Écrits du Canada français, 1 janvier 1961, No 08
'ii Hi BIBLIOTHEQVE SAINJ^mPICEncMiOA, ’lijJ^lhUWlLhl.I,.SJV ALFRED DESROCHERS Poèmes MARCEL RIOUX Visions de l’Histoire RÉAL BENOIT Rhum Soda PIERRE CHARBONNEAU La Démocratie ROGER FOURNIER Contes PIERRE DE SALES LATERRIÊRE Mémoires É ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE Les Lcrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Le prix de chaque volume: $2.50 L’abonnement à quatre volumes: $8.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada FRANÇAIS.Le comité de rédaction: Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 480 OUEST, rue Lagauchetière, Montréal 1 ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS VIII 1961 MONTRÉAL Tous droits réservés, Canada, 1961.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1961. SOMMAIRE PIERRE CHARBONNEAU La Couronne, Essai sur les canadiens français et la démocratie.9 ALFRED DESROCHERS Poèmes.55 RÉAL BENOIT Rhum soda, Rhapsodies antillaises.91 ROGER FOURNIER Trois contes.165 MARCEL RIOUX Visions tragiques et optimistes de l’histoire .233 MÉMOIRES DE PIERRE DE SALES LATERRIÈRE et de ses traverses.259 133891 PIERRE CHARBONNEAU LA COURONNE Essai sur les Canadiens français et la démocratie PIERRE CHARBONNEAU est né le 28 octobre 1928, à Mont-Laurier.Il a fait ses études classiques au Séminaire de Mont-Laurier.Il a étudié ensuite la philosophie pendant trois ans à l’Uni-versité de Montréal où il a obtenu sa licence, et les sciences politiques à l’Université de Chicago pendant deux ans.Il a collaboré à quelques revues canadiennes.En ce moment, il prépare un travail d’analyse sur les idées de Lord Durham et son influence au Canada. 1.Des institutions et des hommes Les institutions, spécialement les institutions politico-sociales, font fonction d’armature à une civilisation donnée; elles naissent d’un besoin et remplissent un rôle précis.Dès qu’une collectivité humaine, partageant certains idéaux communs, choisit de vivre ensemble, elle doit chercher un mécanisme de cohésion.Il lui faut élaborer une législation politico-sociale et fixer les droits et les devoirs de chaque membre afin d’assurer la préservation, au bénéfice de tous et sans injustice pour aucun, de ce qui est la raison d’être du groupe.Les institutions sont le reflet d’une civilisation et l’image stylisée de son âme commune.Les Romains nous auraient laissé rien d’autre qu’un schéma de leurs institutions qu’il serait possible de reconstituer leur mode de vie, de déterminer leurs us et coutumes et de comprendre leur philosophie politique et sociale.Les institutions s’identifient donc à une collectivité, mais en aucun temps elles ne doivent devenir une fin et jouer un rôle autre qu’instrumental.Elles sont un outil dont l’homme est libre de disposer ou de simplement modifier, non pas au moindre caprice, mais lorsque des circonstances touchant les conditions mêmes de la vie du groupe l’exigent.Aussi longtemps qu’il y a accord entre les institutions et la collectivité quelles servent et que leur intégration se fait sans heurts Extrait d’un livre en préparation sur La Croix et la Couronne, essai d’interprétation de la civilisation canadienne-française. 12 PIERRE CHARBONNEAU violents, la vie s’écoule suivant un rythme presque linéaire et dans un sens profitable à tous les membres.Les frottements se multiplient et les problèmes ne tardent pas à surgir lorsque le mécanisme se brise, lorsque les institutions cessent de correspondre à la réalité des rapports sociaux et politiques.Poussons plus avant cette analyse.Il y a d’abord la naissance d’un groupe à partir de l’union de plusieurs familles ou des agglomérations de clans.Cette démarche initiale est suivie par une période de croissance et de développement dans un cadre constitutionnel: formation d’un régime de gouvernement de forme autocratique ou démocratique, d’origine souvent religieuse, auquel se greffe un appareil législatif et judiciaire qui, dans bien des cas, ne fait que sanctionner les coutumes et les habitudes existantes.Ce n’est que parvenue à ce point que la vie du groupe se normalise et produit des fruits, car les institutions par la stabilité qu’elles entraînent sont propices à la création artistique et littéraire.La collectivité conserve sa vitalité et son équilibre dans la mesure où son moule institutionnel traduit exactement ses aspirations spirituelles et matérielles.Les signes d’une faiblesse interne et d’une décadence prochaine apparaissent lorsque les institutions commencent à perdre leurs affinités avec les hommes pour se transformer en un cadre rigide et abstrait qui, en trahissant ainsi sa fonction instrumentale, retarde et freine l’expansion sociale et culturelle du groupe.A ce moment, le sort en est jeté; si le groupe ne réagit pas, il s’enlise et finit par s’éteindre éventuellement ou se laisse absorber par une collectivité plus forte. LA COURONNE 13 2.Le cas canadien-français Il est évident que ce processus peut varier et qu’il faudrait le nuancer.Mais je l’ai simplifié à dessein, sans trop trahir la sociologie, pour montrer l’importance d’une relation étroite entre les hommes et les institutions.Si en effet l’épanouissement du groupe dépend de cette correspondance, on comprend le sentiment d’impuissance, de frustration et de vide qu’il éprouverait s’il venait à perdre ses institutions et ses instruments de culture et de vie collective à la suite d’une défaite militaire.Le vainqueur lui imposera de nouveaux cadres institutionnels avec lesquels il ne sera pas familier et qui seront étrangers à son histoire.Le groupe devra recommencer en somme l’itinéraire de la civilisation et de la culture.Tel est précisément le cas de la Nouvelle-France à la capitulation de Québec, le 13 septembre 1759.Par le Traité de Paris, signé en 1763, la Grande-Bretagne obtient entre autres le Canada, le Cap-Breton et l’Acadie.Dans une Proclamation royale, elle impose ses institutions aux territoires nouvellement conquis; cependant, l’article 4 du Traité accorde aux Canadiens la liberté « de professer le Culte de leur Religion selon le Rit de l’Eglise Romaine, en tant que le permettent les Loix de la Grande Bretagne.1 L’élite du pays retourne dans la Métropole et le peuple se retrouve seul avec le clergé.Une période de dépaysement et d’incertitude s’en suit; bien qu’en principe la liberté de religion reste acquise aux Canadiens d’expression française, son exercice en est restreint par toutes sortes de mesures 1.Archives Publiques: Documents relatifs à l’histoire constitutionnelle du Canada, choisis et édités avec notes par Adam Shortt et Arthur Doughty, 2e édition, Ottawa, Imprimeur de Sa Majesté, 1921, p.86. 14 PIERRE CHARBONNEAU vexatoires et le serment du Test, qu’ils refusent de passer, a pour effet de les exclure de la fonction publique.Une fois revenus de ce mauvais cauchemar, les vaincus ne tardent guère à regrouper leurs forces et à réagir de façon concertée.Le système judiciaire anglais leur apparaît lourd à porter et la perspective, à ce moment, d’un régime politique à base de représentation, tel qu’indiqué dans la Proclamation royale de 1763 et auquel ils ne sont pas habitués, leur fait peur.Les administrateurs délégués par l’Angleterre, dont le baron Maseres et le gouverneur Carleton, voient d’ailleurs le problème; ils réclament l’intervention du Parlement britannique et demandent au Colonial Office d’instituer un cadre constitutionnel qui reflète les conditions existantes de la province de Québec.En 1773, soixante-cinq Canadiens signent une pétition à l’intention des autorités impériales dans laquelle ils proposent notamment le rétablissement des « anciennes loix, privilèges, et coutûmes, avec les limites du Canada telles qu’elles étoient cy-devant.» 2 Dans un mémoire explicatif, ils expriment l’opinion que la colonie n’est pas encore en état «de former une chambre d’assemblée», estimant en effet « qu’un conseil plus nombreux qu’il n’a été jus-ques ici, composé d’anciens et nouveaux sujets, serait plus à propos.»3 L’Acte de Québec, qu’adopte le Parlement anglais en 1774, se conforme aux vœux des Canadiens: il renforce le principe de la liberté religieuse par l’abolition du serment du Test, écarte le projet d’une chambre d’assemblée en faveur d’un conseil sélectif plus nombreux, dont les membres seront nommés par le Roi, et rétablit le droit civil français en maintenant cependant les lois pénales britanniques.La prochaine étape est en 1791; 2.Ib., p.491.3.Ib., p.494. LA COURONNE 13 l’opinion publique a évolué, surtout par suite de la pression des ressortissants anglais de la colonie.Le Parlement britannique s’incline et passe l’Acte constitutionnel qui divise le Canada en deux provinces distinctes, le Bas-Canada et le Haut-Canada, et établit dans chacune un régime représentatif.Ainsi pour la première fois dans leur histoire, les Canadiens français goûteront à un gouvernement à base démocratique.On connaît les étapes suivantes: lutte pour la responsabilité ministérielle, campagne des colons anglais pour l’union des deux Canada, rébellion de 1837, gouvernorat de Lord Durham et présentation de son fameux rapport, Acte d’Union de 1840, conquête de la responsabilité ministérielle et finalement en 1867, établissement d’un régime fédératif par la « Loi concernant l’Amérique du Nord britannique.» Celle-ci prévoit notamment des gouvernements autonomes dans les provinces membres et met sur pied un Parlement fédéral qui aura pour mission « de légiférer, en vue de la paix, de l’ordre public et de la bonne administration au Canada, sur toute matière ne rentrant pas dans les catégories des sujets que la présente loi attribue exclusivement aux législatures des Provinces.» La constitution du Parlement et des législatures provinciales est modelée sur les institutions britanniques: une chambre basse élue au suffrage universel (Chambre des Communes pour le gouvernement central et Assemblées Législatives pour les provinces) et une chambre haute nommée par le représentant du Roi (Sénat pour le Parlement fédéral et Conseil Législatif pour les provinces); responsabilité des ministres devant le Parlement ou les législatures provinciales.Pour les Canadiens français, cette évolution est une victoire complète; de vaincus qu’ils étaient, abandonnés 16 PIERRE CHARBONNEAU par la France, menaces de 1 assimilation et devenus étrangers aans une terre rude qu ils aimaient, ils se retrouvent un siècle plus tard sur un pied d égalité avec le conquérant, leurs droits, leur langue et leur foi reconnus officiellement dans la Constitution et maîtres de leur destinée dans une province où ils sont en majorité.Au lieu de se laisser absorber totalement par les Anglais, ils ont choisi de revendiquer une vie propre.Avec patience et ténacité, ils ont résisté aux desseins d’intégration complète préconises par le Colonial Office et obtenu une reconnaissance graduelle de leurs droits fondamentaux.C’est certainement la un fait digne de mention; le résultat acquis, dont la Confédération est le couronnement, prouve que la lutte n a pas été vaine.Mais ce long combat, qui s’est poursuivi même après 1867, a-t-il porté fruit pleinement?Si 1 on juge froidement la situation présente dans la province de Québec et que l’on enregistre nos échecs sur le plan politique, sur le plan économique et sur le plan culturel, il nous faut alors déchanter et constater qu’il ^ 7 guere motif a rejouissances.Certes il y a eu victoire mais à quel prix.Cette lutte de près de deux siècles, qui a été possible et dans une certaine mesure fructueuse grâce aux instruments institutionnels que nous ont fournis les Anglais, devait-elle nous conduire vers cette méconnaissance, sinon ce mépris généralisé de la démocratie dont nous offrons continuellement l’exemple?Si c’était là le but inavoué de nos efforts, il eut mieux valu disparaître comme collectivite.Est-ce dans notre sécheresse intellectuelle que nous trouvons cette culture française dont nous devons, selon la pensée clérico-nationaliste, assurer le rayonnement en terre d’Amérique?Est-ce par notre infantilisme religieux et par notre étroitesse d’esprit que nous LA COURONNE 17 servons le mieux les intérêts d’un catholicisme dont nous nous sommes déclarés les chevaliers exclusifs?C’est dans cette perspective, il me semble, qu’il faut replacer l’évaluation du « fait canadien-français.» On juge l’arbre à ses fruits.Or, malgré l’optimisme naïf des penseurs officiels, la récolte est mince en ce qui nous concerne; le signe de la pauvreté nous marque sur tous les fronts.Pourquoi en est-il ainsi?Faudra-t-il toujours tirer la patte?Faudra-t-il toujours nous réveiller à la réalité quand elle est déjà dépassée par les autres?Faudra-t-il encore rester en arrière pendant que le reste du pays développe ses institutions, leur donne de nouvelles frontières et cherche avec ferveur les éléments d’une civilisation canadienne propre?Sommes-nous donc condamnés à l’impuissance?Est-il dans la nature des choses que nous soyons de mauvais démocrates et de mauvais chrétiens?Il n’est pas facile de démêler une situation aussi complexe.Je crois cependant que l’élucidation du problème politico-social permet de saisir les ressorts qui commandent cette faillite et d’expliciter son caractère inéluctable.Poursuivons notre enquête sur les institutions.3.Autocratie ou démocratie C’est un fait que les structures institutionnelles qui nous gouvernent ne semblent pas convenir à nos modes de pensée et d’action.Est-ce à dire qu’elles soient mauvaises?Evidemment pas.Les Anglais, qui les ont forgées patiemment, offrent l’exemple du peuple le plus libre et le plus démocrate de la terre.Plusieurs pays en outre les ont copiées.Au départ, comme nous l’avons souligné, les institutions britanniques ne s’inscrivaient pas dans nos 18 PIERRE CHARBONNEAU traditions et elles nous furent imposées par la force des armes.On présumerait cependant qu après une pratique de deux siècles de la démocratie parlementaire, celle-ci ne devrait plus être étrangère aux Canadiens français parce qu’elle fait parti désormais de leur patrimoine.Or tel n’est pas le cas.Où est le problème alors?Si ces institutions sont bonnes en elles-mêmes, c’est à nous qu’il faut s’en prendre.Il semble en effet que la conception que nous nous en faisons soit fausse; les institutions que nous a léguées la Grande-Bretagne étaient d’essence démocratique, mais nous leur avons donné une tournure autocratique, habitués que nous étions à une longue tradition monarchique et théocratique.Nous n’avons de la démocratie que les cadres, qu’une notion formelle, qu’une perception dogmatique.Nous avons dogmatisé l’idée de démocratie parlementaire, en ce sens que nous avons attribué à cette théorie politique un contenu qui correspondait en nous à une toute autre réalité; au lieu d’ajuster notre pensée à ce mode nouveau de gouvernement pour nous, nous l’avons déformé par l’intérieur afin de le rendre conforme à un modèle calqué sur les institutions politiques de l’Ancien Régime.Il ne pouvait en résulter qu’un moule politique hybride, très éloigné de la démocratie.Il était difficile dans ces circonstances de développer une conscience démocratique et de demander le respect des institutions.Il y a un élément faux à l’origine qui ne peut qu’encourager l’hypocrisie et Dieu sait que nous n’en sommes pas dépourvus.Cette analyse nous éclaire singulièrement sur notre comportement politico-social.Ainsi s’expliquent le pourrissement de nos pratiques parlementaires, la corruption de nos mœurs politiques, le caractère ancillaire de notre judicature et la passivité des électeurs. LA COURONNE 19 Deux choix s’offraient à nous en 1759: disparaître comme peuple en se laissant assimiler complètement par le conquérant anglais ou accepter l’intégration selon certaines conditions préliminaires dont la sauvegarde des droits fondamentaux, comme la liberté de langue et de religion, c’est-à-dire s’insérer en réalité dans un régime de gouvernement qui, dès cette époque, se dirigeait vers la démocratie.Pour des raisons faciles à comprendre, nous avons choisi la seconde solution, mais nous ne l’avons jamais acceptée si ce n’est que théoriquement et formellement.Nous aurions dû alors, une fois cette décision prise, nous adapter aux institutions politiques de l’Angleterre et tout mettre en œuvre, à commencer par un enseignement nourri et soutenu, afin de comprendre leur signification profonde et apprendre leur fonctionnement; mais nos penseurs et nos maîtres n’ont eu d’autres soucis que de saboter ces mêmes institutions en prêchant la haine de leurs auteurs et en exposant des théories nationalistes d’inspiration antidémocratique et nos politiciens n’ont eu d’autres ambitions que de profiter des libertés et des droits que leur procuraient ces institutions pour défendre des intérêts mesquins et en définitive pour s’en moquer souverainement.Le refus pratique des structures institutionnelles anglaises a annulé leur acceptation théorique et générale, en sorte qu’elles se sont avérées, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un empêchement à notre progrès culturel et social.La démocratie à forme parlementaire ne se limite pas à l’envoi de représentants, élus par le peuple, à une chambre d’assemblée avec la seule mission de crier fort et de lancer des phrases creuses et ronflantes.La démocratie engage l’homme dans sa totalité, dans sa vie personnelle comme dans sa vie sociale, dans ses actes privés comme 20 PIERRE CHARBONNEAU dans ses actes publics.Elle implique l’acceptation de principes premiers qui en sont l’essence même et sans lesquels elle ne signifie plus rien: citons, parmi ces principes, le respect de la personne humaine, la défense de sa liberté individuelle, le refus de l’arbitraire et le rejet de la conception totalitaire de l’autorité.Ces données essentielles doivent s’inscrire en retour dans les cadres de la société et en imprégner toutes les fibres, de son système d’enseignement à ses instruments culturels.De cette foi initiale découle l’obligation de conformer sa vie aux normes définies à partir des droits et des devoirs inhérents à une société à structures démocratiques.A supposer que nous étions prédéterminés à vivre sous une monarchie autocratique (à lire certains de nos historiens, on le croirait!), il fallait en toute logique, alors que la Conquête nous enlevait cette possibilité, nous laisser franchement assimiler et prendre le parti de mourir à la civilisation française.Mais cette voie, nous l’avons rejetée, nous avons pris le risque de composer avec l’Angleterre dans l’espoir de ne pas tout perdre.Ce choix fait cependant, il était impératif d’accepter ses implications.Notre attitude a été contraire.Comment la démocratie parlementaire peut-elle fonctionner lorsque sa compréhension reste toute théorique et qu’elle sert d’instrument à des fins autres que celles qui lui sont propres?Cette interprétation jette une lumière sur le complexe canadien-français.Il ne pouvait sortir rien de durable et de valable d’un mariage, celui des Canadiens français avec les institutions britanniques, qui n’a jamais été consommé.Les partenaires sont restés sur leur faim, ce qui a engendré une insatisfaction croissante de part et d’autre et une animosité réciproque.Ils n’ont pas tardé à se replier sur eux-mêmes et à interpréter LA COURONNE 21 en mauvaise part toute idée ou initiative venant d’un côté ou de l’autre.En ce qui concerne les Canadiens français, il en est résulté chez les gouvernants un sentiment d’impuissance, un esprit d’indécision et d’irresponsabilité et un immobilisme néfaste, et chez les gouvernés, une indifférence et une propension à la soumission beate, peu propices au jeu démocratique.4.Les « nouveaux historiens » ou le mythe de la nation impossible Ces remarques, me semble-t-il, montrent les limites des recherches entreprises par ceux que l’on a appelés les « nouveaux historiens », en opposition avec les historiens de l’Ecole de Groulx dont ils s’écartent sur certains points.Les représentants les plus connus de cette tendance, en particulier Guy Frégault, ont livré des études remarquables sur le régime français, notamment sur la période précédant la cession; ils ont analysé sous un angle neuf les conditions d’existence de la collectivité canadienne-fran-çaise d’avant la Conquête, ses mécanismes institutionnels, son comportement social et politique, ses formes d’agir et de penser, y apportant des perspectives intéressantes tout en contribuant à détruire certains mythes persistants.Leurs recherches les ont amenés à développer une thèse qui présente un caractère alléchant, mais qui n’est pas sans renforcer l’interprétation nationaliste de notre histoire et servir, probablement à leur insu, les intérêts des séparatistes de tout acabit.Les néo-historiens démontrent d’abord que la collectivité canadienne sous le régime français menait une vie normale, qu’elle possédait ses 22 PIERRE CHARBONNEAU institutions politiques, sociales et religieuses, son aristocratie et sa bourgeoisie, et qu’elle s’intégrait à merveille dans le type de société coloniale propre à la France monarchique de l’époque.A l’opposé des colonies anglaises du sud, sa croissance suivait un rythme plutôt lent, faute d’une politique soutenue d’immigration de la part de la Métropole, mais en dépit de ces obstacles, de l’indifférence et de l’incompréhension de la Cour, son évolution restait régulière et les membres du groupe s’épanouissaient dans des structures conformes à leur génie.Or la Conquête, avec les conséquences politiques quelle a entraînées, a mis fin brusquement à cette société; en peu de temps, celle-ci est amputée de ses cadres institutionnels, son élite la déserte et elle est laissée à elle-même.La société canadienne de 1763 est, selon la constatation très réaliste faite par Guy Frégault, « vaincue, appauvrie, socialement décapitée et asservie politiquement.» 4 II ajoute, et c est la conclusion principale de la thèse néo-historique, que « désormais (.) pour avoir perdu, en perdant la France, la possibilité de se refaire, le Canada français ne pourrait plus organiser sa vie nationale; en d’autres termes, il serait dorénavant interdit au Canada français de devenir une nation: il lui faudrait se contenter tout au plus d’une survivance provinciale, — c’est-à-dire subordonnée et très limitée dans ses horizons.» 4 Telles sont les grandes lignes de cette thèse, redite et répétée sous toutes les formes et dont les milieux nationalistes et séparatistes se sont emparés.Les deux premières 4.Guy.Frégault : ^ Cahiers de l’Académie canadienne-française, 2 Histoire, Montréal, 1957, p.79.Voir aussi du même auteur, La Société canadienne sous le régime français, 3e brochure de la Société historique du Canada, Ottawa, 1954, et Michel Brunet, Canadians et Canadiens, Fides, Montréal, 1955, pp.107-118. LA COURONNE 23 propositions, c’est-à-dire société « normale » ° puis société brisée par la Conquête, emportent mon assentiment, mais là où je ne suis plus d’accord c’est lorsqu on fait découler de ces prémisses les déboires subséquents des Canadiens français.Cette conclusion m’apparaît fautive sous plusieurs rapports: elle est d abord dHtihistOYi({ue, parce qu’elle ne tient aucunement compte des événements postérieurs à 1763 et quelle se présente comme un jugement définitif, sans issue (je me méfie des affirmations catégoriques en histoire et, si j’étais historien, je préférerais m’en tenir à des approximations et à des approches prudentes); elle relève en outre d’un déterminisme historique que contredisent les faits ultérieurs et des cas analogues dans l’histoire de d’autres pays; elle fait enfin fonction de mythe, le mythe de la nation impossible, auquel on se réfère comme à un Paradis à jamais perdu.A supposer même que la cession ait été effectivement un obstacle insurmontable à une vie collective normale et que 1 his- 5.Sans faire une étude approfondie du problème, il y aurait heu, semble-t-il, de nuancer l’assertion selon laquelle la collectivité canadienne sous le régime français formait une société^ parfaitement « normale ».L’une de ses caractéristiques, c’est plutôt d’être^ une société coloniale: cela signifie que la classe dirigeante, composée de fonctionnaires et de grands seigneurs, n’est pas établie au Canada a demeure.Cette classe est appelée à se renouveler et à se déplacer selon le bon vouloir du roi.Il est donc naturel qu’elle retourne en France après la cession.Ce fait atténue le caractère «normal» de cette société et nous ne pouvons pas parler dans ces conditions d’une collectivité possédant tous les cadres nécessaires à son développement.Le groupe dominant est ici de passage et ne s intégré qu’en surface au veste de la population.I! serait plus juste de due que la collectivité canadienne de l’époque avait en germes les elements d’une société normalement constituée.M.Frégault parle bien de la société canadienne du XVIIIe siècle comme d’une société «distincte», ayant une «vie coloniale, ce qui implique l’action dune métropole appelée à lui fournir des ressources et une direction (Cahiers de l’Académie canadienne-française, op.cit., p.59).» Mais ce trait capital n’altère pas dans son esprit sa thèse générale. 24 PIERRE CHARBONNEAU toire du Québec, depuis deux siècles, l’ait prouvé, l’interprétation qu un Michel Brunet a donné à cette thèse 6 et 1 utilisation abusive que les nationalistes cléricaux en ont fait me porteraient à m’en méfier, parce quelle conduit à Lin pessimisme fataliste qui n a meme pas le mérite de coller à la réalité canadienne-française.Les néo-historiens expliquent les effets immédiats de la défaite oe 1759 mais ils ne donnent pas pour autant les causes de notre inertie actuelle et de notre marasme politico-social; la relation entre ceux-là et celles-ci n’en est pas nécessairement une d equivalence.Le fait que la Conquête anglaise ait signifié la fin d’une civilisation canadienne-française « normale » est une chose et le fait que la collectivité québécoise du milieu du XXe siècle soit encore à la recherche d’un humanisme réceptif et vive selon des schèmes depuis longtemps dépassés en est une autre.Entre les deux est intervenue une série d’événements et de conditionnements que l’argument de la brisure ne réussit pas à élucider.D’abord l’atmosphère de depaysement résultant de la défaite a été de courte durée; les vaincus, privés de dirigeants politiques, n’ont pas tardé à accepter la Couronne anglaise et, en l’espace d’une ou deux générations, des chefs sont sortis de leurs rangs qui ont assuré la relève.La célèbre pétition que signent soixante-cinq Canadiens français et qu ils présentent à Sa Majesté britannique en février 1774, une quinzaine d’années après la victoire des Anglais sur les Plaines d’Abraham, et dans laquelle, avec une fermeté digne et un respect qui commandent l’admiration, ils formulent leurs vœux et exposent leurs griefs, 6.Michel Brunet: Canadians et Canadiens.A noter sa thèse sur le manque d’une classe d’entrepreneurs au Canada français sur laquelle il greffe notre faillite économique, pp.107-119. LA COURONNE 25 ne paraît nullement venir d’un groupe de vaincus, absolument atterrés et abasourdis par la défaite et sans aucune défense.« Nôtre reconnaissance nous force d’avoüer, » soulignent-ils dès le début, « que le spectacle effrayant d’avoir été conquis par les armes victorieuses de vôtre Majesté n’a pas longtems excité nos regrets et nos larmes.Ils se sont dissipés à mesure que nous avons appris combien il est doux de vivre sous les constitutions sages de l’empire Britannique.» 7 Ils terminent leur pétition « en suppliant (Sa) Majesté de (leur) accorder, en commun avec ses autres sujets, les droits et privilèges de Citoyens Anglois.» 8 Même en tenant compte des formules usuelles de politesse dans ce genre de demande, l’accent qui s’en dégage ne peut mentir.Les signataires sont sincères dans leur admiration pour la Couronne britannique.9 Dans les luttes subséquentes de certains groupements canadiens-français en faveur d’une chambre d’assemblée, dans la revendication de la responsabilité ministérielle, les anciens conquis ne semblent pas dépourvus de moyens 7.Archives Publiques: op.cit., p.491.8.Ib.,p.492.9.Citons un document encore plus vieux: il est daté du 7 janvier 1765, soit un an après le rétablissement du gouvernement civil et moins de six ans après la défaite.Il s’agit d’une pétition de jurés canadiens-français au Roi au sujet de l’administration de la justice.Le premier paragraphe contient ces phrases écrites par des hommes, selon toutes les apparences, adultes, convaincus et qui ne laissent aucun doute quant à qui va leur allégeance: « Attachés à notre Religion, nous avons juré au pied du Sanctuaire une fidélité inviolable à Votre Majesté, nous ne nous en sommes jamais écartés et nous jurons de nouveau de ne nous en jamais écarter, fussions nous par la suitte aussy malheureux que nous avons été heureux; mais comment pourrions nous ne pas l’être, après les Témoignages de bonté paternelle dont Votre Majesté nous a fait assurer, que nous ne serions jamais troublés dans l’exercice de notre Religion.» Voir op.cit., pp.195-96. 26 PIERRE CHARBONNEAU et de sens politique.Croit-on que cette heureuse évolution aurait été possible si les blessures morales occasionnées par la cession avaient été de nature permanente?En réalité, les Canadiens français ont fait l’apprentissage des institutions parlementaires anglaises en un temps relativement court et ils étaient à ce point intégrés que seulement soixante ans après la défaite, ils étaient assez forts pour déclencher une rébellion.Que celle-ci ait été le fait d’une minorité ne change rien à l’affaire puisque cela suppose qu’il existait tout de même une certaine élite rebelle, très agissante et prête à tout pour revendiquer ce qu’elle estimait être juste.Que cette élite ait été minoritaire, cela signifie d’autre part qu’il se trouvait une élite majoritaire, probablement aussi bien éclairée, pour s’opposer aux desseins de la première et défendre l’ordre établi.Finalement si un groupe dirigeant se portait à la défense des cadres existants, cela n’indique-t-il pas qu’il acceptait ces cadres et qu’il s’était à ce point identifié à eux que l’idée de les transformer radicalement ne l’intéressait pas.Ce phénomène par ailleurs prouve un autre point, à savoir que dès la fin du XVIIP siècle et le début du XIX°, il s’était formé deux mouvements d’opinion, l’un, majoritaire, s’appuyant sur l’ordre établi, lié à la Hiérarchie et soutenu par elle, et représentant les éléments conservateurs, l’autre, plus indépendant, plus ouvert aux idées nouvelles, moins attaché au clergé et groupant une sorte d’élite libérale et radicale; en langage du XXe siècle, on serait tenté de parler d’une droite et d’une gauche.Or cette évolution, dont les premiers signes apparaissent à peine vingt-cinq ans après la Conquête, soit à propos de la querelle au sujet d’une chambre d’assemblée, est l’indice d’une vitalité et d’un dynamisme LA COURONNE 27 intellectuels qui ne se seraient jamais manifestés si la défaite avait laissé des marques profondes.Il n’en découle pas nécessairement que l’intégration des Canadiens français au moule institutionnel anglais ait fait l’objet d’une prise de conscience lucide.Elle est restée en surface ou plutôt elle n’a pas atteint tous les esprits au même degré.Les milieux conservateurs et cléricaux, en somme les milieux dominants de la collectivité canadien-ne-française, l’ont toujours acceptée avec réticence.Et cette réticence s’est accrue et a trouvé une justification dans la pensée nationaliste qui fait son apparition vers la fin du siècle dernier et le début du XXe.Le nationalisme clérical a fourni un cadre et une forme d’expression au mouvement d’opposition latente et sourde à la Couronne.Il a eu pour effet également d’enrayer le courant radical, cristallisé autour de l’ancien Institut Canadien et que les affinités avec les grands penseurs libéraux anglais rendaient réceptif à la démocratie parlementaire et aux institutions de la Couronne.10 Mais il demeure cependant qu’il y a eu une libre acceptation d’une situation de fait: une société, qui était constituée normalement, selon la thèse néo-historique, a été amenée à la suite d’une défaite militaire à évoluer dans des structures nouvelles; son choix était restreint, mais au lieu de cesser de vivre comme collectivité, n’était-il pas plus avantageux pour elle de s’accommoder, comme elle en a décidé à l’époque, d’institutions étrangères dans l’espoir de s’assurer une survie partielle?Comment expliquer cette orientation dans le contexte de la thèse de la nation impossible?Cette thèse d’autre part vaut jusqu’à la Procla- 10.Sur les conséquences de cette lutte idéologique entre la pensée conservatrice et radicale, voir ma Défense et illustration de la gauche dans Cité Libre, numéro 18, Montréal, novembre 1957. 28 PIERRE CHARBONNEAU mation royale de 1763; dès l’instant où les Canadiens se sont retrouvés sous le régime anglais, ils ont adopté une attitude qui va à l’encontre du déterminisme néo-historique, c’est-à-dire, par tous les moyens à leur disposition et dans le respect de leurs nouvelles institutions, ils se sont employés à restructurer leur collectivité et à engager la lutte pour la préservation du droit civil français, la sauvegarde de leur langue et de leur foi, autant d’éléments qui, s’ils ne permettent pas la formation d’une nation complètement autonome et indépendante, constituent néanmoins les bases d’un état provincial virtuel.Entre l’être et ne pas être des néo-historiens, il y a une grande variété de vies collectives qui, sans atteindre la plénitude de la nation au sens strict, peuvent y tendre et même la remplacer.Les Romains ont fait la conquête géographique de la Grèce mais les Hellènes, sans les cadres de leurs cités, ont-ils cessé pour autant d’inspirer Rome de leur enseignement et de leur culture?L’histoire offre peu d’exemples d’une province qui ait à ce point imprimé sa marque sur la Métropole.On pourrait ajouter par ailleurs que les données que citent les néo-historiens pour prouver l’annihilation de la société canadienne à la Conquête détruisent leur argumentation subséquente: ils commencent par nous dire que la société précédant le régime anglais était complète avec son élite aristocratique, cléricale et bourgeoise, ses classes de petits marchands, de militaires et de paysans; ils précisent ensuite qu’au lendemain de la défaite, les membres les plus influents et les plus riches de la colonie sont allés vivre en France avec le résultat que ne sont demeurées au pays que les couches moyennes et inférieures.Or si c’est effectivement ce qui s’est produit, il n’y a pas de groupes sociaux qui ne soient plus faciles d’assimiler et d’intégrer LA COURONNE 29 aux institutions du vainqueur.Supposons pour un instant que les cellules dirigeantes n’aient pas émigré dans la Métropole, quel dur combat elles auraient engagé contre les nouveaux maîtres! C’est à ce moment que l’argument de la brisure aurait joué; je suis porté à croire en effet que l’élite, plutôt que de composer avec les Anglais, aurait adopté une attitude d’insoumission et se serait bien gardée de se conformer à des institutions étrangères.On peut prévoir alors la réaction des Anglais: ils auraient forcé la main des vaincus et les auraient assimilés malgré eux.Les couches moyennes et inférieures, plus pratiques et moins touchées par des motifs d’ordre rationnel, ont choisi de se soumettre dans l’espoir d’obtenir le plus d’une solution désagréable.Ajoutons que leur sort matériel ne se transforme guère en passant d’un régime à l’autre.La générosité anglaise au lendemain de la victoire de Wolfe, particulièrement la compréhension des premiers gouverneurs, s’explique beaucoup mieux dans cette perspective, car il est certain que les Anglais, s’ils avaient eu à affronter une collectivité canadienne unie et forte de tous ses cadres, auraient fait montre d’intransigeance et ne lui auraient pas fourni des outils qu’elle aurait pu éventuellement tourner contre eux.En réalité, ce qui restait après la cession, c’était une société en pleine désintégration, appauvrie par la guerre et décapitée de ses meilleurs têtes.Par souci de fair play ou par intérêt bien compris, les Anglais préférèrent la méthode de la douceur envers leurs nouveaux sujets espérant les absorber et les assimiler d’une manière élégante.Dans son remarquable rapport, Lord Durham montrera la futilité, sinon la faillite de cet effort: les fonctionnaires du Colonial Office n’avaient pas compté sur la ténacité des Canadiens français et sur la rapidité avec la- 30 PIERRE CHARBONNEAU quelle ils en vinrent à utiliser, à leur avantage, les institutions parlementaires britanniques.C’est un fait que les Canadiens français ont survécu.C’est un fait qu’ils ont transformé une humiliante défaite, rendue plus cruelle par l’abandon de leurs chefs et l’indifférence de la Cour de Versailles, en une victoire relative.Et c’est un fait également qu’ils ont jeté les bases d’une culture française dans une Amérique anglo-saxonne.Nous ne pouvons pas nier l’évidence.Mais la portée histo-nco-sociale de cette prouesse est singulièrement amoindrie par ses résultats pratiques: pendant qu’ils apprenaient à survivre dans un milieu souvent hostile, la vie dans son essence leur échapperait et leur aire d’action ne dépasserait jamais le monde étroit dans lequel ils se cloisonneraient.Bien des facteurs contribueront à les ancrer dans cette voie.Le principal sera leur refus d’accepter la présence anglaise, le fait anglais dans sa totalité et avec toutes les conséquences qui en découlent.Combien riche aurait été la vie politique et sociale des Canadiens français s’ils avaient mis autant de temps à comprendre le sens profond de la démocratie parlementaire qu’ils en ont donné à des œuvres, comme l’apostolat missionnaire, ou à des initiatives d’ordre secondaire dont le seul mérite a été de servir d’échappatoire et d’utiliser des énergies que le nationalisme étroit neutralisait.C’est ici même dans le Québec que l’apostolat aurait dû commencer et je pense surtout à un apostolat de nature politique.Notre première préoccupation, une fois la défaite oubliée et l’amertume naturelle qu’elle a engendrée adoucie, était de nous insérer dans le système parlementaire anglais tel qu’il se présentait après la Conquête.Nous aurions évolué avec lui, nous aurions suivi son développement et nous aurions participé, en les faisant nôtres, aux luttes du peuple an- LA COURONNE 31 glais pour le suffrage universel et pour une législation sociale et économique plus respectueuse des droits des citoyens à tous les niveaux; nous aurions appris dans la pratique et par une utilisation qui n’aurait pas été uniquement formelle mais lucide le respect des droits parlementaires de même que les dimensions et les limites des libertés inscrites dans une monarchie engagée dans un lent processus de démocratisation.La disparition des anciens cadres politiques, le rejet de certains principes séculaires comme le droit divin des rois, la montée successive des classes moyennes et du prolétariat, autant d’événements qui marquaient la fin d’une époque et annonçaient une ère nouvelle.La Réforme en avait été le signe avant-coureur; les Révolutions américaine et française, surtout cette dernière, leur donneront un contenu violent.Mais il n’en sera pas ainsi partout: en Angleterre notamment, le processus de transformation prendra une tournure évolutive, dénuée d’excès et d’emportements.Bref plusieurs voies mèneront dans cette direction et différents moyens seront utilisés pour y parvenir, mais pour nous, Canadiens français, l’embarras du choix nous était évité.La Conquête nous avait fait perdre la maîtrise de nos destinées.A cause de notre séparation d’avec la France révolutionnaire, de notre divorce intellectuel avec ses Philosophes, de notre catholicisme d’Ancien Régime, la voie française n’était pas possible.La Révolution de 89 ne semble pas avoir eu d’échos profonds au Canada français et les idées révolutionnaires qui ont pu traverser la mer à ce moment ont paru suspectes.Notre participation au mouvement de libération qui balaie l’Europe du XIXe siècle devait s’inscrire dans sa traduction anglaise. 32 PIERRE CHARBONNEAU 5.''Freedom Wears a Crown” 11 Par ce qui semble un caprice de l’histoire, une conquête qui s’est produite deux décennies trop tôt, la Révolution française ne nous a pas touchés.Même la Révolution américaine, qui l’a précédée de treize ans, n’a causé aucun remous sérieux dans la nouvelle colonie anglaise, si ce n’est que de raffermir la loyauté des Canadiens envers Londres à la suite de l’invasion malheureuse du Canada par les forces d’Arnold et de Montgomery.Les libertés civiles et religieuses que le grandiloquent appel du congrès continental de Philadelphie en 1774 nous incitait à revendiquer, nous venions de les obtenir par l’Acte de Québec, adopté par le Parlement anglais quelques mois auparavant.Il semblait plus impérieux dans ces conditions de suivre franchement la voie anglaise qui nous faisait passer d’un seul bond d’un régime absolutiste à un système parlementaire déjà démocratisé.Quelle autre attitude pouvions-nous adopter?Accepter seulement en apparence la Couronne, c’était à l’avance nous condamner à jouer un rôle de second plan dans les destinées du pays et nous fermer la porte à une vie pleine et généreuse.On pourrait publier un intéressant sottisier sur les inexactitudes, les fausses interprétations, les jugements tendancieux et sans appel et les multiples préjugés dont la Couronne a fait l’objet de la part de la pensée canadienne- 11.J’emprunte ce titre au pénétrant essai de John Farthing, Freedom Wears a Crown, dans lequel il expose, dans le sillon des grands publicistes conservateurs anglais, l’essence et les objectifs de la démocratie parlementaire de type britannique et déplore l’orientation qu’elle a prise au Canada sous l’impulsion notamment de l’ancien premier ministre W.L.Mackenzie King.M.Farthing, qui était professeur à l’Université McGill, est mort en 1954 en laissant le manuscrit non révisé de Freedom Wears a Crown, qui a été publié en 1957 par les soins de Judith Robinson, chroniqueuse politique d’un quotidien torontois. LA COURONNE 33 française.Peu de nos politiques et encore moins de nos écrivains, journalistes ou commentateurs se sont employés à réfléchir sur le parlementarisme britannique, à en analyser les sources, le développement et 1 orientation et à comprendre son fonctionnement précis et la signification profonde qu’il revêt pour les peuples anglais, écossais, irlandais et gallois dont il est le tributaire.J’élimine à dessein les éloges dithyrambiques et les déclarations de circonstances qui n’ont aucune valeur de témoignage et dont l’effet est habituellement de courte durée.Je n’ignore pas d’autre part que certains hommes politiques de langue française, comme Sir Wilfrid Laurier pour n en citer qu’un, ont maîtrisé les rouages des institutions politiques anglaises et évolué avec souplesse dans les cadres qu elles imposent.Mais leur connaissance est restée toute pratique: aucun d’eux n’a ajouté à sa maîtrise du mécanisme parlementaire une pensée réfléchie, une compréhension en profondeur de la Couronne.Ce n’est qu à ce niveau qu’ils auraient pu communiquer leurs convictions au peuple canadien-français et à ses maîtres et vaincre la résistance séculaire de ces derniers à l’égard de tout ce qui touche la Couronne.Ils n’étaient pas d’ailleurs sans ignorer cette attitude puisqu’ils ont évité de heurter de front l’opinion du Québec par des déclarations trop pro-britan-niques.L’argument nationaliste contre la Couronne En quoi consiste en réalité la thèse élaborée par nos penseurs nationalistes contre la Couronne britannique et qui est en somme le réflexe de tout un peuple?Elle est difficile à cerner dans ses détails; elle est faite d’impréci- 34 PIERRE CHARBONNEAU sions et de flottements et s’appuie sur des arguments beaucoup plus d’ordre émotif et sentimental que rationnel.La proposition-clé, qui a été formulée sous bien des formes, pourrait se résumer à peu près à ceci: en vertu de quel principe et de quel droit devons-nous faire allégeance à un souverain « étranger?» n est-ce pas là une servitude, un reliquat des temps passés qui empêchent le Canada de parvenir à la plénitude d’une nation libre et indépendante?Pour la comprehension de cette thèse, précisons que les nationalistes font surtout porter leurs attaques contre la Couronne elle-même, se gardant bien de s’en prendre ouvertement à des institutions comme le Parlement, le Cabinet, les cours de justice, etc.Voilà justement la faille principale de leur argumentation : ils acceptent ou feignent d accepter tout, sauf ce qui est le cœur même, ce qui forment le faîte de la pyramide institutionnelle de type britannique, c est-à-dire la reine, quelque symbolique qu apparaisse son rôle et quelque réduite que semble son influence.C’est une position indéfendable qui défie toute logique.Supprimez la Couronne et vous enlevez à la constitution britannique son ressort central.La Couronne est en quelque sorte la chaîne à travers laquelle le peuple anglais a fait passer, depuis le haut Moyen Age jusqu’à notre époque, la trame de ses revendications économiques et sociales, de ses luttes incessantes pour les libertés politiques et religieuses et de sa défense contre le despotisme individuel ou collectif.Cette chaîne et cette trame composent un tissu si solide et si inextricablement lié qu’aucune force humaine n’a encore réussi à l’entamer sérieusement: il a résisté aux assauts de l’intérieur (la guerre des Deux-Roses, la Réforme, la Révolution de 1648 et celle de 1688, la Révolution industrielle, l’avènement du pro- LA COURONNE 35 létariat ouvrier, etc.) comme de l’extérieur (la guerre de Cent ans, la Révolution française et le premier Empire, les deux Grandes Guerres mondiales, etc.).Il est impossible de séparer ces deux éléments sans mettre tout le système à terre; quoique leurs rapports aient constamment varié et que la chaîne-Couronne se soit de plus en plus inclinée devant la trame-Parlement, ils demeurent les pôles essentiels d un ensemble institutionnel auquel est venu s’ajouter, a une date assez recente, un troisième jalon, le Cabinet, qui est en voie de concentrer entre ses mains la plus grande partie du pouvoir.Une telle évolution, si elle s’explique et se comprend assez bien, apparaît cependant paradoxale du fait que le Cabinet émane à la fois et de la Couronne et du Parlement: à l’origine instrument de la Couronne, le Cabinet s’en est graduellement détaché pour se replier sur le Parlement à qui il a servi d’abord d’interprète pour finalement en devenir, avec la formation des partis, l’âme dirigeante et omnipotente.12 Il semblerait qu’entre deux pouvoirs, la Couronne et le Parlement, ce dernier rognant durant des siècles l’autorité de l’autre, un arbitre s’est glissé, qui ne devait être au début qu’un intermédiaire, mais qui a réglé le conflit en absorbant l’autorité des deux.Cette tendance, que déplorent des étudiants sérieux du système parlementaire britannique,1'1 indique un déplacement du pouvoir, mais n’altère pas la nature profonde de l’ensemble.Nous verrons plus loin ce qui en est.12.Voir à ce propos Ramsay Muir, dans How Britain is Governed, Richard R.Smith Inc., New \ork, 1930, pp.87-91 _ et Harold J.Laski, dans Reflections on the Constitution, The Viking Press, New York, 1951, pp.95-96.13.C’est précisément cette orientation, qui s’est produite aussi au Canada, qui fait l’objet des inquiétudes de John Farthing dans Freedom Wears a Crown. 36 PIERRE CHARBONNEAU Revenons auparavant à la thèse nationaliste contre la Couronne.Dans les commentaires, allusions ou déclarations de circonstances de nos théoriciens et de nos éditorialistes sur la famille royale ou sur la Couronne, on retrouve presque toujours ce même ton léger et condescendant, basé sur une sorte de mépris caché14 auquel les plus extrémistes mêlent parfois du venin; une telle réaction n’est pas de nature à engendrer le respect de l’institution royale, encore moins sa compréhension.C’est un poison 14.Voici à titre d’exemple de cette attitude une citation tirée d un editorial du Devoir, en date du 28 décembre 1957 et signé par Gerard Filiom Discutant la question d’un drapeau national, M.Fi-hon est amené à parler du respect des peuples d’origine britannique a 1 egard des traditions monarchiques.« Par sentimentalité, par attachement à la tradition, » écrit-il, «peut-être même par esprit de sujétion à une métropole à laquelle ils se sentent rattachés par un lien de piété filiale, ils conservent pieusement des emblèmes qui ne correspondent plus aux réalités de l’heure présente.C’est d’ailleurs là un des aspects déroutants du caractère britannique, cet attachement à des défroques qui évoquent un passé depuis longtemps disparu; la maj esté _ désuète et légèrement ridicule qui accompagne le sacre d’un roi, l’ouverture et la clôture d’un Parlement, la sanction loyale des lois, tout cela est a cent lieues de nos conceptions modernes du gouvernement démocratique des pays».Le lecteur aura remarqué le ton involontairement supérieur et détaché avec lequel cette description est faite.M.Filion conclut pourtant celle-ci en ces termes: « N’empêche que les Britanniques ont su introduire dans des formes anciennes et souvent ridicules une méthode de gouvernement profondément démocratique.» Il est donc d’accord pour dire que toutes ces «défroques» ont conduit a la démocratie.Mais ne lui est-il jamais venu à l’esprit que, si l’idée démocratique a pris la forme qu’elle a en Grande-Bretagne, c’est dû en bonne part à cet ensemble « ridicule ».D’ailleurs, il serait plus précis de noter qu’il ne s’agit pas là d’une démocratie ^ qui a ete « introduite » dans un cadre ancien, mais bien plutôt d’un gouvernement démocratique qui en est le jaillissement comme le fruit est engendré par l’arbre.M.Filion voudrait séparer le _ fruit de l’arbre, c’est-à-dire renier l’origine de la démocratie britannique. LA COURONNE 37 dont l’effet lent mais sûr contribue petit à petit à miner tout sentiment de loyauté à l’égard du souverain en tant que personne physique et, par voie de conséquences, à l’égard des pouvoirs dont il est le faisceau.Comment espérer dans ces conditions, dans un climat aussi peu propice, que la démocratie qui revêt au Canada une forme monarchique et parlementaire ne devienne jamais une réalité vécue et sentie?Même nos auteurs et écrivains les plus intelligents éprouvent une pudeur maladive lorsqu’ils abordent la question royale; ils évitent souvent d’en parler et se défendent bien intérieurement de tomber dans ce qu’ils considèrent une servitude.Si ce n’était là que la seule servitude que nous eussions à souffrir en cette terre québécoise, quelle vie intéressante serait la nôtre?Au surplus, en quoi cette soumission voulue et cet attachement à un ensemble d’institutions font-ils de nous des êtres serviles?« Un Anglais, » écrivait un rédacteur anonyme (probablement Diderot) de l’Encyclopédie, « n’a point de scrupule à servir le roi, le genou en terre; le cérémonial ne signifie que ce qu’on a voulu qu’il signifiât.Mais livrer son cœur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d’une pure Ces « emblèmes » d’une époque révolue lui apparaissent ridicules et désuets.Ne s’est-il jamais demandé par exemple ce que pense un non catholique du rituel compliqué et du faste archaïque dont s’entourent les cardinaux et les évêques dans les grandes cérémonies religieuses.Pour un non initié, le tout semble entaché d’un certain «ridicule», alors que pour un catholique renseigné le rituel est lourd de sens et de traditions et représente beaucoup plus que de l’icono-lâtrie.De la même manière et mutatis mutandis, le cérémonial utilisé pour le sacre d’un roi ou pour la lecture du Discours du Trône par le souverain prend aux yeux des Britanniques une signification qui dépasse l’aspect artificiel de ces deux manifestations.Le catholique d’autre part ajoutera que le rituel et la liturgie ne constituent pas l’essence de sa religion et l’Anglais pourra répondre que les « emblèmes » qu’il respecte et les « défroques » qu’il vénéré ne sont pas les seuls éléments des institutions parlementaires de son pays. 38 PIERRE CHARBONNEAU créature, en faire Tunique et dernier motif de ses actions, c’est assurément un crime de lèse-majesté divine au premier chef.»1" Il serait difficile de mieux expliquer cet aspect complexe du génie britannique, si insaisissable pour l’observateur non averti: peu de peuples ont entouré leurs institutions d’un cérémonial aussi compliqué qui se déploie dans des cadres, ne manquant pas de lustre et de grandeur, mais exigeant des servitudes physiques; peu de peuples accordent à ces mêmes institutions autant de respect, d’amour et de loyauté; pourtant peu de peuples ont atteint à l’intérieur de ce moule institutionnel une si grande liberté personnelle et nourri pour cette dernière une vénération aussi profonde, caractérisée par leur obéissance à la loi.Selon le mot d’un humoriste, l’Anglais est non seulement libre, mais il Test férocement.Le système parlementaire britannique: l’interprétation française La plupart des interprètes français du système britannique Tont défini en termes d’équilibre des pouvoirs; le plus célèbre d’entre eux, Montesquieu, a élaboré sa thèse sur la séparation des pouvoirs à partir d’une analyse des institutions anglaises.16 Les pouvoirs de l’Exécutif, représenté par le Cabinet, seraient contrebalancés par les prérogatives du Législatif, identifié avec le Parlement.15.The Encyclopédie of Diderot et D’Alembert, Selected Articles Edited by John Lough, Cambridge University Press, 1954, p.8.16.Pour l’interprétation classique des institutions parlementaires britanniques et une critique de cette interprétation, voir Maurice Duverger, dans Les Régimes Politiques, Presses Universitaires de France, Paris, 1954, pp.73-77.On peut consulter également du même auteur, Droit constitutionnel et Institutions 'politiques, Presses Universitaires de France, Paris, 1958, pp.258-61. LA COURONNE 39 Comme arme suprême, celui-ci miserait sur la responsabilité politique des ministres, c’est-à-dire sur son droit de les interroger et de demander des explications sur leurs actes publics.Le processus pourrait mener jusqu’à la démission individuelle ou en bloc du Cabinet, si le Parlement refusait sa confiance.Mais si un conflit grave naissait entre les deux, le Cabinet, par son droit équivalent de dissolution, serait en mesure de porter la question devant le peuple en lui demandant de servir d’arbitre.A la tête du système, comme régulateur suprême, se trouverait le souverain qui assurerait le fonctionnement souple de la machine.Enfin le bicaméralisme du Parlement empêcherait l’arbitraire d’une des Chambres en accordant à chacune des privilèges qui s’équilibrent.Or, de l’avis de Maurice Duverger, cet édifice, si parfait sur papier, ne correspond nullement à la réalité.Le bicaméralisme en Grande-Bretagne reste théorique, car l’influence de la Chambre des Lords ne cesse de diminuer et son sort est périodiquement remis en question.Le droit de dissolution ne rime à rien puisque le Cabinet est formé par le parti au pouvoir qui dispose d’une majorité à la Chambre des Communes, ce qui élimine toute perspective de division sérieuse, à moins qu’il ne s’agisse, dans de très rares exceptions, d’un cabinet de coalition.D’autre part, et pour la même raison, la responsabilité ministérielle devant une chambre dont la majorité lui est favorable n’entraîne aucune conséquence pour le Cabinet.Quant au pouvoir régulateur de la Couronne, il est inexistant parce qu’en pratique elle s’incline devant la volonté du Cabinet.On est en droit de se demander alors comment un tel système, qui aboutit à la dictature de la majorité, canalisée dans la personne du premier ministre, fonctionne en respectant les règles de la démocratie dont il s’affirme le 40 PIERRE CHARBONNEAU prototype.Le mécanisme profond du système, dans la thèse de Maurice Duverger, reposerait sur trois rouages essentiels: le bipartisme, le sentiment libéral du peuple anglais et l’indépendance de la magistrature.Le régime est constitué d’une part d’un parti au pouvoir, fortement discipliné et identifié à un cabinet qui concentre entre ses mains toutes les décisions d’ordre exécutif et toutes les initiatives d’ordre législatif et, d’autre part, d’un parti d opposition, minoritaire, dont le rôle est reconnu officiellement et qui exprime ses opinions favorables ou défavorables en toute liberté, mais qui peut rarement ébranler la majorité et faire échec à ses projets.Où réside dans ce contexte si rigide la garantie d’indépendance du parti minoritaire?M.Duverger répond qu’« elle ne se trouve point dans les institutions britanniques, elles-mêmes: elle repose seulement sur le sentiment profond de la liberté qui anime le peuple anglais et qui le ferait se dresser tout entier contre la violation des droits de la minorité ».17 Ajoutons enfin à ce système des juges indépendants et inamovibles qui bénéficient du respect de tous et qui ont pour fonction de protéger les libertés du peuple britannique contre les empiètements des pouvoirs publics.Critique de l’interprétation française A cette interprétation ténue et fort simpliste qui correspond peut-être en gros au régime politique de la Grande-Bretagne, peu de publicistes anglais et canadiens .17.Maurice Duverger: Droit constitutionnel et Institutions 'politiques, p.261. LA COURONNE 41 souscriront complètement.Si de l’extérieur telle apparaît l’orientation qu’il accuse avec la proéminence du Cabinet et du premier ministre, ils sont les premiers à la déplorer et croient qu’elle menace notre héritage parlementaire.Cependant, à la base de la réalité grossière et superficielle du système, il y a un arrière-plan, une toile de fond historique, bref une philosophie pratique du gouvernement des hommes, difficile à cerner, impossible à définir parce qu’elle s’accroche plus au concret et au devenir qu’à l’abstrait, mais qui donne quand même son sens à tout l’ensemble.La formule parlementaire anglaise remonte trop loin dans le passé, porte témoignage à trop de traditions et d’idées généreuses pour qu’une simple schématisation puisse en libérer toute la richesse intérieure.Quelle qu’exhaustive que puisse être l’analyse des rouages politiques anglais, il semble toujours que l’on oublie un élément essentiel, qu’un trait important nous échappe, lequel, s’il était noté, changerait le sens de la première constatation.Dire que le rôle propre du souverain consiste à sanctionner les lois passées par le Parlement et à suivre l’avis du Cabinet, c’est vrai sous un certain aspect, mais en faisant une affirmation aussi péremptoire, nous risquons de manquer le but.Si c’est cela l’unique fonction de la reine, mieux vaudrait alors supprimer le poste et engager un estampeur professionnel.Un célèbre théoricien politique anglais du siècle dernier, Walter Bagehot, reconnaissait trois droits au souverain: le droit d’être consulté, le droit d’avertir et le droit d’encourager.Pour un roi (ou une reine) compétent qui s’intéresse aux affaires de son pays, l’exercice de ces prérogatives est déjà tout un programme.Au-dessus des partis, indépendant des ministères qui passent sans que sa position soit changée, établi dans ses hautes fonc- 42 PIERRE CHARBONNEAU fions par droit d’hérédité et non pas par faveur politique, ayant sur son bureau tous les documents confidentiels sur l’administration de l’État et au confluent enfin de toutes les idées et les opinions qui se brassent au niveau gouvernemental le plus élevé, le souverain anglais est à même de jouer un rôle autrement plus important que celui que l’imagination populaire lui attribue.Il est la seule personne qui peut dire non au premier ministre sans que ce dernier se révolte.Mais le souverain possède encore un autre droit qui dépasse tous les autres, un droit que les publicistes anglais estiment essentiel et que l’un d’entre eux, A.B.Keith, a placé à la base de sa thèse sur la Couronne, gardienne de la Constitution: il s’agit d’un pouvoir de retenu {reserve power) qui donne au monarque anglais entière liberté de ne pas signer les bills de nature antidémocratique et qui lui permet soit de refuser, dans certaines circonstances, de dissoudre la Chambre des Communes contre l’avis du premier ministre, soit de provoquer sa dissolution, en passant outre aux objections de celui-ci, lorsque la situation politique l’exige.Dans une étude fouillée sur le sujet,18 Eugène Forsey cite plusieurs cas tant au Canada 18.Eugène Forsey: The Crown and the Constitution, Dalhousie Review, printemps 1953.Dans cet ordre d’idées, un professeur de l’Université McGill, John Mallory, mentionnait récemment {The Royal Prerogative in Canada: the selection of successors to Mr.Duplessis and Mr.Sauvé, dans The Canadian Journal of Economics and Political Science, University of Toronto Press, mai 1960, pp.314-319) un privilège de la monarchie de type britannique qui est en voie de perdre sa véritable signification au Canada.Il s’agit de cette prérogative que possède le souverain ou son représentant de choisir le nouveau premier ministre à la mort du titulaire à la tête du cabinet.Selon la Constitution britannique, le gouverneur (ou le lieutenant-gouverneur à l’échelon des provinces) a toute l’autorité pour demander à qui il veut de former un nouveau cabinet.Il consulte naturellement LA COURONNE 43 qu’au Royaume-Uni et dans les autres pays du Commonwealth où l’exercice de cette prérogative par le souverain (ou son représentant) a empêché des abus de la part de cabinets trop puissants et de majorités parlementaires plus intéressées à prolonger indûment leur mandat ou à le renouveler trop souvent par une élection rapide sans un prétexte sérieux.Il voit dans ce pouvoir non-ecrit, reconnu explicitement par plusieurs anciens premiers ministres de pays du Commonwealth, dont Sir Winston Churchill et W.L.Mackenzie King, une garantie nécessaire au fonctionnement démocratique du système parlementaire anglais.Que la reine soit un symbole, que certains peuples ne lui reconnaissent aucun autre titre que celui de chef du Commonwealth et que l’allégeance qu’on lui accorde^soit fort ténue, cela ne change rien à l’institution elle-même, cela ne supprime pas l’organe.Le souverain anglais a toujours été un symbole, mais il ne se définit pas par ce caractère.Un des traits remarquables de la monarchie anglaise, c’est quelle n’a jamais été complètement absolue.Si elle a pu résister à l’usure et aux pressions du temps, si elle a pu s’adapter à toutes les conditions historiques et survivre à toutes les luttes du peuple anglais contre le Continent, à la Réforme, à deux Révolutions politiques intérieures, à la Révolution commerciale, à la Révolution industrielle et à la Révolution prolétarienne sans perdre ses éléments propres, si elle a pu régner sur un Royaume le parti majoritaire, car ce dernier a le devoir de l’aider dans cette tâche.Mais en aucun temps ce parti doit désigner le nouveau premier ministre et faire sanctionner son choix par le souverain ou son représentant.Or, de l’avis de M.Mallory, c’est ce quqsest produit à la mort de M.Duplessis ainsi qu’à celle de M.Sauve.Il est malheureux, conclut-il, qu’à la suite de ces précédents cette prerogative royale soit passée en pratique du souverain aux partis politique^. 44 PIERRE CHARBONNEAU insulaire puis sur un Empire et finalement sur un Commonwealth de nations libres, bref si elle a pu rester debout alors que les autres régimes tombaient, c’est qu’elle a maîtrisé à un degré inégalé cet art de gouverner, composé à la fois de souplesse et de fermeté, d’un sentiment vif de l’honneur et de la gloire, d’un sens profond des réalités et d’une facilité étonnante à retourner tout en sa faveur et à garder son sang-froid quand tous les autres le perdaient.La grande force de cette méthode de gouvernement et la raison unanime de son acceptation par le peuple anglais résident dans son refus constant de se présenter comme indispensable et de jouer un rôle messianique et dans son pragmatisme qui marque non pas tant un mépris des principes qu’une crainte qui l’empêche de se lancer dans des aventures utopiques ou faussement humanitaires.Si tel était le vœu majoritaire de la population, le Parlement britannique pourrait décréter demain la suppression du Trône et la reine s’inclinerait avec grâce devant cette décision.Comment ne pas éprouver un sentiment d’admiration pour un système aussi équilibré, établi par des hommes libres qui lui conservent leur confiance justement parce qu’il est la garantie de leur liberté.Avant de le rayer d’un trait de plume, comme plusieurs de nos penseurs nationalistes ne se gênent pas de le faire, il faut y penser à deux fois.La nature du système parlementaire britannique Poursuivons notre enquête.Comment s’insèrent l’une dans l’autre les différentes composantes d’un régime d’une telle complexité?Quelles relations existe-t-il entre un souverain dont le pouvoir réel se dissimule sous une LA COURONNE 45 enveloppe si symbolique et un Parlement habituellement sous le joug d’un parti majoritaire, lui-même dominé par le Cabinet lequel a pour chef tout-puissant le premier ministre?En dernière analyse, comment fonctionne ce système dans la pratique?Le caractère essentiel de la Constitution britannique, c’est que le gouvernement est dans le Parlement.