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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
1955
Genre spécifique :
  • Revues
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    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1955, Collections de BAnQ.

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# BIBLIOTHEQVE # MINUSVLJPICE»*^ gSKg ^”1914 HI P mzz mim'i * t J i.1 Politique étrangère du Canada HÉLÈNE-J.GAGNON Saudades Poèmes ROGER DUHAMEL Plilli.®|i RiMt» mm framis MONTREAL ROLAND LORRAIN Danseurs en mer MARCEL DUBE Zone Théâtre ECRITS DU CANADA FRANÇAIS ? NOTE DE GÉRANCE Les Ecrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Tout envoi doit être adressé aux Ecrits du Canada français, 340, avenue Kensington, Westmount, Montréal-6.On peut s’abonner pour une série de quatre volumes en adressant un chèque ou un mandat-poste de $8.00 à l’administrateur de la Société, M.Claude Hurtubise.Le comité de rédaction: Robert Elie, Jean-Louis Gagnon, Gilles Marcotte, Gérard Pelletier, Paul Toupin, Pierre Elliott Trudeau. ECRITS DU CANADA FRANÇAIS ?II 1955 MONTRÉAL Tous droits réservés, Ottawa 1955.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1955. ROGER DUHAMEL LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DU CANADA Etude historique Roger DUHAMEL.— Rédacteur en chef de la Patrie, membre de l’Académie canadienne-française, président de la Société des écrivains canadiens, professeur à la faculté des Lettres de l’Université de Montréal, auteur des Cinq Grands, Les Moralistes Français, Littérature. I — FORMATION DE LA SOCIÉTÉ CANADIENNE L’Amérique sommeillait d’un sommeil millénaire; une sérénité faite du vide des espaces immenses, percée parfois du long cri de l’aborigène perdu dans les solitudes.Les Blancs viennent s’installer sur différents points de ce territoire mystérieux, aux frontières vaguement délimitées.Ils apportent la perturbation et la ruine à des populations éparses et totalement ignorantes de la civilisation occidentale et, pour ce qui touche au nord du continent, à la civilisation tout court.De grands peuples européens, à l’étroit sur leur aire, rivaux depuis des générations, adversaires sur de multiples champs de bataille, transportent sur une terre vierge leurs ambitions, leurs querelles, leur égoïsme.La lutte désormais se poursuivra donc sur un théâtre agrandi; avec autant d’âpreté, autant d’acharnement.Les navigateurs d’abord, ces pionniers de l’aventure, se lancent sur les mers lointaines, vers des terres inconnues.Au service de l’An.eleterre, le Vénitien Tean Cabot exnlore la cote orientale de l’Amérique du Nord.Si Christophe Colomb ne donne nas son nom au continent nouveau, il précise son existence.i.-uirx rto.o d ci 10 ROGER DUHAMEL Le Portugais Cortéréal se rend, à deux reprises, dans le voisinage du littoral américain; on lui attribue la découverte de Terre-Neuve, cette nouvelle-venue dans la Confédération canadienne du XXe siècle.Environ cette époque, c’est-à-dire fin du XVe et début du XVIe siècle, des pêcheurs bretons, normands et basques, un Jean Denys et un Jean Verrazzano, à l’emploi de l’armateur dieppois Jean Ango, appareillent pour toutes les directions, ajoutant à la connaissance du Nouveau-Monde.Beaucoup se livrent à la pêche faite ès parties de la Terre-Neuve.Ils reprennent, avec la même intrépidité, les longues randonnées maritimes des Scandinaves qui, vers l’an mil, fondent un établissement en Islande et visitent le Groenland.Jacques Cartier, le premier, mandataire de François 1er, prend véritablement possession du sol qu’il ne se contente pas d’explorer rapidement.Ses trois voyages apportent des résultats notables.Il se rend comote de l’insularité de Terre-Neuve et fait la reconnaissance du golfe Saint-Laurent; il établit les droits imprescriptibles de la France sur la vallée du Saint-Laurent et crée une tradition française chez les Indiens; il reconnaît enfin la bifurcation de l’Ottawa et du Saint-Laurent.Garneau lui rend un juste hommage: « Aucun navigateur de son temps, si rapproché de l’époque de Colomb, n’avait encore osé pénétrer POLITIQUE ÉTRANGÈRE 11 au cœur du Nouveau-Monde.En s’aventurant dans le climat rigoureux du Canada, où, durant six mois de l’année, la terre est couverte de neige et les communications fluviales sont interrompues; en y passant deux fois l’hiver, au milieu de peuplades sauvages, dont il pouvait avoir tout à craindre, il a donné une magnifique preuve de l’intrépidité des marins de son siècle.» Ses successeurs ne sont pas de même taille.Rober-val, De la Roche, Pierre Chauvin, De Chaste, se limitent à des entreprises généralement mal engagées et assez peu fructueuses.Dans le même temps, les Anglais manifestent leur intérêt pour l’Amérique en dépêchant Martin Frobisher, qui navigue dans les mers polaires et découvre la baie d’Hudson, Humphrey Gilbert, qui prend officiellement possession de Saint- Jean de Terre-Neuve, John Davis, qui découvre le détroit portant aujourd’hui son nom.Six pays européens poursuivent des initiatives durables en Amérique: Espagne, Portugal, France, Angleterre, Russie et Hollande.Avec des fortunes diverses et dans des régions différentes, jusqu’au moment où des heurts se produisent.Le territoire apnelé à devenir un jour le Canada ne reçoit l’empreinte indélébile oue de deux d’entre eux.la France et l’Angleterre.Les autres puissances ne l’atteignent pas dans son développement, n’exercent aucune influ- 12 ROGER DUHAMEL ence sur son évolution.Notre pays bénéficie ainsi des deux plus grandes cultures européennes, l’humaniste et la pratique; il en est l’héritier direct, il peut se réclamer des deux.Ces nouveaux venus ne sont pas les premiers humains à fouler le sol de l’Amérique.L’arrivée des tribus sauvages se perd dans l’obscurité de notre préhistoire et l’on imagine mal que le voile puisse être un jour levé entièrement.Ringuet fait écho à l’opinion courante, la plus plausible, c’est-à-dire au passage d’Asie en Amérique par le détroit de Behring.« Un jour, écrit-il, un téméraire entre les téméraires prit son canot et partit à travers le détroit vers ce nuage, tout là-bas, en quoi il reconnaissait une terre inconnue de lui et des siens.Franchissant d’abord le bras de mer, entre l’Asie et la première des îles Diomèdes, il y fit escale; puis il traversa les quelques autres milles qui le séparaient de la grande côte.Il y mit le pied; et, sans aucune cérémonie, sans déplover de bannière ni faire de harangue, prit effectivement possession de ce continent inconnu et vierge, au nom de l’humanité.» Sans doute ne connaîtrons-nous jamais rien de plus précis.Quelles sont ces peuplades du Canada primitif ?A l’extrême-nord, de 70,000 à 80,000 Esquimaux, parlant une langue tout à fait différente de celle des autres races américaines.Les Athapascans vivent dans POLITIQUE ÉTRANGÈRE 13 l’ouest du pays.La grande famille algonquine occupe la moitié orientale, les Micmacs, en Acadie et sur le littoral du golfe Saint-Laurent, les Etchemins, dans le bassin du fleuve Saint-jean, les Abénaquis, à l’ouest du territoire des Etchemins, les Montagnais, dans la region du Saguenay, les Algonquins proprement dits, entre Montréal et Québec, et les Outaouais, dans le bassin de l’Outaouais supérieur.La famille huronne-iroquoise habite la région des Grands-Lacs, entourée des Hurons proprement dits, de la nation du Pétun et de la nation des Neutres.Enfin, les Sioux se répandent dans les plaines situées à l’ouest du lac Supérieur.Toutes ces tribus vivent dans la plus entière barbarie, à l’exception peut-être des Iroquois, qui ont atteint à certaines formes, bien primitives, de civilisation.Elles reçoivent, sans y être préparées, le message du christianisme et d’une culture séculaire, les avantages du progrès scientifique, qui se traduisent d’abord par l’usage des objets en métal et des véhicules à roues.Les sauvages d’Amérique se révèlent néanmoins incapables de s’adapter à ce nouveau mode de vie.Les maladies ne tardent pas à les décimer; ils sont victimes de l’esprit de lucre des marchands; l’alcool les débilite rapidement; les Européens entretiennent et favorisent entre eux des guerres dévastatrices.Par souci d’équité, George W. 14 ROGER DUHAMEL Brown a toutefois raison de remarquer que « des indiens, le marchand de fourrures et le pionnier apprirent d’innombrables leçons qui leur rendirent plus facile la vie dans le Nouveau-Monde; Tutilisa-tion de plusieurs plantes américaines, le woodlore du guide; les mœurs des animaux à fourrures; le tracé des routes maritimes et forestières conduisant à l’intérieur du continent; la valeur du mocassin dans la neige épaisse des forêts; les secrets du canot si léger qu’il peut être transporté par un ou deux hommes, si solide qu’il peut permettre à de lourds fardeaux de franchir les rapides les plus dangereux.Nous avons rarement reconnu l’ampleur de l’influence indienne sur l’homme blanc.» Il serait d’autre part peu sage de l’exagérer.Cette influence indienne, si on veut l’admettre, est limitée et de courte durée; l’Amérique, plus particulièrement le Canada, devient le patrimoine exclusif de l’homme blanc.Des pêcheurs viennent exploiter les richesses poissonneuses de nos cours d’eau.De vastes compagnies obtiennent le monopole de la traite et du commerce, à condition d’aider au peuplement par le transport et l’établissement de colons; elles s’acquitteront rarement de leurs obligations.La France s’installe en deux endroits principaux: en Acadie, dans la vallée d’Annapolis, et au promontoire de Québec, dominant le fleuve Saint-Laurent.La POLITIQUE ÉTRANGÈRE 15 situation, dès les origines, se révèle extrêmement périlleuse.La rigueur du climat auquel les nouveaux arrivants ne sont guère habitués, les incursions incessantes des tribus indiennes poussées à la fois par la crainte de l’occupant et le désir de s’approprier ses biens, la négligence des compagnies avant tout désireuses d’accumuler des bénéfices considérables en un laps de temps très court, tout se ligue contre les colonies naissantes.C’est par un véritable prodige de ténacité et d’opiniâtreté qu’elles parviennent à se maintenir et à prospérer.A vrai dire, la colonie acadienne en bordure de l’Atlantique manifeste tout au long de son existence des signes évidents de faiblesse; de trop fréquents changements d’allégeance entre la France et l’Angleterre énervent la population et minent son énergie; la déportation de 1755 ne fera qu’accélérer sa ruine.Ce qui se passe sur les rives du Saint-Laurent est beaucoup plus réconfortant.Les épreuves, certes, ne font pas défaut, mais les institutions apportées de France plongent beaucoup plus avant leurs racines.Québec et ses environs évoquent l’organisation administrative d’une province française, soumise à la Coutume de Paris, régie par des officiers militaires et civils portant les mêmes titres et exerçant les mêmes fonctions que leurs collègues métropolitains.Seule est reconnue l’Eglise catholique et l’évêque 16 ROGER DUHAMEL n’est nommé qu’avec l’agrément du souverain; malgré cet usage, l’Eglise canadienne sera beaucoup moins atteinte de gallicanisme que celle de France.Le régime seigneurial, dépouillé de toutes les rigueurs féodales, forme l’embryon d’une organisation sociale et économique stable, qui servira longtemps les meilleurs intérêts de la population.La cession du pays, consacrée par le traité de Paris de 1763 consécutif à la Guerre de Sept Ans, transforme profondément cette société encore en voie de formation.Cette évolution, pour fatale et naturelle qu’elle soit, ne s’accomplit pas aussi rapidement qu’on pourrait le supposer.« La société du Saint-Laurent, souligne Glazebrook, demeura ce qu’elle avait été avant la conquête : surtout agricole, avec peu de penchant pour le commerce, conservatrice dans sa conception de la vie, attachée à l’église, renfermée sur soi-même et se suffisant à soi-même, étroitement unie, et inentamée par les sollicitations nord-américaines vers le progrès universel.Cette France orpheline, séparée de sa mère autant par les idées que par la conquête, a donné au Canada central sa première population et son élément le plus durable.» Quant aux arrivages de sujets d’origine britannique, ils proviennent de deux sources qu’il importe de bien distinguer.De ces nouveaux citoyens de langue anglaise, les uns sont nés dans les Iles bri- POLITIQUE ÉTRANGÈRE 17 tanniques et ont décidé de franchir l’Atlantique, les autres traversent la frontière séparant les colonies de Londres de ce qui a été le domaine français.Bien avant la cession de la Nouvelle-France, la Nouvelle-Ecosse a eu l’occasion de recevoir des immigrants de langue anglaise, attirés par la liberté civile et religieuse qu’on leur promet.Ce n’est qu’à partir de 1763 que des habitants de la Nouvelle-Angleterre commencent à émigrer dans les Canadas pour y trafiquer.Ce mouvement s’accentuera à la faveur de la Révolution américaine.Les loyalistes refuseront de porter les armes contre le roi d’Angleterre et préféreront quitter leurs villes et leurs villages pour résider dans un pays docile à la Couronne.Ce transfert de population doit entraîner des conséquences d’une importance capitale pour l’avenir de la nouvelle possession britannique.En Nouvelle-Ecosse, d’un stock déjà anglophone, les loyalistes ne font que renforcer l’attachement à la mère-patrie.Ils peuplent, au Nouveau-Brunswick, la vallée de Saint-Jean.Au Canada proprement dit, ils modifient sensiblement l’équilibre démographique.Avant leur arrivée, les marchands anglais, si durement jugés par le gouverneur Murray, sont très peu nombreux.Fait curieux, ces nouveaux venus s’allient à ces négociants pour réclamer des institutions démocratiques et parlementaires.Il serait en effet logi- 18 ROGER DUHAMEL que de présumer qu’ils sont d’irréductibles tories, puisqu’ils viennent de quitter les treize colonies en train de secouer le joug de la mère-patrie.Le gouverneur Haldimand se trompe, mais sa psychologie n’est pas grossière, quand il écrit: « J’ai grande raison de croire que ces malheureuses gens ont trop souffert par les comités et les chambres d’Assemblée pour avoir conservé aucun penchant favorable à ce mode de gouvernement.».Or la vérité n’est pas là.On peut soutenir, sans crainte de généraliser abusivement, que la très grande majorité des citoyens des treize colonies partagent des vues à peu près identiques en faveur d’un gouvernement représentatif; ce qui les oppose les uns aux autres, c’est que les uns sont résolus à porter les armes contre le roi d’Angleterre pour parvenir à leurs fins, cependant que les autres s’y refusent, ne voulant pas commettre ce qui leur paraît être un crime de lèse-majesté.C’est en somme le résultat concret de l’éducation politique britannique, qui n’a jamais imposé un régime autoritaire analogue au régime français.Léon Gérin l’a très opportunément souligné: « L’initiative individuelle n’avait pas été comprimée; elle s’y manifestait dans toute sa plénitude.Elle avait créé la grandeur maritime et l'agriculture de la Grande-Bretagne; elle fondait la prospérité des établissements du Nouveau-Monde.Là, le danger n’était pas dans la POLITIQUE ÉTRANGÈRE 19 prédominance qu’auraient pu acquérir les pouvoirs publics, mais dans une certaine exagération du sentiment de l’individualisme, de la décentralisation ».L’arrivée des loyalistes au Canada accélérera donc la conquête des institutions démocratiques propres à l’Angleterre, tout en resserrant les liens entre les deux pays.Par leur nombre, ils sont susceptibles d’exercer une telle influence; on a prétendu qu’en 1814 les deux-cinquièmes de la population du Haut-Canada sont des Américains ou des enfants d’émigrants américains.La guerre canado-américaine de 1812 doit forcément tarir cette émigration.Un fossé s’est creusé entre les deux pays, qu’il faudra au moins quelques années à combler.On peut dès lors s’attendre à ce qu’une émigration purement britannique, en provenance de la Grande-Bretagne, remplace celle des Américains.Les années consécutives à la bataille de Waterloo sont assez pénibles et il se trouve des familles désireuses d’entreprendre les rudes labeurs des pionniers dans un pays neuf, à l’abri des incessantes et toujours renaissantes querelles européennes.Le Canada accueille ainsi des Anglais, des Irlandais, des groupes germaniques.Comme il va de soi, l’Angleterre ne laisse pas partir au loin, sans beaucoup d’espoir de retour, ses sujets les plus fortunés non plus que les plus robustes.Beaucoup parmi eux disposent 20 ROGER DUHAMEL de très peu d’argent et ne constituent pas un capital humain de belle qualité.A tel point qu’un journaliste de Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, a appris « que plusieurs malheureux aveugles, et même de pauvres maniaques, sont arrivés dans notre ville ce printemps dans quelques-uns des vaisseaux d’émigrants, et naturellement ils s’ajouteront tout de suite à nos obligations paroissiales déjà lourdes ».La province de Québec n’est pas davantage épargnée, qui reçoit en 1846 des Irlandais faméliques et malades, bientôt partiellement décimés par le choléra et le typhus.Nous devons compter dès ce moment avec la concurrence des Etats-Unis, s’efforçant également à accroître le chiffre de sa population.Il se produit ce fait malheureux que les immigrants les plus dépourvus à tous égards s’arrêtent habituellement dans les ports de Halifax, de Saint-Jean et de Québec, tandis que les autres se rendent aux Etats-Unis.Pendant ce temps, des Canadiens authentiques, imprégnés des traditions de notre pays, franchissent quotidiennement la frontière, la grande majorité d’entre eux pour ne plus jamais revenir.Le recensement américain de 1850 révèle la présence de 100,000 personnes nées dans nos provinces, celui de I860 porte le chiffre à 250,000.Ce qui indique suffisamment la force d’attraction à laquelle le Canada est soumis, le courant migratoire auquel les gouvernants canadiens n’ont POLITIQUE ÉTRANGÈRE 21 pu ou n’ont voulu apporter les correctifs nécessaires.Cette saignée pose les termes d’un problème permanent, qui ne sera pas réglé au siècle suivant.Population composite, sans aucun doute.Le seul point que possède en commun ces éléments divers, c’est qu’ils se réclament tous d’une même origine européenne; ce sera donc à l’Europe surtout qu’ils emprunteront leurs nourritures intellectuelles, quand ils s’en soucieront.Il faudra beaucoup de temps avant que le colonialisme abandonne les esprits; est-il même complètement disparu aujourd’hui ?Colonialisme britannique et colonialisme français procèdent également d’une méfiance envers soi-même, une méfiance légitime, à l’origine tout au moins, née de la conscience assez amère de nos limites et de nos lacunes.Il est donc parfaitement naturel que nous songions à nous alimenter à l’étranger, comprenant que nous étions trop pauvres pour nous contenter de notre propre fonds.C’est le cas de tous les peuples jeunes, en voie de formation.Les premiers habitants de la Nouvelle-France s’empressent d’ouvrir des écoles; la population de Ville-Marie est peu élevée et déjà Marguerite Bour-geoys, dans un réduit de fortune, enseigne les rudiments du français.A Québec, dès 1635, les Jésuites fondent le premier collège classique de toute l’Amé- 22 ROGER DUHAMEL rique.« Avant la fin du dix-septième siècle, note le chanoine Groulx, l’on pourra recenser, en Nouvelle-France, la fondation ou l’existence de vingt-quatre petites écoles, dont onze pour la région de Québec, neuf pour celle de Montréal, quatre pour les Trois-Rivières.De ces écoles l’on retrace quinze dans les villes, le reste dans les campagnes.Vingt-quatre petites écoles., en vérité, pouvait-on demander davantage à ces colons français encore campés, pourrait-on dire, au bord de la forêt vierge ?Et ce goût de s’instruire n’allait pas diminuer au dix-huitième siècle, en dépit de la dispersion croissante des colons.A ces vingt-quatre écoles vingt autres seront ajoutées avant la fin du régime français.» Le programme de l’enseignement est calqué sur le programme français pour les institutions similaires; on ne procède qu’aux adaptations requises par un milieu différent.Les manuels viennent aussi de France, puisqu’il n’existe aucune imprimerie dans la colonie.Jusqu’en 1760, seule l’influence française peut donc s’exercer par le truchement de l’école.Il n’en va plus ainsi après la cession; pendant un assez long temps, nos ancêtres redouteront les multiples manœuvres entreprises pour angliciser les nouvelles générations.Un historien anglo-canadien a pu noter très franchement que « sans aucun doute ce fut le but de la politique britannique d’installer l’éducation POLITIQUE ÉTRANGÈRE 23 protestante dans la colonie nouvellement acquise, mais ce fut un but bientôt abandonné ».Avec des moyens très limités, nos pères parviennent à restaurer le système d’enseignement fort malmené depuis le changement d’allégeance.« Que valent, vers 1830, les écoles du Canada français, se demande Groulx ?Dans le plus grand nombre, sans doute, les écoliers n’apprennent que les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul.Et il serait vain d’espérer davantage en un pays qui se relève d’une si grande misère.Il existe néanmoins, et en assez grand nombre, des écoles, des couvents, qui peuvent prétendre à la qualité d’écoles moyennes, et même d’académies.En quelques-unes, l’on enseigne, outre les deux langues française et anglaise, quelques bribes de latin, l’histoire, la géographie, et voire la tenue des livres, la géométrie, l’astronomie.» Si elle est moins directe, l’influence française demeure néanmoins prépondérante.Comme il va de soi, l’influence britannique domine dans les territoires canadiens de langue anglaise.Pendant longtemps, en Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-Brunswick, seuls des instituteurs protestants ont le droit d’enseigner, afin de conserver dans son intégrité le caractère religieux et ethnique de la population.Il faudra attendre 1871 pour qu’une loi de l’Assemblée législative établisse un système d’écoles 24 ROGER DUHAMEL libres et non-confessionnelles.Dans le Haut-Canada, l’influence américaine le dispute à l’influence européenne; celle-ci l’emporte cependant.Reconnaissons à Egerton Ryerson le mérite de son éclectisme; sa fameuse loi de 1846 sur l’éducation comporte des éléments américains, allemands et irlandais.Il insiste sur la nécessité de l’industrie et du commerce dans l’éducation élémentaire; ce qui est naturel de la part de celui qui assigne comme but à l’éducation de supprimer la pauvreté, la misère et le crime.Si l’on accède au degré supérieur de l’éducation, c’est-à-dire le stade universitaire, les influences étrangères demeurent également évidentes.King’s College, en Nouvelle-Ecosse, est fondé selon le principe que le couronnement de l’instruction ne doit appartenir qu’à une élite, cependant que l’Université Dalhousie, affranchi de tout critère religieux ou politique, vise à permettre l’accession du savoir au plus grand nombre.Si une certaine opinion s’acharne à restreindre les bénéfices des connaissances générales aux happy few, c’est qu’elle redoute que les universités favorisent la dissémination des idées républicaines, importées des Etats-Unis.Cette crainte apparaît très chimériciue, l’événement le démontrera abondamment.Chaque nouvelle université cherche à s’inspirer d’une grande maison européenne.Bishop’s College, à Lennoxville, est conçu d’après ce qui se POLITIQUE ÉTRANGÈRE 25 fait à Oxford et à Cambridge; Queen’s University, à Kingston, regarde davantage vers Edimbourg.Laval et, plus tard, Montréal, imiteront du plus près possible les grandes universités françaises chez lesquelles la plupart de leurs maîtres iront puiser la substance et la méthode de leur enseignement.Nous aurons donc au Canada des répliques généralement fidèles des tendances universitaires et pédagogiques françaises et anglaises.Les gens quelque peu lettrés lisent des ouvrages européens.Le Canada ne compte alors à peu près aucun écrivain de valeur réelle; les bibliothèques publiques et privées n’accueillent sur leurs rayons que des livres d’écrivains en renom en Europe.Des chercheurs ont procédé à de soigneux inventaires de ces bibliothèques.Marcel Trudel, rédigeant une longue et savante thèse sur l’influence de Voltaire au Canada, s’est plu à relever les auteurs les plus souvent mentionnés.D’après Marcel Trudel, la Gazette du Commerce et littéraire, à la date du 1er juillet 1778, se félicite qu’un officier supérieur de l’armée ait eu le bon esprit de favoriser la culture intellectuelle de ses subordonnés.« Monsieur le colonel du Vingt-sixième Régiment a établi une bibliothèque où un jeune officier trouve de quoi s’occuper utilement.Il a voulu que Corneille, Racine, Molière, l’illustre archevêque de Cambrai, Voltaire, Regnard. 26 ROGER DUHAMEL y tinssent leur place.Le gouverneur Haldimand organise en 1779 une bibliothèque publique à Québec.Aegidius Fauteux constate, dans ses Bibliothèques canadiennes, que la presque totalité des ouvrages qu’elle contient appartiennent au dix-huitième siècle.Sur les 2866 volumes de 1796, il n’y en a que huit dont l’impression remonte au dix-septième siècle.Voltaire, Diderot, d’Alembert, Volney, Condillac, Condorcet, Helvétius, La Harpe, Marmontel, Raynal, sont lus au Canada.Ils voisinent avec les ouvrages religieux et les classiques latins, rarement absents d’une bibliothèque canadienne d’une certaine importance.» Ne tirons pas trop vite la conclusion que les philosophes, au sens qu’on l’entend au XVIIP siècle, régnent dans le Bas-Canada.Seule une élite intellectuelle s’y intéresse vraiment.N’y a-t-il pas là aussi, dans une mesure difficile à déterminer, une part de bravade contre les autorités établies ?Le peuple, dans son ensemble, demeure trop catholique, trop conservateur, pour épouser les idées déistes et progressistes en vogue en France.La province de Québec n’a pas subi la Révolution, elle entend sauvegarder iaîousement son héritage, sans le laisser entamer par des courants pernicieux.Nos goûts littéraires sont déià — ils le demeureront longtemps — fonction de notre résistance aux sollicitations POLITIQUE ÉTRANGÈRE 21 extérieures.Si nous persistons d’aimer la France, nous n’acceptons pas sans examen toutes les idées dont elle se fait le héraut.Georges Vattier, se penchant sur nous avec une sympathie compréhensive, porte un jugement valable: « Les Canadiens ayant gardé les qualités intellectuelles qui caractérisent notre race, on voit pour ainsi dire à chaque page dans leurs oeuvres, la manifestation de cette clarté, de cette méthode et de cette logique qui sont si françaises.Leur littérature se rattache donc à la nôtre, non pas seulement parce qu’elle a été écrite dans la même langue, mais aussi parce que toutes les deux procèdent d’un tempérament identique et d’une formation intellectuelle dont les éléments essentiels sont les mêmes.Elle est forcément, en outre, d’inspiration française, c'est-à-dire que les auteurs, d’une façon générale, y développent les mêmes idées et les mêmes sentiments que l’on trouve dans la nôtre ! Mais, bien entendu, cela ne signifie pas qu’ils adoptent toutes nos opinions.Certaines tendances de notre esprit leur répugnent absolument, et c’est pourquoi ni le réalisme, ni le scepticisme, ni nos idées révolutionnaires n’apparaissent dans leurs ouvrages.Les écrivains canadiens-français, idéalistes conservateurs, profondément croyants, ne ressemblent, par conséquent, qu’à certains des nôtres ». 28 ROGER DUHAMEL Voilà qui marque adéquatement des ressemblances et des divergences essentielles.Une tendance analogue se retrouve dans les penchants et les œuvres des Anglo-Canadiens; leurs bibliothèques offrent en montre les ouvrages les plus en vogue de hère victorienne.Leurs écrivains ne se dégagent pas de Limitation servile avant la fin du XIX1' siècle.Leurs efforts d’affranchissement, si même ils existent, ne sont guère sensibles.Ils ont les yeux tournés vers Londres, leur source d’inspiration par excellence.Et ils préfèrent lire Dickens qu’un voyageur quelconque s’essayant à fixer sur le papier quelques scènes particulières de la nature canadienne.Ce que nous remarquons de la littérature vaut également pour les autres arts.Par définition, si l’on veut, la musique ne se limite pas à un territoire donné.La province de Québec fournit cependant le plus riche et le plus savoureux folklore, inventorié par un Ernest Gagnon et un Marius Barbeau, et apporte peu à peu des éléments originaux à des compositions infiniment plus savantes.Des groupements artistiques se forment pour se consacrer surtout à l’étude des œuvres françaises.De même, dans l’Ontario, Bach, Mendelssohn et Haendel connaissent la faveur populaire; Toronto bénéficie de la munificence de Hart A.Massey, dont la fortune sert POLITIQUE ÉTRANGÈRE 29 à l’édification du Massey Music Hall, l’un des plus magnifiques auditoriums d’Amérique.Il faudra attendre le XXe siècle pour en arriver à une jeune école canadienne de musique.La peinture prendra aussi beaucoup de temps à s’émanciper de la tutelle européenne; on ne peut en effet annexer comme Canadiens le Français Berthon, le Prussien Jacobi, l’Anglais Fowler et le Hollandais Krieghoff, même si leurs oeuvres reflètent la nature de notre pays.Le théâtre d’origine européenne, par son répertoire et ses interprètes, enchante les Canadiens.Dès 1786, une compagnie de comédiens anglais est de passage au Canada pour y jouer The Taming of the Shrew, George Barnwell, The Countess of Salisbury et Venice Preserved.On peut applaudir Hamlet et Richard III en 1826.Le Théâtre Royal de la rue Côté accueille en 1852 une troupe qui interprète The Rivals, The Heir at Law, London Assurance, The School for Scandal, The Lady of Lyons, The Ladies’ Battle, The Country Squire et She Stoops to Conquer.La Nouvelle-France s’intéresse particulièrement aux classiques français.Au XVIIe siècle, on joue le Cid, Hêraclius, Mithridate, Nicomède; Mgr de Saint-Vallier devra passer cent pistoles au gouverneur Frontenac pour le dissuader de monter Tartuffe ! Par la suite, nous avons l’occasion de faire fête à 30 ROGER DUHAMEL de très grands artistes comme Sarah Bernhardt, Mounet-Sully, Jane Hading, Coquelin, Gémier, beaucoup d’autres encore qui tous interprètent des pièces du répertoire français.Enfin, du point de vue religieux, les Canadiens importent aussi leurs convictions.Pendant tout le régime français, seule la religion catholique est reconnue.Toute tentative en vue de permettre aux calvinistes d’entrer dans la colonie se heurte à d’efficaces résistances.Le catholicisme canadien échappe toutefois au gallicanisme qui posera de très graves problèmes aux consciences françaises; le rôle prédominant des Jésuites ne doit pas être indifférent au caractère ultramontain de notre catholicisme.De la même façon, l’Eglise d’Angleterre s’installe en Amérique, mais elle ne demeurera pas la seule, même si elle recrute ses adhérents parmi les classes dirigeantes du pays.Le presbytérianisme, d’origine écossaise, ne tarde pas à jouer un rôle d’une certaine ampleur.Et les méthodistes opèrent aussi des conquêtes, surtout dans les classes moyennes, ce qui leur permet de compter sur un appoint nullement négligeable de leurs coreligionnaires américains.Enfin, de nombreuses autres sectes protestantes, si elles ne disposent pas d’effectifs aussi imposants, ajoutent néanmoins à la bigarrure religieuse de notre pays. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 31 Ces détails ne sont-ils pas superflus au début d’une étude s’appliquant surtout à dégager les grandes lignes des relations extérieures du Canada ?Nous les croyons indispensables à l’intelligence de la situation.Les hommes demeurent toujours, dans une large mesure, soumis à leurs origines.La marqueterie canadienne explique beaucoup plus qu’on ne veut le croire les hésitations et les contradictions de notre politique étrangère.De nos décisions, il faut souvent rechercher la source dans la composition complexe de la société canadienne.Ainsi s’éclairent des gestes d’un illogisme apparent.De même la géographie projette-t-elle des lumières précieuses pour la compréhension de notre rôle.Si les différentes colonies britanniques d’Amérique avaient été davantage intégrées en un ensemble cohérent, il aurait été beaucoup plus facile d’adopter des idées communes, d’en venir à des solutions acceptables par tous les groupes de la population.L’isolement a marqué les origines de notre histoire; cet isolement n’a pas encore pris fin, malgré le perfectionnement considérable des moyens de communication et de transport.L’étendue immense de notre pays rend difficile la création d’un esprit communautaire sans lequel il est impossible d’en arriver à l’unité de pensée et d’action. 32 ROGER DUHAMEL Ces cloisons étanches sont beaucoup plus opaques au siècle dernier, surtout avant l’établissement de ]a Confédération.Il y a, à l’est, les colonies maritimes du littoral atlantique, Nouvelle - Ecosse, Nouveau -Brunswick et Ile du Prince-Edouard qui, grâce à la mer, entretiennent des relations assez régulières avec le Royaume-Uni, les Indes occidentales et les Etats américains de la Nouvelle-Angleterre, sans se soucier beaucoup des colonies-sœurs.De grandes étendues de terres inhabitées les séparent du Bas et du Haut-Canada, ces deux territoires eux-mêmes séparés, par les solitudes au nord du Lac Supérieur, de la petite colonie de l’Assiniboine.Isolée des provinces centrales, cette colonie se sent beaucoup plus attirée par les établissements voisins du sud.Enfin, à l’ouest, sur l’île de Vancouver et en Colombie, tournant le dos à la chaîne des Rocheuses et à l’étendue des prairies, les colons forment un tout homogène sans aucune relation avec le reste du continent.Qu’on ne s’étonne donc pas aujourd’hui de constater, à regret, certains tiraillements.Quiconque aurait soutenu, il y a moins d’un siècle, qu’il deviendrait possible de vaincre la force d’attraction s’exerçant du sud sur le nord pour la remplacer par un sentiment de solidarité continentale s’étendant d’est en ouest, celui-là eût semblé à beaucoup de gens un rêveur incapable de saisir les données du problème. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 33 Un progrès considérable s’est accompli, qu’il importe de parfaire au cours de notre XXe siècle.Comme les origines ethniques et la géographie, la philosophie politique marque une très grande variété.Une philosophie politique d’emprunt, dans une grande mesure, s’efforçant cependant de s’adapter aux circonstances particulières de lieu et de temps.La bureaucratie et le système autoritaire cèdent de plus en plus le pas à des institutions représentatives importées de Grande-Bretagne.Des conseils municipaux remplacent des fonctionnaires nommés par le souverain; des Parlements provinciaux copient le fonctionnement et jusqu’au faste de Westminster.Les lois civiles et pénales britanniques s’implantent dans toutes ces colonies, sauf dans la province de Québec qui a obtenu, lors de la cession, de conserver les lois civiles françaises, toujours en vigueur jusqu’à nos jours, en dépit de multiples modifications imposées par l’évolution des idées juridiques.Les programmes politiques mis de l’avant par les conservateurs, les libéraux ou les radicaux, témoignent d’un très souple éclectisme.Les Anglo-Canadiens s’inspirent surtout des hommes politiques britanniques et américains.On s’attendrait naturellement qu’au Canada français, la France exerce une influence décisive sur les idées en cours dans la vie publique.Cette influence est en fait fort restreinte. 34 ROGER DUHAMEL Il s’est produit, depuis le traité de Paris, la brisure de la Révolution; les Canadiens français, catholiques et traditionalistes, ne peuvent accepter les conceptions hardiment démocratiques, libérales et égalitaires qu’on préconise en France aux environs de 1830.Seule une minorité de nos compatriotes s’éprennent de ce nouvel idéal post-révolutionnaire; la grande majorité de la population y demeure tout à fait imperméable.Les chefs et les vedettes des partis sont nés au Canada ou y sont arrivés en leur jeunesse.Les uns se réclament carrément de la tradition britannique, notamment Robert Gourlay, ce réformiste écossais qui, dès juillet 1818, convoque à York une assemblée pour délibérer sur l’opportunité d’envoyer des Commissaires en Angleterre pour attirer l’attention sur les affaires de la province; John Beverley Robinson et John Stachan, adversaires de l’Union, parce qu’ils redoutent l’expansion de l’influence française et catholique dans le Haut-Canada et l’alliance des éléments anti-bureaucrates dans les deux provinces contre le gouvernement; Robert Baldwin, l’apôtre infatigable de la collaboration harmonieuse entre les représentants des deux principaux groupes ethniques au pays.Les autres empruntent à la fois aux Etats-Unis et à l’Angleterre les éléments de leur pensée politique.C’est le cas de Louis-Joseph Papineau, POLITIQUE ÉTRANGÈRE 35 qui ajoute même certaines idées d’origine française, de William Lyon Mackenzie, l’insoumis du Haut-Canada, et de Thomas Haliburton, dont on ne devra jamais oublier l’admirable plaidoyer qu’il prononce en 1827 pour réclamer l’abolition du serment du test en Nouvelle-Ecosse.C’est avec des esprits aussi variés, d’une formation très différente, que s’élaborent peu à peu les idées dominantes de la politique canadienne.De ce brassage de conceptions idéologiques émergent deux tendances très accusées dont l’opposition dominera pendant longtemps la scène canadienne.Chaque province possède ses réformistes, adversaires de l’exploitation et des abus, adversaires de l’oligarchie financière qui, sous le nom de Family Compact ou sous un autre, transforme les situations-clefs en chasses gardées pour l’avantage d’un très petit nombre.Ces réformistes libéraux violents comme Mackenzie et Papineau ou modérés comme Baldwin et Howe, veulent doter le pays d’institutions plus libres; ils entendent que soient respectés les droits du peuple, que la majorité puisse gouverner, quelle ait à donner son avis sur l’affectation des deniers publics, que les ministères soient représentatifs.Les fonctionnaires supérieurs, retranchés dans leurs positions déjà anciennes, voient d’un mauvais œil ces tendances à l’affranchissement; l’esprit tory réagit, mais c’est lui 36 ROGER DUHAMEL qui sera finalement vaincu, parce qu’il se refuse systématiquement aux exigences du progrès.Si les hommes d’Etat ne se désintéressent pas de ce qui se passe à l’étranger, en va-t-il de même du peuple ?Les jounaux accordent beaucoup d’espace a b information étrangère; il leur est toutefois difficile de ne pas juger les événements européens en fonction de nos propres problèmes.La Minerve se réjouit de la Révolution de Février ouvrant la voie à l’avènement de la He République; elle veut y voir le triomphe du libéralisme et adjure les Français en ces termes: « Puissent les nobles enfants de la France que nous pouvons aimer comme des frères, sans manquer à nos devoirs envers la couronne d’Angleterre, remplir avec calme, avec dignité, cet acte de souveraineté nationale.» 11 semble bien que ces propos sympathiques n’agréent pas à tous les lecteurs; d’aucuns nourrissent de la suspicion (nullement injustifiée) à l’endroit de ces libertaires.Le rédacteur de La Minerve se croit donc tenu, quelque temps plus tard, de mettre la pédale douce et tenter de légitimer son point de vue: « En publiant une revue des événements gigantesques qui se déroulent chaque jour en Europe, nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs, tout en servant les intérêts du pays.Pouvons-nous rester étrangers au réveil des peuples, des nationalités ?Pouvons-nous rester froids en présence POLITIQUE ÉTRANGÈRE 37 du spectacle grandiose qui nous est offert sur tous les points du continent à la fois ?Ne devons-nous pas, au contraire, en les suivant d’un œil attentif, y puiser d’utiles leçons, de sages avertissements, pour travailler avec persévérance, avec énergie, avec prudence, à assurer les droits et les libertés de notre bien-aimée patrie ?» Les excès socialistes de la IF République ne feront qu’ajouter à ces craintes.Le coup d’Etat de décembre 1852 et l’avènement de Napoléon III diviseront également l’opinion canadienne-française.Fait digne de remarque, et qui pose un dangereux précédent: dès le Second Empire, il se trouve des Canadiens pour s’alarmer de la situation européenne et pour signaler qu’étant donnée l’interdépendance croissante des diverses nations de l’univers, notre pays ne pourra se désintéresser d’un conflit éventuel.Le prurit de la participation aux guerres européennes remonte très loin.Un historien contemporain de langue anglaise remarque justement: « Les Anglo-Canadiens, et dans une certaine mesure les Canadiens français, avaient des intérêts réels à retirer de leurs relations avec la Grande-Bretagne : gouvernement, commerce, défense, immigration.Les Canadiens français n’avaient rien d’aussi solide pour justifier ces relations ».La situation d’ensemble n’a donc guère varié jusqu’à nos jours. 38 ROGER DUHAMEL A toutes fins pratiques, aux environs de 1840, trois solutions s’ofïrent à la méditation et à la décision des Canadiens: l’indépendance, l’annexion aux Etats-Unis et le maintien du lien impérial.Les esprits sont encore beaucoup trop timides pour revendiquer l’indépendance absolue; cette orientation serait alors prématurée.Les partisans de l’annexion sont beaucoup plus nombreux et s’agitent davantage.La prospérité économique de nos voisins constitue un mirage extrêmement séducteur.En y pensant bien toutefois, beaucoup de Canadiens éprouvent une certaine répugnance à abandonner le statut actuel; tout n’est pas parfait dans la république voisine.Il y a la plaie hideuse de l’esclavage qui provoque au Canada des opinions nettement défavorables.La pratique barbare du lynchage, l’administration capricieuse de la justice.]a corruption du gouvernement, les persécutions religieuses périodiques, le traitement souvent ignoble imposé aux Indiens, autant de facteurs tendant à dissuader les Canadiens de se réclamer d’une politique d’annexion.Les Canadiens français ajoutent un autre motif : ils redoutent, avec raison, d’être noyés dans le grand tout, de perdre leurs garanties constitutionnelles qui, même si elles ne sont pas respectées comme elles le devraient, subsistent néanmoins et posent les bases de revendications futures. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 39 Reste donc le statu quo.On s’y rallie en définitive, sans un très vif enthousiasme.On se rend bien compte que la Grande-Bretagne ne s’intéresse à ses colonies qu’autant qu’elles lui rapportent des dividendes, mais quelle ne s’est jamais donné la peine de comprendre nos problèmes.Un tel dédain, prenant même la forme du mépris chez certains Britanniques, n’est pas de nature à rendre cordiales des relations obligatoires.Le Nova Scotian, dans un accès de ferveur loyaliste, peut bien se déclarer résolu à conserver le lien impérial avec la chère vieille mère-patrie, même s’il faut pour cela sacrifier nos intérêts commerciaux avec les Etats-Unis.La Minerve se montre plus réaliste, elle interprète plus adéquatement le sentiment de ceux qui sont fiers d’être Canadiens, en posant directement la question suivante: « Si l’Angleterre ne laisse plus à ses colonies aucun privilège commercial, qui peut attacher celles-ci longtemps à leur mère-patrie ?» Cette légitime impatience ne se limite pas aux Canadiens français.Nous trouvons dans le British Colonist — ce nom sonne comme un joug ! — un texte irrité et éloquent à la fois: « Nous ne voulons pas nous méprendre sur notre situation.Nous sommes des provinciaux.On nous l’enseigne chaque jour; mais même avec toute la conscience de nos lacunes, considérées à l’échelle internationale, nous ne pen- 40 ROGER DUHAMEL sons pas qu’on nous rende justice.Nous sommes chagrins de penser que notre cote est beaucoup plus élevée à Washington qu’à St.James.» Et le rédacteur continue sur ce ton, qui indique comme il ressent les outrages faits à nos dirigeants, c’est-à-dire à notre pays.Comment vaincre cette froideur de Londres, puisqu’il est admis qu’il faille maintenir ce lien qui semble peser autant là-bas qu’ici ?La presse met de l’avant deux recommandations censées combler le fossé qui sépare la métropole de ses colonies.Pourquoi n’y aurait-il pas à Londres un représentant permanent du Canada, en mesure d’informer convenablement la mère-patrie des conditions particulières, des exigences habituelles et des réactions naturelles de ces populations dont l’on semble se désintéresser ?Pourquoi aussi n’y aurait-il pas à la Chambre des Communes britannique des représentants des colonies ?La première suggestion sera plus tard agréée, cependant que la seconde ne connaîtra jamais aucun succès.Il est infiniment heureux qu’il en ait été ainsi.Un haut-commissaire à Londres, c’est tout simplement un diplomate accrédité auprès d’un pays appelé à devenir de plus en plus étranger — sans pour autant devenir hostile.Tandis qu’une représentation au Parlement eût été un signe d’assujettissement incompatible avec la dignité d’une nation jeune poursuivant sa marche à l’étoile — vers l’indépendance. II — LES DEUX GUERRES CANADO-AMÉRICAINES Pour dégager les lignes principales de notre politique extérieure envisagée dans son évolution historique, il paraît indispensable de s’arrêter à certains points marquants, à certaines bornes militaires.Nous écartons délibérément les événements du régime français, la Nouvelle-France n’étant qu’une colonie commençante entièrement soumise à la couronne et ne disposant d’aucune initiative dans le choix de ses alliances.La lutte contre l’Iroquois d’abord, contre l’Anglais ensuite, est en quelque sorte inscrite dans la géographie du continent.Les colons doivent faire le coup de feu et labourer les champs, tenant d’une main la charrue et le mousquet de l’autre.Des troupes régulières, toujours insuffisantes aux exigences d’un territoire étendu et peu densément peuplé, viennent de France maintenir l’autorité de la mère-patrie sur ces vastes espaces.Ce qui doit fatalement arriver se produit: un jour, un drapeau différent flotte sur la citadelle de Québec.Le grand rêve d’un empire français d’Amérique ne connaîtra jamais son accomplissement. 