Écrits du Canada français, 1 janvier 1964, No 18
[Uf+r Ptbliotfjèquejfëationak bu Québec DUCANAD FRANÇAIS Robert Elie: Le silence de la ville,/p.12; La place publique/p.Marc Lescarbot; Les Muses de la Nouvelle France/p.267 7 Maurice Tremblay; Société moderne, Société de masse/p.241 Ernest Gagnon: L'art africain/p.77 POESIE Jean-Pierre Lefebvre; Le temps que dure l'avenir/p.221 André Major: Poésie?/p 87 NOUVELLES * Paul Chamberland : Dans un automne à nous/p.129 Rossel Vien : Voyage sans suite/p, 147 r BIBLIOTHEQVE # MINT=5VLPICE«ontpvJ ¦rrc—T—^T- librairie deo: ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE -les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00 L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur : Claude Elurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall Montréal 1 ECRITS DU CANADA FRANÇAIS XVIII 1964 MONTREAL Tous droits réservés, Ottawa, 1964 (c) Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1964 SOMMAIRE ROBERT ÉLIE Le Silence de la ville (Théâtre) .12 La Place publique (Théâtre) .27 ERNEST GAGNON L’Art africain (Etude) .77 ANDRÉ MAJOR Poésie ?.87 LISE BOURGET La Spirale (Nouvelle) .119 PAUL CHAMBERLAND Dans un automne à nous (Nouvelle) .129 ROSSEE VIEN Voyage sans suite (Nouvelle) .147 JEAN-PIERRE LEFEBVRE Le Temps que dure l’avenir (Poème) .221 MAURICE TREMBLAY Société moderne, société de masse (Essai) .241 MARC LESCARBOT Les Muses de la Nouvelle France (Théâtre) 267 ROBERT ÉLIE LE SILENCE DE LA VILLE LA PLACE PUBLIQUE THÉÂTRE ROBERT ÉLIE — Né en 1915, a publié ses premiers essais et poèmes dans la Relève en 1936.Il a collaboré à d’autres revues et journaux avant d’écrire La Lin des songes, un roman, qui lui méritait le Prix David de littérature en 1950.Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Montréal de 1956 à 1961.Depuis, conseiller culturel près la Délégation du Gouvernement du Québec à Paris. LE SILENCE DE LA VILLE PERSONNAGES LA FILLE, 20 ans.LE CHEF, 3 5 ans.LE PÈRE, 50 ans.L’AMI, 50 ans.PREMIER GARDE DEUXIÈME GARDE Décors très simples : draperies et quelques objets disposés, si possible, sur un plateau tournant.Sur une face, salle du palais du Chef : fenêtre à gauche, fauteuils, porte à droite.Sur Vautre face, salon de Vappartement du Père : buffet à gauche, table au centre, fauteuils, porte à droite.Si Von ne dispose pas d’un plateau tournant, il suffira d’un moment d’obscurité entre les deux scènes pour modifier le décor. SCÈNE PREMIÈRE Le Chef est devant la fenêtre.Le Premier Garde est tourné vers lui.Le Deuxième Garde se tient immobile.La Fille est à droite, tournée vers la salle.LE CHEF Je n’aime pas le silence de cette ville.PREMIER GARDE Vous êtes le maître du silence.LE CHEF Non, cette ville dort trop bien.PREMIER GARDE Elle vous craint et elle n’a jamais mieux obéi.LE CHEF Il se retourne et s’approche du Premier Garde.C’est devenu une habitude et chacun fait ses courbettes en pensant à autre chose.PREMIER GARDE Vous n’aurez qu’un ordre à donner pour qu’ils accourent tous sur cette place.LE CHEF Il revient à la fenêtre et il dit avec une colère à peine contenue : Je n’aime pas ce silence.Non, je n’aime pas cette paix. 14 ROBERT ÉLIE la fille, elle éclate de rire.Ils s’ennuient, les pauvres, et tu t’ennuies ! La mort gagne le maître comme ses esclaves.LE CHEF Tais-toi.ils vont se réveiller, tu verras.PREMIER GARDE, à la fille.Aujourd’hui, nous en avons pendu trois.la fille, ironique.Il y a deux mois, on en pendait vingt par jour.PREMIER GARDE Il y avait vingt mille personnes sur cette place, des ouvriers, des femmes, des fonctionnaires et même des enfants.la fille, au chef.Et personne n’a crié : "Vive le Maître !” comme au temps où tu leur faisais peur.Je te le dis ils s’ennuient, tu les ennuies.le chef, il s’approche de la Fille.Tais-toi.LA FILLE Tu as peur ! LE CHEF Je n’ai jamais eu peur.LA FILLE Tu as peur de l’ennui parce que c’est la mort, un tout petit peu la mort.LE CHEF D’une main, il lui saisit un bras, et de l’autre, il lui serre la nuque et l’oblige à regarder vers la salle.Il ricane en disant.: Tous mes esclaves ne sont pas morts ! N’est-ce pas que tu n’es pas tout à fait insensible à ma force ? LE SILENCE DE LA VLLLB 15 Elle rit.Il la fait se retourner vers lui et il la frappe.Elle s’éloigne et rit encore.LA FILLE Je n’ai pas peur.Bien sûr que je suis vivante, un tout petit peu vivante.LE CHEF Je te ferai crier et tu ramperas à mes pieds.LA FILLE Je crierai, mais je ne demanderai pas grâce.Et quand tu auras assez frappé, tu me demanderas pardon et tu lécheras mes plaies, comme un chien.LE CHEF Je te tuerai, chienne.la fille, elle rit aux éclats.Et il n’y aura plus que le silence de la ville, et ces deux imbéciles qui te diront que tu es le maître du néant.le chef, aux gardes.Sortez ! (Dès qu’ils sont partis, il s’approche de la Fille, lui tord les poignets, l’oblige à s’agenouiller, puis il la laisse tomber.) Tu vois bien que tu m’obéiras.la fille, elle se relève lentement et sourit.Tu as peur.LE CHEF Il se retourne, furieux, mais, se ressais-sant, il hausse les épaides.Va-t’en.LA FILLE Tu veux que je m’enferme dans ma chambre, mais laisse-moi donc sortir de cette prison.Je n’aime pas les lâches. 16 ROBERT ÉLIE LE CHEF Il appelle les gardes qui arrivent aussitôt.Au Deuxième Garde : Conduisez-la dans sa chambre.(Ils sortent.Au Premier Garde :) Il faut réveiller cette ville.PREMIER GARDE Nous lâchons les motards ?LE CHEF Ils ne font même plus peur aux enfants et ils font rire cette fille.Non, il faut plus de subtilité, les rejoindre jusque dans leurs rêves.Ils ont si bien appris leurs leçons qu’ils se croient innocents comme des enfants soumis.Il faut leur rappeler qu’ils ne seront jamais assez soumis pour se croire innocents.PREMIER GARDE Il faudrait une petite révolte bien localisée, prévue jusque dans le moindre détail ?LE CHEF Vous avez pendu les derniers résistants.Ils étaient même faux.(Songeur) Il faudrait .peut-être, oui, faudrait-il choisir chaque jour une seule victime, toujours parmi ceux qui n’ont jamais désobéi, à qui personne ne peut imaginer la moindre mauvaise pensée.(Il sourit, puis, comme s’il avait trouvé :) Où habite le père de cette fille ?PREMIER GARDE Dans le quartier des fonctionnaires de sixième catégorie.LE CHEF Un quartier tranquille ?PREMIER GARDE Il n’y en a pas qui nous cause moins d’ennuis. LE SILENCE DE LA VILLE 17 LE CHEF Et son père que fait-il ?PREMIER GARDE Il est instituteur.LE CHEF Allez la chercher.(Le garde sort; le chef s’approche de la fenêtre.) Une fille, une putain .C’est cela ma ville, ma ville, et je la pare comme une courtisane et je veux qu’elle prévienne le moindre de mes désirs .Mes désirs ?.Mon désir, est-ce possible ?Serait-elle muette comme ses pierres ?Ah ! non, elle se réveillera, elle m’écoutera .Les deux gardes arrivent avec la Fille.LE CHEF A la Fille qui le regarde avec ironie.Je vais réveiller cette ville.Chaque nuit, une seule victime, mais chaque fois le plus innocent de mes esclaves.LA FILLE Le plus soumis.LE CHEF Eh ! oui, le plus soumis.LA FILLE Le plus lâche.LE CHEF On verra bien.J’ai choisi la première victime.Dans deux heures, j’irai la chercher et je la conduirai sur la grande place illuminée.Nos soldats réveilleront tous les hommes, les femmes et les enfants pour les amener au spectacle.LA FILLE Et ils bailleront ! Encore une fois la mort ! Il n’y a donc qu’elle dans ton jeu ? 18 ROBERT ÉLIE LE CHEF Il y a la force de mon désir qui joue avec la mort comme avec une bête.Et chacun s’interrogera, reconnaîtra que le plus innocent est encore coupable.LA FILLE Si tu les réveilles, ils auront honte.Comment se croire innocent quand on est esclave de la peur ?LE CHEF Tu vois bien que je suis le maître ! LA FILLE Oui, les esclaves de ta peur.LE CHEF Il faudra bien que j’en finisse un jour avec toi.LA FILLE (Elle le regarde, puis elle détourne la tête.) Il y eut un moment de silence, un moment d’absence, le vide qui vous pénètre à n’en plus finir, comme si tout l’univers s’ouvrait lentement, et il faut attendre pour savoir ce qui vous broiera, rien ou tout.(Elle le regarde à nouveau.) Tu as dit non, tu as crié, et les peureux ont eu peur, et leur peur t’a fait oublier ta peur.Mais, le jour où ils ont commencé à s’ennuyer, une certaine odeur d’absence imprégna l’atmosphère, la rampe de ton guignol ne répandit plus qu’une lumière froide, et il n’y eut rien qu’un pauvre désir, un sale désir.Et plus tu cries, plus il est faux; les balles éclatent dans le vide, ta colère est dérisoire comme tout le reste.le chef, avec aigreur.Un instituteur mourra cette nuit.LA FILLE Ce ne sera pas le premier. LE SILENCE DE LA VILLE 19 LE CHEF Ton père mourra cette nuit.LA FILLE Elle le regarde avec dégoût, mais sans surprise.Tu es un lâche ! LE CHEF Et toi, tu mourras une autre nuit, une prochaine nuit.(Elle se sauve.Il crie:) Gardes! Gardes! Arrêtez-la ! SCÈNE DEUXIÈME Le plateau tourne et apparaît l’appartement du père qui est avec un ami.Ils sont assis.l’ami Pourquoi la plaindre ?Elle est sa maîtresse, elle couche avec la mort.Une vraie .LE PÈRE C’est mon enfant ! Que lui est-il arrivé ?Elle était belle et douce, et elle a grandi sans peur, sans faiblesse, avec une gravité qui étonnait et, parfois, de grands éclats de rire qui faisaient fuir les médiocres.l’ami Elle couche avec la mort.LE PÈRE Que s’est-il passé ?Il y eut cette scène entre nous, la première scène, et elle s’est jetée dans ses bras. 20 ROBERT EUE l’ami Le premier désir, et tout lui fut bon pour l’assouvir.LE PÈRE Le vertige, oui, dans ses yeux, l’effarement.Je lisais mon journal.Sans raison, je l’abaissai et je vis ses yeux qui devaient me fixer depuis un bon moment.Puis, lentement, elle a dit : "Tu me dégoûtes !” (Il se prend la tête entre les mains, puis il se redresse.) Le matin encore, elle m’embrassait et me souriait comme l’enfant que j’avais toujours connue.l’ami Le soir, elle ne te pardonnait pas ta fidélité, ton courage d’homme.LE PÈRE Le soir, elle était une femme avec un coeur qui veut tout.l’ami Avec un coeur avide qui ne veut rien se refuser.LE PÈRE Tous les coeurs ne sont-ils pas avides ?La résignation n’est bonne que pour les médiocres.l’ami Mais il fallait attendre, consentir à chaque instant, en épuiser la substance.(Il le regarde avec sévérité.) C’est trop facile de se jeter dans le vide.Il faut plus de courage pour relier un instant à un autre, vaincre ainsi la mort qui ne pourra plus dénouer cette oeuvre de notre vie, qui ne pourra que l’achever.LE PÈRE Elle a dit : "Tu me dégoûtes !” Je m’abandon- LE SILENCE DE LA VILLE 21 nais au cours du temps, d’instants qui ne se reliaient pas les uns aux autres, et tout à coup je la regardai, lui offrant le regard de l’absence, un instant après l’autre, sans raison, le tic-tac de la mort, une existence sans projet, sans passion.l'ami Et chaque matin, tu te levais pour enseigner les petits, et tu faisais de ton mieux.Ils t’aimaient parce que c’était les aimer que de leur bien montrer à écrire et à compter.LE PÈRE C’était mon métier qui m’assurait la paix et la tranquillité.Ah ! non, je ne donnais rien pour rien, et il est si facile de se faire aimer des enfants quand on ne leur demande que de bien savoir leurs leçons.l'ami Que pouvais-tu demander de plus ?LE PÈRE Surtout pas de m’aimer ! Il aurait fallu détourner leurs regards du mien, les habituer à une autre lumière, celle de leur désir.On frappe.Les deux hommes s’interrogent du regard.Le Père va ouvrir tandis que l’Ami se lève et vient se placer près de la table qui occupe le centre de la pièce.La Fille entre.LE PÈRE Toi ! File entre sans répondre, regarde l’Ami qui ne la salue pas.l'ami Que venez-vous faire ici ? 22 ROBERT ÉLIE la fille, elle montre son Père.J’ai à lui parler.l’ami Vous en avez assez de voir danser les pendus au bout de leur corde ?le père, à P Ami.Laissez-nous seuls, je vous en supplie.U Ami hausse les épaules, s’approche du Père, lui serre la main et sort.Pendant ce temps, la Fille examine attentivement les objets de la pièce.LE PÈRE Tu vois, rien n’a changé.(Elle s’approche du buffet et prend dans ses mains un porte-portrait qui contient la photo d’une jeune femme.) Ta pauvre mère.LA FILLE Elle se retourne vivement et rit avec aigreur : Je l’ai tuée ou tu l’as tuée.LE PÈRE Ne dis pas cela.la fille, elle scmrit.Ça n’a aucune importance .On tue toujours quelqu’un parce qu’il faut bien en finir avec l’enfance.LE PÈRE Tu n’en as pas fini, oh ! non ! la fille, un ricanement Il me reste encore à tuer mon père.Quelle bonne fille je suis ! LE SILENCE DE LA VILLE 23 LE PÈRE Pardonne-moi.J’ai compris, mais il était trop tard.LA FILLE Vous avez compris que votre fille n’était qu’une.LE PÈRE Tais-toi.Tu es mon enfant, aie pitié de mon enfant.LA FILLE Il n’y a plus que la mort, ou l’ennui qui est la véritable agonie.LE PÈRE Il y a la pitié.LA FILLE Elle sourit presque avec doucetir et dit couime pour syexcuser.C’est bien peu de chose.LE PÈRE La compassion.LA FILLE Chacun meurt seul.LE PÈRE Etre ensemble, quand même ce ne serait que d’un instant à un autre, juste l’aventure de deux brefs instants, et la mort ne peut plus rien contre cette petite victoire sur le temps.la fille, elle regarde la photo de sa mère.Tu étais absent quand elle est morte, tu n’as pas compati.LE PÈRE Je ne savais pas aimer.LA FILLE Et tu as appris ? 24 ROBERT ÉLIE LE PÈRE Quand tu as voulu choisir la mort, dans toute la force du premier instant où tu es sortie de l’enfance.LA FILLE Quand j’en eus fini avec mon enfance ! LE PÈRE J’ai laissé partir l’enfant et je n’ai pas reconnu la femme.LA FILLE Il n’y eut pas de femme.Après l’enfance, ce fut la mort, les amours avec la mort.LE PÈRE Maintenant, je te reconnais.Tu es cette femme qui fut mon enfant.Tu vis, tous ces objets se mettent à parler parce que tu es revenue .Il te faut encore affronter la mort.LA FILLE Oh ! je la connais bien.Elle m’a prise d’un coup, violée, déchirée, et c’est irréparable.LE PÈRE Non, elle est devant nous.Nous nous parlons sans haine, nous sommes ensemble, elle ne peut être avec nous.la fille, radoucie.Elle est bien près de nous.LE PÈRE Je le sais.la fille, surprise.Tu le sais ?LE PÈRE J’ai dressé un piège.Dix amis très sûrs attendent le monstre avec moi et dès qu’il viendra dans cette partie de la ville, il sera tué. LE SILENCE DE LA VILLE 25 la fille, avec exaltation.C’est vrai ?Mais tu es sûr de ton plan ?rusé, tu sais.LE PÈRE Notre patience le trompera.LA FILLE C’est vrai qu’il ne se doute de Tu vois.LE PÈRE rien.la fille, après un silence.Il doit venir bientôt.Il te l’a dit ?LE PÈRE Il est LA FILLE Comme toujours, avec ses hommes qui fouilleront les maisons sur son passage.LE PÈRE Vient-il ici ?Oui.Il mourra ! LA FILLE lf père, avec joie.LA FILLE Tes amis seront déjà en prison.LE PÈRE Il aime choisir lui-même ses victimes et leur annoncer leur supplice.LA FILLE Oui il frappera à cette porte, mais deux hommes le précéderont.le père, il s’approche de la table.Je n’aurai qu’à avancer le pied sous la table pour tout faire sauter. 26 ROBERT EUE Bruits de motos, freins, etc.Il la prend aux épatdes : Sauve-toi et pardonne-moi.la fille, elle le regarde, les larmes aux yeux.Merci.Bruit de pas dans l’escalier.On frappe à la porte.La Fille s’agenouille, prend la main de son père et la baise.Elle se relève et se dirige aussitôt vers la porte tandis qu’il se place devant la table.Elle ouvre.Les deux gardes se précipitent dans la pièce et dirigent leurs mitraillettes vers le Père et la Fille qui, après un bref instant, se regardent en souriant.Le Chef entre à son tour, triomphant.Il se tourne vers la Fille, puis vers le Père, qui l’ignorent.Subitement le Père avance le pied sous la table.Aussitôt, les lumières s’éteignent et le rideau s’abaisse.Rideau LA PLACE PUBLIQUE PERSONNAGES LE FOU ET LA FOLLE Ils sont jeunes et beaux et leurs costumes ont le charme des dessins d’enfants.Lui est grand et d’une force exceptionnelle ; elle, frêle et d’une grande agilité.L’HOMME, un petit employé, l’image même de la banalité, LA FEMME, grande et forte, LA PROSTITUÉE, L’ANCIENNE STRIPTEASEUSE, LA GRANDE DAME, très digne, l’image même du démodé, LE PHILOSOPHE, cinquantaine dépassée, le front bas ,quelque peu marchand de tapis, LE COMPAGNON DU PHILOSOPHE, jeune, grand et maigre, LE CLOCHARD, LE PRÉSIDENT, LE BANQUIER, LE GENDARME, LE PEINTRE, quarante ans environ, carrure athlétique et très chic, LE MODELE, mannequin de grand couturier, LE RÉALISATEUR, toujours surexcité, comme si l’inspiration ne l’abandonnait jamais, LE JEUNE PREMIER, vingt-cinq ou trente ans et tout à fait nouvelle vague, LA STARLETTE, vingt ans, PREMIER HH et DEUXIÈME HH, jeunes hommes très élégants dans leurs costumes noirs.LE GUITARISTE, L’ASSISTANT-RÉALISATEUR, LE CAMEPvAMAN ET LE CHAUFFEUR. PREMIÈRE PARTIE Une place publiqice dans un quartier pauvre.Il y a deux bancs et, peut-être, un arbre ou une fontaine.Au fond, une vie die maison dont la porte d’entrée est entre dejix boutiques, fleuriste à gauche, alimentation, à droite.Au premier étage, une fenêtre est ouverte.C’est celle de l’appartement de l’Homme et de la Femme qui s’y montreront à la dernière scène.SCÈNE PREMIÈRE Oîiand le rideau se lève, la scène est plongée dans l’obscurité, puis elle s’éclaire peu à peti.Tous les personnages, ou presque, sont en scène.Ils restent immobiles jusqu’à ce que la lumière donne l’impression d’un beau jour d’été.Ils se mettent alors à marcher comme des promeneurs du dimanche.Le mouvement s’accélère.Le guitariste entre avec une chaise, s’assoit à l’avant-scène, à droite, et se met à jojier, transformant la marche en danse.Le Fou et la Folle se font remarquer par leur fantaisie.De temps à 30 ROBERT ÉLIE autre, un réflecteur isole Vun des acteurs qui se livre alors à des mouvements qui caricaturent son personnage.L’Homme et la Fe?nme n’entrent pas dans la ronde.Ils sont à l’avant-scène, à gauche.L’Homme est assis et lit son journal.La Femme fait sa lessive et, plus tard, elle étendra son linge sur un séchoir.La musique change tout à coup, comme si elle annonçait tme proclamation.Tous s’arrêtent et se tournent vers l’Homme qui s’est levé.l’homme, important.Je suis l’Homme.(Il se rassied.) tous, éclats de rire.L’homme ! Mais qu’est-ce que c’est que ça ?l’homme, se relevant, il se frappe la poitrine.Regardez ! C’est ça un homme ! TOUS Et ça fait quoi un homme ?l’homme Ça vit, bon sens ! (Avec éloquence.) Tous les jours, je me lève avec le soleil ou presque.Je lis mon journal et je me rends au bureau.J’additionne, puis je soustrais, puis j’additionne encore, et quand c’est très important, je multiplie ou je divise ! TOUS Ça c’est un homme ! l’homme Tout à coup, je suis fatigué.Il est six heures.Je me précipite sous terre.On me pousse et je pousse, et puis ça marche et ça s’arrête.On me pousse et je LA PLACE PUBLIQUE 31 pousse encore : me voici au grand air et bientôt dans le salon de ma femme.(Il se rassied et ouvre son journal.) TOUS La femme ! la femme, bourrue.L’homme et la femme, bras dessus, bras dessous.On penserait qu’ils sont ensemble et ils se cherchent tout le temps.TOUS Bizarre ! Bizarre ! LA FEMME C’est l’amour, qu’ils disent, et ils en parlent tout le temps.TOUS Que c’est beau l’amour ! Lui, il lit son journal, et elle, elle fait sa lessive.LE PHILOSOPHE C’est l’Homme et la Femme dans leur meilleur moment.LA FEMME Eh ! bien, oui, c’est ça la vie.LA PROSTITUÉE Je ne suis pas d’accord.TOUS Qui es-tu ?LA PROSTITUÉE La grâce.le philosophe, ironique.Et toi, quels sont tes meilleurs moments ?LA PROSTITUÉE C’est quand je vais au cinéma et que Margot la Pudeur pleure. 32 ROBERT ÉLIE tous, inquiets.On l’a offensée ?LA PROSTITUÉE C’est après le premier baiser sur le front.Le garçon est beau et délicat, presque une fille.l’ancienne stripteaseuse Une femme, c’est une idée.(Cris de protestation.) l’ancienne stripteaseuse Vous savez, l’Homme se faisait déjà des idées quand il était seul.TOUS Ça n’existe donc pas ?Le guitariste conclut sur quelques mesures moqueuses.l’ancienne stripteaseuse C’est difficile à dire.Tenez, moi, quand j’étais petite, je me trouvais bien dans mon corps, assez bien pour ne pas y penser.Et puis, un jour, un garçon m’a regardée d’une drôle de façon et je me suis mise au miroir.J’ai pris toutes sortes de poses et j’ai mis toutes ces choses que les hommes ont inventées.Je les enlevais aussi, et le pauvre garçon ouvrait des yeux grands comme ça.Un jour, j’ai fait le jeu devant des dizaines d’hommes avec le même résultat.J’ai fini par me demander ce qu’ils pouvaient bien voir dans ce corps qui me rendait les petits services que l’on peut attendre d’une bonne bête.Je n’ai rien trouvé.Il n’y avait rien et je n’étais plus rien.Je me suis mise à bâiller en scène et l’on m’a jetée dans la rue.C’est plus sombre et les clients ne voient pas que je m’ennuie, mais je ne suis jamais là où je me trouve.C’est à se demander si on existe. LA PLACE PUBLIQUE 33 La Grande Dame s’approche et le guitariste l’annonce avec énergie.LA GRANDE DAME Vous me faites pitié ! Dans le grand monde on vous aurait habituée à plus de réserve.Il ne faut pas tout donner comme ça au premier venu.Se réserver, voilà le secret.Ils se mettent à nous rechercher et ils nous font toutes sortes de propositions.L’enchère commence et il faut avoir l’oeil ouvert.On ne prend que le meilleur, les bijoux surtout, et parfois une petite maison à la campagne et, à l’occasion, un mari un peu fatigué, des enfants mêmes qui continueront le jeu quand on ne pourra plus.C’est ainsi que l’on mène tout son monde.Le guitariste indique par quelques notes qu’il s’agit d’une affirmation sans appel.TOUS Qu’en pense le Philosophe ?LE PHILOSOPHE C’est bien de vouloir ainsi conduire tout son monde, mais l’homme est toujours le plus fort.S’il donne des bijoux, c’est que son compte en banque est rassurant.Le pour-soi rejoint l’en-soi et l’homme garde sa liberté.Et dans son monde, il y a le gendarme, le soldat, le politicien, des hommes qui connaissent bien les chemins du pouvoir.LA PROSTITUÉE Ils ont tous défilé chez moi et aucun ne m’a fait la moindre impression.LE PHILOSOPHE Je sais bien qu’ils se font tous des idées : il faut bien s’amuser ! Les hommes ont inventé la femme 34 ROBERT ÉLIE pour les mauvais jours, mais ils conduisent seuls la politique, les affaires, la guerre.Enfin, THistoire leur appartient.LE COMPAGNON DU PHILOSOPHE Et la métaphysique ?TOUS La mé-ta-phy-si-que ! Racontez-nous ça.LA PROSTITUÉE Il semble avoir vu ça quelque part.TOUS Dans ton lit peut-être ?LA PROSTITUÉE Pourquoi pas ?LE PHILOSOPHE On ne la trouverait plus que là.LA GRANDE DAME Avec l’amour ! Rires et la ronde reprend de plus belle.Le clochard, qui est couché sur le banc, se soulève et crie.LE CLOCHARD La paix ! On ne peut plus dormir ici.TOUS Et toi, qui es-tu ?le clochard, s’asseyant.Le dernier riche.(Rires.) La société me fait vivre, je bouffe tout ce qui reste.TOUS C’est pas beaucoup ! le clochard, s’étirant, il se lève.Ce qui reste, mais c’est tout ! Eux, ils courent toute la journée pour attraper des sous et ils n’ont jamais que des dettes.Le percepteur n’est pas content LA PLACE PUBLIQUE 35 et la dette nationale augmente, surtout dans les pays riches.Moi, je ne vois jamais le percepteur et on ne pense pas à moi quand on fait les moyennes — vous savez ces chiffres qui disent toujours que ça va mal, mais que ça ira mieux.Et personne ne proteste : les chiffres ont parlé, le sorcier des finances n’a rien oublié et tant pis pour les fantaisies de la vie ! Moi, je n’ai pas de dettes, je ne participe pas à la dette nationale, autant dire que je n’existe pas.Mais il y a les vieux chiffons, quelques sous, un morceau de pain, les épluchures d’oignons, enfin les restes.(Regardant son voisin.) Il y a la dette nationale et il y a ça.Est-ce que je n’ai pas pris la meilleure part ?(Rires moqueurs.) une voix Regardez donc ses habits ! LE CLOCHARD Je n’ai jamais froid.une voix Et les repas, parlons-en ! LE CLOCHARD Je n’ai jamais faim.Un p’tit morceau par ci, un p’tit morceau par là, mais jamais de ces fringales qui annoncent l’apoplexie.UNE VOIX Et ton lit, quelle douceur ! LE CLOCHARD Toujours prêt ! Un peu d’ennui, et le rêve m’attend sur ce banc ou au pied d’un mur.(Il bâille et il s’étend sur le banc.) LA GRANDE DAME Si tous en faisaient autant, où irions-nous ? 