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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 17
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1964, Collections de BAnQ.

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rmvr. VEBI& Pibliotftèqueiaationale bu (auébec fUr >|Tt f ;V- ^ ,':î, MONTRÉAL Marcel DUBÉ OCTOBRE Théâtre • Jean-Louis BEAUDOIN LA LOI DES CORONERS Octave CRÉMAZIE LETTRES • Jacques MARTEAUX • Jean MARCEL • Eloi DE GRANDMONT • Gérald GODIN • Naim KATTAN c i BIBLIOTHEQVE^i# MINT=5VLPICE tropole natale! On ne pouvait pas compter sur pareille atmosphère pour vous rappeler au bon sens.D’ailleurs, je me demande ce qui aurait bien pu m’inspirer une vaine UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 71 sagesse en ce moment-là.L’apparition inopinée de mon père, elle-même, ne m’eût pas refroidi! Le premier taxi venu m’embarqua et fila vers l’aéroport.Il m’arrêta devant une porte que surplombait un drapeau et que gardait un agent armé d’une mitraillette.Je m’apprêtai à invoquer le nom de Palivec, mais le fonctionnaire ne me demanda rien.J’entrai.Le chef était là, dans la première place.Tout autour, une dizaine de policiers en uniforme attendaient je ne sais quoi.Lui, paraissait bien embêté.Il allait sur ses grandes jambes, de long en large et, lorsqu’il virait de bord pour se retourner, on lui voyait un regard tragique.Je pris, en anglais, mon ton le plus distingué, pour dire: — Je me rends à l’appel de M.Palivec.Je n’eus garde d’oublier le tzt tchèque.Le chef sursauta comme si un courant à haute tension lui avait passé sous les pieds.— Palivec?souffla-t-il, Palivec?On va vous conduire vers lui, si vous voulez.Après cela, je crois qu’il sera bon que nous prenions des dispositions ensemble.L’autre grand policier, celui qui ne quittait pas le Chef, me fit un signe discret et me désigna une porte.Mais il ne s’effaça pas devant moi, passa le premier et se contenta de maintenir le battant pendant que j’entrais.Dans un coin, sur un châlit de bois, gisait une forme allongée, recouverte d’une toile de tente militaire.D’un geste, l’officier de police souleva ce suaire improvisé.Je reculai si puissamment que mon corps vint frapper d’un seul bloc la porte refermée derrière moi.Palivec était bien là.Je le reconnus au tussor de son veston car, pour la tête, il n’en avait plus que la moitié: toute la partie supérieure avait sauté sous l’action de 72 JACQUES MARTEAUX quelque explosif, à moins que ce ne fût de quelque massue primitive.J’eus de la peine à faire tourner le bouton et à m’extraire de la chambre tant ma main tremblait.Un peu hagard et plus du tout sûr de ma distinction, je me retrouvai devant le Chef.Du doigt, celui-ci me montra un verre.J’avalai d’un trait et laissai échapper un juron — le premier de ma vie — mais le liquide était dévastateur: —'Remettez-vous, dit le Chef.Nous autres policiers, nous savons bien tout ce qu’un pareil spectacle a de bouleversant.Malgré l’habitude, cela nous fait toujours de l’effet.Quant à ce que vous avez bu, n’ayez crainte, c’est seulement de l’alcool distillé du vin de palme.Une sorte de cognac local, quoi! Il est bon.Maintenant, expliquons-nous, car Stacia exigera sans nul doute des détails.Je pensai, in petto, que j’aurais préféré apprendre le nom de ma Circé en d’autres circonstances.Mais « Stacia » était plaisant: Stacia! Et il lui allait comme un gant.— Voici les faits, continuait le haut fonctionnaire: nous l’avons tous échappé belle.Sans passer par ici, notre voiture officielle est entrée droit sur les pistes, pour s’arrêter à cent pieds environ du « jet ».Palivec était assis entre mon assistant et moi.Mon assistant descendit, puis Palivec.Je n’avais pas eu le temps de bouger que la mitraillette crépita.Elle était bien pointée, par un connaisseur, car les seize balles tirées se sont logées dans le crâne qui, évidemment, a éclaté.— Avez-vous vu l’assassin?— Ils étaient quatre dans une grosse voiture et il n’y avait qu’un policier armé devant l’avion.Celui-ci a tiré, mon assistant a tiré, j’ai tiré.mais l’émotion était à son comble et nous n’avons atteint que la carrosserie.Vous devinez que, d’ailleurs, ils n’ont pas traîné sur le terrain: UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 73 leur mitraillette crachait encore que leur roulotte démarrait déjà! Je vous le répète, ce ne sont pas des novices.— Que dois-je dire à madame Palivec?Avez-vous une idée de l’identité des tireurs?Il prit un air froid et un éclair passa dans son regard: — L’enquête est ouverte.Les premiers rapports sont réservés au gouvernement et à l’ambassade de la République Tchécoslovaque.Au reste, je serais surpris que Stacia soit incapable de vous suggérer, comme vous dites: « une idée ».— L’enveloppe?— La voici.Elle n’a pas été décachetée.Veuillez m’en délivrer décharge.Je signai le reçu et, après m’avoir vigoureusement serré la main, il ne resta au Chef qu’à conclure: — Vous ne trouveriez pas de taxi à cette heure.Il n’y a plus qu’un départ ce soir, à minuit, pour Casablanca.On va vous reconduire.Déjà un policier tenait ouverte la porte du commissariat.Je sortis.Un autre agent, symétrique au premier, tenait ouverte la porte d’une voiture dont le pare-brise était surmonté, en grandes lettres blanches, du mot « Police ».Je montai.La porte, en claquant, me fit sursauter.Nous roulions vers le centre de la ville.* * * Stacia n’était pas dans le bar.Je voulus interroger des yeux le pauvre Aliocha, mais il paraissait hypnotisé par l’enveloppe noire que je serrais entre mes doigts.Soudain, relevant le front, il me jeta un regard navrant, une expression d’agonie.Celui-ci, du moins, avait compris.Je 74 JACQUES MARTEAUX dus l’abandonner à son désespoir et pris sur moi de me diriger vers la porte du fond.Je marchais comme un automate, ruminant le récit que j’avais préparé dans la voiture.Elle n’était pas non plus dans la salle de danse, mais, sur la droite, j’aperçus une petite pièce éclairée.Stacia m’attendait, debout.Elle dominait mal son émotion et son impatience.Un pupitre à cylindre, ouvert, occupait presque toute la surface de ce bureau; elle y était accotée, raide et blême.Je passai ma langue sur mes lèvres, dans une tentative désespérée pour retrouver des soins et, lui tendant l’enveloppe, je faisais effort pour former un son quand j’entendis sa voix, douce et claire: — Il est mort, n’est-ce pas?Comment cela se fit-il?Je l’ignorerai toujours.Pourtant, je la pris dans mes bras, je baisai convulsivement ses admirables cheveux et, lorsque je sentis que sa tête s’appuyait à mon épaule, je contai enfin mon affreuse histoire, d’un trait, jusqu’à la fin et la terminai en l’adjurant de ne pas exiger de voir l’horrible spectacle qui m’avait chaviré.— A quoi bon?murmura-t-elle.Si l’on doit conserver un souvenir, c’est celui d’un être vivant, animé, agissant.Qu’est-ce qu’un cadavre?Et puis, je dois désormais accomplir seule ce que je sais être mon devoir.Il n’y a pas de temps à perdre.Ecoute, petit, et aide-moi de toute ta force.Tu t’es déjà montré noble et bon.Je ne conserve une chance de réussir que si nous ne gâchons pas une minute.Ecoute.Je vais te faire confiance et te dire ce qu’il faut.Ecoute bien.Elle me poussa jusqu’à ce que je sois assis sur le bord du pupitre, puis elle s’installa contre moi, reposée sur mes UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 15 jambes, un bras passé derrière ma tête et sa bouche dans le creux de mon oreille: — Tu as compris, mon petit professeur.Nous avions une mission à remplir mais, depuis le premier jour, ces pourceaux, ces sales bêtes, les agents secrets américains nous avaient pris en surveillance.Jusqu’à présent, il ne s’était rien passé de grave mais, aujourd’hui, j’étais sûre qu’il y aurait du vilain.Elle avait donné peu de voix, mais elle trouva le moyen de baisser encore le ton pour chuchoter: — L’enveloppe noire, celle que tu m’as rapportée, contient plusieurs millions en billets français.Il faut que cet argent parvienne, avant deux jours, à nos amis de Léopold-ville et mon mari n’avait voulu confier à personne le soin de faire le voyage et de remettre à celui qui l’attend la somme qui lui est destinée.Tu ne connais pas cette affaire du Congo.Personne ne la connaît.Ils sont là, les clans belge, anglais et américain, comme des chiens enragés qui se disputent un os.Ils veulent tous le cuivre du Katanga; les premiers tuent pour le garder, les derniers tuent pour le prendre et les pauvres Congolais, dans tous les cas, n’auront rien.Il y avait, dans son élocution, une chaleur extraordinaire.Pour être sincère, je dois avouer que l’histoire du cuivre Katangais m’était connue et me laissait de glace.Je n’ai pas la fibre politique et j’abandonne volontiers le cuivre et le reste à ceux qui en ont envie.Mais, tandis que Stacia s’enflammait, je la tenais étroitement contre moi, je l’enveloppais, je caressais ses cheveux, ses épaules et ses bras, je respirais le parfum de sa peau et, de la tête aux pieds, je me sentais grisé et palpitant.Les Congolais pouvaient bien aller à tous les diables, et avec eux les Belges, les Anglais et les Américains, pêle-mêle avec les Soviéti- 76 JACQUES MARTEAUX ques.Ce qui n’était pas douteux, c’est que Stacia ne devait pas s’évader de mes bras et, pour la retenir, j’étais prêt à tout, même à affronter les balles de mitraillette dont j’avais pu cependant admirer les effets.—^Suis bien ce que je vais te dire, mon petit Français.Tu es brave et tu es jeune.Tu feras ce que je veux parce que je t’aime bien.Tu prendras cette enveloppe, tu la mettras dans cette petite valise.Tu te caseras, le prochain matin, dans l’avion de Brazzaville.Je mets dans ta poche un papier, avec l’argent du voyage.Tu liras l’adresse où tu dois te rendre et le mot de passe que tu dois dire.Tu remettras l’enveloppe à celui qui attend et puis tu reviendras.Et nous dînerons ensemble, tous les soirs.Regarde: il y a ici une sortie dérobée.Tu la prendras et personne ne pourra te suivre.Tu vas savoir comme la vie est passionnante, mon petit neutraliste de Montréal.Tu as déjà pris un peu de fièvre.On pourra faire quelque chose de toi.Je respirais à peine.Brutalement, un vacarme indescriptible éclata dans le bar.Brouhaha, meubles renversés, hurlements et, tout à coup, un coup de feu, puis deux, puis une salve.Stacia s’arracha de moi et se précipita vers la porte.Dans sa main, je vis reluire une arme.J’esquissais le geste de la suivre quand une autre salve retentit et, perdu d’horreur, je vis le corps superbe qui venait de se détacher du mien, s’écrouler en travers de la porte! Je sentais encore sa chaleur sur moi! Stacia!.Mon esprit avait fui je ne sais où.Par quel réflexe trouvai-je la force de détendre à la fois tous les muscles de mes jambes.Je sautai sur l’enveloppe, me jetai dans la sortie dérobée que j’entendis se refermer derrière moi.Je courus tout au long du corridor et ne m’arrêtai qu’ébloui pas la lumière d’un bec électrique. UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 77 Un instant s’écoula.Presque sans connaissance, je tournai mes regards alentour.J’étais dans une rue inconnue, bordée d’immeubles administratifs, abondamment éclairée, mais déserte.Je partis, droit devant moi.* * * Au sixième pas, il fallut m’arrêter: mes jambes se dérobaient sous moi.Du bout des doigts, je m’appuyai au mur voisin et je m’obligeai à respirer profondément à plusieurs reprises.Mais rien ne fît.Un petit tremblement venait de me prendre de la tête aux pieds et je sentis que la sueur perlait à mon front.Le geste instinctif que je fis pour atteindre mon mouchoir ramena subitement dans mon champ visuel la grande enveloppe noire qu’étreignait ma main droite.Du coup, mon corps tout entier ruissela et mes jarrets plièrent.Je pensais: « Autant me promener en brandissant une bombe! » Frénétiquement, je fis passer le dangereux objet sous mon veston et le glissai sur ma hanche gauche, entre mon pantalon et ma chemise; je serrai d’un bon cran ma ceinture et reboutonnai mon veston.C’est à ce moment que la sirène de la police retentit de l’autre côté des maisons: « Et ceux-là?Pouvais-je encore compter sur leur concours?» Je portais contre ma rate un paquet de millions destiné à quelqu’un de compromettant que personne ne connaissait à Accra et le couple Palivec n’était plus apte à me protéger ni à me donner des directives.Ma position, quels que fussent les sentiments des galonnards ghanéens, imposait une prudence généralisée.Coûte que coûte, il fallait que je parvienne à l’hôtel, que je m’enferme dans ma chambre et que là, de- 78 JACQUES MARTEAUX vant un double scotch et bien calé dans mon fauteuil, je prenne en mains, fermement, la direction de moi-même.Toute résolution claire contient sa vertu.Le seul fait de savoir, sans qu’aucun doute se manifestât, ce que j’avais à faire, me rendit le minimum de forces nécessaire pour obéir à ma décision.Je repris mon chemin vers la gauche.Avant d’avoir traversé ma première chaussée je constatai que ma démarche s’assurait à chaque pas.Il me fallut marcher pendant dix bonnes minutes au moins avant que m’apparût, loin sur la droite, une place bien éclairée.Je me dirigeai dans cette direction, et bientôt, planté sur un toit, le mot « Carlton » écrit en lettres de feu se détacha sur le ciel.Je sentis mon cœur s’épanouir dans ma poitrine comme si, impromptu, les gratte-ciel de Montréal avaient surgi de l’horizon pour me rassurer.En un moment je fus rendu.Je gravis en courant les sept marches du perron, pénétrai dans le hall d’entrée sans regarder personne et me dirigeai vers l’antre du concierge.Celui qui m’avait reçu était absent, mais un autre, plus jeune, me tendit ma clef avec la plus rassurante indifférence.Le garçon de l’ascenseur n’était pas plus expressif.Il m’arrêta au troisième.Je tournai à gauche, puis à droite: numéro 312, c’était ici.Déjà soupirant d’aise, je fis jouer la serrure et j’ouvris toute grande « ma » porte: — Donnez-vous la peine d’entrer, Mister Durel: je vous attendais.Je reçus son image comme un coup de poing dans la figure! Déjà l’accent, pur Chicago, m’avait renseigné, mais la pose confirma l’origine: il était vautré dans mon fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au dossier; il souriait en coin, à l’écossaise; autour de lui, sur le lit, sur les chaises, sur la table et partout épars sur le sol, mes vêtements, mes papiers, les instruments de mon nécessaire de UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 79 toilette témoignaient d’une fouille rapide, mais consciencieuse.En un réflexe, à la seconde, je tirai la porte sur moi, donnai un double tour de clef et, bondissant dans une volte-face, me ruai vers l’escalier.Sur la première marche je me heurtai dans le concierge, le vrai, qui montait en soufflant.Sans mot dire, il me prit par la main, me fit rebrousser chemin, s’arrêta devant le 311, ouvrit avec son passe, me poussa dans la chambre et, avant de m’être retourné, j’entendis la serrure qui claquait deux fois.J’esquissai un mouvement de fureur qui aurait dû me jeter sur la porte, tous les poings dehors, pour y battre la chamade.Mais, à côté — c’était au 312 — le concierge avait déjà franchi le seuil et entrait dans le vif du sujet: — Monsieur, disait-il, si vous croyez que de pareilles manières sont admises ici, vous vous trompez! — Je me moque de ce que vous pensez, répondit calmement la voix de l’Américain.Prenez ces dix dollars et fichez-moi la paix.Mes affaires sont importantes: où est Mister Durel?— Vous pouvez garder vos dollars et je vous avertis que monsieur Durel vient d’être emmené à la direction de la police pour faire sa déposition sur ce qu’il a vu au Manhattan et sur ce qu’il a trouvé en rentrant chez lui.— Je me moque de la police et Mister Durel peut dire ce qu’il veut.Il est Canadien et j’ai des moyens de le rendre sage.— Soit.Dans ce cas, je vais de nouveau vous enfermer et je vais téléphoner au colonel Taraoré.Ainsi vous pourrez lui confirmer directement ce que vous pensez de lui et de ses hommes et, pour sa part, il sera content de vous poser des questions sur le maniement des armes américai- 80 JACQUES MARTEAUX nés.Enfin, c’est lui qui a le plus de chances de vous faire retrouver monsieur Durel.La voix épaisse et grave du brave homme riait toute seule en prononçant ses phrases.L’Américain cracha une douzaine de jurons et trois douzaines d’injures, en hurlant, mais j’entendis ses deux talons frapper ensemble le sol et, aussitôt après, les grandes enjambées qu’il multipliait pour s’en aller au plus vite.La porte du 311 s’ouvrit doucement et la face du concierge, illuminée d’un large sourire, parut dans l’encadrement.Mais le plaisir fut de courte durée car il reprit tout de suite sa gravité avec son air de crainte: — Vite, me dit-il, passez à côté, enfermez-vous, poussez le verrou et, sans perdre un instant, bouclez vos bagages.Je reviens vous chercher dans un quart d’heure.N’ouvrez qu’à moi.— Il faut que je prenne le premier avion pour Brazzaville.— Vous prenez le premier avion tout court, pour n’importe où hors du Ghana, et vous ne reviendrez que lorsqu’on vous rappellera.A moins que vous ne teniez à être enterré à côté de Stacia et de Palivec?— Stacia! Elle est morte?— Douze balles sont plus que suffisantes pour tuer une femme.Même la plus intelligente, la plus forte et la plus belle.Il n’en faut pas davantage pour vous.Je ne sais pas ce dont vous êtes porteur, ni même si vous portez vraiment quelque chose, mais je peux vous assurer qu’une forte clique de gaillards est sur le pied de guerre à votre sujet: vous restez seul, puisqu’ils ont réglé le compte à tous les autres, et ils veulent savoir, par tous les moyens, ce qu’il y a dans vos poches. UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 81 — Je descends à mon comptoir.Je vais étudier votre affaire et je reviens.Soyez prêt.— Et ma note?— Vous êtes l’invité du gouvernement.Il avait déjà disparu.Je suivis l’un au moins de ses conseils, et allai pousser le verrou.Puis, je pris la place du grand Américain dans le fauteuil et, les jambes allongées, comme lui, je saisis d’une main l’enveloppe noire et de l’autre mon coupe-papier qui traînait par terre.Comme il m’avait été dit, je ne trouvai que des billets de banque français, en tout dix millions de francs coloniaux.J’entrepris de fouiller mes poches pour y trouver le moyen de rejoindre le propriétaire de ce capital.Ma main rencontra immédiatement trois papiers pliés qui étaient « l’argent du voyage »: cinq cent dollars, mais j’eus beau prospecter à plusieurs reprises tous les recoins de mon veston, je ne découvris pas trace du papier sur lequel Stacia avait écrit l’adresse et le mot de passe.L’idée traversa mon esprit qu’il était tombé sur le parquet du bureau, à moins que la belle espionne ne l’eût repris en se séparant de moi?Quoi qu’il en fût, je n’avais plus le loisir de me poser des questions.En quelques minutes et un peu n’importe comment, je pliai mes affaires et les réintégrai dans mes valises.Rapidement, je fis mes ablutions, me recoiffai, enfilai du linge frais et me rhabillai.Sur la table, les dix millions étaient toujours étalés.J’en fis cinq liasses relativement minces, qui prirent place dans les deux poches intérieures de mon veston, dans les poches intérieures de mon manteau et dans ma poche à révol ver.J’achevais à peine quand on frappa à la porte.La voix du concierge affirma aussitôt: — C’est moi. 82 JACQUES MARTEAUX J’ouvris.Le bon gros se précipita et, tout d’un trait me dit: — Dépêchez-vous, un « jet » part à minuit, dans un quart d’heure.On le fera attendre dix minutes s’il le faut.— Je sais.Il va à Casablanca.— Peu importe.Vous venez avec moi par le monte-charge.Vous sortez par l’entrée des bagages.La voiture de police vous attend.Le terrain sera neutralisé par une force de cent hommes jusqu’au départ de l’avion.On vous rend les honneurs dus aux souverains! Et quand vous reviendrez, nous saurons vous reconnaître.A bientôt, monsieur Durel.Je lui tendis deux cents dollars.Il faut croire qu’il m’estimait davantage que les agents secrets américains car il les empocha avec une satisfaction que rien n’affadissait.# * * C’était un avion marocain, de belle taille et de grand confort.Bien qu’il se déplaçât sous le signe du croissant Koranique, on y servait tous les alcools connus et aussi des sandwiches « pure porc ».L’hôtesse de l’air était très brune, frisée et piquante: elle s’exprimait en un français des plus élégants.— Trouverai-je en arrivant une correspondance pour l’Europe?demandai-je.— Vous pourrez prendre, autant dire sans attendre, à cinq heures du matin, un avion belge qui relâche à Madrid avant de cingler vers Bruxelles.Si vous allez à Paris, il vous faudra patienter jusqu’à l’après-midi, vers trois heures.— Je vais en Espagne. UN CHÂTEAU EN ANDALOUSIE 83 Mon repas était terminé.Sans aucune intention de dormir, j’appuyai ma tête au dossier de mon siège et fermai les yeux.Je serais à Madrid entre neuf et dix heures.Je pourrais m’y procurer une voiture, l’essayer, puis compléter mes bagages et, enfin, passer une nuit réparatrice.Partant de bonne heure, le lendemain, par la plus vaste autoroute, je serais à Séville dans l’après-midi.Tout de même, la fatigue commençait à produire ses effets sur mes nerfs encore à vif! Je sentais le sommeil me gagner quand ma première pensée normale, après tant d’émotions subies, se fit jour dans ma tête: « Il faut écrire à Marjorie.» Je sursautai soudain et mes yeux s’écarquillèrent, clairs comme basilics! Marjorie! Foin du sommeil! Je la voyais maintenant dressée dans ma mémoire qui m’observait de son regard transparent, avec un doux sourire inquiet, en comptant sur ses doigts.Chère Marjorie!.Bah! Nous verrons à Séville. NAIM KATTAN DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS NAIM K ATT AN — Né à Bagdad (Irak) en 1928.Journaliste.A collaboré à un grand nombre de journaux et revues de langue arabe, ainsi qu’à des journaux, des revues et des émissions radiophoniques dans plusieurs pays européens.Emigre au Canada en février 1954.Devient citoyen canadien en 1959.Secrétaire du Cercle Juif de Langue Française de Montréal.Rédacteur-en-chef du Bulletin du Cercle Juif.Participe à des émissions à la radio et à la télévision au Canada.Entre au service du Nouveau Journal où il est rédacteur de politique internationale (1961-1962).Chargé de cours à la Faculté des Sciences Sociales, Université Laval (1962-63).Membre du comité de rédaction de Tamarack Review, de Toronto. BERNARD MALAMUD Dans les Ambassadeurs de Henry James, ceux-ci quittaient la Nouvelle-Angleterre pour aller dans les capitales du « vieux monde » confronter la réalité américaine crue et sans prolongement dans le passé avec la vieille civilisation européenne.Les « innocents » étaient projetés dans un univers de corruption auquel ils étaient mal préparés.Plusieurs générations d’écrivains américains ont, à la suite de James, tenté, par une exploration systématique de la réalité ambiante, d’échapper à l’aliénation, au déracinement et aux pièges qu’une Europe trompeuse leur tendait.Depuis Walt Whitman jusqu’à William Faulkner, les mêmes thèmes ont agité l’âme et nourri les rêves de tous ceux qui ont voulu plonger leurs racines en terre américaine sans faire des Etats-Unis une fenêtre ouverte sur l’illusion et l’évasion: la quête du salut, le recours à une nature sauvage où l’homme peut retrouver son innocence, l’évocation de cette civilisation du Sud chargée de tous les attraits de l’homogénéité et de la solidité.Les hommes « naturels » ont pris le parti de tourner le dos à l’Europe et de puiser dans des sources de la terre nouvelle l’oubli de leur solitude foncière et la force de redonner à leur vie un nouveau recommencement.Ils étaient confiants que cette terre jeune ferait éclater leur propre jeunesse.A la sage connaissance de la quiète Europe, ils ont voulu opposer la vigueur de l’innocence.Mais le cordon ombilical n’a pas été rompu.Aux récalcitrants qui ne se sont pas laissés gagner par la nouvelle aventure, aucun 88 NAIM KATTAN ambassadeur n’a eu assez d’éloquence pour les faire renoncer à un départ qui n’a jamais pu être définitif puisqu’il a été obtenu au prix d’un arrachement dont le lancinant rappel est fait à la fois de nostalgie et de souvenir coupable.A la suite des ambassadeurs et des exilés récalcitrants, l’Europe a reçu les pèlerins.Ils sont venus chargés de leurs rêves, débordant d’une ardeur généralisée et d’une candeur devant laquelle s’effacent tous les démentis de la réalité, pressés par un besoin d’opposer à l’échec un nouveau départ.Le retour en Amérique de la « génération perdue » fut-elle l’annonce de l’accession de l’Amérique à l’âge de raison, ou bien l’Europe était-elle déjà trop fatiguée pour fournir une réponse à une jeunesse qui récusait la quiétude de la sagesse mais qui en échange n’a pu trouver que les philtres de l’oubli?Déjà l’Europe avait, elle-même, commencé d’envoyer ses propres ambassadeurs.Fuyant la misère et les étroits horizons d’un avenir incertain, échappant aux pogromes, des millions d’Européens ont quitté ces terres de civilisation où les champs de bataille s’alignent aux pieds des cathédrales.Ils ont laissé derrière eux les rues sombres de l’Irlande et de l’Europe Centrale pour prendre un nouveau départ dans cette terre vierge qui promettait d’abondantes moissons à tous ceux qui n’hésitaient pas de porter la hache des défricheurs.Les rêves de l’immigrant sont trahis.Il en nourrit d’autres qui survivent aux taudis et à la cruauté des villes inhumaines.Au moins, se dit-il, ses enfants pourront aller à l’école, poursuivre leurs études à l’université et arracher au destin les promesses de réussite dont ses parents n’ont pas vu la réalisation. DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 89 Pour les fils d’immigrants, la conquête des biens de la terre fut souvent une tentative avortée.Il leur restait l’espoir de gagner les vraies richesses.Munis de toutes les armes de la conquête, ces fils des épiciers, des artisans et des colporteurs des rues populeuses de Brooklyn et de Chicago brandissaient leurs titres universitaires.Il leur restait cependant une autre bataille à livrer: occuper une place dans une société qui n’en a pas prévu pour eux.Afin d’aménager leur demeure dans cette terre nouvelle, il fallait qu’ils la redéfinissent.Pour se retrouver, ils devaient faire de cette terre informe une véritable habitation.De tout temps, l’Amérique fut le sujet favori des écrivains des Etats-Unis.Les fils d’immigrants ont repris, à leur tour, cet examen perpétuel et jamais terminé.Dès qu’ils eurent acquis un peu d’adresse dans le maniement d’une langue qu’ils n’ont apprise qu’à l’école, car leurs parents s’adressaient à eux dans les idiomes de leur terre natale, ils se sont mis à l’œuvre pour définir à nouveau l’identité américaine.La découverte de l’Amérique fut une entreprise inachevée à laquelle chaque génération d’écrivains a éprouvé le besoin de s’atteler.Chaque écrivain savait, au départ, que la route parcourue serait sans point d’arrivée, qu’il n’y aurait pas d’aboutissement à entrevoir ou à espérer.Qu’importe, il fallait qu’il reprenne, à son compte, la volonté de conquérir un univers qu’il arriverait à peine à cerner et à en délimiter les frontières.Il fallait lutter contre une terre inconquise afin d’affirmer sa présence.En se heurtant à l’indifférence de cette nouvelle terre, l’écrivain sentait vibrer dans ses veines la volonté de vivre.Les écrivains de la génération de Bernard Malamud tels que Bellow, Salinger et d’autres, plus jeunes, comme Philip Roth, Herbert Gold, sont dissemblables mais unis par 90 NAIM KATTAN la similitude des origines.A ces Juifs dont les parents ou grands-parents sont venus de l’Europe Centrale, l’Amérique a présenté son visage le moins héroïque.Leur enfance s’est déroulée dans les taudis.On leur disait que tout le continent était à leur portée, qu’il leur suffisait de travailler, d’étudier pour occuper leur place.La chimère d’un monde idéal se heurtait à une réalité moins éblouissante.Les immigrants étaient les esclaves de mille déterminismes.Chaque groupe se voyait assigner des frontières et il fallait tant d’ambition, de courage pour les franchir! Italiens, Polonais, Juifs se trouvaient parqués en petites agglomérations ethniques, cantonnés à l’intérieur des murs de petits villages linguistiques et religieux.La première couvée d’écrivains sortie des ghettos d’immigrants s’est révoltée contre un destin fermé.Ceux-ci ont exprimé leur volonté d’adhérer à la grande province américaine.Il fallait, auparavant, la rendre habitable.Les intellectuels de gauche furent les premiers à faire entendre la voix des immigrants au delà de la frontière des ghettos.Ils se sont insurgés contre un régime économique et social dont les fruits amers étaient le chômage et l’incertitude.Ils réclamaient que le présent tienne les promesses d’une histoire fabuleuse et que l’Amérique idyllique réalise les rêves que des millions de misérables ont placés en elle.Il est significatif de voir le nombre considérable de Juifs dans la nouvelle génération d’écrivains.Cela tient dans une égale mesure au conditionnement du nouveau milieu et à la culture dont ils étaient, à leur arrivée dans le Nouveau Continent, les dépositaires et parfois les porteurs inconscients.A l’intérieur des multiples ghettos, même les professions et les métiers étaient déterminés pour chaque grou- * DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 91 pe.Le fils d’immigrant s’acheminait dans le sillage de son père en s’efforçant d’octroyer à un métier de misère une dimension qui le dote de richesse, statut et considération.Ainsi, les fils des tailleurs juifs ont édifié l’industrie du vêtement et les entrepreneurs italiens furent des fils de maçons.D’autres immigrants, ceux de la génération suivante, ont rejeté, avec le destin de leurs parents, leurs métiers.Leur appartenance ethnique et religieuse, leur descendance familiale ne pouvaient leur assurer un niveau social plus élevé que celui de leurs parents.Ils ont donc emprunté des voies où priment la persévérance, l’acharnement, le travail, la ruse et l’habileté.Beaucoup de Juifs ont inculqué à leurs enfants le désir d’acquérir une richesse indestructible: la connaissance.Ils ont consenti des sacrifices pour permettre à leurs fils et à leurs filles d’aller à l’université.Ceci explique, en partie, le nombre considérable de Juifs qu’on trouve en ce moment dans le monde littéraire américain.La place particulière qu’occupe Malamud dans la littérature américaine, il la doit certes d’abord à son talent personnel.D’autres facteurs ont contribué à donner à son œuvre sa valeur particulière et sa saveur unique: l’origine de Malamud, son enfance et les circonstances qui ont vu l’éclosion de cette œuvre.Pour Malamud, la culture yiddish n’est pas faite de réminiscences et d’évocation dont aurait été nourrie son imagination d’enfant.Ce n’est pas non plus une culture apprise, volontairement acquise.Bien qu’il soit né aux Etats-Unis, Malamud porte en lui l’univers où ont vécu les Juifs de l’Europe Centrale et que ceux-ci ont transplanté dans l’East Side de New York.Comme Saul Bellow, Malamud n’a voulu ni illustrer, ni rejeter, encore moins faire l’apologie d’un monde corn- ¦ 92 NAIM KATTAN plexe qu’il a connu, antique et populaire, désuet et contemporain à la fois.Il en a toutefois exploré les valeurs; en les approfondissant il ne tentait pas d’effectuer un retour aux sources mais de partir des données concrètes de la vie elle-même.Il n’entreprend pas une croisade en vue de défendre le droit des Juifs de demeurer eux-mêmes, ni de dénoncer l’anti-sémitisme.Les valeurs dont les Juifs sont les porteurs ne sont pas étrangères à la civilisation américaine.Malamud ne dit pas: «’Acceptez-nous comme Juifs, nos valeurs, quoique différentes en apparence, sont semblables à celles des pères fondateurs ».Il dit: « Ainsi vivent les Juifs et voilà comment vivent les autres Américains.Ils ne sont pas semblables.Ils sont identiques car tout le monde est Juif ».Comme Bellow, Malamud est arrivé à un moment où toutes les assises traditionnelles sur lesquelles les écrivains américains basaient leur autorité étaient secouées par les vents de changement qui balayaient la société américaine.De la civilisation décadente du Sud, il ne restait que la légende qu’en a faite Faulkner et la lutte des ségrégationnistes contre les revendications des Noirs.La littérature de gauche était battue en brèche par le maccarthyisme, mais ce fut le stalinisme et plus encore la société de l’opulence qui lui ont porté le coup de grâce.Le dernier des survivants des écrivains communistes qui avaient acquis dans les années ’30 leurs titres de noblesse et leur large audience, Howard Fast, a, sous le coup de l’antisémitisme soviétique, fini par perdre les vestiges d’une foi affadie.Chez Malamud, il n’y a eu ni désenchantement, ni dépit.Le Judaïsme ne fut pour lui ni un refuge, ni une quête.Il n’a même pas eu à le découvrir car il faisait partie intégrante de son monde intérieur. ¦ DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 93 Malamud n’est pas un écrivain de ghetto et son public ne se restreint pas à ceux qui vivent sous la même latitude mentale et effective.Il ne s’adresse pas particulièrement à des leaeurs juifs.Il met à la portée de tous les Américains les secrets d’un monde dont la découverte est chargée de promesse et d’espoir.Malamud marque un nouveau tournant dans la littérature américaine.La percée entreprise par les fils des immigrants dans le royaume de la culture coïncide avec le désir de l’ensemble des Américains de retrouver l’Europe.Ceux parmi eux qui sentaient le continent européen s’éloigner n’avaient plus besoin de plier bagage pour aller se retremper dans le bain du vieux monde.Avec la nouvelle génération d’écrivains, l’Europe elle-même a fait intrusion sur le sol du nouveau monde.Au lieu de nouveaux Tocqueville lucides et pénétrants, l’Europe envoyait des messagers moins détachés.Avec Malamud et les écrivains de sa génération, une Europe populaire et miséreuse s’est installée dans une Amérique de misère.Le vieux continent de l’aristocratie et du raffinement a cédé la place aux masses rudes et ambitieuses.La culture yiddish a été le trait d’union trouvé à point nommé entre une civilisation séculaire et la culture de masse.Cette culture populaire et traditionnelle à la fois, folklorique et biblique en même temps, est devenue le lieu de rencontre entre le ciel fermé des quartiers urbains et les vastes horizons des valeurs traditionnelles.Malamud est le produit de la culture yiddish certes, mais il est également la progéniture de la civilisation urbaine.Il a su dominer cette double appartenance et tirer de la complexité de son expérience une nouvelle échelle de valeurs qu’il a proposée à tous les Américains.