™ Jusque vers la fin du XVIIIe siècle, le roi détenait le pouvoir réel, mais graduellement, surtout de William Pitt à Robert Peel alors que la fonction de premier ministre s’est élaborée, ce dernier s est approprié la direction du gouvernement en s’appuyant beaucoup plus sur le Parlement, la seule autorité en matière législative et financière, que sur le souverain, lui-même soumis à la loi.Il est bien important de distinguer entre le roi, personne physique et chef symbolique de l’État, et la Couronne, institution juridique en qui résident tous les pouvoirs exécutifs.Alors qu’autrefois le roi régnait et gouvernait, aujourd’hui il ne fait que régner.Ses pouvoirs existent encore, mais ils sont pour la plupart exercés en son nom; en d’autres termes, ils sont passés de sa personne à l’institution qu’il personnifie, c’est-à-dire à la Couronne.Dans sa forme présente, l’exécutif appartient à un gouvernement choisi au sein du parti majoritaire à la Chambre des Communes; théoriquement le gouvernement est responsable de ses actes devant cette Chambre et ne peut garder le pouvoir sans son assentiment.Cette orientation n’a pas pour autant écarté le souverain du Parlement: sa présence physique, sauf à l’ouverture et à la prorogation des Chambres, est éliminée, mais l’ensemble conserve une forme royale.Le roi est le chef de l’État, le Cabinet est son cabinet.19.Sir Ivor Jennings : The Queen’s Government, Penguin Books, 1954,p.83. 46 PIERRE CHARBONNEAU « Our ideal, by right of inheritance, » souligne John bar thing, « is the ideal of the King-in-Parliament.It requires for its fulfilment the acceptance of initial loyalty to a sovereign as opposed to allegiance simply to a system of law20.» A un point de vue constitutionnel, cela signifie que le pouvoir législatif appartient au « King-in-Parliament», c’est-à-dire, dans le contexte historique, au roi légiférant de concert avec le Parlement.L’expression même de « King-in-Parliament », qui remonte loin dans 1 histoire anglaise, montre bien que le roi n’a jamais possédé la souveraineté absolue; depuis la Grande Charte, document si précieux des libertés britanniques, les rois anglais ont partagé le pouvoir avec une assemblée dont ils ne pouvaient pas ignorer l’avis.Ces éléments constituent l'essence de la démocratie parlementaire britannique.John Farthing le comprend qui note que « the three principles of king, law and people are fully resolved in the ideal of King-in-Parliament, quite as the American Constitution resolves the ideal of law and people21.» Une démocratie de forme monarchique Mais cette démocratie, qui s’est développée en suivant un chemin si particulier, que signifie-t-elle ?Doit-elle s interpréter dans le sens d’une dictature du peuple, d’une soumission aveugle à l’opinion de la majorité ?La démocratie est-elle littéralement et étymologiquement le régime où le peuple possède l’autorité, exerce la souveraineté ?Et voulons-nous impliquer par là qu’il a le pou- 20.John Farthing: Freedom Wears a Crown, p.8.21.Ib., p.9. LA COURONNE 47 voir de faire ce qu’il lui plaît, tant le bien que le mal, et que son empire souverain s’étend sur toutes les actions humaines ?Arrêtons-nous un instant a ce problème et examinons dans quel sens les Anglais 1 on résolu.La démocratie est pas mal galvaudée; en son nom, des politiciens se sont lancés dans la démagogie et s en sont servis pour justifier les pires crimes de lèse-politique.Gouverner en flattant les passions populaires est moins ardu qu’en suivant un idéal de justice et de liberté.La démocratie a été définie maintes et maintes fois et dans des termes parfois contradictoires.Point n’est besoin de chercher trop longtemps; demandons plutôt à deux témoins lucides de la politique canadienne, Eugène Forsey et John Farthing, l’un un socialiste et l’autre un conservateur, de nous en donner une définition.« Democracy », a écrit le premier, « is the rule of the people, self-rule within a constitutional structure which makes it possible22.» A cette conception, le second semble répondre par une analyse contraire: « Democracy is not the doctrine that affirms the supremacy of the people’s will.It is the doctrine that roots the life of a people whether in the liberty of each, as in the American, or in the freedom of each, as in the British Constitution23.» Alors que le théoricien socialiste reprend la formule classique de la démocratie, régime où le peuple possède la souveraineté, en opposition avec l’aristocratie où cette meme souveraineté est concentrée entre les mains d’un groupe ou avec la monarchie absolue où elle n’appartient qu’à un seul, le publiciste conservateur, dans des termes qui sont loin de contredire cette définition mais qui plutôt la prolongent, souligne l’aspect négatif que peut prendre l’exercice de 22.Eugène Forsey: op.cit., p.49.23.John Farthing: op.cit., pp.33-34. 48 PIERRE CHARBONNEAU la souveraineté par les représentants du peuple et fixe 1 idéal démocratique dans le respect de la liberté personnelle contre l’arbitraire d’une multitude, d’une élite ou d un seul.Pour John Farthing, la notion de démocratie n’est pas épuisée par une simple référence à la volonté populaire et à son expression électorale à tous les quatre ans.La democratic est d abord un mode de vie et de pensée qui s’appuie sur un ordre social basé sur la liberté et la justice, dans sa forme monarchique, « what is sovereign (.) is not the people’s assembly but the King-in-Parliament .» Le fait que le peuple s’élise une assemblée n est pas suffisant pour garantir la liberté de chacun et assurer le respect des droits individuels, il faut encore que cette assemblée légifère en fonction d’un idéal de vie fondé sur la vérité et qu’elle sache s’écarter des considérations partisanes et mesquines pour aspirer au bien commun.Edmund Burke, un des plus grands praticiens du parlementarisme britannique, disait qu’il n’était pas simplement le représentant de la circonscription de Bristol, mais aussi un membre du Parlement, c’est-à-dire de par la volonté de ses mandants un homme dévoué au maintien de l’ordre naturel.Cet objectif suprême que le députe doit placer au-dessus des intérêts plus particuliers de ses électeurs est justement concrétisé dans la personne du souverain qui « affirms, not the supremacy of law, but the idea of law and order-0 ».On objectera avec raison quau nom de l’ordre et de l’autorité l’on a défendu par le passé des biens politiques et économiques qui n’étaient pas nécessairement ceux du peuple et qu’on lui a imposé des lois qui ne correspondaient pas toujours à ses aspira- 24.Ib., p.139.25.Ib., p.159. LA COURONNE 49 tions profondes.Quoique vraie, une telle critique ne joue pas tant contre le système que contre les électeurs qui peuvent choisir mal leurs députés et qui, au surplus, ont trop souvent tendance à se désintéresser du jeu parlementaire.Il ne faut pas s’attendre d’autre part que tous les débats parlementaires soient situés au niveau des principes; la politique est une dure réalité qui s’accommode mal des théories creuses.Elle exprime le concret social et économique, mouvant et changeant, et essaie de lui donner une finalité humaine en accord avec les décrets de l’ordre naturel, sachant cependant que ce quelle noue aujourd’hui, elle aura peut-être à le dénouer demain.C’est la gloire de la Grande-Bretagne d’avoir fourni à cette recherche perpétuelle, toujours à recommencer, un cadre stable, le Parlement et de l’avoir entouré de soupapes de sûreté afin de contrebalancer ou de prévenir les excès des serviteurs publics.Dans sa conception anglaise, qu’est-ce que le Parlement, sinon un lieu de libre expression d’opinions entre des hommes libres, liés volontairement à des partis dont ils savent qu’ils ne reflètent pas toutes leurs préoccupations, mais qu’ils acceptent comme un instrument destiné à assurer la poursuite du bien commun, sous le regard d’un souverain que l’hérédité, la tradition et la formation placent au-dessus de l’égoïsme individuel et de la politique partisane.Le système parlementaire britannique ne se présente pas comme parfait; il n’offre aucun caractère d’absolu et ne découle pas d’un principe premier auquel le temps aurait donné un contenu et qu’il aurait explicité.L’ensemble est né et s’est formé en épousant la réalité humaine et en évoluant selon les besoins de chaque époque.La philosophie qui s’en dégage rejoint une sagesse toute pragmatique et empirique, non sans noblesse et sans gran- 30 PIERRE CHARBONNEAU deur, et tournée vers le devenir.Comme le souligne Sir Ivor Jennings, “The basic assumption is that in matters of politics — and politics may extend even to religion — opinions may properly differ.It is rarely possible to say that one line of development is right and the other wrong.There is a choice of alternatives, and no honest man can guarantee that he will choose the better.What he can do is to marshal the arguments, reach a conclusion, and ask others if they do not agree with him 26.” Conclusion Cette synthèse des institutions parlementaires anglaises, hélas trop brève, nous a révélé toutefois leur richesse intérieure et nous a permis de constater leur identification avec l’histoire des peuples britanniques.On éprouve un malaise et presque un sentiment d’horreur lorsque l’on se rend compte jusqu’à quel point elles ont été mal comprises, dégradées et rabaissées par la politique québécoise.Comment expliquer dans le contexte d’un système institutionnel tellement adulte et dont les composantes semblent si profondément rodées par l’âge et les expériences successives de générations d’hommes de bonne volonté le manque d’esprit démocratique du parlementaire canadien-français moyen, son immaturité politique, son irresponsabilité, son amoralisme latent et son inclination à la démagogie et à l’éloquence émotive.D’où vient l’incompréhension presque totale des Canadiens français à l’égard de la Couronne ?A l’aube d’un new deal politique dans le Québec, marqué par la fin d’un régime cor- 26.Sir Ivor Jennings: op.cit., p.86 LA COURONNE 51 rompu, rétrograde et anti-parlementaire, nous formulons le vœu que la renaissance promise par le parti libéral survivra à la fièvre électorale et s’inscrira dans nos mœurs, dans nos habitudes et dans notre comportement collectif et individuel.On a coutume de dire que les institutions anglaises ne conviennent pas à notre tempérament et quelles ne produisent aucune résonance en nous parce quelles nous ont été imposées.Ce serait valable si la Conquête était survenue, il y a une ou deux générations.Mais après deux siècles, l’argument ne vaut plus.Si l’intégration à l’armure institutionnelle de type britannique reste encore à venir après une si longue période de vie commune, il nous faut admettre que c’est délibérément que nous n’avons pas voulu qu’elle se fasse.Disons-le en toute franchise, nous n’avons pas été intéressés à ce que l’intégration devienne une réalité vivante et nous avons pris les moyens pour l’éviter.Les déclarations pieuses de nos maîtres à penser sur le système parlementaire et l’action de quelques hommes politiques honnêtes n’ont pas été un succédané à une foi loyale en la Couronne et à une adhésion aux idées démocratiques qui la nourrissent.Nous nous sommes retranchés en nous-mêmes et, contre toute raison et contre toute logique, nous nous sommes donnés pour mission de préserver le mode de vie, les structures intellectuelles, les traditions et le catholicisme de l’Ancien Régime.Les penseurs indépendants qui ont rejeté ce programme en préconisant une philosophie plus positive ont vu le vide se faire autour d’eux et, comme la majorité d’entre eux n’étaient pas des héros et qu’ils devaient vivre, ils ont capitulé et leurs écrits ont été noyés par la propagande clérico-nationaliste.On serait tenté de parler d’une conspiration secrète à laquelle se- PIERRE CHARBONNEAU 52 raiem mêlées les couches pensantes et dirigeantes de la société canadienne-française et que perpétuerait notre système d’enseignement confessionnel à base d’autorité et de nature antidémocratique.Le peuple est étranger à cet état de choses; la conspiration s est faite et se continue à ses dépens.On refuse de lui enseigner la démocratie, on limite son droit à l’éducation et on 1 enferme dans un univers religieux et moral à la mesure de notre étroitesse intellectuelle et où la franchise est suspecte et le vrai plaisir, coupable.On le jette dans la vie sans défense, sans outils pour lutter, sans formation avancée.On lui dit que la richesse corrompt et que la pauvreté mène au ciel.On lui demande enfin de se soumettre a 1 autorité civile et religieuse parce que cette autorité vient de Dieu, mais on prend bien garde de 1 informer qu en democratic, il est le dépositaire de cette même autorité et la délègue à qui bon lui semble.Il y a cependant motif à espérance: les failles s’élargissent dans le château fort si patiemment construit sous 1 impulsion des maîtres clérico-nationalistes.Le peuple commence à voir clair et, un jour, il pourrait bien décider de mettre fin lui-même à Vétat de siège.Les conditions consécutives à 1759 étant ce quelles étaient, notre voie vers la liberté et l’épanouissement politique et social coïncidait avec celle de la collectivité anglaise.La défaite a changé notre destin de façon radicale et brusque; le mouvement était irréversible et, dès le premier choc absorbé, il fallait accepter de bonne grâce notre insertion dans la communauté britannique.Depuis lors, de par 1 histoire meme du Canada, de par son évolution ethnique et de par sa composition géographique, autant pour les Canadiens d’expression anglaise que française, « freedom wears a Crown.» Notre sort est lié LA COURONNE 53 à celui de nos compatriotes de langue anglaise.Les événements peuvent se précipiter qui conduiraient à la création d’une république canadienne, détachée de la Couronne.Ce ne serait certes pas une catastrophe, mais la perspeaive d’une telle transformation ne me réjouit pas, car je reste convaincu que nous y perdrions quelque chose.Quel intérêt aurions-nous à remplacer des institutions parlementaires que les siècles ont forgées par de nouvelles qui n’auraient aucune affinité avec notre histoire ?Le fait d’avoir un président à la tête du pays ne nous donnera pas automatiquement une culture, ne mettra pas fin à notre sclérose politique et ne fera pas des Canadiens français de meilleurs démocrates.Juillet, I960. ALFRED DESROCHERS POÈMES ALFRED DESROCHERS est né le 5 octobre 1901 à Saint-Elie d’Orford dans les Cantons de l’Est.11 a fait ses études classiques au Collège Séraphique de Trois-Rivières.Journaliste à La Tribune de Sherbrooke pendant vingt-cinq ans, il est l’auteur de Paragraphes, recueil de critiques, et de deux grandes œuvres poétiques, L’offrande aux Vierges Folles et A l’Ombre de l’Orford (Prix David). LETTRE A MON PÈRE Cher papa, Maman est partie, la maison est vide et déserte, je pense à toi.Pourquoi te le cacher?J’ai sorti la grosse boîte de tes poèmes inédits et je suis en train de te connaître mieux.Cette boîte, je l’ai trouvée enfouie sous nos souvenirs de famille, que maman prend soin de conserver pour nous: des lettres de collège, des images de première communion, un paysage pas trop joli de la cousine, tes diplômes « Jeux Floraux du Languidoc », etc.Ah! Papa! Tant et tant de souvenirs conservés dans l’odeur de la rue Pacifique, la douce rue de mon enfance! Depuis quelque temps et surtout depuis l’article de François Hertel, on me parle souvent de toi.Cela me fait bien plaisir, je suis père, mais aussi je m’aperçois que peu de gens te connaissent vraiment.Ils me citent trois de tes plus célèbres alexandrins, je les continue pour eux.puis, je m’arrête.{Car, moi non plus, je ne te connais pas très bien.) On m’a demandé de choisir parmi tes vers inédits et on les publiera.Me pardonnes-tu cette indiscrète initiative?Je sais bien que oui, puisque pour toi, il n’y a plus que certaines choses qui importent.Les appelles-tu des gestes, des occupations ou « une philosophie » ?Je ne sais pas, tu aimes qu’on aille te voir à la campagne, tu es fer du « Chantier » que tu défriches au lac Brome, derrière le garage, tu allumes le poêle à bois avec amour, tu fais des 58 ALFRED DESROCHERS mots croisés et tu commences des poèmes, que je retrouve en faisant le ménage.Voilà ce que je te vois faire.On me demande aussi très souvent pourquoi tu ne publies plus.J’essaie de t’expliquer, sans trop savoir.Peut-être que la vie elle-même a installé en toi l’abandon, une tranquille désespérance qui te fait dire: à quoi bon?.Que ceux qui disent t’aimer cherchent eux-mêmes à te comprendre, et qu’ils aiment mieux! Je pense deviner un peu tes sentiments, je sens parfois d’étranges inquiétudes, je suis ta fille quoi! et j’oublie trop souvent que je suis jeune (« toute la peine de la terre, ce soir je l’ai entre mes bras.Clémence »).Papa, plus encore que l’art d’écrire comme toi de beaux alexandrins, j’aimerais que tu me laisses en héritage ta paix, ta douceur, ta tendresse.Me faudra-t-il attendre ton âge, et vivre un peu de ce qui t’a fait ainsi?Je veux par ce choix de poèmes, que les gens te redécouvrent: ce que tu fus, ce que tu aimais, au temps où il fallait te défendre.Comme j’aime cette lutte pour protéger ton « moi », comme j’aime tes poèmes amoureux, leur joie, leur désespoir.Je ne sais pas si tu seras d’accord sur ce choix, ni ce que dira maman, quand elle verra que j’ai découvert et livré le secret de certains poèmes, écrits pour elle, la chanceuse! A bientôt, j’irai te voir, nous irons peut-être à la pêche, nous ne parlerons pas beaucoup, comme toujours.Pourquoi parler?Tu le sais bien que je t’aime et t’adore, et un jour tu as dit de moi: Clémence est mon poème le mieux réussi.Chaque époque a la poésie qu’elle mérite, ajoutais-tu.C’est pourquoi, je me retire et te laisses toute la place.Ta Clémence. POÈMES 59 JE VOUDRAIS.Je voudrais que mes fils ressemblent à mon père; Qu’ils soient rudes, têtus et fantasques, mais forts; Qu’ils se souviennent juste assez d’illustres morts Pour oser parcourir eux-mêmes la carrière.Je voudrais qu’eux aussi sachent que la prière N’est pas un exclusif complément au remords, Mais que l’homme, à travers ses péchés et ses torts.Se justifie à Dieu par l’œuvre journalière.Je voudrais.et parfois je me dis qu’il se peut Que, malgré mes défauts, je contribue un peu — Car la chair de ma chair féconde sa poussière — A faire de ce sol montueux, de ce sol Où depuis si longtemps je traîne ma poussière, Un point d’où l’ange en l’homme entr’ouvrira son vol! 60 ALFRED DESROCHERS PENDANT QUE MES ENFANTS Pendant que mes enfants s’amusent sur le sable, Et qu’en moi je poursuis le rêve insaisissable, Où l’orgueil de l’amour se joint à son regret, Le soleil brusquement tombe sur la forêt Qu’embrase l’incarnat furtif du crépuscule, Et l’ombre des sapins sur le sable recule.La plus grande veillant sur sa toute jeune sœur, Mes deux filles sourient au jour plein de douceur; Déjà l’une a dix ans et l’autre est si petite Que son poing fermé tient sur une marguerite.Elles sont ma ferté, mon bonheur, mon souci, Ma double raison d’être et ma douleur aussi; Je songe que trop tôt ces enfants seront femmes, Et qu’à part toi, mon cœur agité, tu les blâmes — Sachant l’ornière et la traîtrise des chemins, De monter vers la vie en lui tendant les mains.Le bruit de la rivière et le jour qui décline Ajoutent leur féerie à la fête enfantine, Et je suis de mon coin, nuances du tableau, Le jeu de la lumière et de l’ombre sur l’eau. POÈMES 61 27 MAI AU SOIR Je suis seul et je pense à toi.Ton souvenir Est plus enveloppant que l’ombre dans ma chambre; Dehors, un vent glacé hurle comme en novembre: Sans toi, qu’un lendemain est donc lent à venir.Depuis bientôt huit jours, mes mains n’ont pu tenir Tes fermes petits seins, polis et fleurant l’ambre.Je sens un lourd ennui m’étreindre chaque membre, Et je te fais ces vers avant de m’endormir.J’imagine te voir ôter, avec des poses, Ton petit jupon bleu tout parsemé de roses.Je pense à toi.— Je vois ton chapeau vagabond, Ta robe bleue, et tes gants bruns.tout ce que j’aime Tout ce qui t’appartient me semble exquis et bon.Et je pleure tout bas d’être toujours le même! . 62 ALFRED DESROCHERS LUNE DE MIEL (Réveil) Je suis déjà debout et, penché sur ta couche, Pendant que l’Angélus égrène ses ave, Je me demande si je ne suis à rêver Et s’il est bien réel le bonheur que je touche.Soudain, ton bras se meut comme un oiseau farouche: Un pesant tombereau, roulant sur le pavé, Vient de rompre le fil d’un songe inachevé, Trahi par un demi sourire sur ta bouche.Tu voudrais bien dormir encore, et vers le mur Tu retournes ton corps souple comme un fruit m-ûr, Mais gardant toute sa fraîcheur de jeune fille; Mais la clarté du jour, à travers le volet, Allonge son cou blond de cigogne et grappille Les miettes de sommeil que ton œil recelait. POEMES 63 LUNE DE MIEL — II — U amour nous a donné des âmes si naïves Que nous sommes heureîix sans nous en étonner.Nos jours filent, pareils à ceux d'un nouveau-né, Ignorant les remords comme les invectives.Parfois, dans le boudoir tranquille, tu m’arrives.Comme je rêve sur un livre abandonné, Et tous mes sens émus sentent que va sonner L’instant ou s’uniront nos épaules lascives.Mais quand un brusque éclat de rire épanouit Sa grâce sans motif sur ta lèvre, ébloui, Oubliant aussitôt l’amour qui s’exacerbe, Tout mon être tressaille et j’écoute en ma chair Les appels que joyeux pousse vers le ciel clair L’enfant futur jouant à la balle dans l’herbe.Un faux-pas fait blêmir ta lèvre que tu mords.Le fis que mon orgueil en secret déjà nomme Et qui, de nos plaisirs présents, sera la somme, Alourdit ta jeunesse et déforme ton corps. 64 ALFRED DESROCHERS J’AI BESOIN DE TA JOUE J’ai besoin de ta joue au bout de mes doigts tristes, Viens dans mes bras, assieds-toi là, sur mes genoux, Pose ton front sttr mon épaule.Qu’en artistes Nous ignorions tout ce qui souffre autour de nous.Je suis las; je respire un air rempli de miasmes; Ma vie est inutile affreusement, vois-tu.Mon cœur ne sait plus battre aux grands enthousiasmes, Et je ne sais plus bien ce que c’est, la vertu.En tout pays, le sort étreint de nos semblables, La faim brise des cœurs plus braves que le mien; Pour que j’oublie un peu ces pauvres misérables, Permets que mon regard se circonscrive au tien.Je te dis ces mots durs pour masquer ma détresse, Pour me croire animé de nobles sentiments, Pour cacher que m’émeut seulement ta tendresse, Mais tu sais bien que je te mens et je me mens; Tu sais bien que je suis ta chose, et que la vie, Tu m’en appris le sens en venant dans mes bras, Et c’est pourquoi tu fais ta jeunesse asservie Partager le seul bien qui t’échée ici bas. POÈMES 65 LENDEMAIN T on visage aujourd’ hui prend la forme du rêve; La douceur de tes seins obsède encor mes doigts; Je ne veitx pas songer que ma vie est plus brève Que l’inquiet séjour du pigeon sur les toits.Puisque mes mains ont su l’allégresse divine De palper les contours veloutés de ta chair, Et que j’ai mis mon front brûlant sur ta poitrine, Fais que ton souvenir à jamais me soit cher.Ne permets plus que je caresse ta figure, Ferme à jamais ton cœur à l’appel de mes sens Et sache retrouver dans ta mémoire, pure, La sereine candeur des soirs adolescents.Lorsque tes mots d’amour brûleront ma mémoire Et qu’en esprit je reverrai tes membres blancs, Chère enfant, si je suis assez lâche pour croire Qu’il m’est encor permis de vivre ces instants; Si je tends de nouveau ma lèvre vers ta lèvre, Et que, ployé vers toi, haletant comme alors, J’ose te murmurer les paroles de fièvre, Qu’hier je te disais en caressant ton corps; 66 ALFRED DESROCHERS Sois plus forte que moi, maîtrise la tendresse Oui te mit pantelante et nue entre mes bras; Méprise la ferveur que mon amour t’apporte, Insulte mon amour pour qu’il ne tombe pas.J’aurais peur d’oublier ton adorable pose Et l’abandon candide et simple que tu fis De ta chère personne en cette chambre close, Si je te revoyais telle que je te vis.Et pour qu’aucun regret fautif ne nous attriste, Nous ne nous aimerons jamais ailleurs que là: Je veux que ton image en mon âme persiste Liée au clapotis des flots sous la villa. POÈMES 67 APRÈS UNE LECTURE DE RONSARD Je songe à votre nom qu’un livre a fait célèbre, Hélène de Sur gère, et me dis, attristé, Que le sort a tendu mes fours d’un drap funèbre Au moment où j’allais jouir de leur beauté.Mon passé solitaire et ma jeunesse sage, Je les voyais, comme d’un mont, dans le lointain, On regarde surgir un calme paysage A travers le brouillard aminci du matin.De chères amitiés embellissaient mes heures, Dont j’espérais jouir sans dol ni trahison, Quand un caprice en moi vint agiter des leurres Auxquels sont restés pris mon cœur et ma raison.Et tous les souvenirs que mon âme assouvie Gardait des jours de deuil ou de félicité, L’amour les a ternis en entrant dans ma vie, Puisque celle que j’aime a votre cruauté.Oui, celle que j’adore et qui fait ma souffrance, Hélène, a votre cœur, et l’esprit de Ronsard, Et pour me consoler, je n’ai pas l’espérance D’oublier ma détresse aux délices de l’Art.Ah! l’orgueil dut cambrer le torse du vieux Maître Qu’au charriot de l’amour votre beauté liait, Quand au rythme immortel de son fier hexamètre, Il enchâssait le nom de celle qu’il aimait! 68 ALFRED DESROCHERS Et comparant vos lots, un sourire à la lèvre, Il songeait qu’en retour de votre cruauté, D’une capricieuse et passagère fièvre, Il vous donnait la gloire et l’immortalité.Fuis, au delà du temps, du nombre et de l’espace, Il lançait ses grands vers où votre nom sonnait, Et si ce nom survit, en ce monde où tout passe, C’est que Ronsard l’avait inscrit dans un sonnet.Moi, je n’aurai jamais cette vengeance douce D’éterniser l’auteur des maux que je subis, Puisque, pour s’endormir, celle qui me repousse Ecoute un chant de gloire issu de deux pays.Ses livres, où sont peints des châteaux et des roses Et des princes errant au milieu de jardins, Célèbrent la langueur et la beauté des choses Et la douceur de vivre en des sites lointains.La Renommée a mis de l’or à ses mains pâles; Les adulations ont imprégné son cœur, Et si je lui disais ma détresse et mes râles, Elle n’aurait pour eux qu’un sourire moqueur.Je vois la raillerie à sa bouche enfantine Imprimer un rictus enté de plis amers Si son nom qu’une rime immortelle butine, Je l’osais seulement épeler en mes vers. POÈMES 69 Et je n'aurai pour elle été, lorsque mon être Voyait enfin la vie en son tressaillement, Rien qu’un hochet à’un soir, — moins encore, peut-être Un personnage obscur de son prochain roman.Et c’est pour ce lot-là qu’au jour de ma jeunesse, Quand la force éclatait en mes sens exaltés, J’ai méprisé l’amour qui passe et la tendresse Et la promesse en fleurs des langoureux étés.Oui, c’est pour n’être qu’un figurant secondaire Un amoureux transi, ridicule, que j’ai Porté si haut l’orgueil de marcher solitaire Et refusé tout bien qu’il fallait partager.Orgueil, ô mon orgueil de vingt ans, ô ma force Qui me crispais les poings quand le cœur défaillait, Est-ce pour choir ainsi que j’ai cambré le torse?Je vis d’un soir d’octobre et j’ignore juillet! Le sang impétueux qui roulait en mes veines, Je l’ai longtemps astreint à mon idéal d’art; Mais j’ai su le néant de ces poursuites vaines, Et l’orgueil me défaut, alors qu’il est trop tard! Je ne serai jamais ce que je voulais être: Un poète dompteur des rythmes souverains Et mon rêve toujours restera la fenêtre Ouverte sur un mur qui cache les jardins. 70 ALFRED DESROCHERS Et bien soit! Je mourrai sans renom et sans gloire, Je m’en irai, comme je vins, — obscur — un jour; Si le monde m’offrit déboire sur déboire, Que m’importe?du moins, j’aurai connu l’amour.L’amour qui fut pour moi comme une branche frêle Où se pose en trillant un roitelet de mai: Elle ploie un moment, puis devient une autre aile Oui lance dans l’azur l’oiseau d’un vol pâmé! J’aurai senti mon cœur se remplir de l’automne, Et subi le tourment qui nous égale aux dieux; J’aurai marché parmi la plèbe monotone, Avec la joie au cœur et l’espérance aux yeux; J’aurai connu l’amour qui brouille un paysage; J’aurai foulé le sol élastique à mes pas, Et dans le vent du nord me fouettant le visage Eu ces autres baisers que je ne reçus pas! J’aurai vu le soleil verser sur la campagne, Son ruissellement d’or en dépit des saisons, Et compris que l’éclat dont le jour s’accompagne, Doit luire même alors qu’il n’est pas de moissons; Et surtout, j’aurai su la vanité du rêve, Combien le moindre geste est plus grand que les mots, Et comme on peut emplir une minute brève De plaisirs inconnus, éclatants et nouveaux! POEMES 71 Hélène! le frisson par quoi l’on est poète, Je le sais, mais ne puis l’inclure dans mes vers, Et douloureux, je songe à la stance parfaite, Où Ronsard, glorieux, vous chante à l’univers! SEPTEMBRE « Vows which break themselves in swearing.» Antony & Cleopatra.Voici venir les soirs lourds de feuilles qu’on brûle Dans les parterres engourdis et ratissés, Et lourds de souvenirs aussi — plus effacés Et fugitifs que les rayons du crépuscule, Ou plus navrants encor, dans le jour qui recule, Qu’un adieu racinien tout meurtri de baisers! Feuilles et souvenirs de septembre! je sais Pourquoi meurent les fleurs de l’âcre renoncule; Pourquoi, dans la fraîcheur montante de la nuit Me reviennent, liés, ton image et l’ennui Que le meilleur poème avant de naître expire; Car l’esprit éclairé par les feux du couchant Saisit le douloureux sanglot de Shakespeare: « Tous ces vœux qu’abolit la bouche en les jurant.» 72 ALFRED DESROCHERS LORSQUE JE PENSE A VOUS.Lorsque je pense à vous, Chère, je me demande Si je n’ai pas vécu ma jeunesse parmi Les champs et les forêts pour vous faire l’offrande D’un cœur où jusqu’ici l’amour aurait dormi.Je me dis que le sort jaloux qui vous protège M’avait depuis toujours marqué de votre sceau, Et que toîit mon passé ne fut qu’un florilège De poèmes chantant le jour qui fut si beau.Toute votre personne évoque en ma mémoire Des paysages, des spectacles familiers, Et, par une magie étrange de grimoire, Vous conférez un sens aux gestes oubliés: Si j’ai vu le coup d’aile exalté sous les branches D’un oiseau qui prenait son envol vers les deux, C’est qu’il préfigurait l’essor de vos mains blanches S’ébattant à travers vos mèches de cheveux; Si j’ai sombré, jusqu’à mi-corps, aux fondrières, Quand l’automne couvrait le foin-bleu de verglas, C’était pour qu’à jamais persiste en mes pattpières Le souvenir des yeux que je ne verrais pas; Si j’ai subi les coups de fouet du vent farouche, Qui dévalait, transi, du Nord aux soirs d’hiver, C’était un avant-goût de ce que votre bouche A mis par deux baisers de tourments en ma chair; POÈMES 73 Si j’ai vu le soleil danser entre les cimes, Dans l’aube des matins d,e Pâques, ce n’était Qu’un reflet fugitif des extases sublimes Ou de penser à vous plus tard me plongerait! Aussi, bien que notre heure, hélas! ait été brève, Grâce à tous ces trésors que j’avais oubliés, Je puis vous rappeler en tout temps par le rêve Et vous revoir encor telle que vous étiez.Mais malgré cet amour exclutif qui me brûle, Pour qui je commettrais toutes les lâchetés, Je songe, en regardant venir le crépuscule, Que ce pays, qui vous aima, vous le quittez__ Vous quittez ce pays qui modela mon âme Pour en faire un jardin que fouleraient vos pas, Et vous vous éloignez le cœur léger, ô femme, Vous quittez mon pays et vous n’en pleurez pas! 74 ALFRED DESROCHERS POÈME LIVRESQUE La légende et l’histoire ont menti, Bérénice, Et Titus, empereur, n’a jamais préféré Les honneurs de la Ville à ton sein ferme et lisse: Tu restes le seul dieu qu’il voulût adoré.En vain de son stylet aiguisé, Suétone Nous le peint, des seuls soins de l’Empire anxieux, Titus, eut, à son front meurtri par la couronne, Chaque soir, le regret de ton geste amoureux.Le fils de Vespasien, obsédé de présages, Et palpant sous ta chair l’ossature des morts, Orgueilleux, refusa de voir sur vos visages, L’affront que la vieillesse impose à tous les corps.Son malheur et le tien c’est de t’avoir connue Dans l’éblouissement langoureux de l’été: Quand tant de force éclate en la branche ténue, L’homme est pris du dégoût de sa fragilité.On sent que l’âme humaine est sœur de la nature, Et que les grands espoirs sont nés des printemps clairs, Mais que par les midis flamboyants, rien ne dîne Au delà de l’élan des épis et des chairs.L’univers tout entier est tendu vers un terme: Croître, porter un fruit qui mûrisse, servir, Etre au soleil la pomme âcre juteuse et ferme: Le rôle de l’été c’est d’être l’avenir. POÈMES 75 Mais l’automne a les mois d’amour tendres et graves; Les moissons ont déçu le rêve des juillets; Les prés n’ont plus les blés qui font les bras esclaves; L’inutile beauté décore les forêts.Et l’âme humaine alors s’accorde au couchant triste, Le présent prime l’avenir et l’autrefois; La chrysoprase, l’or, la perle et l’améthyste Ornent le funéraire arroi des derniers mois.L’esprit comprend enfin la vanité des choses, Et, lui-même acceptant sa propre vanité, Il ne demande pas que fleurissent des roses Aux parfums éternels pour croire à la beauté.Bérénice, tu vis encore! Ta présence Emplit d’enchantement l’air que nous respirons, Et je sais que Titus, quelque part, en silence, Attend le clair signal de l’automne à vos fronts.Et voici qu’après deux mille ans, l’une vers l’autre, Vos âmes dont l’amour n’aura fait que grandir Retrouveront un air libre et pur qui soit vôtre, Et vous aurez l’espoir avec le souvenir. 76 ALFRED DESROCHERS A UNE « BIEN-AIMÉE » (En marge des Bien-Aimées de Jérôme et Jean Tharaud) J ai voulu que le vaste hotel où nous nous sommes Four la première fois rencontrés fût l’endroit Ou de nouveau nous trouverions, parmi les hommes, L’isolement absent du tête-à-tête étroit.L’intimité n’est pas la claire solitude: Nous y sentons le poids trop lourd sur nos genoux De désirs, de remords, d’ardeur, de lassitude Que des milliers d’aïeux ont subis avant nous.Nous sommes des enfants naïfs devant la vie Et nos gestes appris ne savent pas choisir Le fruit idoine à notre lèvre inassouvie, Lorsque nous traversons les vergers du désir.Et c’est pourquoi, troublé du mystère équivoque, J’ai voulu que le sort en décidât pour moi Confiant à ce dieu dont le geste se moque Le problème touffu du rêve et de l’émoi.J’imaginais qu’en revoyant la salle claire Où s’était infléchi l’élan de mon destin, Nos âmes recréeraient cette amitié stellaire Où les heures étaient franches de tout instinct; Ou, si nos pas sont destinés à d’autres routes Vierges encor, et menant hors de l’irréel, Que finisse l’assaut inlassable du doute Et que mon cœur s’accorde au rythme universel! POÈMES 77 Ma détresse songeuse ordonnait cette agape Afin d’en écarter tout détail suborneur: Je me disais que vos mains blanches sur la nappe M’indiqueraient le geste à faire, et le bonheur.Et nous avons revu la salle fatidique; Autour de nous, les mêmes bruits de voix ont ri; Vos doigts ont soulevé les coupes; la musique A répandu sur nous son accord attendri; Mais les silences et les mots que dans mes rêves J’avais chargé de tout le sens d’un grand destin, Ces mots que je sentais en moi, comme les sèves Montent dans la clarté pascale du matin.Ces silences, ces mots tragiques, en moi-même, Gisent encor ce soir plus riches qu’hier soir, Et je ne vous ai pas dit combien je vous aime, Ni transmué l’attente en un viril espoir.Je ne sais qui je suis, je ne sais qui vous êtes, Sauf qu’il est en la cendre éparse du passé, Des plaisirs déniés, des douleurs inquiètes Et que des jours pareils sont à recommencer.L’un l’autre, nous restons l’énigme et la promesse, Et nous ne savons pas le rôle de chacun.Et sur votre amitié soupire ma tendresse, Enfant sourde-muette au chevet d’un défunt. 78 ALFRED DESROCHERS HYMNE À L’AUTOMNE Sage automne, saison symphonique, beauté Faite esprit, faite chair, faite ordre et volupté, Puisque j ai devine par toi que l’âme humaine, Libre du faux amour et franche de la haine, Peut saisir et comprendre en soi tout l’univers, Je veux te dédier un hymne, dont les vers Accordent leur cadence à ta voix éternelle, Pour que, chargés de tout ce qui résonne en elle, Comme l’écho d’un chant par tes bois répété Confond sa mélodie avec l’immensité, Ils disent le symbole immense que tu poses, Automne, sur la gloire en poussière des roses! O saison qu on a peinte une corbeille aux mains.Mais qui ne tends jamais d’offrande aux lendemains ', Mois des rameaux pliant de fruits juteux et germes Que ne torture plus Velan fautif des germes; Automne des matins tardifs et des soirs lents Oui viennent, on duleux comme des goélands, Anéantir la cendre eparse aux pas des portes Et solder avec l’or en sang des feuilles mortes La promesse abortive et verte des jardins; Toi qui dresses l’espoir éternel des sapins Puisant leur foi trapue au sol qui les anime, Sur un fond de forêt au feuillage anonyme; Saison dont le midi n’éblouit plus les yeux, Dont l aurore se vêt de brouillards langoureux, Et dont la nuit que fouette un vent qui mord les moelles, Elargit jusqu’à nous la marge des étoiles; POÈMES 79 Qui sais nous révéler la somme des moissons Et le mensonge amplifié des frondaisons, Mais qui nous fais goûter ces résonances graves Par quoi les sens émus redeviennent esclaves; Oui notis montres la vanité d’être parti, Automne, automne, sage automne, j’ai senti, En voyant le spectacle alternant de tes givres Et de tes ciels légers, comment tu nous délivres Du cauchemar cynique et brutal dont l’été Hantait l’âme inquiète et le corps tourmenté Par la duplicité des sèves et des rêves; Comment, pour mettre un terme à nos attentes brèves, Tout simplement, au jour des rameaux dégarnis, Tu nous fais voir la vanité fausse des nids Lorsque le vol pointé des migrateurs s’efface Aux confins réunis du temps et de l’espace! Tu sais alors, automne, impartir au moment On serein, ineffable et clair enchantement Ou l’esprit est plus vif et la chair moins fougueuse, Parce que sous le front que mainte ride creuse, La pensée, en tournant la tourbe des amours (Tel le soc éventrant le sol brun des labours Découvre le secret pénible des récoltes) Trouve la duperie éternelle des voltes Oui ramènent toujours au point d’où l’on partit. 80 ALFRED DESROCHERS LA BALLADE DU SOIR MONTANT Les soirs défunts hantent la nuit montante.Et ce beau jour, cet exquis jour d’été, Par un portail trop bas qu’il ensanglante, Fuit hors d’un ciel, où s’est déchiqueté Son manteau clair aux coins d’obscurité.Les soirs défunts rodent sur les prairies; Accompagnant l’es sain des rêveries Dont se berna notre passé hagard, Vous surgissez, mémoires attendries Des œufs volés, lampés dans un hangar! Ou ai-je donc fait a l’heure insouciante, A ma jeunesse, à toi, ma liberté?La symphonie en était qu’à l’andante, Quand, toutes trois, vous m’avez rejeté, Comme un enfant rejette un fruit gâté.Je ne sais plus les chères griseries Des vins trop forts et des bières mûries; Un tremblement embrouille mon regard, En évoquant les anciennes séries Des œufs voles lampés dans un hangar.Les mois, les ans, dans leur course insolente, Ont piétiné le pain que j’ai goûté; L’arbre, le roc, l’animal et la plante Sentent les coups de la sénilité; POÈMES 81 Et l’univers est veuf de la gaîté, Depuis que, lourd d’un amas de scories, Un sang vieux bat mes tempes ahuries.Mon estomac même n’a plus d’égard, Pour la douceur des bonnes beuveries, Des œufs volés lampés d.ans un hangar.ENVOI (Au bon Gueux qui rôde, de Richepin) Prince des gueux, pilleur de laiteries, Pratique encore longtemps tes piperies, Et songe à moi, quelquefois, le soir, car Je me souviens, malgré mes dyspepsies, Des œufs volés lampés dans un hangar. 82 ALFRED DESROCHERS GAZETTE RIMÉE A Georges Langlois, 'peintre des spectacles populaires.Dans la grand’nnk archi-pleine, Où les relents d’éléphant Et les becs d’acétylène Ont rendu l’air étouffant, La performance commence Far un tintamarre immense.Les cow-boys et leur bronchos H’ayant rien qui m’intéresse, Je vais humer l’allégresse Qui fuse des side-shows.O voir le lion numide A cheval sur la moto D’une blonde au peroxyde! Acheter une photo A la porte de ces tentes Aux affiches si tentantes! Courir sur le carrousel (Sa boîte à musique usée Grogne: « Monte en haut, Rosée! »).Hanter Whip et Ferris-Wheel! Voici les sujets des toiles Aux mirobolants dessins! Quelle pléiade d’étoiles: L’hermaphrodite à trois seins, Le dompteur de crocodiles Dont saillissent les condiles, L’homme électrique, et surtout, Près de l’avaletir de sabre Que célèbre un monsieur glabre: L’épouse du roi bantou! A temps forts l’orchestre nègre Moud une houla-houla Qui mêle au saxophone aigre, Oukoulili, bamboula.Dans sa tunique écarlate Où sa pâleur noire éclate, La reine, sur le tréteau, Branle son ventre et ses hanches Et fait osciller les planches Dans un roulis de bateau! Reine aux cadences rabiqtws Qui te tords comme un drapeaîi, Le soleil des Mozambiques Brille au travers de ta peau! Sous des rivages plus calmes Qu’éventent les aimes palmes, Loin des pays emprosés Où palabrent nos édiles, Quelle semence d’idylles Surgirait de tes baisers! 84 ALFRED DESROCHERS l'imagine, dans les brousses, Ton enfance au temps passé, Tes jeux, tes peines, tes frousses, Suivant le temps qu'il faisait; Puis ton voyage à la Côte, Avec sa première faute: Un marin s’accoude au bar Pour siroter un madère.C’est peut-être Baudelaire Et tu pars pour Zanzibar! Tu pleures tes vieilles cases.T on larynx mélodieux Ne sait moduler de phrases Que pour enchanter les dieux.Les matelots te bousculent Et les montagnes reculent De ton cher pays natal.Tu n’es — j’en ai mal à l’âme! — Plus reine que pour réclame Par un bonisseur brutal! Jadis, dans une fontaine Tu passais tes beaux matins; A danser l’hawaiienne, L’eau te dégoutte aux tétins Par cette après-midi jaune.Attends, je te quiers un cône, Fraise et vanille, voici! Pourquoi cet éclat de rire?Nasillant?Pourquoi me dire: « Go to hell! Ain’t you crazy?» Ah! Noiraude aux yeux de singe Rebussés d’un air moqueur, T on rire est la corde à linge Où va s’essorer mon cœur! Tu n’es reine ni génie: Tu viens de la Virginie, Tu parles yanki-patois! C’est là le pire des crimes! ]’ai donc gaspillé mes rimes, Ce n’est la première fois.Car j’ai chanté pour des blanches Qui n’avaient pas le talent De se tortiller les hanches.Aussi, je repars content, Cependant que la musique Triture un grand air classique Sur un rythme de faubourg, Que le timbalier se glisse La mailloche sous la cuisse Pour taper le gros tambour! 86 ALFRED DES ROC HERS LE MONOLOGUE DU POÈTE RATÉ J'ai la cervelle enceint’ de cent cinquant’ chefs-d’œuvre Et j’netteiU’ les crachoirs à la Gar’ du Palais.C’est pour ne pas crever d’faim qu’j’avail’tout’s ces { couleuvres Et pour pas m’en souv’nir que je me soûle après.Si j’avais des loisirs, j’pourrais ben comme un autre Trouver des ressemblants de glaieuls aux crev’-z-yeux, Et tresser pour le sol qui m’vit naîtr’ des pat’nôtres, En mêlant, cul-su-tête, vibrant et merveilleux.Mais j suis ne d’parents pauv’s, au fin fond des campagnes, A fallu que j’travaille avant d’savoir pleurer, Et depuis, c’est l’travail qui toujours accompagne Les chansons qui m’turlutt’nt sur le r’bord du gosier.Ah! si j’pouvais moi ’si faire un’ course en Europe, Au frais de la Princess’ comm’ Monsieur Bréchési, J’tourn’rais des vers luisants comm’ les enseign’s de coppe Ou’on voit chez les notair’s et les méd’cins aussi.J’gagn’rais des prix David, puis qu’y est dit dans la Bible Qu’à celui qui possède on donn’ra encor plus, Et j’m’ach’frais un’ routière avec « siège amovible » {Comm’ dit /’Soleil), pour ramasser femm’s et saluts. POÈMES 87 Alais j’gdgn’ ma vie à des besogn’s de grippe et d grappe, J’ai vingt piastr’s par semain’ pour fair’ la job que j’fais, Et je m’compt’ ben chanceux quand par hasard j’attrappe Un pourboir’ de dix sous de quelqu’ Monsieur épais.S’i en a des messieurs, dans le mond’, qui s’promènent! îen part au moins cinquant’ par chaqu’ train, tous les jours, Et ça, ca comprend pas ceux qui en fin d’semaine Avec des fill’s légèr’s vont soigner leurs corps lourds.Tous ces gens-là sont bien vêtus des pieds à tête, En été, ça vous a des Palm-Beach d’alpaga, L’hiver, des capots d’chat qtdempêch’nt d’avoir l’air bête, Et pour pas trop s’dém’ner, ça boit de l’eau d’Riga.Et ben moi, pas besoin d’absorber d’ces machines; J’ai toujours les boyaux en ordre, parc’ que Vcœur Me lève à cœur de jour de voir tant d’maigre-êchine Tant s’prom’ner, tant s’dém’ner, pour chercher le bonhuer.Et chaqu’ s am’dit au soir, quand on ferm’ les barrières, J’m’en vais m’asseoir au bar de l’hôtel Bélanger, Et là, j’aval’ de suit’ six bonn’s bouteill’s de bière, J’oublie tout, et l’iend’main, j’suis complement purgé. 88 ALFRED DESROCHERS QUATRAINS A une dame qui s’inquiète du peu de soin que je prends de ma réputation.Votre souci de ma gloire M’a touché profondément Et pour peu, sur le moment, J’en jurais de ne plus boire (J’entends ce liquide infect Qu’on ingurgite aux tavernes En causant de balivernes Avec un comparse abject).C’est vrai: ma nécrologie Compterait plus d’adjectifs Si, hanté de bons motifs, J’avais ma muse assagie.Si j’assombrissais mon front Des tracas d’une oeuvre immense, Un vers ou deux de romance Suffiraient à mon renom.Et parmi le meilleur monde, Je serais coté très haut, N’ayant l’infâme défaut D’aimer la gaîté qui fronde. POÈMES 89 Mais, voyez-vous, j’ai tant lu, Et du meilleur et du pire, Que je ne saurais sans rire Me voir poète complu.Ce n’est être bon apôtre Ni faire le faux dévot: Celui qui sait ce qu’il vaut Sait aussi ce que vaut l’autre. 90 ALFRED DESROCHERS QUATRAINS Le souvenir vaut seul que l’on vive.Si l’heure Oui passe ne paraît me présenter qu’un leurre, Je prends tout ce qu’elle offre, et vis en l’avenir, Et le présent acquiert l’aspect du souvenir.II Je me suis mis le pied droit sous la cuisse gauche.Renversé dans ma chaise à bras, l’œil clos, j’ébauche Un poeme ou je chante enfin, comme je veux, Sa chevelure noire où sont de blancs cheveux.III Les yeux mi-clos, la pipe aux dents, je vois en rêve Celle dont j’aurais fait ma joie, et l’heure brève Du soir où j’ai senti, au milieu des coussins, Que j’aurais pu poser ma tête sur ses seins.W J’ai toujours eu l’orgueil de ne suivre personne Et l’horreur d’arriver deuxième.Quand frissonne Ala chair devant l’amour, je m’arrête, à penser Qu’une troisième bouche ait part à mon baiser.V T out n’ est que vanité quand on en fait la somme: Je me serais battît pour prouver la bonté Jadis, quand j’avais foi dans la pensée et l’homme, Mais je doute aujourd’hui même de la beauté.VI J ai si longtemps cherché l’âme qui me comprenne Pour trouver l’avanie et les dérisions Qu’aujourd’hui je n’ai plus ni d’amour ni de haine: J’ai la sérénité des désillusions. RÉAL BENOIT RHUM SODA Rhapsodies Antillaises REAL BENOIT est né le 14 mai 1916, à Sainte-Thérèse de Blainville.Il a d’abord été journaliste.Il a travaillé pour Le Journal de Québec, Le Jour, La Presse, Le Petit Journal, Le Soleil, Le Devoir comme chroniqueur de cinéma, Le Temps comme chroniquer musical.Il a de plus collaboré à des revues telles que: Regards, Métropole, La Revue Moderne.Pendant deux ans, il a voyagé dans les Antilles, au Brésil et en France.Il a été cinéaste à Haïti et il est devenu producteur de films à Montreal.Il a publié deux œuvres: Nézon, un recueil de contes, et La Bol-duc, un récit de la vie de cette pittoresque chanteuse.Il prépare en ce moment un autre recueil de contes. .Le mot français frisson exprime mieux qu'aucun terme anglais ce vague tressaillement de tout l’être, comme si un toucher surnaturel vous faisait frémir des cheveux jusqu'aux pieds, que produit parfois le plaisir intense et que l’on ressent le plus souvent et aussi le plus fortement, pendant l’enfance, alors que l’imagination est encore si puissante et si sensible que Vêtre tout entier tremble à la vibration d’un souvenir.Et il me semble que ce mot électrique exprime mieux que tout autre ce long frémissement de joie stupéfaite qu’inspire le premier contact avec le monde tropical, — une sensation d’étrangeté dans la beauté, pareille à l’effet que produisent dans l’enfance des contes de fées et des histoires d’îles fantômes.(Traduction) Lafcadio Hearn.I Haïti est un pays habité par des Noirs et des Mulâtres; c’est un pays à fruits savoureux, sans fauve et sans serpent, donc un pays aimé de Dieu.mais Haïti, c’est aussi autre chose.Nous sommes sur une île d’une superficie égale à la moitié de la Nouvelle-Ecosse.Une île située à l’est de Cuba, au sud-est de la Floride et à l’ouest des Iles Vierges.Au nord, l’Atlantique-Nord; au sud, la Mer des Antilles et plus au sud encore l’Amérique du Sud.Latitude: entre 94 RÉAL BENOIT 17 à 20.degrés au nord de l’équateur, juste en dessous du Tropique du Cancer; longitude: entre les méridiens 68 et 74 ouest de Greenwich.Nous sommes dans une république indépendante, la première république noire du monde, le deuxième état souverain des deux Amériques après les Etats-Unis.Au début, il y avait les Indiens, des cousins dégénérés, sem-ble-t-il, de la race guerrière des Caraïbes.Mais peu après l’arrivée des Espagnols, Colomb le voulant ou non, il n’en restait à peu près plus, tous ayant succombé sous les rigueurs de l’asservissement, du travail dans les mines, etc.Les puissances européennes se disputent ensuite la nouvelle colonie, les Français en héritent et la peuplent avec des Noirs d’Afrique transportés sur ces misérables bateaux que l’on sait, comme « pièces de Guinée ».Pendant près de deux cents ans, si l’on tient compte qu’il y avait déjà des aventuriers français à La Tortue en 1625, la France occupe Haïti et en fait l’une de ses colonies les plus prospères, grâce au sucre, au café, à l’indigo.Les Noirs, eux, sont tenus dans l’esclavage le plus abject, même les plus minces privilèges leur sont refusés.Tous les Noirs des Antilles ont à peu près connu le même traitement: séparation des familles et des groupes parlant les mêmes dialectes, d’où l’obligation pour les Noirs de réapprendre une nouvelle langue qui sera le créole, pittoresque jargon formé de français (la langue des maîtres) mais déformé, d’espagnol, de portuguais, d’anglais et, bien sûr, d’africain, une langue, il faut le dire vite, une drôle de langue sans règles de grammaire, avec un vocabulaire qui vous paraîtra restreint au début, mais il vous faudra des mois et des mois (et encore.) de pratique courante du créole avant de vous faire comprendre des paysans des mornes, la langue du peuple, la langue qui a RHUM SODA 95 permis à Haïti de se refaire un folklore extrêmement riche dans lequel se retrouvent d’ailleurs tous les éléments caractéristiques de chaque tribu d’esclaves importés en Haïti, de quelque partie d’Afrique qu’ils vinssent: 1 adoration des dieux au moyen de la danse, la possession des sujets par les dieux (un loa, un dieu monte, chevauche un sujet; le sujet devient le cheval du loa, du dieu), la part importante du chant dans toute cérémonie religieuse, l’usage des tambours.La confiance dans les dieux vaudouesques1 tiendra cependant les esclaves de Saint-Domingue tellement unis entre eux qu’à la fin d’une longue et très sanglante insurrection, — les erreurs de Napoléon et la peste aidant, assurément, — ils bouteront les Français dehors, écrasant les propres armées de Bonaparte que dirigeait le général Leclerc, le mari de sa sœur, la belle Pauline.Les anciens esclaves devenus les soldats de l’Indépendance sont maintenant les maîtres chez eux dans cette île de Saint-Domingue, renommée Haïti.Ils sont chez eux et ils se partagent les riches plantations qui faisaient la richesse de la France, mais les mulâtres, les affranchis, qui avaient acquis, eux, des privilèges importants, ne trouvent pas facile, ni agréable, de partager avec les Noirs.et la guerre reprendra, entre les Noirs et les 1.Vaudouesque : de Vaudou (aussi bien voodoo, vaudoux, vodun), terme africain (Dahomey) signifiant en général Dieu, les dieux.Moreau de Saint-Méry écrit que selon les nègres Arada, Vaudoux signifiait: un Etre surnaturel et tout-puissant duquel dépendent tous les événements se produisant sur cette terre.Du temps de la colonie, cet être surnaturel et tout-puissant était le serpent.Aujourd’hui, on pourrait dire que le terme vaudou embrasse les rites d’origine africaine qui constituent la religion de la paysannerie haïtienne, mêlés de catholicisme.(Depuis leur implantation a Saint-Domingue, les Noirs ont subi l’influence catholique).Le lecteur désireux de bien comprendre cette question si complexe fera bien de se référer au maître livre de Melville J.Herskovits: Life in a Haitian Valley, Alfred A.Knopf, New-York, 1937. 96 RÉAL BENOIT Mulâtres maintenant.Les revolutions les plus dévastatrices se suivront les unes apres les autres.très peu de présidents mourront dans leur lit: ils finiront leurs jours assassinés, ou en exil et, en ce cas, emportant presque toujours le trésor de l’Etat dans une valise.; Les Haïtiens sont les maîtres chez eux; une histoire d un tragique inouï, qui tourne même quelquefois au mélo et a 1 opera-comique, leur permet d’apprécier à 1 extrême leur liberté, leur indépendance.Il est hors de propos de discuter avec des Haïtiens, avec qui que ce soit, d’ailleurs, sur ce que cent années de plus de colonisation française auraient apporté au petit pays.Voyez la Martinique, la Guadeloupe.ce n’est pas reluisant.et y a-t-il des Martiniquais, y a-t-il des Guadeloupéens?Chose certaine, il y a des Haïtiens.En 1804, les Haïtiens ne pouvaient plus endurer les Français, les maudits Blancs, une seconde de plus, mais pas plus que le vieil atavisme africain, l’influence française ne pouvait-elle disparaître de la vie de ce nouveau peuple.Aujourd hui, le français est la langue officielle du pays et la France est encore le pays d’adoption de l’élite haïtienne.Tout fils d’Haïtien riche va à Paris s amuser ou s instruire; les livres et les journaux viennent de France, de même les vins, les produits finis de luxe, etc.Il y a donc de par le monde un petit pays indépendant possédant son drapeau, son armée, ses lois, son patois, sa terre, qui s’appelle Haïti.et il y a des Haïtiens.Mais, en Haïti, quels Haïtiens font le pays?Les bougres qui gagnent quelques dollars par semaine, pratiquent la religion vaudouesque, ne comprennent ni le français ni l’anglais, souffrent et peinent, — ceux des mornes et des petits villages de l’intérieur sont des gens de bien et d’un bon naturel, qui nous accueillent à chaque détour de RHUM SODA 97 sentier: « Bonjour Blanc, ba’m nouvelles ».« Bonjour belle ti-moun » que nous répondons si c’est une jeune, et « Bonjour Bell’Maman » si c’est une aïeule; dans les grandes villes de la côte, ils travaillent dans toutes sortes de petites et grandes industries: usines sucrières, champs de canne, atelier d’ébénisterie, fabrique d’objets en « pite », ou encore sont soldats de la Garde, vendeurs ambulants, guides toujours à l’affût du yankee; s’habillent, chez les femmes, de sacs de farine, de céréales, de sucre, en forte toile, refaits en robes grossières, mais avec les marques de commerce encore imprimées dessus et cela fait cette chose bien pittoresque: une belle grosse fille, sur la rue principale, roulant des hanches avec les deux coqs rouges de Ful-O-Pep, de Quaker Oats, se disputant ses grosses fesses, ou, d’autres fois, par en avant, sa grosse poitrine flottante.souvent les robes prennent le nom de l’emblê-me sur le sac de toile ou bien le nom du bateau qui les apporta; aiment mieux porter des souliers sur leurs têtes que dans leurs pieds, mangent des mangues et des bananes à longueur de journée, de la naissance à la mort, ne connaissent à peu près pas le mariage, mais cette institution assez respectée qui s’appelle le « plaçage », élèvent les enfants selon une tradition toute africaine qui implique le grand respect des parents et responsabilité envers les grands parents, parrain et marraine, ont des enfants en allant au marché, dans le fossé, se relèvent et continuent (si c’est une fille on appellera peut-être l’enfant « Assé-fille »), refusent souvent la monnaie de papier mais enterrent en cachette leurs pièces de cuivre et d’argent, assistent ou prennent part aux combats de coq, font le pèlerinage de Saut-d’Eau, passent bien souvent une partie de la fin de semaine à boire du clairin, à jouer du tambour, — ils sont peut-être les meilleurs joueurs de tam- 98 RÉAL BENOIT hour qui soient, — à danser, danses congo et banda mascaron, danses du ventre, danses bamboula et rabordage, à danser et chanter aux sons de l’orchestre: allons Messieurs, tambour, vaccine, tcha-tcha et timballe, allons Messieurs.si c’est une bamboche, c’est le tambour de bal qu’on entend résonner ainsi gaiement, même du centre de la capitale, en pleine nuit, si c’est une fête vaudouesque, c’est l’assotor, le plus gros des tambours sacrés, l’assotor géant, quelquefois il atteint dix pieds et on doit monter sur les premières branches d’un arbre et s’y mettre à califourchon pour taper dessus, c’est le gros assotor avec ses coups sourds et hallucinants qui finissent bien par nous endormir.et forment quatre-vingt pour cent de la population haïtienne?.ou bien ceux qui parlent français, disent dans les salons, entre deux verres de « kola » si on est dans une « bonne famille », entre deux rhums si la famille est un peu plus évoluée, Verlaine et Hugo, Breton aussi quelquefois (car Breton a visité le pays et s’est fait des amis), passent les nuits à danser la méringue, siroter des rhum-sodas et comploter contre le président, remplissent des sinécures de fonctionnaires dans la capitale ou de diplomates dans tous les coins du globe, même les plus petits, même les plus éloignés, deviennent journalistes et avocats, rient de tout et de tous, pratiquent une courtoisie charmante et généreuse, rient, rient toujours, courent après les filles dans le plus jeune âge (les Noires, les Mulâtresses, les Blanches), évoquent interminablement, à longueur de soirée, avec mélancolie, avec poésie, les souvenirs d’une enfance baignée d’une sensualité tropicale, d’une enfance heureuse et choyée, évoquent tout aussi interminablement les gestes les plus dramatiques, les plus spectaculaires de l’histoire de leur pays, possèdent cinq costumes de toile irlandaise, sont RHUM SODA 99 catholiques chez les femmes, indifférents ou nettement athées chez les hommes, vont à Paris aussi souvent qu’ils le peuvent, manifestent plus souvent qu’autrement du mépris pour les œuvres qui ont le plus contribué, depuis quelque temps, à faire connaître Haïti à l’étranger: les romans des frères Marcellin, de Jacques Roumain, le Centre d’Art avec ses principaux artistes: Hippolyte, Bigaud, Bénoit, Auguste, Bazile, Obin et autres, parce que justement ces œuvres reflètent un peu trop l’influence de l’Afrique et des loas.et qui font à peine 15% de la population haïtienne.Qui donc fait le pays en Haïti?Mes amis (prononcé en traînant sur le « a » et en lançant un « mis » haut et clair), c’est là un problème bien difficile.Mes amis (idem), si un correspondant de Port-au-Prince, du Cap ou de Trou-à-Cochon vous invite à visiter sa patrie, si une agence de voyage vous y convie, si une sœur ou un frère missionnaires vous appellent, n’hésitez pas, répondez par lettre ou par câble, répondez tout de suite: « M’ap’vini ».Là-bas, on vous comprendra, on se réjouira et vous, vous ne le regretterez pas.Bon voyage! II Martin souriait, c’est que tout allait bien.Les ministres pouvaient exagérer un peu au chapitre des dépenses personnelles, un député avait attaqué un collègue au revolver en Chambre ce matin même, les prix de la « figue-banane » montaient, tout n’allait pas si mal, Martin souriait. 