42 ROGER DUHAMEL Après la cession, les problèmes se posent différemment.Un groupe homogène de langue et de culture françaises doit s’adapter à des institutions britanniques encore imparfaitement comprises et pour lesquelles il n’est nullement préparé.Dès l’instant que se poseront des difficultés internationales, il y aura lieu de s’inquiéter des réactions difficilement prévisibles de ce groupe.Et cette époque ne tarde pas à se présenter.C’est la révolution des treize colonies britanniques du littoral atlantique, désireuses de secouer le joug de Londres et de conquérir leur indépendance.Dans une telle conjoncture, comment se comporteront les autres colonies, celles de la Nouvelle-Ecosse et du Québec ?Deux causes principales rendent compte de la rébellion des treize colonies.En premier lieu, il y a l’esprit d’indépendance d’une bonne partie de la population, dépassant deux millions d’habitants dont plusieurs n’ont jamais vu l’Angleterre.Ils se sentent avant tout attachés à leur pays et subissent malaisément les directives britanniques.Beaucoup d’immigrants sont au reste des mécontents: des puritains soucieux de se soustraire à l’influence des Stuarts, des catholiques redoutant les persécutions de Cromwell.Tous ces gens, pendant un temps, ont de plus ou moins bon gré accepté la tutelle britannique, car ils craignaient la colonie française de Québec, ils POLITIQUE ÉTRANGÈRE 43 ont besoin de la marine anglaise pour protéger leurs propres établissements.Quand la Nouvelle-France n’est plus un danger, le sentiment évolue rapidement; en s’en emparant, les Anglais préparent la perte de leurs territoires d’outre-quarante-cinquième.Peut-être serait-il possible d’enrayer ce courant de désaffection; or, la Grande-Bretagne manifeste des signes de myopie politique.Elle multiplie les maladresses, à tel point que c’est à son impéritie qu’il faut attribuer la seconde cause du soulèvement américain.Sans doute la Guerre de Sept Ans lui a-t-elle coûté très cher; il est naturel qu’elle songe à faire partager son fardeau par les colonies.Cette opération fiscale a le tort de ne tenir aucun compte des légitimes susceptibilités de ses sujets d’Amérique, prompts à la juger comme une intolérable provocation et une entrave dangereuse à la liberté de leur commerce.Le Parlement de Londres vote en 1763 la Loi du Timbre, en vertu de laquelle les pièces officielles, testaments, hypothèques, contrats, polices d’assurances, ne sont légales que si elles portent un timbre officiel, dont le revenu doit défrayer le coût des dépenses coloniales.Le Parlement adopte également des mesures de navigation et de commerce, jugées aussitôt vexatoires, puisqu’elles obligent les colonies à s’approvisionner exclusivement dans la métropole, à 44 ROGER DUHAMEL n’exporter leurs produits qu’en Grande-Bretagne, et à n’efïectuer ces transports que sur des navires anglais.L’opposition se fait aussitôt véhémente.Le gouvernement se voit dans l’obligation, en 1766, d’abroger cette législation; l’année suivante cependant, il fait voter un projet de loi établissant de nouveaux impôts sur le verre, le plomb, les peintures, le papier et le thé.Lord North entreprend en 1770 de corriger ces excès; pour maintenir le principe, pour sauver la face, il retient l’impôt sur le thé.C’est pour protester contre les soldats britanniques venus faire respecter la loi que des citoyens de Boston, en 1773, jettent à l’eau toute une cargaison de thé.C’est le Boston Tea Party, qui déclenchera la révolution américaine.Des engagements ont lieu à Lexington et à Concord, les troupes britanniques du général Gage subissent un échec à Bunker Hill.Il serait peut-être encore possible, de limiter les dégâts.Les esprits sont trop montés, un congrès se réunit à Philadelphie dans l’hiver de 1775-76 et, le 4 juillet 1776.la Déclaration d’indépendance est proclamée.Mis en face de leur première décision de politique internationale, il est intéressant de savoir quelle sera l’attînide des Canadiens.Les révoltés, on s’en doute bien, n’ont rien négligé pour s’assurer des concours cm’ils iugent très précieux.En Nouvelle-Ecosse, où une bonne partie de la population provient de la POLITIQUE ÉTRANGÈRE 45 Nouvelle-Angleterre, on ne peut pas ne pas envisager avec une certaine sympathie les efforts des coloniaux pour parvenir à l’indépendance; cette sympathie toutefois ne se traduit jamais par une opposition ouverte au gouvernement britannique.La plupart de ces gens doivent partager l’avis exprimé par la population de Yarthmouth: « Nous professons tous être de véritables amis et de loyaux sujets de Georges, notre Roi.Nous sommes presque tous nés en Nouvelle-Angleterre, nos pères, nos frères et nos soeurs sont dans ce pays.Divisés entre nos sentiments naturels pour nos plus proches parents et l’amitié et la bonne foi à notre Roi et à notre pays, nous voulons savoir s’il nous est permis à ce moment de vivre dans un état de paix, la seule situation que nous envisagions pour pouvoir vivre avec nos femmes et nos enfants dans un état de sécurité tolérable.» Cette volonté d’abstention exprime le sentiment majoritaire.C’est peut-être à Halifax que l’opinion se montre la plus hostile contre la Nouvelle-Angleterre; Halifax est une base navale et militaire tirant le gros de ses revenus de l’argent qu’y dépense le gouvernement britannique.Pour apprécier les réactions de Québec, il importe de distinguer entre la population française et la poignée de marchands anglais installés au lendemain de la cession et entendant bien voir prospérer rapide- 46 ROGER DUHAMEL ment leurs affaires.Ces marchands sont très mécontents de l’Acte de Québec, adopté quelques mois plus tôt et corrigeant certains dénis de justice commis lors du traité de 1763.D’autre part, ils ne sont guère empressés à perdre le marché anglais pour l’écoulement de leurs fourrures.Les Canadiens français n’ont pas évidemment les mêmes préoccupations.Ils n’ont pas eu le temps d’oublier les malheurs et les ruines de la Guerre de Sept Ans et les exactions de leurs conquérants.Ils reconnaissent cependant les gains accomplis par l’Acte de Québec, même si on leur souffle, des treize colonies, qu’il ne s’agit que d’un leurre pour surprendre leur bonne foi.Ils n’entretiennent pas une confiance excessive à l’endroit des troupes américaines qui les obligent à accepter une monnaie qu’ils estiment sans valeur.Pendant un temps, il existe un flottement dans l’opinion canadienne-française; finalement, la loyauté au souverain l’emporte sur les velléités d’indépendance, peut-être parce que l’on devine confusément que l’issue ne saurait être véritablement l’indépendance, que le choix est posé entre demeurer une colonie britannique ou devenir une quatorzième unité dans la future Union américaine.La fidélité de la population française est surtout le résultat des directives données par notre élite.L’évêque de Québec, Mgr Briand, enjoint ses ouailles de ne pas se laisser POLITIQUE ÉTRANGÈRE 47 séduire par les agents américains.Dans son mandement du 22 mai 1775, il déclare: « Une troupe de sujets révoltés contre leur légitime souverain, qui est en même temps le nôtre, vient de faire une irruption dans cette province, moins dans l’espérance de s’y pouvoir soutenir que dans la vue de nous entraîner dans leur révolte, ou au moins de nous engager à ne pas nous opposer à leur pernicieux dessein.La bonté singulière et la douceur avec laquelle nous avons été gouvernés de la part de Sa Très Gracieuse Majesté le roi George III, depuis que, par le sort des armes, nous avons été soumis à son empire, les faveurs récentes dont il vient de nous combler, en nous rendant l’usage de nos lois, le libre exercice de notre religion, et en nous faisant participer à tous les privilèges et avantages des sujets britanniques, suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre zèle à soutenir les intérêts de la couronne de Grande-Bretagne.Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre cœur pour le moment présent.Vos serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre vie.Fermez donc, chers Canadiens, les oreilles, et n’écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs que l’éducation et la religion y 48 ROGER DUHAMEL avaient gravés.Portez-vous avec joie à tout ce qui vous sera commandé de la part d’un gouverneur bienfaisant, qui n’a d’autres vues que vos intérêts et votre bonheur.Il ne s’agit pas de porter la guerre dans les provinces éloignées: on vous demande seulement un coup de main pour repousser l’ennemi, et empêcher l’invasion dont cette province est menacée.La voix de la religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunis, et nous assurent de votre zèle à défendre nos frontières et nos possessions.» Nous aurons à enregistrer de nombreuses déclarations de cette nature tout le long de notre histoire.Un appel aussi impératif, émanant d’une aussi haute autorité, emporte les dernières résistances.On croit comprendre que Mgr Briand juge plus avantageux pour les Canadiens français de se refuser à la domination américaine.On comprend également qu’il voit dans la fidélité au gouvernement britannique des garanties plus solides pour la sécurité de l’Eglise catholique, puisque les puritains des treize colonies s’opposent à l’établissement d’une église épiscopalienne et qu’ils interdisent à un évêque anglican de poser le pied sur leur territoire.On eût toutefois préféré que l’évêque de Québec, pour parvenir à un but louable, n’employât pas des formules d’une aussi plate soumission.Son loyalisme nous paraît trop absolu, provenir d’un élan du cœur que POLITIQUE ÉTRANGÈRE 49 nous ne parvenons pas à nous expliquer.Il pose au reste un précédent dangereux souvent exploité contre nous par la suite.En tout cas, notre élite civile partage les sentiments du clergé.Parmi les défenseurs du fort Saint-Jean, on trouve les noms de MM.de Belestre, de Longueuil, de Lotbinière, de Rouville, de Boucherville, de Lacorne, de la Bruère, de Saint-Ours, de Martigny, d’Eschambault, de la Madeleine, de Mon-tesson, de Rigauville, de Salaberry, de Tonnancour, Florimont, Juchereau, Duchesnay, en plus de représentants de nos professions et de notre haut commerce, comme MM.Perthuis, Hervieux, Gaucher, Giasson, Beaubien, Lamarque, Demusseau, Foucher, Moquin, etc.Montréal subit quelque temps l’occupation américaine.Québec est soumis à un siège; le 31 décembre 1775, Arnold et Montgomery tentent vainement de s’emparer de la ville.Au printemps, l’arrivée de vaisseaux anglais oblige les Américains à se retirer et Carleton les repousse au delà des frontières américaines.La guerre anglo-américaine se poursuit désormais hors de notre territoire.Le traité de Versailles de 1783 met fin à ce conflit et consacre officiellement l’indépendance des Etats-Unis.Dans la négociation de ce traité, on a reproché, non sans raison, aux Anglais de s’être assez peu sou- 50 ROGER DUHAMEL dés des intérêts de leurs colonies demeurées fidèles.La Grande-Bretagne n’est jamais guidée par des mobiles altruistes; il est probable, au demeurant, qu’à Londres, on ne se rende pas suffisamment compte des éléments géographiques de la situation.La question des frontières est résolue avec un empirisme assez décevant.Les marchands canadiens sont extrêmement irrités du fait que la ligne de démarcation ne s’étende pas au sud de l’Ohio, tel que précédemment arrêté dans l’Acte de Québec; ils redoutent de perdre leur commerce au sud des Grands Lacs.Pendant plusieurs années, ils essaieront, sans obtenir satisfaction, de faire modifier cette décision.11 y a aussi le problème de la frontière du Maine.Cet Etat américain se prolonge à tel point vers le nord qu’il menace de créer un couloir entre Québec et la Nouvelle-Ecosse; le portage du Témiscouata, seule route de terre, n’est plus une voie de communications très sûre.Par le traité de Jay de 1794, la Grande-Bretagne se lie à accepter les conclusions d’une commission au sujet de cette frontière.La question du Maine rebondira au siècle suivant et suscitera de nouvelles négociations.Les années passent.Nos rapports avec les nouveaux Etats-Unis manquent de cordialité.Certains accrochages périodiques ne justifieraient pas sans doute un conflit armé, si des facteurs n’intervenaient POLITIQUE ÉTRANGÈRE 51 qui nous sont étrangers et dont nous aurons à subir les conséquences.Peu à peu se prépare le climat qui facilitera en 1812 le déclenchement de la seule guerre que, jusqu’à nos jours, nous devrons livrer contre nos voisins du sud.La guerre fait rage en Europe; Napoléon a conquis tout le continent, seule l’Angleterre résiste et s’épuise à lui tenir tête.Les Etats-Unis regardent le spectacle; certains Américains admirent l’obstination héroïque de leur ancienne mère-patrie, tandis que d’autres ne peuvent oublier l’aide qu’ils ont reçue de la France pour assurer leur libération de la tutelle britannique.Il existe une inévitable animosité entre ceux qui ont combattu les uns contre les autres trente ans auparavant.Les Américains n’éprouvent aucun désir de participer à un conflit européen ne les concernant pas directement.Ils souhaitent demeurer neutres et bénéficier de la liberté des mers, c’est-à-dire sillonner sans encombres les grandes routes maritimes pour transporter leurs produits dans les différents ports européens.Ce souci mercantile est tout à fait légitime, même s’il s’accommode mal des exigences militaires des nations belligérantes.Fière de la supériorité de sa marine, l’Angleterre entend bien tenir le conquérant en échec en organisant le blocus de l’Europe.Elle veut pratiquer le droit de recherche ROGER DUHAMEL lui permettant de visiter les navires en mer pour savoir s ils ne contiennent pas des marchandises susceptibles d’aider Napoléon ou des marins britanniques servant sur des vaisseaux américains.Les Etats-Unis sont irrités de ces mesures qu’ils jugent attentatoires à leurs droits.Toutefois, pour éviter de graves inconvénients, le président Jefferson, en décembre 1807, fait voter par le Congrès une loi d’embargo interdisant aux navires américains de faire le commerce océanique.La Nouvelle-Angleterre réagit très mal à cette décision qui la prive des revenus de son commerce et elle entreprend la contrebande en direction de la Nouvelle-Ecosse et du Canada, si bien que pendant un temps les opérations commerciales s’intensifient à Montréal, à Québec et à Halifax.Outre ces difficultés, les Américains se plaignent de la situation prévalant dans l’ouest.Les Indiens bravent constamment leur autorité et l’on croit que cette hostilité des premiers habitants du pays n’est nullement spontanée, qu’elle est soigneusement provoquée et entretenue par des éléments britanniques.Les Américains constatent aussi qu’il y a dans le Haut-Canada de bonnes terres non exploitées.Pourquoi ne pas s’en emparer, d’autant plus facilement qu’à l’heure actuelle, l’Angleterre est entièrement POLITIQUE ÉTRANGÈRE 33 absorbée en Europe, qu’il ne lui sera pas possible d’opposer une très vive résistance aux assaillants ?Nos voisins font preuve d’un optimisme sans mélange.Jefferson écrit à Monroe: « L’acquisition du Canada jusqu’aux environs de Québec, cette année, sera l’affaire d’une simple marche ».Le secrétaire à la Guerre, Eustis, parle à peu près le même langage: « Nous pouvons prendre les Canadas sans soldats; nous n’avons qu’à envoyer des officiers dans les provinces, et le peuple désaffectionné de son gouvernement va se rallier autour de notre drapeau ».On devra constater qu’en pratique les circonstances ne seront pas aussi favorables que les Américains se l’imaginent complaisamment.Les événements se précipitent.Pour amadouer les Etats-Unis, Napoléon propose en 1810 de révoquer ses décrets de Berlin et de Milan, qui ordonnent la saisie de tout navire touchant un port anglais, à condition que les Etats-Unis fassent respecter leurs droits par l’Angleterre.Le sentiment antibritannique s’accroît de mois en mois.Si bien que le 1er juin 1812, le président réclame du Congrès une déclaration de guerre en invoquant l’enrôlement forcé des marins américains, la visite des navires marchands par des croiseurs britanniques et le blocus du littoral européen. 54 ROGER DUHAMEL Il n’entre pas dans le cadre de cette étude de s’étendre longuement sur les opérations militaires; quelques points de repère suffiront.Les troupes anglo-canadiennes déjouent en 1812 la confiance excessive des Américains: Brock repousse Hull, Sheafïe l’emporte sur Van Renselaer à Queenston Heights, Prévost enraie l’avance de Dearborn au lac Champlain.Les engagements navals ne sont pas aussi favorables, les Américains parvenant à s’emparer de la Guerrière, du Erolic, du Macedonian et du ]ava.La fortune change de camp en 1813.Harrison a raison du général anglais Procter à Moraviantown, les Américains se saisissent de York et les armées de Wilkinson et de Hampton se dirigent vers Montréal.Wilkinson est toutefois arrêté à Chrysler’s Farm, tandis que Salaberry remporte contre Hampton la remarquable victoire de Châteauguay.Les hostilités se poursuivent en 1814 avec des fortunes diverses; les Américains échouent à Lundy’s Lane et Prévost ne parvient pas à se rendre au lac Champlain.Bientôt, la paix en Europe mettra fin à ces querelles d’Amérique.Les négociations diplomatiques aboutissent au traité de Gand, signé le 24 décembre 1814.Chaque partie réclame évidemment le maximum.Les plénipotentiaires britanniques souhaiteraient plus de sécurité pour leurs colonies.En définitive, les reven- POLITIQUE ÉTRANGÈRE 53 dications territoriales ne sont pas retenues, les frontières demeurent telles que fixées par le traité de 1783, sous réserve de quelques ajustements secondaires.On établira en 1818 au 49e degré de latitude la ligne de démarcation s’étendant du lac des Bois à la chaîne des Rocheuses; il sera moins facile de s’entendre sur la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick, finalement arrêtée en 1842.Les Anglais demandent le désarmement des vaisseaux américains sur les Grands Lacs.Grâce à l’accord Rush-Bagot de 1817, ce désarmement devient bilatéral, s’étendant aux navires des deux pays, chacun devant se limiter exclusivement à des forces policières.Jusqu’à nos jours, cet accord a toujours été respecté.C’est un exemple de règlement pacifique entre deux peuples voisins désireux de maintenir la bonne entente et l’harmonie.Dans l’ensemble, nos marchands de fourrures sont mécontents de la tournure des événements.Ils espéraient que les Anglais corrigeraient leurs erreurs de 1783.D’autre part, il existe un texte peu connu et très révélateur qu’il est opportun de citer.Il émane de John Strachan, appelé à devenir par la suite évêque de Toronto, un impérialiste et un tory.« Nous venons d’apprendre, dit-il, que les conditions de paix ont été signées à Gand et ratifiées par le Prince Régent.Nos plénipotentiaires ne possédaient pas beau- 56 ROGER DUHAMEL coup, je le crains, de sagesse et de fermeté.Je m’inquiète de voir les articles.Ce pays a certainement retiré plusieurs avantages de la guerre et si une ligne politique opportune était adoptée, il deviendra un précieux élément dans l’Empire britannique.Considérant les vastes dépenses occasionnées par la guerre, il est très vrai qu’on a dépensé dans ce pays beaucoup plus d’argent que vaut le sol, mais ce n’est pas la manière convenable de poser le problème.Ces colonies sont les vestiges de temps plus heureux, le souvenir de la puissance et du succès de l’Empire britannique sous le plus brillant de ses gouvernements, et elles ne pouvaient être abandonnées sans bassesse.Elles ont également reçu les loyalistes pendant la rébellion américaine et elles ont des titres à la protection de la mère-patrie, des titres irrésistibles pour une nation magnanime.Mais les habitants des Canadas n’ont rien eu à voir à l’origine de la guerre, ils devaient devenir ses victimes, les causes étant des questions nationales d’intérêt vital pour le bien-être et la prospérité de l’Empire britannique.Les grandes dépenses entraînées par la conduite de la guerre ne devraient donc pas être imputables aux Canadas.» Ce texte est curieux, puisqu’il nous montre qu’un impérialiste profondément convaincu ne peut toutefois s’interdire de protester contre des frais encourus POLITIQUE ÉTRANGÈRE 57 par notre pays pour une guerre dont il ne procurait que le théâtre des opérations, n’ayant aucun grief sérieux contre les Etats-Unis.Déjà, notre association avec la Grande-Bretagne se révèle lourde pour l’avenir du Canada.La guerre de 1812 a cependant pour nous cet avantage qu’elle constitue une épreuve de solidarité nationale.Tous les Canadiens se rendent compte qu’ils appartiennent à une patrie commune, qu’ils possèdent des intérêts en commun, des intérêts différents de ceux de tout autre pays.Les Canadiens français démontrent magnifiquement leur patriotisme canadien.Commentant la victoire canadienne-fran-çaise de Châteauguay, un historien probe, quoique d’un loyalisme trop appuyé à notre gré, sir Thomas Chapais s’écrie: « Châteauguay, c’était notre réponse aux imputations de Craig, de Ryland et de Sewell.Châteauguay, c’était notre vengeance.Châteauguay, c’était l’affirmation de notre indéniable loyalisme et de notre patriotisme ardent.Châteauguay, c’était l’illustration héroïque de la mentalité nationale qui s’était lentement formée, grâce à la direction clairvoyante de nos chefs religieux et civils, à travers nos vicissitudes et nos luttes, de 1763 à 1813! Quel chemin nous avions narcouru depuis 1755 » ! Certes l’historien a raison de se réîouir, puisqu’il découvre, à juste titre, dans la guerre de 1812, la manifestation ROGER DUHAMEL 38 éloquente d’un patriotisme canadien.L’ombre au tableau, c’est que trop nombreux parmi les nôtres confondront abusivement patriotisme canadien et loyalisme britannique.Est-il nécessaire d’ajouter qu’il ne s’agit pas d’expressions synonymes et interchangeables ?Les peuples se désintéressent rapidement des guerres, quelles soient gagnées ou perdues; ils ont hâte qu’on leur permette de poursuivre leur existence quotidienne.Les Canadiens n’ont pas au reste à se plaindre des règlements intervenus; c’est, à peu de choses près, le statu quo ante.Il est donc normal qu’à partir de 1815 la population se tourne davantage vers la considération des questions domestiques, de plus en plus captivantes, et qui aboutiront, après de nombreuses passes d’armes, à la levée des boucliers de 1837.Toutefois, les deux guerres canado-américaines, dans l’intervalle d’une trentaine d’années, sont de nature à faire réfléchir les dirigeants du pays, agissant ici au nom de la métropole.Le problème de la défense canadienne se pose en termes précis; on ne sait le jour où, à la suite d’un incident de frontière ou d’une rivalité commerciale, de nouvelles hostilités pourront se déclarer.D’autant plus qu’il est désormais possible d’utiliser l’expérience acquise, une expérience précieuse à plusieurs égards.Il est en effet POLITIQUE ÉTRANGÈRE 59 démontré que si le Canada ne peut jamais espérer mener une campagne offensive contre les Etats-Unis, sur le territoire américain, la défense demeure possible, voire victorieuse.De même, on s’est rendu compte que la composition des forces militaires est satisfaisante.Il importe donc d’améliorer le système dont le principe s’est révélé sage et pratique.Ce qui compte davantage, c’est d’établir des bases navales et des forts militaires.Si la valeur des troupes régulières britanniques et de la marine royale permet d’entrevoir dans l’avenir des résultats avantageux, d’autre part ces éléments qui entreraient en jeu dès le début d’une prochaine campagne ne seraient efficaces qu’autant qu’il fût possible de compter sur d’importantes réserves de la milice canadienne.Sir James Carmichael-Smyth arrive au Canada en 1825, à la tête d’une commission d’enquête en vue de procéder à l’inspection de l’état des travaux de défense dans le pays.L’année suivante, il est en mesure d’émettre un certain nombre de recommandations dont toutes ne sont pas rigoureusement suivies, comme il est d’usage en pareille circonstance, dont plusieurs cependant deviennent des réalités.Sir James reconnaît d’abord que la défense du pays n’est nullement chimérique, pourvu qu’on prenne les moyens requis pour l’assurer efficacement.Il suggère la construction de certains forts et de quel- 60 ROGER DUHAMEL ques nouvelles voies de communications, le maintien de positions solides sur les Grands-Lacs, l’utilisation des troupes régulières d’outre-mer à tous les points stratégiques et l’abandon des endroits d’intérêt secondaire à la milice locale.C’est à la suite de ce rapport que le gouvernement entreprend la construction du Canal Rideau établissant un passage préservé entre Montréal et le lac Ontario et qu’il affecte des sommes considérables pour l’époque à des travaux de fortification à Halifax, Québec, Kingston et ailleurs.L’accord Rush-Bagot de 1817 prévoit bien le désarmement des navires américains et canadiens en service sur les Grands-Lacs, mais des clauses de cette nature ne reçoivent pas leur exécution du jour au lendemain; il se produit en effet des résistances et des atermoiements de part et d’autre.Peut-on vraiment désarmer, quand l’on a quelque raison de croire que le pays voisin construit secrètement des vaisseaux de guerre ?(Nous connaissons l’expérience toute récente des avions de transport allemands devenus, en un tournemain, des appareils de combat; de semblables inquiétudes hantent les esprits au siècle dernier).En fait, ce n’est pas avant 1843 que le gouvernement britannique estimera prudent de diminuer considérablement le tonnage en service sur les Lacs. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 6l S il est donc admis que le Canada peut être défendu, étant donné qu’il est prévisible qu’il ne sera attaqué que sur quelques points et non pas sur toute l’étendue de la frontière commune, reste à voir la question des troupes chargées d’assurer la sécurité de notre territoire.Des réguliers britanniques demeurent en permanence au Canada.Leur nombre varie avec les années; s’ils sont moins de 5,000 en 1835, leur chiffre dépasse les 15,000 quelques années plus tard.Quant aux milices locales, elles sont le sujet — déjà ! —de beaucoup de discussions.A vrai dire, il est plutôt question d’une mobilisation, chaque fois que le besoin s’en fait sentir, que d’une authentique organisation militaire; un entraînement de six mois est nettement insuffisant pour faire de véritables soldats, d’autant plus qu’en dehors des militaires de carrière, les recrues ne témoignent d’aucun empressement à embrasser le métier des armes.Comme à 1 accoutumée, les Anglais veulent bien compter sur les défenseurs au pays, pour pouvoir faire porter leur effort sur d’autres points menacés de leur vaste empire.Le duc de Wellington est d’avis que « le Canada peut être effectivement défendu par un corps de 10,000 réguliers britanniques, si ces troupes reçoivent l’appui d’une milice loyale et bien organisée comprenant jusqu’à 35,000 hommes ».En fait, cette milice est mal ou peu organisée et surtout indiffé- 62 ROGER DUHAMEL rente.En face du danger, les Canadiens se dressent instinctivement devant l’envahisseur, mais une fois passé le moment d’alerte, ils répugnent à se laisser embrigader à seule hn de participer à de probables conflits nés des rivalités opposant la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.Ils sont avant tout Canadiens et ils estiment être capables de vivre en paix avec leurs voisins, à condition qu’une tierce partie n’intervienne pas dans le débat.Y a-t-il vraiment lieu de redouter, en ces années-là, une nouvelle guerre canado-américaine ?Il ne le semble pas; il est néanmoins difficile d’oublier si vite 1775 et 1812.Quand éclate la guerre civile de 1837 et que l’un des chefs de ce soulèvement, William Lyon Mackenzie, trouve refuge aux Etats-Unis, le gouvernement britannique n’est pas à blâmer de craindre que les Américains ne saisissent cette occasion pour envahir le Canada.Ils feraient de cette façon d’une pierre trois coups : ils affirmeraient hautement leur respect des exigences démocratiques, ils satisferaient leurs sentiments antibritanniques et ils conquerraient un riche territoire qu’ils annexeraient à leur pays.Ces trois motifs jouent peut-être dans certains esprits.A toutes fins pratiques, le résultat sera nul et les Etats-Unis n’interviendront pas dans cette querelle entre la métropole et sa colonie. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 63 A un moment donné, un assez grave incident diplomatique se produit.Le navire Caroline est saisi à un quai américain et le Canadien Alexander McLeod est mis en état d’arrestation; il est même accusé du meurtre d’un Américain tué dans la bagarre.Le ministre britannique à Washington écrit aussitôt a Palmerston que la condamnation à mort de McLeod aboutirait directement à la guerre.Heureusement, son exonération, survenant en octobre 1841, écarte tout danger immédiat.D’autres accrochages se produisent à l’occasion, rien d’irrémédiable ne s’ensuit.Une question plus grosse de conséquences se pose à l’attention des hommes d’Etat: la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick, depuis longtemps demeurée dans une dangereuse indétermination, n’a pas encore reçu une solution satisfaisante.La ligne de démarcation doit-elle passer au sud de la rivière Saint-Jean ou suivre le milieu de la rivière ?La question n’est pas académique, puisque dans cette seconde hypothèse, nous perdons au bénéfice des Etats-Unis la région de l’Arostook.Le compromis du traité de Gand n’a rien donné, non plus que l’arbitrage du roi de Hollande en 1831 et la proposition du général Jackson en 1833.Pour éviter que le différend ne s’envenime, le gouvernement anglais nomme en 1842 lord Ahsburton plénipotentiaire, avec pleins pouvoirs, pour en arriver à un traité acceptable.Ce 64 ROGER DUHAMEL grand financier est un homme charmant et affable, à qui manquent toutefois l’information et la fermeté nécessaires pour obtenir un règlement avantageux.Le secrétaire d’Etat américain se montrera beaucoup plus soucieux des intérêts du pays qu’il représente au cours de cette négociation compliquée.Le seul résultat heureux du traité Webster-Ahs-burton, c’est qu’il permet le maintien de relations pacifiques entre le Canada et les Etats-Unis.L’Assemblée législative du Canada, en 1842, s’en félicite chaudement; elle eût sans doute tempéré ses témoignages d’appréciation, si elle eût connu toute la portée du traité.Le Canada perd en effet toute la région au sud de la rivière Saint-Jean, qui devient définitivement partie intégrante de l’Etat du Maine.D’aucuns prétendent qu’il s’agit d’un compromis diplomatique; on peut croire que Palmerston voit plus juste quand il parle de la capitulation d’Ahsburton.Un autre conflit ne tarde pas à éclater, celui-là sur la côte du Pacifique et ayant trait à la frontière de l’Orégon.Les passions sont très vives, les esprits sont très montés.Une fois encore, se refusant à consentir à une reddition sans conditions, le gouvernement britannique se rend compte de la nécessité d’entamer des pourparlers qui aboutissent, le 15 juin 1846, au traité de l’Orégon, signé à Washington.La frontière est délimitée en suivant le 49e degré POLITIQUE ÉTRANGÈRE 65 parallèle des Rocheuses jusqu au milieu de la voie d’eau séparant le continent de l’île de Vancouver; puis de là vers le sud à travers le milieu de ce détroit et du détroit de Fuca jusqu’au Pacifique, à condition cependant que la navigation demeure libre pour les deux parties.L’Angleterre, sans aucun doute, a fait preuve de modération; est-on aussi assuré qu’elle ait manifesté de la clairvoyance politique ?La Compagnie de la Baie d’Hudson s’aperçoit qu’il lui sera à peu près impossible de conserver son monopole commercial.D’autre part, pour être tout à fait équitable, il y a lieu de reconnaître qu’à cette époque, le gouvernement canadien n’exerce aucune juridiction sur ce lointain territoire occidental; il est alors bien difficile de prévoir qu’un quart de siècle plus tard, le Canada s’étendra d’un océan à l’autre.L’attitude conciliatrice de la Grande-Bretagne nous vaut la paix que de nombreux éléments extrémistes, aux Etats-Unis, n’eussent pas tardé à violer, s’ils n’avaient obtenu satisfaction.Les motifs de conflits au sujet de la délimitation des frontières ont donc disparu; le Canada a fait les frais de ces diverses opérations, mais les incertitudes et les risques de guerre lui sont évités.C’est déjà un bénéfice appréciable.L’Angleterre préfère ne pas pousser trop âprement ses avantages; elle se soude assez peu que ses colonies possèdent une superficie 66 ROGER DUHAMEL plus ou moins étendue.Ce qui compte pour elle, ce sont les possibilités de relations commerciales quelle peut entretenir avec ces territoires éloignés.On accepte d’avance de ne rien comprendre à l’orientation de la politique coloniale britannique, si l’on ne conserve pas toujours présent à l'esprit que pour la Grande-Bretagne, les colonies ne sont pas tellement des territoires de peuplement que des comptoirs commerciaux, qu’elle veut créer un empire mercantile beaucoup plus qu’un empire politique ou militaire.Ce quelle voit dans les colonies, c’est surtout une source abondante de matières premières qui, après avoir été ouvrées dans ses usines, seront revendues à ces colonies et au monde entier auxquels elles seront exportées à bord de navires britanniques.La domination ne l’intéresse qu autant quelle apporte des bénéfices.Avec cet état d’esprit, il est facile d’imaginer quelle ait mal réagi, de même que d’autres nations européennes également désireuses d’exploiter des colonies, à la promulgation de la Doctrine Monroe, destinée à mettre un terme aux empiètements européens en Amérique.On considère aussitôt ce réflexe de défense comme la négation de la politique de la porte ouverte indispensable a 1 expansion commerciale des grandes puissances.Et ces nations traditionnellement impérialistes accusent sans retard les POLITIQUE ÉTRANGÈRE 67 Etats-Unis de pratiquer un détestable impérialisme ! C’est l’éternelle répétition de la parabole de la paille et de la poutre.A vrai dire, l’attitude américaine est susceptible de provoquer certaines inquiétudes.Nos voisins entendent bien élargir les limites de leurs territoires; ainsi le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie s’ajoutent-ils successivement à la République, qui essaie même, en vain cependant, d’acheter Cuba à l’Espagne.Il ne s’agit donc pas là de craintes entièrement dépourvues de fondement; l’impérialisme américain, ingénu, bon enfant et nullement théorique, n’en est pas moins singulièrement agressif.Que pensent de tout cela les colonies ?Elles redoutent avec raison que la soif américaine de conquêtes ne se limite pas à l’ouest et au sud du continent, qu’elle s’oriente un jour vers le nord.Sans même en venir à cette extrémité, elles se demandent si ces incessants différends anglo-américains ne précipiteront pas les deux pays dans une guerre à laquelle le Canada participerait automatiquement, fournissant même les champs de bataille par excellence.Un article de la Quebec Gazette exprime, semble-t-il, le point de vue des esprits les plus avertis : « L’ambition à’acquérir du territoire, sans être très scrupuleuse sur les moyens, paraît être inhérente 68 ROGER DUHAMEL à la population des Etats-Unis.Ces gens vivent sur des terres en grande partie arrachées aux habitants autochtones, qui ont été exterminés ou repoussés vers des régions aujourd’hui réclamées par les Etats-Unis, et sur lesquelles ils prétendent détenir « des titres indiscutables ».Ils ont acquis la Louisiane et la Floride plutôt comme des voisins encombrants qu'à la suite d’une négociation honnête.Leurs citoyens ont occupé le Texas, l’ont déclaré indépendant et il va maintenant s’ajouter aux Etats-Unis.Ils ont échoué deux fois dans leurs tentatives de conquérir le Canada, et par la suite, de façon détournée, ils ont manœuvré pour favoriser des efforts en vue de le soustraire à l’autorité du gouvernement britannique.Il semble que pour beaucoup d’entre eux, « le droit, c’est la force.» Quel peut être le résultat de l’état de choses actuel, il est impossible de le prévoir; mais il est évident qu’aucun pays ne peut être assuré de sa sécurité dans le voisinage des Etats-Unis, à moins de disposer de moyens suffisants pour se protéger et, si nécessaire, pour punir l’agresseur.Pendant un temps, le Canada croit à une attaque navale de la Russie sur le littoral du Pacifique.Il y aurait même des agents russes aux Etats-Unis qui s’emploieraient à recruter des hommes pour monter un navire acheté par le tzar, en vue d une POLITIQUE ÉTRANGÈRE 69 attaque contre la Colombie-Britannique.Cette rumeur fait se délier les langues, elle ne dépasse jamais, heureusement, le stade de la rumeur.Chaque fois que l’Angleterre éprouve certaines difficultés dans le monde, que ce soit en Chine comme en 1840 ou en Afghanistan comme en 1842, le loyalisme des colonies britanniques d’Amérique s’alarme aussitôt.Il ne peut pourtant alors être question d’une menace, même lointaine, à la sécurité de notre territoire.Cet intérêt marqué pour tout ce qui touche à la Grande-Bretagne, ce regard constamment braqué sur les moindres soubresauts de Londres, s’accuse davantage en 1854, lors de la guerre de Crimée, livrée par la Russie contre la coalition de la France, de l’Angleterre, de la Turquie et du Piémont.Le Canada veut sans retard aider la métropole.Le maire de Montréal convoque une grande assemblée pour se réjouir de l’alliance franco-anglaise, pour fustiger le tzar autocrate et despote qui ne nous a jamais rien fait personnellement et pour aviser aux meilleurs moyens à prendre pour apporter un appui immédiat.Des volontaires s’offrent spontanément à combattre, les Assemblées législatives et des associations votent des sommes pour contribuer à défrayer le coût de la campagne.La même effervescence se répète quelques années plus tard lors de la révolte des cipayes aux Indes.Rien de ce qui concerne l’Angleterre ne 70 ROGER DUHAMEL nous laisse indifférents ! A cette dernière occasion, on lève même un régiment, le 100e Royal Canadiens, qui quitte le Canada pour s’intégrer à l’armée régulière.Notre zèle ne se démentira donc jamais.Si l’on y réfléchit bien, la sécurité du Canada, notre seule légitime préoccupation, ne justifie guère cette folle prodigalité.Les troupes britanniques stationnées ici se font de moins en moins nombreuses.Les troupes impériales au Canada ne comptent plus en 1855 que 1,887 hommes.D’autre part, les milices locales ne donnent pas satisfaction; négligées depuis toujours, les autorités ne se sont jamais vraiment souciées de les organiser avec méthode et efficacité.Absorbée de plus en plus par ses guerres européennes et les exigences de la sécurité de colonies plus immédiatement menacées, la Grande-Bretagne diminue donc sans cesse ses garnisons au Canada, d’autant plus facilement qu’elles sont dispendieuses à entretenir et que la population britannique estime trop élevés les budgets militaires.Ces retraits périodiques ne sont pas toutefois sans inquiéter certains impérialistes.Le gouverneur lui-même, lord Elgin, écrit à son ministre Grey pour lui recommander la prudence et pour lui indiquer qu’il peut être dangereux, du point de vue impérial, que les colonies assument elles-mêmes une proportion plus élevée des frais de la défense: « Cela accréditera l’opinion, POLITIQUE ÉTRANGÈRE 71 déjà trop généralement répandue, que la Grande-Bretagne commence à considérer ses colonies comme un fardeau et un embarras (a nuisance)’, quelle désire rompre un à un les liens qui les attachent à elle; que ces relations ne subsistent donc que pour une durée incertaine; et que l’annexion aux Etats-Unis doit être forcément envisagée comme le destin inévitable, le seul moyen pratique de mettre fin au provisoire et d’entreprendre une existence nationale définitive ».En d’autres termes, si le Canada n’appartient pas à l’Angleterre, il devra se livrer aux Etats-Unis.Le noble lord ne s’arrête même pas à envisager l’hypothèse de l’indépendance.Quant à notre défense, y a-t-il lieu de s’alarmer ?Il reste encore quelques troupes britanniques capables d’encadrer nos milices peu ou point disciplinées et entraînées aux conditions de la guerre moderne, mais en cas de besoin, du moins veut-on l’imaginer, l’Angleterre pourvoirait à notre sécurité.C’est ce qu’écrit à Elgin le secrétaire aux Colonies, Newcastle: « Les facilités des communications à vapeur ont grandement diminué la nécessité d’une force militaire, comme une simple, précaution de défense contre un danger éloigné, et il y a lieu de se souvenir que, si la sécurité du Canada devenait jamais en péril, des troupes pourraient être dépêchées à son 72 ROGER DUHAMEL secours avec la plus grande célérité » Devant cet optimisme excessif, on évoque ce ministre français de la Guerre affirmant cavalièrement qu’on ne se soucie pas de l’écurie quand la maison est en flammes.Newcastle, pour sa part, n’éprouve pas de craintes pour le cheval ! Qu’il soit de commande ou de complaisance, cet optimisme est assurément exagéré.Le Canada n’est pas, au milieu du siècle dernier, à l’abri de toutes les attaques.Si un envahisseur franchissait ses frontières, serait-il en mesure de répéter les campagnes de 1775 et de 1812 ?Nous avons souligné à plusieurs reprises comme les troupes impériales sont peu nombreuses, comme les miliciens sont peu utilisables.Les travaux entrepris à certains points stratégiques n’ont pas été poussés très avant.Au surplus, la construction rapide des chemins de fer américains permettrait à nos voisins d’opérer de vastes concentrations de troupes aux endroits les plus vulnérables.De grands dégâts seraient déjà accomplis que les navires à vapeur britanniques, transportant des militaires impériaux, seraient encore en haute mer.Enfin, de graves événements eussent pu se produire qui ne se sont pas produits.Et notre patrie est demeurée à l’abri, sinon de toute convoitise, du moins de toute tentative d’accaparement. Ill — DE LA PROTECTION AU LIBRE-ÉCHANGE Dès le début du XIX^ siècle, de nombreux groupements britanniques expriment leur détestation profonde de ce qu ils estiment être des formes impériales surannées.Ces adversaires de l’Empire se recrutent parmi les partisans de l’utilitarisme, les radicaux et certains économistes classiques.Pendant un temps, qui sera assez long, il sera de bon ton de s’opposer à la conception traditionnelle de l’Empire politique, fortement intégré et dominé par Londres.Adam Smith avait lancé de virulentes attaques contre le système colonial; par la suite, ses dénonciations sont reprises par un Bentham, un McCullogh, un James Mill; après le Reform Bill de 1832, c’est au tour de Richard Cobden et de John Bright de protester contre des modes prétendus périmés.L’allure générale de ces critiques s’accuse dans ces quelques lignes parues dans {’Edinburgh Review de 1825: «Nous défions qui que ce soit de souligner un seul avantage, d’une nature quelconque, dont nous bénéficierons grâce à la possession du Canada et de nos autres colonies de 1 Amérique du Nord.Il n’y a aucun homme intelligent dans l’Empire qui n’envisage la dissolution, 74 ROGER DUHAMEL dans un temps nullement éloigné, du lien reliant le Canada et l’Angleterre ».Le rédacteur se montre à la fois mauvais prophète et piètre juge des avantages économiques à retirer des colonies; son texte nous permet toutefois de nous rendre compte que le mépris voltairien pour les lointains arpents de neige n’est pas une spécialité française.Ces colonies doivent au contraire se révéler d’un précieux appoint pour les grandes nations européennes.C’est l’époque glorieuse du mercantilisme, savamment exposé par les ouvrages de Thomas Mun, de Child, de Petty, de Davenant, de Melon, de Far-bonnais et de Dutot.Cette doctrine coïncide avec l’avènement des grands Etats modernes; elle se fonde sur ce principe que toute la vie politique et économique est un mécanisme à régler par des lois sagement conçues et des organes d’Etat.Il s’ensuit que l’on commence à interdire l’exportation des métaux précieux, que l’on surveille les contrats passés entre Anglais et étrangers afin d’empêcher qu’un règlement de comptes n’entraîne à l’étranger une portion du stock de la monnaie anglaise, que l’on établit le système de la balance du commerce, en vertu duquel la valeur des exportations doit toujours surpasser la valeur des importations.Selon cette conception économique, les colonies POLITIQUE ÉTRANGÈRE 75 sont appelées à jouer un rôle considérable.Les métropoles entendent importer d’Amérique les matières premières qui leur font défaut ou qu’elles ne possèdent pas en quantité suffisante et obtenir du même coup de nouveaux marchés pour les produits de leurs usines.Il est ainsi possible d’établir un réseau serré d’opérations commerciales, avantageux pour les deux parties, et peut-être encore plus pour les métropoles que pour les colonies.Sans nier les motifs