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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
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No 19
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1965, Collections de BAnQ.

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i \\ ifffi mm-' ' Mû xm Wmm 'vebZ^.PibliotI)èquei^ationalftiu(©uébet ^ 9 DUCANAÜ FRANCAL Andrée Thibault: Elisabeth/p.9; Andrée Maillet: Le meurtre d’lgouille/p.53; Jacques Perron: La sortie/p.109 Alain Horic: Atomises/p.149; Alain Pontaut: Les yeux de givr< p.171 Pierre de Grandpré: William Styron/p.197 Nairn Kattan: l’Arrivée/p.219 m BIBLIOTHEQVE # „ 5AIHT=5VLPICE mokI^eal yFÂv¥ h ^ ^ ±±i mm wz&Zïï mm ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes: $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Robert Êlie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Pierre Elliot-Trudeau Marcel Dubé Administrateur : Claude H ur tu bise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall, Montréal 1 MONTRÉAL, 1965 Tous droits réservés, Ottawa, 1965 (C) Copyright by Les Écrits du Canada français, 1965 SOMMAIRE ANDRÉE THIBAULT Élisabeth (Téléthéâtre) .9 ANDRÉE MAILLET Le Meurtre d’Igouille (Tragédie) 5 3 JACQUES PERRON La Sortie (Théâtre) .109 ALAIN HORIC ATOMISES (Poèmes) 149 ALAIN PONTAUT Les Yeux de Givre (Poèmes) .171 PIERRE DE GRANPRÉ William Styron (Essai) 197 NA IM KATTAN L’Arrivée (Récit) 219 ANDREE THIBAULT ÉLISABETH TÉLÉTHÉÀTRE PERSONNAGES ÉLISABETH GARNEAU, 30 ans.JEAN GARNEAU, 29 ans, son mari, gérant de publicité.ANNE GARNEAU, 6 ans, leur fille.MADAME MERCURE, 55 ans, mère d’Elisabeth.RICHARD BONNEFOY, 2# ans, géologue.PIERRE SAINT-LAURENT, 3 5 ans, psychiatre.ROBERT LEMAY, 31 ans, journaliste.DIANE LEMAY, 30 ans.Invités du party LUCIE et GILLES MICHAUD CORINNE DÉCARIE SCÈNE PREMIÈRE Élisabeth Garneau est chez le psychiatre.On la voit silencieuse en gros plan sur les titres.Sa figure est impassible ; mais par un geste de ses mains, que la caméra nous révèle en s’éloignant, on sent que quelqu’un la regarde.Elle est face au spectateur, qtti tient à ce moment la place du psychiatre.Au moment ou se terminent les titres, elle lève la tête.ÉLISABETH — Ma mère a toujours été très digne.Elle n’a jamais dit un seul mot contre mon père.Moi-même .j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour mon père.Je crois qu’il était fait pour accomplir de grandes choses.Il avait inventé un cirage, un véritable baume pour le cuir.Il m’en a montré la formule en secret.Elle est restée enfermée dans un coffre-fort.PSYCHIATRE — Vous m’avez dit qu’il était propriétaire d’un magasin de chaussures ?ÉLISABETH — Mais c’était un magasin très modeste.Rue Notre-Dame.Je précise le nom de la rue.Pour moi, les détails ont toujours de l’importance.Un cheveu peut perdre un criminel, c’est bien connu. 12 ANDRÉE THIBAULT PSYCHIATRE — N’aimiez-vous pas beaucoup votre maison qui était également située sur la rue Notre-Dame ?ELISABETH — J’aimais ma maison, c’est vrai, je crois que je l’aimais beaucoup.Mais l’air y devenait de plus en plus torturant à cause de la fumée des usines.Nous ne pouvions même plus ouvrir les fenêtres.PSYCHIATRE — Etiez-vous heureuse chez vos parents ?ELISABETH — J’avais l’impression que quelqu’un en voulait à ma vie.Un temps.PSYCHIATRE — Avez-vous encore cette impression aujourd’hui ?ELISABETH — Oui, docteur.Si je n’existais pas, tout le monde serait heureux.Personne n’a besoin de moi pour vivre.Si mon mari ou ma mère savaient que je viens vous voir, ils se moqueraient.Ils ne croient pas que je sois faible.Mon mari trouve que je suis paresseuse, ma mère dit que je suis orgueilleuse.Peut-être suis-je les deux à la fois et bien d’autres choses encore.PSYCHIATRE — Parlez-moi encore de votre père.ELISABETH — Je l’aidais au magasin le samedi.J’ai cru, à un certain moment, que ma mère n’aimait pas tenir la caisse le samedi, le jour le plus difficile de la semaine.Je lui ai offert d’aller au magasin à sa place.Elle a accepté et finalement j’y suis allée tous les samedis pendant environ un an.Au bout du premier mois. ÉLISABETH 13 Un temps.PSYCHIATRE — Prenez votre temps.ELISABETH — Je déteste le voir aux pieds des clientes.Je pense qu’il s’abaisse volontairement.Il va de l’une à l’autre.Elles sont capricieuses et il ne le voit pas.Il y a des boîtes éparses, beaucoup de papier de soie froissé, et des pas et des pas, en rond et pour rien, il me semble.Moi, je suis là, debout, je regarde et je ne l’aide pas.(Un temps) Les clientes paraissent attirées par mon père.Elles l’entourent, elles lui racontent leurs vies.Elles n’en finissent plus de parler et de rire.Combien de fois j’ai eu envie de crier : Assez ! Assez, assez ! Elle met les mains sur ses oreilles.PSYCHIATRE — Calmez-vous! Ayez confiance, madame Carneau.SCÈNE II La rue en hiver.Il neige.Élisabeth Gar-neau marche puis elle entre dans sa maison.Elle enlève son manteau qu’elle laisse sur une chaise.De l’entrée, on a une vue d’ensemble de la maison — en désordre.Un large couloir, avec une entrée assez spacieuse et un grand salon; au fond du couloir, la cuisine; à gauche, dans le couloir, plusieurs portes de chambres et la porte d’une garde-robe. 14 ANDRÉE THIBAULT Élisabeth laisse sur une petite table son sac à main, enlève son chapeau et refait sa coiffure devant un miroir dans le couloir.Elle va dans la cuisine puis au téléphone.ÉLISABETH — Bonjour, Aline.C’est moi.Je suis de retour.Tu peux me renvoyer Anne.A-t-elle été sage ?(Elle écoute) Quand elle veut, elle est un ange.Un monde fou !.J’aimerais parler à ma fille si elle n’est pas trop loin de toi.J’ai besoin qu’elle me fasse une petite course.Anne, bonjour.Ecoute, veux-tu passer à la pâtisserie pour y acheter une baguette.Aline va te donner l’argent qu’il faut.Dislui de revenir au téléphone.Ne t’amuse pas en chemin.A tout de suite.Oui, Aline.Peux-tu donner vingt-cinq cents à Anne ?Je te les remettrai.Et puis merci, merci encore ! Elle retourne à la cuisine.Jean Garneau sort de la chambre.ÉLISABETH, se retournant — Jean ! Tu étais là, toi ?Quand es-tu entré ?JEAN — Eh bien, je suis arrivé plus tôt que d’habitude.pour trouver la maison vide.ÉLISABETH — Tes bottes n’étaient pas dans le vestibule.JEAN — Je les ai laissées au bureau.ÉLISABETH — Par un temps pareil !.L’automobile est-elle encore au garage ?Ils en mettent du temps, pour les réparations ! Et ils ne préviennent même pas ! JEAN — Ils attendent des pièces de rechange. ÉLISABETH 15 ÉLISABETH — Le souper ne tardera pas.JEAN — Anne n’est pas là ?ELISABETH — Elle revient dans quelques minutes.Aline l’a gardée après la classe.JEAN — Tu es allée en ville ?Il n'écoute pas, il n'attend pas de réponse.Il va dans la chambre dont il laisse la porte entrouverte.JEAN — J’ai commencé à lire le journal et je me suis assoupi.Il revient avec le journal et s'installe dans le salon.SCÈNE III Dehors, il fait presque nuit.Anne marche sagement, portant son énorme baguette.On suit Anne le long du chemin jusqu'à son entrée dans la maison.Elle y pénètre carrément, chaussée de bottes enneigées.Son père se précipite et la ramène dans le vestibule.ÉLISABETH — Voyons, Anne! Combien de fois ne t’ai-je pas dit d’enlever tes bottes ! Mon Dieu, que de neige ! JEAN — Je vais arranger ça.ÉLISABETH, impatiente — Je peux le faire moi-même.Les enfants sont imprévisibles ! Aline dit qu’Anne s’est conduite admirablement chez elle, et là, tu vois. 16 ANDRÉE THIBAULT JEAN — Tu devrais être contente.Il vaut mieux cjue ce soit ici qu’elle se montre négligente.ELISABETH — Naturellement.JEAN — Comment ?ELISABETH — Rien.Je ne sais pas vivre, voilà tout.JEAN — Tu exagères.Élisabeth reste là, les vêtements d'Anne dans les bras, sans rien faire.Jean les lui enlève des mains et les suspend dans le portemanteaux, puis sans dire un mot, ramasse les effets d’Elisabeth qui traînent encore ici et là et commence à les ranger.Elisabeth les lui enlève des mains et reste en plan.ANNE — Maman, j’ai faim.ELISABETH — Le souper est prêt.On t’attendait.ANNE — Papa, emporte-moi dans tes bras.ELISABETH — Va tout de suite te laver les mains.JEAN — Après souper, nous ferons tes devoirs.Anne s’éloigne en sautillant.JEAN — Tu devrais être plus patiente avec elle.ÉLISABETH — Oui, c’est vrai.JEAN — Veux-tu que nous sortions ce soir ?ÉLISABETH — Non.Merci.Jean s’approche pour enlacer Élisabeth.Elle se défile sans heurt, par un geste naturel.Ils entrent dans la cuisine. ÉLISABETH 17 SCÈNE IV Dans le salon.Anne fait ses devoirs et son père l’aide.Le père est amusé, la fillette est sérieuse.Cela dure un temps.On entend un bris de verre provenant de la cuisine.Jean Carneau lève la tête mais ne dit rien.ANNE, amusée, en confidence — Maman casse la vaisselle.Si grand-maman savait.JEAN — Chut, chut, continue.ANNE — J’ai fait une belle dictée aujourd’hui.Pas une seule faute ! Tu es content ?Elisabeth entre dans le salon.ÉLISABETH — Tu as terminé, Anne ?C’est l’heure de te mettre au lit.Viens faire ta toilette.ANNE — Papa, dis à maman que je fais beaucoup de progrès ! ÉLISABETH — Parfait.Va maintenant.J’irai te border.ANNE — Je veux que ce soit papa.SCÈNE V Anne s’en va.Elisabeth feuillette le livre de lecture de sa fille.Jean se lève et allume line cigarette.Cela prend un assez long moment, comme s’il s’agissait de meubler le temps par des gestes 18 ANDRÉE THIBAULT sans grande portée.Il jette un coup d’oeil circulaire, cherchant tin cendrier.Il n’en trouve pas.JEAN — Il n’y a jamais de cendriers dans cette maison ! Elisabeth lui en donne un.Anne revient en robe de nuit et saute au cou de son père.Celui-ci l’emmène vers la chambre.Elisabeth demeure seule au salon et pousse un profond soupir.Jean revient et regarde Élisabeth en souriant.JEAN — Vive la chaleur du foyer ! ELISABETH — Donne -moi une cigarette, s’il te plaît.D’une façon naturelle, normale, Élisabeth marche un peu darts la pièce, tandis que son mari lit le journal.Buis elle se dirige vers la fenêtre, y entrouve les rideaux et regarde dehors.La neige tombe.JEAN — Quand ta mère revient-elle ?ELISABETH — Je ne sais pas.La semaine prochaine, sans doute.JEAN — N’a-t-elle pas parlé de dimanche ?ELISABETH —Tu le sais mieux que moi.Tu es dans ses confidences, toi.JEAN — Peut-être.Il faut admettre que je suis très aimable avec ta mère, moi.Élisabeth est toujours devant la fenêtre, tournant le dos à son mari.ELISABETH — Tu peux le dire et t’en vanter aussi. ÉLISABETH 19 JEAN — Parle plus fort, je n’entends pas ce que tu dis.ELISABETH — Je dis : tu peux t’en vanter.JEAN — N’exagérons rien.ELISABETH — Il me vient une idée.Nous allons faire une petite soirée.Qu’en penses-tu ?L’idée te plaît ?JEAN — Oui, si tu veux.ELISABETH — Réponds-moi.Est-ce que l’idée te plaît ?JEAN — A première vue, oui.Moi, ça ne me dérange pas.ELISABETH — J’aimerais savoir, moi, si le projet te fait plaisir ?(Elle n’attend pas de réponse) J’inviterai Diane et son mari, les Michaud, les Blais, Corinne.Enfin, je verrai.Il vaudrait mieux que nous ne soyons pas trop nombreux.Ou plutôt si.Je ferais bien de profiter de l’absence de maman.Je préparerai un buffet froid et j’emprunterai à Diane son bol à punch.JEAN — Je t’en prie, pas de punch ! ÉLISABETH — Et pourquoi pas ?JEAN — Parce que je n’aime pas le punch.Mais si tu y tiens.ÉLISABETH — Bon, pas de punch ! Et pendant que j’y suis, pas de réception non plus ! JEAN — Comme tu es impatiente.Donne la fête, mais sers plutôt de l’alcool et du vin.ÉLISABETH — Je verrai. 20 ANDRÉE THIBAULT Elle va vers une étagère et prend un livre de Stendhal : « Le Roîige et le Noir ».Un temps.ELISABETH, songeuse — Je ne sais plus très bien si j’ai envie de cette fête.Son mari ne réplique pas et ne semble même pas avoir entendu.Un temps de silence.ANNE, hors champ, appelant — Papa ! Papa ! ELISABETH — Je vais y aller moi-même.Je ne la laisserai pas recommencer son petit manège.JEAN — C’est moi qu’elle appelle.ELISABETH — Laisse-moi lui apprendre qu’elle a une mère.Toute la place est prise ici.On m’oublie.JEAN — Mais non, Elisabeth.Nous t’aimons, tous ! SCÈNE VI On sonne à la porte.Elisabeth va ouvrir.Madame Mercure entre, encombrée de ses bagages, dont un parapluie.ÉLISABETH, étonnée — Maman ! Déjà vous ! MADAME MERCURE — Bonsoir, ma fille.Je ne pouvais pas prendre ma clé.Quel temps abominable ! Ce chauffeur de taxi ne m’aurait pas aidée pour tout l’or du monde.Regarde-moi, j’ai l’air d’une émigrée.ELISABETH — Donnez-moi votre sac et votre parapluie. ÉLISABETH 21 MADAME MERCURE — Ferme bien la porte, sinon il y aura de la neige jusque dans la cuisine.ELISABETH, amusée — Voyons, maman.MADAME MERCURE — Quelle humidité ! La grippe court, dit le journal.ELISABETH — Ce n’est pas tellement humide ! MADAME MERCURE — Je suis toute transie.Tu es seule ?ÉLISABETH — Non, Jean est là.Anne apparaît en même temps que son père.ANNE — Grand-maman ! MADAME MERCURE — Ma belle fifille ! Elles s’embrassent.MADAME MERCURE — Grand-maman s’est ennuyée de sa petite Anne.Et toi, ma mignonne ?ANNE — Oh ! oui.C’est vers ce moment que le désordre du salon doit devenir très apparent.La grand-mère et la petite fille se tiennent par la main.ANNE — Maman n’a pas fait le ménage.MADAME MERCURE — Je vois bien ça.Elisabeth fait signe à son mari d’aller coucher la petite.JEAN — Elle est très contente de voir sa grand-mère.Regarde-là.ELISABETH — Il sera bientôt neuf heures.JEAN — Une fois n’est pas coutume. 22 ANDRÉE THIBAULT Élisabeth rassemble les cahiers et les livres qu’Anne avait laissés sur la table et les glisse dans le cartable.MADAME MERCURE — Je vois qu’il y aura du ménage à faire demain matin.Jean quitte le salon avec Anne et ils entrent tous deux dans la chambre de la fillette de sorte qu’Élisabeth et sa mère se trouvent en tête-à-tête dans le salon.ELISABETH — Comment se fait-il que vous soyez revenue.ce soir ?.Claire n’était pas de bonne humeur ?MADAME MERCURE — Pour une fois je dois dire qu’elle était en grande forme : elle a mis les petits plats dans les grands.Je suis revenue parce que c’est demain le service anniversaire de la mort de ton père.L’aurais-tu oublié ?ELISABETH — Comment ne pas me souvenir ?.toute cette neige.qui tombe, comme ce jour-là.MADAME MERCURE — Jean, préparez-vous à pelleter demain matin.Si j’étais vous, je commencerais ce soir.ELISABETH, potir elle-même— Neige, douce et mortelle ! MADAME MERCURE — Jean, donnez-moi mon sac qui est là, sur la table de l’entrée, s’il vous plaît.JEAN — Tenez.Madame Mercure remercie.Elle ouvre une petite boîte d’où elle tire une pilule qu’elle avale. ÉLISABETH 23 ÉLISABETH, comme mue par un ressort — Qui veut boire quelque chose ?Maman, un petit cognac ?Moi, je prends.bon voilà ! Elle rit, comme si elle racontait quelque chose qui ne la concernait pas.ÉLISABETH — J’ai un petit tremblement intérieur.Elisabeth s’installe dans tin fauteuil.Elle se recroqueville et boit à petites gorgées.Madame Mercure s’est levée et fait tout un remue-ménage, secondée par Jean.Puis elle va dans sa chambre pour en sortir presque aussitôt, revêtue maintenant d’une robe d’intérieur.Elle s’en va dans la cuisine.Pour la première fois, la cuisine apparaîtra en pleine lumière.Un rayon de cette lumière atteindra Élisabeth, toujours assise très confortablement dans son fauteuil, son verre à la main.Elle boit lentement.Le verre est encore aux deux-tier s plein.A proprement parler, la lumière ne la dérange pas.Mais de cette scène devrait se dégager l’impression suivante : on dirait qii’Elisabeth est là pour passer en jugement.JEAN, apparaît dans l’entrée du salon — Tu ne viens pas te coucher ?(Un temps) Tu ne vas pas aider ta mère à mettre la table ?ÉLISABETH — Il est de bonne heure.(Un temps) Non, elle n’y tient pas, tu le sais bien.JEAN, soupirant — Il faut que je me lève tôt demain matin. 24 ANDRÉE THIBAULT Il s’approche de sa femme et l’embrasse.Buis il se dirige vers la cuisine où il va souhaiter « bonne nuit » à sa belle-mère.Madame Mercure, qui ingurgite cette fois une poudre médicamentée dans un verre d’eau, s’interrompt pour remercier Jean et lui soîihaiter également « bonne nuit ».Elle s’apprête à mettre le couvert potir le déjeuner mais, se ravisant, elle décide de passer un chiffon sur la table, comme s’il était impossible que celle-ci fût propre et bien qu’évidemment elle le soit.Un temps.MADAME MERCURE — Élisabeth, où est la cafetière ?Je la cherche partout.ELISABETH, s’amène — Je l’ai brisée .L’électricien a téléphoné pour me dire qu’elle est réparée, mais j’ai oublié d’aller la chercher.MADAME MERCURE — Qu’est-ce qu’on va devenir ! Comment faire, demain matin ?Pas de café, ce n’est pas possible ! Donne-moi une aspirine, j’ai le frisson .La grippe .probablement.ELISABETH — Nous prenons du café instantané.MADAME MERCURE — Comment as-tu fait pour briser ma cafetière ?ÉLISABETH — J’ai tiré sur le fil.Comme j’avais mis la cafetière au milieu de la table et que j’ai tiré un peu pour la brancher .je .MADAME MERCURE — Un peu .Tu as dû tirer à pleine force ! ÉLISABETH 25 ÉLISABETH — Mais, maman, je vous prie de croire que je ne l’ai pas fait exprès.MADAME MERCURE — Je me demande parfois si tu as les pieds sur la terre.Je vais continuer toute seule.Du café instantané .ton pauvre mari !.Il est plus à plaindre qu’il ne le laisse voir.Élisabeth est revenue au salon et s’installe de nouveau dans son fauteuil.Puis madame Mercure éteint la lumière de la cuisine et, se dirigeant vers sa chambre, elle s’arrête un instant dans le salon.MADAME MERCURE — Tu rangeras ton verre.ÉLISABETH — Bonsoir, maman.A quelle heure vous levez-vous demain matin ?MADAME MERCURE — A la même heure que d’habitude.ÉLISABETH — La messe est à huit heures, je suppose.MADAME MERCURE — Non, il y a un mariage.Quelle idée ! se marier en plein coeur d’hiver !.Ne te couche donc pas trop tard.Tu te couches tellement tard.Tout le monde me dit que tu parais très fatiguée.Madame Mercure, avant de se retirer, tapote un coussin, défroisse un pan de rideau non froissé.Élisabeth la siiit des yeux tout en continuant de boire et demeure dans l’obscurité. 26 ANDRÉE THIBAULT SCÈNE VII Séquence de rêve.Dans la montagne, Elisabeth est assise sur un banc.En plein centre du banc, comme une petite fille punie.Elle doit porter des vêtements aussi légers que possible, compte tenu de la température et de la comédienne.Elle est nu-tête.Perruque aux cheveux très longs, un peu échevelée.On entend évidemment le bruit du vent mais setdement le vent.Le film pourrait être tourné très tôt le matin, de sorte que les lietix soient déserts et que Von puisse saisir cette qualité de Vair et de la himière, particulière à Vaube.Plans d’arbres dénudés.Elisabeth court maintenant dans la neige.Elle porte alors des bottes et des vêtements chauds.La course est au ralenti.Bientôt Rjchard Bonnefoy commence à courir derrière elle.Elle se retourne comme machinalement.Elle ne peut pas avoir entendu les pas.Il arrive à sa hauteur.On ne voit pas la figure de Richard Bonnefoy.Elle lui sourit.Il continue un moment de courir.Elle le suit et ils descendent l’escalier de la Côte-des-Neiges sans que Richard Bonnefoy se retourne.On ne doit pas voir la rue, mais seulement l’escalier dans le tournant.Elisabeth lance un grand cri. ÉLISABETH 27 Élisabeth est assise dans le salon, seule.Silence.Un silence qui doit durer à la limite de la patience du téléspectateur, ou jusqu’au moment ou il deviendrait intolérable (comme si la comédienne avait un blanc de mémoire.) SCÈNE VIII A cet instant retentit la cloche de la porte d’entrée.Élisabeth ne bouge pas.Un deuxième cotip de sonnette.Elisabeth essuie le bord de ses paupières et va ouvrir.ÉLISABETH — Diane ! Quelle bonne surprise ! DIANE — Je ne te dérange pas, au moins ?ELISABETH, soupire mais sourit — Pas du tout ! Viens, enlève ton manteau.Quel temps fait-il ?DIANE — Un froid de Sibérie, si mes souvenirs de Russie sont exacts ! ELISABETH, rit — Mais les jours allongent.Elisabeth désigne un verre d’alcool à demi-plein, sur une petite table.ELISABETH — La même chose que moi ?DIANE — Oui.Ah ! J’ai froid.ELISABETH — Tu tombes bien, ma mère est absente pour l’après-midi.Nous allons pouvoir causer tout à notre aise.DIANE — Ah bon ! ELISABETH — Elle est allée faire ses emplettes, tu comprends. 28 ANDRÉE THIBAULT DIANE — Ah ! quel calme ici.J’ai laissé les enfants à madame Leduc et je la plains.ELISABETH — Robert est-il encore en voyage ?DIANE — Eh oui ! J’ai des enfants de père inconnu.ÉLISABETH — Où est-il dans le moment ?DIANE — Il couvre la visite d’un ministre à un barrage quelconque, dans la région du Grand Nord.(Elle fait un geste vague pour délimiter le nord-est de la province de Québec sur une carte géographique imaginaire.) Sept-Iles, Baie-Comeau, Témiscamin-gue, c’est tout pareil pour moi.Tu sais si j’étais ferrée en géographie ! ÉLISABETH — Si je me rappelle ! Dieu ! que c’était drôle.On écoute Cléo ?Elisabeth met un «45 » sur le phono.Diane se lève et esquisse des pas de danse.DIANE — C’est à rendre fou ! Elle chantonne et fait des gestes excentriques.Élisabeth la regarde.Elles rient toutes deux mais, d’une certaine manière, ce rire n’est pas loin des larmes.DIANE, lentement, comme si elle se parlait à elle-même— Moi, parfois, je suis très, très fatiguée.Je n’aime pas Robert et Robert ne m’aime pas.Maintenant c’est clair pour moi.Lui il a son travail, des amies.Il plaît beaucoup aux femmes, tu sais.Je n’ai jamais été jalouse.Mais je ne dis pas que je n’aurais pas aimé être jalouse.Enfin.Moi aussi les hommes me font la cour !.C’est fou ce qu’on peut ÉLISABETH 29 me faire la cour !.Mais personne n’est sérieux ! Et je te prie de me croire, si je devenais, moi, sérieuse, éprise je veux dire.je tomberais dans le vide ! « L’enfer du vide ».Tu ne trouves pas que ça ferait un titre de roman sensationnel ?.Elles rient.Diane pousse un soupir de soulagement.ELISABETH — Nous sommes des sentimentales, et la mode n’est plus au sentiment, ma chère.DIANE, chantonne — « Je t’ai rencontré simplement.Et tu n’as rien fait pour chercher à me plaire.» C’est loin, tout ça.ELISABETH, fait un air mystérieux — Moi j’ai toujours imaginé qu’au retour des « Grandes Manoeuvres », ils ont dû se retrouver et être heureux.DIANE — Toi, tu veux toujours que les choses finissent bien.ELISABETH — J5 ai une bonne nature, non ?DIANE — Oui, peut-être, mais la vie elle, elle s’en fout.L’amour est mort ! Il faut que je te le dise : tu es une rêveuse, Elisabeth.ÉLISABETH — Et toi ?DIANE — Ce que je veux, je m’arrangerai pour l’obtenir.Mais il faut savoir ce qu’on veut.ÉLISABETH — Bravo ! DIANE — Je suis sans peur et pour le moment sans reproche.Mais ne sois pas étonnée si un jour tu entends parler de séparation à propos de Robert et moi.ÉLISABETH — Vous en êtes à ce point-là ?DIANE — Tu sais, la froideur qu’il y a chez nous ne vaut rien pour mes enfants.D’ailleurs, je suis près- 30 ANDRÉE THIBAULT que toujours exaspérée; et davantage, si c’est possible, quand Robert met les pieds dans la maison.Et puis, dernièrement.nous n’avons pas pu nous retenir de nous quereller devant les petits.Un silence.ELISABETH — Si nous mangions quelque chose ?DIANE — Je n’ai pas faim.ELISABETH — Vraiment, tu ne veux rien ?DIANE — Es-tu encore obligée d’effacer toutes traces de miettes dans le salon, après avoir pris un goûter.ELISABETH — Ne tourne pas le fer dans la plaie.Tu sais, je me suis fait prendre quand Maman est revenue de chez Claire.La maison était dans un tel état ! Tu ne peux pas savoir.Jean rangeait bien de temps à autre, mais.il faudrait que tu aies vu ça ! Toutes deux rient.DIANE — J’imagine un peu !.Il y a toujours les petits « ronds » de dentelle.ELISABETH — Je ne pourrai jamais moderniser ce salon, malgré tous mes efforts.Élisabeth prend une ancienne potiche de mauvais goût et la lance en Pair à plusieurs reprises.DIANE — Arrête, tu vas faire un malheur ! ELISABETH — Un bonheur est si vite arrivé ! ¦ ÉLISABETH 31 SCÈNE IX Madame Mercure arrive en même temps qu’Anne rentre de Vécole.MADAME MERCURE — Bonjour, Diane.Tu vas bien ?DIANE — Très bien merci, madame.Et vous ?MADAME MERCURE — Ob ! moi, comme d’habitude.L’âge ne nous améliore pas.DIANE, gentiment aimable — Vous n’êtes pas malade au moins ?.ELISABETH, a Anne qui a enlevé son manteau — Anne, viens embrasser maman.Anne s’exécute.DIANE — Bonjour, Anne.Les belles joues rouges, comme des pommes fameuses.Elle l’embrasse sur les deux joues.MADAME MERCURE, s’attendrit — Pauvres enfants ! ANNE — Pourquoi dis-tu « pauvres enfants », grand-maman ?MADAME MERCURE — Anne, si tu étais bonne fille, tu irais dans la cuisine me chercher un verre d’eau et ma petite bouteille de pilules vertes.Merci, ma chérie.(Se tournant vers Diane.) Ton mari est bien ?DIANE — Il est en voyage actuellement.MADAME MERCURE — Et tes enfants ?DIANE — Ils sont tous très bien merci, ce qui revient à dire : très turbulents.fl 32 ANDRÉE THIBAULT Madame Mercure prend une pilule.La sonnerie de la porte se fait entendre.Élisabeth se lève et va répondre.ELISABETH — Peut-être que mon horoscope dit quelque chose comme.« vous recevrez des visiteurs inattendus » ?DIANE, de loin — Tu crois toujours à ça.SCÈNE X Élisabeth ouvre la porte.C’est Robert Le-may.ÉLISABETH — Robert ! Nous te croyions sur la Côte Nord.Diane parlait justement de toi.ROBERT — Diane est là ?ELISABETH — Oui, elle me fait une petite visite.Diane, viens voir qui arrive.DIANE, vient — Robert ! ROBERT, Quoi ?Robert ! Robert ! (Il imite les deux voix.) Oui, je m’appelle Robert et Lemay aussi.On ne peut plus revenir de voyage, non ?DIANE — Tu es allé à la maison ?Tu as pensé que j’étais venue chez Élisabeth ?ROBERT — Non, je ne suis pas allé à la maison.La belle affaire.(Il regarde dans le salo?t.) Chère madame Mercure, vous êtes toujours là ! De toute façon, si je viens chez Elisabeth, il n’y a aucun mal à ça puisqu’elle a un chaperon.ÉLISABETH — Entre, voyons.(Ils se dirigent vers le salon.) Parle-moi de ton voyage au Pôle.Moi, ÉLISABETH 33 depuis que j’ai lu « Maria Chapdelaine », j’ai le sentiment que là-bas l’hiver commence au mois de septembre pour finir en mai.Pauvre Maria ! DIANE — Bon, Elisabeth qui rêve encore.ROBERT — On ne peut pas en dire autant de toi.Tu ne m’embrasses pas ?Ne suis-je pas ton mari ?Je ne vous gêne pas, si j’embrasse ma légitime ?Il n’y en a pas comme elle pour.Diane lui met la main sur la boîiche.ROBERT — Bon, bon, je ne dirai rien.On ne peut plus parler, avec une pareille femme ! Mais.Il Vembrasse goulûment mais néanmoins sans amour.ROBERT — Madame Mercure, je ne vous gêne pas, j’en suis certain.Vous en avez vu bien d’autres.Je suis certain que vous deviez être une passionnée.MADAME MERCURE, riant — Vous allez me faire étouffer ! ! ! Robert, taisez-vous.Elisabeth se lève pour remplir de nouveau les verres.Elle fait semblant de caracoler.ELISABETH — Moi, la tête me tourne.Je me sens très bien.MADAME MERCURE — Élisabeth ! Tu ferais mieux de cesser de boire.ELISABETH — Mon Dieu ! maman, quels termes vous employez.Boire.Je bois.parce que j’ai été sevrée trop tôt.Elle part d’un grand éclat de rire.MADAME MERCURE — Diane, tu connais Élisabeth depuis longtemps.Tu connais son caractère 34 ANDRÉE THIBAULT extravagant.Je me demande comment j’ai pu mettre au monde une enfant pareille ! DIANE — Heureusement que Geneviève vous ressemble.Vous pouvez vous rattraper.A propos, comment va-t-elle, Geneviève ?Elle ne songe pas à revenir à Montréal ?On dit que Granby est une ville charmante.ROBERT — Granby, une ville charmante.Où as-tu pris tes renseignements ?DIANE — C! 'est une amie qui m’en a parlé en des termes.Je ne sais pas moi, je n’y suis jamais allée, même pas au zoo.ELISABETH —Une ville qui a un zoo, c’est une ville qui a de l’esprit, en tout cas.DIANE — Oh, là, là ! Élisabeth.te voilà dans tes paradoxes ! ROBERT — Très fort, très fort, ce qu’elle dit là.MADAME MERCURE, se levant — Je vais préparer le souper de la petite.Tu t’occuperas du tien, Élisabeth, et de celui de ton mari.Je dois faire une visite au salon mortuaire ce soir.Madame Séguin est en deuil.ÉLISABETH, touchée — Monsieur Séguin est mort ?Sa folle de femme l’a sans doute assassiné ! MADAME MERCURE — Élisabeth ! DIANE — Elle est folle ? ÉLISABETH 35 SCÈNE XI ÉLISABETH — Elle est méchante, bête, avare.Elle est maniaque.Monsieur Séguin, lui, il racontait des histoires, des histoires pas toujours drôles.Mais il riait ! Le rire, pour moi, c’est le printemps.L’eau délivrée.libre !.Elle s’interrompt, toute triste.DIANE, en aparté, à Robert — Nous allons partir.ÉLISABETH, sortant lentement de sa torpeur, puis nerveuse — Non, restez.Jean va arriver d’un moment à l’autre.Vous partirez un peu plus tard.Je vous garde à dîner.DIANE — Je ne sais pas, je ne devrais peut-être pas.Je vais téléphoner à la maison.ROBERT — Moi, j’ai des choses à dire à Jean.Ça tient toujours, le party de samedi prochain ?J’espère que l’alcool coulera et qu’il y aura beaucoup de belles femmes.Diane hausse les épaules.ROBERT — Quoi ! On ne peut plus dire le fond de sa pensée devant ses meilleurs amis ?A propos, j’ai rencontré un de mes vieux amis du Colorado.ÉLISABETH — Du Colorado ?Quand es-tu allé dans le Colorado ?DIANE — Robert fait le drôle.Ce sont des citations, ma chère.Robert enlace Élisabeth qui pousse tin cri.ROBERT — Ah ! les femmes ! DIANE — Nous ne sommes pas les femmes. 36 ANDRÉE THIBAULT ROBERT — Tais-toi, même si tu n’es pas belle.J’ai à parler sérieusement à Elisabeth.Bon, voici (si nous pouvons parler sans être interrompus) : j’ai invité un type à ton party.Diane hausse les épaules.ROBERT — C’est un ami que j’ai rencontré à Alma.Je le connais depuis longtemps mais je ne le vois jamais.Il sera à Montréal samedi prochain et j’ai pensé vous le présenter.DIANE — Tu vas vite en affaires.ROBERT — Je l’aurais invité chez nous si nous n’avions pas déjà été invités ici.DIANE — Ça fait beaucoup d’invitations ! Elisabeth peut seule juger, excuse-moi.ÉLISABETH — Moi, je veux bien.S’il est de vos amis.Corinne sera plus à l’aise.DIANE — Corinne sera là?Ta mère le sait?ÉLISABETH — Je ne le lui ai pas dit.ROBERT — L’ami en question, Élisabeth, est un chercheur d’or.ÉLISABETH — Il existe encore des chercheurs d’or ?ROBERT, riant de l’avoir prise — Non, il est géologue.tout simplement un savant géologue ! (Il regarde sa femme.) Qu’est-ce que tu fais hors du foyer conjugal ?DIANE — Qu’est-ce qui te prend ? ÉLISABETH 37 SCÈNE XII Jean rentre de son travail.JEAN — Je tombe en plein bal ! Il n’embrasse pas Elisabeth.Anne accourt et lui saute au cou.ANNE — Papa, tu m’as apporté quelque chose ?Jean sort de sa poche un petit paquet de sucettes.ELISABETH — Anne, ne les mange pas tout de suite.Va d’abord terminer ton repas.Elisabeth reconduit Anne jusqu’à la porte de la cuisine et jette un coup d’oeil vers la table.ELISABETH — Elles achèvent.Nous mangerons une omelette et une salade.Diane est renfrognée dans son fauteuil.Elle regarde d’un oeil sévère son mari qui fait le pitre.Elisabeth se rassoit et regarde Jean d’une figure sans expression.ROBERT — Je te dis, mon vieux, qu’il y a, sur la Côte nord, des enfants étonnantes ! Elles n’ont pas froid aux yeux, elles sont enjouées, endiablées.Des danseuses épatantes.Mais je t’assure, on ne peut rien leur « conter ».Ce qu’elles aiment, ce sont les garçons du pays.Malheureusement pour elles, ces jeunes-là sont chômeurs ! ÉLISABETH — Quel dommage ! 