100 RÉAL BENOIT Cet ami nous donnait la clé de bien des problèmes; nous étions devenus ses confidents, il était devenu notre compagnon.Martin avait la poésie dans la bouche et la danse dans les jambes.Un homme du Monde tombé en Haïti pour s amuser.Car tout l’amusait: de notre naïveté d’étrangers aux débats en Chambre; de la roublardise des paysans aux malédictions lancées par ses frères Haïtiens sur un de leurs diplomates, le malheureux, qui avait commis la faute si maladroite de signer un document officiel à la Présidence, de ses mains gantées, mon cher.Tout l’amusait, tout l’enchantait.Il appréciait surtout l’amitié et ses plaisirs: une promenade, une plaisanterie, une méringue dansée en la compagnie de votre amie, une limonade prise sous le sablier ou l’arbre-trompette en récitant Verlaine, des commentaires sur l’Histoire de son pays.Avec le geste répété de la main droite qui frappe dans la main gauche et un sourire désarmant, Martin déjouait pour nous les pires complots des politiciens, des trustards de la banane, de la jute et du café.Et suivait toujours la conclusion très brève: mais ces gens-là ne sont pas sérieux, mon cher.L’amour profond pour sa ville natale, en province, l’ayant peut-être empêché jusqu’ici de quitter pour longtemps, pour toujours, l’île montagneuse, la capitale qui ne savait pas mieux l’employer.Ce désir de partir, chez lui, disait-il, n’était pas né comme chez bien d’autres qui étaient partis, qui allaient partir, d’un manque de courage, d’un mou à l’âme, du désir de connaître enfin ces correspondantes étrangères vivant dans le confort américain, encore moins de la prétention de ramener au pays natal une blonde au teint clair. RHUM SODA 101 Cette espèce de désenchantement que connaissent avec les années les exilés sous les Tropiques s’était emparé de lui.Peut-être aussi en avait-il assez de fondre, et peut-être voulait-il aussi manger des pommes dans un pays à pommes, changer de pelure à chaque saison, connaître l’amour dans un véritable hiver, — alléguer de vraies raisons pour avoir chaud et transpirer.On le regretterait certainement dans son pays, car son nom depuis toujours est synonyme de générosité et de gentillesse.Chacun le réclamait comme cousin et personne n’avait oublié que pendant la Révolution la plus récente, il avait, en artiste badaud qu’il était, continué à faire la promenade en ville, au sein des manifestants qui goûtaient alors si souvent du bâton et des balles.De l’original qui passait pour être à la façon peu haïtienne de nouer sa cravate dans le dos, de porter son veston en mante, il devint pour les mères de famille un jeune homme bien né, et les mamans de Chou, Luce et Elzire le désignèrent avec encore plus d’insistance à Chou, Luce et Elzire.Mais l’amour encombrait Martin.Il souriait en disant: mon cher, je déteste les complications et je déteste tout autant les situations réglées.Que faire.En attendant, il pouvait toujours chanter, il le faisait d’ailleurs à merveille.S’il ne chantait pas, il disait un poème, celui-ci par exemple que Victor Hugo n’aurait certes pas désavoué.Marabou de mon cœur Aux seins de mandarine Tu m'es plus savoureux Que crabe en aubergine soit dit sans méchanceté pour l’auteur d’Hernani qui jouit en Haïti d’une popularité presque égale à celle de Joe 102 RÉAL BENOIT Louis.Hugo n’est pas né tel le mulâtre Dumas, à Jérémie, sur la péninsule sud d’Haïti, mais en sincère champion de l’Humanité qu’il était, est-ce qu’il ne manqua pas, au moment de l’Indépendance haïtienne, de souligner le grand événement d’une épître éloquente et chaleureuse à ses frères des Antilles.On s’étonne même de ne pas trouver plus de rues Victor Hugo dans les principales villes haïtiennes.Martin aimait bien Hugo et son panache mais sa culture ne s’arrêtait pas à l’auteur de Ruy Bias.N’est-ce pas lui qui tout jeune avait agrémenté son séjour à Paris de maints contacts avec les grands maîtres de la littérature française: Henry Bordeaux qu’il avait aidé à descendre de voiture, quai Conti: merci, mon jeune; Claude Farrère également quai Conti: tu aimes le sucré, n’est-ce pas, mon petit noiraud?; le concierge de l’Institut: viens dans mon pigeonnier, tu verras tout, mon petit chocolat.Il avait aussi aperçu de loin un des chats de Colette, sifflé le caniche de Giraudoux (Giraudoux qui avait jadis daigné citer un vers du plus grand poète haïtien « L’allègre pipirit a sonné le réveil ») et le caméléon de je ne sais plus quel poète.Mais de ces rencontres il n’avait voulu tirer aucun prestige extraordinaire et ce n’est que bien des années plus tard qu’il rapporta ces exploits.Il avait également retenu de son séjour à Paris des impressions uniques, de ces impressions qui ne seront jamais le lot habituel des touristes.Il racontait en effet avoir parcouru une grande partie de Paris comme Hôte clandestin du conducteur d’un camion des Postes; des mois plus tard il se surprenait encore à classer les quartiers de la capitale française selon le genre de colis qu’il se rappelait avoir tendus au conducteur, de l’arrière du camion, un par un, après en avoir appris, comme un RHUM SODA 103 poème, l’adresse par cœur.Les livres, bien sûr, allaient tous au quartier Saint-Germain; les kilos de café noir brésilien, — « souvenir personnel », avait écrit l’envoyeur de Rio —, étaient tous destinés aux comtes et aux barons, déchus ou presque de la rue Pierre 1er de Serbie, et les porcelaines de Vallauris, — fragile, handle with care (il avait eu la tentation d’ajouter en créole: « pinga pas brisé vaiselle-là »), s’en allaient toutes comme par miracle autour des Buttes Chaumont.Le dernier colis, au cours de son dernier voyage dans cet agréable panier à salade, était comme par hasard adressé au consul haïtien à Paris.Martin l’avait manipulé avec le plus grand soin et il s’était avec peine retenu d’écrire un petit mot à ce diplomate de ses amis qu’il connaissait par son nom « jouet-li ».Ecoutant Martin, d’avance je lui faisais visiter Montréal, car il y viendrait bientôt, de nos voitures de laitiers ou de celles de nos boulangers.J’imaginais déjà avec quelle facilité il pourrait refaire, au retour, et pour le plus grand amusement de ses compatriotes, la carte démographique de Montréal: la rue Clark et ses grosses Juives nues, pumpernickel sous le bras; Westmount et les belles dames en déshabillé rose et bigoudis bleus, picorant les raisins des gâteaux aux fruits; le boulevard Saint-Joseph et les femmes de médecins en tailleurs ajustés: le docteur ne boit jamais de lait; mon mari affirme que le pain blanc.monsieur le docteur vous réglera.on peut continuer ainsi toda vida, comme disent les paysans et les concierges brésiliens lorsque vous leur demandez un renseignement: allez à gauche, montez à droite.jusqu’où?ah! toda vida! et je continuais et je transportais Martin dans tous les milieux: chez les historiens, il discuterait de l’origine du nom de Port-au-Prince avec un bel esprit d’objectivité, il prendrait le parti de ceux qui tiennent que 104 RÉAL BENOIT le Canadien d’Iberville y mouillait souvent son voilier Prince, réfutant ainsi, sans pitié, les 2830 Haïtiens qui affirmaient que le nom de Port-au-Prince venait simplement du fait que Prince, brave chien du gouverneur et frère du fidèle Fido, avait, nouvelle oie, sauvé par ses aboiements la capitale d’une conflagration générale; d’une allusion savante au marquis et au comte de Vaudreuil il rattacherait son pays au nôtre tout en maudissant secrètement le sien de n’avoir que la Voldrogue, ou plutôt le Vol-drogue car il se jette dans la mer, à opposer au Saint-Laurent.Il irait aussi, pourquoi pas, dans les endroits les moins vertueux, vérifier si vraiment le mal s’y pratiquait et s’y complaisait.ce qui est si difficile à croire du Canada français pour un Haïtien.Aussi ouvert qu’il fût, Martin ne nous prenait pas moins, comme tous ses frères, pour des modèles d’hommes à la vie monastique et pure.Nous avions beau pour le convaincre du contraire, commettre quantité de sacrilèges au sens québécois du mot: regarder au passage une mulâtresse donnant le sein à un marmot sur les marches d’une église, écouter avec complaisance la description d’une bamboche particulièrement réussie, nager côte à côte avec de belles jeunes femmes couvertes de leur seul maillot de bain.nous avions beau essayer de lui démontrer chaque jour que nous n’étions que des hommes comme les autres, lui rappeler que chez nous les censeurs les plus rigoureux étaient justement les moins vertueux et qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, à nos actes les plus déshonorants il trouvait une excuse, à chacune de nos fausses attitudes il opposait ce qu’il appelait notre vraie innocence, notre vraie pureté.Mais en attendant nous étions toujours en Haïti.Martin ne chantait plus, mais la fanfare de la garde présidentielle avait envahi la place.C’était tout juste avant RHUM SODA 105 l’heure du dîner, chacun était propre, reluisant, pommadé, gommé.De toutes les allées du parc, entre les bou-gainvilliers et les pins continentaux, des éclats de rire vêtus de blanc fusaient; une atmosphère d’innocence et de joie enfantine flottait entre les sons des cors et des hau-bois, c’était presque le Paradis.La fanfare attaquait des valses et des marches, et aux dernières lueurs du soleil couche-tôt qu’est le soleil tropical, nous scrutions les visages des jeunes mulâtresses de bonne famille, gaies, gaies, gaies, des jeunes filles noires de familles riches, à peine moins souriantes, des pauvresses, non moins charmantes, et tous ces visages baignés d’air tiède, qui espéraient je ne sais quoi de la nuit qui s'annonçait si belle, et qui recevaient la musique comme un stimulant de plus, une invitation aux plaisirs de la danse, de l’amour, de la vie haïtienne par un soir pareil, ne se détournaient pas des nôtres, admirateurs, remplis de sympathie.Martin n’en demandait pas tant et, devinant nos intentions les plus secrètes, il nous présentait l’une après l’autre, à chaque fois que nous contournions la fontaine, ses soeurs, ses cousines, ses amies, Angélique, Luce, Manon: dents éclatantes, seins menus, cous longs et gracieux, jambes fines, avec, de temps à autre, une Anacaona, splendeur noire, princesse de quartier: seins ronds et triomphants, mollets gras, hanches fortes, tête qui chavire.d’où venait-elle?Ah! elle a toute une histoire, mes amis, tenez-vous loin, c’est mon conseil, elle est à mon cousin, le lieutenant de la caserne.Le parfum de savon frais revêtu de toile irlandaise bien repassée, de soie claire bien étalée, se mêlait à l’odeur des montagnes, au ronflement heureux des trombones.Voyez-vous bien où nous sommes?Nous sommes sur une place éclairée au soleil couchant, calée entre des montagnes 106 RÉAL BENOIT violettes, bientôt noires.An bruit chaud et colorié du babillage créole, ponctué à la grosse caisse, des jeunes filles en blanc font la ronde autour d’une fontaine.L’air est calme et tiède, sucré; comme le Canada est loin, et comme il semblerait facile de plonger dans cette espèce de rêve habité par cent mille femelles, aux seins noirs, aux cœurs d’or, aux ventres enfantins, aux ventres murs, aux bouches pleines de chansons, d’expressions d’une tendresse fondante, aux esprits troublés par les légendes des ancêtres, les exploits galants des cousins et des frères.si la musique s’arrêtait, chacun avec chacune, sous le manguier, tout près, tantôt, dérangeant les anolis à clochette, les iguanes peureux dans les fougères géantes.Martin n’en demande pas tant, il a tout compris.Puisqu’il ne peut vraiment, ce soir, arrêter le concert, demain soir, et encore la semaine prochaine et le mois prochain, il nous aidera à saisir quelques moments de la vie paradisiaque de quelques-unes de ses compatriotes.A Montréal, Monsieur Dubois et Monsieur Desjardins en feraient-ils autant pour les amis de Port-au-Prince?III Ville-Bonheur est à une soixantaine de milles de Port-au-Prince.On s’y rend par camions, transformés en autobus.De tous les coins du pays, trente mille Haïtiens se mettent en route chaque année vers la mi-juillet pour Ville-Bonheur et Saut-d’Eau où se déroulent les fêtes catholiques honorant Notre-Dame du Carmel et les fêtes vaudouesques honorant le Maître de l’Eau.Pour l’occasion, presque tous les camions-autobus du pays ont chan- RHUM SODA 107 gé leur itinéraire régulier et ont inscrit sur le capot: Ville-Bonheur.(Les camions arborent généralement des noms assez surprenants: Dessalines, Soulouque, Défié negre, Evolution de Sainte-Claire.de la poesie pure!).Ces cars grossiers suffisent à peine à transporter tout le monde et l’on doit nous tasser à sept et à huit par banc.Nos voisins de banquette sont tous gens du peuple.Sauf pour quelques-uns sans préjugé, les Haïtiens de l’élite ne voyagent pas en camion et ne se prêtent pas à cette promiscuité qu’ils jugent repoussante.Sur le tout premier banc, de chaque côté du chauffeur, sont assis les veinards, les riches, les débrouillards qui ont réservé leur place de choix plusieurs jours d’avance, les débrouillards et aussi des religieuses.La route est mauvaise; après avoir traversé la plainte du Cul-de-Sac avec ses immenses champs de canne à sucre, elle s’attaque à quelques-unes des plus hautes montagnes d’Haïti.Pesamment, lentement, le camion nous élèvera jusqu’à sept mille pieds sur une route taillée à même le roc, semée d’obstacles naturels de toutes sortes.Puis nous redescendrons hors d’haleine devant des paysages désolants de sécheresse ou débordants de richesse.Dans le camion, des femmes, avec une conviction beuglante et ahurissante, chantent un cantique à Notre-Dame à cent couplets.Les bébés se mettent bientôt du concert, s’arrêteront cependant aussitôt qu’ils auront quelque chose à se mettre sous la dent; alors ils mangeront du riz bouilli à pleines mains, essuyant ensuite leurs petits poings chocolat dans le visage de leurs mamans ou sur nos culottes.A chaque vingt milles, halte.De l’eau pour le moteur, du café pour les passagers, du bon café noir servi dans de petites tasses informes ou encore des liqueurs du pays.Si l’on traverse un village important, il 108 RÉAL BENOIT faut arrêter devant le poste de garde.Un soldat s’avance, jette un coup d’œil rapide, va réintégrer sa guérite lorsque tout à coup il voit parmi tous ces Noirs, trois Blancs.Il faut qu’il fasse son devoir, il s’approche, parlemente avec le chauffeur qui évidemment ne sait rien sur nous.puis, il le faut bien, c’est la loi, nous demande nos passeports.Nous sortons nos papiers, c’est toute une histoire, quelquefois le garde ira même jusqu’à téléphoner à Port-au-Prince.L’arrivée à Ville-Bonheur nous trouvera blancs de poussière, légèrement fiévreux, avec les membres brisés et engourdis d’avoir tenu sur nos genoux tout le fourbi de cinéma.Six heures pour parcourir soixante milles.Le camion débouche sur la place principale; il est quatre heures et des milliers de pèlerins, dans une confusion pittoresque de chapeaux de paille, de robes blanches et de robes bleues, commencent déjà de s’installer pour la nuit sur de vieux sacs ou sur des nattes de latanier.L’activité est intense, les autobus avancent au pas au sein d’une cohue indescriptible: familles entières, mères cherchant leurs petits, bébés abandonnés, perdus, criant à fendre lame, petits chevaux trottants, ânes butés, vendeurs de bibelots, commères discutant, gesticulant, débattant le prix d’un poulet osseux, l’autobus n’en peut plus, le moteur s’étouffe, on repart, nouvel arrêt: un attroupement.Des badauds entourent une femme et un homme en guénilles engagés dans une violente bataille.Les coups pleuvent, un soldat de la Garde est au premier rang des spectateurs mais n’intervient pas; le type en guenilles a le dessous, il tente de s’esquiver, mais la femme, une vieille tout ébouriffée l’empoigne farouchement et le bourre de taloches en l’invectivant copieusement: Vagabond, tête sentie, co- RHUM SODA 109 quin, assé bétisé.La foule rit, le « vagabond » réussit à s’éclipser.A la tombée de la nuit, nous errons par les rues poussiéreuses où flottent l’odeur des cierges allumés un peu partout et plus spécialement au creux de certains arbres habités par les Mystères, et le relent de graisse, d’huile émanant des dizaines de petits kiosques primitifs où les paysanes vendent des pâtés chauds, des « gruyaux » (viande de porc frite), des galettes et tous ces mets qui composent en général le menu quotidien des paysans haïtiens.Tous les bruits se confondent en un murmure où percent des cantiques à Notre-Dame, des interpellations en créole et le tambour d’un dancing.Nous avons trouvé une « chambre » ; pour nous y rendre, il faut traverser la place où des milliers de fidèles sont déjà installés pour la messe en plein air du lendemain.La chambre: dans un presbytère, quatre murs de ciment, un plancher de terre.L’ameublement: des milliers de cierges, des dossiers, des paperasses.Je m’endors en feuilletant le registre des baptêmes.Les prétendues apparitions de Notre-Dame-du-Mont-Carmel ont fait du petit village de Ville-Bonheur le lieu de pèlerinage le plus populaire d’Haïti.A vingt minutes de marche du village se trouve la chute de Saut-d’Eau, la plus haute du pays et comme les dieux du Vaudou se complaisent particulièrement dans l’eau et qu’en plus l’endroit offre un spectacle naturel vraiment impressionnant, les fidèles de la religion vaudouesque participent au pèlerinage en nombre encore plus élevé que les Haïtiens catholiques.(Au surplus, il doit être bien difficile de trouver des catholiques, chez les paysans, qui ne sacrifient pas 110 RÉAL BENOIT aux dieux du Vaudou: le matin, on les voit à la messe et un peu plus tard on les retrouve, nus, sous la chute, invoquant le Maître de l’Eau.) Le culte des Haïtiens envers les dieux du Vaudou a intéressé et intéresse encore plus d’un écrivain, plus d’un ethnographe.L’Américain William Seabrooks avec son livre Magic Island, traduit en quinze langues, a tracé un portrait saisissant, exagéré disent quelques-uns, des ministres et des fidèles de la religion vaudouesque.Pour un grand nombre d’Haïtiens cultivés le nom de Seabrooks est maudit et tabou.C’est que pour les membres d’une certaine élite, les cérémonies honorant Maman Erzulie et Papa Damballah sont du dernier ridicule, auxquelles ils rougiraient d’assister.Vous en savez plus long que moi, vous diront-ils, si vous leur parlez d’Ogoun Ballomi ou de Legba.Que Seabrooks ait exposé au monde entier toutes ces mœurs barbares, surenchèrent-ils, ne prouve qu’il n’est qu’un autre de ces journalistes étrangers en quête de sujets sensationnels et de gros tirages.Et pour eux, enfin, c’est pure folie de la part du gouvernement d’entretenir un Bureau de recherches ethnologiques.A une autre partie de l’élite, ce sujet est complètement indifférent, comme d’ailleurs, en général, tout ce qui touche aux paysans, aux masses.La séparation entre les deux classes est extrême; elle est à la base même des habitudes de vie et de pensée de l’Haïtien cultivé.On trouvera aussi dans l’élite quelques Haïtiens qui s’adonnent en secret aux pratiques vaudouesques; d’autres, à l’esprit ouvert et curieux, discutent volontiers de la chose et l’étudient sous divers angles.Va sans dire, le clergé catholique et les missions protestantes luttent ouvertement contre le culte aux dieux du Vaudou.Et c’est avec la plus grande consternation que RHUM SODA 111 les prêtres catholiques, français, canadiens ou haïtiens voient le peuple mêler avec la plus grande innocence les rites catholiques avec les vieux rites africains.Saint-Antoine est devenu Legba; Saint-Joseph, Daguy Bologuay; Saint-Louis est transformé en Roi d’Aouesseau; Sainte-Anne est changée en Grande Mambo Batala; la Sainte-Vierge est devenue Maîtresse Erzulie, etc.(Dénominations recueillies par le docteur Price Mars et notées dans son livre Ainsi parla l’oncle).C’est ainsi qu’après avoir assisté à la messe du matin, après avoir entendu le prêtre les mettre en garde contre des pratiques qui les éloignent de la religion de Jésus-Christ, les pèlerins se rendent au Saut-d’Eau rendre hommage aux esprits vaudouesques.Ils fréquentent également la Source Saint-Jean, où, aux pieds d’arbres géants, les esprits se manifestent en possédant les adeptes.Saut-d’Eau est à vingt minutes et la Source, à cinq minutes de l’église catholique.le clergé proteste et quelques missionnaires sont même passés à l’action, faisant détruire des arbres prétendus habités par les loas ou vidant les houmfors (temples du Vaudou) des objets du culte: tambours, masques, vêtements, statuettes.(On accuse même des religieux français d’avoir saccagé des houmfors afin d’enrichir leur petit musée ethnologique personnel).Mais les superstitions sont fortes au sein des fidèles et lorsque ces prêtres zélés, à la suite de leur sainte campagne, par hasard ou non, tombèrent malades ou moururent, il fut bien montré préremptoirement que c’était une punition des dieux.Vraiment les prêtres n’ont pas beaucoup de chance et ils le savent.Après la messe, c’est la procession qui est l’événement le plus impressionnant de la fête catholique.Sous un soleil ardent, dans les rues poussiéreuses bordées d’une mul- 112 RÉAL BENOIT titude grouillante et piaillante, on promène la statue de Notre-Dame-du-Mont-Carmel.Dans un camion, quatre gros gars, chapeau melon sur la tête, cigare au bec, soutiennent la statue verticalement.Au passage de Notre-Dame, c’est un remous vertigineux; rien à faire qu’à se laisser entraîner, nous avons failli y laisser nos appareils de prise de vues.Tout le long du parcours, les fidèles chantent ou disent des Ave dans un français ou un latin qui ne leur est pas familier mais qui réussit tout de même assez bien à traduire leur piété, leur bonheur.La procession de Notre-Dame finie, c’est une autre qui commence: le défilé dans les sentiers de milliers d’Haïtiens et d’Haïtiennes allant au Saut-d’Eau.Un jeune Haïtien, mulâtre, à l’air sympathique et débrouillard, s’offre à nous guider à la chute.Grâce à lui, nous trouvons facilement quatre bourriques et nous nous mettons en route.Le sentier est très étroit et très accidenté^ semé de pierres énormes que l’âne franchit comme par miracle.Avec le va-et-vient de la foule et des autres bourriques revenant déjà du Saut-d’Eau, la circulation est très difficile.Nous sommes les seuls Blancs à faire le pèlerinage et on ne manque pas de nous reluquer, à l’occasion de se moquer de nous, nous devons avoir l’air ridicules sur ces bêtes que nous traitons sans doute trop gentiment.Les gens du pays ne réussissent à avancer qu’en les frappant à toute force et criant sans cesse: Allez donc, allez donc.Après une heure de pratique de ce sport peu recommandable, nous arrivons à un point de la montée où il faut laisser les bêtes.Et nous descendons au pied de la chute, appareils en mains.Il fait frais, le soleil ne pénètre qu’avec peine à travers les branches des énormes mapous et campeches, et les femmes qui sortent de l’eau ont la chair de poule.L’atmosphère n’est pas celle d’un lieu de plaisir, RHUM SODA 113 ni d’une plage, ni d’un terrain de jeux.Beaucoup viennent sans doute ici pour se baigner, revoir la chute, mais un aussi grand nombre y viennent en pèlerinage, honorer le Maître de l’eau et bon nombre espèrent avoir le privilège d’être montés par les esprits.Les hommes portent un petit caleçon, les enfants sont nus, les femmes ont le haut du corps nu, d’autres ont gardé un jupon.Autour du petit bassin, des arbres gigantesques sont ornés de cordons rouges et bleus, et de chandelles allumées.Sous la chute même, les baigneurs font leurs ablutions, ils les feront jusqu’à la fin du jour.Quelques-uns seront visités par les esprits et le manifesteront par des danses frénétiques ou des vociférations énigmatiques.Des vieilles viendront baigner leurs petits-enfants, des jeunes filles, à la gorge pleine et vigoureuse, demanderont au Maître de l’Eau de bénir les enfants qu’elles portent en elles, et d’autres aussi, portant le costume traditionnel, la robe votive bleue, grise ou blanche, entreront dans l’eau en relevant leur jupe, pour remercier pour telle ou telle faveur obtenue.Le soir, nous visitons la Source Saint-Jean.Le décor, créé par des arbres de dimensions extraordinaires, des arbres dont les seules racines poussant verticalement du sol sont assez hautes pour vous abriter et au creux desquelles les esprits souvent demeurent, est impressionnant.A notre arrivée à la Source, une jeune femme, très mince, en robe de cotonnade d’un bleu usé, haranguait la foule.C’était, nous dit-on, Ogoun Ballomi; elle était montée par le loa depuis deux jours et n’avait depuis ni bu, ni mangé, ni dormi, ni même satisfait ses « besoins » personnels.Elle se tenait très droite, les pieds dans une source fraîche.Elle 114 RÉAL BENOIT semblait transie et parlait un peu en hoquetant.A sa manière, elle était très belle.Dans un créole volubile, elle expliquait quelle était venue des Cayes à pied, qu’elle était personne de bien, avec maison, animaux, et tout, et qui si le dieu voulait bien la monter elle ferait un bon cheval, mais qu’elle n’en tirait ni n’en voulait tirer aucun profit matériel.qui donc voulait la consulter?Un bonhomme s’amène et lui expose son cas: une querelle de ferme à laquelle il est mêlé, qu’est-ce qu’il fera?La jeune femme, comme intéressée personnellement dans l’affaire, lui dira avec beaucoup de chaleur ce qu’elle pense de l’histoire et aussi ce qu’elle pense de lui.Elle finira par le traiter d’hypocrite et l’accuser de délaisser les loas qui à leur tour l’ont peut-être abandonné.Elle parle très fort, sa voix criarde couvre les murmures de la foule en prières; son œil est fixe, mais ses mains sont extrêmement actives.Les curieux vont et viennent.Les fidèles vont d’arbre en arbre, y fixant de petits cierges ou des rubans de couleur.Au bas de la pente, à quelque cinquante pieds, la foule est réunie au point où la source sort de terre.L’eau est recueillie en des contenants de tous genres par les pèlerins qui la garderont précieusement chez eux.En plus de faire provision, ils se frottent toutes les parties du corps avec l’eau de source.Ces ablutions se font sans bruit, presqu’avec recueillement.Là-haut, au pied de l’arbre, Ogoun Ballomi est maintenant silencieuse.Des paysans s’approchent et implorent sa protection.Elle leur donne l’accolade et leur frotte consciencieusement les joues et, sous la robe, la gorge et le bas-ventre, pour assurer la fécondité.Comme nous remontons, elle nous reconnaît au passage et offre de nous exorciser.Tour à tour, nous nous prêterons au rituel, la scène faillit cependant tourner au ridicule lorsque l’un de nous, s’accrochant les pieds dans RHUM SODA 115 une racine, tomba de tout son long dans les bras accueillants d’Ogoun Ballomi.Nous laissons la Source à regret, car le décor est très beau.Et comme il est impressionnant de voir, vers le soir, défiler ces ombres blanches et briller les cierges au milieu des arbres qui lançent leurs cent bras de tous côtés, en guise de protection et de bénédiction.A la tombée de la nuit, la plupart des pèlerins auront déjà repris la route de leur village.Ils reviendront l’an prochain prier Jésus et Legba.IV Sur la tête des paysannes, dans un panier, les poules somnolaient.Sous les bras des paysans, enveloppés dans un vieux journal, les coqs, espoirs ou désespoirs des bourgs où avaient lieu les combats, chantaient faux.Sur la vé-randah, l'ami Toncite m’égrenait doucement les noms de ses correspondantes canadiennes.Eva était de Gatineau et Valentine était de Chicoutimi.Savais-je où c’était Gatineau?Mais dans ce pays d’Haïti où le soleil ne s’attarde jamais au lever et au coucher, ses vêtements se résumant d’ailleurs à presque rien, dans ce pays où l’ombre n’existe qu’à l’état d’ébauche, bonne tout au plus à vous faire évoquer les ombres du Canada, dans ce pays doré qu’était le sien, j’hésitais à lui parler du mien.Mais Toncite revenait à l’attaque: et Chicoutimi, parlez-moi de Chicoutimi, connaissez-vous Bella Tremblay?De Tremblay, je ne connaissais que Gaston, le sacristain de mon collège, que nous avions attaché un matin à la grosse cloche, chaque mouvement qu’il faisait mettait la cloche en branle et tout le collège avait vécu ce jour-là 116 RÉAL BENOIT une journée entière en quarante minutes, du petit déjeuner à la prière du soir; et de Chicoutimi je savais qu’il n’y avait que des Tremblay.Je connais Bella Duchesneau de Kénogami, lui répondis-je.Elle est brune.Toncite sourit: peut-être Bella Duchesneau lui ferait-elle une excellente correspondante de plus?Mais non! Toncite d’avance souriait d’entendre ma réponse à sa prochaine question.Elle vint ou plutôt elles vinrent sans tarder, car Toncite, craignant que je ne lui échapasse, posait maintenant deux questions à la fois.Vos jeunes filles, demanda-t-il, se laissent-elles photographier nues, car je suis photographe, et dans l’amour quel visage ont-elles, car je suis physionomiste.Non! L’heure n’était pas aux confidences sur le Canada et je décidai de jouer avec mon ami le jeu qui consiste à répondre à des questions par d’autres questions.Toncite, dis-je donc, qu’arrive-t-il aux enfants engendrés dans les champs de canne à sucre et quel est le catéchisme du député haïtien?J’avais touché sans le savoir les trois pierres de base, selon Toncite, de son pays.L’amour, la canne à sucre et la politique.Il me regarda longuement, se frotta les mains, s’asseya et parla.J’entendis alors pour la dixième fois peut-être depuis mon arrivée en Haïti, le récit de l’Histoire d’Haïti.Au début de la colonie, dit Toncite, un lézard dont on a coupé la queue joue avec une poule sur le perron.Un deuxième lézard arrive, au complet, et se mêle aux jeux.Soudain au beau milieu d’eux une mangue-fil s’écrase.En même temps Toussaint Louverture écrasait Anglais et Français.Les lézards se sauvent, la poule reste stoïque sur place, malgré les armées du général Leclerc qui débarquent alors.La poule enfin rejoint les bords du bassin et RHUM SODA 117 j’assiste aux bains de la belle Pauline; la poule, distraite, tombe à l’eau, Pauline fait la planche, les lézards s’esclaffent, Toncite s’excite, il en est à Christophe.A ce moment défilèrent devant moi les mauvais Français qui voulaient accorder des droits civiques égaux à tous, affranchis, mulâtres et Noirs; puis le bon Dessalines qui épargna les prêtres, les médecins et les instituteurs et égorgea tous les autres.Il bouscule un peu Pétion au passage et brusque Soulouque-Faustin 1er au point de lui faire échapper la couronne en papier d’étain que celui-ci allait déposer sur la tête de l’impératrice, et, égal de Bonaparte (déjà vaincu par les Haïtiens), sur sa propre tête.Toute la récente noblesse qui a attendu si longtemps après les costumes de Paris (habits galonnés, boutons d’or: argent comptant, avait télégraphié le costumier parisien.seul le duc de Marmelade avait reçu ses costumes dorés à temps: envoyez beaux costumes C.O.D.avait-il télégraphié, sinon prestige compromis, sinon femmes en furie stop) toute la noblesse donc se précipite à genoux et entonne l’hymne à Faustin 1er empereur.Est-ce assez?Pas tout à fait, car défilèrent encore devant moi bien d’autres scélérats, traîtres, patriotes, héros de l’Histoire d’Haïti.Toncite était lancé, rien ne l’aurait fait laisser sa monture, ni le korosol qui faillit lui arriver sur le nez, ni le fruit de l’arbre véritable qui resta suspendu dans l’air deux secondes, se demandant s’il tombait du bon, du vrai côté, ni davantage la calebasse qui protestait depuis quelque temps déjà contre le peu de cas que faisait Toncite de son importance dans la vie paysanne.Lorsque le récit prit fin, la période au cours de laquelle les Haïtiens se visitent le plus volontiers dans les hauteurs de Pétion-Ville, pour éviter le bruit et la chaleur de la capitale, de cinq à sept, était arrivée.Toncite se leva, 118 RÉAL BENOIT remarqua le korosol à ses pieds, le ramassa et aux sons du pipirit en extraya le jus.Satisfait, il me quitta.Dans le but de me reposer et d’éviter quelque autre récit historique, fût-il débité par mon meilleur ami hïatien, je me retirai aussitôt dans ma chambre, à l’étage, comme on dit en Haïti, au premier étage, comme on dit au Canada.Sur mon lit, se reposant, m’attendait Eglaïde.Elle ne m’avait pas trouvé en bas, dit-elle, et avait pris la liberté de s’installer.Chère Eglaïde, elle tombait bien.Elle se mit à parler rapidement comme l’oiseau de retour d’un grand voyage, disant très vite beaucoup de choses et allant même, nous ne nous étions pourtant connus qu’hier, jusqu’à toucher fréquemment de ses mains brunes aux doigts pointus, mes genoux, mes épaules, ma tête pour marquer tel ou tel passage de son récit chamarré.Elle s’étirait sur le lit, relâchant du même coup mille petits nuages parfumés qui s’étaient réfugiés dans les plis de son corps mystérieux, et disait: J’aime beaucoup les boîtes, de toutes les dimensions, de toutes les couleurs.Je les sers en bon ordre et quelquefois je les contemple.Mais je ne suis pas superstitieuse, je suis pieuse, ah! je suis moderne aussi, mais je suis pieuse, ah oui! J’ai mes saints préférés dans ma chambre disposés autour de mon lit, vous verrez.Eglaïde discourt avec ses yeux, ses mains et son corps tout aussi bien: Voyez ce que je vous ai apporté, c’est des souvenirs du Cap Haïtien, des petits objets trouvés à la Citadelle du roi Christophe.Oh! notre grand roi Christophe! Voici des balles, voici la gâchette d’un vieux fusil.Oh! Christophe était un grand roi, hein hein! Eglaïde remet tout ce musée d’histoire militaire dans son sac et sourit profondément.Est-ce que je suis content? RHUM SODA 119 Son ventre nu forme deux plis adorables, est-ce que je veux m’y nicher?J’y suis et j’écoute.Les mots passant par le nombril qui m’arrive dans l’œil gauche ont une drôle de résonance.Un peu comme au cinéma parlant avec cet œil gauche dans le haut-parleur.Mais Eglaïde a d’autres choses à dire: Oui, j’aime bien le cinéma répond-elle à une question qui vient d’on ne sait où.Mon mari préfère Esther Williams à toutes les autres, moi, c’est Clark Gable.Mais je ne veux plus y penser, je le vois en rêve et lui suppose toutes sortes de maladies, d’accidents.Actuellement il est à l’hôpital, il a un kyste, je ne peux vous dire où.Je connais un bon médecin d’ici, sa spécialité c’est le couteau et il a un poitrail! oui, j’adore les hommes avec un beau poitrail.je voudrais tellement avoir de beaux enfants blonds avec de larges poitrails ou poitraux je ne sais plus, ail, bail, caille, je suis perdue, est-ce que je rêve, pincez-moi donc! Je la pince, elle me pince, nous nous pinçons, ils se pincèrent toute la nuit, les malheureux, répéta le lendemain Madame Dodine qui occupait la chambre voisine.V - Les kolas plus ou moins glacés, les frescos (blocs de glace râpée, arrosée de sirops divers) et les pâtés chauds ne suffisaient pas à calmer notre impatience.Depuis deux heures, nous attendions sur le quai que voulût bien arriver le capitaine du petit caboteur qui devait nous conduire à Jérémie, sur la péninsule sud.Le vent soufflait de terre avec force et nous crachait à la figure la poussière des rues et des marchés qui longent le bord de mer.Le ciel gris pâle donnait à Port-au-Prince 120 RÉAL BENOIT un aspect de ville sale et sans couleur propre, que l’arrivée dans la baie par beau temps nous épargne ordinairement.Tout près, une religieuse italienne luttait pour maintenir en place sa coiffe déjà toute souillée.Autour, des manœuvres roulaient des barils de kérosène ou, travail moins fatigant, détaillaient nos costumes et l’équipement de cinéma.Des barques aux voiles rapiécées entraient dans la rade et venaient s’amarrer le long d’autres petits bateaux de pêche.Au bout du quai, des gens, entièrement nus, plongeaient dans la mer huileuse, nageant entre mille épaves: moitiés de pamplemousses, têtes de poissons et caisses de bois défoncées.Par-dessus la rumeur du port perçait le cri d’un négrillon annonçant ses «pâtés chauds » : trois syllabes lancées d’un ton clair, avec la dernière qui grimpait plus haut que les premières en un appel charmant et insistant.Malgré la poussière qui nous emplissait la bouche et nous fermait les yeux, nous mangions ses pâtés chauds tout en prenant soin d’en mettre quelques-uns de côté pour la nuit.Sur le caboteur, ancienne goélette de lignes vulgaires, la plus grande animation régnait.Des Haïtiens de tous les âges et de toutes les couleurs s’étaient déjà installés à l’avant et à l’arrière.On pouvait aussi voir une vache (mille coups de pied de tout l’équipage réuni n’avaient pas été de trop pour la décider enfin à enjamber le franc-bord), quelques poules et des cochons.Tout cela riait, beuglait, caquetait, mangeait, piétinait dans un bonheur parfait.Sur le roof, quelques jeunes gens z’yeutaient une plantureuse beauté noire et riaient à tue-tête.Enfin, le capitaine arriva.Quelques minutes plus tard, le caboteur, effectuant une série de manœuvres audacieuses, quittait le quai sans même toucher les embarcations RHUM SODA 121 entassées de tous cotés, ce qui nous parut être un démarrage miraculeux.Pour atteindre Jérémie, il n’y a, à vrai dire, qu’une seule voie de communication: la mer.Un bon petit vapeur prendrait à franchir la centaine de milles qui séparent la capitale de cette importante ville côtière du sud environ huit heures et le voyage, fait de jour, ne serait pas sans intérêt car la côte, très découpée et montagneuse à souhait, est vraiment très pittoresque.Mais les petits bateaux locaux qui font Port-au-Prince — Jérémie mettent tout près de onze heures, et, bâtis corne ils le sont, hauts et sans ligne, se comportent en mer de la plus honteuse façon.Le nôtre s’éloignait assez rapidement du fond de la baie, mû par un crasseux Diesel et poussé par un vent arrière qui lui donnait un comportement assez confortable.Déjà chacun, tapi au milieu des barils et des animaux, se préparait à dormir.Une vieille avait le mal de mer et vomissait, le capitaine interrompu dans sa causette avec une belle mulâtresse, à la robe collante, lui tendit un bassin.Lorsqu’il fut reconnu que le vent soufflerait de l’est pour quelque temps encore, des hommes hissèrent la grand’voile et l’établirent pour l’allure de grand largue.Nous avions pris place sur le roof, laissant la cheminée devant nous pour éviter la désagréable odeur de l’échappement.Bientôt nous avions, à bâbord, par travers, le phare qui gardait les approches de Port-au-Prince.Une heure seulement s’était écoulée depuis le départ.Encore onze heures dans cette position, tantôt assis, tantôt couchés, causant et somnolant tout en surveillant du coin de l’œil la grand’voile qui menaçait de temps à autre, avec ce vent arrière, de changer de bord avec grand fracas.Au loin, à tribord, des flammes; ce doit être des feux que l’on allume sur l’île de la Gonalve, la seule île d’im- 122 RÉAL BENOIT portance du Golfe de la Gonalve.Il doit y avoir bamboche à Pointe Fantasque, sur la pointe sud de Pile, l’île à Faustin, pas Faustin 1er, ne vous mélangez pas, non, pas l’ancien esclave Faustin Soulouque, ce bonhomme Coachi qui suçait une mangue, étendu dans son hamac, lorsqu’on vint lui annoncer qu’il était nommé président de la République et qui régna plus tard sous le nom de Fautin 1er et constitua une Cour formidable avec quatre princes, cinquante-quatre ducs, quatre-vingt-dix-neuf comtes, deux-cent-quinze barons et trois-cent-cinquante-six chevaliers, pas Faustin 1er donc, mais Faustin, Faustin Wirkus, le beau sergent de la marine américaine qui devint du jour au lendemain roi blanc d’une île noire, Roi de la Gonalve, et qui eut lui aussi sa cour, et cette aventure fantastique dura bien un an et ce brave Faustin, fils de Bil Wirkus, de l’Arkansas, revint aux USA pour écrire un livre: "The White King of La Gonalve”.mais au fond, à y bien penser, peut-être qu’il y avait certain rapport entre le petit sergent devenu roi et l’ancien esclave devenu empereur: est-ce que les paysans de l’île, une misère d’île, pauvre, c’est une pitié, est-ce que les paysans de l’île donc, superstitieux, n’auraient pas vu dans le petit sergent américain Faustin Wirkus une réincarnation du grand empereur Faustin Soulouque?L’idée vaut ce qu’elle vaut.D’où j’étais, à l’extrémité latérale du roof, j’avais, en me penchant légèrement, une vue directe du poste de timonnier.Au lieu d’un simple jet lumineux, une ampoule placée presque sous les yeux du pilote éclairait le compas.De ma position, cela faisait un effet extraordinaire: se détachant bien nettement, la grosse face noire du timonnier; ses yeux blancs, inondés de lumière crue, fixant immuablement l’aiguille; ses jarrets, ses bras se tordant, se détordant pour manoeuvrer la lourde barre RHUM SODA 123 fixée primitivement au gouvernail par des fils de cuivre.Avec ce vent arrière et la voile établie pour le grand largue, le bateau valsait et l’homme à la barre avait un travail fou.Toute à bâbord, toute à tribord et encore à bâbord, la roue grinçait, geignait sans pitié, déroulait son fil de cuivre, l’enroulait, le déroulait encore.Peu après, des matelots amenèrent la grand’voile.Inévitablement, de l’observer ainsi me rappela mon expédition du Canada aux îles Bahama, mon séjour en Nouvelle-Ecosse et surtout l’habilité des marins et des pêcheurs d’une partie de la côte.Et j’en venais à conclure qu’il est rare en Haïti de ressentir fortement la présence de la mer et que cela se traduit concrètement par l’absence de tradition navale chez les Haïtiens.Quelle différence sous cet angle entre les Haïtiens et les Noirs des Bahama.Ces derniers sont partout reconnus comme d’excellents marins et ce sont eux qui construisent ces merveilleux petits voiliers, sloops ou goélettes larges et ventrues, ayant gardé la proue des anciens clippers, qui collent à la mer comme une semelle au trottoir.Il est vrai que les Noirs des Bahama vivent dans plus d’une centaine d’îles de toutes les dimensions, îles de corail, de sable et de palmiers où ne pousse à peu près rien et qu’ils ont toujours dû leur subsistance à la pêche aux éponges, aux poissons.Et ils ont construit des sloops et des deux-mats adaptés à leurs besoins.Alors qu’en Haïti, même si toutes les villes d’importance sont sur la côte, l’Haïtien peut toujours préférer le sentier à la mer.Et sans doute aussi que la pêche l’intéresse moins, ayant à la portée de sa main les fruits d’une nature tropicale exceptionnellement riche.Tout ce temps, le petit navire continuait sa valse, le timonnier luttait sans cesse avec la barre, et le sommeil 124 RÉAL BENOIT ne venait pas.En guise de distraction, je descendis sur le pont d’avant; je vis là un spectacle peu banal.Tout un monde recroquevillé, entassé, dans la plus primitive promiscuité: hommes, femmes et enfants groupés autour des barils et des animaux avec des soupirs, des grognements et des ronflements qui ne laissaient pas le moindre doute sur la béatitude des dormeurs.Seule la vache trichait, ouvrant froidement un œil toutes les minutes.Comme je remontais sur le roof, le capitaine, pris de compassion sans doute pour notre sort, servait à mes compagnons une demi-tasse de l’excellent café noir haïtien.Le capitaine est un bakoulou.C’est un mulâtre.Il est imposant, grand, fort et, quand il parle, il crie, il respire la puissance, l’excès.Si le sujet est aux femmes et à l’amour, les yeux lui roulent hors de la tête; ses grosses lèvres tremblent en formant des mots énormes: « Vous verrez, je vous conduirai, vous verrez la luxure étalée, des couples en rut.la luxure! vous emjamberez des fesses et des ventres en sueurs, et des hanches ».Il finit en créole, avec une volubilité renversante.Le ciel est bleu foncé.Les étoiles sont trop peu nombreuses et trop haut suspendues pour avoir surpris la conversation du capitaine qui reviendra nous voir souvent pendant la nuit, nous apportant café noir fumant, rhum et divagations assorties.Il nous décrira ses amours, nous dira les femmes qu’il préfère ou nous contera des anecdotes plus ordinaires sur sa vie de marin, ses voyages, sur les passagers aperçus au fur et à mesure de la conversation.C’est ainsi qu’entre deux histoires, nous avons appris celle de ce vieux qui reposait aux pieds de l’échelle reliant le roof au pont unique.Je voulais d’autant plus savoir qui était ce bonhomme que je lui avais mis, ne pouvant le RHUM SODA 125 deviner dans l’obscnrité, les deux pieds dans le ventre en descendant l’échelle en question.Etait-ce un des hommes de l’équipage?« Un de mes hommes, s’écria le capitaine, vous ne l’avez pas vu, il a les cheveux blancs?».Bon, c’était pire, si j’avais alors estropié un vieillard.On l’appelle l’« Américain », poursuivit le capitaine.Il arrive tout juste des Etats-Unis.Il revient au pays, mais non pour y finir ses jours comme vous pensez.Alors quoi?Voilà.Il était parti depuis une trentaine d’années.Pendant tout ce temps, il avait habité la Floride, vivant hors la loi, sans papiers, faisant toutes sortes de besognes: cireur de bottes, homme à tout faire des champs de course de Miami, débardeur aux quais de bananes et je ne sais quoi encore.« L’Américain » vivota ainsi et réussit même à mettre quelques bons dollars de côté, sans jamais oublier cependant Haïti et les dieux vaudouesques qui le favorisaient certainement, comme l’on voit.Lorsqu’il devint trop vieux pour accepter les travaux épuisants, il pensa davantage aux esprits qui peuplent les montagnes et les vallées de son pays.Il y pensa tant et si bien qu’un jour il se dit dans sa tête toute simple: « Je suis presque trop vieux pour travailler et je ne veux pas dépenser mes dollars; je retournerai en Haïti et irai voir mon ami le bor-kor, le sorcier de la montagne ».Et le voici, ajouta le capitaine.Il s’en va visiter le sorcier, le vieux fou.Comment a-t-il quitté la Floride?C’est bien simple, à bord d’un transport de bananes haïtien, en fraude, et il retournera de la même façon.Mais alors, qu’est-ce qu’il veut au sorcier?Le capitaine jugea que nous n’avions pas tout à fait compris et expliqua: « bon, il débarquera à Jérémie, se rendra chez le borkor et lui dira: « Je suis vieux, je ne veux plus travailler, obtiens-moi des esprits un sort pour 126 RÉAL BENOIT gagner aux courses, aux loteries chinoises, je te donnerai ce que tu voudras.Alors, le sorcier lui prendra tout son argent et le renverra après lui avoir affirmé que les esprits ont accordé la faveur demandée.Et l’« Américain » retournera aux Etats-Unis, à moins qu’on ne le pince à son débarquement à Miami ».Le capitaine nous quitte pour de bon.Il tâchera de fermer l’œil quelques instants.Enroulés dans de vieux cirés, nous nous étendons sur les bâches crasseuses et huileuses qui recouvrent les écoutilles.Sur le côté gauche, sur le dos, une orange, une cigarette; sur le côté droit, sur le dos une autre fois, un pâté chaud, une autre cigarette.Un de nos compagnons haïtiens se refuse à salir son beau costume blanc sur la bâche.Agrippé aux étais, il rêve.Il rêve et chante: Gélique Oh! Gélique oh! Allé caille maman ou Gélique oh! Gélique oh! Reté caille maman ou.Toute ti fig pas con lavé passé.Au petit matin, le caboteur longeait la péninsule sud: côte abrupte et sans abri que les marins craignent avec raison pendant l’hiver lorsque soufflent à longueur de journée les grands vents du nord.Mais nous étions en août, la brise soufflait de la terre, légère, et le soleil allait bientôt se lever au delà des montagnes haïtiennes.La mer était douce et invitante.A tribord, un grand schooner se dirigeait toutes voiles dehors vers la Jamaïque.Il n’y a vraiment que dans les Antilles que l’on puisse voir, en Amérique, de grands voiliers dont les propriétaires n’ont pas coupé les mâts.Bientôt, nous étions à Jérémie. RHUM SODA 127 Cette petite ville du sud revendique l’honneur d’avoir donné naissance à Alexandre Dumas et rivalise ainsi en importance avec Les Cayes, où est né Aubudon et d’où viendrait l’international OK (Aux Cayes, tel qu’inscrit sur les barriques de rhum débarquées aux USA).Pour les Haïtiens, Jérémie c’est la province, une petite ville où sont nés et où aiment encore à vivre quelques-uns des meilleurs poètes du pays.On est en général très fier d’être né à Jérémie.Comme nous allions l’apprendre, Jérémie possède un bistrot où les poètes vont rêver, le Nirvana, un bord de mer tropical classique (palmiers courbés sous le vent, mer violette, sables blancs, promeneurs attardés), une rivière, la Voldrogue, où l’on se baigne dans trois pieds d’une eau claire et rapide en compagnie de jeunes haïtiennes aux petits seins ronds et fermes que l’on devine sous l’eau et que l’on voit à toutes les deux minutes lorsque l’ami haïtien qui les a amenées, photographe d’occasion, est prêt avec son appareil.c’est des souvenirs pour ma fiancée qui est en Angleterre, dit-il.nous, nous n’avons pas d’objection et comme nous n’avons rien à montrer ni à toutes les deux ni à toutes les cinq minutes nous restons assis sur les galets, avec de l’eau jusqu’au cou, à boire, à siroter à toutes les vingt minutes un rhum bien froid.Lorsque l’ami haïtien, photographe d’occasion, a épuisé ses pellicules, les belles et jeunes et pleines et rondes haïtiennes qui ne portaient même pas l’étroite et traditionnelle « pantalette », bondissent hors de l’eau, éclaboussant nos verres vides, nos yeux remplis.Nous étions donc à Jérémie.Le soleil du matin dore les maisons délabrées et les entrepôts qui ont l’arrière directement sur la mer, les dore et donne à la ville une perspective et un air de ville antique sur le ciel pur; aucun vert, aucun rouge, mais un ton vieil or, doux et cru à la fois. 128 RÉAL BENOIT Le caboteur jeta l’ancre et, peu de temps après, des canots faits d’immenses mapous évidés venaient nous cueillir.Dans celui qui nous transportait se trouvait aussi l’« Américain ».Il avait une bonne tête de nègre aux cheveux blancs.Sur la jetée, des vieux le reconnurent et chuchotèrent son nom; les autres étaient bien plus occupés à regarder le cameraman qui filmait les scènes de l’arrivée.Une fois à terre, tout en ramassant nos bagages, je cherchai à revoir l’« Américain ».Il n’était plus sur la jetée.Regardant plus loin, je l’aperçus qui s’engageait dans les rues de la ville d’un pas rapide.Il foulerait bientôt le sentier qui conduit chez le sorcier.Papa Legba ouvri bayé pou mtvé.Abobo!.VI Une fois passé l’étonnement premier devant tout l’attirail exotique, tropical, une fois habitués à ce verbiage de tous les instants, à cette politesse zézayée à chaque seconde, entre deux tasses de café noir: « Honneur », dit l’arrivant, « Respect » répond l’hôtesse, et tandis que nous y sommes « Mettez-vous et espérez un moment », et dans les autobus, cette courtoisie sucrée qui fait que les salutations pleuvent de toutes les banquettes, et cette gentillesse à vous prévenir lors d’une promenade en montagne avec votre hôte, en voiture, que vous n’avez rien à craindre, là, dans sa ceinture, il tâte un browning.et cette obstination à vouloir à tout prix danser avec votre amie, et cet entêtement à vouloir l’emmener le lendemain à une cérémonie vaudouesque, si ça ne vous intéresse pas, vous RHUM SODA 129 pouvez toujours rester couché, lui fera seller deux chevaux et sera prêt à partir dès six heures et ses yeux éclatent de malice et proclament une innocence criante et l’amie qui rit, rit sans vergogne.une fois résigné devant cette aimable confusion et charmé presque par ce mariage désordonné de sons, de couleurs, par ce coquetel où entrent sans respect des proportions, poésie, clinquant, raffinement et vulgarité, vous commencez à comprendre, à comprendre, ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas comprendre dans ce pays et justement ce jour-là, comme si Dieu ou Legba ou les deux à la fois en avaient décidé, vous rencontrez Yvonne, Yvonne et puis Robert.Yvonne a les hanches très fortes, elle marche avec cette allure spéciale aux chiens afghans, elle roule, elle déboule sur vous qui ne l’attendiez pas, qui n’êtes pas encore revenu des sensations de la descente en taxi commun de Pétionville à Port-au-Prince, à toute vitesse, moteur éteint pour économiser l’essence, descente vertigineuse où, entre deux belles vues ouvertes sur la baie en bas, vous n’avez que le temps de voir les visages impassibles des paysannes, défiant la mort, qui remontent du marché et votre propre visage horrifié dans le rétroviseur.mais Yvonne explique tout: « Mais ces gens-là ont une telle expérience de la route, mon cher, hier encore l’un d’entre eux a eu un accident terrible mais ce qui est formidable, personne n’a été blessé, personne du taxi, comprenez-moi, mais de la paysanne et de la poule, et des légumes, il ne restait pas pas plume, pas un poil, mon cher ».Pourtant, Yvonne a des principes, elle est de bonne famille puisqu’elle porte le nom d’un des tout premiers présidents de la république, un nom qui circule à travers chaque page de l’Histoire, un nom qui, pendant les coum-bites sonne haut et clair au-dessus du chant des ouvriers, 130 RÉAL BENOIT au-dessus des coups sourds scandés sur les tambours, sur les caisses de fer-blanc, au-dessus du raclement monotone des mâchoires d’âne, coumbites pour la construction d’une caille, coumbites pour la récolte des bananes, comme nous devions en voir une à l’Anse-du-Clair, avec les dizaines de beaux colosses reluisants, revêtus d’une seule culotte, avec mille trous qui laissent voir le sexe, — pauvres culottes et pauvres sexes qui devaient tant scandaliser l’ambassadeur d’Haïti à Washington lorsqu’il vit tout ça en couleurs sur un écran: sable et palmiers, bois creusés, bananes vertes, culottes et sexes innocents qui firent manquer la vente de notre film, — et les pieds et les jambes, les grandes jambes maigres des colosses marquant les boums sourds du tambour et suivant les exhortations du leader: « Allons messieurs, allons messieurs » et ce va-et-vient dure une journée, entre la plage et les bois creusés à charger des bananes, ces belles bananes pas mûres qu’ils portent sur leur tête, sur un coussin de feuilles sèches, coussin non pour leur tête mais pour les fruits, les fruits qui s’en vont à Miami à bord de bateaux frigorifiques et qui échoueront dans tous les sodas fountains des U.S.A.pour dégénérer en « banana split » sucrés et impudiques.c’est peut-être pour ça que l’ancêtre d’Yvonne s’est battu, et pourquoi pas mon cher.En tout cas Yvonne est mon amie, c’est sûr.Elle parle, elle chante plutôt, avec cette façon qu’elles ont toutes d’escamoter les r qui vous transporte comme dans un paradis pour femmes-enfants, et toujours vous regardant bien droit dans les yeux, pas moyen de ne pas comprendre, je n’ai conu qu’une seule autre femme qui parlât si bien et si chaleureusement avec ses yeux, elle est du pays, mes amis la connaissent, un jour, un camarade, le célèbre dessinateur V.capta miraculeusement un centième de RHUM SODA 131 seconde de sa vie intérieure, et la vérité et l’intensité de cette vie prise au piège vous frappaient au cœur et au ventre aussi avec une telle force que vous restiez comme paralysés, comme bouleversés d’avoir surpris cet instant.mes amis savent bien tout cela: l’amoureuse gravité de ses yeux, le douloureux velouté de son regard, la pureté enfantine du front.mes amis savent cela, ils m’en sont reconnaissants et ils se taisent, aucun mot, aucune allusion, aucune question, ils savent, ils savent qu’elle est toujours là, jamais très loin et, chaque jour, à son ombre, à son déplacement d’air, ils sourient, ils font des petits gestes d’amitié, ils me sont reconnaissants de leur éviter des inquiétudes à mon égard: les délires d’amour, les fringales érotiques ne les effraient plus tant depuis qu’ils savent quelle est là avec ses mains fraîches, son cou tiède, avec ses seins menus qui n’ont jamais fait pour une tête aussi lourde un meilleur abri, un plus doux reposoir.pour les autres, pour les étrangers, qui ne savent pas, un jour je conterai son histoire, c’est promis, en attendant qu’ils relisent Desnos et Eluard et qu’ils lui adressent en mon nom leurs plus beaux poèmes d’amour tes yeux de pervenche, tes yeux désormais éteints ne brillent plus dans un visage doulotireux et ironique mais, Yvonne, avec cette façon de vous regarder et toujours aussi cette habitude assez gentille, n’est-ce pas, de vous toucher en parlant, de vous toucher affectueusement le bras, la main, ou de vous tenir par le cou mais à bout de bras, les corps comme séparés par un mur, de sorte que vous sentiez encore plus ce qu’il ne faut pas sentir, surtout si elle dit, surtout si elle chante sur ce ton: « J’ai une villa dans la montagne, vous viendrez » et elle rit, 132 RÉAL BENOIT elle rit sans honte aucune.« Vous verrez, ajoute-t-elle, on y dort dans un silence complet, le plus profond silence que vous ayiez jamais entendu.excepté pour le tambour.mais le tambour fait partie du silence, et puis il fait froid, la nuit vous savez, il faut bien se couvrir, mais vous verrez, je serai là, vous ne manquerez de rien », elle rit encore et elle reprend: « A bien y penser, nous n’aurons pas si froid que cela » et toujours ce rire en cascades.Et la voilà qui soupire, s’arrête, me regarde, me soupèse, on dirait.j’ai envie de lui dire que je ne pèse pas bien lourd mais que chez nous le poids n’a rien à y voir.Yvonne ne dit rien, en fait depuis un bon moment, elle pense, elle pense: « Ah, ah, un Canadien français de la province de Québec: je vais monter là-haut un jour d’avance, j’engagerai Tit-Major pour une semaine, faut que je pense à tout, la dernière fois que j’allai là-haut, c’était avec un Chinois.quelle idée, je suis restée enfermée dans ma chambre trois jours de suite.a-t-on idée de coucher avec un Chinois.un Chinois c’est jaune, c’est tout jaune, c’est jaune partout, mais dans la Province de Québec on n’est pas Chinois, avec lui c’est différent, et puis j’irai me confesser après, j’apporterai des fleurs et un coq et des crevettes de ruisseau à Monsieur le Curé.» Nous avons à peine bougé.Devant nous, ânes, camions, autobus, calèches et jeeps de l’armée d’Haïti pétaradent sans arrêt, et les pauvres gens, nu-pieds malgré les lois récentes forçant chacun à mettre des souliers pour aller en ville, les pauvres gens circulent sans arrière-pensée, éclaboussés, bousculés, méprisés, ignorés de tout le beau monde, de Monsieur le Président jusqu’à Yvonne et toutes ses semblables riant, riant, riant encore.Yvonne ne rit plus, elle a des ennuis.Notre amie s’est embarquée dans une affaire.une affaire qui me semble RHUM SODA 133 1 bien anodine mais qui, selon elle, pourrait ni plus ni moins que mettre la sécurité de son pays en danger, voir même brouiller Haïti pour toujours avec l’ennemi héréditaire, les USA la patrie maudite des yankees mange-nègres.« Qu’est-ce que je vais devenir?Je ne peux vraiment pas.excusez-moi, je vous explique.nous, vous savez, les Haïtiens, il n’y a rien que nous ne ferions pas pour nos amis, rien, vous m’entendez, vous avez lu notre belle Histoire, c’est tout plein de révoltes, d’insurrections, de coup d’armes terribles partis d’un témoignage de confiance, d’amitié; pour une insulte à quelqu’un de cher, le Sud partait en guerre contre le Nord et des beaux généraux, esclaves ou soldats de la veille, s’entre-tuaient furieusement, nous sommes comme ça.donc c’était plus fort que moi, pour faire plaisir à des amis, j’ai convaincu un lieutenant de la Garde et influent avec ça puisqu’il est attaché à la suite du Président, de faire une chose pas très très honnête à des Américains de passage.» Sur la rue, devant nous, un gueux lance des pierres dans un manguier.Il réussit enfin à faire tomber un fruit, aussitôt un gosse à moitié nu se précipite sur la mangue, l’enfouit dans sa blouse et se sauve en courant.Le vieux bave des injures: caca chien, vagabond.et il recommence l’opération.Yvonne n’a rien vu de ça.Toutes les Yvonne, toutes les Anne-Marie, toutes les Chou ne voient jamais ces choses.Yvonne revient à son histoire: « aïe, aïe, aïe, mon cher, mais ce n’est pas le pire, écoutez » et elle se rapproche avec fougue et me raconte la suite à l’oreille, avec une pudeur adorable.Voici: la belle Yvonne, et toutes ses sœurs avec elle, ne craignaient rien tant que d’être compromises avec un personnage officiel et ce lieutenant de la Garde, au surplus lieutenant de la garde personnelle du Président, qui réclamait sa récompense à grand cri. 134 RÉAL BENOIT « Mais je ne peux pas, je ne veux pas mais tout se sait ici mon cher, tout juste si c’est pas dans les journaux de la capitale ah, vous n’êtes pas d’ici vous, ça se voit, mais au fait, vous êtes dans le journal aujourd’hui, vous avez vu, eh oui, on annonce votre passage dans le pays et on vous souhaite la bienvenue en première page, tout juste en bas de la grosse manchette qui annonce une inondation au Brésil.enfin écoutez, mon cher, qu’est-ce que vous en pensez, nous allons là-haut, nous partons tout de suite, ah, vous ne pouvez pas, vous avez des courses à faire, alors nous partons ce soir, je passe vous prendre à votre pension, et seule, entre-temps, je reste à la maison et ne bouge pas, je ne réponds pas au téléphone, je garde la chambre, je commence le livre que vous m’avez prêté, le lieutenant ne viendra sûrement pas me relancer jusque chez moi.Oh! qui est-ce que je vois, l’autre, l’ennemi, aïe, aïe, aïe, Sainte Vierge Marie, il ne m’a pas vue.il faut vraiment que je parte, ne vous dérangez pas, ne me suivez pas, faites vos courses, je vous prends ce soir avec la jeep, apportez-vous du linge chaud, il fait froid dans la montagne, mais nous nous organiserons, vous ne gèlerez pas trop, je vous le promets, je vous prendrai à six heures, le soleil se couche vite ici, nous dînerons là-haut, au revoir, cher ami et comptez que nous serons bien quelques jours partis.» elle s’éloigne.« Tit-Major est déjà rendu depuis ce matin », elle saute dans un taxi qui remonte à Petion-Ville.« C’est un cuisinier formidable ».pétarade de moteur, baisers aériens.Les fourmis jouent à cache-cache dans le sucre; dans la vigne qui recouvre la tonnelle, des anolis jouent à changer de couleur, je pense à Yvonne, à ce qui sera ce soir et je me surprends à attrapper un petit lézard à clochettes et à le mettre dans ma poche en attendant de le cacher dans RHUM SODA 135 son lit.Yvonne a-t-elle peur des anolis?Beaucoup plus tard, des amis me diront sans rire que, sans le vouloir, inconsciemment, j’avais posé là un geste qui en disait long sur la rapidité de mon assimilation haïtienne, car, paraît-il, les anolis jouent un grand rôle dans la vie de tous les jours en Haïti.Ne dit-on pas que deux anolis attachés tête à tête avec des herbes spéciales, ayant bouillis dans le lait, peuvent lier deux amants pour la vie.On les fait dessécher, également, et on les met dans le matelas ou l’oreiller de son amie.Je commande un café, je me repose un peu des volubiles attentions de l’aimable Yvonne.L’« ennemi » a disparu dans une des petites rues donnant sur la grand place.Le soleil éclaire à grandes raies verticales les édifices tout blancs, sans style propre, que sont le Palais Présidentiel et le Palais de Justice, je prends des photos, une belle paysanne assise sur son mulet passe en chantant; à mes côtés deux hommes discutent de la dernière assemblée à la Chambre.L’un affirme que le Président devrait sacrifier son prestige et renoncer à cette triste habitude de lancer, le jour de la fête de Saint Pierre, des pièces d’argent à la foule amassée sur le parcours, l’autre rétorque qu’une bonne année on lui enverra une balle dans la tête au Président, en pleine procession, et qu’il mourra la main dans le sac d’écus, comme tous les autres Présidents qui n’avaient pas eu le temps de partir en exil et je vous dis, mon cher.VII Robert était très grand et très mince, mais sa minceur même était élégante, pour un peu on l’aurait pris pour 136 RÉAL BENOIT un aristocrate, on l’aurait pris, disons plutôt, les étrangers l’auraient pris, car, dans son pays, il n’y avait vraiment aucune chance d’erreur sur la personne, aucune chance de douter des intentions du beau gars: c’était un bakoulou, un loup de la plus belle espèce, n’y avait qu’à examiner ses mains larges comme des assiettes avec des doigts et des ongles longs à n’en plus finir, qu’à regarder bien au fond de ses yeux où brillait une petite flamme toujours prête à s’élancer.Parlez-en à toutes les mères vigilantes qui protègent sous leur aile Luce au tempérament violent, Phaimi, à la curiosité jamais satisfaite et cette Anne-Marie si gentille, toujours consentante.Tout frais arrivés, et ayant à peine goûté le charme du pays et des gens, ne connaissant encore ni Chou, ni Luce, ni Eglaïde, ni Yvonne, Robert nous avait tout de suite fascinés et cette fascination, nous la subissions encore trois mois plus tard, malgré tout ce que les bonnes gens avaient pu nous apprendre sur lui: chenapan sympathique qui débauchait toutes les jeunes filles de bonne famille sans jamais vouloir en épouser aucune — mais un jour, une maman plus influente que les autres le prit au sortir du lit pour ainsi dire, et mariage il y eut, oui Monsieur, devant le Président, au cours d’une cérémonie privée: Mesdames et Messieurs, Son Excellence Monsieur le Président de la République.— détrousseur aimable, plus bavard que tous ses frères sur les tabous haïtiens, trop bavard, disaient de lui avec reproche les Haïtiens européanisés.Robert est en verve, il se frotte les mains d’aise, il jubile, il me lance par la tête: « Cabritt caca pélile, li pas docté pou ça » et le voilà qui éclate et qui recommence: « Gain rimède pou toutt bagaille excepté loti mor » et il repart: « Mon cher, vous RHUM SODA 137 avez tout à apprendre.dans le peuple on dirait sans hésiter: Bon Francé pas l’esprit,1 mais je plaisante, nous marchons, voulez-vous?» Nous marchons.Robert est grand, pour me parler, il baisse nettement la tête et par en-dessous je vois la malice et l’ironie dans ses yeux; il sourit à tous et à toutes, il sourit à tout, et par contagion, je fais de même car malgré le drame qui éclate à chaque pas ici, dans toutes les rues de toutes les villes et de tous les villages, malgré le tragique de la vie dans ce pays nèg-là, il y a dans l’air et sur les visages une dignité qui revêt tous les tons humains de blanc, de gris et de noir, une dignité dans la démarche et dans les expressions, qui rejette la tristesse et le désespoir; et en compagnie de Robert et de bien d’autres qui lui ressemblent, l’insolite, et le gai et le loufoque et le prodigieux triomphent et notre tendance à l’apitoiement disparaît.Robert s’étonne comme au premier jour et tout autant que nous, redécouvrant son pays, sa ville, comme s’il n’avait jamais vu ces scènes de la rue avec leurs personnages principaux et secondaires, avec les dizaines de figurants qui, tous et toujours, improvisent un ballet, une opérette, un mélo, un spectacle, le spectacle extraordinaire que constitue chaque seconde de la vie haïtienne à ciel ouvert, dans une confusion extrême de bruits, d’appels, de cris, perçant une atmosphère où toutes les odeurs se com-pénètrent: arômes de fruits — manguiers, khorosols, ananas, goyaves — de fruits, d’épices et de café, puanteurs d’égout, de vermine, de linge sale, odeurs plus ou moins agréables, plus ou moins supportables selon l’heure, selon le degré de chaleur, selon que vous en avez assez ou pas 1.