36 ROBERT EUE LA PROSTITUÉE Comment vivre sans brillants ?LE PHILOSOPHE Et sans jolies filles qui ont froid ?l'homme De bons repas pour une belle mort ! LE PRÉSIDENT De belles idées pour une grande politique ! LE PHILOSOPHE Des voyages dans la lune avant que la terre ne saute.TOUS Vive la dette nationale ! le clochard, se soulevant.La paix ! La paix ! C’est tout ce que je demande.LA GRANDE DAME Il me fait pitié ! LE PRÉSIDENT Le monde tournera bien sans lui.LE CLOCHARD Ah ! oui, qu’il explose tout seul ! LA GRANDE DAME Un anarchiste ! TOUS En prison ! En prison ! LE PRÉSIDENT Gendarme, faites votre devoir.le gendarme, s’approchant du clochard.Venez, il le faut.LE CLOCHARD Il fait trop chaud chez vous et il faut se laver ! LE GENDARME Quelques jours seulement, simple formalité. LA PLACE PUBLIQUE 37 LA GRANDE DAME Il nous coûte cher, ce fainéant.l'homme Une cellule chauffée, pensez donc ! LA GRANDE DAME Même un gendarme pour l’accompagner ! le clochard, sc levant pour suivre le gendarme.Je me contenterais bien des restes.LE PRÉSIDENT Vous n’échappez pas à la dette nationale.La prison coûte cher, l’hôpital aussi, et la fosse commune donc, au prix oû se vendent les terrains ! (Le gendarme entraîne le clochard, que suivent le guitariste, louant une sorte de marche funèbre, et les autres, sauf l’Homme et la Femme.) SCÈNE II l’homme, lisant son journal.Tiens, il a fait le mille en trois minutes ! la femme, elle étend son linge.Qui ça ?l’homme Voyons, Papamovitch ! Ah ! Tiens, tiens ! LA FEMME l’homme LA FEMME Qu’est-ce qu’il y a encore ? 38 ROBERT ÉLIE l’homme Voyons, les H.H.! LA FEMME Ils sont forts, les H.H.Au fait, qu’est-ce que ça veut dire H.H.?l’homme Tu ne sais donc rien ?LA FEMME Pas ces choses là.l’homme Mais c’est important, on ne voit que ça dans le journal.LA FEMME Tu sais, moi, je ne lis pas le journal, je n’ai pas le temps, et puis c’est toujours la même chose.l’homme Mais c’est ça la vie ! Les grands messieurs, les petites dames, les pauvres voitures écrasées .LA FEMME Les grands messieurs, ils sont laids, les petites dames sont maigres à faire pitié, et les voitures, on se demande pourquoi ils en achètent.Tu as déjà eu une voiture, toi ?l’homme Non.LA FEMME Et tu en veux une ?l’homme J’y pense pas.LA FEMME Pourquoi que tu t’intéresses aux voitures écrasées ? LA PLACE PUBLIQUE 39 l’homme Eh ! bien, ça fait des images intéressantes.Regarde, sur quatre colonnes.LA FEMME Et tu trouves ça beau, ces ailes en accordéon, ces crânes fracassés ?l’homme Je ne puis pas dire que je trouve ça beau.Mais quel choc, que je me dis, et je leur vois les yeux sortis de la tête quand ça arrive ! Il y en a des choses là-dedans ! Tiens, ici, à droite, regarde le petit qui est mort.Il a bien huit ans, ou six .LA FEMME Sadique ! l’homme Tu penses que j’aime ça ?LA FEMME Pourquoi que tu regardes ?l’homme Je vois ce que je vois.LA FEMME Moi aussi, je vois ce que je vois.Ta fille par exemple.l’homme Qu’est-ce qu’elle a ta fille ?LA FEMME Elle fait sa petit dame, comme dans ton journal.On dirait un garçon et j’aime pas ça.l’homme Tu veux dire qu’elle devient vicieuse ?LA FEMME Il faut croire que les hommes aiment ça.On ne 40 ROBERT ÉLIE voit que des poupées dans la rue, toutes pareilles.On dirait qu’elles sortent de ton journal quand tu le jettes.l’homme Tu comprends pas.LA FEMME Moi, je comprends pas ?SCÈNE III Le Peintre et son Modèle entrent.L’Homme et la Lemme les regardent.LA FEMME V’ià, le barbouilleur ! l’homme Il a une Jaguar, c’est quelqu’un ! le peintre, an modèle.Il ne veut plus que des cent figures ! LE MODÈLE Ça fait beaucoup de taches ! LE PEINTRE Quelle fatigue ! Les bras étendus pour rejoindre les coins ! LE MODÈLE Tu pourrais te faire aider.Ça se faisait autrefois.LE PEINTRE C’est fini le temps des compotiers et des scènes de bataille ! Tout est dans le coup de pinceau et personne ne jette la peinture comme moi.LE MODÈLE L’art, c’est vraiment pas facile ! LA PLACE PUBLIQUE 41 LE PEINTRE Au travail ! Il lui faut une toile pour demain matin.Aussitôt, un chauffeur en livrée apporte un chevalet, des pots de peinture et une grande toile qu’il dépose presque au fond de la scène, du côté de l’Homme et de la Femme.Le Modèle s’assied sur le tabouret et prend la pose.Le Feintre la regarde, comme s’il allait faire son portrait, et il se met à ]eter de la peinture sur la toile.LA FEMME Je me demande ce qu’elle fait sur son tabouret ?l’homme C’est l’inspiration.LA FEMME S’il lui donnait un petit, ce serait mieux.Elle aurait chance de devenir femme.l’homme Tu es bête ! SCÈNE IV Entrent le Président et le Banquier, suivis de gardes armés de mitraillettes.Ils s’arrêtent à l’autre bout de la scène.LE PRÉSIDENT C’est ici.LE BANQUIER Pas riche ! 42 ROBERT ÉLIE LE PRÉSIDENT Les H.H.voulaient faire sauter la cathédrale, mais j’ai négocié.LE BANQUIER Il doit y avoir beaucoup de monde dans ces taudis.LE PRÉSIDENT Ils se contenteront de deux morts, un homme et une femme.On avertira les autres.(Montrant l’Homme et la Femme.) Ceux-là feront l’affaire.Ils n’ont sûrement aucune importance.la femme, montrant le Président.Qu’est-ce qu’il a à nous regarder comme ça ?l’homme Il n’aime peut-être pas les poupées fragiles.(Le Président s’approche.) LE PRÉSIDENT Madame, Monsieur, je suis le Président.LA FEMME Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?LE PRÉSIDENT Vous habitez ici ?LA FEMME Oui, là, au premier étage, deuxième porte à gauche.LE PRÉSIDENT Merci.LA FEMME Vous venez peut-être pour le gaz ?J’attends depuis deux mois.l’homme Voyons, monsieur est le Président ! LA FEMME C’est important ! LA PLACE PUBLIQUE 43 LE PRÉSIDENT Il y a plus important, chère Madame.LA FEMME Je voudrais bien savoir ce qu’il y a de plus important que de manger.LE BANQUIER Les H.H., par exemple.LA FEMME Faire sauter les maisons, ça vous paraît important ?LE PRÉSIDENT En tous cas, ça fait du bruit ! Mais, soyez sans crainte, nous allons nous occuper du gaz.LA FEMME Vous allez faire réparer les conduites ?LE PRÉSIDENT Avant demain, vous en aurez fini avec vos misères.l’homme Merci bien, monsieur le Président.LA FEMME Ne remercie pas trop vite, on nous dit ça depuis deux mois.LE BANQUIER Mais vous n’aviez pas encore vu le Président.Il peut tout.LA FEMME Qui vivra verra ! LE PRÉSIDENT C’est bien ça.l’homme Vous comprenez, monsieur le Président, il faut bien vivre, et le gaz . 44 ROBERT EUE LE PRÉSIDENT C’est ce que tout le monde dit.LE BANQUIER Et il y en a qui meurent ! Que voulez-vous, c’est la vie.LA FEMME Si vous vous mettez à parler comme dans le journal, je ne croirai plus à rien.LE PRÉSIDENT Le journal raconte ce qui se passe, c’est la pure vérité.LA FEMME Des mots, encore des mots remplis de mensonge.Je l’aurai ou je l’aurai pas le gaz ?LE PRÉSIDENT Vous l’aurez.LA FEMME Mais ce n’est pas en parlant comme ça que je l’aurai.LE PRÉSIDENT Vous avez raison, chère Madame.Le dossier est complet.(Il sort avec le Banquier.) SCÈNE V L’équipe de cinéma entre accompagnée du Gendarme.Réflecteurs très puissants.LA FEMME Ça, par exemple ! l’homme On ne s’ennuie pas ici ! LA PLACE PUBLIQUE 45 LE RÉALISATEUR , au Jeune Premier.Ici, vous la giflez.(Il fait trois pas et se tourne vers la Starlette.) Ici, vous pleurez.(Trois autres pas et il se tourne vers le Jeune Premier.) Ici, vous l’embrassez.Compris ?LE JEUNE PREMIER et LA STARLETTE Compris.LE RÉALISATEUR C’est la scène la plus importante du film.Est-ce souvenir, est-ce réalité ?Personne ne sait, ni vous ni moi.Toute ma pensée s’éclaire dans cette scène.Sommes-nous au monde ?La vie n’est-elle qu’un désir, une illusion, un souvenir ?le jeune premier, répétant.Donc, je la gifle, elle pleure et je l’embrasse .(Au réalisateur.) J’ai déjà vu ça quelque part.LE RÉALISATEUR, choqué.Vous ne comprenez rien ! D’ailleurs, ça n’a pas d importance.Au travail ! La police ne nous accorde que deux heures.la starlette, répétant.Il me gifle, je pleure, il m’embrasse.SCÈNE V7 Entrent le Foîi et la Folle qui tournent autour de P équipe, touchent aux vedettes comme si c’était des mannequins.La Starlette lance un petit cri quand la Folle la touche. 46 ROBERT ÉLIE LA FOLLE Tiens, c’est vivant ! LE FOU Tu es folle ! Ce sont des images, ou des bêtes, de bonnes bêtes peureuses.(Montrant la caméra.) Regarde la belle machine, elle va les manger.la folle, riant.Ça va faire criche, criche.LE FOU Et puis, les lumières vont s’éteindre.le réalisateur, au Gendarme.Débarrassez-nous de ça ! le gendarme, au Fou et à la Folle.Voyons, soyez gentils, éloignez-vous.le fou, à la Folle.Il est à croquer ce gendarme, tu ne trouves pas ?LA FOLLE Criche, criche.Je le broie ?LE FOU LA FOLLE Ce serait amusant.le gendarme, brandissant son bâton.Prenez garde ! Le Fou lui saisit le poignet droit et, sans effort, le renverse.le fou, à la Folle.Alors, je le broie ?LE GENDARME, gémissant.Lâchez-moi ! LE FOU C’est toujours la même chose.(Il le lâche.Le LA PLACE PUBLIQUE 47 Gendarme se frotte le poignet, puis de sa main gauche, il cherche à dégainer son revolver.) LA FOLLE Alors, tu ne le broies pas ?le fou, montrant la caméra.J’aimerais mieux cette bête, elle a un si drôle d’air.LA FOLLE Vas-y ! Le Gendarme n’a tou)ours pas réussi à sortir son revolver.Tous prennent peur et se sauvent.SCÈNE VII LA FOLLE Tu ne cours pas après ?LE FOU Pas si fou ! Il y a tout ici, bien assez pour mon appétit.(Apercevant la Femme, qui a suivi cette scène tout en étendant son linge, il s’en approche et, suppliant comme un enfant :) Donnez-moi ce morceau.LA FEMME Tu seras gentil ?LE FOU Je le promets.LA FEMME Et tu ne feras plus peur aux passants ?LE FOU Je ne fais jamais peur aux enfants. 48 ROBERT ÉLIE LA FEMME Il n’y a pas que les enfants.Le FOîi mdique l’endroit où se trouvait l’équipe de cinéma.LE FOU Mais ce n’est plus rien ça.LA FEMME Mais ça pleurniche quand tu serres le bras.C’est donc quelque chose.LE FOU C’est pas vrai quand ça pleure, c’est irritant.Mais un enfant vous fait chavirer, oui une grande vague, toute la mer qui se gonfle, la nuit, la grande nuit, et seul, seul.Je ne vois plus mon amie.Comment répondre ?(Il pleure.) LA FEMME Voyons, voyons ! Les enfants se consolent vite et ils ont encore la larme à l’oeil qu’ils éclatent de rire.LE FOU C’est un cri, encore un cri, et la peur ne les lâche plus.Elle ne les lâchera jamais, à moins qu’ils ne deviennent plus que ça (indiquant encore l’endroit où se trouvait l’équipe) et ce n’est rien ça.LA FEMME Bon ! Bon ! Je te donne ton morceau et ne pense plus à tout cela .Il faut comprendre, et puis on ne sait jamais, ça vit peut-être encore un peu, un tout petit peu, ces messieurs-dames du journal.(Elle lui tend un morceau de linge bleu pâle.Il s’en empare avec joie et il se met à le déchirer avec entrain.) Pas si vite, tu n’en auras pas d’autre.(Elle sourit avec indulgence et il continue.) LA PLACE PUBLIQUE 49 La Folle s’approche de la Femme après avoir fait le tour de la scène.LA FOLLE Et moi, bonne dame ?LA FEMME Qu’est-ce que tu veux, toi ?LA FOLLE Je ne sais pas.LA FEMME Tu es difficile à contenter.LA FOLLE Il doit bien y avoir quelque chose pour me faire plaisir ?(La Femme, émue, l’embrasse sur la joue gauche.La Folle reste un moment interdite, puis un sourire lui vient lentement aux lèvres.) LA FOLLE Oh ! c’est bon, mais oui, c’est beau.Comment ça s’appelle ce cadeau ?la femme, les larmes aux yeux.Un baiser.LA FOLLE Un baiser ?Ça sert à quoi ?LA FEMME Ça sert à dire qu’on s’aime et c’est tout.La Folle penche la tête et met sa main gauche sur sa joue gauche.Elle ne l’enlèvera plus.LA FOLLE C’est chaud, oui, c’est bon.Je peux l’emporter ?LA FEMME Et le garder tout le temps que tu voudras.Et si tu le perds, je t’en donnerai un autre. 50 ROBERT ÉLIE LA FOLLE Non, non, je ne le perdrai pas.Je garde tous mes rêves, mon ami le sait puisque je le garde .Il est beau votre rêve, vous savez.LA FEMME Oui, il est beau.La Folle s>approche du Fou qui n'a plus rien à déchirer et qui paraît dépité.Elle lui met la main droite sur la tête.LA FOLLE J’ai eu un baiser et je le garde.LE FOU Mon cadeau, je n’ai pu trouver ce qu’il cachait.Ce bleu me disait quelque chose, mais je n’ai pas trouvé.LA FOLLE Viens, je te donnerai un baiser.le fou, joyeux.Qu’est-ce que c’est ?LA FOLLE C’est merveilleux, tu verras.(Ils sortent.) SCÈNE VIII l’homme, son journal sur les genoux.Tu perds ton temps avec des fous.la femme, souriant.Je les aime bien.l’homme Ils disent des bêtises. LA PLACE PUBLIQUE 51 LA FEMME On dit ça, mais s’il n’y avait ces petites bêtises, la vie ne serait pas gaie.(Elle hausse les épaules.L’équipe de cinéma entre prudemment.) LE RÉALISATEUR Ils sont partis ! Le Gendarme entre le dernier, le revolver à la main gauche.le gendarme, à la Femme.Vous avez vu le gros homme ?la femme, agressive.Que lui voulez-vous ?le gendarme, important.Ça me regarde.LA FEMME Eh ! bien, cherchez-le.le gendarme, s’approchant.Du respect, s’il-vous-plaît ! LA FEMME Tout ce que vous voudrez, mais à distance.Le Gendarme hausse les épaules, puis il fait le tenir de la scène à la recherche du Fou.LE RÉALISATEUR Vite, commençons.le jeune premier, parcourant la scène.Je la gifle, elle pleure, je l’embrasse.la starlette, parcourant la scène en sens contraire.Il me gifle, je pleure, il m’embrasse.Kideau DEUXIÈME PARTIE Le rideau se lève, la scène s’éclaire peu à peu.Les personnages, d’abord immobiles, se mettent en mouvement, mais en silence et sans précipitation.Le guitariste est au premier plan, à droite.Il joue dès le lever du rideaii, d’abord très bas et lentement, puis plus rapidement et plus port à mesure que la lumière grandit.L’Homme et la Femme ont repris leur place au premier plan à gauche; il lit son journal et elle lave son linge.Derrière eux, le peintre et son modèle.Au centre, en retrait, les deiix Philosophes et la Grande Dame.Le Clochard est couché sur le banc, à gauche.A droite, l’équipe de cinéma.A l’avant-scène encore : la Prostituée, à gauche, et l’ancienne stripteaseuse, à droite.Elles é voilier ont du milieu aux côtés.Le Fou et la Folle vont d’un groupe à l’autre.Subitement, les réflecteurs éclairent vivement l’équipe de cinéma et la musique cesse aussitôt. LA PLACE PUBLIQUE 53 SCÈNE PREMIÈRE Le Jeune Premier s’avance vers la Starlette et il la gifle vigoureusement.LA STARLETTE, Criant.Oh ! Vous me faites mal ! la femme, se retournant.Voilà que ça recommence ! Tous regardent la scène, sauf le peintre.LE RÉALISATEUR Stop ! (Furieux, il s’approche de la Starlette.) Vous ne devez pas crier, mais seulement pleurer.En silence, m’entendez-vous, et la bouche bien close.la starlette, pleurnichant.C’est ma dixième gifle ! LE RÉALISATEUR Si vous aviez appris votre rôle, on en aurait fini depuis longtemps.le jeune premier, honteux, à la Starlette.Ce n’est pas ma faute.LA STARLETTE Oh ! Vous ! le jeune premier, au Réalisateur.Moi non plus, je n’aime pas ça.LE RÉALISATEUR Et ça se dit acteurs ! LE JEUNE PREMIER J’ai déjà eu des rôles plus intéressants.le réalisateur, menaçant.Vous dites ?LE JEUNE PREMIER Bien, j’ai eu des scènes moins difficiles. 54 ROBERT ÉLIE LE RÉALISATEUR Vous ne comprenez toujours rien.On recommence ou vous payez les dommages.Dans le contrat, c’est écrit "scène avec gifles” et "gifles” est au pluriel.le jeune premier, à la Starlette.Il le faut, soyez courageuse ! LE RÉALISATEUR Je vous accorde dix minutes de repos, pas une de plus.Le Jeune Premier met son bras autour de l’épaule de la Starlette et il l’entraîne dans la cotdisse, à la suite du Réalisateur et de ses assistants.SCÈNE II Le Guitariste commence à jouer en s’éloignant vers le fond.La Prostituée et l’ancienne Stripteaseuse se mettent à fredonner, puis à chanter en évoluant du centre aux côtés.L’amour ! tique.) LA PROSTITUÉE L’amour ! L’amour ! TOUS (Très roman- L’amour ! L’amour ! L’amour ! l’ancienne stripteaseuse, dramatico-réaliste.J’avais seize ans, J’aimais ma maman. LA PLACE PUBLIQUE 55 TOUS Elle avait seize ans, Elle aimait sa maman.l’ancienne stripteaseuse.Il avait vingt ans, Un loup dévorant ! LA PROSTITUÉE L’amour ! L’amour ! L’amour ! TOUS L’amour ! L’amour ! L’amour ! l’ancienne STRIPTEASEUSE.Le temps d’un soupir, A peine un souvenir.TOUS Le temps d’un soupir, A peine un souvenir.LA PROSTITUÉE L’amour ! L’amour ! L’amour ! SCENE III La Grande Dame s'approche de la Prostituée.Le Guitariste mêle son thème à celui du refrain, puis le dégage sur un rythme menaçant.LA GRANDE DAME Les huhulements sont finis ?la prostituée, avec étonnement.J’huhule, moi ? 56 ROBERT ÉLIE LA GRANDE DAME Mon pauvre oiseau, vous n’êtes pas au bout de vos misères ! LA PROSTITUÉE Ah ! Pourquoi ?LA GRANDE DAME L’amour ! L’amour ! Mais on ne croit plus à ça quand on sait.LA PROSTITUÉE Quand on sait quoi ?LA GRANDE DAME De quoi la vie est faite.LA PROSTITUÉE Vous savez, vous ?LA GRANDE DAME Ma mère aussi savait, et ma grand’mère.On n’a jamais connu la misère dans la famille.LA PROSTITUÉE Pas d’amour, pas de misère ?LA GRANDE DAME Un peu d’amour et beaucoup de misère.La tête froide et on obtient tout.LA PROSTITUÉE Mais pas d’amour, c’est triste.LA GRANDE DAME Toi, tu ne seras jamais riche.Cherche-le donc ton grand amour ! Tu le trouveras peut-être au bout de tes misères ! (Le Guitariste annonce les Philosophes.) le philosophe, à la Grande Daine.Vous êtes sévère.LA GRANDE DAME La tête froide, c’est pour les dames. LA PLACE PUBLIQUE 57 LE PHILOSOPHE Et pour nous, la sublimation ! (Elle hausse les épaules et s’éloigne.Il regarde, gourmand, l’ancienne stripteaseuse.) Je me sens un appétit de loup.LE COMPAGNON DU PHILOSOPHE Mais vous n’avez plus vingt ans.LE PHILOSOPHE Des moments de jeunesse comme la jeunesse n’en connaît pas ! LE COMPAGNON DU PHILOSOPHE Vous vous rouleriez dans la boue comme une bête ?LE PHILOSOPHE Mais, comme un vrai philosophe, je saurais me laver les mains, me laver jusqu’au cerveau.Je sublimerais jusqu’à la pure abstraction ! LE COMPAGNON DU PHILOSOPHE Le néant ! LE PHILOSOPHE Des mots dont on fixe la lumière, des rapports dont l’équilibre n’est jamais rompu, variations infinies sur des thèmes éternels.Et cette dame sera l’occasion qui me fera passer de l’existence à l’essence.(Il s’approche de l’ancienne stripteaseuse.) Ma belle occasion ! l’ancienne stripteaseuse.Comment ?(Elle le gifle.) Le temps des soldes n’est pas encore arrivé, sûrement pas pour vous.(Elle s’éloigne en chantant : "J’avais seize ans, j’aimais ma maman”, etc.) 58 ROBERT ÉLIE SCÈNE IV Le Fou et la Folle, qui ont suivi la scène, regardent les philosophes s'en aller, honteux.Fe Clochard, qui s'est sotdevé les regarde aussi.le fou, au Clochard qui sourit.Ils sont fous ! le clochard, s'asseyant.Mais non, c’est toi qui es fou.LE FOU Je ne comprends pas.LE CLOCHARD Moi non plus.LA FOLLE Toi, tu es intelligent, explique-nous.LE CLOCHARD J’étais intelligent, on disait même que j’étais poète.LE FOU Qu’est-ce que c’est que ça un poète ?LE CLOCHARD C’est quelqu’un qui n’arrive pas à se débarrasser de son enfance.LE FOU La Femme dit toujours que je suis un enfant, je suis donc un poète ?LE CLOCHARD Tu es un enfant, c’est autre chose.Le poète, lui, se souvient de son enfance, c’est même un remords, et il n’arrive pas plus à la rejoindre qu’à l’oublier.le fou, montrant les philosophes.Mais eux, est-ce que ce sont des poètes ? LA PLACE PUBLIQUE 59 LE CLOCHARD Non, tout simplement des gens intelligents et les gens intelligents sont comme les riches qui n’ont pas de coeur.Tu sais qu’il est plus difficile à un riche d’avoir du coeur qu’à une anguille d’avaler un chameau.LA FOLLE C’est joli ça ! LE CLOCHARD Ça n’est pas de moi.LA FOLLE De qui est-ce ?LE CLOCHARD Un pauvre type qu’on a tué.LA FOLLE Pourquoi qu’on l’a tué ?LE CLOCHARD Il en savait trop et il n’était pas combinard.Les gens intelligents, eux, savent s’adapter.Ils ont des idées sur tout et pour toutes les circonstances.Ils en ont même de rechange pour les jours où le vent tourne.Et ils jouent à avoir raison, du matin jusqu’au soir, avec un petit rire sec, le regard pointu, ne laissant rien passer.Ils vous prennent tout, le porte-monnaie d’abord, jusqu’au dernier sou d’espoir, mais le mouchoir aussi, et vous ne pouvez même plus brailler.LE FOU Des voleurs d’espoir ?LE CLOCHARD Des voleurs d’espoir, des voleurs de pauvres.Leur rire est un coupe-gorge et votre petite amie devient laide quand ils la regardent. 60 ROBERT ÉLIE LE FOU Ils sont forts ! LE CLOCHARD Des maîtres, de vrais maîtres, bien trop savants pour avoir du coeur.Ils parlent tout le temps, aux jeunes surtout.Ils prouvent qu’on n’a le choix qu’entre une balle dans la tête et le vol, une petite haine bien froide et sans rémission.Si tu ne choisis pas la balle, tu te tournes vers les amis pour te faire la main, puis vers ceux qui ont encore confiance : les enfants, les jeunes filles sentimentales, peut-être les vieux que la maladie attendrit.Un vieux père, une vieille mère, ça se dépouille si facilement, et hop ! à l’hospice.LE FOU Hop ! à l’hospice.LE CLOCHARD Et les vieux se mettent à tourner en rond dans des jardins où les arbres et l’herbe sont gris.Il y a une cloche qui sonne tout le temps et, toujours, une dame qui pince les lèvres quand on ne paie pas assez, ou qui vous offre, quand on paie trop, un de ces sourires si sucrés qu’on voudrait vomir.Tu vois que l’espoir est entre bonnes mains ! Le sourire de l’enfant, le premier regard d’amour, les couteaux de l’angoisse, les sept douleurs de l’homme et de la femme qui ne savent pas (il rit), tout cela ne pèse pas lourd dans le jeu des idées.A l’hospice, tout l’espoir de la vie ! LE FOU Je ne comprends pas, non, je ne comprends pas.LE CLOCHARD Moi non plus ! Ça vient de si loin, comme un mauvais rêve ! C’est idiot.(Il se couche sur le banc.) LA PLACE PUBLIQUE 61 la folle, au F ou cfui paraît inquiet.Son rire était mauvais.LE FOU Tu comprends, toi ?LA FOLLE Il ne sait pas rire, il ne sait pas danser : il doit être malade.LE FOU Tu crois ?LA FOLLE Oui, laissons-le dormir.(Elle lui prend le bras et ils vont s’asseoir sur le banc, à droite.) SCÈNE V Un réflecteur éclaire le peintre et son modèle.Il lance un dernier )et de peinture, puis il dépose son pinceau et il regarde sa toile avec un grand sérieux.Les coins du haut n’ont pas été atteints.le modèle, sur son tabouret.Tu es content ?le peintre, agressif.Et pourquoi ne serai-je pas content ?LE MODÈLE Je ne sais pas, moi.Est-ce qu’il n’y a pas des jours où ça ne va pas ?LE PEINTRE Je dors comme un ange et je fais mes exercices tous les matins. 62 ROBERT ÉLIE le modèle, câline.Chéri, je sais bien que la main est ferme et le bras vigoureux.LE PEINTRE Non, personne ne jette la peinture comme moi ! Mais il y a ces coins ! Donne-moi le tabouret que j’en finisse.(Elle descend du tabouret et le lui apporte.Il monte dessus, se redresse, respire profondé?nent, puis, avec décision, il éclabousse les coins.Il s’arrête, regarde un moment son tableau.) C’est vraiment étonnant ce que ça donne ! le modèle, avec timidité.Ce n’est pas ce que tu prévoyais ?le peintre, indigné.Mais je ne prévois jamais rien ! Me prends-tu pour un pompier ?Ça vient de là, entends-tu, (il se met les mains sur le ventre) et de là (une main sur le coeur).Quant à ça (un doigt sur le front), ça y trouve toujours son compte.D’ailleurs, tu verras, c’est ça (il pointe encore son front) qui trouve le titre, la clef du mystère.LE MODÈLE Oh ! Je ne vais pas jusque là, moi.Jamais plus haut qu’ici.(Elle indique son coeur.) le peintre, regardant son tableau, il crie.Le Madrilène extasié ! LE MODÈLE Tu as dit quelque chose ?LE PEINTRE, sautant de son tabouret, sans l’entendre.Tu vois que ça (le doigt sur le front) n’a pas pris de temps à comprendre.Le Madrilène extasié ! Je n’aurais jamais pensé. LA PLACE PUBLIQUE 63 LE MODÈLE Moi, non plus.le peintre, la regardant, furieux.Ah ! non, tu n’iras jamais jusque là.(Il se frappe le front.) le modèle, timidement.Evidemment, je ne puis te demander d’expliquer.LE PEINTRE Evidemment ! SCÈNE VI L’équipe de cinéma entre en scène et se met au travail.Le Fou et la Folle quittent leur banc et se dirigent vers la Femme à qui ils demandent quelque chose en trépignant comme des enfants.Elle donne à chacun un morceau de linge, bleu pâle au Fou, comme ait début, et bleu foncé à la Folle.Ils s’assoient sur le plancher et se mettent à déchirer leur morceau de linge.Après un moment, l’Homme laisse tomber son journal.l’homme, à la Femme.Les Chinois ne sont pas contents, tu sais.la femme, étendant son linge, elle s’arrête.Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?l’homme Mais il y a beaucoup de Chinois.LA FEMME Tant mieux pour eux ! 