Écrits du Canada français, 1 janvier 1968, 1968
Ptblioüjèque J^ationale bu Québec 22j ¦ Marcelle McGibbon: Le Manège ivre Christiane Bacave: Des souvenirs usés DU CANADA FRANÇAIS Marcel Dubé : Virginie NOUVELLES Robert Elie: Borduas à ia recherche du présent Wilfrid Laurier: Trois discours sur Rie! Gemma Tremblay: Poèmes / Odette Léger: Poèmes Roger Reny: La Moisson forte / Denise Gervais: Ecumes ECRITS DUCANADA FRANÇAIS gérance Note de Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Robert Élie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gilles Hénault Jean Simard Marcel Dubé Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall.Montréal 1 MONTREAL, 1968 Tous droits réservés, Ottawa, 1968 © Copyright by Les Écrits du Canada français, 1968 MARCEL DUBE VIRGINIE OEUVRE DRAMATIQUE EN QUATRE PARTIES MARCEL DUBÉ —Né à Montréal le 3 janvier 1930.Auteur de pièces de théâtre, dont Zone, Le Barrage, Chambres à louer, Le Temps des lilas et de pièces de télévision, dont Florence, Un Simple Soldat, L’Echéance du vendredi, Le Bilan.A écrit plusieurs textes radiophoniques, quelques essais et poèmes parus dans les journaux et des magazines et deux téléromans : La Côte de Sable qui a tenu l’affiche pendant 68 semaines et De 9 à 5.Est membre de la Société Royale du Canada. PRÉAMBULE Je ne pouvais pas laisser Charles et Virginie partir seuls et les oublier.Pendant près de trois ans fai vécu avec eux alors que fécrivais « De 9 à 5 », feuilleton de T.V.Ils étaient des personnages parmi tant d’autres, mais ils ont crystallisé en moi, certains moments dramatiques qui ne se sont pas effacés sur le plan strictement humain.Quelque chose d’eux, de tenace, de vibrant, m’empêchait de les laisser s’évaporer, se dissoudre dans le temps.Voilà pourquoi fai puisé dans leur existence provisoire ce que je croyais y trouver de durable.Charles et Virginie sont deux monstres qui manquent de cruauté.Ils reflètent d’une certaine façon ce que fut ma vie.Ce que fai trouvé de tendresse et de compréhension chez les femmes et ce qu’il y avait en moi d’égoïsme et de vulgarité.(Cependant, le contraire aussi se produisit.) Ensemble, ils suivent des routes parallèles qui par définition ne se rencontrent jamais.Et c’est en ce sens — parce qu’ils sont condamnés — qu’ils deviennent à certaines heures graves, des personnages tragiques.Donc, je me suis mis dans la tête de fabriquer une sorte de « collage » qui ne ressemble pas trop au déroulement normal et lent d’un feuilleton de T.V.Ces scènes, puisées ici et là, à même le réservoir d’une centaine de textes de trente minutes, rassemblent, je l’espère, les principaux moments qu’eurent à vivre, parfois comme une passion, Charles et Virginie.Ee lecteur ne trouvera pas dans cette oeuvre la rigueur littéraire qui fait les bonnes pièces de théâtre, mais autre chose je le souhaite .Un peu comme une image de cinéma qui, répétée à plusieurs reprises, finit par créer un tableau inoubliable.Charles et Virginie sont deux êtres simples et disparates qui ne sont pas faits pour vivre légitimement ensemble mais que le sort paradoxalement rapproche en des tête-à-tête nombreux et parfois lyriques. 10 MARCEL DURÉ La chair ne sera point leur préoccupation première et Vâme qui les habite malgré eux, les rassemble impitoyablement.Les cheminements impossibles quils ont entrepris ne peuvent que les séparer à jamais.Et ils le savent.Et ils renoncent lucidement aux plaisirs quils pourraient provisoirement partager, parce quils cherchent l’un dans l’autre cette joie irremplaçable qui grandit les êtres, dans le renoncement comme dans l’acceptation.Tour Charles et Virginie, il ne saurait être question d’acceptation car il est définitivement trop tard dans leur vie.Construite maintenant en quatre épisodes, « Virginie » est une oeuvre qui sera reprise à l’été 68, au réseau français de télévision de Radio-Canada.Elle est d’abord offerte, avec toutes ses maladresses et sa ferveur aux lecteurs des Ecrits du Canada français.Marcel Duré mars 1968 N.B.— Je n’ai pas cm bon de faire précéder le texte de la liste des personnages et de celle des décors.Les personnages et les décors se découvrent d’eux-mêmes, d’une scène à l’autre. PREMIÈRE PARTIE Scène première Le bureau de Charles, un après-midi d’automne.Bien enfoncé dans son fauteuil, Charles est engagé dans une conversation téléphonique.Hector, son associé, est assis devant lui, indifférent à ce que Charles raconte au téléphone.CHARLES — Mais non, je te répète que ma femme est à New-York !.Chaque automne elle va à New-York s’acheter les robes qu elle emporte en Floride Thiver.Elle y retourne au printemps pour refaire sa garde-robes d’été .Je te propose un p’tit « cocktail » au « Skyview », un bon dîner chez « Ruby », et puis après on verra.Attends-moi à ton appartement je serai là vers six heures .La robe que tu voudras, Mimi, tu sais bien que c’est pas ce qui m’intéresse le plus .Rye !.A six heures .Oui, oui, du champagne, tout ce que tu voudras .Bye ! (il raccroche) .Je vieillis, Hector, je vieillis, je suis forcé de leur faire des promesses, de les rassurer.Un jour viendra où je devrai leur dire que je les aime.C’est pénible ! C’est pénible ! Je les choisirai plus jeunes à l’avenir, tiens ! Plus jeunes, elles sont plus spontanées, moins compliquées.HECTOR, qui sourit à peine et avec un peu de condescendance — Je ne vois rien dans ton comportement qui soit un signe de vieillissement.CHARLES — Pas un mot à ta femme, Hector.La dernière fois, tu lui as raconté et elle a failli vendre la mèche.Simone saurait ça, tout sauterait; fini le ménage, finie la paix du foyer, ça me coûterait les yeux de la tête pour tout réparer.HECTOR — Tu essaies toujours de te convaincre quelle ne s’en doute pas ?CHARLES — Les doutes c’est pas grave.Ça coûte moins cher pour effacer des doutes que pour défaire des certitudes. 12 MARCEL DURÉ HECTOR, qui s’assoit sur la coin de la table — Psychologie pratique ! CHARLES — Après vingt ans de mariage tu découvres que ton p’tit catéchisme t’avait pas appris les bon principes.Bon ! Parle-moi des frères Thibault.HECTOR — Je les quitte à l’instant.Deux heures au Ritz à bien les nourrir, deux heures et demie à leur faire comprendre quelque chose.Au départ, ils avaient déjà pris leur décision : ils confiaient tous leurs comptes à « Morton Agencies ».J’ai tout défait morceau par morceau, mais ils sont coriaces.J’ai bien failli me trouver à court d’afguments .Pigeon et Boisvert : une maison responsable qui a fait ses preuves, une maison reconnue, personnel compétent, administrateurs sérieux, direction impeccable.« Morton Agencies » : des jeunes de bonne volonté mais des amateurs, des gens honnêtes sans doute mais manquant d’expérience.Quand j’ai constaté que je ne les ébranlais pas beaucoup, j’ai employé l’argument massu.Entre Canadiens-français, faut s’épauler, en nous divisant nous nous affaiblissons collectivement.A cinq heures moins vingt, ils signaient.Cent vingt mille dollars de comptes à recouvrer avec commission de vingt pour cent, plus l’entière administration de leurs affaires, plus la vérification annuelle des livres.CHARLES — Pour combien d’année ?HECTOR — Un an seulement.Mais avec clause de renouvellement pour trois ans après les six premiers mois.CHARLES — Du travail de chirurgien.HECTOR — Ce n’est pourtant pas ma profession.CHARLES—Je te vois difficilement pratiquer le droit à longueur d’année.Tu t’ennuierais pour mourir.Les procès, les causes perdues d’avance, le palais de justice, les clients pouilleux .HECTOR — Au lieu de ça, je fais des relations publiques : des cocktails, des restaurants, des bars, des belles façons, des paroles aimables, de la gentillesse en boîte ! Tu crois que je préfère ça quand je suis l’être le moins sociable que tu puisses trouver ?Certains moments l’envie me prend de les faire comprendre à coups de poings ! Au lieu de ça, je les écoute parler, je les laisse s’embourber.Ils croient tous que je pense comme eux, je dis même comme eux, pour les surprendre au détour ensuite, pour leur faire voir un nouvel aspect des choses, sans les brusquer, en les maintenant dans l’euphorie artificielle que j’ai créée. VIRGINIE 13 CHARLES — Pauvre Hector, t’es mal pris !.Mais ça te profitera peut-être un jour.Tu écriras un livre sur la philosophie des affaires, tiens ! HECTOR — Les affaires ne s’apprennent pas dans les livres mais dans la vie.Un peu comme les femmes .CHARLES — Pas fatalement vrai.En affaires, les femmes sont efficaces mais à condition de les laisser dans l’ombre.Si tu les exposes trop tu risques de les perdre.HECTOR — Au fond, tu les méprises, Charles.CHARLES — Moi ?Je les méprise ?T’as le front de me dire ça quand tu sais que je me ferais harakiri pour un jupon.HECTOR — Un jupon, c’est pas les femmes.CHARLES — Non mais ça les touche de près ! HECTOR — De toutes manières, un autre sujet nous intéresse davantage en ce moment : Québec ! CHARLES — Comment se présente l’enfant ?HECTOR — A mon avis, l’affaire est sans risque.Je t’apporterai les résultats de l’enquête que j’ai demandée de faire sur la rentabilité.Le territoire n’est pas vierge mais il est loin d’être saturé.CHARLES — Alors je pars la semaine prochaine.J’ouvrirai le bureau moi-même.HECTOR — Je crois que c’est assez important pour que tu t’y rendes le plus vite possible.CHARLES — Dis à Virginie que je veux la voir.Parce que je ferai rien sans Virginie.HECTOR — sur un ton de mise en garde — Charles .CHARLES — La seule femme que j’ai respectée dans ma vie ! HECTOR — Si elle t’est indispensable, agis de façon à la garder avec toi.CHARLES — Je serai comme Bayard, un chevalier sans peur et sans reproche.Hector sort en souriant.Scène deuxième Le même décor, quelques instants plus tard.VIRGINIE — J’essaie de vous comprendre mais j’y parviens difficilement. 14 MARCEL DURÉ CHARLES — Je vous propose une grande chose, Virginie.Une aventure comme vous en avez jamais vécue ! VIRGINIE, qui nest pas certaine du sens du mot «aventure » — Une grande chose ?Une aventure ?CHARLES — Rougissez pas, c’est pas ce que vous pensez.Vous êtes une femme libre ?VIRGINIE — Libre complètement, non.Il y a mon père dont il faut que je m’occupe, vous le savez.CHARLES — Votre père est en santé, il peut prendre soin de lui tout seul.VIRGINIE — Il commence à vieillir.Il est dans la soixantaine.Depuis l’an dernier il souffre d’arthrite.Certains jours, quand il p l eu t.CHARLES—Je veux rien savoir de plus, Virginie.Votre père a besoin de vous, d’accord, mais pas autant que moi.VIRGINIE — Je veux bien que vous ayez besoin de moi, je dirais même que ça justifie mon existence, depuis quelques années, mais si vous me disiez un peu pourquoi ?CHARLES — J’y arrive.J’aime bien tourner autour du pot avant de manger les confitures.(Il rit assez fort.Elle sourit très légèrement tout en conservant sa dignité.) Vous êtes déjà allée à Québec, Virginie ?VIRGINIE — Oui.Une fois, il y a très longtemps.Mon père aimait beaucoup Québec.C’est lui qui m’y a amenée quand j’ai terminé mes études.Il connaissait les rues, les restaurants l’iiistoire de la ville.Je me souviens : il s’y sentait chez lui.Il avait des amis dans la politique.CHARLES — C’est pas un voyage historique que je vous propose, mais un voyage d’affaires.La décision a été prise il y a cinq minutes par Hector et moi réunis en conseil.VIRGINIE — Je ne suis malheureusement pas au courant.CHARLES — Nous ouvrons des bureaux là-bas.J’ai décidé de m’en charger personnellement, avec vous pour m’assister.VIRGINIE le regarde un long temps en silence.Elle ne s’y attenr dait vraiment pas — De nouveaux bureaux ?.Vous auriez besoin de moi, là-bas ?C’est ça ?J’ai bien compris ?CHARLES — Sans vous pour m’aider, je fais mieux d’oublier Québec, Virginie.Vous êtes mon bras gauche — mon bras droit c’est Hector, vous êtes la moitié de mon efficacité.VIRGINIE — C’est vraiment une surprise.Vous comprenez mon étonnement, j’espère ! VIRGINIE 15 CHARLES — Vous devriez me connaître ! Vous devriez savoir que je suis l’homme des décisions rapides.VIRGINIE — Vous pouvez vous le permettre, mais moi ?.CHARLES — Vous serez logée au Château Frontenac, je m’occuperai de toutes vos dépenses.VIRGINIE — Je sais bien que je ne manquerais de rien, si j’acceptais .CHARLES — Vous seriez mieux traitée que ma femme quand je l’emmène en voyage.VIRGINIE, qui sourit mais un peu gênée — Vous dites toujours des choses terribles, on dirait que vous faites exprès, que vous essayez de me faire rougir.Heureusement que je ne suis pas une femme timide.CHARLES — Nous partons lundi prochain, Virginie.En train ou par avion, je sais pas encore.VIRGINIE — Mais il faudrait bien que je sache pour combien de temps ?CHARLES — Un mois, cinq semaines au plus.VIRGINIE, à qui cela paraît considérable — Jamais .jamais je ne suis partie aussi longtemps de chez-moi, jamais je n’ai laissé mon père aussi longtemps seul.Même quand je pars en vacances, je l’emmène avec moi.CHARLES — Vous avez peur de vous ennuyer de lui ?Je serai là, Virginie, je m’occuperai aussi de vos loisirs.VIRGINIE - Mais non, ce n’est pas à moi que je pense, c’est à lui.CHARLES — Vous trouverez quelqu’un pour s’en occuper à votre place.VIRGINIE — C’est un homme un peu sauvage, qui n’aime pas beaucoup les étrangers.CHARLES — Pour un mois, il en souffrira pas trop .VIRGINIE — Ce sera bientôt l’hiver.Il s ennuie plus que d’habitude, l’hiver.CHARLES — Vous pouvez pas refuser, Virginie.VIRGINIE — Je n’ai pas le droit de refuser, je sais que mon devoir est de vous suivre .Mais laissez-moi quand même quelques jours pour réfléchir.CHARLES — Deux jours, pas plus.Vous m’apportez votre réponse jeudi matin.VIRGINIE — Ce n’est pas beaucoup. 16 MARCEL DURÉ CHARLES — De toutes façons, je vais vous convaincre d’accepter ! Qu’est-oe que ça vous donne de réfléchir ?VIRGINIE — Lorsque c’est important, il faut le faire.(Qui se lève) C’est très gentil,, c’est très gentil de manifester autant de confiance à mon égard .Je ne vous le cache pas, mon plus grand plaisir serait de pouvoir vous être utile.parce que je sens que vous avez vraiment besoin de moi.Et je vous en remercie.CHARLES — Virginie ! Pour moi, les femmes, c’est du poison.Sauf vous.Vous Virginie, vous êtes un ange tombé du ciel.VIRGINIE, rêveuse et triste — Un ange .peut-être.Mais parfois .j’aimerais mieux être une femme comme les autres.Avoir leurs défauts, mais avoir aussi leurs charmes.Ce doit être agréable, à certains moments, d’empoisonner la vie des hommes.(Elle se reprend) Excusez-moi de penser tout haut comme ça.Mon Dieu, que je suis folle ! C’est votre faute aussi, m’arriver comme ça à la dernière minute, me proposer un tel voyage ! CHARLES — Vous avez deux jours mais si vous pouviez m’apporter votre réponse demain, ce serait extraordinaire.VIRGINIE — J’en parlerai à papa dès ce soir.C’est tout ce que vous aviez à me dire ?CHARLES — Pour l’instant, oui.VIRGINIE — Je vais retourner.je vais retourner à mon travail.Encore sous le choc, elle sort du bureau.Scène troisième Le salon chez Virginie.Le soir du même jour.Nous y trouvons Virginie et son père Edouard.Visiblement, Virginie lui a fait part de la proposition de son patron.EDOUARD — C’est un homme qui ne sait pas vivre ! Te demander ça à la dernière minute ! VIRGINIE — Faut le comprendre.Lui et son associé ne trouvaient personne.EDOUARD — Mais le fond du problème n’est pas là.Tu ne devrais pas avoir à travailler, je devrais être capable de te faire vivre convenablement moi-même.C’est comme ça quand on s est VIRGINIE 17 donné à la vie publique : on se retrouve vieux, seul, avec de toutes petites rentes.Juste de quoi s’acheter le journal du matin, payer son loyer, manger une croûte de pain trois fois par jour.VIRGINIE — Qu’est-ce que tu dis de ma tante Hélène ?EDOUARD —Je ne veux pas en entendre parler.VIRGINIE — Ce qui signifie que je ne pourrai pas partir ?EDOUARD — Mais non ! Pars, pars aussi longtemps que tu voudras mais je ne veux pas que tu me casses les oreilles avec ta tante Hélène.J’ai eu assez de la supporter du temps où ta mère vivait.Vas-tu me préparer d’autre café ?VIRGINIE, qui ne bouge pas — Oui, papa.EDOUARD — Fort, je le veux très fort.Tu vas encore lire jusqu’aux p’tites heures du matin ?EDOUARD — Je m’instruis ! C’est tout ce qu’il me reste à faire dans cette maudite vie ! Tu voudrais m’en empêcher ! VIRGINIE —Je n’ai pas dit ça.Je pense à ta santé, c’est tout.EDOUARD — Moi aussi, j’y pense.J’y pense toute la journée.J’aimerais bien que tu me parles d’autres choses quand tu es avec moi le soir.VIRGINIE — Pardonne-moi.Pardonne-moi.Je te prépare ton café.(Elle va se retirer mais s’arrête) Ensuite.ensuite on essaiera de s’entendre au sujet de ce voyage.Il doit y avoir une solution à trouver.EDOUARD — Je t’ai dit ce que j’en pensais, il me semble ! VIRGINIE, suppliante, impuissante — Papa .papa !.C’est vrai que parfois, tu as un caractère difficile.Elle est presque au bord des larmes.Elle sort.Il reste songeur.Scène quatrième Le lendemain matin.Dans l’antichambre des bureaux de Charles et Hector.Nous trouvons Virginie et Danièle.Virginie est nerveuse et cherche vainement des documents sur son pupitre.VIRGINIE — Je ne sais pas ce qui se passe aujourd’hui, je ne trouve plus rien. MARCEL DURÉ DANIELE — Detends-toi un peu .C’était la même chose hier quand tu es sortie du bureau de Pigeon.VIRGINIE — De monsieur Pigeon ! DANIELE — Tu parles de lui comme du bon Dieu.VIRGINIE — Quand j’étais jeune, mes parents m’ont appris à respecter les.Elle s interrompt lorsqu elle voit Chürles paraître dans l antichambre.On voit à son allure qu’il na qu’une idée en tête.CHARLES — Virginie ! Je veux vous voir immédiatement ! Et il entre dans son bureau.Virginie se lève lentement, ajuste sa coiffure.DANIELE — G est ce qu on appelle arriver en taureau.VIRGINIE — Si seulement tu savais ce qui se passe.DANIELE — Je serai bientôt justifiée d’avoir des doutes.Virginie va lui répliquer mais se ravise et entre dans le bureau de Charles.Scène cinquième Bureau de Charles.Le bureau de Charles quelques moments plus tard.Nous y retrouvons Charles et Virginie.VIRGINIE — Faut que vous compreniez, pour lui ce n’est pas facile de me laisser partir.Hier soir, même en arrondissant les angles, en prenant toutes les précautions pour ne pas le blesser, ça lui a fait un choc.CHARLES — Quel âge avez-vous, Virginie ?VIRGINIE — Faut vraiment que je vous le dise ?CHARLES — Trente-cinq ans ?VIRGINIE, qui baisse les yeux — Trois de plus.CHARLES - Vous avez pas honte ?VIRGINIE — Ne parlez pas comme ça ! CHARLES — Faut que je vous réveille, Virginie.A trente-huit ans, etre obligee d obtenir le consentement de son père pour faire une p’tite balade d’un mois à Québec ! VIRGINIE 19 VIRGINIE — Ce n’est pas un homme comme les autres, croyez-moi.CHARLES — C’est sûrement un grand égoïste ! VIRGINIE — Non.Ne dites pas ça.CHARLES — S’il vous aimait comme un père, il vous laisserait entière liberté d’agir.VIRGINIE — Je n’ai pas dit qu’il m’en empêcherait.CHARLES — Il a réussi à vous faire hésiter, à vous rendre coupable.VIRGINIE — Mais non, mais non, ce n’est pas une question de culpabilité.CHARLES — Au fond c’est toujours ça, je suis pas un grand psychologue mais j’ai été élevé par des religieux moi aussi.Si je m’en étais pas sorti je serais une loque humaine comme la masse des hommes d’ici.VIRGINIE — Vous voyez, vous vous emportez comme si j’avais déjà refusé d’acquiescer à votre demande.CHARLES — Si vous êtes indécise aujourd’hui, c’est parce que vous allez me dire non demain.VIRGINIE — Je dois en reparler avec mon père, ce soir.CHARLES — Ce n’est pas suffisant d’en parler, vous devez le convaincre.C’est ce que je vous ai dit hier.VIRGINIE — Pour moi il n’est pas du tout question d’obtenir sa permission, je vous le répète, mais .CHARLES — La question est de prendre la liberté qui vous revient, Virginie.Vous êtes pas une p’tite fille, vous êtes une femme ! VIRGINIE — Une femme, oui.presque une femme.Elle se lève.Scène sixième Le salon chez Virginie, le soir du même jour.Nous retrouvons Edouard et Virginie.VIRGINIE — Ma tante Hélène a rappelé, aujourd’hui ?Elle s’affaire autour de lui, rangeant de menus objets comme pour se donner une contenance.EDOUARD — C’est possible, c’est même probable. 20 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Mais tu as été ici toute la journée, tu dois pouvoir me répondre d’une façon plus précise.EDOUARD — J’ai décroché le téléphone jusqu’à ton retour.Tu sais ce que je pense de l’invention de Monsieur Bell.VIRGINIE — Des fois, tu n’es pas du tout raisonnable, papa.EDOUARD — Raisonnable ?Toute ma vie j’ai essayé de faire bouger une masse inerte de gens raisonnables.VIRGINIE - Mais je t’avais dit que ma tante Hélène rappellerait pour te donner sa réponse.EDOUARD — Je ne peux pas la supporter ! Elle est le vrai portrait de ta mère, en pire ! VIRGINIE — Ne parle pas comme ça.Moi, je sais bien que tu ne penses pas ce que tu dis.EDOUARD — Je ne me vois pas vivre avec elle pendant un mois.Ce serait mon coup de mort.VIRGINIE — Hier, tu avais consenti à ce que je l’appelle.EDOUARD — Un moment de distraction probablement.VIRGINIE — Ecoute, papa, je ne voudrais pas avoir à recommencer la même discussion qu’hier.Pendant tout le souper j’ai essayé de te parler mais chaque fois tu t’es arrangée pour détourner la conversation.EDOUARD — Je ne veux pas voir ta tante Hélène ici.J’ai assez de la supporter au temps des fêtes.Une fois par année c’est assez.C’est même trop.VIRGINIE - Mais il va te falloir quelqu’un ! EDOUARD — Non je vais me débrouiller seul.VIRGINIE - Tu sais bien que je ne pourrai pas te laisser tout seul.EDOUARD — Il va bien falloir, un jour.(il fait un chantage psychologique) Il y a des choses plus importantes dans la vie que de s’occuper de son père ! Tu n’es pas pour me sacrifier indéfiniment ta jeunesse.VIRGINIE — Ma jeunesse ! Ma jeunesse !.Mais papa, tu me vois encore comme une petite fille.EDOUARD, la regarde un temps sans parler — Moi, j’ai vieilli, Virginie, mais pas toi.VIRGINIE - J’ ’ai trente-huit ans, papa, je ne suis plus une petite fille.Depuis longtemps, je ne suis plus une petite fille.EDOUARD — C’est moi qui t’ai fait vieillir.Quand on vit à côté d’un vieillard .VIRGINIE — Ne dis pas ça.Je ne t’ai jamais rien reproché. VIRGINIE 21 EDOUARD — C’est la vérité.(Il laisse tomber son journal) A quarante ans .Ah ! Qu’est-ce que ça donne de revenir en arrière ?Ce sont les élections de quarante-quatre qui m’ont démoli.Après tout ce qu’on avait fait pour le peuple pendant la guerre.Ils pensaient seulement à la conscription.Ils se sont fait passer un Québec par le p’tit gars de Trois-Rivières.Parce qu’il leur parlait d’autonomie.Le seul mot qu’il savait dire.Mais il ne faisait rien pour que ça se réalise.Pendant quinze ans ! Pendant quinze ans ! Il laisse tomber son journal et tente péniblement de se lever.Virginie accourt et bassiste, puis lui tend sa canne.VIRGINIE — Tu devrais oublier tout ça.Tu étais un homme trop honnête pour faire de la politique.Et puis, aujourd’hui, ça a changé.Il marche péniblement dans la pièce.EDOUARD — Trop tard.Je ne suis plus là pour me battre.VIRGINIE — D’autres ont pris ta place.EDOUARD — Oui, c’est ça.Des plus jeunes, qui ont encore toute leux force, qui sont capables de se tenir sur leurs jambes.VIRGINIE — Je vais appeler ma tante Hélène.EDOUARD, abattu — Oui.c’est la seule solution.Je ne lui donne pas deux semaines pour avoir raison de moi.VIRGINIE — Je sais que tu exagères .Si je le fais c’est parce que c’est important, papa.EDOUARD — On n’a seulement qu’une vie, tu as raison de dire que c’est important.Faut que tu vives pour toi-même.VIRGINIE — Je ne voudrais pas que tu le prennes comme ça.EDOUARD, qui se fâche — Comment voudrais-tu que je le prenne ?Qu’est-ce que tu voudrais que je te dise de plus ?VIRGINIE — Tu vois, tu te fâches ! EDOUARD — Comme ta mère ! Chaque fois que je parlais un peu fort, elle disait que je me fâchais, que j’avais un mauvais caractère.VIRGINIE qui sourit tendrement — Tu n’as pas un caractère trop facile, tu sais.EDOUARD — Maudites jambes ! Maudites jambes ! Fallait quelles m’abandonnent.(Qui voit Virginie décrocher le téléphone.Comme un enfant) Tu appelles vraiment ta tante Hélène ?VIRGINIE — Oui papa.EDOUARD — Tu vas partir pour Québec avec ton patron ?VIRGINIE — Oui, papa. 22 MARCEL DURÉ Elle commence à composer.Le front du père se ride.Il lève sa canne, frappe le premier fauteuil qui tombe sous ses yeux.Scène septième Quelques jours plus tard, à bord du train Montréal-Québec dans un wagon-salon (de type ancien) nous trouvons, assis dans leur fauteuil respectif (pivotant) Charles et Virginie.Le train vient à peine de quitter Montréal.Virginie na jamais été vêtue aussi chic mais grave est Vexpression de son visage.Charles porte un complet sombre.Si on ne le connaissait pas : on dirait un député qui s’en va à la session.CHARLES — Qu’est-ce que vous avez, Virginie ?Vous donnez l’impression que vous allez à un enterrement ?VIRGINIE — Je m’excuse, je .CHARLES — Pourtant, je vous ai jamais vue aussi ravissante .VIRGINIE — Je vous remercie.CHARLES — Vous reviendrez à Montréal, vous le reverrez votre papa ! On part pas pour un an ! On s’en va pas au Chili ! VIRGINIE — Toute la nuit il a marché avec sa canne dans la maison, il m’a empêché de dormir.Ce matin avant que je parte, il s’est chicané avec ma tante Hélène, il lui a carrément dit de retourner chez elle, qu’il pouvait très bien se passer d’une vieille radoteuse.Quand je suis partie, j’ai dû le forcer à m’embrasser.Il ne m’a pas dit un seul mot.CHARLES — Parlez-moi de ça ! Ça prouve que c’est un homme qui a du caractère.Je l’aime votre père, Virginie ! D’abord parce qu’il a fini par vous laisser partir, ensuite parce qu’il est l’auteur de vos jours.Sans lui vous seriez pas au monde et moi je vaudrais pas cher.VIRGINIE — Vous exagérez toujours.CHARLES — Jamais ! Jamais on pourra m’accuser d’exagérer.Je suis peut-être fantasque mais pas menteur.Quand je mens c est parce que je suis obligé.Pour réussir une affaire ou pour séduire VIRGINIE 23 une femme.Comme j’ai trop de respect pour vous, j’essaierai pas de vous séduire.Ça fait que vous pouvez avoir confiance en moi.Vous pouvez me croire quand je dis quelque chose.VIRGINIE — Vous avez une façon tenement directe de .CHARLES — C’est une autre preuve de ma franchise.CONTROLEUR, qui vient de paraître — Vous prendriez une tasse de café, madame ?VIRGINIE, charmée — Mademoiselle ! CONTROLEUR - Excusez-moi.CHARLES — Deux tasses de café, « boss ».CONTROLEUR — A votre service.Il s’éloigne.CHARLES — Poli ! Un garçon poli ! C’est pour ça qu’ils l’ont placé dans le salon.Ça doit faire vingt ans qu’il travaille sur les gros chars.C’est du millage ça, Virginie, ça représente plusieurs fois le tour du monde.Ça vous a pas choquée qu’il vous appelle madame ?VIRGINIE — Mais non, pas du tout.Vous ?CHARLES — Ce qui me choque c’est quand c’est ma femme qui se fait appeler comme ça.Il éclate d’un grand rire.VIRGINIE — Vous dites des choses épouvantables.CHARLES — Vous allez vous habituer.Quand vous aurez vécu tout un mois avec moi, vous vous scandaliserez plus jamais.Vous aurez entendu toutes les grossièretés qu’un homme peut dire.VIRGINIE, prise soudainement d’une petite angoisse — J’espère .j’espère qu’il me pardonnera.CHARLES — Votre père?.(Elle fait signe que oui) Si mon instinct me trompe pas, je suis certain que c’est déjà fait.VIRGINIE — Je voudrais pas qu’il tombe malade, je voudrais pas qu’il.Elle s’arrête, effrayée.CHARLES — Vous vous faites des montagnes avec des riens, vous avez peur de tout, même de l’enfer, je parierais ! VIRGINIE, qui se reprend et essaie de sourire — Je dois être une mauvaise voyageuse.Je vais essayer.je vais essayer de dominer mon angoisse.Vous avez raison, j’agis comme si j’étais encore une enfant.(Elle rit nerveusement) Mon Dieu que c’est fou ! 24 MARCEL DURÉ CHARLES — Ça vous va tellement mieux quand vous riez ! Elle tourne les yeux du côté de la fenêtre.Lui aussi.Scène huitième A bord du train Montréal-Québec, toujours, une heure plus tard.Nous retrouvons Virginie et Charles installés dans le wagon-restaurant.Ils en sont à Vapéritif.CHARLES — Savez-vous une chose, Virginie ?Le « gin » vous va bien.VIRGINIE — Mais cessez donc de vous moquer de moi ! CHARLES — C’est vrai ! Ça vous met une p’tite lumière qui est pas piquée des vers dans les yeux.VIRGINIE — Vous faites des compliments comme ça à toutes les femmes ?CHARLES — A toutes les belles femmes, sauf à la mienne.VIRGINIE — Je dois dire que vous n’êtes pas particulièrement gentil quand vous parlez d’elle.CHARLES — Je me reprends avec les autres, Virginie.VIRGINIE - Savez-vous ?.Elle s’arrête.CHARLES — Savez-vous quoi ?VIRGINIE — Je trouve que c’est agréable de voyager en train.CHARLES — Je comprends que c’est agréable ?On n’a pas poches d’air.On a le temps de prendre un verre tranquillement, ça étourdit un p’tit peu, ça permet de mieux se connaître.GARÇON, qui s’est amené — Voulez-vous commander votre dîner ?CHARLES — Pas tout de suite, pas avant d’avoir pris un autre apéritif.GARÇON — Je reviendrai tout à l’heure.CHARLES — C’est ça.Prépare-nous donc les deux autres « drinks » en attendant.VIRGINIE — Pas pour moi, pas pour moi.CHARLES — Pour mademoiselle aussi.Je suis pas pour commencer à boire tout seul, je suis pas un alcoolique.GARÇON — Bien monsieur. VIRGINIE 25 VIRGINIE — Vous savez que la tête me tourne déjà ?CHARLES — Vous aimez pas ça ?Laissez-vous faire, Virginie, c’est fête aujourd’hui.Dites-vous que c’est un train qui vous emmène au paradis.VIRGINIE — Oui, c’est vrai, c’est fête .CHARLES — Pas de bureau, pas de machine à écrire, pas de paperasses.VIRGINIE — Pas de visiteurs, pas d’heures régulières, pas de retour en autobus.CHARLES — Vous verrez, vous verrez, Virginie, vous vous souviendrez longtemps de votre voyage à Québec.VIRGINIE — J’ai une très bonne mémoire, savez-vous ?Il ne m’est pas arrivé beaucoup de choses dans la vie mais le peu qui m’est arrivé reste gravé dans mes souvenirs.Je n’oublie jamais, je n’oublie jamais rien.CHARLES — Moi ça m’arrive d’oublier, quand je prends un coup trop fort.VIRGINIE — Vous devriez pas, vous devriez jamais faire ça.CHARLES — C’est ce que je me dis le lendemain mais quand l’occasion se représente, quand j’ai la tête trop bourrée d’affaires, je recommence.Faudrait cesser de vivre pendant toute une journée quand on a un « hang-over ».VIRGINIE — Moi, je ne serai jamais capable de me déplacer à ce point-là.CHARLES — Avec le temps ça devient une question d’habitude.(Le garçon apporte les deux autres verres.) Parle-moi de ça ! Toi t’es du monde.(Le garçon s’en va.Charles trinque avec Virginie) A votre bonheur, Virginie.VIRGINIE — Au vôtre.A votre succès.CHARLES — Parlez pas de succès.Vous trouvez pas que j’en ai assez comme c’est là ! Ça épuise le succès, ça épuise.Ça nous enlève le temps de jouir de la vie.VIRGINIE, qui rit soudain comme une petite fille — C’est drôle !.C’est drôle !.CHARLES — Qu’est-ce qui vous fait rire ?VIRGINIE, qui rit de plus belle — Je pense à .je pense à .CHARLES — Virginie ! Qu’est-ce qui vous arrive ?VIRGINIE — Si papa me voyait ! Il ne le croirait pas .Puis il se fâcherait comme toujours.Il parlerait fort.CHARLES — Oubliez votre papa deux secondes, Virginie.A partir d’aujourd’hui, votre papa c’est moi. 26 MARCEL DURÉ VIRGINIE, qui se ressaisit — Je veux bien, monsieur Pigeon, mais je vous trouve un peu jeune.CHARLES — Appelez-moi Charles.VIRGINIE — Jamais ! Jamais je pourrai.CHARLES On m a baptisé comme ça, c’est le prénom qu’on m’a donné, je peux pas le changer.VIRGINIE — Je ne trouve pas ça laid.CHARLES — Avec Pigeon ça sonne poulailler.VIRGINIE — Cessez de vous déprécier comme ça.Moi j’aime ça Pigeon, ça fait.ça fait pigeon voyageur.Tetit rire nerveux.CHARLES Vous faites des bonnes blagues, Virginie, quand vous voulez.VIRGINIE — J ai honte ! J ai honte de moi ! Pourquoi me faites-vous boire aussi ?C’est votre faute si je perds la tête.CHARLES — Virginie ! Vous et moi ensemble, on peut faire des malheurs.VIRGINIE — Vous voulez dire de grandes choses.CHARLES — C’est sûr.J’aurais jamais d’autres pensées.VIRGINIE — C’est bien ça, le drame de ma vie ! CHARLES, estomaqué — Quoi ?VIRGINIE — Si les hommes s’étaient permis au moins quelques petites mauvaises pensées avec moi ! CHARLES — Continuez, ça va se produire.VIRGINIE — Je pense qu’il faudrait que je mange, monsieur Pigeon.CHARLES — Appelez-moi Charles.VIRGINIE — C’est impossible, c’est impossible.Il faudrait que j’oublie que vous êtes mon patron.CHARLES — Je vais vous le demander tous les jours, vous allez finir par pouvoir.VIRGINIE — C’est drôle .je me sens comme une toute petite fille qui part pour la première fois en voyage.Au moment de partir elle a peur puis à mesure que la distance s’en va derrière elle, que les souvenirs de sa vie passée s’éloignent, elle commence à être heureuse, à sentir quelle s’évade, qu’elle s’en va au devant d’un pays merveilleux, qu’une nouvelle vie qu’elle n’a jamais connue, commence pour elle.CHARLES, ébahi — Virginie ! Vous faites de la poésie! VIRGINIE 27 VIRGINIE — Non.C est moi ça, c’est moi ça ! J’aurais dû vivre dans un livre, pas dans la réalité.CHARLES — Vous devenez belle quand vos yeux commencent à rêver tout haut comme ça.VIRGINIE, triste soudain — Il faudrait que je mange.Elle lève son verre et boit.CHARLES — Je me sens dangereusement célibataire, Virginie.VIRGINIE — Moi, je le suis depuis si longtemps.CHARLES — Les hommes ne savent pas voir.C’est pas la première fois que je m’en rends compte.Les hommes regardent seulement ce qui « flash ».VIRGINIE — J’ai hâte d’être à Québec, maintenant.CHARLES — Encore deux heures, Virginie et je vous fais entrer au Château Frontenac comme une reine.VIRGINIE — Mais faudrait bien que je mange avant.faudrait bien que ça cesse de tourner comme si c’était une vraie fête ! CHARLES — J’appelle le garçon tout de suite.Il lève la main.VIRGINIE, les yeux humides — C’est un beau voyage.Mais je suis seulement une vieille fille, seulement une vieille fille .Elle tourne les yeux du côté de la fenêtre.Il la regarde sans plus savoir quoi dire.Fin de la première partie. DEUXIÈME PARTIE Scène première Québec.Un mois plus tard.Cest le matin.Le Château Frontenac emerge du Cap Diamant comme une forteresse d’un autre âge.Sur le fleuve, entre Québec et Lévis, les petits bateaux font leurs traversées régulières.Il ny a plus de feuilles aux arbres des places et des parcs, déjà on sent dans l’air que l’hiver est aux portes de la ville mais il ny a pas de neige encore dans les rues.Des voitures, des passants, des bruits, les traces d’un automne qui meurt.Dans une chambre du Château Frontenac, on retrouve Virginie assise devant un petit secrétaire.VIRGINIE, écrivant à son père — Oui, mon cher papa, s’il est vrai que j’ai été heureuse ici, il m’est impossible cependant d’oublier les occasions nombreuses où j’ai failli prendre le train et retourner près de toi.Mais chaque fois, je devais me convaincre que je n étais plus une enfant et qu’il fallait que je sois plus forte que mon ennui.C’est ce soir que j’accompagnerai monsieur Pigeon au bal.J ai hate d étrenner ma robe et c’est à ton bras que j’aimerais entrer dans la grande salle.Je n’ai que des compliments à faire à mon patron.Il a été très gentil, très délicat à mon endroit.On frappe à la porte de la chambre.Virginie cesse d’écrire, se lève et va ouvrir.C’est le garçon de chambre qui apporte le café.Elle le laisse passer et lui indique une petite table sur laquelle déposer le plateau.VIRGINIE — Là, si vous voulez.GARÇON — Vous avez bien dormi ?VIRGINIE — Oui, je vous remercie.GARÇON — Il fait beau, aujourd’hui.Il lui tend l’addition et un stylo.Virginie signe.GARÇON, qin vérifie son plateau — Le café, le sucre, la crème, vous avez tout. VIRGINIE 29 Elle lui remet l’aclclition et son stylo.VIRGINIE - Merci.GARÇON — Bonne journée, mademoiselle.Elle sourit.Il sort.Virginie se prépare une tasse de café.Elle va l’apporter jusqu’à son secrétaire lorsque le téléphone sonne.Elle dépose la tasse sur un meuble et va répondre.VIRGINIE — Oui ?.Ah ! Bonjour, monsieur Pigeon .Déjà oui.Depuis une heure.J’écrivais à mon père.