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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 28
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1969, Collections de BAnQ.

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PtbliotlièqueiBationalf tm Québec % 'I Eugène Cloutier Hôtel Hilton, Pékin Joyce Yedid Partances Daniel Gaonon Les aventures de Lurik Célimène Les copines de Paul Eluard Jean E.Racine Notes pour une autre fois fexte ancien Echec de l’Université d’Etat de 1789 Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction : Robert Élie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gilles Hénault Jean Simard Marcel Dubé Lucien Parizeau Georges Cartier Fernand Dumont A dministrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 K \ \ \V'V' ,! Dépôt légal — 4e trimestre 1969 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright © 1969 Les Écrits du Canada français D7000107 TABLE DES MATIERES EUGÈNE CLOUTIER Hôtel Hilton, Pékin .9 Théâtre CÉLIMÈNE Les copines de Paul Eluard 65 Nouvelle DANIEL GAGNON Les aventures de Lurik 81 Nouvelle JOYCE YEDID Partances.99 Poèmes JEAN E.RACINE Notes pour une autre fois .127 Essai ECHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 215 Texte ancien EUGÈNE CLOUTIER HÔTEL HILTON, PÉKIN Happening prémédité .mais si peu, si peu.THÉÂTRE EUGÈNE CLOUTIER — Cette pièce a été créée par la Comédie Canadienne, à Montréal.— Elle a tenu l’affiche du 16 mai au 8 juin, 1969.— La distribution groupait Andrée Lachapelle, Guy Sanche, Louise Marleau, Claude Préfontaine, Jean-Louis Paris, Louis Aubert, Dominique Briand, Jean-Louis Millette.— SCÉNOGRAPHIE ET MISE-EN-SCÈNE : PAUL BUISSONNEAU.— DÉCOR : GERMAIN.— Costumes : Germain, Michèle Forget et Paul Buissonneau.— Directeur de production : Claude Préfontaine.— Assistant à la mise en scène et aux éclairages : Yves Gélinas.On pouvait lire dans le programme : “Eugène Cloutier se définit assez mal, car ses activités littéraires sont très diverses.Mais en même Jemps il y a chez cet homme quelque chose qui ne trompe pas.La voie qu il a suivie est droite et précise même si elle passe par Québec, Tunis, Paris, Vancouver, San Francisco ou Pékin.C’est tout au long de son itinéraire, qu’on le découvre nomade ou sédentaire, il demeure constamment fidèle à lui-même; il est un ECRIVAIN.(.)” MARCEL DURÉ Le mot de Vauteur : “Je ne serai pas là au jour de l’inauguration d’un Hôtel Hilton, à Pékin.Vous non plus.Personne.“C’est ce qui me plaît” s’écriera l’inconnu.Il s’est mis en route.Il entraîne tout le monde à sa suite en une démarche invraisemblable et pathétique.Cette pièce pourrait bien n’être qu’un cri d’amour.J en sais seulement qu’elle est profondément québécoise.Le Québec n’est pas que parlure ou folklore.Il est une âme, une respiration, une manière de sentir, de vivre et de penser.Dans cette perspective, tous mes personnages pourraient incarner cette panique que nous inspire la civilisation nord-américaine, et que nous sommes les premiers à devoir assumer avec une sensibilité de Latins.Reste le rire ! Mais ce rire-là est celui que l’on a au bord de l’abîme .lorsque 1 on n’est pas trop sujet au vertige.” E.C. DISTRIBUTION : (Par ordre d’entrée en scène) NOTE : Tous