38 ANDRÉE THIBAULT ROBERT — Ah, le beau pays ! Des forêts, des rochers, un sol extraordinaire ! A ce temps-ci, les maisons sont perdues dans la neige.On aurait envie de les habiter toutes.Le sang chaud dans les veines.Mmm.ELISABETH — Tu me donnes envie d’aller vivre là ! JEAN — Toi qui aimes vivre selon tes aises, tu serais remarquée dans ces petites villes.ELISABETH — Moi, je vis selon mes aises.?Jean, j’y pense, ta mère a téléphoné.JEAN — Excusez-moi, je lui donne tout de suite un coup de fil.Sinon, elle s’inquiétera.SCÈNE XIII Le rêve.Elisabeth met ses mains sur ses yeux.Elle refait le rêve de Vautre nuit.Niais d’une certaine manière, il faut que ce rêve se révèle une torture, cette fois.On entend un coup de feu.Son : un mélange confus de voix inquiètes, impatientes.Le rêve dure pendant cette scène.DIANE — Elisabeth, ma pauvre amie ! ROBERT — Chère enfant ! DIANE — Elle a le front brûlant.MADAME MERCURE — Moi je ne me suis jamais laissée aller.JEAN — Peut-être qu’elle est vraiment malade. ÉLISABETH 39 MADAME MERCURE — Élisabeth est une orgueilleuse.J’ai l’habitude de ces crises d’hystérie.Elle m’en a fait, des peurs, quand elle avait treize ans ! J’ai l’habitude.A votre place, je ne m’inquiéterais pas.Quand une femme ne fait rien, voilà ce qui lui arrive.Je l’ai trop gâtée.Puis cette lecture.si je ne me retenais pas.je jetterais tous ces livres.JEAN, lisant ¦ - « Le Rouge et le Noir ».MADAME MERCURE — Si ça a du sens.Il faut maintenant un mixage de ce son avec le bruit estompé de la rue en hiver.L’action va se passer maintenant dans la réalité.SCÈNE XIV Élisabeth marche lentement en sens inverse.C’est le moment de son entrevue hebdomadaire avec le psychiatre.Elle porte un chapeau.Son : un bruit qui justifie et explique sa tension.Elle se prend le front en serrant les tempes, pendant qu’elle attend que l’on réponde à son coup de sonnette.Elle pénètre dans l’ascenseur.C’est une cage étroite.Elle y est seide.Élisabeth s’assoit.PSYCHIATRE — Vous m’avez dit que votre père était très entouré par les femmes et que votre mère souffrait de la situation.ÉLISABETH, après un temps, le regard étonné — 40 ANDRÉE THIBAULT J’ai dit cela ?(Un temps.) Mon père était un homme solitaire.Ma mère n’aimait pas le travail de mon père.Voilà une chose claire et simple.Nous vivions bien.Nous avions hérité d’une tante maternelle.Ma mère aurait aimé être l’épouse d’un savant, de quelqu’un qui, par un travail incessant, aurait accompli de grandes choses, qui aurait fait du bien à l’humanité et qu’elle aurait servi dans l’ombre, humblement, dans une maison recueillie et remplie de mystère.PSYCHIATRE — Votre mère vous a confié ses rêves ?ELISABETH, effondrée, prise au piège — Non, c’est moi qui rêvais de grandeur.Je défigure tout.Mon père faisait tant et tant de projets ! Pourquoi ?Il semblait qu’il était humilié.Pourquoi ai-je senti cet abaissement quand je le voyais au pied des hommes et des femmes qu’il chaussait ?Et pourquoi ai-je eu besoin de venir voir cela chaque samedi ?Pourquoi me suis-je fait une obligation de remplacer maman ?Le commerce de mon père n’était pas florissant.Il ne faisait rien pour attirer la clientèle fortunée qui préférait aller chercher ses chaussures sur la rue Sainte-Catherine.Je comprenais les mères de mes camarades.Mon père a souvent fait des projets pour améliorer le magasin.mais ils ont toujours avorté.Elle fait un geste comme si elle allait vomir.ELISABETH — Mon père a été toute sa vie extrêmement malheureux.Ma mère a essayé de le comprendre mais c’était une femme impatiente.Je crois qu’elle aurait pu être impatiente dans son coeur mais ÉLISABETH 41 ne pas le laisser voir dans ses gestes et ses paroles.Moi aussi, je suis impatiente ! PSYCHIATRE — Mais vous manifestez une patience qui vous consume.ÉLISABETH — Et m’épuise.PSYCHIATRE — Selon vous, qu’est-ce qui pouvait humilier votre père ?ELISABETH — C’était comme si sa vie avait été stérile.Bien sûr, il a eu des enfants.Il se faisait du souci pour nous, mais on aurait dit qu’il n’employait pas les moyens pour nous défendre, pour nous aider à nous faire une place dans la vie.Il était.(Elle cherche.) sans postérité morale.Peut-être allez-vous penser, comme les autres, que je lis trop.Pourquoi suis-je tellement occupée de moi-même ?Je suis égoïste, n’est-ce pas ?PSYCHIATRE — Pour le moment, cette question n’a pas d’importance.Poursuivez.ELISABETH — Je me tapis dans les recoins de ma vie.J’attends qu’on m’appelle.Je boude, je veux qu’on me fasse rire.Quelqu’un entre dans ma chambre, je fais semblant de dormir.pour qu’on me réveille.J’attends, le coeur battant, qu’on m’embrasse.La porte se referme sans bruit.On me laisse à ma nuit.(Elle pleure.) Docteur ! Dois-je faire tous les premiers pas ?Un temps.PSYCHIATRE — Vous avez certainement besoin de ces entrevues.ELISABETH — Croyez-vous que je serai assez forte pour passer la semaine ? 42 ANDRÉE THIBAULT SCÈNE XV Dans la rue.Elisabeth marche.En surimpression, des bouts de rue, Vanimation de la rue Sainte-Catherine.Enfin elle entre dans un chic magasin de chaussures.Film silencieux sur les souliers les plus beaux, dont des souliers italiens.Finalement, elle achètera une paire de chaussures de soirée blanches.SCÈNE XVI La cuisine.Anne rentre de Vextérieur par la porte de la cuisine.La grand-mère raccommode.ANNE — Maman est là ?MADAME MERCURE — Non.Déshabille-toi, ma fille.ANNE — Où est-elle ?MADAME MERCURE — Je ne sais pas.Elle va sûrement rentrer bientôt.Prends ta collation.Anne prend des biscuits.MADAME MERCURE — Mange ici, Anne.Anne court vers le salon où elle s’installe dans un fauteuil profond, à ne rien faire.Élisabeth entre.Elle va d’abord dans sa chambre.Elle en sort après quelques secondes et va dans la cuisine.ÉLISABETH — Laissez, maman, je vais terminer. ¦ ÉLISABETH 43 MADAME MERCURE — J’achève.Elisabeth met de la glace dans un verre et va vers le salon.Elle en revient avec une consommation à laquelle elle ajoute du « tonie tvater ».Sa mère se détourne d’elle.MADAME MERCURE — Que mangerons-nous ce soir ?ELISABETH — Je n’ai pas très faim mais je vais préparer le repas moi-même.MADAME MERCURE — Il y avait du monde dans les magasins ?ELISABETH — Je suis allée au cinéma.Madame Mercure soupire.Elisabeth s’assoit à table et elle regarde sa mère.Longuement.ELISABETH — Dites-donc maman, je me demandais une chose cet après-midi.Où avez-vous mis le revolver de papa, qui était toujours dans le tiroir de sa table de chevet, quand nous habitions rue Notre-Dame ?MADAME MERCURE — Je ne m’en souviens pas.ELISABETH — Voyons maman, vous devez bien vous rappeler.MADAME MERCURE — Mais non, voyons ! Qu’est-ce qui te prend ?Tu as de ces idées ! ELISABETH — Maman, je veux savoir où vous avez mis ce revolver.Vous n’allez tout de même pas me dire que vous l’avez donné à l’Armée du Salut ! MADAME MERCURE, nerveuse — Je n’ai pas vu cette arme depuis des années.Où veux-tu en venir ?Je ne sais rien de ça.¦ 44 ANDRÉE THIBAULT ÉLISABETH — Vous qui êtes si ordonnée.vous à qui rien n’échappe, vous ne sauriez rien de cette chose qui n’est pas, que je sache, un objet qui s’oublie facilement, qui se perd, qu’on laisse à la traîne.(Elisabeth s’approche de sa mère, menaçante.) Maman, où est cette arme ?MADAME MERCURE, effrayée — Élisabeth, ma fille, épargne-moi.Tais-toi.Ne me parle pas de cela.Laisse-moi finir ma vie tranquille.Ton père a disparu.Laisse-le reposer en paix.Les deux femmes se regardent.En même temps, madame Mercure se lève pour sortir de la pièce.Elisabeth lui tourne le dos pour s’approcher de l’évier.Anne entre dans la cuisine, très calme, et vient embrasser sa mère.Elisabeth l’enlace.ÉLISABETH, à sa mère qu’on ne voit phis — J’aurais aimé que vous me disiez simplement : cette arme est parmi les souvenirs que j’ai gardés de ton père.Élisabeth ouvre le robinet.L’eau corde.et c’est comme si Élisabeth avait oublié pourquoi elle a posé ce geste.SCÈNE XVII Dans le salon.Madame Mercure, vêtue d’une robe de soirée, donne un coup de chiffon sur les meubles.Élisabeth et Jean sont dans la chambre et ÉLISABETH 45 achèvent de se préparer pour la soirée.Elisabeth vérifie soigneusement son maquillage.JEAN — Tu n’es pas trop fatiguée ?.Ta mère t’a beaucoup aidée, heureusement.N’oublie pas de la remercier.ÉLISABETH — Bien sûr ! Jean sort de la chambre et vient dans le salon.JEAN — La petite dort.Nous sommes arrivés à voir la fin.MADAME MERCURE —Élisabeth n’est pas assez forte pour faire des journées comme celle d’aujourd’hui.ELISABETH, entrant dans le salon — Nous allons nous amuser, je crois.Elle corrige l’éclairage.Elle allume des petites lampes.Puis elle retourne dans sa chambre.La cloche de l’entrée se fait entendre.Jean va otivrir, accueille Lucie.Élisabeth le rejoint, puis elle amène Lucie dans sa chambre.ELISABETH — Je suis contente que vous soyez venue.LUCIE — Tu as une mine superbe.ÉLISABETH — J’adore les fêtes.Elisabeth et Lucie viennent dans le salon.LUCIE, à madame Mercure — Bonsoir, madame.Vous ne vieillissez pas. 46 ANDRÉE THIBAULT MADAME MERCURE — Eh ! Le travail ne fait pas mourir.Diane Lemay et Corinne Décarie arrivent.Elisabeth les accueille puis elle les accompagne dans sa chambre.CORINNE — Merci, Elisabeth, de m’avoir invitée.ELISABETH — C’est tout naturel, voyons.CORINNE — Il y a longtemps que je ne suis pas sortie dans le monde.DIANE — Corinne a le cafard.Tu as dû travailler beaucoup aujourd’hui, Elisabeth, et pourtant ça n’y paraît pas.ELISABETH — Le travail me fait toujours du bien ! Diane se regarde dans le miroir.DIANE — Robert viendra vers onze heures.Comme elles sortent de la chambre, elles aperçoivent Richard Bonitefoy qui vient d’entrer.JEAN — Richard Bonnefoy, je pense ?Bonsoir.Mesdames, je vous présente Richard Bonnefoy.Madame Corinne Décarie; Diane, que vous connaissez déjà; et ma femme, Elisabeth.Elisabeth s’arrête.comme pétrifiée.DIANE, à Richard — Robert m’a beaucoup parlé de vous.Elle l’accapare avec grâce.Corinne salue madame Mercure.MADAME MERCURE, sèchement — Bonsoir, Corinne.Madame Mercure se tourne vers Lucie. ÉLISABETH 47 MADAME MERCURE — Votre père est-il retourné à son étude ?LUCIE — Non, il est encore très faible.MADAME MERCURE — Un homme si vigoureux ! Quelle épreuve ! Corinne demeure un instant seule puis Élisabeth la rejoint.ELISABETH, nerveuse — Je t’ai téléphoné un soir de la semaine dernière.C’est une gardienne qui m’a répondu.CORINNE — Quel soir était-ce ?Je sors si peu.ÉLISABETH — Ton travail, ça va ?Les enfants aussi ?CORINNE — Je crois que ta mère n’aime pas me voir ici.ELISABETH — Laisse, Corinne.Je suis chez moi ! RICHARD, à Diane — Est -ce qu’on dansera ?DIANE — Je ne sais pas.Je vais en dire un mot à Elisabeth.Élisabeth, est-ce qu’on peut danser ?ÉLISABETH — C’est une bonne idée ! DIANE — Où sont tes disques ?Diane examine des pochettes de disques.DIANE — Voilà qui n’est pas mal ! Diane met un disque puis elle danse avec Richard.Élisabeth danse avec son mari.Par-dessus P épaule de leur partenaire, Richard et Elisabeth se regardent mais ils détournent vite leurs regards.Après la danse, Elisabeth s’approche d’une petite table où il y a quelques fleurs dans un 48 ANDRÉE THIBAULT vase fragile.Elle fait tomber par terre le vase, qui se brise.Robert Lemay arrive enfin.Il se précipite vers sa femme.ROBERT — Il était temps que j’arrive ! Il embrasse Corinne.ROBERT — Corinne, ma chère Corinne, il y a longtemps que je ne t’ai vue ! Il chuchote, non loin de madame Mercure et Von doit saisir le mot « divorcée ».ROBERT, à madame Mercure — Vous avez les idées larges.MADAME MERCURE — Continuez de vous amuser.Il est l’heure d’aller me coucher.ROBERT — Vous ferez bien de prendre des somnifères, madame Mercure.MADAME MERCURE — Ne vous inquiétez pas.j’ai tout ce qu’il me faut.ROBERT, à Richard — Richard, mon vieux, tu irradies.On dirait que tu as trouvé la pierre philosophale.Ils rient tous les deux : Robert, fier de sa phrase; Richard, le regard vague.ÉLISABETH, à sa mère qu'elle embrasse — Bonsoir, maman.JEAN, à Élisabeth — Tu parais très animée.Tu n’as pas la fièvre ?RICHARD, invite Élisabeth — Madame, accordez-moi cette danse, s’il vous plaît ! Élisabeth accepte sans dire un mot.La caméra suit le couple qui demeure silen- ÉLISABETH 49 deux du commencement de la danse jusqu’à la fin.Cela doit dîirer assez longtemps pour que le spectateur se sente personnellement concerné par la présence d’un amour qui s’engage.Le silence est accordé.Richard reconduit Elisabeth dans une encoi-gmire.Ils sont isolés de la fête.Un temps.RICHARD, à Élisabeth, chuchote — Votre regard est profond comme un refuge.jean s’approche de sa femme.Elisabeth se lève.JEAN — Tu ferais bien de servir le goûter.Élisabeth obéit, jean invite Corinne à danser.Élisabeth et Richard, d’îtne extrémité dii salon à l’autre, se regardent.La fête se termine.Élisabeth salue de façon rêveuse ses invités qui partent.ÉLISABETH — Bonsoir ! CORINNE — Ce fut une soirée merveilleuse.ÉLISABETH — Oui.SCÈNE XVIII jean entre dans la chambre.ÉLISABETH — Je vais ranger.jean embrasse sa femme.Il tente de la retenir.ÉLISABETH — Je suis morte. 1 5° ANDRÉE THIBAULT Elle entre dans la chambre pour en sortir avec une longue robe de chambre qu’elle met sur ses épaules.Buis elle revient dans le salon.Lentement, rêveusement, elle enlève tous les « ronds » de dentelle qui sont sur les fatiteuils.Elle quitte ensuite le salon et disparaît dans la cuisine où il n’y a pas de lumière.Jean, quand elle a disparu, éteint toutes les lumières derrière elle.Elisabeth est devant un miroir dans une salle de bain.Elle est démaquillée.Elle ouvre une armoire.Elle prend une bouteille et commence à avaler 1-2-3-4-5-comprimés.SCÈNE XIX MIX à un bar.Richard Bonnefoy, très calme, est assis à une table.Elisabeth entre.Elle n’a pas de chapeau.RICHARD — Bonjour ! ELISABETH — Bonjour.Diane n’est pas arrivée ?RICHARD — Je vous ai tendu un piège.Je n’ai pas invité Diane.Elisabeth sourit.RICHARD — Vous ne m’en voulez pas ?Elisabeth se tait.m ÉLISABETH 51 RICHARD — Vous voulez boire quelque chose ?ÉLISABETH — Un élixir.Je vous connais à peine.RICHARD — Je vous connais puisque j’ai cherché à vous voir.ÉLISABETH, ravie — Abritons-nous ici.RICHARD — Élisabeth.SCÈNE XX Elle le regarde.Surimpression d’un autre rendez-vous.A partir de ce moment, les scènes ne doivent pas être très éclairées.Leurs véritables relations doivent demeurer mystérieuses, bien qu’en fait Richard et Élisabeth s’aiment totalement.Ils sont enlacés mais on ne peut savoir exactement où ils sont.RICHARD — Tu as été heureuse avant que je vienne ?ÉLISABETH, lentement — J’étais dans le noir.Maintenant que je te connais, je commence à vivre.Pendant les baisers et les caresses, on entend la voix (enregistrée) d’Élisabeth disant : « O dangereusement de son regard la proie !.» Dureté précieuse.O sentiment du sol. 52 ANDRÉE THIBAULT SCÈNE XXI Une promenade à deux dans la montagne.Ils s’arrêtent.RICHARD — Quelle île merveilleuse, avec ses replis secrets ! Cette ville, je ne la connaissais pas.Et mon pays non plus, avant de te connaître.{Lentement.) Tu ne connais pas ton pays, j’en suis certain.Tu aimes ton île.Tu as raison.Tu me la fais aimer.Je te ferai connaître ce qui se cache sous la neige.ELISABETH, lentement — Il me semble que c’est déjà le printemps.Je me réchauffe.L’hiver ne sera pas aussi long que les hivers de mon enfance.RICHARD — Mon amour.ÉLISABETH — Mon amour.Lin en plan qui s’éloigne sur les detix per-sonnages enlacés dans la montagne.VOIX DE RICHARD — « .Tout meurt, tout rit dans la gorge qui jase.L’oiseau boit sur ta bouche et tu ne peux le voir.Viens plus bas, parle bas.Le noir n’est pas si noir.» MIX du blanc de la neige à la forme blanche étendiie sur le divan.Elisabeth est morte.Elle so2irit, les yeux fermés. ANDREE MAILLET LE MEURTRE D’IGOUELLE TRAGÉDIE MÉLODRAMATIQUE en trois actes et deux tableaux ANDRÉE MAILLET a publié en 1963 deux volumes de contes et de nouvelles; en 1964, un recueil de poèmes et un essai.Au début de 1965, son roman Les Remparts de Québec est paru aux Editions du Jour.Fides et Beauchemin lanceront au cours de l’année le premier, des contes pour enfants et le second, les Nouvelles Montréalaises, suite des Montréalais. PERSONNAGES LYRELANE, demi-mondaine, amante de Rapertoric.RAPERTORIC, richissime amant de Lyre-lane et bourgeois de la ville.M.QUAILLON, magister vieux et sagace.POULAVE, élève favori de M.Quaillon.IGOUILLE, meilleur ami de Poulave.MICLAZE, un camarade.CORENTIN, un autre camarade.PREMIER SOLDAT DEUXIÈME SOLDAT AMILDA-LA-CARESSANTE, personnage invisible et muet.Le décor représente un jardin pîiblic.Une allée de sable blanc, des pelouses vert pâle, avec au loin des arbres vert pâle.Trois bancs de marbre blanc derrière lesquels sont trois hauts socles surmontés de bustes antiques.A gauche de la scène (à droite pour le spectateur) le mur de pierre blanche d’un collège de garçons. 1 ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE Lyrelane seule Lyrelane est debout, à droite, devant un banc.Elle a des cheveux blonds et longs, un visage très maquillé, une robe longue, décolletée, bleu nuit et entièrement pailletée.LYRELANE — Depuis que la nuit est redevenue la nuit pour moi, depuis que je dors seule et sereine, mes tendances sont ce qu’elles étaient lors de mes douze ans.Je suis à nouveau vierge, plus vierge que les vierges, sans désirs et sans souvenirs ! Je n’ai jamais aimé.La cascade aime-t-elle les rochers qu’elle couvre ?Elle coule parce que le jet de la source la pousse à sa fin.Musique de scène.LYRELANE — J’aperçois là-bas deux éphèbes.Us viennent par ici en discutant.Je me soustrairai à leur importune compagnie, en me cachant derrière ce socle, car je ne veux pour toute amie que ma solitude enfin conquise.Elle fait comme elle dit.m 56 ANDRÉE MAILLET SCÈNE II Poulave et Igouille Entrent Poulave et Igouille.Ce sont deux beaux jeunes gens, bien faits, vêtus de Puni-forme de leur collège, c’est-à-dire : pantalon noir et étroit, veste tunique noire à col officier et pattes d’épaides, boutonnée droit devant et serrée à la taille par un ceinturon rouge vif, pendant sur le flanc gauche.La tunique est ornée de brandebourgs noirs.Ils tiennent chacun un livre à la main.POULAVE — .Et c’est ainsi que je suis devenu bergsonien.Mais dis donc, ami, n’as-tu pas vu comme moi la robe bleu sombre constellée de paillettes de la sublime Lyrelane ?IGOUILLE — Qu’importe cette courtisane.Tu disais ?.POULAVE — Avoir entrevu la robe étoilée de Lyrelane.Elle a dû fuir devant nous.Pourquoi ?Grand Dieu ! N’aime-t-elle plus les hommes ?IGOUILLE — Elle ne les aime plus; et bien lui prend ce nouveau caprice, car elle ne savait pas les comprendre mieux qu’une autre.Les femmes sont les femmes, toutes semblables et occupées d’elles-mêmes, aveugles et sourdes et impuissantes devant la beauté, l’intelligence et la grandeur de l’homme.POULAVE — Oui.Mais pourquoi Lyrelane s’est-elle sauvée ?Je ne lui ai jamais fait de propositions. LE MEURTRE DTGOUILLE 57 IGOUILLE, désireux de changer le su)et — Alors ?Tu t’intègres réellement dans l’évolution créatrice ?Tu perçois.POULAVE, suivant son idée — Elle a toujours été si gentille, si simple avec moi.Elle ne nous aura pas reconnus.IGOUILLE — As-tu l’intention d’exposer ton point de vue devant toute la classe ?Remarque que je te comprends, mais aux yeux des camarades, cela semblera une nouvelle façon de te faire valoir.POULAVE — Enfin ! Laisse donc l’école à l’école ! Nous ne sommes plus à l’école mais en récréation.Reviendra-t-elle ?IGOUILLE — Qui donc ?POULAVE — Lyrelane.Je t’en parle depuis déjà un bon moment.N’écoutes-tu donc jamais ce que je te raconte ?IGOUILLE — Je ne te pensais pas si préoccupé de cette infâme poupée.Tu me fais beaucoup de peine.POULAVE — Pardonne-moi, cher Igouille.Je sais que tu me veux du bien.Mais l’amour ne connaît ni le bien ni le mal.IGOUILLE — Quoi ?Toi, tu serais.tu serais.POULAVE — Amoureux.Je le suis.De cette belle et extraordinaire créature.Je suis fou d’elle depuis qu’elle a laissé tomber Rapertoric, son richissime amant.L’amour obnubile l’intelligence la plus rare, et l’intelligence, c’est la connaissance du bien et du mal, ce par quoi nous nous apparentons aux dieux.Je ne suis plus un dieu, camarade.Je suis un homme épris. 58 ANDRÉE MAILLET IGOUILLE — Non.Non.Ce n’est que la folie d’un instant.Tu auras lu un livre, un roman, une de ces sales histoires de sentiments romanesques.Toi, amoureux d’une femme ! Quelle décadence.POULAVE — Et de qui donc veux-tu que je le sois si ce n’est d’une femme ?IGOUILLE — Poulave, Poulave.POULAVE — Evidemment, celle-ci n’est plus qu’un vestige, mais.SCÈNE III Lyrelane surgit de derrière son socle.LYRELANE — Regarde le vestige ! POULAVE — Oh ! Madame.IGOUILLE — Laisse, Poulave.Vidons les lieux.POULAVE — Va-t’en si tu veux.Madame, pardon.Lyrelane fait valoir sa robe et ses contours.La jupe est fendue jusqu’aux genoux.Elle se découvre autant que la décence peut le permettre sur une scène respectable.LYRELANE — Que te semble du vestige ?Vois mes cheveux; ne sont-ils pas aussi longs et aussi soyeux que ceux d’une sirène ?Et mes mains ?Elles frémissent comme celles d’une fillette.Examine bien ma taille, la cambrure de mes reins.Viens plus près.(Elle l’attire brusquement.) Tu respireras mon souffle odorant.Suis-je vieille ?Suis-je jeune ?Dis-moi quel âge j’ai ? LE MEURTRE DTGOUILLE 59 POULAVE, mal à son aise — Je me suis gauchement exprimé.Je ne pensais pas à votre merveilleuse personne physique, mais à votre personne spirituelle.Pardonnez-moi.LYRELANE — Tu as déjà vu l’une sans l’autre ?De quoi aura l’air une spiritualité ?Je t’engage à décrire mon âme.POULAVE, frais — Ce serait facile si vous me laissiez bien regarder au fond de votre regard.LYRELANE — Un regard est un puits sans fond.Tu parlais de moi, comme d’un restant, comme d’un déchet.Explique-toi.POULAVE — Je ne sais plus ce que je voulais dire.IGOUILLE — Partons.POULAVE — Votre beauté me confond.Pardonnez-moi.LYRELANE — Ne demande pas si souvent pardon.Personne n’est capable de pardon.Dans ta bouche, ce mot signifie-t-il "oubli” ?Alors c’est un mot inutile car personne n’est capable d’oublier.IGOUILLE — Abandonnons à sa rhétorique cette péripatétitienne notoire.Viens, Poulave.POULAVE — Peut-être faisais-je allusion à la force de vos sentiments.Je ne sais.On dit que vous en avez abusé.LYRELANE — L’audace te revient.Sache qu’aucun être n’a jamais éprouvé la force de mes sentiments.POULAVE — Vous avez beaucoup aimé.LYRELANE — Non.J’ai beaucoup fait l’amour.IGOUILLE — En voilà assez.La cloche sonne et le cours va reprendre. 60 ANDRÉE MAILLET POULAVE — Va.Je te rejoindrai.La cloche sonne en effet.IGOUILLE — Te laisserai-je seul avec cette femme ?.Soit.Je veux croire que tu n’es pas en danger.LYRELANE — Crois-le, jeune Igouille, si cette croyance peut satisfaire tes espoirs.IgOîÆe sort à reculons.SCÈNE IV Poulave et Lyrelane POULAVE — Comme vous dites cela ! Faire l’amour, aimer, haïr.Pourquoi ai-je dit « haïr » ?LYRELANE — C’est la même chose, le même désir, la même promulgation, exprimée de différentes manières.POULAVE — Je l’entends dire mais ne comprends pas.LYRELANE — Ce n’est pas par haine que l’homme tue, mais par amour pour le sang.Les circonstances régissent la forme extérieure de l’amour et de la haine.L’homme est l’ennemi de l’homme, son meurtrier ou son amant.La femme.POULAVE — La femme ?LYRELANE — La femme est gardienne de la vie.POULAVE — Et la mort ?LYRELANE — La mort est la vie qui se transforme et continue.POULAVE — Vous ne croyez pas à la mort ?LYRELANE — La femme vit et rit de la mort. LE MEURTRE D’IGOUILLE 61 POULAVE, baba d’admiration — Vous êtes femme et vous riez de la mort.LYRELANE — Hélas ! Poulave, je ne suis plus une femme, je suis une courtisane.J’ai aimé le sang et la domination et j’ai craint la mort à l’instar de l’homme.POULAVE — Ne vous êtes-vous pas retirée ?LYRELANE — Oui.Je veux redevenir pure et femme.Depuis des semaines, je vis à l’écart, seule, bien seule.Et parfois, quand l’après-midi est doux, je viens méditer dans ce jardin.Les collégiens m’examinent de loin, avec mépris ou concupiscence.L’un de tes camarades a dérobé de l’argent et m’a fait une proposition.Aucun autre ne s’est hasardé à me parler.POULAVE — Sauf moi.LYRELANE — Combien tu es beau, Poulave.POULAVE — Vous ne m’offensez pas.LYRELANE — Tu es celui qui aime et que l’on aime.POULAVE — J’ai, en effet, beaucoup d’amis.LYRELANE — Tu es loyal.Dur et simple.Ton corps est musclé.Tes cheveux poussent drus.Tes mains sont toujours soignées.Tu as du goût dans le choix de tes habillements.Ton intelligence est claire.Ton esprit, brillant.Tu plais, tu charmes, tu enchantes.POULAVE — Vous êtes trop bonne, madame.LYRELANE — Et ta vanité est incommensurable.Tu bois mes éloges comme un vin vieux et précieux.Va donc, le cours commence et Igouille s’affole.Va te mesurer aux maîtres dont on t’inculque la science et les principes, et desquels tu ne sauras jamais rete- 62 ANDRÉE MAILLET nir que des formules.Va remplir de mots cette coquille vide qu’est ton cerveau.POULAVE — Je suis jeune et naïf, mais vous êtes injuste, madame.Madame.Il sort en courant.SCÈNE V Lyrelane seule.LYRELANE — Ai-je le droit d’enseigner l’humilité, alors que mon repentir n’est qu’une nouvelle nourriture pour mon insatiable orgueil ?Le ciel se couvre.Je rentrerai selon mon habitude, lasse d avoir trop songé, désolée.Tant que m’assailleront tant d’affreux souvenirs, ma solitude sera incomplète cependant; je disais vrai, tantôt, à ce jeune homme.L’oubli n’existe pas.SCÈNE VI M.Quaillon et Lyrelane Entre M.Quaillon.M.QUAILLON — Où donc est Poulave ?Je ne vois qu’une femme.O dieux ! La maîtresse de Raperto-ric ! Je ne lui adresserai pas la parole.Il furète partout.LYRELANE — Vous cherchez Poulave, monsieur Quaillon ? LE MEURTRE DTGOUILLE 63 M.QUAILLON — Je me retire, madame.LYRELANE — Répondez-moi d’abord.M.QUAILLON — Eh bien, oui.Je le cherche.LYRELANE — N’est-il pas au lycée ?M.QUAILLON — Il n’y est pas.LYRELANE — Il y sera.Il n’est pas ici, derrière ces socles.Vérifiez mes dires, monsieur Quaillon.Je ne le cache pas à votre oeil vigilant.M* QUAILLON — Je le sais bien.Qu’en feriez-vous ?LYRELANE — De la chair à pâté, monsieur Quaillon.(Elle rit.) Monsieur Quaillon ?M.QUAILLON — Madame.LYRELANE Apprenez-lui moins de philosophie et plus de modestie.Et puis, ne m’appelez pas « Madame » car je ne suis plus l’amante du très puissant Rapertoric.Je suis libre et seule, et le respect que vous me portez ne vous vaudra aucune récompense.Diffusez cette nouvelle et me laissez en paix.Aussi, ces jardins sont publics, et j’ai le droit de m’y promener du matin jusqu’au soir, sans encombre, car je jouis de tous les privilèges accordés aux citoyens de la cité.Les hétaïres, bien que méprisées, ne sont plus mises au ban de la société, monsieur Quaillon, mais vous êtes vieux et peut-être encore très attaché à l’époque de l’hypocrisie.M.QUAILLON — Ce n’est pas cela, madame.LYRELANE — Qu’est-ce alors ?M.QUAILLON — Je n’ignore pas les raisons qui vous ont incitée à reprendre votre liberté.Ce sont elles qui m’imposent le respect que je vous porte.Per- 64 ANDRÉE MAILLET mettez que je m’absente sans autrement vous importuner.LYRELANE — Merci.M.QUAILLON — Mon grand âge se porte garant de ma sincérité.LYRELANE — Vous êtes l’indulgence même.M.QUAILLON — J’ai beaucoup lu, beaucoup vu et beaucoup entendu.LYRELANE — Vos élèves vous attendent.M.QUAILLON — Ils fument et babillent.Je les rappellerai au devoir.Adieu, madame.LYRELANE — Adieu, monsieur Quaillon.M.Quaillon sort.SCÈNE VU Lyrelane est seule à nouveau.Elle se promène de long en large, puis sort très lentement.SCÈNE VIII Deux soldats entrent.Ils marchent ensemble, pirouettent sur leurs pas.Luis Lun va regarder à l’extrême droite, l’autre va regarder à l’extrême gauche.Ils se concertent silencieusement et sortent du côté opposé. LE MEURTRE DTGOU1LLE 65 SCÈNE IX Rapertoric entre.RAPERTORIC — C’est ici que parfois Lyrelane se promène, à ce que l’on m’a dit.Je l’y attendrai quelques instants.Il est inadmissible qu’une femme m’abandonne à la face de toute une ville, et préfère à ma compagnie et au luxe que je lui donnais, des rêveries dans un jardin désert.Quel inconcevable caprice est-ce là ?A quoi donc peut rêver une demi-mondaine ?Se promener en songeant, ce n’est pas le rôle d’une femme de moeurs légères.SCÈNE X Lyrelane et Rapertoric.Lyrelane entre.LYRELANE — Deux soldats m’ont avertie que tu souhaitais me voir.RAPERTORIC — Oui.Et te voilà enfin.Je t’ai attendue.LYRELANE — Il ne le fallait pas.RAPERTORIC — Quelle existence mènes-tu depuis que tu m’as quitté ?Que signifie ta fuite ?LYRELANE — Il faut dire : mon départ, et non pas ma fuite.Je vis, Rapertoric, je vis.RAPERTORIC — Comme tu vivais avant moi ?LYRELANE — Non.RAPERTORIC — Je n’exigeais pas de toi la fidéli- ANDRÉE MAILLET té.Tu pouvais, en te satisfaisant auprès de mes familiers, demeurer près de moi.LYRELANE — Il ne me plaisait pas de le faire.RAPERTORIC — De quelle aberration es-tu l’objet ?Quel nouveau vice te faut-il donc dissimuler ?Il doit être horrible pour que tu n’aies pas oser m’en parler.Cependant, j’ai les idées larges.Ah ! Lyre-lane, connaîtrais-tu un homme plus riche que moi dont tu voudrais attirer l’attention ?Voilà à quoi rime ton indépendance ! LYRELANE — Cherche encore.RAPERTORIC — A proximité de ce parc est un collège de jeunes hommes.L’un d’eux te plaît peut-être ?LYRELANE — Le crois-tu ?RAPERTORIC — Tout bonnement, tu es lasse de moi.Je te fatigue.Ma demeure t’ennuie.Mes amis ne t’amusent plus.LYRELANE — Tu ne trouveras jamais la vérité.Rapertoric, homme puissant et formidable, apprends de ma bouche la raison qui m’a fait dédaigner ton luxe et ta personne.Un nouveau vice, un homme plus riche, un jeune garçon, un caprice, non.Ce n’est pas cela mais plutôt le désir très fort, très grand d’être moi-même, réellement belle et pure.Je veux me rétablir dans mes fonctions premières.Je ne veux être ni une courtisane, ni une amuseuse, ni un décor.Je veux être et redeviendrai une femme.Je t’abandonne pour le mieux et non pour le pire, car de tous ceux que j’ai connus, tu es celui que j’ai le plus apprécié. LE MEURTRE DTGOUILLE 67 RAPERTORIC — Tu me le prouves en faisant rire de moi.Mais tu n’es pas la sauvegarde de mon amour-propre; je ne te demande pas de sacrifice.J’essaie de te comprendre.Je t’avais élevée jusqu’à moi, Lyre-lane.Tu étais mon égale.Tu partageais mes plaisirs et ma gloire.Rien de moi ne t’est étranger.Rien de mes affaires, que tu ne connaisses.De la maison de passe où tu subissais les assauts du vulgaire, je t’ai extraite et emmenée dans ma vie.Que te fallait-il de plus ?LYRELANE — La dignité.Celle que j’avais en naissant et que je retrouverai un jour.La dignité de la femme libre et bonne.RAPERTORIC — Que vient faire la bonté dans tout ceci ?Ah ! je crois que tu es folle.Quelque prêtre t’aura ensorcelée.LYRELANE — Les prêtres et leurs sermons me sont, hélas, inconnus.C’est en moi seule que j’ai trouvé ma voie et ma vérité.Dieu les y a mises comme en tout être humain.RAPERTORIC — La liberté, la bonté ! Lyrelane délaisse une existence royale pour chercher dans un parc, la liberté, la bonté.Dis-moi, comment vis-tu ?N’as-tu rien emporté avec toi que ta robe ?LYRELANE — Rien d’autre.RAPERTORIC — Tu es plus belle que jamais.Reviens, reviens, reviens à moi, reviens à tes sens.LYRELANE — Adieu, Rapertoric.RAPERTORIC — Je t’en conjure, ne m’humilie plus.Le désir qui me brûle pourrait trop aisément se transformer en haine. 