politiques, religieux, patriotiques qui ont sans doute poussé de l’avant quelques hardis découvreurs de jadis, ce sont surtout des raisons d’ordre économique que l’on trouve à l’origine de la plupart des colonies.Aussi bien qu’ailleurs, au Canada, notre situation économique est très longtemps fonction des conditions locales et de la politique impériale, celle-ci devant évoluer plus rapidement que celles-là.De façon plus précise, le Canada doit faire porter son effort surtout sur les marchandises dont manque et dont a besoin la Grande-Bretagne.L’intérêt canadien n’est pas la mesure de nos actions, puisque nous sommes d’avance soumis à l’orientation politique et commerciale imposée de Londres.Et cette influence est d’autant plus considérable que le commerce entre les deux pays doit s’effectuer exclusivement sur des navires appartenant à la métropole.Le bénéfice du transport s’ajoute dès lors au bénéfice de la mar- 76 ROGER DUHAMEL chandise elle-même.Le système est conçu pour rapporter d’appréciables dividendes.Sous le régime français, cette conception mercantile prévalait aussi, mais notre économie était à ce moment tellement rudimentaire qu’elle ne pouvait apporter aucun résultat important.Le système industriel de Colbert comprend sûrement l’exploitation des colonies dans l’intérêt de la mère-patrie.La petite expérience tentée aux forges du Saint-Maurice ne doit pas modifier notre opinion à cet égard.L’agriculture, à laquelle s’adonnait la plus grande partie de la population, ne dépassait pas beaucoup les exigences locales.La plus importante source de revenus pour la France provenait de la traite des pelleteries.La fourrure trouvait preneurs en Europe à des prix très élevés et enrichissait rapidement spéculateurs et négociants.Ces relations doivent se modifier et se compliquer sous le régime britannique.Les colonies deviennent davantage en mesure de fournir des produits plus variés et la Grande-Bretagne s’affirme une nation commerçante plus entreprenante que la France, celle-ci plus tournée vers des préoccupations politiques.Deux points sont particulièrement à souligner pour caractériser les rapports établis entre Londres et ses colonies d’Amérique.Le premier, c’est le contrôle des transports maritimes.On a écrit avec raison i POLITIQUE ÉTRANGÈRE 77 qu’il était clairement entendu par les contemporains que le système colonial et les Actes de Navigation faisaient partie intégrante d’une même chose.On considérait les colonies comme des domaines à être gérés au bénéfice de la mère-patrie, et l’instrument économique de ce contrôle était le transport, et réglementer les expéditions en partance et à destination des colonies, c'était réglementer le commerce colonial.Ces Actes de Navigation, à la source de nombreux conflits, réglementent en effet les privilèges de la marine britannique et définissent les conditions imposées aux navires étrangers pour se rendre commercer dans les ports anglais.Ces mesures restrictives remontent à l’époque d’Henri VIII et de la reine Elisabeth.L’Acte de Navigation de 1651 interdit l’importation de marchandises en Grande-Bretagne, à moins qu’elles ne soient transportées sur des navires anglais; l’Acte de 1660 pourvoit à ce que tous les produits coloniaux soient exportés à bord de vaisseaux britanniques; celui de 1663 décrète que les colonies n’accepteront aucune importation transportée sur des navires étrangers; enfin, en 1672, on énumère une longue liste d’objets prohibés.Lors de la conclusion du traité de Gand, ces exclusives sont réciproquement abolies entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.Par la suite, la sévérité de cette législation se relâche quelque peu, tout en continuant de 78 ROGER DUHAMEL faire peser un poids très lourd sur le commerce canadien.Si bien qu’en 1847 notre Parlement adopte une adresse à la Couronne, la priant d’abroger ces lois qui empêchent la navigation libre sur le Saint-Laurent pour les vaisseaux de tous les pays.Les Actes de Navigation sont définitivement abolis en 1849.Les résultats avantageux ne tardent pas à se faire sentir.Outre le contrôle de la navigation, la Grande-Bretagne dispose aussi du contrôle du tarif, une arme très efficace quelle manie à son gré pour assurer la protection de ses marchands.Il lui est facile par ce moyen de favoriser dans les colonies la production d’objets dont elle a besoin et d’empêcher, à toutes fins pratiques, le développement d’industries susceptibles de lui faire concurrence sur son marché.Elle obtient ce résultat par le simple jeu des fluctuations du tarif préférentiel.Dans les colonies, les industriels et les commerçants doivent, quoi qu’ils en aient, se soumettre à un état de fait qu’ils ne peuvent en rien modifier à leur avantage.Il existe à ce sujet des textes révélateurs.On donne avis en 1752 à un gouverneur de la Nouvelle-Ecosse qui entretenait le projet d’établir une houillère dans sa province qu’il serait contraire à ces Règles de Politique, que cette Nation a toujours sagement observées dans ses relations avec ses colonies, d’utiliser le charbon POLITIQUE ÉTRANGÈRE 79 en Amérique, car cette utilisation conduirait naturellement à la Découverte d’une quantité d’objets manujacturés, dont nous recevons actuellement les matières premières que nous retournons ensuite en objets manufacturés.Cet avertissement, malgré la naïveté de sa phraséologie, n’en demeure pas moins d’une brutale franchise.L’idée de base est sûrement très bien comprise, puisque quelques années plus tard, un autre personnage néo-écossais fait remarquer, avec une pointe de fierté, que son gouvernement a été en tout temps extrêmement prudent de ne pas encourager aucune sorte d’industries qui eussent pu nuire à celles de la Grande-Bretagne.Toute autonomie économique nous est donc carrément refusée, nous devons nous contenter de suppléer aux carences de la Grande-Bretagne, en songeant avant tout à son avantage.Quels sont nos principaux produits d’exportation ?Pendant longtemps, ils se ramènent à peu près exclusivement aux pêcheries, aux fourrures, aux produits de la forêt et au blé.L’arrivée des loyalistes, après la guerre de l’indépendance, dans la Nouvelle-Ecosse, a fortement augmenté la population du Canada oriental.Ces nouveaux venus s’installent en général sur le littoral et entendent pratiquer l’agriculture, comme ils l’ont fait dans le passé, pour assurer leur subsistance.Ils ne tardent pas cependant à se rendre 80 ROGER DUHAMEL compte que le sol est moins fertile qu’au sud et surtout qu’il existe, à portée de la main, une grande richesse accessible.Peu à peu, ces agriculteurs deviennent des pêcheurs.La Nouvelle-Ecosse parvient ainsi à s’imposer dans ce domaine et à développer une importante industrie.Dans la province de Québec, les pêcheries s’associent en quelque sorte au nom de la famille Robin, originaire de Jersey, établie en 1764 à la Baie des Chaleurs.Cette compagnie absorbera à la longue toutes les entreprises indépendantes et exercera pendant un siècle environ un rude monopole dans le golfe Saint-Laurent.Le pays en bordure du Saint-Laurent s’intéresse beaucoup plus au commerce des fourrures.Des compagnies anglaises négocient à cette lin des ententes avec des compagnies de Montréal et concurrencent des entreprises similaires de New-York et de la Baie d’Hudson.Ces commerçants se plaignent avec raison des frontières déterminées en 1783 et confirmées en 1794, parce qu’ainsi leur échappent les principaux endroits de négoce et les routes les plus faciles d’accès.Peu après la mort de Selkirk, soit en 1821, la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui ont beaucoup souffert l’une et l’autre de la lutte impitoyable qu’elles se livrent depuis plusieurs années, décident de s’unir en conservant le nom de la seconde.Cet important POLITIQUE ÉTRANGÈRE 81 événement commercial a pour résultat de porter un coup fatal aux marchands de fourrures de Montréal; les liens sont désormais rompus entre le Nord-Ouest et les provinces de l’Est.La route de canot partant de Montréal est abandonnée et Fort-William perd considérablement de sa valeur.La Compagnie de la Baie d’Hudson n’utilise plus que les voies maritimes en direction de la baie d’Hudson et du littoral pacifique.Ce n’est qu’un siècle plus tard, grâce à la voie ferrée, que des relations reprendront entre la terre de Rupert et les provinces de l’Est.L’événement comporte toutefois des conséquences heureuses.La paix règne désormais dans ces régions et l’autorité britannique sur le continent s’en trouve accrue.N’est-il pas en effet dangereux que deux compagnies anglaises pratiquent une aussi vive rivalité en présence de commerçants américains et russes empressés à se poser comme successeurs ?L’Angleterre découvre rapidement les précieuses ressources de bois de la Nouvelle-Ecosse.C’est une aubaine pour ses chantiers maritimes, à une époque où les navires de guerre et les navires marchands sont encore construits en bois.A son tour, le Nouveau-Brunswick reçoit de ce chef d’importantes commandes.A cet égard, les provinces maritimes bénéficient du blocus continental imposé par Napoléon; pendant qu’il empêche l’Angleterre de s’approvision- 82 ROGER DUHAMEL ner dans les Etats baltes, il faut bien quelle songe à ses colonies d’Amérique.Quant à l’agriculture, elle ne fournit pas, dans les débuts, des produits d’exportation sur une vaste échelle.Le Royaume-Uni se trouve alors beaucoup moins industrialisé qu’il le deviendra au cours du XIX' siècle, ses paysans sont pratiquement en mesure de suffire aux exigences du marché local.D’autre part, au Canada, les agriculteurs produisent en général ce dont ils ont besoin pour subsister eux-mêmes et pour alimenter les centres urbains voisins.Le moment n’est pas encore venu d’un commerce actif à de lointaines distances.Il faudra même attendre la moitié du siècle avant que les céréales constituent un élément notable des exportations.Les colonies britanniques, de leur côté, s’approvisionnent en Grande-Bretagne de tous les objets manufacturés qu’elles ne peuvent se procurer en Amérique.Un système d’échanges bilatéraux s’établit, un régime d’économie serrée.Mais il est rarement avantageux de se limiter à un seul client, surtout quand ce client dispose à la fois du monopole des transports et du contrôle du tarif.Il se trouve en mesure d’exercer des influences indues et de diriger les opérations commerciales à son bénéfice.Les Néo-Ecossais songent à augmenter leur trafic avec les Etats-Unis et les Indes occidentales, mais ils POLITIQUE ÉTRANGÈRE 83 disposent de peu de navires et ils doivent aussi compter avec la concurrence américaine aux Indes.Ce sont deux obstacles considérables qu’ils ne parviendront jamais à tourner de façon appréciable.Les Canadiens entretiennent des ambitions analogues.La géographie leur enseigne clairement que le fleuve Saint-Laurent constitue la voie d’entrée par excellence, le chemin de pénétration idéal dans le continent américain.Mais comment tirer parti d’avantages naturels aussi évidents, quand aucune initiative ne nous est permise, quand il faut toujours attendre le bon vouloir d’une métropole lointaine qui pense d’abord et avant tout, comme c’est naturel, à ses propres intérêts ?Les idées évoluent lentement, elles ne sont jamais définitivement arrêtées.Même en Grande-Bretagne, le protectionnisme trouve en face de lui des adversaires.Aux environs de 1820 s’affirme toute une opinion favorable à des mesures plus généreuses de libre-échange.Les éléments conservateurs, rivés à leurs intérêts traditionnels et effrayés de les compromettre, doivent peu à peu céder le pas à des esprits plus entreprenants, conquis aux avantages de la liberté du négoce, et représentés au Parlement par William Huskisson, député du centre commercial et maritime de Liverpool. 84 ROGER DUHAMEL Ce parlementaire audacieux a pour but de rendre la politique impériale conforme aux conditions nouvelles du monde économique dans l’industrie, le commerce et la navigation.Les deux lois de 1822 concernent, l’une, le trafic entre les possessions britanniques et les autres pays d’Amérique, l’autre, le trafic entre les possessions britanniques d’Amérique et le reste du monde.D’autres nations que l’Angleterre, dorénavant, peuvent pratiquer le commerce aux colonies pour certaines catégories de produits.La marine marchande britannique conserve néanmoins l’essentiel de ses privilèges.Huskisson explique qu’il a surtout en vue de promouvoir des échanges plus libres avec les Etats-Unis.Fort de l’expérience acquise, il propose en 1825 d’apporter à ces lois certains amendements qui vont beaucoup plus loin.Son programme se ramène à trois points: modifier les relations des colonies avec la mère-patrie; admettre plus librement des produits et des matières premières indispensables aux principales industries britanniques; reviser les Actes de Navigation.Ces transformations radicales dans une législation aussi ancienne ne peuvent se traduire immédiatement dans les faits; il se produit forcément des résistances qui finiront néanmoins par s’éliminer.Les initiatives éclairées de Huskisson marquent le début d’une ère nouvelle.Les colonies accéderont peu à peu au POLITIQUE ÉTRANGÈRE 83 commerce international, sans avoir à toujours en référer à la métropole.Tout cela, on le comprend de reste, ne s’accomplit pas en un jour ou en une année; le branle est donné, c’est déjà beaucoup.Un autre coup de sape au protectionnisme traditionnel est porté environ le même temps dans le domaine des céréales, plus particulièrement du blé.On connaît l’importance des Corn Laws dans la politique économique de la Grande-Bretagne et de ses colonies d’Amérique.La loi adoptée en 1773 par le Parlement britannique encourage l’importation de blé étranger, mais elle est abrogée dès 1791.D’autres législations sont adoptées en 1815 et en 1828.Les idées libre-échangistes faisant leur chemin dans les esprits, il se forme en 1836 une Anti-Corn League, qui s’agite en faveur de l’abolition des Corn Laws et qui aboutit à l’adoption de la liberté du commerce.Le Canada bénéficie en 1843 d’une préférence marquée pour son blé sur le marché anglais, pour la farine aussi, ce qui est à l’avantage de la meunerie canadienne.La loi de 1846 supprime les Corn Laws et efface du même coup la préférence reconnue quelques années plus tôt.Le Canada se trouve alors dans la désagréable situation d’avoir à faire face à toute la concurrence européenne dans son commerce de blé avec l’Angleterre.Lord Elgin ne parvient à trouver un correctif à cette périlleuse 86 ROGER DUHAMEL conjoncture qu’en préconisant un traité de réciprocité avec les Etats-Unis.Les intérêts économiques canadiens sont durement atteints.La réaction est vive et plusieurs des plus importants négociants et industriels en viennent à oublier momentanément leur loyauté fervente pour la mère-patrie.Ils se demandent s’ils ne sont pas devenus de simples cobayes propres seulement à servir aux expériences commerciales britanniques, sans être capables de défendre ce qu’ils estiment être leurs avantages.Dans un mouvement d’indignation et de dégoût, nos braves tories montréalais en viennent à réclamer tout simplement l’annexion aux Etats-Unis.Cela s’est passé il y a un siècle; et nunc erudimini.Ce qui est certain, c’est que le vieux système économique fermé de l’Empire est bel et bien disparu.Il n’existe plus de préférence en Grande-Bretagne pour les produits des colonies, et celles-ci ont la liberté, si elles le désirent, de n’accorder en retour aucune préférence particulière aux produits britanniques.A partir de 1849, les lois de navigation disparaissent, permettant désormais aux navires étrangers d’entrer en relations commerciales avec les colonies.C’est vraiment le début d’une ère nouvelle.La demie du siècle correspond pour les colonies d’Amérique à un très grave moment d’incertitude; on interroge anxieusement l’avenir.En même temps POLITIQUE ÉTRANGÈRE 87 que le libre-échange se substitue au protectionnisme, les colonies se trouvant dans une large mesure abandonnées à elles-mêmes, les troupes britanniques en garnison au Canada commencent à rentrer au Royaume-Uni.La structure politique et économique que nous avions connue depuis la cession du pays se transforme peu à peu sans qu’il soit encore possible de prévoir avec exactitude les conséquences de cette évolution, plus subie que voulue.Quoi d’étonnant que les colonies traversent alors une crise de confiance ! De plus en plus privées de Tétai britannique sur lequel elles eussent souhaité compter davantage, elles considèrent, avec une certaine inquiétude, la montée en flèche de la jeune république voisine.Comment parviendront-elles à faire bonne figure à côté d’un rival dont la puissance s’accroît à un rythme dépassant de beaucoup nos espoirs les plus ambitieux ?Tous les peuples connaissent, à tel ou tel tournant de leur histoire, ces moments d’hésitation et de doute.Ne nous méprenons pas cependant: l’abolition de la préférence ne détermine pas la rupture de toutes relations financières avec la Grande-Bretagne.La plus grande partie du capital nécessaire pour exploiter les ressources immenses et inentamées des colonies provient d’outre-Atlantique.Ainsi, en 1843, c’est le gouvernement de Londres qui permet à la 88 ROGER DUHAMEL province du Canada de se procurer des capitaux en garantissant 1 intérêt sur des obligations se chiffrant à 1,500,000 livres, une somme considérable pour l’époque et utilement affectée à des travaux publics de grande envergure, notamment à la construction de canaux.Le capital anglais s’intéresse également aux grandes entreprises ferroviaires qui prennent un vif essor au milieu du siècle dernier; elles permettront, de quelques colonies isolées et s’ignorant les unes les autres, de former quelques années plus tard un pays pouvant prétendre au moins à une élémentaire homogénéité.Le Grand-Tronc bénéficie de l’expérience et de la réputation de la compagnie Brassey, tout comme Baring et Glyn deviendront ses directeurs britanniques.La province du Canada emprunte peu à peu à la Grande-Bretagne son système bancaire.La première banque établie au Canada, en 1817, c’est la Banque de Montréal, suivie, dès 1818, par la Banque de Québec et la Banque du Canada, qui reçoivent toutes trois leur charte en 1822.Une loi des banques, prévoyant un régime uniforme, est adoptée en 1841.La loi de 1850 ne permet d’émettre des billets qu’aux banques incorporées par le Parlement ou détentrices d’une charte royale, elle les oblige à déposer des valeurs en garantie.Des législations additionnelles POLITIQUE ÉTRANGÈRE 89 et complémentaires sont adoptées en 1871, en 1881 et en 1890.En somme, nous appliquons les principes bancaires en usage en Ecosse, selon lesquels il est préférable de consolider les opérations bancaires d’un pays dans quelques grandes et puissantes banques disposant de plusieurs succursales, plutôt que de favoriser l’éclosion de nombreuses banques locales, dont aucune ne possède une sécurité suffisante pour justifier la confiance du public.Ce qui se passe pour les banques se produit également pour les compagnies d’assurances; pendant longtemps, les citoyens des colonies devront se procurer des polices dans des compagnies britanniques, la première entreprise de ce genre en Amérique du Nord, la Canada Life Assurance Company, ne datant que de 1847.Que l’on envisage les communications maritimes ou ferroviaires, voire télégraphiques, un fait très important se dégage aussitôt: si étrange que cela puisse apparaître de prime abord, il y a cent ans, les colonies britanniques d’Amérique peuvent entretenir avec certains pays d’Europe ou d’Amérique des relations plus faciles qu’il leur est possible de le faire entre elles.Facteur gros de conséquences politiques.Dans de telles conditions, du moment que l’armature impériale traditionnelle menace de se transformer rapidement, on songe aussitôt à un rattachement aux Etats-Unis comme à la seule solution 90 ROGER DUHAMEL plausible pour assurer la survie de ces colonies dispersées sans aucun lien entre elles.Cette situation rend compte de la grande audace, même de la témérité de l’idée confédérative, qui sera néanmoins un fait accompli quelques années plus tard.Au risque d’étaler des statistiques sèches et monotones, voici quelques chiffres aidant à préciser la situation commerciale et industrielle des colonies à la moitié du siècle dernier.Retenons, à titre d’exemple, les données de 1852.Le principal produit d’exportation de la Nouvelle-Ecosse, c’est le poisson, qu’elle livre surtout aux Indes occidentales et aux Etats-Unis; viennent ensuite le bois et le charbon.Le total des exportations s’établit à 970,000 livres, tandis que les importations représentent une valeur de 1,194,000 livres, en provenance de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et des autres colonies britanniques.La Grande-Bretagne fournit surtout les cotonnades, le sucre, la mélasse, le fer, les cuirs, les attirails de pêche; les Etats-Unis, la farine et le thé.Pour le Nouveau-Brunswick, les exportations s’établissent à 796,000 livres et les importations à 1,110,000 livres.Ici, les produits forestiers l’emportent sur le poisson.Plus de la moitié des importations proviennent de la Grande-Bretagne, comprenant particulièrement la mercerie, la quincaillerie, le fer, le thé et les cuirs; les Etats-Unis fournissent le blé et la POLITIQUE ÉTRANGÈRE 91 farine, ce dernier produit concurremment avec le Canada.Les fruits, les légumes et les bestiaux viennent des autres provinces.Les exportations canadiennes, inscrites pour 3,513,000 livres, comprennent surtout du blé et de la farine à destination des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et des autres provinces; du bois, de la potasse et de la perlasse en Angleterre; du poisson séché à des pays étrangers.Les importations, au montant de 5,071,000 livres, proviennent surtout de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis.De ce premier pays, l’huile, les cotonnades, les lainages, les soieries, les toiles, la mercerie, les objets de luxe, le fer et la quincaillerie, le charbon, les rails de chemin de fer, la poterie et la verrerie; des Etats-Unis, le sucre, le thé, le tabac, le sel, le cuir, l’huile, le coton, le fer, des machines, des peaux, du suif et des livres.Ces renseignements statistiques permettent de comprendre le mouvement général du trafic en vigueur dans les colonies britanniques à cette époque.La conversion de la Grande-Bretagne au libre-échange et l’abandon de la préférence impériale ne mettent pas un terme à ces opérations, avantageuses pour les différentes parties en cause.Cependant, les colonies se consolent mal d’avoir à subir une plus rude concurrence et de ne pouvoir recourir aux fluctuations du tarif pour s’assurer une protection rémunéra- 92 ROGER DUHAMEL trice.Même aux colonies, les convictions protectionnistes, dans certains cercles, commencent de s’ébranler.Peu de temps après l’abolition des Corn Laws, il se forme à Montréal, sous la direction de George Moffatt, une Free Trade Association, qui envisage comme naturelle et inévitable l’évolution vers le libre-échange.Ces gens soutiennent que les colonies n’ont nullement le droit de s’attendre à ce qu’un lourd fardeau soit maintenu sur les vivres, le bois et les autres produits destinés à la grande majorité du public anglais, pour le bénéfice exclusif de quelques grands propriétaires britanniques.L’Association estime également que les Canadiens doivent pouvoir se procurer ce dont ils ont besoin sur les marchés les moins dispendieux.Ce ne sont encore là que les vues d’une faible minorité.Les colonies doivent donc songer à organiser leur économie en recourant au tarif.Sur ce sujet également, les opinions, comme il se doit, sont fort divergentes.Les uns sont d’avis que le Canada doit demeurer avant tout un pays agricole, qu’il ne peut ni ne doit rechercher à concurrencer qui que ce soit dans le domaine industriel, qu’en conséquence un très bas tarif correspond à notre situation.Les autres soutiennent que les rigueurs de notre climat interdisent une expansion illimitée de notre activité agricole, cependant que nos richesses hydrauliques laissent POLITIQUE ÉTRANGÈRE 93 entrevoir de vastes possibilités pour la multiplication d’usines et de manufactures.A toutes fins pratiques, cette seconde tendance l’emporte; c’est bien la solution normale: l’équilibre entre les diverses fonctions demeure l’une des premières conditions d’une économie prospère.Toutefois, il y a un siècle, notre industrie n’a pas encore pris son élan.Que trouve-t-on en effet ?Des filatures de coton à Sherbrooke et à Cobourg; trois manufactures de corde à Montréal; des papeteries à Portneuf, Chambly, Stanstead et dans le Haut-Canada; du fer à la Longue-Pointe, à Trois-Rivières et à Saint-Maurice; de la verrerie à Saint-Jean; des tanneries à Montréal.Cet inventaire, dressé dans La Minerve du 24 septembre 1846, n’offre rien qui laisse deviner l’essor considérable des prochaines années.Si les Canadiens décident, par le tarif, de se protéger contre l’importation de certains produits manufacturés anglais, en favorisant des industries nationales, les commerçants britanniques témoignent aussitôt de la mauvaise humeur contre ce qu’ils jugent des mesures outrées d’indépendance économique.Des négociants de Glasgow vont jusqu’à signer une pétition pour que le gouvernement de Londres désavoue le tarif canadien de 1847.Sans doute reconnaît-on en Angleterre le droit des colonies de s’assurer des revenus par le moyen du tarif, mais on 94 ROGER DUHAMEL laisse aussi peser la menace de représailles: si les Canadiens se montrent réticents pour accueillir sur leur marché les produits britanniques, ils trouveront peut-être que les acheteurs de leur blé se feront plus rares.A bon entendeur, salut!.Des Canadiens s’aperçoivent néanmoins de plus en plus qu’ils ont tout intérêt à encourager leurs industries locales, s’ils veulent se bâtir une solide armature économique; c’est la seule façon d’augmenter et nos capitaux et notre population.Si les manufacturiers britanniques et américains s’insurgent contre cette politique fondée sur le principe de la charité bien ordonnée, ils n’ont qu’à établir des succursales dans notre pays.Les discussions s’enveniment à ce point que le grand ministre des Finances, sir Alexander Tilloch Galt, toujours partisan de la protection pour aider les industries locales, en vient à prononcer son fameux discours de I860, marquant une date importante dans l’histoire économique canadienne.Il répond carrément à ceux qui veulent maintenir les colonies sous une tutelle avantageuse pour des intérêts étrangers, que le Canada a pleinement le droit de décider lui-même et à son gré de la nature de son tarif: « C’est.le devoir du présent gouvernement d’affirmer clairement le droit du parlement canadien d’ajuster les charges fiscales de la façon qu’il juge la plus avantageuse — même s’il doit POLITIQUE ÉTRANGÈRE 93 malheureusement en résulter la désapprobation du ministère impérial.Sa Majesté ne peut être invitée à désavouer de tels gestes, à moins que ses conseillers ne soient résolus à assumer l’administration des affaires de la colonie, sans égard aux sentiments de ses habitants ».Un langage fier, empreint d’une légitime fermeté; un tournant important sur notre route vers l’émancipation définitive.Si les rapports économiques se tendent de plus en plus entre la mère-patrie et les colonies, celles-ci ne s’avisent pas cependant d’intégrer étroitement leur propre économie.Chacune, comme l’on dit familièrement, travaille pour son compte, sans se soucier de ses voisines.Leur autonomie jalousement conservée leur défend toute concession.Des tentatives d’accord aboutissent à des résultats très limités.Galt finit par suggérer une espèce d’union douanière d’application strictement coloniale, un zollverein imité du système prévalant en Allemagne de 1819 à 1871 et qui a tellement contribué à l’unification germanique sous l’égide autoritaire de la Prusse.Mais les colonies répugnent à de telles ententes, redoutant de perdre les revenus provenant des droits d’entrée exigés pour toutes les marchandises écoulées sur leur territoire.En tout état de cause, le gouvernement impérial eût vraisemblablement désavoué sans retard un pareil zollverein qui se fût traduit par un 96 ROGER DUHAMEL mouvement concerté pour maintenir un tarif protecteur élevé contre les importations du Royaume-Uni.Outre la Grande-Bretagne, géographiquement éloignée même si des liens politiques encore assez étroits tendent à abolir les distances, il y a les Etats-Unis, pays limitrophe, que les colonies doivent envisager à la fois comme client et comme fournisseur.Comment bénéficier de la proximité de la grande république ?Deux solutions, deux seules, se présentent alors aux esprits: ou l’annexion politique ou des traités commerciaux.La première obtient une certaine faveur auprès des commerçants du Canada et du Nouveau-Brunswick.Si la Grande-Bretagne se montre aussi récalcitrante et ne se prive pas de rogner indûment nos bénéfices, donnons-nous sans retour aux Etats-Unis et partageons leur prospérité ! Ces gens ancrés dans le colonialisme ne peuvent même pas songer à la possibilité d’un pays indépendant; ils sont prêts à changer de maître, s’ils y découvrent leur intérêt, mais ils n’ont ni l’énergie ni la clairvoyance nécessaires pour rechercher l’émancipation.En plus de ces considérations commerciales, un nouveau facteur favorise le mouvement annexionniste: le fameux bill d’indemnité de 1849.Avant l’Union, le Conseil spécial du Bas-Canada et l’Assemblée législative du Haut-Canada ont convenu du POLITIQUE ÉTRANGÈRE 97 principe d’accorder une compensation aux loyaux habitants des deux provinces qui ont subi des pertes à la suite des déprédations commises pendant la rébellion de 1837-38, mais rien n’a encore été entamé à ce sujet.A la première session des Canadas-Unis, les parlementaires adoptent une loi pour indemniser les habitants du Haut-Canada; or rien ne s’accomplit pour ceux du Bas-Canada jusqu’en 1845, alors qu’une commission d’enquête est nommée à cette fin.Elle soumet son rapport l’année suivante; ce n’est qu’en 1849 que le gouvernement propose une loi analogue à celle du Haut-Canada, excluant de ses bénéfices ceux dont la « trahison » a été reconnue.Une somme de 100,000 livres est prévue à cet effet.Aussitôt les ultra-loyalistes de protester avec véhémence et de proclamer qu’il s’agit d’une prime à la révolte.On fait pression auprès du gouverneur, lord Elgin, pour qu’il refuse à cette loi la sanction royale; bien au contraire, le gouverneur appose sa signature.Ses adversaires l’injurient dans sa voiture comme il rentre du Parlement, ils s’attaquent à Lafontaine, ils mettent le feu aux édifices parlementaires où périt une précieuse bibliothèque pour la connaissance de notre histoire.Montréal cesse alors d’être la capitale du Canada.Lord Elgin soumet sa conduite à Londres; des débats acharnés s’élèvent aux Communes britanniques, mais le chef 98 ROGER DUHAMEL de l’opposition, Peel, s’unit à lord Russell, malgré les protestations de Gladstone et de Disraeli, pour approuver l’attitude de notre gouverneur.Par sa ténacité, lord Elgin a consacré définitivement le principe du gouvernement responsable.Son nom ne sera pas oublié.Il se fonde alors à Montréal, soit en décembre 1849, une Ligue annexionniste qui lance un grand manifeste où l’on conclut à une rupture amicale du lien britannique et à une union selon des termes équitables avec la grande confédération nord-américaine des Etats souverains.Les signataires de ce manifeste comptent parmi les noms anglo-saxons les plus élevés dans l’aristocratie des négociants et des industriels.A vrai dire, cette orientation politique n’est déterminée que par des mobiles financiers et mercantiles.Ces marchands sont furieux de voir le gouvernement accorder des compensations à des gens qu’ils considèrent comme des félons et ils sont indignés de la politique libre-échangiste de la Grande-Bretagne, qui risque de ruiner leurs entreprises.Cette agitation annexionniste dure peu de temps.Pour faire échec à la Ligue, John A.Macdonald, qui aura toujours un sens merveilleux de l’opportunité, recommande la formation d’une British American League, qui préconise le projet d’une union fédérale.Au reste, la meilleure réponse à apporter à cet appel annexion- POLITIQUE ÉTRANGÈRE 99 niste, c’est le retour de la prospérité, et le gouvernement s’empresse dès lors de conclure les négociations qui aboutissent en 1854 au traité de réciprocité avec les Etats-Unis.Dans les sphères officielles, on y songe depuis déjà quelques années, mais Washington ne témoigne d’aucun empressement à ce que le trafic des marchandises soit entièrement libre entre le Canada et les Etats-Unis.Dans une bonne mesure, le traité demeure un succès diplomatique pour lord Elgin, dont ce sera l’un des derniers gestes officiels, parvenant, après quinze jours passés dans la capitale américaine, à faire tomber les dernières résistances.L’accord tant désiré entre en vigueur, au Canada le 18 octobre 1854, et, aux Etats-Unis, par proclamation du président, le 16 mars 1855.Le traité comprend sept articles.Le premier accorde aux Américains la liberté de la pêche intérieure dans les eaux des provinces britanniques d’Amérique du Nord, sauf pour les crustacés; le second article accorde des privilèges analogues aux sujets britanniques dans les eaux américaines; le troisième reconnaît la réciprocité commerciale entre les deux territoires pour certains produits, notamment les céréales, la farine, les viandes fumées, le coton, la laine, les graines de semences, les légumes, les fruits, le poisson, la volaille, les œufs, les fourrures, la 100 ROGER DUHAMEL pierre, le marbre, le sel, le beurre, le fromage, les différents minerais, le charbon, le bois, le tabac, etc., etc.; le quatrième article accorde aux Américains la liberté de navigation sur le Saint-Laurent et les canaux reliant les Grands-Lacs à l’Atlantique, avec le privilège correspondant pour les sujets britanniques sur le lac Michigan; l’article cinq prévoit pour le traité une durée de dix ans, après quoi chaque partie sera libre de l’abroger à un an d’avis; les deux derniers articles sont d’importance secondaire.Ce traité, s’étendant à toutes les colonies britanniques, sauf celles situées sur le littoral du Pacifique, exclut les produits manufacturés, pour cette excellente raison que l’industrie canadienne naissante n’est pas en mesure de subir la concurrence des Etats-Unis, assez robustes pour pratiquer un véritable dumping sur notre marché.Cette réciprocité se révèle avantageuse pour les Canadiens, moins peut-être qu’on ne l’avait espéré, mais elle correspond sans aucun doute à un accroissement considérable de notre commerce extérieur.Nous pouvons désormais diversifier davantage nos ventes et nos achats; nous pouvons aussi discuter avec deux interlocuteurs, l’Américain et l’Anglais, plutôt qu’avec un seul.C’est toujours un avantage au point de vue commercial. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 101 Nos relations commerciales se développent parallèlement avec d’autres pays étrangers.Certains d’entre eux délèguent des consuls à Montréal: la Belgique, le Portugal et le Danemark en 1850, les villes de la Ligue hanséatique et le Hanovre en 1851.Des tractations s engagent bientôt pour que la France remplace ses consuls à Montréal et à Québec par un consul général.Le commandant de Belvèze, à bord de la Capricieuse, fait un séjour au Canada où les Canadiens français l’accueillent avec des transports d’allégresse; dès son retour, il recommande de faciliter l’entrée en France du bois et des navires canadiens.En 1859, un consul général français vient rejoindre son poste à Québec.Ce sont là quelques-unes des nombreuses vicissitudes de ces années difficiles pour le Canada.Les colonies sont encore dans l’adolescence.Elles doivent s’adapter, pour ne pas périr d’étiolement, à la magistrale modification économique que représente le passage, en Grande-Bretagne, du protectionnisme au libre-échange.Elles doivent aussi se protéger contre les pressions d’un voisin considérable, en pleine expansion économique.Enfin, elles ne sont pas suffisamment unies entre elles pour offrir un front commun à l’adversité et les dissensions politiques sont à la fois la cause et l’effet de ces tracas économiques.Il faudra la fermeté, le courage, l’esprit 102 ROGER DUHAMEL d’entreprise et la claire vision des réalités de quelques hommes d’Etat pour empêcher que ces divisions ne conduisent tout droit à la ruine, pour réussir, en peu d’années, à cimenter ces colonies divisées et éparses sur un vaste territoire en un pays unique, qui conquerra peu à peu son homogénéité. IV — VERS LA FÉDÉRATION Nous en sommes là: des difficultés sans nombre éprouvées en commun.Nous voyons des territoires dispersés sur une aire très vaste, reliés le plus souvent entre eux par des moyens de fortune, disposant d’une population trop restreinte, d’une industrie peu développée, subissant, à la fois des circonstances et de l’arbitraire de la mère-patrie, des entraves constantes à leur essor économique, au surplus divisées par des dissensions politiques qui ne feront que s’aggraver dans les Canadas Unis et aboutir à une instabilité ministérielle chronique.N’y a-t-il pas lieu, environ 1 860, de se montrer pessimiste quant à l’avenir plus ou moins prochain ?Sera-t-il possible de tourner en temps utile les nombreux obstacles se dressant sur la route ?D’aucuns veulent le croire et y travailler; leur foi et leur labeur demeureraient vains si n’intervenaient certains facteurs pour seconder leurs efforts, pour justifier leurs tentatives.L’un de ces facteurs, c’est la guerre civile américaine qui oblige les colonies britanniques à préciser leurs positions, à opérer un choix, à opter pour une formule qui ne les laisse plus aussi démunies en face des dangers extérieurs.« La guerre civile, ob- 104 ROGER DUHAMEL serve Glazebrook, a saisi les provinces en un état de transition en chaque aspect important de leurs relations extérieures.Le vieil empire mercantile s’était effondré dans des cris de désespoir et d’amertume.Le système impérial de défense, tel qu’il avait été connu, était condamné; et si faible s’affirmait la foi impériale en Grande-Bretagne que de nombreux contemporains des deux côtés de l’Atlantique croyaient quelle ne survivrait pas longtemps à ses manifestations traditionnelles.Les plus anciennes colonies cherchaient sans retard à rétablir les relations commerciales et à s’ajuster elles-mêmes à l’âge du fer et de la vapeur.Des initiatives hardies dans la construction des chemins de fer avaient entraîné de lourds engagements et des résultats incertains.Le peuple du Canada regardait avec angoisse du côté de l’Assiniboine, se demandant comment il parviendrait à enrayer son rattachement grandissant aux Etats voisins de l’union.Plus à l’ouest, la colonie de Colombie britannique se trouvait dans une pénible convalescence après la fièvre frénétique de la course vers l’or, recherchant un signal pour savoir comment retrouver une force renouvelée.Les problèmes des années ’60 étaient vraiment de ceux qui exigent les qualités les plus hautes de l’homme d’Etat.» Sombres perspectives, de quelque côté qu’on se retourne.C’est dans cette lourde atmosphère qu’é- POLITIQUE ÉTRANGÈRE 105 date la bombe de la guerre dvile chez nos voisins, moins d un siècle après qu’ils ont conquis leur indépendance.Colonie britannique, on ne peut pas s’attendre à ce que le Canada ne se trouve pas immédiatement au cœur de tout différend survenant entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.Ces deux puissances ne tarderont pas à se heurter.Au début des hostilités, les sympathies canadiennes sont tout naturellement acquises à la cause du Nord.Il s’agit avant tout du maintien ou de l’abolition de l’esclavage; on connaît, dans certains milieux de nos provinces, Uncle Tom’s Cabin, livre aujourd’hui à peu près illisible, mais qui exerça en son temps une influence considérable sur l’opinion.De plus, les colonies britanniques entretiennent avec le Nord des relations commerciales et familiales dont rend compte la proximité géographique.Les Canadiens ont salué avec empressement la victoire électorale de Lincoln en I860.Et, l’intérêt aidant, les nordistes, dès qu’ils seront engagés à fond dans la mêlée, achèteront ici des céréales et des bestiaux; cet accès de prospérité, aussi léger qu’imprévu, est bien de nature à réchauffer encore davantage des amitiés latentes.Il serait toutefois inexact de réduire l’orientation de l’opinion publique canadienne à des considérations exclusivement intéressées.La détestation de toute 106 ROGER DUHAMEL forme d’esclavage est parfaitement sincère parmi les Canadiens.Dès le 28 septembre 1793, le premier Parlement du Haut-Canada a interdit l’importation des esclaves dans la province et il a prévu un régime d’émancipation graduelle pour ceux qui s’y trouvent déjà.Si, dans le Bas-Canada, il faut attendre au 1er août 1834 pour en arriver à une conclusion identique, soulignons en toute équité que l’esclavage a été aboli beaucoup plus tôt par une décision de la Cour du Banc du Roi.De 1850 à I860, de 15,000 à 20,000 Noirs fuient les Etats-Unis et viennent s’établir pour la plupart dans les comtés ontariens d’Essex et de Kent.Loin de les juger comme des sujets de race inférieure, les autorités canadiennes les assurent de leur protection.Plusieurs d’entre eux trouvent à s’occuper utilement sur les chemins de fer; la tradition continue.A la déclaration de guerre entre le Nord et le Sud, les penchants du Canada ne font donc aucun doute.Peu à peu, au fur et à mesure que les mois s’écoulent, cette amitié se transforme en méfiance, en crainte et finalement en colère.Que s’est-il donc passé ?Rien de particulièrement notable au Canada, mais les relations deviennent de plus en plus tendues entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, par suite de l’attitude de cette dernière en faveur de la confédération sudiste.Les événements malheureux de 1775 et de POLITIQUE ÉTRANGÈRE 107 1812 ne vont-ils pas se répéter?Toujours entre le fer et l’enclume ?L’Angleterre a proclamé sa neutralité, reconnaissant implicitement le gouvernement du Sud auquel elle a accordé des droits de belligérant dans les ports britanniques.Les aristocrates, les manufacturiers, les classes dirigeantes d’Angleterre ressentent de la sympathie pour le Sud, d’où ils obtiennent leurs approvisionnements de coton pour alimenter leur industrie textile.Ces Britanniques sont furieux le jour où Lincoln tente d’imposer un blocus sur tous les ports du Sud.Sur ces entrefaites, survient l’affaire du Trent, en novembre 1861, alors que le capitaine C.Wilkes, de la marine américaine, s’attaque au navire britannique Trent, parti de la Havane et transportant du courrier.L’Américain met en état d’arrestation deux commissaires des Etats confédérés, qui sont accrédités pour se rendre en France.Ils sont aussitôt ramenés aux Etats-Unis et gardés en prison à Boston.A tous la guerre apparaît imminente entre Londres et Washington; elle n’est évitée de justesse que par la libération des deux commissaires, en janvier suivant, à la demande formelle de l’Angleterre.Il s’en faut alors de peu pour que les Canadiens soient à nouveau appelés à repousser les envahisseurs.Un passade des mémoires de sir Richard Cartwright nous 108 ROGER DUHAMEL éclaire sur cet incident: « Il n’y a aucun doute qu’au temps de l’imbroglio du Trent, M.Lincoln subissait de fortes pressions pour s’entendre avec le Sud et s’emparer du Canada.Plusieurs années plus tard, à Washington, un très éminent homme d’Etat américain m’assura que cette proposition avait été sérieusement débattue.Selon cet informateur, le facteur décisif, ce fut la crainte ressentie d’une menace d’invasion du Mexique par une force anglo-française et espagnole et l’appréhension bien fondée des autorités américaines des desseins ultérieurs de l’empereur des Français.Cela, ajouté à la conviction que la reconnaissance du Sud signifierait la perte de tout contrôle effectif sur l’Amérique centrale et le canal éventuel de l’isthme, fit pencher résolument la balance en faveur de la paix.Quant au Canada, cette incertitude de six semaines au cours desquelles personne ne savait de jour en jour si nous nous trouverions en guerre, causa une très profonde impression.Un ami spirituel inclinait à penser que le véritable père de la Confédération n’était ni Brown, ni Cartier, ni Macdonald, mais le capitaine Wilkes ».L’alerte a été chaude, elle servira d’avertissement.Les Canadiens sont aussi entraînés, indirectement et contre leur gré, dans le conflit, du fait de la présence sur notre territoire de réfugiés confédérés qui tirent parti de la proximité de la frontière pour POLITIQUE ÉTRANGÈRE 109 tenter des incursions contre les nordistes.Il se forme ainsi autour de Jacob Thompson un véritable réseau de propagande et d’intrigues.Des expéditions sont même entreprises, qui n’aboutissent à aucun résultat pratique.Tout cela maintient aux frontières un état permanent d’excitation propre à provoquer l’incendie à la moindre étincelle.Le gouvernement canadien a heureusement la sagesse de conserver une attitude de parfaite neutralité et d’utiliser le truchement de l’ambassadeur britannique à Washington pour faire connaître au gouvernement américain les complots ourdis, bien malgré nous, sur notre sol.Tout au long des hostilités, les relations ne sont guère cordiales entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.Washington reproche à Londres de ne pas prendre de suffisantes mesures de précaution pour conserver sa neutralité et de témoigner d’une coupable faiblesse à l’endroit du Sud.On fait surtout grief à l’Angleterre d’accueillir dans ses ports des navires sudistes qui s’en échappent par la suite et causent des dommages considérables à la marine du Nord.C’est ce qui se produit notamment au sujet de Y Alabama, un corsaire sudiste qui se livre à des déprédations en haute mer.L’opinion publique américaine est très montée; pendant quelques années, ce litige complique dangereusement les relations anglo-américaines.Il sera finalement réglé, au montant 110 ROGER DUHAMEL de $15,500,000, à la suite d’un arbitrage prévu par le traité de Washington de 1871.Cette hostilité entre Etats-Unis et Grande-Bretagne est davantage accusée, si l’on se souvient qu’en 1866 est aboli le traité de réciprocité canado-améri-cain, conclu douze années auparavant par l’intermédiaire d’Elgin.Cédant au même mouvement d’antipathie, les Américains dénoncent le traité naval de 1817 pour les Grands-Lacs, mais ils en viennent bientôt à des vues plus sereines et consentent au renouvellement de ce traité indispensable au maintien de la paix entre les deux pays limitrophes.Comme corollaire à la guerre civile, notons l’agitation fénienne, qui contribue à rendre encore plus pénibles les rapports entre le Canada et les Etats-Unis.Une fois de plus, notre pays est impliqué dans une affaire qui ne le regarde pas, il sert de prétexte à des haines et à des rancœurs dont il est tout à fait innocent.Est-ce là une tradition si fortement établie qu’on semble toujours impuissant à la déraciner ?Quelques milliers d’Irlandais établis aux Etats-Unis décident en 1861 de s’organiser en Fraternité des Féniens.Ces gens cherchent à tirer bénéfice de l’animosité de la plupart des Américains vis-à-vis la Grande-Bretagne pour lancer un mouvement en faveur de la libération de leur malheureuse patrie d’origine.A Cincinnati, une grande convention POLITIQUE ÉTRANGÈRE 111 proclame la République irlandaise.Pour forcer la main à une Angleterre récalcitrante, le meilleur moyen ne serait-il pas d’envahir le Canada, sa colonie ?Et, par surcroît, pourquoi celle-ci, en définitive, partiellement mécontente pour d’autres motifs, ne ferait-elle pas cause commune ?Le temps est venu de passer à l’action.Le 1er juin 1866, les Féniens, au nombre d’environ 1500 et rassemblés depuis quelques semaines à la frontière de Niagara, s’avancent en territoire canadien.Ils s’emparent du village de Fort-Erié et, après avoir établi leurs retranchements, ils lancent une proclamation au peuple canadien.Les résultats ne sont guère encourageants pour eux.Même s’il se livre maintes escarmouches, les Canadiens, qui témoignent d’un sentiment indéfectible de solidarité nationale pour repousser ces agitateurs étrangers, ne tardent pas à les refouler en dehors de nos frontières.Les autorités américaines en mettent quelques centaines en état d’arrestation, y compris le « président » Roberts, de la République irlandaise prématurée.Il sera de nouveau question de l’ingérence fénienne, en 1871, quand d’aucuns accuseront quelques Irlando-Amé-ricains de conspirer afin d’apporter leur appui aux Indiens et aux Métis en révolte dans le territoire de la rivière Rouge. 