Écrits du Canada français, 1 janvier 1961, No 11
' ' ! BIBLIOTHEQVE MINT^VLPICE™^ s André LAURENDEAU DEUX FEMMES TERRIBLES Théâtre Guy FREGAULT POLITIQUE ET POLITICIENS AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE Suzanne PARADIS AUX PORTES DE LA HAINE Poèmes Hélène-J.GAGNON LA CHINE AUX CHINOIS II LIBRAIRIE DEOM ECRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Le prix de chaque volume: $2.50 L’abonnement à quatre volumes: $8.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction: Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall Montréal 1 ECRITS DU CANADA FRANÇAIS .a xi 1961 MONTRÉAL Tous droits réservés, Canada, 1961.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1961 SOMMAIRE ANDRÉ LAURENDEAU Deux femmes terribles (Théâtre).9 GUY FRÉGAULT Politique et politiciens au début du XVIIIe siècle.91 SUZANNE PARADIS Aux portes de la haine (Poèmes).209 HÉLÈNE J.GAGNON La Chine aux Chinois (II) .229 ANDRÉ LAURENDEAU DEUX FEMMES TERRIBLES Pièce en deux actes et trois tableaux ANDRÉ LAURENDEAU — Né à Montréal en 1912 de parents musiciens.Etudes au collège Sainte-Marie, à l’Université de Montréal et à Paris.Directeur (1937-43) de la revue l’Action nationale, député à Québec de 1944 à 1948; au Devoir depuis 1947, comme rédacteur en chef depuis quatre ans.A fait de la critique radiophonique, puis donné à la radio des textes qui ont été publiés depuis sous le titre de Voyages au pays de l’enfance; à la télévision, un téléthéâtre, Marie-Emma, et des textes plus courts.A publié dans Les Écrits (volume 5) La Vertu des chattes. LES PERSONNAGES Pour célébrer leur dixième anniversaire de mariage, ainsi que le passage à Montréal d’un ami qui revient d’Afrique (Jean), trois couples se réunissent.Ce sont: Hector et Hélène, dans la maison de qui le dîner vient d’avoir lieu.— Wilfrid et Marguerite.— Agnès, dont le mari est absent.Ils ont tous de trente-deux à trente-six ans environ, les femmes un peu plus jeunes que leurs maris.Il faut qu’Agnès soit blonde, et Hélène, brune.Par ordre d’entrée en scène-.WILFRID — un avocat, personnalité un peu effacée, qui a peut-être servi de liant au groupe.JEAN — est ingénieur.Il revient d’Afrique où il a longtemps vécu.HECTOR — un agent d’assurances qui réussit et ne laisse personne l’oublier 12 ANDRÉ LAURENDEAU MARGUERITE — la femme de Wilfrid, vive, légère et bonne.HÉLÈNE — femme d’Hector, une chevelure très sombre.AGNÈS — femme de Renaud (absent), blonde, l’air frêle et particulièrement jeune.UNE JEUNE FILLE — vingt-deux ans.LUI ET ELLE — des fiancés disparates; elle, énorme, lui fluet.1 LES LIEUX: 1er acte — le salon d’Hector — du cossu plaqué sur une assez vieille maison.2e acte—1er tableau: une chambre d’hôtel, aussi neutre que possible.2e tableau: une pièce très moderne, une rotonde si possible, entourée de larges fenêtres au dix-huitième étage.1.Au Théâtre du Nouveau Monde, où elle fut créée le 7 octobre 1961, la pièce eut comme interprètes — toujours par ordre d’entrée en scène: Georges Groulx, Jean-Louis Roux, Jean Lajeunesse, Françoise Faucher, Charlotte Boisjoli, Andrée Lachapelle, Lise Lescaut, Victor Désy et Marie Fresnière.Metteur en scène: Jean-Louis Roux. ACTE PREMIER Un vaste salon: du cossu plaqué sur une assez vieille maison.Au fond, à droite, le début d’un grand escalier — dont on voit les premières marches.C’est le soir, après dîner.A gauche, en avant, Wilfrid téléphone.SCÈNE PREMIÈRE WILFRID, au téléphone.D’un ton déçu — Aucune nouvelle.Si par hasard il revenait avant.mettons avant onze heures, dites-lui de m’appeler au numéro que vous savez; c’est d’une extrême urgence.Jean entre rapidement, aperçoit Wilfrid, se dirige vers lui.En entendant marcher, Wilfrid a sursauté.WILFRID, avec soulagement, à Jean — Ah! c’est toi.(A l’appareil) C’est bien cela.JEAN — Tu en as pour longtemps?Wilfrid indique, par un signe., qu’il termine à l’instant.Il enchaîne, au téléphone'. 14 ANDRÉ LAURENDEAU WILFRID — Dites-lui bien que j’y compte, que c’est capital.Merci.(Il dépose l’appareil.A Jean) Et alors?JEAN — Explique-moi mon vieux.Je vous sens tous tendus, Renaud n’y est pas.vous traite*, Agnès en convalescente.WILFRID, qui regarde si l’on ne vient pas — Où sont les autres?JEAN — Au sous-sol.je me suis échappé.Quel parvenu aujourd’hui, Hector.WILFRID —Où en est-il?JEAN — Au billard d’Hector, à la perfection de l’étoffe du billard d’Hector, à la qualité du bois et des billes d’Hector.Non, mais je ne reviens pas d’Afrique pour contempler les résultats de ses contrats d’assurances.WILFRID — Au billard, ça nous donne cinq minutes.JEAN — Et de voir Hélène condamnée à un type pareil.Quels yeux, Hélène.Alors, Renaud?WILFRID — Tu ne te doutais de rien?JEAN — Puisque j’avais rompu les ponts.J’ai attrapé des bribes.par exemple, j’ai su avec deux ans de retard la nomination de Renaud à la gérance de.WILFRID — Il l’a quittée.Ça ne va plus.JEAN — Il a un autre poste?WILFRID — Rien.JEAN — Ça, alors.Et pourquoi n’est-il pas ici?WILFRID — Je l’ignore autant que toi.Il est devenu si imprévisible.Tu ne le reconnaîtrais plus.je parle de son caractère.Vacillant.tu as toujours la sensation qu’il t’échappe.JEAN — Renaud, le grand homme de ma jeunesse.! WILFRID — Tu n’y comprends rien?Moi non plus; et pourtant j’ai tout vu de près: cinq ans de vie stable, puis DEUX FEMMES TERRIBLES 15 cinq années de zigzag, avec des sommets étonnants.et aujourd’hui, le marécage.JEAN — A la suite de quoi?WILFRID — C’est comme ça, et à la suite de rien.J’en pleurerais, mon vieux.JEAN — Mais sa femme?WILFRID — Un courage, une fidélité.Agnès, c’est une sainte.Elle dit qu’elle l’a épousé pour le meilleur et pour le pire: aujourd’hui elle subit le pire.Moi, il y a des jours où je me demande si la séparation légale.JEAN — Vous l’attendiez, ce soir.WILFRID — Il s’était engagé à venir.A cause de toi.Alors malgré tout je l’espère un peu.JEAN — Mais pourquoi, pourquoi?Moi — le moi d’il y a dix ans — j’aurais pu sombrer.Mais Renaud! WILFRID — Un gaillard intelligent.des ressources.premier partout, comme ça! Et dans sa profession, tu sais, cela a commencé par être quelqu’un.JEAN — Fort comme un taureau: tu te souviens des raclées qu’il administrait à Hector.WILFRID — Et l’expédition dans le Grand Nord.JEAN — Une embardée.sans lui on y restait tous.c’est d’ailleurs lui qui nous avait entraînés.Et avec les femmes.On entend des pas, des bruits de voix, celle d’Hector domine.Wilfrid et Jean parlent bas, et très vite.WILFRID — Déjà.Hector s’est aperçu qu’il t’avait perdu.JEAN — J’ai envie de m’en aller.WILFRID — Tiens le coup, Jean.Il faudra se revoir sans tout ce monde-là.JEAN — Demain? 16 ANDRÉ LAURENDEAU WILFRID — Viens chez moi.JEAN — Non.J’ai un appartement superbe.Emmène Marguerite.Je t’appellerai.Cinq heures.?SCÈNE II Entrent Hector, Agnès, Marguerite et Hélène.Agnès ira s’asseoir vers la droite, un peu en retrait.Quand elle parle, chacun devient trop attentif.La moindre allusion à Renaud déclenche un malaise.HECTOR — C’est ce que je croyais: déjà un conciliabule.JEAN — Non, un appel à faire, je m’en suis souvenu tout à coup.AGNÈS, qui passe à côté de lui et le regarde intensément — Je lis dans vos yeux qu’on vous a déçu, Jean.JEAN — Oui, Agnès: un collaborateur me fait faux-bond.Elle est magnifique, ta maison, Hector.MARGUERITE — Et vous n’avez rien vu! Il y a là-haut un solarium.! HECTOR, visiblement satisfait — C’est tout de même mieux qu’il y a dix ans, hein, Jean?Et simple, tu l’as remarqué: rien de moderne, des grandes pièces, des plafonds hauts, j’aime mieux ça que les petites bicoques d’aujourd’hui.JEAN — Ça ressemble aux maisons où vivaient les riches quand tu étais très jeune.HECTOR — C’est ça.J’aime pas le style nouveau riche.Viens-tu jeter un coup d’œil au premier?HÉLÈNE — Jean est las d’admirer, Hector.N’épuise pas tes merveilles d’un coup. DEUX FEMMES TERRIBLES 17 JEAN, a Hélène, indiquant la maison d’un geste — Ça n’est pas du tout à votre image.HECTOR, à Jean — Hélène dit que le corps du logis n était pas mal, mais que je l’ai gâché en semant partout des bebelles.Elle prétend.comment dis-tu ça, Hélène?.elle prétend que c est comme une belle église, seulement le curé a plaqué partout des statues.Comme si j’aimais les statues.Il n’y a pas une seule statue.Hélène a reflué vers la gauche, en arrière, près d’un cabinet de liqueurs; elle en sort quelques-unes, qu’elle pose sur une petite table où sont déjà les verres.HÉLÈNE — Les liqueurs sont ici, que chacun se serve.WILFRID — Jean, tu nous parles de tes aventures depuis deux heures.Mais il y a une chose que tu ne nous a pas dite.JEAN — Et c’est?WILFRID — Pourquoi es-tu parti?HECTOR C est vrai: dans ce temps-là, tu étais le plus fragile de la bande.MARGUERITE, lorgnant Jean — Fragile.HECTOR — Je parle d’il y a dix ans.MARGUERITE — Jean, avec votre teint bruni, savez-vous à quoi vous me faites penser?A un beau pirate espagnol.HECTOR — Pourquoi, espagnol?MARGUERITE — Regardez-moi ça.WILFRID — Et ma question?MARGUERITE — Elle est futile.WILFRID — Tu trouves?Eh bien moi ça m’étonne encore.(à Jean) Tu étais notre ami, nous nous voyions tous les jours.Puis un beau matin, sans avertir, tu t’en vas, 18 ANDRÉ LAURENDEAU nous te perdons de vue, et en dix ans tu ne trouves pas le moyen de nous écrire un seul mot.MARGUERITE — Comme si on savait jamais les motifs de ces décisions-là.Dis-moi, Wilfrid, pourquoi m’as-tu épousée?HÉLÈNE — Vous n’avez pas soif?Personne ne boit?Wilfrid se dirige vers la table.Hélène revient lentement parmi les autres.HECTOR, à Marguerite — Il n’y a pas le moindre rapport entre le choix d’une femme.MARGUERITE — Jean a épousé l’Afrique, voilà tout.Elle suit son mari vers les liqueurs.JEAN — Je reconnais là votre flair, Marguerite.Voilà, j’ai épousé l’Afrique et je ne sais pas pourquoi.(Il les regarde).Et j’avoue que je n’ai pas l’intention de divorcer.Le mot tombe à plat', un instant de silence; chacun a regardé Agnès une seconde, ou s'il la regardait, a détourné les yeux.Elle est assise un peu en retrait et ne bronche pas.Pendant l’aparté suivant, Hector vient lui offrir un verre, par signe.Elle refusera.MARGUERITE, bas à son mari — As-tu rejoint Renaud?(U fait signe que non).On peut l’espérer encore à l’heure qu’il est?(Il fait signe que oui).Agnès tient le coup, mais (elle-même émue) je la sens bouleversée.WILFRID, bas — Attention, elle nous regarde.HÉLÈNE, insolente — Wilfrid et Marguerite, vous avez des secrets à vous dire?MARGUERITE — Oui, je lui demande 1?permission de boire une liqueur.HÉLÈNE — La permission? DEUX FEMMES TERRIBLES 19 •^GNÈS Mais Hélène, la docilité de Marguerite est proverbiale.HÉLÈNE, à Agnès Alors ce soir le maître se fait joliment tirer l’oreille.MARGUERITE Non, Hélène: j’ai ma permission.Et savez-vous ce que je bois?Une crème de menthe.Mais pourquoi une crème de menthe au lieu d’un cognac ou d’un cointreau?HECTOR — De gustibus non est disputandum.MARGUERITE Qu est-ce qu’il raconte, celui-là?HECTOR Ça veut dire que les goûts, ça ne se discute pas.MARGUERITE — Voilà.Et c’est toujours ainsi.On choisit, et on ne sait pas pourquoi.JEAN — Cette fois, Marguerite, je sais.MARGUERITE—Pourquoi, Jean?JEAN — Parce que ça vous ressemble.Une menthe, c’est clair, c’est frais.MARGUERITE — Merci.Mais vous, alors, l’Afrique?JEAN — Encore?MARGUERITE — Je sens que la question de Wilfrid me gagne.Chacun va s’installer', il se trouvera que les hommes seront tous à la gauche du salon, et les femmes, toutes à la droite.Auparavant, Hélène a rejoint Wilf rid à l’extrémité droite, pour un rapide aparté: HÉLÈNE, bas Vous parliez de Renaud tantôt^ WILFRID, bas — Oui.HÉLÈNE, bas II avait pourtant promis de venir?WILFRID, bas — Oui, je l’attends toujours.MARGUERITE, à Hélène, très fort — Eh, là-bas, tu te trompes de mari. 20 ANDRÉ LAURENDEAU JEAN — Que c’est beau l’amitié et comme chacun s’inquiète de l’autre.Vous ne vous sentez pas un peu à l’étroit?HECTOR —A l’étroit, ici?MARGUERITE — Jean, vous n’y échapperez pas, venez vous asseoir, en face de moi.Je pose les questions au nom de tous.Là.je commence.D’abord, Jean, vous allez nous dire pourquoi vous n’êtes pas marié.WILFRID — Marguerite! HECTOR — Le pli professionnel: son mari est avocat.MARGUERITE — Ai-je encore dit une sottise?JEAN — Ne vous excusez pas.Je puis très bien répondre à cette question-là.[Souriant) Je ne me suis pas marié parce que nous étions quatre, et que vous étiez trois.J’étais de trop dès le départ.C’est tout.MARGUERITE — Mais il y a d’autres femmes! Il paraît même que les Africaines.[geste excessif pour évoquer une taille admirable).JEAN — Pensez-vous?Il n’y a jamais eu que vous trois.HECTOR, platement — Bien sûr, vous êtes les trois seules femmes au monde.MARGUERITE, riant — Flatteurs, je vous retrouve comme dans ce temps-là.mon Dieu que c’est loin.Mettons, Jean: vous étiez quatre, nous étions trois, il devait donc y avoir un exclu.Mais il n’était pas dit au départ que ce serait vous.JEAN — Vous n’avez jamais remarqué nos prénoms?WILFRID — Qu’est-ce qu’ils ont à voir, nos prénoms?JEAN, riant — Us étaient la destinée.Mais oui: rassem-blez-les.D’un côté il y a trois filles, ça commence par Homère et ça passe par le moyen-âge.AGNÈS — Où me situez-vous, Jean?JEAN — Dans un vitrail, Agnès: une blonde aux longues tresses.Vous en portiez jadis.Et Renaud, le Re- DEUX FEMMES TERRIBLES 21 naud de la chanson.(Il récite) Le roi Renaud de guerre revient, portant ses tripes.Enfin, un beau nom de chevalier.Il passe un peu de gêne.Bref silence.HÉLÈNE Hélene de Troie était blonde aussi.JEAN —Quelle importance?Je l’ignorais.Mes Grecs à moi avaient les yeux sombres et les cheveux noirs: vous pouviez etre mon Helene de Troie.Mais il y avait Hector.Quant à Marguerite.WILFRID A défaut d un Faust, parce que les Faust se font rares.JEAN -.Il y avait Wilfrid, beau nom germanique.Alors qu est-ce que je faisais là-dedans?.Revoyez cela: un après-midi d’hiver, en montagne.MARGUERITE — En haut d’une pente effroyable.JEAN .Sont trois jeunes filles, et nous arrivons.Nous sommes quatre: Wilfrid, Hector,.Renaud, et votre serviteur presqu un quadrille.On s’avance les uns vers les autres, chacun saisit sa partenaire, et me voilà petit Jean comme devant.MARGUERITE Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire! Hélène, Agnès, mais vous savez combien cette image est fausse.Revoyez ces quatre jeunes furieux qui s’élancent pour nous enlever, nous étions étourdies.Agnès seule gardait sa tête comme toujours.sa douce petite tête blonde.Vous étiez une force de la nature, et nous avons cru que Dieu nous avait placées là sur votre passage pour vous harnacher.HECTOR — Nous harnacher! HÉLÈNE — C’était un mot d’Agnès.AGNÈS C était notre pensée commune.fl 22 ANDRÉ LAURENDEAU MARGUERITE — Bien sûr.(Un sourire) Nous nous le sommes juré le lendemain matin a la sainte table.C était un vœu.HECTOR— Le vœu de nous harnacher AGNÈS, à Marguerite — Tu aurais honte de ce que tu as fait?WILFRID — Honte, pourquoi?C’était un charmant enfantillage.AGNÈS — Un enfantillage?Non, Wilfrid, oh non, oh non.Elle a l’air de méditer tout haut.Elle crée du malaise autour d’elle.Elle en dirait plus; mais Hector; peu sensible à tout cela : HECTOR — Nous harnacher, voyez-vous ça.Ces trois petites innocentes étaient assez calculatrices.Elles songeaient à nous mettre le grapin dessus, tandis que nous.jean — Oh! nos intentions n’étaient pas très pures, Hector, souviens-toi.Elles étaient la devant nous, trois vierges terriblement sages, et ce serait drôle de.de leur changer les idées, disons.Ce fou de Renaud disait.Mais enfin elles vous ont harnachés mes vieux.AGNÈS — Que disait Renaud?JEAN —Est-ce que je sais?Il était question.^ de conquêtes, de charge à la hussarde.Enfin, nous n étions pas des garçons d’action catholique, nous autres.Pourquoi me faites-vous dire des bêtises?D ailleurs je m en suis vite lavé les mains.J’ai reconnu, moi, que je n’étais pas de taille.MARGUERITE — Vous avez eu tort.Wilfrid, tu permets que je lui fasse un aveu?WILFRID, se prend le cœur — Seigneur, qu'est-ce qui va me tomber sur la tête. DEUX FEMMES TERRIBLES 23 MARGUERITE — Jean, c’est vous d’abord qui m’avez plu.un gros béguin.Et allez-vous prétendre que vous ne vous en êtes pas douté! JEAN — Je n’oublie rien, Marguerite.On commence par se tromper.MARGUERITE — Par tâtonner.JEAN — C’est cela: vous avez tâtonné vers moi.Mais je ne vous convenais pas, oh, pas du tout.MARGUERITE — Traître! C’est vous qui m’avez quittée, et pour tâtonner du côté d’Hélène.En vérité vous nous avez toutes humées à tour de rôle.Vous ne trouvez pas ça drôle de retrouver de vieilles mères de famille et de songer que vous nous avez toutes embrassées?HECTOR, à Hélène — Toi aussi?Tu ne m’avais pas dit ça.AGNÈS —Il ne nous a pas toutes embrassées.JEAN — Que vous êtes cruelle de me le rappeler.MARGUERITE — Comment, tu n’as pas voulu, toi?AGNES — Disons qu’il était trop tard, ou qu’il n’a pas su.MARGUERITE — Comment le savoir avant d’essayer?Je t assure que Jean.dans ce temps-là, je veux dire.JEAN — Ai-je changé?MARGUERITE — En tous cas ça en valait la peine.N est-ce pas, Hélène?.Hélène.Bon, elle fait la tête, celle-là, mais je sais que vous vous êtes embrassés, j’étais assez jalouse, je vous ai surpris.WILFRID — Glissez, glissez, mortelle .HECTOR — Jean, tu n’as pas oublié que c’est aujourd’hui notre dixième anniversaire de mariage à tous?Wilfrid fait la grimace.Marguerite jette un regard sur Agnès.Jean se hâte d’enchaîner : JEAN — Bon, il ne me reste qu’à repartir.Tu tiens à m’exclure encore?Tu veux me rappeler mon infortune? 24 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE —C est ainsi que vous nommez votre liberté?JEAN — Mais oui, Hélène.Ne me regardez pas avec ces yeux de syrienne, vous n’allez pas me dévorer?J’avais peur de vous, jadis, mais aujourd’hui, je consentirais volontiers.HECTOR, debout, son verre à la main — Moi, ça me fait plaisir de vous retrouver tous ce soir, de célébrer ensemble l’anniversaire d’un événement que nous avions tenu à célébrer ensemble.Il est vrai qu’il en manque un à l’appel.Mais j’ai la conviction, la profonde conviaion.WILFRID — Après un second cognac.HECTOR — .Que c’ est provisoire, que bientôt nous nous retrouverons au complet.JEAN — Et que je serai de nouveau de trop.Décidément, tu m’en veux.HECTOR — Il n’y a pas moyen d’être sérieux une minute?MARGUERITE, très émue — Ah non, il n’y a pas moyen, nous nous mettrions tous à sangloter.Tiens, ça y est.Pardon, Agnès, pardon pour les sottises que nous disons tous.HECTOR — Merci.Nous faisons de notre mieux pour distraire Agnès, et vous.MARGUERITE —Il n’y aura donc jamais moyen de nous retrouver ensemble comme autrefois?.Agnès, comment fais-tu?Moi je n’en peux plus de me taire et de l’attendre.AGNÈS — Pourquoi vous taire?.Chaque fois que son nom est tombé parmi nous, chacun s’est hâté de l’effacer, comme si c’était une faute de goût de nommer Renaud devant sa femme.Pour que vous parliez librement, va-t-il falloir que je parte?Ce n’est pas ainsi que j entends l’amitié. DEUX FEMMES TERRIBLES 25 WILFRID — De grâce, Agnès, restez, et c’est vous qui avez raison.Mais c est plus fort que nous.Nous avons toujours peur que ces questions.AGNÈS — Je n’ai pas peur des questions.Et je sais que Jean vous en a posées tantôt.JEAN — C’est vrai.WILFRID — J’ai pu lui dire bien peu de choses.Agnès, ça nous rejoint tous à un point tellement sensible.C’est difficile d’en parler avec naturel.HECTOR — Tu trouves?Ecoutez, puisqu’on se dit tout.Pour moi, c’est malheureusement simple.Il ne s’agit pas de nier les grandes qualités de Renaud.Mais un jour il s’est lancé dans la boisson.Et un homme qui boit.Déjà, 1 an dernier, au dîner d’anniversaire, ç’avait mal fini.MARGUERITE — Il avait fallu l’emmener de force.WILFRID — Non, Hector, tu ne me feras jamais admettre que c’est simple.Comment un type de la taille de Renaud, qui a une femme comme vous, Agnès, et qui est en train de réussir.comment un type comme ça.AGNÈS II m’a quittée.D’autres vous l’apprendraient, Jean.Il m a quittée trois fois, mais jamais aussi longtemps.HÉLÈNE Qu attendez-vous d’Agnès?Une confession?Et ensuite vous vous mettrez en chœur à accabler Renaud?HECTOR — Qu’est-ce qui te prend?Es-tu folle, ma femme?HÉLÈNE Je t ai déjà dit de ne pas m’appeler ma femme.Je ne puis pas le supporter, je ne puis pas.HECTOR — Tu es ma femme, comment veux-tu que je HELENE — Je ne suis pas une fonction; j’ai un nom.JEAN — Et quel nom! Hélène de Troie. 26 ANDRÉ LAURENDEAU MARGUERITE — Et selon Jean, Hélène devait appartenir à Hector.WILFRID — Puisqu’il n’y avait pas de Paris.HECTOR — Tu vas lui faire croire quelle a épousé son beau-frère.Silence.Ils sont gênés d’avoir parlé ainsi.Hélène reste butée.Agnès n’a retenu qu’un mot : c’est elle qui enchaîne : AGNÈS, à Hélène — Ai-je jamais accablé Renaud?Ai-je l’air d’une femme qui accable Renaud?Il y a des moments où je me demanderais plutôt si je ne suis pas responsable.MARGUERITE —Toi?Il ne méritait pas une femme comme toi.AGNÈS, elle se lève — Pourquoi parlez-vous toujours de lui au passé, comme s’il était mort?Mais il vit, Marguerite, il vit, Jean, il a de la jeunesse encore, il va se reprendre.Il n’est pas venu, mais savez-vous pourquoi?Il se repose dans sa nuit, il sait bien qu’au milieu de nous il s’éveillerait.Il a peur de se réveiller.C est un moment de vertige.HÉLÈNE — Tu crois vraiment cela, Agnès?AGNÈS — Si je ne le croyais pas, serais-je parmi vous?J’irais ailleurs cacher ma honte et mes petites.Un jour il nous reconnaîtra, Hélène, et il fera honte à ceux qui ont douté de lui.Un jour, vous le reverrez.Sonnerie de la cloche d’entrée : deux petits coups aigus.Chacun reste figé un instant.Hector fonce : HECTOR — Je vais répondre.Il sort.Nouveau silence.Hélène fixe Agnès, qui s’est rassise.Puis : DEUX FEMMES TERRIBLES 21 HÉLÈNE — Ne vous montez pas la tête.J’ai reconnu les coups de sonnette.MARGUERITE — Tu attendais quelqu’un?HÉLÈNE — Pas moi: la bonne.C’est son amoureux.Il se prend pour un autre, il entre toujours par la grande porte.Gêne et silence, lean examine Hélène.Hector revient : SCÈNE III HECTOR, entrant — C’est le cavalier de la bonne.HÉLÈNE, après un temps — Car il y a encore des amoureux.AGNÈS — Et si ça n’est aujourd’hui, ce sera demain, un autre jour.Et pouquoi l’attendre à un instant particulier, à un jour que nous avons fixé?WILFRID, se rapproche d’elle — J’ai confiance, Agnès.Moi aussi, j’ai une confiance invincible.Même ce soir, il peut encore nous arriver.AGNÈS — Mais, Seigneur, quelle fatigue.(Elle passe sa main sur ses yeux.Puis, se recompose-.) Oubliez-moi, mes amis, parlez d’autre chose maintenant, d’ailleurs je devrais partir.Wilfrid, j’ai refusé un cognac, tantôt.HECTOR, trop heureux — C’est vrai, ça va vous remettre.Il va servir un verre, et le lut rapportera.MARGUERITE — Moi aussi, Hector.Et puis, passez-moi le journal, là-bas, il faut que je pense à autre chose.HÉLÈNE — C’est une solution: nous enivrer tous ensemble, comme nous nous étions mariés ensemble.HECTOR — Le même jour. 28 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Dans la même église.Nous mettions toujours tout en commun.JEAN — J’ai quitté le pays une semaine plus tard.(Ambigu) La raison que tu demandais, Wilfrid, la voilà: je vous perdais tous ensemble, ç’a été le jour le plus sombre de ma vie.Il va soudain se servir un verre d’alcool.Marguerite se plonge dans un journal.HÉLÈNE — Ou bien jouons au bridge.HECTOR — Nous sommes six.HÉLÈNE — Un hôte de plus et cela ferait presque deux tables.Il est vrai que Renaud n’aime pas les cartes.JEAN — Vous les aimez, vous?HÉLÈNE — Cela aide à soutenir le silence.N’allez pas croire, Jean, que cette belle amitié ait duré sans éclipse: dès après votre départ, nous avons presque cessé de nous voir.WILFRID — Vous exagérez.JEAN — Je vous pensais unis comme les doigts de la main.HÉLÈNE — Pensez-vous que les doigts d’une main s’aiment entre eux?Ils sont ensemble, ils se touchent, ils ont une même racine, c’est tout.S’ils pouvaient partir, ils se quitteraient peut-être, comme nous avons fait.Mais après nous être ennuyés les uns les autres, il paraît que nous nous sommes ennuyés les uns des autres, et, voyez, la main s’est reformée, à peu près.Marguerite a fait de son mieux pour s’absorber dans le journal.Elle en sort soudain avec un cri: MARGUERITE — Ah mon Dieu, quelle horreur! WILFRID — Qu’est-ce qui te prend? DEUX FEMMES TERRIBLES 29 MARGUERITE — Je pensais que ce serait plus gai.C est une mère qui a tué ses trois enfants.HECTOR — Une mère?C’est impensable.MARGUERITE — Us mouraient de faim.Ça arrive encore?JEAN Vous ignorez qu’il y a des famines de par le monde?MARGUERITE Oui, très loin.Mais ici, à côté de nous, je pensais qu’on ne meurt plus de faim.HÉLÈNE — Comment les a-t-elle tués?MARGUERITE — A coups de marteau.Et puis elle s’est jetée d un troisième, mais elle vit.Hector, un cognac! HECTOR — Une mère, à coups de marteau.Nous vivons à une époque stupéfiante.JEAN — Pendant le siège de Byzance, on a vu des mères manger leurs enfants.MARGUERITE — Vous me faites lever le cœur.HECTOR Je ne comprends pas qu’une mère.WILFRID — C’est une folle.HECTOR Voyez ça, 1 avocat.Et il va se trouver un jury pour absoudre un monstre pareil?AGNÈS — Devant des enfants qui ont faim.Je la comprends, moi.HECTOR — A coups de marteau?.WILFRID — Vous Agnès?Mais au delà de la vie.AGNÈS — Certes, aussi longtemps qu’on garde l’espérance.HÉLÈNE — Tu veux dire un foi précise, religieuse?AGNÈS — Y en a-t-il d’autres?HÉLÈNE — Et si on l’a perdue?AGNÈS — Il faut.se battre pour garder l’espérance.HÉLÈNE — Au fond, nous sommes d’accord.AGNÈS — Sur l’espérance? 30 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Non, sur la mort.AGNÈS — Pourquoi me détestes-tu?Un temps.Marguerite vient passer entre elles : MARGUERITE — Et dire quelles étaient ainsi déjà il y a vingt ans.On croyait qu’elles allaient se dévorer.Et moi, tête folle, je passais entre elles et les faisais sourire.HÉLÈNE — Nous dévorer?Quel langage.Nous nous ressemblons trop, Agnès.Nous sommes le même être, Jean le disait autrefois, n’est-ce pas, Jean?Vous disiez: le même être, elle, le côté lumineux, et moi, le côté d’ombre.Vous pensez qu’on n’oublie pas des déclarations comme celle-là! Jean, vous aviez dans ce temps-là, le madrigal prétentieux.Sonnerie du téléphone.Hélène va s’y précipiter; Hector, beaucoup plus près saisit l’appareil.HECTOR, à l’appareil — Allô.Oui mademoiselle.Un instant.(à Wilfrid): c’est pour toi.WILFRID — Qui donc peut me savoir ici?Ma secrétaire?MARGUERITE — Vous voyez ça, les jeunes filles le poursuivent à une heure pareille.WILFRID, à Hector — Je vais prendre l’appel là-bas.(Il sort.) MARGUERITE — Evidemment, loin des oreilles indiscrètes.HECTOR, à l’appareil — Il vient, mademoiselle, (à Marguerite:) Et une voix charmante, Marguerite.A votre place.MARGUERITE — Pauvre Wilfrid: il se laisse exploiter par toutes les veuves de la création.J’ai beau lui dire.Hector referme l’appareil.Agnès se lève. DEUX FEMMES TERRIBLES 31 AGNÈS — Mes amis, il se fait tard, je vais partir.HECTOR —Il est encore très tôt, voyons.MARGUERITE — Et Renaud?Tu ne l’espères plus?AGNÈS — J’avais tort de croire que ce soir.JEAN Vous permettrez que j’aille vous déposer?HÉLÈNE — Jean, ne nous quittez pas si vite.Nous avons tant de choses à nous dire.JEAN — C’est vrai qu’il est encore tôt: je reviendrai.AGNÈS — Laissez.J’ai l’habitude d’être seule.Ne te dérange pas, Hélène, je connais les aîtres.Elle se dirige vers la sortie, Hélène la suit.Comme Agnès va y arriver, Wilfrid revient, très ému.Il s’adresse à Agnes : WILFRID — C’était lui.AGNÈS — Il me demande?WILFRID — Non, Agnès.MARGUERITE — Et la voix de la jeune fille?WILFRID — Une téléphoniste.Il est à l’hôtel.HÉLÈNE —Il va venir?WILFRID — Non.Il demande à me voir.Tout de suite.Je n ai pas insisté: il pouvait s’échapper.Je saute dans ma voiture, je le prends à sa chambre, et je fais de mon mieux pour vous le ramener.JEAN — Il sait que j’y suis?WILFRID — Bien sûr.J’ai même proposé que tu m’accompagnes.Il a répondu d’une voix.d’une voix plaintive.il te fait ses amitiés, il te reverra, mais pas ce soir.HECTOR — Alors comment peux-tu espérer nous le ramener?AGNÈS — Et moi aussi, il vaut mieux.WILFRID—J’en ai peur, Agnès.Ne le brusquons pas.Ses résolutions sont si fragiles.AGNÈS —Il a en vous une telle confiance.Partez. 32 ANDRÉ LAURENDEAU WILFRID — Je vous le ramène.Ou au moins, dès que je puis, je vous fais signe.MARGUERITE — Maintenant, tu vas rester.AGNÈS — Bien sûr.HECTOR, à Wilfrid — Je t’accompagne AGNÈS — J’ai besoin d’eau froide sur les tempes.Elle monte seule l’escalier.Wilfrid et Hector sortent.SCÈNE IV Les autres se rasseoient', sauf Jean, immobile dans son coin.JEAN — D’une voix plaintive.Je l’imagine mal ainsi.Je lui fais peur?MARGUERITE — Si vous saviez comme il a changé.Vous aussi, du reste, Jean.Mais autant vous vous êtes raffermi, autant.Il reste des mois sans sourire, au moins avec nous.Puis il nous sert sa gaîté par paquets.Hector revient.Il enchaîne.HECTOR — Même, on est un peu gêné de l’entendre rire.Moi qui ne suis pas un puritain.HÉLÈNE — Et qu’est-ce que tu es?HECTOR — En tous cas pas un fantaisiste, pas un amateur comme il a toujours été.oui, même au temps du collège.Devant Agnès, je me retiens, mais je trouve que vous en remettez, quand il s’agit de Renaud.JEAN — Tu ne l’as pas toujours un peu jalousé?HECTOR — J’aimerais bien savoir ce que je pourrais lui envier aujourd’hui.Tu ne l’as pas vu perdre la tete, toi.J’accepte que la plaisanterie soit un peu grasse; mais tout de même. DEUX FEMMES TERRIBLES 33 MARGUERITE — C’est vrai Hélène.Souviens-toi du soir ou il s est mis à nous faire des déclarations épouvantables Tu l’as giflé.JEAN — Il avait bu?HECTOR — Probablement.Il s’est mis à me dire que je ennuyais jusqu à la mort, que nous présentions tous la meme mortelle figure.Comme je passais près de lui il m a tiré la jambette.JEAN Comme dans les corridors du collège! HECTOR, furieux — J’ai plongé dans le tapis.ARGUERITE Moi, je n’aime pas ces jeux brutaux, et je le lui ai dit.Alors il s’est déchaîné.Il a repris sa danse d’apache, vous vous souvenez?Il me faisait rebondir comme une balle.Agnes revient doucement par l’escalier sans attirer l’attention.Elle a entendu les derniers mots.JEAN — C’est récent, cela?Trois ans, il me semble.HELENE et AGNÈS, presque ensemble — Cinq ans Marguerite.Les deux femmes se regardent.AGNES Oui, cinq ans, j’étais enceinte de Jocelyne.HÉLÈNE Et moi, j’étais stérile comme d’habitude.HECTOR Dans ce temps-là, il croupissait encore dans un petit bureau d’ingénieurs, ses associés l’exploitaient.AGNÈS —C’était un peu ma faute.Je craignais les aventures.HECTOR —Tout d’un coup, sans crier gare, il démissionne.Il se lance.Il entre au service d’une nouvelle compagnie, et en un rien de temps, il est au pinacle.Une montée en fléché.JEAN — Et cela a duré? 34 ANDRÉ LAURENDEAU AGNÈS — Un peu plus de trois ans: le temps d’escalader tous les échelons.HECTOR — Et tu sais comment cela a fini?Au lieu d’un discours qu’il avait préparé durant des mois, il se met à leur réciter.tu sais quoi?.du Rabelais.JEAN — En pleine réunion d’actionnaires?HECTOR — Tu imagines l’effet.Tu vois ce gaillard il a deux pouces de plus que moi un type brillant, compétent, et qui était tout de même devenu leur gérant général.HÉLÈNE — Une si belle pirouette.HECTOR — Non, une jambette: mah cette fois, à lui- même.JEAN — Cher vieux romantique! AGNÈS — Il faut le comprendre.En trois ans, il avait rénové la compagnie.Mais il avait déplu: un groupe voulait sa tête.C’était sa façon de démissionner.Ensuite.l’an dernier, Jean, l’an dernier: il s est effondré.JEAN — Vous l’avez vu changer, tout de même.AGNÈS — Changer?Non, tout à coup il était un autre.Vous savez comme il a toujours été difficile à rejoindre, il ne s’expliquait pas, il souriait.Je l’observais et devinais.non, croyais deviner.Parfois, à b bonne époque, il me regardait comme s’il allait tout abandonner: il lui suffisait de voir que je n’avais pas désarmé.Je lm_disais: tu ne t’ennuies pas?Un soir il m’a répondu: je suis comme une pile qu on recharge.HÉLÈNE — Et ça voulait dire?MARGUERITE — Voyons, Hélène, c’est limpide: il refaisait ses forces auprès d’une tendresse.HÉLÈNE — Ah oui! la tendresse d’Agnès.AGNÈS — Je ne suis pas tendre, Hélène.Et je sais que tu le sais. DEUX FEMMES TERRIBLES 35 HÉLÈNE- N empêche: tu lui redonnais des forces; tu le stimulais.Tu l’obligeais à la grandeur.Il te le fallait aussi âpre que toi.Tu l’armais toujours chevalier.Toujours chevalier.Et soudain, Rabelais: de l’invention d’une merveilleux torche-cul.HECTOR Tu ne trouves pas, vraiment, que ce soir.quoi m'en veux-tu depuis si longtemps?HELENE Ten vouloir?Tu es folle.Autant t'accuser detre toi.^R vous avez de mauvaises habitudes; mais je pense comme Hector que ce soir.AGNES Laisse-la dire.Je me sens jugée depuis longtemps.° HÉLÈNE Elle sait bien que je l’envie, et mon humeur lui rend hommage.Ce couple a épousé la grandeur.Moi j ai épousé Hector.HECTOR Tu passe les bornes.Qu’est-ce qui te manque?Tu me voudrais président de compagnie?HÉLÈNE — Cela m’est parfaitement égal.Déjà tes ambitions me dépassent.Je m’essouffle à te suivre.Je me passerais volontiers de ta maison, de ton billard — de toutes les visites funèbres où tu penses que mes larmes vont amorcer tes contrats d’assurances.Jcm l’observe avec acuité.A ces mots, Hector entre dans une agitation extraordinaire.HECTOR —Bon Dieu!.Léo Martinon! Et toi tu prenais bien soin de ne pas m’avertir.HÉLÈNE Après tout cela te regarde, et Jean ne revient pas tous les jours d’Afrique.HECTOR Jean nous aurait excusés.Te rends-tu compte Léo Martinon.Jean va nous excuser.C’est une visite indispensable.Il n’est pas dix heures, le salon funéraire est a cinq minutes.Vous nous pardonnere?bien de vous 36 ANDRÉ LAURENDEAU fausser compagnie une demi-heure?Viens, Hélène, hâtons-nous.HÉLÈNE — A d’autres, cher ami, mon heure des larmes a passé.Je serais trop gaie, là-bas.Tu n’iras pas, ou tu iras seul.HECTOR — Les funérailles ont lieu demain, j’aurai pris le premier avion pour Ottawa.Martinon était un ami et un client; il y aura là des gens importants, ils y sont toujours la veille au soir.Mes amis, cela tombe très mal, mais ça n’est pas ma faute.MARGUERITE, dédaigneuse— Je t’en prie, Hector.JEAN, cynique — Nous boirons durant ce temps à ta santé.HECTOR — Ma femme dépêche-toi.HÉLÈNE — L’entendez-vous, mon beau capitaine, me rappeler à mes devoirs?L’entendez-vous me dire: ma femme! Demi-tour à gauche, et il est sûr qu’on obéira, qu’on marchera.C’est l’appel de la grandeur, Agnès, de notre grandeur à nous, et ce n’est pas ma faute si elle est grotesque.HECTOR — Hélène, quand il s’agit des affaires, tu sais que je ne badine pas.Martinon est un cas de première classe, et il a droit à notre visite à tous les deux.HÉLÈNE — Les droits de ce cadavre m’indiffèrent.J’aime attendre ensemble, ce soir; j’aime 1 amitié, la vraie, celle qui nous rend visite à tous les dix ans.Jean, vous me parlerez de vos voyages.HECTOR — La frivolité te convient mal, et je ne permettrai pas que tu te moques de moi devant trois témoins.HÉLÈNE — Je te redirai dans l’intimité tout ce que tu voudras.HECTOR — Hélène. DEUX FEMMES TERRIBLES 37 MARGUERITE Hector, nous autres femmes, nous sommes ainsi.Il y a des soirs où rien ne va plus.De grâce laissez-la nous.Après tout, Hélène pourrait être malade, et.(brutal malgré lui) tu ne trouves pas que tout ceci devient disgracieux?Un temps.Hector choisit d’ignorer sa femme.HECTOR Ce sera en ton honneur, Jean.D’ailleurs, nous en reparlerons.Alors.bonsoir.Il salue sèchement à la ronde, et sort.SCÈNE V Un temps.Puis Hélène se lève (ou fait quelques pas), comme émerveillée.HÉLÈNE — Vous ne vous rendez compte de rien?Vous etes aveugles?MARGUERITE — Tu as, comme d’habitude, enguirlandé ton mari.HÉLÈNE Je suis restée, Marguerite, je suis restée, Agnes.Vous n avez pas senti comme je tremblais.JEAN — Trembler, vous?HÉLÈNE —J’avais peur, follement peur, il n’avait qu’à me saisir par le bras et je l’aurais suivi.JEAN Mais vous l’auriez mordu jusqu’au sang.HÉLÈNE — Ça existe, le sang d’Hector?MARGUERITE Devant Jean, tu pourrais te tenir un peu mieux. 38 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE, à Jean — Je l’aurais étourdi de mes plaintes, mais d’habitude il n’a qu’à siffler et je le suis.(Palpant à son cou un collier imaginaire) La laisse est cassée, je reste, qu’est-ce qui m’arrive?MARGUERITE — Tu ferais passer Hector pour un tyran.HÉLÈNE — Un pachyderme.Inaccessible.D’ailleurs, est-ce que je parle de lui?Jean, je suis libre, emmenez-moi dans votre Afrique.JEAN, souriant, et pourtant chargé d’intentions — Où je vis, Hélène, on traite assez durement les femmes.On tuerait pour en avoir une, mais quand on 1 a, on la dompte.HÉLÈNE — Croyez-vous que cela me fasse peur?JEAN — On dirait que vous en auriez plutôt envie.Mais c’est un jeu de vie et de mort.Ils ont 1 habitude des fauves, et vous auriez beau vous déchaîner.HÉLÈNE — Agnès, nous sommes devinées, allons chasser ailleurs.Pourtant, si vous nous preniez dans vos bagages?JEAN — Je suis mal équipé: pas la moindre cage.HÉLÈNE — Nous sommes des tigresses bien élevées.Regardez cette sainte à peine descendue de son vitrail, et moi je puis, comme l’ogre, me changer en souris.MARGUERITE — Assez, Hélène.HÉLÈNE — Tu vas encore me dire que ce soir.MARGUERITE — Mais non.Tu fais mal à entendre.C’est comme si tu répétais tout le temps: je suis malheureuse, je suis malheureuse.HÉLÈNE — Et si j’ai le goût du voyage?.Jean, vous disiez tantôt que vous êtes venu recruter du personnel, il vous faut un médecin, des ingénieurs.et pas de secrétaires?JEAN — Il m’en faut. DEUX FEMMES TERRIBLES 39 HÉLÈNE — Je parle sérieusement.Vous savez que jetais pauvre, autrefois; j ai travaillé, j’étais excellente; en un mois, je reprendrais.JEAN —Qui en douterait! Mais je vois mal comment on utiliserait là-bas le roi des agents d’assurances.HELENE — Emmener Hector?Vous vous moquez?JEAN — Alors, vous laisserait-il partir?HELENE — Je n’en sais rien, mais je partirai.JEAN — Sans passeport?HELENE — J’ai un passeport, j’ai failli partir à l’été.Je suis armée, vous voyez.Que les dompteurs se tiennent bien.AGNES, excédée, et pour la faire taire — Hélène.Hélène, me verserais-tu un demi-doigt d’alcool?MARGUERITE — Tu te sens mal?AGNÈS — Un peu lasse.HÉLÈNE, a Marguerite Non, j y vais.(H la table des liqueurs'.) La bouteille est vide, et il n’y a plus de glace.Jean, venez, nous préparerons cela ensemble.J’ai d’autres questions à vous poser.Je vous montrerai des sanguines.et 1 album de famille.et ma chambre, et mon lit.Je vous enlève.De loin, elle fait mine de le prendre par la main et de Ventraîner.Elle s’en va comme s’il la suivait.U la suit en effet, mais lentement, et s’arrête quand Agnès lui dit : AGNÈS — De grâce, ne l’excitez pas, ayez pitié d’elle, ce n’est plus un jeu.JEAN — Qu’est-ce qui ne va pas?MARGUERITE — C’est un couple mal assorti.JEAN Dans son genre, il est pourtant divin. 40 ANDRÉ LAURENDEAU MARGUERITE — Si au moins cet imbécile lui avait fait des enfants.AGNÈS — Nous avons craint pour elle bien plus que pour Renaud.Allez, elle reviendrait.Hélène vient de réapparaître, en effet.Elle marchera sur Agnès.HÉLÈNE — Je suis revenue.Tu as craint pour moi, vraiment craint pour moi?Qu’est-ce qui te faisait peur?AGNÈS —Toi.HÉLÈNE — Charitable Agnès, insatiable Agnès: tes malheurs ne te suffisent pas?Tu veux diriger ceux des autres?MARGUERITE — Nous parlions de ta santé.Oui, tu devrais partir, Hector 1 accepterait certainement, mais pas dans un pays torride.HÉLÈNE — Sais-tu ce qu’il m’a proposé?La Suède: oui, pour changer de neige.Mais la solitude me répugné.MARGUERITE — Pars avec une amie.HÉLÈNE — Pouah! Les femmes m’ennuient.Jean, laissez là votre Afrique, menez-moi dans nos mers du Sud.JEAN — Vous voulez réveiller mes instincts de garde- malade?.HÉLÈNE — Ne dites pas ce mot.(A Agnès:) Je te fais peur.?Eh bien, confidence pour confidence, toi aussi.Tu es là qui attends un appel.et tu restes calme.Ce n est pas naturel.On ne peut durer toujours ainsi.La pression est trop forte, un jour tu vas éclater, toi, tu vas te pulvériser, et nous allons tous sauter avec toi.AGNÈS — Mais en attendant, chère, je boirais volontiers si tu voulais t’occuper de moi.JEAN — Venez, Hélène.Cette fois, c’est moi qui vous enlève.N’est-ce pas plus normal ainsi?Il la prend par le bras avec une certaine fougue, et l’entraîne.Ils marchent avec accord.Ils disparaissent. DEUX FEMMES TERRIBLES 41 SCÈNE VI MARGUERITE — Ce serait au-dessous de toi de lui en vouloir.Mais elle y met un acharnement.AGNÈS — Marguerite, je l’ai revu.MARGUERITE — Renaud?AGNÈS — Un soir de la semaine dernière.Il est entré sans prévenir, il me croyait absente, il voulait embrasser les petites.Ah! il les aime!.et pourtant.Quand il m’a vue il est devenu tout autre.Quelle déchéance, Marguerite: les petites ne l’ont pas reconnu.J’ai voulu le rappeler.aux apparences de la dignité.Alors, les choses qu’il m’a dites.Cette situation peut-elle durer?MARGUERITE — Qu’est-ce que tu vas faire?AGNES — Hélène me croit forte.Je ne cesse d’osciller, de plier.Quand il est parti ce soir-là, j’ai fait sur moi un violent effort.Je me suis dit: Il faut que tu admettes ce qui est, tu as échoué, tu es déjà veuve.MARGUERITE —Toi, Agnès?AGNÈS — Mais il a suffi que vous m’annonciez sa présence et je suis revenue.et il m’humilie devant tous, un pareil soir.MARGUERITE — Et s’il n’avait jamais été qu’un lâche?AGNÈS, elle se reprend — Non, Marguerite.Crois-tu me consoler?S’il ne se relevait pas, il faudrait bien un jour, à cause des petites, que je paraisse le regarder comme un homme mort.Mais celui à qui je me suis donnée nous dépassait tous, et je lui serai toujours reconnaissante de m avoir associée à sa vie.Un être pareil peut bien s’oublier, je veux être sa mémoire, je m’obstinerai malgré lui.Chaque fois qu’il pense à moi, je sais qu’il pense à ce qu’il doit redevenir, et quand je l’aurai retrouvé je ne 42 ANDRÉ LAURENDEAU veux pas avoir à confesser qu’une seule seconde je l’ai trahi.MARGUERITE — Mais en attendant, il faut vivre.Lais-se-nous au moins t’aider.AGNÈS — J’ai vendu la voiture.J’hypothèque la maison — dans ces sortes de choses il accepte ce que je veux et signe comme un automate —.S’il le faut, je vendrai la maison, et nous irons l’attendre ailleurs.Marguerite fait signe à Agnès: les autres reviennent.SCÈNE VU Hélène et Jean entrent, silencieux; Jean porte un plateau.Hélène verse le verre d’Agnès.Chacun vit dans ses pensées.HÉLÈNE — Toi aussi, Marguerite?MARGUERITE — Non, il m’en reste.Jean porte le verre à Agnès.AGNÈS, à Jean — Vous vous attendiez à un autre retour.JEAN — Je venais retrouver ma jeunesse.MARGUERITE — Et c’est nous à sa place.HÉLÈNE — Dix années ont suffi à nous flétrir.C’est normal après tout.Place aux jeunes.(Montrant Agnès:) Pourtant voyez comme son visage est lisse.Sonnerie de téléphone.Cette fois la figure d’Agnès se crispe.HÉLÈNE, à l’appareil — Allô.Et alors?.Mais vient-il?.Bon.(A Agnès:) C’est Wilfrid.Agnès se rend au téléphone.Hélène s’écarte un peu. DEUX FEMMES TERRIBLES 43 AGNÈS, au téléphone — C’est moi.Alors, Wilfrid?.Je m’y attendais.Mais quand?.{un assez long silence).Je suis épuisée, Wilfrid, je rentre chez moi.Elle referme l’appareil, reste silencieuse.Elle doit faire effort sur elle-même, à cause des autres qui attendent.AGNES, comme une automate — Ce soir Renaud voulait venir, il n’a pas pu.HÉLÈNE — Pourquoi?AGNÈS — Il n’a pas pu.Il est très faible.{à Marguerite) N’attends pas Wilfrid, il te suggère de rentrer seule.(A Jean) Renaud vous verra un de ces prochains jours.Ce soir il n’a pas pu.Elle se précipite vers la sortie.Jean va la suivre.MARGUERITE — Laissez, Jean.Je crois que je puis l’aider.Elle s’en va elle aussi.Hélène va la suivre.Marguerite, brusquement-.MARGUERITE — Non, je t’en prie, laisse-nous seules.(A Jean) Nous nous reverrons.Elle disparaît.SCÈNE VIII HÉLÈNE — Faible, Renaud?Ivre, plutôt.(Voyant que Jean ne se réinstalle pas) Jean, ne m’abandonnez pas.JEAN — Je ne demande qu’à rester.J’attendrai le retour d’Hector.HÉLÈNE —Et moi si je pouvais, voilà précisément ce que je n’attendrais pas.Jean, profitons des moments qui 44 ANDRÉ LAURENDEAU nous restent.On peut faire sa vie là-bas?La compagnie est généreuse?JEAN — Les salaires sont aussi bons que le climat est mauvais.La situation politique demeure assez rassurante, nous sommes restés jusqu’ici à l’abri des grandes querelles.Songez-vous sérieusement.?HÉLÈNE — Le recrutement est difficile?JEAN — J’ai noué des contacts par correspondance.Il me faut des collaborateurs bilingues, dont la nationalité ne rappelle aux indigènes aucun mauvais souvenir colonial.Je compte les trouver rapidement ici.HÉLÈNE — Vous avez parlé d’une vie très dure.JEAN — La chaleur ressemble à une maladie.On est des jours sans voir un Européen.Vous réclamiez la mer tantôt: nous en sommes bien loin.Pour vivre là-bas, il faut être unefière femme.HÉLÈNE — Vous doutez de moi?JEAN —Non.HÉLÈNE, après un temps — Renaud est l'un des ingénieurs qu’il vaus faut.JEAN — Dans son état actuel.HÉLÈNE — Il faut vous saisir de lui, l’étourdir, l’embarquer avant qu’il se soit aperçu de rien.JEAN, avec intention — Croyez-vous qu’Agnès accepterait.?HÉLÈNE — Ne mêlez pas Agnès à ceci.Elle lui dicterait encore je ne sais quel devoir impossible JEAN — Pourtant, son emprise sur lui.HÉLÈNE — C’était il y a longtemps.De loin, il pourra au moins la faire vivre: elle est pauvre, elle songe à travailler.JEAN — Bien.Mettons que Renaud accepte.Mais moi, Hélène, puis-je l’imposer à mes chefs?(Avec un certain DEUX FEMMES TERRIBLES 45 mépris) Il est devenu la sorte d’aventurier que nous refusons d’engager: ces hommes-là s’effondrent, ou bien s’enfuient après deux semaines.HÉLÈNE — Vous hésiteriez à sauver cet homme?JEAN — L’Afrique détruit plus souvent quelle ne ressuscite.Moi aussi j’ai des devoirs.HÉLÈNE — Des devoirs! Et vous vous dites son ami.JEAN — Wilfrid n’a pas cessé d’avoir confiance en lui.Mais il parle d’un homme à la dérive, qui traite sa femme avec une amertume étrange, comme s’il lui imputait ses propres faiblesses.HÉLÈNE — Vous en prenez aisément votre parti, tous! Ou bien vous lui prêchez des morales impitoyables: « Tu n’as pas le droit.Tu ne feras pas cela à Agnès.Tu es responsable de tes enfants ».Ah! Jean, quelle joie d’être stérile.JEAN — Des enfants?Vous les auriez mangés d’amour.HÉLÈNE —J’ ai horreur d’y penser.Vous ne me trouvez pas assez prisonnière?JEAN — Vous voulez fuir?Bon.Mais croyez-vous que chez moi.avec moi, Hélène, vous trouveriez la paix?HÉLÈNE — Est-ce que je cherche la paix?J’aimerais mieux une cabane.une cellule, que cette maison.J’aimerais mieux mourir de la morsure d’un serpent.JEAN — Hélène, vous me faisiez peur autrefois.Comme à Agnès.Oui, c’est peut-être à cause de vous que je suis parti.Ce soir je devrais craindre bien davantage.A chaque seconde qui passe, je sens le feu d’autrefois me gagner.et je reste.HÉLÈNE —Jean.Elle le regarde, puis s’écarte un peu.Elle continue sans le regarder: 46 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Vous le verrez.Vous le convaincrez.Il vous croira.Ne lui parlez pas de devoirs.Faites miroiter une aventure au loin.Il aime la joie.Dites-lui que le pays est beau.Ne dites pas que la mer est loin.JEAN — Et quels autres mensonges?HÉLÈNE, le regardant — Dites-lui qu’il sera libre, et cela au moins est vrai.Ne parlez ni de contrats, ni de signatures.Montrez-lui l’avion qui va partir.(Faisant effort sur elle-même) Ne lui dites pas que j’irai.JEAN — Ce que vous voulez que je comprenne, Hélène, c’est vrai?HÉLÈNE — Oui, j’irai.Seulement, n’en dites rien: il se cache soudain, on l’attendait, il a disparu.Mais ligotez-le, saoulez-le, embarquez-le de force: il est devenu fou.Il n’est pas malade, mais fou, cruel, oublieux.Un temps.Jean n’a pas cessé de l’observer intensément.Il n’a pas l’air d’un vaincu.JEAN — Hélène, j’espérais vous revoir autrement.On entend du bruit dans l’entrée: Hector entre chez lui.Hélène se secoue, et s’en va vers l’escalier.HÉLÈNE — C’est Hector.Je ne pourrais pas.Dites-lui n’importe quoi.JEAN — Il faut que je vous revoie.(U sort un carton, griffonne une adresse).Vous me trouverez là.Elle accepte le carton, gravit quelques marches, redescend : HÉLÈNE — S’il accepte, faites-moi signe.J’ai le téléphone à mon chevet.J’attendrai.Un signe, et j’accours.JEAN — Et s’il refuse? DEUX FEMMES TERRIBLES 47 HÉLÈNE — Je partirai quand même, Jean, n’importe comment, n’importe où.si vous voulez.Elle s’enfuit légèrement.SCÈNE IX A peine a-t-elle disparu que Hector entre en sifflant.HECTOR — Tiens, tu es seul.Les autres?JEAN — Ils sont partis.Hélène était fatiguée.HECTOR — Ça lui ressemble.Après ce qui s’est passé.(Il s’assied et pousse un soupir de soulagement).Ouf! Il y avait une cohue! JEAN — Et le cher ami défunt, Martineau.Martinet.HECTOR — Léo Martinon.La veuve est démolie.Mais elle hérite gros, ça console, à la longue.Soirée fructueuse, mon vieux.J’ai pas perdu mon temps.Les hommes sont des enfants: près d’un mort ils se souviennent qu’ils vont mourir eux aussi.JEAN — Alors il suffit qu’un agent d’assurances.HECTOR — Oui: t’apparais, tu fais des allusions discrètes, tu récoltes des rendez-vous.Tiens, Jacques Bériault veut te voir.JEAN-C’est toi, bien entendu, qui lui as.HECTOR — Tu as été, après le mort, mon principal sujet de conversation.Au point que s’il y avait une justice, t’aurais droit à une commission.Un verre?Il va s’en servir un.JEAN — Non, tu vas plutôt m’appeler une voiture.Je commence à sentir ma fatigue. 48 ANDRÉ LAURENDEAU HECTOR — Si tôt?(Il s’est quand même servi, et boit).Oui, évidemment, tu t’es trimbalé.Moi aussi, demain, je commence tôt.Il se dirige vers l’appareil et compose un numéro.Pendant ce temps, Jean va prendre ses vêtements.HECTOR, au téléphone — Mount Stephen Crescent.En haut, oui.Voyons, une grosse maison de pierre avec des lions devant.C’est ça! (Il referme l’appareil).Dans cinq minutes.Alors Hélène est déjà montée.Elle devait pas être rassurée.(Il rit).Comment la trouves-tu?JEAN— Superbe.mais un peu tourmentée.HECTOR — Les femmes! Si on s’inquiétait de leurs sautes d’humeur! Moi, quand elle se met à parler d’une certaine manière, je la laisse filer et je prépare mon prochain contrat.JEAN — Ça ne t’inquiète jamais?Elle a parfois des yeux étranges, Hélène, des yeux de rebelle.HECTOR — Vous autres, célibataires, vous pensez connaître les femmes parce que vous avez un carnet d’adresses bien garni.Vous sautillez d’une femme à l’autre, et ça vous apprend rien.Il faut longtemps vivie avec la même; tu la regardes, elle a les yeux que tu dis, pendant un temps ça se détériore, seulement l’expérience t’a appris que ça va se replacer: des caprices, des.cycles.un mouvement de pendule.Quand la marée baisse, tu te cales solidement dans ton fauteuil et tu attends que ça revienne.Ça revient toujours.JEAN — Tu n’as jamais reçu le pendule sur la gueule?HECTOR — Je suis pas mal solide.J’aime ce qui est solide.Mes affaires sont solides.Ma maison est solide: t’as vu les fondations.Ça coûte cher, mais ça dure.(Voyant DEUX FEMMES TERRIBLES 49 Jean enfiler son paletot) T’avais pas oublié l’hiver?.[U regarde sa maison, se dilate) Ç’a pas mal changé depuis le temps.J étais en queue de liste, hein?pas les moyens d’entrer à l’Université, obligé d’accepter une petite job, reçu par vous autres en parent pauvre.Oui, vous étiez gentils, mais ça se sent.J ai grimpe.A moins que t’aies fait fortune en Afrique, je peux dire que je suis en tête maintenant.Avec de l’énergie, du système, de la moralité, une vie régulière.JEAN Le président de ma compagnie a un pied-à-terre en ville: un appartement au haut du dix-huitième étage.Il me le prête pour mon séjour ici.Au dix-huitième, mon vieux, tu sens le vent qui passe, c’est comme une tente plantée au haut d’une montagne.C’est assez excitant.HECTOR Race de célibataire: tu mourras dans la peau d un vieux garçon.D un dix-huitième, tu vois loin; mais à qui sont les étages en-dessous?.JEAN — Tu es bien sûr de ton système?HECTOR — Toi, tu penses à la petite scène d’Hélène, tantôt.J ai compris qu’il valait mieux pas insister.Mais elle doit m attendre en haut, ça la gênait qu’on se revoie devant un tiers.Dans un ménage, l’élément stable, il faut que ça soit 1 homme.Prends Renaud: il est foutu, ce type-là, ruiné, pas sauvable.Agnès essaye de tenir le coup, elle a de l’énergie cette petite femme-là; mais toute seule, elle pourra pas.Sonnerie de la porte d’entrée.Jean, qui a son paletot, se lève et Hector le suivra.JEAN — Et si tu avais raison!.{Il lui serre la main) Bonsoir, vieil imbécile. 50 ANDRÉ LAURENDEAU HECTOR — Bonne nuit, vieux brigand.Us sortent tous deux.La voix forte d’Hector continue à se faire entendre.VOIX D’HECTOR — Ça me fait plaisir de te revoir.Fais-moi signe, hein?Tu sais qu’Hélène t’aime bien.La porte d’entrée se referme.Hector revient en sifflant.Il jette un coup d’œil vers l escalier (c est-a-dire vers sa femme).Il avale sa dernière gorgée, remet très rapidement un peu d’ordre.Puis, éteint quelques lampes.Il fait tout avec assurance, quand il marche, ses talons claquent.On le voit s’engager dans l’escalier, d’un pas lourd et sûr.Rideau ACTE DEUXIÈME PREMIER TABLEAU SCÈNE PREMIÈRE Chambre d hôtel quelconque, impersonnelle, sans profondeur; un lit, une commode, trois chaises.Il faut, après le décor du premier acte, donner une impression de dessèchement, d’appauvrissement.Mais sans réalisme’, un lieu neutre.Elle est vide un moment.La porte s’entrouvre-, apparaît Hélène.Elle a son manteau.Elle entre, regarde, appelle à mi-voix \ HÉLÈNE Renaud! (Elle s’avance d’un pas, puis revient vers la porte, qu’elle referme.Elle appelle plus fort) Renaud! Renaud! (Etonnement, dépit, nervosité).Elle cherche, comme si Renaud s’était caché; ouvre une première porte-, une garde-robe; referme, va fiévreusement vers l’autre, frappe.HÉLÈNE, sur le souffle — Renaud! Elle entrouvre-, c’est la salle de bain.Elle referme la porte, respire plus vite, ferme les yeux. 52 ANDRÉ LAURENDEAU Elle va vers le lit, enlève son manteau-, elle est en tailleur, sobre, mais élégant.Sur une commode, elle aperçoit une enveloppe: elle la saisit, l’ouvre avec précipitation, lit à la course.HÉLÈNE — Non.Non.Elle dépose la lettre sur la commode, se redresse, se dirige vers la sortie, aperçoit un imperméable de Renaud, s’arrête: mouvement de tendresse.Elle revient à la lettre, rêve un moment: sa volonté mollit.Elle allume une cigarette.S’aperçoit qu’elle a chaud et enlève son veston: apparaît une blouse très délicate, très légère, qui guérit son aspect de toute sévérité.Devant la glace, elle lisse ses cheveux, éteint sa cigarette; puis va s’étendre sur le lit.Elle y reste dans une posture abandonnée, la tête dirigée vers le mur [ne pouvant par conséquent voir qui entrera).SCÈNE II La porte s’ouvre.Cest Agnès.Elle entre, calme en apparence, mais raide, et referme la porte sur elle-même.Elle va vers le milieu de la pièce sans voir Hélène.Elle a sur le bras son manteau et son fichu.HÉLÈNE, sans regarder — Cest toi, Renaud.Pourquoi marcher sur la pointe des pieds, je ne dors pas.Agnès sursaute, découvre Hélène, se redresse. DEUX FEMMES TERRIBLES 53 HÉLÈNE — Voyons, il faut approcher, ai-je l’air si terrible?Elle s’est soulevée, retournée.elle aperçoit Agnès et bondit.AGNÈS — Je ne croyais pas te revoir si tôt.Voyons, dis-moi bonjour, ai-je 1 air si terrible?(Mouvement d’Hélène.Après un temps) C’est toi qui reçois, il me semble.Offre-moi de m’asseoir.Hélène remet son veston, et attachera chaque bouton d’un mouvement rageur.HÉLÈNE Prends le siège que tu voudras, je te les abandonne tous.AGNÈS Une chaise me suffira, pourvu qu’elle soit à moi.Je ne suis pas exigeante.HÉLÈNE — Je te connais, tu exiges peu de chose, mais tu prends toujours ce que je désirais.AGNÈS Alors, chérie, fais ton choix la première.Nous avons à causer.HÉLÈNE II y a vingt ans que nous causons et que ça ne donne rien.Agnès dépose son manteau et son fichu.AGNÈS II fait très chaud ici, l’autre uniforme convenait davantage.HÉLÈNE — Quel uniforme?AGNÈS — Tu l’avais quand je suis entrée.Allons, où puis-je m’asseoir sant te voler?(Un temps) Peut-être au fond ce que tu aimes c est ce que j’ai pris?Il faut tout de même que je m’asseoie quelque part.(Au contraire, elle se redresse, et regarde autour d’elle).Tu aimes les chambres d’hôtel?Elles me glacent.Non, tu n’es pas d’accord?HÉLÈNE — Où tu es, je suis dépossédée, AGNÈS — Pourtant tu restes dans mon sillage. 54 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Si j’avais pu.Elle prend son manteau, et se dirige vers la sortie.AGNÈS — Voilà, tu n’as jamais su, je te fascine, ma belle.Chérie, vas-tu m’arracher les yeux?Qu’est-ce que tu prépares avec ce regard-là?HÉLÈNE — Quand tu vas tomber, ce sera d’un coup, comme un arbre.AGNÈS — Tandis que toi, tu plies, femme ondoyante' Mais pas devant moi: je suis ta fierté, Hélène, ta conscience et ta fierté, et c’est très fatigant, et je m’épuise à être deux consciences.(Elle se laisse tomber sur une chaise).Où est Renaud?Un temps.Hélène revient.HÉLÈNE — Drôle d’hôtel.On demande une chambre, ils ne posent pas de questions, ils vous expédient comme cela au numéro 842.Les chiffres pairs, c’est féminin, tu ne crois pas?On ne saurait imaginer un numéro plus féminin.Ils m’envoient ici, puis toi.Puis d’autres ensuite, pourquoi pas?Ils doivent loger ici toutes les femmes seules.AGNÈS — Pourquoi les chiffres pairs sont-ils tous féminins?HÉLÈNE — Ils se laissent si aisément diviser.Les autres, on les pose, ils ont l’air invulnérables, comme un rocher.Ailleurs, nous ne nous serions pas retrouvées.Cette chambre m’écœure, c’est une chambre de femmes.AGNÈS — Toujours la même fille.C’est avec des conclusions comme ça que tu stupéfiais Mère Marie des Anges.Alors tu perdais des points et je te dépassais.Il fallait que tu te cabres au moins une fois par concours.Hélène a changé d’attitude: soit, l’explication aura lieu, DEUX FEMMES TERRIBLES 55 Elle met à la gauche d’Agnès une chaise [qui sera Mère Marie des Anges), et s’assied au centre, comme entre elles.HÉLÈNE C est une idée.Mère Marie des Anges va purifier 1 atmosphère.Elle est tout de même étonnée de se trouver ici.N est-ce pas, ma Mère?Car notre petite Agnès est une nature noble, nous ne l’avons jamais vue se livrer à 1 espionnage, c’est contraire au caractère que Dieu lui a fait.Elle est certainement entrée ici avec les meilleures intentions, et puis elle vous a invitée.C’est pour une leçon de morale.Oh! elle sait les donner, Agnès; mais quand on est dans le coup, quand on défend son bien propre.c est plus gênant.Vous ma Mère, qui n’avez rien à^perdre, vos leçons porteront davantage.AGNES — Espionner, moi?HÉLÈNE Comme elle joue mal, ma Mère.Dès l’entrée elle a vu une lettre, là-bas.Elle en a reconnu l’écriture, mais ce serait au-dessous d’elle d’y jeter plus qu un regard.Elle l’a vue pourtant; et nous voilà qui bavardons comme vos deux anciennes élèves.Elle ne pose aucune question, vous la connaissez.Elle attend que la question se pose en vous, qu’elle vous obsède — qu’elle vous fascine, comme tu disais —.Alors on répond sans en avoir été priée autrement.AGNÈS — Très bien.Que fais-tu ici?HÉLÈNE — Tu es venue parce que tu le sais.AGNÈS Je suis venue.parce qu’il m’a demandé de venir.HÉLÈNE Elle croit que je vais la croire.AGNES — Crois donc ce que tu voudras.HÉLÈNE — Il t’a écrit?AGNES — Je puis peut-être rencontrer mon mari dans sa chambre. 56 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Dans l’espoir de quoi?AGNÈS — Pas de t’y trouver.HÉLÈNE — Et pourtant j’y étais.En uniforme, ma mère, comme elle disait.Et sais-tu pourquoi?Pense un peu.Moi aussi, il m’a priée.Je suis son invitée, moi aussi.C’est assez inattendu.Révérende Mère, cela convient aussi mal que mes fins de concours jadis.Mais celle-ci n’est pas de moi je vous jure.Il m’a écrit.