64 ROBERT ÉLIE l’homme Et tant pis pour nous s’ils nous tombent dessus ! LA FEMME Et pourquoi voudrais-tu qu’ils nous tombent dessus ?Pour t’offrir de belles images de carnage ?l’homme Tu t’imagines que ça me réjouit ?LA FEMME Tu ne m’as pas l’air malheureux avec ton journal et tes pantoufles.l’homme Ça me fait penser.LA FEMME Le journal ou les pantoufles ?l’homme Les deux, si tu tiens à le savoir : les pieds au repos et la tête en pleine activité.LA FEMME Je voudrais bien en faire autant ! l’homme Ça ne t’intéresse pas.LA FEMME Les enfants écrasés et les Chinois qui ne sont pas contents, pour sûr que non.Et ton Papamovitch, il court toujours ?l’homme Les H.H.aussi.LA FEMME Ils ne sont pas encore contents ?l’homme, regardant son journal."Silence inquiétant des H.H.”, c’est écrit.Quand ils se taisent, c’est qu’ils nous préparent une surprise. LA PLACE PUBLIQUE 65 LA FEMME Une autre bombe sur le paillasson d’un ministre ?l’homme Il paraît que non parce que ces petites opérations faisaient rire les gens.LA FEMME Et ils veulent qu’on braille ?l’homme Et qu’on suive leurs mots d’ordre.LA FEMME Mais qu’est-ce qu’ils veulent après tout ?l’homme Venger notre honneur.Il paraît qu’on a été < offensé.LA FEMME Tu sais pourquoi ?l’homme C’est difficile à expliquer, mais ce ne doit pas être pour rien qu’ils s’appellent les Hommes d’Hon-neur ?LA FEMME Je n’aurais jamais pensé ! H.H.veut dire Homme d’Honneur ! Tu aurais pu me renseigner plus tôt parce que moi, vois-tu, je les prenais pour des assassins .Tu aurais peut-être besoin de nouvelles pantoufles ?l’homme Mais non ! Pourquoi ?LA FEMME Elles ne sont peut-être pas assez chaudes.l’homme Je ne me plains pas. 66 ROBERT ÉLIE LA FEMME Si les pieds étaient mieux, il y aurait plus d’activité là-haut (elle se touche le front) et tu pourrais peut-être m’expliquer pourquoi il me faut laver mon honneur avec tout le reste.l’homme Tu ne comprends rien ! SCÈNE VU L’Homme reprend son journal.La Femme hausse les épaules et se tourne vers les fous qui viennent de s’arrêter ensemble.Ils regardent vers la salle, un sourire apparaît stir leur figure.Le Guitariste se remet à jouer : musique d’une grande douceur.le fou et la folle, criant ensemble.J’ai trouvé ! (Se regardant, ils reprennent ensemble.) Tu as trouvé ?LA FEMME Mais qu’est-ce que vous avez trouvé ?LE FOU ET LA FOLLE Ce que je cherchais dans ce bleu.LA FEMME Bon, mais ne parlez pas ensemble.(Au Fou.) Toi, quel est ton trésor ?le fou, se tournant vers la Folle.Ce bleu, ce bleu si doux, c’est le ciel de tes yeux.LA FOLLE Et ce bleu profond, c’est la nuit de tes yeux. LA PLACE PUBLIQUE 61 LE FOU Il suffira de se regarder pour être heureux.LA FOLLE Et, parfois de s’embrasser.(Avec beaucoup de délicatesse, le Fou Vembrasse sur la )oue.) C’est merveilleux ! la femme, attendrie.Je voudrais bien être comme eux.l’homme, qui les observe.Est-ce que tu deviens folle ?LA FEMME Oh ! ne crains pas, il n’y a rien dans tes yeux.SCÈNE VIII La musique cesse et, aussitôt, on entend le bruit d'une gifle.La Starlette tombe dans les bras du Jeune Premier, il l’embrasse et elle glisse sur le plancher.LE RÉALISATEUR Formidable ! (Il s’approche des comédiens.) C’est la gloire, la gloire ! Le Jeune Premier met îin genou à terre et il relève la tête de la Starlette.LE JEUNE PREMIER En attendant, il faudrait peut-être appeler un médecin ?LE RÉALISATEUR Quel pathétique ! Mais il m’en a fallu de la patience ! (Il s’éponge le front.) 68 ROBERT ÉLIE LE JEUNE PREMIER Il faudrait peut-être la ranimer ?le réalisateur^ à ses assistants.Il faut arroser ça ! LE JEUNE PREMIER Un peu d’eau suffirait.LE RÉALISATEUR Du champagne, et en quantité ! (Il sort triomphalement avec ses assistants.) L’Homme et la Femme, le Fou et la Folle s’approchent.le jeune premier, se penchant sur la Starlette.Il faut bien gagner sa vie ! Pardonnez-moi.LA FEMME Si ce n’est pas malheureux de se mettre dans ces états ! l’homme Si tu savais ce qu’elle gagne ! LA FOLLE, aîl Fott.C’est drôle comme elles sont toutes plus jolies quand elles dorment.LE FOU On dirait un enfant.La Folle se met à genoux et elle embrasse la )eune fille sily le front.la starlette, reprenant connaissance.Quelle douceur, quelle grande douceur ! Je courais sur une plage et, tout à coup, je ne sens plus le sable chaud sous mes pieds.Je flotte dans les airs, sans effort.le jeune premier, attirant sa tête sur son épaule.Je vous aime. LA PLACE PUBLIQUE 69 la folle, bondissant de joie.Il r aime, il l’aime ! (Aux amoureux.) Il faut un baiser maintenant.Les amoureux sourient et s’embrassent.LE FOU Lui aussi, il a l’air d’un enfant.LA FOLLE Comme ils sont beaux ! LA FEMME Regardez-les bien, ils ne seront plus jamais aussi beaux.LE FOU Il faudrait les protéger.LA FOLLE Tu devrais broyer la machine.Ils l’ont laissée là-bas.(Elle montre la coulisse et le Fou y court.) la femme, voulant l’arrêter.Mais non, la machine n’y est pour rien.(On entend un grand bruit et le Fou revient, joyeux.) Pourquoi as-tu fait cela ?LE FOU Oh ! Elle n’a pas crié, vous savez.LA FOLLE Ils n’auront plus rien à craindre et ils seront toujours beaux.LE FOU Ils pourront flotter dans les airs.LA FOLLE Une grande douceur.le fou, l’entourant de son bras.Une grande douceur. 70 ROBERT ÉLIE Ils vont s'asseoir sur le banc, à droite.La Femme les regarde avec attendrissement, puis elle rejoint l’Homme qui entre dans la maison.SCÈNE IX Le gendarme revient accompagné d’un H.H.Ils vont de l’un à l’autre, visiblement pour les inviter à s’éloigner, et tous sortent en hâte, sauf le clochard qui dort toujours sur son banc.Le H.H.entre dans la maison et le gendarme se retourne vers le Fou et la Folle qui lui sourient amicalement.le FOU; au Gendarme.Notre ami ! (Il se lève et lui tend la main, mais l’autre recule.) LE GENDARME Je viens seulement vous demander de vous éloigner.le fou, s’arrêtant, il se tourne vers la Folle.Tu veux, toi, t’éloigner ?LA FOLLE Je ne vois pas pourquoi.le fou, au Gendarme.Nous restons ici.LE GENDARME Il faudrait partir.D’un geste vif, le Fou l’attrappe par le bras. LA PLACE PUBLIQUE 71 LE FOU Nous dînons sur ce banc et nous vous invitons.LE GENDARME Laissez-moi ! le fou, à la Folle.Il ne veut pas manger avec nous ! LE GENDARME Ce n’est pas ce que je veux dire, mais allons dîner plus loin.LA FOLLE Nous n’avons pas d’autre château.LE GENDARME C’est trop dangereux ici.LE FOU Vous avez peur des gendarmes ?.Venez donc vous asseoir.LE GENDARME Non ! Non ! Tout va sauter ici.LA FOLLE Notre cher château ?LE GENDARME Oui, tout dans les airs, et nous avec si nous restons ici.LA FOLLE, atl Fou.Dans les airs, tu as entendu ?Nous allons flotter dans les airs.LE FOU Une grande douceur !.(Au Gendarme.) C’est vrai ce que vous dites là ?LE GENDARME Oui, c’est vrai. 72 ROBERT ÉLIE Le Fou laisse s’échapper le Gendarme et il s’approche de la Folle, lui tendant les deux mains.LE FOU Nous nous tiendrons par la main.LA FOLLE Il n’y aura plus qu’une grande douceur ! (Ils s’assoient sur le banc.) SCÈNE X Un deuxième H.H.entre par la gauche, portant un colis sous le bras.Il reste près de la coulisse où son compagnon, qui sort de la maison, vient le rejoindre.L’Homme et la Femme apparaissent à leur fenêtre.le deuxième h.h., à son compagnon.On a éloigné les locataires ?LE PREMIER H.H.Tous, sauf deux.LE DEUXIÈME H.H.Mari et femme ?LE PREMIER H.H.Tel qu’entendu.Regardez, ils sont à leur fenêtre.J’ai verrouillé leur porte de l’extérieur.LE DEUXIÈME H.H., regardant l’Homme et la Femme.C’est peu pour une si belle bombe .(Montrant le Fou et la Folle.) Et ces deux-là ? LA PLACE PUBLIQUE 73 LE PREMIER H.H.Ce sont des fous qui ne veulent pas partir.Le Gendarme dit qu’il ne faut pas insister.Quatre, est-ce trop ?LE DEUXIÈME H.H.Sûrement pas ! Mais allons déposer notre colis et que tout soit fini dans cinq minutes.(Ils entrent dans la maison.) la femme, de sa fenêtre, aux Fous.Les amis, que se passe-t-il ?On ne voit plus personne.LA FOLLE Ça doit être qu’ils ne veulent pas sauter avec nous.l'homme Qu’est-ce que vous dites ?Sauter ! LE FOU Oui, tout le château dans les airs et nous avec.LA FEMME Qui vous a dit ça ?LA FOLLE Le monsieur Gendarme.U Homme et la Femme quittent aussitôt leur fenêtre.Le Fou et la Folle se mettent à chanter et à danser.UHomme et la Femme reviennent.l'homme La porte ne s’ouvre pas ! Venez nous délivrer ! LE FOU Nous ne vous laisserons pas seuls.Les H.H.sortent de la maison, veident s’enfuir, mais le Fou fait un bond et les saisit par le bras. 74 ROBERT ÉLIE LA FEMME D’où sortent-ils ces deux-là ?La Folle s’approche des H.H.et les examine de près.LA FOLLE, au Fou.Tu les connais ?LE FOU Je ne les ai jamais vus.LA FOLLE Ils viennent peut-être sauter avec nous.LES H.H.Laissez-nous partir ! LE FOU Vous venez sauter ?LE PREMIER H.H.Nous venons pour le gaz.le fou, à la Femme.Ils viennent pour le gaz.LA FEMME Ils doivent mentir.LE PREMIER H.H.C’est la vérité, lâchez-moi ! l’homme Pourquoi nous ont-ils enfermés ?LA FOLLE Oh ! Les petits espiègles.LE FOU Attendons, nous verrons bien.LE PREMIER H.H.Lâchez-nous ! LE DEUXIÈME H.H.Nous ne voulons pas sauter. LA PLACE PUBLLQUE 75 LA FEMME Qu’est-ce qu’ils disent ?LA FOLLE Ils ne veulent pas sauter.L’Homme et la Fevtme quittent leur fenêtre.LE FOU On les amène dans le château ?LA FOLLE Oh ! oui, on leur apprendra la douceur.Les H.H.font de grands efforts pour se dégager, mais le Fou resserre sa prise et il les entraîne dans la maison, indifférent à leurs gémissements.La Folle les suit mais, avant de refermer la porte elle se retourne vers la salle.LA FOLLE Comme c’est drôle la vie !.Et la mort donc, vous verrez ! Elle fait claquer la porte.Le Clochard, qui s’était appuyé sur un coude pour la regarder fait une moue et se recouche en se couvrant la tête de son bras.Aussitôt, l’explosion se produit et la lumière vacille, puis s’éteint.Et l’on entend une musique d’une grande douceur, comme précédemment, pendant que le rideau s’abaisse.Rideau ¦ ERNEST GAGNON L’ART AFRICAIN ÉTUDE Picasso avait raison.L’artiste noir travaille comme le faisaient les vieux romans de Moissac ou de Vése-lay : un homme envahi, un visionnaire polarisé par une grande idée collective.Pas trace chez lui d’une activité, d’une opération de beauté, éclat de ténèbres ou de gloire qui encadre quelque moi.Si l’objet d’Afrique répond aux exigences les plus hautes comme aux plus complexes de notre culture, c’est un surcroît.Il se meut dans un autre univers, il a d’autres fins, une autre métaphysique et son oeuvre, simple pièce de bois, échappe à nos classifications comme à nos ivresses verbales.Astre tangent, il vient d’ailleurs et file vers l’inconnu.Nous est-il si étranger ?Il nous est étranger comme notre âme profonde nous est étrangère, comme notre raison supérieure, celle qu’on a décrite soeur du mystère, nous échappe.Je ne trouve pas l’esprit des masques à l’intérieur du cercle lumineux que ma lampe projette sur mes « papiers » d’occidental.Il est là, plutôt, dans la pénombre, sur le mur, au-dessus de moi.Il sourd de l’invisible à travers la paroi, figure radieuse des ténèbres demeurées ténèbres.Il m’habitait depuis longtemps quand je l’ai entrevu.Il avait la voix de cette partie de mon être que je n’écoute jamais, le front, le regard de ce que j’ose pas fixer.Il était en moi, plus que moi-même.Il en était l’au-delà. 80 ERNEST GAGNON Le masque africain est un sacrement.C’est-à-dire un signe sensible qui donne la grâce ?Pour le noir, le masque est le lieu d’une présence divine.La force qu’il condense, la vertu contagieuse qui l’attire, le captive et le frappe, descend directement d’un dieu unique et personnel.Tous les noirs sont monothéistes.C’est vraiment la vie de ce dieu paternel qui passe en lui.C’est là l’affirmation centrale et première.Tous ses masques sont de sa race qui descend vers lui par la longue chaîne de ses propres ancêtres d’au-delà de la mort.Ancêtre humain ou animal, même végétal, peu importe mais de sa propre famille immémoriale.De là les styles divers à travers l’Afrique.De là également les masques différents au coeur d’un même peuple.Ainsi, puissance originelle du dieu, puissance des énergies accumulées par la longue généalogie des ancêtres devenues par l’arbre vivant chair du masque, puissance de l’animal dont la vie secrète est, pour les noirs, directement reliée à l’invisible et qui fournit, avec les traits de l’homme, le répertoire des formes où cette force se coule et se structure, puissance de cette vieille terre africaine, terre sacrée qui recouvre cette synthèse étonnante de sa patine de consécration.Puissance totale du temps, puissance totale de l’espace cosmique.Puissance.Puissance.Le masque noir est unique, irréductible qui recueille et projette l’univers des forces visibles et invisibles.Et le credo nomme Dieu, le créateur des forces visibles et invisibles.Il n’est donc ni un symbole, ni un rappel ni une représentation ainsi que toute oeuvre d’art.Il est, simplement.Il est là devant moi, tel un tison noir, comme l’univers intégral et intact qui m’a rejoint par delà L’ART AFRICAIN 81 l’espace et le temps et qui maintenant me regarde et m’appelle du coeur de son silence.Présence réelle.Les mots du sacré chrétien sont ici les moins faux.Devant ces mystères concrets que sont les masques, le langage philosophique se fait trop lointain, détaché qu’il est de la chair et le sang de l’expérience.Le vocabulaire scientifique, de son côté, n’est pas assez près.Quant aux personnes mêmes des philosophes et des savants, il arrive souvent que leur objectivité cache la subjectivité la plus avérée.Ces précautions prises, il faut affirmer qu’il faut une dose peu commune de connaissances touchant l’anthropologie si l’on veut éviter l’arbitraire et la projection subjective.Il n’est pas facile d’atteindre, intelligence, coeur et corps, au niveau de la contemplation de quelque chose qui est hors de soi.Cette chose hors de soi, il faut la connaître.Ainsi, au seul plan de l’information, il est aussi rare que nécessaire et difficile de faire une âme africaine.C’est ce que tente, depuis Frobénius jusqu’à Levy-Strauss en passant par Griaule, la science occidentale qui manifeste une honnêteté, un courage patient de déracinement qui nous ouvre un peu, après trois siècles de cartésianisme et trois générations de positivisme, ce que nous avons enfin méritée de comprendre un peu.Mais la science n’est pas la vie, et si la connaissance est préalable et nécessaire, la contemplation est essentielle.Car tout se passe au plus profond de notre vie intérieure, au rond-point de nos puissances, au-delà de l’émotion toujours plus ou moins putain, au-dessus du raisonnement, ce sous-produit de la raison, au carrefour, dis-je, de l’univers de l’intelligence et de l’univers du sentiment.« Tout porte à croire, dit 82 ERNEST GAGNON Breton, qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ».C’est en ce lieu stellaire que nous atteint ce qu’André Lhotte a nommé « la grande méditation noire ».En ce lieu tout devient sacré, en ce lieu immanent par la sensibilité tout devient transcendant par l’intelligence comme au confluent du rêve et de la réalité, du sacré et du profane, du jour et de la nuit, du visible et de l’invisible.C’est au creux de l’âme que frappe l’objet africain qui, comme toutes les grandes oeuvres visionnaires, se fait manifestation globale de l’absolu dans le concret.Ainsi « l’émotion esthétique » n’existe pas pour les noirs.Ce qui nous atteint si intensément c’est vraiment la vie, la force de l’ancêtre, sa vie personnelle qui passe en nous et inaugure cette métamorphose par le sacré que, nous chrétiens, nous nommons la vie de Dieu en nous.Nous sommes les prisonniers parfois inconscients de l’art.L’art pour l’art : académisme que nous avons dépassé pour tomber peut-être dans l’art décoratif.Combien d’oeuvres actuelles, une fois tarie l’emphase des explications ou les subtilités mandarines, ne sont plus que de la décoration.L’art est faussé s’il n’est pas dépassé, c’est-à-dire intégré dans un grand ensemble mystique et métaphysique qui lui donne toute sa signification et sa portée totale.Il est lié à ce qu’il exprime, il est essentiellement expression de quelque chose.D’ailleurs, tout l’art de ce temps va, tout entier, vers cette constatation : ni émotion pure ni idée L’ART AFRICAIN 83 pure mais intégration et la plus totale possible de mon mystère intérieur avec le mystère du monde.Nous sommes les prisonniers toujours inconscients d’une grande tradition occidentale, la tradition grecque, devenue scientifique à la Renaissance, cartésienne ensuite, positiviste plus tard.Colonisateurs dans l’âme, nous occidentalisons tout, convaincus que nous sommes, en dépit de nos affirmations contraires, que l’art s’identifie au Beau de nos anciens manuels et que la nature est là pour glorifier notre moi.L’homme de la Renaissance, l’homme au centre, les valeurs humaines, j’en suis.Mais de quel homme s’agit-il ?De moi ou de l’autre ?Narcissisme d’occidental.Humilité du noir.Devant une nature qui le dépasse, devant l’invisible qui l’appelle, fort de cette adoration de la vie incoercible, l’homme d’Afrique cherche sa place authentique.Face au transcendant il se trouve à l’opposé de l’homme de la Renaissance.Il est d’avant cette parenthèse néfaste à force de durer.L’art du haut Moyen-Age, l’art roman confessait notre faiblesse devant la vie, notre douleur humaine, notre faute au coeur d’une confiance amoureuse en la miséricorde de Dieu.C’était un art sans complaisance, sans tendresse, qui ne se voulait pas rassurant ni vaniteux, mais authentique.Intégralement.Il est, en effet, important de préciser que la pureté des lignes, la force des rythmes et leur beauté plastique (pour aimer l’art noir, il faut à mon sens être un peu architecte) ne leur a pas été donné comme par un miracle de l’enfance que la magie a perpétué.Ils ont connu, comme nous en Occident, l’art représentatif.Les têtes du Benin en témoignent.Leur 84 ERNEST GAGNON évolution qui les a faits abstraits, c’est encore le souci de l’authentique qui les a faits fidèles à l’essentiel.Qu’est-ce donc qui est authentiquement authentique ?Peut-on qualifier tel ce qui passe, ce qui change avec les jours, avec l’âge ?Ce que la mort emporte ?Pour le noir, seul est vrai ce qui est permanent, durable, définitif, achevé.Et alors tout le visible qui passe ne sera qu’un vocabulaire comme le voulaient Delacroix et Picasso, un répertoire de formes merveilleuses mais tendues vers l’expression de l’invisible qui seul est immortel.L’âme de l’ancêtre est seule de cet ordre qui a vécu, est morte et s’est transfigurée.Présence réelle transfigurée, pour ce faire, rien de ce qui est visible est négligé et c’est la nature entière qui est mobilisée dans le bois de l’arbre, la terre et l’eau de la patrie et le sang du sacrifice consécratoire.Les fétiches additionnels renforceront cette signification dans l’abstrait.C’est par là qu’ils sont devenus surréalistes.Ainsi cet art qu’on dit barbare, comme on disait gothique en Italie, barbare parce qu’il ne rencontre pas nos canons occidentaux est précisément celui vers lequel on tend de toute la force et la décadence de notre civilisation.Pourquoi ces têtes démesurées sur des corps souvent ébauchés ?C’est que la tête est le lieu de la pensée et de l’âme alors que le corps n’en est que le support mortel.Ainsi le corps n’aura droit de présence que s’il se rattache à l’arbre, à la nature qui demeure.Une statuette noire se lit donc de bas en haut : de la terre où elle se pose, elle surgit comme une plante vers la vie rythmée du diaphragme.Et de ce rythme animal et vivant vers la tête aux formes L’ART AFRICAIN 85 habituellement cosmiques dans sa courbe et sa plénitude.Et dans cette tête la bouche, le nez, les yeux sont, bien qu’avides souvent de spirituel, plus souvent encore stylisés, sanctifiés, résorbés dans ce monde de sensations intérieures et mystiques dont parle sainte Thérèse.« En survolant l’immensité des savanes et des forêts d’Afrique, écrit un voyageur, on pense irrésistiblement à l’Europe pénétré si profondément par la mer, à cette terre mâle avide de fécondation, brûlée par la tentation des océans.On pense à Ulysse et à ses éternels voyages ».« L’Afrique ressent le poids de la terre, de la terre qui écrase, qui absorbe et l’on comprend combien les rêves d’évasion doivent être illusoires.Les hommes d’Afrique font corps avec ces grands espaces pelés, ces forêts épaisses, ce ciel implacable ».« Afrique, immense monastère, où la vie atteint à un dépouillement qui ne laisse place à aucune illusion.Désert, savane, forêt vierge partout l’homme africain est obligé de se plier à une règle rigoureuse qui ne laisse place à aucune illusion.Partout et toujours il est en face du problème de son existence et de sa destinée ».(anonyme) ANDRÉ MAJOR POÉSIE ? ANDRÉ MAJOR — Né à Montréal en 1942.Etudes classiques non terminées à cause d’un renvoi (motivé par des raisons d’ordre philosophique).Travail dans une boulangerie.Publication de Le Froid se meurt, en 1961.Collaboration à PozWs Vwc, en 1961, publication de Holocauste à deux voix, collaboration aux pages littéraires du Fetit Journal.En 1963, parution de nouvelles aux Cahiers de VAGEUM, de poèmes dans Le Pays (Déom), de poèmes dans Poésie - Poetry r64.Automne '63, fonde avec quatre camarades la revue Parti Pris.Achève la rédaction d’un recueil de nouvelles La chair de poule.Prépare un roman Transport en commun. à Marielle .et chaque fois plus raison de saigner à chaque battement du monde dans mes veines là où je m’insurge et prends les armes c’est au soir que le sang vif du coeur s’arrache à son destin moi je monte sur ma tête pour me détester détacher mes pieds de leur raison je coupe mon bras et le mord et le remets en place je sais que le défaut est partout et le bonheur de le vaincre à petites saignées de soi oh ma destinée ta voix comme un orage ta voix d’éclairs rompue de morts bien connues et toi femme qui me vois grandir dans la sagesse de tes épaules toi seule ivresse d’avant la lenteur de la mort. 90 ANDRÉ MAJOR UN FRUIT TOUJOURS VERT j’ai attendu que le vent passe par mes mains qu’il y déchire sa parole et que j’en sois l’enfant terrible (je suis un rebelle que rien ne délivre de la colère et mes dents une éternelle morsure regardez cette lumière qui jaillit du sang comme un cri une justice) j’ai attendu qu’au matin le soleil en moi s’installe rougeoyant comme douletir que chaque femme portée par mon flanc sourie belle de son amour à la clarté de ma joue (j’ai pitié de l’homme de son coeur qu’il porte comme une médaille je ne sais pas me taire quand mon sang me dévore je ne sais pas me cacher quand un éclair me traverse) « POÉSIE?91 j’ai attendu que chaque homme père ou fils m’accorde raison de l’acctieillir dans la chaleur de mon oeil que la vie me vienne adorer en servante de dieu (je suis un homme mécontent de sa voix qui croque tant qu’il peut sa misère regardez le monde regardez chaque homme — une blessure infinie qui porte atteinte au plus doux matin) j’ai bien changé au long cours de mes chutes mais n’ai point perdu ce grand rêve de paradis qu’habite l’enfant que je porte comme îui fruit toujours vert ¦ 92 ANDRÉ MAJOR SOLEIL AU NOEUD DE MOI-MÊME tu me chantes aux yeux que tes jambes succombent à l’été fille installée dans le matin comme l’hirondelle dans son chant fille à moi venue sans autre détour que le sourire fille étendue dans la dignité de ma poitrine une morsure d’enfant sauvage fille flèche servante du sang que tu rends à la naissance du cri fille baiser prompt sur la tempe fille oh fille porteuse d’étangs l’été revendique sa passion et le vent sa soif je t’aime telle que tu montes dans mes jambes telle que tu gagnes plaisir dans le pain je t’aime chanson inédite de mon sang cheveux beaîi filet pour mes poissons de doigts je prononce l’évidence de mon amour plus incassable qu’un bleu pur fille soleil au noeud de moi-même POÉSIE?93 MON OEIL A TON DOIGT tu siffles entre mes dents et je traverse un instant l’appétit de grasses moissons la lumière du café d’en face le défaut d’être absent et la solitude de quatre bras dans l’ardeur de nos sangs je ne suis pas certain de la flûte ni de la bouche ni de l’oeil ni de sa perversion je souffle dans ton corps le grand amour de bête que tu convoites et si ce plaisir fauve t’embellit encore je passerai mon oeil à ton doigt . 