ces personnages font partie de l’univers d Urbain.Il est souhaitable qu’une poignée de comédiens se partagent tous les rôles.MATHILDE URBAIN LE LECTEUR L’INCONNU UN NOIR UNE JEUNE FILLE LE JUGE UNE ADOLESCENTE TRÈS « IN » PHRYNÉ L’ÉPOUSE DU LECTEUR LE RÉVOLUTIONNAIRE LE CHIRURGIEN UN G.L UNE FILLETTE L’ACCUSÉ LE DEUXIÈME LECTEUR 12 EUGÈNE CLOUTIER PREMIER ACTE Dès le lever du rideau, on comprendra que les éclairages joueront un rôle très important dans cette pièce.Pour l’instant aucun décor.On aperçoit seulement Mathilde.Non loin, une table de travail, remplie de papiers divers.En fond une bibliothèque.Urbain fait son entrée, suivi de son « lecteur », juste au moment où un « jet » passe au-dessus de la ville.Urbain indique un excellent fauteuil à son lecteur.qui s’y dirige volontiers et s’y installe.Urbain referme la fenêtre : le bruit disparaît aussitôt.Urbain remontera vers sa table de travail.Scène première URBAIN, au lecteur — Alors, je lui dis « tu veux une gifle ?» MATHILDE — A qui parles-tu ?URBAIN, à Mathilde — A mon lecteur, (au lecteur) Je lui dis « tu veux une gifle ?» Il me dit non.Je la lui ai donnée quand même.MATHILDE — Où est-il ton lecteur ?Je ne le vois pas.URBAIN — Il est là.Quand j’écris, je vois toujours mon lecteur.Comme je te vois.MATHILDE — Tu l’entends ?URBAIN — Malheureusement oui ! Toujours prêt à la contestation.(Le lecteur tire un long coutelas, qu’il aiguise lentement.) MATHILDE — Tu n’as qu’un lecteur ?URBAIN — Non.J’en ai deux.Si je connaissais l’autre je cesserais d’écrire.MATHILDE — Tu leur téléphonerais ?URBAIN — Non, Mathilde.Je les laisserais parler entre eux.C’est tout ce qu’ils demandent.Un prétexte.Il a tiré un coutelas de ses HÔTEL HILTON, PÉKIN 13 MATHILDE - Pourquoi ?URBAIN — Parce qu’un lecteur veut toujours ta peau.Si tu cesses de l’intéresser.(Urbain a un geste qui évoque la guillotine.Il remonte jusqu’à Mathilde.) MATHILDE - C’est facile.URBAIN — Que tu crois, que tu crois ! O femme légère,.et surprotégée ! En ce moment il se tient tranquille, parce que tu es là.Ne me quitte pas, Mathilde.MATHILDE — Il n’en est pas question, Urbain.URBAIN — J’ai la chance qu’il s’intéresse à toi.Mais après, il faudra trouver autre chose.Toujours autre chose.Si je ne parviens pas à retenir son attention, tu le verras s’agiter, se lever, tourner autour de moi avec son long coutelas .MATHILDE — Je ne le verrai pas, puisque tu es seul à le voir.URBAIN — C’est juste I Mais parle, parle donc.C’est toi qu’il veut entendre.J’ai piqué sa curiosité à ton sujet.(Mathilde retient Urbain.Elle l’enlace.) MATHILDE — J’ai une terrible envie de faire l’amour.URBAIN, il se dégagé — Pas ici, je t’en prie.Remarque que ça ne lui déplairait pas.Il t a déjà imaginée toute nue.J’ai dû le mettre en appétit à ton sujet.Il ne pense qu’à ça.Je ne l’ai pas fait exprès.Je te demande pardon.Tu comprends, c’est affaire de vie ou de mort.Au bout de la peinture, c’est la toile blanche.Au bout de la musique, c’est le silence.Au bout de l’architecture, c’est le bivouac.Il le sait.Il le sait.Alors, il m’attend au bout de tout.Et au commencement.Et au milieu.Pas de pardon 1 Le lecteur s’est approché.Il tourne en silence autour d’Urbain.Il continue d’aiguiser son coutelas.LECTEUR — Fais l’amour puisqu’elle te le demande.URBAIN — Devant toi ?LECTEUR - Bien sûr 1 URBAIN — Tu es un voyeur.Un petit vicieux, non ?Eh bien, tu t’es trompé.Referme ton livre.Prends-en un autre.LECTEUR — Je n’en ai pas d’autre.Et je veux m’endormir sur des images de volupté. 