Ça ne fait de mal à personne.Vous me dites toujours ça.Je vais finir par croire que c’est anormal.Si vous voulez.Je vous attends.Elle raccroche.Va prendre sa tasse de café et retourne à son secrétaire.Elle boit quelques petites gorgées puis achève d’écrire sa lettre.VIRGINIE — Mon cher papa, je vais être obligée de te laisser mais je te retrouverai bientôt car il est maintenant décidé que nous retournerons à Montréal vers la fin de la semaine prochaine.En attendant, je t’embrasse, porte-toi bien.Ta fille, Virginie.Elle plie la lettre et la glisse dans une enveloppe quelle cachette et quelle dépose ensuite sur le secrétaire.Elle va prendre encore un peu de café lorsqu’on frappe de nouveau à sa porte.Elle dépose aussitôt sa tasse, va ouvrir.Mais elle s’arrête en chemin et se regarde dans une glace et ajuste sa coiffure avant de se rendre jusqu’à la porte.On frappe de nouveau.VIRGINIE, nerveusement — J’arrive ! J’arrive ! Elle ouvre.C’est Charles.CHARLES, en forme et démonstratif — Bonjour, Virginie ! Je vous trouve plus belle de jour en jour.VIRGINIE — Je commence à m’habituer à vos compliments.Plus vous m’en faites, plus je doute de leur valeur.CHARLES — Ça c’est pas beau Virginie ! (Il pénètre profondément dans la pièce) Sans me connaître vraiment, vous mettez en doute ma sincérité.VIRGINIE, qui a fermé la porte et s’amène vers lui — Mesure de prudence ! La prudence est une vertu. 30 MARCEL DURÉ CHARLES — Dangereuse, parfois.Avec un peu d’exagération ça pourrait devenir un vice.Il s'assoit.VIRGINIE — Je vous fais monter du café ?CHARLES — Non.J’ai pris ma ration.Faut que je surveille mes nerfs.J’ai une drôle de nature, vous savez, Virginie.VIRGINIE — Je le soupçonne.CHARLES — Comment ça, vous le soupçonnez ?VIRGINIE — C’est-à-dire que .Après avoir vécu dans votre entourage pendant quelques années, on soupçonne bien qu’il y a.une sorte.de dynamisme en vous.CHARLES, qui sourit, amusé — Vous trouvez toujours le bon mot, Virginie.Moi, ce que je voulais dire surtout, c’est que j’ai pas besoin de rien pour m’exciter, je suis assez excité au naturel.VIRGINIE — J’avais compris, voyons ! CHARLES — Vous avez fini d’écrire à votre papa ?VIRGINIE — Oui.Comme vous arriviez.CHARLES — C’est beau une femme de devoir !.Votre robe est prête pour ce soir ?VIRGINIE, elle rit comme une enfant — J’espère que vous l’aimerez .Savez-vous ce que j’ai fait la nuit dernière ?CHARLES — Non, mais je suis certain que c’est rien de mal.RIRGINIE — Je me suis éveillée.il était trois heures du matin .Je n’arrivais plus à me rendormir .je me suis levée .J’ai allumé toutes les lampes, et puis .CHARLES, voyant quelle hésite — Dites-Ie, soyez pas gênée.VIRGINIE — Vous allez me trouver folle ! CHARLES — Pas avant de savoir ce que vous avez fait.VIRGINIE — Je n’ai pas pu résister.Parfois, j’ai l’impressian de manquer de jugement.CHARLES — Moi je trouve que vous en avez trop, c’est ça votre problème.Vous êtes la femme la plus raisonnable que je connaisse.C’est à force de vous observer que j’ai découvert que j’étais mal marié.VIRGINIE — Vous m’aviez promis de ne plus jamais parler en mal de votre femme.CHARLES — Je tiens jamais mes promesses, vous devriez le savoir .Qu’est-ce que vous avez fait la nuit passée, Virginie ?Dites-le moi vite parce que rimagination commence à me travailler vous savez pas comment. VIRGINIE 31 VIRGINIE, plus grave — Il était trois heures du matin.J’étais debout.je ne trouvais rien à lire.Toutes les lumières allumées .J’ai ouvert la porte du placard, et puis .j’ai pris ma robe de bal, sur son cintre.et puis, je l’ai essayée.CHARLES - C’est tout ?VIRGINIE — Chez la modiste, hier, j’étais tellement gênée, que je ne l’avais pas vraiment vue .C’est cette nuit, quand je l’ai eue sur moi, pendant que j’étais toute seule, que je l’ai vraiment examinée avec attention.CHARLES, qui s’attendrit peut-être un tout petit peu — On peut pas dire que vous avez été une femme gâtée, Virginie.VIRGINIE — C’était comme si je vivais en rêve le bal de ce soir.CHARLES — C’est à ça que ça vous a menée votre dévouement pour votre père.Jusqu’à aujourd’hui, vous avez vécu votre vie en rêve .Vous allez voir, Virginie, vous allez voir : ce soir ça va être plus beau que dans votre rêve.Je vous le promets ! VIRGINIE - Mais vous ne tenez jamais vos promesses.CHARLES — Celle-là, je vais la tenir.Des fois, il m’arrive de vouloir être un peu plus civilisé.Je sais pas, Virginie .je sais pas.C’est comme si j’avais besoin d’être bon pour les autres.De leur donner tout ce qui leur a été impossible d’avoir dans la vie.VIRGINIE — Vous avez toujours été bon pour moi.CHARLES - J: ’ai souvent été vulgaire, j’ai souvent manqué de respect à votre endroit.Je vous ai peut-être souvent blessée dans vos sentiments.VIRGINIE - Vous ne savez plus ce que vous dites.Vous êtes, vous demeurez un patron que.j’estime.CHARLES — C’est drôle ça.« L’estime ».j’ai jamais su ce que c’était au juste.J’ai toujours pensé qu’entre un homme et une femme, la seule chose possible c’était l’amour.L’amour ou rien ! VIRGINIE — Il y a l’amitié qui peut exister aussi.CHARLES — Si je me laisse aller, Virginie, je vais m’attendrir.C’est une chose que j’aime pas.Depuis un mois qu’on est ensemble, tout a bien fonctionné faut pas que je commence à devenir sentimental.VIRGINIE, qui rit — Sentimental ! Vous, monsieur Pigeon ?Je pense pas que ce soit votre genre.D’ailleurs, jamais aucun homme, s’est montré sentimental avec moi.CHARLES — Vous devriez faire attention.Je suis capable de beaucoup de choses, Virginie.VIRGINIE — Il faudrait que je vous inspire. 32 MARCEL DURÉ CHARLES — On a toujours pensé que j’étais un homme brutal, que j’avais pas de coeur .Mais des fois, ça m’arrive de me sentir gauche; de plus savon- où mettre mes mains .VIRGINIE — Des fois, vous êtes comme un enfant.On a l’impression que vous vous sentez perdu.CHARLES — Mon enfance est loin, Virginie.Ça fait longtemps que je l’ai laissée derrière moi.On frappe à la porte.Virginie sursaute.VIRGINIE, un peu comme prise en faute —Je me demande bien qui frappe ainsi ?CHARLES — La meilleure façon de le savoir, c’est d’aller ouvrir la porte.VIRGINIE - Oui.Elle va ouvrir et se trouve face à face avec son père qui se tient très droit dans Vencadrement sa canne à la main.Virginie est comme frappée de stupeur et prise en faute devant cette visite inattendue.Elle ouvre la bouche pour parler mais en est incapable .EDOUARD — Tu pourrais peut-être m’inviter à entrer.VIRGINIE — Qu’est-ce que tu fais à Québec, papa ?.Tu es venu tout seul ?.Tu aurais dû me prévenir de ta visite, tu .EDOUARD — J’aime faire des surprises.Il s’est avancé lentement dans la chambre.Il s’arrête lorsqu’il aperçoit Charles.Elle a refermé la porte et rejoint son père.VIRGINIE — Je suis heureuse de te von-, papa, je suis très heureuse, mais.(Elle l’embrasse sur la joue) Tu es venu comment?.Tu dois te sentir fatigué.(qui a complètement oublié Charles) Viens t’asseoir.Tu vas tout me raconter.Ce que tu fais ici, ce qui se passe là-bas.EDOUARD, qui fixe Charles — Si j’avais su qu’il y avait quelqu’un chez toi, je me serais contenté de te téléphoner.Mais Charles s’est déjà avancé près de lui et lui tend la main.CHARLES — Depuis le temps que je voulais connaître le père de ma secrétaire ! Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur. VIRGINIE 33 EDOUARD, qui lui sert la main mais à retardement — Moi, c’est drôle, je vous avais à peu près imaginé comme vous etes.VIRGINIE — C’est monsieur Pigeon, mon patron.EDOUARD — C’est ce que j’ai compris.CHARLES — Virginie .(qui se reprend) Votre fille m’a tellement parlé de vous ! EDOUARD, qui ne s’occupe plus de lui —Je pourrais m’asseoir?VIRGINIE — Mais oui, viens .Je suis là, à te regarder .C est à cause de la surprise .Viens, papa.Elle veut l’aider mais il refuse sa main.EDOUARD —Je peux marcher tout seul.Je ne suis pas encore impotent.Il se dirige vers un fauteuil.Charles et Virginie se regardent, mal à l’aise.CHARLES, peut-être un peu maladroit — Je pense vous avoir tout dit, Virginie.Je vais passer la jourée au bureau .Je vous appellerai en fin d’après-midi.(à Edouard).Encore une fois, je suis très heureux de vous avoir rencontré.EDOUARD — Je vous chasse ?CHARLES - Pas du tout ! Mais comme vous avez pas vu votre fille depuis longtemps, comme elle vous a manqué, je préfère vous laisser au plaisir des retrouvailles .Bon séjour à Québec.Et il sort.Long silence entre le père et la fille.EDOUARD - Je regrette de m’être présenté ici sans te prévenir.VIRGINIE — Mais non, papa, tu as très bien fait.Monsieur Pigeon passait me saluer seulement.Par affaire, uniquement par affaire.EDOUARD — Je ne te demande pas de me rendre des comptes.VIRGINIE — Je ne voudrais pas que tu crois que.EDOUARD —Je ne crois rien.Je ne pense rien.Jen’imagine rien.Je te répète que tu as l’âge de faire ta vie.VIRGINIE —Je te connais suffisamment pour savoir que tu n’es pas heureux.EDOUARD — Heureux ?Il y a longtemps que j’ai cessé de courir derrière des chimères.VIRGINIE — Tu comprends ce que je veux dire, papa.EDOUARD — Tu as une belle chambre.La vie a dû être agréable ici. 34 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Oui mais je me suis ennuyée de toi si souvent ! Je venais justement de t’écrire une lettre quand monsieur Pigeon m’a annoncé sa visite.EDOUARD — Je ne te dérangerai pas longtemps.Je passe au ministère et je reprends l’avion au début de l’après-midi.Je lunche-rai peut-être avec le sous-ministre qui a manifesté le désir de me rencontrer.On a besoin de mes conseils imagine-toi ! VIRGINIE — Tu pourrais rester plus longtemps ! Tu ne veux pas rester plus longtemps ?Je te donnerais ma chambre, j’en prendrais une autre.Tu te reposerais.EDOUARD — Impossible ! Béatrice va m’attendre à Dorval à mon retour.Au nom de Béatrice, Virginie a pâli.Elle regarde son père sans plus savoir quoi dire.VIRGINIE, après avoir repris contenance lentement — Elle s’occupe bien de toi ?EDOUARD — Comme tu vois ! je me porte très bien.VIRGINIE, pas tout à fait sincère — J’ai hâte de la connaître.Tu vas la garder jusqu’à mon retour ?EDOUARD - Je me félicite de l’avoir trouvée, je ne vois pas pourquoi je la renverrais.VIRGINIE, qui ne veut pas comprendre totalement ce quil vient de dire — Quand j’ai appris que tu avais trouvé quelqu’un temporairement, j’ai été heureuse, ça m’a enlevé une épine du coeur.EDOUARD — Je pense que tu t’entendras bien avec elle.VIRGINIE — J’en suis certaine.Quand elle s’en ira, je recommencerai à m’occuper de toi comme avant.Silence.Malaise.Ils se regardent.EDOUARD — On réglera tout ça quand tu reviendras.VIRGINIE — Oui.Pour le moment, parle-moi de toi.On a besoin de toi au ministère ?EDOUARD — J’avais écrit à quelques reprises au sujet de l’enquête qu’ils viennent d’entreprendre.Mes idées ont plu au ministre, il faut croire, il m’a répondu que je pouvais leur être utile.Je me sentais assez bien, j’avais les jambes un peu moins raides cette semaine, on s’est entendu pour prendre rendez-vous aujourd’hui .Je me suis dit qu’en venant à Québec, je pourrais .te saluer, en passant.(se lève) Maintenant que c’est fait je vais m’en aller, je t’ai suffisamment dérangée. VIRGINIE 35 VIRGINIE — Tu es fou, papa ! Tu ne me déranges pas du tout ! C’est merveilleux de te retrouver ainsi.La seule chose que je regrette c’est que tu doives repartir si vite.EDOUARD — Il faut que je t’avoue, Virginie.c’est peut-être que je vieillis, j’ai perdu le goût de voyager.et j’ai maintenant hâte de rentrer à Montréal.VIRGINIE — Tu t’ennuies déjà de.EDOUARD - De qui ?De quoi ?VIRGINIE — J’allais dire de Réatrice, mais comme je ne la connais pas encore, comme elle est une étrangère pour moi.EDOUARD, se rassoit — Tu me parleras d’elle quand tu la verras.VIRGINIE — Tu as déjeûné ?Je peux te faire monter quelque chose ?EDOUARD — Je te remercie, on a pris soin de moi à bord de l’avion.VIRGINIE — C’est dommage, papa, c’est bien dommage ! EDOUARD - Quoi ?VIRGINIE — Que tu ne m’aies pas prévenue.J’aurais arrangé quelque chose.C’aurait été agréable.Il me semble que je suis éloignée de toi depuis si longtemps.EDOUARD — Il faut se résigner à ça .Les enfants ne sont pas faits pour rester toujours auprès de leurs parents.C’est dur la vie mais quand on sait la prendre, quand on sait que le temps des pique-niques est fini, que les p’tites aventures, ça ne mène presque jamais nulle part, on est sur le chemin de la sagesse.VIRGINIE, qui ne veut plus Vécouter.Qui veut se dérober à la culpabilité qui Venvahit — Avant que tu partes, papa, tu veux, tu veux voir la robe que je vais porter, ce soir ?EDOUARD, si peu intéressé — Si ça te fait plaisir, Virginie.VIRGINIE — Je veux que tu sois franc par exemple ! Je veux que tu me dises sincèrement si elle te plaît.EDOUARD — Tu sais que pe ne suis pas un expert en robe de bal ! VIRGINIE — Je sais aussi que tu as du goût.Je sais qu’autrefois, à cause de ta carrière, il t’arrivait souvent d’aller dans des fêtes et de danser avec de jolies femmes quand maman avait le dos tourné.EDOUARD — C’est loin, c’est très loin ça.C’était du temps perdu.VIRGINIE, qui a ouvert le placard et qui y prend sa robe — J’ai hésité longtemps entre le noir et le blanc .Finalement, j’ai choisi le blanc.Et elle lui apporte la robe dans ses bras.VIRGINIE — Tu l’aimes ?.Tu ne l’aimes pas ? 36 MARCEL DURÉ EDOUARD — Comme ça, je peux difficilement juger.VIRGINIE — Attends ! (Elle la déploie et l’applique contre elle.) Tu vois mieux comme ça ?EDOUARD, après un temps.Ne pouvant s’empêcher de laisser deviner son émotion — Tu seras belle, ce soir, Virginie.(Se lève de nouveau.Avec un peu de brusquerie) Il faut maintenant que je parte.Je me suis suffisamment attardé.VIRGINIE — Pas tout seul ! Je te reconduis au ministère, ensuite j’irai à l’aéroport.EDOUARD — Ce n’est pas nécessaire, Virginie.Oublie que je suis venu.Fais tout ce que tu devais faire aujourd’hui sans t’occuper de moi.VIRGINIE — Mais justement, j’ai congé aujourd’hui ! Et même si ce n’était pas congé, pour toi je m’absenterais du travail.Elle va suspendre sa robe dans le placard.EDOUARD — Parfois, je me demande si je ne suis pas devenu un vieillard inutile et malfaisant.VIRGINIE — Toi, un vieillard ?Tu es le plus jeune, le plus enfant des hommes.Tu as tous les défauts.Pas raisonnable, imprudent, capricieux, impatient, tu veux toujours tout avoir, ceux qui t’entourent font tes quatre volontés parce que tu leur en imposes par ta force !.Toi un vieillard, papa ?Quand tu t’amuses comme ce matin à me faire la plus belle des surprises ?Elle l’embrasse sur la joue.EDOUARD — Si tu veux m’accompagner il faudrait partir tout de suite.VIRGINIE — Je suis prête.Donne-moi une minute et je suis prêre .(Elle va se diriger de nouveau vers le placard pour prendre son manteau mais s’arrête en chemin et se tourne vers lui) Si tu savais le plaisir que tu m’as fait aujourd’hui.La seule chose qui me chagrine, c’est que tu restes si peu de temps .Tiens ! Pendant que je vais m’habiller, je te donne la lettre que je viens de t’écrire.Elle va vers le secrétaire, y prend sa lettre et l’apporte à Edouard.Celui-ci la prend et regarde l’enveloppe sans l’ouvrir.Tu peux I’ouvrir, la lire tout de suite si tu veux.EDOUARD — Non.Plus tard.Abord de l’avion.Ça m’aidera à passer le temps. VIRGINIE 37 VIRGINIE — Comme tu voudras.Elle lui tourne le dos et va se diriger vers le placard lorsqu’il lui retient le bras de la main.EDOUARD - Virginie.Si je savais .si je savais que par ma faute, tu n étais pas capable d’être heureuse !.VIRGINIE - Papa !.(émue malgré elle) Qu’est-ce que tu penses papa ?.Qu’est-ce que tu penses ?.(au bord des larmes) Tu sais bien que je suis heureuse.Tu le sais bien, voyons .Elle se dégage en détournant les yeux de lui.Il la suit du regard.Scène deuxième Un coin du « Terrace Club » du Château.Nous y trouvons Charles assis à table, vêtu de son tuxedos.Il vide le verre de vohiswy qui se trouve devant lui et lève la main pour appeler le garçon qui s’amène aussitôt.Il est environ neuf heures du soir.GARÇON — L’addition ?CHARLES, que l’alcool commence à rendre heureux — Non, la même chose.En double.Parce que c’est une fête aujourd’hui.La fête de qui, je le sais pas.Mais c’est pas important, ce qui compte c’est de fêter.GARÇON — Je vous comprends.Si ça m’était possible, je ferais la même chose que vous.CHARLES — Faudrait qu’un jour, ce soit la fête de tout le monde ! Pas vrai ?GARÇON — Ça ferait un beau carnaval.Il s’éloigne en souriant, Charles aussi sourit.Il regarde sa montre. 38 MARCEL DURÉ Scène troisième La chambre de Virginie.Virginie est vêtue de sa robe de bal, très simple, très sobre de ligne qui lui donne une élégance toute nouvelle, mettant en valeur la véritable beauté de son corps que pendant trop d’années elle a été portée à cacher.Achevant de se préparer, elle attache à son cou un collier de perles.Elle est nerveuse car elle craint de ne pas être prête à temps et surtout de décevoir Charles.Puis on frappe à la porte.VIRGINIE, pensant que c’est déjà Charles — Mon Dieu ! Elle vérifie sa coiffure dans le miroir, puis va ouvrir.Elle se trouve devant le garçon de chambre qui lui présente un petit colis.GARÇON — Pour vous, mademoiselle.VIRGINIE — Pour moi ?GARÇON — On l’avait apporté à une autre chambre par erreur.Mais heureusement je l’ai retrouvé.VIRGINIE — Merci.Vous êtes très gentil.GARÇON — De rien, mademoiselle ! Il se retire, elle ferme la porte.Elle s’empresse de déballer le colis qui contient des petites roses rouges nouées en bouquet de corsage.Elle est ravie.Une carte avec les fleurs.Elle lit ce qui est écrit dessus.VIRGINIE, peut-être imperceptiblement déçue et triste — A ma belle Virginie, ma secrétaire préférée.De Charles.Puis elle sourit comme si, pour la première fois, elle avait à lui pardonner quelque chose.Scène quatrième Le coin du « Tenace Club ».Le garçon s’approche de Charles et lui sert son verre.CHARLES — Tu peux mettre un peu d’eau mais sans le noyer. VIRGINIE 39 Charles s’allume un cigare pendant que le garçon lui verse de Veau.(Offrant un cigare au garçon) Tu fumeras ça à ma santé.GARÇON — C’est un Havane ! CHARLES — Oui, mon gars.Roulé par Castro lui-même .T’es marié, toi ?GARÇON — Oui.Depuis neuf ans.CHARLES — Pauvre vieux ! Mais t’es moins à plaindre que moi, moi ça fait plus longtemps que ça .Des enfants ?GARÇON - Trois.CHARLES — T’as une bonne santé ! GARÇON — Je me plains pas des enfants.Dans le jour sont à l’école, le soir je suis pas à la maison, je travaille.Pendant quil cause avec le garçon, Charles ne cesse pas de boire.CHARLES — L’école, c’est au moins bon poux ça.Les meilleures « baby-sitters » du monde c’est encore les professeurs d’école.GARÇON — Ah ! De nos jours, c’est utile l’instruction.C’est indispensable je dirais.CHARLES — Moi, je suis sorti de l’école en septième année, après avoir coulé mes examens.Ça m’a pas empêché de me débrouiller.Je te dirai pas combien je gagne par année par exemple, parce que tu vas t’attendre à recevoir un gros pourboire .(il ricane.Le garçon s’amuse) Apporte-moi donc mon addition, faut que je lève le siège.Je sors avec une belle grande fille oe soir.Je la traîne au bal, après je réponds plus de moi.GARÇON — Je vous apporte votre addition tout de suite.Il s’éloigne.Charles rallume son cigare qui s’est éteint.Puis vide son verre.Scène cinquième La chambre de Virginie.Devant sa glace, Virginie cherche de quelle façon elle portera la mante qui recouvre ses épaules.L’ayant trouvée, elle la dégrafe et la lance sur le lit.Une musique de grande valse se fait entendre, et les . 40 MARCEL DURÉ yeux mi-clos elle commence à valser, seule clans la chambre.Elle paraît tellement heureuse dans son rêve.Coups brusques frappés à la porte.La musique cesse automatiquement et Virginie retrouve son aplomb, se compose une attitude pour ne pas paraître nerveuse puis va ouvrir.Elle se trouve face à face avec Charles, qui, le cigare au bec, reste fige, ébloui comme s'il la voyait pour la première fois.Il retire le cigare de son bec et siffle d’admiration.Virginie a déjà remarqué qu’il a un peu bu.VIRGINIE - Vous raimez ?CHARLES — La robe ?Oui, oui, Virginie.Mais pas seulement la robe ! VIRGINIE - Les fleurs .vos fleurs .Je vous remercie, monsieur Pigeon.CHARLES — Pas seulement la robe ni les fleurs .Il est entré dans la chambre après avoir refermé la porte lui-même.VIRGINIE - C’était une attention très délicate de votre part.Le bouquet est épinglé à la robe.CHARLES -C est du savoir-vivre élémentaire.Charles Pigeon est peut-être un primaire mais ça lui arrive de savoir vivre.VIRGINIE — Qui vous a dit que j’aimais les roses rouges ?CHARLES — Personne.C’est la vendeuse qui les a choisies.VIRGINIE — Sans le savoir, vous avez acheté mes fleurs préférées, monsieur Pigeon.CHARLES — Virginie, tu vas cesser de m’appeler monsieur Pigeon, tu vas commencer à me dire « tu », ce soir.VIRGINIE — Jamais je n’en serai capable.Vous le savez, je vous l’ai souvent répété.Il y a des distances que je suis incapable de franchir.CHARLES - J’ai cassé la glace, faut que tu fasses comme moi, faut que tu m’épaules.VIRGINIE — Ça m’est impossible ! Impossible ! CHARLES — Virginie ! C’est vrai que je suis un peu plus vieux que toi, mais pas tellement.On est des adultes, on peut se tutoyer.J’aime pas les cérémonies inutiles, ça mène nulle part.VIRGINIE — Faut pas me demander ça.Comprenez-moi : je suis votre secrétaire, seulement votre secrétaire. VIRGINIE 41 CHARLES — Avec la robe que tu portes, on dirait que je te découvre, Virginie.Depuis un mois qu’on est ensemble, j’ai oublié que tu étais ma secrétaire.VIRGINIE — Quand on sera à Montréal, vous vous en souviendrez de nouveau.Elle va vers le lit, ramasse sa petite mante et va s’en couvrir les épaules mais il l’en empêche.Je crois qu’il serait l’heure d’y aller, maintenant.CHARLES — Tu me fais penser à ma fille quand elle a fait ses débuts.VIRGINIE — Je me suis tellement dépêchée pour être prête à l’heure.CHARLES — J’aimerais que tu patientes un peu, Virginie.VIRGINIE, qui commence à le craindre, se couvrant de sa mante — Vous êtes drôle, ce soir, vous n’êtes plus le même homme que ce matin.(Coups frappés à la porte.Virginie sursaute nerveusement) Qui c’est ?CHARLES — Ça, c’est ma surprise, Virginie.Il s’empresse d’aller ouvrir.C’est le garçon de chambre qui pousse une petite table recouverte d’une nappe blanche, sur laquelle se trouvent une bouteille de Champagne dans un sceau à glace et deux coupes.VIRGINIE — Vous faites des extravagances, monsieur Pigeon.CHARLES — C’est ta soirée, Virginie ! Je veux que tu sois heureuse.Le champagne ça met du soleil dans le coeur, ça fait retrouver l’été en plein hiver.(Signe l’addition que lui présente le garçon et lui donne un pourboire de deux dollars) Tiens, prends ça, toi.Quand on aura fini de la table, je la sortirai moi-même dans le corridor, viens pas nous déranger.GARÇON — Très bien .Merci.Il sort.CHARLES, qui fait sauter le bouchon de la bouteille — C’est pour fêter notre réussite, Virginie, pour commencer notre soirée en beauté.VIRGINIE — C’est pas pour passer des remarques, monsieur Pigeon, mais il me semble que vous avez déjà pris un peu d’avance.CHARLES — Cinq p’tits doubles en bas pour m’aider à patienter. 42 MARCEL DURÉ Je piaffais comme un cheval de course tellement j’avais hâte de te voir.(Il emplit les deux coupes, lui présente la sienne puis trinque avec elle.) A ton bonheur, Virginie, et au mien.Il vide sa coupe d’un trait.VIRGINIE - Vous buvez vite, vous ne devez pas avoir le temps de goûter comme il faut.CHARLES — Moi, c’est pas pour le goût, c’est pour l’effet.Il emplit de nouveau sa coupe et en ajoute à celle de Virginie.VIRGINIE — Assez, assez ! Moi, j’en ai assez.La tête va me tourner tout de suite.CHARLES — Ça, Virginie, c’est de la bonne humeur en bouteille, c’est le meilleur remède contre les scrupules.Il vide de nouveau sa coupe de la même façon.Le bal commencera pas tout de suite, Virginie.Rien nous presse.L’orchestre va nous attendre.Il a déposé sa coupe sur la table et s’est approché d’elle.Il lui enlève sa mante.Elle esquisse un geste pour l’en empêcher, puis gênée, le laisse faire.Quand une femme a de belles épaules, Virginie, faut pas qu’elle les cache.VIRGINIE — Mes épaules ne sont pas particulièrement belles.Vous devriez cesser de dire des choses que vous ne pensez pas.Elle boit un peu de son champagne pendant que Charles emplit une troisième fois sa coupe.Il la frappe contre celle de Virginie.CHARLES — Ce que je dis, je le pense.VIRGINIE — Vous me voyez comme un mirage, c’est pour ça.Si vous étiez complètement sobre .CHARLES — Sobre ou pas, je vois toujours clair.Je commence à me sentir tellement bien dans ta chambre que j’aurais envie de passer la soirée ici.VIRGINIE — Sans aller au bal ?CHARLES — Un bal c’est un bal.Faut pas s’imaginer que c’est si amusant que ça .On pourrait faire monter une autre bouteille de champagne .avec du caviar.T’as déjà manger du caviar ? VIRGINIE 43 VIRGINIE — Oui, une fois, mon père en avait acheté.CHARLES — Ensuite on dînerait.On arroserait ça d’un bon vin.VIRGINIE — Ça vous coûterait les yeux de la tête.CHARLES — « Money is no object », Virginie.Tu penses pas qu’on ferait mieux de rester seul ensemble tous les deux ?VIRGINIE — J’aurais aimé danser, ce soir .CHARLES — On peut danser dans ta chambre, on a seulement qu’à allumer la radio ! On va trouver de la musique ! VIRGINIE — J’aurais aimé voir les robes des autres femmes, rencontrer vos amis.CHARLES — Des gars ennuyants qui parlent seulement d’affaires, qui savent pas apprécier la compagnie des femmes.VIRGINIE — Ici, c’est pas comme dans la grande salle de l’hôtel ! .Si je me suis fait faire une robe, c’était pour l’étrenner au bal.CHARLES — Sois raisonnable, Virginie ! T’auras d’autres occasions d’aller au bal.Ce que je te propose est mieux qu’un bal, tu trouves pas ?Un bal à deux c’est ce qu’il y a de plus enivrant.VIRGINIE — Ce que vous me proposez ne me semble pas raisonnable.Il est de plus en plus pressant.Elle est obligée de reculer, de se dérober.Il avale son troisième verre d’un trait.Puis il va ouvrir la radio et trouve de la musique de danse.CHARLES — Virginie ! Fermez vos yeux.Imaginez-vous que vous êtes dans la grande salle, sur le plancher de danse.Un homme que vous aimez vous a invitée à danser.Vous ne le connaissez pas encore très bien mais vous sentez qu’il vous aime, que jamais il serait capable de vous faire de mal.(Depuis quelques secondes elle a fermé les yeux) Virginie, c’est ce soir, c’est maintenant que vous allez connaître le bonheur.(Il l’enlace, elle ouvre brusquement les yeux) Cesse d’avoir peur, Virginie.Le temps est passé pour toi d’avoir peur.(Il la fait danser.Elle le suit mais avec de plus en plus de raideur) Quand le bonheur vient, faut que tu le prennes.Parce que les années passent vite, Virginie.Je veux pas que tu te retrouves vieille un jour, sans avoir appris ce que c’était que d’aimer.VIRGINIE — Si ça doit être comme ça je me résignerai.Vous me serrez trop fort, vous me faites mal.Faut descendre, maintenant, faut descendre ! Elle se dégage de son étreinte. 44 MARCEL DURÉ CHARLES — Virginie ! Si je te disais que je t’aime ?VIRGINIE éclate d’un grand rire nerveux — Je ne vous croirais pas, vous le savez bien.CHARLES — Cesse de me dire « vous » une minute ! On n’est plus au temps de Louis XIV, Virginie.VIRGINIE — J’ai été élevée comme ça, je ne peux pas oublier mon éducation.CHARLES — Une éducation de religieuse, Virginie.Quand on est une vraie femme, on oublie ses manies de couventine.VIRGINIE, qui se raidit — Justement, je ne suis peut-être pas une vraie femme.CHARLES — C’est parce que tu t’es jamais laissée aimer par personne.C’est parce que t’as toujours eu peur.Si tu restes avec ton père c’est parce que t’as besoin qu’il te protège des autres hommes.A trente-cinq ans, c’est stupide, Virginie.VIRGINIE—Je ne vous reconnais plus, vous ne m’avez jamais parlé comme ça, monsieur Pigeon.CHARLES, qui a haussé le ton de la voix — Justement, le temps est venu que tu me regardes, que tu saches ce que c’est qu’un homme.VIRGINIE — J’avais essayé d’être belle, pour que vous n’ayez pas honte de moi.Maintenant vous voulez que je reste enfermée dans ma chambre toute la soirée.CHARLES — Quand un homme a trouvé la robe d’une femme belle pendant cinq minutes, il pense seulement qu’à une chose : voir ce qu’il y a en-dessous.Il se verse à boire.VIRGINIE — Vous avez trop bu, vous buvez trop.CHARLES — Je fais ce qui me plaît.Si je veux boire, je bois.Si j’ai envie d’aimer une femme, je l’aime, si j’ai besoin d’argent, j’en fais.Je suis pas un escargot, moi, je vis pas dans une coquille.VIRGINIE — Vous parlez fort, vous allez déranger les voisins.CHARLES - Je m’en fiche ! Il s’est sérieusement rapproché d’elle.VIRGINIE — Qu’est-ce que vous avez ?On dirait que les yeux vont vous sortir de la tête.CHARLES — Ce que j’ai, je te l’ai dit tout à l’heure.Je t’ai dit que je t’aimais et tu m’as ri au visage. VIRGINIE 45 VIRGINIE — Parce que je ne vous ai pas cru, parce que ça m’est impossible de vous croire.CHARLES — Tu sais pas ce que c’est, Virginie, tu sais pas ce que c’est que de désirer une femme qui se refuse.Moi, j’ai pas l’habitude de me faire refuser.Quand j’étais pauvre, que je cherchais le moyen de gagner une piastre, quand j’étais p’tit gars, okay ! j’endurais en silence.Maintenant je suis plus un p’tit gars, je manque pas d’argent, je suis un homme en pleine forme, si tu étais une femme ?.VIRGINIE —Je vous l’ai dit tout à l’heure que je n’étais pas une femme.CHARLES — Ce qui signifie pas qu’il est trop tard pour le devenir.VIRGINIE — Vous avez trop bu, monsieur Pigeon, vous avez trop bu.CHARLES, crie — Je suis pas saoul ! Cesse de dire que je suis saoul ! Coups frappés dans le mur voisin.VIRGINIE — Vous voyez, nous dérangeons les gens de la chambre voisine.CHARLES — Chez le diable les voisins ! VIRGINIE — Vous feriez mieux de retourner à votre chambre.Allez dormir un peu, ça vous fera du bien.Quand vous vous réveillerez, s’il n’est pas trop tard.CHARLES — Mais tu vois bien que j’ai pas envie de dormir .Après, peut-être, mais pas tout de suite.Il la tient par les épaules, il a descendu une bretelle de sa robe.VIRGINIE — Laissez-moi ! Vous n’avez pas le droit d’agir comme ça avec moi.Je ne vous permets pas de me toucher.Elle le repousse.CHARLES — Tu te prends pour une statue ?Qu’est-ce qu’il faut qu’on te donne pour que tu sois aimable cinq minutes ?VIRGINIE — Rien ! Je suis ni une femme, ni une statue.Je suis une vieille fille ! Seulement une vieille fille ! CHARLES — T’aurais pu être autre chose si t’avais voulu.C’est la première fois que je te vois ce soir, que je sens tout ce que t’aurais pu donner qui va être perdu ! 46 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Allez-vous en maintenant.Vous m’avez tout dit, j’en ai assez entendu.Je veux rester toute seule, je ne veux plus aller au bal, vous avez tout gaspillé.Si vous n’aviez pas été ivre.CHARLES, crie — Je suis pas ivre ! Coups frappés dans le mur.(Hors de lui, en direction du mur.Hurle) Vos gueules ! On a payé notre chambre, on pourrait au moins avoir le droit de s’amuser en paix ! Puis long silence.Il se décontracte.Il prend à moitié conscience de ce qui vient de se passer.VIRGINIE, très droite.Le dos appuyé au mur dans un coin de la chambre — Une vieille fille .je suis rien qu’une vieille fille .CHARLES, bas, lentement — C’est de ta faute, c’est parce que tu l’as voulu .Ce qui va arriver maintenant, je veux pas le savoir.Debrouille-toi de ton côté, moi je vais me débrouiller du mien.Finis la bouteille de champagne si tu veux, je l’avais achetée pour toi.VIRGINIE, alors quil se dirige vers la porte — C’était un très beau bal, c était un bal en blanc.Avec des roses rouges .CHARLES, qui s’est arrêté.La regarde — Vous êtes chanceuse, Virginie .Vous, vous avez seulement besoin de votre père.Moi, j’ai besoin de toutes les femmes.VIRGINIE, qui porte la main à son sein ou à son épaule nue — Moi, je suis une vieille fille, seulement une vieille fille.Il sort ! Elle demeure immobile quelques instants puis elle va vers la table et se verse une coupe de Champagne quelle avale ensuite d’un seul trait comme faisait Charles.Puis, titubant légèrement, elle se dirige vers la fenêtre et tourne la tête vers l’extérieur.Il neige.La musique de danse se fait entendre de loin, de très loin.Scène sixième Le « Terrace Club ».Nous y retrouvons Charles.Il paraît à la fois défait et détendu.Il a détaché le col de sa chemise, sa boucle noire pend d’un coté.Le garçon de table est près de lui.Un verre sur la table, on entend de plus près la musique de danse que Virginie entendait. VIRGINIE 47 CHARLES — C’est drôle .Quand je suis avec ma femme je passe pas une minute sans me chicaner .Ça fait un mois que je suis parti de la maison, ce soir je m’ennuie d’elle.GARÇON — C’est un peu comme ça pour tout le monde.Quand on se marie à une femme, c’est pour toute la vie.CHARLES — On peut pas dire que celui qui a patenté ça a manqué son coup.C’est mal fait sur toute la ligne.C’est mal fait à la perfection qu’on pourrait dire.GARÇON — Vous étiez pas sensé avoir de la compagnie ce soir ?CHARLES — Oui, mais à la dernière minute, j’ai mis les « brakes » .Moi, avec les filles compliquées, j’ai pas la patience qu’il faut .Je dis pas que j’aurais manqué mon coup mais ça aurait pris trop de temps.Du temps, j’en ai plus à perdre.Dans une dizaine d’années, mon gars, tu comprendras ce que je veux dire.Il vide son verre.GARÇON — Un autre ?CHARLES — Certainement ! Apporte-le triple celui-là.Pour que je m’assomme, pour que j’arrête de penser.Parce que je suis bien fatigué, je suis bien fatigué de penser.Quand ça fait vingt-cinq ans que tu penses, que tu cours les jupons, que tu racontes n’importe quoi pour obtenir ce que tu veux, que t’inventes n’importe quelle menterie pour réparer le mal que tu fais, tu finis par être fatigué.Ça fait que, apporte-moi un triple, pour qu’on en parle plus.Je vais avoir le plus beau « hang-over » demain matin mais chaque chose en son temps.Moi je suis prêt à payer pour, du moment que je m’amuse.Retarde pas trop, va me chercher un triple .Le garçon s’éloigne.Charles sourit désespérément.Scène septième La chambre de Virginie.Virginie est couchée sur son lit, les yeux ouverts, impassibles.Deux larmes ont laissé des traces sur ses joues.Elle porte sa robe de nuit.On entend l’air de danse.Elle le fredonne, très bas.Puis elle tourne lentement les yeux du côté de la fenêtre.Sur un fauteuil reposent sa robe de bal et son bouquet de roses rouges.Dehors, il neige toujours, toujours.C’est enfin l’hiver.Fin de la deuxième partie. TROISIÈME PARTIE Scène première Le bureau de Charles, à Monetréal, quelque huit jours plus tard.Nous y trouvons Virginie qui prend la dictée.Charles nest pas à l’aise devant T attitude légèrement froide et distante de Virginie.Il endure mal son regard blessé.CHARLES, dictant — Si vous êtes d’accord avec notre proposition .