94 ANDRÉ MAJOR POÈME D’AMOUR MAI tu es le mai de mon hiver le baiser sur ma plaie ]e te consacre caresse et oasis et crème légère je t’étends comme une plage sous mon corps sombre où se meurt mon exil de soldat baie de tes yeux cette fin du vieux monde mon eau forte toi plus brûlante que le sable je péris à tes cils me parlant de toi tes seins sous mes baisers s’allument dans les roseaux mai de mon hiver ma belle captive d’amour le ciel en cotdées monte dans tes yeux — l’étendue de ta tendresse — je t’aime rose tremblante sous la paume je t’aime tu me couvres d’un paysage plus chaud que toutes les laurentides je t’aime pour ce jour que tu répands sur mes cendres je t’aime en raison des îles de sang sceaux qui périssent inoubliables ta chevelure rosée d’algues et d’ombre tes patipières se couchant sous mes lèvres je t’aime en croix sur tes racines seins et sexe plus délirants que le vin POÉSIE?95 je t'aime en croix comme un pénitent et tu entres dans ma peau glissant jusqu'à l'âme c'est merveille en mes yeux de rompre midi en une chaleur de baiser de partager mon congé avec tes vingt ans de mousse et de ne plus entendre que le bonheur de ta main contre mes tempes je t'aime malgré la ville et ses horreurs malgré la rancoeur dans les bras de ses victimes je t'aime blessé je t'aime malgré le vif de ma haine tenace comme le soleil je t'ai en moi brisée comme un beaji rêve ton visage peint rouge de ma douleur et tous ces cris que tu étreins blanche et belle je t'aime puisque tous mes détours me ramènent à ta source parti je reviens toujotirs les mains brûlées l'oeil fourbît tant de gestes tant de couleurs à porter ciel enivré tant de rêves à tenir à bout de bras à défendre contre les pilleurs piège de chaque désir tant de rages à changer en pain et en métal le jour plîts rouge que le sang tant de chutes lourdeur de la haine je t'aime et te ferai mienne comme mon désir de toi je t'aime ouverte telle une saison un jour de mai je lis ma misère sur la moiteur de ton front mais ce n'est pas tout dire puisque ta main me donne des paroles plus vives que le froid 96 ANDRÉ MAJOR le temps toiit le temps pour toi pour notre amour verger de ton rire )e fencage dans ma raideur de guerrier mes mains plaisir de les dévouer à la musique de ton corps Éaimer à en fendre mes cris contre ma puissance de f aimer la dérision n’est pas mon mal puisque je t’aime ni l’errance à travers la pâleur sans ton sourire en moi je serais fou je t’aime dans les fougères loin du- lent suicide de la ville le long hiver souillant encore les rues vingt filles ont passé en moi vingt coups de vent je m’étais trompé sur l’amour j’avais des yeux d’enfant un coeur facile à ravager vingt filles ont passé en moi rien ne me disait le sel des soleils morts enfin le printemps par toi renouvelé — mon mois de mai — POÉSIE?: 97 PIÈCE EN DEUX ACTES au matin des feuilles des feuilles un bruit doux dans le soleil comme la main qui porte ma voix au velouté du feuillage tu sors de ta blessure nouvelle comme ce matin roux tandis que je m’endors comme une barque au fil de ton sang la veille, vers minuit ta joie de me couper le souffle tu danses siir mon ventre comme une bête imprenable cette musique ce rire de tes bras autour de mon cou ce souffle qu’il me manque pour renverser ta chevelure faire éclater ta source 98 ANDRÉ MAJOR tu fermes les dents sur ton plaisir comme si c’était la dernière nuit de l’homme )e )ure de survivre à mon fils au dernier fils du dernier homme l’oeil dans son refuge s’apprivoise et cède à la bonté de la chair la ville s’éteint à mesure que nous avançons l’un dans l’autre n’est plus que l’écho de nos souffles noués comme des fruits pimeaux et de chavirer mordus perdus dans le grand renversement de nos muscles tels des dieux animaux reprenant la création en toi aussi la fièvre s’éteint avec le dernier coup que ]e te porte un sommeil lumineux te soutire la mémoire la nuit est à nous comme ma main à ton épaule et l’oiseau béni qui s’échappe de son secret au matin ma femme m’adore et me rejette comme on fait de la vie me reste sur la langue la saveur vive de sa peau de lilas de cendre et de sel POÉSIE?99 QUEL FEUILLAGE ce que Von dit enlacés saigne comme une mémoire et nous tient effarés dans un rêve trop beau ce que Von dit séparés a la perfidie d’une larme et ta main est une comète qui m’éclaire plus qu’elle ne m’habite quel feuillage entre ton oeil et le mien ! 100 ANDRÉ MAJOR LA VILLE TIENT CAPTIF je vais comme je peux dans mes labours dévastés je vais suivant mes poings et leur point de repère je traîne à mes reins une fille elle s’apprête à m’aimer dès que ma nuque s’abandonne mes labours ces rues crépitantes et dévastées piétinées par la fatigue un îlot parfois les chamarre et les baigne un îlot carré Niger petit jardin des pauvres un îlot où tu m’attends pour pleurer comme si j’étais un arc-en-ciel nous marcherons tout à l’heure je t’aurai derrière moi je fendrai mon peuple pour mieux le crier triste caravane des samedis soirs POÉSIE?101 s’il n’y avait pas ce village chinois au coeur de la ville nous irions vers le fleuve ultime parallèle ou chacun se refait un air de bien aller village chinois rue Clark nous n’irons pas manger dans ces cafés de lumières et d’odeurs étrangères nous sommes pativres ma triste aimée et )e me tiens sans amour dans mon corps ce soir je t’aimerai de ne pas me stipplier la prière à mes oreilles est torture que seul bonheur éteint regarde le ciel regarde le plafond du pays par delà les façades par delà les regards qui te brident ou te glacent mais la ville tient captif le plus malin de ses barbares nous marcherons au coeur de sa détente il sera minuit sera dimanche vois ces visages ils sont battus par la semaine vois ces épaules tant de charges les ont voûtées pour qu’augmente le plaisir des seigneurs les enfants sont sales mordent leurs jointures pour ne pas pleurer ils ne sourient jamais aux grimaces faubourg de l’infortune le charbon dans l’âme 102 ANDRÉ MAJOR ce désespoir nous cerne dans sa suie et nous laisse seuls nous voilà dans le destin des masures un peuple en lui-même se déteste et s’abîme on ne fera rien pour le transfigurer si )e me tais toi tu le sais qui m’accompagnes fille fiévreuse que guette l’effroi ton baiser est un éclair qui retombe dans son frisson et le vent se le gagne le silence est tel que notis croyons vivre dans nos pas sommes-nous des bêtes pour paître dans cette ville le désir te brûle le sang toi qui as délaissé le scapulaire pour le poème et tout ne rime qu’au sanglot oh fille mes bras me suivent indifférents il faudrait recommencer l’espoir dans une chambre nouvelle redresser sa voix et la durcir qu’elle culmine jusqu’au cri ! étirer la flamme qu’elle dure ! ce peuple s’affole dans les battements de notre sang il nous faudrait un dévouement d’abeille POÉSIE?103 ET LA MARQUAIT AU FER NATAL nous avions quinze ans horreur de vivre enfermés dans la malchance de nos rues nous aimions les belles paroles et celles qui volent au delà des bouches et celles qu’on trouve dans le gazon (pour pleurer chacun se cachait dans ses ongles et dans la mine de nos os la bête s’affolait culbutée par la famine) les filles fuyaient nos mains méchantes et nous regardions la neige fondre dans la suie et la puanteur (l’habitat devint sel de mer la mort hantait nos poignets et nos gorges un vif durcissement de l’oeil changeait le paysage et le saignait) c’était le temps d’apprendre 011 nous recommandait d’être petits ambitieux et bêtes la prière aux lèvres et le coeur dans le vide voilà de jolis valets 104 ANDRÉ MAJOR (la mine de nos os torride comme un cri brûlait toute chair et la marquait au fer natal) pas le moindre baiser rien et loin de nous les verdures s'allumaient des enfants riaient dans leur blancheur nous ravalions notre saleté )urant de détester le monde peu s'en fallait que nous n'égorgions ceux qui nous avaient livrés à la misère (dans la mine de nos os une âme se coulait dure et froide) le monde était ce mensonge qui nous promettait au malheur rien à espérer et ne nous parlez pas de charité nous avons le droit de chanter nos vingt ans nous qui sommes nés d’un tumulte de bombes nous qui avons rompu l'hiver dans le fracas de l’incendie nous qui avons pétri nos yeux dans le silence des pierres nous avons le droit de crier nous qui avons fracassé notre rire dans la solitude des ruelles nous qui avons noyé l'enfant accroché à notre gorge POÉSIE?105 NOS MOTS nos mots une nuit de terre sèche l’arc tendu, dans la gorge nous chantons la bête et la brûlons (l’oiseau se pleure un moment puis reprend soleil en son bec) le muscle du fleuve c’est déjà le sang qui s’installe dans nos veines brûlant comme l’hiver et le cri qui l’assaille 106 ANDRÉ MAJOR AH SI JE TUAIS UENFANT je suis un homme qui survit dans le rire d’un enfant un homme que sa honte a retroussé très loin en lui-même setd contre ses amours ah si je tuais l’enfant qui s’agite dans mes jambes mes yeux et dans ta bouche si je pourfendais cette âme je suis remonté dans ce moi exubérant croyant démêler l’os de sa blessure POÉSIE?107 COMME LE SEUL DESTIN misère tellement tienne tes dents la tiennent du petit matin au bout de la nuit comme le setd destin ô fille pleureuse quand l’amour reprendra qîiand ?sa saison t’ouvrant la poitrine ce jour brûle dans tes prunelles un encens de fin du monde 108 ANDRÉ MAJOR QUELLE LOI ton oeil est rouge un épi fauché que le matin dore en son silence agenouille-toi dans la rudesse de ta colère pour pleurer comme un condamné à vivre (ta naissance est pauvre elle bégaie — une enfant de rien) ton oeil est rouge soleil et lune le torturent et le paysage l’allume pour le malheur de ton âme ( charge-toi de ta solitude elle t’ira comme une grimace et personne ne s’inquiétera de ta voix puisque tu t’enfermeras dans le privilège de n’être rien) POÉSIE?109 ton oeil est rouge il n’a raison que dans le sang qîi’il s’allume ou se taise tel un trou sombre dans la vie de ton peuple tu mords la pierre qui t’étouffe le carcan de tes espoirs car l’amour est à ceux qui ont le temps de vivre (quelle loi te lierait au silence si pour vivre il faut crier saigner comme l’érable comme la femme la plus ardente) ANDRÉ MAJOR EN ATTENDANT LA SAISON quand la ville crotderait sous ses ombres quand le froid durcirait les nervures du coeur l’homme chaque homme tremblerait dans l’écume de sa blessure la plus chaude ainsi de sa vie il ne garde que l’héritage étroit d’un secret qui le pousse dans la brousse de ses pas et l’en retire et ses os s’affinent au creuset de ses chutes et rechutes vous me direz qui n’a pas saigné avec dans la nuque cette glace qui le courbe à )a7nais vers la terre et le fils de l’homme sera sauvé en attendant la Saison l’on verra passer perclus et pourchassés une éternité d’hommes qu’aucun mirage ne distraira de leur brûlure POÉSIE?: Ill POÈME-OISEAU voyez Poiseau qui s’échappe de mes dents et qu’une blessure à mes lèvres rappelle ce vol brûlait déjà mes paupières avant que l’oiseau ne naquît de ma gorge (et si je saigne c’est d’avoir perdu le pain que savourait ma jeunesse) le poème-oiseau l’arrache-coeur me voilà privé du cri quotidien et ma déchirure soleil condamné s’ouvre encore dans la polaire clarté de m’être livré vif à ma solitude voyez l’espace noir qui luit entre mes dents et qu’une cicatrice à mes lèvres rappelle 112 ANDRÉ MAJOR APRÈS LE LOUP mains feuillues mains richesse du coeur que la femme partage dans la grande déroute de son île où je fais la tempête tel un oiseau de proie et la neige qui nous rapproche jambe à jambe et le froid qui nous recueille l’un dans l’autre comme l’herbe dans la rosée le feu dans la bûche tel je suis ô monde adoré de tes bras de ton ventre tel je suis brûlant dans la fortune d’une belle nuit le chagrin d’être homme passe moulu dans l’ardeur de mon souffle immense appétit que gonfle une seule de tes caresses POÉSIE?113 ton île est mon repaire quelle joie d'y revenir après le loup quand minuit hurle dans mes veines tu sais que rien n'est plus vrai que le plaisir que l'oiseau tremblant dans le paysage renfrogné de ton île ainsi par notre propre magie nous échappons à l'hiver sa terrible solitude et nous habitons cette nuit une coque d'été fauve je repose dans ta cuisse et ton tendre poignet bat comme un coeur sur ma gorge 114 ANDRÉ MAJOR MA GOMME DE VIE le jour où je serai au bout de moi-même veuf de tous mes rêves ayant vidé mes pores de leur soif j’irai mains derrière le dos cracher ma gomme de vie et content baiser l’Eternité POÉSIE?115 POÉSIE ?un dernier crachat chanté sur la pauvre musique des mots adieu beaux tournesols la rue me reprend il fait lune et je vais rêver sous un banc le temps d’une cigarette l’espace d’une frayeur bière et solitude et le monde qui s’endort dans mes poignets doidouretix t’aimerai-je assez femme pour ne jamais fermer mon coeur aux saisons du sang on va vient laid comme une blessure on dit le temps passe et c’est la vie qui a passé poésie ? 116 ANDRÉ MAJOR VEN ARRACHE PAS (ou le retour à la rue) 1.j’ai fromage aux dents et amour au ventre et pourtant je gratte mon âme qui sent le renfermé depuis que j’ai pris asile en tristesse 2.mes frères de couleur de lys m’ont mangé la laine sur le dos on dirait que je pisse quand j’ouvre l’oeil ma poésie a mal au coeur et sa langue lui fait mal 3.qu’on soidève un peu ma peau une lave rapide et reptile coulera comme une sueur d’esclave 4.vous direz ce que vous voudrez mes frères en christ et en papier mâché quand vous parlez c’est une toux un morviat et Bromo-Quinine n’y peut rien POÉSIE?117 5.vous parlez pour ne rien faire tandis que la boue monte dans vos veines et l’hiver de votre vie 6.jean narrache faisait pleurer le p’tit jésus aux éditions de l’homme et l’homme de la rue courait faire ses pâques moi qui suis setd au monde comme au ciel je me fais pleurer pour saler mon fromage barrel doux et l’envie me prend d’écraser mon minou mon absente moitié qui ne revient que samedi prochain à la même heure 7.ma ville est traduite et comme dit Brochu elle anglosaxonne à en tordre les gosses des flos qui sèchent à Bordeaux et ailleurs le printemps salit la belle âme blanche de l’hiver froid comme le calice et la main de monsieur le curé et avec le printemps les ruelles se mettent à puer sans bon sens 118 ANDRÉ MAJOR 9.je mords dans mon fromage et du soleil grouille dans mon ventre il me manque une bonne pluie de vin rouge pour giguer comme Miron sur la place publique il me manque la cuisse de minou pour fermer l’oeil et calmer mes bas appétits 10.voilà que le ciel est gêné de mes cochonneries il rougit comme un poète de St-Lin et se couche derrière la croix du Mont-Royal et puis demain il fera comme si rien ne s’était passé ou bien il pleurera sur moi sur tout le monde parce qu’un voyou atira étripé un crapaud il sera sept heures à la montre Bulova c’est l’heure du rosaire LISE BOURGET LA SPIRALE NOUVELLE B LISE BOURGET — Née à Mont-réal en 1939, montréalaise de coeur, de corps et d’esprit.Institutrice; aime des enfants, leurs yeux, leurs bruits.Rien à signaler.Pas encore voyager, sauf la Gaspésie.Etude post-scolaire.Ecrit depuis cinq ans.Sérieusement depuis .m J’arrête de travailler, j’ai un grand tiraillement en-dedans — plus loin, au fond de l’âme, au-dedans de l’être — là au fond, mais est-ce bien à moi que cela arrive, cela se passe-t-il vraiment en moi ou en un endroit seulement ?En moi toute, ou en une partie de moi ?On dirait un vertige, un creux qui se précipite, un trou qui fond à mesure que je le regarde, une spirale qui tourne aussi loin que mes yeux portent, oui, une spirale qui n’en finit plus de se creuser.C’est un vide, un espace en moi, un espace vide.Est-ce que cela peut faire souffrir un espace où il n’y a rien ?Un rien peut-il être douloureux ?Rien, cela fait-il du mal ?Ai-je seulement mal ou BIEN?Je reprends mon livre, je me recale dans mon fauteuil, une ligne, deux lignes, puis les mots se mettent à sauter, ils descendent dans la spirale, ensuite c’est tout le livre qui fait le saut.Dans le grand vertige, toutes les feuilles volent, la couverture se détache, les mots se décomposent, les lettres me sautent au visage .non .même le bois de mon pupitre n’est plus solide, il est pourtant frais, frais .frais sur ma peau, comme sa bouche, la triple rondeur de sa bouche, la grande luminosité de sa bouche, sa bouche sur l’oreiller chaud, sa bouche dans la grande chambre sombre, sa bouche partout, partout jusques aux vitres mouillées, mouillées par la pluie lente et presque tendre d’un pauvre petit dimanche matin, un 122 LISE BOURGET tout petit dimanche tout mouillé, mouillé pour l’éternité, semble-t-il, puis il pleut sur mon pupitre, cette pluie-là est salée, et elle inonde la vitre, cette petite pluie endimanchée exprès pour notre ennui.Notre ennui, son ennui, s’ennuie-t-il, pourquoi s’ennuie-t-il, qu’est-ce que je lui ai fait, que fait-il, pourquoi fait-il cela, pourquoi.pourquoi ne m’aime-t-il pas, que lui ai-je fait à part l’aimer ?Qu’est-ce que je fais, moi, à part aimer ?Qu’est-ce que je fais, moi, à part l’aimer, lui ?Maintenant mon pupitre est mouillé comme les heures innombrables, les heures toutes mouillées de ces petits dimanches chauds et humides, ces dimanches éternels qui ne finissaient pas de faire fondre ma chair, à minuscules gouttes, contre les vitres à travers lesquelles on ne distinguait presque plus rien sauf l’ennui, le temps ennuyeux, l’ennui de son grand corps blond, de sa grande personne, huître qui ne s’ouvrait même pas — ou si peu — pour me regarder.Moi, j’étais éponge, je buvais, j’absorbais sa chaleur, je digérais sa couleur, la couleur incertaine de ses cheveux, incertain, tout est incertain comme lui, sa couleur, son odeur.J’étais éponge blanche, et cette pluie et cette tendresse et tout cet ennui me pénétraient, m’écoulaient vie, j’écoutais vivre, tout autour de moi, la pluie, l’ennui, et lui, lui, sa grande présence blonde, tendre, douce, presque toujours douce oui quand j’écoutais bien, de très près, très près de lui c’étaient de grandes plages douces, blondes, sablonneuses comme lui.Mais aussi parfois je muais en éponge noire, épineuse et violente, mauvaise, et alors je lui piétinais toute sa tendresse, sa langueur et ses longues plages douces et jaunes et je remettais aussi tout notre ennui de dimanches pluvieux et gris, et LA SPIRALE 123 alors, alors, mon dieu .il me regardait .et je savais que j’avais été une mauvaise éponge noire, je savais cela dans ses yeux et je m’en voulais d’être une méchante éponge hérissée, mais en ces temps-là je ne pouvais être autre, autre que mauvaise, méchante, noire; que je maudissais ma propre mutation, qu’elle était longue, et dure.Maintenant le pupitre est lourd comme ses yeux, son regard de bronze, du bronze chaud et doré qui coule sur moi, m’envahit, m’étreint, me transforme, me fait pierre.Maintenant je suis pierre, à jamais fixée, muette pour toujours, là, simplement et pour tout le temps à venir.Oui, en ce temps-là, j’étais vraiment mauvaise, mauvaise pierre, mauvaise éponge.Un bureau, un bureau de travail, moi, est-ce que je travaille ?Est-ce que je vis ?Est-ce que je vis avec ma tête, avec mon ventre ?Une femme, cela vit avec quoi ?Cela vit comment ?Cela vit-il, seulement ?Les hommes, eux, est-ce qu’ils vivent ou s’ils aboient ?Les femmes, elles, est-ce qu’elles vivent, ou si elles gémissent ou si elles se taisent ?J’ai parfois l’impression que nous vivons tous ensemble, serrés, sur le cercle supérieur d’une grande spirale, un cercle immense qui fait évidemment le tour de la terre, mais la terre, moi, je ne la vois pas PLEINE mais creusée en son centre, creusée très loin, très profond et ce sont nos yeux qui la creusent .comme ces prisonniers dont on dit que les bourreaux leur faisaient creuser leurs propres fosses, mes yeux à moi, ce sont les tiens; c’est le glaive dur et froid qui perce ma peau trop tendre, ma peau d’éponge prise en faute, consciente de sa faute; il atteint le ventre, le centre de mon corps — comment les femmes vivent-elles ?— et c’est lui, le glaive, ton regard, 124 LISE BOURGET qui provoque ce grand tiraillement au-dedans.Au début cela était une douleur, la peine des regards qui ne se disent pas la même chose, la grande tiédeur des yeux qui ne se comprennent plus, puis ce fut, c’est l’absence de tout regard, c’est le tiraillement du vide creusé par l’absence de tes yeux.Remué par tes yeux aussi.La place de tes yeux, leur domaine que tu n’habites plus, la place vide.Maintenant, je ne sais plus si c’est un mal ou un bien, si cela m’est mal ou bien.Avant, au temps de la présence de tes yeux, la douleur que me causaient tes yeux me devenait bien, parce que présence, tiédeur mais non froid, mais aujourd’hui je suis fixée dans le froid de l’absence, pierre fixée là, simplement.Alors mes yeux qui cherchent les tiens creusent leur propre spirale à la recherche des regards perdus, cherchent, fouillent dans le froid, creusent la glace.Vide, déserte ?Comment la place, cette place qu’est tout moi, — une femme, cela vit où ?— comment tout cela peut-il être vide ?Là, il y a bien un pupitre, des dictionnaires, des livres, des livres, mon dieu, à quoi tant de livres peuvent-ils servir à une toute petite femme qui se rappelle les dimanches où il tombait une pluie si fine, si douce, si diluante, et où, sur un oreiller couleur de plein jour dormait un homme à peine couleur de brunante, avec une tête de chêne sortant du premier jour de la création.C’étaient des aubes d’éternité et j’étais un morceau de la nuit collé à ce soleil dormeur.Nonchalant, l’astre se déployait, bougeait à peine, juste ce qu’il faut pour gêner la nuit d’être encore là, toujours là, à guetter son arrivée.Et, surprise par son réveil, dans ma faute contemplative, je me perdais derrière les nuages inco- LA SPIRALE 125 lores, encore incertains de ce matin blême, de ce soleil bizarre, de ce petit soleil blafard fait tout exprès pour nos menus dimanches.La chambre est immensément petite, le bleu des rideaux se mêle doucement, aussi doucement que la tiédeur de cette chambre m’enveloppe et me pousse dans la chaleur de son haleine, dans son souffle, sous son emprise endormie, le bleu et le gris de ces matins trop matins, trop matinals, la pluie battait mollement les vitres, les grandes vitres de notre chambre tiède, molle comme sa respiration, sa poitrine qui se soulevait à peine, faisait-il un si petit ou un si grand effort pour vivre, vivre à côté de moi qui vivais trop, est-ce moi qui 1 empêchais de vivre ou, devant ces jours paresseux et ces matins blêmes, sentait-il lui aussi la vie nous quitter à pas feutrés et s’écouler partout autour de nous, dans l’herbe, dans le sable, sur la plage, dans la terre, sentait-il lui aussi, le tiède et humide malaise de cette maussade petite nature pleureuse monter en lui et affadir la source même, son corps, ses reins, mon corps, nos membres étaient-ils eux aussi mouillés et ramollis par cette vilaine et ennuyeuse pluie, pâles petits dimanches, humides et tièdes, glissant sur nos vitres si humblement, mais tant et tant que cela à la fin nous lassait même de faire l’effort de nous aimer.Et le creux se creuse, et le vide se fait, et le vertige me possède .maintenant tout le pupitre est englouti dans la spirale, il descend, il descend trop vite, tout vole, les fleurs sèches s’émiettent, les statues se cassent en millions de morceaux, toutes les feuilles des liv res se défont, volent, courent, papillonnent, voltigent, sautent, et ma tête appuyée contre le pupitre vole aussi, descend très, très, très vite, trop vite, je 126 LISE BOURGET fonds en descendant, je m’écroule comme une statuette, me confonds avec feuilles, papiers, lettres, morceaux de poudre de marbre, je suis mêlée à tout, je suis à la fois le vide et les objets, tout se réunit à moi et me laisse ensuite plus nue qu’avant, je suis le vertige qui se creuse, les objets qui descendent, je suis dans le trou, dans le creux, amalgamée à tout et à rien, je m’enroule dans la spirale avec tout ce fouillis mais je suis seule au milieu, c’est encore le rien qui me possède, me dévore, me retient, seule et nue.Et comment, comment donc cela vit-il une femme ?Au milieu du désert, en pleine rue, ou cela est-il indifférent Une femme, cela vit sur une île, mon île a un nom; chaque île de femme a un nom.lentement le calme se fait, je remonte du pêle-mêle, j’émerge des objets, le vide prend forme, je flotte de nouveau dans la chambre au milieu de mon île, mon île désertée, mais pour une femme qui reste en vie, même une île désertée n’est pas déserte, jamais, un arbre s’y dresse toujours, unique, magnifique dans sa solitude même.Et je suis dans la chambre et je puis encore marcher, faire du thé, fumer une cigarette, mon dieu, mon dieu, je peux donc encore vivre, vivre un peu, vivre encore un peu, c’est le vide circonscrit qui me fait vivre, respirer; une forme, une toute petite forme de rien du tout autour de l’île, la forme d’une femme, une femme autour de l’île et l’attente, la longue attente, bienfaisante et nécessaire, celle de cet arbre qui sera toujours, de toute façon, unique, l’arbre qui s’animera de nouveau, car la vie est éternelle.Et les femmes le savent.Une femme, cela vit de quoi ?Une femme, cela vit sur la terre, la terre ferme, les deux pieds sur l’île, le regard dans l’arbre et les mains LA SPIRALE 127 libres .La terre est toute trempée de cette seule petite pluie du dimanche, — on dirait que mes dimanches à moi sont consacrés à la pluie — minime petite pluie, dimanche détrempé, verdure grise salie de toute la semaine, la semaine d’attente lumineuse, cette semaine qui s’étendait partout sur le gazon vert, trop vert, pourquoi vert en pleine semaine et gris le dimanche, tout mouillé le seul jour de ma semaine ?Pourquoi me salit-on le jour créateur de ma semaine ?Toute cette pluie d’autant immense qu’elle est fine, toute fine sur tout ce dimanche, ce dimanche immense qui n’en finit pas, plus, plus jamais de dégoutter, de s’égoutter sur moi, sur moi et lui; et dans la maison où je suis le seul être matinal, trop matinal — pourquoi le sommeil me quitte-t-il, endormis nous étions ensemble et silencieux dans le même lit, nos respirations s’accordaient et son bras, son bras blond comme la mer au matin et lourd comme une vague, son bras posé sur mon ventre blanc, ondulé comme la plage, son grand corps comme une mer douce dormait près de moi, moi j’étais du sable silencieux, muet d’amour sous la mer, pourquoi les réveils, pourquoi les réveils viennent-ils tout brusquer, pourquoi le grand jour venait-il cuire les mots dans ma bouche et pourquoi est-ce que je lui remettais ces brûlures, ces mots de mauvaise flamme, à lui .