Écrits du Canada français, 1 janvier 1963, No 15
nr.r.•‘est*"’» ^•1914 # BIBLIOTHEQVE MINT=SVLPICE iVlONÏ^EAL muUMtuimrniuil yTTT/ André LAURENDEAU MARIE-EMMA Téléthéâtre Gérard BERGERON LA GUERRE FROIDE Minou PETROWSKI UN ÉTÉ COMME LES AUTRES Roman Jean-Marie COURTOIS • Paul BEAULIEU Monique BOSCO ¦ ECRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Le prix de chaque volume: No 1 à 13 — $2.50 A compter du No 14 — $3.00 L’abonnement à quatre volumes: $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction: Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall Montréal 1 ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS xv .1963.;,.TfONîRÉÀÉ- • • vTfnî^ drojt$ 'ifesérvé^', CofJyfigtl bÿ Lés Ecrits du Canada français, 1963. SOMMAIRE ANDRÉ LAURENDEAU Marie-Emma (Télêthéâtre).9 GÉRARD BERGERON La guerre froide serait-elle « cyclique » (Essai) 103 MONIQUE BOSCO Poèmes.167 PAUL BEAULIEU Katherine Mansfield (Etude littéraire) .191 MINOU PETROWSKI Un été comme les autres (Roman) .217 JEAN-MARIE COURTOIS Histoire de rat (Conte).321 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA T éléthéâtre 206567 ANDRÉ LAURENDEAU — Né à Montréal en 1912 de parents musiciens.Etudes au collège Sainte-Marie, à l’Université de Montréal et à Paris.Directeur (1937-43) de la revue l’Action nationale, député à Québec de 1944 à 1948; au Devoir depuis 1947, comme rédacteur en chef depuis quatre ans.A fait de la critique radiophonique, puis donné à la radio des textes qui ont été publiés depuis sous le titre de Voyages au pays de l’enfance; à la télévision, deux téléthéâtres, La Vertu des chattes dont le texte a été publié dans Les Écrits (volume 5 ) et Marie-Emma. NOTE LIMINAIRE Le cadre de ce téléthéâtre, c’est le Vieux Montréal d’avant la première grande guerre: parc Sohmer au bord du fleuve, rue Notre-Dame, magasin de musique au-dessus de quoi vit la famille de Guillaume.Mais l’auteur tient à préciser qu’il n’a aucunement prétendu à faire une reconstitution historique.Il décrit les lieux et les moeurs comme il les imagine après avoir entendu parler des témoins de l’époque.Il a donné libre cours à sa fantaisie.Parmi bien d’autres, le Frère Onêsiphore est l’un des fruits de cette fantaisie.Un ami, appartenant lui-même à une congrégation de Frères, s’est dit blessé par le caractère ridicule et odieux donné au personnage.L’auteur s’en étonne: non qu’Onésiphore ne soit en effet odieux et ridicule, mais il n’a jamais songé à attaquer ce Frère en tant que Frère.Certes, il s’est accordé la facilité de lui donner un nom caricatural, et même d’évoquer en passant le postulant Olibrius.Mais son intention profonde — dans la mesure où l’intention peut être précisée dans ces sortes d’ouvrages, — c’est de rejoindre des travers à la fois beaucoup plus généraux et plus particuliers.Il vise donc, non pas les Frères, mais certains religieux (et religieuses) chez qui le sens de la communauté tourne à l’égoïsme et produit une véritable dureté de cœur.Cette espèce d’hommes et de femmes songe au Saint Fondateur, aux Saintes Règles, et même aux intérêts bas- 12 ANDRÉ LAURENDEAU sement matériels de la communauté, beaucoup plus qu'à Vamour du prochain et à la gloire de Dieu, que pourtant elle a toujours à la bouche.Il y a là un transfert explicable mais singulier, et un véritable racornissement du sentiment religieux, que chacun a maintes fois rencontrés.En vérité, cette glorification du groupe auquel on appartient est un phénomène bien plus social que religieux, et c’est une tentation constante pour tout membre d’un groupe qui exige îine adhésion profonde: partis politiques doctrinaires, chapelles littéraires, ordres religieux.C’est ainsi qu’un homme vivant par conviction dans la pauvreté et le détachement le phis absolu en arrive à reporter S7ir son groupe ses ambitions de richesse et de grandeur.Si l’on ne s’arrête ici, il y en aura plus dans cette note que dans les deux scènes consacrées à Onésiphore.L’auteur se demande même s’il n’a pas aggravé son cas.Mais s’il reftise de brûler pour des intentions qu’il n’a pas eues, et dont il répudie le caractère offensant à l’égard des Frères, il est prêt à défendre ses idées avec les ongles et les dents. MARIE-EMMA a été jouée au réseau français de Radio-Canada, le 20 janvier 1956, avec la distribution suivante: Marie-Emma.Guillaume.Ernest.Frédéric.Laurent.Nécropoulos.Frère Onésiphore .Louis.Léontine.Monsieur Legros.Gustave.Un policier______ Le voleur de flûtes Charlotte Boisjoli Paul Guèvremont Robert Gadouas Paul Dupuis Yves Létourneau François Rozet Roger Garceau Aimé Major Andrée Basilières Roger Garand Yvon Dufour Roland Bédard Hubert Fielden Des enfants, des musiciens, des clients, une foule.Réalisation et mise-en-scène de Jean-Paul Pu gère.Musique originale de Neil Chotem. I UN DIMANCHE SOIR I Cest le vieux Montréal, un dimanche soir, vers 1905.Au bord du Fleuve, dans un parc public, la fanfare de l’école Saint-Potentien va donner un concert.On entend de loin les rumeurs de la foule, et les sons désordonnés d’instruments qui s’accordent.One clôture entoure le parc.Près de la porte d’entrée, la cohue des retardataires.Un couple tente de se frayer un chemin.LOUIS — Autant repartir.Il n’y a pas deux places de libres.Pardon madame.Tu m’entends, Léontine?LÉONTINE — Approchons-nous un peu du kiosque.LOUIS — Ça t’amuse, toi, ces bousculades?LÉONTINE — Là-bas.les premières rangées sont vides.LOUIS — Alors hâtons-nous.Ils entrent dans le parc.Au loin, le kiosque, où des musiciens en uniforme causent entre eux et réchauffent leurs instruments.Un escalier conduit à l’estrade.En bas, tout autour, quelques rangées de bancs, encore peu remplies. ANDRÉ LAURENDEAU On y remarque une jeune femme qui attend, l’air résigné.Survient le couple du début.Comme des places sont libres à côté de la jeune femme, c’est là qu’il va vouloir s’installer.LÉONTINE — Tu vois, Louis?Je n’avais pas raison?LOUIS — Tu as toujours raison.{Avant de passer devant Marie-Emma:) Pardon, mademoiselle.Elle le regarde.Stupeur de part et d’autre.Enfin, Louis salue, guindé.Puis il entraîne sa femme vers l’arrière.LEONTINE, résiste — Nous serions bien ici.LOUIS, à voix basse — Viens.Un peu plus loin.LÉONTINE — Pourquoi?LOUIS — Plus loin.La camera reste sur Marie-Emma dont la fgure exprime la plus noire solitude.Hors camera, voix de Louis et Léontine.Au milieu du dialogue suivant, on les verra en gros plan.Puis on reviendra sur Marie-Emma, un peu avant qu’elle ne se lève.LÉONTINE, voix perçante malgré l’éloignement — Qu’est-ce qui te prend?Nous étions mieux là-bas.LOUIS, chuchote — Je t’expliquerai.LÉONTINE — C’est à cause de cette femme?Tu la connais?{On n’entend pas la réponse de Louis.) Ah! la jeune fille du magasin de musique?Comme elle a l’air vieux.LOUIS — Tais-toi, bon Dieu.Elle pourrait t’entendre.LÉONTINE — Qu’est-ce que ça peut bien faire, après six ans.?Louis, présente-la-moi.LOUIS —Tu es folle? MARIE-EMMA 17 LÉONTINE — Je te fais honte?.Une femme a le droit de connaître les anciennes de son mari.Il y a assez des actuelles que tu me caches.LOUIS — Joli caractère.Tu vas te mettre à être jalouse de mes nourrices?LÉONTINE — C’est une idée.LOUIS, pour la calmer, effort de tendresse — Voyons, nous sommes ensemble, Léontine.Cette pauvre fille est seule.Pourquoi veux-tu toujours piétiner les gens?LÉONTINE, amère — Ensemble, Louis, ensemble parce que tu me tiens le bras?.Va la chercher, ou je l’aborde, là, tout de suite.Marie-Emma se lève, égarée.Elle marche lentement vers l’estrade.VOIX DE LOUIS — Tu es contente?Elle t’a entendue.Gros plan de Laurent, à côté d’Ernest, sur l’estrade.Il observe Marie-Emma avec inquiétude.Il dépose son trombone à coulisse, descend rapidement l’escalier, la saisit par le bras: LAURENT — Mademoiselle, mademoiselle Marie-Emma.Etes-vous malade?.Vous alliez buter contre l’escalier.Vous avez l’air d’une somnambule.MARIE-EMMA — Je.Qu’est-ce qu’il y a donc?.Ah! c’est vous.Voyons, laissez-moi, nous sommes ridicules.LAURENT, avec douceur — Je ne demande qu’à vous aider, moi.Voulez-vous que je vous reconduise?MARIE-EMMA — Vous êtes bien aimable, monsieur Laurent.Non.Je venais parler à mon père.Mais j’attendrai la fin du concert.Non.Reprenez votre place.Elle s’en va.Laurent la regarde disparaître dans la joule.Il hésite un moment.Remonte l’escalier et se rassied à côté d’Ernest: 18 ANDRÉ LAURENDEAU LAURENT — Qu’est-ce qu’elle a, ta sœur, Ernest?Je la trouve inquiétante.ERNEST — Marie-Emma?Toujours perdue dans ses romans.LAURENT — Si tu essayais un peu de l’aider, au lieu de grogner.ERNEST — Toi, Laurent, t’es comme le père, t’as un faible pour elle.On voit que t’es pas obligé de manger ses giblottes.LAURENT — Elle cause jamais?ERNEST — Je suis pas du monde assez distingué pour elle.LAURENT, comme pour lui-même — Moi non plus, il faut croire.Il reprend son instrument.Des applaudissements éclatent: c’est l’entrée de Guillaume.II Guillaume, un peu conquérant en uni]orme empanaché — un peu zouave, un peu rococo — garde cependant une espèce d’allure.Il fait signe qu’il va commencer.Les instruments se taisent, pas la foule.Guillaume attend.Puis, tambourine de sa baguette sur le pupitre, sans grand succès.On voit quelques musiciens: l’air abruti d’Ernest [tuba), sérieux et tendu de Laurent (trombone) qu’énervent les airs de Maestro de son chef.Guillaume, comme s’il allait entamer la Cinquième et réclamait le respect des gens pour Beethoven, tourne la tête vers la foule avec majesté.Le silence se fait peu à peu. MARIE-EMMA 19 Grand geste préalable de Guillaume.Puis, attaque d’une marche militaire, qui servira de thème musical à l’émission.Fanfare à la fois bruyante et miteuse.Gros plan de Louis.Il cherche Marie-Emma du regard.Sa femme se tourne vers lui.Il cesse de chercher.Plan éloigné de Marie-Emma, appuyée à la clôture, seule.Mais les choses se sont gâtées à la fanfare, on y perçoit tin désordre: le chef a perdu la maîtrise de l’ensemble, la baguette ne bat plus.Malaise évident de l’auditoire.Guillaume cherche sa place sur la partition; Ernest paraît hébété, d’autres se grattent la tête, s’approchent de leur lutrin.un moment, on n’entend que la basse du trombone à coulisse, et Laurent qui, entre les notes, crie la lettre repère.Cela donne quelque chose comme: LAURENT, très en mesure — Poum - H - Poum - H -Poum - H - Poum - H.Guillaume comprend, se ressaisit, bat une mesure pour rien, puis crie: "H”.Les musiciens, à tour de rôle, se retrouvant, la musique se recompose — et repart.Soupir de soulagement.III Rue sombre, près du magasin de musique de Guillaume.Un policier fait sa ronde, traverse l’écran, disparaît.On entend son pas, puis sa voix: 20 ANDRÉ LAURENDEAU VOIX DE L’AGENT — Bonsoir mademoiselle.A votre place, je ne sortirais plus seule le soir.Le quartier devient louche, vous savez.VOIX DE MARIE-EMMA — Je ne suis pas seule.On voit Marie-Emma, elle est seule.Gros plan de l’agent, éberlué.Marie-Emma marche lentement, l’air vaincu.Elle réentend les bruits de la fanfare qui s’accorde; s’arrête; puis il lui revient des lambeaux de phrases: VOIX DE LÉONTINE — Ah! la jeune fille du magasin de musique.Comme elle a l’air vieux, Louis.VOIX DE LOUIS — Voyons, nous sommes ensemble; cette pauvre fille est seule.Cette pauvre fille est seule.Cette pauvre fille.MARIE-EMMA, dans un cri — Frédéric.Prise de panique, elle essaye d’ouvrir la porte du magasin, qui résiste.Sort la clef de sa poche, entre dans le magasin; on l’y suit.Demi obscurité; formes étranges, qui sont les instruments.MARIE-EMMA, à voix très basse — Frédéric.(quelques pas) Frédéric, m’avez-vous abandonnée?(Quelques pas:) Frédéric, ils disent tous que je suis seule.Est-ce vrai?Musique du Rêve, qui entre toujours presque subrepticement.Frédéric sort peu à peu de l’ombre.Tout le dialogue se fera à mi-voix.N.B.— CHAQUE FOIS QUE FRÉDÉRIC ET MARIE-EMMA SE RENCONTRENT, DANS CETTE SCÈNE ET TOUTES LES AUTRES, ILS ONT DES GESTES L’UN PAR RAPPORT A L’AUTRE, MAIS SANS JAMAIS SE TOUCHER. MARIE-EMMA 21 FRÉDÉRIC — Je vous attendais, Marie-Emma.MARIE-EMMA — Ah! Frédéric! (Elle s’approche de lui et fait mine de le caresser.) Frédéric! (Elle s’appuie presque sur son épaule.) Tout ce qu’ils ont dit.et l’orgueil chez cette femme, d’être à son bras! FRÉDÉRIC — Tu grelottes (Il fait le geste de l’entourer de ses bras.) MARIE-EMMA — Et lui s’enfuyait, il avait honte.FRÉDÉRIC — Tu ne vas pas te remettre à l’aimer?MARIE-EMMA — Oh! non.Je l’ai pesé.Je l’ai percé.Mais je voudrais qu’il me revienne pour avoir le droit de le chasser.FRÉDÉRIC — C’est trop lui accorder.Est-ce que je ne vaux pas cent hommes pareils?MARIE-EMMA, elle le regarde — Oui, Frédéric.Mais je suis seule à te voir, seule, toujours seule.(Elle décroche) Les autres, au moins.FRÉDÉRIC, avec autorité — Les autres?.Tu ne te souviens déjà plus?.Ils font les généreux, on dirait qu’ils offrent tout, et c’est pour tout prendre, puis tout rejeter.Même Laurent, le type au trombone à coulisse: il dit qu’il ne pense qu’à t’aider; mais tu sais bien, tu sais bien.Ah! ce soir, si tu m’étais restée, quelles heures nous aurions vécues.Au lieu que je dois te reprendre, te guérir du monde où ta faiblesse t’a conduite.(Comme s’il la berçait) J’endors ta douleur, je berce ta peine, et tu sais bien que je remplis ce qu’ils appellent ta solitude.MARIE-EMMA, elle l’a regardé — Tu es beau.Est-il vrai que je sois déjà vieille?FRÉDÉRIC — Jamais je n’ai vu d’yeux plus jeunes.Il fait toujours le geste de la bercer.La camera s’éloigne, sort du magasin, s’établit dans la rue silencieuse. 22 ANDRÉ LAURENDEAU IV Temps immobile.Puis, bruit de pas.Les éclats d’une voix dont Vexubérance est un peu forcée: VOIX DE GUILLAUME — D’un coup, mon vieux, d’un coup, comme un oiseau de mer.Il a traversé la Manche.Ça doit être large cette mer-là.Tu vois ça, un type qui vole.Ça ne t’excite pas, toi?Apparaissent, marchant lentement, Guillaume et Legros, celui-ci pas du tout excité: LEGROS — Je trouve qu’il y avait déjà assez de moyens de se casser le cou.GUILLAUME — Tu dis ça pour moi?[Etonnement de Legros).Se casser le cou, se casser le cou.Sais-tu ce qui manque à ma fanfare?LEGROS —Non.GUILLAUME — Une clarinette basse.(Ils sont arrivés à la porte du magasin).Mais où sont-ils fourrés, Ernest et Marie-Emma?.Une clarinette basse, mon vieux.Je te gage qu’Ernest s’est encore arrêté à la taverne.Pourtant non, il devait ramener sa sœur.La clarinette basse, dans une fanfare, c’est comme une coulée de miel.Tu ne trouves pas?LEGROS, bâillant — Puisque tu le dis.GUILLAUME — La clarinette haute, ça fait toujours pointu, ça marche sur la pointe des pieds quand ça essaye de faire son violon.Dire que j’aurai jamais dirigé un orchestre.LEGROS — Je pensais que tu aimais ça, une fanfare.GUILLAUME, toujours nerveux et agité — J’aime ça, à défaut d’un orchestre.Tu vois le Frère Onésiphore me donner un orchestre?. MARIE-EMMA 23 LEGROS, bâillant — Moi, dans les marches militaires, j’aime mieux une fanfare.GUILLAUME — Et moi, dans les incendies, j’aime mieux les pompiers, imbécile.C’est charmant de te parler, tu n’as pas cessé de me bâiller au nez.LEGROS, réprimant une autre envie de bâiller — Ecoute, je me lève à six heures, moi.GUILLAUME — Va te coucher, j’ai pas besoin de toi.Tu m’énerves.Bonsoir.(Un pas vers le magasin.) LEGROS — Alors tu penses qu’une clarinette basse.GUILLAUME — Laisse les clarinettes, tu y connais rien.LEGROS — C’est toi qui m’en parles.GUILLAUME — Quand je parle de musique, écoute.LEGROS — J’écoute.GUILLAUME — Tu as l’air d’un cheval qui dort debout.LEGROS, vexé — Merci.GUILLAUME — Voyons, c’est pas pour t’insulter, les chevaux dorment toujours debout.LEGROS — Le cheval de mon père, à la ferme, il se couchait pour dormir.GUILLAUME — Ça doit être héréditaire.Va te coucher.LEGROS — C’est curieux, ce soir.(il se cache la figure pour bâiller.) GUILLAUME — Ce soir?LEGROS — J’aurais plutôt cru que c’était les hautes qui manquaient.GUILLAUME, encaisse en silence; puis — Bonsoir, vieux.LEGROS — A demain.Legros entre dans le magasin à côté.Guillaume fait nerveusement les cent pas; regarde si les enfants n’arrivent pas; comme s’il en prenait son parti, il entre brusquement chez lui. 24 ANDRÉ LAURENDEAU V La cuisine.Marie-Emma prépare une collation; elle a un livre ouvert, qu’elle transporte d’un endroit à un autre, et où elle essaie de lire.Ernest est installé sur une berceuse très basse, en camisole; il essaie de faire la conversation: ERNEST — A qui tu parlais, Marie-Emma?Je t’ai entendue, tantôt, avant que le père arrive.Ça faisait une demi-heure que je vous attendais ici.Ma foi du bon Dieu, je pense que tu parles toute seule comme une vieille fille.MARIE-EMMA — Vas-tu prendre du thé, Ernest?ERNEST — Oui, bien fort, comme la mère le préparait.T étais toute seule?Tu te racontes des histoires comme quand t’étais petite?MARIE-EMMA — Laisse-moi tranquille.Un moment de silence.Ernest recommence à se bercer.ERNEST — Y a pas rien que moi qui te trouve drôle.Laurent, tantôt.MARIE-EMMA, elle l’a regardé vivement — Qui?ERNEST — Laurent.reviens dans le monde.Il dit que tu as l’air in-qui-é-tante.MARIE-EMMA — La prochaine fois, qu’il se mêle de ce qui le regarde.Et toi aussi.ERNEST, blessé — Après tout on est de la même famille.Tu pourrais me répondre autrement.Ah! J’aimerais ça partir, moi, changer de quartier.MARIE-EMMA, agressive — Tu ne veux seulement pas changer de berceuse. MARIE-EMMA 25 ERNEST — C’est parce que j’ai le derrière conservateur.Mais on peut apporter sa chaise dans d’autres quartiers.On peut faire le tour du monde avec sa chaise, lentement, sans s’exciter.Quand on est fatigué, on s’asseoit, on tire sa pipe.Qu’est-ce que tu lis?Des recettes?Elle n’a rien entendu.Il s’approche, regarde par-dessus son épaule.Elle sursaute et éloigne le livre.Belle recette pour être heureuse.Lis donc moins de romans et apprends à tenir une maison.Si la mère vivait encore.Ton eau bout, Marie-Emma.(Il se rassied).MARIE-EMMA — Qu’est-ce que fait papa?ERNEST — Il a eu trop chaud, il se change.Il a dit qu’il reviendrait manger.Il vieillit, le père.Il fait encore des effets de baguette, mais tout d’un coup il est perdu.C’est la troisième fois que ça lui arrive.Sans Laurent, ce soir.Tu l’as entendu?Poum - H, Poum - H, Poum - H.GUILLAUME, survenant — T’as cassé ta hache, mon garçon?Et pourquoi t’obstiner à t’asseoir sur une chaise où t’as l’air d’un nain?MARIE-EMMA — Le thé est prêt, papa.Mais je pense que le lait a sûri.GUILLAUME — Ça fait rien.Le thé va me requinquer.Je suis fatigué ce soir.MARIE-EMMA — Moi aussi.Vous ne m’en voudrez pas de vous fausser compagnie?GUILLAUME — Comment, tu nous quittes?Reste un peu, ma fille, on se voit pas si souvent.(Silence).Comment as-tu aimé le concert tantôt?ERNEST, qui vient de se verser du lait — Eh oui, le lait a sûri. 26 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA — Comme d’habitude, papa.J’aime quand vous dirigez.Sous votre baguette, ça rebondit, ça court.ERNEST — Ça foirotte un peu.GUILLAUME, faussement dégagé — Tu n’as pas trouvé ça.hésitant?MARIE-EMMA — Hésitant?Non.Mais je voudrais que vos concerts aient lieu pour moi seule.J’aimerais m’en aller sur le fleuve, au fil de l’eau, et de là recueillir les échos de votre musique.ERNEST — De loin, les fausses notes s’éteignent.En attendant, ton thé est une lavasse, ma sœur.MARIE-EMMA — Tu veux que je t’en fasse d’autre?ERNEST — Merci, tu le raterais autrement.GUILLAUME — Toi, t’es jamais content.T’as le goût de m’engueuler?Vas-y franchement au lieu de passer ça sur ta sœur.(Ernest prend l’air d’un chien battu).MARIE-EMMA — Papa, je suis vraiment fatiguée.GUILLAUME, résigné — Va dormir, ma fille.J’essaierai d’en faire autant.(Elle l’embrasse et sort).ERNEST, pour recouvrer sa dignité — C’est toujours pas le thé qui va nous empêcher de dormir.Silence.Gêne de part et d’autre.Guillaume tambourine sur la table.Soudain prend son courage à deux mains'.GUILLAUME — Ernest, tu sais ma Marche triomphale?.Eh bien, réponds.ERNEST — Quoi?GUILLAUME — Ma Marche triomphale.ERNEST — Vous en parlez depuis dix ans.GUILLAUME — Parce que j’arrive pas à l’écrire.Je l’ai dans la tête.Pourtant elle résiste.Ce soir, j’ai cru que MARIE-EMMA 21 je la tenais.{Regard un peu timide sur Ernest, sceptique:) Ça t’intéresse pas?ERNEST —J’attends.GUILLAUME, d’un élan factice — Comme j’entamais le concert, tout d’un coup les notes ont dansé devant mes yeux.D’abord, trois résolutions hardies.ça me menait à une modulation heureuse.et j’en sortais, j’en sortais enfin par un renouvellement du premier thème.ERNEST — Tout ça pendant que vous dirigiez autre chose?GUILLAUME — Mais oui, mais oui.Ça m’a même.un peu dérangé.(Silence).ERNEST, recommence à se bercer — Alors on va finir par l’entendre, votre fameuse marche?GUILLAUME, furieux — Imbécile.Quand je suis revenu dans ma peau, que j’ai vu vos faces de noyés et qu’il a fallu aller vous repêcher un par un.eh bien je l’ai perdue.Et j’ai beau m’arracher les cheveux, je la retrouve plus.ERNEST — Vous l’avez perdue?Ah.VI Marie-Emma dans sa chambre, en tenue de nuit.Elle se coiffe devant son miroir et songe.Elle se prend la tête à deux mains, fait non, comme si elle refusait ses souvenirs.La musique du Rêve entre, de la même manière glissante.Elle ouvre les yeux.L’image de Frédéric est dans la glace.Sans se retourner, elle lui sourit: MARIE-EMMA — On dirait qu’il faut vous mériter par un état de grâce.Restez Frédéric; restez, mon amour, 28 ANDRÉ LAURENDEAU puisque cette retraite là-bas, au milieu des forêts, où toujours nous serions seuls et ensemble, n’est pas encore pour nous.FRÉDÉRIC — Déjà nous y sommes si vous le désirez, Marie-Emma.D’autres furent heureuses à moins.(Elle le regarde, inquiète).Je les ai oubliées.MARIE-EMMA, elle s’était avancée vers lui, et s’écarte un peu maintenant — Et moi aussi un jour, je serai une ombre.Et l’une de mes sœurs demandera qui j’étais.Eternellement jeune, vous vous draperez dans votre cape et vous direz, sans même vous souvenir de moi: « A-t-elle seulement existé?».Frédéric, suis-je déjà une ombre?FRÉDÉRIC — Il n’y a plus ni passé ni avenir, et voici mon royaume.J’y renais chaque fois un autre, tes désirs m’animent comme le vent gonfle une voile, et s’il tombe je suis une loque inutile.(Elle va vers lui) Ce soir il va m’emporter.J’éprouve que j’existe.Elle va parler.D’un doigt sur la bouche, il lui fait signe de se taire.Il souffle la lampe: FRÉDÉRIC — J’ai traversé la forêt glauque.N’avez-vous pas entendu le galop de mon cheval?Prêtez l’oreille, il piaffe à vos fenêtres.(Elle regarde vers la fenêtre, comme hypnotisée.) J’ai su éviter tous les pièges qu’on avait semés sur ma route.Les murs sont impénétrables, mais je les ai franchis.J’ai bien failli m’y rompre le cou.Il la conduit vers le lit, sans la toucher.Ensuite on le voit qui va de long en large.FRÉDÉRIC — Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour voler jusqu’à vous, Marie-Emma?Il a fallu se battre un peu dans le parc, mais pour vous mériter, j’ai vaincu les lâches qui vous tenaient prisonnière.J’ai couru à travers les longs corridors jusqu’à ce qu’enfin l’odeur de votre parfum me guide jusqu’à vous.(Elle est couchée, il fait MARIE-EMMA 29 mine de la border.) Car si cachée que vous soyez, pensez-vous, Marie-Emma, qu’ils aient pu dérober votre présence?Je suis venu cueillir la fleur rare.La musique s’est emparée de la pièce.Il s’approche de Marie-Emma, comme s’il allait l’embrasser. RESPIRATION Pendant quelques secondes, on aperçoit une vaste étendue d’eau, un peu agitée, sur laquelle flotte un brouillard.Puis l’image se fond lentement dans la prochaine. LE LENDEMAIN VII C’est le matin.Guillaume est dans Varrière-boutique de son magasin.U ouvrait un tiroir.Comme il entend le bruit d’un pas, il referme vivement le tiroir, se promène, les mains derrière le dos, avec un air faussement naturel.L’escalier descendu, Ernest paraît; d’un petit pas oblique, va traverser le magasin, murmure en passant: « Bonjour papa ».A quoi Guillaume répond: « Bonjour mon garçon ».Seul de nouveau, il sort un violon du tiroir, le dépose avec amour sur son bureau.Bait vibrer une corde, deux, soupire, va le redéposer, et passe ses manchettes de travail.VIII Le parloir de l’Ecole Saint-Potentien.Frère Onésiphore et Laurent, tous deux assis sur une chaise droite dans un coin du parloir.Tous deux sont raides: Laurent comme un militaire chez son général, l’autre, légèrement plus vrai que nature, onctueusement sec. 32 ANDRÉ LAURENDEAU FRÈRE ONÉSIPHORE — Bref, Monsieur Guillaume a beaucoup vieilli, il faut le remplacer.Réjouissez-vous jeune homme, votre carrière va bondir en avant.Je salue avec émotion, dans la personne de notre ancien élève, le nouveau directeur de la Bande de Saint-Potentien.LAURENT — Frère, j’ai parlé à cœur ouvert: était-ce un piège?FRÈRE ONÉSIPHORE — Un piège providentiel, jeune homme.Dieu qui sonde les reins et les cœurs vous parle par ma bouche.LAURENT — Restons plutôt entre nous.Je n’oublierai pas que ce vieil homme m’a tiré du néant.Sans lui j’allais faire un ramoneur de cheminée, comme mon père; chaque soir en revenant chez moi, noir de suie, ni ma femme ni mes enfants n’auraient pu me distinguer d’un camarade.J’ai vu ça tous les soirs de mon enfance.Lui, il m’a pris par la peau du cou.Il m’a ouvert le monde de la musique.Il m’a envoyé à New-York où lui-même n’a jamais pu se rendre.Vais-je lui marcher sur le corps pour lui prouver que j’ai grandi?FRÈRE ONÉSIPHORE — J’aurai la délicatesse de taire notre entrevue.Après tout c’est devant mille personnes, hier, qu’il a perdu la tête.LAURENT — Prenez garde de lui enlever ses dernières raisons de vivre.J’apprends que son magasin périclite.Depuis la mort de sa femme il s’abandonne.Il ne pourrait pas encaisser ce nouveau coup.FRÈRE ONÉSIPHORE — Enfin, jeune homme, m’avez-vous menti tout à l’heure?M.Guillaume est-il, oui ou non un vieil amateur impénitent?Y a-t-il, oui ou non, dans sa direction une faiblesse dangereuse, et des accidents comme celui d’hier, le troisième, sont-ils oui ou non à redouter? MARIE-EMMA 33 LAURENT — Mon Dieu, vous m’avez saisi à l’instant de la colère; j’aime, moi, qu’on fasse un travail propre, et il est certain qu’hier.FRÈRE ONÉSIPHORE — Cet artiste a-t-il jamais fait autre chose que du désordre?LAURENT — Il nous a faits, nous autres, et c’est peut-être quelque chose.FRÈRE ONÉSIPHORE — Quand il entre dans notre institution, je ne sais quel air dangereusement libre circule avec lui.Les enfants s’excitent, nos jeunes frères eux-mêmes s’émoustillent.LAURENT — Il vous a servis quarante ans.Il a tout de même droit à.FRÈRE ONÉSIPHORE — Croyez-vous que nous entretenions la Bande de St-Potentien pour y nourrir les éclopés de la vie?Comme en tout, la gloire de Dieu seule nous retiendra ici.La Bande, que nous louons les dimanches d’été à la Cité, avec un très léger bénéfice s’il faut le préciser, doit louer le Seigneur et attirer à notre institution les élèves que mérite notre zèle.Sert-on la Providence et persuade-t-on les parents avec des fausses notes?Au surplus je dois frapper un grand coup.Le cher président de notre Amicale des Anciens, qui semblait un homme d’affaires considérable, vient d’être accusé de faux et je le sais acculé à la faillite.Cet homme a perdu l’autorité dont il nous ombrageait: nous allons, bien sûr, le démissionner, je veux dire que notre Conseil d’anciens va lui suggérer amicalement de disparaître, mais ce petit incident risque d’éclabousser notre maison.(Du ton de l’évidence.) La gloire de Dieu souffrira-t-elle que notre ex-président fasse des faux à l’instant précis où notre Bande se met à fausser?Jeune homme vous accepterez 34 ANDRÉ LAURENDEAU d’être le nouveau chef, ou bien vous comprendrez que je cherche ailleurs.LAURENT — La gloire de Dieu exige-t-elle de jeter un pauvre homme à la ruine?FRÈRE ONÉSIPHORE — Je vous préviens seulement qu’en stricte justice pour M.Guillaume, je ne saurais verser à un débutant comme vous les appointements que lui méritait sa vieille expérience.LAURENT — Ce qu’il faut, c’est l’encadrer.Donnez-moi à ses côtés une autorité quelconque.Qu’il devienne tout doucement et presque de son propre désir, car il a de la nonchalance, un pensionné de votre maison.FRÈRE ONÉSIPHORE — Mon enfant d’où viennent ces idées?Pas de chez nous, toujours.Les avez-vous ramassées à New-York?Et pourquoi un homme qui ne travaille plus serait-il rétribué?Pourquoi ce tribut à la paresse?Quand nous utilisions les services de M.Guillaume, nous les payions bien.Qu’il vive aujourd’hui de ses économies.Si son caractère.nous dirons par charité: un peu fantaisiste, ne lui a pas permis d’en faire, eh bien cela le regarde.J’irai le prévenir ce soir.— Je ne vous retiens plus.IX Chambre de Marte-Emma, en désordre; elle va et vient, cherchant ses vêtements.L’air fripé de quelqu’un qui s’éveille.Entend la Musique qui veut entrer.On ne voit pas Frédéric.MARIE-EMMA — Je t’en prie reste caché, le jour te va moins encore qu’à moi.J’aime à songer en m’éveillant que tu t’es enfui par les toits au petit matin tandis que MARIE-EMMA 33 je reposais, il reste à peine l’odeur de ton sillage ici, on peut douter si tu es venu, et pourtant tu m’es plus réel que les passants auxquels je vais sourire.{Sourdement:) Tu m’es plus réel que Louis.{Assise au bord de son lit:) La journée me fait froid, Frédéric.Pourquoi suis-je condamnée à vivre au milieu d’ennemis?{Silence.) VOIX DE FRÉDÉRIC — Mais tu m’invites, Marie-Emma.MARIE-EMMA, elle mime — « Une corde en ré monsieur, ou en sol?.Que voulez-vous, cest le prix courant.Le nom de l’éditeur, mademoiselle?.Nous ne l’avons plus, monsieur.» Ils vous regardent sans vous voir.Ah! pourquoi ce corps à nourrir et à réchauffer?VOIX DE FRÉDÉRIC — On peut l’abolir.Mais tu as trop de racines en cette terre.J’ai beau te serrer et te tirer, mille liens résistent.Si je t’emportais pour jamais dans mes bras.MARIE-EMMA, mouvement — Tais-toi.Elle trace sur elle-même un signe de croix.— Silence.VOIX DE FRÉDÉRIC — Tu es comme une petite fille qui refuse de s’avancer dans la mer, parce qu’il y a des vagues et que l’eau est froide.Marie-Emma a fait un second signe de croix, mais la voix est allée au bout de la phrase.MARIE-EMMA — Je ne sais ni me donner ni m’enfuir.Ah! Toi du moins, n’es-tu pas attaché à mon bonheur?Elle se jette sur son lit et sanglote sans bruit.X Même matin.Le magasin et l’arrière-boutique.Guillaume, les mains derrière le dos, se pro- 36 ANDRÉ LAURENDEAU mène seul: il attend le client.Va regarder dehors.Revient vers l’arrière-boutique, où il regarde l’heure à l’horloge: fin de matinée.U soupire, puis reprend son violon.Joue quelques notes en pizzicato: l’air de fanfare raté la veille.Dépose le violon avec colère.XI La cuisine, en désordre: sur la table, vaisselle sale, légumes à moitié pelés, casseroles sur le poêle — un repas dont la préparation a soudain été arrêtée.Ernest entre, essoufflé et pressé, le chapeau sur la tête.Il fait la grimace devant ce désordre.Puis il appelle: « Marie-Emma ».Il va vers la chambre de sa sœur, frappe, ouvre: elle est vide.Il revient vers la cuisine, appelle de nouveau, croit entendre des voix, ouvre la porte donnant sur l’escalier sombre qui mène au grenier.Alors on entend la voix de Marie-Emma, avec musique du Rêve, très discrète.Il écoute: VOIX DE MARIE-EMMA — .une jolie robe à la mode d’autrefois.Regarde, elle a l’air fragile.Comment croire que c’est elle?On n’entend pas la réponse de Frédéric.VOIX DE MARIE-EMMA, se répétant pour elle-même — Comment cela risque de finir, une jeune fille?.Moi, je ne pourrais pas.je ne veux pas.Nouvel appel d’Ernest.La musique cesse automatiquement.Bruit de chaise, et MARIE-EMMA 37 VOIX DE MARIE-EMMA — Je viens, je viens.La camera reste dans l’escalier sombre.On entend le pas de Marie-Emma qui descend.VOIX DE MARIE-EMMA — C’est déjà toi.ERNEST, tourné vers elle — Tu es seule?J’ai entendu parler.VOIX DE MARIE-EMMA — Je regardais le vieil album.ERNEST — Tu as parlé.J’ai même cru entendre une voix d’homme.MARIE-EMMA, apparaît — J’étais seule au grenier.(Elle s’arrête) .toujours seule.Laisse-moi passer.Elle descend; lui hésite, puis monte rapidement.Mais on suit Marie-Emma qui entre lentement dans la cuisine, le regard perdu de celle qui sort de l’ombre.Elle voit le désordre des plats, ne sait par quel bout prendre la besogne.Ernest redescend, la regarde'.ERNEST — Je pense que tu es folle.Alors, pas de dîner?Un homme qui travaille depuis huit heures a tout de même droit.MARIE-EMMA — J’ai peu l’habitude de te voir travailler.Non, tu as raison.Elle se secoue.A partir d’ici, ses mouvements seront précis et rapides.Elle débarrassera la table, réchauffera les plats, etc.MARIE-EMMA — Ce sera prêt dans cinq minutes.Ernest s’asseoit sur sa berceuse, s’y balance.Du coin où elle travaille, et sans regarder son frère: MARIE-EMMA — Ernest, j’ai retrouvé une photo ancienne de maman, sa photo de jeune fille.(Avec timidité.) Tu ne crois pas, des fois, que je lui ressemble? 38 ANDRÉ LAURENDEAU Elle sort la photo de sa poche, mais l’y remettra bientôt devant l’aigreur d’Ernest.ERNEST, estomaqué — Toi, toi?Ah.(Agressif) J’ai rien qu’à monter l’escalier pour savoir que c’est plus elle.(Repris par des souvenirs, il recommence à se bercer.) En traversant le corridor, tu l’entendais marcher, elle était là avant de la voir.Tu entrais, elle t’embrassait pas, elle te disait même pas bonjour; seulement pendant que tu enlevais ton paletot, la soupe était là sur la table, bien chaude.Puis elle disait: « Ernest, je vas recoudre ton bouton » ; parce que d’un coup d’œil elle avait tout vu.Tu mangeais, elle était dans son coin à recoudre le bouton; tu te sentais bien au chaud; tu pensais: ça, c’est une maison habitée.(S’éveillant) Toi?On arrive.Personne.La vaisselle traîne.Rien de prêt.Ou bien tu joues de la flûte.Elle a écouté intensément.Sa vivacité est devenue brusquerie'.MARIE-EMMA — Penses-tu, Ernest, que j’ai été mise au monde pour peler des pommes de terre?ERNEST, sincèrement scandalisé — C’est l’affaire des femmes d’éplucher des pommes de terre.(Saisi de colère et marchant vers elle) Pimbêche, pimbêche.maman s’est jamais cru déshonorée parce qu’elle épluchait.MARIE-EMMA, dédaigneuse — Lave-toi les mains.Tu pues la viande.ERNEST, son élan coupé, hausse les épaules, se dirige vers l’évier — J’en ai découpé toute la matinée.Il se passe les mains à l’eau.En s’essuyant, il examine hargneusement Marie-Emma, qui place une assiettée de soupe sur la table: ERNEST — Ressembler à maman.Tu t’es pas regardée. MARIE-EMMA 39 Il revient s’attabler, prend une première cuillerée, fait la grimace.Marie-Emma le regarde avec rancune, tout en maniant ses casseroles.Puis, tou]ours debout, elle prend son roman, s’y perd, pendant qu’on entend Ernest laper la soupe.XII L’après-midi du même jour.Dans l’arrière boutique.Deux enfants {une fillette et un garçon) un peu en retrait, s’amusent.Guillaume, assis à son pupitre, parle à Gustave et Pierrot, debout en face de lui.GUILLAUME, cordial — Pas du tout.Des enfants, il y en avait pas mal, autrefois, et jamais ça ne m’a dérangé.GUSTAVE — Vous avez déjà ceux de Charles, papa.Si j’avais prévu.GUILLAUME — Retourne à ton atelier, mon garçon.Crevez-vous de travail ta femme et toi, puisque ça vous amuse.Moi, j’ai des loisirs, et, {montrant les enfants) on va bien s’entendre ensemble.GUSTAVE, un peu pincé, après un regard autour — C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de clients.Autrefois.GUILLAUME — Vous me fatiguez avec vos autrefois.Et puis tu es ici depuis cinq minutes.GUSTAVE — J’ai observé un peu avant d’entrer.GUILLAUME — Tu m’espionnes?GUSTAVE — J’ai rencontré M.Legros et nous avons bavardé près de la porte.Il dit que la clientèle baisse chez lui et.chez vous aussi.Il dit que les marchands déménagent rue Ste-Catherine. 40 ANDRÉ LAURENDEAU GUILLAUME — Qu’il déménage, au lieu de te faire des rapports de police.GUSTAVE — Il dit qu’il est trop vieux, et sans enfants.GUILLAUME — Tandis que moi, je devrais m’inquiéter de votre héritage?GUSTAVE — Papa, vous êtes un artiste.Pierrot! L’enfant, qui maniait un instrument, revient précipitamment vers son père.GUILLAUME — Il n’y a pas de mal à toucher aux cuivres, ils ne sont pas en sucre.GUSTAVE — C’est si délicat, ces instruments.Tiens, la grande vitrine est vide.Vous avez vendu tout ça à une fanfare?GUILLAUME — C’est liquidé depuis trois mois.GUSTAVE — Depuis trois mois.Vous ne renouvelez plus votre stock?GUILLAUME — Mon garçon, pense ce que tu voudras, mais je travaille, moi aussi.Alors, tu perds ton temps et le mien, retourne à tes souliers.Tes affaires à toi, elles vont bien?GUSTAVE —J’agrandis.GUILLAUME — Parlez-moi de vrais commerçants.Ta mère serait hère de toi, mon garçon.GUSTAVE, hésite un peu.Puis — Alors, je reprendrai Pierrot à la fin de l’après-midi.Gustave va s’en aller.Guillaume le retient soudain'.GUILLAUME — Minute.T’étais pas au concert hier soir?GUSTAVE — Nous n’avons pas pu.GUILLAUME, avec l’air de rien — Personne t’en a parlé?GUSTAVE — Non.Pourquoi?GUILLAUME — Pour rien, pour rien. MARIE-EMMA 41 GUSTAVE — Alors, bonjour papa.Guillaume lui fait signe de la main.Gustave part, regardant le magasin avec inquiétude.Guillaume se remet rêveusement à ses écritures.Les enfants le regardent.XIII Marie-Emma entre dans l’arrière-boutique, ses cheveux sur le dos.S’étonne de voir les enfants.Les embrassera.GUILLAUME — Oui, c’est un cadeau pour l’après-midi.{Montrant les deux aînés) D’abord Charles, sa femme attend du nouveau pour aujourd’hui; ensuite {montrant Pierrot), Gustave, qui se lance dans une débauche de travail.Allez jouer les enfants.C’est étrange, {regardant Pierrot), Gustave était aussi charmant que celui-ci.Les enfants, on sait qu on va toujours les rater puisqu’en fin de compte ça fera un adulte: regarde-lui les yeux, est-ce qu’on s’en douterait?(Examinant sa fille) Marie-Emma, il me semble que tu te négliges.MARIE-EMMA — Et pour qui faire des frais?GUILLAUME — Pour soi, parce qu’on est jolie; c’est si rare, une grâce qu’on peut apporter même aux vieux.MARIE-EMMA — Vous êtes gentil, papa, trop gentil, trop généreux; (montrant les enfants) alors tout le monde vous exploite.GUILLAUME — Tu ne les aimes pas, toi, les enfants?Je m’ennuie de ceux qui sont partis.On entend la cloche d’entrée.MARIE-EMMA — Moi, papa, je pense.Je pense que je ne pourrais aimer que les miens. 42 ANDRÉ LAURENDEAU GUILLAUME, se lève vers elle — Marie-Emma, tu n’es pas heureuse.Il y a longtemps que je le vois.Qu’est-ce qui ne va pas?MARIE-EMMA, lui fait signe qu’il y a quelqu’un — Plus tard, papa.GUILLAUME — Tu dis toujours: plus tard.Elle hausse les épaules comme si cela ne comptait guère, puis va dans le magasin répondre au client.On la suit.XIV Le magasin, où le client attend.On le voit d’abord de dos MARIE-EMMA — Vous désirez, monsieur?Il se tourne vers elle.MARIE-EMMA — Oh vous!.Ils vont se parler de près, et bas.LOUIS — Moi, rien que moi, et j’ai honte devant vous, et je me jetterais à vos pieds.MARIE-EMMA — N’en faites rien, c’est poussiéreux.LOUIS — .honte pour autrefois, honte pour hier soir.Je dois m’excuser des propos.MARIE-EMMA — Donnez-moi plutôt des nouvelles de vos enfants.LOUIS — Vos sarcasmes sont peu de chose auprès de ce que j’ai osé.Si encore j’avais trouvé.MARIE-EMMA — Que désirez-vous, monsieur?LOUIS — Votre amitié, Marie-Emma.MARIE-EMMA —• Elle n’est pas à vendre.Et vous ayant connu, je ne me plains pas d’être seule. MARIE-EMMA 43 LOUIS — Tandis que moi je me suis laissé acheter, hein?Je ne feindrai pas: c’est vrai.Je suis devenu la propriété d’une autre.Je ne puis le souffrir davantage.MARIE-EMMA — Alors déjà votre plaisir tout neuf vous ennuie, il faut déjà qu’une autre admire votre habit?M’ayant trahie, vous me cherchez aujourd’hui pour en trahir une autre?(Elle va s’enfuir, il s’interpose.) LOUIS — Marie-Emma, je suis malheureux.MARIE-EMMA — Partez, tout est mort, enterré, pourri.LOUIS, continue de s’interposer — Si j’ai causé votre malheur, hier vous avez pu deviner quelque chose du mien.Je me suis vu dans votre regard, je me méprise.Vous ne me craignez plus: pourquoi me chasser?J’étouffe.Au moins laissez-moi causer avec vous de temps à autre, comme autrefois dans les sentiers de la montagne.MARIE-EMMA — Causer.aujourd’hui vous dites causer.Ah! comme je vous reconnais.Autrefois c’était votre cœur que vous portiez en écharpe; maintenant ce sera votre honte?Vos regards sont faux, par ces yeux-là seuls des regards faux peuvent passer.Votre voix est fausse et quand il vous échappe une parole exacte, tous vos mensonges lui font cortège.Vos larmes ont un goût de rimmel et votre parfum est de vous parce qu’il est ambigu.Ne parlez pas de mépris, vous ignorez ce que c’est; et je m’étonne que vous ne soyez pas emporté par celui qui sort de moi, vous, vos gants, vos breloques et votre haut-de-forme.Il a reculé sous l’avalanche; elle s’enfuit; elle traverse rapidement l’arrière-boutique, par l’escalier.Guillaume étonné l’a regardée passer; il s’approche du magasin.Louis, qui hésitait, s’en va rapidement. 44 ANDRÉ LAURENDEAU XV Marie-Emma entre en cotirant dans sa chambre, referme la porte, reprend son souffle.VOIX DE MARIE-EMMA — Il a osé.il a osé.Et moi, d’un seul regard j’aurais dû le foudroyer et j’ai parlé, parlé.(Elle se jette sur le lit.) Il me semblait voir une couleuvre ramper à mes pieds, le petit dard rouge vibrait, et que peut-il désormais sur moi sauf provoquer ce haut-le-cœur?Oh! je me revois comme jadis.(Elle s’assied) Il m’a regardée du même regard, et j’ai honte de penser que j’ai pris cela pour de l’amour.Qu’est-ce qui m’arrive?Musique du Rêve, comme Marie-Emma va vers sa glace, et se regarde: MARIE-EMMA — Frédéric, qu’est-ce qui m’arrive?VOIX DE FRÉDÉRIC, après un silence — C’est toi maintenant qui vas te mettre à trahir?(Elle cache sa tête entre ses mains.) Crois-tu que je ne te devine pas?Je suis le cœur de ton cœur, je suis ton désir même.(Silence.) Et si tu lui as tant parlé, c’était pour le plaisir de le tenir sous tes yeux.MARIE-EMMA, tourne la tête vers le lieu d’où vient la voix — J’aurais craché sur lui.VOIX DE FRÉDÉRIC — Mais avec plus d’audace il t’aurait enlevée.Ose dire que je me trompe.MARIE-EMMA, marche vers la voix — Je t’ai donné six années, j’ai renoncé pour toi aux offrandes de la vie, je me suis gardée jour après jour, heure après heure.VOIX DE FRÉDÉRIC — Tu es lasse.Tu trouves qu’un peu de sang vaudrait mieux que mon éternité. MARIE-EMMA 45 MARIE-EMMA, un cri — C’est faux, ils me font peur.Je ne suis rassurée qu’avec toi.Mais tu te refuses.Je n’arrive plus à te voir quand j’ai le plus besoin de toi.VOIX DE FRÉDÉRIC — Ce sera pour cette nuit.MARIE-EMMA — Non, tout de suite! VOIX DE FRÉDÉRIC — Il fait trop soleil.Crée de l’ombre.La pièce est devenue sombre, la Musique a beaucoup plus de présence.La camera va lentement chercher Frédéric dans le coin le plus noir.Il s’en détache, s’approche d’elle d’un pas glissé.Elle le regarde attentivement.Il est un chevalier du moyen-âge, élégant et vigoureux.MARIE-EMMA — Vous restez grand et fort.vous êtes ce qu’on fait de mieux.Demeurez, mon chevalier.(Elle fait mine de s’accrocher à lui.) Parce qu’autrement qu’est-ce qui me resterait?La même solitude, le même cœur serré, des yeux secs à force d’avoir pleuré.Et qu’est-ce qui me resterait?Des frères étrangers, une mère morte, et ce vieillard en bas qui tâche en vain de ne pas vieillir.Qu’est-ce qui me resterait?D’avoir vingt-huit années pesantes, et le temps passe: à qui donc offrir ce qui reste de jeunesse?La rivière coule, on la regarde couler, mais où sont les barques d’autrefois?(Elle fait mine de s’échapper de ses bras.Sourdement) Qui est-ce qui accoste pour m’inviter?FRÉDÉRIC, un pas vers elle — Je suis là, Marie-Emma.MARIE-EMMA, le regardant — Pourquoi tout à coup avez-vous cessé de me suffire?FRÉDÉRIC — Un homme de chair est passé.Ils ont la voix curieusement réelle, et des bras si indiscrets auprès des miens.Quelle odeur aussi! Comment des narines 46 ANDRÉ LAURENDEAU délicates.Ils sentent le fauve, vos hommes.(Mystérieusement) Je suis farouche, et si je m’enfuis, crois-tu me retenir par le pan de ma cape?Quand vous avez aboli tout le reste, alors je vous découvre.Le jour devient la nuit, et mes nuits ont des soleils clairs.(Il est derrière elle et pose ses mains devant les yeux de Marie-Emma) C’est peu de regarder couler la rivière, et moins encore de glisser sur elle, il faut y entrer d’un pas indistinct et flou.Je suis le seul amour dont on ne s’éveille jamais.XVI L’arrière-boutique.Coup de tambour: les enfants tapent sur des instruments, Guillaume, tout en dirigeant, joue de la trompette.Même thème éclatant qu’au début.Puis Guillaume les arrête: GUILLAUME — Non, Roger, non, tu tapes comme un sourd.Tu n’entends pas le rythme que j’indique?C’est une marche, vois-tu.Ça accompagne le pas des hommes.(Il rejoue le thème.) Tu ne les vois pas défiler devant toi?Il y a des centaines de jambes qui se déclenchent au même instant.Alors le chef est un montreur de marionnettes.Un coup de tambour, un pas des hommes.Un autre coup, un autre pas, toute l’armée s’ébranle, et les petits gars comme toi leur courent après.Tu sens toutes ces jambes tirées par le même fil.Tu sens le pavé qui tremble en mesure.Tu sens que tu es le maître de tout ça.Mais il ne faut pas être un tyran.Il ne faut pas changer tout le temps d’idée.(Il scande sur la grosse caisse.) On marche, marche.On va plus vite, on va plus vite.Mais pas de fantaisie, on est un cœur, un cœur qui bat; on MARIE-EMMA 47 est celui qui fait battre les cœurs des hommes.(Il s’arrête) Aide-moi, Pierrot.On commence, tu marques un temps pour deux.Tu es capable, toi.On y est?Je commence: un, deux.(Ils reprennent, Pierrot aux cymbales, le même rythme de marche, accéléré.) L’armée court aux murs.Au pas de course on va défendre les murs.(Dit sans rythme) Ce qui manque, c’est la rêche petite caisse, comme une friture qui se fâche, et les baguettes vont si vite qu’on ne les voit plus.Il les mime avec ses doigts; peu à peu on entend de vrais roulements.Les deux autres enfants regardent émerveillés: c’est de leur tête que naîtra la fanfare.GUILLAUME — Et puis tout à coup il y a quelqu’un qui a le goût de chanter, c’est plus fort que lui, ça sort, une voix de soleil mes enfants, ça vous a un tel éclat qu’on en frémit de la tête aux pieds.(Il porte sa main libre à sa bouche, mimant la trompette: on l’entend.) Les femmes regardent passer leurs hommes.Ils le sentent bien mais ils sont trop fiers pour détourner les yeux.Ils vont droit devant eux aux remparts.Alors cette voix seule ne suffit plus, il en faut d’autres, et le chef, de sa baguette magique, suscite les autres voix.(Elles entrent) les basses d’abord, celles qui ronflent, les plus aiguës, qui font des fioritures.(Désormais il ne fait que battre la mesure.) Celles qui appuient et celles qui colorent.On n’est plus fatigué, mes amours; quand même on aurait marché durant des heures, il y a mille petits nerfs en vous qui s’éveillent et qui tirent les muscles; dans la tête, ça pétille et ça mousse mieux que la bière, c’est plus blond et plus sautillant que la bière, et ça vous saoûle, mes amours. 48 ANDRÉ LAURENDEAU La camera découvre le magasin.Trois personnes attendent.Une vieille dame à lunettes, visiblement impatientée; un jeune homme louche qui se promène derrière les montres; îm vieux Grec froid aux 'yeux fins.Mais on entend toujours Guillaume: GUILLAUME, comme pour lui — Qui est-ce qui dit que je ne sais plus diriger?Qui est-ce qui dit que je vieillis?Je pourrais les conduire, c’est comme ça que mon père les entraînait contre les Féniens.Je les exaspérerais, ils se feraient tuer sans rien comprendre.(Aux enfants) C’est ça peut-être la musique, mes amours?Regardez-les qui marquent le pas malgré eux.Et même celui qui n’a pas de mesure, il est bien forcé de scander les temps forts, et même la fille, elle se redresse comme si elle allait se battre.Plus fort! Plus fort! (Après un éclat, la musique baisse un peu.) Dans le magasin, la vieille dame mime l’impatience.Puis sort, découragée.Le garçon louche, les mains dans ses poches et le veston soigneusement fermé, affecte l’indifférence, et se dirige en louvoyant vers la porte, observé par le vieux Grec.Et alors, ce sera une sorte de petit ballet, dansé rigoureusement en mestire.Le garçon va passer près du Grec, le regarde, semble embarrassé.Le Grec lève sa canne, du bout du bâton écarte le veston, cherche la poche du gilet, découvre la poche: deux flûtes dépassent, qu’il fait tinter.Ils échangent des regards significatifs.Le jeune homme veut s’enfuir, le vieux, d’un demi-pas, lui coupe la retraite et lui fait comprendre: «Tu n’as qu’à rendre ce que tu as pris ».Il MARIE-EMMA 49 s’y résout.De la longue poche de son gilet, il sort d’abord une flûte et replace le veston.Le vieux fronce les sourcils.De plus en plus déçu et docile, le jeune homme sort l’autre flûte, puis, peureusement devant la canne, d’un pas élastique et dansé, il contourne le vieux, qui le ramène deux fois à son point de départ du bout de sa canne.Enfin, toujours en mesure, il détale.Le vieux range les flûtes, va vers l’arrière-boutique.Touche Guillaume par derrière, du bout de sa canne.La musique stoppe brusquement et Guillaume se retourne.XVII L’arrière-boutique-.Nécropoulos, Guillaume et les enfants, dans la posture de la scène précédente: GUILLAUME — Je vous salue, M.Nécropoulos.Votre canne est plus forte que ma baguette: ce que je crée vous le détruisez négligemment.Et comment allez-vous?NÉCROPOULOS, a repris son air humble du début — Pas fort, M.Guillaume, pas fort.GUILLAUME — De plus en plus riche, M.Nécropoulos?De combien de pauvres diables avez-vous sucé le sang?Il me semble que vous engraissez.NÉCROPOULOS — J’ai perdu quinze livres en trois mois, vous voyez bien (sa ceinture lui colle au ventre.) On promet et on ne tient pas, j’ai des nuits blanches.Ah! si je possédais votre heureux caractère. 50 ANDRÉ LAURENDEAU GUILLAUME — Je vois dans vos yeux une certaine lueur.Vous l’avez chaque fois que vous venez réclamer le loyer.Serais-je en retard?NÉCROPOULOS — Vous êtes, j’en ai peur, très en retard, M.Guillaume.GUILLAUME — Vous m’attendrez bien un peu?La petite lueur est moins furibonde que certaines fois.NÉCROPOULOS — Ah! si je pouvais.Seulement moi, on ne m’attend pas.Et vous.Trop distrait, M.Guillaume, trop distrait.GUILLAUME — A propos.Allez jouer les enfants.A propos, c’est combien?NÉCROPOULOS — Trois mois et demi, et ensuite on dira que j’égorge les gens.Trois mois et demi, c’est-à-dire depuis que vous étiez aussi en retard de trois mois.C’est triste, ça.GUILLAUME — Oui, vous vous êtes payé en vidant cette montre.NÉCROPOULOS — J’ai beaucoup perdu cette fois-là, vous savez.GUILLAUME — Perdu?Il y avait là huit fois la valeur de ma dette.NÉCROPOULOS — J’ai liquidé rapidement.C’est triste, bien triste, ça.GUILLAUME — Voilà vingt ans que je suis votre locataire et vous n’avez pas perdu un seul sou.NÉCROPOULOS — Vous êtes un homme très honnête, M.Guillaume, mais trop distrait.Oui, vous m’avez bien payé seize années; puis madame Guillaume est morte, et vous avez commencé à me faire attendre.C’est triste, ça.N’est-ce pas une vilaine habitude, M.Guillaume?Vous faites attendre les clients eux-mêmes.Il y avait tantôt quatre personnes dans le magasin, quatre; et vous, vous MARIE-EMMA 51 étiez très bon avec vos petits-enfants et vous leur appreniez la musique.Pendant ce temps il est venu un monsieur, je pense que c’est un maître de chapelle, il m’a dit qu’il en avait assez de venir dans cette maison de fou — je m’excuse, M.Guillaume, ce sont ses paroles — et d’attendre les appoints d’un vieux.d’un vieux quelque chose, j’oublie le mot, M.Guillaume, parce que j’ai une nature tranquille, je n’aime pas insulter les gens.Seulement le monsieur est parti en faisant claquer la porte, et vous enseigniez si fort la musique à vos petits-enfants que vous n’avez rien entendu.C’est triste ça.Le seul qui allait emporter quelque chose, heureusement j’ai pu l’en empêcher, parce que c’était un voleur, monsieur Guillaume.GUILLAUME — Un voleur?Il n’y a pas de voleur ici.NÉCROPOULOS — Je l’ai vu.C’est triste ça.Il avait ici deux longues poches, et il avait enfilé deux flûtes d’argent.GUILLAUME — Mes Godfroy! Il y a trente ans que je vends et je n’ai pas connu un seul voleur.NÉCROPOULOS — Ils ne laissent pas leur carte de visite, Monsieur Guillaume.Un enfant tape depuis quelque temps sur le tambour, les deux autres défilent au pas militaire.GUILLAUME — Roger, en mesure! tu n’as pas compris tantôt?L’enfant tape plus fort, mais plus en mesure.Nécropoulos et Guillaume doivent hurler: NÉCROPOULOS — Ce charmant petit garçon va crever votre tambour, M.Guillaume, et tout ce que vous lui reprochez c’est de taper à contre temps! 52 ANDRÉ LAURENDEAU GUILLAUME — Je n’ai jamais pu souffrir une faute de mesure.NÉCROPOULOS — Alors mettez un peu de mesure dans votre vie.Et les instruments sous clef.GUILLAUME — Mes Godfrey! Où sont-elles?NÉCROPOULOS — A leur place, je suis honnête.Je vous dis que ce petit va crever le tambour.GUILLAUME — Occupez-vous de ce qui vous regarde, et dites combien je vous dois.NÉCROPOULOS — Vous le savez, trois mois et demi et.(un bruit sourd) et le tambour est crevé, M.Guillaume.GUILLAUME — Roger, imbécile, tu ne pouvais pas taper moins fort! Roger se réfugie dans le magasin.Les deux autres le suivent, sidérés.NÉCROPOULOS — Il y avait dans cette peau trois, peut-être quatre jours de loyer.GUILLAUME — Elle est crevée, n’en parlons plus.Accordez-moi quinze jours, j’attends des rentrées.NÉCROPOULOS — Des rentrées de quoi, mon bon ami?De petits garçons qui crèvent les tambours ou de jeunes gens qui volent les flûtes?Si vous aviez des factures sérieuses.GUILLAUME — Ma parole ne suffit plus?NÉCROPOULOS — J’aime beaucoup vous entendre parler, M.Guillaume; mais de temps à autre, j’aime bien aussi être payé.(Il lorgne les instruments.) GUILLAUME — Vous faites déjà votre choix?NÉCROPOULOS — C’est la faute du code civil, M.Guillaume.Moi je voudrais être gentil.Mais le code dit: si le locataire n’a pas payé.(oubliant les termes du code, il résume'.) on le flanque à la porte.GUILLAUME — Vous me flanqueriez à la porte? MARIE-EMMA 53 NÉCROPOULOS — Je m’y résoudrais en pleurant.Je vous recevrais même dans ma maison si j’occupais plus de deux pièces.Mais la loi est la loi, autrement qu’est-ce qui arriverait?GUILLAUME — Plutôt que de voir mes meubles dans la rue.Servez-vous, charmant carnassier, que je ne vous voie plus pour trois mois.Et faites vite.Je veux que personne ne s’en aperçoive.NÉCROPOULOS — M.Guillaume, vous m’avez encore une fois, et je vous accorde quarante-huit heures.Si dans deux jours vous n’avez rien trouvé, je viendrai vous formuler une proposition.GUILLAUME — Quelle proposition?NÉCROPOULOS — Toute petite, toute petite, et pour votre bien.C’est triste, ça.GUILLAUME — Quarante-huit heures?Je vendrai des clarinettes basses à la Bande de Ste-Réparate.Vous serez payé, vieux grec.NÉCROPOULOS, qui entend le tenir sur le gril — Pensez tout de même aux instruments que vous m’offrirez.(Confidentiel) Surtout pensez que je veux vous aider.Mon idée, ma petite idée, elle est bonne.GUILLAUME — Pour vous, je n’en doute pas.Maintenant vous allez me laisser travailler.NÉCROPOULOS — La leçon n’était pas finie?GUILLAUME — Fichez-moi le camp.D’ici mercredi je suis le maître.NÉCROPOULOS — A la bonne joie de vous revoir, M.Guillaume; je serai fidèle au rendez-vous.GUILLAUME — Au plaisir de suivre votre enterrement, M.Nécropoulos.Je sais que je vous reverrai.Nécropoulos soulève son bonnet, salue, s’en va, pendant que Guillaume appelle les enfants; 54 ANDRÉ LAURENDEAU il détaille avec concupiscence les instruments dans la montre.A la porte il se heurte presque au Frère Onési-phore, qui d’abord fonce, puis, devant l’obséquiosité de l’autre, devient plus onctueux.Salamalecs.Départ de Nécropoulos; Frère Onési-phore entre.XVIII Mêmes lieux.Les enfants regardent sagement dans des livres.Guillaume s’avance, reconnaît Onésiphore, a l’air angoissé, puis réagit.FRÈRE ONÉSIPHORE — Quel charmant caractère, ce vieux monsieur.C’est un de vos amis?GUILLAUME — A vrai dire il m’est très attaché.FRÈRE ONÉSIPHORE — Quel raffinement de politesse, dans notre monde si brutal.GUILLAUME — Oh! Il s’excuserait beaucoup avant de vous couper la tête.FRÈRE ONÉSIPHORE — Bonjour M.Guillaume, les affaires vont bien?GUILLAUME — Sur des roulettes, et même un peu plus vite.FRÈRE ONÉSIPHORE — Votre prospérité me réjouit.Des bruits inquiétants étaient parvenus jusqu’à nous.GUILLAUME — Ne croyez pas les mauvaises langues.Je vends autant que je veux.Regardez, cette montre est vide, et l’autre le sera bientôt.FRÈRE ONÉSIPHORE — Mais vous allez rouler sur l’or! MARIE-EMMA 33 GUILLAUME — En tout cas, l’or va rouler.Aux petits des oiseaux, Dieu donne leur pâture: il ne laisserait pas dans la purée un vieil homme comme moi.FRÈRE ONÉSIPHORE — Cest vrai que vous avez un peu vieilli, M.Guillaume, le frère Olibrius m’en faisait la remarque à midi.Il me disait: « Il doit bien avoir soixante ans, notre directeur de bande.La mort s’approche.Il mériterait un peu de repos ».GUILLAUME — Le frère Olibrius est bien aimable de s’inquiéter de ma mort.On en parle plus gaillardement à son âge, quand la mort est loin.FRÈRE ONÉSIPHORE — Vous êtes chrétien, M.Guillaume, je ne parle pas de mort, mais de paix.GUILLAUME — La mort et la paix éternelle, pour moi ça se ressemble un peu.FRÈRE ONÉSIPHORE, sévère — La paix éternelle, c’est le ciel où nous verrons Dieu.Nous aurons le regard extasié que les peintres prêtent à nos saints.Vous ai-je donné une photo indulgenciée du petit Fulgence Filiforme, mort en odeur de sainteté, notre ancien élève?GUILLAUME — J’ai celle de votre autre ancien, Vertu Guidouche.FRÈRE ONÉSIPHORE, pincé — Il y avait dans la vertu de Vertu Guidouche quelque chose de frelaté, les experts soulignent qu’il s’obstine à ne pas faire de miracles.GUILLAUME — C’est peu aimable pour son Alma Mater.FRÈRE ONÉSIPHORE, reprise — Tandis que la mémoire de Fulgence.je l’ai eu dans ma classe, c’était un adorable garçon bien élevé, je ne crois pas l’avoir vu dépeigné deux fois.tandis que la mémoire de Fulgence Filiforme acquiert chaque jour plus d’éclat.(Il cherche dans toutes ses poches.) Une vieille demoiselle vertueuse 56 ANDRÉ LAURENDEAU assure qu il lui a.comment dire.remis en activité son.enfin ses fonctions évacuatrices, et que c’est un miracle, ce dont, la connaissant, je ne doute pas; je veux dire que je ne doute pas de son témoignage.M.Guillaume, je remercierai éternellement le ciel de m’avoir inspiré (il tend l’image) ce témoignage de ma vieille amitié à 1 heure où nous devons nous séparer.GUILLAUME — Vous nous quittez?FRÈRE ONÉSIPHORE — Mais non, mais non, le frère Provincial m’honore toujours de sa confiance.C’est vous, M.Guillaume.Vous ne m’avez pas entendu?Guillaume se laisse tomber sur une chaise.FRÈRE ONÉSIPHORE — C’est une épreuve, je le comprends; mais 1 image du petit saint Fulgence vous réconfortera, vous verrez.Et puis vous comprendrez: la direction de la Bande taxait vos forces depuis des mois, c’est au fond une bénédiction que j’apporte.GUILLAUME — Vous me ruinez.FRÈRE ONÉSIPHORE — Vous avez dit vous -même que votre magasin.GUILLAUME — Quand on saura que j’ai fini chez vous, on me quittera.FRÈRE ONÉSIPHORE — Nous n’allons pas cesser de vous encourager.Vous serez toujours notre fournisseur attitré.Voyons, il y aura d’autres beaux jours! Redressez-vous.GUILLAUME — C’est vraiment fini?FRÈRE ONÉSIPHORE — Je salue respectueusement l’excellent musicien que vous avez été.GUILLAUME — Je devrais remercier.Bonsoir.FRÈRE ONÉSIPHORE — Bonsoir, mon cher ami, et que les bénédictions de Dieu vous accompagnent.U sort d’un pas décidé. MARIE-EMMA 57 XIX Guillaume reste silencieux un moment.GUILLAUME, appelant — Pierrot.