14 EUGÈNE CLOUTIER URBAIN — Tu me demandes ça à moi.à moi qui pourrais t’émouvoir.Le lecteur rit.URBAIN — T émouvoir.Parfaitement.J’ai la tête remplie de personnages.Scène deuxième Urbain et le lecteur sont soudain distraits par un homme qui traverse la scène au pas de course, sur fond de musique chinoise.Ils le suivent des yeux jusqu’à ce que l’inconnu soit disparu en coulisse.L’inconnu a en main le petit livre rouge des pensées de Mao.Il en sera ainsi à chacune de ses apparitions.Scène troisième LECTEUR — De quoi s’agit-il ?URBAIN — Je ne sais pas.Mes personnages sont libres.Ils vont, ils viennent.Je ne peux que les écouter, comme toi.LECTEUR — Celui-là n’est pas bavard.URBAIN — Je ne peux que tenter de les comprendre.Travailler sous leur dictée.Je ne sais rien à l’avance.Et pourtant, c’est sur moi que tu t’acharnes.Scène quatrième On avait entendu un « jazz » au trombone.Un Noir apparaît quelque part.Le lecteur se tourne vers lui.Urbain l’imite à son tour.Le « jazz » venait du Noir.Les éclairages oublient les autres personnages pour se concentrer sur le Noir.Ce dernier interrompt sa pièce pour dire : NOIR — Je suis noir.noir.noir.noir.(Il a un long rire qu’il coupe brutalement) URBAIN — Vous devez vivre un martyre raffiné.NOIR — Le Paradis.Aucun mélange avec les Blancs.Le Paradis.URBAIN — Vous n’aimeriez pas que . HÔTEL HILTON, PÉKIN 15 NOIR — Ils sont parfumés.Ils ont des voix de filles.Ils s’habillent mal.Ils sont obligés de s’allonger au soleil, pour avoir une peau qui ressemble à quelque chose.Chaque hiver, ma ville se transforme en musée de cire.Visages pâles .grands yeux cernés .pouah ! URBAIN — Vous seriez plutôt raciste, non ?NOIR — Il y a des imbéciles de tous les côtés.Mais je ne trouve pas les Blancs particulièrement beaux.URBAIN — Vous êtes heureux ?NOIR — Comme dix Blancs.Chaque fois que je prends l’autobus, j’ai mon coin.J’ai mes restaurants, mes cafés, mes écoles, mon quartier.On m’a refusé à l’université, j’ai pu accomplir mon rêve : musicien professionnel.Le Noir se remet au trombone, et joue la suite de son morceau.Il s’interrompt : NOIR — Les Blancs viennent m’entendre, ils m’applaudissent, ils cherchent à m’imiter.Ils n’y comprennent rien.Il n’y a que les Noirs pour comprendre ma musique.URBAIN — Je n’y comprends rien .peut-être.Sûrement, puisque vous le dites.Mais il me semble qu’il y ait quelque chose de religieux dans votre musique.NOIR — Dieu est noir.URBAIN — Dieu est noir ?NOIR — C’est officiel : Dieu est noir.Il y a des surprises qui at-! tendent ceux qui bouffent du noir.Les Blancs sont des cannibales : c’est ce que je n’aime pas chez les Blancs.Nous l’étions, ça nous | est passé.Nous nous sommes civilisés.Mais les Blancs .plus que I jamais ils ont envie de bouffer du noir.MI AM! MIAM! Bon appétit (Il a le même rire que précédemment.) Bon appétit ! Le Noir a repris son trombone et continue sa pièce.URBAIN — Si Dieu est noir, quel musicien ce doit être ! Scène