à lui qui me consumait pourtant d’un feu doux, une flamme blonde, lui qui porte la grande chaleur originelle — je le sentais bien déjà — lui qui était l’homme du jour de ma création.Lui mon créateur.Pourquoi être si matinale quand j’étais si bien ?Quel diable venait donc m’éveiller et me tirer de mon paradis ?Qui, de Dieu ou du diable, venait tenter mon orgueil inu- 128 LISE BOURGET tile ?Quel source empoisonnée tarissait tout mon parcours et lui gaspillait ses douces, ses longues et chaudes routes ?Pourquoi le jour étais-je cette détestable éponge moi qui la nuit dormais si près de la mer ?Dans cette petite maison où tout le monde dort, tout est silencieux et humide, tout respire le sommeil,!, le calme, ces petits dimanches de pluie doux, aimables, caressants, au fond c’était peut-être la béatitude.Il dormait encore et c’est juste là que je savais avoir été heureuse de lui.Le bonheur alors c’était peut-être le regarder dormir le matin, sachant que j’étais la seule éveillée et le buvant là, sous mes yeux, endormi.Un homme éveillé, c’est déjà un homme qui s’échappe.Adam sur l’herbe.Le sommeil du premier homme de la terre.Cette chambre était la première du monde, elle devait l’être.Le sanctuaire de la chaleur, le crépuscule du grand feu élémentaire, le soleil devait y ruisseler, toute la verdure du monde y fleurir et les animaux de la terre entière y faire leur gîte.Adam dormait, le flanc creusé par la vague, le corps comme une mer en plein soleil, en plein midi, en pleine terre, tout espace soumis au rythme de son sommeil.Son coeur et son flanc battaient la marche du monde.J’étais la première femme créée et je regardais le sommeil de l’homme.Dans ses flancs je savais toute la vie du monde palpiter.Je la savais.Il s’éveilla; je me levai.La pluie douce gémissait toujours aux vitres et tout le ciel semblait vouloir écraser la terre de sa morne lourdeur.Mais moi, je savais la vie.Décembre 1963. ¦ PAUL CHAMBERLAND DANS UN AUTOMNE A NOUS NOUVELLE . PAUL CHAMBERLAND — Né à Longueuil le 16 mai 1939.Licencié en philosophie à l’Université de Montréal, en octobre 1963.Publie Genèses, poèmes aux Cahiers de l’AGEUM en novembre 1962; poèmes dans Liberté de mars-avril 1963 ; poèmes dans Le Pays, recueil collectif chez Déom en 1963 ; poèmes dans Poésie 64 aux Editions du Jour la même année.Publie Terre Québec, poèmes, chez Déom en février 1964.Rédacteur à la revue Parti Pris. L’auto fonça sur nous à vive allure.Je m’affalai dans le fossé, la tête dans les joncs.Puis de nouveau le vombrissement de la voiture qui dérapait et donnait contre un arbre ou stoppait brusquement, renversée.Puis le silence.Un silence interminable.Que je ne pouvais pas rompre; que je prolongeais le plus possible, avant l’instant où, relevant la tête, je te verrais .Follement, j’espérai que tu me dises: "Tu n’as rien?” Mais je savais, je savais que tout était fini; je redoutais de le voir.Elle gisait, renversée sur le bord de la route.Echevelée, bouche entrouverte, visage crispé.Je me penchai : elle était morte.On m’assura plus tard qu’elle avait succombé sur le coup.Plus loin, la voiture en travers du fossé, piquant du nez au fond.Le chauffeur devait être mort, ou gravement blessé.Tout à l’heure des gens viendront : ambulanciers, médecins, policiers, curé peut-être.Parce qu’il y a un blessé dans la voiture, une morte sur le bord de la route.Ils s’affaireront, et moi j’irai de l’un à l’autre sans raison, comme dans ce rêve que j’essaierai de chasser en battant de la paupière, en fermant les yeux, doucement. 132 PAUL CHAMBERLAND Ton cadavre, cette chose qui s’accordera aux toiles blanches, aux doigts experts, au chrome de la voiture de la morgue, je ne le verrai pas.Mais je me vois te cherchant des yeux, t’appelant au loin sur le chemin; je me vois te poursuivre sur le chemin où tu te dérobes pour l’instant, où tu souris secrètement.J’irai te rejoindre quelque part dans un automne à nous.Et je pourrai demeurer calme, répondre aux questions, fournissant les détails précis s’il le faut .— C’était ?.— Mon épouse, oui.Le policier parut satisfait.Il notait, minutieux, indifférent.On avait déposé le cadavre dans une voiture noire qui repartit aussitôt.Des infirmiers s’affairaient autour du blessé.Qui était cet homme, qui s’interposait brusquement entre nous, me dérobant ta présence ?Je m’approchai; ses blessures ne m’intéressaient guère (il devait se remettre d’ailleurs assez promptement).Pour l’instant, il m’importait seul d’entrer en communication avec lui.C’était primordial puisque lui seul, je le sentais, serait en mesure, peut-être à son insu, de renouer le fil du chemin qui me reconduirait vers toi.Lui seul, parce qu’il l’avait brisé, ce fil : il en tenait les bouts rompus entre ces doigts.Cet inconnu qui s’était interposé entre nous, brusquement, comme le Hasard.Le policier revint à la charge.— Nom, adresse, téléphone ?— Pierre Carrier, 4037 Henri-Julien .— Vous étiez avec elle lorsque .— Oui, bien sûr ! (quel crétin !) — Vous vous promeniez ?. DANS UN AUTOMNE A NOUS 133 — Oui.Nous étions en visite chez des parents.C’est à cinq minutes.— Comment est-ce arrivé ?Comment arrivent ces choses ?Tu es tout près de moi.Nous marchons lentement sur le bord de la route.Et tu parles, tu me parles."Pierre, nous devrions apporter une touffe de joncs en ville.Et puis c’est fini.Tu ne parleras jamais plus.Je ne descendrai pas dans le fossé, toi en haut, souriant, moi tout occupé à cueillir les joncs.Le chemin stoppait ici, sans que nous n’en ayons rien su.Les joncs, les fossés, les arbres, les chemins, l’automne, ça existe .mais pas ce chemin, pas ce retour vers toi, moi t’offrant les joncs cassés."Pierre, nous devrions apporter une touffe de joncs en ville”, ça n’a même pas été consigné dans le procès-verbal.Un instant, j’eus l’idée de le suggérer, mais le regard du policier me blâmait déjà, comme s’il devinait mon désir (que cette parole fût demeurée ! .) — C’est parfait.Mais vous restez à notre disposition; je ne crois pas que vous soyez beaucoup importuné.— Vous savez où m’atteindre.Je devais être très pâle : un infirmier m’offrit un médicament.Je refusai.Puis ils sont partis, emportant le cadavre et le blessé.Je suis resté quelques minutes encore.Après tout, ils ne t’avaient peut-être pas emmenée vraiment.Tu devais marcher quelque part en avant.Tu avais dû poursuivre notre chemin et j’allais bientôt te rejoindre, en me hâtant.Tu me crierais .A moins que notre chemin se fût brisé, évanoui; et je devrais te chercher.Tu errais 134 PAUL CHAMBERLAND peut-être dans quelque champ où il restait des fleurs d’été.Mais j’étais si fatigué .Je me dérobai du mieux que je pus aux consternations familiales.Lorsque ma mère apprit que Cécile n’avait subi aucune blessure au visage elle déclara : "elle fera sûrement une belle morte.” Eh bien ! non ! je ne voulais pas de belle morte.Tu existais vivante ! Je ne t’ai pas approchée dans ton reposoir au salon funéraire : chose blanche et maquillée parmi les couronnes, les torchères et les vieilles tantes bavardes.Je n’ai pas voulu voir le visage de cette morte.J’ai résisté tant que j’ai pu.Le matin seulement, avant l’office funèbre, je me suis approché.Et j’étais seul.Je regardais ce visage où j’allais voir les tiges de joncs battre et se mêler aux cheveux.Tu existais quelque part sur notre chemin ininterrompu dans la campagne, dans un automne .J’avais simplement perdu la route.Je te retrouverais.Mais quelqu’un avait creusé toute cette distance entre nous, quelqu’un, un inconnu qu’il me fallait retrouver au plus tôt parce que lui seul pouvait, je le savais, m’ouvrir de nouveau le chemin qui me mènerait vers toi, lui qui l’avait rompu.Dans le taxi qui me conduisait à l’hôpital, je regardais gicler la pluie sur le pare-brise; je suivais la course monotone des essuie-glaces, et le ron-ron du moteur, à peine modifié aux arrêts, m’engourdissait dangereusement : je devais être fort et lucide pour affronter cet inconnu qui ne se livrerait peut-être pas aisément.Mais j’étais emporté dans un petit DANS UN AUTOMNE A NOUS 135 univers mobile et capitonné; de toutes parts sur la voiture la rage de la pluie dissolvait le monde, annulait le temps.Je n’étais plus qu’un petit point mobile dans un espace où ne surgissaient plus de murs, d’obstacles.Je n’avais qu’à le vouloir, me semblait-il, et dans quelques minutes je pourrais te rejoindre sans surprise.Le taxi s’arrêta.Je payai et descendis.L’infirmière qui m’accueillit ne voulut pas m’introduire dans la chambre du blessé.— Il ne peut recevoir personne, du moins pour quelques jours encore.— Il est gravement blessé ?— Il vient à peine de reprendre conscience.— Quel âge a-t-il ?— Oh ! dans la cinquantaine.— Qui est-il ?— Un agent de commerce, ou d’assurances, oui d’assurances, c’est ça.— Que savez-vous de lui ?— Peu de choses.Il est marié, il a des enfants.Il était déjà malade.— Je pourrai revenir dans une semaine ?— Je le crois bien.Dois-je vous annoncer à l’avance ?— Non, c’est inutile.Je vécus les jours suivants dans la torpeur, dans l’attente.Je ne me résignais pas à ta mort.C’était absurde, mais tant que je n’aurais pas rencontré l’agent d’assurances je ne trouvais pas de raison de me résigner.Les pluies ne cessèrent pas durant ces jours, et je restais claquemuré entre les murs de ma chambre; immobile, j’attendais le signal qui me per- 136 PAUL CHAMBERLAND mettrait de nouveau de te rejoindre.J’attendais sans penser, sans chercher à comprendre; je restais suspendu à la révélation que me ferait cet homme.Je ne doutais pas de cette révélation, de ce signal.Je cherchais parfois à reprendre le fil interrompu de notre promenade.Que s’était-il passé au juste ?Il suffisait peut-être de reprendre le fil des événements là où il avait paru se rompre.Sur le coup, il est vrai, je n’avais rien vu, rien senti; j’étais comme rayé.C’est toujours ce qui arrive en des circonstances semblables; il suffisait maintenant d’y voir un peu plus clair.Ta disparition, à cet instant, je ne pouvais y croire.Penser que tu n’étais plus ici, près de moi, ou là-bas, vaquant à quelqu’affaire, cela je ne pouvais le supporter.Rien n’était arrivé peut-être, nous allions reprendre notre promenade un instant suspendue.Un instant où je vivais un atroce cauchemar qui allait être dissipé aussitôt par ton rire.Le vrombrissement de la voiture qui fonce sur nous; ma chute dans les herbes du fossé.Puis de nouveau le crissement des roues, le choc sourd de l’auto et des bruits de collision .Puis le silence.J’enfonce ma tête dans les joncs.Je ferme les yeux.Je me tiens immobile.Je n’entends que la palpitation de mes artères, cognant dans mes oreilles.Faire le silence.J’attends.Prolonger cet instant le plus possible.Je sais très bien, pourtant, qu’il me faudra lever la tête, m’assurer que tu n’as rien .mais déjà ton silence pénètre en moi comme la certitude de ton départ.Déjà je sais tout; dans un instant je verrai l’irrémédiable, la proximité absurde du fait-divers. DANS UN A UTOMNE A NOUS 137 Je ne peux plus faire durer le mensonge de mon attente.Mais je n’ose t’appeler, même à mi-voix; je n’ose tenter l’atroce silence qui déjà me sépare de toi.Je me soulève à grand peine et je me pousse jusqu’au bord de la route.Je relève lentement, lentement les yeux, comme on soulève un voile.Te voilà tout étendue en travers de la route, les jambes en position absurde.Une main repliée sur ton corps, l’anneau à ton doigt.L’autre bras, durement écarté du corps, tordu, distendu, et qui s’en va déjà, dérive, grimace.Ta tête un peu renversée sur le côté, ton visage dans tes cheveux emmêlés qui battent faiblement au vent.Je ne verrai plus jamais l’ardente nuit de tes yeux, je ne verrai plus jamais le foyer de ton sourire et du mien.Tes lèvres s’entrouvent non plus sur le baiser, sur la touffe chaude de ton souffle, mais sur le baiser froid de l’étranger, de l’inerte, du hasard.Cécile ! Cécile ! je suis debout dans cet automne à nous.Je crie, je crie, je t’appelle.Je reconnais le chemin, les herbes, les arbres, je reconnais les champs, l’horizon, le ciel; je reconnais la minute présente où j’allais répondre "très bonne idée, nous disposerons ces touffes de joncs dans un vase du salon”.Mais je n’aurai jamais prononcé ces mots banals; tu ne les auras jamais entendus.Je ne descendrai pas dans le fossé pour cueillir les joncs; tu ne m’aurais jamais souri en les recevant.Et moi je n’existe plus que pour que ces quelques mots, ces quelques gestes qui m’auront toujours été volés. 138 PAUL CHAMBERLAND Plus l’automne avançait, se dépouillait, enlaidissait, plus je sombrais dans la torpeur d’une attente parfois soulevée d’un brusque affolement : d’un jour à l’autre tu t’éloignais davantage.Comme il serait difficile maintenant de te rejoindre ! Où étais-tu seulement ?Dans quel champ vague t’étais-tu aventurée ?Il fallait revoir l’inconnu au plus tôt.A distance, je le connaissais déjà un peu mieux, je m’étais renseigné.Je n’avais recueilli, il est vrai, que des informations insignifiantes; elles ne m’étaient pas de grande utilité.Qui était cet homme ?Et d’abord voir son visage, observer ses gestes, ses paroles, ses tics.Une telle curiosité me dévorait, et pourtant je le craignais.Je craignais qu’il ne m’apprenne rien, ou qu’il ne le veuille pas.Peut-être était-il malveillant : il faudrait alors procéder avec discrétion.Plus j’étais avide de le connaître, plus j’avais peur de l’affronter.Ces sentiments contradictoires finissaient par ne former qu’un seul tourment.Je me décidai enfin à retourner à l’hôpital.L’infirmière me reçut en me disant : — Vous tombez bien : il se prépare à partir, il est tout à fait guéri.— (Je n’ai plus une minute à perdre).Je vous remercie.Sa porte était entrouverte.Je ne frappai pas tout de suite.Pendant quelques instants, je l’observai de dos; il s’affairait autour du lit.C’était un homme grand qui paraissait être dans la cinquantaine.Mais il était temps que je manifeste ma présence.— Bonjour, monsieur. DANS UN AUTOMNE A NOUS 139 — Bonjour .Mais à qui ai-je l’honneur de parler ?Sur le coup, je ne pus répondre.Il me jeta un regard interrogateur; il manifesta de la gêne.Mais que répondre, dans les circonstances, à une question aussi simple.Ainsi notre rencontre s’ouvrait sous le signe de la méfiance.Ce que je redoutais s’annonçait déjà : alors que je cherchais une lumière décisive je ne trouverais qu’une obscurité plus impénétrable, je perdrais à jamais toute trace.Déjà je le détestais.J’aurais voulu lui sauter à la gorge et lui arracher ce secret qui finissait par me détruire.— Je suis le mari de .de celle .— Vous êtes ! .Le silence retomba, plus intolérable, d’une seconde à l’autre.Je m’approchai lentement.Il s’était assis dans le fauteuil; il paraissait très mal à son aise, l’air piteux mais aussi méfiant.— Mais vous êtes parfaitement remis.Je vous félicite ! — Ç’a été long, et pénible .Tout va bien maintenant.Un peu de repos et il n’y paraîtra plus.De nouveau le silence.Regardant par la fenêtre je fus surpris que le jour tombât si rapidement.Il était près de quatre heures.Une lueur rouge et dorée filtrait par les rideaux."Déjà le soleil d’hiver !.Ah ! il faut me hâter, il faut me hâter !” — Monsieur, je ne veux pas vous faire perdre votre temps.J’irai droit au sujet qui m’amène.J’aimerais que vous m’expliquiez .que vous m’aidiez à comprendre ce qui s’est passé sur la route, car enfin . 140 PAUL CHAMBERLAND — Mais je ne sais pas, je ne le sais pas plus que vous ! — Vous étiez ivre, sans doute?— Non, mais non !.Cela s’est produit si vite, si vite ! — Bien sûr .Vous étiez distrait alors .Mais bon dieu ! comment avez-vous pu ?.Nous marchions tout à fait au bord de la route pourtant.— Mais c’est un accident ! Qu’essayez-vous d’insinuer ?— Je n’insinue rien, et vous le savez parfaitement.— Mais je ne sais ce que vous voulez dire.Je roulais un peu vite, peut-être .je me suis affolé .je .— Un accident ! C’est si vite arrivé, n’est-ce pas .Allons, ce serait trop simple ! Il y a autre chose, dites-le, il y a autre chose ! Ce n’est pas un accident ! Soudain sa tête s’affaissa sur sa poitrine, ses bras retombèrent inertes.Je le secouai un peu, c’était peine perdue.Son front était moite de sueur.J’aperçus le cordon, je sonnai et je quittai la chambre à toute vitesse.Une fois hors de l’hôpital, je m’arrêtai pour reprendre haleine.Tout était gâché.J’avais fait une belle bêtise.C’était fini maintenant, je ne pourrais plus l’approcher.J’étais près de trouver toute cette histoire absurde; j’étais dégoûté.Cet homme était un pauvre type.Comment m’étais-je mis dans la tête qu’il pouvait m’aider dans une chose aussi importante que celle de te retrouver ?La seule raison de notre rencontre était le hasard; ainsi seul le hasard nous avait séparés.Mais cela, je ne pouvais l’accepter.Le regard de cet DANS UN AUTOMNE A NOUS 141 homme ne mentait pas : il m’avait paru, à quelques reprises, chargé de hargne, ou de méchanceté.Je ne pouvais pas oublier ce regard.S’il y avait quelque chose qui nous séparait, c’était bien ce regard.Novembre passa.Puis ce fut l’hiver.Je me désagrégeais.L’angoisse et l’attente avaient tourné à la rage et au désespoir.Je négligeais tout : mon travail, mes amis, ma famille.Je m’enfermais seul dans ma chambre et je m’ensorcelais moi-même d’un cauchemar dont je fermais peu à peu toutes les issues.Le monde se simplifiait étrangement.Il se réduisit bientôt à quelques obsessions dévorantes.Toi-même seule, errant à la dérive sur un chemin interminable, dans un automne perpétuel; ou bien tu t’égarais dans un champ vide et onduleux, et je te perdais de vue.Dans les champs ou sur le chemin, je te suivais de loin, je t’appelais mais tu ne m’entendais jamais.Parfois j’avais la nette impression que j’allais te rejoindre, te rattrapper, que tu allais m’entendre, mais aussitôt tout se brouillait et je te revoyais de nouveau, très loin, très loin, comme une petite tache brillante et mobile à l’horizon.Ou alors, j’allais te toucher enfin, te parler pour que tu m’entendes mais l’inconnu de la voiture surgissait brusquement entre nous, gigantesque, terrible et les yeux pleins de haine et de colère.Avec lui, s’abattaient, sur le chemin et dans les champs, neiges, glaces et nuits.Et une fois qu’il avait disparu, je retrouvais ton corps à moitié enseveli dans la neige, gelé, presque noirci; et ton visage, défiguré, était déjà scellé comme une pierre tombale. 142 PAUL CHAMBERLAND Je n’espérais plus maintenant te rejoindre.L’hiver m’avait terrassé comme une bête aux serres impitoyables.Et quant à l’inconnu, comme j’aurais désiré le rencontrer ! Je le haïssais, et il me fascinait à distance.Mais il ne pouvait en être question : j’avais perdu sa trace.Je ne sortais que pour des raisons de stricte nécessité.Un jour que j’étais entré dans un restaurant, j’aperçus l’inconnu qui mangeait à l’une des tables.Il ne m’avait pas vu.Je restai immobile quelques instants.Irais-je le rencontrer ?Question bien superflue : impulsivement, je me dirigeai vers la table.— Bonjour, monsieur.Il leva la tête et ne put cacher un geste d’étonnement.— Je peux prendre place ?Il continuait de me regarder sans répondre.Je m’assis.— Vous allez tout à fait bien.— Oui, maintenant je suis sauf.J’ai failli mourir.— J’ai failli vous tuer ! Je discernai du mépris dans son regard, un froid mépris.— Vous devez me haïr ?— Je vous plains.— Vous me plaignez ! Et moi je vous déteste ! — Vous êtes franc.— Vous ne pouvez pas vous payer de l’être.Il y eut un moment de silence gêné.— Me connaissez-vous au moins ?Savez-vous qui je suis ? DANS UN AUTOMNE A NOUS 143 — Le meurtrier de Cécile ! — En somme vous aimeriez que je vous dise : oui, je l’ai voulu.J’étais dégoûté de la vie.Je ne pouvais pas supporter devant mes yeux la vue de deux jeunes amoureux.Aussi bien en finir.Et hop ! appuie sur l’accélérateur !.Trois morts ! Une belle fin d’histoire, vous ne trouvez pas.— Vous êtes ignoble! — Vous vous payez de mots .Enfin, l’histoire a mal tourné : nous voilà tous les deux bien vivants.— Vous êtes .— cynique ?C’est le hasard qui est cynique.C’est lui qui met des bavures dans toutes les histoires.Mais il vous faut des raisons moins bêtes que celles-là .Dites-moi, vous détestez votre père ?— Ne faites pas de psychologie, ce serait trop facile.— Moi, je vais vous dire une chose.Eh ! bien ! je ne tiens pas à la vie, oh ! pas du tout, et pour un tas de raisons .C’est sans importance.— Où voulez-vous en venir ?— A rien, monsieur, à rien.Et c’est cela qui vous scandalise.Mais je ne vous en veux pas.— Votre pitié, c’est de la foutaise, ça ne colle pas.— Je sais bien ce que vous voulez.Que l’on reprenne la petite histoire là où ça ne tournait plus rond.Que cette fois-ci je vous passe desssus et que je me lance contre un arbre, ou que je me fasse pendre.Cela arrangerait tout, n’est-ce pas.Je n’en pouvais plus.Je le quittai brusquement et je sortis.Il m’avait désespéré.Je ne savais plus s’il était le visage de la Haine ou du Hasard.Tout 144 PAUL CHAMBERLAND cela finissait par se confondre maintenant.Tout cela aboutissait au même point : je t’avais perdue pour toujours.Mais il fallait tenter un dernier effort.Contre tout bon sens.Un dernier effort pour te retrouver.J’avais poussé trop loin, maintenant, la déraison.Je suis revenu : le chemin et les champs étaient couverts de neige.Mais de nouveau je rentrais en plein cauchemar, serein cette fois-ci.Rien n’était arrivé, j’allais reprendre au tout début, juste au moment où tu disais "Pierre, nous devrions apporter une touffe de joncs en ville”, juste après le passage en trombe de cette voiture.Je me suis jeté à plat ventre dans le fossé.Je me suis dit : quel raseur ! Il nous a manqués de près.J’allais relever la tête, t’apercevoir tout près de moi dans le fossé : "Tu n’as rien ?” Ou debout sur le bord de la route, te moquant de moi.J’allais entendre ton rire, j’allais me remettre sur pieds, te serrer dans mes bras et rire, rire avec toi.Et nous reprendrions le chemin interrompu, à la recherche des joncs que tu désirais, dans cet automne banal et charmant .— C’est de sa faute, monsieur, c’est de sa faute : il marchait dans le milieu du chemin .il ne regardait pas où il allait .il faisait de grands gestes .il parlait, on aurait dit qu’il déclamait .Des voix tout autour de moi, des voix tranchantes, meurtrières .Je vois mal, je suis par terre.Et j’ai mal, j’ai mal . DANS UN AUTO AINE A NOUS 145 — Mais enfin il vous a vu, il s’est écarté un peu du chemin ?— Non! J’ai "klaxonné”, j’ai ralenti.Je pensais .— Monsieur l’agent, mon mari penserait bien qu’il se tasserait sur le bord du fossé.j’ai mal, la jambe me fait atrocement mal.Cécile, attends-moi, attends-moi, ne me laisse pas seul ! Cécile, je suis tout près maintenant .Attends-moi un peu .— Il est blessé.Emmenez-le ! Faites vite ! La voiture ambulance vient tout juste d’arriver .je suis blessé .mon sang sur la neige .ils disent que je suis blessé .Je suis mort, je vais mourir, je veux mourir ! Dis-moi, Cécile, ce ne sera plus très long, dis-moi Cécile ?Ils veulent m’emmener, non, ne m’emmenez pas ! Dis-leur, Cécile ! Empê-che-les ! Dis-leur que nous serons bien ensemble, dis-leur qu’il nous laissent enfin seuls .Et nous pourrons continuer .continuer .sur ce chemin avec toi .Cécile .Il fait noir, de plus en plus noir, de plus en doux.le monde s’est évanoui.Nous sommes seuls, toi et moi, sur ce chemin, dans un automne à nous. ¦ É ROSSEL VIEN VOYAGE SANS SUITE ROSSEL VIEN — Né à Roberval.Etudes à Juliette et Montréal.Stage de recherches à la Société historique du Saguenay (Chicoutimi).Employé à la radio périodiquement depuis 195 6.A traduit un ouvrage sur Louis Riel (Editions du Jour). En mer, 7 décembre Au bar, en première classe.Des gros messieurs s’ennuient, d’autres somnolent sur leurs fauteuils, un autre cherche quelqu’un peur jouer au poker.Un jeune couple américain converse bruyamment avec un Romain en essayant de prononcer des mots italiens.J’ai pris l’habitude de monter furtivement ici, où il y a de l’espace, du jus d’orange et de la bière authentique.Hier un petit orchestre jouait du Chopin et la Danse des Heures, tandis qu’en bas on se contentait encore une fois du Danube bleu.Dimanche.Ce matin il y eut la messe à la salle de la classe touriste.On chanta des cantiques en italien.Le prêtre distribua des images à dix sous.La classe touriste est fort animée.Ces latins en vacances ne sont pas des gens moroses.Une Espagnole fruste a donné les meilleurs numéros de samba et de raspa, hier.Mais le clou fut les déhanchements d’un Italien au corps frêle, qui faisait flotter ses membres comme une véritable gitane.Un autre chanta Marechiare.Celui qui nous sert à table parle toutes les langues, charrie les plats à la course en arborant le sourire (comme il doit le faire depuis vingt-cinq ans car il a les cheveux blancs), et joue du violon dans l’orchestre chaque soir, en chemise de soie mauve aux manches bouffantes.Les Portugais, les Grecs et les Italiens vont raconter l’Amérique fabuleuse à leurs paisanos. 