(Pierrot s’approche.) Pierrot, monte à la maison.Préviens ta tante Marie-Emma: j ai une course à faire.Qu’elle vienne garder le magasin.Le petit part.Les deux autres regardent Guillaume, qui paraît son âge, et qui s’éloigne pesamment à travers le magasin.XX Marie-Emma, dans l’arrière-boutique, joue un air de flûte.Pénombre; les lampes ne sont pas allumées.En arrière-plan, la musique du Rêve.A mi-voix: VOIX DE FRÉDÉRIC — C’est vous; c’est vous ce pâtre qu’on entend quand on ferme les yeux?Elle sourit et recommence.Cloche d’entrée: la musique du Rêve disparaît.Laurent entre d’un pas décidé.A mi-route il s’arrête, écotite la flûte.Puis continue jusqu’à Marie-Emma: LAURENT — C’est bien, c’est vraiment bien.(Elle va déposer sa flûte.) Mais non, continuez.Que vous avez de dons, mademoiselle Marie-Emma.(Elle hésite.) Si seulement vous aviez consenti à travailler.(Elle dépose sa flûte.) MARIE-EMMA — C’est mon père que vous venez voir? 58 ANDRÉ LAURENDEAU LAURENT — Oui.(Elle paraît légèrement déçue.) Il est en haut?MARIE-EMMA — Il rentrera peut-être beaucoup plus tard.LAURENT — Il faudrait pourtant que je le voie.(Il va vers elle.Bas, et avec accent.) Lui parleriez-vous à ma place?Vous sauriez tellement mieux.MARIE-EMMA, assez négative — Vous êtes bien ému tout à coup?LAURENT — Mademoiselle Marie-Emma.Ça ne va pas du tout à la bande de Saint-Potentien.Vous nous avez entendus hier.MARIE-EMMA, ironique — C’était une belle nuit.LAURENT, s’emporte — Mais je vous parle de musique! (De plus près, bas d’abord, puis crescendo.) Vous savez ce que c’est qu’une déroute?C’est peu de dire que nous l’avons frôlée.Vous savez reconnaître une fausse note?Nous en avons accumulé des milliers.(Eclatant) Etes-vous devenue sourde?MARIE-EMMA, détachée — En tout cas je vous entends.LAURENT —• Comprenez-moi, c’est sérieux.Votre père a complètement perdu la direction de la fanfare, il s’est affolé.MARIE-EMMA — Ce sont des choses qui arrivent.LAURENT, blessé — Certains, qui ont plus de poids que moi, trouvent quelles arrivent trop souvent.MARIE-EMMA — Laissez-les dire.On n’oserait pas toucher à mon père.LAURENT, violemment — Pas toucher?(Il se reprend.Gravement) C’est fait, mademoiselle; on m’a offert son poste ce matin.MARIE-EMMA — Mon père est renvoyé? MARIE-EMMA 59 LAURENT — Le Frère Directeur va l’en prévenir aujourd’hui même.(Silence.) MARIE-EMMA — Il fait sombre ici.Elle allume une lampe.La lumière éclaire une figure tendue.LAURENT — Si j’ai été brutal, avouez que vous.MARIE-EMMA, pour elle-même — Mon père est renvoyé.On vous offre de le remplacer.(Brusquement, à Laurent) Et bien entendu, vous acceptez.LAURENT — Que j’accepte ou refuse, votre père n’y sera plus.MARIE-EMMA, sourdement — C’est presque trop beau.Une vie comme la sienne devait finir ainsi, c’est l’heure de la curée, (agressive, vers Laurent) et ceux auxquels il s’est donné voudront au moins dévorer les restes.LAURENT, effort, contre lui aussi bien que contre elle, pour éviter toutes ces émotions inutiles — Nous avons peu de temps et il vaudrait certainement mieux.MARIE-EMMA — Mais pourquoi parler de restes comme si sa vie finissait?Il est jeune, M.Laurent, lui avez-vous seulement regardé les yeux?Et que je vous le dise enfin: il y a plus de musique dans le bout de son petit doigt que dans toute votre pédante personne.LAURENT — Vous vous rendez compte que j’existe?Vous me faites l’honneur de vous apercevoir de moi?MARIE-EMMA — Vous m’avez appris à me méfier de vous.LAURENT, s’abandonne enfin à la colère — Je pense bien! Est-ce que je ne travaille pas, moi?Est-ce que je ne me fraye pas ma route à coups de pioche?Et qui le ferait pour moi?Est-ce que je pouvais jouer simplement par caprice les soirs où l’on est seul et où cela passe par le cœur? 60 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA — Mon père n’a jamais eu de maître.Il a tout appris seul.LAURENT — Il est extraordinaire, mais il a l’art d’escamoter les passages difficiles.Il est parmi ses instruments comme un prince qui distribue son bon plaisir; dès qu’un courtisan l’ennuie il le congédie d’un sourire et il passe à un autre.Je suis, moi, d’une autre race.MARIE-EMMA — Et c’est le paysan qui va succéder au grand seigneur.LAURENT — Il faut beaucoup de paysans pour un grand seigneur.La vie ne se gagne pas à.(Il la regarde.) Mais comment le sauriez-vous?Vous marchez parmi nous comme une étrangère, et les choses de cette terre ne vous retiennent pas.Combien de fois en ai-je été irrité jadis, quand votre père s’est mis à me recevoir chez lui.J’arrivais glorieux de mes progrès de la semaine, j’avais travaillé comme un déchaîné, et j’aurais aimé qu’un sourire comme ceux que vous aviez soudain dans ce temps-là, un sourire gratuit, me récompense, comme celui d’une sœur plus jeune.MARIE-EMMA, une moue sceptique — Quand mon père vous faisait attendre, vous grondiez, vous cassiez en vous retournant les bibelots du salon et moi, maman m’envoyait ramasser les morceaux.Vous tiriez sur mes tresses comme si nous avions eu tous les deux dix ans de moins.LAURENT — Je l’ai osé un jour.Aviez-vous le droit de me mépriser autant que cela?MARIE-EMMA — Vous étiez comme un jeune tigre, vous me faisiez peur et pitié.LAURENT — A New-York, seul dans ma chambre, j’ai revu ces choses et les ai comprises.De loin ce magasin paraissait un refuge.Mais une fois revenu il n’a plus été MARIE-EMMA 61 possible de vous parler.Vous n’étiez pas seulement absente, vous paraissiez murée contre nous tous.En ce moment encore.Et pourtant c’est à vous deux que je pense, uniquement à vous deux.Vous ne voulez pas voir que la maison se désagrège?MARIE-EMMA — Croyez-vous que cela nous intéresse?LAURENT — J’oserai vous le reprocher.Votre mère est morte, et vous n’avez même pas essayé de la remplacer.Oh! vous ne lui ressemblez guère, on ne vous demandait pas d avoir sa poigne et même on vous était reconnaissant de la douceur que vous apportiez après un règne un peu tyrannique — de cette douceur lointaine qui vous appartient.MARIE-EMMA — Laissez ma mère et ma douceur.De quoi vous mêlez-vous?LAURENT — Quand on voit des gens qui se noient, pensez-vous qu on leur demande la permission avant de plonger?MARIE-EMMA — Vous ne me sauverez pas, monsieur Laurent, vous allez vous contenter de voler son poste à mon père.LAURENT — Je l’ai refusé ce matin même.MARIE-EMMA — Vous refusez?Quelle grandeur dame.Vous devez déjà le regretter.C’est un coup de pioche qu’il fallait avoir le courage de donner.LAURENT — Vous m’en voulez donc beaucoup d’être ce que je suis.Quand vous jouez un air de flûte, pensez-vous que ce soit votre âme seulement qui s’exprime?Il a fallu apprendre à poser les doigts sur les clés, il faut savoir souffler, il faut connaître ce qu’on joue: une rêverie comme celle de tantôt, mais à la flûte, c’est un miracle, c’est une pyramide qu’on réussit à faire tenir sur sa pointe. 62 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA — Cela convient assez aux gens qui marchent comme nous sur la tête.LAURENT — Savez-vous ce que vous mériteriez?(S’avance vers elle.) Qu’un homme vous parle dur et qu’il vous prenne par les poignets, qu’il vous traîne s’il le faut, qu’il vous dise: tu vas revenir sur la terre.MARIE-EMMA, comme si elle avait peur et se frottant les poignets — Je vous défends bien de me tutoyer.LAURENT — Je ne suis pas cet homme, vous n’avez rien à craindre.MARIE-EMMA — Vous serez de ceux qui battent leur femme.LAURENT — Si elle est demeurée un enfant capricieux, pourquoi pas après tout?Il y a une franchise qui est de l’amour, mais de cet amour-là vous ne voudrez jamais.MARIE-EMMA — Je ne crois pas à l’amour qui s’annonce par des coups, je ne crois pas aux amitiés toujours grondeuses et ronchonneuses comme celle dont vous prétendez entourer mon père.Et avec toute votre agitation, pensez-vous l’aider?Empêcherez-vous qu’on le mette à la porte et que son magasin décline?LAURENT, il s’avance de nouveau — Si votre père veut seulement lever le petit doigt, je ne vous lâcherai pas.MARIE-EMMA, recule — Soufflez dans votre trombone, c’est encore ce que vous faites de mieux.LAURENT — Vous voulez donc me détruire?MARIE-EMMA — Ceux de votre espèce sont promis au succès.Mais ne me demandez pas d’applaudir par-dessus le marché.LAURENT — Ceux de l’espèce que vous dites, d’habitude, n’envoient pas promener les frères Onésiphores.Vous êtes ainsi, et mon lot est de rester seul. MARIE-EMMA 63 MARIE-EMMA — Voyez-vous ce petit garçon?II se redresse de toute sa taille, et il réclame le sourire d’une sœur cadette.LAURENT — Eh bien je m’en passerai, j’ai l’habitude.Mais prenez garde.Ma solitude est peu de chose auprès de la vôtre.Vos airs de flûte ne sont pas de la musique, mais autant de soupirs et d’aveux.Vous pouvez chasser ma main, mais la vôtre se crispe parfois, comme si elle cherchait quelque chose par delà vos caprices.Ah! Marie-Emma, comme nous aurions été forts tous les deux si vous aviez consenti.Elle a l’œil fixe et ne dit rien.LAURENT — Je reviendrai.J’ai vis-à-vis votre père des devoirs dont vous-même ne sauriez me dispenser.Bonsoir, mademoiselle Marie-Emma.Elle ne répond pas, et le regarde, qui part d’un pas quand même ferme.XXI Mêmes lieux.Regard perdu de Marie-Emma.La camera suit ce regard, vers le magasin.Le voleur de flûtes entr’ouvre la porte du magasin, regarde, ne voit personne.Il marche d’un pas qui rappelle la musique de tantôt, s’avance vers la vitrine aux flûtes, les voit, leur sourit, regarde en arrière.La grosse et la petite caisses scandent, plus lentement et en sourdine, ses gestes toujours un peu saccadés.Il va de l’autre côté de la vitrine, fait jouer délicatement la porte en coulisse.Un bruit sec. 64 ANDRÉ LAURENDEAU Marie-Emma l’a vu.Elle marche vers lui, du même rythme, à peine un peu plus large.Le filou, pris de panique, regarde en tremblant, sa main sur la flûte.Le rythme meurt.MARIE-EMMA — Qu’est-ce qu’il y a?Ne tremblez pas ainsi.C’est une flûte que vous vouliez?[Il répond par signes.) Vous jouez de la flûte?Alors pourquoi.Pour la revendre?Vous êtes un voleur.(NON) ou un pauvre (OUI, TRES FORT), ou les deux (OUI, COMME UN AVEU).Mais pourquoi une flûte?Les flûtes, c’est des rêves, mon garçon.Quand on est voleur, au moins on vole des choses sérieuses.Elle montre le trombone à coulisse, à côté.Le flou regarde, puis lorgne sa poche ou évidemment un trombone n’entrerait pas.MARIE-EMMA — Oui, une flûte, c’est discret.Ça se cache dans la poche du gilet.Qui devinerait ce que vous portez?Qui vous ravirait votre secret?Qui parlerait de soupirs et d’aveux, si vous avez pris soin de ne jamais jouer que seul au fond des bois?Vous voulez vraiment une flûte, et vous n’avez pas les moyens de payer?(Affirmations un peu intimidées.) C’est pour l’offrir à votre amie?(Même feu.) Si vous pensez que je vous crois.(Elle rêve.) Vous en tireriez le prix d’un repas, au moins elle servirait à quelque chose.Puis elle irait dormir dans le magasin d’un juif ou grec, et alors quelqu’un la découvrirait, on ne sait pas qui, un vieux qui ferait dessus ses derniers soupirs.Attendez.Elle se dirige vers l’arrière-boutique.Le garçon, qui a remis les flûtes, va en prof ter pour s’enfuir.Elle le comprend, revient, ferme la porte à clef.Elle court presque vers le bureau à l’arrière, prend sa flûte, revient vivement'. MARIE-EMMA 65 MARIE-EMMA — Tenez, celle-ci vaut les autres, on y a à peine touché, et tellement du bout des doigts.Prenez, faudra-t-il vous payer pour l’emporter?Elle rouvre la porte, revient vers lui, glisse la flûte dans la poche du filou.MARIE-EMMA — Je voudrais voir sa figure, à celui-là, et savoir quels airs il en tirera.Partez, partez ou je la reprendrais.C’est elle qîà s’éloigne.Retour du rythme en sourdine.Le jeune homme, encore apeuré, prend la flûte qu’il manie comme un objet dangereux; il hésite; soudain, il la dépose sur la montre.Il sort soulagé, en essuyant ses mains l’une contre l’autre, toujours au même rythme, qui s’éteint comme il disparaît.XXII Chambre de Marie-Emma, un instant plus tard.Frédéric y trône, en gladiateur ou quelque autre déguisement excessif.Marie-Emma entre, amère.Ras de musique.Quand elle l’aperçoit: MARIE-EMMA — Ah! toi, laisse-moi.(Elle l’examine.) Quel athlète de carnaval.C’est moi sans doute encore qui t’ai voulu ainsi?Tu vas me dire que.FRÉDÉRIC, marche sur elle — Vous voulez secouer le joug?Il va falloir vous tordre les mains, ou empoigner votre chevelure.MARIE-EMMA, avec mépris et déf — Toi?Voici mes mains, et que cela fasse mal. 66 ANDRÉ LAURENDEAU Il fait mine de lui prendre les mains et de les tordre.Elle n’entre pas dans le jeu, qui devient une preuve d’impuissance: MARIE-EMMA — Vous pouvez tout excepté cela.Je n’avais jamais senti votre essentielle fadeur, ni que si le jour vous trahit, c’est que vous êtes lunaire.FREDERIC, se dégonfle — Mais je vous jure qu’il y a un instant à peine vous me désiriez ainsi.Vos pensées se mettent à changer trop vite.Même moi, je ne saurais plus les suivre.MARIE-EMMA — Alors à quoi sers-tu?FRÉDÉRIC, se battant les flancs — Regardez-moi, ne suis-je pas ce qu’on fait de mieux?Qu’il paraisse, ce Laurent que vous n’aimez pas mais qui vous trouble.MARIE-EMMA — Tu n’es donc qu’un écho de ma voix?Depuis que je me reconnais, tu m’ennuies.FREDERIC, même élan artificiel — Qu’il est drôle pourtant quand il souffle dans son trombone, les yeux lui sortent, les joues se gonflent, il est à mourir de rire.MARIE-EMMA — Tu m’ennuies, tu m’ennuies, il est drôle mais il est réel.Et pas un mot sur ma flûte, je ne l’ai pas sacrifiée, je l’ai jetée à la poubelle.(Elle va vers le lit.) Comment les autres font-ils?(Elle s’étend sur le lit.) FRÉDÉRIC, comme un enfant déçu — Mais je suis Spartacus, tu ne veux plus me voir?Il va falloir te border maintenant.(Il la couvre d’un édredon imaginaire.) MARIE-EMMA, qui le regarde faire et dire avec mépris J’ai froid quand même.(Elle s’isole de lui.) On se croyait délivré des autres.Mais tout à coup ça fait mal, on souffre, on apprend qu’on vivait.Frédéric disparaît. A1ARIE-EMMA 67 MARIE-EMMA — Pauvre papa Guillaume, il n’a jamais rien su.On l’aime pour son innocence, mais il en meurt.Frédéric, tais-toi, tu vas encore m’ennuyer.C’est vrai que deux bras noués sur moi m’empêcheraient de penser, deux bras trop durs.Et c’est vrai que mes cheveux ont faim d’être tirés en arrière par des mains que je ne conduirais pas.Frédéric.(Elle s’assied brusquement.) Frédéric, où es-tu?(Eigine inquiète et appels étouffés.) Frédéric, Frédéric, j’ai peur d’être seule.Frédéric.Papa. RESPIRATION La brume s’est levée.Mais la mer est très sombre et s’agite sous un ciel bas. LE MARDI SOIR XXIII La cuisine.Ernest se berce.Guillaume, qui lisait, dépose son journal.GUILLAUME — Il est passé onze heures, mais j’ai pas sommeil.ERNEST — Ni moi.VOIX DE MARIE-EMMA — Ah! Moi non plus.Elle apparaîtra avec un raccommodage.ERNEST — J’ai pourtant une grosse journée demain, je vous dis que ce patron-là, il est raide, tout revoie autour de lui: « Ernest, les factures.Ernest, tranche-moi cette fesse-là ».Comme si j’étais un garçon boucher, moi.GUILLAUME — T’en as déjà assez?ERNEST, plus vif — Pensez-vous que je suis fait pour découper des fesses de veau?GUILLAUME — Quel déshonneur y a-t-il à trancher des fesses de veau?(Il s’approche d’Ernest.) Qu’est-ce que tu mijotes, toi?Est-ce qu’on va te revoir un bon soir un petit peu pompette, ta situation noyée dans un verre de bière?ERNEST — Ils m’ont parlé d’une autre job.(Silence.) GUILLAUME, se promène, regarde le raccommodage de Marie-Emma.A Ernest.Est-ce que tu ne pourrais pas 70 ANDRÉ LAURENDEAU changer de bas plus souvent, Ernest?Tu fais des trous plus grands que des talons.ERNEST — Vous trouvez que je sais même pas trouer mes bas?Silence.Embarras.Ernest recommence à se bercer.Guillaume va se rasseoir sur une autre chaise.Après un moment-.GUILLAUME — J’ai pas eu de nouvelles de Laurent.Ça me surprend.Marie-Emma regarde obstinément son raccommodage.Inquiète, mais murée.La camera restera sur elle durant les prochaines répliques.ERNEST — C’est lui, il paraît, qui va vous remplacer?GUILLAUME — Il paraît.Ça s’impose d’ailleurs.Qui voudrais-tu que ce soit?Pas toi toujours?ERNEST — Je vous surprendrais peut-être.GUILLAUME — Diriger, mon jeune, ça demande une énergie extraordinaire.ERNEST — Dans votre genre.GUILLAUME — Oui, dans mon genre.ERNEST — Alors le frère Onésiphore ça ferait un sacré bon chef.GUILLAUME — Le frère Onésiphore?Il dirigerait à coups de hache, comme il mène tout le monde.Un coup, deux coups, et l’arbre tombe.(Silence.) Ça m’aurait fait plaisir de voir Laurent.Parce que déjà.déjà je m’ennuie.ERNEST — Vous vous ennuyez de battre la mesure?Le dernier concert c’était il y a trois jours.GUILLAUME — Le dernier, c’était il y a trois jours.Mais le prochain, il y en aura pas.Alors je m’ennuie.(U se lève, tambourine sur la table.) Maudite marche MARIE-EMMA 71 militaire.Dire que je dirige ça depuis vingt-cinq ans.A force de l’entendre, j’ai dû l’oublier.Il la fredonne.Ernest soupire.GUILLAUME — Vous vous endormez pas, les enfants?Marie-Emma fait nerveusement signe que non.ERNEST — Non, je m’endors pas.GUILLAUME — Marie-Emma, j’ai retrouvé ta flûte sur une vitrine, avant-hier, en entrant.MARIE-EMMA — C’est vous?Merci papa.GUILLAUME — A ta place je ne laisserais plus traîner ma flûte dans le magasin: lundi, Nécropoulos a pris un voleur sur le fait.Le bonhomme Nécropoulos, il est tellement avare qu’il l’est même au bénéfice des autres.Encore un chameau; il vient me voir demain.ERNEST — Pour le loyer?GUILLAUME — Oui, parlons d’autre chose.Alors vous avez pas sommeil?ERNEST — Tournez donc pas autour du pot, le père.GUILLAUME — C’est parce que.Cette marche, je voudrais la diriger encore une fois.Evidemment, à deux, ça ferait pas une fanfare complète, mais on aurait.ERNEST — Vous voulez que Marie-Emma et moi, dans la cuisine.GUILLAUME — Pourquoi pas dans la cuisine?On peut pas faire de musique dans ma cuisine?Tu voudrais endosser ton uniforme, je suppose?ERNEST — Merci, il est assez laid.GUILLAUME — Je le portais avant que tu naisses, et je le trouve beau, moi.MARIE-EMMA — Oui, papa, nous allons jouer.Ça vaut mieux que de se retourner dans son lit.(Elle va prendre sa flûte.) 72 ANDRÉ LAURENDEAU GUILLAUME — Justement, par un heureux hasard, j’ai les partitions ici.Ernest s’ébranle, reviendra avec son énorme tuba.GUILLAUME — Et ma baguette.Je dispose les parties sur la table.Marie-Emma revient et s’installe.GUILLAUME, affairé — On va jouer dans le mouvement, ma fille, et tu le peux, c’est si simple.C’est si simple, pourquoi suis-je allé me perdre dans cette simplicité-là.[Quelques coups de baguette sur la table.) Nous y sommes?ERNEST — Je viens.(Apparaît et s’asseoit, comme écrasé sorts son instrument.) GUILLAUME — Toi, t’as jamais réussi à arriver à l’heure à une répétition.Nous y sommes?ERNEST — Minute, je m’accorde.Guillaume installe sa partition sur la table.Marie-Emma le regarde avec une pitié où il entre peut-être moins de tendresse que d’habitude.ERNEST — Je suis prêt.Guillaume bat la mesure.Il les arrête bientôt.GUILLAUME — Ernest, c’est mou.Rebondis, plus d’énergie, c’est fait pour faire marcher, une marche.Toi aussi, Marie-Emma, on dirait que tu chantes une berceuse.Et les attaques: fermes comme si on était trente.Elle le regarde tout le temps.Ils recommencent.La camera s’éloigne', ils forment un petit groupe tassé, frileux, aussi pauvre que leur musique. RESPIRATION La mer est plus bleue, le ciel moins bas. JEUDI XXIV Matin très clair.Porte de la chambre de Marie-Emma, vue de Vextérieur.Elle s’ouvre.Marie-Emma sort de sa chambre, va vers la cuisine, où tout est bien en ordre.Elle s’installe près de l’évier, pour peler des pommes de terre.La musique du rêve entre doucement.La jeune fille interrompt son travail.VOIX DE MARIE-EMMA — De quoi m’éveiller?Je suis au bord de tout.(Elle recommence à peler.) Quand on rêve, la nuit, Frédéric, de vrais rêves et pas toi.le matin on s’éveille et on a tout oublié.Mais on sait bien qu’on a rêvé.Alors, alors si toutes les nuits on pénétrait dans une autre vie, et si celle-là était la vraie?Le jour quotidien serait le cauchemar de cette nuit réelle.Je rêve que je vais m’éveiller de la vie.Elle jette la pomme de terre dans un bol rempli d’eau.L’eau gicle sur elle.La musique cesse.Marie-Emma regarde autour d’elle, comme si Frédéric venait de disparaître.Elle s’essuie la figure et recommence à peler des pommes de terre. MARIE-EMMA 73 XXV L’après-midi, au magasin.Un client vient de sortir.Nécropoulos entre; en se dirigeant vers l’arrière-boutique, il examine les instruments, surtout les cuivres.Guillaume l’accueille à son pupitre.GUILLAUME — M.Nécropoulos, je ne vous dirai pas de vous sentir comme chez vous, je vois que c’est déjà fait.NECROPOULOS, avec l’exaltation du propriétaire — Il y a des choses qui coûtent très cher et ça ne paraît pas.Il y a des choses qui ont l’air de coûter très cher et elles ne valent rien.Un instrument, c’est beau, ça donne ce que ça promet.GUILLAUME — N’avez-vous pas perdu quelque argent en liquidant le dernier lot?Il me semble vous l’avoir entendu dire.NECROPOULOS, revient humble — M.Guillaume, ne vous moquez pas de moi quand je viens d’être si gentil.C’était hier mon rendez-vous et je viens le lendemain.C’est triste, ça.GUILLAUME — Vous devriez toujours venir le lendemain, chaque jour serait plus gai.NÉCROPOULOS — Et alors?GUILLAUME, haussant les épaules — Alors.rien.NÉCROPOULOS — Il faut me payer.GUILLAUME, montrant les instruments de musique — Payez-vous.(On entend des pas.) Attendez.Marie-Emma entre.Elle est coiffée.GUILLAUME — Vous connaissez ma fille?NÉCROPOULOS — Je l’ai connue haute comme ça. 76 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA — Bonjour monsieur.NÉCROPOULOS — J’ai bien peur, mademoiselle, que notre conversation de commerçants n’écorche vos gracieuses oreilles.GUILLAUME — Vos décisions écorcheront de toutes manières sa gracieuse personne — tu es jolie ma fille, ta coiffure te va bien.Elle peut rester.NECROPOULOS, contre mauvaise fortune, bon cœur — Mademoiselle est raisonnable.Elle verra que je ne viens rien vous arracher.GUILLAUME — Pas un seul instrument?NÉCROPOULOS — Si nous nous entendons, rien du tout.{U respire.Il va jouer le grand jeu.) M.Guillaume, vous êtes un artiste.GUILLAUME — Je connais la chanson, sautez le préambule.NÉCROPOULOS — Vous êtes même un grand artiste.Les grands artistes sont charmants, mais distraits.C’est triste ça.GUILLAUME — Prenez votre livre de chair, et cessez de m’insulter.NÉCROPOULOS — Mademoiselle, votre père est un artiste et pas un homme d’affaires.Pour conduire un magasin comme celui-ci, il faut les deux.Je propose d’associer (grands gestes vers Guillaume) l’artiste et (se montrant modestement) le commerçant.(Silence.) GUILLAUME — « Guillaume et Nécropoulos » ?Non merci.NÉCROPOULOS — Nous ne toucherons pas à la devanture.On viendra toujours chez M.Guillaume.GUILLAUME — Et on trouvera Nécropoulos.NÉCROPOULOS — Si peu, si peu, M.Guillaume.C’est triste, ça.Je viendrai une petite heure chaque matin, MARIE-EMMA 77 avant le premier client.{Comme s’il s’agissait d’insignifiances.) Je tiendrai les livres, j’adresserai les commandes, je paierai les factures.A huit heures, je partirai, on ne me reverra plus.GUILLAUME, tenté — Pas de livres à tenir?Et je ne vous verrais pas?NÉCROPOULOS — Toutes les questions d’argent, je m’en occuperai.C’est triste, ça.La publicité, je m’en occuperai.GUILLAUME — Inutile, la publicité: mon nom suffit.NÉCROPOULOS — Croyez-vous, M.Guillaume?Tout se ternit.C’est comme vos vitrines et vos murs, il faudra les peinturer.GUILLAUME — Je vous le crie depuis cinq ans.Mais qui paiera?NÉCROPOULOS — Moi.GUILLAUME — Vous?Vous êtes bien généreux tout à coup.Et je choisirai les couleurs?NÉCROPOULOS — Bien sûr.GUILLAUME — Où est votre intérêt dans tout cela?NÉCROPOULOS — Dans les profits, monsieur Guillaume.GUILLAUME — S’il n’y en a pas?NÉCROPOULOS — Avec moi il y en aura.GUILLAUME — Les profits seraient partagés entre vous et moi?NÉCROPOULOS — Je paierai même votre part d’avance.MARIE-EMMA — Papa, c’est merveilleux.Et d’habitude M.Nécropoulos ne parle pas pour ne rien dire.GUILLAUME — Par contrat?NÉCROPOULOS — Par contrat.(Sortant un papier.) J’y avais pensé, c’est triste, ça.Lisez, et signons tout de suite, vous serez tellement soulagé. 78 ANDRÉ LAURENDEAU Guillaume lit.GUILLAUME — Vous calligraphiez bien.NÉCROPOULOS — J’ai vécu en France, M.Guillaume.J’y ai même perdu une fortune.j’ai dû tout recommencer à quarante ans.GUILLAUME, lisant toujours, lève soudain les yeux — C’est triste ça, et peu rassurant pour moi.NÉCROPOULOS — La guerre m’avait ruiné.Il n’y aura plus de guerre.GUILLAUME, lisant toujours — Hé! Mais qu’est-ce que je deviens là-dedans?Mon nom disparaît.NÉCROPOULOS — Il reste sur la devanture.GUILLAUME — C’est juste.Mais le stock vous appartient.NÉCROPOULOS — Il me faut des garanties.GUILLAUME — C’est juste.Mais c’est pour trois ans.NÉCROPOULOS — Renouvelable, M.Guillaume: renouvelable, c’est écrit.GUILLAUME — Oui, c’est écrit.NÉCROPOULOS — J’apporte la sécurité, M.Guillaume.MARIE-EMMA — Papa, je n’y connais rien; pourtant c’est peut-être la sécurité.Vous n’auriez plus ces casse-tête de fin de mois.GUILLAUME — Alors tu es d’accord?Ce diable d’homme doit me rouler.Ecoute, il ne vous restera rien à ma mort.MARIE-EMMA — Qu’importe pourvu que vous viviez plus léger.NÉCROPOULOS, qui prête l’oreille — C’est ça, plus léger, mademoiselle, plus léger, votre père va rajeunir.On entend la porte s’ouvrir.MARIE-EMMA — Ah! c’est Laurent.Prenez son avis, papa. MARIE-EMMA 79 NÉCROPOULOS — Pourquoi mêler des étrangers à des transactions aussi délicates?Restons plutôt en famille.MARIE-EMMA — Consultez-le, papa.GUILLAUME — Il t’inspire confiance tout à coup?Tu as raison.Bonjour Laurent, tu arrives à point.XXVI Laurent salue cérémonieusement Marie-Emma et serre la main de Guillaume.LAURENT — Je tente en vain de vous rejoindre depuis avant-hier.GUILLAUME — Lis ça, et dis-moi ce que tu en penses.J’allais signer.Laurent, étonné, commence à lire.NÉCROPOULOS — Mon Dieu, mon Dieu, on était si bien entre nous.GUILLAUME, Vexaminant — Seriez-vous pris de remords?Vous pâlissez.Asseyez-vous.Laurent fronce les sourcils.Marie-Emma est à côté de lui, ils forment un couple, un peu isolé des autres NÉCROPOULOS — Ce jeune homme ne connaît pas tous les éléments de la question.Sa figure annonce un caractère difficile.Je repasserai, M.Guillaume.GUILLAUME — Pas de fuite, M.Nécropoulos.NÉCROPOULOS — Au moins soyez ferme, soutenez votre décision.LAURENT, éclatant — Vous allez me dire qui est la canaille qui vous propose cette affaire.Guillaume indique Nécropoulos qui hésite, puis fait front. 80 ANDRÉ LAURENDEAU NÉCROPOULOS — Serviteur, monsieur.LAURENT — Je n’ai jamais vu d’infamie pareille à celle-ci.NÉCROPOULOS — Vous me flattez monsieur.LAURENT — Il saisit la direction de l’affaire, il vole le stock, et il vous prend jusqu’à votre nom: si dans trois ans le contrat n’est pas renouvelé — et il ne le sera pas — vous n’avez plus le droit d’ouvrir ailleurs une boutique qui s’appellerait Guillaume.GUILLAUME — C’est si mauvais que cela?LAURENT — Vous devenez un enfant mineur.Il vous fera danser comme une marionnette.MARIE-EMMA — Vous êtes sûr de ce que vous dites, monsieur Laurent?LAURENT — Mais un enfant s’en rendrait compte.GUILLAUME — Vous aviez le front, M.Nécropoulos, de me proposer un arrangement dont les enfants eux-mêmes ne voudraient pas?Regard étonné de Marie-Emma vers son père.LAURENT — Pour abuser ainsi de la naïveté d’un brave homme, il faut.NÉCROPOULOS — Vous vous emportez, mon jeune monsieur, et depuis cinq minutes je vous laisse dire.Mais la situation dont j’hérite, si M.Guillaume signe, est de celles que les vieilles canailles refusent d’habitude.LAURENT — M.Guillaume ne signera pas.NÉCROPOULOS — C’est peut-être à lui d’en décider?M.Guillaume, qui est-ce qui vous traite comme un enfant?GUILLAUME, à Laurent — Tu ne sais pas comme ma position est précaire.NÉCROPOULOS — Oui, parlez-lui, M.Guillaume. MARIE-EMMA 81 LAURENT — M.Nécropoulos, vous avez joué et perdu.Ah! Votre calcul était bon.Vous preniez la boutique avec les instruments.NÉCROPOULOS — Et les dettes.LAURENT — Il a le nom qui vous manque.Il a l’oreille qui vous manque.On l’aime, lui, c’est une figure en ville.Il dirige les défilés, il anime les meilleures fanfares.On sait qu’il aide les petites gens et qu’il va ramasser le talent dans les cours.Alors ça vous arrangerait de vous servir de lui le temps nécessaire, au moins, pour ramener la clientèle.Ensuite, ni vu ni connu, « pauvre cher Monsieur Guillaume j’ai la douleur très grande de devoir vous jeter tout nu sur la place publique ».(Laurent marche vers Nécropoulos, qui recule.) NECROPOULOS — Si je sors, dans vingt-quatre heures les huissiers viendront faire place nette.LAURENT — Si vous osez, dans vingt-cinq heures je vous casse la mâchoire.NÉCROPOULOS — Des menaces, et devant témoin?Ça vous coûtera cher, jeune homme.LAURENT — Et je taperai aussi devant témoin si ça peut vous faire plaisir.Mais quand j’aurai bien tapé, témoin ou pas, vous aurez une drôle de mâchoire.GUILLAUME, moqueur — C’est triste, ça, M.Nécropoulos.(A Laurent) N’est-il pas le plus fort?LAURENT — Dans vingt-quatre heures, nous aurons l’argent; quand le vieil avare palpera ses piastres, tout sera oublié.NÉCROPOULOS — Et même si vous trouvez, dans trois ou six mois tout sera à recommencer.MARIE-EMMA — Pas si.pas si M.Laurent.GUILLAUME — Alors je suis toujours l’enfant de quelqu’un?C’est plein de pères adoptifs ici. 82 ANDRÉ LAURENDEAU LAURENT — Ne vous inquiétez pas de cela.Vous jetterez sa pitance au vieux crocodile.MARIE-EMMA — Oui, qu’il disparaisse.LAURENT — Ah! si vous le désirez.Sortez, monsieur.De peur Nécropoulos fait quelques pas.NÉCROPOULOS, à Marie-Emma — Et moi qui vous offrais mon association.Vous êtes des ingrats.[Ni Guillaume, ni Marie-Emma ne semblent émus.U revient sur eux, agressif.Comme une menace'.) C’est triste ça, c’est triste ça.Laurent fait un pas vers lui: NÉCROPOULOS — Très bien, je m’en vais.Mais pas pour longtemps, pas pour longtemps.Il sort hargneusement.XXVII Les mêmes, moins Nécropoulos, aux mêmes lieux.LAURENT, réaliste — Et maintenant, avisons.Vous lui devez combien?GUILLAUME — Trois mois de loyer.Demain il va me jeter à la rue.Tu as un plan?LAURENT — Empruntez.GUILLAUME — Mon crédit est mort, voyons.LAURENT — Liquidez du stock.GUILLAUME — Qui en veut, sauf les rapaces?LAURENT — Vous n’avez pas comme autrefois de belles pièces?GUILLAUME — Pas la moindre qui ne soit engagée.MARIE-EMMA — Papa.il reste tout de même.votre Guadanini. MARIE-EMMA 83 GUILLAUME — C’était un secret entre nous, ma fille.Tu me trahis.LAURENT — Un Guadanini?Mais c’est presque un Stradivarius.Et vous le cachez?GUILLAUME — Oui, je le cache: il n’est pas à vendre.LAURENT — Et pourquoi?Vous ne jouez seulement pas le violon.GUILLAUME — Je le regarde, ça me suffit.MARIE-EMMA — Il entend.l’orchestre qu’il avait rêvé de conduire.GUILLAUME — J’aime mieux coucher au poste de police.LAURENT — Et votre fille avec vous?MARIE-EMMA — Je travaillerai.LAURENT, que cette pensée indigne — Et votre fille avec vous?Guillaume se laisse tomber sur une chaise la tête entre ses mains.MARIE-EMMA — Je trouverais bien un abri chez l’un de mes frères.GUILLAUME, soudain — Pour qu’ils te donnent leurs couches à laver, avec ces mains-là.(C’est ici qu’il se décide.) LAURENT — Vos fils vous aideront.GUILLAUME — Mes fils.ils m’aiment bien.mais.Non.Je préfère sacrifier le violon.LAURENT — Ah! si vous consentez.Un Guadanini, ça se négocie, il suffira d’un télégramme à New-York.Demain matin, nous sommes sauvés.GUILLAUME — Tu ne sais pas ce que tu vas m’arracher. 84 ANDRÉ LAURENDEAU Il se lève lourdement, se dirige vers l’armoire, en tire la boîte, qu’il va ouvrir; puis il se ravise et la rejerme sans avoir regardé le violon.GUILLAUME — Emporte-le, que je n’en entende plus parler.(Pour lui-même:) Tout s’en va ensemble.Pourquoi est-ce qu’on s’obstine à durer?Il les regarde, puis, les quitte, sans rancune parce qu’il est trop las.Il remonte chez lui par l’escalier.LAURENT — Monsieur Guillaume.MARIE-EMMA — Laissez, Laurent.Je vais monter le rejoindre.LAURENT — Je voudrais lui dire.mais c’est trop tôt.Chez les Frères, certains s’agitent pour le rétablir dans ses fonctions à la fanfare.MARIE-EMMA — Vous les avez vus?LAURENT — Oui.La partie n’est pas encore gagnée.MARIE-EMMA — Alors nous attendrons.(Elle le regarde intensément.) Merci, Laurent.Il doit se sentir terriblement seul.Je compte sur vous ici?LAURENT — C’est la première fois que vous me demandez quelque chose.Elle s’enfuit.Laurent, qui l’a regardée partir, se redresse, joyeux.Cloche du magasin.Un client entre.Laurent va vers lui, comme s’il accomplissait un acte significatif.LAURENT — Vous désirez, monsieur? RESPIRATION La mer joyeuse. SAMEDI XXVIII Chambre de Marie-Emma, un jour clair.Marie-Emma debout, regarde dans la glace; elle attend Frédéric.Fuis : MARIE-EMMA — Comparaissez, Frédéric, je rendrai ma sentence.(Elle se retourne.) Ne jouez pas, vous êtes là, je devine confusément votre présence.Frédéric, il faut nous séparer pour toujours.Frédéric paraît, en costume romantique, mais sans cape.Pas de musique.MARIE-EMMA — Frédéric, je vous dois les heures les plus douces.Que de souvenirs.Quand j’étais petite, l’hiver, maman accaparée par sa cuisine m’oubliait; il ne faisait pas nuit tout à fait.FRÉDÉRIC, essaie de faire du charme — Tu disais: il fait bleu.MARIE-EMMA — Je commençais à me raconter des histoires.Alors dans un brouillard vous apparaissiez.C’est fini.(Silence.) — (Elle va vers lui.) Plus tard ce qu’on ne disait plus, ce que je n’osais formuler, vous le chantiez d’un tel accent que j’ai cru à vous.Je vous ai nourri de mes misères, de mes désirs.(Elle fait mine de le caresser.) Mon chéri — je puis bien pour la dernière fois vous nommer ainsi, — mon chéri j’ai compris de nouveau MARIE-EMMA 87 que vous n’existez pas.Vous êtes ma chimère.Je vous créais à mesure.(Elle s’écarte de lui.) Aujourd’hui je vous donne votre congé.Certes j’ai peur.Mais, le voile déchiré, de quel recours me seriez-vous?Frédéric, vous allez accepter de disparaître.FRÉDÉRIC — Non.MARIE-EMMA — Je vous ordonne de partir.FRÉDÉRIC — Je reste.(Reproche.) Vous m’avez créé; maintenant, je vous échappe car j’existe.L’enfant né d’amours clandestines en respire-t-il moins?Voudriez-vous, comme une fille qui a perdu le sens, m’étouffer sous votre oreiller et jeter le cadavre au fleuve?MARIE-EMMA — Alors c’est moi qui vais partir.FREDERIC, menaces — Je vous suivrai.Je resterai attaché à vos pas.Vous vous croirez seule avec Laurent et tout à coup il me reconnaîtra dans vos yeux.Je surgirai de vous.Il ne vous comprendra plus, il aura peur.Je serai entre vous, il saura que je suis entre vous.Une fois né au cœur de l’homme je suis l’indestructible, et l’on ne me menace pas en vain.MARIE-EMMA — Vous le redirez à d’autres.Je ne crois plus aux fantômes, même s’ils sont beaux.FRÉDÉRIC — Ils vont pourtant vous hanter.Marie-Emma, je fais partie de votre sang.Pour me détruire, il faudrait.(très doucement) il faudrait mourir.Emotion de Marie-Emma.Puis elle se redresse, l’écarte, à la fois nerveuse et résolue, sort de la chambre après un regard inquiet sur lui.Frédéric, d’abord déçu, va vers la porte.Puis il hausse les épaules: FRÉDÉRIC — Si elle veut.(Il se promène.) J’ai le temps, moi.J’ai tout le temps qu’il faut. 88 ANDRÉ LAURENDEAU QUELQUES JOURS PLUS TARD XXIX Le magasin-, la camera s’attarde sur la montre; les cuivres sont toujours là; ils brillent, car un peu de soleil pénètre à l’intérieur.On entend une musique gaie-, le thème, peut-être, sur un mode vif et léger.La camera notes ramène à l’arrière-boutique, où se joue une scène muette-.Guillaume compte à Nécropoulos l’argent qu’il lui doit.Il a l’air glorieux; Nécropoulos courbé, de plus en plus obséquieux à mesure que la somme est complétée.Laurent et Marie-Emma, à côté de Guillaume, regardent la scène en souriant.A un moment Marie-Emma en gros plan regarde autour d’elle comme si elle craignait qtæ quelqu’un ne survienne.Payé, Nécropoulos en prend son parti.Sourire jaune à Laurent, puis à Guillaume.Celui-ci affecte une politesse cérémonieuse.Il accompagne Nécropoulos jusqu’à la porte, qu’il lui ouvre.Il le regarde s’éloigner, avec ironie. RESPIRATION: la mer toujours joyeuse; une fanfare éclatante, reprise en demie-teinte sur un mode mineur. QUELQUES SEMAINES PLUS TARD XXX U arrière-boutique.Laurent est au pupitre de Guillaume, seul.Marie-Emma entre; elle s’avance sans voir Laurent, déjà troublée.Il marche vers elle, un peu comme dans la première scène.LAURENT, avec tendresse — A quoi rêvez-vous, Marie-Emma?MARIE-EMMA, comme prise en faute — Est-ce que je rêve?Pourquoi dites-vous cela?LAURENT, protecteur, s’approche d’elle — Voyons, je sais vous reconnaître désormais.(Elle lui sourit).Tout à coup vous êtes partie, il faut vous parler comme si vous étiez très loin.Il y a du brouillard dans vos yeux.(Elle est de nouveau inquiète.) Ne vous écartez pas, je ne vais pas vous gronder.Je ne défends pas qu’on rêve, voyons.J’aime vos yeux même quand ils partent en voyage, car je sais qu’il va suffire.(Elle a baissé les yeux.) Pourquoi les fermer maintenant?Elle se retourne lentement vers lui.Très grave, très engagée.MARIE-EMMA — Ne vous inquiétez pas des faiblesses que me prennent.Quand on a longtemps été malade et MARIE-EMMA 91 qu’on recommence à marcher, il arrive qu’on chancelle un peu.LAURENT, que ce ton étonne — C’est le souvenir de Louis?MARIE-EMMA — Il est mort pour moi, je vous l’ai dit; mais non pas tout à fait le mal qu’il m’a causé.Laurent.il suffit que je me remettre en votre présence.Si vous partiez, je sais ce qui arriverait.LAURENT — Est-ce que je ressemble à ceux qui peuvent partir?MARIE-EMMA — J’irais au port, entre deux quais que je connais bien.J’y ai si souvent rêvé; et là devant l’eau verte et sale.Mais c’est fini {crispée, comme pour parvenir à se convaincre, elle répète): C’est fini.LAURENT — Venez, j’ai besoin que vous preniez appui sur moi.MARIE-EMMA — J’y pèse déjà d’un tel poids.LAURENT — Vous êtes là pour corriger l’amertume des joies que j’ai connues toujours seul.Et on se demande si elles ne sont pas inutiles.On sait bien qu’on poursuivra l’effort quand même, mais l’athlète qui s’exerce seul a honte parfois des muscles qui ne servent qu’à le rendre plus fort.MARIE-EMMA — C’est si petit, une vie humaine: vous n’êtes pas jaloux de tout ce que je vous ai retenu?Songez que j’aurai trente ans bientôt, et je vous aime depuis trois semaines.(Laurent embrasse ses cheveux.) Je n’oublierais pas si vite, je ne vous pardonnerais pas.(Elle s’écarte de lui).LAURENT — Et si vous étiez moi, vous aimerais-je?Il veut se rapprocher d’elle; elle a vers lui un court élan. 92 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA, très émue — Alors, Laurent, alors.(D’un peu loin déjà:) Ce que j’ai accompli sans vous, je vous l’offre.Ce que j’ai fait contre vous, je vous l’offre.(Elle a beau lui parler, elle redevient seule.) Mes chimères, qui sont moi, je vous les offre.Les heures d’attente inutile, la honte d’avoir vécu près de vous sans vous voir, les mauvaises routes où je me suis perdue, tout ce qui a été et que nul ne peut plus empêcher d’avoir été, je vous l’offre.La lumière a vacillé; elle devient soudain irréelle.On entend une musique désordonnée.Comment savoir si les choses se passent dans un cauchemar ou dans la vie?Laurent regarde Marie-Emma avec stupeur.MARIE-EMMA — Et mon don est royal, Laurent, car ce que je donne, ce n’est jamais un chemin droit, ce n’est jamais un regard inlassable, mais des lignes brisées, un piétinement fou sur un sol stérile (elle regarde fixement un lieu vide), des yeux d’angoisse au moindre péril, un chien errant, un chien sans chenil, (elle a l’air de voir quelqu’un à gauche) un roseau sans racine, un oiseau nomade.(plaintivement) une fille qui a tué son rêve et son rêve renaît toujours.Elle se prend la tête entre les mains.La camera va rester sur elle jusqu’à la fin de la scène.Immédiatement, on entend la voix de Frédéric, mais transformée, déformée.VOIX DE FRÉDÉRIC, aussi irréelle que la lumière — Bonjour Marie-Emma.On me reconnaît, je pense?LAURENT — Qu’est-ce Marie-Emma, que ce rêve qui renaît toujours?VOIX DE FRÉDÉRIC, perçante — Tiens! Le joueur de trombone. MARIE-EMMA 93 LAURENT — Où êtes-vous, Marie-Emma?Elle s’éloigne de lui.Bientôt commence pour elle ce dialogue imaginaire entre Frédéric et Laurent; l’homme en chair et en os, qui reste à quelques pas d’elle, n’y comprend rien et tente à quelques reprises de la ramener à lui.VOIX DE FRÉDÉRIC, insolente — Il faut dire trombo-nien ou tromboniste?VOIX DE LAURENT — Dites ce qui vous plaira.VOIX DE FRÉDÉRIC — On a des préjugés contre ces instruments qu’on regarde comme la racaille de l’orchestre.Car vous êtes musicien d’orchestre, n’est-ce pas?VOIX DE LAURENT — De fanfare, monsieur.VOIX DE FRÉDÉRIC — J’aime assez ces instruments, qui sont la solidité de l’orchestre.je veux dire de la fanfare.N’est-il pas un peu limité cependant, et comment un jeune homme de votre classe peut-il se contenter de souffler dans son trombone?Les lèvres de Marie-Emma ont remué durant la dernière phrase, un peu comme si c’était elle qui parlait.LAURENT — Marie-Emma, Marie-Emma, allez-vous longtemps refuser de m’entendre?VOIX DE FRÉDÉRIC, à Laurent — Au moins, vous préparez quelque chose?Une symphonie, une valse, que sais-je.peut-être une Marche triomphale?VOIX DE LAURENT — Plutôt que d’annoncer à l’avance une Marche triomphale qu’on n’écrit jamais, mieux vaut souffler dans son trombone.VOIX DE FRÉDÉRIC — Une Marche triomphale qu’on n’écrit jamais.Marie-Emma, on vient de porter un coup à quelqu'un que tu connais bien. 94 ANDRÉ LAURENDEAU LAURENT — Vous voulez donc que je parte?VOIX DE FRÉDÉRIC — Alors, la vie, c’est des notes sur un trombone?VOIX DE LAURENT — Non, mais d’y engager son âme.VOIX DE FRÉDÉRIC — Autant peler des pommes de terre.VOIX DE LAURENT — Et pourquoi pas?VOIX DE FRÉDÉRIC — Vous condamneriez une femme à peler des pommes de terre?VOIX DE LAURENT — Celle que vous aimerez, vous la voudrez garder lisse et stérile, vous ne l’entraînerez pas dans l’aventure de votre vie, vous la jugerez trop fragile pour vivre?VOIX DE FRÉDÉRIC — Elle sera une dame au loin dans un château.Elle entendra au loin le son du cor de chasse, et pas votre trombone à coulisse.LAURENT, saisit Marie-Emma et la secoue — Je veux que vous m’entendiez.Vous allez m’entendre à la fin.Elle le regarde, mais bientôt s’échappe, car elle entend toujours Frédéric'.VOIX DE FRÉDÉRIC — Hé! le joueur de trombone.Croyez-vous que l’existence vous ait préparé à manier une porcelaine?VOIX DE LAURENT — Je ne souffrirai pas que.VOIX DE FRÉDÉRIC — Autant souffrir tout de suite.Elle est une porcelaine, un bibelot, rien qu’un bibelot, tôt au tard vous le saurez.MARIE-EMMA, sur le souffle — Un bibelot, un bibelot.VOIX DE FRÉDÉRIC — C’est elle alors qui souffrira.Vous voulez qu’elle souffre?Regardez-la, déjà.MARIE-EMMA — Laurent, il n’y a rien à faire, laissez-moi.LAURENT — Croyez-vous que je vous abandonnerais? MARIE-EMMA 95 VOIX DE FRÉDÉRIC — C’est elle qui vous a laissé.Ne le sentez-vous pas?VOIX DE LAURENT — Je reste.VOIX DE FRÉDÉRIC — Partez, jamais elle ne vous appartiendra.MARIE-EMMA, dans un grand effort — Ah! Cessez de disposer de moi.Cessez que je sois déchirée.Brusquement, la musique se tait, et la lumière redevient normale, mais il fait sombre.Marie-Emma et Laurent sont toujours en présence Vun de l’autre.Elle le regarde.Il croit qu’elle pourra l’entendre.LAURENT — Me direz-vous ce qui se passe?Vous balbutiez je ne sais quoi, vous me fuyez, c’est comme si vous viviez à des lieues et des lieues.MARIE-EMMA — C’est inutile désormais.Vous ne m’avez pas devinée.Un temps de silence.Elle est fermée sur elle-même.LAURENT — Fort bien.Vous ne donnez un espoir que pour le reprendre.Cette fois j’attendrai votre appel.MARIE-EMMA — Je n’appelle personne.Où j’irai, qui m’entendrait?Laurent fait vers elle un nouveau mouvement.Elle s’écarte.MARIE-EMMA — Je pensais avoir donné quelque chose.Il n’y a rien.Laurent, je vais vous aider à m’oublier.Il l’a observée avec rancune.Il part brusquement, sans rien dire.Marie-Emma demeure immobile, comme assommée. 96 ANDRÉ LAURENDEAU MARIE-EMMA — Je voudrais rester ici pour jamais, et que sur place une vague m’emporte.Je voudrais que le monde soit lavé de moi.XXXI Un temps de silence.Ernest entre en zigzaguant.ERNEST — Bonsoir ma sœur.Tu vas croire que j’ai perdu ma situation, j’ai démissionné, il y a une nuance.{Marie-Emma a un mouvement de recul.) On a tout de même son orgueil, hein?On a beau pas être grand chose, quand on est le fils de Guillaume, quand on est le fils de maman Guillaume, on ne peut pas se laisser parler sur un certain ton.Je suis votre paillasson et vous pouvez vous essuyer les pieds dessus; mais le paillasson des Guillaume n’est pas le paillasson d’un marchand de viande.Tu aurais été fière de moi quand je me suis levé.(Un temps.Marie-Emma demeure inerte.) Le type à la taverne, il recrutait des marins, je pense que je vas signer, vous me verrez plus.Quand j’aurai le béret et le pantalon large, je vas venir ici saluer le père.Puis ensuite j’irai saluer le frère Onésiphore.Puis ensuite j’irai saluer Laurent, et je lui dirai: Laurent, tu me croyais pas capable de ça, regarde, je pars.Ah! il va être surpris, Laurent.Il va se lever.Il va me serrer la main.Il va dire: « Tu me surprends, toi, au fond tu es plus courageux que moi ».(Sourire amer de Marie-Emma.) Encore le paillasson.Je veux partir.MARIE-EMMA, fiévreuse — Quand je te regarde, sais-tu qui je vois?Ernest, quand je te regarde, c’est moi que je vois.(Elle l’a pris par le bras.Il résiste un peu.) MARIE-EMMA 97 ERNEST — Je ne veux pas que tu me couches.Je veux retrouver le type.Je veux signer pendant que je suis saoûl.Ensuite, il faudra.il faudra.MARIE-EMMA — L’eau vaut mieux que l’alcool, Ernest; tu ne l’as jamais compris?On entre dans le fleuve, et avec un peu de courage, à la hauteur de la bouche.ah quel oubli! ERNEST — J’aime mieux naviguer, moi, avec un costume de marin.Les filles aiment le costume de marin.MARIE-EMMA — Il y a des gens qui feraient seulement des beaux noyés.Ah! Je me sens ta sœur.Je suis ta sœur.Quand papa Guillaume aura disparu, c’est alors que nous ferons un beau couple.Appuie-toi mieux sur moi, à deux, à deux nous sommes forts.Tu vois cela, un beau couple fraternel le soir au bord de l’eau.On se réchauffe un peu l’un contre l’autre, tu me souffles ta bière à la figure, et moi je t’entraîne.Allons, guenille, ne pèse pas tant, la mienne est déjà lourde.XXXII La cuisine.Frédéric regarde Marie-Emma qui soutient Ernest.Ils disparaissent.Frédéric s’approche.FRÉDÉRIC — Marie-Emma.VOIX DE MARIE-EMMA — Oui, je t’ai vu.FRÉDÉRIC — Pourquoi attendre?A qui sers-tu?Partons ensemble.MARIE-EMMA, qui revient — Déjà?FRÉDÉRIC — Il ne faut penser à rien ni à personne.Suis-moi. 98 ANDRÉ LAURENDEAU Il tend la main vers elle.Sans lui toucher, elle tend la sienne.Ils partent comme s’il l’entraînait.XXXIII Gtûllaume et Laurent, dans l’arrière-boutique.Ils sont agités.GUILLAUME — Quand je suis entré, la porte du magasin battait au vent.Je l’ai crue en haut: j’ai trouvé Ernest complètement saoul.LAURENT — J’en suis sûr: c’est un coup de tête.GUILLAUME — Elle t’a dit.LAURENT — J’ai vu rouge.Elle parlait si étrangement, je ne comprenais plus.Elle a parlé de disparaître.Elle a parlé d’un endroit sur le port, entre deux quais, et d’eau qui attire.GUILLAUME, sursautant — Alors je sais où c’est, mais la berge est longue.Tu crois qu’elle.LAURENT — Elle avait l’air égaré.M.Guillaume, courons la chercher.GUILLAUME — Ecoute.Tu vas prendre par l’ouest, moi par l’est.Au port, nous marcherons l’un vers l’autre.Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard.Ils se sont dirigés vers la porte.Laurent part en courant d’un côté, Guillaume se hâte de l’autre.XXXIV Marie-Emma et Frédéric, sur le port, au bord de Veau.Il la précède; elle va comme une somnambule. MARIE-EMMA 99 FRÉDÉRIC — A rien ni personne, Marie-Emma; tu es celle qui portes un grand dessein.MARIE-EMMA — Cette eau est froide, froide comme un coup de couteau.FRÉDÉRIC — Tu voudrais je suppose y tremper le bout des doigts?Ici tu dormiras.Ici meurent les déchirements.Et pourquoi te précipiter?Tu vas couler dans l’eau, tu vas couler dans l’oubli.On entend tm appel lointain de Guillaume.FRÉDÉRIC — Que rien ne te divertisse de ton œuvre, Marie-Emma.(Elle se boîiche les oreilles.La camera reste sur elle.) Ferme les yeux; ici menaient tes longues rêveries.(Nouveaux appels.) Un pas devant toi, allons, un peu de hâte, faudra-t-il manquer l’heure où tout se parachève?.N’es-tu pas éblouie?.Un pas encore.On entend un souffle.La camera en s’éloignant découvre deux mains sur ses bras.Elle entr’ouvre les yeux.Guillaume, essoufflé, la retient, et l’approche de lui.Frédéric a disparu.GUILLAUME, lentement à mi-voix — Viens, petite.Tu trembles, tu as froid.On t’aime.Celui-là tantôt ne t’aimait pas; je l’ai reconnu.il n’a pas changé.Viens.(Ils font deux pas ensemble.Elle s’arrête de nouveau.) On t’aime, petite, même quand on est distrait, même quand on est dur, on t’aime.Tu m’entends?(Elle ferme les yeux.) Qu’est-ce que je pourrais dire, mon Dieu, pour t’éveiller?Ecoute.Tu m’as trop admiré.C’est peut-être moi.et je ne t’ai pas assez détrompée.(Elle le regarde avec tendresse soudain.) Ecoute.(Très doucement.) Tu es injuste encore en ce moment.Jo'^ais'tê dîœV*00^û^û/Upîèrel'rte confie pas à sa fille.Mais’vîêât'ihlâ ch’efcfeeîr*si*iAih.d ••• 100 ANDRÉ LAURENDEAU Des pas encore, durant les derniers mots.Sans la regarder: GUILLAUME — Il y a longtemps de cela.le soir de notre mariage.J’avais ramené ta mère chez ses parents, nous allions habiter là.Tout le monde nous avait laissés.Nous avions 17 ans.Pour rejoindre la chambre, il fallait traverser un long corridor, un trou noir; j’avais vu voler des chauves-souris.Nous étions ensemble, les minutes passaient, nous nous taisions.J’avais peur.Et puis ta mère s’est levée, l’air d’une enfant.Mais elle serrait les dents.C’est elle.(de plus près, et plus bas) c’est elle qui a pris la lampe, elle a marché vers le corridor, je l’ai suivie.C’est tout.C’est tout.Quelques pas, moins serrés l’un contre l’autre.Et maintenant nous allons oublier.Un autre vient par là.Tu l’aimes, je le sais depuis plus longtemps que toi.Cesse donc de te cabrer.C’est si simple de se prendre comme on est.Il y a quelqu’un qui marche vers toi, c’est un homme, Laurent.celui qu’il te faut.Tu vas aller à sa rencontre.Je n’ai plus peur.Tu viens de naître une seconde fois.Elle part, un peu chancelante, puis se redresse.On la voit disparaître.Au premier plan, le dos voûté de Guillaume. LONGUE RESPIRATION: La mer s’avance par houles paisibles vers la plage. UN AUTRE DIMANCHE SOIR XXXV Le kiosque à musique.Les musiciens s’accordent.Laurent, au pupitre, semble attendre quelqu’un.Applaudissements.Arrive Guillaume, accompagné d’un frère, autre que Onésiphore.Le Frère le mène jusqu’au pupitre, ou Laurent l’accueille, puis lui cède sa place et sa baguette.Guillaume sourit à Marie-Emma, qu’on voit au premier rang.Le Frère s’installe auprès d’elle.Silence immédiat.Guillaume, satisfait, entame la même marche.Dans le lointain, Frédéric tente d’attirer l’attention de Marie-Emma.Elle l’aperçoit par hasard, décroche tout de suite, revient à Laurent; celui-ci quitte sa partition, la regarde, et bientôt perd sa place.Mais il se remet vite.Marie-Emma lui sourit, de manière indéfinissable. GÉRARD BERGERON LA GUERRE FROIDE SERAIT-ELLE " CYCLIQUE ” ?1 « Tout s’est passé, depuis les coups de semonce d’Hiroshima et de Nagasaki, comme si l’humanité s’était juré de recourir aux seules armes d’hier et de stocker les armes de demain».(Raymond Aron, Paix et Guerre entre les Nations, Paris, 1962, p.jjOS.) « Que de tels cycles existent, rien ne nous permet ni de l’affirmer ni de le nier a priori.Pourquoi l’économie serait-elle seule à en manifester?Remarquons seulement que plus les cycles sont intéressants, moins ils sont démontrés, et plus la formule en est vague.Que les institutions, les idées, les dogmes naissent, croissent et meurent, l’expérience en témoigne.Mais aucune loi ne semble fixer la rapidité de ces transformations, ce qui restreint d’autant la valeur et l’utilisation de telles généralités.De plus, dans aucun cas, on n’a pu démontrer la reproduction indéfinie du cycle: sur des durées limitées, on croit en reconnaître, mais non à travers toute l’histoire ».(Raymond Aron, Introduction à la Philosophie de l’Histoire: Essai sur les limites de l’Objectivité historique, Paris, 1957, p.241.) GÉRARD BERGERON enseigne depuis 1950 à la Faculté des Sciences Sociales de l’Université Laval.Au département de Science Politique de cette faculté, il est actuellement responsable des cours de Théorie de l’État, d’Histoire des Relations internationales et de Problèmes internationaux contemporains. NOTE LIMINAIRE A travers ce « signe des temps » qu’est la « guerre froide », beaucoup cherchent à savoir ce qui peut ou devrait se passer demain.On cherche à donner son sens à l’événement quotidien en retraçant des filiations avec Lavant et en déterminant, sinon des probabilités, du moins des plausibilités avec {’après.On voudrait se donner quelque chance d’infléchir cet « après » en contribuant à créer les circonstances plutôt qu’à toujours s’y adapter après coup.C’est spécialement important chez la partie qui est, ou s’estime être, dans une situation de défensive, sans prise majeure, en tout cas, sur ce qu’on appelle justement l’« initiative des opérations ».Si, en ces matières, on ne pourra jamais prédire facilement, ni très exactement, il est non moins vrai que les choses politiques contiennent toujours une certaine part de prévisibilité: et c’est cela, cette espèce de « logique » propre aux événements, qu’il faudrait saisir pour s’ajuster, par avance et avec des chances d’efficacité, aux possibilités et probabilités de demain et d’après-demain.1.Cet article contient la substance d’un mémoire inédit que l’auteur fit comme boursier spécial de recherches de l’OTAN.Ce mémoire, La Guerre froide: ses Cheminements et ses Cycles, est ici amputé de sa première partie, de beaucoup la plus considérable, les « Cheminements » : analyse, année par année, des événements marquants depuis 1945.L’auteur accueillerait avec sympathie et intérêt toute espèce de commentaires portant sur son hypothèse des gens spécialement intéressés aux relations internationales.« risquée », aussi bien de la part des économistes et biologistes que 106 GÉRARD BERGERON Connaissant les objectifs de l’adversaire, on essaie de percer sa « stratégie » dont la trame, qui lie, entre elles, ses « tactiques », serait rendue cohérente ou manifeste.On interroge la théorie des jeux: on soupèse les moins mauvais risques des paris possibles; on raisonne dans le cadre le plus abstrait et le plus simple de l’affrontement du duel.Et cela n’apparaît pas déraisonnable depuis que le hasard est devenu objet et instrument de science.Mais on ajoute la sourdine supplémentaire d’une plus grande relativité qui s’attachera toujours à la nature du donné à connaître.Jamais le jeu ne sera gratuit ni inconditionné, ni les aléas soumis seulement aux possibilités de détermination des nombres.Cette réflexion et cette recherche se déroulent à l’enseigne de ce qu’un heureux néologisme qualifie de « prospective ».Mais il en est d’autres, moins contradictoires que préalables, qui n’ont pas donné tous leurs résultats et que nous qualifierons de « rétrospective » : ainsi l’analyse cyclique.On n’interroge plus directement un futur aléatoire et ses enchaînements mystérieux, mais un passé certain et ses cheminements relativement bien connus, afin de retracer des phénomènes de récurrence qui pourraient continuer à se répéter.Appliquée à la guerre froide, la recherche cyclique pose deux problèmes: de concepts d’abord, puis, par delà les notions, d’analyses fondamentales.Au sujet de la « guerre froide », nous n’attacherons aucune valeur conceptuelle très précise à une notion des plus floues et qui recouvre un ensemble de faits politiques internationaux très divers et indéfiniment extensibles.Plutôt qu’un concept théorique ou opératoire, la « guerre froide » est un objet d’analyse.Du reste, par son contenu d’ambiguïté soigneusement alimentée, la notion de « guerre froide » LA GUERRE FROIDE 107 est un des ressorts de la guerre froide elle-même.C’est un premier caractère essentiel.S’appliquer à « vider » cette difficulté théorique serait courir le risque de se trouver devant un objet évanescent.Au sujet des « cycles », nous affrontons, au départ, deux types d’objections: celles qu’on peut adresser à l’encontre de toute analyse cyclique et celles, aggravantes, qu’on ne manquera pas de soulever à l’application qui en est faite ici à la politique internationale.Aussi, avec la pleine conscience que cette note est bien insuffisante à assurer nos « arrières » méthodologiques, nous voudrions qu’elle contienne deux séries de remarques brèves correspondant aux deux types d’objections attendues.1 — a) Le cycle est une représentation abstraite et moyenne d’une réalité concrète et multiple, mais il ne la détermine causalement en aucun cas.b) Des instruments plus délicats d’analyse ont atténué certain optimisme pro-cyclique de naguère dans divers champs de la science.Au minimum, rappelons que la notion de « cycle » n’implique pas nécessairement une répétition à intervalles réguliers.D’ordinaire, le cycle à deux phases de la prospérité et de la récession n’a pas de périodicité régulière.Si elles sont récurrentes, les phases cycliques ne sont pas nécessairement périodiques: à un cycle de 4 ans, peut succéder un autre de 7, de 12 ans, etc.La détermination du caractère périodique ou non périodique des cycles reste la pierre d’achoppement de tout essai de prévision.Il faut encore rappeler que l’étude des rythmes cycliques généralement acceptés n’a guère progressé au delà des faits de corrélation: ce qui, sur le plan de l’interprétation scientifique, reste un résultat assez mince. 