112 ROGER DUHAMEL Cette même année, le gouvernement canadien fait des représentations aux autorités de Washington.Il a subi des dommages par suite des raids féniens et il entend obtenir quelques compensations qui rétabliraient l’harmonie entre les deux voisins.La Grande-Bretagne, toutefois, qui estime plus importantes d’autres sources de dissensions à effacer, refuse d’appuyer les prétentions canadiennes et, le Canada, comme à l’accoutumée, doit baisser pavillon et retirer ses réclamations.Quelles sont les répercussions immédiates de la Guerre civile américaine sur le devenir du Canada ?De nombreux Canadiens s’enrôlent dans les armées fédérales, 40,000 environ, dont la plus grande partie provient du Canada français; quelque 14,000 seront tués.A certains moments, notre pays a de bonnes raisons de croire qu’il sera finalement entraîné dans le conflit.Lors de l’affaire du Trent, par exemple, des volontaires s’offrent spontanément à intensifier leur préparation militaire.Joseph Howe est prêt à diriger vers le service tous les Néo-Ecossais valides.De multiples réunions témoignent du même enthousiasme; cette ferveur, née de l’événement, ne tarde pas cependant à tomber.Dès que la population canadienne n’entretient plus la conviction que son sol se trouve menacé d’invasion, son ardeur belliqueuse s’éteint rapidement. POLITIQUE ÉTRANGÈRE 113 Ces conditions expliquent l’échec de la loi de milice.Le gouvernement nomme en 1862 une commission pour étudier l’ensemble du problème militaire au Canada.Le rapport conclut à la nécessité d’une armée régulière de 50,000 hommes, à laquelle s’ajouterait une réserve d’effectifs correspondants.Dans les cas d’urgence, il serait possible de recourir à la conscription par voie de tirage au sort.L’application de ce projet entraînerait des frais annuels de $1,100,000.Les députés du Haut et du Bas Canada s’entendent pour porter de rudes assauts à ce bill, qui ne parvient jamais à rallier une suffisante majorité.Le gouvernement, au demeurant peu robuste, se voit dans l’obligation de démissionner; il est remplacé par l’équipe Sandfield-Macdonald-Sicotte, qui s’en tient tout simplement au système jusqu’alors en vigueur, système peu coûteux et peu efficace.Cette réaction de nos législateurs, correspondant sans doute au sentiment de la plupart des Canadiens de l’époque, déçoit l’opinion britannique.Les Anglais sont mécontents de constater que leur colonie refuse de reconnaître la sagesse du vieux précepte: Aide-toi, le ciel t’aidera ! En l’occurrence, le ciel, c’est la Grande-Bretagne, à la fois peu désireuse et peu susceptible d’apporter, en temps utile, une aide qui puisse être décisive.C’est la thèse soutenue par Newcastle dans sa correspondance avec Monde.Il 114 ROGER DUHAMEL fait état qu’il a obtenu « les opinions des autorités militaires les plus compétentes qu’aucun corps de troupes que l’Angleterre pourrait envoyer serait en mesure d’assurer la sécurité du Canada, sans la collaboration active du peuple canadien.Non seulement est-il impossible d’envoyer des troupes en nombre suffisant, mais même si elles étaient quatre fois plus nombreuses que celles que nous maintenons dans l’Amérique du Nord britannique, elles ne pourraient pas sauvegarder toute la frontière.Un tel pays ne peut compter que sur sa propre population comme principal élément de défense ».Voici le point important à souligner d’un double trait: les Canadiens se rendent compte qu’on leur recommande de consentir des sacrifices considérables pour assurer leur propre défense, cependant que leur sécurité, s’ils sont laissés à eux-mêmes, n’est en aucune façon menacée.En d’autres termes, les guerres dans lesquelles le Canada peut être entraîné sont toujours le résultat des rivalités anglo-américaines.Notre pays est la victime innocente de sa situation géographique.De ce fait capital et irritant, les Canadiens des années 1860 sont parfaitement au courant; et ils ne se privent pas pour en disserter avec une certaine aigreur.J1 est révélateur de parcourir à cet égard certains éditoriaux d’une vigoureuse indignation.Le rédacteur du Morning Freeman, de Saint-Jean, N.-B., écrit le POLITIQUE ÉTRANGÈRE 115 7 août 1862: « C’est quelque chose de nouveau de voir les hommes d’Etat britanniques s’engager dans la honte et le déshonneur avec une telle sérénité philosophique, avec une telle indifférence hautaine et calculatrice.Pendant que nous faisons partie de 1 Empire, l’Angleterre doit faire et fera tout ce qu’elle peut pour protéger notre territoire, — non pas sans doute pour nous, mais pour elle-même ».Le journal rival de la même ville, le Courier (12 avril 1862) ne s’exprime pas différemment: « Les colonies devraient incontestablement assurer leur paix et leur propre sécurité intérieure et elles ont déjà témoigné de leur disposition à le faire; mais qu’elles doivent assurer les moyens de défendre leur territoire d’ennemis venant de l’extérieur, quand il en est ainsi du fait de la politique impériale dans laquelle les colonies n’ont aucune voix, nous nous inscrivons en faux sans équivoque et avec énergie.Quand la Grande-Bretagne a dépêché vers nos provinces ses troupes bien entraînées, après l’outrage commis à bord du Trent, ce n’était pas pour défendre des intérêts provinciaux, car aucun n’était menacé par aucune politique provinciale ni ne devait l’être vraisemblablement, mais pour maintenir des intérêts impériaux, au cas où une atteinte à cette époque serait faite pour les menacer gravement, contre toutes les forces d’opposition ». 116 ROGER DUHAMEL Les rédacteurs du Nouveau-Brunswick ne mâchent pas leurs mots et ne s’embarrassent d’aucune formule de courtoisie loyaliste ! Ils n’apprécient guère l’attitude britannique envisageant les colonies comme de simples succursales dont il y a lieu de tirer bénéfice, mais devant néanmoins s’organiser elles-mêmes sans qu’il soit nécessaire d’y maintenir des forces policières.Dans le Bas-Canada, l’indignation, qui s’explique au reste par quelques raisons additionnelles, n’est pas moins vive.Voici le ton qu’adopte le Pays, de Montréal (11 octobre 1864): «Situation singulière ! Rester colons, pour le plaisir de s’appeler sujets britanniques, pour les beaux yeux de l’Angleterre, et cependant demeurer obligés de nous défendre contre les ennemis de la métropole, comme si nous étions indépendants!.Comment! S’il plaît aux Anglais et aux Américains de se quereller à propos de bottes, pour des questions qui ne nous intéressent pas plus que les affaires de Chine ou du Japon, nous serons tenus de verser notre sang et de nous ruiner parce que le Canada est une colonie britannique.».Comme ce texte ancien comporte des résonances actuelles ! Il y a sans contredit des problèmes qui demeurent toujours à l’affiche; les modalités évoluent, le fond du débat reste le même.Sans doute est-ce là, à l’époque, une opinion extrême.Les esprits modérés inclinent plutôt à POLITIQUE ÉTRANGÈRE 117 penser qu’il devrait être possible d’établir un équilibre viable entre les responsabilités de la Grande-Bretagne et celles du Canada en matière de défense.Les discussions ne seraient pas aussi âpres, si la situation économique des colonies ne donnait pas autant d’inquiétudes.L’économie de l’Amérique du Nord britannique se trouve en voie de rapide évolution.Le traité de réciprocité conclu avec les Etats-Unis a redonné espoir, mais les difficultés financières de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis se font aussitôt ressentir dans les colonies.Quand éclate la Guerre civile, ces colonies doivent assumer de lourdes dettes et le réseau ferroviaire, imposé par la nature même de la géographie, est loin d’être terminé.Les affaires fonctionnent au ralenti, les prix sont trop bas pour permettre un bénéfice suffisant, la valeur des terres décroît, il n’y a plus d’importation de capital britannique.On peut lire, dans la Whitby Chronicle (16 mars 1865), les remarques pessimistes d’un observateur anonyme : « Comme peuple, nous sommes très profondément affectés par les conditions anormales qui prévalent chez notre grand voisin.Nos cours sont détraqués, nos échanges atteints, et, de façon générale, tout l’ensemble de nos transactions commerciales à an tel point modifié que la réciprocité est pratiquement devenue une affaire de jeu ».La situation ne fera qu’empirer 118 ROGER DUHAMEL quand le gouvernement de Washington dénoncera le traité de réciprocité, dont il prétend avoir retiré peu d’avantages et qu’il accuse les Canadiens de n’avoir pas respecté selon l’esprit qui l’avait fait négocier et conclure.Dans ces conditions, obligées de chercher une ligne de repli et d’assurer leur subsistance, les colonies songent à accélérer le mouvement des échanges entre elles.Le Nouveau-Brunswick prend l’initiative de ce mouvement.Il propose dès 1861 une union douanière entre les trois provinces maritimes, de façon à pouvoir pratiquer entre elles le libre-échange.Loin de s’opposer au projet, le gouvernement impérial l’appuie chaleureusement et recommande même que le Canada proprement dit fasse également partie de cette entente destinée à corriger certaines difficultés économiques.On essaie aussi d’intensifier les relations commerciales avec le Mexique, les Indes occidentales et l’Amérique du Sud.Une réunion a lieu à Québec en septembre 1865; c’est le « Confederate Council for Trade », qui étudie les possibilités d’accroître le volume des échanges et le nombre des clients.D’accord avec le secrétaire britannique aux Colonies, les gouvernements des deux Canadas, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l’Ile du Prince-Edouard nomment une commission dont les membres se livrent à une enquête approfondie POLITIQUE ÉTRANGÈRE 119 et dont le rapport est déposé en 1866.Voici les conclusions et recommandations de ces enquêteurs: améliorations des conditions de transport et de la poste; diminution des taxes, par des ententes réciproques ou autrement, perçues aux Indes occidentales, au Brésil et dans les colonies espagnoles sur les produits importés de l’Amérique du Nord britannique; une tentative d’uniformisation tarifaire.Ce sont là de louables efforts, qui indiquent une conscience grandissante de la gravité de la situation et de l’urgence d’y apporter remède, mais tous ces projets n’aboutissent qu’à des résultats très inférieurs aux exigences des différentes populations concernées.Le choix se pose nettement aux colonies: ou demeurer ce qu’elles sont actuellement et souffrir durement d’une stagnation économique à peu près chronique; ou s’unir entre elles et former un grand pays plus en mesure de résoudre leurs difficultés internes; ou rechercher l’annexion aux Etats-Unis.Les Canadiens français envisagent défavorablement cette dernière hypothèse.Les journaux libéraux et conservateurs s’opposent à ce qu’ils estiment justement une démission et la preuve d’un déplorable défaut de fierté nationale.Mais des journaux radicaux comme L’Ordre et Le Pays, auxquels le Witness et le Herald emboîtent le pas, ne se privent pas de louer à l’envi les vertus et les mérites de la répu- 120 ROGER DUHAMEL blique voisine, dont la prospérité serait nôtre, si nous ne nous refusions pas à nous donner à elle.Le Courrier du Canada (4 septembre 1865) combat énergiquement cette tendance défaitiste et morigène sévèrement son adversaire: « Le Pays, de Montréal, avec cette pertinacité maladive qui caractérise le mal, ne cesse d’exalter les autres pays, mais surtout les Etats-Unis, aux dépens du Canada; pour ce faire, ils soustraient, mutilent et combattent la vérité à outrance.Les malheureux lecteurs de ce malheureux journal n’apprennent pas un mot de la gangrène morale qui ronge la société américaine et qui se traduit heure par heure dans la presse de cette infortunée république ».Le ton polémique de cette mercuriale fait ressortir son exagération manifeste; on constate toutefois que la crainte de l’américanisme ne date pas d’hier.C’est toujour la réaction du pot de terre redoutant d’être écrasé par le pot de fer et qui recourt à un instinctif réflexe de défense.Cependant, les admirateurs des institutions américaines ne sont pas aussi catégoriques qu’on le pourrait supposer dans leur désir d’annexion.On peut lire dans Le Pays (18 mai 1865): « Il est faux qu’il y ait ici un parti annexionniste.Il y a tout simplement des gens qui voient clair, qui consultent l’avenir et qui se demandent: si l’Angleterre nous abandonne, ou ne promet pas de nous défendre en cas d’attaque POLITIQUE ÉTRANGÈRE 121 et n’en prend pas les moyens, que faudra-t-il faire ?Il y a deux modes d’existence politique possible en dehors des arrangements actuels: l’indépendance ou l’annexion, lequel choisir ?» La question est loin d’être mal posée.Parvenus à un carrefour, obligés de s’orienter, nos pères hésitent — qui les en blâmerait ! — sur la voie la plus avantageuse pour eux et pour leurs descendants.Qu’ils soient un instant séduits par le mirage de la société américaine, c’est tout à fait naturel et le contraire serait fort étonnant.A la réflexion, ils se rendent bien compte qu’il leur faut avant tout songer aux intérêts permanents de leurs établissements en Amérique et que les éléments essentiels de leur destin risqueraient de disparaître s’ils décidaient un jour d’adhérer à la République américaine.Leur souci de fidélité à leur être national l’emportera finalement.Même en dehors du Bas-Canada, le mouvement annexionniste n’est pas très répandu; il cesserait même d’exister si la Grande-Bretagne consentait à assumer les responsabilités et les frais de défense de ses colonies.Un journaliste de Woodstock écrit à Macdonald, alors au pouvoir, les lignes suivantes, amplement révélatrices: « Il est rumeur qu’un désir d’annexion aux Etats-Unis est largement répandu et qu’il absorbe toutes les autres questions.Ce n’est pas vrai; ce qui est vrai, c’est qu’il existe un sentiment 122 ROGER DUHAMEL puissant favorable à l’indépendance, qui s’empare de l’opinion publique et qui a été créé et répandu surtout par les principaux négociants, dans cette partie du pays, sans doute inspirés par le souci de conserver leurs propres intérêts.Les motifs qu’ils mettent de l’avant pour cette agitation sont « que le Canada n’est pas défendable » — « qu’il est absurde d’écraser le pays sous le poids d’une dette énorme, condition de l’octroi impérial pour les fortifications de Québec », « que la Canada n’a pas besoin de défenses dispendieuses dans les conditions amicales qui prévalent actuellement entre le Canada et les Etats-Unis » — .C’est mon devoir de vous informer du sentiment qui l’emporte ici; si nous sommes laissés à nous-mêmes ou obligés d’assumer une dette pour notre défense, le mouvement en faveur de l’indépendance sera, je le crains, irrésistible dans cette péninsule occidentale ».Le journaliste regrette visiblement la situation telle qu’elle se présente, mais il a l’honnêteté de l’exposer très clairement, de façon à informer Macdonald de ce à quoi il est susceptible de s’attendre.Une conjugaison de facteurs jusqu’alors épars va permettre sous peu l’accomplissement de cette unification inscrite dans l’histoire: « les provinces maritimes envisagent sérieusement la création d’une union régionale; la province du Canada recherche le moyen POLITIQUE ÉTRANGÈRE 123 de se dépêtrer de son dualisme; les colonies occidentales semblent glisser vers les Etats-Unis ».Le moment est donc venu de poser le grand geste, avant qu’il ne soit trop tard, avant que des événements irréparables ne se soient produits.La Confédération canadienne est née surtout du sentiment d’insécurité qui règne dans le pays aux environs de 1865.La Guerre de Sécession a ravivé une hostilité latente entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis et le Canada redoute de se trouver, comme l’ont démontré les raids féniens, dans une position inconfortable.De plus, l’Angleterre n’a pas dissimulé ses intentions bien arrêtées de s’intéresser de moins en moins aux problèmes de défense de ses colonies.D’un point de vue plus immédiatement pratique, le commerce extérieur du Canada se trouve dans le marasme à la suite de la dénonciation du traité de réciprocité avec les Etats-Unis.« Ce n’est pas tout, observe J.-J.Chevalier.La question du Canada français joua aussi un grand rôle.L’Acte d’Union de 1840 n’avait nullement abouti à la fusion des deux nationalités anglaise et française.Lord Elgin avait bien prévu ce qui devait se passer: le plan n’était ni réalisable ni sage.« Cette malheureuse combinaison rendit le gouvernement du pays artificiel et peu satisfaisant » (Keith).A l’origine Je Bas-Canada était plus peuplé que le Haut-Canada, 124 ROGER DUHAMEL et le principe de l’égalité de représentation au Parlement commun s’appliquait à son détriment.Puis, à la suite de la forte immigration dans le Haut-Canada, la situation devint inverse, et les Anglo-Canadiens réclamèrent une représentation proportionnelle à la population de chaque province.George Brown pour le Haut-Canada lutta au Parlement commun contre Cartier, le défenseur des droits de Québec, rude et brillant adversaire.Personne ne cédant, aucun gouvernement ne pouvait garder le pouvoir un temps raisonnable; en deux ans on dut en appeler cinq fois aux électeurs.Finalement, en 1864, George Brown était d’accord avec Cartier et Macdonald pour introduire au Canada le principe fédéral, seul remède à une situation insupportable.Les Provinces Maritimes de leur côté songeaient à la Fédération.Elles avaient alors deux hommes d’Etat remarquables: le libéral Joseph Howe.et le conservateur Charles Tupper ».Les hommes publics les plus clairvoyants s’entendent donc sur l’enjeu de la partie, même s’ils continuent d’entretenir certaines vues personnelles sur les modalités d’application.Une étape importante, voire décisive, est déjà accomplie.L’opinion publique réagit au reste favorablement.La Grande-Bretagne voit son avantage à cette consolidation de ses colonies américaines, du fait qu’il lui est désormais permis POLITIQUE ÉTRANGÈRE 125 d espérer que ses obligations en matière de défense se résumeront à peu de chose.De leur côté, les colonies s efforcent d oublier leurs rivalités anciennes pour n’envisager qu’un accroissement considérable de leur puissance économique, militaire et politique.L’événement démontrera quelles voient juste, malgré les inévitables conflits de la vie en commun.Il se livre toutefois d’acrimonieux débats dans les diverses Chambres d’assemblée avant qu’il soit possible d’obtenir une majorité assez forte pour mettre le projet à exécution.C’est surtout la question du commerce, qui alimente les discussions.Dans l’Ile du Prince-Edouard, les uns soutiennent que l’abolition des barrières douanières permettra à la population de se procurer à meilleur compte les produits importés et que les denrées agricoles se vendront plus facilement à l’extérieur de la province, cependant que les autres rétorquent que le Canada ne sera jamais un marche avantageux pour la production de l’He; cette dernière opinion l’emporte, Elle du Prince-Edouard attendra quelques années avant d’accepter le principe confédératif, soit jusqu’en 1873.En Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-Brunswick, on fait valoir l’argument que la situation géographique de ces territoires exige la pratique du libre-échange.Quant à la Colombie, dont l’entrée ne s’effectuera qu’en 1871, l’argument qui la touche le plus, c’est 126 ROGER DUHAMEL que la création de la Confédération facilitera l’établissement d un système de transport mettant un terme à son isolement sur la côte du Pacifique.Les partisans de la Confédération fondent leur argumentation sur l’équation suivante: unité égale force.Ce qui les incite davantage à pousser cet axiome de l’avant, c’est surtout le fait que la Grande-Bretagne s’est montrée favorable à une fédération de ses colonies d’Amérique du Nord.Car les adversaires du projet ont toujours beau jeu de répondre que l’édification de ce vaste pays accroîtra considérablement l’étendue du territoire à défendre, sans toutefois augmenter dans la même mesure les effectifs militaires et les ressources financières.Quelle aide militaire, par exemple, les provinces maritimes pourront-elles apporter au Canada central ?Mieux vaut donc insister sur les avantages du transcontinental pour la Colombie et de l’intercolonial pour les maritimes; avantages, comme on le voit, beaucoup plus commerciaux que militaires.A parcourir les débats immédiatement antérieurs à la Confédération, une impression se dégage nettement: tous les hommes d’Etat d’une certaine envergure, qui ont été aux prises avec des problèmes complexes et ont dû, à un certain moment de leur carrière, trancher dans le vif, s’accordent pour reconnaître la nécessité d’un rapprochement.Tous ne le POLITIQUE ÉTRANGÈRE 127 font pas dans le même esprit ni ne partagent les mêmes ambitions; tous néanmoins en arrivent à la même solution.Tous s’opposent à l’annexion aux Etats-Unis, sauf quelques individus isolés — numériquement et intellectuellement —, dont la voix ne se fait pas entendre très fortement.Tous veulent conserver des relations très étroites avec la Grande-Bretagne; les uns pour des motifs purement sentimentaux ne rejetons pas trop hâtivement l’élément émotif et passionnel en histoire —, s’imaginant avec quelque ingénuité qu’une rupture serait de notie part une marque coupable d’ingratitude; les autres, plus réalistes, estimant que la jeune Confédération, encore mal assurée sur ses bases, se trouverait en très piteuse posture pour se défendre contre des tentatives hégémoniques des Etats-Unis, si elle ne peut s’appuyer, sinon sur l’aide militaire plus ou moins efficace et lointaine de la Grande-Bretagne, du moins sur son crédit moral.En fait, Macdonald, Cartier, Taché et leurs principaux collègues posent 1 alternative entre l’annexion aux Etats-Unis, qu’à peu près personne ne souhaite sérieusement, et la confédération.De l’indépendance absolue, il n’est pas question, sauf pour préciser qu’on en repousse d’avance l’idée, qu’on la juge à la fois indésirable et impraticable. 128 ROGER DUHAMEL Cependant, les événements dépassent souvent les desseins des hommes.Contre leur gré pour quelques-uns, sans qu’ils s’en doutent pour quelques autres, ces artisans de la Confédération posent des gestes dont ils ne peuvent ni prévoir ni limiter toutes les répercussions.En associant entre elles les diverses colonies jusqu’alors éparses en Amérique, ils contribuent à préparer la naissance d’un esprit national qui se traduira un jour par une puissante et invincible aspiration à l’indépendance absolue.Nous n’en sommes pas encore là, mais en moins d’un siècle, que de chemin parcouru dans les esprits, dans les sentiments et dans les institutions ! Dans l’histoire des peuples, la roue de fortune ne tourne pas à un rythme accéléré, qui leur serait souvent fatal; un progrès qui se réduit et s’exprime en quelques lignes d’un texte en apparence anodin peut avoir coûté le labeur inlassable de toute une génération.L’ouvrage est d’autant plus solide qu’il a exigé plus d’efforts, qu’il s’est révélé plus ardu.Née dans les contradictions et les hésitations, la Confédération canadienne devait durer.Roger DUHAMEL POLITIQUE ÉTRANGÈRE 129 BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE George W.Brown, Building the Canadian Nation.J.M.Dent & Sons, Toronto-Vancouver 1942.Lawrence P.Burpee, The Oxford Encyclopaedia of Canadian History.Oxford University Press, Toronto 1926.Canada and its Provinces, Brook & Company, Toronto 1914.Thomas Chapais, Cours d’histoire du Canada.B.Valiquette.Montréal 1944.Jean-Jacques Chevalier, L’Evolution de l’Empire britannique.Les Editions internationales, Paris 1930.Donald Grant Creighton, Dominion of the North.Houghton Mifflin Co., Boston 1944.A.G.Doughty, The Elgin-Grey Papers, 1846-1852.Ottawa 1937.Léon Gérin, Aux sources de notre histoire.Fides, Montréal 1946.G.P.de T.Glazebrook, Canadian External Relations.Oxford University Press, London-Toronto-New-York 1942.Lionel Groulx, Le Français au Canada.Librairie Delagrave, Paris 1932.Léopold Houlé, L’histoire du théâtre au Canada.Fides, Montréal 1945.W.P.M.Kennedy, Statutes, Treaties and Documents of the Canadian Constitution, 1713-1929.Toronto 1930.L.C.A.Knowles, The Industrial and Commercial Revolutions in Great Britain during the Nineteenth Century.Londres 1933.H.A.Innis, Select Documents in Canadian Economic History, 1497-1783.Toronto 1929.P.Reboud, Précis d’économie politique.Librairie Dalloz, Paris, 1939.Marcel Trudel, L’Influence de Voltaire au Canada.Fides, Montréal 1945.Georges Vattier, Essai sur la mentalité canadienne-française.Paris 1928. HELENE-J.GAGNON SAUDADES Poèmes 1.Le titre portugais peut se traduire par «Nostalgie». Hélène GAGNON.— Journaliste de carrière, Hélène Gagnon était attachée à la rédaction de Y Evénement-J ournal, de Québec, lorsqu’elle partit en Afrique Occidentale en 1942.D’Accra, en Gold Coast, elle rapporta un grand reportage: Blanc et Noir.Hélène Gagnon (qui épousa Jean-Louis Gagnon en 1936) a collaboré à plusieurs revues et journaux dont Vivre, La Nation, les Idées, etc., Depuis une quinzaine d’années, elle a fait de nombreux et de longs séjours à l’étranger: Afrique, Etats-Unis, Amérique du Sud, Europe.Du Portugal, elle a rapporté un grand reportage publié dans La Réforme; d’un séjour de trois ans au Brésil, ce recueil de vers: Saudades. SAUDADES Etrange nostalgie qui épouse des formes, donnant corps aux regrets aux soupirs et aux pleurs.« Saudades ».Evocation puissante d’un visage, d’un corps chéri; mirage qu’on dispute à l’oubli.Univers contenu de latente impatience, de bras tendus en vain et d’appels dans la nuit.Eloquente synthèse des affres de l’absence; cri du cœur d’un pays où j’ai laissé mon cœur. 134 HÉLÈNE-J.GAGNON MIROIR J’ai en moi plusieurs femmes; plusieurs femmes m’habitent que je connais bien.Toutes ne sont pas mes amies; elles m’ont causé des ennuis et bien des chagrins .L’une d’elles et la plus terrible ne connaît que son désir.Une autre est sentimentale : quitte à regretter.Une autre, perverse, résiste lorsqu’il faut céder; tout en elle est paradoxe fantaisie et diversité.Mais la plus vilaine Hélène — car elle égale la somme totale d’iniquité; c’est l’incurable coquette au cœur si léger SAUDADES 133 qu’elle meurtrit et chagrine même les mieux aimés.Mais chacune a le souci de dissimuler.Ce qui fait qu’au lieu d’honnir, de maudire et se méfier on se prend à leur sourire .parfois à les adorer.J’ai en moi plusieurs femmes; plusieurs femmes m’habitent que je connais bien.Toutes ne sont pas mes amies; elles m’ont causé des ennuis et bien des chagrins.Mais si l’une me quittait pour aller ailleurs, je me croirais seule O mon cœur. 136 HÉLÈNE-J.GAGNON PARLEZ-MOI BRASILEIRO Parlez-moi brasileiro.Je veux.Je n’y entendrai rien: c’est mieux.Au lieu que d’écouter des mots toujours banals — des mots pris au hasard dans l’antique arsenal et lancés pêle-mêle au rythme du désir; trop souvent entendus et si vite oubliés.Je vous entendrai vivre, souffrir, aimer.Parlez-moi brasileiro.Eu quero.Aux accents inconnus de l’étrange musique je trouverai peut-être un intérêt nouveau.Délivré du souci des liaisons perfides et des complexes accords participaux vous saurez mieux m’atteindre.La voix vaut mieux que les mots: la voix qui pleure et qui chante.La voix qui gronde et puis.se tait.La voix éloquente ! SAUDADES 137 MES RÊVES Mes rêves ont la couleur fondante des nuages leur contour imprécis leur fugace beauté.Mes rêves sont ainsi qu’une aile duvetée qui caresse les mondes et frôle l’infini.Mes rêves favoris .Mais je connais surtout des rêves déchirants de lourds nuages gris aux flancs gorgés d’orage aussi lourds à porter que le poids de la vie.Mes rêves éveillés . 138 HÉLÈNE-J.GAGNON NOCTURNE De la mer et la montagne on ne connaît rien qtie la couleur, le contour, l’altitude, l’inhumain.On ignore les génies cachés au cretix des rochers: on ignore les mélodies les appels fous, les mélopées.Mais le soir, quand la nuit tombe sur la montagne et sur l’eau, écoutez les pas de l’ombre, écoutez la mer chanter.Sa voix est pleine et ronflante du soupir des naufragés.Chaque vague s’enfle des luttes titaniques des cétacés.Et des profondeurs du gouffre des milliers d’yeux phosphorescents montent, montent lentement — SAUDADES 139 aux étoiles vont s’allumer.Et aux flancs de la montagne sur chaque brin d’herbe irisé, sous chaque feuille, chaque branche, de menues vies font la veillée.Et pendant que les hommes râlent en attendant de ronfler mille petits cœurs s’agitent, mille pattes raides se détendent dans un millimètre carré.De partout monte la marée des infinitésimaux: ailes sombres, invertébrés, dures carapaces, corps écaillés.Et pendant que vous dormez confants, repus et vautrés, ces x'bichos rêvent de conquêtes, de victoires sur vous remportées ! Et c’est ainsi que demain les fourmis innombrables s’amèneront de si loin pour manger mon pain .*insectes 140 HÉLÈNE-J.GAGNON LA CLEF.Chéri, parce que je t’aime j’ai voulu t’exalter: j’ai fait de toi un dieu, un prêtre, mon geôlier.A ce dieu mon émoi a prêté tous les dons, esprit, force, beauté, prestige et volupté; A ce prêtre officieux j’ai voulu conférer la ferveur néophyte et l’antique piété; Mais c’est au geôlier capricieux et humain que j’ai dû confier la Clef de mon destin . SAUDADES 141 BERCEUSE NOIRE U est mort, il est bien mort le fils de la cuisinière; il est rentré dans la nuit.Et lors, son noir petit corps dé glut in é par la terrre produira des os blanchis.Dors, dors ô fils d’Aracy; Pour consoler ta mère, dors ! Dors dans le sein de la terre comme grain de blé qui pourrit.Et lors, ton noir petit corps fleurira vers la lumière comme moisson qui mûrit.Dors, dors ô fils d’Aracy! 142 HÉLÈNE-J.GAGNON LE PAIR ET L’IMPAIR De l’impair au pair il y a bien loin.Il y a le choix entre deux destins.Le pair au front dur c’est le logicien; l’ordre symétrique et le but atteint.C’est l’ignoble race du politicien au sourire en coin.Le pair, c’est à l’ordinaire un monsieur sans poésie, en perruque et caleçon long sur son coffre-fort assis.Le pair, c’est l’étalon-or aux flancs lourds et gondolants; c’est le jour et c’est la nuit: paysage en noir et blanc. SAUDADES 143 A moi l’impair et la joie ! A moi l’impair échevelé, poète fou, halluciné.A moi l’impair déchaîné ! L’impair qui rit et se noie dans un fleuve de volupté.Onques ne vit si beau noyé; du vin ses chairs tuméfiées prendront les teintes bleutées ! A moi la ligne courbe et la musique syncopée; l’impair à la bouche tendre, au corps agile et musclé.Le bel amant pour ma couche que ce dieu désordonné ! De l’impair au pair il y a bien loin.U y a ma vie ou il n’y a rien. 144 HÉLÈNE-J.GAGNON AMITIE AMOUREUSE Tu ne veux pas; je ne veux pas mais malgré nous nos corps s’appellent silencieusement.Tu inventes des arguments; nous sommes d’accord: la bagatelle n’est qu’un tourment ! L’amitié seule triomphalement a trouvé place dans nos cœurs.Doux sentiment.Et des doctrines ésotériques tu échafaudes savamment, cœur extatique! Mais pour te prouver que tu mens j’ai écrit pour toi ce distique ingénument: onques ne fus amoureux d’Hélène?Mais tu l’aimes ô Paris; tu l’aimes éperdument ! Tu ne veux pas; je ne veux pas.Mais malgré nous nos corps s’appellent obstinément. SAUDADES 145 MON SECRET Remous du vent et tourbillons Pollens errants et papillons Tous indiscrets et polissons qui regardez à ma fenêtre jamais jamais ne surprendrez mon beau secret Allez Allez ! Il est dans l’air libre et frivole Il saute et fait des cabrioles comme un biquet C’est un secret grand comme un homme et bien concret ! 146 HÉLÈNE-J.GAGNON Ne cherchez pas à deviner Mon secret est lourd à porter.Je vous aiderai: Il a un corps .et bien trempé C’est le titre d’une chanson mon secret en trois dimensions Il est charmant et séduisant Vous devinez?C’est simple en somme: Oui ! C’est Mon Homme . S AU DAD ES 147 GENESE La-bas à la ligne d’horizon, le Ciel avec la Mer se fond; Acte symbolique.Et des îles chaotiques naquirent de cette union.Durant des millions d’aurores, des millions de nuits d’argent, Sans interruption, Le couple fécond s’adore et fait des millions d’enfants.Et ainsi l’on s’achemine vaillamment à travers les ans.La Mer vieillissant se tracasse et se chagrine.Ses rides éloigneront l’amant. 148 HÉLÈNE-J.GAGNON Et l’ennui un jour survenant, le Ciel dit à la Mer, sadique, Amphitrite, allons ! Horizontale apathique: Je suis las de tes appâts.Changeons ! Pour maîtresse, le vieillard épique voulut une déesse sans nom et dynamique ! Il chercha, chercha et trouva la Bombe Atomique.Voilà ! SAUDADES 149 DECOR Un ciel plein d’ailes où s’amoncellent lentement des étincelles et de grands pans opalescents sur un fond bleu de nuit profond; Un nuage chargé d’avions qui grondent et qui font explosion comme des astres .Des étoiles et des lumignons et le pilastre lumineux d’un vieux phare avare de ses rayons que boivent avidement une troupe de dauphins blonds.Un décor créé par les dieux pour les astronomes, pour les poètes et pour les gueux, Pour les seuls mortels en somme qui savent lever les yeux. 150 HÉLÈNE-J.GAGNON JEUX D’EAU J’ai vu passer un bateau devant ma maison; un bateau plein de mystère.Autour volaient des oiseaux aux plumes légères, et dedans l’eau, des poissons lui faisaient litière.Sur l’eau glissait le bateau.Sur les poissons glissait l’eau dans un long silence .Seul le bleîi de la mer chantait et l’écume blanche pleurait dedans son sillage.Soudain le bateau coula en un grand cratère SAUDADES 151 et sous l’eau il entraîna, cargaison légère, tous les fantômes du bord en ce cimetière.Mais au faîte du haut mât comme une oriflamme une chiffe s’élança au-dessus des vagues et son appel s’envola du bleu catafalque vers le ciel et la mer bleus: le pauvre macaque . 152 HÉLÈNE-J.GAGNON DESOEUVREMENT Aujourd’hui, que faire ?Chaque moment s’étend, se meut si lentement que la mousse y pousse.Hier encore, pourtant.C’est une autre histoire et vieille et portant la barbe au menton.Hier encore, pourtant.Mais comme une eau sale la vie tristement se répand, s’étale.Là-haut, cependant, le soleil ruisselle, brûlant ses chandelles pour mon agrément. S AU DAD ES 153 La nature est belle; la lune bientôt pendra sur la dune par une ficelle.Mais l’âpre * Urubu hâtant la besogne viendra sans vergogne obscurcir ma vue .D’où vient mon ennui, ce trouble profond ces papillons gris autour de mon front P * Vautour brésilien. 154 HÉLÈNE-J.GAGNON L’ILE DU SOUVENIR „J’ai retrouvé notre lie —enveloppée de brumes; r-son profil de jadis, harmonieux et pur, épousait maintenant le vague des nuages et sombrait lentement avec le crépuscule au fond des océans.Je ne l’ai reconnue — qu’au long ruban d’écume festonnant son contour de mouvante clarté.~~~~Je me suis approchée; des vagues de silence descendant des hauteurs alternaient sourdement avec des chants atones.— Et soudain m’arrêtant — j’aperçus à mes pieds, __ imprécis et mourant parmi les herbes folles, les fantômes pâlis —de nos amours d’hier. SAUDADES 155 BERCEUSE pour le cher grand Lorsqu’enfin délivré des quotidiens soucis tu cherches le repos et que le sommeil fuit pense à moi mon chéri les ye'ux clos .Pense à moi doucement comme aux heures d’accalmie où ton corps se détend, beau, triomphant et las près du petit fauve assouvi.Dors mon ami, mon cher grand ! Si le sommeil ne vient pense encore aux baisers sur ton front, sur tes yeux; au babillage heureux. 156 HÉLÈNE-J.GAGNON Au doigt qui suit, léger, le dessin de ta bouche.Si le désir revient pressant, inopportun .?J’écarterai ta main, mordant tes doigts l’un après l’un.Sois sage.Et peut-être demain.Dors mon amour.Dors bien ! SAUDADES 157 BRÉSIL Je garde au fond du cœur le souvenir lyrique d’iris noirs enchâssés de cercles concentriques noirs et brillant comme le fais dans un cadre en amande, vivant écrin, mais fixe; vivant ce lac assoupi mais perfide où les marées tempestueuses d’hier viennent dormir enfin calmées.Du fond de ses eaux limpides s’élancent en tourbillonnant de folies bulles sphériques : des yeux fadis arrachés que l’Urubu diligent crève maintenant sans douleur.Et tout autour la forêt crêpelée qui s’étire lubrique, tantôt calme et tantôt frénétique.Mer vautrée, ondulante et montagnes phalliques; 158 HÉLÈNE-J.GAGNON fleurs sexuées, ardentes aux parfums organiques.Enfant gracieux et libertin mentant par habitude ! Je t’aime pour ce que tu es : sans prétention, absurde . SAUDADES 159 PANORAMA EXCLUSIF Coup de chapeau à la galerie; compliments et retrait dans la Perspective.La Terre fuit.)’aperçois maintenant le dos des lucioles sous le ventre bleu de la nuit.La route abstraite s’étend stratus fuligineux tantôt bordée d’arbustes aux formes d’hiérodules et tantôt s’élançant comme l’Elevated au-dessus du Néant.Au hasard du chemin d’étranges paysages : parmi le foin hirsute de générations de nains croissent de longs roseaux aux visages humains : savants, christs, surhommes philosophes et sages qui croyaient en la vie.Tous ils ont pris racine.Plus loin encore voilés d’anonymat 160 HÉLÈNE-J.GAGNON des êtres inconnus habitants d’autres terres.Et marchant librement parmi ces végétaux, curieux, hautains, distraits, ceux-là qui ont faussé compagnie à la vie.Aux régions translucides ils m’entraînent bientôt : le bonheur exclusif de pouvoir constater que le cœur périssable que le cœur torturé que le cœur est guéri Et pour l’Eternité ! Hélène-J.GAGNON. ROLAND LORRAIN DANSEURS EN MER Récit A madame G.T., ma petite-mère, à qui je dois d’avoir été danseur. C’est en pleine mer, le matin à neuf heures moins quart.La classe de ballet commencera à neuf heures précises, sur le pont-promenade de tribord.Madame Lubov Tchernicheva, célèbre Zobéide de « Shéhérazade », nous enseignera.Elle est terriblement ponctuelle.Douairière du « Ballet Russe Original du Colonel de Basil » à sa dernière époque, elle est pour nous « Madame », simplement et respectueusement.La sœur du Roi de France, qui portait en titre pareille appellation, n’était certes pas plus imposante.Je me suis arraché tôt du ventre gris et humide du navire, afin de m’emparer d’une excellente place le long du bastingage.Et puis j’avais vu, par le hublot de notre cabine à quatre, l’éclat du matin.Je voulais m’y baigner.Après un petit déjeuner rapide dans la salle à manger exiguë où gênait encore un reste du silence de la nuit, j’étais monté sur le pont éblouissant.Deux danseuses m’y avaient précédé.Elles s’assouplissaient dans l’eau fraîche du vent matinal, et leurs regards qui me souriaient étaient pourtant déjà tout intérieurement tournés vers la Danse. 164 ROLAND LORRAIN Mais c’est à la beauté du jour que je me donnai d’abord moi-même.L’air était doré, entre la mer et le ciel également bleus.Les vagues semblaient neuves, renouvelées elles aussi par la nuit.Nous les fendions à dix-sept nœuds, vitesse gaillarde pour un navire de quatre milles tonneaux.Rebondissant contre notre coque elles fuyaient en bousculant sur leurs crêtes le soleil.J’étais conscient de respirer, avec le vent, la vie entière.Chaque ondée d’air pur, dans mes poumons, achevait d’éveiller mon corps, d’éclaircir mon esprit.La Danse allait bientôt mener jusqu’à l’exaltation ma vitalité et ma joie.Rien n’est plus surhumain, peut-être, qu’un danseur en bonne forme; son corps dépasse de très loin ses possibilités normales en semblant se jouer des lois mêmes de la matière, et son esprit atteint les plus hautes vérités, par la science infuse de l’instinct artistique.Le navire roulait et tanguait juste assez pour troubler l’équilibre exceptionnel des danseurs, et fouetter leur désir de vaincre.Le pont, lavé de frais au petit jour, se remplissait lentement des danseurs et danseuses qui refluaient de la salle à manger où, dans leur café, ils avaient bu le réveil.Les « bonjours » étaient lancés d’un bout à l’autre du pont comme des balles brillantes.Il faisait si beau ! et chacun sentait, plus ou moins obscurément, que l’essentiel de la vie était là, dans DANSEURS EN MER 165 ces trois grands éléments qui régnaient: l’eau, l’air et la lumière.Toutes les pensées se soumettaient.Les soucis lâchaient prises comme des mains mourantes.Les doutes de soi, si fréquents dans le métier ardu de danseur, pâlissaient, et l’âme du beau temps faisait si bien que l’on riait bientôt d’eux comme de grandes peurs vaines.Les irréductibles perfections de la danse classique étaient accueillantes, ce matin-là de pleine mer, et la cinquantaine d’artistes du « Ballet Russe Original du Colonel de Basil », presque tous arrivés avant le coup de neuf heures, étaient impatients de se confronter avec elles.« Madame » apparut.Grande sur des hanches immenses.Une blonde coiffure de « page », et des yeux grands et beaux qui voient tout.Le respect avait empli l’air, et avec lui la discipline.Un mouvement général vers « Madame » pour lui souhaiter le bonjour.Et la classe, à neuf heures précises, commençait.La forme de la Danse était entrée bientôt dans cinquante corps jeunes.La grâce chez les danseuses, l’élégance chez les danseurs s’était établie dans leurs membres comme une âme nouvelle.Chaque danseur et danseuse, d’une main serrait la rambarbe ou s’agrippait à quelque saillie des parois opposées du pont tandis que leur bras libre, élevé à angle droit, s’allongeait et flottait gracieusement.En progressant, 166 ROLAND LORRAIN les exercices « à la barre » accentuaient la transfiguration des corps.Avec l’assouplissement des tendons et des muscles leurs lignes se purifiaient, et se liaient sans heurt dans le mouvement.Une précieuse transpiration affleurait, huilait la peau, annonçant la prise de possession des corps par cette chaleur interne qui est l’aliment de toute force et de toute intensité.La pensée de chacun dirigeait attentivement dans chaque corps la Danse, mais « Madame » était la pensée-chef de cet orchestre.Elle dirigeait en quatre langues; en français surtout, parce que c’est la langue universelle du ballet; en espagnol, à cause des nombreux sud-américains qui étaient entrés dans la compagnie au cours de ses cinq « années de guerre » en Amérique du Sud; en russe, langue maternelle de la compagnie; et en anglais, langue des Etats-Unis que nous montions visiter, et d’où venaient plusieurs d’entre nous.Les corrections et les conseils de « Madame », ce matin-là, étaient joyeux comme le soleil.Aucune impatience dans sa voix; et dans son regard un fléchissement affectueux pour tous.Les vagues roulaient des miroirs aveuglants d’éclats solaires.Il fallait souvent fermer les yeux, sans interrompre pourtant l’exercice commencé; et le regard intérieur veillait seul à la perfection des mouvements.Nous en étions aux « ronds de jambe » quand DANSEURS EN MER 167 arriva Milly, la belle retardataire.Un grand rire général l’accueillit, et « Madame » riant aussi, interrompit la classe.Les yeux profondément cernés, les cheveux raides et liés derrière la tête en gerbe de foin, la figure sans maquillage aucun, la belle Milly s’était immobilisée sur une hanche en faisant claquer de dégoût sa bouche épaissie de sommeil, et en tirant comiquement sur sa tunique de travail, tordue sur son beau corps.Elle baillait emphatiquement, et promenait sur tous des regards ensommeillés mais déjà spirituels.Nous en étions en joie bruyante, et « Madame » montrait une indulgence toute maternelle parce que Milly avait épousé, juste avant notre départ de Rio, un de ses danseurs-étoiles.Nous raffolions tous de Milly, à cause de sa complète beauté.Elle était l’image du soleil de Californie, son pays natal.La force de son caractère, l’équilibre de ses nerfs, l’éblouissante vivacité de son esprit et la magnificence de sa personne physique exerçaient, sur tous, une infaillible séduction.Nos rangs serrés de danseurs « à la barre » se trouèrent partout pour faire place à l’adulée.