¦ 94 NAIM KATTAN L’homme du ghetto qu’évoquent les écrivains yiddish n’appartient qu’en apparence à sa petite bourgade.La présence de Dieu et de l’Histoire illumine sa vie à chaque moment.Cet homme, produit du quotidien, rehausse la vie prosaïque au niveau d’une expérience mystique.A cette enseigne, le Judaïsme apparaît comme la manifestation de l’unité de l’être.Dans une Amérique rongée par le péché, le puritanisme et le dualisme, l’immigrant juif se sent doublement étranger.Etranger d’abord au même titre et au même degré que tous les autres Américains, que tous ceux qui n’ont pas réussi à établir des rapports harmonieux et durables avec la nature et avec le milieu humain.Etranger aussi, car ses traditions religieuses et culturelles lui ont, de tout temps, légué des règles de conduite permettant d’établir des rapports harmonieux avec la réalité.On peut donc facilement imaginer que dans ses reflets discordants, incohérents et oppressants, la réalité d’un ghetto décharné, démuni de sa substance, devient insupportable.Certains Juifs, et ce fut sans doute la tentation la plus forte et la plus accessible, se sont appliqués à recréer en terre américaine la vie du ghetto européen.Leur existence consiste en une trame de souvenirs nostalgiques et en une volonté soutenue d’échapper à l’environnement.D’autres ont résolument quitté le ghetto coupant les amarres avec le seul milieu auquel ils étaient intégrés.Et pour marquer leur départ, ils ont claqué les portes et cassé les vitres.D’autres, finalement, ont retenu du ghetto non pas les coutumes mais les valeurs culturelles et morales.Ils ont tenté de les interpréter dans leurs véritables dimensions universelles, en l’occurrence celles de toute l’Amérique. DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 95 Saul Bellow qui, avec Malamud, est le représentant le plus prestigieux de ce groupe, a d’abord accompli le travail de défrichement.Il a fait l’inventaire d’une Amérique mythique, légendaire, grouillante et complexe.Il est parti à la découverte du continent.Il a essayé de saisir les battements discordants et assourdissants d’un cœur débordant de détresse sous son masque d’insensibilité et de dureté.Chargé de son bagage juif, Bellow a réinterprété l’Amérique.Il a commencé par la dépouiller de tous ses voiles, de la libérer des mythes édifiés durant des générations.C’est par le biais du Judaïsme, à travers les thèmes juifs de l’exil et de l’errance que Bellow a réussi à dessiner une image cohérente des Etats-Unis, à nous donner sa nouvelle interprétation de l’Amérique.Malamud a suivi une voie parallèle.Au départ, son dessein consistait non pas en une nouvelle interprétation de l’Amérique, mais en une découverte de l’homme.Il voulait déceler les battements de la vie dans son incarnation charnelle en terre américaine.Il ne s’agissait pas pour lui de découvrir ou d’expliquer l’Amérique par l’intermédiaire des thèmes juifs.Son œuvre est une affirmation de la validité de la richesse humaine et intellectuelle américaine.Pour Malamud, ce qu’il faut retenir, ce sont toutes les manifestations qui s’inscrivent dans le sens de la vie.C’est ainsi qu’il rejoint le Judaïsme, suprême expression de la vie.Les personnages de Bellow sont engagés dans une course folle.Ils partent à la recherche des ultimes frontières du monde extérieur et cherchent à appréhender les limites du réel dans la tension perpétuelle que suscitent la rencontre et la fusion de l’être et du monde extérieur. 96 NAIM KATTAN Ce sont des hommes qui refusent d’accepter la souffrance comme un moyen d’investigation d’une réalité insaisissable.Pour Bellow, la quête avait pour objet la découverte d’un accord entre l’homme et la réalité extérieure et l’affirmation de la possibilité offerte à l’homme de conquérir une cohérence intérieure et une relative harmonie.Il fallait briser les chaînes de l’aliénation, aménager une habitation où l’homme pourrait vaincre l’insoutenable oppression et la tyrannie d’un monde de division et de partage.En fait, pour Bellow, l’Amérique n’est que le lieu où se déroule, dans des formes particulières, une quête éternelle.Malamud s’est d’emblée détourné de toute exploration globale de la réalité américaine.Il a poussé son investigation dans un domaine volontairement restreint et limité.En fait, son ambition est d’accéder à la compréhension totale de cette réalité.Pour ce faire, il veut la dominer par sa vision poétique et intérieure de la vie, laissant de côté les diverses interprétations sociologiques.Ainsi son œuvre est faite de paraboles.Comment démystifier l’Amérique sinon en portant des coups aux mythes traditionnels?Certes, l’immigrant veut refaire l’Amérique plutôt que de la comprendre.Et le porte-parole de cet immigrant se voit souvent contraint de remplir les fonctions laissées vacantes depuis la débandade des marxistes.Ceux-ci n’ont-ils pas voulu transformer la société pour quelle soit plus accueillante à ceux qui tentaient d’y pousser des racines?On comprend donc que la vision poétique de Malamud serait demeurée sans pesanteur si ce romancier n’avait pas emprunté les voies les plus banales de la réalité la plus quotidienne.En est-il autrement dans la vie?Le lecteur, autant que l’auteur, n’a qu’à suivre les faits et gestes de DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 97 tous les jours, d’observer les manifestations de la vie les plus fugaces et les plus humbles.Sa compréhension de l’homme vient par surcroît.Il est donc à peine surprenant qu’un roman comme Le Commis1, aussi chargé de significations et qui est assurément l’une des œuvres les plus marquantes publiées aux Etats-Unis depuis une quinzaine d’années, soit entièrement passé inaperçu en France.Pour plus d’un critique français, Le Commis n’était autre chose qu’une description réaliste de la vie des immigrants juifs de l’East Side.D’autre part, une nouvelle comme le Magic Barrel provoque une commotion au sein de la Communauté Juive du Canada, quand la télévision de Montréal en présente une adaptation.On est allé jusqu’à la trouver sacrilège à l’endroit du Judaïsme et du Rabbinat.Du reste, Malamud fut, à maintes reprises, attaqué par certains journalistes juifs qui lui reprochaient d’avoir faussé la réalité juive.Son roman A New Life fut diversement accueilli par tous ceux qui ont trouvé inexacte sa description de l’institution universitaire de l’Ouest américain qui lui a servi de cadre.Il est certain que l’œuvre de Malamud comporte une équivoque.Il a, dans ses romans et ses nouvelles, toutes les caractéristiques d’un écrivain réaliste.Or, il n’est pas un écrivain réaliste.Il est clair que sa description de la réalité peut sembler inexacte ou incomplète si elle n’est pas abordée dans la perspective où se place l’auteur lui-même.Il ne s’agit que d’un habit extérieur.Pour appréhender la réalité dans sa totalité.Malamud commence par l’élimination des mythes traditionnels qui en obscurcissent le sens.Dans toute son œuvre, on assiste à cette tension entre les apparences, les faux masques 1.Une mauvaise traduction en a été publiée par Gallimard. 98 NAIM KATTAN et la réalité qu’on ne peut saisir sans un engagement total de l’être.Dans son premier roman The Natural, Malamud fait table rase des fausses légendes qui sont proposées aux immigrants.Dans l’obscurité des taudis, l’immigrant rêve de transformer en réalité deux mythes d’autant plus illusoires qu’ils semblent être à la portée de la main: la nature et l’héroïsme.L’immigrant peut incorporer dans sa vie la réalité que pourraient représenter ces mythes en n’ayant recours qu’à ses ressources individuelles.Il suffirait qu’il dispose de la force suffisante pour mener le combat, combat inégal pavé d’obstacles et d’embûches, et parsemé de défaites et de semi-viaoires.Le héros de ce roman incarne cette force de la nature.Roy Hobbs, joueur de baseball, est l’un des dieux des masses urbaines.On lui pardonne tout.Que l’idole soit noir, italien ou juif, peu importe.On répand de l’encens et on immole les sacrifices à l’autel de celui qui remporte une victoire sur la nature.Il n’en est pourtant pas l’ennemi, il en est au contraire le produit et l’allié, et sa victoire, au lieu de certifier le triomphe de l’homme, traduit la victoire des forces de la nature dont il est l’incarnation.Bien que la route de l’héroïsme soit jalonnée de pièges, le héros moderne peut arriver au but et sortir vainqueur de tous les précipices qui parsèment son chemin.Son véritable ennemi loge en lui-même et non pas dans le monde extérieur.Le héros n’est pas celui qui se contente de se dépasser ni celui qui fait la démonstration de l’effort surhumain dont il est capable afin de remporter l’admiration de la masse.Il est surtout l’animal humain qui cherche d’échapper à l’étouffement des villes pour gagner le droit de se perdre dans les grands espaces et de- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 99 venir l’un des éléments de la nature, en d’autres mots, de franchir le seuil qui lui donne accès à la véritable vie.Le salaire de sa victoire ce sera la liberté et la grandeur.Comme pour Malamud, tout ce qui conduit à la source de la vie est doté d’une importance capitale; la nature elle-même est à la fois le moyen de proclamer le triomphe de la vie en plus de constituer en elle-même une démonstration de ce triomphe.Dans ce roman, trois femmes jouent des rôles complexes et contradictoires.Elles symbolisent en même temps la grande promesse de la vie, la force de la corruption et du mal, l’intercession entre l’homme et ses rêves, la consolation et la récompense que le héros reçoit au terme d’un dur combat.La première femme qui se trouve sur la route de Roy Hobbs s’appelle Jessie Weston.Elle lui administre sa première grande leçon.Elle ne l’attire et ne l’ensorcelle que pour lui enfoncer dans la poitrine une balle d’argent.Ce coup indique la présence de la mort alors que la vie semble revêtir un superbe éclat.D’après le critique Leslie Fiedler, il s’agirait là d’une illustration moderne de la légende du Graal.Même si cette interprétation était juste, elle n’aurait qu’une importance secondaire.Les ailes brisées, frappé par sa faiblesse originelle, Roy Hobbs doit payer le prix de sa vulnérabilité durant de longues années.Vient le moment où l’on assiste à sa résurrection.C’est alors que deux autres femmes obstruent son chemin: Kemo et Iris Lemon.La première porte entre ses mains le fil d’Ariane qui conduit aux forces de la corruption et du mal.N’ayant su lui résister, Roy finit par se trahir et se vendre aux charlatans qui pipent les dés et enlèvent à l’épreuve sportive sa pureté.Roy Hobbs trahit alors le symbole de l’héroïsme.Il trahit l’espoir de tous 100 NAIM KATTAN ceux qui, comme Iris Lemon, sans lui seraient demeurés des gens ordinaires, qui n’auraient pas connu la limite de leur pouvoir et pour lesquels il a symbolisé cette fenêtre ouverte sur la liberté.Iris Lemon, c est la femme droite, intègre et loyale.Elle est l’incarnation des « forces naturelles ».Son nom est composé d une fleur et d’un fruit, le citron (Lemon) symbolise 1 échec de ceux qui se sont laissés avoir (et en fait Iris fut trompée par la nature).Faisant l’amour dans un parc avec 1 homme qu’elle a aimé, elle a dû payer pour sa faute pendant dix-huit ans jusqu’à ce que le produit de cette trompeuse union avec la nature grandisse et qu’Iris reconquière son droit à la vie.Elle n’en a cure et elle succombe une deuxième fois dans la même illusion.Roy Hobbs la rend enceinte et l’abandonne.Ce héros fabuleux lui ressemble étrangement.N’a-t-il pas, lui aussi, succombé à la tentation de la nature pour se trahir lui-même?Tous les Hobbs et les Lemon ne sont que des victimes.C’est la nature qui est trompeuse.Et c’est cette conclusion que nous dicte Malamud: la liberté se trouve en nous-mêmes, mais nous sommes trop faibles pour en supporter le poids.Que nous reste-t-il?Rien de définitif, à peine quelques joies passagères.Il y a aussi la compassion née de la souffrance.Il y a une certaine poésie de l’existence.Mais l’homme est faillible et ceux qui manquent de contrôle comme Roy Hobbs et Iris Lemon, ceux qui ne savent pas se gouverner et tenir sous brides leurs impulsions doivent payer le prix imposé par leur condition humaine.C’est par ce biais que Malamud, tout en parlant du quotidien, rejoint le drame de l’existence universelle.Dans le même roman, il assène des coups de pioche à un autre mythe élaboré par une Amérique puritaine: celui de la DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 101 femme fatale qui exerce son influence délétère sur l’homme libre.Certes, Malamud met en scène deux sortes de femmes fatales, mystérieuses, dotées d’une force anihila-trice et irrésistible.Ce mythe est toutefois démenti par la présence de sa contre-partie: la femme loyale et désintéressée, l’alliée de la nature qui suit les dictées de ses sentiments et de son instinct.Autant que les autres, cette femme est victime des forces dont elle est mue et qui pourtant auraient dû lui apporter le salut.Le sort tragique qui est le lot aussi bien de joueurs de baseball que des femmes fatales apparaît comme celui de tous les hommes.Ainsi, nous constatons que les mythes que propose l’Amérique à l’immigrant sont illusoires, ils ne peuvent aboutir qu’à des désillusions tragiques suivies d’un réveil brutal.Le deuxième roman important de Malamud Le Commis n’exprime ni rejet ni refus.Il rend compte d’une conversion.Le romancier, faut-il le préciser, ne cherche pas à donner une solution à un quelconque problème, ne construit pas non plus un système philosophique et n’indique aucune appartenance à une discipline théologique particulière.La phrase finale du roman en illumine le sens.« Un jour d’avril, Frank se rendit à l’hôpital et se fit circoncire.Pendant deux jours, il se traîna pitoyablement, avec une brûlure entre les jambes.La douleur qui l’enrageait enfiévra son esprit et provoqua l’inspiration.Après la Pâque, il se fit Juif ».Cette conversion semble abrupte et inattendue.L’Italien, Frank Alpino, devient Juif.Sa conversion ne peut être que physique.Pour Malamud, il n’y en a pas d’autre.Juste avant d’embrasser cette nouvelle religion, Frank Alpino s’était mis à lire « un livre dont certains passages lui donnaient l’impression qu’il aurait pu les écrire lui- 102 NAIM KATTAN même.C’était la Bible.Tout en lisant, il eut comme une vision, c’était Saint François.» Ainsi, en découvrant dans une ultime illumination intérieure le saint chrétien, Frank Alpino devint Juif.L’histoire commence quand l’Italien, Frank Alpino, véritable « chrétien errant » fait irruption dans l’épicerie d’un immigrant juif, Morris Bober.Il le frappe et vide son tiroir-caisse.Ensuite, il revient, sans raison, prêter chaque jour aide au vieux juif écrasé par un travail dur et peu rémunérateur.Il ne demande pas de salaire et quand Morris tombe malade, Frank le remplace.Il devient, plus tard, son assistant et tombe amoureux de la fille de l’épicier, Helen.Les relations entre les deux jeunes gens ont quelque chose à la fois de primitif et de sordide.Frank épie Helen quand elle se déshabille dans la salle de bain et quand celle-ci accepte de l’accompagner un soir pour une promenade dans le parc, elle faillit se faire violer par un ami de Frank.Quand Morris Bober meurt, Frank prend sa place.Il déclare son amour à Helen et se convertit au Judaïsme.L’histoire perdrait son intérêt s’il ne s’agissait, en vérité, d’une parabole.Tout autant que dans The Natural, Malamud donne une description minutieuse et détaillée des événements, des lieux et des personnages qu’il met en scène et il ne peut faire autrement, car dans sa démarche de romancier il ne peut dépasser la réalité, la pénétrer sans éviter d’escamoter son caractère direct, son aspect extérieur.Faut-il dire que Malamud n’ajoute rien à la description que d’autres romanciers, moins prestigieux que lui, ont donné de la vie juive dans l’East Side de New York si ce n’est le rapport entre l’intrus chrétien et la famille juive dans ce monde clos.Même ceci n’aurait qu’un inté- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 103 rêt anecdotique si les rapports Juifs-Italiens ne représentaient une constante dans l’œuvre de Malamud.On le constate d’ailleurs dans le nombre considérable de nouvelles écrites par cet auteur dont l’action se déroule en Italie et dont l’un des protagonistes, au moins, est juif.L’intérêt que porte Malamud aux rapports entre ces deux groupes peut provenir du fait qu’il a passé son enfance dans un quartier où Juifs et Italiens se côtoyaient.Ces deux groupes, dont les traditions sont différentes, se sont trouvés aux Etats-Unis et plus particulièrement à New York alliés dans la défense des libertés civiles.Certains de leurs membres furent partenaires dans le monde interlope ou associés dans l’action politique.Ce sont deux groupes fermés qui ont pu établir un rapport franc et direct justement parce que ce rapport fut élaboré dans le respect des différences.Pour Malamud, ces deux groupes rendent possible le contact entre Chrétiens et Juifs et c’est ce contact qui est le centre de ses préoccupations.En effet, les « types » Juifs ou Italiens que fait vivre Malamud dans ses romans et dans ses nouvelles fournissent une illustration des rapports entre les Chrétiens et les Juifs.Malamud n’éprouve pas le besoin de rejeter le Christianisme en affirmant le Judaïsme.Il procède d’une manière qui, à première vue, peut sembler paradoxale.Il renverse les rôles assignés habituellement aux Juifs et aux Chrétiens.Traditionnellement, le Juif a incarné la loyauté.C’est lui qui refuse de se perdre dans le vaste océan d’une humanité faussement réconciliée par l’élimination des différences religieuses.Dans l’œuvre de Malamud, le Juif joue le rôle dévolu de tout temps au Chrétien.C’est lui qui donne son véritable sens à la charité, à la compassion.Pour lui, la souffrance n’est pas le châtiment qu’un monde extérieur méchant et hostile fait subir au peuple élu, cet- W4 NAIM KATTAN te minorité maltraitée.La souffrance est inhérente à la condition humaine.Elle n’a pas de prolongement mystique mais acquière une signification existentielle.Malamud ne nous dit pas que l’homme naît frappé d’une faiblesse essentielle.Il nous le montre faible et en raison de son incapacité d’être en possession de lui-même, il doit payer.La dette ne lui a pas été léguée comme un lourd héritage.C’est lui-même qui la contracte au fur et à mesure de son existence.Qui est Juif?Voilà la description que donne le rabbin au pied de la tombe de Morris Bober: « Mes chers amis, je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer cet excellent homme d’épicier qui repose maintenant dans sa bière.Mais j’ai parlé ce matin avec des gens qui l’ont connu et je regrette de ne pas l’avoir connu moi aussi.J’ai causé de lui avec sa pauvre veuve qui a perdu son cher mari et avec sa pauvre fille Helen qui n’a plus de père pour la conseiller.J’ai interrogé le landsleit et de vieux amis et tous m’ont dit la même chose, que Morris Bober, mort prématurément d’une double pneumonie qu’il a attrappée en balayant la neige devant son magasin pour permettre aux passants de rester sur le trottoir — était le meilleur des hommes.« Si je l’avais rencontré parmi les fidèles de Rosh Hasha-na, ou de Pessah, je lui aurais dit: « Dieu vous bénisse, Morris Bober ».Sa chère fille Helen se rappelle encore que lorsqu’elle était toute petite, son père avait couru dans la neige après une pauvre Italienne pour lui rendre la monnaie qu’elle avait oubliée sur le comptoir.Quel exemple, mes amis.Il aurait pu attendre que sa cliente revienne le lendemain, mais non.Morris Bober a préféré courir dehors, en plein air, sans caoutchoucs, pour DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 105 éviter à la pauvre femme de se faire du souci.Voilà pourquoi tant de gens aimaient Morris Bober et le respectaient.— « Quand un Juif meurt, est-ce à nous de lui demander des comptes?Il nous suffit qu’il soit Juif.Mais il y a bien des façons d être Juif.Si on venait me demander: « Rabbi, peut-on appeler un bon Juif un homme qui a vécu parmi les gentils, qui leur a vendu de la viande de porc et qui, pendant vingt ans, n’est jamais allé à la synagogue?» Je répondrai: « Oui, Morris Bober était un vrai Juif parce qu’il a vécu selon les préceptes juifs et qu il avait bon cœur.S’il n’a pas toujours observé strictement nos rites — ce qui est inexcusable — il est resté fidèle à l’esprit de notre loi en souhaitant pour les autres ce qu’il désirait pour lui-même selon la loi que Dieu dicta à Moïse sur le Mont Sinaï.Je sais, sans qu’on me l’ait dit, qu’il a supporté patiemment ses souffrances sans cesser d’espérer.Il ne demandait rien pour lui-même et ne pensait qu’à assurer à sa fille bien-aimée une meilleure existence.C’est en quoi il fut un bon Juif aux yeux de notre Dieu et c’est pourquoi le Seigneur accordera sa consolation et sa protection à sa veuve et à son enfant.« Yadkadab v’yiskadash shmey rabo B’olmo divro.» L’enracinement de Morris Bober est physique.Scs frontières sont celles de la petite épicerie sombre et misérable de la rue sordide et enneigée.Ainsi l’homme est fondu dans la nature, mais une nature bornée, étouffante, à l’image de sa condition.Ni exaltation, ni rêve.Seuls lui restent l’amour du prochain, la compassion pour son frère infortuné. 106 NAIM KATTAN Le Chrétien, Frank Alpino, donne par contre l’image traditionnelle et mythique du Juif tel qu’il est vu par le monde chrétien.C’est le « Chrétien errant » qui a transgressé la loi et qui doit payer.C’est lui qui doit rétablir la communauté humaine brisée par le crime qu’un homme commet contre un autre.Il ne peut comprendre le Juif, son prochain qu’en s’identifiant à lui et qu’en prenant à charge son existence.L’irruption de Frank Alpino dans la vie de Morris Bober n’a rien d’imaginaire ou de fantaisiste.Elle est physique.Il portera sur ses épaules le poids d’une vie dont l’aboutissement est l’échec.Cette vie ne recèle pas cependant que souffrance et malheur, car toute vie est globale et la présence de Helen rétablit l’équilibre.Frank Alpino doit également prendre à charge la famille de Morris Bober.Il doit la violenter pour obtenir son adhésion.Ce renversement des rôles mène à son aboutissement logique; c’est le Chrétien qui se convertit et c’est le Judaïsme qui est assimilateur.Cette conversion, répétons-le, n’est pas théologique.Elle ne se situe pas au plan de la foi.C’est la circoncision qui marque la nouvelle alliance.Elle sera suivie d’épousailles moins symboliques, celles de Frank et de Helen.Cependant, Frank ne peut se convertir au Judaïsme que s’il adhère, auparavant, au Christianisme et cela explique la vision qu’il a eue de Saint-François.De son côté, Helen, la Juive, l’accueille comme Juif, mais aussi comme Chrétien.« Saint François, vêtu de loques brunes, sortait du bois et s’avançait accompagné de deux oiseaux décharnés qui voletaient autour de sa tête.Saint François s’arrêta devant l’épicerie, plongea la main dans la poubelle, en sortit une rose en bois sculpté qu’il lança en l’air où elle se transforma en une vraie fleur.L’ayant rattrapée au vol, il s’inclina et la remit à Helen qui venait de sortir de la DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 107 maison en lui disant: « Petite sœur, voici votre petite sœur la rose ».Et Helen l’accepta des mains de Saint François bien qu’elle exprimât l’amour et les meilleurs vœux de Frank Alpino ».Certes, le symbolisme de ces rapports noués et renoués peut sembler parfois quelque peu forcé.Il y a chez Ma-lamud un effort trop visible, une manière trop évidente de calquer des images fantaisistes sur des rapports humains et des événements vécus.C’est que chez lui, le Judaïsme et le Christianisme ne sont pas abordés simplement en tant que religions.Ils ne sont que des voies « symboliques » puisqu’il s’agit de littérature qu’emprunte l’homme pour comprendre et interpréter son existence.Chez Malamud, la loi et la compassion sont complémentaires et le Juif et le Chrétien sont les deux facettes d’une même et unique image de l’homme, image quelque peu désespérée.Le désespoir est cependant redressé par un sentimentalisme forcené.Son amour de la vie est tellement violent que la souffrance ne réussit pas à le briser complètement.Tout au plus réussit-elle à le transformer en un sourire interrogatoire, nostalgique et triste.Dans l’esprit de Malamud, la conversion ne peut intervenir qu’au profit du Judaïsme, car le Judaïsme englobe le Christianisme ou plutôt ce qui, dans le Christianisme, est message de vie.Dès lors, tout le monde est Juif puisque seul est valable le message qui proclame et chante la vie.Ce Judaïsme peut sembler inattendu.C’est un Judaïsme qui ne refuse pas le Christianisme mais qui l’assimile.C’est le Judaïsme des Américains de la troisième génération, ceux qui ont assisté à l’échec du puritanisme chrétien et qui ont découvert le Judaïsme en cherchant une affirmation de la vie face aux sortilèges de la mort. NAIM K ATT AN 108 Le dernier roman de Malamud A New Life (Une Nouvelle Vie) est le plus long et le plus ambitieux de ses ouvrages.On retrouve là la même parabole; elle est plus difficile à discerner cependant.Un Juif de Brooklyn, Seymour Levin, est engagé par un collège de l’Ouest américain pour enseigner la langue anglaise.Avant de quitter le ghetto confiné de son enfance, il avait connu tous les abîmes de la détresse.Fils d’alcoolique, alcoolique lui-même, il est allé chercher dans les grands espaces de la nature « une nouvelle vie ».Son séjour dans l’Ouest, dans la petite ville à laquelle Malamud donne le nom de Cascadia, débute par deux aventures: l’une avec une serveuse de restaurant et l’autre avec l’une de ses élèves.Il tombe ensuite amoureux de la femme d’un de ses collègues: Pauline Gilley.Le roman se termine par un scandale et par le mariage de Levin et de Madame Gilley.Sur ces entrefaites, il quitte l’Ouest, chargé de la responsabilité non seulement de sa nouvelle épouse mais des deux enfants qu’elle et son mari stérile avaient adoptés.Il retrouvera à New York son ancienne existence avec, toutefois, cette nouvelle découverte: la liberté que rend possible la responsabilité envers d’autres êtres humains.L’intrigue de ce roman n’est pas sans similitude avec celle du Commis quoique les rôles soient renversés.Ici, le Juif redevient errant.Seymour Levin quitte le domaine restreint de Morris Bober et part à la recherche d’une liberté conquise par la domination de la nature.Il faut noter que dans tous les romans de Malamud, on peut retracer un élément autobiographique, car lui aussi, Juif de Brooklyn est allé enseigner dans un collège de l’Oregon.Il faut dire tout de suite que l’auteur transpose son ex- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 109 périence personnelle et c’est véritablement le roman qui retient l’attention.Dès son arrivée dans l’Ouest, Seymour Levin accueille de tous ses poumons l’air des Prairies.La description que fait Malamud de la forêt, de la mer, des plantes et des fleurs porte la vision de l’homme de la ville.L’amour physique lui sert de point d’appui afin d’accomplir une fusion de l’homme et de la nature qui permette l’épanouissement du premier.Mais voilà.La nature est trompeuse.Elle trahit l’espoir et le rêve que l’homme met en : son pouvoir.Cette contradiction fondamentale entre le mythe et la réalité, entre les puissances illusoires et la véritable force de l’homme, débouche dans ce roman sur le sardonique.Ainsi l’humour donne le change, il vainc le désespoir.Il faut s’ouvrir à la vie, dans sa glorieuse splendeur, mais l’accepter toutefois dans ses limitations et ses tristesses.Les deux premières aventures amoureuses de Levin s’embourbent dans le ridicule.Et pourtant, tout avait si bien commencé.La serveuse de restaurant — la fille-nature — le conduit à une étable.C’est à ce cadre champêtre seulement qu’il aurait droit pour réaliser son rêve de fusion avec les éléments.Il y perd ses vêtements.On a l’impression que Malamud manie la grosse blague, quelque peu lourde, afin d’échapper à un sentimentalisme inné.La deuxième aventure, qui a pour objet une petite étudiante, n’est pas moins sardonique.L’innocente enfant donne rendez-vous à Levin dans un motel qui appartient à l’une de ses tantes.La route qui y conduit est d’une grande beauté.Mais l’homme de la ville ne peut oublier que la nature fait payer le prix à ceux qui tentent d’en 2 saisir le charme.Le paysage grandiose n’empêche pas les . 110 NAIM KATTAN crevaisons et on peut si facilement se tromper de route.Mais la plus grande déception de Levin est de découvrir que l’innocente enfant n’est ni innocente ni enfant.Elle en sait plus que lui et tentera plus tard de monnayer le plaisir de la chair dont il était le bénéficiaire par des notes non méritées aux examens qu’il lui fera subir.C’est avec Pauline Gilley que Levin connaît son expérience la plus profonde, mais la moins concluante; c est Pauline qu’il épouse, elle qui est à 1 image de 1 ambiguïté fondamentale de la vie.Il la connaissait déjà depuis plusieurs semaines avant que leur véritable rencontre n’ait eu lieu.Elle ne l’avait nullement attiré le soir de son arrivée à Cascadia quand son mari l’avait invité à dîner.Le coup de foudre ne pouvait pas alors avoir lieu et Ma-lamud sait toujours faire intervenir au moment opportun la grosse gaffe qui rend ridicule tout romantisme et qui pousse le cran d’arrêt à toute explosion sentimentale.La première rencontre est donc manquée, car Pauline renverse un plat sur Levin qui doit se réfugier dans une chambre pour changer son pantalon.C’est en pleine forêt que l’étincelle éclate et c’est en pleine nature que Levin découvre le corps de Pauline.Leur amour n’est qu’une extension de la vie qui les entoure.Au fait, était-ce vraiment une forêt?Quelle blague! Il ne s’agissait que du jardin du collège.Ainsi le quotidien fait irruption et Levin en est quitte pour un rêve éphémère.La rencontre des deux amoureux tombe tout de suite après dans le sordide.Pour le retrouver, Pauline doit user de subterfuge.Il lui faut tromper la vigilance de son mari et celle de la logeuse de Levin.Le sordide s’épaissit graduellement.L’érotisme, ce dernier refuge de la liberté et de l’expression de soi, cède le pas à la peur.Le corps lui-même n’est qu’un instrument fragile.Au mo- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 111 ment le moins opportun, de petites maladies barrent la route à l’expression de l’épanouissement physique.Pauline est l’incarnation de la femme enracinée: c’est une fille de la nature.Elle est son alliée et son produit.Dans Le Commis, le Chrétien errant avait quitté les grands espaces pour rejoindre la Juive du ghetto.Dans Une Nouvelle Vie, c’est le Juif errant qui rencontre le Chrétienne dont le ghetto n’en est pas moins oppressant du fait qu’il est plus vaste en étendue.De même que dans Le Commis, ce roman rend compte d’une conversion et cette fois aussi la conversion est physique.Le Juif retrouve son Judaïsme par l’acquisition de l’adhésion de la femme chrétienne.C’est Pauline qui, au départ, est allée à la recherche de Levin qui fut choisi par son mari pour enseigner à Cascadia sous sa suggestion à elle.Elle l’a choisi entre des dizaines d’autres.—¦ « Tu avais accompagné ta demande d’une photo bien que ce ne fût pas nécessaire », lui avait dit Pauline plus tard.— C’était une vieille photo.—’Tu avais l’air d’avoir besoin d’un ami.— Etait-ce la raison de ton choix?— J’avais besoin, moi-même d’un ami.Ta photo m’a fait penser à un garçon juif que j’avais connu au collège et qui a été très bon pour moi durant une période difficile de ma vie.—^C’est ainsi que j’ai été choisi».11 est choisi de la même manière que le peuple juif est élu.Elu pour porter le poids de l’existence, de la sienne propre certes, mais aussi celle des autres.Car sa vie n’a de sens que s’il prend à charge une femme et ses enfants.Enfants adoptifs qui ne sont ni de sa chair ni de la sienne.Malamud nous apprend cependant que Pauline est 112 NAIM KATTAN enceinte.Son premier mari, l’homme de la nature ne peut donner la vie.Gilley est un fervent de la chasse et de la pêche, mais ne peut féconder sa femme.C’est la rencontre du Juif errant et de la femme chrétienne de l’Ouest qui est porteuse de vie.Ainsi la nature ne peut être fécondée que par l’homme qui a passé par l’expérience douloureuse de la vie, qui accepte de porter le poids de l’existence et qui est patient.Il n’y a dans ce roman ni exaltation, ni apothéose.La quête existentielle n’aboutit ni au désespoir, ni à la nouvelle vie.