«La chèvre chie des pilules, sans être pour cela médecin» « Il y a remède à tout sauf la mort » « Beau parleur ne veut pas dire intelligence » 138 RÉAL BENOIT de ce tohu-bohu en technicolor où tout n’est que sollicitations pressantes, marchandages, accostages, coups d’œil de toutes significations, bousculades, invitations ou malédictions, lancés à vous, à moi, aux mulâtres, aux Noirs, aux blancs, aux chiens, aux ânes.et le rire qui jaillit pardessus tout, le rire de Robert, Robert, mon beau Robert, comme dit la chanson.Une fois la ville traversée, nous voici en banlieue.Robert y possède une petite maison où l’on jurerait qu’il ne vient jamais, à voir le délabrement, à constater le désordre.pourtant dix minutes plus tard, la maison s’organise.Comme s’ils avaient été prévenus par quelque esprit, quelque loa bienveillant, tapant sur un tambour silencieux, cuisinier et serviteur surgissent et sans recevoir un mot du maître, mon compagnon, se mettent à la tâche.Nous dînerons ici à sept heures.Tant pis pour Yvonne.En attendant, Robert et moi nous causons, c’est-à-dire que Robert parle et j’écoute.Il m’égrène des proverbes et des devinettes du pays, les deux domestiques ne sont pas lents à nous rejoindre et c’est bientôt un groupe joyeux qui se forme, aidé par la chaleur du rhum cinq étoiles.Devinez: Papa’m gain on ti bourrique toutt dent li cè paroles: une machine à écrire.Devinez encore: Papa’m gain on ti pié bannann li donnain dè régimes, li ba y a bois pou yo pas tombé a tout ca yo tombé: tété fi.2 et une fois terminé le chapitre des proverbes et des devinettes, pendant que nous mangerons, c’est à qui, de 2.Papa a une petite bourrique, toutes ses dents sont des paroles: machine à écrire.Papa a un bananier qui donne deux régimes, papa a beau les supporter, ils tombent : seins de femmes. RHUM SODA 139 Robert, de l’enfant confié et de la cuisinière, me fera connaître les remèdes, les charmes, les ouangas les plus étranges, les plus propres à étonner le Blanc Frenchie que je suis pour tous les Haïtiens qui n’en reviennent jamais de voir un touriste qui ne soit pas Américain et qui parle le français.De l’un à l’autre ils surenchérissent; si une bourrique s’amène en protestant, si un paysan vient offrir un ananas, les cris et les rires fusent: Z’y eu bourrique mâle Z’yeti bourrique femelle — c’est pour une hernie.Fleurs d’ananas trempées dans sucre — c’est pour faire avorter femme enceinte.et sur le moindre signe, ils repartent, se relançant, riant de tout cœur, me criant à toute volée leurs recettes magiques, leurs secrets cabalistiques, leurs concoctions diaboliques: Cric — Crac sueur chattes au galop Misticri — Mistierac sang souris vierge Boulou loum — Balalam l’esprit des hommes.Gros crapaud dans le cou c’est pour guérir l’incontinence au lit.La cuisinière est pâmée, prise de fou rire, elle fuse entre ses dents « Maman zilie, maman zilie », sa grande robe blanche fait tache sur la vérandah, et lorsqu’elle se décide à retourner à ses fourneaux, au fond de la cour pavée, on voit encore sa grande silhouette pâle errer dans la petite pièce où rougeoie un feu de braises et on entend, à intervalles espacés, son petit rire clair qui rebondit sur les 140 RÉAL BENOIT dernières syllabes de Erzilie.l’enfant confié dessert la table, Robert, le petit doigt en l’air, un petit doigt surmonté d’un ongle obscène grand comme ça, boit sa demi-tasse de café noir, il fait noir, les premiers tambours de la nuit s’accordent en douce, un chien maudit, un chien malheureux de son triste sort haïtien, hurle sans pudeur, des jeunes gens, costume blanc, souliers noirs vernis, se hâtent vers le ciné de l’endroit, la fraîcheur du sol s’élève, nous atteint lentement, le café est bon, le meilleur au monde, dit Robert, et il allume un cigare, la longue nuit tropicale commence.A Pétionville, les hôtels et les dancings refusent du monde, les Haïtiens et les touristes américains, bourrés de gourdes et de dollars, dansent et danseront jusqu’à deux heures du matin; plus haut, entre Pétionville et Kenskhoff, dans les mornes, à tous les carrefours de sentiers et surtout si c’est samedi, la fête commence: le clairin remplace les rhum sodas et les batailles de coq, la roulette; des paysannes accroupies devant un petit feu de charbon de bois vendent bananes pesées, gruyaux et le café qu’elles auront rôti elles-mêmes dans une lèchefrite, devenue plus noire que charbon, les femmes ont perdu leur âge et ne sont plus qu’ombres blanches striant l’épaisseur des sentiers, vous ne savez plus si vous les saluerez de belle grand moune ou de belle tit moune, seul, seul Robert — ou un de ses semblables — s’y retrouve et les tambours résonnent, les tambours bavards résonnent de plus en plus fort.Un beau gars à la chemise de soie, cornet dans la fanfare de la Garde Présidentielle, a apporté son instrument et il souffle dedans avec rage et fureur, il souffle et crache tous les airs de danse qu’il sait et même ceux qu’il ne sait pas, comme s’il voulait oublier, pour la vie et en une heure, les marches et les quadrilles qu’il joue à la petite semaine sans RHUM SODA 141 parler de l’ouverture favorite de Madame la Présidente, et il va même jusqu’à haïtianiser, africaniser, voodouiser l’hymne national américain pour se venger de l’ambassadeur des U.S.A.qui allume toujours sa cigarette pendant que la fanfare entonne l’hymne national haïtien, et les chiens maudits de tous hurlent davantage et les ombres blanches des sentiers mystérieusement se rassemblent et se donnent la main et donnent la main à leurs frères de la nuit et les trois ou quatre gars qui ont les tambours entre leurs cuisses, tapent sur les peaux de chat avec une nonchalance feinte, feinte seulement, car écoutez.ces coups sourds ou clairs selon que la paume frappe la peau ou que les doigts frappent le rebord du tambour, ces coups ne s’éteindront pas de la nuit et ils feront perdre haleine à quiconque n’est pas fils de la Guinée, mère nourricière, et Robert lui-même reconnaît qu’une bamboche a de quoi briser les reins aux plus forts.Robert fume cigare sur cigare, il est étendu sur un canapé et, de temps en temps, me raconte une histoire ou m’apprend un nouveau proverbe.Il m’annonce que bientôt ce sera la Saint-Pierre, « il faut être à Petion-Ville pour la Saint-Pierre, vous partirez pour le Cap après seulement, je vous promets un plaisir fou: la place du Marché est remplie, mille chandelles, éclairent les dizaines de petits kiosques, on se promène dans une foule compacte, étouffante, mais c’est très drôle, on tend la main en avant, en arrière et on accroche à coup sûr un coude, une fesse, c’est comme au carnaval, et personne ne s’offusque, tout le monde rit, Saint Pierre doit être joliment content dans sa loge en haut, les Haïtiens n’aiment personne mieux que lui sauf Baron Samedi, et puis j’oubliais, vous verrez toutes les filles du bord de mer et tous les chevaliers d’industrie, de vrais filous, des artistes de tombolas, des tireurs 142 RÉAL BENOIT de cartes manqués, qui seront là et gare à nos sous, gare à vos sous, on est malin, mon vieux, ici, les dizaines de Blancs que j’ai vus se faire rouler aux dés, aux cartes, par des grands nègres à l’air innocent,.mais je serai avec vous, vous allez voir, ça va les mettre en fureur que je vous protège contre eux, et tout ce qu’on peut manger de délicieux que les paysannes offrent sur place.la Saint-Pierre, mon vieux, ne manquez pas cela ».La montagne tout près, les mornes comme on dit, nous renvoient en sourdine le roulement des tambours, et à cet accompagnement je rêve à la Saint-Pierre.Robert va se coucher.La nuit tropicale se déroule dans un silence comme toujours prêt à crever, un silence tout chaud, à l’opposé des grands silences canadiens des nuits d’hiver, et je reste fasciné, à guetter, à attendre l’inattendu, le merveilleux et lorsque je me couche à mon tour, le cœur du pays continue de vivre, de battre à un rythme à peine ralenti et je m’endors en essayant de me convaincre qu’Haïti n’est pas un rêve.Haïti tapera du tambour toute la nuit.VIII « Avoir du good sport, Boss, what do 'you say! m’appelle Harcourt Brown, connaître toutes îles, chenaux passables aussi.aimer la pêche Boss?avec moi, poisson tant qu’y en a et good sport par-dessous le marché ».Sans plus de façon, un beau grand nègre, pantalon usé à la corde, belle chemise multicolore toute neuve, avait sauté sur le pont et continuait: « goûter poissons, coquillages?moi RHUM SODA 143 vous apporter, attendez combien à bord ici, Boss, une, deux, trois, quatre, cinq, moi vous apporter cinq langoustes, mais une bonne fois partis, poissons toutes sortes grande quantité.avoir glacière à bord?non?moi vous fabriquer une bien commode, avoir l’habitude.deux dollars pour la glacière, deux dollars pour les langoustes, tv bat do you say Boss?» .Les deux femmes du bord avaient quitté le pont, je les entendais rire dans la cabine principale; l’ami américain, occupé à faire une épissure, avait levé les yeux de son travail et souriait tout doucement mais avec ironie; le cameraman-mécanicien était sorti de la chambre du moteur, un carburateur à moitié démonté dans les mains, le visage marqué de taches d’huile; par l’écoutille principale il regardait, il écoutait, béat, ravi.Harcourt enchaînait déjà: « Prenez-moi comme pilote, Boss, pas gros, prends pas de place, pas nécessaire coucher en bas, m’enroule dans grand’voile, non! dans misaine-là sur le roof, très bien toute la nuit.le matin me lever avant tout le monde et faire le café à la compagnie.Prenez-moi, Boss, aucun salaire, dépenses ordinaires, c’est tout ».A bien y réfléchir, cela pourrait être intéressant d’avoir à bord un costaud comme ce Harcout Brown et qui ne demande pas de salaire et qui connaît bien les chenaux navigables entre ces centaines d’îles Bahama pour lesquelles l’Amirauté britannique n’a pas jugé bon de renouveler les cartes marines depuis 1864.Harcourt Brown, quel joli nom et Harcourt lui-même, quel beau type avec ses dents de loup et son sourire d’ange, mais attention! dans quelle affaire allions-nous nous embarquer?Voilà qu’il recommençait: « Boss, où vous autres aller comme ça, moi pas sûr d’aller jusqu’au bout, moi descendre à Inagua, grandes célébrations, grandes fêtes, mais d’ici à 144 RÉAL BENOIT Inagua c’est loin et une fois à Inagua, Boss, plus de difficultés, c’est mer ouverte.vrai bon pilote et rien demander et faire la cuisine en plus.ma femme aussi en ville, Boss, et bonne cuisinière, mais pas besoin d’elle ».A bâbord, à tribord, louvoyaient les sloops et les schooners à la proue fine et élancée des anciens clippers, louvoyaient infatigablement contre le fort vent d’est qui balaie le port de Nassau, un port, disons-le vite, car il ne s’agit vraiment que d’un passage entre les îles de Providence, sur lesquelles est Nassau, et Hog’s Island qui abrite la plage Paradise, si chère aux nouveaux mariés des Etats-Unis; sloops et schooners aux voiles déchirées, rapiécées, aux coques dépeinturées, faisant eau, mais avançant, avançant nonchalamment et gagnant quand même du terrain à chaque bordée.De temps à autre un fier voilier américain, à l’équipage bronzé, déshabillé, et puis des skieurs, et puis des bateaux-excursion à fond de verre pour permettre l’exploration de la merveilleuse faune sous-marine dans ces eaux des Bahama, les plus claires qui soient au monde, eaux transparentes, eaux traîtresses, patrie du barracuda, la terrible bécune que le Sieur de Rochefort décrivait avec tant de précision dès le 17e siècle.« Boss, ma femme ».Me croirez-vous si je dis que devant ce barrage d’offres, de suggestions, de descriptions, aucun de nous n’avait à peine ouvert la bouche?On nous avait prévenus: « A Nassau, les Noirs voudront vous vendre leur chemise, et souvent leurs femmes avec, méfiez-vous, ils sont tellement charmeurs, ils ont une telle facilité de parole ».Mais ceux qui nous avaient prévenus étaient de bons, de pieux Américains, membres de la Société des Amis de la Bible, et il fallait bien savoir que s’ils gagnaient leur pain de façon assez aventureuse, à cinématographier les RHUM SODA 143 poissons à cinquante pieds sous l’eau, par contre leur vie terrestre était exempte de toute aventure, de tout risque, même, semblait-il, de tout plaisir un tant soit peu frivole.Fallait-il les croire à la lettre?Harcourt était là qui souriait et je voyais qu’il n’attendait qu’un mot d’encouragement pour continuer.Il nous était arrivé en godillant avec habileté à l’arrière d’un léger canot de bois.Les vagues des bateaux d’excursionnistes et des yachts à moteur faisaient maintenant danser son canot amarré le long de la coque de notre voilier.En même temps qu’Harcourt se leva pour le changer de côté, passa un autre bateau-excursion, un immense autobus marin bondé de gens; nous le connaissions bien celui-là, il passait toujours si près que nous pouvions entendre bien clairement l’éternel boniment du guide: « Bienvenue, Ladies and Gentlemen, à bord de notre luxueux navire à fond de verre.Il faut que vous sachiez tout de suite, chers passagers, que vous êtes entre très bonnes mains ici avec notre capitaine, le capitaine Doyle.C’est un marin averti qui a fait les sept mers, un ancien de la voile et il a fait les deux guerres.Capitaine, voulez-vous saluer nos passagers.« Hello Folks ».Mesdames et Messieurs, vous venez d’entendre le capitaine Doyle qui vous a exprimé toute la joie qu’il ressent à naviguer en votre distinguée compagnie ».Harcourt Brown souriait toujours; il avait vraiment une tête sympathique et puis, encore une fois, rien que son nom me faisait sourire; j’étais déjà prêt à recommencer l’expérience d’un nouveau compagnon de bord.après deux mille milles, un de plus ou un de moins.il y en avait déjà eu un certain nombre: Walker le manchot, embarqué en Nouvelle-Ecosse, relâché au premier port du Maine où nous jetions l’ancre, le jovial Walker qui s’en- 146 RÉAL BENOIT voya vingt-six onces de rhum d’une traite en guise de célébration une fois la Baie de Fundy passée et le Maine atteint, et qui traversa le petit village de pêcheurs où nous venions de mouiller en affirmant qu’il n’y avait ni sur terre ni sur mer meilleurs amis que les Frenchie du schooner noir, pourquoi?Mon Dieu! parce qu’habitué à la pêche côtière à bord de chalutiers à moteur, il ne connaissait rien à la voile et qu’il nous avait vu réussir une manœuvre, une manœuvre bien simple pourtant, mais qu’il l’avait renversé.s’il avait su que nous la tentions cette manœuvre en désespoir de cause et que nous avions la trouille certainement autant que lui, sinon plus; Skinner, Homer Skinner Jr, qui devait s’amouracher d’une des femmes du bord, que nous avions pêché par une petite annonce télégraphiée de Nouvelle-Ecosse au New York Times.six personnes y répondirent, Skinner était le plus intéressant des aspirants et il embarqua là ou Walker débarqua, Skinner qui est aujourd’hui un des as du yachting américain; le cinéaste que nous embarquions à Eau Gallic, en Floride, qui nous arriva avec des tonnes et des tonnes d’équipement, avec lequel nous allions commencer une nouvelle vie à bord, dominée par l’électricité et l’électronique.et que d’autres compagnons de voyage dont il faudrait parler: les marsouins qui animent les nuits de quart de leur respiration bruyante et de leurs jeux; les étoiles que, par beau temps, le grand mat dans ses lentes oscillations visite tour à tour, et qui nous guident durant de longues périodes; les phares amis dont nous apercevons quelquefois les feux dix heures avant de les doubler; les grosses bouées rouges dont on dirait toujours qu’elles sont vivantes et qu’une fenêtre percée à même leurs grosses lettres blanches va s’ouvrir et va livrer passage à un génie de la mer et qu’il nous deman- RHUM SODA 147 dera des nouvelles des gens, de la terre en général, qu’il nous souhaitera bon voyage après s’être excusé du mauvais temps de ces derniers jours.compagnons d’un an, compagnons de six mois, d’un jour, d’une nuit, d’un coup de vent, un de plus ou un de moins.Mais Harcourt est là qui attend: « Deux dollars, Boss, c’est tout, puis, aimer les conques, Boss?conque, bon pour les hommes, si vous voulez, vous en trouve une ce soir, pas un sou, vous la manger entre hommes ».Brave et généreux Harcourt, voilà maintenant qu’il nous offrait des conques gratis.Mais il était écrit que Harcourt ne s’en tirerait pas facilement.L’Américain qui avait tout observé et tout entendu se moquait pas mal des langoustes; froidement, sans aucune considération sentimentale, il dit brusquement au Noir: « Tu dis que tu connais les eaux des Bahama, mais quelle preuve peux-tu nous donner de ta science?» Harcourt ne se laisserait pas dégonfler si facilement.S’il avait dit pouvoir nous guider à travers les îles et s’il avait affirmé qu’il connaissait par cœur chaque passage, il fallait le croire: si nous voulions faire une sortie en mer avec lui, aujourd’hui, demain, n’importe quand, il se placerait là-haut, debout, sur les barres de flèches du grand mat et par la seule co-loriation de l’eau il nous guiderait à travers les bancs de sable et de coraux et nous verrions.Un Américain est un Américain, un yatchsman qui navigue depuis l’âge de six ans ne s’en laisse pas remontrer lorsqu’il s’agit de navigation: « Combien penses-tu qu’il y a d’eau sous la coque, Harcourt?».Harcourt répondit sans hésiter, il devait pouvoir se retrouver dans le fond de ce mouillage comme une grenouille dans sa mare, il répondit donc qu’il devait y avoir vingt-deux, vingt-trois pieds et me regarda avec triomphe car il avait raison.Je soutiens son 148 RÉAL BENOIT regard et, un peu traîtreusement, y allait moi aussi d’une question: quelle route conseillait-il pour atteindre San Salvador?Il répondit sans broncher, sa réponse encore une fois était juste et il ponctuait ses affirmations précises de remarques saugrenues: «.passant par là, vous présenterai mon beau-frère qui a une ferme de.près de cette île, facile d’avoir du good sport.» Skinner était visiblement ébranlé par les connaissances du beau colosse noir.Harcourt triomphait: « See Boss, see Boss.» On nous avait dit: « Si vous voulez explorer les îles un peu et faire la pêche aussi, et cela en vaut la peine, vous êtes mieux d’engager un Noir des îles, mais attention! autant il y en a parmi eux qui sont bons marins à force de naviguer d’île en île depuis leur enfance, autant il y en a qui ne sont presque jamais sortis de leur patelin et qui pourront essayer de vous faire marcher.Renseignez-vous sur ceux qui vous offrent leurs services, vous ne le regretterez pas, nous avons déjà engagé des pilotes qui étaient des perles rares.» Harcourt était-il cette perle rare?Pour le moment, donnons-lui les deux dollars pour les langoustes, il sera toujours temps de discuter du reste ce soir et demain.Harcourt empocha l’argent, tenta mais en vain de régler sur-le-champ l’affaire de la glacière.On pourrait toujours voir pour cette glacière.« A ce soir, Harcourt.» — «G’Bye, Boss, retourner ce soir avec langoustes, peut-être aussi une conque.Au revoir Mam, au revoir Mam.» Il devait tenir l’ami américain et le cinéaste pour des personnalités négligeables car il ne leur fit aucun signe d’adieu.Sur la mer légère, d’un vert transparent, véritable paradis des pêcheurs et des yachtsmen, Harcourt vigoreu-sement godillait, avançant en zigzag pour éviter les yachts à l’ancre, les water-taxis, les youyous chargés de yachts- RHUM SODA 149 men en blanc avec leurs belles amies bronzées; sur cette mer transparente où par quarante pieds de fond on pouvait encore voir les ancres et les carcasses des navires qui avaient été la proie des pirates et des ouragans, Harcourt godillait, ses deux dollars en poche, chantant, oui, chantant, mais non pas une chanson élizabéthaine ainsi que le prétendent les prospectus des agences de voyage.Cela est bien trouvé pour attirer les Américains d’affirmer que les Noirs des Bahama, ceux de Nassau tout particulièrement, parlent l’anglais avec un accent d’Oxford et même possèdent un vocabulaire de l’ancien temps, mais nous n’avons guère connu que de rusés conducteurs de calèches à avoir cet accent d’Oxford et après dix phrases ils étaient au bout de leur vocabulaire et de leur accentuation pittoresques.IX Bonnes gens que nous étions, bons Québécois que nous étions! Comment n’y avoir pas pensé plus tôt! Venir de si loin, mener la vie de marin et ne pas penser à cela! Bonnes gens que nous étions! Quoi, vous n’avez pas deviné?Harcourt, oui Harcourt Brown, peut-être bien qu’il avait la syphilis! Voilà ce que c’est d’écouter les gens.Nos amis, membres des Amis de la Bible, nous avaient dit: « A Nassau, allez voir M.Jimmy Sund, c’est la plus belle âme de la place, qu’est-ce qu’il ne fera pas pour vous?Tenez, nous lui écrivons et lui annonçons votre arrivée prochaine à Nassau.» 150 RÉAL BENOIT Eh bien, tenez, nous sortons tout juste de chez M.Jimmy Sund, qui tient épicerie et magasin général à Nassau.Nous sommes assis dans le parc qui borde les quais et la Douane et nous n’en revenons pas.bonnes gens que nous étions! Sainte-Mère, la syphilis! Pourquoi, aussi, être allés voir Jimmy Sund.Nous sommes toujours dans le parc, nous n’en revenons pas encore.Un Américain, un touriste, nous aborde pour nous demander un renseignement, puis il poursuit la causette.Il est architecte, il s’appelle Bayard Turnbull, il habite Baltimore, rappelez-vous, c’est chez lui qu’habitait l’auteur de « The Great Gatsby », Scott Fitzgerald.Nous n’avons pas le temps de nous étonner que Jimmy Sund fonce sur nous: « J’avais peur de ne pouvoir vous rejoindre, je voulais vous annoncer que j’ai appelé l’hôpital et qu’un ami de nos amis, les photographes sous-marins, médecin, un homme au grand cœur, vous recevra demain avec votre bonhomme.Pensez, Monsieur.Monsieur Byard Turnbull, Monsieur Jimmy Sund (sourires, poignées de mains).pensez, Monsieur Turnbull, nos amis allaient se jeter tout droit dans les bras d’un Noir que nous avons toute raison de croire syphilitique.Pensez, habiter un yatch, coude à coude, avec un homme., un homme, Monsieur Turnbull., connaissent-ils même sa famille et ses employeurs précédents, a-t-il même des références?.j’espère que vous les convraincrez de prendre leurs précautions.» Jimmy Sund est enfin parti, Bayard Turnbull aussi.Il est tard, les magasins ont fermé leurs portes, plutôt que du steak de tortue nous mangerons encore de ce jambon fumé d’Italie que nous avons acheté il y a 3 mois à Newport, dans le Rhode Island.Mais non! consolation RHUM SODA 151 des consolations, Harcourt ne doit-il pas ce soir apporter les langoustes?Dans le youyou qui nous ramène à bord, je rame.Le cinéaste qui transporte toujours avec lui son viseur compose des images: l’ancien yatch du kaiser Guillaume II, aux mâts coupés, pourissant à l’ancre; une goélette des îles, chargée par-dessus bord d’animaux vivants; le quai à poisson avec sa forêt de mâts se balançant mollement; sur un autre quai, une statue vieux rose tropical de je ne sais plus qui entre quatre palmiers royaux.puis un canot avec, à l’arrière, un grand Noir qui godille, godille, godille, approche d’un yacht noir.un canot avec à l’arrière un grand Noir qui sourit, sourit, sourit, son sourire emplit tout le viseur: « Good afternoon, Boss, see, look Boss ».Nous regardons, nous voyons.Dans le fond du canot, des vieilles cages à poule défoncées puis des choses emballées dans de vieux journaux.Si nous comprenons bien, les cages à poule c’est la « glacière » qu’il s’entêtera sans doute à vouloir nous vendre et dans les vieux journaux on doit trouver les langoustes, peut-être même aussi une conque, mais pour l’instant chacun ne pense ni aux langoustes, ni à la conque, ni à la glacière, mais à ce que vous savez.Je surprends les femmes à échanger des drôles de regards, Harcourt dépose ses choses sur le pont, l’américain, froidement, en passant, jette les cages à poule par dessus bord; pris de pitié, le cameraman, demeuré dans le canot, les saisit au passage et les remet au fond du youyou.Harcourt n’a rien vu.Il est temps que je dise quelque chose, pas encore! Harcourt sort une grosse conque de l’emballage et nous explique qu’il lui faut un marteau pour ouvrir le mollusque.Une fois le corps sorti de la coquille, le marteau lui servira encore à marteler la chair qui est dure, n’est-ce pas, et 152 RÉAL BENOIT qui ne se mange pas d’ailleurs ainsi, mais en soupe.Puis il exhibe les langoustes, il y en a cinq, de moyenne grosseur; Harcourt peut nous les préparer, mais ce serait nous enlever notre plaisir, nous le ferons nous-mêmes.Plutôt dites-nous, Harcourt Brown, voulez-vous toujours nous servir de pilote pour le voyage à travers les îles?« Sure, Boss, coucher à bord ce soir même, enroulé comme ça dans la misaine, quand partons-nous, faudra j’aille à terre encore une fois, en attendant je fais les langoustes.» Mais les langoustes sont déjà rendues dans la cuisine et les deux femmes seront bientôt prêtes à les ébouillanter.Et puis nous ne partons pas ce soir, nous ne partons pas avant trois jours, le temps qu’il faut pour obtenir nos visas pour la petite île française de Saint-Martin, capitale Marigot.Donc, Harcourt, tu ne coucheras pas à bord ce soir, et ce n’est pas tout, avant de t’inscrire sur le rôle, il faut te demander quelque chose.L’ami américain qui était occupé à baisser le Red Ensign et à le porter dans la cabine respectueusement replié sur ses bras, comme il se doit, comme il est recommandé de faire dans les sacro-saints manuels non pas de navigation mais de yachting (mais nous! à peine étions-nous des yachtsmen, encore moins des marins, disons plutôt que nous étions des voyageurs utilisant le bateau à voile), l’ami américain qui en a maintenant fini avec son devoir quotidien s’est rapproché du groupe formé par Harcourt, le cinéaste et moi-même.Il écoute, il attend.Ce serait si simple que justement lui, l’Américain, un Quaker, un grand blond au poil rare, aux joues roses, mais avec une boussole à la place du cœur, que 1 Américain donc lui dise sans ambage, sans histoire: « Nous t’embarquerons, Harcourt Brown, pour Turk, Ina-gue et les autres îles aussi, si tu veux, à condition que tu RHUM SODA 153 te fasses examiner à l’hôpital, histoire de voir si tu as la syphilis ».D’autant plus que les Américains pour parler aux Noirs ne font pas de manières, même ceux du Nord, tandis que nous, bonnes gens, Québécois.en Floride nous « nous oubliions » jusqu’à nous asseoir dans les secteurs réservés pour eux dans les autobus et nous « nous oublions » encore, en leur parlant, à Nassau, jusqu’à les appeler Sir quelquefois: Hey Sir, combien votre pompa-no?ils en restent bouche bée et se trompent dans leur prix, tandis que nous, tandis que moi puisque je suis seul à parler, que de réticences, que de sous-entendus, que de reculs pour avancer d’un pas, reculer encore, progresser à peine et à la fin avec ces vous verrez, ça ne sera rien, ces il s’agit d’une simple prise de sang, nous y avons passé nous-mêmes, à la fin Harcourt Brown nous regardait drôlement, se disant peut-être, se disant sûrement qu’il était tombé sur de drôles de marins et que tout cela finirait comment il ne savait pas mais cette idée d’aller se faire piquer à l’hôpital, ça n’était pas si drôle.En tout cas, le respect qu’il devait entretenir pour nous (bonnes gens que nous étions!) venait peut-être de subir une forte baisse, jugez: il se rendit tout à coup à l’avant du yacht et, sans s’excuser se mit à arroser la voile de foc enroulée sur le bout-dehors.Mais on se trompe! Harcourt Brown n’allait pas faire d’histoire, il était entre nos mains.Un noir, un pauvre Noir de Nassau qui n’a qu’une culotte, qu’une chemise, qui est pris en ville et qui veut rentrer dans son île, dans ce foutu pays où n’existe aucun système de transport organisé, un pauvre nègre qui n’a que ses belles dents et son beau sourire et qui trouve une occasion de rentrer chez lui à bord d’un beau yacht de préférence à un sale bateau de pêche où il devra travailler comme un nègre ¦ 154 RÉAL BENOIT pour deux mâchées de poisson séché, un Harcourt Brown ne se laisse pas abattre ainsi.Le glorieux et rusé Harcourt Brown de la glacière et des langoustes réapparut: « Sure, Boss, dites-moi où aller, quel jour, quelle heure, hôpital pas faire peur ».Et voilà qui est fait.Harcourt s’en alla donc, heureux, chantant, en godillant, godillant fièrement, sans se retourner.Nous descendîmes dans la cabine pour le repas du soir.La soirée se passa à mettre le journal du bord à jour et à étudier dans les Instructions Nautiques américaines la route qui menait à l’île Saint-Martin, la seule des Antilles à avoir deux maîtres: la France et la Hollande.Le cinéaste et l’ami américain, de désœuvrement, firent un pari en bonne et due forme: l’Américain pariait que Harcourt avait la syphilis, le cinéaste qu’il ne l’avait pas.Que je vous épargne le récit détaillé de ce qui se passa le lendemain à l’hôpital.Nous y perdîmes presqu’une journée complète, cependant il ne se passa pour ainsi dire rien d’extraordinaire, rien d’imprévu.Il se passa qu’après avoir grimpé tous les étages de l’établissement, couru de bureau à bureau, après avoir fait dix fois antichambre pour rien et à chaque fois expliquer ce qui nous emmenait: notre pilote, vous comprenez, il vivra avec nous, il ne doit pas avoir la syphilis, c’est M.Jimmy Sund qui nous envoie, après toutes ces démarches et ces explications, après toutes ces courses éperdues dans les corridors avec Harcourt qui suivait sans mot dire, après ces attentes aux portes des cliniques qui n’étaient jamais les bonnes et expliquons-nous à chaque fois: C’est notre pilote, Harcourt Brown, vous savez, la syphilis chez les Noirs, après tout cela, nous parvîmes à la bonne clinique.Harcourt vit le médecin qu’il fallait qui en dix secondes lui fit la prise RHUM SODA 153 de sang qu’il se doit et lui dit ainsi qu’à nous: revenez demain, j’aurai le résultat et à moi tout seul: il a l’air en santé votre bonhomme, mais on ne sait jamais, avec ces gens, et puis au revoir, à demain, saluez M.Jimmy Sund de ma part, c’est un homme si bon, puis changeant subitement d’opinion: après, tout, je me demande si c’était bien nécessaire.De retour au yacht.« En attendant, Boss, moi coucher à bord, laver le pont demain matin avant soleil, autrement les coutures ouvriront, ensuite faire café ».L’Américain me jette un œil narquois, mais au fond il n’a rien à dire dans tout cela; le cinéaste-mécanicien se sauve dans la chambre du moteur, il n’a pas fini de remonter le carburateur; les deux femmes sont nettement d’accord: « dis-lui qu’on l’avertira demain si le rapport est bon, il n’y a pas de presse pour l’avoir à bord ».Mais Harcourt est là qui sourit, il ne comprend pas le français, bon gros géant noir pétant de santé qui se f.de tous les médecins du monde et de leurs rapports, il sourit et me dit: « Vous allez voir, Boss, vous faire une bonne action et puis pas déranger pour moi cette nuit, moi coucher dans voile de misaine, understand ».La visite à l’hôpital, la prise de sang, pour lui tout cela est déjà bien loin, pas un instant ne doute-t-il de l’issue de ce léger contretemps.« Ça va, lui dis-je, couchez ici ce soir, sur le pont, puis après on verra, faudra quand même voir le rapport ».« Y es, Boss ».Il y eut le souper et après le souper, nous allâmes à terre rencontrer des amis.De retour au yacht, vers onze heures, nous vîmes Harcourt assis sur le roof de la cabine, causant avec une autre personne, une femme, une Noire, robe blanche, chapeau de paille.« Boss, ma femme, elle me tenir compagnie ».Qu’est-ce que c’est que cette his- 156 RÉAL BENOIT toire?Sa femme! et demain, peut-être, les enfants.« Bonsoir Missieu », qu’elle dit la créature.Allons dormir, on verra bien demain.Tout le monde dort, tout le monde sauf le Boss.Sauf aussi Harcourt Brown et sa femme.Je les entends parler, parler, parler de leur voix traînante et empâtée mais le clapotis des vagues sur la coque m’empêche de saisir quelque chose de leur conversation.Le lendemain, à l’hôpital, le rapport nous fut remis comme promis.Que pensez-vous?Que Harcourt Brown était aussi sain que le plus sain des Québécois?Vous avez raison, Harcourt n’avait jamais eu la syphilis; jusqu’ici son good sport ne lui avait pas coûté cher.Pour nous la nouvelle fit l’effet d’une excellente nouvelle, voire d’une vraie révélation.Dans les rues de Nassau, en route vers le quai où nous avions laissé le canot, nous allions d’un pas vif, nous félicitant de posséder un si bon pilote, un pilote sain sur qui nous allions pouvoir compter pour traverser les centaines d’îles Bahama reliées par des bancs de coraux plus traîtres les uns que les autres.Aucune trace de méfiance ne subsistait dans nos esprits et nous présentions Harcourt Brown-Le Magnifique à toutes les connaissances qui croisaient notre chemin.Il ne fallait pas oublier Jimmy Sund, sûrement vous ne l’avez pas oublié non plus.Or, Jimmy nous reçut à bras ouverts, nous et le nègre: il était sûr, disait-il, que Brown était sain comme une balle mais la prudence seule lui avait dicté cette ligne de conduite.Brave Jimmy Sund! Sur le départ il donna une belle et franche poignée de mains à notre nouveau pilote: « Good hick, my boy » dit-il avec un sourire large comme ça.Jimmy Sund n’était pas un Américain, bien sûr, mais quand même dans les colonies de RHUM SODA 157 l’Empire on se tient, que diable! et les Noirs ne se font pas appeler My Boy à tous les jours, mais Jimmy Sund, les plongeurs nous l’avaient dit, Jimmy avait une bien belle âme.Sur Harcourt lui-même, il n’est pas trop tard pour le dire, la nouvelle, vous savez ce dont je parle, ne fit aucune impression.Cet examen ne l’avait pas tracassé une seconde, bien plus, je suis persuadé qu’il n’avait plus pensé à cette affaire et à ses conséquences possibles dès l’instant où l’aiguille du médecin était sortie de son bras.Enfin, le cinéaste gagnait son pari.Deux autres jours se passèrent sans incident.Harcourt rendit divers services, s’imposant toujours un peu plus avec ses understand Boss, ses sourires, ses suggestions souvent saugrenues.La nuit, sa femme venait le rejoindre.Au matin elle n’y était plus.Nous eûmes nos visas, fîmes le plein d’eau, d’essence, de provisions de bouche, signâmes enfin le rôle en y indiquant le Noir Harcourt Brown, lieu de résidence Inagua, comme pilote du bord.Des amis venaient nous faire leurs adieux, nous les recevions tant bien que mal, occupés que nous étions aux tout derniers préparatifs: vérification des câbles, des étais, des manœuvres courantes, des toiles, de tout enfin.Harcourt aidait du mieux qu’il pouvait.Nous sortîmes une fois, histoire de faire quelques heures de pêche, histoire aussi de voir Harcourt à l’œuvre.Excursion magnifique: la goélette était en forme et le moteur, mis à l’essai, ronronna d’un ronronnement doux et sourd qui nous fit du bien, tout doucement et régulièrement, gros chat gris qui du fond de la cale rumine son contentement. 158 RÉAL BENOIT Toile, manœuvres, moteur, bateau, équipage: la machine fonctionnait bien, nous pouvions partir.Donc tout était prêt, nous partions le lendemain.Dans la journée, un fort vent d’est s’éleva; dans ce port de Nassau si mal protégé, les yachts se mirent à danser sur leur ancre, la vague était courte mais hachée et dure: en youyou nous mîmes presque vingt-cinq minutes pour atteindre le quai de la Douane, ce qui en prenait tout juste une dizaine, d’habitude.Harcourt ne s’inquiétait pas, il connaissait le cycle des vents dans les îles, disait-il.« Connais ça, Boss, fera beau, demain bon vent nord ».Le vent augmenta de force, le Weather Office de Nassau annonça pour la nuit un vent qui atteindrait peut-être trente-cinq milles à l’heure, et, pour le lendemain, une accalmie suivie d’un petit vent frais du nord.Donc nous pouvions partir.En vue de la nuit de gros vent, nous allongeâmes le câble de l’ancre, nous jetâmes même une deuxième ancre à l’eau, en laissant filer son câble selon les règles.Rien ne fut laissé sur le pont.Harcourt annonça qu’il ne fermerait pas l’œil de la nuit, — étant presque de la famille, il couchait maintenant dans la cuisine, recroquevillé mais à l’abri.Il fut décidé de partir à six heures du matin.Chacun s’en fut s’étendre sur sa couchette.Le vent sifflait et grondait dans les cordages, faisait vibrer les étais.Le youyou se câbrait, caracolait au bout de sa remorque.Sur le pont, Harcourt veillait, nous pouvions l’entendre aller et venir, fixant la borne de misaine au roof pour l’empêcher de battre toute la nuit, faisant fonctionner la pompe.Harcourt promettait d’être une bonne acquisition, peut-être nous féliciterions-nous de l’avoir engagé.Nous nous étions donné du mal pour lui mais, dites-moi, vous qui me lisez, lorsque vous ne voulez pas attraper la syphilis ou vous briser la coque sur un banc RHUM SODA 139 de coraux, vous prenez les moyens, n’est-ce pas?Harcourt allait et venait, le youyou dansait et retombait avec bruit dans le creux d’une vague, une lame plus forte que les autres brisait et déferlait sur le pont, des centaines de gallons d’eau retombaient à la mer par les dalots en un bruissement qui n’avait rien de désagréable.Il ventait fort.Le vent d’est soufflait à travers les Grands Bancs des Bahama, sans obstacle sur son chemin et rien ne nous en protégeait mais les ancres tenaient bon et nous n’avions rien à craindre.Demain il ferait beau et nous avions un bon pilote pour passer les îles.Demain, Harcourt, assis sur les barres de flèche du grand mât, jouerait avec nous au jeu dangereux de la navigation en couleurs.Le roulis ne fut pas lent à nous endormir dans un sommeil de noyés.Un bateau à voile, en général, c’est fait de bois.Quand on veut savoir, avant d’acheter un yacht, si le bois en est encore sain, on le pique.Un pic à glace c’est encore ce qu’il y a de mieux et il ne faut pas y aller à petits coups.Là où il faut piquer surtout, c’est au-dessus de la ligne de flottaison car en mer, en eau salée, ce n’est pas sous l’eau que le bois pourrit, mais en dehors de l’eau; ce qu’il faut craindre plus que tout, ce sont les fissures par où l’eau douce s’infiltrera et hâtera la carie.Donc il faut frapper avec le pic à glace ou son couteau de poche, haut et fort.Encore faut-il que ce ne soit pas en hiver, on risquerait de casser sa lame et d’ébrécher son pic et, ce qui est bien plus grave, de ne pas avoir la preuve, la vraie preuve de la santé de son bateau.Soit! 160 RÉAL BENOÎT Mais encore faut-il savoir tout cela et le bien savoir et dans le doute s’abstenir d’acheter.On risque gros à jouer au marin, au connaisseur en yachts.Jugez! Bon! La carie sèche est la syphilis d’un bateau de bois.Maudit Harcourt Brown! Mais non! Harcourt Brown ou non, nous avions la syphilis en nous, avec nous.Harcourt était sain comme une balle, le bateau était pourri à l’os, même les os étaient pourris.Comment nous en sommes-nous aperçus?La nuit, le vent souffla sans répit.Harcourt dut dormir toute la nuit, comme chacun de nous.A cinq heures et trente nous étions levés; le vent n’avait pas diminué de force mais, tant pis, nous partirions quand même.L’Américain m’appela pour l’aider à monter le youyou sur le pont car la mer était trop forte pour que nous le remorquions sans risquer de le perdre.Soudain l’expression de notre compagnon changea et je le vis qui se penchait hors du bastingage.Il se releva, tenant quelque chose dans la main et me dit de venir voir.Je m’approchai et me penchai à mon tour.Avez-vous déjà vu, touché, gratté du bois pourri?Cela se désagrège comme de la farine, comme de la poussière .il y avait un trou gros comme le poing dans la coque, à bâbord, six pouces au-dessus de la ligne de flottaison et nous n’avions qu’à gratter du doigt, sans effort, pour que le trou s’agrandisse et ce qui se détachait, ce que l’Américain tenait dans sa main, c’était une poignée de poussière de bois pourri. RHUM SODA 161 Le youyou avait frappé toute la nuit au même endroit (comment ces coups répétés n’éveillèrent aucun de nous à bord, mystère .) et le bois pourri (mais qui présentait avec ses couches de peinture marine une apparence des plus saine) avait cédé.Alors, pourquoi maudire Harcourt?Même si Harcourt n’avait pas dormi de la nuit .Nous étions atterrés, surtout l’Américain, fort pessimiste de nature.Harcourt ne semblait pas se rendre compte de la situation.Les femmes évitaient de me regarder en pleine face, se doutant un peu de ce que nous allions découvrir si on grattait davantage, et ne voulant pas lire le même doute dans mes yeux.Nous ne pouvions pas partir ainsi, il faudrait aller en cale sèche et voir de quelle étendue le mal était.Jusqu’au chantier naval ce fut un bien triste et bien court voyage.Un quart de mille, au moteur, passant avec précaution entre dix, vingt, trente yachts de toutes dimensions, des yachts sains sans doute, dont les équipages étaient loin d’imaginer ce qui arrivait aux Frenchie du gracieux schooner noir de Nouvelle-Ecosse.Harcourt ne comprenait plus rien, l’Américain parlait de nous abandonner le jour même; nous, c’est-à-dire les femmes, le cameraman et moi, entretenions encore le vague espoir que la carie fût localisée à ce seul point du bordage, sans avoir touché les membres vitaux, en ce cas nous pourrions remplacer les planches avariées et repartir dans deux ou trois jours tout au plus.Au chantier Simonette, de Nassau, à la fin de ce jour-là, notre bateau fut hissé hors de l’eau et deux experts venaient examiner l’avarie.Une planche fut enlevée, deux autres et les membres furent mis à découvert .ou plutôt devrais-je dire ce qui restait des membres, les membres qui 162 RÉAL BENOIT donnent au navire sa forme et sa force étaient aussi pourris que le bordage.C’était à pleurer.Sur le pont, à dix pieds du sol, victimes de la curiosité des passants et des yachtsmen qui s’étaient assemblés sous la coque, nous avions l’air d’être tout nus, nous avions l’air aussi de nous être honteusement échoués, high and dry, comme disent les Anglais, et hébétés, nous ne pouvions ni faire un geste, ni dire un mot.L’Américain, lui, faisait ses bagages et en pensée se voyait déjà à bord du ketch Giroflée qui repartait dans quelques jours pour l’Angleterre .enfin notre ami allait pouvoir réaliser son rêve le plus cher: traverser l’Atlantique en yacht.nos déboires ne l’intéressaient plus, la boussole qu’il avait à la place du cœur le guidait dans ses actes comme toujours.Harcourt Brown ne comprenait toujours rien.Les curieux sous la coque ne se privaient pas pour passer leurs remarques, et ce que nous en saisissions sur le pont nous faisait sentir encore un peu plus misérables, un peu plus responsables de notre mésaventure.Un disait: « Ces yachts de Nouvelle-Ecosse, c’est toujours la même chose, c’est construit avec du chêne pas sec, je n’en connais pas un qui ne soit pourri, dites-moi donc, où est-ce qu’ils ont pris ce nègre?» Un autre disait: « Ce n’est rien ce que vous voyez, je vous parie, moi, que tout le bateau est pourri, du gouvernail au beaupré» .Un gros Américain, short bleu, poil roux, bedaine: « A la place de ces gens, je ne remettrais même pas le bateau à la mer, tous les bateaux devraient être construits en acajou, oui monsieur, ou en teak ou encore en horse flesh, les connaissez-vous, ils viennent du Canada?» Mais pourquoi continuer à écouter ces imbéciles, même au gros roux, prétentieux et richard, la même chose aurait pu arriver, mais dans son cas ce n’aurait été rien de urave. RHUM SODA 163 un yacht, avec des dollars, ça se remplace facilement, mais nous, c’était tout, absolument tout ce que nous avions et on ne refait pas la carcasse d’un bateau .Il fallait tout lâcher, vendre et tâcher d’obtenir au moins le prix de l’équipement neuf que notre yacht renfermait, lâcher, vendre et continuer notre route vers le Brésil d’une autre façon.L’Américain, c’est comme s’il était déjà parti; le cinéaste suivait, où que nous allions, les yeux fermés: après tout, nous avions tout de même dix mille pieds de Kodachrome, avec un peu de chance nous pourrions peut-être nous réchapper.Harcourt Brown avec son bon rapport de médecin, Harcourt Brown, pilote qui n’avait plus de bateau à piloter, gros nègre sain à bord d’un bateau malade, Harcourt Borwn qui devait retourner à Inagua, et qui comptait sur nous, lui qui n’avait que sa culotte et ses sandales et ses belles dents blanches et, j’allais oublier, mes deux dollars en poche.Harcourt Brown, te souvient-il de ces Franchie?des Franchie du schooner noir qui après avoir été si exigeants avec toi te lâchèrent bel et bien après un voyage ridicule d’un quart de mille, du mouillage au chantier, te lâchèrent sans même te donner d’explication, c’était trop pénible et aussi trop gênant.Harcourt: « Sure, Boss, jamais oublier Blancs Frenchie .schooner noir .beau voyage fini .lâché sans raison .longtemps couru après vous dans les rues de Nassau, Boss, rapport médical, bon rapport toujours là dans ma poche, rapport bonne santé, understand Boss, mais vous Blancs jamais me voir et moi obligé de partir.un matin prendre gros schooner blanc, schooner de pêche, Boss, avec double fond pour garder poissons en vie.et partir pour Inagua.mais capitaine obligea payer passage deux dol- 164 RÉAL BENOIT lars.vos deux dollars, Boss.deux vrais, deux seuls dollars américains pour longtemps.un matin partir, quatre heures, soleil pas levé encore, moi assis en avant sur ceinture sauvetage.aucune envie de rire Boss.tout à coup apercevoir schooner noir à l’ancre.tout près.Fren-chie pas encore partis.on approchait.on approchait.vent tout petit tout petit, pilote pouvoir à peine diriger.Frenchie bien dormir.Harcourt même pas five cents en poche.examen.piqûre pour rien.va vous frapper.non, juste à côté.tout d’un coup colère noire, allez fout’, caca chien, Blancs, vite me lever.ouvrir ma culotte et pisser toutes mes forces, pisser, cracher, jurer, oui me souviens, BOSS. ROGER FOURNIER TROIS CONTES ROGER FOURNIER est né le 22 octobre 1929 à Saint-Anaclet, comté de Ri-mouski.Il a fait ses études classiques au Séminaire de Rimouski après quoi il a obtenu une Licence en Lettres à l’Université Laval de Québec.Depuis, 1954 il est réalisateur de télévision.Boursier du Gouvernement Provincial en 1957, il a séjournée en Europe pendant deux ans pour se perfectionner dans la mise-en-scène de cinéma.Il travaille en ce moment sur une série de nouvelles paysannes et prépare un roman dont le titre sera: L’Indécence de Julienne. LE TEMPS DES FRAISES Julienne, la fille de Léo, était une grosse fille à peau blanche, et elle excitait beaucoup les hommes.Cela s’explique facilement: la peau blanche est très rare à la campagne.Alors quand on en voit, ça donne des démangeaisons un peu partout.En dehors de sa peau blanche, Julienne n’avaient rien d’extrêmement attirant.Ses yeux brillaient, un peu de travers.Cependant, quand on regardait ses joues pleines, blanches et ses lèvres « fruiteuses » qui s’entr’ouvraient comme une pêche fendue par le soleil, avec un peu de salive qui faisait briller ses dents, blanches elles aussi, on oubliait ses yeux.Pour le reste, c’était le triomphe de la plénitude, en grosseur et en longueur.Il y en avait, comme on dit.Mais, les cultivateurs, qui sont habitués aux grandes quantités et aux vastes étendues, trouvaient que sa constitution répondait justement à tous leurs besoins.Cela créait des liens secrets, inavoués d’aucune part, entre elle et tous les « habitants » de la paroisse.Ceci dit, je vous avertis tout de suite que Julienne était blanche dans tous les sens du mot.Son seul péché, d’ailleurs indépendant de sa volonté, était de distraire les hommes pendant la messe.Malgré tous les oremus, malgré tous les tintements de cloche à l’élévation et à la communion, elle sentait des regards qui la chatouillaient un peu partout, sur les jambes, les cuisses (elle devinait des regards qui soulevaient ses jupes et allaient s’étendre 168 ROGER FOURNIER à l’intérieur, là où c’est doux et chaud).Puis il y en avait d’autres qui s’acharnaient sur sa poitrine, d’autres qui se pendaient à son cou.Malgré cette palpation constante de tous les yeux mâles, elle priait de son mieux, ne comprenant pas très bien ce que la prière des hommes avait à faire avec son corps.Monsieur le Curé ne savait rien de tout cela, et il disait J a messe très saintement, plutôt heureux de voir que ses hommes étaient assez absorbés pendant l'office divin.Plusieurs années passèrent sur ce train vaguement libidineux, puis un jour, elle eut vingt-trois ans, et c’était le temps des fraises.Chez nous, le temps des fraises nous arrive au début de juillet, en même temps que les grandes chaleurs.C’est le temps des foins qui commence aussi, et l’air qu’on respire est très riche en odeurs de foin fraîchement coupé.Pardessus tout, il y a l’odeur de la luzerne.Celle-là, elle est comme un baume qui s’étend à mesure que le soleil se lève.Cela donne des envies indéfinissables, surtout le dimanche après-midi, alors qu’il n’y a rien à faire.Dans l’avant-midi, ça peut toujours aller.On va à la messe, on « jase » un bon coup sur le perron de l’église avec les gens qu’on n’a pas vus pendant la semaine.Ça distrait un peu.Mais il faut revenir à la maison pour le dîner, et pour tous ceux qui ne sont pas installés (mariés avec femme, enfants et tout et tout), le dimanche après-midi s’allonge comme une traînée de soleil couchant, accablant de vide et d’ennui.Il y a les instruments de la ferme qui sont tous arrêtés, il y a le chant plaintif des merles qui monte de quelques vergers, et surtout, à cette période du temps des foins, il y a un lointain bourdonnement de tout ce qui cuit et mûrit au soleil.On entend la nature TROIS CONTES 169 qui s’étend dans une espèce de fièvre, et on voudrait en faire autant.Donc, par un de ces dimanches du temps des fraises, Julienne a décidé d’aller en cueillir, des fraises.En revenant de la messe, elle a tout enlevé son attirail du dimanche, puis elle s’est enfilé une simple robe de coton fleuri, un chapeau de paille, et des souliers plats.Il faisait une chaleur! Puis, elle a mangé sa soupe, son « sipaille » (sea-pie), et un gros morceau de gâteau recouvert de confitures aux framboises.Elle se sentait légère, malgré l’accablement de tout ce qui l’entourait.Devant le chien qui avait la langue par terre, seule manière de nous montrer qu’il a chaud, elle avait l’air de voler, et sa robe ballonnait un peu, comme pour montrer au chien.Même les poules s’étaient arrêtées.Elle passa devant elles, laissant la maison qui se préparait à somnoler pendant tout l’après-midi.Son père, Léo, et sa mère, Justine, s’étaient assis sur la galerie, pour regarder passer le temps, le vide, et entendre le bourdonnement de la terre qui cuisait comme une fournée de pain.Son frère, Paul, s’était couché à côté de la maison, sur une couverture.Le temps pouvait venir, on était en état de lui faire face au moins dans cette famille.Julienne, elle, voguait déjà en plein soleil.On pouvait voir son chapeau de paille qui dansait au loin, au-dessus des clôtures de pieux.Pour trouver des fraises, il fallait monter jusqu’aux « gravois », c’est-à-dire, jusqu’au flanc de la montagne qui se trouve à une quinzaine d’arpents de la maison.Il y avait tous les « fonds » des terres noires à traverser.« Les grandes saisons du troisième rang », comme on les appelle.Ce sont de vastes champs, plats qui s’aligent du nord au sud, tous divisés en clôtures bien droites, longues de douze à quinze arpents. 170 ROGER FOURNIER C’est là que se trouve la terre la plus riche de la paroisse.En septembre, on y voit de véritables mers d’avoine qui ondulent et les moissonneuses nagent là-dedans et les moissonneurs n’en finissent pas de prendre les gerbes à pleins bras, et de contempler ce bonheur qui se balance dans le vent.Mais, julienne s’en allait aux fraises, et à cette époque de l’année, c’était le trèfle rouge qui s’étalait autour d’elle, s’étendant immensément, courtisé par les abeilles et les bourdons en quête de miel, et par les papillons qui se posent un peu partout, seulement par plaisir.Julienne marchait au milieu de tout cela, soulevant des quantités de sauterelles qui montaient en flèche pendant une dizaine de pieds, faisant un petit bruit sec avec leurs ailes qui s’entrechoquaient, et allaient s’abattre plus loin pour continuer à goûter la chaleur.Elle en prit une dans sa main, une belle qui était grosse et toute verte, et elle lui fit le petit jeu que nous faisions tous lorsque nous étions jeunes.Elle la prit par les ailes entre son pouce et son index, lui posa le nez dans le creux de sa main gauche, et lui récita Eultimatum que vous connaissez peut être.— Donne-moi du sirop, ou bien je jette ton père et ta mère à l’eau et je te tue.La sauterelle déposa une grosse goutte de sa salive noire dans sa main.Alors elle la relâcha, pour être fidèle à ce qu’elle lui avait dit.Mais cela ne l’amusait plus.Elle eut l’impression qu’elle était vieille, tout à coup, parce quelle avait envie d’autre chose.Mais elle ne savait pas trop quoi.Pendant quelques secondes elle écouta ces milliers de petits êtres qui se dépêchaient à vivre avant le coucher du soleil, et elle repartit.Pour aller jusqu’aux « gravois », il fallait marcher encore une dizaine de minutes.Là, il y avait des TROIS CONTES 171 terres incultes, des «tas de roches», de « leparvière », et tout ce qui pousse aux flancs des montagnes, y compris des fraises.Julienne y arriva après une bonne demi-heure de marche et c’est seulement à ce moment-là qu’elle sentit une petite fatigue.Des sueurs coulaient de son front, en grosses gouttes.Alors elle décida de s’asseoir un peu, avant de commencer la cueillette.Il y en avait tant qu’il était inutile de s’énerver.Assise à l’ombre de la clôture, elle regarda en face d’elle.Plus loin, après les trois arpents de terre qui appartenaient à son père, il y avait encore des fraises, et c’était la terre du père « Ti-Quenne ».Un brave homme, le père « Ti-Quenne ».Il prenait une bonne cuite tous les deux mois, sans prétexte aucun, mais il travaillait dur, et sa ferme était en bon ordre.Il avait plus de cinquante ans, et c’était lui qui avait encore la meilleure réputation pour fouler les voyages de foins.Il était champion dans ce domaine.Chaque année, pendant la période des foins, il écrasait deux ou trois ponts avec ses voyages énormes.On admirait ce don qu’il avait de monter un voyage de foin en largeur.C’était un phénomène.Pour passer dans les panneaux de son fenil, c’était une vraie chanson.A chaque voyage, la charge se bloquait dans l’ouverture trop petite.L’attelage s’écrasait sous les coups de fouet du père « Ti-Quenne », et à cause de ses cris surtout: — Smaaaat! Ma tête de batince.Les chevaux tombaient sur les genoux, çà craquait de partout, et finalement, la charge s’engouffrait, laissant son monticule de foin derrière elle.Le don avant tout.Celui qui n’a jamais foulé un voyage de foin ne peut pas comprendre cela. 112 ROGER FOURNIER Julienne pensait à toute cette vie qui éclatait pendant la semaine, et des « frémilles » (fourmis) lui montaient sur les jambes.Elle les laissait faire, parce que çà la chatouillait, et après tout.Elle pensait à des choses indéfinies, elle brûlait de partout maintenant qu’elle était arrêtée, parce quelle avait accumulé de la chaleur en marchant.Elle eut envie de s’étendre un peu, puis elle pensa tout à coup aux trois garçons du père Ti-Quenne.Peut-être qu’ils viendraient aux fraises eux aussi.Elle se leva pour mieux voir.Non, il n’y avait que le soleil qui tombait à pic sur tout le flanc de la montagne, comme une immense coulée de feu blanc.Elle était seule.Alors elle se mit à cueillir des fraises, se réjouissant à l’avance de ce dessert qu’elle mangerait le soir avec toute la famille.Elle les mettrait dans un grand plat, avec du sucre, puis elle écraserait tout cela avec une fourchette, et on mangerait cette chair juteuse avec du pain beurré, comme des gloutons, parce que c’est frais et doux pour le palais.Vue de loin, car on la voyait de loin (et c’étaient les garçons du père « Ti-Quenne » qui allaient aux fraises eux aussi) elle était comme un gros oiseau blanc qui se dandinait sur l’herbe brune, cuite par le soleil.Mais au bout d’une heure, elle eut très chaud, à cause du soleil qui lui « plombait » sans cesse sur le dos.Sa chaudière de cinq livres étant à moitié pleine, elle décida de traverser de l’autre côté de la montagne, là où il y avait de l’ombre et un ruisseau.Elle se remit donc en marche, sa petite chaudière à la main, toujours tourmentée par quelque chose qu’elle ne pouvait pas définir.De temps en temps, elle passait sa mains sur ses seins, blancs et lourds, gonflés de chaleur eux aussi, et cela la faisait frémir.Elle s’arrêtait, tendue, et ses yeux se fermaient malgré elle.Puis elle avait envie » TROIS CONTES 173 de courir, courir de toutes ses forces pendant des milles et des milles, et s’arrêter pour se rouler dans le foin qui sentait bon.Une odeur de miel.Une odeur épaisse qui vous coule sur le corps et à l’intérieur, et dans laquelle on a envie de se blottir pour ne plus jamais voir l’hiver.Mais, pendant qu’elle gravissait la montagne, les trois garçons l’ont reconnue, car ils s’étaient rapprochés, tout en faisant la cueillette des fraises.Ils l’avaient déjà vu, ce petit chapeau de paille qui se balançait dans le soleil blanc.Mais ils l’ont laissée disparaître derrière la crête de la montagne, sachant très bien où elle allait.Eux aussi, ils étaient bien vivants, eux aussi ils sentaient l’odeur du trèfle, et le soleil les énervait.En plus, ils la voyaient tous les jours, Julienne, pas seulement à l’église, comme les autres, car ils étaient voisins.De temps en temps, ils allaient bien faire un petit tour, après souper, pour « jaser » sur la galerie.Mais ils étaient toujours tous les trois, et Léo, son père, n’allait jamais se coucher avant elle, même quand il y avait beaucoup de marin-gouins.Alors, il fallait que ça finisse, ce lambinage-là.Pendant que chacun des trois garçons repassait dans sa tête les impressions que lui avait laissées cette fille toutes les fois qu’ils avaient été en sa présence, Julienne descendait l’autre versant de la montagne, heureuse de sentir la fraîcheur des arbres qu’il y avait là, et d’avoir un petit bout d’ombre à traverser de temps en temps.Au pied de la montagne, à quelques arpents, il y avait le ruisseau.C’était un petit ruisseau à fond alternativement vaseux et rocailleux, avec de petites fosses où des truites sommel-laient à l’ombre des broussailles qui ornaient toutes les courbes dessinées par le courant.Julienne s’approcha, et en entendant l’eau qui roucoulait, elle sentit un picotement sur toute sa peau.Peut- 174 ROGER FOURNIER être que c était la fraîcheur de l’eau, venant tout de suite après 1 ardeur du soleil, qui lui causait cette réaction.Mais en même temps, elle sentait quelque chose de vague lui monter au cœur, et une trouble excitation persistait à l’agiter.C’était comme deux forces qui se faisaient face en elle, qui s’opposaient: la tendresse et le désir.Elle a choisi un endroit où l’eau chantait doucement, où l’herbe et les broussailles étaient abondantes, et elle s est assise.Puis, ses souliers enlevés, les jambes pendantes au-dessus de l’eau, elle a regardé autour d’elle.Rien.Personne.Seulement des taches d’ombre à cause des arbres, seulement le soleil qui commençait à s’incliner, jaunissant, et le bruit de l’eau, et le bourdonnement des bestioles.C’était le dimanche après-midi qui tombait, lent comme un cancer, vide comme une face de lune.Et pourtant, il y avait tout un monde qui vivait autour d’elle, et il y avait de la place pour tout un autre monde, dans ce vide.Elle plongea soudainement ses pieds dans l’eau, pour les rafraîchir, et pour faire du bruit en clapotant dans le courant, afin de détruire cet engourdissement qui s’emparait du temps, et qui lui sembla sinistre tout à coup.Mais ce clapotis se fit entendre à une vingtaine de pas plus loin, où il y avait une autre touffe de broussailles, et où quelqu’un d’autre était assis, pêchant la truite dans le plus grand calme.Ce quelqu’un d’autre, c’était Georges, l’autre voisin de Léo.Georges, c’était un brave homme âgé bientôt de cinquante ans, veuf, vivant seul avec l’une de ses sœurs qui lui faisait la cuisine, et avec un engagé qui l’aidait à cultiver.Georges n’était pas laid, mais il n’était pas beau non plus: c’était un veuf.Un veuf très ordinaire, marqué par sa solitude: il était terne.Parce qu’il paraissait avoir TROIS CONTES 175 de l’argent, à cause de sa maison qui était belle, de sa grange qui était grosse, de son troupeau qui était considérable, on l’appelait le « mauvais riche ».Comme il n’avait pas d’enfant, il s’était habitué à ne pas débourser d’argent très souvent, et il était devenu un peu avare.Juste assez pour qu’on le remarque.C’était encore une raison pour laquelle on l’appelait le « mauvais riche ».Vaguement, on associait sa physionomie à celle du personnage de la bible, d’après ce que Monsieur le curé en disait dans ses sermons.En tous cas, Georges s’ennuyait beaucoup le dimanche, et il allait à la pêche, comme çà, simplement pour passer le temps.Il pouvait rester des heures à l’abri des arbrisseaux, penché sur l’eau qui paraissait noire à cause de l’ombre et des fosses, secouant sa ligne pour taquiner la truite qui dormait.Pendant ces trainées de rêverie, il remontait dans le temps en suivant le fil de sa vie, jusqu’aux jours heureux où il avait sa femme.Il revoyait son mariage, avec toutes ces robes blanches, son voyage de noces à Québec, où ils avaient vu le Château Frontenac, l’hôtel Louis XIV où ils avaient couché, puis, ses nuits avec sa femme, qui était si douce, sa méningite, puis sa mort en plein mois de février et le corbillard qui avait versé dans la neige en se rendant à l’église.Tout cela lui remontait dans la tête et le rendait un peu triste mais il ne pleurait pas: ce n’était pas dans sa nature.Parfois, assez souvent même, il pensait à Julienne.Depuis quelques années surtout, il ne savait pas ce qu’il avait: Çà le reprenait! Il ne comprenait pas trop, mais quand il voyait Julienne travailler autour de sa maison, le sein ferme et la jambe forte, il se sentait passer comme des courants électriques partout sur le corps.Çà l’agaçait un peu dans le fond, car il aimait bien vivre tranquille.De 176 ROGER FOURNIER temps en temps il allait faire son tour chez Léo, comme çà, pour parler des récoltes et de la température.Mais depuis quelques temps, quand il voyait Julienne qui riait avec ses grosses lèvres rouges toutes mouillées, çà le dérangeait, çà le piquait, et il ne savait plus comment se tenir sur sa chaise.Alors, il disait à Léo: — Bon, ben.Bonne nuitte, là, Léo.Et il s’en retournait chez lui, pour lire son journal, (il était abonné à L’Action Catholique, étant « bleu » depuis toujours).Donc, ayant d’abord trouvé ce clapotis fort déplaisant il se mit à l’écouter avec plus d’attention, trouva qu’il avait 1 air joyeux, et il eut envie de parler à quelqu’un.D’autant plus que ça ne mordait pas: il faisait trop chaud.Il déposa sa canne à pêche sans faire de bruit, puis il écouta encore, avec un sourire dans les yeux, comme quelqu’un qui prépare un bon tour.Plus rien, tout s’était arrêté.Alors il s’approcha lentement, doucement, pendant que commençait à poindre en lui un sentiment étrange et mystérieux.Il reçut comme un grand coup de ravissement sur toute l’étendue de son corps.Julienne était là, couchée sur le dos, et elle avait relevé sa robe pour bien faire nager ses cuisses dans l’herbe verte.Elle était abandonnée à la somnolence, les jambes écartées, blanche de partout, le bras droit replié sur ses yeux.Elle buvait la nature par tous les pores de sa peau.Quelle flagellation pour notre veuf! Ce fut comme si une centaine de lanières l’avaient frappé, et avaient éveillé d’un seul coup toute la puissance de sa sensualité.Toute la chaleur de la journée lui monta à la tête, et il en fut presque mal.Il allait s’en retourner sans faire de bruit, pantelant, suffoqué, lorsque Julienne remue son bras TROIS CONTES 177 gauche pour chasser une fourmi qui montait sur sa cuisse.Cela lui fit reposer les yeux sur son corps; il fut fouetté de nouveau, et il fut obligé de suivre son désir qui lui pliait l’échine et voulait l’écraser, là, près d’elle, il toussota en regardant ailleurs, vers le sud, tellement il était gêné par le bruit qui sortait de sa gorge, ce bruit qui avait l’air de profaner le silence de ce dimanche, et le repos de cette chair qui somnolait.Julienne se souleva subitement, tout en rabattant sa robe sur ses genoux.Un vieux sentiment de culpabilité, quelque chose d’invétéré, la fit rougir de honte.Elle n’était pas à sa place.— Oh! Monsieur Georges! — Quiens! Bonjour! On se r’pose.Le veuf avait eu le temps de reprendre un peu le contrôle de lui-même, surtout en voyant que Julienne était mal à l’aise.Et il s’est assis près d’elle, comme ça, nonchalamment, l’air de rien.— Y fait chaud hein?.— Oui, on étouffe.Julienne ne savait plus très bien où elle était.— Tu t’es mis les pieds à l’eau?Çà fait du bien.Et il toucha ses pieds, pour lui montrer qu’ils étaient encore rouges à cause de la chaleur et de l’eau froide.Ah! Comme c’est étrange la main d’un homme sur ses pieds! Comme c’est doux! Et combien cela aide à la détente.C’était la première fois que cela lui arrivait, et comme elle était toute occupée à rêver sur l’impression qu’elle en recevait, elle ne fit pas un mouvement pour l’éloigner.Alors, lui, brûlé jusqu’à la moelle par cette action qu’il n’avait pas faite depuis dix ans, laissa sa main traîner sur les chevilles blanches de Julienne, et elle en vint à oublier que c’était un veuf qui était assis près 178 ROGER FOURNIER d’elle, toute envahie qu’elle était par la douceur qu’il y avait à se faire caresser.Et le ruisseau cessa de roucouler, et les moustiques cessèrent de chanter, et la chaleur cessa de bourdonner.L’après-midi s’achevait, quelque chose de frais passait dans l’air, subtil comme le coup d’aile d’une chauve-souris, elle ferma les yeux.Alors, le veuf s’oublia tout à fait, mis la main sur son genou blanc, et se précipita vers le cou de la jeune fille, pour mettre ses lèvres sur le muscle qui monte, là, au-dessus de la clavicule.Mais elle s’éveilla tout à coup, son corps sentit que c’était un vieil homme qui tombait sur elle, et en une seconde, elle vit toute la vie sans tache de ses ancêtres.Alors elle se débattit de son mieux, criant même un peu, poussant de ses deux mains pour éloigner ces lèvres sèches qui la poursuivaient, et juste à ce moment-là: — Ah! Ah! Ah! Ah! C’était les éclats d’un rire fort amusé qui montaient d’un buisson voisin.En effet, les trois garçons du père « Ti-Quenne », qui avaient vu julienne disparaître derrière la montagne, avaient eu envie de s’amuser un peu, sachant très bien quelle serait au ruisseau.Ils ne voulaient pas lui faire de mal, les garçons.Non, seulement la « faire étriver » un peu, la faire rire et la faire crier, en lui battant les jambes avec de longs brins de foin.C’est si agréable de courir dans le foin, et de rire en plein vent.Mais, en s’approchant lentement du tas de broussailles où ils voulaient la surprendre, ils avaient entendu parler, et ils s’étaient cachés pour observer la scène.Tout à fait dégrisé par ces rires, Georges s’était levé d’un seul coup et, pénétré de honte, s’était précipité sur sa canne à pêche.Il avait ramassé tous ses agrès, et il était parti à travers champs, sans se retourner.Julienne, tour- TROIS CONTES 179 mentée, inquiète mais toujours inassouvie, brûlée par toute cette chair qui lui recouvrait les os, avait remis ses souliers plats et s’en était allée de son côté, sans savoir elle non plus qui les avait vus.Les garçons se regardèrent tous les trois avec la même idée dans les yeux.Cela changeait bien des choses.Les garçons laissèrent les deux malheureux s’éloigner, puis disparaître derrière la montagne, et ils partirent à leur tour.Depuis trois ans, le père « Ti-Quenne » essayait d’acheter la terre de Georges, pour « établir » le plus vieux de ses garçons.Il finirait bien par la vendre un jour, sa terre, puisqu’il n’avait pas d’enfant pour lui succéder.Mais il demandait quinze mille dollars, et « Ti-Quenne » lui en offrait dix mille.Chaque fois qu’il en était question, on se faisait les mêmes propositions et on se les refusait.Cela durait depuis trois ans et le veuf concluait toujours en disant: En tous cas, j’sus encore capab’ de cultiver passablement.— Penses-y comme y faut, disait simplement le père « Ti-Quenne ».Georges approchait vite de la cinquantaine.Il se sentait encore capable, en effet, mais il s’ennuyait horriblement, et il aimait l’argent un peu trop, étant seul dans la vie.Il voulait sa petite maison au village, avec toutes les facilités à la portée de la main: l’église, le « magasin général », et la boutique de forge à Thomas, où il pourrait s’asseoir et laisser couler le temps en écoutant des histoires.Rentier honorable! Il n’en démordait pas.Pendant ces interminables pourparlers, Pierre, le plus vieux des garçons du père Ti-Quenne, avançait en âge.Il allait toucher à ses vingt-cinq ans bientôt.Il fallait l’installer, et la terre de Georges était belle.Il en rêvait. 