« Allons, au travail ! », ordonna « Madame », sans impatience.Milly traîna ses jolis pieds jusqu’au « trou » le plus près, et la Danse, particulièrement allégée par la gaîté générale, nous ressaisit dans sa transfiguration. 168 ROLAND LORRAIN Navigant dans l’infini bleu et or de la mer et du ciel, n’étions-nous pas une ambassade de dieux en route vers la terre des hommes ?La musique du piano jouait dans le vent et sur son souffle nous quittait parfois, mais revenait bientôt marquer et inspirer nos rythmes.La « barre » terminée nous fîmes ensuite, avec Chopin, les grands adages du « centre ».Cette fois l’équilibre de la Danse ne dépendait que de notre habileté.Notre centre individuel de gravité était bercé par le navire et devenait extrêmement instable.Il n’y avait qu’un espoir de le maintenir : assimiler notre vie à celle du navire, obéir à sa danse tout autant qu’à la nôtre.Ce n’était pas facile, mais trois âmes ne sont pas charge impossible à des dieux; nous le prouvions; et l’âme humaine, l’âme du navire, et l’âme de Terpsichore s’unissaient dans la Danse en trinité parfaite.La classe s’achemina lentement, par une adroite progression des difficultés, vers l’extase de la virtuosité et de la grande élévation.« Madame », pendant la « barre » et les mouvements d’adage, avait pu se faufiler entre nous pour tourner « en dehors » une jambe, redresser un torse, attirer l’attention sur une pointe molle, abaisser deux épaules crispées, imposer enfin, dans nos rangs, les exigences infinies de la perfection technique.Maintenant, appuyée contre DANSEURS EN MER 169 la rambarde et dos à la mer, elle nous regardait dévorer, d’un œil critique, l’espace insuffisant du pont mouvant.Le bruit des vagues cherchait à mêler nos rythmes, le pont couvert à happer nos têtes.Parfois une vague plus robuste, sur cette mer relativement douce, heurtait notre coque et semait, dans nos rangs, de véritables crocs-en-jambe qui nous jetaient les uns sur les autres, dans un déséquilibre amusé.Puis nous continuions, les garçons de bondir, les filles de se dresser sur leurs pointes ou tous de pirouetter joyeusement, comme si les larges planches du pont de notre navire eussent été de paisibles tréteaux sur l’Olympe ensoleillé.A ce moment avancé de la classe nous étions possédés par la Danse.Tous les exercices précédents avaient fait de nos corps des instruments merveilleusement souples qui servaient l’art, au delà de la nature humaine.Avec l’huile bienfaisante de la sueur qui nous inondait, avaient exsudé de nos êtres non seulement les poisons de l’organisme physique mais ceux du tempérament, de l’humeur, du caractère.Le rythme avait ordonné nos sentiments et nos pensées pendant que, simultanément, le souci artistique avait purifié le climat de nos âmes.Cette santé supérieure de lame et du corps, sublimée par la 170 ROLAND LORRAIN beauté de l’art, mène les danseurs à la plus saine extase qu’il soit peut-être donné à l’Homme d’atteindre.Et qui l’a goûtée un jour possède un secret d’humanité surhumaine qui s’enracine au fond de sa vie, comme une inébranlable foi.Après la série des grands battements « au centre » qui terminent presque toujours les classes de ballet professionnelles, une salve d’applaudissements remercia non seulement « Madame » pour son enseignement, mais aussi la splendeur du jour.L’annonce qu’il n’y aurait pas de répétitions avant trois heures de l’après-midi mit un comble à la joie déjà si vive.Des cris l’exprimèrent.Il était dix heures et trente de la matinée.Nous allions pouvoir nous livrer au soleil et au vent jusqu’au repas de midi.Le pont se vida rapidement par les bouches fraîches du navire.Il fallait d’abord retirer les uniformes de travail trempés de sueur, et revêtir les maillots de bain.Mais quelques danseurs et danseuses, incapables de redescendre si vite chez les hommes languissants, continuèrent de bondir et de tourner jusqu’à ce que l’épuisement les eut remis de force au pas humain.Nous n’allions pas tous monter sur le pont supérieur, et de là grimper encore sur tout ce qui pourrait nous offrir le plus haut possible au soleil.Certains DANSEURS EN MER 171 furent séduits par la pénombre de leurs cabines où s offraient, sur les couchettes douces aux muscles fatigués, le silence, la lecture et encore le sommeil.D’autres s’allongèrent sur des chaises-longues, à l’arrière du pont-promenade où, dans l’ombre, se pourchassaient des vents frais.Ils contemplaient d’un œil paisible le sillage mousseux du navire dont la poupe, en se dressant, cachait les eaux troubles ou, plongeante, en révélait tout entier le long frémissement bleu.Ces danseurs s’abandonnaient à l’état particulier qui suit la Danse : c’est une sorte de béatitude où le corps, le cœur et l’esprit, assainis par le rythme et nourris par l’art, reposent dans une sérénité parfaite.Mais la plupart avaient préféré monter au devant du soleil.Après le capitaine, nous étions maîtres à bord, car le petit navire avait été nolisé pour notre compagnie seulement, à l’exception d’un gros monsieur sympathique qui nous gênait pourtant comme un intrus.Nous étalions donc nos couvertures de lit un peu partout sur les points les plus élevés du navire, et nous nous y étendions par groupes bavards; car nos esprits, si nous leur refusons le repos, gardent après la Danse une joyeuse acuité.Et le soleil guérisseur fouillait nos membres pour y exterminer, nous l’espérions, quelque microbe sournois qui eut pu nuire à la Danse.La sensation de ses 172 ROLAND LORRAIN rayons sur nos jambes, sur nos genoux, sur nos pieds surtout nous attendrissait secrètement.Le soleil c’est la force et la santé; il en faut tant à des jambes de danseurs.Aussi un bain de soleil, pour un danseur, est une cure et presque un rite qui laisse bien peu de place à la vanité de se dorer la peau.Les Américains, peu imaginatifs, faisaient groupe à part, victimes de leur injustifiable complexe de supériorité.Mais les autres races de la compagnie se mêlaient volontiers, curieuses de leurs caractéristiques réciproques, et enthousiastes à goûter l’exotisme mutuel de leurs mondes intérieurs.Cependant tous ces danseurs et danseuses, de quelque pays qu’ils soient, éprouvaient sous le soleil la même émotion presque religieuse, et ce sentiment d’intimité particulière avec la Grande Nature, grâce à la qualité supérieure de leur vie physique et à la complicité de leurs rythmes avec les grands rythmes de l’Univers.Tel groupe murmurait; tel autre discutait; mais la plupart rigolaient éperdument.Des solitaires lisaient ou sommeillaient.Mais l’attention profonde demeurait au soleil et tous, par intervalles, se roulaient sous sa caresse et essayaient d’imaginer, dans leurs membres, son action bienfaisante.Le petit navire de danseurs filait allègrement et, soucieux du bon ton, dansait sur les vagues. DANSEURS EN MER 173 A midi le gong nous appela pour déjeuner.Manger ! Un autre rite de la vie des danseurs.Qui s’étonnera de leur appétit légendaire ?Manger c’est entretenir en soi la vie physique, et par conséquent toute vie propre à l’homme; mais « bien manger » permet au danseur de bien danser parce que son corps a besoin d’une vitalité, d’une résistance et d’une vigueur particulières.L’alimentation d’un danseur est en rapport direct avec sa Danse, avec les moyens physiques dont dépend l’excellence de son art.Aussi point de gourmet n’est plus anxieux à table qu’un danseur.Il connaît la valeur nutritive de tous les aliments, et sait l’importance de la variété des mets pour le meilleur équilibre de son organisme.Ce souci de manger bien développe en lui le goût de manger bon, ce qui l’entraîne à des frais de nourriture souvent disproportionnés avec son salaire.Et qui pourrait l’en blâmer ?Sur ce petit navire brésilien qui nous menait joyeusement en Amérique du Nord, la nourriture ne convenait pas à toute cette jeunesse affamée de la Danse; les viandes y étaient trop cuites, les desserts insuffisants, les haricots trop fréquents parce que trop inconfortables à digérer, les légumes et les fruits insuffisamment variés, les fromages fades et secs.La quantité de ces aliments peu appétissants, par contre, ne faisait pas défaut.Aussi le grand 174 ROLAND LORRAIN vent du large pouvait souffler, et creuser dans nos estomacs, il n’arrivait pas à y faire trop vite le vide.Les danseuses pourtant mangent très modérément à table, et souvent peu.Fréquemment portées à l’embonpoint, elles veillent rageusement à leur « ligne », si indispensable pour l’esthétique et l’aisance de leur art.Mais les danseurs n’ont pas à se priver ainsi, et ils en profitent avec ostentation, narguant les malheureuses danseuses qui se disent mourantes de faim dans la souple plénitude de leurs formes.Les continuels bondissements des danseurs leur conservent des corps minces et nerveux d’oiseaux, malgré leur musculature souvent puissante.Ils mangent comme des ogres, passionnément mais sans gourmandise; car ce mot n’existe pas pour eux qui consument si tôt, dans leurs efforts à s’envoler, toute la force accumulée par les aliments.Rarement attendent-ils l’heure des repas pour renouveler leur énergie.Comme des enfants en pleine croissance, ils ont toujours faim et avalent, à tout heure, fruits, gâteaux et sucreries.D’ailleurs les danseuses en font autant.Courageuses à se priver à table où elles s’observent entre elles, elles succombent entre les repas, et absorbent un certain nombre de succulentes « calories » qu’elles affirment absolument nécessaires pour se maintenir vivantes.Les danseurs DANSEURS EN MER 175 se gaussent bien, et les taquinent pour leur burlesque exagération.Aussi, quand dans l’ondulante salle à manger de notre petit navire les repas tiraient à leur fin voyait-on danseurs et danseuses glisser discrètement dans leurs poches les derniers fruits de la table, ou enrouler dans leurs serviettes les restes du gâteau.Ce faisant les yeux brillaient davantage, et les sourires étaient plus généreux parmi les derniers élans de la conversation.Cet après-midi, pendant la répétition, il y aurait donc des fruits pour désaltérer les gorges brûlantes, et l’on verrait voler par-dessus le bastingage vers la mer bleue, des pelures d’orange comme de petits météores enflammés; on verrait, dans les encoignures du pont, entre deux entrées de danse, des danseuses engloutir avidement des miettes de gâteau.Des camarades moins prévoyants viendraient implorer pour une petite bouchée, et jamais elle ne leur serait refusée, car les danseurs sont généreux entre eux, surtout lorsqu’il s’agit de nourriture; ils connaissent si bien sa nécessité toujours pressante dans leur vie, et l’exquise petite joie d’une bouchée accordée au bon moment.Après le déjeuner la compagnie entière se dispersa, chacun recherchant sa solitude dans quelque lieu caché ou paisible du navire.C’était l’heure solennelle de la grande digestion sur laquelle pèse le 276 ROLAND LORRAIN sommet du jour, et qui draine, à son service, toute l’énergie des corps.Pour ce grand travail d’assimilation nous fuyions tous en nous-mêmes, presque sauvagement.L’animation tombait dès la sortie de la salle à manger.Une absence étrange voilait les regards.L’amitié elle-même se refroidissait dans ses manifestations.Chacun était tiré vers son monde intérieur, vers les exigences de ses goûts propres et de son individualité.Une sorte d’égoïsme animal s’emparait de tous.L’instinct triomphait dans ces natures dominées, à cette heure-là, par les phénomènes de la nutrition.Ils sont propres à tout homme, mais les danseurs s’y abandonnent avec plus de naturel et moins de résistance.Ils ne s’illusionnent pas sur les fondations animales du composé humain et savent les respecter parce que, sur les forces qu’elles édifient, s’appuieront leurs plus nobles facultés.Ainsi la philosophie des danseurs est simple et saine.Elle rafraîchit tous ceux qui savent la considérer de près.Beaucoup d’entre nous se réfugièrent donc dans leurs cabines, sur leurs couchettes qu’ils isolaient d’un mur de silence moral que leurs voisins n’auraient pu ni voulu franchir.Ils sommeillaient bientôt, face au bordage, ou, sur le dos, rêvaient derrière leur regard vague.L’un ou l’autre des occupants DANSEURS EN MER 177 d’une cabine persistait encore à parler un peu, mais c’était plus pour lui-même, pour épuiser l'acharnement d’une idée surgie à table.Puis bientôt s’éteignaient ses derniers mots, dans la vacuité cérébrale causée par le sang, en expédition de renfort à l’estomac.Dans d’autres cabines certains lisaient un peu avant de se dissoudre à leur tour dans la sieste.Quelques danseuses, assises sur leurs couchettes, raccommodaient chaussons et maillots, et se taisaient.Tel isolé, sur le pont, était assis dans une ombre et regardait fixement bouger la mer.Tel autre, allongé dans un vent frais, immobilisait sa pensée dans l’immobilité du ciel.Quelques-uns, près des cheminées, osaient s’offrir encore au soleil du zénith.Mais le silence et la solitude intérieure, sur eux aussi étaient épandus, et les murmures des solitudes à deux n’en étaient pas moins du silence.Les amours et les amitiés particulières s’affirmaient à cette heure lourde qui, en les assoupissant, leur rendait naturelle et spontanée l’acceptation d’elles-mêmes.Les forces instinaives s’imposaient encore, et les danseurs savaient que c’était bien ainsi.Et notre navire filait toujours à belle allure, indifférent à tout ce qui se passait en lui, et tout à son 178 ROLAND LORRAIN idée fixe d’atteindre le port de New-York.S’il fendait les vagues avec élan il ne se laissait pas moins ballotter par elles, se soumettant de bonne grâce à leurs rondes, à leurs glissements, à toutes leurs fantaisies.Et la Danse des éléments ainsi lui conférait une âme.Trois heures moins dix.L’heure de la répétition approchait.Le navire se ranimait.Les demi-dieux allaient valser avec Strauss, se pâmer avec Paganini.Nous allions, cette fois, danser sur le pont de bâbord pour nous éclairer le plus longtemps possible du soleil au déclin.Trois heures sonnèrent.Tous n’étaient pas là.« Papa » Grigorieff, moins autoritaire que son épouse « Madame », patientait.Comme nous l’aimions malgré nos abus fréquents de son indulgence ! Enfin Milly arriva, éblouissante, deux oranges à la main.C’était un signe.Nous pouvions commencer.D’abord « Paganini » de Fokine, ballet étrange, mystérieux, tourmenté comme le génie.La Danse mimait les hommes, les racontait, élevait au sublime leurs troubles histoires.C’est charge d’art de tout purifier, de tout grandir.Violonistes et bourreaux des hallucinations de Paganini, incarnés en danseurs, devenaient si monstrueux, si virtuoses qu’ils atteignaient la beauté par excès de laideur.Ils devenaient DANSEURS EN MER 179 inoffensifs à dépasser, par leur méchanceté idéale, les aptitudes humaines à souffrir.Avec quel plaisir nous étions démoniaques, quelle souplesse nous étions fantastiques ! Si la Danse nous purgeait des excès de nos passions personnelles, elle nous les rendait sans danger, dans nos interprétations.C’était une belle et saine orgie, étayée par le grand air du large.Puis, au second acte du même ballet, l’amour s emparait de la Danse.Bravo ! Ça nous plaisait bien ces flirts dansés.Excellente occasion d’agaceries, ou d’aveux sans suite.Personne n’était dupe.C’était les dieux en nous qui parlaient, qui agissaient.Et leurs audaces stylisées mouraient avec les rythmes.Le ballet s’achevait sur des visions célestes.Voilà le plus facile.Il nous suffisait d’être danseurs jusqu’au fond de l’âme, jusqu’au fond du plus petit tendon, et de danser ! Le ciel, alors, s’exprimait par nous sans effort, libérés que nous étions de nos corps par nos corps eux-mêmes.Cette apothéose du ballet « Pagamm » m’avait disposé à certaines réflexions sur notre monde méconnu de la Danse.Pendant le repos que nous accordait « papa » Grigorieff avant de répéter le « Beau Danube », je me retirai sur le pont de tribord pour les préciser un peu.Point de doute qu’à tout instant du jour le danseur se voit ramené, par la Danse, à l’équilibre. 180 ROLAND LORRAIN Toujours le malsain perd pied en lui parce que son emprise ne peut être durable.Quel est donc alors ce « mal » qu’on impute universellement aux danseurs ?Sur quoi fonde-t-on le mépris, avoué ou non, dont les accable la société bien-pensante ?Leur fréquente pauvreté n’est-elle pas leur seul crime ?A moins que ce ne soit les charmes de leur persistante jeunesse, rendus suspects par l’imagination avilissante que les foules débrident à les admirer ?Le crime des danseurs serait-il donc simplement celui d’une luxure qu’on se plaît à leur imaginer, à causes de leurs attraits corporels ?Et les profanes se vengeraient-ils ainsi d’une « sanité » qui leur est inaccessible ?On connaît des folies, des errements graves et des crimes dans le monde des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des acteurs, des poètes ou même des bourgeois architectes.Ces fautes sont explicables, et excusables même si l’observateur est psychologue et sans préjugés.Mais elles gâtent la réputation générale des artistes.En revanche, il ne serait pas impossible aux artistes de dénigrer les bourgeois dont les vies, mieux cachées, ne sont pas sans taches plus scandaleuses encore peut-être, mais heureusement ce n’est pas là occupation d’artistes; ce noble soin revient d’emblée à ceux qui se croient plus purs qu’eux.Mais les DANSEURS EN MER 181 danseurs en particulier, de quels crimes ou de quels scandales se sont-ils rendus célèbres dans l’Histoire ?Leur proportion est si faible qu’il faudrait de longues et sans doute vaines recherches pour en commencer seulement une énumération.Quand on l’observe de près, sans l’éblouissement de la scène, la vie des danseurs d’Ecole, est étonnante de simplicité.Il existe toujours dans le monde, à toutes les époques, une centaine d’anciennes Etoiles de la Danse Internationale.Qu’on les visite, qu’on les questionne sur leur vie privée, qu’on questionne surtout ceux qui les connaissent intimement et répondraient plus volontiers; on constatera que le séduisant roman de leurs vies de danseurs se fonde presque uniquement sur leur gloire scénique et la publicité emballée qu’on en fit.Il y a de très rares exceptions, comme celle de Nijinsky dont la biographie se complaît surtout à retenir qu’il est devenu fou, sans se soucier de savoir vraiment pourquoi.Cette simplicité, cette monotonie comparative de la vie privée des danseurs a largement contribué au refus de l’élite de la société et de l’art à leur accorder le titre d’artistes.En scène, pourtant, on le leur refuse rarement.Mais le monde, de tous temps, offre l’aberration de croire que l’art doit être dans les paroles et dans les gestes autant que dans les œuvres.On veut tyranniquement se régaler des 182 ROLAND LORRAIN artistes eux-mêmes autant que de leurs créations.D’eux, toujours, on veut un spectacle.Ce spectacle intime les danseurs l’offrent bien rarement.Dans des groupes choisis d’amis ils s’abandonneront parfois à leur exubérance, mais presque jamais en société où leur tenue est habituellement discrète, et impeccable.La santé morale des danseurs est trop profonde, leur philosophie de la vie trop sereine, à leur insu même souvent, pour qu’ils songent à se défendre.Personne n’est plus réellement indifférent au « qu’en-dira-t-on » qu’un danseur.Sans cesse purgé de toute morbidité, par l’exsudation due aux mécanismes corporels de son art, il n’aspire, après l’interprétation artistique, qu’au repos, au silence, ou parfois à la tapageuse gaîté des enfants.Les salons de la société s’ouvrent de moins en moins aux grandes compagnies de Ballet, après et malgré leurs féériques spectacles, tant les hôtes, avides de sensations plus intimes, ont été déçus de la réserve des danseurs et de leur abstention à parler d’art après l’art.La curiosité à l’égard de leur personnalité intérieure obtient si peu satisfaction que la vexation sociale n’a pu résister à les dire stupides dès qu’ils ont quitté la scène de leurs triomphes.Que se résignent les salons ! Les danseurs de ballet ne seront jamais sujets aux divagations des DANSEURS EN MER 183 autres artistes dont les corps sont souvent crispés, énervés, voire anémiés par la nature trop généralement cérébrale ou émotive de leur art.Ainsi s’explique leur besoin de distractions et de diversions excessives.Le monde du Ballet n’est cependant pas tout à fait exempt d’individus malsains; mais ils l’étaient alors déjà avant de danser, et bien davantage.Si l’on étudie leur évolution psychique l’on constatera que s’ils n’ont pas encore trouvé l’équilibre parfait dans la Danse, ils ont été du moins, très améliorés, et sans doute aucun autre art n’eut pu les assainir à ce point.Ma meilleure amie de la compagnie, une douce suédoise-américaine, vint interrompre mes réflexions.On m’appelait pour répéter le « Beau Danube », de Massine et Strauss.Bientôt nous valsions sur le navire flambant du soleil couchant.Les rayons horizontaux nous aveuglaient.Mais il ne nous fallait maintenant, pour bien valser, que de l’abandon.La Danse, dans cette deuxième partie de la répétition, n’exigeait que nous ne fassions de l’art qu’avec de la joie.Nous avions, pour nous inspirer, Johan Strauss, et cette fin d’un beau jour équatorial sur l’océan sans entraves.Quelle fête spontanée ! Car les ballets qui n’expriment que la joie de vivre sont fondamentalement 184 ROLAND LORRAIN les meilleurs puisque la Danse est née de l’exubérance de la Joie.Aussi, malgré la réussite des créateurs modernes à exprimer par la Danse les passions et les sentiments les plus divers les ballets de joie pure soulèvent toujours plus irrésistiblement.Nous tournions par couples ou par trios.La rotation nous resserrait dans notre centre de gravité et, sur le pont titubant, entretenait notre équilibre comme elle soutient, dans l’espace, les astres.Nos visages éclataient de sourires très mûrs, pleins à déchirer les traits, sans ombres, et qu’aucune arrière-pensée ne pouvait atteindre.C’était le reflet de la libération totale des contingences humaines.Danseurs et danseuses nous étions inaccessibles à toutes les formes de la souffrance.La Danse trempait nos corps dans un feu qui insensibilisait les douleurs physiques, dissolvait les anxiétés intellectuelles, comme la lave désagrège le roc.Les cœurs amoureux eux-mêmes ne sentaient plus leur esclavage.Les grands mouvements esthétiques et rythmés lavaient la vie, et lui laissaient la pureté et la simplicité de l’élément.Pouvions-nous mieux terminer cette journée de « travail » en mer qu’avec les danses du « Beau Danube » ?Ces valses immortelles qui certainement feront danser le monde jusqu’à la fin des temps, parce qu’elles sont basées sur les instincts les plus DANSEURS EN MER 185 allants du rythme, de la beauté sans effort et de la joie; ces espiègles polkas toujours à l’image, elles aussi, d’une nuance de l’homme; et ce grand final fringant, piaffant, bousculant, délirant comme la jeunesse elle-même.Des nuages en écharpes étaient montés de la mer tropicale, emmitouflant le soleil rougi de suffocation.Le bleu des vagues s’était approfondi; l’or de leurs crêtes avait vieilli.Notre petit navire filait toujours allègrement, vibrant du plaisir que lui enfournaient à profusion, parce que joyeux aussi, les noirs chauffeurs des cales.Le vaste front blanc de son château recevait en plein le vent du large.J’étais impatient d’y dresser le mien, minuscule mais exalté après la Danse, avide de fraîcheur.Aussi, dès que fut terminée la répétition, je montai sur la passerelle du capitaine.Derrière elle la fumée noire des cheminées flottait en chevelure.Mal dépris de Terpsichore je sentais m’observer, filialement, les dieux des flots.Neptune, Triton, Amphitrite et les Néréides existaient.Mais le vent contre mon visage ruisselant, mes bras nus, ma chemisette trempée de sueur qui séchait, bientôt me rappelèrent les douches.Mes camarades, plus sages sans doute, étaient déjà sous leurs jets.Ah ! l’eau qui lave, l’eau chaude qui lave bien et délasse est aussi prêtresse d’un autre rite des danseurs.Manger et se laver sont les deux 186 ROLAND LORRAIN plus spécifiques voluptés du côté physique de leurs vies.Et ces voluptés sont d’autant plus profondes qu’elles sont constamment nécessaires.On se salit tant quand on danse ! La poussière épaissit la sueur et souille le corps.Scènes et parquets de studios de ballet sont trop souvent mal nettoyés.Qui se rappelle assez la nécessité d’un sol propre pour les danseurs, dont l’art corporel et direct exige souvent qu’ils s’écroulent ou se meuvent par terre avant de rebondir dans les airs.Mais, en mer, nos planches étaient propres.On connaît l’orgueil des marins à laver à grand’eau, dès l’aurore, ces ponts qui sont leur piédestal, comme pour nous les tréteaux.Nous n’étions donc pas souillés cette fois, mais il fallait laver la sueur acide et chaude de nos corps, refermer leurs pores comme on ferme boutique après le travail, et laisser s’é-pandre sur la peau une fraîcheur qui renouvelle.Je descendis donc aux douches.Bien sûr elles n’étaient pas assez nombreuses sur ce vieux bateau.Les filles, à leurs portes, se plaignaient de la lenteur des garçons qui, les premiers à s’y boursculer, hurlaient de bien-être dans le vacarme des jets.Ma conformation de mâle me fit passer devant ces dames envieuses, et je pénétrai dans la salle des douches où s’ébattaient bruyamment les dieux nus.Le plancher, inondé et glissant, calquait la forme des vagues DANSEURS EN MER 187 et exigeait encore de nous la Danse.Nous ne nous y refusions pas.La mer pouvait jouer à nous renverser; elle s’y épuiserait.Et tout le plaisir était pour nous.Car, paradoxalement, les hommes le plus liés au sol tombent le plus aisément.Mais les danseurs ne sont-ils pas des habitants d’entre ciel et terre ?Il fallait pourtant nous hâter, céder la place aux danseuses qui nous détestaient dans la coursive.Quand je repris, vers ma cabine, cette veine sombre du navire je vis qu’elle s’ouvrait, à ses extrémités, sur des morceaux de ciel alternant, par le tangage, avec des morceaux de mer.Leur vive coloration promettait un couchant splendide.L’heure du dîner approchait.Chacun se voulait resplendissant pour la fin du jour, même isolé en mer sur un bateau bohème.Car la fin du jour c’est la naissance de la nuit.Et les mondes de la nuit ne sont pas les moins enivrants.Des romans allaient se développer contre les bastingages, au bord de l’abîme où se réfugierait le trouble des regards.Il y aurait, contre les cheminées chaudes, dans le frais de la nuit, des soudures humaines dans des baisers.Il fallait que les filles fussent belles et les garçons beaux.Maintenant dans les cabines, avant l’appel du gong, danseurs et danseuses déballaient leurs achats 188 ROLAND LORRAIN du Brésil.Ils ne pouvaient plus attendre terre pour s’en orner.Ce jour parfait avait insinué en tous d’indéfinissables sentiments de fête.Et bientôt, à l’entrée de la salle à manger, des cris d’admiration accueillaient tel fichu exotique, telle ceinture de crocodile, telle chemise bariolée ou tel bijou qui gardait, dans ses motifs fantastiques et ses tons violents, un peu de l’âme des climats tropicaux.Les danseurs et danseuses composent ainsi leur garde-robe d’échantillons typiques des pays visités.Leur habillement est marqué d’internationalisme.Ils s’emballent pour toutes jolies choses ou bizarreries des pays enchanteurs, parce que le fluide d’éternelle jeunesse que sécrète la Danse garde à leur enthousiasme une naïveté d’enfants.Ne sont-ils pas aussi les plus nomades des hommes ?Il semble que la Danse, art du mouvement, veuille déplacer ses prêtres, non seulement sur eux-mêmes et dans les espaces scéniques, mais partout à travers le globe.Et ainsi les associe-t-elle aux formidables errements des univers.Dix-huit heures.Enfin saturés d’admiration réciproque pour leurs reliques brésiliennes, plus silencieux, danseurs et danseuses mangeaient au bercement du navire.Par une haute fenêtre-observatoire on voyait se dorer extraordinairement le ciel.La plupart se hâtaient pour voir le soleil quitter notre horizon. DANSEURS EN MER 189 C’était hâte facile ce soir-là.Avaler un si mauvais repas était un devoir d’alimentation qu’il était désirable de pousser le plus rapidement possible dans l’oubli.Ah ! ces haricots blanchâtres souillés d’une innommable sauce « nègre ».Ces biftecks, comme des crottes noires et sèches.Cette confiture jaune, ferme comme un fromage et d’un goût indéfinissable.L’inesthétique de ces mets anémiait notre appétit.Mais il fallait manger pour danser; autant s’y acharner de bon cœur.Et puis demain, ce serait sans doute meilleur.Aujourd’hui le jour avait été trop beau.L’imagination créatrice des cuisiniers s’y était perdue.La tête dans les hublots ils avaient laissé brûler les biftecks.Quant aux haricots dans leur gangue noirâtre et à la confiture en tranches ils étaient des mets nationaux du Brésil, de routinière consommation sur les tables de ce pays.Il valait mieux à nos estomacs de danseurs de les accepter puisque, d’ailleurs, ils étaient nourrissants, et même savoureux après accoutumance.« Venez vite voir le coucher du soleil ! » cria une voix sortant d’un visage excité qui parut un instant dans la baie de la porte.Nous, retardataires qui nous étions forcés à manger beaucoup, nous levâmes ensemble et nous précipitâmes sur le pont de bâbord.Ce fut l’émerveillement qui rend muet. 190 ROLAND LORRAIN La mer était violette aux rebondissements mordorés.Le soleil formait l’axe aveuglant d’un éventail de cirrus dorés couvrant tout le ciel, et dont l’éclat se dégradait vers l’orient pour s’éteindre dans la nuit montante.Dans la Grèce antique le mythe de Jupiter sur son char était sans doute né d’un semblable couchant.Mes camarades silencieux, par les épaules et les tailles enlacés les uns aux autres, assurément sentaient comme moi, mais n’apposaient pas d’images à leur contemplation.Ils abandonnaient leur santé et leur beauté à celles de la Nature et, comme autant de ses pores infimes, respiraient de son immense respiration.Le soleil entra dans la mer.A l’horizon la ligne dentelée des vagues, comme une mâchoire le grugeait rapidement.L’ombre de l’est refoulait à l’ouest la lumière.En moins d’une demi-heure, dans les zones équatoriales, le jour le cède à la nuit totale.Mais cet extraordinaire couchant persista longtemps dans nos yeux : il s’y raccrochait contre le fond de nuit.Qu’il était bon d’être danseur ! D’être libre ! D’être nomade ! Comme les conforts de la vie bourgeoise étaient ternes comparés à nos joies ! Proportionnellement aux coûteux besoins de nos vies de danseurs nous étions souvent mal payés.La nour- DANSEURS EN MER 191 riture de haute qualité qui fascine les danseurs nous était rarement permise.De plus notre métier est le plus dur qui soit dans l’art.Mais notre récompense est incomparable puisqu’elle nous assure l’essence même du bonheur humain, c’est-à-dire l’équilibre constant ou sans cesse retrouvé des facultés physiques, intellectuelles et affectives.Tous les danseurs ne pourraient exprimer en paroles leur bonheur, leur amour de la Danse et de l’existence qu’il impose.Mais, comme la plupart des artistes, ils connaissent leur vérité mieux par la sensation que par l’analyse.Et ils continuent de danser jusqu’au bout de leurs forces, malgré les remontrances des esprits bourgeois.La nuit commençait donc sur le petit navire de Terpsichore.Les mondes du cœur émergeaient comme, une à une, les étoiles.Les solitudes se composaient.Des couples, de petits groupes ou des solitaires s’enfonçaient dans des obscurités choisies.Quelques Américains seulement allaient au « bar ».Même danseurs ils traînaient encore dans leur sang l’ennui de leur race matérialiste.Quand la Danse ne stimulait pas leur imagination paresseuse ils recouraient à l’alcool.Ils connaissaient difficilement les repos rêveurs et sobres parce qu’ils trouvaient mal, en eux-mêmes, de quoi réchauffer leur froideur.Ceux de leur nationalité qui n’avaient pas « d’économies à boire » se réunissaient dans une cabi- 192 ROLAND LORRAIN ne et débitaient, pendant des heures, d’hilarantes sottises.Chacun racontait et s’esclaffait, dans un incurable infantilisme.Le plus bouffon était nécessairement le plus populaire et même le mieux aimé.En bons Américains, ils étaient très fiers de leur chambardement puéril des valeurs.Ma meilleure amie et moi montâmes dans la nuit du pont supérieur.Derrière un canot de sauvetage, sur l’étroite bande de pont, nue et sans garde-fou aucun, qui le séparait de la mer, nous nous assîmes.Les vagues étaient douces.Nous ne pouvions les voir, mais domptées tout à l’heure par la splendeur du couchant, elles nous berçaient sans secousse, et nous ne craignions pas d’être projetés à la mer.D’autres couples avaient fait comme nous.Chaque embarcation abritait ainsi un nid sentimental perché au-dessus de la nuit liquide.Ailleurs, contre les cheminées ou les gueules des ventilateurs, des groupes de Russes ou de Sud-américains bavardaient à mi-voix.Ils étaient surtout composés de jeunes mariés, déjà moins portés à la rêverie amoureuse, et dont les conversations discrètes épaississaient d’autant le silence des couples isolés.Parfois un éclat de rire couvrait même le bruit de notre sillage.Etrangement ce rire venait de la mer.Vomi par un hublot il avait ricoché sur les vagues pour monter là-haut nous étonner sous nos paisibles étoiles. DANSEURS EN MER 193 Combien de danseurs et de danseuses, cette nuit-là, se sont donnés à la joie ou au désespoir d’aimer.Ils étaient maintenant redescendus aux tourments des hommes.Leurs cœurs privés des grands rythmes assainissants de la Danse, se troublaient aux syncopes des sentiments.Mais leur santé foncière maintenait des bornes à ces faiblesses.On ne fausse pas si vite une habituelle harmonie.Les passions peuvent difficilement pousser les danseurs jusqu’à la morbidité ou l’ébranlement nerveux qui leur assurent, sur eux, la domination.La Danse, bientôt, les tire du gouffre, souvent malgré eux, ou à leur insu.Car la plupart des danseurs d’Ecole, habitués à leur propre équilibre et à la saine ambiance dans laquelle ils ont été formés, ignorent leur force morale et leur pureté de cœur.C’est par comparaison et avec surprise qu’ils se reconnaissent parfois ces caractères d’exception.Il faut avoir frayé avec toutes les autres catégories d’artistes et toutes les classes de la société, avoir été plus attentifs aux actes qu’aux paroles, plus aux conséquences des actes qu’aux actes eux-mêmes pour comprendre l’exceptionnelle santé intérieure des danseurs.Sans doute ils aiment librement, selon les particularités de leurs natures, mais leurs actes ne pourrissent pas au reflux des préjugés et de la peur.Les danseurs ne poursuivent pas leurs actes 194 ROLAND LORRAIN par les retours de la pensée; ils les laissent s’éloigner comme des oiseaux joyeux, soutenus par la Danse au-dessus des croupissements.La méchanceté, par exemple, est une chose qui couve et cuit.Mais la Danse ne lui en laisse pas le temps.Aussi les danseurs sont-ils facilement bons et généreux.Leur innocence même a fait la fadeur de leur réputation.Les artistes sains ennuient le monde, qui pourtant les méprise s’ils sont malsains.Cette vile contradiction est universellement acceptée et entretenue.Et ainsi continue l’opinion, et ainsi continuent les danseurs indifférents à l’opinion, non par une volonté de philosophie, dont ils ne sauraient se soucier, mais parce que, bien vivants, ils ne peuvent s’arrêter à ce qui ne vit pas.Presque tous les danseurs seront étonnés de voir dévoiler ici leurs cœurs d’enfants, car ils ne s’analysent pas plus qu’ils ne se défendent.Ils vivent naïvement au-dessus du monde, entre ciel et terre.Et ils sont pris dans leur joie dont ils ne peuvent se distraire pour la raconter.Humains cependant, ils se croient parfois très malheureux.Ils veulent se révolter contre l’abus et l’injustice.Mais la Danse fond bientôt leur colère et les ramène de force à la sérénité.Ainsi demeurent vaines leurs tentatives pour être élevés DANSEURS EN MER 195 au rangs des autres artistes; ainsi obtiennent-ils si rarement leurs droits au respect.Depuis plusieurs heures déjà notre petit navire était dans la nuit.Danseurs et danseuses s’y aimaient, fin naturelle d’un beau jour, prélude naturel d’une belle nuit.Des masses d’étoiles étaient sorties de la mer, avaient poussé sur leurs premiers troupeaux, les contraignant à plonger pour disparaître à l’horizon contraire.C’était, au ciel, pour nous voir passer, une bousculade qui s’achevait en hécatombes.Plus tard le jour allait, à son tour, pousser la nuit et revenir nous éclairer.Quelque chose me dit qu’il s’ennuyait loin de nous, sur l’autre calotte du globe.Je crois que le grand ballet des astres aime tout particulièrement les danseurs, et surtout le dieu soleil, emballé par leur clairvoyante et subtile adoration.Les coins obscurs et solitaires du pont supérieur s’étaient un à un dépeuplés.Les vagues ne répercutaient plus les cris ventriloques du navire.Les hublots ne traînaient plus leur lumière dans l’eau.Le silence n’avait plus d’ennemi que notre navigation.Le dernier de tous, peut-être, je descendis me coucher.Mon amie m’avait précédé.J’avais voulu prolonger seul le rêve de la vie de danseurs en mer.Rêve conscient pour moi, rêve vrai, rêve pourtant 196 ROLAND LORRAIN si simple.Demain, après la régénération du sommeil, continuerait sa réalité.J’étais heureux.Je n’étais pas le seul.Bien peu de monde sait le bonheur des danseurs.Mais eux, tellement accaparé par 1’ « Entre Ciel et Terre », ne pensent pas à le dire.Ils dansent.Cela suffit.Roland LORRAIN MARCEL DUBE ZONE Pièce en trois actes Cette pièce a été créée à Montréal, le 23 janvier 191)3, lors du Festival Dramatique de l’Ouest du Québec, au Théâtre des Compagnons par l’Equipe de La Jeune Scène et a stibi une dernière correction à Paris en mars 1934.Mise en scène: Robert Rivard.Décors: Robert Prévost.La pièce a mérité les trophées Calvert et Arthur B.Wood au concours régional du Festival dramatique, lors duquel, Monique Miller et Raymond Lévesque remportèrent du même coup, les prix d’interprétation chez les comédiens français.Le juge était John Allan, de Londres.Zone tint ensuite l’affiche durant deux semaines au Théâtre des Compagnons, après quoi elle se vit jouer au « Radio-Théâtre Ford », dans une adaptation de l’auteur.Son deuxième acte fut enregistré pour le Service international des Antilles et une adaptation en trois quarts d’heure, préparée pour le service d’Amérique latine.Des extraits, enregistrés au théâtre même, furent transmis sur les ondes courtes de France.A la clôture des concours régionaux, elle se voyait attribuer le prix Sir Barry Jackson pour la meilleure pièce écrite par un Canadien dans la participation globale du Canada, et toute l’équipe était invitée à représenter l’ouest du Québec à la grande finale qui eut lieu à Victoria, 200 MARCEL DUBÉ B.C., vers le début de mai.L’équipe remporta le Grand Prix Calvert pour la meilleure participation et son metteur en scène, Robert Rivard, mérita les prix du meilleur comédien et du meilleur metteur en scène.Le juge était Pierre Lefebvre, comédien et metteur en scène du Old Vic de Londres.Une semaine plus tard, Zone était interprétée par les mêmes comédiens à la télévision montréalaise.Au cours de l’été, la pièce figura au programme des Festivals de Montréal et à celui du Centre d’Art de Sainte-Adèle.Enfin, son deuxième acte fut repris au « Radio- Théâtre canadien » en fin de saison.PERSONNAGES: Interprétés par: Ciboulette Monique Miller Tarzan Guy Godin Passe-Partout Robert Rivard Moineau Raymond Lévesque Tit-Noir Hubert Loiselle John y Marcel Dubé Ledoux (le détective) Jean Duceppe Le Chef de police Jean-Louis Paris Roger (son assistant) Yves Létourneau Régie générale: Georges Campeau Assisté de: Jean Dubé Opérateur du son: Maurice Hébert ACTE PREMIER LE JEU C’est l’automne.Le décor, sur lequel le rideau s’est ouvert, représente une arrière-cour située dans un faubourg quelconque, aux confins de la ville.U y a, à gauche, une sortie assez étroite prise entre deux murs de maisons abandonnées et au fond, une palissade qui s’ouvre sur la ville.A droite, on voit un vieux hangar délabré dont la porte doit être très praticable.Le toit du hangar, qui donne en premier plan, se superpose à un autre toit un peu plus bas et plus arrière, qui servira pour les apparitions de Tarzan, au cours du premier et du troisième acte.Une caisse de bois renversée s’appuie contre le mur du hangar et représente le trône de Tarzan.Ce décor est tout blanc.C’est-a-dire qu’il va du blanc pur au noir presque complet, en passant par toutes les teintes de gris.Un petit arbre décharné et stérile projette son ombre sur le mur d’une maison de gauche, tandis que de vieilles cordes à linge traversent la scène en 202 MARCEL DUBÉ s’appuyant sur un poteau croche planté derrière la palissade et dont le travers du haut, donne l’impression d’une pauvre croix toute maigre, sans larron ni Christ dessus.Les êtres que nous allons voir évoluer dans ce triste paysage réaliste, feront ressortir des choses qui les entourent, de leurs paroles et de leurs gestes, une poésie discrète, profonde et vraie.Ce n’est pas encore le crépuscule mais on doit sentir que le soleil achève sa parabole sur la ville.Moineau est seul en scène.Il est assis sur une poubelle placée contre la palissade, près de Vouverture.U joue de la musique à bouche.Plutôt, il essaie, car son souffle et sa salive ri engendrent ni thème ni mélodie.On dirait une suite de notes mélancoliques qui s’exhalent de ses lèvres.Parfois il cesse de jouer pour secouer son instrument sur ses genoux.Mais il reprend aussitôt.En arrière plan, on entend, comme une plainte qui s’éloigne, la voix du guenïllou mêlée au bruit de sa charette.C’est la ran gaine bien connue'.« Guenilles à vendre, guenilles à vendre.des bouteilles, des guenilles à vendre ?.» Et puis tout cela s’efface et se perd.Seul, le son grêle de l’harmonica de Moineau persiste.Soudain, la porte du hangar s’ouvre et Tit-Noir apparait tenant une poubelle dans ses mains.Il se penche, la dépose près de la porte et se redresse: ZONE 203 TIT-NOIR — Hé ! Moineau ! Moineau ne semble pas l’entendre.Alors, sur un ton plus haut, Tit-Noir reprend: TIT-NOIPv — Moineau ! Es-tu sourd ?Moineau a entendu.Il sort soudainement de son rêve et cesse de jouer: MOINEAU — Hein ?.Non, non, je suis pas sourd.Qu’est-ce que tu veux Tit-Noir ?TIT-NOIR — Je veux que tu viennes m’aider à finir le ménage; faut que je remette les panneaux en place maintenant.MOINEAU — J’y vas Tit-Noir, j’y vas.(Il serre lentement sa musique à bouche dans sa poche de veston et se dirige tranquillement vers le hangar:) TIT-NOIR — Fais ça vite: le chef doit rentrer bientôt.(Tit-Noir disparaît à l’intérieur tandÀs que Moineau, près du seuil de la porte, constate:) MOINEAU — C’est vrai, le soleil baisse; y a dû traverser à l’heure qu’il est.Il entre lui aussi dans le hangar.Pendant les quelques secondes que la scène reste vide, nous parviennent de très loin les bruits de la ville.La lumière baisse légèrement.Entre Passe-Partout dans la gauche; il est louche et ne fait pas de bruit.Il s’arrête au milieu de la scène et sort de sa poche de paletot quelques cravates à couleurs très voyantes qu’il vient de voler.Il les regarde avec contentement et les 204 MARCEL DUBÉ remet dans sa poche.Puis, il se dirige vers la porte du hangar.Il se penche et se met à espionner Tit-Noir et Moineau par le trou de la serrure.Cest dans cette position qu’il est surpris par Ciboulette, qui, elle, fait son apparition dans l’ouverture de la palissade.Elle s’arrête et jette à Passe-Partout un regard d’entendement et de mépris.Puis, d’une petite voix ironique, elle dit: CIBOULETTE — Salut ! Passe-Partout.PASSE-PARTOUT — (Passe-Partout sursaute et se redresse.Il se retourne lentement vers Ciboulette, affectant l’indifférence d’avoir été surpris.) Salut Ciboulette ! Ça va ?CIBOULETTE —Toujours.Et toi?PASSE-PARTOUT — Comme ci, comme ça.CIBOULETTE — Le chef est rentré ?PASSE-PARTOUT—(avec une pointe de méchanceté) Non.CIBOULETTE — T’es sûr?PASSE-PARTOUT — (même jeu) Oui.CIBOULETTE — Pourquoi que t’es sûr?PASSE-PARTOUT — Parce que je viens de vérifier.