cinquième L’inconnu a fait de nouveau son apparition.mais dans la direction opposée à celle du Noir. 16 EUGÈNE CLOUTIER Il court sur fond de musique chinoise.Urbain se retourne, et en un geste maladroit écrase le pied de l’inconnu.Ce dernier pousse un cri.La musique s’arrête.Il se laissera tomber quelque part.Il retire sa chaussure.Il se frotte le pied.Le lecteur s’intéresse beaucoup à cette scène.INCONNU — Vous m’avez écrasé le pied, monsieur.URBAIN — Je vous en fais mes excuses.INCONNU — Toute une civilisation est née du pied, monsieur.Et vous me l’avez écrasé.URBAIN — Vous m’en voyez très confus.INCONNU — Les idées et les sentiments, c’est bien joli, mais ça ne vous mène pas loin.L’inconnu remet sa chaussure.INCONNU — Un jour, l’homme a entrepris de se dresser sur ses pattes-arrière en un geste ridicule.Petit à petit, il en a fait une chose gracieuse.Il y a du travail dans tout cela.Des siècles de conquête.L’inconnu s’efforce de marcher.Ça ne va pas du tout.Il marche péniblement.Urbain se portera à son aide.INCONNU — Des siècles de conquête que vous venez de gâcher.Un ongle incarné dérègle les mécanismes de la pensée.Plusieurs idées incarnées ont pris naissance dans le pied, et non dans le cerveau.URBAIN — Je suis vraiment désolé.INCONNU — Montre-moi tes deux pieds, je te dirai qui tu es.Celui qui fait un usage abusif de son cerveau devrait confier ses pieds à l’analyse.Mon meilleur ami est psychiatre.Je suis podiatre.Ordonnance de podiatre : il est aujourd’hui en chaise roulante.Moi, j’ai pu me mettre en route.C’est cela qui compte.URBAIN — Se mettre en route pour où ?INCONNU — La revanche du podiatre est d’attirer le client sans avoir jamais à lui parler d’argent.Le patient lui arrive dans un état d’innocence parce qu’il n’attache à ses pieds aucune importance.Il ne discute d’argent qu’en fin de traitement, tandis que chez le psychiatre, c’est par là que tout commence.URBAIN — Des alexandrins ? M HÔTEL HILTON, PÉKIN 17 INCONNU — Qui n’ont pas tous douze pieds.Un de plus, un de moins .Ma noble profession me donne droit à toutes les licences.Vinconnu peut maintenant marcher seul.Mais avec encore certaine difficulté.INCONNU — Laissez-moi, je crois que ça pourra aller.L’essentiel est de ne jamais s’arrêter, jamais.La musique chinoise reprend.Et l’inconnu disparaît au pas de course .en traînant un peu de la jambe.INCONNU — La route est encore longue, si longue .L’inconnu est disparu.a Scène sixième Pendant ce temps, Mathilde s’était rendue jusqu’à la fenêtre (invisible) quelle ouvre.Un «jet» passe.Elle la referme aussitôt.MATHILDE — Certain matin, je me réveille.et j’ai peur.URBAIN — Peur de quoi, Mathilde ?MATHILDE — De tout et de rien.J’ai peur.URBAIN — Ça dure longtemps ?MATHILDE — Toute la journée.Et ça recommence le lendemain.URBAIN — Ça s’appelle l’anxiété.Tout le monde .MATHILDE, complète sa phrase — Tout le monde en est plus ou moins atteint.C’est le mal de l’époque.Il y a les tranquillisants, les euphorisants, le LSD, la marijuana, le KIF, l’héroïne.J’ai l’air intelligent avec mon petit café au lait du matin.C’est seulement dans tes bras que je me sens bien.Urbain s’est approché d’elle, il l’entoure de ses bras.URBAIN - Il fallait le dire.MATHILDE - Au lit.URBAIN — Tu vois trop de films suédois depuis quelque temps.MATHILDE — Nous pourrions passer notre vie dans un lit.URBAIN — Un grand lit.MATHILDE — Un tout petit lit.Tes bras.tes jambes .je n’aurais plus jamais peur. 18 EUGÈNE CLOUTIER URBAIN - Si tu ne parviens pas à aimer ta peur, tu es perdue.C est la seule issue.G est par la peur que tu deviens solidaire du monde.De celui qui visse ses boulons toute la journée pour ne trouver à son retour qu une femme saoule et des enfants sales.MATHILDE — Tu charges un peu.URBAIN Solidaire du cure qui a perdu la foi.De la femme qui remplit sa cuisine de pas inutiles.De l’étudiant qui a raté ses examens.Solidaire de celui qui a la plus petite voiture de sa rue, de celui qui na pas de chien méchant.Je n’ai rencontré qu’une seule exception.Scène septième (Possiblement en projection-ciné) Tandis quil parlait, une jeune fille sur un banc, dans un jardin public.Chants d’oiseaux en fond sonore.Elle a auprès d’elle une voiture d’enfant.On a oublié Mathilde et le lecteur.JEUNE FILLE — Non.je ne suis pas mariée.URBAIN - Il est superbe, cet enfant.JEUNE FILLE — Je lui fais prendre un peu d’air, le pauvre chéri.URBAIN — Vous êtes très jolie, mademoiselle.JEUNE FILLE — Je le crois, oui.URBAIN - Et tout ce qu’il y a dans cette jolie tête.c’est aussi beau que l’emballage ?JEUNE FILLE — Beaucoup plus.Enfance, famille, amours.réussite complète.URBAIN — La seule lecture des journaux.JEUNE FILLE — L’homme a toujours surmonté ses crises.URBAIN — La souffrance des autres ?JEUNE FILLE — Que faites-vous de la loi des compensations ?Celui qui souffre a accès à des joies qui nous sont inconnues.URBAIN — La maladie.La maladie ne vous paraît pas être d’une injustice insupportable ?JEUNE FILLE — 11 y a là une sorte de fatalité.J’aurai mon tour.Je m’y prépare mentalement.URBAIN — Et la mort ? HÔTEL HILTON, PÉKIN 19 JEUNE FILLE - L événement, ce n est pas la mort.C’est la naissance.Chez moi la pensee de la mort maide a mieux vivre.J’accueille chaque journée comme si c’était la seule, l’unique, la dernière.j’en tire une jouissance raffinée.URBAIN - La grande métamorphose du monde moderne.JEUNE FILLE - Elle est remplie de promesses.Le monde apprendra à se passer des guerres.On sera bien forcé alors d apaiser la grande faim de l’Orient.On n’aura plus que ça à faire.URBAIN - Puis-je vous dire, Mademoiselle.JEUNE FILLE - .que vous n’avez jamais rencontré une jeune personne aussi équilibrée ?Faites-vous à cette idee, mon ami.Je dors bien, j’ai bon appétit, je me suis acceptée moi-meme, j ai accepté mon milieu, je ne connais pas de problème auquel je ne puisse trouver par moi-même une solution .On entend une sirène d’ambulance se rapprochant JEUNE FILLE - Mon congé est terminé.Soyez gentil, allez reporter ce superbe enfant devant le super-marché là-bas.Sa mère pourrait s’inquiéter.Vous n’aurez aucune excuse à lui présenter de ma part.Je ne la connais pas.Je ne l’ai jamais vue.Tandis que l’image de la jeune fille et du parc s’estompe.Urbain complète pour Mathilde.Scène huitième URBAIN - Elle n’a offert aucune résistance.Les infirmiers étaient détendus, souriants.Ils avaient l’habitude.Elle aussi.Pas moi, ni l’enfant, encore moins la mère.Ni les agents dont elle s était entourée.Retrouvailles déchirantes entre la mère et 1 enfant.La jeune fille était heureuse, les infirmiers aussi.La mère bien davantage.Pas moi.A cause des agents.Ils sont d une telle anxiété, les agents 1 Mathilde s’est levée.Elle a refermé son livre.MATHILDE - Dans une maison, il n’y a qu’une pièce : la chambre.Et dans la chambre, il n’y a que le lit.Ne me fais pas trop attendre.Sinon, je te trouve un remplaçant. 