(à Virginie) Vous mettrez ça en bon français .(dictant) Si vous trouvez notre proposition convenable, tâchez de nous retourner votre réponse le plus tôt possible.Bien à vous.Charles Pigeon.VIRGINIE - C’est tout ?CHARLES — Oui.(Comme elle va se lever) Attendez ! VIRGINIE - Il y a autre chose ?CHARLES - Oui.VIRGINIE — De la correspondance encore ?CHARLES — Non .Vous savez bien ce qu’il y a.VIRGINIE — Je dois encore vous répéter que j’ai tout oublié ?CHARLES — Je sens que vous continuez à souffrir, à m’en vouloir.VIRGINIE — Vous êtes un homme, vous êtes mon patron ! Que je souffre ou non, ça ne devrait pas vous affecter.CHARLES — Quand vous êtes là, continuellement, à me rappeler la pauvre bêtise que j’ai faite.Je peux pas endurer d’avoir des remords.VIRGINIE — Si vous avez des remords à cause de moi, je vous demande pardon.CHARLES — Cessez de me demander pardon.C’est la centième fois que vous le faites.D’autant plus que c’est pas à vous de demander pardon.C’est pas vous la responsable.VIRGINIE — Responsable de quoi?.Vous aviez un peu trop bu.Comme tous les hommes, vous aviez besoin d’être calmé .Pour moi, c’était un bal manqué, rien d’autre. VIRGINIE 49 CHARLES — Quand je vous ai revue le lendemain, vous étiez changée.Deux jours plus tard, vous partiez à Montréal sans moi.Depuis, je vous retrouve plus, Virginie, je retrouve plus votre sourire, votre indulgence.VIRGINIE — Je fais pourtant des efforts ! CHARLES — Mais vous pouvez pas oublier, Virginie, vous pouvez pas oublier.J’ai peur que vous y parveniez jamais.Il prend sa tête dans ses deux mains.VIRGINIE — Non, ne faites pas ça devant moi ! Vous êtes mon patron, vous avez autorité sur moi, vous n’avez pas le droit de vous diminuer à mes yeux.CHARLES — Qu’est-ce que j’ai fait ce soir-là, hein, si je me suis pas diminué pour toujours ?Scène deuxième Le bureau de Charles.Encore nous y trouvons Charles et Virginie quelques semaines plus tard.CHARLES — Il faut que je fasse quelque chose, Virginie, ça ne peut plus continuer comme ça.VIRGINIE — J’essaie pourtant, j’essaie autant que je peux de tout rétablir comme c’était avant.CHARLES — J’ai découvert que c’était pas à cause de vous, Virginie.J’ai découvert que c’était en moi.J’arrive plus, j’arrive plus à reprendre le dessus.C’est la première fois que ça se produit dans ma vie.Je peux pas le supporter .C’est comme .c’est comme si j’allais faire une dépression.J’essaie de m’accrocher à tout ce qui m’entoure mais je parviens pas à me tenir debout, droit, comme un homme.Ça me fait peur.Ça me fait peur de prendre conscience que je vieillis, de m’apercevoir que ma vie est vide.VIRGINIE — Vous avez besoin de vacances, de repos.Ça vous ferait du bien de partir, de vous changer les idées, de refaire vos forces.CHARLES — Vous pensez que ça m’est possible de partir avec tout le travail que j’ai sur les bras ?VIRGINIE — Je suis là, monsieur Boisvert est là, nous pourrions mettre les bouchées doubles. 50 MARCEL DURÉ CHARLES — Non.Faut que je passe au travers.Faut que je reste et que je passe au Ravers.Je me suis jamais avoué battu, le jour où ça m’arrivera, je serai un homme fini, Virginie.VIRGINIE — Ce serait peut-être à moi de partir, alors ?CHARLES — Si jamais vous faites ça, si jamais vous quittez le bureau, je me flambe la cervelle.VIRGINIE, qui se lève — Vous ne le feriez pas parce que je ne vaux pas ça .Mais vous êtes le premier homme à me dire une chose semblable.Même si vous ne le pensez pas vraiment, je trouve que c’est très gentil de votre part.Elle sort en le laissant seul avec sa régression d’adolescent de quarante-cinq ans.Scène troisième Le bureau de Charles où nous retrouvons Virginie et Charles.Quelques semaines ont encore passé.CHARLES, qui arpente le bureau nerveusement — Virginie, depuis hier soir, j’en suis sorti.C’est ce que je voulais vous apprendre ce matin.VIRGINIE — Je suis bien heureuse pour vous, monsieur Pigeon.CHARLES — Savez-vous ce que j’ai fait pour ça ?VIRGINIE - Non.CHARLES — Je suis rentré de bonne heure à la maison et puis je suis tombé en amour avec ma femme.VIRGINIE, qui baisse les yeux — Je suis bien heureuse pour vous.CHARLES —Je me suis dit : Charles, c’est la femme que t’as mariée, ça fait assez longtemps que tu la négliges, fais quelque chose pour la rendre heureuse.Elle me reconnaissait plus.Je l’ai invitée en ville, on a mangé dans un bon restaurant, ensuite on a dansé.C’est comme si on avait retrouvé nos vingt ans.VIRGINIE — Je suis heureuse pour elle aussi.CHARLES — Faut que je m’arrange maintenant pour que ça dure.VIRGINIE — Si vous le voulez vraiment, vous êtes capable d’aller jusqu’au bout de vos résolutions. VIRGINIE 51 CHARLES — Je crois que je vais tenir le coup.VIRGINIE, qui se lève — Vous n’avez plus besoin de moi ?CHARLES, qui s'approche d’elle — Virginie ! Vous avez complètement oublié ?VIRGINIE — Oui.Complètement.CHARLES — Tout va recommencer comme avant ?Vous allez vous montrer heureuse ?VIRGINIE — Je ferai mon possible.J’ai toujours fait mon possible.CHARLES — Je sais, Virginie, je sais .Mais quand vous êtes revenue de Québec, vous portiez le deuil dans vos yeux.C’est ça qui m’a démoli.VIRGINIE — Je portais le deuil de mes illusions.C’est ce qui arrive à toutes les vieilles filles.Un jour, elles se réveillent, elles s’aperçoivent qu’elles avaient longtemps rêvé; tout ce qui leur reste à faire c’est de revenir à la réalité, de l’accepter comme elle est, jour après jour, nuit après nuit, jusqu’à ce quelles s’éteignent, dans le silence de leur solitude.CHARLES — Virginie ! Vous êtes plus triste que jamais ! VIRGINIE, sourit — C’était passager.Je voyais des images passer devant mes yeux.Elles se sont envolées, elles ne reviendront plus.CHARLES — Je vous aiderai, Virginie, je vais essayer de vous aider.VIRGINIE — Non.Vous avez suffisamment de problèmes .Occupez-vous de respecter vos résolutions, de rendre votre femme heureuse, c’est déjà beaucoup pour un homme.CHARLES — Vous avez raison.C’est beaucoup .On voudrait rendre tout le monde heureux mais c’est impossible.VIRGINIE — Impossible, c’est ça .Elle lui tourne le dos et sort.Scène quatrième Le « playroom » chez Charles.Quelques semaines ont passé.Charles est au bar et se verse à boire.Non loin, Simone sa femme feuillette un magazine.SIMONE — Tu bois trop, mon trésor.CHARLES — Je suis pas un enfant d’école, je sais m’arrêter. 52 MARCEL DURÉ SIMONE — C’est vrai, mais toujours trop tard.CHARLES — T’as fini de passer des remarques ?SIMONE — Faudrait que je ferme les yeux, que je te regarde pas agir ?CHARLES — Regarde-moi agir si tu veux mais juge-moi pas.SIMONE — Il t’arrive de me juger des fois ! CHARLES — Je te juge quand tu te conduis mal en société.SIMONE — Quand t’as honte de moi, tu veux dire ! CHARLES — Je veux dire : quand tu te conduis mal.En colère, il va allumer la T.V.SIMONE — Tu pourrais pas te passer de la télévision un soir ?CHARLES, fort - Non ! SIMONE — Depuis trois mois, je sais pas ce que t’as, on dirait que t’es plus le même homme.CHARLES — J’ai pourtant pas changé.SIMONE — En apparence c’est vrai.Mais si on t’observe comme il faut.CHARLES — Justement ! J’aime pas être observé.SIMONE — Je t’ai souvent vu de mauvaise humeur mais depuis ton séjour à Québec, tu l’es d’une façon soutenue.Si j’étais une femme à me faire des problèmes, j’en déduirais facilement que tu peux plus être heureux chez-toi.CHARLES — Tout ce que je te demande c’est de me laisser la paix.SIMONE — Tu n’as jamais été un bon mari, Charles, et il y a des moments où j’en ai par-dessus la tête de tes brusqueries.CHARLES — C’est pas dans mes habitudes de prendre des détours.SIMONE — Je suis une femme.Je suis encore une femme.CHARLES — Et puis, moi, je suis un homme.SIMONE — J’ai connu des hommes qui manifestaient leur virilité plus subtilement.CHARLES — Qu’est-ce que tu penses que ça me fait, les hommes que tu connais ?Tu veux me rendre jaloux ?SIMONE, atteinte — Non .Jessaie seulement d’avoir une conversation gentille avec toi.CHARLES — Les problèmes que j’ai dans le jour je les traîne avec moi, le soir.SIMONE — Si seulement tu m’en parlais ! CHARLES — J’ai souvent essayé, mais ça t’intéressait jamais.SIMONE — Si on n’a plus rien à se dire, je vois plus pourquoi on reste ensemble. VIRGINIE 53 Au bord des larmes, elle se dirige vers Vescalier pour monter.CHARLES - Simone ! SIMONE — Regarde la télévision, reste enfermé dans tes pensées, je monte me coucher.CHARLES — Attends que je te parle un peu.SIMONE — J’ai assez attendu.Si tu veux me parler tu viendras me rejoindre.Elle monte.CHARLES — Je suis jamais capable d’avoir la paix, jamais ! Jamais ! Il braque ses yeux sur la télévision.Scène cinquième Un restaurant très chic.Nous y voyons Charles et Virginie.Ils sont tous deux souriants, détendus.Musique de violon en arrière-plan.Une semaine s’est écoulée.VIRGINIE — Vous allez peut-être me trouver audacieuse mais je crois avoir appris sur vous au cours des derniers mois, des choses que vous ne connaissez pas.CHARLES — Je vous trouverai pas audacieuse mais vous allez m’étonner.Je suis tellement pas compliqué à saisir que les gens me comprennent tout de suite de A à Z.C’est ce qui fait ma force et puis en même temps ma faiblesse.VIRGINIE — C’est peut-être vrai mais vous vous cachez quand même derrière un masque.CHARLES — Si vous voulez dire que la moitié de ma vie est une mascarade, je suis entièrement d’accord avec vous.VIRGINIE — Ce n’est pas tout à fait le sens qu’il faut donner à mes paroles, monsieur Pigeon.CHARLES — A vingt ans, j’étais pauvre, Virginie .VIRGINIE — Et vous l’êtes demeuré.CHARLES, très loin de comprendre — D’esprit peut-être mais pas autrement.Vous êtes au courant de mes affaires ! Je roule pas sur des millions mais je pourrais cesser de travailler du jour au lendemain et puis vivre tranquille le reste de ma vie. 54 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Disons que je me suis mal exprimée.CHARLES, qui lui verse du champagne — Ça m’arrive de pas pouvoir vous suivre.VIRGINIE, la main près de son verre — Pas trop, pas trop .Vous ne me laissez pas terminer.CHARLES — Vous continuerez quand vous aurez trinqué avec moi.VIRGINIE — C’est la troisième fois ce soir.CHARLES — La troisième peut-être mais pas la dernière.(Lève son verre) A votre bonheur et à ma damnation, Virginie.VIRGINIE, lève son verre et le frappe contre celui de Charles — A vos rêves .à vos ambitions.Ib boivent.CHARLES, qui tourne les yeux du côté de la ville —Ça vit, ça bouge, la nuit, le jour, ça cesse jamais.Y a des enfants qui viennent au monde, y a des hommes qui meurent, ça dérange rien, personne s’en aperçoit.VIRGINIE, inattendue, soudaine — Etes-vous heureux parfois ?CHARLES — Certainement ! Vous le savez ! VIRGINIE — Il vous est facile de vous amuser, d’avoir du plaisir, mais je vous demande si vous êtes heureux ?CHARLES, la regarde.Après un temps — Le bonheur, qu’est-ce que ça veut dire hein ?VIRGINIE — C’est la plus grande chose qu’on puisse réussir ici-bas .j’imagine ! CHARLES — Vous rêvez, vous rêvez, Virginie, réveillez-vous ! C’est beau de rêver mais ça mène jamais nulle part.VIRGINIE - Parfois mes rêves m’ont menée très loin mais personne ne l’a jamais su.CHARLES — Moi, je suis rendu au bout de mon voyage.Je laisse venir les années en attendant de crever.VIRGINIE - Et vous n’aurez jamais su ce que vous étiez vraiment.CHARLES — Parce qu’on aura oublié de me l’apprendre.VIRGINIE - Vous êtes un homme très généreux.Mais généreux à la façon de ceux qui ont connu la pauvreté.Et ça, votre succès, vos réussites, vous ne vous les pardonnerez jamais.C’est pour ça que vous gaspillez inutilement votre temps, vos énergies, votre argent.Parce que très loin, au fond de vous-même vous vous sentez coupable d’avoir trahi vos origines, votre condition première.Il vous faut des échecs pour accompagner vos succès, sans VIRGINIE 55 ça, vous n’êtes plus vous-même.Vous dites que vous avez passé l’âge d’entreprendre des tâches nouvelles mais ça n’est pas la vraie raison.La vrai raison c’est que vous avez peur d’augmenter votre degré de culpabilité.Vous avez peur d’être heureux, d’être pleinement vous-même, de donner votre pleine mesure.J’irai même plus loin monsieur Pigeon, vous ne vous pardonnez pas d’exister.Pour vous, c’est une chose à laquelle vous n’avez pas droit, c’est un privilège qui vous est inconsciemment interdit depuis votre naissance.Je comprends que vous ne sachiez pas ce que veut dire le mot bonheur puisque dans votre mentalité, c’est une chose dont vous avez été à jamais privé.Le bonheur n’a jamais fait partie de votre existence et vous n’avez jamais compté sur le bonheur pour vivre.Pointant, comme tous les hommes, sans trop le savoir, vous le cherchez aveuglément, férocement, sans jamais parvenir à le toucher, à l’atteindre, à le deviner.Le jour vous régnez sur un petit empire que vous avez mis sur pied, vous-même, la nuit, vous cherchez à le détruire, vous cherchez à vous détruire, vous cherchez à vous détruire parce que vous ne vous reconnaissez pas le droit à l’autorité, à la richesse, à la réussite, vous ne vous reconnaissez pas le droit à la vie.Long, très long silence.CHARLES — J’ai.j’éprouve de la difficulté à bien vous comprendre, Virginie, mais j’ai comme l’impression que vous avez touché à quelque chose de très profond en moi, que vous avez réveillé quelque chose que j’essaie d’endormir depuis des années .des années !.Si la jeunesse me manque aujourd’hui, c’est parce que je l’ai assassinée.VIRGINIE — Par besoin d’un échec.CHARLES — Si je suis malheureux avec ma femme .VIRGINIE — C’est parce que vous aviez besoin de rater votre mariage.CHARLES — Si je suis vidé d’ambitions .VIRGINIE — C’est parce que le poids de vos culpabilités se fait trop lourd.CHARLES — Qui vous a dit tout ça, Virginie ?VIRGINIE — Je vous côtoie chaque jour, je vous écoute parler, je vous regarde agir.Et le soir, ou la nuit, quand il m’arrive de penser.à vous, je récapitule, j’essaie de voir clair, de faire la somme, de cerner l’homme que vous êtes . 56 MARCEL DURÉ CHARLES — Virginie ! Jamais personne, jamais personne ne m’a dit autant de vérités sur moi-même en si peu de mots .VIRGINIE, qui regrette un peu d’avoir tant parlé — J’aurais voulu m exprimer plus clairement mais vous me pardonnerez d’avoir été maladroite, d’avoir poussé l’audace jusque là.CHARLES — Virginie \ .(Il lui prend la main) Ne me laissez jamais ! Sans vous je ne sais pas ce que je deviendrais.Il penche la tête et lui embrasse longuement la main, restant ainsi dans la position de l’homme qui reconnaît qu’il a été découvert et qui en même temps éprouve un immense besoin de tendresse.Scène sixième Le bureau de Charles.Nous revoyons Charles et Virginie quelques jours plus tard.Charles est assis derrière son bureau, Virginie prend la dictée.Charles paraît moralement et physiquement fatigué.Virginie offre l’image d’une patience et d’une docilité qui n’ont rien à voir avec de la servitude.CHARLES — Si vous décidez de nous confier l’administration de votre enutreprise, aux termes et aux conditions proposés ci-haut, vous pourrez être assuré que nous vous offrirons en retour les services d’un personnel des plus compétents et des mieux entraînés.(Passant une réflexion) C’est complètement faux mais ça fait rien.En affaire, le mensonge est une clé importante du succès.(Terminant la dictée) Veuillez croire, messieurs, et caetera, et caetera .Vous êtes fatiguée ?VIRGINIE - Non.CHARLES — Moi je le suis.VIRGINIE — C’est assez visible.CHARLES, regarde l’heure de sa montre — Six heures moins quart .Votre papa va s’inquiéter.VIRGINIE, qui sourit — Depuis quelque temps, il commence à admettre que je suis devenue une grande fille.CHARLES — Fallait bien qu’il le réalise avant de mourir.VIRGINIE — Ne parlez pas comme ça ! VIRGINIE 57 CHARLES — Vous êtes pas d’accord ?VIRGINIE — Vous dites des choses lugubres.CHARLES — Tout le monde est mortel.Lui autant que les autres, autant que moi.Qu’il le veuille ou non ! On crève chacun son tour en se posant tous à peu près la même question : qu’est-ce que j’aurais dû faire pour être heureux ?.J’aurais une dernière lettre à vous dicter mais on remet ça à demain si vous voulez.Décidez.VIRGINIE — Ce qu’on peut faire aujourd’hui .CHARLES — Ouais.La voix du bon sens.Les slogans, les formules ça aide à vivre.J’ai connu un vieux fou qui redisait toujours : « excelsior, excelsior ».Cinq minutes avant de mourir, il a ouvert la bouche une dernière fois pour se convaincre qu’il était encore capable de se rendre plus loin et il a répété sa devise : « excelsior ».Il doit être monté au ciel direct, c’est comme rien.(cherchant dans ses papiers) Où est-ce que j’ai mis ça ?.Je l’ai ! Faut reconnaître que c’est une qualité chez-moi, Virginie : même si je suis incapable d’avoir de l’ordre, je perds jamais un papier.VIRGINIE — C’est la lettre de Monsieur Bertrand ?CHARLES — C’est ça.On va lui tourner une réponse dans le genre que j’aime.Excessivement polie mais complètement vide.Le gars qui reçoit ça dans son courrier, perd au moins une heure à se demander ce que ça veut dire .Cher monsieur .Ah non ! rayez ça.Elle obéit CHARLES — J’ai mal à la tête, Virginie.VIRGINIE—Je vais vous chercher des aspirines.CHARLES — Non, pas besoin d’aspirines.Ce qu’il me faut c’est du sommeil.Je connais pas de pilules qui remplacent le sommeil.Il s’est levé pour se diriger à la fenêtre.VIRGINIE — Rentrez tôt, ce soir.CHARLES — Oui, Virginie, je vous le promets.Je vais faire tout ce que vous me dites Virginie.VIRGINIE — Si j’étais votre femme, je .CHARLES — Vous êtes pas ma femme.C’est pour ça que j’aocepte de suivre vos conseils, vos bonne recommandations de temps en temps.VIRGINIE — Pour revenir à Monsieur Bertrand . 58 MARCEL DURÉ CHARLES — On roublie jusqu’à demain.Mais tournez quand même la page, je vais écrire à quelqu’un avec qui j’ai négligé de correspondre trop souvent.Ma chère Virginie .VIRGINIE, qui sourit —Vous n’êtes pas sérieux! CHARLES — Ma chère Virginie .Prenez note très sérieusement de ce que je vais vous dire .Ma chère Virginie .Vous vous moquerez si vous voulez, ce sera tant pis pour moi.Ma chère Virginie .Je sais au départ que les mots que j’utilise traduisent mal ma pensée mais malheureusement ce sont les seuls que je connaisse.J’ai beau chercher au fond de ma mémoire, je n’en trouve pas d’autres et c’est pour ça que j’éprouve beaucoup de mal à exprimer ce que je cherche à vous dire depuis si longtemps.VIRGINIE — Vous êtes sûr de vouloir aller jusqu’au bout ?CHARLES, comme s’il ne l’avait pas entendue — Quand vous recevrez cette lettre, ayez la patience de la lire avant de la jeter au panier.Si je me donne la peine de vous écrire c’est parce que depuis longtemps, je prononce tout bas des mots que je serais gêné de prononcer à voix haute.Pas des mots pour vous faire rougir, mais des mots qui vont peut-être vous faire découvrir que malgré toutes les apparences qui me condamnent auprès des gens sensibles et bien élevés, il m’arrive de nourrir au fond de moi des sentiments qui n’ont rien de vulgaire ni de répugnant.(A partir de cet instant, Virginie cesse de prendre la dictée et ne fait que l’écouter) J’oublie pas que j’ai dépassé la quarantaine, Virginie, que j’ai une femme et des enfants.Vous me connaissez suffisamment pour savoir que je ne suis pas le genre d’homme à faire des confessions.Je sais très bien aussi que vous pouvez éclater de rire devant ma maladresse, que j’ai même peur que ce soit déjà fait, mais maintenant que j’ai entrepris de vous ouvrir mon coeur, il m’est devenu impossible de m’arrêter.Ma chère Virginie.(On sent qu’il éprouve de plus en plus de difficultés à trouver ses mots) Ma chère Virginie, je vous écris de mon bureau.Dehors il fait encore clair, c’est le printemps .(répétant) C’est le printemps.De plus en plus chaque jour, je suis porté à regarder le temps qu’il fait.Jamais, en autant que je me souvienne, jamais je ne me suis intéressé aux arbres, jamais je n’ai pris le temps de goûter la lumière et la chaleur du soleil.Parce qu’il était trop tard pour moi, probablement.Parce que je me disais : ce sont des choses qui intéressent les jeunes de vingt ans .Mais comme il y a déjà longtemps que je n’ai plus vingt ans .Mais comme je n’ai pas eu le génie d’en profiter au ¦ VIRGINIE 59 moment où je les vivais, je me sens un peu gauche de .je me sens un peu gauche de revenir en arrière, de vous parler comme ça, de découvertes que je fais en retard .Mais Virginie, si je le fais quand même, c’est parce que vous devez savoir que vous êtes de beaucoup responsable de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve .J’ai peut-être écrit des lettres d’amour quand j’étais plus jeune mais je ne m’en souviens plus, et puis rien ne devait être vrai.J’ai appris à mentir pour me défendre contre la vie.Ensuite, j’ai senti le besoin de mentir tout le temps, à tout le monde, en commençant par moi-même.sans me douter que le mensonge est une arme à deux tranchants, sans prévoir qu’un jour je finirais par perdre la trace de mes propres pas .C’est vous, Virginie qui m’avez ouvert les yeux .et je voudrais savoir.pour l’amour du bon Dieu ! Je voudrais savoir pourquoi vous l’avez fait, pourquoi vous êtes venue si tard.Ma chère Virginie.(Sa voix nest plus la même, on sent que rémotion Vétrangle) Ma chère Virginie .Je voudrais .Je voudrais .Si c’était possible ! Si seulement c’était possible .Il est impuissant à continuer, ses épaules se courbent, et il penche la tête vers le sol.Long très long silence.VIRGINIE, comme si elle décidait de terminer la lettre mais en son propre nom — Si seulement c’était possible pour deux êtres qui se côtoient tous les jours et qui se cherchent depuis si longtemps, si seulement c’était possible qu’ils cessent tout à coup de se tourmenter et de se faire du mal pour se permettre d’aller librement l’un vers l’autre et d’être enfin heureux le temps que dure le bonheur ! Pourquoi m’avoir écrit cette lettre et m’avoir fait constater une fois de plus et d’une façon si déchirante, combien grande était votre solitude et combien vaine était mon attente.Entre vous et moi, à mesure que l’amour grandit, l’impossible prend des dimensions de plus en plus énormes, de plus en plus attristantes.Mes mains ont tremblé quand j’ai ouvert votre lettre et à aucun moment, je n’ai eu envie de rire.A chaque phrase que vous m’avez écrite j’ai dû me contenir pour ne pas courir vers vous ou pour ne pas pleurer.Nous ne savons plus maintenant où nous allons mais en terminant, je vous demande du plus profond de mon être d’exercer sur vous un contrôle surhumain afin de ne rien bousculer, afin de rien gâcher de ce que vous avez réussi à construire au cours de votre vie.Je suis prête à disparaître si c’est la dernière solution qui reste mais je ne vous permettrai pas de détruire votre m 60 MARCEL DURÉ mariage et votre famille au profit d’un timide bonheur que je ne saurais que maladroitement vous offrir.Long, très long silence .lentement, très lentement Charles se redresse et se tourne en direction de Virginie qui, elle, met autant de lenteur à tourner les yeux dans sa direction.Tous deux, jusqu à la fin de la scène, doivent rester éloignés l’un de l’autre.CHARLES — C’est la fin du mois d’avril ?VIRGINIE - Oui.CHARLES — A quelle heure le soleil se couche à la fin du mois d’avril ?VIRGINIE — Après sept heures du soir, il fait encore clair.CHARLES — Puis les amoureux commencent à se promener partout dans les rues ?VIRGINIE — Dans les rues, dans les parcs, sur les routes à la campagne.CHARLES, après un temps — Qu’est-ce qu’il nous reste à faire, Virginie ?VIRGINIE, qui fait un effort extrême pour le ramener à la réalité — Il nous reste à écrire cette lettre à monsieur Bertrand.CHARLES — C’est pas ce que je voulais dire.VIRGINIE — Je le sais mais c’est quand même la seule chose que nous devons faire.Ce n’est pas bon.Ce n’est jamais bon de reporter les choses au lendemain.Une journée se commence bien quand nous nous attaquons à des choses neuves .les choses qui trament sont souvent déprimantes .Je vous écoute.Je tourne la page une autre fois et je vous écoute.CHARLES — Ce que vous me demandez est inhumain.VIRGINIE — Oui.Mais ça ne fait rien.C’est quand même la seule chose possible.CHARLES — Vous avez un courage qui me manque.A partir d’une certaine limite, je suis plutôt porté à capituler.VIRGINIE — Mais il ne le faut pas.Surtout pas ce soir.CHARLES — Ma chère Virginie .VIRGINIE — Non, je vous en supplie, ne recommencez plus ! CHARLES, qui se ressaisit — Cher monsieur.Pour faire suite à votre lettre du quinze de ce mois .(il éprouve de la difficulté a VIRGINIE 61 poursuivre vrais on sent quil y met tout l’effort nécessaire) Il me fait plaisir de vous informer.de vous informer que mon associé et moi, prendrons en considération .en considération les faits que vous nous avez rapportés au sujet.de votre entreprise.Ils sont éloignés l’un de l’autre.Et la nuit tombe sur eux.Scène septième L’antichambre.Quelques jours plus tard.Nous y trouvons Charles et Virginie.Charles est assis sur le pupitre de Virginie qui s’affaire.Charles est songeur, Virginie fait des efforts pour penser à autre chose.CHARLES — C’est le moment de la journée que je préfère.Tous les autres sont partis.Je reste seul avec vous.J’ai l’impression que tout le bureau nous appartient.Que ça devient notre maison.VIRGINIE, après un moment d’hésitation — Vous savez qu’il pleut ?CHARLES - Oui.Silence.VIRGINIE — Quand il pleut au mois de mai.CHARLES — Qu’est-ce que ça veut dire ?VIRGINIE — Rien de particulier.(Après un temps) Quand il pleut au mois de mai, les fleurs des jardins sont très belles.CHARLES, qui sourit — Pour les fleurs .l’eau,.c’est la vie ?VIRGINIE — C’est ça, oui.Les grandes averses .CHARLES — J’ai toujours pensé que les orages .VIRGINIE — Je ne vous parle pas d’orages.CHARLES — Moi, j’aime pas le tonnerre.Je sais pas pourquoi.Depuis que je suis jeune .Vous allez probablement rire, mais ça me fait peur.VIRGINIE — Je ne vois pas pourquoi je rirais.CHARLES — A mon âge.Avoir peur.C’est une chose que j’ai jamais réussi à contrôler.Le tonnerre, c’est seulement qu’un bruit.VIRGINIE — Des fois, ça tombe sur les arbres, des fois sur les maisons.CHARLES — Des fois, en plein milieu de la vie. 62 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Vous parlez des éclairs.Le tonnerre c’est la conséquence des éclairs.CHARLES — Mais les deux en même temps, c’est pas possible ?VIRGINIE - Dans la vie ?CHARLES — Oui.Au cours de l’existence.VIRGINIE — C’est possible pour les uns.Difficile pour les autres.CHARLES — Qu’est-ce que c’est une âme ?Qu’est-ce que c’est un corps ?Quand est-ee que ça se produit que tous les deux soient ensemble ?VIRGINIE — Moi, vous savez .CHARLES — Vous allez me répéter que vous êtes une vieille fille, que vous avez aucune expérience de la vie.VIRGINIE — Fermez vos yeux.CHARLES - Non.VIRGINIE — Gardez-les ouverts si vous voulez (Il les ferme.Elle sourit) J’aimerais que vous fassiez un voyage.(Il ouvre les yeux) Non ! CHARLES — C’est vrai que les voyages forment la jeunesse ?VIRGINIE — Fermez vos yeux.CHARLES — Fermez mes yeux quand je sais que vous êtes là.C’est pas possible.VIRGINIE — Tâchez d’avoir un peu d’emprise sur vous.CHARLES — Si les voyages forment la jeunesse, Virginie .VIRGINIE — On peut faire le tour du monde dans son jardin.CHARLES — Si les voyages forment la jeunesse, faudrait que je commence à y penser sérieusement.Parce que ma jeunesse, Virginie .VIRGINIE — Elle est encore toute en vous.CHARLES — Cessez de me remonter le moral.VIRGINIE — Il y a tant de villes à voir de par le monde.CHARLES — Laquelle me conseillez-vous ?VIRGINIE, qui le regarde soudainement interdite.Après un long silence — Les gens visitent beaucoup la Grèce depuis quelques années.CHARLES — Mais « jamais le dimanche ».VIRGINIE, qui sourit — Vous avez vu le film ?CHARLES — Non.J’ai entendu la musique .« Jamais le dimanche ».Il reste seulement les jours de semaine pour être heureux.(soudainement) Je vais partir, Virginie! VIRGINIE - C’est vrai ? VIRGINIE 63 CHARLES — Demain, vous allez me trouver une agence de voyage.Faut que je voyage.VIRGINIE — Avec votre femme ?CHARLES — Est-ce que je vais en Floride avec elle l’iiiver ?VIRGINIE — Je vous demandais ça .je .CHARLES — Le monde est encore vaste, dans quelques années on va perdre l’idée des distances.VIRGINIE, lentement —Je vous trouverai la meilleure agence! CHARLES, qui se lève et lui tourne le dos.Trouvez-moi surtout l’agence qui m’éloignera le plus rapidement possible de vous.VIRGINIE, après une pause — Oui.Elle le regarde comme si elle ne devait plus jamais le revoir.Scène huitième Quelque part chez Charles, le soir du même jour.Deux fauteuils.Une table entre les deux.Sur la table, une bouteille de cognac, deux verres, une lampe.Tout le reste est noir.Simone et Charles sont assis dans les fauteuils.SIMONE — T’as décidé ça cet après-midi ?CHARLES - Oui.SIMONE — Sans m’en parler ?CHARLES — T’aurais voulu que je te consulte ?SIMONE — J’aurais pu m’attendre à ce que tu me demandes de t’accompagner.CHARLES — Je suis un grand garçon, je suis capable d’aller en Europe tout seul.SIMONE — Je pourrais peut-être aimer ça moi aussi.CHARLES —Je te répète que c’est un voyage d’affaires.SIMONE — Tout un mois ! Tu vas pouvoir régler beaucoup .d’affaires, à Paris.CHARLES — Je resterai pas tout le temps à Paris.Je vais aller en Grèce aussi.SIMONE — En Grèce !.C’est une idée qui t’es venue comme ça ?CHARLES — J’ai bien le droit d’avoir des idées ! SIMONE — Je ne le nie pas, mon chéri. 64 MARCEL DURÉ CHARLES — Tout le monde a vu ça le .(Il cherche) Comment on appelle ça ?.Le temple d’Apollon.Moi aussi je veux voir ça ! Il se verse à boire.Elle le regarde, le perce, le devine et sourit malgré des yeux qui souffrent.SIMONE — On apprend des choses à tous les âges de sa vie.Silence.Scène neuvième Restaurant « Altitude 7S7 ».Charles et Virginie.Le lendemain.CHARLES — Une heure encore, Virginie .VIRGINIE — Oui.(Regarde le ciel) Ça vous paraît long d’attendre ?CHARLES — Ça passe effroyablement vite.C’est : une heure seulement, que j’aurais dû dire.VIRGINIE, qui regarde toujours le ciel— Vous serez à bord d’un grand oiseau qui naviguera entre les étoiles et l’océan.Les avions volent tellement vite ! Ça ne prend que quelques minutes, que quelques heures pour se retrouver ailleurs, pour atterrir sur un autre continent.CHARLES — J’aurais voulu que vous veniez à l’aéroport.VIRGINIE — Moi aussi, figurez-vous ! Mais je préfère vous avoir rencontré ici.A la hauteur où nous sommes, j’ai l’impression de voyager avec vous.CHARLES — En première classe, dans un compartiment isolé, l’Hôtesse vient de nous servir le caviar et le champagne.Vous êtes déjà gaie, vous êtes déjà heureuse ! VIRGINIE — Mais ce n’est ni le champagne ni le caviar qui font que j’aie envie de sourir.C’est de savoir que je suis .avec vous .CHARLES — C’est une chose qui aurait pu être possible.VIRGINIE — .Que je suis avec vous .de savoir que pendant tout un mois nous allons être en voyage et que nous allons découvrir .ensemble des pays merveilleux.De savon que je pourrai peut-être vous apprendre des choses, vous faire voir des lieux que vous ne penseriez pas à visiter si vous étiez tout seul, vous intéresser à l’histoire d’une civilisation à laquelle vous n’avez jamais pris VIRGINIE 65 le temps, sans que ce soit de votre faute, de vous intéresser.De savoir aussi qu’en retour, vous allez m’apprendre comment.on aime .comment on devient.une femme dans la vie.Non ! Ne dites rien encore, laissez-moi terminer mon voyage avant de commencer le vôtre.Nous sommes à Paris, nous sommes à Rome, nous sommes à Athènes, le soleil est radieux, la mer est d’un bleu extraordinaire, nous nous promenons sur des quais où sont ancrés de grands voiliers blancs, nous nous assoyons sur des terrasses paisibles, au crépuscule, quand le soleil descend, à l’heure ou tout s’appaise, où l’air se rafraîchit, où la mer se calme.et puis nous visitons des cathédrales, des arènes, nous flânons sur les places des marchés, sur les boulevards parmi une foule vivante, nerveuse, en joie, et le temps passe, le temps passe très vite, ce n’est pas long, c’est si court un mois ! Mais c’est suffisant pour parer une mémoire de souvenirs impérissables, pour vivre des instants de bonheur qui se perpétueront ensuite toute la vie, au moindre signe, au moindre regard, à la moindre parole, au moindre silence, a la moindre fleur, à la plus vive ou la plus tendre des couleurs, a la chanson la plus simple et la plus lointaine.C’est très court un mois, mais un mois de bonheur parfait, j’imagine que cest assez rare dans toute une vie.CHARLES - Virginie ! VIRGINIE, ouvre les yeux, le regarde et sourit — C’est comme ça que vous auriez prononcé mon nom lorsque vous auriez vu la Méditerranée pour la première fois.CHARLES — C est comme si vous veniez de vivre devant moi votre voyage de noces.VIRGINIE — Aller-retour en cinq minutes ! CHARLES — Et vous avez le courage de rire.VIRGINIE — Il le faut si je veux avoir celui de vous regarder vous éloigner tout à l’heure.Et puis ça m’est plus facile que d’avoir à faire face à votre femme.CHARLES — Pour ça, je vous comprends.VIRGINIE - Je n’ai pas dit ça dans le sens où vous l’avez interpré-té.CHARLES - Ne parlez pas d’elle.J’aurai assez de la voir à l’aéroport tout à l’heure .Ah ! Puis maintenant que l’heure du départ approche, j’ai perdu le goût de partir ! Qu’est-ce que vous voulez qu’un type comme moi apprenne en Europe ?VIRGINIE — Tant de choses, tant de choses .si vous ouvrez les yeux. 66 MARCEL DURÉ CHARLES Je vais vous chercher partout mais je vous trouverai pas.VIRGINIE — Vous serez seul et vous vous trouverez peut-être vous-même.CHARLES — Virginie, j’ai hâte de revenir ! VIRGINIE, qui ni —Vous êtes comme un p’tit garçon! Un vrai p’tit garçon qu’on est incapable de disputer.Il lui embrasse tendrement la main.Scène dixième Le salon chez Virginie, le même soir.EDOUARD — Tu as fait ca comme une grande fille ! VIRGINIE - Je le pense.EDOUARD — Il te reste un mois maintenant pour apaiser tous ces tourments.VIRGINIE — Ecoute ! (De son doigt elle indique la fenêtre et le ciel.On entend un bruit d’avion qui se rapproche, passe et s’éloigne.) C’est son avion ! J’en suis centaine .Le vol 870.Ils se taisent jusqu’à ce que le bruit se soit complètement éteint.VIRGINIE, qui sourit — Le connaissant, je suis sûre qu’il a déjà commandé une bouteille de champagne.Pour s’étourdir, simplement pour s’étourdir, pour oublier sa pesanteur, pour oublier qu’il ne s’est jamais aimé lui-même, pour oublier qu’il a peur.C’est un homme comme ça, il faut le prendre comme il est.EDOUARD — Oui, Virginie, oui.VIRGINIE, elle ne pleure pas — Si tu permets, je vais monter à ma chambre quelques instants.Elle s’éloigne de lui assez rapidement.Il la suit des yeux.Fin de la troisième partie. QUATRIÈME PARTIE Scène première Le bureau de Charles, deux mois plus tard.Nous y trouvons Virginie seule qui met de l’ordre sur le pupitre de Charles.Elle chantonne un air.Entre Charles.Il n’arrive pas du dehors mais du bureau d’Hector.CHARLES — Ah ! Vous êtes là, Virginie ! VIRGINIE — J’ai mis de l’ordre comme vous m’aviez demandé.CHARLES — Et puis vous paraissez de bonne humeur, c’est effrayant ! VIRGINIE — Je n’ai aucune raison d’être triste.CHARLES — Vous êtes bien chanceuse ! Moi j’aurais dix mille raisons de tout faire sauter !.