108 GÉRARD BERGERON c) Le cycle a d’autres utilités que de suggérer une tendance évolutive dans l’immédiat ou le lointain.Même controuvée, même se présentant sous la livrée douteuse d’une pure vue de l’esprit plus ou moins ingénieusement exprimée, l’hypothèse cyclique garde la validité opératoire de mieux rendre compte de la portée et des conséquences de phénomènes qui semblent en dévier et de tous genres de faits aberrants qui semblent contredire le modèle qu’elle propose.Par cette affirmation, nous ne nous décernons pas un « prix de consolation » nécessaire à notre réconfort intellectuel.2 2 — a) Sauf erreur, une telle recherche n’a jamais été tentée en politique internationale.Cette objection n’a pas une portée absolue.Partout dans la nature, il y a des phénomènes cycliques et ils existaient bien avant que le perfectionnement des sciences ne permette de les découvrir et de les analyser comme tels.Ce n’est pas le lieu de reprendre les truismes sur l’indigence des sciences sociales et l’infirmité de nos instruments analytiques.Nous ne prétendons pas non plus, parce que d’autres sciences ont marqué d’utiles progrès par les études cycliques, que cette recherche doive être nécessairement féconde ou même seulement possible en politique.Nous 2.Quand une hypothèse de travail ne peut être validée ou invalidée soit à cause de la nature de l’objet soit à cause de l’infirmité de nos moyens d’investigation, le modèle ultra simple qu’elle suggère garde l’utilité minima de fournir un premier cadre de référence qu’il y a lieu de «complexifier» dans la suite.Cette «complexification» peut aboutir au rejet de l’idée directrice inspirant ce modèle et à la recherche d’une autre idée de départ.Tel est le risque inévitable de toute démarche scientifique tâtonnante.Il n’est personne d’engagé dans l’aventure scientifique à s’étonner qu’elle soit si peu sûre d’elle-même au moment précis de sa possible fécondation.L’histoire de la science, qui nous apparaît rythmée par des « grandes découvertes », est plus exactement ponctuée par des « reprises » incessantes que stimulent succès partiels ou demi-échecs. LA GUERRE FROIDE 109 soutenons simplement qu’il n’est pas déraisonnable de penser que la politique internationale puisse permettre une recherche de phénomènes de type cyclique.3 Nouveauté n’est pas vérité nouvelle, mais n’est pas fausseté non plus, du moins pas nécessairement.b) Les faits de la politique internationale n’étant pas de nature quantitative, ils ne sont pas mathématiquement mesurables et ne donnent pas prise à des contrôles de nature statistique.Cette objection est beaucoup plus sérieuse.Mais à moins de rejeter tous les phénomènes dits « qualitatifs » hors du champ de la science, nous ne saurions l’accepter intégralement.Nous aurons à justifier le choix des sommets et des seuils des oscillations cycliques que nous enregisterons, mais nous voudrions dès maintenant proposer que, si une série chronologique d’une quinzaine d’années est sans doute trop courte pour déterminer la périodicité du cycle et la régularité de ses phases, elle est suffisamment longue pour établir le caractère plausible de Yhypothèse cyclique.De plus, il n’est pas sûr que nous ne puissions pas faire état de divers indices quantitatifs: nombre de débats et de sessions d’urgence à l’O.N.U, de débats parlementaires de politique étrangère, de consultations entre chefs d’Etat, de missions spé- 3.La seconde citation de Raymond Aron, que nous avons reproduits en exergue, n’est pas une approbation de notre affirmation.Dans son contexte, l’auteur discute, à l’enseigne « du déterminisme historique », les « lois » sociales et historiques à la Spengler, à la Sorokin, à la Toynbee, ce qui n’est évidemment pas notre propos.Mais nous aimons prendre à notre compte ces deux idées: «Que de tels cycles existent, rien ne nous permet de l’affirmer ni de le nier a priori.dans aucun cas, on n’a pu démontrer la reproduction indéfinie du cycle: sur des durées limitées, on croit en reconnaître.» D’autre^ part, après avoir pris connaissance de cet article, Raymond Aron écrivait à l’auteur: «A vrai dire, je pense que la tension est plus ou moins grande selon les moments, mais je ne suis pas très sûr qu’il y ait la moindre régularité dans ces alternances de tension et de détente ». no GÉRARD BERGERON dales, de notes et diverses correspondances diplomatiques; espace, nombre des grandes manchettes et des éditoriaux sur les thèmes « guerre-paix » et « tension-détente » dans les journaux du monde entier; prises de position d’associations ou de mouvements populaires, spontanés ou non, réclamant une meilleure entente internationale ou prenant partie ou non pour l’un des deux camps de la guerre froide; etc.Voilà autant de phénomènes dont on pourrait faire une double analyse quantitative (de contenu et de nombre) et qui confirmeraient probablement la sélection que nous faisons des points saillants de la guerre froide.Nous posons donc qu’en principe il y a des indices quantitatifs qui permettraient de rendre compte, même mathématiquement, d’états variables de tension et de détente en guerre froide.Mais cela dépasserait les possibilités d’investigation d’un seul homme et même d’une équipe assez nombreuse.Ajoutons encore que ces indices mesureraient moins la tension ou la détente elle-même que les expressions formelles de leurs conséquences sociales et psychologiques.De toute façon, puisqu’il est hors de nos possibilités de nous servir de ces indices, il faut nous en remettre aux « moyens du bord » avec tous les risques que l’opération comporte dont celui d’être assez peu « scientifique ».c) Notre âge semble peu friand à'utopies.Mais, comme toutes les époques, il aspire à « l’âge d’or », à la « paix perpétuelle ».Allons-nous offrir, en succédané, une guerre froide perpétuelle épousant les contours d’oscillations cycliques indéfinies?Toutes les utopies modernes se donnent l’illusion d’un appareil « scientifique ».Il faut s’efforcer de conjecturer en raison sans s’auto-limiter dans un esprit de système, non seulement parce que le « système » proposé n’est pas probant, mais encore parce que, de sa LA GUERRE FROIDE 111 nature, il ne peut être établi, avec exactitude, même a posteriori.Il faut, à l’inverse, se dégager d’un pragmatisme au jour le jour ou d’un relativisme intégral qui dissout toutes valeurs et fins humaines, ce qui est peut-être l’habit élégant d’un fatalisme universel qui ne s’avoue pas.Que reste-t-il?Essayer de pressentir, plus que des possibilités, des probabilités, et surtout leur enchaînement.Tenter, aussi, un calcul plus serré de nos risques.Et l’hypothèse cyclique, par sa simplicité même, peut être un utile tremplin de départ et un cadre, forcément provisoire, de référence par où tenter de préfigurer Vaprès par l’avant. I Y A-T-IL DES « CYCLES » DANS LA « GUERRE FROIDE » ?Vers 1957-58, une double constatation nous retenait: la guerre froide avait trois articulations maîtresses: 1945, fin de la guerre, 1950, guerre de Corée, 1955, conférence au sommet de Genève.Ces articulations déterminaient deux périodes assez égales d’une soixantaine de mois, chacun des événements s’étant produit à l’été de chaque année.Selon le schéma ultra-simple du langage courant de la guerre froide, ces périodes semblaient indiquer des phases de tension-détente.Le ratage spectaculaire de la conférence au sommet de Paris au printemps I960 semblait marquer une autre période quinquennale et confirmer l’observation dont nous avons fait une hypothèse de travail.Que si l’on dit: l’affaire de l’U2, le battage forcené de propagande de M.Khrouchtchev à Paris et à l’O.N.U.et, dans la suite, le procès Powers sont bien insuffisants à établir que I960 est un sommet de la tension internationale à ranger sur le même plan que la guerre de Corée de 1950, nous répondons que le caractère fortuit et presque insignifiant4 de cet incident ferait plutôt 4.D’après U£.News and World Report (25 juillet 1960), les Soviétiques ont abattu, à partir d’avril 1960 jusqu’à l’affaire de 1TJ2, dix avions américains, en ont attaqué plusieurs autres, causant la mort de 67 Américains.Pendant la même période, les Américains descendaient deux avions soviétiques.L’affaire de 1TJ2 était donc le dernier d’une longue série d’événements semblables. LA GUERRE FROIDE 113 exactement la preuve qu’il y aurait des phénomènes cycliques dans la guerre froide.En effet, isolément pris, le fait, qui signale un point de crête ou le creux de la vague dans les phénomènes cycliques, peut être sans grande importance en comparaison d’autres faits ou événements entre lesquels il s’intercale.Qu’un vulgaire incident d’espionnage aérien ait causé le fiasco de la conférence de Paris en mai I960, ou qu’il en ait simplement été le prétexte opportun, cela nous inclinerait à croire qu’au printemps de I960 des forces internationales 5 6 * * * * 11 jugeaient la détente indésirable dans la conjoncture du moment et avaient intérêt à susciter artificiellement une atmosphère de tension.b Ainsi donc le schéma continuait: tension — détente — tension et semblait rendre grossièrement compte de l’histoire de la guerre froide pendant les quinze dernières années.Pouvait-on, débordant l’histoire récente et l’actualité, prévoir de nouvelles phases quinquennales: 1965, détente, 1970, tension, etc.?Il y a le danger, par le choix même des événements choisis, de chercher à confirmer à tout prix le cycle, en forçant l’interprétation des faits.Où commence, où finit le cycle?Quelle en est sa durée?Notre point de départ (Potsdam) et notre point d’arrivée (1955, pour un premier 5.Les commentateurs ont identifié les « staliniens » du Kremlin et les «durs» de Pékin.M.K.aurait fait ses éclats de voix (et de soulier) pour pouvoir, par cette surenchère démagogique, se maintenir en place.6.Le fiasco du « Sommet » de Paris était d’autant plus notable que cette conférence présentait toutes les chances d’amener une «détente» confirmant «l’esprit du camp David» (rencontre Khrouchtchev-Eisenhower) et ranimant « l’esprit de Genève » de 1955.En fait, c’est la tournure tout à fait inattendue des événements de mai 1960 — une « tension » extrême se prolongeant toute l’année, au lieu de la « détente » prévue — qui nous incita à travailler selon l’hypothèse que la guerre froide pourrait être cyclique. 114 GÉRARD BERGERON cycle de 10 ans, 1965, pour le deuxième soit, en tout, la durée de l’entre-deux guerres 1919-1939, etc.) sont peut-être des points intermédiaires.Nous sommes en une période courte non intégrée en une période beaucoup plus large, qui commencerait peut-être en 1914 ou 1904, ou 1870, ou 1848, ou 1815, etc.1 Mais alors, nous risquerions de nous envelopper dans une « élégante », mais, plus sûrement, vaine généralisation historique.Il faut choisir.Arbitrairement.La période que nous considérons est celle de notre après-guerre.Dix-sept années se sont déroulées depuis Potsdam.L’entre-deux guerres mondiales a duré vingt ans.La question se pose naturellement: Que seront les trois prochaines années?Donnons-nous une série chronologique de vingt ans et essayons de prévoir, sur l’indication des années écoulées, ce que seront les prochaines.Sous la grande question qui domine toutes les autres: « paix et guerre », et sa version guerre froide, « détente et tension », trois événements dominent tous les autres: ce sont les pointes d’arête que nous avons choisies.En 1950, la « guerre chaude » localisée cause quelques alertes qui font craindre au risque de conflagration mondiale.En 1955, à Genève, à l’époque de la prise de conscience de la menace de la co-destruction thermonucléaire, on confirme officiellement les choses en l’état où elles étaient en 1945.En I960, tout est de nouveau remis en question: une conférence pour augmenter les chances de la paix accroît la tension au début d’une nouvelle phase incertaine.A défaut de mesures quantitatives, il n’y a pas non plus d’autre critère d’évaluation qualitative que ceux-là.Le plus ou moins grand degré de tension et de détente, qui amènent ces trois événements, se voit, se « sent », à mille 7.Quelques-unes de ces questions seront reprises en conclusion. LA GUERRE FROIDE 115 signes qualitativement identifiables: le ton et le contenu des discours et déclarations des hommes d’Etat, les délibérations dans les grands conseils internationaux, les fluctuations de l’opinion publique mondiale, etc.Tout le monde demande un relâchement et exprime ses craintes: quand un assouplissement se produit, on passe à d’autres préoccupations.Peut-être faut-il le rappeler encore une fois: il ne s’agit pas de géométriser à tout prix la politique internationale contemporaine?S’il y a des phases cycliques dans la guerre froide, elles se présentent avant tout comme des procédés d’analyse et de repérage dont l’utilité fonctionnelle sera peut-être de pouvoir mieux saisir des dynamismes au moment où ils se produisent ou un peu avant.C’est pourquoi la notion de « cycle » (incluant son étendue et sa périodicité) doit être suffisamment souple pour englober un nombre indéterminé de facteurs et de faits afin de donner au cycle une signification au moins analytique.Il doit y avoir un élément variable, mais toujours présent, qui nous permettrait d’identifier chaque phase comme phase, et de la distinguer d’une autre phase antérieure ou postérieure.Cet élément est le facteur d’intégration des principaux faits de la période considérée: l’état de la plus ou moins grande « tension », ou « détente », dans la rivalité inter-Grands, et la modalité particulière que cette tension ou détente prend à tel moment donné en rapport à des évolutions générales.Les divisions que nous proposons présentent un équilibre géométrique assez séduisant, qu’on peut tirer du langage courant des commentateurs et hommes politiques: 1° — la «guerre froide», 1945-1950; 2° — la «guerre chaude», 1950-1955; 3°—la «coexistence pacifique», 1955-1960. 116 GÉRARD BERGERON Ces subdivisions quinquennales n’auraient-elles d’autre mérite que leur unité plutôt factice?Nous estimons qu’on aurait tort de leur dénier toute valeur indicative.En effet, dans la première période, les rivalités de la guerre froide pivotent principalement autour du pôle européen, plus exactement allemand, et l’entraide internationale s’applique davantage au relèvement économique qu’à l’assistance militaire.Entre 1950-1955, par contraste, le point de fixation des rivalités internationales est maintenant l’Extrême-Orient et non plus l’Europe, figée en une espèce de statu quo qui dure encore, et ces états de crise se présentent davantage sous le jour d’oppositions militaires reléguant au second plan les difficultés économiques qui ne sont, toutefois, pas éliminées.Dans la troisième phase de 1955-1960, on a pu enregistrer un modus vivendi relatif en Europe et en Extrême-Orient, tandis que le monde arabe, puis toute l’Afrique, ont été en effervescence; et aussi bien les aspects militaires qu’économiques des rivalités internationales sont clairement apparus comme s’équilibrant sans qu’on puisse dire que l’un d’eux ait donné son relief particulier à la période 1955-1960.Cette classification a d’abord la valeur d’une « summa divisio » utile par des points de repère très généraux.Mais elle ne combine que deux ordres de facteurs différents en une concordance de simultanéité: le fait géographique et l’importance primordiale accordée aux problèmes soit militaires soit économiques.On pourrait faire intervenir un troisième ordre de facteurs, qui détruirait peut-être la belle unité trois fois quinquennale de l’ensemble de la période.Par exemple: le rapport des forces technico-militaires entre les U.S.A.et l’U.R.S.S.On aurait alors la division suivante: LA GUERRE FROIDE 117 1° — 1945-1949, période du monopole atomique américain; 2° — 1949-1953, période de la parité atomique entre Russes et Américains; 3° — 1953-1957, période de la parité des armes thermonucléaires entre les deux Grands; 4° — 1957- période de la supériorité relative des Russes en matière de fusées à long rayon d’action et de satellites artificiels.On l’aura remarqué, de ce point de vue, nous comptons quatre et non pas trois phases; au lieu de cinq ans, elles auraient une durée de quatre ans seulement.Et si la dernière période avait été, elle aussi, de quatre ans, c’est en 1961 qu’aurait dû être rattrapé le retard balistique des Américains, ce qui, malgré les récentes prouesses proprement « spectaculaires » de TELSTAR, ne semble pas avoir été le cas.8 8.Ici s’imposerait une longue discussion.Comment évaluer la supériorité en matière balistique?D’une part, les Russes devancent toujours les Américains avec le lancement d’engins de plus en plus lourds, véhiculant des animaux, puis des hommes; leurs fusées porteuses sont incontestablement plus puissantes et leur téléguidage est plus précis; il furent les premiers à faire s’alunir un objet terrestre et à mettre deux hommes en orbite en même temps, etc.De l’autre, les Américains ont beaucoup plus de satellites en orbite, certains devant le demeurer quelques centaines d’années; les renseignements scientifiques qu’ils émettent seraient plus nombreux et plus importants ; et la réussite des « satellites-espions » et de TELSTAR serait encore inégalée, etc.Mais, à supposer qu’on puisse faire un compte net des « performances » balistiques des deux Grands, ce ne serait pas une indication décisive quant au rapport de leurs forces technico-militaires.On s’accorde à dire que tant qu’un satellite ne sera pas « l’arme absolue », ces engins n’ont qu’une importance militaire indirecte ou médiocre.Beaucoup plus importantes sont, au point de vue stratégique, la force de traction et la précision^ de guidage des fusées porteuses, surtout quand elles ont une portée intercontinentale.Mais le fait essentiel est la conscience qu’ont encore les Américains, cinq ans après le Spoutnik I, d’être en retard, et leur 118 GÉRARD BERGERON Est-ce si sûr que ce cycle technologique modifie radicalement le cycle précédent?On pourrait montrer que les effets politiques des changements technico-militaires rallonge chacune des phases et permet peut-être de faire l’économie de la dernière phase.1949, c’est l’année de la bombe atomique russe, mais, dans le même temps, Mao étend son contrôle sur toute la Chine continentale: ces faits concomittants peuvent avoir un lien corrélatif avec la guerre de Corée.1953, une fois atteinte la parité atomique entre Russes et Américains, la parité thermo-nucléaire qui s’établit graduellement crée les circonstances favorables à l’« esprit de Genève ».Enfin, 1957 fait voir de façon éclatante la première supériorité relative des Russes en matière technico-militaire, ce qui consolide l’optimisme soviétique dans l’ensemble de la période de la coexistence pacifique qu’ouvre la première conférence au sommet et que ferme peut-être, du moins provisoirement, le fiasco de la seconde, à Paris en mai I960.En fait, une étude interrelationnelle un peu plus subtile détermination à vouloir rattraper les Russes.Au cas où ils auraient tendance à oublier ou minimiser leur retard, M.Khrouchtchev se charge, à l’occasion, de le leur rappeler.La lutte pour le «prestige» (dont l’étape décisive serait l’alunissage d’un homme) est, en soi, un fait politique international: second fait essentiel qu’il convient de ne pas oublier.A un journaliste, qui lui demandait si l’emblème soviétique, porté par l’engin qui est allé s’écraser sur la Lune, voulait signifier un droit de propriété sur notre satellite, M.Khrouchtchev répondit: « Ceux qui posent la question de cette manière sont bien dans la ligne de la mentalité capitaliste de la propriété privée.Moi, je suis un représentant du régime socialiste, d’une idéologie et d’une conception du monde nouvelles.Chez nous la notion du « mien » est sur le point de disparaître, et on voit s’implanter à sa place une notion nouvelle: «Notre».C’est pourquoi nous voyons dans l’envoi de la fusée et de l’emblème sur la Lune notre triomphe, mais par le mot « notre » nous entendons tous les pays du mondej autrement dit, nous considérons que c’est aussi votre triomphe à vous, celui de tous les habitants de la Terre». LA GUERRE FROIDE 119 établirait la concordance du cycle technico-militaire avec celui du cycle géographique et économico-militaire.Faut-il aller plus loin et dire que les cycles détente et tension, sont des épiphénomènes, c’est-à-dire des efforts pour coexister en deçà de la paix générale et de la guerre totale?Le cycle le plus fondamental serait celui du rapport des forces technico-militaires entre les deux Grands, le phénomène de détente se produisant au moment de la parité entre ces deux forces, et le phénomène de tension, au moment où l’écart est le plus considérable entre les deux forces.1945, Potsdam, c’est la parité (monopole atomique américain et supériorité terrestre écrasante des Russes); 1950, la Corée, c’est Xécart à l’avantage des Américains (stocks de bombes atomiques américaines et stratégie des bases constituant une plus grande puissance globale que la supériorité terrestre des Russes); 1955, Conférence au sommet de Genève, c’est de nouveau la parité (duopole thermo-nucléaire et aviation stratégique américaine compensant la supériorité terrestre des Russes); I960, Conférence au sommet de Paris, nouvel écart à l’avantage des Russes (supériorité balistique russe débalançant la parité de la période précédente).Nous verrions alors que la parité dans le rapport des forces tendrait à amener une détente, une négociation: que l’inégalité serait génératrice de tension.Pendant les premières dix années, ce qui constitue le premier cycle, les Américains sont dans un état de supériorité ou à parité avec les Russes: et quand la disparité est la plus grande, au milieu du cycle, éclate la tension extrême de la guerre de Corée (causée non pas directement par l’U.R.S.S.mais très probablement avec la « permission » russe).Depuis 1955 jusqu’à aujourd’hui, les Russes, partis d’un état de 120 GÉRARD BERGERON parité avec les Américains sont maintenant dans une situation de supériorité: et, au milieu de ce nouveau cycle, au point où l’écart de cette supériorité est le plus fort, éclate la tension du fiasco de la conférence au sommet de Paris.Si la nouvelle détente devait se reproduire selon cette régularité cyclique, ce devrait être en 1965 au moment où une nouvelle parité s’établirait (les Américains comblant leurs retards balistiques).Un troisième cycle pourrait ainsi reproduire les deux autres entre 1965 et 1975 — avec une nouvelle tension en 1970; — et, ainsi, indéfiniment?.Indéfiniment, tant que durerait la guerre froide?.Tant qu’il y aurait des possibilités d’accroissement des forces technico-militaires?.Si les phases quinquennales d’un cycle et demi sont suffisantes pour établir l’existence de cycles technico-militaires (dont l’identité aux cycles détente-tension sera relevée dans un moment), il faut nous demander quelle est la pulsion du cycle, son moteur.Il y aurait un point statique: la parité dans le rapport des forces technico-militaires: c’est le point détente de la guerre froide.La traction du cycle serait causée, d’une part, par la conscience du retard technico-militaire chez l’une des parties et des efforts de rattrapage quelle ferait et, d’autre part, des efforts que l’autre partie ferait pour maintenir son avance: au moment où Y écart est le plus considérable se produirait l’état de la plus forte tension.Cet écart ne doit pas aller jusqu’au point d’établir une supériorité décisive à l’avantage d’une partie, car alors la structure bipolaire de la coexistence risquerait d’éclater et de tourner à la guerre totale.La représentation graphique des cycles détente-tension de la guerre froide épouserait la configuration générale de tous les phénomènes cycliques en particulier de celle LA GUERRE FROIDE 121 du cycle économique type.Le tableau aurait dans sa partie supérieure la ligne guerre qu’aucun point de la ligne n’atteindrait et sa ligne parallèle tension, un peu au-dessous, que les sommets rejoignent.Dans la partie inférieure du tableau, ce serait l’inverse avec les lignes paix et détente.La guerre froide serait un phénomène oscillatoire dont les pointes extrêmes ne déborderaient jamais les lignes tension et détente.La série chronologique de 15 ans serait divisée en périodes quinquennales dont le point de départ serait la conférence de Potsdam.La durée totale du premier cycle serait de 10 ans ou 119 mois.Plus de la moitié du second cycle serait écoulée au début de 1963.Le premier cycle, marqué par le point de départ de la conférence de Potsdam et le point d’arrivée de la conférence au sommet de Genève, est divisé, en son milieu, par la guerre de Corée, qui fait atteindre la ligne de la plus forte tension.Les deux phases de ce cycle sont sensiblement égales: 58 et 61 mois.Mais si l’on veut bien se rappeler que les prémisses de la guerre froide étaient posées dès avant la conférence de Potsdam et que, précisément, l’armistice de Reims se produisit en mai 1945, il faudrait peut-être conclure à une exacte égalité de 61 mois pour les deux phases.La conférence au sommet de Genève de 1955, au creux détente de la vague, serait le point de départ d’un nouveau cycle dont le sommet tension aurait été atteint 58 mois plus tard par le fiasco de la conférence au sommet de mai I960.Si ce nouveau cycle devait durer également 10 ans et qu’il était en sa seconde moitié, comme il le fut en sa première, la reproduction à peu près exacte du premier cycle, on pourrait s’attendre que la courbe, à partir de I960, s’infléchisse graduellement pour atteindre son point minimum de détente une soixantaine de mois 122 GÉRARD BERGERON plus tard.1965 marquerait alors par un nouveau Genève, une nouvelle détente: et le second cycle serait clos.Un troisième cycle pourrait alors s’ouvrir qui, s’il était à l’image des deux autres, marquerait un point maximum de tension en 1970 et un point minimum de détente en 1975.Etc.Nous représenterions ces phénomènes par des graphiques sur-simplifiés sans dents de scie.On pourrait contester que le ratage de la conférence au sommet de Paris I960 ait été, malgré les éclats de M.Khrouchtchev, un état de tension égal à celui de la guerre de Corée (surtout en décembre 1950 et dans les premiers mois de 1951); que la conférence au sommet de Genève de 1955 ait été un état de détente du même type que celui de la conférence de Potsdam.Nous ne voudrions pas établir, par cette courbe, des états de tension et de détente qui soient strictement égaux: il n’existe d’ailleurs pas de mesures exactes de ces phénomènes.Nous voudrions seulement établir qualitativement des sommets majeurs de tension et détente dans les fluctuations de la guerre froide.Il y a aussi à l’intérieur des phases tension et détente des sommets mineurs ou des pics intermédiaires que notre ligne droite et lisse ne représenterait pas.Par exemple, la phase détente-tension de 1945 à 1950 serait une ligne irrégulière et dentelée, qui s’élèverait légèrement pendant les deux premières années, pour monter de façon beaucoup plus abrupte en 1947 (doctrine Truman, rejet soviétique du plan Marshall, établissement du Kominform) et surtout en 1948 (coup de Tchéco-Slovaquie et blocus de Berlin) pour s’infléchir avec le relatif assouplissement de 1949 avant de s’élever de nouveau, en arête vive avec la crise de Corée, qui marque le sommet tension de l’ensemble du cycle. LA GUERRE FROIDE 123 Il en serait de même pour la seconde phase de ce cycle et la première du deuxième cycle: en 1952-53 (nouveaux leaders américain et soviétique, armes thermonucléaires communes, pourparlers en vue du « sommet »), la courbe détente s’infléchirait plus brusquement; en 1957-58 (le premier Spoutnik, instabilité au Moyen-Orient, ultimatum de Krouchtchev au sujet de Berlin), la courbe tension deviendrait plus raide.Inversement, l’année qui termine la phase ralentirait la tendance soit vers la tension ou la détente'.1949 (levée du blocus de Berlin, projet du Point IV, O.T.A.N., victoire communiste en Chine, bombe atomique russe); 1954 (toute une série de « règlements » : Indochine, C.E.D., Trieste, la Sarre, évacuation britannique de la zone du canal de Suez, rapprochement soviéto-yougoslave, fin de la crise du pétrole iranien); 1959 (moratoire tacite au sujet de Berlin-Ouest après Pultimatum de six mois de M.K., voyages MacMillan à Moscou et Khrouchtchev aux U.S.A., Camp David, voyage Eisenhower dans 11 pays asiatiques, décision de tenir la réunion au sommet l’année suivante).Enfin, la deuxième année de chaque phase prolongerait la tendance de l’année qui ouvre cette phase mais sans accélération particulière: 1946, (persistance du malaise généralisé d’après Potsdam, mais accords sur les traités de paix avec l’Italie et les satellites de l’Axe); 1951 (stabilisation du front coréen, limogeage de MacArthur, réarmement à l’O.T.A.N., traité de paix japonais); 1956, (discours de Khrouchtchev au XXe congrès, « esprit de Genève » jusqu’aux crises de Hongrie et Suez,9 risques d’effritement des deux blocs).9.On objectera peut-être qu’on pourrait difficilement considérer que l’année 1956, avec ses crises jumelles de Hongrie et de Suez, ne marquait pas une accélération de la guerre froide.Nous estimons au contraire que ces crises, sans doute les plus spectaculaires de la pé- 124 GÉRARD BERGERON La représentation graphique la plus exacte possible des fluctuations à l’intérieur de chaque phase ne serait ni indispensable ni aisée: elle risquerait de déborder en pure fantaisie graphique, à cause de la grossièreté des moyens d’évaluation des événements.D’ailleurs, comme pour les phénomènes économiques globaux, ce qui importe, c’est la tendance générale («trend»): l’indigence de nos moyens ne doit pas nous inciter à une plus grande ambition que beaucoup d’études économiques.Dans les phases tension de 1945-1950 et 1955-1960, on n’a assisté à rien d’accéléré, de débridé comme dans « la marche à la guerre » qui apparaissait de plus en plus fatale entre 1934 et 1939.10 En fait, la période de l’entre-deux guerres, qui dura 20 ans, ne présenterait pas la même configuration que l’actuel après-guerre, si elle semble naturellement se diviser en deux périodes de dix ans: de 1919 à 1929 la paix de Versailles s’établit à grand’peine; 1929, de la crise économique à Dantzig, 1939, c’est, avec les coups de force des états fascistes, la marche à la guerre qui s’accélère particulièrement à la fin de la période d’après guerre, furent bien davantage des risques d’éclatement des solidarités intra-alliances que des faits de tension inter-blocs, même si, au niveau des propagandes rivales et des débats de l’O.N.U., elles eurent des conséquences générales sur l’atmosphère de la guerre froide dans les mois qui suivirent.10.Rappelons une sommaire chronologie de ces années troublées; 1934: autorité complète d’Hitler en Allemagne; 1935: rétablissement du service militaire en Allemagne, dénonciation par le Japon du Traité naval de Washington; invasion de l’Ethiopie par l’Italie; 1936: réoccupation de la Rhénanie par les troupes allemandes; début de la guerre d’Espagne; pacte anti-Komintem entre l’Allemagne et le Japon; 1937: début de l’« incident» de Chine; adhésion de l’Italie au pacte anti-Komintem; 1938: annexion de l’Autriche par l’Allemagne; accords de Munich; 1939: occupation de Prague par des troupes allemandes; annexion de Memel par l’Allemagne ; occupation de l’Albanie par l’Italie ; pacte de non-agression entre l'Allemagne et l’U.R.S.S.Le 1er septembre, les troupes allemandes pénétraient en Pologne.La seconde guerre mondiale commençait. LA GUERRE FROIDE 125 riode.En se servant d’un graphique identique au précédent, la courbe partirait de la ligne paix pour s’élever graduellement, mais sans arête vive, en 1923 (occupation de la Ruhr par les troupes franco-italo-belges) et s’infléchir à la hauteur de la ligne détente en 1925 (Accords de Locarno).Pendant six ou sept ans, la courbe se calquerait à peu près à la ligne de la détente'.1926: entrée de l’Allemagne à la Société des Nations; 1928: pacte Briand Kellogg de renonciation à la guerre et adoption d’un pacte général d arbitrage par la S.D.N.; 1929: remplacement du plan Dawes par le plan Young et lancement du projet d’« Union européenne» par Briand; 1930: évacuation définitive de la Rhénanie: ce sont des « années d’espoir », que trouble à peine l’année 1931 avec l’occupation japonaise de la Manchourie, le premier coup de force des nouveaux militarismes.1932 semble prolonger la détente de la période précédente avec l’ouverture de la conférence du désarmement et l’acceptation par la France du « principe de l’égalité de droits » en faveur de l’Allemagne; l’année suivante voit naître les motifs de tension-.Hitler devient chancelier et se fait octroyer les pleins pouvoirs; le Japon sort de la S.D.N.ainsi que l’Allemagne qui quitte aussi la conférence du désarmement.A partir de 1934, c’est la marche accélérée vers la guerre dont nous avons rappelé, dans une note précédente, une chronologie sommaire.11 11.Nous partirions de la ligne paiz (et non de celle de la détente), parce que le traité de Versailles et les autres traités annexes établirent vraiment une paix, tendue certes entre vainqueurs et vaincus et entre grands vainqueurs eux-mêmes, mais une paix quand même.Après 1945, la paix ne fut pas possible, si ce n’est au sujet des a.lliés européens de l’Allemagne et, depuis ce temps, la guerre froide, qui a trouvé encore d’autres sources où s’alimenter, lui tient lieu de substitut. 126 GÉRARD BERGERON Ainsi donc, quinze ans après Versailles, 1934 ouvrait la phase des agressions brutales qui allait préluder au conflit mondial.La courbe de la tension 1955-60 s’infléchira-t-elle pour atteindre la ligne de la détente en 1965 ou pour remonter brusquement vers la ligne guerre, auquel cas, on sortirait brusquement du deuxième cycle de la guerre froide?L’entre-deux guerres ne présente aucun phénomène détente-tension qui ait quelque analogie 1“ avec les cycles 12 Ce qui n’empêche pas des analystes de dresser à l’occasion des parallèles.Ainsi Barbara Ward: «One thing seems clear.In 1934 — twenty years after the outbreak of World I the drift to war was already irreversible and for the simple reason that every factor that had led to war in 1914 was present in an exaggerated degree.Nothing had been basically cured or changed by the appalling carnage of 1914 to 1918.Virtually the same conditions existed, only they were worse.In fact, one can argue that the most profound reason for believing that 1959 is not 1939 or 1914 — is that today the democracies have avoided the appeasement of the Nineteen Thirties which led Hitler on from violence to violence; and the Communists on their side have enough national grasp’to see what the Nazis never saw, that violence leads to only one conclusion — in the words of Marx,_ to the common ruin of the contending parties” ».New York Times Magazine, 30 août De son côté, Arnold Toynbee écrivait à la fin de 1959: «The years corresponding to 1950-59 in the period after the First World War are 1923-32.How then, do these two decades compare with each other?.On the whole, the comparison is encouraging.In 1950 thing (sic) looked blacker than they did in 1923.The Chinese Communist had become sole masters on the Chinese mainland in 1948; the Russians had acquired the atomic weapon in 1949; the Korean War had started in the year 1950 itself.No such earth-shaking events had occurred so soon after the end of the First World War.On the other hand, when we compare the closing years of these two decades, the nineteen fifties come out encouragingly.At the close of the 10 years 1923-32, the clouds were gathering.In the autumn of 1931 Japan had started her war of aggression in Manchuria; in 1932 itself the Weimar regime in Germany was unmistakably collapsing; Hitler came into power in January, 1933 (the post-First-War equivalent of January, 1960).And these untoward events in Eastern Asia and Central Europe headed the LA GUERRE FROIDE 127 de la guerre froide.La période paix-détente de 1919-1929, avec de faibles tensions, contredit la tendance tension-détente de 1945-1955.La dernière moitié de l’entre-deux guerres, et spécialement les cinq dernières années montrent une tendance continue et accélérée à déborder la ligne tension pour aboutir en 1939 à la ligne guerre.Tout cela ne prouve, évidemment, rien.Ou plutôt si: à supposer qu’il y ait dans l’histoire des relations internationales des périodes cycliques comparables à celles de la guerre froide, il faudrait les chercher ailleurs que dans l’entre-deux guerres mondiales 1919-1939.Mais peut-être convient-il de rechercher un début d’explication.Qu’on ne puisse relever de phénomène d’oscillations cycliques détente-tension dans l’entre-deux guerres, ni dans la politique internationale d’autres périodes, cela peut être une forte présomption que, seule, la guerre froide présente ce mouvement oscillatoire et qu’ainsi elle serait un type d’organisation (ou d’inorganisation) internationale sui generis.Les cycles économiques supposent une économie de marché.Si les cycles internationaux détente-tension supposaient une situation de guerre froide?La théorie économique de Xoligopole (et de son cas le plus clair, le duopole) peut nous fournir une utile analogie, et peut-être même une clé à l’explication.13 Dans world towards the Second World War.By contrast, the nineteen-fifties have closed with an appreciable relaxation of international tension” {Montreal Star, 30 décembre, 1959).13., Pour les ^ développements qui suivent, nous nous sommes inspirés des idées de Maurice Bouchard, professeur de science économique à la Faculté des Sciences sociales de Montréal.Nous l’avons rencontré à quelques reprises et il nous a fourni quelques-uns de ses articles sur la théorie économique de l’oligopole.Nous sommes heureux de profiter de l’occasion pour l’en remercier cor- 128 GÉRARD BERGERON un monde oligopolistique, la réaction de « l’autre » est déterminante.Elle est, comme l’action qui la déclenche, une réaction globale, contrôlée et réversible: dans la mesure où sont exclues les solutions extrêmes de la paix et de la guerre, où la coexistence est nécessaire, et cette nécessité clairement ressentie par les parties, il s’ensuit une dynamique oscillatoire de détente-tension.Que ces cycles semblent périodiques et que leurs trois phases aient jusqu’à maintenant l’étonnante régularité d’une soixantaine de mois, ce sont là des phénomènes qu’il nous faut enregistrer sans plus.Nous ne saurions évidemment expliquer le pourquoi de cette apparente périodicité ni, encore moins, établir avec certitude quelle se répétera à l’avenir.L’entre-deux guerres présente le tableau d’un monde non pas oligopolistique, mais atomistique, où l’accroissement d’une puissance peut se faire jusqu’à un degré quasi-monopolistique sans préoccupation inhibitive des réactions individuelles des autres puissances.C’est la réaction globale qui compte, mais comme celle-ci est lente, cumulative et irréversible, elle n’agit que comme une somme de réactions individuelles non contrôlées et mal dirigées.Ces réactions, comme « somme » — l’unité d’une coalition provisoire, — n’interviennent qu’à un point limite, alors qu’il est trop tard pour sauver le système.Dans cette structure, l’accroissement accéléré de puissance d’un Etat n’étant directement perçu par personne en particulier, mais comme une pression globale, menaçante mais diffuse, les autres Etats s’adaptent avec retard et toujours de plus en plus péniblement jusqu au point dialement.Mais la transposition de ces idées théoriques au plan des relations internationales, selon la formule usuelle, «n’engage que notre seule responsabilité ». ¦ LA GUERRE FROIDE 129 de rupture brutale.Aucune force ne contrôle l’évolution de la situation totale et les adaptations structurelles ne peuvent se faire, après des tensions croissantes et irré-versibles, que par voie d’éclatement: c’est la guerre.Tel aurait été le jeu des forces internationales dans l’entre-deux guerres.La guerre froide présente jusqu’à maintenant un processus dynamique tout différent.Théoriquement, elle durera tant que, des deux côtés, l’on ne se rendra pas compte qu’elle coûte plus cher quelle ne rapporte ou que, s’en rendant compte, l’on agira comme en régime de concurrence qui maintient un état d’ignorance volontaire des coûts de la concurrence.La guerre froide, qui ne détruit pas toutes les interdépendances (commerce entre les deux blocs, échanges culturels, non sans arrière-pensée, il est vrai) pose la grande interdépendance de la « coexistence pacifique ».Sa face négative, c’est celle du rejet de la guerre totale.Les discours des leaders et propagandistes officiels de la guerre froide, beaucoup de commentateurs et d’analystes internationaux entretiennent une idée triviale de la « coexistence pacifique ».Elle n’est pas une double prison isolant deux gangsters et empêchant la co-destruction des opposants, ni la face contradictoire et riante d’on ne sait trop quelle apocalypse.C’est un système qui permet de vivre et de progresser comme en régime économique duo-polistique.Mais il y a des règles.Il faut d’abord tenir compte de « Vautre ».Les équilibres respectifs n’étant conçus que comme interdépendants, la puissance accrue de l’un, immédiatement perçue par l’autre, appelle un accroissement de puissance de la seconde partie.La conscience de l’interdépendance des équilibres force chacun à s’interdire des actes qui seraient a 130 GÉRARD BERGERON incompatibles avec l’équilibre mutuel, mais, aussi, à accepter que l’autre accroisse, en principe, indéfiniment sa propre puissance, quitte à s’en remettre à de continuels rattrapages.Ainsi donc, de cette conscience de l’interdépendance découle nécessairement l’acceptation de politiques mutuellement compatibles et le rejet des actions qui seraient inacceptables à l’autre partie.En définitive, c’est la réponse ou la réaction de « Vautre » qui est déterminante : une action globale, contrôlée et réversible entraîne une réaction également globale, contrôlée et réversible.Ce jeu de va-et-vient déterminerait les oscillations cycliques de la guerre froide.On dira peut-être que cela n’est pas propre à la période de la guerre froide.Nous croyons au contraire que les situations oligarchiques du « concert européen » et de la « Balance of Power » étaient très différentes de la concurrence de la guerre froide découlant du système de la bi-polarité qui s’établit, au départ, en situation oligopolistique, ou mieux duopolistique.Le rejet de la guerre totale est-il désormais un choix libre?C’est mal poser la question.D’une part, la guerre totale est interdite, démodée parce qu’elle a développé à un degré inouï ses techniques de destruction.« La guerre tue la guerre ».C’est « l’équilibre de la terreur », la «dissuasion».Mais c’est aussi un monde d’« absurde y>, tant l’équivoque pourrait être lourde de conséquence: la paix du monde est assurée par le manque de certitude que possède un éventuel agresseur sur les intentions de sa future victime de ne pas recourir aux armes de destruction totale.Mais, d’autre part, une fois accepté le caractère inéluctable de la coexistence, ce rejet devient un choix rationnel qui commande des attitudes « risquées » mais toujours raisonnables.Ce monde de la guerre froide LA GUERRE FROIDE 131 est-il rationnel qui s’interdit les solutions extrêmes de la guerre totale mais la prépare toujours, qui accumule des stocks d’armements toujours plus terrifiants mais ne construit pas d’abris, qui, comme l’écrit Raymond Aron, s’est « juré de recourir aux seules armes d’hier et de stocker les armes de demain » ?Si l’on raisonnait sur un plan de « coexistence pure » (en dehors de la situation de la guerre froide), on pourrait sans doute concevoir qu’une parité des forces militaires, étant admis le danger de la co-destruction totale, suffirait à empêcher l’une ou l’autre des parties de recourir à la guerre.De même, un désarmement bilatéral, également dosé et bien contrôlé, serait concevable.C’est la nécessité de la coexistence qui fait croire à l’utilité des travaux sur le désarmement; c’est la nature de la guerre froide qui les a voués — et les vouera toujours ?— à l’échec.Il est dans la nature de la guerre froide, et de la concurrence duopolistique qui semble en être le moteur, de compenser son infériorité de puissance par soi-même et ses alliés, et non par l’affaiblissement, fût-il contrôlé internationalement, de « l’autre ».Cette égalité presque parfaite des forces a déjà existé.Le cas classique serait celui des années précédant la guerre de 1914-1918.N’a-t-on pas assez dit et écrit que cet équilibre était si parfait que le grain de sable de Sarajevo suffit à le débalancer?La rupture fut brusque et la guerre, totale.Mais le monde d’avant la première guerre était oligarchique ou, peut-être mieux, atomistique, tandis que le nôtre semble très clairement oligopolistique et présente même le cas le plus clair, du duopole (ou de la bipolarité).Les deux super-puissances, en position de guerre froide, risquent un jeu dangereux.L’U.R.S.S.et les U.S.A.jouent 132 GÉRARD BERGERON à faire semblant, mutuellement et simultanément, de se faire peur et de ne pas avoir peur.Cest beaucoup plus qu’un chassé-croisé de propagandes.A force de faire semblant de ne pas hésiter — si besoin est — de recourir à la guerre impossible pour eux, en viendront-ils, par un enchaînement imprévisible de circonstances qu’ils ont soigneusement évité jusqu’à maintenant, à essayer de sortir du cercle vicieux?Il ne suffit pas de ne pas vouloir la guerre, de la croire impossible pour ne pas la faire.Le risque n’est pas moins grand dans la phase de l’optimisme conquérant de l’U.R.S.S.que dans la phase précédente de l’optimisme sécuritaire des U.S.A.Dans la guerre froide, les deux Grands agissent comme si l’un des deux devait gagner alors qu’ils savent bien qu’on ne gagne pas la guerre froide, qu’on n’y peut que « marquer des points », établir ou consolider des lignes d’influence et de présence.Leur politique officielle laisserait aussi entendre que les difficultés qui les séparent puissent être un jour réglées', ce qui équivaudrait à donner raison à l’adversaire ou à s’avouer vaincu devant lui.Or, ils s’y refusent.Aucun Munich n’est à l’horizon.Mais un Dantzig accidentel?D’où une double hypocrisie dans les leaderships officiels des U.S.A.et de l’U.R.S.S.Elle ne les rend probablement pas dupes eux-mêmes; mais elle risque de gauchir nos analyses, soit en endormant, soit en exacerbant nos craintes.Les politiques et déclarations officielles doivent toujours être ramenées à ces éléments de base: les deux Grands jouent à faire semblant, mutuellement et simultanément, de se faire peur et de ne pas avoir peur; ils agissent comme si l’un des deux devait gagner la guerre froide et que les difficultés qui les séparent puissent être ¦ LA GUERRE FROIDE 133 réglées un jour.Ce gigantesque bluff consiste dans le mutuel refus du bluff de l’autre.D’ autre part, faire semblant de trouver des solutions, sans concessions réciproques ou si dérisoires qu’elles ont une valeur symbolique contraire, cela permet des baromètres d’opinion, de raffermir les coalitions, de sonder l’esprit de détermination ou de conciliation de l’adversaire.Ce n’est pas perdu.Ce n’est pas, comme on le dit « gagner du temps » : c’est occuper le temps.Il faut occuper le temps.Repartir de bases nouvelles, relancer l’étude de vieux problèmes pour aboutir éternellement aux mêmes difficultés, en épaississant sans cesse les impasses passées, ce semble être une nécessité de la guerre froide.Peut-être, n’est-il pas désirable de sortir de cette incohérence systématique?Sur le plan officiel, c’est de l’incohérence.Sur le plan réel, c’est de la cohérence.Si nous ne sommes pas en guerre, c’est à cause de la cohérence sur le plan réel.m II QUELLE PRÉVISION PERMETTRAIT L’ANALYSE CYCLIQUE?Il y a deux possibilitées; et la seconde ouvre trois avenues: 1 ° — la tendance cyclique se maintient; 2° — les toutes prochaines années la contredisent: et si cela se produit, la guerre froide se termine en paix, guerre, ou « autre chose ».Nous le savons bien, aucune grande « paix » de l’histoire n’a été statique, ni complètement bénéfique: chacune portait en elle son principe de dés-établissement.La détente et la tension, ayant une plus grande élasticité comme buts intermédiaires, accordent un plus large champ pour l’action diplomatique que la paix et la guerre, de leur nature rigides.Dans le débordement possible de la guerre froide, nos craintes d’une poussée belliqueuse sont plus vives que ne sont grandes nos espérances d’une pente pacifique.Une chose est sûre: seul un renversement des politiques et attitudes de l’U.R.S.S.et des U.S.A.pourrait accorder au monde la paix jusqu’ici impossible: pour la guerre à cause de son effroyable dynamisme compressif, la Chine peut avoir depuis peu une action également décisive.L’action des autres grandes puissances peut influencer de façon notable la politique des Super-Grands, LA GUERRE FROIDE 135 comme il advint à plusieurs reprises dans la guerre froide; mais elle ne saurait déclencher un cataclysme mondial ni amener une accalmie universelle.Toutefois, même lorsqu’ils font cavaliers seuls, les autres pays ou groupes de pays, qu’ils soient engagés ou neutralistes, font peser le poids de leur action pour modifier les conjonctures détente-tension, au moins à l’échelle régionale et pour une période relativement courte.Si l’on sortait des oscillations cycliques pour aboutir à une paix générale il faudrait, hormis l’hypothèse actuellement impossible d’un gouvernement mondial,14 un accord fondamental sur les points de division et les enjeux décisifs de la guerre froide.Cet accord fondamental à deux est plus éloigné que jamais; il semble encore plus improbable que le risque d’un désaccord total qui irait jusqu’au bout de sa logique: la guerre.15 Et ce risque est maintenant plus grand puisqu’il réside dans une interaction à trois super-puissances.Les chances de la paix résident dans les politiques de deux super-grandes puissances; les risques de la guerre tiennent dans les politiques des mêmes puissances et également dans celle d’une troisième qui est la grande inconnue à l’heure actuelle.La présence décisive de la Chine dans la dialectique de la guerre froide pourrait bien être l’élément intégrateur de la phase où nous sommes entrés en I960: ce qui n’implique pas nécessairement que les chances de la détente, dans le court terme de cette phase seraient plus mauvaises.14.Cette hypothèse n’est actuellement pensable qu’après un conflit mondial qui ne laisserait comme vainqueur qu’une seule puissance en situation d’hégémonie.15.C’est qu’alors on voudrait coïncider les plans « réels » et «officiel» de la guerre froide: la cohérence serait complète, mais ce serait en une guerre inexpiable.> 136 GÉRARD BERGERON Si la guerre éclatait par une sortie violente du jeu des fluctuations cycliques, ce pourrait être dans les hypothèses suivantes: 1 ° — un fou, dément, paranoïaque ou apprenti-sorcier appuierait sur le bouton, ou saisirait la manette, qui déclencherait la « grande explication »; 20 — un « accident technique » dans les instruments de détection ou de faux « renseignements » sur l’imminence d’une attaque totale de l’adversaire pourrait incliner un des opposants à donner les premiers « coups durs » pour profiter au maximum de l’avantage d’une « surprise » qu’il croirait déjouée.16 Mais en dehors de ces circonstances « accidentelles », la seule justification rationnelle, qu’aurait Moscou ou Washington de recourir à ce qu’on pourrait appeler paradoxalement la « guerre totale préventive », serait un fort degré de certitude de pouvoir, d’un seul coup, détruire les moyens de représailles de l’adversaire: annihiler l’autre sans le risque d’être annihilé.Dans l’état actuel de la géo-stratégie et des techniques de destruction massive, cette certitude échappe — échappera toujours?— aux états-majors russe et américain.Théoriquement, le conflit majeur peut encore sortir de conflits mineurs, n’engageant directement qu’un des Super-Grands, ou même aucun d’entre eux.Un enchaînement de circonstances de plus en plus implacables, dans une atmosphère morbide que pourrirait de jour en jour le fataliste « il faut en finir! », amènerait les dirigeants des super grandes puissances à « risquer le tout pour le tout».Un incident du type de celui de l’U2, aussi bien qu’une guerre de Corée, ou un blocus de Berlin, ou une 16.Depuis certain « incident » dans le système de détection américain à l’automne de 1960, nous savons que la « guerre par accident » est un danger constant. LA GUERRE FROIDE 137 très chaude alerte à Cuba peuvent être l’occasion initiale d’une telle «ascension vers les extrêmes».17 Mais pour que cet enchaînement aille jusqu’à son terme fatidique, il faudrait qu’il y ait, au moins dans l’une des grandes capitales, un influent « parti de la guerre » qui puisse imposer, au moment critique de la décision irréversible, au moins l’illusion d’une « solution gagnante ».Cette solution extrême trouverait sa justification soit dans un optimisme absolu (la victoire complète et rapide, sans, pour soi, le risque de l’annihilation grâce à la destruction initiale des moyens de représailles totales de l’adversaire), ou dans un pessimisme absolu (chaque jour qui passe accroît notre infériorité, et comme la « grande explication » est fatale, frappons les premiers pour profiter de tous les avantages initiaux, alors que notre infériorité de puissance n’est pas encore tellement marquée et qu’elle ne nous interdit pas, en tout cas, de bénéficier au maximum de l’« effet de surprise »).Mais il faudrait davantage: ce ou ces « partis de la guerre » ne pourraient imposer leur solution extrême que par un certain degré de « complicité » avec les dynamismes idéologiques respectifs qui, à ce stade donné de leur évolution, charrieraient des forces obscures ou inexprimées de désespoir apocalyptique ou d’espoir messianique.On dira: ces « forces » existent aussi bien dans l’américanisme que dans le communisme soviétique.Voire.Elles existent, mais, étant elles-mêmes contenues par la peur de la destruction commune, ont joué jusqu’à main-latenant davantage à la façon de freins que d’énergie propulsive aveugle.L’histoire de la guerre froide nous fournit un grand nombre de casus belli.A aucun signe prévisible, ces forces semblent ne devoir agir autrement 17.L’expression est de Clausewitz. 138 GÉRARD BERGERON dans l’avenir immédiat.Par delà les désillusions momentanées ou les défaites partielles, si graves que soient les unes et les autres, y aurait-il un optimisme foncier des idéologies américaine et soviétique qui serait, ultimement, l’élément fixe du dynamisme bilatéral de la guerre froide?« La victoire finale n’est peut-être pas assurée,18 mais elle vaut d’être recherchée par les modes que nous avons choisis de l’obtenir; de toute façon, agir autrement ce serait se nier soi-même, avouer a priori sa défaite, ce qui est exclu par l’exigence de la vie qui va et qui ne peut s’empêcher d’aller différemment ».Les idéologies américaine et communiste — comme toutes les idéologies — tendent à se répandre, sont expansionnistes; mais elles ne tendent pas, de leur nature, à la conquête manu militari.On peut le démontrer, beaucoup mieux que par l’exégèse de cent textes, par une double tradition constante de l’histoire des deux pays, renforcée, là comme ailleurs, par une opinion publique qui rejette, hormis le cas de « légitime défense»,19 le recours à la guerre totale en toutes autres circonstances.Même au Kremlin, les cliques militaristes et stalinistes sont contenues par des forces adverses ou de « moyen terme » qui croient que la « révolution universelle » va bon train, que tout risque d’une telle ampleur risquerait 18.On objectra peut-être l’optimisme officiel du marxisme léniniste.Mais toutes les idéologies ont leur dialectique réelle_ et leurs impératifs ofjiciels: et l’une ne mène pas toujours nécessairement aux autres.Cette idéologie ne fait pas exception.D’ailleurs, en dépit des baillons et de diverses compressions, les discussions doctrinaires n’ont jamais cessé en U.R.S.S., ni, non plus, en Chine et dans les états satellites européens.Plus récemment, et de spectaculaire façon, entre l’U.R.S.S.et la Chine, et même entre la colossale « Patrie du Socialisme » et la naine Albanie, des affrontements « idéologiques » n’ont pu être tenus secrets.19.Et c’est là l’effrayante ambiguïté. LA GUERRE FROIDE 139 d’en gâcher à jamais les fruits, que la seconde guerre mondiale est — et non pas: « doit être » — la dernière avant la communisation de la planète.A Washington, de telles cliques existent, mais quoiqu’on en ait dit avant ou depuis le limogeage de MacArthur, le Pentagone, pour avoir parfois, sur un point précis, voix prépondérante, ne conduit pas à lui seul la politique étrangère des Etats-Unis.Cela peut changer.Mais l’accumulation des casus belli que présente l’histoire de la guerre froide nous permet de conclure plus raisonnablement que ce qui n’a pas été continuera à ne pas être.Résumons', si la guerre froide déborde de l’oscillation cyclique de la détente et de la tension, les chances quelle se transforme en paix sont minces; les risques quelle évolue vers la guerre totale, pour être plus sérieux et plus nombreux, restent assez improbables.Il reste deux autres possibilités: 1°, quelle se modifie en cette « autre chose » qui ne serait ni la paix, ni la guerre, ni le modèle de la guerre froide que nous connaissons; 2°, qu’elle se perpétue en variations cycliques du type de celles que nous avons enregistrées dans les dernières dix-sept années.A — Quelle serait cette « autre chose »?A long terme (25, 50 ans?), & autres antagonismes peuvent absorber la rivalité de la guerre froide: peuples de couleur et sous-développés versus peuples de race blanche et développés, chocs de blocs continentaux.La démonstration se fait assez facilement: d’une part, l’explosion démographique: 7 milliards d’humains en l’an 2000; de l’autre, l’écart actuel, déjà effarant, entre les statistiques alimentaires des zones du développement et de celles du sous-développe-ment tendrait à croître dans une proportion géométrique.D ’une façon ou de l’autre, il faudra opérer un réaména- 140 GÉRARD BERGERON gement territorial de la planète selon de nouveaux principes d’exploitation de toutes ses richesses naturelles, aussi bien maritimes que terrestres.Selon quels principes de conquête, d’occupation, d’échange, de vente ou de don ces gigantesques transmutations s’opéreront-elles?L’imagination s’arrête, impuissante.20 Vu dans cette perspective, pas si lointaine malgré tout, l’antagonisme de la guerre froide nous apparaît aussi dérisoire que les luttes des Guelfes et des Gibelins au moyen-âge.La guerre froide ne pourrait se perpétuer indéfiniment, étant vouée à être absorbée progressivement par des antinomies beaucoup plus vastes et implacables dont nous discernons mal les contours, mêmes généraux.De trois choses l’une: ou l’U.R.S.S.et les U.S.A.et leurs alliés « développés » collaborent à la gigantesque entreprise de relever le niveau de vie des zones sous-développées du globe, ou ils s’y refusent, ou ils décident de « régler leurs comptes » avant de la tenter.Dans le premier cas, c’est le salut de l’humanité ou la perpétuation de l’espèce.Dans le deuxième, ils continuent cette dérisoire « compétition économique » auprès du « tiers-monde », sans tirer pour eux, ni pour leurs bénéficiaires, aucun avantage décisif ou même marquant, les besoins réels toujours croissants n’étant pas satisfaits, et la guerre froide trou- 20.En attendant, nous savons que, depuis 10 aus, nos efforts pour les divers types d’aide technique et plans de développements économiques sont loin de répondre à la simple augmentation des besoins nouveaux, créés par l’accroissement démographique^ la métaphore des quelques gouttes d’eau dans l’océan nous vient naturellement à l’esprit.Et pendant que les budgets militaires des pays développés s’accroissent ou ne diminuent guère, nos rêves généreux se portent vers le demi-inconnu de féériques acquisitions scientifiques: l’énergie atomique à des fins industrielles, la «culture » des bas-fonds marins, quand ce n’est pas la colonisation de la Lune ou d’autres planètes! Si les hommes sont suffisamment sages pour ne pas s’entre-détruire, le seront-ils assez pour s’entrenourrir?C’est la question ultime. LA GUERRE FROIDE 141 vant de nouveaux terrains où transplanter sa dialectique ambiguë.Dans le troisième cas, la vision apocalyptique suggère difficilement l’aube de nouveaux paradis terrestres.B — La prévision à moyen terme (10, 15 ans?) est-elle plus facile?La guerre froide maintient ses oscillations régulières de la détente et de la tension.Les Soviets et les Chinois ont les moyens d’« énerver » la situation internationale aux endroits et par les moyens de leur choix.Ils continuent d’avoir le vent dans les voiles.Ils perfectionnent la technique du « conflit prolongé » du théoricien Mao.Ici et là, ils « marquent des points » même quand leurs agents ne sont pas à l’origine des réformes et des révolutions.Les Américains continuent à encaisser des pertes de prestige et même d’alliés.Et persiste Yillu-sion qu’aussitôt, en un point quelconque de la planète, qu’un régime de gauche remplace un régime de droite (ou vice-ver sa), c’est un gain pour l’U.R.S.S.et une perte pour les U.S.A.