68 ANDRÉE MAILLET LYRELANE — Mes paroles seront donc toutes prophétiques, aujourd’hui.Homme, dis-toi bien que je crains moins ta haine que ta lubricité.C’est toi qui outrages ma pudeur par ton insistance.Il ne manque pas de filles, dans les mauvais lieux.Cours, va t’en offrir une autre.Celle-là voudra peut-être, jusqu’à ce que tu la jettes dehors, servir de proie à tes plus bas instincts.Moi, je me désiste de tout emploi auprès de toi.La femme ne connaît de maître que la nature, et ton appel n’est pas celui de la vie.Ton cri est un cri qui vient du néant et il me fait horreur.RAPERTORIC — Tu es jeune, Lyrelane.Que pen-ses-tu de la mort ?LYRELANE — La mort ?Je me moque bien d’elle.Le rideau tombe péremptoirement et annonce un changement de tableau. LE MEURTRE DTGOU1LLE 69 DEUXIÈME TABLEAU La cour du collège.Au fond, à gauche, en biais avec la scène, un grand escalier de marbre blanc qui part de la porte d’entrée du collège.Les étudiants (trois, poîir être exact) sortent, livres sous le bras.L’un d’eux est Igouille.Il descend l’escalier, parcourt des yeux la cour et sort.Les deux autres étudiants, Miclaze et Corentin, descendent et s’assoient au milieu des marches.Ils conversent discrètement.Deux soldats sont entrés à droite et parlent à voix très basse, mais en articidant beaucoup et en faisant pas mal de gestes.Ils se tiennent debout.M.Quaillon sort de son institution et descend l’escalier.Les deux collégiens se lèvent sur son passage et puis se rassoient.M.Quaillon, imitant Igouille, jette un regard circulaire sur les alentours et puis va pour sortir à gauche lorsqu’il se heurte à Poulave. 70 ANDRÉE MAILLET SCÈNE PREMIÈRE Poulave et M.Quaillon POULAVE et M.QUAILLON, ensemble — Pardonnez-moi.— D’où viens-tu ?M.QUAILLON — Oui.Mais il ne faut plus manquer le cours.Si mes élèves désertent ma classe, à quoi servirai-je ?POULAVE — Je vous expliquerai tout.J’ai rencontré une femme.Ce qu’elle m’a dit m’a tellement troublé que je ne pouvais pas affronter les regards de mes camarades.Mes prunelles ne voyaient plus clair.Je les savais brouillées comme l’eau d’une mare qu’agite un bâton.Vous, surtout, vous ne pouviez pas voir mes yeux de tout à l’heure.La vie est horriblement compliquée.Rien n’a plus de sens.M.QUAILLON — La vie est toute simple.Le maître donne son cours et l’élève y assiste.Ta raison de vivre pour l’instant est d’étudier, de nourrir ton esprit des fruits des hommes illustres.POULAVE — Si ce que vous dites était vrai, mon instinct s’accorderait sans discussion avec la ligne de conduite que vous me tracez.M.QUAILLON — C’est la première fois que tu mets en doute mes paroles.Poulave, m’aurais-tu soustrait ta confiance ?Ne m’ouvriras-tu pas ton coeur ?POULAVE — La femme que j’aime est la courtisane amie de Rapertoric.Elle m’a séduit sans en avoir l’air.M’aimerait-elle aussi ?Serait-ce pour moi LE MEURTRE DTGOUILLE 71 qu’elle négligea son célèbre amant ?Elle se promène si souvent dans le parc, à côté d’ici.Cependant elle a ri de moi.Perplexe comme pas un, j’errai durant des heures, tâchant de coordonner mes idées.Mon trouble n’est pas factice.Je ne pouvais décemment assister à votre cours.M’aimez-vous, monsieur Quaillon ?M.QUAILLON — Toujours.Te voilà redevenu mon petit garçon chéri, mon élève modèle.Ecoute.Le printemps fait bouillir ton sang comme la sève d’un jeune érable.Tes sens viennent de s’éveiller, ton instinct de jeune mâle remue dangereusement.La femme t’appelle, la femme t’attend.Que ces phénomènes si naturels ne t’énervent point.Lyrelane, d’ailleurs, fascinante et mystérieuse, n’est pas pour toi.Outre qu’elle t’est un peu supérieure en âge, elle appartient à un autre homme.POULAVE, avec force — Elle n’est plus à lui.M.QUAILLON — Si.Plus que jamais.En fait, elle n’a jamais été qu’à lui, et le saura bientôt.Je connais la vigueur et la vaillance de Rapertoric.Son beau corps d’homme exerce encore, à son insu, cette emprise inéluctable sur la sensualité de Lyrelane.Il ne se croit ni jaloux, ni amoureux, ni aimé.Il s’imagine que seule sa vanité souffre du refus de la belle.Quelle circonstance imprévisible illuminera son entendement, les dieux du hasard et de l’amour, seuls, le savent.D’autre part, Lyrelane a dompté la luxure par le mysticisme.Elle ignore que le mysticisme est l’envers de la luxure, c’est-à-dire, la même force motrice, la même énergie, revêtue différemment. 72 ANDRÉE MAILLET POULAVE — Que dites-vous, monsieur Quaillon ?M.QUAILLON — La vérité telle qu’elle sort de mes gros livres.Mais tu pâlis, enfant.Laisse-moi continuer.POULAVE — Non.Non.C’en est assez ! Lyrelane prétend que l’amour et la haine sont égaux, et vous ne faites qu’une seule médaille de la luxure et du mysticisme.J’apprends trop de choses neuves aujourd’hui.Je suis trop jeune pour m’entendre aussi bien que vous dans le maniement du paradoxe.L’âme aux lèvres, je vous annonce que j’aime Lyrelane.Vous me répondez à peu près que j’aime l’amour et non cette femme qui aime, en l’ignorant, son ancien amant qui l’aime aussi sans le savoir.Ne me parlez plus, n’ajoutez rien.J’ai très envie de devenir fou.Tous ces mystères noieront ma raison.Vous me faites souffrir.Je veux mourir.Il va pour sortir.M.QUAILLON — N’oubliez pas votre dictionnaire de rime.Void ave sort plus vite, désemparé.Les deux collégiens descendent l’escalier et suivent Poulave.SCÈNE II M.Quaillon seul M.QUAILLON — Je suis donc méchant, moi aussi ? LE MEURTRE DTGOUILLE 73 SCÈNE III Igoîülle et M.Quaïllon Entre Igouille, par la droite.IGOUILLE — Où donc peut bien courir Poulave ?Monsieur Quaillon, lui avez-vous parlé ?Que vous a-t-il dit ?M.QUAILLON — Vous évite-t-il, Igouille ?IGOUILLE — Mais non.Non, bien sûr, monsieur Quaillon.Je suis le meilleur ami de Poulave, nul ne l’aime plus que moi.M.QUAILLON — L’amour n’est pas tout dans la vie, jeune homme.Depuis ce matin, je n’entends parler que d’amour.Quel fluide néfaste s’est donc répandu dans l’atmosphère ordinairement si paisible de ce collège ?En vérité, il faut chanter l’amour de l’art, du beau vers et des sciences abstraites, mais l’amour dont il n’est que trop question, ici même.IGOUILLE — Excusez-moi.heu.Poulave vous aurait confié.M.QUAILLON — Suffit ! jeune Igouille.Ce qui pénètre dans mon oreille, n’en sortira que par la mort.IGOUILLE — Maître ! Comme vous voilà tragique ! M.QUAILLON — Mon coeur s’obscurcit de lugubres pressentiments.Hélas ! les récréations offrent souvent aux funestes desseins les loisirs d’éclore et de proliférer.Je souhaiterais fort, Igouille, que vous 74 ANDRÉE MAILLET cherchiez à distraire Poulave, à son retour, par une discussion métaphysique, propre à le soustraire habilement aux affres dont il est la proie.IGOUILLE — Comment ! Ciel ! Serait-il à ce point frappé ?M.QUAILLON — Mais.je me suis trop avancé.Motus, car voici Miclaze et Corentin qui marchent vers nous.Je vous reverrai tous demain, à la même heure.Exit de M.Quaillon.SCÈNE IV Corentin, Miclaze, Igouille Corentin et Miclaze s’arrêtent à l’entrée.Ils s’adressent presque au public.CORENTIN — Il est temps que nous arrivions.Qui de nous comprend quoi que ce soit à la vie ?Un mot d’explication est ici nécessaire.MICLAZE — Notre excellent magister, monsieur Quaillon, vient de partir.Il retourne chez lui, où l’attendent ses pantoufles, son chien et sa bonne.CORENTIN — Cet homme austère et savant semblait profondément ému.Poulave en serait-il la cause ?MICLAZE — Et là-bas, dans le coin, Igouille attend tristement que jeunesse se passe.ou autre chose.CORENTIN, plein d’entrain — Allons deviser avec lui. LE MEURTRE DTGOUILLE 75 MICLAZE, à Igouille — Camarade, salut ! Cet après-midi, durant le cours, tu as brillé par ton savoir, et Poulave, par son absence.IGOUILLE — Vous m’importunez.CORENTIN — Nous aurions besoin de tes notes sur la doctrine sociale de Blondel.MICLAZE — Oui.Toi seul sait prendre des notes et les rendre claires comme un texte.IGOUILLE — J’ai bien l’esprit au texte.J’attends Poulave.CORENTIN — Il attend Poulave.Pourquoi ?MICLAZE — Laisse.Tes notes, Igouille, prête-les-nous un moment.IGOUILLE — Non.MICLAZE — Sois un vrai camarade, cher Igouille.Nous avons besoin de tes notes pour la composition de demain.Accepte ce stylo en gage de gratitude.IGOUILLE — Non.Vous ne les aurez jamais.CORENTIN — Voici les timbres.Je les mets dans ta poche.MICLAZE — .et le stylo que je glisse dans ta serviette.IGOUILLE — Non.CORENTIN — Nous te dirons où est Poulave et pourquoi il ne viendra pas ici te rejoindre.Îgoîdlle sursaute et bredouille des ah ! oh ! hou ! ghipst !.MICLAZE — Houra ! Il marche ! Il nous prête ses notes.Igouille fouille dans sa serviette et leur tend un paquet de notes. 76 ANDRÉE MAILLET IGOUILLE, la voix étranglée d’émotion — Où est-il ?Parlez vite ! Où est Poulave ?CORENTIN — Il m’a emprunté un dollar.MICLAZE — .et à moi, cinquante cents.IGOUILLE — Oui.?CORENTIN — Pour aller au bordel.MICLAZE — Voir les filles, car il en avait assez, disait-il, d’ignorer la signification complète et totale de l’amour.Corentin et Miclaze s’éclipsent en riant, tandis que.SCÈNE V Igouille seul IGOUILLE — Ah, crétins misérables ! Ce n’est pas vrai.ce n’est pas.Poulave, mon ami, je ne le croirai que lorsque cet aveu sortira de ta bouche.Poulave.mon seul, mon unique.O désespoir ! O impuissance ! Poulave ! Poulave ! Poulave ! Le rideau tombant nous cache la douleur du pantelant Igouille, annonçant ainsi la fin du premier acte. LE MEURTRE DTGOUILLE 77 ACTE II Même décor que le premier tableau du premier acte.Lyrelane est debout, près d’un socle, à gauche.Elle porte une robe blanche toute droite, toute longue et toute virginale.Maquillage pâle.Cheveux en tresses ou en boucles, très hauts sur sa tête.Deux soldats, à droite, sont assis sur un banc et ne la regardent pas.Leur uniforme est vert foncé à brandebourg d’or.Sabre au côté.Casques étincelants.SCÈNE PREMIÈRE LYRELANE — Je suis seule et me suis retrouvée.Voilà des heures qu’on ne me cherche plus.On me laisse en paix.On m’ignore.Ce que j’ai le plus voulu, je l’ai.Voilà.Ma vie s’en va, tranquille et pure, et il est certain que la candeur m’habite enfin.Qu’il est merveilleux d’exister tel un lys, hors des contingences viles, au-dessus des matérialités sordides.Je me baigne dans le bain de la solitude sacrée.Vraiment, je m’aime ainsi.Je suis heureuse.Elle s’arrête, se retourne vers les deux soldats et les examine.Les deux soldats articulent des mots mais aucun son ne passe leurs 78 ANDRÉE MAILLET lèvres.Ils gesticulent beaucoup.Le soldat numéro 1, met la main sur son coeur, s’ac croupe tonne et frappe la terre de son poing.Le soldat numéro 2 se tire les cheveux à deux mains, lève un pied, le repose doucement, étend les bras en croix.Le soldat numéro 1 secoue négativement le chef.Il fait mine de lancer un ob]et, lève la jambe pour se donner l’élan.Les deux soldats se battent, se tournent le dos, se réconcilient, se battent encore.Lyrelane se tourne alors vers le public, les soldats s’immobilisent et parlent silencieusement.LYRELANE — A travers le brouhaha, les discordes et les discussions vides de sens, parmi la masse des humains, son vacarme et sa houle, je n’attends plus rien.J’ai récupéré la paix.Et maintenant que j’ai la paix, qu’en ferais-je ?Comment remplir cette vie nouvelle ?Qui me donnera la formule de l’utilité, du service et du devoir ?Je veux quelque chose sans savoir ce que je veux.Je désire et mon désir est vague; et je suis pleine d’une volonté mêlée d’un vague à l’âme de bon aloi.Réceptive et attentive, ce qui viendra me trouvera prête. LE MEURTRE DTGOU1LLE 79 SCÈNE II Les soldats se mettent au garde-à-vous.Rapertoric entre, leur )ette portefeuille d’où s’échappent de splendides billets de banque.Les soldats les ramassent aussitôt et s’éclipsent en vitesse.Musique de scène.SCÈNE III Lyrelane et Rapertoric LYRELANE — Que me veux-tu ?RAPERTORIC — Moi ?Je ne te veux rien.Je passe et.je m’éloigne.LYRELANE — Ta ruse est éventée.Parle ! RAPERTORIC — Nulle ruse.chère.Je passe, te dis-je.Adieu.LYRELANE — Je me croyais en sécurité.RAPERTORIC — Tu l’es.LYRELANE — Enfin, hors d’atteinte.RAPERTORIC — Parbleu ! LYRELANE — Libre de mes faits et gestes.RAPERTORIC — Sois-en sûre.LYRELANE — Débarrassée de tes vaines poursuites.RAPERTORIC — A tout jamais.LYRELANE — De tes non moins vaines supplications.RAPERTORIC — N’en doute pas.LYRELANE — Je ne m’attendais plus à te voir. 80 ANDRÉE MAILLET RAPERTORIC — Un hasard.LYRELANE — Toi, ici.?RAPERTORIC — Je n’y suis déjà plus.Adieu.LYRELANE — Ma solitude est violée.RAPERTORIC — Si peu.LYRELANE — Ô paix aléatoire ! RAPERTORIC — Mais non.LYRELANE — Quand me laissera-t-on tout à moi-même ?RAPERTORIC — Tout de suite.Dès maintenant.LYRELANE — Tu fais semblant de t’en aller, mais je devine tes intentions.RAPERTORIC — Curieuse ! LYRELANE — Curieuse de tes allées et venues, moi ?Ah ! Tu le souhaiterais ! RAPERTORIC — Je ne souhaite plus rien venant de toi.LYRELANE — Quand on s’est fait mettre dehors, il est aisé de dire que la maison ne vous intéresse plus.RAPERTORIC — En vérité, la chose est faisable.LYRELANE — L’indifférence est le suprême outrage.RAPERTORIC — Loin de moi l’intention de t’outrager.LYRELANE — Je parlais de mon indifférence à moi.Prétends-tu me donner le change ?RAPERTORIC — Je ne prétends rien.Tes propos me retiennent en ces lieux.Je passais, je te le répète.LYRELANE — Tes feintes sont plaisantes.RAPERTORIC — J’aime à dispenser la joie.LYRELANE — Tu vas.comme si l’on t’attendait. LE MEURTRE DTGOUILLE 81 RAPERTORIC — On m’attend en effet.LYRELANE — Toujours d’ennuyeuses affaires.RAPERTORIC — Non.De prometteuses voluptés.LYRELANE — Ha ! Ha ! RAPERTORIC — Que la gaieté règne.Je n’en demande pas plus.LYRELANE — Trêve de plaisanterie.RAPERTORIC — A ta guise.Sache donc.LYRELANE — Rien.RAPERTORIC — Vraiment ?LYRELANE — Je ne veux rien savoir de tout ce qui te concerne.RAPERTORIC — Cependant, j’éprouve le besoin subit de t’entretenir de mes nouvelles amours.LYRELANE — Tu perds ton temps.RAPERTORIC — Celle qui a mes faveurs ne te ressemble point.LYRELANE, ironique — Tu ne m’étonnes pas.RAPERTORIC — Elle a des yeux nouveaux, un nez palpitant, des épaules de satin rose, une jeunesse éperdue.LYRELANE — Crois-tu m’inquiéter par ces mensonges ?RAPERTORIC — La nuit est son domaine, elle dort comme une fée.LYRELANE — Tu inventes.RAPERTORIC — La veux-tu connaître ?LYRELANE — C’est pousser trop loin la farce.RAPERTORIC — Je sors et te la ramène par la main.Elle sera contente de te rencontrer. 82 ANDRÉE MAILLET LYRELANE — Demain.ou plus tard.Notre conversation m’a lassée.RAPERTORIC — Bon.Tes doutes s’envolent.LYRELANE — Adieu donc, Rapertoric.RAPERTORIC — Ma bien -aimée récente se nomme Amilda-la-Caressante.LYRELANE — Point ne la connaît.Adieu.RAPERTORIC — Es-tu si pressée ?Sa chevelure n’a pas de rivale.LYRELANE, tapotant sa coiffure — Tant mieux pour elle.RAPERTORIC — Ses louanges, partout chantées.LYRELANE, grande dame — Moi, je ne suis plus dans le domaine public.RAPERTORIC — Ne t’en ai-je pas retirée ?LYRELANE — Enfin, voilà l’insulte franche opposée à mon dédain.RAPERTORIC, sérieux — Je rafraîchis ta mémoire.LYRELANE — Ah ! Va ton chemin, va, laisse-moi poursuivre ma belle route de pureté.RAPERTORIC — Tu as raison.D’autant plus qu’on vient.Il ne faut pas qu’on nous surprenne ensemble.Rapertoric sort.SCÈNE IV M.Quaillon et Lyrelane M.Quaillon entre et se trouve face à face avec Lyrelane. LE MEURTRE DTGOUILLE 83 M.QUAILLON, énervé — Madame, quelle histoire ! LYRELANE, désemparée — Je ne savais pas.M.QUAILLON — Le bruit s’est répandu avec une vitesse !.Toute l’école en parle ! Toute la ville en cause ! LYRELANE — L’inconstance des hommes est légendaire.M.QUAILLON — Si jeune et si fringant ! LYRELANE — Ah ! fringant tant que vous voudrez.Mais plus si jeune, M.Quaillon.M.QUAILLON — C’est matière à discussion.Il est certain que les passions sexuelles doivent pouvoir se réprimer à tout âge.LYRELANE — On ne lui en demandait pas tant.Vous ne perdrez donc jamais vos illusions ?M.QUAILLON — Je ne voudrais point les perdre en pareil lieu, avec pareilles créatures.LYRELANE — Il en faut pour tous les mauvais goûts.M.QUAILLON — Le voici égaré pour longtemps.LYRELANE — Et je le croyais fort et fidèle.M.QUAILLON — Oh ! tout de même.fort et fidèle, à son âge.LYRELANE — Cela s’est vu.M.QUAILLON — Ces antres de perdition causent la mort de bien des jeunes âmes ! LYRELANE — Mon âme a survécu.M.QUAILLON — Elle était supérieure.LYRELANE — Oui.On ne saurait me comparer à une Amilda-la-Caressante.M.QUAILLON — Qui est-ce ? 84 ANDRÉE MAILLET LYRELANE — La personne qui exerce sur lui un désastreux empire.M.QUAILLON — Comment ?Vous connaissez le nom de cette.qui.?LYRELANE — Il me l’a dit lui-même.M.QUAILLON — Quoi ! vous l’avez vu ?LYRELANE — Ici, tantôt.M.QUAILLON — Scandale ! Il vous a fait ses confidences ?Ô honte ! LYRELANE — Il se rendait chez elle.Il fallait entendre dans quels termes il la décrivait.M.QUAILLON — Il allait chez elle, dites-vous ?Tout n’est donc pas consommé.L’irréparable n’est qu’en état latent.Je revis, je renais.Que les dieux de la sagesse et de la sobriété soient mille fois bénis ! Heureuse nouvelle, tu m’inocules un espoir si doux ! Mais dans mon allégresse, je vous oublie.Ah ! madame, comment a-t-il osé vous parler ainsi.Pardonnez-lui.LYRELANE — Lui pardonner ?.M.QUAILLON — Sa maladresse, son manque de tact.Il est si jeune ! LYRELANE — Plus jeune que vous, évidemment.M.QUAILLON — Je le tancerai vertement, ayez-en l’assurance.LYRELANE — N’en faites rien, je vous prie.M.QUAILLON — Si, si, j’en ai le droit et même, le devoir.LYRELANE — J’ignorais que vous eussiez sur lui cette ascendant. LE MEURTRE DTGOU1LLE 85 M.QUAILLON — Seriez-vous la seule à ne pas savoir que Poulave est mon meilleur élève ?LYRELANE — Hé ! que me chaut Poulave ! Que vient-il faire ici ?M.QUAILLON — Hein ?Mais.LYRELANE — Sortez des nues, monsieur Quaillon.Je vous parle de Rapertoric depuis un long moment.Il s’agit bien de Poulave, ce garnement ! M.QUAILLON — Oh ! Désastreux quiproquo ! Il s’agit en effet de Poulave, madame, de mon élève chéri.Poulave, enfoui dans quelque sombre lupanar.faut-il le croire vraiment ?LYRELANE — Je vous entretiens au contraire de mon amant Rapertoric, capturé par les filets pervers de cette fille de basse classe, Amilda-la-Caressante.M.QUAILLON — Hé ! Qu’y faire ?Rapertoric a de quoi se défendre.Tandis que Poulave, pauvre agneau.Où donc est-il ?LYRELANE — Il n’est pas bon de contrarier la nature.Laissez courir votre poulain.M.QUAILLON — Votre conduite récente.irréprochable.me donnerait lieu d’espérer d’autres paroles, madame.LYRELANE — La sympathie que vous accordiez à mes vertueux projets me portait à escompter votre aide, monsieur Quaillon.M.QUAILLON — Vous aviez abandonné Rapertoric à ses vices.Souffrez donc de bonne grâce qu’il vous relègue au sein de vos vertus.LYRELANE — Étrange solécisme ! 86 ANDRÉE MAILLET M.QUAILLON — Si la belle Amilda plaît mieux que vous à Rapertoric, qu’y puis-je ?LYRELANE — Si Poulave préfère les bas-fonds au collège, qu’en dire ?M.QUAILLON — Mon autorité sapée, l’honneur de ma maison à tout jamais flétri, cela n’est rien pour vous ?LYRELANE — La fierté blessée d’une femme vous laissera donc froid ?M.QUAILLON — Un avis judicieux, une opinion sincère, moins encore : un simple conseil, voilà ce que je vous demande.LYRELANE — Inutile flatterie.Mon tourment m’exaspère.M.QUAILLON — Car enfin, votre expérience passée, vos notions de ces choses sont plus précises que les miennes.LYRELANE — Monsieur Quaillon, connaissez-vous les hommes ?M.QUAILLON — Les Rapertoric du siècle n’ont rien de commun avec moi.LYRELANE — Rapertoric a eu l’âge de Poulave.Qu’enseignez-vous donc aux jeunes gens ?M.QUAILLON — Le respect, la réserve, la prudence.LYRELANE — Et c’est au nom de ces vertus que vous vous adressez à moi, non pas à la femme respectable, prudente et réservée que je suis devenue, mais à la prostituée que j’étais.Brisons là.Mon mépris accompagnera vos recherches.Elle sort, la tête haute. LE MEURTRE DTGOUILLE 87 SCÈNE V M.Quaillon seul M.QUAILLON — Ah ! Maladresse irritante ! Je ne suis donc qu’un vieux bonhomme radoteur et désolé ?Il sort.SCÈNE VI Les deux soldats.Les deux soldats entrent en scène.Ils ont dépensé l’argent de Rapertoric dans quelque ignoble taverne.Ils sont saoids, titubent et rient à gorge déployée (silencieusement toujours), se tiennent les côtes, le front, le ventre, la poitrine, s’administrent force bourrade bref font des fous d’eux-mêmes.Le rideau tombe, sur cet odieux symbole de la foule en ivresse. 88 ANDRÉE MAILLET DEUXIÈME TABLEAU Même décor qu’au deuxième tableau du premier acte (cour du collège, escalier, etc.) et dans la cour dallée, une vasque oblongue, des nénuphars flottants.Igouille est assis, presque allongé devant le bassin.Il parle tout seul.SCÈNE PREMIÈRE Igouille seul IGOUILLE — Oh, je t’aime, Poulave, mon camarade, mon ami, mon frère ! Ton ardeur au travail me stimule.Ton habileté dans le jeu m’émerveille.L’émulation que produit ta valeur, me rend fier de notre amitié.Las ! Je suis jaloux.Ton absence me torture.Qui donc profite de toi ?Où es-tu, que fabriques-tu, enfin ! Je me parle à moi-même et m’abreuve de reproches.Que j’aurais dû maintenir auprès de toi cette surveillance bénévole, dont tu profitais tant, chassant les importuns et les vilaines tentations ! Je parle seul, face à face avec moi-même, et mon visage baigné de pleurs, et sa réflection dans l’eau m’empourprent l’âme d’une émotion exquise.Poulave, mon modèle, personnification de mon idéal, Poulave, LE MEURTRE DTGOUILLE 89 je voudrais être toi, comme toi, ton égal, ton portrait, le miroir de ta force agissante.Reviens, je serai attentif à tes moindres pensées.Reviens, cher ! Sans toi quelle saveur aurait cette existence de potache ?Je sais que tu n’as pas pu tromper notre magnifique entente.Je sais que tu n’es pas perdu, comme on le dit, comme on le suppose bassement.Je sens que tu n’as pas terni ta pure épée dans le cloaque méphitique des plus indignes passions ! Mon héros, mon ami, champion de notre école, abandonneras-tu plus longtemps ton sigisbée, ton alter ego, moi enfin, ton plus fidèle compagnon ?Je crois bien que tu erres à l’aventure, dans les prairies qui entourent la cité, en proie aux pires écoeurements de l’esprit.Je voudrais t’atteindre et te crier : « Je suis là ! » Poulave, reviens, ta fugue me désespère.SCÈNE II Rapertoric et Igouille RAPERTORIC, surgissant — Silence galopin ! IGOUILLE — Plaît-il ?RAPERTORIC — Compris ?IGOUILLE, se levant avec vivacité — A qui vous adressez-vous ?RAPERTORIC — A nul autre que toi, morveux.IGOUILLE — Curieux langage.Seriez-vous un nouveau venu ?RAPERTORIC, en furie — Les bancs de cette école n’ont pas vu le fond de ma culotte depuis bientôt trente ans. 90 ANDRÉE MAILLET IGOUILLE — Alors, vous n’êtes qu’un intrus malotru.Je ne vous connais pas, na ! Sortez ! RAPERTORIC — Tu ne me connais pas, cornichon-net ?Je suis Rapertoric, le bourgeois le plus riche de la ville.IGOUILLE — Ravi.Je me nomme Igouille.RAPERTORIC — Ici, j’attendrai le retour de ton insolent confrère, Poulave.IGOUILLE — Il revient donc enfin ! At last ! Mes appels télépathiques ont été entendus ! RAPERTORIC — Il a passé son fou, terminé ses frasques et retourne au bercail.Mes espions m’ont renseigné.IGOUILLE — Que lui voulez-vous ?Je suis son ami le plus tendre.RAPERTORIC — Je lui administrerai une de ces corrections qui lui fera regretter ta tendresse.IGOUILLE — Une correction.à Poulave ?Ciel ! Quelle horreur ! Et pourquoi ça, monsieur le riche bourgeois ?RAPERTORIC — Pour lui apprendre la discrétion.Il a marché sur mes brisées et la chose est connue de tout le monde.Le peuple fait des gorges chaudes de Rapertoric le magnanime.IGOUILLE — Je ne suis au courant de rien.RAPERTORIC — Cela se voit à l’oeil nu, jeune idiot.Ecoute.Hier seulement, et avec le désir légitime de confondre ma maîtresse Lyrelane, égarée depuis trop longtemps dans les méandres de l’absolu, j’ai pris rendez-vous avec la courtisane en vogue, une certaine Amilda-la-Caressante.Je voulais simple- LE MEURTRE DTGOUILLE 91 ¦ ment, et moyennant finance, lui faire jouer un rôle.Elle aurait feint, pour peu de temps, d’être ma nouvelle conquête.J’escomptais, par ce tour, provoquer une réaction salutaire chez Lyrelane et la forcer à me revenir, en se traînant sur les genoux.Mais qui donc m’avait précédé chez Amilda ?Nul autre que ton petit copain Poulave.Tout le monde l’a su, à ma grande confusion, car Lyrelane, qui allait choir dans mon piège, rit maintenant à se fendre la figure.Elle rit de moi, de moi, entends-tu ?Et par la faute de ce Poulave.Mais j’attends ici ce brillant tombeur.Tiens-toi coi, te dis-je.IGOUILLE — Oh ! RAPERTORIC — Je lui casserai le nez, je lui briserai les reins, je l’estropierai pour le restant de ses jours ! Bien chanceux s’il en réchappe.IGOUILLE — Au secours ! Au secours ! On assassine Poulave ! RAPERTORIC, marchant sur lui — Te tairas-tu, affreux moutard ! SCÈNE III Les mêmes et Miclaze, Corentin, M.Quail-lon, les deux soldats.Miclaze et les quatre autres acco2irent et envahissent la scène.Ils courent, se croisent, se heurtent sans souffler mot.Mimiques et gestes éloquents.¦ 92 ANDRÉE MAILLET IGOUILLE, à la cantonade — Je me ravise.Il est donc vrai que Poulave m’a trahi.Un plan de vengeance germe en mon âme meurtrie.(Parlant aux autres,.) Je me suis trompé.heu.J’avais cru voir.par là.là-bas.oui.là.un glop pezuit ! Boum ! Hum ! Rien.Erreur n’est pas compte.Glop ! pezuit ! Oui.là.il y a méprise.Excusez-moi.(Suppliant) Monsieur Quaillon, je me fourvoyais.Bon Corentin, cher Miclaze, laissez-nous seuls.Et vous, soldats, parure de nos armées, faites de même.Miclaze et les quatre autres vident les lieux rapidement en haussant les épaules.Mimi-qties et gestes adéquats.Musique de scène : sons graves.SCÈNE IV Rapertoric et Igouille RAPERTORIC — Ma stupéfaction n’a de pareille que ma colère.M’expliqueras-tu, petit.IGOUILLE — Prière de m’écouter.Je crains de vous avoir mal compris.Quelle reconnaissance je vous devrais, si vous daigniez me redire.RAPERTORIC — Quoi ?IGOUILLE — Que vraiment, Poulave s’est commis avec cette.RAPERTORIC — Amilda ?Ah ! mais je crois bien qu’il s’est commis avec elle.Totalement.Je les ai pris sur le fait, tu m’entends ?Et le jeune homme LE MEURTRE DTGOUILLE 93 était là depuis.des heures certainement.Et qui plus est, tout le monde était au courant.On m’a rapporté que Lyrelane, apprenant la chose, s’est esclaffée et s’esclaffe encore de ma déconfiture.IGOUILLE — Je me vengerai.RAPERTORIC — De qui, de quoi ?Cette histoire-là me regarde personnellement.La vengeance est à moi.J’interdis à quiconque de me la ravir.IGOUILLE — Ce que j’avais lieu de redouter s’est donc accompli.Poulave n’est plus mon Poulave.Il est un homme taré, terni, avili par l’esprit de la femelle.Sa supériorité s’effondre.Mon rêve s’est crevé tel un gros ballon piqué par une épingle.Il faut débarrasser la terre de ces êtres nuisibles que sont les femmes à tout le monde.M’aiderez-vous ?RAPERTORIC — Quelle est cette nouvelle cocasserie ?Ça, blanc-bec, mêle-toi de tes affaires.Je n’en veux pas du tout à la Caressante.Elle fait son métier.Mais ce Poulave aura ma botte.IGOUILLE — En vaut-il la peine ?Se battre pour une.fi ! RAPERTORIC — Qui parle de se battre ?Je l’exterminerai, ton confrère.Je le.IGOUILLE — Mais elle.?RAPERTORIC — Assez ! Enlève ta vilaine peau de petite fripouille, et plus vite que ça.Tu me fais mal aux yeux.Pour un peu, ma foi, il assassinerait la fille.IGOUILLE — Qui sait ?Il sort précipitamment. 94 ANDRÉE MAILLET SCÈNE V M.Quaillon et Rapertoric Entre M.Quaillon.RAPERTORIC — Il ne manquait plus que vous.M.QUAILLON — Les événements se précipitent.Vous m’avez confondu.Quand je vous ai aperçu avec Igouille, je me suis demandé ce qui se tramait entre vous deux.RAPERTORIC — N’ayez aucun souci de ce côté.Ne vous faites pas de bile.Ne tracassez pas votre cervelle.Quittez cet air en peine.Et enfin, ne vous cassez pas la nénette.Brrrou ! Brrrou ! Monsieur Quaillon, la ville dont je suis le principal pilier, ne vous paie-t-elle pas un bon salaire ?M.QUAILLON — Si fait.RAPERTORIC — Vous êtes satisfait de la manière dont vous êtes traité ?M.QUAILLON — Très.RAPERTORIC — Moi, monsieur Quaillon, je ne le suis pas.M.QUAILLON — Vous êtes trop bon.RAPERTORIC — On vous mettrait à l’amende que je trouverais cela juste.M.QUAILLON — Oh ! À l’amende, pourquoi ?RAPERTORIC — Du rang de magister, on vous forcerait à descendre à celui de pion que j’en serais bien aise.M.QUAILLON — Simple pion, moi, un doctor su-premus de l’université mondiale ? LE MEURTRE DTGOU1LLE 95 RAPERTORIC — Puis-je tolérer qu’un de vos élèves me bafoue au su et au vu de la Cité ?M.QUAILLON — Cent fois non.Quel est le gredin qui vous a bafoué ?RAPERTORIC — Ce Poulave a fait de mon nom la risée publique.M.QUAILLON — Poulave, mon disciple favori ?Ce n’est pas possible.RAPERTORIC — Fort possible, monsieur Quaillon.Et vous serez pion ! M.QUAILLON — Pion par la faute de Poulave ! RAPERTORIC — Il vous faudra le chasser ignominieusement du collège.M.QUAILLON — Horreur des horreurs ! Malheur des malheurs ! Poulave, chassé de mon collège, par moi, ignominieusement ! Dites-moi au moins pour quel terrible méfait ?RAPERTORIC — Poulave a passé le jour d’hier dans un boxon(1), dans une maison louche, avec une femme que j’avais distinguée entre toutes pour me rendre service, et dont j’avais besoin : Amilda-la-Caressante.Dites-moi si pareille conduite sied à la fleur de notre jeunesse.Quel exemple épouvantable pour les autres ! Quel effroi sa fugue ne provoquera-t-elle pas chez les parents des collégiens ! Quelle confiance peuvent avoir en vous les bourgeois de la ville ?Vous, le gardien de la jeune élite.Votre méthode d’enseignement est à jamais déconsidérée, monsieur Quaillon, et le moins que vous puissiez faire pour relever (1) Bordel. 