(Il montre de la main le troti de la serrure.) CIBOULETTE — Il doit être chez Johny.PASSE-PARTOUT — Non plus, je suis passé.CIBOULETTE — Comment ça se fait ?Y est tard; d’habitude.» ZONE 205 PASSE-PARTOUT — Ils sont peut-être arrêtés en chemin.CIBOULETTE — Tu penses ?PASSE-PARTOUT — Y a des beaux restaurants sur le bord de la route.Et dans les beaux restaurants y a des belles filles.CIBOULETTE — C’est pas son genre de perdre son temps à ça.PASSE-PARTOUT — Ça dépend.Des jours c’est tentant.(Il sort une cravate de sa poche et la contemple avec satisfaction.Ciboulette le voit faire.) CIBOULETTE — Passe-Partout ! (Il fait mine de ne pas l’entendre.D’un tour de main il tire sur la cravate qu’il porte et l’enlève.Il la fourre dans sa poche.) CIBOULETTE — Passe-Partout ! T’as encore volé des cravates ?(Il commence à nouer la nouvelle avec des gestes raffinés, le visage illuminé de bonheur.) PASSE-PARTOUT — Comment tu trouves celle-là ?.Attends que je finisse, tu vas voir.Tiens, regarde.J’ai du goût, hein ?(Très suffisant, il se gonfle le torse et parade devant elle.) CIBOULETTE — Tu devrais te trouver de l’ouvrage au lieu de perdre ton temps à voler.PASSE-PARTOUT — Je suis pas pressé. 206 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Faut toujours que tu te mettes à part des autres.PASSE-PARTOUT — Ça te regarde pas.Dans le moment, je suis le champion : j’ai ramassé plus de clients que vous autres, c’est le principal.CIBOULETTE — je pense pas moi.Aujourd’hui je te dépasse, j’ai une liste de dix nouveaux à montrer au chef.PASSE-PARTOUT — Tu fais bien de me le dire; demain je m’arrangerai pour te battre.CIBOULETTE — Ça m’est égal.Pour moi c’est pas ça l’important.L’important c’est de faire ce que le chef dit de faire et toi, tu le fais pas.PASSE-PARTOUT —Je fais mieux.CIBOULETTE — Peut-être, mais tu t’arranges aussi pour attirer la police ici.PASSE-PARTOUT — Fais-toi pas de bile pour ça, je m’appelle pas Passe-Partout pour rien.T’aimes ça travailler dans une manufacture de chemises, Ciboulette ?CIBOULETTE —Pas une miette.PASSE-PARTOUT — Alors, pourquoi que tu y vas ?CIBOULETTE — Les ordres sont les ordres.Faut montrer qu’on a une vie normale.PASSE-PARTOUT — Faut jamais faire ce qu’on n’aime pas. ZONE 207 CIBOULETTE — Tu parles pas comme ça devant lui par exemple.PASSE-PARTOUT — C’est pas nécessaire.Le chef se fait pas d’illusion sur mon compte, il me connaît.CIBOULETTE — Penses-tu que tu l’intimides ?PASSE-PARTOUT —Y a que les filles et les lâches qui obéissent aveuglément.Moi, je suis un homme.CIBOULETTE — Tit-Noir est un homme autant que toi et pourtant ça lui fait rien d’obéir; à tous les jours, il va travailler à sa cordonnerie, de six heures du matin à trois heures de l’après-midi.Y aime pas ça, Tit-Noir, mais y a compris que c’était nécessaire et plus prudent.PASSE-PARTOUT — Pendant qu’elle parlait Passe-Partout a tiré négligemment une montre-bracelet du fond de sa poche.Il la soupèse et s’amuse avec.Elle brille.Continue, continue: tu me fais rire.CIBOULETTE — Y a rien de drôle.(elle aperçoit tout à coup la montre) Passe-Partout ! Qu’est-ce que t’as dans la main ?PASSE-PARTOUT — Mais c’est une montre, tu le vois bien ! CIBOULETTE — Qui t’a donné ça ?PASSE-PARTOUT —Je l’ai achetée, Ciboulette. MARCEL DUBÉ 208 CIBOULETTE — Raconte-moi pas d’histoires.Je pense plutôt que tu l’as volée.PASSE-PARTOUT — C’est une bonne marque et ça marche bien.CIBOULETTE — Voleur ! PASSE-PARTOUT — Je suis presque certain que c’est du vrai or.CIBOULETTE — C’est défendu de voler.PASSE-PARTOUT — Tu me fais rire de plus en plus.CIBOULETTE — C’est défendu par le chef, c’est dans le règlement de la bande.PASSE-PARTOUT — Tu me fais rire parce que tu parles comme si t’étais pas une voleuse toi aussi.CIBOULETTE — Je suis pas une voleuse.Faire la contrebande des cigarettes, c’est pas voler.PASSE-PARTOUT — C’est voler la société, c’est voler le gouvernement.CIBOULETTE — On les vole pas, on les trompe.C’est pas pareil.PASSE-PARTOUT — T’as bien appris ta leçon.CIBOULETTE — Je te dis ce que je pense, pas plus.Et si tu veux un conseil, arrange-toi pour que le chef te voit pas avec ça dans les mains.PASSE-PARTOUT — J’aurais qu’à y offrir au chef pour qu’il se la ferme.Il serait bien content de l’avoir dans le poignet comme tout le monde.Il ZONE 209 serait fier comme un coq.Seulement, c’est pas à lui que je veux la donner.CIBOULETTE — .PASSE-PARTOUT — Ça t’intéresse pas de savoir à qui ?CIBOULETTE — A moi ?PASSE-PARTOUT — Ça se peut.CIBOULETTE — Tu peux la garder.J’en n’ai pas besoin.J’aime pas les bijoux.PASSE-PARTOUT — C’est du bel or, du vrai, ça brille.tu serais belle avec ça.Je pourrais te donner de l’argent aussi.CIBOULETTE — De l’argent ?PASSE-PARTOUT — J’ai emprunté quelques porte-feuilles, après-midi.CIBOULETTE — J’ai besoin de rien.Je veux pas toucher à ce que tes mains sales et tes doigts croches ont touché.PASSE-PARTOUT — Mes mains sont pas sales, mes doigts sont pas croches.Mes mains sont des vraies mains de voleur.Et des mains de voleur, c’est habile, ça caresse bien, ça connaît les endroits.CIBOULETTE — Laisse-moi tranquille, je veux pas que tu me touches.PASSE-PARTOUT — Si c’était lui, tu dirais pas la même chose par exemple.CIBOULETTE — Y a rien entre lui et moi. MARCEL DUBÉ 210 PASSE-PARTOUT — C’est pas parce que tu l’as pas voulu.C’est parce qu’y est trop cave pour s’apercevoir que tu l’aimes.Laisse-moi t’embrasser et je donne tout; je te rendrai riche, je te volerai des perles, des bracelets, des colliers.CIBOULETTE — Non, Passe-Partout, non, laisse-moi tranquille.PASSE-PARTOUT — Seulement qu’une fois Ciboulette, rien qu’une fois.(Mais Passe-Partout est ¦interrompu par l’apparition de Tit-Noir qui sort du hangar juste à ce moment.Tit-Noir sourit car il est content d’avoir surpris Passe-Partout et de voir Ciboulette lui résister:) TIT-NOIR — Salut ! Passe-Partout.PASSE-PARTOUT, qui se dégage et prend une attitude cavalière — Salut, Tit-Noir ! TIT-NOIR — Ça se défend de la Ciboulette hein ?C’est dur à croquer.PASSE-PARTOUT —- Pas tant que ça.Ça goûte un peu l’oignon, c’est un peu amer mais je suis certain qu’un jour je vas l’avaler.CIBOULETTE — Un jour, dans la semaine des trois jeudis.TIT-NOIR — Ecoute, Passe-Partout: J’ai besoin d’air un peu.Je viens de passer trois heures dans le trou à nettoyer le plancher et à camoufler la mar- ZONE 211 chandise; tu devrais prendre ma place un peu; Moineau est là, il va t’aider.PASSE-PARTOUT, prenant une attitude de chef — Qu’est-ce qu’il reste à faire ?TIT-NOIR — Faut ajuster les deux panneaux du fond.PASSE-PARTOUT — Les autres sont cloués ?TIT-NOIR —Oui.Et c’est solide.PASSE-PARTOUT — Bon.Je vas vérifier.Il jette un regard méchant à Ciboulette et pénètre dans le hangar.Tit-Noir est fatigué} il va s'asseoir sur le trône de Tarzan.U sort de sa poche un petit calepin et un bout de crayon et il commence à faire des calculs.Ciboulette s’approche de lui lentement.Bruits de la ville au loin.Ciboulette s’appuie sur le mur du hangar.Elle est comme un peu lasse, comme un peu inquiète.Tit-Noir la regarde avec tendresse.TIT-NOIR — Ça lui prend souvent ?CIBOULETTE — Non.C’est la deuxième fois.TIT-NOIR — Faudra en parler au chef.CIBOULETTE — Non.On n’est plus à l’école.TIT-NOIR —T’as raison.Le silence reprend.Tit-Noir poursuit ses calculs.Ciboulette regarde dans le vide.On entend un chien qui jappe quelque part.Tit-Noir de nouveau rompt le silence. 212 MARCEL DUBÉ TIT-NOIR — Les affaires vont bien.J’ai vendu trois mille deux cents cigarettes en trois jours.CIBOULETTE —C’est beaucoup! TIT-NOIR — Je pense que je vas faire une bonne semaine.CIBOULETTE — Moi aussi, je vas faire une bonne semaine.TIT-NOIR — T’en as vendues beaucoup ?CIBOULETTE —Oui.TIT-NOIR — Combien t’en as vendues ?CIBOULETTE — Je sais pas.J’en ai vendues beaucoup.Je t’apporterai l’argent pour mettre dans la caisse demain.TIT-NOIR — C’est pas pressé.Je sais que tu voleras pas.Faut que je fasse mes comptes d’argent maintenant.Le chef va sûrement me demander où on était rendu la semaine passée.(Il recommence son travail de comptable.Il mouille constamment sa mine de crayon pour faire des chiffres plus prononcés.Cette fois-ci c’est Ciboulette qui l’interrompt.) CIBOULETTE — Tit-Noir ! TIT-NOIR —Quoi?CIBOULETTE —J’ai peur.TIT-NOIR — Aie confiance.CIBOULETTE — D’habitude j’ai confiance mais là j’ai peur.Toi ? ZONE 213 TIT-NOIR — S’y est pas revenu dans dix minutes, faudra décamper.Cest qu’y aura du danger.CIBOULETTE — Il prend des chances en traversant les lignes comme ça, hein ?TIT-NOIR — Je l’ai jamais fait mais je pense qu’il risque gros.CIBOULETTE — Y avait à sauter trois fois dans la journée et chaque fois avec un sac sur le dos.TIT-NOIR — De ce temps-ci, les douaniers sont sur les dents, ça tombe mal.CIBOULETTE — Tu crois qu’ils peuvent tirer dessus ?TIT-NOIR —Oui, Ciboulette.CIBOULETTE — Et on peut rien pour lui ?TIT-NOIR — Non.Faut attendre.J’ai l’impression qu’il va pas tarder.Y ont peut-être du trouble avec la camionnette, c’est une vieille et Johny l’entretient pas beaucoup.CIBOULETTE — On peut être sûrs de Johny ?TIT-NOIR — Oui.Y a rien à craindre lui, y a juste à attendre dans une cachette sur le bord de la route à un mille des douanes.Ça l’expose presque pas.CIBOULETTE —Cest vrai.Nouveau silence.Tit-Noir remet son calepin et son crayon dans sa poche.Puis il se lève et dégage en tournant un peu le dos à Ciboulette.TIT-NOIR — Tu l’aimes beaucoup hein? 214 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Oui, comme vous autres, Tit-Noir.TIT-NOIR — Comme nous autres et plus encore.Je pense que tu l’aimes tout court.CIBOULETTE —Tit-Noir! Je te défends de.TIT-NOIR — Mais c’est pas un péché Ciboulette.Tout le monde a le droit d’aimer.Tu y as dit ?CIBOULETTE — Non.Il doit pas le savoir, jamais.TIT-NOIR —Pourquoi?CIBOULETTE —Parce que.TIT-NOIR — Il t’aime lui aussi.CIBOULETTE — C’est pas vrai, tu peux pas dire ça.TIT-NOIR — Quand on a des yeux pour regarder on s’aperçoit de bien des choses.CIBOULETTE — Oui, mais on se trompe souvent.TIT-NOIR — Pas là.Je l’ai bien regardé et je suis convaincu.Il fait semblant de te parler durement comme à nous autres mais dans le fond de sa gorge il cache des mots d’amour, il se retient pour pas crier que tu lui plais.CIBOULETTE — Pourquoi qu’il fait ça ?TIT-NOIR — Y a son orgueil, comme toi.tu devrais lui parler.CIBOULETTE — Jamais Tit-Noir, tu m’entends ?Jamais, jamais je lui dirai. ZONE 215 TIT-NOIR —T as pas raison.Un jour, tu voudras, et il sera trop tard, ça sera plus possible.Je te dis moi que si je t’aimais tu le saurais tout de suite.CIBOULETTE — Tu me ferais souffrir alors.TIT-NOIR — Pourquoi ?CIBOULETTE — Parce que t’es mon ami.Et ça me ferait de quoi de te dire que je t’aime pas d’amour.Je t’haïrais pour ça.TIT-NOIR — Je comprends pas.CIBOULETTE — Tu détournerais mes pensées de lui.Je t’haïrais pour détournement de pensées.TIT-NOIR — « Détournement de pensées », c’est compliqué ça Ciboulette, tu donnes l’impression que tu fréquentes les couvents.CIBOULETTE, elle s’avance lentement à Vavant-scène— Non Tit-Noir, je fréquente pas les couvents.Je m’appelle Ciboulette et je suis une petite fille des rues, pas plus.Mes parents sont pauvres et m’aiment pas beaucoup mais ça m’est égal, j’attends pas après eux autres pour me faire vivre.J’ai seize ans, je travaille à la manufacture et ça me fait rien parce qu’en même temps je suis contrebandière, je suis dans une bande et j’ai un chef, un chef qui est plus fort que tout, un chef qui a peur de rien et qui rendra tout le monde de la bande heureux.Avec lui on prépare ensemble des beaux dimanches et une vie plus libre.Le reste m’est égal. 216 MARCEL DUBÉ TIT-NOIR — Y est venu dans notre rue et il nous a dit de le suivre.On l’avait jamais vu mais y avait l’air sûr et sincère, on l’a suivi.Il nous a dit qu’on deviendrait quelqu’un un jour si on voulait l’écouter.On r a écouté et aujourd’hui on est en train de devenir riches.CIBOULETTE — C’est pour ça Tit-Noir que j’ai pas le droit de lui parler d’amour, je le dérangerais dans ses idées et il pourrait plus me regarder comme il me regarde dans le moment, comme il nous regarde tous.Pour lui on est les copains d’une même aventure, des camarades de jeu.La porte du hangar s’ouvre et livre passage à Passe-Partout qui se frotte les mains pour se nettoyer et à Moineau qui a le front soucieux.PASSE-PARTOUT — On a mis le hangar en ordre.C’est comme il l’a voulu.Pas de nouvelle de lui ?TIT-NOIR —Non.PASSE-PARTOUT — Ça regarde mal.MOINEAU — Y est peut-être bloqué aux lignes?.Tit-Noir?TIT-NOIR — Quoi.MOINEAU — C’est vrai qu’y a toujours une ligne blanche pour séparer deux pays ?TIT-NOIR — Mais non.Qui t’a fait croire ça ? ZONE 217 MOINEAU — Personne.J’y ai pensé tout seul.Une ligne blanche, ça sépare bien.PASSE-PARTOUT — Oui mais ça doit se sauter aussi mal que pas de ligne du tout.T’es bien pâle, Ciboulette ! CIBOULETTE — Je suis pas plus pâle que vous autres.Je suis inquiète, pas plus.PASSE-PARTOUT — Y aurait dû me laisser essayer mon système ce coup-ci.C’est bien moins compliqué: tu passes avec le camion et tu dis que c’est des patates, ils regardent et ils voient que t’as des poches de la bonne couleur, ils te croient et tu continues.Y aurait dû me laisser essayer.J’y ai offert hier.TIT-NOIR — Tu y as offert parce que tu savais qu’il voudrait pas.PASSE-PARTOUT —Non, je voulais qu’il dise oui.TIT-NOIR — Tu savais qu’il dirait pas oui.Il nous l’a expliqué au commencement: l’Américain veut pas en voir d’autres que lui.PASSE-PARTOUT — Je m’en souvenais plus.TIT-NOIR — C’est facile à dire.PASSE-PARTOUT — Oui, c’est facile à dire et ça te regarde pas.Et je te donne un conseil Tit-Noir: mange dans ton assisette, pas dans celle des autres.TIT-NOIR — Je peux te donner le même conseil, 218 MARCEL DUBÉ Passe-Partout: à l’avenir, laisse Ciboulette tranquille, c’est pas ton assisette.PASSE-PARTOUT — Je ferai ce qui me plaira.TIT-NOIR — Même si ça déplaît au chef ?PASSE-PARTOUT — Le chef, le chef, vous avez rien que ce mot-là dans la bouche; il doit bien rire au fond.CIBOULETTE — Tais-toi Passe-Partout.TIT-NOIR — A chaque fois qu’y ouvre la bouche, c’est pour.CIBOULETTE — Toi aussi, Tit-Noir, ferme-la.Vous vous chicanez pour des riens, pour des mots qui changeront pas la situation.Ce qui compte au fond c’est ce qu’on pense dans son cœur et dans sa tête.Passe-Partout joue au méchant pour faire le brave mais dans sa tête il pense pas à ce qu’il dit.MOINEAU — T’as raison Ciboulette; les mots, ça veut souvent rien dire.Et en plus on sait jamais ce que les autres pensent en dedans.On le sait pour personne, La musique, elle, fait pas de mensonges, la musique parle pour vrai, pas les mots.(Comme s’il voulait prouver ce qu’il vient de dire il porte son harmonica à ses lèvres et se met à jouer.Les autres l’écoutent jusqu’à ce que Passe-Partout trouve ridicule de s’émouvoir.) PASSE-PARTOUT — On parviendra jamais à savoir ce qu’il joue, lui. ZONE 219 CIBOULETTE — C’est pas important, si c’est beau ! Moineau est blessé et cesse de jouer.Il regarde Passe-Partout étrangement, se lève et se dirige vers le hangar.TIT-NOIR — Où tu vas Moineau ?Moineau à cette question s’arrête et les regarde tous mais il ne répond pas.Il ouvre la porte et s’enferme dans le hangar d’où on l’entendra jouer jusqu’à ce qu’il sorte.TIT-NOIR —Y est blessé.CIBOULETTE — Pauvre Moineau.Il y a un instant de silence par où s’infiltre un petit courant d’angoisse.Bruits de la ville au loin, très loin.Passe-Partout une autre fois ne supporte pas ce malaise.Il rompt le silence d’une façon positive: PASSE-PARTOUT — Trente mille cigarettes, c’est de l’argent ! CIBOULETTE — Y aura pas besoin d’y retourner avant deux semaines.TIT-NOIR — Au rythme que ça se vend je pense qu’il devra recommencer la semaine prochaine.Le silence renaît.Il est à peine troublé par une rumeur vague et lointaine du soir.Cette fois c’est Tit-Noir qui s’en lasse le premier.Tl se raidit tout d’un coup: 220 MARCEL DUBÉ TIT-NOIR — C’est insupportable d’attendre, je peux pas, je peux pas, c’est trop ennuyant.CIBOULETTE — Va voir chez Johny, Tit-Noir.Y est peut-être arrivé.TIT-NOIR — Peut-être.T’as raison, attends-moi j’y vas.CIBOULETTE — Quand tu reviendras on décampera s’y est pas arrivé.TIT-NOIR — C’est ça.(Tit-Noir sort par la palissade et s’éloigne dans la droite, d’un pas pressé et décidé.Passe-Partout sourit ironiquement.Il sort une cigarette et se la met au coin de la bouche.Avant de s’allumer, il dit:) PASSE-PARTOUT — Vous vous énervez pour rien.Faut pas se faire de mauvais sang pour quelqu’un qui s’en ferait pas à notre place.(Il allume sa cigarette.Ciboulette dont l’attention est attirée se rend compte que c’est une cigarette américaine.Elle bondit vers Passe-Partout.) CIBOULETTE — Passe-Partout ! C’est défendu de fumer des cigarettes américaines.(Elle lui arrache la cigarette du bec, la jette par terre et l’écrase avec son pied.) Ça peut donner des indices, tu le sais bien.(Passe-Partout est furieux et blessé dans son orgueil.) PASSE-PARTOUT — On en vend, pourquoi qu’on n’en fumerait pas ? ZONE 221 CIBOULETTE —C’est imprudent.PASSE-PARTOUT —Je m’en fiche.CIBOULETTE — Faut pas que personne te voie sortir une cigarette américaine de ta poche.PASSE-PARTOUT — Comme si j’étais pas assez intelligent pour me surveiller tout seul.CIBOULETTE — Ce que t’as fait devant moi t’aurais pu le faire devant un détective et tu te faisais ramasser.PASSE-PARTOUT — Des détectives, vous en voyez partout.Vous devenez fous tranquillement.Laisse-moi la paix.j’aime pas qu’on m’espionne et qu’on se mette dans mon chemin.J’aime pas les leçons de morale.C’est la dernière fois que je te le dis.CIBOULETTE — Agis comme du monde et on s’occupera pas de toi.Agis comme le chef dit d’agir.PASSE-PARTOUT — J’agirai comme je voudrai.C’est pas le chef qui va m’en empêcher.CIBOULETTE — T’es rien qu’un sans-cœur Passe-Partout; dans le moment, il risque sa vie, lui.PASSE-PARTOUT —C’est le rôle qu’il s’est donné, qu’il le joue jusqu’au bout.S’il m’avait nommé je l’aurais joué moi aussi.CIBOULETTE — Tu pourrais pas.Parce que tu respectes pas les règles, parce que tu triches.Faut avoir de la discipline pour faire des grandes choses.Toi t’en n’as pas et pourtant t’as juré d’obéir, t’as fait 222 MARCEL DUBÉ le serment et la croix sur ton cœur : t as plus le droit maintenant de tricher.PASSE-PARTOUT — T’es rien qu’une pauvre petite fille, Ciboulette, et si tu continues tu le resteras toute ta vie.Laisse-moi tranquille avec tes principes, je ferai ce qui me plaira et t’as pas à t’en mêler.CIBOULETTE — Tu feras plus partie de la bande alors.PASSE-PARTOUT — Vous avez trop besoin de moi pour m’envoyer.CIBOULETTE — Si tu veux rester faudra accepter qu’on te le dise quand tu marcheras mal.Parce que nous autres, on suit les ordres et on les fait respecter.PASSE-PARTOUT — Et vous serez toujours des inférieurs, des soldats sans grades que les officiers maltraitent.Vous connaîtrez jamais l’indépendance, vous profiterez jamais de rien.Vous perdrez votre temps à penser aux autres.CIBOULETTE — Vas-y, vas-y, Passe-Partout, tu me fais de plus en plus penser à une araignée, à une araignée qui profite de tout pour se faire une toile.PASSE-PARTOUT — Prends garde à tes paroles, Ciboulette.CIBOULETTE — Tu m’écœures, Passe-Partout, et j’ai pas peur de te le crier par la tête, tu m’écœures.PASSE-PARTOUT — Ciboulette ! Ferme-la ! CIBOULETTE — Il va t’écraser lui, tu vas voir, ZONE 223 il va t’écraser comme un araignée qu’on arrête de marcher.PASSE-PARTOUT — Ciboulette ! (Il lève la main sur elle:) CIBOULETTE — Tu veux me frapper ?Frappe-moi: mais tu m’empêcheras pas de te dire la vérité en face maintenant qu’on est seuls.PASSE-PARTOUT — La vérité !.Tu m’en dirais tant !.La vérité, c’est qu’y a que moi de vrai ici, y a que moi de vraiment voleur.Vous autres, vous vous amusez si tu veux le savoir, vous rêvez d’être des voleurs mais vous êtes pas vrais.CIBOULETTE — T’es méchant au fond du cœur, je pense.PASSE-PARTOUT — Je suis ce que je suis et je tiens pas à changer.CIBOULETTE —Tu fais pitié.PASSE-PARTOUT —Ciboulette! Pas ce mot-là ! CIBOULETTE —Tu fais pitié.PASSE-PARTOUT — Tu vas trop loin, fais attention, je vas te faire mal si tu dis ça une autre fois.CIBOULETTE — Tu feras encore plus pitié.Fais-moi mal: ça m’empêchera pas de penser que tout à l’heure tu vas trembler devant lui, tu vas ramper comme une couleuvre.Fais-moi mal.PASSE-PARTOUT — Tout à l’heure!.Il sera peut-être pas là tout à l’heure.Il sera peut-être plus 224 MARCEL DUBÉ jamais là, Ciboulette.As-tu pensé qu’il pouvait se faire descendre en chemin ?As-tu pensé à sa mort ?S’y était mort t’aurais eu pitié pour rien, tu pourrais plus me voir trembler.Et si j’allais devenir le plus fort ?Le plus fort de tous ?Et si c’était moi maintenant le chef ?CIBOULETTE, elle crie — Tais-toi ! PASSE-PARTOUT, il rit — C’est à mon tour maintenant d’avoir pitié.C’est toi qui as peur, c’est toi qui trembles.CIBOULETTE — Un jour tu paieras pour tout ça, Passe-Partout.Un jour, tu seras couché par terre à ses pieds et tu lui demanderas pardon.Le mal que tu me fais m’est égal mais tu seras puni pour les paroles que tu dis dans son dos.PASSE-PARTOUT — C’est ce qu’on verra.Entre Tit-Noir décontenancé.Il va vers Ciboulette: TIT-NOIR —Y est pas là.CIBOULETTE — T’es sûr ?TIT-NOIR — Oui.La mère de Johny m’a même dit qu’elle s’inquiétait.CIBOULETTE — Bon.Qu’est-ce que le chef a dit de faire s’il rentrait pas à l’heure convenue, Tit-Noir ?TIT-NOIR — De prendre le large, au cas où la police les arrête en chemin et les force à parler et ZONE 223 à dire où se trouve la cachette.Faut disparaître pour pas qu’ils nous prennent nous autres aussi.CIBOULETTE — Cest ce qu’on va faire tout de suite alors.TIT-NOIR — Où est Moineau ?PASSE-PARTOUT —Tu l’entends pas?(Tit-Noir entr’ouvre la porte du hangar:) TIT-NOIR — Moineau ! Viens vite.Faut s’en aller.PASSE-PARTOUT —Où qu’on ira?TIT-NOIR — N’importe où.L’important c’est de pas rester ensemble ici.{Moineau qui a cessé de jouer sort lentement du hangar.) MOINEAU — Moi je reste.Je suis le gardien.TIT-NOIR — Ça fait rien.Personne doit coller ici maintenant.On n’est plus en sûreté.CIBOULETTE — La police peut venir d'une minute à l’autre.MOINEAU — Je dirai à la police qu’y a personne et que le hangar est vide.TIT-NOIR — Mais non Moineau.Ils vont t’arrêter quand même et t’amener au poste.Là ils vont te torturer pour te faire parler.Viens.CIBOULETTE — C’est sûrement une fausse alarme mais faut pas discuter.MOINEAU — C’est correct d'abord.Je vous suis.Us vont sortir par la palissade mais ils sont retenus 226 MARCEL DUBE par un contre-ordre.Tarzan est apparu sur le toit du petit hangar tenant un sac sur son dos.Il leur crie: TARZAN — Restez tous.J’arrive.(Us se retournent stupéfiés et leurs voix n’ont qu’un cri d’admiration et de surprise:) TOUS —Tarzan! TARZAN — C’est moi ! J’ai passé.Moineau ! Attrape ça ! (U lui lance le sac qu’il avait sur le dos.Moineau le saisit au vol et manque de tomber maladroitement; les autres rient.) TARZAN — C’est pas le temps de rire.(Leur rire cesse brusquement.Tarzan prend un élan et saute au milieu d’eux.) TARZAN, à Moineau — Va cacher ça dans l’han-gar et fais vite.(Moineau obéit promptement.) TARZAN — Toi, Tit-Noir, cours chez Johny et ramène le reste avec lui.TIT-NOIR — Oui Tarzan.(U sort en courant.) TARZAN, à Passe-Partout — Les commandes sont prêtes pour demain ?PASSE-PARTOUT —Non Tarzan.On t’attendait avant de.TARZAN — C’est bon.Va commencer à les envelopper.Tit-Noir continuera tout à l’heure.PASSE-PARTOUT — Tout de suite Tarzan, tout de suite.Il entre dans le hangar à son tour.Tarzan est seul ZONE 227 avec Ciboulette.U la regarde un peu, à la dérobée, puis prenant conscience de sa fatigue il va s’asseoir sur son trône.Ciboulette l’observe du coin de l’œil.TARZAN, entre ses dents — Ils m’ont pas eu.J’ai tout passé.Ils m’auront jamais.CIBOULETTE, qui s’approche lentement — T’es fatigué ?T’as couru beaucoup ?TARZAN — J’ai couru beaucoup.Ça paraît ?CIBOULETTE — Oui.T’as plus le même regard.TARZAN — Ça veut rien dire.CIBOULETTE — Ça dit que t’es fatigué.TARZAN —Ça dit que j’ai réussi et que je suis fatigué.Ça dit pas autre chose.CIBOULETTE — Mais non, ça dit pas autre chose.T’as toute ta fatigue dans les yeux.(Silence étrange.Ciboulette regarde Tarzan avec inquiétude.) CIBOULETTE —Ils t’ont donné du mal?TARZAN — Pas plus que de coutume.CIBOULETTE — De coutume, tu reviens pas si tard.TARZAN — Ça te regarde?CIBOULETTE — Non.Je disais ça, simplement.TARZAN — T’inquiète pas pour moi, je reviendrai toujours.CIBOULETTE — Je m’inquiète pas Tarzan.Je m’informe en passant, pour savoir. i 228 MARCEL DUBÉ TARZAN — Alors, pourquoi que t’as des plis sur le front ?CIBOULETTE — C’est comme pour les autres.A force d’attendre que tu reviennes.A force d’avoir peur.TARZAN — Les autres en laissent rien paraître, tâche de faire pareil.De plus vous avez pas besoin d’avoir peur.Il vous arrivera rien à vous autres.Je m’arrange toujours pour que vous soyiez pas en danger.CIBOULETTE, sans conviction — C’est vrai, Tarzan.TARZAN — A ton âge faut pas t’abîmer le front.{U se lève et dégage un peu vers le centre:) Attends Ciboulette: t’auras tout le temps pour ça.(Elle s’approche un peu de lui.) CIBOULETTE — Veux-tu dire qu’un jour je serai malheureuse ?TARZAN — Je veux dire qu’un jour tu seras amoureuse, c’est la même chose.CIBOULETTE — Je pense le contraire.Le jour que j’aimerai, j’aurai plus de soucis.TARZAN — On pense ça mais c’est toujours pareil.CIBOULETTE — Qui te l’a dit ?T’as déjà aimé ?TARZAN — Non.j’ai regardé les autres. ZONE 229 CIBOULETTE — T’aimeras jamais personne Tarzan ?TARZAN, il lu regarde — Peut-être.un jour.CIBOULETTE — Quand ?TARZAN — Quand je pourrai, quand je trouverai une fille raisonnable.CIBOULETTE, impulsive — Est-ce que je suis raisonnable, Tarzan ?TARZAN — Tu m’énerves avec tes questions.Laisse-moi tranquille, y a du travail qui presse.CIBOULETTE — Je te demande pardon, je voulais pas te fâcher.TARZAN — Je t’en veux pas.Seulement je voudrais pas que tu changes.Je t’ai prise avec nous autres parce que t’étais forte et courageuse, je voudrais pas maintenant te voir faire du sentiment.Compris ?CIBOULETTE —Oui Tarzan.TARZAN — Bon.Parlons en plus.Faut que je règle le cas de Passe-Partout maintenant.(Il va s’asseoir de nouveau sur son trône.U crie:) Passe-Partout ! (Passe-Partout sort presque aussitôt du hangar.) Passe-Partout, j’ai à te parler.PASSE-PARTOUT — Qu’est-ce que tu veux savoir Tarzan ?TARZAN — Je veux savoir d’abord si tu t’es trouvé de l’ouvrage ? 230 MARCEL DUEL PASSE-PARTOUT — Non.Pas encore.J’ai fait beaucoup de places: ils voulaient jamais de moi.TARZAN — C’est pas une raison.Si demain, t’as rien trouvé, tu remettras plus les pieds ici.PASSE-PARTOUT — Mais.TARZAN — Ta gueule! Je veux pas d’explications.Les autres s’expliquent pas, les autres marchent au pas.Le jour que je vous ai demandé de me suivre, je vous ai posé des conditions et vous les avez acceptées, pas vrai ?PASSE-PARTOUT —C’est vrai, Tarzan.TARZAN — Je vous ai avertis, je vous ai dit que des fois ça serait dur de vous plier aux ordres, mais que c’était nécessaire.J’ai inventé un système de contrebande où vous courez aucun danger, où je prends tous les risques sur mon dos.tous les risques.tu comprends, Passe-Partout ?Et dans quelques années d’ici, on sera riches et on vivra comme du monde.Avec l’argent qu’on aura ramassé ensemble on s’ouvrira un magasin ou un restaurant en ville et on aura un nom parmi le monde.Personne pourra nous obliger à travailler et à nous salir comme des esclaves dans des usines ou des manufactures.On gaspillera pas notre vie comme les autres gars de la rue qui se laissent exploiter par n’importe qui.PASSE-PARTOUT —Oui, Tarzan.TARZAN — En attendant pour empêcher la po- ZONE 231 lice de tomber sur nous autres, faut donner l’impression d’avoir une vie ordinaire, comme tout le monde.Faut travailler quelque part sans avoir l’air de faire de la contrebande.Comme ça les gens nous prendront pas pour des bandits et nous accuseront pas de tous les crimes.PASSE-PARTOUT —Oui, Tarzan.TARZAN — On n’est pas des assassins, nous autres.on n’est pas des criminels.on n’a jamais tué personne.PASSE-PARTOUT, hypnotisé — On n’a jamais tué personne, Tarzan, on n’est pas des assassins.TARZAN — Si un jour, on tue, ça sera parce qu’on est obligé.Parce qu’on pourra pas faire autrement.PASSE-PARTOUT —Oui, Tarzan, oui.TARZAN, se calmant — C’est la dernière fois que je te parle de ça, Passe-Partout.Et toi, Ciboulette ?T’as du nouveau ?CIBOULETTE —Un peu.A la.(Elle n'a pas le temps de terminer sa phrase que Tit-Noir et Johny font leur entrée dans la cour, porteurs de deux sacs remplis de cigarettes.Tarzan dirige son attention sur eux.) TARZAN — Cachez ça immédiatement et laissez aucune trace.Tit-Noir ! TIT-NOIR —Oui? 232 MARCEL DUBÉ TARZAN — Dis à Moineau que je veux lui parler.TIT-NOIR — Tout de suite ?TARZAN — Oui.Tu finiras d’envelopper les commandes toi-même.TIT-NOIR — Correct.(Tit-Noir et Johny sont entrés dans le hangar.Tarzan revient à Ciboulette.) TARZAN — Continue, Ciboulette.CIBOULETTE — A l’ouvrage, toutes les filles fument, j’ai dix nouvelles clientes.TARZAN — Correct.Sois prudente.Fais attention au patron.CIBOULETTE — Crains rien.Il s’en apercevra jamais.MOINEAU apparent dans la porte du hangar — Tu veux me parler chef ?TARZAN— Oui, approche.T’as bien surveillé aujourd’hui ?MOINEAU —Oui chef.TARZAN — M’appelle pas chef, appelle-moi Tarzan.MOINEAU —Oui chef.TARZAN — T’as pas compris ?MOINEAU — Oui oui, oui oui: j’ai compris.je te demande pardon chef.je veux dire: Tarzan.TARZAN — Y est rien arrivé ?MOINEAU — Un homme est venu. ZONE 233 TARZAN —Quoi?MOINEAU — Un homme est venu.TARZAN — Quel homme ?MOINEAU — Je le connaissais pas.Je l’avais jamais vu.Tout ce que je peux dire c’est que c’était un vrai homme avec un imperméable et un chapeau.oui c’est ça, un chapeau gris.TARZAN — Et l’imperméable ?MOINEAU — Bleu foncé, je pense.TARZAN — Ça me dit rien.T’étais seul ?MOINEAU — Passe-Partout était dans l’hangar.Y avait besoin de cigarettes pour un client.PASSE-PARTOUT — Pourquoi que tu m’en n’as pas parlé quand je suis sorti, Moineau ?MOINEAU — Les comptes c’est au chef que je les rends.TARZAN — Et de plus c’est interdit de sortir des cigarettes en plein jour.PASSE-PARTOUT — J’avais un bon client à.TARZAN — C’est pas une raison.Y était quelle heure Moineau ?MOINEAU — Deux heures à peu près.TARZAN — Passe-Partout était dans l’hangar depuis longtemps ?MOINEAU — Ça faisait cinq minutes, je pense.TARZAN — Tu y as parlé à l’homme ?MOINEAU — J’y ai demandé ce qu’il cherchait. 234 MARCEL DUBÉ TARZAN — Qu’est-ce qu’il a répondu?MOINEAU — Y a répondu qu’il cherchait rien, qu’il passait simplement.J’y ai dit qu’y avait pas le droit, que c’était ma cour et que je voulais être tout seul.Il m’a regardé avec un sourire puis y est parti.TARZAN — Passe-Partout ! PASSE-PARTOUT — Oui ?TARZAN — Tu t’es pas fait suivre en venant ici ?PASSE-PARTOUT — Non.TARZAN — T’as vu personne quand t’es sorti de la cour ?PASSE-PARTOUT — Personne.TARZAN —T’es sûr?PASSE-PARTOUT — Oui, je suis certain.y avait personne, je te jure.TARZAN — C’est une histoire que j’aime pas beaucoup.C’est une histoire qui sent drôle.(A Moineau) Quand tu l’as vu, as-tu pensé qu’il pouvait chercher quelque chose ?MOINEAU — Y avait l’air d’un inspecteur, il regardait partout.TARZAN — C’est louche.Ça m’énerve ! Ça m’énerve ! Tit-Noir et Johny sortent du hangar.Johny tient les trois sacs vides sous son bras.JOHNY — Salut Tarzan. ZONE 233 TARZAN — Salut Johny.On y retourne dans huit jours.JOHNY — Ça va.(Johny sort et retourne chez lui.Tarzan s’amène vers Tit-Noir.) TAFvZAN — Ecoute, Tit-Noir: après-midi, Moineau a vu un homme rôder aux alentours.TIT-NOIR —Hein! Ici?TARZAN — Oui.Il portait un chapeau gris et un imperméable bleu foncé.Ça te dit rien ?TIT-NOIR — Un chapeau gris ?.Un imperméable bleu ?.Attends.Non.pour dire vrai, ça me rappelle pas grand-chose.TARZAN — Alors, faut prendre une décision.On va disparaître de la circulation pour quelques jours.Les commandes sont prêtes ?TIT-NOIR — Oui.TARZAN — Y a rien de compromettant qui traîne ?TIT-NOIR — Tout est caché.On voit même pas les panneaux.Ça ressemble à un hangar vide.TARZAN — Parfait.C’est entendu tout le monde ?Jusqu’à temps que je vous avertisse, je veux voir personne, ici.PASSE-PARTOUT— Et les clients?TARZAN — Vous remplirez les commandes les plus pressées demain; pour le reste y attendront.Vous leur direz qu’un nouveau « stock » doit rentrer 236 MARCEL DUBÉ bientôt et que vous savez pas quand.Faut pas courir de risques, les gars.S’y a vraiment du danger, si l’homme d’après-midi est de la police, il reviendra sûrement faire un tour, alors je m’arrangerai moi-même pour le déjouer.Compris ?LES AUTRES — Compris.compris.TARZAN — Ah ! j’oubliais.J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre.Dans un mois on vendra des cigarettes en gros.On continuera d’avoir nos clients réguliers et en plus on en aura une dizaine d’autres qui viendront ici en acheter en grosses quantités.PASSE-PARTOUT — Et c’est toi qui vas tout passer ?TARZAN — Oui.L’Américain doit me parler d’un nouveau plan, la prochaine fois.PASSE-PARTOUT — On va faire deux fois plus d’argent alors ?TARZAN — Oui.Et c’est pour ça qu’il faut être de plus en plus prudent.Faudrait pas se faire prendre juste au moment où ça va si bien.Bon, maintenant allez prendre vos paquets dans l’hangar et partez tout de suite chacun de votre côté.Il n’a pas achevé sa phrase qu’on voit apparaître dans l’ouverture de la palissade un homme vêtu tel que décrit par Moineau.L’HOMME — Bonsoir! {Tous se figent et se retournent lentement de son côté.) ZONE 237 MOINEAU — C’est lui, Tarzan.L’HOMME — Vous aviez l’air affairés, je m’excuse de vous déranger.(Il fait quelques pas et regarde tout autour.Tarzan se met dans son chemin.) TARZAN — Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?L’HOMME — Pas grand-chose.J’ai seulement deux mots à dire à l’un d’entre vous.TARZAN — Y a personne qui vous connaît ici.L’HOMME — Ça, c’est pas certain.(Il écarte brusquement Tarzan et se dirige vers Passe-Partout qui recule dans la gauche.Il le saisit par le collet.) L’HOMME — C’est vrai que tu me connais pas, toi ?PASSE-PARTOUT — Je vous connais pas et je tiens pas à vous parler.L’HOMME — T’as perdu la mémoire alors, faut absolument que tu la retrouves.(Disant cela, il Vempoigne par le bras et le réduit à l’impuissance.De sa main libre il va chercher un porte-feuille dans le gousset intérieur du veston de Passe-Partout.) Et ça ?Tu te rappelles pas ?Tu manques de métier mon garçon : ta main tremblait et tu m’as touché trois fois.Eusuite, je t’ai suivi pendant vingt minutes et tu t’en n’es même pas aperçu.(Il laisse brutalement Passe-Partout et se dirige vers la sortie.Une deuxième fois, Tarzan se place dans son chemin.) 238 MARCEL DUBÉ TARZAN — Vérifiez s’il manque rien.L’HOMME, vérifiant — Non.Il manque rien.D’ailleurs, y a sûrement pas eu le temps de l’ouvrir parce que s’il l’avait fait y aurait trouvé quelque part une petite carte qui l’aurait surpris.(Il sort quelques dollars du porte-jeuille et les présente à Tarzan comme quelqu'un qui veut acheter quelque chose.) C’est bien ici qu’on vend des cigarettes américaines ?Tarzan plonge la main dans la poche de son veston.L’Homme voit le geste et comprend qu’il est armé.U regarde Tarzan dans les yeux et remet l’argent dans son porte-feuille.TARZAN — On vend pas de cigarettes.Pas plus américaines que canadiennes.C’est pas un restaurant ici.L’HOMME — On m’a mal renseigné.Excusez-moi.(U va pour se retirer mais il s’arrête.Il les regarde tous et dit:) Y a des jeux qui coûtent cher dans la vie, vous savez.Et il s’en va.Durant une seconde ou deux, tous les personnages restent fgés dans leur attitude.Puis ils se tournent lentement du côté de Passe-Partout qui prend peur.Tarzan marche lentement vers lui: PASSE-PARTOUT —Non!.Non!.Frappe-moi pas, Tarzan.frappe-moi pas, je le ferai plus.TARZAN, très calme — Je t’avais prévenu, Passe-Partout.Combien de fois que je t’ai prévenu, ZONE 239 Passe-Partout ?Et tu veux pas obéir, tu veux vraiment pas obéir ?J’en ai assez maintenant, Passe-Partout.(Passe-Partout recule jusqu’au mur de gauche.) Ah ! lu veux faire le frais, tu veux te mettre à part clés autres, eh ! bien, tu vas retourner dans ton trou et tu remettras plus les pieds ici.PASSE-PARTOUT — Non, Tarzan, non.CIBOULETTE — Fais pas ça Tarzan, laisse-le partir tout de suite.TARZAN — Tais-toi, Ciboulette.On va lui montrer qui mène ici, on va lui prouver qu’on s’amuse pas nous autres; des cochons comme lui, ça mérite aucune sympathie, aucune pitié.(Passe-Partout essaie de se dégager vers le fond, mais Tarzan lui donne îin croc-en-jambe et le fait trébucher.) TIT-NOIR — Tarzan, laisse-le ! TARZAN — Silence! C’est moi le chef, c’est moi qui commande.(H ramasse brutalement Passe-Partout et l’élève à la hauteur de son visage:) .Et j’ai forcé personne.T’entends Passe-Partout ?J’ai forcé personne.Je veux plus te voir devant mes yeux.(Il le frappe au visage, Passe-Partout s’écroule.Tarzan le relève une autre fois.) T’avais qu’à faire comme les autres.Mais non, a fallu que tu fasses à ta tête, à ta sale tête.Tu vas sortir d’ici et tu vas oublier ce que tu sais.Si jamais tu nous trahis, je te ferai chanter moi, tu comprends.On n’a plus besoin 240 MARCEL DUBÉ de toi.(Tarzan le pousse violemment dans Vouverture de la palissade.A ce moment même on entend un coup de sifflet de police au loin.Passe-Partout revient tout de suite, effrayé et Tarzan qui n’y prend pas garde se tourne vers les autres et crie:) On est trahi, c’est la police.(Désignant à Tit-Noir et Ciboulette l’ouverture de la palissade, il dit:) Vous deux, sortez par là.(Us sortent en vitesse.Coups de sifflet.Désignant l’ouverture de gauche à Moineau et Passe-Partout, il dit:) Et vous deux, par là, je vous rejoins.(Ils obéissent instantanément.Coups de sifflet.Tarzan reste seul au milieu de la scène.Il tire un pistolet de sa poche de veston et va le cacher sous la boîte de bois qui lui sert de trône; puis il se dirige vers la gauche pour sortir, mais Moineau et Passe-Partout qui sont refoulés dans la cour ne lui en laissent pas le temps.Coups de sifflet.) PASSE-PARTOUT — Ils viennent derrière les ruines.TARZAN — Venez par là, d’abord.(Us se dirigent vers l’ouverture de la palissade.Us sont refoulés de nouveau par Tit-Noir et Ciboulette qui retraitent.Coups de sifflet de plus en plus rapprochés.Rayons de projecteurs qui se promènent sur les murs.) TIT-NOIR — C’est impossible, ils arrivent entre les hangars.TARZAN — On est cernés, ils sont partout. ZONE 241 TIT-NOIR — Qu’est-ce qu on fait ?TARZAN — On essaie quand même : chacun pour soi ! Tarzan prend la main de Ciboulette et s’enfuit avec elle par le fond.Tit-Noir s’enferme dans le hangar tandis que Passe-Partout s’esquive par la gauche.Moineau reste seul et désemparé au milieu de la cour.Le soir est peuplé de sirènes et de coups de sifflet, de rayons lumineux qui lèchent les murs.Moineau va lentement s’asseoir sur le trône de Tarzan et prend son harmonica pour jouer.RIDEAU ACTE DEUXIÈME LE PROCÈS Au poste de police.La salle est sombre et ne présente aucun signe extérieur d’accueil et de bienveillance.Le chef: petit homme au front chauve est assis derrière son bureau.En face de lui, il y a un tabouret oit viendront s’asseoir tour à tour, les jeunes contrebandiers, pour subir leur interrogatoire, tout à l’heure.Au fond, une patère et une chaise.Sur les murs: des cadres suspendus qui représentent des sections entières de policiers, l’année de leur graduation.Cela ressemble à des photographies de conventums dans les collèges.Roger, l’assistant du chef de police, est en train d’enlever son veston près de la patère quand le deuxième acte commence.Il a le torse bombé et une taille assez imposante.A gauche, l’entrée des coupables; au fond, la sortie.Roger s’empare de la chaise et vient s’asseoir près du chef. ZONE 243 LE CHEF — Ils sont cinq, Roger; d’après ce que m’a dit Ledoux au téléphone, le plus vieux aurait vingt et un ans.ROGER — Et qu’est-ce qu’ils faisaient ?LE CHEF — La contrebande des cigarettes sur une haute échelle.ROGER — C’est incroyable ! LE CHEF — Il y a une fillette d’à peu près seize ans parmi eux.ROGER — Mais ce sont des enfants ! LE CHEF — Incroyable mais vrai.Selon Ledoux, ils devaient vendre à peu près cent mille cigarettes par mois.ROGER — Et comment qu’il s’y est pris pour les pincer ?LE CHEF — Un hasard, je crois.Il a tout découvert aujourd’hui.Mais il nous racontera ça tout à l’heure.ROGER — Il a aussi découvert leur fournisseur ?LE CHEF — Je crois pas.Voilà surtout ce qu’il nous faut apprendre.C’est un détail d’une grande importance, car le sachant, nous pourrions aller directement à la cellule nerveuse qui contrôle probablement tous les réseaux de contrebande dans la province.ROGER — Ça sera facile de faire parler ces enfants quand on les interrogera. 244 MARCEL DUBÉ LE CHEF — Comptez pas trop vite sur des aveux faciles, Roger.Il y a des enfants tenaces vous savez, qui rêvent, encore aujourd’hui, d’héroïsme.Seulement, ils savent pas très bien comment et où se faire valoir.ROGER — Ils parleront, chef, c’est moi qui vous le dis.Entre Ledoux.Nous reconnaissons tout de suite en lui l’Homme à imperméable bleu et chapeau gris du premier acte.LEDOUX — Bonsoir, chef; bonsoir, Roger.(Il va vers la patère se dévêtir.) LE CHEF — Bonsoir, Ledoux.ROGER —Salut.LEDOUX — Ils sont là chef.Je pense qu’on les a eus au complet.On a saisi environ soixante mille cigarettes dans leur hangar.LE CHEF — Félicitations, Ledoux.LEDOUX — Voulez-vous les interroger tout de suite ?LE CHEF — Oui.Mais avant, on aimerait savoir comment vous les avez découverts.On a besoin de certains faits pour les interroger efficacement.LEDOUX — Voilà, chef.C’est une chance que j’ai eue.Oui, une vraie chance.Comme vous le savez, depuis quelques semaines, j’étais chargé d’investiguer dans le district numéro sept où des rap- ZONE 243 ports affirmaient que la contrebande de cigarettes américaines prenait des proportions de plus en plus inquiétantes.Mais jusqu’aujourd’hui, j’avais encore rien trouvé.Et c’est au début de l’après-midi que je suis tombé sur la bonne piste.Il faut vous dire qu’à ce moment-là je m’attendais pas à des trouvailles sensationnelles.J’étais même un peu découragé.Je marchais tranquillement sur la rue Atwater, l’œil un peu vide, la tête creuse, quand tout d’un coup, à l’intersection d’une rue, je me fais bousculer par un jeune garçon et je sens une main qui glisse dans mon veston.Je la laisse faire.Je fais semblant de pas m’en être aperçu et je file celui qui vient de m’emprunter mon porte-feuille.Il me conduit dans une ruelle où je me cache et il disparaît dans une cour.Je m’aventure jusque-là.J’y trouve un grand garçon chétif et pas très brillant qui semble s’inquiéter de ma présence.Je fais mine de rien et je retourne me cacher dans la ruelle.Cinq minutes plus tard, je vois mon voleur qui sort de la cour avec un paquet sous le bras.Je le laisse passer et j’emboîte le pas derrière.II me fait marcher comme ça pendant quinze minutes et il s’arrête tout d’un coup devant une maison riche du quartier.Il sonne et il entre.Je reste sur le coin de la rue et j’attends.Quand il sort, y a plus de paquet sous le bras.Je le laisse s’éloigner un peu et je me dirige vers la même maison. 246 MARCEL DUBÉ LE CHEF — Là vous découvrez qu’il vient de vendre deux mille cigarettes et vous me donnez un coup de téléphone.LEDOUX — Exactement.Après je demande une brigade spéciale et je les poste dans la ruelle de manière à cerner la cour.Je m’y rends d’abord le premier et je découvre qu’ils sont cinq.Je reprends mon porte-feuille dans la poche du jeune voleur, je reviens vers mes hommes et je donne le signal.On attaque, ils essaient de se sauver mais pas un nous échappe.LE CHEF — Bon, c’est parfait.Vous avez trouvé des armes sur eux ?LEDOUX — Non.On les a fouillés inutilement.J’ai d’abord cru qu’y en avait un d’armé, celui qui paraît être le chef, mais on a reviré ses poches à l’envers et on n’a rien trouvé.LE CHEF — Alors, on va commencer tout de suite l’interrogatoire.Faites entrer les moins durs en premier.LEDOUX — Bien chef.Le premier a pas l’air tout à lui, faut pas vous surprendre.(Il sort.On l’entend qui dit dans la coulisse:) Viens le premier, toi.(Moineau apparaît suivi de Ledoux.) Entre là et assieds-toi.(Moineau se dirige vers le tabouret mais reste debout.) LE CHEF — Assieds-toi. ZONE 247 U ne bouge pas.Roger va vers lui et l’aide brutalement à s’asseoir.ROGER — T’es sourd ?MOINEAU — Non, je prenais mon temps.LE CHEF — Ton nom ?MOINEAU — Moineau.LE CHEF — Ton vrai nom ?MOINEAU — Moineau.J’en connais pas d’autre.LEDOUX — Perdez pas votre temps chef, y est pas tout à lui.MOINEAU — Pourquoi que vous dites ça ?LEDOUX — T’as pas l’air tellement brillant.MOINEAU — Vous devriez vous regarder dans un miroir avant de parler.LEDOUX, qui le saisit au collet — Ecoute l’ami!.LE CHEF — C’est bon, Ledoux, laissez.