(regarde sa montre) Deux heures d’affilée dans le bureau d’Hector, à l’écouter faire des rapports, c’est assez pour rendre un gars à moitié fou !.Au lieu de me lancer en affaires, j’aurais dû devenir prêtre, j’aurais moins de problèmes.VIRGINIE — Est-ce que je peux vous aider ?Si vous en avez trop sur les bras en ce moment, confiez-moi toutes les tâches que vous voudrez.CHARLES, avec un léger sous-entendu — Vous savez bien que c’est encore à vous que je vais m’en remettre !.Que le jour où je serai forcé de me passer de vous .(n achève pas) Je me répète.Faudrait que je cesse de me répéter.Faudrait que je trouve le moyen de plus me répéter !.A quelle heure je dois rencontrer votre papa ?VIRGINIE — Vous aviez convenu de cinq heures trente je pense.CHARLES— Ça vient vite, ça vient trop vite ! VIRGINIE — J’ignore toujours ce que vous avez à lui dire mais je n’insiste pas pour le savoir.Quoi qu’il en soit, arrangez-vous pour le laisser parler et dites comme lui, il sera heureux. 68 MARCEL DURÉ CHARLES — C’est pas mon genre de rendre les gens heureux.D’habitude .VIRGINIE - Vous allez dire une sottise ! CHARLES — Je le sais ! Heureusement qu’il m’arrive de me taire parfois !.Quand je suis tout seul !.Et puis non, même quand je suis tout seul, je continue de parler, à voix haute, comme un imbécile !.Ça m’est arrivé hier soir encore ! J’étais tout seul à la maison.Mon fils Rodrigue était quelque part en ville à courir les discothèques, ma fille Isabelle couchait chez l’une de ses amies, j’ai pas vérifié ! Ma femme faisait un bridge chez ma belle-soeur.Ça non plus je l’ai pas vérifié ! Mais je tournais en rond dans ma cage, à gueuler contre les institutions familiales et sociales, à boire cognac par-dessus cognac.VIRGINIE - C est très mauvais pour votre coeur.CHARLES — Ils disent tous que j’en ai pas, comment voulez-vous que j’y fasse attention ?VIRGINIE — S’ils disent que vous n’avez pas de coeur, c’est peut-être que vous n’avez jamais su vous manifester ! CHARLES — Me manifester ?VIRGINIE — Vous faire connaître sous votre vrai jour ?CHARLES — Mon vrai jour ! Vous connaissez quelqu’un de plus direct que moi ?Vous connaissez quelqu’un qui se cache moins que moi ?VIRGINIE — Non, je ne connais personne comme vous.CHARLES — Vous répondez pas tout à fait à ma question .VIRGINIE — Certains jours, certains soirs .CHARLES — Continuez ! VIRGINIE — Je vous ai vu changer.Je vous ai vu vous métamorphoser.Il y a eu des moments où vous vous êtes presque livré, où vous aviez presque envie qu’on vous console comme si vous étiez un enfant perdu.Il y a eu des instants où j’ai pressenti, et je suis certaine que je ne me trompais pas, où j’ai pressenti que vous aviez honte de vos sentiments les plus beaux, les plus grands.C’était désespérant de vous voir parce que je sentais que vous ne pourriez jamais vous libérer de vos scrupules ! CHARLES — Vous trouvez que moi, Virginie, que moi j’entretiens des scrupules ?VIRGINIE — Pas nécessairement vi-à-vis des autres, mais vis-à-vis vous-même.Il y a au moins une chose que vous ne vous êtes jamais permise dans la vie et c’est d’exprimer jusqu’au bout la passion amoureuse qui vous habite.Vous avez trop souvent galvaudé VIRGINIE 69 l’amour et ridiculisé vos propres sentiments qu’il est impossible de ne pas lire dans votre comportement l’aveu bien déguisé d’une délicatesse d’âme dont vous êtes le premier à rire.CHARLES — Virginie ! S’il vous plaît, Virginie, revenez sur terre ! VIRGINIE — Oui.Tout de suite.C’est sur terre, dans un monde d’apparences où l’esprit pratique est de mise que vous vous sentez le plus à l’aise.Comme ça, vous ne risquez pas de mettre votre coeur à nu et les gens qui vous connaissent mal ont bien raison de vous juger faussement.Je suis revenue sur terre, monsieur Pigeon.CHARLES, énigmatique — Je pense que nous aurons prochainement l’occasion de retourner dans les nuages.VIRGINIE — Derrière les choses, il y a des réalités plus vraies que les apparences, mais pour vous, c’est vivre dans les nuages que d’entrevoir les vraies réalités.Vous avez peur des vraies réalités comme vous avez peur de vous-même.Mais revenons sur terre, monsieur Pigeon, puisque vous le désirez.CHARLES, qui prend le temps de se concentrer et de faire la revision de ses problèmes — Nos architectes devaient nous faire parvenir leur maquette ce matin.C’est arrivé ?VIRGINIE - Non.CHARLES — Rappelez-moi qu’il faut que je les engueule cet après-midi.Vous avez des nouvelles de nos assureurs ?VIRGINIE — Je n’ai rien trouvé dans le courrier.CHARLES — Même chose que pour les architectes.Je vais leur dire deux ou trois mots bien sentis.Ils vont se grouiller ! Le bilan de la maison Bienvenue a été préparé ?VIRGINIE — Oui.Leur rapport financier a été posté ce matin.CHARLES — Il reste Québec ! Il reste Québec à régler ! VIRGINIE — Ça ne va pas là-bas ?VIRGINIE — Ça va plus non.Nous avons fait une enquête et Hector m’en a communiqué les résultats.VIRGINIE - Et puis ?CHARLES — Notre homme de confiance, Virginie, notre homme de confiance que nous avions placé à la tête du bureau, il a détourné pour huit mille dollars de revenus en cinq mois.Ce qui explique pourquoi les affaires baissaient là-bas.Comme il y a eu enquête, il a senti la soupe chaude et il est disparu, (avec sous-entendu) Il va falloir le remplacer, Virginie, trouver une personne compétente et fiable pour remettre de l’ordre là-dedans.VIRGINIE — Vous avez songé à quelqu’un ? 70 MARCEL DURÉ CHARLES — Hector et moi.(se reprend) Non, pas encore, mais c’est une chose qui presse.VIRGINIE — Nous avions pourtant pris toutes les précautions lorsque .vous vous souvenez ?CHARLES — Oui, je me souviens !.De tout, Virginie .J’ai jamais pu oublier.VIRGINIE — Moi non plus .C’est une époque qui a eu de l’importance dans ma vie.Mais je n’y pense plus jamais avec.tristesse.Probablement parce que les beaux moments que j’ai connus ont été beaucoup plus nombreux que les autres.CHARLES, il la regarde — J’ai pourtant jamais été fort sur la religion ! Je me demande pourquoi le Tout-Puissant a placé un ange à mes côtés.VIRGINIE — Je suis une femme, simplement une femme .C’est lorsque vous parlez comme ça que vous flottez dans les nuages.Non, il n’y a pas d’anges sur la terre, il y a seulement des gens qui cultivent la manie de vouloir comprendre les autres .Ils n’ont pas suffisamment d’imagination pour se contenter d’inventer leur propre vie.CHARLES — Ah ! Si le père avait les qualités de sa fille, ça faciliterait donc les choses.VIRGINIE, elle a ouvert la porte — Cessez de grogner contre un homme que vous connaissez mal.Et puis comptez-vous chanceux ! Parce que la fille pourrait bien aussi avoir les défauts du père ! CHARLES — Ça, des fois, je le souhaiterais ! VIRGINIE — Vous ne savez jamais ce que vous voulez.Elle sort dans un éclat de rire et referme la porte.Scène deuxième Vers six heures, le même jour.Un club privé où nous trouvons Charles et Edouard attablés devant leur apéritif.CHARLES — Je vous ai rencontré seulement une fois mais ça m’a suffi pour me rendre compte que vous étiez un homme de caractère.Ce que j’ai à vous dire je vais le dire carrément, sans prendre de détour.D’abord, j’ai décidé, pour d’excellents motifs, de me départir des services de votre fille Virginie. VIRGINIE 71 EDOUARD — Je vous trouve odieux, monsieur Pigeon, de vous en prendre à ma fille.CHARLES, les yeux fixes — Mais non, mais non.Je serai jamais capable de m’en prendre à Virginie.Virginie, vous vous en doutez peut-être, est une femme que j’aime.Je pourrais même dire que c’est la seule femme que j’aurais su aimer dans ma vie.EDOUARD — Et malheureusement pour elle, j’ai deviné bien vite qu’elle partageait ces sentiments que je n’ose qualifier.CHARLES — Jugez-moi aussi sévèrement que vous le voulez mais je suis sincère en ce moment.Je n’ai jamais été aussi sincère de ma vie.Chaque jour, Virginie et moi nous nous retrouvons, chaque jour, nous nous regardons souffrir.C’est une chose qui pourrait durer longtemps encore, j’ai la « couenne » dure, je peux en encaisser .Mais elle, mais votre fille mérite mieux que ça .EDOUARD — Comme c’est adroit ! Parce qu’elle a trop de valeur pour rester chez-vous, vous la congédiez ! CHARLES — Mais non, vous n’avez rien compris.Je veux l’éloigner tout simplement.Dans son intérêt comme dans le mien.Notre succursale de Québec est sans directeur et le bureau est à réorganiser.Vous êtes un homme solide, vous vivrez encore longtemps ! Virginie est la seule personne qui soit plus que moi au courant de mes affaires .Si Québec vous intéresse, si vous avez le courage — parce que moi je l’aurai pas, d’informer Virginie de cette idée que j’ai eue, si vous croyez que tous deux vous pourrez vous adapter à une vie nouvelle dans une ville que je crois plus civilisée que Montréal, les portes du bureau de Québec vous sont ouvertes et je vous donne ainsi qu’à Virginie les pleins pouvoirs administratifs.EDOUARD, qui ne peut cacher son bouleversement.Après un long temps — Je ne sais pas .je ne sais pas ce que dira Virginie.J’avoue que vous me prenez au dépourvu .Mais je crois que ce serait là notre salut à tous deux.Il trinque dignement avec Charles qui ne peut cacher son émotion. 72 MARCEL DURÉ Scène troisième Le bureau de Charles, quelques jours plus tard.Nous y trouvons Charles et Virginie.Charles est debout devant la fenêtre.Il achève de donner la dictée à Virginie assise.Il y a de l’émotion dans la voix de Charles et beaucoup de retenue chez Virginie.CHARLES, lentement, d’une voix basse — Le projet que vous nous avez soumis nous intéresse et nous vous tiendrons au courant de nos décisions .(répète) de nos décisions.lorsque nous l’aurons étudié plus attentivement.Veuillez agréer cher monsieur .et caetera .Lentement, il pivote sur lui-même et se dirige vers son pupitre.VIRGINIE - C’est tout ?.CHARLES — Oui, cest tout, Virginie.C’est tout pour aujourd’hui et pour l’éternité.VIRGINIE — Toute la journée vous avez été .courageux.Il faut que vous le soyez jusqu’au bout.CHARLES — Oui.Ça va être .Ça va être comme un grand vide.(La sonnerie du téléphone retentit.Charles bondit sur l’appareil et décroche avec rage) J’ai demandé qu’on me dérange pas ! (Il raccroche avec autant de violence.D’une voix excessivement radoucie) Il est trop tard maintenant?VIRGINIE - Oui.CHARLES — C’est plus possible de revenir sur nos décisions ?VIRGINIE, qui se lève — Non .« When the chips are down ».dirait mon père.CHARLES regarde sa montre — Cinq heures moins cinq .Demain, à cinq heures moins cinq, comme à chaque minute de la journée.VIRGINIE — Taisez-vous, s’il vous plaît.CHARLES — Le terminus est en vue, le tramway ira pas plus loin ! VIRGINIE — Il faut descendre.Nous avons fait ensemble.un très beau voyage .CHARLES — Quand j’étais jeune, c’est drôle que ça me revienne comme ça, quand j’étais jeune, je pensais qu’il y avait des rails de tramway qui allaient jusqu’au bout du monde .VIRGINIE - En ligne droite ? VIRGINIE 73 CHARLES — Oui.En ligne droite.Le temps d’être jeune, le temps die changer les tramways par des autobus et puis c’est fini.Devant, c’est le terminus.Derrière, c’est un terrain vague abandonné, plein de ferraille .Les rails, restés parallèle sont ensevelis.VIRGINIE — Vous deviez voir monsieur Roisvert avant cinq heures.CHARLES — Je le verrai demain.Il faut sortir d’ici au plus vite ! (droit devant elle il lui prend les épaules) Je vous conduis à la maison et puis .VIRGINIE — J’aurais aimé laisser votre bureau en ordre .CHARLES — Non.Je vous reconduis tout de suite à la maison et puis je vous retrouve au restaurant à sept heures.C’est la dernière fois que je peux me permettre d’être autoritaire avec vous.Il tente de se rapprocher d’elle mais elle se dégage lentement et quitte la pièce.Il la regarde sortir, hésite un moment et retourne se poster devant la fenêtre.Scène quatrième Le salon chez Virginie, le même jour.Des drapts blancs recouvrent les meubles.Il ny a plus de cadres sur les murs.Mains derrière le dos, Edouard arpente la pièce.Il s’arrête lorsqu’il voit paraître Virginie, vêtue d’une robe très chic, les cheveux sur les épaules, tenant son manteau sur son bras.EDOUARD — C’est une folie, Virginie ! C’est une folie que tu fais là! VIRGINIE, qui essaie de paraître gaie — Mais non, papa, mais non ! EDOUARD — Cet homme t’aura torturée jusqu’à la dernière minute.VIRGINIE — Tu ne vois pas les choses avec les mêmes yeux que moi .M’aiderais-tu à mettre mon manteau ?Elle lui tend le manteau, il le prend et il l’aide.VIRGINIE - Merci.EDOUARD — A quelle heure rentreras-tu ? 74 MARCEL DURÉ VIRGINIE — Je ne sais pas.Il m’a invitée à dîner .une dernière fois .rien de plus ! EDOUARD — N’oublie pas que le train part tôt demain matin et que nous apportons beaucoup de bagages.VIRGINIE — Tu sais bien que je n’oublie jamais rien, papa.J’ai essayé de me coiffer du mieux que j’ai pu.Comment trouves-tu mes cheveux ?EDOUARD — Convenables !.Plus que jamais tu me fais penser à ta mère, ce soir ! VIRGINIE — Mais je n’ai pas pris tellement soin de toi ! Je t’ai laissé préparer ton dîner seul ! EDOUARD — Je me suis bien débrouillé.Tu n’as pas à t’en faire .(Elle a un mouvement pour s’éloigner) Virginie ! VIRGINIE — Il faut que j’appelle un taxi ! EDOUARD — Avant, laisse-moi te dire .VIRGINIE, voyant quil hésite — Je t’écoute, papa.Mais fais vite, je suis déjà en retard ! EDOUARD — Il y a une chose que je n’ai jamais réussie dans ma vie et c’est de rendre une femme heureuse.Celles que j’ai connues dans ma jeunesse, ta mère.et puis toi ! VIRGINIE — Mais moi, mais moi, je suis heureuse ! Tu le sais ! Tu le sais bien, papa.Je me suis toujours accommodée de tout.EDOUARD — Pourquoi n’as-tu pas été exigeante ?Pourquoi ne m’as-tu pas laissé tout seul avec ma mauvaise humeur, mon arthrite et mon intolérance ?VIRGINIE — Je dois dire que tu ne choisis jamais bien tes moments pour avoir ce genre de discussion.EDOUARD — Je sais .Appelle ton taxi et pars vite ! Sinon, connaissant mon égoïsme, je vais te retenir encore une heure.VIRGINIE, elle va s’éloigner mais se ravise - J’aimerais que tu dormes quand je rentrerai, papa.J’aimerais que tu sois repose demain matin.EDOUARD — Je me reposerai lorsque nous serons à Québec, pas avant ! VIRGINIE - Souhaite-moi de passer une bonne soirée^ alors .EDOUARD - Oui, Virginie, passe une bonne soirée et tâche de ne pas être trop malheureuse.Tu sais, 1 ame s use a force de se contenir ! Elle voudrait se jeter dans ses bras mais se contient. VIRGINIE 75 VIRGINIE — J’aimerais .j’aimerais qu’il y ait un peu de café quand je rentrerai.EDOUARD — Oui.Il y en aura.Je t’en préparerai.Elle s’éloigne.Scène cinquième Un restaurant d’atmosphère russe.Musique russe en arrière-plan.Du violon, de la balalaika.Nous y trouvons Charles seul.Il paraît perplexe ou songeur, désemparé, un peu perdu.Son visage s’éclaire quelque peu lorsqu’il voit paraître Virginie.Il se lève, l’aide à enlever son manteau et tire le fauteuil dans lequel elle s’assoit.Un garçon paraît.VIRGINIE, qui se maîtrise bien et voudrait être détendue, regarde le verre de martini de Charles et dit au garçon — La même chose que monsieur s’il vous plaît.(Le garçon s’éloigne.A Charles) Je vous fais toujours attendre ! (Elle rit légèrement) C’est ma façon de ressembler aux autres femmes.Vous me le pardonnez ?CHARLES, qui hausse les épaules et sourit lui aussi — C’est ridicule de regarder l’heure quand il nous reste si peu de temps.VIRGINIE — Quand je serai à Québec .CHARLES — Ne parlez pas de Québec, je vous en prie ! VIRGINIE — Oui, il le faut.Quand je serai à Québec et que mon père m’invitera à dîner dans un restaurant, je me rappellerai tous les souvenirs que vous m’aurez laissés, les belles soirées que j’aurai passées avec vous.CHARLES — Vous n’essaierez pas plutôt de tout oublier ?VIRGINIE — Pourquoi ?Au cours des années, j’ai dû apprendre à vivre avec ma mémoire.Ma mémoire est comme un livre de légendes, d’images coloriées.Les heures, les jours, les saisons, tout y demeure, rien ne peut périr des moments que j’ai aimés.Je peux voyager à ma guise dans mon enfance et dans ma jeunesse, je peux remonter le temps jusqu’aux sources de mon passé et ensuite me retrouver dans le présent et voir arriver l’avenir comme une longue suite d’instants privilégiés qui raniment sans cesse en moi l’espoir et l’amour de la vie.Ne soyez pas triste, ce soir, s’il vous plaît, ne soyez pas triste. 76 MARCEL DURÉ CHARLES — Non, Virginie, je ne serai pas triste, même si je n’ai pas comme vous le pouvoir de réinventer ma vie.Le garçon dépose un verre de Martini devant Virginie qui le reçoit avec le sourire.VIRGINIE — C’est une chose qui s’apprend, vous savez.(Ils trinquent gentiment, avec délicatesse.) A vous — A vos ambitions d’homme.A votre réussite.CHARLES — Mes ambitions ! Vous les emportez avec vous.VIRGINIE — Vous l’avez voulu ainsi et c’est très bien.Pour nous, il y avait une solution à chercher, il n’y en avait qu’une seule et vous avez eu la présence d’esprit de la trouver à temps.Mon père sera très heureux à Québec.Il reverra de vieux officiers de garnison, quelques-uns de ses amis qui sont encore dans la politique.Et puis, nous formerons ensemble, lui et moi, l’équipe idéale pour bien gérer vos affaires.C’était devenu difficile pour lui, de supporter la vie de plus en plus trépidante de Montréal.Là-bas, il s’habituera à un rythme nouveau qui conviendra davantage à son système nerveux.Je le vois d’ailleurs trouver enfin une sérénité qu’il n’a jamais vraiment connue.Nous irons au théâtre et aux concerts et nous ferons de longues promenades dans les vieux murs de la ville.Vous verrez ! Vous verrez ! Lorsque nous serons confortablement installés, nous ne voudrons plus jamais quitter Québec.Elle s’arrête parce quelle est vraiment à bout de paroles.CHARLES — Vous voyez ?Vous m’oublierez, Virginie ! VIRGINIE — Mais non .mais non, je vous ai dit tout à l’heure .à propos de mamémoire.Je vous ai dit à propos du livre magique rempli d’images .CHARLES — Jusqu’à la fin de votre vie ?.Cela va vous suffire ?VIRGINIE — Quand tout s’effacera, je n’aurai plus qu’à m’effacer moi aussi.CHARLES — Vous ne répondez pas vraiment à ma question.VIRGINIE — Non ! Parce que je ne sais pas comment le faire.Vous me conduisez sur une piste où je ne veux pas m’engager parce que je crains d’être prise de panique.Il n’y a pas de tramways, il n’y a pas de rails interminables qui nous emmènent comme ça, d’un seul coup, au bout du monde.Chaque heure, chaque jour, chaque année, est une étape.Il faut commencer par franchir une étape avant de songer à franchir la suivante .Oui, VIRGINIE 77 il y a un manque dans ma vie, un gouffre qui s’ouvre en plein milieu de mon existence.Je suis une femme, je resterai à jamais une femme qui n’aura pas assuré la continuité du monde.Aucun homme n’aura projeté en moi le reflet de son avenir.Mais qu’y puis-je maintenant ?Dites-le moi si vous savez : qu’y puis-je ?.(Elle s’efforce de sourire à nouveau) Lorsque vous ne pouvez répondre pour moi aux questions que je vous pose, parlez d’autre chose, oubliez que je suis un cas et faites semblant, en essayant le plus possible de m’y faire croire, que je suis une femme comme toutes les autres.CHARLES — C’est justement, Virginie ! Vous êtes .pour moi vous avez toujours été une femme comme les autres.Une femme comme les autres avec l’égoïsme en moins Vous n’avez engendré ni fils ni fille mais l’amour qui est en vous est plus grand que la terre.Parce que vous avez le don de ressusciter les morts et de leur faire croire que la vie est encore une chose possible.C’est pourquoi, tout à coup, alors que je m’y attendais le moins, il m’est arrivé d’ouvrir les yeux.Et j’ai subitement senti le besoin d’aller vers vous, de me réfugier en vous.Parce que je n’ai jamais trouvé chez les autres la chaleur, la compréhension, l’affection que vous étiez prête à m’offrir, mais que vous conteniez en vous avec un courage admirable.VIRGINIE — Et ainsi je n’ai jamais pu vous donner ce que vous cherchiez.Cela ne me fut et ne me sera jamais permis.Ce que vous cherchiez, j’ai toujours souhaité vous voir le trouver.Mais vous êtes un homme jamais satisfait, jamais comblé, jamais vraiment heureux.Vous pouvez rire très fort parfois mais vous ne m’avez jamais convaincue de votre joie.Vous ne savez pas, vous n’avez jamais appris ce que c’était que la joie.C’est une chose très difficile et très rare je pense.Le plaisir est une grimace, une caricature de la joie tandis que la joie est une lutte contre le désespoir; c’est le triomphe de la patience sur rincertitude, l’étonnement de l’âme devant la beauté originelle des choses .J’aimerais boire un autre verre avant de dîner.Vous dites qu’il y a de la chaleur en moi et pourtant j’ai l’impression qu’il coule de la neige dans mes veines.(Charles a levé la main pour appeler le garçon) Cette année, je ne verrai pas le printemps fleurir le jardin de la maison.Je serai loin du parc où j’allais me promener aux premiers jours d’avril quand les bourgeons verdissaient les branches des arbres, quand les perce-neige crevaient les pelouses à peine découvertes.Je ferai cette année l’apprentissage d’un printemps 78 MARCEL DURÉ nouveau qui viendra plus tard que de coutume et d’une solitude qui ne fera que se perpétuer dans un nouveau décor .qu’il me faudra apprivoiser.CHARLES, au garçon qui se présente — Même chose pour nous deux.(Le garçon acquiesce et s’éloigne.) J’aimerais ce soir.VIRGINIE — Poursuivez ! CPIARLES — Non, rien.Ça aussi ce serait une folie ! Ce serait la pire des folies ! Si je me suis résigné à vous perdre, je dois éviter toute situation qui me donnerait envie de vous garder pour toujours.J’aurai assez de souffrir de votre absence, je ne dois pas faire en sorte que vous me manquiez davantage.Vous me comprenez, Virginie ?Vous me comprenez ?VIRGINIE — Je crois que oui.Et la même chose, je pense, s’applique à moi.CHARLES — Jusqu’à la dernière minute, Virginie, je vous l’avoue en toute franchise, j’ai eu l’idée de réserver une suite dans un grand hôtel et de vous y recevoir comme une reine et de me comporter avec vous comme un homme se comporte avec la femme qu’il aime vraiment.VIRGINIE — J’aurais .j’aurais sans doute accepté votre invitation mais nous aurions tous les deux aggravé nos brûlures.Il vaut mieux laisser le temps les éteindre lentement, comme une pluie douce qui tombe sur des braises rougies.CHARLES — Pour la première et unique fois de ma vie, par amour pour une femme, je me serai privé d’elle.VIRGINIE — Il faudrait parler d’autre chose.CHARLES — Oui.Il faudrait penser à dîner aussi.Vous avez faim ?VIRGINIE - Non.CHARLES — Moi non plus.J’ai surtout soif.VIRGINIE — Ne buvez pas trop ! CHARLES — Je peux absorber une grande quantité d’alcool sans être ivre.CHARLES — Mais chaque fois que vous le faites, vous vous détruisez un peu plus.CHARLES — Qu’on le veuille ou non ! C’est un peu pour ça qu’on vient au monde : pour se détruire.Il y en a qui le font très vite, d’autres qui prennent leur temps.C’est une question de tempérament mais nous finissons tous par arriver au même but.VIRGINIE — Si seulement j’avais réussi à vous enseigner la confiance en la vie et en vous-même, je partirais un peu moins malheureuse. VIRGINIE 79 CHARLES - Vous m’avez appris une chose encore plus importante, Virginie : à respecter les êtres qu’on aime.Une autre fois ils trinquent, se regardent en silence, droit dans les yeux, mais demeurent immobiles, ne portent pas leur verre à leurs lèvres.Scène sixième Le belvédère du Mont Royal, quelques heures plus tard.Nous y retrouverons Charles et Virginie.A leurs pieds ou sous leurs yeux : la ville illuminée.Charles enserre de son bras les épaules de Virginie.VIRGINIE — C’est comme un grand tapis de lumière, vous ne trouvez pas ?Ou comme la voie lactée qui se serait couchée sur la terre.Dans une semaine, ce sera le vingt et un mars.Le printemps s’annoncera quelque part, dans une toute petite rue cachée.CHARLES — Il y a dix ans, c’était une autre ville.En dix ans, c’est comme si elle avait été refaite .Vous n’avez pas froid ?VIRGINIE — Non, je suis bien.Avec ce vin que vous m’avez fait boire, j’ai l’impression d’être au paradis.Et puis, ça doit être ça le paradis ! Je ne crois pas que ça puisse être plus beau.CHARLES — Quand j’étais jeune .VIRGINIE - Continuez.CHARLES — Quand j’avais vingt ans .VIRGINIE — Comme ce soir .CHARLES — N’exagérez pas, Virginie.Je vous parle d’une époque tellement lointaine !.VIRGINIE — Comme ce soir.Vous avez vingt ans ce soir.Et moi aussi voulez-vous ?Voulez-vous que nous ayons vingt ans tous les deux ?CHARLES —Je me conduisais très mal à vingt ans.VIRGINIE — Ça ne fait rien.Tous les garçons se conduisent mal à vingt ans.Ils sont inconscients des chagrins qu’ils causent aux autres.Et puis, ils ne comprennent rien aux secrets des filles.Et puis, vous recommencez en neuf, ce soir, c’est la deuxième fois que vous avez vingt ans.Il y a en vous énormément de clarté, de gentillesse.Avec les jeunes filles, vous êtes très délicat.Et c’est 80 MARCEL DURÉ votre première sortie avec moi.Vous êtes venu me chercher à la maison et vous m’avez proposé une longue promenade.Vous avez des tas de choses à dire, à raconter, et moi je vous écoute, je suis heureuse je vous fais confiance parce que je vous sais incapable de tricher.Il n’y a chez vous aucune brusquerie, vous êtes même prévenant et plein d’égards à mon endroit; à chaque pas que je pose vous êtes prêt à me donner la main ou à prendre mon bras.Vous avez la tête bourrée d’idées, d’ambitions, vous vous sentez fort, vous désirez conquérir le monde.Et vous en êtes capable ! Mais vous voulez surtout aimer, savoir aimer, apprendre à aimer.Ça, c’est un peu plus difficile à dire, mais ce n’est pas insurmontable et lentement, vous trouvez les mots justes, les mots qu’il faut pour ne pas m’effaroucher.Vous n’avez pas honte de vos sentiments et vous respectez les miens.Vous connaissez d’autres jeunes filles bien sûr, mais pour l’instant, et je ne sais pas pourquoi, c’est moi que vous cherchez à apprivoiser.Et si vous avez décidé de m’apprivoiser, vous ne faites pas les choses à moitié, vous allez en toute assurance et simplicité jusqu’au bout de votre démarche, sans avoir peur de devenir amoureux de moi, sans crainte d’avoir à reconnaître que vous auriez pu vous tromper.Et si vous découvrez que vous m’aimez, vous n’allez pas me le cacher, vous n’allez pas non plus vous dérober.C’est à travers l’amour et c’est dans le bonheur que vous cherchez votre liberté, et c’est après avoir atteint cette liberté que la fidélité prend tout à coup son vrai sens .CHARLES — Oui, c’est vrai.Je pense qu’il est possible d’aimer une seule femme pendant toute sa vie ! Mais à condition de la connaître un peu plus, de la comprendre un peu mieux chaque jour.VIRGINIE — Et à condition de ne pas voir l’amour comme une prison.CHARLES — Et si je vous avoue mon amour, Virginie, vous ne m’en voudrez pas, vous ne le refuserez pas ?VIRGINIE — Je vous attendais, Charles, et je sais qu’avec vous je serai heureuse.Musique symphonique en arrière-plan.CHARLES — C’est une excellente idée que vous avez eue de m’inviter à ce concert.VIRGINIE — De coutume, j’y viens seule ou avec une amie ! (qui sourit) Mais ce n’est pas la même chose. VIRGINIE 81 CHARLES - On est si bien ici.La fraîcheur, les arbres, l’air sent ben .VIRGINIE — C’est le vent qui nous apporte le parfum des fleurs.CHARLES — Après le concert, nous irons cueillir un bouquet.Je voudrais que votre chambre soit embaumée cette nuit et je voudrais que vous restiez éveillée, que vous pensiez à moi comme je vais penser à vous.VIRGINIE, rire de jeune fille - Il m’arrive parfois de penser à vous, le soir .CHARLES - C’est vrai?Et moi qui l’ignorais.Je vous trouvais distante, indifférente.Peut-être un peu froide même ! VIRGINIE - Vous ne savez pas encore qu’il y a bien des choses que les jeunes filles cachent au fond de leur coeur ?CHARLES - Virginie ! Je vous aime ! Je vous aime, Virginie et je voudrais le crier très fort pour que le monde entier le sache.VIRGINIE - Non, taisez-vous, taisez-vous plutôt ! Laissez la musique parler pour vous.Laissez le silence mettre au monde la première joie de notre rencontre.(Elle ferme les yeux, heureuse, comme si c’était vrai, puis les ouvre lentement et renoue brutalement contact avec la réalité.La musique cesse brusquement) Mais non ! mais non ! Il n’y a pas de musique, ce n’est pas l’été, le printemps n’est pas encore venu, nous n’avons plus vingt ans et je voudrais mourir ! Je voudrais mourir ! Elle se dégage de l’étreinte de Charles et court s’enfermer dans la voiture.CHARLES, crie — Virginie !.Il court la rejoindre dans la voiture.Elle se jette sur lui, la tête contre sa poitrine.VIRGINIE, pleurant - Qu’est-ce que nous faisions ?Qu’est-ce que nous faisions ?.Dites-moi ! qu’est-ce que nous faisions exactement ?CHARLES - Pleurez pas comme ça, Virginie, pleurez pas comme ça.Nous rêvions à nos vingt ans !.VIRGINIE - C’est idiot ! C’est ridicule de se faire autant de mal.CHARLES - Je me suis laissé entraîner dans votre jeu, Virginie.VIRGINIE — Et moi je voulais seulement que vous regardiez pour la première fois en vous-même, que vous preniez conscience qu’il 82 MARCEL DURÉ y avait en votre âme une grande pureté de sentiments que vous avez brutalement rejetés un jour dans votre enfance parce que vous en aviez honte, par mauvaise foi envers vous-même ! CHARLES — Mais il était trop tard pour me faire réaliser ça.Vous ne saviez pas ?Vous ne saviez pas qu’il est trop tard pour tout, maintenant ?VIRGINIE — Je vous demande pardon.Je n’aurai plus jamais l’occasion de recommencer.CHARLES — Non.C’est à moi de vous demander pardon.Je vous demande pardon d’avoir raté ma jeunesse et de n’avoir pas su vous trouver quand il était encore temps ! VIRGINIE, qui s’essuie les yeux — Ramenez-moi à la maison, s’il vous plaît.Nous ne jouerons plus jamais à ce jeu.CHARLES — Je sais maintenant pourquoi j’ai raté la moitié de ma vie.Si c est encore possible, je vais essayer de sauver les miettes de fierté qui me restent.Il fait démarrer le moteur.Scène septième Le salon chez Virginie.Nous y trouvons Edouard seul.Vêtu d’un gilet d’intérieur de velours sombre, il est assoupi dans un fauteuil, le journal ouvert à ses pieds ou près de lui.C’est le bruit de la porte qui se ferme qui l’éveille.Il ouvre les yeux brusquement et secoue la tête.EDOUARD — C’est toi, Virginie ?.(il attend.Pas de réponse.Il se lève inquiet) Est-ce toi, Virginie ?Et Virginie qui est incapable de répondre paraît dans le salon.Sa coiffure est un peu défaite et on sent quelle fait un effort surhumain pour ne pas paraître bouleversée, pour arriver même à accrocher un pâle sourire à son visage.VIRGINIE, d’une voix qui veut être calme — J’espérais que tu te sois couché .que tu dormes .EDOUARD — Tu sais bien que ça m’était impossible, que je ne le pourrais pas ! VIRGINIE 83 Elle pousse un profond soupir comme pour se soulager un peu de sa nervosité intérieure, de sa fébrilité.VIRGINIE — Le temps est bon dehors, papa ! EDOUARD — Je vois que le vent t’a décoiffée ! J’ai préparé du café, il ne me reste qu’à le faire réchauffer.VIRGINIE — Non !.Ce n’est pas nécessaire.Je ne veux pas de café, je n’ai besoin de rien .Seulement.seulement de retrouver mon souffle un peu .EDOUARD — Tu peux enlever ton manteau ! VIRGINIE — Oui !.(Elle ne bouge pas, elle est ailleurs) La ville a beaucoup changé depuis dix ans.EDOUARD — Je n’appelle pas ça une ville !.Ça n’est plus qu’un immense chantier de construction.VIRGINIE — Non, c’est une ville, c’est une ville !.Une ville qui s’est déjà appelée Ville-Marie.La montagne alors, n’était qu’une grande forêt noire .EDOUARD — Crois-tu que ce soit une heure appropriée pour repasser l’histoire du pays ?VIRGINIE, qui rit, se détend un moment et enlève son manteau — Je ne sais pas pourquoi je pense à cela tout à coup !.EDOUARD — Tu me parais fatiguée, Virginie.VIRGINIE — Oui, je le suis .je pense que je le suis un peu, papa.Mais si tu savais comme je me suis aussi amusée ce soir ! Je me sentais si jeime ! J’avais une envie folle d’être heureuse !.EDOUARD — Que tu joues mal la comédie ! VIRGINIE — Mais non ! Mais non !.J’ai beau me dire que je suis une vieille fille, ça ne m’empêche pas de pouvoir être heureuse !.Nous avons bu des martini.Très secs !.Et puis du vin !.Et puis un cognac ! Tu crois que je pouvais encore me faire des soucis ?.Et puis je n’avais pas de soucis ! Je n’ai jamais de soucis !.J’ai rarement des soucis .C’est vrai, papa !.Je sais qu’il y a beaucoup de gens malheureux dans le monde et je ne vois pas pourquoi je me ferais des soucis quand j’ai tout ce qu’il faut pour être heureuse !.Toi aussi tu es heureux, papa, toi aussi, comme moi, tu n’as aucune raison de te plaindre.(Grave) Un jour .(Elle s’arrête puis commence à sourire) Il était une fois .(Elle s’arrête et redevient sérieuse) En ce temps-là .(sourit légèrement et avec tristesse) Dis-moi comment ça commence une vie .et puis comment ça finit.dis-moi, tu as déjà aimé toi ! Dis-moi ce que c’est l’amour.si c’est une chose qui apporte la joie ou si c’est 84 MARCEL DURÉ une chose qui rend triste.ou qui fait très mal à l’endroit où on a 1 impression d’avoir un coeur! (Brusquement, pour ne pas éclater en sanglots, elle pivote sur elle-même et lui tourne le dos) Je t ai pose une question, papa .(Il courbe Véchine et regarde le sol, les deux mains posées sur ses genoux, inertes) Papa ! Je t’ai posé une question !.(Lentement, elle pivote de nouveau sur elle-même et redécouvre son père dans la position de l’affaissement et de la culpabilité).VIRGINIE — Oui.toi aussi, tu es fatigué, je pense.Il faudrait .il faudrait que tu montes te coucher .(Ne le voyant pas bouger, elle se dirige vers lui, l’aide avec tendresse à relever la tête, comme une mère avec son fils.Elle lui entoure le visage de ses mains et pose sa tête contre sa hanche, lui caressant les cheveux) Il va falloir que tu montes te coucher maintenant, il va falloir que tu dormes cette nuit.EDOUARD - Tu m’as tout donné, Virginie ! Et j’ai tout pris ! J’ai tout pris !.Maintenant il ne te reste plus rien .plus rien .VIRGINIE — Il me reste toi.C’est beaucoup ! C’est immense ! Et je vais prendre soin de toi ! Tu ne m’as rien pris et je ne t’ai rien donné ! Je vais prendre soin de toi.Nous allons travailler ensemble, nous allons organiser une nouvelle maison ensemble, nous allons commencer ensemble une nouvelle vie ! Ce n’est pas merveilleux ça, papa !.Toi et moi, comme deux amis ! comme deux vieux soldats qui ont les jambes encore solides et qui repartent ensemble battre la campagne !.(Les larmes lui viennent aux yeux) Tu ne trouves pas que c’est merveilleux ?.Tous les instants de bonheur qui nous restent à vivre ?.Tu ne trouves pas que c’est épatant, que c’est extraordinaire» .(Elle pleure mais sans éclats) Pense à tous ceux qui sont malheureux dans le monde !.Pense à ceux qui sont morts dans leur jeunesse, sur des lits de misère, dans les hôpitaux, dans les tranchées, leurs beaux visages collés à la terre.Pense, pense à tous ceux-là, papa, et à nous deux.Pense à nous deux qui allons entreprendre une vie nouvelle.Tu ne trouves pas, tu ne trouves pas que nous sommes des êtres privilégiés .EDOUARD, ne peut que murmurer tout bas et rapidement le nom de sa fille — Virginie ! Virginie ! Virginie ! Et elle le caresse, et elle le berce, tout en restant debout, les yeux inondés d’une douleur étrange et de larmes. VIRGINIE 85 Scène huitième La chambre à coucher chez Charles, le même soir.Nous y trouvons Simone qui lit un magazine sous la seule lumière de sa lampe de chevet.Très d’un placard, Charles enlève son veston et dénoue sa cravate.Son regard est fixe, il pose chacun de ses gestes comme un automate.SIMONE — De coutume, quand je t’ai posé la même question trois fois de suite, tu finis par me répondre ! En gueulant, naturellement ! mais tu reconnais au moins que je fais partie de ton existence ! Il s’approche du lit lentement, s’arrête et la regarde, sans haine, sans mépris, mais comme s’il la voyait pour la première fois, comme s’il ne pouvait comprendre comment elle pouvait se trouver là.Simone lève les yeux de son magazine pour la première fois.Mais qu’es-ce que tu as ?Pourquoi me regardes-tu ainsi ?Il hausse légèrement les épaules et s’assoit sur le bord du lit, tournant le dos à Simone.SIMONE — Si tu ne te sens pas bien, il faudrait peut-être que tu te soignes.