96 ANDRÉE MAILLET de la fange votre institution jadis vénérable, c’est de faire un exemple frappant de ce Poulave.M.QUAILLON — Ô catastrophe impitoyable ! O cataclysme moral ! La confusion de mon être n a d’égale que sa douleur.L’irréparable s’est donc produit ! Poulave, ce pur et doux enfant, a donc appris ce que moi-même n’ai jamais connu ?Comment rencontrer son regard maintenant ?Il aura les yeux brouillés, et le savoir âcre d’un homme qui a goûté les joies asservissantes de la chair.(Il sanglote.) RAPERTORIC — Allons, remettez-vous, cher vieux puceau.Le ciel ne s’effondre pas pour si peu.M.QUAILLON — Non, non, je partirai.Oui, je m’exilerai.Je ne vaux plus rien.Je ne suis plus capable de gouverner l’esprit fougueux des jeunes hommes.Mettez-moi au rancart comme un cheval bancal qui ne doit plus servir.Jamais je ne me relèverai d’un semblable coup à mon idéal.RAPERTORIC — Vous voici plus malheureux que je ne le prévoyais.Vous ne serez pas pion, voyons.M.QUAILLON — Je ne suis pas malheureux.Je suis frippé, cassé, brisé, délesté de tout espoir fervent en l’avenir.J’errerai désormais, tel un grotesque fantôme, à travers mes souvenirs les plus mémorables.Ô geste audacieux ! Tu as causé ma mort, pis, mon anéantissement.J’espérais, contre tout bon sens, que Poulave ne s’était pas pollué.Qu’un recul pudibond l’avait retenu au bord de l’abîme satanique et sans retour qu’est le corps d’une femme.J’élevais ce fils spirituel au-dessus de la masse, du commun, de la ra- LE MEURTRE D’IGOUILLE 97 caille, et j’entrevoyais pour lui une existence toujours émerveillée dans le royaume de la chaste science.RAPERTORIC — Devant ce désespoir atroce, mon ire tombe comme le crépuscule apaisant.M.QUAILLON — Le mirage d’une vie sans tache, tissée d’ordre et de paix, s’épanouissant dans une connaissance de plus en plus parfaite des besoins de l’âme, ce mirage, ce beau mirage s’évanouit.Poulave, déjà, oublie les miroitantes perspectives que je m’évertuai à lui décrire.Il se dira, comme tant d’autres, que la concrétisation d’un bonheur est préférable aux joies spéculatives et immatérielles de la pensée effervescente.Il n’écoutera plus que d’une oreille sceptique les exposés, les exhortations de son maître.O inconstance du destin ! RAPERTORIC — Du cran, que diable ! Tout n’est pas perdu.M.QUAILLON — Laissez, de grâce, un vieillard à son chagrin ! Respectez la souffrance que nulle raison ne pourra tarir.L’oeuvre de toute ma vie n’est que poussière et miasme.RAPERTORIC — Le mal est-il si grand ?L’instinct primitif a pris le dessus, soit.Mais Poulave regrettera peut-être son action.Il reviendra sans doute, le nez bas, le front repentant, tel un chien gavé d’ordures.(A part.) Voilà que je parle comme lui.M.QUAILLON — Ne gaspillez pas sur un misérable professeur, votre précieuse commisération.Entrevoyez-vous seulement la portée universelle de ma défaite ? 98 ANDRÉE MAILLET RAPERTORIC — Il vous reste d’autres élèves.Co-rentin, Miclaze, et cette andouille d’Igouille.M.QUAILLON — Ne parlez pas d’Igouille ! Je crains que chez lui, le ravage soit si grand, si horrible, que les conséquences ne s’en révèlent bientôt épouvantables.Igouille serait capable.du pire.RAPERTORIC — Une tempête dans une casserole.Reposez-vous sur moi.Je tâcherai de prévenir l’orage.M.QUAILLON — Inutile.De sinistres présages envahissent ma pensée.Le rideau tombe sur cette scène des plus représentatives du désespoir cosmique.Musi-qtie sombre. LE MEURTRE DTGOUILLE 99 ACTE III Décor : le jardin public.La lumière est blanche et crue.Tout est aussi blanc que possible.Poulave entre en courant comme un cerf poursuivi.Il regarde partout, pivote sur lui-même, Pair hagard, cherche à se cacher et ne trouve rien de mieux pour ce faire que le derrière d’un socle.Lyrelane entre aussitôt, revêtue d’une autre robe blanche d’aspect encore plus vestalique, manches longues et col montant.Poulave sort de sa cachette.SCÈNE PREMIÈRE Poulave et Lyrelane POULAVE, se jetant aux pieds de Lyrelane — Pitié ! Madame, sauvez-moi ! LYRELANE — Relève-toi, Poulave.Que puis-je faire pour toi ?POULAVE, se relevant — Un crime affreux vient de se perpétrer.On me croit coupable.On me poursuit ! On me pourchasse ! LYRELANE — Parle ! Parle vite ! 100 ANDRÉE MAILLET POULAVE — Après avoir goûté aux douceurs interdites, auprès d’Amilda-la-Caressante, je courus chez moi, pour y réunir quelques biens afin de les vendre à bon compte.Et cet argent, je le portai aussitôt chez la belle hétaïre pour payer les faveurs supplémentaires dont elle m’avait fait crédit.Lorsque j’entrai chez elle.O spectacle infernal ! Que vis-je ?LYRELANE — Que vis-tu donc ?POULAVE — La fille sur sa couche, égorgée, éven-trée, décousue de toutes parts et flottant presque sur un étang de sang et d’horreur.LYRELANE — Ô funeste caprice du sort ! POULAVE — La servante survenant mal à propos me surprit dans l’attitude effarée d’un oison qu’on emprisonne.Elle se mit à crier, à hurler, sans sursis, à hurler à la mort.Et je pus tout juste m’en sauver avant que les voisins n’accourent.Déclarer que l’on me soupçonne d’un pareil forfait serait peu dire.Tout m’accuse, tout me désigne.mon nom résonne dans toutes les rues et les ruelles de la ville, accouplé à celui d’assassin.Voilà.Je me mets à votre merci.Il se reflanque à genoux.LYRELANE — Haut les coeurs ! Debout, Poulave.POULAVE, se relevant — Aidez-moi ! LYRELANE — Pauvre garçon.ta cause sera difficile à plaider.indéniablement.Qui te croira ?POULAVE — Mais je suis innocent ! LYRELANE — Personne n’est innocent.POULAVE — Je n’ai pas tué Amilda-la-Caressante.LYRELANE — Qui donc alors.? LE MEURTRE DTGOU1LLE 101 POULAVE — C’est là tout le mystère de cette atroce circonstance.LYRELANE — Cherche.dans ta mémoire.POULAVE — Le sordide motif.Voilà ce qu’il faut trouver.LYRELANE — Ce serait facile, si tout le monde n’était, depuis hier, au courant de ton escapade.POULAVE — Hélas !.Que la foule est anonyme ! LYRELANE — Qui dira les méfaits de l’indiscrétion ?POULAVE — J’ai peur, je tremble.Je serai jugé, puni injustement.LYRELANE — Je vois poindre l’aurore d’une erreur judiciaire.POULAVE, derechef à genoux — A genoux, voyez, je me traîne à vos pieds, je baise l’ourlet de votre robe.Portez-moi secours.Protégez-moi, que diable ! Ne fus-je point l’un de vos admirateurs fervents ?LYRELANE — Remets-toi debout, Poulave.Fais face au redoutable futur.Prends le destin par les cornes.Tu as goûté aux plaisirs d’un homme, affronte aujourd’hui les peines qui échoient à un homme.POULAVE — Vous m’en donnerez le courage?LYRELANE — Oui, mon regard soutiendra ta faiblesse.SCÈNE // Les mêmes et M.Quaillon, Miclaze, Corentin, Igouille, Râpertoric et les deux soldats. 102 ANDRÉE MAILLET M.Quaillon et les autres font irruption sur la scène.Les deux soldats, épées au vent, toujours silencieux, sont au paroxysme de la gesticulation et de la mimique; ils se dépensent comme cent, vont et viennent d’un bout à l’autre de la scène et finalement ont l’air de cerner Poulave.M.QUAILLON, MICLAZE, CORENTIN, IGOUILLE et RAPERTORIC, criant — Sus ! — Au meurtre ! — Tuons-le ! — Misérable ! — C’est lui ! POULAVE — Grâce ! Je suis innocent ! M.QUAILLON — Tu l’étais encore hier matin.RAPERTORIC — Exprime-toi, petit monstre ! MICLAZE — Voici notre célèbre compagnon.CORENTIN — Celui qui nous écrasait de sa morgue.MICLAZE — La perfection des perfections ! CORENTIN — Le chouchou de M.Quaillon.RAPERTORIC — Qu’on le livre à la justice ! LYRELANE — Entendez-le d’abord.RAPERTORIC — Toi, Lyrelane ! Plaideras-tu pour lui ?LYRELANE — Non.Mais je veux qu’on l’écoute.POULAVE — Je suis tout à fait innocent.RAPERTORIC — On a trouvé dans la chambre funèbre, ton portefeuille rempli d’argent.Amilda n’aura pas voulu d’une somme aussi dérisoire et tu l’auras bassement occise. LE MEURTRE DTGOUILLE 103 POULAVE — Ce n’est pas vrai ! Amilda n’exigeait rien de plus que la somme trouvée.Las ! Elle ne l’aura même pas vue.M.QUAILLON — L: excès de vice brouille ta raison, malheureux enfant.Que fis-tu là ?POULAVE — Je suis innocent ! LYRELANE — Qu’il s’explique ! RAPERTORIC — Prendras-tu donc toujours sa part ?IGOUILLE — Elle aime aussi Poulave.Ils sont coupables tous les deux.POULAVE — Igouille, mon ami ! Qu’entends-je ?IGOUILLE — Tu ne te vautreras plus dans la luxure.POULAVE — Mon frère, Igouille! Tu ne crois pas.?IGOUILLE — Tu n’es qu’un vulgaire assassin.POULAVE — Igouille m’abandonne.Pis, il m’accuse.Je suis frappé jusque dans mes amitiés ! IGOUILLE — Notre amitié est défunte.Je ne te connais plus.M.QUAILLON — Igouille, modérez vos expressions.RAPERTORIC — Laissez.Continue, jeune homme.Qu’insinuais-tu tout à l’heure à propos de Lyre-lane et de Poulave ?LYRELANE — Mensonges ! IGOUILLE — Ils sont complices.La chose est claire.POULAVE — Gardez -vous madame ! On vous fait tort.¦ 104 ANDRÉE MAILLET MICLAZE — Rien ne nous étonne plus.CORENTIN — Igouille paraît sûr de ce qu’il avance.RAPERTORIC — Je ne contrôle plus ma rage ! LYRELANE — Bien aimé Rapertoric, n’en crois rien.Je n’adore que toi.POULAVE — Je suis innocent.IGOUILLE — Voyez comme ils se trémoussent dans leur angoisse sans remords.M.QUAILLON — Igouille, ne chargez pas tellement votre ancien camarade.IGOUILLE — Il paiera pour son crime.RAPERTORIC, aux soldats — Faites votre métier.M.QUAILLON — Mon coeur est transpercé, il défaille.POULAVE — Innocent, vous dis-je ! MICLAZE — C’est un aveu.CORENTIN — Tous les coupables sont innocents.IGOUILLE — Qu’on le torture ! M.QUAILLON — La loi.ne le requiert pas.LYRELANE — Rapertoric, je t’en conjure.RAPERTORIC — Ton tour viendra plus tard.M.QUAILLON — Qu’a-t-elle fait ?RAPERTORIC — Ne les avez-vous pas vus ensemble ?POULAVE, malmené par la soldatesqtie — Rencontre fortuite.LYRELANE — Simple coïncidence ! IGOUILLE — Absurde prétention ! RAPERTORIC — Je n’en suis pas dupe.POULAVE — Encore une fois, Igouille, crois à mon innocence. LE MEURTRE DTGOU1LLE 105 IGOUILLE — Jamais.Tu expieras ta trahison inepte.RAPERTORIC — Il expiera, j’en fais serment.M.QUAILLON — Ma raison vacille.MICLAZE ET CORENTIN — Sa raison vacille.IGOUILLE — Poulave a étranglé Amilda-la-Cares-sante, puis l’a éventrée.Qu’on le supplicie à son tour.LYRELANE — Ah ! Rapertoric, ne me traite pas ainsi ! RAPERTORIC — Vile créature ! Dissimulatrice exécrable ! M.QUAILLON — Que se passe-t-il ?IGOUILLE — Qu’on en finisse avec ce vieux dément.Il est coupable aussi.M.QUAILLON — Ah ! je vois clair à présent.L’assassin, le voici, c’est lui, c’est Igouille ! IGOUILLE — Il déraisonne ! Qu’on l’enferme.M.QUAILLON — Vermine ! Parasite insatiable ! Etre satanique réchauffé dans mon sein ! Voyez ! Voyez tous, les mains d’Igouille ruissellent encore du sang de sa victime.Ah ! Mon coeur s’atrophie ! Mes membres se paralysent ! Je meurs en désignant.IGOUILLE, se jetant sur lui — Taisez-vous, mon cher maître, vous êtes malade ! M.Quaillon, dans un sursaut suprême, sort un couteau de sa poche et le plante dans le coeur dTgouille, qui s’écroule et meurt.M.QUAILLON — Voici la récompense de ta félonie.M.Quaillon tombe à son tour et meurt aussi.MICLAZE — Nous sommes en plein drame. 106 ANDRÉE MAILLET CORENTIN — Il vient de se terminer.MICLAZE — Notre magister a rendu la justice avec son coupe-papier.CORENTIN — O tristesse ! Il ne coupera plus les pages des beaux livres d’études.RAPERTORIC, fouillant Igotiille — Voici le poignard criminel qui tua la malheureuse Amilda-la-Caressante.POULAVE — Je suis innocent.RAPERTORIC — .Et tu es libre.Soldats, laissez-le.Et vous, Miclaze et Corentin, emmenez quelque part votre camarade Poulave qui a connu les affres du condamné.CORENTIN — Nous voulons d’abord.MICLAZE, à tue-tête — .rendre les derniers honneurs.POULAVE — .à notre bon maître.POULAVE, MICLAZE et CORENTIN — Versons nos pleurs en signe d’hommage.RAPERTORIC — Lyrelane ! LYRELANE — Rapertoric ! Les deux soldats montrent des signes d’allégresse et se )ettent dans les bras l’un de l’autre tandis qti-e Lyrelane se précipite dans les bras tendus de Rapertoric.Miclaze et Corentin ont un genou en terre.Poulave est debout, une main au ciel et l’autre pointant tm doigt vindicatif vers la dépouille de l’immonde Igouille.MICLAZE et CORENTIN — Monsieur Quaillon ! LE MEURTRE DTGOUILLE 107 Monsieur Quaillon ! Magister emeritus ! Doctor su-premus ! Amicus ultimus ! RAPERTORIC — Hé! Lyrelane ! Tu es blanche comme une épousée ! LYRELANE, montrant sa main gauche — Raperto-ric, je n’en ai pas l’anneau symbolique.RAPERTORIC — Vous l’aurez donc, ma chère, vous l’aurez donc ! POULAVE — Peuple ! pleure la mort tragique de l’excellent monsieur Quaillon, vengeur d’une fille perdue.Mais que le nom d’Igouille, félon de l’amitié, soit à jamais honni dans la société.Le rideau tombe stir cette vtie d’ensemble de la société.Tous les personnages gardent leur posture.Luis, dans un tonnerre d’ap-plaiidissements qui doit venir du public, le rideau se lève.Corentin et MiclaZe portent le corps de M.Quaillon.Suit Poidave, les mains derrière le dos, le front bas et pensif.Derrière lui, les deux soldats portent le corps de l’infect Igouille.Enfin viennent Rapertoric et Lyrelane, tendrement unis par la main et se regardant dans les yeux.Le cortège s’ébranle et, traversant lentement la scène, disparaît dans les cotdisses.Musique de scène : tendre, si possible.FIN Commencé le 10 février 1947, à Paris.Terminé le 18 avril 1951, à Montréal. JACQUES PERRON LA SORTIE THÉÂTRE (supplément à Tante Élize) à Andrée Ho bd en JACQUES PERRON — Membre d’une bonne famille du comté de Maskinongé, est né à Louiseville en 1921.A étudié à Trois-Rivières, à Montréal et à Québec.Capitaine dans l’armée, a visité le Canada.N’est jamais allé en France.Médecin à Rivière-Madeleine, puis à Ville Jacques-Cartier.A écrit L’Ogre, La Barbe de François Hertel, Le Dodu, Le Licou, Tante Élise, Le Cheval de Don Juan, Les Grands Soleils, La Tête du Roi, Cotnoir, Contes du pays incertain, et Contes Anglais. SCÈNE PREMIÈRE La scène est sans fenêtre, avec télévision, aquarium et volière.En fait de meubles : le fauteuil du mari, un divan pour la femme et Vami.Uami quitte le fauteuil et va sur le divan.Le mari entre, pantoufles et robe de chambre, suivi de la femme qiii lui passe un foulard autour du cou et le noue.LA FEMME — Quel temps fait-il, chéri ?LE MARI — Bonjour, Armand.L’AMI — Bonjour.LE MARI — Quel temps ?Tiens ! c’est curieux, ça : j’ai oublié.Un temps bien ordinaire, sans doute.Mais en Floride, pas un nuage; le jour grésille, la nuit s’évente sous les palmes.L’AMI — Ah oui ?LE MARI —Oui, nous avons reçu une carte du patron.LA FEMME — Je vais chercher ton journal, chéri.Elle sort.Le mari s’installe dans son fauteuil.LE MARI, sans beaucoup d’enthousiasme — Moi, ma Floride, elle est ici.Et la tienne, Armand, toujours dans la mort ?L’AMI — Pardon : dans l’idée que s’en font les gens en bonne santé.¦ 112 JACQUES PERRON LE MARI — Oui, oui, je me souviens.L’AMI — Mais, ces temps-ci, elle ne darde guère.Les millionnaires sont devenus avares de leur vie; ils l’usent jusqu’à la corde avant de la rendre.Les gueux s’imaginent qu’ils vont en faire autant.Ma Floride est loin.L’assurance ne se vend pas.Je passe par des mois sibériens.LA FEMME, revenant avec le journal — Un typhon à Formose.L’AMI — A Formose ! Eh bien, c’est un autre cataclysme gaspillé.LA FEMME, continuant sa lecture — Le train happe une charrette à Nicolet.L’AMI — Je parie que le charretier s’en est tiré.LA FEMME — Oui, c’est le cheval qui est mort.L’AMI — Avec des nouvelles pareilles les gens finiront par se croire immortels.Les affaires périclitent, la religion aussi.Parle-t-on au moins du cancer ?LE MARI, qui a maintenant le journal — Non.L’ami lève les bras au ciel et se replie dans le silence.LA FEMME — Dis, Auguste : tu ne me sortirais pas, ce soir ?LE MARI — Par le temps qu’il fait ! Tu aurais dû me prévenir.LA FEMME — Tu m’as dit que tu ne savais pas quel temps il faisait ! LE MARI — Justement, si tu m’avais prévenu, j’y aurais prêté attention.LA FEMME — Je sais : il aurait plu.Auguste, je te demande si peu souvent de sortir ! LA SORTIE 113 LE MARI — Mais où irions-nous, chérie ?LA FEMME — Au cinéma, n’importe où.LE MARI — Je ne me sens pas bien.LA FEMME — Tu te sentiras mieux au grand air, dans la rue, avec moi à tes côtés, trottinant.LE MARI — Je voudrais, mais je ne pourrai pas.LA FEMME — Quand ce n’est pas une raison, c’est une autre; quand tu veux, tu ne peux pas, et quand tu peux, tu ne veux plus.Pourquoi ne m’enfermes-tu pas dans la volière avec la perruche ?ou dans l’aquarium avec les poissons ?LE MARI — Je me sens mal, vraiment très mal.L’écran se brouille, des flammes.Le titre : LA SORTIE.Puis les deux battants d’une porte se ferment sur cet enfer et l’on se retrouve dans l’ambiance calme, intime de la pièce étanche, de la Floride conjugale, avec sa perruche, ses poissons, son palmier, mais sans les personnages.On annonce là-dessus la distribution.Un poisson rouge nagera parmi les lettres.L’annonce finie, l’eau se brouille, le poisson disparaît, et l’on aperçoit les trois personnages figés, l’un de souffrance, la main sur le coeur, les detix autres d’attention à cette crise.Les sueurs froides du mari montrent clairement que celle-ci n’est pas feinte.Enfin l’eau retroiive sa transparence, le poisson reparaît. 114 JACQUES PERRON SCÈNE II LE MARI, laissant retomber sa main, encore hagard, à sa femme tout près de lui — Donne à manger au poisson rouge.LA FEMME — Te sens-tu mieux, chéri ?LE MARI — Oui, beaucoup mieux.Il était temps : je n’en pouvais plus.LA FEMME — Qu’est -ce que tu as eu ?LE MARI — Je ne sais pas.Mais c’est fini, c’est fini ! (Son visage s’illumine.Il regarde autour de lui et dit : ) Ma Floride ! LA FEMME, se jetant à ses genoux et lui baisant la main — Chéri ! LE MARI — Est-ce le soulagement de ne pas mourir ou le bonheur de vivre ?En tout cas il y a des compensations au désagrément éprouvé.(L’attitude de sa femme en est une.Elle n’est pas cependant sans agacer l’ami.) Tu vois cette main, servante discrète que je sens à peine et qui m’obéit, qui ploie le doigt et le redresse à mon gré, dont la paume me rappelle la tienne (et c’est celle-là qu’il baise) : eh bien, tout à l’heure, c’était une griffe de fer rouge qui me pendait de l’épaule.Manchot de l’enfer, je devais être épouvantable à voir ! LA FEMME — Non, tu semblais plutôt épouvanté.LE MARI — J’ai eu peur, c’est vrai.LA FEMME — Mais qu’est-ce que tu as eu ?LE MARI — Je ne sais pas.Le poisson rouge avait disparu; l’eau restait seule, glauque, brouillée, impé- LA SORTIE 115 nétrable.Peut-être avait-il sauté de l’aquarium ?Il était en perdition; j’ai ressenti sa détresse.L’AMI — Tu divagues ! LA FEMME — Il n’est rien arrivé de tel.LE MARI — Alors c’était mon coeur, mon coeur arraché de ma poitrine au bout de la griffe de fer; et derrière moi, les portes de l’enfer venaient de s’ouvrir.Quelle affreuse minute ! Puis les portes se sont refermées, ma main gauche est redevenue une main comme l’autre et j’ai aperçu le poisson rouge qui nageait dans son élément, heureux comme un poisson dans l’eau.Donne-lui à manger; il l’a bien mérité.LA FEMME, qui a remarqué Vagacement de l’ami, trop heureuse d’un prétexte de se dégager — Où sont les grains ?LE MARI — Dans la cuisine.Apporte-moi en même temps un verre d’eau froide.La femme sort.SCÈNE III L’AMI — Dis : cela t’arrive-t-il souvent ?LE MARI — C’est la deuxième fois.L’AMI — Tu devrais consulter un médecin.LE MARI — Pourquoi ?L’AMI — Pour faire comme tout le monde et rassurer ton entourage, par politesse.LE MARI — Comme si l’on guérissait les maladies par une cérémonie ! L’AMI — On ne les guérit pas, on les conjure; cela suffit; il en a toujours été ainsi. 116 JACQUES PERRON LE MARI — Je ne savais pas.L’AMI — Tu aurais pu te renseigner ! Mais je vais t’expliquer : après la conjuration tu te mets à parler, tu causes, tu causes.LE MARI — Je cause.Pourquoi ?L’AMI — Ta maladie a été transformée; elle est devenue une mine de paroles, un mal pour un mot.LE MARI — Un mal pour un mot ?L’AMI — Oui, et tu parles avec autorisation; les pires calembours te sont permis.Sans la maladie, bien des gens seraient muets.LE MARI — Merci pour moi : j’ai déjà trop divagué.L’AMI — Comment te sens-tu ?LE MARI — J’ ai la bouche un peu sèche, c’est tout.L’AMI — Tu as trop transpiré ! Quand tu auras bu, le goût de parler te reviendra.Tu suivras mon conseil.Les médecins ne sont pas seulement des sorciers; ils enseignent l’amplification du sujet, ce sont des rhé-toriciens.Laisse-moi te faire un aveu : si je n’avais pas été si paresseux, je ne vendrais pas de l’assurance, non ! Au lieu de m’esquinter, c’est moi qui ferais parler le client, bien assis, bien gras et ne l’écoutant pas trop; oui, je serais médecin.La femme revient.LA FEMME — Voici ton eau, chéri; maintenant je vais chercher les grains.Elle sort.LE MARI — Médecin, toi i Vendre le paradis ou vendre de l’assurance, c’est du pareil au même : je te voyais curé dans le grand sermon de la mort. LA SORTIE 117 L’AMI — Mon cher, le siècle a changé : l’homme est moins hasardeux, ses économies.Oui, ses économies, ma Floride à moi.ses économies, il les place près de lui; son salut, il le cherche ici-bas; l’au-delà, c’est le dehors de sa peau; il ne s’en éloigne guère et la maladie le ramène en deçà, au chaud des tripes, dans son petit ciel portatif dont, moyennant finances, le bon docteur lui explique tous les gargouillements, ah, douce musique ! LE MARI — Il faudrait quand même que tu inspires confiance.L’AMI — C’est la maladie justement qui déguise le médecin aux yeux de son patient et d’un loup, s’il le fallait, lui ferait voir un mouton.Tu n’aurais pas confiance en moi ?LE MARI — Non, décidément pas ! L’AMI — Tu n’es peut-être pas très malade, non, pas très malade.Ta crise, quand même, tu l’as eue au bon moment : tu ne voulais pas sortir.Evidemment les sueurs froides semblaient sincères, mais sait-on jamais : tu as peut-être le génie de la transpiration ?LE MARI — Et mon mal ?L’AMI — Je n’en ai rien ressenti.LE MARI — Bon, j’irai voir le médecin : il me croira, lui ! Il me donnera même des dragées à croquer en cas de crise.L’AMI — Des dragées que tu garderas précieusement dans ton porte-monnaie.LE MARI — Autrefois, c’étaient des gris-gris.L’AMI — Maintenant, ce sont des dragées.Les remèdes passent mais les médecins restent. 118 JACQUES FERRON LE MARI — Et les malades ?L’AMI — Il leur arrive parfois de mourir, faut bien ! autrement on ne les prendrait pas au sérieux.L’ami regarde le mari avec attention.LE MARI — Qu’as-tu à me regarder ainsi ?L’AMI — Eh, mon gaillard, se pourrait-il que tu sois mûr ?Ma foi, oui.LE MARI — Qu’y a-t-il ?L’AMI — Auguste, c’est le moment ou jamais de t’assurer.LE MARI — Ah oui ?L’AMI — Ta femme, Auguste.LE MARI — Oui, Armand.L’AMI — Que lui laisserais-tu à part la perruche, le poisson rouge et le palmier ?LE MARÏ —Mon Dieu, pas grand’chose.L’AMI — Quel âge as-tu ?LE MARI — Quarante-trois ans.L’AMI, consultant ses tables — Quarante-trois ans, voyons voir.LE MARI, se levant et venant lui taper sur l’épaule — Docteur ! L’AMI — Hein ?LE MARI — Docteur, rassurez-moi plutôt.L’AMI — La prime serait de.LE MARI — Docteur, je ne veux pas penser à la mort; donnez-moi des dragées.L’AMI — La mort, c’est facile à oublier : pense au plaisir de voir, contre un petit montant, une riche compagnie, anglaise par surcroît, cracher la forte somme. LA SORTIE 119 LE MARI — Non, donnez-moi des dragées.L’AMI — Bon, les voici.LE MARI, dans son fauteuil — Armand, sais-tu ?Je suis allé voir le médecin.L’AMI — Ah oui ?LE MARI —Oui, comme tu me l’avais conseillé, pour faire comme tout le monde.Il m’a donné des dragées.Je les garde précieusement.L’AMI — Dans ton porte-monnaie ?LE MARI — Oui, dans mon porte-monnaie.Cela m’a coûté beaucoup moins cher qu’une prime d’assurance.L’AMI — Tant mieux ! Pourvu que tu n’avales pas ta monnaie en cas de crise.LE MARI — Ou que je ne donne la dragée en pourboire à la serveuse du restaurant, le midi ! Elle croirait que je veux l’empoisonner.Quelle réputation je me ferais ! L’AMI — Tu te trompes : la serveuse penserait simplement que tu es malade et te servirait mieux : les femmes sont si soigneuses ! Son attention pour toi serait accrue; plus tu semblerais fatigué, plus elle te guetterait : une crise d’homme, ce n’est pas à manquer.LE MARI — Je serais devenu un infirme.L’AMI — Au contraire, tes dragées équivaudraient aux propositions obscènes que tu ne lui as pas encore faites.L’infirme, c’était le monsieur qui ne demandait pas de coucher avec elle.LE MARI — Les serveuses préfèrent qu’on leur laisse la paix. 120 JACQUES PERRON LA FEMME, dans les coulisses — Je ne les trouve pas, les grains.L’AMI — Officiellement, oui, bien sûr, car elles ont comme les gouvernements une pensée officielle.Mais peut-on se fier aux communiqués gouvernementaux ?Officiellement, on pense tout habillé.Officieusement, c’est différent.LA FEMME, survenant — Non, je ne les trouve pas.LE MARI — Ils sont avec le poivre.LA FEMME — Avec le poivre ?LE MARI — Oui, avec le poivre.(Elle sort.) Tu as peut-être raison, mais que veux-tu ?Je suis trop vieux pour entreprendre des pourparlers secrets avec une serveuse.L’AMI — Au fond, tu la dédaignes.LE MARI — Le midi, j’ai surtout faim.L’AMI — Elle te pardonnera, désormais, à cause de tes dragées.Elle sait bien, cette fille, que la mort est encore plus obscène que l’amour.LE MARI — Pardon, on meurt seul et sans les femmes.L’AMI — Crois-tu ?Les femmes au fond ne recherchent que les morts.Elles aiment les hommes pour les embaumer.Un mort dans leurs bras, sait-ojn jamais ?c’est le passage de la vie de lui en elles.LE MARI — Il y a peut-être des morts improductifs.L’AMI — Oui, sans doute : ceux qui ont trop fait l’amour durant leur vie, et les épileptiques.(Il rit.) Sommes-nous bêtes un peu de parler ainsi pour ne rien dire ! Et pourquoi ?Parce que Monsieur, ennuyé d’avoir à sortir, ce soir, avec sa femme, a eu LA SORTIE 121 une crampe à l’estomac ! Une crampe réussie : c’est entendu, il dînera à la maison avec le poisson rouge et la perruche, sous le palmier, dans sa Floride conjugale, avec son épouse et son très-cher ami.La femme revient.SCÈNE IV LA FEMME — Tu aimes trop le poivre, chéri : l’armoire en est encombrée : poivre rouge, poivre blanc, poivre noir.Et il y en a peut-être du jaune et du bleu.L’AMI — Le poivre remonte le moral et rend amoureux.LA FEMME, surprise — Amoureux ?LE MARI — Oui, je me prépare à te tromper.LA FEMME — En attendant, au milieu de tout ce poivre, je ne trouve pas les grains du poisson.LE MARI, se lève — Si nous avions un enfant, tu ne trouverais pas le lait parmi les bouteilles de Ouiski.C’est moi qui devrais lui donner le biberon ! LA FEMME — Oui, je pense.LE MARI — Je les trouverai bien, moi, ces grains.L’AMI — A-t-il vraiment besoin de manger, ce poisson ?LE MARI — Besoin ?J’ignore.Il mange par plaisir et n’est jamais rassasié.LA FEMME — Chéri, tu ne devrais pas bouger.LE MARI — Vous verrez comme il sera content. 122 JACQUES FERRON SCÈNE V L’AMI, embrassant la femme et lui donnant un baiser dans le cou — Je t’aime.LA FEMME — Armand, tu n’es pas raisonnable ! L’AMI — Embrasse-moi sur les lèvres.LA FEMME — Non, je n’en ai pas le goût.Elle se dégage, puis se ravise et le lui donne, rachetant son hésitation par une telle insistance que c’est l’ami qui doit mettre fin au baiser.L’AMI — Quand tu en as le goût, tu ne fais pas mieux.LA FEMME — Es-tu bien sûr de m’aimer, Armand ?L’AMI — Plus que jamais.LA FEMME — Et si.si Auguste mourait ?L’AMI — Cela ne changerait pas grand’chose.LA FEMME — Tu hériterais de sa provision de poivre.L’AMI — Crois-tu que j’en aie besoin ?.Pourquoi ris-tu ?LA FEMME — Si tu prenais sa place, je me demande à qui je donnerais la tienne.Auguste, veux-tu que j’aille t’aider à chercher ?LE MARI, dans les coulisses — Non, je les ai.LA FEMME — Donnerais-tu le biberon à l’enfant ?L’AMI — Non.LA FEMME — Tu es un homme, toi ! Elle l’embrasse, le mari revient.LA FEMME — C’est une tache de graisse.Chéri, il faudrait que tu le maries, ton ami. LA SORTIE 123 LE MARI — Parce qu’il a une tache de graisse sur son complet ?Dans ce cas je lui chercherai une femme qui ne soit pas de ta couleur : regarde le mien.LA FEMME — Chéri, tu es si négligent ! LE MARI — Les grains étaient à leur place habituelle.(Noiirrissant le poisson.) Venez voir : ne dirait-on pas que c’est de la joie que je sème sur l’eau ?L’AMI — Tu es biblique, mon cher.LA FEMME — Assieds-toi, chéri, maintenant.Ce poisson t’énerve.Il est content de manger, et puis quoi ?Il n’a rien rien d’autre à faire.Il ne te connaît même pas.LE MARI — Mais il croit en Dieu.LA FEMME — Bon, si tu veux.Assieds-toi.L’AMI — Imagine-toi que ton fauteuil est un nuage et que tu planes au-dessus du désert de Sinaï.LA FEMME, à l’ami — Sinaï, toi-même ! (Au mari.) Tu m’as fait peur, tu sais.Excuse-moi : je n’aurais pas dû te demander de me sortir.Cela t’a fait bien mal ?LE MARI — Oui.LA FEMME — Et c’est la deuxième fois ?Veux-tu que je fasse venir un médecin ?LE MARI — J’en ai déjà vu un.Il m’a dit que ce n’était pas grave.LA FEMME — Ah, tu me rassures ! LE MARI — Mais il m’a conseillé de prendre une assurance-vie.LA FEMME — Cela serait plus prudent, je pense.L’AMI — La première fois, il y a longtemps ? 