(A Moineau) Ton âge ?MOINEAU — Vingt ans, à peu près.LE CHEF — Qu’est-ce que tu fais pour gagner ta vie ?MOINEAU — Toutes sortes de choses.Un jour j’en fais une, le lendemain j’en fais une autre: ça fait que j’ai pas le temps de m’ennuyer.ROGER — Le chef t’a posé une question précise, donne une réponse précise.MOINEAU — J’ai répondu du mieux que j’ai pu. 248 MARCEL DUBÉ Comment voulez-vous que je vous donne des précisions si je fais jamais la même chose ?LEDOUX — Pourquoi que tu flânais, après-midi ?MOINEAU — Je flânais pas, je jouais de la musique à bouche.LEDOUX — Et à soir qu’est-ce que tu faisais ?MOINEAU — Je causais avec mes amis.LE CHEF — Et quand tu joues pas de la musique à bouche, quand tu causes pas avec tes amis, qu’est-ce que tu fais pour passer le temps ?MOINEAU — Ça dépend.Des fois, je lis un peu.ROGER — Tu lis quoi ?MOINEAU — Des « comics » à dix cents.LEDOUX —Belle lecture! MOINEAU — C’est vrai.Moi, c’est les histoires du « surhomme » que j’aime le plus.LE CHEF — Et quand tu lis pas ?MOINEAU — Je travaille.LE CHEF —Où?MOINEAU — Un peu partout.ROGER, plus dur — Où ?MOINEAU — Des fois pour les voisins.ROGER — Tu travailles à quoi, pour les voisins ?MOINEAU — Ça dépend des jours.Je fais ce qu’ils me demandent de faire.C’est pas moi qui choisis.LE CHEF — Parmi tous ces petits travaux, tu fais ZONE 249 pas de contrebande de cigarettes par hasard ?(Moineau ne répond pas.) ROGER — On t’a posé une question, l’ami.MOINEAU — Je sais pas ce que vous voulez dire.LE CHEF — Tu n’as jamais livré de cigarettes américaines nulle part ?MOINEAU — Jamais.On me demande souvent de porter des paquets à certains endroits mais je regarde jamais ce qu’y a dedans.ROGER — Tu fais le naïf, hein ?LE CHEF — C’est vrai, Moineau, tu fais le naïf.Mais ça prend pas beaucoup ici ce genre-là.(Astucieux) et si je te disais moi qu’on a des preuves, qu’on t’a suivi plusieurs fois, qu’on sait tout, qu’on peut même t’énumérer les jours, les heures et les adresses où tu as été surpris en flagrant délit sans le savoir.MOINEAU — Pourquoi que vous me questionnez si vous savez tout ?LE CHEF — C’est parce qu’on veut en savoir plus long.Il nous manque juste une petite chose et c’est la plus importante.LEDOUX — Ça veut dire que si tu nous renseignais ça nous rendrait un grand service.ROGER — Et quand on rend des grands services on est récompensé.LE CHEF — On aimerait bien connaître, autre- 230 MARCEL DUBÉ ment dit, le nom de celui qui vous fournissait les cigarettes et le lieu de leur provenance.LEDOUX — Comme tu vois, on te demande pas beaucoup.ROGER — C’est presque rien même.MOINEAU — J’ai jamais fait la contrebande, je sais pas de quoi vous parlez.ROGER — Tu mens.LEDOUX — On a trouvé soixante mille cigarettes dans votre hangar.LE CHEF — Qu’est-ce que vous faisiez avec ces cigarettes ?LEDOUX — Vous vouliez les fumer, je suppose ?LE CHEF — Allons, parle, dis-nous le nom du fournisseur.{Moineau se tait.) LEDOUX — Réponds.ROGER — Réponds, ou bien on te met en prison tout de suite.{Moineau se tait toujours.) LE CHEF — Tu veux rien dire, hein ?MOINEAU — Non.Je suis pas un traître moi.LE CHEF — Evidemment, Moineau.Tu as Fair trop honnête pour ça.Mais si tu dis que tu n’es pas un traître, c’est parce qu’il y a quelque chose que tu pourrais trahir.Et tu te trahis par le fait même.Tu es un traître Moineau, comme tous ceux qui vont passer après toi.Ils vont tous finir par ZONE 251 parler eux aussi.Le mieux que tu peux faire maintenant c’est de tout dire pour pas empirer ton cas.ROGER — Vas-y, dis-le ce que tu veux pas trahir.LEDOUX — C’est pas la peine de nous faire perdre du temps pour rien puisque tu sais qu’on réussira à tout savoir.MOINEAU —Vous vous trompez.Vous saurez rien par moi.J’ai pas l’air brillant, c’est vrai, mais j’ai la tête dure.LE CHEF — Tu veux rien sortir, hein?MOINEAU —Non.ROGER — Pourquoi ?MOINEAU — Parce que je sais rien, parce que vous posez trop de questions, parce que je suis fatigué et que j’ai envie de jouer de la musique.Je veux que vous me laissiez tranquille, je vous ai rien fait moi.LE CHEF — Bien sûr, tu nous as rien fait, mais tu as marché contre la loi et nous on représente la loi mon garçon.Quand on veut pas avoir d’ennuis avec la police, on s’arrange pour respecter la justice, tu comprends ?Pourquoi t’es-m fait contrebandier Moineau, pour devenir riche ?MOINEAU —Non.LE CHEF — Pourquoi faire alors ?MOINEAU — Pour gagner un peu d’argent.LE CHEF — Donc tu faisais de la contrebande ! 252 MARCEL DUBÉ MOINEAU — Vous m’avez dit que vous le saviez tout à l’heure.LE CHEF — C’était un petit truc pour te faire parler.Tu vois, on réussit toujours à savoir ce qu’on veut.Mais revenons à nos moutons.Tu disais que tu faisais la contrebande pour gagner de l’argent, ça revient donc à ce que je disais: c’était pour t’enrichir ?MOINEAU — Non.Je voulais gagner de l’argent pour apprendre la musique.pour m’acheter une autre musique à bouche que celle-là (il la montre), une vraie, une plus longue avec beaucoup de clés et beaucoup de notes.LEDOUX — Je vous avais prévenu chef, ça va pas du tout dans sa tête.LE CHEF — Mais non Ledoux, mais non, je trouve au contraire qu’il a l’air très intelligent moi.MOINEAU — Si vous dites ça pour me faire parler, vous vous trompez d’adresse.LE CHEF — Je me tromperais d’adresse, Moineau, si je te promettais une musique à bouche comme tu le désires ?MOINEAU — Oui.Parce que je sais qu’avec Tarzan j’en aurai une un jour.LE CHEF — Qui est Tarzan ?MOINEAU — C’est notre chef.Lui non plus parlera pas, vous allez voir. ZONE 253 ROGER — Et si on vous met tous en prison, tu vas être bien avancé avec ton Tarzan.MOINEAU — Ça fait rien, un jour on en sortira et on deviendra quelqu’un, il nous l’a promis.LE CHEF — Tu l’aimes beaucoup ton chef ?MOINEAU —Oui.LE CHEF — Pourquoi ?MOINEAU — Parce que c’est lui qui va nous sauver.Parce qu’avec lui j’aurai ce que je désire dans la vie.Je deviendrai musicien.LE CHEF — C’est bon.J’en ai assez entendu de celui-là.Faites-le moi sortir et amenez le deuxième.LEDOUX —Bien, chef.LE CHEF — Garlez-le tout près quand même, nous pourrions nous en servir plus tard.LEDOUX, à Moineau — Allons, viens.(Moineau s’apprête à sortir par la gauche, mais Ledoux le pousse vers le fond.) Non, par là.(Us sortent.) LE CHEF — C'est un commencement.On y verra clair, Roger, on y verra clair.ROGER — Oui, mais vous prenez pas le temps de les pousser à bout, chef, vous êtes trop tendre.LE CHEF — C’est pas nécessaire, Roger.C’est quand on les fait revenir souvent qu’on les fait avouer.Ils se contredisent et on les attrape.D’ailleurs, je calcule que celui-là m’en a dit beaucoup quand 234 MARCEL DUBÉ il m’a parlé de son chef.Soyez patient, soyez patient, vous allez voir.Entre Tit-Noir très souriant et très à l’aise.Il est suivi de Ledoux.TIT-NOIR, au chef — Bonsoir, monsieur.ROGER — Assieds-toi.TIT-NOIR — Vous êtes bien gentil, monsieur.LE CHEF — Dis ton nom.TIT-NOIR —Tit-Noir.ROGER — C’est pas un vrai nom, ça.TIT-NOIR — Je sais bien mais c’est pas de ma faute.Quand j’étais jeune, j’avais les cheveux noirs et mon père m’ap.ROGER — Ça va, ça va.TIT-NOIR — Bon, comme vous voudrez, mais vous perdez une maudite belle histoire.LEDOUX — Dis ton vrai nom.TIT-NOIR — J’aime autant pas, y est pas joli.ROGER — Fais pas le drôle, c’est pas le moment.TIT-NOIR — Correct d’abord, vous l’aurez voulu, je m’appelle Arsène.B-OGER — Arsène qui ?TIT-NOIR — Arsène Lame.LE CHEF — Qu’est-ce que fait ton père ?TIT-NOIR — Y est mort, monsieur.LE CHEF — Et toi ?TIT-NOIR — Moi ? ZONE 255 LE CHEF — Qu’est-ce que tu fais ?TIT-NOIR — Je fais vivre ma mère.LE CHEF — Tu travailles?TIT-NOIR — Dans une manufacture de chaussures pour dames, monsieur.LE CHEF —Le nom de la compagnie ?TIT-NOIR — La « Rubber and Leather Shoe Limited », monsieur.LEDOUX — En quoi consiste ton travail ?71T-NOIR — A faire le p’tit talon, monsieur, celui que les femmes usent le plus vite.ROGER — Quelles sont tes heures régulières ?TIT-NOIR — Six heures du matin à trois heures de l’après-midi.LE CHEF — Et après ?TIT-NOIR — Après ?LE CHEF — Oui, après ?TIT-NOIR — Après quoi, monsieur ?ROGER — Quand tu sors de ton ouvrage, qu’est-ce que tu fais ?TIT-NOIR — Je rentre à la maison.Ma mère a toujours besoin de moi.LEDOUX — Sauf ce soir ?TIT-NOIR — Sauf ce soir, monsieur.LE CHEF — Ecoute, petit, on n’a pas le temps de s’amuser nous autres: on est certain que tu fais la contrebande des cigarettes américaines, on a. 256 MARCEL DUBÉ TIT-NOIR — On a dû mal vous renseigner, monsieur.LE CHEF — Non.On est certain et on a des preuves.TIT-NOIR — Montrez-les.ROGER — Sois poli, le jeune.C’est pas comme ça qu’on parle au chef de police.TIT-NOIR — C’est comment alors ?LEDOUX — T’écoutes d’abord ce qu’il a à dire et tu réponds ensuite.TIT-NOIR — Oui, mais quand il raconte des mensonges, je l’arrête.ROGER — Non, t’écoutes, tu m’entends, t’écoutes comme il faut.TIT-NOIR, au chef — Continuez, j’écoute.LE CHEF — Donc on est certain que tu fais la contrebande.Ton ami nous l’a dit tout à l’heure.TIT-NOIR — Pauvre Moineau, vous avez dû le torturer.LE CHEF — Pas du tout.On a simplement été gentil avec lui, comme on sera gentil avec toi si tu réponds comme du monde.TIT-NOIR — Je vous crois pas.Vous avez dû lui faire du mal pour qu’il avoue.LEDOUX — Mais non, on te le dit, tout s’est passé simplement.ROGER — Dans la plus stricte intimité. ZONE 251 LE CHEF, astucieux — On aurait voulu en savoir plus long mais quand il a eu déclaré que vous étiez organisés tous les cinq pour faire de l’argent avec la contrebande il a ajouté qu’il en avait assez dit.LEDOUX — Et très gentiment on l’a reconduit à côté dans la salle d’attente.TiT-NOIR — Y aurait pas dû le dire, y aurait dû se taire.LE CHEF — Comme tu aurais fait si tu avais été à sa place.TIT-NOIR — Oui.J’aurais pas parlé.LE CHEF — Alors, si je comprends bien, tu avoues toi aussi ?TIT-NOIR —Quoi?LE CHEF — Que vous faisiez tous les cinq de la contrebande ?TIT-NOIR — Mais non, j’avoue rien.LE CHEF — Mais oui puisque tu dis que Moineau aurait dû se taire.C’est donc que tu avoues qu’il y avait quelque chose à cacher.LEDOUX — Et en l’occurrence, ce petit quelque chose.ROGER — C’était la contrebande.LE CHEF —Voilà! TIT-NOIR — Vous êtes pas propres.LE CHEF — On fait notre métier, mon petit.Maintenant passons à autre chose: ce qui nous inté- 258 MARCEL DUBÉ resse plus particulièrement dans cette histoire c’est de savoir où vous faites provision de cigarettes.Autrement dit, qui est votre fournisseur ?TIT-NOIR, une pause.Il les regarde tous trois — Y a des questions comme ça qui demeurent sans réponse.ROGER — Tu fais mieux d’être sérieux mon garçon.TIT-NOIR — Mais je peux pas monsieur.LEDOUX — Pourquoi ?TIT-NOIR — Parce que je sais rien et que je comprends pas la langue que vous me parlez.LE CHEF — Tu veux ruser à ton tour maintenant ?TIT-NOIR — Pas du tout.J’essaie simplement de vous faire comprendre que vous pourrez plus me prendre au piège.ROGER — Tu sais pas ce que tu perds.LEDOUX — On récompense bien les aveux, ici.TIT-NOIR — Pour dix mille piastres, j’avouerai tout ce que vous voudrez monsieur.ROGER, le rudoyant — Pas de niaiseries, c’est pas le moment.LE CHEF — Tu peux nous dire quels motifs t’ont poussé à te lancer dans ce commerce ?TIT-NOIR —Non. ZONE 259 LE CHEF — Tu as tort.Je suis prêt à tout considérer, moi.TIT-NOIR — Pour mieux me faire chanter.Je connais ça.LE CHEF — Mais non.Si tu as de bonnes raisons tu cours la chance qu’on adoucisse ta punition, qu’on te libère plus vite.TIT-NOIR — Donnez-moi la punition que vous voulez, ça m’est égal.ROGER — T’as tort de le prendre comme ça.LEDOUX — Vraiment tort.LE CHEF — C’est pas trahir ni avouer que d’expliquer pourquoi tu faisais la contrebande.TIT-NOIR, U les regarde tous — Y a rien qu’une raison monsieur.LE CHEF — Dis-la, je t’écoute.TIT-NOIR — Plus tard, quand je me marierai, je veux que mes enfants vivent bien et ma femme aussi.Parce, que je me marierai un jour monsieur ! Ça vous étonne mais je suis capable de ça vous savez ! LE CHEF — Ça m’étonne pas, continue.TIT-NOIR —Moi, j’ai pas pu faire ce que je voulais dans la vie, parce que mes parents étaient pauvres.LE CHEF — Qu’est-ce que tu désirais faire dans la vie ? 260 MARCEL DUBÉ TIT-NOIR — Je voulais m’instruire et devenir.et devenir prêtre.LE CHEF — Je vois.TIT-NOIR — C’est à l’âge de douze ans que je rêvais à ça, mais aujourd’hui, je sais bien que.(Il n’a pas le temps d’achever sa phrase que le téléphone sonne.Le chef décroche et fait signe à Tit-Noir d’attendre.) LE CHEF — Allô !.Oui, oui c’est moi.Quoi ?.Quand ?.Cet après-midi vers six heures ?.Bon.Vous dites ?.On l’a retrouvé que ce soir ?.Aucun indice, aucune trace ?Vous soupçonnez personne ?.C’est bien.Je m’occupe de l’enquête.Oui, oui, poursuivez vos recherches de votre côté.et tenez-moi au courant de tout.Salut.(Il raccroche.Il médite quelques secondes et revient aux autres qui le regardent interloqués.) LE CHEF — Faites sortir le petit et que le suivant attende.LEDOUX — Oui, chef, (à Tit-Noir) Allez, viens.TIT-NOIR, qui se fait entraîner vers le fond — Mais j’ai pas fini ! Vous êtes pas très polis ! ROGER — On te reprendra plus tard si tu y tiens.LEDOUX — En attendant tu vas aller rejoindre ton petit frère.(Ils sortent.On entend Ledoux qui crie dans la coulisse:) Faites attendre le suivant.(Et ZONE 261 il revient immédiatement.) Qu’est-ce qui se passe chef ?LE CHEF — Messieurs, les événements se précipitent.Un douanier américain a été tué d’une balle de 38 vers six heures cet après-midi alors qu’il faisait sa ronde dans le bois.On a retrouvé son corps vers neuf heures ce soir.Je suis chargé de l’enquête de ce côté-ci; Spencer a commencé la sienne de l’autre côté.ROGER — Faut donc arrêter l’interrogatoire ?LE CHEF — Au contraire, faut le poursuivre.C’est le début de mon enquête.LEDOUX — Vous avez des soupçons, chef ?Moi, je crois pas ces enfants capables de.LE CHEF — Ils peuvent nous aider, nous mettre sur une piste.Il y a quelqu’un qui leur vendait des cigarettes et quelqu’un qui les passait.Faut remonter à la source et le savoir à tout prix.Faites entrer la petite fille, Ledoux, et jouons la partie serrée.LEDOUX — Immédiatement, chef.(Ledoux sort.Il crie en coulisse:) La petite, oui.ROGER —On y va plus durement ?LE CHEF — Plus durement, mais sans frapper.Vous me comprenez ?(Entre Ciboulette suivie de Ledoux.Elle se dirige vers le tabouret et s}asseoit sans avoir regardé personne.) Ton nom ?CIBOULETTE — Mon nom vous dira rien. 262 MARCEL DUBÉ LE CHEF — Cest nécessaire pour les dossiers.LEDOUX — Dis ton nom.CIBOULETTE — Je m’appelle Ciboulette.ROGER — V’ià qu’on tombe dans le jardinage maintenant ! LEDOUX — Dis ton nom de baptême et ton nom de famille.CIBOULETTE — Je m’appelle Ciboulette.LE CHEF — Tu as peur qu’on prévienne tes parents ?CIBOULETTE — Prévenez-les, prévenez-les pas, ça leur est sûrement égal.LE CHEF — C’est bon.On s’occupera de ça plus tard.LEDOUX — Pour le moment, on a des choses plus importantes à te demander.ROGER — Et on compte sur toi pour les apprendre.LE CHEF — Tu sais pourquoi tu es ici ?CIBOULETTE — Je m’en doute un peu.LE CHEF — Tu avoues avoir fait la contrebande?CIBOULETTE — J’avoue rien.Vous m’avez arrêtée, je sais pourquoi.LE CHEF — Oui et on a des preuves.CIBOULETTE — Qu’est-ce que vous voulez de ZONE 263 LE CHEF — On aimerait savoir où vous preniez vos cigarettes ?LEDOUX — Qui vous les vendait ?CIBOULETTE — Vous perdez votre temps, je parlerai pas.LE CHEF — Evidemment.LEDOUX — Les deux autres ont répondu la même chose.Seulement depuis que t’es entrée, la situation s’est un peu aggravée et on a décidé de te faire parler de force.CIBOULETTE — Vous avez pas le droit.ROGER — Un douanier américain a été tué après-midi pendant qu’il faisait sa ronde dans le bois.A cette nouvelle, Ciboulette est saisie de frayeur et ne peut le cacher.Elle revoit Vétrange regard de Tarzan au retour de son expédition.LE CHEF — Et les douaniers, le plus souvent, sont tués par des contrebandiers.CIBOULETTE, répétant les paroles de Tarzan à Passe-Partout — « On n’est pas des assassins nous autres.on n’est pas des criminels.on n’a jamais tué personne.» LEDOUX — Va falloir nous le prouver.LE CHEF — Un douanier c’est un défenseur de la loi.C’est grave de tuer un douanier.CIBOULETTE — Vous inventez des mensonges 264 MARCEL DUBÉ pour me faire parler, mais vous réussirez pas, vous réussirez pas.LEDOUX — Reste calme et réponds à ce qu'on t’a demandé.CIBOULETTE —Non.LEDOUX — Tu vas obéir.CIBOULETTE — Je peux pas, je sais rien.LE CHEF —Vous avez reçu des cigarettes aujourd’hui ?CIBOULETTE —Non.ROGER — Vous en attendiez ?CIBOULETTE —Non.LEDOUX — Essaie pas d’en sortir: ce que tu sais tu vas le dire.CIBOULETTE —J’ai rien à dire.ROGER — T’as changé de visage quand t’as appris la mort du douanier.CIBOULETTE —C’est pas vrai.LE CHEF — Oui, c’est vrai.LEDOUX — On t’a vu tous les trois.ROGER — Pourquoi que t’as changé de visage ?CIBOULETTE — J’ai pas changé de visage.LE CHEF — Ecoute, mon enfant, je suis prêt à vous aider moi, je tiens même à vous sauver; la seule condition que je pose c’est que vous répondiez à nos questions.Qu’est-ce que vous faisiez quand vous avez été arrêtés ?Vous attendiez quelqu’un ? ZONE 265 CIBOULETTE —Non.ROGER — Vous faisiez quoi?CIBOULETTE — On faisait rien, on parlait.LE CHEF — Vous parliez ?Quest-ce que vous disiez ?CIBOULETTE — Des mots, rien que des mots.LEDOUX — A quelle heure que vous deviez les recevoir ?CIBOULETTE —Quoi?LEDOUX — Les cigarettes.CIBOULETTE — On n’attendait pas de cigarettes.ROGER — Dis-nous quand vous en avez reçues pour la dernière fois ?CIBOULETTE — Je me souviens pas, j’étais pas là.LEDOUX —Mais vous les receviez, ça c’est certain ?CIBOULETTE — Oui, on les recevait.LE CHEF — Qui les apportait ?CIBOULETTE — Je sais pas, un homme.LE CHEF — Son nom ?CIBOULETTE — On me l’a jamais dit.LEDOUX —Tu l’as jamais entendu prononcer par les autres ?CIBOULETTE — Non.Et je l’ai jamais vu.LE CHEF —Tu mens.ROGER — Tu vas finir ta vie en prison. 266 MARCEL DUBÉ LEDOUX — .au pain et à l’eau.LE CHEF — .si tu dis pas la vérité.LEDOUX — Et c’est pas drôle la vie en prison.CIBOULETTE — Mettez-moi en prison, ça m’est égal.ROGER — Tu dis ça parce que tu sais pas ce que c’est.CIBOULETTE — Je dis ça parce que je le pense.LE CHEF — Qui a fait le coup ?LEDOUX —Dis.ROGER —Qui?CIBOULETTE — Vous saurez rien, c’est inutile.LE CHEF — C’est donc que tu sais quelque chose.LEDOUX — Tu connais l’assassin.ROGER — Dis-nous son nom.LEDOUX — Son nom.LE CHEF — Son nom.CIBOULETTE — Arrêtez, vous me rendez folle.LE CHEF — Parle et on te relâche.ROGER — On te questionne plus.LEDOUX — Parle et tu seras libre.LE CHEF — On veut seulement qu’un nom.ROGER — Rien qu’un nom et tu sauves les autres.LEDOUX — C’est pas beaucoup demander.LE CHEF — C’est même presque rien.CIBOULETTE — Je le sais pas, je sais rien. ZONE 267 LEDOUX — Oui, tu le sais.ROGER — Mais tu nous prends pour des an-douilles.LEDOUX — On est sûr que tu le sais parce que c’est écrit dans tes yeux.CIBOULETTE, qui ferme les yeux — Y a rien d’écrit dans mes yeux.ROGER — Oui.CIBOULETTE —Non.LEDOUX — T’as beau les fermer on voit quand même.LE CHEF — On voit au travers.LEDOUX —Vas-y, dis-le.LE CHEF — Détends-toi et dis-le, tu vas voir, c’est facile.LEDOUX — Tu seras délivrée après.ROGER — T’auras plus à le cacher.LE CHEF — Essaie.Juste à ouvrir les lèvres et c’est fini.LEDOUX — Une ou deux syllabes c’est rien dans une conversation.CIBOULETTE — Laissez-moi, laissez-moi que je vous dis.LE CHEF — Après, on te laissera.ROGER — Après l’aveu, c’est juré.(Il lui touche l’épaule.) 268 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Touchez-moi pas, vous avez pas le droit, touchez-moi pas.LE CHEF — Parle alors.ROGER — C’est la seule chose à faire.LEDOUX — Si tu veux en sortir.LE CHEF —Parle.ROGER —Parle.LEDOUX —Parle.ROGER — Parce qu’on te lâchera pas.LEDOUX — On va aller jusqu’au bout.ROGER — Jusqu’à ce que tu le dises.LEDOUX — Jusqu’à ce que t’avoues.LE CHEF — Jusqu’à ce que tu le cries.CIBOULETTE, qui se lève le regard perdu et crie — Non !.Je parlerai pas.je parlerai pas.[elle se sent défaillir.) Tarzan ! Tarzan ! Viens me sauver.(Elle s’affaisse.) Roger se penche et la ramasse.Sa tête est inerte et tombe par en arrière.) LE CHEF — Elle est évanouie.C’est dommage, on allait la faire parler.Menez-la à l’infirmerie.Roger, et dites que c’est une crise de nerfs.ROGER — Bien, chef.LE CHEF — Et revenez tout de suite, hein ! (Roger sort avec Ciboulette dans ses bras.) Ce Tarzan dont ils parlent à tour de rôle semble leur inspirer beaucoup de respect.LEDOUX — C’est le plus vieux des cinq.Je le ZONE 269 gardais pour en dernier.Je pense qu’il sera très dur à manœuvrer.LE CHEF — Quel genre ?LEDOUX — Genre fier et orgueilleux, la tête droite, le corps élancé.L’arrogance dans les yeux.C’est leur chef, apparemment.C’est lui qui devait leur donner les ordres.LE CHEF — Je vois.On va l’entreprendre tout de suite.Allez me le chercher.LEDOUX — Oui, chef.(Ledoux sort.) LE CHEF — Ils peuvent éclaircir ce meurtre, je le sens.Quand on a parlé du douanier, la petite a eu un recul de frayeur, elle s’est trahie quelques secondes.On peut évidemment pas la reprendre cette nuit dans l’état où elle est.Il s’agit de faire parler les autres surtout.Ledoux pousse Tarzan à Vintérieur du bureau.Tarzan est crispé.Il voit que Ciboulette n'est pas là.Il perd la tête et fonce sur le chef de police.TARZAN — Qu’est-ce que vous avez fait à Ciboulette ?Vous êtes des lâches, rien que des lâches.LEDOUX l’atrappe à temps et le fait asseoir de force — Prends ton siège et reste tranquille.C’est mieux pour toi.TARZAN — Mais je la connais Ciboulette, je suis certain qu’elle a pas parlé.Je suis.LE CHEF — Silence ! Ton nom ? 270 MARCEL DUBÉ TARZAN — On m’appelle Tarzan.LE CHEF — Ça va.On connaît la farce.TARZAN — Quelle farce ?LE CHEF — Dis ton vrai nom.TARZAN — Si ça me plaît.LEDOUX lui donne une giffle derrière la tête — C’est pas comme ça qu’on répond ici.TARZAN — Je m’appelle François Boudreau.LE CHEF —Ton âge?TARZAN — Vingt et un ans.LE CHEF — Tu es majeur, donc responsable.Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?TARZAN — Je suis orphelin.LE CHEF — A part ça ?TARZAN —Rien.LE CHEF — Où demeures-tu ?TARZAN — Chez mon oncle, quand ça me le dit.LE CHEF — Pourquoi, quand ça te le dit ?TARZAN — Parce que mon oncle et moi on s’aime pas.Quand je peux aller dormir ailleurs je le fais.LE CHEF — C’est toi le chef des cinq ?TARZAN — C’est moi.LE CHEF — Pourquoi fais-tu la contrebande ?TARZAN — Pour vivre.LE CHEF — Tu peux pas vivre en travaillant honnêtement ? ZONE 271 TARZAN — Travailler honnêtement, ça veut rien dire.Je veux vivre mieux que les autres pauvres.LE CHEF — Je vois.Tu sais que c’est défendu la contrebande ?TARZAN — Je me fiche des lois.LE CHEF — Les lois sont faites pour tout le monde, mon garçon.TARZAN — Pas pour moi.LE CHEF — Surtout pour toi.TARZAN — Non, monsieur.LE CHEF — Et pourquoi pas pour toi comme pour les autres ?TARZAN — J’ai mes raisons.LE CHEF — Tu veux les dire?TARZAN — Ça peut pas vous intéresser.LE CHEF — Comme tu voudras.Je suis prêt à t’entendre, moi.TARZAN — Mais vous pourriez pas comprendre.Vous êtes pas là pour ça, vous, vous êtes là pour faire parler.Et quand vous avez réussi à tout savoir, vous êtes bien content, vous vous calez dans votre chaise et vous gueulez des ordres.Vous pourriez pas comprendre.LE CHEF — C’est bon.Je t’ai tendu la perche; tu aurais pu te défendre, mais. 272 MARCEL DUBÉ TARZAN — Je suis pas venu ici pour me défendre et j’y tiens pas.LE CHEF — Parfait.Tu le regretteras peut-être.Maintenant, récapitulons.Tu es le quatrième à passer ici.Les trois autres ont parlé.Grâce à eux on sait pas mal de choses.Vous êtes cinq jeunes contrebandiers et vous faites la contrebande pour sortir de votre condition.Les cigarettes, nous l’avons appris par la petite, on vous les livrait à votre hangar, (ici Tarzan a un sourire) là, vous remplissiez les commandes et vous les portiez à vos clients.C’est toi probablement qui dirigeais les affaires.Pour nous maintenant, tout cela est clair.Il nous manque un seul petit détail.Les autres ont pas pu nous renseigner parce qu’ils le savaient pas, mais toi tu vas nous le dire étant donné que tu es le chef.TARZAN — Faites-vous pas d’illusions.Vous réussirez jamais à me faire parler.LE CHEF — Tous les voleurs et les criminels disent la même chose.Pourtant ils finissent toujours par faiblir.On connaît de très bons moyens pour délier les langues, tu sais.Avec toi, on peut tous les employer.TARZAN — Dans les films de détective aussi ils commencent par faire peur, mais si l’accusé est fort, si c’est pas un enfant, il se tait jusqu’au bout et c’est la police qui frappe un nœud. ZONE 273 LE CHEF — Cest vrai.Mais le cinéma et la vie c’est deux choses.Ici, tu n’es pas au cinéma, tu es dans la vie et tu n’as pas de chance.TARZAN — Je compte pas sur la chance, je compte sur moi tout seul.LE CHEF, dur — Ça suffit.C’est toi qui as entraîné les autres dans cette histoire, hein ?TARZAN — J’ai forcé personne.On s’est entendu tous les cinq franchement et on savait ce qu’on faisait.LE CHEF — Ça te donne pas de remords de voir que vous êtes pris maintenant ?TARZAN — Ça me donne aucun remords.Quand on est un homme on regrette pas ce qu’on fait même si on manque notre coup.LE CHEF — Même si tu as perverti une petite de seize ans ?TARZAN — Je l’ai pas pervertie.Ciboulette nous vaut tous, c’est même la plus dure, la plus vraie, la plus sincère des cinq.Elle vous vaut bien des fois, monsieur.LEDOUX le frappe à nouveau — Je t’ai dit de.LE CHEF — Laissez, Ledoux.[à Tarzan) Tu as raison.Ciboulette est une petite fille dure et sincère mais sais-tu qu’elle a eu peur tout à l’heure ?Sais-tu qu’elle a tremblé et que si ses forces lui avaient pas manqué, elle aurait probablement tout dit ?TARZAN crie — C’est pas vrai. 274 MARCEL DUBÉ LEDOUX Mais oui, c’est vrai.Tu peux me croire, j’étais là moi.LE CHEF — Où te trouvais-tu cet après-midi ?iARZAN — Je sais pas.quelque part, en ville.LE CHEF — Tu peux préciser?LEDOUX — T’aurais pas marché du côté des douanes par hasard ?TARZAN sursaute — Pour faire quoi ?LEDOUX — Je sais pas, pour prendre l’air peut-être ?LE CHEF — Cet après-midi, quelqu’un t’a vu en ville ?TARZAN — Oui, beaucoup de gens.LEDOUX —Qui?TAR.ZAN — Tous ceux que j’ai rencontrés sur la rue.LE CHEF — C’est pas un alibi.LEDOUX — Tu peux nommer personne ?TARZAN —Vous imaginez-vous que j’ai pris la liste des noms ?LEDOUX — Et ton revolver, où l’as-tu caché ?Le sergent t’a fouillé et y a rien trouvé.TARZAN — J’ai jamais eu de revolver.LEDOUX — Je te crois pas.T’en avais un quand je vous ai rendu ma première visite à soir.TARZAN — J’en n’avais pas.J’ai fait un geste pour vous faire peur et vous avez mordu. ZONE 275 LE CHEF — Un douanier a été tué au cours de la journée.(Tarzan a un léger sursaut.) LEDOUX — Ça te dit quelque chose ?TARZAN — Non.(Entre Roger.Tarzan en profite pour se détendre.) LE CHEF — Elle va mieux ?ROGER — Oui.Elle est encore très nerveuse.LE CHEF — Elle a pas parlé en revenant à elle ?ROGER — Elle a dit quelques mots.(Il regarde Tarzan.) TARZAN, qui a un peu peur — Qu’est-ce qu’elle a dit ?LEDOUX — Silence ! Les questions c’est nous qu’on les pose.LE CHEF — Qu’est-ce qu’elle a dit, Roger ?ROGER — Elle a dit: «Tarzan, sauve-moi, j'ai peur.» Et puis, elle m’a vu et s’est arrêtée.LE CHEF — C’est bon.Poursuivons l’interrogatoire.Donc, un douanier a été tué cet après-midi en faisant sa ronde dans le bois.LEDOUX — Un homme qui faisait son devoir a été tué.ROGER — Probablement parce qu’il faisait son devoir.LE CHEF — Or, il y a un rapport évident pour nous entre ce crime et la contrebande de cigarettes qui se fait dans la province.Comme tu es chef d'un 276 MARCEL DURÉ réseau de contrebande tu peux sûrement nous aider à trouver le coupable.LEDOUX — La justice récompense bien ceux qui l’aident.ROGER — Ceux qui lui donnent un petit coup de pouce.LE CHEF — Elle peut même remettre la liberté à ceux qui la méritent pas.TARZAN — Qu’est-ce que vous me voulez?LE CHEF — Un renseignement.Qui vous fournissait les cigarettes ?(Tarzan se tait.) Ça vous tombait sans doute pas du ciel ! TARZAN — On en avait à vendre; pour nous autres c’était le principal.LEDOUX — Quelqu’un vous les livrait ?TARZAN, avec empressement — Quelqu’un nous les livrait, comme Ciboulette l’a dit.ROGER — Qui c’était ?TARZAN — J’ai jamais vu son visage.Quand il venait nous rendre visite il se mettait un masque.LE CHEF — Il s’amuse le petit, il s’amuse.(Roger s’approche de Tarzan.) ROGER — On peut y voir, chef, on peut le faire rire jaune.LE CHEF, à Tarzan — Ecoute, garçon, on n’a pas de temps à gaspiller nous autres.Ici on trouve des ZONE 277 coupables.Tu paieras pour les minutes que tu nous fais perdre.TARZAN — Si vous aviez attendu pour nous arrêter, de savoir tous les détails, vous auriez pas à m’interroger.Moi je suis l’accusé, je suis pas de votre bord, je vous aiderai pas.ROGER — C’est ce qu’on va voir.(Il le saisit par le collet et lève le poing pour le frapper.) TARZAN — Vous pouvez me frapper si le cœur vous en dit, ça changera rien.J’en ai reçu des coups dans ma vie; à l’école, chez mon oncle, dans les rues; je les ai encaissés et je les ai remis.Je me suis endurci et je peux en recevoir encore plus, ça me fera pas parler.LEDOUX — C’est bien le genre que j’avais pensé, chef, y est dur comme une pierre.LE CHEF — Même la pierre la plus dure se brise, vous allez voir.(il s’approche de Tarzan.) Ecoute: à l’infirmerie, à deux portes d’ici, il y a une petite fille qui tremble de toutes ses forces parce qu’on lui a posé une ou deux questions de trop tout à l’heure.On n’aurait qu’à la reprendre immédiatement pour en savoir plus long.Mais, tu désires sûrement pas qu’on le fasse ?.Réponds, le désires-tu ?TARZAN —Non.LE CHEF — Alors si tu veux pas que ça se pro- 278 MARCEL DUBÉ duise, va falloir que tu répondes toi-même à nos questions.TARZAN — Non.J’ai tout dit, j’en sais pas plus.LEDOUX — Prends-nous pas pour des imbéciles.TARZAN — Je parlerai pas.LE CHEF — Alors c’est la petite qui va le faire.TARZAN — Non, vous avez pas le droit.ROGER — T’as peur, hein ?TARZAN — J’ai pas peur.Ciboulette parlera pas, je le sais.Mais vous êtes capables de lui faire du mal et je veux pas.LE CHEF — C’est à toi de décider.LEDOUX — Choisis.TARZAN — Je dirai rien.Ciboulette parlera pas.LE CHEF — Même si on la force ?TARZAN — Elle parlera pas.LE CHEF — C’est ce qu’on va voir.Ramenez-le tout de suite, Ledoux; Roger ira chercher la petite.TARZAN — Non, vous avez pas le droit, vous avez pas le droit, c’est de la saloperie, de la saloperie, vous avez pas le droit.(Ledoux Vempoigne par le milieu du corps et le fait sortir de force.) Ciboulette, Ciboulette!.Tais-toi Ciboulette!.Aie pas peur Ciboulette.aie pas peur.ils ont pas le droit.Ciboulette!.(Le reste se perd.Roger va sortir à leur suite mais le chef l’arrête.) ZONE 279 LE CHEF — Non Roger.C’était une ruse.Je pensais qu’il faiblirait mais j’ai pas réussi.ROGER — Ça serait quand même un bon truc pour nous autres.Elle est toute prête, la petite.LE CHEF — Non.Il doit y avoir un autre moyen.(Ledoux revient.) Faites entrer le dernier, Ledoux.LEDOUX — Mais la petite ?LE CHEF — Plus tard, plus tard si c’est la dernière solution.LEDOUX — Bien chef.{Il sort de nouveau.) LE CHEF — Sur les cinq, il y a sûrement une mauvaise maille.Espérons qu’on la trouvera.LEDOUX pousse Passe-Partout à l’intérieur — Marche.PASSE-PARTOUT — Poussez pas, poussez pas, j’ai rien fait.[Il se précipite devant le chef.) J’ai rien fait moi, monsieur.Je savais pas, c’est pas de ma faute.LE CHEF — C’est ce qu’on va voir.Prends ce siège.PASSE-PARTOUT — Bien, monsieur.(U s’asseoit.) LE CHEF — Tu as l’air bien disposé, toi.Dis-nous ton nom.PASSE-PARTOUT — Passe-Partout.ROGER — Les serrures, maintenant! Vous êtes pas capables de vous appeler comme du monde ? 280 MARCEL DUBÉ PASSE-PARTOUT — Excusez-moi, c’est l’habitude.Je m’appelle René Langlois.LE CHEF —Ton âge?PASSE-PARTOUT —Vingt ans.LE CHEF — Tu as tes parents ?PASSE-PARTOUT — Oui.LE CHEF — Tu travailles ?PASSE-PARTOUT — Non.Je vendais des cigarettes pour gagner ma vie et apporter un peu d’argent à la maison.LE CHEF — Et ton père ?PASSE-PARTOUT — Il boit sa paye.C’est moi qui nourris la mère.LEDOUX — Pour faire du supplément, tu volais des porte-feuilles ?.C’est le voleur en question, chef.LE CHEF — Pourquoi que tu travailles pas comme tout le monde ?PASSE-PARTOUT — J’ai essayé souvent mais ça marchait jamais, on me renvoyait au bout de deux ou trois jours.LEDOUX — On doutait de ton honnêteté ?PASSE-PARTOUT — Non, c’est pas ça, ils disaient que je faisais pas l’affaire, c’est tout.LE CHEF — On veut bien te croire.PASSE-PARTOUT — Je vous jure que je dis la vérité, monsieur.LE CHEF — Ça va.Tu es accusé d’avoir fait la ZONE 281 contrebande et d’avoir dépoché des gens sur la rue: ç’a, tu le nies pas ?PASSE-PARTOUT — C’était pour ma mère.LE CHEF — Tu le nies pas ?PASSE-PARTOUT — Et non ! LE CHEF — Bon.Jusqu’à date, tout va bien.On aurait maintenant besoin d’explications supplémentaires.On a découvert votre système de livraison, là-dessus tout est clair.On aimerait maintenant avoir des éclaircissements sur vos moyens d’approvisionnement ?PASSE-PARTOUT — Voulez-vous dire sur la manière d’emmagasiner la marchandise ?LEDOUX — Pas précisément.On sait ça aussi.Dans le moment, votre hangar est vide.Ce qu’on aimerait connaître surtout, c’est la façon par laquelle les cigarettes traversaient la frontière.PASSE-PARTOUT, qui ruse — C’est très important pour vous ?ROGER — Très important.PASSE-PARTOUT — Je regrette mais je peux pas le dire, ça serait trahir.LEDOUX — T'es certain que tu peux pas ?PASSE-PARTOUT — Pratiquement.A moins que.LE CHEF — A moins que?. 282 MARCEL DUBÉ PASSE-PARTOUT — Que le service rendu soit pris en considération.LE CHEF — Il arrive parfois que les services rendus soient pris en considération.PASSE-PARTOUT — Comme par exemple ?LE CHEF — Par exemple, on donne une liberté provisoire jusqu’au procès et on atténue la déposition faite contre les accusés.PASSE-PARTOUT — C’est très intéressant.LE CHEF —N’est-ce pas?PASSE-PARTOUT — Ça veut dire que si je vous renseigne, vous me relâchez avec les autres ?LE CHEF — A cause de l’importance du service, c’est ce que ça veut dire.PASSE-PARTOUT — Bien entendu, je dénonce personne, je sers la justice, pas plus.LEDOUX — Tu sers la justice comme un honnête citoyen, pas plus.PASSE-PARTOUT —Ça me fait drôle de me faire dire ça.ROGER — On t’écoute, parle.PASSE-PARTOUT — C’est à vous autres de m’interroger.ROGER — Dis-nous d’abord qui vous fournissait les cigarettes ?PASSE-PARTOUT — Un Américain des Etats-Unis. ZONE 283 LE CHEF — Son nom ?PASSE-PARTOUT — Je le sais pas.Il nous les avait à bon marché, on les vendait avec profit.LE CHEF — Il vous les livrait lui-même ?PASSE-PARTOUT — Pas une miette.Fallait aller les chercher.LE CHEF — Aux Etats-Unis ?PASSE-PARTOUT — Mais oui.On sen chargeait personnellement.On traversait par les bois.LEDOUX — Tu l’as déjà fait ?PASSE-PARTOUT — Non.C’est toujours Tarzan qui sautait.Nous autres on voulait prendre sa place des fois, mais.Les trois policiers sont figés sur place.Ils se rendent compte qu’ils touchent à leur but.Us sont devenus très intéressés, très sérieux.Us sont parfaits.LE CHEF — C’est bon.Dis-nous quand il l’a fait pour la dernière fois ?PASSE-PARTOUT — C’est bien simple, y a sauté aujourd’hui.ROGER — Après-midi ?PASSE-PARTOUT — Oui.LEDOUX — A quelle heure qu’il est revenu ?PASSE-PARTOUT — Y était environ sept heures et demie.Oui c’est ça, y avait du retard.LE CHEF — De coutume, il rentrait pas si tard ? 284 MARCEL DUBÉ PASSE-PARTOUT — Non.Même qu’aujourd’hui on a cru qu’il s’était fait pincer.LE CHEF — Bon.C’est tout ce qu’on veut savoir.Rien d’autre à ajouter ?PASSE-PARTOUT — Attendez.non, je crois pas.(Il va pour se lever.) LEDOUX — Minute ! Quand il sautait les lignes comme ça, y était armé ?PASSE-PARTOUT — Je pense pas.LE CHEF — Ledoux, faites venir Tarzan tout de suite, c’est le moment de le chauffer.LEDOUX — Oui, chef.(Il sort.Passe-Partout se lève.) PASSE-PARTOUT —Et moi?ROGER — Toi tu restes assis tranquille et t’as rien à dire.PASSE-PARTOUT — Vous allez pas l’interroger devant moi toujours ?ROGER — Oui.Pour vérifier si t’as dit la vérité.PASSE-PARTOUT — J’ai dit rien que la vérité.ROGER — C’est ce qu’on va voir.T’as pas à parler tant qu’on t’interrogera pas.Et souviens-toi de notre petite entente, hein ?Entrent Tarzan et Ledoux.Tarzan s’arrête, interdit, une seconde, et pose un regard très dur sur Passe-Partout.LE CHEF — Donnez-lui une chaise. ZONE 283 ROGER apporte la chaise du fond à Tarzan — Assieds-toi.(Tous le regardent et ne parlent pas.) TARZAN — Qu’est-ce que vous me voulez encore ?J’ai dit ce que j’avais à dire.LE CHEF — Va falloir le dire encore.TARZAN (Silence.Tarzan regarde Passe-Partout.) — Pourquoi que vous voulez m’interroger devant Passe-Partout ?LE CHEF — On a nos raisons.On a changé d’idée tout à l’heure.Au lieu de faire passer la petite on a fait venir Passe-Partout.LEDOUX — Comme tu vois, on est humain.(Nouveau silence.) ROGER s’approche — Tu trouves pas qu’on est humain ?TARZAN — C’est tout ce que vous avez à me demander ?LE CHEF — Ah ! non.On a encore beaucoup de choses.Mais maintenant on n’est pas pressé.Nouveau silence.Tarzan regarde Passe-Partout qui baisse les yeux à chaque fois.LEDOUX — Soutiens-tu toujours que quelqu’un vous livrait les cigarettes ?TARZAN —Oui.LEDOUX — Il soutient toujours chef.LE CHEF — Demandez-lui si l’homme qui les 286 MARCEL DUBÉ livrait portait un masque comme dans les films ?(Tarzan ne répond pas.) ROGER, négligemment — Où est-ce que t’étais après-midi ?TARZAN — Vous m’avez déjà poser cette question.ROGER — On te la pose encore.TARZAN — J’étais en ville.LEDOUX — Où, en ville ?Précise.TARZAN — Un peu partout.LE CHEF — Quelqu’un t’a vu en ville ?TARZAN — Beaucoup de gens.LEDOUX —Qui?TARZAN — Tous ceux qui j’ai rencontrés sur la rue.LEDOUX — T’as de la suite dans les idées, mais c’est pas un alibi.LE CHEF — Trouve un alibi.LEDOUX —T’as pas d’alibi?TARZAN — J’en n’ai pas cherché.LE CHEF — Le )eu se brise.Le chef se raidit et se dresse devant Tarzan.—Une déposition contraire nous affirme que tu as sauté les lignes cet après-midi et que tu as traversé toi-même des cigarettes.TARZAN se tourne brusquement vers Passe-Partout, le regard en feu — C’est pas vrai.(Puis il éclate de rire.) C’en est une bonne celle-là ! C’est Passe- ZONE 287 Partout qui vous a raconté ça ?Et vous êtes tombés dans le panneau ?.Cest vraiment la meilleure.LE CHEF — Cest pas le moment de rire, explique-toi.TARZAN — J’ai battu Passe-Partout à soir parce qu’il m’avait désobéi.Je l’ai humilié devant les autres.Pour se venger, y a inventé cette farce quand vous lui avez parlé du douanier assassiné.C’est tout.LE CHEF — La chose serait possible, seulement on est certain que c’est pas une farce.LEDOUX — Parce qu’on lui a pas parlé du douanier assassiné.ROGER, astucieux — On lui a tendu un piège et y est tombé dedans.LE CHEF — On lui a laissé entendre que tout le monde avait avoué et que s’il avouait gentiment lui aussi, la peine serait moins forte.PASSE-PARTOUT — Tu vois, ils le disent, c’est pas de ma faute.ils m’ont tendu un piège.TARZAN, vite covime l’éclair, il bondit sur Passe-Partout— T’es rien qu’un cochon, Passe-Partout, et tu vas me le payer.(Il va pour le frapper mais Roger s’empare de lui et le reconduit à sa chaise en le faisant asseoir de force.) ROGER — Doucement, l’ami.LEDOUX — Tu ris plus maintenant, hein ? 288 MARCEL DUBÉ LE CHEF — Avoue, tu as sauté les frontières cet après-midi.TARZAN, avec force — Non.LE CHEF — Faites sortir l’autre.On n’a plus besoin de lui.LEDOUX — Oui, chef.(A Passe-Partout) Viens.(Us sortent.) ROGER — Quelle heure qu’il était quand t’as traversé ?TARZAN — J’ai pas traversé.LE CHEF — On te demande quelle heure qu’il était ?TARZAN — J’ai pas traversé.(Ledoux revient.) LE CHEF — Ecoute-moi bien, petit ! Cesse de jouer au dur.On en a assez maintenant.Ton comportement devant Passe-Partout nous prouve que tu nous as menti.On est maintenant certain que tu as passé frauduleusement les frontières aujourd’hui.TARZAN — Si vous êtes certains, pourquoi?.LE CHEF — Silence ! C’est moi qui parle.Ici, tu n’es plus le chef, mon garçon.Tu n’as d’ailleurs jamais été un chef.Tu t’es mis en marge de la loi et tu en as entraînés d’autres avec toi, tu vas payer: pour toi et pour les autres.Ecoute-moi bien ! Quand tu sortiras d’ici on aura appris tout ce qu’on veut savoir.Je te conseille donc de répondre comme il faut aux questions qu’on va te poser; sans ça, on em- ZONE 289 ploiera les grands moyens.On a droit de le faire puisque tu es majeur et que la cause qui nous occupe se rapporte à une cause criminelle.Un homme a été tué.J’ai pas le droit de t’accuser mais j’ai le droit de te soupçonner, j’ai le droit de me renseigner le plus possible.Tu vas avoir à me prouver que tu n as pas tué cet homme.Tu comprends ?Et surtout, va pas t’imaginer que tu peux nous échapper parce que tu es chef de bande et que tu te faisais obéir par des enfants.Comme je te l’ai dit tout à l’heure, tu n’as jamais été un vrai chef.Un vrai chef, ses hommes lui obéissent sincèrement parce qu’ils l’aiment, ils se feraient tuer pour lui.Mais toi, on t’obéissait par intérêt, pas plus.On t’aurait laissé tomber un jour.TARZAN — C’est pas vrai.Mes hommes m’aimaient.LE CHEF — Mais non, tu te fais des illusions.Un après l’autre, ils ont défilé devant moi, un après l’autre ils ont parlé.Ils ont pas dit grand-chose, c’est vrai, mais j’en ai appris assez pour me rendre compte qu’ils te suivaient pour leur profit personnel.TARZAN — Prouvez-le.LE CHEF — Le premier faisait la contrebande pour s’acheter une musique à bouche neuve et devenir musicien, l’autre pour assurer l’avenir de ses futurs enfants, le troisième vivait un mélodrame: il volait 290 MARCEL DUBÉ de l’argent pour faire vivre sa mère parce que son père est un ivrogne.TARZAN — Vous oubliez Ciboulette.LE CHEF — C’est vrai.Mais avoue que tu n’as pas à être fier parce qu’elle a fait une crise de nerfs et qu’elle aura un casier judiciaire quand elle sortira d’ici.Tu es fier de ça ?.Réponds.Sa vie est marquée maintenant, la tienne aussi, celle des autres de même.Tu en es fier ?Sois franc.TARZAN —Non.LE CHEF — Ciboulette a eu peur d’elle-même, c’est pour ça qu’elle s’est évanouie.Elle a rien dit de trop, elle nous a même mis sur une fausse piste quand elle a inventé qu’on vous livrait les cigarettes mais, si l’interrogatoire avait duré plus longtemps, elle aussi comme les autres aurait probablement dévoilé son intérêt.TARZAN — Pas Ciboulette.LE CHEF — Elle aussi.Seulement, son intérêt à elle, c’était peut-être pas de s’enrichir, c’était peut-être toi.La contrebande elle doit s’en ficher au fond.Dans sa tête de petite fille elle doit penser à bien d’autres choses.Mais toi tu n’as rien compris et c’est de ta faute si elle est salie maintenant.TARZAN — C’est pas vrai.Vous avez pas le droit de dire ça.LE CHEF — Et puis, tu as été trahi.Faut bien ZONE 291 que tu le saches maintenant: tu es seul.On sort pas de sa condition comme on sort d’une salle de cinéma, les yeux remplis d’images, la tête remplie de rêves.Tes rêves sont morts, Tarzan.Tu es seul.Tu es seul comme on est seul dans la vie, mon garçon.Même au moment où on se pense secondé et invincible, on est seul comme les pierres.TARZAN — Je m’arrêtais jamais pour me poser des questions.Je me disais: « Je suis le chef, ils m’obéissent, ils m’aiment.» C’est vrai que je me sens seul tout d’un coup, c’est vrai qu’ils sont loin de moi.Je revois leur visage dans ma tête et j’ai l’impression de pas les reconnaître.LE CHEF — C’est toujours la même chose.Quand on se sent fort, on prend pas garde de se demander si on va pas faiblir tout d’un coup.Ça nous empêche de prévoir les conséquences de nos actes.Ça nous aveugle.Et un jour, on se retrouve les mains vides.LEDOUX — Tu vois, ça vaut vraiment plus la peine de te taire.LE CHEF —Mais non, ça vaut plus la peine.ROGER — Avoue que t’as sauté les lignes après-midi.TARZAN — C’est vrai, j’ai sauté les lignes après-midi.Mais j’ai pas tué le douanier.LE CHEF — On te dit pas ça non plus. 292 MARCEL DUBÉ TARZAN — Maintenant laissez-moi tranquille, j 'ai dit ce que vous vouliez savoir.LE CHEF — Il nous reste encore une ou deux questions à te poser.LEDOUX — Le nom de l’Américain qui vous vendait les cigarettes ?TARZAN — Stone.Monsieur Stone.ROGER — Son adresse ?TARZAN — Je la connais pas.Il me l’a jamais donnée.On prenait des rendez-vous et il me vendait des cigarettes.J’ai même jamais su son premier nom.LE CHEF—On te croit.ROGER — T’as l’air sincère.TARZAN — Laissez-moi partir d’abord, j’ai tout dit.Je vous donnerai des précisions demain.Je suis trop fatigué maintenant.(Il se lève.) LEDOUX — Mais non, reste assis.Quand on est fatigué, faut rester assis.TARZAN, qui ressent un malaise — Qu’est-ce que vous me voulez ?ROGER — Pas grand-chose, t’énerve pas.LE CHEF — A quelle heure as-tu traversé aujourd’hui ?TARZAN — Je sais pas.J’ai sauté trois fois.ROGER — La première fois, y était quelle heure à peu près ?TARZAN — Faisait très chaud, y approchait midi. ZONE 293 LEDOUX — La deuxième fois ?TARZAN — Trois heures peut-être.LE CHEF — Et la dernière ?TARZAN — Je m’en souviens plus.ROGER — Faut t’en souvenir.LE CHEF — Quelle heure était-il la dernière fois?TARZAN — Probablement six heures.(Il se lève.) ROGER — Mais non, mais non, t’es pas pressé, prends le temps de te reposer.(Il le fait asseoir.) LE CHEF — As-tu rencontré quelqu’un dans le bois ?TARZAN —Non.LEDOUX — C’est très étrange ! Jamais depuis la guerre on n’a surveillé la frontière autant que ces jours-ci.ROGER — Si t’avais rencontré un douanier, qu’est-ce que t’aurais fait ?TARZAN — Je me serais caché.LE CHEF — Tu t’es déjà caché d’un douanier comme ça ?TARZAN — Oui, souvent.LEDOUX — T’as une arme quand tu sautes les lignes ?TARZAN —Non.LE CHEF — Tu as passé combien de cigarettes aujourd’hui ? 294 MARCEL DUBÉ TARZAN — Beaucoup.LE CHEF — Combien ?TARZAN — Trente mille.LE CHEF — Sans arme ?TARZAN — Sans arme.LE CHEF — Tu prends des risques.TARZAN — J’ai choisi de risquer.LE CHEF — Même ta vie ?TARZAN — Même ma vie.LE CHEF — C’est noble mais ta cause est mauvaise.TARZAN — Y a pas de mauvaises causes quand on se bat pour vivre.LEDOUX — Et parce que t’aime le risque, tu sautes sans arme ?TARZAN —Oui.LE CHEF — On te croit.C’est à peu près tout ce qu’on voulait te demander.