(Il tourne la tête légèrement dans sa direction et la regarde une autre fois mais toujours sans rien dire.) Cesse de me regarder comme ça, tu me fais peur ! CHARLES — (bas, d’une voix sourde) — T’as raison d’avoir peur .SIMONE — Si tu m’expliquais au moins ! Si tu me disais ce qui t’arrive ! CHARLES — Il m’arrive !.Il m’arrive que je te regarde, que je te vois tout à coup et puis que j’aurais envie de me retrouver à cent milles d’ici.Et puis que je souhaiterais t’avoir jamais connue ! C’est ça la réponse que t’attendais de moi ?SIMONE — Mais Charles, si tu éprouves autant de répugnance, je vois pas pourquoi tu continues à vivre plus longtemps avec moi.CHARLES, qui se lève lentement — Moi non plus !.Mais je suis là ! Comme une ruine ! Collé à une autre ruine \ .(il regarde étrangement ses deux mains).SIMONE, qui se soulève soudainement — Rends-moi responsable d’avoir gaspillé ta vie ! 86 MARCEL DURÉ CHARLES — Je te rends responsable de m’avoir vidé ! Comme on vide un sac ! (Il a peur de lui.Il referme ses mains et regarde ailleurs.) SIMONE — Et moi ! Et moi, Charles ! Moi aussi je pourrais te faire les mêmes reproches, avec la même délicatesse ! CHARLES II s agit pas de toi, ce soir ! Ce soir, tu n’es plus rien dans ma vie !.Tu comprends ça ?Tu comprends ça ?Plus rien ! SIMONE — Je trouve au contraire que tu m’accordes beaucoup d’importance.CHARLES — Tu connaissais tous les trucs, hem ! Tu les avais bien appris ! Comme beaucoup de femmes de ton âge, comme beaucoup de femmes de ton espèce ! SIMONE — Mais de quels trucs parles-tu » CHARLES — De tous ceux que t’as employés quand tu m’as connu.De tous ceux que t’as utilisés ensuite pour devenir ma femme ! Pour m’enchaîner à ta p’tite vie mesquine qui n’avait aucun sens.Pour faire de moi le prisonnier de tes mensonges, de ta tricherie, de ton amour stérile.Ce soir, je me rends compte que si je suis un raté, c’est à cause de toi ! SIMONE, qui hausse le ton à son tour — fe te permettrais .j’accepterais que tu me parles comme ça si t’avais tout fait pour me rendre heureuse, si t’avais eu un seul moment le souci de me comprendre, si t’avais essayé de m’aimer pour ce que j’étais, si tu t’étais rendu une seule fois au bout de moi-même.J’ai peut-être mal joué mon rôle de femme, Charles, mais rappelle-toi aussi que t’as rarement agi comme un homme avec moi ! CHARLES, has, étrange — Oui.c’est peut-être vrai.Tout ça, c’est peut-être vrai.mais je peux pas .maintenant je pourrai jamais oublier que j’ai perdu ma vie avec toi.Je vais aller coucher dans la chambre d’amis .parce que ce soir, plus que jamais, je me sens un étranger dans ta maison.Il se dirige vers la porte.SIMONE — Ce n’est pas ma maison comme tu dis ! C’est la maison que t’as construite pour mettre tes propres faillites à l’abri des regards des autres.Pour farder l’existence absurde que tu m’obliges à mener depuis vingt ans ! CHARLES, sans la regarder — Si je reste près de toi plus longtemps, je serai pas capable de m’enlever de la tête l’idée qui m’est venue tout à l’heure quand je t’ai regardée, étendue dans ton lit comme une femme molasse et satisfaite ! VIRGINIE 87 SIMONE - Quelle idée ?CHARLES, dur — Celle de serrer ta gorge dans mes deux mains et de te tuer !.(s’adoucissant) Parce qu’un jour t’as balayé mes vingt ans comme si c’était des ordures de cuisine.Au fond .au fond de moi-meme c’est ça que j’arrive pas à te pardonner.SIMONE, remuée — Charles .(il ne l’écoute pas, il sort de la chambre) Ecoute-moi, Charles !.(elle crie) Charles !.(et elle lance avec violence son magazine dans un coin de la chambre) Tu pourrais au moins m’écouter moi aussi !.(Elle éclate en sanglots, la tête dans son oreiller) Parce que moi aussi j’ai déjà eu vingt ans.Moi aussi !.Moi aussi !.(Elle est malheureuse à vouloir déchirer les oreillers) Et ça fait.ça fait déjà longtemps que tu m’as tuée !.Elle continue de sangloter comme une petite fille dans son oreiller.Fin de l’histoire. ROBERT ÉLIE BORDUAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT ROBERT ÉLIE — Né en 1915, a publié ses premiers essais et poèmes dans la Relève, en 1936.Il a collaboré à d’autres revues et journaux avant d’écrire La Fin des songes, un roman, qui lui méritait le Prix David de littérature en 1950 et un second roman, Il suffit d’un jour.A publié dans les Écrits trois pièces de théâtre : L’Étrangère, la Place publique et Le Silence de la ville.Directeur de l’Ecole des Beaux Arts de Montréal de 1956 à 1961, conseiller culturel près la Délégation du Gouvernement du Québec à Paris, de 1961 à 1966.Est présentement directeur associé du Secrétariat du bilinguisme, organisme du gouvernement canadien rattaché au Conseil privé. Il n’y a pas de génération spontanée, mais, au bout d’une longue évolution, il arrive que les événements se précipitent et qu’un seuil soit traversé, si bien que la vie s’en trouve transformée.Toujours de tels bouleversements touchent d’abord les consciences, se trouvent ressentis et vécus par quelques individus particulièrement sensibles.Ici, le peintre et l’artiste exercent un rôle prophétique : ils traduisent immédiatement ces bouleversements dans des oeuvres qui sont comme des semences de liberté qui transforment à leur tour, plus ou moins lentement, la société.J’ai la conviction qu’un tel bouleversement s’est produit au Canada français et qu’on ne saurait rien comprendre à son évolution actuelle si l’on n’admet pas qu’un seuil de la conscience a été franchi, ce qui a transformé la vie de toute la communauté.J’ai déjà dit, en parlant de Saint-Denys-Garneau, que l’on pouvait situer cet événement avec assez d’exactitude.S’il faut choisir une date, je dirais vers 1935.La littérature du Canada français et sa peinture — celle-ci avec un retard de quelques années — rejoignent enfin le présent, deviennent enfin actuelles; l’écrivain et le peintre cessent de s’exprimer dans un langage emprunté à des Européens, et le plus souvent à des Français de la génération précédente.C’est dire que l’union commence à se faire entre le langage et l’expérience, entre la forme et le fond, qui ne sont vrais qu’unis.Du même coup, l’expérience ne devient pas irréelle en passant de la vie au livre; bien au contraire, elle commence à se dépouiller de ses illusions, à s’éclairer de l’intérieur, à se métamorphoser en vision d’avenir, ce qui est le propre de l’activité créatrice.Encore une fois, cela ne s’est pas produit en un jour.La libération du langage est une aventure collective et je ne veux pas en attribuer tout le mérite à des écrivains ou à des peintres qui auraient eu plus de talent ou plus de courage que leurs prédécesseurs.Des phénomènes sociaux l’expliquent en partie tels l’urbanisation qui nous arrachait au monde protégé de la campagne où l’on pouvait croire que rien ne changeait, ou, encore, la terrible crise économique qui dénonçait les mensonges d’un ordre bourgeois et facilitait à la fois la rupture avec le passé et la recherche de so- 92 ROBERT ÉLIE lutions neuves.Il y eut aussi dans les milieux ouvriers et chez les intellectuels de courageuses adhésions à un socialisme qui apparaissait comme le mal même aux yeux des autorités, mais, aussi, ne l’oublions pas, aux yeux des libres-penseurs, comme on l’était dans les milieux d’Action française.Il n’en reste pas moins que ce fut vers cette époque qu’il devint possible de « dire vrai >, de parler selon son expérience, cette expérience que l’artiste prolongeait par l’acte d’écrire et de peindre jusqu’à faire du poème et du tableau des moments de vie particulièrement denses et lumineux.* * * Parmi les témoins de cette métamorphose du Canada français, j’ai toujours placé Borduas au premier rang, auprès d’un Saint-Denys-Garneau.Son aventure me paraît exemplaire, car si, d’une part, son enfance et sa jeunesse se passent dans le monde clos de la survivance, d’autre part, son oeuvre, après de pénibles recherches, s’épanouit dans le présent et s’inscrit dans le courant le plus neuf et le plus créateur de l’art contemporain.Je ne pourrai ici qu’évoquer l’enfance et l’adolescence et étudier brièvement l’oeuvre de Borduas.Les débuts nous permettront de revenir à ce monde d’hier qui semble déjà si lointain et presque irréel, monde qui survivait en marge de l’histoire parce que son dénuement lui interdisait d’en relever les défis, mais monde qui n’en conservait pas moins des valeurs précieuses qui pouvaient être à l’origine d’une authentique culture, une culture vivante et non pas livresque.Nous nous arrêterons ensuite à l’oeuvre dont l’évolution nous fait participer à la transformation d’une communauté qui se détournait enfin d’un passé devenu mythique pour consentir au présent et accepter tous les risques de l’avenir.Surtout, évidemment, cette oeuvre nous met en présence d’un homme et nous fait comprendre son espoir qui est encore le nôtre dans une très large mesure, qui est nôtre en tout cas dans ce qu’il a de positif, dans ses consentements, sinon dans ce qu’il a de négatif, dans ses refus. BORDUAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT 93 L’enfance et l’adolescence de Borduas se sont passées dans un lieu particulièrement protégé de ce monde clos qu’était le Canada français, mais sa vie devait s’achever à New-York et à Paris dans une activité créatrice résolument orientée vers l’avenir.Il fallait une foi et une passion peu communes pour accomplir un si long voyage, et la difficulté de l’entreprise explique bien des impatiences et bien des ruptures.Aurait-on exagéré la violence du combat jusqu’à faire de Borduas un personnage légendaire ?Je ne saurais dire.J’ai trop bien connu Borduas pour ne pas me souvenir de gestes d’homme qui évoquent une présence étonnamment chaleureuse.Un poète maudit ?si l’on veut, mais il importe surtout de retrouver cette présence amicale qui donne à l’aventure sa qualité humaine, présence qui rappelle aussitôt le heu où se sont écoulées les années décisives de l’enfance et de l’adolescence.C’est Saint-Hilaire, petit village de la plaine de Montréal, au bord du calme Richelieu qui l’a protégé longtemps contre la grande ville désordonnée qui grandissait à vue d’oeil, allègrement oublieuse de la poésie paysanne, toute joyeuse d’entendre le chant plus violent des machines.Tout au long de la rivière, dans cette plaine si accueillante, chaque église de pierre indique un heu de fraternité humaine dans la sauvagerie environnante.Ces villages ont su retenir pendant au moins deux siècles les familles qui les ont créés, permettant la constitution de ces trésors de souvenirs et d’expériences où, à chaque génération, l’enfant n’a qu’à puiser pour s’enrichir d’un savoir que l’école ne peut donner, pour acquérir une sorte de familiarité avec les mystères de vie du paysage où il doit grandir, mais non pas, hélas, avec la grande ville où se fait l’avenir.Comme les autres villages, Saint-Hilaire possède son église de pierre, humble et belle, digne et souriante, qu’entourent de petites maisons de bois qui collent bien à la terre.Mais seul entre tous, il a sa montagne, créature de rêve, tout à fait inattendue dans cette plaine, d’où la raison n’a jamais pu déloger des esprits délicieusement inquiétants.C’est dans l’une des modestes maisons qui entourent l’église que Paul-Emile Borduas est né en 1905, deuxième enfant de Ma-gloire Borduas et d’Eva Perrault, noms évocateurs des lointaines 94 ROBERT ÉLIE origines.Le père était menuisier et ferronnier, « un sculpteur qui s’ignore », dira son fils.En tous cas, il était attentif au langage si profond des matières dont Bachelard nous dit qu’il nous met en contact avec une réalité poétique inépuisable.Mais il connaissait un autre chemin vers cette réalité inépuisable : la Bible qu’il lisait fidèlement, ce qui était exceptionnel, même scandaleux, pour un catholique de cette époque, encore plus pour un ouvrier de village.La mère, que le fils admirait, était l’ordonnatrice de ce monde humble, mais profondément humain.Borduas n’a jamais parlé avec amertume de sa vie d’enfant pauvre.Au contraire, Saint-Hilaire évoquait pour lui un heu de poésie sereine, un peu irréelle sans doute, mais humaine encore.Peu de temps avant sa mort, il rêvera d’y retourner et il confiera à un vieil ami d’enfance le projet de construire un ateher sur les bords du Richeheu.Dans ce village où l’on vivait dans la famiharité des mystères de vie, où les esprits les plus subtils avaient à leur usage une montagne insolite à souhait, il fallait bien que se trouvât un sage qui fut occupé à recueillir cette poésie, à unir dans sa vie et son oeuvre le chant de la rivière, de la montagne, de la lumière, au chant des coeurs exaltés, des intelligences émerveillées.Saint-Hilaire eut Ozias Leduc, autre présence inattendue.Ce frère rêveur de Chardin avait établi son atelier au milieu des vergers, au pied de la montagne, délicieuse construction de bois qu’il prit vingt ans et peut-être quarante ans à ne pas terminer, car c’était un rêve qui devait s’offrir à toutes les métamorphoses.Borduas, dès sa plus tendre enfance, fut touché par la douce lumière de « l’oeuvre d’amour et de rêve » d’Ozias Leduc.Chaque fois que ses parents ou ses maîtres l’amenaient à l’église, il retrouvait les belles et grandes images du vieux maître qui sait si bien jouer « avec les idées familières, courantes, toutes simples, que sa malice et sa ruse vivifient.» Je viens de citer quelques mots du très bel hommage que Borduas a rendu à son maître, en 1953.Il y disait encore : « De ma naissance à l’âge d’une quinzaine d’années [ ces tableaux de l’église de Saint-Hilaire ] furent les seuls qu’il me fut donné de voir.Vous ne sauriez croire combien je suis fier de cette unique source de poésie picturale à l’époque où les moindres impressions pénètrent au creux de nous-mêmes ».Borduas commence à travailler avec Leduc, vers 1920, quand il a quinze ans.« Dès mes premiers contacts avec Leduc, écrit-il, BORD VAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT 95 j’ai été séduit par sa simplicité, par son extrême retenue et davantage encore peut-être, par la vivacité — comme anguille sous roche — de son esprit.Très follement, des années longues, dans l’enthousiasme et l’ignorance, j’ai tenté de le rejoindre dans sa trop belle peinture.Ombres chaudes, douces lumières craignant le plus petit écart.» Pour Borduas, Leduc est, comme le village, « le fruit mûr de trois siècles d’isolement en cette terre d’Amérique ».Sa peinture lui paraît grande « par sa vertigineuse délicatesse de tons qui est le miroir de son âme », et il ajoute : « à n’en pas douter l’oeuvre de Leduc évolue dans l’amour et le rêve .dans la douce tragédie d’un amour replié sur lui-même dans la paix d’un beau soir d’été ».En 1923, Leduc poussera Borduas à s’inscrire à l’Ecole des Beaux-Arts de Montréal où sévit le plus suffisant des académismes, celui de Paris, si proche parent de cette tradition moralisante qui nous a donné tant d’écrivains dont la seule vocation fut de fournir les grammairiens d’exemples ingénieux.Le voyage sera pénible.Borduas aura souvent l’impression de se perdre dans la nuit jusqu’au jour où le même désir de libération fera se rencontrer des peintres, des écrivains, des collectionneurs.Un dialogue amical s’engagera qui permettra à Borduas et à d’autres de mieux définir le problème, ce qui était déjà s’engager sur la voie du salut.Ce furent des années passionnantes.En 1937, Borduas entre à l’Ecole du Meuble où il rencontre Maurice Gagnon et Marcel Parizeau, qui connaissaient bien l’art contemporain.L’année suivante, c’est le commencement d’une amitié, qui fut parfois orageuse, avec John Lyman, ce peintre et critique rigoureux qui avait longtemps vécu en France et en Afrique du Nord, où il avait connu Matisse et quelques-uns des maîtres qui appartenaient déjà au passé, mais à un passé vivant.Et ce fut à ce moment que commença entre nous une amitié qui ne fut pas sans tensions, qui connut même le silence, comme une secrète blessure, mais qui fut de part et d’autre, je n’en doute pas, d’une rigoureuse fidélité.En 1940, le Père Couturier, arrivant de Paris, se fait le porte-parole de la jeune peinture canadienne, et, la même année, la grande exposition de Pellan permet de faire le point des recherches contemporaines.Parmi tous les chemins que Borduas voit enfin s’ouvrir devant lui, c’est celui que le surréalisme a tracé qu’il sera d’abord tenté de suivre.Mais il a maintenant trente-cinq ans et, même s’il lui est 96 ROBERT ÉLIE difficile de s’y reconnaître dans la confusion d’un monde au bord de la guerre, il ne pourra que se choisir lui-même.Il me semble qu’une certaine rhétorique surréaliste, avec ses images de rêve, sa figuration trop attendue, a empêché Borduas de se lier avec Breton et même l’en a éloigné à la fin de sa vie.Breton fut sans doute un éveilleur, mais aussi se laissa-t-il prendre parfois au piège des mots, à des images qui ne sont que feux d’artifice.Vous vous souvenez du Premier Manifeste : « tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd ».Une certaine préciosité fin-dix-huitième-siècle fait dire que c’est vraiment trop beau pour être vrai, ou, plutôt, trop joli.L’imagerie surréaliste fut particulièrement désastreuse en peinture, et Borduas, qui en eut conscience, fut résolument non-figuratif.Toutefois, Breton fut aussi un authentique poète de la liberté et Borduas, comme d’autres, n’a pas lu sans un sentiment de révélation cette phrase célèbre du Second Manifeste : « L’épouvantail de la mort, les cafés chantants de l’au-delà, le naufrage de la plus belle raison dans le sommeil, l’écrasant rideau de l’avenir, les tours de Babel, les miroirs d’inconsistance, l’infranchissable mur d’argent éclaboussé de cervelle, ces images trop saisissantes de la catastrophe humaine ne sont peut-être que des images.Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement.Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point ».C’est le vieil espoir mystique qui s’exprime dans ces périodes harmonieuses, bel canto renouvelé avec ses antithèses qui rappellent Hugo ou le « to be or not to be » de Hamlet et même « le tout et rien » de saint Jean de la Croix ! Borduas croit, comme Breton, aux pouvoirs de création de l’esprit humain, à un au-delà des apparences de la vie quotidienne, un espace de liberté que l’homme habitera s’il échappe aux illusions et aux mensonges.Mais Borduas veut s’avancer les yeux grands ouverts vers les hauts lieux de l’âme.Il connaissait trop bien et il aimait trop les choses et les êtres de son paysage familier, la lumière du jour, surtout la profonde beauté humaine, pour les sacrifier aux symboles du rêve. BORDUAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT 97 Borduas préfère les belles matières qui ne s’opposent pas à la manifestation du désir créateur, du désir d’absolu du peintre.Au contraire, elles se prêtent à toutes les métamorphoses pour faire du tableau un objet aussi spirituel que matériel.Mais cet accord fut, pour Borduas, le fruit d’un long et pénible travail.Il connut la tentation de l’impressionnisme, d’un jeu à la surface des choses, de l’abandon à une lumière qui détruit la forme.Il dut cesser d’interroger directement les formes naturelles pour ne plus travailler qu’en atelier; il dut se passer de modèle et accepter l’exigeante confrontation avec la toile blanche.Peut-être est-ce ce qui l’a amené à renoncer aux nuances du pinceau en faveur de la brutale franchise de la spatule.La tentation de la lumière fit place au désir de construire par la couleur.Vers 1940, il nous donne ses premières oeuvres libérées, puissantes et vastes comme ne le seront que les tableaux de la fin de sa vie, d’un éclat sourd, mais d’une grande force de rayonnement.Je pense à cette admirable « Femme à la Mandoline » que le Musée d’art contemporain de Montréal vient d’acquérir.Après cette brève période d’un cubisme très personnel, le surréalisme veut conduire Borduas sur les chemins dangereux du rêve, vers une figuration qui ouvre la porte à la pire des littératures comme en témoigne Dali.Mais, encore une fois, le jeu des symboles n’a pas retenu Borduas bien longtemps et l’automatisme, qu’il pratiqua avec ferveur, ne lui parut pas ouvrir toutes grandes les écluses du rêve.Au contraire, il assurait la liberté de ce premier geste qui anime la toile blanche, tâche qui sollicite tous les pouvoirs de création, met si bien en éveil que tous les autres gestes, jusqu’à l’achèvement du tableau, doivent obéir à la conscience la plus exigeante.Les grandes toiles de 1940-41 sont le signe d’une victoire définitive sur un enseignement académique, surtout, sur la tentation du repos dans une douce lumière que lui promettaient le monde de son enfance et l’oeuvre de son vieux maître, Ozias Leduc.Les gouaches de 1942 prolongent cette victoire avec un bonheur dans l’expression, une aisance et une assurance que Borduas n’avait encore jamais connus.D’ailleurs, l’huile qui permet toutes les hésitations, les reprises, les longues interrogations a toujours été pour Borduas la plus résistante des matières, du moins jusqu’à son départ pour New-York, en 1953.A mesure que la toile se couvre de couleurs, on a l’impression que le peintre s’enfonce dans une forêt té- 98 ROBERT ÉLIE nébreuse et que chaque forme lumineuse est arrachée à tous les monstres de la nuit et du subconscient.Mais, quand il abandonne l’huile pour la gouache ou l’aquarelle, pour ces matières qui exigent la rapidité dans l’exécution, Bor-duas retrouve une liberté toujours heureuse, le pouvoir d’atteindre d’un coup, et avec une assurance étonnante, tout ce que les tableaux annoncent dans la plus grande tension.Les aquarelles de 1950 comme celles de 1954 répètent, au plus haut niveau de création, le miracle des gouaches de 1942.Avec les huiles de 1943 à 1953, nous entrons dans une période de recherches passionnées et inquiètes.Les formes se détachent encore sur un fond qui semble échapper au peintre, mais son regard doit embrasser tout l’espace, l’illuminer, abolir même toute frontière entre l’espace et la lumière.Ce sera la conquête de la liberté dans l’incarnation, l’enivrante rencontre de la vérité dans un espace habitable : « Les Carquois fleuris », « La Réunion des trophées », « Les cygnes s’envolent », autant de moments heureux d’une aventure qui ne sera pleinement assurée qu’à partir de 1953, avec les magnifiques tableaux de New-York et de Paris.* * * La succession de tableaux, comme une ascension dans la lumière, rappelle des conversations passionnées qui ne se terminaient qu’à l’aurore, dans la paix et la joie du doux paysage de Saint-Hilaire.Une toile, la dernière née, servait de prétexte à cette chasse aux mots qui devait permettre de préciser le sens de l’activité poétique.Borduas, qui n’avait pu fréquenter que l’école de son village, dut s’inventer un langage.Il mit dans cette entreprise la même passion et la même ténacité que dans toutes les autres; aussi, tout ce que lui avait appris le langage des formes et des couleurs qui n’est pas moins profond que celui des mots.Cette chasse, qui l’avait conduit si loin du monde clos de sa jeunesse, ne lui paraîtra passionnante que par les découvertes qu’elle promet.Plus il avance dans sa recherche, mais aussi, plus il s’approche de la fin de l’aventure, plus l’avenir lui paraît lumineux et l’instant présent, comme un commencement absolu. ¦ BORDUAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT 99 Au bout d’une longue patience, d’une sévère ascèse, d’une inlassable interrogation dans la plus grande tension du corps et de l’esprit, Borduas débouche dans un espace si vaste et si transparent que semblent possibles, enfin, l’acte de totale liberté, une réponse satisfaisante à la plus exigeante passion d’absolu.Dans le grand jeu des dernières toiles commence à s’accomplir le désir des hautes aventures spirituelles, dans ce grand jeu du noir et du blanc, du jour et de la nuit, mais où l’ombre est aussi vive que la lumière.Au moment où les forces lui manquent, Borduas a la certitude que tout ne fait que commencer, que le travail, si pénible autrefois, devient jeu où tout l’être s’exalte dans chaque geste, où vivre c’est créer, et créer vivre, où se réalise enfin cet accord entre la réalité et ses désirs les plus profonds, auquel il n’avait jamais renoncé.Dans les dernières années, entre les longs séjours à Paris consacrés au travail le plus fructueux, il parcourt l’Europe dans sa toute neuve voiture, la seule qu’il ait jamais possédée.Il dit à un ami : « Je vis présentement une drôle de passion si violente, si grossière : celle des grandes vitesses dans des routes inconnues et encombrées.J’ai beau y mettre toute la prudence nécessaire ça n’en reste pas moins une grossière aventure .J’ai passé ce matin dans l’un des plus beaux paysages de la terre, de Palerme à Messine.Une vie serait insuffisante pour s’en rassasier.Je frôle de près tous les précipices du temps et de l’espace ».Borduas, si généreux, n’avait pas l’habitude de la prodigalité qui n’est, chez les riches, qu’une autre manifestation d’égoïsme.L’enfant pauvre et sage ne se livrait pas facilement à des folies pourtant bien innocentes, mais, dans les derniers mois, toute sa sagesse se dissipe dans un éclat de rire d’une grande jeunesse.Il repart sur les routes de la vieille Europe et il écrit : « Ce séjour en Espagne me donne le goût de construire des murs, des terrasses, une montagne éternelle, dessus une fière et légère maison de papier, toute blanche, toute ouverte sur la terre, éphémère comme l’amour qui ne dure qu’un siècle et à laquelle on mettrait le feu une fois devenue inutile ».Le poète des formes et des couleurs a donc bien maîtrisé les mots pour nous donner dans ses dernières lettres des images aussi fraîches et aussi justes.Celui qui a voyagé en Espagne se souviendra de ces villages blancs au-dessus des collines ocres, dans une lumière qui tremble comme la flamme.* 100 ROBERT ÉLIE Quelques mois avant sa mort, il écrit au retour de son dernier voyage .« Le soleil, la lumière, les vestiges de la Grèce m’auront permis d’accumuler la force nécessaire à pousser encore plus loin les recherches.Donc il ne faudrait pas compter sur les charmes faciles de la couleur, ou sur un retour prévisible en arrière .On s’intéresse surtout ici aux dernières toiles en comparaison desquelles L’Etoile noire semble gracieuse.N’est-ce pas bon signe ?» C’est justement cette Etoile noire qui appartient au Musée des Beaux-Arts de Montréal, que l’on a vue au Musée de l’Expo 67, au milieu des chefs-d’oeuvre de toutes les civilisations et de toutes les époques, très exactement entre des tableaux de Braque et de Mondrian.Ce rapprochement est d’autant plus émouvant que celui qui l’a fait ne connaissait à peu près rien de Borduas.Il ne savait surtout pas que vers 1937, au moment où Borduas rejetait les certitudes d’un milieu qui s’enfonçait dans un passé de plus en plus irréel, Braque lui était apparu comme un maître attentif au seul présent, mais respectueux de toutes les valeurs humaines, rassurant par son sens de la mesure et de la nuance.En Mondrian, il avait constaté, beaucoup plus tard, le triomphe d’une ascèse qui assurait une communication immédiate avec le réel, la création d’un espace à la mesure du désir intérieur.« Le premier Mondrian que j’ai vu, raconte Borduas, c’était à l’une des deux grandes expositions des chefs-d’oeuvre du Musée de Montréal, durant la dernière guerre.Il occupait un coin obscur de la grande salle réservée à la si mauvaise peinture hollandaise contemporaine.Ce fut un ravissement ! Et Dieu sait combien mal préparé j’étais à cette rencontre : en pleine lutte contre la tyrannie cubiste.J’ai reconnu spontanément la plus fine lumière que je n’avais encore jamais vue en peinture.Et « lumière » était dans le temps, pour moi, synonyme d’« espace ».Avant Mondrian, nous avions l’habitude du cheminement dans la lumière d’un dégradé à l’autre.Depuis Mondrian, nous gardons toujours notre faculté millénaire, mais, en plus, nous pouvons, à l’occasion, goûter sans l’intermédiaire de la perspective aérienne la totalité imaginable de l’espace ».Entre les tableaux de Braque et de Mondrian, L’Etoile noire semble le sourire même de la candeur.Braque est sévère, presque solennel, et son tableau est le fruit d’une longue tradition qui ne se laisse pas oublier.Le tableau de Mondrian est un pur objet de BORDUAS À LA RECHERCHE DU PRÉSENT 101 l’esprit, espace recréé qui n’admet que l’essentiel.Chez Borduas, l’unité de l’espace est également sans défaut et le spectateur en éprouve immédiatement la totalité comme une libération, mais les rapports n’y sont pas prévus et mesurés avec la sévère rigueur d’un Mondrian.Ici, toutes les formes jouent sur un seul plan.Le blanc a la même densité que les larges taches sombres qui ne sont pas faites de couleurs pures.La spatule met en mouvement la matière épaisse et multiplie les rapports déjà subtils.C’est un espace en mouvement et en lumière où les coulées de gris sont autant de rappel de la lumière du jour, et cet espace, aussi dépouillé soit-il, reste charnel dans son déploiement capricieux.L’expression est à la fois plastique et lyrique : un chant personnel sourd de cette matière que le couteau anime avec ce bonheur qui est si sensible dans les aquarelles.L’Etoile noire n’est qu’une étape dans l’évolution extrêmement rapide des dernières années, dans la recherche de ce qu’il appelait « l’objet absolu », « l’impersonnel ».Les très belles lettres à Claude Gauvreau, que la revue Liberté a publiées en avril 1962, nous aident à comprendre son espoir.Il me semble que Borduas attendait de la recherche rigoureuse de la beauté et de la vérité, ascèse dont il connaissait bien les exigences, une telle purification et une telle élévation que l’homme se dilaterait à la mesure de l’univers et qu’il en prendrait possession comme le temple grec prend possession de la plaine où il s’élève.« Ma peinture, écrit-il, file vers un autre monde plus impersonnel, plus général.Finies pour moi les petites bêtises sympathiques.C’est tout l’univers que j’ai besoin de saisir à la grecque, à la romaine, à l’américaine ».Et il termine cette lettre par ce cri de jeunesse, cette louange du premier regard d’amour : « Vive la terre, vive la mer, vivent le ciel et son soleil.Vive la vie ».Que signifie cette joie, ces moments de joie dans la solitude et la maladie des derniers mois, cet accord si spontané avec la vie, ce bonheur dans l’expression qui devient toujours plus immédiate ?La forme se purifie, le tableau ne dit que l’essentiel et le dit avec plus de force.Borduas approche de ce style « objectif », « impersonnel », ou, plutôt, supersonneJ, où tout est de l’homme et plus rien du moi réducteur, ce style vers lequel tendent les créateurs les plus lucides et les plus généreux de notre temps, depuis Kandinsky et Klee jusqu’à Mondrian et Pollock.Ils ont tous voulu que le geste ne soit pas uniquement la traduction de l’émotion ou du désir de l’individu, 102 ROBERT ÉLIE mais, au-delà, qu’il manifeste la présence de l’homme dans l’univers à la fois matériel et spirituel, cet univers que la poésie, comme la science, nous dit sans limite.C’est l’absolu de l’être, la victoire définitive sur le temps, une liberté enfin sans condition.L’art peut-il franchir le seuil de l’absolu ?Borduas l’espère.Déjà, en 1956, il reprochait à Soulage d’hésiter à la frontière du tout ou rien : « Le charme de Soulage, écrit-il, est encore la lumière.Comme dit un ami, ses « petites fenêtres ».J’y vois, quant à moi, simplifié en nuit et jour — noir sur blanc — donc en espace, mais annulé par une hésitation émotive, un manque de consentement profond qui l’incite à « meubler » de lumière ».Borduas ajoutait : « C’est curieux comme nous sommes lâches les hommes ! Tout en recherchant les joies nouvelles qui avivent le sens de la vie, nous nous accrochons désespérément au plus petit espoir d’une éternelle fixation, qui en fait est déjà la mort ».Borduas nous demande d’aller au bout de nos désirs jusqu’à mourir de joie, mais nos gestes de liberté ne seront encore que création dans la création et non commencement absolu.Ne suffit-il de nous affirmer au coeur d’un univers infini et d’accueillir tous les appels d’un espace aussi dégagé que possible, mais qui, nécessairement, sera humain, ce qui, me semble-t-il, est beaucoup, ce qui est pour une bonne part divin.Au moment de sa mort, Borduas fait de chacun de ses tableaux une grande fenêtre ouverte sur l’univers, mais sa lumière n’a pas encore atteint à la transparence qu’il désire.Le blanc n’est pas encore pur, la matière n’est pas parfaitement lisse.Il y a de la couleur dans cette lumière, qui est chaude comme celle du jour, et, dans cette matière, des mouvements se dessinent qui nous rappellent que nous sommes en marche vers l’absolu.Mondrian lui-même n’a pas franchi le seuil : sa couleur est pure, sa matière parfaitement lisse, mais le jeu des lignes droites et des couleurs pures détermine un mouvement et des rapports qui nous empêchent de prétendre goûter sans intermédiaire, comme l’espérait Borduas, la totalité imaginable de l’espace.L’art est cet espace-lumière, plus ou moins transparent, qui unit l’humain au divin, ou, plutôt, car ces mots rappellent un christianisme que Borduas avait rejeté, cet espace-lumière qui unit le monde si relatif où nous cheminons à l’univers de l’objectif absolu de notre désir créateur.Borduas ne dédaignait pas les joies temporelles, et, semble-t-il, il connaissait de plus en plus souvent, à la fin de sa vie, des moments BORDUAS À LA RECHERCHE DH PRÉSENT 103 de repos dans un espace-lumière, dans la certitude de la réconciliation de tous ses désirs.Je voudrais le quitter sur l’évocation de l’un de ces moments de bonheur, que je trouve dans l’une de ses lettres de 1956.La scène se passe à Provincetown, la première escale de son exil volontaire, probablement la plus heureuse : « Nous avions la sensation d’être au coeur du monde : tout près de New-York, à deux heures de vol de Montréal et si peu loin de Paris en face ! Tout semblait accessible et simple : les gestes les plus prestigieux, les significations les plus profondes, les certitudes les plus imprévues.Nous baignions dans une divine impersonnalité.Il eût été absurde de craindre pouvoir blesser qui que ce soit.Quand au hasard des développements un nom venait aux lèvres il était déjà si puissamment magnifié qu’il entrait spontanément dans la gloire du présent.Du présent uni au passé, car nous savions très bien que tout venait de là-bas : cette vieille, si vieille et chère Europe.Nous savions qu’il avait suffi, pour vivre ces moments d’enthousiasme et d’assurance en l’avenir, de libérer les formes d’inutiles contraintes et d’avoir éprouvé positivement cette pure idée d’« espace ».Nous savions qu’il avait suffi de consentir pleinement, sans restriction, largement aux séduisantes objectivités.Les nouveaux signes nés de la libération prenaient ainsi tout leur poids, offraient toutes les promesses d’une chasse aux grands gibiers suivie d’un festin magnifique.Et nous avions faim et soif ».Après New-York et Paris, et après ce long séjour au Japon auquel il pensait depuis longtemps, Borduas serait-il revenu au Canada ?