« Nous ne pouvons avoir aucune compréhension certaine des intentions de la nature ni de celles de Dieu s’il en avait.Il ne faut pas cependant payer pour le droit de vivre.Il faut accepter la vie, et non seulement la sienne ».Levin avait le sentiment que la source principale de toute morale c’était l’amour de la vie, de n’importe quelle vie.Comme tous les autres romans de Malamud, ce roman se termine d’une manière quelque peu ambiguë.Dans Une Nouvelle Vie, Malamud décrit longuement les incidents et les événements de la vie d’un collège de province.Il en dénonce l’esprit et fustige l’ignorance et la satisfaction de soi qui en sont les emblèmes fièrement proclamés.Le roman se ressent un peu de la charge qu’il porte contre Cascadia College et contre un certain esprit maccarthyiste.On a l’impression que son engagement, par trop politique, affaiblit la résonnance de la parabole.Cette partie du roman ressemble à une parenthèse surajoutée, à un détail inutile.Mais cette parenthèse occupe la moitié du roman.Sans doute Malamud a-t-il voulu élargir l’étendue de son univers.Il a réussi mais au détriment de la force de percussion de son monde habituel qui n’est limité qu’en apparence.Il a voulu démêler les fils qui lient les opinions d’un homme à son comporte- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 113 ment.11 s’agit là d’un élément supplémentaire d’ambiguïté.On retrouve dans l’affrontement de la conduite idéale et des exigences de l’instinct la même tension qu’on peut déceler dans les autres œuvres de Malamud: entre le Juif qui se contrôle, qui tente d’être en possession de lui-même et le Chrétien qui viole la nature et abuse de lui-même, entre la liberté et la loi.L’expérience n’est ni un acquis, ni un don gratuit.Les héros de Malamud semblent toujours en train de reviser leurs positions; leur vie ressemble à une copie revue et corrigée.Chacun d’eux possède un prédécesseur dont l’image le hante et à l’ombre duquel il cherche sa voie.Le lien avec le passé, avec notre propre ombre, nous impose un cadre à l’intérieur duquel nous aménageons la demeure de notre épanouissement et de notre liberté.C’est surtout dans ses nouvelles que Malamud a réussi à nous imposer d’une manière saisissante la signification profonde de ses paraboles.L’ambiguïté y devient plus épaisse, mais elle surgit surtout à la fin comme s’il s’agissait de la morale d’une fable.C’est un procédé, bien sûr, et il comporte à la fois une force et certaines faiblesses.Dans ses nouvelles, Malamud nous communique d’une façon plus directe les idées-forces qui composent la texture de sa vision du monde.De même que dans ses romans, c’est l’acceptation ou le refus de la vie qui tracent la ligne de démarcation.Dans ses deux collections de nouvelles, la plus intéressante est celle qui donne son titre au recueil The Magic Barrel.Leo Finkel est un étudiant rabbin.Il cherche à se marier et fait appel au service d’un intermédiaire.Il est venu à la religion non pas pour l’amour de Dieu mais aussi paradoxalement que cela puisse paraître, parce que justement il n’aimait pas Dieu et il ne pouvait l’aimer pour la simple raison qu’il n’aimait 114 NAIM KATTAN pas les hommes.Aucune des jeunes filles que lui présente l’intermédiaire ne trouve grâce à ses yeux jusqu’au moment où il découvre, par hasard, la photo de la propre fille de ce dernier.C’est une jeune fille qui avait mal tourné.Cependant, son regard implorant et plein de tendresse semblait lancer un appel au futur rabbin.C’est elle dont la photo la montre innocente et désespérée que Léo Finkel veut comme femme, elle qui est l’image de sa propre rédemption.Dans une autre nouvelle La Prison, un épicier pauvre n’empêche pas une petite fille de venir lui barboter, chaque jour, quelques bonbons.La vie est une prison, pense l’épicier.On ne peut donc que fermer les yeux devant ceux qui transgressent la loi comme cette petite fille qui vole des bonbons pour les offrir à sa mère.Celle-ci ne la punira que plus cruellement pour l’avoir fait.Dans ces nouvelles, le Judaïsme n’emprunte pas les voies philosophiques et n’apparaît pas non plus sous la forme d’un message.C’est une manière de vivre et c’est pour cela qu’il apparaît dans toute son ambiguïté.Dans la nouvelle Les Hommes en Deuil, victimes et bourreaux, n’ont d’autre choix que de pleurer ensemble au pied du lit.Pour accepter la vie dans son infinie ambiguïté, il faut d’abord s’accepter en tant que Juif, et le Juif qui a tenté de cacher son identité afin de gagner les faveurs de la « Princesse lointaine », cette Dame dans le lac (titre de la nouvelle), sera puni.Obéissant au vœu fait dans un camp de concentration, cette jeune fille ne pouvait accepter pour époux qu’un Juif.Pour le Juif qui se cache, cette fille prend la forme évanescente d’une illusion.Etre Juif, cependant, ne signifie pas l’acceptation de l’isolement.A partir d’une appartenance à un groupe res- ¦ DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 113 treint, on accède à la grande vérité humaine.C’est la conclusion de la nouvelle Angel Levine: « C’est merveilleux, dit le héros de cette nouvelle à sa femme, il y a des Juifs partout ».Dans cette nouvelle, l’ange sauveur est un Noir que le Juif pauvre retrouve dans un bar louche à Harlem.Dans l’une des nouvelles les plus puissantes qu’il ait écrites Nature Morte qui fait partie de son recueil: Idiots first, Malamud met encore une fois en scène le Juif américain et une Italienne catholique.Fidelman, Juif américain, fait des études à Rome.Anna-Maria lui loue une chambre.Celui-ci tombe follement amoureux de sa logeuse qui ne refuse ni ses invitations ni ses dîners.Toute relation physique est impossible entre eux car Anna-Maria est figée par la faute grave qu’elle a commise et qui demeure son secret jusqu’à la fin.Elle commit l’inceste, mais sa véritable faute est d’avoir jeté l’enfant, produit de cet amour coupable, dans le Tibre.Depuis lors, son oncle qui fut son amant d’un jour, vient la voir régulièrement.Il est devenu impotent.Anna-Maria doit confesser sa faute.Devant un prêtre catholique, elle reste muette.Fidelman ne peut la libérer car, Juif, il ne peut lui donner l’absolution.Lui aussi est frappé de stérilité et ne peut s’exprimer pleinement comme peintre qu’au moment où il endosse l’habit de prêtre.Le Juif englobe le Christianisme et Anna-Maria se met à genoux devant lui et lui demande l’absolution.L’absolution qui satisfasse Fidelman n’est ni un acte de punition, ni un acte de contrition, c’est un acte libérateur, un acte d’affirmation.On peut trouver parfois la ficelle un peu grosse.Pour donner un peu de crédibilité à sa parabole, Malamud emprunte à la vie quotidienne ses hasards les plus fantaisis- ¦ 116 NAIM K ATT AN tes.L’équilibre entre l’imaginaire et le vécu est difficile à établir.La tension entre le réel et le fantastique donne, par l’intercession de l’art, plus de puissance au réel.Alors le quotidien, dans son absurdité et son ambiguïté, se trouve doté d’une cohérence insoupçonnée.Pour Malamud, tout tourne autour d’une même source qui explique et qui englobe toute la vie.La religion, elle-même, n’a de sens que si elle est le moyen qu’utilise l’homme face au mystère du quotidien pour départager les forces de la vie de celles de la mort.On a l’impression que chez Malamud, la religion est la parole suprême qui exprime la puissante passion de l’instinct et de l’invincible volonté de vivre.La sensibilité juive joue dans l’œuvre de Malamud le rôle de valorisateur de la vie américaine, de la réalité douloureuse et sordide que les immigrants des centres urbains et les habitants des ghettos reçoivent comme lot, afin que cette vie redevienne l’image éternelle et actuelle, passée et présente de l’homme.A l’Amérique mythique de Kafka, il plaque celle non moins irréelle de Sinclair Lewis et de Dos Passos.Dans la tension de ces deux continents imaginés, la vie surgit dans son ambiguïté.Tout semble nager dans l’irréalité.La réalité est sous-jacente à chaque acte aussi absurde qu’il soit.Chez Malamud, le péché suprême c’est l’acceptation de la mort.Le rêve nostalgique aboutirait au sentimentalisme s’il n’était pas brisé à point nommé par la grosse blague.La réalité quotidienne agit toujours comme un correctif qui tempère un drame profond, le drame existentiel de l’homme.Dans le monde allégorique du Sud recréé par Faulkner, celui-ci a laissé entendre les cris de la douleur de l’homme.Malamud nous invite, quant à lui, à travers sa description de l’Amérique des immigrants à résister à toute résignation souriante ou tragique.Il lui oppose une volon- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 117 té d’accomplir un acte vital, d’atteindre la lueur du jour à force de patience, d’espoir et de compassion.C’est cela qu’il appelle le Judaïsme.En tout cas, c’est sa sensibilité propre telle quelle fut modifiée et recréée par l’Amérique.Dans l’œuvre de Malamud, l’une des composantes essentielles du Judaïsme: la vie communautaire est complètement absente.Dans son champ de vision, les Juifs en tant que communauté n’ont pas droit de cité.C’est que Malamud a abordé le Judaïsme non pas uniquement en tant qu’individu, mais en qualité d’artiste.De plus, comme sa vision du Judaïsme est globale et comme cette vision correspond à son attitude envers le monde et envers les Etats-Unis, il a tenté de rejoindre le Juif, porte-parole de l’homme, en tant qu’individu.Il présuppose en quelque sorte non seulement que chaque homme est Juif, mais aussi que chaque Juif est artiste.Malamud ne peut rejoindre la communauté qu’à travers chacun de ses membres.Et cette communauté n’a de raison d’être que dans la mesure où chacun de ses membres, individuellement, affirme sa qualité de Juif, d’artiste et d’homme. 118 NAIM KATTAN JAMES BALDWIN Aucun romancier noir n’a réussi à rejoindre le grand public américain autant que James Baldwin.Plus que quiconque il a su parler aux Noirs et aux Blancs de la crise morale de l’Amérique, de son angoisse, de son trouble profond.James Baldwin est convaincu que c’est le Noir qui connaît le mieux les Américains, et malgré ses explosions de haine et de violence, c’est lui qui les aime le plus complètement.A partir d’une telle prise de position, James Baldwin comme essayiste, comme romancier, a produit l’une des œuvres les plus significatives et les plus remarquables de sa génération.Il juge l’Amérique et c’est précisément parce qu’il est Noir qu’il peut le faire.Le problème noir, c’est la folie de l’Amérique, dit-il, et si les Blancs ne réussissent pas à vivre avec les Noirs, c’est qu’ils ne réussissent pas à vivre avec eux-mêmes.La question raciale, autrement dit, est le problème de l’homme blanc.Le Noir, et le romancier noir plus particulièrement, est forcé de prendre position en tant qu’homme et en tant qu’Américain afin de pouvoir échapper à sa condition d’homme de couleur et briser le carcan du ghetto édifié par sa pigmentation.Il doit donc parler de l’Amérique toute entière, l’interpréter en la jugeant.Et c’est en œuvrant dans la voie d’un changement radical dans l’âme des hommes blancs qu’il réussira à contribuer de la manière la plus significative à la solution du problème racial.James Baldwin est un Noir typique ou plus précisément un Noir typique du Nord des Etats-Unis.Il ne nie pas sa ¦ DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 119 différence mais ne tente pas non plus d’en faire la frontière d’un monde jalousement fermé sur lui-même, entouré des murs de la haine, de la peur, du mépris de soi et des autres, du faux orgueil.En affirmant l’identité physique qui lui fut imposée par sa naissance, de sa condition d’homme, Baldwin cherche à cerner cette identité vacillante, fuyante et incertaine de l’homme américain.James Baldwin est né en 1915, à Harlem.Son père était l’un de ces centaines de prédicateurs noirs qui dispensent aux masses misérables sujettes à la haine et à la persécution, patience, consolation et un semblant d’espoir.Adolescent, James Baldwin fut lui-même prédicateur.Tout enfant encore, il fut membre de cette confrérie de fils de Dieu, ceux que les hommes rejettent et qui cherchent dans la paternité divine l’égalité qui leur a été refusée sur la terre et la conquête de cette dignité qui leur a été déniée.Le regard de ce petit enfant porte toujours l’empreinte du ciel obscur de Harlem et de l’horizon menaçant des quartiers qui le bordent, de ces rues et de ces maisons qui abritent l’homme blanc qui n’a pour son peuple qu’indiffé-rence, haine et mépris.Il fallait sortir des confins de ce ghetto noir pour vaincre la peur et la haine.Il fallait résister à la tentation de s’infiltrer subrepticement dans l’univers hostile des Blancs, mais à quel prix?en foulant aux pieds sa dignité et en relégant à une caverne enfouie dans sa mémoire son enfance douloureuse.Il fallait aborder le monde des Blancs la tête droite, non pas en homme diminué qui tente de noyer son infériorité dans des clameurs trop bruyantes.Le bruit de la colère et de la violence comme celui de la haine ou de l’appel désespéré à une fraternité proclamée par ces Blancs qui se disent enfants de Dieu, jettent un écran qui interdit aux Noirs de participer à la vie des hommes.Il fallait donc affirmer sa condition ¦ 120 NAIM KATTAN cl homme non pas malgré ni non plus en raison de la condition noire, mais d’une manière naturelle, spontanée, autonome et concomitante, arriver à ce point où il n’y a plus d’obstacles entre l’homme et le Noir, et où l’on n’aurait plus besoin de recourir à l’affirmation de la négritude pour vaincre le mépris du Blanc.Baldwin s’est donc élevé contre tous les sortilèges, les fausses pistes, les pièges et les faux problèmes qui traînent dans leur sillage un défilé de faux libéralisme et de fausse générosité.Il a tenté de libérer l’image du Noir américain de tous les clichés favorables ou défavorables accumulés au cours de nombreuses générations et de faire rayonner son visage obscurci par une couche d’innombrables masques que le Noir s’est souvent fabriqué lui-même pour jouer le rôle qui lui a été imparti par les inventeurs de stéréotypes.Baldwin s’est donc donné comme mission de dénuder le visage du Noir des travestis qui le rendent méconnaissable et d’en dévoiler au grand jour non pas uniquement les lueurs de beauté mais également les traits de laideur.Il a voulu mettre fin à cet interminable dialogue de sourds engagé depuis longtemps entre ceux — Noirs et Blancs — qui font le plaidoyer de l’homme noir et ceux — Noirs et Blancs — qui prononcent son acte d’accusation.Le terrain à déblayer est, on le constate, vaste, colossal.Il faut porter des coups contre ceux qui incarnent la haine du Noir et aussi contre toute cette foule d’esprits généreux qui, par libéralisme ou mus par le sentiment de culpabilité, se proclament les défenseurs et les amis de la race persécutée.Il faut surtout porter les armes de combat contre les Noirs eux-mêmes, particulièrement ceux, parmi eux, qui ont perdu toute notion d’identité à force de jouer des rôles d’emprunt. DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 121 Il faut ramener ces acteurs à une notion de la réalité, la leur, et s’inscrire en faux contre tous ceux qui, possédés par la colère et la rage, hurlent des imprécations vengeresses contre les Blancs et contre ceux qui, emportés par l’espoir partagé par toute une société, croient qu’un changement apporté au régime social et politique pourrait éliminer toute discrimination et toute haine.Trois recueils d’essais marquent cet itinéraire.Baldwin, qui est au moins un aussi bon essayiste que romancier, a défini les prémisses de son œuvre de narrateur maintes fois.Dans un remarquable article, il s’en est pris à ce qu’il a appelé le roman de protestation.Il a fustigé ceux qui veulent défendre les droits du Noir en l’enfermant dans un ensemble de caractéristiques et de particuliarismes qui finissent par le démunir de la plénitude de son humanité.La haine que le Blanc garde contre le Noir n’est aucunement une conséquence des particularismes, de la différence.Le Blanc investit le Noir de caractères qui ont pour origine ses propres ténèbres intérieurs.Ainsi, le Noir mythique surgit du fond d’une âme troublée ayant l’image d’un monstre charnel engendré par l’obscurité du temps.C’est par la souffrance et la prière que cet être inférieur pourrait se rédimer.Baldwin estime que le Blanc n’a jamais réussi à convaincre le Noir de son infériorité et que, par conséquent, il n’a pas fait prévaloir sa mission civilisatrice.Ce qui oppose les deux races, selon Baldwin, n’est pas tant cette accumulation de haine et de préjugés mais un mal plus profond qui les étreint toutes deux.Le rêve américain s’est évanoui dans le confort des banlieues laissant grandes ouvertes les digues de la panique et de la confusion.La peur hante l’homme blanc qui n’arrive pas à établir des rapports harmonieux avec son prochain parce qu’il n’a pas réussi à trouver un équilibre intérieur dura- 122 NAIM KATTAN ble.Cette peur s’exprime par la haine raciale.Protester contre les conséquences de ce mal n’en extirperait pas les racines mais pourrait au contraire contribuer à lui octroyer la force d’un destin implacable.Si chacun de son côté le Blanc et le Noir laissaient se perpétuer le fossé qui s’est creusé entre eux, c’est que chacun à son tour refuserait d’accepter la vie.Sous le couvert de la défense des droits et des particu-liarismes du Noir, le roman de protestation jette un écran entre celui-ci et la vie dans la plénitude de sa terreur et de sa beauté.Dans l’un de ses essais, Baldwin dénonce l’attitude de Faulkner à propos du problème racial.Ce dernier ne manquait jamais une occasion pour rappeler son appartenance à cette société blanche du Sud qui avait perdu son hégémonie, le sens de son destin et, par conséquent, son statut depuis sa défaite à la Guerre de Sécession.Faulkner souhaitait sans doute perpétuer le rôle paternaliste des Blancs sudistes à l’égard des Noirs.Il rêvait toujours au temps où les Sudistes auraient repris leur destin en main accédant à cette puissance et à cette liberté qui leur auraient permis de régler leur conflit avec les Noirs sans l’intervention des Nordistes.« Les Nordistes ont libéré le Noir du Sud de l’esclavage des Blancs mais n’ont pas réussi à libérer le Blanc de cet esclavage », dit Baldwin.Faulkner était le représentant d’une nation conquise qui n’a pas su se libérer de la nécessité de l’oppression brutale.Les essais où Baldwin analyse ses rapports et ses divergences avec Richard Wright sont beaucoup plus complexes.Il y a un élément personnel qui amplifie ou atténue, selon le cas, certaines de ses prises de position.Richard Wright a été le romancier noir le plus célèbre quand DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 123 Baldwin a fait son entrée dans la vie des lettres.Il fut le protecteur de son jeune émule avant de devenir son ami.Baldwin ne pouvait s’affirmer qu’en traçant une ligne de démarcation entre lui et son illustre aîné.Il s’est employé à critiquer à la fois la conduite personnelle du romancier et son œuvre.Il l’a accusé de se comporter comme un « Noir réputé » et d’adopter à l’égard des membres de son groupe une attitude non exempte de paternalisme.En d’autres mots, il agissait comme s’il était un Blanc et quand les jeunes Noirs refusaient de le suivre sur cette voie, il leur reprochait amèrement leur ingratitude.Certes, on décèle chez Baldwin l’attitude trop évidente du jeune écrivain qui veut faire mieux et aller plus loin que son prédécesseur immédiat.Il faut reconnaître que si Baldwin n’a pas fait mieux que Wright, il a fait autre chose.Rappelons toutefois que ce dernier vient du Sud et qu’il appartient à la génération qui a précédé celle de Baldwin.Son enfance fut hantée par les scènes de lynchage, ce qui n’est pas le cas de Baldwin.Celui-ci n’a pas tort d’estimer que les chemins de la rage et de la violence conduisent invariablement à d’autres violences quand ils ne se heurtent pas à une impasse.La rage qui s’exprime par la violence sexuelle confirme le mythe inventé par l’imagination coupable des Blancs qui faisait du Noir un être hypersexué le chargeant ainsi de leur frustration, leur violence contenue et leur paranoïa sexuelle.Les cloisons construites par la conscience malade des racistes se trouvent ainsi renforcées par la réaction violente du Noir qui leur sert de répondant.C’est précisément cette réaction qu’espèrent et qu’attendent les racistes.Et le Noir qui se prête au jeu incarne le rôle qui lui est imposé.Et c’est ce recours à la violence que Baldwin reproche aux romans de Wright. 124 NAIM KATTAN James Baldwin ne veut pas défendre le Noir parce que celui-ci est son frère de race.Il ne tombe pas non plus dans le piège d’un libéralisme facile qui décrète qu’il faut défendre tous les hommes et qu’en défendant les droits de tous les opprimés, le Noir se trouverait ainsi implicitement défendu.Baldwin est solidaire des Noirs car leur destin est le sien, leur condition est la sienne.Il a partagé leur souffrance et a subi la même oppression.Il ne peut les ignorer, les nier, passer de l’autre côté de la barricade qu’en niant sa propre condition.Pour lui, le particularisme n’est synonyme ni d’exil, ni d’étrangeté.La différence ne doit pas nécessairement acculer le Noir à se sentir étranger dans son propre pays, exilé dans sa propre maison.C’est que ces fils d’esclaves sont les plus américains des Américains, les plus anciens, ceux dont le sang et la sueur ont donné sa couleur particulière à la terre du Nouveau Monde, cette terre de l’opulence, l’ancien esclave l’a édifiée de ses bras.Il fut privé des fruits de ce labeur et n’a cessé de ruminer l’amertume du travailleur dépouillé de son salaire.Et puis le Noir n’a aucun recours contre l’Amérique.Il ne peut rêver ni d’une Europe lointaine, ni du paradis perdu de l’innocence.Pour lui, l’innocence fut foulée aux pieds par ses maîtres, massacrée sous le coup des cravaches et au bruit des fouets.Pour briser les murs du ghetto, il fallait au préalable en assurer l’empreinte et en accepter le poids.Harlem fut le domaine particulier de Baldwin.Avant de faire le saut de l’autre côté de la clôture, il lui était nécessaire de mesurer la dimension de cette prison élevée par le monde extérieur et qui se reflète par la prison intérieure où s’enferme maint et maint Noir.Pour se libérer de cette geôle, pour échapper à la cellule d’une enfance douloureuse, DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 125 Baldwin en a donné l’expression dans son premier roman.Go tell it to the Mountain est sans doute l’un des plus beaux romans écrits par un Noir américain.Baldwin y évoque les quatre murs de son enfance.Son roman ressemble à un long, lancinant et pathétique ne-gro-spiritual.L’enfant noir n’a pas droit aux jeux innocents des enfants qui ont la peau moins bronzée.Il est introduit de force dans un jeu plus essentiel dès qu’il prend conscience de son existence comme personne.A chaque moment de sa vie, sa condition d’homme est mise en question.Les forces qui l’envahissent sont trop puissantes pour qu’il puisse user de représailles, pour opposer une résistance.Il ne peut pas se mesurer avec l’homme blanc.Il ne lui reste alors que la haine, la rage et le chant.La prière est une affirmation individuelle qui lui reste possible.Pour l’enfant, fils de Dieu, membre de la confrérie des saints, il s’agit d’un jeu suprême et dérisoire, de l’unique remède opposé au désespoir.Quel horizon fermé, quel univers sans issue s’il ne restait cette ultime espérance d’être aimé, d’être l’égal d’un être humain aux yeux de Dieu, et quelle chaude communion entre persécutés! Go tell it to the Mountain est un roman puissant.Baldwin a réussi à passer à côté des pièges de la sentimentalité facile et d’une nostalgie combien séduisante.Il n’a pas voulu faire retentir un cri de colère et de rage.La révolte des victimes ne donne-t-elle pas parfois une insidieuse satisfaction aux persécuteurs?Ne se transforme-t-elle pas souvent en une justification pernicieuse de la haine et de la violence?Et puis crier sa rage n’est qu’une drogue dont les effets sont vite disparus.Baldwin s’est, dès le départ, élevé contre un monde peuplé de victimes et de bourreaux.Il s’est élevé contre l’idéalisation des vie- 126 NAIM KATTAN times qui lancent vers le ciel leurs cris de détresse.En s’affirmant comme profondément enraciné dans sa prison de race, il a acquis le droit d’être libre vis-à-vis des Blancs mais également, ce qui est moins facile, vis-à-vis de ses frères de couleur.Il veut, lui, écrivain noir, conquérir le droit d’individualiser les Noirs, ce qui implique qu’il peut en aimer certains et ne pas en aimer d’autres.En d autres mots, il veut avoir le droit de ne pas aimer les Noirs en bloc pour la simple raison qu’ils ont la peau foncée.Ses frères de race ne sont pas invariablement sympathiques.Ils peuvent, eux aussi, être grossiers, sales ou violents, mal élevés, ignorants.Ils ont le droit d’être de simples êtres humains qui portent jusqu’en leur ame les tares imposées par des siècles d’esclavage et de servitude.Baldwin ne veut pas les faire aimer.Il veut nous en imposer la présence dans sa grande luminosité concrète.Avant de procéder à la démystification du Noir, Baldwin se trouvait devant une exigence inhérente à sa démarche d’écrivain: d’abord, faire le portrait de ce Noir.Ce portrait ne pouvait être que le sien propre et celui de sa famille puisqu’il avait toujours proclamé qu’il fallait libérer le Noir de la collectivité, cesser d’en faire un type ou un symbole afin de lui permettre de prendre librement son élan et de conquérir son autonomie d’individu.Le premier roman de Baldwin fut donc son œuvre la plus directe et, malgré son parti-pris initial, il s’agissait bel et bien d’une œuvre engagée.Elle demeure la plus belle, la plus poétique.Baldwin ne veut rien y prouver et c’est justement pour cela qu’il réussit a nous entraîner à sa suite sans jamais susciter en nous de résistance.Le réquisitoire qu’il fait du monde ou les Blancs forcent les Noirs à vivre est sans merci même s’il est toujours im- ¦ DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 127 plicite et ne prend jamais la forme d’une démonstration.La description prenante et attachante qu’il fait de l’univers de son enfance, qui est celle de milliers d’autres natifs de Harlem, est d’une extrême dureté.Récusant les positions du porte-parole et celles du militant, il était prévisible que Baldwin tentât de s’éloigner de ce domaine du réquisitoire et de la démonstration pour s’engager délibérément dans l’univers où l’homme se trouve seul devant autrui et où la couleur de la peau n’est que l’une des composantes de son être intérieur.Les personnages de son second roman se situent, à première vue, aux antipodes du premier.Giovanni’s Room se passe en France et ses protagonistes sont tous des Blancs.Baldwin a toujours soutenu que la frontière entre le Blanc et le Noir est surtout édifiée par les désirs et les frustrations sexuelles.Et c’est au problème sexuel donc qu’il a voulu s’attacher dans ce roman.Il s’agit d’un triangle, une femme et deux hommes, mais le personnage central, un homme, vacille entre l’amour de sa fiancée et celui d’un autre homme.Le mur entre les deux sexes s’élève au sein de chaque être, semble dire Baldwin.Il n’est donc pas surprenant que l’un des personnages, celui qui dispute l’Américain à sa fiancée américaine, soit un Européen, ni que le roman ait pour scène la France.Il y a dans Giovanni’s Room un double dépaysement.David, qui est le héros de l’œuvre, est déchiré et il vit en pleine ambiguïté.Il est étranger à lui-même puisqu’il demeure éternellement étranger en Europe.C’est cependant à Paris qu’il a découvert sa vérité car c’est là qu’il s’est accepté, ne fût-ce que partiellement, comme homosexuel.Fut-ce une libération?Accéda-t-il à une liberté qui lui était interdite jusqu’alors ou s’est-il agi tout sim- ¦ 128 NAIM K AIT AN plement de la découverte douloureuse et terrifiante de sa profonde corruption?Hella, sa fiancée, quitte l’Europe et son fiancé avec la précipitation propre à ceux qui sortent d’un cauchemar.« Je rentre chez moi, dit-elle, je n’aurais jamais dû partir.Les Américains ne doivent jamais venir en Europe car cela signifie qu’ils ne seront jamais heureux dorénavant.Et à quoi bon un Américain qui n’est pas heureux, le bonheur c’est tout ce que nous avions.» David a, pour sa part, parcouru la moitié du chemin qui mène au fond de la tombe.Son voyage au monde de la corruption est déjà à moitié consommé mais son salut demeure enfoui dans sa chair.Seule une affirmation sexuelle, n’importe laquelle, pourrait le libérer du cauchemar qui le hante, celui de la castration.Baldwin pose dans ce roman une multitude de questions.Il en suscite une foule dans notre esprit.Si la société est corruptrice, l’homme ne se trouve-t-il pas démuni dès qu’il tente d’établir des rapports avec son prochain et n’est-ce pas là la source première de sa difficulté d’être?Réduit à lui-même, à ses désirs et à son besoin d’amour, cet homme se trouve acculé à une solitude insoutenable.Le conflit entre deux êtres placés face à face dans leur implacable nudité peut-il aboutir à un dépassement?Il faudrait alors que les frontières sexuelles et raciales tombent.C’est dans ce roman qu’apparaît la grande faiblesse de l’œuvre de Baldwin et qui a trait surtout à sa conception des rapports humains.Il veut faire tomber les masques mais en encerclant ses personnages dans une île isolée ils les accule à la contemplation narcissique.L’impossibilité de communication se trouve ainsi résorbée dans l’élimination de l’Autre et son remplacement par un miroir qui reflète l’image de notre solitude et de notre dé- DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 129 sarroi.Dès lors, l’homosexualité apparaît, non pas comme un reflet de la difficulté d’être, mais plutôt comme une tentative de remplacer un masque par un autre.Ainsi, le Noir qui ne peut franchir la frontière de race pourrait se contenter d’admirer la couleur de sa peau (faut-il souligner que Baldwin s’insurge dans ses essais contre une telle évasion devant la réalité?) et l’homme qui ne réussit pas à atteindre la femme cherche dans sa propre image un succédané de victoire.On est en plein paradoxe car Baldwin, qui refuse les tentatives d’évasion, ne peut y échapper lui-même.Comme beaucoup d’autres Noirs, Baldwin voit dans la violence des Blancs à l’encontre des Noirs, dans l’agression qu’ils commettent à leur égard, une volonté désespérée de se libérer de leurs frustrations en les castrant.Les Blancs sont terrifiés par la force virile du Noir qui n’est qu’un mythe qu’ils ont eux-mêmes créé.Au cours des lynchages, c’est à cette virilité qu’ils en veulent en premier lieu et c’est d’elle qu’ils le privent.La révolte contre la hantise de la castration se traduit chez beaucoup de Noirs, et en particulier chez Baldwin, par le refus de cet engrenage où les Blancs tentent de les enfermer.Ceux qui posent comme première question à tous ceux qui sont hostiles à la ségrégation: « Accepteriez-vous que votre sœur épouse un Noir?» — à ceux-là et à tous les Noirs fiers de leur virilité comme moyen de défense et d’affirmation, Baldwin se déclare hors-jeu.Il n’en veut pas de la sœur ou de la fille du Blanc.Il ne veut pas de femme et l’homosexualité, avant quelle ne se transforme en masque, apparaît comme dernier refuge comme la révolte désespérée du Noir qui refuse le rôle qui lui est imposé par les Blancs. 130 NAIM KATTAN L’attitude de son héroïne blanche à l’égard de l’Europe ressemble étrangement à la sienne propre.Il faut certes tenir compte du fait que Baldwin a vécu très longtemps en Europe et particulièrement à Paris.Pour lui, l’Europe est une terre doublement étrangère d’abord parce qu’il est américain et ensuite parce qu’il est noir.Ses compatriotes blancs peuvent retrouver dans le vieux monde des lieux familiers et lointains d’où sont issus leurs ancêtres.Ils sont liés à l’Europe par un héritage commun.Le Noir, par contre, n’a d’autre alternative que d’aller chercher en Afrique ses liens avec son passé.Mais Baldwin avait déjà rejeté de tels liens qui lui semblent artificiels.La pigmentation ne constitue pas, selon lui, une réelle communauté.Il ne s’est jamais senti aussi profondément américain que lors d’un séjour dans un petit village suisse où personne n’a entendu parler des Noirs.La curiosité qu’il a suscitée l’a réduit à l’état d’objet auquel il préfère les rapports plus complexes de haine et de désir qui le lient au Blanc américain car la haine est préférable à l’indifférence puisqu’elle implique la reconnaissance de l’humanité de la victime.Le dernier roman de Baldwin Another Country — un autre pays — révèle d’une manière plus significative encore le processus qui le conduit d’abord à lever un masque pour en fabriquer un autre ensuite.Disons, tout de suite, que ce roman est le plus ambitieux et le plus puissant qu’il ait écrit.Certes, on y découvre des failles et en abondance.Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’une des oeuvres les plus marquantes de la jeune littérature américaine.Quel est cet « autre pays » dont le roman porte le titre?C’est celui des personnes qualifiées de normales et qui DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 131 sont celles qui n’ont pas eu la volonté ou le courage d’examiner sans complaisance les fondements de leur existence et qui, par conséquent, n’ont pas atteint ce degré de conscience qui donne à la vie une signification sinon un sens.Les autres, ceux qui habitent le pays réel, au royaume de la douleur, de la terreur, de la rage et de l’amour, sont des personnages que Baldwin a choisis délibérément dans les points les plus stratégiques de ce champ obscur qu’est la conscience américaine en tenant compte, bien entendu, de la configuration géographique et raciale qui compose, tel un kaléidoscope, la réalité du pays.Ils vivent tous à New York — plus exactement dans la partie de la ville la plus neutre socialement, la plus soustraite aux impératifs et aux pressions morales des groupements qui fonctionnent selon un code bien défini: Greenwich Village.Ses personnages principaux sont cinq: deux Noirs — Rufus Scott, musicien de jazz, et sa sœur Ida qui, après le décès de son frère, fait à son tour son entrée dans le monde du jazz.Puis il y a les personnages blancs: Vivaldo Moore, fils de pauvres immigrants et natif de Brooklyn.Il est l’ami le plus sincère de Rufus et, à la suite de son suicide, devient l’amant de sa sœur.C’est un écrivain qui ne sort pas de l’ombre parce qu’il n’arrive pas à écrire.Il y a ensuite un comédien, Eric Jones, issu d’une famille blanche du Sud appartenant à la classe riche et traditionaliste.C’est un homosexuel qui ne s’en cache pas.Cass Silenski, un autre personnage du roman, est originaire de la Nouvelle-Angleterre.Elle est mariée à un fils d’immigrants qui obtient un grand succès comme romancier médiocre.Greenwich Village est un cadre idéal pour un écrivain tel que Baldwin qui veut donner aux acteurs des drames qu’il met en scène toute la liberté de se livrer sans con- 232 NAIM KATTAN trainte à leurs passions, en un mot de se révéler à eux-mêmes.Pas de famille encombrante, pas de collectivité fermée et sourcilleuse.Le décor se réduit au minimum.Les acteurs s’affrontent et ne peuvent même pas s’accrocher à des faux-fuyants, à des obligations trop commodes.Ils jouent leur drame dans sa pureté première.L’échantillonnage de la population américaine auquel Baldwin a procédé est habile.Un choix aussi délibéré aurait pu facilement donner libre cours à l’arbitraire, mais Baldwin est trop engagé dans la réalité, trop rempli de rage, de colère et d’amour pour tomber dans un tel piège.Le roman retrace une année de la vie de ces personnages hétéroclites mais qui se ressemblent sur un point: la volonté tenace de traverser la frontière, de pénétrer dans l’enceinte de « l’autre pays ».Leurs tentatives échouent et se terminent souvent d’une manière tragique.L’union de Rufus et de Léona, une blanche du Sud, pathétiquement amoureuse de lui, les conduit, elle à un asile d’aliénés, et lui au suicide.Rufus aurait pu l’aimer normalement, tranquillement.Il aurait pu accepter son amour, se livrer lui-même à un sentiment qu’il n’osait pas avouer.Mais comment oublier que cette femme qui s’abandonnait si totalement à sa passion était blanche?et comment oublier que lui était noir?Il avait un compte à régler avec les Blancs et avec le genre humain, mais surtout avec lui-même.Il n’arrivait pas à juguler la force destructrice qui l’habitait et qui a fini par l’envahir tout entier.Les amours d’Ida et de Vivaldo ne sont pas plus heureux.Ils ne peuvent passer dans la rue sans que la différence de leur pigmentation, à cause des regards qui se braquent sur eux, n’élève un mur qui les sépare.Elle le trompe avec un autre Blanc, non pas par amour, mais par DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 133 arrivisme.Chanteuse, elle veut réussir à n’importe quel prix et noyer dans l’enivrement des applaudissements des Blancs le souvenir du mépris dont elle n’a cessé d’être l’objet.Ida, pour qui la rage de succès n’est qu’un désir de vengeance, peut-elle jamais oublier que Vivaldo est blanc et qu’il fait partie de cette race qui lui jette à la face son infériorité?Il n’y a pas que la frontière raciale.Il y a aussi les cloisons sexuelles.Volontairement ou involontairement, les personnages de Baldwin, dans leur quasi-totalité, sautent les barrières de la sexualité normale.Rufus a une aventure avec Eric.Vivaldo s’abandonne à son tour aux caresses d’Eric.Or, ni Rufus ni Vivaldo ne sont des homosexuels et leurs aventures ne les transforment pas.L’homosexuel Eric, qui s’affirme comme tel, a une aventure avec Cass qui, elle, avait connu le bonheur conjugal pendant plusieurs années mais à qui le succès facile de son mari révèle la fragilité de son amour.Parmi tous ces hommes et ces femmes soumis aux affres de l’impossibilité de vivre, qui sont incapables de suivre les dictées de leurs émotions profondes pour établir des rapports harmonieux avec les autres, il n’y a qu’Eric qui échappe à la commune défaite.Au cours de son séjour à Paris, celui-ci a connu le véritable amour et son partenaire, le jeune Français Yves, vient le rejoindre à New York.Dans ce jeu infernal, on a souvent l’impression que les dés sont pipés.Parfois, Baldwin tombe dans la sentimentalité surtout quand il décrit le comportement et les sentiments des homosexuels.Par contre, il applique toute la rigueur de sa lucidité dès qu’il s’agit de relations hétéro-sexuelles, et souvent, sur ce terrain glissant, la lucidité cède le pas au sarcasme. NAIM KATTAN 134 Il n’utilise pas les mêmes poids et mesures pour tous ses personnages.Il est plus attentif aux remous qui agitent l’âme des Noirs.Il n’est certes pas complaisant à leur égard, il ne les idéalise pas mais il se montre apte à expliquer leurs attitudes négatives.Vis-à-vis des Blancs, sa rigueur est sans faille.On pourrait accepter une telle prise de position venant d’un écrivain engagé si la vérité de ses personnages n’en souffrait pas.Paradoxalement, le personnage le plus équilibré, celui qui apparemment a découvert une certaine harmonie, est également le plus flou.A l’instar de David, dans Giovanni’s Room, Eric accepte son isolement intérieur.Il est le seul des personnages de Another Country qui ne veut pas examiner les fondements de son existence mais qui se contente de se contempler dans un miroir.Ici aussi, l’homosexualité, qui semble en apparence être apaisement et équilibre, n’est que travesti.Heureusement que Baldwin n’a aucune complaisance pour ses autres personnages.Cependant, on oublie facilement les faiblesses de Baldwin dès qu’on songe à sa grande puissance d’écrivain.Another Country est en effet un roman puissant.La violence, la rage, la colère y sont pleinement exprimées.Baldwin peut bouleverser certains lecteurs.Il en fait reculer d’autres, mais il jette à tout le monde sa vérité en pleine face.Au fond, ce roman violent et complexe nous conduit à la découverte de vérités fort simples.Au delà des frontières de race et de sexe, il existe des individus qui aiment et qui souffrent, qui sont pleins de colère et de passion.Qu’ils soient Noirs, Blancs, homosexuels ou non, ils ont tous un besoin infini d’amour.Baldwin pose dans ce roman avec courage et audace le problème des mélanges DEUX ÉCRIVAINS AMÉRICAINS 135 de races.Parler de mariage entre Blancs et Noirs au Brésil, en France ou en Afrique, ne provoquerait pas d’émeute publique.Ce n’est pas encore le cas malheureusement aux Etats-Unis.Face à la haine raciale, les mesures légales peuvent remplir un certain rôle mais demeurent tragiquement insuffisantes.Seul l’amour, semble dire Baldwin, peut mettre un frein à la course effrénée de la haine et l’amour, selon lui, ne peut exister si son incarnation charnelle et sexuelle est rendue impossible.En fait, Baldwin veut libérer l’individu des forces destructrices qui élèvent un écran entre lui et la réalité.C’est un appel à la vie qu’il lance.Du reste, il se rend bien compte que l’amour heureux des deux homosexuels n’est qu’un rêve volontairement et tacitement accepté.Il souhaite que les Américains, noirs ou blancs, accèdent au grand air de la vie et c’est dans ce sens que Baldwin s’inscrit dans la perspective de la jeune littérature américaine.Bellow a voulu redécouvrir l’Amérique à la lumière des traditions populaires de la culture juive est-européenne.Malamud, pour sa part, a tenté de puiser dans le Judaïsme une affirmation de la vie à l’usage des masses urbaines.Baldwin voudrait, lui aussi, exprimer sa propre affirmation de la vie mais dans sa redécouverte de l’Amérique, il s’est aperçu que les forces de la haine et les ombres de la mort devraient être vaincues avant que ne soient possibles l’éclosion de l’amour et la liberté de l’individu. ELOI DE GRANDMONT POÈMES ÉLOI DE GRANDMONT — Il a publié, en poésie, Le Voyage d’Arlequin (1946) avec des illustrations d’Alfred Pellan, La Jeune fille constellée (1948, en France), Premiers secrets (1951) et Plaisirs (1953).Il a écrit et fait paraître plusieurs pièces de théâtre.Il a donné aux Écrits une suite de nouvelles sous le titre de Chacun sa drôle de vie, (tome VI).Il fait partie du groupe des 28 écrivains signataires et témoins de la fondation des Écrits du Canada Français. AU CARREAU CASSÉ C’est triste et c’est la neige.C’est l’heure du poème, Poème dans la tête, La tête qui s’entête.C’est vrai que c’est l’hiver, L’hiver qui prend la neige Pour un voilier tout blanc Soulevé par le vent.Et que c’est l’arbre vert, C’est le grand résineux Oui cherche le poème Et parle de printemps. 140 ELOI DE GRANDMONT FATAL Les arbres de l’automne Sont de plt/s en plus rouges, Surtout au cimetière.Est-ce que ça vous étonne? POÈMES 141 MIDI Dans le château glacé Des amours et des peines Rôdent le troubadour Et son cœur déchiré.Rôde aussi dans les gares Un amoureux perdu, Rôdent les amourettes Et courent les fillettes.Les courants d’air apportent Des souvenirs d’antan Et les vieilles églises Pont pleurer les parents.l'attends tin grand bateau Lout f riand de tempêtes, l’attends le bateau blanc Dans un port de printemps.Adieu, le vent coulis Des châteaux et des gares.Adieu, mon cœur fer?né, l’appareille à midi! ELOI DE GRANDMONT LE CHASSEUR Ce grand-père, un joyeux sportif, Un gars qui adorait la chasse.Il prenait un fusil (pas fou Le vieux) et il partait.Eh hop! Le fusil, lui aussi, partait.Il a tué un orignal, Un chevreuil et douze bouvreuils, Une gazelle, la plus belle, Quatre lapins sur son lopin, Trois canards et plusieurs coin-coin.Je me suis tué au travail, Disait-il.Aujourd’hui, repos.Et pour tuer le temps, je tue.Or, un soir, en rentrant chez lui, Il tua grand-mère, sa femme, Sans y penser, distraitement.L’habitude, vous comprenez?Hé! hé! il fut pendu quand même.C’est bien fait.Ça lui apprendra. POÈMES 143 LES PARENTS EXEMPLAIRES Il y a des parents qui punissent les enfants.D’autres qui les grondent, les Gourmandent, les Réprimandent, les Morigènent, les Révoltent, les Domptent, les Mâtent, les Soumettent Et leur tirent les oreilles.D’autres qui les raisonnent, les Taquinent, les Asticotent, les Empoisonnent, les Emprisonnent, les Enquiquinent, les Séquestrent, les Maltraitent, les Maudissent et les Déshéritent.¦ 144 ELOI DE GRANDMONT Il y a aussi des parents qui les corrigent, Des parents qui les pincent, les Frappent, les Giflent, les Fessent, les Torturent, les Martyrisent, les Assassinent, les Déposent à l’assistance publique et vont Ensuite dormir pour en faire d’autres.Par ailleurs, il y a ceux qui les privent De dessert, les Empêchent de dormir, leur Défendent de sortir, leur Coupent l’argent de poche et leur Coupent le sifflet.Enfin, il y a ceux qui leur donnent de Grands coups de pieds au derrière et la Bénédiction paternelle au Jour de l’An. POÈMES 145 AUX POMPES Lorsque j’irai aux pompes, Aux joyeuses funèbres, Sans pompe et sans concert, Peut-être sans cancer (Ce qui m’étonnerait), Mes bons amis, mes zèbres, Ne restez pas plantés Comme des saules ni Comme ce cher Alfred Ni d’ailleurs comme moi, Moi planté comme un clou Horizontal en diable, Position que j’aimai Plein de vin, même saoul, Et certes sous la table.Mais pas dans le boîtier Quand le tic Quand le tac Ne tique-taquent plus.Gueulez-moi ten poème, Deux brins de poésie Et les rires que j’aime: Ce fut toute ma vie. 146 ELOI DE GRANDMONT L’ABANDONNÉE Le soleil est dehors, L’ombre est dedans, Car mon homme est parti Depuis longtemps.Tu cours les mers lointaines Aux quatre vents, Tu oublies nos amours Sans cœur qu’avant.Tu charries ta misère Bon an mal an Et tu ne t’en jais guère Tour notre enfant. POÈMES 147 DES MOTS Soleil Neige Fenêtre Froid Chaud Chaleur Maison Lit Table Fauteuil Vin Gigot Repas Repos Santé Amabilité Politesse Conversation Rire Pleur Tendresse Jeu Peur Aveu Fuite Retour Adieu Regret Rideati Chambre Amie Amour Don Abandon Calme Détente Crainte Crise Cri Consolation Promesse Sourire Départ Silence Des mots, tout ça! 148 ELOI DE GRANDMONT INSTANT Par cette nuit d’hiver, La quincaillerie Silencieuse Des astres M’étourdit les yeux.La neige joue le jeu du ciel, Elle allume Aux feux d’en haut Son éternité risible.La lune se regarde Dans un miroir cassé. POÈMES 149 QUELLE VIE! Quand j’avais quinze ms J’avais un canot.Quand j’ai eu vingt ans J’ai pris le bateau.C’est à vingt-cinq ans Qu’on monte là-haut.Mais c’est à trente ans Qu’on est le plus beau.A trente-cinq ans On a le cœur gros.Et, à quarante ans, On commence à tâter le terrain. 150 ELOl DE GRANDMONT JE RÊVAIS C’était à Bordeaux Dans la gironde Gironde.Je l’ai vu de mes yeux vu.Ah, mes chers amis! lia! ha! gens du meilleur monde! On n’en croyait pas ses yeux.Car il avait cent deux ans.Et avec ça toujours beau.Il émoustillait les femmes.Quant aux hommes, ils admiraient.Avoir cent deux ans! Je rêvais.Quel rêve! Or, on l’a vendu, Dans l’après-midi: Un Château-Yquem! Je n’ai pas voulu voir ça.Je n’ai pas voulu, non.Et j’ai poursuivi mon voyage.On vend tout aujourd’hui, Je ne rêvais pas. POÈMES 131 HAUTE MER La haute mer serait-elle Un disqtie de phonographe Qui tourne dans un hublot?La haute mer serait-elle, Les soirs calmes sous la lune, Un désert qui n’a pas soif?La haute mer serait-elle Une grande jeune fille Qui regarde les nuages S’embrasser pendant des heures?La haute mer serait-elle? 152 ELOI DE GRANDMONT FÊTE Les clairons sonnent.Les tambours donnent.Mais le canon ne tonne pas.Alors, est-ce toujours la paix?Non seulement c’est la paix Mais c’est la gaudriole.C’est la fête.C’est guignol.C’est l’opérette des petits soldats Des frères des écoles chrétiennes Et du cœur sacré de Jésus Réunis.Ce bon monde marche au pas de dindon Et de la farce patriotique, Sous les ovations d’une foule en délire Grisée de fierté nationale Et de coca-cola.Le commerce patriotique, National et religieux Elam b oie En chars chargés d’allégories Plus mystérieuses, Plus divines que des paraboles.Viennent ensuite les Cadillacs Fourrées d’embaumeurs nationaux Et cependant patriotiques ou religieux, POÈMES 153 Ou les deux.Le défilé enfile ses perles Pendant des heures et des heures.La foule est folle.Pour la calmer, voici qu’arrivent A propos Les majorettes Du saint Sacrement Ou de Shawinigan Montées sur de la cuisse nerveuse Et ornées de postérieurs frisonnants Sous le coup des talons énergiques.C’est le meilleur moment de la pièce.Sauf Peut-être le mouton final et définitif, Mammifère ruminant On ne sait quel vieux rêve, Applaudi par le troupeau De Panurge et de Jean-Baptiste, Plongé dans l’extase du bêlement général.Un enfant déguisé en tapette précoce Pour vicieux inquiets de l’avenir Guide le mouton, Guide les moutons, Guide nos pas, Car c’est le saint patron.Les mères de famille nombreuse Ne peuvent retenir leurs larmes. 154 ELOI DE GRANDMONT RAMENEZ-MOI CHEZ MOI 1 j{1' let let let let let let let* « • Ma jeunesse éclatait de rire, Y aimais bien mordiller les fleurs.On m’en ferait voir pour le pire Bientôt de toutes les couleurs.Ramenez-moi dans mon village, Chez moi ramenez-moi, Lorsque j’allais, fillette sage, Courir sur le chemin Sur le chemin du roi.Quand j’ai donné mes pauvres charmes A de petits vauriens sans cœur, Maman pleurait à chaudes larmes Et mon père est mort de malheur.J’avais trop envie de misère, De liberté, et d’un chemin Qui ferait le tour de la terre Sans qu’on ait à donner la main.Ramenez-moi dans mon village, Chez moi, ramenez-moi, Lorsque j’allais, flllette sage, Courir sur le chemin Sur le chemin du roi. POÈMES 155 Ma beauté nous voilà bien seules.Plus rien, plus rien à leur donner.Moi, j’ai voulu tout ce qu’ils veulent, Pas un n’a voulu me garder.Si je pouvais dans ma détresse A mon tour faire ce qu’ils font, Acheter un peu de tendresse.Mais je n’ai plus que ma chanson.Ramenez-moi dans mon village, Chez moi ramenez-moi, Lorsque j’allais, fillette sage, Courir sur le chemin Sur le chemin du roi, Lorsque j’allais, fillette sage, Rêver.Sur le chemin du roi. 2^6 ELOI DE GRANDMONT LE CHANT DU (MAUVAIS) SOLDAT Or je voulais mourir La conscience tranquille.U y avait la guerre Et j’étais militaire.Salut, sergent! Prends du bon temps, Prends ton fusil Et puis va-y.Faut tuer pour être un héros! C’est fatal, je serai zéro: Zéro de l’ambition, De la décoration, Du pioupiou, Du pompon, Même du garde-à-vous.J’en ai la mort dans l’âme Et demande pardon Au caporal, Aux généraux, A ma gloire perdue, A ma grandeur, quoi! Je demande pardon Atix marchands de canons D’avoir voulu mourir La conscience tranquille Et de faire un clin d’œil, POÈMES 157 Un clin d’œil amusant, A tous ces inconnus Qui Dans les pays de deuil, Par mon fusil absent, Sont encore vivants. r JEAN MARCEL L’ÉTOILE NOIRE Poème ^ Nous avons regardé nos mains séchées comme un [grand désert et le métal de nos yeux brûlait sous les voûtes de la terre ô pur métal de Venfance, le four a détruit l’étoile qui nous voyait venir du haut chemin de nos veines.la terre est notre songe le plus pur parmi les ombres et l’herbe du temps.nous ont châtiés les vaisseaux de vengeance nous ont laissés mortels les cent glaives du vent ô tout espace entre nos yeux et nos regards captifs qui nous verra venir si tous les yeux crevés effacent nos [sentiers qui nous verra venir du haut chemin de la colère qui comptera nos pas sous les grandes lunes de septembre ô tout espace entre nos dents violentes qui saura la cire à garder tous nos voyages inouïs et l arbre horizontal ou le soleil de nos paupières s’assèche comme un rire d’hyène sauvage?[peu à peu Nous avons vu nos mains séchées comme un plus grand [désert quand l’étoile détruite a fait monter à notre soif le sel plus avide de cendre que d’eau ah nos tempes n’ont pas connu l’osier du sommeil ni le cirque intemporel du rêve car nous avons scellé la blessure à la feuille la lumière au silence et nos coeurs à la nuit la plus haute 162 JEAN MARCEL Qui régnera sur nos murs de flammes par delà le cycle de la pierre immobile celui-là viendra par les vallées de l’ombre muette et tiendra entre ses mains le vase seul de son nom.2 — L’heure est là, le grand chiffre des ans inscrit sur {chacun de nos os l’arbre est debout dans le soir et la pluie rien n’a remué les ruines de l’aube les cithares ont des gosiers éteints et leurs bouches ont de grandes écumes — où trouve-t-on le puits le plus lointain?car nous avons choisi la soif la plus lointaine nos fronts lèvent de larges gestes noyés sous l’arche de {la foudre les vautours ont des corps d’hirondelles et des chants de {colombes Ici notre demeure entre toute errance ici notre maison et les grands jours aussi qu’on se fait avec Vhaleine des blés et l’instant dénombré aux spasmes des fontaines.et l’écarquillement des yeux quand nous rêvons de {grandes princesses sonores vêtues de lin, de soie et d’or, ce jour est notre lieu.Ici notre demeure ici notre maison quand le silence est assis comme un grand lys sur l’eau {du retour oh qu’à cela tienne de n’être plus qu’un arbre trois ou quatre oiseaux rouges, ô cercle d’un royaume {ô prunelle ronde L’ÉTOILE NOIRE 163 — où trouve-t-on le puits le plus lointain?car nous avons élu la soif la plus haute et notre demeure est en ce lieu où passe un cortège de sources sous l’étoile aride et sur nos grandes musiques vertes l’airain n’agite plus la voix des biches et Dieu nous entend venir sur nos pas inutiles.3 — Et nos rires naissaient sur de grands chevaux [pourpres.ô parole c’est toi le cerf et le vent de nos bouches quand la soif se dresse en nous comme un rocher de jade toi la cime couchée sur la forêt du nombre et sur la racine ouverte aux lunes du regard toi l’horizon dénoué de nos mémoires brûlantes ô toi retrouvée sur l’airain des couches royales où la mort est une tour plus sonore que le vent (nuit parfaite nous avons conquis notre naissance) là comme au puits très antique de la terre parmi les pierres les nuits les songes de nos couronnes [détruites nous avons redressé le fer intact de ton nom de toi naît sans rupture l’axe de l’image et le saut tempéré [de l’abîme ta m-ain est la lumière qui sépare le cri du chant 164 JEAN MARCEL Pour le combat du soir offre plutôt des fauves plein la [coupe du four pour eux nous aurons la liturgie du massacre le rite attentif du sang et la poitrine divisée; la nuit à table nous jaserons de nos victoires et des gâteaux [fébrilement toute chose lève son site en toi le cœur de toute chose rythme son sang en toi et nous avons assiégé toute la ville et chaque fenêtre [proclamée ah quelle force te mène au revers de nos épées nous ri avons rien saisi du poids de ta course ah nos yeux ont veillé que nos larmes ne sèchent pas car c’est toi l’oreille aux portes de l’Histoire toi les traces du chameau sur le sable effacé toi la victoire toi qui nous garde aussi de la victoire qui cache les décrets les innommés les anonymes ô plus sourde que l’air, qui par toi saurait crier ta faim [d’étoile noire?moustique insensé du chuchotement drolatique tel nous a paru le masque de ton œil depuis que le sang a sailli dans nos gestes déserts tout n’est pas ici tout est ailleurs comme une feuille aux portes de l’arbre et qui demande [à boire. 165 L’ÉTOILE NOIRE 4 Mais nous nous sommes souvenu d’un jour plus [haut et nous n’avons pas oublié ton nom- ô Verbe nos jr ont s ont plus longue mémoire de ta race que nos bouches de leurs paroles car ta bouche est le fourreau de tous les glaives et sur ta langue toute guerre s’apprête.toi d’avant la lumière ô feu pour toi seul l’abîme avant toi était notre pas le plus sûr et la table creusée de tous nos rassasiements il nous fallait marcher et rire parce que notre faim n’était qu’un trou de la fontanelle au talon et tu nous as logés dans une autre faim et parce que la lumière est un oiseau épars tu as maçonné la brique sur la voie et fixé le jalonnement des portes de la ville Des trois empires levés contre ton nom nous avons saisi \le cercle avons crié: malheur à toute bouche errante alj nous étions venus d un jour plus lointain, avions levé {nos tentes comme l’aube peu à peu lève le jour plus haut dans la {lumière.avec nos boeufs nos flutes attachées à la ceinture nos sistres nos luths et nos trombones et tout ce par quoi la musique descend vers nous avec nos tambourins et nos fifres, sinistres quand le désert {montait à nos gosiers.nous avons marché et nous nous sommes remémoré ton {nom 166 JEAN MARCEL le soir aux haltes quand le feu attarde la nuit le temps de nos paroles assises en cercle autour de lui ah le fard sur nos deux joues crevées sifflez, sables, de longues paraboles inutiles plus inutiles encore que tous nos grands poèmes bleus la famine est l’ombre des grandes fêtes où pourpre notre [faim dansait.b — Par delà les dieux dressés sur la hauteur des [temples nus et pendant que l’or est le sommeil des princes que la mort est cet effort qu’il faut pour pourrir la neige a troublé nos veines élargie^ a délavé nos faces du feu de l’enfance c’est alors qu’ils sont venus les aigles noirs de la vengeance ils ont élu le vent parce que le vent ne convoite pas les [tombeaux de la terre parce qu’il ne dérobe pas sa présence à la fécondité du feu et que son bras est la dispersion du sang ils sont venus sur les quatre anneatix du vent depuis les syllabes extrêmes de la mer jusqu’au midi de [nos chants et nous avons tremblé tenant les rires entre nos dents par tous les pores de la chair notes nous sommes regardés avons recouvré nos suaires d’alliance avec la vie ah la lumière encore à lever dessous les souches de l’aube l’œil à hisser sur le sommet pour nous mieux voir nos membres écartés en étoile suppliante nos crânes plus sonnants qtt’un clocher hautain nos songes troués de voix écarlates L’ÉTOILE NOIRE 167 trois fois nos mâchoires ont broyé la mort trois fois les aigles ont replié leur vol Amérique lovée sur les tiges de nos doigts l étreinte mène sur ton corps un cirque de vitraux o lointaine ô fontaine rompue des eaux inavouables l’étoile noire vacille sur le puits de ta mémoire vois comme ils viennent sur les coursiers du vent vois comme nous nous regardons par Vabîme de l’œil ah qui donc naîtra sur nos tables de solitude puisque nos fronts ne se nouent point aux légendes de l’air 6 — Nous dresserons ici trois, tentes de lin blanc et nous ne chercherons mille autre terre nous dresserons aussi nos os troués comme des flûtes pour habiter le temps de toute musique la nuit dormira dans nos cheveux fragiles pendant qu’ a nos côtés l’île du brasier veiller U car nous avons levé notre royaume sous l’ombre étroite [d’un glaive la guerre jadis était à nous ô sagesse de nos bras mais nous avons tout abandonné de la mort et de la pierre [intacte du jour ô reptile fortuit de nos déroutes tout le désert suivait nos pas alors que nous venions aux fontaines sourdes de la parole avec a notre cou le jaseran sonore des verbes corrosifs, qu avons-nous laisse la-bas pour la faim de l’oiseau?— notre faim notre faim avec ce blé plus noir que l’eau [de nos prunelles 16S JEAN MARCEL ah nous venons ici dresser trois tentes de lin blanc dresser une montagne aussi, qu’elle paraisse, Étoile, au sommet du cri avec la lumière sur sa face alors nous lui tendrons avec nos mains de cendre pendant que Vanagnoste nous lira ses douleurs nos larges masques de soleils éteints 7 — Tu es montée a l’orient de toute chair entre la nuit du souvenir et celle des gestes à venir remuant les pierres du temps comme l’éclair et le gong ah quelle main enfante à jamais le visage de ton mystère quel sigle sur ta poitrine déliée dira le souffle de tes âges nul ne sait parmi nous le nom de ton nom car ton nom inaugure un autre nom plus vaste comme toute paume tourne sur le poing comme toute faim cerne le rassasiement.c’est de toi qu’un matin Dieu a parlé disant — « et dans le vent très haut des urnes je rassemblerai la voix de ta poussière » libation de miel sur les grands espaces de neige cantate sur la pierre rouge des cités evohé tu vas là plus noire que la nuit et la lumière cherche ta demeure et ton centre épiphanie de la ténèbre essentielle pour toi trois rois ont semé une route vers l’ouest.entre les pages écumeuses du songe et les otages du basalte entre les écuelles, les sébiles et les jardins glacés des {cathédrales entre les monts giflés de foudres odorantes une voie paît l’essaim des biches argentées L’ÉTOILE NOIRE 169 à astre quel oiseau s’enfuit vers toi comme une fleur sans {tige?sur tous nos champs scellés comme de vastes proies sévissent les vertiges longs de nos troupeaux l’encre se fait gage artésien sur les feuilles de l’arbre au plus profond de nos rivières la lumière en liesse grave {la tessère de l’argile ah faisceaux très bas de nos la?7ipes étourdies la nuit se dévore comme un cuisant soleil et l’ordre là-bas des armes se noue sur la poitrine des {falaises lève Lost des ouragans mauves et des totems à pluie lève la boisée sèche des musiques humiliées lève les chants sur la di-ane claire des métaux jamais la nuit ne fut si nue sous les ombres éparses d’une {étoile seule.APRÈS-CHANT nous avons regardé tous les déserts comme de grandes {mains ouvertes nous avons souri de l’heure qu’il faisait un royaume de feuilles molles, de terre fugace et l’étoile montait noire sur le dôme du temps à hauteur {des lampyres ô nuit.( Mars-avril 1963 ) ¦ GERALD GODIN TÉLESSE Récit GERALD GODIN — Né en 1938, est journaliste depuis l’âge de 19 ans.Actuellement à l’emploi de Radio-Canada, il a publié trois recueils de poèmes: Chansons très naïves (I960), Poèmes et Cantos (1962) et Nouveaux Poèmes (1963).T êtes se est sa première oeuvre en prose. Lc moon rocket faisait ses trente milles à l’heure sur son anneau de fer.A chaque tour, les poutrelles fléchissaient, les boulons riraient sur leur écrou.Le moon rocket crachait les étincelles que la compagnie cachait aux clients pour ne pas les effrayer.Il faut bien que les "Franklin Shows” vivent, eux aussi.— J’ai 300 payes par semaine à rencontrer, tu sais, mon jeune.Depuis 32 ans cette année, les "Franklin Shows” s’installait à Palimpseste pour sept jours, avec leur charge de poutrelles rouillées peinturées à l’aluminium, il y a deux ou trois ans.Sans compter les grands panneaux de toile où l’on voit une femme rouge enlacée par quatre boas et sa sœur, la poitrine traversée de cinq ou sept cimeterres.Le "Tunnel of love” était fermé.Faute de clients, ou parce que le moteur avait explosé, ou parce que le huissier l’avait fait saisir pour payer les 300 salaires d’il y a trois semaines, ou quatre.Les enfants hurlaient de plaisir et de peur dans leurs montagnes russes pour "kiddies”.L’opérateur aux cheveux gras et à l’air najavo jouait de l’embrayage avec une sorte de génie pour porter les "kiddies” aux frontières de l’effroi.Tiens, ils ont rien qu’une grande roue cette année.Oui, oui, l’autre a été laissée à Sherbrooke dans son camion dont l’essieu s’est brisé.Un camion rouillé, avec des pneus-fesses. 174 GÉRALD GODIN Du haut de la grande roue, on dominait la ville.L’opérateur tirait les cheveux des filles quand leur banc passait près de lui.Quatre enfants ont été blessés l’an dernier quand les montagnes russes se sont effondrées, quelque part en Ontario, où les "Franklin Shows” ne pourront plus jamais retourner.Les noms des enfants, leur âge, le métier que leur père exerçait, l’avenir qui les attendait, j’ai tout oublié et pour m’en souvenir, il me faudrait tellement me creuser la cervelle, tellement travailler, tellement balayer dans ma mémoire que je ne vous en dirai pas plus long, que je ne vous dirai que ceci: quatre enfants ont perdu la vie quand la "kiddie ride” a quitté sa petite voie ferrée privée quelque part en Ontario pour aller s’écraser sur un stand à hot-dog quinze pieds plus bas.Ainsi qu’on ne veut pas faire le tour de sa mémoire pour se rappeler tant de détails inutiles, ainsi l’on hésite à mettre en clair toute sa pensée, à divulguer tout ce qu’on a découvert et qui donnerait peut-être quelques lumières à ceux qui cherchent « que faire » en ce pays.La « tente des filles » marchait moins bien que les autres années.Les gens changent.Ils en ont assez, un jour, de voir se balancer une espèce de balai de fils d’argent devant un sexe de vieille femme, qui n’enlève jamais sa brassière quand à coups d’applaudissements on le lui demande, non pas parce que la police veille, mais parce que ses seins lui tomberaient sur le ventre à la hauteur du nombril.Avec le cinéma, vous comprenez, ils voient tout cela et en beaucoup mieux.Il y en a tout de même qui viennent.Ceux qui veulent en voir des vraies.Ceux que les images ne satisfont pas. TÉLESSE 175 Ceux qui veulent sentir, toucher si possible, toucher du doigt une femme.L’homme du moon rocket criait "last ride, last ride”.Sarita Hanover venait de courir le mille en 2 minutes et quart, à la dernière course de la soirée.Deux clients avaient répondu à l’appel du moon rocket.L’homme avait beau gueuler, les abords étaient vides.Il mit plein gaz et on vit le moon rocket tourner son train d’enfer à l’heure où tout autour, les stands, les kiosques, les « attractions » rabattaient leurs pans de tente, éteh gnaient leurs lumières, fermaient pour la nuit.A l’heure où le vendeur d’esclaves blanches redevenait père de famille.Les deux clients du moon rocket ne disaient rien et la course continuait avec ses deux momies échevelées sur la dernière nuit du 32e séjour des "Franklin Shows” à Palimpseste, petite ville.Trois cents personnes faisaient la queue aux guichets de l’estrade de courses.La piste était plongée dans le noir Trois cents personnes attendaient de ramasser leur dix cents de profit sur Sarita Hanover.Télesse était parmi eux.2 La mère attendrissait le steak de la famille à coups d’assiette à pain.Le père se promenait de long en large dans la cuisine d’été, martelant à mi-voix un alexandrin, l’alexandrin de sa vie! « chrysanthème adorable à la fraîche corolle ».Le beurre grésillait dans la grande poêle.C’est mon frère et moi qui mangions les premiers.Tous les deux 176 GERALD GODIN dans la même poêle.Une tranche de steak a chanté, puis deux ensemble.Pile et face.— C’est prêt, qu’elle a crié.On s’est bousé chacun une cuillerée de patates pilées dans notre assiette.Un peu de sauce au beurre a recouvert le tout d’un vernis doré.On s’est attablé.On a fait des miettes de pain partout.Surtout par terre.Ma mère s’est chicanée avec mon père.Ma sœur avec ma mère.Mon petit frère avec moi.On s’entendait plus manger.On s’est empilé dans la voiture aussitôt la vaisselle lavée et on est parti pour les courses sous harnais.Mon père, qu’est pas riche, n’achète pas de billets à toutes les courses.Quand son cheval, (c’est ainsi qu’il appelle le cheval sur lequel il mise), quand son cheval gagne, je cours au guichet pour recueillir les revenus.Chaque fois, il me donne dix cents pour la commission.Une course.Comme on dit un jour.Une course, il avait gagé sur le cheval du bonhomme Tartre, qui est bossu.Il l’avait gagé second.A la fin de la course, les chevaux rentraient la pédale au fond.Dans le home stretch, le cheval du bonhomme Tartre était bon premier.Mais il est tombé deuxième.Et au fil d’arrivée, il était bon troisième.Mon père criait comme à l’abattoir.Les pitons ont continué sur leur élan et ils sont revenus défiler devant l’estrade, en désordre.Quand le bonhomme a passé devant nous autres, le père lui a crié: « Maudit bossu, maudit bossu, maudit bossu, maudit bossu », à perdre haleine.Quand il crie, il y a une grosse veine qui veut sortir de sous la peau, de biais au milieu du front. TÉLESSE 177 Deux bancs en avant de nous autres, il y avait une autre famille, dont le père était bossu.Ils ne se sont pas retournés.Deux courses plus tard, mon père gagnait.J’avais en poche $1.15.Je me suis acheté des frites et je me suis cherché un partenaire pour acheter un billet fifty-fifty à la dixième course.Cest ma tante Blanche qui a accepté.Je lui ai dit: — Si tu veux des frites, gêne-toi pas.J’ai emprunté son programme pour l’étudier.J’ai passé mon contrat d’acheteur des billets de mon père à mon petit frère, pour les trois dernières courses.Je me suis promené longtemps parmi les gros gageurs, au bout de l’estrade, les gageurs à cigare, à bague en or, à chapeau du Texas, à souliers vernis, à grosse bedaine, aux yeux injectés de scotch.J’ai même réussi à me faufiler dans le paddock réservé aux jockeys et aux propriétaires de chevaux.