(Tarzan se lève.) LE CHEF, qui fait semblant de compléter son dossier — Donc, quand tu as vu le douanier, tu t’es caché ?TARZAN —Oui.LE CHEF — Mais non, t’as pas vu de douanier, tu l’as dit tout à l’heure.ROGER, le faisant asseoir brusquement — Faut pas te remettre à nous mentir, mon garçon ZONE 295 LEDOUX — C’est dommage, ça allait si bien.Va falloir tout recommencer maintenant.LE CHEF —Il ta vu lui?TARZAN —Qui?LEDOUX — Le douanier.TARZAN —Non.ROGER — A quelle heure c’était ?TARZAN — Au deuxième voyage, vers trois heures.LE CHEF — S’il t’avait vu, tu aurais tiré sur lui ?TARZAN — Mais non puisque j’avais pas d’arme.ROGER — Qu’est-ce que t’aurais fait s’il t’avait vu ?TARZAN — Je sais pas.Je l’aurais laissé venir.LEDOUX — Et t’aurais essayé de le désarmer ?TARZAN — Peut-être.LE CHEF — Mais il t’a pas vu ?TARZAN —Non.ROGER — C’était un Canadien, pas vrai ?TARZAN — Non, un Américain.LEDOUX — C’est bien ce qu’on voulait dire.LE CHEF — C’est un Américain qui est mort.Y était grand ?TARZAN —Moyen.LE CHEF —Gras?TARZAN — Maigre.LEDOUX —Y était vieux? 296 MARCEL DUBÉ TARZAN — Y avait trente ans, peut-être.LE CHEF — Tu l’as très bien vu, n’est-ce pas ?TARZAN — Y est passé près de moi.ROGER — La couleur de ses yeux ?TARZAN —Noire.ROGER — Tiens ! Tu dis qu’il t’a pas regardé mais t’as vu la couleur de ses yeux ! TARZAN — J’ai vu ses yeux: deux grands yeux noirs.LE CHEF — Il devait être distrait pour pas te regarder.LEDOUX — Il chantait probablement un petit air pour se désennuyer ?ROGER — C’est ça, hein ?TARZAN — Je le sais pas.LE CHEF — Quelle heure était-il ?TARZAN — Trois heures.LE CHEF — A quelle heure ton premier voyage ?TARZAN —Midi.LE CHEF —Et le dernier?TARZAN — Six heures.LE CHEF — Tu partais d’où ?TARZAN — De Landmark Road à deux milles des lignes américaines.ROGER — Où revenais-tu ?TARZAN — A un mille des lignes canadiennes ZONE 297 dans une cache au bord de la route.Là un camion m’attendait.LE CHEF — Le nom du camionneur ?TARZAN hésite puis — C’était.moi le camionneur.Je louais le camion.LE CHEF — Tu marchais donc trois milles ?TARZAN —Oui.LEDOUX — Trois milles pour aller, trois pour revenir, ça fait six ?.TARZAN —Oui.LEDOUX — Et en tout, dix-huit pour faire les trois voyages ?TARZAN —Oui.LEDOUX — T’as mis six heures pour parcourir dix-huit milles ?TARZAN —Oui.LEDOUX — C’est vite quand faut marcher dans le bois.ROGER — T’as certainement pas pris tes précautions.TARZAN — J’avais l’habitude.Je savais mon chemin par cœur.LE CHEF — Et tu marchais peut-être pas trois milles à chaque fois ?TARZAN — Peut-être pas.LEDOUX — T’as vu rien qu’un douanier ?TARZAN —Oui. 298 MARCEL DUBÉ ROGER — Et t’es sûr qu’il t’a pas vu, lui ?TARZAN —Oui.LE CHEF — Pourquoi ?TARZAN — Je sais pas.Je sais plus.vous me posez trop de questions.ROGER — Dis-nous pourquoi qu’il t’a pas vu ?LE CHEF — Il passait trop loin, je suppose ?TARZAN — C’est ça, il passait trop loin.ROGER — Et pourtant, y a pas longtemps, t’as dis que tu l’avais vu de près.Tu savais même la couleur de ses yeux.LE CHEF — Il passait loin ou près ?TARZAN — Il passait.ni loin.ni près.ROGER — Alors il passait pas nulle part ?TARZAN — .LEDOUX — Réponds ! Il passait ou il passait pas ?TARZAN — Il passait devant moi et j’étais caché, c’est tout.LEDOUX —Y était grand?TARZAN —Oui.LEDOUX — T’as dis moyen tout à l’heure.LE CHEF — Pourquoi que tu as dit moyen tout à l’heure ?ROGER — Je suppose que de loin il paraissait grand et de près, moyen: les distances déforment. ZONE 299 Mais il pouvait pas être loin et près en même temps, pas plus que moyen et grand.LEDOUX — C’est illogique.Du blanc ça peut pas être noir.Du sang ça peut pas être gris.LE CHEF — Qu’est-ce que tu en dis?.Il était gras ?TARZAN — Y était maigre.ROGER — Quelle heure qu’il était ?TARZAN — Trois heures.LEDOUX —Et il t’a vu et t’as tiré dessus ?TARZAN — Mais non, j’avais pas d’arme.LE CHEF — Pourquoi nous as-tu dit que tu avais un .38 tout à l’heure ?TARZAN — J’ai pas dit ça.ROGER — Mais oui, tu l’as dit.LEDOUX — Juste au début de ta déposition t’as dit: « j’ai toujours un .38 quand je saute les lignes ».ROGER — Tu t’en souviens pas ?TARZAN —J’ ai pas dit ça.J’ai dit que je prenais le risque et que je sautais sans arme.LE CHEF — Tu as mauvaise mémoire.LEDOUX — Tu t’embrouilles, mon gars.T.E CHEF — Bientôt on saura plus ce que tu as dit et ce que tu n’as pas dit.LEDOUX — Et toi non plus tu le sauras plus.LE CHEF — Soigne ta mémoire, faut soigner sa mémoire.On en a toujours besoin. 300 MARCEL DUBÉ ROGER — Je vas t’aider moi.Quelle heure qu’il était la première fois ?TARZAN —Midi.LE CHEF — Et la deuxième fois ?TARZAN — Trois heures.LEDOUX — Et la dernière ?TARZAN — Six.LE CHEF — Cest exact.Mais il y a bien souvent le nombre six dans ton histoire: six milles pour le voyage aller-retour, six heures pour les trois voyages et le dernier voyage à six heures encore une fois.ROGER — Plus le douanier qui mesurait six pieds.LE CHEF — Cest vrai, le douanier mesurait six pieds.LEDOUX — Mais t’as dit qu’y était maigre, hein ?TARZAN —Non.LE CHEF — Oui, tu l’as dit: maigre avec des yeux noirs.TARZAN — Oui, les yeux étaient noirs, je les ai vus et je l’ai dit, je m’en souviens.ROGER — Alors il passait pas loin ?LEDOUX — Y était près même ?LE CHEF —Tout près?TARZAN —Oui.LE CHEF — Et il faisait soleil ?LEDOUX — Un beau soleil d’après-midi ? ZONE 301 TARZAN — Oui.faisait soleil.plutôt non.le soir tombait.ROGER — Donc, y était pas trois heures ?LEDOUX — T’as dit au deuxième voyage tout à l’heure.LE CHEF — Et le deuxième voyage c’était à trois heures ?ROGER — Mais si le soir tombait c’était au dernier voyage ?LE CHEF — Donc à six heures.TARZAN —Non.ROGER — C’était quand alors ?TARZAN — Je le sais pas, je le sais pas.LEDOUX — Avoue, t’as tiré dessus.Il passait en silhouette, t’avais toutes les chances pour toi.TARZAN —Non.ROGER — Oui.LEDOUX —Avec un .38.TARZAN —Non! Non! Non! LE CHEF — Avec un .38 à bout portant.Il est mort tout de suite.TARZAN — C’est pas vrai.LEDOUX — Qu’y est mort tout de suite ?TARZAN — Que j’ai tiré dessus.C’est pas vrai.ROGER — Mais oui, c’est vrai.C’est après que t’as vu que ses yeux étaient noirs.Y a dû mourir les yeux ouverts. 302 MARCEL DUBÉ TARZAN —Non.LEDOUX — Oui.Il saignait beaucoup.T’avais peur, c’était ton premier crime.TARZAN —Non.ROGER — Où t’as mis ton arme ?TARZAN — J’avais pas d’arme.LE CHEF — Il nous faut l’arme du crime.TARZAN — Vous l’aurez pas.LE CHEF — Donc tu avoues.TARZAN — Non.Vous me faites parler de force et je dis des choses qui sont pas vraies.LEDOUX — C’est la vérité qui commence à sortir.ROGER — Faut questionner beaucoup pour savoir toute la vérité.LE CHEF — Faut questionner jusqu’au bout.Faut détruire toute résistance.ROGER — Avoue.LEDOUX —Avoue.LE CHEF — Avoue, Tarzan.(Le chef s’est dirigé vers le mur du fond.Il presse un bouton.Un réflecteur très puissant s’allume au plafond dirigé sur la tête de Tarzan.) TARZAN — C’est pas moi.Ledoux et Roger se sont emparés de lui et le tenant par les cheveux et les épaules ils maintiennent sa tête dans le rayon de lumière. ZONE 303 TARZAN — Non, pas ces lumières, pas ces lumières.je suis pas un assassin.ROGER — Regarde la lumière en face, la lumière c’est la vérité.TARZAN — Eteignez, éteignez.LEDOUX — Y a que les assassins qui peuvent pas supporter la lumière.LE CHEF — Parce qu’ils ont peur.TARZAN — Eteignez, éteignez.ROGER — Avoue.TARZAN — Vous allez me rendre fou, éteignez la lumière.LEDOUX —Avoue.ROGER — Dis-nous que tu l’as tué.TARZAN, dans un grand cri — Oui, c’est moi.Eteignez.C’est moi, c’est moi.Ee chef éteint la lumière.Les deux autres lâchent Tarzan qui s’affaisse et sanglote la tête dans les mains.On entend par petites bribes les mots qu’il murmure.TARZAN —Il m’a regardé dans les yeux.y a ouvert la bouche pour parler.j’ai tiré.y est tombé.y est tombé comme un arbre.sans pouvoir crier.sans pouvoir dire les mots qui étaient au bord de ses lèvres.(Il sanglote.Long silence.Tout se détend, tout se décontracte.) LE CHEF, doucement — Emmenez-le.(Ledoux va 304 MARCEL DUBÉ le prendre par les épaules et, comme un automate, Tarzan se lève.) LE CHEF — As-tu quelque chose à ajouter ?TARZAN — Non.C’est tout.(Us vont sortir.Tarzan s’arrête et se retourne du côté du chef:) Ciboulette.Rendez la liberté à Ciboulette.LE CHEF — Les autres seront relâchés demain.Après ton procès, ça ne leur dira rien de recommencer.TARZAN — Ciboulette.Dites-lui.dites-lui que.non.dites-lui rien.(Il sort suivi de Ledoux.Roger va vers la pat erre et commence à s’habiller.) LE CHEF — J’espérais que ce soit pas lui.ROGER — Pourquoi, chef ?LE CHEF — Je sais pas.Je pensais à mon garçon qui a son âge et qui trouve la vie facile.Ça me fait drôle.ROGER — Tarzan est un assassin, chef ! LE CHEF — Tellement peu, tellement peu, Roger.C’est surtout un pauvre être qu’on a voulu étouffer un jour et qui s’est révolté.Il a voulu sortir d’une certaine zone de la société où le bonheur humain est presque impossible.ROGER — Je comprends pas très bien, chef.LE CHEF — C’est pas important, Roger.Nous autres on n’a pas à comprendre cette nuit, on n’a plus ZONE 305 à poser de questions.L’ouvrage est terminé.Bonsoir Roger.ROGER — Bonsoir, chef.Ils échangent une poignée de main et Roger se retire.Le chef montre des signes évidents de fatigue.Il va s’asseoir à son bureau et médite durant quelques secondes la tête dans ses mains.Puis, il se décide, décroche le téléphone et signale 1-1-0.LE CHEF — Allô! Longue distance?.Donnez-moi l’inspecteur Spencer à Plattsburg s’il vous plaît.oui c’est ça: Spencer.Pendant que le rideau se ferme et qu’un air triste de musique à bouche qui reviendra au cours du troisième acte s’ébauche dans le silence de la nuit.RIDEAU ACTE TROISIÈME LA MORT Même décor qu’au premier acte: c’est le soir.C’est un sombre soir d’automne.On entend, venant de très loin, comme du fond de la misère humaine, un petit air de musique à bouche, triste et plaintif.Moineau est seul en scène.Il est assis sur le trône du chef et lit un livre de « comics ».Apparemment, cette lecture le passionne, puisqu’on le voit se ronger les doigts.Au cours de ce dernier acte, les personnages sont vêtus un peu plus chaudement; il faut même qu’ils donnent l’impression d’avoir un peu froid.Après un certain temps, Ciboulette fait son entrée par le fond.Sa démarche est lente, son regard n’est plus illuminé par la ferveur du début.Elle est comme prise dans un mauvais rêve et son visage est triste comme celui d’un enfant seul.Elle entre et s’appuie contre la palissade: ZONE 307 CIBOULETTE — Bonsoir Moineau.MOINEAU, sans sortir de sa lecture — Salut, Ciboulette ! Silence.CIBOULETTE —Tu lis?MOINEAU —Oui.Silence.CIBOULETTE — Qu’est-ce que tu lis ?MOINEAU — Une aventure.J’achève.Silence.CIBOULETTE —Ça finit bien?MOINEAU —Non, ça se gâte.« Les méchants », comme ils disent, se font punir par les « bons ».Nouveau silence.CIBOULETTE — Crois-tu qu’il sera condamné, Moineau ?MOINEAU — .CIBOULETTE — Moineau ! Je te parle.MOINEAU — Attends.il me reste deux images.{Il termine sa lecture, referme son livre précieusement, le plie avec soin et le glisse dans sa poche.) MOINEAU — J’ai fini, Ciboulette.Tu veux savoir quelque chose ?CIBOULETTE — Je veux savoir s’ils vont le condamner ?MOINEAU — J’ai peur que oui.De coutume, quand on me, on est pendu. 308 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Avec une corde ?MOINEAU —Oui.CIBOULETTE — Autour du cou ?MOINEAU —Oui.CIBOULETTE —C’est laid un pendu?MOINEAU — Cest pas beau.Dans les livres d’images, on en voit des fois: y ont le cou tiré, la langue sortie.CIBOULETTE — On va le défendre au procès, Moineau, on va le sauver.Parce que Tarzan a jamais été laid, faut pas qu’il soit pendu.D’ailleurs, il se laissera pas faire, il va s’évader.MOINEAU —Tu penses ?CIBOULETTE —Oui.MOINEAU — C’est difficile.En prison, on les surveille comme il faut.CIBOULETTE — Il va mourir, alors ?MOINEAU — Peut-être que oui, peut-être que non.CIBOULETTE — Il lui reste des chances, d’après toi ?MOINEAU — Pas beaucoup.Parce que s’ils le pendent pas, ils vont le jeter en prison pour la vie.CIBOULETTE — Pour toute la vie?.Mais ça se peut pas, Moineau ! Tu te rappelles au mois de juillet ?Y arrivait de voyage un soir; y était tout en sueurs, sa chemise était ouverte sur sa poitrine; ZONE 309 y est venu s’asseoir avec nous autres dans l’escalier de Tit-Noir, il nous a regardés un après l’autre avec des yeux pleins de lumières et jusqu’à la nuit il nous a raconté ses aventures.Tu t’en rappelles Moineau ?Tu te souviens comment y était content de vivre et surtout d’être libre ?MOINEAU —Oui, Ciboulette.CIBOULETTE — Mais maintenant, c’est fini pour lui.Plus d’aventures, plus de liberté.MOINEAU — Plus rien.Silence.CIBOULETTE — On avait un beau chef, hein, Moineau ?MOINEAU — Oui, et un vrai.A ce moment Passe-Partout sort du hangar.Il voit Moineau et Ciboulette et il s’arrête sur le seuil.Il est ganté.Il n’a rien perdu de son arrogance et de sa fausse virilité.De plus, il a l’air de quelqu’un qui vient de faire quelque chose de malhonnête.PASSE-PARTOUT — Tiens ! De la visite.Salut, Ciboulette.CIBOULETTE — Salut, Passe-Partout.Je savais pas que t’étais là-dedans.PASSE-PARTOUT — Ça te dérange ?CIBOULETTE — Non.Je me demande seulement ce que tu peux trouver d’intéressant à t’enfermer entre quatre murs vides ? 310 MARCEL DUBÉ PASSE-PARTOUT — On sait jamais ce qu’on peut trouver entre quatre murs vides.(il a un petit rire.) CIBOULETTE — Ils nous ont tout pris.PASSE-PARTOUT — Et oui.On s’imaginait pas que ça se découvrirait si facilement.Sont entrés et au bout de dix minutes, plus rien; une place vide.pourtant le chef avait dit qu’y avait pas de danger, que c’était trop bien organisé.On avait un bon chef mais il rêvait trop, je pense.CIBOULETTE — Passe-Partout ! PASSE-PARTOUT — C’est vrai ! Ciboulette.CIBOULETTE — Il va mourir, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT — Et oui.Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ?.S’y avait pas tiré au moins ! Mais non, a fallu qu’il se prenne au sérieux, a fallu qu’il joue son rôle jusqu’au bout.CIBOULETTE — Y a défendu sa peau, pas plus.PASSE-PARTOUT — Comme s’y avait pas d’autres moyens de défendre sa peau.CIBOULETTE — Y en avait pas d’autre puisqu’il l’a fait.PASSE-PARTOUT — Admettons.MOINEAU — Moi, je me demande qui l’a trahi ?Parce qu’y a été trahi, hein ?PASSE-PARTOUT — Ça, l’histoire le dit pas.Probablement qu’on le saura jamais. ZONE 311 CIBOULETTE — On peut soupçonner quelqu’un par exemple.PASSE-PARTOUT — Pourquoi que tu me regardes, Ciboulette ?C’est à moi que tu fais allusion ?CIBOULETTE —J’ai pas dit ça.PASSE-PARTOUT — C’est aussi bien, parce que.CIBOULETTE —JJ ai pas dit ça mais je te regarde en plein dans les yeux et tes yeux se détournent, ton regard s’embrouille, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT — C’est pas des yeux de fille qui vont me faire peur.Je suis capable d’envisager n’importe qui.CIBOULETTE — Judas aussi quand y a trahi Jésus.Y avait peur mais il l’embrassait quand même.PASSE-PARTOUT — T’as bien retenu ton catéchisme.CIBOULETTE — C’était pas marqué dans le catéchisme que Judas avait peur.Je viens seulement d’y penser en te regardant.PASSE-PARTOUT — C’est un autre Passe-Partout que tu regardes, c’est celui d’avant.Celui d’aujourd’hui a plus peur.CIBOULETTE — T’as plus peur mais tu sais pas regarder.T’as plus peur mais t’as peut-être honte.PASSE-PARTOUT — J’ai jamais eu honte, tu m’entends ?Devant personne. 312 MARCEL DUBÊ CIBOULETTE — Même devant nous autres, quand Tarzan t’a battu ?PASSE-PARTOUT — J’ai pas eu honte.Vous étiez quatre contre moi.Si j’avais été tout seul avec lui, c’est moi qui l’aurais battu.CIBOULETTE — Tu l’entends, Moineau ?C’est lui qui l’aurait battu, lui qui a peur de son ombre.(Passe-Partout se retourne vivement et regarde en arrière.Il se rend compte qu’il n’y a rien et qu’il devient ridicule.Il rougit de colère.) Tu vois, Passe-Partout.?PASSE-PARTOUT — Laisse faire, tu riras pas de moi longtemps.Depuis qu’on nous a relâchés tu me surveilles et tu m’espionnes.T’es jalouse parce que je vis, parce que je suis pas accusé de meurtre à la place de Tarzan, parce que je suis libre.A partir d’à soir, ça va changer.MOINEAU — Tu sais pas ce que tu dis.PASSE-PARTOUT — Toi, tu vas te mêler de ce qui te regarde.C’est moi qui mène ici maintenant, compris ?Le nouveau chef: c’est moi.(U va s’asseoir sur le trône de Tarzan.) PASSE-PARTOUT — Le trône est vide, je m’en empare.Et vous allez m’écouter.CIBOULETTE — T’écouter ?Tu t’es pas regardé ?MOINEAU — Y a pas de nouveau chef.Quand ZONE 313 Tarzan sera jugé, on retournera chacun chez-nous et on reviendra plus ici.PASSE-PARTOUT — C’est ce que vous pensez, mais j’ai pris des précautions pour vous retenir.CIBOULETTE — Tu penses qu’on va obéir à n’importe qui ?PASSE-PARTOUT — J’ai trouvé le moyen de vous y forcer.MOINEAU — Tu t’y prends mal.CIBOULETTE — Et tu fais rire de toi.Sans Tarzan, on marche plus.PASSE-PARTOUT — Enlevez-vous ça de la tête.CIBOULETTE — On va te laisser tout seul, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT, se lève debout, faussement majestueux — Même si je vous dis que je viens de m’emparer de la caisse et que j’ai tout l’argent dans ma poche ?MOINEAU — Même à ça.Y a seulement qu’une part de cet argent qui te revient.Le restant tu vas le remettre.CIBOULETTE — T’occupe pas de lui, Moineau.C’est pas vrai ce qu’il dit: la police a saisi l’argent avec les cigarettes.PASSE-PARTOUT — Justement, tu te trompes.Tit-Noir l’avait trop bien caché, y ont pas touché. 314 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Et tu t’es mis dans la tête de nous acheter avec notre propre argent ?PASSE-PARTOUT — Pourquoi me gêner ?Tarzan, c’était un assassin et vous le respectiez.MOINEAU — Tarzan, c’était un homme et toi t’es un cochon; c’est pas pareil.PASSE-PARTOUT, il est furieux.Il s’avance vers Moineau — Répète donc pour voir.MOINEAU — T’es rien qu’un cochon, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT gijjle Moineau — Répète.MOINEAU —Cochon.PASSE-PARTOUT, il le giffle à nouveau — En as-tu assez ?CIBOULETTE, elle s’interpose — Moi, j’en ai assez.Tu le frappes parce que tu sais qu’il se défendra pas.Mais s’il voulait, Moineau, il te casserait en deux.PASSE-PARTOUT — C’est facile à dire mais plus difficile à faire.C’est moi maintenant le plus fort.Et je suis capable de frapper quand je veux et qui je veux, je suis capable de dire oui ou non quand je veux.On va se remettre au travail tout de suite et oublier les folies que Tarzan nous a fait faire.J’ai tout organisé.Les plans sont tracés dans ma tête.Je me fiche que les cigarettes américaines coûtent vingt cents de moins que les canadiennes, c’est pas ZONE 315 avec ça qu’on va devenir riche.On fait plus de contrebande maintenant, on devient sérieux, on.MOINEAU — Tu parles dans le vide, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT — Quand on te parle je sais qu’on parle dans le vide, mais rien n’empêche que tu vas te mettre au pas.MOINEAU —Jamais.PASSE-PARTOUT — Avec Tarzan, tu répliquais pas, tu l’appelais chef gros comme le bras en tremblant dans tes culottes, tu vas faire la même chose avec moi.MOINEAU —Non.PASSE-PARTOUT — Veux-tu que je recommence mon petit jeu ?(Il va pour foncer à nouveau sur Moineau, mais Ciboulette se place dans son chemin.) CIBOULETTE — Essaie pour voir.PASSE-PARTOUT — C’est pas toi qui vas m’en empêcher.Je vas te faire ramper toi aussi, je vas te faire trembler.Enlève-toi de mon chemin.CIBOULETTE —Non.PASSE-PARTOUT —Enlève-toi de mon chemin sans ça je témoigne contre Tarzan pendant le procès.CIBOULETTE — Ça fait rien, on sera trois à témoigner pour.Tu vas nous remettre l’argent et on va lui payer un avocat. 326 MARCEL DUBÉ PASSE-PARTOUT — Ils vont quand même le condamner.Enlève-toi de mon chemin.CIBOULETTE — Tu toucheras plus à Moineau.PASSE-PARTOUT — Veux-tu recevoir les coups à sa place ?CIBOULETTE — T’as peur de me frapper, t’es pas capable.PASSE-PARTOUT — J’ai pas peur.CIBOULETTE — Regarde-moi dans les yeux d’abord.PASSE-PARTOUT — Je te regarde dans les yeux.CIBOULETTE — Si t’as jamais vu de la haine c’est ça que tu vois dans le moment.PASSE-PARTOUT — Dans le moment, je vois qu’un beau jour tu vas m’aimer, je vois qu’un jour tu vas venir m’embrasser.CIBOULETTE — C’est parce que tu regardes mal.Si tu regardais comme il faut tu verrais dix serpents qui s’enroulent autour de toi pour t’étrangler.PASSE-PARTOUT — Tu me fais rire, petite puce.CIBOULETTE, lui crache au visage — Ris alors.PASSE-PARTOUT, il est saisi de rage subite, il devient comme fou —- Ciboulette ! Tu m’as craché dans le visage.Il fallait pas.On crache pas dans le visage de son chef.PASSE-PARTOUT, il la prend à la gorge — Tu ZONE 317 vas être punie.Maintenant, c’est moi qui vas t’étrangler.MOINEAU, désemparé, il ne sait que faire — Laisse-la, Passe-Partout.Elle a bien fait.C’est toi qui l’as voulu.(Puis il s’élance brusquement sur Passe-Partout, s’empare de lui, l’étreint dans ses deux bras devenus puissants et lui donne une poussée si violente que Passe-Partout est projeté cinq ou six pieds plus loin et risque de perdre l’équilibre.U pleure de rage et d’impuissance:) PASSE-PARTOUT — C’est moi le chef.c’est moi qui commande et vous allez m’obéir, vous m’entendez ?.C’est moi qui commande, c’est moi votre chef.Mais déjà les autres ne l’écoutent plus.Ils sont attentifs aux cris de T it-Noir qui vient vers eux en courant et en disant: VOIX DE TIT-NOIR — Tarzan s’est évadé.Tarzan s’est évadé.Tarzan s’est évadé.(Il apparaît dans l’ouverture de la palissade, pâle, noble et courageux comme un messager des tragédies antiques.) TIT-NOIR — Les gars, Tarzan s’est évadé.CIBOULETTE — Qu’est-ce que tu dis ?TIT-NOIR — Tarzan s’est évadé.MOINEAU —C’est vrai?Cette nouvelle est mauvaise pour Passe-Partout. 318 MARCEL DUBÉ Il se ressaisit, se faufile doucement entre les maisons de gauche et disparaît.TIT-NOIR — Jetais chez-nous, j écoutais la radio quand y ont arrêté le programme pour l’annoncer.CIBOULETTE, avec admiration — Y ont arrêté le programme ?TIT-NOIR — Oui.« Un jeune crinimel qui devait subir son procès prochainement, qu’ils ont dit, vient de s’échapper de la prison où on le détenait.» Ensuite, y ont donné son nom et son signalement en ajoutant que toute la police était à ses trousses.MOINEAU — T’es bien certain qu’il s’agit de lui?TIT-NOIR — Oui, Moineau.CIBOULETTE — Penses-tu qu’il va s’amener ici ?TIT-NOIR — Ça se peut.Il doit avoir besoin d’argent pour sortir du pays.MOINEAU constate la disparition de Passe-Partout — Tit-Noir ! Passe-Partout a disparu.Y avait tout notre argent sur lui.TIT-NOIR — Comment ça se fait ?La caisse était là, hier.CIBOULETTE — Quand t’es entré, Passe-Partout était avec nous autres.Il s’est sauvé quand y a entendu la nouvelle.TIT-NOIR — Ça serait peut-être lui le traître, ZONE 319 alors ?Attendez, je vas vérifier.(Il entre dans le hangar.) CIBOULETTE — Passe-Partout a fait comme Judas, Moineau.MOINEAU — Y a vendu son chef pour de l’argent.TIT-NOIR, U revient — Vous aviez raison.Y a plus rien.Y a tout volé.MOINEAU — Faut le retrouver tout de suite.TIT-NOIR — Oui.Reste ici, Ciboulette.Attends Tarzan.S’y arrive avant nous autres, explique-lui qu’on va revenir.CIBOULETTE — Oui.Mais dépêchez-vous, y a pas une minute à perdre.TIT-NOIR — Ça sera pas long.Ils sortent et s’éloignent.Ciboulette s’avance lentement, songetise, vers Vavant-scène.Une musique l’accompagne.Mais cette musique est vite effacée par le bruit des sirènes de police qui naissent tout à coup en arrière plan.Ciboulette stupéfiée s’arrête.Elle écoute, he bruit^ se rapproche.Elle se dirige rapidement vers le fond et regarde venir l’auto de police qui s’arrête tout près.Porte fermée durement.Ciboulette vient s’asseoir sur le trône de Tarzan les deux mains sur les genoux, et ne bouge plus.Entre Roger, lumière de poche et pistolet aux poings.Il s’arrête sur place et regarde Ciboulette.Mais il ne 320 MARCEL DUBÉ lui parle pas.Il oblique vers le hangar et y pénètre.Ciboulette se lève et va rapidement s’appuyer contre la palissade près de Vouverture.Elle regarde au loin et tout autour et s’assure que Tarzan n’arrive pas à ce mauvais moment.La porte du hangar s’ouvre et Roger sort.Ciboulette se plaque de dos sur la palissade et fait semblant de ne pas savoir ce qui se passe.Elle regarde bien droit devant elle.Roger va lentement dans sa direction et s’arrête: ROGER, doucement — Tu devrais pas rester ici.CIBOULETTE — .ROGER — Tu m’entends ?Tu devrais rentrer chez-vous.CIBOULETTE — Y a rien à faire chez-nous.J’aime mieux rester ici.Fausse sortie de Roger.ROGER — Il nous échappera pas de toutes façons.Si on le pince et s’il résiste, on tire dessus et on le descend comme un chien.CIBOULETTE — De qui voulez-vous parler ?ROGER — Tu le sais bien.(Il sort en courant.On entend la porte de l’auto se fermer et l’auto qui démarre et s’éloigne accompagnée du bruit de sa sirène.La musique revient, Ciboulette remonte de nouveau vers Vavant-scène.Elle s’entend soudain appelée et s’arrête, la musique se tait.) VOIX DE TARZAN —Ciboulette! ZONE 321 CIBOULETTE —Tarzan!.Où es-tu?VOIX DE TARZAN — Ici, du côté du hangar.(Elle se tourne de ce côté.) Sont tous partis ?CIBOULETTE — Oui.Y a pas de danger pour le moment.Viens.Tarzan apparaît au même endroit qu’au premier acte.TARZAN — J’étais caché.J’ai entendu ce qu’il t’a dit.CIBOULETTE —Tu l’as reconnu?TARZAN — Oui.(Il se laisse descendre en bas.) J’ai pas vu son visage, mais j’ai reconnu sa voix.CIBOULETTE —T’as couru beaucoup?T’es fatigué ?TARZAN — Oui, Ciboulette.CIBOULETTE — T’as les yeux revirés.Ton trône est toujours là, tu peux t’asseoir.TARZAN — Je vas m’asseoir, Ciboulette.(U fait ce qu’il dit.) CIBOULETTE — Tit-Noir et Moineau courent après Passe-Partout qui s’est sauvé avec l’argent.TARZAN — Ils vont revenir bientôt?CIBOULETTE — Y ont dit qu’ils feraient vite.Ils savent que tu t’es évadé.Ils savent que t’as besoin d’argent pour aller plus loin.TARZAN — C’était pas nécessaire de se donner du trouble. 322 MARCEL DUBÉ CIBOULETTE — Mais oui, Tarzan.Si tu réussis à passer la frontière, va falloir que tu te nourrisses, que tu prennes le train, que tu trouves un hôtel.TARZAN — C’est pas nécessaire que je te dis.CIBOULETTE — Je comprends plus, Tarzan.TARZAN — Je t’expliquerai plus tard.On a d’autres choses à parler dans le moment.CIBOULETTE — Ecoute ! TARZAN —Quoi?CIBOULETTE —Les sirènes.TARZAN —C’est vrai.CIBOULETTE — Elles passent.elles s’éloignent.TARZAN — C’est seulement qu’un sursis.Elles changent de quartier mais elles vont revenir, tu vas voir.CIBOULETTE — Je savais que tu leur échapperais.TARZAN —Ils m’ont eu avec toutes leurs paroles et toutes leurs questions.Je les ai eus à mon tour.CIBOULETTE — Raconte -moi comment tu t’y es pris.TARZAN — Je me suis préparé pendant trois jours.J’y ai pensé sans arrêt et à soir, j’ai essayé ma chance et j’ai réussi.Y ont dû découvrir ma disparition une demi-heure trop tard.Ça s’est passé comme ZONE 323 dans un film.Quand le gardien est venu me porter à souper j’ai fait semblant de dormir et comme y allait sortir, j’ai sauté sur lui comme un tigre.Je l’ai étouffé avec ma ceinture et je l’ai assommé à coups de souliers.Ensuite, j’y ai volé son trousseau de clefs.Le reste est une histoire de course épouvantable le long d’un corridor qui finit plus, de portes qu’on ouvre en essayant de tomber sur la bonne clef et de rayons de lumières qui cherchent à nous découvrir dans l’ombre et sur les murs.Le reste, c’est de la chance et de l’audace.Et maintenant, je suis là, Ciboulette.CIBOULETTE —Oui, Tarzan.Silence.TARZAN — Ciboulette ! Tu sais ce qu’ils m’ont dit les policiers ?CIBOULETTE —Non.TARZAN — Que tu m’aurais trahi si t’avais parlé plus longtemps.C’est vrai ?CIBOULETTE —Tu les as crus ?TARZAN — Non, mais je me suis posé beaucoup de questions en prison.CIBOULETTE — Si je t’avais trahi, je serais morte.TARZAN —Ils t’ont fait du mal ?CIBOULETTE — C’est passé.Parlons en plus.Silence. 324 MARCEL DUBÉ TARZAN — Ciboulette ! Je voulais te demander.t’as pas honte de moi ?CIBOULETTE — Pourquoi ?TARZAN — Parce que j’ai tué un homme.CIBOULETTE — Si tu l’avais pas tué, c’est lui qui t’aurait tué ?TARZAN — Je sais pas.je sais plus.J’ai bien pensé à toi, Ciboulette, dans ma prison.CIBOULETTE —C’est vrai?TARZAN — J’ai pensé à mon évasion et à toi.Je savais que Passe-Partout m’avait trahi, mais j’y pensais pas.Je me disais : Ciboulette est toute seule maintenant; je me disais: Tit-Noir et Moineau peuvent pas l’aider et Passe-Partout doit chercher à lui faire du mal.Je me disais: peut-être qu’elle est malheureuse et c’est de ma faute.Ils sont tous malheureux et c’est moi qui les a conduits là.leur nom est sali maintenant.leur vie est plus pareille.et je me disais: j’aimerais ça sortir d’ici et aller voir Ciboulette et la prendre par la main et l’amener au cinéma voir un film, un film de la jungle ou un film d’amour.je me disais: faudrait bien quelle soit heureuse un jour, faudrait bien que je sois heureux moi aussi, comme tout le monde le samedi soir sur la grande rue.Et je me répétais tout ça et je pouvais pas m’arrêter de penser à toi.CIBOULETTE — Y a longtemps que je pense à ZONE 325 toi, moi, Tarzan.Depuis le premier jour, j’ai ton image dans mon cœur.TARZAN — Et tu me l’as jamais dit ?CIBOULETTE — J’ai essayé, je pouvais pas.TARZAN — Pourquoi ?CIBOULETTE — C’était trop difficile.J’avais peur des mots que j’étais pour dire.TARZAN — Et maintenant que je suis condamné à mort, que la police me cherche partout, t’es capable de le faire ?CIBOULETTE.— Oui.Parce que t’as commencé le premier.Parce que je suis tranquille à soir.Je suis tranquille parce que t’es là, parce que t’as dit que tu pensais à moi.Je suis tranquille et Tit-Noir et Moineau reviendront peut-être pas et tu vas peut-être mourir dans quelques minutes.TARZAN — Moi aussi, je suis tranquille; parce qu’on est tout seuls pour la première fois, pour la première fois de ma vie, je vas dire à une fille que je l’aime.CIBOULETTE — Tarzan ! Dis pas ça tout de suite, regarde-moi avant, regarde-moi comme il faut.Je suis laide, j’ai les cheveux comme des cordes et mes dents sont pointues.Regarde-moi Tarzan.TARZAN — Je te regarde Ciboulette et je te vois comme je t’ai toujours vue.T’es pas belle, c’est vrai, comme les autres femmes qui sont belles, mais tu 326 MARCEL DUBÉ t’appelles Ciboulette et tes yeux sont remplis de lumière.CIBOULETTE — Prends-moi dans tes mains, Tarzan.TARZAN — Non, pas tout de suite.Avant, je veux te calquer dans ma tête comme à l’école on calquait des dessins sur nos tablettes magiques.CIBOULETTE — C’est la première fois et la dernière peut-être qu’on est seuls ensemble, faut pas perdre de temps: prends-moi dans tes deux mains.TARZAN — Mes mains sont pas belles, mes mains ont tué un homme.CIBOULETTE — C’est des mains de chef, c’est des mains sans péchés.TARZAN — Laisse-moi finir mon dessin, je veux t’avoir en image avant de te toucher.Quand je mourrai, c’est ton portrait que je veux voir.CIBOULETTE — Touche-moi et t’auras plus jamais besoin d’image.TARZAN — Je ferme les yeux, je regarde dans ma caboche pour être certain qu’y a rien qui manque, que toutes les couleurs y sont, que tous les traits sont gravés: rien manque à ton visage Ciboulette.J’ouvre les yeux et l’image change pas; y a qu’une Ciboulette qui est à deux endroits en même temps: devant moi et dans ma tête.Devant moi pour une minute et dans ZONE 327 ma tête pour toujours.(Il va vers elle et prend sa tête entre ses mains.) CIBOULETTE — Embrasse-moi, doucement, comme un enfant qui joue.(U l’embrasse en l’effleurant.) CIBOULETTE — Embrasse-moi fort comme un vrai amoureux.(Il l’embrasse sur les lèvres mais elle se dégage.) Est-ce que j’ai la manière Tarzan ?Est-ce que j’ai l’air d’une amoureuse ?TARZAN — Oui, Ciboulette.CIBOULETTE — Est-ce que je suis raisonnable aussi.TARZAN — Plus que toutes les autres filles.CIBOULETTE — Qu’est-ce que ça veut dire « raisonnable » ?TARZAN — Ça veut dire «qui comprend».CIBOULETTE — Embrasse-moi encore Tarzan.(Il la serre très affectueusement dans ses bras et l’embrasse.Mais ils se séparent quand ils entendent des bruits et des voix.) TIT-NOIR — On l’a eu, on l’a eu, Tarzan.Entrent Moineau et Tit-Noir tenant Passe-Partout par les bras.MOINEAU — Y était caché dans la cour de Johny.Il comptait l’argent.PASSE-PARTOUT — Lâchez-moi, vous me faites mal.Lâchez-moi.MOINEAU — Oui, on va te lâcher, attends.(Moi- 328 MARCEL DUBÉ neau jette un coup d’œil à Tit-Noir qui comprend tout de suite.Ensemble ils poussent Passe-Partout qui tombe à plat ventre aux pieds de Tarzan.) MOINEAU — Le v’ià chef.TIT-NOIR — Livraison rapide et courtoise.CIBOULETTE — C’est Judas ! U y a un long silence.Tarzan ne se décide pas à parler et Passe-Partout n’ose se relever.MOINEAU — Qu’est-ce qu’on lui fait, chef ?TARZAN, étrange — Appelle-moi pas chef, appelle-moi Tarzan.TIT-NOIR — Veux-tu qu’on le brasse un peu, Tarzan ?TARZAN — Non.On n’a pas le temps et on se salirait les mains.{Doucement, à Passe-Partout) Lève-toi, Passe-Partout.(Passe-Partout se relève lentement, très apeuré.) Donne l’argent, Passe-Partout.PASSE-PARTOUT — Quel argent, Tarzan ?J’ai pas d’argent.TARZAN — Tu sais ce que je veux dire.Donne.Fais vite, on est pressé.(Tarzan jette un regard à Ciboulette comme si elle seule pouvait comprendre.Passe-Partout sort lentement l’argent de sa poche et le tend à Tarzan.Tarzan le prend.) Maintenant, tu peux t’en aller, Passe-Partout.Mouvement de surprise générale.TIT-NOIR —Quoi? ZONE 329 TARZAN — Va-t-en tout de suite, Passe-Partout, parce que si t’es pas parti dans dix secondes, je t’assomme.Passe-Partout regarde tout le monde et sort en reculant.Tit-Noir lui donne un croc-en-jambe et le fait trébucher.PASSE-PARTOUT — Non, pas ça, je veux pas, je veux pas.TARZAN — Tit-Noir ! Laisse-le sortir.c’est moi qui mène ici.PASSE-PARTOUT, qui Zest relevé — Merci, Tarzan, merci.je t’ai pas trahi, je t’ai pas trahi.c’est pas moi qui l’a dit.TARZAN, crie soudain — Va-t-en.Passe-Partout sort en courant.CIBOULETTE — C’est mieux comme ça, Tarzan.T’as bien fait.Maintenant, faut que tu partes toi aussi.T’es en danger si tu restes plus longtemps.TARZAN — Pas tout de suite.Je vas séparer l’argent avant.TIT-NOIR — Mais, t’es fou ! MOINEAU — On n’en veut pas nous autres.C’est toi qui en as besoin, pas nous autres.TARZAN — Vous en avez besoin autant que moi et vous avez pas à répliquer.Tiens, Tit-Noir, prends ça.(Il lui tend une liasse de billets.) TIT-NOIR — Non, Tarzan, je peux pas. 330 MARCEL DUBÉ TARZAN — C’est la dernière fois que je te demande de m’obéir, Tit-Noir.la dernière fois.prends: t’en auras besoin si tu veux te marier un jour.(Il lui met Vargent dans la poche.) V’ià ta part, maintenant Moineau.Avec, t’apprendras la musique, tu deviendras un bon musicien et personne te dira après que tu sais pas jouer.MOINEAU — Quand tu seras parti, la musique m’intéressera plus.TARZAN — Demain, t’auras oublié ce que tu viens de dire.Prends ton argent, tu l’as gagné.(Il le lui met de force dans la main puis il leur tourne le dos et remonte la scène un peu.) Une dernière chose maintenant.Je veux que vous me laissiez avec Ciboulette.Partez sans parler, c’est le seul service que vous pouvez me rendre.TIT-NOIR —Tarzan, je.TARZAN — Fais ce que je t’ai demandé, Tit-Noir.MOINEAU, à Tit-Noir — Viens.Bonsoir chef.Bonne chance, chef.(Il se met à jouer de Vharmonica et se retire lentement.) TIT-NOIR, ému — Salut mon Tarzan.Bon voyage.Ils sortent.Ils s*éloignent et la musique avec eux.Ciboulette se dirige lentement vers Tarzan.CIBOULETTE — Pourquoi que t’as fait ça? ZONE 331 TARZAN — Le restant, c’est pour toi.je t’ai jamais rien donné.Ce sera mon premier cadeau.Avec, t’achèteras tout ce que tu veux.donne rien à tes parents.tu t’achèteras une robe, un collier, un bracelet.tu t’achèteras des souliers neufs et un petit chapeau pour le dimanche.(Il lui prend la main et dépose Vargent dedans; il lui ferme les doigts autour.) CIBOULETTE — T’as beaucoup changé depuis une minute.TARZAN — Je suis pas venu ici pour avoir de l’argent, je suis venu pour t’embrasser et te dire que je t’aimais.CIBOULETTE — Faut que tu partes alors et que tu m’amènes avec toi si c’est vrai que tu m’aimes.L’argent ça sera pour nous deux.TARZAN — Je peux pas faire ça, Ciboulette.CIBOULETTE — Pourquoi ?TARZAN — Parce que je suis fini.Tu t’imagines pas que je vas leur échapper ?CIBOULETTE — Tu peux tout faire quand tu veux.TARZAN — Réveille-toi, Ciboulette, c’est passé tout ça.je m’appelle François Boudreau, j’ai tué un homme, je me suis sauvé de la prison et je suis certain qu’on va me descendre.CIBOULETTE — Pour moi, t’es toujours Tarzan. 332 MARCEL DUBÉ TARZAN — Non.Tarzan est un homme de la jungle, grand et fort, qui triomphe de tout: des animaux, des cannibales et des bandits.Moi je suis seulement qu’un orphelin du quartier qui voudrait bien qu’on le laisse tranquille un jour dans sa vie, qui en a par-dessus la tête de lutter et de courir et qui aimerait se reposer un peu et être heureux.(Il la prend dans ses bras.) Regarde-moi.vois-tu que je suis un peu lâche ?CIBOULETTE — Mais non, t’es pas lâche.T’as peur, c’est tout.Moi aussi j’ai eu peur quand ils m’ont interrogée; j’ai eu peur de parler et de trahir, j’avais comme de la neige dans mon sang.TARZAN — Je vous avais promis un paradis, j’ai pas pu vous le donner et si j’ai manqué mon coup c’est seulement de ma faute.CIBOULETTE — C’est de la faute de Passe-Partout qui t’a trahi.TARZAN — Si Passe-Partout m’avait pas trahi, ils m’auraient eu autrement, je le sais.C’est pour ça que j’ai pas puni Passe-Partout.C’est pour ça que je veux pas de votre argent.Ça serait pas juste et je serais pas capable d’y toucher.C’est de l’argent qui veut plus rien dire pour moi puisque tout est fini maintenant.J’ai tué.Si je t’avais aimée, j’aurais pas tué.Ça, je l’ai compris en prison.Mais y est trop tard pour revenir en arrière. ZONE 333 CIBOULETTE — Veux-tu dire qu’on aurait pu se marier et avoir des enfants ?TARZAN —Peut-être.CIBOULETTE — Et maintenant, on pourra jamais ?TARZAN —Non.CIBOULETTE — Tarzan ! Si on se mariait tout de suite ! Viens, on va s’enfermer dans l’hangar et on va se marier.Viens dans notre château; il nous reste quelques minutes pour vivre tout notre amour.Viens.TARZAN — Tu serais deux fois plus malheureuse après.CIBOULETTE — Ça m’est égal.Je suis rien qu’une petite fille, Tarzan, pas raisonnable et pas belle, mais je peux te donner ma vie.TARZAN — Faut que tu vives toi.T’as des yeux pour vivre.Faut que tu continues d’être forte comme tu l’as toujours été même si je dois te quitter.pour toujours.CIBOULETTE — Quand un garçon et une fille s’aiment pour vrai, faut qu’ils vivent et qu’ils meurent ensemble, sans ça, ils s’aiment pas.TARZAN — Pauvre Ciboulette.On sera même pas allé au cinéma ensemble, on n’aura jamais marché sur la rue ensemble, on n’aura jamais connu le soleil d’été ensemble, on n’aura jamais été heureux 334 MARCEL DUBÉ ensemble.C’est bien ce que je te disais un jour: être amoureuse de moi, c’est être malheureuse.CIBOULETTE — Mais non.On fait un mauvais rêve et il faut se réveiller avant qu’il soit trop tard.On commence à entendre les sirènes de police en arrière-plan.TARZAN — Y est trop tard, Ciboulette.Ecoute, on entend les sirènes.Moineau, Tit-Noir et Passe-Partout sont partis, je les reverrai jamais.On est tout seul et perdu dans la même cour qu’on a rêvé au bonheur, un jour.T’es là dans mes bras et tu trembles de froid comme un oiseau.Mes yeux sont grand ouverts sur les maisons, sur la noirceur et sur toi; je sais que je vas mourir mais j’ai seulement qu’un désir: que tu reste dans mes bras.CIBOULETTE — Embrasse-moi.une dernière fois.pour que j’entende plus les voix de la mort.(U l’embrasse avec l’amour du désespoir.Les sirènes se rapprochent sensiblement.) Maintenant, tu vas partir, Tarzan.Tu vas te surmonter.Tu penseras plus à moi.T’es assez habile pour te sauver.TARZAN — Et t’auras cru en moi jusqu’à la fin.J’aurais pas dû revenir, Ciboulette; comme ça t’aurais eu moins de chagrin.CIBOULETTE — Mais non, Tarzan, t’as bien fait, t’as bien fait.L’important maintenant c’est que tu penses à partir. ZONE 333 TARZAN — T’as raison, Ciboulette.(Il la laisse et se dirige vers l’ouverture de la palissade.Il regarde un peu au loin et il revient.) Ça va pas tarder.Dans cinq minutes, ça va être pourri de policiers ici.Je les sens venir.CIBOULETTE — Faut que tu te dépêches, Tarzan.TARZAN — Oui, Ciboulette.(U s’écarte d’elle et se dirige dans la gauche, il regarde Vouverture entre les deux maisons puis de nouveau il revient vers Ciboulette.) Par là, je me découvre tout de suite.CIBOULETTE — Passe par les toits comme t’es venu.TARZAN — C’est le seul chemin possible, je pense.(Il se dirige du côté des toits, il regarde, il inspecte puis il s’approche de son trône, se penche, soulève la caisse et prend son pistolet.Puis il revient vers Ciboulette.) Ecoute.Je sais qu’ils vont m’avoir au tournant d’une rue.Si je pouvais me sauver, je le ferais, mais c’est impossible.CIBOULETTE — Il te reste une chance sur cent, faut que tu la prennes.TARZAN — Non.Y est trop tard.J’aime mieux mourir ici que mourir dans la rue.(Il vérifie le fonctionnement du pistolet et le met dans sa poche.) J’aime mieux les attendre.Quand ils seront là, tu t’enfermeras dans l’hangar pour pas être blessée.S’ils 336 MARCEL DUBÉ tirent sur moi, je me défends jusqu’à la fin, s’ils tirent pas, je me rends et ils m’emmènent.Les sirènes arrivent en premier plan et se taisent.CIBOULETTE —T’es lâche, Tarzan.TARZAN — Ciboulette ! CIBOULETTE — Tu veux plus courir ta chance, tu veux plus te battre et t’es devenu petit.C’est pour ça que tu m’as donné l’argent.Reprends-le ton argent et sauve-toi avec.TARZAN — Ça me servira à rien.CIBOULETTE — Si t’es encore un homme, ça te servira à changer de pays, ça te servira à vivre, TARZAN — C’est inutile d’essayer de vivre quand on a tué un homme.CIBOULETTE — Tu trouves des défaites pour faire pardonner ta lâcheté.Prends ton argent et essaie de te sauver.TARZAN —Non.CIBOULETTE — Oui.Elle lui lance l’argent.C’est à toi.C’est pas à moi.Je travaillais pas pour de l’argent, moi.Je travaillais pour toi.Je travaillais pour un chef.T’es plus un chef.TARZAN — Il nous restait rien qu’une minute et tu viens de la gaspiller.CIBOULETTE — Comme tu gaspilleras toute ma vie si tu restes et si tu te rends.TARZAN — Toi aussi tu me trahis, Ciboulette. ZONE 337 Maintenant je te mets dans le même sac que Passe-Partout, dans le même sac que tout le monde.Comme au poste de police, je suis tout seul.Ils peuvent venir, ils vont m’avoir encore.(Il fait le tour de la scène et crie:) Qu’est-ce que vous attendez pour tirer ?je sais que vous êtes là, que vous êtes partout, tirez.tirez donc.CIBOULETTE, elle se jette sur lui — Tarzan, pars, pars, c’était pas vrai ce que je t’ai dit, c’était pas vrai, pars, t’as une chance, rien qu’une sur cent c’est vrai, mais prends-la, Tarzan, prends-la si tu m’aimes.Moi je t’aime de toutes mes forces et c’est où il reste un peu de vie possible que je veux t’envoyer.Je pourrais mourir tout de suite rien que pour savoir une seconde que tu vis.TARZAN, il la regarde longuement, prend sa tête dans ses mains et l’effleure comme au premier baiser — Bonne nuit, Ciboulette.CIBOULETTE — Bonne nuit, François.Si tu réussis, écris-moi une lettre.TARZAN — Pauvre Ciboulette.Même si je voulais, je sais pas écrire.(U la laisse, escalade le petit toit et disparaît.Un grand sourire illumine le visage de Ciboulette.) CIBOULETTE — C’est lui qui va gagner, c’est lui qui va gagner.Tarzafi est un homme.Rien peut l’arrêter: pas même les arbres de la jungle, pas 338 MARCEL DUBÉ même les lions, pas même les tigres.Tarzan est le plus fort.Il mourra jamais.Coup de feu dans la droite.CIBOULETTE —Tarzan! Deux autres coups de feu.CIBOULETTE —Tarzan, reviens! Tarzan tombe inerte sur le petit toit.Il glisse et choit par terre.U réussit tant bien que mal à se relever tenant une main crispée sur son ventre et tendant l’autre à Ciboulette.Il fait un pas et il s’affaisse.Il veut ramper jusqu’à son trône mais il meurt avant.CIBOULETTE — Tarzan ! Elle se jette sur lui.Entre Roger, pistolet au poing.U s’immobilise derrière les deux jeunes corps étendus par terre.Ciboulette pleure.Musique en arrière-plan.CIBOULETTE — Tarzan ! Réponds-moi, réponds-moi.C’est pas de ma faute, Tarzan.c’est parce que j’avais tellement confiance.Tarzan, Tarzan, parle-moi.Tarzan, tu m’entends pas ?.Il m’entend pas.La mort l’a pris dans ses deux bras et lui a volé son cœur.Dors mon beau chef, dors mon beau garçon, coureur de rues et sauteur de toits, dors, je veille sur toi, je suis restée pour te bercer.Je suis pas une amoureuse, je suis pas raisonnable, je suis pas belle, j’ai des dents pointues, une poitrine creuse.Et je savais rien faire; j’ai voulu te sauver et je t’ai perdu. ZONE 339 Dors avec mon image dans ta tête.Dors, c’est moi Ciboulette, c’est un peu moi ta mort.Je pouvais seulement te tuer et ce que je pouvais, je l’ai fait.Dors.(Elle se couche complètement sur lui.) RIDEAU Paris, 5 mars 1954 Marcel DUBÉ TABLE DES MATIÈRES LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DU CANADA, Essai, par Roger Duhamel .7 SAUDADES, Voèmts, par Hélène-J.Gagnon .131 DANSEURS EN MER, Récit, par Roland Lorrain .161 ZONE, Pièce, par Marcel Dubé .197 Achevé d’imprimer sur les presses de la Librairie Beauchemin Limitée, à Montréal, Canada, le 1 b octobre 1933.
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