180 ROGER FOURNIER Devenir propriétaire de ces trois arpents où l’avoine poussait jusqu’à la hauteur des épaules, çà l’excitait à un point tel qu’il se sentait capable d’une vraie saloperie pour arriver à ses fins.D’ailleurs, à eux trois, ils avaient accompli un bon nombre de tours plutôt malins, au cours de leur adoles-cense.Je vous dirai seulement celle du petit bœuf.Le père « Ti-Quenne », voulant améliorer la qualité de son troupeau de vaches, s’était acheté un petit bœuf « pur sang ».Il r ’avait amené à la grange, un soir de septembre, arrivant directement de l’Ecole d’Agriculture de Rimous-ki.Très fier, il disait à tout le monde de venir voir son « p’tit Holstein pur-sang ».Et les voisins venaient admirer la largeur de sa croupe, sa colonne vertébrale qui était « droite comme une ligne », et son « coffre » (poitrail) qui était puissant.Dans quatre ou cinq ans, le père « Ti-Quenne » aurait un troupeau de premier ordre, et tout le monde l’en félicitait.Mais les trois garçons trouvaient un peu ridicule que l’on fît « tant de cérémonies rien que pour un p’tit maudit beu d’un an et demi ».'C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant.La belle bête eut une place d’honneur dans l’étable, et on la mit aux petits soins pour l’hiver.Cependant, dès la fin de décembre, le père « Ti-Quenne » s’aperçut que son « p’tit beu » ne grossissait pas du tout.Même qu’il maigrissait.Il doubla les portions de « moulée » et de foin.Peine perdue, le bœuf continuait à vivoter sans prendre de poids.— Dis-moé donc, yâbe (diable) qu’est-ce qu’y peut avoir à dépérir comme çà?se demandait le maître.Il ne parlait plus à personne de son prodige.Enfin, le printemps venu, on le sortit dehors.Il avait l’air d’un méchant veau de l’année précédente qui n’avait mangé TROIS CONTES 181 que de la mauvaise paille pendant plus d’un an.Mais là, au grand soleil, le père « Ti-Quenne » a bien vu la cause de son malheur: Il n’avait plus de testicules, son prodige à reproduction! A la place, on ne voyait qu’un petit paquet de peau ratatinée.C’était l’œuvre des trois garçons.Dès que le bœuf avait été installé dans sa stalle pour l’hivernement, ils lui avaient attaché « le sac » au ras du ventre, bien serré, avec une corde à moissonneuse.Comme il faisait sombre en cet endroit de l’étable, leur père n’avait rien vu.Il lui fallut beaucoup de temps pour oublier cette farce un peu trop forte.Donc, après la scène du ruisseau, ils arrivèrent à la maison sur une note plutôt gaillarde.En temps ordinaire, le soleil les aurait abattus, mais cette fois, ils avaient vu quelque chose de plus fort que le soleil.Le coup de vent qu’ils transportaient avec eux sentait la rigolade.Ils réussirent quand même à souper sans faire allusion à leur secret.Ils mangèrent avec grand appétit, éclatant de rire très souvent, à propos de rien, et pinçant les fesses de leur petite sœur qui faisait le service.Puis, le repas terminé, ce fut l’heure du calme, le moment de repos qui accompagne le coucher du soleil.Alors, pendant que le père « Ti-Quenne » allumait sa pipe, assis sur le perron, ils lui ont dit, comme çà, sans trop insister, qu’ils avaient surpris Julienne et Georges.— Hein! ! ! Il a sursauté, indigné.Puis, il s’est rassis, intéressé, grave, et il a demandé des précisions.Il avait besoin de savoir exactement.Toute la nuit, il a rêvé très fort à la terre de Georges, et le lendemain, ce fut plus fort que lui.Il prit une résolution.Çà l’agaçait, ça ne lui plaisait pas beaucoup de faire payer cinq mille dollars pour son silence.Mais 182 ROGER FOURNIER c’était si ignoble, quand même de s’attaquer à une jeune fille à cet âge-là.Et puis, il imaginait son garçon, labourant et moissonnant sur sa propre terre, sur ces immenses planches de terrain où tout poussait en abondance.Déjà, il attendait que Georges vint le voir, « occasionnellement.» Il vint, le pauvre homme, anxieux, pour voir les yeux des trois garçons, car il se demandait si ce n’était pas eux qui l’avaient vu avec Julienne.C’était le mardi suivant, après souper, et le père « Ti-Quenne » fumait sa pipe sur le perron, comme toujours.Georges se présenta, s’efforçant de paraître à son aise, mais il était mortellement inquiet, et cela se voyait.Sans cesse, il se grattait le dessus de la main gauche avec la main droite.Notre homme s’en aperçut, et il eut un petit rire.La partie était gagnée.— Saluuuut! Saluuuut! Beau temps pour la brûlure des pétâtes hein?Georges répondit, étirant le « saluuut » de son mieux.Mais sitôt assis : — Ben yâbe! Dis-moé donc, j’pense que j’ai oublié de farmer la barrière des vaches.Viens donc avec moé.Et il entraîne le pauvre veuf en plein champ, pour lui parler sans témoin.Là, appuyé sur la clôture, en face du soleil qui se couchait dans son rouge le plus majestueux, celui qui sentait son corps renaître depuis quelques temps, reçut en plein cœur la phrase qui mettait fin à toute son existence de cultivateur, et d’homme.— Dis donc, Georges, y paraît que t’as été à’pêche avec Julienne.— A’pêche! A’pêche! Qu’est-ce que tu veux dire?que tu t’amuses avec sa fille su’l bord du ruisseau.— Tu sais que Léo aimerait pas çà pantoute si y savait TROIS CONTES 183 Et il y avait tout le sous-entendu qui flambait dans ses yeux, et qui pointait sa victime.Il ajouta, lentement, l’air bonhomme: — Çà fait que, moé, j’t'offre dix mille piastres pour ta terre encore une fois.La dernière.Il n’y avait plus rien à faire.Georges était pris comme un lièvre au collet.Le contrat fut signé dans la semaine même.Il avait un mois pour s’en aller.Le dimanche suivant, c’était encore le temps des fraises il faisait encore chaud, et Julienne en était encore au même point: elle avait encore une secrète envie de se libérer, de sortir du monde.Elle ne savait rien, évidemment, de ce qui s’était passé entre le veuf et son voisin.Georges vendait sa terre! Bon, tant mieux! Pierre n’était pas si mal tourné, après tout.Il pouvait faire un bon parti.Tout cela s’enchaînait de façon agréable.Donc, notre Julienne s’en fut aux fraises comme le dimanche précédent: même robe, même chapeau de paille, même souliers, et surtout, même chair en appétit.En un seul coup, le ruisseau était devenu comme sa fatalité, et, bien sûr, elle y retourna.Il lui semblait que là, la nature elle-même la calmerait.Dans la famille du père « Ti-Quenne », on était heureux, on devenait puissant.Les trois garçons discutèrent fermement de la façon dont ils passeraient le dimanche après-midi, et le plus vieux, Pierre, qui avait maintenant des droits puisqu’il était propriétaire, finit par convaincre ses deux frères qu’il fallait dormir, pour se reposer comme il faut.D’ailleurs il faisait trop chaud.Ils se couchèrent.Quand les deux plus jeunes furent bien endormis, Pierre se leva sans faire de bruit, et il partit.pour 184 ROGER FOURNIER les fraises.Evidemment il trouva Julienne sur le bord du ruisseau.De son côté, le veuf, le déshérité, voulut faire le tour de sa terre une dernière fois, pour bien avoir dans sa tête les endroits où il avait peiné et récolté.Fatalement, il se rendit près du ruisseau, pour dire adieu à cet endroit qui lui faisait si mal maintenant.Il s’approcha lentement.Mais alors, comme le foin sentait bon! Comme le ruisseau roucoulait! Toute une chanson! Et comme les oiseaux gazouillaient! Puis il entendit des soupirs, des gémissements, puis il vit des pieds, des jambes, des cuisses, et ça allait! Ça allait! Des jeunes quoi! Toute une rage de mouvements.Il partit dès le lendemain, et il s’en alla très loin, sans dire un mot à personne.Il s’est acheté une petite maison à la sortie de Rimouski, en face du fleuve, et il a commencé à regarder l’infini de l’eau, le vide.Là-bas, sur son ancienne terre, dans son ancienne maison, cela se terminait par un « beau mariage ». TI-FRANÇOÉS LA FIOLE Le Royaume des Cieux appartient aux forts.Alors il est presque impossible que Ti-Françoés La Fiole soit en paradis.D’autre part, on m’assure qu’il n’y a pas de saints tristes, et Ti-Françoés a toujours été heureux et de belle humeur.En ce cas, où peut-il bien être maintenant?Ne cherchons plus s’il vous plaît.Laissons cela à Dieu, car notre homme a vécu.Son histoire fait rire encore tous les habitants de sa paroisse, mais, en réalité, il s’agit d’un « sombre drame », et je dois déclarer, à ma plus grande honte, que les paysans sont sans pitié.De fait, Ti-Françoés s’appelait François St-Laurent.Mais, comme on avait découvert, dans cette bonne famille, la vertu des boissons fortes, et qu’il y en avait presque toujours une bouteille à la maison depuis plusieurs générations, on avait donné le surnom de « La Fiole » à toute la famille depuis longtemps, à cause de la fameuse bouteille, source de tant de réjouissances.D’autre part, comme François était de taille presque moyenne, il fallait nécessairement accoler le mot « petit » à son nom, ce qui, en langue populaire se traduit par « Ti ».Le surnom familial remplaçant facilement le nom de famille, cela donnait ce que vous savez maintenant.Depuis plusieurs années, Ti-Françoés portait le même chapeau de feutre gris, un ancien « chapeau du dimanche », dont le ruban extérieur avait été remplacé par une couronne de couleur assez indéterminée mais plutôt fon- 186 ROGER FOURNIER cée, qui était tout simplement le gras de sa transpiration.On voyait à peine ses yeux, des petits yeux de marmotte, des yeux qui avaient l’air de flotter dans une espèce de bonheur à lui tout seul.Il avait la gueule légèrement tordue sur un côté, un bras qui se balançait constamment de l’autre comme un membre de marionnette, pendant qu’il penchait un peu sur la jambe opposée, qui avait l’air plus faible que l’autre.Malgré toute cette disgrâce, Ti-Françoés faisait un composé assez harmonieux, chaque défaut naturel étant balancé par un autre.Quand il marchait, tout cet organisme se mettait en mouvement avec élasticité, ce qui est toujours signe d’une certaine douceur.Il est certain que cet homme portait son bonheur en lui-même, dans sa propre faiblesse probablement.Car, ni sa femme, ni sa « terre », ni ses enfants ne pouvaient lui en donner.Faisant deux fois sa taille et son poids, sa femme était une espèce de « poids lourd » tombant, morne, qui se traînait en robe sombre et en savates molles dans la maison et à l’étable.Elle trayait les vaches sans dire un mot, geignant seulement un peu lorsque la queue de la vache, pourchassant les mouches sur la peau grasse de la bête, venait s’abattre dans son œil.D’un naturel triste, elle s’était facilement habituée à la négligence de son mari, et elle était devenue plus négligente que lui.Mais aucun des deux ne songeait à faire un reproche à l’autre.Il avait deux fils assez avancés en âge, mais ils n’aimaient pas la terre.De sorte qu’ils travaillaient avec désinvolture aux semences et aux foins, puis, dès le moment des récoltes venu, ils s’enfonçaient dans les chantiers du nord, là où on peut « se faire des sous », et ils revenaient à Pâques, les poches pleines, faisant leur offrande à la divine liqueur, comme tous les « La Fiole ». TROIS CONTES 187 Quant à sa terre, ce n’était pas un succès non plus.Elle ouvrait le quatrième rang, justement là où les pierres sont abondantes, et où les coteaux secs sont couverts de chardons et « d’éparvière ».Bon an, mal an, Ti-Françoés ne récoltait jamais plus que quatre ou cinq fois sa semence, mais il ne s’en portait pas plus mal, et ne savait pas s’en plaindre.Comme je vous l’ai dit, il a toujours été heureux.N’allez pas croire qu’il s’enivrait tous les jours à cette fin! Non, mais il avait des occasions.Par exemple, certains dimanches où son voisin Philippe Desjardins faisait « une soirée ».Ti-Françoés voyait les voitures automobiles et les bogheis s’entasser autour de la maison de son voisin, il entendait la musique des violons qui venait jusqu’à lui dans la fraîcheur du soir, et alors, la joie et la simplicité du rythme à deux temps st mettaient à danser dans son cœur, pendant que des mollets et des poitrines de femmes lui sautaient dans les yeux.Finalement, il se décidait à sauter la clôture, et il rejoignait la fête.Quand il arrivait, les bouchons avaient sauté depuis longtemps, ce qui avait rendu tout le monde accueillant, et on le recevait à bouteille ouverte.Alors, il buvait sa part de bonheur, en regardant « les jeunes » danser.Il y avait aussi les grandes fêtes religieuses de l’année qu’il fallait bien célébrer copieusement, sinon, on aurait fini par oublier le passage du Christ sur la terre.Les jours de naissance et de mortalité étaient aussi des jours fériés pour Ti-Françoés, ainsi que les jours de grandes surprises, événements spéciaux ou autres anormalités.Cela lui composait un calendrier assez balancé, lui faisant rencontrer assez souvent un oasis au milieu des jours de travail aride.Sans qu’on n’ait jamais su comment, Monsieur le curé était au courant de toutes ces célébrations.C’était un bon 188 ROGER FOURNIER curé très sage et très doux, mais l’abus des « boissons enivrantes » aux jours de fête religieuse, et surtout, ces « veillées » qui se faisaient le dimanche lui apparaissaient comme des moments de débauche vulgaire, justement aux jours où Dieu veut qu on pense à lui.A la grand’messe, il revenait sur ce sujet presque tous les mois.« Mes frères, je vous demande de prier pour les âmes de quelques-uns d’entre vous.Dans certains endroits de la paroisse, on semble oublier que le bonheur n’est pas de ce monde, et on le cherche dans les plaisirs.Je ne prêche pas contre les amusements, les amusements sains.Mais, mes frères, croyez-vous sincèrement que les boissons enivrantes et les danses modernes sont des amusements sains?(il parlait toujours doucement).Vous ne pensez pas que la vertu des jeunes filles et même la vertu des femmes, est en danger, quand elles perdent la raison dans l’usage de 1 alcool?Mes frères, je vous le dis sans cesse, votre vie spirituelle, c est comme une belle voiture neuve que vous avez.Si vous essayez de la conduire en état d’ivresse, vous ferez fatalement un accident grave un jour, et vous détruirez tout.» Et il continuait sur ce ton bonhomme pendant quelques minutes encore, cherchant à atteindre le cœur de ses enfants du haut de la chaire.Tout le monde savait très bien de qui il voulait parler, et les commères du village en profitaient pour rire dans leur barbe (elles en ont toujours), pensant à toute l’estime que Monsieur le Curé devait avoir pour elles, puisqu’il pouvait les voir tous les jours à l’église.Quant aux habitants du quatrième rang, ils avaient l’impression que tous les regards étaient fixés sur eux comme autant de reproches de Dieu, et ils se repentaient de leur mieux, Ti-Françoés y compris.Surtout Ti-Françoés, car c’était lui le plus faible.Mais comme il TROIS CONTES 189 était le plus faible devant les remontrances de Monsieur le curé, il l’était aussi devant les occasions.Et quand il sentait monter du fond de son âme une grande joie et qu’une belle bouteille se présentait devant lui, il oubliait « la belle voiture de la vie spirituelle », et il se réjouissait jusqu’au dernier verre (n’oubliez pas la comparaison de la vie spirituelle avec la belle voiture.C’est très important).Il y a quelques années, comme mon père était le seul à posséder une batteuse assez perfectionnée pour battre le trèfle et le mil aussi bien que les céréales, « il battait » pour tout le monde de la paroisse et même pour quelques-uns des paroisses environnantes (au fait, chers amis, vous ne savez peut-être pas de quoi je parle?Alors il faut expliquer.Figurez-vous que le foin ne pousse pas comme çà, tout seul, comme on le désire et quand on le veut.Si on veut qu’il en pousse, il faut en semer.Chaque semoir à grain est divisé en deux compartiments, l’un pour le grain et l’autre pour la graine de foin: trèfle, mil, luzerne, etc.On sème le foin qu’on veut, évidemment.Le grain et la graine de foin sont donc mis en terre simultanément, au printemps.Mais le grain pousse et donne ses fruits dès l’automne, tandis que le foin ne fait que germer en terre, et pousse l’année suivante.Seulement voilà: pour semer de la graine de foin, il faut en avoir.Pour s’en procurer, on peut s’en acheter, mais ça coûte cher.Le moyen le plus simple et le moins coûteux, c’est donc de laisser mûrir à point la partie de la récolte où les épis de trèfle ou de mil sont les plus beaux.Donc, vous laissez mûrir le foin que vous avez choisi pour faire de « la graine », et vous le fauchez.Puis, vous laissez sécher pendant une semaine au moins.C’est alors que votre graine n’est pas encore à votre disposition, puisqu’elle est encore 190 ROGER FOURNIER dans les épis.Pour l’obtenir, il faut battre ce foin que le soleil et la pluie ont roui ensemble.Et c’est ici qu’on se retrouve).Dans notre région, la graine de foin est mûre vers le début du mois d’août, juste avant le grain.Cela veut dire que vers le milieu de ce mois, il y avait affluence chez nous: on venait « faire battre sa graine ».(il y a des choses auxquelles on doit se résigner.).J’aimais cette période de l’année, parce qu’elle me permettait de voir de plus près des gens que je voyais seulement de loin, en temps ordinaire, à la messe du dimanche ou dans leurs champs.Chose étrange, que je remarquais chaque année, tous ces gens-là étaient heureux, de belle humeur.Il n’y avait que la famille du père Gaspard qui était triste.Ceux-là, on ne les voyait jamais rire.Ils étaient tristes de nature.(D’ailleurs, le père Gaspard est mort fou, il y a quelques années, il ne faut pas être triste de nature).Mais pour les autres, pour tous les autres c’était un plaisir de venir faire battre leur graine.— Whoooo! Whoooo! Ce grand cri, lancé à pleins poumons, annonçait l’arrivée de chacun devant la grange, debout sur le devant de sa charge de foin mûr.Soleil du mois d’août qui commençait à pâlir, vent du mois d’août qui commençais à se faire sentir et qui emportais avec toi dans les champs le bruit du moteur à deux temps qui faisait tourner la batteuse pendant des heures et des heures sans jamais se lasser, vous m’avez fait connaître des jours de douceur que je n’ai jamais retrouvés, nulle part.Tout le fenil tremblait sous les secousses de ces engins, et par les grands panneaux ouverts, il sortait une poussière noire qu’il fallait bien avaler.Mais, partout où il y a un fruit, il y a de la joie. TROIS CONTES 191 Un jour où il faisait particulièrement beau, où il y avait affluence et grande joie parmi tous, Ti-Françoés fit son apparition, assis sur le devant d’une charge trop grosse pour sa pauvre jument blonde.Il fut accueilli par des « étrives » (taquineries) simples et directes comme ceux qui les faisaient: — Quins, Ti-Françoés, dis-moé pas que t’as récolté tout ça de foin c’t’année?C’était le grand Willy, toujours sûr de lui-même, levant son grand nez à tous les vents, et dont la voix ferme servait à toutes les enchères du village.— Ta jument pisse l’eau, Ti-Françoés! Pis ’est maigre comme un clou.T’as jamais eu d’voène à y donner j’comp-te.C’était Ernest St-Laurent, un des plus riches cultivateurs de la région, dont le lymphatisme s’accordait bien avec ses grosses joues molles et rouges, confiant dans sa belle paire de chevaux noirs qui l’attendait devant l’étable.Ti-Françoés ne disait mot.Il riait avec sa béatitude ordinaire et même un peu plus largement, découvrant ainsi ses fausses dents blanches, dont il était si fier.Pour lui, c’était un grand jour, parce qu’il avait la certitude d’être le champion de l’année du point de vue graine.En effet, la saison avait été pluvieuse, et ses coteaux secs du quatrième rang en avaient profité, tandis que les grands « fonds » gras et humides de tous les autres en avaient souffert.Il avait donc failli croire au miracle cette année-là, en voyant ses misérables coteaux se couvrir de beau trèfle rouge.De fait, il n’y en avait pas tellement, mais pour lui, c’était « mer et monde ».Il avait donc choisi le plus beau morceau et n’avait pas hésité à le laisser mûrir, se disant en lui-même qu’il épaterait tout le monde au temps du battage. 192 ROGER FOURNIER Il fut remarqué que Ti-Françoés riait plus que nécessaire; et il fallut bien s’apercevoir qu’il fêtait les bontés de la Providence qui lui avait donné beaucoup de pluie, et partant, du si beau trèfle.Lorsque mon père parut entre les panneaux du fenil, noir de poussière et crachant tout ce que ses poumons ne pouvaient garder de ces saletés, il eut de la contrariété dans le visage en apercevant Ti-Françoés.Tous les ans, les gens du quatrième rang lui apportaient des charges de chardons et de chiendent, car leurs coteaux secs ne pouvaient rien produire d’autre.Comme il se faisait payer à la livre de graine pour faire le battage, il perdait du temps et de l’argent avec ces gens-là.— Salut Fleurien (Florian)! dit gaiment Ti-Françoés à mon père.Qu’est-ce que tu penses de ma graine de « treuffe »?T’en n’as jamais vue de la pareille.— Ouais! On va voir ça.Et il s’approcha de la charge, d’abord surpris par les beaux épis de trèfle que le soleil avait noircis, et qui abondaient.Il en prit deux ou trois et les écrasa dans le creux de sa main rugueuse avec un petit mouvement giratoire de son pouce.— Mon pauvre Françoés, ta graine a été battue par les pucerons.— Comment! Il sentit qu’il allait dégriser, et il sortit sa bouteille de « chien » (mélange d’alcool et d’autres boissons fabriquées par les paysans eux-mêmes).Il s’en servait quelques bonnes gorgées, à même le goulot, évidemment.— Quiens, r’gard moé çà, dit mon père, tu sais pas ce que c’est que des pucerons à treuffe? TROIS CONTES 193 Et il lui montrait, du bout de son ongle, les traîtres petits points rouges qui se promenaient au cœur des épis comme s’ils avaient été dans leur salon.Ti-Françoés eut un hoquet et la gueule lui resta croche d’interdiction pendant quelques secondes.Il n’avait pas pensé à examiner son trèfle avant de le laisser mûrir.Maudit! Pour la première fois de sa vie il aurait pu exhiber une belle pochetée de graines venant de ses coteaux, ses pauvres coteaux dont tout le monde se moquait devant lui.Pour la première fois, il aurait pu être fier de sa terre, elle qui était sur le point de le décourager tellement elle était sèche.S’il n’avait pas été habitué à une certaine dose de misère, il se serait mis à pleurer.Finalement, il prit le parti de croire qu’il y avait quand même beaucoup de graines dans son « voyage », et il répondit à mon père: « Voyons Fleurien, tu sais bien que ces p’tites bêtes-là sont pas capables de manger tout mon voyage de foin! Envoyé, envoyé, on va batt’çà pis tu vas voer c’qui va sortir de ta machine.Personne n’osa le dire, mais tout le monde qui était là sentit que le courage de Ti-Françoés était aussi grand que le soleil, aussi long que les pluies d’automne, et aussi dur que l’hiver.Mon père ne put faire autrement que d’accepter cette heure de travail à peu près perdue ( « Donnez-lui tout de même à boire, dit mon père »).Et Ti-Françoés sortit sa bouteille encore une fois pour la rendre aux trois quarts vide.Fe bonheur revint sur son visage pendant qu’il s’apprêtait à faire monter sa charge sur le fenil.Il avait retrouvé sa joie habituelle, et il plantait sa fourche avec toute sa petite force dans le foin roui qui crissait et tombait sur le plancher en levant une bonne poussière noire.Quand la voiture fut vidée de son précieux contenu, on la 194 ROGER FOURNIER descendit à côté du pont pour recevoir le foin battu, et le moteur partit en claquant de toutes ses six forces, pendant que tout le manège de courroies et de poulies de la grosse bête rouge commençait à tourner.Tout se passa très bien.Mon père engrenait, et c’était Ti-Françoés lui-même qui le servait à petites fourchetées.Pour rendre service, Willy ramassait le foin battu et la balle qu’il allait jeter dans la voiture à côté du pont de fenil.Tel que prévu, les pucerons avaient fait une bonne partie du battage et il ne restait pas beaucoup de graines.Mais notre homme s’était déjà habitué à cette idée, se consolant du fait que, pour une fois au moins, le foin avait été beau.Je crois qu’on s’habitue au malheur.Tout se passa sans incident, excepté que le bon Willy, voyant la jument blonde de Ti-Françoés à chaque voyage qu’il faisait à la voiture, s’aperçut que la dite jument était en rut.En effet, à cette époque-là, mon père gardait un superbe étalon, pour son propre besoin et ses propres ennuis aussi, car, l’animal étant fringant comme vingt diables, il avait brisé quatre ou cinq voitures en quelques années.Comme l’étalon était dans l’étable et que la jument ne se trouvait pas loin, les deux bêtes se sentaient et on pouvait entendre des hennissements qui couvraient même le bruit du moteur et de la batteuse.Willy était le seul à savoir pourquoi, puisqu’il voyait la jument faire pipi plus souvent que la normale, et d’une façon qui ne pouvait mentir.Quant toute la charge fut passée dans la batteuse et que les hommes sortirent au grand air, le visage noir de poussière mélangée à la sueur, pour regarder les quelques livres de graines qu’on avait récoltées (il y en avait peu, mais elle était d’une belle couleur jaune et brun, et elle TROIS CONTES 195 coulait entre les doigts) Willy s’approcha et dit, avec une espèce de sourire enfantin: — Ti-Françoés, tu sais que ta jument blonde est en chaleur?— Cestvré?Ah! la garce! Il y eut un moment d’arrêt où les regards se fixèrent sur mon père.Ils savaient tous que l’étalon était là, dans l’étable et qu’il ne demandait pas mieux que de satisfaire la pauvre jument.Mon père songeait, de son côté, qu’il n’était pas prudent de faire faire la chose devant témoin, car son étalon n’était pas enregistré et on pouvait le dénoncer, ce qui lui aurait coûté une bonne amende.A la fin, tout le monde dit ensemble: — Vas-y donc, Fleurien, on dira pas un mot.Et Ti-Françoés mit la dernière touche en disant, presque avec un air de fausse ingénue: — Tu comprends, çà me consolera du p’tit peu de graines que j’ai eue.Çà s’ra autant d’acquest.Dame, il lui en aurait coûté dix dollars pour faire engrosser sa jument par un mâle officiellement reconnu.Comme tout le monde avait secrètement envie de voir la bête « en prendre un bon coup », on promit un silence de mort, et mon père se dirigea vers l’étable, où l’étalon avait déjà mis ses batteries en position excité par l’odeur de la jument qu’il respirait de tous ses naseaux, les babines tirées, les dents découvertes, et la tête au plafond.Dehors, on déshabillait la belle « blonde » de son harnais, et on faisait avancer sa nudité vers le seigneur du harem qui piaffait déjà dans le corridor.La porte de l’étable étant coupée en deux sur la hauteur, de sorte qu’on pouvait la fermer et que la partie du haut restait ouverte, le mâle sortit sa tête par cette ouverture, et les lèvres des deux bêtes se rencontrèrent par petites secousses fiévreu- 196 ROGER FOURNIER ses, baisers passagers de deux êtres qui se connaîtraient seulement pour peupler le monde et où les naseaux sont les seuls à percevoir et à communiquer ce désir.L’étalon leva brusquement la tête pour lancer son grand cri d’appel, et la femelle ploya légèrement sur ses quatre pattes, roulant dans sa gorge quelques sons doucereux, ce qui est le signal, avec tout le reste, que tout est prêt pour le grand air.Voulez-vous encore des détails?Non.Evidemment vous êtes trop timides.Je vous dirai seulement que ce fut un chant en deux couplets, un chant d’une telle force et d’une telle puissance qu’une armée de deux mille hommes n’aurait pas été capable d’en atteindre la portée.Oh! Force de la nature, comme tu es belle quand un être te recueille dans tous ses muscles et qu’il concentre toute sa puissance pour te donner à son semblable, afin qu’il y ait toujours une terre peuplée, et que la vie ne s’éloigne jamais de nous! Ti-Françoés fut tellement heureux de voir le travail accompli avec une vigueur de si bonne augure, qu’il sortit sa bouteille et but les dernières gorgées.Sa jument était « pleine » et lui aussi.On lui aida à remettre sa « blonde » dans son attelage, toute pantelante qu’elle était, et toute ramollie par les secousses amoureuses quelle venait de subir.Tout heureux de la voir satisfaite, Ti-Françoés lui donnait de grandes claques dans les flancs et la traitant de « putasse », et elle ne bougeait pas d’un poil, elle qui avait l’habitude de lever la patte et de se mettre les oreilles dans le coin dès qu’on lui passait la main sur le dos.(Quand le corps est repu, le mauvais caractère s’en va).Notre homme serait bien resté une heure encore à parler pour remercier mon père et louer l’ardeur de son TROIS CONTES 197 étalon, mais il fallait travailler et on lui aida à monter sur sa voiture, car il était trop gris pour le faire tout seul.— Salut ben! .A la r’voèyure! .Merci ben, là, salut! Force lui fut de partir, et il leva son fouet qui retomba sur la croupe de sa jument encore engourdie.Il s’était assis sur le devant de sa charge, juste à la hauteur des échelons, oscillant et fier à la fois.Quelle journée tout de même pour lui! Sa jument avait déjà un jeune poulain dans le ventre, il avait de la belle graine, pas beaucoup, mais elle était belle! Hein! Ça leur glissait entre les doigts, et c’était d’une belle couleur jaune, jaune comme certains oiseaux qu’il avait vus à l’exposition.C’était cela qui comptait: pour la première fois, on s’était assemblé autour de sa poche à graine, et on s’était émerveillé.Il a passé près de la maison, perdu dans ses rêves.Il avait la tête pleine de ses futurs champs de foin.C’était de véritables mers de trèfle, des mers rouges et blanches où des lièvres blancs, même en été, sautaient avec joie, pourchassés par l’amour et enivrés par le vent.Il passait dans ces mers, assis sur une grande faucheuse de dix pieds traînée par quatre chevaux blancs qui marchaient la tête haute, pendant que le vent soufflait dans les troncs d’arbre de la forêt voisine, et cela faisait une musique immense qui réveillait toutes les joies endormies dans les plantes et les bêtes.Comme tu étais heureux Ti-Fran-çoés, avec ton vieux chapeau couronné par la sueur, avec ta barbe de trois jours qui faisait coller à ton visage toutes ces poussières noires mêlées à ta transpiration.Oui, tu étais heureux, là, assis sur le devant de ta misérable voiture, car tu espérais en la terre et tu attendais ses fruits encore une fois.Il en était à la musique dans les troncs d’arbres quand il s’engagea dans la côte (Il y a une côte juste derrière 198 ROGER FOURNIER la maison de mon père, avec une courbe de quatre-vingt-dix degrés dans le bas).Comme la musique était très forte et que ses chevaux blancs captivaient toute son attention, il oublia qu’il s’engageait dans la descente et il ne vit pas que sa réelle jument, affaiblie par ses amours, se laissait pousser par la charge au lieu de s’arc-bouter les fesses dans l’acculoir.Pour comble de malheur, juste au moment où notre homme s’engageait dans la côte, Monsieur le curé faisait la courbe du bas en sens inverse, au volant de sa belle voiture neuve, (la voiture neuve de la vie spirituelle, évidemment) Ti-Françoés ne vit rien de tout cela, bien entendu.Un coup de klaxon de la part de Monsieur le curé et la vitesse que prenait graduellement sa charrette le ramenèrent soudainement sur la terre.Mais, comme il était passablement engourdi par l’alcool, il n’eut que le temps de s’empêtrer dans sa corde à freins et dans ses cordeaux.La jument et la charrette firent une entrée triomphale dans la voiture de Monsieur le curé, qui n’avait eu que le temps de s’arrêter.Le choc avait projeté notre Ti-Françoés sur la route du haut de sa charge.Le prêtre réussit à sortir de sa voiture qu’il ne reconnaissait plus, et il s’approcha de cet homme heureux, étendu par terre.— Comment! Vous, Monsieur le curé, vous avez eu un accident avec votre belle voiture neuve! Il reçut l’absolution tout de suite, et il mourut sans en attendre davantage, car il s’était fracturé plusieurs membres, le crâne y compris.Je suis passé au cimetière, l’année dernière, et sur la tombe de Ti-Françoés, où personne ne va prier il y avait du beau trèfle rouge qui était en fleurs, et c’était au mois de novembre. EN HIVER Oui, mais en hiver, ce n’est pas la même chose.L’hiver, c’est les quatre points cardinaux réunis par la nudité, réunis par l’absence des fruits, et par une immense blancheur froide.Entre les quatre points cardinaux ainsi réunis, comme les quatre coins d’un astre imaginaire, il y a encore le vent.Et au milieu du vent, il y a des hommes qui vont, qui viennent, le regard fixé vers quelque chose qu’on ne voit pas: ils se sont élevés au niveau de l’hiver.On ne peut plus les suivre.L’hiver, c’est la lune sur la terre.Or donc, pour l’histoire que je veux vous dire, ce fut un hiver qui commença tout d’un coup et très tôt.Vers le trente ou le trente-et-un novembre — je ne me souviens plus très bien —, le ciel a tourné au gris dès le matin, la neige a commencé à tomber vers dix heures, à gros flocons, et à quatre heures de l’après-midi, les chemins « roulants » n’existaient plus.Ça « traînait ».Déjà, c’était l’hiver.Louis était en train de « faire des Liâtes » (bricoler) dans son hangar.Vers trois heures, il a regardé « le temps », le nez vers le nord qui était sale, et vers le sud où on ne voyait rien du tout, puis il a dit à ses garçons: — Ben j’pense que çà y est.Vous pouvez aller sortir les sleighs, les garçons.On va monter ouvrir not’ chan-quier demain matin. 200 ROGER FOURNIER Les deux garçons de Louis, c’était François et Dominique, ses deux plus vieux.Il y en avait d’autres en quantité, et des filles aussi, mais ils allaient encore à l’école.François et Dominique, c’était le brin d’herbe verte et le chardon qui pique, l’eau calme et le feu, le vallon et le pic abrupt.L’un était tendre et doux, l’autre était ardent et bouillant.Ainsi partagés du point de vue caractère, François avait facilement pris l’habitude, même s’il était le plus âgé des deux, d’accepter les décisions de Dominique, et de faire ses volontés.Mais, François était tout de même fils de paysan et paysan lui-même, ce qui veut dire que malgré son indifférence apparente vis-à-vis de tout, il y avait dans sa tête un petit terrain fertile où le germe du têtu vivait en secret, quelque chose qui ressemble au bœuf arrêté devant la charge qu’il doit traîner, et qui reçoit des coups de bâtons en promenant ses grands yeux vides autour de lui.Or, il arrivait parfois que cette petite bête têtue se réveillait dans la tête de François, et c’était la chicane.Ainsi, un jour d’octobre, alors que l’automne commençait à s’étendre en bavures de pluie et en déchirures de nuages, les deux frères s’étaient trouvés face à face, mais avec violence, au moment de commencer les labours.Pour labourer, François préférait la « timme » (team: paire) de chevaux noirs, et Dominique aussi.En avalant sa dernière gorgée de thé, après le dîner, Dominique avait dit: — Bon, j’vas aller voir si mes noirs ont fini leur portion d’avoine.François a relevé la tête calmement, il a regardé par la fenêtre pour bien mesurer la lourdeur de l’automne, tout ce gris qui vous coule dans la face, puis il a pensé TROIS CONTES 201 à la terre grise qu’il fallait trancher comme du gâteau, puis il a dit: — C’est moé qui prends les noirs.Tu vas prendre les blonds.Tout de suite, Dominique avait eu le feu au visage, et ils étaient partis vers l’étable tous les deux, l’un, calme et déterminé, l’autre, agitant ses bras et plantant à chaque pas ses talons dans la boue comme autant de jurons.Ils s’étaient retrouvés tous les deux à la tête du « gros noir », dans sa stalle, tirant chacun de leur côté sur le licou et se traitant de « maudite tête de mule », tous les deux.Le cheval travaillerait pour celui qui allait le détacher.Pour finir, la bête s’était cabrée, cassant la chaîne de son licou et les envoyant rouler tous les deux dans le fumier.Louis, leur père, était loin au-dessus de tout cela, gouvernant sa terre et sa famille avec des idées larges comme les ailes des grands oiseaux, ignorant ces petites querelles comme le phare qui n’a rien à faire des vagues qui s’entrechoquent à ses pieds.Avant toute chose, Louis était un homme qui faisait son travail.Les sentiments venaient après.Depuis quelques années déjà, il avait acheté une terre pas très loin du village, et il avait dit à ses garçons: — Le premier qui trouvera à se marier aura la terre.Et le temps passait lentement, comme un rayon de lumière qui glisse sur un mur, et il venait de dire à ses garçons de sortir les sleighs.François et Dominique sont sortis, et leurs bottes ont fait les premiers pas de l’hiver dans la neige neuve.C’était comme du velours blanc qui tournoyait dans les airs avant de se poser par terre, et leurs pieds s’enfoncaient là-dedans comme dans un immense coussin.Sur le 202 ROGER FOURNIER côté qui est en face de la grange, dans le vieux hangar gris, les sleighs dormaient avec leurs membres rouillés.Ce fut la fête de la première glissade.Les ayant rassemblées toutes les quatre en attachant le bloc arrière au bloc avant, se tenant debout et tenant les « ménoéres » retournées pour conduire, ils se sont lancés dans la côte en emportant derrière eux un tourbillon de poudrerie et de vent.Dans une volée de neige neuve et de joie, ils arrivèrent devant la grange comme des skieurs du dimanche.Puis ils ont sorti les haches, les sciottes, godandars, les crochets, et la meule a tourné pour aiguiser, et les limes ont grincé sur les dents des lames.C’était le chant des préparatifs, rythmé par l’ardeur du travail nouveau.Dehors, l’hiver étalait sa grande main blanche sur la terre, et tout le monde riait, parce que l’hiver ne commençait pas tout de suite à fermer ses doigts de glace.Ils sont partis le lendemain, vers huit heures.Le soleil était en train de passer par-dessus la côte, mais comme c’était son matin de mariage avec la neige, il s’attardait sur le flanc de son épouse, rouge de fausse pudeur.Une « bordée » d’un pied au moins.Ça sentait l’hiver pour vrai.Ils s’en allaient à travers champs, deux chevaux et trois hommes, ouvrant leur chemin de raccourci qui passait du flanc de la côte, et qui allait sortir à la route du cinquième rang.Les sabots plongeaient dans la neige abondante et molle, laissant au fond de chaque trou une marque brune.C’était les saletés de l’étable qui se lavaient dans la neige, et bientôt, dans cette petite caravane qui marchait comme un gros ours, il n’y eut plus rien de la saison qui existait encore la veille.Un coup de pied et un bon coup d’épaule dans une vieille porte « écréhanchée ».Elle grince à cause des gonds TllOLS CONTES 203 fatigués de ne rien faire et elle s’ouvre.Les trois hommes sont à trois milles de la maison, sur leur lot à bois, dans leur camp âgé comme une carcasse qui sèche au soleil.Une odeur de sapin séché et de nourritures abandonnées leur monte au nez, odeur agréable parce qu’elle représente plusieurs hivers de labeur, et parce qu’on a toujours un peu de sympathie pour les sueurs qu’on a versées.C’est tout d’une pièce, le camp de Louis, comme tous les camps privés de nos cultivateurs.Une table en planche d’épinette, tout ce qu’il y a de plus simple, autour de laquelle cinq ou six hommes peuvent s’asseoir pour manger; dans le fond, deux grabats en planches de sapin collés au mur, sur lesquels des paillasses sont étendues depuis toujours, trouées par les souris qui s’y trouvent bien; quatre chaises qui sont des bouts de bois assemblés par des chevilles; et au milieu de tout cela, un vieux poêle de cuisine.Le tout a été peinturé par la vieillesse.Pendant quelques secondes, les trois hommes ont fait le tour de la cabane avec leurs nez et leurs yeux, juste le temps qu’il fallait pour revivre les hivers passés là, puis: — Bon ben, rentrez les bagages, les garçons, pendant que j’vas allumer le poêle.Le chantier était ouvert.Dehors, un écureuil volait sur la neige nouvelle, et les trois hommes qui marchaient étaient heureux, tout simplement à cause de leurs bras et de leurs jambes qui faisaient leur besogne, et à cause de leur cœur qui brûlait d’amour en silence, comme une racine dans la terre.Pour le chantier de cette année-là, Louis avait choisi le « rond » d’épinettes qui se trouvait à l’ouest du lac, à une dizaine de minutes du camp.Des épinettes et des sapins qui montaient dans le ciel, longtemps, comme la pensée des grands hommes, et qui oscillaient lentement 204 ROGER FOURNIER de la tête, forts, puissants.Pas de pourriture là-dedans! Au pied de chaque arbre, Louis s’approchait, frappait deux ou trois coups sur le tronc avec la tête de sa hache.L’écorce écrasé, « l’aubel » (aubier) apparaissait, jaunâtre, crémeux, et çà sonnait dur, sourd, pendant que Louis disait infailliblement: — C’est sain comme une balle, çà! Et son œil était plein de bonheur, à cause de cette santé.Puis il se reculait de deux ou trois pas, et d’un seul regard il mesurait le géant qui s’élevait devant lui, droit, et qui avait l’air immortel.— Deux beaux seize pieds pis un douze pieds dans c’t’y-là! Encore un coup d’œil sur sa gauche pour choisir l’endroit où il devait tomber, et les deux pieds de Louis se plantaient dans la neige, comme deux griffes d’ours, et sa hache montait au-dessus de son épaule gauche où elle faisait un clin d’œil au soleil.— Ahan! Ahan! La « natch » (entaille) se creusait dans la chair blanche, précise, sans bavure, sans hachis de bois.Non.C’était une belle coupure en V majuscule, bien nette, propre comme la conscience d’un brin d’herbe.Puis, plié en deux, un genou en terre, l’autre appuyé à l’arbre même comme au col d’un cochon qu’on va saigner, c’était le « sciotte » qu’il faisait aller, et un frisson de mort commençait à courir d’une branche à l’autre.Une deux, une deux, le refrain de la lame traçant son chemin dans le bois gelé se répétait comme une obsession: — Va-t-en ma santé, viens-t-en mon argent.Ce sont les mots que les bûcherons ont trouvés et qui s’ajustent si bien au refrain de la lame, qui collent au rythme de l’instrument et de tout le corps qui souffle.— Va-t-en ma santé, viens-t-en mon argent. TROIS CONTES 203 Maintenant, la scie a passé froidement à travers le cœur de l’arbre, et ce géant tout à l’heure inébranlable a des frémissements d’oiseau blessé.Penché sur son action comme un tigre sur de la viande saignante, Louis continue de dévorer son refrain avec ses deux bras qui veulent oublier la fatigue.Là-haut, dans le ciel l’arbre commence à s’incliner légèrement, rien qu’un petit mouvement d’adieu que sa tête fait aux autres têtes baignées de soleil.Encore un coup: — Va-t-en ma santé, viens-t-en mon argent.Çà y est.Tout près de son genou, Louis sent un craquement de vie brisée, et il se relève pour regarder son travail.— Blasphème, c’est un dix-huit pouces su’a’c’gousse! Il est en nage, mais la sueur est une eau qui enivre sa peau, et le nuage blanc qui sort de sa bouche est une vague de joie.Graduellement, un énorme déplacement d’air se fait sentir, un long sifflement de branches touffues qui passent dans les airs, puis un nuage de neige accompagné d’un craquement sec, et pour finir, le bruit sourd du tronc lui-même qui s’enfonce dans la neige de tout son long, juste au-devant de lui, comme le taureau qui s’écrase devant le toréador.Tout allait très bien, vers quatre heures de l’après-midi quand il commençait à « faire brun », Louis se chargeait deux sleighs à pleines chaînes, et il partait pour la maison.Il devait aller faire « son train ».Les deux garçons continuaient à bûcher jusqu’à la noirceur.Alors ils s’arrêtaient, mesuraient du regard le « roule » de billots qu’ils avaient fait pendant la journée, puis avec un geste de satisfaction, ils plantaient leur sciotte et leur hache au bout des billots qui sommeillaient déjà dans la neige, et ils rentraient au camp lentement, à pied, pen- 206 ROGER FOURNIER dant que la nuit montait avec apaisement et s’étendait à travers les arbres comme une mer de douceur mystérieuse.Ils n’entendaient que le bruit mou de leurs pas dans la neige, et parfois le hurlement d’un chien qui s’ennuyait au loin, là-bas derrière les montagnes, au fond du cinquième rang.En ouvrant la vieille porte grise qui grinçait toujours comme une voix de vieille chèvre, un reste de chaleur les accueillait avec des odeurs de repas mêlées à celle du linge séché.La lampe à pétrole allumée sur le coin de la table projetait leurs longues ombres noires qui allaient et venaient sur les murs.Avec deux ou trois bûches de bouleau dans le corps, le poêle se mettait à gronder et la chaleur les pénétrait comme un baume.Le calme qui les entourait épousait la douceur du soir.Le thé se faisait en chantant dans la grande théière en granit bleu, pendant qu’ils avalaient chacun deux bonnes assiettées de « bin-nes », une grosse pointe de « tourtière » et la moitié d’une tarte aux pommes.Tout cela entrait lentement mais régulièrement dans leurs estomacs, accompagné de pain, de beurre, et de deux ou trois bols de thé.On rotait et on pétait chacun trois bons coups, puis, à la lueur rougeâtre de la lampe, au milieu de la chaleur du poêle qui n’était plus qu’un brasier rouge, il n’y avait plus dans le camp que deux corps fatigués qui s’inclinaient lentement vers le sommeil avant de s’écraser comme des arbres sciés à leur base, deux coeurs qui rêvaient vaguement d’amour, et deux têtes qui faisaient des plans, lentement, très lentement, pour la fondation future d’un foyer.Puis, quand ils étaient sur le point de tomber lourdement dans le sommeil, comme deux pierres qu’on aurait jetées dans l’eau, ils bourraient le poêle encore une fois avec de l’érable, et ils s’écrasaient sur leur paillasse, TROIS CONTES 207 gardant leurs gros bas de laine grise dans leurs pieds, et leur chemise de flanelle.La lampe ayant été soufflée, il n’y avait plus dans le camp que deux ou trois lueurs rouges qui dansaient sur les murs, derniers vestiges des anciens lutins et le souffle lent de deux poitrines qui se gonflaient et s’abaissaient régulièrement comme les vagues de la mer, et qui devenaient maîtresses de la nuit par ce rythme large et puissant.Avant l’aube les deux hommes s’éveillaient, et la journée recommençait, calme, forte, pleine du bonheur sans raison que procure le travail physique.Le samedi, Louis revenait avec deux sleighs de plus que d’habitude, et à la tombée du jour les trois hommes partaient avec quatre charges de billots.Ils rentraient tous à la maison pour le dimanche.Et le temps passait, et les deux frères avaient commencé l’hiver sans se chicaner.Sur cet élan de travail sans accroc, on est arrivé aux derniers jours de décembre, c’est-à-dire au temps des fêtes.Un bon vendredi matin, alors que les deux garçons de Louis bûchaient comme d’habitude: — Veux-tu ben me dire toé, dit François, qu’est-ce que le père peut ben fère?Y’est onze heures pie y’est pas encore arrivé.— J’me l’demande.Puis ils continuèrent à travailler sans trop s’inquiéter.L’inquiétude n’a jamais fait partie du patrimoine des paysans.Pourvu que le soleil se lève tous les matins, ça va bien.La journée s’est passée comme une autre, avec une épinette ou un sapin qui tombait tous les quarts d’heure, et Louis n’est pas venu.Les garçons se sont couchés comme d’habitude, en faisant seulement quelques vagues suppositions au sujet de leur père, mais ils s’endormirent bien- 208 ROGER FOURNIER tôt, les bras chargés de tout ce qu’ils avaient abattu pendant la journée.Le lendemain, un peu avant l’heure du dîner, ils ont entendu des pas qui crissaient dans la neige.C’était le père.Histoire de rire un peu, François lui a crié de loin: — Vous prenez congé le vendredi à c’t’heure?— Ouais! Beau congé! Il s’est approché, et ils ont vu que ses yeux ne riaient pas, comme d’habitude.Louis, cet homme solide comme le pilier d’un pont, marchait comme un agneau mordu par un loup.Les deux haches s’arrêtèrent et les branches cessèrent de se séparer des troncs qui s’étendaient dans la neige.— Quoi’c’qu’y a?— J’ai été obligé de descendre vot’mère à l’hôpital hier matin.— A l’hôpital?— Ouais! A’s’est couchée l’aut’soir en se plaignant de mal de tête, pis d’une douleur dans l’bas du corps.En plein milieu d’là nuitte, a’s’est réveillée en nage avec une sorte de crampe dans l’ventre.Çà fait que j’y ai mis une compresse pour la calmer.A’s’est rendormie un peu mais a’pas été capab’ de se l’ver.Toujours qu’après le train j’ai été charché l’docteur.Il l’a examinée, pis y a dit que c’était la vessie, qu’y fallait l’emmener à l’hôpital tu’suite pour l’opérer.Pour une mère, il y a toujours un recoin du cœur qui est resté tendre, même chez ces fils de la terre, dont les corps se sont durcis comme des sabots.Les trois hommes ont continué à bûcher tout le reste de la journée, mais sans ardeur, et sans parler pour ne rien dire.C’était la force de l’habitude qui faisait aller leurs bras, et leurs yeux TROIS CONTES 209 se perdaient dans l’infini de l’avenir, comme noyés dans une mer d’interrogation.Le soir, comme c’était samedi, ils sont rentrés à la maison.Aux murs de la cuisine, comme de grandes tentures de velours noir, il y avait des lambeaux de silence accrochés, séparés seulement par la plainte d’un enfant malheureux sans savoir pourquoi.Au souper pendant que toute la famille mangeait sa « fricassée » sans dire un mot, Louis a dit à sa fille Marielle: — Va falloir prendre une fille engagère, j’cré ben.Tu seras pas capab’ de tout fère tu’seule, toé.— Si c’est pour durer longtemps, ça serait mieux.Marielle, dix-huit ans, était la plus âgée de ses filles.En tout, Louis avait douze enfants, et leurs âges s’échelonnaient entre deux ans et vingt-cinq ans.« Une belle famille», disait infailliblement celui qui passait par là, et qui les voyait tous, assis autour de la table à l’heure des repas.Noire, plantée sur ses deux jambes comme une pouliche qui va s’élancer, Marielle était forte, mais elle n’aurait jamais été capable de faire tout le travail de la maison à elle seule.Donc, le lendemain, avant la grand’messe, Louis s’est posté dans le tambour de l’église, et il a guetté les hommes de son âge, ceux qui avaient de grosses familles avec des filles en quantité.— Coudon, Arthur, t’aurais pas une fille qui pourrait passer un mois ou deux chez nous?Ma femme est à l’hôpital.etc.Comme cela, trois ou quatre fois sans résultat, jusqu’au moment où Jos St-Laurent est arrivé, enveloppé dans son gros « capot de chat » brun et jaune, riant très fort.Jos n’a jamais rien pris au sérieux. 210 ROGER FOURNIER — Ouais! Ta femme est à ’pital! Dis-moé donc?A’va-t’y se mettre à chier su’l bacul elle à cYheure?Ben sûr que j’ai des filles en masse qui font rien, et pis que tu vas en avoer une tu-suite.— C’est ben correct mon Jos.Salut.Ghislaine, fille de Jos, âgée de vingt-deux ans, vierge (comme toutes les autres de sa race), arriva chez Louis le lundi matin.C’était deux familles qui se connaissaient bien.On se voyait tous les dimanches à la messe, et à chaque printemps, Jos demandait à Louis d’aller « couper » (châtrer) ses petits cochons, parce qu’il le trouvait « ben capab de ses mains ».A cause de ces bonnes relations et surtout parce que depuis quelques temps, elle regardait discrètement les deux garçons de Louis, elle n’était pas fâchée d’aller travailler chez lui.Donc, dès huit heures du matin, le lundi en question, elle se démenait dans la grande cuisine, autour du coffre en bois dans lequel il fallait empiler les tartes, les pâtés à viande, les confitures, les rôtis de porc, les serviettes de lin, tout le lunch de la semaine pour les deux hommes.La maison renaissait, car elle travaillait en riant.Elle était belle, avec ses bras nus chargés de plats; ses yeux qui éclataient comme deux étoiles de septembre, et sa poitrine qui la précédait un tout petit peu, juste assez.— Marielle, un grand plat de cretons comme çà, y vont-y en avoir assez?De son côté, Marielle aidait les enfants à se préparer pour l’école.Le lundi matin, c’était toute une histoire! Une vraie tempête de bottes, de « claques », de souliers, de foulards et de grands bas de laine qu’on ne trouvait plus.Le dimanche avait détruit le rythme et l’ordre de la semaine.Pendant cet énervement qui bouleversait l’intérieur de la maison, dans le hangar, les TROIS CONTES 211 hommes « affilaient » les haches et limaient les sciottes, puis ils attelaient les chevaux.C’est Dominique qui entra le premier pour prendre les bagages et mettre son gros « makinaw » d’étoffe.Quand il se pencha pour prendre le coffre entre ses bras, Ghislaine venait juste de le fermer, et elle était là devant lui avec ses grands sourcils bien arqués, et le coffre était entre eux.Ils se regardèrent pendant une seconde, et ce fut le commencement.Emmitoufflés dans leurs étoffes, roulant de tout leur corps comme des ours qui marchaient sans inquiétude, les trois hommes allaient au pas derrière leurs chevaux, et les « lisses » des sleighs crissaient sur la neige durcie par le froid.Tout était clair.Entre la neige et le ciel, il n’y avait que le froid, un froid sec qui passait sur votre figure comme une lame d’acier.Mais, parmi les trois hommes, il y en avait un qui ne sentait pas le froid, et qui chantait.C’était Dominique.Quand il était joyeux, comme ce jour-là, il chantait des cantiques: O Jésus! O Jésus! Doux et humble de cœur, Rendez mon cœur, rendez mon cœur.— Avance donc, toé, baptême de charogne! Il passait ainsi de son cantique à un juron qu’il adressait à son cheval, et son air de cantique repartait aussitôt, s’étendant au-dessus des plaines blanches, et sa voix était fraîche comme un glaçon du mois de Mars.Venant de très loin dans le sud, un grand soleil blanc sortait de derrière les montagnes, s’étirait à la tête des « bancs de neige », accrochait les yeux du chanteur au passage, et venait s’arrêter dans la grande cuisine, sur la tête du chien qui somnolait près du poêle.Dans cette même cuisine aux murs verts, les deux jeunes filles avaient pris le rythme lent et assuré du labeur 212 ROGER FOURNIER qui doit durer longtemps.Les enfants étant partis pour l’école, on n’entendait plus, entre ces quatre murs, que le bruit de la vaisselle plongée dans l’eau, celui du balai grattant le plancher, et la voix du bébé qui cherchait quelque chose pour s’amuser.Marielle pensait à sa mère qui devait souffrir beaucoup, surtout au milieu de tout ce monde en blanc qu’elle ne connaissait pas.De son côté, Ghislaine pensait aux deux yeux qui l’avaient regardée comme deux éclats de verre, et qui l’avaient piquée si profondément.Ils reviendraient le samedi soir prochain, ces deux yeux.Il y aurait de la grosse barbe noire pour les encadrer, et ils la fouilleraient encore jusqu’au fond de son cœur.L’hiver pouvait durer, elle avait maintenant sa charge de chaleur pour lui résister.Cependant, la femme de Louis était descendue à la salle d’opération, et il y avait tellement de douleur dans son corps qu’il n’y avait pas eu de place en elle pour la peur.On l’avait ramenée sur le dos, comme une morte, et il ne lui restait plus maintenant qu’à endurer ce mal qui la tenait au bas-ventre comme avec une paire de pinces, et qui s’en irait plus tard.Elle devait rester étendue comme cela encore pendant des jours et des jours, pendant des semaines, attendant que cette douleur desserre les dents.Le dimanche après-midi, Louis était venu lui faire sa visite.En la voyant, pâle au milieu de tout ce blanc, son cœur s’était serré comme le lièvre pris au piège et qui s’étouffe de plus en plus à chaque bond qu’il fait.Il s’était assis près d’elle, effrayé par cette odeur de chloroforme qui traînait partout comme le sang dans une boucherie, et par tout ce chuchotement feutré de salle mortuaire, et par toutes ces têtes qui apparaissaient sans qu’il ait entendu venir. TROIS CONTES 213 — Ça ben été?— Oui.Comment ça va à la maison?— Ça va ben.J’ai eu la fille de Jos, Ghislaine, pour le temps qui faudra.Puis ils sont restés comme cela, muets pendant deux heures, interdits, écrasés par cette douleur qui les tenait tous les deux.Un mot de temps en temps sur le docteur, sur les billots, sur la neige, sur les enfants.C’est tout.Ils s’aimaient.Ils s’aimaient jusqu’au fond de leur cœur toujours jeune, et par tout leur corps qui s’usait depuis toujours dans le travail.Au « tomb-shit », car c’est ainsi qu’on appelle le lot à bois, la semaine parut longue aux deux garçons.François, avec sa tendresse habituelle, pensait à sa mère.Il était inquiet.Par la force de l’habitude, sa hache frappait dur sur les troncs d’arbres, mais ses yeux restaient fixés sur quelque chose qu’il ne voyait pas et qu’il cherchait de tout son cœur: l’avenir.La maladie de sa mère le faisait réfléchir sur la vie.Il se rendait compte qu’on pouvait tomber malade subitement et mourir, peut-être.— Watch ouuuut! C’était le cri de son frère qui le tirait de sa rêverie, parce que la tête d’un arbre quittait le ciel et allait s’abattre sur lui.De son côté, Dominique rêvait à Ghislaine, mais sa rêverie était toute en rouge, et elle décuplait ses forces.Il revoyait ses yeux largement ouverts.Il devinait tout le reste de son corps, il sentait son cœur soumis et sa hache tourbillonnait dans l’air pendant une seconde pour s’enfoncer dans le bois gelé jusqu’à la tête.Sa mère était malade.Bon.Mais on ne meurt pas d’une maladie de vessie.Elle serait bientôt de retour à la maison.Elle trouverait Ghislaine à son goût, et au printemps, il prendrait la 214 ROGER FOURNIER nouvelle mariée dans ses bras et lui ferait passer le seuil de la porte, sur la terre que le père avait achetée.— Va-t-en ma santé, viens-t-en mon argent! A corps perdu sur le sciotte! Et le bran de scie coulait dans la neige, et les billots s’empilaient, et le temps passait, soutenu par le fil de leurs pensées.Le soir, ils fumaient en silence après le souper, et leur rêverie s’étendait dans tout leur corps comme la chaleur du poêle qui s’amortissait peu à peu.Puis ils s’endormaient, et leurs pensées de plus en plus vagues planaient encore dans la noirceur de la nuit, jusqu’au moment du réveil où la pâleur de l’aube et la froideur du matin coupaient le fil de la veille.Mais avec le jour nouveau commençait une trame nouvelle, nouvelle et pourtant toute pareille à la précédente.Enfin, samedi arriva, avec son odeur de jour de congé, et les regards des deux amoureux plongèrent l’un dans l’autre, infiniment, comme deux bouches qui se joignent pour un baiser.Dans la maison, personne ne l’avait remarqué.Le lendemain, Louis partit dans une carriole avec François pour aller voir la mère à l’hôpital.Dominique aimait beaucoup sa mère, mais l’odeur de l’hôpital lui faisait peur.Aussi, fut-il très heureux d’entendre Ghislaine exprimer le désir d’aller faire une visite à sa famille.Alors il a mis son bel habit du dimanche, sa chemise blanche et sa cravate rouge-vin, puis il a enveloppé la douce Ghislaine dans la peau de mouton jaune, et ils sont partis tous les deux sous le soleil pâle et par les chemins blancs.D’une même oreille, ils écoutaient la chanson grêle des « gorlots », qui dansaient sur la croupe du cheval, et le trot léger de la bête qui jouissait d’un bon chemin de TROIS CONTES 213 neige durcie.Dans sa clarté absolue, janvier se coulait sur la terre comme une immense nappe de glace sèche.Chez Jos, on s’est donné la main pour se « souhaiter la bonne année », car c’était « le temps des fêtes », on a parlé de froid, de neige, de chantiers, puis on les a gardés à souper.Justement, toute la patentée de Jos était là, et il y avait des « violonneux » dans la famille.Dès la dernière bouchée du repas avalée, la grande table de la cuisine fut poussée dans le coin, des accords sonnèrent, transparents comme des gouttes de rosée, et les talons commencèrent à frapper le plancher de bois franc.Le feu du mouvement s’était allumé dans toutes ces jambes de travailleurs, et pour eux la joie du rythme à deux temps était inépuisable.Ghislaine et Dominique avaient accordé leurs pas et leurs sourires, et parfois leurs poitrines se rencontraient pour ajuster aussi leurs cœurs.Le bonheur sortait des robes qui volaient en tourbillons, s accrochait aux mains qui se pressaient l’une dans l’autre, pendant que la chaleur montait de partout pour colorer les joues de rouge, et les « violonneux «avaient le diable dans les bras et les doigts tellement la musique sautait d’une note à 1 autre, rapide comme un écureuil, légère comme certains rires de femmes entendus les soirs de mai.Soudainement, la ronde s’est arrêtée, les pieds ont cessé de marquer les temps, un cercle s’est formé, et toutes les voix ensemble ont appelé « Ti-Gus ».— Ti-Gus, la grande gigue simple! C’était l’heure du solo, de la suprématie de toute la joie réunie en un seul corps qui allait obéir entièrement au violon plus endiablé que jamais.Ti-Gus, un grand garçon de vingt-cinq ans, simple, drôle à cause de ses yeux noirs qui riaient toujours, s’est avancé au milieu du cercle, perché sur ses deux longues jambes sèches.Lin peu gêné, 216 ROGER FOURNIER mais sûr de tous ses membres, il a marché sans regarder les yeux qui le fixaient, car tout son esprit était rivé sur cette chose qui était en lui, et qui était tout le ressort de sa danse.Puis, trois fois de suite il a frappé le plancher avec son pied droit pour bien prendre le rythme du violon, et alors, ce fut la multiplication de ses jambes, de ses pieds et de ses bras, qui semblaient se poser nulle part pour prendre leur élan mais qui étaient toujours en mouvement.Et de la pointe et du talon, et de la pointe et du talon, sans cesse et toujours avec plus de frénésie les pieds de Ti-Gus frappaient le bois dur comme pour lui communiquer ce rythme qui l’animait.De temps en temps, cette fièvre de mouvement était ponctuée par un grand saut qui portait sa tête jusqu’au plafond et cet élan était salué par une violente acclamation de la foule qui s’enivrait elle aussi.Il retombait sur la pointe des pieds pour recommencer 1 agitation de tous ses muscles devenus agiles comme ceux d un chat.Quand il fut ruisselant de sueur et mort de cette fatigue heureuse qui vient de la danse, il a ponctué tout son énervement par trois coups du talon gauche, et il s’est écrasé sur une chaise.Pour terminer la soiree, on a dansé « les confitures », puis, Dominique et Ghislaine se sont retrouvés tous les deux emmitouflés dans la carriole comme deux poulets nouveaux-nés, un œil fixé sur les étoiles.Lorsque la voiture fut devant la maison, ils se sont souhaité la bonne année, comme il faut, sur la bouche, et ils n’ont plus pensé à l’hiver.Entre eux, c’était soudé.Il était là, cependant, l’hiver, immense, impénétrable comme un bouddha.Déjà, les clôtures de pieux disparaissaient presque entièrement sous la neige. TROIS CONTES 217 Le dimanche suivant, la mère est revenue à la maison enveloppée de deux peaux de mouton dans la carriole, et avec des briques chaudes sous les pieds.Elle devait garder le lit encore pendant un mois, mais elle fut tout de suite heureuse de voir que tout allait bien dans sa grande cuisine.Marielle était une brave fille et Ghislaine avait pris un goût singulier pour tout ce qui regardait le bonheur de cette famille.Et l’hiver continuait à les envelopper tous comme une grande aile froide.Le lendemain, lundi, des « bonjour », des « à samedi », des regards qui s’enfoncèrent l’un dans l’autre comme deux corps qui s’unissent, et la petite caravane est partie, entièrement heureuse.Tout au long du parcours, une chanson d’amour a couru entre les bancs de neige et s’est perdue dans la forêt.Vers la fin de l’avant-midi, François a planté son crochet dans un énorme billot pour le monter sur un roule.Quand toute la pesanteur a été au bout de ses bras, son pied a glissé, mais il a tendu tout son corps dans un effort extrême, pour que l’arbre ne roule pas sur lui.En même temps, il a senti une douleur étrange dans l’aine.Mais il n’y a pas fait attention.Au dîner cependant, il n’avait pas faim, le mal était dans tout son ventre, et dans sa tête en plus.— T’as pas faim?Bon ben, tu bûcheras plus fort après-midi, çà fait que t’auras faim au souper.Louis réglait son cas de la manière bonhomme qui lui était coutumière, sans méchanceté aucune, car les petites douleurs n’ont jamais eu le privilège d’attirer l’attention, chez les campagnards.Et après le dîner, les trois hommes sont retournés au chantier comme d’habitude.Le temps avait passé au gris, la neige s’était mise à tomber, fine et 218 ROGER FOURNIER sèche, et le vent commençait à faire incliner la tête des arbres pendant qu’un sifflement chargé de mystère sortait de toutes les branches d’épinette.— Quiens, v’ia le p’tit poudrin qui court le long du chemin.On va en avaler une bonne tantôt.Pour Louis, l’hiver était une vieille bête qu’il connaissait depuis longtemps, et il le savait toujours quand elle se préparait à s’élancer, en tempête.Ils se sont mis au travail, la chanson des haches et des scies a recommencé à faire trembler la forêt, et de temps en temps, dans cette clairière qu’ils avaient faite, une rafale de vent passait, soulevait un nuage de neige qui les enveloppait et fouettait leurs visages un petit peu, comme pour les agacer.C’était léger, ça volait, ça tourbillonnait, mais c’était le présage de quelque chose qui grondait au loin et qui était fort.Pour François, la poudrerie avait quelque chose de sinistre.La grisaille de l’après-midi et le tourbillonnement de la neige se mêlaient à son mal et faisaient germer en lui une lassitude si grande qu’il avait peur de tomber là, et d’être enseveli sous la neige.Il avait abattu un grand sapin et il travaillait à l’ébrancher depuis plus d’une demie heure, mais chaque coup de hache qu’il donnait lui déchirait le ventre.Il avait l’impression que quelqu’un lui attachait les tripes et le sexe avec un fil de fer.Des sueurs coulaient de son front et allaient faire des petits glaçons dans ses sourcils.A bout de forces, il s’est assis sur le tronc du sapin à demi nu pour respirer un peu.Louis et Dominique se sont arrêtés et il y eut quelques secondes de silence pendant lesquelles le vent a soufflé dans la neige avec indifférence, et où les deux hommes ont deviné qu’un être monstrueux et invisible était caché TROIS CONTES 219 dans la forêt et venait de les mordre.L’hiver étendait sa grande patte d’ours polaire sur eux et serrait ses griffes.