— Ton cheval a-t-y des chances de rentrer, Antoine?— Si je le savais je serais millionnaire.Je les tutoyais, je les appelais par leur prénom.J’étais dans le même bateau.Mon père ne m’aurait pas reconnu.Enfin, j’ai eu le tuyau.Sarita Hanover, le numéro cinq.Conducteur-driver: Sam Panatela.Propriétaire-owner, Pete Panatela.Les deux frères, faut croire.Un coup de trompette.J’ai couru au guichet acheter mon billet.— Le numéro cinq, une fois, sur le nez.Il est rentré comme une balle.Il a payé $2.10.J’ai envoyé mon petit frère le collecter.J’ai donné à ma tante Blanche sa part: $1.05.Et à mon petit frère dix cents, comme un grand seigneur. 178 GÉRALD GODIN 3 La vie s’écoule tranquillement à Palimpseste, petite ville dont aucun manuel de géographie, aucun guide, aucune revue touristique n’avait jamais fait mention.Pour en parler, quoique l’idée d’en parler ne soit jamais venue à quiconque, il faudrait créer une imagerie, imaginer des comparaisons neuves qui, du reste, n’auraient servi à personne, puisqu’à l’ordinaire, ces comparaisons, ces images apparaissent dans des dépliants colorés pour attirer le voyageur en vacances.Or quel touriste, même alléché par une image de Palimpseste en de beaux mots animée, quel touriste, quel voyageur y viendrait jamais, petite ville perdue au bout d’une rivière, petite ville rocheuse où pourtant, par quel mauvais hasard conduits, des gens vivaient, venaient au monde, dès leur naissance marqués par un ciel bas, par un défaut de vie quelque part.Le dépliant touristique de Palimpseste devrait être tout gris et certains jours liséré de noir, comme les anciennes cartes mortuaires.Il est difficile, ou plutôt fatigant, de dire quelques mots de Palimpseste, si l’on veut dire quelque chose de bien, de neuf et de vrai.Car Palimpseste n’est pas la perle des Antilles, n’a pas 2,000 ans, n’est pas la ville des vents ni la ville-lumière.Il faudrait dire: « Venez à Palimpseste, la ville aux roches plates dans la rivière, la ville couchée comme morte au bord de l’eau ».Il faudrait mentir, au vrai, il faudrait mentir pour faire œuvre utile, pour attirer ici le riche touriste qui garnirait les coffres des hôteliers, commerçants et restaurateurs de la municipalité. TÉLESSE 179 Il faudrait dire: « Palimpseste, le bout du monde à portée de la main.Dans un décor fruste et sauvage, une croisière dans un charmant traversier vous conduira à Palimpseste ».Hospitalité proverbiale, nature enchanteresse, les femmes de Palimpseste sont toutes jolies, les hommes de Palimpseste sont timides et boivent de la bière les samedis soir, dans leurs habits des dimanches et se font une témérité d’occasion à la quatrième bouteille.C’est à Palimpseste que vivait et vieillissait Télesse.4 — Salut les boys.Joe, le barman, nous recevait toujours comme ça.Puis nous demandait: — Deux p’tits?Sans même attendre notre réponse.Mais Gandhi l’a retenu par la manche.Joe avait déjà quatre doigts levés en direction du bar.Et il lui a dit: — Apporte-nous-en pour deux piastres, c’est pas tous les jours fête.— Acré torrieu, vous êtes en forme, à soir les boys.Les tavernes fermaient à six heures.On avait juste une heure pour caler chacun nos dix draffes.Joe a fait deux voyages, c’est pas mêlant.On lui a donné trente sous de tip.Et on s’est mis à contempler les draffes.Il y en avait vingt, coude à coude sur la petite table ronde.On les a tous salés l’un après l’autre.Le sel restait sur la broue, alors on soufflait dessus et le sel descendait au fond du verre comme une pluie d’étoiles dans un ciel d’or. 180 GERALD GODIN J’ai fait venir pour trente sous de pinottes, puis on a entamé.Il nous restait cinquante-cinq minutes pour caler ça.On a enlevé 5 minutes pour les pinottes, on a divisé 50 par dix: ça nous faisait 5 minutes par draffe.C’est beaucoup, c’est vrai.Mais l’expérience nous a démontré qu’après le cinquième draffe, cinq minutes, ça paraît court.Après les deux premiers, Gandhi puis moi, comme toujours quand on prend une bière, on a parlé des femmes.— Des femmes de mon âge qui couchent, j’en connais pas.Je ne sais quel génie, quel mauvais génie leur a dit que leur meilleur atout dans la joute dont le mariage est le prix, c’était leur puce.De sorte que les puces qu’un jeune homme peut s’offrir sans se marier, elles n’existent pas.— Tout, elles offrent tout sur un plateau.Les seins, les cuisses, tout te dis-je, sauf la puce, sauf le lit.— L’amour, c’est une banque pour elles.Elles investissent.Elles parient un sein contre une bague de fiançailles, des caresses un peu spécialisées contre le mariage, la famille, la sécurité, la respectabilité.— C’est lassant.Parlez-moi plutôt des femmes mûres.Elles, elles comprennent la vie.— Elles ne prennent pas leurs responsabilités de femmes, les pucelles.Elles n’aiment pas, en un mot.Elles aiment le mariage, la maison, l’époux.— L’amour leur est un superflu.— Moi c’est mon principal.—¦ Comment pourrais-je ne me consacrer qu’à une femme?Il y en a tant et tant qui ont besoin de quelqu’un.Ce quelqu’un, ce sera moi.Et te souviens-tu de ci, et te souviens-tu de ça.On avait chaud au cœur. TULESSE 181 Au cinquième draffe, j’ai été comme à un jusant.J’ai entendu comme décuplés, les bruits de verre choqués, les cris, les rires autour de nous.J’ai fixé longtemps des yeux le grésillement du néon: « verres stérilisés ».— Excuse-moi, je vais aller lâcher un peu d’eau.Quand je suis revenu, tout le monde était debout dans la taverne et un esprit de parti s’était installé, en ce sens que les biéreux étaient divisés en deux clans.Je me demandais pourquoi.Puis je la vis.line femme forte, une vraie walkyrie, une égérie, comme dirait Clément, qui est un raffiné.Comme taille, elle faisait à peu près six pieds.Et une prestance un peu rare.Son plus gros diamètre, elle ne le portait pas aux hanches comme à peu près toutes les femmes de son âge, mais au buste.Et des épaules, avec ça! Elle était debout dans le portique d’hiver, les bras croisés sur sa poitrine.Elle criait, nous prenant tous à témoin: — Si c’est pas écœurant, boire toute sa paye, tous les vendredis.Et ça fait des années que ça dure.J’ai admiré quelle ne pleurnichât pas en parlant.Elle criait, oui, mais d’une voix ferme.Le mari, lui, avait l’air extrêmement malheureux.Plus précisément, il était saoul comme une botte.Seul de nous tous, il était resté assis.Les biéreux commentaient l’événement: — Elle a raison.— Il a voulu se marier, qu’il endure.— Il devrait avoir honte.L’un de nous, probablement enhardi par les six grosses qu’il avait calées, a lancé: — Pas de femmes dans la place! Elle a crié: — Qui a dit ça? 182 GERALD GODIN Il y a eu un silence de mort.Elle s’est tournée du côté de son moxe, et lui a dit: — Je compte jusqu’à dix.Si tu t’en viens pas, je te fais honte devant tout le monde.On se demandait avec convoitise de quelle façon elle lui ferait honte.Le gars a essayé de se lever, il est retombé assis.Quand on a vu ça, Gandhi puis moi, on l’a soulevé, on l’a pris chacun de notre côté par en-dessous les bras, puis on a suivi sa femme dehors.Un taxi attendait.On l’a glissé sur la banquette arrière, on a fermé la porte et ils sont partis.Retour dans la taverne, il était six heures.On a vidé chacun un des cinq draffes qui nous restait, on s’est ramené vers la porte.Joe nous a dit salut et pris d’une idée subite, il a couru à nous: — Qu’est-ce que c’est, la fête?— C’est Télesse qui s’en va.5 C’était toujours la même histoire.Il pleuvait ou il neigeait, pas moyen de lever la tête un instant pour s’emplir les yeux de souvenirs de cette ville qu’on quittait.Aller, la tête rentrée dans le col de son paletot comme une tortue.Et tout à coup, la gare.Un vieil homme qui lavait les tuiles blanches et noires du plancher à grande eau, par rangée de deux, comme un paysan qui laboure, d’un bout a l’autre de la salle des pas perdus. TÉLESSE 183 Une fille pas jolie qui brûlait vos toasts et sucrait trop le café.Le train en retard.Le chef de gare, montre en main, qui ne s’énervait pas.Et couché sur un banc, un robineux, un vrai, un maître, un diplômé de toutes les cours municipales de la province.Le haut-parleur qui grignotait quelque chose qui finissait par Montréal.C’était toujours la même histoire.La fille pas jolie qui brûlait la montre du chef de gare un vieil homme qui lavait les toasts par rangée de quatre et un robineux qui labourait le café avec un train trop sucré.J’avais ma petite valise à bout de bras.Elle avait appartenu à ma mère, du temps quelle était fille et portait ses initiales: CJ Comment avouer que l’on a la valise de sa mère! J’inventais l’avoir volée dans une gare.Aujourd’hui, je le dirais sans rougir: « C’est la valise de ma mère.Une valise qui a bien quarante ans ».Laissez dormir les robineux dans les gares et ils ne respecteront plus rien! Le train sifflera deux fois.Pourquoi l’ai-je quittée?Quand il cherchait à expliquer ça, il n’y arrivait jamais.J’ai vu se lever le jour des fenêtres d’un train, dit-il.Je regardais autour de moi, voir s’il n’y avait pas dans la gare de jolie fille avec qui faire le voyage.Le train stoppa dans un crissement lent et des bruits de wagons choqués qui se faisaient écho.Mais la gare était vide. 184 GÉRALD GODIN Dans le train tous feux éteints, sauf quelques lumières bleuâtres, tout le monde dormait, dans une chaleur de bain turc.Le voyage durait quatre heures.6 — Sous quel signe es-tu né?C’était toujours la première question que posait Nénet-te.Au vrai, elle s’appelait Jeannette, mais on l’avait toujours appelée Nénette et quelquefois seulement Nette.Nénette, elle croyait aux signes du zodiaque.— Un poisson et un scorpion.Deux signes d’eau, vous serez heureux.Elle était sagittaire.Et pas très jolie.Heureusement pour elle, le sagittaire s’entend avec personne, ça la rassurait.Mais son miroir lui, il la rassurait pas souvent.Quand Télesse est arrivé (c’était toujours là qu’il allait en arrivant à Montréal, pour se retremper, parce que Nénette, elle savait tout ce qui se passait), Nénette pleurait.Elle disait: — Pourtant, il était de mon signe.Télesse l’aurait bien consolé, mais il ne pouvait s’y résigner.C’est un peu écœurant, au fond, la vie.Pourquoi une telle est-elle jolie, pourquoi une autre ne l’est-elle pas.C’est tellement important pour les femmes, être jolie.Pourquoi, Nénette, quand elle crèvera, aura-t-elle pleuré cinq jours sur sept pendant toute sa vie et une autre n’aura-t-elle jamais pleuré, une autre aura-t-elle traversé la vie comme un bateau sur un lac tranquille?Pourquoi TÉLESSE 185 Nénette était-elle plus sensible que les autres?Parce qu’elle n’était pas jolie, ou quoi?— C’est un maudit fou, ce gars-là.Elle parlait d’André, son sagittaire.— Un homme ça part toujours comme ça.Ça devient tout à coup détaché, froid.Ça parle de tout, sauf de l’amour, c’est tout, sauf tendre.« Mon père vient de mourir », ou « ma bagnole a besoin d’aller au garage », ou « les copains m’attendent pour jouer aux cartes », ils se cherchent une raison pour partir.Faut pas les retenir, ça les oblige à mentir.Un petit baiser et ça s’en va.Tu apprendras ça, ma Nénette, en vieillissant.— Les hommes, c’est tous des.Il lui a pas laissé le temps de finir.On regrette des mots comme ça.— De toute façon, un jour il va s’ennuyer de toi et revenir, charmant, doux et galant.Attends cette heure-là et profites-en, ramasses tout ce qu’il te faut de tendresse pour pas trop souffrir.C’est tout ce que je peux te dire.— Veux-tu une bonne bière froide?Il n’a pas refusé.— Faut jamais refuser une bière.C’est pas profond ce que je dis là, mais c’est vrai.N’importe quoi, on le regrette pas, mais une bière, c’est sacré.Une botte aussi.Il paraîtrait même qu’on a, écrit quelque part dans un grand livre, un certain nombre de bières et de bottes qui nous sont dévolues à notre naissance.Celles qu’on refuse, elles disparaissent dans la nuit des temps.Elle ne sera à personne, personne ne l’aura plus.Elle devient peut-être une planète dans un quelconque univers, je ne sais.De toute façon, c’est perdu à jamais. 186 GÉRALD GODIN — Où c’est, la rue St-Paul?— Pourquoi?Pour savoir 1 adresse de la compagnie, je me cherche du travail.7 —• Gage pas Lauritzen Abbey, c’est un piton.— J’ai toujours aimé les long shots.Et s’il rentre il va payer en maudit.Je les entendais parler dans le corridor.2,500 employés feraient la queue au cours de cette journée de paye.Ça durerait huit heures, le temps d’un shift.« Do not tear before cashing.Ne détachez pas avant d’avoir encaissé ».Toute la générosité de la compagnie était sur ce bout de papier: le chèque et les deux langues.J’étais dans le bureau du chef du personnel, M.Jacques, qui se faisait appeler Jakes.Je l’attendais.Ce bureau était comme le tube de prélèvement que ramène à la surface les « roughnecks » qui travaillent pour les compagnies d’huile.Il y avait là tout ce qui était la vie, l’univers non seulement de mister Jakes, mais de tout bon employé d’une excellente compagnie à nom et capitaux anglais sur cette terre française.Au mur, la reproduction du « Roll of honor », souvenir de la dernière guerre mondiale.Les morts en majuscules, les autres en bas de casse.C’est bien normal.Sur le bureau, cinq ou six balles de golf neuves, de marque Dunlop, les meilleures sans doute.Moi, le « roughneck » des souterrains de la société, je voyais là l’histoire précise de tout personnage im- TÉLESSE 187 portant d’une grande compagnie anglaise.Défendre la patrie de Sa Majesté, sauver l’Angleterre et le Commonwealth.Au retour dans la vie civile, être sauvé par une compagnie anglaise et détenir à la direction un rang à peu près équivalent à celui occupé dans l’armée.La compagnie éviterait surtout de ne pas respecter le protocole.Un lieutenant était toujours plus important qu’un sergent, guerre ou pas guerre.Dans le corridor qui menait à la caisse, les hommes discutaient.— On dirait pas, à le voir, qu’il est si haïssable que ça.J’en avais vu des bureaux de gérants de compagnies anglaises comme celui-ci.C’était toujours la même chose.Des souvenirs de guerre, des photos aériennes du « plant » de la compagnie et le teint couperosé du gérant.Le teint que donnent les verres de scotch pris au curling-club ou au golf-club jusque tard dans la nuit, pour accompagner le « big boss ».Par la fenêtre, on pouvait voir l’église paroissiale, dont les cloches faisaient quelquefois contrepoint au sifflet du moulin.Du sifflet aux cloches, il n’y a pas de différence: ils vous appellent pour vous proposer un échange.Votre travail contre $100.par semaine, ou $1.par semaine pour la paix éternelle et quelques bonnes paroles sur la santé morale, le port des shorts, les tavernes trop nombreuses depuis que le gouvernement à changé, etc.Le golf est-il un sport anglais, ou un sport de riches?Le scotch est-il une boisson anglaise?Autant de questions restées sans réponse. 188 GERALD GODIN Et puis ces Anglais, et puis ces Canadiens, n etaient-ils pas tous semblables et puis n’y a-t-il pas en Ontario des moulins à papiers dont les ouvriers sont anglais?Le problème n’est pas dans la race ou la langue.D’ailleurs y a-t-il un problème autre que celui-ci: comment occuper sa vie, les cinquante ou soixante ans que l’on vit sur cette terre?Les principes, les idées, bougent, la pensée évolue et les hommes suivent lentement derrière.Et ces 2,500 chèques qui changent de main, dans le corridor au guichet du paiemaître, n’est-ce pas la meilleure façon de vivre, en attendant que les héros transforment le monde et instituent l’ordre nouveau?8 Il est malheureux que mon père ait employé le meilleur de ses énergies à éternuer.S’il avait eu à cœur de travailler, si l’avenir de son fils eût compté pour quelque chose dans sa vie, tout ça ne serait pas arrivé.Je n’aurais pas été placé dans l’obligation de tout commencer à zéro, de trouver la manière, le joint, l’échelle à grimper pour être sur le même pied que les autres.J’étais né une génération trop tôt.Ce sont mes fils qui auront tout.Je gagnerai tellement d’argent que je ne pourrai pas tout dépenser.La fortune viendra une génération trop tard.Ma jeunesse aura été pauvre.J’ai toujours manqué de tout, j’ai toujours eu soif d’argent.Ma famille jouait les riches.Il le fallait.Un notaire qui est pauvre n’a pas de clientèle riche.Il fallait sauver TELESSE 189 les apparences, tromper tout le monde.Mais on jouait perdant quand même.La clientèle, même riche, n’était pas suffisante.On vivait dans le centre de la ville.On était habillé en dimanche même en semaine.On fréquentait les bonnes écoles.On a fait tout ça à crédit.Quand mon père est mort, l’assurance a passé à payer les dettes.Il y en avait qui dataient de dix ans.Jamais un si gros montant n’était passé par la maison: $4,500.Je maudissais le mauvais sort qui m’avait fait naître dans une famille pauvre.J’ai appris nulle part que c’était l’homme qui faisait son destin, sa fortune, sa place dans la société.J’en ai décidé ainsi un matin.J’ai lâché mes études et j’ai travaillé.Les étudiants m’ont toujours écœuré.J’ai jamais eu, comme eux, le temps d’être inutile.Le temps de perdre mon temps.De discuter des heures durant, de l’avenir de la race ou des seins de la petite Dubé.Si encore on avait été sur le bon bord, dans la famille.Mais on était neutre.Mon père était un propre.La petite fiole qu’il avait eue du gouvernement a fermé la porte à celle que j’avais demandée.Une fiole par famille politiquement tiède, c’était assez.On arrive dans la vie trop jeune.Il faut trop tôt décider de toute sa vie, de la carrière qu’on va choisir, du train qu’on va prendre, de tout son avenir, de soixante ans, de 18,000 jours à venir avant qu’on crève.J’ai opté pour la solution provisoire.Un petit travail chez M.James.Pas trop payé au début, mais où je me suis taillé rapidement une place enviable à force de travail.J’ai enfin pu goûter de l’argent et des avantages 190 GERALD GODIN qu’il apporte.Une bagnole, pour me déménager à mon gré, aller aux femmes un peu partout dans la province.Quand on a goûté à l’argent après en avoir été si longtemps privé, on a de plus en plus faim.Je me revois encore tétant mon dix cents par semaine pour aller aux vues à la salle Notre-Dame le samedi soir, tétant comme un veau sa mère, à quatre pattes comme un chien sur le plancher de la cuisine.O le malheur d’être privé de dix cents! les semaines où j’avais été méchant et le malheur de perdre un épisode de la série « Western », l’unique voyage, l’unique dépaysement que la vie offrait.La vie ne devrait pas tout offrir aux gens sans leur donner le moyen de tout prendre.L’argent, les femmes, les voyages, les gants de peau, les soupers dans les grands restaurants, c’est pas fait pour les chiens.C’est fait pour moi.Des cartes de membres dans les clubs chics, des femmes qui me saluent, la main gantée de cuir blanc, des habits noirs à revers de satin, une voiture-sport Daimler à huit cylindres telle que personne n’en a en ville, c’est fait pour moi.On est sur la terre pour travailler, je ne dirai pas le contraire, mais aussi pour être bien payé.Pas pour travailler comme des bœufs cinq jours par semaine et passer la fin de semaine à se reposer pour être en forme le lundi matin.Fallait trouver la combine, mais aussi être patient.Je me disais cela, mais j’ai jamais su être patient.Mes affaires s’annonçaient pourtant bien et avec le temps, sûr que.Mais j’avais faim de tout.Et vite.Il fallait trouver le truc, le moyen de ramasser le magot rapidement. TÉLESSE 191 J’ai montré des films pornographiques à des vicieux.Ça n’a pas marché, il y en a moins qu’on pense.J’ai vendu des bagnoles usagées, mais c’est trop long.Il faut trop discuter avec des caves qui cherchent à vous rouler autant que vous eux.J’ai longtemps souffert de passer inaperçu.J’ai voulu qu’on m’écoute quand je parle.J’ai rêvé aussi du jour où je me suffirais à moi-même.Mais j’avais toujours besoin de bruit, de course, d’énervement.Quand on ne bouge pas, quand on ne change pas de place, on pourrit.J’ai fait Montréal-Mexico sur le pouce.Je leur racontais des histoires à faire rire un veau, à « mes chauffeurs », comme je les appelais dans ma tête.Je plaçais mes bagages dans une vieille valise à guitare.Ça attirait les gens.Ils s’arrêtaient et me faisaient jaser.Je ne disais pas non.Pour eux, j’ai été tour à tour un défroqué, un chasseur de loups, un cuisinier de camp de bûcherons, un romancier et surtout un chanteur.J’inventais les plus belles femmes, les aventures les plus folles.Je m’inventais une vie.Je suis peut-être allé trop souvent au cinéma.Je voulais vivre comme dans les films.Que de temps perdu! Vingt-cinq années de ma vie à regagner.Pourquoi personne ne m’a-t-il dit que je me trompais?Pourquoi personne ne s’est-il jamais occupé de moi?Il m’a fallu tout faire moi-même.Moi d’abord.Me créer une morale, m’habituer à mes complexes de pauvre, les assumer, comme on dit.Partir à zéro en tout. 192 GERALD GODIN J étais peut-être trop influençable.Cetait toujours les autres qui avaient raison.C’était toujours les autres qui menaient la vraie vie.Moi, je ne voulais pas crever comme mon père, après m’être privé toute ma vie.Je voulais vivre tous les jours à plein.Traverser la vie la pédale au fond.9 Ce manuscrit me reviendra sur la gueule comme un boumerang, c’est entendu.Refusé, refusé, refusé, il sera refusé partout, c’est normal.Paraît qu’il faut se livrer corps et âme pour que le compte y soit, pour qu’on soit écrivain pour de vrai.Pour qu’on soit connu, célèbre et riche.Pour que, comme Goulet, j’aille vivre douze mois par année au soleil de Majorque, entre Robert Graves, le poète anglais, et le chien d’Errol Flynn.J’espère vous avoir assez menti pour vous donner l’illusion de vous avoir tout livré de mon corps et de mon âme, comme dans une chanson d’amour.Amour, amour, connais pas: une blague qui suit un verre de bière à peine vidé, entre deux points et virgules.Entre deux points et virgules, sauver le prolétariat malgré lui, entre deux points et virgules, être marxiste, tirer sur un câble, tenter seul d’extraire de la vase cette ville, ce ponton, cet univers où tous ils vont jouer aux cartes et prendre de la bière en se crissant pas mal de savoir si le ponton est dans la vase ou pas.C’est Goulet qui m’a donné l’idée d’écrire.Il a une puissante bagnole, une maison à Majorque, une dans le Connecticut, ses entrées à New York, Paris ou Rome.La littérature, ça sera peut-être la combine, le truc. TÉLESSE 193 10 —¦ Comment est-on écrivain?— J’ai soixante-deux ans vous savez.Qu’il me disait comme s’excusant d’avoir tant vécu, comme s’excusant de pouvoir parler en sage, de pouvoir être religieusement écouté.— Ecoutez-moi, jeune homme.Sa voix était posée, m’enveloppait d’une douce chaleur, comme s’il avait passé son bras autour de mes épaules.Il avait un doux sourire, qu’il gardait quelques secondes durant, sans mot dire.Plus précisément, il s’arrêtait au beau milieu d’une phrase, d’un mot même, pour sourire.Un point d’orgue de bonheur.Il ouvrait comme des écluses de chaleur et c’était comme lorsque j’ouvrais la porte des fournaises de mon cargo battant pavillon portugais pour lui donner son repas de charbon.Le poil me grésillait et se tordait, raccourci, sur mes bras.Je claquais la porte de fonte et il recommençait à parler.— Ecoutez-moi jeune homme.Il avait soixante-deux ans, moi près de 25.L’envie me prenait de me glisser en lui comme une fumée, faire le tour de lui, des odeurs qu’il avait accumulées en lui, des voyages, des paysages, des images de lointains pays.Je me disais même que je reconnaîtrais plus que lui, mieux que lui ses terres dont la plupart sans doute dormaient dans sa mémoire, qu’il n’avait pas songé à explorer depuis longtemps, sans doute.— J’ai soixante ans, vous savez.Tiens, il m’avait dit soixante-deux.M’installer en lui, découvrir, visiter de vieux greniers de longtemps abandonnés dans son crâne, prendre un bain de soixante-deux ans, découvrir ce que l’on est, ce que l’on devient, prendre 194 GERALD GODIN 35 ans de recul sur soi-même, regarder les autres me voir, lui voler un peu pendant son sommeil de cette tranquillité un peu aigre, dont il me donnait la preuve qu’elle était la sienne, depuis mon arrivée.Lui voler un peu de ce ciment qui lui permettait de s’asseoir tranquillement et de me parler sans amertume autrement que dans le sourire, de ses nouvelles difficultés de pauvre dans une ville qu’il avait connue riche.Il semblait au contraire s’amuser fort.Il voyait sans doute cela comme une sorte de voyage.— Qu’est-ce que la vie?La vie, la vie.Comme si une fleur, un chalet « the top of a hill », un lac même, ça suffisait à remplir une vie.Qu’y avait-il autour de moi?des livres, un tapis, un lit défait, une chaise rouge et deux fauteuils horribles par le tissu que les recouvrait autant que par la forme que leur avait donnée, je ne sais qui, je ne sais où, il y a dix ou vingt ans.— Je vous offre un verre?— Vous avez du gros gin?— Oui, le hollandais, De Kuyper ou Fockinck.— Je n’ai que du Gordon’s.— Le parfumé?—• Parfumé?— Oui, oui, ça ira.Gordon, Gordon, j’étais avec Paul et Henri, la dernière fois que j’ai pris du Gordon.On se racontait des histoires de femmes.— Avec un peu d’eau, le Gordon.Je le prends toujours ainsi.Moi je m’en fous, avec ou sans eau, mais pour bien lui montrer que le Gordon, malgré mon jeune âge, je le connaissais depuis longtemps. TELESSE 193 J’étais là, lui parlais et je ne m’entendais pas.Je me faisais mes courses de chevaux dans mon crâne et lui, de son côté, me parlait à moi et ne s’entendait pas, se faisait des courses de chevaux dans son crâne.Si j’avais tendu l’oreille, j’aurais entendu les siens et les miens, de chevaux.On va et l’on n’est attentif qu’à soi, vous savez.— Ecoutez-moi, jeune homme, votre jeunesse m’a séduit.— Moi, c’est votre vieillesse.Ce que j’aime en vous, soixante-deux ans, c’est votre détachement.Quand les gens parlent, ils se justifient ou se défendent toujours.Ils font tous du « pro domo ».— La différence entre le Mont Blanc et Léonard de Vinci, m’avait-il asséné, c’est que le Mont Blanc il ne bouge pas et que Léonard de Vinci, il bouge.Et il s’est rassis.Tout avait été dit.Le dernier mot.Je gisais là, assassiné.Il m’avait fusillé au mur du paradoxe.Mais j’ai pensé, le nez dans la poussière: quand Léonard de Vinci, il bouge, ça doit pas sentir très bon, à son âge.Je me suis redressé, je suis ressuscité le même jour, mes blessures se sont refermées, j’ai baisé mes mains et mes pieds, j’ai craché les onze balles que j’avais reçues et je lui ai tendu la main.Par un retour de flamme dont j’ai le secret, sa soutane s’est mise à pourrir sur lui.Plus précisément, le fil s’est désintégré et les morceaux de soutane sont tombés un à un en commençant par ceux du bas, il n’eut bientôt plus sur lui que son collet romain qui lui donnait une drôle d’allure, vu son torse nu et ses bas à mi-mollets, tirés d’un seul côté par une jarretière en « Y » qui m’a toujours semblé plus ridicule que celle des femmes.Il n’y a aucune recherche dans ce domaine de nos vêtements.Aucune délicatesse, aucune originalité.C’est là, 196 GÉRALD GODIN avec des bandes élastiques, des renforts, tandis que chez une femme, c’est toujours travaillé, inspiré, en quelque sorte.Il y a toujours une broderie quelconque, une recherche, qui n’est pas sans rappeler par son inutilité en même temps que par le haut degré de civilisation quelle révèle, les ciselures des revolvers « Colt ».C’est comme une faveur que les manufacturiers font aux revolvers et aux dessous féminins de les rehausser ainsi, de les rendre agréables à la vue, comme pour faire oublier leur usage.C’est ce moment-là de mes pensées quelle choisit pour paraître sur le seuil de la porte.11 Elle était trop belle pour cette ville, c’est tout.Tous, tant qu’ils étaient, ne valaient même pas un seul de ses regards.Ils ne valaient pas une seconde de sa vie.Dieu m’aurait dit: tue-les tous et elle vivra un minute de plus, pendant une minute de plus elle sera présente à la vie, elle sera vivante parmi la nature vivante, que je les aurais tués.Quand elle arrivait quelque part, on aurait dit que tout gelait sur place, que tout se pétrifiait.Les bouches restaient entrouvertes, les doigts levés, les gestes en arrêt, les yeux fixes.Le monde arrêtait de tourner, l’univers mourait pour exhaler un dernier souffle sous la forme de cette jeune fille.Mais on ne croit pas ce que l’on voit et le silence durait peu.Les gens se disaient: ce n’est pas possible, TÉLESSE 197 elle n’existe pas cette jeune fille et ils retournaient à leurs conversations, à leurs verres, à leurs entreprises.S’ils avaient cru leurs yeux, ils seraient morts sur place, ils auraient tous quitté cette vie, à jamais comblés, pour être sûrs de quitter cette terre à jamais heureux, comme pour être sûrs de mourir riches.Ils n’auraient pas laissé passer cette chance de mourir l’âme pleine d’un seul être, l’âme enfin comblée, les vides de l’âme enfin remplis.Mais voilà, il ne se pouvait pas qu’elle existe, alors elle n’existait pas.Elle dépassait l’entendement humain, alors les yeux se trompaient.Et elle était au milieu d’eux tous, inchangée, mais ils refusaient de croire en sa présence, ils se disaient tous: nous nous sommes trompés, nos yeux nous mentent.Et elle était tout de même là, mais il n’était donné à personne d’oser la voir.Elle m’avait fait l’honneur de m’aimer.Je pouvais, moi, me vautrer dans les souvenirs de la chaleur de son corps dans son lit.Aucun voyage, fût-ce en voilier au centre d’un pays inconnu, aucun steak au poivre, fût-ce chez Procope, rue de l’Ancienne Comédie au cours du seul mois de mai que vous passerez jamais à Paris, rien, jamais rien, ne vaudra la présence au matin dans mon lit d’un corps chaud, d’une petite bête vivante qui joue à se blottir plus près encore de mon épaule, qui m’entrerait dans le corps si elle le pouvait.— Ma petite bête.Elle roucoula de plaisir.J’eus tout à coup à l’esprit le jour, l’heure exacte, un vendredi, où j’avançai pour la première fois mes yeux, pour la première fois ma main sous ses jupes.J’hésitais, j’hésitais: jusqu’où voudrait-elle, jusqu’où pourrait-elle aller, longera-t-on longtemps 198 GÉRALD GODIN les quais, les berges du plaisir, ou ira-t-on en haute mer.Puis elle fit glisser ses souliers par terre et je sentis son pied nu fourrageant dans le bas de mon pantalon.Je la soulevai dans mes bras et nous fûmes roulant comme des billots dans l’eau, d’une rive à l’autre de son lit.Elle était plus lourde que je ne croyais.On ne pense jamais à ces choses.On s’imagine qu’une femme est une plume, quand on va s’aimer.Je dirais au contraire qu’elle est plus lourde que jamais et que le cœur nous saute comme un vieux « Westclox » dans la poitrine.— Ma petite bête, ma Louise.Dans dix ans, vingt ans peut-être, tu te souviendras de ma douceur.Tu te souviendras, tu me l’as dis, du poil que j’ai sur la poitrine dans lequel tu jouais des doigts comme si pour la première fois de ta vie un homme s’abandonnait enfin à toi.—¦ Louise, ma Louise inouïe.Elle disait: — Mais vous êtes pessimiste.— Pas du tout.Cette manie qu’ont les gens de vous peindre en blanc et en noir.Je ne suis pas pessimiste, ni optimiste, je suis détaché.Je sais que nous sommes de petits animaux imparfaits et malades, mais qui disposent tout de même, à un certain niveau, d’un assez plaisant univers à leur mesure.Je jouais du bout du doigt dans le petit bouquet de poil quelle avait aux aisselles.Il y a des avions qui s’écrasent, c’est vrai, mais il y a aussi des voyages; moins de six heures Paris-Montréal, ou Londres-Tehuantepec et aussi longtemps que j’arriverai TÉLESSE 199 à Tehuantepec comme dans le dernier paradis sur cette terre je trouverai la vie potable et je serai ma foi heureux.Je fis courir un troupeau de baisers dans son cou qui roulèrent sur ses épaules, cependant que je lui mordillais les oreilles.Son père ramena pour la millième fois peut-être sur ses genoux son plaid écossais, sans dire un mot, comme si son plaid était la dernière protection possible contre tant de question jamais résolues à se poser.Je glissai ma main sous sa blouse et je sentis vivre son ventre chaud sous mes doigts.C’était ferme, elle ne serait jamais grasse.Charles exhibait son bras informe rehaussé d’une tache de vin, comme une blessure de guerre.Rien que ce bras difforme et son tatouage rouge-vin, c’était suffisant pour assurer des méditations pendant des heures.Puis je parvins aux seins qui n’étaient pas gros et que j’avais dans la main tandis quelle entrouvrait sa bouche pour me sauter à la lèvre inférieure, avec ses dents.Quand il pleut depuis des semaines et qu’on a tous l’idée de se flamber la cervelle, l’idée du soleil par-dessus ces imbéciles de nuages, ça n’est pas pour nous consoler.Comme une série de vaguelettes de dentelles venant mourir sur la plage de ses cuisses, cette soie bleue que j’écarte.Le plaid avait encore glissé par terre, cette prison de laine à barreaux rouges, verts et bruns pour jambes mortes.— C’est toi qui a des amis qui se suicident?— Oui.— Elle s’est suicidée comment, au gaz, au revolver, à l’eau, au cyanure de potasse? 200 GÉRALD GODIN — Potasse, cyanure de potasse, quel horrible mot.Quand on songe qu’il y a des gens qui se potassuicident! ,C’est affreux.C’est manquer d’invention.Cyanure de potasse, vous vous rendez compte.Potasse vous-même.Potasse-boulba, roman d’aventures et cyanure de Pétrarque.— Elle s’est suicidée comment?—Qe refuse de répondre.C’était son droit.Comme c’était le mien d’aimer Louise, ce dimanche et ce vendredi, sur ce lit, ou les coussins près du foyer.— J’en ai z-assez, dit-elle en appuyant sur le « z ».T’es toujours sur une partance.—• Comprends-moi.Quand Goulet était en ville, c’était toujours ainsi.Ils formaient tous deux des drilles comme peu l’on en connaissait.— De drilles à espadrilles, il n’y a qu’un pas.Trêve de plaisanteries, c’est-y Goulet que t’aimes ou si c’est moi.