124 JACQUES FERRON LE MARI — Non, le mois dernier, le jour de ton anniversaire.L’AMI — Après le souper ?LE MARI — Oui.Elle t’avait offert son bras, vous riiez, je vous suivais.L’AMI — Je me souviens.Quand nous fûmes arrivés ici, je me suis retourné, tu étais arrêté dans l’embrasure de la porte, les yeux grands, le nez pincé; tu regardais ailleurs, par-dessus nous, très loin.J’avais pensé alors que tu pouvais être jaloux.LA FEMME — Jaloux, toi, chéri ?LE MARI — Non, je souffrais tout simplement, sans savoir pourquoi ni comment.Cela dura d’ailleurs un seul instant.L’AMI — Je me suis bien rendu compte que j’avais eu une idée folle.Je l’avais oubliée.Oublier ! (Regardant sa montre.) Oh, là, là ! Fernande à qui j’avais promis de téléphoner ! Si vous saviez les dents, les griffes qu’elle a ! Avec elle il n’y a pas à se tromper : la jalousie, ça existe.LA FEMME — Tu lui feras mes amitiés.L’ami sort.SCÈNE VI LE MARI — Fernande ?Je croyais que c’était Marguerite.LA FEMME — Marguerite, c’est fini depuis longtemps, une semaine au moins.Elle était beaucoup trop bien pour lui, tandis que cette Fernande.Il ne vaut pas cher, tu sais, ton ami. LA SORTIE 125 LE MARI — Non ?LA FEMME — Non.Pourtant on dirait parfois qu’il t’en impose.LE MARI — Il peut m’étonner, sa vie est tellement différente de la mienne, mais m’en imposer, je ne crois pas : il m’est trop familier.LA FEMME — Justement, c’est ça qui me fâche : qu’il soit si familier avec un homme de ta qualité, lui, ce coureur, ce fainéant.LE MARI — On ne choisit pas ses amis; il y a tant de monde dans une ville comme Montréal qu’on n’en finirait jamais de les choisir.On les prend comme ils viennent.Celui-ci s’est attaché à nous; je ne pouvais pas l’en empêcher.Il ne t’ennuie pas trop ?LA FEMME — Je m’accommoderai toujours de tes amis, chéri.LE MARI — Il t’ennuie tant que ça ! LA FEMME — Non, il m’amuse au fond.Il parle beaucoup.Je l’écoute, parfois je lui réponds; le temps passe et tu me reviens.Il m’aide à t’attendre.LE MARI — Je trouve qu’il parle bien.LA FEMME — Oui, mais c’est toujours sur un fond vulgaire.Il est intelligent, mais il n’a pas d’âme.Vous n’êtes pas de même race.Toi, même lorsque tu te tais, tu es distingué.Je t’admire, tu sais.Pourquoi m’as-tu fait peur ?Ne recommence pas.Dis que tu ne recommenceras pas.LE MARI — Je te le promets.LA FEMME — As-tu choisi un bon médecin ?LE MARI — Oui, je crois.Enfin j’ai confiance en lui. 126 JACQUES FERRON LA FEMME — La confiance, c’est le principal.Moi, de mon côté je ne te tourmenterai plus.LE MARI — Un petit caprice par-ci, par-là, c’est bien normal.LA FEMME — Ce n’était pas un caprice : je voulais sortir avec toi parce que je t’aime.Une femme pense toujours à se montrer avec son amoureux.Je m’étais fait une robe.LE MARI — Ah ! LA FEMME — Oui.Elle me va bien, tu verras.Je vais la mettre pour toi, pour toi seul.Tu veux ?LE MARI — Oui, je veux, si ça te fait plaisir.LA FEMME — Chéri, ce n’est pas mon plaisir que je recherche, c’est le tien.LE MARI — Tu es gentille.Oui, fais-moi le plaisir d’aller mettre cette robe.LA FEMME —Il se peut que je me trompe, il se peut qu’elle ne soit pas si belle que je pense.Si elle te déplaisait, tu me le diras, n’est-ce pas ?LE MARI — Oui, je te le promets.LA FEMME — Nous passerons une merveilleuse soirée, tous les deux ensemble.LE MARI —Oui.La femme sort.SCÈNE VII Le mari se lève, va de la perruche au palmier, inspecte les lieux. ¦ LA SORTIE 127 LE MARI — On dirait la cabine d’un sous-marin en plongée.(Il allume la télévision.) Périscope, qu’y a-t-il à la surface ?(Sur Vécran, des chevaux fuient.) Des chevaux galopent au-devant de l’eau.Pourquoi ne se transforment-ils pas en cachalots ?Il est difficile de changer d’habitude.Ils se disent sans doute qu’ils veulent rester fidèles à leurs ancêtres.Ah, vous serez bien avancés, patriotes-chevaux, quand le déluge vous aura rejoints ! (Il éteint la télévision.) L’avenir est à la plongée, aux sous-marins, aux cétacées.Et l’on peut aussi creuser la terre.On réduit les dimensions du living-room, sans en changer les proportions, cela donne un cercueil, et l’on continue de voyager dans la mort comme dans la vie, sans déranger personne.La terre tourne, on ne s’ennuie pas; on fait le tour du monde comme des cosmonautes oubliés.On ne peut plus s’arrêter.Pourquoi d’ailleurs arrêterait-on ?Où débarquer ?Personne ne vous attend.Alors on continue de tourner.C’est sans doute cela une vie éternelle.Ma pauvre perruche, dire que je t’ai aimée ! Et toi, poisson, que deviendras-tu dans ton désert mouillé sans un Dieu pour faire tomber la manne ?Et toi, palmier, comment pourras-tu regagner la Floride sur ton pied-bot ?La Floride, 1 air libre, le vent; la vraie Floride qui est aux vedettes, aux impudiques, aux impudents, aux millionnaires.La mienne, c’était une attrape, les tropiques dans un living-room, le living-room dans un cercueil.Je n’ai jamais été qu’un pauvre homme.J’ai compté l’argent des autres.On m’a félicité : j’étais un caissier remarquable.Moyennant salaire, j’ai pu m’enterrer.Ah, . 128 JACQUES FERRON je voudrais être cheval et mourir dans une fuite désespérée ! J’ai vécu comme un mort; le goût de vivre me vient trop tard.En route, cosmonaute !.Et la femme dans une jolie robe ?Et le très-cher ami qui téléphone à une Fernande qui s’appelait hier Marguerite, qui demain pourra s’appeler Brigitte, et dont tous les noms sont les alias d’un même alibi ?Que leur dirai-je, à la femme et au très-cher ami ?J’ai travaillé toute une vie pour recevoir une carte postale de mon patron tout nu au bord de la mer.Je leur dirai : "Continuez, ce n’est pas de votre faute, j’étais un cocu de naissance.” (Il a repris place dans son faii-teuil.Un silence, il ajotite :) Ils sont quand même gentils, les cocus.L’ami revient.SCÈNE VIII L’AMI — Ce qu’elle admet le moins facilement, c’est que je sois sans le sou.Je la comprends : quelle vulgarité ! Tu connais la chanson : "Un homme sans argent est un corps sans âme.” LE MARI — Armand, j’ai changé d’idée.L’AMI — Tu veux dire que.LE MARI — Je prendrai une assurance-vie.L’AMI — Non, pas aujourd’hui; une autre fois.Ça me répugne.Il approche quand même ses paperasses d’assureur. LA SORTIE 129 LE MARI — J’ai employé toute ma vie à gagner de l’argent.Pourquoi ne pas monnayer ma mort ?L’AMI — Non, tu m’en demandes trop.Remarque que je n’y crois pas, à ta mort.Mais toi, tu semblés y croire.LE MARI — La vie n’est qu’un sursis.L’AMI — Il y a sursis et sursis.Tout dépend du temps que tu t’accordes.Vingt ans ?LE MARI — Vingt ans, c’est une éternité.L’AMI — Tu vois : nous ne sommes pas d’accord.Auguste, n’insiste pas : à moins de vingt ans je ne t’assure pas.Il rédige quand même.LE MARI — Il ne me reste que des jours.Chaque nuit dorénavant m’apportera l’angoisse.C’en est fini du bon sommeil.Je suis à la merci de la prochaine attaque.L’AMI — Tu ne changeras pas : toujours emphatique.Et pas bête au fond : un vrai jouisseur.Après tout, c’est la mort qui donne son goût à la vie.Fine gueule, va ! Tu te dégustes.Mourir, toi ?Voyons ! Tu commences à savoir vivre.LE MARI — Tu me sers là, mon pauvre ami, un communiqué officiel, mais officieusement, tu devrais le savoir, le savoir-vivre annonce toujours le savoir-mou-rir.L’AMI — Bon, puisque ça t’amuse; meurs, Auguste !.Auparavant signe donc ici.LE MARI, signant — La vie est divisible.L’AMI — Oui, bien sûr.LE MARI — La mienne reste entière. J30 JACQUES PERRON L’AMI, reprenant les formules — C’est ça que je te répète.LE MARI — Au dixième, au quart, à la moitié, mourir, passe encore, mais tout d’un bloc, au milieu de symboles dérisoires, sans enfant, sans oeuvre, sans postérité, sous les tropiques en plein hiver, tropiques précaires et futiles, à la merci d’un accident de chauffage, mourir ainsi, c’est affreux.L’AMI — Alors tu ferais mieux de ne pas mourir.Signe encore ici.LE MARI, signant — Je n’y suis pour rien, c’est ça l’horreur.L’AMI — A quelle banque fais-tu affaire, Auguste ?LE MARI — À la banque de l’Industrie.Je me demande, dans les circonstances, s’il ne serait pas plus doux de se suicider.L’AMI — Non, les assurances ne payeraient pas.Et je viens de t’assurer.Tu n’as plus qu’à signer ce chèque.LE MARI, signant — Je suis malade depuis très longtemps.Tu m’a toujours vu malade.L’AMI — On a chacun sa façon de se bien porter.Pour moi tu es en bonne santé.Et je n’ai pas craint de l’écrire : "le proposant est en excellence santé”.Je ne pouvais pas noter tes jérémiades; tu aurais payé une surprime.LE MARI — Et l’attaque que je viens d’avoir, là, devant toi ?L’AMI — Une crampe, que sais-je ?Une colique ? LA SORTIE 131 LE MARI — Tu as toujours cherché à me diminuer; une crampe, une colique, quand je viens d’avoir une crise d’angine.L’AMI — En es-tu bien sûr ?LE MARI — J’en suis sûr.L’AMI — Alors soigne-toi.Je ne tiens pas à être l’ami de Damoclès : L’épée pourrait me tomber sur la tête.LE MARI — Je ne m’inquiète pas pour toi.L’AMI — Ah non ! Et mon emploi ?Je le perdrais.Je viens de t’assurer, Auguste, ne l’oublie pas.Je l’ai fait de bonne foi.Que vient faire cette crise d’angine quand tous les papiers sont signés ?Aurais-tu voulu me tromper ?Non, je ne peux pas croire.Auguste, tu t’amuses.LE MARI — Oui, très-cher ami, je m’amuse.Il se lève et s’apprête à sortir.L’AMI — Où vas-tu ainsi ?LE MARI — M’habiller.Ma femme a le goût de sortir, ce soir.Il faut bien que je l’accompagne.L’AMI — Un caprice dont elle pourrait bien se passer.LE MARI — Je n’en suis pas sûr : une robe neuve n’attend pas.Et puis le grand air me fera du bien.Cette pièce est trop étanche; on y étouffe.Le mari sort. 132 JACQUES PERRON SCÈNE IX L’AMI, marchant de long en large — L’animal !.L’animal ! LA FEMME, survenant dans sa robe de soirée — Armand ! Qu’est-ce qui ne va pas ?L’AMI — Il y a que ça allait trop bien.(Eïû montrant le clqèque) Regarde : de quoi se payer la tournée des grands ducs en attendant pour vous, madame, un héritage substantiel; les plaisirs d’une soirée sur un fond de certitude, quelques bons moments, un avenir assuré.Ç’aurait été la première fois que nous aurions sorti ainsi.Eh bien, Monsieur votre mari a décidé de vous accompagner.Il s’y prépare.C’est moi qui resterai avec le poisson rouge et la perruche.LA FEMME — Jaloux ?L’AMI — Non, contrarié.LA FEMME — Ne te tourne pas les sangs ainsi; tu n’es pas un enfant.L’AMI — De quoi aurais-je l’air, puisque c’est lui qui semblera ton amant ?LA FEMME — Pourquoi pas ?Au point où il en est, il peut bien s’accorder quelques petites satisfactions.L’AMI — Non ! LA FEMME — Voyons, Armand ! Sois raisonnable.L’AMI — Non, je ne veux pas.Autrement il serait toujours entre nous.Regarde-moi, toi.Garce ! LA FEMME — Tu vas vite ! Tu anticipes même un peu trop : quel avenir tu me découvres ! L’AMI — Avoue ! LA FEMME — Qu’est-ce que tu veux que j’avoue ? LA SORTIE 133 L’AMI — La vérité; je la vois dans tes yeux.LA FEMME — Pourquoi te l’avouer puisque je te la montre ?L’AMI — Tu as raison.Il est quand même malsain, ce désir.LA FEMME — Regardez-moi donc ce moraliste ! Quel désir ?L’AMI — Tu penses que je ne le vois pas ?LA FEMME — Eh bien, dis-le ! L’AMI — Que monsieur reprenne sa crise, mais cette fois à fond, jusqu’au bout, entre tes bras.LA FEMME — Tu es fou ! L’AMI — Non, je ne suis pas fou.LA FEMME — Alors, tu penses.Imbécile ! Oui, imbécile ! Parce que, moi, je n’y avais pas pensé.Tu m’en auras donné l’idée.Eh, je ne dis pas non.Toi, Armand, serais-tu capable d’en faire autant ?L’AMI — Voilà ! Voilà ! LA FEMME — Pauvre idiot ! Me prends-tu pour une mante religieuse ?L’AMI — Non, pour une femme.LA FEMME — La belle théorie ! L’AMI — La triste réalité ! LA FEMME — Le mâle paré comme une vieille coquette qui se croit si précieux qu’il ne se donne pas sans crainte de se perdre.L’AMI — La femelle humiliée par l’amour et qui, pour se venger, mord à la tête.LA FEMME — Tu as la tête dure comme une roche; je ne tiens pas à me casser les dents.Mon pauvre 134 JACQUES FERRON ami, tu ne travailles pas assez.Tu as le temps de penser et ça ne te va pas : tu divagues.L’AMI — Tu es toute frémissante.LA FEMME — Je suis simplement heureuse de te savoir jaloux.Tu m’aimes donc !.Réponds, tête de roche ! L’AMI — Oui, je t’aime.LA FEMME — Mon pauvre chéri ! L’AMI — Je t’aime, mais je déteste les femmes.LA FEMME — C’est gentil, ce que tu me dis-là.Je te répondrai de même : je t’aime, mais je déteste les hommes.Ils s’embrassent.L’AMI — Elle est belle, ta robe.LA FEMME — Tu trouves ?L’AMI — Elle me plaît du moins.LA FEMME, sans enthousiasme — C’est le principal.Tu n’aurais pas dû l’assurer.L’AMI — L’occasion, l’herbe tendre.Et j’avais besoin d’argent.LA FEMME — Tu as toujours eu besoin d’argent.Est-ce que je t’en ai déjà refusé ?L’AMI — Il m’a demandé de l’assurer, je n’y tenais pas tellement.J’ai résisté, il a insisté, alors.Après tout, Auguste est mon ami et je me devais aussi de penser à ton avenir.LA FEMME — D’autant plus que cet avenir, tu le partageras, n’est-ce pas ?L’AMI — Oui, bien sûr.LA FEMME — Tu as eu tort quand même. > LA SORTIE 133 L’AMI — Auguste a toujours été économe, parcimonieux même.Il était normal, après la crise qu’il a eue, qu’il pensât à monnayer sa mort.LA FEMME — Je vais peut-être te décevoir, Armand : Auguste ne mourra pas.L’AMI — Qu’en sais-tu ?LA FEMME — L’honnêteté l’en empêchera.L’AMI — Elle ne l’a pas empêché d’être malade.LA FEMME — Lui, recevoir plus qu’il n’a donné ?Tu ne connais pas ton ami, Armand : il ne pourra pas.L’AMI — La mort, ça change un homme.LA FEMME — Serait-il dans la tombe qu’il en sortirait pour acquitter les vingt paiements de son assurance.Il est ainsi.Tu viens, mon cher, de lui sauver la vie.L’AMI — Bah ! LA FEMME — Je ne t’en demandais pas tant.L’AMI — Le malheur est-il si grand ?Ce qui est continuera.LA FEMME — Justement, je n’en suis pas sûre.S’il a pensé mourir, il pourra désormais penser à vivre.L’AMI — Crois-tu ?LA FEMME — On en a vu, des pacifiques, devenir furieux sous l’aiguillon de la mort.L’AMI — Oui, c’est vrai.LA FEMME — S’il le devient, je ne me battrai pas.L’AMI — Tu ne me laisseras pas partir ! LA FEMME — Que peut la femme contre la violence de l’homme ? 136 JACQUES FERRON L’AMI — Elle ne peut rien parce qu’elle est trop heureuse de la subir.LA FEMME — Tu t’en iras, pauvre orphelin ! L’AMI — Je vois ça d’ici.LA FEMME — Tu pourras aller retrouver Brigitte et Fernande.Tous les clochards ont une Brigitte et une Fernande dans la tête.L’AMI — Comme tu me sers ! On dirait, ma foi, que tu n’as pas beaucoup d’estime pour moi.LA FEMME — On n’aime pas nécessairement un homme parce qu’on l’estime.L’AMI — En somme tu serais délivrée.LA FEMME — Entre nous, cher ami, l’amour, quelle chiennerie ! Oui, je serais délivrée.L’AMI — Eh bien, il faudra t’en faire une raison : je ne partirai pas.À d’autres la cloche ! Moi, je me cabane ici.LA FEMME — Si tu veux, je veux.L’AMI — Auguste en amant forcené ?C’est toi qui divagues, ma chère.Trompé par son patron, trompe par sa femme, trompé par tout le monde, il l’a toujours été et ne demandait pas mieux pourvu que, chaque soir, il retrouvât céans son poisson, ses pantoufles, son palmier, sa Floride.Lui, changer ?Impossible : on ne se retourne pas contre l’oeuvre de toute une vie.LA FEMME — Tu as eu peur.Il faut maintenant que tu te rassures.L’AMI — Il n’y a de sacré dans le monde que les habitudes.Les os du squelette, qu’est-ce au juste si- LA SORTIE 137 non l’habitude de se tenir debout ?Et la structure de l’univers ?la routine des astres.LA FEMME — Mon ami, je ne te savais pas philosophe.L’AMI — Le squelette, cette structure portent le seul Dieu qui soit.Jamais Auguste ne s’en prendra à lui; il craindrait que le ciel ne lui chût sur la tête.Il s’en prendra au neuf et à l’inopiné, à ce qui n’a pas été consacré par l’habitude, à ce qui reste destructible.Or dans son cas le neuf, l’inopiné, c’est moi qui le lui ai apporté.LA FEMME — Il te tuera ! L’AMI — Il fera pis que me tuer, il cherchera à me déshonorer en mourant frauduleusement, moi qui l’ai assuré de bonne foi.LA FEMME — Tu te trompes; il vivra.L’AMI — Il mourra ! LA FEMME — Il vivra ! L’AMI — Eh bien, nous allons le savoir à l’instant : si je me trompe il sortira avec toi.Mais c’est impossible : il ne peut pas me faire ça.LA FEMME — Pourquoi ?L’AMI — Parce que je suis son ami, son seul ami.Ne ris pas, tu m’agaces ! Tu ne peux rien comprendre à une amitié d’hommes.Qui sait si nous ne te partageons pas par homosexualité ?LA FEMME — Et tu veux qu’il meure ! L’AMI — C’est pour me corriger de mon vice.D’ailleurs je ne veux pas qu’il meure, je tiens seulement à sortir avec toi, ce soir, parce qu’il n’aime pas ça, lui, sortir, et qu’on est bien ici, mieux que dans 138 JACQUES FERRON la rue où il fait un temps de chien.Ici il fait un temps de palmier, un temps de poisson rouge, un temps de.(Ha touché au palmier, à l’aquarium, mais la perruche lui a pincé le doigt.) Elle m’a donné un coup de bec, la salope ! LA FEMME — Un temps malsain.L’AMI — Pourquoi dis-tu ça ?LA FEMME — A cause de la psittacose, la maladie toute neuve et inopinée que donnent les perruches.L’AMI — Aguiog ! Elle m’a fait mal.LA FEMME — Dis donc, Armand, si c’était toi qui mourrais ! L’AMI — Est-ce possible ?LA FEMME — Oui.L’AMI — Alors je te dirais : raison de plus pour sortir avec toi, ce soir.LA FEMME — Tu as trop de bonnes raisons, toi ! Evidemment, c’est ton rôle.L’AMI — Comment, mon rôle ?LA FEMME — Ton rôle d’amant.Il ne nous reste plus à présent qu’à attendre le mari.L’AMI — Tu pourrais lui indiquer ta préférence.LA FEMME — Je ne pourrai rien du tout.Quand deux mâles se disputent une femelle, celle-ci, avant de devenir la moitié, n’est qu’un tiers et n’a pas grand’chose à dire.A vous de décider; je suivrai le plus fort.(Lui caressant la joue) Ce sera toi, je le sais bien.Elle sort. LA SORTIE 139 SCÈNE X L’AMI — Ce sera moi, euh.Si elle en est sûre, tant mieux, tant mieux pour moi, parce que moi je ne suis pas sûr du tout.Quand il y a changement, Dieu se retire de l’ordre établi et le Diable prend sa place.Gare aux accidents ! Car le Malin, ça l’amuse, lui, les accidents.Quelle idée Auguste a-t-il eue de piquer une crise ! de saboter notre bonheur ! Oui, je dis bien : notre bonheur.Tout le monde y trouvait son compte, lui, le premier.Il n’a rien compris à mon dévouement.J’étais son palefrenier, je gardais la jument en forme.Et quand Monsieur voulait aller faire un petit tour, il la trouvait toute fringante.Sans moi elle serait devenue une affreuse picouille.Non seulement il ne m’en garde aucune reconnaissance, mais il me pique une crise comme s’il était jaloux.Et nous voilà dans l’indécision, à la veille d’un changement, en plein drame, quoi ! La belle affaire ! Et cette psittacose, comme elle arrive mal à propos ! Seigneur Dieu, ne m’abandonnez pas ! Le mari, très élégant, une fleur à la boutonnière.LE MARI — Armand ?Moi, qui te prenais pour un mécréant ! L’AMI — Tu ne te trompais pas.LE MARI — Mais je viens de te surprendre à prier Dieu ! L’AMI — Oui, et puis après ?LE MARI — Alors tu n’es pas un mécréant ?¦ 140 JACQUES FERRON L’AMI — Tu es trop simple, toi ! Je le suis moins, voilà tout.LE MARI — Voilà tout ?Ma foi, c’est comme si tu me disais : voilà rien ! L’AMI — Aussi longtemps que Dieu tient bon, quel besoin ai-je de lui ?Aucun, et je suis mécréant.Quand il lâche, c’est différent, j’ai une intermittence; je le supplie de revenir.LE MARI — Nous n’avons sans doute pas le même Dieu.Si je comprends, il faut qu’il n’y soit plus pour que tu croies, et qu’il y soit pour que tu ne croies plus.Mais où est-il rendu maintenant ?L’AMI — Si je le savais, je ne crierais pas après lui.LE MARI — Tu ne serais pas malade, mon ami ?L’AMI — Pourquoi me le demandes-tu ?Est-ce que ça paraît ?LE MARI — Eh ! c’est la première fois que je te vois prier.L’AMI — Je ne prie pas, je crie.Et puis oui, je suis malade; j’ai la psittacose ! LE MARI — La psittacose ?L’AMI — Oui, la psittacose.LE MARI — Les voies de Dieu sont impénétrables : converti par ma perruche ! L’AMI — Tu aurais pu la faire soigner ! LE MARI — Si j’avais pu, oui, mais le vétérinaire parlait tout simplement de l’abattre.L’AMI — Et tu l’as gardée ! LE MARI — Je ne suis pas un assassin.L’AMI — Résultat : tu m’assassines. LA SORTIE 141 LE MARI — Tu exagères, Armand : la psittacose n’est pas une maladie si grave qu’on en meure.Du moins c’est rare.Non, je ne suis pas inquiet à ton sujet; je le suis si peu que cela ne m’empêchera pas de sortir.L’AMI — Auguste, ne m’abandonne pas ! LE MARI — Je vais t’envoyer le vétérinaire.L’AMI — Je ne veux pas mourir ! LE MARI — Je te comprends : le macchabée ne t’irait pas.Ton genre, c’est le boniment, et les macchabées en font si peu ! Dans un cercueil, tu serais ennuyeux et l’on aurait hâte, ma foi, de t’enterrer.L’AMI — Et de m’oublier.LE MARI — Oui, certainement.Pour qui te prends-tu, Armand ?Il y a eu avant toi des milliards d’hommes qui sont morts sans laisser de traces.Quant aux autres qui ont laissé un nom, ce fut sous de faux prétextes, en trichant avec la destinée.L’AMI — Seigneur Dieu, vous voyez, je suis abandonné ! La femme entre.SCÈNE XI LA FEMME — Et puis, ces messieurs se sont-ils entendus ?LE MARI — Non, ils en sont encore aux propos philosophiques : la mort, les intermittences de Dieu; ça clignote au-dessus du sujet.Mais ils finiront par descendre. 142 JACQUES PERRON LA FEMME — Dis donc, tu es beau, toi ! Et chic comme je ne t’ai pas encore vu.Que dois-je comprendre ?Que tu t’es décidé à sortir avec moi ! LE MARI — Cette robe, ah, cette robe ! Il faut vite aller la montrer.Chère petite, tu es vraiment le mannequin de toi-même.LA FEMME — J’étais décidée pourtant à ne pas sortir.LE MARI — Nous sortirons.L’AMI — Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu ! LA FEMME — Cette robe, chéri, je ne la porte que pour toi.L’AMI — Je suis abandonné.LA FEMME — Qu’est-ce qu’il a ?LE MARI — Il croit avoir la psittacose.LA FEMME — Après ta crise, c’est complet : vous jouez donc à qui serait le plus malade ?LE MARI — Il s’y est pris en retard.Moi, je suis déjà guéri.LA FEMME — Chéri, comme je t’aime ! L’AMI — Ne me laissez pas ! LE MARI — Mais non, Armand, nous ne te laisserons pas : en sortant, un petit détour et nous passons chez le vétérinaire que nous t’envoyons.La psittacose, ça le connaît.Il te vaccinera si bien que, si le coeur t’en dit, tu pourras nous attendre dans la volière avec la perruche.LA FEMME — Bonne idée ! Viens, mon grand chéri.L’AMI — Auguste ! Auguste ! LA FEMME — Viens ! LE MARI — Oui, Armand. ¦ LA SORTIE 14) L’AMI — Auguste, tu es cocu.LA FEMME — Qu’est-ce qui lui prend ?LE MARI — C est la psittacose qui lui monte à la tête.L’AMI, criant — Cocu fondamental ! LA FEMME — Ne l’écoute pas, viens.LE MARI — Fondamental, eh, cela devient sérieux.LA FEMME — Viens, chéri, je t’en supplie.LE MARI — Cocu par-ci, par-là, en passant, comme tout le monde, je ne m’arrêterais pas, mais fondamental ! L’AMI — Tout le monde te trompe, Auguste : ton patron, ta femme, moi, et le poisson rouge aussi, regarde : je suis son Dieu aussi bien que toi.Et je te dirai plus : tu te trompes toi-même.Ta Floride, laisse-moi rire ! LE MARI — Réduite, toutes proportions gardées : un sarcophage.LA FEMME — Auguste, ne l’écoute pas ! LE MARI — Un sarcophage, je le savais.LA FEMME — Auguste, je t’avais prévenu.LE MARI — Tu m’avais prévenu, chérie ?LA FEMME — Oui, je t’ai dit : tes amis, je suis prête à les recevoir, même si je les trouve vulgaires.Tu m’as expliqué qu’on ne les choisissait pas.J’avais compris, j’étais prête à tout souffrir de leur part, pour toi, mon chéri, pour toi seul.L’AMI — Et à coucher avec eux pour toi, mon cher Auguste, pour toi seul ! LA FEMME — Mais il y a des bornes à tout : je t’ordonne de le faire taire.¦ 144 JACQUES FERRON L’AMI — Des bornes ! La discrétion, le mensonge, la machination, quoi, pour que ça continue.LA FEMME — Auguste ! Auguste ! LE MARI — Calme-toi, chérie.Et toi, mon bel Armand, je te prierais de te taire.L’AMI — Qu’ai-je dit ?Oh, ma tête ! LE MARI — Tu vois, chérie ?Il ne sait même pas ce qu’il dit.C’est la psittacose qui lui a monté au cerveau.Il a la fièvre.LA FEMME — La fièvre, pas du tout ! Touche : son front est froid.La psittacose ?Dis plutôt la méchanceté.L’AMI — Excuse-moi, Auguste : je ne sais vraiment pas ce qui m’est arrivé.Ai-je dit que tu étais cocu ?LA FEMME — Oui, tu l’as dit.LE MARI — Il m’a semblé l’entendre.L’AMI — Est-ce possible ?Auguste, mon ami, est-ce possible ?Il se jette à ses pieds.LE MARI — Relève-toi, Armand : je n’en ai rien cru.L’AMI — Ah, mon ami, mon seul ami ! LA FEMME, au mari — Tu es généreux, toi ! Tu es noble ! LE MARI — Mais dis-moi, Armand : quelle folie s’est emparée de toi ?Parce que, décidément non, ma femme a raison : tu n’es pas malade.L’AMI — Je ne sais pas., Ou plutôt je crois comprendre : Auguste, tu me connais, je suis crâneur, je cache mes sentiments. LA SORTIE 145 LE MARI — Eh, je te comprends : si tu me trompes ! LA FEMME — Auguste ! L’AMI — C’est ta crise, mon ami, qui m’a bouleversé.Alors quand je t’ai aperçu, crâneur toi-même, en habit, la fleur à la boutonnière, prêt à sortir au risque de ta vie, je suis devenu fou, littéralement fou.Voilà ! Pardonne - moi.Maintenant c’est fini.Adieu ! LE MARI — Armand, je t’en prie.L’AMI — Non, laisse-moi partir, Auguste, cela vaut mieux.LE MARI — Reste.L’AMI — Non, je t’en supplie.LE MARI — Armand, si tu partais, je croirais que ce que tu as dit est vrai.Reste, c’est moi qui t’en supplie.Tiens : elle va mieux à ta boutonnière, cette fleur, qu’à la mienne.LA FEMME — Chéri, tu es pâle ! Serais-tu malade ?LE MARI — Non, je suis simplement fatigué.Va chercher ma robe de chambre.LA FEMME — Armand, je ne te le pardonnerai jamais ! LE MARI — Je veux que tu lui pardonnes.LA FEMME — Auguste ! LE MARI — Armand n’est responsable de rien.Ma fatigue, elle était en moi bien avant lui; je la cachais derrière une fleur à ma boutonnière.Si nous étions sortis, elle m’aurait repris dans la rue; tu aurais été obligée de me ramener en taxi.Non, remercie-le plutôt. 146 JACQUES PERRON LA FEMME — Je vais chercher ta robe de chambre.Elle sort.LE MARI — Merci, mon ami.L’AMI — Te sens-tu mal ?LE MARI — Non, faible tout simplement.L’ami se jette derechef aux pieds du mari, et, cette fois, lui baise la main.L’AMI — Auguste ! LE MARI — Que fais-tu là ?L’AMI — Je t’admire.La femme de retour, apercevant le tableau, y va de son sanglot.LA FEMME — Armand, je m’excuse.Voilà, chéri.Elle aide son mari à passer la robe de chambre et renoue le foulard du début.LE MARI — Chérie, tu m’étouffes ! LA FEMME — Excuse-moi, c’était l’émotion.Armand, va chercher une table : nous ferons une partie à trois.LE MARI — Il n’en est pas question : vous sortirez tous les deux.LA FEMME — Mais.LE MARI — Je l’exige.L’AMI — Auguste.LE MARI — Tais-toi ! Tu parles toujours pour ne rien dire.Va, prends ma place, cela vaudra mieux.LA FEMME — Mais, chéri.LE MARI — Vous sortirez ensemble, ce soir; il n’existe pas d’autre moyen de me prouver que ce qu’a dit Armand est faux. LA SORTIE 147 LA FEMME — Dans ce cas.L’AMI — Dans ce cas.LE MARI — Moi, pendant ce temps, je me reposerai.LA FEMME, venant embrasser son mari — Pauvre grand chéri ! LE MARI — Va, les yeux me ferment déjà.L’AMI — A tout à l’heure, Auguste.LE MARI — C’est ça, à tout à l’heure.Le mari ferme les yeux.U ami et la femme s’apprêtent à sortir.LA FEMME, à l’ami — Tu as vraiment été le plus fort.Ils sortent.SCÈNE XII Le poisson nage désespérément sur le côté puis remonte, le ventre en l’air.LE MARI — Un autre qui abandonne son Dieu ! Il rit doucement, très détendu, puis allume 7ine cigarette et disparaît dans sa fumée.F I N i É ALAIN HORIC ATOMISES POÈMES ALAIN HORIC — Né en Croatie, le 3 janvier 1929.Il a séjourné, civil ou soldat, en Europe, en Afrique, en Asie.Arrivé au Canada en février 1952 et travaille depuis chez Dupuis Frères.Maîtrise ès arts (en littératures slaves) à l’Université de Montréal, en 1957.Collabore à quelques revues québécoises.Publie U aube assassinée (poèmes) aux Editions Erta, en 1957 et Blessure au flanc du ciel (poèmes) aux Editions de l’Hexagone, en 1962.l ATOMISES extraits ARBRE NEIGE printemps forge sa pyrotechnie végétale ]e ouatine ton pas fragile de neige arbre neige hiver nous coiffe de caissons réfrigérants je largtie lépidostée torpilleur sur le convoi de truites au collet d’amour prendre fille tendre jambes assaillies de cailles arbres rafraîchis piaffent en verdure sarcelles font naufrage j’épelle feu premier du silex pyromaque fût chargé de verdure te canonne sa santé couteau d’éperlan au flanc d’ouananiche herbes amères henissent arbre délicieux chargé de friandises 152 ALAIN HORIC je te piège cuirs et fourrures froidure en ses soutes me garde thermos poulamons printemps me déroule tapis gazonneux cheval frappe au coeur rouges pierres faim pétrifie la buse massette file laine d’insomnie sauge feii d’artifice de juin j’écris enchanteur d’une baguette magique jardins illuminés de fleurs bain bienfaisant de céréales arbre lubrifie ses grues de verdure coudrier gosier sec découvreur de sources combustion de tulipes mutines lovées soleil claironne les hirondelles oeufs colorés de chauds plumages d’éperviers orme a des bourrelets de sèves grasses viorne neige d’été reconnaissant du fruit j’ébouriffe sorbier herbes agressives dévorent les fleurs gélinotte démente saccage les vergers exaltées de parfum fleurs fusent ATOMISES 153 oiseau hypnotiseur ensommeillé la plante printemps ouvre sucriers d’abeilles bosquet agite feuilles sensuelles au plat du jour bouchée de soleil je te pare de colibris érable alambiqué son sucre lupins hissent rouges désirs buissons embusqués happent les visons pistils captifs de caches fleuries tangara torche vive embrase coquelicots calme détente du peuplier routier chronique arbre lyrique ensorcelletir hiver te passe écharpe lumineuse de talc oiseau évite plante épileptique pic clivant son nid prunier debout fume ses fruits rosalin alimente sa forge de phlox peaux de neige tendues sur les arbres neigent cotonniers du ciel diète austère de bouleau et d’épinette agérate tisse ta fine dentelle 154 ALAIN HORIC climatiseurs d’amiante aux sabots de ma biche boire lobélie fontaine florale plectrophane pur yogourt de neige faucon athlète tricote thorax dynamique plante cloîtrée ]e t’ouvre la porte des champs muflier incendie tes fines )ambes buissons grouillants de loutres étincelantes caryer m’ouvre fraternel parapluie automne toue ses migrateurs plante affective me douche lactescente chalumeau d’amarante me réchauffe je te bague d’hirondelles pommier irrigue son réseau de lait arbre vigie croît haut spirée giclée arrose tendre tertre hiver allaite ses oiseaux de neige tidipier construit sa raffinerie d’essences pigeons affûtent ogives d’arbres corps éveille ses frugales abeilles arbre aliéné revendique sa liberté orme navigue solitaire en savane liquéfiée ATOMISES 155 naufrager en hmites fleurs attendrir vifs sapins d’acier mon févier forge feuilles ornementales bouleau aseptique fouette oiseaux éclaboussés fleurs brûlent le sang des morts neige se couvre frileuse de fourrures pommier accourt avec havresac de fruits tritomes bâtonnets sucrés fondants dans les jardins je cueille tes bijoux maïs torréfiés dans les champs fleurs flammes jaillissantes hiver usine ses aiguilles mordantes plante hernié tique s’isole du troupeau pelle mécanique d’orignal fouille les lichens arbres tendus dans l’attente des fruits haute poussée de savoureuses radicelles en verrerie de tulipes prendre lampée de franc soleil j’écris sous éclairage autonome de célosie extraction de cidre des puits du pommier érable dépêche généreux semences en hélicoptère rouille ton carps pensif sous averse de souffre 156 ALAIN HOR1C ibéris avive langues de feu pavoiser fier arbre de la liberté nasse d’osier blutant les bouvreuils herbes nerveuses striées de pierres à feu tulipier obus parfumeur amorcé voltige rouges verveines fringantes frêne me lance fraternel ses bracelets de merles grande ourse lance pierres incandescentes