(Elle va prendre une des lettres).Lis, je ne suis pas une intruse.J’ai mon invitation.Hélène jette la lettre sur les genoux d’Agnès qui, comme si ce papier la brûlait, se lève et laisse tomber la lettre.AGNÈS — J’en ai assez.Je n’ai plus rien à faire ici.HÉLÈNE — Mais s’il venait?AGNÈS — Il te trouvera.HÉLÈNE — Il nous voulait ensemble.AGNÈS — Je ne lui donnerai pas cette joie.HÉLÈNE, avec une émotion subite — Il est fou, Agnès, il est fou.Je le sentais, c’est fini.Reste, il faut voir s’il osera venir.Agnès hésite.Hélène fait un pas vers elle.Elles vont parler bas un instant, et comme de plus proche: HÉLÈNE — Agnès, tu savais?AGNÈS —Non.HÉLÈNE — Au moins, tu m’avais devinée?AGNÈS — Je ne t’accordais pas cette importance.HÉLÈNE — Regarde, c’est moi.Regarde enfin mon visage découvert.S’il n’en avait tenu qu a moi seule, tu m’aurais vue depuis longtemps.C’est lui qui m imposait le secret.Un jour il a dit: « Il faut que ce soit un crime parfait ».AGNÈS — Alors qui es-tu?La complice de Renaud? DEUX FEMMES TERRIBLES 57 HÉLÈNE — Et toi, qui es-tu: le remord de Renaud?Tout à coup je voyais ses yeux s’assombrir — comme un homme qui a cessé de croire en Dieu mais qui ne peut pas s’empêcher de croire à l’enfer.AGNES — Si tu es ici en ce moment, si tu l’attendais et si c’est moi qui suis entrée, c’est donc que tu l’as perdu?HÉLÈNE, sourde — Tu l’as cassé.Elles s’agitent davantage — Hélène toujours plus mobile, plus exéburante.AGNÈS — Qui est-ce qui l’a cassé?.Je sens, oui, je sens 1 instant où tu t’es faufilée dans sa vie.Tu l’aimais depuis le début, cela, oui, je le savais.Tu l’as guetté.Tu l’as cerné.Un jour il l’a remarqué.HÉLÈNE —Et ce jour.AGNÈS — C’est l’an dernier, quand il a commencé à sombrer.HÉLÈNE — Si tard, crois-tu?Agnès, reconnais au moins ton œuvre.Mais plus loin, bien plus loin en arrière, il n’y a pas eu des jours où tu l’as senti qui t’échappait?Faut-il t’aider?.Tu le forçais à rester dans ce petit bureau d’ingénieurs où sa vie ressemblait à un pensum.Tu lui imposais cela.La grandeur alors te semblait d’attendre que ses chefs meurent pour qu’il les remplace.AGNES — J’avais deux enfants déjà.Tu ne sais pas, toi, qu’avec deux enfants on ne court pas les aventures.HÉLÈNE — Te souviens-tu du soir où, triomphant, il t’a montré sa lettre de démission?AGNÈS —Je revois le soir où, penaud, comme un garçon qui a fait une sottise, il m’annonçait qu’il allait changer de situation.HÉLÈNE — C’est à cause de moi qu’il l’a fait.Oui, sans un seul mot.tout à coup, à côté de moi, j’ai senti qu’il 58 ANDRÉ LAURENDEAU avait malgré toi décidé.Ah! Cela te fait plus mal que d’apprendre qu’il a dormi entre mes bras.AGNÈS — Tu mens.HÉLÈNE — Te mentir en ce moment?.AGNÈS — Non, tu n’étais pas là.Je t’aurais devinée.Tu n’étais pas là, il avait trop besoin de moi pour que tu sois là.Plus tard, quand il est parti.HÉLÈNE — C’était pour se venger.AGNÈS — Et se venger de quoi?De ce qu’on lui reste fidèle?De ce qu’on ne cesse de croire en lui?Est-ce si dur à subir?Etais-je si pesante?HÉLÈNE — Mais où vis-tu, où vivais-tu, et parmi quels personnages imaginaires?Tu n’as jamais senti que tes ambitions l’écrasaient?Sais-tu de qui tu parles?Le connais-tu, seulement?Tu ne cesses jamais de l’engager hors de sa route.AGNÈS — C’est mon devoir d’aider à le hausser au-dessus de lui-même.HÉLÈNE — Ton devoir! J’attendais le mot.Ah! Mère Marie des Anges, comme elle est bien notre Agnès dont c’était le devoir de me dépasser, d’arriver première, toujours première.Pourquoi t’ai-je toujours trouvée sur ma route?AGNÈS, soudain très douce — Il fallait marcher sur moi.HÉLÈNE — Je l’ai voulu; pas lui.AGNÈS — Car peut-être, s’il fuit un amour trop lourd, trouve-t-il que le tien n’est pas léger.HÉLÈNE — Est-ce que je lui demande d’être un héros?Est-ce que je l’arme toujours chevalier?AGNÈS, très douce — Non: il te suffirait de l’apporter dans ton repaire et de le dévorer bien à loisir.HÉLÈNE — Oui je l’ai voulu dès son premier regard. DEUX FEMMES TERRIBLES 59 AGNÈS, doucement obstinée — Mais tu en as épousé un autre.HÉLÈNE — Tu l’avais trompé par ta douceur.J’étais sa femme, Agnès, mais c’est toi qu’il a vue la première.Tout n’aura été qu’un long malentendu.AGNÈS — Tu es liée.HÉLÈNE — Qui restait-il à prendre?un monstre, par qui je me suis laissée choisir parce qu’au moins il était beau.Il y a erreur sur la personne.Est-ce que je me reconnais dans ces actes d’il y a si longtemps?AGNÈS, brusque — As-tu si peu de mémoire?Un temps.Agnès refait ses forces.Puis, de nouveau douce, avec une énergie insinuante : AGNES —Moi, je garde des souvenirs qui remontent à bien plus loin.C’était de votre temps, ma Mère.Hélène, te rappelles-tu ce livre que tu m’as pris?HÉLÈNE — Tu avais tant de livres et tant d’argent.AGNES —Celui-là, maman me l’avait rapporté de voyage.Il avait une reliure sombre.Mon cousin Thierry avait fait des esquisses, pour l’illustrer.HÉLÈNE — A la page cinquante-sept, dans la marge.les vers étaient courts et parlaient d’une jeune fille.ton cousin Thierry avait dessiné une silhouette qui me ressemblait.AGNÈS —A toi?Il ne t’a jamais vue.HÉLÈNE — C’est cela qui était beau.L’ai-je vu, moi, ton cousin?Mais je sais bien que je l’aurais reconnu.AGNÈS, après un temps — Un jour le livre a disparu.Je t’ai regardée, observée.J’ai compris que peut-être c’est toi qui l’avais pris.HÉLÈNE — Ta mère t’en rapportait de Paris autant que tu voulais. 60 ANDRÉ LAURENDEAU AGNÈS —Celui-là, j’y tenais.Il était à moi.Sais-tu à quoi j’ai pensé d’abord?J’ai pensé que tu avais volé: voleuse à quatorze ans.Je ne t’ai pas accusée; mais j’ai tenté de t’émouvoir, d’éveiller tes remords.Je suis allée jusqu’à te dire: « Hélène, tu désirais ce livre, j’allais te le donner à ton prochain anniversaire ».HÉLÈNE — Penses-tu que je t’ai crue?AGNÈS — Je te l’aurais donné.Mais d’abord il fallait que tu me le rendes.Il le fallait pour toi.Et pourquoi me l’avoir pris, sotte?Je te le prêtais autant que tu désirais.HÉLÈNE — Quand je l’ouvrais et lisais.quand je palpais le velours de la reliure, qui faisait aux doigts de douces écorchures.et quand, à la page cinquante-sept, je me regardais à côté de ces petites lignes qui dansent.j’en avais faim, de ce livre-là, il me le fallait.je voulais éprouver qu’il était à moi.à moi dont la mère n’allait pas à Paris, qui n’avais ni livre ni cousin.rien, rien, et toi tu avais tout mais il n’était pas juste que tu aies ce que j’aime.AGNÈS — Il était juste que ce qui m’appartenait me fut rendu, après quoi je pourrais en disposer.L’amitié, Hélène, ce n’est pas de tout pardonner, ce n’est pas d’accepter les gens comme ils sont mais de voir ce qu’ils pourront devenir et de les aider.HÉLÈNE — Tu m’as aidée, ah! tu m’as aidée.AGNÈS — Marguerite était là, plus naïve que moi, incapable de te soupçonner.HÉLÈNE — Et encore moins de deviner que tu voulais te venger.AGNÈS — Me venger! Mère Marie, il y a vingt ans de cela et elle n’a pas encore compris! D’une autre peut-être je l’aurais toléré: d’elle mon amie, d’elle ma rivale toujours vaincue mais de si peu.de si peu et à force de pa- DEUX FEMMES TERRIBLES 61 tience, d’énergie, de récréations passées à travailler en cachette.je marchais dans la cour, mon manuel glissé dans ma poche, et aux deux extrémités de l’allée, là où Mère Saint-Edmond ne pouvait nous voir, je plongeais dans la bonne page un regard avide et j’y attrapais ce qu’ensuite je me répétais pour le graver dans ma tête dure, jusqu’à l’autre bout de l’allée.et toi tu jouais comme une déchaînée, et je t’admirais et tu me faisais peur.tu étais trop douée, il fallait que quelque chose te résiste.A elle, ma Mère, non, non, je ne pouvais passer cela.Alors, sans la vendre, j’ai fait en sorte que Marguerite la soupçonne, quelle la suive dans ce coin de la chapelle où, sous des livres de prières, elle avait caché son larcin.Mais c’est d’elle que je devais le recevoir.Marguerite l’a donc glissé dans le pupitre d’Hélène — là, à côté du vôtre ma Mère, car vous la gardiez toujours près de vous.Elle l’ouvre, elle aperçoit le livre, vous la voyez qui aperçoit le livre, vous lui demandez si elle se sent mal.Elle rougit, elle balbutie, je voudrais la consoler.Mais i! lui faut une leçon jusqu’au bout.(A Hélène, sur un ton neutre) C’est devant toutes que tu m’as rendu le livre volé.HELENE — Et dire que je t’ai crue généreuse de ne pas m’en vouloir.Dire que pour mieux me punir, je me suis obligée, au concours suivant, à remettre une feuille blanche.AGNES — Hélène, Hélène, tu devrais te souvenir de tout cela un peu mieux.HÉLÈNE — Bien sûr, si je te le rendais, Renaud, tu me l’offrirais à mon prochain anniversaire.AGNÈS, soudain grave, gravement engagée — Il m’appartient, mais si lié à moi, si mélangé à ma substance que, le voudrais-je, je ne saurais le donner.HÉLÈNE —Et s’il a, lui, rompu cette chaîne? 62 ANDRÉ LAURENDEAU AGNÈS — Ce n’est pas en son pouvoir plus qu’au mien.Tu n’as jamais connu ce qu’est un lien indissoluble?Tu ignores qu’on puisse être devenu une même âme et une même chair?HÉLÈNE — Tu me fais pitié d’invoquer aujourd’hui des serments dérisoires.AGNÈS — Ils ne le sont pas et tu vas l’apprendre.Penses-tu que je vais me laisser déposséder ainsi?Je connais le visage de mon ennemie.HÉLÈNE —Soit.AGNÈS — Tu n’es pas libre.Tu es liée.Bientôt tu le sentiras.HÉLÈNE — Epargne-moi l’ennui de t’entendre répéter que j’appartiens à un autre.AGNÈS — C’est Hector qui va te passer la bride.HÉLÈNE—Qu’espères-tu?Qu’il me ligote, qu’il me ceinture, qu’il m’enferme?AGNÈS — Il est ton mari.Mépriser les règles et les lois, cela t’amuse aujourd’hui.Mais tu mesures mal leur force.Sais-tu qu’un mari garde contre sa femme infidèle des armes assez cruelles?HÉLÈNE — Tu es femme toi aussi.AGNÈS, revient à la douceur — Je reste.Je garde le foyer.Je n’exige même pas ce que je pourrais.HÉLÈNE — C’est de Wilfrid que tu tiens cette science?Tu as mis ton avocat dans cette histoire?AGNÈS — J’attends.J’attendrai si longtemps que je serai la plus forte.L’homme vagabonde, Hélène, il s’égare, mais il revient.Ah! je sais bien qu’en face de Renaud je ne suis qu’un être faible et démuni.A chacun ses armes, j’ai la patience.Toi, tu te trahis toi-même et tu es déjà vaincue.Car où est-il, Renaud?Tu l’attendais: vient-il?Et vous partirez ensemble?Il ne l’a pas voulu- il le voudra?. DEUX FEMMES TERRIBLES 63 HÉLÈNE — Tu es là, fragile en apparence, et chacun veut te soutenir, et moi-même.Par quelle imposture des corps faut-il que tu paraisses douce et que Hector soit beau?AGNÈS — Frappe-toi la tête contre les murs, perds le souffle à courir: je t’userai, je l’userai.Il a oublié que nous sommes à jamais soudés ensemble^ et s’il a suffi d’un mot pour nous unir, dix ans de trahison ne nous détacheraient pas.HÉLÈNE — Tu nous refuses la permission d’exister.Mais nous sommes vivants nous aussi, et pas selon tes désirs.AGNÈS — Pour que le crime soit parfait, il faut d’abord que la victime soit morte.Je suis debout, il me semble.Prends garde, Hélène.Un temps.Hélène a le regard perdu.Elle aperçoit par terre la lettre de Renaud, lit un peu, se réchauffe aux mots qui sont là.HÉLÈNE — Lis sa lettre.AGNÈS — Je lis celles qui me sont destinées.HÉLÈNE — Et celle-ci?Nos secrets font partie de ta vie même si tu les écartes.Un jour, sais-tu que nous t’avons vue de près?Tu es passée à côté de nous, et nous retenions notre souffle, et le cœur nous battait si fort que tu aurais dû l’entendre.Mais tu n’as rien deviné.Et l’instant d’après, nous revoyant comme tu veux, tu nous a souri.AGNÈS — Sais-tu pourquoi j’ai accepté de venir?Ce matin, au téléphone, il m’a dit: Viens, ou je me tue.HÉLÈNE —Tu l’as cru?AGNÈS — Non, bien sûr.Et pourtant^ sans cela, je ne serais pas venue.Et c’est pourquoi il l’a dit, c’est pourquoi il l’a dit.HÉLÈNE — Tu entres.Pour toi, pas de lettre.Je suis sa lettre à Agnès.Mais c’est clair, cela: il te renvoie.Je suis 64 ANDRÉ LAURENDEAU sa femme.Va-t-en, toi qui as tous les droits mais lui, tu ne l’as pas.AGNÈS — Est-ce qu’il t’a écrit, aussi: « Viens à telle heure précise, pas avant, pousse la porte, entre.» HELÈNE—«Entre, je ne l’aurai pas fermée à clef ».A toi aussi.Pouah! Il nous jette dans son panier: et amusez-vous, les petites mères, vous suffirez bien à vous détruire.Ou bien c’est la plus forte qui l’aura, cette chiffe.Il sera à celle qui griffe le mieux, qui déchire le mieux, qui mord le mieux.Tu vois ces deux femelles dans sa cage?Et nous restons, et l’espérance me bouche la porte.Ah! quel espoir! Le voir entrer soudain entre nous deux qui sommes affamées.Qu’il paraisse, le lâche.Qu’il rétablisse la paix à coups de cravache, il existe pour cela il me semble.Et quoi, nous lui faisons peur?AGNÈS — Cesse de glapir.Tu vas ameuter l’étage.HÉLÈNE — Elle pense aux voisins.Qu’en dites-vous, Mère Marie des Anges?.Qu’ils accourent, les voisins, ça m’est bien égal.Agnès prend son manteau et son fichu.Elle regarde calmement Hélène : AGNÈS — Il ne viendra pas.Je te cède la place.Elle se retourne vers la porte, au fond.SCÈNE III A cet instant, la porte est déclenchée de Vextérieur.On la voit qui s’entrouvre lentement.Les deux femmes restent clouées sur place.Soudain, la porte est refermée.Hélène se précipite, la rouvre violemment-, on aperçoit une jeune file, elle-même sidérée. DEUX FEMMES TERRIBLES 65 Un temps.La jeune fille se détourne et va fuir.HÉLÈNE Oh! pardon.vous ne partirez pas ainsi.Vous nous écoutiez?La jeune file fait signe que non.Elle est très farouche.HELENE — Approchez.Que nous voulez-vous?La jeune file fait deux pas dans la chambre, puis s’arrête', elle voudrait s’enfuir.Enfin: LA JEUNE FILLE — Je vous en prie, madame.HÉLÈNE Que faites-vous a la porte?Vous nous espionnez?Pour le compte de qui?LA J.F.— Oh non.c’est une erreur.J’ai dû me tromper de chambre.HÉLÈNE Comme si on entrait ainsi chez soi.Vous avez lentement pousse la porte.Vous saviez qu’elle n’est pas fermée à clef.LA J.F.Non, non, ce n’est pas ma chambre.Je me croyais attendue.C’est une erreur.Hélène et Agnès ont échangé un regard.La jeune fille fait un mouvement vers la sortie.Hélène s’interpose violemment.LA J.F.— Laissez-moi.Je vous en prie, madame, laissez-moi partir.HÉLÈNE Nous ne vous voulons aucun mal.Mais vous entriez tout de même chez nous.peut-être pour y voler quelque chose.LA J.F.Comment pouvez-vous croire?Hélène, d’un mouvement du pied, referme brusquement la porte, puis fait jouer la clef, qu’elle garde ensuite dans sa main.Elle fait avancer la jeune fille. 66 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Soyez sans crainte.Nous ne sommes pas si terribles.Restez, nous avons des choses à nous dire.Agnès, j’avais raison, c’est la chambre des femmes seules, il en viendra peut-être d’autres.Asseyez-vous, mademoiselle.La jeune fille s'asseoit.Hélène aussi, en face d’elle.Agnès demeure un peu en retrait.HÉLÈNE — Comme vous êtes jeune.et farouche.Celui qui vous attend sera comblé.Quel âge avez-vous?LA J.F.— Vingt-deux ans.HÉLÈNE — Ah! Vous me rassurez.Au moins, vous êtes majeure.Mais c’est bien jeune pour exercer certain métier.La jeune file se lève.HÉLÈNE — Et hère avec ça! Restez.LA J.F.— Je ne vous connais pas.Vous n avez pas le droit de me retenir.HÉLÈNE, jouant avec la clef de la chambre, et désignant Agnès — Madame vous dira que je me moque assez des droits que j’ai ou n’ai pas.Ai-je couru après vous?Vous n’aviez qu’à me laisser en paix.Qui veniez-vous rencontrer?LA J.F.— Je n’ai pas à le dire.HÉLÈNE — Agnès, elle est de ta race.Qui vous envoie?LA J.F.— Personne.HÉLÈNE — Vous pensiez qu’on vous attendait ici.Qui.on?Votre mère sans doute?Vous avez les allures d’une jeune fille qui rend visite à sa mère.AGNÈS — Hélène, donne-moi cette clef.HÉLÈNE, à Agnès, sourdement — Toi, laisse-moi.(A la jeune file) Vous êtes.secrétaire, sans doute? DEUX FEMMES TERRIBLES 67 La jeune fille a les yeux baissés.Sans regarder personne, après un silence, elle dit d’une voix blanche.LA J.F.— Je suis la secrétaire.d’un ingénieur.et je venais.(silence).HELENE — Prendre sa dictée?Vous avez là votre calepin LAJ.F.—Oui.HELENE Mais vos parents n’aiment pas qu’un patron vous dicte des lettres dans sa chambre dhoteli de là votre embarras, votre air coupable.Vous êtes secrétaire: seule secrétaire évidemment, secrétaire personnelle, disons: une espèce de secrétaire à tout faire.LA J.F.Que vous ai-je fait, madame.?Pourquoi êtes-vous si méchante?HELENE — Vous commencez à comprendre.Mais je parle, je parle, et vous me prenez pour une autre.(Montrant Agnes)'.Voici la femme de Renaud.Quant à moi, vous en déduirez ce que vous voudrez.La jeune file porte sa main à ses yeux.Elle murmure : LA J.F.Laissez-moi partir.Je ne savais seulement pas qu’il était marié.HELENE — Il vous trompe sur ce qu’il est?LA J.F.Il na rien dit.je n’ai rien demandé.(Un mouvement vers Agnès) Madame, je vous ai offensée sans savoir.Il avait l’air si malheureux.Sauj indication contraire, c’est à Agnès désor mais que la jeune file répondra — comme si Agnès posait les questions.LA J.F.— Oui, j’étais sa secrétaire.(à Hélène) et pas comme vous avez dit, madame.Je travaille ailleurs, j’aide ma famille, c était un surplus, quelques heures par semaine.Il n’en demandait pas davantgae. 68 ANDRÉ LAURENDEAU HÉLÈNE — Quel travail?Il n’a même plus de bureau.LA J.F.— C’était à l’hôtel.Et pourquoi pas à l’hôtel?Je sais me défendre.HÉLÈNE — Et même attaquer, peut-être, avec votre air d’enfant.LA J.F., obstinément à Agnès — Puisque vous êtes sa femme, vous savez qu’il boit.Mais cela ne le rend pas méchant: au contraire, triste, silencieux.Lorsqu’il à compris.mon attachement pour lui.il a paru si étonné, si émerveillé.je n’ai pas voulu lui enlever sa joie.HÉLÈNE — Tu t’es donnée par bonté d’âme.Oui, Agnès, elle est de ta race, seulement un peu moins stricte quant aux principes.C’était une bonne œuvre, hein?Tu te déshabillais par vertu?Et ta charité dure depuis.tu ne le sais même pas?La jeune fille se retourne brusquement vers Hélène et marche vers elle, les yeux dans les yeux.LA J.F.— Quatre mois, trois semaines.Voulez-vous aussi les jours et les heures?Et chaque fois que je l’ai vu?Et où?.HÉLÈNE — Et comment tu l’as émerveillé.et chacune des joies que tu lui donnes.(Elle se détourné, soudain accablée) Ah! c’est moi qui suis nue ici sous vos regards.C’est pour me salir qu’il l’a envoyée.J’étouffe dans cette chambre.Elle ouvre la porte et s’enfuit.SCÈNE IV Agnès et la jeune file se regardent.Agnès va refermer la porte.Devant un geste de la jeune file : DEUX FEMMES TERRIBLES 69 AGNES — Ne demandez rien, n’essayez pas de comprendre.Y a-t-il longtemps que vous l’avez vu?LA J.F.Il ne m’avait pas fait signe depuis quinze jours.J’ignore ou il vit, il change souvent d’hôtel.J’aurais voulu.lui prêter de l’argent, mais il refuse.Ce matin j’ai reçu son appel au bureau.Il paraissait plus sombre.Dès que j ai pu, je suis accourue.Quand je vous ai trouvées.Agnès est allée s’accouder à la commode.Elle ne regarde plus la jeune plie.AGNES — Avec vous, il est gai?LA J.F.— Jamais assez longtemps.Ça le reprend, voyez-vous.{Elle oublie Agnes) Je lui demandais pourquoi, alors il se fermait.Maintenant je ne pose plus de questions.Il faut l’accepter comme il est — comme il est, joyeux, triste, présent, absent.Un jour il est parti.pour voir, je pense, comment je l’accueillerais au retour.Mais moi, de le revoir, j’étais si heureuse, si heureuse.comme tantôçen courant ici.Pardon, madame.AGNÈS — Non.Il faut que je sache.LA J.F.— Madame, y a-t-il longtemps.Y a-t-il longtemps que vous êtes seule?AGNES — Plusieurs mois.Oui, cela coïncide à peu près.Pourtant n’ayez pas trop de remords.Tout cela est bien plus compliqué.Vous êtes si jeune.LA J.F.— C’est ce qu’il dit toujours.(Avec un sourire triste; regardant ailleurs) Il aime ma jeunesse et en même temps il dit: Pourquoi es-tu arrivée si tard, pourquoi si tard.La dernière fois il a dit: Pourquoi trop tard.Elle cache son visage dans ses mains.Un temps.Puis, une Agnès très maîtresse d’elle-même se redresse et lui dit, avec sa douceur habituelle : 70 ANDRÉ LAURENDEAU AGNÈS — Vous l’avez vu ivre, qui courait les hôtels.à qui une jeune fille offrait de lui payer sa chambre.Vous l’avez consolé d’être déchu, mais vous ne pouviez pas lui faire oublier qu’il est une âme.Mon enfant, vous avez déjà décidé de le quitter, vous allez souffrir.Je ne vous demande pas de cesser de l’aimer: que ce soit par amour de lui, que ce soit par amour de sa résurrection.Si.cette femme avait raison et si vous me ressemblez, vous ne l’oublierez pas.Mais vous l’aimerez tel qu’il peut devenir, et il ne le peut que loin de vous.(La jeune fille pleure) Vous vous ressaisirez.(Plus dure) Comment a-t-il pu vous faire cela à vous, se servir de vous pour se venger.Mais vous, vous pardonnerez, serait-ce au nom des trois petites filles qu’il a mises au jour et qui ne vous ont rien fait.LA J.F.— Madame, permettez que je le revoie une seule fois, qu’il ne puisse penser que je l’ai oublié.Il est si malheureux.AGNÈS, éclate — Et moi, est-ce que je suis heureuse?Pensez-vous que je vous entende sans me sentir à chaque mot déchirée?Est-ce que le bonheur compte?Vous défendez chacune le vôtre sans voir qu’à chaque coup je suis blessée et souillée?(Elle respire.Puis) Non, vous êtes cruelle sans savoir, vous êtes jeune.Sonnerie du téléphone.La jeune file sursaute.Second appel.Agnès va répondre.AGNÈS, au téléphone — Allô.Non, il n’est pas.Mais c’est vous, Wilfrid?.Au courant de rien.Parlez, parlez, voyons.(Un temps plus long: on sent qu’Agnès reçoit un coup.Un cri.) Renaud! (Elle griffonne une adresse) Je vous retrouve chez Jean. DEUX FEMMES TERRIBLES 71 Elle referme l’appareil, arrache la feuille sur laquelle elle a pris l’adresse, prend son manteau et son fichu.LA J.F.— Un accident?.AGNES — Blessé, c’est à moi qu’il revient.Je suis au moins bonne à cela.Elle sort rapidement, sous les yeux hagards de la jeune fille.Rideau DEUXIÈME TABLEAU Chez ]ean.Une pièce claire, moderne, un peu nue — si c’était possible, une rotonde — au dernier étage d’une conciergerie.C’est lumineux, avec d’immenses fenêtres, d’un luxe discret.La radio joue, comme en veilleuse: quand les personnages croient entendre la voix d’un annonceur, ils deviennent attentifs — parfois se précipitent pour gonfler le volume.L’appareil est au fond de la rotonde, centre gauche.Au fond, au centre, la porte d’entrée.A gauche, en avant, commence la bibliothèque, qui se prolonge dans la coulisse.C’est là qu’on téléphone — on ne voit pas l’appareil.Il y a un va-et-vient d’une pièce à l’autre.Le tableau commence dans uni atmosphère de brouhaha.Jusqu’à ce que la nouvelle survienne, c’est comme si on opérait quelqu’un dans la bibliothèque à côté, Wilfrid fait un peu office de chirurgien.Sont en scène, au lever de rideau: — vers la droite, Jean, qui interroge un jeune homme fluet et son énorme fiancée; DEUX FEMMES TERRIBLES 73 — Marguerite, qui guettait la radio, mais va très bientôt retrouver Wilfrid (qu’on ne voit ni n’entend) dans la bibliothèque.SCÈNE PREMIÈRE JEAN Tout cela vous le saviez, je vous l’ai écrit.Vous en tombiez d’accord.LUI Vous comprenez que je lisais vos lettres attentivement.Et quand je m’engage, moi.(montrant sa fiancée) demandez-lui.Mais a mesure que le départ approche, vous comprenez qu’on commence à voir les choses autrement.JEAN — Enfin, monsieur, concluez.J’ai autre chose à faire en ce moment qu’à vous regarder tourner autour du pot.ELLE — Parle, voyons.LUI II y a dans le contrat une clause que je n’avais pas lemarquée et que je trouve bien dure.Je me demande.Y tenez-vous vraiment beaucoup?JEAN — Quelle clause?LUI Voici.Comme je le disais, monsieur.Wilfrid fait irruption dans la pièce (Marguerite le suit de peu) et se précipite vers la radio.Il en accroîtra le volume.WILFRID — Des nouvelles, il me semble.]ean quitte ses hôtes, s’approche de l’appareil.Les jeunes regardent de ce côté.On entend une voix très académique'.LA RADIO « (Et c’est là que) se joua notre destin.Wolfe réussit à faire avancer ses troupes.Montcalm fut surpris.» 74 ANDRÉ LAURENDEAU Wilfrid a baissé le volume.MARGUERITE, riant — C’est la leçon d’histoire du Canada.WILFRID — Tu trouves le cœur de rire?JEAN — Toi, rien de neuf?WILFRID, très tendu — J’essaye d’atteindre un capitaine de police.Un type que j’ai sorti du pétrin; il se ferait hacher pour moi.Mais ça se fait exprès: impossible d’établir un contact.MARGUERITE — Prends patience, mon vieux.Wilfrid hausse les épaules, et retourne à la bibliothèque.MARGUERITE — Je puis vraiment rester sans être de trop, Jean?JEAN — Si vous saviez à quel point! MARGUERITE — Je lui dis de garder son sang-froid, et c’est moi qui perds le mien.D’entendre sans arret le cadran du téléphone puis le bzz.bzz.Ça me donne le fou rire.C’est bête.Je n’ai jamais tant ri qu’à la mort de ma grand’mère.Elle s’assied vers la gauche, et feuillette un magazine.JEAN, à Marguerite — J’en ai pour cinq minutes.(Il revient vers les jeunes et s’assied) Faites vite, maintenant.LUI — C’est loin, votre pays, et c’est dangereux.Je suis prêt à partir quand même, je me dégonfle pas.Mais il faudrait.enlever la clause.JEAN — Vos lettres étaient plus fermes.ELLE — Monsieur, nous sommes fiancés.Nous voulons.il voudrait m’emmener.JEAN — Pas question, mademoiselle.C’est formel: pas de femmes là-bas, sauf celles, et elles sont rares, qui viennent travailler. DEUX FEMMES TERRIBLES 75 LUI, à sa fiancée — C’est comme je te disais.JEAN — Vous savez l’anglais?Vous êtes sténo-dactylo?ELLE — Je sais l’anglais; quant au reste, je peux apprendre.JEAN — En quinze jours?Soyons sérieux Aucun espoir.C’est non.{Il se lève).ELLE — Vous vous prenez pour le Bon Dieu, vous?Vous empêchez les gens de se marier?JEAN — Qu’ils se marient s’ils veulent.Mais nous sommes libres de les refuser.Wilfrid apparaît.U attention se concentre immédiatement sur lui.]ean se rapproche.MARGUERITE —Et alors?WILFRID — Je me sens loin de tout, ici.Je devrais descendre au bureau.MARGUERITE— Et Agnès qui s’en vient.WILFRID — Mon Dieu, je l’oubliais.Où ai-je la tête?Il retourne à son poste.Maguerite dépose son magazine et se lève.MARGUERITE — Je reste avec lui.Je ne le reconnais plus.Elle le suit.Jean revient à ses jeunes.Le jeune homme, que sa fiancée a chapitré-.LUI — Voyez-vous, monsieur, c’est une question de support.de support moral.Je me connais.Je suis, comme on dit, ennuyeux.JEAN — Je le constate.ELLE — Il veut dire qu’il s’ennuie facilement.JEAN — C’est ce que j’avais compris.LUI — Avec une bonne femme, je vous assure que je peux vous faire un bon homme. 76 ANDRÉ LAURENDEAU JEAN — Il nous faut là-bas des hommes capables dette hommes tout seuls.Je ne suis pas l’auteur des règlements, je les applique.Croyez-en mon expérience, celui-ci est sage.Mais nous n’embarquons personne de force.ELLE — C’est parce que c’est payant, ça partirait si bien un jeune couple.Ah! Si c’était moi.JEAN — Hélas, mademoiselle, il arrive que la nature se trompe de sexe.(Il se lève) Rien à faire.Marguerite entre précipitamment.Wilfrid la suivra de peu.MARGUERITE —Il l’a, Jean, il l’a.JEAN —Qui?MARGUERITE — Son capitaine de police.WILFRID, rentrant — J’ai mon contact.Il a les moyens de savoir, lui.Il se renseigne et me rappelle.Il faut attendre.Il s’en va vers la radio, monte un peu le volume: c’est de la musique; il fait la grimace, puis regarde par la fenêtre.Marguerite en fait autant.Pendant ce temps, Jean se débarrasse des jeunes: ELLE — On serait bien reconnaissants, vous savez, (insinuante), tellement reconnaissants.JEAN, furieux — Mademoiselle, je vous préviens avec toute la patience qui me reste qu’il vaut beaucoup mieux ne pas insister.ELLE — Bon, viens-t’en.Jean les raccompagne.Marguerite et Wilfrid sont devant la fenêtre.Jean reviendra presque tout de suite.MARGUERITE —C’est beau, ici.WILFRID — Ça me donne le vertige.MARGUERITE — On n’entend presque pas les bruits de la rue.Que c’est joli. DEUX FEMMES TERRIBLES 77 JEAN — Comment une ville si laide, vue de près, peut-elle paraître assez belle d’un dix-huitième étage.Ils se dirigent vers le centre de la pièce.WILFRID, revient aux pensées qu’il brasse depuis une demi-heure — Pouvez-vous m’expliquer pourquoi Renaud prend soudain une voiture de louage, et se rend à Québec?JEAN — Ça ne peut pas être un voyage d’affaires?WILFRID — Je t’ai dit tantôt.MARGUERITE — Il a pu se ressaisir tout d’un coup.WILFRID — J’appelle à sa chambre d’hôtel.Qui est-ce que j’y trouve?Agnès — Agnès qui ne savait même pas, hier soir, où loge son mari.Tout ça a un air louche.Wilf rid s’assied sur un divan.Marguerite se rapproche de lui.Jean observe plus qu’il ne participe.MARGUERITE — Voyons, mon vieux, voyons.tu veux te rendre malade?JEAN — Je vous fais les honneurs?Il paraît que la cave est pleine.Quand je dis la cave.U ouvre des placards, découvre verres et bouteilles.Il offre — et on répond — par signes; il commence à servir.WILFRID — Hier soir, c’était un homme effondré.faible comme un poulet.Ce matin il loue une voiture et file vers Québec.MARGUERITE — Ils sont bien sûrs que c’est lui?WILFRID — La radio ne l’a pas inventé, son nom.d’ailleurs le poste me l’a confirmé par téléphone.C’est bien évidemment lui.JEAN — Tu ne trouves pas que ça ressemble à une fuite?WILFRID — C’est ce qui m’effraye.Sa première fugue, je te l’ai dit, avait failli mal tourner.Non, pas d’eau: pur. 78 ANDRÉ LAURENDEAU Jean lui donne son verre, ainsi qu’à Margeurite (qui sortira y rajouter de l’eau).Jean boit sec lui aussi.Il viendra s’asseoir à côté de Wilfrid.Ils ont l’air de s’installer pour une veille.WILFRID, après une première gorgée — Ça me rappelle une nuit d’attente.Un ami qui s’était perdu dans la forêt.tu te souviens, Marguerite, François Major?.MARGUERITE —¦ Si je me souviens.WILFRID — Nous étions dans un club, en plein bois.Sa femme avec nous, mon vieux.(Il ferme les yeux) Pauvre Agnès.(Il se secoue et reprend son récit) Sa femme voulait que nous partions à sa recherche.Mais quoi, pour en perdre un autre?On entrait dans un sentier, on criait comme des fous: « François.François.» Nous sommes allés réveiller le gardien du club: un taupin, des muscles comme ça, bas sur pattes, de grands bras, l’air d’un plantigrade, bon comme du bon pain.Il a dit « Rien à faire avant la clarté.» Si ce type-là disait: rien à faire.Eh bien Jules, le frère de François, n’a pas pu se retenir, il s’est élancé dans les bois: après un quart d’heure, plus de nouvelles.C’était une contagion.Sans Marguerite, je partais moi aussi.JEAN — Vous les avez retrouvés?WILFRID — Le lendemain, pas très loin l’un de l’autre.(Prêtant l’oreille) Il me semble.(Il va se lever).MARGUERITE — Non, Wilfrid, pas avant la demie.Chacun a un geste vers sa montre.Ils sont maintenant assis très près les uns des autres, et parlent bas.En arrière-plan sonore, toujours la radio.Un long silence.MARGUERITE — Ton capitaine prend son temps. DEUX FEMMES TERRIBLES 79 JEAN — Vous avez vu ces gens-là, tantôt?Un couple pitoyable: des gens comme ça je n’en veux pas là-bas, lui surtout.Un lâche.Je le regardais.Je pensais à Renaud.MARGUERITE —Quand même! JEAN — C’est vous qui disiez à Agnès, hier soir: « Il ne méritait pas une femme comme toi.» WILFRID — Renaud.un lâche?JEAN — Ces jeunes, tantôt.ils affichent ce qu’ils sont.Lui, un faible; elle le mènera par le bout du nez.MARGUERITE — Et il va aimer ça.JEAN — Parce qu’il n’y a pas de contradiction entre ce qu’il paraît et ce qu’il est — ce qu’il s’est continuellement fait dire qu’il est.Tandis que Renaud.WILFRID —Il y a dix-huit mois, Renaud gérait une compagnie importante, il menait joyeusement son monde.JEAN — Pas un lâche.Mais pas tout à fait assez fort.Pas tout à fait à l’image de ce que nous croyons qu’il est.Légèrement au-dessous de sa taille peut-être.Et surtout.Il n’ose plus dire sa pensée devant eux, mais ne peut tout à fait la taire.Alors il en sort des bribes, comme elles viennent.JEAN —.Surtout, Agnès.Main de fer, gant de velours.Hélène, feu brûlant mais Agnès, feu glacé.MARGUERITE — Hélène, bien sûr.JEAN — Vous savez.Marguerite, ce que je vais dire n’a rien d’insultant.Dans la nature, au moins chez les bêtes à qui nous ressemblons, il faut que le mâle soit plus puissant, plus beau que la femelle.Tout cela n’a peut-être aucun sens.Mais elles sont diablement fortes, ces deux femmes.MARGUERITE — Pour Hélène, ce cher Hector en sait quelque chose.Mais notre petite Agnès.(Regard à sa montre) Il me semble qu’elle tarde, Agnès. 80 ANDRÉ LAURENDEAU WILFRID — Tu dis des bêtises, Jean.Tu prétends quelles te faisaient peur il y a dix ans, mais ce n’est pas une raison.JEAN — Tu me prends trop au pied de la lettre.Pourtant (il les regarde) il y a entre deux êtres comme vous un accord, un équilibre.(D’un air rêveur) Elle a embelli, Hélène de Troie.(Il boit sa dernière gorgée).WILFRID — Oublie que tu es ingénieur, mon vieux, et cesse de mesurer des résistances.Les êtres humains obéissent à d’autres lois.Dans ma pratique d’avocat, j’ai vu de près bien des couples, et dans des circonstances où chacun révèle le fond de lui-même: il y a des réussites étonnantes, imprévisibles.Il y a aussi des échecs à couper le souffle.MARGUERITE — C’est vrai, Wilfrid.Mais on dirait qu’une femme a besoin d’admirer son mari.Quand elle ne peut plus.Sonnerie du téléphone.Wilfrid se précipite dans la bibliothèque.Les deux autres le suivent, mais on les verra encore, qui sont là à guetter les réponses de Wilfrid.D’abord, un temps.Puis: VOIX DE WILFRID —Allô.C’est moi.Ah.Près de Donnacona?JEAN — Qu’est-ce qu’il dit?MARGUERITE — Chut.VOIX DE WILFRID — Je comprends.Alors, peu d’espoir.je comprends.je comprends.Entendu.Merci, capitaine.Wilfrid revient.Il a l’air d’un homme qui a reçu un coup.Les autres le suivent. DEUX FEMMES TERRIBLES 81 WILFRID — C’est arrivé près de Donnacona.Vous savez, du côté de Québec, ce pont qui enjambe.MARGUERITE — Mais c’est un gouffre.Il n’a pas.WILFRID Tout à coup, sa voiture a pris une embardée.Il a plongé.Silence.Marguerite se rapproche de Wilfrid, qui a le regard perdu.JEAN — Aucun espoir, alors.WILFRID — Comment veux-tu.De cette hauteur.Il paraît que la voiture a viré brusquement.La phrase reste ainsi comme suspendue dans le vide, un moment.WILFRID — Pas de confirmation officielle, encore.Mais de cette hauteur.cent pieds, cent cinquante, est-ce que je sais?A moins que la voiture.Non, c’est impossible.Timbre de la porte d’entrée.Marguerite comme s’il s’agissait d’un nouveau malheur: MARGUERITE — Agnès!.JEAN — Vas-tu lui dire?MARGUERITE — Elle va deviner.Ah! Wilfrid, Wilfrid.Elle se jette dans les bras de son mari et sanglote silencieusement.Il tente de l’apaiser.Jean va repondre, et disparaît un moment.SCÈNE III On entend une porte s’ouvrir et se refermer.Puis, la voix d’Hélène, très exaltée: 82 ANDRÉ LAURENDEAU VOIX D’HÉLÈNE — Jean, que c’est haut chez vous, on dirait qu’on arrive au ciel.L’ascenseur a jailli d un seul coup jusqu’ici.Elle apparaît, suivie de Jean, elle regarde par la fenêtre, détache son veston, ne voit encore personne, et parle sans arrêt: HÉLÈNE — La vue est prodigieuse, ici, comme on respire, comme c’est bon, et que j’ai eu raison de venir.Cest une idée qui m’a prise tout à coup, et j’étais sûre de vous trouver.(Elle aperçoit les autres).Une réunion de famille! On butera donc toujours les uns sur les autres?Hector est-il caché sous le divan?.Quel air d’enterrement.Qu’est-ce qui vous arrive?La vie est belle! JEAN — Hélène, vous ne savez rien?HÉLÈNE — Qu’y a-t-il encore à apprendre de mauvais ou d’écœurant?JEAN — C’est Renaud.HÉLÈNE — Toujours lui?C’est votre idée fixe?Vous ne pourriez pas changer de thème?WILFRID — Nous venons d’apprendre.Il a eu un accident.MARGUERITE — Un très grave accident.Elle ne dit rien.Elle regarde Jean, qui l’observe.Elle tombe comme une masse dans un fauteuil.WILFRID — Nous venons de l’apprendre, Hélène.On n’est pas encore tout à fait sur, mais on a des raisons de craindre.le pire.MARGUERITE — Il était en voiture.Tu sais le pont, à angle droit, près de Donnacona?Ah! c est si absurde.Un temps.Soudain Wilfrid regarde à sa montre, puis s’élance sur la radio. DEUX FEMMES TERRIBLES 83 WILFRID — Les nouvelles.VOIX DE LA RADIO — « .Très profond.La mort a été instantanée.L’ingénieur avait été, quoique jeune encore, le gérant général de la compagnie.Les circonstances de l’accident ne sont pas claires: la visibilité était excellente, et la route, en bon état.Paris — On apprend que le Président de Gaulle.» Wilfrid interrompt la radio.Il fait plus sombre.Hélene n’a pas bougé.Jean reste devant elle.Marguerite vient de nouveau se réfugier dans les bras de son mari.WILFRID — C’est fini.Tu ne l’auras même pas revu, Jean.[Il se reprend.Comme une diversion:) Il va rester les formalités.Je m en occupe, bien entendu.Toi, Marguerite, ma pauvre Marguerite, tu vas t’installer auprès d’Agnès.Hélène, prendriez-vous les petites?.Hélène?MARGUERITE, encore en larmes — Elle est ailleurs.Laisse.Les petites iront chez les parents d’Agnès, si elle veut s’en séparer.WILFRID — Je rappelle mon informateur.Il faut savoir quand le.quand Renaud va nous revenii.[Il sort vers la bibliothèque).JEAN, très bas — Hélène, où êtes-vous, Hélène?Elle regarde fixement, mais sans une parole.Marguerite pleure dans un coin.SCÈNE IV De nouveau, le timbre d’entrée.Jean va répondre.Hélène ne bouge pas. 84 ANDRÉ LAURENDEAU Marguerite se mouche, fait quelques pas vers l’entrée.Agnès apparaît — son fichu à la main, son manteau entrouvert.Elle est tendue, mais ferme.Elle jette un coup d’œil sur tous; s’arrête sur Marguerite, que son visage trahit.AGNÈS — Je comprends.(Pour elle-même) D’où je viens, j’avais déjà compris.Marguerite, sans répondre, va l’entourer de ses bras.A peine Agnès se laisse-t-elle faire.AGNÈS —Où est Wilfrid?MARGUERITE, avec un geste — Dans la bibliothèque.Il téléphone à un policier, pour obtenir.Agnès fait quelques pas saccadés vers la bibliothèque.MARGUERITE, crie — N’y va pas! AGNÈS — Je dois savoir.Elle y va, toujours très tendue.Marguerite la suit.Jean les regarde disparaître, puis revient vers Hélène.JEAN — Revenez, Hélène, revenez.HÉLÈNE,/*?regardant soudain — Jean., ne me quittez pas.IEAN — Je ne vous quitterai pas.On entend — bien ou mal — la voix de Wilfrid dans la bibliothèque.VOIX DE WILFRID — C’est entendu, je m’y rends tout de suite.S’il y a moyen d’éviter.Bien sûr, mais dans un cas comme celui-là.Hélène, qui a peut-être écouté malgré elle-.— I. DEUX FEMMES TERRIBLES 85 HÉLÈNE Oh! quils partent.Qu’elle aille prendre livraison de son cadavre.Elle y a droit.N’est-ce pas, ma Mere?.Personne ne le lui dispute.Qu elle se sauve avec.Jean se penche vers elle, lui prend les bras, la secoue très doucement.JEAN — Hélène, Hélène, revenez-nous.HÉLÈNE — Non, laissez-moi.(Elle s’écarte.Elle crie) — Ne partez pas, Jean.Elle est veuve.Pas moi.Moi, je suis libre.Eclats de voix dans la bibliothèque: les timbres sont devenus perçants: VOIX DE WILFRID — Alors c’est un suicide, il faut que ce soit un suicide.VOIX DE MARGUERITE — Tu es fou?VOIX DE WILFRID, brusquement — Je vous rappellerai.(L’appareil est refermé.).VOIX D’AGNÈS — J’ai entendu, Wilfrid, j’ai entendu le mot.Renaud, Renaud, pourquoi as-tu fait cela?.VOIX DE WILFRID —Mais rien n’est moins sûr.C’est le témoignage d un automobiliste.il a pu se tromper.Ils ont réapparu.Agnes a mis son fichu noir — comme un voile.Elle attache son manteau noir: elle a l’air d’une veuve.Tous — sauf Hélène, toujours assise — font cercle autour d’elle.Agnès ira parfois de l’un à l’autre.En entrant, Marguerite et Wilfrid échangent deux phrases: MARGUERITE, bas à son mari — Wilfrid.comment as-tu pu?WILFRID, bas — Je ne savais même pas qu’elle était là. 86 ANDRÉ LAURENDEAU AGNÈS — Ce n’est pas lui qui a fait ça, ce n’est pas lui.C’est un enfant qui est parti, un petit enfant irresponsable.Lui, vous l’avez connu, Wilfrid.Ce n’est pas lui, ce n’est pas lui.J’ai mal gardé mon enfant.Je m’accuse, je m’accuse, je n’ai pas su lui redonner la joie chaque jour, la vie chaque jour.Il nous avait quittés depuis si longtemps.Ce n’est pas lui.Je ne l’ai pas assez aimé.parfois c’était dur.pourquoi ne l’ai-je pas soutenu davantage?.j’aurai tant d’années maintenant pour l’aimer.Jean, souvenez-vous comme c’était beau en montagne, comme il glissait, courait, se relevait, et comme il nous bousculait, comme il était le premier en avant.Seigneur donnez-moi le courage de chanter le Magnificat, cette mort.vous glorifie quand même.Non, ce n’est pas lui, dites que ce n’est pas lui mais un petit enfant, il a eu peur, c est un vertige.(au bord d’éclater) Il faut que ce soit un vertige.MARGUERITE—Chère, chère, calme-toi.WILFRID — Nous vous croyons, Agnès.Nous en témoignons avec vous.Il était parti depuis si longtemps.Maintenant, Agnès, vous allez rentrer.Marguerite vous accompagne.Moi.je fais ce qu’il faut.AGNÈS — Ah! Wilfrid.vous me croyez.vous savez, vous.Vous êtes bon, il avait raison de vous aimer.Elle s’est accrochée à Wilfrid, qui la soutient.Marguerite se rapproche encore-.MARGUERITE — Chérie, c’est ton devoir d’être forte.Il y a les petites.Au mot « devoir », Agnès s’est redressée.AGNÈS — C’est mon devoir.Il faut que je sois lui et moi ensemble.une seule âme désormais.Elle part, de son pas nerveux et saccadé, sans regarder personne. DEUX FEMMES TERRIBLES 87 Marguerite la suit du plus près qu’elle peut.Wilfrid en fera autant; en passant près de Jean\ WILFRID —Tu viens?JEAN, il montre Hélène, toujours immobile — Je te rejoindrai plus tard.Wilfrid disparaît rapidement.SCÈNE V Il fait presque nuit.Jean, après quelques pas vers la porte, dans le mouvement de Wilfrid, revient un peu, mais reste assez loin d’Hélène.Elle regarde fixement devant elle.Après un temps.HÉLÈNE — Il y a deux heures qu’il est mort pour moi, je m’arrache du cœur dix ans de ma vie.Ah! que la nuit se dépêche et que les ténèbres nous écrasent.Suis-je devenue laide et vieille et si sale que cela?Il a pensé que pour m’échapper le bout du monde n’était pas assez loin.C’est lui qui a fait ça, Jean.Je le reconnais, ce noyé, il me griffe et me tire et m’accroche pour m’engloutir.Mais je me débats, je frappe, je tends le jarret, je monte, je me délivre des vaincus, que la mer les dévore, je crache sur leur mémoire.T’as voulu partir, mon bonhomme?C’est fait.Y aura des pleureuses mais pas moi, t’es bien plus mort que tu pensais.Je me sens légère, légère.Jean, allons danser.(Elle fait un pas vers lui).Je vous fais peur? 88 ANDRÉ LAURENDEAU JEAN, après un temps — Fort bien, dansons.Mais pas dans la nuit; je ne suis ni Renaud ni Hector.Cette ombre.flairez-la, elle est moisie, elle sent la fleur funèbre.Il va d’une lampe à l’autre et les allume, dans un rythme qui s’accélère.JEAN — Et moi je me bats contre la nuit, je chasse les poisons, les miasmes, la transfiguration des ténèbres.De qui vous cachez-vous?de vous-même?.Allons, du feu sur tout ça, sur vous, sur moi, de la clarté qui perce, qui débusque.la lumière comme un bistouri.Les lampes ont fait une à une des plaques de clarté qui ne communiquaient pas entre elles.Il cherchait frénétiquement une lumière plus crue et plus unifiante.Il a vu l’interrupteur; un déclic fait jaillir tous les feux de la rampe: les grandes orgues — sur ses derniers mots ou la seconde d’après.Puis il observe Hélène, de très loin.Hélène cache immédiatement ses yeux avec son bras.Un temps.Puis, c’est comme si elle s’arrachait le bras, elle se rend de force à la lumière.Elle a les yeux éblouis, la figure encore crispée.Peu à peu on la verra se reconquérir.JEAN — Et maintenant vous êtes là, et me voici.Vous me croyez le même, mais apprenez que j’ai changé.Et sans le savoir je me préparais à vous affronter.Je n’aime pas les cadavres moi non plus.Je n’aime pas qui se laisse écraser, ni qui se fige d’avance dans sa propre mort.Que les morts veillent sur leurs morts, nous n’aurons plus un seul regard pour eux, nous ne reviendrons jamais.Il fait quelques pas vers elle.Elle le regarde en pleins yeux.Je ne vous promets pas la douceur.le cœur vous lève DEUX FEMMES TERRIBLES 89 des fadeurs qu ils vous ont fait respirer.Vous allez sortir du long tunnel et vous déboucherez sur une terre ingrate, mais, au moins, c’est la terre.Et vous serez écrasée de soleil, mais au moins c’est le soleil.Hélène se détourne un peu de lui: HÉLÈNE — La mer est loin, Jean.JEAN — Nous serons loin des bercements de la mer.Le cœur vous manque?Et encore plus loin que vous ne pensez, séparés par un désert, par des montagnes de roc.des jours de soif.Et s’il vous reste aux entrailles une seule racine de regret, restez, attendez celui qui vous emportera vers les plages du sud.Elle le regarde avec rancune.Puis se redressera.JEAN — Ecoutez.Je vous donne rendez-vous à l’aéroport, dans un mois.Si vous ne vous présentez pas au départ, je saurai qui vous êtes, et vous arracherai avec les autres de mon souvenir.Mais moi je pense qu’il y avait entre nous dix années de fiançailles secrètes, si secrètes que nous venons seulement de nous en apercevoir.Un mois, Hélène, pour chasser la pourriture de ces dix ans, un mois pour qu’il fasse clair.Il marche vers elle, pour la prendre dans ses bras.Elle le regarde, elle a ses yeux rebelles.Il s'arrête.JEAN — Oui, vous avez raison.Ne trichons pas.Partez.Nous nous reverrons, Hélène.Il y a encore du déf dans l’attitude d’Hélène, et dans le sourire qu’elle lui fait.Elle sort lentement d’une démarche souple et féline.Rideau GUY FRÉGAULT de l’Académie canadienne-]rançaise POLITIQUE ET POLITICIENS AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE GUY FRÉGAULT, de l’Académie ca-nadienne-française.— Professeur à l’Université d’Ottawa Auteur de La Civilisation de la Nouvelle-France (Montréal, 1944); Iberville le Conquérant (Montréal, 1944); François Bigot, administrateur français (2 vol., Montréal, 1948); Le Grand Marquis-.Pierre de Rigaud de Vaudreuil et la Louisiane (Montréal et Paris, 1952); La Société canadienne sous le régime français, brochure (Ottawa, 1954); La Guerre de la Conquête (Montréal et Paris, 1955); « La Colonisation du Canada au XYIIF siècle », Cahiers de VAcadémie cana-dienne-française (no 2, Montréal, 1957), p.51-81.En collaboration: Histoire du Canada par les textes (Montréal et Paris, 1952); Frontenac (Montréal et Paris, 1956).Depuis avril 1961, occupe le poste de sous-ministre des Affaires culturelles du Gouvernement de Québec. Conditionnée par son cadre géographique et par son activité économique, entraînée en même temps par le cours tumultueux des relations internationales, la vie de la collectivité canadienne s’ordonne selon des institutions, des croyances et des idées qui en assurent la stabilité, en façonnent le caractère et permettent d’en mesurer le développement.L’action de la politique, la présence de l’Eglise et la structure de la société, tels semblent bien être les principaux problèmes qu’il convient d’aborder pour peu que l’on désire comprendre, ne serait-ce que dans ses grandes lignes, le genre d’existence que connaît la population du Canada.La politique coloniale oppose aux recherches des difficultés peut-être moins malaisément surmontables que n’en présentent les réalités si complexes de la vie religieuse et des formations sociales.Elle n’a pourtant rien de simple.Elle est même si compliquée que, pout y voir clair, il convient d’en effectuer l’examen en deux étapes : décrire d’abord les mécanismes politiques et administratifs, étudier ensuite le caractère des hommes qui les animent. 94 GUY FRÉGAULT I LA POLITIQUE 1 — Conceptions périmées Pareilles précautions paraissaient bien inutiles autrefois.N’était-il pas convenu qu’il suffisait de quelques considérations très générales et de quelques comparaisons superficielles entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre pour dessiner, à gros traits rapides, les cadres politiques du régime français ?On procédait volontiers à coups de mots historiques.« En France, écrit par exemple un historien américain du siècle dernier, il n’y avait d’Etat que le roi; au Canada, il ne pouvait y avoir d’Etat que le gouverneur.» Comment, raisonnait-on, eût-il pu en être autrement ?L’évolution de la colonie manquait de cohérence; ses annales n’offraient qu’une suite d’épisodes : on n’y pouvait pas distinguer, comme en Amérique britannique, l’histoire « d’un peuple qui se transforme lentement en nation ».Les événements d’Europe en déterminaient rigoureusement le cours, au rebours de ce qui se passait dans les établissements anglais, dont « le pouls .ne battait pas à ce point au rythme de celui de la mère-patrie ».C’est que, avait-on découvert, il existait une différence fondamentale dans les méthodes qui avaient présidé à la fondation et à la croissance des deux empires.« Le gouvernement français avait une forme si logique que ses colonies ne pouvaient être que des imitations exactes de la France ».Transporté outre-mer, le paysan français demeurait ce qu’il avait toujours été, « satisfait de peu et point du tout disposé à lutter pour ses droits ». POLITIQUE ET POLITICIENS 95 La Nouvelle-Angleterre, d’autre part, avec son individualisme vivifiant et sa liberté d’action, constituait une version nettement améliorée de l’Ancienne Angleterre \ Ce tableau sommaire de la vie canadienne s’inspire à la fois de la grande tradition historique des Etats-Unis, dont un autre historien américain a fait une critique pénétrante J, et d’une naïve psychologie des peuples qui sent bien son XIXe siècle, mais dont les relents imprègnent encore des études récentes3.Diverses philosophies de l’histoire, diffuses dans des ouvrages de jadis et de naguère, jointes à une indigence souvent pathétique de documentation et, il faut bien le constater, aux douceurs d’une paresse intellectuelle que séduisaient facilement des formules en apparence pleines d’explications, conspiraient au succès de ces simplifications massives qui ont une tendance toute naturelle à s’exprimer dans des types historiques et dans des modèles nationaux.C’est ainsi que Garneau peint « le colon anglais » sous les traits d’un homme « principalement dominé par l’amour de la liberté et la passion du commerce et des richesses », tandis que les Canadiens, « peuple de laboureurs, de chasseurs et de soldats », lui apparaissaient comme des « royalistes zélés » qui « ne demandaient pas une liberté contre laquelle peut-être ils auraient combattu » : état d’esprit qui, explique-t-il, plaisait « au gouvernement par son royalisme [et] au clergé par son dévouement à la protection des missions catholiques » 4 Après Garneau, un écrivain français dont les vues exerceront une influence durable sur ses émules canadiens affirme que les habitants de la Nouvelle-Angleterre « étaient tous les éléments vivants d’un système politique actif, intelligent et sans cesse en éveil », alors qu’au Canada « le colon n’était rien », rien d’autre, en tout cas, qu’un « automate rivé 96 GUY FRÊGAULT au formalisme et au laisser-aller qui entravent bien vite toutes les administrations laissées à elles-mêmes ».5 C’est cependant Parkman qui a caractérisé la société canadienne de la façon la plus forte et la plus haute en contrastes par rapport à celle de la Nouvelle-Angleterre.11 a décrété : « Un peuple ignorant, issu d’une race brave et laborieuse, mais formé à la soumission et à la dépendance par des siècles de despotisme féodal et monarchique, fut établi sur ce continent neuf par voie d’autorité et reçut l’ordre de croître et de se multiplier ».C’est pourquoi, du reste, « seigneur, censitaire et citadin s’écrasent également dans une plate soumission à la volonté royale ».Quelle différence entre la colonie française et les établissements anglais : « Par son nom, par sa situation géographique et par son caractère, une de ces collectivités d’hommes libres représente l’un des termes incompatibles du dilemme : Nouvelle-France, ou Nouvelle-Angleterre, Liberté ou Absolutisme.L’une était née d’un Etat triomphant, l’autre d’un groupe d’opprimés et de fugitifs; l’une se consacra à la défense de la réaction catholique romaine, l’autre fut une avant-garde de la Réforme ».‘ Sans doute parce qu’elle est de bonne rhétorique et qu’elle ne s’embarrasse pas de nuances subtiles, cette analyse a connu une fortune étonnante, et Parkman fait encore école 8.Tous, il est vrai, ne sont pas tombés d’accord avec le brame de Boston.Mais quelle maladresse n’a-t-on pas parfois déployée à le corriger ! L’abbé Cas-grain, qui s’y est essayé, lui a emprunté son rythme : « Chacune des deux colonies avait sa force; chacune avait sa faiblesse : toutes deux possédaient leur genre particulier de vie ardente et vigoureuse.L’histoire de la première est l’inventaire d’un riche marchand; celle de la seconde POLITIQUE ET POLITICIENS 97 est la légende d’un soldat blessé.L’une possède le réel, l’autre l’idéal; l’une est le prosaïsme, l’autre la poésie ».° De telles conceptions de la vie canadienne et, en particulier, de la politique qui la régissait tiennent à deux causes principales.Elles découlent d’abord de ce que, par suite de circonstances que nous connaissons 10, l’Etat 'joue dans le développement de la colonie un rôle à la fois plus direct et plus étendu que celui qu’il se réserve dans la plupart des provinces anglaises d’Amérique.Elles proviennent, en second lieu, de l’importance que le régime de la monarchie absolue confère à certaines personnalités, tant en France qu au Canada : les hommes en qui s’incarne 1 autorité paraissent occuper toute la scène.2 — Les rouages métropolitains : LE ROI ET LE MINISTRE Ces hommes, qui sont-ils ?A la pointe de la pyramide, apparaît la personne auguste du roi.A l’entrée du XVIIF siècle, 1 éclat du Roi-Soleil s’est quelque peu terni.Cependant, même si 1 astre se précipite vers son déclin, c est toujours vers lui que se tendent les regards.Voici quelque vingt ans, Colbert en a prévenu sèchement les grands hommes de Québec : bien que le Canada paraisse « loing du Soleil », l’autorité royale ne tolère pas que l’on semble « entreprendre » sur elle n.Le souverain règne de droit divin.« Celui qui a donné des rois aux hommes, pense Louis XIV, a voulu qu’on les respectât comme ses lieutenants ».Et Bossuet raisonne : « Les princes sont les lieutenants de Dieu; or l’empire de Dieu est absolu.Qui osera vous dire : Seigneur, pourquoi faites-vous ceci, ou qui se soutiendra devant votre jugement ?Le langage 98 GUY FRÉGAULT que l’homme ne saurait tenir vis-à-vis de Dieu ne saurait davantage être tenu vis-à-vis des rois, ses lieutenants ».lû Cette autorité se tempère (ou s’aggrave ?) de paternalisme.Du même souffle qu’il se déclare second à Dieu seul, Louis XIV se proclame père de ses peuples.Ce titre, affirme-t-il, « nous doit être beaucoup plus cher que celui de père de nos enfants, puisque l’un n’est qu’un don fort commun de la nature, et que l’autre est un fruit fort singulier de notre vertu ».14 Le prince exprime ce sentiment avec une telle force que ses représentants s’honorent d’en être, eux aussi, animés.Un intendant, estime Raudot, doit se donner beaucoup de peine pour administrer le Canada, « les nouveaux établissemens demandant d’estre conduits comme un bon père de famille conduiroit sa terre ».Dans la métropole, si le roi s’applique à concentrer dans sa personne les pouvoirs de l’Etat, c’est qu’il se dit persuadé que, lorsque l’autorité est partagée, le désordre et la corruption régnent et que, « de tous ces crimes, le public seul est la victime; ce n’est qu’aux dépens des faibles et des misérables que tant de gens prétendent élever leurs monstrueuses fortunes ».16 II n’en doit pas aller différemment dans les colonies : « Il faut, ordonne Louis XIV, que la Justice soit Egalement rendue au pauvre comme au Riche, au foible comme au Puissant, et a l’habitant comme au Seigneur ».17 Un gouverneur général reçoit la leçon suivante : Vous devez chercher a vous faire aimer de plus en plus de tous ceux qui sont sous vos ordres et des peuples que vous gouvernez, et le plus seur moyen d’y parvenir est de rendre toujours justice, d’entretenir le bon ordre et la paix dans les familles, de n’entrer dans les discus- POLITIQUE ET POLITICIENS 99 sions particulières que pour les faire finir et de ne vous en point mesler lorsque vous ne pourrez les accommoder, de ne jamais ecouter les discours de femmes, de ne point souffrir que l’on dise du mal de personne devant vous et d’éviter d’en dire vous mesme afin de ne point vous alliener les esprits 18.Pour avoir manifesté de la partialité, un intendant se fait rappeler à l’ordre : « Ce n’est point de cette manière que l’on doit rendre la justice, il faut condamner le Riche comme le pauvre et le puissant comme le foible ».19 Les recommandations de cette sorte ne laissent pas que d’être fréquentes.En 1712, la Cour conseille à Vaudreuil de « tirer des hommes ce qu’ils ont de bon, en laisser le mauvais, reprendre avec douceur les petites fautes, ne punir que les grandes et enfin tacher de gouverner le peuple qui est confié a vos soins plutost par la raison que par 1 autorité».Il existe néanmoins une classe de colons pour qui le gouvernement royal désire que ses représentants aient des égards praticuliers.Ce sont les négociants.Non seulement importe-t-il de leur laisser « une liberté entière » et de ne se mêler « en aucune maniéré » de leurs affaires, mais il faut aussi montrer « de la considération pour ceux qui feront un gros commerce et de nouvelles entreprises ».21 Il arrive que le sentiment paternel dont la justice du roi cherche à être l’expression ait réellement un caractère familial.Un jour, le ministre de la Marine apprend qu’un officier de la garnison de Terre-Neuve néglige de secourir sa mère nécessiteuse.Le plus naturellement du monde, Pontchartrain fait retenir sur la solde du militaire une somme de.2QP^livres pour donner à la malheureuse de 100 GUY FRÉGAULT quoi subsister.Mais voilà que le mauvais fils s’avise de protester.Le secrétaire d’Etat ordonne au gouverneur de la colonie : « Comme une pareille ingratitude de sa part mérité punition, le Roy veut que vous l’interdisiez pendant deux mois ».22 Sans doute des faits comme celui-là ne contribuent-ils pas peu à entretenir dans les masses l’idée de la bonté paternelle du souverain.D’autre part, les hommes qui parlent le plus souvent à la population, les prêtres, les pontifes, ne manquent pas de lui rappeler ses devoirs envers le roi : devoir d’obéissance, bien entendu, mais aussi devoir de charité.En publiant le jubilé de Clément XI, l’autorité religieuse du Canada ordonne aux fidèles qui feront les visites prescrites dans les églises de prier pour le pape, pour la paix, pour levêque de Québec, alors retenu prisonnier en Angleterre, et aussi « pour le Roi, pour Monseigneur le Dauphin, pour toute la maison royale ».23 Saint-Vallier présentera la mort de Louis XIV comme l’entrée du monarque « dans le royaume éternel ».Le prélat explique: « C’est ce que nous pouvons vraisemblablement espérer de la miséricorde d^ Dieu pour un prince dont il avait, pour ainsi dire, formé le cœur de ses mains en le remplissant d’un esprit de religion et de piété pour lui tout extraordinaire et d’amour pour ses peuples ».24 Le roi, qui avait une haute idée de son « métier », a décrit par le menu le travail qu’il s’imposait: « Recevoir les dépêches, faire moi-même une partie des réponses et donner à mes secrétaires la substance des autres; régler la dépense et la recette de mon Etat, me faire rendre compte à moi-même par ceux qui étaient dans les emplois importants; tenir mes affaires secrètes, distribuer mes grâces par mon propre choix, conserver en ,ippj.seul toute POLITIQUE ET POLITICIENS 101 mon autorité ».