— Comprends-moi.Goulet, il arrivait de Majorque.De Majorque à Palimpseste, il y a tellement d’eau, de rivières, de forêts et de champs, de continents, d’heures de vol, d’escales dans des villes inconnues, qu’un témoin même toujours saoul valait mieux qu’une maîtresse.Il n’est pas question d’amour, jeune bêtasse, il est question de se payer un voyage autour de quatre ou cinq verres de bière blonde.Pour les femmes, il n’y a que ça.Quand on sort fumer, c’est qu’on ne les aime plus.Quand on les aime moins, c’est qu’on est moins homme.Elles confondent sentiment et existence.Un homme est vivant quand il les aime. TÉLESSE 201 Dix minutes plus tard, Goulet et moi, on était au Trianon.— Ah, si j’étais malade, dit-il.Si j’étais confiné au lit.Je ne devrais pas, chaque matin, jour après jour, m’arracher à ma force d’inertie.J’ai la malchance d’avoir une santé de fer.Je vivrai encore quarante ans au moins.On se fera tout de même une vie pas trop compliquée.Des voyages, des changements d’air.Des monuments comme à Paris, des odeurs comme à Venise, de l’ordre comme à Londres, de la vie comme à New York, des intellectuels torturés comme à Montréal.— Ecoute, on ne se battra pas pour si peu, Goulet est en ville, c’est fini, dis plus rien, je sors prendre une bière avec lui.Un homme a tout de même droit à sa liberté.Elle me renvoyait, ne voulait plus me voir, ni me parler.Je connaissais la chanson, je l’entendais depuis deux semaines tous les jours.On était amants depuis quatre mois.Je ne partis pas sans faire mon laïus, jamais le même d’ailleurs.—'Le jour où les femmes comprendront quelles ne sont aux hommes qu’un besoin physiologique, il n’y aura plus de guerre des sexes.Avec vos sentiments, votre ciel du cœur au-dessus de nous comme lointain, vous oubliez l’essentiel, les faits.Elle a un peu pleuré et m’a dit: — Au fond tu as raison.— J’ai raison pour moi.C’est ainsi que je vois les choses et tu le savais et tu as accepté.Pourquoi revenir là-dessus.—'Je te respecte, respecte-moi un peu de ton côté.Respecte ce que je pense de l’amour, de la vie à deux. 202 GÉRALD GODIN — Il n’a jamais été question de respect de moi à toi, souviens-toi.Et je suis parti.Avec Goulet, on riait toujours beaucoup.Il avait toujours des histoires de fesse à raconter, toujours des vieilles d’ailleurs, mais il riait avec tant de plaisir en la racontant qu’on ne pouvait s’empêcher d’en faire autant.J’avais vingt-cinq ans, je ne fumais pas encore, je buvais un peu plus.On écrit, on écrit et au bout du compte on est lancé.Goulet m’a dit qu’il me placerait mon roman quand il serait terminé.Et pas au Canada où il n y a de gros tirages que pour les Frères et les Soeurs.Je ne suis pas Frère, je publierai en France ou à New York.Ce qu’il me faudrait, c’est un traducteur.Je publierais immédiatement aux USA, où le marché est bon, où on peut vivre de sa plume.Ou plutôt une traductrice.Une femme qui serait toujours dans ma maison, prendrait soin de moi et moi d’elle.On rirait beaucoup, je serais tendre et drôle.Je me ferais intelligent comme jamais, ce serait une fête continuelle, on se « marrerait » comme dit ma belle et on serait heureux.Mais qu’est-ce que les femmes ont à faire du bonheur.12 Elle entendit de grands coups de pied dans la porte et des cris: Claire, Claire.Elle courait plutôt quelle ne descendait les escaliers comme ces héroïnes de Poe poursuivies par je ne sais quels monstres nocturnes dans les ruelles ou corridors d’un vieux château ou ville. TÉLESSE 203 Elle reconnut la silhouette longue et maigre de Té-lesse dans la porte.11 était trois heures du matin.Il se jeta dans ses bras, comme un pierrot cassé qui aurait trempé dans le vin ou la bière pendant vingt ans.Elle se disait toujours quand il partait sur une brosse: —• S’il peut boire assez pour ne plus pouvoir me battre.Il la couvrait de bleus qu’il guérissait le lendemain de cataplasmes de baisers et de caresses.Il se reprochait de ne la battre que sur les bras et se jurait chaque fois d’engager un entraîneur qui lui aurait dit comme à un boxeur: les cuisses, les cuisses, car elle les avait fort fines.Puis il pensait: bleus ou pas bleus, rien ne m’empêche de lui baiser les cuisses, après tout.— On ne se voit jamais que pour faire l’amour.Tu ne m’aimes pas, nous ne nous connaissons pas.Comme si, comme si parler du dernier film de Federico, du dernier poème de Paul, du dernier article de Françoise était important.Comme si ce n’était pas dans un lit qu’on se voit le mieux et comme si c’était moi qui, de force, la poussait jusque dans la chambre, la basculait sur le lit et la prenait couteau à la main, revolver de l’autre.— Tu ne viens ici que pour ton plaisir.Comme si j'étais le seul à jouir quand nous nous aimons.Arriver à une heure ou à l’autre, dire bonjour des yeux et aussitôt avancer la main sous ta jupe pour entreprendre la reconnaissance de tes cuisses et de tes genoux et de tes chevilles et la chair de poule de tes fesses.Que peux-tu demander de plus, mon amour. 204 GÉRALD GODIN 13 Comme si cela eût été, de toute éternité, une évidence.— Madame Peslon, voici Télesse.Elle était Polonaise, ses meubles africains, sans parler des masques et des sculptures.— Ils n’avaient pas le droit d’accommoder Shakespeare à leurs idées athées.— Moi je trouve que si.Le respect des chefs-d’œuvre, je lui dis vous savez quoi.Il faut refaire les classiques au goût du jour et aux idées que l’on a.Le respect de l’œuvre d’art au détriment du message que veut faire entendre l’homme d’aujourd’hui, c’est de la bourgeoisie de la pensée.Elle a dit: — Evidemment.En songeant non pas qu’il faut manquer de respect envers les chefs-d’œuvre, mais: évidemment, vous êtes d’accord avec ces gens.— Evidemment, toute la jeunesse est marxiste aujourd’hui.Nous en avons souffert du marxisme et du communisme.Je ne vous raconterai pas que j’ai traversé l’Europe comme dans un cauchemar, vous savez tout ça.Toute la jeunesse est marxiste et elle a raison, comprenez-moi bien, mais je ne peux, nous ne pouvons, nous les vieux, être marxistes.Non pas que le marxisme soit une mauvaise chose, au fond c’est peut-être la solution, ou la voie vers une solution, c’est peut-être la fin des angoisses de l’homme, mais comprenez-nous, nous ne pouvons être marxistes.Le cœur n’y serait pas.Nous nous attardons à de vieilles idées politiques parce que notre cœur y est habitué et l’idée de noblesse, de bonté naturelle à l’homme, nous y croyons encore et nous TÉLESSE 205 croyons encore qu’un bon roi vaut mieux qu’un imbécile élu par une saine démocratie.Mais au bout du compte, c’est vous qui aurez raison.Le droit à l’erreur, la liberté de se tromper, je sais, je sais.Je comprends aussi que les nouvelles pensées politiques ne satisfont personne, que bien des gens y trouvent à redire et j’ai envie de leur dire.— Vous êtes bien exigeants pour ces gens-là qui commencent à vouloir votre bien, même gauchement, relativement à ce que vous étiez pour les anciens systèmes.Vous leur passiez tout et vous ne leur passez rien.Je sais tout cela, je sais tout cela et que la jeunesse a raison d’être marxiste.Non seulement parce qu’il faut à la jeunesse quelle s’oppose à celle qui l’a précédée et qui a aujourd’hui 40 ans, mais aussi parce que le marxisme est un pas en avant.Il n’en va pas différemment des théories politiques que des automobiles.D’année en année, elles s’améliorent, c’est inévitable.Nous, nous sommes dépassés et nous le savons, mais nous ne voulons pas changer.Nous ne sommes pas de votre temps et nous ne voulons pas l’être.Nous nous sommes retirés à l’écart du monde, nous vous regarderons gagner le monde.Nous savons que vous irez plus loin que nous tous, mais que voulez-vous, nous sommes maintenant des touristes dans le monde.Nous regardons, mais nous ne participons plus.La guerre nous y a trop forcés déjà.Et de me montrer sa maison, et des photos de son mari qui était en Afrique, et la cuisine qui n’était pas encore meublée et l’argent qui n’arrivait pas et son fils qui était chez sa mère et elle qui était bien seule dans cette maison, et cette table qu’elle-même avait polie: une souche qu’elle avait ramenée d’Afrique et l’envie qui me vint de la prendre. 206 GÉRALD GODIN Et la méditation que je me fis, seul dans la salle de bains, ma première salle de bain américaine depuis trois mois que j’étais ici, avec meubles de porcelaine noire, eau courante chaude et froide, un bain tombeau et de lourdes serviettes.Et je décidai de partir immédiatement, qu’il me fallait être fidèle et que cette femme, au bout du compte n’était pas tellement jolie.Et que le lendemain, j avais des cours qui commençaient tôt.Quand je sortis de la salle de bain, elle était nue sur le divan.— Et voilà.Je t’ai tout dit.Elle a passé à autre chose.— Es-tu retourné à Palimpseste?— Primo: a bien fallu.Deuzio: je ne déteste pas ça.— Hobereau de province! dit-elle, tu nés quun prétentieux.Tu veux rester dans ta petite ville parce que tu aimes mieux être un grand poisson dans un petit bocal qu’un petit dans un grand.Tu veux rester à Palimpseste parce que tu y es une petite gloire, le génie de la place, le beau parti du fond de cour.Tu es orgueilleux, prétentieux, quelle m’avait dit et je suis parti avant quelle finisse.J’ai vu se lever le jour des fenêtres d’un train.L’avion a été retardé de plusieurs heures.Palimpseste mon amour.— Ah ben, ça parle au crisse, entrez, mais entrez donc.Il avait les bras ouverts comme des portes de grange quand on rentre les foins pour les mois d’hiver.Il avait les bras ouverts comme le cœur d un ami quand, de loin, un absent revient. TÉLESSE 207 Il riait de tout le visage comme quand, en été, pas un seul nuage du levant au ponant ne masque le ciel.On marchait dans le bleu de son hospitalité.Il est allé à la cave quérir son meilleur jus de cerises ou de merises.La trappe était ouverte et je l’entendais glousser de bonheur.C’est pas tous les jours qu’on revient de loin comme ça, c’est pas tous les jours qu’on revient comme Télesse ce matin revenait de sa jeunesse pour renouer avec son enfance.—'Te souviens-tu quand on était allé à la pêche aux petits poissons, la veille des Rois, l’année que Gilbert s’est noyé.Quelle pêche! le poisson par poches.— Dans le temps, mon père vivait.— C’était quelqu’un ton père.Un joueur de cœur comme j’en ai jamais vu.—• Ma femme, tu joues fessier — carotte demandé — c’est à qui à brasser?J’entendais ça des soirées entières, de ma chambre.Ça jouait aux cartes dans la cuisine.Ce soir-là, il y avait des étoiles partout dans le ciel, où qu’on regarde.Le lendemain matin, le ciel était ouvert.Le vent commençait à arracher les premières feuilles de l’automne proche.La porte à moustiquaire battait au vent.Les feuilles déjà séchées couraient sur le gazon.Tout ce qu’il y avait de papiers, de boîtes vides se promenait entre les arbres comme de grands papillons fous.Ce vent-là n’avait pas dû venir tout seul.Le vent, ça part jamais de rien.Le vent, c’est toujours un signe, c’est 208 GÉRALD GODIN jamais gratuit.La chaloupe tirait sur son ancre comme un veau sur sa corde à la veille du coup de masse dans le front.Le vent était dans le sens du courant.Il n’y avait pas de moutons sur le fleuve, mais des vagues coupantes et drues: les plus traîtres.Demain ce serait l’hiver.a OCTAVE CRÉMAZIE LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 1 AVERTISSEMENT La correspondance d’Octave Crémazie constitue le document littéraire le plus vivant que nous ait laissé l Ecole de Québec.Autant, dans sa poésie, il était lourd, enchifrené, autant il était vif, clair et personnel dans ses lettres.La prose, décidément, lui réussissait mieux que les vers.Ces lettres nous renseignent sur le climat littéraire qui régnait à Québec vers la fin du siècle dernier, mais elles contiennent aussi beaucoup d’observations, sur la condition de la littérature et de l’écrivain canadiens, qui sont encore valables aujourd’hui.Et elles nous révèlent un homme: sensible, sincère, tenant à son franc parler, extrêmement lucide sur la valeur de son oeuvre, profondément attaché à son pays.Les lettres que nous publions ici furent écrites à l’abbé Casgrain, de France.On sait en effet que Crémazie, en 1862, dut quitter secrètement Québec et s’enfuir à l’étranger, à la suite de malversations financières.Dès son arrivée à Paris, il fut atteint d’une fièvre cérébrale qui le terrassa pendant quelques semaines.La première de ses lettres fait état de cette maladie.Nous avons choisi, dans l’éditio?i Casgrain (Oeuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l’Institut canadien de Québec, Montréal, 1882), les lettres qui traitent principalement de littérature. 2 avril 1864 Cher monsieur, J’ai bien reçu en son temps votre lettre du mois de juin dernier.Si je ne vous ai pas répondu alors, c’est que j’étais tellement malade que j’avais à peine la force nécessaire pour écrire à mes frères.Depuis mon départ de Québec jusqu’au mois dernier, j’ai existé, mais je n’ai pas vécu.Ma tête, fatiguée par les inquiétudes et les douleurs qui m’ont fait la vie si pénible pendant les dernières années de mon séjour au pays, n’est que depuis quelques semaines revenue à son état normal.Mes frères m’ont envoyé le volume contenant mes poésies.Je vous remercie des soins que vous avez bien voulu apporter à la publication de ces vers.Pourquoi n’avez-vous donc pas publié les deux pièces sur la guerre d’Orient, qui ont paru, l’une dans le Journal de Québec du premier janvier 1855, l’autre dans la même feuille du premier janvier 1856?Je les regarde comme deux de mes bonnes pièces, et j’aurais préféré les voir reproduites plutôt que les vers insignifiants faits sur la musique de Rossini pour la fête de Mgr de Laval.Cette autre pauvreté intitulée: Qu’il fait bon d-’être Canadien, ne méritait pas non plus les honneurs de l’impression.Je reçois assez régulièrement les livraisons du Foyer canadien.J’ai lu avec un plaisir et un intérêt infinis la vie de Mgr Plessis par l’abbé Ferland.J’ai appris avec un 214 OCTAVE CRÉMAZIE vif regret que cet écrivain si sympathique avait eu deux attaques d’apoplexie.Espérons que la Providence voudra bien conserver longtemps encore au Canada ce talent si beau et si modeste, qui est à la fois l’honneur de l’Église et la gloire des lettres américaines.M.Alfred Garneau a publié une très jolie pièce de vers dans le numéro de janvier 1864.Si je ne me trompe, c’est un peu dans le genre de mes Mille Iles.Mais une chose m’a frappé dans le Foyer, où sont les nouveaux noms que vous vous promettiez d’offrir au public?Si l’on excepte Auger, qui a donné un joli sonnet dans le mois de janvier 1863, je ne rencontre que les signatures déjà connues.Que font donc les jeunes gens de Québec?Etes-vous trop sévères pour eux?Je ne le crois pas, car après avoir donné asile à la Maman de M.X., vous n’aviez plus le droit de vous montrer bien difficiles.Avez-vous donc mis de côté cette règle, établie dès la fondation des Soirées Canadiennes, que les écrivains du pays devaient seuls avoir accès au Foyer?S’il en est ainsi, je le regrette, car ce recueil perdra ce qui faisait son principal cachet.Du moment que vous avez abandonné cette ligne de conduite, qui me paraissait si sage, ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux alors donner à vos abonnés les œuvres des écrivains éminents du jour, que d’ouvrir votre répertoire aux minces productions des rimailleurs français échoués sur les bords du Saint-Laurent?J’admets volontiers que la Maman de M.X.a toujours raison, mais êtes-vous bien sûr, en admettant cette respectable dame, d’avoir eu raison?Les Soirées canadiennes existent-elles toujours?Quels sont les écrivains qui alimentent cette revue?Quand vous n’auriez rien de mieux à faire, vous me feriez un indicible LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 215 plaisir en me donnant quelquefois des nouvelles de la petite république littéraire de Québec.Préparez-vous quelques belles légendes?Légende ou poème, histoire ou roman, quel que soit le sujet que vous traitiez, j’ose espérer que vous voudrez bien en remettre un exemplaire à mes frères, afin qu’ils me le fassent parvenir.Car, de loin comme de près, je suis toujours un admirateur de votre talent.Votre tout dévoué # * 1866.Cher monsieur, J’ai reçu, il y a quelques jours, le numéro du Foyer canadien qui contient votre article magistral sur le mouvement littéraire en Canada.Dans cette étude vous avez bien voulu vous souvenir de moi en termes beaucoup trop élogieux pour mon faible mérite; c’est donc plutôt à votre amicale bienveillance qu’à ma valeur d’écrivain que je dois cette appréciation louangeuse de mon petit bagage poétique.Dans ce ciel sombre que me font les tristesses et les amertumes de l’exil, votre voix sympathique a fait briller un éclair splendide dont les rayons ont porté dans mon âme, avec les souvenirs chers de la patrie absente, une consolation pour le présent, une espérance pour l’avenir.Pour ces flleurs que vous avez semées sur mon existence maintenant si aride, soyez mille fois remercié du plus profond de mon cœur. 216 OCTAVE CRÉMAZIE Comme toutes les natures d’élite, vous avez une foi ardente dans l’avenir des lettres canadiennes.Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l’aurore d’une littérature nationale.Puisse votre espoir se réaliser bientôt! Dans ce milieu presque toujours indifférent, quelquefois même hostile, où se trouvent placés en Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l’intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée.MM.Garneau et Ferland ont déjà, il est vrai, posé une base de granit à notre édifice littéraire; mais, si un oiseau ne fait pas le printemps, deux livres ne constituent pas une littérature.Tout ce qui s’est produit chez nous en dehors de ces deux grandes œuvres ne me semble pas avoir chance de vie.Qui lira X dans cinquante ans?Et, s’il m’est permis de parler de moi, qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans?Nous n’avons donc réellement que deux œuvres hors ligne, les monuments élevés par MM.Garneau et Ferland.Dans la poésie, dans le roman nous n’avons que des œuvres de second ordre.La tragédie, le drame sont encore à naître.La cause de cette infériorité n’est pas dans la rareté des hommes de talent, mais dans les conditions désastreuses que fait à l’écrivain l’indifférence d’une population qui n’a pas encore le goût des lettres, du moins des œuvres produites par les enfants du sol.Dans tous les pays civilisés, il est admis que si le prêtre doit vivre de l’autel, l’écrivain doit vivre de sa plume.Chez tous les peuples de l’Europe, les lettres n’ont donné signe de vie que lorsqu’il s’est rencontré des princes pour protéger les auteurs.Avant la Renaissance, les couvents possédaient le monopole des travaux intellectuels, parce que les laïques qui auraient eu le goût et la capacité de culti- LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 217 ver les lettres ne pouvaient se vouer à un travail qui n’aurait donné du pain ni à eux ni à leurs familles.Les moines, n’ayant pas à lutter contre les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer, dans toute la sérénité de leur intelligence, aux travaux littéraires et aux spéculations scientifiques, et passer ainsi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l’esprit humain, l’étude et la prière.Les écrivains du Canada sont placés dans les mêmes conditions que l’étaient ceux du moyen âge.Leur plume, à moins qu’ils ne fassent de la politique (et Dieu sait la littérature que nous devons aux tartines des politiqueurs), ne saurait subvenir à leurs moindres besoins.Quand un jeune homme sort du collège, sa plus haute ambition est de faire insérer sa prose ou ses vers dans un journal quelconque.Le jour où il voit son nom fllamboyer pour la première fois au bas d’un article de son cru, ce jour-là il se croit appelé aux plus hautes destinées; et il se rêve l’égal de Lamartine, s’il cultive la poésie; de Balzac, s’il a essayé du roman.Et quand il passe sous la porte Saint-Jean, il a bien soin de se courber de peur de se cogner la tête.Ces folles vanités de jeune homme s’évanouissent bientôt devant les soucis quotidiens de la vie.Peut-être pendant un an, deux ans, continuera-t-il à travailler; puis un beau jour sa voix se taira.Le besoin de gagner le pain du corps lui imposera la dure nécessité de consacrer sa vie à quelques occupations arides, qui étoufferont en lui les fleurs suaves de l’imagination et briseront les fibres intimes et délicates de la sensibilité poétique.Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques; mais il en a été pour eux comme dans certaines années pour les fruits de la terre.La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intel- 218 OCTAVE CRÉMAZIE ligence.Ce vent d’hiver qui glace les esprits étincelants, c’est le res angusta domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien.Dans de pareilles conditions, c’est un malheur que d’avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré.Comme on ne peut gagner sa vie avec des idées qui bouillonnent dans le cerveau, il faut chercher un emploi, qui est presque toujours contraire à ses goûts.Il arrive le plus souvent qu’on devient un mauvais employé et un mauvais écrivain.Permettez-moi de me citer comme exemple.Si je n’avais pas reçu en naissant, sinon le talent, du moins le goût de la poésie, je n’aurais pas eu la tête farcie de rêveries qui me faisaient prendre le commerce comme un moyen de vivre, jamais comme un but sérieux de la vie.Je me serais brisé tout entier aux affaires, et j’aurais aujourd’hui l’avenir assuré.Au lieu de cela, qu’est-il arrivé?J’ai été un mauvais marchand et un médiocre poète.Vous avez fondé une revue que vous donnez presque pour rien.C’est très beau pour les lecteurs.Ne pensez-vous pas que si l’on s’occupait un peu plus de ceux qui produisent et un peu moins de ceux qui consomment, la littérature canadienne ne s’en porterait que mieux?Si une société se formait pour fournir le pain à un sou la livre, à la condition de ne pas payer les boulangers, croyez-vous que ceux-ci s’empresseraient d’aller offrir leur travail à la susdite société?Puisque tout travail mérite salaire, il faut donc que l’écrivain trouve dans le produit de ses veilles, sinon la fortune, du moins le morceau de pain nécessaire à sa subsistance.Autrement vous n’aurez que des écrivains amateurs. LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 219 Vous savez ce que valent les concerts d’amateurs; c’est quelquefois joli, ce n’est jamais beau.Le demoiselle qui chante: Robert, toi que j’aime, sera toujours à cent lieues de la Pasta ou de la Malibran.Le meilleur joueur de violon d’une société philharmonique ne sera toujours qu’un racleur, comparé à Vieuxtemps ou à Sivori.La littérature d’amateurs ne vaut guère mieux que la musique d’amateurs.Pour devenir un grand artiste, il faut donner toute son intelligence, tout son temps à des études sérieuses, difficiles et suivies.Pour parvenir à écrire en maître, il faut également faire de l’étude non pas un moyen de distraction, mais l’emploi et le but de toute son existence.Lisez la vie de tous les géants qui dominent la littérature, et vous verrez que le travail a été au moins pour autant dans leurs succès que le génie qu’ils avaient reçu de Dieu.Tous les grands noms de la littérature actuelle sont ceux des piocheurs, et ils ont trouvé dans leur labeur incessant la fortune en même temps que la gloire.Pour qu’un écrivain puisse ainsi se livrer à un travail assidu, il faut qu’il soit sûr au moins de ne pas mourir de faim.Pour donner le pain quotidien au jeune homme qui a le désir et la capacité de cultiver les lettres, il faudrait fonder en Canada une revue qui paierait cinq, dix et même quinze sous la ligne les oeuvres réellement supérieures.Quand un jeune auteur recevrait pour un travail d’un mois, pendant lequel il aurait produit 400 à 500 lignes bien limées, bien polies, soixante à quatre-vingts piastres, comme il trouverait dans cette somme de quoi vivre, pendant deux mois, soyez sûr que, s’il avait réellement le mens divinior, il continuerait un métier qui, en lui donnant le nécessaire, lui apporterait encore la gloire par-dessus le marché! . 220 OCTAVE CRÉMAZIE Mais comment arriver à ce résultat?Par une société en commandite.C’est ainsi qu’ont été fondées toutes les grandes revues européennes.On perd de l’argent les premières années, mais un jour vient où le goût public s’épure par la production constante d’œuvres grandes et belles, et alors la revue qui a produit cet heureux changement, voit chaque mois sa liste d’abonnés augmenter, et cette affaire, qui ne semblait d’abord n’être qu’un sacrifice patriotique, devient bientôt une excellente opération commerciale.Il en a été de même dans tous les pays.Pourquoi en serait-il autrement dans le Canada?On jette, chaque année, des capitaux dans des entreprises qui présentent beaucoup plus de risques aux actionnaires et qui n’ont pas pour elles le mérite de contribuer à conserver notre langue, le second boulevard de notre nationalité, puisque la religion en est le premier.J’ai souvent rêvé à cela dans les longues heures de l’exil.J’ai tout un plan dans la tête, mais les bornes d’une lettre ne me permettent pas de vous le détailler aujourd’hui.D’ailleurs la tête me fait toujours un peu souffrir, et je suis éreinté quand j’écris trop longtemps.Je finirai demain cette trop longue missive.Ce qui manque chez nous, c’est la critique littéraire.Je ne sais si, depuis que j’ai quitté le pays, on a fait des progrès dans cette partie essentielle de la littérature; mais de mon temps c’était pitoyable.Les journaux avaient tous la même formule, qui consistait en une réclame d’une dizaine de lignes.Pour parler de vers, on disait: « Notre poète, etc.» S’agissait-il de faire mousser la boutique d’un chapelier qui avait fait cadeau d’un gibus au rédacteur, on lisait: « Notre intelligent et entreprenant M### vient d’inven- LETTRES À L’ABBÉ CASGRAIN 221 ter un chapeau, etc.» Réclames pour poésies, pour chapeaux, pour modes, etc., tout était pris dans le même tas.Dans votre article sur le mouvement littéraire, vous venez de placer la critique dans sa véritable voie; comme vous aviez pour but de montrer la force de notre littérature canadienne, vous avez dû naturellement ne montrer que le beau côté de la médaille.Si je me permettais de vous adresser une prière, ce serait de continuer ce travail plus en détail, en louant ce qui est beau, en flagellant ce qui est mauvais.C est le seul moyen d épurer le goût des auteurs et des lecteurs.Personne n est mieux doue que vous pour créer au Canada le critique littéraire.Du long verbiage qui précède, je tire cette conclusion: aussi longtemps que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n aura pas de littérature nationale.Dans votre lettre du 1er juin 1864, à laquelle des douleurs physiques et morales m’ont empêché de répondre, vous me demandez de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts.Cette œuvre n’est pas terminée, et des sept ou huit cents vers qui sont composés, pas un seul n est écrit.Dans la position ou je me trouve, je dois chercher à gagner le pain quotidien avant de songer à la littérature.Ma tête, fatiguée par de rudes épreuves, ne me permet pas de travailler beaucoup.Ce que vous me demandez, d’autres amis me l’ont également demandé, en m’écrivant que je devais cela à mon pays.Ces phrases sont fort belles, mais elles sont aussi vides quelles sont sonores.Je sais parfaitement que mon pays n a pas besoin de mes faibles travaux, et qu’il ne 222 OCTAVE CREMAZ1E me donnera jamais un sou pour m’empêcher de crever de faim sur la terre de l’exil.Il est donc tout naturel que j’emploie à gagner ma vie les forces qui me restent.J’ai bien deux mille vers au moins qui traînent dans les coins et les recoins de mon cerveau.A quoi bon les en faire sortir?Je suis mort à l’existence littéraire.Laissons donc ces pauvres vers pourrir tranquillement dans la tombe que je leur ai creusée au fond de ma mémoire.Dire que je ne fais plus de poésie serait mentir.Mon imagination travaille toujours un peu.J’ébauche, mais je ne termine rien, et, suivant ma coutume, je n’écris rien.Je ne chante que pour moi.Dans la solitude qui s’est faite autour de moi, la poésie est plus qu’une distraction, c’est un refuge.Quand le trappeur parcourt les forêts du nouveau monde, pour charmer la longueur de la route solitaire, il chante les refrains naïfs de son enfance, sans s’inquiéter si l’oiseau dans le feuillage ou le castor au bord de la rivière prête l’oreille à ses accents.Il chante pour ranimer son courage et non pour faire admirer sa voix: ainsi de moi.J’ai reçu hier les journaux qui m’apprennent la mort de Garneau.Le Canada est bien éprouvé depuis quelque temps.C’est une perte irréparable.C’était un grand talent et, ce qui vaut mieux, un beau caractère.Si ma tête me le permet, je veux payer mon tribut à cette belle et grande figure.Je vous enverrai cela, et vous en ferez ce que vous voudrez.Votre tout dévoué. LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 223 10 août 1866.Cher monsieur, Je ne saurais vous exprimer le bonheur que j’ai éprouvé en lisant votre lettre du 29 juin.Vos paroles sympathiques et consolantes ont ramené un peu de sérénité dans mon âme accablée par les douleurs du passé, les tristesses du présent et les sombres incertitudes de l’avenir.Cette lettre, je l’ai lue et relue bien des fois et je la relirai encore; car me reportant à ces jours heureux où je pouvais causer avec vous de cette littérature canadienne que j’ai, sinon bien servie, du moins tant aimée, cette lecture saura chasser les idées noires qui trop souvent s’emparent de moi.En même temps que votre lettre, le courrier m’a apporté la notice biographique de Carneau.Ce petit volume m’a causé le plus grand plaisir.Le style est élégant et sobre, comme il convient au sujet, et on sent à chaque page courir le souffle du patriotisme le plus vrai.Tous les hommes intelligents endosseront le jugement que vous portez sur notre historien national.On ne saurait apprécier ni mieux ni en meilleurs termes la plus belle œuvre de notre jeune littérature.Il est mort à la tâche, notre cher et grand historien.Il n’a connu ni les splendeurs de la richesse, ni les enivrements du pouvoir.Il a vécu humble, presque pauvre, loin des plaisirs du monde, cachant avec soin les rayonnements de sa haute intelligence pour les concentrer sur cette œuvre qui dévora sa vie en lui donnant l’immortalité.Carneau a été le flambleau qui a porté la lumière sur notre courte mais héroïque histoire, et c’est en se consumant lui-même qu’il a éclairé ses compatriotes.Qui 224 OCTAVE CRÉMAZIE pourra jamais dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire?Dieu seul connaît, dites-vous, les trésors d’ignorance que renferme notre pays.D’après votre lettre je dois conclure que, loin de progresser, le goût littéraire a diminué chez nous.Si j’ai bonne mémoire, le Foyer canadien avait deux mille abonnés à son début, et vous me dites que vous ne comptez plus que quelques centaines de souscripteurs.A quoi cela tient-il?A ce que nous n’avons malheureusement qu’une société d'épiciers.J’appelle épicier tout homme qui n’a d’autre savoir que celui qui lui est nécessaire pour gagner sa vie, car pour lui la science est un outil, rien de plus.L’avocat qui n’étudie que les Pandectes et les Statuts refondus, afin de se mettre en état de gagner une mauvaise cause et d’en perdre une bonne; le médecin qui ne cherche dans les traités d’anatomie, de chirurgie et de thérapeutique, que le moyen de vivre en faisant mourir ses patients; le notaire qui n’a d’autres connaissances que celles qu’il a puisées dans Ferrière et dans Massé, ces deux sources d’où coulent si abondamment ces œuvres poétiques que l’on nomme protêts et contrat de vente; tous ces gens-là ne sont que des épiciers.Comme le vendeur de mélasse et de cannelle, ils ne savent, ils ne veulent savoir que ce qui peut rendre leur métier profitable.Dans ces natures pétrifiées par la routine, la pensée n’a pas d’horizon.Pour elles, la littérature française n’existe pas après le dix-huitième siècle.Ces messieurs ont bien entendu parler vaguement de Chateaubriand et de Lamartine et les plus forts d’entre eux ont peut-être lu les Martyrs et quelques vers des Méditations.Mais les noms d’Alfred de Musset, de Gautier, de Nicolas, d’Ozanam, de Mérimée, de Ravignan, de Lacordaire, de Nodier, LETTRES À L’ABBÉ CASGRAIN 225 de Sainte-Beuve, de Cousin, de Gerbet, etc., enfin de toute cette pléiade de grands écrivains, la gloire et la force de la France du dix-neuvième siècle, leur sont presque complètement inconnus.N’allez pas leur parler des classiques étrangers, de Dante, d’Alfieri, de Goldoni, de Goethe, de Métastase, de Lope de Véga, de Caldéron, de Schiller, de Schlegel, de Lemondorfï, etc., car ils ne sauraient ce que vous voulez dire.Si ces gens-là ne prennent pas la peine de lire les chefs-d’œuvre de l’esprit humain, comment pourrions-nous espérer qu’ils s’intéresseront aux premiers écrits de notre littérature au berceau?Les épiciers s’abonnent volontiers à une publications nouvelle, afin de se donner du genre et de se poser en protecteurs des entreprises naissantes; mais, comme cette mise de fonds, quelque minime qu’elle soit, ne leur rapporte ni plaisir (margaritas ante porcos) ni profit, ils ont bien soin de ne pas renouveler leur abonnement.Le patriotisme devrait peut-être, à défaut du goût des lettres, les porter à encourager tout ce qui tend à conserver la langue de leurs pères.Hélas! vous le savez comme moi, nos messieurs riches et instruits ne comprennent l’amour de la patrie que lorsqu’il se présente sous la forme d’actions de chemin de fer et de mines d’or promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements et surtout des chances de jobs.Avec ces hommes vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d’une épitaphe; vous aurez des échevins, des marguilliers, des membres du parlement, voire même des ministres, mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot. 226 OCTAVE CRÉMAZIE Les épiciers étant admis, nous n’avons malheureusement pas le droit de nous étonner si le Foyer canadien, qui avait deux mille abonnés à sa naissance, n’en compte plus que quelques centaines.Pendant plus de quinze ans, j’ai vendu des livres et je sais à quoi m’en tenir sur ce que nous appelons, chez nous, un homme instruit.Qui nous achetait les œuvres d’une valeur réelle?Quelques étudiants, quelques jeunes prêtres, qui consacraient aux chefs-d’œuvre de la littérature moderne les petites économies qu’ils pouvaient réaliser.Les pauvres donnent souvent plus que les riches; les produits de l’esprit trouvent plus d’acheteurs parmi les petites bourses que parmi les grandes.Du reste, cela se conçoit.Le pauvre intelligent a besoin de remplacer par les splendeurs de la pensée les richesses matérielles qui lui font défaut, tandis que le riche a peut-être peur que l’étude ne lui apprenne à mépriser cette fortune qui suffit, non pas à son bonheur, mais à sa vanité.En présence de ce déplorable résultat de quatre années de travaux et de sacrifices de la part des directeurs du Foyer canadien, je suis bien obligé d’avouer que vous avez raison, cent fois raison, de traiter mon plan de rêve irréalisable.Il ne nous reste donc plus qu’à attendre des jours meilleurs.Attendre et espérer, n’est-ce pas là le dernier mot de toutes les illusions perdues comme de toutes les affections brisées?Pourquoi Fréchette n’écrit-il plus?Est-ce que les res an-gusta domi aurait aussi éteint la verve de ce beau génie?N’aurait-on pas un peu le droit de l’appeler marâtre cette patrie canadienne qui laisse ainsi s’étioler cette plante pleine de sève, qui a déjà produit ces fleurs merveilleuses qui se nomment Mes loisirs, Alfred de Musset a dit dans Rolla: LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 227 Je suis venu trop tard dans un pays trop vieux.Fréchette pourra dire: Je suis venu trop tôt dans un pays trop jeune.Vous voulez bien me demander de nouveau la fin de mes Trois morts, et vous m’offrez même une rémunération pécuniaire.Je vous remercie de tout mon cœur de l’importance que vous voulez bien attacher à mes pauvres vers.Je ne sais trop quand je pourrai me rendre à votre désir.J’ai bien, il est vrai, 700 à 800 vers composés et mis en réserve dans ma mémoire, mais la seconde partie est à peine ébauchée, tandis que la troisième est beaucoup plus avancée.Il faudrait donc combler les lacunes et faire un ensemble.Puis il y a bientôt quatre ans que ces malheureux vers sont enfermés dans les tiroirs de mon cerveau.Ils doivent avoir une pauvre mine et ils auraient joliment besoin d’être époussetés; c’est un travail que je ne me sens pas le courage de faire pour le moment.Puisque le Eoyer canadien ne compte plus que quelques centaines d’abonnés, ce n’est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver les honoraires que vous m’offrez.C’est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher.Pourquoi vous imposer ce sacrifice?Le public canadien se passera parfaitement de mon poème, et moi je ne tiens pas du tout à le publier.Qu’est-ce que cela peut me faire?Quand j’aurai le temps et la force, car depuis que j’ai reçu votre lettre j’ai été très malade, je mettrai un peu en ordre tout ce que j’ai dans la tête, et je vous enverrai ces œuvres dernières comme un témoignage de ma reconnaissance pour la sympathie que vous me témoignez dans le malheur.Je ne vous demanderai pas de livrer ces poèmes à la publicité, mais seulement de les garder comme un souvenir. 