(ou vice-verso).En guerre froide, sauf sur les théâtres premiers comme l’Allemagne, le désarmement, les deux alliances fondamentales, ce qui semble être gagné par l’un des Grands n’est pas nécessairement perdu par l’autre.Dans la zone de fluidité extérieure de la guerre froide, on ne peut avec exactitude maintenir un strict bilan des profits et pertes: du moins des pertes et profits décisifs.L’impopularité est liée à la puissance, à la présence (quelle qu’en soit la forme) de la puissance chez le faible: quand le faible se renforce, il déteste le puissant dont il a dépendu ou dont il dépend encore.L’impopularité des Américains qui semble plus grande que celle des Soviétiques dans beaucoup de régions afro-asiatiques provient principalement du fait que la présence américaine y est plus voyante et plus 142 GÉRARD BERGERON ancienne que la présence russe.21 Celle-ci, d’ailleurs, à l’avantage de contre-balancer l’autre.Qu’en sera-t-il de la présence soviétique 22 en ces pays dans dix ou quinze ans?Dans la perspective à moyen terme d’un autre cycle, ou d’un cycle et demi de guerre froide, nous dirions que les leaderships des deux camps de la guerre froide continueront d’être incontestables, à cause de leur puissance relative, mais seront contestés, à cause de cette même puissance qui ne pourra pas s’employer à fond.Le phénomène à’effritement des blocs si frappant à la fin de 1956 pourra se répéter d’une façon peut-être moins dramatique: mais les principes de dislocation demeurent, surtout dans l’hypothèse d’une autorité intra-blocs imposée ou maintenue par la force.Dans une conjoncture de guerre froide, la puissance des Super-Grands ne peut s’employer à fond: du point de vue miltaire, c’est évident puisque le principe de la concentration des forces ne peut trouver d’application qu’en cas de guerre totale; du point de vue socio-économique, c’est presque aussi clair puisque les puissances américaine et soviétique tendent toujours à multiplier les points de leur présence active à travers le monde.Ce mouvement s’accentuant pendant une dizaine d’années ou plus pour répandre les bienfaits de la « sociabilité industriel- 21.Qu’on ne trouve pas en ces lignes une justification des maladresses de la diplomatie financière et militaire des Américains qui, en appuyant généralement des « régimes forts », ont montré trop clairement qu’ils considéraient ces peuples comme des « moyens » pour mener la guerre froide en « endiguant » des poussées communistes réelles ou virtuelles.De plus, partout où se porta la présence américaine, elle amenait avec elle le boulet de la mauvaise conscience de l’Occident européen.22.Selon la formule saisissante de Mauriac, « l’impérialisme russe est le cheval, le communisme le cavalier». LA GUERRE FROIDE 143 le » 23 chez leurs alliés sûrs ou dans les pays dont ils veulent mériter les bonnes grâces, c’est un utile exutoire pour les énergies de la guerre froide qui ne trouvent pas à s’employer ailleurs ou autrement.Mais, aussi, c’est autant de risques 6! éparpillement et même & enlisement’, la puissance économique, à force d’être diffuse, perdra de sa force de pénétration, et même, peut-être de son identité après un certain temps.Elle cesserait d’être considérée comme « rentable ».La guerre froide continuant pendant encore dix ou quinze ans, la vanité des pactes militaires apparaîtra de plus en plus grande.Une institution qui ne trouve jamais à s’employer pour la fin pour laquelle elle a été établie est vouée à l’existence symbolique et à la dissolution, à moins de dédoubler ses fonctions.La géo-stratégie des fusées à long rayon d’action a déjà commencé à rendre caduque la stratégie des bases périphériques: c’est même une des « révisions les plus déchirantes », qu’a à faire la diplomatie américaine dans l’immédiat.L’O.T.A.N., conçue dans le contexte de la supériorité atomique américaine et de l’infériorité des armées terrestres de l’Occident européen, justifie, avec peine et contradiction, son existence, mais c’est davantage comme symbole de l’unité occidentale que comme « bouclier de défense ».D’autres pactes de défense, répondant à des nécessités psychologiques ou servant à masquer des défaites de la guerre froide, n’ont guère d’existence que fictive.Qu’en subsistera-t-il dans dix ou quinze ans?Il faut un grand effort d’imagination pour proposer qu’ils tendront à se consolider! 23.« Que la domination coûte au lieu de rapporter, le fait est nouveau et il dérive directement de la sociabilité industrielle.Il ne peut pas ne pas influer sur le cours des relations internationales » (Aron, Raymond, La Société industrielle et la Guerre, Paris, 1959, p.47). 144 GÉRARD BERGERON La conséquence de tout cela devrait être un processus lent mais certain de dislocation des blocs.Notons qu’ils n’ont jamais eu la rigidité que la commodité du langage impliquait.Sauf en Europe, des deux côtés du « rideau de fer », quelle réalité avaient-ils?En dehors, il n’y avait guère que des disponibilités, des attentes inquiètes et des refus d’engagement.Ce devrait être la tendance, encore élargie, de la prochaine décennie.En cas de crise aiguë et de menace imminente de guerre totale, que resterait-il des solidarités qui sont groupées autour de l’U.R.S.S.et des U.S.A.?On ne peut affirmer que ce processus ira jusqu’au bout de son terme: des blocs aux alignements des alignements aux groupes, des groupes aux états juxtaposés.Ce serait une revanche sur la géo-stratégie de la guerre froide! La structure bipolaire ou duopolistique (U.S.A.et U.R.S.S.) du cycle 1945-1955 avait déjà, dans la première moitié du deuxième cycle 1955-1960, commencé à subir une transformation dans le sens oligarchique ou oligopolistique (U.S.A., Royaume-Uni, France, République fédérale d’Allemagne; U.R.S.S., Chine, Pologne, autres satellites).La prochaine transformation, sans aller dans le sens d’une structure atomistique, verrait peut-être la naissance de nouveaux oligopoleurs qui seraient des blocs de continents ou de races.Dans le jeu oligopolistique du rapport des forces, il se peut que les facteurs technico-militaires en viennent à n’être plus déterminants, que la dimension continentale et la taille démographique, jointes à un dynamisme progressif et global, assurent à de nouvelles entités politiques la possibilité d’entrer dans le « club select » des états oligopoleurs.L’entrée en force de la Chine et de l’Europe unie (aux dimensions nouvelles du Marché commun) dans le jeu oligopolistique ne fait LA GUERRE FROIDE 145 plus de doute et tend à brouiller la simplicité du jeu duopolistique de naguère.Ces transformations s’opéreraient pendant les prochains cycles qui seraient intermédiaires entre les prochaines années et les perspectives à « long terme », qui nous retenaient tout à l’heure et nous faisaient conclure, à défaut d’un état mondial émergeant des ruines d’un Ille conflit mondial, au dépassement de la guerre froide et à son absorption en un ou des conflits plus vastes encore.C — Plus la prévision est courte, moins elle risque d’être erronée.Une prévision à court terme serait de trois à cinq ans et s’appliquerait à la fin du deuxième cycle s’achevant en 1965, et au début d’un troisième.Notre prévision globale serait que ces prochaines années confirmeraient l’existence d’un deuxième cycle entier qui s’ouvrait par la conférence au sommet de Genève en 1955; le faible relâchement de la tension depuis I960 serait annonciateur d’une détente en 1965.Les raisons de cette option sont que les circonstances favorables au maintien du cycle détente-tension seraient plus fortes que celles qui tendraient à faire déborder la guerre froide vers la guerre totale ou la feraient se résorber en paix ou en quelque chose d’autre inconnu.Ces circonstances favorables sont: 1) les deux Grands ne veulent pas la guerre; 2) la parenté de plus en plus grande des types de civilisation qu’ils représentent; 3) la montée de la Chine qui, à court terme, ne devrait pas être un élément de perturbation; 4) la rupture de « l’équilibre de la terreur » est improbable et la garantie de la « dissuasion » gardera sa pleine valeur à moins d’« accident » technique ou démentiel; 146 GÉRARD BERGERON 5) la constitution d’une opinion publique qui rejette absolument le recours à la guerre totale en toutes circonstances.Chacun des facteurs énumérés est un sujet en soi, qui mériterait le traitement spécial d’un article — ou d’un volume.Notons au minimum que ces facteurs seront encore plus interdépendants dans leurs conséquences futures que dans les éléments de leur définition actuelle.Une étude de chacun d’eux et des modèles possibles de leurs interrelations devrait être faite très soigneusement.Ce n’est certes pas l’hypothèse cyclique qui aura permis l’identification de ces facteurs; mais peut-être contient-elle des suggestions théoriques pour la constitution de tels modèles?Le quatrième facteur est évidemment l’élément pivot: s’il cesse de jouer, les autres disparaissent ou n’ont qu’une importance dérisoire.Il n’y a plus de guerre froide: il y a la guerre totale ou la paix générale; c’est un autre monde.Comme élément de perpétuation de la pulsion cyclique, la dissuasion continuerait d’être génératrice, bilatéralement et alternativement, de tension et de détente.En la double dimension de son ambiguïté fondamentale, c’est un facteur de variabilité indéfinie, que resserre seulement et pour un temps inconnu le rejet du recours aux extrêmes: guerre et paix.Il n’est, en définitive, que la version technico-militaire du premier facteur.Le deuxième facteur, « pour le mieux et pour le pire », impose le « difficile ménage » de la coexistence forcée tant que la double dissuasion jouera efficacement.Le troisième facteur, qu’il conviendrait d’élargir à l’entrée en force de tout autre oligopoleur (en plus de la Chine), est le seul élément de perturbation directe du système duopolistique.Encore conviendrait-il de rappeler qu’à court terme il ne LA GUERRE FROIDE 147 semble pas devoir agir de cette façon.A moyen terme, c’est beaucoup moins sûr.A long terme, ce ne lest plus du tout.Ces brèves annotations sont bien insuffisantes pour seulement indiquer en quel sens certain tel facteur, tous les autres étant considérés comme neutralisés, doit jouer au delà du court terme.Mais n’est-ce pas introduire une nouvelle hypothèse à l’intérieur d’une pensée hypothétique?Seuls les facteurs 2 et 5 semblent constants.Et encore.Prenons le cinquième, donnée objective universelle sur laquelle les libres déterminations des gouvernants n’ont pas de prise immédiate.La constitution d’une opinion mondiale anti-belliqueuse est un fait sans précédent dans l’histoire.Pour qu’il fut possible, il fallait les super bombes H et des engins de navigation circum-terrestre.Mais quelle est la portée politique de cette sensibilisation anti-belliqueuse à l’échelle planétaire?Et même, il conviendrait d’établir des degrés dans cette sensibilisation: les Japonais, premiers cobayes humains à Hiroshima et Nagasaki, sont plus « sensibilisés » que nous, habitants de l’Amérique du Nord et des deux Europes, qui le sommes davantage que les masses de l’Asie méridionale tandis que les habitants des territoires au sud de l’Equateur auraient tendance à se sentir en dehors des « zones de danger ».Une telle opinion mondiale pourrait-elle agir comme frein à l’instant de la décision ultime et irréversible?Observons les données réelles du phénomène.Jusqu’à maintenant, ce ne sont pas les masses russes et américaines qui ont « contenu » leurs gouvernants respectifs; ce sont ces derniers qui, pour justifier le para bellum, ont éveillé leurs nationaux aux dangers inouïs de la guerre thermonucléaire.Et, dans le 148 GÉRARD BERGERON battage de leurs propagandes, il y a toujours la note restrictive au moins impliquée: « .sauf le cas de légitime défense ».Mais « l’équilibre de la terreur », prohibant toute guerre, interdit a fortiori l’idée de « défense », « légitime » ou pas.Dans une situation de non-guerre, les leaders des deux camps thermo-nucléaires s’estiment en état de « légitime défense » : d’où les efforts d’accroissement continu de leurs forces, rythmés en rattrapages alternatifs quand une disparité de puissance apparaît manifeste.Pendant ce temps, les peuples s’habituent à l’atmosphère de « terreur », d’autant plus facilement qu’elle leur est présentée comme un « équilibre », comme une garantie contre elle-même.24 Comment faire autrement, au bout de nos réflexions et analyses, que de s’en remettre à cette espèce de demi-somnambulisme, qui sauve l’équilibre psychologique de nos populations et par lequel s’exprimerait, de façon infrangible, l’espoir fataliste des humains?Il faudrait relativiser chacun des facteurs en soi.« Les deux Grands ne veulent pas la guerre », avons-nous donné comme premier facteur.La seule preuve que nous en puissions fournir c’est qu’ils ne l’ont pas encore faite; sa valeur indicative pour l’avenir reste faible.Car on ne peut pas impliquer qu’un jour, malgré eux ou accidentellement — on n’ose dire: consciemment, avec prémé- 24.Un sondage Gallup, tenu aux Etats-Unis l’été dernier au moment le plus lourd de la crise de Berlin, révélait que seulement 22% des interrogés étaient «très inquiets» par les risques d’une guerre thermo-nucléaire (3% n’avaient pas d’opinion).Les 75% qui restaient se divisaient en partie égale: 37% étaient «relativement inquiets» («fairly worried») tandis que 38% ne l’étaient pas du tout.Si l’on fait la somme des « inquiets » à des degrés divers, la proportion n’atteint pas 60%.Le sondage révélait encore que l’« indice d’inquiétude » était plus élevé chez les femmes que chez les hommes. LA GUERRE FROIDE 149 ditation, — ils ne la feront pas.Tout ce que nous pouvons dire à cet égard, c’est que toute l’histoire de la guerre froide a fait jusqu’à maintenant la preuve qu’ils ont su « s’arrêter à temps ».Cette constatation ne commande aucun dogmatisme rassurant.Pour savoir si des chefs politiques veulent ou non la guerre, il nous faut interroger leurs intentions et leurs capacités pour la faire.Vaut-il mieux conjecturer sur les intentions qui ne peuvent être que présumées ou sur les capacités qui sont un élément objectif mais dont la détermination ne saurait être qu’approximative et entachée de subjectivisme?Les deux réponses qu’on peut donner à chacune des questions peuvent établir la nécessité aussi bien de la détente que de la tension.Si l’on présume que l’adversaire ne veut pas la guerre ou que ses capacités ne seront jamais supérieures au point de lui assurer une victoire décisive et rapide, et donc l’impunité, on tend à promouvoir des politiques dites de détente.Mais on constate par ailleurs que c’est l’infériorité de puissance, telle quelle est ressentie par un duopoleur, qui cause la pulsion du cycle.D’autre part, si on présume que l’adversaire nhésitera pas, au moment jugé par lui favorable, à recourir à la guerre, on est amené à promouvoir la même politique que si on estime très fort le coefficient à'imprécision sur ses capacités: accélération de la course aux armements et aux prouesses techniques, qui est une autre force de traction du cycle vers la tension quand l’écart de puissance s’élargit, vers la détente quand cet écart se referme en parité.C’est l’indétermination obligée de chaque réponse à cette double question qui est le substrat psychologique des leaderships de la guerre froide et sans doute la source première des oscillations détente-tension. 150 GÉRARD BERGERON Considérons un moment le deuxième facteur: la parenté de plus en plus grande des types de civilisations que les deux Grands représentent.« Les Soviétiques, écrivait récemment Raymond Aron, pensent qu’en vieillissant le capitalisme se rapprochera du socialisme.Les Américains pensent qu’en vieillissant le socialisme (ou soviétisme) deviendra plus libéral.S’ils avaient tous deux raison, ne retrouveraient-ils pas la fraternité sous l’hostilité?S’ils laissaient à l’avenir le soin de trancher entre ces deux thèses, ou de déterminer la part de vérité de l’une ou de l’autre, ne se retrouveraient-ils pas, une fois de plus, unis par la conviction qu’ils ne peuvent pas s’entendre mais ne doivent pas se détruire?.Le conflit idéologique est une partie intégrante du conflit total — ce qui ne signifie pas que le jour où les Deux reconnaîtraient leur fraternité, ils cesseraient de se regarder en ennemis ».25 S’il est vrai, en effet, que les Soviétiques ont américanisé leurs techniques et les Américains socialisé leur bien-être, il n’en demeure pas moins que les reliquats idéologiques peuvent perdurer indéfiniment par les éléments mythiques qu’ils charroient.D’ailleurs, les intérêts impérialistes et les impératifs dits « sécuritaires » n’ont pas besoin de s’appuyer sur des clivages idéologiques bien nets pour exercer leurs forces d’attraction et d’opposition.On pourrait la démontrer par cent exemples historiques dont quelques-uns peuvent être tirés de la courte histoire de la guerre froide.On le voit par leur analyse même sommaire, les facteurs qui, à court terme, semblent favoriser la perpétuation des oscillations tension-détente n’ont, en soi, qu’une portée relative.Ils ont, les uns par rapport aux autres, une plus grande relativité encore.Il est encore plus vain de les interroger pour essayer de discerner les perspectives 25.Guerre et Paix, pp.539-540. LA GUERRE FROIDE 151 à long terme.Pourtant deux facteurs doivent être théoriquement privilégiés: le quatrième, qui est le « garde-fou » contre la folie suprême: la dissuasion réciproque; le troisième, qui devrait contenir une poussée de l’intérieur pour forcer le garde-fou: le maintien des règles du jeu duopo-listique même au sein de tendances oligopolistiques.En effet, les trois autres facteurs apparaissent à la fois des « conditionnements » et des conséquences de ces deux-là.La non volonté de guerre des deux Grands (le premier facteur) est une présomption àéintentions qui peuvent changer; et, aussi, elles peuvent n’avoir qu’une faible influence directrice quand la partie n’est plus jouée en pleine conscience par seulement deux joueurs.La parenté de plus en plus affirmée des deux types de civilisations soviétique et américaine, leur « fraternité » (le deuxième), ne nous permet pas de spéculer avec quelque rigueur logique sur le moment ou le comment leur hostilité serait absorbée en fraternité, ni même de prévoir seulement la ligne générale d’évolution d’une hostilité qui, avec le temps, pourrait bien apparaître d’autant plus inexpiable qu’elle est celle de « frères-ennemis ».Enfin le cinquième facteur de l’opinion mondiale anti-belliqueuse comporte la faille de l’ambiguïté de la « légitime défense ».Personnellement, je crois que ce facteur, dans la mesure où l’opinion trouverait d’efficaces moyens d’expression (ce qui est loin d’être sûr), jouerait à fond chez les alliés, clients, protégés des deux Grands et chez les neutres.Mais chez les Russes et Américains, eux-mêmes?On peut supposer une situation où la partie tend à n’être plus dirigée, où les coups ne sont plus calculés: où c’est une autre partie.La partie, où ne se présente qu’une unique et ultime chance de survivance, où il n’y a qu’un coup à porter qui, pour être décisif doit être le premier.En cette 152 GÉRARD BERGERON partie, on n’accepte pas l’état de défensive, puisque c’est accepter le principe de la défaite et la presque complète annihilation.Le seul état de « légitime défense » concevable consiste alors à porter le premier coup décisif: c’est la guerre totale « préventive » pour empêcher l’infériorité certaine d’un état de « défense » — qui n’est pas et ne peut pas être « légitime », dès lors qu’il réduit presqu’à néant les chances de survivance.L’opinion antibelliqueuse pourrait, en un affolement qu’on ne saurait qualifier autrement d’« apocalyptique », se convertir en bellicosité active.En réductions progressives, on est amené à une considération plus rigoureuse des troisième et quatrième facteurs.Si les tendances oligopolistiques brouillent pour un temps et en partie le jeu duopolistique, mais sans prohiber l’application de sa règle ultime, nous pouvons être relativement rassurés sur l’inconnue chinoise.Mais il est d’autres « inconnues » comme l’Europe unie à moyen terme.On dira: les Européens, les plus vulnérables à cause de la concentration des populations, ne seront pas amenés à prendre des risques exorbitants.Probable.Comme la Chine, du reste.Elle a fait sa guerre limitée en Corée; « énerve » de temps à autre la situation au sujet de Quemoy et Matsu, mais ne force pas le détroit de Formose à cause de la Septième flotte américaine; elle respecte la frontière du Viêt-Nam sud, si elle a « récupéré » le Thibet et en mène large aux marches de l’Inde.L’explication ultime de l’« inexplicable guerre » sino-indienne pourrait bien être l’intention ferme et conséquente de la Chine de se poser comme seul candidat oligopoles d’origine asiatique.Cette « guerre », s’accrochant à l’Himalaya, ne serait qu’à moitié et de façon peu significative un fait asiatique.Ce serait bien davantage un acte LA GUERRE FROIDE 153 positif de candidature au club restreint des oligopoleurs « sérieux » à l’échelle planétaire.La Chine ne mènerait qu’en apparence une lutte pour de nouveaux aménagements régionaux; cette lutte déguiserait à peine l’intention réelle de postuler un leadership incontestable avant qu’il ne puisse être efficacement contesté.La Chine grignoterait le territoire indien pour donner un « avertissement » direct à Moscou et indirect à Washington.Dans l’ensemble, elle joue le jeu fondamental de la guerre froide.Le fond de son litige avec l’U.R.S.S.porte sur une plus grande part de risques que Moscou devrait assumer à l’intérieur de ce jeu fondamental.Bonn et Paris, sont en rapport à Washington, dans une situation quelque peu analogue: elles craignent que la politique américaine en vienne à manquer de « fermeté » au sujet de Berlin, à prôner une politique de « dégagement » en Europe, tout en trouvant lourd à supporter un leadership trop unilatéral depuis trop longtemps.On s’excuse de simplifier plutôt grossièrement la dialectique, beaucoup plus complexe, des leaderships intra-blocs.La question n’est ici évoquée que sous l’aspect d’une possible émergence de nouveaux leaders qui ne se sentiraient pas aussi étroitement liés par la simplicité du jeu duopolistique de naguère.Depuis quelques années, les tendances oligopolistiques sont certaines.Jusqu’où iront-elles?Dans le jeu duopolistique, chaque joueur reconnaît que ses décisions politiques ont déjà été calculées en anticipation par l’autre joueur.Ainsi, ils se ménagent réciproquement une marge de correction de leurs erreurs respectives, prudence qui les incite à s’arrêter au seuil des décisions et des actes irrémédiables.Mais quand la partie se joue à plus de deux, que les troisième et quatrième 154 GÉRARD BERGERON joueurs jouent « en force » et pour leur propre compte, sont multipliées les éventualités et accrus les risques d’erreur de leur appréciation.Que les nouveaux joueurs se rallient, au seuil des enjeux décisifs, aux leadership d’origine, c’est la condition pour que la règle duopolistique impose à tous sa retenue nécessaire.Que ce ralliement doive s’opérer au moment critique, cela semble inscrit dans la nature de la guerre froide telle qu’elle a été jusqu’à maintenant menée.Mais ce qui ne l’est pas, c’est la perception claire par tous les oligopoleurs de la nécessité d’un tel ralliement en une conjoncture concrète spécialement « explosive ».Autrement dit, le système peut être débalancé, la partie commencer à devenir folle sans qu’on ne s’en rende compte à temps.Enfin, le quatrième facteur, celui de la dissuasion n’est simple qu’en apparence.« La guerre a tué la guerre » : c’est-à-dire la puissance de destruction de part et d’autre est telle qu’il n’y aurait « ni vainqueur ni vaincu ».Plus un camp augmente ses moyens de «terreur», plus il dissuade l’autre de recourir à la sienne; et l’autre fait la même chose à l’égard du premier: ainsi monte symétriquement l’« équilibre de la terreur ».Selon le général Gallois, « la logique de l’ère balistico-nucléaire accorde à la défense l’avantage sur l’offense, ce qui pour paraître paradoxal, n’en est pas moins vrai lorsque ce sont deux puissances nucléaires qui s’affrontent ».26 Depuis peu on ne présente plus ce modèle ultra-simple de la dissuasion, qui suppose que la partie attaquée a les moyens d’une réplique également foudroyante: cela peut être, mais non nécessairement ni complètement.« La théorie courante, résume Raymond Aron, consiste à combiner les trois 26.«Entre «Grands», l’équilibre de la terreur est stable», La Nef, juillet-août, 1959, p.49. LA GUERRE FROIDE 155 mcxlèles (impunité du crime, égalité du crime et du châtiment, inégalité du crime et du châtiment)27 et les trois modalités de dissuasion (attaque directe, provocation extrême, provocation atténuée) ».28 Ce concept de dissuasion graduée est négateur de la croyance en l’impossibilité de la guerre thermonucléaire.Un savant de la Rand Corporation, Herman Kahn, à la tête d’une équipe de chercheurs, s’est appliqué à établir l’ampleur des pertes humaines et économiques que subiraient les Etats-Unis au cas où la dissuasion ne jouerait pas.29 Ce livre a la froideur statistique d’un rapport économique.Par exemple, si un programme de défense civile de l’ordre d’environ $500 millions était dès maintenant planifié et exécuté, les pertes en vies humaines pourraient être réduites de moitié (50 millions au lieu de 90) et la « récupération » économique exigerait quatre fois moins de temps (15 ans au lieu de 60), s’il se produisait une première attaque massive contre le continent américain.Il n’entre pas dans notre propos d’analyser cette étude ni d’établir le degré de plausibilité et d’opportunité de ses recommandations.30 27.L’auteur précise en note: «Non que ces concepts soient classiques: je pense simplement que ces formules résument l’essentiel des analyses courantes ».28.Guerre et Paix, pp.407-408.29.Dans un livre récent On Thermonuclear War, Princeton, 1961.30.“Kahn is not inhuman, as his critics suggest.But neither is he superhuman as his disciples unconsciously imply.Because he has attempted to substantiate his arguments by numerical calculations, his conclusion have been hailed, with varying degrees of naivety, as constituting “scientific proof”; if not of his thesis, at any rate of his figures.It seems to be necessary to point out that when one says that Mr.Kahn has been “scientific”, one is merely saying that one believes his conclusions to follow from his promises» (John C.Polanyi, “Three Armaments Policies for the Sixties”, Proceedings of the Eight International Conference on Science and World Affairs, Stowe, Vermont (11-16 septembre 1961, p.121). 156 GÉRARD BERGERON Le point à faire ressortir est que, depuis peu, les milieux scientifiques et stratégiques s’emploient à assouplir et à raffiner le concept de dissuasion.On ne la figure plus comme la situation de deux molosses muselés qui sont dans l’impossibilité de se porter des coups décisifs — ou de deux forts gladiateurs se faisant face, entravés dans une camisole de force.On perçoit la contradiction d’une situation où est proclamée comme impossible la guerre « monstrueuse », « apocalyptique », etc.en même temps qu’est établie l’infaillibilité de la menace des représailles massives qui ne se conçoivent que si la guerre est possible.Autrement dit, il y a des degrés entre le tout, la guerre thermonucléaire, et le rien, l’absence d’une telle guerre.On jongle avec les modèles possibles d’une « ascension vers les extrêmes » qui culmineraient en la guerre thermonucléaire générale.On évalue les risques et chances d’une stratégie anti-force (« counter-force strategy ») qui viserait à neutraliser les moyens de représailles de l’ennemi plutôt qu’à « terroriser » un pays entier ou une tranche de continent.Dans cette recherche pour penser ce qui, hier encore, était estimé impensable, pour pallier toutes les éventualités, se dissout au moins dans les esprits le déterminisme paralysant de la dissuasion.Que reste-t-il du concept de guerre froide lui-même?Est-on en train de s’affranchir de ses conventions non écrites postulant qu’un maximum de tension doit entraîner un relâchement graduel jusqu’à la détente, la paix continuant d’être autant inaccessible que la guerre impossible?A la politique du containment de l’époque Truman-Acheson a succédé l’inefficace roll-back policy d’Eisenhower et Dulles, qui, plus d’une fois, leur a fait « perdre la face ».Sous l’influence des « Harvard boys » qui le conseillent, le prési- LA GUERRE FROIDE 157 dent Kennedy suivrait une politique plus sinueuse, avouant que la guerre froide ne peut être gagnée {no win policy), cette croyance étant indispensable pour ne pas la perdre à coup sûr.Ce départ d’une attitude qui tendait à rigidi-fier la conduite de la guerre froide (« l’hypocrisie du plan officiel », que nous évoquions à la fin de notre première partie) et ce nouvel assouplissement du concept de dissuasion, présentant une gamme de choix variés en vue de la prévention, vont-ils changer subrepticement le climat des « idées reçues » sous lequel nous vivons depuis une quinzaine d’années?Allons plus loin: penser l’impensable guerre chaude pour pallier à toutes les éventualités n’est-ce pas un peu commencer à la rendre possible?(Pour d’autres ordres de phénomènes sociaux il est vrai, le sociologue Merton a développé une théorie de la self-fullfilling prophecy).Inversement, se refuser à penser l’impensable est une attitude qui a pour elle la logique et ce que j’appellerais la nécessaire générosité de la foi en la survie de l’espèce.Mais, d’une façon ou de l’autre, l’impensable est pensé, du moins comme « impensable ».Au ras de nos petites vies quotidiennes, combien de fois « l’inattendu arrive » ?# * # A la question posée par notre titre, nous ne pouvons faire autrement que de fournir une réponse incertaine.En notre première partie, nous avons fait comme si la guerre froide était cyclique et que ses alternances de tension et de détente se reproduisaient périodiquement.Notre argumentation s’appliquait à identifier des périodes et des 158 GÉRARD BERGERON phases découpées par des événements majeurs qui signalent une ascension vers une tension extrême puis la descente vers une détente graduelle.Nous avons encore consolidé ce modèle en le « complexifiant » avec celui des cycles des rapports de forces technico-militaires entre les deux Grands.Il s’agissait de se donner un cadre pour l’analyse.La théorie des jeux, celle d’une stratégie pure (en récrivant Clausewitz à l’ère thermo-nucléaire) peuvent fournir des schémas plus séduisants, mais leur parti pris d’abstraction nous rend perplexe quant à leur valeur d’utilisation.Toutes les hypothèses sont soulevées, toutes les éventualités sont énumérées et considérées; mais aucune indication ne nous est fournie pour le dépistage de l’hypothèse la plus vraisemblable, ou pour la reconnaissance de l’éventualité la plus probable.Autant s’en remettre à une calculatrice électronique, dont les opérations sont infaillibles avec les données qu’on lui fournit, mais qui est bien incapable de les cueillir elle-même.Comme il s’agit en définitive du périlleux jeu intellectuel de la prospective, il ne nous a pas semblé déraisonnable de nous livrer d’abord à une étude de rétrospective, dans une tentative pour «préfigurer l’après par l’avant».Ayant cru reconnaître dans l’histoire de la guerre froide des oscillations cycliques avec alternances régulières de tension et détente, nous étions amenés à en rechercher l’explication.Celle de deux concurrents en jeu duo-polistique — elle aussi, hypothèse fournie par la science économique — nous est apparue honnêtement valable.Les deux modèles, cyclique et duopolistique, sont apparus complémentaires, le second animant le premier.Mais théoriquement, ils peuvent et, même, doivent être dissociés. LA GUERRE FROIDE 139 Ils doivent être dissociés si l’hypothèse cyclique n’a aucune pertinence.Quant à nous, bien incapables de la valider scientifiquement (il faudrait une série chronologique beaucoup plus longue: mais attendons 1965.), nous estimons qu’on ne peut pas, non plus, l’invalider scientifiquement.Nous ne sommes pas « en possession du futur ».En outre des objections théoriques dont nous avons fait état dans notre note liminaire, on pourrait objecter que notre analyse sollicite un peu trop les faits pour forcer la belle symétrie de presque parfaites phases quinquennales: on pourrait soutenir, par exemples, que l’affaire du blocus de Berlin en 1948-49 et la crise plus récente, que cristallisait la construction du « Mur » entre les deux Berlin en 1961, furent des phénomènes manifestant une tension plus aiguë que la guerre de Corée de 1950 et le ratage du sommet de Paris en I960.Nous continuons à prétendre qu’en une évaluation globale, notre identification des pics de tension et des seuils de détente est exacte, mais que, pour l’établir avec plus de solidité, il faudrait se livrer dans le détail à une analyse plus serrée, année par année, de la chronologie de la guerre froide.(Ce travail est fait jusqu’à 1960, mais cet article ne pouvait le reproduire).Toutefois, nous ne saurions engager notre avenir scientifique sur 1 affirmation que la guerre froide est certainement cyclique, si les alternances de tension et de détente sont certaines.C’est la périodicité de ces alternances qui est en cause: une phase de détente en suit une autre de tension, — c’est une question de leur définition respective, — sans que les deux aient forcément la même durée.La périodicité du cycle étant insuffisamment établie, le degré de prévision, qu’on pourrait faire par elle, reste faible.Mais a défaut de cette prévision graduée (à long, 160 GÉRARD BERGERON moyen, court terme) et imparfaite, il n’y a aucune prévision du tout.Il faut s’en remettre à la boule de cristal.Ou plutôt, il faudrait reprendre l’examen de ce qui semble être le moteur du système: les règles du jeu duo-polistique.Si ce sont elles qui conditionnent la conduite des deux Grands, tant quelles ne seront pas falsifiées par une forte et décisive tendance monopolisatrice ou oligo-polisatrice, la partie continuera à épouser les contours généraux, qu’elle avait dans le passé, entre la recherche du monopole, qui conduit à la guerre, et la poussée d’oligopole, qui introduit des complications et aléas pouvant aussi mener à la guerre.Ses phases pourront être désormais plus courtes ou plus longues, mais le cycle, concentré, ou étiré, obéira à la même pulsion d’ensemble.Aussi les prévisions à court, moyen ou long terme doivent-elles être interprétées en tenant compte de cette élasticité.Une prévision juste à court terme peut s’avérer fausse à moyen terme et reprendre sa validité dans la perspective à long terme.Une prévision peut encore être inexacte en rapport à un facteur ou à un ordre de facteurs mais n’être pas invalidée par une évolution générale où interagissent l’ensemble des facteurs (y compris l’arrivée en scène de nouveaux facteurs imprévus ou imprévisibles).La guerre froide étant vraiment cyclique, nos analyses peuvent être quand même trop courtes si elle n’est qu’un moment d’une « tendance séculaire » dont nous ignorerions jusqu’à l’existence.Ainsi, on conçoit facilement de vastes cycles démographiques ou technologiques (peut-être idéologiques?) d’un demi ou d’un siècle dont la période « guerre froide » de la dernière quinzaine d’années ne serait qu’une phase accélérée, peut-être terminale?Nos oscillations cycliques de 10 ans peuvent bien n’être qu’une composante de ces vastes cycles dont le point de LA GUERRE FROIDE 161 départ, la tendance générale mais sûre quoique inconnue par nous, le point d’arrivée, la périodicité générale nous échapperaient en grande partie.Des sociologues ont cru reconnaître une périodicité cyclique des guerres et paix dans l’histoire.31 L’originalité de notre effort consiste à retracer des oscillations entre ce qui leur tient lieu de substituts: des états de tension et de détente.Avec son jeu de va-et-vient, la guerre froide apparaît être la seule politique internationale praticable de l’ère thermonucléaire et balistique.En outre de la vanité de l’entreprise, nous ne trouverions sans doute pas plus de réconfort à rechercher à intégrer notre époque dans quelque « tendance séculaire ».Nous serions ramenés très tôt à l’effrayante constatation: l’« explosion démographique » est du même ordre que l’« explosion technologique » qui permet des moyens de destruction illimités.32 31.Par exemple le sociologue Gaston Bouthoul: «.dans l’Europe, à partir du moyen âge, il semblerait qu’il se soit régulièrement présenté, dans la plupart des Etats, la conjugaison de deux séries de conflits armés: 1) une guerre du type modéré en moyenne tous les 30 ans, c’est-à-dire une par génération; 2) un grand conflit généralisé correspondant à une période de destruction massive environ chaque siècle » (Les Guerres, Eléments de Polémoloqie, Paris, 1951, p.527).32.« En résumé, il semble qu’il existe trois manières de maintenir l’équilibre démographique: la première est d’empêcher systématiquement l’accroissement en nombre en imposant l’avortement ou l’infanticide au delà d’un certain chiffre de naissances.Ce fut la politique de l’ancienne féodalité japonaise que l’on retrouve sous des formes diverses dans nombre de civilisations de l’Océanie et de la Malaisie.Nous l’appellerons la solution insulaire.La seconde consiste à aménager les conditions d’une large mortalité des jeunes.A cette fin (consciente ou non) on leur applique une politique sans pitié aussi bien dans les conditions du travail et de la vie que, dans la législation répressive.Ce fut la solution asiatique en général et chinoise en particulier.La troisième consiste à les lancer périodiquement dans des guerres relaxatrices.C’est la solution européenne, surtout depuis les deux derniers siècles » (ibidem, p.322). 162 GÉRARD BERGERON Il arrive toujours un moment où nos réflexions et analyses sur un tel thème apparaissent dérisoires.C’est le moment de vouloir croire.Croire à l’existence de forces telluriques qui, à notre insu, seraient en action pour protéger l’espèce humaine.Croire à une « loi de nature » qui, ultimement, jouerait en faveur de l’animal humain en se servant maintenant des « grands de ce monde » pour exprimer un instinct de conservation, après s’être, tant de fois, servi d’eux pour ce que Bouthoul qualifie terriblement d’« infanticide différé ».En un moment où le devoir d’espérance était beaucoup moins pressant, Jacques Bainville écrivait: « Si l’on n’avait cette confiance, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants »83 POST-SCRIPTUM Pendant que cet article est à l’impression survient, à la fin octobre 1962, la crise cubaine, certainement la plus grave de cet après-guerre.Pendant une couple de jours, nous avons été à deux doigts de la guerre totale, thermonucléaire.Jamais autant l’alerte n’avait été si chaude.L’angoisse était universelle.Au sujet de la double hypothèse de cet article on peut faire deux séries d’observations: 1°) L’hypothèse des fluctuations cycliques détente-tension, surtout sous leur aspect répétition périodique, semble sérieusement infirmée.Car il est certain que l’alternance des états de tension aiguë et de détente faible — élément essentiel de la notion de « guerre froide » — n’est pas contredite par la crise cubaine.C’est la périodicité de ces alternances qui est mise en cause.En effet, 33.Histoire de France, Paris, 1924, p.572. LA GUERRE FROIDE 163 après la tension de l’été et de l’automne I960, nous serions dans la phase de la descente du cycle vers un possible seuil de détente en 1965.Or voici qu’à la fin 1962, survient un état de tension plus aiguë que les crises de 1950 et I960.a) On observera d’abord que ce n’est pas la première fois qu’à l’intérieur d’une phase détente-tension ou tension-détente survient un événement qui a ou semble avoir une importance plus considérable que les événements qui, à nos yeux, signalent un seuil de détente ou un pic de tension: l’affaire du blocus de Berlin en 1948-49, les crises jumelles de Hongrie et de Suez de fin 1956 (sur l’interprétation de ces deux dernières crises dans la perspective de la « guerre froide », cf.la note 9).b) Il est vrai que la crise cubaine fut plus grave que toutes les précédentes parce quelle mettait directement en cause les deux Grands en situation de force pour une effroyable épreuve d’intentions mutuelles.Ici, l’analogie avec le blocus de Berlin de 1948-49 s’impose.c) Quand nous connaîtrons ce qui se sera passé dans les prochaines années, nous serons mieux en mesure d’évaluer la crise cubaine.Peut-être — je n’en sais évidemment rien, — nous apparaîtra-t-elle comme un « accident », une espèce de « fait aberrant», qui s’est produit hors tendance?Peut-être nous apparaîtra-t-elle comme ayant été l’occasion accidentelle pour une plus ferme et plus angoissante prise de conscience de la nécessité, à un point limite pour la première fois atteint, de respecter les règles du jeu duopolistique?Le caractère « accidentel » de la crise cubaine peut s’établir sur le fait qu’au moment où étaient réunis tous les prodromes de la relance d’une crise à Berlin (qu’on attendait depuis quelques semaines) c’est à Cuba, de façon peu prévisible, que la crise éclate. 164 GÉRARD BERGERON d) Le fait marquant de la crise a été la soudaineté du retrait soviétique.Au risque des Soviétiques, jugé intolérable par les Etats-Unis, les dirigeants américains ont répondu par un contre-risque (on n’ose dire une « contre-assurance ») du même ordre; mais ce contre-risque était également intolérable aux Soviétiques et.à la paix du monde.Les responsables du premier risque l’annulèrent; les responsables du contre-risque en tinrent compte.La situation fut contrôlée par ceux-là qui, l’ayant à tour de rôle forcée, risquaient de la rendre incontrôlable.e) La conscience nouvelle qu’ont pu avoir les deux Grands de l’extrême précarité de la paix du monde, mise en danger par un simple erreur d’appréciation sur la détermination de l’autre, peut avoir pour conséquence de les mener à relaxer quelque peu la situation dans les prochaines années.f) Que cela doive se produire en 1965, ou plus tôt ou plus tard, on n’en sait strictement rien, ni même que cela doive se produire forcément.Les fluctuations cycliques peuvent continuer à se dérouler sans périodicité régulière, ou avec des phases plus longues.On peut, par exemple, figurer l’état de tension de I960 comme se prolongeant en un sommet élargi avec ses trois pics de l’affaire de l’U2 en I960, du mur de Berlin en 1961, de la crise cubaine en 1962.Ces derniers faits étant trop rapprochés pour permettre le déclenchement d’un processus de détente, celle-ci ne se produirait qu’après qu’ait été cumulativement et impérieusement ressentie la nécessité d’une relaxation graduelle pour ne pas faire sauter le système.Et, si la phase détente devait durer encore cinq ans, c’est en 1967 seulement et non en 1965 qu’on pourrait enregistrer un véritable seuil de détente. LA GUERRE FROIDE 165 g) Cet exemple est présenté en extrapolation basée sur les lignes que suggère l’hypothèse cyclique.Rappelons-le encore une fois, elle n’est qu’une hypothèse de travail.Mais, avec une série chronologique trop courte, les mêmes raisons qui nous interdisent de la confirmer nous empêchent aussi de l’infirmer, même après la crise cubaine.(A supposer, bien entendu, qu’on ne refuse pas a priori que les faits de la guerre froide puissent donner lieu à des fluctuations cycliques.) 2 ) Notre seconde hypothèse au sujet des règles du jeu de nature duopolistique, qu’observent les deux Grands en situation de guerre froide, a été illustrée en un raccourci saisissant pendant les jours critiques de la crise cubaine.Quand les Soviétiques décidèrent de ne pas abattre les avions américains qui assuraient le « pont aérien » de Berlin en 1948, quand Truman limogea McArthur prêt, au printemps de 1951, à atomiser les Chinois, quand les Américains laissèrent les Soviétiques rétablir « l’ordre à Budapest » en même temps qu’ils contraient la folle équipée de Suez en 1956, les deux Grands, à tour de rôle ou simultanément, montraient leur intention de ne pas recourir aux décisions ultimes.C est ce qu’ils viennent de faire au sujet de Cuba.Cest çà, la guerre froide: non seulement le refus de la guerre chaude, totale, thermonucléaire, mais encore le refus de recourir au maximum d’avantages que permettrait la guerre froide, si le risque de débalancer l’équilibre duopolistique se fait trop pressant.Il n’y a pas d’entre-deux entre les jeux duopolistique et monopolistique.Le déclenchement et le dénouement de la crise cubaine de fin octobre 1962 en ont fait, une fois de plus, l’angoissante démonstration.Il serait bon que de telles démonstrations ne se multiplient pas. MONIQUE BOSCO V POEMES MONIQUE BOSCO — Etudes primaires et secondaires en France.Arrivée au Canada en 1948.Suis les cours de la Faculté des Lettres de l’Université de Montréal.En 1953, termine sa thèse de doctorat sur L’isolement dans le roman canadien-]rançais.Depuis 1952 (jusqu’en 1959), à l’emploi de la Société Radio-Canada.En 1959, séjour d’un an et demi en Europe où elle termine son roman, Un amour maladroit, publié à Paris en 1961, chez Gallimard.Voyages en Italie, Hollande, Grèce.A son retour au Canada, collaboration à différents journaux et revues, à l’O.N.F.et à Radio-Canada.Depuis cette année, enseigne à la Faculté des Lettres et des Arts de l’Université de Montréal. L’AMOUR DES TEMPS PREMIERS Qui me rendra l’amour des temps premiers Echange assuré, certitude éblouie Que tout est bien aux dieux satisfaits Confiance totale, pleine et mesurée, Rassurantes promesses, faciles, futiles, De l’amour entrevu au seuil d’une aube tranquille Par les chemins de neige tu m’as menée Au cœur de ton rêve le plus secret Je hais la cruauté blanche de cet hiver Et ce froid en mon cœur Je ne saurais résister à la confrontation Ecarte ton souffle, éloigne tes mains Du très fragile cœur de mon friable amour Sous des épaisseurs comble, fe le déposerai Neige et glace, tel un cercueil de verre.Le lieu sera propice à mon corps déchiré Nul témoin encombrant pour cet ensevelissement En ce lieu désert où ]e serai fossoyeur et victime Je graverai s’il le faut la place d’un signe Dans le déraisonnable désir d’un renouveau inutile 170 MONIQUE BOSCO Dépose les armes, mon amour Les rigueurs de la guerre sont finies En dépit de Vexïl, fai semé la tendresse Résignée par avance à ne pas moissonner Les gerbes triomphantes de l’été Je céderai la place aux matrones assurées De l’échéance glorieuse des vendanges de septembre Mon amour, songe parfois aux glaneuses d’automne Qui se contentent des herbes folles. POÈMES 171 Je suis fille de la terre où rien ne pousse.Fille stérile des sables du désert.On m’a éloignée des villes.Les villes sont faites pour qu’on s’y cache.Il n’y avait pas de retraite, t’en souvient-il, mon cœur?Ce fut une longue absence de la joie et de la lumière.Interminable nuit.Pas d’enfance pour moi, ni de jeux ni de rires.Les vacances sont pour les fils de riches.Qui, jamais, autrefois, pensa à distribuer ainsi la terre, terres grasses et fécondes pour ceux qui n’avaient déjà plus faim, aux autres le reste.Quel reste?Que reste-t-il?Il ne reste rien mon cœur.Mon cœur non plus ne respire plus, ne bat plus à l’unisson des autres.Désaccordé.Grinçant.A quoi bon battre dans le vide?On ne lui a rien laissé à aimer.Il fut une saison, sans doute, un semblant de saison.On nous donna des étoiles de chiffon pour nous marquer au front.Quel jouet étrange.Nous n’avons pas su jouer à fond cette passion.Il reste des survivants, mon cœur, pour qui l’étoile ne brille plus.Souviens-toi des lueurs de crématoire.Des cendres à n’en plus jamais finir.Il faudra des siècles, mon cœur, pour les éparpiller à la ronde.Nos mains ne finiront jamais de les semer aux quatre coins, poignée par poignée, à gauche et à droite.Quel drôle de monde demeure.Je ne m’y plais plus.Je ne m’y suis jamais plu.Ni même accoutumée.Peur et défaite.Défaite et peur.Il aurait peut-être fallu dresser des monticules de cendres, d’étranges reposoirs pour que les âmes demeurent en paix. 172 MONIQUE BOSCO Ai-je jamais eu une âme, mon cœur?Quelle étrange question et quel orgueil.Il n’en est pas question.T’en souviens-tu, mon cœur, nous avons tant pleuré que la terre était imbibée de larmes.Alors, vraiment, nous étions le sel de la terre.Ou est ta main, mon cœur?Il n’y a plus de mains pour prendre ou pour donner.Plus de visage non plus, à la ressemblance des autres.Cela aussi nous a été retiré.On nous a pris la joie et donné le mépris en partage.Nul héritage de paix ne sera accordé aux victimes.Changez de clan.Venez du côté du plus fort.On y rit bien.Souvent, on y célèbre d’énormes fêtes.C’est merveilleux comme il y fait rouge et clair.Aux marées d’équinoxe, on précipite les vaincus de la veille.C’est sauvage et beau.De grands feux de joie et de chair pour s’y réchauffer.De l’air pour respirer.Nulle crainte.L’angoisse est morte.On nous a très peu donné et tout repris.De si longues faims étirées au cours des siècles.Et la soif au désert.Et le froid tout au long des âges.Et les filles qui vont sans trouver leur pareil, et les femmes qui crient, et les hommes qui pleurent et les enfants aussi semblables à d’atroces vieillards.Plus jamais, le piège des mots, le poison des paroles.Il faudrait devenir sourde et muette.Statue de sel au pays du mensonge. POÈMES 173 Je hais les pays où vous vivez.L’injustice y règne, s’y nourrit.Elle éclate de santé et déborde son empire.Chacune m’atteint au plus creux.Jamais je n’aurai assez de force pour seulement la nommer.Chaque seconde de ma vie n’y suffirait pas.Jusqu’à présent j’ai survécu au prix même du silence.Tant de petites morts. 174 MONIQUE BOSCO LAIDE EST LA VILLE Combien laide est la ville Où tu me forces à vivre Est-ce vivre, dis-moi, Que souffrir cette attente N’y fleurissent que l’or et l’acier Mon cœur y est figé Au carcan des préjugés La fragilité des filles offertes Demeure l’unique parure L’angoisse règne sur la place Je suis à l’étroit en ma peau Prends mon cœur Vois comme il bat Le temps passe Entends le dernier appel Des bateaux sur le fleuve. POÈMES 175 EN TERRE ÉTRANGÈRE Le cœur aussi se lasse A la longue D’un trop rigoureux exil En terre étrangère Crains les paysages offerts Les villes données Et ces ports ouverts Aux navires de haute mer Les heures sont là Inutiles et vaines Le temps ne se morcelle pas Le rêve aussi se gruge De l’intérieur Toute la vie afflue En criant son dernier appel Bientôt se font jour D’autres rivages Aux deux différents Et des yeux indifférents Pour redécouvrir le monde 176 MONIQUE BOSCO J’ai peur que mon cœur aussi Ne se lasse A la longue Du trop rigoureux exil Ou tu le condamnes. POÈMES 111 RÈGNE DE SILENCE Les mots sont exilés Toujours plus loin Aux steppes d’indifférence Tant d’espace à franchir Au delà des cloisons étanches Les survivants sont rares De tout mon poids je m’opposerai Au règne du silence Chaque parole arrachée Sera présage de victoire Aux lisières de la peur Je déchiffrerai les signes Accumulés durant Vabsence J’ai dû mal comprendre Il est impossible que je sois L’ennemie que tu crains 178 MONIQUE BOSCO LA VILLE FOLLE J’ai crié à travers la ville Ma peine et ma peur Mon amour aux yeux clairs Aux yeux de brume et d’eau Ton nom, tel un chapelet Egrené à l’infini La ville est sourde et folle Elle n’entend ni ne comprend A quoi bon les murs rouges de la ville Qui n’ont point su te retenir. POÈMES 179 L’AMOUR CONDAMNÉ Vie fuyante et perdue d’avance Qui ose rire en ce lieu L’amour y est mort de lui-même A petit jeu Il n’a pu survivre à tant d’attaques Un amour si frêle Voyez-le qui chancelle Qui sauvera l’amour condamné Oiseau sans air et feu sans flamme 180 MONIQUE BOSCO TOUTE VIE ARRÊTÉE Immense pays désert et glacé Derrière tes portes closes Inhumaine blancheur d’hiver Etranglant les cris d’alarme Des oiseaux de proie et de mer Les arbres tressaillent De honte et de rage Au souvenir des sévices subis Croix dans le matin Squelettes dans la nuit Où est l’arche rêvée du rejuge de tes bras Etroite prison où il nous faut enfin périr Et ce goût de miel à la douceur certaine Tes lèvres n’ont pas scellé les promesses de l’aube. POÈMES 181 PRINTEMPS CHÉTIF Petit printemps sale et laid Terne et triste sous ton écorce de glace dure Tu n’en finis pas de venir au monde C'est un autre que l’on chante Tu n’entendras pas la voix tendre des femmes Ni le cœur douloureux des mères Tu grandiras en vain tel les enfants chétifs et solitaires Oui auraient mieux fait de ne point naître. 182 MONIQUE BOSCO AUX MARÉES HAUTES Tant de deux ont passé Aux m-arées hautes et basses Des durs pays de sable De notre sage enfance Jeux innocents, pervers Années perdues, enfouies Grain à grain il faut compter le trésor Les perles sont réduites en poussière Les coquillages au silence Il ne reste rien d’humain aux algues Les sirènes sont mortes de douleur. POÈMES 183 FANTÔME D’ENFANCE Trahison de mon corps las Aux bornes prévues du désir Quel est ce fantôme d’enfance Qui ose apparaître en ce ciel Ni trêve ni repos Aux lits déserts et défaits Que ne visita point l’amour Me voilà maintenue, passion subie et soufferte En un rigoureux esclavage battant haut et clair L’encombrant emblème de mon cœur rompu. 184 MONIQUE BOSCO Il est temps pourtant que la colère éclate au grand jour.L’heure est venue des règlements de compte, belle lessive étalée sur l’herbe, toutes voiles dehors. POÈMES 183 ASILES Furie sans sanglot des passions rebelles Asiles, asiles ouverts ou clos de murs Merveilleuse ivresse des jalousies muettes Berceuses insensées des tam-tams de guerre Amnésies mesurées, murmurées Aux murs verts de la chambre Les anges gardiens du refuge Ont un air buté et dur Porte close à la furie Les autres ailleurs sont morts Brisés sans bruit aux parois sans écho 186 MONIQUE BOSCO SOURCES Savoir de source certaine que toutes les issues sont closes et gardées.Où sont mes ailleurs?Fragments de ma vie passée dont je n’arrive plus à retrouver le sens ni la couleur.Petits assassinats au jour le jour.J’ai oublié jusqu’au regard des bourreaux.Aubes mortes d’avance.Qui a piétiné les jardins secrets que j’aimais à la dérobée?Tout fut en fraude, en marge.Je ne traverserai jamais, la tête haute, les places brûlées de soleil, au midi de ma vie, au milieu de la joie des autres.Dédales et ruelles en des pays de cauchemar qui ne connaissent que la sécheresse et l’orage.Horizon borné où il me faut cacher jusqu’à mon ombre.Qui a battu les cartes de ce jeu truqué où je ne conserve ancien atout.Quelle marâtre? POÈMES 187 DIEU TUTÉLAIRE Mort de l’image du père Dieu bienveillant et tutélaire Si demeurée, si pauvre L’orpheline aux bas noirs Il n’est plus d’hommes justes Ni de demeures ouvertes Tout est ténèbre Aux aubes permises Nous avons négligé l’offrande ÉCARTÈLEMENT Le supplice de la roue N’a plus rien d’infamant Aux écarts de conscience Nul redresseur de torts La pitié pour ce genre d’agonie est bannie Je crie en vain les horreurs que je vois. MONIQUE BOSCO RECOURS EN GRÂCE J'invoquerai ce Dieu Ma quête sera exemplaire Je le pourchasserai de mes pleurs Des clameurs de ma douleur O, toi, Dieu, écoute J’ai perdu le secret de la prière Mon appel vient du plus creux Du cœur inatteignable Entends la plainte la plus dure De la dotdeur sans accalmie A la source des heures Puise celle de la délivrance Prends pitié de l’amour déchiré Que ta clémence soit à la mesure De son extrême dénuement. POÈMES 189 CŒUR OBSCUR Pour lire au cœur obscur Il n’est plus de magie Aux patiences d’autrui Je prête l’oreille Vieilles sagesses résignées Puisées à la source des larmes Je suivrai l’exemple triste De celles qui m’ont précédée Etrange communauté de filles Liées ensemble par la défaite Et l’attente des lendemains 190 MONIQUE BOSCO Sage sagesse, atix gestes sévères, aux consignes immuables Pourquoi tenter d’échapper à ton intransigeante surveillance?Toi seule veilles avec vigilance aux seuils scellés des maisons peu sûres, anciens repaires de douleur.Aux lendemains des inondations et des tornades, retrouver les défaites d’hier, les tristes traces des corps tombés en pâmoison.A force de sagesse, conquérir l’assurance rassurante promise aux lieux anonymes et aux bornes désertes.Puis repartir en chasse aux bords de la folie avec son dangereux pouvoir de contagion.Sans cesse, casser le miroir maléfique de la magie.Au delà des apparences poursuivre la fascination de malheurs mille fois maudits.Douce et seule sagesse de l’indifférence et de la répétition.Il faut supplier les intercesseurs de l’ordre, invoquer la sérénité suave de ceux qui ont abdiqué et fui.Pièges d’ombre et de souffrance.Source uniqtie au goût du malheur.A chaque pas on retrouve votre saveur.Voilà la seule liqueur amère et quotidienne capable d’étancher une certaine soif d’enfance, de vengeance, d’oubli et de pardon pour laquelle la seule sagesse est le silence. PAUL BEAULIEU KATHERINE MANSFIELD Essai PAUL BEAULIEU — Né à Montréal.Etudes au collège Sainte-Marie.Etudes en droit à l’Université de Montréal.Fonde La Relève en 1934, avec Robert Charbonneau et Claude Hurtubise.Entre au ministère des Affaires extérieures.Consul à Boston, secrétaire d’ambassade et attaché culturel à Paris.Aujourd’hui ambassadeur du Canada au Liban.A publié un Jacques Rivière aux éditions de La Colombe, à Paris. Le créateur La passion de traduire en mots sa vision intérieure pour la partager fut l’un des leviers qui malgré la maladie et les épreuves morales soutint Katherine Mansfield dans sa brève carrière littéraire.Dans son 'journal, épuisée par le doute en face de la tâche à accomplir, elle s’écrie: « Seigneur! Seigneur! mais c’est mon unique désir! La seule heureuse issue pour moi! » (p.210).Un tel cri d’angoisse ne peut provenir que d’un écrivain qu’un « démon » intérieur possède.Dans son souci de perfection la tâche très élevée qu’elle s’est fixée, elle la résume dans les termes suivants: « Il me semble que ce que cherche chacun de nous c’est à travailler avec son esprit et son âme réunis.Par l’âme j’entends cette « chose » qui fait la véritable valeur de l’esprit.Je l’imagine toujours ainsi: mon esprit est un instrument très compliqué et très habile.Mais l’intérieur en est obscur.Il peut travailler dans le noir et rejeter toutes sortes de choses.Mais, derrière cet instrument, comme une douce lumière constante, il y a l’âme.Et c’est seulement quand elle irradie l’esprit qu’on produit une œuvre qui compte.