^ Il fut fidèle à son programme.Avec régularité, il travailla jusqua la fin de sa vie.Il tint conseil jusqu’au 23 août 1715.26 II devait mourir le 1er septembre.Mais, bien qu’il s’y fût appliqué, il n’avait pu animer seul tout son royaume, tout son empire.Un observateur perspicace avait remarqué: « Il juge moins des affaires et des intérêts publics par ses propres lumières que par celles qu’on lui en donne ».27 Pour l’éclairer sur l’administration coloniale, il comptait sur le ministre de la Marine.C’est ce dernier qui expédiait au Canada les ordres du maître, obtenait et attribuait ses « grâces », formulait la politique que le gouvernement local devait mettre en oeuvre.Le secrétaire d’Etat à la Marine — le ministre, comme on dit en Nouvelle-France, — a presque toujours grand soin de ne parler qu’au nom du souverain.Il reste néanmoins, comme un historien l’a fort justement souligné, que des expressions telles que: « J’ay rendu compte au Roy» ou «Sa Majesté veut», dont s’émaillent les dépêches de la Cour, ne signifient pas que Louis XIV ait donné un ordre exprès ou qu’un rapport détaillé ait été porté à sa connaissance.28 Les décisions personnelles du roi n’interviennent que rarement dans les affaires du Canada.On en a un exemple au début de 1699, lorsqu’il s’agit de nommer un successeur à Frontenac.Deux candidats aspirent au gouvernement général: Vaudreuil et Callières.La protection du ministre semble acquise au premier, mais le second a pour lui son propre frère, François de Callières, qui a joué un rôle important dans la négociation de la paix de Ryswick.Quand Pontchartrain annonce à Louis XIV la mort de Frontenac, le roi lui répond qu’il a réservé le poste vacant à Callières.29 Vers la fin du grand règne, un fait comme celui-là prend une 102 GUY FRÉGAULT allure exceptionnelle.D’habitude, les nominations, même aux plus hauts emplois, relèvent du ministre.En 1702, François de La Boische de Beauharnais devient intendant de la Nouvelle-France; il est apparenté à Pontchartrain.Trois ans plus tard, les Baudot recueillent la succession de Beauharnais; ils tiennent, eux aussi, à la famille du ministre.En 1710, Michel Bégon reçoit l’intendance que les Baudot viennent de quitter; Bégon est encore un parent de Pontchartrain.Le secrétaire d’Etat, s’écrie Buette d’Auteuil, exerce « une autorité absolue sur ce malheureux pays et s’y est formé insensiblement une monarchie despotique où il trouve d’amples moyens d’enrichir tous ses parents aux dépens du Boi et du public et sans qu’il lui en coûte rien ».30 Il a, renchérit un autre témoin, « abandonné ce pauvre pays au pillage de ses parents et créatures ».31 Le ministre de la Marine, reprend Auteuil, n’a pas toujours joui d’un pouvoir aussi étendu sur le Canada; c’est, à son dire, le fils de Colbert, le marquis de Seignelay, « qui a commencé l’usurpation que Mr de Pontchartrain a portée à un excès incroyable ».Il faudrait, poursuit-il, réduire l’autorité de ce dernier sur la colonie aux dimensions de celle qu’il exerce sur les ports et sur les provinces maritimes du royaume 32.Effectivement, à parcourir la correspondance qui s’échange entre Versailles et Québec, on recueille l’impression que le ministre est tout-puissant.Même si son collègue de la Guerre a plus d’ascendant que lui sur le souverain, le titulaire de la Marine reste l’homme entre les mains de qui passe tout ce qui intéresse les colonies.C’est à lui que sont adressées toutes les lettres officielles du Canada, aussi bien celles des hauts magistrats et des dignitaires ecclésiastiques que celles des fonctionnaires su- POLITIQUE ET POLITICIENS 103 balternes et des particuliers.Les lit-il toutes?Il le voudrait qu’il ne le pourrait pas.Il en fait tenir les plus importantes à un homme de confiance, qui les lui résume, éclaire les dessous des affaires qu’elles exposent, vérifie les faits auxquels elles se rapportent et propose, à l’occasion, une solution aux problèmes qu’elles soulèvent.Durant plusieurs années, Champigny se trouve ainsi être le conseiller que Pontchartrain consulte, sans toujours suivre son avis, au sujet de la Compagnie de la Colonie.Pour les dépêches relatives au courant des affaires, elles vont à des commis qui en font des « extraits ».Ces résumés concis, mais en général très fidèles, passent sous les yeux du secrétaire d’Etat, qui les annote de sa main.Les commentaires du ministre se réduisent souvent à un « bon », qui est un acquiescement ou une approbation, ou à un « non », parfois à un simple « N », qui signifie un refus.Un refus définitif s’exprime par « N absolument ».« Mal » indique la désapprobation; « très mal absolument », l’indignation.L’une des notes les plus fréquentes est « rien à changer ».En marge d’une lettre dans laquelle les religieuses de l’Hôpital Général de Québec, après avoir essuyé un refus, reviennent à la charge pour solliciter la permission d’admettre un nombre supplémentaire de sujets, le ministre crayonne avec impatience: «N rien a changer absolunfi ».Souvent, aussi, le secrétaire d’Etat suspend sa décision et griffonne: « attendre », « consideration », « sçavoir ce que c’est», «a Mr Begon verifier l’usage qui s’en fait a present et envoyer son avis », « avoir l’avis de M.Raudot en particulier ».Un refus poli peut se traduire par: « Réponse honete ».Il arrive à ces annotations d’être plus élaborées et plus piquantes que les précédentes.En 1708, après avoir longtemps ennuyé les fonctionnaires du Canada, Mme de 104 GUY FRÉGAULT La Forest passe en France, où elle assiège les bureaux de la Marine; à la veille de se rembarquer à destination de Québec, elle demande à Pontchartrain une gratification pour défrayer son passage.Le ministre prend connaissance du résumé suivant: « Elle est hors d’Estat de retourner en Canada, ayant despensé tout ce qu’elle pou-voit avoir depuis qu’elle est en france ».Il jette en marge: «tant pis».33 Destitué pour s’être violemment querellé avec Vaudreuil et plus encore avec l’intendant Jacques Raudot, Ruette d’Auteuil supplie la Cour de le réinstaller dans sa charge de procureur général; Pontchartrain tranche: « N absolum1 ».Mais sur le sommaire de la lettre dans laquelle l’intendant remercie son chef de l’avoir soutenu contre Auteuil, le ministre inscrit: « bon mais aussi qu’il [Raudot] se Conduise avec moderation et sagesse sans exceder son employ».34 On saisit là un procédé habituel à Pontchartrain: ne jamais donner tout à fait raison à personne et laisser entendre à ceux qu’il appuie publiquement qu’ils ne sont pas eux-mêmes sans reproche.Le conseiller La Martinière, qui a plus de 70 ans d’âge et 46 ans de service, se plaint que Raudot l’ait humilié « devant beaucoup de monde ».Le ministre écrit en regard du sommaire de sa lettre: « En Un mot s’il ne trouve moyen de plaire a ses sup[é-rieu]rs il peut Compter qu’il sera révoqué; l’exemple de D’auteuil doit le rendre sage Et il doit metre toute son aplication a remplir ses devoirs et a mériter la protection du gouverneur et de l’intend1, sans quoy il n’a rien a es-perer et tout a craindre ».Mais dans la marge d’un texte dans lequel Raudot s’en prend au vieux conseiller, Pontchartrain écrit: « Il [La Martinière] est habille et honette homme; le ménager Et reprendre Doucement ».35 Adversaire des Jésuites, Cadillac remplace par un Récollet le POLITIQUE ET POLITICIENS 105 missionnaire jusque-là attaché aux Miamis; le ministre émet le commentaire suivant: « Mal Et très mal; il ne luy est pas permis de déplacer des missionnres par d’autres ».Les Jésuites, bien entendu, se plaignent que le commandant de Détroit les dépouille « de leur travail pour en revestir les Recolets »; de très haut, Pontchartrain laisse tomber: « Amour propre ».36 D’après ces notes marginales, un secrétaire rédige ensuite la lettre que le ministre signera.Selon le degré de satisfaction ou de déplaisir qu’expriment les remarques du secrétaire d’Etat, la dépêche que ses services préparent est aimable, bienveillante, simplement polie, sévère ou brutale.De ce que le ministre ne fait pas lui-même ses lettres, on aurait tort de conclure qu’elles reflètent seulement les idées de quelque commis.Elles traduisent, dans toutes ses nuances, le sentiment du grand patron.Le cas que font de ses dépêches ceux qui les reçoivent est significatif.Il ne viendrait à l’esprit de personne de les regarder comme des exercices de style auxquels un gratte-papier se serait livré.Un officier commence ainsi sa réponse à une communication de Pontchartrain: « J’ay receu avec beaucoup de respect et de reconnaissance la lettre dont il vous a plu m’honorer, et je ne puis assez Concevoir Jusques a quel point je vous suis redevable de l’attention que Votre grandeur a donné aux prières que j’avois pris la liberté de luy faire L’année derniere ».37 Si les lettres du ministre de la Marine sont bien de lui, en va-t-il de même des pièces qui arrivent au Canada revêtues de la signature du roi?Ces documents sont de deux sortes.Il y a d’abord les « lettres du Roy » émises, en général, pour annoncer officiellement un traité de paix, une victoire ou la naissance d’un prince.Il y a ensuite le « Mémoire du Roy », que le courrier apporte tous les ans 106 GUY FRÉGAULT à Québec.Cet important document, rédigé à la troisième personne et censé provenir du souverain, définit la politique générale que les administrateurs coloniaux doivent appliquer au cours des douze mois qui suivent; il contient aussi les décisions prises par le gouvernement métropolitain sur les questions soulevées par les porte-paroles de la colonie dans leurs dépêches de l’année précédente; il énumère enfin les promotions, les permutations, les mises à la retraite, les pensions et les gratifications qui intéressent le corps des officiers et le milieu des fonctionnaires.Il est certain que ce mémoire n’est pas de la plume du roi.Celui-ci, toutefois, n’est pas étranger à sa préparation.A côté des « extraits » qu’il reçoit de ses commis, le ministre fait mettre au net des résumés plus concis encore qu’il porte lui-même à la connaissance du monarque.Le roi se tient ainsi au courant de ce qui se passe au Canada et des ordres qui sont envoyés à ses représentants.Mais il ne connaît, en général, les hommes et les choses de la Nouvelle-France que d’après ce que lui en dit le secrétaire d’Etat à la Marine, et c’est celui-ci qui lui inspire, en pratique, les décisions qu’il prend en matière de politique coloniale: d’où le pouvoir « absolu » que les observateurs contemporains attribuent à Pontchartrain.A vrai dire, la puissance du ministre est aussi grande quelle peut l’être.Elle a, par conséquent, des limites.Le secrétaire d’Etat doit le poste qu’il occupe à la faveur du prince, et l’autorité qu’il déploie tient au crédit qu’il sait se conserver.Il peut cependant arriver qu’un autre que lui ait l’oreille du maître et pousse, de son côté, les intérêts de ses protégés.C’est ce qui se produit dans les années 1700: à Paris, le représentant du Séminaire de Québec observe que le frère du gouverneur général, Callières, « a icy un grand soin d’entretenir relation avec les corn- POLITIQUE ET POLITICIENS 107 m[unau]tés qui ont correspondance au Canada ».38 Pont-chartrain n’ignore pas qu’il existe des institutions et des hommes auxquels il est de la prudence de ne pas se frotter.Après une algarade ridicule que Cadillac s’est avisé de faire aux Jésuites, le ministre fait la leçon à l’étourdi: « C’est un corps trop puissant pour craindre vos atteintes, et vous ne devez pas vous mettre en teste de le détruire, vous auriez Fait bien plus Sagement de vous les concilier ».39 Ce n’est pas tout.Il se trouve, dans le personnel de la Marine, des fonctionnaires qui jouent auprès du ministre un rôle analogue à celui que le secrétaire d’Etat joue auprès du roi.Depuis la mort de Colbert, les « premiers commis » — eux-mêmes assistés de subalternes — prennent, semble-t-il, une importance croissante.Pontchar-train en a deux, correspondant aux sections de son « département » : Salaberry pour le Levant, La Touche pour le Ponant.Le Canada relève de cette dernière section, avec le commerce, les compagnies, les armements et quelques autres services.En 1702, Fontanieu succède à La Touche.Son influence est considérable.On en connaît un exemple frappant.Vaudreuil expédie à la Cour, en 1711, une lettre criblée de demandes.Les apostilles du ministre, dans la marge du résumé, constituent autant d’acquiescements.Au dos, Fontanieu recommande au commis chargé de rédiger la réponse: « Suivre les apostilles Faites, je vous prie, mes compliments à Mme de Vaudreuil de ce que je lui ai fait obtenir.Faites lui entendre que j’ai eu bien de la peine à lui obtenir ce que j’ai obtenu pour lui [Vaudreuil] ».40 Le secrétaire d’Etat ne peut ni tout savoir ni tout faire lui-même.Les fonctionnaires qui lui préparent son travail peuvent lui présenter les faits sous un jour propice aux hommes avec qui ils ont partie liée ou 108 GUY FRÉGAULT dans un contexte nuisible à ceux qu’ils veulent perdre.Ainsi, on écrit de Paris que l’intendant Bochart de Cham-pigny « a des gens dans les Bureaux qui ne lui veulent pas du bien, et quelque mesure qu’il garde avec M.de frontenac, Il aura peine a se soutenir longtemps dans le poste ou il est ».41 Malgré tout, la pièce maîtresse du mécanisme qui anime la politique du Canada reste, en France, le ministre de la Marine.3 — Le gouverneur et l’intendant Dnas la colonie, deux hommes se partagent la direction de l’Etat, le gouverneur général et l’intendant.Des deux personnages, le gouverneur est celui à qui le régime accorde le plus grand prestige.Parce qu’il représente la personne du roi, tout doit plier devant lui.Même convaincue qu’il a tort, la Cour ne lui inflige jamais de blâme public.Elle a naguère sacrifié Duchesneau à Frontenac afin de ne pas compromettre l’autorité royale.Au début du gouvernement de Callières, tout laisse prévoir que Champigny aura un mal infini à s’entendre avec son ombrageux collègue.Fort de l’expérience qu’il a acquise à Québec, un ancien gouverneur, le marquis de Denon-ville, observe avec lucidité: « Il faut que M.de Champigny chemine de concert avec luy, car s’ils s’amusent a se brouiller, ils ne feront rien qui vaille, et M.de Champigny se perdra ».42 Aussi la Cour n’admet-elle pas le moindre manque de respect envers le gouverneur général.Peu après son entrée en fonction, Vaudreuil se plaint que La Martinière « a eû la hardiesse » de lui écrire une lettre dans laquelle le POLITIQUE ET POLITICIENS 109 conseiller prend des « libertés » avec la dignité du chef du gouvernement.Sa Majesté, répond le ministre, « a fort blâmé la conduite du S' de La Martinière a vostre esgard et je luy en escris vivement; jespere quil sera plus sage a lavenir ».48 Même le fielleux Ramezay, qui n’a pas d’envergure, mais qui connaît la politique, se confond en révérences devant le gouverneur général, tout en s’évertuant à lui nuire auprès de la Cour.Les vœux de bonne année qu’il présente à son collègue de Québec en 1710 sont gluants d’obséquiosité: Comme nous voicy sur Taffin de l’année Je me sert avec bien du plaisir de cette occasion pour avoir l’honneur de vous souhaitter et a Madame la marquise de Vaudreuil et a toute vostre illustre famille toute la santé et la prospérité que vous pouvez desirer, ma femme qui vous assure de ses respects fait les mesmes vœux que moy pour ce qui vous Regarde, elle {l’année} me sera fort heureuse si pendant son Cours Je peus meritter par mon attachement respectueux Ihonneur de vos bonnes graces.Je nay rien tant a Cœur que de les meritter.44 Bien que, vers 1700, les pouvoirs du gouverneur ne soient pas encore définis avec autant de précision qu’ils le seront dans quelques années, les limites de ses attributions se dégagent dès lors assez nettement.Il faut d’abord observer que son autroité ne se confine pas au Canada; elle s’étend à toute la Nouvelle-France.Toutefois, en raison de la lenteur des communications, les gouverneurs particuliers des colonies situées à la périphérie de 'l’Amérique française maintiennent avec la Cour des 110 GUY FRÉGAULT rapports directs, sans passer par Québec; ij en résulte que l’autorité du principal représentant du roi prend un caractère presque honorifique en dehors de la colonie lauren-tienne.En 1700, Callières demande l’annexion de la Louisiane au Canada.Il se heurte à un refus du gouvernement métropolitain, qui exprime son intention de « soutenir cet establissement par la mer », ajoutant qu’il est « plus facile d’y envoyer des ordres de France que de Quebec ».45 Au Canada, le gouverneur général détient le commandement de tous les éléments militaires: troupes et milices.En langage de tous les jours, on l’appelle « le général ».Avant même de recevoir sa commission en 1699, Callières a exigé, à l’occasion d’une revue, qu’on le saluât de la pique, comme un maréchal de France.Vaudreuil a beau protester, le général intérimaire gagne son point.Depuis, le représentant du roi a droit à cette insigne marque d’honneur.4I> C’est également lui qui recommande à la Cour les militaires qu’il juge propres à recevoir des promotions et des décorations.Les officiers ne peuvent pas se marier sans sa permission: précaution que prend l’Etat dans le dessein d’empêcher les fils de l’aristocratie coloniale et des bonnes familles françaises de se déclasser par des mariages mal assortis.4‘ Comme les rapports de la Nouvelle-France avec les colonies anglaises et avec les tribus indigènes sont conçus dans l’optique de la défense du territoire, c’est encore au gouverneur général qu’il appartient de les organiser et de les maintenir.Si la situation internationale et, plus précisément, la politique étrangère de la France à l’égard de l’Angleterre dictent au gouverneur général l’attitude qu’il doit adopter vis-à-vis des collectivités britanniques du sud, ne lui laissant qu’une très faible marge de liberté dans POLITIQUE ET POLITICIENS 111 ses relations avec les Anglais, il en va autrement de la mise en place de la diplomatie indigène: dans ce domaine, le représentant du roi a beaucoup plus d’occasions qu’ailleurs de prendre des initiatives personnelles.La Cour, cependant, veut être tenue au courant, et de la façon la plus précise, des objectifs qu’il se propose et des moyens qu’il veut employer.Il est normal qu’elle veille à ce que la politique indigène de son agent ne soit pas trop coûteuse et ne compromette pas le prestige de la nation.Il est également naturel qu’elle surveille de près l’action du gouverneur, de peur que ses relations avec les sauvages ne servent de prétexte à des opérations de traite dont il profiterait seul avec ses protégés, genre de manoeuvres dans lequel Frontenac était passé maître.Les attributions du gouverneur général ne se limitent pas à l’administration militaire et aux relations étrangères.Elles mordent encore sur d’autres secteurs, dans lesquels l’action du commandant en chef doit s’articuler à celle de l’intendant.Des deux grands fonctionnaires, le dernier est celui à qui cette collaboration obligatoire pèse le plus.C’est que le prestige du gouverneur est de nature à éclipser le pouvoir de l’intendant lorsque les deux hommes se rencontrent sur le même terrain.L’un des moments les plus pénibles pour l’adminisrateur civil est celui où il lui faut préparer la lettre qu’il se voit dans l’obligation d’écrire avec le gouverneur en réponse au mémoire du roi.Après avoir longtemps rongé son frein, Champigny, en 1698, propose à la Cour de mettre fin à cet usage.Loin de se rendre à ses raisons, Pontchartrain lui répond que les chefs du pays doivent non seulement continuer à faire leur lettre commune, mais encore y mettre « toutes les matières qui regardent le general et le particulier de la Colonie ».Qu’ils aient des divergences de vues, la Cour 112 GUY FRÉGAULT s’y attend.Mais elle tient à recevoir la dépêche annuelle, persuadée que les faits quelle mentionne sont d’une exactitude indiscutable.« Et a l’esgard des sentimens, poursuit le ministre, Sa Mate veut quand il sont difïerens que vous les mettiez différemment dans la mesme depesche en expliquant les raisons qui vous feront penser différemment du Gouverneur General ».48 Quelles sont les matières relevant à la fois des deux administrateurs?Il y a d’abord les questions religieuses.Il incombe au gouverneur et à l’intendant de donner au peuple l’exemple d’une pratique exacte et de mœurs irréprochables.A ce propos, un conseilleur cynique se mêle de donner à l’administrateur novice des maximes de bonne conduite: Il est de la prudence de ceux qui sont en place de ne causer aucun scandale public, cet a dire de n'avoir point de maitresse en titre d’office: on peut se divertir en secret; et quoiqu’il en puisse arriver sur ce sujet, il convient de prier la personne qu’on aime de ne se meler en aucune façon de ce qui regarde son autorité ou son gouvernement; ces graces accordées a une femme font découvrir le commerce qu’on a avec elle; il vaut mieux leur faire quelque libéralité aux depans de sa bourse et la remplacer par quelque voye; et pour son salut il seroit bon de n’en point avoir du tout.49 Cet avis paraît avoir été superflu.Avant l’époque fiévreuse à laquelle François Bigot s’identifiera, on ne voit personne dénoncer les mœurs d’un gouverneur général ou d’un intendant.Il suffit de savoir combien ces personnages se POLITIQUE ET POLITICIENS 113 surveillaient mutuellement et jusqu’à quel point ils étaient épiés par d’autres, jalousés, accusés sous le moindre soupçon, pour conclure que leurs liaisons n’auraient échappé ni à leurs adversaires ni à la Cour pour peu qu’ils se fussent permis de la galanterie.En plus de donner le bon exemple, les chefs de la colonie se voient prescrire d’autres devoirs: honorer le clergé, lui faciliter l’exercice de ses fonctions et surtout veiller à ce qu’il n’excède pas son autorité pour empiéter sur celle de l’Etat De leur autorité commune, relèvent aussi le peuplement et la colonisation agricole, celle-ci considérée en fonction de celui-là.Il n’existerait, bien entendu, qu’un moyen efficace d’augmenter sensiblement les effectifs du pays; ce serait de mettre sur pied une large politique d’immigration.Incapable de s’y résoudre, la Cour se contente de faire à ses agents deux recommandations: assurer à la population un gouvernement tout de justice et de douceur, de manière à 1 attacher à la colonie et engager les jeunes gens au mariage en vue de multiplier les familles rurales.La concession de seigneuries nouvelles s’inscrit dans le cadre des préoccupations démographiques du gouvernement métropolitain.Aussi charge-t-il le gouverneur général et l’intendant d’y présider conjointement.Au début du XVIIIe siècle, la Cour doute fort que les seigneurs remplissent bien leur rôle.Tout en annonçant aux administrateurs de la colonie quelle continue à ratifier les concessions qu’ils distribuent, elle désire savoir « si ceux qui en ont obtenu par le passé ont satisfait aux conditions sous lesquelles elles leur ont esté faites » et elle ordonne à l’intendant « de se les faire representet et de les examiner de concert avec le Sr de Callieres pour pouvoir ensuite en rendre compte ensemble ».no 114 GUY FRÊGAULT Enfin, il appartient aux deux collègues de conjuguer leurs efforts pour encourager le commerce et aider l’industrie.Un tel régime ne peut engendrer qu’une imprécision irritante à l’égard des attributions de l’intendant.Après avoir été à la dure école de Frontenac et avoir servi avec Callières, qui avait ses raisons de ne pas l’aimer, Cham-pigny, en 1702, se rembarque pour la France « avec un mémoire dans lequel il marque quelques changemens qu’il y a a faire icy sur ce qui reste a regler entre le Gouverneur, l’Intendant et le Conseil ».Et son successeur d’enchaîner: « Si vous juges Monseigneur qu’il soit nécessaire de le regler je vous suplie d’avoir la bonté de la faire ».51 En réalité, s’il est loisible au gouverneur de pénétrer dans des domaines dont l’intendant aime à croire qu’ils devraient relever exclusivement de lui, ce dernier est, pour sa part, autorisé à se mêler d’affaires qui sembleraient bien ne devoir intéresser que le général.Ainsi, en confiant l’intendance à Beauharnais, le ministre de la Marine lui remet une liste des officiers qui servent dans les troupes et dans les postes, en lui recommandant d’étudier leur caractère et leur conduite afin d’être en mesure d’en faire rapport si l’occasion s’en présente.Elle lui ordonne encore de veiller à la discipline des unités militaires et de s’assurer que les capitaines remettent à leurs soldats la paye due à ces derniers.Enfin, il doit se joindre au gouverneur pour rendre compte à la fin de chaque année, de l’état des fortifications et des travaux qui y ont été effectués; c’est à lui qu’il appartient de conclure les contrats avec les divers entrepreneurs.52 De même que son collègue, l’intendant a juridiction sur toute la Nouvelle-France, mais il n’administre que le POLITIQUE ET POLITICIENS 115 Canada parce que, lui explique la Cour, les autres colonies, « quoy qu’elles soyent de son intendance, ne sont pas a portée d’estre regies par ses soins ».53 Ainsi que son titre 1 indique, il est chargé de la justice, de la police et des finances.Chef de la justice et de la police « particulière », il règle lui-même une foule de différends à coups d’ordonnances.Raudot se vantera de prononcer des jugements sommaires par centaines et même par milliers.Moins de quinze mois après son arrivée au Canada, il rapporte: « Depuis que je suis icy, .j’ay rendu plus de deux mille jugemens soit dans cette ville [Québec] soit a Montreal ou j’ai séjourné plus de deux mois cette année.Tous les habitans viennent a moy et comme il ne leur en coûte aucun frais, .par ce moyen le riche ne peut pas opprimer le pauvre qui n’a pas le moyen de poursuivre son procès devant les juges ordinaires ».Ceux, poursuit-il, qui aiment pêcher en eau trouble se récrieront que le magistrat évoque à lui trop d’affaires, mais ils auront tort: « Ce n’est pas 1 envie de dépouiller les juges ny de juger qui me fait agir, mais la pitié que j’ay des pauvres».54 Effectivement, le conseiller de La Martinière taxe bientôt son chef de se substituer à la prévôté et de trancher sur tout, sans tenir compte des ordonnances ni de la coutume (il s’agit évidemment de la coutume de Paris, qui, précise la Cour, sert de « règle dans les jugemens qui se rendent en Canada»).55 Le ministre de la Marine doit intervenir: « Je scais bien, écrit-il à Raudot, que les inten-dans ne doivent pas estre scrupuleusement attachez a la formalité des procedures, cependant je vous recommande fortement d’estre autant qu’il se pourra le premier observateur des regies, sans quoy tout deviendroit arbitraire, et d’observer surtout de vous servir le moins que vous pourrez de subdeleguez ».56 Mais c’est là prêcher à un 116 GUY FRÉGAULT sourd.Deux ans après cette mise en garde, Auteuil peut encore écrire que Raudot « Empêche les habitans d’aler plaider devant leurs Juges Naturels pour Connoistre et Juger de tout seul et par ses subdélégués », pratique qui menace de jeter le pays dans « un bouleverçement universel », vu surtout que l’intendant « ne Juge pas suivant les loix, les ordonnances et la Coutume de Paris ».57 Non seulement le haut magistrat peut-il rendre lui-même la justice, mais il entre dans ses attributions de surveiller les juridictions subalternes et de recommander les candidats aux postes vacants dans les tribunaux de l’Etat.Au surplus, depuis que le gouvernement métropolitain a empêché Frontenac de dominer le Conseil Souverain, il est impossible d’affirmer, comme Lahontan avait eu raison de le faire, que le gouverneur général se moque « de la pretenduë préséance des Intendans » et traite « les Membres de ce Parlement comme Cromvel ceux d’Angleterre ».58 L’intendant est devenu la cheville ouvrière de cette institution, puisque c’est à lui qu’il revient désormais d’y faire les fonaions de président, d’y recueillir les voix, d’y prononcer les arrêts et d’en convoquer les séances spéciales.En qualité d’administrateur des finances, le même personnage veille à la préparation du budget et est censé expédier tous les ans au ministre de la Marine « le compte final des dépenses, de l’année psecedente et celuy de la courante ».Dans l’esprit de la Cour, son principal souci devrait être de « ménager » avec toute l’economie possible les sommes que le roi destine au Canada.Le gouvernement colonial ne peut effectuer aucune dépense ni accorder aucun contrat sans son approbation.Personne ne puise dans le fonds des marchandises entreposées dans les magasins du roi que sur son ordre ou sur l’ordre d un fonctionnaire POLITIQUE ET POLITICIENS 117 qui relève de lui.Ce règlement s’applique même au gouverneur général.Ce dernier décide-t-il de mettre sur pied une expédition militaire ou d’ériger des fortifications, c’est normalement l’intendant qui passe les « marchés » de fournitures et autorise la sortie des effets qu’il faut prendre dans les entrepôts de l’Etat.En conséquence du rôle étendu qu’il joue dans le développement économique de la colonie, le gouvernement métropolitain prend un intérêt immédiat à l’agriculture, au commerce, à l’industrie et aux finances de la collectivité canadienne.Bien entendu, il charge l’intendant d’orienter l’exploitation des ressources naturelles et de réglementer les échanges de façon de procurer à la mère-patrie tous les avantages possibles.Comme le maintien d’un pays prospère est moins onéreux à la France que le soutien d’une colonie miséreuse, l’intendant reçoit des directives précises en vue d’améliorer le commerce des fourrures, d’organiser le trafic du bois et de mettre en place une agriculture industrielle.59 On le voit publier des ordonnances aussi nombreuses que variées sur la traite des fourrures, sur le paiement des droits d’entrée et de sortie, sur la valeur et la circulation de la monnaie, sur le prix et l’exportation des denrées alimentaires, 60 sans compter les décisions qu’il rend sur des contestations entre marchands, sur l’exercice des métiers et des professions, sur la formation de sociétés commerciales et même sur le régime des esclaves.A force d’intervenir dans toutes ces affaires, l’intendant devient l’homme le plus au fait de la situation intérieure de la colonie.Bien plus que le gouverneur, il se trouve en contact avec l’activité quotidienne de la collectivité et avec ceux qui en sont les animateurs.Par le milieu social auquel ils appartiennent, mais plus encore par la carrière dans laquelle ils sont engagés, le 118 GUY FRÉGAULT gouverneur général et l’intendant représentent deux types de dirigeants coloniaux.Au XVIIP siècle, le premier a toujours un passé militaire; au prestige de ses campagnes ou de ses commandements, s’ajoute celui de son âge: Cal-lières dépasse la cinquantaine quand il est promu gouverneur général, et Vaudreuil a probablement plus de soixante ans lorsqu’il recueille sa succession; enfin, l’un et l’autre sont de vieille noblesse provinciale.Fait qui ne se répétera pas avant les dernières années du régime français, les deux représentants du roi ont servi de longues années dans la colonie avant d’accéder à la dignité suprême.Vaudreuil, qui épouse une Canadienne, s’allie par sa femme à l’aristocratie locale.Rien de tel chez les intendants.Aucun d’entre eux n’a occupé de poste subalterne dans le pays avant de s’en voir confier l’administration.Le milieu social auquel gouverneurs et intendants appartiennent les distingue presque aussi fortement que les années de services qu’ils ont derrière eux.Champigny « est d’une des plus illustres Maisons de Robe qui soient en France».62 Beauharnais, son successeur, compte parmi ses aïeux des hommes de guerre et des officiers de marine, mais aussi plusieurs hauts magistrats; il a trente-six ans lorsqu’il reçoit sa charge.Issus d’une famille de parlementaires et d’officiers de finances, les Raudor, père et fils, se partagent ensuite les fonctions attachées à l’intendance; l’un est âgé de 58 ans et l’autre de 26 au moment de leur nomination.Michel Bégon, qui vient après eux, appartient à une « dynastie » de fonctionnaires de la Marine et il n’a pas encore quarante ans à son arrivée à Québec, en 1712.Contrairement au gouverneur, qui ne saurait aspirer à un emploi plus important dans la métropole, l’intendant prend du service dans la colonie en vue d’arriver à un rang supérieur dans l’administration de la Marine en POLITIQUE ET POLITICIENS 119 France.L’un est un vieux soldat; l’autre, un fonctionnaire jeune encore et en pleine ascension.Si le gouverneur possède plus d’autorité, l’intendant détient des pouvoirs plus étendus.Celui-ci éprouvera la tentation bien naturelle de briller plus qu’il ne lui convient et celui-là, le désir compréhensible de s’affirmer plus qu’il ne doit dans l’administration.Tout pousse donc les deux personnages à entrer en conflit: leur formation, leurs ambitions, leur mentalité et la division imprécise des fonctions qui leur sont attribuées.La Cour tient apparemment à ce qu’ils se fassent contrepoids, mais ne cesse de leur recommander de vivre en bonne intelligence, « rien ne pouvant estre plus contraire au bien de la Colonie que la division de deux hommes comme eux, cela donnant lieu d’agir aux mauvais esprits qui trouvent leurs avantages dans les desordres de la Colonie ».63 En 1700, il y a vingt-cinq ans que le gouverneur et l’intendant se querellent.Aussi, à la disparition de Frontenac, le ministre de la Marine a-t-il déclaré à Callières que sa nomination tient à ce qu’il paraît plus propre que personne à rétablir l’harmonie dans le pays.Son premier devoir, lui écrit Pontchartrain, sera de s’appliquer à « faire cesser toutes les contestations qu’il y a eu par le passé entre le Gouverneur General et l’Intendant».De plus, il devra laisser aux magistrats la liberté d’exercer leurs fonctions et ne se mêler « de ce qui regarde la Justice que pour faire executer les Arrests que ces juges rendront».64 Quand il confie à Beauharnais l’intendance de la Nouvelle-France, le ministre prévient Callières que le nouvel administrateur a l’ordre de mériter son « amitié », après quoi il souligne: « .Et comme je m’intéresse a ce qui le regarde, .je vous prie de vouloir bien la luy donner et 120 GUY FRÉGAULT de luy rendre les honneurs qui pourront dépendre de vous ».Bien que les disputes des deux chefs de la colonie aient fort défrayé la chronique, il reste que leur action commune, malgré tous les tiraillements qui l’ont accompagnée, conserve, après 1700, une importance bien supérieure à celle de leurs dissentions.Celles-ci peuvent créer du malaise et occasionner des ennuis à ceux qui en subissent les répercussions, elles ne compromettent jamais le gouvernement du pays.A y regarder de près, ces luttes d’influence prennent parfois l’allure, assez confuse à la vérité, de luttes de partis, c’est-à-dire de chocs d’intérêts et d’idées.Quel est l’Etat, même autoritaire, qui n’en est pas marqué?La puissance du gouverneur et de l’intendant ne tient pas seulement à ce qu’ils reçoivent le pouvoir nécessaire pour faire exécuter les ordres de Versailles, mais encore à ce qu’ils ont assez d’influence sur le ministre de la Marine pour lui inspirer la politique à mettre en place au Canada.Après tout, si bien renseigné soit-il, le secrétaire d’Etat n’est pas sur les lieux.Ce sont surtout les deux administrateurs qui l’informent des hommes et des choses du Canada.Le gouverneur et l’intendant, écrit Auteuil, exercent une autorité « absolue et despotique » en vertu de « la protection aveugle et violente que leur accorde le ministre», dont ils sont les «instruments d’iniquité».Si le Canada, affirme encore le même magistrat, se développe si lentement, c’est « parce que la Cour ou plutôt Mrs les secrétaires d’Etat qui successivement ont eu soin des affaires de cette colonie-là .se sont rapportés uniquement à ce que Mrs les gouverneurs et intendants, leurs créatures et souvent leurs parents, leur écrivaient, qui pensaient à toute autre chose qu’à l’accroissement de cette colonie ».68 POLITIQUE ET POLITICIENS 121 La Cour, de son côté, craint que ses agents ne se laissent dominer ou déborder par leur entourage.Tout gouverneur a ses familiers et ses flatteurs et, de même, tout intendant.Dans les mois qui suivent la mort de Frontenac, Callières et Vaudreuil comptent tous deux lui succéder : chacun a sa cour.67 Le ministre de la Marine avertira plus d’une fois Vaudreuil de prendre garde à l’influence excessive que la famille de sa femme peut exercer sur lui, et ses adversaires ne manquent pas de l’accuser de se montrer trop sensible aux vues et aux intérêts des personnes qui tiennent à Mme la gouvernante.68 Les liens de parenté ont à cette époque une force singulière.Auteuil, Ramezay, Cadillac, Clairambault d’Aigremont, Mme de La Forest et même Mme d’Iberville, qui s’agitent contre Vaudreuil, forment une faction dans laquelle les alliances de famille renforcent une coalition d’intérêts.De Ramezay, l’on dit un peu comme de Vaudreuil « qu’il donne a tous les gens de sa famille, qui est nombreuse », les moyens de faire le commerce « par preference a tous les autres habitans ».69 Enfin, il arrive aux dirigeants de courtiser la popularité.En 1699, agacé par l’attitude de Cham-pigny, qui lui paraît trop favoriser les commerçants de castor, le ministre prévient l’intendant de se conduire « non pas comme un homme qui veuille s’attirer l’applaudissement d’un nombre d’habitans qui ne parlent que pour leur interest mal connu et nullement pour le bien du pays, mais comme un homme qui doit regarder le bien général de la Colonie.» 70 En somme, le gouverneur et l’intendant assurent la liaison entre l’Etat métropolitain et la collectivité coloniale.Le ton de leurs dépêches et, plus encore, celui des ordres qu’ils reçoivent de Versailles donnent à supposer que leur rôle consiste principalement à faire exécuter au 122 GUY FRÉGAULT Canada les décisions de la Cour.Cette supposition est cependant trompeuse.Dans le cours ordinaire des choses, ce sont eux-mêmes qui proposent au ministre de la Marine la plupart des directives que ce dernier leur envoie.On considère, par exemple, comme une expression intolérable d’absolutisme la consigne souvent répétée par la Cour d’empêcher les Canadiens d’élever trop de chevaux, de crainte que l’usage immodéré qu’ils en pourraient faire ne leur occasionne un « deffaut d’exercice » qui les rende « moins forts, moins vigoureux » et incapables « d’aller en guerre sur les neiges ».Permettre aux habitants d’avoir beaucoup de chevaux, c’est les exposer à « mener un vie molle,.laquelle par la suitte diminue leur force et abat entièrement le Courage » A trop aller à cheval et en voiture, les colons deviendront « Efféminés » et perdront « la Supériorité qu’ils ont Sur les autres Nations ».Sur ce chapitre, le gouvernement français paraît intarrissable.11 Mais qui a attaché le grelot ?Une Canadienne, la marquise de Vaudreuil, qui fait observer à Pontchartrain, en 1710, que « depuis qu’il y a un si grand nombre de chevaux au Canada les jeunes gens ne sont plus si vigoureux que quand ils etoient obligés d’aller à pied en été et en raquette en hiver »; il en résulte que, « si l’on est obligé de faire quelque party l’hyver, on a de la peine a trouver des gens qui puissent aller en raquette comme autrefois »; morale: « pour remédier a cela, il faudrait faire tuer une partie des chevaux ».7~ La recommandation vient de Mme la gouvernante; durant vingt ans, les ordres de la Cour ne feront que le répéter.Du reste, chaque administrateur a sa politique.Celle de Frontenac porte un cachet bien personnel.Celle de Cal-lières est fortement marquée, à l’intérieur, par l’hostilité du gouverneur à la Compagnie de la Colonie et, à l’ex- POLITIQUE ET POLITICIENS 123 térieur, par son attitude à l’égard de la Louisiane, son souci de pacifier les Iroquois et sa prudence dans la direction des opérations militaires contre les Anglais.Celle de Vaudreuil celle de Raudot et celle de Begon s’identifient également aux idées, aux méthodes et à la personnalité des hommes qui les ont proposées et appliquées.Sans être un chef d’Etat indépendant, un gouverneur général est plus qu’un exécutant.On peut en dire autant d’un intendant.4 — Le conseil supérieur Les deux principaux administrateurs de la colonie ont beau détenir beaucoup de pouvoir, ils ne l’exercent pas seuls.A côté d’eux, dans une position à vrai dire quelque peu équivoque, se place le Conseil souverain.Au-dessous d’eux, servent des officiers subalternes.Situation singulière que celle du Conseil.Lors de son établissement, en 1663, c’était un organisme puissant.Le roi ne lavait-il pas créé en vue de doter le Canada d’un corps judiciaire et législatif dont l’action éliminerait les inconvénients du gouvernement à distance, l’état des affaires du pays « se trouvant ordinairement changé lorsque nos ordres arrivent sur les lieux » et « les conjonctures et les maux pressants ayant besoin de remèdes plus prompts que ceux que nous pouvons y apporter de si loin » ?Aussi le gouvernement métropolitain avait-il attribué au Conseil le pouvoir de juger souverainement toutes les causes civiles et criminelles.Il l’avait encore chargé de décider «de la dépense des deniers publics », de réglementer le commerce des fourrures et de légiférer sur le trafic engagé entre la colonie et le royaume.Il lui 124 GUY FRÉGAULT avait enfin confié « toutes affaires de police publiques et particulières » ainsi que l’organisation des tribunaux de première instance dans les trois gouvernements du pays.73 Le Conseil s’était mis à l’œuvre avec autorité.Il avait à peine siégé pendant quinze jours qu’il annulait le bail par lequel l’ancien gouverneur d’Avaugour avait affermé la recette des droits du quart des pelleteries, « attendu qu’il est inoüy qu’en ce païs un autre gouverneur se fust immissé de disposer seul d’un bien publicq ».Il avait réglé la façon dont Mézy toucherait « ses gages de Gouverneur » Il avait ordonné le paiement des subventions ordinaires réservées aux ordres religieux.'4 En un mot, il avait fait une entrée impressionnante sur la scène politique.Puis Talon était venu, et après lui Frontenac.Le Conseil assista dès lors à la réduction rapide de ses attributions.L’intendant prit l’administration des finances, la direction de la justice et, avec le gouverneur, celle de la police générale.En 1684, les conseillers eurent un sursaut, à moins que ce ne fût une distraction.Sans le concours des représentants du roi, ils adoptèrent un règlement fixant le prix du vin et de l’eau-de-vie.Quelques mois plus tard, un arrêt du Conseil d’Etat cassait cette législation et interdisait aux conseillers de porter désormais « aucun règlement sur la police generale de ce païs en labsence du gouverneur et de l’Intendant ».7r> Un changement plus ou moins significatif se produit en 1703.Dans une déclaration du 16 juin, le roi ne donne plus au tribunal le nom de Conseil Souverain, mais celui de Conseil Supérieur76.Garneau a vu dans cette modification un signe du dessein que nourrissait Louis XIV, « quand il ne gouvernait plus que du fond de la chambre de Mme de Maintenon », d’annihiler ______i- POLITIQUE ET POLITICIENS 125 « toutes idée d’indépendance, en écartant jusqu’au terme de souveraineté dans un pays lointain, où les révoltes seraient si faciles à former et si difficiles à détruire ».77 Ce n’est pas, d’autres l’ont remarqué, la première fois que le roi substitue l’expression de Conseil « Supérieur » à celle de Conseil « Souverain ».‘s L’année précédente, la commission de Beauharnais avait donné au nouvel intendant le pouvoir de « présider le conseil supérieur ».Mais le greffier Peuvret avait enregistré cette pièce « suivant l’arrêt du conseil souverain de cejourd’hui ».79 II ne faudrait pourtant pas croire que le changement de titre ait passé inaperçu.La commission de Beauharnais est du 1er avril 1702.Dès la fin de mai, le procureur du Séminaire de Québec à Paris écrit à propos du Conseil : « On ne l’appelle plus souverain parce qu’on pretend que le Roi a esté choqué du terme et a prétendu qu’il n’y avoit d’autre souverain que lui ».80 L’expression traditionnelle, cependant, mettra du temps à disparaître des registres du Conseil, où on la retrouve jusqu’en 1709.81 Dans les premières années du XVIIIe siècle, le Conseil remplit essentiellement les fonctions d’une cour d’appel.Il revise ainsi, année commune, trente à quarante causes sur lesquelles les tribunaux inférieurs se sont déjà prononcés.En 1704, cependant, ces sortes d’affaires atteignent presque la centaine, et, à plusieurs reprises, le Conseil condamne, comme il se doit, le plaideur insatisfait à une légère amende « pour son fol appel ».82 Ce n’est plus, il va sans dire, cet organisme qui nomme les juges des cours de première instance, ni les notaires, ni les huissiers.Il lui appartient toutefois de faire procéder à « l’Information des vye, moeurs, age competent, Religion catholique, apostolique Et Romaine » de tout magistrat pourvu d’un siège au Conseil même ou dans une juridiction su- 126 GVY FRÉGAULT balterne.Cette information est plus qu’une formalité.Appelé, en 1711, à témoigner dans le cas de Pierre Rivet Cavelier, nommé greffier de la prévôté de Québec, le curé de la capitale, l’abbé Thiboult, refuse de faire la déposition que l’on exige de lui; il se voit condamner à dix livres d’amende et réassigné à comparaître devant un conseiller « Sous telle autre peine que de raison ».84 L’information terminée, le Conseil enregistre la commission de ces fonctionnaires.Il reçoit aussi à son greffe les commissions des gouverneurs et des intendants ainsi que les édits, les ordonnances et les déclarations qui viennent de la Cour pour être publiées dans la colonie.Avec la participation des chefs du gouvernement, ou du moins en présence de l’intendant, le Conseil porte aussi de nombreux règlements intéressant surtout lo_£om-merce intérieur et, beaucoup plus rarement, l’organisation des métiers et des professions, l’hygiène et l’urbanisme.Le trafic des denrées alimentaires retient fréquemment [son attention.Ainsi, à l’automne de 1700, le procureur général rappelle à ses collègues que « depuis plusieurs années les bleds Et grains ont tellement augmentéz de prix que la plus grande partie des habitants de ce pays sont hors d’Estat de fournir l’argent qui Est necessaire pour En achepter soit pour leur nourriture ou pour Ensemencer leurs terres le printemps prochain ».Des marchands ont des entrepôts au fond de quelques seigneuries et, « au prejudice de l’augmentation des villes », constituent des « amas » de céréales, ce qui a pour effet d’aggraver la cherté des vivres.En conséquence, le Conseil établit le taux du blé et celui du pain.Il interdit aussi aux particuliers d’acheter plus de grains qu’il n’en faut pour la substance de leurs familles, « a raison d’un minot de bled par mois pour chaque personne».85 Tout va POLITIQUE ET POLITICIENS 127 bien jusqu’au printemps de 1701, alors que nombre d’agriculteurs cherchent à se procurer des grains de semence.L’accroissement de la demande provoque tout de suite une hausse sensible du blé.Dans bien des cas, il semble même que l’intention des ruraux les mieux partagés « soit d’Empescher que les autres habitans qui n’ont pas de bled de Semence ne puissent s’En procurer affin d’Etre les Seuls qui ayent a En vendre l’année prochaine ».Devant cette situation, le Conseil intervient de nouveau II réitère l’interdiction de vendre le blé à plus de six livres le minot et fait defense de « cacher les grains » à peine de confiscation des céréales illégalement accumulées, « laquelle confiscation Sera En Entier au profit du dénonciateur qui sera tenu Tellement Secret qu’on ne le fera connoistre a qui que ce soit » et de 400 livres d’amende, dont la moitié réservée au dénonciateur.Enfin, le Conseil déclare qu’il chargera deux de ses membres d’inspecter tous les greniers de Québec en compagnie du procureur général.86 Et le tribunal ne badine pas : convaincu d’avoir vendu un demi-minot de pois de dix sous de plus que la taxe, un marchand se voit infliger une amende de 500 livres.87 En décembre 1705, le Conseil convoque « les plus Notables Bourgeois » de Québec à une assemblée tenue sous la présidence de deux magistrats.A la suite de cette réunion, il adopte une série de mesures en vue d’assurer la bonne qualité du pain et de la viande et d’en fixer les prix.En même temps, il réglemente la vente au détail du vin et de l’eau-de-vie et impose un droit annuel à ceux qui font ce commerce.Soucieux « d’Eviter L’Infection » qui vicie l’air de la capitale, il interdit l’élevage des bestiaux dans la basse-ville et la construction de maisons non pourvues de « Latrines et privez ».Dans le dessein d’em-' pêcher les « Cabarettiers, hostelliers, Vendeurs et regrat- 128 GUY FRÉGAULT tiers de Cette Ville » de compromettre le ravitaillement de la population québécoise, il leur défend d’aller faire leurs approvisionnements à la campagne et leur enjoint d’effectuer, comme tout le monde, leurs achats au marché.Il profite de l’occasion pour interdire aux fidèles « de Contester les portes des Eglises, de prendre querelles Et en venir aux Coups » à peine de dix livres d’amende au profit de la fabrique.Pour combattre rapidement les incendies, il annonce la publication d’une liste de citoyens appelés à fournir des seaux de cuir qui seront déposés aux endroits les plus commodes.88 Voilà que cette liste contient le nom de l’évêque de Québec.Tout en convenant de l’utilité de ce règlement, le prélat déclare ne pas refuser sa contribution à une aussi bonne œuvre, mais à condition « qu’il paroisse qu’il l’a fait de sa pure, bonne et franche Volonté et sans y avoir esté obligé en Vertu d’Arrests ou ordonnances ».Les magistrats hésitent : y aurait-il une belle passe d’armes en perspective ?Sans refuser la cotisation de l’évêque, ils exigent qu’il justifie ses titres à l’exemption dont il prétend bénéficier.89 Mais l’affaire n’a pas de suites.Un incident analogue se produit quand Saint-Vallier lance, en 1700, un mandement contre l’usure.Le prélat vise en particulier les marchands qui équipent les voyageurs partant en expédition de traite; ceux-ci doivent, d’habitude, s’engager à rembourser leur emprunt en fourrures, ce qui assure aux prêteurs un gain de 33 1/3%; par ailleurs, l’évêque permettrait aux équipeurs de toucher un intérêt de .8-% « qu’il dit estre la regie du Royaume pour les marchands ».Aussitôt, les conseillers délèguent deux des leurs auprès de M.de Québec, avec mission de s’enquérir « sur quel fondement Et par quelle raison » il condamne la pratique ordinaire des commet- POLITIQUE ET POLITICIENS 129 Çants.L évêque accueille aimablement les magistrats, leur promet d’examiner de nouveau toute la question et leur annonce qu’il ira exposer ses vues au Conseil.En fait, il se contentera de faire une réponse écrite à la compagnie, qui lui en donnera acte, sans revenir sur le sujet.90 Du reste, sa présence aux séances est extrêmement rare.Pendant 1 année 1700, alors que le Conseil se réunit quarante-deux fois, le prélat ne s’y montre que trois fois; le gouverneur, de son côté n’y vient que deux fois, tandis que l’intendant y préside trente-deux assemblées.Il ne faudrait pas croire que le Conseil se plonge souvent dans l’étude des questions ecclésiastiques.Toutefois, il intervient, encore en 1700, pour prier le gouverneur et 1 intendant de soumettre a la Cour les difficultés que soulèvent la construction des églises et le patronage des paroisses.Cinq ans plus tard, il se prononcera sur le paie-ment des dîmes, matière dont il est encore question en 1706 .En 1709, il détermine les honneurs auxquels les seigneurs hauts justiciers ont droit dans les cérémonies religieuses.Dans d autres domaines, il peut, à l’occasion, prendre des décisions d une portée plus ou moins considérable.On le voit, par exemple, réglementer l’exercice de la chirurgie à Québec.!l! Mais, dans l’ensemble, son rôle se limite à légiférer, avec l’intendant, sur le commerce intérieur et à expédier les affaires de justice qui sont portées à sa connaissance.Ce n est pourtant pas que les milieux où les conseillers se recrutent manquent d ambitions politiques.La nature de ces ambitions se laisse entrevoir dans un assez curieux projet que le trésorier Duplessis prépaie en 1704.Le fonctionnaire y préconise la création d’une « assemblée » qui se substituerait, en pratique, au gouverneur, à l’intendant et au Conseil, puisque, d’une part, l’exécution de 130 GUY FRÉGAULT ses décisions exigerait des ordres de ces messieurs, mais que, par ailleurs, les administrateurs n’auraient pas la liberté de lui refuser leur concours « sur la représentation qui leur en seroit faite, suivant les deliberations de lad.assemblée ».Cette dernière siégerait une fois la semaine.Elle écouterait tous les particuliers qui auraient quelque communication à lui présenter «pour le bien public».Elle se diviserait en deux chambres : l’une constituée en vue d’adopter la politique générale de la colonie et l’autre, pour régler les affaires particulières.La première chambre serait formée du gouverneur général, de 1 intendant, de l’évêque, des lieutenants particuliers des tribunaux royaux et des lieutenants de roi.La seconde compterait seize membres distribués en sept comités, de qui relèveraient « 1 état ecclésiastique », les missions, les troupes, « la Noblesse et Seigneurs », « la Bourgeoisie et marchands », « L’artisant et L’habitant » et, enfin, la mise en œuvre de la législation concertée par les autres organismes du gouvernement.Pas plus que la première, cette seconde chambre ne serait elue par le peuple.Ce qu’elle représenterait, ce ne sont pas les divers éléments de la population, mais bien plutôt, dans l’ensemble, les aspirations et les intérêts des classes supérieures engagées dans le grand commerce et dans la magistrature.Non pas que 1 aristocratie et la bourgeoisie y accaparent tous les sièges au comité ecclesiastique, l’auteur du projet prévoit la présence du conseiller clerc, J.de La Colombière, et celle du curé de Québec, Dupré, tandis que deux Jésuites formeront le comité des missions; au comité des troupes, prendront place le commandant Lagrois et le major de Muy.Mais les magistrats tiennent le haut du pavé dans les autres sections : a la Noblesse, voici le premier conseiller Chartier de Lotbinière et le conseiller Morel de La Durantaye; a la Bourgeoisie, Ha- POLITIQUE ET POLITICIENS 131 zeur, Monseignat et Lino, tous trois conseillers; aux Classes populaires, le lieutenant général Bermen de La Marti-nière et le lieutenant particulier Dupuy, de la Prévôté de Québec; au tout-puissant comité exécutif, enfin, le procu-reur général Ruette d’Auteuil, le major de Louvigny et le trésorier Duplessis lui-même, qui s’est, bien entendu, réservé une place de choix.95 La constitution imaginée par ce dernier n’entrera, certes, jamais en vigueur; il ne paraît même pas que la Cour y ait accordé un moment d’attention.Elle n’en est pas moins significative.Non seulement traduit-elle l’ambition d’un homme, mais elle laisse, en même temps, deviner celle du groupe social auquel il appartient.Cette classe vient de s’emparer de la direaion économique du pays en organisant la malheureuse Compagnie de la Colonie.Insatisfaite du rôle de second plan quelle joue au Conseil, elle désire visiblement élargir son influence politique.Il reste donc aux conseillers relativement peu de pouvoir.Ont-ils beaucoup de considération ?Une démarche qu’ils font en 1702 est susceptible, à cet égard, d’interprétations diverses.Ils se décident alors à solliciter de la Cour une augmentation d’appointements.Ils s’assurent 1 appui de l’intendant, qui prend le parti d’apitoyer le ministre de la Marine sur le sort des magistrats : quelques-uns d’entre eux, déplore-t-il, « sont bien pauvres » et il n’en est presque pas un qui ait « le moyen d’achepter des livres ».96 Ce n’est pas là le discours que les conseillers eux-mêmes tiennent au secrétaire d’Etat.Ils le prient, bien entendu, de hausser leurs « gages ».Mais ils expliquent : Us {les gages) sont si modiques qu’il en rejaillit comme une espece de mépris sur les char- 132 GUY FRÉGAULT ges dont nous avons L'honneur d’être Revêtus.La difficulté de nous rendre au Palais dans Les Neges, les voitures qu’il nous faut pour Cela, et Les autres depences que nous sommes obligés de faire Les absorbent entièrement; a mesure que Le pays augmente, Les affaires Multiplient, nous ne pouvons pour La dignité entrer en de petits Commerces qui pourraient nous aider à subsisted Il n’y a point en ce pays d’officier si petit qu’il Soit qui n’ait point plus que nous.9' Entre le témoignage de l’intendant et celui des conseillers, il existe plus qu’une nuance.Ce dont ceux-ci se plaignent, ce n’est pas de leur pauvreté, mais bien de la perte de prestige qui résulte de la modicité de leurs appointements.Ils soulignent que leur charge leur interdit d’entrer dans les « petits » négoces où d’autres trouvent leur profit.Un conseiller s’estime supérieur à un marchand.A certains indices, il semblerait même que la société canadienne s’engage dans une évolution semblable à celle qui se poursuit depuis longtemps en France, où les négociants doivent abandonner le commerce pour réaliser leurs rêves d’ascension.98 Voici qu’en 1709 deux vacances se produisent au Conseil.Raudot propose pour les remplir Rouer d’Artigny et Aubert de Gaspé.Pourquoi ?« Ces deux ne font aucun commerce ».Il ne serait pas malaisé de trouver parmi les marchands des candidats à ces postes.L’intendant en mentionne tout de suite quatre à la volée, qu’il juge tous « fort honnestes gens ».Il faut aussi remplacer le premier conseiller.Trois hommes pourraient accéder à cette charge, mais Raudot leur préfère Martin de Lino, malgré son rôle équivoque dans la direction de la Compagnie de la Colonie, parce qu’il serait en état de POLITIQUE ET POLITICIENS 133 s’y installer « présentement avec quelque sorte de dignité, ayant quitté son commerce en détail, et l’ayant mis dans une maison Séparée de la sienne Entre les mains de son fils ».Quand La Martinière se trouvera exercer les fonctions de premier conseiller, il lui faudra, selon la tradition, recevoir chez lui ses collègues à l’issue de chaque séance tenue en 1 absence de l’intendant; bien que fort mal dans ses affaires, déclare-t-il à la Cour, il emploiera, s il le faut, « le reste de son Crédit a donner a manger aux Conseillers Tous les jours du Conseil puisqu’il va avoir L’honneur d’y présider ».100 Noblesse oblige.Dans ces conditions, la grande tentation d’un notable est d accepter 1 honneur d une nomination au Conseil, mais de se dispenser d y siéger.En 1706, à peine la moitié des magistrats sont assidus aux séances.Quant aux autres, i.rois séjournent alors en France, un est interdit, un cinquième 9- Voir Guy Frégault, Histoire, traditions et méthodes, dans VAction Universitaire, vol.14, no 1, livraison d’octobre 1947, p.35-42.10.Voir Guy Frégault, Essai sur les finances canadiennes (1700-1750).dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol.12, no 2.livraison de septembre 1959, p.180-182.11.Archives du Séminaire de Québec [ASQ], Lettres, carton N, no 48(2), Dudouyt à Laval, 1677.12.C.Dreyss, édit., Mémoires de Louis XIV pour l’instruction du Dauphin, 2 vol., Paris, 1860.t.II.p.422.13.Cité par J.Hitier.La Doctrine de l’absolutisme, étude d’histoire du droit public, Paris, 1903, p.61.14.Mémoires de Lends XIV, t.II, p.422.15.William Bennett Munro, édit., Documents Relating to the Seigniorial Tenure in Canada, 1598-1854, Toronto 1908, p.91, mémoire du 1er novembre 1709.16.Mémoires de Louis XIV, t.II, p.404-405, 198 GUY FRÊGAULT 17.AC, B 34: 23v, mémoire du roi à Vaudreuil et à Bégon, 24 juin 1712.18.Ibid., 28, Pontchartrain à Vaudreuil, 28 juin 1712.19.Ibid., 36v, Pontchartrain à Bégon, 20 juin 1712.20.Rapport de l’Archiviste de la province de Québec [RAPQ] pour 1947-1948, p.153, Pontchartrain à Vaudreuil, 28 juin 1712; voir ibid., p.167, Vaudreuil à Pontchartrain, 6 novembre 1712, note en marge.21.Ibid., p.145, « Addition au mémoire du Roy », 24 juin 1712.22.AC, B 33: 135, Pontchartrain à Costebelle, 7 juillet 1711.23.H.Têtu et C.