228 OCTAVE CRÉMAZIE Oui, vous m’avez parfaitement compris quand vous me dites que je n’avais nulle ambition, si ce n’est de causer poésie avec quelques amis et de leur lire, de temps en temps, quelque poème fraîchement éclos.Rêver en écoutant chanter dans mon âme l’oiseau bleu de la poésie, essayer quelquefois de traduire en vers les accords qui berçaient mes rêveries, tel eût été le bonheur pour moi.Les hasards de la vie ne m’ont malheureusement pas permis de réaliser ces désirs de mon cœur.Aujourd’hui j’ai trente-neuf ans, c’est l’âge où l’homme, revenu des errements de ses premières années et n’ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse entre véritablement dans la pleine possession de ses facultés.Il me semble que j’ai encore quelque chose dans la tête.Si j’avais le pain quotidien assuré, j’irais demeurer chez quelque bon curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail.Peut-être est-ce une illusion, mais je crois que je pourrais encore produire quelques bonnes pages.J’ai dans mon cerveau bien des ébauches de poèmes, qui, travaillés avec soin, auraient peut-être une valeur.Je voudrais aussi essayer la prose, ce mâle outil, comme l’appelle Veuillot; y réussirais-je?Il ne me reste plus qu’à bercer dans mon imagination ces poèmes au maillot, et à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d’or qu’une mère est toujours sûre de trouver près du berceau de son enfant.Votre tout dévoué # * P.S.—Je vous écrirai bientôt une seconde lettre à propos de M.Thibault et du Foyer canadien, la présente étant déjà bien assez longue. LETTRES À L’ABBÉ CASGRAIN 229 29 janvier 1867.Cher monsieur, Nous voici à la fin de janvier, et je n’ai pas encore tenu la promesse que je vous faisais dans ma lettre du 10 août.Depuis, j’ai eu le bonheur de lire les paroles sympathiques et bienveillantes que vous m’avez adressées au mois d’octobre.Je suis soumis depuis assez longtemps à un traitement médical qui a pour but de me débarrasser de ces douleurs de tête qui ne m’ont presque jamais quitté depuis quatre ans.C’est ce qui vous explique pourquoi j’ai tant tardé à répondre à vos lettres si bonnes et si amicales.Aujourd’hui que ma tête est en assez bon état, je viens causer avec vous du Foyer canadien et de la critique des Trois morts.Permettez-moi de vous dire que, dans mon opinion, le Foyer canadien ne réalise pas les promesses de son début.La rédaction manque de variété.Vous avez publié des œuvres remarquables sans doute: les travaux de l’abbé Ferland, le Jean Rivard de Lajoie, votre étude sur le mouvement littéraire en Canada, votre biographie de Garneau peuvent figurer avec honneur dans les grandes revues européennes; mais on cherche vainement dans votre recueil les noms des jeunes écrivains qui faisaient partie du comité de collaboration formé à la naissance du Foyer.Pourquoi toutes ces voix sont-elles muettes?Pourquoi Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau n’écrivent-ils pas?De ces deux derniers, j’ai lu une pièce, peut-être deux, depuis bientôt quatre ans.Il ne m’a pas été donné d’admirer une seule fois dans le Foyer le génie poétique de Fréchette. 230 OCTAVE CRÉMAZIE Je reçois ici les journaux de Québec et je vois dans leurs colonnes le sommaire des articles publiés par la Revue canadienne de Montréal.Comment se fait-il donc que presque tous les jeunes littérateurs québecquois écrivent dans cette revue au lieu de donner leurs œuvres à votre recueil?Est-ce que, par hasard, leurs travaux seraient payés par les éditeurs de Montréal?J’en doute fort.La métropole commerciale du Canada n’a pas, jusqu’à ce jour, plus que la ville de Champlain, prodigué de fortes sommes pour enrichir les écrivains.Il y a dans ce fait quelque chose d’anormal que je ne puis m’expliquer.Dès la naissance du Foyer canadien, j’ai regretté de voir, comme dans les Soirées canadiennes, chacun de ses numéros rempli par une seule œuvre.Avec ce système, le Foyer n’est plus une revue; c’est tout simplement une série d’ouvrages publiés par livraisons.Une œuvre, quelque belle quelle soit, ne plaît pas à tout le monde; il est donc évident que si, pendant cinq ou six mois, un abonné ne trouve dans le Foyer qu’une lecture sans attrait pour lui, il prendra bientôt votre recueil en dégoût et ne tardera pas à se désabonner.Si, au contraire, chaque livraison apporte au lecteur des articles variés, il trouvera nécessairement quelque chose qui lui plaira et il demeurera un abonné fidèle.Je crois sincèrement que le plus vite le Foyer abandonnera la voie qu’il a suivie jusqu’à ce jour, le mieux ce sera pour ses intérêts.Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer avec les produits indigènes, la direction de ce recueil fait très bien d’emprunter quelques gerbes à l’abondante récolte de la vieille patrie.Ce que je ne comprends pas, pardonnez-moi ma franchise, c’est le choix que les directeurs ont fait du Fratricide.D’abord ce n’est pas une LETTRES A L’ABBÉ CASGRA1N 231 nouveauté, car, dans les premiers temps que j étais libraire, il y a déjà vingt ans, nous vendions ce livre.Puisque vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu’il faudrait prendre le dessus du panier.Le vicomte Walsh peut avoir une place dans le milieu du panier, mais sur le dessus, jamais.J’ai un peu étudié les œuvres littéraires du XIXe siècle, j’ai lu bien des critiques, et jamais, au grand jamais, je n’ai vu citer l’auteur du Fratricide comme un écrivain du premier ordre; et s’il me fallait prouver qu’il est le premier parmi les seconds, je crois que je serais fort empêché.Ecrivain catholique et légitimiste, le vicomte Walsh a été sous Louis-Philippe la coqueluche du faubourg Saint-Germain, mais n’a jamais fait un grand tapage dans le monde littéraire.Il a publié un Voyage à Loc-macia qui l’a posé on ne peut mieux auprès des vieilles marquises qui ne juraient que par Henri V et la duchesse de Berry.Quelques années plus tard, son Tableati poétique des fêtes chrétiennes le faisait acclamer par la presse catholique comme le successeur de Chateaubriand.Cet engouement est passé depuis longtemps et de tout ce feu de paille, s’il reste une étincelle pour éclairer dans l’avenir le nom du noble vicomte, ce sera certainement le Tableau poétique des fêtes chrétiennes.Qu’il y a loin de Walsh, écrivain excellent au point de vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbert, Montalembert, Ozanam, Veuillot, Briseux, etc.Ne croyez-vous pas que vos lecteurs apprécieraient quelques pages de la Rome chrétienne de Gerbert, des Moines d’Occident de Montalembert, Du Dante et de la philosophie du XVIIIe siècle d’Ozanam, des Libres penseurs de Louis Veuillot?Et ce charmant poète breton, Brizeux, ne trou- 232 OCTAVE CRÉMAZIE verait-il pas aussi des admirateurs sur les bords du Saint-Laurent?Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourrait-on pas également faire un choix parmi les auteurs ou indifférents ou hostiles?Puisque dans nos collèges on nous fait bien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi ne donneriez-vous pas à vos abonnés ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo, Musset, Gauthier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée, etc.?Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres?Je crois que le goût littéraire s’épurerait bientôt en Canada si les esprits pouvaient s’abreuver ainsi à une source d’où couleraient sans cesse les plus belles oeuvres du génie contemporain.Le roman, quelque religieux qu’il soit, est toujours un genre secondaire; on s’en sert comme du sucre pour couvrir les pilules lorsqu’on veut faire accepter certaines idées bonnes ou mauvaises.Si les idées, dans leur nudité, peuvent supporter les regards des honnêtes gens de goût, à quoi bon les charger d’oripeau et de clinquant?C’est le propre des grands génies de donner à leurs idées une telle clarté et un tel charme, qu’elles illuminent toute une époque sans avoir besoin d’endosser ces habits pailletés que savent confectionner les esprits médiocres de tous les temps.Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux ne pas donner de romans à vos lecteurs (je parle de la partie française, car le roman vous sera nécessairement imposé par la littérature indigène), et les habituer à se nourrir d’idées sans mélange d’intrigues et de mise en scène?Je puis me tromper, mais je suis convaincu que le plus tôt on se débarrassera du roman, même religieux, le mieux ce sera pour tout le monde.Mais je m’aperçois que je bavarde et que LETTRES A U ABBÉ CASGRAIN 233 vous allez me répondre: C’est très joli ce que vous me chantez là, mais pour faire ce choix dans les œuvres contemporaines, il faudrait d’abord les acheter, ensuite il faudrait payer un rédacteur pour cueillir cette moisson; or vous savez que nous avons à peine de quoi payer l’imprimeur.— Mettons que je n’aie rien dit et parlons d’autre chose.Plus je réfléchis sur les destinées de la littérature canadienne, moins je lui trouve de chances de laisser une trace dans l’histoire.Ce qui manque au Canada, c’est d’avoir une langue à lui.Si nous parlions iroquois ou huron, notre littérature vivrait.Malheureusement nous parlons et écrivons d’une assez piteuse façon, il est vrai, la langue de Bossuet et de Racine.Nous avons beau dire et beau faire, nous ne serons toujours, au point de vue littéraire, qu’une simple colonie; et quand bien même le Canada deviendrait un pays indépendant et ferait briller son drapeau au soleil des nations, nous n’en demeurerions pas moins de simples colons littéraires.Voyez la Belgique, qui parle la même langue que nous.Est-ce qu’il y a une littérature belge?Ne pouvant lutter avec la France pour la beauté de la forme, le Canada aurait pu conquérir sa place au milieu des littératures du vieux monde, si parmi ses enfants il s’était trouvé un écrivain capable d’initier, avant Fenimore Cooper, l’Europe à la grandiose nature de nos forêts, aux exploits légendaires de nos trappeurs et de nos voyageurs.Aujourd’hui, quand bien même un talent aussi puissant que celui de l’auteur du Dernier des Mohicans se révélerait parmi nous, ses œuvres ne produiraient aucune sensation en Europe, car il aurait l’irréparable tort d’arriver le second, c’est-à-dire trop tard.Je le répète, si nous parlions huron ou iro- 234 OCTAVE CRÉAIAZIE quois, les travaux de nos écrivains attireraient l’attention du vieux monde.Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l’Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l’étranger.On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l’iroquois, tandis que l’on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal.Depuis vingt ans, on publie chaque année, en France, des traductions de romans russes, Scandinaves, roumains.Supposez ces mêmes livres écrits en français, il ne trouveraient pas cinquante lecteurs.La traduction a cela de bon, c’est que si un ouvrage ne nous semble pas à la hauteur de sa réputation, on a toujours la consolation de se dire que ça doit être magnifique dans l’original.Mais qu’importe après tout que les œuvres des auteurs canadiens soient destinés à ne pas franchir l’Atlantique.Ne sommes-nous pas un million de Français oubliés par la mère patrie sur les bords du Saint-Laurent?N’est-ce pas assez pour encourager tous ceux qui tiennent une plume que de savoir que ce petit peuple grandira et qu’il gardera toujours le nom et la mémoire de ceux qui l’auront aidé à conserver intact le plus précieux de tous les trésors: la langue de ses aïeux?Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie, pourvu que ceux qui l’entourent s’amusent et s’instruisent en écoutant ses récits, il ne s’inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui font le charme de son foyer.Ses enfants sont heureux de l’entendre, c’est tout ce qu’il demande.( 2 OCTAVE CRÉMAZ1E il faudrait au moins une année pour le composer tel que je le rêve.Que l’Université Laval couronne donc qui elle voudra; je ne puis me mettre sur les rangs et lutter avec mes confrères en poésie.Je regrette vivement que vos yeux ne vous permettent pas de me parler de votre voyage en Europe.C’eût été pour moi une bonne fortune de lire les choses charmantes que votre plume si élégante et si poétique aurait écrites sur ce vieux monde que vous venez de visiter pour la seconde fois.J’espère que plus tard je pourrai lire dans quelque revue canadienne vos souvenirs de voyage dans ces deux mères patries du Canada: Rome et la France.Encore une fois recevez l’expression de ma reconnaissance la plus profonde pour les démarches que vous voulez bien faire pour hâter la fin de mon exil et croyez-moi Votre tout et toujours dévoué * * P.S.— A propos de la Toussaint, j’ai lu des vers impossibles de M.Benoît.Pourquoi diable cet homme fait-il des vers?C’est si facile de n’en pas faire.20 octobre I860.Cher monsieur, Je viens d’apprendre par les lettres de ma famille que votre vue, épuisée par les veilles, est enfin revenue à son état normal.La littérature canadienne a perdu ses représentants les plus illustres, Garneau et Ferland.Quel deuil LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 253 pour le pays si la maladie vous avait condamné à ne pouvoir continuer ces belles et fortes études historiques qui doivent immortaliser les premiers temps de notre jeune histoire et votre nom! Dieu a eu pitié du Canada.Il n’a pas voulu que vous, le successeur et le rival des deux grands écrivains que la patrie pleure encore, vous fussiez, dans toute la force de l’âge et dans tout l’épanouissement de votre talent, obligé de vous arrêter pour toujours dans cette carrière littéraire où vous avez trouvé déjà de si nombreux et si magnifiques succès.Puisque la Providence, en vous rendant la santé, conserve ainsi à la nationalité canadienne un des défenseurs les plus vaillants de sa foi et de sa langue, je me reprends à croire à l’avenir de la race française en Amérique.Oui, malgré les symptômes douloureux d’une annexion prochaine à la grande République, je crois encore à l’immortalité de cette nationalité canadienne que j’ai essayé de chanter à une époque déjà bien éloignée de nous.Je vous avais promis de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts.J’ai travaillé, dans ces mois derniers, à remplir ma promesse.Vous savez que j’ai toujours eu l’habitude de ne jamais écrire un seul vers.C’est seulement lorsque je devais livrer à l’impression que je couchais sur le papier ce que j’avais composé plusieurs semaines, souvent plusieurs mois auparavant.Il se trouve maintenant que j’ai oublié presque tous les vers faits il y a bientôt sept ans.Les maux de tête qui m’ont tourmenté presque constamment ont-ils affaibli ma mémoire?L’avalanche de tristesses et de douleurs qui a roulé jusqu’au fond de mon âme, a-t-elle écrasé dans sa chute ces pauvres vers que 254 OCTAVE CRÉMAZIE j’avais mis en réserve dans ce sanctuaire que l’on appelle le souvenir?Je l’ignore.Ce que je sais, c’est que je n’ai plus ma mémoire du temps jadis.Je suis donc obligé de refaire ce poème.J’y travaille lentement, d’abord parce que ma tête ne me permet plus les longues et fréquentes tensions d’esprit, ensuite parce que je n’ai plus pour la langue des dieux le goût et l’ardeur d’autrefois.En vieillissant, ma passion pour la poésie, loin de diminuer, semble plutôt augmenter.Seulement, au lieu de composer moi-même des vers médiocres, j’aime bien mieux me nourrir de la lecture des grands poètes.Comme je n’ai jamais été assez sot pour me croire un grand talent poétique, je suis convaincu que mes œuvres importent peu au Canada, qui compte dans sa couronne littéraire assez d’autres et plus brillants fleurons.Mais je vous ai promis la fin des Trois morts.Je tiendrai ma promesse, et avant longtemps vous verrez arriver la deuxième partie de cette œuvre qui a si bien horripilé l’excellent M.Thibault.J’ai reçu un volume intitulé: Fleurs de la patrie canadienne.Concevez-vous un recueil qui a la prétention de publier le dessus du panier des poètes canadiens et qui ne donne pas un seul vers de Fréchette, le plus magnifique génie poétique, à mon avis, que le Canada ait encore produit?Le compilateur de ce volume me semble singulièrement manquer de goût.J’ai vu dans les journaux canadiens que l’on va fonder à Québec une revue littéraire avec un capital de £500, ce qui permettra de payer les écrivains.Je suis très heureux de voir mettre ainsi à exécution le plan dont je vous parlais dans une de mes lettres. LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 255 Veuillez présenter mes hommages respectueux à M.le curé de Québec et me croire Votre tout et toujours reconnaissant 1er mai 1870.Cher monsieur, Quel volume charmant que vos Poésies, et combien je vous suis reconnaissant de me l’avoir adressé.J’en veux un peu moins aujourd’hui à ce vilain mal d’yeux qui vous a fait si longtemps et si durement souffrir, puisque c’est à lui que nous devons le Canotier et le Coureur des bois.Ces deux pièces sont des bijoux.Dessane (1) devrait enchâsser ces deux perles dans des airs de sa composition.En réunissant deux strophes pour faire des couplets de huit vers et en composant un refrain de deux ou quatre vers, vous auriez deux ballades ravissantes.Dessane, qui, au temps jadis, a fait une fort jolie musique pour mon Chant des voyageurs, lequel chant ne vaut ni votre Canotier ni votre Coureur, trouverait certainement des accords dignes de vos deux créations, si originalement canadiennes.Historien, romancier et poète, vous êtes en bon chemin pour monopoliser toute la gloire littéraire du Canada.L’impression de votre livre est splendide.Votre muse n’avait pas besoin de ce vêtement magnifique.La grâce 2% OCTAVE CRÉMAZIE et lelégance quelle a reçues de la nature lui suffisent pour attirer les regards.Cependant la muse est femme et trouve peut-être qu’un brin de toilette ne nuit jamais.Vous voulez bien me dire que vous publierez mon petit bagage poétique avec k même luxe.Je vous remercie de tout mon cœur de cette offre trop au-dessus de la valeur de mes œuvres, mais je ne saurais l’accepter.Comme marchand, j’ai fait perdre, hélas! de l’argent à bien du monde; comme poète, je ne veux en faire perdre à personne.Je connais assez le public canadien pour savoir qu’une édition, avec ou sans luxe, de mes vers serait une opération ruineuse pour l’éditeur.Pourquoi voulez-vous que je vous expose à perdre de l’argent, vous ou l’imprimeur qui serait assez fou pour risquer une pareille spéculation?Je n’ai point la sottise de me croire un grand génie et je ne vois pas trop ce que le Canada gagnerait à la publication de quelques milliers de vers médiocres.Quant à moi, il y a longtemps que je suis guéri de cette maladie de jeunesse qu’on appelle la vanité littéraire, et je dis maintenant avec Victor Hugo ce que j’aurais dû dire il y a vingt ans: Que poursuivre la gloire et la fortune et l’art, C’est folie et néant; que l’urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard.1.Organiste de la cathédrale de Québec.C’était un ancien élève du Conservatoire de Paris, et un compositeur fort distingué.(Note de l’abbé Casgrain) LETTRES A L’ABBÉ CASGRAIN 257 D’un côté, certitude de perte d’argent, de l’autre, résultat nul pour la littérature canadienne.Devant une pareille alternative, il serait absurde d’abuser de votre sympathie pour vous laisser engager dans une affaire désastreuse.Donc ne parlons plus d’imprimer un volume de moi.J’ai passé un triste hiver, plus souvent malade que bien portant.Je ne me suis guère occupé de poésie.Je ne désespère pas cependant de mener à bonne fin ces malheureux Trois morts.Quant je vous aurai expédié la fin du poème en question, si vous rencontrez un directeur de revue littéraire, en quête de copie, qui veuille bien publier, pour rien, les deux dernières parties de ce travail, vous pourrez les lui donner, si cela vous fait plaisir, car alors je n’aurai pas à me reprocher d’avoir fait perdre de l’argent avec mes vers, puisque la revue qui aura bien voulu les accueillir n’aura fait pour moi aucuns frais autres que ceux des reproductions ordinaires.Nous reparlerons de cela en temps convenable.Votre toujours, JEAN-LOUIS BAUDOUIN DE LA NÉCESSITÉ D’UNE RÉFORME DE LA LOI DES CORONERS " JEAN-LOUIS BAUDOUIN — Age 25 ans, citoyen canadien, de naissance française.Professeur à la faculté de droit de l’Université de Montréal.Enseigne le droit civil.Diplômé de la faculté de droit de l’Université McGill (1958), membre du Barreau de la province de Québec (1959), Boursier de l’Association du Barreau Canadien (Viscout Bennett scholarship 1959), Boursier du Conseil des Arts du Canada (I960 et 1961).Docteur en droit (Paris), Diplôme de Droit Comparé (Madrid), Diplôme d’Études Supérieures de Droit Comparé (Strasbourg), assistant à la Faculté Internationale de Droit Comparé, Membre de la Commission juridique de la Ligue des Droits de l’homme.Secrétaire du Comité des Affaires Universitaires et du Comité de Droit Comparé de la section québécoise de l’Association du Barreau Canadien, Rédacteur pour le Québec de la Revue du Barreau Canadien. Affirmer que le développement de la règle juridique est toujours retardataire par rapport au contexte sociologique est presque devenu un lieu commun.La loi en effet reste souvent stagnante au regard de l’évolution du milieu, pour lequel elle a ete créée.Parmi les facteurs de progression du droit il en est un qui se situe au tout premier plan et que l’on pourrait appeler « la crise juridique ».Certaines mesures législatives ne révèlent leurs carences ou leurs déficiences qu’après de longues années et parce qu à propos d’un cas d’espèce d’une importance particulière, le juriste se trouve soudainement placé devant les insuffisances ou les erreurs d’une législation démodée ou incomplète.La récente affaire du F.L.Q., qui a fait couler beaucoup d encre, a permis au public en général et aux juristes en particulier de prendre conscience des dangers que pouvait représenter l’arbitraire d’une justice quasi-administrative.Praticiens et universitaires ont pu constater combien la présente Loi des coroners 1 représentait un phénomène étranger même hostile aux conceptions traditionnelles de notre système pénal.Celui-ci, réplique presque parfaite du système anglais, a écarté la procédure inquisitoire telle quelle existe dans certains pays européens peut-être parce que la protection de la personne et des droits fondamentaux de 1 accusé a toujours été la clef de voûte du système pénal britannique.C’est ainsi que dans notre législation actuelle on peut retracer les transpositions concrètes de ce principe.L’accusé a le droit d’être représenté par avocat, il jouit du privilège de ne pas être obligé de témoi- 262 JEAN-LOUIS BAUDOUIN gner à son propre procès; le droit de détention est soumis à des limites très sévères que garantit le bref d’habeas corpus; le droit à la liberté provisoire sous caution existe en principe pour tout crime ou délit quelle qu’en puisse être la nature ou la gravité, etc.Dans certains cas cependant, l’Etat a besoin d’informations essentielles pour déterminer s’il lui sera nécessaire de mettre en branle la machine répressive de la justice pénale.Ainsi, lorsque le décès d’une personne est entouré de circonstances mystérieuses qui font douter que la mort est attribuable à des causes naturelles ou à un accident, l’Etat ne peut amorcer la mise en marche de la justice répressive avant d’avoir acquis la certitude de l’existence d’un acte criminel.L’enquête du coroner, comme d’ailleurs dans une certaine mesure celle du commissaire des incendies3 sert, après la simple enquête de police, à élucider les faits pouvant mener à déterminer la responsabilité criminelle d’un individu.L’enquête du coroner qui nous intéresse plus particulièrement, a donc pour but d’une part de catalyser la répression pénale et d’autre part d’officialiser en quelque sorte les constatations factuelles de l’enquête de police.Il est donc évident que l’enquête du coroner s’insère dans ce que l’on pourrait appeler l’administration de la justice au sens large du terme.Elle n’a pas pour autant la mission de trancher de la culpabilité d’un individu.Elle est et doit rester une enquête sur les faits, ou comme le diraient les juristes anglo-saxons un « fact finding inquiry ».Elle n’est qu’une enquête administrative et non une enquête proprement judiciaire.Mais la ligne qui sépare la justice administrative de l’administration de la justice est parfois fort difficile à tracer avec justesse.Le coroner a le pouvoir d’entendre tout témoin susceptible LA LOI DES CORONERS 263 de l’aider à reconstituer les faits sur lesquels il enquête.Ce témoin ne peut être considéré en raison du caractère administratif de l’enquête ni comme un accusé, ni même comme un prévenu.Or ce même témoin est le plus souvent la personne sur laquelle pèsent les soupçons de la police et dans certains cas le futur accusé en puissance.Dès lors, il est aisé de découvrir l’inévitable conflit qui va naître entre d’un côté la nécessité d’une enquête rapide, peu formaliste et la moins « juridique » possible, où la lumière puisse se faire sans difficulté sur les circonstances du décès et d’autre part l’utilité de protéger les droits fondamentaux du témoin et de lui garantir un minimum de protection pour éviter de rendre illusoire celle dont il bénéficiera s’il devient un véritable accusé.Si l’enquête du coroner est quant à son but une simple enquête administrative, les pouvoirs mis à la disposition de l’officier qui la préside présentent une analogie certaine avec ceux conférés par la loi aux juges ou magistrats.L’enquête du coroner est menée d’une façon fort semblable à un véritable procès.Le coroner est en effet assisté d’un jury; il a le pouvoir d’assigner les témoins, de les interroger, de les détenir pendant la durée de l’enquête à son bon plaisir; de refuser aux témoins détenus la liberté conditionnelle, etc.Mais à ces pouvoirs quasi-judiciaires du coroner, ne correspondent aucunes garanties au témoin quant à la sauvegarde de sa liberté ou de ses droits fondamentaux.Il n’a en effet aucun droit strict à être représenté par avocats (art.34) et ne peut refuser de répondre aux questions susceptibles de l’incriminer.De plus il ne possède aucun recours contre l’arrestation dont il est objet et qui peut être faite sans mandat.Le juriste se trouve donc devant une situation paradoxale.D’un côté, le droit pénal se montre fort soucieux 264 JEAN-LOUIS BAUDOUIN des libertés individuelles, et d’un autre côté, sous prétexte qu’une enquête n’est qu’administrative, on permet à un fonctionnaire d’utiliser certains procédés judiciaires, sans aucune garantie en faveur de celui contre lequel ils sont exercés.Cette situation foncièrement illogique peut entraîner de graves abus si le législateur ne songe pas à une réforme immédiate de la loi actuelle.Tout projet de réforme doit partir à notre avis d’une double préoccupation.D’une part il est nécessaire au nom de la plus élémentaire justice de protéger les libertés de l’individu et ses droits fondamentaux.Il est donc indispensable en premier lieu d’abolir certains pouvoirs purement discrétionnaires du coroner et en second lieu de limiter les pouvoirs de détention de ce dernier.D’autre part il faut se garder, dans un souci légitime de protéger l’individu, de négliger l’intérêt de la société tel qu’assumé par l’Etat.L’enquête du coroner se doit d’être rapide et efficace.Elle doit rester avant tout une procédure administrative, sans être reliée directement à l’ensemble des règles de droit pénal pur.Il ne faudrait pas par exemple transformer l’enquête du coroner en une sorte de procès anticipé, au cours duquel la Couronne aurait la possibilité d’expérimenter les chances de réussite d’un procès pénal éventuel.Nous avons surtout voulu dans ce projet, faire œuvre réaliste et suggérer des réformes à l’intérieur du cadre même de la loi actuelle, sans poser toutefois le problème de sa constitutionnalité, qui est présentement devant les tribunaux.Il ne nous appartenait pas de faire le procès de notre système pénal et c’est pourquoi nous avons écarté l’idée, pour ne pas dire la tentation, de faire du coroner une sorte de juge d’instruction parce que la notion même du juge enquêteur est beaucoup trop étrangère au contexte et à l’esprit de notre droit pénal.Ce projet de ré- LA LOI DES CORONERS 265 forme est donc centré autour de deux idées fondamentales: d’une part ne pas paralyser complètement l’administration de la justice, et d’autre part garantir d’une façon formelle les libertés individuelles.I — Caractère administratif de l’enquête du CORONER L’institution du coroner nous vient du droit anglais.En Angleterre le coroner fait son apparition, semble-t-il, au dixième siècle et est à cette époque comme l’étymologie de son nom l’indique, un véritable officier de la Couronne.Il est chargé d’un certain nombre de fonctions judiciaires ou administratives.Il s’occupe des droits aux épaves maritimes et aux trésors, administre pour le Roi les biens des criminels et enfin agit dans certaines circonstances comme Cour d’Appel pour certains délits (felonies).Le premier statut anglais, De Officio Coronatoris (1276) ^ le place quant à ses pouvoirs en-dessous du shérif de comté.Ce n’est qu’au XIIF siècle qu’il se voit imposer le devoir de tenir une enquête en cas de mort dont les circonstances paraissent douteuses.L’institution du coroner est connue au Canada dans la plupart des provinces et celles qui ne l’ont pas adoptée ont une institution similaire:>.Elle correspond grosso modo au système Grand Jury, en vigueur dans certaines parties des Etats-Unis, bien que l’enquête du Grand Jury tienne lieu la plupart du temps, à la fois d’enquête du coroner et d’enquête préliminaire.Le coroner dans la loi québécoise actuelle n’est pas un juge, bien qu’il ait certains pouvoirs traditionnellement réservés à la magistrature.On pourrait le qualifier « d’enquêteur administratif 266 JEAN-LOUIS BAUDOUIN en matière pénale.» Etant avant tout un simple fonctionnaire, il est nécessaire à notre avis de ne pas en faire un véritable magistrat et de ne pas le soumettre aux règles ordinaires de l’administration de la justice criminelle.La présente Loi du coroner présente des lacunes et une très grave imprécision dans la définition exacte de son statut et dans la délimitation des pouvoirs quasi-judiciaires qui lui sont confiés.Toute réforme législative doit donc à notre avis porter en premier lieu sur deux points précis: d’une part sur son mode de nomination et d’autre part sur le champ de ses pouvoirs.a) Nomination du coroner