20 EUGÈNE CLOUTIER Scène neuvième Le Jugs paient sur la routa do Mathilde.Il s’agit du même juge que nous verrons au DEUX, mais cette fois en un lieu anonyme.JUGE Pourquoi en es-tu la, Mathilde ?(Elle n’a pas envie de répondre) SILENCE ! ! !.Je t’ai connue révoltée.te voilà toute douceur.Tu étais action, tu n es plus qu’amour.Tu rêvais de passion, tu n aspires plus qu a la tendresse.(Elle ne veut toujours pas pailer .elle attend) SILENCE !!!.Regarde ton juge, MathLde.As-tu quelque chose à déclarer pour ta défense ?MATHILDE - Connaissez-vous la violence des fleurs ?JUGE — Qui te parle de fleurs ?MATHILDE - J’en étais arrivée à ne plus pouvoir sortir seule, le soir.On ne peut pas toujours emprunter les rues commerçantes.H ny a pas assez de piétons.Il faudrait importer des piétons.Les rémunérer à l’heure.Temps double, la nuit.JUGE — Qui te parle de piétons ?MATHILDE — Au bout de ma révolte, j’ai rencontré l’amour.Au bout de l’action, j’ai rencontré l’amour.Au bout de ma passion, j ai rencontré 1 amour.Au bout de l’amour, j’ai rencontré la solitude et la peur.JUGE - Tu avoues, Mathilde, tu avoues.MATHILDE - Oui.JUGE — C’est une démission.MATHILDE — Non.La volonté de survivre.J’ai meublé ma solitude et j’ai tenté de dominer ma peur.Vous ne connaîtrez jamais la violence d’une fleur.JUGE — Qui parle de fleur ?MATHILDE — Moi.Je me nourris de ce qui m’entoure.Je serai la plus belle du jour où j’aurai vaincu ma peur.JUGE — Démission, Mathilde, démission.MATHILDE — Deuxième existence.JUGE — Tu es l’égale d’Urbain.MATHILDE — J’agis désormais à travers lui.Il a besoin de moi.J’ai eu beaucoup de chance peut-être.Ses révoltes ont besoin de moi.Nous nous consolerons de ne pas être nés ensemble, en mourant ensemble. HÔTEL HILTON, PÉKIN 21 JUGE — En vivant ensemble, tu veux dire.MATHILDE — Nous sommes nés dans une cellule de condamnés : à mort.Je me suis longtemps étourdie dans ce que vous appelez la révolte ou l’action .Vous avez déjà contemplé un ordinateur ?JUGE — Qui parle d’ordinateur ?MATHILDE — Moi.J’ai failli me transformer en ordinateur.JUGE — Lieux communs, lieux communs.Refrains que l’on m’aurait chantés au temps de Périclès.Tu finiras par me mettre en colère, Mathilde.MATHILDE — Il n’y avait pas d’ordinateur au temps de Périclès.JUGE — Qu’en sais-tu ?(se revrend) Oui, évidemment, il n’y avait pas d’ordinateur au temps de Périclès.MATHILDE — Avez-vous déjà observé un chat ?JUGE — Qui parle de chat ?MATHILDE — Moi.Ce silence profond.Ces yeux qui n’interrogent pas.Qui ne réclament rien.Le chat, ce mendiant d’amour, qui n’a jamais vaincu sa peur.Je la vaincrai.C’est toute la différence.JUGE — A travers Urbain ?MATHILDE — Ou de quelqu’un d’autre, du jour où Urbain s’imaginera qu’il puisse se passer de moi pour devenir ce qu’il est.JUGE — « Devenir ce qu’il est » .jolie