-O.Gagnon, édit., Mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec.6 vol., Québec, 1887-1890, t.I, p.465, Mandement de Messieurs les Vicaires Généraux pour la publication du Jubilé de Notre Saint Père le Pape Clément XI, 20 décembre 1707.24.Ibid., p.490-491, mandement du 4 octobre 1716.25.Mémoires de Louis XIV, t.II, p.392-393.26.Charles Pinot Duclos, Mémoires secrets sous le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, Paris, 1846, p.103.27.E.Spanheim.Relation de la Cour de France en 1690, Paris, 1882, p.8.28.Voir Francis H.Hammang, The Marquis de Vaudreuil, New France at the Beginning of the Eighteenth Century, Bruges et Louvain, 1938, p.25-26.29.Ibid., p.52; voir Le Grand Marquis, p.61-63.Sur François de Callières, voir Le Frère de notre gouverneur de Callières, Bulletin des recherches historiques, vol.33, 1927, p.48-51.30.RAPQ (1922-23), p.50, Ruette d’Auteuil, Mémoire de l’état présent du Canada, 1712.31.Cité par Hammang, The Marquis de Vaudreuil, p.19, note 9.32.RAPQ (1922-23), p.51.33.AC, C 11A, 29: 89.34.Ibid., 148; voir AC, C 11A, 27: 156.35.AC, C 11A, 29: 139v-140, 148.36.AC, C 11 A, 27: 147; AC, C 11A, 29 : 267v.37.AC, C 11 A, 32: 115, Louvigny à Pontchartrain, 31 octobre 1711.38.ASQ, Lettres, carton O, no 28, Tremblay à Glandelet, 7 mai 1700.39.AC, B 30: 162v, Pontchartrain à Cadillac, 6 juillet 1709.40.Robert La Roque de Roquebrune, La Direction de la Nou-velle-France par le ministère de la Alarine dans Revue d histoire de VAmérique Française, vol.6, no 4, livraison de mars 1953, p.474-476, 484-485. POLITIQUE ET POLITICIENS 199 41.ASQ, Lettres, carton O, no 7, Tremblay à Glandelet, 21 mai 1695.42.Ibid., no 27, Denonville à Maizerets, 2 mai 1700.43.RAPQ (1938-39), p.74, Vaudreuil à Pontchartrain, 16 octobre 1705; ibid., p.122, Pontchartrain à Vaudreuil, 9 juin 1706.44.AC, C 11 A, 32: 114-114v, Ramezay à Vaudreuil, 29 décembre 1710.45.AC, B 22 : 222, Pontchartrain à Callières, 31 mai 1701.46.Voir Le Grand Marquis, p.62-63; AC, B 22: 113v, mémoire du roi à Callières et à Champigny, 1700; ibid.) 98v, Pontchartrain à Ramezay, 5 mai 1700.47.AC, B 23: 74-74v, Pontchartrain à Callières, 6 mai 1702.48.AC, B 20: 209, Pontchartrain à Champigny, 27 mai 1698.49.Archives publiques du Canada (APC), collection Beauhamais, p.10, Modelle 'politique d’un gouverneur genal pour le Canada.50.AC, B 23: 64v, mémoire du roi à Callières, 1702.51.AC, C 11A, 20: 114, Beauhamais à Pontchartrain, 11 novem- bre 1702.52.AC, B 23: 80-81, Mémoire pour servir d’instruction au Sr de Beauhamois Intendant de justice police et finances en la Nouvelle-France, 6 mai 1702.53.Ibid., 87v.54.AC, C 11A, 24: 332-332v, Raudot à Pontchartrain, 2 novembre 1706.55.AC, B 23: 81, instructions à Beauhamais, 6 mai 1702.56.AC, B 29: 36v, Pontchartrain à Raudot, 30 juin 1707.57.AC, C 11A, 30: 362v, Auteuil, requête, 1709.58.Louis-Armandl de Lom d’Arce, baron de Lahontan, Nouveaux Voyages de Mr le Baron de Lahontan dans l’Amérique Septentrionale, 2 vol., La Haye, 1703, t.I, p.25.59.AC, B 23: 84-86v, instructions à Beauhamais, 6 mais 1702.60.Voir, par exemple, les ordonnances publiées par Raudot entre 1705 et 1710 dans P.-G.Roy, Inventaire des ordonnances des intendants de la Ncnivelle-France conservées aux Archives de la province de Québec, 3 vol., Beauceville, 1919, t.I, p.1-114, en particulier, p.1, 4, 7-8, 14, 18, 21, 28, 32, 49, 64, 74-75, 86, 87, 88, 89, 90, 92, 100, 113.61.Ibid., p.3, 17, 25-26, 41, 75, 101, 102, 105, 108.111, 114, etc.62.Lahontan, Nouveaux voyages, t.I, p.102.63.AC, B 20: 81, Pontchartrain à Saint-Vallier, 21 mai 1698.64.Ibid., 200v-201v, Pontchartrain à Callières, 27 mai 1699.65.AC, B 23: 39v, Pontchartrain à Callières, 29 mars 1702. 200 GUY FRÉGAULT 66.RAPQ (1922-23), p.48, 50, Mémoire sur l’état présent du Canada, 1712; ïbid., p.63, Mémoire à Son Altesse Royale, Monseigneur le Duc d’Orléans, Régent de France dans le Conseil de Marine, sur l’état présent du Canada, 12 décembre 1715.67.Le Grand Marquis, p.62.68.Ibid., p.66.69.AC, C 11 A, 29: 233v-234, Avis de Montréal, 1708.70.AC, B 20: 141, Pontchartrain à Champigny, 1er avril 1699.71.RAPQ (1946-47), p.375, mémoire du roi, 10 mai 1710; ibid., p.388, Vaudreuil et Raudot à Pontchartrain, 2 novembre 1710; AC, B 34: 15, mémoire du roi, 15 juin 1712; AC, B 35: 49v, mémoire du roi, 25 juin 1713; AC, B 49: 618v, Mémoire pour servir d’instruction au Sr Dupuis Intendant, 1er mai 1726, etc., etc.Cf.AC, C 11A, 54: 74-75, Beauharnais et Hocquart à Maurepas, 4 octobre 1731.72.AC, C 11A, 31: 69v, mémoire de Mme de Vaudreuil à Pontchartrain, 1710.73.Edits et Ordonnances, t.I, p.37-39, Edit de création du Coji-seil Supérieur de Québec, avril 1663.74.Jugements et délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, 6 vol., Québec, 1885-1891, t.I, p.10-12, 56, 57.75.Ibid., t.II, p.967, 1021.76.Edits et ordonnances, t.I, p.299, Déclaration du roi pour l’augmentation de cinq offices de conseiller au Conseil Supérieur de Québec, 16 juin 1703.77.Histoire du Canada, 1.1, .219.78.Ibid., note 131.79.Edits et ordonnances, III, p.56-57.80.ASQ, Lettres, carton O, no 36, Tremblay à Glandelet, 28 mai 1702.81.Edits et cndonnances, I, p.311, 321, etc.82.Jugements et délibérations, IV, p.1044, 1055, 1079, 1103.83.Ibid., IV, p.481-482, 487, 902-903, 904 1115-1116, etc., etc.84.Ibid., VI, p.280, 291.85.Ibid., IV, p.506-508.86.Ibid., p.542-543.87.Ibid., p.564,565.88.Ibid., V, p.233-240, 288.89.Ibid., p.529-530.90.Ibid., IV, p.418-420, 427, 432-433.91.Ibid., p.413-415.92.Ibid., V, p.184-186, 230.93.Ibid., p.996-1000, 1009-1010, POLITIQUE ET POLITICIENS 201 94.Ibid., VI, p.385-386, 429-430.95.AC, C 11A, 22: 147v-150, Duplessis, Projet des propositions jaites pour travailler sérieusement à ce qui peut contribuer au bien et à l’avantage des intérêts du Roy et de ses sujets au frais de la nouvelle france, 8 novembre 1704.96.AC, C 11 A, 20: 111-lllv, Beauharnais à Pontchartrain (résumé), 1702.97.Ibid., 81-81v, Dupont, Vitré et La Martinière à Pontchartrain, 1702.98.R.B.Grassby, Social Status and Commercial Enterprise under Louis XI\ , dans The Economie History Review, série 2, vol.13, no 1, livraison d’août 1960.p.21.99.AC, C 11 A, 30: 268-270, Raudot à Pontchartrain, 15 septembre 1709._100.AC, C 11A 32: 254, La Martinière à Pontchartrain, 29 octobre 1711; voir ibid., 254v, Lino à Pontchartrain, 5 novembre 1711.101.RAPQ (1939-40), p.140, Vaudreuil et Raudot à Pontchartrain, 3 novembre 1706.102.Edits et ordonnances, I, p.300.103.AC, C 11A, 125: 322v, Liste apostillée des conseillers au conseil supérieur de Québec et des autres officiers des juridictions du Canada, 28 octobre 1706.104.AC, C 11 A, 28: 248-248v, Raudot à Pontchartrain, 18 octobre 1708.105.AC, C 11 A, 113: 124v, Canada 1700.Estât de la dépense à faire par le fermier du Domaine d’Occident pour le payement des charges des Officiers du Canada pendant l’année 1700.Voir ibid., 159v-160, état de 1701; AC, F 1.10: 240, état de 1702; AC, F 1, 12; 17v, état de 1705, etc.; AC, C 11A, 113 : 223-223v, état du roi pour 1707; AC, F 1, 18: 92v, état du roi pour 1713.Voir aussi RAPQ (1938-39), p.22.36.^106.AC, C 11A, 24: 177, Duchesnay à Pontchartrain (résumé), 1706; AC, C 11A, 125 : 322v, Liste apostillée des conseillers au conseü supérie.ur de Québec, 28 octobre 1706.107.AC, B 20: 209.Pontchartrain à Champigny, 27 mai 1699; AC, B 22 : 97.Pontchartrain à Vaudreuil, 5 mai i700; ibid., 256v, mémoire du roi, 31 mai 1701.108.Les appointements de l’ingénieur peuvent varier.De 1,200 livres en 1702 et en 1703.ils sont portés à 1.500 en 1708 et réduits à 800 en 1713.Voir AC, F 1.11 : 24; AC, C 11A, 113: 248; AC F 1, 18: 92.109.Ce fonctionnaire représente l’intendant à Montréal, où se massent les plus fortes concentrations de troupes du pays; aussi ses principales fonctions consistent-elles à équiper les unités militaires et à pourvoir à leur ravitaillement.Le budget de 1698 attribue au commissaire des appointements de 1.200 livres (AC, C 11A, 113: 44v), mais celui de 1703 les établit à 1.000 livres (AC, F 1, 11; 23v). 202 GUY FRÉGAULT 110.Le premier titulaire de ce poste au Canada reçoit sa nomination en 1698.Sa commission le charge de « tenir registre de la recepte et dépense de la Marine et des fortiffications de Canada, signer les marchez, receptions d’ouvrages, controller les quittances des parties prenantes et faire les autres fonctions de Controlleur de mesme que ceux de Marine establis en France (AC, B 20: 40v).A compter de 1700, il doit aussi confectionner un « registre des concessions, Brevets et ordonnances » qui viennent dans la colonie de la part du gouvernement métropolitain (AC, B 22: 113-113v).111.Le médecin touche 800 livres en 1703 (AC, F 1, 11: 24 , 29), mais 1,100 en 1713 (AC, F 1, 18: 79v, 92v).112.AC, C 11 A, 23: 69-70, Etat au vray des Castors Livrés au Bureau, 16 octobre 1705.113.AC, C 11A, 27: 103v-104v, 1706\ Compte que rend a La Compie de La Colonie de La Nouvelle fronce, Georges Reganrd Duplessis seul agent et Directeur pour lad Compie de la Recette, et Dépense par lui faite pendant L’année gby” six.114.Voir La Civilisation de la Nouvelle-France, p.153-158.115.AC, C 11 A, 25: 284-287, Projet de regie pour la ferme de Canada, 30 mai 1706.116.APC, Collection Beauhamais, Morelle politique d’un gouverneur general pour le canada, p.9.117.Richard Pares.The Economie Factors in the History of the Empire, dans E.M.Carus-Wilson, édit., Essays in Economic History, Londres, 1958, p.416.118.Voir les budgets de 1707, AC, 11A, 113: 230v, 233v-234, ut le recensement de la même année. POLITIQUE ET POLITICIENS 203 II — Les politiciens 1.RAPQ (1921-1922), p.228-231, éloge funèbre de Callières, 26 juin 1703.2.ASQ, Lettres, carton O, no 5, Tremblay à Glandelet, 4 mars 1694.3.AC, B 22 : 279v-280, Pontchartrain à Champigny, 4 juin 1701.4.Lahontan, I, p.102.5.AC, B 22: 121v, Pontchartrain à Champigny.5 mai 1700.6.A.Jamet, édit., Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, p.306.7.ASQ, Lettres, carton N, no 123, Tremblay à Laval, 19 juin 1705.8.Le Grand Marquis, p.62-63.9.AC, B 20: 224-225.10.Hammang, The Marquis de Vaudreuil, p.53.11.AC, C 11A, 21: 186v, Auteuil à Pontchartrain, 14 novembre 1703.12.Voir Iberville le Conquérant, p.375.13.R.G.Thwaites, édit., The Jesuit Relations and Allied Documents, 73 vol., New-York, 1959, t.LXV, p.190-246, Carheil à (Champigny), 30 août 1702.14.A.Jamet, édit., Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, p.311-312.15.APC, MG 18, j 12, Les Lettres Canadiennes, I, no 11.16.ASQ, Lettres, carton O, Tremblay à Glandelet, 28 mai 1702.17.A.Jamet, édit., Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, p.307-308.18.AC, C 11 A, 20: 193v, Beauharnais à Pontchartrain, 14 novembre 1702.19.Shortt, édit., Documents relatifs à la monnaie, I, p.226, Me-moire de l’estât present du Canada, (1712); ibid., 330, Mémoire Sur l'Etat présent du Canada, 9 décembre 1715.20.ASQ, Lettres, carton N, no 123, Tremblay à Laval, 19 juin 1705.21.Voir Le Grand Marquis, p.67-68.22.RAPG (1938-1939), p.81-82, Vaudreuil, Beauharnais et Baudot à Pontchartrain, 19 octobre 1705.Voir ibid., p.57, Vaudreuil et Beauharnais à Pontchartrain, 17 novembre 1705.23.APC, Collection Beauharnais, p.392-393, Raimbault à Beauharnais, 25 novembre 1704.24.Ibid., p.390-391.25.Ordonnances, commissions, etc., etc., des gouverneurs et intendants de la Nouvelle-France, 2 vol., Beauceville, 1924, II, p.327-327.26.APC, Collection Beauharnais, p.418-421, Belmont à (Beauharnais), 18 décembre 1704. 204 GUY FRÉGAULT 27.AC, 11A, 23: 95v-96v, Vaudreuil et Beauharnais à Pont-chartrain (résumé), 23 mai 1705, et notes en marge.28.AC, C 11A, 23: 162, lettre du 28 octobre 1705.29.RAPQ (1938-39), p.164, Vaudreuil à Pontchartrain, 4 novembre 1706.30.APC, Collection Beauharnais, p.420-421, Belmont à (Beau-harnais), 18 décembre 1704.31.Inventaire des ordonnances des intendants de la Nouvelle-France, I, p.4-8.32.RAPQ (1938-39), p.112-113, Vaudreuil et Raudot à Pontchartrain, 30 avril 1706.33.Ibid., p.164; voir ibid., p.109, Vaudreuil à Pontchartrain, 28 avril, 30 octobre, 1er et 4 novembre 1706 (résumé).34.AC, C 11 A, 26: 202v-203v, Raudot à Pontchartrain, 11 novembre 1707.35.RAPQ (1939-40), p.372, Pontchartrain à Vaudreuil, 30 juin 1707.Voir RAPQ (1938-39), p.118, id.à id., 30 juin 1706.36.RAPQ (1938-39), p.32, mémoire du roi, 14 juin 1704.37.Ibid., p.70, Pontchartrain à Vaudreuil, 17 juin 1705.38.Ibid., p.84, Vaudreuil, Beauharnais et Raudot à Pontchartrain, 17 novembre 1704.39.Ibid, p.60, Vaudreuil et Beauharnais à Pontchartrain, 17 novembre 1704.40.Ibid., p.91, Vaudreuil à Pontchartrain, 18 octobre 1705.41.Ibid., p.117-119, Pontchartrain à Vaudreuil, 9 juin 1706.42.Ibid., p.161-163, Vaudreuil à Pontchartrain, 4 novembre 1706.43.Ibid., p.70, Pontchartrain à Vaudreuil, 17 juin 1705.44.AC, C 11 A, 23: 164v-167, Auteuil à Pontchartrain, 17 octobre 1705.45.RAPQ (1940-41), p.376-378, Ramezay à Pontchartrain, 14 novembre 1704.46.RAPQ (1938-39), p.48, Vaudreuil à Pontchartrain.16 novembre 1704; voir ibid.; p.62, Vaudreuil et Beauharnais à Pontchartrain, 16 novembre 1704.47.AC, C 11 A, 22 : 326-342, passim, Ramezay à Ponchartrain, 12 octobre 1705.48.Voir Hammang, The Marquis de Vaudreuil, p.65-69 et note 102.49.AC, B 29: 94v, Pontchartrain à Ramezay, 30 juin 1707.50.AC, B 33: 120v-121, id.à id., 7 juillet 1711.51.ASQ, Lettres, carton O, no 28, Tremblay à Glandelet, 7 mai 1700.52.ASQ, Lettres, carton N, no 122, Tremblay à Laval, 4 avril 1705, POLITIQUE ET POLITICIENS 205 53.RAPQ (1938-39), p.61, Vaudreuil et Beauharnais à Pontchar-train, 16 novembre 1704.54.Ibid., p.167-168, Vaudreuil à Pontchartrain, 4 novembre 1706.55.AC, C 11A, 26, Cadillac à Vaudreuil, 1er octobre 1707; RAPQ (1940-41), p.417, les Jésuites du Canada à Pontchartrain, 1708.56.AC, B 22: 108v, mémoire du roi, 1700; ibid., 128v-129v, Pontchartrain à Auteuil, 5 mai 1700.57.ASQ, Lettres, carton N, no 48(2), Dudouyt à Laval, 1677.58.Sur ce retentissant procès, voir J.Delalande, Le Conseil Souverain de la Nouvelle-France, p.199-202.59.ASQ, Lettres, carton O, no 7, Tremblay à Glandelet, 21 mai 1695; L.et G.Frégault, édit., Frontenac, p.78-82.60.AC, C 11 A, 23: 165, Auteuil à Pontchartrain, 17 octobre 1705, note en marge.61.AC, C 11A, 20: 84-84v, Callières et Beauharnais à Pontchartrain, 15 novembre 1702.62.AC, C 11A, 21: 190, Auteuil à Pontchartain, 14 novembre 1703.63.RAPQ (1938-39), p.53, Vaudreuil et Beauharnais à Pontchartrain, 17 novembre 1704.64.Ibid., p.51.65.Madame de Champigny « ne pouvoit entendre parler de supli-ces, de sorte que sa compassion êtoit quelquefois blâmée hautement, parce qu’en effet elle importunoit les juges d’une maniéré qui les empêchoit de punir le vice.Ce n’est pas ce qui êtoit le plus loüable en elle », Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, p.307.66.RAPQ (1922-23), p.11-15, Auteuil à Pontchartrain, 14 novembre 1704.67.AC, C HA, 22: 114-115, les directeurs de la compagnie à Pontchartain, 7 août 1704.68.Ibid., 119, Auteuil à Pontchartrain, 14 novembre 1704; AC, C 11 A, 23: 164v, id.à id., 17 octobre 1705.69.AC, B 27: 81-81v, Pontchartain à Auteuil, 17 juin 1705.70.AC, C 11 A, 25: 254-254v, Auteuil à Raudot, 2 septembre 1705; Raudot à Auteuil, 3 septembre 1705.71.AC, C 11A, 23: 164v-171v, Auteuil à Pontchartrain, 17 octobre 1705 et notes marginales de Champigny.72.AC, B 27: 272v-273, Pontchartain à Auteuil, 9 juin 1706.73.RAPQ (1922-23), p.49, Mémoire de l’état présent du Canada.74.Inventaire des concessions en fief et seigneurie, I, p.74.75.Archives de la province de Québec, Lettres de noblesse, généalogies, érections de comtés et baronnies insinuées par le Conseil Souverain de la Nouvelle-France, 2 vol., Beauceville, 1920, I, p.81-84.76.Ibid, p.123-126. 206 GUY PRÊGAULT 77.AC, C 11A, 125: 88, Estai de la Contribution faite par Messieurs les Intéressez en la Compagnie du Nord de Canada.78.Inventaire des concessions en fief et seigneurie, IV, p.35.79.ASQ, Lettres, carton O, no 26, Tremblay à Maizerets, 27 avril 1700.80.AC, C 11 A, 20: 136v-137, La Forest à Pontchartrain, 1702; voir ibid., 42v, Callières et Beauharnais à Pontchartain, 3 novembre 1702.81.AC, C HA, 24: 315-315v, Raudot à Pontchartrain, 30 avril 1706.82.Jugements et délibérations du Conseil Souverain, IV, p.970-986.83.Ibid., V, p.201-203.84.Ibid., p.217-219.85.Ibid., p.220-222.86.AC, C 11 A, 24: 293-312, Raaidot à Pontchartrain, 30 avril 1706.87.Ibid., 320, id.à id., 2 mai 1706.88.Ibid., 315-316, id.à id., 30 avril 1706.89.RAPQ (1938-39) p.104-105, Vaudreuil et Raudot à Pontchartrain, 28 avril 1706 ; voir ibid., p.111.90.AC, C 11 A, 25: 373v-374, Riverin à Pontchartrain.1er mai 1706.91.AC, B 29: 14v.92.RAPQ (1922-23), p.49, Mémoire de l’état présent du Canada, 1712; AC, B 29: 100-101; Ordre du Roy qui casse et révoqué le Sr Dauteuil de sa charge de procureur general du conseil Supérieur de Quebek, 30 juin 1707.93.AC, C 11A, 27: 156.94.AC, C 11 A, 29: 256v, Auteuil à Pontchartain, 1708.95.RAPQ (1922-23) p.49.96.Ibid-, 58-59.97.Ibid., 79, Auteuil au Conseil de Marine, 27 avril 1717 ; AC, C 11A, 37: 301, id.à id., 27 juillet 1717 et notes en marge.98.AC, C 11A, 49: 156, Beauharnais, Places a Remplir Dans La ¦Judicature, 18 octobre 1727.99.Jugements et délibérations du Conseil Souverain, V, p.254.100.RAPQ (1939-40), p.368-369, Pontchartrain à Vaudreuil et à Raudot, 30 juin 1707.101.RAPQ (1947-48), p.226, Pontchartrain à Vaudreuil, 4 juillet 1713.102.ASQ, Lettres, carton N, no 122, Tremblay à Laval, 4 avril 1705. POLITIQUE ET POLITICIENS 207 103.AC, C 11A, 28: 292, A.-D.Raudot à Pontchartam, 25 octobre 1708; AC, C 11A, 26: 160v, 170v, J.Raudot à Pontchartrain, 10 novembre 1707.104.Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, Montauban, 1751, p.420-421, 463.Françoise Juchereau recueillit les matériaux de cet ouvrage.«La Mère Duplessis de Sainte-Hélène.reyit toute l’Histoire de l’Hôtel-Dieu et lui donna sa forme littéraire définitive », Bulletin des recherches historiques, XXXI, 1935, p.509-510.105.ASQ, Lettres, carton P, no 9, Glandelet à Saint-Vallier, 1706.106.AC, C 11A, 26: 107-107v, Raudot à Pontchartrain, 10 novembre 1707.107.Ibid., 150-153, 160v-161.108.Ibid., 154-159.109.AC, C 11 A, 30: 299v-301, id.à id., 14 novembre 1709.110.AC, C 11A, 26: 161v-162v, Raudot à Pontchartrain, 10 novembre 1707.111.Ibid., 169-170.112.AC, B 29: 385v, Pontchartrain à Raudot, 13 juin 1708.113.AC, C 11A, 31: 142-143, Raudot, ordonnance du 25 juin 1710.114.AC, B 34: 33v, Pontchartrain à Galiifet, 20 juin 1712; voir RAPQ (1947-48), p.146, Pontchartrain à Vaudreuil, 25 juin 1712.115.Hammang, The Marquis de Vaudreuil, p.72-73; RAPQ (1939-40), p.424-425, Vaudreuil à Pontchartrain, 28 juin 1708.116.AC, B 22: 24, Pontchartrain à Raudot, 10 mai 1710.117.AC, C 11A, 29: 243v, résumé d’une lettre du 4 juillet 1708.118.AC, C 11 A, 28: 371-371v, ordonnance du 25 mars 1708.119.Le Grand Marquis, p.71.120.AC, C 11A, 28: 306-308, Raudot à Pontchartrain, 17 octobre 1708.121.Ibid., 303-304v, id.à id., 16 novembre 1708.122.RAPQ (1942-43), p.406, Pontchartrain à Vaudreuil, 6 juillet 1709.123.AC, B 30: 144, Pontchartrain à Raudot, 6 juillet 1708; voir AC, B 29 : 369, id.à id., 6 juillet 1708.124.AC, C H A, 30: 299-299v, Raudot à Pontchartrain, 14 novembre 1709.125.Ibid., 146-228v, J.Raudot à Pontchartrain, 20 septembre 1709.126.RAPQ (1946-47), p.374.127.AC, B 32: 23v, Pontchartrain à J.Raudot, 10 mai 1710.128.RAPQ (1946-47), p.372-373, Pontchartrain à Vaudreuil, 10 mai 1710.129.Ibid., p.385-386.Vaudreuil à Pontchartrain, 25 octobre 1710. 208 GUY FRÉGAULT 130.Hammang, The Marquis de Vaudreuü, p.75.131.AC, C 11A, 34: 57-58, Vaudreuü à Pontchartrain, 1713.132.Voir Le Grand Marquis, p.62-63.133.RAPQ (1946-47), p.409-410, mémoire de 1710; RAPQ (1942-43), p.414-417, résumé d’une lettre de Mme de Vaudreuü, 1709.134.RAPQ (1946-47), p.386, Vaudreuü à Pontchartrain, 25 octobre 1710.135.Voir Le Grand Marquis, p.73-74.136.AC, C 11A, 125: 322-323v, Liste apostillée des conseillers au conseil supérieur de Quebec et des autres officiers des juridictions du Canada, 28 octobre 1706. SUZANNE PARADIS AUX PORTES DE LA HAINE poèmes SUZANNE PARADIS — Née à Québec.Poète et romancière.A publié: Les Enfants continuels, A Temps, Le Bonheur.deux recueils de poèmes, et un roman, édité à Paris, Les Hauts cris.Publiera à l’automne: La chasse aux autres et II ne faut pas sauver les hommes, un recueil de poèmes et un conte poétique.Prépare un autre roman : La Poulie. HOLOCAUSTE J’allume l’incendie des quatre coins du monde des horizons tordus régneront sur mes villes dans ses abatis noirs séchera la forêt seuls les noyés seront sauvés et les pluies baiseront la grande plaie des rives.Tu n’appelleras pas au secours dans tes mains les nuits tomberont comme un décor de théâtre dans l’apocalypse finale, avec nos corps roulés dans leur bouche sauvage et notre âme une flamme sur le sein du jour.Le beuglement profond de nos peurs ressemblantes ouvrira les échos sur les montagnes sourdes et le fouet des vents chauds commandera nos fronts, nos larmes couleront comme des yeux de cire fermés pour ne plus rien apprendre.La torche allumera ensemble tous les seuils où se tenaient gênées par l’attente les femmes une main au ventre et l’autre aux cheveux, et pour porter le sel, l’eau à leur langue lourde elles appelleront des anges aux doigts rouges. 212 SUZANNE PARADIS Tu n’offriras pas le pain sur tes paumes, les bouches effrayées les bouches affamées ouvertes par la faim par le feu la fatigue broieront à dures dents la chair de leurs gencives et la dernière mort s’offrira comme un crime.Conflagration sonore aux toits de femme et d’homme f’allume la douleur aux quatre croix du monde pour la porter brillante au-dessus de leur tête de leurs bras trop courts ils échapperont les fruits et même l’arbre et l’enfant immolé.Les amours qui dansaient en riant dans les roses fuiront comme chevaux avec le mors aux dents avec la mort dans leurs sabots, levant des vents si nus qu’ils gèlent sur nos faces et brident sur la peau des encens de couleur.J’allume le désert des quatre soifs du monde brasier des quatre fleuves ou les cerfs royaux boivent dans leurs bois l’eau des clairs de lune brasier des quatre mains tendues entre elles belles comme des yeux qui n’ont rien vu qu’amour.Je suis la fille en feu l’éclatante bougie qu’un geste maladroit renverse sur le monde, j’allume l’incendie qui dévorera l’ombre.Derrière moi l’éclipse blanche du soleil brûle avec la douceur d’une étoffe. AUX PORTES DE LA HAINE 213 MIROIR Ne regarde pas comme j’ai souffert mes yeux sont trop grands pour être complices.Souffrent les jardins sous les vents déserts le printemps d’automne a deux ailes tristes.Visage coupé dans le flanc du jour l heure d’aube luit aux dents du sourire, naissent les oiseaux pour ailer l’air lourd l’air des pays gris dans leur saison pire.Naissent les enfants dans leurs yeux d’émail leur torse raidi sur la saison forte.Le soleil taillé en verre à vitrail fait l’ordre des murs et des hautes portes.Ne répète pas comme j’ai perdu, pari que l’on joue au seuil de la terre : la haine a ouvert son poignet tordu au lit de grès noir couché son mystère.Les arbres gênés lâchent leurs fruits blancs, des vents brusques choient, peurs instantanées, et nous reprenons en vieux gestes lents le déroulement des amours fanées.Ne commence pas l’aveu sans retour que nos yeux prudents murmuraient sans dire. 214 SUZANNE PARADIS Ne crois pas au temps, à des fins de jour où les corps dissous glissent comme cirei.Visage dressé sur la guerre et l’os que ta paix est grande et ta forme douce ! Les portails fleuris, la résine et l’eau mêlent leurs parfums au moelleux des mousses.Ne me cherche pas, je suis close en toi sombre et pourtant blanche et mêlée aux larmes, les immenses bras du mal et du froid ne me prendront pas à tes faims de flamme.Visages offerts, nous regarderons les vols des oiseaux et leurs arcs de grâce, tu vivras sur moi l’offrande et le don et je te suivrai en moi, chaude trace.Nous voyagerons d’aube en midi d’or des jeux de jeunesse aux fins crépuscules, de pays de vie en terre de mort mariés aux vignes aux renoncules.Nous boirons bouche à bouche le ruisseau nous joindrons nos bras de terre mordante, U plus saine chair et la plus douce eau et le champ de mil et l’ombre stridente Quand, d’avenir tiède, ton doigt chargé croisera sur moi le nom de ta race, ne regarde pas comme j’ai changé.L’étreinte de toi grandit sur ma face. AUX PORTES DE LA HAINE 215 LA MALEBÊTE Nous enverrons la mort pâlir dans un giand coffre derrière un vieux visage osseux et des mains jointes avec des fleurs à cœur fané et des mains ointes d’huile et de sang, sous les éclats de cires d’ocre.Nous chargerons son lit brûlant d’amère flamme de plâtre et d’os, d’âmes en croix aux bouches d’ordre, des vins figés, des pains qu’on a cessé de mordre cessé de rompre en parts de faim, mie, croûte et lame.Nous coucherons la mort sans front au lit d’épine que le rosier ouvre à la rose au cœur du songe.Que la douleur aux dents polies la broie et ronge mort de poussière au teint de poudre et d’aveline ! Je veux sourire au pire orgueil au pire outrage mais l’amour tremble et veut pleurer du poids qu’il porte, je veux survivre au pire mal de pire sorte, l’ombre s’allume un feu de joie sur mes courages.La mort déploie d’étranges ailes sur mes villes roule, aux linteaux des chambres bleues où j’ai dormi, 216 SUZANNE PARADIS des sommeils sourds poreux et doux comme une mie.J’ai mal de mort au fond des yeux, l’aile immobile.On m’avait mise à mieux me voir sur la colline, on m ’avait mise à mieux me fuir sur la montagne, on a souillé de brouillards rouges la campagne j’ai perdu l’aube et le midi dans les ravines.Nous enverrons la mort brunir dans les solives et les bois secs que les mois d’août ne mouillent plus dans les clartés de lune opaque et continue quand les vents fuient les cimetières et les grives.Nous enverrons la mort pourrir dans nos blessures puisqu’ aucun lieu n’a plus de paix pour qu’on y veille, puisqu’ aucun sein n’a plus de lait, ni la groseille de suc léger qu’on boit au fruit, à la chair sûre.Mains de douleur, gorges du temps, membres malades, liez la mort en fagots noirs près des murailles, que nos regards montés du fond de nos entrailles lèvent enfin, sur l’arbre vif, des yeux de jade. AUX PORTES DE LA HAINE 217 DIEU Es-tu pour boire le soleil la bouche ouverte des montagnes ?Es-tu, pour briser le sommeil l’aube universelle diane ?Es-tu la rose au parfum lourd jetée noire aux yeux d’Isabelle s les plus tristes et les moins belles, de celles qui meurent du jour ?Es-tu le partage des rêves la loi tenace des saisons la pesante odeur des maisons ou la légèreté des grèves ?Es-tu la neige au profil gris l’énorme ascension des brumes, le dernier le plus fort des cris que l’âme des hommes assume ?Es-tu la porte étroite des vallées la racine des pleurs têtus et des chansons entremêlées ? 218 SUZANNE PARADIS Es-tu le pain ?Les hommes labouraient l’aurore des gestes droits dans chaque main, ils respiraient par les grands pores des terres ouvertes de faim.Ils balayaient l’herbe mauvaise chassaient les oiseaux dans leur cri et noyaient les hauts champs de riz pour des moissons dessus la glaise.As-tu compris?Es-tu le ventre sourd de l’homme la soif sur sa langue sans paix ?Je ne sais pas ce que tu es je ne sais pas ce que nous sommes.Quand bien même nous joindrions nos doigts pour un commun usage nos jardins, nos champs, nos fonctions, ta pérennité et nos âges; nos roses massacrées d’épines le pâle amour que nous avons nos voix en serments qui s’en vont et ton silence sans racine; notre pierre, notre verger, notre maïs blanc notre toile nos vigilances de bergers et ta perfection d’étoile; AUX PORTES DE LA HAINE 219 serais-tu moins dieu — nous, moins hommes — ?Terre, soleil et mer mêlés toi, l’allégresse sur les blés, toi, joie dans la pulpe des pommes ! Es-tu déjà le papillon l’aile bleue de toute lumière ?— Nous, cette bande de grillons grisés d’incessante prière ?Es-tu le bois?.pour le feu rouge des demeures le bois brûlé pendant des heures ?Les hommes revenaient du froid les épaules marquées d’opprobre les femmes en manteaux d’octobre recueillaient les dernières fleurs.Le feu roulait dans ses couleurs les ombres peureuses des vieilles femmes penchées sur des corbeilles.Es-tu solitude ou bien terre ennui, oubli, es-tu la mort le mauvais bien, l’âme ou le corps le mal brisé aux os de verre ?Vous n'avez pas attendu, frères, hommes de vin hommes cernés homme semblable homme contraire la fin de la bonne journée. 220 SUZANNE PARADIS Colère d’homme dans les yeux — pourquoi quittiez-vous votre songe appris sur l’ardoise, et l’éponge rayant ses mots mystérieux ?— vous n’avez pas attendu, prêtres sans pain aux dents pour consommer à la lumière des fenêtres le sacrifice irraisonné : l’un de vous aux crimes du soir qui couraient par les hautes gerbes, dans un orage de bras noirs vient d’assassiner Dieu dans l’herbe. AVX PORTES DE LA HAINE 221 AUX PORTES DE LA HAINE Nos cheveux entremêlés sous le signe de la paix nos désirs entrecroisés sous l’averse du silence des longs mois de notre amour et d’absence le jour naît.Nous marchons à pas feutrés par les cônes et les souches, le soleil dore nos yeux suit nos ombres de forêt et corrige d’un seul trait le sourire de nos bouches.Quand nos yeux ensorcelés de fatigue de douceur — des baisers émerveillés plein nos lèvres plein l’espace — sans regret détourneront de leur face la douleur, nous irons, passage lent de promesse graines noires, aux sillons brûlants d’été jeter l’aube de nos blés de parfums d’herbe troublés près des sources au frais boire.Si je veux chanter l’amour et défendre son doux seuil fleuri lourd et fleuri haut de jacinthes et de menthe mais quel cri demande-t-il que je mente p mais quel deuil parle-t-il pour détourner ma parole sans souillure ?Dans les bois d’arbres glacés, quel mensonge traque-t-il mon amour, dti blanc péril de ses chaînes de blessure ?Si je veux porter l’amour et son aile de chanson par les champs et les vallées de doux trèfles en prière ; papillon, si mon danger m’est lumière sur le front, 222 SUZANNE PARADIS quel œil noir surveille-t-il l’eau la flamme généreuse sous mes doigts le jeu léger des dociles éléments, quelle envie ou quel tourment, mains jalouses, ô mains {creuses ?Si je veux risquer l’amour et sa belle déraison dénouement de fruits promis dans la grâce des semences, si mon sang ouvre le jour et commence l’horizon, quel bras dur oppose-t-il l’os énorme de sa haine au soleil que j’ai choisi, à l’étreinte de rayons au poids d’or de sa pression sur nos nuques incertaines ?Ah ! croit-il nous arracher aux colères de nos dents dénouer notre nœud, taire l’orage de nos plaintes et couvrir de son fuyant vent de crainte notre flanc, celui-là qui n’ose pas courir l’aube, l’âme nue, et ses mains toute sa chair découvertes sur le jour celui-là qui meurt autour de notre aube continue?Croit-il que nous ramperons dans ses plaines sans couleur celui-là qui n’ose pas danser, ailes arrachées, jeter hors des bras d’orgueil ses jachères de bonheur ?Nos destins enchevêtrés d’herbes hautes et de pierre par l’écho bouleversé — pleurs de joie ou de mort — l’alliance de nos corps aux pénétrantes paupières brilleront pour l’univers des myrtilles et des joncs.Et, jailli du mouvement innombrable des colombes notre espoir étalera sur l’if sombre ses bourgeons. AUX PORTES DE LA HAINE 223 L’ENFANCE L’enfance a des yeux aux paupières creuses pour choisir longtemps ses joies et ses jeux, une vieille femme à mémoire heureuse revenant des blés, mains poussiéreuses surveille le jour à son front joyeux.Elle perd ses doigts dans ses fleurs de proie parcourt l’univers en cerceaux légers lance sur la mort ses chevaux de Troie, bataillons ailés du songe guerroient l’enfance a des yeux couleur des dangers.Elle rit aux rois à robes orange aux bergers poudreux amateurs de loups aux vieux animaux dans les vieilles granges mâchant les foins secs d’appétits étranges — et pleure à des plaies sur ses deux genoux.Savez-vous dormir le trèfle aux oreilles groseilles aux dents cailloux et noyaux?L’enfance a des yeux aux flammes pareilles â des champs d’été traversés d’abeilles et de ruisseaux bleus à changeants joyaux. 224 SUZANNE PARADIS Elle dort aux nids, fausse tourterelle, eff raie de silence l’oiseau de nuit brille sur la main qui se prend pour elle ou s’abrite au creux d’ombreuses ombrelles brouillant les échos pour faire du bruit.Savez-vous compter au boulier des bulles aux secrets miroirs où quêtent ses doigts son souffle et son chant et sa voix de tulle ses moins innocents conciliabules quand elle défie l’homme au côté droit ?L’enfance a des yeux de muraille vierge.Que le brouillard saigne à sa plaie d’étang que les pluies fondent la cire du temps, l’enfance aux os blancs ne voit sang ni cierge mais offrande d’eaux et de dieux titans.L’enfance a des cris de constant ravage des bras nus et chauds qu’elle tend aux fruits, des pleurs allumés de splendeur sauvage dont le sel a cuit ses botiches de rage pour qu’elle devienne homme en fin de nuit, homme en fin de temps homme en fin d’ivresse, jeux écartelés par d’étranges lois, homme au jugement — soifs demanderesses — homme à petit feu, à longue paresse quand la vie se lève en forme de croix. AUX PORTES DE LA HAINE 225 Je t’ai portée pâle, enhance totale, tes cheveux de son ta bouche de pain imprégnant mon corps d’ombres digitales enfance aux longs yeux d’amande brutale, prochain mon prochain, mon lointain prochain.L’enfance a des rires d’ailes feutrées des roux d’automne et de buissons luisants pour qu’elle devienne homme aux mains tirées de travaux de poids, aux mains déchirées d’ongles toujours noirs de poignets pesants.Pour qu’elle devienne homme et d’autre argile des vents luxeront sa racine d’os rompront dans son sang sa veine fragile.L’enfance a des yeux d’aveugle docile mais les avenirs lui montrent le dos. 226 SUZANNE PARADIS PAS DE DEUX Caille, caille, beau sourire danse, danse en souliers plats pour le meilleur et le pire dans ton dernier falbala.A moitié morte ou bien ivre danse en regardant le ciel tu n’as plus longtemps à vivre dans ton corps artificiel.Danse jusqu’à ce que bute ton pied sur le sol de bois les accords bleus de la flûte ont le vertige pour toi.Tournent tes jambes de folle le sommeil n’a pas de vœux et l’ennui de la parole n’a pas touché tes cheveux.Ton pas dans l’étrier traîne fouette fouette les chevaux! Le temps dans ta main égrène ses minutieux travaux : la blancheur d’une corolle allume un jardin passé une chanson sans parole répète ce que tu sais ; AUX PORTES DE LA HAINE 227 une note à l'épouvante saute d’un nid desséché au bois la saison suivante a des grands froids de cachés ; tu es devenue trop belle et pourtant n’as pas changé ; le vent n’a plus rien qu’une aile la nuit ne peut plus bouger.Sur tes paumes solitaires des anneaux brillent soudain, vite, creuse-leur la terre au plus profond des jardins.Au cœur secret de la rose le soleil s’est endormi, ne va pas dormir aux choses dans l’oseille ni le mil.Tu es devenue trop frêle et pourtant n’as pas maigri, le ciel tombe des tourelles et s’étend sur les champs gris.Saute à travers la broussaille, ta robe à rubans légers ne t’alourdit pas la taille, vite, cours hors de dangers ! Les fontaines sans poulie gardent leurs eaux doucement, tu es devenue jolie ou c’est le miroir qui ment. 228 SUZANNE PARADIS Fuis, fuis, danseuse incarnate, aussi loin que tu le peux, le jour pâle et l’heure plate sont allongés sur les feux.Pour attendrir la lumière, les dieux d’aube et de corail ceux qui pleurent sans prière ou naissent dans un vitrail, tu es devenue trop grande et pourtant n’as pas grandi.La pluie mêle son offrande aux bras des arbres raidis.Tourne, tourne, passiflore d’un jardin anéanti sur ta cheville indolore.Demain nous serons partis.Au bois la dernière noce noue et dénoue les ruisseaux, le temps comme un grand carrosse bat le chemin de tes os.Danse dans l’or ou la boue au-devant des chemins blancs par-dessus le bruit des roues par-dessus leur traître élan ! Tu es devenue trop sage et pourtant n’a pas vieilli ballerine de passage, oublie-nous dans ton pays ! HELÈNE J.GAGNON LA CHINE AUX CHINOIS II HÉLÈNE GAGNON.— Journaliste de carrière, Hélène Gagnon était attachée à la rédaction de XEvénement-Journal, de Québec, lorsqu’elle partit en Afrique Occidentale en 1942.D’Accra, en Gold Coast, elle rapporta un grand reportage: Blanc et Noir.Hélène Gagnon (qui épousa Jean-Louis Gagnon en 1936) a collaboré à plusieurs revues et journaux dont Vivre, La Nation, les Idées, etc.Depuis une quinzaine d’années, elle a fait de nombreux et de longs séjours à l’étranger: Afrique, Etats-Unis, Amérique du Sud, Europe.Elle a publié dans La Réforme un reportage sur le Portugal; dans Les Ecrits, un recueil de vers: Saudades.Au cours des dernières années, elle se rendit au Proche-Orient et séjourna, en particulier, en Egypte, au Liban, en Turquie.Puis ce fut enfin l’Extrême-Orient: la Chine, la Corée, le Viêt-Nam et Hong-Kong. SHANGHAÏ Qui a eu l’idée du premier pousse-pousse?— Le riche étranger, le riche étranger.Qui a eu l’idée du stick pour battre le coolie-pousse?— Le riche étranger, le riche étranger.Qui aura l’idée de jeter à l’eau le riche étranger, le riche étranger?— Le pauvre Chinois, le pauvre Chinois.(Chanson populaire de Shanghaï) De toutes les villes de Chine, Shanghaï est la mieux connue des étrangers.On peut dire qu’elle est le produit de l’élan impérialiste britannique au XIXe siècle.Du petit village de pêcheurs qu’elle était jadis, elle est devenue la plus grande et la plus populeuse des cités chinoises.Et son essor se poursuit maintenant à un rythme accéléré.Comme Pékin et Tientsin, Shanghaï est érigée en un district administratif relevant directement du gouverne- * La première partie de ce texte a été publiée dans le volume n° 10 des Ecrits du Canada Français. 232 HÉLÈNE J.GAGNON ment central, et gouverné par un conseil municipal.Ce conseil se compose d’un maire et de sept vice-maires.La ville proprement dite compte sept millions d’habitants, mais le district en compte dix millions.Shanghaï est située à mi-chemin entre Pékin et Canton, à six heures de vol de la capitale compte tenu d’une escale à Hofei pour déjeuner; il n’est pas coutumier de servir des repas à bord des avions chinois, l’horaire prévoyant des escales en temps opportun.De l’avion, le paysage terrestre apparaît comme un tapis luxuriant où se marient toutes les teintes de vert, où les villages infiniment nombreux forment un motif décoratif répété à l’infini.Un réseau compliqué de cours d’eau roux y trace de gracieuses arabesques.On dirait le système sanguin de cette vaste contrée agricole, la plus peuplée de tout le pays.Après une heure de vol, peut-être plus, un passager me prévient que nous allons survoler le Grand Canal impérial, et me raconte son histoire: les fleuves et rivières de Chine, coulant presque tous dans la direction ouest-est, ne se prêtaient guère aux échanges entre le nord et le sud du pays.Afin de parer à cet inconvénient, la construction d’un canal fut entreprise dès le Ve siècle avant Jésus-Christ.Au XIHe siècle de notre ère, le gouvernement des Yuans désirant faciliter le transport du riz, tribut des provinces du sud, vers les greniers de la capitale, réquisitionna la main d’œuvre nécessaire sous forme de corvées, et le canal fut prolongé de manière à relier le Haiho, près de Pékin, au Yang Tsé, près de Hangchow.Il mesure 1,200 milles de longueur et traverse quatre provinces — la plus longue voie navigable construite de main d’homme. LA CHINE AUX CHINOIS 233 Ce canal a joué un rôle important dans le développement économique et culturel de la Chine, avant le développement du transport maritime et la construction de chemins de fer.La région comprise entre le fleuve Jaune et le fleuve Bleu, ou Yang Tsé, qui tous deux prennent leur source au Thibet et se déversent dans la Mer de Chine, fut le berceau de la civilisation chinoise.Dès le Xle siècle avant Jésus-Christ, la dynastie des Tchéous de l’Ouest y régnait.C est à cette époque semi-légendaire que se révéla la vocation agricole du peuple chinois.Le premier ancêtre, Tchéou-ki, fils de la déesse Kiang Yuan, aurait découvert que le tsi (millet commun) était plus facile à cultiver et plus propre à la consommation que le chou (millet glu-tineux).L’usage du riz comme aliment de base des Chinois ne fut introduit que plus tard.Cette céréale n’est pas originaire de la Chine, mais plutôt de l’Indochine, d Inde et d’Afrique.Elle a été développée à partir d’espèces sauvages.Fait intéressant, le gouvernement a indu dans son programme de travaux hydrographiques, la rénovation complète du Grand Canal impérial, lequel avait été bloqué par les Britanniques en 1843 ; d’importants travaux ont déjà été effectués et il ne tardera pas à être ré-ouvert à la circulation, s’il ne l’est déjà, soulageant d’autant le réseau ferroviaire taxé à l’extrême par les demandes pressantes de l’industrialisation et le développement intensif de l’économie rurale.Volant à une altitude relativement peu élevée, nous survolions bientôt le fleuve Jaune, jadis surnommé le Fléau de la Chine.En cette saison, dans son grand lit couleur moutarde, coulait une eau rare, épaisse comme un sirop.Au cours des âges, ce terrible fleuve, presque 234 HÉLÈNE J.GAGNON à sec en été et torrentiel durant la saison des pluies, a désolé le pays et causé des centaines de millions de morts.Il a débordé de son lit 1,500 fois en 3,000 ans et changé de cours 26 fois.A certains points de son cours inférieur, son niveau est de 30 pieds plus élevé que la campagne avoisinante à cause de l’envasement subi au cours des siècles.De tous les grands cours d’eau du monde, il est celui qui charrie le plus de limon ou loess ; d’après les statistiques compilées à la station hydrométrique de Shenshien dans le Honan, le contenu moyen de terre charroyée par ses eaux est de 36,50 kilogramme au mètre cube, soit 1,380,000 tonnes par année ! Dans le passé, les efforts pour contrôler ce fleuve se limitaient à la construction de digues.Au moment des grandes crues, cependant, malgré les efforts acharnés des hommes, les digues crevaient, laissant échapper leurs eaux tumultueuses qui recouvraient d’une nappe glauque des centaines d’hectares de terres cultivées, ruinant les paysans et laissant dans leur sillage la mort, la famine, les épidémies.En 1642, il a dévasté Kaifong, capitale du Honan et 340,000 de ses 370,000 habitants périrent noyés.En 1938, nouvelle rupture des digues.Cette fois 890,000 personnes périssaient en quelques heures .Depuis 1949, un vaste plan d’ensemble a été élaboré pour régler une fois pour toutes le cours de ce fleuve assassin.Ce plan comprend la construction de 46 barrages en escalier le long du cours principal du fleuve et de ses tributaires ; ils serviront à prévenir les inondations, à assurer l’irrigation des terres et à générer de l’énergie électrique.Les générateurs électriques installés le long du cours principal du fleuve Jaune auront une capacité totale de 23 millions de kilowatts.L’irrigation couvrira 116 millions de mous et il deviendra possible à des na- LA CHINE AUX CHINOIS 235 vires de 500 tonnes de remonter jusqu’à Paotow, nouvelle grande base industrielle de Mongolie.Par ailleurs les travaux préliminaires sont amorcés dans le but de harnacher le cours supérieur du fleuve aux gorges de Sanmen.Enfin on espère pouvoir réduire considérablement le contenu vaseux de ces eaux au moyen du filtrage.S’ajoutant aux moyens mécaniques, la reforestation systématique et massive des terres riveraines devrait concourir à éliminer définitivement les causes d’inondation.Des 46 barrages projetés, neuf sont actuellement en contruction.Nous volons toujours mais le temps passe vite grâce à l’intéressante conversation de ma petite Yi-hua, fertile en renseignements sur sa bonne ville de Shanghaï.Comme tous les siens, Yi-hua éprouve des sentiments partagés au sujet de sa ville natale.Fière de sa qualité de grande cité moderne — la plus grande des villes de Chine, métropole industrielle et commerciale du pays — elle ne peut oublier les affres du passé.Quoique toute jeune, Yi-hua a connu le Shanghaï semi-colonial alors que les navires de guerre étrangers croisaient sur Huang Pu, que les soldats et la police des puissances étrangères bousculaient les Chinois dans les rues, que les grandes banques internationales contrôlaient l’économie chinoise, que l’inflation atteignait un niveau de cataclysme, entraînant avec elle la misère la plus abjecte.Le temps où le papier-monnaie valait si peu qu’il en fallait des brassées pour acheter un kilo de riz ; où les gens crevaient de faim comme des mouches ; où les bébés morts de froid et de privations étaient abandonnés dans le ruisseau pour être ramassés au petit jour par les équipes de la voirie avec les cadavres de chiens et de chats errants ; le temps des grèves et des répres- « 236 HÉLÈNE J.GAGNON sions sanglantes, des guerres civiles et étrangères ; le règne du Kuomingtang et ses fonctionnaires corrompus vendant à leur propre profit le matériel de secours de l’U.N.R.R.A.Et ensuite, en 1950, le retour de Chiang Kai Shek sur ses navires de guerre pour bombarder Shanghaï avec les munitions fournies par les Américains .Qu’allais-je trouver ici seulement neuf ans après ?Qu’étaient devenues la ville et sa nombreuse population?Les banques internationales, les monopoles, les innombrables commerces, les hôpitaux, les écoles, les musées fondés par les Occidentaux ?Qu’avait-on fait des champs de course, des casinos, des fumeries d’opium, des maisons de jeu, des 800 maisons de prostitution, des bordels d’enfants de moins de cinq ans, garçons et fillettes, des tripots, des bars, des tavernes — et partant des entremetteurs, des pickpokets, des drogués, des trafiquants, des coupe-jarrets, des prostituées et autres déchets humains qui constituaient une bonne partie de la population de Shanghaï?Dans le lointain se profilait déjà une silhouette de ville occidentale, étendue, proliférante, débordant sur la rive opposée d’une grande rivière en un panorama empanaché de fumées industrielles.Avant d’atterrir, notre avion attendant quelque signal fait un tour de la ville ; quelle aubaine pour les passagers auxquels ce sight-seeing aérien procure une vue d’ensemble de la grande cité ! Dans un virage au-dessus du port, le fameux Bund nous apparaît inondé de soleil avec sa façade de gratte-ciel dont certains atteignent jusqu’à 25 étages, les plus hauts de Chine.Aussitôt après nous apercevons au centre de la ville un immense rectangle pavé et bordé de parcs ou de terrains de jeu. LA CHINE AUX CHINOIS 237 Qu’est cela?demandais-je à Yi-hua.« C’est le Square du peuple ».Il occupe le site de l’ancien champ de course de la Concession britannique.Elle m’indique en même temps l’emplacement de l’ancienne Concession française où un vaste espace était réservé à la piste de lévriers et ses bâtiments: Les bâtiments ont été conservés, rénovés et réadaptés pour servir de lieu de réunion, de salle de théâtre, de concerts, etc.Atterrissage.L’aspect occidental de Shanghaï aperçu du haut des airs trouve un écho terrestre dans les paroles de bienvenue que m’adresse en anglais M.Lieu, secrétaire de l’Union panchinoise des journalistes, venu à ma rencontre.Il est accompagné d’une jeune femme, sa collaboratrice au grand quotidien Sin Wen Jihpao.Cette charmante personne me fera les honneurs de sa ville durant mon séjour ici.De toutes les villes de Chine visitées jusqu’ici, Shanghaï est celle où je rencontrerai le plus grand nombre de gens parlant l’anglais ; il s’en trouve également, mais plus rares, parlant le français.Yi-hua, libérée d’une partie de ses responsabilités, pourra en profiter pour visiter sa famille.Sa mère et ses frères habitent ici.Surtout je bénéficierai du précieux concours de M.Ching Chung-wha qui joint à ses hautes fonaions de rédacteur en chef du S in Wen Jihpao, de directeur de la rédaction de plusieurs revues dont China Reconstructs, celle de vice-maire.En dépit de ses multiples obligations, il trouvera encore le temps de me faire apprécier l’hospitalité de sa grande ville, ses innombrables ressources, l’ampleur de son essor industriel, commercial, culturel — le charme exquis de personnes riches d’une double culture chinoise ee occidentale. 238 HÉLÈNE J.GAGNON Arrivée à l’hôtel Ching Chiang (ou King Kong, l’ex-Mandaley), où je vais loger.C’est un édifice de treize ou quatorze étages, très anglais avec ses bow-windows, ses fenêtres aux boiseries blanches tranchant nettement sur la brique rouge.Il a été construit il y a peut-être un quart de siècle par le juif anglais Sassoon.Luxueux, garni élégamment, il contient 198 suites et chambres, toutes munies de salles de bain modernes.Depuis 1950 cependant, la grande salle à manger a été remplacée, conformément à la coutume chinoise, par une série de petites salles à manger au dernier étage.On y peut ainsi recevoir ses amis dans l’intimité, plutôt que mêlés à une foule bruyante.La clientèle est très cosmopolite ; à peine arrivée, j’entends parler huit ou dix langues et je vois défiler dans les immenses pièces qui occupent le rez-de-chaussée, salons et salles de lecture, un riche échantillonnage humain parsemé de costumes nationaux de divers pays d’Asie et d’Afrique.Le personnel parle couramment l’anglais.A l’entre-sol se trouve une boutique de « souvenirs » où l’on peut se procurer de fort jolies choses : tableaux laqués incrustés de jade, bibelots précieux de jade, de corail, de turquoise, d’ivoire ; évantails, parasols, broderies, etc.De ma chambre au huitième étage, la vue s’étend à un vaste secteur de la ville.Conformément à ses origines, elle offre un spectacle hétérogène avec ses hauts buildings à l’occidentale surgissant ici et là au-dessus de pâtés de maisons basses.A l’extrême droite, s’élève la masse imposante et gracieuse d’une grande église orthodoxe russe surmontée de cinq coupoles d’un bleu merveilleux ornées de croix d’or.En marge des quartiers modernes, se devine le mystère des quartiers spécifiquement LA CHINE AUX CHINOIS 239 chinois, aux toits de tuiles, galeries superposées ornées de boiseries ajourées au-dessus du réseau labirynthique de rues étroites où s’affaire une population extrêmement dense.A la sortie de l’hôtel, à droite, on m’indique un immeuble de belle apparence mais peu élevé.C’est l’ex-club naval français.Derrière la façade agréable avec ses grandes fenêtres, s’étend une construction d’amples proportions flanquée d’un merveilleux petit parc qu’on ne devinerait jamais de l’extérieur.L’immense véranda couverte donnant sur le parc sert en été de salle à manger.Mme Chow Chiao-yen, musicienne, cantatrice et député à l’Assemblée nationale rencontrée au dîner de M.Ching Chung-wha m’y invitait à déjeuner.Ayant vécu en France durant plusieurs années, cette jeune femme s’exprime admirablement en français.Elle a conservé son goût pour la culture de ce grand pays.Au cours de la visite du club, elle soulignera la beauté des lieux, l’harmonie des proportions architecturales, certains détails de la décoration.Le fait est que les marins français s’étaient installés là un « refuge » fort accueillant.Grands salons, bibliothèque, fumoirs, salle de danse, salle de billard, etc.La population de Shanghaï est mieux vêtue que celle de Pékin et des autres villes.Les hommes portent volontiers durant l’été torride les costumes tropicaux ou simplement le pantalon et la tunique bien coupée, au col ouvert et aux manches courtes.Quant aux femmes, elles s’habillent à la chinoise et fort gracieusement; pour varier, elles portent jupe et blouse à l’occidentale ou quelque jolie robe de cotonnade de coupe européenne.Shanghaï est la seule ville de Chine où l’on voit des magasins de confection affichant dans la vitrine des vêtements féminins à l’occidentale: robes, manteaux, etc.C’est aussi le seul endroit où l’on 240 HÉLÈNE J.GAGNON puisse se procurer de fins souliers à la mode italienne ou française.Par contre, les personnes qui préfèrent la confortable chaussure traditionnelle trouvent meilleur choix à Pékin.Ainsi Yi-hua achète ses chaussures modernes à Shanghaï, mais de Pékin, elle envoie des souliers traditionnels à sa maman.Avant 1949, la plupart des hommes portaient la robe longue et le petit calot rond.Les riches arboraient des vêtements somptueux faits de brocarts et de soie brodée — ce qui accentuait encore les différences sociales, tranchant sur les défroques déguenillées des innombrables pauvres.La robe a disparu complètement pour faire place aux vêtements modernes.Ceux qui auraient conservé les riches vêtements d’autrefois, les laissent enfouis dans les grands coffres, désireux de faire oublier qu’ils étaient jadis parmi les privilégiés — peut-être les profiteurs.D’autres les ont déposé chez des regrattiers ou des antiquaires où ils font la joie des touristes, des visiteurs.Le charmant Vercors apparaît vêtu d’une de ces somptueuses défroques sur la couverture de son livre: Les divagations d’un Français en Chine.Maintenant, après neuf ou dix ans, on ne trouve plus guère que les petites tailles, sans quoi j’en aurais volontiers acheté une pour mon mari! Elle serait allée rejoindre dans le placard, la belle djellabah achetée à Tanger et autres fantaisies auxquelles je n’ai pas su résister au cours de mes voyages, quitte à les en sortir périodiquement pour les faire admirer des amis! Shanghaï est sans doute, de toutes les villes de Chine, la seule où se rencontrent encore des résidents étrangers, des hommes d’affaires, des représentants de firmes commerciales étrangères, surtout de compagnies de navigation.Ou encore des « attardés » du bon vieux temps .paralysés par la perspective de ne pouvoir exporter les capitaux et les LÀ CHINE AUX CHINOIS 241 avoirs accumulés sous l’ancien régime.Il s’y trouve aussi des Occidentales mariées à des Chinois.Ces gens vivent en vase clos, se haïssent entre eux et maudissant la Chine nouvelle; mais sachant bien qu’ils ne Sauraient s’adapter ailleurs.En raison des circonstances historiques connues, du caractère colonial que l’économie chinoise affectait à partir de l’intrusion des puissances étrangères sur son territoire et d’un état de dépendance qui l’obligeait à se rabattre sur les importations étrangères, l’industrie se développa surtout dans le bassin du Yang Tsé inférieur.Avant 1949, Shanghaï détenait la presque totalité des industries du pays entier, dont la moitié des usines textiles: 71% des banques et du commerce y étaient concentrés et 84% du transport maritime.Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement populaire entreprenait de mettre de l’ordre là-dedans.Il procéda par étapes: en premier lieu il stabilisa les prix et mata du coup l’inflation.Ensuite il s’efforça de réduire progressivement les importations étrangères en invitant l’industrie de Shanghaï « à se retourner vers l’intérieur »; un vaste échange de commodités fut encouragé entre les districts ruraux et la grand’ville, les premiers fournissant la matière première et celle-ci fournissant aux campagnes les produits manufacturés.Afin d’amener l’entreprise privée à franchir sans heurt le passage du capitalisme au dirigisme économique, divers procédés furent utilisés.Certaines entreprises privées furent ré-équipées et développées, et reçurent de l’Etat des contrats de fabrication. 242 HÉLÈNE J.GAGNON Ailleurs par l’injection de capitaux, l’Etat sauvait des entreprises déficitaires et les remettait à flot, leur permettant de participer efficacement à l’œuvre de reconstruction nationale.A l’automne de 1955, l’organisation des coopératives agricoles fut étendue à la presque totalité du pays.Cet événement ne pouvait manquer d’influer sur la situation des centres urbains.En janvier 1956, devant la tournure que prenaient les choses, les progrès réalisés à date et l’essor donné au pays depuis 1949, — la plupart des capitalistes chinois faisaient leur soumission au régime.Toutes les entreprises industrielles et commerciales de la ville, au nombre de 87,693, demandaient « en bloc » d’être intégrées à l’économie nouvelle en devenant des entreprises mixtes, c’est-à-dire des entreprises dont la direction serait partagée par les anciens propriétaires et des représentants de l’Etat.Le gouvernement ayant acquiescé à leur demande, les résultats ne se firent pas attendre.La production monta en flèche.L’industrie lourde en est un bon exemple.Sous direction privée, elle comprenait quelque 17,000 ateliers dont certains fort rudimentaires, des boutiques de fond de cour inadéquatement équipées, à l’outillage démodé et fabriquant des produits de qualité inférieure.Ces établissements ayant été réorganisés, réoutillés, agrandis et modernisés, une tâche définie leur fut assignée.Après un an seulement, leur production combinée avait augmenté de 32.1 pour cent.En 1957, cette production augmentait encore de 26.7 pour cent et ainsi de suite.Les conditions de travail s’étaient améliorées au delà de toute comparaison possible de même que la qualité des produits. LA CHINE AUX CHINOIS 243 L’expérience la plus passionnante de mon séjour à Shanghaï fut sans doute ma rencontre avec un grand industriel-capitaliste chinois « converti », M.Lieu Nyan-tsé; elle avait été arrangée par M.Ching Chung-wha.Comme l’éminent journaliste, M.Lieu Nyan-tsé est l’un des vice-maires de Shanghaï.Accompagnée d’une collègue amie de la famille Lieu et de ma jeune interprète, je devais d’abord visiter la grande usine de textiles, l’une des quelques 30 entreprises familiales des Lieu comprenant aussi des cimenteries, minoteries, installations portuaires, mines de charbon, filatures de laine, fabriques d’allumettes, etc.Le vieux papa Lieu était de son vivant surnommé « le roi des allumettes ».L’usine est située à quelque distance de la ville, de l’autre côté de la rivière Huang Pu; l’occasion d’une randonnée dans un district hautement industrialisé.Contraste captivant entre les jonques et les sampans à voiles multicolores sillonnant ce grand cours d’eau, et le panorama moderne hérissé de gratte-ciel et de cheminées d’usines! Notre hôte nous accueillit dans le hall d’entrée de l’usine, un établissement étendu comprenant de nombreux ateliers reliés entre eux.J’étais préparée à l’idée de rencontrer un représentant de l’ancienne société chinoise.Quelle ne fut pas ma surprise de me trouver en présence de cet homme jeune — moins de 45 ans — très belle apparence, physionomie athlétique — un extrovert, gradué de Cambridge, parlant admirablement l’anglais, mais surtout un « converti » débordant d’enthousiasme pour la société nouvelle et plus encore pour son nouveau statut, celui de directeur-adjoint de l’entreprise familiale devenue une entreprise mixte dès 1954.Au shakehand de l’arrivée, sa main m’avait semblé calleuse, ce qui n’avait pas manqué 244 HÉLÈNE J.GAGNON de m’intriguer.J’allais en avoir l’explication au cours de la visite des différents services en le voyant « mettre la main à la pâte » ici et là, vérifiant telle pièce, rectifiant telle autre, accueilli partout avec déférence et courtoisie mais sans aucune obséquiosité de la part du personnel composé principalement de femmes et de jeunes filles.Ce vaste établissement dont la raison commerciale est Wool and Jute Co., comprend une filature de coton, une filature de laine ainsi que des ateliers de tissage.Elle se complète d’ateliers de réparation pour le matériel technique.Les tissus qu’on y fabrique sont assez variés et en particulier les lainages, dont certains sont très fins et d’excellente qualité.Certains des bâtiments sont de construction assez ancienne, mais ils ont été rénovés et agrandis.On a accordé une attention spéciale au système de ventilation qui m’a semblé fort adéquat car presque partout on se sentait à l’aise en dépit de la chaleur intense au dehors.Le matériel est du type le plus nouveau et l’automation avancée.Avant même que j’aie eu le temps de poser la question, mon hôte m’indiquait les devises de sécurité installées partout.De tous les établissements industriels visités en Chine, c’est sans doute ici que mon regard allait se faire le plus inquisiteur; j’étais hantée par le souvenir de mes lectures sur le travail infantile dans l’industrie textile de Shanghaï avant 1949, des petits enfants qui y agonisaient au-dessus de bouilloires fumantes parce que « leurs petites mains travaillaient plus vite que n’auraient pu faire des mains d’adultes »; par le souvenir personnel, d’enfants de cinq à huit ans entrevus dans une fabrique de tapis à Rabat, au cours d’une visite du Maroc en 1956, dont les petites mains travaillaient aussi » plus vite que n’auraient pu faire des mains d’adultes «, sous le regard menaçant de LA CHINE AUX CHINOIS 245 l’effroyable surveillante qui, d’ailleurs, m’avait fermé la porte au nez tout en invectivant furieusement le guide qui avait osé m’amener là .Ici, rien de cela.Sous le nouveau régime, il n’existe plus de travail infantile dans l’industrie.Les lois protégeant la femme et l’enfant ont mis fin aux abus du passé.Ces abus, inhérents à l’ancien régime, sont maintenant honnis et considérés avec horreur et remords.La visite terminée, M.Lieu m’invitait fort aimablement à l’accompagner chez lui où sa femme nous attendait pour déjeuner.Je montai dans sa voiture d’un modèle pas très récent mais roulant encore bien, tandis que mes deux compagnes nous suivaient dans celle qui nous avait amenées ici.Nous eûmes ainsi l’occasion de causer longuement car il y a bien une demi-heure de l’usine à la maison.La conversation de M.Lieu devait m’ouvrir des horizons illimités, m’aider à pénétrer le mystère, absolu pour nous, de la transformation radicale du peuple chinois, transformation morale et spirituelle autant que matérielle: son acceptation globale de l’ordre nouveau.La famille Lieu se composait de huit enfants dont trois fils qui tous reçurent une éducation mixte, traditionnelle et occidentale.Les fils allèrent terminer leurs études dans les grandes écoles européennes.Les filles se mariaient.Le vénérable M.Lieu, leur père, décédait en 1954 mais leur mère vit encore.En 1954, le grand industriel et ses fils décidèrent que le temps était venu de faire le point.Au début de l’ère nouvelle, ils avaient eu des craintes, ne sachant au juste ce qui allait arriver.Mais loin de malmener les capitalistes patriotes ceux qui n’avaient pas pris part aux activités contre-révolutionnaires ni pactisé avec les étrangers, Japonais et Américains, le gouvernement populaire les avait invités à 246 HÉLÈNE J.GAGNON collaborer à la reconstruction nationale.Surtout les capitalistes tout comme le reste de la population avaient été à même d’apprécier ce que le gouvernement populaire avait fait pour la Chine, lui redonnant sa juste place dans le concert des nations, la sortant du chaos pour l’orienter vers un avenir glorieux.Le temps n’était-il pas venu de faire leur part?La famille Lieu décida alors d’adresser une requête au gouvernement pour lui demander le statut d’entreprise mixte (joint State-private).Au bout de trois ou quatre mois, la requête ayant été acceptée, la transformation s’opéra, donnant lieu à d’imposantes célébrations auxquelles assistaient de nombreuses personnalités, dont le premier ministre Chou En Lai, ami du viel industriel.