— T’as mal au ventre?— J’suis pus capable.Et une grande bourrasque, venue du plus profond de la forêt, s’est accrochée aux arbres et s’est mise à les tordre dans tous les sens.De toute la nature, qui avait l’air de reposer deux heures auparavant, un immense gémissement montait et hurlait comme une bête inconnue.La maladie et la tempête venaient de se lier pour un grand combat qui ne finirait que plus tard, beaucoup plus tard, tout à fait au bout de la noirceur.Dominique est resté seul au milieu du chantier, inquiet, et pour compagnon de travail il n’eut plus que l’image de Ghislaine.Son visage, ses yeux, ses bras nus, tout son corps remontait dans son souvenir et se mêlait à la neige qui tournait autour de lui.Pour chasser cette impression de malheur qui se faufilait entre les arbres, il a levé sa hache, et les copeaux ont volé très loin dans la neige.Il a bûché jusqu’à la nuit.Plus loin, très loin, il y avait un point noir qui s’avançait lentement dans la tempête.C’était Louis qui marchait derrière sa charge de billots, et François était assis dessus, plié en deux, se tenant le ventre à deux mains.Les deux hommes ne parlaient pas.C’était le vent qui avait la parole.Dès qu’ils avaient mis le nez hors de la forêt, un océan de neige en mouvement les avait frappés en plein visage, le cheval avait relevé le nez et s’était arrêté la crinière tendue par le vent, et ses babines où pendaient deux glaçons avaient frémi avec douleur.Louis avait crié son nom avec colère, et les trois êtres vivants, probablement les seuls qu’il y eût sur la route par un temps pareil, avaient plongé dans une mer de poudrerie, 220 ROGER FOURNIER de vent, de neige et de noirceur qui montait de partout.Le chemin n’existait plus.Il n’y avait que les balises pour indiquer la route.La route, c’est beaucoup dire, car un chemin d’hiver, ce n’est qu’une piste pour un cheval et un traîneau.La piste n’existait plus, la nuit venait, le mal de François ne lâchait pas d’un pouce, et de temps en temps, une bourrasque de neige et de vent empoignait le cheval, la sleigh, les deux hommes, et les tenait en suspens, incapables d’avancer, rivés sous la morsure du froid.Plus rien n’existait que ce monstre enragé: l’hiver.Devenu boule blanche tellement il était « frimassé », le cheval repartait après chaque bourrasque, boulangeant la neige avec ses pattes, râlant comme la petite bête que le lion dévore.Enfin, ils sont arrivés sur le dessus de la dernière côte.Ils ont pris leur « chemin de travers » au milieu des champs.Cette dernière étape descendait en pente jusqu’à la maison, mais là, le vent était plus fort, n’étant entravé par aucune forêt.Bien loin dans le nord, sur les bords du fleuve, le souffle de la tempête soulevait un nuage blanc en tourbillonnant au ras du sol, et le vent, qui avait pris son élan sur les trente-six milles de glace qui recouvre le fleuve, empoignait ce nuage et le roulait à travers champs vers le sud, à une vitesse que personne ne pouvait mesurer.Ni ciel, ni terre, ni mer.Seulement le hurlement de la nature entièrement changée en poudrerie.Chaque fois que la piste traversait une clôture par une « pagée » démontée, il y avait un énorme « banc de neige » dans lequel la charge s’écrasait comme du plomb dans du sable mouvant, et le cheval, enfoncé jusqu’au poitrail, devait s’arrêter.Louis s’avançait, le prenait par la bride, lui faisait pétrir la neige avec ses pattes, et dans un long gémissement de tout son corps, sous le harnais TROIS CONTES 221 qui craquait de partout, par petits bonds, il faisait passer la charge et le malade qui était dessus, geignant lui aussi.Quand ils sont arrivés près du « roule » de billots, c’était la nuit et la tempête continuait, maîtresse de l’univers.François s’est traîné à la maison, et il s’est jeté dans une chaise près du poêle.Il était gelé.Le lendemain, il était à l’hôpital.C’était son tour.Une hernie, ce n’est pas bien grave, mais cela vous empêche de travailler pendant près de deux mois.L’hiver et la maladie.Louis s’était habitué à l’hiver depuis toujours.Pour lutter contre cette bête-là, on prend sa force dans la chaleur de ses poumons, dans l’habitude, dans le fait quelle est inévitable.Mais la maladie, c’est une espèce de microbe qui rend l’hiver effrayant et qui se creuse une place dans votre tête, comme une vermine, pour miner votre espoir.Tous les soirs après souper, Louis s’essayait près du poêle avec ce microbe-là dans la tête.Sa femme allait sortir vieillie de tout ce mal qui la tenait au ventre et presque tout l’argent qu’il recevrait pour ses billots servirait à payer le salaire de la « fille engagère » et l’hôpital.C’était bien la peine de vouloir faire un gros chantier.François est revenu deux semaines plus tard.La maison prit une face nouvelle.C’était au début de février, les grands froids de l’hiver étaient presque passés.On sentait déjà que toute la nature était partie sur une autre pente, comme un ruisseau qui descend vers une vallée plus calme.Février et mars, c’est la neige elle-même emmitouflée.On dirait que la nature s’écrase dans sa fourrure, gonflée comme une « poule couveuse ».François fut une présence agréable dans cette maison où l’on peinait sans douceur à longueur de semaine.Il se levait à neuf ou dix heures du matin.C’était des vacances! 222 ROGER FOURNIER Puis il mangeait comme s’il allait devoir travailler, et la journée commençait, calme remplie seulement par les bruits de la cuisine et du ménage.Quand le ciel était clair, le soleil entrait par les grandes fenêtres.Il s’asseyait dans cette chaleur-là, et son esprit n’allait pas plus vite que le rayon qui se glissait sur le plancher.La mère se levait une heure ou deux chaque jour, mais pas plus.Elle devait attendre la fin complète de son mal.Marielle et Ghislaine allaient et venaient autour d’eux comme deux oiseaux qui préparent un nid, et ces deux convalescences qui faisaient des progrès mettaient quand même un peu de joie dans leurs travaux.Tout se passait en silence.Puis, à force de n’avoir rien à regarder, François a fini par voir Ghislaine.Il ne l’avait jamais remarquée.Elle appartenait à Dominique.C’était entendu.Quand il arrivait à la maison le samedi soir, il la saluait en la regardant gentiment, il y avait même de l’inquiétude dans ses yeux.C’était du spécial.Ce n’était pas comme pour le reste de la famille.Et le lendemain, il la conduisait chez ses parents, en carriole, et ils soupaient là tous les deux.Depuis le premier dimanche, l’habitude avait été prise.Ils devaient « parler d’avenir », le soir en revenant sous la lune de cristal, et ils devaient s’embrasser, avant de sortir de la carriole, dans la chaleur des peaux de mouton.François se doutait bien de tout cela, oui, mais pourquoi n’aurait-il pas droit à un peu de cet amour, à un peu de ce corps, lui qui était malade, et seul?Depuis quelques jours, il n’allait plus se coucher dans l’après-midi.Il restait dans la cuisine avec sa petite sœur et elle, puis il sortait de sa rêverie pour lui parler.Il a commencé par des choses banales: la vaisselle, le manger, le température, de tout et de rien.Puis, il s’est mis à la taquiner sur sa façon de rire.Elle a ri encore plus, en TROIS CONTES 223 cascades, partant de très haut et tombant très bas, comme dans une fosse mousseuse.Il allait à elle avec sa lenteur habituelle, mais avec sa tendresse aussi.C’est cette particularité qui a fini par retenir l’attention de Ghislaine.Le feu et l’ardeur de Dominique l’avaient subjugée d’un seul coup, mais la douceur de François commençait à s’étendre sur elle et à paralyser les élans qui l’avaient portée vers l’autre.Puis, elle l’a regardé attentivement pendant qu’il rêvassait auprès du poêle, et elle s’est mise à aimer ses yeux verts, très doux, ses sourcils qui étaient fins et tout d’une belle courbe, ses cheveux qui étaient abondants et encore blonds, sa bouche qui était forte, mais dessinée avec précision.Lui, pendant qu’elle travaillait, les mains dans la pâte à tarte, il a examiné avec soin ses bras, ses yeux, ses joues, ses jambes, etc.et il a trouvé que tout cela était d’une plénitude bien satisfaisante.C’était d’une couleur indéfinie où il y avait du rose, du blanc, du rouge.Et ainsi, avec son corps épanoui par le travail, elle lui entrait dans la peau de jour en jour.Un bon samedi soir.Dominique est arrivé, barbu, les bottes gelées, mais bouillant des pieds à la tête comme d’habitude.Quand il a salué Ghislaine, il l’a trouvée rougissante et hésitante.Au souper, il a vu son frère s’approcher de la table avec des grands sourires et des yeux qui se posaient doucement sur la fille à laquelle il avait rêvé pendant la longue semaine.Ah! Ben! On moissonnait dans son champ de blé! Il a mordu dans sa fourchette, sans dire un mot.Mais, le soir, au moment de se coucher, il a suivi son frère dans sa chambre, il l’a retourné face à lui, devant son lit, et lui a écrasé son poing dans la figure. 224 ROGER FOURNIER — Çà t’apprendra à faire l’écœurant.Et il est allé se coucher, complètement satisfait de sa semaine.Le lendemain, il a conduit Ghislaine chez ses parents mais sans lui dire un mot.Ce fut un dimanche d’une platitude inouïe.En rentrant le soir, sa colère n’était pas encore éteinte, car il la nourrissait en silence.Soudainement, il a crié: — Comment çà se fait que tu te laisses faire par lui?— Voyons! Arrête de te ronger les sangs.Y s’est rien passé.Puis elle s’est faite toute petite.Alors il a fondu comme du beurre au soleil, il s’est jeté sur elle et il a failli lui arracher la bouche avec ses baisers.Ghislaine a trouvé cette ardeur délicieuse.Cependant, quand il est sorti de son étourdissement, François s’est trouvé étendu sur son matelas, avec une douleur cuisante au menton.Son ventre aussi lui faisait mal.Il a détaché le grand bandeau qui lui entourait tout le corps, en pensant que le jeune homme ressuscité par le Christ avait des bandeaux autour du corps lui aussi, puis il a mis ses doigts sur sa plaie.Il a senti le cordon formé par la cicatrice, long de quatre pouces.Non, il n’y avait pas de sang.C’était seulement forcé.Alors, le tison de l’obstination qui sommeillait en lui s’est éveillé, et une rage sourde s’est allumée dans son corps humilié.Lui, le plus vieux de la famille, venait toujours après l’autre! Non! la guerre n’avait pas lieu souvent, mais cette fois elle aurait lieu.Il a passé tout le dimanche enfermé dans sa chambre, cultivant sa rancœur.Au cours de la semaine, il s’est trouvé seul avec Ghislaine dans la cuisine.Lentement, il s’est approché d’elle, TROIS CONTES 225 et il a posé sa main chaude sur son cou blanc.Elle a frémi de tout son corps et elle s’est retourné, le visage tout à fait contrarié.Mais jamais elle n’avait vu un regard si tendre et des yeux si pleins de supplication.— Tu sais que j’ai manqué me faire casser la gueule à cause de toé?Marielle est arrivée juste à ce moment là, et il est allé s’asseoir.Mais, pendant le reste de la journée, elle l’a regardé souvent, à la dérobée, et elle a repris goût à son visage tendre.Il était bien différent de Dominique, mais il était aussi beau que lui.Le soir, elle s’est glissée dans sa chambre, pendant que les autres dormaient.Elle voulait savoir ce qui s’était passé entre les deux frères.C’était du moins le prétexte qu’elle se donnait à elle-même, mais quand elle fut près de lui, elle n’a pas refusé ses caresses, et ils se sont embrassés pendant plus d’une heure.Cependant le temps passait.La femme de Louis commençait à travailler un peu, toute heureuse de mettre ses mains dans la pâte qui nourrissait ses enfants et son mari, heureuse aussi des amours de Dominique et Ghislaine, mais ignorant le reste.Louis achevait son hiver comme il aurait achevé un long sacrifice: tout le travail qu’il faisait ne servirait qu’à réparer ce que le malheur avait fait dans sa famille.Il ignorait lui aussi l’amour secret de François.Ghislaine était fort embarrassée.Le dimanche, elle aimait l’ardeur de Dominique, et pendant la semaine, elle aimait la grande paix qu’il y avait dans l’autre, et elle le rejoignait tous les soirs ou à peu près.Elle avait pris de l’assurance, et elle ne rougissait plus quand Dominique arrivait le samedi soir. 226 ROGER FOURNIER Ce dernier s’était un peu calmé, car elle était tendre avec lui le dimanche.Mais il passait des semaines atroces, seul dans la forêt et dans le camp, sachant qu’ils étaient près l’un de l’autre pendant toute la semaine.Quand Ghislaine venait voir François, la nuit, il ne pouvait pas la posséder, à cause de la coupure qu’il avait dans le ventre, mais il était heureux quand même, rassuré par ses baisers.Il lui avait fait promettre de ne rien dire à son frère, lui disant qu’il arrangerait tout cela lui-même quand il irait travailler.Et le temps passait, et Ghislaine ne savait plus lequel choisir.Cependant, mars est arrivé comme une grande coulée de bonheur blanc.Le matin, de nombreuses corneilles passaient en désordre dans le ciel pur, volant vers le nord, et leur chant dur avait quelque chose de frais qui s’accordait avec le scintillement de la neige.Une odeur neuve montait de partout, et c’était comme l’ha-leine pure d’une jeune fille qu’on aime.Un dimanche soir, vers dix heures et demie, François est sorti dehors et il a senti sous ses pieds que la neige s’était adoucie.Puis il a regardé vers le nord, et il a vu, dans le bas du firmament, ce mélange radieux de turquoise et de rose qui persistait derrière le soleil disparu.C’était la couleur particulière au mois de mars, et il l’aimait depuis son enfance.Au bout des champs qui s’étendaient devant lui, il y avait le village et la fumée des cheminées montait, calme, droite, vers cette couleur qu’il aimait.Au-dessus de tout cela, il y avait des étoiles fraîches, comme des millions de sourires.Alors l’ennui « du dehors » s’est emparé de lui comme une rage de dents, et il a décidé de retourner au chantier.Sa plaie était encore sensible, mais il se sentait capable.Avec une bonne ceinture, il n’y avait rien à craindre. TROIS CONTES 227 — T’es sûr que t’es capable?avait simplement demandé son père.— Oui, oui.— Bon.C’est toé qui le sait.Malheureusement, au moment de partir, le lendemain matin, Dominique était là, et il a vu le visage de Ghislaine s’attendrir en face de François qui lui disait « bonjour » avec beaucoup trop de douceur pour qu’il n’y eut rien entre eux deux.Malgré le coup de poing, ça continuait! Il était trompé! François l’a vu sortir en claquant la porte, et il a compris que ce jour-là ils se feraient face, quelque part dans la forêt.Maintenant, la coupe des billots était terminée.Il ne restait plus qu’à finir la coupe de bois de chauffage et à charrier les billots.Donc, ce premier matin où François retournait au travail les trois hommes sont partis avec les quatre sleighs.Habitué, l’un des chevaux suivait les autres, seul, comme un mouton à la queue d’un troupeau.Le père marchait en tête, seul avec l’idée de cet hiver plus dur que les autres, qu’il ruminait comme une herbe amère.Dominique venait derrière lui, mais il ne chantait pas, malgré le soleil qui brillait sur la neige amollie.François était à la suite, assis sur le bloc avant de sa sleigh, heureux de retourner dans le bois, heureux surtout de l’image de jeune fille qui était dans sa tête, et pensant à la façon dont il annoncerait à son frère qu’elle serait à lui.Les deux frères ont bûché toute la journée sans se dire un mot, l’un avec lenteur parce que sa cicatrice était encore fraîche, et parce qu’il avait perdu l’endurance au labeur, l’autre avec rage.La sueur lui coulait au bout du nez, comme l’eau d’érable au bout de la « goutterelle », les branches de bouleau volaient dans les airs, mais il ¦ 228 ROGER FOURNIER n’y avait pas de travail assez dur pour le calmer.Ghislaine était entre eux comme une hache à deux « taillants »; et pour ne pas se blesser, ils devaient rester loin l’un de l’autre.Pourtant, la fin du jour est arrivée.Le père a chargé sa sleigh avec Dominique, et il a dit: — Bon ben, chargez les trois autres sleighs, les garçons.Moé j’descends tu-suite pour fère le train.Et il est parti.Pour charger la première et la deuxième sleighs, il n’y a pas eu d’accroc.Très fort, Dominique empoignait les billots à pleins bras, et bandant tous ses muscles, d’un seul coup de reins, il les lançais sur le bloc de la sleigh qui était à côté de lui.François le voyait manoeuvrer, et il était sur ses gardes.Il attendait que l’autre bout du billot fut en place, et alors, à l’aide de son crochet, avec de longs efforts, il parvenait à mettre son bout de billot en place.Cette première journée de travail l’avait épuisé, et ses jambes commençaient à trembler.Mais il avait son orgueil il ne voulait rien céder à son frère qu’il sentait entièrement contre lui.Pourtant, en chargeant la dernière sleigh, il a eu un moment d’inattention.Juste au moment où il essayait de soulever son bout de billot, Dominique a lancé le sien sur la sleigh.Le contrecoup lui a arraché son crochet des mains, et il s’est effondré dans la neige.— Voyons! T’as les jambes en guenilles?— Maudit fou! Pas besoin de t’énerver! On le sait que t’es fort.— Tu m’as joué dans l’dos, hein, ben c’est fini.Icitte tu peux pas conter fleurette à personne.— Prends ton temps! T’as toujours voulu tout mener à ton goût.C’est à mon tour.J’me marie au printemps. TROIS CONTES 229 — Ah! ben baptême! Avec qui?— Avec elle.Dominique a bondi devant lui, les yeux comme deux tisons, le front couvert de sueur, l’écume à la bouche, et il a voulu frapper, mais il a été arrêté par le regard de son frère qui est resté collé dans le sien.— Christ! On va voir ça! Puis il s’est soulagé avec un grand coup de hache dans le tas de billots, ils ont chaîné la charge, excités tous les deux, et c’était le temps de partir.La forêt changeait de couleur.Le soir tombait avec sérénité.— On va voir ça! répétait Dominique., et pas plus tard qu’à soir.Viens-t’en! Pour sortir du bois, il y avait deux chemins.L’un d’eux s’appelait « le chemin d’en haut », parce qu’il fallait monter une bonne côte juste au départ.Une fois cette côte montée, la piste était très belle.L’autre s’appelait « le chemin d’en bas », parce qu’il n’y avait pas de côte à monter.Par contre, il était plein de cahots et François préférait l’autre.— Suis-moé.On va prendre le chemin d’en bas, dit Dominique, toujours en colère.— J’prendrai le chemin que j’voudrai.Après la scène qui venait de se passer, ces menaces et cette humiliation de s’être écrasé dans la neige, François ne voulait plus rien céder à son frère.Il a dirigé son cheval dans le « chemin d’en haut ».— Es-tu fou, maudit?Y a cinq pieds de nége là, pis c’est pas foulé.Ton cheval va s’embourber.Dominique avait raison.Le « chemin d’en haut » n’avait servi, pendant tout l’hiver, qu’aux voitures non chargées, et la température douce du mois de mars avait amolli la neige considérablement.François le savait bien 230 ROGER FOURNIER mais il a voulu prendre le risque, incapable de donner raison à l’autre.Vers le milieu de la montée, le derrière de la sleigh a glissé hors de la piste, le cheval s’est arrêté, et les quatre membres du véhicule se sont soudés dans la neige « pelotante ».François à hurlé le nom du cheval.La bête s’est reculée, puis elle a donné de tout son corps dans le collier, mais la charge n’a pas bougé, et les quatre jambes du cheval sont entrées dans la neige trop molle.Il était pris jusqu’au ventre.Sans perdre espoir, François s’est approché et l’a pris à la bride pour l’aider.Sous les cris qui l’excitaient, la bête a commencé par donner des coups pour sortir ses pattes qui s’enlisaient, mais la charge qui la tenait au collier rompait constamment son équilibre, et après un dernier effort, elle s’est renversée sur le côté, écrasant François de tout son poids.En effet, il avait calé dans la neige jusqu’aux genoux et avant qu’il ait eu le temps de se sortir de là, le cheval était sur lui.N’étant pas très loin, Dominique a entendu les cris et les râlements.Il est arrivé en courant.— Maudite tête de mule! T’avais ben besoin d’aller te sacrer là-dedans! Sa colère avait augmentée, car il savait très bien que si François était dans le pétrin, c’était parce qu’il n’avait pas voulu lui donner raison, et le suivre.Alors il l’a pris par en-dessous des bras, et avec sa force décuplée par la rage, il l’a sorti d’un seul coup et l’a lancé dans la neige à quelques pieds plus loin.Un grand cri de douleur est monté jusqu’à la tête des arbres et s’est répandu dans la forêt.De toute sa pesanteur, le cheval avait fait appuyer une boucle de son harnais sur la cicatrice encore fraîche.Etendu dans la neige, François a fouillé dans ses vêtements d’étoffe, il a mis la main sous la ceinture qui TROIS CONTES 231 entourait son ventre, et il y avait du sang.Sa plaie était ouverte.Dominique s’est redressé, et il a senti que la forêt se pressait autour de lui, comme une meute affamée.La noirceur montait de partout et l’encerclait, chargée d’accusation.Affolé, il a dételé le cheval, déchargé les trois quarts de son voyage de billots puis il a couché son frère sur le reste, et ils sont partis en vitesse, abandonnant les deux autres chevaux.Quand ils sont sortis de la forêt, François a ouvert les yeux, il a regardé la couleur du ciel, dans le nord, il a respiré l’odeur fraîche du soir, puis il a dit à son frère qu’il était inutile de se dépêcher.L’hôpital était trop loin, en effet.Il est mort avant d’y arriver, au bout de son sang.Trois jours plus tard, en revenant des funérailles, Louis a remarqué les glaçons qui pendaient aux toits des maisons, et que le soleil faisait dégouliner.L’hiver était fini.C’était le printemps. MARCEL RIOUX VISIONS TRAGIQUES ET OPTIMISTES DE L’HISTOIRE MARCEL RIOUX est né à Amqui, le 19 janvier 1919.Il a fait ses études classiques au Séminaire de Rimouski, a étudié la Philosophie chez les Dominicains à Ottawa, a suivi le cours des Hautes-Etudes de Montréal et les cours d’Anthropologie de l’Université d’Ottawa et du Musée de l’Homme de Paris.Il est l’auteur de deux monographies d’anthropologie: Description de la culture de l’Isle Verte et Belle-Anse.Il a collaboré à des revues canadiennes françaises et américaines.Il prépare en se moment un travail théorique en Anthropologie dont le titre provisoire est: Concept d’orientations culturelles. « Plongés dans une éternité de néant, nous sommes des bulles qui crevons les unes après les autres à la surface d’une mer fangeuse, dans un bruit mou que nous appelons l’existence.» C’est ainsi que Maurice Nadeau résume l’idée que Samuel Beckett se fait de la vie et du monde.Nous sommes loin « des lendemains qui chantent » des marxistes; loin aussi de Condorcet et des positivistes du XIX0 siècle qui envisageaient l’histoire comme la marche ascendante de l’humanité vers le bonheur.Depuis le début du siècle, une grande fêlure a déchiré cet optimiste qui est allé rejoindre les autres illusions de monsieur Homais.Depuis Spengler et son Déclin de l’Occident, les écrivains et le public averti ont de plus en plus douté des chances de notre civilisation; au XIXe siècle, notre civilisation semblait porteuse de tous les espoirs du monde; aujourd’hui, plusieurs en sont venus à douter des chances de survie de l’humanité.La vision de l’histoire que professe l’Occident est tragique; pour les uns, la catastrophe est au bout de l’aventure de l’homme sur terre; pour les autres, rien ne saurait nous sauver si nous ne faisons pas immédiatement marche arrière et ne retournons pas au Moyen-Age.Pour la plupart, c’est le refus de l’avenir.La vision optimiste de Teilhard de Chardin apparaît comme une exception.Comment donc interpréter l’histoire que nous vivons présentement dans le contexte de l’évolution de l’humanité et du monde?Sitôt sorti de la période mythique, l’homme s’est intéressé au sens de sa destinée et à celui du monde: il est entré dans l’histoire.L’événement auquel nous attachons 236 MARCEL RIOUX tant d’importance aujourd’hui n’avait rien d’attirant pour l’homme mythique, pour les sociétés dont la structure, le destin et la vérité étaient incorporés dans des rites et des mythes qui seuls donnaient un sens au présent.Comme le dit Eric Dardel: « L’histoire devient l’expression appropriée de l’homme quand l’univers mythique passant à l’arrière-plan, l’intérêt et l’attention de l’homme se portent sur l’événement, sur ce qui passe et ne reviendra plus, sur l’enchaînement des événements.»1 2 3 La vision du monde du primitif et la conception de son moi ne se réfèrent pas à des touts en mouvement mais s’insèrent dans la cosmographie et la structure sociale de son groupe.Pour lui, le cosmos et le moi sont des éléments stables d’un univers défini au commencement du monde.L’homme et la nature forment un tout indissocié.« Alors, dit Leenhart, structure de la plante, structure du corps humain se répondent: une identité de substance les confond dans le même flux de la vie.»“ Avec la rupture de l’ordre mythique, qui était caractérisé par le retour périodique des rites qui revitalisaient l’existence de la société et du moi, l’homme ajoute une autre dimension au temps et essaie d’interpréter l’événement en le reliant au passé et l’avenir; il commence à se concevoir différent de la nature ambiante.C’est l’histoire qui commence.« La fin de l’âge mythique et le commencement de l’histoire constituent l’une des inflexions décisives dans le développement de l’humanité.Il s’agit là d’un moment de l’évolution plutôt que d’une date de l’histoire.»° Que représente cette période historique dans l’évolution de l’humanité?Quelques milliers d’années, qui entament à peine le million 1.Dardel, Eric: «Magie, mythe et histoire» Journal de Psychologie normale et anormale, 1950, p.2161.2.Leenhart, Maurice: Do Kamo, p.31.3.Gusdorf, Georges: Mythe et Métaphysique, p.93. VISIONS TRAGIQUES 237 d’années que l’homme a vécues sur terre.Et déjà, certains auteurs parlent de période post-historique.« Pour Cournot, dit Raymond Ruyer, la phase historique n’est qu’une phase et même une phase relativement courte, entre deux périodes extrêmement longues: dans le passé, la phase ethnologique, dans l’avenir, la phase de la civilisation et de l’administration rationnelles.»4 5 Les phases de Cournot recoupent celles de Gusdorf qui divise les étapes de l’humanité en périodes mythique, intellectuelle (historique) et existentielle; selon Ruyer et Gusdorf, l’humanité s’engagerait présentement dans la troisième phase.D’après Ruyer, par exemple, la phase post-historique serait caractérisée par une stabilisation du changement et du progrès techniques; l’ère de la planification dans laquelle nous entrons signifierait justement le contrôle des mutations techniques; « il est aisé de comprendre qu’en fait l’ère des grandes planifications sociales qui nous paraît, à tort, impliquer un progrès encore accéléré, contient l’annonce, au contraire, d’une cristallisation sociale.De toutes manières, un plan peut être quinquennal ou décennal, il ne peut suivre la courbe théorique de l’accélération au point de devenir quotidien ou horaire.Le règne des plans à long terme est donc, dès aujourd’hui, le premier symptôme encore peu apparent, du ralentissement du progrès.» 0 La position du marxisme envers l’histoire est plus ambiguë.Marx et certains auteurs marxistes parlent volontiers de « la fin de la préhistoire » et de « la fin de l’histoire ».Il n’en reste pas moins que tout le matérialisme historique est conçu en fonction de l’histoire, de 4.Ruyer, Raymond: «Les limites du progrès humain», Revue de Métaphysique et de Morale, oct—déc.1958, no 4, p.414.5.Ibidem, p.420. 238 MARCEL RIOUX l’histoire envisagée comme l’histoire de la formation de l’homme.D’autre part, on peut interpréter la réalisation du marxisme comme la fin de l’histoire; si, en effet, le matérialisme historique dévoile la signification de la totalité du développement historique, il n’y a plus de place pour aucun développement.Si la réalisation du marxisme marque la fin de l’aliénation humaine, et si l’histoire décrit justement les aliénations humaines, l’histoire prendrait donc fin avec l’avènement de la communauté authentique et universelle qui deviendrait alors l’humanité.L’humanité entrerait alors dans une période post-historique, marquée, comme le prédit Cournot, par l’administration et la civilisation rationnelles.Les conceptions de Cournot, de Ruyer et de Marx sont optimistes: l’humanité, loin de courir à la catastrophe, accède finalement à une phase d’où sont bannies l’aliénation, l’exploitation de l'homme par l’homme et le régime de la rareté.La vision de l’histoire, c’est-à-dire l’idée que les hommes se font de la marche des événements, de la destinée de l’humanité et du monde fait partie et est fonction d’un complexe plus général que les anthropologistes américains appellent ivorld view et que certains marxistes décrivent comme des visions du monde.Les deux notions sont très proches l’une de l’autre.Chez les Américains, Redfîeld définit ainsi ce concept: « On peut employer world view pour désigner les formes de pensée et les attitudes les plus générales envers la vie; on ne peut caractériser aucune vision du monde sans prendre en considération la dimension temporelle de la réalité, c’est-à-dire l’idée qu’on se fait du passé et de l’avenir; l’expression est assez large pour évoquer l’assiette émotive d’un peuple, sa tendance à être actif, contemplatif ou résigné, de se sentir distinct du monde environnant ou de s’identifier étroitement avec VISIONS TRAGIQUES 239 le reste du cosmos.» On peut traduire l’expression de world view, ainsi définie, par vision du monde globale parce que le concept s’applique à la totalité de la société et de la culture; l’idée de vision de l’histoire telle que nous l’employons ici fait partie de la vision du monde et a trait à la conception que les individus se font du passé et de l’avenir.D’autre part, quelques philosophes et essayistes marxistes emploient l’expression de vision du monde pour désigner un phénomène plus restreint que celui que les anthropologistes étudient.Le concept de vision du monde qu’emploient Goldmann, Lefebvre et Lukacks, par exemple, est lié aux classes sociales et restreint à certains secteurs de la culture, plus spécialement à ceux de la culture intellectuelle et esthétique.« Les visions du monde, » écrit Goldmann, « sont des faits sociaux, les grandes oeuvres philosophiques et artistiques représentent les expressions cohérentes et adéquates de ces visions du monde; elles sont, en tant que telles, les expressions individuelles et sociales en même temps, leur contenu étant déterminé par le maximum de conscience possible du groupe, en général de la classe sociale, leur forme par le contenu pour lequel l’écrivain ou le penseur trouve une expression adéquate.»'’ Comparée à celle des anthropologistes, la notion de Goldmann constitue une vision restreinte du monde.On peut ajouter que la vision globale n’est jamais totalement cohérente et exprimée; elle doit être inférée du comportement des membres d’un groupe.Il est bien évident que l’idée que les individus se font de l’histoire, de l’avenir varie avec le contenu de la vision du monde, globale ou restreinte, de la tribu, de la nation et de la classe sociale auxquelles ils appartiennent; leur 6.Goldmann, Lucien: Sciences humaines et philosophie, p.133. 240 MARCEL RIOUX vision de l’histoire varie aussi avec le temps.La bourgeoisie triomphante du XVIIIe et du XIXe siècles entrevoyait l’avenir de l’Occident avec beaucoup d’optimisme; celle du vingtième siècle sent que l’histoire travaille contre elle.On peut dire qu’en gros, les nations et les classes montantes possèdent une vision optimiste de l’histoire; au contraire, les nations et les classes sur leur déclin, croyant volontiers qu’elles sont le centre du monde, voient l’avenir de l’humanité avec beaucoup d’appréhension.Les traditionalistes se sont toujours montrés pessimistes tandis que la gauche espère toujours que l’avenir sera meilleur que le passé.Souvent, aux époques troublées, il arrive qu’un membre d’une certaine classe, d’une certaine nation se sépare brusquement des siens et suit une ligne de pensée qui le met en opposition avec les idées reçues dans son milieu.C’est le cas aujourd’hui de Teilhard de Chardin.Prêtre catholique d’extraction bourgeoise et même noble, il propose une vision optimiste de l’histoire et du monde.Loin de prôner comme beaucoup de ses frères de classe et de religion, un retour vers un passé lointain ou immédiat pour guérir les maux de l’humanité contemporaine, il estime, au contraire, que l’avenir porte la promesse de l’accomplissement de l’humanité et même de Dieu.Son œuvre a été accueillie beaucoup plus favorablement par les savants et les intellectuels de gauche que par les bourgeois et les catholiques.Récemment, par exemple, la Revue de l’Université Laval publiait un article de M.Marcel de Corte, professeur de philosophie à l’Université de Liège, qui expose une vision de l’histoire pessimiste et orthodoxe qui s’oppose à celle de Teilhard.Avant d’exposer brièvement la vision de l’histoire de Teilhard de VISIONS TRAGIQUES 241 Chardin, nous voudrions examiner quelques idées de M.de Corte.' En conclusion de son article, il écrit: « En d’autres termes, dit-il, le salut de la civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle.» Pour mieux asseoir son pessimisme et justifier la marche arrière qu’il propose, l’auteur commence par postuler qu’il existe une concordance entre l’évolution du monde inorganique et celle du monde moral.« La théorie actuelle de l’univers qui se désagrège dans son expansion nous dévoile un monde moral dont les rapports internes se brisent, comme l’univers lui-même.» Rien n’est moins prouvé.La plupart des biologistes et des anthropologistes pensent, au contraire, que les deux processus se déroulent en sens contraire.Lecomte du Noüy, par exemple, est fort explicite là-dessus: «.le grand physicien Boltzman démontre que l’évolution inorganique, irréversible, imposée par cette loi {entropie} correspond à une évolution vers des états de plus en plus probables, caractérisés par une toujours croissante symétrie par nivellement d’énergie.L’univers, en conséquence, tend vers un équilibre où toutes les dissymétries encore existantes seront abolies, où tout mouvement sera arrêté et où régneront une obscurité totale et un froid absolu.telle sera théoriquement la fin du monde .D’autre part, nous autres hommes, sur terre sommes témoins d’une autre sorte d’évolution: celle des choses vivantes .l’histoire de l’évolution de la vie révèle tant à l’égard de la fonction qu’à celui de la structure un accroissement systématique dans les dissymétries.»K Loin d’être semblables, comme M.de Corte le prétend, 7.De Corte, Marcel: «Les transformations de l’homme contem porain » La Revue de l’Université Laval, fév.1960, p.483-99.8.du Noüy, Lecomte: L’homme et sa destinée, p.42. 242 MARCEL RIOUX les deux systèmes d’évolution suivent des voies diamétralement opposées.C’est aussi l’opinion de Julian Huxley et de Teilhard de Chardin; ce dernier a même énoncé une loi, la loi de complexité-conscience qui veut rendre compte du développement de la biosphère et de la noosphère.Parallèlement à la loi physique de l’entropie selon laquelle l’univers se dirige sans cesse vers des états de plus en plus probables, de plus en plus stables, on peut invoquer une autre loi d’après laquelle une partie de l’étoffe cosmique dérive vers des états de plus en plus complexes et sous-tendus par des intensités toujours croissantes de conscience.Contrairement à de Corte qui assimile l’évolution du monde moral à celle du monde inorganique, Teilhard croit que la vie tout en continuant l’évolution du cosmos, et que l’homme tout en prolongeant l’évolution de la vie, obéissent, vie et homme, à des formes différentes de développement.L’homme n’est pas seulement une nouvelle espèce d’animal, il amorce, il représente une nouvelle espèce de vie.Et ici encore, Teilhard est en accord avec un autre grand biologiste, Julian Huxley, qui dit que l’homme n’est pas autre chose que l’évolution devenue consciente d’elle-même.Le fondement de la vision pessimiste de l’histoire que nous propose M.de Corte s’érige sur de bien fragiles prémisses; il est à parier que son pessimisme n’est pas né de cette prétendue concordance mais que sa position la lui a fait rechercher comme justification à son assiette idéologique.Les visions du monde, globales ou restreintes, et partant les visions de l’histoire, se bâtissent autour de l’idée que les individus se font de leurs relations avec la nature, avec Dieu, avec autrui et de la conception qu’ils se font d’eux-mêmes.Le contenu de ces visions varie avec les époques, les cultures et les classes sociales.Non seulement VISIONS TRAGIQUES 243 le contenu, mais l’importance relative qu’on accorde à chacune de ces relations.C’est ainsi, par exemple, que l’homme archaïque attachait beaucoup d’importance à ses relations avec la nature et avec Dieu; l’homme occidental contemporain met plutôt l’accent sur ses relations avec autrui et avec lui-même.Les visions du monde des peuples occidentaux contemporains sont plus anthropocentriques que celles des autres cultures et que celles des époque antérieures de l’Occident.Un thème commun à presque toutes les visions pessimistes de l’histoire c’est la disparition progressive des cultures paysannes et la nostalgie dont elles font montre envers les relations idylliques que l’homme aurait entretenues avec la nature dans les sociétés pré-industrielles.M.de Corte ne manque pas de faire de ce thème le point central de sa critique de la civilisation occidentale contemporaine.« Le rapport familier, intime, charnel de l’homme avec la nature que la civilisation paysanne de l’Europe a connu pendant des millénaires, régresse constamment.»9 Depuis Virgile, il n’a pas manqué de poètes, d’écrivains romantiques pour célébrer la nature et le paysan.« Faner, dit, par exemple, Madame de Sévigné, est la plus jolie chose du monde.C’est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu’on en sait tant, on sait faner.»10 La Bruyère fait entendre un autre son de cloche: « L’on voit, dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent, qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible.»10 La plupart de ceux qui se lamentent aujourd’hui sur la dis- 9.Ibidem, p.484 10.Cité par Henri Madras, Sociologie de la campagne française, 1959, p.9-10. 244 MARCEL RIOUX parition du paysan habitent la ville eux-mêmes, profitent au maximum des commodités de la vie urbaine mais voudraient que les autres, les chanceux, continuent à gratter la terre de leurs mains, pour que le contact entre l’homme et la nature soit plus intime.Certains ethnographes vont aussi loin qui demandent que soient conservées intactes certaines peuplades pour que les sociétés savantes puissent les étudier à loisir.Quelquefois, comme c’est le cas chez nous, le moralisme s’allie au romantisme, pour défendre la vie paysanne.Voici, par exemple, ce qu’écrivait hier un évêque de Chicoutimi: « La vie des champs est en si parfaite harmonie avec l’âme religieuse et nationale de notre race, que le moyen par excellence de garder les nôtres français et catholiques, c’est de les attacher à l’agriculture.Au point de vue moral, en particulier, vous en faites l’expérience tous les jours, c’est dans les campagnes que l’on retrouve le plus encore la foi robuste, la simplicité de vie, les pieuses traditions, sauvegardes efficaces de l’esprit profondément religieux qui fait la gloire et le bonheur de notre peuple.»11 Il ne s’agit pas d’ouvrir ici un débat sur les mérites comparés de la civilisation urbaine, paysanne et archaïque mais d’essayer d’interpréter l’évolution de l’humanité depuis un million d’années et de nous faire une idée de la direction de cette évolution; il faut juger les sociétés, les formes de culture d’après les moyens qu’elles offrent à l’homme de se réaliser, de satisfaire ses besoins tant physiques que spirituels, intellectuels et artistiques.Il est bien sûr, toutefois, que la marche de l’humanité vers une plus grande complexité et vers des états de conscience croissants ne s’opère pas sans heurts et que chaque période 11.Cité par l’abbé Jean Hulliger, L’enseignement social des évêques canadiens de 1S91 à 1950, Thèse mss, Ottawa, 1956. VISIONS TRAGIQUES 245 ne représente pas nécessairement sur les périodes antérieures un progrès uniforme à tous les niveaux: il est bien sûr aussi que le passage d’une forme de société et de culture à une autre est toujours accompagné d’une période de flottement et qu’on peut s’attendre à un décalage entre les divers secteurs de l’activité humaine: les hommes mettent du temps à s’adapter entièrement à de nouvelles conditions de vie.La planétarisation de l’humanité opère des déchirements et produits des déchets sur lesquels il serait vain de fermer les yeux.L’anthropologiste sent intensément la déploration des cultures archaïques.« Aujourd’hui, dit Lévi-Strauss, où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie tout entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne, avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique?Cette grande civilisation occidentale créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contre-partie .l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée.Ce que vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité.»12 Vision du monde ou de l’histoire optimiste ne veut pas dire vision naïve ni bénisseuse de tout ce qui est contemporain; vision optimiste veut dire qu’on ne confond pas sa classe, sa nation ou son temps avec l’humanité et qu’on sait découvrir sous les verrues 12.Lévi-Strauss, Claude: Tristes tropiques, p.27. 246 MARCEL RIOUX les traits et les acquisitions permanents d’une révolution ou d’une époque.Le grand reproche que les pessimistes et les romantiques font à la civilisation urbaine, c’est son caractère d artificialité.Il faudrait bien s’entendre une fois pour toutes sur ce qui est artificiel et sur ce qui est naturel.En quoi la culture est-elle artificielle, en quoi est-elle naturelle?Quel critère va nous permettre de dire qu’une façon de vivre, qu’une coutume, qu’une façon de raisonner n est pas naturelle?«.la culture, dit Lévi-Strauss, n’est ni simplement juxtaposée ni simplement superposée à la vie.En un sens, elle se substitue à la vie, en un autre, elle l’utilise et la transforme, pour réaliser une synthèse d’un ordre nouveau.»l0 Aussitôt que l’homme eut établi la première règle — et c’est la règle qui caractérise l’ordre de culture — il passait de l’état de nature à l’état de culture.C’est un autre palier de l’évolution qui s’ouvrait avec l’apparition de la culture et en un sens on peut dire que tout ce qui est culturel n’est pas naturel.Tout ce qui est symbolique est humain.Il n’y a rien de naturel dans la prohibition de l’inceste; c’est un phénomène essentiellement culturel, bien que toutes les sociétés l’interdisent.L argumentation de M.de Corte s’appuie donc sur l’idée qu’il se fait de ce qui est naturel et de ce qui ne l’est pas.La société paysanne n’est pas plus naturelle que la société urbaine; les filles fardées dont il parle ne sont pas moins naturelles que les paysannes dans leurs costumes de dentelle.Pour M.de Corte, la nature, c’est la mère dont l’humanité contemporaine s’éloigne constamment.Notre époque, selon lui, délaisse aussi son père: « Aujourd’hui, dit-il encore, les hommes se sont séparés du père 13.Lévi-Strauss, Claude : Les structures élémentaires de la parenté, p.2. VISIONS TRAGIQUES 247 comme ils se sont séparés de la nature maternelle.» Ses deux idées principales pour juger de l’histoire et du monde tournent donc autour de notre mère, la nature, et de notre père, un père multiforme qui s’incarne dans plusieurs institutions.« En termes psychanalytiques, on pourrait dire, écrit-il, que le meurtre du père historiquement accompli en la personne de Louis XVI l’a marqué jusqu’au tréfonds de l’inconscient.Une véritable agression contre toutes les formes de la présence paternelle: le père de famille, le patron, le notable, le roi, le prêtre qui est l’ancien, s’est déclenchée comme un raz de marée qui a submergé toutes les relations avec une telle puissance qu’il n’en reste plus que quelques îlots à travers le monde.» Par politique naturelle, M.de Corte semble entendre un retour à Louis XVI et à toutes les formes d’autorité féodale.Quant à la religion surnaturelle dont il prêche le retour avec celui de la politique naturelle, ce n’est pas celle non plus que les chrétiens les plus éclairés entrevoient dans l’avenir.« Il n’est point douteux qu’une certaine intelligentzia chrétienne n’a plus guère au bout de sa pensée et de son amour que des abstractions: le peuple, le prolétariat, la démocratie, l’évolution sociale, sans parler de l’évolution générale de l’univers transformé en noosphère vers un point oméga qui serait Dieu.» Evidemment, il vaut mieux défendre des choses concrètes: sa religion, sa pensée, sa culture, son genre de vie, sa conception de l’amour et de la politique.Les hommes de droite ne sont pas d’abord pour la justice mais pour leur justice, non pour l’avancement humain mais pour l’avancement des leurs, non pour Dieu, mais pour leur religion.Un poète allemand, Benn, a exprimé le même pessimisme, le même amour de la nature que celui de M.de Corte en ces termes, plus littéraires que philosophiques: 248 MARCEL RIOUX « Oh! Que ne sommes-nous pas nos premiers aïeux! Un petit tas visqueux dans un chaud marécage, Vivre et mourir, et féconder et procréer Seraient le pîir effet de nos humeurs muettes, Ou touffe de varech ou ride dans la dune Que modèle le vent et qui lourde, s’écroule, Tête de libellule, aile de goéland,, Seraient trop de progrès, déjà trop de souffrance.»14 Les critiques communistes comme Lukacs attribuent la prédominance de visions pessimistes en Occident à la déchéance de la société capitaliste.« Il est bien évident, écrit-il, que l’expérience vécue de la société capitaliste actuelle provoque, surtout chez les intellectuels, des sentiments d’angoisse, de dégoût, de perdition, de méfiance à l’égard de soi-même et des autres, de mépris et de honte, de désespoir.»1'’ Il est en effet piquant de constater que M.De Corte, pilier d’orthodoxie et philosophe thomiste, se trouve en compagnie des avant-gardistes de tout acabit pour désespérer de la civilisation contemporaine; leurs raisons sont peut-être différentes, mais leur pessimisme est le même: l’un est nihiliste et l’autre réactionnaire.Il ne faudrait pas croire que les visions optimistes du monde et de l’histoire sont l’apanage exclusif des marxistes; celle de Teilhard de Chardin, par exemple, propose une interprétation globale de l’évolution du monde où l’avenir apparaît comme l’aboutissement des processus de l’hominisation de la planète.La vision de Teilhard possède plus d’envergure que celle de Marx; elle prend en considération non pas seulement l’évolution des socié- 14.Cité par Georges Lukacs, La signification présente du réalisme critique, 1960, p.57.15.Lukacs, Ibidem, p.148. VISIONS TRAGIQUES 249 tés humaines, mais elle intègre cette évolution à celle du monde.Disons tout de suite que son génie n’est pas d’avoir découvert l’évolution, mais d’avoir pensé le monde, tout le monde dans le contexte évolutif et d’avoir été un prestigieux précurseur de l’âge de la synthèse dans lequel nous entrons maintenant.Son grand mérite est d’avoir démontré le caractère convergent de l’évolution et d’avoir assigné à l’Homme sa place véritable dans ce processus qui dure depuis des millions d’années.Alors que bien des savants ont encore tendance à ne voir dans l’apparition de l’Homme sur terre qu’une espèce d’épiphénomène, d’accident sans importance et à considérer l’Homme comme un point perdu entre l’infiniment grand et l’infîniment petit, Teilhard propose une toute autre vision des choses.Pour lui, la vie n’est pas une exception dans le monde, mais elle apparaît comme le produit caractéristique de la dérive physico-chimique universelle.Et l’homme, du même coup, devient, dans le champ de notre observation, le terme provisoirement extrême de tout le mouvement.Et comme il dit lui-même, l’humain devient un bout extrême du monde.Du cosmos à la vie, de l’apparition de la vie à l’apparition de l’Homme sur terre, Teilhard n’y voit que le déploiement d’un même processus d’évolution, processus qui tend sans cesse vers des états de plus en plus complexes et une intensité croissante de conscience.Pour lui, il y a longtemps que l’évolution n’est plus une hypothèse, mais la dimension temporelle du Réel; elle n’est pas un système, mais la condition générale à laquelle doivent se plier et satisfaire désormais, pour être pensables et vraies, toutes les théories, toutes les hypothèses, tous les systèmes.Les physiciens avaient découvert l’infiniment grand et l’infiniment petit entre lesquels l’Homme leur 250 MARCEL RIOUX apparaissait comme un parent pauvre des deux, comme quelque chose qui ne vient de nulle part et qui ne va nulle part.Si l’on prend en considération ce déploiement de complexité que Teilhard propose, on voit que l’Homme est à la pointe extrême de l’évolution, qu’il procède des êtres qui l’ont précédé et qu’il fait rebondir l’évolution.Et, parmi les êtres vivants, ce qui mesure le degré de vitalisation atteint par la matière à un moment donné, c’est le degré d’intériorisation de cet être, sa température psychique, son niveau de conscience « Quel que soit le groupe animal (Vertébré ou Arthropode), dit Teilhard, dont on étudie l’évolution, c’est un fait remarquable que, dans tous les cas, le système nerveux s’accroît avec le temps en volume et en arrangement, et, simultanément, se concentre dans la région antérieure, céphalique du corps .Considérée dans le développement des ganglions cérébraux, toute vie, toute la vie dérive (plus ou moins vite, mais essentiellement) comme un seul flot montant, dans la direction des grands cerveaux.»16 Avec l’Homme, l’évolution s’engage dans une ère radicalement nouvelle; après l’ère des évolutions subies, l’ère de l’auto-détermination.On peut d’ailleurs observer que l’idée même d’évolution a évolué: l’Homme s’est d’abord considéré comme un spectateur privilégié de l’Evolution dont il restait à l’extérieur.Après Darwin, l’Homme s’est considéré comme un rameau de cette évolution.Avec Teilhard et d’autres anthropologistes, l’Homme prend de plus en plus conscience qu’il est la tige principale de l’arbre de la vie.Depuis Galilée, l’Homme avait perdu sa place privilégiée au centre de l’Univers; aujourd’hui, il reprend de plus en plus une place centrale non plus de 16.Cité par Claude Tresmontant: Introduction à In -pensée de Teilhard de Chardin, p.44-45. VISIONS TRAGIQUES 251 position, comme le dit Teilhard, mais de direction de l’Evolution.« L’ère active de l’Evolution (contrairement à une opinion communément répandue ou tacitement admise) ne s’est pas close avec l’apparition du type zoologique humain; en vertu même de son accès individuel à la réflexion, l’Homme manifeste l’extraordinaire propriété de se totaliser collectivement sur lui-même, prolongeant ainsi à une échelle planétaire, le processus vital essentiel qui porte, sous certaines conditions, la matière à s’organiser en éléments toujours plus compliqués physiquement et psychologiquement, toujours plus centrés .Ainsi est en train de se tisser autour de nous, par delà toute unité reconnue, ou même prévue jusqu’ici par la biologie, le réseau et la conscience d’une Noosphère.»17 C’est-à-dire de la vie de l’esprit.Avec l’Homme, c’est la réflexion, le pouvoir de la réflexion qui sont apparus sur la terre.« La réflexion, dit encore Teilhard, cette qualité psychologique d’un être qui, non seulement sait, mais sait qu’il sait, nous ne réalisons pas assez dans notre esprit combien le simple pouvoir quelle nous confère de penser le Monde, de prévoir l’avenir, et jusqu’à un certain point de diriger notre propre évolution, elle suffit pour expliquer à elle seule, la soudaine avance prise par l’humain sur tout le reste de la vie.»18 Et c’est à ce propos que Teilhard de Chardin propose ce qu’on pourrait appeler un humanisme anthropologique, humanisme qui rejoint celui des ethnologues qui, depuis plusieurs décennies déjà, n’ont pas cessé d’étudier l’homme à tous les niveaux de civilisation et sous toutes les latitudes.Cet humanisme ne prend pas sa source dans la redécouverte du passé comme à la Renaissance mais 17.De Chardin, Teilhard: L’avenir de l’homme, p.253-254 18.Cité par Claude Tresmontant, Ibidem, p.53. 252 MARCEL RIOUX s’appuie sur la connaissance de plus en plus poussée de l’homme et de ses cultures.L’humanisme de Teilhard est résolument tourné vers l’avenir.Pour lui, le courant de complexité-conscience qui se dégage de l’étude de l’évolution ne s’est pas arrêté, et nous entraîne « par effet biologique de Socialisation, vers certains états encore irréprésentables de réflexion collective, c’est-à-dire vers quelque ultra-humain.» Pourquoi, à regarder vivre certaines sociétés, à vivre dans ces sociétés, a-t-on l’impression qu’elles croient que la plus grande tâche de l’humanité aujourd’hui consiste à consolider l’acquis et à empêcher par tous les moyens possibles toute innovation, toute rénovation de la société et de l’homme ?En dehors la continuation du progrès technique, plusieurs sociétés occidentales ne semblent pas voir d’objectif digne de les enthousiasmer.Faut-il s’étonner alors de rencontrer dans nos sociétés, cet ennui, cet esprit blasé de tant d’individus à qui on ne donne comme vision du monde que le désir d’acquérir de plus en plus d’argent ?Plusieurs en sont venus à penser qu’il n’y a plus rien à faire sur cette terre.« L’Humanité « dégoûtée » dit Teilhard, l’Humanité non attirée vers le plus-être, s’éteindrait infailliblement et rapidement, même sur des monceaux astronomiques de calories mises entre ses mains.»19 Pour survivre, l’humanité doit avoir un goût profond et violent de l’ultra-humain.Mais quelle est donc cette vision du monde et de l’histoire qui peut nous entraîner et guider l’évolution ?Si l’on admet que le monde a toujours été en changement vers quelque état toujours plus complexe et plus intériorisé, il n’y a pas de raison de croire que l’Evolution 19.De Chardin, Teilhard: La vision du passé, p.322. VISIONS TRAGIQUES 233 s’est arrêtée avec l’apparition de l’Homo Sapiens, avec notre arrivée sur terre.Depuis environ 30,000 ans que cette espèce d’homme existe, on peut noter qu’il n’y a pas eu évolution, changement du point de vue somatique, du point de vue du squelette de l’homme.Mais il y a eu changement et ce changement s’est produit au niveau des sociétés et des cultures de l’homme, ainsi que dans le psychisme de l’Homme.Et si l’on revient à la loi complexité-conscience de Teilhard et que nous l’appliquons à l’évolution de l’humanité, il semble bien qu’on aperçoit deux choses qui confirment cette loi dans le passé de l’humanité et que son avenir continuera de confirmer.Ces deux phénomènes apparaissent comme une plus en plus grande socialisation de l’humanité et une plus grande intériorisation chez l’homme lui-même.Comment ces deux phénomènes, en apparence contradictoires, socialisation et intériorisation, sont-ils à la fois possibles ?Comme les autres espèces, Teilhard distingue deux phases dans l’évolution de l’humanité: une phase d’expansion libre et une phase de compression.Dans la première phase, celle de l’expansion libre, les êtres prolifèrent en tous sens, font de nombreux essais et occupent tout l’espace qu’ils peuvent sur la planète.C’est bien ce que l’homme a fait jusqu’ici; depuis 30,000 ans, on a vu proliférer toutes sortes de sociétés et de cultures et on a vu l’humanité occuper toute la planète; on dirait que l’Homme s’est essayé à développer, à essayer toutes les façons possibles d’être hommes.N’a-t-on pas justement défini les cultures humaines comme autant d’essais localisés d’être hommes; il existe une infinité de façons d’être homme.Mais, depuis quelques années, on assiste à un brusque changement dans ce qui avait été jusqu’alors 254 MARCEL RIOUX l’expansion libre de l’Homme, de ses sociétés et de ses cultures.Valéry avait noté ainsi ce phénomène: « L’ère des terrains vagues, dit-il, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est close.Le temps du monde fini commence.» Pour un naturaliste comme Teilhard de Chardin qui a étudié de près toutes les figures de l’évolution depuis le début du monde, il aperçoit ici le même phénomène qui s’est produit pour d’autres êtres: c’est le temps de la compression qui commence.Pour l’espèce humaine, cette compression se traduit par une prise de contact général de la masse humaine tout entière; comme dans d’autres phases de l’Evolution, on peut apercevoir une convergence sur elle-même de la partie la plus avancée de ce processus: aujourd’hui, la pointe la plus avancée de l’Evolution c’est l’Humanité elle-même.Bergson voyait dans l’avenir de l’Homme, une prolifération de héros et de saints.Teilhard y voit plutôt l’unité réelle des êtres, dans la diversité de leurs personnes.Il y a deux facettes à l’évolution de l’homme, dans le passé comme dans l’avenir: on peut considérer l’humanité prise comme un tout et la personne humaine.Est-il possible de concilier les deux, de les harmoniser pour que l’évolution ne se fasse pas au détriment de l’une ou de l’autre entité.Il semble certain, d’une part, que l’humanité se dirige vers une prise de conscience planétaire: « plus l’Humanité se resserre sur soi dit Teilhard, par effet de croissance, plus, afin de se faire de la place à elle-même, elle se trouve vitalement obligée de découvrir les moyens toujours renouvelés, d’arranger ses éléments d’énergie et d’espace de la façon la plus économique.».20 L’humanité se trou- 20.De Chardin: Le groupe zoologique humain, p.132. VISIONS TRAGIQUES 255 ve prise, ainsi qu’en un engrenage, au cœur d’un processus toujours accéléré de totalisation sur elle-même.L’analyse de Teilhard réjoint celle d’anthropologistes culturels qui, se fondant exclusivement sur l’étude des sociétés humaines, croient que l’humanité a évolué en trois temps principaux.Au début, les collectivités humaines possèdent une sorte de conscience collective qui ne dépasse pas le groupe immédiat des individus qui forment ces collectivités; c’est le cas des sociétés tribales où les valeurs du groupe restreint déterminent en grande partie la conscience des individus.Puis, dans les sociétés commerciales et industrielles, le moi s’étant développé, l’individu en vient à tout rapporter à lui, à son bien-être et à la réalisation de son moi; la plupart des sociétés occidentales en sont encore à ce stade de développement.Enfin, dans une troisième phase, où nous entrons présentement, se développe une supra-conscience humaine, à la dimension de toute l’humanité.Mais, d’autre part, en face de cette perspective de socialisation totale de l’humanité, le moi individuel a peur d’être absorbé tout vivant dans ce grand tout et d’y perdre l’identité qu’il a laborieusement conquise.Beaucoup d’êtres humains sont rejetés vers des formes d’individualisme et de nationalisme périmés pour éviter la déshumanisation qu’entraînera, pensent-ils, la planétarisation de la culture humaine.Mais, selon Teilhard de Chardin, « cette planétarisation n’est pas autre chose que la continuation authentique et directe du processus dont le type zoologique humain est historiquement sorti.comment ne pas voir, dit-il encore, que l’industrialisation toujours plus complète de la terre n’est rien autre chose que la forme humano-collective d’un processus universel de vitalisation qui dans ce cas, comme dans les autres, si nous savons 236 MARCEL RIOUX nous y orienter convenablement, ne tend qu’à intérioriser et à libérer.» 21 Et Teilhard insiste à plusieurs reprises sur l’idée que l’union différencie, au lieu de niveler.« Observons, dit-il, n’importe laquelle des unifications de convergence qui s’opèrent dans le champ de notre expérience: groupement des cellules en un corps vivant, groupement des individus et des fonctions dans un organisme social, groupement des âmes sous l’influence d’un grand amour.Et nous arrivons à une conclusion de fait que justifie aisément la théorie .les phénomènes de fusion ou de dissolution ne sont dans la Nature que le signe d’un retour à l’éparpillement dans l’homogène.L’union, la vraie union-vers le haut, dans l’esprit, achève de constituer, dans leur perfection propre, les éléments qu’elle domine.L’union différencie .les parties se perfectionnent et s’achèvent dans tout ensemble organisé.» 22 Et puisque nous sommes passés dans la période de compression de l’humanité il faut nous rendre compte que non seulement la modalité du développement de l’humanité est changée, mais la nôtre aussi.Dans la période d’expansion de l’humanité qui vient de se clore, nous avons cru que c’était dans un geste d’isolement, par voie d’individuation, que nous irions au bout de nous-mêmes; dans la période de convergence qui commence, c’est par personnalisation, c’est en nous unissant au grand tout que nous atteindrons l’ultra-humain.Mais, objectera-t-on peut-être, puisque l’Homo Sapiens ne vient que de prendre place sur terre — à peine 30 mille ans — et que la vie de chaque espèce dure en moy- 21.De Chardin, Teilhard: Le groupe zoologique humain, p.136 et 141.22.Cité par Claude Tresmontant: Introduction à la pensée de Teilhard de Chardin, p.69-70. VISIONS TRAGIQUES 257 enne 50 millions d’années, l’homme a tout le temps voulu de s’ultra-hominiser.N’en soyons pas si sûrs, car à la différence des autres espèces, l’homme peut diriger son évolution et il peut donc la conduire à la faillite « Vie est moins sûre que mort », dit Teilhard.Il appartient à l’homme de prendre pleinement conscience de sa place dans l’Univers; il faut qu’il veuille et ait le goût d’aller plus loin.Aujourd’hui que l’Asie et l’Afrique rentrent dans l’histoire, aujourd’hui que les humiliés, les colonisés, les esclaves qui formaient jusqu’ici la plus grande partie de l’humanité brisent leurs chaînes les uns après les autres, aujourd’hui que barbares, sauvages et civilisés d’hier s’unissent pour former une humanité d’hommes libres, il faut que chacun d’entre nous prenne de plus en plus conscience qu’il nous appartient que l’avenir réalise toutes les possibilités de l’homme.Malgré les angoisses et les déchirements dont l’histoire est souvent chargée, il faut garder foi en l’humanité et travailler à accomplir la vision optimiste de son avenir que Teilhard de Chardin a entrevue. MEMOIRES DE PIERRE DE SALES LATERRIÈRE ET DE SES TRAVERSES (Extraits) PIERRE DE SALES LATERRIÈRE raconte, dans les premiers chapitres de ses Mémoires^ qu’il appartenait à la famille de Sales qui avait déjà donné des personnages tels que saint Eran cois de Sales.Il est né à Alhi le 23 septembre 1747.Un de ses oncles, officier qui avait fait du service au Canada, l’amène à La Rochelle où il étudie l’art maritime.Après un an, découragé par les récits épouvantables des marins, Pierre de Sales Later-rière abandonne la carrière de la mer et monte à Paris pour étudier la médecine pendant un an et demi, puis il se rend à Londres.De là, il passe au Canada, en 1766.Les extraits de ses Mémoires que nous publions commencent avec le récit de son arrivée à Québec. CHAPITRE DEUXIÈME Je fus à terre à 9 heures du soir, avec un nommé Que-non, commis de M.Ferras, négociant, à qui ayant dit que j’avois des lettres pour M.Alexandre Dumas, aussi négociant, et que je lui étois particulièrement adressé, il m’accompagna jusque chez lui.M.Dumas ne s’y trouva pas, mais madame son épouse me reçut des plus poliment et m’apprit que l’on m’attendoit, des lettres d’avis de Paris et de Londres m’ayant devancé.Une belle chambre m’étoit préparée; où on déposa mon sac portatif et d’où je ne sortis une demi heure après que pour souper.M.Dumais étoit alors rentré; la réception qu’il me fit fut aussi cordiale que celle de madame.« Soyez le bienvenu, et faites de ma maison et de mes facultés les vôtres ».Nous nous mîmes à table, où je ne vis que M.et Mad.Dumas et deux commis que j’appellerai Picard et Cawithe.La conversation roula longtemps sur la longueur de notre passage, la quantité de passagers, surtout les genres d’amu-semens que nous avions eus à bord; je les fit beaucoup rire des différentes sociétés et divisions formées en si peu de temps dans notre république nautique.Les disputes savantes de l’abbé de Jonquaire et du ministre Delisle ne * Les Mémoires furent imprimés sur le manuscrit copié d’après l’original par M.Alfred Garneau, qui a fait les notes et rectifié les incorrections de langage. 262 PIERRE DE SALES furent pas oubliées, ni le plaisir qu’avoit eu le lieutenant-gouverneur à les animer en toute occasion.Je leur parlai de mon étonnement en montant le fleuve et de tout ce que j’y avois vu qui ne ressembloit à rien de l’Europe; de l’impression qu’avoit faite sur moi la vue des sauvages; de la différence de ces hommes avec les Canadiens que je croyais tout comme eux, créoles, laids, affreux.— Mais, madame, ayant vu en bas de belles Canadiennes et vous voyant vous surtout, madame, je vois combien étoit fausse mon opinion! .