formule.Va, va dormir, Mathilde.Je suis ton juge.mais qui peut te juger ?MATHILDE — Dormir.quelle idée ! Je vais me préparer à l’amour.Vous avez oublié votre cellule de condamné à mort.Le sommeil n’a d’autre fonction que de vous permettre l’acte d’amour.Le seul vrai.Le seul qui puisse m’aider quelque jour à vaincre ma peur.JUGE — Tu es complètement perdue, Mathilde.Irrécupérable.MATHILDE — Bravo ! J’aurais été inquiète de l’être dans un monde qui ne l’est pas.Otez-vous de mon chemin.Je vous accorde une « sentence suspendue ». 22 EUGÈNE CLOUTIER Scène dixième Mathilde complète sa sortie.De l’autre côté de la scène, l’INCONNU fait une entrée fracassante à patins à roulettes.En fond sonore : musique chinoise.Il s’arrête soudain au milieu de la scène.Il s’adresse à Urbain et au lecteur.INCONNU — Alors, je lui dis « vous voulez sauver l’humanité, et vous tuez tout le monde.Il y a peut-être un autre moyen ?» Textuel.« Well, young man, j’ai tout l’Occident derrière moi » J « Derrière peut-être .il faudrait qu’il soit à vos côtés.» Textuel.11( « Well, young man .il y a les bons et les méchants, je frappe les méchants et j’aide les bons ».Textuel.Là-dessus, le téléphone rouge s’est mis à sonner.Il était rose pâle le téléphone rouge, l’ai entendu « dadada .» Tout le monde aime la Chine, c’est clair.C’est à qui s’y retrouverait le premier.L’histoire d’une grande passion ! amoureuse.Je me suis mis en route.La musique chinoise a repris en fond sonore, tandis que à l’Inconnu disparaît à patins.Scène onzième LECTEUR — Il me plaît, celui-là.Tu le connais ?URBAIN - Non.LECTEUR — Tu ne l’as jamais vu ?URBAIN — Comme toi, tout à l’heure.LECTEUR — Fais-le revenir.URBAIN — Je ne peux pas.Il est parti, il est parti.(Le lecteur lance son coutelas, et dégaine.Il a un revolver.) LECTEUR - Fais-le revenir, que je te dis.Je suis un sadique.Je veux le voir souffrir, cet innocent.Qu’on nous délivre une bonne fois des innocents.URBAIN — Je ne sais pas son nom.LECTEUR — Appelle-le l’inconnu.URBAIN appelant — Inconnu .Inconnu .(au lecteur) Tu vois bien.Range cette arme.LECTEUR — Le langage écoeurant de la droite.URBAIN — Parce que toi.LECTEUR - Oui.I e: ! t P t I I HÔTEL HILTON, PÉKIN 23 Scène douzième Quelque part derrière eux, une jeune fille est là.Le lecteur se tourne vers elle, mais pas Urbain.Car il s’agit pour lui d’une création de son imagination.La jeune fille porte une longue pétition à la main.Elle est en larmes.des larmes de rage.JEUNE FILLE — Tout le monde est médiocre, tout le monde.tout le monde .tout le monde est médiocre.URBAIN, s’adresse au lecteur .De façon générale, même sans indication, Urbain ne parle jamais à la salle — La force de persuasion d’une jeune fille de vingt ans.aux yeux verts.remplis de larmes.J’ai failli la signer, sa pétition.JEUNE FILLE — Le refus de l’engagement !.URBAIN — C’est l’époque des croisades.Chacun a sa petite cause à défendre.On ne sait plus où donner de la croisade.Bientôt on fera campagne pour la culture intensive des champignons, la voiture électrifiée, le skidou silencieux.JEUNE FILLE — Le langage écoeurant de la droite.URBAIN — On me l’a déjà dit.Tu la connais toi, la différence entre la droite et la gauche ?JEUNE FILLE, elle est maintenant auprès de lin.Il s’est levé.