« .Mon but est de parvenir à cet état où je sens que mon âme et mon esprit ne font qu’un.C’est une entreprise bien difficile.La solitude seule me mène au but.Tandis que Wyndham Lewis, à mon avis, aurait tendance à traiter l’âme de balançoire.De toutes façons, c’est un 194 PAUL BEAULIEU mystère.On cherche la perfection, on sait quon ne l’atteindra jamais, et on n’en continue pas moins à la poursuivre ».1 Cette fusion de l’intelligence et de ce qu’elle appelle lame, elle s’efforce de l’obtenir dans ses Nouvelles, mais à mon avis, c’est dans les pages si dépouillées et ferventes de son Journal qu’elle y réussit au plus haut degré, car alors le souci littéraire ne paralysait pas la libre expression de son génie particulier.Une alternance entre le visible et l’insaisissable crée une impression déterminante sur le lecteur qui revit en quelque sorte les sentiments et les émotions des personnages.A cette maîtrise de la technique s’ajoutent une fidélité inaltérable à sa vocation et une honnêteté intellectuelle qui ne se dément jamais.a) L’univers de Katherine Mansfield.La récente traduction d’un certain nombre de nouvelles de Katherine Mansfield, jusqu’alors publiées dans la seule version originale, permet au lecteur français de participer pleinement au monde merveilleux créé par cet écrivain.Sans vouloir contester la qualité des traductions, il est regrettable que l’ensemble de l’œuvre n’ait pas été confié à un seul traducteur.A cause de cette diversité les textes français ne réussissent pas toujours à faire revivre l’atmosphère que dégagent le génie et le rythme de la phrase propre à la langue anglaise.Aussi un retour au texte original nous aide-t-il à saisir des nuances qui échappent à toute traduction.Nonobstant l’arbitraire de toute généralisation, on peut, me semble-t-il, discerner dans l’œuvre romanesque de Katherine Mansfield deux courants qu’il ne faudrait pas cependant isoler l’un de l’autre, puisque l’une des caractéristiques de cette œuvre est son unité.1.Lettres, p.312. KATHERINE MANSFIELD 195 Le premier courant embrasse la période au cours de laquelle Katherine Mansfield cherchait à cerner son univers personnel et à maîtriser sa façon originale de l’exprimer.Sa première œuvre: Tension Allemande, publiée en 1911, se classe dans ce courant.On sait que l’auteur défendit la réimpression de ce recueil de jeunesse, mais sa défense tout en étant partiellement provoquée par une insatisfaction d’auteur, reposait également sur une autre considération plus décisive: l’état d’esprit dans lequel ces nouvelles avaient été écrites, qui l’avait poussée à la caricature souvent outrancière.A cette même période se rattachent les nouvelles qu’elle publia dans la revue Rhythm ainsi que quelques autres écrites au cours des années 1908 à 1915 et qui furent groupées en 1924 dans un livre posthume sous le titre de: Quelque chose d’enfantin.Même si Katherine Mansfield n’a pas pu les remanier, ces textes possèdent une valeur plus que documentaire, car ils permettent de suivre le mouvement de sa pensée et l’épanouissement de sa technique de conteur.Après une période creuse qui dura quelques années, par suite de déchirements tragiques, dont le point culminant fut la mort de son frère au début de la guerre de 1914, elle trouva sa vraie voie.Peu à peu tout un passé sortit de l’ombre et prit forme; son optique se centra sur sa patrie, plus précisément sur le monde de son enfance.Ce pays qu’elle avait en quelque sorte déserté dans un mouvement d’enthousiasme pour les milieux intellectuels de Londres, allait devenir un agent créateur irrésistible.Dans une lettre adressée à son père le 18 mars 1922 décriant l’absence de paix intérieure dans Londres, elle poursuit: « Je remercie Dieu d’être née là-bas.Un jeune pays est un véritable héritage encore qu’on ne s’en aperçoive pas tout de suite.La Nouvelle-Zélande 196 PAUL BEAULIEU est dans la moelle de mes os.Que ne donnerais-je pas pour la revoir ».{Lettres, p.308).Ce phénomène se manifeste fréquemment chez les écrivains qui appartiennent à des groupes minoritaires; ayant emprunté à leur patrie ancestrale un climat de culture, alors que les éléments féconds se trouvent dans leur propre pays, un retour aux sources vives s’effectue à la période critique de gestation d’une oeuvre durable.Alors que jusqu’ici peu de détails dans ses nouvelles révélaient son origine nationale, ses écrits sont maintenant l’expression typique de sa patrie charnelle.Tout en se façonnant une physionomie particulière, ses récits conservent leur caractère d’universalité, car le sens des origines ne nie aucunement l’universalisme.Le commentaire que faisait André Gide en marge d’une enquête menée par « La Phalange » en 1909, illustre d’une façon saisissante ce principe: « Quoi de plus national qu’Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantes, Molière, Goethe, Ibsen, Dostoievsky?Quoi de plus généralement humain?Et aussi de plus individuel?— Car il faudrait enfin comprendre que ces trois termes se superposent et qu’aucune œuvre d’art n’a de signification universelle qui n’a d’abord une signification nationale; n’a de signification nationale qui n’a d’abord une signification individuelle ».2 Sa nouvelle inspiration, elle la puise dans ses impressions d’enfance accumulées imperceptiblement.Pour lui permettre d’en exprimer le trop plein, il a fallu un choc violent.S’il est vrai que la mort de son frère a provoqué ce retour, je ne crois pas que sa sensibilité féminine ait jamais été complètement détournée de son pays: ce sentiment demeurait plutôt en veilleuse.L’événement qui l’a frappée au plus profond de sa conscience, a agi comme 2.Nationalisme et littérature.Oeuvres Complètes, T.VI, p.4. KATHERINE MANSFIELD 197 une bouffée d’air du pays vital qui a ravivé la flamme.Cette orientation décisive entraîne à sa suite la « signification universelle » que possèdent les œuvres de cette période: Félicité (1920), La Garden Party (1922), Le nid de colombes (1923).L’œuvre romanesque de Katherine Mansfield a fait l’objet d’un nombre considérable d’études tant de la part de critiques qui se réclament de l’école objective que de ceux qui, non satisfaits par la perfection de la forme, accordent la primauté à l’élément humain que renferment les écrits.Il est vrai que l’influence exercée par cet auteur sur ce genre littéraire, particulièrement déterminante en Angleterre à cause du rajeunissement quelle a apporté, a incité les critiques anglais à une analyse plus minutieuse de la technique dans le but d’en démontrer les rouages secrets.Ce souci tend quelquefois à obnubiler la valeur permanente d’une œuvre, car il s’attache trop à son aspect extérieur.Maintenir un équilibre entre ces deux tendances complémentaires me semble le but auquel doit tendre le critique.Dans une tentative d’appréciation de Pension Alle-manAe, ce livre doit être situé dans sa vraie perspective.Fruit d’un séjour forcé en Allemagne, séjour marqué d’une épreuve qui lui laissa à la bouche un goût amer, ce premier ouvrage se ressent des conditions dans lesquelles il a pris forme.Fondamentalement ce livre formule une protestation contre la médiocrité d’un milieu.Son attitude à l’égard des êtres subit les contre-coups de l’état de révolte et du sentiment de frustration qui possédaient alors Katherine Mansfield.Aussi sous certaines descriptions ironiques se cache une amère déception en face de la vie.Le ton général qui se dégage de ces nouvelles tend à la satire, souvent cruelle, à un grossissement 198 PAUL BEAULIEU de certaines habitudes et travers de ce groupe d’Allemands qui, réunis dans cette petite ville d’eau pour y suivre une cure, forment une communauté artificielle.Comme autant de règles de vie les mêmes thèmes se répètent: hygiène physique, mythe de la famille, conscience d’une suprématie nationale.La surcharge ne réussit pas toujours à faire oublier le manque de profondeur, et l’analyse psychologique des motifs qui poussent ces personnages à adopter des attitudes stéréotypées demeure en surface.De même un sentimentalisme trop souligné crée une impression fausse.Toutefois malgré ces faiblesses, quelques-unes des nouvelles — et je pense surtout à L’enfant-qui-était-fatiguée — dénotent une compréhension aiguë de l’âme de l’enfant.L’histoire de cette enfant que la cruauté de son destin écrase et pousse à un acte de folie s’ouvre sur la vision hallucinante d’une petite route blanche, avec de grands arbres noirs de chaque côté, petite route qui ne conduit nulle part, et qui dans son désespoir représentait comme le symbole du bonheur.Elle se referme sur la même vision qui la poursuit comme un appel, mais cette fois un grand vide l’engloutit.Une semblable évocation s’apparente à l’univers absurde de Kafka.Chaque fois que Katherine Mansfield crée un type d’enfant, elle le fait d’une façon très réussie, car elle se meut dans un milieu qui lui est naturel.Le désir d’avoir un enfant à elle a aiguisé son sens de perception et lui a permis malgré le côté morbide du récit de souligner le besoin d’affection que porte en soi tout être.Il me paraît opportun de rappeler le jugement sévère que Katherine Mansfield porta sur son premier livre; jugement beaucoup plus radical qu’aucun critique ait jamais formulé: « Dites donc, je ne veux pas qu’on réédite Pension Allemande.En aucun cas.Cela manque KATHERINE MANSFIELD 199 de maturité, et, à l’heure actuelle, je le désavoue, enfin, je ne suis plus d’accord.Impossible d’imposer ces machines-là au public.Mais, si vous voulez bien me communiquer la lettre, je leur répondrai en leur proposant un autre recueil pour le 1er mai.Je n’admets pas une minute l’éventualité de rééditer Pension Allemande.C’est une oeuvre de jeunesse, et, de plus, cela ne correspond pas à ce que je veux dire: c’est un mensonge.Non, jamais.Mais donnez-moi la possibilité de répondre aux gens qui y songeaient, je leur proposerai un autre livre».3 Lorsqu’elle qualifie Pension Allemande par des mots aussi lapidaires: « C’est un mensonge », on devine clairement que son appréciation n’est pas basée sur des considérations uniquement esthétiques, et que des mobiles d’ordre moral entrent en ligne de compte.Son désaveu repose sur la constatation que ses vues sur le monde avaient fondamentalement changées et que ce regard en arrière tromperait le lecteur sur son évolution intérieure.N’y avait-il pas aussi une raison plus personnelle: le rappel d’une époque malheureuse qu’elle souhaitait oublier.La nostalgie de l’enfant perdu et l’impossibilité d’en avoir un autre n’étaient-elles pas douleurs trop lourdes à supporter?Cette œuvre de jeunesse renferme des maladresses évidentes qui justifient peut-être Katherine Mansfield dans son refus de la voir rééditée.Cependant elle est loin d’être sans mérite.Déjà s’y manifestent les qualités et les caractéristiques qui devaient donner à ses écrits subséquents un tel rayonnement: un sens aigu d’observation, un don de créer des personnages vrais et surtout une nécessité de communion avec les êtres et la nature qui se reflète dans ses nouvelles par une atmosphère de fer- 3.Lettres à John Middleton Murry, Tome III, p.37 200 PAUL BEAULIEU veur et de poésie.D’autre part la caricature un peu forcée ne doit pas nous empêcher de voir la capacité d’analyser l’âme de ses personnages.A ce point de vue les deux dernières nouvelles du recueil: L’Oscillation du Pendule et La Flambée tranchent nettement.Il ne s’agit plus d’un groupe caractérisé par des traits communs mais d’êtres individualisés.Elle abandonne l’anecdote et s’attache à l’humain.De cette façon, ses récits nous révèlent quelques aspects de sa vie et des risques qu’elle a acceptés pour la vivre pleinement.Ne serait-ce que pour ces quelques motifs, dans une étude d’ensemble de l’œuvre de l’écrivain, Pension Allemande ne peut pas être laissée de côté.D’ailleurs Katherine Mansfield ne nous y invite-t-elle pas elle-même quand peu de jours après son refus catégorique elle se rend aux injonaions de John Middleton Murry sous réserve d’y ajouter une introduction pour bien souligner qu’il s’agit là d’un essai de jeunesse qui doit se lire dans le contexte général de ses autres recueils de nouvelles.Près de dix années s’écoulèrent avant que Katherine Mansfield publiât son second volume: Félicité.Cette longue période de mûrissement dans le silence, brisée par l’occasionnelle histoire dans des revues peu connues à l’époque, et par la publication à tirage restreint de deux nouvelles: Prélude et Je ne parle pas français, fut très profitable, car elle permit au jeune écrivain d’atteindre par la pratique de son art à une maîtrise achevée de son talent de conteur.En elle s’opéra également un graduel dépouillement, et de ces impressions acquises au cours d’une jeunesse fébrile et malheureuse, seuls demeurèrent les éléments positifs.Certes les qualités de fraîcheur et de naturel qui rendaient Pension Allemande si attachante se retrouvent dans ses nouveaux récits; d’autre part la ¦ KATHERINE MANSFIELD 201 surcharge et l’emphase ont cédé le pas à une justesse d’expression et à une économie de moyens propres aux vrais créateurs.Plus important encore, Katherine Mansfield s’étant placée dans une perspective plus juste réussit à mettre en pleine lumière les liens secrets qui unissaient les personnages quelle animait, et en conséquence les types humains qui donneront à son oeuvre un cachet unique prirent de la chair et du muscle.Suivre l’évolution de l’art d’écrire de Katherine Mansfield présente pour le critique des difficultés sinon insurmontables tout au moins sérieuses.En effet des cinq volumes, seuls Tension Allemande, Félicité, La Garden Party ont été établis par l’auteur.Les deux autres: Le Nid de Colombes et Quelque chose d’enfantin furent compilés par John Middleton Murry.L’absence fréquente de date ne permet pas de situer facilement les textes dans leur ordre chronologique, et à ce point de vue même l’omnibus anglais: Collected Stories ne réussit pas à fournir tous les éclaircissements.Cette lacune se trouve en partie comblée par les nombreuses entrées que Katherine Mansfield fit dans son Journal, par les références dans ses Lettres aux progrès de son travail, et par le plan quelle dressa elle-même pour le livre quelle projetait.Sans attacher une importance disproportionnée à l’étude des textes dans leur ordre chronologique, cette méthode de procéder comporte des avantages qui sont loin d’être négligeables.En effet en replaçant les nouvelles dans le temps où elles furent écrites, nous pouvons les étudier en fonction des éléments autobiographiques quelles contiennent, car le plus grand nombre des nouvelles reçoivent forme et vie des souvenirs et incidents vécus par l’auteur.De plus, pour saisir la progression de l’œuvre, ce rétablissement s’impose.Ceci est particulièrement vrai m 202 PAUL BEAULIEU dans le cas du deuxième recueil, car entre Pension Allemande et Félicité Katherine Mansfield avait écrit une vingtaine de nouvelles qui ont été assemblées par John Middleton Murry sous le titre de Quelque chose d’enfantin.Ces dernières couvrent la période de 1911 à 1919 — quelques-unes datent d’avant Pension Allemande — et avaient paru pour la plupart dans Rhythm et The Blue Review, les deux périodiques éphémères lancés par John Middleton Murry, et dans la revue d’Orage: The New Age.Avant d’aborder Félicité, il convient donc de se pencher brièvement sur la production littéraire de cette période antérieure.Les nouvelles groupées dans Quelque chose d’enfantin montrent un écrivain à la poursuite de la solution du point d’interrogation angoissant que pose le choix entre plusieurs voies.Une option s’impose à tout auteur à un certain moment de sa carrière.Avant d’arrêter son élection, Katherine Mansfield affronte différents genres pour mettre à l’épreuve son talent: la violence et la brutalité dans La Femme de la Cantine et Le Vieil Underwood, la satire impitoyable dans Bains Turcs et Dans l’autobus, et la féérie dans Quelque chose d’enfantin mais de très naturel.Autant de coups de sonde plus ou moins heureux.Cependant lorsqu’elle délaisse le côté anecdotique du récit et scrute l’âme de ses personnages afin de découvrir les mobiles qui déterminent leurs faits et gestes, alors elle utilise le médium qui correspond à sa vraie nature.Une intuition sûre la guide dans ses explorations des sentiments humains.Cette nouvelle orientation se précise à partir de 1917, et ses écrits subséquents, tout en conservant le cadre extérieur que lui offre son pays ou quelques expériences personnelles, plongeront au centre même du cœur humain. KATHERINE MANSFIELD 203 C’est avec Félicité que s’établit sur une base solide la réputation de Katherine Mansfield.La timidité devant le sujet cède la place à une maîtrise disciplinée qui, loin d’étoufïer la spontanéité, permet grâce à sa flexibilité des développements plus nettement dessinés et mieux soutenus.Le souffle s’amplifie, et l’écrivain conscient des richesses intérieures en réserve et de ses possibilités ne craint plus de s’attaquer aux problèmes capitaux.La période de gestation est terminée, et sous nos yeux naît un monde peuplé d’êtres humains proches de nous et d’images poétiques qui par leur puissance d’évocation prolongent l’emprise du drame.Prélude et Je ne parle pas français constituent les deux pôles autour desquels gravite l’ensemble de ce monde créé par Katherine Mansfield.Bien que la matière de ces longues nouvelles soit extraite d’un sol différent, la première de celles-ci évoque un épisode d’enfance vécu en Nouvelle-Zélande, tandis que la seconde prolonge l’écho d’une expérience parisienne, toutes deux sont écrites dans la même veine.Le travail secret qui s’opère dans l’âme des personnages capte notre attention, et les descriptions du milieu dans lequel évoluent ces êtres servent à souligner leurs états psychologiques.La composition de Pension Allemande qui attachait au détail pittoresque une valeur disproportionnée est heureusement abandonnée.L’écrivain a non seulement trouvé les thèmes qui le font vibrer, mais a soumis au creuset sa manière d’écrire.Thèmes ordinaires et familiers: le récit d’un déménagement banal où rien d’extraordinaire arrive si ce n’est dans l’imagination de la jeune Kezia qui déforme en visions fantastiques les paysages qui se succèdent au cours de son voyage nocturne; une journée à la campagne, ou ce moment de félicité qui brusquement se transforme en 204 PAUL BEAULIEU une amère déception.Le secret de Katherine Mansfield est d’avoir réussi à rendre vivants ces incidents avec un minimum d’artifice et sans laisser percevoir le métier.La plénitude de son talent se manifeste par ce climat merveilleux de mystère et de rêve auquel nombre d’écrivains ont aspiré sans succès, tant la mièvrerie et le raffinement tendent des pièges difficiles à éviter.La façon directe d’introduire l’élément dramatique, comme si le lecteur retrouvait des visages déjà connus, les phrases courtes et nerveuses, tout concourt à déclencher le choc final.Quelle maîtrise que ces deux phrases sur lesquelles se termine Félicité.Bertha Young venait de surprendre l’infidélité de son mari avec l’amie quelle avait reçue chez elle.Avant de prendre congé de son hôtesse, Miss Fulton lui murmure quelques mots comme un secret partagé: « Votre merveilleux poirier! » Et la jeune femme, se souvenant d’avoir dans un mouvement d’exaltation initié sa rivale au charme magique de cet arbre, court instinctivement vers les portes-fenêtres, comme pour retrouver un confident sûr: « — Oh! que va-t-il se passer à présent?s’écria-t-elle.Mais le poirier était aussi merveilleux que jamais, aussi couvert de fleurs et aussi calme», (p.108) Cet arbre, il possède pour Bertha Young une identité propre, et dans son angoisse elle l’interroge comme un humain le suppliant de lui apporter un soulagement à sa douleur.Le succès remporté par Félicité, qui dépassa les limites des milieux littéraires de Londres pour se répéter aux Etats-Unis, et davantage la prémonition que ses jours étaient comptés agirent sur la puissance créatrice de Katherine Mansfield comme un catalyseur violent, et les années 1920 à 1922 furent parmi les plus fécondes de sa courte carrière d’écrivain.Les revues littéraires anglai- KATHERINE MANSFIELD 205 ses les plus célèbres se disputent maintenant ses écrits, et le cercle des lecteurs s’élargit.L’apport nouveau de cette œuvre commence à être reconnu par la critique, de même que l’influence de Katherine Mansfield sur ce genre littéraire est d’ores et déjà acquise.Les nouvelles écrites durant cette période active forment le recueil: La Garden Party.Deux nouvelles qui avaient été écartées de cet ouvrage par Katherine Mansfield et John Middleton Murry, ainsi que les dernières terminées avant sa mort et des ébauches furent publiées par son mari sous le titre: Le Nid de Colombes.Ces livres devaient confirmer la place de Katherine Mansfield parmi les meilleurs écrivains de sa génération.Ecrite sous la menace de « ce grand oiseau noir » qui planait sur Katherine Mansfield, la production littéraire des dernières années s’élabore dans une atmosphère de tragédie, en ce sens que la jeune femme dans sa tentative de déchiffrer la signification de la vie et le mystère de la mort se trouve face à face avec sa propre destinée.Ces questions angoissantes, elle les traite non pas à la façon brutale de l’école réaliste, mais par le medium du symbole.Dans La Garden Party la présence de la mort se manifeste inopinément au cours des préparatifs de la fête et projette sur la joie anticipée une ombre que l’adolescente ne peut dissiper, malgré les assurances de ses parents.Cette même présence inéluctable se retrouve dans l’un de ses derniers récits: La Mouche, et cette fois se précise une attitude de désespoir absente antérieurement.A quoi bon lutter, semble-t-elle avouer, la partie est perdue.Avant de pousser plus avant l’analyse de l’œuvre, il faut s’interroger sur les antécédents d’un événement capital qui a déterminé l’orientation de son effort littéraire. 206 PAUL BEAULIEU En effet les commentateurs de Katherine Mansfield ont beaucoup insisté sur cette mission quasi mystique qu’elle s’était assignée à la suite de la mort de son frère, mission qui visait à recréer dans ses nouvelles le monde de son enfance.A plusieurs reprises Katherine Mansfield revient dans son Jojirnal sur cette idée de « dette sacrée » envers son pays et au cours de ses méditations sur le sens à donner à son œuvre l’image de son frère revient avec insistance à son esprit.« A présent — à présent, ce sont des réminiscences de mon pays à moi que je veux écrire.Oui, je veux parler de lui, jusqu’à l’épuisement absolu de mes réserves.Non seulement parce que c’est une « dette sacrée » que je paierai à la patrie où nous sommes nés, mon frère et moi, mais aussi parce que j’erre avec lui en pensée dans tous les endroits remémorés.Jamais je ne m’en éloigne.J’aspire à les faire renaître en écrivant».4 Cette confusion d’identité de son frère et de son pays à première vue semble avoir un je ne sais quoi de morbide; ne va-t-elle pas jusqu’à déclarer: « .je suis morte tout autant que lui » (Journal, p.136).Et pourtant les échanges sur lesquels se nouent les liens étroits d’amitié entre frère et sœur paraissent être demeurés en surface.Lorsque Katherine Mansfield quitta la Nouvelle-Zélande pour la première fois, son cadet était à peine âgé de sept ans.Pouvaient-ils avoir partagé des expériences personnelles qui auraient laissé en eux des marques profondes?Au retour, peu de détails nous renseignent sur le degré d’intimité qui les aurait unis.Ses préoccupations à ce moment étaient centrées sur elle-même, et rien n’indique que son frère ait été son confident.Au contraire Katherine Mansfield confie ses ambitions et ses désespoirs à une jeune 4.Journal, p.145. KATHERINE MANSFIELD 207 femme, E.K.B., ou bien lorsque la tension est trop lourde à supporter, elle cherche refuge auprès d’une famille de musiciens.Pendant le second séjour en Angleterre y a-t-il eu échange de correspondance entre le frère et la sœur?Si de telles lettres existent, elles n’ont pas été publiées.A tout événement, peu d’indices nous permettent de conclure qu’ils se soient écrit régulièrement.A Londres où ils se sont retrouvés au début de la première guerre mondiale, son frère étant sous les drapeaux, ils ont passé à peine quelques mois ensemble.Cette reprise de contact fut brusquement interrompue par la mort accidentelle de ce dernier en octobre 1915 au cours de son entraînement en France.Ces quelques considérations nous autorisent à nous demander sur quoi repose cette prise de conscience de « dette sacrée » ! Personnellement je crois que le souvenir de son frère n’a agi que comme déclencheur: il ne fut pas une source directe d’inspiration.La perte d’un être proche fut plutôt l’élément qui mit en liberté une force refoulée.Loin d’être une déracinée, ayant perdu contact avec son pays natal sans trouver en échange un point d’appui dans son pays d’adoption, Katherine Mansfield avait des attaches solides qui la retenaient à la Nouvelle-Zélande.Même les années vécues en Angleterre n’en avaient pas altéré la solidité.Cependant, cet enracinement demeurait voilé, et il fallut ce choc violent pour mettre en plein jour ces images de jeunesse que son frère avait conservées dans leur pureté originale.Nous sommes en face de l’un de ces paradoxes déconcertants.Katherine Mansfield quitta la Nouvelle-Zélande à l’âge de 19 ans, car elle n’y trouvait pas la substance intellectuelle dont elle avait besoin pour nourrir son œuvre.Par un mystérieux retour des choses, ce même 208 PAUL BEAULIEU pays devait plusieurs années plus tard devenir la source féconde de son inspiration.C’est qu’en fait elle n’avait abandonné sa patrie que physiquement, gardant intacts les liens spirituels qui alimentaient à son insu sa puissance créatrice.« Ah! Tchékhov! pourquoi êtes-vous mort?Pourquoi ne puis-je causer avec vous, dans une grande pièce un peu obscure, tard dans la soirée, quand les arbres qui ondulent au dehors tamisent une lumière verte?J’aimerais écrire une série de Mes Paradis’, celui-là en serait un ».° L’envoûtement de l’écrivain russe poursuit Katherine Mansfield avec une insistance amicale, car elle appartient à la même famille d’esprit.Comme l’expriment clairement ces quelques lignes empreintes de nostalgie, la présence de Tchékhov est pour elle aussi réelle que celle d’un compagnon d’élection.Intellectuellement et au point de vue du métier d’écrivain, elle a beaucoup appris de lui.Quelle ait été influencé ou même quelquefois se soit intégrée au point qu’il n’est pas toujours aisé de départager ce qui lui appartient en propre de ce qui appartient à Tchékhov, ne saurait être nié; toutefois cette influence ne diminue ni l’originalité ni la vitalité de sa contribution personnelle.Certains critiques se sont évertués à disséquer la construction de ses nouvelles pour la comparer avec celle du grand conteur russe, mais une telle confrontation relève plus de la littérature comparée que de la critique.Ce qui importe, c’est l’univers créé, fruit d’une technique certes, mais davantage expression d’une âme d’artiste.Sa philosophie de la vie, sa façon d’aborder les êtres toute de spontanéité diffèrent essentiellement de l’idéologie pessimiste de Tchékhov.Quant à son style, vif et incisif, il lui est tout à fait personnel.L’économie des moyens pour 5.Journal, p.209 KATHERINE MANSFIELD 209 décrire le milieu dans lequel ses personnages vivent, le dépouillement dans l’analyse des sentiments ne sont nullement empruntés à des influences extérieures.Plus caractéristique encore est sa manière de conduire un dialogue.Katherine Mansfield excelle à tirer des mots courants, des phrases brèves le maximum d’effet.Et surtout nous avons l’impression de participer à ces conversations qui se prolongent en nous.Un écrivain véritablement créateur peut apprendre beaucoup d’un maître; pour réclamer ce titre, il doit cependant posséder une richesse intérieure qui ne peut lui être donnée artificiellement.Comme nous l’avons déjà souligné, Katherine Mansfield trouve ses matériaux dans ces petits faits, ces incidents qui se répètent autour de nous.La famille Burnell qui surgit de ses récits ayant comme fond de scène la Nouvelle-Zélande revit les drames communs à tout groupe familial.L’incompréhension des parents, les heurts et les conflits que provoquent les rapports entre les différents membres d’une famille, l’égoïsme masculin, tels sont les sentiments et les passions qui forment le nœud du problème à résoudre.Et dans ce jeu subtil de nouer et de dénouer ces situations Katherine Mansfield fait preuve de sa profonde connaissance du cœur humain.D’aucuns ont fait allusion à Proust voyant dans l’exploitation des souvenirs d’enfance une sorte d’A la Recherche du Temps perdu en miniature.A mon avis, cette analogie n’est que partiellement justifiée.La pénétration psychologique de Proust et le don de sympathie de Katherine Mansfield poursuivent leurs investigations par des méthodes différentes.L’intuition de la jeune femme, malgré une sûreté qui lui fait rarement défaut, ne possède pas cette puissance d’introspection scientifique qui non seulement a incité Proust 210 PAUL BEAULIEU à explorer dans son chef-d’œuvre les régions inconnues des passions, mais par ses découvertes le grand romancier a ouvert au domaine psychologique des perspectives insoupçonnées.L’identité des personnages créés par Katherine Mansfield se précise à travers un processus graduel.Ce n’est pas qu’ils ne soient pas fermement dessinés, mais l’atmosphère poétique dans laquelle ils s’agitent, ne laisse apparaître leurs traits définitifs que lorsque le moment psychologique est atteint.Souvent une seule phrase détient la clé de l’énigme.Que ces personnages soient confiants ou pessimistes, il n’entre dans leur caractère aucun élément de violence: une force retenue les conduit vers leur destin.Dans certains cas, elle fait revivre des personnages déjà connus, et nous pouvons ainsi suivre leur évolution à des stades différents de leur vie.Quelle philosophie façonne leur vie?La réponse à cette question me paraît tout au moins aussi importante que la perfection de l’œuvre, car elle nous éclaire sur celle qui guida Katherine Mansfield dans son comportement.Essentiellement, ses personnages demeurent des isolés.Malgré leur désir de communier avec leurs semblables, ils se ménagent toujours et jalousement un coin réservé.Ils ne sont pas à l’aise lorsqu’une option s’impose entre leur domaine personnel et la vie de la communauté.Cette même réserve les rend beaucoup plus réceptifs aux manifestations de la nature, aux parfums des fleurs qu’aux agissements de leurs semblables.L’influence mystérieuse exercée sur les êtres par l’environnement et la nature a toujours hanté Katherine Mansfield.Loin d’adopter une attitude passive en face de la vie, ses personnages prennent position, mais cette prise de position demeure en harmonie avec les mouvements de la nature. KATHERINE MANSFIELD 211 "It is strange how content most writers are to ignore the influence of the weather upon the feelings and the emotions of their characters, or, if they do not ignore it, to treat it, except in its most obvious manifestations — 'she felt happy because the sun was shining’ — 'the dull day served but to heighten his depression’ — as something of very little importance, something quite separate and apart”.6 L’influence du cadre naturel sur les humains revêt aux yeux de Katherine Mansfield une signification particulièrement révélatrice.Très sensible elle-même aux variations du temps, les personnages de ses récits réagissent comme le baromètre enregistre la pression atmosphérique; ils sont sujets aux oscillations du beau fixe ou aux avertissements d’une tempête prochaine.De même le lieu où se déroule une action marque les êtres.Ce processus de connaissance de l’âme humaine est trop souvent délaissé.Pour Katherine Mansfield non seulement le climat agit sur la vie sensible, il plonge jusque dans les régions les plus intimes."But by 'the weather’ we do not mean a kind of ocean at our feet, with broad effects of light and shadow, into which we can plunge or not plunge, at will; we mean an external atmosphere which is in harmony or discordant with a state of soul; poet’s weather, perhaps we might call it”.7 Cette citation renferme peut-être l’explication de ce brusque retrait de la littérature, car Katherine Mansfield éprouve un besoin urgent de réaliser en elle cette harmonie, et les dernières années de sa vie furent consacrées à cette tâche.Au delà de ces conflits du groupe, Katherine Mansfield se penche sur les antagonismes individuels.La découverte 6.Novels and Novelists, p.50.7.Idem. 212 PAUL BEAULIEU du sens de la mort dans La Garden Party, la prise de conscience de la solitude dans Les Filles de jeu le Colonel et surtout l’invasion du monde fermé de l’enfance dans La maison de poupées autant de domaines que sa perception exploite au maximum.Elle s’identifie à ses personnages, car les problèmes qui les angoissent lui sont familiers.Gravement atteinte par la tuberculose, elle interroge la mort qui la menace.Isolée par suite de ses déplacements perpétuels qui la séparent de son mari et de ses amis, elle s’accroche avec acharnement à ses souvenirs d’enfance, seul monde où tout lui apparaît harmonieux et gratuit.En quelque sorte son œuvre se présente comme une projection à l’extérieur de sa révolte contre la corruption et aussi comme une offrande de son espérance qui demeure intacte.La qualité propre à Katherine Mansfield consiste dans son don à soulever à travers ces incidents de la vie de tous les jours les problèmes permanents qui affectent chaque être dans son existence individuelle.En ce sens son œuvre romanesque dépasse le particulier pour embrasser le domaine universel.Pour ceux qui cherchent à saisir la portée totale des écrits de Katherine Mansfield, l’absence d’allusions directes à la vie spirituelle dans l’œuvre romanesque ne manque pas de surprendre.Les personnages de ses nouvelles ne manifestent aucune préoccupation religieuse sérieuse et ne semblent pas souffrir de cette vacuité.Pourtant presque tous appartiennent à des milieux simples — les théoriciens ont peu de place dans son œuvre, — et d’une façon générale ils partagent les sentiments et les convictions de leur groupe.Les quelques références à la religion qui se trouvent dans Pension Allemande se limitent à des signes extérieurs.Et encore une note KATHERINE MANSFIELD 213 d’ironie les déforme.Le conformisme qu’elle a observé en Bavière a sans doute contribué à accentuer cette attitude.Dans d’autres nouvelles, si les enfants récitent leurs prières sous l’œil bienveillant des parents, ces derniers ne paraissent accorder aucune signification fondamentale à ce geste.De même les événements capitaux qui traversent l’existence n’entraînent aucun commentaire sur la force cachée qui les déterminerait ou sur le dilemme que pose l’au-delà.Cette absence provient-elle de ce que Katherine Mansfield n’attachait qu’une importance relative à cette question, croyant l’absolu inaccessible à l’esprit humain?Katherine Mansfield semble plutôt s’être conformée à cette habitude de réserve si répandue chez les Anglo-Saxons où les croyances religieuses demeurent chose personnelle qu’il ne sied pas d’exprimer publiquement et à plus forte raison dans une œuvre littéraire.Il est d’autre part certain que dans son esprit s’opérait une révision des croyances reçues et que l’indifférence sinon le doute mordait dans son âme.Pourtant le Journal ne possède-t-il pas une indéniable portée spirituelle?C’est donc à travers ces pages débarrassées des préoccupations littéraires qu’il faudra interroger Katherine Mansfield et dresser l’itinéraire spirituel quelle parcourut.Nous verrons dans un autre chapitre qu’il n’y a pas contradiction entre ces deux attitudes, car les valeurs chrétiennes sont respectées dans l’une comme dans l’autre aspect de son œuvre.L’originalité de l’apport de Katherine Mansfield réside dans sa faculté de percevoir dans les petits faits de la vie familiale la tragédie qui s’y déroule.Ses nouvelles projettent en plein jour la lutte cachée entre les différents membres d’une famille, lutte d’autant plus sourde que l’amour y est plus ardent.Un sens d’observation pénétrant dégage de ces incidents anodins une note pathétique au- 214 PAUL BEAULIEU thentique.Sa maîtrise de ce genre littéraire si délicat lui permet d’atteindre un sommet d’émotion, même dans quelques pages.Elle n’esquisse que les lignes essentielles du drame humain et par un processus d’intensité dont elle possède le secret notre intérêt va en s’accentuant.Ignorer Pension Allemande pour ne retenir que La Garden Party serait faire fausse route, car ces récits de jeunesse et ceux de la maturité sont unis entre eux par un lien serré de continuité.Tel caractère analysé dans l’une de ses premières nouvelles annonce tel autre, et telle action amorcée dans l’une se prolonge dans un récit subséquent.Que Katherine Mansfield s’arrête sur les côtés laids ou mesquins de la vie, elle le fait de telle façon que sa beauté éclate par contraste.Une atmosphère d’acceptation de l’existence donne le ton qui ne se dément jamais.Ici il importe de tenir compte de cette note d’humour discrète qui se retrouve presque toujours dans les écrits de Katherine Mansfield.Cette note peut devenir ironie dure et méprisante, mais elle est une façon détournée de dire sa confiance en l’humain.La perfection de l’art d’écrire et de conter ne fut acquise qu’au prix d’une recherche constante et d’une introspection systématique.Dans ses Lettres et son Journal, Katherine Mansfield revient fréquemment sur l’insatisfaction que lui procure l’œuvre achevée en regard de la vision entrevue, et sur la nécessité de tendre avec acharnement vers l’idéal.De même elle s’interroge sans cesse, car les matériaux quelle utilise pour construire son univers, elle les extrayait de son subconscient.On connaît son refus péremptoire d’acquiescer à quelques suggestions faites par son mari qui lui conseillait de couper d’une nouvelle quelques passages.« A ma connaissance, il n y a KATHERINE MANSFIELD 215 pas un mot superflu; chaque ligne est voulue ».Il ne s’agit pas d’une réaction d’amour-propre blessé, mais de la conviction d’un écrivain qui, ne s’accordant aucune liberté dans la composition de ses nouvelles, a pleine conscience du travail bien fait.Comme elle l’exprime elle-même, elle écrit avec de l’acide.En fait cette même exigence s’applique aussi bien à sa vie intellectuelle qu’à la rédaction de son œuvre.En soulignant avec une insistance maladroite l’élément poétique que renferme son œuvre, quelques critiques ont contribué à donner une image fausse du génie de Katherine Mansfield.Certes l’écrivain demeure fidèle à sa nature, mais cette caractéristique n’implique aucune mièvrerie ou crainte de la vie.Au contraire, elle n’ignore pas les violences et les vices qui entachent la nature humaine, et certaines de ses nouvelles, entre autres La Femme de la Cantine, sont d’un réalisme saisissant.Cette femme qui vit le souvenir du meurtre de son mari, secret partagé par une petite fille à moitié idiote qui inconsciemment dénonce sa mère, nous fait pitié malgré l’horreur que son crime inspire.Dans son traitement de ces aspects sordides, le conteur se montre non pas comme une figure sans caractère, mais comme un être fort qui regarde la vie en face.Toutefois les tares humaines elle les décrit sans complaisance, sans recherche du scandale, convaincue que sous ces faiblesses se débat un autre être qui n’aspire qu’à se manifester.Même dans les épisodes les plus sombres se dégage une lueur d’espoir.Ses personnages ne se butent pas désespérément contre un mur fermé; l’issue demeure toujours ouverte qui les incite à une libération vers les sommets, apanage de l’homme vrai.Des maîtres de la création romanesque comme Elizabeth Bowen ou des critiques avertis comme Pritchett ont ¦ 216 PAUL BEAULIEU éminemment fait ressortir la contribution décisive apportée par Katherine Mansfield au renouvellement de ce genre littéraire jusqu’alors paralysé par des conventions figées.Dans une introduction des plus pénétrantes à un choix de nouvelles Elizabeth Bowen s’exprime ainsi: « Katherine Mansfield was not a rebel, she was an innovator.Born into the English traditions of prose narrative, she neither revolted against these nor broke with them — simply, she passed beyond them.And now tradition, extending, has followed her.Had she not written, written as she did, one form of art might be still in infancy”.* Certes, comme le souligne la romancière anglaise, on ne peut attribuer à la seule influence de Katherine Mansfield l’immense progrès accompli dans l’art de la nouvelle au cours des dernières années.Cependant l’impulsion qu’elle y a donnée, parce qu’animée par une conception personnelle et un génie qui s’apparentait à cette forme, a dégagé ce genre de l’ornière où il s’enlisait.Grâce à son pouvoir créateur et à sa vision des éléments essentiels qui font vivre un récit, l’écrivain néo-zélandais a modifié fondamentalement le concept même du contenu et de la technique d’une forme d’art qui occupe une place primordiale dans la littérature d’imagination.8.Katherine Mansfield : 21 Short Stories.Collins. MINOU PETROWSKI UN ÉTÉ COMME LES AUTRES Roman MINOU PETROWSKI — Née à Nice en 1931.Commence à vivre en 1951, à Paris, pense à écrire La Cloison.Arrive au Canada en 1957 par accident, travaille dans une banque pendant un an et quitte pour écrire.En 1961 entre comme maquilleuse dans un poste de télévision (CJOH).Signe deux textes pour la télévision (Radio-Canada) Le Portrait, et Le Départ.Vient de terminer un roman.A publié aux Écrits (volume 12) une nouvelle: La Cloison. A 8 h.40, le train de Paris entrait en gare de Genève.C était un matin bleu et frais.Quelques voyageurs descendirent et se mirent en file pour passer la douane.Jessica déposa sa valise sur le tapis roulant.— Avez-vous de l’argent français?fit le douanier.— Oui.— Combien?— Vingt mille.— C’est bon, passez.La jeune femme se dirigea vers le bureau des passeports.— Pour quelle raison venez-vous en Suisse?demanda le policier.— Tourisme.Elle reprit sa valise et son passeport que l’homme lui tendait, et gagna la sortie.Une ville comme les autres: des rues larges, encore vides à cette heure matinale, et au bout de 1 avenue, le lac.Sur le bord du trottoir, elle hésita.Puis, avisant un homme: — L’hôtel Excelsior, s’il vous plaît.Tout droit et à gauche, dit-il en la dévisageant.Elle ne se sentait pas fatiguée, seulement embarrassée.La ville la frappait soudainement: le premier contact est le plus rude.Dans une rue étroite, elle découvrit l’hôtel.Jessica poussa la porte vitrée.A la caisse, un homme parlait avec la réceptionniste; l’homme se détourna et sourit.— Est-ce que vous avez une chambre de libre? 220 MINOU PETROWSKI De l’autre côté du comptoir, la femme, une Allemande, feuilleta son livre, hésita et pointa du doigt un espace blanc.— Il m’en reste une petite, au troisième.C’est à cause de la Conférence.Combien de jours pensez-vous rester?Jessica se troubla.— Je ne sais pas encore, je vous préviendrai.Elle tourna la tête et croisa le regard de l’homme.Un couple, entrant au moment même où la réceptionniste accrochait la pancarte « COMPLET », fit demi-tour sans broncher.— Vous voyez, vous avez eu de la veine, dit le type en s’adressant à Jessica.Il parlait français et fumait des gauloises.C’est sûrement un journaliste, pensa Jessica.Elle avait besoin de situer les gens ainsi pour se sentir en sécurité.Un garçon d’étage prit sa valise et Jessica se laissa emprisonner dans l’ascenseur.Dans l’ensemble, tout allait bien.Il lui suffisait de se détendre en attendant onze heures, de s’organiser.Sa chambre était confortable et très propre; douche et radio rappelaient vaguement l’Amérique.Elle n’avait pas choisi.Mais tomber comme ça, par hasard, dans un hôtel de tourisme, il n’en faut pas plus pour se croire en vacances.D’ailleurs n’avait-elle pas dit au policier: tourisme.Avec vingt mille francs! Heureusement qu’ils n’avaient pas été trop curieux les messieurs de la douane.Elle glissa la main dans son corsage et retira un petit paquet chaud et humide: deux billets de dix mille.Ce n’était tout de même pas une fortune! Les premières choses à faire: changer un peu d’argent, acheter un plan de la ville et aller à la gare.Elle tourna le bouton et la rampe de néon s’alluma graduellement.Son visage apparut dans la glace: de UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 221 grands cernes mauves creusaient ses joues.Elle pensa que c’était normal et se sentit moite.Deux heures d’attente avant d’être rassurée.Et si ça ne marchait pas?Vous avez eu de la veine, dit le type.C’était un signe.Il portait un imperméable brique tirant sur le rose.Mais ce n’était pas le moment des rencontres.A onze heures, elle remonta vers la gare.Il faisait déjà chaud et, aux terrasses, quelques rares clients étaient attablés devant du café et des petits pains ronds.Jessica constata qu elle n’avait encore rien pris depuis son arrivée.Les tic tac des pendules animaient les vitrines.Des femmes en robes claires achetaient des cartes postales, l’œil attentif, effleurant de la main le tourniquet.Jessica les envia, mais à qui aurait-elle pu adresser des cartes?Le train entrait à peine en gare lorsqu’elle atteignit l’arrivée.Elle se plaça face à la sortie, bien en évidence, tranquillisée de se savoir en avance sur le train.Tout devait se passer comme prévu; elle sortit un morceau de papier quelle relut brièvement.L’heure, la description, les recommandations.Il n’y avait aucune raison d’être nerveuse: une simple question de minutes.Les premiers voyageurs surgissaient du couloir, bras écartés par les valises, clignant des yeux, le visage fripé.Une question de secondes à présent.Jessica portait son regard tout au bout de la foule et le ramenait lentement sur les têtes qui défilaient devant elle, sans s’arrêter.Quelques retardataires fermaient la marche.La femme n’était pas là.Jessica ne se décidait pas à quitter la gare.C’était plutôt pour l’acquit de sa conscience et pour ne pas se résoudre si brutalement à l’évidence.La pendule marquait onze heures vingt minutes et personne n’était venu.Aux renseignements, elle reprit espoir.Oui, il y avait un autre train en fin d’après-midi, mais des premières seulement. 222 MINOU PET ROW SKI Non, il n’y avait qu’une sortie: on ne pouvait pas se tromper.Jessica tenait toujours le papier qu’elle froissait dans sa main.D’abord, elle pensa quelle n’avait peut-être pas reconnu la femme dans la foule et que celle-ci l’attendait, anxieuse à son tour.Elle pressa le pas, avec la certitude de la rencontrer et se persuada si bien que lorsqu’elle revint à l’arrivée, ce fut une nouvelle déception de n’y trouver personne qu’un porteur, celui qui lui avait indiqué le chemin de l’hôtel quelques heures auparavant.Parce qu’il la regardait sournoisement, elle éprouva le besoin de dire: —'Tous les voyageurs sont sortis?Je cherche une jeune femme.Puis elle s’interrompit brusquement, comme si les mots entraient dans sa tête avec leur explication saugrenue.Le vieil homme ajouta: — Elle aura été retardée.— C’est ça, sûrement.Un retard.Jessica se retourna et fît face à la ville.Se souvenir.Tout ce qui s’était passé à Paris.Elle n’était plus très sûre du jour; elle chercha un point pour se raccrocher, le visage de la femme par exemple?Et tout à coup elle réalisa que le bout de papier n’était que sa seule preuve de l’existence de cette femme, puisqu’elle ne l’avait jamais vue.Alors tout se mit à tourner, la ville, elle-même.Genève ne signifiait plus rien.Avait-elle pris le bon train?Une ville de Suisse, une grande ville.Peut-être était-ce Lausanne?Qui devait-elle rencontrer?Une jeune femme seule.Elle en avait croisé plusieurs, mais aucune ne lui avait prêté attention, aucune ne correspondait à la description.Pourquoi avait-elle accepté ces renseignements vagues?Pourquoi ne pas avoir exigé plus de garanties puisque sans la présence de cette femme, la ville UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 223 ne lui était plus d’aucune utilité.Elle déchira le papier et s en alla les bras ballants.On ne choisit pas une gare comme lieu de rendez-vous car les allées et venues y sont à peine contrôlables.Il fallait être folle ou inconsciente pour s’être embarquée dans une aventure aussi scabreuse.Réfléchir, reconstruire ses forces et son espoir.Au bord du trottoir, Jessica ne se décidait pas à traverser.A droite, il y avait l’hôtel.Elle ne l’avait pas inventé, il existait, mais ce n’était pas une preuve non plus.Il y avait un hôtel Excelsior à Paris, à Nice aussi.Aucun indice ne la protégeait plus contre l’angoisse imminente.A cet instant, le type à l’imperméable brique traversa la place.Sa vue la réconforta, bien qu’il continuât sa route.Jessica le regarda tourner et disparaître en direction du lac.Elle descendit la rue du Mont-Blanc sans s’en rendre compte.Au carrefour, l’agent faisait des gestes solennels pour régler la circulation devenue intense.Jessica s’immobilisa, fascinée.On a toujours une raison d’être quelque part.Faudrait-il passer ces heures de solitude comme ces attentes stupides dans les gares où la vie reste en suspens.Et puis, attendre quoi?Elle se sentit lasse, harassée.Tous ces efforts qu’elle opposait à des nerfs fragiles depuis tant de jours pour aboutir à cette impasse: un pont sur un lac balayé par le soleil et les rafales.Comment avait-elle eu la naïveté de croire que tout se passerait comme prévu?On n’est jamais en sécurité quand on dépend des autres.L’idée d’un contretemps entrait peu à peu dans son esprit; ce n’était en réalité qu’une défense contre sa peur puisqu’il fallait retrouver à tout prix sa tranquillité.Elle suivit le pont qui menait aux jardins.En marchant, elle maîtrisait mieux ses pensées; d’ailleurs elle continuait a croire qu’en analysant minutieusement la situation, elle trouverait une issue.Elle s’en voulait de 224 MINOU PET ROW SKI cette confiance aveugle, de sa hâte soudaine à fuir Paris.Comment avait-elle pu céder à la stupide illusion de remettre tous ses problèmes entre les mains d’une inconnue qui devait surgir miraculeusement et tout aplanir?A la première défaillance, tout s’écroulait et l’espoir cédait place à la rage.Jessica n’imaginait que trahison, méprise, hallucination.Le prochain train n’arrivait qu’à cinq heures.Le plus terrible, c’est qu’en dehors de l’attente, il n’y avait rien à espérer de cette ville; pourtant l’atmosphère ici ne pouvait générer de sombres pensées.A Paris, tout prenait la couleur du drame; ici, Jessica éprouvait une curieuse sensation de ralenti, et son désespoir même semblait s’effriter.Cela la fit sourire.Jessica refit le trajet en sens inverse, s’accrochant à la balustrade du pont, comme si le contact dur de la rampe l’aidait à avancer.Elle s’installa à une terrasse, rue du Mont-Blanc et attendit quelques instants.Elle n’avait ni soif, ni faim.Mais le seul fait de parler à un être la soulageait; aussi rappela-t-elle la serveuse pour prolonger leur trop bref échange.Bientôt, elles n’eurent plus rien à dire.D’autres clients arrivèrent.Elle laissa refroidir son café et abandonna les pains ronds dans l’assiette.La serveuse haussa les épaules.Jessica s’essaya au jeu du touriste et traîna son regard le long des vitrines encombrées de pendules, de montres qui, toutes indiquaient une heure differente.Ce spectacle lui rappela qu’il fallait tuer le temps.Bientôt, devant l’oscillement obstiné des aiguilles, elle fut prise de vertige.Au bout de la rue, il y avait la gare, immuable, imposante et déserte.Des tramways tournaient autour de la place à une cadence régulière croisant trolleybus et voitures sport; klaxons et coups de freins la faisaient tressaillir.Il était UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 225 impossible sous ce soleil et sous ce bruit de se concentrer.Elle rentra à l’hôtel avec l’espoir qu’un message l’attendait.Personne n’était venu.Elle traversa le hall sous l’œil morne de la réceptionniste, monta à sa chambre, prit une douche et se coucha.En fin d’après-midi, elle se réveilla sans bien savoir si c’était la nuit ou l’aube d’un jour nouveau.Quelques instants suffirent pour lui remettre à l’esprit tout ce qui s’était déroulé depuis son arrivée.L’idée qu’elle allait peut-être manquer le dernier train la fit sauter du lit.Elle courut jusqu’à la gare et y arriva, essoufflée, étourdie, prête à reprendre sa place du matin.Des gens venaient vers elle de tous les sens, mais elle ne parvenait pas à les voir distinctement; elle ne cherchait même plus, ni n’espérait la femme; elle était là seulement, offerte aux bousculades et infiniment lasse.Puis, il y eut ce grand vide brusquement et qui lui parut parfaitement normal.Appuyé contre la grille du jardin, quelqu’un la regardait fixement: le type de l’hôtel.Elle devina plutôt qu’elle ne comprit les derniers mots de sa phrase.« pas venu.» Lorsqu’elle se décida à parler, il avait disparu.Alors elle se laissa aller au désarroi.Tout fuyait: l’homme, cette femme, sa chance.Elle glissa sur un banc et se mit à pleurer, bêtement, parce que l’homme ne s’était pas arrêté ou parce quelle n’avait pas su le retenir.Qu’allait-elle devenir?Le soleil se couchait, la circulation ralentissait, bientôt les rues se videraient et elle serait toujours dans cette ville hostile à ne pas savoir quoi faire.Jessica regagna péniblement l’hôtel.Elle avait un besoin infini de parler, de confier son angoisse à un être vivant, de lire au fond d’un regard que tout s’arrangerait, qu’il y a toujours un dernier geste à tenter. 226 MINOU PETROWSKI Quelques mots griffonnés sur un morceau de papier la livraient à cette ville.Elle était coincée entre l’attente et le désespoir, ne connaissant ni le nom, ni le visage de la femme qu’elle devait retrouver à Genève.Et le temps entamait peu à peu sa confiance.Pourtant, ce voyage était le point final; au delà, il n’y avait plus d’avenir.La chambre ne lui serait plus d’aucun secours; Jessica y ressasserait en vain d’inutiles pensées, des craintes absurdes.Dehors, il faisait une chaleur lourde, poisseuse.Elle descendit dans la rue de l’hôtel et s’arrêta devant une salle basse et fraîche.Elle se laissa conduire au fond où des couples chuchotaient, fit l’effort de s’asseoir à une table pour deux et regarda la place vide avec tristesse.A partir de cet instant, tous ses gestes devinrent faux et composés, son attitude crispée: une femme seule est toujours suspecte, quoi quelle fasse.Elle songea au type à l’imperméable, quelque part dans la ville.Peut-être qu’il allait apparaître tout à l’heure dans l’encadrement de la porte, grand, mince, et flanqué de son étrange gabardine, et elle s’habituerait à sa présence.Mais la solitude se refermait sur elle, semblable à une cage de verre; elle soupira.Le vin.la seule fuite possible, et tout deviendrait plus facile.Les frites étaient croustillantes, le vin chambré.Les cuivres, les bois sombres, les jupes bariolées des serveuses, tout valsait.Le plafond semblait tomber sur sa tête.Les tables se vidaient, abandonnées soudain à leur désordre.Demain.Pourquoi subitement pensait-elle à demain?Parce qu’il y avait un calendrier au mur, un chiffre rouge, sanglant, un chiffre qui n’appartenait pas au rêve.Voilà que ça la reprenait, cette angoisse: on ne peut jamais s’oublier complètement.Elle marcha jusqu’au lac.Le vent la dégrisa.Les bateaux amarrés se balançaient doucement le long du quai UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 227 désert.Elle s’appuya contre la balustrade du pont.C’était 1 heure où les bruits de la ville font place aux sourdes angoisses du cœur.Des lettres phosphorescentes se détachaient sur fond de nuit; elle lut: GRAND PASSAGE, Firestone, Assurances Vita, Zurich.La rampe lumineuse délimitait les contours du lac; sous le vent les ampoules tremblotaient.Elle frissonna.De froid ou de peur.Le fléchissement de la nuit peut-être, une nuit d’été qui pâlirait.Et le jour lui succéderait, métallique, tranchant, impénétrable.Une voiture freina le long du trottoir.Jessica sursauta.Non, ce n’était pas cela qu’elle voulait.Elle dut abandonner le pont et machinalement remonta vers la gare.L’auto glissait doucement le long de la chaussée et cette présence feutrée 1’effraya.La mécanique sans tête qui la poursuivait silencieusement à travers la ville lui démontra à quel point une femme seule est vulnérable.Elle poussa la porte d’un café, et la voiture rebroussa chemin.Dans la salle chaude et claire, elle chercha des visages amis, mais ne rencontra que des dos et des nuques courbées, indifférentes.Qu’est-ce que je fais ici?pensa-t-elle.« Partout j’ai la sensation d’être là par erreur ».Elle sortit du café en courant, abandonnant son verre plein sur la table recouverte de plastique noir.A l’hôtel, elle pénétra dans l’atmosphère ouatée du bar; la salle était déserte et baignait dans une lumière glauque.Le barman proposa: — Cognac?Elle hocha la tête.Ses mains étaient glacées; elle tournait son alliance entre ses doigts d’un geste machinal.Puis elle but son verre d’un trait parce quelle détestait le goût du cognac et qu’à ce moment précis, elle sentait venir la peur.Elle but jusqu’à se rendre malade, parce que c’était encore moins douloureux de vomir que de réfléchir. 228 MINOU PETROWSKI Jessica se réveilla en sueur.Il faisait trop chaud pour rester au lit, trop clair pour se rendormir.Elle regarda sa montre; un peu plus de dix heures.Le temps de s’habiller et de retourner à la gare.Après.Elle retrouva la rue bruyante et la chaleur déjà bien installée au-dessus de la ville.Elle avait moins peur parce qu’elle n’attendait rien.C’était un simple réflexe que de venir se poster face à l’arrivée, presque une habitude déjà.Quelqu’un qui ne ressemblait pas à la description, serrée dans une gabardine italienne, gris bleuté, descendait les marches et s’avançait sur Jessica à l’instant où elle pensait: « Il faut que ce soit elle ».Elle se mit en travers de la route et l’aborda.— C’est vous, n’est-ce pas?Elle appuyait si fortement sur sa phrase, avec tant d’inquiétude, que la jeune femme posa sa valise à terre et s’arrêta.— Jessica?Son nom dans la bouche de cette femme, c’était comme la délivrance, la réponse à toutes les troublantes questions de la veille, la preuve que tout était en ordre, l’espoir retrouvé.Ce qu’elle avait enduré la veille était déjà oublié; ce qui comptait, c’était la présence de la femme, la valise posée à terre que Jessica enleva lestement et, sans attendre, elle entraîna la jeune femme.Elles s’attablèrent à la première terrasse venue, l’une en face de l’autre, silencieuses.Elles faisaient connaissance.Sans ce motif grave qui les rapprochait dans cette ville étrangère, il est probable qu’elles ne se seraient jamais rencontrées à Paris.Annie était l’opposée de Jessica.Elle possédait tout ce que la jeune femme aimait: la taille haute et mince, la peau éclatante, les cheveux courts désordonnés, le genre de fille que l’on rencontre rarement seule.Jessica pensa UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 229 tristement: « Alors, elle aussi.La beauté, la jeunesse ne protègent donc personne! » Elle n’avait pas le genre victime, et un instant très court, furtif, Jessica fut contente quelle ne lui ressemblât pas et que pourtant elle ne fût pas épargnée.Ça rétablissait l’équilibre et c’était presque rassurant.Elle devait être un peu plus jeune que Jessica, et plus secrète aussi: son visage pourtant très mobile ne trahissait aucune angoisse.Les gens paraissent toujours moins vulnérables avec leur masque d’indifférence feinte.Jessica était incapable de jouer ce jeu: elle suait sa peur, sa fatigue, sa tristesse par tous les pores de la peau; d’ailleurs elle n’avait aucune admiration pour cet héroïsme silencieux.Après tout que l’angoisse se voit ou non, cela ne l’empêche pas d’éclater soudain et malgré nous.Et quand il n’y aurait qu’une seule personne à en être le témoin, ça fichait tous les efforts par terre.Annie fouillait dans son sac.Jessica pensa quelle ne perdait pas de temps et elle lui en sut gré: à part ce bout de papier, qu’y avait-il de commun entre elles?De quoi auraient-elles pu parler?Toute conversation banale dissimulerait la fuite maladroite et tant que le bout de papier ne serait pas à l’abri dans son sac, Jessica retiendrait son espoir comme sa respiration.Annie avait compris.« Elle attend depuis hier, pensa-t-elle, que je sois là; mais ma présence ne suffit pas.C’est le papier qu’elle veut, ce serait inutile de prolonger son supplice ».Annie éprouvait une pitié mêlée d’une sorte de répugnance: il fallait que ce soit très grave pour s’oublier de cette façon.Les yeux de Jessica avouaient son impatience, les mains pâles se vengeaient l’une de l’autre, s’affolaient rageusement, cherchant quelque bout d’ongle ou de peau morte à soulever.Annie en eut assez, elle dit: « Voici l’adresse ». 230 MINOU PETROWSKI — Je me demande ce que je serais devenue sans vous, dit Jessica, enfin détendue.Ce sont le plus souvent des inconnus qui vous sauvent la vie.Annie ne répondit rien.Elle savait qu’elle n’était qu’un intermédiaire, et que le plus difficile restait à faire.Seulement, elle n’osa pas détruire l’illusion de Jessica ni saper son courage.Certains êtres doivent rester à l’abri de leur avenir, croyait-elle.