150 ROSS EL VIE1S Amérique !.Chicago se détachait dans le vent cinglant du Michigan.C’était un matin magnifique, un vent glacial mordait la ville, immense gâteau de ciment, tranché au couteau.Les journaux annonçaient un naufrage : un bateau coupé en deux par une bourrasque, 31 hommes de morts sur un équipage de 3 3.Les goélands, insensibles, se baignaient au large.Un peu de neige traînait dans les promenades et les parcs, soigneusement conservés mais déserts.Elle m’apparaissait majestueuse et fière, défiante, cette montagne édifiée de main d’homme, montagne vivante, et un nouveau bloc plus clair et plus neuf s’avançait et c’était écrit : Prudential.Les deux rues les plus affairées sont Randolph, dans un sens, et State, dans l’autre — énorme croix grouillante.Une affiche sur Randolph résume presque toutes les autres : Sexorama.En s’éloignant du centre, State devient bon marché et poisseux.Des salles d’amusement invitent à aller voir, à travers des lunettes, sur des écrans automatiques, "tout ce qu’on peut voir d’une femme”.Les marins se font tatouer les bras."Le meilleur tatouage au monde — plus de 3,000 dessins différents.” Un des magiciens est à l’oeuvre, sous les yeux des curieux il fait fleurir les muscles des vrais matelots.Deux nègres grelottent à l’entrée d’un bar."How are you ?Want a girl ?” C’était samedi.Je me suis rendu au planétarium, dont la coupole domine un terre-plein en pointe dans le lac.Des guides très courtois font ranger les gens dans l’enceinte.On ferme les portes, on éteint les lumières, le silence se fait.Un robot à double tête préside au centre.Une voix grave commence à par- VOYAGE SANS SUITE 151 1er.Le ciel s’illumine.On est calé sur son siège et l’illusion se déroule.Encore un peu et l’on se croirait en route vers les mondes qui nous environnent.10 décembre Le bateau s’est arrêté quelques heures en face de Ponta Delgada, à Pile San Miguel.Quelques barques se sont approchées, remplies d’ananas, de vin, de paniers, de nappes et de mouchoirs de fantaisie.Le marchandage se prolongea jusqu’au départ.Les étoffes aux couleurs vives, à un dollar pièce, montaient à bord une à une.Les passagers s’amusèrent à jeter des pièces de monnaie qu’un adolescent allait attraper dans l’eau.Le garçon en caleçon noir plongeait vivement, apportait les vingt-cinq sous dans la barque de son père, qui se tenait coi, puis regardait vers nous pour en avoir encore.Lorsque les pièces ne tombaient plus, il s’asseyait, un chandail sur le dos, et grelottait comme un chien.Il recueillit certainement un bon montant, ainsi que du pain et du fromage.Un homme barbu arriva pour essayer la même industrie mais il fut délaissé.De bonne heure, une violente dispute éclata sur le pont avant.Un Italien menaçait des poings en lançant des injures.Le Signor Capitan essaya en vain de le mettre à raison et de l’amener en bas.Un corps-à-corps commença, d’autres intervinrent, et il fut décidé de laisser sur le pont le déchaîné qui était complètement époumoné. 152 R OS SEL VIEN Lisbonne Lisbonne est une belle ville quand il ne pleut pas.Pendant les jours que j’y ai passés, aucun homme respectable ne serait sorti sans un parapluie noir.Je me suis contenté souvent d’attendre sous les portiques.Sur la recommandation d’un Portugais du bateau, je logeais au Pensao Lusitano.Des petits groupes familiaux tranquilles se sont habitués à me voir à la salle à manger, condamnés comme eux au poisson et à l’huile d’olive.Cet énorme bâtiment sombre, pas chauffé, donne, par contre, sur une petite place assez jolie, avec ses façades d’azulejos.A l’affiche d’un théâtre attenant : Le Journal d’Anne Frank.Il y a une foule de bars dans la partie basse de la ville.Les endroits distingués se distinguent par un monsieur en uniforme à la porte.Si on entre, voilà d’autres messieurs en uniformes, et d’autres encore, tous malades de la richesse américaine.Il y a le T exas, Y Arizona, le Filadelfia .Les touristes se doivent de visiter le Bairro Alto, où, d’après deux Lisbonnais, les maisons de prostitution sont plus nombreuses que les maisons de familles.(1) Ces deux garçons, dont l’un semble avoir à peine dix-sept ans, les ont fréquentées.Ils m’apprennent que, entre les gars, c’est le "bairro beef”.Le soir, les jeunes gens y défilent par groupes au milieu des rues pavées de roches.Beaucoup de gendarmes font la garde.Il faut monter au premier ou au deuxième (1) Ces notes ont été écrites en 1959. VOYAGE SANS SUITE 153 étage.Une petite vieille gardait la porte où je suis entré, curieux.Dans la pièce commune, on fume, on parle, on fait jouer le phono.Les souveraines observent les nouveaux arrivants.A part les regards et quelques seins trop découverts, tout est propre et civilisé.Ceux qui sortent ont l’air triste.Mes deux amis étaient bien vêtus et "bien élevés”.Ils travaillent au bureau de poste et étudient le soir.Mais ce soir-là, un dimanche, ils étaient venus à une soirée de fado, au café Luso.Comme je leur faisais remarquer que le fado était triste, ils m’ont répondu que les Portugais sont tristes.Les fadistas, habillées de noir, "pleurent” dans les gammes mineures.J’entends cette chanteuse qui pose une main défaillante sur l’épaule de l’un ou l’autre de ses accompagnateurs.Les deux musiciens graves sont penchés sur la guitare et un instrument encore plus mélancolique appelé viola.Coimbra Les voyages donnent au moins quelque chose : des sensations, qui deviendront peut-être des souvenirs.Réveillé très tôt avant-hier, j’ai résolu de prendre le train qui partait à onze heures.Après l’habituel petit déjeuner : café au lait et pain beurré, je quitte la pension en emportant un peu de bagage dans ma serviette, je vais chercher des cartes et des indicateurs au bureau du tourisme — qu’y a-t-il de plus banal ?Mais il y avait beaucoup de monde au Rossio et dans la grande avenue Liberdade, c’était agréable, il faisait beau, je vivais.J’ai flâné et j’ai dû courir, finalement, pour ne pas manquer mon train. 154 KOSSEL VIE N Je ne peux dire dans quel état de bonheur je me trouvais lorsque le train démarra .Le pays s’offrait comme un film.D’un côté, le Tage se rapprochait ou s’éloignait, de l’autre, des collines vertes s’arrondissaient, avec des îlots de maisons collées les unes aux autres.Nous passions aussi des hameaux délabrés.A tel endroit, de grands drapeaux étaient tendus, il devait y avoir une fête.Un jeune homme pâle et barbu, l’air satisfait, s’approcha, se présenta.Il était loquace.Il fut question du Portugal et du Canada.Nous avons causé jusqu’à Coïmbra, où il allait passer des examens de topographie.Il s’informa longuement des salaires que l’on gagne au Canada, du coût des autos, etc.Il songe à y aller, pour faire de l’argent.Par ailleurs, il pense que les moeurs canadiennes seraient trop rigides pour lui.Il ne trouverait pas de bairro alto au Canada.Il revient sur les questions d’argent, les salaires des professeurs, et je suis heureux d’arriver car il me dégoûte un peu.En me montrant la ville, dominée par son université, il dit : "Ah ! voici ce que j’aime, j’ai toujours aimé vivre à Coïmbra !” L’arrivée se passa dans une autre bouffée de plaisir vague mais authentique, que je n’explique pas en disant que je trouvais le lieu irréel.Le train entre en gare et il faut en prendre un autre pour se rendre à la ville.Celui-ci comprend des compartiments à deux banquettes se faisant face et recouvertes de housses blanches.Deux femmes silencieuses sont assises aux deux bouts de ma banquette.Le funiculaire siffle et se déplace lentement.L’autre gare débouche sur une foule bigarrée : filles chargées de paniers, ven- VOYAGE SANS SUITE 155 deuses de journaux, jeunes gens en capes noires, un Père Noël malingre amusant les enfants.A la recherche d’une pension, dans un dédale de passages étroits bordés de tavernes et de boutiques, je prends au hasard YAlianz’a.Une femme très vive et de taille très courte me reçoit.Elle monte les escaliers à la course et file comme une souris.Chaque fois que je la revois, c’est la même chose : elle me regarde curieusement, ensuite elle sourit.Elle m’a servi du vin rouge de même goût que celui du bateau mais un peu meilleur.D’abord à l’ancienne cathédrale — pas facile à trouver au milieu de cette butte médiévale.L’extérieur a l’air abandonné, façade vermoulue et suintante, avec les crottes de pigeons et de tous les oiseaux du quartier.Mais l’intérieur est magnifique.C’est la première fois que je vois une cathédrale romane.L’harmonie et la nudité des pierres donne immédiatement une impression de piété robuste et de sérénité.Cette construction est du 12e siècle.Des travaux de restauration sont en cours dans les nefs latérales et au cloître adjacent.Fatima, 18 décembre J’ai bien vu l’écriteau Fatima sur la gare mais c’était loin encore et la nuit tombait.Un chauffeur de taxi attendait sa proie, indifférent.Un petit soldat très vif me demanda s’il pouvait monter.Il était très content et nous serra la main lorsqu’il descendit chez lui, dans un des hameaux que nous avons passés.Un quartier de lune veillait sur la campagne. 156 ROSSEL VIE N Une lumière apparut derrière les collines, puis d’autres.Mon conducteur m’amena à YEstalagem de Fatima, où je me trouve un peu gêné par les tapis, les porteurs pleins de courbettes, le luxe.J’aurais désiré une très modeste pension comme à Lisbonne et à Coïmbre, mais malheur aux "Américains” ! Et devant la perspective d’une chambre propre et chaude, j’ai cédé.Au souper, un homme d’affaires italien engage la conversation.Il vante la politique et le climat du Portugal, "le jardin de l’Europe, monsieur !” L’air est transi et le vent souffle.Ce matin il n’y avait plus d’électricité et j’ai enjambé des flaques d’eau dans l’escalier.Les employés de l’hôtel comprennent le français et sont empressés.On me prête un parapluie pour sortir.L’Italien parti, je dois être le seul pensionnaire.Je longe l’enceinte et m’arrête sous un abri qui prolonge une minuscule chapelle.Un bloc de pierre indique l’endroit de l’arbre où se posait l’apparition.Un habitué décoré d’un insigne quelconque entre et commence à marmotter, le nez dans un livre .Dans la grande église blanche, trop blanche, quelques femmes et un séminariste sont en prières aussi.L’une des femmes est une belle négresse.C’est un nid de couvents ici.La maison des petites soeurs du Père de Foucauld, cependant, n’est pas un édifice de pierre mais une chaumière.J’y suis entré par hasard, poussé par une inscription vague à la porte.Une jeune Française me reçoit.Elle me parle de sa communauté.Chacune doit gagner sa vie comme une ouvrière.Elles vivent en groupes restreints dans des maisons qui ne se distinguent pas VOYAGE SANS SUITE 157 des autres.Elles ne sont que quatre ici et c’est un "noviciat”.Chaque maison comporte une chapelle."C’est ici”, dit-elle en m’indiquant une porte derrière moi.Pas de chauffage, sauf un brasero pour la cuisine.Du reste, m’assure-t-elle, il fait beau la plus grande partie de l’année.Je ne lui demande pas de question personnelle à cause de sa réserve.Elle va reprendre son ouvrage .Elle m’apprend enfin que deux soeurs de Lucie (la voyante) vivent ici, dont l’une tient une pension.Il est bien deux heures quand je rentre pour le "déjeuner”.Je me trouve en agréable compagnie : un Brésilien et deux Brésiliennes pimpantes, arrivant de Saint-Jacques-de-Compostelle.Avant de partir, l’homme s’approche pour me dire d’un air secret : "Vous allez à Séville.Je n’aime pas mêler la doctrine et la mystique.Mais vous devez visiter la cathédrale de Séville .” Batalha, 19 décembre Je n’oublierai pas le rire de la vieille paysanne d’Aljustrel, lorsqu’elle me demanda de lui payer la traite.Elle était toute ridée et n’avait pas de dents.Lorsque je lui demandai son âge, elle me répondit fièrement : "Quatre-vingts ! Elle était un peu raide mais montrait encore une démarche alerte, avec ses galoches.Elle portait un seau à moitié rempli de sardines, qu’elle m’offrit pour deux escudos.Elle me conduisit en jacassant chez une de ses amies.(Mais toutes les femmes du pays doivent être forcément ses amies.) Celle-ci me servit un grand verre d’ex- 158 ROSS EL VIE N cellent vin blanc, j’en demandai un deuxième.A ce moment la vieille me fit signe qu’elle en voulait aussi.Au fait, c’était une faute de ma part.Mais c’est elle qui riait le plus fort.Je regardais le grand trou que le plaisir creusait dans cette tête plissée.Cette femme a vu le "prodige de Fatima” et connu les trois enfants visionnaires.Elle se confondait en gestes pour me montrer qu’elle avait bien vu.Comme je lui demandai sa signature sur une photo, elle me répliqua vivement qu’elle ne savait ni lire ni écrire."Nous ne savons rien ! ai-je compris.Nous naissons, nous mourons, mais nous ne savons rien.” A Aljustrel, village natal des trois bergers, on peut visiter la maison de Jacinthe et François, où habitent leur frère avec sa femme.Celle-ci s’est dépêchée de faire le lit pour me montrer la chambre où est mort François.En entrant dans la chaumière j’ai remarqué un tas de blé étendu sur un sac.Dans la pièce principale, un étalage de chapelets, de statuettes et d’images.La soeur de Lucie habite un peu plus loin.Cette vieille travaille sur un non moins vieux métier et vend des tapis et de la toile.J’ai emporté un de ses tapis rouges aux franges de laine.Le soleil éclairait les champs trempés.Le vent courait encore sur les collines d’oliviers, où s’éparpillent les chaumières.Les voisins d’en face étaient très occupés avec un cochon.Je croyais qu’ils faisaient boucherie mais il s’agissait seulement de le peser.Ils étaient cinq ou six hommes à tenir la bête, qui lançait des cris d’agonie.Ils la montèrent et la suspendirent à une romaine.Soutenu par deux cor- VOYAGE SANS SUITE 159 des, le cochon attendit enfin sans bouger son jugement dernier.Je suis descendu vers les moulins à vent qui se dressaient sur une autre colline.Un seul des trois tourne, les deux autres n’ont pas de voile dans leurs ailes.Un chien aboya puis un homme se posa dans la porte.Il me dit seulement quelques mots et me laissa voir.Une des deux meules tournait irrégulièrement, des grains de maïs tombaient un à un dans un conduit, et sous la meule, une pincée de farine blanchâtre s’échappait dans un récipient à chaque tour.En revenant à YEstalagem je suis arrêté chez un disquaire du village qui m’a conseillé de visiter Ba-talha, le plus important monument du Portugal.C’est pourquoi me voici ici ce soir, au Pensao Central.L’eau dégoutte par le carreau pratiqué dans le plafond de ma chambre.Une femme et un homme se disputent en bas.La femme se lamente et pleure.Une horloge sonne les quarts d’heure, avec des notes de cantiques et d’Ave Maria.Séville, 24 décembre Pourquoi se sentir heureux rien qu’à voir les boutiques de bric-à-brac, les parcs languides, les rues étroites qui cachent les patios, les arcs-boutants, les croix toutes en épines ?Sans doute on rencontre les mêmes visages connus, chargés d’opprobres et rabougris, mais on croit qu’il y a autre chose en respirant l’air léger que des siècles loin de nous ont respiré.Voici les agents de police, les vendeuses de journaux, les bars, et voilà les vieilles pierres encore émerveillées. 160 ROSSEL VIEN 2 5 décembre J’ai réveillonné hier soir à l’hôtel Paris, presque vide à cette époque de l’année.Deux braves Américains logent à cet endroit, dont l’un est reporter pour un réseau de radio-télévision.Il montre ses câblogrammes : "Les ouvriers espagnols seraient prêts à se révolter contre le régime Franco s’ils le pouvaient .” Il y a aussi deux voyageurs de Vancouver, dont l’un est exagérément grand et porte une barbiche.Nous étions donc cinq étrangers à partager le réveillon avec la famille, grossie de grand-mères, d’oncles, de tantes, de nièces .La cathédrale, une jungle.La vue se perd à travers les colonnes et il y a tant de statues, d’autels et d’absidioles sombres qu’on se croirait dans un ancien film du paradis.Un vieux confesseur écoute les femmes à travers des grilles et les hommes en face de lui.Une pénitence, certes, que d’aller se pencher sur le curé sous les yeux de tous et de lui parler de bouche à oreille dans un embrassement prolongé.Puis on monte dans la tour carrée appelée Giralda.Un portrait de Franco nous accueille à l’entrée : Arriba ! Là-haut des cloches géantes sont pendues au-dessus de nos têtes et l’une d’elle s’avise de sonner de temps à autre.Appuyé au parapet, on contemple cette cité accumulée plutôt que construite, et qui s’étend par petits morceaux blancs, verts, brique, comme les couvre-pieds que ma grand-mère faisait avec des guenilles.Dans la rue, maintenant, une foule endimanchée et joyeuse se déplace en tous sens, les chaises sont rangées à la devanture des cafés, un haut-parleur lance VOYAGE SANS SUITE 161 des annonces devant les baraques du bazar de charité.Je m’achète une saucisse et une tasse de chocolat.Café et chocolat se vendent trois pesetas.(50 pesetas pour un dollar.) Me voilà qui compte mes pesetas, il ne m’en reste pas assez pour la journée et c’est Noël.Je me laisse aller dans la grande avenue qui longe le Guadalquivir, Paseo de Cristobal Colon.Près du pont un tambour se met à battre.Les passants s’attroupent pour voir un homme exécuter des tours d’acrobatie avec un petit garçon et une fillette.Affublé d’une culotte safran, l’homme grimace en se démembrant à travers des cerceaux.Une femme passe le chapeau et la famille reprend ses penailles pour aller plus loin.De l’autre côté de la rivière, dans le Triana, deux scènes qui font mal à l’allégresse générale.D’abord un homme ivre gît sous un portique dans une mare infecte qu’il a vomie.Le voilà en transes : il se roule et essaie de se remettre sur ses jambes.Il parvient dans la rue et menace tout le monde.Je suis avec les curieux à regarder cette pitié.En revenant je trouve, vers le même endroit, un cortège funèbre.Quatre hommes portent un cercueil sur leurs épaules, précédés d’un prêtre et de trois enfants de choeur.Les passants s’arrêtent, enlèvent leurs chapeaux ou se signent.Vont-ils traverser le pont avec le cadavre en plein jour de Noël ?Non, une voiture l’attend, et les hommes qui suivaient serrent la main tour à tour à un vieillard en pleurs, l’un d’eux l’embrasse.Les enfants continuent, insouciants, de jouer du tambourin. 162 ROSS EL VIEN Ce soir, dans un théâtre, un programme de vaudeville : festival de arte espagnol.au profit de je ne sais plus quelle oeuvre.Une chanteuse s’avance en se déhanchant au son des castagnettes, tout le monde rit.Elle attaque Granada en esquissant des pas de torero .26 décembre La corrida s’est déroulée sous un juste soleil.Pour les Sévillans ce n’était qu’une novillada, épreuve d’amateurs avec de jeunes taureaux.On l’a bien vu lorsqu’un muchacho en manches de chemise sauta dans l’arène avec un linge rouge et risqua quelques passes avec un taureau encore frais, à la grande joie de la foule qui manifesta pour le faire revenir.Un matador se distingua nettement des autres par sa prestance et son adresse.Il fut blessé, se releva, refusa de se retirer et triompha alors en plantant son épée sur la bête jusqu’à la garde.Il fit le tour de l’arène pour recevoir les ovations des spectateurs, tous debout et hurlants.Il exhibait des taches de sang sur son habit, il boitait un peu, mais gardait le corps raide et souriait.La mort était vaincue.Un Sévillan me dit que la tauromachie n’exerce plus d’attrait sur la jeune génération.Elle serait remplacée peu à peu par le cinéma, les sports populaires, avec le concours d’une certaine hostilité pour l’aspect barbare de la corrida.Il me raconte que son oncle a été tué dans la meilleure arène d’Espagne. VOYAGE SANS SUITE 163 2# décembre Séville est très provinciale.Lisbonne avait ses vendeuses de bonbons et ses marchands de vin, mais aussi, des librairies françaises, des bars anglais, et des filles pour les marins Scandinaves.Ici je plains celui qui ne saurait pas un peu de castillan.Séville ne se livre pas facilement.Pour connaître le flamenco il faudrait pratiquement aller dans une école de danse.Je me suis laissé conduire dans un cabaret "touristique”, installé dans un grand patio couvert d’une bâche pendant les temps froids.Un petit public hétéroclite — Indiens, Japonais, Américains — attendait entre l’arbre de Noël et le foyer qui crépitait.On se contenta.Durant deux heures les bras des gitanes firent voler leurs arabesques et les talons des danseurs corsetés claquèrent le sol.Algésiras, 31 décembre Passé la journée d’hier dans un train préhistorique entre Séville et Algésiras.Les portes battaient, les poules du jour de l’an caquetaient, et le train, chaque fois qu’il s’arrêtait, oubliait de repartir.A minuit je reprenais vie dans cette petite ville parfumée d’air salin.Le port est ennobli par les mouettes et la vue du rocher de Gibraltar.Le soleil se lève tard, lui aussi, et il fait presque chaud.Algésiras pourrait se trouver au Mexique.Les mêmes chiens affamés, les mêmes étalages de fruits, les murs roses ou orange, les fenêtres basses, grillagées. 164 ROSS EL VIEN Je m’installe à une table sur une plaza, en face d’une baraque où des ouvriers vont casser la croûte.La soupe est grasse et jaune, le riz est gras et jaune, et je partage trois pescadillas avec un chat craintif qui me regarde.Le journal de Madrid annonce en manchettes de fin d’année que tout va bien sous le régime.Excepté peut-être les trains de Bobadilla, les gendarmes qui nous encombrent avec leurs fusils à l’épaule, et la petite infirme que je vois jouer sur le trottoir.Elle est courbée sur une jambe raide, qu’elle tient lorsqu’elle se déplace.Elle a un visage déjà vieux et elle est déjà laide.Se traîner ainsi pendant une vie .Le régime ne peut rien y faire sans doute, ni moi, ni Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.La mer est belle et les mouettes sont douces.Plus belle est la mer, plus douces sont les mouettes, lorsqu’un enfant se traîne avec une jambe raide.A trois heures on part sur un bateau blanc pour Tanger.Le Virgen de Africa recule dans la baie, puis s’en va droit vers le soleil.Les agents ont gardé mon passeport "parce que je suis employé de radio”.Ils m’ont bien fait préciser que je "parle” à la radio.Maintenant Gilbraltar apparaît là-bas comme une grande tente de cirque.Meknès, 4 janvier Une route ensoleillée m’a conduit ici, dans un pays en bleu et blanc, avec des labours ocre et des massifs de verdure.Je trouve d’abord ici une ville française toute neuve.Les vitrines regorgent de jolis vêtements, on entend des chansons de Tino Rossi, beaucoup de gens se promènent, car c’est dimanche. VO YAGE SANS SUITE 165 C’est la première fois, à vrai dire, que je me trouve dans une ville française.Mêmes les chiens semblent plus propres et élégants.La ville "arabe” est autre chose.Passé le pont, j’entre au premier café, car j’ai l’estomac creux.Quatre tables branlantes.L’homme comprend à peine le français mais la soupe n’en est pas moins délicieuse.Je fais un pacte avec cette soupe piquante, où flottent des feuilles et des légumes que je ne connais pas.Les autres clients, tous des musulmans, sont gênés de venir manger à ma table.Jusqu’à maintenant, ce que je vois de l’Islam me paraît un monde fermé, presque farouche.A Tanger, je m’arrête à l’entrée d’une mosquée : un vieillard indigné me prie de déguerpir et il en appelle d’autres à la rescousse.Un jeune homme vient poliment me dire que c’est interdit aux Français.— Je ne suis pas Français, repris-je.— C’est interdit aux Européens.