foulard d’hermine au cou d’épinette hiver boulant ses perdrix de neige cartographe renard polaire liseur attentif des pistes buissons catapultent aux enfants leurs balles de fourrure ruade d’été dans les corbeilles des prés épinette m’accorde rasade désaltérante blés crépitent leur lait tonifiant janvier sur mes tempes en neiges salines merisiers emmitoufflé de belettes matin offre amical sa fraîche tartine de neige thérapie magique ration d’émerveillement lis exhibitionniste dégaine ses pistils me rassasier du sang chaud de végétaux ATOMISES 157 bison charge érable rouge mage imagier assume mixage d’étoiles sauge transmet son feu à la fauvette aiguichante vigie des sexes sorbier m’offre son rafraîchissant breuvage sur les vitres du ciel oiseaux ruissellent embrochées sur les arbres perdrix rôtissent fusée pacifique d’ouananiche arbre oxigénant ranime mes poumons peupliers de feuilles tapissent leur vertige je prends bain curatif d’herbages blancs couteaux d’hiver me tailladent arbres rouillent sous les sels d’octobre content je carrousselle les merles arbre violent truffé d’éperviers ciel mijote son potage aux oiseaux disamare propulse érable vers la noce des sucres potager magicien m’infuse calme et santé arbre du ciel en copeaux d’oiseaux flamboyants muré de plantes je déguste cocktail de fraîcheur cerisier me transfuse son sang vivifiant mon arbre imagier magique brasseur de merveilles 158 ALAIN HORIC ESSENTIELLES 1 SENSUELLES femme ta blancheur m'enneige )e louange ronds fruits satinés je t’offre sorbier d’étoiles frais oreillers gorgés de délices je broute fleurs sensuelles arbre de convoitise s’embrase printemps rondissant tes fraises femme s’emmielle sous son plumage éclatant bouche de fruits confits cueillir tes roses cerises fille blondissante chavire tendre compagnes dociles à nos corps d’épices nos corps conversent sansonnets culbuter dans les prèles musicales je dévore tes baies caramélisées ¦ ATOMISES IM baisers dits en beignets chauds à coups d'oiseaux veloutés assaut de bosquet à flanc de femme éboulis de fruits viens doucher tes charmes rafraîchissants fille mûrissante dans la paille parfumée oiselle dans tes rondeurs danse nuptiale fruits mûrissent enfouis sous les mousses je t'appelle empanaché de perdreaux ton corps a la ferveur des levures femme pétille ses sittelles blanches baisers fourrés de miel roux ]e te convie dans la fourrure des érabliers ]e remue mouettes de ta blancheur corps fruiteur de rondes douceurs thérapie quotidienne de ton corps baisers roses s'érigent sur les tiges 160 ALAIN HORIC 2 ÉROTISES hanches en blanches avalanches nid enfoui en mousses humides )e f arbore au plus haut mat du corps arbres mouillés élèvent porcines attachantes vive macération de la plante mellifère je ploîtge en ta joaillerie éblouie je savoure ta bijouterie ruisselante arbre forge ses fruits je caresse tes lévriers nus grand feuillu noceur s’ébroue arbre électrisant ton corps vibrant amour darde centre obsédant des contraires j’arrime tes pins chauds renversés sur mon arbre palpitant tes oiseaux chantent duvet délectable m’appelle irrésistible des gorges sensitives je ramène puises d’étoiles sur ton corps je calligraphie mon envie en serre nuptiale je cidtive tes fleurs ATOMISES 161 horticulteîirs de nos jardins intimes je coule sensuel en fleurs flambantes tu m’offres guirlande de roses délirantes nous forgeons phosphorescents nos sexes sapin sécrète baume pour le silex du sexe ailes câlines arrachent mes racines nous embrassons délirants arbre et verger pistil malaxe roses pétales érable éjacide ses sèves sucrées arbre géniteur roucoule couvert d’ailes 162 ALAIN HORIC JE TE PRODIGUE DES PAINS corps attablés au blés salubres grêle hache caresse huche fervente ]e dégraffe gaine resplendissante main ensouchée convoite mie captive céréales sont muscles de bruants d’avoines becquée tendre que fille fringante multiplie artillerie vivifiante de neiges croustillantes tiges rossies flairant maïs soufflés faim embusquée dans les herbes chétives paime orge céleste par les canifs de meules silex brûlant braise nos glands nos coudriers mes blés lèvent dociles jusqu’aux paniers d’appétit je savoure ta douceur frugale m’ensource en chanteau d’énergie réjouie je t’aime parfumée de seigle dans les silos femme étincellante me comble de pains magiques amidon bienfaisant de blés d’hiver j’ai goût âpre de sarrasin revigorant cuisson d’emblavures fortifie la récolte alimente son rire allaite ses épis ATOMISES 163 tige érige ses miches chaudes joaillerie de touselle nourrissante radieuse vigueur dyétreinte fromentale je blute gourmand sarcelles enfarinées froment m’infuse son tonique végétal ma santé pétille ses grives joufflues la tige se panifie saine nécessaire fournil ameute ses pains exubérants 164 ALAIN HORIC ATTABLÉ À TON CORPS femme je te comble de colibris je t’aime dans l’orgie de fleurs et d’oiseaux 1 ATOMISES 165 LANCEUR D’OISEAUX 1 feuilles riantes de plaisir feu d’oiseaux aux vins d’arbres érable flambe son sang 2 infuse aux colibris ses sucs toniques douche ses fauvettes de blés aromatiques jongle avec ses vives balles magiques 3 arbre joyeux tourne sa toupie musicale dans les calmes hamacs du ciel lance content des poignées d’oiseaux grenades explosives d’éclatants plumages . 166 ALAIN HOR1C PLANTE DÉMOCRATIQUE troupeau d’arbres converge vers les frais abreuvoirs solidaires en cercle s’assemblent autour des sources trinquent et fraternisent ATOMISES 167 FORGE VÉGÉTALE je suis sève effervescente génératrice de corolles centrifuges poumons à combustion minérale par la tige frêle je suis souffleur de fleurs mes oiseaux pétillent dans la fournaise du jardin 168 ALAIN HORIC NAISSANCE DU FEU cheval fougueux piaffe des sabots ardents déterre le feu ATOMISES 169 OBUS ÉCLATANTS COLIBRIS 1 active forge du )ardin anime ses fleurs cuivreîise pépinière de foreurs de pivoines colibris haute flambée célosie alchimie de métaux en fletcrs vives 2 frappe minces pétales de tombac sonde massive respire touffe d’étain martèle énergique son plumage métallique extraire d’étamine minéraux délicats 3 aile platine scie les pistils aile crépite ses séduisantes pépites colibri miroitant ses rubis criblant vergers d’éclats igné scent s 4 jardin éclate ses bombes parfumées lance éblouissantes fleurs métallisées bec ardent carillonneur de muguets bain miellure en jonquille nuptiale 170 ALAIN HORIC plumes lisses de noce aux lilas oiseau chrome cercles séducteurs brillante émeraude du désir mâle 6 mimosa alimente fonderie de sucs puissant rosier brasse ses cocktails rose usine vives ogives ravies colibri paille fichée dans la liqueur 7 cerisiers striés d’ailes musicales sa gorge fuse rouge saxo de cobalt jaseur trompette brassée de tulipes plumes orchestrent dense chant végétal 8 joaillier suscite corolles de bijoux ses diamants incendient les jardins rotors fervents artificiers d’été ¦ ALAIN PONTAUT LES YEUX DE GIVRE POÈMES ALAIN PONTAUT — Né à Bordeaux où il termina ses études littéraires, est installé depuis quelques années au Canada.Auteur d’essais, de poèmes et d’une pièce de théâtre, attaché de presse des "Journées du Cinéma’, organisme dépendant du Centre National de la Cinématographie, il a publié au Seuil, en collaboration avec Jean-Marie Domenach, la Yougoslavie de la collection Petite Planète.Titulaire de la chronique de cinéma à La Presse, puis au Devoir, chargé de cours à l’Université Laval, il prépare pour les Editions Seghers et les Editions HMH une étude des réalités et des problèmes du cinéma canadien. MONTRÉAL Voici tes amoureux ville étrange Ils ploient leurs coeurs brûlés sous trop de neiges entassées pour se contenter de se taire Ils songent à mi-voix Ils ploient leurs lèvres tendres sous trop de mots trop retenus pour ne pas rêver de renaître O fleuve tôt durci jusqu'aux sources et qui revient sans déplaisir en arche douce au ventre mou après l’enfer de ses palais de givre Sait-il qu’il va se dépotiiller au levant sous plus de pierres que n’en compte l’aurore Sait-il que du sommet de tes bocaux d’aluminium et de verre ville étrange on voit longtemps sur ces gouffres polis 174 ALAIN PONTAUT qui désormais sont la forme des villes on voit tes amoureux planer et s’étirer et s’éveiller se faire Et parfois tous les rythmes s’y perdent et c’est l’écho parieur démesuré le bruit de Dieu l’insolite fleur de l’été la pantelante affirmation de muscles durs et d’ascendance et d’héritages et de symbiose Tout le bois tout le fer s’y amassent rouille et cercueils étranglement accouchement échafauds et poutrelles et puis l’éclat de rire d’un avenir tonnerre feutré qui redessine les murailles LES YEUX DE GIVRE 175 Un chuintement léger pour Véclair et la forge et le vaisseau pressant Ces astres sinueux ont des soupirs de gorge et de longs doigts légers et de nocturnes escaliers qui le rejoignent sans effort qui lui désignent sans effort ces amoureux ces gouffres ces mains gourdes ce printemps ces oiseaux de fumée cette stricte échelle étonnée Ville-Marie ou ville nue ville marrie ou ville sue aux lents échos qui se détournent d’elle Ainsi transi ou sjiffoquant il épelait un paysage obscur et clair comme une aube et comme un linceul un grand cirque où des feux couraient m 176 ALAIN PONTAUT un manège où des chevaux gris quadrillaient des champs inégaux des artères effilées des maisons à crinières une arène on eût dit verticale où des gens se hâtaient sans regard Etait-ce sans regard Intrigué satisfait il apprenait comme les villes sont diverses ou sournoises et les aimants pour leurs mirasses et les gestes précis pour leurs masques et tout le savoir pour leurs mots Un autre et cependant si accordé à cette ferveur monotone à ces galops de lacs et de boisés bousculés et )etés sans trace au vin de croyances si sûres parmi P angoisse LES YEUX DE GIVRE 177 qu’elles martelaient les écorces de nacre et le flamboiement des automnes où lui renaissaient des enfances où lui revenaient des Savoie des Marronniers des Marie Anne des Bellerive un Mont Royal un Champ de Mars une Avenue Mozart jardins enceints de tant de sève enterrée vive et de plus de mémoire diffuse charme sans voix Il y avait les ténébreux les ors les chromes et les gueux et quelque part le feu de la montagne Il y avait des coeurs hâtifs des seins pressés et des mains moites des écuries et des royaumes et par-delà les chimères embrassées cet azur étiré 178 ALAIN PONTAUT ces fragiles portes d’accueil ce récital étrangement désaccordé d’armures futures et de vieilles comptines ce coeur chagrin bouillant ou retenu de métropole et de lieu détourné Voici tes amoureux ville étrange LES YEUX DE GIVRE 179 T AF T Je la teinte de noir ou d’ocre ou bien du vert de ses oracles et )e ne sais qui peut le mieux mentir Je la teinte de son pied surpris de son âme vaine des mots qui la déroberont Excepté les moments où comme en ce moment je parle contre ma pensée moi dit-il je ne m’ennuie jamais Je la teinte de cendre ou de verre ou de fugitive rencontre et je la vois à des balcons souillés pleine d’amants comme une fourmillière à des autels pudiques et blancs chargée de fleurs comme une naine fiancée Je la tresse car c’est ma soeur et je la savoure Je la refais d’un souvenir obtus Je la teinte de l’or qui flottait sur sa peau 180 ALAIN PONTAUT U avez-vous déjà rencontrée ?Moi dit-il je ne mélange point le jour et le sommeil La nuit est faite pour dormir Je sais ne l’oublier jamais Je la teinte en pensée d’une fleur de la terre rouge roiige ouverte et si lente Elle a des yeux de suie Elle revoit qtielque part soft destin sans le voir comme des trains qui chassent ottvrant et refermant la nuit Je la teinte des rideaux lourds du jour qui baisse LES YEUX DE GIVRE 181 DE LA VIOLENCE Un ciel se meurt d’espoir étouffé d’ombres frêles et qui râlent d’amour ou de haine ou d’horreur La nuit des assassins ne se souvient plus d’elle avec ses longs couteaux aux étoiles de peur Cette nuit peut sentir d’une échine indolore Ou bien l’espoir de quoi Tu verras C’est-à-dire que les plaies sont enflées que l’azur ne colore qu’une enceinte de vent sujette à leur délire C’est-à-dire que les doigts sur les gorges se nouent pour égréner de sang les marches du calvaire que vous pourrez bramer pauvres cerfs à genoux sous l’éclat de la meute aux dents noircies de terre Tu n’as pas soif II va pleuvoir sur la campagne Il va pleuvoir des jets de sotiffre et des liqueurs de plomb L’homme te vêtira bientôt de pagnes camisoles et de chaînes à dresser ton ardeur ô dément pitoyable armature de ton songe à la nuit tu verras il y aura des rubans de fange à leurs oreilles et le ruisseau que ronge une trame d’acier criblera tant de vents que tu t’effondreras comme une aiibe étrillée sans voix sans fleurs sans terre dissous dans cet abîme où même le néant ne sait plus effrayer 182 ALAIN PONTAUT mannequin laid manant combattant pour la frime ô martyr il va pleuvoir sur ton espérance il va pleuvoir sur tes jardins absurdes L’homme est bien là Regarde II n’est là que pour l’immense abjecte illuminante et terrifiante somme de sa dure imbécilité Tu n’as plus soif frère aux mains liées aux mains déjà mortes aux mains blanches hymne sans joie cime que l’on décoiffe avec horreur avec ardeur souffle inhumain martyr arbre de vie tes lauriers sont coupés tu retournes au désert de la bêtise morne où tous les ciels sont morts de ces chansons de paix qui les étonnent et les étouffent et puis les ornent LES YEUX DE GIVRE 183 MUSIQUE Mes amis ]e ne sais ]e vous tourne le monde il a l’air lui manège à merdes gaspillées d’un bugle résonnant ses pavots en rotonde arpègent désarroi vos ombres dépouillées mon ombre un peu dressée qui me semble ostensoir tant l’air nous manque enfin me pardonnerez-vous cette serre aux orties ces trilles à décevoir baguette nébuleuse enclos de citrons doux velours de nos estuaires qui s’étouffent de brume écorchez-vous encore les gorges familières où vibre en orphéon fasciné d’amertume une portée de rondes aux lutrins de lumière où crissent la timbale et la crécelle vide où chante le violon d’étoupe des romans angoissés et la harpe et la flûte limpide et des trompes de joie des orgues d’ouragan 184 ALAIN PONTAUT Mes amis s’il vous plaît d’étriller mes mensonges êtes-vous aussi sûrs du calme de vos coeurs et qu’il ne faille point à vos âmes d’éponge attiser en tocsins vos arches de cotdeur arracher leurs litotes à vos tiges peureuses en quoi vos airs gâchés s’étiolent à plaisir arracher démembrer chevilles vigoureuses à l’arbre pur ses lierres et vous désendormir il vous faut éveillés je ne sais je vous frôle à dessein d’accoucher pour vous de toccatas cruelles symphonies soupirs en astro pole et d’orchestres qui tuent mieîix que_ vos attentats LES YEUX DE GIVRE 285 ART POÉTIQUE Or vous étiez, Océanie, ses fins dernières.De Cook et Bougainville, étrangement il avait fait ses dieux.Dès longtemps, VHomme de Cendres et de Corail tenait son nom de ces petits volcans insulaires, tantôt déserts de cendres dures et ravinées, d’aspect lunaire, tantôt falaises rotiges, flamboiement de fougères, nommés aussi Epi, Aurore, Ambryn ou Pentecôte — il négligeait celui qu’on nomme Déception —, et qui le fascinaient, l’appelaient plus sûrement que le lièvre le phare à la nuit.Du lièvre, il avait aussi la course folle, l’angoisse aiguë, l’oreille vive, le délicieux étonnement dans les mille inconnues des rosées pâles du matin.Souverainement léger dans ses terriers et sur ses landes.Soudain paralysé par les rayons de mort de ces Hébrides désarmantes.Grisé de leurs sctdptures sur la Mer de Corail, aux cartes, il disait ses prières, ses secrets le plus indicibles.Il confiait la texture de ses songes.Il confrontait son âme à leurs symboles.Il lisait de leurs clés sans mesure.Et puis, il repartait, en effleurant d’un doigt d’amour des contours veloutés, )aunes, gris, amarantes.Illusoirement équilibré, entre deux sphères, à mi-distance ainsi de ses réels et du mirage, il parvenait à circonscrire son univers, en éclairant l’opacité de ses désirs. 186 ALAIN PONTAUT Il disait ; « Par la Cendre et par le Corail, il me faut découvrir mon langage.Et s’il ne ressemble à personne, et s’il ne prouve que par hasard, et si l’on peut le boire sans le comprendre, alors j’aurai reçu le droit de partir sur les mers.» Et il partit enfin.Et il vogua longtemps, se mêlant à l’écume et se séchant à l’air.Et il marcha longtemps, parlant avec son ombre.Mais son ombre s’épaississait, s’alourdissait.Au début il n’y prit point garde, trop occupé de se hâter vers son île promise.Mais il lui fallut reconnaître qu’à l’élargissement incessant de son ombre correspondait un amenuisement de son être.Progressivement il faisait place à l’ombre dévorante.Un instant il songea qu’il avait transporté son cadavre.Il arrivait pourtant.Enfin il faisait face à son désir en forme d’archipel nommé tantôt Aurore et tantôt Pentecôte.Et il allait mourir.Alors il se dressa sur la mer, parvint à traîner l’ombre vers les plages et lui cria : « Non, je t’ai reconnue.Mon pied a touché terre enfin.C’est donc qu’il est trop tard pour m’abattre.» D’un élan, il courba sa folie sur le sol et la terrassa.Puis riant d’un rire invincible, il s’allongea contre elle.Et il ouvrit les yeux sur la terre.Et le corail étincelait sur des espaces gris clairsemés de verdure.Et le silence était profond. ¦ LES YEUX DE GIVRE 187 L'homme songeait qu'il avait découvert le décor, l'omnipuissance du Bonheur et que ses phares ne mentaient pas.Il riait.Il était un esprit pîiissant, un corps heureux, parvenus l'un par l’autre à ce sommet où l'on défait les faux enchantements, où le confort et le génie sont habitudes.Il porterait un coquillage sur le front, et un bambou scidpté au lobe d'une oreille.Il tresserait des bracelets en perles de verre, en fibres parfumées.Il dormirait dans les fougères arborescentes.Il allait s'installer dans l'extase.Alors, tous à la fois, les volcans éclatèrent.Et deux formes nouées dominées par un rire se virent prises au pli de cette lave pure et fulgurante, enveloppant l’étendue de la terre, et qui se projetait à la crête des eaux, — quij elle enfin, était la Lyre.m 188 ALAIN PONTAUT PARTIR Une peine agitée blesse au creux de la ville ceux-là tout enserrés de grilles de barrières estropiés esseulés sans le bleu d’un asile et le rêvent parfois devoir à des prières aux dieux des grands départs ailes mâts ou chemins la foi de piétiner ces hideuses frontières leur crime de masquer le refuge lointain l’ont rêvé découvrir au terme de croisières assoifjantes inconnues l’ont serti de merveilles à le voir déposer leur ancienne fatigue à faire des squares étroits des cuves de soleil et des mers sans remparts et des villes sans digues moi-même voyageur moi mes pesantes chaînes ma chèvre clouée vive à ce maussade enclos l’adresser au mont dur d’une puissante haleine désarmer du loup bleu la prunelle et l’assaut partir le mur va fondre et libérer le monde amasser des regards dans le creux de ta main laver ton corps noyer les vieux chemins de ronde où tournent chevaux las tes efforts incertains LES YEUX DE GIVRE 189 accueille l’horizon l’esplanade l’aZur ces calèches de nuit ces plages au réveil dalles opaques éclatantes aux toits des villes pures théâtres inconnus fruits au velours vermeil litières ceinturées de gestes inédits sourires singuliers à des lèvres nouvelles embrasement des clés ouvrant le paradis dans ta main fermement plus exacte et plus belle un espoir agité meut au creux de la ville ceux-là par l’horizon doucement égarés mais tremblant d’exposer le grand rêve docile au captivant aimant des grilles acérées 190 ALAIN PONTAUT TOUT SE PEUT À PRÉSENT Il se peut à présent que du roc jaillisse un bleu bouquet de fleurs immenses et du ciel mort deux cents soleils et de P étang boueux des nénuphars étranges et d’albes joies prises au noir Tout se peut à présent Il se voit qu’arrachés de la terre bondissant comme cerfs-volants vers des édens impondérables nous sachions diriger une aile de merveille à nous bercer aux infinis Tout se peut à présent Le couperet sanglant des orgies inhumaines flairant des nuques à trancher et de saintes plaies à ouvrir peut s’abattre sans bruit sur le cou du bourreau et que respire l’Univers Tout se peut à présent A LES YEUX DE GIVRE 191 Il se peut qu’au désert naissent des abreuvoirs où s’irrigueront les ramures d’une forêt de dômes et d’ombres et des étangs vernis profonds et sans mirage avec des palmes de fraîcheur Tout se peut à présent Saurons-nous le vouloir 192 ALAIN PONTAUT PLAISIR Entrelacs de coeurs et de mots effleurés je vous revois venir quand la femme paraît ou reparaît selon la plus humble chimère les charnières de Vamour sont d’êtrange manière Viens je saurai t’ourdir de vénéneuses transes où du délire sourdront de remarquables danses oil des homes naquirent de nos bois retournés où le mythe se ploie je saurai te mener Où la nuit regarda se maquiller ses spectres où les yeux ingénus des petites Electres avides de chaos et de meurtres gorgées éclaboussent d’aurore je saurai te mener Viens le conquistador a trop peur de son ombre il ne peut se revoir au creux des miroirs sombres où le jour pour jaillir appelle d’autres mains et d’autres hanches nues à le doubler enfin LES YEUX DE GIVRE 193 Où la nuit regarda se dérober ses fêtes où tant de vains émois et d’extases muettes eurent le loisir de croire que ce marbre était mou je saurai te charmer mille serpents plus doux A tordre à caresser qrie les aubes de noces il n’y faut que sons purs figés au cor féroce et de ta part enfin le règne souverain entrelacs de coeiirs empierrement serein 194 ALAIN PONTAUT Tanière de Pinsensible et du lointain je vais je viens je porte en creux mes plants intarissables j’adore les hydres et je bénis aussi les pièges anodins le signe que le vent fait au sable la poudrerie des mois aigus le sucre des amours noyées le berceau de croisières épris le dard la fleur le souvenir le chant du monde est dans ma main comme un reptile gluant mais tristement surtout frappé de mort il ne faudrait qu’un peu de foi pour qu’il revive imaginez échafaudez petite amie on vous a mise au monde comme moi pour n’y rien faire que de futile de souverain d’inaltérable comme moi pour vous y défaire vous arpentez votre tanière les yeux mi-clos LES YEUX DE GIVRE 195 et l’âme mi-sereine au clair de vos jardins fleuris quelque corolle se dégrade au coeur de vos hameaux parés une venelle se lézarde au plus fort de nos mains unies échafaudez herborisez serons-nous longtemps dans le bois que vous en semble accumulez multipliez avec mon masque décousu je vous retiens saisonnière et serrée je vous retiens pour la valse de l’aube ou pour ces opéras brûlants ces jours tués et renaissants ces fêtes mortes et jaillissantes ou tendent goulûment vos lèvres ou pour ces festins de l’ardeur ces festons ces fastes alanguis ces dents mies qui vous vont au coeur ces arabesques et ces éclairs cette allée rouge où va votre ferveur butée 196 ALAIN PONTAUT qui ne connaît phis que son râle et la parole nue de sa voix déchirée ou pour quelque gala qu’il vous plaira de vivre je ne les veux plus ordinaires mais décantés auréolés exhaussés de vos traits fragiles absents complets ma main vous cherche dans mes givres PIERRE DEGRANDPRE WILLIAM STYRON ROMANCIER DES MALAISES SPIRITUELS DE L'AMÉRIQUE PIERRE DE GRANDPRÉ — Né à Montréal.Études au collège Sainte-Marie.Licencié ès lettres de la Sorbonne.A été directeur des pages artistiques et littéraires du Devoir et correspondant parisien de ce même journal.Auteur d’un roman, animateur des émissions Rencontres françaises et Les écrivains étrangers pour la société Radio-Canada, critique littéraire à Liberté, il est maintenant directeur général des Arts et des Lettres au ministère des Affaires culturelles du Québec. Les lecteurs de langue française font progressivement la découverte du romancier américain William Styron.A certains égards, un tel écrivain est des nôtres.Il pourrait être notre bien, notre « gibier ».Il devrait intéresser en particulier les créateurs littéraires, ceux qui tentent de fonder le roman cana-dien-français sur de fortes assises.Car l’envergure, ici, de l’ambition artistique, s’exerçant sur des thèmes qui nous sont familiers, a plus de valeur entraînante, nécessairement, que les travaux de broderie de cette recherche romanesque par principe désincarnée dont l’avant-garde européenne nous propose provisoirement l’exemple.Comme un Thomas Wolfe dont la juvénile et surabondante rhétorique elle-même nous pourrait être, depuis longtemps, un irremplaçable chant romantique de l’Amérique moderne, comme aussi un Robert Penn Warren, Styron a quelques bonnes raisons de s’imposer à notre attention, qui tiennent à la fois à ses facultés de créateur et à ses préoccupations profondes.l’homme et l’oeuvre Ce romancier virginien de moins de quarante ans, remarquable inventeur de détails narratifs où les âmes se livrent, sait pénétrer sans effort sous l’écume des apparences.C’est un explorateur des eaux pro- 200 PIERRE DE GRJiNDPRÉ fondes.Une culture étendue doublée d’une naturelle sagesse lui permet de donner d’emblée à ses personnages une dimension morale.Voilà évidemment qui est en passe de devenir une rareté et, en certains milieux, la suprême hérésie romanesque.Styron a réfléchi, regardé vivre.Il y a une haute qualité d’expérience humaine et une belle abondance créatrice dans ses deux premiers romans : Un Lit de ténèbres et La Proie des flammes, à quoi s’ajoute une longue nouvelle, La Marche de nuit.S’il se maintient sur cette lancée, il y a de sérieuses chances que ce soit lui — plutôt que Salinger, John Updike ou même Saül Bellow — qui devienne le représentant capital de la nouvelle génération des romanciers américains.Styron peint des êtres perdus, démoralisés^ comme « furieux », accablés sous le faix d’une enorme culpabilité puritaine et demeurant en deçà de l’amour.Des êtres en proie, sous un vernis d’optimisme, à un mal purulent, à des haines qui les consument et qu ils voudraient ignorer mais dont, en réalité, pareils a des « électriciens effrayés », ils n arrivent pas à débrouiller les fils.Aussi lié à l’influence faulknérienne qu’à celle du vieux Sud, construisant progressivement son autonomie à partir de ces données initiales, il devient de plus en plus clairement l’analyste averti des grandes maladies morales de notre continent.Un Lit de ténèbres (Lie Down in Darkness) est de 1951 : l’auteur avait vingt-six ans.Il avait servi dans les Marines, étudié à l’Université de Duke.Ce roman, traduit en français par Michel Arnaud, passa d’abord presque inaperçu en France, et dans le Qué- WILLIAM STYRON 201 bec.Il a fallu qu’éclatât comme une bombe, en 1962, un nouveau roman massif de cet auteur, La Proie des flammes, traduit par Maurice-Edgar Coindreau et préfacé par Michel Butor, pour qu’on mesure sa force et son originalité.Il s’agissait cette fois d’un roman mieux dégagé des influences du début, celle de Faulkner, celle aussi de Joyce que le monologue intérieur de la pauvre Peyton pastichait aux dernières pages du Lit de ténèbres.Gallimard a repris en 1963, dans la collection Du monde entier, la traduction de Michel Arnaud parue dix ans plus tôt aux Editions Mondiales.Réédition éclatante, qu’appuyait la publication séparée de la longue nouvelle, à ce moment encore inconnue des lecteurs de langue française, La Marche de nuit (The Long March), traduite par Michel Mohrt.LA MARCHE DE NUIT Il s’agit là d’un livre un peu en marge, d’un récit serré, sans bavure, ponctuant une oeuvre aux amples développements.Il tient une place comparable à celle de Le Vieil homme et la mer chez Hemingway, ou du Pistolet chez James Jones.Alors que Un Lit de ténèbres se situe dans la bourgeoisie d’affaires d’une petite ville du Sud et que La Proie des flammes évoque des artistes et des cinéastes reformant, quelque part dans la baie de Naples, un microcosme de la société américaine, La Marche de nuit transpose l’expérience de la vie militaire de l’auteur.Styron a fait des périodes de service dans le 202 PIERRE DE GRANDPRÉ corps des Marines : l’une au temps d’Hiroshima, l’autre au moment de la guerre de Corée.Le récit évoque les colères du capitaine Mannix, le mélange de fière obéissance et de révolte qui déchire le coeur du lieutenant Culver devant l’ordre d’une trop longue marche forcée imposée par leur supérieur, le colonel Templeton.Seule sa fureur soutient Mannix et lui fait surmonter l’épreuve, malgré un pied blessé dès le départ : Tu veux nous « avoir », on t’aura ! En marchant autant que toi, et un peu plus ! Quant à Culver, il se sent incapable de haïr ce « fou-triquet » de colonel sadique, désireux de se faire un nom dans l’armée.Il ne le hait pas puisque ce n’est pas tout à fait un être humain au sens où on l’entend dans le civil.Ce que demande Templeton à ses hommes n’a rien, comme le croit Mannix, d’un défi, d’un sacrifice, d’un acte de courage : c’est à ses yeux le simple accomplissement d’une tâche courante.Et l’auteur suggère que Culver, révolté mais en même temps fier de l’exploit gratuit, pardonne à moitié au nom de 1’ « esprit de corps » des Marines.Le récit joue adroitement de cette ambiguïté.Son don de mettre en relief les contradictions des âmes, les oscillations entre l’amour et la haine, l’écrivain l’utilise ici dans un dessein circonscrit, l’opposition de deux visions du monde : celle qui a cours dans l’armée et celle de la vie civile.Il le fait avec discrétion, avec ce dosage d’esprit critique et de complicité dont la résultante s’appelle compréhension.C’est par là que le récit rejoint, dans son laconisme, les larges fresques du même auteur où l’on découvre, WILLIAM STYRON 203 outre de remarquables peintures morales d’une portée universelle, des tableaux de la mentalité américaine saisie en des états de crise et de tragédie.Avec Un Lit de ténèbres William Styron, dès le départ, avait réussi à incarner ces crises de l’âme américaine dans un grand sujet classique du roman : celui de désordres au sein d’une famille.Chacun des membres de cette famille est comme perdu dans la voie qu’il suit, qui l’isole des autres, et il est pris de colère et de révolte, aveugle à autrui et à lui-même.Mais avant d’en venir à cette histoire, disons quelques mots de la vision critique dont elle procède.l’amérique démythifiée L’on croit bon et gentil de glorifier « l’homme moyen » ; et l’on aboutit sans le vouloir à l’exaltation de la médiocrité, à un ostracisme instinctif à l’égard de toute grandeur.L’on fait du « succès » la norme suprême, le mythe auquel chacun sacrifie; et au bout du compte, la plus riche collection de pareils succès — chacun a, bien démocratiquement, les siens, — débouche sur un sentiment confus de déception générale, de ratage de la vie entière.L’on est plein de bonnes intentions, de pharasaïsme, d’indignations vertueuses contre le mal et le désordre chez les autres; et l’on découvre, au terme de l’aventure, que pareil à quiconque, avec seulement un peu plus d’égoïsme, d’inconscience ou d’orgueil, l’on était soi-même dès le début « dans le bain », participant aux communes misères, émargeant pour sa large part aux entreprises 204 PIERRE DE GRANDPRÉ du Malin.Il est de certaines chances qui sont en réalité des malheurs parce qu’elles endorment.Comme il est des épreuves qui en définitive se révèlent des bienfaits dans la mesure où elles éclairent et aiguillonnent.Cette dialectique d’ironie est universelle.L’on n’ignore pas le nombre de romanciers qui, en notre siècle, ont fait de semblables paradoxes moraux le plus éclatant usage.Mais ces revanches des réalités profondes sur certaines téméraires et risibles prétentions qu’affiche notre naïveté, l’active et bien intentionnée Amérique du Nord en connaît le goût amer, semble-t-il, plus souvent qu’à son tour.C’est pourquoi, dès l’origine, depuis Melville, Hawthorne et Henry James, ses romanciers n’ont cessé d’estimer leur rôle, en portant au jour les drames sourds de la conscience et de la réalité, de dénoncer, démystifier, désamorcer les illusions que partage d’un même coeur toute la collectivité.La note critique n’a cessé d’être prédominante.Mais avec les successives générations d’écrivains du XXe siècle, de Dreiser à Kerouac, cette note critique, en même temps que plus simpliste, acerbe et directe, s’est faite surtout extérieure et sociale; elle a porté en premier lieu sur les moeurs et les institutions.Voici maintenant qu’à travers l’influence faulknérien-ne, une haute tradition américaine à demi oubliée, recouverte par les alluvions du roman « behavioriste », la tradition d’une littérature d’approfondissement psychologique et d’analyse morale, ressurgit tout armée dans l’oeuvre de William Styron. WILLIAM STYRON 205 « Je croyais vivre », dit à sa femme, à cinquante ans, le petit avocat d’affaires américain Milton Loftis, personnage central de Un Lit de ténèbres.