« Les années s’enfilent, douloureuses, loin du pays, écri- vait-il en 1958.Il est mauvais de vivre si longtemps en exil, fût-il volontaire.Pourtant c’est encore le mieux que je puisse faire ».Dans une autre lettre, il s’écrie : « Quel dommage que le Canada soit encore si loin de la brûlante actualité, que nous soyons si loin des hauts pouvoirs ».Nous nous en approchons sans doute, grâce à cette révolution des années 35, grâce à Borduas et à quelques autres, mais, avouons-le, nous en sommes encore loin, et notre espoir, en se politisant, risque de devenir chaque jour moins universel et chaque jour plus ré-gionaliste comme les vieux nationalismes.Borduas pourrait redire aujourd’hui ce qu’il écrivait en 1956 : « il faut accepter la cruelle mais fructueuse prise de conscience, l’accepter généreusement et flamber davantage.Aucun archaïsme ne peut résister longtemps à une extrême exigence ». ¦ MARCELLE McGIBBON LE MANEGE IVRE NOUVELLE MARCELLE McGIBBON — Née en France.Habite Toronto depuis la fin de la guerre.Deux premiers prix de l’A.C.T.A.Le Feu qui couve (1963) monté au Théâtre de l’Estoc à Québec et à Radio-Canada, Billet de Concert (1964).La Nuit des Autres, pièce en trois actes, vient d’être publiée grâce à une subvention de la Commission du Centenaire. — Arrêtez le manège ! Ai-je crié ?Je ne sais pas.Pourquoi ai-je dit cela ?Ma mère est morte.Marie-Louise est partie et je suis là, inerte, assis sur une chaise devant une porte qui vient de se fermer, un verre vide à la main.Pourtant, je sais que dans quelques instants je me lèverai lentement, la chaise grincera libérée de son poids, mes pas résonneront sur le carrelage de la cuisine, je poserai le verre dans l’évier, je me laverai les mains.Des sons, des gestes familiers me guettent déjà pour me reprendre dans leur univers.* —- Arrêtez le manège ! Les enfants sont innocents ! Ai-je encore crié ?Les enfants .Pourquoi ?Je me revois, petit garçon, les yeux écarquillés, mes dix sous dans la poche, attendant impatiemment que le manège des chevaux de bois s’arrête pour m’emporter dans sa course insensée.Merveilleux chevaux de bois de mon enfance.Monde innocent, percé de ciel bleu, sentant le foin coupé et le lait frais, vibrant du bourdonnement des mouches étourdies en été.?Ma main remplit le verre.Qui a pris cette décision ?* Dans la transparence du verre, des souvenirs d’enfance, comme des rochers par la mer à moitié recouverts, jaillissent de l’ombre du temps. 108 MARCELLE McGIBBON Mariages, baptêmes.La mort de tante Julie.(Tous prétextes à des ripailles que je trouvais alors de mauvais goût).Ma mère pourtant semblait y prendre plaisir.Moi, je m’y ennuyais prodigieusement.On pensait que j’étais un garçon renfermé, pas très intelligent.D’ailleurs, à l’école, j’étais mauvais élève.« —C’est un rêveur, disait mon maître ».En cela je ne pense pas avoir changé.* Mes souliers sont crotteux.Il faudra que je les nettoie pour l’enterrement.Cirer, brosser, jouer jusqu’au bout leur jeu, à eux.— Et en avant le manège ! En avant la musique ! Cette fois, j’ai ri.J’en sens encore le rictus.* Mon père aimait la musique militaire.Mon père aimait ses souliers bien cirés.Mon père .C’était un petit fonctionnaire bien rangé.Il croyait à ce qu’il faisait.Il croyait à beaucoup de choses.Il aurait aimé me voir, moi, son fils unique, faire des études brillantes et embrasser une carrière militaire ou diplomatique.Il disait à ma mère, avec une certaine amertume : « — On n’en fera rien.Il tient tout de ta famille.C’est le portrait de ton frère ».Je faisais alors le poing dans ma poche.Mon oncle était le seul qui me comprît, qui n’exigeât rien de moi.Il me lisait des histoires et je l’entends encore réciter d’une voix émue la dernière phrase de ce conte provençal « E piei lou matin lou loup la mangé ».Alors nous restions silencieux.Mon oncle, je l’aimais bien.* Sur sa pierre tombale, on rajoutera le nom de maman.C’est la coutume.C’est bien ainsi.Elle a toujours aimé ce petit cimetière derrière l’église, livré aux hirondelles et aux herbes folles. LE MANÈGE IVRE 109 * Ma mère, plutôt faible, essayait de plaire à ce père exigeant.Je n’ai jamais su si elle le faisait par amour ou par devoir — sans doute ne le savait-elle pas elle-même.Elle l’excusait, le flattait.Je lui en voulais de cet aveuglement.Depuis il m’est venu à l’idée qu’elle jouait peut-être cette comédie pour moi, afin qu’à travers son respect à elle, je crusse à mon tour en lui.Effort inutile.Les enfants ne sont pas dupes.J’avais onze ans lorsque mon père mourut.Ma mère le pleura et je pleurais de la voir pleurer.On crut à la sincérité de mon chagrin.Depuis, la photographie du beau militaire qu’il était pendant la guerre fait le pendant, sur la cheminée, à la pendule dorée, sous verre, qui depuis longtemps n’indique plus l’heure.Objets familiers, hétéroclites, auxquels notre regard s’habitue et qui, s’ils étaient autres, auraient peut-être changé notre vision du monde.* Que vais-je en faire maintenant du bel adjudant et des amours dorées sur tranche de la pendule ?* Mon oncle me servit de tuteur et vint habiter avec nous.Il m’emmenait souvent chez le menuisier du quartier avec qui il confectionnait des jouets pour les enfants pauvres : petites tables, petites chaises, petits meubles, répliques en miniature de notre vie quotidienne .Cette hâte de grandir.* — Tourne, manège, tourne.La joie est dans l’attente, mais les enfants ne le savent pas.* 110 MARCELLE McGIBBON Sous la surveillance de mon oncle, je travaillais mieux à l’école.Je décidais d’être instituteur comme lui.Il m’encourageait à lire, et par d’adroites questions, il me faisait parler.Je n’ai jamais su exprimer mes sentiments.Les joies comme les peines laissent en moi des plaies béantes.Aujourd’hui encore, je peux en retrouver l’éclat blessant, et ne sachant qu’en faire, je le refoule au plus profond de moi-même, tel un bijou dont on connaît le prix et l’inutilité et qu’on renferme dans son écrin au fond d’un tiroir.Mon oncle fut nommé directeur d’école à la campagne.C’est ainsi que nous sommes venus ici, à Mornant.Ma mère acheta cette petite maison entourée d’un jardin.Prise de la fièvre des néophytes, elle en transforma une partie en potager.Radis, laitues, haricots, jamais nous n’avions rien goûté de meilleur.Les années de soleil.Nous étions fort estimés dans le pays.Par la plus vaine des vanités, je me gardais bien de montrer mon plaisir, à moins que ce ne fût par honte d’un tel sentiment.A l’école, je ne me battais jamais.Je ne savais pas tenir aux choses, ou prétendais ne pas y tenir pour ne pas avoir à me battre.* En cela je n’ai pas changé non plus.On dit que la vie repose sur le choix qu’on en fait.Moi, je n’ai jamais choisi.C’est peut-être là mon erreur.* — Mais non, tous les chevaux de bois se valent puisque le manège tourne en rond ! * Maman est morte.« Elle se battit toute la nuit avec le loup, et le matin le loup la mangea.» LE MANÈGE IVRE 111 — Tu parles .tu parles .tu parles .A qui ?A Dieu peut-être ?Il te faut un témoin.Mais il n’y a pas de témoin.Il n’y a pas de juge.Ce serait trop simple.Il n’y a que toi et moi pauvre idiot ! Mais continue.* Il n’y a personne.La tête me tourne.Je remplis mon verre, soigneusement.Il ne faut pas faire de taches.Alors, j’avais seize ans.Mais écoutez, écoutez donc ! C’est mon histoire.C’est ma vie, MA VIE.Je quittais alors la maison pour terminer mes études en ville.On me trouva une famille où je pris pension.Il y avait là deux autres jeunes gens de mon âge.Au ton de leur voix, je crus deviner une certaine condescendance pour le « nigaud » que j’étais.Alors je me renfermais dans un mutisme supérieur.J’avais découvert très tôt qu’une certaine indifférence, légèrement hautaine et sarcastique, pouvait à la rigueur remplacer une bonne naissance ou une grande intelligence.* — Encore ton sacré orgueil ! — Chacun se défend avec les armes qu’il possède.* Je préparais l’école normale d’instituteurs et fus reçu.Je me hais peu avec mes camarades.Ma mère s’en inquiéta et proposa de venir habiter la ville.Je ne sais avec quel degré de sincérité je lui laissais entendre que mon oncle avait besoin d’elle.L’image de ma mère, cousant dans le jardin, coupant quelques fleurs ou bavardant sous le tilleul avec mon oncle, m’était devenue si nécessaire pendant mes heures de cours, qu’elle valait bien le prix de la séparation. 112 MARCELLE McGIBBON — C’est ça ! La vie des autres, un livre d’images qu’on ouvre aux pages qu’on aime .mais le reste, le reste .les pages jaunies qu’on ignore.— Oui, mais comment faire pour savoir ?* Je t’ai rencontrée, Marie-Louise, un mois de mai.Notre dernière année d’école normale.Tu es venue t’asseoir à côté de moi, à un cours.Je t’ai regardée et ne vis que deux grands yeux noirs dans un visage très doux.Je te souris, machinalement.Tu me souris à ton tour.Tu t’étonnes que je te dise « tu » ?Mais je t’ai toujours tutoyée à l’abri des rêves.Tu m’es si familière .L’étrangère qui vient de partir, je la connais peu.Elle m’intimide.Bon, tu es là.Mon regard te cloue au mur, entre la chaise et le fourneau.Tu es prisonnière, ma prisonnière.Tu es contente.Tu me regardes sourire.Je sais.Maman est morte, derrière cette porte, mais elle est heureuse de nous voir ensemble.* — Tu l’as trouvé ton témoin .* Marie-Louise, te souviens-tu de notre conversation sur Charles Morgan, cet auteur que tu aimais tant ?Je te raccompagnais ce soir-là pour la première fois.Tu paraissais si joyeuse.Ta main par deux fois s’est reposée sur mon bras.Je t’écoutais et regardais avec un coeur avide ce chemin que tu avais dû parcourir tant de fois, ces vitrines laides, ces platanes aux bras amputés bourrés d’abcès vivants, ces trottoirs sans poésie.Jouais-tu, toi aussi, à décider de ton avenir par de petits paris intérieurs « oui-non, oui-non » en évitant de marcher sur les points du trottoir ?J’ai cru que tu m’aimais un peu.Mais que s’est-il passé, Marie-Louise ?Rien.C’est encore de ma faute. LE MANÈGE IVRE 113 Une phrase inachevée.Une de ces maladresses de l’amour naissant.Un geste hésitant.En vérité, rien.Voilà notre malheur.* A la rentrée on m’offrit un poste dans un petit village voisin.C’est à ce moment que ma mère entreprit une campagne matrimoniale en ma faveur.Elle avait jeté son dévolu sur Mademoiselle Blanchard, la fille du pharmacien.Elle me vanta ses charmes.« — Elle joue du piano merveilleusement bien.Tu verras, je les ai invités dimanche prochain.— Tu ne devrais pas, ça va leur donner des idées.— Mais non, ils viennent en voisins.» Craignant qu’elle ne s’engageât davantage dans une voie qui ne me souriait guère, je crus bien faire de la détromper.— « D’ailleurs j’ai rencontré une jeune fille qui me plaît beaucoup.— Il me semblait bien que tu me cachais quelque chose.Institutrice?— Oui.— Jolie ?— Oui.— Joue-t-elle du piano ?— Non.Mais elle aime beaucoup la musique.» Le questionnaire se fit plus précis, mes réponses aussi.Je faisais ton portrait, Marie-Louise.Je me découvrais tout à coup terriblement amoureux.Il fallait que je te revoie à tout prix.La famille Blanchard ne parut point le dimanche suivant.L’invitation avait été un peu prématurée.Plusieurs fois je commençais une lettre .puis j’y renonçais.« De vive voix, ce sera plus facile.» J’appris alors par hasard que tu venais de te fiancer à un camarade que je n’aimais pas.Il avait cette assurance intolérable des gens qui ne sont jamais dans le doute .Je t’écrivis pour te féliciter.Je promis même d’assister au mariage.C’est ainsi que je suis.Je n’y peux rien.Ma vie reprit comme auparavant.J’aimais mon nouveau métier.Mes livres étaient mes seuls compagnons.L’été, avec une joie enfantine, je revenais à la maison.J’y retrouvais la familiarité des 114 MARCELLE McGIBBON odeurs de cuisine, le pas lent de mon oncle, le regard attentif de maman pour mes moindres désirs, le goût des pêches et des raisins à profusion, l’ombre du tilleul, la glycine au portail.Mon oncle mourut subitement.A table, une chaise vide qu’on n’ose enlever.Une pipe sans feu.Une paire de vieux souliers encore tout ridés.Un livre dont on a marqué la page .* Que vais-je en faire de toutes ces choses qui ont appartenu à maman et qui sont encore chaudes de la vie qui a fui ?Mort.le vase bleu qu’elle aimait.Mort.le panier à ouvrage, le tisonnier, le feu.Mort .le bois mort près du fourneau.Finis le bel adjudant, les amours de la pendule, la lampe de chevet, les draps brodés.Finie la lumière d’une vie.Je suis mort moi aussi.— Arrêtez le manège ! J’ai crié.Je deviens fou.Maman est morte.Je dois téléphoner à la mairie.* Marie-Louise, tu veux savoir le reste ?Appuie-toi contre le mur et écoute-moi.C’est bien banal l’histoire d’un petit instituteur de village.Il faut savoir tenir ses distances.Mais cela m’est bien facile.Je rentrais tous les dimanches à la maison.Maman ne parlait jamais de sa solitude.Je me souviens d’un certain dimanche de printemps.Un printemps éclatant.La terre, purifiée par un long hiver, s’offrait nue et belle au soleil.Les arbres en fleurs chantaient leur joie et la transparence de l’air éveillait en moi l’écho d’une ancienne pureté.J’étais assis auprès de maman dans le jardin.Elle priait je pense.Mon regard, sans aucune contrainte, suivait le vol d’un oiseau, le balancement d’une fleur, les égarements d’une fourmi.Des odeurs de viande rôtie me ramenèrent à une réalité bien vivante.J’étais heureux d’appartenir à une société bien organisée qui mangeait à des heures régulières de bon appétit. LE MANÈGE IVRE 115 Soudainement, le carillon du village emplit le ciel de son chant joyeux.Ma mère leva la tête et dit : « — C’est un mariage.» Je ne répondis pas, mais je compris que mon avenir continuait à l’inquiéter.Je sentais bien, moi aussi, en ce matin de printemps, que l’homme n’est pas fait pour la solitude et qu’un besoin obscur de communion lui ronge le coeur.L’envolée des cloches dura longtemps.Ce devait être un grand mariage.* Un dimanche soir, comme tous les autres dimanches, j’attendais le train qui devait me ramener à mon petit village.Avec volupté, je me laissais pénétrer de la chaude lumière du crépuscule.Un rugissement strident me réveilla.Le train entrait en gare.Je m’apprêtais à ouvrir une portière, lorsque j’entendis ta voix : — « Jean, montez ici.» Docilement je m’engouffrai dans le dit compartiment, et nous nous retrouvâmes face à face après douze ans.Avec une simplicité désarmante, tu me dis : — « Chaque fois que je passe à Mornant, je pense à vous.» Je ne trouvais rien à dire.Par politesse, je te demandai des nouvelles de ton mari.Tu me répondis qu’il était en Afrique.— « Des enfants ?» — « Non.C’est le grand chagrin de Roger.Pourquoi les hommes tiennent-ils tellement à avoir un fils ?Une vie ne leur suffit donc pas ?— Je ne sais pas, répondis-je bêtement.Je ne suis pas marié.» Tu t’écriais : « — Oh ! c’est bien de votre faute ! » Puis tu détournas la tête en rougissant.Tu te repris avant moi : — « Et votre mère ?» Encore les formules de politesse, me disais-je.— « Elle va bien.Merci.» — « Vous étiez le garçon le plus dévoué que j’aie jamais connu ».Avant que je ne revienne de mon étonnement, tu continuais : — « La mère de Roger est très possessive aussi. 116 MARCELLE McGIBBON — Mais ma mère n’est pas possessive ! » Tu t’obstinais : — « Oh, c’est bien naturel qu’elle veuille vous garder à elle toute seule.» Après douze ans, je comprenais ce qui nous avait séparés.Je n’essayai pas de te détromper.Le passé d’ailleurs n’avait plus d’importance.Je dus bientôt descendre.J’étais arrivé.Avant de nous séparer, tu me jetas une adresse, un numéro de téléphone et avec une désinvolture affectée, n’est-ce pas vrai ?— tu me dis que tu serais toujours contente de me voir et que si j’avais besoin de quoi que ce soit.Le train repartit.Je te fis un vague signe de la main, tandis que je me dirigeais, mouton bêlant, vers la sortie.* — Les gestes de l’habitude t’habillent comme un gant et cachent ta peur.— Je ne veux pas souffrir.* C’est quelque temps après que je reçus un télégramme m’appelant aux côtés de ma mère gravement malade.Le médecin parla de congestion.Quand elle me vit, elle me fit signe d’approcher.— « Je vais te laisser seul.» Je lui saisis la main.Menue, toute ridée et cependant si douce, cette main fit surgir en moi un élan de tendresse.Pour lui faire plaisir, je dis n’importe quoi : — « Je pense bientôt me marier ».Maman me sourit, d’abord incrédule, puis avec joie.J’affirmais de la tête, avec un sourire sous-entendu, ce que je venais d’inventer.Je trouvais plaisir à ce mensonge innocent.— « Dis-lui de venir .» Je me raidis.Ses yeux me suppliaient.Une telle prière .Je perdis la tête.— « Je vais lui téléphoner ».Je quittai la chambre.Téléphoner à qui ?Je ne le savais que trop.Mais je chassais cette idée ridicule.Non, je dirai à ma- LE MANÈGE IVRE 117 man .que tu n’étais pas chez toi.que tu étais partie en voyage .c’était très simple.Je revins dans la chambre.— « Elle n’est pas chez elle », dis-je honteux.— « Comment s’appelle-t-elle ?» — « Marie-Louise ».J’avais prononcé ton nom, distinctement, sans hésitation.Qu’on ne s’étonne pas de ces criminels qui laissent échapper des mots dangereux, compromettants pour leur vie.L’homme retrouve dans le défi sa vengeance contre l’autorité, contre les Dieux, mais il y retrouve aussi l’aridité de son désert.Je m’assis au chevet de maman.Elle me souriait avec confiance.Je lui en voulais presque de ne pas mourir tout de suite.J’eus honte de mes pensées alors je lui repris la main que je serrais d’autant plus fort que mon remords était grand.Son regard continuait de m’implorer.Je me levai brusquement.Une décision semblait avoir été prise en dehors de moi.Je demandai ton numéro de téléphone à l’opératrice.Pendant les quelques secondes d’attente, je pris peur.Soudain, j’entendis ta voix chaude et grave s’impatienter.J’hésitais, je pouvais encore raccrocher.Mais non, je me lançai tête baissée dans mon histoire.Je te fournissais maints prétextes pour t’excuser.Quand j’eus fini, après un long silence, tu me répondis simplement : — « Je viens par le premier train du matin ».* — Imposteur .— Non, ce n’était pas une imposture, c’était vrai.VRAI.Ne m’interroge pas.Toi et moi, nous nous retrouverons plus tard, tu le sais bien.* C’est ce matin que j’allais te chercher à la gare.Je sentais monter en moi une sève généreuse.Je ne pus m’empêcher d’admirer cette nature en fête, ces arbres roses et blancs dans des prés verts brodés d’or. 118 MARCELLE McGIBBON — Tu fais de la poésie maintenant.— Mais tais-toi.Aie pitié.* Des poules apeurées couraient en piaillant dans les fossés.Les hirondelles tissaient leurs nids.La mort n’existait pas dans un tel paysage : la vie jaillissait de chaque brin d’herbe, la joie de chaque son.Marie-Louise, que ne t’attendis-je ainsi il y a douze ans ?Douze ans.Dans un mouvement de révolte, je saisis une pierre que je jetai de toutes mes forces sur un oiseau perché sur un fil télégraphique.Il s’envola, indifférent.En t’attendant, je luttais contre le souvenir obsédant de notre jeunesse.Je me disais que tu avais un peu forci en douze ans, que tes cheveux étaient mal coiffés, tes mains mal soignées .Je cherchais par tous les moyens ce qui pouvait te diminuer à mes yeux pour retrouver ma tranquillité perdue.Tout à coup, ton visage ébouriffé parut à ma portière.Mes efforts avaient été bien inutiles.Sans t’embarrasser des formules de politesse qui auraient voulu que tu demandes d’abord des nouvelles de ma mère, tu t’exclamas : — « Que la campagne est belle, Jean.En ville, on l’oublie.» J’essayai de te ramener dans les chemins battus des conventions: — « Le docteur m’a donné peu d’espoir ».Tu ne m’écoutais pas.Tu continuais à regarder au loin.Patiemment j’attendis que tu aies étanché ta soif avait de reprendre à genoux le pèlerinage des petits jours gris.Je te jetai un coup d’oeil et ne vis que ton profil tendu vers un paysage auquel tu souriais douloureusement.Ainsi, tu avais tes secrets.Tu souffrais et je n’y pouvais rien.Je n’osais t’interroger.J’eus envie de te prendre la main.Mon affection, c’est tout ce que je pouvais t’offrir.C’est bien peu.Ma main crispée de tendresse resta immobile le long de mon corps.Une main de plomb que j’essayai en vain de lever.— « Arrêtons-nous, » dis-tu tout à coup.Obéissant, je m’arrêtai.Tu approchas du fossé et t’appuyant à la barrière d’un champ, tu me tournas carrément le dos.Je pouvais alors te regarder à loisir.Toi, tu vivais le rythme des saisons.Ta vie t’appartenait en toi.Ce n’était pas cette chose inerte, LE MANÈGE IVRE 119 cette ombre, ce vieux vêtement animé seulement des mouvements de la vie.Je t’enviais sentant encore en moi ce dédoublement froid comme la pierre.Sortir de ma prison.Etre autre.Te prendre dans mes bras, la chose la plus simple au monde.Tu te retournas et levas vers moi un visage plein de larmes.Je prétendis ne pas les voir.Désemparé, j’entendis avec effarement ma voix plate d’instituteur maugréer : — « Allons, dépêchons-nous.» * — Georges Brassens chante : Quand on naît con, on est con .— Ferme-la ! Tu es impitoyable.* Nous arrivâmes à la maison.Une voisine à qui j’avais demandé de venir pendant mon absence nous attendait à la cuisine.Elle te jeta un regard curieux.Je ne dis rien.— « Votre maison est telle que je l’avais imaginée.» Je sursautai.Ainsi tu avais imaginé ma maison et je n’en savais rien.Sur des mots, tu avais brodé une vie qui n’était sûrement pas la mienne dans un décor de papier mâché.Mais nous brodons tous.Moi aussi j’ai cloué au mur ma belle image alors que l’étrangère que tu es s’en va sur la route.Je crois même que je préfère mon image à l’autre.Elle est mienne, crucifiée dans la lumière que j’aime.Tu souris, c’est ainsi que tu veux être aimée.C’est ainsi que nous voulons tous être aimés.* — Et la vérité ?— Etre aimés avant tout.dans n’importe quelle lumière.— Lâche, tu ne vas jamais au fond des choses.* J’ai vidé mon verre.A quel moment exact l’ai-je vidé ? 120 MARCELLE McGIBBON * Tu poussas doucement la porte de la chambre.J’entrai le premier.Maman fit un geste et tu t’avanças rapidement vers elle comme si tu retrouvais quelqu’un que tu avais toujours connu.Avec chaleur, tu lui pris la main.Maman te regardait et mesurait mes chances de bonheur à l’expression de ton visage.Une lumière heureuse naissait au fond des yeux.Elle approuvait mon choix, je le voyais bien.Avec cette douceur féminine millénaire, tu lui rafraîchis le visage, les mains.Elle s’abandonnait à toi, vieil enfant devant la mort.Tu mis un peu d’ordre dans la maison.J’entrevoyais, ô combien émouvants, ces gestes simples de tous les jours d’une longue vie commune .j’entendais des cris joyeux d’enfants, le grognement d’un chien, une chanson .Tu me réveillas.Tu voulais savoir où maman rangeait ses tabliers.* Elle mourut, il y a quelques heures à peine.Je ne sais plus.Je la veillais quand tout à coup j’eus la certitude que j’étais seul dans la pièce.Rien n’avait changé.Les yeux clos ne trahissaient aucun mystère.Je regardai longtemps ce visage immobile.Une rigidité sournoise s’emparait de ses traits.Une absence avait fait place à la vie.C’était tout.La mort n’avait rien d’effrayant.Absence, sommeil, nuit d’où nous naissons.Vie, mort, la même chose.Vivais-je seulement ?Je ne ressentais rien, mais j’entendais le manège battre à ma porte, impatient de m’emporter dans sa course folle.Pour quelques instants, la porte résistait.Je ne souffrais pas encore.Alors tu appuyas ta main sur mon bras.Tu dis : — « Jean, je dois rentrer maintenant.» Et la porte céda.De nouveau happé, disloqué, chevauchant comme un fou sur un cheval que je n’avais pas choisi, je répondis : — « Merci d’être venue.» Je souris poliment en disant cela.Que fallait-il dire d’autre ? LE MANÈGE IVRE 121 — Tu as eu peur, tu le sais bien.— Elle est mariée.— La bonne petite moralité.Confortable, hein ?— Je te hais.* Tu allais, venais, faisais des gestes.Je compris que tu rassemblais tes affaires.Tu t’approchas de moi : — « Ça va, Jean ?» Tu me forças à m’asseoir.Je regardais l’horloge sans comprendre; elle marquait dix heures et demie.Je me cramponnais comme un noyé aux objets autour de moi.Je les nommais, je les appelais à mon secours pour qu’ils me rendent un monde famiher, mais ils résonnaient comme des mots étrangers qu’on apprend, vidés de leur substance.Tu me tendis un verre.— « Buvez ».Je bus.J’exécute toujours les ordres qu’on me donne.C’est instinctif.Je sentis une brûlure au fond de la gorge, une chaleur au creux de l’estomac, puis une rage qui montait en moi.L’étau se resserrait.Derrière moi, tu disais : — « Il faut téléphoner à la mairie, à l’église, commander un cercueil, retenir une messe ».Je me retournai vers toi presque menaçant.L’inquiétude de ton regard me bouleversa.Tu voulais dire autre chose.J’eus encore envie de te prendre dans mes bras, mais ça ne se fait pas à côté d’une morte.* — Je sais.J’ai eu peur ! Je n’y peux rien.* Tu baissas la tête.— « Je dois partir, il y a un train dans une heure ».Et comme je ne répondais pas, avec effort tu ajoutas : — « Ne vous dérangez pas.J’irai seule à la gare ». 122 MARCELLE McGIBBON Je te regardais te débattre avec un plaisir cruel comme on regarde une mouche prise dans une toile d’araignée.Amie et ennemie à la fois.Je ne te tendis aucune perche.Je ne m’explique pas cette impatience que j’avais d’en finir, de retrouver ma prison.Tu avais pris une décision.Tant mieux.Tu me tendis la main.Elle retomba.Un oiseau mort.Des emmurés vivants.La porte d’entrée s’ouvrit.La lumière m’aveugla.A contre-jour, ton ombre se profila, longue et noire, sur le carrelage de la cuisine.Un souffle chaud arriva jusqu’à moi, mais déjà la porte se refermait.La lumière disparut.Je tendis le bras.— « Marie-Louise ! » Aucun son ne sortit.* Un vide affreux monte en moi.J’ai la nausée.Le verre que je tiens à la main entre le pouce et l’index tremble.Je pense, donc je suis.Deux et deux font quatre.Elle se battit toute la nuit.Les enfants sont innocents .Regardez-les ! Us attendent, confiants .Ne leur faites pas de mal ! Les chevaux sont truqués .— Arrêtez le manège ! * J’ai hurlé.Mon bras s’est levé, violent, et dans un grand fracas, le verre s’est brisé.Le chat a levé la tête.Il me regarde.Il ne comprend pas.Il s’étire et se rendort.* — Il faut téléphoner à la mairie.— Je ne peux pas.— Il le faut.C’est ainsi.* Je me lève lentement.La chaise grince.Sur la porte noire, un vieux tablier de maman est resté accroché. CHRISTIANE BACA VE DES SOUVENIRS USÉS NOUVELLE La première neige s’attarde sur le rebord de la fenêtre.Douce et feutrée, elle s’y pose silencieusement.Durant de longues heures, je demeurerai ainsi, immobile, et je la regarderai tomber.Petit à petit, elle traversera les doubles vitres bien scellées contre le froid, petit à petit, la neige m’emportera lentement.Je me sens parfaitement en accord avec l’hiver.Avoir vécu tant de saisons ne servirait à rien si, vers la fin, on ne pouvait choisir.L’hiver n’est plus seulement une saison.L’hiver est devenu, pour moi, une halte, un repos et le début d’un engourdissement définitif.L’hiver et moi vivons au même rythme.Nous nous rencontrons dans la pénombre de la chambre, devant le reflet du jardin où la neige a courbé les arbres et endormi les buissons.L’hiver ressemble à une maison où je suis entrée, par lassitude, pour y vieillir doucement.La maison un instant oubliée, un instant effacée par la neige, est silencieuse.Le calme des fins d’après-midi alors qu’ils sont au bureau ou à l’école.Il n’y a que Lucienne, ma fille, quelque part au rez-de-chaussée.Ils ne me laissent jamais seule.La surveillance est discrète, patiente mais constante.Ils ont raison et je les comprends.« A son âge ! » Oui bien sûr, à mon âge on ne sait jamais.Je pourrais oublier cet âge inquiétant qui refait de moi une enfant.Je pourrais oublier et commettre des imprudences.Une petite vieille de presque quatre-vingts ans qui pourrait encore devenir audacieuse, imprudente.Je pourrais oublier mon âge et sans leur permission, quitter la chambre, descendre à la cuisine, provoquer une catastrophe.Ils me prêtent généreusement la curiosité des enfants.Ils se sentent responsables, aussi, je ne discute pas, j’essaie de les comprendre.C’est pour cela que j’aime l’hiver.Je demeure ainsi, durant de longues heures, à regarder la neige, à savourer sa douceur.On se fabrique ainsi de la douceur et éventuellement il y a de la douceur à revendre.A la fin, il semble que la douceur ne serve plus à rien.Il y a aussi les retours, brusques et inattendus.La voix forte et autoritaire de Lucienne.Une maîtresse femme acceptant et dominant ses responsabilités.Durant l’hiver, je suis sa principale res- 126 CHRISTIANE B AC AVE ponsabilité.J’ai d’autres enfants.On a fait un partage équitable, un partage qui obéit aux saisons.L’hiver appartient à Lucienne, mais elle ne sait pas que c’est à cause du jardin et des grands arbres sous la neige.« Maman, maman vous êtes là-haut ?» « Maman, pourquoi ne répondez-vous pas ?J’étais inquiète.» Parce qu’il faut obéir, répondre immédiatement pour les rassurer.Oui, ne vous inquiétez pas.Je suis ici.Bien sagement assise à l’endroit où vous m’avez déposée ce matin après le petit déjeuner.J’aurais pu bouger, sortir, me promener dans la maison.Je suis encore très alerte pour mon âge.Mais comme dit Lucienne, on ne sait jamais.Il vaut mieux prendre toutes les précautions.«Je regardais la neige.» « Ne vous approchez pas trop de la fenêtre, vous allez prendre froid.» Et docilement je m’écarte.« Si vous voulez quelque chose, appelez-moi.» Au début je ne demandais jamais rien.J’insistais, je descendais.Et puis j’ai compris ce qu’ils attendaient de moi.J’ai accepté ce qui ressemblait à un jeu.Mais je ne sais plus maintenant si vraiment tout ceci est un jeu.J’obéis, je demande, on m’apporte une infusion, le journal, les enfants viennent embrasser grand-maman, on m’appelle pour les repas, le mari de Lucienne règle le poste de télévision.Le jeu préserve l’essentiel d’une pauvre petite liberté intérieure qui ne ressemble pas à ce qu’ils attendent des vieux comme moi.Comme s’ils pouvaient nous inventer des pensées et des souvenirs.Je vais vous donner un exemple.Il y a eu les meubles.Mais oui, « ces » meubles.Regardez-les.Vous avez raison, ne soyez pas polis.Je ne me vexerai pas.Je les trouve horribles moi aussi.Je préférerais ne plus les voir.Mais Lucienne a insisté.Ce sont les miens, ceux d’autrefois, il fallait les conserver, « les sauver », il s’agissait de reconstituer l’atmosphère, de m’aider à recommencer le passé.Si cela leur fait plaisir .une phrase à répéter chaque jour, mille fois par jour, si cela leur fait plaisir .Je ferme les yeux et je choisis les images.Prudemment.Il faut se méfier des souvenirs.Il faut se méfier des autres aussi, ils ne comprennent pas très bien, ils croient que vous regrettez, que DES SOUVENIRS USÉS 127 vous n’êtes pas satisfaite, que vous avez mauvais caractère.Et pourtant, parfois, tout serait plus simple pour eux, si je retrouvais définitivement ce passé.« Maman.» « Entre, Lucienne.» « Je vous apporte du thé.Je peux rester avec vous un instant ?» « Tu reviendras plus tard.» « Comme vous voulez.Mais ne dites pas que nous vous laissons toute seule dans votre chambre.» C’est ainsi.Ils se croient obligés de vous tenir compagnie.J’imagine la comptabilité savante de Lucienne, me partageant entre les enfants, le mari, les bridges, les thés.Et pour les autres aussi.« C’est l’heure de monter chez grand-maman ».Je demeurerai intégrée à cet horaire rigide indispensable à la bonne conscience de Lucienne.Je ne perdrai pas une seconde de la solitude arrachée à sa bonne conscience.Je colle mon front à la vitre.La douceur lumineuse de la neige s’accroche à mes cheveux et se pose sur mes joues.La neige douce.La vraie neige, la première neige en cristaux pailletés.Et je ressens soudain une envie irrésistible de la toucher, de marcher sur l’épais tapis bleuté, d’être la première à tracer un sentier à travers le jardin.La neige fouettera mes joues, alourdira mes cils, encombrera mes paupières.Mais je n’aurai pas la permission.Jamais plus on ne me laissera sortir seule.A mon âge.Et pourtant, je sais comment marcher dans la ville.Je serai prudente en traversant les rues.Je n’irai pas trop vite.Je ne m’éloignerai pas.La voix d’autrefois, d’une petite fille aux longues nattes « Maman s’il te plaît.» Non inutile.Je ne demanderai pas.Lucienne dira qu’il fait trop froid.Ou bien elle m’accompagnera.Elle tiendra mon bras, nous ferons cinquante pas vers l’est, cinquante pas vers l’ouest, nous saluerons la voisine, Lucienne demandera « Tu veux te rendre jusqu’à l’église ?» .Nous rentrerons, il ne faut pas fatiguer une pauvre vieille.De plus en plus rarement je me révolte.On me surveille, je suis presque prisonnière .pour mon bien.Avoir passé toute une vie à apprendre pour la terminer ainsi sans pouvoir choisir ou décider.« C’est pour votre bien, maman, comprenez-nous.» Il y a des moments où même la phrase protectrice ne sert plus à rien .« si cela leur fait plaisir .» Il y a si peu d’années, eux aussi devaient obéir. 128 CHRISTIANE B AC AVE Obéir ou tricher.Je ne m’éloignerai pas.Je reviendrai tout de suite.On ne s’apercevra de rien.Quelques minutes seulement.Un jour plus tard, je leur raconterai, et si j’ai été raisonnable ils me laisseront sortir toute seule.La première fois est la plus difficile.Il faut prendre l’habitude.Ouvrir discrètement la porte.La penderie est juste au haut de l’escalier.Prendre les bottes, le manteau, le chapeau.Retourner à la chambre sur la pointe des pieds.Il est joli mon manteau n’est-ce pas ?On le garde pour les sorties en famille, pour la messe du dimanche, pour les visites.Cela aussi fait partie de jeu.A quoi bon expliquer à Lucienne qu’à mon âge, la foi est usée.Tout devient une vague résignation.Vieillir c’est accepter.On commence très lentement et très tôt à vieillir.Lucienne a peut-être plus de cent ans .Et je suis sa petite fille.Nous en sommes là.Us commandent maintenant.Munie d’une identité précise « la grand-mère-venue-passer-l’hiver » je fais partie de leur ordre des choses.Je possède une identité et des obligations.La principale est de me comporter raisonnablement, comme il convient à mon âge.A mourir de rire.Non, surtout à ne pas mourir .à ne jamais mourir avant que ce ne soit vraiment le temps.Le ciel, le soleil, les saisons n’ont pas vieilli pour moi.Aujourd’hui, la neige est là tout près, contre ma joue.Comme autrefois sa douceur m’appelle.Je suis prête maintenant, habillée, chaussée, protégée.Pourquoi hésiter ?Vous avez raison.Je suis ridicule.Pourquoi ces cachotteries.Il suffit d’attendre le bon moment, de sortir discrètement.Le jardin est disparu sous la neige.Il est près de quatre heures, les enfants vont rentrer, il sera trop tard.Autrefois Lucienne demandait « maman, s’il vous plaît » et maintenant à mon tour je devrais supplier, insister, menacer, me mettre en colère comme eux autrefois.Je ne peux plus retrouver Lucienne petite, ou même il y a vingt ans .