— Je ne suis pas Européen.Il enleva ses chaussures et entra en me plantant là.Mais ces femmes au visage voilé, les hommes habillés en moines, les faces muettes, toutes ces entrées interdites à la kasbah, cela n’est-il pas d’un monde fanatique, tribal ?5 janvier Je pars tout droit vers la médina, mon guide bleu sous le bras.Je m’arrête au petit café d’hier.Impossible d’avoir des oeufs.D’ailleurs on ne comprend pas, et le mot "poule” pas davantage.Je suis condamné une fois de plus au croissant sec et au café 166 JR O S SEL VIE N au lait.Je me plonge dans mon guide.Je ne parviens pas à fixer un itinéraire dans le plan compliqué de la médina, avec sa toponymie qui est pour moi du pur iroquois.Pendant que le soleil se fait chaud, je marche à l’aventure .Au retour un guide improvisé m’amène à la ÿenùon Bernadette.On y sert des repas français pour 2 50 francs.Le Marocain répond avec patience à toutes mes questions.Le port du voile par les femmes est une "coutume stupide” qui va disparaître.Déjà beaucoup de jeunes Marocaines s’habillent comme les Européennes.Mais, ajoute-t-il, celles qui le font sont les plus laides ! De sorte qu’on peut difficilement juger de la beauté des musulmanes.Il reste tout de même les yeux, reprend-il, c’est le principal.Et la démarche, et la forme des seins.La religion, dit-il encore, empêche les fréquentations.Si un jeune homme désire se marier avec telle jeune fille, c’est nécessairement dans la rue qu’il l’a remarquée.Il l’a suivie jusqu’à la maison, et il a même pu y entrer.Mais la coutume veut qu’il demande à sa mère d’aller la voir.Celle-ci lui fera rapport sur son allure, son âge, etc.Le prétendant s’adressera ensuite au père de l’élue pour avoir sa main.Au sujet de la pratique religieuse, "il y a des bons et des indifférents, comme chez les chrétiens.Les bons vont à la mosquée, prient cinq fois par jour, ne mentent pas, font la charité et observent le carême musulman, qui consiste à ne pas manger ni boire pendant le jour, durant quarante jours.Il est aussi défendu aux fidèles de prendre des boissons alcooliques ou d’en vendre.Ceux qui boivent le font en VOYAGE SANS SUITE 167 cachette .(Le seul bar que j’ai vu dans la médina avait des vitres peintes, bouchant la vue.) Après déjeuner, je redescends à la ville arabe, où je m’accroche à un guide officiel.Ce bon diable de Marocain a vécu en Europe et parle plusieurs langues.Il est très patriote, il a foi dans le Maroc nouveau.Tout va être changé.Les Français ?"Ceux qui ont joli coeur, c’est bien, nous les aimons.Ceux-là, ils nous ont traités comme des chiens, n’est-ce pas ?” Nous passons dans les souks, dans le quartier juif, puis dans la "ville impériale” de Moulay Ismaïl (1672-1727), contemporain de Louis XIV.D’après mon guide, ce roi avait un harem de huit cents femmes, blanches et noires, et fut le père de onze cents gosses, six cents garçons et cinq cents filles ! Il eut des centaines d’esclaves, comme en témoignent ces travaux surhumains.Les "greniers” géants, les puits cachés sous des voûtes monumentales, l’aqueduc, les épaisses murailles en terre rouge, les tunnels de plusieurs milles, tout cela est sans vie aujourd’hui, mais reflète une puissance d’un autre temps.(Une école de tissage dirigée par une Française est installée dans un des coins de la forteresse.) Nous descendons dans une prison souterraine où étaient gardés les captifs chrétiens.Dans son empressement, le guide se cogne et se blesse le nez contre un mur.Il me montre les piliers où les prisonniers étaient attachés pour subir des tortures.Un peu de lumière pénètre de l’extérieur par de petits trous rectangulaires percés au milieu de chaque voûte.Mon compagnon me rassure en me disant que le successeur de Moulay avait relâché les captifs . 168 ROSSEL VIE N Je laisse mon guide avec mille francs et la promesse de le retrouver demain midi pour déguster un vrai couscous préparé par sa femme.En attendant il m’indique le restaurant Ali-Baba pour le dîner de ce soir.Toute la journée la radio a répété, en arabe et en d’autres idiomes, un message du sultan demandant aux habitants du Rif de se soumettre .6 janvier Meknès est tranquille ce soir.Sans les soldats et les aviateurs, il resterait seulement quelques couples isolés dans les rues et les cafés, et les négrillons qui vendent les journaux.De l’autre côté de la rivière, cent mille musulmans s’apprêtent aussi à dormir, entassés dans des cabanes poussiéreuses.De ce côté-ci, les hommes peuvent se dire en se couchant : "Je suis commerçant, je suis professionnel, je suis ingénieur, je suis dentiste, je suis maître d’école”, ou que sais-je ! De l’autre côté du oued, ils se couchent en se disant : "Je ne suis rien.” J’ai donc déjeuné chez le guide numéro 7 du Syndicat d’initiatives touristiques.En me servant le thé d’apéritif, il m’expose déjà, hélas, son besoin d’argent .La femme de mon hôte est belle à voir, et paraît beaucoup plus jeune que lui, qui m’assure qu’il a vingt-huit ans et qu’il est né en 1920 .Il garde aussi chez lui une adolescente qui m’a baisé la main timidement.Nous mangeons sur un guéridon d’un pied de hauteur.La soupe aux oignons et aux raisins rouges est la plus savoureuse que j’aie jamais goûtée.Le VOYAGE SANS SUITE 169 couscous a pour moi un goût de son et je préfère les brochettes.Cet homme me raconte qu’il a été emmené en France sous la promesse d’être embauché comme ouvrier."Là, ce fut une autre histoire.Les Français offrirent les Marocains aux Allemands en échange de leurs compatriotes faits prisonniers.Deux Marocains pour un Français.Les Allemands, eux, nous laissèrent libres d’être prisonniers ou soldats.Comme nous n’avions fait aucun crime, nous choisîmes de faire la guerre pour les Allemands.Nous étions traités exactement comme eux.A Naples, je me trouvais être l’ennemi de mon frère, qui servait avec les Alliés.Il se présenta au moins un cas où un Marocain fut tué comme ennemi par son frère.J’ai été parachutiste et j’ai sauté dix fois.Pas de blessure grave mais j’ai vieilli de dix ans.Je n’ai jamais tué.J’ai trop de coeur.Je voyais un homme devant moi, je tirais, mais à côté.” Fès, 7 janvier Une autre fière petite ville française, blanche, élégante, avec des ronds-points un peu partout et une avenue de France qui ne déparerait pas une capitale.Un commerçant me dit que la population française de Fès a diminué des trois-quarts et que cela continue."Le Maroc perd ce qu’il a de meilleur.Il n’a pas les hommes qu’il faut, une fois les Français partis.Il n’en a pas assez.Que voulez-vous ! l’orgueil ! C’est l’orgueil.Maintenant ils montrent des barrages aux étrangers et disent : "Regardez ce que nous avons fait.” Ils n’ont rien fait, les Français 170 ROSS ELL VIEN ont tout fait.Je suis venu ici il y a quarante ans.J’ai vu bâtir cette ville pierre par pierre.Vous avez vu l’avenue de France ?Et ce n’est rien.Vous avez vu Casablanca ?Ah ! si la France avait fait chez elle ce qu’elle a fait au Maroc ! De la reconnaissance ?Ils ignorent la reconnaissance.Leur qualité, c’est l’hospitalité.Ah, ça, ils sont accueillants, et c’est du coeur toujours.Mais ces gens sont fainéants, monsieur.On ne les change pas ! Et le Maroc aurait dû attendre vingt ans pour faire ce qu’il vient de faire.Le Maroc s’est tué.” S janvier Que ne trouve-t-on pas dans ce Fès oriental, replié dans un passage de montagne ?Jardins secrets, arches, mosquées merveilleuses, perdues dans un entassement indescriptible.La médina est une fourmilière où les races et les couleurs se croisent.Bergers berbères en haillons, juifs barbus, étudiants en jeans, professeurs à lunettes, musulmanes au visage barbouillé de bleu, vieillards à la tête rase, nègres, mulâtres .Ancienne capitale, Fès est encore, selon mon guide bleu (édition de 1954), "le plus important centre religieux, politique et économique de l’Empire chérifien”.Lorsque je suis arrivé hier dans la ville nouvelle, le dernier guide touristique que j’ai écarté était un grand homme mince portant la djellaba.J’avais pour ma défense des mésaventures avec des guides de Tanger et de Meknès."Ah ! mais, monsieur ! Je vous demande pardon ! Fès n’est pas Meknès ! Il faut savoir distinguer un chameau d’une panthère.Fès, c’est la ville sacrée.Vous êtes à Fès, monsieur, et VOYAGE SANS SUITE 171 tout le monde est religieux ici.Moi, je prie cinq fois par jour, et je vais vous montrer mes référen->> ces .9 janvier Je suis allé à bicyclette à Sidi Harazem, à dix-sept kilomètres de Fès, où se trouvent une source chaude et des bains.Le gardien, un noir, égrenait une sorte de chapelet.Cette eau délicieuse était bien la seule chose ranimante au milieu des cabanes de terre et des hommes perdus dans le silence et le rêve.Dans la vallée dénudée, quelques troupeaux de moutons et quelques laboureurs.Deux ânes tirent la charrue, le laboureur crie, et une troupe de pics-boenfs les suivent.Ce soir, un beau film sur l’Inde.Pour un Marocain, j’imagine que l’Inde est moins étrangère que le Canada.Je reviens du cinéma Arc-en-ciel par la me du Général de Gaulle et Vavenue Mohammed V.Il y avait une vingtaine de personnes au cinéma, et je n’en ai pas vu dix sur mon parcours.Pourquoi les habitants de la médina n’envahissent-ils pas la ville nouvelle ?10 janvier Cette fois je suis descendu dans la médina jusqu’au fond.Promenade déprimante.Nid suppurant de matière humaine.Le Mexique reste loin en deçà.Même dans le quartier élevé et supposé noble, des mendiants emploient leurs dernières forces à chercher un mur où s’appuyer.Les arabes gardent le plus beau 172 ROSS ELL VIEN et le meilleur pour leurs mosquées Ce sont des oasis de fraîcheur, de silence et de propreté.L’hôpital américain pour le soin gratuit des animaux n’est pas la chose la moins étonnante dans la ville arabe, au milieu d’une population de plus de cent mille indigents.Marrakech, 18 janvier Il est fréquent de rencontrer parmi les arabes un enfant ou un homme avec un oeil renversé ou crevé.Je retourne deux fois, dix fois, sur l’immense place Djemaa El Fna.Deux ou trois conteurs réunissent encore des auditoires ce soir.Visages tendus vers les fables, à la lueur d’une chandelle.Visages de ténèbres, d’une humanité déshéritée.Hier la place a été envahie par la foule, la populace des souks.C’était un cirque fascinant — cirque sans machine.Entre les étalages d’oranges, les baraques, des troupes d’acrobates, de danseurs aux allures religieuses, évoluaient, et les trois négrillons en robe jaune qui avaient déjà eu tant de succès.19 janvier La neige qui décore l’Atlas reflète le soleil comme du verre taillé.Comme les dimanches doivent être longs dans ce pays rouge ! Non seulement les murailles, les palissades, les bâtiments sont rouges, mais la terre elle-même.J’ai dévoré des chemins aux alentours.Des hommes étaient endormis dans leurs robes, couchés sous les palmiers ou en plein soleil. VOYAGE SANS SUITE 173 A la ville française, qui s’appelle ici GuéliZ, trois cinémas et une salle de danse pour votre divertissement, messieurs dames.(Je saisis au vol cette question du jeune homme à la jeune fille : "Alors, tu es contente de ta journée ?”) Un marché presque indigène et des boutiques parisiennes pour vos emplettes.Ici on peut pique-niquer le long de Vavenue de France.Tout Marrakech est une "nonchalance étendue” — d’où vient l’expression ?Un événement remarquable de cette journée fut le bris d’une vitre au Tout va bien.Le phono renferme surtout des disques américains et on peut entendre Don’t be cruel et Sixteen Tons.Près de moi un saoûlon faisait sa commande pour la nuit : "Two girls and a boy.” Il répétait à son cicérone indigène : "A boy ! A young boy !” Mogador On descend dans une ville blanche qui a repris son nom arabe, Essaouira.Une belle plage longe une baie, .une petite place, et "ça y est”, suivant l’expression marocaine.La médina est plus dégagée qu’ailleurs, et plus propre.Les portes arquées et les rues droites avec leurs passants enrobés et lents donnent l’impression d’un grand monastère.Le quartier juif cependant est caverneux.Nous avons croisé en cours de route une nuée de sauterelles.Il en pleuvait dans l’autocar avant qu’on eût le temps de fermer les fenêtres.Mesurant environ trois pouces et multipliés par milliers, ces volatiles doivent former une armée redoutable.L’avalanche avait peut-être un mille de long. 174 ROSSEL VIEN 20 janvier Je vais errer dans les dunes.Quelques hommes sombres se promènent nu-pieds avec des chameaux.Ils vont chercher du sable fin au bord de l’eau.Pendant le chargement des deux sacs qui pendent à leur dos, les chameaux sont accroupis.Elles sont alors moins laides que debout, les bonnes bêtes écailleuses aux membres difformes.Pour ajouter du charme, les chargeurs de sable les dirigent par la queue.Au village, les petits commerçants se tiennent à leurs portes et leur ennui serait horrible, il me semble, sans la mer à côté.Il y a aussi les mouvements des autocars qui donnent un peu de vie à cet ancien repaire de pirates.Aux deux stations, une nuée de grippe-sous assiège les voyageurs.Et dans cinq minutes le libraire et l’hôtelier dévoreront la Vigie Marocaine, qui leur donnera de nouveaux sujets de rouspéter.A 10 heures, les lumières de la place s’éteignent, la brasserie ferme ses portes, et seuls les canons de la forteresse continuent de veiller, au bruit toujours troublant des vagues.Casablanca Quel bon vent il fait à Casa ! Un sirocco, paraît-il.A moins que ce soit de retrouver la ville, qui enchante ?Mon hôtellerie juive se trouve sur une ruelle de bric-à-brac en bordure de la place de France, noeud des lignes d’autobus — avec une allée réservée aux "petits taxis”.Un bruit de lessive monte sans cesse.La vue s’accroche sur les grands immeubles qui se VOYAGE SANS SUITE 175 dressent dans l’azur africain comme des bâtons de crème.En bas, des jeunes gens accroupis autour d’une étoffe jouent aux cartes et se versent du thé.Par derrière, voici l’ancienne médina, inévitablement pouilleuse (il y en a une "nouvelle” dans un autre secteur).A gauche, le port.A droite, les rues modernes conduisant au boulevard de Paris.C’est une certaine France qu’on voit et respire ici.Les petites dames si propres qui vont marchander les carottes."Michel ! Viens ici, Michel ” Le barman marseillais qui vous tend la main."A votre service, monsieur !” Le bar de la Liberté.Le journal qui se scandalise d’un hiatus dans la chanson Y’a tant d’amour .Et les jeunes filles en fleurs qui balancent leurs serviettes en revenant du lycée."Cent vers de plus à apprendre, tu penses ! — Il est sympa, le prof !” Ces soirs-ci, le grand Casa va applaudir les ballets du Marquis de Cuevas au théâtre municipal.Les gueux s’endorment enroulés dans leurs guenilles sous les portiques ou dans les baraques heureuses de se confondre avec la nuit.Pédala, 28 janvier Je pars pour Rabat à pied.Une route le long de la mer par une température de juin est irrésistible.A Pédala je m’aperçois que j’ai fait trente kilomètres.Je suis bien reçu à la Maison de la Jeunesse par un nommé Taifour Mohammed, qui se dit pur berbère de la tribu des Chleuh, et qui engage une conversation de haut vol : l’Islam, l’histoire du Maroc, le christianisme .Col immaculé, cravate, costume européen, mon Mohammed de vingt-deux ans est de 176 R OS SEL VIE N la classe des Marocains de culture française qui parlent de leur patrie nouvelle avec amour et de l’Islam avec détachement.Comme directeur et animateur de la Maison, il touche un salaire de 32,000 francs ($78.00) par mois.Il ira bientôt en France faire un stage d’études pour éducation populaire.La Maison des jeunes comprend un petit gymnase, une bibliothèque, un studio de musique, une salle de cinéma, un bar, un laboratoire de photographie.(Il n’y a pas de service d’hébergement mais on ouvrira un studio et on étendra coussins et couvertures pour un Canadien errant.) La Maison est rattachée à l’Institut marocain de la Jeunesse et des Sports, organisation parascolaire.Ce matin, je me trouve bel et bien prisonnier de mon logis de faveur.La poignée de la porte, détachable, sert en même temps de clé, et j’ai oublié de l’emporter à l’intérieur hier soir.J’inspecte les deux fenêtres.Les grilles de fer sont fixées dans le ciment, et je n’ai comme outils qu’un cendrier, un peigne et un ouvre-bouteilles.J’interpelle un cycliste.Je dois faire beaucoup de gestes car il ne comprend pas bien le français.Il reviendra quatre fois sans résultat.Finalement j’ai forcé une vitre de la porte.Je donne cent francs à mon samaritain.— Tu vas travailler maintenant ?— Oh non ! monsieur.Quand les Français sont avec nous, moi je travaille.Maintenant c’est fini.C’est pas bon.Cela revient comme un refrain.Je me rappelle un Juif, à Casa.— Et supposons que les Français partent tous.— Alors nous crevons tous de faim. VOYAGE SANS SUITE 111 Cet après-midi, visite de la médina.Le Maroc est donc double partout, même dans les petites villes comme celle-ci : arabes dans la vieille enceinte, Européens dans les villas ombragées.Mohammed me fait remarquer deux petites écoles coraniques comme il en subsiste à côté des écoles publiques bilingues.Les marmots y apprennent leurs lettres et le Coran.Assis sur des nattes, ils ont chacun une tablette sur laquelle leurs leçons ont été écrites, précise Mohammed, avec une plume de roseau et à l’encre faite de bouse et de poils de mouton.Je vois le vieux maître barbu assis sur ses talons, devant un tas de jeunes frimousses.Il tend les mains, puis se penche la face jusqu’à terre : c’est la prière, tournée vers La Mecque.Les Marocains sont superstitieux, dit Mohammed.Ils attribuent des pouvoirs à l’écriture.Les malades vont voir des charlatans qui leur rédigent une formule sur un papier, un talisman.En sortant de la médina, près de la grande porte, nous remarquons un scribe accroupi près d’une vieille femme, visiblement malade, qui le regarde plier minutieusement un petit papier, contenant le secret de sa guérison.Le père de Mohammed est professeur dans un collège coranique et imam, titre conféré par le roi lui-même, pour certaines fonctions telles que présider la prière dans la mosquée.Sa famille est très religieuse et rien ne s’y fait sans invoquer Allah.Mais lui, "Tijani”, est un musulman émancipé et fait sauter les traditions.Pour son mariage, il n’aurait pas accepté que ses parents choisissent sa femme à sa place.Il a courtisé une institutrice "modernisée”, elle aussi, et s’il a consenti à acheter le mouton pour 178 HOSS EL VIEN la noce, c’est seulement parce qu’il le jugeait bon et raisonnable.Il observe toutefois le ramadan, mais plus par discipline personnelle, assure-t-il, que par conscience religieuse.Une des coutumes que Mohammed réprouve le plus, est celle de la polygamie.Il louange le président Bourguiba d’avoir interdit la polygamie en Tunisie.Ici, dit-il, le roi, personnage religieux, ne peut décréter une loi allant directement contre la tradition coranique.D’ailleurs, il voit venir la "république du Maroc” .La radio annonce que Sa Majesté le roi viendra demain à Pédala pour la pose de la première pierre d’une mosquée.Prenons Radio-Alger.Une voix de conjuration commente les dernières déclarations du chef du FLN."Vous êtes lâche, vaniteux et stupide.Vous voulez donc prolonger quatre ans de souffrances .” — "C’était la Voix du Bled.” 29 janvier Beaucoup de femmes sont sorties de la médina par petits groupes ce matin pour aller acclamer celui dont le portrait apparaît partout et qui est à la fois le chef religieux et politique de l’Empire chérifien.Tel que sur son portrait, sympathique et un peu triste, les traits réguliers, coiffé de la calotte qui ne le quitte pas, le sultan est apparu dans une décapotable au milieu d’un long défilé de voitures arrivant de Rabat.La route de Pédala est jalonnée de militaires.Les plus humbles masures ont arboré le drapeau rouge étoilé. VOYAGE SANS SUITE 179 Un étranger qui marche sur cette route, ce matin, avec un sac au dos et un mois de barbe sur la mâchoire est un assassin possible.Aussi on me regarde avec méfiance, et je me fais arrêter.D’abord, constatation en règle, avec date de naissance et tout.Plus loin, le sifflet.Je fais la sourde oreille.Une voiture vient stopper sur moi.Cette fois on exige ma carte d’immatriculation.Je deviens "en maudit” et je ne peux pas le cacher .Voici enfin la grande route, à midi, débarrassée de militaires et de policiers.Sans que je signale, en plein montant d’une côte, un camionneur s’arrête pour pnoi.Rabat apparaît bientôt, éclatante de blancheur.Rabat, 30 janvier Vendredi.Un flot de musulmans franchit les portes du domaine impérial pour les cérémonies de la grande prière.Ail heures, les clairons retentissent dans l’air limpide et la garde noire sort de son quartier.Les uniformes écarlates rutilent sous un franc soleil.Les cavaliers aux culottes de zouaves arborent le fanion étoilé.A midi, une voix sépulcrale commence à chanter des prières à travers un haut-parleur.La foule se grappe sur le parcours qui va de la porte du palais à la mosquée royale.Le vendeur d’eau, avec son accoutrement et son outre poilue, circule en faisant tinter une clochette.Je suis bousculé par des petits nègres qui veulent voir aussi.Je suppose que cette marmaille est la progéniture des gardes de Sa Majesté.A midi et demie, dans un carosse tiré par quatre chevaux, Sidi Mohammed Ould Moulay Araba, des- 180 JROSSEL VIE N Cendant du Prophète, passe au milieu d’une escorte dont la hiérarchie semble compliquée.Les femmes lancent une sorte de sifflotement aigu.Ce surprenant concert est, paraît-il, un hommage raffiné.On verra le choeur des hommes en blanc prier et se prosterner longuement dans une galerie de la mosquée.Chaque semaine, pendant une heure ou deux, la splendeur d’un empire théocratique revit dans son cadre traditionnel.31 janvier Il faut visiter des ruines.Ruines de Chella, ancêtre de l’actuelle Salé, ville jumelle de Rabat.Cité qui a prospéré depuis l’Antiquité jusqu’au moyen âge et qui est aujourd’hui le chef-lieu des cigognes de la région .Ruines de la deuxième grande mosquée du monde, qui, du reste, ne fut jamais parachevée.Son minaret tronqué, la tour Hassane, qui n’est pas sans rappeler la Giralda de Séville, est un monument colossal élevant quatre murs de deux mètres et demi d’épaisseur sur Rabat, Salé et l’océan.Cet ouvrage fut entrepris par Yacoub El Mansour, qui vécut au 12e siècle et fut l’un des grands rois du plus grand empire musulman d’Occident.Parmi les autres minarets qui émergent, il y a les deux de la cathédrale catholique.Je ressens un malaise chaque fois que je vois une église catholique reproduire platement le style des mosquées.On visitera aussi Radio-Maroc, non sans argumenter avec le rustre préposé à la conciergerie.Un nouvelliste aux manières doucereuses nous expliquera que les informations sont diffusées non seulement en VOYAGE SANS SUITE 181 français et en arabe classique, mais aussi en arabe populaire, en espagnol, en anglais et en plusieurs dialectes berbères.Tanger, 3 février En revenant à Tanger on reconnaît l’ancienne zone espagnole.La route est moins bonne et les abords plus beaux.Platanes, collines, arcades.Je me souviendrai d’Alcazarquivir (nom espagnol de El Ksar El Kebir) parce que j’y fus arrêté.A peu près partout dans les médinas j’ai entendu parler espagnol.Le chic est français, le laisser-faire est espagnol.Il y a trois étages à Tanger : en bas, les arabes; au milieu, les Espagnols; en haut, les Lran-çais.Les musulmans sont la tradition, l’Orient, les bergers, les moutons, le thé qui a conservé sa saveur primitive et sa valeur sociale, la foi des croyants, les fidèles.Les musulmans s’appellent "croyants”.Les Européens appellent cela fanatique.Les Espagnols font meilleur ménage avec les musulmans que les Lrançais.Habitude de pauvreté et de farniente, vieilles histoires de conquêtes ?Je ne sais.Et en écoutant les chansons populaires de l’Andalousie, comment ne pas reconnaître les lamentations arabes ?4 février J’ai retrouvé l’Américain rencontré à l’auberge de jeunesse de Rabat.Il m’avait recommandé une hôtellerie espagnole à très bon marché, que lui seul a pu dénicher à Tanger.Je l’amène au grand socco 182 ROSSEL VIEN (après deux mois au Maroc il ne sait pas ce que dire souk ou socco) et je lui fais goûter la soupe et un bouilli de mouton qu’on déguste avec ses doigts.On y plonge des bouchées de pain — ces galettes d’un pied de diamètre, à texture brunâtre, si énormes que je n’ai pu encore en avaler une moitié en un repas.Je lui ai fait goûter aussi le thé à la menthe et nous sommes montés dans un club où l’on fume, nous a-t-on assuré, le vrai kif.Voilà bien du luxe pour l’Américain, qui ne s’offre jamais une carte postale ou une friandise, et qui ramasse les vieux papiers.Il erre depuis des années.Il se dit incapable de travailler et vit d’une rente minuscule.Il garde son argent dans une ceinture collée sur le corps."Je peux toujours sentir qu’il est là.” Il est en quelque sorte condamné à voyager."U.S.are not for me.” Algésiras, 5 février Voici de nouveau l’Espagne, de noir habillée, mais souriante.(Sur le traversier, l’Américain déjeunait avec du pain brun et des olives qu’il avait emportés du grand socco.) Conversation sur la question d’Algérie — avec un Syrien arrivant de France.— C’est la France qui a fait l’Algérie, comme le Maroc .— A qui cela a-t-il profité ?— Les écoles, les hôpitaux, le travail, ce n’était pas seulement pour une poignée d’Européens.— Dans l’ensemble cela n’a pas changé les conditions. VOYAGE SANS SUITE 183 — Tu connais les Français.Pourquoi ne croient-ils pas comme toi que l’indépendance est inéluctable ?— Une minorité, si.La majorité est mal informée.Elle ne connaît pas la situation.