« Maintenant je suis un homme heureux », de conclure mon hôte.Cette phrase devait revenir comme un leitmotiv dans sa conversation, exprimant une sorte d’angoisse rétrospective en même temps qu’un sentiment de délivrance qui continuait de m’intriguer.A la mort du vénérable M.Lieu, survenue quelques mois après cet événement capital, son fils aîné, mon hôte, lui succédait comme directeur-adjoint des entreprises familiales.Ingénieur émérite, il agit aussi comme directeur-adjoint et conseiller technique pour des entreprises d’Etat.Quant à ses frères, ils préféraient accepter des situations dans des entreprises d’Etat de Pékin, l’un comme ingénieur, l’autre comme chimiste.« Mais ne regrettez-vous pas le bon vieux temps, le temps où vous étiez maître et seigneur chez vous, seul responsable de l’administration de vos affaires et .seul bénéficiaire aussi »?demandai-je à certain moment.« Le bon vieux temps comme vous dites, était loin d’être paradisiaque.Nous vivions dans l’insécurité, la guerre civile, les grèves, l’inflation; nous avions à subir LA CHINE AUX CHINOIS 247 une concurrence étrangère étouffante du fait de la limite de 5 % sur les importations imposée par les Traités; du fait aussi du contrôle de nos douanes maritimes par les Occidentaux.» « Je vous avoue que, comme bien d’autres, je ne suis pas sans éprouver une certaine honte, beaucoup de remords pour le temps où j’administrais nos affaires de haut, trônant dans un moelleux fauteuil de cuir, sans une pensée pour l’aspect humain du problème, sans contact avec les travailleurs autrement qu’à travers des gérants et autres intermédiaires .Aussi, que de difficultés ouvrières, que de mécontentement légitime parmi ces derniers.Et pour moi, que de migraines! Depuis que l’administration s’appuie sur les travailleurs, plus rien de tel.La production s’accroît et s’accélère; plutôt que de me considérer comme un tyran et un exploiteur, les travailleurs me tiennent comme un des leurs, comme un grand frère soucieux de leur bien-être.Je suis un homme heureux! Comprenez-vous ce que cela représente?Je ne suis plus un parasite, un exploiteur égoïste.Je crois être devenu utile.» Oui, je commençais à comprendre.Honte du passé parasitaire, joie d’être devenu utile, désir de participer à la reconstruction nationale et de faire de la Chine une grande puissance.Toute à l’intérêt de cette conversation, je n’avais pas fait attention à la route que nous suivions; jusqu’au moment où nous entrons dans une rue étroite, non pavée, bordée d’un côté par une série de maisons blanches, modernes, et de l’autre, par une haute palissade.S’arrêtant devant la première maison, M.Lieu annonce joyeusement: « Nous voici chez moi! » Descendant de la voiture, curieuse comme toutes les femmes, je ne puis m’empêcher de jeter un coup d’œil par 248 HÉLÈNE J.GAGNON les interstices de la paille tressée dont est faite la palissade, mystérieux écran qui bouche la vue des habitants d’en face comme un mur d’attrition.J’aperçois un beau parc à la pelouse couleur d’émeraude planté d’une multitude d’arbres ornementaux et, à moitié dissimulée sous cette frondaison, une habitation de belles proportions.Un peu honteuse de mon indiscrétion, mais désirant quand même savoir, je demande à ma collègue qui venait de me rejoindre s’il ne s’agissait pas là de quelque résidence officielle.« Mais non, dit-elle.C’est la demeure familiale des Lieu.La vieille maman y termine tranquillement ses jours sans être dérangée.» Madame Lieu Nyan-tsé apparut au bout d’un moment, alors que nous étions installés dans le salon de sa demeure: une très belle femme, grande et svelte, souriante et réservée.Elle porte la robe chinoise et ses cheveux sont coupés courts, accentuant son air de jeunesse, et son allure sportive.Je lui donnais moins de 30 ans; elle m’apprendra bientôt qu’elle en a 4l.« Elle est championne de basket-ball » me dit son mari, évidemment très fier de cette charmante compagne, « et deux de mes trois filles dont l’aînée a 17 ans, sont championnes de natation.» Lui-même est un tennisman accompli, paraît-il.La pièce où nous nous trouvions n’offrait aucun rappel de la Chine traditionnelle si ce n’est sous la forme gracieuse d’un rouleau de peinture au mur en face de moi; elle est confortable mais simple, et conforme à la personnalité sportive de mes hôtes, apparemment peu soucieux de luxe et d’ostentation: un grand canapé (chesterfield) et plusieurs fauteuils de cuir fauve disposés autour d’une table à café sur laquelle est posé un vase de cristal et des cendriers-réclame de l’usine de textiles.Deux ou trois meubles d’acajou aux lignes sobres.La maison, réquisitionnée LA CHINE AUX CHINOIS 249 et occupée par les Japonais durant la guerre, avait été fort abîmée; tout le mobilier avait dû être remplacé.La conversation revient nécessairement au sujet qui avait motivé ma visite: l’adaptation de grands industriels-capitalistes à l’économie socialiste.Bien plus: à la mentalité d’une Chine devenue communiste.Parlant d’abondance et très relaxé, M.Lieu aborda cette question qui m’avait semblé délicate: sa situation financière.« Pas de dividendes payés depuis la libération, mais intérêt versé sur le capital.Pour quelques années encore, quatre ans sans doute, mes frères et sœurs et moi-même touchons annuellement une somme de un demi-million de yuans (environ $250,000).Le reste est investi dans le ré-équipement, les améliorations diverses, les œuvres sociales telles que crèches, écoles, cliniques, sanatorium et maisons de repos.Et je reçois un salaire de 600 yuans par mois.» Songeant à l’ambiance d’austérité qui règne dans ce pays tout occupé de son relèvement économique, et à la mentalité nouvelle peu favorable à ce qui évoque de près ou de loin les différences sociales, je remarque en badinant: « Que pouvez-vous bien faire de tout cet argent?» — C’est à ma femme qu’il faut demander cela; c’est elle qui s’occupe des finances familiales.Mais auparavant, je vous dirai quelque chose qui devrait vous intéresser.Figurez-vous que mes filles insistent pour que je renonce dès maintenant à l’intérêt sur le capital et que nous nous contentions de mon salaire.Comme tous les jeunes, elles tiennent surtout à se sentir intégrées et n’aiment pas du tout passer pour des capitalistes.Je crois qu’elles ont raison et je ne tarderai sans doute pas à leur donner satisfaction.Peut-être dès l’année prochaine.! 250 HÉLÈNE J.GAGNON D’une voix douce et fort détachée, Mme Lieu m’explique en riant qu’elle consacre une partie de ses revenus à l’achat de bons et obligations, une autre partie à ses œuvres de bienfaisance dont quelques garderies qui semblent lui tenir particulièrement à cœur.Mais il est clair que la fortune la laisse indifférente et que sa petite famille l’intéresse davantage, ainsi que le sport.Elle dit regretter vivement de ne pouvoir me présenter ses filles.D’après leur photo posée sur un meuble, les petites sont mignonnes, mais moins jolies que leur mère.Le déjeuner n’interrompt en rien le roulement de la conversation.Ici aussi on s’étonne que je sache manier habilement les baguettes et on remplace aussitôt le couvert à l’occidentale par les gracieux bâtonnets d’ivoire.Succulent repas et spécialités de Shanghaï dont je ne me souviens malheureusement pas le détail.J’envie fort les gourmets capables de se rappeler toutes les agapes qu’ils ont connues durant leur vie.Entre la poire et le fromage, ou leur équivalent en cuisine chinoise, je dis mon étonnement qu’un capitaliste, même « converti », soit accepté au point d’occuper une charge politique comme celle de vice-maire de la grande ville de Shanghaï.Ma remarque est saluée par des rires joyeux.« Et il n’est pas le seul, de remarquer ma collègue.Un autre capitaliste, héritier d’une des plus grandes fortunes de Chine, est aussi vice-maire de Shanghaï — M.Yung.Vous vous souvenez de Mme Chow, professeur de chant au Conservatoire de Shanghaï, rencontrée chez notre collègue Lieu (une autre famille) et qui vous invitait à déjeuner à l’ancien Club naval français?Elle appartient aussi à une puissante famille capitaliste — ce qui ne l’empêche pas d’être élue LA CHINE AUX CHINOIS 251 député à l’Assemblée Nationale populaire.Il y en a bien d’autres! » Shanghaï, grande ville industrielle, conserve pourtant un certain caractère oriental dû au fait que plus de 18% de la population se compose d’artisans.Une visite fort intéressante fut celle que je fis dans un atelier groupant un nombre considérable d’arts et métiers.Jadis abandonnés à leurs propres ressources et souvent réduits à la mendicité, les artisans connaissent un regain d’importance grâce à l’effort gouvernemental en vue de revaloriser les arts populaires.De vieux artistes s’emploient à communiquer aux apprentis les secrets de fabrication tombés en désuétude durant la période qui précéda la libération.J’ai vu des jeunes gens qui s’appliquaient à la gravure sur porcelaine et sur ivoire, d’une finesse telle que leurs œuvres doivent être examinées à la loupe! Pour avoir une idée d’ensemble des produits qu’offre déjà la Chine à l’exportation, je parcourus les salles d’exposition situées dans un des gratte-ciel du Bund.J’y serais encore si j’avais voulu tout voir.De là, promenade sur le Bund.C’est le nom donné par les Britanniques à cette partie de leur concession qui s’étendait en bordure du Huang Pu.Shanghaï est surtout connu par les photos du fameux Bund avec sa façade d’imposants buildings: anciennes banques internationales, centres des grands consortium étrangers, etc.Réquisitionnés et nationalisés depuis 1949, ils servent maintenant à loger les bureaux de l’administration, ceux du commerce et de l’industrie, comme à d’autres fins nationales.Les Chinois considèrent que leurs propriétaires originaux se sont, dans le temps, dédommagés largement pour leur mise de fonds initiale. 252 HÉLÈNE J.GAGNON Autrefois il y avait le Bund des financiers, le bon côté de la rue, et celui de la canaille qui hante tous les grands ports, le bord de l’eau avec ses entrepôts, ses hangars, ses cabanes disgracieuses, ses flaques d’eau fétide et ses odeurs.La rue a été élargie et une grande bande de terrain transformée en parc coupé d’une promenade.La population y vient prendre le frais tout en regardant les navires mouillés dans la rade et qui se font de plus en plus nombreux.La Chine populaire entretient déjà des relations commerciales avec 93 pays.A l’extrémité de la promenade, au confluent du Huang Pu et de la rivière Suchow, se trouve l’un des parcs jadis « interdits aux chiens et aux Chinois », un petit Eden enchanteur où les saules baignent dans l’eau.Il se trouve également à Shanghaï, des lieux historiques intéressants: le Temple de la Cité, le jardin Yu Eu, le monastère Ching An, le temple et la pagode Lung Hua, pour n’en nommer que quelques-uns.C’est dans le Temple de la Cité que se trouve la chapelle de Chin Yu-pai, le dieu tutélaire de Shanghaï.Et dans les jardins, derrière le temple, il y a le Pavillon de l’Etang.Construit au milieu d’un petit lac bourbeux, ce pavillon de style traditionnel est précédé d’un pont coudé de neuf détours.Ses pilotis de bambou demeurent intacts après plus de 400 ans, à ce qu’on raconte.Cette intéressante construction se trouve située dans un quartier typique aux maisons basses et aux rues étroites.Quartier populeux où abondent les maisons de thé, les loges de diseuses de bonne aventure, les boutiques commerciales où l’on vend des oiseaux exotiques, des poissons-fleurs, des jouets, des articles de vannerie, tous les produits du petit artisanat. LA CHINE AUX CHINOIS 253 Le monastère Yu Fu, vieux de quatre siècles, possède une statue de Bouddha de quatre pieds de hauteur taillée dans une seule pièce de jade d’un vert laiteux, dont la tunique est ornée de pierres précieuses.Ce monastère contient aussi des reliques et une collection de 7,200 ouvrages bouddhistes imprimés il y a deux siècles.Lors de leur visite à Shanghaï en 1955, le Dalai et le Panchen lama y prêchèrent devant une assemblée de fidèles.A l’anniversaire du Bouddha, durant le Festival du printemps, des milliers de moines et de fidèles y viennent faire leurs dévotions.Mais c’est au Musée de Shanghaï qu’on trouve les plus anciennes et les plus précieuses reliques du passé.Etabli depuis 1950 il contient une extraordinaire collection d’objets d’art et de pièces archéologiques couvrant une période de 5,000 ans.Classifiés dans l’ordre chronologique, ces exhibits comprennent dix sections.Il s’y trouve des pièces de céramique colorée datant de la société primitive; des ustensiles de bronze des dynasties Yin, Shang et Chou de l’Ouest, ainsi que de la période des Etats Guerriers; des peintures des dynasties Tang, Sung, Yuan, Ming et Tsing.Et aussi des spécimens de l’artisanat contemporain.Et l’élément humain?J’y pensais en me transportant d’un lieu à un autre, en coudoyant les foules des quartiers populaires, scrutant les visages et les attitudes.Où était donc passée la canaille?Où étaient les miséreux, les éclopés, les mendiants, les prostituées, les bandes d’enfants abandonnés, l’innombrable multitude de parias qui peuplait le Shanghaï d’autrefois?Comment en avait-on disposé puisqu’ils ne se voient nulle part — même pas au fond des hutungs lointains?J’en aurais bientôt l’explication. 254 HÉLÈNE J.GAGNON Le troisième jour de ma visite à Shanghaï, j’étais reçue chez M.Lieu, le Secrétaire général local de l’Union des journalistes, qui m’avait accueillie à mon arrivée.Ce charmant collègue avait réuni dans sa maison plusieurs personnalités de Shanghai, dont M.Chiang Chung-wha et Mme Chio.Toutes les personnes présentes parlant l’anglais, l’occasion était propice de me renseigner sur les sujets que je désirais éclaircir, en particulier celui des « réformatoires ».Les précisions vinrent, abondantes, la réhabilitation des parias constituant sans doute le fait dont s’enorgueillit davantage la Chine nouvelle.Les maisons de redressement fonctionnent à partir du principe que le délinquant est une victime de la société, qu’il est généralement récupérable et, qu’étant soumis à une période de ré-éducation, il peut redevenir un citoyen honorable et utile.En même temps, la population était préparée par une propagande bien dirigée à les recevoir comme des enfants prodigues.Tant à Shanghaï qu’à Pékin et dans les usines du nord-est, on m’a désigné fièrement d’anciennes prostituées devenues des travailleuses modèles — un titre infiniment respecté.Il en est de même qui ont mérité à ce point l’estime de leur entourage, quelles étaient élues à des fonctions officielles comme déléguées à l’Assemblée Nationale.Au lendemain de sa victoire, le nouveau gouvernement installa à Shanghaï deux centres de réhabilitation: la Maison de redressement pour les hommes et le Réforma-toire des prostituées.Les succès remportés par ces deux institutions furent tels qu’après neuf ans, elles n’ont pratiquement plus de raison d’être.L’ancien emplacement de la « zone » où gîtaient la plupart des voleurs et bandits de toute espèce, était nettoyé par ordre de la Municipalité de Shanghaï.Les cabanes LA CHINE AUX CHINOIS 255 sordides étaient abattues et des tonnes de détritus enlevés.Première mesure: les simples réfugiés étaient renvoyés dans les campagnes et dotés de lopins de terre ou intégrés dans les coopératives agricoles.En 1951, la Maison de redressement était établie.On y recevait 3,000 hommes et jeunes gens, les mettant au travail dans quatre boutiques: bâtiment, réparation mécanique, cordonnerie, fabrication de vêtements.Ceux du bâtiment qui furent employés au début à l’agrandissement de l’établissement, la construction de nouveaux ateliers, dortoirs, etc., pouvaient, au bout d’un an être envoyés à l’extérieur.Ils aidèrent à l’érection d’hôpitaux, cinémas et autres édifices publics.A la réparation, les apprentis remettaient en état des camions, des tracteurs, des automobiles; ils apprenaient à construire des tours mécaniques et produisaient des pièces détachées.En plus d’apprendre un métier, ces gens recevaient une éducation politique où l’accent portait sur la discipline et le patriotisme.Aucune punition corporelle.Mais suivant la formule généralisée en Chine et dont l’inspiration est tirée d’une coutume familiale traditionnelle, les réfractaires étaient soumis publiquement à des séances de critique et de blâme.Les « récupérés » étaient désignés en comités privés par leurs co-détenus; les cadres ayant approuvé, ils étaient élargis et rétablis dans leurs droits de citoyens libres.Apparemment le système, soutenu par le sentiment populaire et la coopération de la population, est un succès.Il ne reste sans doute du premier contingent de détenus que quelques incorrigibles dangereux pour la société; mais le Centre continue de servir aux mêmes fins pour les nouveaux délinquants.Il arrive que nombre de réformés choisissent d’y rester après leur libération, continuant de travailler dans les ateliers où ils touchent un sa- 256 HÉLÈNE J.GAGNON laire normal pour leur travail, tout en étant parfaitement libres de circuler à leur aise.Quant à la Maison de redressement des prostituées, son histoire est plus intéressante encore.Dès 1949, les 800 « maisons » de Shanghaï avaient été fermées.Cependant 72 continuaient d’opérer clandestinement.En 1951, le gouvernement établissait la Maison de redressement et y plaçait 2,192 prostituées.La plupart étaient infectées de maladies vénériennes et autres; plus de 60% étaient complètement illettrées.Elles reçurent d’abord les soins médicaux les plus avancés.Leur guérison physique progressa rapidement; leur guérison morale, beaucoup moins, car au début les malheureuses se méfiaient terriblement.Plusieurs essayèrent de se suicider, d’autres de s’enfuir.Afin de gagner leur confiance et pour remédier aux problèmes matériels posés par leur internement, le Centre recueillit les enfants et aida les familles des délinquantes.Il devint alors possible de commencer leur ré-éducation.On s’efforça de les réhabiliter à leurs propres yeux en leur démontrant qu’elles n’étaient pas responsables de leur misérable condition, mais victimes d’une société putride, des circonstances inhumaines où elles s’étaient trouvées depuis toujours.Le fait est que la plupart d’entre elles n’avaient échappé à la mort dès leur naissance que pour être abandonnées ou vendues dans leur enfance ou tomber, dès qu’elles étaient « utilisables », en puissance de maqueraux et maquerelles de la plus repoussante espèce.Il fallait honnir le passé, se guérir l’esprit aussi bien que le corps et travailler à devenir des citoyennes honorables et respectées.Le programme de la maison était comme suit: une demi-journée d’étude et une demi-journée de travail — tricot, cuisine, couture, soin des enfants à la crèche qui en comptait 216.Durant les LA CHINE AUX CHINOIS 257 heures de loisir, les pensionnaires étaient invitées à participer aux activités collectives telles que danse, chant, théâtre, cinéma.Depuis 1951, plus de 5,000 femmes et filles ont fait là un séjour de un à trois ans et la plupart en sont sorties réformées, ayant appris un métier et sachant lire et écrire au moins 2,000 caractères.Rentrées chez elles, surtout dans les campagnes, leur guérison était généralement définitive.Dans les villes, les récidivistes étaient plus nombreuses.Mais elles ne tardaient pas à être signalées par les comités des rues.Elles n’étaient pas amenées au Centre par la contrainte mais par la persuasion, et pouvaient sortir si elles avaient une raison valable.La maison existe toujours mais les pensionnaires se font de plus en plus rares, le mode de vie, la mentalité actuelle n’invitant guère à la dissipation.Tout comme les libérés de la Maison de redressement masculine, nombre de femmes et de filles réformées préfèrent continuer d’habiter le centre et d’y travailler — elles touchent d’ailleurs le salaire normal pour leur travail, en attendant de se marier ou de trouver un emploi qui leur plaise davantage.La Maison n’a rien de triste ou de macabre.Selon madame Lucie Faure qui la visitait en 1957 {Journal d’un Voyage en Chine), l’atmosphère y est gaie, les figures épanouies: « Les filles rieuses ont le regard franc.Rien de cet air soumis des troupeaux d’orphelinat.J’interpelle l’une d’elles: « Oh! moi j’étais une très mauvaise fille, mais ici je suis contente.» Une autre ajoute spontanément: « J’aurais pu m’en aller, mais je suis bien ici.J’aime mieux rester ».Ici aussi le succès a été possible grâce au changement survenu dans la mentalité générale.Loin de considérer 258 HÉLÈNE J.GAGNON avec mépris les « réformées », on leur sait gré d’avoir réussi à se corriger, d’être remontées de si bas.Tandis que la plupart des lieux d’amusement, comme par exemple le champ de course de la concession britannique et la piste pour lévriers de la concession française étaient abolis ou affectés à d’autres usages, Shanghaï conservait, quoique sous une forme radicalement assainie et purifiée, un monument bien connu des anciens résidents et visiteurs: Le Grand Monde! Construit en 1916 dans la concession française, c’était un lieu de plaisir célèbre dans le monde entier par la nature et la diversité de ses « attractions » dépravées: fumeries d’opium, bordels divers, salles de jeux, spectacles obscènes, etc.C’est un immense bâtiment de quatre étages contenant une quinzaine de salles reliées par un dédale de couloirs, d’escaliers et de passerelles, lesquelles forment un enchevêtrement aérien au-dessus de la cour centrale où se trouve un théâtre en plein air.Autrefois, aucune Chinoise, aucun Chinois convenable n’y eut mis les pieds.Les étrangers chercheurs de sensations fortes ou d’aventures, la canaille métropolitaine y affluaient.Et d’autant plus que le prix d’entrée minime — environ 20 cents — donnait droit de passer d’une salle à l’autre, d’une attraction à une autre, sans plus de frais.Fort populaire, cet endroit recevait jusqu’à dix mille personnes par jour, faisant la fortune de ses vertueux propriétaires.Aujourd’hui le Grand Monde appartient à la municipalité; le prix d’entrée, toujours aussi minime, donne encore droit d’assister à tous les spectacles qui s’y déroulent depuis midi jusqu’à minuit.La clientèle est aussi considérable qu’auparavant, mais combien différente: on y vient maintenant en famille, ”io enjoy good, clean fun”, souligne Yi-hua.Les meilleures troupes sont tenues d’y LA CHINE AUX CHINOIS 259 donner périodiquement des représentations comme moyen de mettre l’art à la portée des masses.Dans les quatorze ou quinze salles, autant de spectacles se déroulent simultanément: opéra, théâtre folklorique, cinéma, farces, marionnettes.Des jongleurs, des conteurs d’histoires, des conférenciers, des prestidigitateurs se disputent la faveur du public.L’Opéra à lui seul peut recevoir deux mille spectateurs.Chaque jour, comme par le passé, dix mille personnes, hommes, femmes et enfants, défilent ici.Mais c’est entre six heures et neuf heures que la foule est la plus dense.L’entreprise demeure rentable.La recette de l’année 1958, toutes dépenses payées, atteignait $100,000.En route vers l’une des salles, nous empruntons le passage aérien au-dessus de la cour centrale.Des jeunes gens qui se poursuivent en vociférant manquent de nous renverser.« Voici un rappel des mauvais jours », pensai-je.Et je réfléchis un moment à la difficulté qu’il a dû y avoir, qu’il y a sans doute encore, à discipliner, à contenir une population aussi considérable dont certains éléments émanent à peine d’un passé barbare où la violence était une condition de la survie.C’est d’ailleurs le seul incident du genre dont j’aurai connaissance durant huit jours en cette ville de sept millions d’habitants.Une autre fois, dans un quartier lointain et très pauvre, une fillette me tendit la main, quoique timidement et sans conviction.La chose était si inusitée que je n’osai rien faire de peur de vexer ma petite interprète.Un cas unique dans toute la durée de mon voyage de trois mois à travers cet immense pays.La mendicité est à ce point bannie de la société nouvelle que les enfants à qui vous offrez des bonbons, au théâtre ou ailleurs, les refusent poliment mais fermement.Au point que j’en étais vexée, croyant voir là un geste de méfiance 260 HÉLÈNE J.GAGNON envers une étrangère; mais ils faisaient de même pour Yi-hua.A Shanghaï, j’ai encore voulu voir les lieux réservés à la mémoire de deux grands patriotes et précurseurs de la révolution démocratique chinoise, le Dr Sun Yat-sen (1866-1925) et l’écrivain satiriste Lu Hsun (1881-1936).En 1912, lorsque la nouvelle république fut mise en péril par le « war-lord » Yuan Shih-kai, le Dr Sun Yat-sen, forcé de démissionner comme président provisoire, se retira à Shanghaï.Les Chinois d’outre-mer, apprenant qu’il n’avait aucune résidence permanente où poursuivre ses activités patriotiques, achetèrent une maison avec le produit d’une souscription à son intention.C’est une demeure bourgeoise, une villa, contenant six ou huit pièces moyennes.L’extérieur est revêtu de stucco gris.Comme toutes les maisons en Chine, la façade n’est pas sur la rue, mais sur un jardin assez spacieux orné de fleurs et d’arbustes décoratifs.C’est ici que le Dr Sun Yat-sen rencontra Li Tai-tsao, un représentant du parti communiste chinois; ici qu’il reçut Ioffe, l’envoyé spécial de l’Union soviétique, qu’il signa le document historique qui devait avoir une si grande répercussion sur la révolution chinoise: « Déclaration conjointe du Dr Sun Yat-sen et Ioffe ».Ici que prirent corps ses trois principales visions: une alliance avec l’Union soviétique, la coopération avec les communistes chinois et la solidarité avec les paysans et les ouvriers.Considérant ces faits, il y a lieu de se demander à quel titre Chiang Kai Shek et compères peuvent bien se réclamer du « père de la révolution chinoise » .Tout à fait acquis à l’occidentalisation dans laquelle il pressentait la seule issue possible vers le progrès, le Dr Sun lui-même vivait à l’occidentale.Dans sa maison, au- LA CHINE AUX CHINOIS 261 cun rappel de la Chine traditionnelle sauf dans les précieux bibelots et les rouleaux de peinture, d’ailleurs suspendus aux murs et non roulés dans des étuis à la manière chinoise.Le souvenir de Lu Hsun est conservé à Shanghaï, sur les lieux mêmes où il vécut ses dernières années, c’est-à-dire de 1927 à 1933.Surnommé le Gorki chinois, ce patriote ardent et batailleur, armé de la satire, consacra sa vie à la cause de la révolution, cherchant à secouer l’apathie résignée des masses, à les faire relever la tête.Lu Hsun n’a pas ménagé à ses compatriotes les coups de fouet.Satirique révolutionnaire, il s’en prend avec virulence à l’antique société confucéenne, à ses rites, à son pacifisme, et à son hypocrisie,» écrit Monsterleet dans ses « Sommets de la littérature chinoise contemporaine.» Plusieurs de ses ouvrages ont exercé une influence profonde sur sa génération, dont en particulier Cris et Perplexités.« Tant que le fouet du Créateur n’aura pas claqué sur le dos de la Chine, la Chine restera toujours la même Chine, sans vouloir se réformer le moins du monde, » écrit-il dans Cris.Mais son chef-d’œuvre demeure La véridique histoire dé Ah Q, pauvre gueux du Weitchouang, symbolisant la vieille Chine ignare, dupe et fanfaronne.Sa maison du chemin Shan-ying a été convertie en musée et, dans le parc avoisinant où il avait accoutumé de méditer, s’élève un monument à sa mémoire: du haut d’un socle de marbre, l’auteur de Ah Q contemple désormais la Chine qu’il a contribué à édifier par ses écrits — celle qui a si bien su « changer ses défaites en victoires.» Ci-après un épisode de la vie dé Ah Q: Du nom de famille de Ah Q, je ne suis pas sûr non plus.Il me semble qu’il se soit appelé Chao.Mais 262 HÉLÈNE J.GAGNON un jour, le riche monsieur Chao le fit venir.Chao était rouge de colère, et il hurlait en le giflant: Ah, misérable ordure! Tu prétends aussi te nommer Chao?Comment peux-tu oser?Ah Q ne tenta point de défendre son droit au nom de Chao, et tout le monde resta dans l’ignorance de son nom de famille.On continua de l’appeler Ah Q.Ah Q n’avait point de famille.Il logeait dans le Temple du Dieu Tutélaire.Il n’avait pas non plus d’emploi fixe: il travaillait simplement pour les autres.Quand il y avait du blé à moissonner, il le moissonnait.Quand il y avait du blé à moudre, il le moulait.Quand il y avait un bateau à décharger, il le déchargeait.Quand il recevait une gifle, il se giflait lui-même l’autre joue.Après cela son cœur était plus léger, car il lui semblait que celui qui l’avait giflé, c’était lui-même, et que celui qui avait reçu la gifle, était un autre.Ainsi changeait-il ses défaites en victoires.Canton Mon buffle a de vieilles cornes jaunies, Mon buffle a la queue pelée, fe joue de la flûte, fais claquer mon fouet, fe mène mon buffle au champ de paddy S’il est fatigué il marche lentement, S’il a faim, il sait que je sais qu’il a faim.Quand il se lève je chante un air.Quand il se couche, je dors un peu.La nuit, je dors à ses côtés et il me tient chaud. LA CHINE AUX CHINOIS 263 Je suis un très vieil homme Et rien ne me tourmente, Sinon que le percepteur, pour payer mes impôts, Me prenne mon vieux buffle et le mette en vente.Jao Ki (vers 1400) Prochaine étape: Canton.En chinois Kwangchow, capitale du Kwangtoung et grande métropole commerciale de la Chine du Sud.Plus de 1,300,000 habitants.Le tableau se modifie à mesure que nous progressons vers le sud.Aux montagnes incroyables, qu’on croirait sorties de l’imagination d’un peintre pris de vin — bonnets phrygiens, pains de sucre, cornes d’abondance, émergeant de vaporeux nuages bleus et roses, succèdent des paysages plus doux, le feston des rizières étagées au flanc des collines.Le long des sentiers élevés qui leur servent de digues serpentent de longues processions de paysans à chapeaux pointus.Plus loin, la campagne est parsemée de villages gris flanqués de bouquets d’eucalyptus.Des champs multicolores se déploient jusqu’aux buttes arrondies piquées d’arbres nains qui ferment l’horizon: le vieil or des rizières, le vert sombre des cultures de jute, le bleu des champs d’oignons, le dessin capricieux d’un étang couvert de lotus blancs; la terre rouge des régions subtropicales.Une région montagneuse.Une sieste.Et puis, Canton! A l’aéroport, nous sommes accueillies comme toujours par les représentants de l’Union des journalistes.Tous dans la trentaine, assez hauts de taille.Avant même qu’il en soit question, j’aurais parié qu’ils sont originaires du nord.En effet! 264 HÉLÈNE J.GAGNON A Canton, nous serons aux prises avec un problème linguistique.On n’y parle ni le mandarin ni encore moins le dialecte de Shanghaï connus de Yi-hua.Pour parer à cet inconvénient, nos hôtes se relaieront pour nous accompagner en tous lieux.Canton a son propre dialecte, parlé par plus de 20,-000,000 de personnes.Le mandarin n’y a jamais pris racine, quoiqu’enseigné à l’école primaire depuis 1921.A cette époque les délégués cantonnais à la Conférence nationale de l’éducation s’étaient prononcés en faveur du langage de Pékin ou mandarin comme la lingua franca de toute la Chine.Mais comme il se produit au Canada pour l’enseignement du français dans les écoles anglaises et vice versa, les notions apprises sur les bancs de l’école ne font pas long feu.Par ailleurs la langue écrite des Cantonnais ne diffère en rien de celle du reste du pays.La différence entre Canton et les villes déjà visitées n’est pas seulement d’ordre linguistique.A cause de son extrême éloignement de la capitale, le Kwangtung nt fut intégré au reste de la Chine que deux siècles avant J.-C, et son évolution fut influencée par ses contacts avec les pays étrangers.Sous le nom de Sinae ou Cattigara, Canton appartenait dès l’antiquité à la zone commerciale indo-malaise.C’est ici que les Occidentaux prirent pied sur le sol chinois, avec l’arrivée des Portugais en 1516, suivis des Espagnols, des Hollandais et enfin des Anglais.Tous y établirent des comptoirs commerciaux.La France y vint à son tour en 1725.C’est de Canton que Lord Macartney, mandé en Chine par le roi George III de Grande Bretagne dans le but d’obtenir une intensification des relations commerciales entre les deux pays, entreprit en 1793 le fabuleux voyage LA CHINE AUX CHINOIS 265 jusqu’à Pékin.On aime à se représenter les péripéties d’une telle aventure dans les conditions de l’époque; et au terme de ce voyage de 2,000 milles sans doute effectué à cheval, en chaise à porteurs et en barque sur le Grand Canal impérial, les négociations sibyllines avec les représentants de l’empereur! On se rappelle le rejet par Kien Lung des avances de George III.Et comment, à la suite de cette requête mal venue, la Cour des Tsings, jusqu’ici tolérante à l’égard des commerçants étrangers, restreignit leur activité au seul port de Canton, les cantonnant (le mot vient peut-être de là) sur une pointe de sable de la rivière des Perles, à quelque distance de la ville.C’est à Canton que débuta la Première Guerre de l’Opium.On dit que tout commence en cette ville! Elle donna du fil à retordre aux Tsing aussitôt après leur conquête de la Chine au XVHe siècle et elle devint le centre des activités révolutionnaires qui entraînèrent leur chute en 1911.C’est à Canton également que fut fondé par Sun Yat Sen le Parti du Peuple ou Kouomingtang.La route menant de l’aéroport à la ville est bordée de palmiers, d’arbres fruitiers: bananiers, cacaoyers, pam-plemoussiers, arbres à litchis, etc., et encaissée de murs de pierre sur une bonne partie de son parcours.Dans les intervalles on aperçoit la campagne de nouveau boursouflée de quelques tombeaux d’ancêtres.Ces tumulus apparaissent quelquefois coiffés de citrouilles ou de melons — une sorte de compromis où les intérêts des vivants et ceux des morts sont également considérés.Nous passons sous l’arc triomphal de flamboyants en fleurs.Les gens que nous rencontrons sur la route, coiffés de leur grand chapeau conique, sont généralement de petite taille et semblent flotter dans leurs vêtements — pantalon et tunique de lustrine noire.Ce tissu est sensé pro- 266 HÉLÈNE J.GAGNON téger contre le soleil et contre la pluie.Encore des arbres fruitiers sur fond vert tendre de canne à sucre; mes compagnons m’apprennent que Canton est le site d’une florissante industrie du papier à partir des résidus de la canne à sucre.Voilà qui explique la provenance d’une partie du papier dont les Chinois font un tel usage.Je n’ai vu nulle part au monde telle orgie de cette matière utilisée à autant de fins.Non seulement pour les nombreux journaux, livres et revues publiés dans le pays, mais pour les innombrables affiches, pour la décoration, pour les lanternes, les jouets, la fausse monnaie brûlée sur les tombeaux des ancêtres, les masques, etc.Du papier et encore du papier! Ici les femmes portent leur bébé dans le dos, suspendu en une sorte de hamac fleuri accroché aux épaules — même au travail.Et l’on voit des fillettes hautes comme trois pommes portant ainsi frérot ou sœurette, tête ballante et dormant profondément.Un bruit singulier accompagne le va-et-vient des gens: celui des socques de bois ornées de fleurs peintes, d’animaux, de paysages, clop-clop, clop-clop, clop-clop.Il semble que tout le monde soit occupé à porter ou à pousser quelque chose, dans les paniers suspendus à la perche de bambou, dans des charrettes à bras, ou attelés à quelque voiture lourdement chargée, la sueur coulant abondamment sur les visages cuits par le soleil.Dur pays.Les enfants paraissent moins sains ici, avec des plaques d’eczéma sur leur petite tête rasée ou des ulcères barbouillés de mercurochrome.Misère des pays chauds.Tous les pays méridionaux que je connais sont pareillement déshérités par rapport aux régions tempérées et même froides.Et sous bien des rapports.Le climat dissolvant y entretient les microbes et la maladie, le labeur LA CHINE AUX CHINOIS 267 manuel y est plus pénible, le sous-sol est généralement pauvre en ressources minérales.Il en est ainsi du Kwang-tong.Bien que possédant le fer et le manganèse nécessaires à la création d’une industrie sidérurgique, cette région serait dépourvue de réserves de charbon.Les principales industries du Kwangtong sont celles du sucre et de la soie.La provision de sucre consommée dans tout le pays vient d’ici et l’industrie de la soie du Kwang-tong est célèbre depuis des siècles.La ville de Canton elle-même a toujours été vouée au commerce et à l’artisanat, et une forte proportion de sa population vit sur la rivière aux Perles, de cabotage et autres occupations marinières.Comment donc ces boutiquiers, ces artisans, ces mariniers, les innombrables sans métier et misérables résidus de la société ancienne arrivent-ils à s’intégrer dans les cadres de l’Etat socialiste?Je pose la question à mes hôtes.— « Vous voyez, les rues sont propres.Il n’y a plus de mendiants, plus de prostituées.Il n’y a plus de gangsters ni d’exploiteurs, ni de gens qui crèvent de faim.Ceux de la rivière, les quelque 60,000 bateliers de la Perle, jadis traités comme des parias et qui ne pouvaient venir à terre sans être pourchassés comme des chiens galeux, sont maintenant sur un pied d’égalité avec le reste de la population.Des abris, permanents et temporaires, ont été construits.Des cliniques ont été installées où les enfants sont vaccinés contre la petite vérole, contre la dyphtérie, la typhoïde.Nombre d’entre eux fréquentent maintenant l’école.Vous verrez! » La conversation se poursuit, mais je suis distraite par le spectacle de la rue, le plus fascinant qui soit avec son roulement frénétique, ses bruits accompagnés en sourdine 268 HÉLÈNE J.GAGNON par le clop-clop des socques de bois sur l’asphalte, la variété des costumes où les couleurs vives tranchent sur la lustrine noire, les chapeaux hakka, les enfants badigeonnés de mercurochrome, les vélopousse cramoisis, les grappes humaines attelées à des chariots, le pas élastique des portefaix sous la palanche, toute la gamme des odeurs d’un vieux port assaisonnées d’un relent d’encens! Et les affiches! La gestion mixte des commerces grands et petits ne semble pas avoir affecté les boutiquiers.Ils sont infiniment nombreux et les échoppes qui s’alignent les unes à côté des autres sous les arcades débordent des marchandises les plus diverses.Ici pas de vitrines, mais de lourdes portes pleines qu’on ouvre le matin et par où le jour entre dans la boutique dont les éventaires débordent sur le trottoir.Que de couleur et de fantaisie dans les produits en montre! En principe, les divers commerces sont groupés par catégories.Nous longeons un bout de rue peuplée de personnages fantastiques en carton pâte: têtes de lions grimaçants, de dragons, de poissons fabuleux servant aux danses folkloriques en certaines parades.Ailleurs ce sont les apothicaires, les pharmacies traditionnelles avec leurs mystérieux produits, chaque boutique ornée de panonceaux couverts d’idéogrammes rouges sur noir ou jaunes sur rouge, parfois illustrés.Je retiens ceux des « mécani-ciens-dentaires » : sur fond noir se détachent en rose et blanc d’énormes dentiers présentés de telle sorte qu’ils semblent rire de toutes leurs dents.Et les marchés aux fruits de mer où s’étalent à pleins paniers, à pleines caisses, à pleins comptoirs, les créatures aquatiques les plus diverses, depuis les requins presque entiers jusqu’aux minuscules crevettes, les poissons frais, salés et séchés. LA CHINE AUX CHINOIS 269 Mes compagnons m’annoncent que nous arrivons à l’hôtel.Au tournant d’une rue nous débouchons sur le Bund ou quai de la rivière aux Perles où s’élève la masse imposante et laide de l’hôtel Haï Hsun (Hôtel de l’Amour des masses).Mais quel spectacle merveilleux s’ofïre alors à la vue: un fleuve large d’un mille aux eaux couleur de café au lait couvert d’une incroyable multitude d’embarcations: des jonques majestueuses à la poupe retroussée, nanties de grandes voiles restangulaires multicolores et rapiécées comme des « catalognes » campagnardes, tendues comme des ailes de papillons sur nervures de bambou; une infinité de sampans propulsés à la godille courant dans toutes les directions, d’immenses radeaux ou trains de bois tirés par des petits remorqueurs essoufflés et deci delà un semis de traversiers modernes traçant un bouillonnant sillage où dansent les embarcations plusieurs fois millénaires.« La rivière aux Perles compte encore une population flottante de plus de 60,000 bateliers », remarque un de mes compagnons.« Depuis des siècles la rivière est tout leur univers.Ils y naissent, vivent et meurent, s’employant comme traversiers, comme dockers, ou travaillant sur les grandes jonques, les radeaux, les cabotiers.Autrefois la misère poussait un grand nombre de femmes à la prostitution.Elles exerçaient leur triste métier sur les « bateaux fleuris » et vivaient dans d’insalubres paillotes sur pilotis en bordure de la rivière.Fini tout ça.Elles ont été réhabilitées, soignées et ont repris leur place dans la société.Vous aurez l’occasion de voir ce qui a été fait pour améliorer le sort des mariniers ; ce n’est qu’un début, car il y a tellement à faire.non seulement du côté matériel, mais sous le rapport de la ré-éducation ».Je comprendrai le sens de ces paroles en 270 HÉLÈNE J.GAGNON visitant les gens sur les sampans, en voyant les vieilles femmes boire l’eau fétide de la rivière et en faire boire aux mioches, les enfants nager parmi les détritus ; l’invraisemblable promiscuité des embarcations dans lesquelles logent jusqu’à 12 personnes ! En effet, il y a tellement à faire pour remédier à l’incommensurable misère héritée du passé ! A côté de la porte d’entrée, protégée par la grille ouverte, une femme et un enfant dorment sur le trottoir, le mioche tout nu étendu sur un chiffon de tissu éponge plutôt sale, la femme, un paquet de lustrine poussiéreux.Construit depuis environ trente ans, l’hôtel Hai Hsun est essentiellement utilitaire, fonctionnel, sans aucune prétention à l’élégance.Un bloc de ciment de quatorze étages, l’édifice le plus haut de la ville.L’entrée, située à l’encoignure, se distingue à peine de celles des entrepôts voisins avec ses lourdes portes à barreaux de fer caractéristiques des régions chaudes où il faut surtout assurer la ventilation des immeubles.De même les portes des chambres sont lattées pour permettre la circulation de l’air, sans quoi on y étoufferait.Et les lits étroits et durs sont couverts de matelas très minces et d’une grande serviette éponge en guise de couverture.Ici, pour la première fois en Chine, j’ai aperçu une coquerelle — une réfugiée de Hong Kong sans doute, et qui espérait y retourner dans mes bagages.Je l’ai tuée, contribuant ainsi de ma bestiole à la campagne nationale contre les Quatre Fléaux.Le service d’hôtel, cependant, est parfait et même empressé.Les vêtements, confiés au garçon d’étage le matin, sont rendus le soir même, soigneusement lavés et pliés.Même les robes ! Car en Chine les vêtements sont rangés dans des coffres LA CHINE AUX CHINOIS 271 ou sur des étagères et non suspendus dans le placard comme en nos pays.Ma chambre est au dixième étage.Epuisée de fatigue, je remets à demain la découverte de Canton, heureuse d’aller dormir.Réveillée au petit matin par les sirènes, les sifflets, le tumulte des appareillages, les cris des mariniers, je cours à la fenêtre.De cette hauteur, la vue embrasse un panorama inouï.Dans le jour naissant d’innombrables embarcations sillonnent déjà le fleuve gris perle, les jonques, les sampans, les barges, les radeaux de bois descendent avec la marée, tandis que quelques traversiers modernes chargés de passagers filent en diagonale, comme des crabes, vers la rive opposée.Aucun pont n’enjambant ce large cours d’eau, tout le trafic se fait par voie de navigation.J’aperçois d’ici les villages flottants dont on m’avait entretenue.Ils se composent de nombreux sampans alignés le long des quais et amarrés les uns aux autres.Chacune de ces petites embarcations contient au moins une famille et sert de gagne-pain à ses occupants.Mon programme de la journée comporte justement une visite aux gens de la rivière.On doit passer me prendre à 9 heures du matin.En attendant, j’irai flâner seule le long des quais.Bâti au nord du delta de la rivière aux Perles, à 80 milles de la mer, Canton n’est fréquenté que par des bateaux à fond plat ou d’un tonnage peu considérable.Venant au deuxième rang après le Yang Tsé, la Perle, longue de 1,500 milles environ, est large mais peu profonde.Le véritable débouché maritime de la grande métropole commerciale est le port de Huangpu, à 9 milles en aval de Canton.Cet avant-port est accessible aux na- 272 HÉLÈNE J.GAGNON vires de 10,000 tonnes grâce aux travaux de draguage effectués depuis la révolution.Auparavant aucun navire de plus de 5,000 tonnes n’osait s’y aventurer.Un des spectacles les plus étonnants de la rivière, réside dans le mouvement à sens unique du trafic maritime selon le jeu des marées.Afin de s’éviter un effort inutile, les mariniers profitent du courant pour monter ou pour descendre.Hier soir des milliers de feux rouges et verts dansaient dans l’eau glauque en direction de la mer.Ce matin c’est l’inverse qui se produit.Mêlée à la foule matinale, j’arrive bientôt en vue d’un village flottant composé de quelque 200 sampans.Les gens commencent seulement à s’éveiller.On enfile les vêtements qui séchaient sur des perches, on se débarbouille à même la rivière, on déjeune.Une grande embarcation à rames, chargée de légumes, s’approche du village flottant.De sampan en sampan, les femmes et les fillettes y courent pour faire leur marché.Aux bruyants commentaires accompagnés de rires moqueurs qui fusent, je devine que le marchand ambulant se fait chauffer les oreilles au sujet du prix de sa marchandise.Je ne peux m’empêcher de rire devant ce spectacle de tous les pays et de tous les temps.Une petite femme agile et remuante, revenant les bras pleins, m’aperçoit.Secouant la tête d’un air mi-féroce, mi-hilare, elle me montre triomphalement un concombre long comme l’avant-bras — ils sont ainsi faits en Chine — témoignant de sa victoire sur le marchand cupide ! Mais il est temps de rentrer déjeuner à l’hôtel.Ce soir il y aura banquet à la cantonnaise.J’anticipe et je redoute à la fois ces agapes sur un estomac éprouvé par LA CHINE AUX CHINOIS 273 deux mois de route et d’une alimentation inhabituelle quoiqu’excellente.Mes compagnes me retrouvent ici, Yi-hua et ma collègue de Canton accompagnées de la personne qui doit nous amener sur les sampans.Présentations : elle se nomme Siao-houa, ou Petite Fleur.C’est une femme dans la quarantaine à la peau basanée, aux yeux plissés comme le sont généralement ceux des marins, des yeux rieurs et pleins d’humour.Loquace et pleine d’assurance, Petite Fleur commence: « Je vais vous présenter la Famille de l’Œuf ; on nomme ainsi les gens qui vivent sur les sampans Avant la libération, alors que nous étions considérés comme des parias, on nous donnait bien d’autres noms.Par exemple celui de Tan-ka ».Ce mot est l’objet d’une explication embarrassée entre mes campagnes.Il est choquant au point d’être intraduisible, paraît-il.Le long des quais où nous déambulons sous le soleil qui se fait déjà très chaud, nos pieds s’impriment dans l’asphalte au grand amusement de Petite Fleur.Me désignant ses forts souliers de sport, en bon cuir et modernes, elle dit quelque chose avec une mimique irrésistible où s’inscrit une grimace douloureuse : « Avant la libération je n’avais jamais eu de chaussures.J’en ai porté pour la première fois à un meeting de mon comité de mariniers ; ils m’ont fait mal au point que je n’ai pas pu participer aux débats ! Bientôt Petite Fleur nous invite à descendre les degrés de pierre limoneux au pied desquels est amarrée une petite barque à fond plat.Avant que je me sois rendue compte de ce qui m’arrivait, elle m’enlève comme un sac de riz et me dépose au milieu, aide mes deux 274 HÉLÈNE J.GAGNON compagnes, et debout à l’arrière, se met à manœuvrer rapidement avec la rame qui sert à la fois de gouvernail et de moyen de propulsion, vers un village flottant comprenant une vingtaine de sampans.Utilisant les premiers comme des pontons, nous arrivons sans encombre à celui de notre hôtesse, qui est le cinquième en ligne, mais non sans éveiller la curiosité de la population locale.Femmes, vieillards, enfants se déplacent pour nous voir.Trois petits vieux tout ridés, à barbiche clairsemée, occupés à fumer de longues pipes de bambou, me regardent éberlués.Je leur fais un signe amical et souriant.Les yeux ridés se plissent, les bouches aux chicots noircis prononcent des paroles de bienvenue.Braves gens, si profondément humains — d’une humanité trempée comme l’acier par la misère immémoriale, et que des siècles de dégradation sociale et économique n’ont pas réussi à abrutir! L’odeur ambiante n’est pas précisément de rose, mais la demeure flottante de Petite Fleur est soignée ; elle y vit avec son mari et deux fils âgés de 18 et 19 ans.Les trois hommes sont employés comme dockers.Elle-même exerce le métier de traversier, chargeant de deux à six cents pour transporter les gens sur l’autre rive, suivant la distance.Le gain de la famille atteint en moyenne 80 yuans par mois, ($40.00) or « nous pouvons très bien vivre à quatre avec cette somme » assure-t-elle.L’embarcation ne mesure pas plus de 15 pieds par cinq.Sur le petit pont arrière est installé le poêle rond en terre brune.Des feux rouges et verts sont fixés à la cabine; à l’intérieur, des nattes de bambou tressé sont posées à terre.Nous sommes invitées à nous asseoir sur des bancs très bas.Des cadres contenant des portraits de famille et des fleurs en papier sont attachés aux arcs de bambou servant de charpente à la cabine voûtée. LA CHINE AUX CHINOIS 275 Nous ayant présenté des tasses d’eau bouillante — le thé est au-dessus de ses moyens — Petite Fleur poursuit: « Depuis des générations ma famille vit sur un sampan ; ma mère a eu neuf enfants.Nous sommes seulement trois survivants, les autres étant morts jeunes.Elle accouchait seule, sans aucune aide, et recommençait à travailler une heure après, sans quoi nous serions morts de faim.Non pas que mon père ait été paresseux.C’était un brave homme, mais il gagnait si peu.Notre sampan ne nous appartenait même pas.Comme bien d’autres, nous devions le louer d’un petit entrepreneur.Nous étions toujours endettés.Nous n’avions que nos vêtements de coton noir, été comme hiver, et une seule couverture de coton ouaté pour toute la famille.Dès l’âge de huit ans, j’ai commencé à ramer pour aider ma mère, un morceau de bois léger attaché au corps, au cas où je serais tombée à l’eau.Les noyades étaient fréquentes.« La lutte pour la vie était si âpre que les bateliers se disputaient sauvagement les clients.Les quais d’acos-tage étaient contrôlés par des gangsters qui prenaient jusqu’à 60% de notre recette quotidienne pour le droit de prendre des passagers.Que faire ?La police nous refusait toute protection, nous menaçant même du revolver si nous cherchions à mettre pied à terre.La loi ne s’occupait de nous que pour nous opprimer.Lorsque la police descendait dans les sampans pour percevoir la « taxe de la rame », si nous ne pouvions payer, elle nous enlevait nos avirons, quitte à les rendre lorsque nous avions réussi à gagner ou à emprunter la somme requise.Que de misère.Bien des gens se jetaient à l’eau de désespoir.» — Et maintenant ? 276 HÉLÈNE J.GAGNON — Maintenant tout est changé ! Notre sampan nous appartient.Les embarcadères sont administrés par les bateliers eux-mêmes et nous y venons à tour de rôle prendre des passagers.Nous ne sommes plus des parias.Nous pouvons aller en ville à notre guise et personne ne nous insulte plus, et même nos jeunes gens peuvent épouser des filles de la ville et nos filles des citadins sans qu’il y ait d’objections.Et vous allez voir ce qu’on a fait pour nous : des cliniques maternelles et autres, un bateau-club pour les bateliers et des écoles ! Des écoles pour nous qui étions tous illettrés, pour nos enfants et même pour les adultes! Ainsi moi-même, j’ai appris à lire et à écrire ; je ne suis plus illettrée ».Pendant que nous écoutons Petite Fleur en prenant des notes, la vie continue autour de nous.Dans le sampan voisin, une très vieille femme toute ratatinée s’occupe d’un gosse d’un an plutôt bouffi que gras et l’air dolent.La vieille se penche pour puiser l’eau de la rivière dans un réceptacle de métal.Elle en boit une gorgée, la crache, puis en reboit, tendant ensuite la tasse au petit.Petite Fleur qui a vu le geste en se retournant reprend gentiment la vieille qui lui répond avec aigreur.Toujours la bataille des générations — et plus encore lorsqu’une scission aussi profonde les sépare.La tâche la plus difficile du gouvernement populaire consiste à amener les anciens à accepter les notions modernes dans tous les domaines et, naturellement, celui de l’hygiène.Petite Fleur explique : « Dans le passé nous n’avions aucune notion d’hygiène ; comme nos ancêtres l’avaient fait avant nous, nous buvions l’eau de la rivière et l’utilisions pour préparer les aliments sans même nous arrêter à penser quelle LA CHINE AUX CHINOIS 277 était polluée, dégoûtante ; on y jette les carcasses d’animaux et elle sert de dépotoir à la ville — autrefois les gens de la rivière y jetaient leurs morts.Ainsi les épidémies faisaient de terribles ravages parmi nous, la typhoïde et la dysenterie s’ajoutant au beri-beri causé par la malnutrition.Depuis la libération, des robinets d’eau potable ont été installés le long de la rive.Mais hélas ! Les vieux ont la tête dure.A ce moment, Petite Fleur fait un signe de bienvenue à quelqu’un venant vers nous de sampan en sampan.C’est une femme de plus de cinquante ans au visage las, extrêmement maigre.Avec une aménité qu’on s’étonne de trouver chez des gens si humbles, notre hôtesse l’aide à descendre sur son sampan et lui offre son propre petit banc, le seul disponible: la veuve Yang, dit-elle.A la demande de Petite Fleur, la veuve Yang raconta brièvement son histoire d’une voix atone, comme brisée.Son mari était mort depuis longtemps; elle avait eu trois enfants.De ses trois enfants, deux étaient des filles.Sa misère était tellement grande, tellement désespérée qu’el-le avait dû se résigner à vendre l’une des fillettes, puis l’autre, plutôt que de les laisser crever de faim.Le fils, sauvé à force d’efforts infinis de la part de la pauvre femme, mourut à l’âge de dix ans, alors qu’il commençait déjà à pouvoir l’aider.A l’époque des grandes crues, quand le vieux sampan familial avait été projeté contre le quai, le petit était tombé à l’eau et avait eu la tête fracassée.— Qu’est-ce que vous faites maintenant?— « Je gagne quelques yuans à traverser des passagers sur la rivière, assez pour vivre, et parfois aussi je m’emploie comme docker ». 278 HÉLÈNE J.GAGNON J’ai du mal à imaginer cette frêle créature occupée à des travaux de docker.Mon expression me trahit.Petite Fleur explique alors: «Nombreuses sont les femmes qui travaillent sur les quais à Canton.Il en a toujours été ainsi.Mais avant la libération, les femmes étaient payées moins que les hommes, ici comme ailleurs.Nous devions travailler durant de longues heures.Maintenant nous recevons un salaire égal pour un travail égal, et les « quarts » sont définis.Une clinique maternelle est à la disposition des futures mères et des infirmières font la tournée des sampans pour visiter les nouvelles accouchées et s’occuper des nouveau-nés ».Ici la veuve Yang intervient: « On a quelques fois l’impression de rêver.Tout est si différent maintenant, si paisible, si sûr.Aux premières rumeurs concernant l’Armée de la libération les gens de la rivière ne savaient pas très bien en quoi cela pouvait les affecter.De mémoire d’homme, nous avions toujours été des parias, et nous continuerions sûrement de l’être, puisque la fatalité le voulait ainsi.Et que peut-on contre la fatalité?« Mais l’Armée de la libération nous adressa un message spécial disant que nous pouvions aller à terre sans crainte d’être molestés.Alors nous y sommes allés et avons regardé défiler les troupes.Personne ne fut battu ni pourchassé.Les gangsters avaient disparu.Peut-être y avait-il du vrai dans les rumeurs voulant que Canton ait été nettoyé de sa crapule?« La nouvelle République proclamée, la loi faisait de nous les égaux des gens de la ville! Quelle fête parmi les bateliers! Cet événement inouï fut l’occasion de célébrations mémorables, à coups de tambours et de cymbales et de feux d’artifice.Chaque embarcation fut décorée de LA CHINE AUX CHINOIS 279 lanternes, de drapeaux, et d’un commun accord nous avons décidé de travailler fort et de faire tout ce que le nouveau gouvernement nous demanderait.