« S’il te plaît Lucienne, je voudrais jouer dans la neige ».« Non tu es trop vieille ».Oui, c’est cela la vérité.Le jeu est terminé, les souvenirs ne comptent pas tellement.Je suis trop vieille, trop vieille, trop vieille.Le répéter des centaines de fois.Eux aussi devraient me le répéter ainsi, tous les jours, pour que je n’oublie pas.Non, ils sont polis.On me dit « vous êtes fatiguée .vous avez fait votre part ».Oui c’est cela surtout.L’ordre, l’organisation, le mécanisme.J’ai fait ma part et ma fille est cette dame de cinquante ans, grise, sévère, qui à son tour « fait sa part ».Je ne me rappelle pas avoir eu cinquante ans.Ma vie est maintenant divisée en étapes, en morceaux DES SOUVENIRS USÉS 129 de liberté.Ils sont très gentils, polis, prévenants.Ils m’aiment bien, à leur façon.Comme on doit aimer une vieille dame qui a « fait sa part ».Et puis ils changeront.L’an prochain, peut-être seront-ils plus brusques, plus impatients.Eux aussi auront vieilh.Les amies de Lucienne diront « vous avez bien du mérite.» Alors, autant en profiter aujourd’hui, désobéir encore une fois, la dernière peut-être.Lucienne ne m’entendra pas sortir.Je descendrai lentement.La patience des enfants est sans limites, celle des vieux aussi.L’enjeu est important.Il s’agit de sauver un petit coin d’ombre, une dernière fois .Soyez patients, ma résistance s’usera, bientôt, je serai tout à fait comme vous le souhaitez.La vieille soumise et obéissante, retournée dans le passé.Comme tout semble facile maintenant.Je descends l’escalier, je traverse le hall.Lucienne semble être disparue.La porte s’ouvre sans bruit.Le miracle, j’ai réussi; si au moins il n’y avait pas à parler de miracle.La neige recouvre les marches.Je descends doucement.« Bonjour madame ».Devant moi, Jean, un petit voisin, les joues brillantes, une lourde pelle sur l’épaule.Il a cinq ans et il est seul.On lui permet de jouer, seul, sans surveillance.De temps en temps, sa maman écarte un rideau, discrètement.On lui fait confiance.Je n’en demande pas davantage.J’accepterais une surveillance discrète.De temps en temps Lucienne écarterait le rideau, je rentrerais quand elle me le demanderait.Attention Jean, ne viens pas tout de suite.Attends un instant.N’abîme pas la neige, ma neige.Elle m’appartient.Si tu savais ce qu’il m’a fallu faire pour la retrouver.Oui je viens, attends.Je veux être la première à tracer un sentier.« Bonjour Jean.» « Bonjour madame.» « C’est beau la neige.» « Oui, c’est beau.» « Tu me prêtes la pelle ?» Il hésite, réfléchit, me regarde.« Ce ne sera pas trop lourd ?» « Tu crois ?» « Bien sûr .» « Tu as peut-être raison.» 130 CHRISTIANE B AC AVE Mais oui, il a raison.Je suis trop vieille et la pelle sera trop lourde.Et puis, au fond, je n’ai pas besoin d’une pelle.La neige est légère, il suffit de l’écarter avec le pied et de tracer ainsi un chemin vers la rue.Jean s’est éloigné.Les fillettes ne l’intéressent pas.Pourtant j’aimerais bien jouer avec lui.J’aimais bien les jeux des petits garçons, l’hiver.Je me suis regardée dans la glace avant de sortir de la maison.Je suis mignonne et je ressemble à un lutin avec mes longues nattes, mon bonnet de fourrure.Si Jean ne veut pas jouer avec moi, je me promènerai.Je regarde comme une inconnue cette fillette qui s’éloigne d’un pas léger.Elle a envie de chanter, de danser.A travers les souvenirs, des chansons qui ont un goût de neige.La guignolée, la guignoloche .Ne chante pas trop fort.Si on te remarque, à ton âge.Il est plus prudent d’oublier la fillette aux longues nattes.Je marche avec dignité, à petits pas lents et assurés.Les gens se retournent.Mais oui, je suis seule, je me promène, je connais mon chemin.Voyez, je n’hésite pas.Mes souvenirs me guident.Je vous entends parfaitement.Je comprends que vous vous faites du souci pour moi.« Il faudrait lui demander où elle va ?» « Lui offrir de la raccompagner peut-être ?» « Elle semble connaître le quartier .» Vous avez raison.Je connais le quartier.Je suis née près d’ici, il y a longtemps.Bientôt j’arriverai devant ma maison.C’est un peu plus loin, près de ces grands arbres.Il me reste très peu de chemin à faire.Je ne suis pas fatiguée.Je vous remercie quand même.La rue n’a pas tellement changé.C’est vrai qu’avec la neige on n’y voit pas très bien.Mais je devine et je retrouve les vieilles façades, les portes bien cirées, les plaques à gauche de l’entrée.Un quartier respectable, deux médecins, un notaire, la veuve du violoniste, les vieilles demoiselles Hébert.Vous comprenez, je suis chez moi, je me promène, je suis descendue jouer dans la neige en rentrant de l’école.Demain nous irons voir grand-maman, demain nous préparerons Noël, demain ce sera le mariage de Lucienne .Dans les souvenirs, les lendemains se rapprochent.Le temps effacé par une douce et inquiétante uniformité des jours.Je croise d’autres passants.Tous nous ressemblons à des ombres prisonnières de la neige. DES SOUVENIRS USÉS 131 « Maman, pourquoi la grand-maman est-elle toute seule ?» Parce que je connais ma route, je n’ai besoin de personne.Je reconnaîtrai la maison à son escalier en pierre, aux volets à demi tirés, à la lumière rosée qui cherchera encore à s’échapper.* * * Elle avait marché sans se hâter.Elle n’était ni perdue ni fatiguée.Elle avait marché portée par ses souvenirs.Elle avait reconnu les maisons.Sur les pelouses, les sapins avaient grandi, les lourdes portes des maisons avaient été repeintes.Puis la nuit était tombée et la foule s’était dispersée petit à petit.Dans la tempête, les voitures étaient devenues rares et un silence tout blanc avait engourdi la ville.Encore une rue et puis une autre.Nous y serons bientôt.Elle ne pensait pas devoir aller aussi loin.Pour rentrer, elle marcherait plus doucement.Cela valait bien toute la peine qu’elle s’était donnée.Peut-être aurait-il été plus simple de demander à Lucienne, à son mari.Ils seraient tous venus en voiture, comme pour un pèlerinage.On aurait dit aux plus petits, regardez bien, grand-maman est née ici.Et puis non, il valait mieux venir ainsi, sans prévenir.Surprendre la maison, la retrouver sous la neige comme lorsqu’elle rentrait de l’école, l’hiver.Prendre son temps, ne pas lever les yeux avant d’être là, tout juste sous les grands arbres.Elle avait continué à marcher comme lorsqu’elle allait à une fête, autrefois, avec un certain recueillement et un peu d’impatience .en comptant, vingt pas, dix, cinq .Ils ne l’ont pas fait exprès, ils ne pouvaient pas deviner.Tout de même, ils auraient pu attendre quelques secondes et lui laisser le temps d’arriver.Non elle n’a pas eu de chance.Peut-être n’avait-elle pas marché assez rapidement.Elle n’aurait pas dû parler à Jean.Elle n’aurait pas dû s’amuser en route.Ils sont arrivés trop tôt.Derrière elle il y a eu le bruit d’une voiture freinant brutalement.Des portières ouvertes brusquement.Des pas nerveux sur la neige, des voix affairées et les dominant, les couvrant, les cris indignés de Lucienne.« Tenez, la voilà .Voulez-vous bien me dire comment elle a pu arriver jusqu’ici.J’avais bien deviné où elle était partie.Enfin on 132 CHRISTIANE B AC AVE l’a retrouvée.C’est la première fois, mais il va falloir se méfier, la surveiller.Je la croyais encore raisonnable.Nous ne vivions plus.Qu’a-t-elle bien pu penser .» Cela devait arriver.On l’a saisie, on l’a transportée dans la voiture.Elle est soudainement devenue celle-là, une troisième personne, une inconnue, celle-là que les autres découvrent avec inquiétude, celle qui a osé sortir seule, désobéir, celle que l’on a dû chercher partout, celle qui donnera maintenant bien du souci.celle qui jusqu’à maintenant avait pourtant été bien raisonnable pour son âge .Elle ne pense plus à la maison, à « sa » maison.Il ne lui restait pourtant que quelques pas à faire.Non.Elle a compris.Elle les aidera à fermer toutes les portes.Il vaut mieux renoncer tout d’un coup, une fois pour toutes.Ils seront plus tranquilles.Elle ne protestera pas.Elle demeure immobile, silencieuse, comme paralysée par la fatigue, par la neige, par la surprise.Lorsque Lucienne lui dira : « Mais regarde-la, au moins, ta maison .» elle ne tournera pas la tête.Cela ne vaut plus la peine.Ce n’est pas ainsi qu’il fallait la retrouver.C’était une affaire entre elle et la maison.Entre deux petites vieilles qui ont les mêmes secrets.Il y a maintenant les autres entre elles, pour toujours.Les autres qui abîment tout.La fête est terminée.« A votre âge, partir ainsi toute seule.Nous avons été inquiets.Nous avons cherché partout.Qu’est-ce que les voisins ont bien pu penser ?» Il faudra engager quelqu’un pour la surveiller.On ne peut plus avoir confiance.Mais elle sait bien au fond d’elle-même qu’elle ne partira plus.Le petit Jean ne joue plus devant la maison.Les lumières sont allumées et la rue semble dormir.Pendant combien de temps a-t-elle marché ?Une première question qu’elle ne posera pas. GEMMA TREMBLAY POÈMES I FRATERNITÉS Aboyez par monts et pleines lunes homme roseau livré à tous les vents le miracle s’opère entre l’enclume et l’étincelle à travers le grain le pain humiliés homme de feu couvert de silence écartelé dans la croix des saisons J’ordonne la fin des fables de l’enfance clouant par les dix doigts des pieds ce corps nomade les empreintes de la force parleront au fronton des cicatrices foi gratuite des pierres aux urnes d’argile nos mains faillissent croisant le fer de justice notre règne se consume de signes dans les filets de laves brûlantes Dialogues de langues de feu luisant sur le froment grillé de nos lèvres nous irons voir le temps de la guerre au loin qui tue il fait clair de lune en nous Allons voir jusqu’au niveau des pôles si les nuits sont aussi froides qu’ici.Las d’avalanches de larmes sèches descendant en nous-mêmes de dédales en ténèbres vers des cellules pétries de terre nos bras sont lourds à porter le poids du monde nous frotterons nos âmes à l’alcool de bois dans le sang chaud du pays sol sacrifié des longs hibernements 136 GEMMA TREMBLAY O petits matins de déraison et d’encres drues aux postes vacants des sentinelles nos voix s’éparpillent à la vitesse des courriers de guerre nos mains pratiquent des greffes de races dévidant autour du monde les rouets de laine des fraternités POÈMES 137 L’ATTENTE DES PROMESSES Sept lampes de feu prolongent la fin du jour s’achève le battage des moulées succédant aux gerbes de blé vaporeux des nuages crèvent dans la folie du vent et le vent dans sa course sans but triomphe en nous tel un vin de trop d’années Que nos âmes soient habitées sur les fleuves de solitude le sol tient à peine sous nos pas une seule négligence et le château s’écroule ne laisse en retour qu’un amas de poutres en croix filles noires de Sion remplissez vos bouches de chants pleureuses des oliviers relevez le voile des obsèques les déserts se fertilisent un arbre tourne sur ses îles Tous les amants du monde aimez-vous dans l’infanterie du délire sous les armes à feu des astres paradoxe du vieillard aux portes du printemps gisant sur le dernier cuivre des rouges soleils vous êtes la pierre d’angle où nos pas s’enracinent au vent des prophéties l’aigle retenant sous ses ailes l’huile et Ponction des siècles à venir Célébrons la terre tourmentée de luttes continuelles par les silex de l’esprit la force des bras nous souhaitons notre mort pièce à conviction agrippés à toutes les déchirures du ciel Dieu laisse couler le vin la sagesse en nous dans l’alternance des psaumes sept lampes de feu prolongent la fin du jour le sol tient toujours sous nos pas 138 GEMMA TREMBLAY L’HOMME INTERMITTENT Je suis ce peuple frileux qui se révolte en moi dans son pays quand le torrent s’abat sur le térébinthe un guerrier s’apprête dans la femme en travail chair meurtrie entre glaise et roc promue aux archipels de feu des noms saignent sur la liste des conscrits Boussole attachée aux courroies du voyage nos corps étalent au soleil l’éclat de leurs traits l’étincelle jaillit sur de jeunes plants surgis des terres de roche nous sommes des épouvantails dans la main de Dieu nulle force ne peut dissoudre les éléments nul temple ne brille plus haut que l’astre d’épiphanie Je veux célébrer dans la mie éparpillée des patènes sur le pain rond consacré je veux boire dans les calices vivifiants l’esprit en veilleuse dans mon sang se propage s’insinue Yahvé me rassemble à l’ombre de son épaule lourde à faire craquer l’ossature de mon être Un oiseau atterri s’agite moulin à vent effrite ses ailes dans la pénombre divise les eaux afin de retrouver son nid une île échoue derrière un sari d’écume cherche un nid où déposer le poids du monde solitude fauchée arme nuisible le cri s’amoncelle tourne à l’abandon POÈMES 139 PIERRES NOMADES Figure de proue sur le monde pierre errante dévale vers l’abîme entre flèches de cèdre s’apaise dans le ravin qu’indique ce message sur la colline fixé en sa dureté d’objet que témoignent pour nous le sang et l’agneau sur l’autel des sacrifices roule la pierre devant les sépulcres durant l’octave des deuils l’ornement de nos corps bondit des pics foudroyés rouille et chair séchées d’actes quotidiens Pierre aphone pierre des jardins ruines du temple chaque saut fait bouche d’oracle l’haleine de l’absence soulève le voile trop lourd des mystères ouvre les iglous de l’esprit quand le vent souffle au flanc lumineux du roc frappe le sol et tue La source monologue jusqu’au torrent vrille d’osselets on interpelle ses cratères on divise le fleuve ma main aile transparente apprivoise ces pierres changées en pain couteau planté entre la pulpe et l’eau vive mon être ténorise un chant d’onyx broyés dans la violence des éléments 140 GEMMA TREMBLAY ÉCHOS PERCUTANTS Iles sourdes à battants de révoltes sabbatiques à battants de portes de gongs nos mains aux limites du cri et du froid des premiers ébranlements d’arbres séquestrés Iles rondes des fleuves rouge sang de midi signe du bélier aux frontières du monde tournent les moulins à vent de la faim navrés de pain incendié rompus aux doigts du silence j’inventorie le sol à ras de terre Je m’explique sur une île à tertre royal longues poussée de vents problématiques mes bras se démesurent à force de saison mes patiences déraillent au muret du destin derniers mots braises-fusées balles de coudées franches dans les tranchées Grondent les éléments par tous les pores escaladant les montagnes soniques le jour prend pitié étale ses aurores boréales sifflant les ralhement des hommes Que revendique cet arbre du haut des falaises opprimées s’injectent dans nos veines les sèves de sous-bois consanguins un empire scelle ses droits épinettes grosses de mille néo-rejetons mille tiges immigrantes chaque pluie enracine davantage l’ouragan varlope la terre soulevant ce pays intransigeant et brutal POÈMES 141 HORS DE GLAISE Les nacelles sont fragiles dans mes yeux mains secouées de tremblements de terre écartent la voilure des visages au-delà des climats absolus saison où la musique prend la mer de mes veines des hymnes remontent le courant par voie navigable entre les iris Me retrouverai-je dans le jusant du fleuve strié de cataractes des oiseaux surgissent balises de voyage font halte vignes suspendues dans l’azur des prunelles j’en appelle aux flottes à long cours aux battements de cils sur les rives foulée de partitions je reconnais la trace des serments fustigés sur le sable j’entends le cri pur des sources miraculeuses Couper l’aimant qui relie mon corps au sol me désister de pierre de limon prendre l’envol de l’esprit je veux parler du silence rutilant des agates l’avenir interroge tous les printemps répondent 142 GEMMA TREMBLAY BRÈVE ODYSSÉE La nuit bouleverse mes torrents ramène aux rives des reins balayures d’ossements et varechs vitriol de graviers Je conduis au pacage les bêtes noires de mes ombres dans les veines tailladées du couchant un guerrier se repose Lancez le filet du songe dans la barque de l’odyssée je plonge mon visage dans la boue afin d’atteindre les filons d’eau potable je prête souffle à mes idoles en pleine babylonie de cirque je suis le gardien solitaire d’incrédules bouées valsant sur le barrissement des mers je rêve aux fleurs de l’Arctique aux têtes de violons qui poussent près du fleuve mon corps s’arborise dans l’océan ( I ODETTE LEGER POÈMES Je me souviens d’une blessure au tendre flanc de l’homme .Si je dors assez longtemps à l’envers du temps, peut-être arriverai-je à remonter le cours des âges jusqu’à ce corps à mon image ?Je me souviens d’une caverne blanche et lisse.Ecrin tapissé de silence, puissant néant habité de si discrètes pulsations ! Un jour, je pousserai le mur des songes.J’irai m’asseoir avec la majesté d’un roi Au centre de ma vie, à l’origine de moi.Les grandes eaux du temps y seront seule loi Et leur ressac puissant me remettra au monde. 146 ODETTE LÉGER J’habite une nuit mauve aux confins de l’oubli.Les papillons du rêve jalonnent d’éclairs les points de repère de la mémoire.Une petite mort de cocon lente file sa ouate étouffante aux arêtes de l’âme.Sous les pleurs du souvenir la cage du coeur s’illumine soudain .Comme après la pluie, la perle d’eau tissée dans les fins rets de l’araignée. POÈMES 147 L’enfant va naître .J’aborde aux rivages de naissance comme au port enchanté de l’enfance.Le monde s’estompe autour de moi.Les voix font feutre à mon angoisse Et lèvent le voile de la mort.J’ai franchi la frontière de vie.Les vagues de naissance font en cadence un bourdonnement de sang qui me frappe à la tempe, et les visages amis sont des mirages évanescents.Dans un grand tumulte de cris et de sang, l’enfant vient emportant le lit, et mon corps, et ma vie, vers un puits sans fond où seule luit la lumière de sa chair. 148 ODETTE LÉGER Ma ville s’étale par étages de hauts buildings Le soleil sème des miroitements de métal : Epées affolées de feu qui plongent le dard blessant du jour dans l’opacité des monts où sombre l’ombre.Le regard descend les paliers des cités jusqu’au scintillement des eaux lointaines, noyant le doux paysage familier au fond de l’océan qui recèle d’antiques cités lacustres envahies par la glaise originelle. POÈMES 149 La parole s’échappe de la bouche en cristal figé au bout d’une fumée : toute pensée muée en fantôme.Le coeur est une longue sentinelle de pierre aux portes du gel.Délierons-nous enfin les liens noués autour de l’âme qui tremble son émoi ténu sur le fil vibrant du frimas ?Vienne le dégel qui met à nu la rosace du coeur sertie au creux du reposoir neigeux ! 150 ODETTE LÉGER Le soleil monte à l’horizon des bras ouverts et je te dis des mots qui sombrent dans les blanches ténèbres des hivers.Notre maison de toile chavire sous la tempête des désirs.La danse des plaisirs déploie son oriflamme.Nos coeurs font flamme à fleur de chair, et je te nomme enfin lorsque je cueille ton âme aux rires clairs des matins ! POÈMES 151 En mon pays aux automnes éblouis, j’appelle un gel bienfaisant sur nos amours incandescents.Les momies de l’oubli vogueront bientôt sur la blancheur des paysages et rejoindront les hivers enclos d’un autre âge.Le tonnerre des débâcles déferlera sans fin sur la grand plaine des solitudes.Une longue habitude de patiente espérance fêlera les fissures du printemps pour la délivrance d’un amour au bois dormant.Ah ! que crie cette nuit le crépitement joyeux du feuillage-né .C’est l’été et sa haute flamme-épée au blason des passions ! Nous brûlerons d’amour jusqu’à la racine des saisons à venir . 152 ODETTE LÉGER C’est un matin très doux de balancement d’algues.On entre dans le jour porté à fleur de vagues en un réveil ému de baisers retenus, comme plumes posées juste à l’orée de l’âme.Un nuage est à l’ancre : vaste vaisseau perdu dans le champ du Levant et ma maison navigue à la dérive du temps.Le jour se lève en fête au chant secret des arbres ! L’opacité du vert est traversée de feu.Et le soleil sur moi Et ton amour sur moi frayent leur chemin de joie entre les branches du rêve. ROGER RENY LA MOISSON FORTE POÈMES ROGER RENY — Née en 1940 à Beau-ceville.Passe sept ans en Nouvelle-Ecosse et reviens avec un B.A.S’inscrit à rUniversité Laval, obtiens une licence ès lettres et viens de terminer sa thèse de diplôme d’études supérieures.A enseigné deux ans dans un collège de la ville de Québec.Depuis 1966, professeur de littérature canadienne-française au Collège Militaire Royal, à Kingston.A publié quelques critiques dans des revues ainsi que des poèmes. 1 Et je vivais retranché du monde En amont du fleuve pourpre Tous les ponts étaient coupés Ton visage s’enfonçait au plus profond de moi-même O le métal dur de ta chair ! Et je vivais retranché du monde Des cris s’élevaient à ma gauche Plus loin que l’ombre de mon corps Mon visage refusait la lumière Et mes mains les brûlures du soleil A l’envers de ma peau Sous ma peau Le grand silence des eaux calmes Crypte sacrée Paysage vierge Que ton regard soulève la pierre Que ton regard perce la pierre Tu tisseras le fil d’ariane Oui me reliera à toi 156 ROGER RENY Ta lèvre pâle contre mon flanc Les voiles du mystère se dissiperont Mais toi oeil liquide debout face à mon silence Tu vaincras mon silence L’espoir m’enveloppe comme un linge chaud Il se gonfle en moi comme un sein Le noeud de la parole se délie Le cri déchire la quiétude des eaux Les eaux calmes remuent Ta main plonge dans les profondeurs abyssales Elle y prend racine Au grand étonnement de tous ces êtres informes qui vivent et se multiplient en moi Une musique naît qui est d’or comme tes cheveux Je m’éveille en toi et mon regard s’abreuve des merveilles du monde LA MOISSON FORTE 157 2 L’aube s’enivre de rose et de carmin Les bourgeons éclatent au bout de mon souffle brûlant La vie s’enracine en moi et me bouleverse et me terrasse Je refuse le bruissement de la rivière et la musique étrange de ton sourire J’avais pourtant enfoui mon corps -au creux d’un glacier noir Ah la fumée bleue du souvenir A la fine pointe de ton regard ! 158 ROGER RENY 3 Nous étions deux étrangers couchés en travers de nos solitudes nues Tu n’aimais que l’ombre de moi-même Que l’ombre de mon nom Comme on aime le rythme d’une musique incantatoire Tes pensées sournoises panthères bondissaient soudain Vers l’autre ! Je n’étais que le reflet Que le souvenir et le regret de cette chair inconnue qui vibrait sur ta lèvre Tu n’aimais en moi que le pâle reflet de l’autre LA MOISSON FORTE 159 4 Et ton sourire comme un poème inachevé Comme un prisme qui disperse la douleur Comme une interrogation qui pointe au-dessus de nos têtes Et ton regard qui jongle avec mon âme Et qui tourne sur lui-même Sans jamais se lasser du vertigineux silence du cosmos Ton regard contre le cri de notre désespoir Et nos seuls jeux d’amour Ton regard contre la mort qui se glisse entre nous Qui nous attire l’un contre l’autre Dans une étreinte suprême Le cri le cri de ces millions d’humains Qui souffrent Et ce silence plus terrible que la parole Ce silence qui bourdonne à mes oreilles Ah ! Je te le donne car moi JE NE M’INTERROGE PLUS ! 160 ROGER RENY 5 Que j’aime à scruter du regard cet étrange visage ! Ame du miroir qui reflète mon âme Tes bras sont faits de glace et ton regard de flamme Visage obscur de moi Si loin et si près de mon souffle O mon frère donne-moi la main Afin que je puisse pénétrer au plus profond de moi-même A l’intérieur de toi Dans ton univers vierge Donne-moi ton nom Afin que je puisse le prononcer tout bas dans le silence de ma nuit LA MOISSON FORTE 161 6 Comme la mer en son flux et reflux Je roule sur moi-même Qu’une parole pourpre surgisse de la nuit Et se love sur ton corps Qui a broyé le silence ?Qui a sectionné l’écorce du silence ?La parole a maintenant droit de cité La parole contre le froid contre l’espace La parole impossible mais bien vivante malgré tout Aurions-nous de justesse évité les pièges de la nuit ?Nous pointons du doigt l’avenir Et la révolte gît à nos pieds Ton ombre grandit à l’ombre du soleil Ton nom Bientôt peut-être Et ce monde retrouvé Et ce monde possédé Suspendu à la prunelle verticale de tes yeux 162 ROGER RENY 7 Au bout de mes doigts la nuit à vaincre Les ténèbres à dissiper L’aube à couronner de fleurs Mais la longue patience de la neige Qui pénètre notre ,sol Qui remplit de myriades d’etincelles blanches nos espaces silencieux La neige qui emprisonne l’homme Qui le fait se replier sur lui-même Boucher de froid Boucher de glace Contre lequel vont se heurter de noirs soleils Ah ! Que revienne l’étoile Que revienne l’équinoxe fraternel O fiancée du printemps Ta main ouverte sur le monde Et ton sein éblouissant de lumière Laisse-moi rêver de toi Laisse-moi te dire je t’aime O mémoire prophétique ! Et je dirai non au sourire tendre de la morte Au mal incurable qui me ronge Et je t’aimerai malgré le sommeil qui me gagne Malgré le froid qui ghsse dans mes membres Ton nom j’aimerai ton nom Je le dis et je le crie Ton nom m’ouvre les portes de l’espoir LAURIER TROIS DISCOURS SUR RIEL INTRODUCTION par Jean-Louis Gagnon laurier et la rébellion DU NORD-OUEST Si le drame des populations métisses, de leur exploitation et de leur misère, est antérieur à la Confédération, les premiers événements qui se rattachent à ce que les manuels d’histoire appellent la Rébellion du Nord-Ouest, se situent en 1869.Louis Riel, né le 22 octobre 1844 à Saint-Boniface, avait 25 ans lorsqu’il empêcha par la force William McDougall, lieutenant général désigné, d’entrer à Assiniboine pour occuper ses fonctions.Riel était alors secrétaire du Comité national des Métis.Il se fit soldat et, en novembre de la même année, il occupait Fort Gary.Aux yeux de la loi, l’agitateur était devenu rebelle.La Rébellion allait durer seize ans.Mais l’été chaud des combats devait être coupé d’hivers prolongés et, souvent interrompue, la lutte devait épouser des formes diverses.Mort en 1864, le père de Louis Riel avait l’un des leaders acceptés des Métis; sa 166 LAURIER ! mère, Julie Lagimodière, était elle-même la fille de la première femme blanche qui s’était identifiée avec l’Ouest.Corps et âme, il appartenait à la Prairie, et c’est en vain que l’évêque de Saint-Boniface, Mgr Taché, l’avait envoyé à Saint-Sulpice, à Montréal.Il n’avait pas la vocation, encore qu’il y avait en lui quelque chose du mystique.En 1870, Riel est élu président du gouvernement provisoire.Les miliciens de l’Ontario, sous le commandement de Wolseley, interviennent en force.Craignant pour sa vie, il abandonne Fort Gary.Le gouvernement provisoire s’écroule.Mais l’entrée du Manitoba sera négociée et, à toutes fins utiles, on retrouvera dans la loi (The Manitoba Act) l’ensemble des conditions que Riel avait posé au gouvernement du Canada.Si pure est la conscience de Riel que, l’année suivante, il offrira l’aide des Métis au gouvernement du Manitoba pour repousser les raids des Fenians.En 1873, il est élu député du comté de Provencher.Mais il ne pourra occuper son siège aux Communes car il est recherché.Réélu en 1874, le parlement vote cette fois son expulsion malgré l’opposition de Wilfrid Laurier.Les Orangistes n’oublient pas qu’il a autorisé P exécution de Thomas Scott en mars 1870.On n’est pas satisfait qu’il ait été expulsé de la Chambre.Il sera donc banni du Canada pour cinq ans.Mais à l’exil, Riel préfère le maquis, et c’est en vain que, durant deux ans, on lui donnera la chasse.L’homme, cependant, souffre déjà de déséquilibre.De 1876 à 1878, il est interné à Longue Pointe et à Beauport.Certes, il en sortira momentanément guéri.Mais le fait qu’il signe maintenant Louis David Riel nous révèle la nature de ses rêves éveillés.C’est à ce moment, toujours sous le coup de la loi, qu’il passe aux Etats-Unis.Après un bref séjour à Keeseville, dans l’Etat de New-York, il se fixe dans le Montana, nu sud des Prairies canadiennes, où il épouse une jeune Métisse, Marguerite Bellehumeur, et devient citoyen américain.Durant quelque temps il vit dans une mission des Jésuites, à Sun River.Mais pressé par les siens qui réclament son retour, il rentre au Canada en 1884.Cette fois, ce sera de la vallée de la Saskatchewan qu’il adressera une première requête au gouvernement fédéral.Les jours passent vite.Au printemps de 1885, il brise avec l’Eghse catholique, établit un gouvernement provisoire métis et tend la main aux Indiens.Les dépossédés ont repris le sentier de la guerre.Trois mois de combat — puis c’est Batoche ! TROIS DISCOURS SUR RI EL 167 * * * La Rébellion est écrasée et Riel s’est rendu.Le drame va maintenant commencer.Le procès a 'lieu à Regina devant un jury exclusivement de langue anglaise.Louis Riel n’est pas seul au banc des accusés.Un autre homme, Henry Jackson, a joué un rôle au moment de l’exécution de Thomas Scott.Dès le début, il rejette le plaidoyer de son avocat invoquant la folie.Jackson sera acquitté : quel jury oserait condamner un Anglais, coupable d’avoir défendu son bien les armes à la m-ain ?Mais Riel, lui, devra monter à l’échafaud : quel jury oserait libérer un Français, coupable de rébellion ?Le 7 juillet, Wilfrid Laurier prend la parole aux Communes.En 1874, le député de Québec-Est avait parlé avant tout comme un avocat, reprochant an gouvernement de fouler aux pieds le droit que possède tout citoyen britannique d’être entendu dans sa propre cause.Cette fois, il accuse l’oligarchie tory (W.A.P.) d’avoir provoqué les Métis et, ce faisant, il justifie leur rébellion.Le ton a changé.L’avocat a cédé la place à l’homme politique, au vieux rouge, pour qui la justice une et indivisible, le droit et les libertés civiles sont le fondement de la démocratie.Le 16 novembre, Riel qui s’est réconcilié avec l’Eglise, monte à l’échafaud.Le Regina Leader publie, sous la signature de Nicholas Flood Davin, une extraordinaire interview avec le leader métis, obtenu la veille de son exécution.Rien ne peut détruire son rêve : “I have made my confession.I have taken the Sacraments.I am prepared.But yet the Spirit tells me, told me last night I should yet rule a vast country, the North-West, with power derived direct from heaven, look!” and he pointed to the vein in his left arm, “there the spirit speaks ! Riel will not die until he has accomplished his mission !” Pourtant, jamais Riel n’a été aussi calme, aussi sûr de lui .Son testament, écrit d’un 'trait, vaut d’être lu, tant par sa simplicité que par l’assurance qui s’en dégage.Non seulement, il va mourir dans la sérénité, pardonnant à tous, mais il entrera au Paradis en prophète bien qu’en toute humilité : 168 LAURIER « Je, S'OUiS-signé, constitue par les présentes le Révérend Père Alexis André pour mon exécuteur testamentaire au sujet de mes papiers.Ma volonté est, que tous mes papiers lui soient remis et qu’il en ait le soin et que la publication lui en appartienne.Je prie le Révérend Père Alexis André de voir à ce que mon corps soit transporté à St-Vital pour y être exposé un temps convenable, afin que mes très bons parents, mes bons amis prient pour moi.Car tout prophète que je sois, il faudra en expirant que je rende compte de ma mission.Et j’ai besoin que les prières les plus ferventes accompagnent mon esprit devant le juge éternel et trois fois grand qui règne dans les ci eux.Je charge le Père André, mon bon confesseur et directeur de conscience, de voir avec ma famille à ce que je reçoive les grâces de la sépulture chrétienne.Que mon enterrement soit simple.Qu’il soit entouré des tendresses de la religion.Loin de moi, et loin de mes restes mortels, les désirs de vengeance de représailles.Je pardonne à ceux qui commettent tant d’injustices contre moi ! Je prie Dieu de remplir mon coeur des perfections du pardon, et de me pardonner mes offenses de toutes sortes comme je pardonne à tous mes ennemis, à mes adversaires, à mes opposants, à mes antagonistes de toutes les nuances, les offenses qu’ils ont commises contre moi.Je constitue donc le Révérend Père Alexis André, l’exécuteur de ma volonté au sujet de ma sépulture, afin que mon corps soit ^transporté par ses soins à St-Vital pour y être exposé et de là, à St-Boniface pour y être inhumé à côté même des restes chéris de mon cher et tant aimé Papa.Que mon corps soit à côté du sien.Louis « David » Riel Au Québec, un immense cri de douleur retentit.Les lignes de parti sont maintenant rompues.La Presse, fondée le 20 octobre 1884, lavait appuyé jusque là le gouvernement conservateur.D’un seul coup, Blumhart, le propriétaire, et Provencher, le rédacteur en chef, renversent la vapeur : TROIS DISCOURS SUR RI EL 169 LE GIBET « Riel vient d’expier sur l’échafaud le crime d’avoir réclamé les droits de ses compatriotes.Il est pendu, mais on a été obligé de reconnaître que les réclamations étaient fondées et d’y faire droit.Un patriote vient de monter au gibet, pour un de ces crimes purement politiques, auxquels les nations ciivlisées n’appliquent par la peine de mort.Un pauvre fou vient d’être livré en holocauste à des haines sauvages, sans que même on ait daigné prendre le soin de s’assurer de son état mental.Le général Middleton avait demandé à Riel de se rendre.On ne pend par un homme qu’on n’a pas pu prendre.On avait promis un procès loyal.On l’a livré à Richardson et à ses six jurés anglais.Un Anglais, Jackson, n’était ni plus ni moins fou que Riel.L’avocat de la Couronne s’est constitué son défenseur.Jackson a été acquitté et Riel est mis à mort.On avait promis qu’après le rejet du pourvoi, il serait nommé une commission médicale, mensonge ! Il n’a jamais été nommé de commission médicale.Riel n’expie pas seulement le crime d’avoir réclamé les droits de ses compatriotes : il expie surtout et avant tout le crime d’appartenir à notre race. 170 LAURIER L’échafaud de Riel brise tous les liens de partis qui avaient pu se former dans le passé.Désormais il n’y a plus ni conservateurs, ni libéraux, ni castors.Il n’y a que DES PATRIOTES ET DES TRAITRES : LE PARTI NATIONAL ET LE PARTI DE LA CORDE.Le 22 novembre, c’est rassemblée du Champ de Mars, à Montréal.Wilfrid Laurier monte à la tribune et prononce une phrase que les « jingoes » lui reprocheront toute sa vie puisqu’elle fait de lui un rebelle : « Si j’étais né sur les bords de la Saskatchewan, j’aurais moi-même épaulé un mousquet pour combattre contre l’abandon du gouvernement et la rapacité des spéculateurs ».A la rentrée parlementaire, au début de 1886, le débat reprend.Le 16 mars, Wilfrid Laurier est à la Chambre des Communes.A vrai dire, il n’a rien préparé.Mais la tournure du débat va le jeter dans la mêlée.Ce sera son troisième discours sur l’Affaire Riel.