— Une fois indépendante, l’Algérie n’aura-t-elle pas besoin encore des Européens ?— Bien sûr.Elle n’entend pas les chasser.Ce que nous voulons essentiellement, c’est d’être égal à égal.Nous aimons la France et le peuple français.Moi je viens de Syrie.Nous avons été sous mandat français et nous avons réussi à nous en débarrasser.Mais tout de même, preuve que nous les aimons, le gouvernement syrien donne des bourses à mille jeunes gens pour étudier en France chaque année.— Il faudra encore beaucoup de morts pour l’indépendance .— Quand un individu tue son compatriote, c’est un salaud.Mais quand un Algérien tue un Français, c’est un héros.Car c’est pour l’émancipation de son pays.Un Algérien a rencontré un Français dans un camp d’été."Si tu me rencontres, en armes, en Algérie, tue-moi, si tu crois défendre ta cause.Moi, si je te rencontre en armes, je te tuerai.” 7 février J’aurais du remords d’avoir passé près de Gibraltar sans y mettre un pied.Je prends le traversier qui transporte sans relâche des ouvriers espagnols et des marchandes de légumes, très loquaces.La Main Street est sans caractère mais les boulevards qui encerclent le flegmatique rocher offrent 184 R OS SEL VIE N des vues prodigieuses.J’aboutis au Stoc H, où je trouve une dizaine de voyageurs attablés autour d’une théière.Le thé est fade pour un retour du Maroc, mais la poignée de main et le sourire du patron, vieil Anglais aux cheveux blancs, sont ce que j’ai trouvé de mieux à Gibraltar.Je repars dans l’Andalousie assombrie par le vent frais et les nuages.La marche permet de voir se déployer encore la baie d’Algésiras et le village de San Roque, qui déverse aux abords de sa colline ses bandes d’enfants et sa rumeur joyeuse.En route, je dépasse deux femmes qui me disent faire de la contrebande .Ce soir, je serai à Marbella grâce à un homme d’affaires de Gibraltar.Je rends hommage à la courtoisie britannique.Les villages de la côte sont en contrebas de montagnes hautes et noires, ennuagées, qui recèlent pourtant d’autres pueblos.Marbella, 8 février On dit que les rentiers viennent de plus en plus nombreux ici passer l’hiver.Ualbergue ]uvenïl est un vaste bâtiment, ancien couvent, à ce qu’il paraît, dominant le village.Avec sa terrasse en flanc de colline, sa piscine, son jardin, on pourrait le prendre d’abord pour un hôtel de luxe.Une quinzaine d’anglophones de passage, plus ou moins barbus, s’y racontent des histoires de l’Australie et du Canada.Je descends au marché, puis à la plage, où s’affairent seulement quelques pêcheurs isolés.Je déguste près d’un feu.Passe un pêcheur qui me promet de VOYAGE SANS SUITE 185 m’apporter un poisson.Puis un monsieur en paletot et foulard, un cahier à la main.Après quelques mots d’usage, en anglais, j’apprends qu’il est Français et écrivain.Complainte d’abord sur le tçmps."Lorsqu’il pleut, l’encre se délaye sur mon cahier et je ne peux rien faire.” Il prépare un ouvrage .Complainte sur le bruit."Je ne supporte pas le bruit.Ici la radio ne s’éteint pas avant minuit, une heure.Et les chiens !” Enfin, comme c’est logique, sur les Espagnols."Ce sont des enfants.Ce sont des primitifs.— C’est bien vrai que la plupart des gens d’ici sont simples.— Pas des gens simples, monsieur.Des primitifs ! Pas d’éducation, pas de manières.Je connais l’Espagne depuis douze ans.” L’écrivain ouvre son cahier."Voulez-vous que je vous lise quelque chose de très joli ?Vous allez voir !” Et il me débite, en anglais, une citation de D.H.Lawrence, à propos d’un berger de l’Antiquité.Dire qu’il y a de vrais bergers, ici, aujourd’hui, et qui ne peuvent lui donner un pour cent du plaisir que lui procurent quelques phrases sur un berger imaginaire.C’est qu’ils sont primitifs ! Je rallume mon feu.10 février La longue plage de Marbella, noire de monde l’été, nous dit-on, reste à peu près déserte actuellement.Mais, le jour ou la nuit, on peut y trouver, à distances, une guardia civil faisant les cent pas, fusil à l’épaule, ou somnolent dans un cabanon.Les habits verts et les tricornes noirs, malgré les souvenirs sinis- 186 ROSS EL VIEN très de la révolution, semblent être un symbole innocent, presque inutile, de paix.Barcelone, 12 avril Je m’étais promis de traverser l’Espagne sur le pouce.J’ai eu des occasions de m’en repentir.On me faisait remarquer que ce n’était pas dans les coutumes.J’ai compris aussi qu’il ne faut pas être fier pour solliciter son transport en Espagne.Quelqu’un m’a demandé franchement, une fois, si j’accomplissais una promesa ! Moments à fixer .Qu’il était délicieux, le lait de chèvre qu’une paysanne m’a vendu, dans un village andalou.La trayeuse s’était installée au hasard d’une rue, avec seau et gobelets.Accablante, la tristesse des hameaux, comme au Mexique.Tandis que la ville est accorte et gaie.Dans les bodegas, une inscription : Se prohibe cantar (défense de chanter).A Antequera, l’estropié de guerre qui attend les touristes à l’entrée d’une caverne préhistorique.Après avoir causé un peu avec l’unijambe j’avais perdu le goût de la préhistoire.L’aubergiste de Grenade.Il veut me placer à une table choisie.Je m’aperçois qu’il y a en dessous, invisible, une sorte de réchaud.Il m’explique que cela tient les jambes au chaud pour le repas.Je veux m’en passer et alors il proteste qu’il n’a pas besoin de se chauffer, lui non plus, et il quitte sa place .Il évoquera en gesticulant le départ du dernier roi maure en 1492.En s’en allant vers l’Afrique, le roi Boabdil se retourne pour jeter un dernier regard sur Gre- VOYAGE SANS SUITE 187 nade, et il pleure."Je pleure comme une femme ce que je n’ai pas su défendre comme un homme.” (J’avais lu cette histoire dans un manuel d’écolier.) J’ai donc fait le pèlerinage à l’Alhambra, si vaste et fastueuse encore.Etait-ce à cause du dimanche (la visite est gratuite le dimanche) et des touristes du dimanche ?Je n’ai pas retrouvé l’émerveillement de l’Alcazar de Séville.Les grands bassins, ici, moins beaux que la fontaine secrète d’un minuscule patio, là-bas.Et les vraies gitanes dans de vraies cavernes au Sacromonte.En montant au sommet, par des sentiers, j’étais pourchassé par des mendiants.Cette Américaine qui me fit place dans sa voiture à Jaen.Elle retournait à Madrid, justement.Ma joie ne dura pas.Elle était hagarde.Je lui demandai si elle avait aimé cela, la semaine sainte à Séville."Oh yes, very much”, d’une manière qui voulait dire le contraire, et davantage."Very much”, répéta-t-elle en gardant le regard fixé sur la route au-devant.Elle portait des verres fumées, un mouchoir noué sur la tête.J’ai pensé qu’elle avait eu une très mauvaise aventure.L’auto était louée.Elle n’avait plus d’argent, sauf un monceau de centavos dans les poches de son blouson.J’ai dû payer l’essence, puis les cigarettes, enfin les sandwiches, si bien que le voyage me revenait plus cher qu’un billet d’autobus.Dans la nuit avancée nous sommes arrivés à Madrid, la fatigue aidant, parfaits ennemis.J’avais parlé de descendre à un ou deux endroits.Elle me retenait, me promettait son appareil de photograhie en dédommagement. 188 ROSSEL VIEN Par surcroît, elle conduisait fort mal et lentement.Nous suivions, à dix milles à l’heure, des transports lourds dans des chemins en lacets côtoyant des précipices.Je la croyais capable de donner un coup de volant et de nous lâcher tous les deux dans la mort, moqueuse, méprisante comme elle.Je la vois, retenue sur son énigme, me regarder sortir enfin dans une rue de Madrid, soupirer, s’étirer les bras, se laisser tomber la tête sur son siège.1J avril Se promener sombrement de cathédrale en musée .A Tolède, ville-reliquaire, moyennâgeuse, aller plusieurs fois voir les curieux portraits des Apôtres à la Casa del Greco.J’ai aimé le cloître blanc de San Juan de los Reyes avec ses deux cyprès.La dentelle de pierre ne triomphait-elle pas des ruines tourmentées de cette butte du Tage ?Un guide y donnait une leçon à un groupe de militaires très graves.Il a lu un poème sur les cyprès, il a disserté sur le patio, symbole de l’éternité, de la mer recevant les rivières .Avila, la capital de Espana que vive mas cerca del cielo.Parmi les églises (comme il y en a !), découverte d’une "Notre-Dame des Vaches”, Nuestra Senora de las Vacas.Au couvent de l’Incarnation, qui surprend ici par son aspect modeste, banal, une sacristine nous montre deux petits parloirs où sainte Thérèse a eu des visions.Le pays d’Avila paraît rude : neige du Credos, hauts plateaux, champs de pois chiches clôturés de haies de roches.La ville est une forteresse, avec plus de 2,500 mètres de muraille nouée de 90 donjons . VOYAGE SANS SUITE 189 Pour le retour à Madrid, l’Escurial est sur notre route.C’est encore un vaste musée mais loin de Tolède et d’Avila.L’officiel contre l’austère.Le Real Monasterio n’a pas le pouvoir de communication d’une église médiévale, surgie du peuple.Paradoxalement, étant plus récent, c’est défraîchi.Les rondeurs froides de la basilique, son abondance d’or et de cuivre, les familles royales en prière de part et d autre de 1 autel, les salles de tombeaux en marbre, décorés comme des gâteaux, tous ces "trésors” finissent par m écoeurer.La visite en groupe avec le guide a bien duré deux ou trois heures.Nous avons fini dans la chambre où Philippe II est mort."Ici, dit le guide, le roi gouvernait les trois-quarts du monde.Le roi le plus puissant de la terre a bâti un palais pour Dieu et n’a gardé qu’un petit coin pour lui-même.Qu il fait bon, au village, retrouver les enfants qui chantent et dansent ! 16 avril Je verrai encore vaguement Saragosse et Lerida, Montserrat et Barcelone.Chemin de Castille aux villages de pierre secs et délabrés, chemin d’Aragon où un printemps se présentera en plaine verte, en odeurs et en eaux de ruisseaux.Un groupe de gitans me demandent : Que va a hacer ahora ?Non loin de Madrid, encore, un militaire américain qui m’a fait monter dans sa voiture bien chauffée faisait cette réflexion à la vue d’un village que dominait — dévorait en quelque sorte — un couvent ou séminaire quelconque : "C’est la principale industrie ici.” 190 ROSSEL VIE N A Barcelone, il y avait à l’auberge des jeunes falangistas, des vrais, avec la chemise et l’insigne.Ils sont phalangistes parce que c’est leur chance de faire des études ou d’apprendre un métier.L’un d’eux s’est vu refuser une bourse : on lui a dit que ses parents avaient été républicains.Un autre, ça lui permet de s’exercer à la tauromachie.Il pratique tous les jours avec une tête de taureau artificielle et il se voit déjà dans les grandes arènes.En Espagne, me disait José Cuevas, on vit en attendant de mourir.Je garde une reconnaissance spéciale à José Cuevas, qui m’a amené de Lerida à Montserrat, un dimanche, alors que l’autostop devenait désespérant.Je l’écoutai si bien qu’il me jura une amitié éternelle, lorsque je le quittai au pied de Montserrat.Il me faisait comprendre que le privilégié, c’était moi."Je reste à une heure de la France et je n’ai jamais traversé la frontière.Manger au restaurant, je ne sais pas ce que c’est.Je vois bien que des gens comme vous vont ici, vont là, à Majorque, au Maroc.Nous, nous sommes condamnés à mourir sur le morceau de terre où nous sommes nés, parce que nous sommes Espagnols.Heureux encore si nous pouvons manger assez pour vivre.” "Ceux qui essaient, disait-il, de vivre mieux et de faire quelque chose en meurent aussitôt.” José Cuevas s’encourageait, se justifiait, me prenait à témoin."Vous allez à Barcelone, vous allez voir des cinémas, des magasins magnifiques .Faites attention, ceci n’appartient pas aux Espagnols comme moi.Ce matin, j’ai mangé un bocadillo avec un petit verre de blanc, mais je ne peux pas faire cela tous les jours. VOYAGE SANS SUITE 191 Je suis en voyage, j’étais obligé de sortir, et je l’ai fait aujourd’hui, dimanche, parce que je n’ai pas le temps durant la semaine.” José Cuevas était révolté, rouge d’une vieille rage qu il laissait monter.Je vais vous le dire, monsieur : les Espagnols ne croient plus en rien et n’espèrent rien.Ils croient et pensent pour eux-mêmes seulement.” Il s’arrêtait et reprenait."Ici il n’y a qu’un pouvoir, qu’une classe, et tout le monde est à son service.Est-ce que le peuple peut se révolter, dites-vous ?Il n’a rien, le pouvoir a tout, toute la force, des milliers d’hommes payés et armés par lui, et les curés, évêques et archevêques, les syndicats, les capitaux .Les curés, qui nous prêchent l’évangile de Jcsu Christo, ils touchent leurs soldes du gouvernement, et par conséquent lui donnent leur appui.Ils sont dans la meme politique.Savez-vous qu’un évêque a ici le même titre et le même pouvoir qu’un geneial ?C est la vente, monsieur ! Si un évêque se plaçait sur cette route et décidait d’arrêter la circulation, il pourrait le faire en toute autorité, et personne n’aurait rien à redire.” Nous avons fait la guerre déjà et nous avons perdu.^ Non ^seulement la guerre mais nos parents, nos frères .” N’avais-je pas entendu cela à Algé-siras, à 1 autre bout de l’Espagne, en arrivant là-bas ?Perpignan, 17 avril Le premier bourg français où s’arrête l’express de Barcelone porte le nom de Cerbère.Le temps est maussade mais la vie doit être plus jolie de ce côté-ci : 192 ROSS EL VIE N les maisons ont des volets verts.Maintenant je vais tout regarder comme en entrant dans une maison neuve.Et voici donc la première inscription française : "Ce fourgon est interdit aux voyageurs” .Sur le quai de la gare, à Perpignan, j’écoute un instant : c’est bien l’accent du Midi, le retroussement vif des mots et des gestes.Je me retrouve dans la rue de .Grande-Bretagne.Un écriteau de vitrine : "Que dois-je faire pour me sauver ?— Réponse personnelle de Jésus-Christ.” Ne se croirait-on pas un instant au pays des Mormons et des Adventistes ?Non, c’est bien ici le pays de Montaigne, d’Alain-Fournier .Je crois le distinguer parmi le groupe d’étudiants qui traverse le parc, dans le vent frais, sous des arbres géants.A la cathédrale, un sympathique vieillard à la toison blanche comme la neige des Pyrénées fait découvrir, la goutte au nez, les secrets des retables à une troupe de gamines accompagnées de leur maîtresse.A l’heure du midi, les gens se réfugient dans les cafés aux grandes salles vitrées.Ce soir, je passe devant des couples enlacés sur les bancs du parc malgré le froid.Lourdes, 21 avril Avant-hier, j’étais seul à l’auberge de jeunesse de St-Girons, masure incroyable, infiniment plaisante après les marches dans la bruine.J’avais épuisé le répertoire de Charles Trenet et presque toute ma patience aussi.J’étais trempé.J’aurais bien embrassé madame l’aubergiste, qui délaissa un bonhomme miteux pour s’occuper de moi. VOYAGE SANS SUITE 193 Un ouvrier sympathique m’a amené de St-Girons à Tarbes.Le temps est gris et pesant.Vingt kilomètres à faire pour Lourdes.Un peloton de cyclistes, conduit par un mégaphone, me dépasse, à la conquête du "Grand Prix Laborde”.Un automobiliste me recueille bientôt et voici une petite ville qui s’appelle Lourdes.Je me dirige vers ce qu’on appelle ici "la Grotte”.Défilé d’étalages plus ou moins pieux, plus ou moins catholiques, j’en suis prévenu ! Un pont sur le Gave, et l’enceinte de la basilique.Cette scène a été grossie par les truquages photographiques.Sur les rampes et dans l’enceinte, des pèlerins en silence attendent une procession qui s’engage à la grotte.Les malades sont au premier rang, blottis sur des brancards.A l’auberge de St-Pé, à neuf kilomètres de Lourdes, le long du Gave gorgé de pluies, "Maman Aube” me reçoit avec jubilation."Viens, mon petit !” De sa face joufflue, de ses frisons, des yeux qui roulent comme deux billes, de la faconde méridionale qui éclate en cascades de rires aigus, jaillit un coeur bouillant qui m’enchante.Elle me montre un cadre où sont collées les photos de quelques-uns de ses "petits”.Elle me raconte sa peine : la fédération (des auberges) ne la paye pas et lui a signifié son congé."Je ne suis pas pratiquante”, qu’elle me répète, "mais j’ai dit : je vais laisser faire la Providence.” Elle s’apitoie sur les "petits” qui viendront à l’auberge et qui n’auront pas leur "maman”.Et ce sont des Français, les traîtres qui veulent la chasser, après quinze ans de service, des Français de Paris."Ils se croient bien fins lorsqu’ils ont insulté une 194 ROSS EL VIEN maman aubergiste.Ils ne veulent plus de parents aubergistes, comme autrefois.C’est fini, les auber-ges.22 avril Les pics près de St-Pé rosissent au lever du soleil.Je repars vers Lourdes, une auto me recueille bientôt.C’est un vieux du pays, parler franc, oreille un peu dure, large béret.Il jase.Les paysans d’ici vivent bien .Hivers ensoleillés, printemps pluvieux.Il connaît l’histoire du pays depuis les Huns jusqu’aux Américains de la dernière guerre.Il prétend que les Basques descendent d’une horde asiatique qui se serait fixée dans la région au temps des grandes invasions.Un officier britannique a reconnu sans difficulté leur idiome, après avoir vécu dans le nord de l’Inde .Il recueille deux Allemands mais ne leur parle pas.Une fois sur la place de Lourdes, il me confie : Ça me plaît de rencontrer un Canadien ! Mais les Allemands .regardez .” Le monument aux morts de la guerre, en face de nous."Comptez-les, ceux qui sont morts.Les Allemands, ils sont bien, en petites familles, comme ça, mais lorsqu’ils sont tous ensemble, ce n’est pas drôle.” Puis il m’amène chez le cordonnier, réparation gratuite de mon sac, et il veut encore m’amener à dîner ."Nous nous reverrons peut-être à Montréal.Ici on a coutume de dire : Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais.Dites-vous cela chez vous ?— C’est la première fois que je l’entends.— Alors emportez-le !” Je l’emporte, certes, car cela a la saveur du fromage et de l’air frais des Pyrénées. VOYAGE SANS SUITE 195 Toulouse, 23 avril Le soleil était radieux ce matin lorsque je suis parti de St-Pé.J’ai embrassé "Maman Aube” sur les deux joues et j’ai marché vers Lourdes.Les Pyrénées faisaient éclater leur écheveau de neige, splendeur, art des collines et des vallons.Un bon père de Bétharram, innocent mais parleur, me recueillit et me résuma l’histoire de son patelin et de quelques autres.Nos ancêtres vivaient proche du merveilleux.Les croix tombaient et se relevaient toutes seules, etc.Mes autres chauffeurs : un Témoin de Jéhovah (sermon sur le bonheur et le christianisme), un boucher (prix des porcs et du vin), un représentant de commerce.Je traverse la moitié de la ville.L’air est empesté de gaz.Peu de gens.Des cafés sont vides.On rencontre des Africains, bruns ou noirs, seuls.Les passants s’attroupent devant certaines vitrines où il y a la télévision.Comme au Canada il y a cinq ans.Vraiment la ville n’offre rien de pétillant, et me redonne le goût des racines, de St-Pé-de-Bigorre.Je m’asseois sur un banc au bord de la Garonne.Un clochard vient me tenir compagnie.Sa bouteille est presque vide.Il débite des histoires de guerre, tantôt en français, tantôt dans un autre idiome, le basque peut-être, à moins que ce soit un dialecte personnel.Je lui demande s’il est Français.— "Je suis international.” 196 ROSS EL VIEN 2 8 avril Entre Montignac et Poitiers, nous nous sommes fait tremper — moi et mon sac — deux bonnes fois et quelques petites autres.Il paraît que nous traversons une "lune rousse”, d’où les averses depuis trois jours.De Montignac aux Eyzies (vallée de la Vézère), sur une bécane tirante, j’ai pédalé à la découverte de l’homme préhistorique.Dans le souterrain de Pascaux, d’abord, on découvre avec stupeur une cathédrale datant de 17,000 à 25,000 ans avant J.-C.Dessins et teintes admirables, étrangeté naturelle des grottes, observation méditée des bêtes dont dépendait la vie de nos lointains ancêtres .Ce trou découvert il y a moins de vingt ans par des enfants et un chien émeut plus que Montserrat avec ses bénédictins.On regarde notre humanité par derrière.Il faudrait au non initié passer des heures dans le musée des Eyzies et y retourner plusieurs fois.Sur une terrasse, à la sortie, l’homme de Cro-Magnon, massif et hideux, nous regarde avec dédain.Il y a aussi ce tombeau de la jeune femme, avec un collier de dents percées.Je refais les vingt kilomètres de la "vallée préhistorique” dans la noirceur, sur mon vélo sans phare.Quel plaisir de rentrer à l’auberge de Montignac, qui, sans moi, restait vide au milieu de son pré et de ses criquets.Le lendemain, dimanche, je m’arrête à la grand-messe au village.L’église est à moitié vide et on entend les scies d’un moulin.Malgré tout, le curé, avec une allure éclairée et précise de magistrat, fait un grand sermon sur le mystère de la Rédemption. ¦ VOYAGE SANS SUITE 197 Chartres, 3 mai Le soleil décline sur la plaine de la Beauce.Fin d’un après-midi de dimanche dans la petite ville de Chartres.De la route de Paris arrivent par pelotons serrés, visages fatigués mais détendus, garçons et filles, étudiants auxquels se sont mêlés des militaires, des ecclésiastiques.Quelques-uns sont poussés sur des chaises roulantes.Tous les groupes scandent : "Je vous salue Marie .” Sept heures.Les cloches s’ébranlent.Sur l’immense place où les curieux sont rassemblés, les sacs à dos s’étalent à la centaine.Pyramides de couvertures, de serviettes, de pains, de bouteilles d’eau et de lait.Les parvis latéraux se ferment, les derniers marcheurs défilent sous le portique principal, dont les graves sculptures se dorent sous le soleil couchant.La Croix-Rouge s’affaire avec les éclopés.Sept heures et demie.La foule des pèlerins est écrasée dans la nef, tandis que des pelotons attendent encore pour entrer.L’office va commencer entre les hauts vitraux où se colore le Moyen-Age.Mais le temps est comme supprimé ici.N’a-t-on pas découvert sous la cathédrale un puits creusé avant Père chrétienne et enclos dans un monument de l’époque romane ?La chapelle Notre-Dame-sous-Terre se trouverait à l’endroit où les druides avaient un culte à une vierge qui devait enfanter .Paris, 6 mai Un bon Chinois de la "cité américaine” d’Orléans me fait entrer à Paris.Je voulais rester à Orléans 198 KO S S EL VIE N pour les fêtes de Jeanne d’Arc, et pour voir et entendre "Moi, de Gaulle”, mais l’aubergiste m’a prévenu que toute la place était réservée.Orléans est pavoisé, les vitrines exposent des.Jeanne-d’Arqueries.Dans Paris, les immeubles se montrent plus vieillis, plus noirs à mesure qu’on avance.Et quel grouillement ! Pauvres nerfs de Paris ! C’est vrai que nous sommes à la veille d’un congé de quatre jours.(On l’appelle le congé de l’Ascension.) Mon Chinois me dépose boulevard Montparnasse, j’avale une miche au jambon, descends la rue de Rennes, traverse la Seine.Tout à fait la chanson : sur le pont des Arts un peintre travaille avec son chevalet, et plus loin un bonhomme barbu joue de l’orgue de barbarie.Ba bé bi bo bu.Les monuments apparaissent incorruptiblement noirs, noirs comme de l’encre, y compris Notre-Dame, à ma droite, et le Louvre, devant moi.C’est curieux : même à Paris, la première préoccupation est d’aller à la poste .Allons déguster le courrier sur la place de la Concorde — vaste champ d’automobiles, mer d’automobiles.Une grosse dame en fichu arrive, essoufflée, pour réclamer vingt francs pour la chaise.Un couple se sauve pour épargner les quarante francs, quarante francs pour une demi-heure au soleil de mai, sur la place de la Concorde, où l’on voit de loin l’Arc de Triomphe et la tour Eiffel, vrais comme ils existent ! Je remonte un ou deux boulevards, pour apprendre que celui qui m’avait généreusement invité chez lui (un représentant de la presse catholique) est "en récupération”, c’est-à-dire en congé récupéré sur un congé normal.Je lui pardonne et je cherche une VOYAGE SANS SUITE 199 auberge.Ainsi on aura vu sans le vouloir la place Pigalle."Un p’tit jet d’eau .Encore la chansonnette.Les noirs, les nord-africains sont nombreux parmi les promeneurs.Les blanches raccolent les colorés en toute liberté, égalité et fraternité.7 mai Evincé encore une fois, je m’enfouis dans le métro pour aller à l’autre bout de la ville, cité universitaire.Pas de place à la Maison Canadienne, maison très correcte où flânent quelques garçons et filles en mal de se parisianiser.Je me plonge dans une pile de journaux québécois, Le Devoir et L’Action Catholique, qui livrent le bon combat loin de la maison paternelle, fort distraite.Je reviens en mangeant un pain d’épices, par le boul’ Mich’, surpeuplé, et je marche jusqu’au théâtre Antoine, pour voir Les Possédés de Dostoïevski et Camus.(S’il fallait prendre cela au sérieux ! Mais le public ne médite plus, déjà, il se promène, boulevard de Strasbourg, ou de Sébastopol — c’est le même.En face de mon hôtel, dans un ou deux bars, on boit et on danse.Les comédiens ont salué, le public a applaudi, les couples se balancent.Minuit à Paris.)
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