« Ce n’est que récemment que j’ai compris des tas de choses.Je pense qu’il faut probablement que quelque chose de terrible vous arrive pour que l’on apprenne combien la vie est précieuse.» Une série de malheurs, culminant dans le suicide de sa fille Peyton, ont ouvert les yeux de Milton Loftis sur l’inanité d’une existence qui, sans la suite d’épreuves que lui ont valu ses vieilles erreurs, eût continué jusqu’au bout à le satisfaire.En lui est née une foi nouvelle.Cette foi dans la vie qui englobe l’affrontement de la tragédie, à cause de sa fécondité, Peyton l’eut aussi, par éclairs; mais elle a été vaincue à la fin sous le poids de son mal.Un jour, au cours d’une réunion d’intellectuels, à New-York, cette fille de la côte virginienne s’était déchaînée : « Pourquoi y avait-il tant de gens sectaires dans le Nord ?» avait-elle demandé.« Pourquoi étaient-ils incapables de comprendre certaines vérités évidentes : par exemple que le Sud était peut-être plongé dans les ténèbres et que les gens y étaient pleins de complexes, mais est-ce qu’ils ne voyaient pas que c’était là l’essence tragique de ce pays.et que, lorsqu’il émergeait, il ne serait que plus grand d’avoir connu toutes ces épreuves ?» Tel est le destin d’individus, de groupes humains tourmentés, broyés, criant sous la meule mais apprenant peut-être, par là, à devenir des hommes.C’est aussi le destin de générations entières, et probablement en particulier de celle qui, en ce moment, grandit et 206 PIERRE DE GRANDPRÉ s’affirme.C’est encore la jeune Peyton qui, un verre à la main, confie à l’un de ses compagnons de plaisir : « Ils se croyaient perdus.Tous les gens de la Génération sacrifiée.Papa, sans doute.Tous ceux qui pensaient le moins du monde.Ils n’étaient pas perdus.Ce qu’ils faisaient, c’était nous perdre, nous ».Comme le jeune homme se prétend coriace, elle lui rétorque : « Tu es exactement comme moi, tu ne sais pas où aller.» Et elle ajoute : « Je ne t’ai jamais aimé.Je suis incapable d’aimer et c’est bien dommage, n’est-ce pas ?Parce que je suis malade.» Dans la même conversation, Peyton avait laissé filtrer cette confidence : « Vois papa.Je l’aime tant.Mais il m’a perdue et il ne s’en doute même pas.Je crois que nous éprouvons l’un pour l’autre un sentiment freudien.Il est si gentil.Et c’est un tel idiot.» UN LIT DE TÉNÈBRES Résumons cette histoire, chronique morale de l’Amérique contemporaine à travers une tragédie familiale aux graves significations.Le récit débute après le dénouement tragique, après que Peyton, au loin, à New-York où elle s’est installée avec son mari, s’est enlevé la vie.Son père, Milton Loftis, attend le cercueil à la gare de Port-Warwick, en Virginie du sud.Helen, son épouse, a refusé de l’accompagner.Ce fait en dit long.Autre signe du désordre et de l’absurdité de sa vie, il est venu avec Dolly, son inquiète maîtresse.La vieille domestique noire, Ella Swan, est là également : sermonneuse et débordante WILLIAM STYRON 207 de compassion, elle est et sera, avec ses frères et soeurs de race, tout au long et en filigrane du cruel récit, « le lait de la tendresse humaine ».L’histoire de cette famille, depuis les fiançailles et le mariage des parents jusqu’à l’échec de leur vie conjugale, jusqu’à la ruine de l’amour et aux répercussions en chaîne de ce désastre intime, tout cela nous est appris par une série d’épisodes rétrospectifs narrés à la troisième personne et centrés sur le personnage de Milton.Les dernières étapes de la sombre aventure, nous les apprenons par un monologue intérieur de Peyton, peu de temps avant son geste désespéré, çe qui justifie la confusion joycienne ou faulkné-rienne avec laquelle s’enchaînent les réminiscences, pour cette partie du récit.Modestes combinaisons techniques.Leur originalité est limitée.Mais là n’est pas, bien entendu, la valeur du livre.Nous sommes donc au moment fatidique où le train ramène à Milton Loftis les restes de sa radieuse enfant.Ce père est mis en face du suprême malheur qui pouvait l’atteindre, preuve de ses erreurs et de sa ruine.Il vit cet instant amer vers lequel a tendu sa vie entière, totalement privée, lui semble-t-il maintenant, de libre arbitre.Accablé, il revoit toute son existence par lambeaux successifs, non sans quelque désordre dû à l’émotion.En même temps, des incidents de la route ponctuent le trajet du corbillard à travers la campagne et au bord de la mer.Il revoit son père, l’injuste mépris où il tenait le vieil homme, les avertissements que celui-ci avait tenté sans succès de lui donner.Il revoit ses dissipations de jeune hom- m 208 PIERRE DE GRANDPRÉ me, son trop confortable mariage avec la riche, la bien placée (l’on est au seuil de la première guerre mondiale, et elle est fille d’un colonel), l’implacable Hélène.Puis, la mort lente de l’amour entre eux, aussi bien que les ambitions politiques qui autrefois le soutenaient.A travers ces évocations, les personnages se précisent, prennent Vie entre les pages du roman, avec un croissant relief.Milton, accablé par le rigorisme d’une épouse incapable de pardonner une faiblesse, dévoré par un sentiment de culpabilité qui est la note dominante du livre, culpabilité qui se transmet à tous et à chacun comme une fièvre, Milton a trois béquilles, trois appuis, trois espèces de diversions à son mal de vivre : le whisky, l’admiration têtue et mal assurée que lui prodigue sa complice Dolly, et par-dessus tout la tendresse qu’il voue à Peyton.Helen, sa femme, lésée, sûre de son bon droit, pleine de colère, de rancune et d’un gigantesque amour-propre, reporte toute son affection sur la petite Maudie, leur fille infirme qu’elle reproche à Milton de négliger alors qu’il « gâte » désastreusement Peyton.Bien entendu, elle a raison en tout, même lorsqu’elle laisse Peyton s’éloigner, qu au vrai elle la fait fuir : cette enfant ne s’est-elle pas substituée à elle, n’a-t-elle pas usurpé sa place dans le coeur de Milton ?Cette Helen, c’est la Pharisienne : il lui aura seulement manqué, dans sa dignité blessée, un peu de cette charité qui l’eût fait consentir à quelques concessions, à un minimum d’inévitables compromis. WILLIAM STYRON 209 L’amour pourrait être chose simple et facile.Seulement ceux qui en détiennent le secret sont impuissants à le communiquer : telle Maudie elle-même, la petite disgraciée, qui s’est éprise, avant de mourir, d’un magicien.Tous les élans d’affection esquissés entre les autres membres de cette famille tournent à la colère tenace et à la haine.Tous se sentent coupables.Qui l’est ?Les cartes sont inexorablement brouillées.« Nous avons perdu nos mots d’amour », pleure Milton : « Je suis la Résurrection et la Vie ».Et il conclut : « Nous sommes une race de crapauds, de viles mutations.Ni le Sud, ni le Nord.Nous allons à la ruine.» Mais voici qu’il devient une exception.La conscience s’est mise à le poindre.Quelque chose de l’Esprit se fraye une voie en lui.Il vieillit en peu de jours.Il apprend.Et il découvre d’un oeil neuf les médiocres qui l’ont toujours si curieusement cerné de près, choisi, accaparé.Tel ce brave Pookie, le mari de Dolly, si malheureux sans le savoir, et de son fait : devant celui-là, toute allusion à l’argent, aux affaires, est « comme de parler d’ice-cream à un enfant.» Le cas de Peyton est particulièrement complexe : elle a fui sa mère dont elle se sentait haïe; elle a fui également son faible père qui se raccrochait à elle et l’aimait mal, abusivement.Son mari Harry, Juif new-yorkais épousé non par amour mais par bravade et expiation, par révolte contre ses parents, a vers elle des regards qui veulent comprendre.Il la voit imprévisible et déconcertante, le trompant stupidement ¦ 210 PIERRE DE GRAN DP RÉ avec le premier venu.Il a deviné bien des choses, lui qui peut lui dire non sans clairvoyance : « Tu demandes ce qui est impossible.Quelque chose, cela, que tu as hérité de ta mère, mais l’inverse.» Il lui dit encore, à elle qui exige trop de lui : « Je ne suis pas ta servante.Il s’agit de collaboration », ou : « Je ne suis pas ton père, moi.Je ne suis pas censé accepter ce genre de choses.» Mais comment devinerait-il qu’en le trompant, elle agit sans aucune joie, uniquement pour « se punir de le punir » — et de punir à travers lui l’homme qui l’a « perdue » en l’aimant en faible, en coupable, en épave, de la plus mauvaise façon ?Nullement méchante, cette Peytoq, pas plus que la plupart de ceux de sa génération : seulement sans but, perdue, ne sachant où aller.Elle mourra ainsi aux abois, empêtrée dans un trop insoutenable sentiment de déréliction.C’est de toutes les façons, quelques réserves que l’on ait pu faire quant à son originalité, un livre important, d’une rare maturité, d’une envoûtante poésie intérieure.LA PROIE DES FLAMMES La Proie des flammes est également une oeuvre littéraire considérable, un récit à la fois dostoïevskien et faulknérien aux vastes proportions, débordant d’action, fourmillant de personnages.Sa traduction française a été accueillie comme le chef-d’oeuvre qui révèle un maître.Mais il y a plus, en ce qui nous concerne.Aucune vue théorique ne vaut en effica- a WILLIAM STYRON 211 cité un seul exemple concret.Or ce roman d’un Américain, tout comme ceux de Henry James et dans leur prolongement indirect, permet d’imaginer ce que pourrait être une variété captivante du futur roman canadien, celui que nos débats depuis une dizaine d’années devraient normalement susciter, roman où nous reconnaîtrions, âme et chair, nos problèmes de vie en terre d’Amérique : une oeuvre enfin de libre culture, de grave méditation, de sensibilité et de conscience adultes.Le récit fort complexe de Styron garde les traces d’un extraordinaire effort d’organisation mentale.C’est ce qui lui confère sa valeur de modèle, même si ses très ambitieuses intentions, trop bien développées, trop explicitées, ont pour rançon de retirer à l’oeuvre, en tant que création romanesque, une part de son mystère et de sa spontanéité.Mise au jour quasi-psychanalytique du sentiment de culpabilité inavoué et destructeur qui ravage intérieurement les trois protagonistes du drame, La Proie des flammes, comme Un Lit de ténèbres, a pour thème réel la condition américaine.Il constitue une invitation à la surmonter.Les événements-prétextes n’ont rien de particulièrement compliqué.Ils ont la brutale simplicité du fait divers, ou de la tragédie antique : un viol suivi de mort, un meurtre, « et plusieurs incidents d’une violence moindre, mais néanmoins sinistres », le tout survenu en moins de vingt-quatre heures, dans le décor de Sambuco, village italien éclaboussé de soleil, au-dessus de la mer, aux environs du Vésuve.Trois Amé- 212 PIERRE DE GRANDPRÉ ricains ont été impliqués dans ces faits : l’un, Mason Flagg, en fut l’âme damnée et la victime.Les deux survivants du drame, Peter Leverett qui n’en fut que le témoin, et Cass Kinsolving qui faillit y laisser sa raison ou même sa vie, s’aident, rétrospectivement, non seulement à reconstituer des péripéties encore pleines de points obscurs pour l’un et pour l’autre, mais à comprendre le pourquoi de tout ce qui s’est passé.Pendant de courtes vacances que Leverett, homme de loi new-yorkais, passe à Charleston, en Caroline du Sud, résidence du caricaturiste Kinsolving, les deux hommes ont une longue conversation qui va les libérer; elle forme la matière même du roman.Toute l’histoire est d’abord racontée du point de vue de Peter Leverett.Une jeune paysanne italienne a été sauvagement violée par le millionnaire corrompu Mason Flagg, qui s’est ensuite suicidé.C’est la version des faits retenue par la police italienne.Mais toute la seconde partie du roman, la plus passionnante, la confession de Cass Kinsolving, qui reconnaît d’emblée avoir tué Mason, amène peu à peu au jour une vérité des faits et des mobiles tout autre.Mason a bien violé la jeune Francesca, qui avait apporté à Cass, alors peintre désespéré, ivrogne, « vrai désastre biologique ambulant », la révélation de la joie et d’un amour chaste; mais ce n’est pas lui, c’est un idiot du village, qui a brutalisé à mort la jeune fille.Cass, dans l’univers obsessionnel où il vivait à ce moment-là, n’en a pas moins tué en Mason un « monstre », le « papa gâteau » (Uncle Sugar) qui le faisait i WILLIAM STYRON 213 vivre, lui et sa misérable famille, mais qui, en contrepartie, l’avait avili, privé de sa liberté et de sa dignité d’homme, avait fait de lui son bouffon, avait établi entre eux des rapports de maître à esclave.Ces événements, de même que le stérile érotisme, pour la galerie, où se complaisait Mason à Sambuco, dans sa société de cinéastes et d’actrices; de même que la « frayeur hantée » et la dépression nerveuse où a vécu là-bas Peter Leverett, après avoir renversé un scooteriste; de même aussi que la « gnole » pour Cass et ce « sentiment excessif de culpabilité » qui l’a fait chercher secrètement à mourir aussi longtemps qu’il a été en Europe, — tout cela ne fut jamais que symptômes de maux infiniment plus profonds.Cheminons ici avec précaution.La plus brève allusion à l’essentiel du sujet entraînerait immédiatement à des développements indéfinis, tant ce roman est riche, sur ce plan, en implications.« Ce qu’il faudrait à notre grand pays, dit dès les premières pages le pere de Leverett, c’est qu’il lui arrive quelque chose de terrible (on reconnaît ce langage) afin que les gens, après avoir passé par tous les creusets de l’enfer, après avoir suffisamment enduré mort et passion, redeviennent des hommes, des êtres humains, et non pas un troupeau de porcs vaniteux, repus en face de leur auge.Des chiffres sans cervelle, sans âme et sans coeur.Des colporteurs de savon ! » Les Pères Lon-dateurs avaient de nobles rêves.Ceux-ci ont été presque réalisés.Mais quelque chose a tourné à l’aigre, en cours de route.L’individu moyen « n’avait grandi 214 PIERRE DE GRANDPRÉ ni en dignité ni en sagesse.Il n’avait grossi qu’en boyaux et en porte-monnaie.» De sorte que, de ses présidents à ses hommes d’affaires, une nation d’« ignares à gueules de bébés », qui a vendu son droit d’aînesse contre des tas de camelote chromée, n’a plus de chance d’accéder à l’art, ou à la contemplation divine, qu’à la faveur de quelque tragédie qui renouerait le fil rompu de son Histoire : « Il faut que nous reprenions au début.» Et Cass n’est pas seulement ivre d’alcool, mais de Sophocle, lorsqu’il proclame : « On va ramener la tragédie au pays de la Pepsi-Cola, du beurre de cacahuète et des Modess Because.Voilà ce qu’on va faire, nom de Dieu.Quelque chose pour redresser leurs épines dorsales et nettoyer un peu leurs petites âmes microscopiques.» Dans son enfance, Cass Kinsolving a laissé agir un crétin furieux qui a mis à sac la maison d’un nègre, parce que celui-ci était incapable d’acquitter un appareil radio acheté à crédit.Il ne se pardonne pas cette lâcheté.Mais il sait que c’est une culpabilité que toute sa nation, tout le Sud au moins, a encourue.Elle périt de santé, de bien-être, d’innocence.Lui, pour son compte, n’est que désir, soif, aspiration, dépossession, haine de soi.Un vieux psychiatre militaire juif le lui a dit : « Vous ne cesserez jamais de courir.» Auprès de sa sainte épouse Peggy et de sa kyrielle d’enfants, il traîne de France en Italie une ivresse vaticinante.Grâce à l’amour de Francesca, grâce surtout à une compassion née en lui pour des misères italiennes : vieilles femmes accablées sous des fardeaux, père de Francesca à l’agonie, il connaît WILLIAM STYRON 215 cette « seule véritable expérience, celle qui permet à l’homme d’apprendre à s’aimer soi-même », ou du moins à ne plus tant se détester.En la personne de Mason, Cass a tué le Père Stérile, son mauvais génie.Il a poursuivi rageusement, jusqu’à l’obliger à se précipiter du sommet d’une falaise, ce Mason qui incarnait à ses yeux une certaine Amérique, ce Mason à lunettes noires, élégant, séduisant, tout mensonge et tout charme, son protecteur despotique, si odieusement pareil à ce qu’il fût devenu lui-même à New-York.Mason, avec « son mépris de quiconque a un peu de cervelle et de caractère, sa glorification puérile des fripouilles, des imbéciles, de la racaille de Hollywood, sa dévotion aux crétins politiques et son éternelle conviction que c’est Dieu lui-même qui demande que les illettrés et les cons se chargent de dicter la loi ici à ceux qui sont intelligents.Ad infinitum.» Cass finit par se guérir de sa « cuite » de plusieurs années, assez semblable à celle du héros révolté et secrètement pur de Malcolm Lowry, dans Au-dessous du volcan.Enfin, sorti de son cauchemar d’auto-destruction, capable de penser à cet espoir et à cette joie dont lui avait parlé Luigi, le carabiniere « humaniste » qui l’a repêché et sauvé de plusieurs manières, il se refuse pourtant à prétendre avoir atteint « la grâce par la souffrance.» Il dit tout simplement avoir choisi « l’être » : « l’espoir d’être pendant quelque temps tout ce que je pourrais être.» Une rébellion douloureuse comme la sienne, au plus profond de la honte, n’est jamais que l’amorce 216 PIERRE DE GRANDPRÉ d’une rédemption.« Il faut être prudent avec ses démons, pense un moment Cass.Je suppose qu’il y a en moi un circuit embrouillé entre l’amour et la haine, et que tout le secret est là.» Jamais le mal qui nous ronge n’est seulement la faute d’un pays.William Styron — volontiers bavard, plein d’incidentes comme Proust, Joyce, Faulkner, comme maints créateurs qui ont beaucoup à dire et n’ont qu’une idée : « donner », donner beaucoup à penser à ceux qui sont capables de pensée, — est trop grand romancier pour ne pas le suggérer.Son livre a des prolongements métaphysiques.La condition de l’Américain rejoint celle de tout homme.L’Histoire dont tout homme digne de ce nom a la nostalgie et le tourment, c’est celle d’avant la Chute.Mais celle-ci doit être reconnue, assumée, et non pas hypocritement escamotée.Conscience et tourment sont deux appellations d’une même chose.Toutes deux font la dignité de notre espèce, d’une humanité qui accède au spirituel et qui, alors seulement, sait « donner », comme Mozart donne, comme donne l’enfant.L’on ne saurait nier chez Styron — et on pourrait l’en chicaner — certain catastrophisme gratuit.Il a recours non seulement à la conscience du mal et à la sagesse qu’elle dispense, mais à la « tragédie » elle-même (complexe sudiste ?) pour sauver les fameux « innocents » du Nouveau-Monde de leur bonheur WILLIAM STY RON 217 sterile, égoïste, au reste illusoire comme le temps finit toujours par l’établir.Son but et son excuse, c’est l’espoir de voir accéder à plus de noblesse et d’humanité une « nation d’ignares » où l’individu moyen n’a crû « qu’en boyaux ».J’ai parlé aussi du sentiment excessif de culpabilité qui pousse certains héros de Styron à toujours « courir », à se livrer, faute de s’estimer eux-mêmes, à une ivresse qui leur permet de vivre, dans l’inconscience, leur abjection.Mais voilà, n’est-il pas vrai, quelques thèmes bien proches de nous, de notre mentalité canadienne, de nos problèmes ?Ce qui confère à ces deux oeuvres leur importance dans une perspective d’ensemble des lettres contemporaines, c’est l’équilibre qui est maintenu entre les divers dons du romancier.Il se publie tant de livres : l’on croirait volontiers que pareille rencontre de dons est monnaie courante.Or, il n’en est rien.Les mélodistes surabondent, c’est vrai; mais il est devenu extrêmement rare de découvrir un romancier sachant jouer symphoniquement de tous les registres.Styron use d’un style souple, varié, parfois superbe dans les tonalités graves, simple et familier dans les scènes d’ironie, chargé de poésie dans certaines évocations de paysages sudistes accordés aux rythmes profonds de l’action.En outre il sait découvrir le trait qui donne vie aux personnages.La lecture de ces livres envoûte, moins sans doute à cause de l’acuité du coup d’oeil qu’en raison de la sympathie et de la compassion éprouvées par l’auteur à l’égard de ses protagonistes.¦ 218 PIERRE DE GRANDPRÉ Au style pénétré de poésie tragique, à l’art d’imposer avec vigueur des êtres parfaitement plausibles, il faut joindre les virtuosités du style narratif, une peu commune maîtrise dans la conduite de longs et sinueux récits.Enfin, étayant à tout instant cette fécondité de l’invention romanesque, une pensée substantielle, une intelligence hautement avertie et ce qu’il faut nommer la moelle d’une sagesse : l’intuition des racines et des conséquences de chaque geste des personnages au niveau, dérobé au regard commun, de leur existence morale.Le prochain livre de William Styron remontera plus loin dans le passé : il aura pour thème une révolte de Noirs, à la veille de la guerre de Sécession.Sujet plein de promesses, et aussi sans doute d’embûches.N’anticipons donc pas.Mais d’ores et déjà, sur la foi de coups d’essai témoignant de la plus étonnante maturité, il n’est pas déraisonnable de penser que nous assistons au surgissement d’un important massif romanesque, d’un sommet qui pourrait culminer quelque jour aux meilleures altitudes atteintes par la littérature américaine. NAIM KATTAN L’ARRIVEE RÉCIT NAIM KATTAN — Né à Bagdad (Irak) en 1928.Journaliste.A collaboré à un grand nombre de journaux, des revues et des émissions radiophoniques dans plusieurs pays européens.Emigré au Canada en février 1954.Devient citoyen canadien en 1959.Rédacteur-en-chef du Bulletin du Cercle juif.Participe à des émissions à la radio et à la télévision au Canada.Entre au service du Nouveau Journal où il est rédacteur de politique internationale (1961-1962).Chargé de cours à la Faculté des Sciences Sociales, Université Laval (1962-63).Membre du comité de rédaction de Tamarack Review, de Toronto.Chroniqueur des Lettres étrangères au Devoir.Membre de la régie de la Place des Arts.Membre du comité de rédaction des Lettres Nouvelles (Paris). Nous étions neuf cents.Nos destins individuels cédaient momentanément le pas à notre double identité collective : celle de voyageurs et encore davantage celle d’immigrants.Comme nous occupions un bateau hollandais, il était normal que la majorité des passagers fussent des Néerlandais.Des paysans pour la plupart.Il fallait s’y attendre, on nous a assez dit que le Canada avait surtout besoin de bras solides et d’âmes courageuses pour défricher son vaste sol.Le Canada ! Voilà le mot magique qui faisait vibrer en nous l’attente, l’espoir, l’expectative, en même temps que l’inquiétude et l’angoisse.Nous communions tous — ou presque tous car il s’est glissé parmi nous quelques touristes américains qui faisaient un ricochet par Halifax au terme d’un périple autour du monde — nous communions donc tous à l’unisson dans l’espoir que cette terre inconnue nous dévoile un visage accueillant, une mine souriante.Il y a loin entre cette traversée et celles que certains parmi nous ont connues sous d’autres cieux et à travers d’autres océans.Pour les touristes et les hommes d’affaires qui rejoignent leurs foyers, une certaine vacuité laisse le champ libre à l’insouciance.On est disponible, prêt à capter toutes les sensations, à savourer l’air du large.Les contacts sont rapides, simples, les rapports retrouvent leur innocence première.Aucune société ne vient encombrer les ami-tiées qui se nouent et les amours qui s’ébauchent. 222 NAIM KATTAN L’immigrant n’est pas un voyageur comme les autres.Tout rempli encore de ce qu’il vient de laisser, peut-être pour de bon, il n’est plus disponible.Cette rupture définitive avive sa nostalgie.Il est harcelé par des questions lancinantes : est-ce le terme de tout un passé ?N’est-ce qu’un visage sémillant d’une réelle disparition ?Est-ce l’avant-goût de la mort ?Le pays nouveau se charge de toute la puissance d’une seconde naissance.Et si ce pays n’allait pas répondre aux espoirs dont on l’embellit ?Aussi, les bruits d’un bateau d’immigrants n’ont pas la même résonance que ceux d’un bateau de tourisme.Les rires sont plus forcés, les voix trop fortes ou trop sourdes, évoquent la même angoisse.Le passé des autres ne nous intéresse pas.C’est leur condition présente, leurs lettres de créance pour le nouveau pays qui nous attirent et qui avivent notre curiosité.Nous nous comparons à eux pour nous rassurer ou pour mesurer nos lacunes.Les premiers jours de la traversée sont consacrés au choix des interlocuteurs.Les Hollandais n’ont pas de mal à se reconnaître, mais ils se ressemblent tellement qu’il ne leur reste presque plus rien à se dire.Ils se communiquent leurs points de départ et leurs lieux d’établissement.Restent les autres, ceux qui parlent français et ceux qui parlent anglais.Une autre ligne de démarcation se dessine entre ceux qui ont des bribes de connaissances sur le Canada et ceux pour qui ce pays est encore terre d’aventure. L’ARRIVÉE 223 Dès le lendemain de mon embarquement, je fus accueilli par la sollicitude d’une Française entre deux âges.Toute sourires et amabilités, elle me fit force compliments sur mon teint d’homme habitué au grand air et sur ma carrure robuste de boxeur ou de coupeur de bois.Sans préambule, elle fit pleuvoir sur moi un torrent de questions sur le Canada.Au début, elle empruntait la forme affirmative : Montréal est une belle ville, grande, spacieuse.— Vous y étiez ?Du coup, elle devenait intéressante.Elle aurait des renseignements à me fournir.— Non, mais ma fille y est.Vous l’aimerez beaucoup ma fille, elle se plaît beaucoup au Canada et elle trouve les Canadiens magnifiques.Et, changeant de ton : — Connaissez-vous Ottawa ?— Non, malheureusement.— Vous devez donc venir de Québec ?Moi ?Pas du tout.Je n’ai jamais été au Canada auparavant.— Comment cela ?J’étais sûre que vous étiez Canadien.Votre accent, vos vêtements.Pour l’accent, je ne disposais d’aucun point de comparaison puisque je ne connaissais pas encore celui des Canadiens.Quant aux vêtements.Le pantalon de velours côtelé que j’avais acheté au marché d’un village hollandais pouvait me donner l’allure d’un bûcheron du Grand Nord.Comment le savoir, nous n’en avions jamais vu, ni mon interlocutrice ni moi. 224 NAIM KATTAN Non loin de nous, une jeune fille blonde, habillée à l’américaine, semblait donner une conférence de presse.Dix immigrants se pressaient autour d’elle.— Venez, c’est sûrement une Canadienne, me dit madame Leclerc.Nous nous en approchâmes.Quand madame Leclerc s’est aperçue que cette hypothétique Canadienne s’exprimait en anglais, elle n’a pas caché sa satisfaction de m’avoir à ses côtés puisque j’allais lui servir d’interprète.Il ne s’agissait pas d’une Canadienne, mais la jeune fille avait un insigne avantage sur nous car elle a déjà passé deux ans dans ce pays.Ce qu’elle nous disait du Canada évoquait l’image d’un pays étrange, parfois bizarre et quelque peu terrifiant.Elle nous faisait part de ses expériences dans une ville de l’Ouest.Quelqu’un s’aventura à lui demander si cette ville-là se trouvait à proximité de Toronto, ce qui déchaîna chez elle le rire condescendant que seuls d’anciens immigrants peuvent avoir à l’égard des nouveaux venus, comme je devais m’en rendre compte si souvent plus tard.Elle nous recommanda de nous départir de nos mesures étriquées et de nos horizons étroits de la petite Europe : « La distance qui sépare Montréal de Vancouver est aussi grande que celle entre Paris et Montréal.» J’ai perdu la suite de sa longue leçon de géographie.Elle parlait de champs de blé, de sécheresse, de villages ukrainiens.Je m’intéressais peu à ces régions éloignées puisque j’allais m’installer à Montréal.C’est de cette ville que j’eusse souhaité entendre parler.Je me souviens L’ARRIVÉE 225 vaguement des longues considérations de la jeune fille concernant les rapports entre différents groupes d’immigrants.Elle avait le ton docte et quelque peu suffisant.Elle était sûre qu’elle s’adressait à un auditoire qui buvait ses paroles.Ne révélait-elle pas des incidents bizarres et des événements extraordinaires.Elle nous fit part de ses mésaventures d’employée d’un poste radiophonique privé dans une ville de l’Ouest, ville dont personne parmi nous ne semblait en avoir soupçonné l’existence.Nous nous soucions peu de ces coutumes quelque étranges fussent-elles.Pourtant, ce vaste pays n’allait-il pas devenir le nôtre.Adais notre curiosité ne s’éveillait qu’au petit coin où nous allions élire domicile.Madame Leclerc qui, grâce à moi, suivait ce discours par bribes, a aussitôt perdu intérêt.Quand il fut question des coutumes ukrainiennes, ses ressources de patience s’épuisèrent.Elle se contenta de dire, sur le ton le plus péremptoire : — Mais ce sont des Russes, non ?Et, tournant le dos à l’assemblée, elle se dirigea vers un petit groupe de Français qui a pris conscience de son existence dès le premier jour de la traversée.Et, toute pleine de bonne volonté, madame Leclerc me présenta à mes compatriotes.