« Je la mettrais en garde, sans toutefois l’effrayer, que cela ne servirait à rien ».— Combien avez-vous d’argent?demanda Annie.— Quarante mille.— En tout?— Oui.Pourquoi?Il fallait répondre vite sinon Jessica croirait que ce n’est pas suffisant et lâcherait peut-être tout; elle semblait appartenir à la catégorie des êtres vaincus d’avance.Annie s’empressa de répondre le plus honnêtement possible.— Ce n’est pas beaucoup, mais si vous ne faites aucun excès.En tout cas, première chose à faire: mettre cet argent à l’abri; il y a des boîtes à la gare, anonymes et pratiques.Une clef, c’est plus facile à garder sous la main que de l’argent.En effet, se protéger le plus possible des faiblesses, des coups de cafard, et du temps surtout, des périodes intermittentes où le désœuvrement est le plus grand danger.Annie ne pressentait que trop bien l’inexpérience de la jeune femme puisqu’elle se trouvait dans le même désarroi; seulement elle évitait de pleurnicher sur son sort.Toujours elle restait calme, et les autres en profitaient pour déborder sur son existence.On demandait tout à Annie, des services, des conseils, parce que rien n’avait l’air de lui coûter. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 231 — A l’hôtel, tout est complet.Où comptez-vous loger?— Il y a sûrement des chambres de libres en ville.Je me débrouillerai.Tranquillisée, Jessica n’insista pas.Au contact de la jeune femme, elle remontait à la surface, et les goûts d’autrefois revenaient avec plus d’acuité.Elle se sentait exigeante, agressive, avide de tout, elle commençait à voir la ville, la lumière, l’eau.— Je me baignerais bien, dit-elle en descendant la rue du Mont-Blanc.(Puisque le papier était dans son sac, pourquoi ne pas prolonger ce moment de liberté).Si on s’arrêtait dans un café?proposa-t-elle.— Non, fit Annie brusquement.Il faut téléphoner, prendre rendez-vous pour cet après-midi.Nous n’avons pas de temps à perdre.Ce rappel désagréable fit un drôle d’effet à Jessica: c’était probablement les premières minutes de détente depuis des semaines et déjà c’était fini.Angoissée, elle regarda Annie.Elle non plus ne lui permettait pas de se laisser aller.Pourtant elle ne lui voulait pas de mal.A moins que cette complicité forcée ne lui répugne?Depuis son arrivée, Annie n’avait offert qu’un visage neutre et poli.Pas une fois elle n’avait posé de questions directes, comme si elle ne tenait pas à savoir, par pudeur ou par indifférence?Au bureau du tourisme, on leur indiqua une chambre meublée dans la basse ville, de l’autre côté du lac.Jessica proposa d’accompagner Annie pour prolonger le tête-à-tête, car elle savait très bien que dès l’instant où elle se retrouverait seule il faudrait agir.Elles marchaient côte à côte.Annie dépassait Jessica d’une tête et montrait son profil anguleux, la mèche châtain qui retombait en avant, les cils noirs, et le nez mince effilé.Un beau profil, pensa 232 MINOU PETROWSKI Jessica, qui avait pris l’habitude de toujours regarder les gens de face.Pas un seul instant, elle ne se laissait surprendre.C’était devenu un réflexe.On est tellement vulnérable de profil.— Vous croyez que ça marchera?— Il le faut, dit Annie, sans se retourner.Elle ajouta après un silence.— Ce serait grave pour vous d’échouer?— Terrible.Ce fut le seul instant où Annie parut s’intéresser au sort de la jeune femme.Elles reprirent leur marche et, durant tout le reste du trajet, ce ne fut qu’échange de propos banals.Elles arrivèrent devant une maison de pierre dans une rue étroite.— C’est là, je crois, dit Annie.Jessica ne savait comment la retenir.Annie vit son embarras et ajouta: — Ne vous en faites pas.Tout ira bien.Venez me voir demain matin.Jessica serra une main pâle et sèche et dit simplement: « Merci.J’ai besoin de vous, si vous saviez »! Puis, elle se retrouva seule au milieu du bruit et de la chaleur de midi.De cet entretien, Jessica ne retirait qu’une impression de vide, d’abandon.Elle cherchait toutes sortes d’excuses à la jeune femme: la fatigue du voyage, la timidité peut-être.Mais elle refusait de penser qu’Annie ne souhaitait aucun rapprochement.Pourtant, elle avait dit: « Venez, demain ».Une façon polie de se débarasser d’elle.Jessica secoua la tête avec l’air de dire: « je ne veux plus penser ».Le trajet lui parut plus long au retour.Elle déboucha près du lac, mais ne put supporter le scintillement métallique de l’eau qui lui blessait les yeux.Si seulement il ne faisait pas si clair, si chaud.Tout son UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 233 être mollissait, annihilant le peu d’énergie qui lui restait.Tout contribuait à la rejeter dans sa solitude: l’hôtel complet, 1 éloignement d’Annie, et ce poids atroce qu’elle n’arrivait pas à arracher.Pourtant, Annie était la seule personne capable de comprendre.Que signifiait donc ce silence entre elles, cette pauvreté de mots, l’accueil trop réservé de la jeune femme.Elle se consola en relisant le papier.Elle eut son rendez-vous pour deux heures; en attendant elle regagna l’hôtel.Jessica savait qu’elle ne tiendrait pas dans la chambre étouffante et opta pour le bar.Le type à l’imperméable brique était là, buvant un Martini.A un autre moment, peut-être l’aurait-elle encouragé.Ce n était probablement qu’une heure à perdre pour l’un et l’autre.Il passa devant sa table et ne tourna pas la tête.Jessica commanda un autre verre.Il faisait une chaleur collante.Dehors, le ciel s’était couvert.Elle alluma une cigarette à bout doré.Rien de ce quelle absorbait n avait de saveur.L’heure se traînait, pénible, et tout à coup, ce fut le moment.Elle prit un dernier cognac pour se donner du courage et se leva.A l’aide de son plan, Jessica trouva sans trop de peine.Le ciel était blanc, les rues vides.Elle monta péniblement la côte.La rue était courte, l’immeuble, au bout.A l’intérieur, il faisait frais.C’était à l’entresol; la plaque de cuivre luisait dans l’ombre.Tout était silencieux et sombre comme dans les endroits où l’on ne reçoit que sur rendez-vous.Elle sonna.Dans le salon où on la fit entrer, il n’y avait que deux femmes qui parlaient à voix basse et qui tapotaient nerveusement leurs genoux.Quelques minutes oppressantes s’écoulèrent.Personne n’entrait, les deux femmes se penchaient tout à coup et échangeaient des phrases brèves, puis elles se redressaient et fixaient Jessica.Elle croisait et décroisait ses jambes sans arrêt, mais c’était 234 MINOU PET ROW SKI intenable.Elle alla jusqu’à la table et saisit un magazine quelle feuilleta distraitement; ce n’était qu’une revue médicale quelle replaça avec gêne.Le moment approchait où elle devrait justifier sa présence.Pour l’instant, elle ne pouvait se soustraire aux regards curieux des Suissesses.Je me demande si ça se voit.Je les intrigue.Peut-être ont-elles deviné?Chez la plus jeune, une grossesse avancée.C’était elle qui chuchotait sans cesse.Jessica tendait l’oreille pour saisir la moindre indication et gardait un œil sur la porte, espérant une interruption quelconque, l’arrivée d’une autre patiente qui aurait détourné l’attention.Mais il ne se passait rien et elle devait subir sans broncher ces blâmes muets, ces déductions honteuses.Elle retourna à la table et s’abrita derrière un magazine, seule fuite possible.Puis les femmes sortirent, et Jessica se leva instantanément; elle marchait dans le salon, ne dépassant jamais les limites du tapis.Elle inventait des façons de commencer l’entretien.Comment devrait-elle s y prendre?Tout cela dépendait de l’attitude et de l’accueil du médecin, doublement inconnu parce qu’étranger.—¦ Je ne sais rien de ce pays, ni des coutumes, ni des lois sociales.Elle n’avait pas cherché à savoir, car elle avait peur des réponses; elle s’était contentée du pouvoir que représentait l’adresse.Tant quelle pouvait espérer une compréhension, rien n’était perdu.La porte s’ouvrit.L infirmière marchait sur la pointe des pieds.Elle avait un visage doux, un sourire engageant devant 1 air égaré de Jessica.Dans un petit bureau sombre, elle s assit devant un homme d’une cinquantaine d’années, les fesses sur le bord du fauteuil en signe d’humilité.L’homme croisa les mains et baissa la tête, par pudeur sans doute. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 235 — Je vous écoute, dit-il d’une voix neutre.Par où commencer?Que réclamait-il au juste?Une confession?Elle ne pouvait même pas profiter de l’obscurité du confessionnal, car dans cet étroit bureau, une lampe verte profilait une lumière brutale d’interrogatoire.Jessica ne pouvait détacher ses yeux des objets: les deux téléphones, le sous-main en maroquin.Tout était d’une netteté décourageante.Un bureau austère.Un visage indéchiffrable.Elle se sentait ridicule.On ne se livre pas ainsi.Toute attitude tragique eut été déplacée.— Je.je.balbutia-t-elle.Mais l’homme ne lui vint pas en aide et le silence se prolongea, pesant, inhumain.Seule, en face du juge.Etait-il seulement un juge?Il redevint soudain un homme, un poids dans un fauteuil, avec des gestes ronds et lents.— Depuis quand êtes-vous enceinte?— Un peu plus de deux mois.— C’est bon.Voulez-vous passer dans la pièce à côté et vous déshabiller, je viens dans un instant.Jessica se leva, angoissée; elle se dévêtit rapidement de manière à ne pas indisposer le docteur.Elle connaissait le déroulement habituel.Etendue nue sur la molesquine froide, elle fixait anxieusement le plafond.La pièce était vert pâle lisse.Jessica demeura seule longtemps.Une foule de pensées fit éclosion.Dehors il faisait jour et chaud, des gens se promenaient nonchalamment au bord du lac.Le docteur ne venait pas et Jessica n’osait descendre de la table.Elle avait froid, ses paumes étaient moites, sa chair se violaçait, elle frissonna.Elle se rappela que d’autres mains étaient venues palper cette chair sans identité.Elle aurait voulu se couvrir, mais il n’y avait rien autour d’elle que ce silence opaque, les barres chromées de la lumière implacable.Le docteur entra et l’examina sans un mot. 236 MINOU PETROWSKI — Vous pouvez vous rhabiller; je vous attends dans mon bureau.Vêtue, elle recouvra son assurance.C’était à son tour, à lui, d’attendre.Un instant elle eut l’impression qu’il allait la délivrer de son inquiétude.Peut-être s’était-elle trompée.Mais la confirmation de ses craintes ne tarda pas.— Vous êtes enceinte de trois mois.Il ne lui apprenait rien, bien sûr; il y avait plus d’un mois et demi quelle en avait la preuve.Cela en faisait des jours et des nuits d’anxiété, de crainte, d’espoir.Aussi éprouva-t-elle à peine un petit choc d’entendre à nouveau la phrase terrible.Elle attendait la suite.Le docteur jouait avec un crayon.— Je ne peux pas avoir cet enfant.— Pourquoi?Vous êtes solide, la grossesse se présente normalement.Il ne voulait pas comprendre ou peut-être comprenait-il trop bien, mais ce n’était qu’une épreuve, un moyen de la tourmenter.— Ce n’est pas une condition physique.— Vous êtes mariée?— Oui.— Et lui?— Lui?— Le père?Jessica rougit.C’était impossible d’oublier cette rencontre et le simple fait de donner le nom de père à ce type, qu’elle connaissait à peine, rendait l’aventure sordide.— Il ne sait rien.D’ailleurs ça ne le regarde pas.— Qu’attendez-vous de moi?Jessica perdait pied.Ce matin encore, elle avait cru qu’il suffirait qu’on accepte de l’écouter pour que l’humanité entière s’émeuve.De victime, elle passait maintenant UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 237 au rang d’accusée, et ses arguments de défense ne tenaient plus.Elle bafouilla.— Je croyais que l’avortement était permis.— L’avortement thérapeutique est admis.— Quelle différence?— S’il y a un danger pour la santé de la mère ou de l’enfant, on enraye la grossesse.Ce n’est pas votre cas.— Je sais, mais pour moi c’est aussi grave que si ma propre vie était en jeu.— Je ne peux pas changer la loi pour vous.Toutes les femmes qui s’assoient dans ce fauteuil tiennent le même raisonnement que vous.D’un drame intime, elles font un problème social, comprenez-vous?— Peut-être à un autre moment serais-je capable de comprendre, mais maintenant ce n’est pas possible.Je veux bien tout admettre, ma lâcheté, ma faiblesse, mon égoïsme, mais je ne peux pas avoir cet enfant, je n’ai pas le droit.J’ai déjà une petite fille.Si cet enfant venait au monde, ce serait une folie.Vous avez les moyens d’éviter ce gâchis.C’est tout ce que je vous demande.— Vous demandez l’impossible.Le regard de Jessica se fit suppliant, mais l’homme occupé à dessiner sur un bloc, ne le voyait pas.Il referma son agenda, griffonna sur un papier à en-tête et glissa le pli sous une enveloppe.Jessica suivait ses gestes.Des minutes passèrent.Il décrocha le téléphone, et se tournant vers Jessica: — Je vais vous envoyer chez un psychiatre.Peut-être découvrira-t-il un empêchement suffisant pour interrompre légalement votre grossesse.Cependant, n’espérez pas trop: on ne peut pas inventer de maladie pour vous faire plaisir.Et puis, avez-vous de l’argent? 238 MINOU PET ROW SKI Jessica se redressa, ouvrit la bouche, mais le docteur l’interrompit.—'Je veux dire beaucoup d’argent?Jessica secoua faiblement la tête; elle était au bord des larmes.Il enchaîna: — Vous voyez bien, un avortement coûte cher: les honoraires des trois médecins, la clinique, les frais d’opération.Et je suppose que vous êtes descendue à l’hôtel?Enfin!.Il se leva pour couper court à cette conversation, sans doute parce que les visites continuaient.Jessica suivit le mouvement.Il était trop tard pour parler.D’ailleurs elle n’avait plus assez de courage ni d’énergie pour s’acharner; les mots collaient au fond de sa gorge.Elle n’était pas plus avancée qu’auparavant.Elle paya et se retrouva dans la rue.Une fournaise.Elle marcha au hasard.Toutes les rues la ramenèrent au bord du lac.Le soleil avait tourné; combien d’heures s’étaient écoulées?Des passants la bousculèrent.La vie reprenait peu à peu en elle.Jessica percevait les sons: coups de frein, sonnette d’une bicyclette, éclats de voix.Le plus pénible, c’était les enfants, car il y en avait partout, au bord de l’eau, dans les allées des jardins.Des enfants rieurs qui mangeaient des glaces et couraient sur les trottoirs.Demain, à trois heures! Elle avait une enveloppe dans son sac, une autre adresse.Le contact s’établissait, mais elle n’en ressentait aucun soulagement.Elle traversa le jardin, la tête pleine d’odeurs lourdes.Il y avait de l’ombre.Elle avait soif.L’image persistait; en haut de la ville: le bureau du docteur, la salle pâle et sinistre.Elle n’avait que des mots pour se battre, pour convaincre, et elle n’avait su que prononcer des phrases sèches, logiques, si peu persuasives.Pourquoi avoir parlé du père quand UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 239 c’est du mari qu’il aurait fallu parler?« Je ne suis pas venue pour comprendre, mais pour me faire avorter ».Pourquoi le docteur cherchait-il à lui faire croire qu’il y avait une autre solution?Tout s’était décidé à Paris.Un après-midi, elle avait pressé le bouton de cuivre de l’immeuble, rue Royer-Collard, après des heures affreuses vécues dans l’appréhension du diagnostic.Jusqu’à cet instant même, elle avait espéré, guettant les moindres signes d’espoir de ce corps qui obstinément gardait son secret.Combien de nuits avait-elle passées, étendue, les yeux grands ouverts, à l’affût du plus petit tressaillement, d’un indice, d’une douleur bienfaisante.Combien de jours avait-elle triché en inventant toutes les causes d’un retard improbable, recherchant auprès de ses amies l’apaisement de ses inquiétudes! Mais ni les mensonges, ni les prétextes n’étaient à l’abri du temps.Lasse, folle d’angoisse, elle s’était finalement résignée à apprendre la vérité.—• Plus de doutes.Jessica entendait encore cet homme grisonnant qui prononçait avec une indifférence cruelle ce quelle avait nié jusqu’alors.Avec un entêtement farouche, elle s’était raccrochée à toutes sortes d’idées folles et avait exigé tous les tests, toutes les piqûres, et malgré tout elle s’obstinait en criant: « Ce n’est pas possible ».— Ce n’est pas juste! Qu’est-ce que je vais devenir?Sa détresse n’avait ému personne.Une femme mariée, enceinte de son amant, rien de plus banal, histoire lamentable, inintéressante.Le médecin avait haussé les épaules en grommelant quelle n’était plus une enfant et que, à son âge, on est pleinement responsable de ses actes.Ceci dit, il l’avait poussée doucement vers la porte parce que 240 MINOU PETROVUSKI la journée était finie.Depuis, il avait fallu vivre en sachant.Sans l’avortement, que lui restait-il à faire?Elle se souvenait de cette période avec répugnance.Ces mystérieux coups de téléphone, les rendez-vous furtifs dans des cafés inconnus, dans des quartiers inexplorés, les adresses chuchotées, et finalement la porte qui s’ouvre discrètement.Tout était si atrocement intact dans sa mémoire qu’elle frissonna sur son banc.La double porte de cuir, la salle haute, impersonnelle, une sorte de gymnase, et au beau milieu de la pièce, une table de cuir noir.Jessica s’était étendue, craintive.Brusquement, l’homme au visage couturé s’était approché et l’avait fait basculer en arrière.La honte de cette position humiliante, la honte d’être femme, à la merci de l’homme, le dégoût, et la peur d’avoir peur! Comment oublier?Il marchait en titubant dans la vaste pièce trop éclairée, et Jessica se demandait s’il boitait réellement ou s’il était ivre.Il ouvrit la cage de verre où reposaient, inertes, des instruments étranges.Jessica suivait, terrifiée, les gestes de l’homme: la cigarette qu’il tira maladroitement de son paquet froissé, et ses doigts noueux qui s’agitaient fébrilement sur la boîte d’allumettes.Pendant ce temps, des phrases couraient dans sa tête.Il suffit d’un geste maladroit, perforation.syncope.Jessica serrait les rebords de la table avec rage.C’était sa manière de résister à la mort.« Je ne veux pas mourir ».Elle regarda la fenêtre trop haute qui donnait sur la cour, la double porte de cuir, et la panique grandit.Elle venait de choisir.Qu’importait sa lâcheté! Non, elle ne pourrait jamais accepter que l’homme la touche à nouveau.Au moment où il tournait le dos, elle en profita pour se redresser et descendre pieds nus de la table, se rhabilla en vitesse sous l’œil ahuri du type. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 241 — Eh bien! mon petit, on se dégonfle! — Je ne me sens pas bien.— Je connais ça.La première fois, on n’a pas le courage, mais on revient parce que si moche que ce soit, ça n’est jamais qu’un sale moment à passer, tandis que toute une vie avec un môme sur les bras, c’est long.drôlement long.Jessica dévala les escaliers et courut comme une folle sur le trottoir.Après ce jour, il y avait comme un trou.Des jours noirs s’étaient écoulés, des heures brumeuses où elle avait sombré à demi-consciente, toute cette période restait floue; des ombres se mouvaient autour des comptoirs de cafés où elle passait son temps à boire.Ce n’était pas un renoncement, c’était une négation de l’existence.Un soir quelqu’un avait parlé de la Suisse, paradis des avortements.Jessica s’était ruée sur ce nouvel espoir.C’est légal, lui répétait-on, et puis au moins c’est fait proprement.Oui, surtout plus de gymnase, plus d’endroits sordides d’où l’on ressort écœurée et le plus souvent encore, épouvantée.La souffrance et l’idée de la mort étaient devenues depuis ce jour une hantise.Mais en Suisse, c’était différent.Puisque les autres affirmaient que tout se passait le plus normalement possible, il fallait les croire, et pour Jessica, prête à tous les compromis, ce n’était pas difficile.La question d’argent avait été plus ou moins esquivée.On peut toujours se débrouiller.Ce qui était important, c’était le consentement des médecins, l’admission dans une clinique, l’anesthésiant secourable.Qu’était la souffrance pour Jessica, sinon une injustice?S’il existait un moyen d’échapper à cette névrose qui la traquait depuis des semaines, il ne fallait pas hésiter.Elle était montée dans le train sans adresse, sans garanties, seulement avec l’assurance de sa délivrance prochaine, et 242 MINOU PET ROW SKI tandis qu’elle venait de parcourir le long circuit des semaines passées, elle retrouvait, assise sur ce banc au soleil, l’insupportable incertitude du lendemain.Empêchement physique, avortement thérapeutique, mots impitoyables.Des cygnes barbotaient au bord du lac.Un été paisible.L’argent?Elle s’arrangerait.C’était tellement plus commode de croire à l’impossible plutôt que de faire face à la réalité.Dans cette ville étrangère où les devises restaient sous contrôle, comment espérer une aide de l’extérieur?Prise au piège de la langue, Jessica avait complètement oublié un obstacle nouveau: la frontière.Et ce n’était pas seulement la rupture entre les deux villes, Paris et Genève, mais l’isolement intérieur.Décliner son identité comme un suspect, étaler devant des messieurs sévères son propre désordre, ce n’était pas simple.Elle se rendait bien compte qu’au bout de cette longue journée d’agitation, il n’y avait rien.Elle s’était épuisée pour apprendre ce quelle savait déjà.Et jusqu’au lendemain, il y aurait cette période intermittente, inutile, faite de vide et de bruits.Le ciel devait-il s’assombrir sous prétexte que tout était noir en elle?Non, les autres n’étaient pas responsables, et leur indifférence le prouvait.Si seulement on pouvait rester toute une vie sur un banc! Sur le pont, elle retrouva la brise du premier jour.« C’est drôle, pensa-t-elle, j’ai déjà un passé dans cette ville ».Alors, il y eut comme une révolte: c’était comme si la vie glissait devant elle, à sa portée, sans quelle tente de la retenir.Elle éprouva des désirs violents, un besoin de chaleur.C’est presque en courant quelle arriva devant l’immeuble de pierre et monta les escaliers en soufflant.Revoir Annie.Elle n’exigerait d’elle que sa présence, car à son contact elle abandonnait sa peur.Leurs cas étaient UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 243 semblables.Si Annie était aussi calme, c’est qu’il n’y avait aucune crainte à entretenir Jessica appuya sur le bouton une seconde fois.11 n’y avait personne.Son exaltation tomba.Ce fut comme une seconde trahison.Il n’y avait plus de soleil lorsqu’elle ressortit de l’immeuble; on pouvait regarder devant soi, sans cligner des yeux.Le ciel était rose, le lac d’un gris argent.Moment de transition: le jour s’attardait quelques heures encore avant d’aller à la rencontre de la nuit.Jessica épuisée se laissa tomber dans un fauteuil d’osier et but de la bière.Une bière froide, âpre, mousseuse, qui drainait fatigue et ennuis.Au premier verre, Jessica émergea de son univers sinistre: êtres et choses changeaient de dimension; au second, êtres et choses perdaient leur sens réel.Jessica n’expérimenta pas plus loin ces effets agréables d’une ivresse légère.Elle voulait rester consciente et décida qu’il serait distrayant d’abandonner, à la terrasse du café, la femme exilée quelle était.Pour un soir, elle avait envie de jouer, mais on ne joue pas seule.Elle pensa au type à l’imperméable.A cette heure-là, il devait être au bar.Avec cette sorte de complicité qui lie les Français, à l’étranger, il ne serait pas difficile de l’aborder.Il n’était pas au bar quand elle entra.D’abord, ce fut l’attente tolérable, puis l’anxiété et l’immobilité forcée.Chaque client qui pénétrait dans la petite salle intime et silencieuse augmentait la tension nerveuse chez Jessica.Prise par le désir stupide de revoir le type, elle venait de créer le besoin.Mais les minutes s’écoulèrent, et l’homme ne répondait toujours pas à l’appel.Impatiente, elle se dirigea vers le hall et questionna la réceptionniste.— Le jeune homme qui a un imperméable brique, le grand brun, c’est un Français, n’est-ce pas?— Oui, répondit l’Allemande. 244 MINOU PETR0WSK1 — Savez-vous où je pourrais le joindre à cette heure-ci?La réceptionniste tourna la tête vers le tableau où pendait une clef grise.Elle feuilleta le livre et ajouta.— Le 17?Mais il est parti cet après-midi.Jessica retira brusquement ses mains posées à plat sur le comptoir.Parti.Elle avait envie de rire: encore un tour grotesque de ce hasard auquel elle s’abandonnait avec complaisance.Tout ce qu’elle souhaitait lui glissait entre les mains; des coïncidences probablement, cette absence d’Annie, ce départ du type, mais Jessica ne pouvait s’empêcher d’être troublée par cette continuelle malchance.Elle ressortit de l’hôtel précipitamment.Elle serrait les dents et pensait avec rage: « Je ne veux pas rester seule, je retournerai chez Annie, j’attendrai dans l’escalier mais, ce soir, je parlerai à quelqu’un parce que je le veux ».Lorsqu’elle eut parcouru quelques mètres, elle s’arrêta, découragée.Etait-elle réellement prisonnière des événements?N’avait-elle plus aucune maîtrise sur sa propre existence?L’idée de retrouver Annie sortit de son esprit comme elle était venue.La logeuse était une vieille femme qui vivait seule avec un chat, et louait une chambre pour arrondir son petit revenu.Annie avait fait bonne impression.La chambre, spacieuse et propre, sentait un peu le renfermé.Annie se moquait bien du décor puisque, au maximum, elle n’habiterait ici que trois jours.Ce dont elle avait vraiment besoin, c’était de tranquillité, d’une vraie solitude pour se refaire.On venait de sonner à la porte, mais Annie resta étendue dans la pénombre; à peine sursauta-t-elle au deuxième coup.Cette insistance, sans la troubler, l’agaçait.La vieille femme était sortie.Annie se retourna UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 245 sur le côté.C’était peut-être important, pensa-t-elle, on ne sait jamais ce qu’il y a derrière les portes; elle écouta quelques instants, puis retourna, soulagée, à son silence.Cela avait été plus facile quelle n’avait imaginé, la rencontre, le matin, avec Jessica.Aucune hésitation possible: la jeune femme était bien telle qu’on la lui avait décrite: sombre, tragique et sournoise.Un moment, elle avait bien cru qu’elle l’aurait sur le dos toute la journée; non pas qu’elle refusât de l’aider, mais ce regard qu’avait Jessica et qui disait: « Je sais, nous sommes pareilles », cet aveu d’inconnue à inconnue rendait la conversation presque impossible.Et puis ce n’était pas agréable de s’associer à la première venue.Après tout, quelle se débrouille.« Je n’avais qu’une adresse moi aussi et quelques indications ».Le reste ne dépend que d’elle.Nos chances de réussite sont à égalité.Ce n’était pas tout à fait vrai.Lorsque le médecin avait déclaré: « Nous ne pouvons interrompre la grossesse sans motif grave », elle n’avait pas bronché, et si le médecin n’avait alors interprété son silence comme le désarroi le plus profond et accepté de l’envoyer chez un psychiatre, (quand le corps ne présente aucune anomalie, l’esprit peut toujours fournir l’alibi nécessaire), Annie se serait levée de son siège, parfaitement résignée.Et c’était précisément cette acceptation trop facile quelle ne s’expliquait pas.Tout marchait comme prévu, l’argent était à l’abri dans une boîte à la gare, elle avait rendez-vous pour le lendemain chez un psychiatre, et personne n’avait essayé de la dissuader.Elle se leva, ouvrit l’armoire à glace et posa sa gabardine sur un cintre; elle ne sortirait pas ce soir, même pas pour dîner.Dîner, cela signifiait descendre dans la rue, se mêler aux autres, et cela lui parut indécent.Elle tira les rideaux, posa son sac sur la table de nuit, puis s’assit sur 246 MINOU PET ROW SKI le lit.En face, il y avait l’armoire à glace et son image parfaitement encadrée.C’est drôle d’être là, inactive; ça ne me ressemble pas, pensa-t-elle.Annie se leva.Le téléphone! Elle l’avait complètement oublié.Retirant ses chaussures, elle s’étendit sur le lit.Ce n’était pas la peine de tricher, elle savait quelle téléphonerait; la preuve: elle ne s’était pas déshabillée.Et puis elle avait promis.Les gens sont fatigants avec leurs promesses; la confiance ne s’achète pas.En fait, elle n’avait pas envie de parler, encore moins de mentir.Mais elle faisait toujours ce qu’elle avait dit, même si c’était insupportable.Comme ce départ interminable sur le quai de la gare, lui avec ses prévenances, ses gaucheries d’homme qui ne sait pas quoi faire pour se faire pardonner.Pourquoi les hommes se sentent-ils coupables de ce qu’ils ont fait d’irréparable?Sans doute s’excusait-il de l’envoyer là-bas en Suisse.« C’est tellement stupide toute cette histoire».Et elle souriait de sa sincérité, de sa maladresse à vouloir la consoler; peut-être même qu’il l’aurait accompagnée si elle avait insisté.Mais elle désirait être seule pour faire ça.C’était leur première séparation; elle n’éprouvait qu’une fatigue immense et une sensation étrange qui venait de très loin, dont elle n’avait pas vraiment conscience, ou plutôt le pressentiment qu’une chose grave allait survenir.Il attendait au milieu des copains, à Montparnasse.Il avait promis de rester seul, de ne pas bouger du Select.« Comme ça tu pourras me joindre à n’importe quel moment ».Pourquoi se punissait-il?Est-ce que ça pouvait changer quelque chose?Elle pensait à lui encore avec tendresse quand elle évoquait son visage, mais quand elle songeait à l’avenir, plus rien ne marchait.« Trois jours UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 247 ça passera vite et aussitôt après, on file quelque part, tous les deux.» Annie avait envie de fumer, mais il fallait allonger le bras jusqu’à la table, fouiller dans son sac au milieu des souvenirs périmés.Tous les deux pour toujours.Et l’enfant?Sept heures et demie.Elle le voyait s’impatienter, attendre ce coup de téléphone pour être libre après.pour se délivrer d’un souci peut-être; elle savait qu’il n’était pas tranquille à cause d’elle.Ce n’était pas sans lui déplaire qu’il se tourmentât ainsi.— Je ne serai vraiment rassuré que lorsque je t’entendrai dire: «ça y est».Il l’a payait cher sa tranquillité.Annie se rappelait la rapidité avec laquelle il avait réuni la somme nécessaire.Ce sourire triomphal qu’il avait arboré pour lui annoncer cette nouvelle.« On est sauvé, j’ai l’argent ».Annie grimaça; sa position inconfortable lui donnait des crampes.Elle se tourna sur le côté: son cœur se fatiguait moins ainsi.L’argent était à l’abri dans une boîte à la gare.A l’abri de quoi?Sa valise fermait à clef.Les raisons quelle avait données à Jessica étaient-elles les véritables?Jeu dangereux que l’analyse; oui, c’est vrai, cet argent la dégoûtait; il était relié à trop de pensées équivoques.Elle avait cru un instant que s’en débarrasser, l’éloigner le plus possible chasserait ses inquiétudes, tout ce qui bougeait dans sa tête depuis son arrivée.Mais si elle avait déposé l’argent, retardé le coup de téléphone, c’est peut-être qu’il existait un motif qu’elle ne s’avouait pas encore.L’enfant, elle n’y pensait pas.Non, c’était l’homme qu’elle revoyait sans cesse, l’homme et son front soucieux, pour qui le seul remède est la solution facile, celle qui saute aux yeux.Elle lui en voulait de croire que l’argent éviterait les questions insidieuses.Ce qui se passait dans son 248 MINOU PETROWSKI ventre, dans sa tête à elle, y avait-il pensé?Probablement que non.Maintenant, à y réfléchir, elle trouvait cette histoire moche, et c’était avec cet homme qu’elle passerait toute sa vie.Elle eut envie soudain de se glisser entre les draps pour y trouver un peu de fraîcheur.Elle repoussa le cou-vre-pied de coton.Si elle ne bougeait pas, ce serait supportable.Dehors, c’était le jour.Elle se fiait au mouvement de la rue.A Paris, c’était l’affluence dans le café.Il attendait près du téléphone, au comptoir, sursautant à chaque sonnerie.Peut-être le moment arriverait-il où il se découragerait, et Annie pourrait enfin dormir.Elle posa la main sur son ventre.Dans quelques années, elle revivrait les mêmes instants, étendue dolente dans une chambre sombre, et l’homme auprès d’elle.« Des enfants?Beaucoup plus tard; nous avons le temps ».Tant pis alors pour ceux qui arriveraient avant le temps.C’est vrai quelle n’avait jamais montré beaucoup d’enthousiasme pour les enfants; ce n’était pas là leur genre de fréquentations.Seulement, cette fois-ci.Elle rejeta les draps et s’assit au bord du lit, les jambes pendantes.« Je ne veux pas d’enfants, ni celui-là, ni d’autres ».Ce ne doit pas être si difficile de se traîner jusqu’au premier café.Puisqu’elle avait accepté de venir en Suisse, elle jouerait le jeu: il n’y a qu’à se mettre dans la situation.Annie pense à Jessica: en voilà une qui doit avoir la persuasion facile, au moins elle sait pourquoi elle ne veut pas d’enfants.Demain, il faudra expliquer au psychiatre pourquoi elle non plus, Annie, ne veut pas d’enfant.Au début, elle avait fait la grimace en apprenant qu’elle était enceinte.Tout ce qui est inattendu est désagréable.Mais par la suite, elle avait fini par s’habituer à cet état avec ses nausées, ses envies étranges, cette UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 249 nervosité chronique.Puis il avait trouvé l’argent.Elle ne lui avait rien dit.A quoi bon expliquer l’inexplicable.Il valait mieux le laisser décider.C’est par faiblesse qu’elle s’en était remise à lui, par peur aussi.Ce n’était pas honnête.C est pour cela qu’elle devait lui téléphoner.Ils s aimaient, elle ne pouvait en douter.Dimanche en huit, ils seraient mariés.Cela était-il possible après?Quelle femme peut aimer l’homme qui l’oblige à faire ça?Mais personne ne l’obligeait.Au téléphone, tout à l’heure, elle n’aurait qu’à parler, à tout lui dire.Puisqu’il l’aimait, il comprendrait sûrement.Pourquoi se leurrer?Sa première réaction avait été l’ennui, pourquoi se transformerait-elle subitement en joie?Annie fit le tour de la chambre; elle écarta les rideaux jaunis qui sentaient la poussière.Elle remit ses chaussures, bien décidée à ne pas rester enfermée dans cette atmosphère de vieillerie.Elle était moins oppressée; à peine quelques vertiges dus à la chaleur.Dans quelques instants, elle entendrait sa voix.Cela ferait un bien immense.« Je l’aime », pensa-t-elle.Annie ouvrit la porte.La basse ville s’étendait au loin de l’autre côté du lac.Jessica s’arrêta, découragée.Au détour de la rue en contrebas, il y avait un restaurant.Un sous-sol aux tapis rouges où l’on s’assoit sur des tabourets pour manger de la pizza et boire de la bière.Jessica dut attendre au bar qu’une place se libère.Ce fut l’occasion de boire et de se perdre un peu plus.Quand on est seule, on gêne toujours: il n’y a pas de table pour un seul couvert, l’habitude veut que l’on mange accompagné.Jessica trouva asile dans un recoin sombre.Une bande de jeunes envahit les tables avoisinantes.Elles les envia parce qu’ils étaient 250 MINOU PETROWSKI heureux, qu’ils riaient ensemble.Elle croyait que pour tous les autres le bonheur était à portée de la main.Jessica se força à manger, mais repoussa bien vite son assiette, écœurée.Les filles riaient, excitées par la nourriture épicée, la bière et la chaleur de la pièce.Jessica les regarda jalousement.Ils ont de la chance! pensa-t-elle, les larmes aux yeux.Il lui semblait que toute joie était morte définitivement pour elle et qu’elle assisterait pour toujours à l’insouciance des autres sans pouvoir y participer.Comment était-ce avant?« Le bonheur, je le tenais aussi ».C’était ce plaisir de s’asseoir à une table, de manger une pizza, de boire du vin.« Si jamais je m’en sors, je saurai maintenant ce que représente la vie, plus jamais je ne me plaindrai, si seulement.» Enfoncée dans ce sous-sol, elle se sentait sans avenir.Par la fenêtre, on apercevait des jambes nues.La terre bougeait sur sa tête, Jessica ferma les yeux.Quand elle les rouvrit, les jeunes gens avaient disparu.D’autres prirent leur place; des couples la cernaient, étalant l’amour sans pudeur, dans leurs yeux, dans leurs gestes.Jessica les scrutait avec rage ces visages extasiés avant l’amour, ou après.Puis elle se plaisait à imaginer leurs grimaces au réveil.L’atroce comédie! Tout est piège, complot: la salle étroite, la chaleur, les contacts forcés, l’alcool, les mensonges; eux aussi, ils auraient leur tour de malheur.Elle frissonna et porta la main sur son ventre; une douleur aiguë la transperça.Depuis des semaines, elle haïssait ce corps qu’il fallait protéger, malgré soi, du froid, qu’il fallait nourrir, détendre, soigner, malgré sa répugnance.L’homme ne saura jamais rien de tout cela, et c’est pourquoi la haine devient inutile.Comment haïr l’autre, aussi étranger que cet inconnu assis près d’elle.Ça s’était fait bêtement, sans eux.A peine l’idée d’un UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 251 accident lavait-elle effleurée.Un soir de tristesse, ils s’étaient étendus l’un près de l’autre pour tuer le temps, oublier le définitif.Il y avait eu un lendemain, un réveil artoce qui vous force à ouvrir les yeux sur l’autre.Comme tout change au grand jour, comme on se sent misérable, et avec quelle hâte on s’échappe de ces lits froissés et humides! Si l’on pouvait garder intact le souvenir du matin, on ne basculerait pas à nouveau, le soir, vers de faux amours, de pauvres désirs d’aimer.Elle l’avait revu.Il n’était plus seul.Elle n’esquissa aucun geste pour l’atteindre, seulement son regard se porta avec plus d’intensité, et puis elle eut peur de se sentir soudainement lié à cet homme qui l’ignorait sciemment.Quelques jours plus tard, elle eut la confirmation de ses craintes, mais à quoi bon parler.Il était attablé avec d’autres, il riait; elle s’avança jusqu’à ce qu’il détourne la tête.Elle eut honte, pour elle, pour lui, de l’ennui quelle lut dans ses yeux, de leur lâcheté, et partit sans rien dire.Jessica but de la bière, encore de la bière; les bouteilles s’alignaient comme des quilles sur la nappe blanche.Elle buvait vite et attendait l’effet; l’engourdissement venait peu à peu, la bière gonflait son ventre, elle avait le hoquet et respirait avec difficulté.« Ce soir, je suis enceinte de six mois! Jamais je ne me suis sentie aussi grosse », pensait-elle en fixant le mur du bar.Elle était saoûle, mais elle savait qu’il fallait partir et que personne ne devait se douter de son ivresse.Je dois avoir l’air normal, je ne veux pas de leur pitié.Elle se leva péniblement, contourna la table, et se tenant au mur, parvint jusqu’à la porte.Elle retourna à l’hôtel.Dans sa chambre, elle s’étendit sur le lit.Le plafond descendait en pente vertigineuse, et la bière malmenait son estomac.Elle tituba jusqu’à la fenêtre et ouvrit les 2J2 MINOU PET ROW SKI deux battants.Qu’espérait-elle?De la fraîcheur?La nuit était noire, épaisse.Jessica descendit au bar.Elle s’assit à une table pleine d’ombre.Cacher ses yeux, ses mains, et boire encore quelque chose de fort, du scotch! Le nom claqua sous sa langue.Elle jeta des billets froissés au barman; l’argent traînait pêle-mêle dans son sac par désordre et aussi par mépris.La première gorgée lui fit lever le cœur, mais elle persista.Demain, elle serait malade.Le cœur chaviré, elle pensa au psychiatre.Une grossesse normale, avait dit le docteur.Un corps sain, mais la tête malade, remplie de pensées pourries.Le barman toussa.Jessica releva la tête.— Nous fermons, madame.Elle puisa dans son sac sans compter; elle avait horreur du raisonnable, ce soir.(L’air, surchargé d’électricité, annonçait un orage.Après, sentirait-on du soulagement?) Le barman avait sommeil.Jessica aussi.Même contre cela, elle ne savait pas lutter.Dans l’hôtel silencieux, elle traversa le hall, mécaniquement; sa chambre était tout en haut, sur la cour.Au bout du couloir, sa porte, le lit, la confusion, puis le sommeil où elle sombra brusquement.Le soleil filtrait à travers les rideaux bariolés.Il était dix heures.Jessica ouvrit un œil, puis le referma.Sa tête était lourde; aux lèvres, ce goût amer des lendemains âcres.Elle voudrait retourner dans sa nuit, là où les cauchemars ne sont pas dangereux.Tous les matins, la même pensée infernale surgissait: admettre le réveil, c’est accepter que tout recommence.Rien ne changeait pendant la nuit et au matin, l’angoisse était toujours là, intacte.Et, inévitable, la phrase de l’aube se répercutait dans sa tête: « Enceinte, je suis enceinte ».Pourtant elle ne sentait rien, ne participait à rien, et seuls les autres disaient que la vie existait.Pour sa part, elle refusait d’y croire.Elle n’ad- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 253 mettait que sa hantise, son idée fixe, cette idée qui la traquait sans cesse.Elle regarda les rideaux de la chambre, la commode, la porte, avec des yeux de femme enceinte, des yeux qui n’avaient pas le temps de s’attarder.Rester au lit, c’était à devenir folle! D’un geste large, elle rejeta les couvertures et marcha pieds nus dans la chambre.Ses seins étaient lourds et douloureux; le meilleur indice.Elle passa la main sur son ventre, un ventre plat qui se mettrait à gonfler si on le laissait faire.Elle n’en pouvait plus, il fallait sortir de là et vite.Ses vêtements traînaient sur la chaise, son sac s’était renversé en tombant du lit.Elle se rappela la soirée; il ne lui en restait plus qu’un violent mal de tête et une envie tenace d oranges.Tout effort lui coûtait.Elle avait tellement bu, hier soir.Combien?Quatre bières, cinq, le scotch?Jessica renversa brusquement le contenu du sac sur son lit; des pièces roulèrent à terre.Elle compta une fois, deux fois; ce n’était pas possible.Le portefeuille ne contenait plus que des papiers.Elle fouilla dans les poches de sa veste.Tout était là: le plan de la ville, des restes de chocolat, des billets chiffonnés.Elle n’avait plus aucun souvenir de ses dépenses.Annie l’avait prévenue: aucun excès, le strict minimum.Seulement, voilà, elle avait pris l’habitude de gaspiller sa vie, ses forces, espérant qu’à la dernière minute il se passerait quelque chose.Et si personne ne pouvait l’aider?Elle se débrouillerait.Où?Quand?Annie était la seule personne qui puisse l’aider; elle revoyait le visage indifférent de la jeune femme.Ce serait sans doute difficile.A quel moment de la conversation lui avouerait-elle sa gêne?Au début, peut-être, pour s’en débarrasser; ça dépendrait de son attitude.Il fallait bien s’accrocher à ce fragile espoir.Le rendez-vous chez le psychiatre n’était que pour trois heures. 254 MINOU PETR0WSK1 Elle s’habilla rapidement et descendit dans la rue.Le soleil était partout, il lui barrait la route; du pont, elle distinguait mal la basse ville.Heureusement, de l’autre côté, elle enfila des petites rues étroites et fraîches.Les ouvriers, torse nu, défonçaient le trottoir.Ils la regardèrent.Des éclaboussures de soleil lui parvenaient du haut des maisons.L’immeuble était là au milieu de la rue, quatre étages que Jessica monta à grandes enjambées.Pourvu quelle soit là! Pourvu qu’elle accepte! Jessica détestait supplier, réclamer des autres une aide, et pourtant c’était à force de vivre au-dessus de ses moyens quelle subissait ce genre d’humiliations.Elle reprit son souffle avant de sonner; elle avait tellement peur de rester devant la porte close quelle tourna machinalement la poignée.Elle se tint immobile dans le petit hall carrelé et interrogea d’une voix étranglée: — Il y a quelqu’un?Jessica redoutait ce genre de silence; en face, une porte était entrebâillée.Elle répéta sa question d’une voix plus agressive.— Il y a quelqu’un?Elle se sentait mal à l’aise, presque coupable, comme si une présence se tenait tapie dans un coin de l’appartement.Elle se dirigea vers la porte ouverte; après tout, elle ne faisait rien de mal, et si quelqu’un entrait subitement, elle dirait qu’elle venait voir Annie.Elle poussa la porte et resta immobile un instant avant de pénétrer dans la chambre.Il n’y avait personne.Pourquoi continua-t-elle d’avancer?C’est en tournant autour du lit que Jessica découvrit Annie étendue, un bras coincé dans un barreau de cuivre.Affolée, elle se mit à secouer Annie qui retomba inerte.Jessica recula et faillit pousser un cri lorsqu’elle heurta la table de nuit et qu’un coucou sonna onze heures. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 235 Jessica, pétrifiée, se retenait au rebord de la table.Ses doigts accrochèrent le sac, et une pensée insensée la saisit brutalement.Mécaniquement, elle ouvrit le porte-monnaie, prit la clef.Une étrange sensation de lenteur s’empara d’elle, ses oreilles bourdonnaient, sa pensée ne se coordonnait pas au geste, elle avait envie de crier, mais ne parvenait pas à desserrer les mâchoires.Elle fit des gestes inattendus comme d’effacer ses empreintes sur le sac, puis contourna le corps d’Annie et s’enfuit, laissant la porte ouverte.Dans la première rue à gauche, elle s’engouffra.Il fallait quitter au plus vite le quartier.Qu’on ne la voit pas ici! Mais ses jambes flageolaient.Elle avait toujours la clef quelle serrait fortement dans sa main.En esprit, elle courait, mais en réalité elle marchait à petits pas et tournait en rond.Elle cherchait le lac pour s’orienter et se perdait dans un dédale de rues; enfin, au détour d’une rue, elle vit une trouée bleue et se crut sauvée.Mais elle déboucha très loin et, sous la lumière violente, elle longea le lac longtemps avant de trouver un pont.Il lui semblait que le trajet s’allongeait indéfiniment.La sueur coulait dans son dos, plaquant sa blouse, comme une grosse tache qui s’élargissait à chaque seconde.Elle dévisageait les passants avec crainte, mais personne ne prêtait attention à cette femme hagarde qui remontait la rue du Mont-Blanc à l’heure de l’apéritif.Elle pénétra sous l’immense voûte de la gare; il n’y avait presque personne.Jessica traversa le hall percé de courants d’air et trouva les boîtes, petits cercueils d’acier.Elle tourna la clef, mais sa main tremblait si fort qu’elle ne parvenait pas à accrocher le mécanisme.Elle crut s’évanouir lorsqu’une voix, derrière elle: — Voulez-vous que je vous aide? 256 MINOU PETROWSKI Elle refusa avec effroi.L’employé sourit et repartit.L’argent était dans une enveloppe brune qu’elle fourra dans son sac; elle referma la boîte et glissa la clef dans sa poche, puis se dirigea vers l’hôtel.Dans sa chambre, elle poussa le verrou, s’arrêtant un instant le dos contre la porte.Elle imaginait des présences partout.Cette chambre restait son seul refuge.Elle reprit son souffle et alla jusqu’à la fenêtre, tira les rideaux.A peine le temps de passer à la salle de bain, et son visage bascula au-dessus du lavabo; elle s’agrippa au rebord de faïence et se laissa choir sur la toilette.Maîtriser ce corps, voilà ce qui était le plus important; la mise au point viendrait plus tard.Elle se passa un peu d’eau fraîche sur le visage, essuya la salive aux commissures des lèvres.Elle claquait des dents, et pourtant il faisait déjà une chaleur de midi.Sur le lit, son sac gonflé par l’enveloppe.Elle ne parvenait pas à y croire.C’était un peu comme si elle venait de se lever après un épouvantable cauchemar.Tout s’était passé très vite: le corps étendu sur le tapis, la clef, puis cette course insensée dans les rues (elle ne se souvenait même pas de son itinéraire), et la boîte à la gare.Combien de temps s’était-il écoulé depuis?Elle cherchait ses gestes dans sa mémoire, mais tout restait confus et trouble, et ses propres gestes lui devenaient étrangers, comme perdus dans un brouillard.Elle était en danger, ayant perdu la lucidité pendant ce temps mort.Qui avait-elle vu dans les rues, dans l’escalier, dans la gare?Elle ne gardait que le souvenir de rues vides, de portes ouvertes, d’une chaleur insupportable qui lui serrait les tempes.Dans la salle de bain où elle s’attardait en ce moment, elle ne se sentait plus à l’abri.L’oreille tendue, elle entendait l’ascenseur, des pas?Que pouvait-on contre elle? ¦ UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 257 Pieds nus, elle marcha dans la chambre, prit son sac sur le lit, sortit les billets de l’enveloppe.Il y avait deux minces liasses retenues par une épingle: quatre billets de dix mille, et deux de cinq.Argent sans odeur, papier de même texture et que rien ne différenciait des autres billets de banque.Rien, si ce n’est ce lien invisible: l’enchaînement des événements.C’est cela qui le rendait suspect.L’argent reposait sur le couvrelit.Elle le mêla au sien pour qu’il perde son identité, mais rien ne pouvait effacer l’acte quelle s’efforçait pourtant de nier.Elle venait de pénétrer dans un monde étrange, celui de l’insécurité, de la peur chronique, où la menace plane en permanence; univers dangereux pour des nerfs fragiles.Il n’y a pas de geste sans conséquence, et ce qui paraissait monstrueux à Jessica, c’est qu’elle avait agi par impulsion et que cet instinct mauvais n’était que l’aboutissement de ses pensées conscientes.Elle avait vu Annie morte, et ce n’est qu’après avoir compris le sens de la mort, son silence définitif, qu’elle avait agi.Elle pressa son visage dans ses mains comme si la pression des doigts pouvait adoucir la brûlure.Ce n’était pas tout de rester ainsi, prostrée; il y avait le rendez-vous à trois heures.Cela lui donnait le temps de voir venir.Mais voir venir quoi?Les craintes?Les questions?Elle se leva et marcha autour du lit.Tout retracer depuis le début.Plus elle pensait à Annie morte, moins l’idée de la mort lui paraissait vraisemblable.C’est trompeur, la mort, ça ressemble à une vie silencieuse, au repos.Pourquoi s’était-elle empressée de conclure à la mort?Pour motiver son geste sans doute.Non, ce n’est pas vrai.Elle avait agi sans réfléchir, effrayée par ce corps inanimé; elle n’était pas responsable.Au fond d’elle-même, ce raisonnement ne tenait pas.Si le besoin d’argent n’était ¦ 258 MINOU PETR0WSK1 pas devenu son obsession, l’obstacle primordial, elle n’aurait pas dérobé cette clef.Mais comment admettre quelle avait volé parce qu’une aussi belle occasion ne se représenterait pas, et que c’était le seul moyen de sauver sa peau.Elle se rappelait maintenant que sa première pensée en découvrant Annie avait été: « Elle ne pourra plus m’aider ».Tout avait défilé à une allure vertigineuse.En secouant la jeune femme, elle cherchait une réponse, et lorsqu’elle retomba inerte, elle se sentit seule, abandonnée.Alors, elle avait vu le sac.Que se passerait-il si elle s’était trompée, si, à cette même heure, Annie se relevait d’un simple évanouissement.Ce serait terrible, plus terrible encore.Non, elle ne voulait pas penser à cela.Elle avait honte, et elle n’osait plus souhaiter que réellement.Attendre jusqu’au soir.De toute façon, l’heure du psychiatre approchait.Elle n’était plus en sécurité nulle part.« Au grand jour, se rassura-t-elle, je pourrai voir venir.» La rue Dacet était au bout d’une longue avenue plate comme une place publique, sans arbres, écrasée par le soleil de l’après-midi; des immeubles neufs avec des balcons blancs suspendus dans le vide, et sur le devant de maigres pelouses d’un vert surnaturel.Jessica pénétra dans une des maisons jumelles et prit un ascenseur fraîchement huilé.La bonne ouvrit et fit passer la jeune femme dans une salle d’attente, endroit où le décor est sans importance, toujours impersonnel: des chaises, comme si c’était plus facile d’attendre assis, et une table envahie par des magazines déchirés, écornés, les débris de l’attente, des pages tournées trop brusquement et refermées avant la fin.Jessica s’assit, croisa ses mains, s’efforçant au calme.Dans quelques instants, elle se trouverait face à face avec l’adversaire: le psychiatre. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 259 Elle se sentait hostile et inquiète.Que pourrait-il lui faire dire?Fallait-il se tenir sur ses gardes ou s’abandonner au médecin.Hier, tout était simple, maintenant il y avait le vol.On ne percevait aucun bruit dans l’appartement.Il faisait bon dans ce salon vieillot où les pieds des chaises ressemblaient à des pattes de hérons.Une atmosphère ouatée et chloroformée; des tapis amortissaient le bruit des pas.Ni coups de sonnette, ni coups de téléphone pour briser l’attente, pas de clients non plus dans l’antichambre.Un examen psychiatrique pouvait durer des heures.Dans quel état en ressortait-on?Pour comprendre un individu, il faudrait tout connaître de lui.A l’entrée, elle avait aperçu une porte vitrée.C’était là.Des silhouettes se mouvaient.Les interrogatoires la terrifiaient; on ne sait jamais jusqu’où ils vous entraînent.Les questions sont d’abord de simples mots ajustés dont on ne se méfie pas, puis il y a les phrases sur lesquelles on ne peut pas revenir.Elle se raidit: une douleur lancinante dans 1 omoplate comme si un poids s’abattait sur ses épaules.C’était épuisant de vivre sa peur indéfiniment.La porte s’ouvrit, et Jessica s’élança plutôt qu’elle ne se leva.On la fit entrer dans un bureau clair qui donnait sur la rue.Le psychiatre était une femme sans âge.Du regard, Jessica chercha les instruments de torture, mais il n’y avait qu’un large bureau de chêne, une chaise pivotante et un canapé de cuir.La femme l’invita à s’asseoir.Elle lui parut insignifiante et terne, n’ayant rien qui puisse retenir l’attention.Pas d’uniforme; un simple pull-over tricoté a la main et, sur la poitrine plate, une petite croix qui se balançait au bout d une chaîne d’or.Jessica pensa: elle sera contre.le genre vieille fille desséchée, aux lèvres pincées et aux ongles courts.De l’équilibre, l’horreur du désordre et de la détresse.Tout en la fixant, Jessica se 260 MINOU PETROWSKI demandait: « Comment vais-je l’apitoyer?» Sentant sa cause perdue d’avance, elle mettrait peu d’enthousiasme à se défendre.Enfouie dans son fauteuil, elle vit, juste à la hauteur du menton, la machine à écrire: noire, imposante, terrible.Lissant sa jupe de la main, la femme s’installa raide et dit: — Vous avez la lettre?Jessica tendit la lettre cachetée.Elle aurait donné cher pour savoir ce qu’elle contenait, mais le visage impassible du psychiatre ne la renseigna pas.C’était long, très long.Que complotait-on à son insu?Avec des gestes minutieux, le psychiatre replia la lettre, la glissa dans l’enveloppe, ouvrit son tiroir, puis le repoussa avec une lenteur affolante.Sur le bureau, elle replaça porte-plume et plume devant le sous-main.Jessica la suivait des yeux, se demandant la raison de cette attitude.Les objets semblaient être la pensée dominante de cette femme.Jessica se tortillait d’impatience sur sa chaise.« Elle fait cela exprès.pour me mettre les nerfs à bout ».Le téléphone sonna, la femme décrocha, son visage devint tout sourire.Elle palpait d’une main différents papiers, tandis qu’accoudée, la joue contre le récepteur, elle hochait la tête généreusement.Jessica poussait des soupirs de plus en plus fréquents.Enfin la conversation se termina et d’un geste arrondi le psychiatre reposa le récepteur.Jessica la chercha des yeux.Sans relever la tête, la femme dit: — Votre passeport, s’il vous plaît?Eternelle vérification: examen corporel, administratif; routine sèche et habituelle.Quand donc s’intéressera-t-elle à moi?Elle m’ignore.Peut-être est-ce leur procédé: indifférence complète à l’endroit du patient afin de l’avoir à UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 261 sa merci plus tard.Mais elle ne se laisserait pas avoir.Quoi que l’autre fasse, elle se tiendrait sur ses gardes.— Vous êtes mariée?Elle n’attendit pas la réponse.Jessica ouvrit la bouche, mais le psychiatre prit une feuille blanche, fit crisser son rouleau de machine à écrire et inséra le papier.Elle s’appliquait; dans la pièce on entendait le cliquetis hésitant des touches.— Avez-vous ressenti des troubles nerveux dans votre enfance?—-Non.C’était la première question directe, mais déjà la femme se refermait dans son mutisme et continuait à taper, les yeux rivés à la feuille blanche.Comment interrompre et affronter cette femme indifférente, presque inhumaine?Cette machine entre elles rendait le contact impossible; entre elles il y avait l’administration, le gouvernement, la loi.« Si seulement elle s’arrêtait, pensa Jessica, je pourrais trouver le chemin de ses yeux; une femme, c’est plus vulnérable qu’un homme.Il doit y avoir un moyen de parler, de se comprendre ».Mais devant l’attitude négative du psychiatre, Jessica doutait de ses chances.Ça n’arrive jamais à ce genre de bonne femme.Il n’y a que celles qui y sont passées qui peuvent comprendre.les autres condamnent.La femme s’arrêta brusquement et Jessica rougit comme si sa pensée venait d’être percée à jour.— Pourquoi cet avortement?— Pourquoi?Dans ce seul mot qui jaillit comme un cri, Jessica mit toute sa détresse, tout son désespoir! Quand on en arrive là, il n’y a plus de questions.Que voulait-elle 262 MINOU PET ROW SKI savoir?Tout ce qui avait déterminé l’accident?Ou bien pourquoi l’enfant ne devait pas naître?La femme, les mains sous le menton, attendait.Jessica baissa la tête; elle avait chaud et ne sut que dire: — Je ne sais pas.On lui demandait de réfléchir, de s’expliquer et brusquement elle ne se rappelait plus rien; elle était là dans le fauteuil et c’était comme un trou immense où ses pensées glissaient le long des parois sans pouvoir se raccrocher aux arguments.« Il faut se battre, et je suis là, bafouillante, abrutie, sans courage ».Le courage! Il en faut bien plus après, pour lutter, que pour refuser le plaisir.Le courage, c’était peut-être cela, faire l’amour, tout risquer en sachant qu’après on aura besoin de tout son courage pour se défendre contre le médecin, contre la conscience, contre les autres qui continuent à vivre, contre la solitude, contre l’échec.— A Paris, commença-t-elle, la tête toujours baissée, j’étais seule.— Vous étiez en vacances.Ce n’est pas cela être seule.Alors?— C’était redevenu comme avant.— Avant l’Amérique.— Désirez-vous y retourner?Jessica releva la tête et dit d’un trait: — Je ne pense qu’à ce retour depuis des semaines.— Parce que vous êtes enceinte.Sinon?Où voulait-elle en venir, que cherchait-elle à lui faire dire?Quelle ne tenait pas tant que cela à retourner, quelle avait attendu ce voyage pour reprendre l’ancienne vie désordonnée, aventureuse, trouble.Non, ce n’était pas vrai.Le calme, voilà ce quelle souhaitait, le silence UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 263 autour d elle, tout ce qu’elle avait refusé jusqu’à présent, tout ce quelle était sur le point de perdre.—Jl faut que je sois là-bas à la fin du mois.— Sinon?— Je n’ai pas le choix.Perdre, échouer, renoncer, qu’est-ce que cela signifiait, pourquoi cherchait-elle à l’égarer?— Je ne voulais rien de ce qui est arrivé.Que tout finisse vite! Je ferai tout ce que vous voudrez.— Cela ne me concerne pas.Alors, qui?A qui fallait-il s’adresser puisque personne ne voulait décider?