« Grâce à la nouvelle loi du mariage, nous devenions aussi les égales de l’homme! Il n’était plus permis de nous battre, ni de battre les enfants, ni de les exposer dans l’espoir que quelqu’un se chargerait d’eux, ni de les vendre, nous avons maintenant les moyens de garder nos enfants.» Enfin les braves femmes m’invitent à aller voir la clinique maternelle, une infirmerie flottante, les clubs et autres institutions sociales pour les mariniers.Nous devons maintenant prendre congé de nos hôtes.L’entrevue s’est prolongée à cause du double travail d’interprétation, du cantonnais au mandarin et du mandarin en anglais.Il est midi.Au moment de quitter cet univers aquatique où semblent régner la confiance et la sérénité, je songe aux paroles de la veuve Yang: « Les temps sont bien changés: nous ne sommes plus des parias.Nous sommes les égaux des citoyens de la ville .» Décidément, l’homme ne vit pas seulement de pain ou de riz! Immédiatement après le déjeuner à l’hôtel, mes deux compagnes et moi filons en automobile vers le quai où est accosté le yacht qui nous emportera vers un chantier maritime que je dois visiter.Le Secrétaire de l’Union des journalistes nous y attend.Démarrage.Malgré le bruit du moteur nous essayons de causer.De fil en aiguille j’en arrive à aborder le sujet tabou des pieds bandés des Chinoises, hantée comme tous les étrangers par cette monstruosité historique et n’ayant obtenu jusqu’ici que des réponses évasises là-dessus.Mon interlocuteur s’insurge, remarquant non sans aigreur qu’il 280 HÉLÈNE J.GAGNON ne songerait jamais à me poser des questions aussi indélicates sur les pratiques répréhensibles, sur les turpitudes morales des miens.— Allez-y, dis-je en riant.Je vous répondrai volontiers.Nous sommes loin d’être sans péchés.Détente générale.Mais il n’en reste pas moins que c’est là un sujet délicat entre tous en ce qu’il humilie profondément le Chinois moderne.Et sans raison puisqu’il ne fait que souligner la décadence de la société ancienne que la Chine nouvelle rejette avec tant de vigueur.J’apprendrai néanmoins que la pratique des pieds bandés auraient pris naissance au temps des Cinq Dynasties (907-960).Mais comment?Personne ne le sait.De la Cour impériale, les petits pieds douloureux, loués par les poètes sous les noms de « lys dorés », de « boutons de lotus » et autres épithètes flatteuses, se répandit parmi le peuple, au point que les familles les plus modestes voulurent se parer de cette aura de noblesse dans l’espoir de marier plus avantageusement leurs filles.Aux entremetteurs et proxénètes chargés d’arranger les mariages on ne demandait pas si la jeune fille était jolie, mais plutôt combien étaient petits ses pieds.Si au soir des noces le mari jugeait les pieds moins mignons qu’on ne le lui avait promis, il pouvait incontinent se défiler et répudier le contrat.Selon la légende, un ancien empereur faisait tirer sa barque le long du canal par des troupes de jeunes filles aux pieds atrophiés, « parce qu’il aimait les voir osciller comme des roseaux dans le vent.» Lorsque les premières Occidentales venues en Chine critiquèrent les pieds déformés des Chinoises, celles-ci rétorquèrent en disant que la pratique était moins cruelle que la mode des corsets d’acier étranglant la taille et corn- LA CHINE AUX CHINOIS 281 primant les organes internes.Tout comme nos aïeules avec leurs corsets en forme de sablier, tout comme nous-mêmes avec nos talons de quatre pouces, ce sont les Chinoises elles-mêmes qui défendirent la mode barbare des pieds atrophiés, l’imposant à leurs fillettes comme on la leur avait imposée malgré l’atroce souffrance — dans le seul but de se conformer à un idéal de beauté.Pitoyable nature humaine! La fascination que nous éprouvons pour cette coutume de la Chine traditionnelle est de même nature que celle que nous éprouvons devant une collection de corsets anciens — ou mieux encore, de ces ceintures de chasteté que les vaillants chevaliers du Moyen-âge imposaient à leur dame avant de partir pour la guerre.avec la clef! Mais nous voici arrivés au chantier maritime de la Perle.Pour cette installation comme pour bien d’autres, les Chinois travaillent à partir de ce qui existait avant 1949; c’est-à-dire peu de choses.Construit en vue de la réparation des embarcations fluviales plutôt que de la construction navale, ce chantier est situé face à une petite île, laquelle n’est pas éloignée de plus de 2,000 pieds de sa rampe de lancement.Or, je vois qu’on est à construire un navire de 5,000 tonnes.« Comment donc le sortirez-vous d’ici, demandai-je à l’ingénieur qui me servait de cicerone.Apparemment amusé par ma question il me répondit qu’on songeait à faire disparaître une partie de l’île.D’abord incrédule, je fus bien obligée de me rendre à l’évidence, à l’exposé du programme pour le présent plan quinquennal, lequel comprend la construction de navires de 10,000 tonnes.Le retour en ville s’effectue à contre-courant parmi la multitude des bateaux de toute description glissant silencieusement vers la mer.La nuit venue, les feux de bord 282 HÉLÈNE J.GAGNON verts et rouges de la rivière prolongeront insensiblement les lumières jaunes de la ville, consommant l’unité des mariniers et des terriens » Le dîner, ou plutôt le banquet en mon honneur, ce soir-là, fut un enchantement.La vraie cuisine cantonnaise telle qu’on la prépare à Canton et dont celle de nos restaurants cantonnais d’Amérique n’est qu’un pâle reflet, est prodigieusement variée, pleine de ressources et d’imagination et vraiment succulente.« Les Cantonnais mangent de tout, sauf des pierres », dit un proverbe local.Mais quel art dans l’apprêt! Je me rappelle avec un plaisir particulier de minuscules oiseaux rôtis si tendres qu’on les mange tout entiers, des gésiers de canard au lait de coco, des filets de poissons aux plantes aquatiques, des crevettes minuscules relevées d’une sauce extrêmement pimentée, du blanc de poulet farci de lèvres de requin, etc.Un bon repas cantonnais comprend au moins treize ou quatorze plats, sans compter le potage final suivi du bol de riz.Durant ces agapes où chacun rivalisait de bons mots, il fut aussi question de choses sérieuses; mes compagnons me firent part de leur espoir de voir Canton se transformer en un centre industriel — le grand centre industriel du sud de la Chine.C’est au cours de cette conversation que j’appris l’existence à Canton d’une Cité des Chinois d’outre-mer.Il est parfois question dans nos journaux de l’exode des « réfugiés » chinois vers Hong Kong depuis 1949.Or, l’émigration chinoise est infinitésimale si l’on tient compte de la population totale de la Chine — ou si on la compare à celle d’autres pays, l’Irlande par exemple, où le nombre d’émigrés dépasse largement celui des citoyens demeurés au pays! On fait état de cet exode parce que les LA CHINE AUX CHINOIS 283 « réfugiés » ajoutent à la congestion de la Crown Colony britannique, et plus encore pour des raisons politiques.Cependant, Canton est témoin d’un phénomène inverse du plus haut intérêt: le retour au pays de milliers de Chinois d’outre-mer — surtout d’Indonésie et autres contrées du sud-est asiatique.Une cité a été construite à leur intention; ils possèdent à Canton leur propre club, un édifice imposant et moderne, d’où ils dirigent leurs affaires par le truchement d’une compagnie d’investissements.Plusieurs sont très riches.Les fonds investis dans cette société servent à la construction d’écoles, de maisons d’habitation, d’hôpitaux, et leur rapportent 8% d’intérêt.S’ils désirent après dix ans reprendre le capital investi, ils seront remboursés en devises chinoises, à moins qu’ils ne préfèrent l’exporter sous forme de marchandise.Ils font affaires avec Pékin, Shanghaï et autres villes chinoises ainsi qu’avec Hong Kong, où ils peuvent aller vivre s’ils le désirent.Mais la plupart ont acheté une maison dans la cité et y vivent avec leur famille.C’est cette Cité des Chinois d’outre-mer que je visiterai aujourd’hui.Ayant traversé le vieux Canton oriental et pittoresque et un coin de campagne traditionnelle, quelle ne fut pas ma surprise en débouchant soudain, sur une sorte de Ville Mont-Royal aux fraîches villas modernes entourées de pelouses ou de jardinets! Et plus encore en voyant apparaître sur la route, quatre jeunes femmes à l’allure dégagée, coiffées et vêtues à l’américaine: cheveux joliment bouclés, culotte serrée aux genoux {peddle puhser), blouse découvrant les épaules, coquettes robes de coton imprimé.L’une d’elles porte un jeune enfant dans ses bras.Suis-je bien en Chine ou est-ce un effet du soleil tropical?A vrai dire, Yi-hua et notre compagne semblent par- 284 HÉLÈNE J.GAGNON tager mon étonnement.EJ les hésitent un moment lorsque je demande de faire stopper la voiture; la courtoisie chinoise s’accommode mal des entrées en matière impulsives.N’ayant pas le choix, je prends l’initiative: « Hello », dis-je en mettant pied à terre et en m’avançant à la rencontre du petit groupe.« Hello », me répondit aussitôt l’une des jeunes femmes en souriant de tout son joli visage à fossettes.Les mains se tendent en même temps qu’on se présente réciproquement, en anglais et en cantonnais.J’explique le but de ma visite: trouver parmi les Chinois d’outre-mer quelqu’un qui aurait vécu au Canada dans l’espoir de l’interviewer.On se consulte.Enfin la plus jeune, la seule célibataire du groupe, croit connaître mon homme: il habite à peu de distance.Elle s’offre à nous conduire chez lui.Cependant la maman de la petite fille nous invite à venir d’abord prendre le thé chez elle, à deux pas d’ici.Nous sommes bientôt devant une agréable maison de brique rose entourée d’une grande véranda surplombant un jardin de rocaille.Parmi les maisons voisines, il en est de plus somptueuses et aussi de plus modestes — mais toutes sont de belle apparence et de style moderne.A l’intérieur, la demeure de notre charmante hôtesse est curieusement agencée.Elle contient le mobilier habituel à nos habitations, mais disposé dans un ordre un peu.bohème, où les conventions bourgeoises ne sont pas respectées.Dans la salle à manger, il y a un lavabo de salle de bain au-dessus duquel sont alignés des verres, un pot à barbe, un tube de dentifrice et des brosses à dents.Dans le living-room, un grand frigidaire domine de sa masse imposante les meubles du type « Chesterfield ».Je me demande quel usage est fait des chambres à coucher à l’étage.En guise de thé, la jeune femme nous offre limonade et jus de fruits glacés. LA CHINE AUX CHINOIS 285 La conversation se poursuit en anglais et en chinois.J’apprends que les quatre amies viennent de pays différents: Indonésie, Honolulu, Sumatra, Singapour.Toutes sont arrivées à Canton depuis au moins deux ans.Automatiquement nous nous séparons en deux groupes linguistiques, seule mon hôtesse et Yi-hua parlant couramment l’anglais.Madame Lam, ou Yarn, me dit qu’elle a quitté l’Indonésie il y a trois ans.Je demande à la jeune femme si son mari n’a pas éprouvé de difficulté à sortir ses capitaux d’Indonésie pour les importer ici.— « Nous sommes d’abord allés à Hong Kong et, après quelques mois, mon mari a décidé de rentrer en Chine avec son capital, qu’il a placé dans la Compagnie d’investissements.Il fait maintenant partie du Conseil des Chinois d’outre-mer.Enbrassant sa fillette endormie sur ses genoux, elle poursuit d’une voix posée, un sourire confiant sur son beau visage: « Ce n’est pas sans mûre réflexion que nous avons pris la décision de rentrer en Chine.Mon père avait dû s’expatrier à cause de l’état des choses qui existait auparavant.Voyant ce qui a déjà été fait, ce qui continue de se faire pour le relèvement de notre pays, nous sommes confiants en l’avenir.» Nous bavardons encore un instant avant de prendre congé.Et maintenant, en route! Je suis impatiente de rencontrer un Chinois qui a vécu au Canada, de savoir quelle impression il conserve de notre pays.La Cité des Chinois d’outre-mer est vraiment très agréable.Sa topographie accidentée est propice aux terrassements ingénieux, aux constructions à divers niveaux.Des 286 HÉLÈNE J.GAGNON arbres anciens s’y trouvent en assez grand nombre et une multitude de jeunes arbres y ont été plantés.Le plan d’urbanisme établi par le gouvernement prévoit une expansion considérable.Deci delà s’élèvent de nouvelles constructions.Notre jeune cicerone nous apprend que le prix des villas varie entre $10,000 et $40,000; que les propriétaires sont libres de les louer ou de les vendre à leur guise.Nous nous arrêtons bientôt devant une maison blanche à étage, aux fenêtres pourvues de moustiquaires.L’influence canadienne, sans doute! Ici le jardinet est entouré d’un treillis de bambou.Nous frappons à la porte grande ouverte.Aucune réponse.Cependant une femme d’un certain âge, portant un bébé dans ses bras, sort d’une maison voisine et s’approche de nous.Elle est suivie de près par un homme très maigre dans la soixantaine.C’est lui.Notre amie nous présente, explique qui je suis avec beaucoup de tact et de discrétion.Tout d’abord étonné, mais courtois, l’homme nous tend la main, présente sa femme et son fils et nous invite à entrer dans sa demeure.Il parle l’anglais, mais avec un peu d’hésitation.La glace est rompu lorsque je lui fais compliment de son bébé.L’enfant lui ressemble au point que c’est comique.Aux deux extrémités de la vie, tous deux sont chauves; le père n’a presque plus de cheveux et le petit n’en a pas encore.Il en est de même pour les dents.L’intérieur de la maison est soigné, très propre, mais tout simple.Mobilier de rotin; en guise de tableaux aux murs, des calendriers.L’ambiance générale d’un logis petit bourgeois ou ouvrier canadien ou américain.La conversation d’abord languissante s’anime peu à peu.Je gagne la confiance du brave homme en lui déclarant qu’il rendra service aux siens en me disant dans quelle LA CHINE AUX CHINOIS 287 conditions il a vécu au Canada, quel souvenir il en garde — même si la vérité n’est pas flatteuse.Voilà: Il a quitté la Chine à l’âge de dix-neuf ans.Il en a maintenant 62.Son histoire est celle de centaines de milliers de Chinois qui furent obligés de s’exiler pour échapper à la misère désespérée, à l’anarchie sociale et économique qui suivirent l’échec de la révolution de 1911, lorsque les militaristes féodaux se ruèrent sur Pékin pour y établir un « pouvoir central », et que les « pouvoirs locaux » des différents petits seigneurs de guerre et les étrangers, rivalisaient dans l’oppression du peuple.A Hong Kong, il entra en communication avec un vague parent établi au Canada.Celui-ci consentit à le faire venir et à payer le voyage.Débarqué à Vancouver il entra au service de son « bienfaiteur », un vieux restaurateur, avec entente qu’il y resterait jusqu’à remboursement total de sa dette.Il y mit trois ans, trois ans de dur labeur pour lequel il ne recevait que tout juste de quoi payer son gîte, un grabat dans un coin.Avec les ans et un travail ardu de restaurant en restaurant, sa situation s’améliora; comme tous ses compatriotes, il économisait chaque sou, ne dépensant pour vivre que le strict nécessaire.De ses économies, une partie était déposée à la banque, une autre était envoyée à ses vieux parents.Selon la coutume, ceux-ci avaient fait pour lui l’acquisition d’une fiancée-enfant.De Vancouver, il vint à Montréal, puis à Toronto où il devint propriétaire d’un petit restaurant.Le temps passait, le magot augmentait.Mais la solitude se faisait de plus en plus lourde, de plus en plus accablante.Vint la révolution de 1948-49 et la proclamation de la République populaire de Chine.Ici je préfère le citer textuellement.Je voudrais pouvoir décrire le personnage 288 HÉLÈNE J.GAGNON cassé, usé, meurtri par un demi-siècle de privations, de solitude, d’exil en terre inhospitalière, le visage émacié où brillent pourtant les yeux: « Toutes sortes de rumeurs se mirent à circuler parmi nous.Pour les uns c’était la fin du monde.Les autres, au contraire, se mettaient à espérer.J’étais de ceux-là.Que pouvait-il arriver de pire à la Chine que ce qu’elle avait connu jusqu’ici.Je cherchai par tous les moyens à me renseigner sur la situation.Au début ce fut difficile, les communications étant coupées.A force de démarches, je renouai les contacts avec ma famille en 1951.Les nouvelles que je reçus depuis se firent de plus en plus rassurantes.Dès 1954, ma décision de rentrer en Chine était prise.Il restait à vendre mon commerce et à réaliser mon petit capital.Je suis de retour depuis deux ans et demi! Mon enquête n’était pas terminée.Restait à élucider le point principal.Quel sort le Canada avait-il fait à l’immigrant chinois, du point de vue légal, mais aussi sur le plan humain?Il ne fut pas facile d’obtenir des réponses, les règles de la courtoisie chinoise interdisant toute remarque désobligeante et plus encore envers un hôte.Je dus avoir recours à des moyens détournés, le félicitant sur sa jolie résidence, sur les fleurs de son jardin et lui posant dans le même souffle des questions pertinentes à mon enquête: Avait-il eu quelque difficulté à exporter son capital; avait-il déclaré son intention de rentrer en Chine communiste?« On ne m’a fait aucune difficulté au sujet de l’exportation de mon capital; on n’a pas posé la question à savoir où je l’exportais.De toute manière, je suis d’abord allé à Hong Kong.De là je l’ai transféré ici.J’ai pris $12,000 de cet argent pour acheter ma maison et j’ai placé le reste à la Société d’investissements des Chinois d’outre-mer; LA CHINE AUX CHINOIS 289 du point de vue légal, j’ai bénéficié au Canada d’un traitement équitable.» — Et dans vos relations avec le public canadien.n’avez-vous jamais eu à vous plaindre de l’attitude de certaines gens.?Long silence et enfin: « Je n’ai jamais été brutalisé.Mais on nous insulte souvent sans raison, presque sans y penser.Simplement parce que nous sommes d’une autre race.d’une autre couleur.» Canton c’est un peu tout ça mais c’est infiniment plus.Autant chercher à décrire un musée d’histoire ancienne et moderne.A côté des souvenirs d’hier: la Cité interdite, les Concessions étrangères, (ici aussi certains parcs étaient interdits aux Chinois et aux chiens!) les vieux immeubles lépreux, les 60,000 mariniers, encore beaucoup de grande pauvreté, de maladie et d’ignorance, surgissent partout les témoignages de la renaissance chinoise.C’est l’industrie naissante, c’est l’éducation des masses, le progrès de l’hygiène, du bien-être social.C’est le sport, le théâtre, les saines distractions, la lecture à la portée de tous.C’est l’égalité sociale pour les anciens parias, la disparition du gangstérisme et de la prostitution.A Canton, j’ai encore visité une fabrique de papier-journal utilisant les résidus de la canne à sucre; l’Exposition permanente des produits d’exportation de la Chine; plusieurs clubs de travailleurs dont le fameux Palais flottant des mariniers; les grands parcs et les monuments commémoratifs des Martyrs de mars 1911, du Dr Sun Yat-sen, le superbe stade de football, des piscines extérieures, des écoles et des garderies, etc. 290 HÉLÈNE J.GAGNON L’Exposition permanente des produits d’exportation de la Chine se tient dans la Maison d’amitié sino-soviétique.Dans le hall d’entrée, sur l’immense carte du monde couvrant les murs, des points lumineux rouges et verts indiquent les contrées avec lesquelles la Chine commerce.Les points verts marquent celles où elle exporte sans traités, dont le Canada.L’Exposition comprend quatre secteurs où sont exposé plus de 50,000 articles: industrie lourde, industrie légère, objets de luxe et alimentation.Le tout admirablement présenté.Les clubs de travailleurs ou Clubs de culture sont nombreux et divers.Il y a ceux des syndicats: cheminots, employés d’usines, etc., ceux des pêcheurs, des dockers.Il y a un Y.M.C.A.et, en bordure de la rivière, l’ancien Club des officiers du Kuomingtang maintenant ouvert au grand public; il y a les nombreux petits clubs des mariniers et surtout leur Palais flottant.La plupart sont modestes, mais pourvus de salles de lecture, de salles de jeux.Ceux qui sont situés dans les parcs se complètent d’une piscine.Le Palais flottant est un grand bateau de bois à fond plat, une sorte de barge, auquel les pots de fleurs disposés çà et là, les rideaux aux fenêtres, confèrent un aspect de stabilité toute terrienne.Il n’a rien d’un palais, mais pour les pauvres gens de la rivière jadis si mal traités, c’est une oasis, une île enchantée.Ils y trouvent les distractions souhaitables pour toute la famille: salle de cinéma, de lecture, de jeux; le pont supérieur sert de dancing et les haut-parleurs du bord diffusent aux échos, musique et chansons favorites.Ce bateau est aussi un centre de distribution des livres et journaux, une bibliothèque ambulante.« Notre principal problème est celui de la distribution; afin d’atteindre notre clientèle éparpillée et mobile, nous préparons des caisses de livres et de revues et les remettons à des LA CHINE AUX CHINOIS 291 groupes qui s’occupent de les distribuer », observe la jeune bibliothécaire dont les yeux brillent d’enthousiasme à travers les mèches sombres qui s’échappent de ses deux courtes nattes.Ici comme dans tout le reste de la Chine, les anciens illettrés, récemment initiés à la connaissance des caractères, s’adonnent passionnément à la lecture et montrent un désir presque pathétique de s’instruire.Ceux qui savent déjà lire font la lecture à haute voix pour les autres.AU CŒUR DE LA CHINE Le dieux du foyer Le dernier jour de la douzième lune Le Dieu du Foyer s’en retourne mi ciel Faire son rapport sur les gens d’en-bas.Avant qu’on le brûle et le livre au vent.Toute la famille lui sert à manger Four qu’il ait le ventre plein et gonflé.Du porc rôti, du poisson bien frit, Des gâteaux dorés, des fruits très mûrs, On lui sert du vin, on brûle de l’argent.Le Dieu du Foyer oublie les querelles, Les mots insolents, les fautes de chacun.Il remonte au ciel saoul et satisfait.Il ne reste plus qu’à changer de Dieu.Fang Tcheng-Ta (mort en 1193) 292 HÉLÈNE J.GAGNON Et maintenant en route! En route vers Wuhan, chef-lieu du Houpei, 1,800,000 habitants, grand centre ferroviaire, routier et fluvial du moyen bassin du Yang Tsé siège d’un puissant combinat métallurgique.Mais qu’est-ce au juste que Wuhan?Jusqu’en ces dernières années on connaissait trois villes disposées en forme de trèfle sur le Yang Tsé au confluent de la rivière Han-chouai: Hanyang, Hankéou, Wuchang.Hankéou était la mieux connue des trois au temps où la navigation était le principal sinon l’unique moyen de communication avec l’intérieur du pays; les bateaux d’assez fort tonnage pouvaient y accéder.Hanyang était célèbre par sa fonderie; en 1908 déjà la Société Hanyéping de charbon et de fer y exploitait les gisements de Tayé et de Huangche.Mines et usines avaient été pillées par les Japonais et détruites par le Kuomingtang avant 1948.Quant à Wuchang, elle avait été l’épicentre du tremblement de 1911 qui devait mettre fin à la domination féodale mandchoue.Mais Wuhan?Voici qu’au cours du premier plan quinquennal chinois, un miracle allait se produire: l’obstacle millénaire constitué par le fougueux Yang Ttsé était vaincu et, pour la première fois dans l’histoire de la Chine, le nord et le sud du pays étaient physiquement réunis.Un grand pont moderne jeté d’une rive à l’autres établit le contact, réunissant en même temps Wuchang, Hankéou et Hanyang en une seule ville qui prendra le nom de Wuhan.La ligne de chemin de fer Pékin-Hankéou-Canton n’est plus coupée en deux tronçons.Jusqu’ici les passagers devaient descendre du train sur la rive nord du fleuve et continuer le voyage à bord d’une autre rame sur la rive sud tandis que les wagons de marchandise étaient transbordés sur des traversiers. LA CHINE AUX CHINOIS 293 Ce pont d’une longueur de 5,600 pieds ne fut pas d’une construaion facile.La profondeur du Yang Tsé à cet endroit, normalement de 130 pieds de la surface jusqu’au roc solide, rendait impraticables l’utilisation des caissons pneumatiques pour l’installation des piliers.La pression de l’eau, sauf durant les mois de février et mars où le fleuve atteint son plus bas niveau, eut été préjudiciable aux ouvriers.Un nouveau procédé conçu par l’ingénieur soviétique Konstantin S.Silin, le chef de l’entreprise, fut mis en pratique.A l’aide d’un formidable jet d’air comprimé l’eau et la vase étaient écartés permettant ainsi l’installation dans le lit de roc solide des tubes en béton armé de cinq pieds de diamètre.Une foreuse électrique de cinq tonnes était ensuite introduite dans ces tubes pour y concasser la pierre et les enfoncer de trois pieds dans le roc.La pierre concassée ayant été subséquemment retirée par voie de succion, les tubes étaient remplis de béton renforcé.Grâce à cette technique avancée, jamais encore employée ailleurs, les huit piliers étaient solidement ancrés et le splendide pont à deux étages, celui du dessus réservé au trafic ordinaire et celui du dessous servant aux trains de chemin de fer, s’ouvrait à la circulation à la fin de 1957.Il avait été construit en deux ans, soit la moitié du temps prévu.Et rien n’avait été négligé même du côté esthétique.Le double tablier central assis sur ses huit piliers monumentaux est flanqué de tours contenant des bureaux et des ascenseurs.Les abords du pont sont aménagés en un beau parc.Jamais auparavant dans l’histoire de la Chine, aucun pont n’avait franchi le Yang Tsé.Or depuis la construction de celui-ci, on en a déjà installé un autre sur le grand fleuve, à la hauteur de Chungking.D’autres sont en construction. 294 HÉLÈNE J.GAGNON Des trois villes elles-mêmes, ou plutôt de la triple ville de Wuhan, il n’y a pas grand’chose à dire.A l’heure actuelle elle n’existe qu’en fonction de l’installation du colossal combinat sidérurgique et ses industries connexes.Autant dire un chantier aux maisons ternes et aux chemins défoncés par le lourd matériel qu’on y transporte constamment.L’hôtel où je suis descendue se trouvait en plein centre et il y faisait horriblement chaud.J’étais venue jusqu’ici pour voir le Combinat sidérurgique de Wuhan.Je ne fus pas déçue.Pour la première fois de ma vie, j’assistais à ce spectacle prodigieux des temps modernes qui consiste à faire surgir du sol, en quelques mois, des cités gigantesques de béton et d’acier parmi les forêts de grues géantes et dans un accompagnement sonore de création du monde.Les plans de cette immense entreprise ont été conçus en U.R.S.S.Ils englobent tout le processus de la produaion de l’acier depuis l’extraction du minerai jusqu’au laminage du métal.L’acierie est du type le plus avancé et entièrement automatisée.Sa capacité annuelle de production sera de 1,500,000 tonnes et plus.Ce nouveau Combinat contribue à faire de la Chine l’une des sept puissances produisant plus de dix millions de tonnes d’acier par année.Au moment de ma visite, le Haut-fourneau no 1 était presque terminé.Il allait être inauguré le 13 juillet en présence du Président Mao et aux applaudissements délirants d’une foule de 70,000 de ses constructeurs.S’adressant à l’expert soviétique délégué sur les lieux, LE.Podorov, Mao Tsé-tung déclarait alors: « Cette oeuvre est le glorieux produit de la coopération entre l’Union Soviétique et la Chine.» LA CHINE AUX CHINOIS 295 Stratégiquement situé sur le Yang Tsé, à portée des moyens de transport par eau et sur rails, et à proximité des gisements de fer et de charbon de Tayeh, le centre sidérurgique de Wuhan est destiné à alimenter les industries naissantes du centre, du sud et du sud-ouest de la Chine et, plus spécialement, ses industries de construction mécanique, de construction navale et de sous-produits chimiques, caoutchouc, fibre synthétique et autres.La distance entre Wuhan et Chungking serait considérable par terre.Ces deux villes ne sont pas encore reliées directement par chemin de fer.Il y a le Yang Tsé dont l’aventure me tente.Quel spectacle merveilleux cette route liquide ne doit-elle pas présenter le long du parcours, dans les profonds canyons des Trois Gorges et aussi dans la plaine la plus peuplée de Chine, avec ses 600 habitants au kilomètre carré! Le Yang Tsé est navigable depuis le nord du Yunnan jusqu’à Shanghaï, traversant le pays en diagonale dans toute sa largeur.Depuis sa source au Thibet jusqu’à la mer, il mesure 3,473 milles — le cinquième en importance des fleuves au monde.De tous les fleuves de Chine, il possède la plus grande valeur économique, comme voie navigable, pour ses pêcheries, comme source d’irrigation et maintenant pour son potentiel d’énergie électrique, estimé à dix millions de kilowatts (aux Trois Gorges).Des vapeurs font le service fluvial entre Wuhan et Chungking.Il y a aussi l’avion qui couvre la distance en trois ou quatre heures.La question du moyen de transport est prise en délibéré.J’incline pour le voyage en bateau.Etant donné l’état précaire de ma santé, mes hôtes de l’Union des journalistes recommandent plutôt l’avion, insistant sur le fait que 296 HÉLÈNE J.GAGNON les petits vapeurs de service ne sont peut-être pas très confortables.Soit.Mais il eut été plus romanesque d’emprunter la route traditionnelle, celle que suivirent sans doute les T’sins partant à la conquête du royaume de Chou en 316 av.J.-C.Nous avions compté sans les inconvénients habituels de la navigation aérienne.La nouvelle radiodiffusée de perturbations atmosphériques dans la région de Chungking reçue par notre pilote à l’escale de Ichang, nous immobilisa au sol du petit aéroport tapi au pied des montagnes.Cette route aérienne étant des plus dangereuses, on ne prend aucune chance.L’aérogare est pourvue de quelques chambres où loger les passagers en cas de retard.Nous coucherons sans doute ici.Mais que faire dans ce désert qu’est un aéroport?Quelques passagers chinois, des hommes, s’embarquent dans la camionnette du personnel, pour aller à Ichang.Yi-hua et moi décidons d’explorer plutôt la campagne avoisinante.A quelque distance, des paysans travaillent aux champs.Nous irons leur parler.A notre arrivée près du champ de sésame, un groupe de femmes occupées à enlever les mauvaises herbes lèvent la tête sous leurs grands chapeaux, étonnées mais apparemment ravies de cette visite inattendue.Elles s’approchent, l’air affable et accueillant, mais tout en continuant d’extirper les plantes nuisibles.«Ni haw», dis-je, avec mon meilleur accent chinois (Comment allez-vous?) On me répond par quelque formule de bienvenue.Et je me mets aussi à extirper ce que je crois être des mauvaises herbes.Bientôt éclate près de moi un rire joyeux! Une petite vieille toute ridée, instable sur ses minuscules pieds en coin, exhibe la touffe feuillue que je venais d’arracher.Toutes les femmes, une quinzaine environ, m’entourent et se mettent à applaudir gentiment.Yi-hua m’explique que LA CHINE AUX CHINOIS 297 mes « mauvaises herbes » sont en réalité de belles tiges de sésame.! La journée tirant à sa fin, on cesse de travailler et nous nous asseyons par terre, en cercle.On veut savoir si j’ai des enfants.Sur ma réponse négative, la petite vieille secoue tristement la tête, pensant sans doute que je suis fort à plaindre.Une maman au visage rougeaud serre sur son cœur le gros garçonnet tout nu qui jouait sagement près d’elle avec une motte de terre mais sans me quitter du regard.Bientôt cinq ou six hommes s’amènent à travers les sillons.Ils saluent discrètement d’un mouvement de tête.« Ni haw » dis-je encore une fois, ce qui a pour effet de faire naître un sourire amusé sur leurs visages tannés et recuits.La petite vieille leur dit apparemment qui je suis; j’entends le mot « Djanada.» L’un d’eux s’accroupit non loin de moi, imité par les autres.Agé de quarante ans environ il a une bonne tête, un long visage maigre, l’air intelligent, éveillé.Il veut savoir si, dans mon pays, les paysans sont propriétaires de leur terre, s’ils sont groupés en coopératives, si l’agriculture est mécanisée.Pendant que je m’efforce de les renseigner de mon mieux, ils m’écoutent sans mot dire, hochant parfois la tête, mais sans qu’il soit possible de deviner leurs pensées.Les conditions de vie de la paysannerie nord américaine doivent leur sembler idylliques par rapport à la leur, même en dépit des améliorations apportées à leur sort depuis la réforme agraire.J’ai honte d’avoir paru vanter notre standard de vie devant ces gens si industrieux, si courageux et qui ont connu tant de privations.Il me faut leur expliquer que l’aisance de nos cultivateurs tient au fait que le Canada est un pays aussi vaste que le leur mais tout neuf et à peine peuplé. 298 HÉLÈNE J.GAGNON Répondant à mes questions ils m’apprennent que tout le groupe appartient à une « Commune ».Qu’est cela?demandai-je alors.Et le plus âgé de me répondre que c’est une sorte de coopérative avancée dans laquelle l’industrie pourra se développer de pair avec l’agriculture; qu’ils possèdent déjà des écoles, des cliniques et des cantines; que chaque famille a son petit lopin de terre pour le jardinage potager, des poules et, parfois, des cochons.Les buffles et autres animaux de trait appartiennent à la collectivité de même que les quelques machines agricoles toutes neuves.LA RÉFORME AGRAIRE, LES COMMUNES ET LA FAMILLE CHINOISE Le vieux tireur de pousse cracha par terre et, se tournant vers Cœur Joyeux, lui dit: « Ah! tu as cru pouvoir te débrouiller tout seul?Qui ne l’a pas cru?Mais où sont ceux qui ont réussi?Je te le dis.Quel ressort peut avoir un homme seul?As-tu jamais regardé les sauterelles?Toutes seules elles auront beau sauter comme des folles, il se trouvera toujours un gamin pour les attraper, leur attacher un fil à la patte et les empêcher même de voler.Mais les voilà en bandes, en ordre de bataille.Houp! En une randonnée elles vous rasent toute une récolte.Et qui les arrêtera?Lao Che {né en 1898) Traduction de Jean Monsterleet LA CHINE AUX CHINOIS 299 Au moment de mon arrivée en Chine au printemps de 1958, les Communes populaires prenaient forme lentement.Mais ce n’est qu’en août, lors de leur consécration officielle par le gouvernement chinois, qu’elles furent connues sous ce nom et que s’éleva à leur sujet la tempête que l’on sait, amorcée par l’ancien Secrétaire d’Etat américain, M.Foster Dulles.Entre autres choses, M.Dulles leur reprochait d’avoir transformé la Chine en un vaste camp de concentration peuplé de forçats.Mais en même temps, considérant le caractère paramilitaire des Communes, et le fait que les paysans y sont armés, on parlait d’une Chine transformée en un véritable camp militaire.Outrés par ces accusations contradictoires, les Chinois répondaient: «Dans toute l’histoire du monde, s’est-il jamais trouvé un gouvernement assez inconsistant pour armer des esclaves?Si le peuple de Chine se trouve vraiment dans la situation des esclaves noirs d’avant la guerre civile américaine, qui travaillaient sous le fouet pendant que parents, femmes et enfants étaient dispersés et vendus, comment expliquer que notre rendement agricole et industriel ait augmenté de 70% en une seule année?Les économistes de toute obédience, même celle de M.Dulles, ne sont-ils pas d’accord sur le fait que la productivité du slave labor est très basse?Et n’est-ce pas afin de libérer les forces productives du pays, que les Etats-Unis prirent les armes pour obliger les planteurs à abolir l’esclavage à la fin du siècle dernier?» {China Reconstructs, mars 1959).Détachée de son contexte idéologique, celui dans lequel les observateurs politiques et les journaux occidentaux l’ont aussitôt enfermée, la Commune n’est rien d’autre que l’organisation rationnelle des municipalités en fonction de leurs besoins.Comme l’Inde et, somme toute, pour 300 HÉLÈNE J.GAGNON les mêmes raisons la Chine populaire a senti le besoin de rendre une large mesure d’autonomie aux petites communautés dispersées sur son immense territoire surpeuplé.Le village auquel on tente de fournir les moyens de subvenir à ses propres besoins est devenu la base de la nouvelle politique économique de l’Inde; de même en Chine, loin d’être une sorte de génération spontanée, un franken-stein sociologique, la Commune est le prolongement naturel des coopératives agricoles.A self-supporting community, dirait-on en anglais.On a fait grand état du fait que l’URSS s’est peu intéressée à cette expérience et l’on a même rapporté que M.Khrouthchev aurait déclaré que le gouvernement soviétique, depuis longtemps, avait pour sa part renoncé aux communes.Il est curieux de noter cependant que les communes ont été instituées en Chine populaire à l’instant même où le Kremlin décidait de procéder à une décentralisation systématique de l’économie soviétique.Faut-il s’étonner que les coopératives agricoles aient abouti à la collectivisation des municipalités ou des hsiangs?Dans un pays où tout était à créer, on a voulu procéder rapidement à la mobilisation de toutes les ressources humaines disponibles dans le but d’augmenter la production.Ce fut le « Grand Bond en avant », pour reprendre le mot d’ordre du gouvernement chinois.Qu’il ait fallu aménager des pouponnières, construire des restaurants et des cantines; qu’on ait demandé aux femmes de se joindre à l’armée du travail; que de vieilles traditions aient été bousculées et que les normes de production fixées par les dirigeants des Communes aient exigé de chacun un effort, un rendement qui scandalise — et non sans raison — les partisans de la semaine de 30 ou 36 heures, cela n’est pas discutable.Mais s’il existe un conti- LA CHINE AUX CHINOIS 301 nent où l’on ne devrait pas se scandaliser du travail féminin, des repas au restaurant ou à la cantine et de l’installation des garderies d’enfants, c’est bien l’Amérique où la vie familiale s’est radicalement transformée depuis un demi-siècle.Mais enfin, passons.Pour juger équitablement de ces choses, il faut se reporter à quelques années en arrière.Ou encore, lire les rares récits objectifs qui arrivent à se frayer un chemin dans la presse occidentale.De tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici dans nos journaux des deux langues sur la Commune chinoise, seul le reportage de M.Walter L.Gordon, président de la Commission royale sur les perspectives économiques du Canada, avait un ton compréhensif.Habitué à juger objectivement, à observer sans parti-pris, M.Gordon, après un séjour de quelques semaines en Chine communiste, publiait ses impressions dans le Montreal Star.M.Gordon rappelle que lorsque les communistes vinrent au pouvoir, en 1949, le pays était dans un état effroyable à la suite d’une longue période de révolution, d’invasion étrangère et de guerre civile; que des millions de personnes mouraient de faim chaque année et que la population vivait dans la crainte perpétuelle de la famine; que la monnaie chinoise était absolument sans valeur comme conséquence d’une inflation effrénée; que fonctionnaires et hommes d’affaires étaient corrompus.Dans une mesure de 90%, le peuple était illettré.De toute évidence, la pauvreté était extrême.Et pour illustrer cet état de choses, M.Gordon souligne le fait qu’à certains moments, les paysans, réduits à la misère la plus abjecte, n’avaient d’autre alternative que de vendre ou de tuer leurs enfants pour les soustraire à la famine. 302 HÉLÈNE J.GAGNON Lorsqu’on pense à la Chine et à ce passé si récent, à ses centaines de millions de bouches à nourrir, il faut être bien coriace pour prétendre la juger selon nos normes, exiger d’elle une organisation sociale semblable à la nôtre, avec le genre de libertés dont nous nous prévalons.Il est trop facile de philosopher quand on a le ventre plein.Selon le mot de Ghandi, « Dans un pays comme l’Inde ou la Chine, la liberté commence avec un bol de riz, avec un morceau de pain.» Et de toute manière, l’organisation économique et politique de la Chine est strictement l’affaire des Chinois.Il est bien étrange que des gens qui avaient lu jadis, sans sourciller, les récits d’épidémies, d’inondations, de famines, entraînant la mort de millions de Chinois, s’inquiètent soudain de leur sort sous le nouveau régime.! Pour reprendre la formule de M.Gordon {The Commune system — Art.No.9) : « Avant d’aller en Chine nous avions entendu bien des racontars sur les Communes, y compris ces histoires horrifiantes autant que fausses, de maris et de femmes séparés et entassés dans des dortoirs rudimentaires comme du bétail.» De toutes les critiques formulées à l’égard des Communes, la plus répandue est certainement celle qui a trait à la « désintégration » de la famille chinoise sous le régime communal.Il est à peine croyable qu13 des gens sensés prêtent l’oreille à de pareilles allégations.Mais comme il est d’usage en notre pays démocratique de permettre à un accusé de se défendre, laissons la parole à M.Tang Ming-chao, député à l’Assemblée nationale populaire.Dans le cours d’un cinglant article pour China Reconstructs (mars 1959) intitulé: « Les Communes populaires et M.Dulles », l’auteur donne la réplique aux âmes inquiètes, re- LA CHINE AUX CHINOIS 303 plaçant la famille ancienne et nouvelle, dans sa véritable perspective : « Dulles et autres réactionnaires impénitents se plaignent amèrement que les communes populaires auraient détruit quelque merveilleux système familial transmis de génération en génération depuis des millénaires.De vrai, les Chinois ont mis fin à la famille patriarcale tout comme ils mirent fin à la monarchie féodale et à la mainmise étrangère sur la Chine.Nous n’avons pas seulement détruit le vieux système familial patriarcal et féodal, nous avons osé le remplacer par une famille démocratique, unie par les liens d’une affection véritable.Dans une telle famille, au terme de la journée de travail, les couples mariés, avec leurs vieux parents et leurs enfants, vivent tous ensemble, s’occupent les uns des autres, décident ensemble comment ils vont disposer de leurs revenus, et ensemble s’occupent de l’éducation des enfants.Les femmes ne sont plus soumises à la suprématie masculine.Les garçons et filles n’ont plus de raisons de craindre leur père — dont la volonté, dans le « bon vieux temps », faisait loi — même s’il leur ordonnait de se suicider.Maintenant tous les membres d’une famille s’aiment et se respectent à titre d’égaux.Une telle famille n’est-elle pas plus près que l’ancienne des véritables sentiments humains ?Au chapitre de la milice communale, M.Tang Ming-chao précise que les Chinois en effet se sont armés pour résister à leurs ennemis qui, eux, le sont.Mais il précise que cette milice est une organisation « militaire, ouvrière, éducationnelle et athlétique ».Il n’y a aucun doute que ces milices ont été établies pour donner confiance aux Chinois en eux-mêmes, devant l’appui américain apporté 304 HÉLÈNE J.GAGNON à Chiang Kai Shek.Et M.Tang de clore la discussion en disant : « Nos milices rurales possèdent non seulement des fusils, mais aussi des mitrailleuses et de l’artillerie.Cela prouve jusqu’à quel point le gouvernement a confiance dans le peuple et réciproquement.Le gouvernement des Etats-Unis oserait-ils armer les noirs, ou même les travailleurs américains en général ?Nous aimerions voir ça .! ».Comme la plupart des institutions humaines, la famille patriarcale avait ses bons et ses mauvais côtés.On lui reconnaît le mérite d’avoir assuré l’unité, la continuité de la civilisation chinoise par toute l’étendue du vaste territoire de la Chine, à travers les perturbations de sa longue histoire.L’association des clans familiaux en groupements plus ou moins considérables (communities) assurait l’existence de gouvernements locaux lesquels permettaient aux villages et districts de maintenir une organisation cohérente même durant les périodes de grande anarchie.Les Conseils des Anciens formés, du moins en principe, des plus sages et des plus avisés parmi les chefs de clans, se chargeaient de nombreuses responsabilités dont celle d’administrer la justice, de constituer des sortes de tribunaux inférieurs pour juger les délits mineurs.Ils traitaient aussi avec le Hsien, personnage officiel familièrement connu sous le nom de « Magistrat père et mère » en ce qu’il représentait l’autorité paternelle de l’empereur, et seul fonctionnaire qui fut en contact direct avec le peuple des campagnes et des villages.En principe, toujours, le clan devait s’efforcer d’aider ses membres en détresse, les veuves et les orphelins par exemple.En certains cas, lorsque les circonstances le permettaient, le clan pouvait tirer du fond commun de quoi LA CHINE AUX CHINOIS 305 faire instruire quelque enfant particulièrement doué, de manière à ce que celui-ci puisse se présenter aux examens publics du fonctionnarisme.Rappelons brièvement que depuis l’abolition de la noblesse héréditaire sous la dynastie Han, deux siècles avant lere chrétienne, tout citoyen pouvait prétendre aux charges de l’Etat, devenir un lettré ou mandarin — à la condition de passer avec succès les examens publics institués à cet effet.Mais encore fallait-il pouvoir s’instruire, chose quasi impossible en dehors de la classe mandarinale qui, seule, avait les moyens d’engager des précepteurs pour ses fils.C’est d’ailleurs ainsi que par la force des choses, elle en était venue à constituer une nouvelle aristocratie, sinon en principe du moins en fait.Et c’est ce qui explique pourquoi l’ensemble du peuple chinois était illettré dans une proportion de 95 % alors que les milieux favorisés par la fortune atteignaient à un si haut degré de culture.L’importance de la charge que pouvait espérer remplir un candidat au fonctionnarisme dépendait de sa connaissance plus ou moins approfondie de la science confucéenne, codifiée dans les Neuf Classiques, et dont l’essence se trouve résumée dans les Cinq Relations régissant les rapports du souverain et de ses sujets, ceux des parents et de leurs enfants, des maris et femmes, des frères aînés et leurs cadets et des amis entre eux, rapports constituant la base du massif édifice patriarcal.Selon l’Encyclopédie Britannique, la primauté de la famille fut toujours une des causes principales de la faiblesse politique de la Chine, les intérêts familiaux passant automatiquement avant ceux de l’Etat.« Le népotisme était considéré comme un devoir religieux, l’obligation d’user d’une charge publique à l’avantage du groupe fami- 306 HÉLÈNE }.GAGNON liai constituant une preuve de suprême loyauté.L’Etat comme tel signifiait peu de chose pour la vaste majorité du peuple chinois, lequel formait plutôt une civilisation qu’une entité nationale au sens européen du mot.» Cimentée par la morale confucéenne, laquelle conférait à l’aïeul ou chef de clan tous les droits sur sa maisonnée y compris le droit de vie ou de mort, la famille patriarcale féodale est sans doute l’institution qui a contribué le plus sûrement à retarder l’évolution du peuple chinois comme tel et des Chinois individuellement.Ecrasé sous le poids de cette morale qui prônait la soumission aveugle aux aînés et par extension à mute autorité établie, le Chinois grandissait privé d’initiative, soupirant après le moment où, devenu à son tour chef de famille, il se dédommagerait de l’oppression subie en exerçant le même arbitraire.Si les fils et petits-fils étaient maintenus en étroite tutelle par l’aïeul, les femmes, elles, l’étaient encore bien davantage.Elles n’échappaient au dur joug paternel que pour retomber sous la juridiction absolue de la famille du mari, et ceci dès l’âge le plus tendre, la coutume voulant qu’elles soient placées dès sept ou huit ans parfois, dans la famille de celui-ci, à titre de fiancée-enfant.Le mari pouvait la répudier à volonté, ou lui adjoindre des concubines.La naissance d’une fille était pour elle une humiliation.Dans son Journal d’un Voyage en Chine, Lucie Faure rapporte qu’un homme, père de quatre fils et de trois filles, à qui on demandait combien il avait d’enfants, répondit très simplement « j’en ai quatre » ! Est-il nécessaire d’ajouter que la femme n’avait aucun droit légal ?Les gens mal informés parlent souvent de « l’importance » que prenait en vieillissant la femme chinoise.Cette importance était très relative, basée uni- LA CHINE AUX CHINOIS 307 quement sur l’afïection de ses fils.Mais encore fallait-il qu’elle en eut ! Dans ce « bon vieux temps » qui dura, pour toutes fins pratiques, jusqu’en 1950, soit jusqu’à ce que le gouvernement populaire ait eu le temps de promulguer sa loi du mariage, garçons et filles étaient mariés par les soins de proxénètes et d’entremetteuses, sans jamais être consultés, généralement sans même connaître le futur conjoint.Il arrivait qu’un mariage fut décidé sur la foi d’un horoscope, lorsqu’il n’était l’enjeu de quelque partie de mah-jong entre la mère et la future belle-mère.(Chez les riches, les femmes vouées à l’oisiveté complète consacraient tout leur temps à ce jeu).Chez les paysans, les pauvres gens, parmi l’immense masse vivant au jour le jour, la faim au ventre, criblés de dettes et menacés de toute part, la fille, bouche inutile, était parfois, comme on sait, supprimée dès sa naissance ; sinon elle était vendue très jeune comme fiancée-enfant ou servante-esclave (bondmaid).Elle devenait alors la propriété incontestée de l’acquéreur, vouée aux exigences, aux brutalités d’un milieu insensible à la pitié.Elle n’avait d’autre alternative que la résignation — ou le suicide.Le clan vivait dans l’intimité forcée du Compound ou enceinte au mur élevé, qui l’isolait complètement du monde extérieur.Trois générations et plus parfois y habitaient.Soumis au régime communautaire, tous dépendaient de l’aïeul ou de son successeur direct, le fils aîné, lequel assurait la continuité du clan et la perpétuation du culte ancestral.L’aïeul ou chef de clan tenait les cordons de la bourse.Les gains de tout membre de la famille lui étaient remis en entier, et il en faisait la redistribution selon son bon plaisir, à la petite mesure.On 308 HÉLÈNE J.GAGNON l’approchait avec autant de terreur que de respect et ses fils eux-mêmes, quel que fut leur âge, étaient soumis à son autorité — une autorité qui s’exprimait souvent de façon.originale.Dans son autobiographie intitulée La Famille, Pa Chin raconte comment le vénérable M.Kao, ayant appris que son second fils entretenait une concubine en ville avec l’argent obtenu en se servant de son nom, convoquait devant lui le coupable.Ayant fait agenouiller comme un écolier cet homme dans la quarantaine, il lui ordonna de se gifler lui-même la figure, ce qu’il fit sans hésiter ne s’arrêtant qu’au commandement du vieillard.Car, selon la morale confucéenne : « Le fils qui refuserait de se suicider au commandement de son père, est un fils déloyal, dénaturé; de toutes les vertus, la piété filiale est la plus noble », etc.Rien, absolument rien ne se pouvait faire sans l’assentiment du Yeh-Yeh.Les parents eux-mêmes n’avaient aucun droit sur leurs enfants.Même dans les familles aisées, était-il question d’études, par exemple, c’est lui qui décidait si le jeune homme serait autorisé à fréquenter les écoles publiques (fondées sous la première République, celle du Dr Sun Yat Sen) où s’il continuerait d’étudier les enseignements de Confucius avec un précepteur privé, enseignements jugés plus propres que les sciences occidentales à assurer le respect de la tradition ! Pour ce qui est des filles, elles avaient de la chance si l’aïeul les autorisait à assister aux leçons du précepteur de leurs frères et de leurs cousins.Aussi récemment que durant les années 1920, c’eut été un scandale pour une fille que d’étudier en dehors.Sauf peut-être à Shanghaï et autres villes où l’influence occidentale était très forte et déjà ancienne.En ces villes, certaines familles plus ou moins occidentalisées dont plusieurs converties au LA CHINE AUX CHINOIS 309 christianisme, autorisèrent leurs filles de fréquenter les couvents, les écoles de langues étrangères et autres institutions enseignantes ; mais il ne pouvait s’agir là que d’une infime minorité privilégiée.C’est ce qui permit aux sœurs Soong, par exemple, dont la veuve du Dr Sun Yat Sen, maintenant vice-présidente de la Chine populaire, et madame Chiang Kai Shek, filles d’une des quatre familles les plus puissantes du pays, d’atteindre à ce haut degré de culture, tant occidentale que chinoise, pour laquelle elles sont célèbres.Il se trouva que, par un juste retour des choses, les éléments qui avaient le plus souffert de l’ordre ancien, fussent les premiers à profiter des réformes sociales opérées par le gouvernement communiste : les paysans et les femmes.Réforme agraire et loi du mariage transformaient soudain de fond en comble une société qui semblait immuable, une société prisonnière d’une mentalité sclérosée.La Réforme agraire rendait à la paysannerie le sol si longtemps arrosé en vain de sa sueur et de son sang.La loi du mariage allait rendre à la femme, en même temps que sa dignité humaine, sa dignité maternelle si longtemps foulée aux pieds.On jugera de l’urgence de cette loi du mariage en prenant connaissance de certains articles de cette loi promulguée le 1er mai 1950.Basée sur l’égalité des droits pour les deux sexes, le libre choix des conjoints, la protection des droits légaux de la femme et de l’enfant, elle stipule spécifiquement que : « Il y a interdiction absolue de bigamie, de concubinage, d’adoption de fillettes-fiancées.Interdiction d’empêcher les veuves de se remarier, et toute exac- 310 HÉLÈNE J.GAGNON tion de biens tirés d’un engagement matrimonial par qui que ce soit.« Il est strictement interdit de noyer les nouveaux-nés ou de commettre tout autre crime de même nature___ « Le divorce est accordé aux époux s’ils le désirent tous deux.Le divorce est également accordé à l’un des époux s’il le demande avec insistance, après que des tentatives de conciliation de la part du gouvernement populaire du canton ou des organes de justice auront échoué ».Naturellement, au début de cette ère nouvelle, les divorces furent assez nombreux parmi ceux qui, mariés dans l’enfance ou l’adolescence, n’avaient pu trouver un modus vivendi, ou dont les beaux-parents trop profondément imbus de l’esprit féodal, voulaient continuer à battre leur bru, secondés parfois par le mari lui-même — ou pour toute autre raison majeure.Les enfants s’il en existait, étaient alors confiés à ceux des parents qui pouvaient le mieux pourvoir à leurs besoins, ou, dans les cas désespérés, placés dans les orphelinats d’Etat.Notons qu’en Chine, il n’existe pas d’odieuse ségrégation entre enfants légitimes et enfants illégitimes comme en certains pays qui se disent chrétiens.Maintenant que la vie s’est normalisée, que la famille est protégée par des lois sévères, les divorces sont, paraît-il, assez rares.Par une réaction naturelle contre l’ordre ancien, le couple chinois débarrassé de l’institution du concubinage et baignant dans l’ambiance puritaine post-révolutionnaire, est sans doute parmi les plus stables qui soient au monde.Tous les étrangers sont frappés par la rigueur des mœurs, rigueur assurée par la critique réciproque.Jadis pratiquée en famille, cette L A CHINE AUX CHINOIS 311 forme de censure s’étend désormais à toute la communauté.Donc, pas de marivaudage possible ! Durant ces mois où j’ai parcouru la Chine de part en part (la région du nord-ouest exceptée), j’ai vu de nombreuses coopératives agricoles, et en premier lieu celle de Hopin (Paix) dans les environs de Pékin.Transformée depuis en commune, elle reçut la visite dix mois plus tard de M.Gordon.Bien que complètement dépassées, les notes que j’en ai rapportées peuvent offrir un point de comparaison utile et servir à souligner les changements survenus en cette courte période.Je me fis conduire à la Coopérative de la Paix, en compagnie de ma jeune interprète Yi-hua, par une brûlante matinée de juin 1958.A peine descendues de voiture, nous étions accueillies par le directeur : Wang Tsé Shen.Un homme jeune, au visage intelligent et énergique.Avant de me faire visiter les lieux, il voulut bien me donner une foule de renseignements précieux : En 1952 il existait dans la région plusieurs petites coopératives de production agricole formées des villages naturels, lesquelles s’unirent en 1955 en une coopérative avancée de type socialiste.Nommée Coopérative de la Paix, elle groupe 3,801 familles (16,247 personnes) et dispose de 52,730 mous (3,515 âcres).Elle comprend sept stations de production et 45 équipes de producteurs dont trois équipes chargées de l’élevage des porcs et trois autres s’occupant de cultiver des légumes pour la communauté, quitte à vendre l’excédent en ville.Le reste des effectifs s’emploie à la culture du coton et des 312 HÉLÈNE J.GAGNON céréales.Ici hommes et femmes reçoivent un salaire égal pour un travail égal.Tandis que le gain individuel moyen était de 164 yuans en 1952, il atteignait en 1958 330 yuans (on compte deux yuans au dollar, mais le pouvoir d’achat du yuan est bien supérieur à celui du dollar, le coût de la vie en Chine étant beaucoup moins élevé qu’il ne l’est au Canada).Le coût de la vie par famille est de 70 yuans par année, à raison de trois personnes par famille, de sorte que la plupart des gens peuvent faire des économies qu’ils déposent à la Caisse d’Epargne de la coopérative.Grâce aux travaux d’irrigation récents, la production a augmenté dans les proportions suivantes : de 1952 à 1957, elle était passée de 70 kilos au mou à 110 kilos.On en espérait 258 pour l’année en cours.Outre leur salaire, les paysans touchent une prime en céréales et autres denrées alimentaires.La coopérative est dotée de deux cliniques et peut compter sur les services de neuf médecins, modernes et traditionnels, de plusieurs écoles primaires, d’une école du soir, d’un théâtre amateur, etc.Chaque équipe de production possède sa garderie.Les vieillards sans moyens de subsistance sont logés, nourris, chauffés aux frais de la communauté et reçoivent sept yuans par mois pour leurs dépenses personnelles.Et, détail infiniment important en Chine, ils sont assurés de funérailles décentes à la fin de leurs jours.Plutôt que de se conformer à la mode ancienne selon laquelle les membres décédés de la famille étaient enterrés sur la ferme même et un petit autel dressé sur la tombe pour les cérémonies du culte ancestral, la population chinoise doit maintenant enterrer ses morts dans des cimetières publics, tout comme chez nous! LA CHINE AUX CHINOIS 313 Quant aux quartiers d’habitation, ils sont fournis par la coopérative et loués à un taux minime —¦ un ou dtux yuans par mois.Dans les villages anciens, les paysans continuent d’habiter leurs maisonnettes de torchis à toit de chaume jusqu’à ce que de nouvelles demeures aient été construites, plus saines et plus hygiéniques.La plupart de ces antiques maisonnettes n’ont d’autre plancher que le sol de terre battue et leur toit de chaume aux couches superposées doit être fréquemment réparé pour demeurer assez étanche.Nous venions de commencer la visite du village quand nous entendîmes des pleurs de bébés.Nous avons jeté un coup d’œil dans une fenêtre : celle d’une pouponnière où dormaient quelques tout petits pendant que d’autres criaient de cette voix de stentor que peuvent avoir les jeunes enfants.L’heure de la tétée approchait et les mamans allaient venir des champs pour les nourrir.La jeune femme et la jeune fille en charge des bébés en avaient chacune un dans les bras.Mon interprète me rappela alors qu’auparavant, n’ayant nulle part où laisser les bébés en toute sécurité, les mères vaquaient à leurs occupations avec leurs petits suspendus à leur dos dans une sorte de hamac en chiffon retenu aux épaules.C’était mauvais pour l’enfant et mauvais pour la mère.Un peu plus loin, je vis le bain public dont la construction était presque terminée.Une véritable innovation pour les paysans qui n’avaient jamais connu un tel luxe.Un peu plus loin encore il y avait une garderie, pour les petits entre deux et six ans, je crois.Ici, accueil turbulent.Tous se mirent à chanter en chœur ; ils étaient bien une trentaine.Après quoi ils m’entourèrent en m’appelant « a-yi », ce qui signifie « tante ».J’en pris un dans mes bras, un gros tout souriant, pas du tout 314 HÉLÈNE J.GAGNON timide, qui n’eut rien de plus pressé que d’examiner mes cheveux avec curiosité et puis.de tirer vigoureusement une mèche.Ma grimace eut le don de réjouir infiniment tout ce petit monde.Comme la gardienne cherchait à excuser le coupable, qui d’ailleurs recommençait de plus belle, en disant qu’il n’avait jamais vu auparavant des cheveux blonds, je lui racontai l’histoire d’une amie brésilienne.Lorsqu’elle était petite fille, cette amie, voyant pour la première fois une femme blonde, l’avait cru atteinte de quelque maladie ; mais lorsque, à quelque temps de là, elle aperçut un Irlandais rouge carotte, elle avait cru voir le diable en personne et s’était sauvée à toutes jambes ! Les enfants sont absolument adorables avec leurs petites frimousses confiantes, leurs manières caressantes.Ils paraissent s’entendre très bien entre eux et sont de toute évidence bien soignés et bien nourris.Assez propres même, malgré leurs jeux.J’ai fait des photos et nous sommes partis.Le directeur voulait me montrer la porcherie et, si j’avais le courage de marcher jusque-là.une pompe d’irrigation au gaz méthane, au milieu des champs.La porcherie, située à l’extrémité du village est une entreprise considérable ; il y a là des cochons de tout âge dans des enclos alignés côte à côte sur une bonne distance.Il y en avait un qui prenait son bain dans une mare profonde.On le fit sortir pour me le faire admirer.Une bête énorme, la plus grosse que j’aie vue de ma vie.C’est une des occupations subsidiaires de la coopérative et profitable, à ce qu’il paraît.Revenant sur nos pas, nous irons voir, à l’extrémité opposée du village les nouveaux instruments aratoires dont s’enorgueillit la coopérative.Quelque chose de merveilleux en ce pays qui, tout récemment encore, en LA CHINE AUX CHINOIS 315 était toujours à l’araire (charrue au soc de bois de nos ancêtres, à traction animale et même parfois, à traction humaine).En voyant picorer les poules au seuil des maisons, je demande à notre cicerone si elles sont propriété individuelle.Il me répond, que oui.Au détour d’un hangar, j’aperçois enfin une série de machines agricoles toutes neuves alignées en bon ordre : grandes charrues à quatre socs, batteuses, faucheuses, tracteurs, réservoirs sur roues pour les insecticides et autres pièces dont j’ignore l’usage.Plusieurs personnes s’affairent autour dont une jeune femme.Présentations : elle est en charge de la section des tracteurs.Pas jolie.Visage ample et traits quelconques.Mais toute mince dans sa tunique claire sur un pantalon bleu.Et l’air fort intelligent, et posée, et responsable.J’ai bien envie de causer avec elle.Asseyons-nous sur quelque machine à l’ombre du hangar et laissons les hommes examiner le matériel en compagnie du directeur.Yi-hua traduisant au fur et à mesure, comme toujours, j’apprends que la jeune femme est mariée et mère d’un des bambins que nous avons vus à la garderie.Je lui demande en quoi consiste le travail d’une paysanne, quelles sont ses obligations familiales et autres.Après la réforme agraire, la femme eut le privilège de travailler aux champs.On ne pouvait plus lui reprocher ce qu’elle mangeait.Si ses beaux-parents ou son mari la rudoyaient, elle pouvait leur répondre: « Je vis de mon travail », sans risquer d’être jetée dehors comme un chien.Autrefois les règles féodales faisaient que la bru n’osait « dresser le poil » au sein de la famille, n’ayant même pas, comme les bêtes qui se hérissent lorsqu’elles sont brutalisées, le droit de manifester le moindre mécontentement.Mais les soucis du ménage l’empêchaient de travailler en 316 HÉLÈNE J.GAGNON dehors.Grâce à l’instruction des garderies, elle peut maintenant participer en toute quiétude aux travaux productifs sans avoir à s’inquiéter des enfants.Au stade de la coopérative les femmes reçoivent un salaire égal pour un travail égal à celui des hommes, ce qu’elles gagnent revient encore à la famille.Lorsqu’il y a des beaux-parents, ils tiennent toujours les cordons de la bourse.Au retour des champs, sauf lorsque la grand’mère est en mesure d’aider, (autrefois il n’était pas question quelle le fit!) la bru prépare les repas; en hiver, elle doit allumer le kang familial.Les repas terminés, il reste à tailler, ouater et coudre les vêtements et les couvertures.