(Ces trois discours que nous donnons au texte mais en traduction sont visiblement reproduits du journal officiel ou du Hansard.) Après l’avocat et le libéral, c’est maintenant le justicier qui a la parole.Français, il fait face à la majorité de langue anglaise.Il n’y a pas d’autre choix pour les siens que de vivre dans un Canada uni.Entre les castors du Québec et les tories des autres provinces, il demeure un homme libre, lucide, qui cette fois — oubliant Blake — dira à la majorité ce que celle-ci ne veut pas entendre.Et quand il reprendra son siège, il y aura quelque chose de changé : Laurier enfin a dominé la Chambre et, du coup, il a dédouané le Canada français.Le lendemain, le 17 mars 1886, Blake lui-même, comme le rapporte le Journal des Débats, tiendra à déclarer aux Communes que ce discours « is the finest parliamentary speech ever pronounced in the parliament of Canada since Confederation ».Dix ans plus tard, exactement le 13 juillet 1896, Wilfrid Laurier devenait premier ministre du Canada.Jean-Louis Gagnon I M.l’orateur, Bien que ces débats aient été prolongés au delà des limites de la patience humaine, je me permettrai cependant de mettre encore à l’épreuve l’indulgence de la Chambre.Je n’avais pas eu d’abord l’intention de prendre part à cette discussion, mais elle a pris une tournure si inattendue, qu’il me semble que j’accomplirais mal mon devoir envers moi-même et envers mes mandataires, si je me contentais de donner un vote sans l’expliquer.J’ai écouté, avec la plus grande attention, tous les arguments qui ont été apportés à l’appui de la motion principale, et bien que quelques-uns de ces arguments aient été appuyés par des hommes dont je respecte beaucoup l’opinion, je dois avouer cordialement qu’il m’a été impossible de me laisser convaincre; je n’ai pu être convaincu qu’au point où en sont rendues les procédures prises contre Riel, et avec tout ce qu’on a pu prouver jusqu’à présent contre lui, nous serions justifiables ou que nous aurions le droit de l’expulser.La conclusion à laquelle, d’après moi, la Chambre devrait s’arrêter, c’est que, s’il y >a trop de faits à charge tirés de l’oubli contre le député de Provencher pour qu’il puisse être absous, il n’en est pas moins vrai qu’on a laissé dans l’ombre beaucoup trop d’autres faits pour qu’il doive être expulsé.Ce qui veut dire que je voterai en faveur de l’amendement de l’honorable M.Holton, ce sage amendement qui a été appuyé avec tant d’habileté, tant d’éloquence et tant de vaillance par M.Cameron.Mais avant d’aller plus loin, je dois demander pardon à la Chambre de me servir d’une langue que je ne possède qu’impar-faitement; vraiment, je devrais réclamer une amnistie complète, car je sais avec trop de certitude que j’aurai le malheur, dans le cours des quelques remarques que je désire faire devant cette Chambre, de massacrer fréquemment l’anglais de la Reine.Discours prononcé le 7 juillet 1885. 172 LAURIER J’ai parfaitement conscience de la corvée désagréable que j’impose à la Chambre quand je la force d’écouter un homme aussi peu familier lavée la langue dont il se sert, mais je puis vous assurer que si c’est toute une tâche pour la Chambre, c’en est encore une bien plus désagréable pour moi.Je suis si convaincu, si complètement convaincu que l’adoption de l’amendement de l’honorable député de Châte au gu ay est le seul mode que la Chambre devrait adopter, que je croirais commettre une lâcheté si, pour un motif quelconque, je me laissais détourner de la défense des opinions que je regarde comme les plus saines sur ce sujet.Comme je l’ai déjà dit, je n’aurais pas eu la présomption de prendre part à ce débat, mais je me crois justifiable d’intervenir, car il me semble que la véritable question dont la Chambre est saisie n’a pas été traitée.Il a été soulevé bien des considérations secondaires, mais quant à la question réelle, nous n’en avons pas entendu parler.La question a été traitée comme si les faits sur lesquels la motion principale est basée avaient été prouvés, et prouvés au delà de tout doute.Or, je maintiens que les faits affirmés dans la motion n’ont pas été établis de manière à permettre à cette Chambre de voter l’expulsion.Je désire déclarer tout d’abord que je n’ai aucun parti pris sur la question qui nous est soumise.Contre le député de Provencher individuellement, je n’ai pas la moindre prévention, je n’ai d’autre part aucune prédisposition en sa faveur.Je ne lui ai jamais parlé, je ne l’ai jamais vu, je n’ai jamais eu aucune relation avec lui, soit directement, soit indirectement.Il n’appartient à aucune opinion politique, et il n’y a entre lui et moi aucun lien de sympathie.Je suis aussi impartial que si j’étais dans la boîte des jurés.Et nous devrions, tous tant que nous sommes, agir comme si nous étions des jurés, car les fonctions que nous exerçons en ce moment sont des fonctions judiciaires.Il est bien vrai que l’objet en vue est de protéger l’honneur et la pureté de cette Chambre; mais il est également vrai que l’effet pourrait être de faire perdre à un de nos concitoyens ce qui lui appartient justement, de priver le député de Provencher de son titre et de ses privilèges de membre de cette Chambre, et de priver le comté de Provencher des services de celui qu’il s’est choisi pour représentant.Je maintiens que nous TROIS DISCOURS SUR RI EL 173 exerçons des fonctions judiciaires et, sans aller plus loin, j’appuie cette opinion des paroles que lord Granville prononçait dans la Chambre des Communes d’Angleterre en 1807.Il s’agissait d’un cas semblable à celui-ci.Cette opinion fut plus tard citée avec approbation par le Procureur-Général pour l’Irlande dans la célèbre affaire Saddlier déjà tant de fois citée dans ce débat.Voici ce qu’il disait : « Nous agissons maintenant en notre capacité judiciaire et nous sommes en conséquence tenus de baser le jugement que nous allons rendre, non pas sur nos désirs et nos propensions, mais sur des faits spécifiques allégués et prouvés suivant les règles ordinaires de notre procédure.» Cette opinion de lord Granville, corroborée et approuvée comme elle l’a été par le Procureur-Général pour l’Irlande, dans l’affaire Saddlier, nous donne la vraie base sur laquelle nous devrions régler notre décision et confirme d’une manière concluante ma prétention, à savoir que nous exerçons des fonctions judiciaires et que nous devons suivre les règles de la preuve juridique.LES RÈGLES DE LA PREUVE JURIDIQUE Ce point étant établi au-delà de tout doute, examinons les faits allégués et ceux qui ont été prouvés.L’honorable député de North-Hastings (M.Bowell) a basé sa motion sur trois faits.Il prétend 1° Que Louis Kiel, député de Provencher, a été mis en accusation devant la Cour du Banc de la Reine de Manitoba au mois de novembre dernier pour le meurtre de Thomas Scott et qu’un true bill a été trouvé contre lui; 2° Que là-dessus un mandat d’amener fut lancé contre lui; mais que depuis cette époque, il a systématiquement fui la justice et qu’il est en conséquence contumace; 3° Qu’il a désobéi à l’ordre de cette Chambre qui lui enjoignait de se trouver à son siège au jour fixé.Je conteste la première assertion de l’honorable député de North-Hastings, et j’affirme qu’il n’existe pas l’ombre d’une preuve qu’un acte d’accusation a été porté contre le député de Provencher, et qu’un true bill a été trouvé contre lui; je veux dire qu’il n’existe 174 LAURIER pas la moindre preuve juridique sur laquelle la Chambre serait justifiable de prendre action.Il n’y avait qu’une manière de prouver ce fait précis, c’était de produire Yindictment, et rien de tel n’a été fait.Chose étrange : il n’y a pas dans le témoignage donné par le Procureur-Général du Manitoba un mot pour prouver qu’un indictment a été lancé contre le député de Provencher.Je prendrai la liberté de renvoyer la Chambre au témoignage du Procureur-Général, page 16 des Votes et Délibérations : « Question : — Une mise en accusation de Louis Riel a-t-elle eu lieu devant la Cour du Banc de la Reine à Manitoba ?» « Réponse : — Au terme extra de la Cour du Banc de la Reine de Manitoba, en novembre dernier, Louis Riel fut mis en accusation ».Et c’est tout.Il n’y a pas un mot qui indique qu’un true bill a été déclaré.Si je fais cette remarque, ce n’est pas que j’attache une grande importance à cette omission, car à mon point de vue, la mise en accusation n’aurait pu être prouvée que par la production du document lui-même, ou d’une copie certifiée.J’ai fait cette remarque dans le seul but de démontrer combien la preuve est faible, même au point de vue le plus favorable à la motion.Mais on dira peut-être que nous avons ample preuve qu’un true bill a été trouvé, dans le mandat lancé contre M.Riel et qui a été produit.Cet argument ne saurait être accepté.Je rappellerai encore une fois à la Chambre que nous exerçons des fonctions judiciaires, et que nous devons être guidés entière-meint par les règles de la preuve judiciaire.Cette règle admise par lord Granville lorsqu’il s’agissait de priver un homme de sa propriété, n’est-elle pas assez juste pour que nous la suivions dans le cas présent ?C’est pourquoi j’insiste encore sur la nécessité, l’absolue nécessité de résoudre cette question suivant les règles de la preuve judiciaire, et pas autrement.La première de ces règles est que, quand on peut fournir la meilleure preuve, la preuve secondaire n’est jamais admise.Or, je constate que ce principe que je viens de poser a été admis et reconnu par l’honorable député de North-Hastings lui-même.En effet, pourquoi a-t-il cité le Procureur-Général du Manitoba à la barre de la Chambre ? TROIS DISCOURS SUR RI EL 175 Simplement pour avoir une preuve judiciaire officielle sur les accusations qu’il a portées contre le député de Provencher.Ce n’était pas pour faire connaître de nouveaux faits aux membres de cette Chambre.Nous connaissons tous les malheureux événements qui se sont passés au Manitoba avant et depuis l’entrée de cette province dans la Confédération.Chacun de nous connaît ces faits comme le Procureur-Général du Manitoba lui-même, et quand celui-ci a quitté la barre, il n’y avait pas un seul député qui eût appris un fait qu’il ne connaissait pas auparavant.Pourquoi donc l’honorable député de North-Hastings a-t-il fait venir ici le Procureur-Général du Manitoba et lui a-t-il fait répéter ce que nous connaissions aussi bien que le témoin ?C’est qu’il admettait et reconnaissait le principe que je défends en ce moment.C’est qu’il admettait que la connaissance complète que chacun de nous avait n’était pas suffisante pour permettre à la Chambre des Communes d’agir; parce qu’il a reconnu que nous exercions des pouvoirs judiciaires et qu’il lui fallait établir judiciairement, et par la meilleure preuve, les accusations qu’il a portées contre le député de Provencher.Puisqu’il admet ce principe, il devait être conséquent, il devait fournir la preuve par écrit de ses accusations.C’est en quoi il a complètement échoué.Il était tenu de produire un indictment; il a failli à la tâche, et j’en puis conclure à coup sûr qu’il n’y a pas de preuve que le député de Provencher a été mis en accusation et qu’un true bill a été trouvé contre lui.On dira peut-être que les raisons que j’invoque sont de pures subtilités légales.Qu’on les nomme comme on voudra : expressions techniques, subtilités légales, peu importe; moi je dis que ces expressions techniques, ces subtilités légales sont la garantie de la liberté britannique.Grâce à ces expressions techniques, à ces subtilités légales, personne sur le sol britannique ne peut être dépouillé arbitrairement de ce qui lui appartient.Il fut un temps où la procédure était bien plus simple qu’aujourd'hui, où la volonté seule d’un homme était suffisante pour enlever à un autre homme sa liberté, sa propriété, son honneur et tout ce qui fait aimer la vie.Mais depuis les jours de la Grande Charte, jamais sur le sol britannique un homme n’a pu être dépouillé de sa liberté, de sa 176 LAV MER propriété ou de son honneur, si ce n’est sous la sauvegarde de ce que l’on appelle dans ce débat des expressions techniques et des subtilités légales.On m’objectera peut-être encore que l’admission de ce principe aura pour effet d’empêcher la justice de cette Chambre d’atteindre un homme accusé d’un crime abominable.Cette objection élude simplement la question, car le point qui reste à décider est de savoir s’il est vrai qu’une accusation semblable existe contre le député de Provencher.Je soutiens que, tant que nous n’avons pas la preuve par écrit, nous n’avons aucune preuve.Il est bien vrai qu’en ces matières nous exerçons une autorité souveraine.Aucun pouvoir ne peut changer ce que nous ferons, quelqu’in-juste et arbitraire que ce soit.Nous pouvons ne tenir aucun compte des précédents cités pour nous guider; nous pouvons ne tenir aucun compte de ces lois sacrées établies pour la protection du citoyen; nous pouvons agir sur une preuve incomplète, même sans preuve aucune, mais le ferons-nous ?Nous lavons bien le pouvoir, mais avons-nous le droit de mettre arbitrairement de côté ces règles qui sont la sécurité de la société et du citoyen ?Si la Chambre l’oublie aujourd’hui, elle obtiendra peut-être une satisfaction passagère, mais elle créera un précédent qui sera un danger perpétuel pour notre constitution, et qui à l’avenir servira de prétexte aux plus criantes injustices.Je déclare à la Chambre qu’à mon avis celui qui a à faire l’application de la loi ne doit pus essayer de se montrer plus sage que la loi.Je déclare qu’il n’est pas de pratique plus dangereuse que d’essayer de violer la loi pour obtenir un résultat, quelque désirable qu’il soit.Peut-être me dira-t-on encore que ce sont là des objections d’avocat.Cette remarque peut avoir une certaine force, mais ce qui en a davantage, c’est que ces objections s’imposent à tout homme qui respecte les lois de son pays.Je répète que ces objections ne sont pas de pures subtilités.Tant que nous n’aurons pas ici l’indictment, nous n’avons qu’une preuve incomplète, qu’une partie de la vérité.Si nous avions eu l’indictment, nous aurions pu transquestionner le Procureur-Général, et je pense que nous aurions réussi^ à mettre au jour un fait important, c’est que cet indictment n’a été obtenu que par une conspiration du Procureur-Général et un jury trié exprès (packed jury). TROIS DISCOURS SUR RI EL 177 Dans tous les cas, nous aurions pu transquestionner le Procureur-Général sur son étrange conduite.Nous aurions su comment il se fait que lui, si zélé, zélé au point de se faire simple constable avec un mandat d’arrestation dans son portefeuille, n’ait pas cherché, avant aujourd’hui, à faire saisir l’homme qu’il appelle meurtrier; comment il se fait que cet homme qu’il appelle aujourd’hui meurtrier, il lui ait pendant des années donné le titre d’ami ?Or, nous ne pouvions transquestionner le témoin sur ces points importants, tant que nous n’avions pas devant nous la preuve du fait principal qui aurait donné ouverture à ces développements importants.Monsieur l’Orateur, personne n’a oublié que l’honorable député de North-Hastings, en faisant sa motion, s’est principalement appuyé sur le précédent fourni par la Chambre des Communes, dans la cause de Saddlier.Ce précédent, je l’accepte, non seulement sur ce point, mais sur tous les autres points; et j’appellerai l’attention de l’honorable député sur un fait : c’est que la première procédure qui fut faite contre Saddlier fut de prouver Yindictment formulé contre lui en en mettant sur la table une copie authentique.Je passe maintenant au second allégué de la motion de l’honorable député de North-Hastings; il affirme que le député de Pro-vencher a systématiquement éludé les poursuites de la justice, et qu’il est aujourd’hui contumace.S’il n’y a pas de preuves devant la Chambre d’un acte d’accusation contre le député de Provencher, il est impossible de dire, légalement parlant, qu’il fuit la justice, et cela suffit pour détruire l’assertion du député de North-Hastings.Sans cependant adopter cette manière de voir peut-être extrême, examinons la question carrément en face : le député de Provencher fuit-il, oui ou non, la justice de son pays ?Est-il ou n’est-il pas contumace ?J’ai déjà répété à satiété que nous n’avons pas de preuve légale d’un acte d’accusation; nous avons, il est vrai, la preuve, ici qu’un mandat d’arrestation a été lancé par la Cour du Banc de la Reine, au Manitoba, contre le député de Provencher, et que jusqu’ici ce mandat n’a pas été exécuté.Et c’est là toute la preuve faite devant cette Chambre à l’appui de la motion de l’honorable 178 LAURIER député de North-Hastings.Or, je n’hésite pas à dire qu’en droit comme en justice et en équité, on ne peut pas conclure de ce simple fait que le député de Provencher peut être à cette heure considéré comme contumace.En effet, ce mandat a été lancé au terme de novembre dernier.Qu’il n’ait pas pu être exécuté à temps pour amener l’accusé devant la cour avant la clôture du terme, il n’y a là rien de bien extraordinaire; le député de Provencher pouvait être absent du Manitoba à cette époque.Il est notoire que, depuis les malheureux événements de 1869-70, il a presque constamment résidé à l’étranger.Il est très possible que la nouvelle de sa mise en accusation ne lui soit parvenue qu’après la clôture du terme.Mais alors, dira-t-on, pourquoi ne s’est-il pas livré ?Simplement parce qu’il était mieux pour lui de rester en liberté jusqu’au terme suivant.S’il s’était livré de suite, il aurait été obligé de rester prisonnier pendant cinq ou six mois peut-être, pour attendre son procès.Qui peut dire cependant s’il ne paraîtrait pas dès demain devant le tribunal s’il en était requis ?Qui peut dire qu’il ne saisirait pas avidement l’occasion de subir un procès, si cette occasion lui était donnée ?Mais j’entends dire : il y a eu tout dernièrement un terme de la Cour, et il ne s’est pas rendu pour répondre à l’accusation qui pèse contre lui.Cette nouvelle objection est sans valeur, car si vous prétendez qu’en effet la Cour a siégé, alors où sont les procédures qui ont été prises pour constater qu’il s’était soustrait aux poursuites de la justice ?Où est le rapport du shérif de la province affirmant qu’il a essayé d’exécuter le mandat lancé contre le député de Provencher et n’a pu y parvenir ?En présence de cette preuve ou plutôt de cette absence de preuve, quel est le sujet anglais, ayant le respect de la loi anglaise, qui osera se lever dans cette Chmbre et soutenir que le député de Provencher est contumace ?Mais il y a plus que tout cela.Le député de Provencher a toujours affirmé que l’ancienne administration lui avait promis une amnistie pour tous les actes auxquels il avait pris part au Manitoba, avant l’admission de cette province dans la Confédération.Il a répété cette assertion vingt fois peut-être.Ses amis l’ont affirmé comme lui, et l’ancien gouvernement n’a jamais voulu ouvrir la bouche sur ce fait.Sommé à mainte et mainte reprise TROIS DISCOURS SUR RI EL 179 de déclarer ce qui en était de cette promesse d’amnistie, de dire seulement un oui ou un non, il n’a jamais voulu dire ni oui, ni non.Je regarde ce silence obstiné de l’ancien gouvernement comme une confirmation absolue de la prétention de M.Riel et de ses amis; c’est le cas de répéter : qui ne dit mot consent.Eh bien, s’il en est ainsi, si le député de Provencher a eu une promesse d’amnistie pour tous les actes qu’il a pu commettre au Manitoba pendant qu’il était le chef du gouvernement provisoire, est-il étonnant qu’il ne veuille pas se soumettre à ceux qui maintenant veulent le traduire en justice, pour ces mêmes actes ?N’est-il pas justifiable d’en agir ainsi ?N’a-t-il pas raison de faire en sorte que la promesse d’amnistie qui lui a été faite, au nom de la Reine, soit accomplie ?Qui dans ees conditions peut dire qu’il fuit la justice de son pays, qu’il est contumace ?Non, Messieurs, tant que cette question d’amnistie n’aura pas été éclaircie, pour ma part, je ne déclarerai jamais que cet homme fuit la justice de son pays.D’ailleurs, cette question sera bientôt élucidée, car pas plus tard que la semaine dernière, nous avons nommé un comité pour s’en enquérir.Ce comité siège en ce moment, et la Chambre, suivant moi, ne ferait pas seulement un acte coupable, mais un acte illogique et inconséquent, si elle prenait aucune décision ayant rapport de près ou de loin à cette affaire avant d’avoir reçu le rapport du comité.Je dirai davantage : au seul point de vue légal, dans l’état où en sont les procédures adoptées contre le député de Provencher devant la Cour du Banc de la Reine, à Manitoba, il est impossible de dire qu’il soit contumace.J’ai déjà dit que j’étais prêt, en tout et partout, à suivre les règles établies par la Chambre des Communes dans l’affaire Saddlier; or, la principale règle adoptée dans cette affaire, c’est qu’un homme ne peut être déclaré contumace à moins que toutes les occasions de subir son procès n’aient été épuisées et qu’il n’ait pas voulu en profiter.Lorsque l’affaire Saddlier se présenta la première fois devant la Chambre des Communes, la motion d’expulsion fut rejetée, parce que Saddlier pouvait encore se présenter devant le tribunal pour y subir son procès, et qu’il aurait été prématuré de le déclarer contumace.Le Procureur-Général pour l’Irlande disait à ce sujet « que, s’il avait un conseil à donner à la Chambre, il l’aviserait de laisser la 180 LAURIER motion en suspens jusqu’à la session suivante; dans rintervalle, les procédures commencées seraient continuées, et M.Saddlier serait amené devant la Cour et y subirait son procès, ou il serait déclaré hors la loi.Dans l’un ou l’autre cas, la Chambre aurait alors quelque chose devant elle pour guider sa décision ».La Chambre des Communes adopta cette sage suggestion, et comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire, la motion d’expulsion fut rejetée cette fois4à.Voilà, monsieur, un exemple qui nous est tout tracé; quant à moi, je l’ai déjà dit, je suis prêt à le suivre en tout et partout; je ne sais pas si l’honorable député de North-Hastings voudra en dire autant.J’arrive maintenant au troisième point de la motion : que l’honorable député de Provencher a désobéi à l’ordre de cette Chambre qui lui enjoignait de comparaître à son siège à jour fixe.Je prétends que ce point n’est pas établi.Le député de Provencher n’a pu y désobéir, pour la raison bien simple qu’il n’a pu avoir régulièrement connaissance de cet ordre, puisqu’il ne lui a jamais été signifié.M.BOWELL.— Ecoutez, écoutez.M.LAURIER.— J’entends l’honorable député de North-Hastings crier : « écoutez, écoutez ».Eh bien, je renvoie de nouveau l’honorable député au précédent Saddlier, à ce précédent sur lequel il prétend s’appuyer, et que néanmoins il oublie toujours.Il y verra que la Chambre des Communes avait fait signifier à Sad-dlier l’ordre qui lui enjoignait d’être à son siège, qu’elle avait même envoyé, tout exprès, un de ses messagers en Irlande.Je cite de nouveau les paroles du Procureur-Général : « Il pouvait informer la Chambre que lundi dernier un de ses messagers s’était rendu en Irlande, et le lendemain, il avait signifié à M.Saddlier, à son domicile dans le comté de Tipperary, l’ordre qui lui enjoignait d’être à son siège; que le même jour, il avait laissé une copie de cet ordre dans une maison de Dublin, où M.Saddlier avait autrefois résidé, qu’enfin il en avait laissé une autre copie aux avocats de M.Saddlier ».Je m’attends bien maintenant que l’honorable député de North-Hastings va nous dire qu’il était inutile d’essayer de signifier l’ordre de la Chambre au député de Provencher, puisque personne ne sait où il se trouve en ce moment.Mais, s’il était impossible TROIS DISCOURS SUR RI EL 181 de signifier l’ordre personnellement au député de Provencher, il était facile de le faire signifier à son domicile comme dans l’affaire Saddlier.N’y a-t-il pas similitude absolue dans les deux cas ?Et vous voyez quelles précautions infinies prend la Chambre des Communes d’Angleterre pour notifier Saddlier et le mettre en demeure de se défendre contre la motion d’expulsion.Ici rien de cela n’a été fait, absolument rien.J’en conclus, — et je défie la contradiction sur ce point, — que la Chambre ne pourra prendre en considération la motion de l’honorable député de North-Hastings tant qu’elle n’aura pas fait signifier au député de Provencher cet ordre par lequel elle lui enjoint de comparaître ici, tant qu’elle ne l’aura pas mis en demeure de se défendre.Mais on dira peut-être de l’autre côté de la Chambre : A quoi bon ces objections purement abstraites ?A quoi eût-il servi de notifier le député de Provencher de la motion qui allait être faite contre lui ?Quelle défense eût-il pu opposer?Tous les faits qui lui étaient reprochés n’étaient-ils pas véritables ?N’était-il pas coupable ?Quand même il eût été le plus grand coupable du monde, la loi devait être suivie et respectée.Quand même il n’aurait eu rien à dire pour sa défense, absolument rien, il n’en devait pas moins être mis en demeure.Le principe fondamental de toute justice, c’est que personne ne sera jamais condamné, sans avoir été entendu sur sa défense, ou sans avoir été en demeure de se faire entendre.Dans de nombreuses occasions, des décisions justes en elles-mêmes, parfaitement équitables, ont été cassées par les tribunaux supérieurs en Angleterre, uniquement parce que la partie condamnée n’avait pas été mise en demeure de se défendre.Qu’il me soit permis de citer ici le langage que tenait M.le juge Bayley dans une cause rapportée au volume 12 des Law and Equity Reports, p.242.« Je ne connais aucun cas, disait-il, où un pouvoir exerçant des fonctions judiciaires peut dépouiller un homme d’une fraction quelconque de sa propriété, sans qu’il ait été, au préalable, mis en demeure de présenter sa défense.Celui qui décide une cause sans avoir entendu l’autre partie, quand même sa décision serait juste, n’a pas fait ce qui est juste ».Pour moi, monsieur, je suis d’origine française, mon éducation est française, mais j’ai ceci d’anglais en moi : un ardent amour du fair play et de la justice. 182 LAURIER Or, j’affirme ceci, et personne ne me contredira, que le député de Provencher n’a dans cette occasion, ni justice ni fair play.On demande à la Chambre de prendre une décision injuste, illégale; mais pour moi, je ne consentirai jamais, ni dans cette occasion, ni dans aucune autre, à dépouiller un homme de la plus petite parcelle de ce qui lui appartient sans lui avoir donné le bénéfice de toutes les formes légales pour se défendre.Je crois maintenant que, sur ce point comme sur les précédents, je puis conclure en toute sûreté, que les allégations sur lesquelles repose la motion du député de North-Hastings ne sont pas appuyées de preuves suffisantes.Ces raisons-là sont certainement concluantes en faveur de l’amendement du député de Châteauguay.A cet amendement, mon honorable ami, le député de Bagot (M.Mousseau) a proposé un sous-amendement, par lequel il demande purement et simplement l’amnistie sur l’heure, sans attendre le rapport du comité d’investigation.Il est difficile de concevoir quelle raison a pu motiver cette demande de l’honorable député.Un député de la droite disait hier à l’honorable député de North-Hastings que son but, en faisant sa motion, était bien moins d’expulser M.Riel que d’essayer d’embarrasser le gouvernement.Je soupçonne que le but de l’honorable député de Bagot, en proposant son amendement, est absolument le même.Il semble y avoir une alliance intime entre l’honorable député de North-Hastings et l’honorable député de Bagot (les extrêmes se touchent) : tous deux sont sur le sentier de la guerre, et tous deux attaquent un ennemi commun; l’un dirige l’attaque par le flanc droit et l’autre par le flanc gauche, espérant tous deux, que si l’ennemi échappe aux coups de l’un, il tombera sous les coups de l’autre, et qu’ils arriveront à hisser chacun son drapeau au sommet de la forteresse.Je n’ai pas l’honneur de connaître l’honorable député de North-Hastings, Je ne voudrais pas suspecter ses motifs, je ne .M.BOWELL : — Oh ! ne vous gênez pas, je n’ai pas de scrupules .M.LAURIER : — Mais j’en ai, moi.Encore une fois, je n’ai pas l’avantage de connaître l’honorable député de North-Hastings.Je ne veux pas suspecter ses motifs; je veux croire à sa sincérité. TROIS DISCOURS SUR RIEL 183 Mais quant à mon honorable ami le député de Bagot, je le connais trop bien, et depuis trop longtemps, pour ne pas lire bien clairement dans son jeu; je n’hésite pas à croire qu’il s’occupe bien moins de faire amnistier M.Riel que de compromettre le gouvernement, s’il est possible.Je pense que, lorsque l’honorable député de Provencher apprendra ce qui s’est passé ici aujourd’hui, il s’écriera : Seigneur, débar-rassez-moi de mes amis ! En effet, l’honorable député de Bagot pouvait-il espérer sérieusement que la Chambre adopterait son amendement ?Dans quel but pouvait-il bien le proposer ?Ce n’est que la semaine dernière que la Chambre a nommé unanimement un comité pour s’enquérir de toute cette question d’amnistie.A cette heure, le comité siège, et Mgr Taché est à donner son témoignage.Or, ce comité est utile ou il ne l’est pas.Si ce comité n’est d’aucune utilité, pourquoi l’honorable député ne s’y est-il pas opposé quand il a été demandé ?Pourquoi n’a-t-il pas proposé son sous-amendement et recommandé l’amnistie de suite ?Pourquoi n’a-t-il pas épargné au pays les dépenses énormes que l’enquête va entraîner ?Si d’un autre côté, l’enquête faite par le comité peut être utile pour l’amnistie, pourquoi ne pas attendre que Mgr Taché, le Père Ritchot aient donné leurs témoignages ?L’honorable député de Bagot pense-t-il qu’il rend service à M.Riel quand il veut le priver du témoignage de Mgr Taché et du Père Ritchot?Le député de Bagot pense-t-il que les témoignages de Mgr Taché et du Père Ritchot auront moins d’effet pour obtenir l’amnistie que son sous-amendement ?Eh bien, si tout ce que l’on a dit des promesses faites à M.Riel par l’ancien gouvernement est vrai, je suis en faveur de l’amnistie, et c’est pour cela que je n’hésiterai pas un instant à voter contre ce sous-amendement.Et que mon honorable ami me permette de le lui dire : son sous-amendement n’aura pas, dans la province de Québec, l’effet qu’il en attend.Car, je déclare à l’honorable député (M.Mousseau), que, dès aujourd’hui, la province de Québec connaîtra quels sont ces prétendus amis de M.Riel, et ce qu’ils se proposent quand ils crient si fort en sa faveur.J’espère aussi que M.Riel comprendra qu’il a été le jouet de quelques meneurs qui, sous le titre d’amis, ont voulu 184 LAURIER faire de lui un instrument pour servir leurs machinations; j’espère enfin qu’il comprendra que ses meilleurs amis ne sont pas ceux qui affectent le plus de l’être.Oui, je suis en faveur de l’amnistie, et quand le temps sera venu, c’est-à-dire quand le comité aura fait son rapport, quand la preuve qui a été commencée aura été terminée, et qu’elle aura établi tout ce que l’on en attend, je ne serai pas le dernier à la demander.Je suis en faveur de l’amnistie pour deux raisons : la première est celle qui a été donnée, hier soir, par l’honorable député de South-Ontario (M.Cameron), que le gouvernement canadien a reçu les délégués du gouvernement de M.Riel, et a traité avec lui de puissance à puissance.Si cette raison existe en fait, la conclusion est inévitable; l’amnistie doit être accordée.Hier, l’honorable député de South-Bruce (M.Blake), répondant à l’honorable député de South-Ontario, semble avoir admis la légalité de la proposition que ce dernier avait émise, car il a donné pour toute réponse que la proposition n’existait pas comme question de fait, que les délégués de M.Riel n’avaient jamais été reçus par le gouvernement canadien comme délégués de M.Riel, mais comme délégués du peuple de la Rivière-Rouge.Certes, je me ferais gloire, presque en toutes circonstances d’adopter la manière de voir de l’honorable député de South-Bruce, mais je ne saurais le faire cette fois; la preuve qu’il nous a offerte au soutien de son opinion ne saurait me convaincre du tout.En effet, quelle preuve nous a-t-il donnée ?La seule, c’est l’extrait d’un discours prononcé quelque part dans Ontario par l’honorable député de Kingston, dans lequel celui-ci aurait affirmé ce que je viens de rapporter, à savoir : que les délégués envoyés par M.Riel n’avaient pas été reçus comme délégués de M.Riel, mais comme délégués du peuple de la Rivière-Rouge.Encore une fois, cette preuve ne saurait me convaincre.Car jamais, à ma connaissance, cette distinction n’a été annoncée aux délégués lors de leur réception; si une telle distinction a été faite, il faut qu’elle ait pris la forme d’une restriction mentale, par laquelle l’honorable député de Kingston se disait que, tout en recevant ostensiblement les délégués de M.Riel, en réalité il ne voulait avoir affaire qu’aux délégués du peuple de la Rivière-Rouge.Quoi qu’il en soit, si l’honorable député de Kingston a reçu, lui, les délégués du peuple de la Rivière-Rouge, son collègue, sir Georges Cartier, lui, a reçu les délégués de M.Riel, et ceux-ci lui TROIS DISCOURS SUR RI EL 185 ont remis à lui-même, comme représentant le gouvernement canadien, leurs lettres de créance signées de la main même de M.Riel.Si la chose est telle, et elle sera probablement établie jusqu’à l’évidence devant le comité, alors il faudra suivre la conséquence logique de cet acte, et accorder l’amnistie.Je suis en faveur de l’amnistie pour une autre raison encore, c’est que tous les actes dont M.Riel est accusé sont des actes purement politiques.On a dit ici, hier, que l’exécution de Scott était un crime; soit, mais c’était un délit politique.La raison m’en paraît évidente : M.Riel, en signant l’arrêt d’exécution de Scott, n’a fait que mettre à effet la sentence d’un tribunal.Quelque illégal que pût être ce tribunal, quelque inique que pût être la sentence, ce fait seul que la sentence était rendue par un tribunal, et que le tribunal existait de facto, était assez pour donner à l’exécution un caractère exclusivement politique.On a voulu dire que M.Riel n’était qu’un rebelle.Comment a-t-on pu tenir un pareil langage ?Quel acte de rebellion a-t-il commis ?A-t-il jamais arboré d’autre étendard que l’étendard national ?A-t-il jamais proclamé une autre autorité que l’autorité souveraine de la Reine ?Non, jamais.Tout son crime et le crime de ses amis a été de vouloir être traités comme des sujets britanniques, et de ne pas souffrir qu’on trafiquât d’eux comme d’un vil bétail ?Si c’est là un acte de rebellion, quel est celui d’entre nous qui, s’étant trouvé avec eux, n’aurait pas été rebelle comme eux ?Somme toute, je considérerais les événements de la Rivière-Rouge en 1869-70 comme une page glorieuse, si malheureusement elle n’avait été souillée du sang de Thomas Scott.Mais telle est la condition de la nature humaine et de tout ce qui est humain : le bien et le mal y sont constamment mêlés; la cause la plus glorieuse peut n’être pas exempte d’impureté, et la plus vile peut avoir son côté noble.Oui, encore une fois, demander dès maintenant l’amnistie serait simplement en rendre plus difficile l’obtention finale.Qu’il me soit permis, avant de m’asseoir, de me résumer d’un seul mot; nous n’avons pas de preuve des faits sur lesquels repose la motion d’expulsion, et adopter cette motion ne serait pas seulement commettre un acte arbitraire, mais ce serait établir un précédent qui serait un danger perpétuel pour nos libres institutions.La proposition de M.Holton fut votée par la Chambre. n Monsieur l’orateur, Nous connaissons tous le vieux dicton : d’une mauvaise cause un bon avocat peut en faire une bonne.Le discours prononcé hier par le très honorable monsieur doit avoir convaincu chacun de nous qu’il y n des causes si désespérément mauvaises que toute l’habileté de l’avocat le plus retors ne saurait les faire paraître bonnes.Le cas doit être désespéré, en effet, lorsqu’un homme de la haute position que le très honorable monsieur occupe dans cette chambre ne se fait pas scrupule de torturer les paroles de son adversaire afin de se faire à lui-même une thèse.Dès le début de son discours l’honorable monsieur a adopté ce système, et il l’a conservé jusqu’à la fin.Dès son premier mot, à vrai dire, il a faussé le sens du discours de M.Blake en prétendant qu’il n’avait jamais reconnu la justice de la réclamation des Métis, lorsqu’il
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