ô voyageurs, que les choses vous apparaissent souvent tout autres, lorsque votre ignorance est effacée par des connaissances sûres et vraies !.J’étois jeune, j’étois ingénu, franc comme la nation à laquelle j’appartenois: mes réflexions faisoient rire.La soirée se passa fort agréablement, pendant que M.Dumas lisoit les lettres que je lui avois apportées d’Europe.Je me croyois en paradis, tant le Canada étoit agréable à mes espérances.Sous le charme, je fus me coucher, après quatre mois de branle, dans mon lit, qui ne remuoit pas.Je me levai de bon matin, et, n’ayant vu Québec que de nuit, en attendant le déjeuner, j’examinai de mes fenêtres la rue et les maisons, qui me parurent d’abord aussi bien bâties qu’à Paris.On sonna, et je parus à la salle à manger.Après des saints réciproques, M.Dumas m’annonça être bien aise que mon oncle, son bon ami, vécut content, — et qu’il étoit fort satisfait des autres lettres.En prenant ce repas frugal du matin, il me parla beaucoup de l’Europe, de Montauban et de Négrepelisse, petite ville qui étoit le lieu de sa naissance.L’ayant contenté de mon mieux, il me demanda à quelle heure je croyois que le capitaine voudroit me livrer mon bagage.Je répondis n’en rien savoir en raison des formalités de douane mais que vers midi vraisemblablement je verrois le capitaine.— MÉMOIRES 263 Fort bien, entrez dans mon bureau, ajouta-t-il, et nous jaserons.Vos lettres, après vous être reposé, vous les remettrez demain en faisant vos visites.— D’accord.— Pendant que je me reposois, il envoya à la douane avec ma déclaration, et mon bagage arriva, sans que j’en eusse connaissance.Un instant après être entrés dans son cabinet, il me tint ce discours: Il paraît par ce que votre oncle me marque, que vous avez d’abord étudié les mathématiques à LaRochelle (où j’ai fait apprentissage du commerce), et à Paris la médecine; mais vous êtes bien jeune pour pratiquer dans ce païs une telle profession.N’auriez-vous pas quelque goût pour le commerce, plus profitable dans ce païs commerçant?— Je ne suis venu dans cette partie de l’Amérique, lui dis-je, que pour y voyager.Cependant si j’y prends goût pour vouloir m’y fixer, il faudra bien m’adonner à quelque chose.— Eh bien! ajouta-t-il, après que vous connoîtrez ces lieux, vous pourrez vous décider, et quand vous étudierez le commerce, cela ne vous empêchera pas de vous mêler de médecine.— Lorsque j’aurai vu ma tante de Montréal, je vous répondrai; j’aurai peut-être alors changé d’idée; pour le présent j’aime bien la médecine.— Très bien, voyez vos amis, je vous introduirai ces jours-ci dans les meilleures maisons.En attendant, remettez toutes vos lettres de recommendation, et amusez-sez-vous.Monseigneur Bryan, madame Descheneaux, Papin Ba-rollet, le curé Riché, la famille Bazin, outre M.Dumas, étoient à Québec les personnes à qui j’étois particulièrement recommandé.Dans mon voyage de Montréal, je dirai quels y étoient ceux à qui je l’étois pareillement.Dans deux jours j’eus fini ces visites d’obligation; on me traita 264 PIERRE DE SALES et accueillit avec la plus grande affabilité.Je fut introduit chez tous leurs amis, et au bout de quelques semaines, on auroit juré que j’étois Canadien, tant que je me faisois aux usages du païs, et l’empressement que j’avois à les copier, me méritoit l’estime de tous ceux qui me connoissoient.Je passai l’automne et une partie de l’hiver dans la joie, les bals et les plaisirs.Il faut avouer que le sexe canadien est beau, et qu’en général, recevant plus de connoissances par le moyen des écoles et communautés que les hommes, et par une disposition naturelle, il surpasse de beaucoup l’espèce masculine en finesse, en douceur et en grâces.Peu exigeantes, elles ne se prévalent point de cette supériorité, ce qui leur attache les hommes à ce point que même les étrangers sont forcés de les mériter.En général, les femmes du Canada sont très-économes et de tendres et fidèles épouses.Il est bien difficile à quiconque passera ici quelque année, d’éviter d’y faire alliance.Les Anglois ont senti cet ascendant après leur conquête; beaucoup d’entre eux s’y sont mariés, et à présent le nombre en est terriblement augmenté.[.] M’étant ainsi reposé et délassé à Québec, je me préparai, suivant le désir que j’en avois, à aller visiter Montréal et surtout madame de Rustan, ma tante, qui faisoit sa résidence à deux lieues de cette ville à la Longue-Pointe, et vers la fin d’octobre, je m’embarquai sur une goélette pour m’y rendre.J’arrivai à La Longue-Pointe après une navigation de huit jours.Partout où le bâtiment appro-choit des bords, je faisois mes observations; l’aspect de toute cette côte m’enchantoit, les agriculteurs n’ayant en- MÉMOIRES 265 core ôté les riches galons de la nature que par endroits, presque imperceptibles dans l’ensemble.Les défrichements, que l’Europe appelle un perfectionnement, me paroissoient laids comme un animal écorché.O nature, ta virginité est partout préférable, et c’est un crime de déchirer ainsi ton sein! .On jeta l’ancre dans l’anse de Deschambault, je pus descendre à terre et visiter les beautés du lieu, surtout la pointe où est l’église, et ce bois que l’on y voit de si loin.Un ancien curé appelé Gué desservoit cette paroisse, je fus le saluer.Il eut la bonté de me faire tout voir, et en particulier son verger, qu’en s’amusant il avoit clos lui-même d’un mur de pierres.Le bord du fleuve considéré du nord au sud, avec le rapide ou sault de Richelieu, me fit ressouvenir tout à coup du détroit et du passage des Thermopyles.Assurément, s’il y étoit fait quelques ouvrages du génie, personne ne pourroit y monter, ou franchir ce point sans permission, pour deux raisons bien naturelles: le passage, entre deux chaînes de roches, est fort étroit, et le courant y a une force extrême.Pour le remonter il faut nécessairement l’aide d’un fort vent de nord-est.Les navigateurs ont bien le soin de ne pas tenter de le franchir, sans être assurés de ce secours et de la mer montante.Le sol en cet endroit, est riche, quoique pierreux.De là nous fûmes favorisés du vent jusqu’aux 3 Rivières.Partout même perspective, plutôt meilleure.Le païs, plus plat, est plus beau.Tous les bas-fonds et les bords du fleuve, de Gentilly et Bécancour, étoient couverts de bois de toute sortes et de haute futaie — surtout l’isle de Bécancour, qui est devenue ma propriété par la suite, et dont je ferai la topographie en temps et lieu.La ville des 3 Rivières est située au sud-ouest de la rivière des Forges, appelée rivière Noire à cause vrai- 266 PIERRE DE SALES semblablement qu’une vase noire, au fond, la fait paraître telle.Elle tire sa source de plusieurs lacs dans le nord et le nord-ouest, principalement du lac nommé Témiscamin-gue par les Têtes-de-Boule, qui sont des Sauvages ayant effectivement la tête grosse et tout-à-fait ronde, ce qui leur a mérité sans doute ce nom: ils sont grands, et gros à proportion, mais stupides, sans aptitudes si ce n’est pour leur chasse et leur pêche, dont ils vivent; d’ailleurs bons et fort humains; ils ne sont pas nombreux, à cause, je pense, de leur misère.Le terrain des 3 Rivières est plat, le sol de sable jaune, gras; tout y pousse fort bien, surtout les melons de toute espèce.Cet établissement, quoique central et fort ancien, n’a pas fait de progrès comme Québec et Montréal; il est toujours resté pauvre.Je puis donner quelques-unes des raisons qui ont concouru à ce triste état.Les cyclopes qui sont établis à trois lieues au nord et qui possèdent quatre lieues carrés, ont empêché d’y établir des paroisses; le païs plus haut a paru impraticable aux habitans des environs; la population de cette bourgade et des alentours n’a pas cru pouvoir mieux faire pour sa subsistance que d’aller travailler dans les différens ateliers, ce qui a fait négliger longtemps le sud du fleuve, quoique le sol y soit des plus riches.Mais je ne raconte ici que mon voyage à Montréal; plus tard, comme j’ai été directeur des forges, j’entrerai dans des détails intéressants.L’ancre levée, nous gagnâmes le lac Saint-Pierre, qui a 7 lieues de long et 4 lieues de large où il a le plus de largeur.Son entrée, au bout du nord-est, se trouve entre la Pointe-du-Lac et l’embouchure de la rivière Nicolet.A cette pointe étoit autrefois un village sauvage: les François y avoient un fort, on en voit encore les vestiges.Tout autour du lac, s’étendent de hautes forêts et de belles MÉMOIRES 267 prairies de grève.Les paroisses de Machiche, de la Riviè-re-du-Loup, au nord, de Saint-Nicolas, de la Baie-du-Febvre et de Saint-François, au sud, — qui l’entourent — sont fort riches parce que le sol l’est.Ce lac fournit beaucoup de bons poissons, surtout de l’éturgeon, — ressource assurée pour les habitans du voisinage.Nous arrivâmes dans les Isles, terres des plus fertiles, où il y a de belles fermes.Elles sont sujettes à l’inondation dans les printemps où il se fait des digues de glaces.Sorel, au bout d’en haut de ces isles, ne tarda pas à se montrer.Quoique cet endroit ait le nom de ville, qu’il soit port de rivière, que la rivière Chambly y passe, il n’a pas fait de grands progrès.Le terrain y est bas et sablonneux, et le sol sablonneux exige beaucoup d’engrais.On me dit que ce païs, au nord et au sud, jusqu’au lac Champlain, étoit habité, si bien qu’il étoit considéré comme le grenier de tout le Canada, et que tous les habitans étoient fort riches.Cependant le vent nous approchoit de Montréal.Comme j’avais ma tante à visiter et qu’elle faisoit sa résidence à deux lieues plus bas que cette ville, je priai le capitaine de me mettre à terre-vis-à-vis la maison de son père, M.Lespérance, capitaine de milice de la Longue-Pointe.J’arrivai chez M.Lespérance l’après-midi, sans être attendu.Ma tante y étoit et toute sa famille.Oh! quelle fut sa surprise de voir un jeune françois, âgé seulement de 18 ans, et le propre neveu de M.de Rustan, son époux, que j’avois laissé le 22 mai précédent à Paris! .Après leurs lettres lues, nous nous mîmes à table pour souper, et la conversation y fut infiniment agréable.On me demanda comment j’avois trouvé Québec, et surtout les Canadiennes.Ma tante étoit jeune et jolie, aimant bien à se l’entendre dire. 268 PIERRE DE SALES J’eus beaucoup de plaisir dans cette aimable famille, ainsi que par la connaissance que je fis, à leur recommandation, de M.le curé Curateau, ancien sulpicien fran-çois.Plusieurs jours déjà s’étoient écoulés, que je n’avois comptés que pour des heures; il falloit cependant aller à Montréal; ma tante m’y accompagna.Nous allâmes loger chez son oncle M.de La Cote, vieux gentilhomme.Lui, sa dame, sa famille nous accueillirent de leur mieux.M.Mongolfier, supérieur, et tous les MM.du séminaire pour qui j’avois des lettres (comme pour bien d’autres) furent charmés de me voir — principalement M.de Jonquière, avec qui j’avois passé la mer d’Angleterre au Canada.Il ne devroit pas être hors de propos de raconter, en passant, l’aventure arrivée au ministre Delisle pendant le coup de vent que nous essuyâmes sur le grand banc; aventure que je devrois avoir déjà rapportée; mais elle m’étoit échappée de la mémoire.Dans le moment critique où, le vaisseau étant tombé sur le côté, chacun prioit Dieu de tout son cœur, et pendant que M.de la Jonquière distribuoit ses absolutions, ce même ministre (Delisle) ne se jeta-t-il pas à ses genoux pour obtenir aussi l’absolution de lui, n’ayant pu oublier qu’il avoir été jésuite! Cela fut su à Québec, et le gouverneur Carleton nous envoya chercher, moi et un autre jeune homme, commis de Drummond, pour lui dire si c’étoit vrai, et si nous en avions eu connoissance.Nous ne pûmes le nier.Cela fut cause que ce pauvre prêtre reçut ordre de se rembarquer immédiatement pour l’Europe! .Je fus très-chagrin de ce départ inattendu; à peine eus-je le temps et la permission d’écrire à mes parens et amis de Paris par lui; car ce fut à Paris qu’il s’en retourna.Il MÉMOIRES 269 eut un heureux passage, comme je l’appris par son accusé de réception de mes lettres, l’année suivante.Le temps des visites passé, je retournai avec ma tante chez elle, à la campagne de son père, où je restai jusqu’au reçu d’une lettre de M.Dumas, qui me prioit d’aller aider à son commis Calville à tenir la maison de commerce de Montréal.Quoique sans goût pour cet état, ne voulant pas le désobliger, j’y consentis — bien déterminé cependant à ne pas négliger mes études et connoissances en médecine dont j’avois une entière habitude; mais, jeune et inconstant, je ne savois pas me fixer.Quelques jours après, j’allai assister ce commis marchand.Notre magasin étoit installé chez un nommé Bernard, proche le marché de la basse ville; la vente s’y faisoit en gros et en détail.Ce Calville étoit françois, âgé de 30 ans, fier de ses connoissances commerciales et du nom de premier commis; il étoit à gages.Moi, je n’avois ni ces connoissances ni ce nom; neveu de l’associé de M.Dumas dans la spéculation du papier du Canada seulement, élevé dans la médecine, science plus libérale, je faisois ce que je pouvais spontanément, mais sans espérance de devenir jamais commerçant consommé; je ne m’étois soumis à cet emploi que pour plaire à M.Dumas dans un temps où les jeunes gens étoient si rares dans un païs nouvellement conquis! Mon amour de la liberté ne pouvoit pas s’accommoder longtemps d’une dépendance servile et de dure digestion pour un gentilhomme non rompu ni destiné à un tel état, d’autant plus que ce Calville, quoique honnête, étoit exigeant à l’excès.Les samedis soir et les dimanches j’allois chercher des adoucissemens à cette existence à la campagne de ma tante et de sa famille, et je passois en ville, mes soirées avec des connoissances aimables.Je tins bon jusqu’en février, que de plus insupportables traite- 270 PIERRE DE SALES mens me firent écrire à M.Dumas; je lui fis aussi écrire par son cousin M.St.Martin, qui connoissoit tout.Je ne fus pas longtemps sans recevoir l’ordre de descendre à Québec, chez M.Dumas lui-même, où j’allois être traité comme son propre enfant.Avant de quitter Montréal, il me paroit convenable de parler des aimables familles et personnes que j’y ai connues, et de mes amusemens pendant mon séjour au Paris du Canada.Oui, on le compare en petit à cette grande ville françoise! Tout est sur le haut ton à Montréal, qui est fort riche en raison de son commerce et de la traite avec les sauvages.Les pays d’en haut, à la distance de 6 à 800 lieues, y apportent leurs pelleteries, qui y sont embarquées pour Londres et de là répandues par tout l’univers.Jamais je n’ai connu nation aimant plus à danser que les Canadiens; ils ont encore les contre-danses françoises et les menuets, qu’ils entre-mêlent de danses angloises.Les nuits, durant l’hiver, qui dure 8 mois, se passent en fricots, soupers, dîners et bals.Les dames y jouent beaucoup aux cartes avant et après les danses.Tous les jeux se jouent, mais le favori est un jeu anglois appelé Wisk.Le jeu de billard est fort à la mode, et plusieurs s’y ruinent.Je l’aimois bien, mais je n’y jouois jamais à l’argent, par prudence.Dans toutes les sociétés, en mon nouveau petit Paris américain, il falloir commencer par là (par le jeu); c’est ce que les dames appeloient le bon ton.Le sexe y est très-beau, poli et fort insinuant.Ma jeunesse et les manières européennes du dernier goût dont j’étois entièrement pétri, me faisoient désirer partout; et si j’avois pu résister à la fatigue de tous ces plaisirs, si ma nouvelle occupation ne m’en avoit pas empêché, j’aurois été dans les fêtes les jours et les nuits! MÉMOIRES 271 L’époque de mon départ approchoit, j’allai remercier mes amis, et les prier de vouloir me continuer leurs bontés épistolairement; je me ferois un plaisir de correspondre avec eux de Québec.J’en fis autant à ma tante et à toute son aimable famille, qui auroit bien voulu me garder.Je serois bien resté, mais je n’étois pas tout à fait mon maître, et puis, pensant toujours à la médecine, je ne pou-vois guère la pratiquer que dans une ville.Ayant été très-souvent avec le Dr.Badelar, né françois, très-bon opérateur, je désirois m’en faire un ami, et il m’encourageoit fort à ne pas négliger mes connoissances dans cette profession.M.Dumas, d’un autre côté, me nourrissoit des idées de commerce; il faisoir son commerce fort régulièrement, et je tenois ses livres en partie double, ce à quoi je me plaisois beaucoup.Ainsi, flottant d’une profession à l’autre, et quoique sans appointemens, je restai trois ans avec lui.Il étoit, ainsi que toute sa famille, si aimable, que je ne pouvois pas me résoudre à le quitter, parce que j’étois, dans toute la force du terme, regardé comme son fils.Il est vrai que jamais rien n’a pu effacer en moi le sentiment de l’honneur; ma probité me mérita d’avoir chez M.Dumas tout sous mes soins, jusqu’à la caisse.Si le papier du Canada et le commerce que M.Dumas avoit entrepris sur un vaste plan, n’avoient pas manqué, cette maison seroit devenue une des plus riches; au lieu qu’elle manqua en 1769, et atermoya pour 33 mille livres sterling.Cela changea totalement ma situation, car, ayant déjà oublié l’Europe et mes parens, je désirois faire mon chemin en Canada.Pour lui, ce pauvre monsieur, ayant remis ses affaires à ses créanciers, il se fit notaire.Moi, je retournai à la médecine.J’avois fait connois-sance avec le Dr.DuBergès, de St.Thomas, en bas de 272 PIERRE DE SALES Québec; je fus le voir, et il m’engagea à rester avec lui en société, ce que je fis pendant deux ans.Après un long siège et tout le pays ayant en outre beaucoup souffert par la guerre, le Canada ne pouvoit se relever qu’avec le temps.La confiance indispensable entre les conquis et les conquérans avoit bien de la peine à s’établir.Soit préjugé ou non, la distance que chacun paroissoit mettre de son côté étoit si grande, que ce ne seroit pas de sitôt que ces deux peuples ne feroient qu’un.Les places n’étoient données qu’à des Anglois de naissance, les Canadiens n’avoient pas besoin d’y penser, ce qui ne pouvoit que les rendre indifférens.Quoi qu’il en soit, pendant cet intervalle, il se forma une compagnie pour rétablir les forges St.Maurice: Dumas et un autre de mes amis en étoient, et avoient même été choisis pour en diriger les travaux.Connoissant mon honnêteté, ils me pressèrent d’abandonner encore la médecine pour être le commissionnaire de la compagnie à Québec.Ma société à la campagne avec M.Dubergès rapportoit si peu, que j’acceptai, sans cependant dire adieu à ma profession, que j’entendois exercer en ville pour ceux qui voudraient m’employer.Les revenus clairs de cette nouvelle charge pouvoient monter à 300 louis par an, et j’avois en outre la perspective de pénétrer dans ce monde nouveau avec plus d’avantages: il ne falloit plus que de l’ordre et de l’économie.Je dois dire que je ne me séparai pas de Dubergès en mauvais termes; au contraire, il voyait bien la nécessité de mon départ, et s’il m’avoit associé à ses intérêts, ç’avoit été plutôt pour m’obliger qu’autrement.Aussi fûmes-nous toujours amis intimes jusqu’à sa mort.Il étoit d’un caractère bon, honnête, doux et fort obligeant — et pardessus tout homme d’éducation, ayant été gradué à Mont- MÉMOIRES 273 pellier.S’il se fût établi en ville, ses talents y auroient fait du chemin; mais l’homme étoit philosophe épicurien, et préféra ses plaisirs à toute ambition. CHAPITRE TROISIÈME Comme quoi ce monde est un véritable théâtre où chacun figure avec des changements de décoration.Né gentilhomme, destiné d’abord à entrer dans la marine de mon roi, puis après un commencement d’études mathématiques à LaRochelle, ennuyé et appelé à Paris pour entrer dans l’armée, où étoit mon frère, je me suis dégoûté bientôt de cette carrière, et j’ai choisi l’étude de la médecine; mon tems fait à St.Côme et à l’Hôtel-Dieu, et chez M.le médecin de la Rochambeau, à Paris, on m’a vu, par inconstance de jeunesse, passer en Angleterre; ensuite, séduit par des espérances illusoires, je suis venu en Canada.Ici, mon premier dessein est d’exercer mon état, cependant je me laisse gagner à le négliger pour le commerce, puis je retourne à la médecine avec Dubergès, et enfin me voici, en 1771, devenu commissionnaire à Québec de la compagnie des forges Saint-Maurice.Je suis logé à loyer dans une maison appartenant à M.Amiot, citoyen, en face du marché de la basse-ville, où je reçois et vends les produits de mes cyclopes; j’expédie pour Londres les fers en gueusets, je pourvois aux besoins des associés, enfin j’exécute leurs ordres de point en point.On est très-content de moi.De docteur à commissionnaire, le pas est grand; n’importe, il faut être de tous les états dans cette vie — états honnêtes, s’entend. MÉMOIRES 21 J) J’engage un garçon, et me voilà pour la première fois en ménage et à la tête d’une maison qui va devenir de commerce.Les habitans des campagnes, les citoyens et forgerons des villes, en raison des fers, m’eurent bientôt achalandé et fait connoître.Ma profession médicale m’ai-doit un peu encore; mais à mesure que l’on me connois-sait davantage dans mon nouvel état, on oublioit que j etois docteur en médecine; ma pratique comme tel se réduisit au traitement des jeunes gens attaqués de la syphilis, et je ne repris entièrement ma profession que quand je demeurai aux Forges.L’hiver arriva sans autre aventure ou malencontre pour moi que la suivante au commencement de la saison des bals, qui s’ouvre d’ordinaire aux premières neiges.Cette année-là, hivernoit, dans le havre du Cul-de-Sac, une frégate appelée le Triton, commandée par le capitaine Latwitch, avec tout son équipage et son complément de gardes-marine, qui ne demandoient pas mieux que de courir les bals et .le reste.C’étoit justement chez un nommé Crépin, aubergiste, proche de la frégate, et non loin du marché, où je demeurois, que se donnoit un de ces bals et fricoteries toutes les semaines.Mon voisin le jeune Simpson et moi étant un de ces soirs-là au bal, nous y restâmes plus tard que bien d’autres.Quatre des officiers de cette frégate voulurent nous chercher querelle, ils furent bientôt mis dehors; mais nous en voulant beaucoup, surtout à moi qu’ils appeloient French Dog, ils se cachèrent sous la galerie du côté du bord de l’eau, par où nous devions sortir, dans le dessein de nous tuer et jeter dans le chenal, à ce que mon camarade leur entendit dire en anglois, comme nous passions la porte.N’entendant pas cette langue, si j’eusse été seul, ils auroient bien effectué leur mauvais dessein.Mon ami me cria en françois: Dé- 276 PIERRE DE SALES fendons-nous et crions; quoiqu’il soit tard, peut-être quelqu’un viendra-t-il à notre secours! .Je n’avois pour me défendre qu’une baguette de jonc; je me réfugiai dans un angle, au rez-de-chaussée.Leurs épées se nuisoient, car ils auroient pu me tuer de la première attaque; pris de vin, ils ne savoient pas trop ce qu’ils faisoient.Mon ami étoit de l’autre côté de la rue, je lui criai d’aller vite chercher chez moi deux sabres qui étoient sur la corniche de la cheminée de la cuisine.— Le garçon m’attend, il t’ouvrira la porte dans l’instant! .Il y courut et revint en peu de minutes.— Comment te le donner?me dit-il.— Avance, ne perds point de tems, je suis percé et blessé partout de la pointe de leurs épées.Ah! si je puis tenir un de ces sabres, tu verras un beau jeu.— Il en jeta un aussitôt, qui tomba derrière moi, à droite, et que je pus saisir immédiatement sans m’exposer.Le premier coup atteint et coupe l’oreille à l’un d’eux et lui fait une blessure profonde à l’épaule.Le blessé cria: f7 am wounded and most dead! the devil is at our heels!” Mon compagnon en avoit pareillement engagé deux, et les miens se voyant servis à la françoise, gagnèrent la frégate de toute leur force, ce qui réveilla tout le monde à bord.Nous fîmes un détour pour ne pas être pris; rentrés chez moi nous barricadâmes les portes et les fenêtres avec des barres de fer et des plaques de poêles, nous mîmes un baril de balles sur le cul, de même qu’un baril de poudre; nous avions cinq bons fusils que mon garçon et mon camarade dévoient recharger au fur et à mesure pour notre défense, en cas d’attaque.Heureusement personne n’approcha de la maison.Il n’y eut pas même de plainte le lendemain, parce qu’ils avoient tort, et que du monde aux fenêtres les avoit entendus former le complet de nous tuer et de nous MÉMOIRES 211 jeter à l’eau.Cependant, tout le restant de l’hiver, il nous fut presque impossible de sortir la nuit et même le jour; il nous falloir éviter de nous trouver dans les lieux fréquentés par ces quatre gardes-marines et leurs amis, qui s’étoient vantés qu’ils sortiroient pas du Canada avant de nous avoir exterminés, surtout le French Dog.L’affaire fit beaucoup de bruit en ville.L’oreille coupée fut trouvée le matin sur la neige par un commis de M.rremont.Le gouverneur en fut aussi informé; mais pas de plainte régulière: chacun resta avec ses blessures et guérit comme il put; pour ma part, j’en avois reçu sept, mais pas dangereuses.Cela me fit grand bien de deux façons: je ménageai ma bourse, et je me conservai sage, en ne courant plus ces sortes d’amusements, souvent pleins de risques.Je passai dans le public pour un modèle de sagesse.Il fut heureux pour moi, en cette occasion que je pusse me soigner et traiter moi-même, grâce à mes connaissances en médecine.En devisant avec quelques amis de cette aventure, je me rappelai que dans les écoles en Angleterre il était enseigné qu’un anglois pouvoit battre généralement dix françois ou chiens de français comme le peuple les appelle.Ces quatre gardes-marine n’avoient pu pourtant venir à bout de moi, avec leurs épées croisées contre ma baguette.Et comme je leur avois fait tourner le dos, une fois armé d’un sabre écossais de grande mesure! Eussent-ils été dix, je crois qu’armé ainsi j’en eusse fait autant, tant les petites épées ont peu davantage contre d’aussi grands bougres de sabres! .Le printems si désiré arriva donc, et les occupations du commissionariat me firent oublier le tems passé: contenter la compagnie des forges étoit alors toute mon ambition afin de faire mon chemin.Pélissier, qui étoit le directeur 278 PIERRE DE SALES de la compagnie, fut tellement convaincu de l’intérêt réel que je prenois à toutes les opérations, qu’il voulut que je devinsse un des intéressés et de plus inspecteur des travaux avec lui.A la fin j’y consentis, et le 25 février 1775, ayant reçu ordre en conséquence de remettre toutes les affaires dont j’étois chargé à M.Cuenond, marchand à Québec, je montai aux forges Saint-Maurice, rendis compte de ma gestion au directeur et pris possession de ma nouvelle charge d’inspecteur, avec permission d’exercer la médecine pour assister les travailleurs des ateliers et même les amis du voisinage qui voudroient m’employer.Je ne tardai pas à établir doublement ma réputation, surtout comme médecin, car j’entendois parfaitement la médecine.Ainsi, de l’estime du public à celle de directeur et toute la compagnie, je marchai d’un succès à un autre, jusqu’à l’époque de la guerre entre la Grande-Bretagne et la République d’Amérique en 1776 et 1777, que les insurgents repoussèrent les forces britanniques jusque sous les murs de Québec. CHAPITRE QUATRIÈME Agrémens, aventures et contre-tems que j’éprouvai en ville; liaisons avec quelques amies; engagement de cœur avec Mademoiselle Catherine Delzène, qui, malgré elle, devient l’épouse de Pélissier; circonstances tristes qui me l’ont rendue; elle devient enfin mon épottse.Jeune, de figure faite pour plaire, ayant de belles manières, avec un goût passionné pour la danse, je ne man-quois pas d’amusemens.Les jeunes demoiselles se plai-soient fort à ma compagnie.Où LaTerrière n’étoit pas le vide se faisoit sentir, à ce qu’elles me disoient souvent.Cependant je ne pouvois appartenir à toutes qu’en société; entre celles dont je trouvois la physionomie charmante, je ne sentois réellement une tendre affection que pour trois seulement, Angélique Duhamel, Josette Roussel, et mademoiselle Delzène, et encore ces amitiés étoient-elles différentes et inégalement vives.Un jour, je demandai à mon bon ami Alex.Dumas ce que l’on penseroit si je me mariois avec la première, avec qui j’étois lié d’amours plus que platonniques depuis longtems ; il répondit que ce seroit folie, vu mon extrême jeunesse, mon crédit, mes ressources fort légères, que je perdrais 1 amitié et l’estime de la compagnie, que la médecine n’alloit point .je me verrais avec ma famille réduit à la 280 PIERRE DE SALES misère.Cela me fit tant de peur, que quelques avances que j’eusse déjà faites, il me fallut les abandonner, non sans une douleur, un regret des plus sensibles, tant l’habitude d’une sincérité qui m’est naturelle m’avoit attaché à une aimable enfant, digne d’un meilleur sort que celui qu’elle a eu avec le laid et méchant bijou qu’elle fut forcée de prendre pour mari par son père, marin au caractère dur; le désespoir et sa situation, voyant que je pou-vois pas l’épouser, achevèrent de la décider, et je la perdis, mais non son amitié, car nous étant juré une amitié éternelle aux pieds du Bonheur, cela ne pouvoit plus jamais s’effacer! D’ailleurs elle étoit belle, de riche taille et bien faite — hé! comment l’oublier! .J’avois fait la connoissance de Mlle.Roussel dans le même tems que celle de ma présente épouse Marie Catherine Delzène.Quoique fort jolie et spirituelle, elle ne pouvoit effacer l’impression plus forte que j’avois reçue de mademoiselle Delzène, plus jeune et plus jolie.Cette dernière m’aimoit beaucoup, mais son père et sa mère la réservoient en secret au vieux veuf Pélissier, homme fort riche, de qui ils espéroient de grands secours.De son côté, Pélissier, âgé de 66 ans, n’osant pas se remarier à une nymphe de 14 ans, avoit conçu le dessein de m’engager à l’épouser, et pour cela de m’appeler auprès de lui aux forges afin de m’y faire c.! Ce beau résultat n’étoit pas impossible, mais pas bien probable en raison de la différence d’âge.Pendant longtemps ma chère prétendue et moi (prétendue, de commun accord entre nous deux) nous ne nous vîmes que sur ce pied, parce qu’elle m’avoit confié les desseins de ses père et mère et ceux de Pélissier lui-même, qui devoit même lui faire un don de 500 louis sur notre contrat de mariage si elle se marioit avec moi. MÉMOIRES 281 Pendant cet espace de tems, nous ne nous voyions guère qu’en la présence de Mlle.Roussel, que les bonnes gens croyoient que je recherchois et à qui il me falloit réellement faire accroire, sans quoi leur maison m’auroit été interdite.Par ce moyen, constamment ménagé, je fré-quentois et voyois ma chère Catiche, espérant que Pélissier n’iroit pas se mettre en tête de l’épouser à ma place.L’homme propose et Dieu dispose.M.Delzène, pressé pour dettes et revenant de Montréal, passa aux Forges et emprunta 300 louis à son ami Pélissier.A ce voyage, tout changea à mon égard, tout fut arrêté entre eux pour le mariage de cette enfant (qui m’étoit promise d’honneur et d’amitié) au vieux Pélissier lui-même.Dispense entière fut obtenue pour faire faire ce mariage à Bécancour par le Père Récollet Théodore sans aucune publication de bans.Elle fut menée à cet endroit par son père quelques jours après, sous prétexte d’aller en visite chez leur cousin Pouget, curé à Berthier; Pélissier arriva bientôt en carriole couverte, accompagné seulement de son domestique.Le fait est que cette chère enfant, ne sachant rien de cette affaire, ne devoit manquer d’être extrêmement surprise, et de faire la résistance à laquelle l’excitoit la répugnance d’âge, ayant toujours cru jusque-là que c’étoit de LaTerrière qu’elle devoit devenir l’épouse, et cela du goût même de celui qui la forçoit de se marier avec lui.Refus, pleurs, gémissemens, rien ne peut attendrir ces tyrans.Le père lui ordonne absolument d’y consentir.Ainsi, de nuit, sans autres témoins que des gens gagnés par argent, elle est traînée à l’autel, où les cérémonies sont commençées et finies sans quelle en ait presque connoissance.De là, on l’embarque tout de suite dans la carriole couverte, et elle est amenée sans bruit et sans que personne l’ait vue, aux Forges.Elle y devint presque folle, ne se croyant pas ma- 282 PIERRE DE SALES riée avec Pélissier et ne voulant pas demeurer avec lui.Le père et ce mari essayèrent tous les moyens pour l’apaiser.Effrayé, craignant de la perdre, sentant que ma présence seul lui feroit du bien et qu’il n’y avoit point d’autre remède, Pélissier m’appela aux Forges; c’est ce qui m’y valut la place d’inspecteur.Je fus assez fou d’y aller, alors que cela ne pouvoit que me devenir nuisible à cause du manque de parole du dit Pélissier et de mon attachement à cette jeune femme qui n’étoit plus à moi, puisque maintenant la loi sacrée du mariage, malgré le fait de la violence, s’opposoit à mes espérances, et qu’à moins d’avoir la vertu d’un saint, ma présence aux forges ne pouvoit qu’enfanter de fâcheuses conséquences.Mais le désir de vengeance et un penchant, toujours le plus fort, m’entraînèrent, et j’acceptai tout, promis tout au risque de ne tenir que ce que je pourrais, parce que l’existence ne me paroissoit de nul prix, si je ne pouvois plus voir ma chère et bonne amie.J’étois sûr qu’elle m’aimoit si sincèrement que de tout entreprendre, tant elle se déplaisoit avec son vieux, quoique au comble de toutes douceurs; car il ne lui refusoit rien, et elle avoit de l’or tant qu’elle en vouloit.Le cœur, comme l’âme, ne se plaît qu’à ce qui a un rapport sympathique avec ce qu’il aime, soit illusion ou autrement.Il n’y avoit que ma présence qui la calmât et lui fît supporter son malheur, au moins qui l’empêchât de faire quelque esclandre.Si je me levois à la fine pointe du jour, je la trouvois sans y manquer sur le pas de la porte; un baiser scelloit nos continuelles promesses et résolutions de nous aimer jusqu’à la mort! Mille fois je la rencontrai dans les chambres de l’atelier, accompagnée d’une demoiselle Mailler, qu’il avoit appelée là pour l’observer sans doute; mais la constante et sincère amitié surmonte tout, MÉMOIRES 283 et trouve toujours des moyens de consolation.Nous vécûmes ainsi, jusqu’à ce que les Américains ayant pénétré en Canada et ayant été ensuite forcés de s’en retourner entraînant avec eux tous ceux qui avoient pris leur parti, Pélissier qui étoit du nombre, laissa sa jeune femme maîtresse chez lui et au pouvoir de l’amitié, un peu moins gênée et moi directeur des travaux: toutes les portes pour nous aimer nous restèrent ouvertes.nous nous abandonnâmes à notre penchant, et le fruit de tant d’amour fut une grossesse qui a produit notre chère Dorothée le 4 janvier 1778.La guerre entre les deux nations étoit si forte qu’aucune nouvelle de Pélissier ne nous parvint que vers le printems par la voie d’Angleterre; il envoj^oit une procuration pour vendre les forges et en remettre le produit de ce qui lui appartenoit à M.Perras, son ami, à Québec, qui avoit ordre de faire passer en Europe madame et les deux fils qu’il avoit eus de son premier mariage, jean et Maurice Pélissier.En conséquence et suivant ses ordres tout fut vendu à M.Gugy, et le produit de la vente remis honnêtement à M.Perras; ses enfans prirent passage sur un navire; quant à son épouse, à cause de ce qui lui étoit arrivé, elle ne le pouvoit ni ne le devoit, c’étoit trop risqué.D’ailleurs son inclination n’étoit pas de ce côté; elle ne voulut pas laisser son ami, son enfant en nourrice, passer la mer pour aller rejoindre un homme à qui dans sa conscience elle ne se croyoit liée que de forme et qui pourroit la maltraiter: dès lors, elle me força d’avoir soin d’elle et de lui donner des preuves de ma sincérité puisqu’elle avoit tout sacrifié pour moi, et que n’ayant rien conservé de la fortune de ce mari, c’étoit à moi de faire voir que j’étois honnête homme, et de la soutenir avec sa chère enfant.Dès ce moment, son sort et le mien n’en 284 PIERRE DE SALES firent qu’un, et je fis de mon mieux pour la rendre heureuse.Je n’eus pas grand peine à cela, car son caractère riche et doux, avoit de l’analogie avec le mien.Malgré la vente des forges et quoique son bon ami Ferras lui eût envoyé à Lyon ses fonds restés au Canada et ses deux enfans, Pélissier ne manqua pas de revenir à la paix du Canada, sous la protection du général Haldimand, de me demander une révision de comptes et de vouloir poursuivre celle qu’il disoit être son épouse, et qu’il avoit abandonnée.Mes affaires réglées avec le dit sieur Ferras et le reste de la société, je me retirai sur l’Isle de Bécancour, que j’avois achetée de mon bon ami Saint-Martin et de sa sœur pour environ 250 louis; les biens alors étant à bas prix.J’y vivois tranquille, de ce que cette ferme pouvoir me donner, et tout aux plaisirs de la chasse et de la pêche.Cette fortune étoit bien peu de chose, et sûrement ne nous faisoit pas rouler carosse, mais j’étois en paix sur mon Isle avec ma bonne et tendre amie et notre enfant.— cela nous sufhsoit à tous deux.Partout l’on est heureux lorsqu’on croît l’être, saine morale de tous les temps et de tous les lieux.C’est sur cette isle qu’il nous trouva à son arrivée.On lui avoit fait entendre, soit en Europe ou à Québec, que j’y cachois mes trésors: certainement, ma bonne amie en étoit un et mon meilleur.Il nous expédia un nommé Dumas, courrier, avec deux invitations; l’une me deman-doit aller à Québec avec comptes et livres pour réexaminer nos comptes, et l’autre, en cas de refus, étoit une prise de corps pour m’y contraindre de force.Ayant su d’avance l’arrivée de Pélissier à la capitale et l’espèce d’homme qui venoit m’arrêter, et me méfiant de tout étranger, sitôt que ce Dumas se montra, je le tins à MÉMOIRES 285 distance au bout de mon fusil, et je lui criai de s’arrêter et de laisser à terre les lettres ou autres papiers qu’il avoit pour moi, puis de se reculer le long de la rivière, et que mon domestique alloit lui porter de quoi boire et manger.Après avoir pris communication de tout, j’envoyai chercher une table, du papier et de l’encre, et hs réponse que sous deux fois 24 heures je serois à Québec à ses ordres: j’ordonnai au courrier de repartir sans exiger plus.Il le fît, porta ma réponse, et, au temps dit, j’étois rendu.Cependant, avant de quitter mon isle, il convenoit de mettre tout en ordre.Laisser ma chère amie au pouvoir du premier venu, je ne pouvois y consentir; l’emmener avec moi et la protéger moi-même, me parut le parti le plus sage.Nous partîmes donc avec le dessein d’aller loger chez une amie de confiance appelée la veuve Duhamel; le lendemain de notre arrivée, je fus chez M.Ferras, où logeait Pélissier.A ma première visite, il me remit des lettres de mes parens de Paris, qui m’apprenoient la mort de mon père, et pour comble de malheur, il me fit des reproches me faisant sentir qu’il ne pouvoir ratifier mes comptes sans les avoir repassés lui-même.— Eh bien, monsieur, lui dis-je, demain je les remettrai à M.Cugnet sur votre reçu, et tous les matins, je viendrai travailler avec lui pour 1 intelligence de ce qu’il n’entendroit pas.Mais avant d’y toucher, convenons que la balance en différence qui sera due à l’autre, sera légitimement payée.Il en convint avec un peu de peine; ce n’étoit pas à ce point qu’il en vouloir venir, parce que dans le fond il me connoissoit assez pour croire mes comptes justes; ce qui faisoit son principal souci c etoit de savoir où étoit celle qu’il appeloit sa femme; ses informateurs d’en haut lui avoient appris qu’elle étoit descendue avec moi. 286 PIERRE DE SALES Que les humains sont peu sincères! Cette amie chez qui je logeois m’avoit promis de garder le secret si soigneusement que personne au monde ne la découvriroit et pour cela je la payois bien.Hélas! que l’or est tentateur! A force de lui en offrir, Pélissier l’ébranla, elle se laissa gagner, et il fit enlever ma chère amie ainsi, par trahison, en calèche, un jour, pendant que je travaillois avec lui à ses comptes, qui n’étoient qu’une finesse et un prétexte.Grand Dieu! .quel coup de foudre pour un cœur sincère et tendre! .se voir ainsi séparé de ce qu’il avoit de plus cher! .J’eus beau menacer cette femme fourbe et mercenaire, je n’en pus rien tirer de consolant.— Où est ma bonne amie?où l’a-t-on menée?où l’a-t-on mise?— Je n’en sais rien.— Pourquoi m’avez-vous trahie, et l’avez-vous livrée?Personne ne pouvoit forcer sa chambre, si vous ne l’aviez pas exposée.— Ils ont forcé la porte, et l’ont enlevée.— Je manquai d’en devenir fou, je pensais à ma chère Dothée, qui n’avoit plus de mère.Hélas! que j’allois être malheureux! jamais, jamais je ne m’en con-solerois; j’étois sûr de sa sincérité, quelque part qu’elle fût, jamais son ami ne pourroit s’effacer de sa mémoire; que mes plus mortels ennemis ne la pourroient changer à mon préjudice, que je Pavois trop bien traitée et aimée trop sincèrement, qu’elle ne l’oublieroit point; je devois pour le présent moment m’armer de résolution pour cacher mes peines et forcer mon antagoniste à finir nos affaires au plus vite; mais dans mes instants de loisir je passerais dans toutes les rues, un miracle peut-être me là ferait retrouver par quelque signe, un cri, etc.Dieu! que je la connoissois bien! Huit à dix jours de son emprisonnement chez la geôlière Renvoisé l’avoient presque rendue folle, parce que les ordres du tyran étoient de ne la laisser se montrer ni parler à personne, ni même approcher des fe- MÉMOIRES 287 nêtres.Malgré tous ces barbares soins, un soir, entre chien et loup, que je passois près de cette maison, sans savoir qu’elle y étoit si strictement gardée prisonnière, quelque chose tomba devant moi et une voix dit en chantant: — Ramasse! Ramasse! Il faisoit si noir que je ne pus trouver l’objet, mais sans me démonter, j’entrai chez un ami demander un fanal, disant que j’avois laissé échapper quelque chose de ma poche; ayant vitement regagné l’endroit, soudain j’aperçus un mouchoir contenant de la cendre pour le rendre plus pesant et un papier parmi.Je rendis le fanal et courus d’un sault à ma chambre du Cul-de-sac de la Basse-Ville, où à mon aise je pris mon tems pour déchiffrer l’écriture tracée avec la pointe d’une épingle sur des marges blanches d’un livre coupées par ribandelles.Là je lus l’histoire de ses souffrances, comme on étoit après elle pour lui faire prêter serment que je l’avois prise de force; prêtres, récollets, et autres, par la peur superstitieuse des peines de l’enfer, la tourmentoient sans cesse, la menaçoient, lui disoient qu’elle n’auroit sa liberté qu’a-près cet acte et qu’elle retourneroit avec son tyran, pour ne plus le quitter — justement ce qu’elle ne vouloit pas, aimant mieux mourir que de m’abandonner et son enfant.— Avouez, lui disait un récollet, qu’il vous a prise de force; dites-le, déclarez-le seulement et vous êtes libre.— Je vous réponds que c’est moi qui l’ai été trouver plusieurs fois dans sa chambre, je l’ai forcé de m’écouter.Est-ce lui qui est coupable?Si quelqu’un l’est, c’est moi seule.Et pourquoi ce tyran m’a-t-il laissée avec lui?.Ou plutôt quand il m’eut dit: je vois que tu aimes LaTer-rière; marie-toi avec lui, je te donnerai 500 louis — pourquoi ne m’a-t-il pas tenu parole?Il n’ignoroit pas ma foi-blesse, mon amitié pour LaTerrière.Sa première folie, 288 PIERRE DE SALES c’est de l’avoir fait monter aux Forges; quand j’étois devenue folle d’être séparée de lui sans espérance; c’est là le grand mal de mes tyrans.Dieu y a pourvu (il le vouloit ainsi) par les sentiments sincères et purs que LaTerrière a toujours eus pour moi, et j’espère que, si j’ai le bonheur de le rejoindre, il aura jusqu’au tombeau la même tendresse et la même sincérité.En attendant, laissez-moi seule y songer.Allez rapporter à celui qui vous paie si bien tout ce que je vous dis.Pélissier n’en fut pas surpris.— Je connois son caractère, dit-il, c’est bien elle.Il l’a ensorcelée, elle ne dira jamais autre chose; c’est tems perdu.Nos comptes finis, il se trouva me devoir une balance de 400 louis, mais excepté 68 louis qu’il me compta, le reste passa pour la pension de Mlle.Delzène.Puisque j’avois vécu avec elle, il étoit bien juste de me charger de sa nourriture.Vrai, lui répondis-je, avec plaisir, je l’accepte, c’est la faire ma propriété.Ainsi nous nous séparâmes, lui bien déterminé à me faire tout le mal qu’il pourroit, et moi à rejoindre au plus tôt ma chère et bonne amie.Je fis mettre nos quittances respectives dans les papiers publics, ce qui arrêta singulièrement son caquet.N’ayant plus affaire en ville (si ce n’est que mon cher trésor y étoit renfermé) mes amis me conseillèrent de m’éloigner comme un moyen de lui procurer peut-être sa liberté, quand lui sauroit que je suis parti.En conséquence, je laissai mes ordres et de l’argent pour son besoin.Ce que l’on avoit prévu arriva.Lorsque je fus parti, elle fut moins gênée, se fit habiller et comment?en habit de deuil, parce qu’elle avoit su que j’avois eu la nouvelle de la mort de mon père par Pélissier lui-même, au printems, à son arrivée; et c’est ce qui acheva de rendre le tyran inconsolable, MÉALOIRES 289 de lui voir tant de constance, de résolution et de franchise, quelque chose qu’on employât pour la détacher de moi.Quelques jours après, son tyran, la croyant guérie, partit pour les 3 Rivières pour aller pressurer son père.Deux jours après, dans le tems qu’on ne s’attendoit à rien, elle voyant passer le greffier Lind, lui demanda si on pouvoit tenir quelqu’un renfermé sans ordre d’un juge?Il lui répondit que non et qu’elle étoit libre.Sa geôlière avoit été témoin de la conversation et ne la gêna plus tant, de crainte d’être poursuivie, ce qui eut un excellent résultat; car sous prétexte d’aller chez quelque amie en ville, avec mon secours elle prit la poste et vint me rejoindre sur notre isle chérie, où j’étois retourné et où tout me paroissoit monotone sans sa présence: j’avois beau parcourir tous les lieux de nos promenades communes, l’anse, l’allée des noyers, tout étoit vide; sans cesse présente à ma mémoire, je ne la voyois nulle part réellement.J’avois passé ainsi huit jours, inconsolable, quand tout-à-coup madame de Linctôt, gouvernante au presbytère, me fit dire le soir, tout tard, qu’une dame au presbytère vouloit me parler.Dans l’ennui où j’étois, je ne fus pas long à m’y rendre.Ce soir-là justement, le grand vicaire Saint-Onge, notre ennemi, s’y trouvoit et étoit à souper avec le récollet Théodore.Je frappe à la porte, madame Linctôt paroît et me fait entrer dans une petite chambre où étoit ma bonne amie qui venait d’arriver et quelle n’avoit pas voulu annoncer au grand vicaire avant de m’avoir vu.Sans perdre de tems et sans me montrer à cet étranger, je pris ma bonne amie par le bras et l’entraînai dehors en lui disant: — Quittons ce lieu infecté par la présence d’ennemis qui te livreroient au tyran avant 24 heures! Puisqu’il est aux 3 Rivières et qu’il te croit encore en pri- 290 PIERRE DE SALES son, profitons du moment pour gagner l’isle et t’y mettre en sûreté contre toute recherche et toute poursuite.D’un sault nous nous rendîmes au logis de mon bon ami Saint-Martin, qui vint avec nous à l’isle.Je la fis entrer dans ma chambre et la cachai dans une valise à l’insu de la fermière et de sa famille; je la tins là huit jours.Pendant ce tems mon ami et moi nous culbutions 7 à 8 mille bottes de foin, au centre d’une grange écartée, pour lui faire une petite chambre secrète, afin qu’elle pût y rester cachée jusqu’au rembarquement de son mari pour l’Europe, le gouvernement ne pouvant souffrir qu’il résidât dans la province.Nous réussîmes à merveille, et un soir nous l’y conduisîmes.Quelle fut sa surprise de se voir descendre dans un carré de 10 pieds tapissé et ne recevant le jour qu’à travers des pièces d’entourage, par des trous de tarière.Je ne dois pas oublier de dire que, dès le lendemain sans doute de son arrivée, le grand vicaire ayant su qu’elle étoit dans l’isle, en avoit averti le mari, qui envoya le père et la mère chez moi pour la demander.Ils s’assirent dans ma chambre sur la valise où elle étoit cachée, et me dirent de leur apprendre où étoit leur fille, qu’ils venoient la chercher.Je leur répondis qu’en effet elle étoit venue, mais que, de peur de ne pas être en sûreté chez moi, elle s’étoit fait conduire plus haut par les deux hommes qui l’avoient amenée de chez Lacroix, de la poste du nord; qu’en chemin faisant, chez le passeur devant la ville, elle m’avoit écrit un billet (que je leur montrai) dans lequel elle me confioit son dessein d’aller se cacher, ne voulant jamais retourner avec Pélissier.Je les fis dîner le mieux que je pus; sans en avoir appris davantage, ils continuèrent leur route jusqu’au presbytère et de là en ville. MÉMOIRES 291 De crainte de surprise et d’une vive recherche, le surlendemain mon ami et moi nous étions donc allés la mener dans sa retraite nichée dans le foin, après avoir fait nos préparatifs pour lui procurer tout ce qu’elle dési-reroit.S’il me survenoit quelque embarras ou accident, cet ami m’avoit promis et juré de la secourir; et je le déclare à sa louange, quoique souvent seul avec elle, à la douteuse clarté d’une chandelle (il y en avait toujours une qui brû-loit), jamais il ne porta les yeux sur elle qu’avec honnêteté et respect; aussi l’ai-je toujours tenu depuis pour un homme plein d’honneur.Il n’y eut pas d’autres recherches: seulement il se fit un espionnage secret, qui n’aboutit à rien.Lorsque Pélissier fut rembarqué, mes amis de Québec me l’ayant mandé, Saint-Martin prit sa voiture et mena de nuit ma chère amie devant la ville; elle entra dans la maison du passeur et lui ensuite, comme par pur hasard et comme s’il fût venu de Nicolet pour voir sa cousine Houtelas, tandis qu’elle disoit arriver d’en haut, étant descendue la rivière en canot.Saint-Martin lui offrit place dans sa voiture jusque chez moi à l’isle, où elle se présenta avec deux témoins pour que je la reçusse ou lui payasse une pension, vu qu’elle étoit à cause de moi sans ressources et sans secours.Mon ami et les deux témoins dressent leur procès-verbal, le signent et m’en remettent copie.— Entrez, madame, tant que j’aurai un sol, je le partagerai avec vous.Je suis trop honnête pour agir autrement à l’égard d’une personne que j’ai toujours considérée comme ma véritable épouse! Vous êtes ici chez vous, madame, ordonnez.— Le fermier et sa famille à qui je dis de lui obéir, ne savoient à quelle sauce manger le poisson.Son père et sa mère, après le départ de Pélissier, sont venus la voir très-souvent à l’isle; ils se montroient très- 292 PIERRE DE SALES contents, ne s’étant jamais beaucoup soucié de la voir passer en Europe avec un homme qui auroit fini par la faire renfermer dans un couvent, comme il l’avoit dit souvent.Mon isle étoit des plus agréables à cause de ses promenades et par dessus tout d’une belle vue sur le fleuve; les fruits, les poissons y étoient abondants.Sa grandeur est de 5-4 de lieue de bout en bout, et d’une lieue et demie de circonférence.Elle est entièrement plate; elle produi-soit environ 500 mmots de tous grains et beaucoup de foin de la bonne espece; il y avoit en outre une sucrerie d’érables de conséquence.Si je n’avois pas été si jeune et si enthousiasmé des forges, je l’aurois encore, et j’en serois venu à en connoître beaucoup mieux la valeur que les deux fermiers qui l’ont achetée et qui ne voudroient pas la laisser sortir de leurs mains pour trois mille louis.C’est fait; il faut se consoler de tout. CHAPITRE CINQUIÈME Caractère de Pélissier.Les forges Saint-Maurice.Ici commencent mes malheurs.Je rachète les forges avec Dumas.Mon arrestation.Je suis prisonnier d’Etat.Mon innocence et le peu de justice du gouverneur Frédéric Haldimand.Avant d’aller plus loin, je crois nécessaire de parler du directeur Pélissier, de faire son portrait moral, physique et politique, en toute vérité et au mieux de ma connois-sance.Il étoit né François et possédoit une excellente éducation.Honnête et libéral, pensant fort juste, mais grand partisan de John Wilkes et de son système de liberté, partant influencé comme les trois-quarts des habitans nés sujets anglois en faveur des Anglo-Américains révoltés.Cependant encore fort réservé, il n’assista aux assemblées et conseils des nouveaux venus qu’à l’arrivée du général Wooster aux 3 Rivières en quartier d’hiver.Ces nouveaux venus lui ayant connu de grands talents, l’engagèrent à aller faire une visite au général Montgomery, à la maison d’Holland, proche Québec.Depuis ce moment, il fut reconnu et dénoncé par les espions du général Carleton comme acquis aux Américains et par conséquent comme un dangereux ennemi de la Grande-Bretagne.Les autres officiers des Cyclopes tels que moi inspecteur, Picard le 294 PIERRE DE SALES teneur de livres, Voligni le contre-maître (quoique bons sujets et fort innocens), nous fûmes dénoncés aussi, parce qu’on supposoit naturellement que nous buvions le même poison de la rébellion à la même tasse; un scélérat et fourbe de juge Rouville, un Tonnancour, un Gugy, un grand vicaire Saint-Onge, pour faire leur chemin, nous avoient signalés comme tels! Et un ramoneur, notaire officier de milice et inspecteur des cheminées, B.Gulte Proust aussi, tous marchands de chair humaine: pour avoir des places, ils se seroient faits bourreaux! .Ces soupçons, ces fausses dénonciations dévoient nécessairement produire de fort mauvais résultats.Comme je l’ai dit ci-devant, je montai aux Forges en février 1775 en qualité d’inspecteur des travaux; je tou-chois 125 livres courant par an de salaire, j’étois logé, nourri et éclairé, et j’avois en outre un intérêt d’un neuvième dans le bénéfice total — le tout ensemble pouvoit me valoir entre 4 et 600 louis.Les forges sont à trois lieues des 3 Rivières; c’est un fief de quatre lieues quar-rées, situé le long de la rivière Noire, et appelé fief Saint-Maurice.Le païs est plat, le terrain (un sol jaune et sablonneux) est plein de savanes et de brûlés, où se trouve la mine par veines, que l’on appelle mine en grains ou en galets, de couleur bleue; quoique le minéral contienne du soufre et des matières terreuses, il rend en général 33 pour 100 de pur et excellent fer.On n’y chauffe les fourneaux et les affineries qu’avec du charbon de bois qu’il faut choisir: pour les fourneaux, on ne fait usage que de charbon de bois dur et franc, et pour les affineries que du charbon de bois mou, comme la pru-che, le tremble, etc.Une telle exploitation nécessitoit l’emploi de 400 à 800 personnes tant dans l’atelier que dans les bois, les carriè- MÉMOIRES 295 res, les mines et pour les charrois: 6 hommes attachés au fourneau 2 arqueurs de charbon, 1 fondeur, 8 mouleurs et autant de servants, 6 hommes à chaque chaufferie, 2 arqueurs, 4 charrons, 4 menuisiers, 16 journaliers, 8 bateliers, 4 chercheurs de mine, 40 charretiers, et les autres employés aux ventes, charbons, dressages, ou comme mineurs, charbonniers, faiseurs de chemins, garde-feux, S au moulin à scier, etc., etc.Pour le soutien de tout ce monde, on possédoit un magasin de marchandsies et de provisions.Le directeur avoit la vue sur tout, l’inspecteur pareillement; celui-ci étoit obligé de passer de demi-heure en demi-heure à tous les chantiers pour voir si tout y étoit dans l’ordre, et ordonner ce qui étoit nécessaire; les remarques qu’il faisoit étoient journalisées au jour et à la minute, et le teneur de livres les enregistroit dans chacun des comptes qui étoient réglés tous les mois.Le fourneau produisoit un profit de 50 louis par jour, chaque chaufferie 50 louis par semaine, la moulerie 50 louis par coulage, — en somme de 10 à 15 mille louis par campagne de 7 mois; les frais en emportoient les deux tiers; c’étoit donc le tiers net que les intéressés avoient annuellement à partager.Ce fut l’appât d’un tel gain qui m’attira à reprendre de nouveau une part dans cette exploitation, au préjudice de mon isle, jusqu’en 1779, que ne pouvant pas aller conduire les travaux moi-même, tout y périclita.Et mes espérances furent perdues.L’endroit est certainement des plus agréables.On y voit environ 130 maisons bien nettes, bien logeables, aux ouvriers, de bons et beaux jardins et prairies et une belle et spacieuse maison; on y foisoit un commerce de traite avec les sauvages, appelés Têtes-de-Boule, qui descen-doient la rivière depuis les lacs Témiskamingue, etc.Le 296 PIERRE DE SALES nom de Tête-de-Boule leur vient de ce qu’efïectivement ils ont la tête ronde comme une boule; d’ailleurs ils sont bien faits, bons et fort doux.C’est dans ce dédale de devoirs et d’intérêts divers, d’agrémens et de fatigues, que je passai cinq ans: deux comme inspecteur et, après la guerre américaine, trois comme directeur jusqu’à la vente des forges à M.Gugy, etc., etc.Les bals, les danses dans la cour de l’établisse-men amusaient beaucoup; les gens étoient bons, et ma qualité de médecin me faisoit du bien sous le triple rapport physique, moral et politique.J’y étois donc très-heureux par toutes sortes de causes; si ce bonheur eût duré, j’avois trouvé là le lieu des délices! Les étrangers y venoient de tous les pais par curiosité; les habitans de la ville des 3 Rivières et des différentes paroisses du voisinage en faisoient autant, et c’étoit joie et fête pour eux.Il étoit de règle qu’aucun des ouvriers ne retiroit personne chez lui sans venir au bureau en avertir et demander la permission; si bien qu’il n’arrivoit jamais rien d’indécent ni d’accident sans que nous en eussions connaissance; nous étions informés même de leurs bals, de leurs danses, de leurs festins.Cette petite peuplade vivoit heureuse ainsi aux Forges.A part les inquiétudes de la guerre américaine, je sen-tois croître mes espérances.Quoique notre associé Pélissier eût emporté tout son or et son argent et un compte des avances faites à l’armée du Congrès, se montant à 2000 louis, qu’il n’eût laissé qu’environ 6000 barriques de minérai, fort peu de fers dans les difïérens magasins, presque point de ressources pour en faire ni d’autres moyens, parce qu’il croyoit tout perdu, je mis toutes mes facultés dehors et mes amis à l’épreuve, pour la campagne qui alloit suivre; je doublai les préparatifs partout et rem- MÉMOIRES 297 plis les magasins de provisions et marchandises pour m’encourager à employer le plus de monde possible; car pas de bras, pas d’espérances.D’ailleurs, comme je voulois prouver à la compagnie que je méritois sa confiance, je mis en œuvre tous mes talens, et j’eus le bonheur de faire une brillante et profitable campagne, que l’on cite encore tous les ans sous le nom de Première campagne de LaTarrière.Dans le cours de l’hiver suivant, je payai mes dettes; le coffre-fort contenoit des moyens sufhsans pour pousser vigoureusement les travaux.J’étois si content de moi-même, voyant que tout me rioit, que je donnai plusieurs bals et dîners au général Ridgzel, en garnison alors aux Trois-Rivières, avec son état-major et les respectables citoyens de cet endroit et du voisinage, ainsi qu’à un officier françois appelé le comte Saint-Aulaire, en garnison à Bécancour et au service britannique, homme d’une rare éducation sociale et du plus aimable caractère.J’en fis ma société et mon ami.Il étoit brave, prudent, sincère.A ce propos, quand cela ne feroit qu’amuser le lecteur, je vais lui conter une historiette.Nous avions été invités par M.le curé Pétrimoulx, de la Rivière-du-Loup, à aller passer quelques jours avec lui; nous acceptâmes et huit jours après un samedi soir des Jours-Gras, nous nous rendîmes à son logis, où nous rencontrâmes sa belle-sœur, son frère et une jeune demoiselle appelée mademoiselle Falaise.Le régiment du colonel Prétorius, corps auxiliaire à la solde de l’Angleterre, étoit en quartier d’hiver dans cette paroisse.Un capitaine dans ce corps avoir fait la connoissance de Mlle.Falaise, et ne la quittoit pas une minute.Cétoit son cavalier et il étoit si jaloux qu’elle ne pouvoir faire la partie de cartes qu’avec lui.Un soir, la table de jeu étant dressée, madame Pétrimoulx tourna les cartes pour savoir avec qui ces da- 298 PIERRE DE SALES mes seroient associées; le sort donna Mlle.Falaise pour partenaire au comte et madame Pétrimoulx à LaTerrière, c’est-à-dire pour le premier robre du tvisk.De Saint-Aulaire et ce capitaine allemand se prirent doucement de paroles, ce dernier sembloit être persuadé de nous épouvanter tous, et ne cherchoit qu’à ravaler le nom et l’honneur françois.J’eus beau m’efforcer de tout calmer, le moment critique arriva, et l’insulte nous fut jetée à tous les deux.— Il est tems, dit le Comte, faisons-le sortir par la fenêtre, sans le frapper.— Aussitôt nous le saisissons à nous deux et.sa tête fit dans la fenêtre un trou net.Un tas de neige en dehors le reçut mollement.Pas de mal, rien que la honte! .L’épouvante étoit grande dans la maison; le pauvre curé et sa famille s’attendoient à nous voir à tout moment assaillis par tout le corps des officiers; personne ne se coucha, excepté le comte et moi, dans la même chambre pourtant, ayant à portée nos épées et chacun une paire de pistolets, et bien résolus à ne pas nous éloigner l’un de l’autre en cas d’attaque.— Nous nous disions que des gentilhommes ne doivent ni veulent jamais prendre parti pour un polisson, et que d’ailleurs il étoit fort haï de tout le régiment à cause de son humeur insociable.N’importe, dit le comte, le vin est versé, il faudra le boire honnêtement, à la francoise! — Et de paroles à sommeil, de ce dernier au jour, du jour au déjeuner, il n’arriva rien de nouveau jusqu’au moment de nous mettre à table que deux aides-de-camp du colonel Préto-rius entrèrent, se présentèrent à nous et nous firent, de la part de ce colonel, cette commission: — « Le colonel Prétorius fait ses complimens à M.le comte de Saint-Aulaire et à M.LaTerrière, et les prie de vouloir faire connaître les particularités des faits qui ont donné lieu à la sortie prompte et poliment forcée du capitaine un tel par MÉMOIRES 299 les fenêtres de M.Pétrimoulx.» Le comte raconta les choses en détail à ces deux messieurs, et en appela au témoignage du curé, de sa sœur et de mademoiselle Falaise, qui dirent et assurèrent tous que c’étoit là la pure vérité, adoucie et raccourcie.— A ces traits, répondirent les aides-de-camp, nous reconnoissons l’homme.— Et, à l’instant même, ils allèrent faire leur rapport.Nous étions encore à table, lorsque le colonel Prétorius renvoya les deux mêmes personnages avec une invitation d’accepter son dîner.Nous acceptâmes avec plaisir, ainsi que l’aimable famille Pétrimoulx.Nous nous amusâmes de notre mieux à ce dîner, où se trouvoit tout l’état-major, à l’exception de ce fou, qui étoit aux arrêts pour huit jours.Quelques instances que nous fîmes, nous ne pûmes faire lever ses arrêts.— L’ordre, la décence, la délicatesse, répondit le colonel, sont choses qu’il ne faut jamais mettre en oubli.— Notre prudence à l’éloigner de notre compagnie sans le frapper, avoit infiniment touché ce colonel.Très-satisfaits, nous partîmes vers le soir, et nous regagnâmes les Forges avant les neuf heures.Autre aventure avec un fat, appelé le major de Berner, logé militairement chez M.Courval, un des anciens nobles et bon citoyen de cette ville.Un soir que j’y étois allé en visite (nous nous retirions même dans cette maison hospitalière quand nous allions en ville), nous étions assis dans la chambre de compagnie avec les dames; cet être entra, comme un butor, d’un air impoli, — salua des dames et me regarda la tête levée, et moi réciproquement.Cet égoïste bouffi de prétentions m’aborda seul, un instant après, en me disant: Pourquoi ne m’avez-vous pas salué?Je répondis que je ne croyais pas y être obligé.— Ne saviez-vous pas que je suis le major Berner et capable de vous foutre par les fenêtres?— Quand vous seriez le dia- PIERRE DE SALES 300 ble! je ne suis qu’un gentilhomme françois, directeur des Forges, mais je ne vous crains pas.— Il appelle quatre domestiques soldats allemands, qui étoient alors dans la cuisine, pour l’aider, j’ai le temps et l’adresse de me munir d’une vieille et grande épée, appartenant à M.Courval, et de me mettre en défense.— Approchez, monsieur le major Berner, lui criai-je; je vais vous servir à la françoise, vous et vos quatre satellites, avec qui je n’ai démêlé qu’à mon corps défendant! — Mais M.Courval s étant rendu maître chez lui, le grand homme rentra dans son cabinet, et nous n’en entendîmes plus parler.L affaire s’ébruita cependant le lendemain.Mon ami St-Aulaire vint me voir et s’offrit à me servir de second en cas d’appel.Personne ne parut, et nous fûmes coucher aux Forges, après avoir bien ri du fier major, même avec des officiers de son corps.Le général Ridzel voulut me connoître et m’invita à un bal qu’il donna et où j’allai avec madame.Dîner, et après le soir venu, danses et bal.Je ne vis pas de Berner, il étoit allé à Montréal, où on savait déjà notre affaire et où je passois pour l’avoir fait souffler dans la manche: — on le lui dit même à un dîner public.Ce bal étoit formé des dames et messieurs de la ville des officiers de l’état-major, et de M.et Madame de Ridzel à la tête, — sur la plus haute étiquette.Musique excellente et tables de jeu.Quoique je ne fusse pas joueur, il me rallut entrer en lice au Vingt-et-un; je me vis au moment d avoir perdu près de 300 louis; mais les cartes ayant changé, j’eus vingt-et-un d’emblée, et les fortes mises entassées contre moi, jeune poulet, me relevèrent à ce point que la crainte me vint de poursuivre le jeu et de retomber.Je pus souffler à l’oreille de mon domestique de venir me dire: Monsieur, la voiture arrive de l’établissement; le MEMOIRES 301 fourneau est tombé, les halles sont en feu.Vite, partons, on vous demande! .Laissant madame au bal aux soins d’amis, je ne fis qu’un saut.C’est ainsi que je parai prudemment un mauvais coup du sort.Non-seulement j’avois rattrapé ce que j’avois perdu, mais j’emportois encore 150 livres de gain, ce dont je ne me vantoi jamais; je publiai même que je m’étois retiré avec perte, et je fus cru aisément.Exemple à la jeunesse! Pour moi, je n’ai plus joué d’argent depuis.Les invitations polies que j’avois reçues en ville, en particulier du général, exigeoient la réciprocité, et j’en étois capable.Je donnai donc, quelque temps après, un grand dîner et bal aux Forges, qui fut splendide et selon le dernier goût; j’avois loué la musique du régiment.La dame du général Ridzel ouvrit le bal avec mon épouse: à elles deux les honneurs.Tous les invités furent si satisfaits de cette fête, qu’il en fut parlé.Je n’eus garde de me mettre aux tables de jeu, prétextant que j’avois trop d’affaires; car je n’avois oublié la dernière leçon chez le général.1 Voici un autre exemple que non plus jamais je n’ai oublié.Je n’allois jamais à cette petite ville, sans y recevoir quelque invitation.Un jour j’allai chez les aides-de- 1.A propos de la maison des Forges où résida M.de LaTerrière, M.Faucher de Saint-Maurice écrivait dernièrement à M.Joseph Marmette : «J’arrive des Vieilles-Forges où je suis allé en excursion avec Gérin et Buteau-Turcotte.Le manoir a été endommagé, il y a quelques années, par un incendie, mais il a été restauré par son propriétaire actuel, M.Robert McDougall avec un goût que tous nos industriels n’ont pas.Il lui a scrupuleusement conservé ses anciennes divisions, ainsi qu’une grande partie des vieilles boiseries françaises.Rien de plus pittoresque et de plus antiquaille que ces salles immenses, aux larges âtres flanqués de plaques de fer fleurdelysées et portant le millésime de 1732, que ces corridors où toute une compagnie de reîtres et de lansquenets serait à l’aise.C’est à se croire dans la salle d’armes du dernier des Burckhards, si l’hospitalité toute écossaire de M.McDougall n’était là pour nous faire songer avec complaisance aux douceurs du temps présent». 