(Ici tous les vêtements chauds sont fabriqués de coton ouaté et capitonné, la culotte aussi bien que la tunique, et ainsi pour les couvertures de lit.Ajoutez à cela les souliers de toile, entièrement cousus à la main.) Avant la révolution, la bru devait laisser son mari et ses beaux-parents manger d’abord.Seuls les restes lui revenaient.Souvent la belle-mère l’accusait de manger trop, la frappait quand bon lui semblait, sans parler d’innombrables injustices et réprimandes.Et le mari venait encore lui reprocher d’avoir irrité les vieux, menaçant de la chasser de la maison.Maintenant elle mange avec les autres après les avoir servis, comme il se fait dans nos familles.La sachant protégée par la loi, les beaux-parents n’osent plus en absuser: au contraire, ils s’habituent graduellement à la considérer comme l’égale de son mari.Celui-ci, de son côté, aide volontiers dans la maison et s’occupe des enfants, n’y voyant plus un sujet de disgrâce.Il en résulte que l’ambiance familiale est infiniment plus agréable, plus détendue, plus heureuse. LA CHINE AUX CHINOIS 317 Il était temps de quitter notre charmante interlocutrice; le soleil baissait à l’horizon et le directeur nous attendait pour nous montrer la fameuse pompe d’irrigation au gaz méthane.« Elle fait le travail de plusieurs personnes, un travail éreintant, qui consistait à faire tourner en marchant sur les degrés, les grandes roues à pals qui amènent l’eau dans les canaux d’irrigation.» Après une promenade qui me sembla interminable sous le soleil encore brûlant, par les chemins étroits entre les sillons et jusqu’au milieu d’un vaste champ, nous arrivions auprès d’une petite construction en brique.L’odeur ambiante était nauséabonde; mais j’étais curieuse de voir l’installation et d’assister à son fonctionnement.Ayant ouvert la porte de la maisonnette, le directeur mit le mécanisme en marche.Aussitôt on entendit le bruit de la pompe et l’eau se déversa à flots pressés dans le canal.En avril 1959, soit dix mois après ma visite à la coopérative de la Paix, M.Walter L.Gordon y venait à son tour.Je ne sais s’il visita le même village, quoique sa description du directeur: "a strong, intelligent, cheerful man of about forty, with obvious leadership qualities”, corresponde bien à celle de mon cicerone de juin 1958; il est vrai que les hommes de cette trempe ne manquent pas en Chine nouvelle et le chef-lieu de la nouvelle commune n’est pas nécessairement celui de l’ancienne coopérative de la Paix.Quoiqu’il en soit, une commune était née de l’union de cette coopérative avec trois autres organisations semblables de la région pékinoise.Elle groupe 151 villages et occupe une superficie de 10 milles de longueur par sept de largeur, et possède 16,000 acres de terre en culture.Sa population dépasse Jes 41,000.De ce nombre un certain pourcentage d’hommes travaillent dans 318 HÉLÈNE J.GAGNON les industries et sur les sites de construction de Pékin, rentrant chez eux pour le weekend.M.Gordon rapporte que cette commune possède 19 écoles primaires pour 9,000 élèves, quatre écoles primaires supérieures fréquentées par 1,290 élèves; cinq hôpitaux avec vingt médecins et environ trente infirmières; 27 maternités, 144 salles à manger publiques (presqu’autant que de villages); 6 résidences pour les vieillards sans famille; 54 kindergartens et 120 garderies de jour pour les enfants, de moins de trois ans.Environ la moitié des mères y placent leurs enfants, mais rien ne les y oblige.Il n’existe pas de crise du logement et chacun possède sa propre maison, construite pour lui par les charpentiers de la commune, mais à ses frais.Tout comme nos villages, ceux des communes ont leurs petits magasins.On y trouve bière, vin de prunes, cigarettes et autres articles.Les gens s’y réunissent pour bavarder.C’est au chef-lieu que se trouve le magasin général, assez semblable aux nôtres; la marchandise y est plus soigneusement présentée et les prix clairement indiqués.Ce qu’on y voit?Des aliments, fruits, biscuits, conserves, des articles de toilette, des jouets, des livres d’enfants, cahiers, papier à lettre, laine, cigarettes, tissus au yard ou plutôt au mètre, car la Chine vient d’adopter officiellement le système métrique en remplacement des systèmes anglais, japonais, etc., en usage jusqu’ici.Désirant savoir ce qu’il en coûte aux paysans pour se vêtir, M.Gordon nota les prix des vêtements généralement portés par la population rurale: une jaquette bleue d’assez bonne qualité se vend 5.30 yuans; un pantalon de toile, bleu également, 3.20 yuans; une paire de souliers à semelles de caoutchouc, 3.20 yuans.Soit un vêtemtnt complet pour l’équivalent de $5.80. LA CHINE AUX CHINOIS 319 C’est dire qu’indépendamment de l’organisation politique, à laquelle nous n’avons rien à voir, le niveau de vie actuel de 600 millions de paysans chinois est incomparablement supérieur à ce qu’il était autrefois.A l’occasion du dixième anniversaire de la fondation de la République populaire, l’Occident s’est cru obligé d’établir le bilan de la situation.Mis en présence des progrès indéniables, on s’efforce de démontrer qu’ils n’ont été possibles que grâce à l’emploi de méthodes féroces; en anglais le mot (ruthless) revient comme un leitmotiv.Que la montée en flèche de ce pays ne s’est effectuée qu’en escaladant des montagnes de têtes coupées, de fémurs et de tibias.La revue américaine The Atlantic monthly de décembre 1959 est entièrement consacrée à cet événement.L’un des articles {Chinese Journey, p.44) est signé par l’historien et homme de lettres français Alfred Fabre-Luce, correspondant régulier du journal parisien Le Monde.M.Fabre-Luce qui connaissait aussi la Chine d’avant 1949, y est retourné en 1958.Traitant à son tour des Communes, il expose brièvement les prétentions des Chinois à leur sujet: « Bientôt, un tiers de la terre arable suffira pour nourrir la population entière.Le reste sera transformé en pâturages ou laissé en jachère.Le paysage sera modifié par la main de l’homme de manière à arrêter le vent et à stabiliser la pluie ».Et il répond ensuite à ceux qui prétendent que « les vieillards sont internés, les maris séparés de leur femme, les mères de leurs enfants.Les couples ne peuvent se rencontrer pour quelques minutes qu’à de rares intervalles pendant que d’autres couples font la queue attendant leur tour » : « Or, dans les deux communes que j’ai visitées, l’une dans le Kwangtung et l’autre à 1,500 kilomètres de 320 HÉLÈNE J.GAGNON distance, dans le Chekiang, je n’ai constaté ni ces miracles ni ces abominations.Théoriquement la transition de l’organisation coopérative à l’organisation communale devait permettre une distribution plus rationnelle de la main d’œuvre et l’établissement dans chaque unité de production d’un heureux équilibre entre l’agriculture et l’industrie.En fait, le seul changement qui s’était opéré dans la vie des paysans avec lesquels j’ai causé, résultait de l’établissement des cantines ou salles à manger communes.Et encore celles-ci étaient-elles loin d’avoir le caractère arbitraire qu’on leur reproche.Les salles étaient petites et garnies seulement de quelques tables familiales.On y avait le choix entre deux menus, et toute la liberté d’améliorer la popote en se procurant moyennant paiement des plats plus riches.Les gens étaient libres de préparer leurs repas chez eux les jours de congé ou lorsqu’ils désiraient recevoir parents et amis.Dans les garderies, j’ai vu de gros bébés heureux et souriants enveloppés de flanelle que leur famille venait réclamer après la journée de travail.Et dans les Maisons du Bonheur — maintenant appelées plus modestement Maisons du Respect — se trouvaient seulement des vieillards sans famille, d’ailleurs peu nombreux.« Une femme qui travaille en dehors peut difficilement consacrer beaucoup de temps à son foyer, à ses enfants.Elle se trouve gagner un temps précieux en prenant ses repas là où elle est employée.Les Chinois sont en train de s’adapter à des conditions de vie qui tendent à se généraliser dans tous les pays ».Au point où nous en sommes, il y a lieu de se demander si beaucoup d’Occidentaux n’ont pas pris des vessies pour des lanternes.chinoises? LA CHINE AUX CHINOIS 321 Voyageant en avion entre Wuhan et Chungking, il nous faudra survoler une région montagneuse.Le bassin du Szechuan dont cette ville garde l’entrée est une profonde cuvette.Il aurait été au temps jadis le site d’un grand lac.Le sel gemme qu’on y exploite provient d’anciens dépôts lacustres.Comme nous volons à haute altitude il fait froid dans l’avion.Les dents me « claquent dans la bouche », littéralement, m’empêchant d’apprécier comme il convient le fabuleux panorama qui se déploie au-dessous de nous: des monts calcaires sculptés par une longue érosion en sommets fantastiques et en profonds canyons et, à mesure qu’on approche de Chungking, des collines de grès pourpre partiellement couvertes d’une végétation d’émeraude, puis des coteaux aux pentes aménagées en terrasses où l’eau de l’irrigation mire le ciel bleu.L’aéroport est situé à une forte distance de la ville à cause de la topographie accidentée du pays.Nous mettrons près de deux heures pour y arriver par des chemins parfois vertigineux.« Accéder aux sentiers du Szechuan est encore plus difficile qu’atteindre le ciel », écrivait Li Pai, le grand poète du VIIIe siècle qui séjourna trois ans ici au cours de ses pérégrinations à travers la Chine.Comme à Li Pai les pentes escarpées m’étaient pénibles même en automobile en raison d’une malheureuse prédisposition au « mal de montagne », vertige accompagné de fièvre.Et ce mal de gorge.Je n’atteindrai Chungking que pour me mettre au lit avec une température de 102.5° F.Faible nature.De mon arrivée à Chungking, je conserve pourtant un souvenir vivace.Contrairement aux autres villes de Chine visitées jusqu’ici et dont on apercevait au premier coup d’œil l’étendue et la densité, celle-ci se découvre peu 322 HÉLÈNE J.GAGNON à peu.Construite sur un promontoire formant presqu’île au confluent du Yang Tsé et du Kialingking, ses rues s’étagent sur la pente abrupte qui dégringole vers le grand fleuve.La végétation est tellement abondante que les habitations s’y perdent et que l’on n’aperçoit guère dépassant la verte frondaison que quelques hautes constructions modernes.Le climat tropical se reflète dans la physionomie des gens, généralement maigres et à l’air souffreteux.Nombre d’entre eux (surtout les enfants) paraissent affectés de maladies cutanées rendues plus évidentes par la pommade blanche utilisée pour le traitement.Ces maladies sont la rançon des climats chauds et humides où tout organisme vivant, animal ou végétal, prolifère excessivement.Par ailleurs, bien que l’industrialisation progresse — Chungking compte déjà plusieurs industries importantes, dont une aciérie qui emploie 10,000 paires de bras et une fabrique de machines-outils qui en emploie 12,000 — le niveau de vie de la majorité est bas et la région entière se ressent encore des exactions de la soldatesque de Chiang Kai-shek qui vivait à ses dépens durant la guerre sino-japonaise de 1937-45.En cours de route j’aperçois des groupes de femmes en train d’exécuter des travaux de voirie, cassant des petites pierres avec un lourd marteau.Tout le monde semble occupé à porter ou à pousser d’énormes fardeaux et, sous leurs grands chapeaux, une infinité d’hommes trottinent de leur pas élastique, sous la palanche lestée de lourds paniers.Avec sa « rue principale » le traversant de part en part, Chungking fait plutôt grand village malgré ses deux millions d’habitants.Sous la charpente avancée en auvent des maisons basses, des familles d’artisans travaillent accroupies sur le sol à la confection d’articles de vannerie. LA CHINE AUX CHINOIS 323 Et nous arrivons ainsi à l’entrée d’un parc au fond duquel s’élève le grand hôtel qui sert à la fois de Palais de culture, de lieu de réunion pour les meetings et d’hôtel proprement dit; une construction étrange qu’on a voulu coûte que coûte dans le style traditionnel malgré ses proportions monumentales, son architecture par ailleurs moderne et ses quatre ou cinq étages.On y est parvenu dans une certaine mesure grâce au choix des couleurs, de l’ornementation et surtout du vaste et somptueux toit de tuiles vernissées.Ayant traversé le parc, nous pénétrons dans le premier corps de bâtiment qui est celui où logent clients et invités: les bâtiments connexes contiennent un immense restaurent et plusiturs grandes salles.Face à l’entrée se trouve un petit comptoir qui sert en même temps de « réception », débit de tabac, cigarettes, bonbons, éventails et autres menus objets.Mais le rôle du réceptionniste ou commis se réduit plutôt à celui de surveillant, car la clientèle se compose sans doute exclusivement d’hôtes nationaux venus ici pour une convention ou de rares invités étrangers.La Chine n’est pas encore un pays touristique.A gauche du comptoir se déroule une longue véranda vitrée sur laquelle débouchent de nombreuses « suites » composées d’un salon, d’une chambre à coucher et d’une salle de bain.Confort à la russe, avec éventail électrique et appareil de T.S.F., grands fauteuils de cuir, secrétaire, mais aussi rappel de l’hospitalité chinoise toujours attentive sous forme d’un service à thé, thermos rempli d’eau bouillante, cigarettes, bonbons et biscuits.Comme dans toutes les régions du sud, les lits dans la chambre à coucher sont couverts de grandes nattes de bambou finement tressées; d’autres nattes plus petites servent à couvrir les oreillers.En guise de couvertures: des serviettes éponges 324 HÉLÈNE J.GAGNON fleuries.Et comme partout ailleurs, des sandales de paille, le peigne et la brosse à cheveux qu’utilisent apparamment sans scrupule excessif d’hygiène les occupants successifs des lieux.Malgré le vertige, je range mes effets.Pendant ce temps Yi-hua et Li Pou, mon hôte de l’Union des journalistes, s’occupent de trouver un médecin par téléphone.Au bout d’un quart d’heure un jeune médecin s’amène pour soigner la trop fragile Occidentale.Il doit songer en m’auscultant, que tout le confort dont nous sommes entourés en nos pays extrêmement favorisés ne contribue guère à nous endurcir, à nous donner de la résistance.Un rien nous abat et, faute d’avoir eu à nous défendre dans le jeune âge contre microbes et virus, nous les cueillons à la première occasion.Diagnostic: bronchite, laryngite et sans doute aussi une affection gastro-intestinale.Il recommande mon transfert à l’hôpital.Allons-y.L’hôpital, une construction massive et toute blanche accrochée à une saillie du promontoire, évoque plutôt un monastère espagnol, avec ses murs hauts et épais comme ceux d’une forteresse.A droite de la porte d’entrée s’ouvre une large caverne où l’on aperçoit la naissance d’une montée à pente raide.A défaut d’ascenseur, on a recours pour monter les civières, à ce système ingénieux et fort ancien: la rampe en colimaçon.La civière est déjà là qui m’attend.Considérant l’infirmier, un frêle bonhomme, qui doit me pousser là haut, je proteste que je suis fort capable de marcher, de monter l’escalier comme tout le monde.Mais on insiste et me voilà emportée dans une ascension en vrille qui me conduira jusqu’à l’étage de ma chambre. LA CHINE AUX CHINOIS 325 Long couloir aux murs crépis et blanchis à la chaux rappelant encore ceux des monastères.Mais les chambres sont spacieuses et la plupart contiennent deux ou trois lits.Dans la mienne on enlèvera le second lit pour ajouter à mon confort.La sollicitude de mes hôtes me touche profondément, mais en même temps je suis gênée de causer tant de dérangement et d’occuper à moi seule cette grande pièce alors que je sais jusqu’à quel point les capacités d’hospitalisation sont insuffisantes en un pays qui commence seulement à s’organiser.A peine entrée dans ma chambre, je reçois la visite de la directrice, médecin en chef de l’hôpital, la doctoresse Wu.C’est une femme de petite taille, et dans la cinquantaine, au visage empreint d’une calme autorité et d’une grande bonté.Grâce à elle mon séjour en ces lieux s’avérera extrêmement fructueux et intéressant.Comme elle parle admirablement l’anglais nous aurons de bonnes conversations lorsqu’elle m’honorera d’une visite, le soir, au terme de sa longue journée de travail.Mais en attendant nouvel examen.Confirmation du premier diagnostic.Ma petite infirmière évoque irrésistiblement la Souris Miquette par son air espiègle et par ses astuces.Lorsque je refuserai les piqûres de pénicilline par caprice d’Occi-dentale hypersensible, elle prononcera simplement ces mots: Dr Wu! Désarmée et par crainte de voir déranger cet ange accablé de travail, je me laisserai piquer.Elle s’y prend d’ailleurs fort adroitement et sans me faire mal.De la fenêtre près de laquelle j’ai fait pousser mon lit, la vue embrasse, à mille pieds plus bas, le confluent du Yang Tsé-kiang avec la rivière Kialingking: trafic intense d’embarcations traditionnelles auxquelles se mêlent de petits vapeurs fluviaux et des remorqueurs poussifs. 326 HÉLÈNE J.GAGNON L’hôpital de Chungking, sans être doté d'un matériel ultra-moderne, semble pourtant fort convenablement équipé et les standards d’hygiène s’y peuvent comparer aux nôtres.Si je surprends la Souris Miquette en train de rincer mes verres avec ses doigts sous le robinet, c’est tout simplement qu’ici ça se fait plus ouvertement.Mon séjour en cette institution constituait une occasion inespérée d’observer de près le fonctionnement d’un hôpital chinois.Grâce aux bons soins qui m’y furent prodigués, j’étais en mesure dès le troisième jour, de circuler, de regarder, de comparer — et ceci en connaissance de cause, étant donné qu’à diverses reprises j’ai passé de nombreuses semaines dans les hôpitaux, au Canada, en France et même à Ghana, l’ancienne Gold Coast.Celui de Chungking n’a rien à envier aux autres que je sache, sur le plan technique.Sur le plan humain, compréhension, pitié, dévouement, je ne crois pas qu’il puisse être dépassé.La directrice est secondée par deux ou trois médecins de formation occidentale, quelques praticiens traditionnels de grande expérience et plusieurs infirmières et gardes-malades, les unes graduées, les autres n’ayant suivi qu’un cours accéléré.Peu nombreux si l’on tient compte de la popultation de deux millions de Chungking, le personnel de cet hôpital, le seul de la région, est appelé à fournir un effort surhumain.Depuis la directrice jusqu’à la petite garde-malade, tous travaillent depuis l’aube jusqu’à une heure avancée de la soirée et le moindre coup de sonnette durant la nuit reçoit une attention immédiate.En 1949 un mot d’ordre a été donné : « Mettre la médecine au service du peuple indépendamment des moyens de fortune du malade ».On soigne d’abord, on s’occupera ensuite de faire payer ceux qui en ont les LA CHINE AUX CHINOIS 327 moyens s’ils ne sont pas encore protégés par quelque forme d’assurance sociale.Bien que la médecine gratuite n’existe pas encore pour tous, plusieurs dizaines de millions en bénéficient déjà parmi lesquels tous les employés de l’Etat, fonctionnaires, personnel enseignant, travailleurs industriels, mineurs, personnel des diverses organisations politiques et sociales, membres de 1 administration dans tous les villages du pays.Depuis 1953 les services médicaux gratuits s’étendent aussi aux élèves des universités et autres écoles supérieures.D’autre part, depuis l’installation du système communal, toutes sortes de cliniques, centres médicaux, équipes sanitaires volantes et services de consultation ont été créés, et aussi des stations pour le contrôle des épidémies.Le but visé par le gouvernement de Pékin est l’instauration dans le plus bref délai possible de la médecine socialisée pour la population entière.Lorsque le gouvernement populaire prit le pouvoir en 194g_495 la santé en Chine était dans un état minable — au point que le Chinois était surnommé le « malade asiatique ».Comment en eut-il été autrement après des siècles de féodalisme et plus spécialement après trente ans de guerres civiles ininterrompues, d’anarchie, d’inflation, d’exploitation, d’extorsion, sans compter les fléaux naturels.Cette gigantesque masse humaine privée de tout, vivant au jour le jour, n’avait évidemment pas eu le loisir de pratiquer l’hygiène, de cultiver des habitudes de propreté.La saleté de la Chine était proverbiale.Faute de services publics organisés, les rues et les ruelles tenaient lieu d’égouts collecteurs.Les w.c, privés ou collectifs faisant totalement défaut, chacun engraissait la bonne terre là où la nature le lui dictait.Illetrée à 90% près, 328 HÉLÈNE J.GAGNON la population était vouée à la superstition et aux pratiques charlatanesques.Le culte des ancêtres faisant loi, les morts l’emportaient sur les vivants.Dans ces conditions désespérées, les terribles maladies infectieuses que nous associons volontiers avec le moyen âge régnaient sur le pays — peste, choléra, variole — tandis qu’un grand nombre d’autres sévissaient à l’état endémique affectant parfois la presque totalité de la population en certaines régions.Ainsi de la malaria, la schistosomiase, la tuberculose, le trachome, les maladies gastro-intestinales, les vers parasites, la filaire, les maladies vénériennes, etc., etc.Et, naturellement, le rachitisme, le béribéri et autres affections résultant de la sous-alimentation chronique.En 1949, tout était donc en friche dans le domaine de la santé publique.Et pour soigner tant de misères la Chine entière ne comptait pas plus de 15,000 médecins de formation occidentale, généralement concentrés dans les grandes villes ; la population rurale, soit près de 500 millions de paysans et d’artisans, s’en remettait aux praticiens traditionnels, quelques uns expérimentés et sagaces, d’autres plutôt sorciers ainsi qu’il est coutumier chez les praticiens de la médecine libre.(Pour sa population de 17 millions d’habitants le Canada compte près de 15,000 médecins).Cependant dans les provinces conquises par les Soviets (c’est le nom que prenaient les organisations communistes d’avant 1949), des organisations sanitaires existaient déjà et les soins médicaux y étaient gratuits.Ce sont les « cadres » formés dans le Yenan et le Shensi qui dirigeront bientôt la révolution sanitaire chinoise.C’est dans ce domaine sanitaire que devait se produire ce qui constitue sans doute un des faits saillants de la LA CHINE AUX CHINOIS 329 révolution chinoise — un prodige dont témoignent tous ceux qui ont visité la Chine au cours des trois dernières années, et en particulier les nombreux médecins étrangers invités à venir se renseigner sur place.« En neuf ans l’hygiène chinoise a regagné un retard de quatre siècles », déclaraient pour leur part six éminents représentants de la médecine française dans un article publié dans Le Monde des 9-10 novembre 1958.(Cet article d’un intérêt extraordinaire a été reproduit dans l’Information Médicale et Paramédicale de Montréal, le 6 janvier 1959).Comment cela s’est-il produit ?Comment a-t-on réussi en moins de neuf ans à sortir une pareille masse de l’ornière traditionnelle, à transformer sa mentalité au point de lui inspirer l’horreur de sa proverbiale saleté, à assainir un immense territoire encore généralement privé de toutes les commodités sanitaires modernes ?Cela débutait avec la célèbre campagne contre les Quatre Fléaux, campagne d’extermination des principaux agents propagateurs des maladies infectieuses : les mouches, les moustiques, les rats — et les moineaux dévastateurs des moissons.Dès 1949 un formidable appareil sanitaire était mis en train, utilisant tous les moyens disponibles de propagande et de publicité, usant de tous les moyens pour frapper l’imagination populaire et convaincre les masses de la nécessité de supprimer les quatre pestes.Vêtus du costume blanc d’infirmiers, accompagnés du tintamarre des gongs et des cymbales, les « cadres » sanitaires bientôt secondés de nombreux néophytes de la sanitation entraient en action dans les villes, dans les villages et progressivement dans les campagnes.Des meetings étaient organisés partout où l’on démontrait à l’aide d’illustra- 330 HÉLÈNE J.GAGNON rions impressionnantes les méfaits des bestioles en cause, où l’on appuyait sur la nécessité pour chacun d’en détruire le plus grand nombre possible.Le patriotisme se jaugerait au nombre de pttits squelettes apportés quotidiennement au comité local où ils seraient dénombrés avant d’être brûlés.Simultanément on insistait sur la nécessité impérieuse de faire disparaître les lieux d’incubation de la vermine.En un mot on invitait le peuple tout entier à faire le ménage de sa maison.La campagne d’hygiène coïncidant avec toutes sortes de réformes sociales et économiques dont on commençait à éprouver les bienfaits, l’émulation se propagea à la population entière.Si bien qu’à la fin de 1958, la bataille contre la vermine était pratiquement gagnée et l’assainissement du pays était en bonne voie.Pour ne citer que quelques chiffres et nonobstant le côté drolatique d’une telle comptabilité, au cours de la seule année 1957, environ 123 millions de livres de mouches et de moustiques et un milliard et demi de rats étaient exterminés.Pour toutes fins pratiques, le problème des insectes nuisibles est réglé dans un grand nombre de comtés et les Chinois espèrent en débarrasser complètement le pays d’ici quelques années.Incroyable ?Pas tellement si l’on se représente 650 millions d’individus s’élançant tapette en main sur le moindre moustique, poursuivant sans merci le moindre raton.Les plus sceptiques doivent se rendre à l’évidence.Peu importe la statistique, les résultats sont là qui parlent par eux-mêmes.Visitant par exemple le marché au poisson dt Shanghaï qui occupe une très grande superficie et où il se vend chaque jour des centaines de tonnes de fruits de mer, il est difficile d’y trouver une mouche.Ce qui est extraor- LA CHINE AUX CHINOIS 331 dinaire c’est d’avoir pu amener la population à collaborer dans une telle mesure.On évoquerait en vain la contrainte.Simultanément avec la chasse aux Quatre Fléaux, d’importants travaux de sanitation se poursuivaient dans les villes et dans les campagnes.Pour donner une idée de leur envergure : de novembre 1957 à janvier 1959, on collectait 29,900,000 tonnes de déchets; 1,640,000 kilomètres de ruisseaux d’égout étaient creusés ; 640 kilomètres carrés de marais stagnants étaient asséchés et comblés.Autour des villes les régions marécageuses propices à la prolifération des insectes nuisibles étaient drainées et transformées en de beaux parcs.Enfin, on procédait au nettoyage et à la désinfection de 3,870,000 puits et l’on construisait 85,800,000 latrines publiques.Les résultats ne se sont pas fait attendre.Les grandes épidémies disparaissaient rapidement ; le choléra, la peste bubonique furent enrayés et la variole est pratiquement éliminée.Il en est de même pour la plupart des maladies infectieuses, des maladies endémiques.La malaria est en régression constante dans les régions autrefois infestées.Ainsi pour la schistosomiase, le kala-azar, la tuberculose.Les cas de syphillis et de blennorragie sont devenus rares.On a réussi à vaincre la filaire, le ver solitaire, le goitre, le trachome.Les cas déclarés de tuberculose et la mortalité due à cette maladie ont sensiblement diminué.En moins de dix ans le nombre des médecins modernes passait de 15,000 à plus de 80,000.Ils sont cependant répartis en diverses catégories suivant une classification basée sur le degré de leurs connaissance.De ces 80,000 médecins, 40,000 sont diplômés des écoles de degré supérieur.Pour répondre aux besoins immédiats les autres 332 HÉLÈNE J.GAGNON ont été soumis à une instruction accélérée ne dépassant pas trois ans et généralement orientés dans un sens précis : hygiène industrielle, médecine rurale, maternité, soins à domicile, etc.Le nombre des diplômés des écoles de santé publiques de degré moyen s’élève annuellement à plus de 15,300.Ils sont secondés par de nombreux travailleurs sanitaires formés dans les écoles du soir, les cours par correspondance : infirmiers, personnel des services sanitaires, sages-femmes, etc.Aux cadres de la médecine occidentale, s’ajoute le personnel technique attaché à la médecine traditionnelle chinoise comptant plusieurs centaines de milliers de personnes.Il en sera question plus loin.Hâtons-nous cependant de noter qu’à l’heure actuelle, quelque soit le mérite intrinsèque de cette antique discipline, ses praticiens sont appelés à collaborer étroitement dans tous les domaines avec leurs collègues « occidentaux ».Dès la fin de 1957, la Chine avait déjà établi un réseau d’établissements médicaux et sanitaires comptant 5,014 hôpitaux (au moins un hôpital général par comté) et sanatoria d’une capacité de 363,000 lits (contre 66,000 maxima en 1947), et un très grand nombre de services auxiliaires tels que dispensaires, cliniques, polycliniques, maternités, stations anti-épidémiques, équipes mobiles et le reste.Afin de compenser l’insuffisance encore très considérable de facilités d’hospitalisation, les hôpitaux sont invités à installer des salles provisoires.Ces salles, d’un dépouillé ascétique ne contiennent que des lits : les malades doivent y apporter leurs propres couvertures et dans certains cas leurs parents peuvent passer la nuit avec eux pour les soigner, ce qui en même temps leur épargne de l’argent.Par ailleurs des médecins et infirmiers désignés par les hôpitaux visitent régulièrement les malades qui LA CHINE AUX CHINOIS 333 ne peuvent être hospitalisés.Dans les villes, les dispensaires de consultation des hôpitaux, les infirmeries des usines et des entreprises minières fonctionnent vingt-quatre heures par jour.C’est dire qu’en ce pays exercer la médecine n’est pas une sinécure.Considérée comme un véritable apostolat, elle exige de la part de ceux qui s’y consacrent un effort surhumain et désintéressé.Car la rétribution, quoique proportionnée à la classe, est dérisoire selon nos normes, et le médecin ne jouit d’aucun traitement de faveur.Par exemple, le médecin de première classe gagnera moins de $200.00 par mois, le jeune médecin pas plus de $35.00.(Il est vrai que le pouvoir d’achat sur place du yuan est bien supérieur à cette somme).Peut-être à la longue et advenant des conditions prospères, les médecins chinois s’embourgeoiseront-ils ?En attendant ils n’ont qu’un but : secourir la douleur, guérir le « malade d’Asie » même si cela doit semer la panique dans l’âme des alarmistes qui voient grandir d’autant le « Péril jaune ».Il y aurait de quoi écrire des volumes sur le seul sujet de la révolution sanitaire chinoise.Outre les réformes déjà mentionnées contentons-nous de souligner l’ampleur des mesures destinées à protéger la mère et l’enfant (maternités, cliniques, personnel qualifié, congés de grossesse, alimentation spéciale, etc) ; et la création d’unités sanitaires dans les régions éloignées habitées par les minorités nationales, jadis totalement dépourvues.On ne saurait non plus passer sous silence les progrès phénoménaux réalisés dans le domaine de la production pharmaceutique et dans celui de la fabrication d’appareils médicaux.A titre d’indication : en 1953 la Chine devait importer 80% des remèdes et médicaments dont elle avait un besoin urgent.Dès 1957 cependant, son indus- 334 HÉLÈNE J.GAGNON trie pharmaceutique pouvait déjà répondre à la demande nationale grandissante dans une mesure de 80%.Elle fabrique avec succès les anti-biotiques modernes tels que néomycine, tétracyline, terramycine, l’actynomicine C.et K.pour le traitement des tumeurs lymphoïdes, la chlo-romycétine, l’auréaumycine, l’érythromycine, etc.Des produits qui devaient être importés à grands frais comme l’ACTH, la vitamine B-12, l’insuline, se préparent maintenant dans les laboratoires du pays.Il en est de même pour la plupart des instruments chirurgicaux et appareils médicaux; par exemple l’élearocardiographe, les appareils à Rayons-X, la fraise dentaire supersonique et le reste.Les travaux de recherches progressent au même rythme.La chirurgie la plus compliquée, dont celle du cœur, se pratique couramment avec succès.Mais à quoi bon s’étendre sur des réalisations matérielles évidentes.Les froides statistiques, l’accumulation des détails ne sauraient donner même une faible idée de la portée morale de cette révolution sanitaire, le sentiment de sécurité qu’elle apporte à des centaines de millions de pauvres gens.Autrefois maladie était synoyme de catastrophe ; une paire de bras en moins pour travailler, une bouche inutile à nourrir, les « cadeaux » aux charlatans, les « offrandes » aux génies protecteurs signifiaient la famine, les emprunts usuraires, souvent la perte du petit lopin de terre familial, la vente d’une fille ou le sacrifice d’un nouveau-né.Aujourd’hui l’accidenté, le malade a l’espoir d’être secouru et sa famille ne risque plus de crever de faim.Ajoutons à cela la satisfaction légitime qu’éprouvent les Chinois de démontrer au monde que le « malade asiatique » se porte de mieux en mieux.Durant mon séjour à l’hôpital de Chungking, j’eus l’occasion de me renseigner aussi sur la médecine tradi- LA CHINE AUX CHINOIS 335 tionnelle chinoise, ses origines, et enfin le rôle qui lui est dévolu dans la Chine d’aujourd’hui.Les pages qui suivent sont le fruit de mes conversations avec le Dr Wu et des informations glanées dans diverses publications chinoises et étrangères.Acuponcture, moxibustion, décoctions mystérieuses où nagent parmi les racines de plantes sauvages des cornes de rhinocéros siamois, d’antilopes thibétaines, des fragments de bezoard de vache, de carapaces de tortues, du camphre de Bornéo, et peut-être une griffe du dragon.La quintessence d’une science vieille de 2,000 ans consignée dans les anciens classiques tels le Huang Ti Net Ching, le S h an g Han Lun, le Ching Kuei Y ao Lueh et autres, tous antérieurs à l’ère chrétienne.Formules évocatrices de petits personnages aux yeux bridés, mi-savants, mi-sorciers, se livrant à d’étranges pratiques où la science emprunte le rituel du sabbat.On a du mal à se représenter dans les institutions médicales modernes, ces praticiens sans diplômes d’un art peu scientifique.Les médecins chinois formés à l’école occidentale réagirent de même.Depuis un demi siècle, les deux écoles se livraient une guerre acharnée et en 1929 le régime Chiang Kai-Shek interdisait strictement aux praticiens traditionnels l’entrée des hôpitaux.Peu après son accession au pouvoir cependant le gouvernement populaire entreprenait de réconcilier les parties en invitant toute la profession médicale, soit environ 15,000 médecins modernes et quelque 500,000 « anciens » à participer au relèvement de la santé nationale.Les recherches entreprises par les Chinois sur la médecine traditionnelle visent à démêler le vrai du chiqué, 336 HÉLÈNE J.GAGNON à dépouiller l’art antique du guérisseur des artifices du charlatan — à découvrir le pourquoi scientifique des effets bénéfiques de certains procédés, de certains médicaments, les propriétés pharmaceutiques des remèdes employés efficacement depuis des siècles.En un mot ces recherches ont pour but de réaliser la synthèse de la médecine traditionnelle et de l’intégrer à la médecine moderne afin de créer éventuellement une nouvelle science médicale.Quelle que soit la part de charlantanisme qui, aujourd’hui, semble inhérente à la pratique de la médecine traditionnelle, il va de soi qu’une civilisation vieille de plus de cinq mille ans ayant atteint de si hautes cimes n’a pu manquer d’explorer le domaine vital de la physiologie.Dans ce domaine comme dans tant d’autres, les Chinois furent des pionniers.Les oracles gravés sur des omoplates d’animaux du XHIe siècle avant J.-C, décrivent les symptômes de diverses maladies.Le Livre des Rites écrit sous la dynastie Chou (Xlle siècle à 403 avant J.-C.) enregistre les divisions de l’enseignement médical établies par les médecins officiels de la Cour : médecine interne, chirurgie, nutrition et pratique vétérinaire.Et le Livre des Odes, une collection de poèmes datant de la même période, mentionne plus d’une centaine de remèdes à base d’herbes médicinales.Sous les Chou de l’Est (730-403 avant J.-C.), les guerres incessantes que se livraient entre eux les divers états féodaux eurent pour effet d’accélérer les échanges commerciaux et culturels ; les connaissances médicales se propagèrent ainsi d’un état à un autre.Dès cette époque par toute la surface du pays, les médecins apprirent à lancer les furoncles à l’aide du pien shish, un bistouri de LA CHINE AUX CHINOIS 337 pierre d’abord utilisé dans le Shantung ; à pratiquer la moxibustion originaire du Hopei et l’acuponcture inventée au Hupeh, ainsi qu’un système de massage en vogue au Hunan.Certaines plantes médicinales propres au Shensi se répandirent dans les autres provinces.C’est aux Chinois que revient le mérite d’avoir découvert la méthode de diagnostic qui consiste à tâter le pouls du patient ; auparavant on se contentait d’observer la respiration, le teint, le timbre de la voix.Les anciennes chroniques relatent comment l’auteur de cette découverte, un médecin nommé Pien Chueh, sauva la vie du prince régnant de l’état de Kuo après qu’il fut devenu inconscient et quand le médecin de la Cour le croyait mort.Pien Chueh prit son pouls, constata qu’il était encore vivant et réussit à le guérir.Sa méthode se répandit en Corée, de là au Japon et enfin dans les pays arabes.Le grand médecin et philosophe musulman Ibn Sina (Avicenne) la décrit dans son Canon de la Médecine, ouvrage qui fit loi en Europe jusqu’au XVIIIe siècle.Pien Chueh aurait été le premier à tenter de résumer les connaissances médicales de son temps ; il est l’auteur du N an Ching (classique difficile) préconisant la pathologie basée sur la connaissance anatomique.Le Shen Nung Materia Medica rédigé environ cent ans avant notre ère énumère plus de 300 remèdes et leur utilisation.Il contient la première ordonnance connue de mercure et de souffre pour les maladies cutanées.Ce traitement ne fut appliqué en Europe qu’à partir du XVIe siècle.Sous les Han, la théorie médicale gagnait du terrain ; le Dr Chang Chung-chin écrivait le Traité sur les fièvres et un autre ouvrage intitulé Principes et essentiels médicaux contenant de nombreuses « recettes » pour le trai- 338 HÉLÈNE J.GAGNON tement des fièvres et autres maladies et énumérant quelque quatre-vingts médicaments parmi lesquels des fébrifuges, des diurétiques, des émétiques, des sédatifs, des stimulants, des remèdes contre la diarrhée, lesquels servent encore aujourd’hui.En même temps la chirurgie atteignait un niveau élevé.Un chirurgien de haute renommée, le Dr Hua To, pratiquait des opérations abdominales majeures sous anesthésie générale induite par une drogue.Entre le IVe et le Xe siècle, les deux religions rivales en Chine, le boudhisme et le taoïsme, usèrent de leurs connaissances médicales pour se gagner des adeptes.Pendant que les taoïstes publiaient nombre d’ouvrages sur la médecine traditionnelle chinoise, les boudhistes de leur côté traduisaient les livres de médecine hindoue, et en particulier les célèbres médecins Jivaka et Susruta.Entre les VIT et IXe siècles, alors que l’Europe rampait dans les ténèbres du sombre moyen âge et que l’Inde subdivisée en d’innombrables petits états somnolait, la Chine devint le centre mondial de la connaissance médicale.Des hommes de science venaient de partout pour y étudier la médecine chinoise et les médecins chinois étaient invités à enseigner dans les pays étrangers.Les Chinois revendiquent la création de la première école de médecine au monde — l’Institut Impérial de Médecine, fondé sous la dynastie Tang au début du VIT siècle — soit deux siècles avant le Collège Médical de Salerne, Italie, le plus ancien d’Europe.Dès le XVIe siècle, la science médicale chinoise s’étendait à quelque treize sujets: chirurgie, pédiatrie, gynécologie, orthopédie, maladies infectieuses, yeux, bouche, gorge; en même temps la popularité de l’acuponcture et de la moxibustion s’affirmait. LA CHINE AUX CHINOIS 339 Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici en quoi consiste l’acuponcture, une méthode thérapeutique qui remonterait à 2,700 ans avant l’ère chrétienne.Selon la théorie Ching Lo, le corps humain est sillonné de passages fictifs ou « canaux » appelés chin par où circulent les deux principes vitaux: le Yang (élément mâle) et le Y in (élément femelle).Ce système de « canaux » reflète sans doute le système d’irrigation des terres qui a toujours joué un rôle essentiel dans la vie de ce peuple d’agriculteurs.De fines aiguilles d’or, d’argent ou d’acier de longueur variable sont introduites sous la peau en certains points stratégiques du corps indiqués dans les chartes anciennes.Les aiguilles peuvent avoir été chauffées préalablement ou le sont après avoir été introduites sous la peau.De toute manière le procédé est sans douleur.Le fait de percer un chin, selon l’antique théorie, avait pour effet de supprimer toute obstruction au libre passage des deux principes.Notons que grâce à ces passages, certains symptômes considérés comme étrangers par la médecine occidentale se trouvent reliés entre eux.Par exemple dans le traitement de l’appendicite, l’aiguille est insérée à un certain point sur la jambe droite dit « point de l’appendicite ».En même temps que les « canaux » ou passages, trois points de l’abdomen servent de lieu de séjour au yang et au yin.Ils suivent une ligne médiane commençant au nombril.A l’heure actuelle cependant et bien que pratiquant toujours l’acuponcture conformément aux enseignements traditionnels, les Chinois semblent vouloir laisser tomber la théorie se rapportant aux principes yang et yin pour ne conserver que le côté mécanique de cette antique dis- 340 HÉLÈNE J.GAGNON cipline.Parmi les nombreuses publications qu’il m’a été donné de consulter sur ce sujet, je n’ai pas trouvé la moindre allusion aux fameux principes mâle et femelle, au yang et au y in.On enseigne maintenant dans les écoles de médecine traditionnelle que les « canaux » imaginaires permettent la circulation du chi ou oxygène et du shueh ou sang.Le ventre servant de centrifugeur, l’essence des boissons et des aliments est distribuée dans les veines pour assurer la nutrition.En cas de troubles gastriques, on insérera donc les aiguilles le long de la ligne médiane de l’abdomen, ce traitement ayant pour but de restaurer les fonctions digestives, de réduire l’acidité, et même de faciliter la cicatrisation d’ulcères.Il convient d’ajouter que même les chauds partisans de l’acuponcture ne prétendent pas en faire une panacée universelle.Si j’ai bien compris, ils y ont recours pour soigner tout ce qui relève de près ou de loin du système nerveux.Et la médecine moderne elle-même admet ne pas connaître les limites de l’influence du système nerveux dans l’organisme.En France où la curiosité intellectuelle est grande, on s’intéresse beaucoup à ce procédé.Depuis quelques années de nombreux articles sur l’acuponcture ont paru dans des revues médicales aussi bien que des publications populaires.Quant à la moxibustion, je me demande dans quelle mesure et à quelle fins elle se pratique encore en Chine.Quoique ce mot soit sans cesse jumelé à celui d’acuponcture dans les publications en langues étrangères telle que China Reconstructs ou La Chine Populaire lorsqu’il est question de médecine traditionnelle, aucun éclaircissement ne satisfait la curiosité du lecteur.Tandis que les renseignements abondent sur l’acuponcture, ses vertus, les LA CHINE AUX CHINOIS 341 recherches entreprises en vue de trouver une explication technique à son efficacité, rien de tel pour la moxibustion.La seule et unique définition que j’en aie trouvé est celle-ci: elle consiste en un renvoi au bas de la page d’un article de Li Tao dans CHINA IN TRANSITION (Ancient Chinese Medecine, Sept.1955): Moxibustion is the burning of a cone of moxa (wormwood or artemesia vulgaris) over a given spot of the body to produce a hot compress effect, to stimulate tht nerves and produce a curative result.The burning does not hurt the skin.Cette définition n’ajoute guère à celle qu’on trouve dans le Dictionnaire de l’Académie Française: « Terme d’ancienne chirurgie.Sorte de cautérisation qui consistait à appliquer sur quelque partie du corps un petit cône de coton, d’étoupe, etc., auquel on mettait le feu ».Comme quoi cette forme de médecine chinoise fut également pratiquée en Europe.Mais revenons à nos moutons.Il est intéressant de noter aussi que la médecine préventive fut à l’honneur en Chine depuis l’antiquité.Le Huang Ti Nei Chin g compilé par Li Chu-kuo en 26 avant J.-C, contient là-dessus des théories qui se rapprochent fort des théories modernes: il avance que le corps humain étant partie intégrante de l’univers, peut arriver à se protéger contre la maladie par voie d’adaptation au milieu ambiant.« Les maux doivent être « guéris » avant qu’ils ne surviennent », dit le Huang Ti Nei Ching.De là à chercher des procédés d’immunisation il n’y avait qu’un pas.Lorsqu’au XVIe siècle la Chine se trouva aux prises avec d’effroyables épidémies de variole, de grands efforts furent tentés en vue de combattre cette maladie.Une branche spéciale de la médecine fut créée à cette fin.Au 342 HÉLÈNE J.GAGNON milieu du XVT siècle, une forme d’inoculation fut inventée: elle consistait à introduire dans le nez à l’aide d’un tampon le contenu des pustules d’une victime de la variole.Cette méthode, apparamment effective, fut utilisée dans tout le pays.Au XVIP siècle des médecins russes vinrent en Chine pour l’étudier; par eux.elle fut connue en Turquie.En 1717 les Anglais à leur tour s’en instruisirent auprès des Turcs et quatre-vingts ans plus tard Jenner découvrait la vaccine.Il y a lieu de se demander — et beaucoup d’Occiden-taux se demandent — pourquoi après un tel départ la médecine chinoise a cessé d’évoluer.La réponse est simple: la décadence de la médecine chinoise est fonction de la décadence globale de l’empire chinois sous la domination des Tsing mandchous (1644-1911).Désireuse d’affermir son emprise sur le peuple chinois cette dynastie étrangère fera tout en son pouvoir pour le soustraire à l’influence de l’Occident alors en plein essor et dont la puissance se manifeste sous forme d’une agressivité de plus en plus marquée servie par des navires de guerre de plus en plus ptrfectionnés; elle s’efforcera de couper les ponts en fermant le pays aux échanges commerciaux et culturels avec le reste du monde.L’empereur Kang Hsi (1682-1723) avait fait décapiter ou exiler de nombreux astronomes coupables d’étudier les auteurs occidentaux sur l’astronomie; il bannissait de Chine un texte sur l’anatomie des savants français Ber-tholin et Dionis traduit en mandchou par le jésuite Dominique Parrenin.Menacés de dures sévices s’ils osaient s’adonner à l’étude des sciences étrangères, les intellectuels chinois en furent réduits, durant les 270 ans du règne des Tsing, à ressasser inlassablement les anciens classiques — stérile coupage de cheveux en quatre. LA CHINE AUX CHINOIS 343 A la suite de la guerre de l’Opium (1840) couronnée par les iniques Traités et l’ouverture des Concessions étrangères en territoire chinois, la East India Company (peut-être pour contrebalancer son trafic d’opium?) installait des cliniques à Canton et à Macao.Mais la science médicale occidentale pénétrant en Chine avec les agresseurs ne pouvait manquer d’être considérée avec suspicion.Les Chinois soulignent d’ailleurs qu’à l’époque, elle n’était pas tellement supérieure à leur médecine traditionnelle — qu’elle ne le deviendra qu’avec l’utilisation de l’éther comme anesthésique en 1846 et l’application des mesures prophylactiques et antiseptiques en chirurgie à partir de 1867.La révolution du Dr Sun Yat-sen en 1911 et la chute de la dynastie mandchoue allaient marquer une nouvelle étape.Cet événement fut suivi d’un puissant courant d’occidentalisation.De nombreuses écoles de médecine, des hôpitaux modernes surgirent dans les principaux centres.Malheureusement la politique du libéral Dr Sun était bientôt trahie et le grand homme d’Etat supplanté par Yuan Shish-kai, militariste féodal qui replongea le pays dans l’anarchie et empêcha tout progrès.Le temps passa.Vint Chiang Kai-shek qui ferma la porte des hôpitaux sur les doigts des praticiens traditionnels.Chiang Kai-shek passa.En 1948 le gouvernement populaire accédait au pouvoir.Mao Tsé-tung et ses principaux collaborateurs, bien qu’imbus de philosophie socialiste, avaient été formés à l’école confucéenne.Ils respectaient la tradition.Grand lettré et poète, le président Mao mettra tout en œuvre pour récupérer ce qui vaut d’être récupéré du riche héritage culturel de la Chine.Conformément à sa politique des « Cent Fleurs », on mettra autant de soin à restaurer 344 HÉLÈNE J.GAGNON les monuments anciens, à relever l’opéra traditionnel, le folklore, tous les arts populaires, qu’à construire du neuf et à moderniser.Il en sera ainsi pour la médecine traditionnelle.Bien des gens se demandent par quel singulier tour d’esprit la Chine nouvelle, en proie à un formidable effort de modernisation, s’évertue à ennoblir le guérisseur en l’élevant au rang de professionnel — pourquoi elle pousse l’exploration de sa médecine archaïque comme si elle espérait y puiser des trésors.Quant à moi il y a à cela une triple raison.D’abord pour compenser le nombre encore terriblement insuffisant de ses médecins de formation occidentale: bien qu’ils soient passés en neuf ans de 15,000 à 80,000 qu’est cela pour une telle population?En deuxième lieu, la Chine longtemps humiliée mais se rappelant son passé glorieux n’entend pas se présenter au monde les mains vides.Son énorme population ne témoigne-t-elle pas dans une certaine mesure des mérites de sa médecine traditionnelle?Enfin et surtout, elle y croit mordicus.CHENGTU La bonne pluie connaît la saison, Elle arrive juste au printemps.Avec le vent, elle se glisse dans la nuit, Et sans bruit, mouille toutes choses.Cette nuit nuages et sentiers de la campagne étaient noirs, Les feux des barques seuls brillaient. LA CHINE AUX CHINOIS 345 Ce matin, toutes trempées d’eau, Les fleurs de T sing Ch’eng (Chengtu) sont lourdes.Tu Fu (712-770) De Chungking, capitale provinciale du Szechuan, je me rendrai à Chengtu, chef-lieu de la province, à 400 milles plus à l’ouest.Chengtu s’élève en bordure d’une magnifique plaine située au pied du titanesque massif thibétain.Une belle ville qui rappelle un peu Pékin avec ses hauts murs; traversée des effluents du Minkiang, elle offre des paysages charmants avec ses ponts arqués au-dessus de cours d’eau bordés de beaux arbres.Elle fut le séjour favori du grand poète et patriote Tu Fu.La maison qu’il avait construite de ses mains et où il habita trois ans, a été reconstituée et transformée en un musée où sont rassemblés de nombreux souvenirs, des manuscrits, des recueils de ses poèmes traduits en plusieurs langues dont le français et l’anglais.Les intellectuels de la Chine nouvelle s’y rendent comme en pèlerinage, car l’œuvre entière de ce poète du VIIT siècle respire la pitié pour la misère du peuple, l’horreur de la guerre, le mépris des tyrans.Chengtu est la ville natale de plusieurs leaders actuels de la Chine: le général Chu-teh, Chen Yi le ministre des Affaires Etrangères de Kuo Mo-jo, le célèbre poète et homme d’Etat.C’est aussi le lieu de naissance de Wang Yi, le secrétaire général de l’Union Panchinoise des Journalistes, mon hôte.Au moment de l’agression japonaise de 1937, plusieurs universités se transportèrent en cette lointaine ville, difficile d’accès: celles de Nankin, de Yenching, entre autres 346 HÉLÈNE J.GAGNON ainsi que le collège féminin de Ginling.Mes collègues de Chengtu m’apprirent qu’un de nos compatriotes, le Dr Endicott de Toronto, fils de missionnaire, fut lui-même professeur en cette ville; qu’il parle le dialecte du Szechuan presque sans accent.L’importance de Chengtu ne date cependant pas d’hier; on peut dire que le pays lui-même a été fait de main d’hommes.Des travaux d’irrigation entrepris il y a 2,000 ans et qui témoignent de connaissances étonnamment avancées, ont transformé un terrain rocailleux, en un jardin luxuriant où se pratiquent presque toutes les cultures de la Chine.Un fonaionnaire de la dynastie T’sin, le préfêt de comté Li Ping, avait pris des mesures pour dompter la rivière Minkiang qui en période de crue, causait des inondations, divisant en deux branches ce cours d’eau indiscipliné à l’aide d’un canal de dérivation.Ces travaux grandioses ayant été poursuivis au cours des siècles, d’innombrables canaux d’irrigation s’embranchent sur les deux artères! Le Szechuan abonde en richesses de toutes sortes, depuis les produits pastoraux des régions de hautes montagnes, les bois précieux des immenses forêts, les produits de la ferme, céréales, légumes et fruits, jusqu’aux matières premières nécessaires à l’industrie: houille blanche, pétrole, fer, charbon, gaz naturel.Le sel gemme s’y trouve en quantités abondantes.On a commencé d’y exploiter d’importants dépôts d’asbeste.Il n’y a pas de doute que l’industrialisation s’étendra bientôt de Chungking à la plaine de Chengtu, et plus encore grâce à la construction récente des centrales d’énergie électrique de Tchangchéou et d’Oméi.Déjà les tours d’acier et les pylônes, ces monuments de Père nouvelle, hérissent des sites parsemés de monastères anciens. LA CHINE AUX CHINOIS 347 En attendant, l’industrie légère de Chengtu est très développée et certains de ses produits sont réputés dans le monde entier.Par exemple, ses brocarts de soie.J’en ai vu fabriquer sur d’antiques métiers, selon les méthodes artisanales en usage depuis de nombreux siècles; ils présentent une variété de dessins de grande beauté empruntés à la légende et au folklore et leurs coloris sont à faire rêver.Le théâtre classique du Szechuan rivalise avec l’Opéra de Pékin; il jouit en ce moment d’un regain de faveur dans la capitale chinoise, et par tout le pays.Sa connaissance est tellement répandue parmi le peuple que les artisans de Wanhsien en peuvent reproduire de mémoire les nombreux personnages en d’admirables papiers découpés incroyablement ciselés et colorés.Mais c’est encore par sa cuisine que le Szechuan est le plus célèbre.Très relevée, elle est à la fois variée et fine, mettant à profit les produits de toute nature dont le pays abonde: viande, poisson, légumes et fruits.Lorsque le premier ministre Chou En-lai assista à la Conférence de Genève pour le rétablissement de la paix en Indochine, il amena avec lui un chef cuisinier du Szechuan pour préparer un banquet à la mode du pays dont les gourmets firent grand état à l’époque.Lin chemin de fer construit par le gouvernement populaire relie maintenant Chengtu et Chungking; il y a quarante ans on en avait déjà projeté la construction et la population du Szechuan avait été appelée à y souscrire.Mais les dirigeants de l’époque ayant mis l’argent dans leurs poches, le projet était tombé à l’eau.Chengtu est un des centres routiers de la région.L’autoroute Sikang-Thibet qui atteint Lhassa, passe par ici. 348 HÉLÈNE J.GAGNON C’est la principale route reliant le Thibet à l’intérieur du pays.LE YUNNAN CE PAYS AU SUD DES NUAGES La longue marche L’Armée Rouge ne s’effraie pas de la Longue Marche.Dix mille rivières, mille monts ne sont rien pour elle.Les Cinq Pics lui semblent les crêtes de petites vagues, Le vaste Wu Mong une motte de terre qu’on joule aux pieds.Tièdes étaient les rochers ou se brisait la Rivière des Sables d’Or, Glacé était le pont aux chaînes de fer de la rivière Ta Tou.Passé le Mont Mien aux mille pieds de neige, La joie de l’Armée Rouge fut immense.Mao Tsé-toung (Traduction de Patricia Guillermaz) Ce nom poétique de « Pays au Sud des nuages » a sans doute été donné au Yunnan en raison de son éloignement géographique; il se situe à l’extrémité sud-ouest de la Chine, voisinant avec le Viêt-nam, le Laos et la Birmanie, ainsi qu’avec le Thibet, ou plus exactement avec la région du Tchamdo, première marche du fabuleux plateau thi-bétain.Dégringolant de ces hauteurs il forme une pente LA CHINE AUX CHINOIS 349 coulant de l’ouest à l’est, de 6,000 à 3,000 pieds, d’altitude au-dessus du niveau de la mer.C’est pourquoi, bien qu’appartenant à la zone tropicale, il jouit d’un climat merveilleux durant l’année entière.Les Chinois qualifient volontiers cette province de « Séjour de l’Eternel printemps ».Région frontalière, le Yunnan est le pays des nombreuses minorités nationales, vingt peut-être hors des quelque soixante que compte la Chine.Parmi les plus importantes numériquement sont les Thibétains, les Yis, les Miaos, les Houeis, les Tais, les Pouyis, les Minkias, les Nahsis, les Kawas.Ces minorités et d’autres moins nombreuses forment une population de plus de 20 millions d’habitants, soit 20% de la population totale de la région.Dès l’arrivée à l’aéroport de Kunming, (le plus élevé de Chine hors ceux du Thibet) on est frappé par la diversité des types physiques dont plusieurs reflètent ceux des contrées avoisinantes; la plupart sont de petite taille et très frêles, de vrais bibelots.Dans l’aérogare, assis bien sagement et regardant droit devant eux, trois moines boudhistes ou taoïstes en robe jaune serin et toute une bigarrure cosmopolite de visiteurs attendent l’heure du départ pour la Birmanie.Kunming est le point de départ d’un service aérien régulier avec Mandalay et Rangoon, aussi bien qu’avec Chungking, Canton et Nanning, à la frontière du Viêt-nam.Kunming fut le terminus du fameux Burma Road, sujet d’une lutte épique entre les Nippons et les troupes sino-américaines durant la dernière guerre mondiale.La ville, provinciale, propre, et presque déserte comparée aux autres, compte pourtant 800,000 habitants.Ils sortiront de partout pour m’observer lorsqu’à quelques jours de là j’y viendrai faire du shopping, car ils ne voient 350 HÉLÈNE J.GAGNON pas souvent d’étrangers depuis le temps.Et rares sont les visiteurs occidentaux en Chine qui viennent jusqu’ici.Non seulement les enfants, mais nombre d’adultes me suivront dans la rue, pénétrant avec moi dans les boutiques et s intéressant à mes emplettes — le tout avec un visage impénétrable où je ne saurais distinguer curiosité sympathique ou hostilité.Cette région n’en est qu’au tout début de la mise en valeur de ses ressources naturelles (charbon, fer, mercure, manganèse, cuivre, phosphore, étain, marbres, réserves forestières, etc.).Au moment de ma visite en 1958 on était à y jeter les bases d’une future industrialisation en construisant comme il se doit des cimenteries et des briqueteries ainsi qu’une centrale électrique.On vient surtout à Kunming pour observer la façon dont le gouvernement de la Chine populaire s’y prend pour relever matériellement et moralement ses minorités ethniques, et visiter le très intéressant Institut des Minorités du Yunnan.Le centre de la ville ressemble à n’importe quelle cité d’occident avec ses maisons à trois ou quatre étages.En cours de route mes hôtes me désignent le magasin d’Etat, un hôpital, des écoles, des immeubles de l’administration.Les boutiques commerciales sont beaucoup moins nombreuses ici qu’à Canton et moins spectaculaires.On y trouve tous les articles d’usage courant, mais peu de fantaisie.Je n’ai trouvé, comme marchandise d’intérêt régional, que ces beaux sacs tissés au méfier en laine multicolore portés en bandoulière par les hommes et par les femmes — exactement comme ceux de Birmanie.Les quartiers éloignés du centre redeviennent chinois; ils sont sillonnés de ruelles bordées de maisons à étages en encorbellement ornées de boiseries sculptées.Ici, les angles des toits accusent le gracieux retroussis propice aux génies LA CHINE AUX CHINOIS 351 tutélaires.Et de nombreuses fenêtres sont garnies comme au temps passé d’épais papier huilé en guise de vitres.Il n’est pas rare de rencontrer en ces lieux quelque vieillard en longue robe mandarinale, noire et sévère, et arborant la barbiche clairsemée au menton.Sans doute de vieux lettrés, ou encore des praticiens de la médecine traditionnelle.Kunming appartint durant quelques décades, à la zone d’influence française en Chine.Après leur conquête du Tonkin à la fin du XIXe siècle, les Français n’avaient pas tardé à y construire un chemin de fer reliant Haïphong à Kunming.Ceci fait, ils entreprenaient l’exploitation de cette « zone d’influence » ; Kunming fut ainsi doté d’un rudiment d’électrification et d’un service téléphonique embryonnaire.La ville leur doit peut-être ces larges artères centrales, solennelles/ glabres et dépaysées.Durant la dernière grande guerre, l’Indochine fut envahie par les Japonais et, après sa libération en 1945, lutta pour son indépendance.Le pays ayant été coupé en deux, la partie nord ou Viêt-nam étant devenue communiste, les contacts furent coupés, et l’influence française prit fin au Yunnan.Durant la guerre sino-japonaise (1937-45), les troupes du Kouomingtang et une multitude de réfugiés chinois des régions côtières affluèrent au Yunnan ; la population de Kunming en garde des traces, étant passée en peu de temps de 185,000 à 800,000 habitants.L’hôtel de Kunming, ou plutôt cette Maison d’Accueil de l’Etat destinée aux visiteurs nationaux et étrangers tel qu’il s’en trouve maintenant dans toutes les villes chinoises d’importance, est situé à quelque distance de la ville, non loin du beau lac Tientché.C’est une construction moderne, agréable et simple, entourée d’un jardin 352 HÉLÈNE J.GAGNON rempli de fleurs éblouissantes, jardin qui semble se prolonger dans le foyer de l’hôtel grâce à une multitude de plantes fleuries qui 1 ornent.Dans ma chambre deux splendides gerbes de fleurs embaument l’atmosphère, le disputant au parfum des pêches vermeilles qu’une jeune serveuse aux nattes sombres vient de poser sur la table à thé.Pour la première fois depuis mon arrivée en Chine vers la fin de mai, j’apprécierai le confort de ma couverture de laine apres le coucher du soleil.Puisque je n’ai pas eu la précaution d’apporter aucun vêtement chaud, elle servira à m’envelopper douillettement lors des représentations théâtrales en plein air auxquelles j’assisterai presque chaque soir.Sauf durant la saison des pluies, ces représentations ont lieu à ciel ouvert, sur une scène dressée au fond d’une grande cour.La plupart des spectateurs s’asseoient à même le sol, à moins qu’ils n’aienr apporté avec eux un petit banc de bois.La plupart des spectacles, du genre folklorique, se rapportaient aux minorités nationales, flétrissant les luttes fraticides du passé en exaltant la bonne entente, l’entr’-aide, le respect mutuel entre les divers groupes ethniques ou religieux et de ces groupes avec la majorité ban.