— Journaliste.— Vous vous êtes trompé de pays.Visiblement, il me prenait en pitié.Un petit sourire de satisfaction illumina son visage.Non seulement il n’avait plus besoin de se comparer à moi 226 NAIM KATTAN mais la balance penchait indubitablement en sa faveur.Content de son destin, il ajouta : — Ce n’est pas un pays pour intellectuel.Au Canada, on n’a pas besoin de gens qui noircissent du papier.C’est un pays neuf qui réclame des bras forts, qui fait appel à des hommes qui savent faire quelque chose de leurs mains.Comme il s’était déjà approprié le pays, tout renseignement supplémentaire sur le Canada lui eut été inutile.Du reste il avait l’air parfaitement au courant de la situation.Manifestement, il attendait que je m’enquière sur son métier à lui.Je m’abstins, moins pour briser sa hautaine confiance que pour ne pas aiguiser davantage ma propre inquiétude.Mais madame Leclerc était là pour raccommoder tout le monde.— Monsieur, me dit-elle, est électricien.— C’est un métier fort en demande au Canada, se hâta-t-il d’ajouter.Et c’est fort bien payé.A côté de lui se tenait un autre jeune homme qui se contentait d’acquiescer de la tête.Tête carrée, grandes lunettes d’écaille, regard profond, sourire énigmatique.Je le dévisageais avec la complicité naissante de celui qui vient de découvrir un semblable, un allié possible.Sans doute était-il avocat.Ingénieur peut-être.Il était sûrement passé par l’université.— Et vous, Monsieur, quelle est votre profession ?J’évitai de parler de métier dans son cas.— Je suis boucher.Madame Leclerc me fournit généreusement de plus amples détails. L’ARRIVÉE 227 — Monsieur est diplômé de l’École de Boucherie de France.Au Canada, personne ne possède un tel diplôme.Et puis, il porte déjà dans sa poche un contrat de travail.Imaginez, son employeur vient le chercher à la gare, c’est un autre Français qui a déjà fait fortune.— C’est magnifique de travailler pour un compatriote, me suis-je contenté de dire.Il fallait que je prenne part à l’enthousiasme général.— Eh oui.Les Canadiens ne connaissent rien aux méthodes françaises de boucherie.Il n’y a qu’un Français qm sache apprécier à sa juste valeur un diplôme de l’École de Boucherie.L’électricien me déclina la carte professionnelle du troisième Français du groupe.Lui aussi appartenait à la classe de ces privilégiés qui travaillent de leurs mains et lui aussi avait déjà un contrat de travail.C’était un boulanger et il travaillera dans une pâtisserie française.Je faisais pitié.J’étais vraiment mal partagé.L’électricien était plein de compassion.— Avez-vous songé à vous munir de lettres de recommandation de quelques curés ?Ce sont eux qui tiennent les journaux au Canada.Je me suis contenté de dire que je n’étais pas catholique.Je touchais à l’abîme de la détresse.Madame Leclerc tenta de me repêcher.— Monsieur a une supériorité sur nous tous : il parle l’anglais. 228 NAIM KATTAN — Cela alors c’est un avantage ! s’exclama le boulanger.Vous ne serez pas obligé comme nous tous de vous limiter à la province de Québec.Le Canada tout entier vous ouvre ses portes.À la salle à manger, j’eus l’impression qu’il y avait abondance de nations et de langues.Mais il y a loin des apparences aux faits.A la table où je fus placé, j’étais entouré de trois Allemands d’un certain âge : deux soeurs, l’une accompagnée de son mari.Ils allaient à Winnipeg rejoindre leur fille qui avait épousé un garçon né dans son village natal et qui s’était installé depuis fort longtemps au Canada.C’est de peine et de misère que j’ai recueilli tous ces renseignements car mes voisins ne s’exprimaient que dans leur langue maternelle, j’ai donc fait des tentatives pour lier la conversation par-dessus la tête de ma voisine.A côté d’elle se tenait une jeune Américaine.Mais comment attirer son attention, accaparée comme elle l’était par un homme d’affaires suisse.Ils n’étaient pas des immigrants et notre différence de statut accentuait encore davantage la distance qui nous séparait.De l’autre côté de la table, quatre Hollandais.Les parents étaient tellement absorbés par leurs deux enfants que toute intrusion de l’extérieur eut semblé saugrenue et de toute façon eut tourné court.Il fallait donc me rendre à l’évidence.Et tirant la conclusion qui s’imposait, le lendemain j’arrivai à L’ARRIVÉE 229 table avec un livre.Mes voisins allemands qui ne semblaient pas bavards par nature s’accommodaient apparemment fort bien de mon silence.Aussi quelle ne fut pas ma surprise quand, à la fin de la traversée, ils manifestèrent leur désapprobation à propos de ma conduite.Ils me reprochèrent d’être peu loquace.L’univers cosmopolite du bateau m’était fermé.Bien plus, il n’avait aucun attrait pour moi.Tous ceux qui ne touchaient pas de près ou de loin à mon proche avenir personnel me laissaient complètement indifférent.Les quelques bribes d’information que je pouvais glaner sur le bateau étaient trop éparses, trop incertaines pour que je fasse l’effort de les rechercher.Le soir, j’étais à l’affût d’une distraction.N’avais-je pas droit à quelques maigres plaisirs avant de me plonger dans une aventure qui ne s’annonçait pas facile.Il y avait le bar, mais il n’était pas question de dépenser mes quelques précieux dollars.J’en aurai besoin dans les moments difficiles au Canada.Les Français, qui avaient épuisé les charmes de la conversation, s’adonnaient fermement au plaisir de la belotte.Ils m’ont convié à me joindre à eux.Quand j’ai confessé mon ignorance, leur conclusion fut sans appel : Vous n’êtes pas Français.Et malgré l’insistance de madame Leclerc de me familiariser avec les secrets de la belotte, j’ai opté pour la salle de bal.Le choix des partenaires n’était point riche.La suprématie masculine était frappante.Des couples trouvaient dans la danse, en même temps qu’un étourdissement, une réaffirmation de leur alliance face à 230 NAIM KATTAN l’adversité et à l’inconnu.Ils y cherchaient un semblant de sécurité.Le fort contingent des hommes seuls s’affaiblissait.Les solitaires désertaient vite la salle.Le hasard a voulu que deux jeunes Américaines choisissent la table voisine de la mienne.Leurs gestes étaient libres, leur façon de commander une boisson désinvolte; elles n’étaient sûrement pas des immigrantes.Elles avaient l’air paisible des personnes qui savent où elles vont et la joie impatiente de celles qu’on attend.Les immigrants ne les invitaient pas à danser.Elles étaient trop dissemblables et leur condition de touristes leur donnait les apparences de la richesse.Je ne sais même plus si elles étaient belles ou mêmes jolies car je ne me lassais pas d’admirer leur insouciante et leur avide curiosité.Elles avaient une fraîcheur qui était unique à bord du bateau.Elles venaient de faire le tour de l’Europe et les souvenirs des nombreux pays se mêlaient dans leur esprit.Je leur ai demandé si elles étaient Canadiennes anglaises.Ce n’était qu’un prétexte pour entamer la conversation.J’ai appris qu’elles habitaient Chicago et que toutes deux étaient secrétaires.Apprenant que j’allais m’installer au Canada, elles ont, à l’unisson, crié leur enthousiasme.Deux ans auparavant, elles avaient passé des vacances dans le Québec et elles avaient gardé un souvenir magnifique de la ville de Québec.Elles se souvenaient des restaurants et de l’hôtel où elles avaient séjourné.Je les pressais de me donner des détails plus précis. L’ARRIVÉE 231 — La majorité des habitants de Québec parlent le français, s’exclama la première.Et l’autre d’enchaîner : — On en trouve même qui ne parlent pas l’anglais du tout.Une fois, j’ai eu du mal à me faire comprendre dans l’une de ces belles vieilles rues.— Mais le français qu’ils parlent n’a rien à voir avec celui que vous parlez en France.Je leur ai dit que je n’étais pas Français quoique j’eusse vécu longtemps à Paris.— Vous allez trouver une grande différence avec Paris.Cette affirmation fut appuyée d’un rire chargé de sous-entendus.Ce n’est pas à Québec que vous pourrez embrasser une jeune fille dans la rue.Vous savez, au Canada, les catholiques sont très stricts.L’Eglise interdit les salles de danse.Vous devez faire attention quand vous serez avec une jeune fille.Il ne faut pas lui donner le bras.Vous ne pourrez même pas lui tenir la main dans la rue.Pendant tout mon séjour au Canada, la marque d’affection la plus osée que j’aie pu surprendre entre un homme et une femme ce fut entre deux jeunes gens qui se tenaient par les petits doigts.On m’avait déjà amplement prévenu contre les rigueurs et l’austérité des moeurs canadiennes.L’échéance approchait.J’avais la vague impression que j’allais subir les contraintes de la vie monacale.Et je commençais à regarder mes interlocutrices avec un intérêt accru.Voici peut-être ma dernière chance de courtiser librement une jeune fille.Et si je les invitais à danser ?Elles étaient deux.Je manquais 232 NAIM KATTAN d’énergie pour m’embarquer dans l’aventure la plus anodine, la plus fortuite.L’inquiétude me rendait avare de mes forces.Soudain, le sujet de la conversation changea.— Pourquoi quittez-vous Paris?Une ville si extraordinaire.Et me voilà lancé dans la longue épreuve de justification.Pourquoi ?Oui, pourquoi ?Le sait-on soi-même ?Il y a tant de motifs, tant de circonstances.Peut-on les expliquer en deux mots à des personnes qui ne savent rien de vous, de la ville d’où vous venez.J’ai appris plus tard que les réponses longues, dubitatives ont quelque chose de louche.Tout de suite, vos interlocuteurs pensent que vous cachez quelque chose, et puis ils ne s’intéressent pas suffisamment à vous pour écouter patiemment le long récit de vos excuses.Il faut avoir toute prête une raison simple, convaincante, qui ne laisse planer aucun doute sur les circonstances contraignantes qui vous ont forcé à vous lancer dans le vide.Il ne faut pas oublier non plus de faire allusion aux indiscutables attraits de votre futur pays.Les réponses les plus efficaces sont du genre : J’ai un cousin à Montréal qui a fait fortune, ou — Quand les communistes ont pris le pouvoir dans mon pays.Mon interlocutrice ne comprend pas ma décision.Elle insiste : — N’avez-vous pas songé à vous établir à New York ou à Chicago ?Vous parlez l’anglais et vous aurez trouvé là la même atmosphère de liberté qu’à Paris. L’ARRIVÉE 233 Le jour du débarquement, les passagers sont saisis d’une intense fièvre.On s’échange des adresses, on s’adresse des recommandations.Nous ne cessions de rassurer nos voisins avec l’espoir qu’ils en fassent autant.J’étais parmi les immigrants, relativement peu nombreux, qui ne savaient pas où ils allaient loger à leur arrivée.Problème qui revêtait une sévère acuité surtout qu’il me faisait oublier momentanément tous les autres, plus réels.J’en exagérais délibérément l’importance.Concentrer mon énergie et mon attention sur une question qui ne dépassait pas mes forces me rassurait et me permettait de me livrer à l’optimisme.Des jours durant, mon compagnon de cabine me parlait de chèques payables à Toronto, d’argent qui lui serait remis par un cousin à condition que celui-ci reçoive à temps le télégramme qu’il lui avait fait parvenir.Je l’écoutais d’une oreille distraite.Je ne pouvais ni le rassurer ni lui suggérer la voie à suivre.Comme notre bateau était tout proche de Halifax, mon compagnon me demanda de lui avancer cinquante dollars.Il me les rendrait quelques jours plus tard à Montréal.J’ai été poli mais j’ai dit non.Il s’est mis alors à parler de sa femme et de sa fille qui logeaient dans une autre cabine.Il ne savait comment assurer la subsistance de sa famille au cours du voyage Halifax - Toronto.Avais-je affaire à un escroc ?Qu’importe.Ne faisions-nous pas face aux 234 NAIM KATTAN mêmes problèmes, n’étions-nous pas aux prises avec les mêmes difficultés, ne devions-nous pas être solidaires?Nous étions tous des immigrants.Nous l’étions en bloc.Et pourtant, pour chacun de nous, l’aventure ne pouvait être qu’individuelle.Nous n’étions point semblables et nous ne pouvions porter secours à des étrangers aussi éloignés de nous que les Canadiens dont nous allions partager le sort.L’aventure incertaine qui se profilait devant nous faisait ressortir dans toute sa réalité notre solitude et notre dénuement.Notre méfiance se parait de tous les attributs de la perspicacité du savoir-faire.N’était-elle pas une condition de notre salut en terre inconnue ?Nous n’avions aucune réticence d’afficher notre égoïsme.Notre condition d’immigrant en faisait une qualité.Nous avions un ennemi : l’ignorance.On nous avait bien prévenu — il y avait toujours quelque escroc dans les parages.Comme l’arrivée à Halifax eut lieu à la tombée du jour, il fallait se dépêcher de terminer les formalités et s’installer dans le wagon spécial qui allait nous conduire à Montréal.Une immense salle sombre et terne qui ressemblait à un hangar abandonné logeait les services d’immigration et de douane.J’attendais mon tour.Dehors, la neige.En quittant le bateau, nous avions eu un avant-goût du froid canadien.C’est Halifax, me disais-je.À Montréal il ne fera pas aussi froid.On appelle mon nom.Un grand malabar, dont l’uniforme me reportait à Londres, lisait le formu- U ARRIVÉE 235 laire que je venais de remplir.Il sourcillait, bloqué sur une de mes réponses.Il examina mon passeport, vérifia le visa canadien, reprit le formulaire.— Où êtes-vous né ?À Bagdad.— Quelle est votre nationalité ?— Irakienne.— Quelle est votre origine ethnique ?Je ne saisissais pas bien et c’est avec hésitation que j’ai dit : « Irakienne ».Visiblement, le fonctionnaire était embêté.— Qu’est-ce que cela veut dire : irakienne ?Il n’y a pas d’origine ethnique irakienne.J’étais confus.Etait-ce ma faute si j’étais né à Bagdad qui est la capitale de l’Irak ?— Etes-vous Arabe ?— Ma langue maternelle est l’arabe, ma culture est arabe.Mais je n’eus pas le temps de terminer.— Cela ne m’intéresse pas, je ne vous parle pas de votre langue et de votre culture, je parle de votre origine ethnique.Je saisissais de moins en moins le sens exact des mots.J’ai dit « Oui, je suis Arabe », avec le sentiment de confesser une vérité inavouable.— Je ne comprends pas qu’on vous ait accordé un visa d’immigration, dit-il.Il était en colère, il était surtout ennuyé.Je ne l’étais pas moins que lui.Nous étions dans la même barque, lui non plus ne comprenait pas.Il soumit mes documents à une étude plus soignée et à un examen plus attentif.Je commençais 236 NAIM RATTAN à me sentir dans Peau bouillante.Le bateau était encore là et m’y réfugier mettrait un terme à toutes mes inquiétudes.— Êtes-vous Mahométan ?— Non.— Quelle est donc votre religion ?— Je suis Juif.Son visage s’illumina.Jamais auparavant la révélation de mon origine juive ne mit fin à mes ennuis.En général, elle ne faisait que les susciter.— Qu’est-ce alors que ce charabia d’origine irakienne, d’origine arabe ?et d’un trait de plume il barra ma fausse identité involontaire et m’octroya un nouveau statut.— Vous êtes hébreu.— Ah bon ! Je n’osais pas faire de commentaires ni demander un supplément d’information.Ne valait-il pas mieux se taire devant les représentants de l’autorité que de clamer son ignorance.Avant même d’être admis au pays, la menace d’être calé à l’examen pesait sur moi de tout son poids.L’inquisiteur arborait maintenant un grand sourire.Il y avait de la complicité dans son regard.Nous l’avions échappé belle tous les deux.Je ne serais pas renvoyé et le fonctionnaire du gouvernement n’aura à traiter qu’un cas banal.Le tampon libérateur donna une conclusion définitive et heureuse à ce qui n’aura été qu’un simple malentendu.Les mots magiques y étaient bel et bien : Immigrant admis.L’agent du gouvernement était volubile.Comme futur citoyen canadien, j’eus droit à des explications. L’ARRIVÉE 237 — Comme Arabe, vous auriez été classé dans la catégorie des Asiatiques, et les règlements d’immigration à l’égard des Asiatiques sont différents.Votre origine hébraïque vous place parmi les Occidentaux.Tout cela me semblait d’une logique presque hasardeuse, mais je ne voulais pas trop comprendre.N’avais-je pas frôlé de près le refus ?J’étais maintenant en sécurité et empli d’une exaltation irrépressible.Je chantais victoire.Heureux les Hébreux qui, nés en Irak, en pleine Asie, sont transformés en Européens au grand port de la Nouvelle-Ecosse.Nous voilà donc en terre canadienne.Tournons la page.Deux délégations d’aide aux immigrants attendaient les nouveaux venus.Les catholiques par ici, les protestants par là.Et les autres ?Tel un orphelin, je suis passé entre les deux rangées de ceux qui retrouvaient leurs familles.M’apercevant, un agent de l’immigration me demanda si j’étais catholique ou protestant.J’ai dit que j’étais juif.Il me dit alors qu’il eût fallu que je prévienne les services d’aide aux immigrants juifs en Europe pour qu’un représentant de cette association m’accueillit à Halifax.« On ne savait sûrement pas qu’il y avait des Juifs sur le bateau.» En d’autres termes, je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même.J’adressais des regards envieux à mes compagnons de voyage.Pourtant, l’accueil qu’on leur ré- 238 NAIM KATTAN servait se résumait à l’essentiel.On leur remettait quelques brochures sur le Canada ainsi qu’un journal.Les protestants avaient droit à un quotidien anglais de Halifax, tandis qu’aux catholiques de langue française on faisait le don d’un quotidien dont le titre ressemblait à un rappel à l’ordre : Le Devoir.J’ai réussi à jeter un coup d’oeil sur la manchette de l’exemplaire de ce journal que parcourait l’électricien français : 500,000 chômeurs au Canada.J’avais le sentiment puéril que ce terrifiant renseignement ne m’était aucunement destiné puisqu’on s’était abstenu de m’offrir le journal.Dans le train, nous reprîmes les conversations interrompues pour leur donner un terme ou les mener à quelque conclusion.L’immense étendue de neige qui nous a saisis au début donnait au mystère du pays inconnu une angoissante présence.Ça et là un hameau venait briser l’interminable couverture dont se drapait une nature sauvage, hostile et peu accueillante.Parfois, un petit village surgissait du néant comme pour nous rappeler que le pays était habité.Et malgré tout, cette immensité frappait par sa beauté farouche, toute nouvelle, envahissante.J’étais trop préoccupé pour me laisser pénétrer par cette enivrante grandeur.Dans mon esprit, d’autres images se pressaient : les empreintes lointaines du désert dont la beauté, telle une innocence première, avait la pureté d’une abstraction.La couleur blême du sable L’ARRIVÉE 239 rendait toute relative la blancheur environnante.Et par ce fil invisible, me voici replongé dans mon enfance.Les visages si familiers se précipitent.Avec quelle insistance je me reportais aux jours heureux de l’insouciance.Étaient-ils si heureux, en vérité, et si insouciants ?A ces images s’entremêlaient d’autres qui les chassaient.Allais-je faire le bilan de mon enfance ?Que subsistait-il du désert ?Quelques ombres vite estompées.Présence souveraine de la neige.Il fallait se soumettre à ce recommencement, en subir la splendeur autonome.Soudain, j’ai ressenti toute la réalité de la peinture abstraite.Y avait-il un paysage plus ressemblant.Voici le faisceau qui illumine de l’intérieur tout l’art non figuratif, cette neige infinie recèle toute l’angoisse d’une abstraction non assumée, non apprivoisée, victorieuse.Pour l’instant, j’en étais doublement la victime car elle était à l’image d’un destin placé sous l’emprise d’une aveugle fatalité, celle de l’inconnu.On m’avait souvent prévenu contre la monotonie de la vie canadienne.On m’a décrit la solitude qui pèse sur toutes les existences, l’incommunicabilité accablante qui finit par épuiser les volontés les plus tenaces et les accule au silence et à la soumission à une toute puissante absence.Je me fermais devant ces oracles, non pas que j’eusse voulu me leurrer et garder intact mes ressources d’illusions et de rêves.J’étais décidé à me présenter à un pays inconnu sans l’encombrer d’impressions et d’idées d’emprunt.Je voulais en être le découvreur 240 NAIM RATTAN et faire de cette découverte l’aliment d’une vie renouvelée.Sur une page blanche, je voulais inscrire mon propre récit, le déroulement de ma résistance à la solitude, de mes engagements avec l’ennui.Je m’étais interdit toute lecture sur le Canada car je voulais que les livres accompagnent une expérience personnelle pour l’enrichir, l’amplifier, au lieu de se substituer à elle et la remplacer.Nous nous promettions tous de nous revoir.Pleins de bonne volonté, nous ne voulions pas mieux que de nous entr’aider.J’aperçus mon compagnon de cabine traverser le wagon accompagné d’une petite fille de dix ans.Elle serrait contre sa poitrine une vingtaine de petits verres en carton que le service des chemins de fer met à la disposition des passagers.Son père avait l’air ennuyé.« Quand elle a appris qu’on pouvait s’en servir librement, elle en a emporté toute une pile, me dit-il.Je vais les remettre en place.» L’occasion était propice pour qu’il me dise qu’un passager lui avait prêté dix dollars.Autrement, sa famille et lui auraient dû se contenter d’eau fraîche tout au long du voyage.Notre train est arrivé à Montréal vers quatre heures du matin.Il a stoppé à quelques dizaines de pieds de la gare afin de permettre aux passagers de poursuivre paisiblement leur sommeil et d’attendre le lever du jour à l’abri des intempéries dans cette ville étrangère.Il est huit heures.Voilà le terme définitif du voyage.La fin de l’attente nous fait vivre notre L’ARRIVÉE 241 inquiétude au lieu de la craindre.Nous étourdissons notre sentiment lancinant d’incertitude avec les gestes immédiats.Jusqu’à ce moment, le Canada était une réalité lointaine enfouie dans la nuit de l’espoir et de la peur.Me voilà finalement à Montréal.Où est la lueur lumineuse de la réalité nouvelle ?La vie présente se décompose en besoins anodins.J’étais au seuil d’une étape importante de ma vie.Je cherchais en vain l’exaltation.Voici le point de rupture.Il fallait que je me le répète sans cesse pour endormir la lassitude et la tristesse qui s’emparaient de moi.Je dépose mes bagages à la consigne.Je suis à la gare Centrale, mes compagnons de voyage se dispersent.Aussitôt, il n’en reste plus aucun.Premier obstacle à franchir : trouver un gîte.On m’avait maintes fois répété que le Canada ne connaît pas la crise du logement.Avant de chercher une chambre, je vais loger temporairement au Y.M.C.A.Je téléphone, on dispose d’une chambre mais elle ne sera libre qu’à une heure.Je remets en place le récepteur.J’étudie avec attention la manière de composer le numéro et de déposer l’argent.Je ne suis pas de passage ici et ce n’est pas comme touriste que je pose nonchalamment chaque geste.Ces gestes ont un caractère permanent.Dorénavant, ce sera ma façon d’utiliser le téléphone et non seulement la manière dont on l’utilise au Canada.Je dispose de plusieurs heures de liberté.J’achète les journaux.On propose des chambres et des appartements à longueur de colonnes.Il faut déjà 242 NAIM KATTAN songer au travail.Je téléphone à la seule personne dont on m’a donné l’adresse en France.Mon interlocuteur est content d’avoir des nouvelles de son ami français.Il est sur le point de raccrocher quand je lui exprime le désir de le voir.Il me recevrait volontiers dans une semaine ou deux car il part en voyage.J’ai tout le loisir de dépouiller les offres d’emploi dans les journaux.Il n’est que dix heures du matin.Je pourrais peut-être me promener dans les rues de ma nouvelle ville.Par la porte vitrée, je ne vois qu’un amas de neige.Suis-je suffisamment habillé pour affronter cette montagne ?Il vaudrait peut-être mieux attendre de défaire mes valises avant de m’aventurer sur cette piste de ski.Le moment ne peut être moins indiqué pour attraper un rhume.Je suis complètement laissé à moi-même.Entièrement libre.Quelle dérision ! Et pourtant, voilà le moment venu d’affirmer mon attachement à cette liberté, de prouver qu’elle n’est pas entièrement illusoire.Un appareil de photomaton me proposait ma photo bien encadrée pour vingt-cinq cents.C’était un cadeau que je pouvais m’offrir.Le fait d’enregistrer ma tristesse serait apte à ôter sa puissance à ma solitude proche de la détresse en m’en rendant maître.Regarder la tristesse en face la réduit à sa relativité, à son état passager et ouvre la porte du rêve.Ainsi pourrais-je aborder l’avenir.La neige se dressait devant moi.Bloc solide, ce mur interminable et infranchissable faisait apparaître le caractère en- L’ARRIVÉE 243 fantin de ce jeu.Me voilà en face de la réalité.Vaincre cette neige sonnerait le glas de la solitude, inscrirait un point final à ma condition d’immigrant, car cette neige semblait projeter toute la puissance hostile de l’inconnu et préfigurait l’indifférence cruelle de cette ville.J’allais de siège en siège dans cette vaste gare.J’imaginais des voyages de vacances, des départs heureux.Au-delà des bruits des gens affairés installés dans la supériorité de ceux qui ont des occupations précises, je rêvais d’une autre arrivée, dans quelques mois, dans quelques ans.L’on m’attendrait.Je ressentirais la belle impatience de retrouver un visage aimé.Du coup, la gare devenait amicale, lieu qui témoignera de futurs départs et de retrouvailles accomplis dans l’exaltation.Pour l’instant, il fallait que je change de banc.Je pensait que ma longue attente serait remarquée, qu’elle prendrait un caractère louche.Si jamais on m’interrogeait ma réponse est toute prête.Je dirais la vérité.Mais je voulais passer inaperçu car toute question m’humiliera davantage en me faisant voir dans sa nudité la réalité de l’abandon.Je ne voulais pas m’apitoyer sur mon sort.Je me disais que, semblable à toute agglomération humaine, Montréal renferme des ressources d’amitié, des sourires de femmes, des voix tendres et affectueuses.Je ne voulais point les connaître tout de suite car je ne pourrais inspirer que l’apitoiement ou la compassion, ou tout au plus une solidarité abstraite.Je voulais conquérir ma place afin que, riche de sentiments et d’affection à partager, je pourrais moi-même offrir 244 NAIM KATTAN mon amitié.Orgueil ou besoin de dignité, je voulais demeurer inconnu car j’étais encore dans les limbes.A midi et demi, je me dirigeai au Y.M.C.A.Le monsieur qui m’indiqua ma chambre fut le premier Canadien qui ait eu pour moi un visage d’homme.Il a répondu à toutes mes questions avec amabilité.Pas une fois n’a-t-il eu le ton supérieur de ceux qui veulent vous aider et qui, sans le savoir, vous font sentir plus sévèrement votre insécurité.Il faut si peu pour qu’un immigrant se sente inférieur.Comment échapper à ceux qui, dans leurs réponses, mettent le ton qu’il faut pour lui signifier, de la manière la plus tacite, son ignorance.Assez tôt, il apprend à se carapacer.Il développe ses moyens de défense et fourbit les armes de la contre-attaque.A ceux qui lui déclarent, avec l’intonation qui interdit toute réplique — « Cela ne se fait pas au Canada », il a une réponse instantanée : « C’est ainsi que cela se fait dans mon pays ».Il sous-entend, bien sûr, que c’est dans ce pays-là qu’on sait vivre.Le soir, capitonné de deux pull-overs, d’une veste de laine, d’un manteau et d’un cache-col, je disposais d’un bouclier contre la neige adverse.J’entrepris ma première promenade à Montréal.Sur la rue Ste-Ca-therine, un foisonnement de lumières et de couleurs semblaient poser un défi à un froid annihilateur de tout reflet.Les souvenirs de mon enfance s’accumulaient, irrésistibles, et le paysage d’un soleil brillant éclatait devant moi.Soleil sans merci, soleil ennemi.Les Bédouins s’en défendaient bien.Ils lui opposaient un débordement de couleurs, une débauche de L'ARRIVÉE 245 tissus bariolés, de bijoux éclatants.Quel défi, quelle affirmation de la vie dans ces vibrations assourdissantes devant la brûlure d’une lumière aveugle.Autour de moi, des enseignes lumineuses m’invitaient à l’évasion : La Tour Eiffel, Cinéma de Paris, restaurant Aux Délices.Allais-je chercher refuge dans une salle obscure ?Je me harponnais moi-même avec des leçons de courage.Quelle lâcheté, me disais-je, que d’aller chercher dans un mauvais film l’illusion de me trouver encore loin.C’est ici, dans cette ville, que je dois désormais étancher ma soif de découverte et d’évasion.Je pris un autobus au hasard.J’allai jusqu’au terminus.Les lumières disparaissaient cédant la place à une suite interminable de maisons basses qui semblaient écrasées par la neige.J’étais abasourdi par la quantité des stations d’essence, de garages, de magasins et de marchés qui n’en étaient que les appendices.J’avais l’impression que les voitures avaient peuplé cette ville bien avant que les hommes n’y fissent leur apparition que tout avait été bâti en fonction d’un mouvement perpétuel.Rien ne semblait stable, définitif.Ville itinérante qui ne faisait qu’accentuer mon insécurité d’itinérant.Terre d’élection de l’exil.Vite, je rebroussai chemin.Je voulais retrouver le centre de la ville.Jamais gratte-ciel n’ont paru autant répondre à une nécessité.Sous leur ombre imposante, on retrouve une halte et la puissance de leurs structures apparaissent essentielles, dispensatrices d’une relative sécurité.Voilà l’axe qui donne à la ville ses assises.Point d’arrêt qui brise le cycle infer- 246 NAIM KATTAN nal d’une ronde fantastique.Voilà la ville debout.Elle est réelle.Et pourtant, pour moi Montréal était encore une ville étrangère, cruellement indifférente.Momentanément, j’ai accepté de m’y soumettre et au lieu d’en faire la mesure de mon dénuement et de ma solitude, je me suis plié à sa force et j’ai ressenti l’exaltation de faire corps avec elle.Je m’adresse aux lumières impassibles, aux visages fermés, aux noms nouveaux, aux rues inconnues.Je me tiens en face de ces maisons, j’imagine tout le mystère enfoui dans ces cafés et ces restaurants.Je pousse un cri de défi où se mêlent la rage, la peur, l’insoutenable nostalgie et la terrifiante solitude.Ces rues seront familières.Dans ces restaurants, des amis me donneront rendez-vous et au coin d’une rue, au fond d’une nuit aussi glaciale, je sentirai la chaleur d’un bras s’agrippant au mien.Je mettrai le prix qu’il faudra.Je serai patient mais je finirai par lever à Montréal son masque d’indifférence, par lui arracher un sourire. Achevé d’imprimer sur papier Rolland Zephyr Antique des Papeteries Rolland Liée, ce vingt-cinquième jour de mars de l'année Mil neuf cent soixante-cinq sur les presses de l’Imprimerie Yamaska Inc., de Saint-Hyacinthe IMPRIMÉ AU CANADA PRINTED IN CANADA
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