302 PIERRE DE SALES camp, qui me firent tant boire malgré moi, que, quand je partis, j’exigeois de mon cheval qu’il pliât les genoux pour me recevoir sur son dos.Comment je me mis en selle, je n’en ai nulle souvenance.Je pris le grand galop, et jusqu’aux forges, distance de trois lieues, dit-on, je ne ralentis pas.Ces messieurs et mes amis, craignant que je ne fisse une chute mortelle, ordonnèrent à quatre domestiques bien montés de me suivre jusqu’en lieu de sûreté, et ceux-ci arrivèrent en vue de la maison comme je cher-chois à faire entrer mon cheval, moi dessus, dans la porte du logis, où fort heureusement un domestique faisoit tous ses efforts pour me faire abandonner la partie, me jurant que je courois le risque de me tuer.Trop pris de vin, je n’entendois pas; cependant, à la fin, il fallut céder et gagner ma chambre et mon lit.Je n’y fus pas longtemps sans faire du train, si bien qu’on fut obligé de m’attacher.Le vin un peu cuvé, je me ressouvins que j’avois dans mes poches 300 louis en or, que j’avois reçus par la poste de notre commissionnaire de Montréal; mais mon épouse avoit su me les ôter finement.A mesure que je revenois à moi, le souvenir de cet or m’occupoit tant que, croyant l’avoir perdu, j’ordonnai d’envoyer à la recherche: on me tranquillisa en me disant l’avoir fait, et là-dessus je m’endormis.Que l’on juge de mon chagrin au réveil, et de mon vif regret de m’être oublié ainsi et d’avoir exposé mon caractère en public! Que me diroient les associés?Hélas!.cela me fit une si profonde impression que jamais depuis je n’ai pris un coup de plus que je ne devois.Je pus donc maîtriser aussi cette fatale passion, qui a ruiné tant de personnes à ma connoissance, mortes en outre très-misérables.Exemple encore à mes enfans qui liront ce récit des folies de jeunesse de leur père!. MÉMOIRES 303 Ainsi dans les danses de la joie s’acheva l’hiver, sans que j’eusse oublié les grands préparatifs d’une campagne dont j’ai dit déjà qu’il en fut parlé.Le feu fut mis en avril au fourneau, et tout l’atelier se trouva occupé tant dans les bois qu’à l’établissement et aux environs.Dès lors, je ne pensai plus à autre chose.Vers le mois de mai, le gouverneur Carleton, alors Sir Guy lord Dorchester, envoya aux Forges le capitaine Law pour faire faire des rames, ou plutôt pour espionner.Je le reçus fort poliment; il passa deux mois avec nous.L’homme était bon et fort obligeant; les rapports qu’il fit furent favorables.L’automne d’ensuite, étant allé à Québec pour les affaires de l’établissement, j’en reçus un excellent accueil, ainsi que du Dr.Foot, à qui il me présenta.Son excellence me parut charmée de la visite que je lui fis, et la Cyclopie ferrugineuse aussi.Un fort préjugé cependant existoit toujours dans le public à savoir que j’avois été, comme Pélissier, influencé par les républicains bostonnois, et ce faux préjugé a toujours fourni à mes jaloux ennemis des moyens de me nuire auprès des différens gouverneurs: ces derniers ne m’ont pas exactement fait du mal, mais je n’en ai jamais pu obtenir ni bien, ni faveur.Ma conscience étant pure, n’ayant trahi ni voulu trahir d’aucune façon un gouvernement qui me protégeoit, je n’étois guère ému de la mauvaise mine que d’aucuns me faisoient pour mieux faire leur chemin, suivant la coutume ordinaire des lâches; je n’en pris d’autre souci que d’éviter ces gens-là avec le plus grand soin.Comme le lecteur le verra partout dans cet ouvrage, je m’attachai uniquement à mes propres affaires, et sans porter loin mon ambition, j’économisai surtout autant que la raison pouvoir le permettre.Mes approvisionnements faits à Québec, je remontai aux Forges pour y songer à effectuer 304 PIERRE DE SALES avec toute l’activité possible les préparatifs de 1776 à 1777, partout deux fois plus considérables, puisque les Forges dévoient être vendues.Tout l’hiver se passa ainsi et sans beaucoup de plaisir à cause de la grossesse de ma chère amie, qui aboutit, comme je l’ai dit au chapitre précédent, le 4 janvier 1778, événement qui eut des circonstances assez singulières parce que ma femme avoit été obligée de s’absenter quelques mois.Personne ne savoit le lieu de sa résidence que moi et le comte de St-Aulaire; tant il est vrai qu’au besoin les malheureux trouvent des amis sincères partout.Or, à la forge basse, j’avois pour marteleurs deux Anglois — deux frères, qui avoient pour ménagère une veuve appelée Montour.C’étoient de bons enfans, instruits, pleins de bons sentimens, de discrétion et de délicatesse, qui m’étoient connus.C’est dans leur maison que j’eus une chambre pour elle à l’époque de ses couches, et là ma chère Dorothée (aujourd’hui mon fidèle bâton de vieillesse) vit pour la première fois le jour — fille d’une mère et d’un père malheureux, mais liés jusqu’à la mort de la plus sincère et tendre amitié.Le Dr.Rimbau, des Trois-Rivières, amené par un long détour, en secret, à cette maison, fut l’opérateur, car je ne voulus pas par délicatesse faire moi-même l’accouchement.Cet opérateur, après avoir déposé la malade dans son lit, repartit avec les mêmes précautions.Il ne s’agissoit plus que de placer cette chère enfant chez une nourrice, que le Père Théodore, récollet, avoit engagée dans sa paroisse.Je ne pouvois confier cet enfant à personne, à cause de la saison et du danger du voyage, et il m’en coûtoit beaucoup de quitter ma chère amie, quoiqu’elle fût bien.D’ailleurs, confier l’enfant à d’autres, c’eût été exposer le secret.Enfin, après mûre réflexion, je me déterminai à la trans- MEMOIRES 305 porter moi-même dans ma voiture, et comment?dans le coffre de ma carriole, bien habillée et bien abritée.Ayant pris mon meilleur cheval, j’embrassai ma bonne amie et je déposai la chère petite dans le coffre, et me voilà, rapide comme l’éclair, dévorant l’espace sur la glace de la rivière Noire, à la garde de Dieu, espérant qu’il ne m’arriveroit aucun accident.Hélas! les hommes proposent et Dieu dispose.Comme je faisois le tour de la Pointe aux Pommes, la glace enfonça et je me trouvai avec le cheval dans environ six pieds d’eau; j’eus le bonheur de sauter sur la glace ferme, et je saisis le cheval par la bride pour lui aider; d’un saut, il parvint à poser ses pattes de devant sur la glace, et avec mon aide, il se remit sur ses quatre pieds.Durant tout ce temps, la carriole avec ma chère enfant avoit flotté sur l’eau vive.Jugez, lecteur, si je perdis du tems à ouvrir le coffre! J’y vis le petit ange sain et sauf et les joues colorées: l’eau n’étoit pas même entrée dans cette cachette.Dieu! quelle fut ma joie!.Rien moins qu’un miracle l’avait sauvée, je le crois.Je continuai mon voyage, mais avec un soin extrême, et en me tenant toujours debout sur le devant de la voiture.Je me rendis ainsi au côté sud du fleuve chez le père récollet, à Bécan-cour, où je confiai mon bijou, bien portant et chaudement emmaillotté entre les mains de madame de Linctôt; je repartis après souper, à travers tous les mêmes dangers, de nuit, pour revenir auprès de ma chère amie; et j’arrivai avec l’aide de Dieu, sans aucun accident.A ce propos, je dois dire que ce curé connoissoit alors parfaitement les efforts qui avoient été employés devant lui et chez lui au mariage de ma chère amie avec Pélissier, et qu’il regardoit ce mariage comme nul, vu qu’il avoit été absolument contracté de force par l’une des parties, de nuit, les portes de l’église étant fermées et en présence 306 PIERRE DE SALES de deux témoins seulement, à qui on avoit dit de rester dans le bas de l’église pour qu’ils n’eussent pas connois-sance des détails de la scène.Sa conscience lui faisoit reproche (quoiqu’il eût ignoré, le jour même du sacrifice, les vrais engagemens de la victime avec moi), et il voulut de lui-même nous favoriser, et nous obliger en tout ce qui étoit en son pouvoir; ce qu’il fit réellement, d’abord en s’offrant à prendre partout nos intérêts, et en se chargeant de notre chère enfant, qu’il plaça au Petit-Lac en nourrice chez Pierre Ajaw, très-honnête fermier et aisé, dont la femme, jeune et jolie, avoit une santé parfaite, et ne pou-voit avoir que du bon lait.Aussi l’enfant en profita bien, ainsi que des soins qui lui furent prodigués pendant les deux ans qu’elle passa là; le père récollet et madame de Linctôt la voyoient tous les jours, et par eux seuls nous avions de ses nouvelles et nous fournissions à ses besoins.Je prodiguai les soins les plus tendres à ma bonne amie, qui se rétablit promptement, et reprit le timon de son ménage.Le printemps revint et rendit à la nature sa beauté azurée et fleurie.Nous ne nous occupâmes plus qu’à jardiner et à faire marcher les travaux de l’atelier avec une activité inaccoutumée pour la dernière campagne de la société.Le succès fut complet.Il étoit bien triste d’être obligé de vendre l’établissement, lorsque les choses alloient si bien; mais telles sont les destinées des hommes.Ma position relativement à ma bonne amie et à celui qui s’appelait son époux, ne me permettoit d’acheter les Forges moi-même; des étrangers seuls le pouvaient faire.Vers le mois d’octobre tout fut conclu et exécuté en faveur de M.Alexandre Dumas pour jusqu’à la fin du bail avec le roi.Lorsque ces affaires furent terminées (et M.Dumas prit immédiatement possession), mes remises faites et mes comptes rendus à chaque intéressé, j’achetai cette île dont MÉMOIRES 307 j’ai déjà parlé, dans la même paroisse de Bécancour où ma chère enfant Dorothée étoit en nourrice; j’allai en prendre possession et j’y demeurai depuis lors jusqu’à mon emprisonnement, que je rapporterai en tems et lieu.Je fis une récolte de foin et de bled, et je garnis la terre d’animaux.Je commençais d’y mener une vie tranquille et heureuse.Mais les hommes ne sont jamais contens.Il arriva que Dumas, ne pouvant tirer aucun parti avantageux de sa nouvelle ferme cyclopéenne, car il connoissoit fort peu cet état, ne me laissa plus en paix qu’il ne m’eut cédé la moitié des Forges.Je n’hésitai pas à accepter ses offres sous la condition que j’irois, au printemps de 1779, prendre la conduite de tous les travaux.L’acte passé, il ne s’agissoit plus que de trouver les 2,000 louis nécessaires pour ma part.La vente des produits de ma culture, foin, paille, bled, avoine, et de mes animaux, m’en procura une bonne partie; je revendis mon isle, et par là je formai la somme.Je fis cet achat en janvier, et je devois, à l’ouverture de la navigation en mai, me rendre aux Forges pour en prendre possession aux conditions de notre acte, mais mon emprisonnement en décida autrement.Pendant tout ce tems, j’ignorais les manœuvres secrètes de Pélissier auprès de son ami le général Haldimand pour me faire arrêter.La principale partie du clergé étoit de ce complot, avec tous ceux dont l’enragée politique favorisoit les idées, — me taxant, quoique à faux, d’avoir trahi les intérêts du roi en faveur des Bostonnais, et on ne parloit de moi au Château Saint-Louis que comme d’un traître qui avoit fait faire des boulets et des pétards pour briser, disoit-on, les portes de la ville de Québec, l’hiver du blocus par les Américains.— Hé! poursuivoit-on, ne l’avons-nous pas vu venir effrontément à Québec après la 308 PIERRE DE SALES levée du blocus?Oui, mais il fut bien servi en arrivant à la porte du Palais, à cheval: il fut arrêté et conduit à la grande garde.Comme il passoit sur la place d’armes, le général Maclean lui cria: — Eh! vous êtes de ces messieurs des Forges?.Très-charmé de vous voir.Il y a des gants et des souliers à la nouvelle mode de préparer ici pour vous.En attendant, allez à la grand’garde.Nous voudrions bien tenir ici Pélissier avec nous!.Le lendemain, vers les 10 heures, je fus conduit en la présence de lord Dorchester, qui me fit les questions suivantes.— Vous venez des Forges?— Oui, monsieur.— Qu’êtes-vous venu faire ici avec tant de hâte?— Voici, mon gouverneur, une lettre de P., qui montre que je suis venu pour acheter des provisions, dont nous manquons à l’établissement.— Où avez-vous passé les Américains?— A Deschambault.— Comment avez-vous pu passer?— Avec un passe-port du général Wooster; le voilà.— Avez-vous rencontré beaucoup d’Américains de Deschambault à Québec?— Environ deux à trois mille, par petits partis de 400, 600 et 800 à peu près.— Vous ont-ils questionné?— Oui, mais le passe-port m’ouvroit les chemins.— Paroissoient-ils vouloir résister aux Trois-Rivières?— Je ne connois point leurs desseins; mais ils y sont nombreux.— Pélissier n’a-t-il pas été à leurs assemblées ?— Oui, mais j’en ignore les causes et les raisons.— N’étoit-il pas venu voir le général Montgomery à la maison d’Holland?— Oui, il nous a dit y avoir été .Ramenez-le à la garde, et qu’on le traite bien!.J’y vois déjà couché, tout habillé, sur le lit de bois, à côté du capitaine Malcolm Fraser, capitaine du jour, avec qui je mangeai et qui en usa très-poliment avec moi.Le lendemain, à la garde montante, je fus conduit à bord de la frégate Triton capitaine Latwitch.M.Perras m’envoya MÉMOIRES 309 son commis Quenon pour s’informer de mes besoins et recommander au capitaine de ne me laisser manquer de rien et l’assurer qu’il répondoit de ma dépense.Je puis dire à la louange des gardes-marine et des autres officiers du vaisseau, que chacun d’eux s’empressa de me traiter comme un gentilhomme.Trois ou quatre jours après, vinrent me joindre MM.Leproust et Baby, prisonniers.Connoissant leurs principes, sachant qu’ils étoient venus apporter des lettres de Tonnancour, du grand-vicaire Saint-Onge et de Gugy au gouverneur, je fus surpris qu’ils reçussent le même traitement que moi; cependant eu égard à la conjoncture délicate, quoiqu’ils eussent été adressés au chef, comme des amis, une sage précaution vouloit qu’ils fussent mis en lieu de sûreté.A leur tour, ils furent fort surpris de me trouver prisonnier à bord de ce vaisseau.Nous passâmes un mois ainsi sans voir personne de la ville.Dans le tems où le capitaine croyoit être expédié en destination pour Londres, il reçut l’ordre de monter au pied du Richelieu, et là de nous mettre à bord du corsaire commandé par Hippolyte LaForce pour que ce dernier nous fît mettre à terre et en liberté à la pointe de Deschambault.Rendus au pied du Richelieu, un lieutenant vint nous dire d’embarquer dans le bot avec notre bagage: à peine eûmes-nous le tems de remercier le capitaine et tous ceux de qui nous avions eu des politesses et des marques d’humanité; ils nous souhaitèrent une santé parfaite et promirent de venir nous voir si la frégate montoit aux Trois-Rivières.Une fois sur le bord du capitaine LaForce, mon ancien ami, il nous fallut dîner tous ensemble et lever le verre.Ceux de la frégate s’en retournèrent, mais le capitaine LaForce ne voulut pas nous descendre à terre ce soir-là, parce qu’il étoit trop tard, et nous passâmes la nuit 310 PIERRE DE SALES à parler et jaser de notre emprisonnement heureux] Quoi! s’écrira-t-on, est-il possible d’être heureux en prison?.C’est vrai qu’il existe des maux excellents; du moins on le dit, et c’est beau et bon à dire.M’est avis qu’il faut y goûter pour en être bon juge.Nous voilà donc à terre.Nous allâmes aux maisons pour avoir une voiture; nous n’eûmes pas de peine à en trouver une en payant.Oh! lecteur, avec quel plaisir nous nous éloignâmes de ces vaisseaux qui nous avoient tenus! A mesure que j’approchois des Trois-Rivières (encore que les Bostonnois y fussent), ma joie augmentoit.A Fond-de-Veau où nous arrivâmes vers le soir, les habitans nous dirent qu’il étoit impossible de pénétrer en ville, ou même aux environs, sans être pris.Ici chacun de nous prit son parti; pour moi, qui avois bonne jambe, chargé de deux pièces de toile d’Irlande, je payai mon passage et me fis jeter de l’autre bord de la rivière Noire, du côté de la ville, à dessein de suivre la rive quelque temps, puis de couper, par le plus droit, à mon estime, pour gagner le chemin des Forges à travers le bois.Cela alla bien le long de l’eau, mais quand je fus monté sur la hauteur, que vis-je?une sentinelle perdue en faction, qui m’ajusta avec son fusil en me criant: Qui va là?— Ami! répondis-je.— Ici point d’ami! .Asseyez-vous, et ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne me relever, ou je vous tue! — Je lui assurai que j’allois rester tranquille; il ajouta en me tenant toujours en joue: Etes-vous seul?— Oui.— Ou alliez-vous?— Aux Forges.— D’où venez-vous?— De Québec.Sentinelle, s’il vous plaît, laissez-moi continuer mon chemin! — Je ne le puis, sous peine de la vie.Si le caporal qui va me relever veut le faire, je ne m’y oppose pas, mais j’en doute. MÉMOIRES 311 Heureusement que c’étoit dans la belle saison du mois de mai; quoi qu’à 10 heures du soir, je n’avois pas froid; j’étois si fatigué, que je m’endormis la tête sur une de mes pièces de toile.Ce fut le caporal qui me réveilla.— Halloo! ho! get up! Qui êtes-vous?— P.LaTerrière, inspecteur des Forges.— D’où venez-vous?— De Québec.— Ou allez-vous?— Aux Forges.— Venez-vous-en avec nous à la garde.M.Pélissier est en ville; si vous dites vrai, vous serez relâché.A 11 heures, Pélissier et un lieutenant vinrent me reconnoitre, et m’accompagnèrent chez M.Delzène.J’avois une permission d’aller où je voudrois.J’étois si fatigué que je me couchai après quelques complimens échangés avec M.et Mds.Delzène.Le lendemain, comme je n’avois pas de hardes convenables, ayant déjeuné et rendu compte de mon voyage à Pélissier, je partis pour les Forges.A la porte de la grande maison, la première personne à qui je parlai, fut ma bonne amie, qui me dit: — Nous vous croyions perdu, et Pélissier vous avoit envoyé exprès dans un moment si critique pour te sacrifier.M.Gugy, qui est ici caché, et moi lui en avons fait de vifs reproches; il n’a rien répondu.— Je ne m’en étonne plus, lui dis-je, qu’il ait paru peiné en me voyant: ça veut dire qu’il est jaloux.Il faut être fort prudent et se défier de lui et de ses espions.— Oui, répondit ma bonne amie; nous sommes observés de près et continuellement par la Voligni et ses créatures.Faire semblant de rien est le plus sage parti.Montrons-lui et à tous ses satellites beaucoup de confiance! .Je l’embrassai de bon cœur, elle me rendit la pareille, avec promesse de souffrir la mort plutôt que de se trahir.Nous nous vîmes tous au dîner, ou Pélissier m’exprima le regret qu’il avoit eu de m’avoir exposé: cela n’avoit pas été à mauvaise intention, mais le besoin urgent de 312 PIERRE DE SALES marchandises et de provisions lui avoir inspiré ce dessein, dont il ne croyoit pas l’exécution si dangereuse.M.Gugy lui repartit que s’il eût espéré un peu plus longtemps, les choses eussent paru plus naturelles; que me faire passer avec un passeport, à travers les Bostonnais, encore à Des-chambault, c’étoit provoquer les soupçons, surtout quand lui, Pélissier, étoit connu ouvertement pour être de leurs amis; que tout autre que le général Carleton dont l’humanité pour les Canadiens étoit connue, auroit sacrifié M.de LaTerrière.Celui-ci ne doit donc la vie qu’à la douceur de ce général.Mais le voilà avec nous! oublions le passé, et buvons à sa santé et à son retour! .Personne de ceux qui étoient à table ne reprit le propos, car M.Gugy en avoit dit assez.De ce moment, Pélissier et moi restâmes réciproquement sur la limite de la bienséance.Les Américains, s’étant tous ramassés aux Trois-Rivières, y tinrent jusqu’à l’arrivée de la flotte angloise, avec le général Carleton à la tête.Voyant l’impossibilité de résister, ils s’enfuirent à Sorel, et les Bretons reprirent possession des Trois-Rivières et s’y fortifièrent; voici en partie pourquoi.Larose, habitant de Machiche, qui avoit joint les Bostonnois, leur avoit fourré dans la tête qu’en cernant les Britanniques par l’angle des bois et les Forges, à leur insu, ils pourroient à coup sûr les détruire ou les prendre.Ils donnèrent aveuglement dans le panneau; ce corps de 4000 Bostonnois partit de la Pointe-du-Lac, conduit par Larose et comme assuré du succès.Le général anglois connoissoit leur dessein et les attendoit de pied ferme et bien retranché, surtout à la Croix-Migeon, hauteur qui commande toute la ville et ses environs.Effectivement, ils arrivèrent un matin, mal conduits et les uns après les autres, de telle façon qu’ils furent battus, tués ou pris presque tous; il s’en sauva un certain nombre dans les MÉMOIRES 313 bois des Forges; plusieurs s’y perdirent et y moururent, car, pendant tout l’été, mes chercheurs de minéral en découvrirent de petits groupes, morts et pourris.Le lendemain de cette action, Son Excellence m’envoya l’ordre de faire battre le bois par mon monde pour les ramasser et de les traiter le plus humainement possible.Lorsque cet ordre arriva, j’en faisois mener dans dix voitures soixante qui s’étoient rendus d’eux-mêmes.Le lendemain, mes chercheurs et chasseurs en trouvèrent soixante-et-dix; je fis donner à manger à ces prisonniers et les envoyai aux Trois-Rivières.Son Excellence le général Carleton approuva ma conduite, et le général américain Smith me remercia de mon humanité.Eh! voilà comme dans tous les tems j’ai cherché à être utile à mes semblables et à faire mon devoir! Ainsi finit la folle attaque de Larose par les banlieues des Trois-Rivières; les Bostonnois avoient pensé sans doute trouver les troupes britanniques endormies.La veille du jour que l’action se donna, Pélissier ayant eu avis du grand vicaire Saint-Onge que son excellence ne seroit pas charmée de le rencontrer sur son passage, il en avoit été si fort épouvanté qu’il étoit monté en canot et s’étoit fait mener par deux hommes secrètement à Sorel.J’étois resté seul, comme je l’ai déjà dit, à la tête de l’établissement.Lorsque je vis son excellence, elle me dit: — Pélissier est donc parti?— Oui, mon gouverneur.— Qu’est-ce qui l’a fait quitter ainsi sa famille et les forges?— Autant que je puis le savoir, c’est un billet du grand vicaire Saint-Onge, à qui il paroissoit que votre excellence avoit ordonné de l’avertir de ne pas se trouver sur son passage.— Cela, fit le gouverneur, ne vouloir pas dire de tout abandonner pour aller rejoindre ouvertement l’ennemi.S’il 314 PIERRE DE SALES étoit resté paisiblement chez lui et m’avoit écrit un mot de justification, cela auroit suffi.— Il craignoit la malice des faux délateurs, dont il connoît le venin.— Tout cela ne lui eût pas ôté un cheveu, et je suis fâché de sa folie.Eh! quel mal vous arrive-t-il à vous et aux autres officiers de ces Forges?— Aucun, mon général.Nous sommes prêts à vous obéir à votre premier ordre.— Continuez de soutenir cet atelier dans toute son activité pour les besoins et le bien de la province, de l’Etat, c’est là tout ce que j’exige à présent de vous.Je le remerciai et le priai de vouloir continuer à nous protéger.Avant de partir la ville des Trois-Rivières, ce général et tout son état-major nous honorèrent d’une visite des Forges, et je n’en reçus que des complimens.Pélissier n’avoit qu’à demeurer tranquille chez lui et à ne pas se montrer, il ne lui auroit rien été fait; il aima mieux tout abandonner, prendre plusieurs mille louis qu’il avoit en masse, 2000 louis d’avances en fers, poêles et autres articles faits aux Américains, et nous laisser à notre mauvais sort.Il se retira d’abord à Sorel, puis à Saint-Jean et à Carillon, sur les lignes; à cette dernière place il fit le rôle d’ingénieur longtemps, mais à la fin, ne pouvant pas s’entendre avec l’ingénieur en chef, il s’en fut au Congrès, qui lui paya les 2000 livres, et passa ensuite en France, à Lyon, où il avait sa famille et d’où il revint avec le général Haldimand, lorsque le général Carleton fut relevé.Haldimand étoit d’un caractère dur, avare, vindicatif, et se plaisant à faire souffrir l’humanité: aussi a-t-il fait en trois ans une grande fortune, et le diable à présent s’en doit-il réjouir avec lui.En racontant plus loin mes souffrances sous ses griffes j’entrerai dans de plus grands détails. MÉMOIRES 315 L’été se passa en succès pareils, dignes du chef; car après l’échauffourée de Larose, les Américains se retirèrent à Carillon sans guerroyer que pour s’y défendre jusqu’à la paix entre les deux gouvernemens.Aller plus avant de ce côté m’écarteroit de mon sujet, et je reprends le fil de mon histoire pour la curiosité de mes enfans et des lecteurs qui m’auront connu ou auront entendu parler de moi et qui voudront me lire.La frégate le Triton, où j’avois été détenu un mois, monta avec l’expédition jusque devant la ville, et j’eus le plaisir de revoir tous les officiers de marine de qui j’avois reçu, pendant mon séjour à bord, tant de marques d’honnêteté et d’attention.Le sentiment d’une reconnaissance philanthropique fit que je les invitai à venir me voir à l’établissement, où je les traitai de mon mieux, jusqu’à les envoyer chercher dans nos voitures de poste à mon compte: ils en furent si sensiblement touchés qu’ils auroient fait tout pour nous en prouver leur gratitude; des fils de lords d’Angleterre me forcèrent de recevoir des lettres sur leurs parens et amis, en cas que quelque circonstance me forçât dans un temps si orageux d’y avoir recours.Nous nous quittâmes ainsi, et la frégate repartit, son temps de station étant expiré.Je reviens au temps où, heureux sur mon isle, j’atten-dois le cher printemps pour rentrer aux Forges aux conditions de mon acte (déjà mentionné) avec Alex.Dumas, pour y tenter d’augmenter ma fortune.Les désirs des hommes sont presque toujours fort contrariés et traversés; en voici la preuve.Un jour de février, étant allé de mon isle aux Trois-Rivières pour mes affaires et pour y voir mes amis, j’y fus arrêté prisonnier d’Etat ex abrupto et mené à la garde avec défense de parler à personne.Pourquoi?je n’en savois rien, sinon qu’il avoir plu au général Hal- 316 PIERRE DE SALES dimand d’en donner l’ordre à M.Tonnancour, au juge Rouville et à M.Gugy.Ma bonne amie fut aussi arrêtée, on prit tous les effets et papiers à l’isle; toute ma propriété, mobilière et immobilière, fut dès ce moment une proie; une petite formalité eut lieu: on établit gardien un de mes domestiques, qui m’a trahi et a diverti tout ce que je possédois.Tout ce que je sus au moment de mon arrestation me fut dit en confidence par mon bon ami Saint-Martin, avec qui je dînai à l’auberge de Sills.En m’accompagnant jusqu’à la garde, il me dit qu’il venoit d’apprendre que le juge Rouville, Tonnancour et le grand vicaire Saint-Onge avoient depuis longtemps des ordres du gouverneur Hal-dimand de me guetter et de profiter du moindre, du plus spécieux prétexte pour m’arrêter, et que les dépositions de M.Delzène, de son fils Michel et John Oakes, déserteur de Québec, avoient servi de base et de cause.Toujours conformément à la promesse qu’il avoit faite, c’est-à-dire Haldimand, à Pélissier de me faire périr dans les prisons sitôt qu’il en auroit le pouvoir.Les beaux et humains sentimens!.Il me paraît nécessaire d’esquisser ici, au mieux de mes connoissances, les portraits de tous ces vilains acteurs que cet Haldimand avoir choisis pour jouer le rôle de mes poursuivans et dénonciateurs, et de faire connoître leurs différens pour causer ma perte.D’abord Rouville n’avoit été fait juge que par faveur, et il étoit naturellement dur, vindicatif et méchant; pour se soutenir dans cette place, il étoit capable de tout sacrifier.D’ailleurs, il m’en vouloit à la mort d’avoir jeté hors des Forges son fils bâtard Voligni, qui avoit la place de contre-maître. MÉMOIRES 317 Le père Tonnancour étoit un génie à toutes farces.Il avoir fait fortune, selon le rapport public, avec le bien du roi de France, et se prêtoit à tout pour conserver son bien.Les Anglois en firent quelque cas, et il en sut tirer parti par n’importe quel moyen.Etant l’ennemi de Pélissier et le mien, il suivit son penchant en nous trahissant sous main: lorsqu’il nous parloit, vous auriez juré que c’étoit le meilleur ami que nous eussions.Il avoit toujours été plein d’envie contre Pélissier parce qu’il étoit directeur et propriétaire des Forges, qu’il auroit voulu avoir pour lui-même, une partie des mines de fer étant sur ses terres, contre le fief Saint-Maurice.Tonnancour étoit encore un homme illibéral, sans éducation, jésuite comme un chien et ne pardonnant jamais.Malgré sa richesse, il n’a pas fait grand’chose de ses enfans, qui étoient nés avec des dispositions.Vivant et tenant son magot en Harpagon, il ne donna d’état de choix à aucun, tel que le vouloit sa fortune.L’aîné qui n’a pénétré qu’au rang de colonel de milice, eût montré du génie.Godefroi auroit fait un bon médecin; Labadie un bon agriculteur; le chevalier s’est ruiné à la traite avec les Têtes-de-Boule, tandis qu’il auroit été bon avocat.Avec toutes ces aptitudes, ils n’ont été que ce qu’ils se sont faits eux-mêmes, et presque tous sont morts pauvres, excepté l’aîné qui vit encore et est seigneur de Maska.Ils avoient bon cœur, cela est sûr, et les élémens de l’habilité de leur père.Quoique ce second Harpagon ait laissé un million en mourant, sa richesse ne l’empêcha pas d’envoyer par un de ses fils au camp bostonnois d’Holland plusieurs tonnes de rum dans le tems même qu’il servoit ou faisoit semblant de servir les Anglois et d’être leur ami.Partout où il pouvoit leur donner des marques de cet attachement, il le faisoit; et je lui four- 318 PIERRE DE SALES nis une occasion mémorable, où il n’épargna rien, de concert avec ce marchand de chair humaine Rouville et le grand vicaire Saint-Onge, pour se défaire, disoient-ils, d’un mauvais sujet.Pendant ce tems, pour que je n’eusse pas de soupçon, il m’envoyoit le vieux notaire Maillet et son valet de bourreau Leproust pour s’informer à la garde de ma santé, m’assurer qu’il n’avoit aucune part à mes malheurs, que le seul juge Rouville avoir tout fait, malgré lui, et qu’il ne voyoit pas matière suffisante à me priver de ma liberté.Le connoissant pour un parfait tartuffe, plus il paroissoit s’intéresser à mon sort, plus je le voyois s’intéresser à me perdre, et je ne doutai pas que cette cabale ne m’eût noircie le plus possible aux yeux de ce cheval de général Haldimand: en effet, les suites me l’ont bien fait voir.Il est mort: si le diable s’empare des hommes faux, Tonnancour est bien avec lui.Les incidents de ma détention prouveront que je ne l’accuse pas à faux.Le grand vicaire Saint-Onge, homme éduqué, ambitieux et rusé (quoiqu’il n’ait jamais pu être évêque, quelques tentatives et efforts qu’il ait fait, à cause de Mlle.Cabana, qu’il n’a jamais voulu abandonner), faisoit tout ce qu’il pouvoit pour être remarqué du gouvernement.Lui aussi en vouloit à Pélissier à ne jamais lui pardonner, et sans autre cause connue, à tous ceux qui étoient attachés à l’établissement; ils étoient de sa haine, surtout ce pauvre LaTerrière, à cause de sa bonne amie.Aussi profita-t-il de ce que j’étois arrêté prisonnier d’Etat pour me diffamer, d’autant que dans les actes d’Etat jamais les dénonciateurs ne sont connus.Il avoit (à l’exemple de l’abbé Sieyès qui se tenoit sans cesse derrière le rideau) la liberté de tout dire et d’écraser chrétiennement qui il vouloit; et c’est un grand malheur qu’il ait eu tant d’influence en Canada.Quoiqu’il ne se soit pas montré à MÉMOIRES 319 découvert, il m’a porté les coups les plus traîtres dans l’esprit de l’évêque Briand et d’Haldimand, — toujours au nom d’une famille qui lui faisoit pitié, c’est-à-dire de celle de ma bonne amie, qui, disoit-il, avoit tant droit de se plaindre de moi, puisque je vivois avec elle en dépit des lois.Et mille autres moyens d’irritation qu’il mettoit en avant, ayant avec les autres et plus qu’eux promis à Pélissier de se joindre à l’inhumain Haldimand pour me faire périr.Le père de ma bonne amie, honnête homme, étoit sans éducation et très-crédule.On lui persuadoit qu’il étoit de son honneur de se joindre à cette clique de marchands de chair humaine pour se venger de l’affront qu’il prétendoit que j’avois fait à sa famille; il oubliait le tort qu’il avoit eu de marier sa fille de force, les différens services de conséquence que je lui avois rendus depuis qu’elle étoit avec moi, son aveu que sa fille étoit bien avec moi, qu’il savoit que de cœur et d’âme elle étoit mon épouse; il oublioit que la propre mère de ma bonne amie, son épouse à lui, me l’avoit amenée à l’isle avec son fils Michel, à qui on faisoit jouer maintenant comme à Oakes le rôle de délateur .Plusieurs fois M.et Mad.Delzène étoient venus voir leur fille chez moi à l’isle, et s’en étoient retournés contens et chargés de présens.Cet hiver-là même, je leur avois envoyé en ville tout leur bois de chauffage.Rien ne pouvoit les contenter, et en ce moment ils visoient en espérance, à mes dépouilles.Si loin qu’ils aient porté leur malice, après le départ de Pélissier de ce païs, ils nous ont suivis partout; j’ai été humainement obligé (aimant ma bonne amie) de les secourir, en santé comme en maladie, de mon mieux, jusqu’à ce qu’il ait plu à Dieu de leur fermer les yeux.Voilà comment je me suis vengé d’eux. 320 PIERRE DE SALES Mon isle étoit seule, éloignée des autres habitations de demie-lieue; en hiver, plusieurs chemins de traverse sur le fleuve glacé, s’y croisoient.Un soir, au commencement de janvier 1779, qu’il neigeoit beaucoup, le fermier vit paroître un étranger d’assez mauvaise mine et presque nud, qui lui demanda l’hospitalité; ce fermier, dont le nom est Bergeron, envoya sa femme pour savoir si on le recevroit.— Certainement, c’est un homme et sans doute un chrétien.Qu’on le réchauffe et lui donne à manger! après qu’il aura pris des forces, il dira plus à son aise qui il est, d’où il vient et ce qu’il cherche dans un endroit aussi écarté.Ayant ordonné au fermier de le faire entrer dans ma chambre, je lui fis les questions suivantes: — Qui êtes-vous?— John Oakes.— D’où venez-vous?— Des casernes des loyalistes de Machiche, et j’en suis un.— Que cherchez-vous?— De l’ouvrage.— Quel genre d’ouvrage?avec-vous une profession?— non, mais je travaille à la journée, soit à bûcher ou à faire tout autre ouvrage.Je suis venu ici, parce que j’ai ouï dire que vous faisiez bûcher pour envoyer du bois en ville.— Si vous êtes honnête, je vous donnerai un chelin par jour, avec la nourriture, et je vous fournirai les haches.— J’accepte de bon cœur, pourvu que vous me fassiez des avances en chaussures et hardes de corps.— C’est bon.Il se reposa une journée et fut ensuite au bois avec mes autres engagés: tous les soirs, sans mystère et sans gêne, il alloit veiller dans la paroisse avec les autres, et surtout chez le capitaine de milice Thonette Leblanc, qui étoit mon plus proche voisin.Sous cette couleur, il resta jusqu’en janvier; pendant ce tems, trompant ma bonne foi, peu à peu et secrètement il avoit débauché le frère de ma bonne amie, que son père et sa mère a voient placé chez moi pour MÉMOIRES 321 l’hiver, ou d’un commun accord fait avec lui le complot de déserter aux Bostonnais: le tout avoit été arrangé avec nos marchands de chair humaine et M.Delzène, pour que cette désertion, rejaillissant sur moi, eut l’effet qu’elle a eu.Que cet Oakes ait été de leur complot avec connoissan-ce de cause ou non, je n’ai jamais pu m’en éclaircir; mais je suis sûr de ceci, qu’une nuit ils me volèrent dans la laiterie pain et viande tant qu’ils en voulurent emporter, et partirent avec mes raquettes par le rivière Bécancour, gagnèrent celle de Nicolet, vinrent se faire prendre prisonniers par le Capne.Bellarmin et furent amenés aux Trois-Rivières, devant les auteurs de la marotte (artifice, stratagème?) qui agissoient comme commissaires.Dans l’examen que firent ceux-ci, ils trouvèrent, à ce qu’ils dirent, assez de matière pour m’arrêter, parce que les deux prisonniers prétendoient être partis de chez moi avec mes provisions et mes raquettes, encouragés en outre par moi, pour aller porter des nouvelles aux ennemis, ce qui étoit absolument faux, car j’ignorois tout-à-fait leurs criminelles intrigues.Ils avoient, disoient-ils, trouvé la clef à me faire pendre: eux et leurs partisans s’en réjouissoient d’avance; tandis que, eussé-je même été coupable de la faute supposée par eux, suivant la loi du païs, c’est-à-dire les ordonnances du conseil et du gouverneur, je n’étois passible que de 3 mois de prison et d’une amende de 3 guinées; mais le despotique et dur Haldimand, pour la forme, ordonna une enquête et en chargea les mêmes individus, qui empêchoient mes amis de venir me voir; et pour donner à cette enquête plus de poids, ce chef ajouta à la commission M.Baby, un des membres et créatures de son conseil, qui arriva aux Trois-Rivières le 16e jour de ma rigoureuse détention à la garde, et ordonna comme 322 PIERRE DE SALES président que, le 18 mars 1779, Pierre de Sales LaTerrière et ses témoins seroient examinés et entendus.Le fourbe de Tonnancour me fit annoncer cette nouvelle par l’officier du jour; il m’en félicitoit, car comme il n’y avoit que des mensonges contre moi, il lui paroissoit impossible que l’on pût me retenir.Dans le tems même, il savoit le contraire, et que je devois être envoyé en prison à Québec sous le bon plaisir de son excellence l’infernal général Haldimand.En attendant que je paroisse devant ce corps contraire à ma paix et tranquillité, parlons un peu de l’endroit où j’étois gardé et de ceux qui m’y gardoient.Le service du roy ayant nécessité des troupes auxiliaires, un corps du général Pretorius, du Brunswick, étoit là, en garnison.Ce fut par ces hommes que je fus gardé; nuit et jour je respirois la fumée infecte de quatre boucaniers.de nicotiane pourrie ou mal préparée, dont je haïssois l'odeur! .me plaindre des pauvres machines-soldats qui m’entouroient, j’aurois eu tort, car, tout allemands qu’ils étoient, ils connoissoient assez mon innocence par ouï dire pour me prendre en pitié, et ils m’assistoient de leur mieux; leurs officiers, je le sais, leur disoient secrètement de le faire, me sachant victime d’une cabale de marchands de chair humaine, qui cherchoient des places auprès du méchant suisse Haldimand.Je ne puis passer sous silence un trait d’envie que ces égards pour un prisonnier innocent suscitèrent dans l’esprit de ces monstres.Ils dirent que j’étois si bien avec ce corps de troupes que j’avois conçu le dessein de me mettre à sa tête et de déserter et que quantité d’officiers étoient compromis dans ce complot.Tout cela étoit faux et archifaux: ni moi ni personne autre n’y avoit même pensé.Heureusement que le jour de l’enquête, ceux qui avoient le plus d’intérêt à soutenir un MÉMOIRES 323 mensonge si infâme, ne purent jamais le faire admettre, ni même lui donner quelque semblant acceptable; et l’on en revint aux premiers chefs d’accusation.Les charges, quoiqu’elles ne fussent point prouvées, avoient été représentées au cruel Haldimand avec toute la noirceur dont une forte haine est capable; le lecteur peut imaginer la mauvaise impression qu’elles durent faire dans l’esprit d’un homme si dur et si porté d’inclination à tenir parole à Pélissier, au clergé et aux autres tyrans qui méditoient ma perte pour faire un exemple nécessaire au païs.Le 18 de mars, je vis passer devant ma fenêtre Delzène et Oakes, s’en allant à la cour d’enquête accompagnés de deux soldats armés.On me dit que mon domestique Louis, le fermier Bergeron et sa femme avoir été aussi entendus.Sur les 11 heures, mon tour vint: escorté par les quatre grenadiers qui me gardoient, j’entre et monte chez M.de Tonnancour, dans une salle connue de tout temps pour la chambre de danse, où je vis, assis autour d’une grande table en qualité de commissaires, de Tonnancour, Conrad Gugy, seigneur de Machicle, le juge Rouville et M.Baby, de Québec.Ce dernier prit la parole et ordonna à la garde d’aller m’attendre à la porte, puis, d’un air grave et rébarbatif, il me dit: — Prisonnier Pierre de Sales LaTerrière, avez-vous connu un nommé John Oakes, déserteur des prisons de Québec?— Il est venu à mon isle, un soir, en janvier, un homme mal vêtu qui m’a dit s’appeler de ce nom, qu’il venoit de Machicle, qu’il étoit un des loyalistes casernés là, et qu’il cherchoit de l’ouvrage.— Vous saviez qu’il étoit déserteur?— Non, du tout; je l’aurois arrêté et fait conduire aux Trois-Rivières.— Il ne vous avoit pas dit qu’il étoit Américain?— Pardon, oui, qu’il étoit Américain, mais aussi qu’il étoit loyaliste et que sa famille logeoit à Machicle, dans 324 PIERRE DE SALES les casernes que le roi leur avoir fait bâtir.— Lui aviez-vous ou à Me.Delzène, fourni des provisions et des raquettes pour leur voyage chez l’ennemi?— Non ils en ont volé dans ma laiterie.— Vous n’en saviez rien?— Non, très-sûrement, je n’en savois rien; car sur le moindre soupçon, je les aurois fait mettre en sûreté.— Est-il possible que cette désertion de chez vous ait eu lieu sans que vous ni aucun de votre maison ou de la ferme en ayez eu connoissance?— Quant à moi, je l’ignorois absolument; si quelque autre le savoit, cela n’est point venu à ma connoissance.Le fermier Bergeron, sa femme et ses enfans peuvent être entendus, la sœur de Me.Delzène et mon domestique Louis aussi: je les crois tous d’honnêtes gens; ce qu’ils diront sous serment sera la vérité.—-Vous êtes accusé d’avoir voulu débaucher la garnison.— Oh! pour le coup, je ne pensois pas qu’il y eût tant de malice, de fausseté et d’infamie chez mes ennemis.Je les défie de prouver cela, n’ayant jamais eu telle intention.On m’en veut donc bien pour me charger d’une si horrible fausseté! Je demande que le général Iron Crook fasse la question générale à tous ses gens, officiers comme soldats: ils ont trop d’honneur pour accréditer une telle imposture.— Retournez à la garde jusqu’à ce que son excellence le général Haldimand vous mette en liberté, ce qu’il ne manquera pas de faire, ajouta M.Baby, après avoir pris connaissance de mon rapport, ainsi que des avis de ces messieurs, qui tous comme moi s’intéressent pour vous.Ainsi finit cette enquête.Le grand vicaire Saint-Onge et le bourreau Leproust étoient dans la chambre durant l’examen.Les quatre satellites militaires me reprirent à la porte et me ramenèrent à mon très-puant logis pour jusqu’au 20.Dès cet instant même on dit que j’allois MÉMOIRES 325 descendre à Québec; cependant on voulut ensuite me faire accroire que son excellence n’avoit ordonné mon départ que le soir du même jour par le courrier; ce que j’ai su depuis être faux.Fruit exquis de leur recommandation! .Sans en avoir eu aucunement avis, je partis donc, promptement, pour Québec, accompagné d’un officier avec huit soldats armés, en carrioles.Défenses strictes de me laisser parler à personne sur la route.Ainsi escorté et traité inhumainement (par un froid extrême j etois vêtu à la légère), je fus transporté en deux jours à la grande garde, au Château, ainsi que Delzène et Oakes, que je n’avois pas encor revus, et à 2 heures de l’après-midi, j’étois logé par le prévôt Prentice dans la prison d’Etat, batterie du diable, où je vois rester trois ans et demi à souffrir sans être entendu.Retournons à ma maison de l’isle.J’étois à peine parti des Trois-Rivières, que les mêmes grands personnages envoyèrent les fils de Tonnancour avec ce Leproust chez moi à l’isle, enfoncer et fouiller partout où ils croiroient pouvoir trouver des correspondances ou des papiers compromettants; ils burent et mangèrent à gogo pendant trois ou quatre jours que dura cette perquisition.— Le bougre, se disoient-ils, va être pendu, il n’aura donc plus besoin de rien: divertissons-nous à ses dépens.Leur piraterie finie, ils emportèrent en ville les valises de ma bonne amie; elle-même, fut censée arrêtée, et fut mise chez son père sous la garde du grand vicaire (le voilà geôlier!); le reste d’un beau ménage fut laissé aux soins de mon domestique; les granges pleines de grains et de foin, les étables pleines d’animaux, aux soins de ce fermier Bergeron.De tous ces biens, je n’ai rien retrouvé à ma sortie de prison.Les animaux étoient morts, et le fermier s’étoit emparé du reste pour prix de ses prétendus soins.Sans 326 PIERRE DE SALES exagérer, je puis dire que ma perte réelle de ce côté a été de 300 à 400 louis.Mon ménage, à la garde d’un coquin de domestique avoit fondu dans ses mains; il l’avoit tout fait vendre, disant qu’il avoit des ordres de moi; jusqu’à 300 guinées que j’avois de cachées en espèces dans la cave, sous la poutre, tout m’a été pris et gaspillé par lui ou par d’autres.Le coquin s’en est carré pendant deux ans: étant venu à Québec, vêtu de mes hardes et de mes bas de soie, son audace piqua tellement mes amis qu’ils allèrent trouver le lieutenant-gouverneur Cramahé et l’informer de la friponnerie de mon domestique, qui avoit fait vendre mes beaux lits de plume à l’encan à Québec.M.Cramahé me fit demander par le prévôt Prentice si j’avois donné ordre à ce domestique de vendre mes effets: je répondis que non, que je ne connoissois rien de sa conduite, que ceux qui l’avoient établi gardien dévoient être responsables de ses actions, que s’il agissoit de la sorte, c’étoit un voleur, et que l’autorité devoit le faire arrêter, que quoique je fusse accusé, je n’étois pas convaincu, et que personne n’avoit le droit de toucher à ma propriété.Huit jours après, j’appris qu’il étoit enfermé dans la prison commune pour ces choses: il y resta un an, pendant que j’étois prisonnier d’Etat, après quoi, faute de preuves, il fut élargi; mais six mois après on le pendit à Halifax pour de nouveaux méfaits.A ma sortie de prison, je n’ai pas trouvé pour la valeur de six sols de ce que mes marchands de chair humaine lui avoient confié, et j’évalue cette perte sans exagération à 600 ou 700 louis.Pourtant, en consciecne, quelqu’un devroit me dédommager!.Les valises de ma bonne amie lui avoient été rendues au bout de trois mois par ordre de cet humain gouverneur le Suisse Haldimand.y MÉMOIRES 327 Il y a trois mois que je suis logé dans un bas de prison, fort malsain, de 33 pieds carrés.Je couche sur une vilaine couchette, sur une dure paillasse; je n’ai pas d’autres hardes que celles qui me couvrent; je suis sans chemise, car celle que j’avois est tombée de mon corps par morceaux et pourrie.Je n’avois pour toute compagnie qu’un chien fidèle, qui n’avoit pas voulu m’abandonner.Un jour qu’il étoit sorti dehors pendant que le tourne-clef faisoit la visite de ma chambre où je ne voyois le jour que par quatre carreaux de vitre, devant lesquels on avoit placé une sentinelle, lorsqu’il voulut rentrer, trouvant la porte fermée, le pauvre animal hurla un peu; ce cruel monstre le tua sous mes yeux d’un coup de sa baïonnette, qu’il lui plongea dans la tête.Je lui criai: Pourquoi avez-vous fait cela?Il me répondit que si je ne me retirois de la fenêtre, il m’en feroit autant, c’est-à-dire qu’il me tueroit de la balle que contenoit son fusil.Ce n’étoit pas assez d’être détenu comme je l’étois, il me falloit encore craindre d’être assassiné ou fusillé: je me retirai pour gémir et pleurer.A quoi devois-je m’attendre après ce que je voyais!.Hélas! Je n’avois plus pour me tenir compagnie que des souris, en assez grand nombre.On se familiarise avec tout.J’en apprivoisai une, que j’attelai pour la reconnoitre à un petit fourgon léger, que je lui fis avec un canif, le seul instrument que mes geôliers ne m’eussent pas ôté; elle s’y accoutuma et devint si familière que rien ne l’effrayoit, hors le bruit des verrous de la porte auquel elle ne put jamais s’accoutumer pendant les treize mois que je fus seul dans ce vilain appartement.Pour sa commodité afin quelle put venir prendre ses repas avec moi à table, j’avois fait un petit pont incliné de planche; deux petits grelots fixés à sa voiture m’annonçoient où elle 328 PIERRE DE SALES était, son éloignement et son approche.Elle fut remarquée par les gardes, le tourne-clefs et le prévôt, et l’on commença de parler d’elle en ville et au château, si bien qu’un jour Prentice l’emporta avec lui au lever; Haldimand, quelque dur qu’il fût, eut désir de m’en priver pour l’envoyer à la fille d’un de ses protecteurs, miss Wymouth.Avant qu’elle me fût rendue, il me la fit demander.Si je lui refusois, je ne la reverrois plus, il me parut plus sage de répondre: Avec plaisir, je vous prie de l’accepter.Cette séparation me rendit fort mélancolique.Si on n’avoit pas mis dans ma chambre deux nouveaux prisonniers, un avocat de Montréal appelé Jotard, et Fleury Mesplet, imprimeur, j’ignore quel temps se seroit écoulé avant de m’en consoler. CHAPITRE SIXIEME Ce qui arrive à Vauteur pendant son emprisonnement.Ses efforts pour prouver son innocence, et le peu de cas que l’on en fait.Sa cage et machine représentant les Forges et toutes les fortifications de Québec.Esquisse des autres prisonniers.Me voyant seul en ce vilain logis, ayant la garde à ma gauche et un autre prisonnier —• un espion, disoit-on — pour voisin, je ne savois où porter mes pensées.Un matin, aux portes ouvertes, ce camarade prisonnier se présenta à moi et me dit ex abrupto que nous pourrions faire connoissance par le moyen de la muraille où étoit le poêle de fer, et sans que le geôlier s’en aperçut, que nous pourrions nous écrire et nous parler par la porte ouverte de ce poêle; le plus difficile lui paroissoit de convenir d’un mot pour nous avertir quand il y auroit quelque cerbère suspect dans l’une de nos chambres.Je choisis le mot pot à l’eati pour signal d’aller écouter au poêle, qui nous servoit aussi de petite poste, par où les billets s’échangeoient au bout d’un bâton mince et fendu.Son mot à lui étoit wind ou vent.De cette manière, pendant le temps que nous fûmes seuls notre correspondance marcha librement; sur quoi?sur ce que le tour ne-clef s, ceux qui étoient avec lui ou le prévôt Prentice lui-même avoient dit ou rapporté; car pour d’autres nouvelles, il n’en venoit point à notre 330 PIERRE DE SALES connoissance, attendu que nous ne pouvions correspondre avec personne^ si ce n’est par la permission du lieutenant-gouverneur Cramahé, sous les yeux de qui tout devoir passer.Oh, Dieu! quelle gêne!.C’étoit là le seul commerce que nous pussions avoir avec les mortels libres!.Enfin je reçus une valise contenant des hardes et du linge; il étoit tems, rien ne me tenoit plus sur le corps, et je pouvois exciter la pitié de l’être même le plus insensible.Ce fut dans ce tems que je vis arriver ce pauvre M.Du-Calvet, soupçonné d’inimitié et accusé, je crois, faussement d’avoir des intelligences avec l’ennemi: son plus grand tort étoit d’avoir, à Montréal, le juge Fraser, Rouville et trois ou quatre autres pour Shylocks, ayant été en chicane avec eux depuis plusieurs années, et ayant couru plusieurs fois le danger d’être assassiné par eux.A ce propos, je renvoie le lecteur à un mémoire de justification du dit sieur, imprimé à Londres, où le détail de tous ces faits est très-supérieurement raconté.On logea DuCalvet dans une vilaine chambre de l’ancienne prison, appelée prison de la reine du tems du gouvernement françois, où il étoit si mal qu’à force de pétitionner le dur Haldimand, il fut transféré, six mois après, prisonnier aux Récollets, et le supérieur, le Père Bère (de Berey), devint son gardien.Ce M.DuCalvet étoit un gentilhomme françois qui avoit vendu ses propriétés en France pour venir s’établir en Canada, calviniste de croyance, fort honnête homme, juge de paix de M.M., mais juge sévère et juste, seigneur dans la rivière Chambly, et tenant une forte maison de commerce en gros à Montréal.Il a péri en mer, entièrement ruiné: sa mort a été un mystère, et ses tyrans ont été soupçonnés de l’avoir fait jeter à la mer, notamment et surtout MÉMOIRES 331 le général Haldimand, contre qui il étoit en instance pour emprisonnement arbitraire! Quelques jours après que ce despote de gouverneur Haldimand, malgré la majeure partie de son conseil et l’opinion du juge en chef Livius, homme vertueux et juste, et Anglois dans toute la force du terme, eut pris sur lui de porter atteinte aux privilèges du sujet, je vis arriver dans ma chambre, comme prisonniers d’Etat aussi, un avocat appelé Jotard et un imprimeur appelé Fleury Mesplet, inculpés le premier d’être rédacteur et le second imprimeur d’un papier connu sous le nom de Tant pis, tant mieux, du genre libellique, qui se permettoit d’attaquer la sage politique du gouvernement anglois et surtout de combattre les despotisme du Suisse Haldimand.L’éducation de ce Jotard étoit solide sans être accomplie.Il étoit satirique et sophistique comme un avocat, avec un front d’airain que rien n’étonnoit, ivrogne, faux et menteur comme le diable et grand épicurien; il haïssoit tout ce qui étoit anglois, pour quelle raison?je ne l’ai jamais pu savoir.En outre, il étoit plein de préjugés, jésuite surtout en fort mauvais ami.Mesplet différoit de Jotard par l’éducation: son talent, c’étoit d’être ouvrier imprimeur; il avoit des connoissances pourtant; mais il s’en faisoit accroire, et ne parloit que d’après son rédacteur; d’ailleurs fourbe et menteur presque autant que celui-ci, et d’un génie méchant; si son épouse, qui étoit très-respectable, ne l’avoit pas adouci, il auroit été coupable de bien des choses indignes d’un honnête homme.Une couple de mois après, on amena encore dans ma chambre un Ecossais, du nom de Charles Hay, maître-tonnelier de Québec, accusé, disoit-on, de correspondance avec l’ennemi.Il avoit été bien éduqué au collège d’Edin-bourg (quoiqu’il exerçât la tonnellerie); il étoit doux, so- 332 PIERRE DE SALES bre et fort obligeant, père d’une nombreuse famille et c-poux d’une très-jolie et respectable femme, mais très-ambitieux et homme à hauts sentiments.S’il visoit au-dessus de son état, c’étoit bien pardonnable; cependant, je crois qu’il étoit innocent de ce dont on l’accusait, car, pendant les trois ans que nous avons vécu ensemble, je ne m’aperçus jamais de rien qui indiquât qu’il avoit des desseins contre sa patrie.Me voilà donc obligé de vivre avec trois étrangers, buvant à la même tasse de prisonnier d’Etat.Je ne fus pas longtemps sans donner la préférence à M.Hay, à cause de sa sobriété et de l’égalité de son humeur, ce qui causa de la jalousie aux deux autres: des disputes s’ensuivirent et à la fin des coups.J’étois jeune et vigoureux; bien souvent Hay nous séparoit, où le tourne-clefs et la garde, étoient obligés de venir.J’avois affaire à Jotard et à Mesplet ensemble, l’un ne m’attaquoit pas sans l’autre, ou sans appeler l’autre à son secours; heureusement que je les rossois tous les deux à mon aise, et je n’avois besoin que du témoignage de Hay, qui connoissoit leur tort: ils ne m’insultoient d’ailleurs que quand ils étoient ivres, c’est-à-dire presque toutes les après-midis, tirant sur le soir.Ce témoignage impartial me mettoit à l’abri; ils avoient beau faire et écrire au gouverneur, j’avois toujours raison, puisque je me battois à mon corps défendant.— Que faire?disoit le gouverneur.Le mettre en prison! il y est déjà; qu’il y reste donc! — Et c’étoient là toute la satisfaction qu’ils recevoient.Voyant cela, ils firent jouer d’autres ressorts.Comme les épouses de Hay et de Mesplet avoient obtenu permission de venir voir leurs maris, ma bonne amie et ma chère enfant Dorothée venoient pareillement.Je peux dire qu’avec la clef d’argent on ouvre bien des portes.Cette MÉMOIRES 333 clef faisoit entrer mon amie avec mon enfant, et la femme de Hay, tous les soirs.Jotard et Mesplet s’en plaignirent au gouvernement, auprès de qui ils n’eurent cette fois encore aucun succès.Alors ils voulurent se venger par la séduction, en se couvrant des apparences de l’amitié.Ma bonne amie, à qui j’avois acheté exprès une maison près de la porte de notre prison, faisoit faire chez elle mon ordinaire: ma petite fille m’apportoit le déjeuner, une servante le dîner et le tea, et ma bonne amie passoit souvent la nuit avec moi; car nous avions divisé ce grand appartement en quatre cabinets, outre une chambre commune de compagnie, et chacun avoit fait fermer son cabinet, et y faisoit comme chez lui ce qu’il vouloit.J’étois voisin de Jotard, qui profïtoit souvent de ce voisinage pour lier conversation avec ma bonne amie, ce dont je ne me forma-lisois pas.Le fourbe fit part à Mesplet et à la femme de celui-ci de l’intrigue qu’il tramoit, et se mit en campagne dans le plus grand secret.Un soir, il s’ouvrit enfin de cette sorte: — Vous n’êtes point mariée avec LaTerrière; pourquoi ne l’êtes-vous pas?Il vous trompera à la fin.Si vous vouliez suivre mon conseil.— Ma bonne et sincère amie, en femme curieuse et rusée, lui dit: — Eh bien, M.Jotard, qu’avez-vous à m’offrir qui soit faisable et mieux?Voyons, ne me déguisez rien.— J’avois, répondit-il, chargé madame Mesplet de vous en parler, mais puisque les circonstances me procurent à moi-même ce plaisir, je m’ouvrirai à vous avec votre permission.Je vous aime à la folie: puisque les choses ne permettent pas à LaTerrière de vous épouser, si vous voulez me donner votre main, nous nous marierons tout de suite devant un ministre; mais auparavant comme LaTerrière sera enragé contre vous, saisissez-vous de tout ce qu’il a de meubles, hardes et argent, et f.vous de lui! 334 PIERRE DE SALES Je vous jure de vous rendre heureuse.— Est-ce là votre conseil?Il est horrible, et je ne suis pas femme à le suivre! Oubliez-moi! votre projet me fait horreur.Vous dites que vous ferez mon bonheur, mais c’est un cœur faux qui me l’assure.Mon âme est juste et reconnaissante envers celui qui a tout fait pour moi et pour mon enfant.Jamais il ne mérita d’être trompé! Au lieu de le priver du bien qu’il m’a confié, je vendrois plutôt jusqu’à ma chemise pour adoucir ses malheurs, qu’il ne mérita jamais.Je vous le dis de cœur et d’âme: finissez vos ingrats et faux procédés.Je veux bien lui cacher votre effronterie, votre scélératesse.Je le connois, ici même, dans cette prison, il vous mettroit en pièces!.Dieu! j’aimerois mieux perdre la vie que de l’affliger par un tel trait d’ingratitude! car je n’ai qu’à me louer de sa conduite.Si je ne jouis pas du bonheur qu’il me souhaite sans cesse ce n’est pas sa faute; la force et l’injustice qui l’écrasent, l’empêchent de me le donner; et je me fais honneur de partager ses peines: Dieu nous les fera oublier, en ramenant les beaux jours, et un nouveau et rayonnant soleil!.Allez, monsieur, et ne m’en parlez plus, parce que les conséquences en seroient affligeantes, funestes pour vous.— Aussi vite qu’elles avoient commencé, finirent les amours d’un fourbe et méchant homme.Il changea de batterie, et trouva d’autres ruses, que sa lâcheté et les rinçades que je lui donnai de tems à autre l’empêchèrent de mettre à exécution.Le printems nous amena six autres prisonniers d’Etat du Détroit et un de Montréal, appelé M.Cazeau, tous soupçonnés de correspondances avec l’ennemi.— et les officiers et soldats américains pris en différents endroits, de sorte que cette partie de la prison étoit pleine; il n’y avoit qu’une cour de moyenne grandeur pour leur faire MÉMOIRES 333 prendre l’air depuis 7 heures du matin jusqu’à 7 heures du soir.Nous n’avions pas encore joui de cette faveur, mais nos chambres étant remplies, on fut obligé de nous l’accorder; nous reçûmes l’ordre dur et strict de ne pas nous mêler aux militaires américains, ordre qui fut exécuté, surtout lorsqu’il y avoir garde allemande; la garde angloise n’y faisoit pas attention.Dans ces promenades et communications, les prisonniers se confioient réciproquement leurs peines, et ceux qui ne pouvaient pas consommer leur ration la donnoient aux autres, dont le nombre étoit grand, parce que Haldimand avoit diminué les rations des prisonniers d’un quart.Ils en pâtissoient beaucoup, et un jour que le gouverneur traversoit la cour avec ses aides-de-camp, tous les prisonniers se mirent à lui crier: Barbare! puisque tu nous a enfermés, au moins donne-nous de quoi manger! remets à nos rations ce que tu nous a ôté pour ton profit!.C’est ainsi que s’écoulèrent quatre années environ, sans qu’aucun de nous pût obtenir sa liberté.Tous les huit jours nous accablions cet homme aussi dur que l’airain, de pétitions, demandant qu’on nous jugeât ou qu’on nous admît à caution.Point de réponses.Nos justes demandes étoient mises dans la poche pour servir de papiers de commodités; c’étoit tout ce que nous en apprenions du prévôt seul.Nous avions la perspeaive consolante d’être détenus jusqu’à ce que la guerre américaine prit fin! N’importe, Dieu ayant donné raison à l’homme, il importoit d’en faire usage pour employer le tems à quelque chose d’utile, afin de ne pas tomber dans l’abrutissement où la mélancolie conduisoit naturellement, ou de ne pas faire pis en s’adonnant à la boisson, comme plusieurs firent, surtout le vilain Jotard et Mesplet, qui bientôt ne furent plus supportables. 336 PIERRE DE SALES Vers la fin du premier automne, voyant que tout espoir d’élargissement étoit évanoui, ne voulant tomber dans aucun vice de l’inaction, comme j’avois vu travailler tout l’été les ouvriers artificiers, l’idée me vint de construire une machine qui représentât les fortifications et batteries de la ville, ainsi que les forges de Saint-Maurice, en petit et le tout marchant par le moyen de roues et de poids, ou d’un chat dans une grande roue.Pour cela j’avois besoin de bois, de plomb, de cuivre, de fer, d’ivoire, d’outils et d’un tour; avec de l’argent je me procurai toutes ces choses des artificiers; elles me coûtèrent dix louis et quelques shillings.Je mis trois ans à faire ma machine à mon goût, et j’eus la satisfaction de faire partir dans l’espace de dix minutes, 76 pièces de canon, servies par des hommes qui alloient de l’une à l’autre mettre le feu à la lumière, par l’action de roues, d’échelles et de poids.Au-dessus, étoit la représentation des Forges, fourneaux, chaufferies et de la martellerie qui frappoit sur l’enclume 60 fois par minute; il y avoit jusqu’à un moulin à farine et un à scier, marchant très-bien.Je ne m’aperçus du mérite de mon ouvrage que quand il fut fini et que tout le monde l’admira; je ne Pavois entrepris que pour m’amuser sans grande espérance de réussir.Je puis dire qu’il en fût parlé au Château même, au dur Haldimand, et que celui-ci ordonna au prévôt Prentice de lui apporter la machine au premier lever.Un peu de joie, un peu de peine.Je vis partir le fruit de trois ans de travaux, sans savoir si je le reverrois jamais — et en effet je ne le revis plus.Ce despote se contenta de me faire demander combien je voulois le vendre.J’en fus très-chagrin, parce que j’étois attaché à toutes ces petites choses qui m’avoient distrait et désennuyé: consentir gracieusement ou refuser, je n’avois pas MÉMOIRES 337 d’autre alternative, et refuser pouvoir produire des conséquences qu’un prisonnier de quatre ans n’aime pas à voir renaître.Mon ami Hay et le prévôt lui-même me firent entrevoir que je pourrois tirer de là ma liberté; le dernier ajouta que le général, après avoir vu la machine en mouvement, s’étoit écrié: — « Quel dommage qu’un tel génie soit enfermé! S’il étoit notre ami, il pourrait être très-utile ».— Tout considéré, je lui fis dire que les talens d’un gentilhomme n etoient pas à vendre; que j’avois travaillé à ma machine pendant quatre ans pour mon plaisir, et que de ma libre volonté, bien que mon corps ne fut pas libre, j’offrais le fruit de mon travail à son excellence.Elle l’accepta et me fit demander si je n’avois quelque désir que je voulusse voir accomplir.Je répondis que je serais charmé que mon procès se fit ou que ma liberté me fût rendue.Son aide-de-champ Mathis m’apporta une lettre, qui m’accordoit la liberté, en quelque païs que je voulusse aller, jusqu’à la paix, et disoit que son excellence ne pouvoir pas me faire juger. ¦ Achevé d’imprimer aux Ateliers BEAUCHEMIN Limitée, Montréal, le vingt-quatrième jour de janvier mil neuf cent soixante-et-un Imprimé au Canada Printed in Canada ¦ LES ATEL'E^S DE R El 1U R fi MARCEL ii t A U D O l N ______________________________________ r
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