D’après le système actuel, le coroner qui représente quand même un rouage important de l’administration judiciaire, est nommé par le lieutenant-gouverneur en conseil, apparemment, à bon plaisir6.Il n’est pas un juge certes et donc n’a pas un droit absolu à l’inamovibilité.Cependant, rien dans la loi ne garantit la permanence de sa fonction.Une simple décision de l’administration suffit à le révoquer, sans que celle-ci n’ait même à justifier les mobiles de son acte.Cette situation nous apparaît fort dangereuse à un double point de vue.Tout d’abord, sur le plan strictement pratique, le rôle du coroner est, à notre avis suffisamment important pour motiver une nomination permanente et un maintien en exercice pendant bonne conduite.Ensuite, sur un plan juridique, il nous semble regrettable de politiser la fonction du coroner, puisque son rôle exige qu’il soit empreint d’une complète impartialité.Ne serait-ce pas éventuellement l’obliger à plaire au pouvoir exécutif pour pouvoir garder son emploi, que de le nommer à bon plaisir?Le coroner ne doit LA LOI DES CORONERS 267 pas pouvoir être même soupçonné d’être un bras de l’exécutif dans l’administration judiciaire.Il doit en être indépendant bien que soumis en cas de conduite indigne à une révocation par l’Etat.Dans certains pays le rôle du coroner est rempli par un médecin (medical examiner) qui, sur examen de la victime, décide de la cause naturelle, accidentelle ou criminelle de la mort.Ce système pourrait être adopté dans la province de Québec, si ce n’était de deux difficultés majeures.La première est que le verdit du coroner 7 va plus loin qu’un simple constat médical.S’il y a eu crime, le verdict du jury doit déclarer, si la chose est possible, la ou les personnes qui en sont tenues responsables.En second lieu nous sommes d’avis qu’il est impossible en pratique à un membre du corps médical d’avoir une connaissance juridique suffisante pour mener à bien une telle enquête.Il est essentiel que le coroner qui, de par ses fonctions, est appelé à utiliser certains des pouvoirs du juge, et qui doit en plus veiller au respect de la loi, possède un minimum d’expérience dans les affaires juridiques.Nous nous permettons de suggérer que le coroner soit choisi parmi les avocats ayant au moins cinq années de pratique active.C’est là une qualification minimum, un standard précieux de garantie d’une connaissance effective et concrète non seulement des règles de droit élémentaires mais aussi de leur fonctionnement dans la pratique courante.Il nous semble que ce serait également un moyen de relever le statut du coroner et d’inspirer au public une plus grande confiance dans l’institution elle-même.La permanence de la fonction du coroner soulève cependant un problème technique important.Dans certains districts ruraux, la charge du coroner ne justifie peut-être 268 JEAN-LOUIS BAUDOUIN pas un emploi à temps complet.Nous suggérons donc que les coroners puissent continuer l’exercice de leur pratique privée à condition quelle ne soit pas incompatible avec leurs nouvelles fonctions.Il appartiendra à l’administration dans certains cas particuliers de refuser cette permission si la charge est suffisamment importante pour justifier un emploi à temps complet ou si elle croit à une possibilité de conflits d’intérêt.Ces quelques mesures générales, dont nous nous abstiendrons ici de donner les aménagements pratiques, nous semblent suffisantes pour revaloriser la fonction du coroner et éviter certaines équivoques pénibles sur la nature de son travail.Le coroner, affranchi de tout lien politique, tout comme le juge, possédant en outre une expérience juridique pratique de par sa profession d’avocat, peut désormais accéder à une fonction de véritable magistrat enquêteur nommé par le pouvoir exécutif mais indépendant de celui-ci dès le jour de sa nomination.L’indépendance et l’expérience du coroner, jointes à la permanence de sa fonction, nous semble être les trois conditions essentielles de garantie d’une meilleure justice administrative.Dans le système actuel, prévu par la loi, le coroner est assisté d’un jury à l’enquête.Personnellement nous avons toujours été contre le système du jury dans le procès civil comme dans le procès criminel.Le système du jury en général, basé sur des raisons purement historiques, est resté aux yeux de beaucoup de juristes l’image même d’une garantie supplémentaire contre la toute puissance de l’apparail judiciaire.Tout homme à le droit d’être jugé par ses pairs, et dit-on, ce jugement « populaire » représente une meilleure garantie des droits de l’accusé que le jugement « savant » d’un tribunal ou d’un juge.Nous ne partageons pas cette manière de voir.Il n’est pas ce- LA LOI DES CORONERS 269 pendant dans les buts de cette étude de faire le procès de notre système pénal encore moins de l’institution du jury.Cependant, il est flagrant que le jury du coroner ne présente aucune utilité et c’est pourquoi nous en suggérons l’abolition.Il ne peut en effet rien apporter de valable à 1 administration de la justice.D’autre part le postulat « démocratique » de l’existence du jury, s’il est à la rigueur concevable dans un véritable procès pénal, n’a aucune place dans une enquête administrative ou quasi-judiciaire où il ne s’agit précisément de juger personne.Une telle enquête n’a pas en effet pour but de se prononcer sur la culpabilité d’un individu mais seulement de préciser le plus rapidement et le plus expéditivement possible certains faits qui pourraient éventuellement servir de base à une action pénale future.Il nous semble qu’un homme expérimenté a autant de qualifications pour préciser ces faits qu’un groupement sociologique purement artificiel.Le plus grand reproche que l’on puisse faire au jury du coroner est sa parfaite inutilité et son caractère superfétatoire.Enfin le jury du coroner est, d’après la loi actuelle8, choisi parmi les « notables de l’endroit ».Or, dans une affaire récente, les juristes ont été fort surpris de constater que certains jurés étaient d’anciens policiers ou des fonctionnaires du gouvernement.Ce n’est pas là une saine garantie de l’administration judiciaire, que de voir un homme comparaître devant un jury formé de personnes dépendant directement du pouvoir administratif.En résumé, nous pensons que ces quelques suggestions sont de nature à donner une autre dignité à la fonction de coroner.Il est important en effet qu’il conserve en quelque sorte l’initiative des débats et que la décision fi- 270 JEAN-LOUIS BAUDOUIN nale repose entre ses mains.Son indépendance désormais totale offre de meilleures garanties pour le justiciable.b) Pouvoirs Le coroner est avant tout un auxiliaire de la justice et doit donc posséder tous les pouvoirs lui permettant de mener à bien la tâche qui lui est confiée.Assez paradoxalement, la loi actuelle lui accorde à la fois trop et pas assez de pouvoirs.En effet rien dans la loi actuelle ne lui permet de sanctionner la désobéissance d’un témoin à l’assignation par exemple.En revanche il peut assigner oralement, sans aucun écrit, aucune formalité, toute personne qu’il juge utile.Il peut également émettre un mandat d’arrestation contre un témoin et le détenir comme bon le lui semble.Si le coroner devient un magistrat enquêteur, il est indispensable à l’efficacité de l’enquête qu’il possède certains pouvoirs normalement réservés au juge.D’un autre côté, ces pouvoirs doivent être exercés selon un cadre préalablement fixé par le législateur lui-même.Il convient donc à la fois de renforcer certains pouvoirs que lui donne la loi actuelle, tout en fixant avec beaucoup de précision le champ de leur exercice et d’éviter autant que possible l’octroi de pouvoirs discrétionnaires, source permanente d’abus en puissance.Qu’il s’ agisse d’un procès civil ou d’un procès criminel, l’assignation d’un témoin doit être faite en principe au moyen d’un écrit appelé subpœna.Ce subpœna est un ordre d’avoir à se présenter devant le tribunal pour y rendre témoignage sur les questions se rapportant au litige.Il est bien évident que la très grande majorité de la preuve à l’enquête du coroner est une preuve testimoniale.Le coroner ayant la charge et la responsabilité de l’en- LA LOI DES CORONERS 271 quête doit donc avoir le pouvoir d’ordonner la comparution des personnes qu il juge utile aux fins de son enquête.Or la loi actuelle, si elle lui donne ces pouvoirs (art.32), ne l’oblige pas à l’émission d’un bref de subpœna.Le texte du présent article 32 est conçu de telle façon que le coroner lui-même, son secrétaire ou même un « constable assermenté » peut assigner verbalement un témoin à comparaître.Le témoin n’a donc pas, chose qui paraît invraisemblable, la garantie d’un écrit justifiant la demande d’assignation.11 nous semble utile que cette disposition disparaisse et que l’assignation des témoins doive se faire dans tous les cas par écrit au moyen d’un bref émis par le coroner lui-même.Il faut egalement maintenir les pouvoirs du coroner de sanctionner la désobéissance à l’assignation comme le ferait un juge de la Cour Supérieure, c’est-à-dire par une amende et dans certains cas plus graves par un emprisonnement pour « mépris de cour » (outrage au tribunal).D’autre part, le coroner dirige l’enquête.Il est indispensable qu’il possède le pouvoir de questionner directement les témoins sous réserve du droit de ces derniers tels que nous les examinerons plus loin.Contrairement à certaines législations européennes, nous avons adopté au civil comme au criminel le système du juge-arbitre.Le juge civil ou pénal ne dirige pas à proprement parler les débats.Ce n’est pas lui qui interroge les témoins, ce n’est pas lui qui fait la cause.Les deux avocats des parties bâtissent eux-mêmes leur propre cause et la présentent au juge.Ils interrogent leurs témoins, contre-interrogent les témoins de l’adversaire, présentent leur preuve littérale ou autre.C’est l’ancienne conception sociologique du procès comme duel judiciaire où les deux parties sont les 272 JEAN-LOUIS BAUDOUIN adversaires et le juge l’arbitre.Le juge veille à la juridi-cité des débats et à la légalité de la preuve offerte.Bien que la loi lui permette de questionner les témoins, il s’en abstient la plupart du temps ou ne le fait que pour obtenir certaines précisions sur le témoignage.Le juge n’est donc pas un inquisiteur, puisque son rôle est de trancher entre deux versions qui lui sont présentées et non de rechercher de lui-même, proprio motu, à faire la lumière sur les faits de la cause.Il serait trop long d’énumérer ici les avantages et surtout les inconvénients d’un tel système.Or, le coroner lui, par exception, tout comme le commissaire des incendies, est un magistrat inquisiteur, en ce sens qu’il dirige les débats et interroge lui-même les témoins.Ce système est excellent puisqu’il s’agit d’une enquête administrative qui demande célérité et exactitude et il importe donc, pour des raisons d’efficacité et également en raison du fait qu’il n’y a pas juridiquement de cause instruite devant le coroner, donc pas de parties à une action, de maintenir ce système inquisitoire, de laisser le coroner mener l’enquête et par voie de corollaire de lui octroyer le pouvoir de sanctionner tout refus de répondre lorsque ce refus est légalement ou juridiquement injustifié.Enfin il convient de mentionner ici deux autres pouvoirs que nous examinerons en détail à propos du caractère quasi-judiciaire de l’enquête du coroner: celui d’émettre dans certains cas précis et sous certaines conditions définies un mandat de détention, et celui d’accorder ou de refuser une libération sous caution.Certains pourront paraître surpris de l’ampleur des pouvoirs que veut lui donner cette réforme.En fait il n’y a pas lieu d’être étonné encore moins d’être effrayé.Si l’on tient en effet à l’efficacité de l’enquête du coroner, ces LA LOI DES CORONERS 273 cinq pouvoirs nous semblent indispensables.Les restreindre ou les éliminer serait paralyser l’institution elle-même et la rendre inutile.Ces pouvoirs qui ressemblent à ceux du juge présentent cependant une très importante différence avec eux.Ils sont et doivent être exercés pour chercher à éclaircir une situation de faits, sans pour autant en tirer une conséquence pénale, et bien qu’indispensables à l’efficacité de l’enquête du coroner, ils n’ont pas cependant pour effet de transformer le coroner en juge de juridiction criminelle.Dans le cadre administratif de l’enquête du coroner ces quelques mesures principales nous semblent suffisantes pour revaloriser la fonction même du coroner et pour lui conférer cette efficacité qui doit être l’idéal d’une saine administration de la justice.II — Caractère quasi-judiciaire de l'enquête du CORONER Il est impossible en pratique d’ignorer l’aspect quasi-judiciaire de l’enquête du coroner.En effet au cours de cette enquête, le représentant du procureur général c’est-à-dire de la Couronne, a le droit d’être présent et de con-tre-interroger le témoin.Il peut donc en fait lui soutirer des renseignements dont il pourra éventuellement se servir pour bâtir ou renforcer une accusation criminelle contre le témoin.Or, le témoin est si mal protégé par la loi actuelle, qu’il se trouve au point de vue de ses droits dans une situation juridique très inférieure à celle d’un véritable accusé.En effet, comme nous le précisions au début de cette étude, le témoin ne bénéficie d’aucune protection.D’une part il n’a pas le droit à être représenté par procureur ou avocat à moins que le coroner ne l’y autorise.En second lieu s’il est représenté, son avocat n’a pas 274 JEAN-LOUIS BAUDOUIN droit au contre-interrogatoire d’un témoin sans la permission du coroner, alors que le représentant du procureur général a, lui, un droit direct au contre-interrogatoire.En troisième lieu, le témoin ne bénéficie pas d’une protection suffisante pour ce qu’il pourrait dire au cours de l’enquête et qui pourrait l’incriminer.Enfin le témoin peut être détenu avec ou sans mandat, au bon plaisir du coroner et n a aucun droit d’appel si la libération sous caution lui est refusée.Tous ces faits démontrent à notre avis, une entorse sérieuse non seulement aux principes de justice naturelle mais également à l’esprit général de notre droit pénal.La réforme que nous suggérons à cet effet tend à offrir un maximum de protection à l’individu sans toutefois aller contre les intérêts de la justice.Il nous semble parfaitement illogique d’attendre jusqu’à l’enquête préliminaire pour lui accorder une protection dont il jouira lorsqu’une mise en accusation formelle aura été lancée contre lui.Celui qui a la conscience claire n’a sans doute nul besoin d’invoquer les différents moyens de protection que cette réforme veut lui fournir.Le futur accusé au contraire a droit à ce que la protection qui lui sera subséquemment accordée par notre droit pénal ne soit pas rendue illusoire par une sorte d’avant-procès dont l’enquête du coroner servirait de justification.a) La représentation Toute personne à un procès civil ou criminel a le droit d’être représentée par avocat.Le droit à la représentation est fondamental, car on ne peut exiger du commun des mortels une connaissance totale des règles juridiques et surtout des dispositions de la loi sur la preuve et la LA LOI DES CORONERS 275 procédure.Il est évident que théoriquement un simple témoin n’a nul besoin d’être représenté puisque le juge est garant de la légalité des questions qui lui sont posées.Donc, permettre la représentation d’un témoin à l’enquête du coroner semble, diront certains, inutile sinon franchement nuisible aux intérêts d’une justice administrative.L’article 34 de la loi actuelle ne donne aucun droit à la représentation par procureur, mais souligne simplement que le coroner peut, à sa discrétion, permettre au témoin d’être représenté.Il s’agit là d’une fausse distinction.Si, en effet, en théorie juridique celui qui comparaît à l’enquête du coroner n’est qu’un simple témoin, il est déjà peut-être en fait un futur accusé en puissance, un prévenu sur lequel pèsent les soupçons de la police et de la justice.Il est indispensable que cette personne ait un droit formel, dans tous les cas, à faire appel à un avocat ou procureur pour défendre ses droits d’autant plus qu’il s’agit en l’espèce d’une juridiction administrative utilisant certains des pouvoirs proprement judiciaires.Le secours d’un avocat offre une meilleure garantie pour la protection des libertés individuelles.Si le témoin a le droit à la représentation, il faut également par voie de corrélation permettre à son procureur de contre-interroger les autres témoins d’une part et de demander d’autre part l’audition de témoins supplémentaires jugés utiles.Ainsi, l’on permettra à celui qui n’a rien à se reprocher d’écarter dès l’enquête du coroner les soupçons qui peuvent peser contre lui, ou tout du moins de contredire la version proposée par le représentant du procureur général.Ce droit à l’interrogatoire se doit d’être un droit véritable et non une faculté soumise à la permission du coroner (art.36).Il y a intérêt à ce que la 276 JEAN-LOUIS BAUDOUIN lumière se fasse le mieux possible dès l’enquête sur toutes les circonstances de la mort de la victime.Dans la loi actuelle le représentant du procureur général, c’est-à-dire, en fait un procureur de la Couronne, a le droit d’interroger et de contre-interroger tous les témoins.L’État, représentant de la société, a évidemment un intérêt direct dans l’enquête du coroner et c’est, semble-t-il, la raison fondamentale pour laquelle la loi lui a donné ce pouvoir qui présente cependant, à notre avis, beaucoup plus de désavantages pratiques que d’utilité.En effet il permet au procureur de la Couronne qui sera peut-être, dans un procès pénal éventuel, partie à l’action contre le témoin devenu accusé, d’obtenir une sorte de « répétition générale » avant le procès, de connaître les faiblesses, les points obscurs, les contradictions dans les témoignages de personnes qui pourront être appelées au procès.Il ne nous semble pas conforme aux intérêts de la justice pénale telle quelle existe chez nous à l’heure actuelle de donner automatiquement au procureur de la Couronne ce droit à 1 interrogatoire des témoins.C’est pourquoi nous proposons que ce droit de contre-interrogatoire et d’interrogatoire en chef soit, comme c’est le cas pour l’avocat du témoin dans la présente loi, soumis à l’approbation et à la permission du coroner.Ce magistrat pourra en effet juger mieux que tout autre si l’interrogatoire du témoin par le représentant du procureur général a pour but d’éclairer certains aspects de l’enquête ou si, au contraire, il n’a comme raison que de permettre de soutirer certains renseignements pour la conduite du futur procès.Il convient en effet de laisser la direction de l’enquête au coroner lui-même, de garder son caractère inquisiteur et de ne pas le transformer en magistrat-arbitre, servant LA LOI DES CORONERS 211 indirectement à l’expérimentation des chances de réussite d’une future poursuite au criminel.b) La protection de la Cour Il est un principe fondamental du droit pénal anglo-saxon, que nul n’est tenu de s’accuser lui-même {Nemo tenetur seipsum accus are).Le droit des États-Unis (5 e amendement à la Constitution), donne le droit à toute personne de refuser de répondre aux questions posées en justice si ces réponses peuvent tendre à l’incriminer.Notre Code de Procédure Civile dans son article 331 9 contient une disposition presque identique; cependant, dans notre droit pénal, un tout autre système de protection est accordé au témoin.Celui-ci doit répondre même si les réponses aux questions posées peuvent l’incriminer mais il conserve la faculté de demander la protection de la Cour.Rien de ce qu’il pourra dire alors ne pourra être retenu en preuve contre lui10.Ce système semble, tout compte fait, préférable au premier parce que beaucoup plus conscient des intérêts immédiats de la justice et de la découverte de la vérité.Son seul défaut tient à ce que la protection qu’il accorde est souvent illusoire.Les renseignements que pourra obtenir la Couronne ou la police à la suite de l’interrogatoire pourront servir indirectement contre le témoin.Nous suggérons qu’à l’enquête du coroner, le témoin ait le droit de se prévaloir de cette protection du tribunal sans toutefois, comme dans un procès pénal véritable, être obligé d’en faire expressément la demande.La protection automatique de la Cour offre l’avantage d’éviter qu’un témoin ignorant de ses droits, ou non représenté 278 JEAN-LOUIS BAUDOUIN par procureur, ne puisse s’incriminer sérieusement par simple ignorance de cette règle juridique.Il nous semblerait contraire à l’esprit de l’institution du coroner de permettre au témoin de ne pas répondre.Ce serait paralyser l’administration de la justice et forcer souvent le coroner à dresser indirectement un procès-verbal de carence.c) Le droit de détention La loi actuelle crée un régime tout à fait exceptionnel par rapport au régime de droit commun en matière de détention.Le Code Criminel pose des limites très sévères au droit de détention d’un individu non encore accusé ou contre lequel un mandat d’arrestation n’a pas encore été émis.Or la loi du coroner permet à ce dernier, avec ou sans mandat, d’ordonner avant ou pendant l’enquête la détention de tout témoin « qui, dans son opinion, peut refuser ou négliger d’assister à l’enquête » (art.38).Notons tout de suite qu’aucune limite de temps n’est prévue et qu’ainsi, comme ce fut le cas récemment, un individu peut être détenu pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois sans qu’aucune accusation formelle ne soit portée contre lui.En pratique cette détention dure le temps qu’il faut à la police pour lui permettre d’obtenir du témoin les renseignements utiles et les preuves qui pourront servir contre lui au cours du procès pénal.S’il est vrai qu’il faut songer à l’intérêt de la justice, il est également vrai que le régime actuel est en opposition avec les principes fondamentaux de notre démocratie.Il est impensable que l’on puisse détenir ad libitum un individu simple témoin, rappelons-le, dans l’unique but de tenter de lui soutirer des renseignements.Alors que ces textes à caractère exception- LA LOI DES CORONERS 279 nel auraient dû, par le fait même de leur existence, motiver une interprétation restrictive, c’est au contraire d’une manière fort large qu’ils semblent avoir été appliqués en pratique.Une très sérieuse réforme s’impose sur ce point précis.Deux cas peuvent se présenter.a) Arrestation avant l’enquête: Il nous semble contraire aux droits de l’homme qu’un individu puisse être arrêté avant la tenue de l’enquête et détenu par la police pendant un temps illimité.C’est pourquoi nous suggérons que le mandat d’arrestation dans ce cas soit limité à trois jours.Si le coroner tient son enquête dans ce délai, la validité du mandat se trouvera prolongée pendant toute la durée de l’enquête à condition qu’elle ne dépasse pas huit jours.En pratique donc aucune personne, sous réserve des précisions que nous apporterons par la suite, ne pourra être détenue plus de 11 jours complets en vertu d'un mandat du coroner.b) Arrestation pendant l’enquête: Il est normal que si au cours de l’enquête, le coroner se rend compte que de graves soupçons pèsent contre un des témoins, il puisse le faire détenir pendant l’enquête pour assurer sa comparution.Dans ce cas la validité du mandat ne devra pas non plus dépasser huit jours.Il se peut cependant qu’en raison de la technicité de l’enquête, de la difficulté de l’affaire, le coroner soit obligé de dépasser cette période de huit jours ou même d’ajourner l’enquête sine die.Dans un tel cas il faut tenir compte de deux facteurs: d’une part l’intérêt de la justice qui ne doit pas en principe subir une limitation par le 280 JEAN-LOUIS BAUDOUIN simple écoulement du temps et d’autre part l’intérêt de l’individu et la protection de sa liberté physique.C’est pourquoi nous suggérons que si l’enquête est ajournée ou se prolonge plus de huit jours, le coroner puisse continuer à faire détenir le témoin mais seulement en vertu d’un nouveau mandat émis par un juge des Sessions de la Paix à la demande du coroner et pour raisons jugées valables.L’intervention d’une Cour de Justice nous semble la meilleure garantie possible contre les abus du droit de détention.Enfin, pour compléter ces dispositions, la détention ne pourra être faite qu’en vertu d’un mandat régulier émis par le coroner lui-même et le prévenu devra être confié au shérif et détenu à la prison commune et non dans les cellules de la police.d) Le droit au cautionnement: Notre droit pénal prévoit que, quelle que soit la gravité du crime dont une personne est accusée, celle-ci peut toujours demander à un juge d’être libérée sous caution.Le juge décide alors suivant certains critères (gravité de l’accusation, dossier, âge et santé de l’accusé, etc.) si oui ou non il doit accorder la requête.Dans la loi du Coroner actuelle (art.38) ce dernier peut admettre un témoin à caution mais rien ne donne droit à celui-ci de demander sa libération provisoire.Il est nécessaire à notre avis de donner ce droit au témoin, de permettre au coroner de fixer le montant du cautionnement et de réserver, dans les cas où la libération sous caution serait refusée au témoin, un droit d’appel de piano devant un juge des Sessions de la Paix. LA LOI DES CORONERS 281 Il faut en effet éviter à tout prix une détention préventive, illimitée et discrétionnaire, basée sur un simple soupçon de culpabilité.Le témoin à l’enquête du coroner ne doit pas se trouver dans une situation plus défavorable qu’un accusé et doit surtout pouvoir compter sur un éventail étendu de recours contre une détention arbitraire ou un refus non motivé de libération sous caution.Enfin, quant à la tenue de l’enquête elle-même, nous suggérons qu’elle ait lieu dans tous les cas à huit clos et cela pour deux raisons principales.La première est une raison juridique.L’enquête du coroner n’est pas un procès ni même une véritable instance judiciaire.C’est une enquête quasi-administrative et il nous semble utile à son bon fonctionnement de ne pas en étaler aux yeux du grand public la marche et le développement.Le huit clos n’effecte en rien, puisqu’il ne s’agit pas d’un procès, le principe démocratique de la publicité des débats judiciaires.En second lieu, permettre la publicité de l’enquête du coroner est à notre avis, affecter considérablement les droits d’un futur accusé.Les moyens d’information dont dispose notre monde moderne, permettent au public de « pré-juger » parfois dès la tenue de cette enquête de l’éventuelle culpabilité de tel ou tel individu.Comment espérer, après cela, trouver douze jurés impartiaux, s’il y a procès, alors que chacun d’eux aura pu lire dans les journaux, entendre à la radio ou à la télévision, des déclarations des témoins?Ce serait rendre illusoire ou tout au moins peu efficace tout système de protection des droits d’un futur accusé.Telles sont brièvement les grandes lignes du système de réforme que nous proposons.Nous avons voulu éviter de suggérer un système plus révolutionnaire qui aurait consisté dans notre droit à introduire l’institution d’une 282 JEAN-LOUIS BAUDOUIN sorte de juge d’instruction ou de juge chargé de suivre la preuve en remplacement du coroner.La rigidité, parfois même l’archaïsme de notre droit pénal actuel ne le permettait pas.L’enquête du coroner doit rester dans un cadre de justice administrative, mais l’on doit éviter, si notre système démocratique n’est pas illusoire, que dans certains cas cette justice administrative ne puisse servir de justification à une transgression légale des libertés fondamentales des citoyens.NOTES 1.Le présent article est un résumé des grandes lignes du projet de réforme soumis par l’auteur à la Commission Juridique de la Ligue des Droits de l’Homme et présenté au Procureur-Général de la province de Québec le 9 décembre dernier.2.Statuts Refondus du Québec 1941 chapitre 22 tels qu’amendés par les lois suivantes: 6 Geo.VI ch.17; 10 Geo.VI, ch.16; 12 Geo.VI ch.17; 14 Geo.VI ch.54; 506 Eliz.II ch.25; 8-9 Eliz.II ch.41.3.« Loi des enquêtes sur les incendies » Statuts Refondus du Québec 1941 chapitre 150, telle qu’amendée par 8 Geo.VI ch.27; 13 Geo.VI ch.51.4.«De Officio Coronatoris» 4 Ed.I ch.2.5.Ile du Prince-Edouard: 6 El.II, ch.10; Nouvelle-Ecosse S.N.S.1960, ch.6; Nouveau-Brunswick R.S.N.B.1952 ch.41; Ontario R.S.O.1960 ch.69; Manitoba R.S.M.1954 ch.46; Saskatchewan R.SB.1953 ch.106; Alberta R.S.A.1955, ch.62; Colombie-Britannique R.S.B.C.1960 ch.78.6.Article 2: «Il est loisible au lieutenant-gouverneur en conseil de nommer un coroner pour chaque district de la province.» 7.Article 1$-.«Le verdict doit dans tous les cas déclarer s’il y a eu crime ou non.S’il y a eu crime, la personne ou les personnes qui en sont tenues responsables doivent être mentionnées, s’il y a possibilité de le faire et les frais qui constituent ce crime doivent être indiqués au complet.» 8.Article 26.9.« Le témoin n’est pas tenu de répondre aux questions qui lui sont faites, si ses réponses peuvent l’exposer à une poursuite criminelle.» 10.« Loi sur la Preuve au Canada » Statuts Révisés du Canada 1952 chapitre 307 article 5. LES ECRITS DU CANADA FRANÇAIS VOLUME No 1 JEAN-LOUIS GAGNON — La fin des haricots (Nouvelle).PAUL TOUPIN — Souvenirs pour demain (Essai).ANDRÉ LANGEVIN — L’homme qui ne savait plus jouer (Conte).MARCEL RAYMOND — Tchekov (Étude littéraire).ROBERT ELIE— L’Étrangère (Théâtre).VOLUME No 2 ROGER DUHAMEL —- La Politique étrangère du Canada (Étude historique).HÉLÈNE J.GAGNON — Saudades (Poèmes).ROLAND LORRAIN — Danseurs en mer (Récit).MARCEL DUBÉ — Zone (Théâtre).VOLUME No 3 JEAN SIMARD — Un départ (Conte).MICHEL BRUNET — Trois dominantes de la pensée canadienne-française (Essai).ROLAND GIGUÈRE — Lieux exemplaires (Poèmes).GILLES MARCOTTE — Saint-Denys-Garneau (Étude littéraire).VOLUME No 4 ANNE HÉBERT — La Mercière assassinée (Télé-théâtre).MARCEL DUBÉ — Florence (Télé-théâtre).YVES THÉRIAULT — Le Samaritain (Radio-théâtre).MURIEL GUILBAULT et CLAUDE GAUVREAU — Le Coureur de Marathon (Radio-théâtre). VOLUME No 5 MAURICE TREMBLAY — Réflexions sur le nationalisme (Essai).HUBERT AQUIN — Les Rédempteurs (Récit).ANDRÉ LAURENDEAU — La Vertu des chattes (Théâtre).GUY FRÉGAULT — Les Finances de l’Église sous le régime français (Étude).MARIE-CLAIRE BLAIS — Poèmes.JACQUES GODBOUT — La Chair est un commencement (Poème).SAINT-DENYS-GARNEAU — Lettres à Jean Le Moyne.VOLUME No 6 FRANÇOIS MOREAU — Les Taupes (Théâtre).JEAN-LOUIS ROUX — Jardins du Palais-Royal.ELOI DE GRANDMONT — Chacun sa drôle de vie ( Contes).GILLES DELAUNIÈRE — Un homme de trente ans (Récit).PATRICK STR ARAM — Tea for one (Nouvelle).OLIVAR ASSELIN — Trois textes sur la liberté et la guerre.VOLUME No 7 JEAN LE MOYNE — Saint-Denys-Garneau, témoin de son temps (Essai).CLAUDE JASMIN — Et puis tout est silence (Roman).ANNE HÉBERT et FRANK SCOTT — La Traduction, dialogue entre l’auteur et le traducteur.JULES FOURNIER — Souvenirs de prisons. VOLUME No 8 MARCEL RIOUX — Visions tragiques et optimistes de l’histoire (Essai).ROGER FOURNIER — Trois contes.RÉAL BENOÎT — Rhum Soda, Rhapsodies antillaises (Récit).ALFRED DESROCHERS — Poèmes.PIERRE CHARBONNEAU — La Couronne, essai sur les Canadiens français et la démocratie.Les Mémoires de Pierre de Sales Laterrière et de ses traverses (Texte ancien I).VOLUME No 9 GILLES DELAUNIÈRE — L’Auberge des Trois Lacs (Nouvelle).LOUIS-MARCEL RAYMOND — Éloge de Saint-John Perse (Ettide littéraire).ANDRÉ-PIERRE BOUCHER — Mon frère l’esseulé (Nouvelle).NAIM KATTAN — D’un monde à l’autre (Souvenirs).PIERRE VADEBONCŒUR —¦ Projection du syndicalisme américain.Mémoires de Pierre de Sales Laterrière (Texte ancien 11).VOLUME No 10 JEAN HAMELIN — Les occasions profitables (Roman).ROBERT ELIE — Poèmes.HÉLÈNE-J.GAGNON — La Chine aux Chinois (I).ANDRÉE THIBAULT — Ma sœur (Nouvelle).RÉAL BENOÎT — Mes voisins (Nouvelle). VOLUME No 11 ANDRÉ LAURENDEAU — Deux femmes terribles (Théâtre).GUY FRÉGAULT — Politique et politiciens au début du XVIir siècle.SUZANNE PARADIS — Aux portes de la haine (Poèmes).HÉLÈNE-J.GAGNON — La Chine aux Chinois (II).VOLUME No 12 LÉON DION — Opinions publiques et systèmes idéologiques.GÉRARD BESSETTE — Deux nouvelles.CHARLES SOUCY — Trois nouvelles.FRANÇOISE CHOLETTE-PÉRUSSE — Chronique d’une enfance (Nouvelle).ALICE POZNANSKA — Les Solitudes humaines (Nouvelles).MINOU PETROWSKI — La cloison (Nouvelle).VOLUME No 13 EVA KUSHNER — L’Évolution des symboles dans la poésie de Pierre Emmanuel (Essai).PIERRE TROTTIER — Le Retour d’Œdipe (Poème).GUY DÉSILETS — Cap aux Antilles (Récit).THÉRÈSE THIBOUTOT — La Femme du ministre (Nouvelle).PIERRE DE LIGNY BOUDREAU — Le Dauphin octogénaire (Nouvelle).LOUIS RIEL — Journal de prison. VOLUME No 14 EUGÈNE CLOUTIER — Le Dernier Beatnik (Théâtre).GILLES DEROME — Qui est Dupressin?(Théâtre).FRANÇOIS BARCELO — Cretons bouillants et autres nouvelles.MARIE-CLAIRE BLAIS — Les Voyageurs sacrés ou «l’invraisemblable Instant» (Poème).ADÈLE LAUZON — Cuba (Reportage).ANDRÉ MAILLET — L’affaire du Plat du Chat (Nouvelle).VOLUME No 15 ANDRÉ LAURENDEAU — Marie-Emma (Télé-théâtre).GÉRARD BERGERON — La Guerre froide (Essai).MINOU PÉTROWSKI — Un Été comme les autres (Roman).JEAN-MARIE COURTOIS — Histoire de rat (Conte).PAUL BEAULIEU — Katherine Mansfield (Étude littéraire).MONIQUE BOSCO — Poèmes.VOLUME No 16 ANNE HÉBERT — Le Temps sauvage (Théâtre).ROLAND GIGUÈRE — Adorable Femme des Neiges — L’Immobile et l’Éphémère (Poèmes).GILLES MARCOTTE — Essai sur le roman canadien- français.ANDRÉ BELLE AU — Trois nouvelles.FERNAND OUELLETTE — Le Soleil sous la mort (Poèmes).CLAIRE TOURIGNY — La Crue (Théâtre). Achevé d’imprimer les Ateliers de la Librairie Beauchemin Limitée à Montréal, le troisième jour de février mil neuf cent soixante-quatre.Imprimé au Canada Printed in Canada I
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