(Nom distinctif du peuple chinois).Il fallait venir en ces lieux pour apprécier l’étendue du problème que posent ces minorités, mais aussi l’excellence des méthodes employées pour le résoudre, et dont le théâtre éducationnel est une forme.Anciennement la classe dirigeante s’appliquant à diviser pour régner, suscitait des conflits et envenimait les haines entre les différentes nationalités.Elles n’avaient aucun droit politique, aucune organisation économique ni aucune vie culturelle ; la plupart n’avaient même pas LA CHINE AUX CHINOIS 353 de langue écrite.Etant l’objet d’une oppression féroce, d’une discrimination humiliante et d’une exploitation sans fin, ces minorités vivaient dans une misère extrême, n’osant quitter le refuge de leurs hautes montagnes pour s’aventurer dans la plaine.Et pourtant les percepteurs d’impôt trouvaient encore le moyen de les tondre sous forme de lourdes levées de grains.A la chute de la dynastie mandchoue, le régime du Kouomingtang reprenant à son compte la politique des empereurs féodaux y ajoutait un élément de chauvinisme han.Refusant d’admettre que la Chine est un pays multi-national, Chiang Kai-shek mit tout en œuvre pour assimiler, pour siniser de force les divers groupements minoritaires, s’attaquant à leurs coutumes et à leur religion.Les musulmans, en raison de leur nombre — ils sont plus de dix millions — et de leur attachement extrême à leur foi, furent l’objet de sévices particulièrement cruels.En 1928 plus de 10,000 Houeis du Kansou furent massacrés par les troupes de Chiang Kai-shek tandis que des dizaines de milliers d’autres eurent leur maison brûlée.De 1939 à 1941 trois autres massacres eurent lieu parmi eux.Leurs mosquées étaient fréquemment réquisitionnéees pour servir de cantonnement à la soldatesque qui s’y enivrait, s’y adonnait aux jeux, chantait des chansons obscènes et s’amusait même à forcer les prêtres ou Akhuns, à manger du porc et autres mets interdits par leur religion.Si bien qu’à cette époque les musulmans de Chine nommaient le Petit Bairam la « Fête des Fleurs » et le Grand Bairam la « Fête de l’Humiliation ».L’islanisme est pratiqué par les Houeis, Ouigours, Hazaks, Tartares, Khakases, Tonghsiangs, Salas et Paons.Les autres minorités nationales n’eurent pas un meilleur sort.Un député miao du Koueitchéou résumait le 354 HÉLÈNE J.GAGNON passé en ces termes dans une déclaration à l’Assemblée Nationale de la République Populaire de Chine en 1954: « Sous le sanglant régime de Chiang Kai-shek, aussi bien que sous les dynasties impériales, nous peuples miao, pouyi, tong, yi et choueukia de la province du Koueitchéou avons vidé la coupe amère de l’oppression et de l’exploitation.Nous étions traités comme des bêtes de somme et tués sans raison .En 1943 des gens du Kouomingtang vinrent, tuèrent plusieurs milliers de miaos le long de la rivière Eau Claire.Ils n’épargnèrent même pas les femmes enceintes, brûlèrent plus de 2,000 chaumières.En 1947, Chiang Kai-shek entreprit de nous siniser de force.Il fut interdit aux peuples de minorités nationales de parler leur propre langue ; les femmes furent obligées de se couper les cheveux, de brûler leurs jupes et autres vêtements de caractère national qu’elles portaient habituellement.Dans ces années sombres, nous manquions de tout, au point d’en être réduits à manger des plantes sauvages, les racines et les feuilles des arbres.Pour nous couvrir la nuit nous n’avions que des nattes de paille .».Et ainsi de suite pour des millions de malheureux.A la suite de la rupture, en 1927, entre les éléments féodaux du Kouomingtang et les communistes, ces derniers s’établirent dans le sud du pays et y organisèrent des soviets.Dès 1931, le Kiangsi et le Foukien étaient sovié-tisés et les zones d’influence communiste s’étendaient à toute la Chine du sud ainsi qu’au Houpei, au Kiangsou et à l’Anhouei.Bien plus, chaque ville chinoise comptait des groupes d’individus ayant des sympathies communistes.Dans ces territoires se trouvaient plusieurs groupements appartenant à des minorités nationales, qui bénéficièrent LA CHINE AUX CHINOIS 355 comme les autres éléments opprimés de la population des mesures justes et des réformes sociales effectuées par les « rouges ».Cependant c’est au cours de la Longue Marche (1934-35), cette odyssée extraordinaire entreprise par Mao Tsé-toung pour déjouer les tentatives d’encerclement de Chiang Kai-shek, que les communistes engageront le dialogue avec les minorités nationales et que s’amorcera la politique d’égalité garantie par la Constitution de la future République populaire.A mesure quelle avançait à travers les régions montagneuses du sud-ouest, de l’ouest et du nord-ouest du pays, l’Armée Rouge multipliait les contacts avec les minorités nationales.Habituées à voir en toute troupe en uniforme, une bande de pillards et d’assassins, ces populations lui livrèrent d’abord une guerre d’escarmouche comme elles l’avaient fait aux troupes mercenaires du Kouomingtang.Plutôt que de les pourchasser, Mao Tsé-toung leur envoyait des émissaires qui leur assuraient qu’aucun mal ne leur serait fait, « l’Armée de la Libération combattait pour eux comme pour tous les autres opprimés du pays ».La consigne de l’Armée Rouge était extrêmement sévère: il était interdit à quiconque, officier ou soldat, de réquisitionner, emprunter ou prendre la moindre chose aux paysans, même en payant.Mao Tsé-toung donnera l’exemple de cette discipline en obligeant son jeune aide-de-camp à aller rapporter un thermos qu’il avait trouvé dans la maison d’un grand propriétaire foncier en fuite.Le premier geste des « Rouges » en prenant un village aux troupes du Kouomingtang consistait à libérer les prisonniers, à soigner ceux qui pouvaient être sauvés.D’après les récits de témoins occulaires.l’état des captifs 356 HÉLÈNE J.GAGNON trouvés dans les prisons qui jalonnaient le passage des armées de Chiang Kai-shek était quelque chose d’indicible; ceux qui n’avaient pas été tués par la torture pourrissaient à même le sol souillé d’excréments humains, déguenillés et lestés de chaînes grosses comme le poing.Maigres à faire peur, ils avaient souvent les cheveux long et le visage couvert de poils hirsutes, évoquant les hommes des cavernes.Pour les chefs de villages et autres rebelles de quelqu’importance, les gens de Chiang avaient imaginé un système rotatif selon lequel un prisonnier pouvait être remplacé après un certain temps par d’autres membres mâles de sa famille, son vieux père ou ses fils.Mais lorsqu’il était libéré, le malheureux ne conservait généralement de vie que ce qu’il fallait pour aller mourir bientôt parmi les siens.La vie humaine ne valait pas cher pour Chiang Kai-shek et son entourage à la mentalité féodale, selon le témoignage scandalisé de militaires américains appelés à collaborer avec eux en effectuant le transport aérien de leurs troupes; lorsqu’il arrivait à ces pauvres soldats à l’estomac débile à force d’être mal nourris, de vomir dans l’avion, les officiers du Kouomingtang avaient imaginé un moyen ingénieux de leur imposer une retenue: ils entr’ouvraient la porte de l’appareil en plein vol et les laissaient tomber du haut des airs — à titre d’exemple.Toujours est-il que peu à peu la légende fit son chemin de l’étrange Armée Rouge, dont les soldats mal nourris, mal équipés, ne volaient, ni ne violaient, ni ne pillaient, ni ne tuaient selon la coutume millénaire.Bientôt apprivoisés, des groupes d’hommes et de jeunes gens des populations minoritaires se joignaient à eux, et bientôt tout le village, les profiteurs exceptés, se ralliait à la cause populaire. LA CHINE AUX CHINOIS 357 Aussitôt après la proclamation de la République, des mesures énergiques furent prises pour redresser le statut des minorités nationales, pour développer leur vie politique, économique et culturelle.L’article 3 de la Constitution stipule notamment que: « La République populaire de Chine est un Etat multinational uni.« Toutes les nationalités sont égales en droit.Toute discrimination et oppression à l’égard d’une nationalité sont interdites.« Toutes les nationalités ont le droit de parler leur langue, de conserver ou de réformer leurs us et coutumes.« L’autonomie régionale est appliquée dans toutes les régions où les minorités nationales vivent en groupes compacts.« Les régions autonomes sont inséparables de la République populaire de Chine ».Parmi les membres du Gouvernement populaire central se trouvent un bon nombre de représentants des minorités.Selon la Loi électorale, 150 sièges de l’Assemblée populaire sont alloués auxdites minorités, leurs députés constituant 12% du nombre total de la députation, bien que les minorités ne forment pas plus de 7 % de la population totale du pays.La liberté religieuse est également inscrite dans la Constitution.L’article 88 s’y rapportant se lit comme suit: « Le peuple est libre de pratiquer ou de ne pas pratiquer une religion.Il a le droit de suivre toute religion de son choix.« Aussi longtemps qu’il se trouvera en ce pays des gens ayant une foi religieuse, ces croyants seront respectés et leur religion protégée ». 358 HÉLÈNE J.GAGNON Il existe en Chine environ 100 raillions de boudhistes, dix millions de musulmans, trois millions de catholiques.700,000 protestants et 20.000 moines et nonnes taoïstes.Le lamaïsme, une forme de boudhisme, est pratiqué par )es Thibétains et les Mongols.Bien que la réforme agraire ait été appliquée plus lentement chez les minorités afin de ne pas les brusquer, dans la plupart des régions elle est maintenant un fait accompli; jadis vouées à une vie marginale, elles s’intégrent à la vie nationale et bénéficient des avantages qui en découlent.Et ce dans tous les domaines.Le changement radical apporté au statut des minorités nationales depuis 1949 se traduit dans la réalité quotidienne.Plus d’oppression par la majorité Han; plus de querelles meurtrières entre minorités, ou entre clans et familles au sein d’une même minorité; essor économique; soins médicaux; éducation.Au Yunnan comme au Szechuan, j’ai traversé des villages dont la population appartient à quelque groupe minoritaire vivant en toute quiétude et en termes de bon voisinage avec la population chinoise.Lors de la visite d’un de ces villages, un vieux tout ridé, calotte ronde de l’Islam sur le crâne, me racontait, en souriant de toutes ses rides: « Autrefois un homme n’allait jamais aux champs sans apporter son fusil.Nous n’osions pas ouvrir les fenêtres ou faire paître les troupeaux loin du village.Même lorsqu’on se couchait pour dormir, la nuit venue, on gardait son arme à portée de la main.Or, après la libération le gouvernement central envoya des équipes pour nous expliquer pourquoi la paix devait régner parmi nous.Après quelque temps une réunion comprenant près de 300 représentants de divers clans fut convoquée.Imaginez seulement ce que signifiait cette réunion d’ennemis sécu- LA CHINE AUX CHINOIS 359 laires! Au début, chacun se sentait assez gêné.Mais bientôt le malaise se dissipa.La réunion se termina par la signature d’un pacte de bonne entente ».Nous aurons une idée de la situation qui existait jadis lorsque nous saurons que 7,500 cas de conflits furent réglés de 1949 à 1953 dans les seules régions autonomes du Tsinghai et du Kansou, et 2,400 conflits dans la région autonome thibétaine du Sikang durant 1950, première année de sa fondation! Au chapitre de l’éducation, tout était à faire, en commençant pratiquement à zéro.Comme conséquence de la politique de discrimination raciale pratiquée contre elles, privées de tout droit politique, de toute sécurité économique, la plupart des minorités nationales n’avaient pu, au cours des siècles, se développer.Beaucoup émergent à peine de l’état primitif.On s’étonnera sans doute d’apprendre que, bien que chacune des 47 minorités nationales ait son propre dialecte, seulement cinq possédaient une langue écrite adéquate: les Thibétains, Ouigours, Mongols, Mandchous et Kazakhs.D’autres avaient une forme rudimentaire d’écriture, mais la plupart en étaient totalement dépourvus.De grands efforts sont tentés depuis 1949 en vue d’aider ces groupes ethniques à acquérir un système d’écriture correspondant à leur langue parlée.Ce n’est pas une mince affaire! Dans le passé, des missionnaires étrangers avaient tenté l’aventure avec des fortunes diverses.Les Miaos par exemple utilisent une sorte d’écriture rudimentaire inventée par le missionnaire britannique S.Pollard sous la dynastie Tsing, mais ce système est peu satisfaisant en ce qu’il n’arrive pas à indiquer les sons du dialecte miao, qu’il s’écrit difficilement et s’imprime plus mal encore.Le peuple shantou se trouve dans le même cas, parait-il, 360 HÉLÈNE J.GAGNON avec l’espèce d’alphabet latinisé introduit par Hanson, un autre missionnaire britannique.D’autres missionnaires étrangers ont cherché à élaborer des systèmes d’écriture pour les Lisus, les Lahus, les Kawas.Quoique souvent ingénieux ils n’ont cours que parmi les convertis au christianisme, et n’ont jamais été popularisés.Peu après 1949, un Comité de recherches pour les langues des minorités nationales a été formé; grâce au travail accompli par les équipes auprès des divers groupements ethniques, plusieurs systèmes d’écriture, la plupart basés sur l’alphabet latin, ont été mis au point.Ainsi pour les Miaos, les Yis, les Chuangs, les Pouyis, les Lis, les Tsai-was et les Wonis.D autres travaux en phonétique et en linguistique se poursuivent à Pékin à l’Académie centrale des Minorités.Depuis 1951, plusieurs Instituts des Minorités ont été établis à travers le pays.On y accueille des milliers de sujets des deux sexes.Rentrant dans leur village après un séjour d’un à trois ans dans ces institutions, ces jeunes gens y rempliront le rôle de « cadres » sociaux.La visite de ces instituts présente un intérêt extraordinaire.J’ai eu l’avantage de visiter celui de Kunming.Après une agréable promenade dans la campagne, on arrive bientôt devant une monumentale porte de style traditionnel que surmonte un toit incurvé de tuiles vernissées.Au delà de cette porte s’étend un immense parc dans le genre des « campus » de collèges anglo-saxons, tout ombragé de beaux arbres et agrémenté de bosquets fleuris.Au fond du parc, à moitié dissimulés sous la feuillée, de très beaux pavillons dans le style architectural chinois, mais à étage, et de-ci de-là, formant des cercles sur le gazon, de véritables bouquets de fleurs humaines, des groupes de jeunes gens revêtus d’une étonnante variété LA CHINE AUX CHINOIS 361 de costumes, tous plus jolis et pittoresques les uns que les autres et infiniment colorés.Tandis que les garçons de certaines minorités portent des robes longues, les jeunes filles d’autres nationalités portent le pantalon sur lequel descend une tunique ou une sorte de tablier.Satins de couleurs vives et passementeries sont portés indifféremment par les deux sexes de même que des turbans dont certains atteignent d’énormes proportions.On dirait des costumes imaginés pour quelque conte des Mille et Une Nuits.Mais portés avec naturel et dignité, ils ne font qu’ajouter à l’allure princière à l’air d’antique noblesse de la plupart de ces jeunes gens.Arrivée à l’entrée du pavillon central, je vis venir à moi le directeur de l’Institut, un homme dans la cinquantaine.Il me fit visiter les lieux et voulut bien répondre à toutes mes questions.Je voulus d’abord savoir à quelles catégories sociales appartiennent les étudiants et à quelles circonstances ils doivent de se trouver là.Voici en substance le résumé de notre conversation: Au début ces Instituts des Minorités furent surtout fréquentés par les enfants des nobles.Peu à peu cependant les marchands se mirent à y envoyer leurs enfants et enfin les serfs y vinrent à leur tour.La plupart de ces derniers avaient été recueillis par l’Armée populaire chinoise alors qu’ils fuyaient le domaine seigneurial auquel ils appartenaient.Dans les premiers temps, la situation s’avéra difficile, les jeunes nobles s’objectant à manger, à vivre sous le même toit que les serfs et se trouvant humiliés d’avoir à faire leur propre lit, à ranger leur chambre, occupations qu’ils jugeaient indignes d’eux et bonnes pour les esclaves.D’aucuns préférèrent rentrer chez eux; d’autres finirent par accepter. 362 HÉLÈNE J.GAGNON De leur côté, les serfs se trouvaient comme paralysés par la gêne en présence de leurs maîtres de toujours, demeurant à l’écart et courbant l’échine, saisis de frayeur.Après un certain temps leurs craintes se dissipèrent, mais ils n’osaient toujours pas se rapprocher ni encore moins se mêler à la conversation.Ce n’est qu’après une assez longue période, de nombreuses discussions et représentations, que les deux éléments en arrivèrent au stade où ils pouvaient se mêler, échanger des vues et même s’en-tr’aider.A l’Institut, les étudiants dont la plupart sont illettrés apprennent d’abord leur propre langue et ensuite le langage de Pékin qui est celui de tout le pays.Ils étudient l’histoire, la politique: principalement l’histoire de la Révolution chinoise, source de la politique d’égalité adoptée par la Chine à l’endroit des minorités nationales.Surtout ils apprennent à se respecter mutuellement, entre nationalités aussi bien qu’entre classes sociales.Tous semblent avoir parfaitement conscience du rôle qui leur est dévolu: celui de construire un monde nouveau où tous seront égaux devant la loi; où il n’y aura plus de seigneurs despotiques et d’hommes en servage.Aucun enseignement technique n’est donné ici, ni pour l’industrie ni pour l’agriculture.A cet effet un certain nombre parmi les gradués est envoyé dans les écoles spécialisées, dans les instituts agricoles, les collèges médicaux, etc.Les divers pavillons contiennent des salles de réunion, des salles de cours, des bibliothèques; l’établissement possède un grand nombre d’ouvrages imprimés dans les principaux dialectes, d’autres en mandarin.En raison de la diversité des appartenances religieuses, il existe plusieurs salles à manger séparées où sont servis LA CHINE AUX CHINOIS 363 les mets appropries aux diverses sectes, une pour les musulmans, deux pour les bouddhistes, etc.Dans un des pavillons se trouvent trois chapelles: l’une islamique, l’autre bouddhique et la troisième chrétienne (protestante).Entr’ouvrant la porte de la chapelle musulmane, j’y aperçus des jeunes hommes qui priaient dans la posture familière, agenouillés sur leurs talons.SUR LE CHEMIN DU RETOUR Qui sait se tait.Qui ignore parle, a dit le sage.Ainsi parla Lao Tsé.Il lui fallut cinq mille mots pour ce message.Que faut-il donc en penser?Po Chou-i (772-846) Je rentrais à Pékin fin de juillet, épuisée physiquement, mais enrichie d’une expérience humaine incomparable.D’avoir assisté à la renaissance de la Chine, de l’avoir vu construire sa Cité future, m’avait redonné foi en l’humanité, foi dans l’invincible courage de l’homme.A Pékin, durant mon absence, de nouveaux édifices avaient surgi du sol, et les écoliers étaient en vacances.Ils s’épanouissaient comme des fleurs avec leurs petits vêtements colorés, leur mouchoir rouge de « pionniers » noué au cou, tandis que les adultes travaillaient de plus belle dans la chaleur intense de la canicule.Pékin affectait l’allure d’un immense chantier; devant Tien An Men s’accumulaient des monceaux de matériaux de constructions destinés à l’agrandissement, à l’aménagement de ce 364 HÉLÈNE J.GAGNON square déjà grandiose.D’autre part, la ville était littéralement tapissée d’affiches protestant contre l’intervention anglo-américaine au Proche Orient.Les murs, les arbres, les maisons s’ornaient de couches superposées de papier multicolore couvert de caricatures et de slogans; GET OUT OF JORDAN, HANDS OFF JORDAN, END IMPERIALIST AGRESSION, etc.Quelques jours plus tôt des manifestations avaient eu lieu devant le Compound britannique — manifestations pacifiques destinées à instruire les Occidentaux de la solidarité des peuples jadis soumis à leur tutelle.Bientôt j’étais conviée à dîner par le consul de Corée du Nord à Pékin; autour d’un canard laqué et à travers la double interprétation du coréen en chinois et du chinois en anglais, j’acceptai avec plaisir l’invitation de visiter son pays.Et des le surlendemain, je reprenais l’avion pour Shenyang en Mandchourie et de là à Pyongyang, capitale de la Corée du nord où je devais séjourner trois semaines.Mais celà est une autre histoire que je relaterai ailleurs.A mon retour de Corée je repassais par Pékin, juste le temps de dire adieu à mes hôtes et amis.Et, seule, je prenais l’avion pour Canton.C’est alors que je me rendis compte de la difficulté de voyager en Chine sans interprète.Quel ennui que de voler durant des heures et des heures, déjeuner à l’escale de Shangsha, sans pouvoir causer avec qui que ce soit! Tous les autres voyageurs étaient des Chinois, jeunes pour la plupart, et ne parlant pas les langues étrangères.C’est par signes que le pilote m’indiqua que nous allions déjeuner en ville.Par signes que je choisis les plats au guichet du petit restaurant où descendent les voyageurs de l’air.Il y avait là des familles attablées avec leurs enfants dont un très joli bambin d’un LA CHINE AUX CHINOIS 365 an environ, doré comme un petit pain, dodu et coquettement vêtu d’une minuscule tunique et d’une culotte fendue.Me souvenant heureusement le mot chinois pour « joli », je dis à la maman en désignant son fils: « méli! » ce qui me valut un charmant sourire et des hochements de tête approbateurs de toute la clientèle.C’est le seul mot que je prononçai jusqu’à Canton.Avant même de faire un brin de toilette, je voulus revoir la ville.En ce court laps de temps, elle avait fait peau neuve.C’était merveille que de la voir cette antique cité tropicale sous son frais revêtement de peinture blanche, les idéogrammes se détachant, plus beaux que jamais, noirs et brillants, sur les piliers des arcades, sur les panneaux-réclame, les affiches multicolores.Que de vie, que d’exhubérance méridionale dans ces rues, devant ces innombrables boutiques remplies d’objets vivement colorés, pleins de fantaisie, artistement mis en montre; tombant en arrêt devant un des magasins de vins et alcools, séduite par les beaux flocons de terre cuite, les étiquettes aux signes mystérieux, je commandai le plus rare, le plus estimé de ces alcools, pour en faire cadeau à mon mari, le Moy Gay Lou; c’est une sorte d’armagnac relevé d’herbes aromatiques.Cette fois ma chambre n’est qu’au sixième étage.Ainsi je vois très bien les gens de la rivière s’installer pour la nuit.Les feux s’éteignent à mesure que les gens abrités sous la bâche de bambou, s’endorment les uns contre les autres, chacun enroulé dans une serviette éponge.Mais au large, de nombreux petits navires, jonques et chalands, descendent avec le reflux.Ils seront peut-être à Hong Kong avant moi?Le lendemain midi, je prenais le train pour Hong Kong.Afin de me faciliter les choses mes hôtes chinois 566 HÉLÈNE J.GAGNON me faisaient accompagner jusqu’à la frontière par un agent de l’Intourist rencontré la veille.Il s’occuperait des formalités d’usage et me confierait à son collègue venu à ma rencontre à bord du train anglais.Le voyage en entier dure environ quatre heures.Le train file entre les rizières où travaillent dans l’eau jusqu’à mi-cuisses des milliers d’hommes et de femmes abrités sous leurs grands chapeaux.En cette contrée fertile le sol donne deux ou trois récoltes par année.Après trois heures et une bonne suée dans l’ambiance moite du wagon et que deux ou trois filles en uniformes et casquettes s’emploient à « vadrouiller » énergiquement, nous arrivons aux confins du « rideau de bambou », à la gare-frontière chinoise de Shamshun.Un pont sur une petite rivière, une plate-forme légèrement grillagée où s’alignent les douanes chinoises et anglaises, quelques soldats chinois d’un côté, deux ou trois gendarmes britanniques de l’autre — quelques personnes attendant le train anglais, et c’est tout.Et pourtant c’est ici le point de contact entre deux mondes: Shamshun, Lowu.La Chine d’un côté, la Grande-Bretagne de l’autre.Assise à l’ombre d’un arbre devant la petite gare et tout en chassant les mouches qui, elles, ne respectent pas les frontières, j’attends tranquillement le train anglais.Pour passer le temps, je me plais à imaginer les conditions qui prévaudraient ici si les Américains plutôt que les Britanniques avaient cette frontière commune avec la Chine communiste! Le filtrage des voyageurs, la FBI, les MP armés jusqu’aux dents et les reporters espérant toujours voir arriver quelque « réfugié » aux mains brisées, aux membres rompus, une victime de quelque supplice chinois! J’observe que les passagers doivent descendre du train chinois, marcher quelques centaines de pieds pour monter LA CHINE AUX CHINOIS *>61 à bord du train anglais qui attend de l’autre côté du pont.La voie ferrée n’est pas coupée.J’en demande la raison au jeune homme de l’Intourist.« C’est pour laisser passer les trains de marchandise », me répond-il tranquillement.On a beau dire, la Chine exerce une influence profonde sur ceux qui la fréquentent.Et les Britanniques eux-mêmes n’ont-ils pas puisé un peu de leur sagesse politique auprès de cette ancienne « conquête?» HONG KONG, UN PRIX DE VERTU ?Un, quel un?Quand j’aurai quinze ans je serai coolie.Deux, quel deux?Le loueur de pousse me prendra mes sous.Trois, quel trois?Les sergents de ville me mèneront au poste.Quatre, quel quatre?Le tireur de pousse a Vestomac creux.Cinq, quel cinq?Le soldat le bat s’il ne veut courir.Six, quel six?Claquer des dents l’hiver fondre en eau l’été. 368 HÉLÈNE J.GAGNON Sept, quel sept?Les clients préfèrent prendre le tramway.Huit, quel huit?S’il se jette à Veau nul ne s’apitoie.Neuf, quel neuf?Quand j’aurai quinze ans je serai coolie.(Chanson populaire de Pékin) Les grands voyageurs, ou « Globe trotters » comme on les appelait jadis, se plaisant à comparer les mérites esthétiques des plus beaux sites au monde avancent généralement trois noms: Rio de Janeiro, Hong Kong et Istamboul.Quant à moi, j’hésite entre Rio et Hong Kong.Rio, avec son Corcovado altier ourlé du blanc feston de Copacabana, son Pain de sucre émergeant comme un phallus géant de la splendide Baie de Guanabara, l’emporte peut-être en séduction charnelle.Mais Hong Kong qui n’a rien à lui envier sous le rapport de la beauté offre plus d’intérêt: c’est le point de contact entre deux mondes, entre deux civilisations, entre deux idéologies; le dernier Casino occidental en Asie.Pour ce qui est d’Istamboul.cette ville me fait l’effet d’une nécropole, — le mausolée d’une civilisation défunte.Ranimée un moment sous Mustapha Kemal, elle s’est éteinte avec lui et semble abandonnée aux chiens et aux chats affamés et pour comble de malheur, en son point le plus élevé et posé comme un bibi dernier cri sur la tête décrépie d’une vieille femme, se profile le parallélépipède ultra-moderne d’un grand LA CHINE AUX CHINOIS 369 hôtel Hilton.Fuyons ce spectacle pénible pour revenir bien vite à Hong Kong.Fixé comme un panache à l’appendice caudal de la Chine qu’est la presqu’île de Kowloon, Hong Kong en a l’agitation, la vanité, la crânerie.On se souvient dans quelles circonstances ce joyau fut versé au trésor de la reine Victoria: il faisait partie du butin extorqué aux Chinois par le Traité de Nankin, à la suite de la Guerre de l’Opium.Autrement dit, c’est un prix de vertu! En 1898, les Britanniques y annexaient, moyennant un bail de 99 ans, la péninsule de Kowloon et les Nouveaux Territoires.L’Ile de Hong Kong et sa sœur jumelle Stonecutter’s Island forment un massif montagneux d’une superficie de 32 milles carrés; la péninsule de Kowloon mesure trois milles carrés et les Nouveaux Territoires 356 milles carrés.Fragment détaché de la Chine continentale, Hong Kong est situé à l’embouchure de la Rivière des Perles, à moins de 90 milles de Canton.Bien que gisant en zone tropicale, il a un climat semi-tropical à cause de la mousson, humide et chaud en été et humide et frais en hiver, et est fréquemment visité par les typhons.La végétation est riche et variée mais en raison de la topographie extrêmement acidentée, les îles sont impropres à l’agriculture.On la pratique dans les Nouveaux Territoires; mais la majeure partie du ravitaillement de la colonie provient de Chine communiste.De pleins wagons de beaux légumes, d’œufs, d’épices, de viande, etc., franchissent chaque jour le « rideau de bambou » à destination de Hong Kong, croisant en route de pleins wagons de produits manufacturés.Les exportations chinoises via Hong Kong sont de l’ordre de soixante-quinze millions de livres sterling et sans doute plus si l’on tient compte 370 HÉLÈNE J.GAGNON des exportations.invisibles, des produits marqués « Hong Kong » mais provenant de Chine continentale.L’espace vital exigu de Hong Kong est disputé par presque trois millions d’habitants.On a chanté sur tous les tons dans la presse occidentale que le surpeuplement de Hong Kong résultait de l’afflux d’une véritable marée de réfugiés de la Chine communiste en ces dernières années.Or, détail singulier, selon les statistiques de l’Encyclopédie Britannique, la population de ce territoire se chiffrait déjà en 1941 à 1,640,000 âmes, dont 1,420,000 Chinois, la moitié de ces derniers étant des réfugiés, certes, mais des réfugiés fuyant les hordes nippones avant 1949! Il semblerait donc que la population a peu augmenté durant cette période de 20 ans, compte tenu des réfugiés de la Chine rouge.Durant la même période notre pays, le Canada, s’est « enrichi » de quatre ou cinq millions de sujets, malgré que le chômage y sévisse à l’état endémique frisant constamment le demi-million.Quelle impression éprouve-t-on en arrivant de Chine rouge à Hong Kong?Un éblouissement tout d’abord.Et puis on ne tarde pas à constater que Hong Kong représente la quintessence d’une civilisation qui se meurt, les derniers feux d’un soleil qui s’éteint.Le premier détail qui frappe en sortant de la gare de Kowloon est celui des enfants qui tendent la main, des pousse-pousse tirés par de vrais coolies, attelés comme des chevaux et courant à toutes jambes dans la chaleur écrasante du jour.L’instant d’après, vous tombez en arrêt devant quelque splendide Sikh à turban blanc et à barbe d’ébène dont les pieds nus contrastent avec la tête de maharajah.Ils forment un corps de police spécial, m’a-t- LA CHINE AUX CHINOIS 371 on dit; mais à les voir flâner avec désœuvrement les yeux vides et les bras ballants le long de leur tunique à com-merbund, on a plutôt l’impression qu’ils servent à l’ornementation, une sorte de rappel de la belle époque coloniale.C’est à Kowloon, sur la terre ferme, et faisant face à Victoria, (les deux villes n’étant séparées que par la largeur du chenal d’un demi-mille) que se trouvent les principaux hôtels, les cinémas, les dancings et sans doute aussi pas mal de tripots; le commerce exotique, œuvres d’art, bimbeloterie, tissus, broderies chinoises, les tapis, cachemires et cuivres ciselés des Indiens; les boutiques d’antiquaires, la mercerie, bonneterie, cordonnerie.Pour moins de $12.00, les bottiers de Kowloon vous fabriqueront du jour au lendemain les plus fins souliers à la dernière mode italienne ou française.Une franchise portuaire permet de trouver ici les produits de tous pays à des prix très bas, souvent à 50% de moins qu’en leur pays d’origine.Ici vivent nombre de commerçants européens, grecs, indiens et autres, ainsi que la plupart des petits fonctionnaires, employés de bureaux et les vendeurs des grands magasins de Hong Kong, beaucoup de Chinois de classe moyenne également.En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, on aura parcouru la distance qui sépare la gare d’arrivée de l’hôtel Peninsula, le plus grand palace de la colonie: un vaste et agréable bâtiment de sept étages à la décoration luxueuse, et qui s’avérera des plus confortable à un prix modique grâce au cours avantageux du change.Un dollar canadien ou américain vaut cinq Hong Kong dollars.Une grande et belle chambre avec salle de bain moderne revient à $10.00 par jour et le prix des meilleurs repas ne dépasse guère $2.00. 372 HÉLÈNE J.GAGNON L’hôtel Peninsula étant construit sur le water-front, des fenêtres de sa chambre on a vue sur un panorama incomparable.Au delà de l’eau bleue du chenal sillonné des ferry-boats blanc, des jonques à voiles multicolores et parfois d’un cuirassé de Sa Majesté, se dresse le promontoire de Victoria haut de 1,800 pieds au flanc duquel s’étage Victoria, la capitale.Depuis l’avenue Connaught aux immeubles à arcades bordant le Bund jusqu’à mi-hauteur de la montagne, grimpe la ville occidentale avec ses imposants buildings, ses gratte-ciel, banques, sièges de grandes compagnies d’export-import, magasins, sociétés de transport maritime, des T.N.P., et tout le mécanisme cervical du commerce d’empire.Plus haut, dans les replis du terrain, se dressent quelques monumentales conciergeries modernes et, cachées parmi la végétation tropicale, de somptueuses villas privées.On n’a rien de plus pressé que d’aller y voir de près.L’embarcadère est là à deux pas et les ferry-boats y accostent à toutes les sept minutes transportant d’une rive à l’autre le flot pressé des voitures et des piétons.Le voyage lui-même est un enchantement, permettant d’admirer le paysage sous des angles nouveaux.De ce belvédère mouvant, j’aperçois le port où mouillent plusieurs navires marchands, les quais presque voisins de mon hôtel le long desquels s’alignent deux paquebots blancs, et, dans le lointain, tout au long du littoral sinueux, les jonques aux voiles multicolores et les barques de pêche.Arrivée à Victoria.Tout ici est extrêmement concentré et les autobus anglais à impériale, d’un rouge vibrant, ne servent que pour sortir de la ville et gagner les faubourgs.Marchant droit devant soi, on se trouve en moins de cinq minutes au cœur de la City, ce triangle formé par Charter Road et Des Vœux Road, où sont les LA CHINE AUX CHINOIS 373 grands magasins, les bureaux des compagnies de navigation, les drug stores, les restaurants, et tout ,et tout.Consciencieusement et sans jeter un coup d’œil aux vitrines pourtant attirantes avec tous ces vêtements et accessoires occidentaux que je n’ai pas vus depuis trois mois, je me rends à la Travel Advisers Ltd., où des arrangements ont été faits par télégramme depuis Pyongyang, Corée du Nord, pour mon retour en Europe sur le Cambodge, paquebot français.On m’apprend que celui-ci est en réparation.Depuis la débandade des colonies d’Extrême Orient, les compagnies de navigation font à peine leurs frais, et le service s’en ressent.Mon départ sera donc retardé de trois ou quatre jours, de sorte que j’aurai l’avantage de passer une bonne semaine en ce merveilleux pays.Profitons en pour faire quelques emplettes.Dans les grands édifices tels que Jardine’s, Glocester House et autres se trouvent une foule de magasins de modes gorgés de vêtements anglais, américains, australiens, fort présentables, et on a toujours la faculté d’en commander chez les excellents tailleurs et couturiers chinois de l’hôtel Peninsula.Le building le plus élevé de Hong Kong qui domine tous ses voisins, sauf peut-être la Chartered Bank en construction et qui atteindra dix huit étages, est la fameuse Bank of China; une organisation extrêmement efficace jusque dans les moindres détails.De retour au Canada et désirant expédier un sac-à-main à ma petite interprète Yi-hua, à Pékin, je me vis refuser le colis dans nos bureaux de poste sous prétexte que nous n’avons pas de relations officielles direaes avec la Chine.Sur le conseil d’un ami chinois de Montréal, j’expédiai ledit colis à la Bank of China de Hong Kong avec une note explicative et de quoi couvrir les frais d’expédition par avion jusqu’à Pékin.Trois semaines s’étaient à peine écoulées, que je rece- 374 HÉLÈNE J.GAGNON vais une lettre m’avisant que le cadeau avait été envoyé à la destinataire.Bientôt après j’apprenais qu’il était arrivé à bon port.C’est à travers cette institution que se font toutes les transactions bancaires et commerciales avec la Chine populaire.Est-ce un effet de la tolérance britannique, d’une politique des yeux mi-clos, comme le suggère Lucie Faure?(Journal d'un voyage en Chine).C’est bien mal connaître les Anglais.Cette attitude leur est aussi étrangère que celle de la « cote d’amour » chère à nos amis les Français.Ils prennent tout ce qui fait leur affaire sans jouer les petits saints.Or, la Chine, même communiste, est une formidable affaire.Sans le libre échange de marchandises et de bons procédés commerciaux entre les deux parties, Hong Kong serait vite réduit aux proportions d’une colonie de vacances.C’est dans le quartier des affaires, secteur des grandes banques, tout au pied de la paroi rocheuse de Victoria Peak, que sont les bureaux de plusieurs agences de presse internationales.L’A.F.P., partage les siens avec la Canadian Press, au dernier étage de la French Bank, ou plus exactement sur le toit de cet édifice.Quittant le centre de Victoria en direction de l’ouest ou de l’est, on s’étonne de constater que cette City aussi anglaise que Londres se transforme bientôt en villes chinoises extraordinairement animées, colorées, grouillantes.Les rues sans trottoirs y sont resserrées entre des rangées de maisons de trois ou quatre étages à galeries ouvertes, d’où les vêtements séchant sur des perches de bambou rejoignent les panneaux-réclame verts, jaunes, rouges, bleus, couverts d’idéogrammes noirs.La population y est extrêmement dense, et le problème du logement suraigu.Chacune des maisons est une ruche dont la moindre pièce est occupée par un nombre invraisemblable de personnes. LA CHINE AUX CHINOIS 375 Les galeries servent d’habitat de même que les toits.On m’a affirmé qu’une foule de gens partagent une chambre par « quarts », les uns y dorment le jour, les autres la nuit; qu’une foule d’autres personnes louent leur propre logis, quitte à nicher dans quelque coin, sous un escalier, dans un bout de couloir, comme moyen de se procurer de quoi manger.Des familles entières vivent dehors, sous les arcades, les femmes préparant la popote à même le sol sur des réchauds improvisés — souvent une boîte de conserve vide — parmi les crachats des passants.Les Chinois de Hong Kong n’ayant pas été soumis comme leurs frères de Chine « rouge » à une campagne intensive de rééducation et d’hygiène, se livrent sans remords à leur sport national, sous l’œil méprisant et dédaigneux des Britanniques qui multiplient en vain les affiches: DO NOT SPIT! PLEASE DO NOT SPIT! Hong Kong est le paradis des excursionnistes.Dès l’arrivée, on est sollicité par les agences touristiques, et d’autant plus que depuis l’avènement de la République populaire de Chine, Hong Kong est un peu isolé.Pour $12.00 ou $15.00, un taxi dont le chauffeur sert de guide vous amènera visiter tous les points intéressants de Pile, promenade interrompue par un bon déjeuner à Repulse Bay, ou sur le bateau-restaurant d’Aberdeen.A moins que vous ne préfériez explorer les Nouveaux Territoires.Au cours de cette excursion, ayant admiré et photographié au passage de typiques villages chinois avec leurs hauts murs à tours carrées, à pagodes et pagodons, vous aurez le loisir de vous détendre les jambes en jouant au golf à une faible distance du « rideau de bambou ».Il y a des gens à qui ça procure l’émotion frissonnante d’un film à sensations. 376 HÉLÈNE J.GAGNON Si vous avez le cœur à courir aux visas, une autre attraction s’offre à vous à peu de frais: Macao.Cette petite colonie portugaise dont la superficie ne dépasse pas cinq milles carrés, fait face à Hong Kong de l’autre côté de l’estuaire de la Rivière des Perles.Vous embarquant à minuit à bord du vapeur qui fait le service d’une rive à l’autre, vous prendrez votre petit déjeuner en ce lieu de beauté et de haut intérêt historique.Macao fut le premier comptoir commercial européen en Chine, ayant été établi en 1557.L’acquisition de Hong Kong par la Grande-Bretagne en 1841 entraîna son déclin, mais il demeura longtemps encore un fameux repaire de contrebandiers d’opium et un paradis des joueurs.Enclave minuscule sur l’austère continent chinois et l’un des derniers lambeaux du vaste et fugitif empire portugais, Macao sert maintenant de lieu de plaisance à de riches résidents étrangers.Le tour de l’île de Hong Kong est ce qui m’a intéressé davantage.Il commence en beauté avec l’escalade de Victoria Peak.Du haut de ce merveilleux observatoire naturel, la vue embrasse le port et les îlots voisins — autant de cônes d’émeraude émergeant des flots indigo.De la route en corniche, on aperçoit, juchés sur les hauteurs, de somptueuses villas, des clubs et autres lieux d’agrément à l’usage de la classe privilégiée — the happy few! Et en contre-bas, assis au bord de la falaise et se reflétant dans l’eau bleue, deux ou trois faux châteaux du moyen âge, massifs comme des forteresses, tout hérissés de tourelles et de créneaux.Ces étranges constructions seraient la propriété de riches Chinois.Plus loin, là où la montagne devient inaccessible, apparaissent des plaques lépreuses — de petits villages minables accrochés à la paroi rocheuse, très semblables aux « favellas » de Rio, sans LA CHINE AUX CHINOIS 377 eau ni électricité, mais où le terrain ne coûte rien.Et au fond des anses du littoral, les flottilles de pêche aux mille voiles rapiéciées de tous les tons du spectre solaire.La promenade se poursuit dans une apothéose de lumière et de couleur.Et l’on arrive ainsi à Tiger Balm Gardens, l’une des attractions touristiques de l’île.Et quelle attraction ! De la route, on n’aperçoit d’abord qu’un mur de pierre percé d’une porte étroite.Mais attendez! Moyennant une petite somme, on est admis à visiter les lieux: un rêve pétrifié, d’une loufoquerie confinant au sublime! C’est le paradis artificiel que s’est fait construire à prix d’or le fabricant du fameux onguent Tiger Balm, connu et utilisé de tous les Chinois au monde, panacée universelle à laquelle ne résistent ni les brûlures, ni les engelures, ni les piqûres, ni les maux de tête, de gorge, d’yeux, d’estomac, de foie ou de rate.Imaginez un pan de montagne d’un demi-mille carré couvert d’une synthèse de tous les « beauty spots » de Chine: pagodes, stoupas, pailous, pavillons cornus, ro-cailles hantées d’animaux et d’oiseaux artificiels mais très réalistes — beaucoup de tigres naturellement — de rochers de stucco formant des grottes pleines de boudhas de toutes tailles et dans toutes les postures; des arbres rabougris et mille plantes exotiques, des cascades de ciment émaillées aux couleurs de l’arc-en-ciel, des tours de porcelaine, d’autres animaux et d’autres oiseaux, en marbre, en céramique, en bronze — toutes les chinoiseries possibles et impossibles en une véritable orgie de couleur.Pas un pouce de terrain où ne surgisse quelque détail inattendu.Le tout dominé par une pagode octogonale de sept étages en marbre blanc se détachant sur le vert sombre de la montagne.On ne fait pas les choses à moitié.Et au 378 HÉLÈNE J.GAGNON premier pian de cette formidable carte postale en relief, la demeure du feu propriétaire: une « mansion » de quatre étages, un château dirait-on en France, peint en rouge et blanc, et coiffé de toits à la chinoise en éblouissantes tuiles vertes.Alice au Pays des Merveilles n’avait rien vu! En quittant Tiger Balm Gardens, on contourne File, traversant le quartier gris, pauvre et sale des débardeurs et jusqu’à Repulse Bay : une plage sablonneuse que domine un grand hôtel.Avant de s’attabler sur la véranda, on aura cédé à l’appel irrésistible de l’eau calme et ensoleillée, car la chaleur est insupportable.Rafraîchis, on reprend la route, suivant un moment le littoral pour s’enfoncer ensuite à l’intérieur.Nous longeons bientôt le cimetière militaire de Sai Wan où nombre de soldats canadiens dorment leur dernier sommeil .Et maintenant le camp d’internement des civils durant la dernière guerre.Des centaines de malheureux de diverses nationalités y furent atrocement maltraités par les Nippons, nos nouveaux alliés et amis.Et nous voici rendus à Aberdeen, de l’autre côté de File, en ligne droite derrière Victoria.Littéralement le revers de la médaille.Ici pas d’imposants buildings, pas de banques internationales, pas de grands magasins ; pas d’enseignes lumineuses, ni de beaux autobus rouges, ni même de pousse-pousse.Et encore moins de Chinois prospères.Le royaume des gueux, le « centre d’accueil » des réfugiés chinois depuis un demi-siècle.Aberdeen est un bas-fonds, un parking marin couvert d’une multitude de petites embarcations : bateaux de pêche, jonques, sampans, dont un grand nombre échoués au rivage et si vermoulus qu’ils seraient incapables de flotter si la mer montait jusqu’à eux.Et vivant dans ces esquifs, une extraordinaire multitude de miséreux, d’épa- LA CHINE AUX CHINOIS 379 ves humaines, declopés, de chômeurs perpétuels, de malades, de prostituées, d’enfants rachitiques, de pauvres gens sans espoir.J’ai visité en 1957, les camps de réfugiés de Palestine en Jordanie et au Liban.Ces camps étaient des endroits très bien en comparaison d’Aberdeen et, leurs occupants, des gens à l’aise.Désirant y voir de plus près, j’ai quitté le bord de la route, avançant bravement à travers les immondices jusqu’à une petite éminence où des hommes construisaient une barque.Mon chauffeur récalcitrant dut me servir d’interprète.M’adressant au plus âgé du groupe, un vieux Chinois à longue pipe qui semblait diriger les travaux, sans l’aide d’aucun plan mais guidé par l’expérience traditionnelle, je demandai après les salutations d’usage, de quoi vit la population d’Aberdeen.Posant un moment sa pipe et m’observant entre ses yeux mi-clos le vieillard répondit : « Il y a des pêcheurs, et des passeurs, et comme vous le voyez il y a aussi des constructeurs de sampans.Les pêcheurs qui n’ont pas de barques travaillent pour ceux qui en ont ; les passeurs transportent les clients au restaurant flottant, au delà de cette petite île ».Il s’agissait d’une « caravelle » comme celles que j’avais admirées à Canton, transformée en bateau-restaurant pour la plus grande joie des excursionnistes et où l’on sert d’excellente cuisine chinoise.« Beaucoup de gens n’ont aucun emploi, et pour eux la vie est un problème », poursuivit le vieillard.De l’éminence où nous nous trouvions, je pouvais voir vivre les gens dans leur minuscule demeure flottante, les femmes lavant et étendant du linge sur des perches de bambou, leur petit attaché au dos, comme à Canton, quelques-unes portant le grand chapeau noir à 380 HÉLÈNE J.GAGNON volant, ou hakka, les hommes se livrant à quelque bri-colage, les enfants s’occupant à quelque jeu tranquille dans cet espace exigu, ou aidant leurs parents.En parlant avec des journalistes de Hong Kong, j’ai appris que l’état de chose qui régnait à Canton avant 1949, parmi les gens de la rivière, se retrouvait ici, et que des « seigneurs » ou patrons peu scrupuleux exerçent un contrôle absolu sur les emplois, exigeant une ristourne en retour de leur « protection », de la part des débardeurs, des ouvriers de la construction, etc.Que la plupart des barques de pêche et les agrès appartiennent à des « patrons » qui les louent à prix fort et ainsi de suite.Pour la grande masse chinoise, il n’y a guère que trois débouchés possibles: l’agriculture, la pêche et les travaux du port.L’industrie locale se réduit à peu de chose: petite construction navale, cimenterie, quelques petites filatures, fabriques de cordages, de souliers caoutchoutés et entreprises artisanales telles que broderie et tricot; ou encore l’entretien des routes, la construction et les emplois domestiques.Et naturellement le commerce.L’administration de la population chinoise relève directement d’un comité formé de Chinois influents répondant aux autorités britanniques, le District Watch Committee ; c’est à travers cet organisme que la surveillance s’opère, que se perçoivent les impôts, taxes et autres redevances.Les Britanniques se trouvant bien empêchés de s’y reconnaître, les divers conflits intérieurs de la population chinoise se règlent en famille.Appa-ramment il n’existe pas de difficultés majeures entre les « capitalistes » et les communisants, les uns et les autres trouvant un commun terrain d’entente dans la satisfaction intime de voir leur pays relever la tête.Quel LA CHINE AUX CHINOIS 381 ne fut pas mon étonnement d’apprendre qu’un richissime Chinois de Hong Kong, séduit par l’expérience communiste en Chine, mais nullement désireux de s’y soumettre personnellement, investissait des millions dans la construction d’un splendide High School à Canton pour les enfants de ceux qui ont osé tenter la grande aventure ! Quant aux relations entre les Britanniques et les Chinois, elles paraissent assez amènes en dehors de quelques accrochages dans le genre des émeutes de Kowloon en 1956.En général les frictions se limitent à des mesquineries, des mesures vexatoires, histoire de bien signifier qu’on est maître chez soi.Au moment où je me trouvais à Hong Kong, la presse locale, faisait des étincelles au sujet de la fermeture d’une école fréquentée par les enfants de la bourgeoisie chinoise.Les autorités britanniques en avaient scellé les portes sous prétexte que l’immeuble était vétuste, insalubre.Une partie de la presse chinoise attribuait au contraire cette fermeture au fait qu’un des professeurs aurait été sympathisant communiste.Et ainsi va la vie à Hong Kong, dans le plus beau décor du monde.Revenant vers la ville à la tombée de la nuit, on voit les montagnes se couvrir de points lumineux comme autant d’étoiles, les enseignes au néon multicolores et multiformes s’ajoutant à la féérie nocturne.De retour à l’hôtel, je ne pouvais me résigner à quitter mes fenêtres, envoûtée par le tableau qui s’offrait à ma vue : dans l’eau sombre du chenal se reflétait le pro- montoir de Victoria, paré comme pour une fête de nuit, brillant d’innombrables pierreries, les idéogrammes verts et rouges éclatant partout et semblant proclamer l’omniprésence de fch.Chùte en*/?es;lieûx.; . 382 HÉLÈNE J.GAGNON Bientôt j’allais m’embarquer pour un long voyage, heureusement coupé de quelques escales intéressantes : Manille, Saigon, Singapour, Colombo, Bombay, Djibouti, Port Saïd, et enfin Marseille — des dizaines de milliers de milles à travers cinq mers et océans, un mois et demi de navigation dans la queue des typhons, les colères de Neptune, la monotonie du bord — à cause de mon horreur de l’avion.Mais était-ce bien moi, était-ce la même Hélène qui revenait de ce voyage ?En français l’orthographe des noms chinois est assez élastique et varie selon les auteurs.En France, par exemple, on a tendance aujourd’hui à orthographier les noms chinois à l’anglaise (méthode Wade): la dynastie Tchéou s’épelle C-h-o-u et on laisse tomber le T dans Tchang Kai-shek.Par contre en Chine, les traducteurs officiels semblent s’efforcer de rétablir l’ancienne orthographe française.Et c’est ainsi que la dynastie Chou redevient Tchéou.Si le lecteur s’étonne de trouver dans cet ouvrage les mêmes noms écrits différemment, cela tient aux auteurs consultés.PRODUCTION CHINOISE 1958-59 Acier (tonnes) Charbon (tonnes) .Machines-outils (unités) Electricité (kwh) Coton (balles) 1958 8,000,000 270.000.000 50,000 275.000.000 6,100,000 Céréales (tor;oes) ; ;2,5f>,000,00(7 1959 13,350,000 347,800,000 70,000 415,000,000 8,250,000 • *•275,050,000 Achevé d’imprimer aux Ateliers Beauchemin Limitée A Montréal, le vingtième jour de novembre mil neuf cent soixante et un Imprimé au Canada Printed in Canada LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS présentent un véritable PANORAMA de la littérature canadienne-française ONT PUBLIÉ DANS LES 11 VOLUMES PARUS: 9 pièces de théâtre: Zone {Marcel Dubé) — Florence (Marcel Dubé) — La Mercière assassinée (Anne Hébert) — L’Etrangère (Robert Elle) — Le Samaritain (Yves Thériault) — La Vertu des chattes (André Laurendeau) — Les Taupes (François Moreau) — Le Coureur de marathon (Guilbault-Gauvreau) — Deux femmes terribles (André Laurendeau) 2 romans: Et puis tout est silence (Claude Jasmin) — Les Occasions profitables (Jean Hamelin).15 nouvelles ET récits de: André Langevin — Hubert Aquin — Roger Fournier — Jean Simard — Jean-Louis Gagnon — Roland Lorrain — Réal Benoît — Patrick Straram — Jean-Louis Roux — Eloi de Grand-mont — Gilles Delaunière — Andrée Thibault.7 poètes: Roland Giguère — Alfred Desrochers — Jacques Godbout — Marie-Claire Blais — Hélène-J.Gagnon — Robert Elie — Suzanne Paradis.7 études littéraires de: Saint-Denys-Garneau — Jean Le Moyne — Marcel Raymond — Paul Toupin — Gilles Marcotte — Anne Hébert et Frank Scott.10 essais de: Maurice Tremblay — Guy Frégault — Marcel Rioux — Pierre Charbonneau — Roger Duhamel — Michel Brunet — Pierre Vadeboncceur — Hélène-J.Gagnon — Nairn Kattaa 3 textes anciens: Textes sur la liberté (Olivar Asse-lin) — Souvenirs de prison (Jules Fournier) — Mémoires de Pierre de Sales Laterrière.Imprimé au Canada ÉHÜÉMtÉÉB m $ &R99 Ec llccL-z ini mi P038V1
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.