— Vous me demandez de céder à votre désir, ce qui ne serait qu’une complaisance et surtout un abus si on considère que les autres.Jessica ouvrit la bouche, mais l’autre reprenait: — Oh! je sais, les autres ne vous intéressent pas.Pourquoi votre cas m’intéresserait-il plus que les autres.Qu’on vous délivre, que la loi déroge une seule fois, peu importe le reste! Vous vous isolez égoïstement dans votre problème et vous refusez les solutions collectives.Mais vous voyez bien que l’on ne vit pas seule.Vous aviez pleine connaissance au départ des risques que vous courriez et non seulement vous saviez, mais vous vous êtes laissée tranquilliser en pensant que quoi qu’il arrive on peut toujours se débrouiller.Vous avez triché comme les autres, tous ceux qui désirent vivre et ne trouvent pas de raisons pour se dominer.La vie humaine est une chose sacrée, mais le monde moderne a perdu le sens du sacré.Des mots, toujours les mêmes! Comme si c’était avec des phrases qu’on change le monde.Evidemment, l’occasion était belle: ce n’est pas tous les jours qu’on peut faire un tel discours.Mais que faire?Ecouter.Elle était là pour 264 MINOU PETROWSKI ça; subir sans broncher parce quelle n’avait pas les moyens de se payer une révolte.Peut-être était-ce de la lâcheté, mais il ne fallait pas compromettre le dernier espoir.La morale, la responsabilité, foutaise.Remèdes sans effets que les médecins vous offrent gratuitement.Pas de mots pompeux, mais plutôt compréhension simple et vraie de la part du psychiatre, voilà ce qu’avait attendu Jessica.Où ce beau discours la mènerait-elle?Elle baissait la tête en signe de culpabilité et surtout pour se contenir.Prendre cet air de chien battu qui obtient toujours son petit effet.Mais la femme paraissait plus entêtée que la cliente et ne semblait pas disposée à céder.Jessica pensa que rien n’était perdu tant que la femme ne se lèverait pas pour l’inviter à partir.Dire qu’elle avait volé, volé.pour pouvoir payer ce qu’elle venait d’entendre.Que se passa-t-il ensuite?Le bureau s’effaça.Des mains soulevèrent sa tête.Un goût aigre lui vint à la bouche.Un appareil froid contre son bras, qui serrait à l’étouffer.Elle porta la main à sa gorge, ce n’était pas la gorge qu’on lui serrait, mais le bras.Elle ne pensa plus qu’à une chose: s’échapper.Quelqu’un téléphona, elle fît un effort et retomba molle.Quand elle ouvrit les yeux, c’était toujours le bureau, et au-dessus d’elle la petite croix d’or se balançait.Elle pensa: « Si je l’attrape avec mes dents, j’ai gagné ».Puis la femme s’éloigna.Cet évanouissement quelle n’avait ni prévu, ni joué, la sauva.—’Vous prendrez deux comprimés ce soir avant de dormir, ça vous calmera.Voici une lettre que vous remettrez au légiste.Jessica se souleva sur ses coudes, le regard anxieux.— Non, rien n’est encore fait.Sans l’accord du légiste, notre décision même favorable ne vaut rien.Pour ma part, vous présentez les signes d’un déséquilibre mental: ner- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 265 vosité anormale, faiblesse, agressivité.Mais n’oubliez pas qu’il vous faudra convaincre un homme qui n’a aucune raison de se laisser convaincre.C’est cela qui est difficile.Je ne peux que vous souhaiter du courage et de la chance, je ne sais pas quoi vous dire d’autre.Jessica partit sur cette dernière phrase, allégée de dix mille francs.Au coin de la rue, elle chercha un bureau de poste.Il y en avait un; elle entra.Un seul guichet était ouvert.Cabine occupée.Elle dut attendre.Une femme sortit.Jessica s’engouffra dans l’étroit réduit; une odeur lourde la prit à la gorge.Avec répugnance, elle tint à distance le récepteur encore humide.Voir le légiste, le soir même, en finir! Mais le médecin n’était pas disposé à la recevoir.Jessica insista: — Je suis de passage.Que voulez-vous que j’y fasse, les heures de visite sont terminées.Venez demain matin si vous êtes si pressée.Derrière la vitre, quelqu’un faisait les cent pas, et Jessica ne pouvait s’attarder indéfiniment.Tôt ou tard, il faudrait sortir, aller ailleurs; une cabine téléphonique n’est ni un endroit privé ni un refuge.De plus, elle avait raccroché et se trouvait donc là sans raison.Un homme ouvrit la porte.— Vous avez terminé?Jessica retrouva la salle terne et poussiéreuse.Elle lut: « Guichet fermé, s’adresser au guichet 2 en fin de journée ».Pour elle, il n’y avait pas de fin, rien qu’un sinistre prolongement.Elle envia l’employé morne.Depuis plusieurs jours, elle enviait tout le monde.C’était devenu une habitude ce regard quelle portait sur ces inconnus, sans imaginer que pour eux aussi le monde était fermé.Elle marcha dans ce quartier aux rues larges et inhospitalières, aux maisons avec fenêtres bien gardées, grises 266 MINOU PET ROW SKI et hautes.Entre deux immeubles, elle découvrit un bistrot et entra.Le patron essuyait ses verres.Personne au comptoir.Si elle s’asseyait, elle n’aurait plus la force de partir.— Un rhum! Le patron la dévisagea et répéta la commande comme s’il craignait de se tromper.Un rhum, à cinq heures, cela paraissait singulier.A moins que ce ne soit l’allure de malade de Jessica, son visage verdâtre, aux lèvres mauves.On a beau s’enfoncer au creux de la ville et chercher à fuir, les autres ne vous abandonnent pas si facilement; leurs yeux posent des milliers de questions, font autant de petites suppositions indiscrètes.Jessica répéta à nouveau: — Un rhum.Sa voix sonnait dur dans la salle déserte.Le patron cette fois-ci pencha la bouteille.Il y avait du blâme dans son regard.Et alors?Jessica avait envie de crier, seulement il ne fallait pas.Qu’il l’oublie simplement, c’est tout ce quelle souhaitait.Elle prit son verre, puis se tourna du côté de la rue.C’est la peur qui vient, floue, imprécise; puis l’affreuse tristesse la gagne peu à peu.Elle est seule; le rhum est mauvais; le ciel s’est couvert.Chaque soir, c’est pareil, la journée se termine sur un ton gris, il n’y a pas un souffle; à midi, le café doit être étouffant.Le patron traversa la salle, releva la tente de toile; la place se dénuda.Il revint, oubliant Jessica.Elle a fini son rhum et n’ose en redemander.Attendre jusqu’au lendemain, et que le légiste décide.Elle voudrait se sentir soulagée.Mais l’avenir lui apparaît sans lumière, tandis que le passé n’est qu’un souvenir douloureux; quant au présent, elle s’en méfie.A cette heure-ci, on a peut-être trouvé Annie.Se peut-il quelle soit restée tant d’heures dans la même position. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 267 Il y a du monde autour du lit: la logeuse bouleversée, les voisins curieux, la police.Aux yeux de Jessica, l’idée de la mort de l’autre devient subitement absurde.Annie est en vie, elle va surgir d’un moment à l’autre et lui demander des comptes.Alors, ce serait la fin.Mais comment être sûre de cette mort.Si elle retournait là-bas.?Non, car elle est habitée par la peur de s’être trompée, la peur de se retrouver en face d’une vérité insoutenable, peur d’être prise à son propre piège.Pourquoi s’était-elle tant précipitée et avait-elle tellement négligé les détails.Plus la journée s’éloignait, plus elle se sentait reprise par la monotonie quotidienne: le drame s’estompait, il n’y avait que de la vie autour d’elle, une vie banale, si fade qu’il fallait faire un effort d’imagination pour retrouver la stupeur du matin.Si Annie était réellement morte, quelle était la cause de sa mort?C’était peut-être un signe, le premier avertissement.De qui?Pourquoi?Ah! l’incertitude qui plane, inquiète, bouleverse, et dont la nature même est d’être sans réponse.« Si seulement j’en étais sûre, je pourrais agir ».Mais elle restait comme prise à ce comptoir dans la fausse sécurité de ce bar qui lui semblait être le seul endroit au monde où personne ne puisse l’atteindre.Il y a peut-être un moyen de se rassurer sans danger: le téléphone ou les journaux du soir.Jessica reposa son verre.Le patron s’en mêla.— Ça ne va pas?— Ce n’est rien, un malaise.— Un autre rhum?Le patron changea le verre et servit une double ration.Jessica but d’un trait; le patron l’épiait.Elle demanda le téléphone.Elle ouvrit le bottin, chercha un nom.Au milieu de tant d’autres noms semblables, celui-ci parut moins terrible: il avait l’air protégé par son entourage. 268 MINOU PETR0WSK1 Elle apprit le numéro par cœur et décrocha.Deux fois elle recommença et, à l’autre bout, elle entendit la sonnerie régulière, innocente.Deux fois, trois.bon signe peut-être.Elle n’eut pas le courage d’attendre et raccrocha.Jessica sortit de la cabine, le front en sueur, les jambes flageolantes.Plus tard, se disait-elle, j’essaierai de nouveau.Oui, plus tard.Des gens entrèrent dans le café, ce qui décida Jessica à partir.Dans la rue, elle suivit une femme et se retrouva sur une place circulaire.Au milieu un rond-point cerné par des voitures dont les pneus crissaient.Elle, cible parfaite, petite tache sombre se détachant sur la poussière ocre de ce rond-point entouré d’immeubles qui ressemblaient à des casernes, elle se mit à courir.Geste ridicule, mais seul moyen d’échapper à cette place déserte et sans fin.Un tramway se découpa dans le décor.Elle le prit.Se mêler à la foule, se sentir le moins possible étrangère.Mais Jessica ne connaissait pas les habitudes de cette ville, et prenait une attitude pleine de fausse désinvolture: le receveur eut le même regard de curiosité sournoise que le patron du bistrot.L’argent était intact.Demain il faudrait l’entamer.Pour l’instant ce n’était plus un vol, mais un dépôt, une garantie.Même si Annie vivait, Jessica pourrait toujours s’en tirer.Dans une boutique de souvenirs, les journaux s’alignaient sur une échelle de fer.Les prendre tous éveillerait la méfiance; n’en prendre qu’un, c’était amoindrir ses chances d’apprendre quelque chose.Lequel de ces journaux parlerait?Elle passa devant la boutique sans s’arrêter.Voilà, il ne fallait plus s’arrêter.Au bout de la rue, il y avait la gare et, à gauche, l’hôtel.Quand on ne connaît pas une ville, on cherche continuellement à s’orienter, on tourne en rond. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 269 Si Annie n était pas morte.Jessica reprit espoir.De toute façon, on ne s’en apercevrait pas tout de suite.La seule preuve, elle l’obtiendrait en se rendant sur place.A cette idée, elle sentit son courage vaciller.C’était encore plus difficile de voler que de se faire avorter.Jessica ne comprenait plus cette sensation pesante de culpabilité quelle ressentait depuis le matin.Comment vivrait-elle après, si tout marchait comme prévu?Les notions de bien et de mal varient selon la valeur qu’on veut bien leur accorder.Cet avortement était devenu une nécessité.Le vol aussi.Est-ce qu’à la longue on pouvait s’accommoder de ces actes malhonnêtes que l’on porte virtuellement en soi?Jessica n’avait pas l’habitude de tels actes.Mais avec le temps, tout s’oublie, pensa-t-elle.D’ailleurs, le fait de n’avoir pas d’histoires ne témoigne pas de l’honnêteté des gens.C’est qu’ils ont de la chance ou qu’ils sont malins.Jessica se considérant comme une victime prise dans l’engrenage et dont la seule chance d’en sortir est d’aller jusqu’au bout.Elle ne souhaitait qu’une chose: s’organiser à partir d’une certitude: la mort ou l’existence d’Annie.Si Annie, vivante, lui avait révélé la présence de la clef, il ne s’agissait plus que d’un transfert, non d’un vol.De là à penser que cet argent lui revenait naturellement.Jessica était la seule à connaître Annie dans la ville.Cela lui conférait une sorte de droit.Mais, vivante, Annie se retournerait forcément contre cette seule personne, et c’est cela qui rendait l’aventure périlleuse.Devant la porte de l’hôtel, elle rebroussa chemin.Descendre sur l’autre côté de la rive et s’assurer quelle ne courait aucun danger.Rue de la Cité, tout était tranquille.Qu’espérait-elle trouver dans cette rue déserte?Une réponse à son angoisse.Au troisième étage, la lumière brû- 270 MINOU PET ROW SKI lait; à cause de la chaleur lourde, la fenêtre était restée entr’ouverte.Debout sur le trottoir d’en face, la tête levée, elle attendait.un cri peut-être, des ombres, une explication à ce silence, à cette quiétude anormale.Une voiture l’éblouit de ses phares.Elle se rejeta contre le mur, gênée de sa posture.Elle traversa et se dirigea vers l’entrée de l’immeuble.Elle avait peur de ce qu’elle pouvait apprendre d’un instant à l’autre ou peur d’être surprise en flagrant délit.Elle avait envie de fuir, mais elle s’acharna à monter l’escalier de pierre.Une marche de plus, c’était un point de gagné sur la peur.Jusqu’où irait-elle?Déjà elle s’essoufflait, ralentissant ses gestes, mettant toute la durée nécessaire entre elle et l’impondérable.Une porte s’ouvrit, et elle dégringola les marches à toute vitesse, comme si, dès le début, elle avait attendu ce signe de l’extérieur.Elle ne savait rien de plus, sinon que la rue, la maison, ne parleraient que si elle avait le courage de les interroger.Elle marcha le long du lac, tremblante.Dans la nuit noire, il fallait traverser le jardin désert et hostile pour regagner le pont.Le trajet n’en finissait plus.Elle franchit les derniers mètres qui la séparaient du pont en quelques enjambées.Que pouvait-il lui arriver?L’homme inconnu la terrifiait; elle ne pensait plus à rien d’autre qu’à la peur.Jamais elle n’avait ressenti une telle panique, un tel isolement.Ce devait être ainsi la solitude: on a beau se tourner dans tous les sens, il n’y a rien, ni devant, ni derrière, où l’on puisse se mettre à l’abri.Pour ce soir, c’était fini, elle renonçait à se battre, la nuit devenait son refuge, et sa perte.Le rythme de la vie ralentissait, la tension se relâchait, il n’arriverait rien d’autre.Elle avait atteint les premières lumières du pont.Le vide aspirait son être; penchée au-dessus de la balustrade, elle se mit à pleurer sur elle-même, sur la pitié que UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 271 lui inspirait sa misère, parce qu’il n’y avait personne pour la soutenir.Elle essaya de penser qu’à cette minute même il y avait d’autres cris sur la terre, d’autres pleurs étouffés, mais la souffrance des autres n’est pas une consolation: on ne souffre pas en commun; on reste un individu absolument seul.Devant le choix à faire, on est seul.Tout pouvait changer; elle n’avait qu’à décider brusquement d’abandonner, de remettre l’argent, de déchirer la lettre.La fatalité n’existe pas.On est maître ou victime de ses propres actes.« Non, fit-elle en se redressant, je continuerai ».Face à la gare, il y avait une terrasse: le Café des Voyageurs.Jessica prit un cognac Des gens portaient des gilets de laine; il était donc plus tard qu’elle ne croyait.« Je vais rentrer.» Elle avait froid.Les hommes qui passaient ne la regardaient pas.L’hôtel était à deux pas.Il n’y avait pas de message, personne n’était venu.Au point où elle en était, tout lui devenait indifférent, et la fatigue l’emportait sur l’angoisse.Jessica se déshabilla dans le noir.Elle savait quelle ne pourrait pas dormir, que ses pensées triompheraient du sommeil; le corps prendrait son repos, mais la tête ne lâcherait pas prise.Elle essayait de faire le vide, les bras le long du corps, s’efforçant à l’immobilité.Demain, je saurai.Il y avait le légiste, à la sortie de la ville.S’il refusait?Alors elle remettrait l’argent, elle partirait.D’ailleurs elle était à la limite; après trois mois, c’est dangereux: angoisse physique, la peur de mourir.Il paraît qu’ils vous endorment et quand on se réveille tout est fini.Prisonnière de l’inconscient, sous l’effet du penthotal, avouerait-elle le vol?Que retiendraient-ils d’elle pendant ces heures d’absence?Et si elle ne se réveillait pas? 212 MINOU PETROWSKI Jessica se retourna sur le ventre, mais la position lui donnait des palpitations.Elle s’assit et remonta ses genoux sous son menton.Les yeux ouverts dans le noir, elle resta ainsi longtemps, massant ses chevilles fatiguées.Tout était poisseux et humide: le couvre-pieds de coton, son épaisse chevelure qu’elle ramena sur le haut de la tête, son soutien-gorge quelle gardait pour dormir parce que ses seins lui faisaient mal.Comment était-ce avant cette semaine?Cela faisait très mal de se rappeler.Avant, c’était la vie normale.Avec le recul, son existence d’autrefois prenait un relief étrange, devenait une sorte de mythe, donnait l’impression d’un deuil récent.Dans cette vie, l’ennui s’était infiltré, démolissant peu à peu le couple.Puis, ce voyage à Paris, elle se souvient maintenant.Elle s’était dit que cette occasion ne reviendrait peut-être jamais, qu’il fallait en profiter, qu’il serait toujours temps d’être raisonnable plus tard.Puis, l’avenir, ça n’existe que si on le veut bien.Jessica n’en voulait pas.L’avenir, cela exige de l’ordre, du renoncement et de l’amour.Tout le drame venait de cet amour gaspillé, celui qu’elle n’avait pas aimé, et celui qu’elle ne savait plus aimer.Elle se releva sur son lit en sursaut et se mit à crier.« Régis, Régis, oh! Régis.» Des larmes coulaient sur ses joues.Les revoir, une seule fois.A des milliers de kilomètres, l’homme et l’enfant l’attendaient, mais c’était déjà comme si les deux êtres s’étaient détachés d’elle.Tout ce quelle avait négligé! Dans ces aventures, la femme, simplement parce quelle est femme, peut tout perdre, tandis que l’homme marche toujours libre quoi qu’il fasse.Jamais ils ne sauraient rien de cet effondrement, ni l’amant, ni le mari.Pourquoi?Pourtant il y avait les autres! Comment faisaient-ils?Ceux qui riaient, l’autre soir, à table, comment s’arran- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 273 geaient-ils?Etait-ce vraiment sa faute si tout marchait si mal?N’y avait-il aucun moyen d’éviter ces déchirements?Répondrait-on toujours à cette question par ces paroles ironiques: « Si vous ne voulez pas avoir d’ennuis, vous connaissez la meilleure façon de les éviter: rester tranquille.A votre âge, on n’a pas d’excuse.On doit savoir ».Savoir quoi?C’est trop facile de croire que le même boniment peut servir à tout le monde, surtout quand on est à l’abri.Les docteurs sont sans doute à la fois les mieux et les plus mal placés pour faire la morale: aux lamentations, aux questions éternelles, aux gros titres, que répondre?La solution, ce n’est ni l’aide de docteurs complaisants, ni les pilules miraculeuses, ni de savants appareils.Ce serait trop simple.Alors?Que Jessica accepte l’enfant, et elle se retrouverait seule; cela ne changerait rien à son problème.Dans six mois ou plus tôt, lorsque la peur se serait estompée, l’homme réapparaîtrait avec sa chaleur dangereuse, ses pauvres désirs: on ne peut pas toujours dire non.Alors, comment doit-on apprendre à vivre?Solitude obligatoire?A-t-on le droit d’accepter ses erreurs lorsqu’elles sont ineffaçables?Toute une vie foutue pour un spasme qui n’avait même pas abouti au plaisir.Non, elle n’avait pas joui, tandis que l’autre, il ne pensait qu’à cela, jouir vite, le premier soir.Parler à Régis, avouer cette chose grotesque et ridicule, quelle situation abjecte! Jamais il ne lui pardonnerait sa maladresse, lui qui ne risquait rien, lui qui pouvait voyager en toute sécurité.Elle se retourna sur son lit et enfouit sa tête dans ses mains.Ses yeux brûlaient, mais ils étaient secs.Elle se leva, fit de la lumière.Il était à peine une heure.Sous l’effet des cachets, le calme viendrait; elle se recoucha.Etendue sur le dos, dans l’attente du sommeil.Le vent se 274 MINOU PET ROW SKI levait.Elle guettait les bruits, l’ascenseur et son frôlement, des pas assourdis, le bruit d’une clef dans la serrure, le robinet d’à côté.Elle s’agita encore quelque temps, puis bascula tout à coup dans un sommeil étrange aux frontières du rêve et de la réalité.Elle rêvait.Que la ville était cernée; quelle se trouvait sur un pont avec l’eau noire autour d’elle.Une énorme clef pendait à un arbre, à l’extrémité du pont; le vent plaquait sa jupe et entravait sa marche.Lorsqu’elle arriva près de l’arbre, elle poussa un cri: ce n’était pas une clef qui tournoyait, mais une femme, la morte de la basse ville.Jessica se retourna.Un homme la regardait.Elle dit: « Qui êtes-vous?» L’homme la regardait toujours sans rien dire; elle prit peur et se mit à courir.De l’autre côté, des hommes en blouse blanche lui barrèrent le passage et la soulevèrent.« Il faut venir avec nous, disaient-ils ».Jessica voulut crier.Un train qui entrait en gare couvrit sa voix.Jessica échappa aux hommes et chercha refuge auprès de l’agent en qui, soudain, elle reconnut le type à l’imperméable qui éclata de rire.— Le commissariat n’est pas loin, il faut y aller.— Non, fit Jessica en se reculant.Alors la foule s’amassa au bord du lac.Tout le monde attendait.Un homme en robe noire se détacha du groupe et désigna du doigt la jeune femme.Jessica s’appuya contre la balustrade: l’eau noire fuyait en dessous, libre.— Reconnaissez-vous cette clef?Elle voulut parler, mais la rumeur grossissait.Jessica tourna la tête.Ce n’était plus la femme qui se balançait doucement, mais la clef, énorme, menaçante.Elle jeta un regard désespéré sur cette foule dont elle ne connaissait pas les visages. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 273 — Laissez-moi parler au légiste.Mais la foule n’écoutait pas et Jessica sentit que tout était perdu.Elle recula, recula, mais la balustrade avait disparu et elle tomba dans l’eau tourbillonnante.Elle porta la main à sa gorge et se réveilla en sueur.Quelqu’un frappait à la porte.Jessica retint sa respiration.Il faisait nuit noire.Il n’y avait personne: un des battants de la fenêtre tapait et résonnait dans la nuit silencieuse.Elle se leva pour le refermer.Il pleuvait.Elle regarda sa montre.Trois heures.Elle n’osait plus se recoucher.Si le cauchemar allait revenir.Elle ne parvenait pas à se libérer de ces images.Ce n’était qu’un cauchemar, mais si proche de la réalité qu’être éveillée ne lui procurait aucun soulagement.Et la nuit était longue, encore assez longue pour se torturer.Où se réfugier à présent si le sommeil n’apportait pas de trêve.Lire, peut-être, mais elle n’avait rien sous la main, pas le moindre petit bout de journal.Que faire?Attendre le jour, le sommeil, se préparer, utiliser l’attente contre tous les autres, ceux de la police, ceux du journal, contre ceux qui ne dormaient pas.Dormir?Il faut veiller, au contraire, se dit-elle, rester à l’affût pour ne pas se laisser surprendre.Nuit et jour dans l’ombre de la chambre, dans le noir d’un ventre chaud, se trame un complot.Mort, naissance.L’enfant est là.Qui sera-t-il?Il n’y a pas de vol, il n’y aura pas d’enfant.Et la ville dort.Jessica n’en peut plus de ce prolongement infini, brisé de temps à autre par la pluie qui tombe, régulière, dans cette nuit sans lune.Elle se couche à plat ventre, s’enfonce au creux du lit, met un oreiller sur sa tête pour faire taire la peur qui remonte lentement.Le jour arrive enfin, inévitable, dépouillant la nuit de ses désastres. 276 MINOU PET ROW SKI Jessica déplia le plan et l’étala sur le lit.Elle examinait la carte, attentive, le visage fermé et tiré par ces heures troubles.Aucune trace de l’endroit: les pointillés s’arrêtaient en bordure des lettres.C’était au delà, la banlieue.Elle grimaça.Il faudra se renseigner, prendre le tram, avouer à tous ces inconnus ce qu’elle désirait tant dissimuler, cet endroit trop évident, indiscret.Elle traversa le hall furtivement dans la crainte d’être aperçue, peut-être appelée.Au rond-point, près de la gare, des tramways partaient dans toutes les directions.Des gens, en file complaisante, attendaient, le regard morne, des trolleybus.Il faisait frais à l’ombre, mais la chaleur miroitait dans les vitrines des magasins.Cela s’étendrait avec les heures.Voilà que ça la reprenait, ce fléchissement intérieur.Il vaudrait peut-être mieux prendre un café avant.C’était une sorte d’agacement interne, irritant, une nervosité à fleur de peau.Son corps entier était en éveil, pressentant tout ce qu’il y avait de définitif dans cette dernière démarche.Elle hésita devant le café, continua sa route.A côté de l’arrêt de tramway, il y avait un kiosque à journaux, mais Jessica détourna la tête.Pas maintenant.L’esprit et l’estomac vides, toutes ses forces concentrées vers l’unique objectif, ce champ vert, découpé en pointillé sur la carte.L’argent était dans son sac, tout l’argent, toute sa chance de réussir.Le tramway contourna la petite place.Jessica se décida à s’installer comme les autres sur les sièges de bois verni.Ils allaient à leur travail, elle allait à son supplice, tous glissaient lentement vers leur destin.Les hommes se balançaient doucement au-dessus d’elle, retenus aux poignets de cuir.Ils lisaient pour se réveiller, pour ne pas laisser errer leur regard sur le paysage trop familier.En première page, sous ses yeux, des comptes rendus UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 211 de la conférence où rien n’aboutissait.Le monde entier était tourné vers Genève, mais Genève, ville insouciante, ensoleillée, battait au rythme de sa vie touristique.Le journal n’était qu’un petit quotidien local sur lequel Jessica ne pouvait poser son regard que furtivement.C’était fatiguant et cela ne changeait rien à l’état de choses actuelles.En deuxième ou troisième page, il suffit de cet entrefilet que l’on manque et on a tout manqué.Après tout, mieux valait croire que rien ne s’était passé.Elle se sentait à l’abri, entourée de ces présences ignorantes.Sur le pont, elle chercha l’arbre de la nuit, mais le ciel clair avait balayé les déchirures sombres et terrifiantes de son cauchemar.Déjà la ville s’estompait, et très vite des arbres bordèrent la route.Le tramway se vidait.Les habitations s’espaçaient.— Pour vous, c’est le prochain arrêt, dit le receveur en s’adressant à Jessica.Prenez le chemin de traverse, juste en face.Elle remercia.L’employé, derrière la vitre, hocha la tête en souriant.Il ne repartit pas aussitôt.« Est-ce que.?» Mais non, elle était ridicule.Comment aurait-il pu savoir?La demie était sonnée depuis un moment.# # # Le train de Paris entrait en gare de Genève.L’homme bouscula les voyageurs qui encombraient le couloir de leurs valises.Sur le quai, il cherchait visiblement la sortie.Il s’agglutina à la foule disciplinée.Au guichet, il tendit un papier; l’officier le regarda, replia le papier sans rien 218 MINOU PETROWSKI ajouter et le laissa passer.Dehors, il appela un taxi, s’y engouffra rapidement, et dit d’une voix sèche: — La préfecture de police.* # * L’endroit était charmant, calme, hospitalier, un vrai cadre pour maison de repos.Elle s’avança vers la grille ouverte.Du gravier, un peu de pelouse, des massifs de fleurs, une maison de campagne aux volets clos.Tout était tranquille, trop serein pour inspirer confiance.Jessica s’inquiéta.Elle s’approcha de la porte basse et tira sur la clochette; un instant, elle oublia tout.Le soleil chauffait dans son dos.Un été comme les autres, plein de senteurs familières.Des pas traînants se rapprochèrent et quelqu’un tira un verrou, puis la porte s’ouvrit sur une femme en peignoir, au visage fripé et jaune.—J’ai rendez-vous.La femme fit volte-face.— Si vous voulez me suivre.Jessica enfila l’étroit boyau ocre, dallé de rouge, et s’immobilisa devant une porte vitrée.— Entrez, ce ne sera pas long.La femme au peignoir se retira, laissant Jessica dans le décor habituel, chaises vides alignées.Elle commençait à avoir l’habitude de ces attentes et se laissait gagner peu à peu par la curiosité.Les fenêtres donnaient sur le jardin.Sur ce côté de la maison, il n’y avait pas de soleil.On poussait une porte pour entrer dans la pièce voisine, le bureau du docteur sans doute.Prise entre ces deux ouvertures, Jessica n’osait bouger parce que d’un moment à l’autre l’une des portes s’ouvrirait et quelqu’un viendrait la chercher.A cette heure matinale, elle était la seule UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 219 cliente.Le téléphone sonna, puis la maison retomba dans le silence.Jessica s’assit, raide, digne.Qui sait s’ils n’étaient pas en train de l’épier?Elle se méfiait du calme où la tension se relâche, elle cherchait à s’habituer à combattre les signes extérieurs de sa peur.Il n’y avait rien à faire dans cette pièce; rien ne dépassait des meubles, pas de bibelots, rien qui puisse se dérober, ni exciter la curiosité.Il fallait seulement se tenir discrètement sur une des chaises et ne pas se laisser aller à l’impatience.Jessica fouilla dans son sac, histoire de s’occuper, mais ses doigts se heurtèrent à l’enveloppe brune.Elle la repoussa au fond, ramenant en surface de menus objets innocents: une paire de lunettes, du chocolat écrasé dans du papier d’argent, une pochette d’allumettes.Elle avait beau tourner, brasser dans tous les sens, elle se heurtait sans cesse à l’enveloppe.Il aurait fallu la sortir pour fouiller plus à l’aise; elle y renonça.D’ailleurs, elle ne savait pas ce quelle cherchait.Simple besoin de calmer ses nerfs.Elle était incapable de lire: il y avait trop de vie dans ces pages illustrées et elle se tenait trop à la surface de l’existence pour ne pas en ressentir un serrement.C’était un peu comme si elle maintenait le désespoir à distance.Qu’était devenue la femme?On entendait une voix très loin, au bout du couloir.Jessica rectifia sa position.Puisqu’on allait venir d’un moment à l’autre, autant faire bonne impression.Le ton s’élevait, indigné, menaçant, des mots montèrent jusqu’à Jessica.— C’est un comble! Ah, ça alors! C’est un comble! Puis un chapelet de phrases incompréhensibles, l’avalanche d’une colère isolée qui donnait envie de rester figée et docile.Jessica ne bougeait plus, comme si cette colère 280 MINOU PET ROW SKI s’adressait à elle en particulier.Elle se sentait si misérable qu’elle prenait à son compte tous les griefs de la terre.Cette femme qui criait son mécontentement à travers les pièces silencieuses de la maison, c’était peut-être contre Jessica qu’elle en avait.Il fallait savoir à tout prix de quoi il s’agissait.Mais la voix s’éparpillait en vagues plus ou moins fortes, et il n’y avait pas d’échos à ces cris.Jessica se boucha les oreilles.« Je ne veux plus rien entendre ».D’un moment à l’autre, elle saisirait un nom, le sien peut-être; tendue, le buste en avant, elle perdit l’équilibre et se leva.Elle se guidait au son qui prenait du recul, puis revenait brusquement.Elle avait dépassé le tapis et marchait sur le carrelage ciré en direction de la porte vitrée; comme une gifle violente et soudaine, l’autre porte s’ouvrit, et la femme au peignoir, le visage renfrogné, surprit Jessica rougissante, la main sur la poignée.La femme sourcilla, sa figure ne décolérait pas.Jessica avait mal choisi son moment.Elle ramassa son sac au pied de la chaise et, le plus discrètement possible, suivit la femme.Jessica entra.Le bureau sentait le cuir; il y faisait très sombre.Un petit homme en blouse blanche tira un rideau, donnant un peu de jour.Ce fut la femme qui parla la première.—• Vos papiers?Elle bousculait tout dans le bureau.C’est elle qui tendit la main vers le passeport.Les cheveux en désordre, maigre et sèche à côté du petit homme qui ne disait rien.C’est encore elle qui déchira l’enveloppe du psychiatre, étala la lettre sur la table, fouilla dans les tiroirs, poussa la chaise, ajusta le rideau et referma la porte.Le calme revint.Ce fut comme un soulagement et Jessica surprit sur le visage du docteur une détente.Il se redressa de toute UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 281 sa petite taille, ôta ses verres, les essuya, prit plaisir à tripoter les objets autour de lui.Décidément c’est une manie, se dit Jessica.Elle voulut profiter de cette détente pour entrer dans la complicité de cet être dominé.Il dit avec ostentation: —'Je vous écoute.Sans doute avait-elle eu tort, il y a une seconde, de le croire son allié.Elle prit la pose la plus humble, le ton le plus déférent, et mit dans son regard la plus fervente prière, ce qui redonna à l’homme son sentiment de puissance oublié.Tant pis pour elle, si elle avait compris; il lui montrerait que, dans son bureau, il restait, malgré les apparences, le maître absolu.— Parlez plus fort, ajouta-t-il avec brusquerie.Qu’il fût sourd n’arrangeait pas les choses.Si elle ne trouvait pas la tonalité nécessaire, elle risquait de tout compromettre.Tout allait être beaucoup plus difficile qu’avec les autres parce qu’il était le dernier, parce qu’il devenait le point final.Ils s’épiaient.Lui, parce qu’il lui en voulait de ne pas tout saisir; elle, parce que c’était fatiguant de hurler son histoire à un vieux bonhomme sourd et borné.— Je n’y comprends rien, dit-il avec humeur.Vous venez de Paris, vous êtes domiciliée en Amérique.Il haussait les épaules, préférant l’attitude du mépris.Jessica reprit: — C’est à Paris que j’ai eu cet accident.— Quel accident?Il faisait la bête, exprès ou pour gagner du temps.Peut-être éprouvait-il du ressentiment d’être le dernier averti.Il reprit entre ses mains la lettre du psychiatre.Le rapport était obscur.C’était bien facile pour eux de se 282 MINOU PET ROW SKI débarrasser du client en comptant sur le légiste pour prendre en quelques minutes une décision que personne ne se décidait à prendre.Peut-être avait-il mal dormi?Les visites matinales ne valent rien pour le diagnostic.C’est un peu comme aux examens: votre sort dépend souvent de la digestion de l’examinateur.Et imaginer qu’il suffisait de l’humeur, du moment mal choisi pour que l’existence de la cliente change de face, ça donnait le frisson.« Je suis bel et bien à la merci de cet homme, des contingences extérieures ».Et la conversation devenait le gouffre sans fond.— Et alors?répéta-t-il, vous êtes enceinte, et alors?Autant aborder dans la rue le premier passant: le même refus d’entrer dans le jeu.— Je ne peux pas avoir cet enfant.Etait-ce la première fois qu’elle disait cette phrase?Elle résonnait stupidement à ses oreilles.« Je ne sais que dire cela ».Aux autres aussi elle avait dit, crié, hurlé cette phrase, mais sans plus d’effet que si elle l’avait murmuré pour elle-même.Elle entendit le mot jeté comme un reproche.— Pourquoi?—’Je suis mariée.Tout recommençait.Elle avait chaud.Il haussait toujours ses maigres épaules.— Je ne comprends rien à toutes vos histoires! C’était sans appel.Ce n’était pourtant pas difficile.Il ne voulait pas entendre, voilà tout! Ça ne l’intéressait pas.Elle dit d’un trait, le visage empourpré.— Mais justement, je ne suis pas enceinte de mon mari.J’attends un enfant d’un autre.Mon mari ne sait rien et je suis venue ici pour me faire avorter. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 283 Ramassés ainsi en quelques phrases sèches, comme ces mots avaient un sens vulgaire! Cette fois-ci, elle sentit quelle hurlait.— Ce n’est pas la peine de crier.La femme au peignoir entra.— Vous avez appelé?Que se passe-t-il?—• Ce n’est rien.— Eh! bien on vous entend jusqu’au fond du couloir.Jessica se renversa un peu dans le fauteuil, puis son corps revint à la verticale.La femme avait refermé la porte.— Mais enfin, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans?Vos histoires de famille ne me concernent pas.Jessica passa une main lasse dans ses cheveux.Pleurer.Les larmes ont-elles toujours ce pouvoir équivoque et trouble d’attendrir?Elle hocha la tête.— Je ne sais plus.Le docteur, le psychiatre.— Naturellement.Eh! bien le docteur, le psychiatre auraient dû vous prévenir qu’on ne donne pas une telle autorisation pour faire plaisir.Ce n’est pas eux qu’on blâmera.Il avait repoussé son fauteuil et se leva.Jessica avait détourné son attention en parlant des docteurs.C’était une erreur.Maintenant il se prenait pour une victime dont le jugement devait être infaillible.Il en rajoutait de sa responsabilité, il parlait de son gouvernement.S’il me fait le coup du devoir, je ne m’en sortirai jamais.Quand on évoque le devoir, la cause est perdue: c’est le bouclier protecteur des mauvaises consciences.« N’oubliez pas que vous essaierez de convaincre un homme qui n’a aucune raison de se laisser convaincre.» Elle n’écoutait plus.Il se tenait face à la fenêtre, les mains derrière le dos.Il proférait les clichés habituels sur la morale, la société. 284 MINOU PKTROWSKl Jessica releva la tête, surprise de ne plus rien entendre tout à coup.Il revint à sa place, lassé de son propre monologue et déçu de parler tout seul.Il reprit la lettre du psychiatre.Jessica pensait à son avenir.Cet avenir était-il écrit au bas de la lettre, inscrit sur les murs de ce bureau ou n’était-il qu’en train de se dessiner suivant les courbes hésitantes de la conversation.Ah! l’effet de destruction des mots, leur pouvoir négatif sur les êtres, livrés sans défense aux phrases fatales.Est-ce que tout dépendait de son énergie, de son acharnement ou de son imagination?Il lui offrit une chance.— Vous avez fait une dépression nerveuse?— Oui, fit-elle.Il valait mieux répondre toujours oui pour ne plus le mécontenter.— Quand?Il voulait des précisions.Une dispute terrible suivie d’un dangereux silence qui dura deux mois revint soudain à la mémoire de Jessica et lui fournit une réponse.— En été, en juillet dernier?Elle ne savait pas vraiment en quoi ça consistait une dépression nerveuse, mais le choc reçu en cette circonstance et les conséquences l’avaient assez bouleversée pour que cela ressemblât à une maladie.— Votre docteur.— Oui.— Eh! bien, il a dû vous faire un certificat, une attestation prouvant qu’il vous soignait.Jessica hésita.La preuve?Comme si on se baladait avec des preuves en poche! Comment aurait-elle pu prévoir cet accident?Comment l’aurait-elle imaginé?Où voulait-il en venir?— Mais je n’ai pas ces papiers sur moi. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 285 Il eut un geste large.— Aucune importance.La lueur d’espoir dans le visage morne de Jessica n’échappa pas au légiste.Redevenu le centre d’intérêt, il prenait son temps.Jessica soupira avec soulagement.— Nous allons écrire à votre docteur et nous attendrons sa réponse.Il souriait et paraissait satisfait de son petit effet.Un vrai « suspense » : l’aura, l’aura pas.A quoi jouait-il avec sa face de rat?— Mais, bafouilla Jessica prise au piège, je ne peux pas attendre, je suis de passage.Elle enrageait de ne pouvoir lui crier sa façon de penser, de s’être laissée bernée par ce nouvel espoir.— Je regrette, reprit-il buté, nous attendrons le certificat.Elle passa la main sur son front.Non, ce n’était pas possible.Pas si vite, il y a sûrement quelque chose à dire.« Je ne peux pas me laisser renvoyer ainsi ».Et dans son effort de trouver un argument, elle promenait son regard affolé sur la cheminée, sur le crayon qui s’agitait au bout de ses doigts.Et ce silence qu’il fallait rompre avant qu’il ne soit trop tard.— Alors?— Je ne peux pas attendre, fit-elle lasse.— Dans ce cas.Il aplatit les mains sur le bureau et s’appuyant sur ses paumes il se leva.—• .je regrette.Regrets éternels, porte qui s’ouvre, on s’efface, et à la suivante.Il la pousserait dehors et elle s’accrocherait.— Docteur, je vais vous expliquer. 286 MINOU PET ROW SKI — Inutile, Madame, lorsque vous aurez l’attestation de votre médecin, revenez me voir, je verrai ce que je peux faire pour vous.— Mais il sera trop tard, je suis à la limite.Qu’est-ce que je vais devenir?Puisque ça ne dépend que de vous, de votre signature, qu’est-ce que ça peut bien vous faire d’accepter, ça ne vous coûte pas grand’chose, et moi, c’est la vie que vous me sauvez.Il la regardait, un peu surpris de cette subite éloquence, et cherchait le moyen de se dégager de cette présence tout à coup bien encombrante.—- Mettez-vous à ma place.Accepter sans motif médical, c’est tourner la loi.Il faut que cesse l’idée que nous pratiquons l’avortement sans conditions.Ces conditions existent, elles sont la sauvegarde de notre profession.Non, je ne peux pas signer.Il refusait cette fois-ci.Elle aurait tenté n’importe quoi, même lui dire froidement une seule fois la vérité, cette vérité que tout le monde frôle sans avoir le courage de la regarder en face.— Je sais, docteur, ce qui se passe ici ou ailleurs, les adresses qu’on se refile.Personne n’ignore ce qu’une femme seule vient faire en Suisse pour le week-end.Certainement pas du tourisme.Tenez, jusqu aux porteurs à la sortie des gares qui sont au courant.Seulement on a beau savoir que ça se fait, on ne veut pas l’admettre, on a des pudeurs.Comme tout se passe toujours dans des antichambres discrètes, que les larmes, les cris restent étouffés, c’est facile de continuer à tout ignorer.Le médecin referme la porte et la conscience tranquille il reçoit la cliente suivante.Il ne refuse pas son aide, il refuse une complaisance nuisible; ce qui se passe en dehors ne le regarde plus.Vous savez très bien que la femme qui UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 287 veut l’avortement est prête à toutes les solutions équivoques, dangereuses, que rien ne l’arrêtera, mais au moins quand on ne le voit pas on peut toujours croire que rien n’existe.Et les accidents, les fausses couches qui ratent, on n’en parle pas.Si vous étiez à ma place, vous n’auriez pas le choix.Jessica se leva et se dirigea vers la porte.Elle était épuisée, mais soulagée aussi de penser que quelqu’un savait.Dès l’instant où un individu sait, sa responsabilité est engagée.Jessica en se levant ne cherchait pas à attendrir le médecin.Pour elle, le temps était venu de renoncer.La femme au peignoir lui barra le passage; elle tenait des papiers.Jessica resta figée.Le légiste dit: — Venez signer ces formules.Qu’est-ce cela signifiait?Un revirement?Comment expliquer l’entrée soudaine de la femme?Elle n’osait s’approcher de la table; il ne s’agissait peut-être tout simplement que d’une signature, la sienne inscrite au registre comme preuve de son passage en Suisse.— Allons, dépêchez-vous.C’était un piège puisque tout était perdu.Jessica ne voulait pas espérer, à moins que.Jessica regarda l’homme et la femme.Ils étaient de connivence, ils regardaient 1 heure.Mais oui, bien sûr, le sale quart d’heure était terminé.Elle avait eu chaud, une bonne leçon.Ça lui rappelait un été à la mer; un jour, François, son petit cousin, lui avait maintenu la tête sous l’eau, pour rire, par curiosité.Elle avait compris qu’il fallait faire vite: elle s’était débattue.Et plus elle se débattait, plus François enfonçait.Pas exactement par méchanceté, mais plutôt pour quelle se sente mourir petit à petit; et quand elle n’aurait plus le moindre espoir, alors il relâcherait sa 288 MINOU PETROWSKI pression.Elle s’était réveillée sur le sable, et François, penché sur elle, demandait avec un étrange sourire: — Dis, comment c’est la peur?Raconte.Le légiste tendit une lettre, se leva et dit: — N’y revenez pas.Jessica grimaça.Tout se passa si vite.— Passez par le jardin, c’est plus court.S’échapper avant qu’il ne la rappelle, avant qu’on lui vole la lettre et ne la ramène dans le fauteuil: est-ce qu’on pouvait faire confiance à ces gens-là?Elle courut sur le gravier.Elle s’en foutait à présent de comprendre.Elle trébucha, ouvrit la grille toute grande et se précipita dehors.*7r Le plafond était très haut, et les fenêtres fermées étouffaient le bruit de la rue.L’homme clignait des yeux et répétait: — Qu’est-ce que ça veut dire?— Nous sommes en présence d’une mort subite, ne s’accompagnant d’aucune lésion.Cependant l’autopsie est obligatoire.— De quoi est-elle morte?— Hémorragie sous-arachnoïdienne spontanée, cas peu fréquent, mais, chez les jeunes, révélateur d’un anévrisme latent.— Mais quoi! On ne meurt pas comme ça, tout d’un coup, c’est pas normal, c’est pas normal, répétait-il en hochant la tête.— A première vue, la mort est naturelle: l’autopsie le confirmera ou pas.— Mourir à vingt-six ans, vous appelez ça naturel?C’est quand, l’autopsie? UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 289 — Demain.— Je ne comprend pas.C’est pas normal, ajouta-t-il en se levant.Le commissaire, le légiste se regardaient en silence.Ils ne savaient trop quoi faire de cet homme, ni quoi lui dire.Ils le laissèrent aller.Au haut de l’escalier, il balança sa jambe et retomba sur la première marche de tout son poids.Il passa la porte, croisa deux hommes en civil, s’immobilisa, les jambes écartées, sur le perron de la préfecture, haussa les épaules et murmura entre ses dents: « Bande de crétins! » # # # Elle courait toujours dans la rue, et riait aux larmes.Sauvée! Instant fascinant, irremplaçable.Il y avait une fontaine sur le bord du trottoir.Elle se pencha vers l’eau glacée, s’écartant un peu pour ne pas se mouiller les pieds.Elle buvait, riait, faisait des gestes inutiles.C’était cela tout à coup le bonheur; retrouver le goût des instants, revenir à la vie.Les gens pouvaient la dévisager.Heureuse, indulgente, rendant grâce à l’univers entier, elle souriait à cette femme qui passait comme si elle était la cause de son bonheur.Il n’y a qu’un oui ou un non qui puisse ainsi faire basculer avec autant de rapidité de la haine à l’amour du monde.« Je suis sauvée ».Il fallait à tout prix remercier quelqu’un.Peu importait le Dieu: simplement s’agenouiller dans le silence et le recueillement pour bien saisir toute l’immense joie qui lui emplissait le cœur.Elle poussa sur la porte du temple, mais elle était fermée à clef.L’instant d’attendrissement passé, l’exaltation disparaît comme elle vient et tout retombe dans la banalité 290 MINOU PET ROW SKI quotidienne.Le ciel se couvrit.Subitement un tramway survint au haut de la côte.Elle n’avait plus rien à faire là, et sa joie exigeait un autre décor, du bruit, une participation plus concrète.Elle monta légère, et se laissa aller soudain sur la banquette de bois avec lourdeur comme si toute la fatigue accumulée durant ces derniers jours s’amassait brusquement en elle, lui donnant une sorte de vertige.C’était bon de se laisser conduire, bringuebaler au hasard de la route; le tramway oscillait fortement, s’arrêtait, repartait, semant et récoltant tout le long du parcours.Jessica fléchissait, sa tension se relâchait.Dans la vitre elle constata avec stupeur que son visage n’avait pas bougé.Rien qui puisse renseigner sur ce bondissement intérieur, et c’était presque incroyable d’avoir gardé extérieurement une telle impression de détresse quand l’angoisse venait de la quitter.Mon visage a pris le pli de la souffrance, pensa-t-elle; c’est comme cela qu’on attrape des coups de vieux.Elle se colla contre la fenêtre pour ne plus voir que la rue, pour s’absorber avec délices dans tous les mouvements rassurants, la vie! Elle se grisait de bruits, elle avait envie brusquement de voir le lac avec ses nouveaux yeux, de graver la ville entière dans sa tête.Si j’avais su hier! je ne me serais pas rendue malade à ce point.Bien sûr cette torture mentale vous fichait la frousse, mais c’était préférable aux curetages sans anesthésie.Depuis quelle détenait l’autorisation, elle avait retrouvé son énergie, son impatience de vivre.Le plus dur à décrocher, c’était bien ce consentement du légiste.Après, toutes les portes s’ouvriraient à la clinique: elle ne serait qu’une malade que l’on hospitalise sans commentaires, sur l’ordre du médecin, avec ce que cela pouvait comporter d’attentions, de soins, de compréhension.Elle UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 291 était presque fière d’avoir tenu le coup, d’avoir gagné; sa victoire, elle ne la devait qu’à son courage, à sa ténacité.Peut-être que d’autres dans les mêmes circonstances n’auraient pas obtenu la lettre.Elle voulait à tout prix se croire libre d’influencer et de diriger à son gré son existence, et puis elle retrouvait un élan qui ressemblait de plus en plus à de l’amour pour ce mari et pour l’enfant qu’elle avait failli perdre.Elle venait de surmonter une terrible menace.Du moins la leçon avait-elle été profitable puisqu’elle lui avait permis de descendre au plus profond d’elle-même, de repérer et d’analyser des sentiments enfouis dans le subconscient.* * # L’homme se trompa de rue, revint sur ses pas.Il ne savait pas où il allait.Il n’était sûr que d’une chose: il détestait déjà cette ville publicitaire où tout est d’une propreté équivoque.Elle puait la facilité et dissimulait sous des dehors riants des marchandages douteux, grimace vulgaire de la prospérité.Il marchait au soleil, la nuque trempée; son blouson de daim faisant écran entre la chaleur et sa peau; pourtant il ne traversait pas du côté de l’ombre; tête baissée, il continuait sa route vers nulle part.Combien de temps marcherait-il?L’après-midi?La nuit peut-être, jusqu’à ce qu’il soit rompu par la chaleur, la fatigue, le dégoût, jusqu’à ce qu’il perde conscience.Il approchait du centre; les rues rétrécissaient.Des hommes et des femmes le croisent, le suivent, le dépassent, l’oublient.Il n’aimait pas cette sensation imprécise, ce refus qu’il sentait en lui, le refus de comprendre ce qui se passe.Il avait un nom dans la tête et il s’efïorçait de ne pas l’oublier.Il n’espérait rien, mais ça le tenait en 292 MINOU PET ROW SKI surface, et puis c’était un point d’orientation, du côté de la gare.Le moment venu, il s’aventurerait jusque-là.Il avait atteint un des ponts sur le lac.Au milieu du lac, il y avait une petite île, un bouquet d’arbres qui, de loin, semblait inaccessible.Il regarda l’heure.Il avait bien le temps; à présent, plus rien ne pressait.M, AA, W -TV *7r Jessica descendit du tramway.Elle avait choisi ce coin de rue par caprice, pour étrenner sa liberté retrouvée.Elle frôle des magasins pleins à craquer: régal pour les yeux que cette profusion d’articles.Elle a faim, une fringale terrible, inassouvie depuis des jours! Elle entra dans une confiserie, le goût du sucre lui venait à la bouche.Curieuse, gourmande, indécise, elle promenait un regard d’envie sur les chocolats appétissants.Elle fouilla dans son sac sans succès, s’énerva; ses doigts ne rencontraient aucune pièce.L’enveloppe était toujours là.Elle ramena un papier, pâlit.Son dernier billet! Elle recula et sortit précipitamment du magasin.Elle n’avait plus faim.Fallait-il que sa joie lui eût monté à la tête pour lui faire ainsi tout oublier?C’est pourtant à présent que ça devenait difficile, à cause de la lettre, à cause de ce oui.Tant que l’argent reposait dans son enveloppe, elle était tranquille; demain ce serait trop tard, demain elle ne pourrait plus revenir en arrière.Maintenant quelle s’était habituée à la mort d’Annie, elle avait fini par admettre la présence de l’argent dans son sac; elle l’avait fait sien par besoin.Puisqu’elle avait réussi enfin à lever le principal obstacle, elle n’allait tout de même pas gâcher sa seule chance avec des remords.On ne pouvait pas dire quelle avait été UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 293 préparée à ce genre d’expérience: le vol.Pour l’avortement, c était la meme chose.Au départ, on ne veut jamais rien, et puis tout arrive malgré soi, se disait-elle.La seule chose qui la terrifiait c’était de devoir garder toute sa vie ce secret, de n’avoir jamais le droit de se trahir.Mais quoi! les autres aussi continuaient à vivre.Dans un an ou plus, les actes n auraient plus la même valeur.Se souviendrait-elle un jour de cet enfant qui aurait pu naître?Songerait-elle jamais à ce qu’il aurait pu devenir dans l’existence?« Ma mère ne s’est nullement souciée de moi, et pourtant elle m’a mise au monde; ce n’est pas parce quelle a repoussé le berceau et refusé de me voir que cela a pu changer quelque chose ».Est-il possible que les erreurs soient héréditaires?Demain, elle serait à la clinique, à l’abri.Qu’importaient 1 argent, la morte?Il lui sembla pourtant qu’elle ne parviendrait jamais au bout de cette journée.La chaleur montait de partout, des trottoirs, et le soleil s’abattait sur son crâne comme une boule chaude; et ce ciel bleu, détestable.Elle haïssait 1 ete.Dormir, trouver de l’ombre, de la fraîcheur! Elle entra dans un café subitement et demanda le téléphone.Elle venait de retrouver son énergie.Le téléphone sonna, puis s’interrompit.Je voudrais entrer tout de suite en clinique puisqu’on doit m’opérer demain.Votre nom?.Je vais voir.Voulez-vous patienter un instant.Mais bien sur, la patience était en train de devenir sa principale vertu.D ailleurs cette fois-ci, elle n’avait pas peur, elle était si déterminée que plus rien ne pouvait l’arrêter.Elle sourit. 294 MINOU PET ROW SKI — Oui.Je regrette, Madame, c’est impossible, il n’y a pas de chambre libre.Votre lit a été retenu par le docteur pour demain matin, neuf heures.—-Merci.On croit qu’on choisit une fois pour toutes, mais ça n’en finit plus de toujours recommencer.Elle remonta la rue du Mont Blanc.Ses pieds se gonflaient dans ses chaussures à talons.Les rues s’étaient vidées, et Jessica marchait droit devant elle.Dans l’ombre fraîche des restaurants, elle percevait des bruits de fourchettes.Midi à peine.# # * L’homme se leva.Il n’avait aucune notion de l’heure, mais le jardin désert, le soleil au-dessus de sa tête lui donnèrent à penser qu’il était l’heure de partir.S il se souvenait bien, la gare était en haut, dominant la ville, et la rue qu’il cherchait, à gauche en montant.Peut-être qu’il se dérangeait pour rien.De toute façon, il ne pouvait pas rester sur ce banc toute la journée; il ne s habituait à rien et l’inaction le rendait fou.Que faire dans cette ville sinon réfléchir, se torturer et admettre une fois pour toutes que plus rien ne changerait.Il atteignit la rue Chantepoulet, les mains dans les poches de son pantalon.Autour de lui, des cafés, des bureaux de change, des menus touristiques et bien d’autres tentations.De quoi parlerait-il?S’il n’y avait personne?Tant pis, il attendrait n’importe où, dans la rue, à l’hôtel.# # # Jessica se dirigea vers l’hôtel.Elle n’avait même plus envie de connaître la fin du drame survenu rue de la Cité. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 295 Fatiguée, elle ne pensait plus qu’à son lit, à ses pieds endoloris, a cette soif de biere ou de limonade gazeuse.Ah! prendre un bain froid! L’hôtel n’était plus qu’à quelques mètres, le supplice touchait à sa fin; quand elle aurait atteint la voiture bleu ciel, au bord du trottoir, elle serait presque arrivée.Fixant son attention sur un objet précis, elle s’imagine diminuer peu à peu la distance.La voilà au coin de la rue où ça descend un peu.L’hôtel était si près quelle ne pensa plus à rien.Dans le hall, la réceptionniste prononça son nom.Elle fit volte-face.Il lui fallut quelques secondes pour imaginer la cause de cet appel.La clef oubliée peut-être, le temps quelle allait rester?Non, pas Annie, pas ça.— Un monsieur vous attend au bar.Moi, fit-elle, tout en pâlissant?C’est une erreur, je ne connais personne.La porte du bar touchait le comptoir, mais la vitre était opaque et ne laissait rien voir de l’intérieur.Déjà elle avait envie de rebrousser chemin et de se précipiter dehors, mais la réceptionniste la regardait, soupçonneuse.Ce n’était pas le moment d’éveiller les soupçons, ils viendraient bien assez vite.La preuve: — Il vous attend, répéta-t-elle.Il fallait faire quelque chose tout de suite: partir ou bien avoir le courage d’entrer.Mais ne pas rester là plantée dans le hall.La police peut-être?Comment avait-il tout découvert?— Je reviens.Elle se précipita dans l’escalier, puis ouvrit la porte de sa chambre et la referma aussitôt.Elle jeta un coup d’œil perplexe.D’abord se débarrasser de l’argent.Sous le matelas?Non, à cause de la femme de chambre.Dans les tiroirs?Non, trop évident.Sous le tapis.Elle se baissa 296 MINOU PETROWSKI et glissa l’enveloppe tout au fond, sous le lit.La sonnerie du téléphone la fit sursauter.C’était encore la réceptionniste.— Voulez-vous que je dise à ce monsieur que vous êtes dans votre chambre?— Non, je descends.Merci.Pas un instant de répit.Elle mordillait ses ongles nerveusement, ses yeux couraient dans tous les sens; elle ne tremblait pas et essayait de penser très vite pour ne rien laisser au hasard.Enfin, elle redescendit et poussa la porte du bar.En entrant Jessica comprit tout de suite qu’il s’agissait du type au blouson.Quant à lui, il n’hésita pas une seconde: c’était sûrement la fille.Il resta cependant assis tandis que Jessica s’approchait de la table.Elle ne l’avait jamais vu.Rien dans ce visage fatigué n’évoquait le moindre souvenir, ni les yeux foncés, bordés de noir, ni cette peau mate, tannée par le vent, ni ces cheveux décolorés par le soleil.D’allure, de genre, il ressemblait à l’autre, le type de Paris; elle se sentit mal à l’aise.Que lui voulait-il?D’où venait cet homme et comment avait-il eu son adresse?Elle pensa à Régis.Pourquoi cette idée saugrenue?Son mari, à des milliers de kilomètres, envoyant quelqu’un l’espionner?Ridicule.Ce n’était pas la police, pas dans cette tenue.Qui?Au même moment, il dit: — C’est vous, Jessica?— Oui.Pourquoi?Depuis quelle était entrée, elle n’avait pas cessé de l’épier.Lui, depuis le matin, n’avait parlé à personne sauf à la police, et sa première pensée fut: « Pourquoi vit-elle, celle-là, de quel droit»?Il s’était mis à la haïr, brusquement, histoire de déverser sa souffrance sur quelqu’un.Elles avaient à peu près le même âge.Jessica UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 297 tournait gauchement sa cuillère dans la tasse, et ce simple geste déclencha la colère chez le jeune homme.Laissez donc votre cuillère! Qu’est-ce que vous avez à bouger tout le temps?Ce quelle avait?Peur, tout simplement, de lui, de ce quelle ne comprenait pas, mais devinait, de ce qu’il ne disait pas, mais pensait, de ce silence entre eux, de leur couple.— Je peux m’en aller?— Déjà?De toute façon ça n’a pas d’importance.Vous ne devez pas être difficile à retrouver?Il se demanda pourquoi il disait cette phrase absurde.— Qu’est-ce que vous avez à me dire?— Moi, rien.Je n’ai plus rien à dire à personne, c’est plutôt vous.Jessica pâlit.Elle était en danger.La menace se précisait de plus en plus.Il savait quelque chose.Probablement qu’il la guettait et attendait quelle se trahisse.Il fallait s’éloigner de cet homme.Plus que quelques heures à gagner.Depuis qu’il était apparu, elle avait oublié le vol pour penser seulement à l’argent, à le protéger contre tout.Ce n’était pas sûr qu’il la retrouverait.Elle chercherait une autre chambre.Genève est grand, on doit pouvoir s’y perdre.Elle avait atteint la porte du bar lorsqu’il la rappela.— Attendez, vous pourriez m’accompagner?— Où?— Rue de la Cité.— Qui êtes-vous?— Celui qui n’a plus rien à perdre.— Je ne comprends pas.— Venez avec moi, vous comprendrez. 298 MINOU PETROWSKI A quoi jouait-il?Il s’étonnait lui-même.Pourquoi effrayait-il cette fille?Pour se distraire de son malaise?Tant qu’il réussissait et s’amusait de ce petit jeu, pourquoi ne pas continuer?Il avait un peu peur de se trouver seul dans l’appartement.Avant-hier, à cette même heure, elle vivait; hier, il ne savait rien, il était tranquille.Après, on dira que ça existe les pressentiments.Pendant qu’on est sûr de soi, qu’on est occupé à faire des projets imbéciles, les gens vous abandonnent pour crever sans raison.Qu’est-ce que l’autre avait dit?Rupture de.Il regarda la fille; elle était verte.Il se sentait plein de méchanceté nouvelle.— C’est bête de mourir à vingt-six ans.C’est pas rassurant pour les autres tout à coup.C’était donc ça.La mort d’Annie.Le fuir ne servirait à rien.Ils finiraient par se retrouver quelque part.Que savait-il au juste?Comment avait-il appris la mort d’Annie?Il lui fallait savoir; elle n’osa pas le questionner et ils sortirent en silence.Michel marchait en avant, le blouson ouvert, les yeux rivés à terre: on ne s’habitue pas à la douleur; plus les heures avançaient, plus il devenait impossible de ne pas y croire.Mais, à cause de cette ville inconnue, il demeurait inconscient.A Paris, ce serait intenable: la chambre, ses affaires, leurs amis, des souvenirs impossibles.Jamais il ne remettrait les pieds là-bas.Il irait n’importe où, très loin, là où il serait allé s’il ne l’avait jamais rencontrée.Pourquoi était-elle morte?Il lui en voulait d’avoir rendu sa vie absurde; vivante, elle ne lui était pas indispensable, mais maintenant c’était comme si elle lui barrait la route.Pourtant il avançait tout droit comme un homme libre.Sans responsabilités, sans attaches, il pouvait se fixer ici ou ailleurs, s’attarder ou fuir selon son désir. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 299 Que pouvait-il machiner?Il ne parlait pas, mais c’était voulu pour la rendre plus vulnérable.Ainsi pensait Jessica ce malaise entre eux, ce silence qui est le propre de ceux qui se connaissent bien, poussait la jeune femme à bout.Tout lui passait par la tête.Elle s’inventait des tortures.Michel, c’était son remords.Dans la rue en pente, ils descendaient côte à côte; toute conversation semblait interdite.Ils atteignirent le lac où l’on avait arrêté le jet d’eau.Michel n’aimait pas sa souffrance.Elle lui imposait des attitudes, des pensées qu’il refoulait par décence.Aux intersections, il s’arrêtait à peine en dépit de la direction, et parfois Jessica se trouvait de l’autre côté, séparée par une file de voitures.Elle devait alors courir pour le rattraper.Michel marchait trop vite et Jessica ne parvenait pas à régler son pas; son corps l’abandonnait.C’était elle qui souffrait physiquement, comme si tout son être refusait de retourner là-bas.La peur paralysait ses moyens; elle ne voulait pas l’accompagner et ralentissait peu à peu sa marche.— Si on s’asseyait.Je n’en peux plus.— Non.Tant qu’on bouge ça fait moins mal: on est tout attentif à son corps, à l’environnement; il en avait fait l’expérience tout à l’heure dans le bar quand il attendait.Un instant il avait espéré qu’Annie entrerait comme avant, en retard, échevelée, invoquant mille prétextes.S’il avait su! Que de temps perdu en disputes, que de moments gâchés par leur entêtement, leur égoïsme! Mais qu’est-ce qu’on peut faire contre cela?Hurler?Pleurer?On est aveugle d’un bout à l’autre de la vie.L’autre trottinait à ses côtés; il marchait toujours trop vite pour les femmes.Il s’en foutait à présent de ses devoirs envers les autres.Qu’elle pense ce qu’elle voudra. 300 /MINOU PETROWSKI Il finirait bien par comprendre qu elle n’en pouvait plus.Les rues s’enchaînaient aux boulevards, ils étaient maintenant sur l’autre rive, ils suivaient les rails du tramway, puis brusquement Michel bifurqua.— Mais, où allez-vous?Ce n’est pas là.Il se retourna.— Qu’en savez-vous?Jessica bafouilla.— Je croyais que vous aviez dit rue de la Cité.Il haussa les épaules.Jessica s’arrêta.Elle ne voulait plus le suivre.Elle resterait là.Comment avoir eu la folie de n’exiger aucune explication de cet homme, de se laisser traîner comme une coupable sans protester.On n’a pas le droit de rendre les gens malades simplement pour avoir le plaisir de les confondre.Il traversa la rue et elle le vit se diriger vers une grande bâtisse sur la place.Le commissariat de police.Malgré ses craintes, elle en reçut un choc.Il l’avait amené là pour la dénoncer.Mais comment se faisait-il qu’il l’avait plantée là sans un mot.Il y avait des petites rues aux alentours, rien de plus facile de fuir.Alors pourquoi restait-elle figée sur le trottoir, terrifiée et paralysée?Il reviendrait.S’il n’était pas là dans une minute, elle partirait.Cependant, elle étirait le temps dans l’espoir qu’il surgirait d’un moment à l’autre.« Je lui demanderai des explications ».Michel entra dans le bureau du commissaire.— Est-ce que je peux prendre ses affaires?— Tout est resté chez la logeuse.Comme il s’agit d’une mort naturelle, il n’y aura pas d’enquête.Vous n’êtes pas un parent de cette personne?— Nous allions nous marier la semaine prochaine.— C’est bien triste.Saviez-vous qu’elle était enceinte?Un instant Michel hésita, puis il finit par répondre. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 301 — Oui.Pourquoi?— Pour rien.Vous pouvez prendre ses affaires, rue de la Cité.Voici un mot pour la logeuse, du fait que vous êtes la personne à prévenir en cas d’accident.Le commissaire reconduisit Michel jusqu’à la porte.Celui-ci se retourna et demanda, inquiet: — C’est une rupture de quoi.déjà?— Hémorragie sous-arachnoïdienne spontanée.— C’est provoqué par quoi?— L’autopsie établira la cause.Michel descendit les marches lentement.Il se sentait encore plus accablé.Cette façon d’identifier ceux qui n’avaient plus d’identité! L’indifférence sinistre de cette maison le glaçait; ici la vision théâtrale de la morte sur un lit perdait toute signification.Les morts ne gardent pas longtemps leur pouvoir sur les vivants.Préoccupé par les paroles du commissaire, il passa devant Jessica sans la voir, ce qui inquiéta devantage la jeune femme.Que s’étaient-ils dit dans la grande bâtisse?Cet oubli simulé ne pouvait être qu’un jeu.Derrière les vitres, la police n’avait pu que la remarquer et il serait très facile pour eux de la faire suivre.Elle s’était avancée presque sous les fenêtres du commissariat.Voilà pourquoi Michel l’avait amenée sous un faux prétexte; c’était subtil et elle s’était laissée rouler comme une gamine curieuse.Comment avait-elle pu croire au moment même du vol que son acte était purement isolé?Le silence des morts a quelquefois des répercussions terribles.Ce type, c’était la continuité d’Annie.Il était survenu alors que Jessica commençait à respirer; maintenant elle résistait encore, mais sans trop y croire.La clinique, la gare, son départ, tout cela c’était trop beau, ça devenait impensable. 302 MINOU PETROWSKI Elle emboîta le pas derrière Michel presque machinalement.Allait-il lui faire subir d’autres épreuves?Ils avaient pris la direction de la rue de la Cité.Michel sentait la présence de Jessica derrière lui, mais il était noué.La question insidieuse du commissaire le troublait de plus en plus; y réfléchir, c’était donner prise à trop de questions équivoques.Qu’avait-il voulu amorcer?Bien sûr qu’il le savait quelle était enceinte.Plus encore: la décision du voyage, c’était lui qui l’avait prise.Annie était d’accord, elle avait toujours dit: « Les enfants, c’est pas mon fort » ! Ce n’était pas exactement la phrase du commissaire qui le gênait, mais plutôt son ton.Trop de sous-entendus.La première insinuation avait fouetté son orgueil tout en l’inquiétant.Le commissaire n’avait posé aucune question relative à ce voyage en Suisse: il s’était contenté de déclarer naturelle la mort d’une jeune femme de vingt-six ans, enceinte de trois mois, à moins qu’il n’y ait autre chose.Sans ce voyage, Annie serait peut-être en vie?En venant mourir dans cette ville inconnue, c’était comme si elle s’était dérobée à toutes les explications.L’autre l’avait vue vivante, elle lui avait parlé; il jeta un bref coup d’œil sur Jessica qui traînait la jambe derrière.Rien que de la regarder lui ôtait tout courage.A quoi bon, elle ne dirait pas les mots qu’il désirait entendre.La demie sonna quelque part.Jessica suivait toujours Michel avec l’horrible sensation qu’il la traînait au supplice.Le type eut pitié d’elle tout à coup.— Vous êtes fatiguée?Les yeux de Jessica se remplirent de larmes prêtes à déeouliner le long de ses joues.Elle ne savait plus s’il fallait cacher sa faiblesse ou avouer sa misère; un pas de plus et elle allait tout dire.Il n’y avait qu’une larme à retenir, celle qui entraîne les sanglots, celle qui libère, UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 303 celle que l’on remarque et qui amène toujours les autres à dire: « Vous pleurez »?Dans la voix de Michel, de l’impatience.Ce ne sont pas les larmes qu’il déteste, mais cette facilité qu’ont les gens à déverser leur faiblesse.Annie ne pleurait pas, elle serrait les dents, c’est tout.Annie, encore Annie.Enfin pleurer devant quelqu’un, ne plus être obligée de baisser la tête quand on n’en peut plus.Elle se retenait de pleurer depuis si longtemps, des jours, des semaines, une éternité dans la solitude.Ce soir, cependant, comment lui faire comprendre qu’elle ne pleurait pas parce qu’elle était malheureuse, mais parce qu’elle avait mal aux pieds.Et n’était-ce pas ridicule de sentir toujours présent ce corps que rien ne distrayait, pas même l’angoisse du lendemain?Elle en avait assez: la mort d’Annie, son ventre plein, sa tête malade, la rue, Genève, la ville des conciliations, les antichambres des docteurs au bout des allées fleuries, et ce type qu’elle n’avait même pas le courage de fuir.A l’étalage d’une épicerie, il y avait des cageots de cerises, rouge foncé et brillantes, la queue fine et sèche, des cerises gonflées et juteuses; le goût lui en vint à la bouche, une de ces envies qui la prenaient subitement.Michel dépassa le marchand; elle se retourna, incapable de s’arrêter.Ils tournèrent encore deux coins de rue; la maison de pierre à cette heure-là se trouvait dans l’ombre.Le matin où Jessica était venue, le soleil tapait dans les vitres.Dans le hall, elle retrouva une sensation d’oppression.Il y avait quatre étages aux marches usées et des vitraux de couleurs à chaque étage.Michel montait le premier, droit, frôlant la rampe et le corps légèrement en arrière; il ne s’arrêtait pas aux paliers.Quant à Jessica, elle suivait en retrait, péniblement, essouflée, tremblante. 304 MINOU PETROWSKI Elle n’était pas sûre de pouvoir aller jusqu’au bout; on ne joue pas indéfiniment avec ses nerfs.Elle avait beau se raisonner et se dire « je ne parlerai pas », il suffirait d’un rien pour quelle flanche.N’importe qui aurait raison de sa peur.Son seul espoir: que la femme soit absente, que des obstacles surgissent.Mais il n’eut pas besoin de sonner deux fois, la porte s’ouvrit.Michel remit un mot à la femme qui s’effaça rapidement.— Vous êtes un parent?Quel malheur! Une jeune fille si aimable.Qui aurait pu penser une chose pareille?La mort, c’est bon pour les vieux.La logeuse, tournant son dos plat et maigre, avançait vers la porte; elle sortit une clef de sa poche et se baissa légèrement.Michel se sentait gagné peu à peu par l’émotion.Jessica tremblait de plus en plus.Jusqu’où serait-elle capable de se laisser confondre?Une drôle de manière de s’éprouver! — Il vaut mieux garder tout sous clef, on ne sait jamais.La porte s’ouvrit sur la pièce inhabitée, aux rideaux tirés.Immobiles, les yeux à l’affût, Jessica et Michel se tenaient sur le pas de la porte.Mais ce n’était qu’une chambre ordinaire baignée d’ombre, sans poussière, aux draps propres, une chambre à louer.Michel entra le premier.Il se répétait ce qu’il ne pouvait pas croire: c’est ici.Il regardait le lit.Peut-être là, sur la chaise, sur le tapis.Il appelait de toutes ses forces sa souffrance, mais il restait sec, indifférent au décor.Ce lit, elle y avait dormi, seule, et ça ne signifiait rien.Souffrir un bon coup, non ces heures lentes de décomposition! S’il avait cherché la fille, puis exigé des explications de la police, ensuite voulu cette confrontation, c’était pour faire de sa douleur un sentiment tangible. UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 305 — Où sont ses affaires, demanda-t-il?— Là, dans l’armoire.La logeuse passa devant Jessica et ouvrit l’armoire à glace.Leur image se déplaça, et leurs regards se rencontrèrent.Il avait un drôle de regard plein d’insistance qui donnait envie de fuir.Jessica n’en comprit pas la signification, trop absorbée par son idée fixe.Lui, personne ne l’aidait, et subitement il avait peur, peur de ce qui allait surgir dans sa tête.En elle, il avait cherché un appui.Dans la penderie, la gabardine se balançait, claire et vide, sur un cintre; une petite valise reposait sur une planche, le sac noir était placé au-dessus.Michel ramena tout cela sur le lit et se laissa tomber.Du pouce, il fit claquer les fermoirs de la valise.Le couvercle sauta.Jessica attendait.— C’est tout ce qui reste: une valise, un sac et sa gabardine.Elle vous irait presque, fit-il en grimaçant.Il repoussa la valise, saisit le sac avec violence.Il malaxa le cuir souple et releva la tête.Que c’était difficile d’être malheureux! Son sac, une grande poche noire, informe, quelle baladait partout.Son sac, sur une chaise au Select.Son sac jeté sur le lit, le premier soir de leur rencontre.Son sac qu’il n’avait jamais ouvert! Si on ne le distrayait pas de ce geste, il finirait par l’ouvrir.Même s’il ne pensait à rien, les objets l’obligeraient à se souvenir.Il fallait chercher la logeuse.Ce sac, c’était comme une peau vivante, souple et tiède.Michel l’ouvrit et Jessica crut s’évanouir.Il plongea la main et ramena le tout sur le lit.Jessica recula jusqu’au mur.Elle avait espéré jusqu’à la dernière minute.C’était la porte ou l’aveu brutal, inexplicable.Elle profita de quelques secondes d’inattention de l’autre et se précipita dans le couloir, bouscula la logeuse ahurie et descendit les escaliers en courant. 306 MINOU PETR0WSK1 Dans la rue, Jessica s’aperçut brusquement de sa maladresse.S’il avait ouvert le sac intentionnellement, sa fuite correspondait à l’aveu qu’il cherchait.Erreur irréparable.Il ne lui restait plus qu’à se terrer quelque part dans la ville jusqu’au matin.Mais il y avait l’argent.Les abords de l’hôtel étaient dangereux.Que faire?Elle se retournait sans cesse, bifurquant à tous les coins de rue comme si quelqu’un la poursuivait.La panique la talonnait, il y avait une ombre menaçante sur sa liberté.Ah! ne plus rien défendre, ni l’argent, ni sa vie! Oui, tout lâcher! On ne s’improvise pas voleur.Il faut une résistance à toute épreuve pour pratiquer ce métier-là.Le voleur doit être imperméable aux sentiments; il ne doit pas se poser de questions, ni essayer de comprendre, mais être seulement le geste.Au bout de la rue, il lui sembla qu’un homme prenait la même direction.Ils étaient seuls.Jessica hâta le pas, déboucha dans le centre, aspirée par le bruit, par le mouvement incessant de la ville.En face, il y avait un cinéma; elle tourna la tête à gauche, puis à droite, traversa et s’engouffra dans la salle obscure.Il y faisait très froid.Elle resta au fond, comme autrefois quand elle était enfant, seule, isolée, la tête pleine de son désespoir: là, personne ne pouvait la trouver, le monde l’oublierait.Tassée dans son coin, elle pleurait jusqu’à épuisement.Lorsque ses yeux étaient secs, elle revenait à la surface, haineuse et calme.Le moindre contact humain aurait fait fondre cette méchanceté, mais il n’y avait jamais personne autour d’elle dans ces moments, et la méchanceté était son seul refuge.Dans le noir, ses pensées défilaient: il savait maintenant quelle avait pris la clef; son temps ne valait qu’en fonction de ce que le type allait décider.Quand il ferait nuit, elle passerait à l’hôtel, prendre l’argent et s’éloignerait le plus possible UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 307 de ce quartier où elle risquait de le rencontrer à chaque pas.Le film se déroulait, inconsistant, stupide; l’amour s’y étalait avec vulgarité; les obstacles n’étaient que prétextes pour allonger le film et on imaginait sans peine la suite.On se demandait même par quelle futilité les personnages se torturaient à ce point puisque la fin heureuse était tellement évidente.Cette pensée amena Jessica à s’interroger: oui, elle-même, qu’est-ce qu’elle aurait comme fin?La clinique, la prison, la gare?ou quelque chose d’inattendu?Il y avait peu de monde dans la salle à cette heure pour ce film ridicule.Mais les gens absorbaient n’importe quoi pourvu que cela fasse passer le temps.Jessica ne se laissait pas prendre à l’illusion de l’image.Simplement être là, c’était déjà évoquer le temps de l’insouciance.Ah! si seulement elle sortait de cette histoire, elle saurait vivre désormais! On dit ça.Pourtant ce n’est pas la peine de se faire d’illusions, et la sécurité rend égoïste.Que pouvait faire le type?Pourquoi s’était-elle séparée de l’argent?A coup sûr, la peur rend maladroit.Jessica trouvait insupportable de ne plus pouvoir penser tranquillement.# # # Il n’y avait rien d’intéressant dans le sac: des affaires de femme, inutiles et en désordre, un petit carnet inoffensif que Michel feuilleta machinalement.« Personne à prévenir en cas d’accident » : son nom à lui.Ça fait un drôle d’effet: « moi, je ne pensais jamais à ces choses ».Se sentait-elle menacée?Elle n’en parlait jamais.Quant à lui, l’image quelle lui offrait lui suffisait.Il disait souvent que les gens doivent être ce qu’ils paraissent, rien de plus. 308 MINOU PET ROW SKI C’est pourtant à la vue de ces objets qu’il se mit à souffrir atrocement.Ce voyage, c’était son œuvre; si le train avait déraillé, il se serait cru responsable.« Saviez-vous qu’elle était enceinte »?Quel rapport?Connaîtrait-il jamais la vérité?Nous allions nous marier la semaine prochaine.C’est bien triste.de mourir à une semaine du mariage.ou de se faire avorter?Mais ils étaient d’accord.Sur le quai de la gare, elle avait dit: « un mauvais moment à passer ».En somme, trois jours qu’ils oublieraient très vite.Maintenant il ne pourrait plus les oublier.Pourtant, comment prévoir?Il avait fait tout son possible.La preuve: il avait trouvé l’argent, cinquante mille francs, en vingt quatre heures.Ce n’était pas rien! Et s’il n’avait pu trouver cet argent?L’enfant serait devenu leur enfant.Michel prit sa tête dans ses mains.Que tout cela était impossible, difficile à vivre.Annie était la plus heureuse: tranquille une bonne fois pour toutes.Il ne trouverait jamais la vérité, parce que ce n’était pas une affaire d’homme.Au fait, qu’était devenue la fille?Il n’avait même pas remarqué son départ.Avec son air de chien battu, qu’avait-elle compris dans tout ce fatras?Rester plus longtemps ne servait à rien.Annie était morte et ce n’était pas à cause de l’avortement.Un accident, c’est tout.Voilà ce qu’il tentait désespérément de se répéter.ce n’est pas ma faute.Alors qui cherchait-on à punir?Voilà ce qu’il devait demander à la fille.Il n’y avait qu’une femme pour trouver la réponse.Pouvait-on en vouloir à un homme qui envisage l’avortement de la femme qu’il aime?Il décrocha la gabardine, empoigna la valise et sortit sans bruit.La valise n’était pas lourde et la gabardine pesait à peine sur son bras.Il avait enfermé le sac dans la valise par souci d’éviter le ridicule.Il remonterait jus- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 309 qu à l’hôtel.Le soleil avait disparu, c’était la fin de la journée; les bureaux étaient fermés, les magasins aussi; au bord du lac, les bancs étaient vides.Michel posa sa valise, s assit un instant, le temps de fumer une cigarette.Il se demandait s’il pourrait encore affronter Paris.C’est une mauvaise ville quand on y est malheureux: on y heurte continuellement ses propres souvenirs.Il ne faudrait jamais tenir à rien dans la vie, se limiter à soi.Ça se paie trop cher les projets.Quant à lui, jamais plus.Le plus dur, ce serait d’attendre l’oubli.Puis un matin, tout recommence: les autres femmes, les désirs, les besoins.Qu on crève ou qu on vive, que l’on soit malheureux ou indifférent, de toutes façons, c’est toujours une question de temps.Quoi qu’on fasse, les morts, on finit toujours par les lâcher.Alors à quoi ça rimait toutes ces grimaces, ce faux désespoir.Il repartit, brinquebalant la valise, l’imperméable rejeté sur son épaule.De temps à autre, sa joue frôlait le tissu où son odeur était restée, tenace.Mais la-bas, dans la salle froide, c’était déjà autre chose.# # * Le mot « FIN » s’accrocha sur la dernière image et les lumières se rallumèrent.Il fallut remonter à la surface.Jessica se pressa pour sortir.La lumière du dehors lui donna mal a la tete.Elle chercha le long du trottoir un café; elle avait besoin d alcool et de nuit.Si seulement elle avait le courage de se saoûler: elle n’allait jamais au bout de ses faiblesses.Elle s’installa à une table près de la fenêtre pour surveiller la rue et pour se dérober à la curiosité des clients.D’un trait, elle vida son verre.C’était fort, mauvais, trop chaud, mais ça donnait des forces, engourdissant la sensation de danger.Sur les 310 MINOU PETROWSKI routes d’Amérique, elle n’avait tué sa peur des voitures qu’à coup de scotch.Régis conduisait trop vite; il voulait toujours être devant.Chaque retour à la maison était une victoire sur l’accident.A cette heure-ci, Régis devait être couché.Non seulement ils étaient séparés, mais leur vie battait à des rythmes différents et sur des points forts éloignés du globe.Sentiment de solitude infranchissable.L’envie de revoir l’enfant, son mari, lui fit monter les larmes aux yeux.Elle but pour trouver la force de partir: l’hôtel était si loin, si dangereusement inaccessible.Il faisait doux dans la rue.Elle vacillait et s’exerçait à se tenir droite.La rue montait, déserte, vivante sous la lumière artificielle, avec ses devantures mobiles où il y avait toujours des montres, des pendules, des coucous, le temps quoi! et toutes les heures mauvaises de cette dernière nuit.Elle prit un raccourci et parvint en courant à l’hôtel.Elle était ivre, mais il n’y paraissait que dans ses yeux.Dans sa chambre, son regard s’attarda sur le lit.Malgré son grand désir, elle ne s’y laissa pas glisser.Elle plongea et ramena l’enveloppe.Le téléphone sonna.Instinctivement elle éteignit la lumière et resta blottie contre le lit.La sonnerie persistante la glaçait.La réceptionniste avait signalé sa présence.Si elle ne répondait pas, on viendrait la chercher.Qui, on?Le type sans doute.Elle entendit des pas dans le couloir.Elle resta immobile, la bouche ouverte, les yeux fixés n’importe où dans le noir.La sonnerie ne s’arrêterait donc jamais?Si elle ne voulait pas répondre, c’était son droit.Après un certain nombre de coups, les gens finissent toujours par raccrocher; on ne l’aurait pas à l’usure.L’appel cessa et elle courut décrocher le téléphone.Ses nerfs finiraient par avoir raison de son endurance.Elle alluma pour rassembler ses affaires, sortit sa valise de l’armoire et étala tout UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 311 sur le lit.Puis elle éteignit, attendit encore quelques secondes dans le noir.Sur la pointe des pieds, elle ouvrit la porte.Le couloir était vide.Dans un coin, une balayeuse et un seau avaient été oubliés.Elle passa la moitié de son corps à travers la porte pour inspecter l’endroit.L’ascenseur montait.Elle recula.L’ascenseur ne s’arrêta pas.On entendait des bruits de voix, le remue-ménage de sept heures du soir.Le bar devait être plein.Elle profiterait du mouvement pour sortir.Il fallait compter sur la chance.Au moins, dans la rue, elle pourrait respirer, courir.Elle descendit à pied, dissimulant tant bien que mal sa valise sous sa veste.Elle avait laissé la clef dans la serrure, sa chambre était payée, tout était en ordre, et pourtant elle fuyait comme une coupable.Elle croisa une femme de chambre qui la regarda avec un drôle d’air.Elle sourit ne sachant que faire d’autre, et dégringola de plus belle.L esprit trouble à cause de l’alcool, elle n’était plus qu’une mécanique dirigée par ses emotions.Elle atteignit le hall où la réceptionniste l’interpela à propos du téléphone.Le type était là, le dos tourné, dans le salon.Il suffisait d’un rien.Un client demanda sa clef, et Jessica s’élança dehors.La valise ballotait contre sa hanche, entravant sa marche; elle la changea de main.Elle ne savait pas où aller exactement.La gare se trouvait à quelques mètres.Il fallait s’abriter à tout prix quelque part et se débarrasser de cette valise encombrante.A la gare, personne; un seul guichet était ouvert, ainsi que le kiosque à journaux.— La consigne, s’il vous plaît.— Au fond du couloir, à gauche.Des couloirs à se perdre, des tunnels aux lumières blafardes avec des pancartes comme dans le métro.Elle 312 MINOV PETROWSKI se trompa, revint en arrière, perdit un temps fou.Elle dut attendre, impatiente, qu’un homme perdu au milieu de valises, de colis et de bicyclettes, voulût bien enfin se déranger.Il n’en finissait plus de coller des étiquettes, et Jessica trépignait.Par une sorte de tic, à chaque instant elle se retournait, s’attendant au pire: une main sur son épaule, une voix dans son dos.De plus en plus, elle cessait d’imaginer que tout s’arrangerait.Peut-être parce que ses forces l’abandonnaient, peut-être aussi parce que c’était le début du renoncement.Elle revint dans le hall aux courants d’air, et se demanda ce quelle allait faire dehors?Affronter la ville comme au premier matin?Soudain, elle aperçut, sur le trottoir d’en face, le type avec un homme; ils attendaient que la route soit libre pour traverser.Elle recula.C’était la fin.Atteindre les boîtes, vite, avant qu’il ne soit trop tard.Elle connaissait l’endroit; c’était son seul avantage sur le type.Il perdrait du temps à se renseigner.Elle poussa la porte et s’appuya au comptoir; ses doigts fouillèrent le sac nerveusement.Les deux hommes franchissaient le hall de la gare.Combien de secondes?Et la clef quelle ne trouvait plus.Elle renversa le contenu du sac sur une table, éparpilla les objets et se mit à les soulever avec effroi.La clef glissa à terre.(Une éternité, pensa-t-elle).La boîte s’ouvrit; elle y jeta l’enveloppe, referma en arrachant la clef avec violence.Elle tremblait si fort quelle se sentait incapable d’aller plus loin.Pourtant on ne devait pas la trouver là.Elle se traîna hors de la salle, prit le premier couloir.Elle ne pensait à rien.Le coup ne se ferait sentir que plus tard.Pour l’instant elle cherchait un siège.Elle retourna dans le hall, et, face à la rue, elle s’assit en plein milieu sur un banc circulaire.Le type avait disparu.Ça n’avait plus aucune importance, car jamais elle ne pourrait re- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 313 commencer.Il y a des actes périlleux qu’on peut commettre une fois parce qu’on est plus ou moins dans l’ignorance du danger.Quand c’est à refaire.Curieux effet de pouvoir rester tranquille sur un banc, sans se sentir suspect.Le buste incliné en avant, elle se mit à rire doucement, puis de plus en plus fort, un rire nerveux, impossible à maîtriser et qui la secouait méchamment; elle avait mal aux côtes de se retenir.Elle marcha vers la sortie, retrouva la rue avec des yeux différents, qui n’épiaient plus mais se souvenaient.On dirait que je sors de prison.Ce doit être la même sensation le jour où on retrouve la liberté, on doit se sentir léger, moins vulnérable aussi.Il fallait profiter de la ville maintenant quelle n’avait plus peur de personne et que le calme était revenu.Il ventait et les terrasses étaient désertes.Elle regagna l’hôtel, sa chambre, comme après un voyage difficile.# # * Michel, étendu sur son lit tout habillé, ne dormait pas.Quand pourrait-il dormir de nouveau?Sans doute pas avant de longues semaines.Il s’en réjouissait, car le sommeil n’appartient qu’aux imbéciles.C’était sa première nuit dans la ville, seul.Solitude: habitude difficile à contracter.Il jeta un coup d’œil à sa montre, puis sur la table de nuit.Il ne se rappelait pas où il avait posé le sac.Depuis des heures il se refuse le plaisir de toucher ses affaires.Il sait que plus rien ne peut changer, que c’est de la sentimentalité ridicule.Au fait, pourquoi pas puisqu’il est seul?Elle n’a rien laissé d’elle-même que des objets impersonnels.Il se revoit à la gare, lui, avec ses phrases idiotes 314 MINOU PETROWSKI et son impatience.C’est vrai qu’il était pressé de foutre le camp.Ces souvenirs, il en rougit.Il la revoit, elle, avec son indifférence jouée, et tout ce qui devait bouger dans sa tête.Il a honte de tout ce qu’il n’a pas su dire, honte de n’avoir pas su effacer ce malaise entre elle et lui.Maintenant, il n’y a plus rien à faire que souffrir.Dans le sac, il y a encore son passeport, une photo d’elle prise il y a quatre ans, floue, mal éclairée, qui ne lui ressemble pas, et des cigarettes, un paquet entamé.Michel en prend une tandis qu’il écrase la sienne dans le cendrier.C’est un tabac doux, écœurant, mais c’est le seul moyen de se rapprocher d’elle.Dans son portefeuille, quelques pièces, des billets.Il n’y en a pas ailleurs.Il pensa à l’argent et referma le sac brusquement.Ah! tant pis.D’ailleurs, on ne peut pas refouler toujours ses mauvaises pensées.Aussi est-ce aussi bien que l’argent ait disparu.Il n’aura ainsi aucune tentation; il se connaît trop bien, et ça le dégoûte.Puis, il ne veut plus rien savoir.Dix heures seulement.Il va à la salle de bain prendre un verre d’eau fade.Toute la nuit il va tourner en rond.La fenêtre est ouverte.Le vent soulève la toile du café, en face.Accoudé au balcon, il cherche dans la nuit une autre lumière, un homme, une femme qui ne dorment pas.Pourquoi la fille n’a-t-elle pas répondu au téléphone?Le vent ramène des gouttes d’une pluie tiède.Il retourne s’étendre sur le lit.Son dos froisse les journaux qu’il n’a pas encore lus, les journaux qu’il a achetés tout à l’heure à la gare pour essayer de reprendre le courant puisqu’il vaut mieux, dès maintenant, faire semblant de chercher l’oubli.Pour lui, il ne s’est rien passé à Genève.La gare est proche, sa chambre est payée pour la nuit, il suffit de descendre l’escalier; dans le hall, il n’y a personne, dehors UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 313 non plus.Tout est simple.Le guichet est ouvert et le train de Paris sur le premier quai.Maintenant ça ne dépend plus de lui.# # # Dans ces histoires, le plus terrible, c’est le réveil.11 faudrait ne jamais se laisser happer par le sommeil, ou ne plus ouvrir les yeux.Déjà les bruits de la journée entraient dans la tête de Jessica; ses paupières ne la protégeaient plus de la clarté.Elle tricha en se glissant sous les couvertures.Si seulement il suffisait de ne pas voir.Il valait encore mieux le prendre de face ce matin inexorable.C’est aujourd’hui.et sa main se crispa sur les draps.Elle ne s’était jamais sentie aussi mal.La chambre devait être libre pour midi.Elle ignorait l’heure du train et la crainte de le manquer lui fit rejeter les couvertures.Tout en faisant couler de l’eau, elle pensa à ce qui s’était passé la veille.Entre ces murs, à l’abri, elle regretta l’irrémédiable.Ce n’était pas pour des raisons morales qu’elle avait remis l’argent puisqu’il n’y avait pas eu de choix.Elle avait obéi à la peur tout simplement.Et après le calme de la nuit, il ne lui restait que d’amers regrets.Regrets d’avoir été trop vite, regrets de n’avoir pensé qu’au présent.Maintenant peu à peu elle entrait dans cet avenir morne.Tout était raté.Elle regarda couler l’eau sale avec dégoût.Elle se jeta sur le lit défait et encore tiède.Qu’est-ce que je vais devenir maintenant?Elle vit autour d’elle le désordre du matin, ses vêtements épars.En bas, une femme lavait à grande eau le carrelage de l’entrée.Jessica tendit sa clef et poussa la porte.C’était l’heure de la clinique.Devant l’arrêt, le tramway qui ne 316 MINOU PET ROW SKI l’emporterait pas, celui quelle n’avait plus aucune raison de prendre; elle comprit que tout était bien fini.Je ne peux plus rester ici.— A quelle heure, le train pour Paris?— 11.05 h.Vous voulez un billet?— Merci, j’ai le mien.— Vous avez de la chance d’aller à Paris! Elle esquissa un pauvre sourire.La chance! A quoi ça tient la chance! Paris! parce que c’était plus facile, parce que c’était la destination indiquée sur le petit carton marron, son retour.Quatre jours à peine de passés et quelle portait comme de lourdes années.Encore quelques heures à subir cette ville qu’elle haïssait, mais qui ne pouvait plus l’atteindre.Dans la rue du Mont Blanc, la gorge nouée, les mains enfoncées dans ses poches, elle marchait; les boutiques étaient encore fermées.Ses yeux embués absorbaient ce qui se déroulait autour d’elle.La vie.Les tramways remplis de travailleurs glissaient sur la pente douce de la rue.Aux terrasses, les fauteuils d’osier, vides, semblaient abandonnés; ce n’était plus qu’un décor à la fin d’un drame.Elle restait le seul personnage en scène et il y avait quelque chose à la fois sinistre et désolant dans cette inertie.Elle longea le quai et traversa un pont désert.Le vent ramenait ses cheveux qui se collaient sur sa bouche.En-dessous, l’eau grise, bouillonnante; elle restait là, suspendue au-dessus du vide mouvant.Elle se pencha.Des hommes qui passaient à bicyclette se retournèrent.Non, elle ne sauterait pas, ce serait grotesque.Il y avait la barrière quelle pressait contre elle, puis le geste qu’il aurait fallu faire de retrousser sa jupe, et ce geste gauche et indécent de relever la jambe.Cela ôtait toute dignité au suicide.Bien sûr, si la barrière n’existait pas.Elle resta quelques instants droite, fixant l’eau avec achat- UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 117 nement, jusqu au vertige.Elle oscilla doucement vers la barre d’appui.Ce n’était qu’une comédie.N’est-ce pas fascinant de se faire croire qu’on peut avoir tous les courages.Le cœur n’y était plus.Elle reprit sa marche, la main glissant sur la rampe noire et sale; les rues inconnues s ouvraient devant elle.Au hasard, elle entra dans un café.Dans le regard des autres, il y avait encore de l’étonnement.Ce quelle pouvait s’en foutre à présent de ce qu’ils pensaient: elle était loin, dans son passé révolu, ses souvenirs.« J étais trop bien en Amérique et je l’ignorais ».C’était faux.Elle ne s’était jamais sentie vivre là-bas.Une existence chloroformée.Retrouver seulement l’enfant, l’homme, leur rendre tout 1 amour perdu de ces dernières années.Jessica n’y croyait plus.Tout était pourri: fausse, l’humilité devant ce bonheur; faux, ce désir de ne plus jamais se plaindre: les serments des désespérés valent les serments d’ivrognes.Jamais plus elle n’aurait accès à cette vie-là: Dead end.comme disaient les Américains.Et pourtant elle ne pouvait pas disparaître sans explications; les fuir, c’était encore les trahir, eux qui n y étaient pour rien dans tout ce gâchis.L’enfant naîtrait à cause de sa lâcheté.Sans doute, plus tard, elle dirait tout à cet homme, son mari, celui qui n’avait rien compris avant.Que comprendrait-il à présent?Jessica ouvrit son sac pour payer; au fond il y avait la lettre, 1 autorisation du légiste.Elle la prit et la tourna entre ses doigts.C’était une enveloppe épaisse au grain serré, une enveloppe qui ne trahissait pas son secret.Je ne veux pas lire.ça fait déjà si mal! Elle la posa à plat.Une idée surgit, une de ces idées qui ont à peine le temps d’éclore que déjà elles meurent: courir à la clinique, expliquer, jouer une dernière carte.Elle resta clouée sur 318 MINOU PETROWSKI sa chaise; son imagination faisait le tour de la ville, mais son corps las n’obéissait plus.Le corps renonce avant l’esprit.Elle secoua la tête.Le ciel s’éclaircissait, il ferait beau comme au premier jour « J’ai vécu jusqu’à Genève, pensa-t-elle; je ne savais pas que cette ville serait mon arrêt de mort ».Elle se remit en marche.La gare était sur l’autre rive, mais elle lui tournait le dos, simulant l’indifférence; c’était tout ce qui lui restait: jouer la comédie, se croire libre, sans attaches.De temps à autre, elle retrouvait sa lucidité.Je me suis usée pour rien.Toutes ces journées de lutte, ces gestes dangereux et inutiles pour aboutir à ce silence.J’ai crevé de peur, d’espoir, inconsciente, aveugle et stupide, pour en arriver là.Encore deux mois et son corps refuserait de dissimuler plus longtemps sa vérité: elle serait grosse, enceinte pour tous.Où conduire sa vie maintenant.Si seulement elle avait pu choisir.Mais elle n’avait rien voulu, ni le vol, ni l’avortement, et encore moins l’enfant.Au fond, mettre cet enfant au monde ne servait à rien.La vie continuerait, sordide, et elle, que deviendrait-elle, perdue entre l’enfant sans père et, là-bas, l’enfant sans mère.Quelle morale pouvait admettre cela?Un jour l’enfant lui reprocherait d’être vivant; il dirait qu’il n’avait rien demandé.Que répondre?Elle non plus ne le voulait pas.Quelle saloperie, l’amour! Plus jamais! Elle hocha la tête.Mais si, ça recommencerait avec les craintes, les précautions inutiles, les dégoûts habituels.C’est cela qu’il faudrait changer.Elle s’était égarée loin dans les rues.Une brume flottait, irréelle, au-dessus du lac.Jessica prit l’enveloppe et la déchira en petits morceaux quelle sema le long du chemin.Ne plus avoir aucun UN ÉTÉ COMME LES AUTRES 319 souvenir de cette ville.La clef plate s’était glissée dans la doublure.Ça non plus il ne fallait pas le garder; elle la serra dans sa main, se pencha et la laissa choir verticalement; à cet endroit, l’eau était si claire qu’on distinguait l’objet brillant qui reposait tranquille et innocent au milieu des cailloux.Elle lâcha la barre et remonta vers la gare.Des larmes lui vinrent aux yeux.Elle se retint de pleurer et pressa le pas sans doute pour ne pas retourner en arrière.« Je ne veux pas, criait-elle.» Au carrefour, l’agent l’arrêta.— Il faut traverser dans les clous, l’intersection est dangereuse.Des hommes, des femmes la bousculaient.Elle pensa au train.Des voyageurs s’affairaient dans tous les sens.L’impatience du départ, la fatigue de l’arrivée, elle appartenait déjà à ce mouvement.Une femme la bouscula et s’excusa.Une femme qui lui ressemblait, qui posa sa valise et regarda longuement la ville.Jessica prit la direction de la consigne.# # # Les employés ouvrent les boîtes tous les quinze jours.Qu’est devenu l’argent dans l’enveloppe brune?Remis à quelques œuvres?A moins qu’il n’y soit encore.Ottawa, le 13 octobre 1962. JEAN-MARIE COURTOIS HISTOIRE DE RAT Conte JEAN-MARIE COURTOIS — Au Canada depuis 6 ans.D’origine française.N’a encore rien publié.A travaillé dans la construction et dans les mines d’uranium en Ontario.Suit des cours à la Faculté des Sciences de l’Université de Montréal. « Oui, mes enfants, j’ai navigué sur les mers lointaines pendant de nombreuses années, j’ai fait le tour du monde, visité les 5 continents, j’ai traversé la ligne à plusieurs reprises; mes voyages m’ont conduit vers des pays merveilleux où j’ai connu des aventures magnifiques; et toute ma vie n’aurait été qu’un beau rêve sans la menace perpétuelle que constituait pour moi le chat du bord».Ainsi parlait le père Grignotart, vieux rat plein d’expérience et de sagesse, un soir d’hiver, à la veillée, dans un entrepôt à grain du port de Montréal, où il avait élu domicile.Devant lui, serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud, une demi-douzaine de jolies petites souris et de ratons, les yeux grands ouverts, les oreilles pointues dressées toutes droites, écoutaient bien sagement les récits de voyage de ce vieux rat de mer.« Il faut vous dire, continua le père Grignotart que j’ai commencé mon métier de marin très jeune.A cette époque, la navigation était moins rapide que maintenant.Il fallait 12 à 15 jours pour traverser l’Atlantique, alors qu’aujourd’hui on est rendu en une semaine.Malgré ça, on éprouvait à naviguer un charme indéfini, une poésie séduisante et captivante qui vous attiraient vers les choses de la mer.Je me rappellerai toujours mon premier embarquement.Après avoir pris conseil auprès d’un vieux rat, j’avais décidé d’embarquer sur un cargo en partance de Montréal pour la Norvège.Nous avions choisi ce bateau, car le chat du bord était vieux, sourd et à moitié gâteux.La 324 JEAN-MARIE COURTOIS traversée s’annonçait bien.Nous étions en été, le temps était beau, notre cargaison se composait de blé canadien; donc les vivres nous étaient assurées pour longtemps; l’équipage ne comptait que de braves marins, ayant à leur tête un loup de mer chevronné qui connaissait les océans comme sa poche.Peu avant le départ, mes parents et amis m’accompagnèrent à bord.On me recommanda à de vieux rats qui avaient fait la traversée plusieurs fois, et qui voyageaient avec moi.Mon père me donna ses derniers conseils: « Sois prudent, ne courate pas n’importe où, écoute bien les grands rats, et suis leur exemple, si tu veux vivre en paix, ne prends pas froid et surtout fais attention aux chats et aux tapettes à rats » ! Puis ayant salué ma famille et mes amis, je gagnais ma cachette au fond de la cale, la larme à l’œil et le sourire aux lèvres, le cœur triste en m’éloignant de ma ville natale, et l’âme réjouie à la pensée du beau voyage que j’entreprenais.Bientôt on entendit des coups de sifflet, des commandements, des gens qui couraient sur le pont.Le navire s’ébranlait; nous quittions le port.Profitant de l’effervescence et de l’activité qui régnaient à bord au moment du départ, je réussis à monter sur la dunette arrière, guidé par un rat qui m’avait pris en amitié.Un spectacle inoubliable se présenta à nos yeux.Notre bateau glissait lentement sur le fleuve large et majestueux, entre les rives verdoyantes parsemées de petites maisons blanches, tandis que derrière nous la ville s’estompait dans le lointain et que la belle silhouette du Mont-Royal diminuait peu à peu pour disparaître enfin à l’horizon.Au-dessus de nos têtes, la cheminée laissait échapper de grosses bouffées de fumée noire, qui montait dans le ciel bleu comme un beau panache, véritable marque de la noble élégance de la marine. HISTOIRE DE RAT 325 Je restai longtemps, immobile et silencieux, tout émerveillé par ce panorama.Soudain, un grand bruit se fit entendre à travers le bateau, comme un énorme mugissement.Je fus tout effrayé et m’aplatis par terre.« N’aie pas peur, me dit mon compagnon, c’est un coup de sirène, pour saluer un navire que nous croisons ».En effet, on vit passer à tribord un joli cargo tout blanc qui remontait le fleuve.Il répondit à notre salut par un autre coup de sirène et continua sa route.Bientôt nous arrivâmes à Québec, la ville aux mille charmes.J’admirai en passant la beauté du site et la position de la cité, construite en véritable gardienne du fleuve.Puis le bateau s’engagea dans le golfe du Saint-Laurent, pour gagner enfin l’Atlantique.Mon premier contact avec la haute mer fut des plus saisissants.Je ressentis comme un étourdissement devant cette immense étendue d’eau, se mélangeant avec le ciel à l’horizon.Le vent au large qui soufflait par rafales, apportant avec lui les gerbes d’écume mêlées d’iode et de sel, les dernières mouettes, toutes blanches, tournant et voletant autour du bateau, avec de petits cris aigus, le roulis et le tangage du navire nous berçant comme dans une grande balançoire, le murmure des vagues et le ronronnement des moteurs, pareils à une chanson monotone, tout celà me charmait et me grisait.Mon métier de marin commençait alors.Je m’habituai vite à cette nouvelle existence, et grâce à l’enseignement de mes camarades, mon apprentissage fut de courte durée.La colonie ratière comptait une douzaine d’individus, pour la plupart de vieux navigateurs.Il y avait quatre rats norvégiens rentrant chez eux, après une visite au Canada, un gros rat d’Afrique, tout noir, qui voyageait de par le monde, pour voir du pays.Nous l’avions surnommé « le dormeur », car il dormait la plu- 326 JEAN-MARIE COURTOIS part du temps; c’était d’ailleurs un garçon très sympathique.Le reste du groupe se composait de rats canadiens qui étaient marins de leur état.Nous fraternisâmes très vite et peu à peu notre vie à bord s’organisa.Souvent nous partions en reconnaissance à travers le bateau.On me fit ainsi visiter les cales, les cabines de l’équipage et même la salle des machines.La nuit, quand le chat dormait, nous faisions des expéditions à la cuisine, fourageant dans les placards, inspectant les poubelles, grattant les vieilles boîtes de conserve.Et si nous ne trouvions rien à nous mettre sous la dent, il nous restait toujours la consolation de nous rabattre sur le grain de la cargaison, source inépuisable de nourriture.Notre vie s’écoulait, ainsi douce et paisible.Pourtant un matin, la tempête se leva.N’étant pas encore familier avec le gros temps, durant deux jours je fus malade comme un chien, pardon comme un chat.Tout tournait autour de moi.Je sentais battre mon cœur dans ma tête, et je croyais vomir mes tripes et ma rate.Pour m’encourager, les amis me disaient: « Ne t’en fais pas, c’est le métier qui entre, tu en verras d’autres, ce n’est qu’une question d’habitude ».Et le dormeur ajoutait, voulant me donner du cœur au ventre: « Si tu voyais le chat, il fait une gueule de poisson crevé; et il est comme ça à chaque tempête ».En fait, il paraît que le « gâteux », (c’était le sobriquet du chat) n’en menait pas large au fond de sa cuisine.Pale, livide, vautré dans un panier, il vomissait tout ce qu il savait.Enfin le beau temps revint et avec lui la vie calme et paisible.J’en profitai pour perfectionner mes connaissances de marin, et les camarades me montrèrent les vieilles ficelles du métier: deviner l’arrivée du chat à son odeur, HISTOIRE DE RAT 327 faire partir les tapettes à rats sans se faire prendre, acquérir le pied marin, prévoir le temps qu’il fera d’après le vent et les nuages, et mille autres petites astuces et finesses qui font les charmes de la profession.Un après-midi, alors que tout était tranquille, un rat norvégien descendit quatre à quatre dans la cale et tout ému s écria: « Terre, terre, on aperçoit une terre, ce doit être la Norvège, car je sens l’air du pays ».En un clin d œil, nous voilà tous sur le pont et nous apercevons dans le lointain un magnifique massif montagneux.Lentement, notre bateau s’approcha et à la nuit tombante, nous accostions dans un grand port plein d’activité.Nous étions en Norvège.Après avoir chaudement remercié les membres de la colonie ratière, je les quittais en leur souhaitant bonne chance, et à la faveur de l’obscurité, le cœur léger et 1 âme fière, je débarquais en terre étrangère.Le temps de faire connaissance avec le pays, de visiter un peu la ville, et hop! là, deux jours plus tard je rembarquais sur un bateau espagnol à destination du Portugal.Je trouvai à bord une colonie nombreuse, constituée de rats fort plaisants, espagnols pour la plupart comme l’équipage.La traversée fut très agréable.Tous les soirs, sur le pont, les marins chantaient et riaient au son des guitares et des bandjos.Moi, caché dans un petit coin, j’admirais ce spectacle jouissant du coup d’œil et du concert, tandis qu’en bas, dans la cale, la colonie ratière faisait sa fête à elle avec autant de bruit, sinon plus que les marins.Tant et si bien qu’un soir le chat eut vent de l’affaire et fit irruption dans la fête, en sautant sur les rats comme la misère sur le pauvre monde.Toute l’assemblée se dispersa en vitesse, et les réjouissances se terminèrent là pour cette fois.Malheureusement, trois des nôtres 328 JEAN-MARIE COURTOIS restèrent entre les griffes du chat qui les croqua.Ils étaient victimes de la danse.Ce fut bien triste.Cet événement jeta la consternation dans la colonie.Mais aussi quelle idée de faire tant de bruit, presqu’à la barbe du chat; d’autant plus que celui-ci n’était pas gâteux, mais plutôt dangereux.Aussi durant toute la traversée, je dormis comme les gendarmes: d’un seul œil, et de l’autre, je veillai; car il valait mieux prévenir que guérir et la vigilance est une belle vertu.Malgré cet incident fâcheux, notre voyage se termina bien, et après un court séjour à Lisbonne, je repartis pour des contrées nouvelles.Je visitai ainsi la Belgique, la Hollande, l’Allemagne et le Danemark, pays charmants, mais où il y a beaucoup de chats pour vous empoisonner l’existence.Plus d’une fois, j’eus affaire à ces sales bêtes, mais je réussis toujours à leur glisser entre les pattes.J’étais devenu un rat chevronné connaissant toutes les ruses du métier.Avec les premiers froids, je retournai à Montréal où ma famille me reçut en grande joie.Je pris pension chez le directeur de la police du port, derrière l’Eglise du bon Secours.Je me rappelle que ce brave homme avait dans son garde-manger de grosses galettes de raisins secs auxquelles je faisais de petites visites nocturnes.Je passai ainsi tout l’hiver, bien au chaud, dans le grenier, et au printemps, poussé par le démon de la navigation, je repris la mer.Cette fois-ci pour l’Amérique du Sud, les mers tropicales et le soleil.Là-bas, les rats sont d’une indolence et d’une insouciance délicieuse.On ne les voit point affaires, industrieux et rapides comme les rats de chez nous.Au contraire, ils vont calmes et paisibles, d’un petit pas de sénateur.On dirait toujours qu’ils font la promenade et ils passent le plus clair de leur temps à se faire griller au HISTOIRE DE RAT 329 soleil.Quant aux chats, n’en parlons pas.Ils personnifient la paresse et la lâcheté.Tout juste s’ils ont la force et le courage de nous courir derrière.Pouah! C’est là-bas que je vis pour la première fois des cocotiers, grands arbres au port majestueux, balançant dans le vent leurs palmes gracieuses.C’est là-bas aussi que j’aperçus des étoiles et des constellations nouvelles, vives et scintillantes comme des diamants célestes dans la nuit claire des tropiques.Car nous étions dans l’hémisphère sud, nous avions traversé l’équateur ou selon l’expression des marins nous avions passé la ligne.Et comme toujours le passage de la ligne donna lieu à des réjouissances et à des festivités.Pour l’équipage, ce fut le tribunal de Neptune, dieu de la mer et les châtiments appliqués aux voyageurs qui passaient la ligne pour la première fois.Quant aux rats, une vingtaine en tout, ils se livrèrent à des bacchanales et à des orgies sans noms.Pour marquer le coup, nous avions entamé une partie de la cargaison: 2 boîtes de chocolats suisses, doux et fondants à souhait, 3 caisses de petits biscuits d’Italie, sucrés et croustillants, 2 gros jambons de Chicago dans lesquels nous mordions à pleines dents, tant ils étaient bons, et 4 douzaines de fromages forts qui sentaient la vieille chaussette à plein nez.Ah, quel délice! A l’évocation de toutes ces friandises, un frisson de gourmandise parcourut l’auditoire du père Grignotart.Les jeunes souris et les ratons se poussaient entre eux, en faisant les yeux blancs et en se léchant les babines, tandis que leur petite queue frétillait d’envie et de plaisir.« Mais, poursuivit le narrateur, le clou de la fête fut un tonnelet de tire d’érable en provenance du Canada.Nous l’avions réservé pour le dessert tant il nous semblait bon par son parfum et son arôme.Ah, mes amis, quelle 330 JEAN-MARIE COURTOIS comédie! Dès les premières bouchées, nous voilà empêtrés dans de grands fils de gomme, comme des mouches dans une toile d’araignée.Ça se collait partout, entre les dents, dans les moustaches, autour du nez, ça vous bloquait le gosier, et vous étiez à moitié étranglé.Les uns toussaient, les autres crachaient, celui-ci éternuait, celui-là reniflait.On essayait par tous les moyens de se libérer.Ici on se mettait sur le dos, les pattes en l’air pour tenter de faire descendre la chose, là on se roulait par terre, quelques-uns tapaient du pied, d’autres sautillaient sur place et tout le monde crevait de rire, tant notre situation était comique.Les copains nous aidaient bien à nous défaire, mais c’était encore pire, car ils se prenaient dans ces filets, et il fallait les aider à leur tour.On aurait dit une bande de chats tombés dans un pétrin.Enfin, à force de patience et d’assistance mutuelle, nous arrivâmes à nous libérer.Cette histoire me rappelle une aventure à peu près similaire qui m’arriva l’année suivante.J’avais alors entrepris une croisière en Méditerranée, et un jour notre cargo fit escale à Marseille, en France.C’était justement le 14 juillet, fête nationale du pays.Tout l’équipage descendit à terre pour s’amuser, et le chat du bord était parti faire la Java sur les quais du port.Nous étions les maîtres du navire, bien décidés à fêter le 14 juillet à notre façon.Un collègue découvrit dans la cargaison un tonneau de vin de Bourgogne.En un clin d’œil, nous mettons le tonneau en perce et nous voilà tous en train de boire à tire-larigot.« Glou, glou, glou, à la santé du capitaine; glou, glou, glou, à la santé de la marine; glou, glou, glou, à la santé de Neptune; glou, glou, à la santé des rats; glou, glou, glou, vive le 14 juillet! ».Et bois que je te bois, de fil en aiguille, la température monta, ou comme HISTOIRE DE RAT 331 on dit dans la marine, « il y avait du vent dans les voiles ».Alors commença dans le bateau une sarabande effrénée.On couratait de tous côtés, les uns derrière les autres, en zigzagant de droite à gauche, on se pendait par la queue, on se roulait dans les cordages, celui-ci faisait la cabriole, celui-là mettait les pieds au mur, les uns glissaient dans les flaques de vin, les aurtes faisaient la pyramide et se retrouvaient tout à coup par terre, assis sur leur derrière.Ici on faisait la farandole, là on dansait à reculons.Et toujours cette maudite barrique qui coulait, et toujours les petits rats qui se désaltéraient entre 2 courses ou 3 cabrioles.A force de boire, on vous vira une de ces brosses magistrales, quelque chose de soigné.Bref, au bout d’une heure toute la colonie ratière était saoule.Je crois que la fête continua ainsi dans l’hilarité la plus complète jusqu’à une heure avancée de la nuit.Pour ma part, je perdis bientôt la notion des choses, et quand je revins à moi, le lendemain matin, je me trouvai, sans savoir pourquoi ni comment, en pleine mer, à bord d’un bateau charbonnier.Ma croisière en Méditerranée était finie.En effet, le charbonnier fila directement jusqu’au grand port africain de Dakar.Ah, ces lendemains de brosse, ça vous réserve des surprises.Voilà ce que c’est que de manquer de mesure et de sagesse.On boit, on boit, on ne sait plus s’arrêter et l’on se retrouve en fin de compte, dans une souricière ou sur un charbonnier.Personnellement, je fus bien puni, car sur ce bateau, il n’y avait pas grand’chose à manger et je faillis crever de faim.Aussi ce fut avec un immense soulagement que je débarquai à Dakar, où je rencontrai devinez qui: le dormeur, oui, mes amis, le dormeur en personne, toujours 332 JEAN-MARIE COURTOIS aussi placide et sympathique.Il ne voyageait plus et s’était retiré à Dakar.Il m’annonça une bonne nouvelle: le gâteux avait crevé durant une grosse tempête (bon débarras).Sous la conduite du dormeur, je visitai la ville et ses environs où j’aperçus des choses merveilleuses, car vous savez que l’Afrique, cette terre de mystère et de sortilèges nous réserve toujours des surprises.C’est ainsi que sur les quais du port, je vis de mes propres yeux des montagnes de cacahuètes dans lesquelles se donnaient rendez-vous les rats de plusieurs nationalités débarqués dans ce grand port.Aussi avions-nous surnommé ces montagnes « Rata-polis », c’est-à-dire la ville des rats.J’aperçus aussi des arbres splendides, tels le baoba et l’ébène, gros comme des cheminées de bateaux, noirs comme du charbon, durs comme la pierre et parfumant le musc et tous les arôme de la forêt tropicale.Mais ce qui me passionna le plus, ce fut la visite d’une ménagerie composée des animaux de l’Afrique.Il y avait tout d’abord l’éléphant Boudou, le plus gros des animaux.Il avait l’air bien gentil, un peu pataud cependant, avec sa grande trompe qui lui pendait au milieu de la figure.Nous aperçûmes ensuite les girafes avec leur long cou perché tout là-haut sur leurs pattes.Il y avait aussi les hippopotames et les crocodiles, à moitié endormis dans l’eau jusqu’au ventre.Dans un coin bien tranquille, se trouvaient les gazelles, des amours de petites bêtes, aux pattes fines et menues et aux jolis yeux doux.Elles grignotaient leur fourrage bien gentiment, avec des gestes délicats et gracieux.En passant devant elles, le dormeur et moi, nous les saluâmes de la tête, et elles nous regardèrent d’un air tendre et tout étonné. HISTOIRE DE RAT 333 Il y avait aussi des zèbres, zébrés de noir et de blanc; des autruches au croupion orné de belles plumes roses; des perroquets de toutes les couleurs et des singes qui criaient et gesticulaient comme des perdus.Mais ce qui m’impressionna le plus, ce fut le lion, le roi des animaux.Figurez-vous un chat géant, avec une crinière énorme, et des griffes et des dents ! ! ! oh, mes enfants ! Celui-ci était couché au milieu de sa cage et il tenait entre ses pattes une carcasse qu’il dévorait à pleine gueule.On aurait dit qu’il n’avait pas mangé depuis 3 jours.Quand il eut terminé, il se dressa sur son séant et alors ce qui se passa fut affreux.Voulut-il faire un rot ou exprimer sa satisfaction d’être repu, je n’en sais rien.Toujours est-il qu’il poussa un rugissement si énorme et si terrible que toute la ménagerie en fut terrifiée.A ce bruit épouvantable, les hippopotames disparurent sous l’eau, les gazelles se mirent à trembler comme des feuilles, les crocodiles claquèrent des dents, les perroquets devinrent muets comme des carpes, les singes se bouchèrent les oreilles, les autruches s’enfouirent la tête dans le sable, les girafes se plièrent en quatre et les zèbres se mirent à courir en rond dans leur cage comme des fous.Seul Boudou resta calme et placide, se contentant de dresser ses grandes oreilles à ce bruit insolite.Quant à moi, plus mort que vif, je pris mes jambes à mon cou et m’enfuis le plus loin possible.Et pour essayer d’oublier cet instant d’épouvante, je me dépéchai de quitter la ville par le premier bateau.Et aujourd’hui encore, à la seule pensée de ce rugissement, je sens tous les poils de mon dos se dresser d’horreur et j’en frémis d’effroi.Si dans ma vie, j’ai connu des moments désagréables, j’ai vécu aussi des heures charmantes.Comme par exemple 334 JEAN-MARIE COURTOIS le séjour que je fis à Bombay en tant qu’invité d’un rat notable de la région.Ce rat habitait le palais d’un prince hindou, palais merveilleux, décoré de belles sculptures, orné de pierres précieuses et où je fus traité avec beaucoup d’honneur par mon hôte.C’est ainsi que caché sur le toit du palais, je pus assister au retour d’une chasse au tigre; il y avait cinq éléphants encore plus gros que Boudou, tous caparaçonnés d’or et de riches tapis.Sur les quatre premiers étaient montés les chasseurs et le cinquième portait le cadavre d’un énorme tigre jaune et noir, à la gueule entr’ouverte.On me fit aussi visiter les jardins du palais qui renfermaient des fleurs rares et des plantes médicinales ayant le pouvoir de vous faire vivre très vieux.J’en grignotai quelques feuilles et me sentis brusquement rajeuni de plusieurs années.Je garde également un excellent souvenir de mon escale au Japon, pays riche de vieilles traditions et d’une civilisation pittoresque.Là-bas les rats sont d’une extrême politesse et vous saluent avec mille civilités et mille courbettes.C’est à Nagasaki que je fis la connaissance de la famille Kibouftou, famille ratière japonaise installée dans cette ville depuis plusieurs générations.Les Kibouftou habitaient près du port.Ils avaient élu domicile dans des bottes de feuilles de thé destinées à l’exportation.Avec ce genre de logement, les locataires étaient obligés de changer d’habitation tous les 15 jours, car les débardeurs les forçaient à fuir régulièrement.Malgré ce petit inconvénient, les membres de la famille Kibouftou étaient toujours d’une humeur réjouie et souriante.Ils m’invitèrent plusieurs fois à partager leurs repas constitués principalement HISTOIRE DE RAT 335 de gros grains de riz et de feuilles de thé que l’on grignotait à même les murs de l’habitation.Et ces repas étaient pour moi de véritables régals et des festins succulents.Je passai aussi des jours délicieux dans les îles du Pacifique à l’ombre des palmiers, bercé par le chant de la mer et le murmure du vent.Mais ce bonheur fut bientôt troublé par une affreuse nouvelle.Le Canada était en guerre, on mobilisait la marine.A toute vitesse, via Panama, je regagnai Montréal, mon port d’attache.J’y trouvai la colonie ratière sur pied de guerre.Tous les rats marins embarquaient.Et c’est ainsi que durant toute la durée des hostilités, je fis les convois sur l’Atlantique.Heures sombres, moments tragiques, où l’on naviguait en formations serrées, les nerfs crispés, l’esprit tendu, à la merci d’un ennemi invisible.Si nous jouissions d’une sûreté relative, (les chats ayant débarqué, sentant le danger), il n’en restait pas moins le risque constant des sous-marins, et plus d’un de mes camarades disparurent dans les torpillages.Ce fut abominable, et la guerre est une chose affreuse.Une fois la paix revenue, je fis encore un voyage dans les mers des Antilles pour essayer de retrouver le charme d’autrefois et le bonheur interrompu par la guerre.Mais ce n était plus comme avant et je ne pouvais pas me réadapter.Aussi je pris ma retraite.Et depuis ce temps-là, retiré à Montréal, dans ce grand port qui m’a vu naître et où viennent des bateaux des quatre coins du monde, je repense à ces voyages merveilleux, à ces pays lointains, à ces escales pleines de surprises et d’aventures qui ont enchanté toute ma vie de m^rin. 336 JEAN-MARIE COURTOIS Et c’est ici que j’espère finir mes jours, sur les bords de ce grand Saint-Laurent, fleuve majestueux dont les eaux calmes et profondes coulent lentement et vont se jeter dans l’immense océan, trésor cher au cœur du marin et trait d’union entre tous les gens de mer.J.-M.Courtois Achevé d’imprimer aux ateliers BEAUCHEMIN Limitée, à Montréal, le huitième jour de février mil neuf cent soixante-trois. Imprimé au Canada Printed in Canada Si 8'44 .^9 Ec 7 7 ecu 206567 V, 15 âÊS ATELiSRS D£ REUUKi UW1964 bcaudorB!"
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