— La gauche, ça signe.C’est ça la différence.URBAIN — Ça signe n’importe quoi ?JEUNE FILLE — Tout ce qui est contre.URBAIN — Contre quoi ?JEUNE FILLE — Contre les assis, les rampants, les couchés.URBAIN — Le nom de ton mari est sur la liste ?JEUNE FILLE — Nous ne sommes pas mariés.URBAIN — Parce qu’il est contre le mariage ?JEUNE FILLE — C’est moi.On est de la gauche.ou pas.URBAIN — Tes petits copains ont aussi leurs pétitions ?JEUNE FILLE — Ils sont contre le travail.Pourquoi on se tuerait au travail pour préparer la civilisation des loisirs ?URBAIN — Raisonnement inattaquable ! 24 EUGÈNE CLOUTIER JEUNE FILLE — Vous n’avez rien compris.Vous ne comprendrez jamais rien.Vous vous donnez l’air d’offrir aux jeunes je ne sais quel chateau.C est une cabane croulante.Il faut la raser au sol, et tout recommencer.URBAIN — J’en ai vu dans ton groupe qui parlent, parlent, parlent .JEUNE FILLE — Ce sont les théoriciens.Il faut toujours des théoriciens.Nous avons les nôtres.URBAIN — Ceux-là aussi sont de gauche ?JEUNE FILLE — Oui.parce qu’ils sont contre.URBAIN — .leurs théories ?JEUNE FILLE — .ceux qui les suivent.URBAIN — Rien n’est si simple.J’ai connu des clochards plus bourgeois que les bourgeois.Des anti-conformistes qui n’auraient pas mis en jeu leur sécurité.De grandes oeuvres sociales s’enracinent dans la culpabilité.JEUNE FILLE, après mûre réflexion — La vraie Gauche est prête à mourir pour ses idées.URBAIN - Enfin une définition convenable.Donne-moi ta pétition que je la signe.(Urbain signe la pétition.) Je ne vois aucun préambule.Elle porte sur quel sujet ta pétition ?JEUNE FILLE — Je ne sais pas encore.Tandis que la jeune fille disparaît, Urbain se prend la tête à deux mains.On entend des bruits de tambour.URBAIN — Gauche .droite .priorité à droite.L’arme à gauche.Centre bien l’objectif.Gauche, droite.Mets un peu d’argent à gauche.Marche droit.In médio stat virtus.Ceux qui désirent communier sont priés d’emprunter l’allée de droite et de revenir par le centre.Gauche .droite .Demi-tour à gauche.De la naissance à la mort.gauche .droite .la gauche qui enrichit .la droite qui s’enrichit.gauche .droite .pour rouler à gauche, volant à droite.Pour rouler à droite, volant à gauche. HÔTEL HILTON, PÉKIN 25 Scène treizième Les éclairages se sont transformés soudain, et l’inconnu a fait son apparition sur une trottinette.En fond sonore musique chinoise.Il s’arrête soudain, et s’adresse à Urbain.INCONNU — Il me dit : « tu vois la ségrégation partout ».Il avait raison.Je vois la ségrégation partout.C’est ma maladie.Les jeunes .de l’autre côté les vieux.Les patrons .les employés.Les clients .les commis.Il y a d’un côté les bandits .de l’autre les agents, les avocats, les juges.Tu as déjà vu les infirmières et les médecins dans les lits ?Non .les lits, pour les malades .Ségrégation.Un ami m’a dit « vous les artistes ».ségrégation.Il y aura bientôt les syndicats d’enfants de cinq ans .de maris jaloux.de maris trompés .de femmes infidèles .Je me suis mis en route.On ne peut rien contre celui qui s’est mis en route.Au moment de sa sortie, l’inconnu se voit face à face avec le lecteur .bien décidé, semble-t-il, à lui barrer la route.L’inconnu fait demi-tour.INCONNU — On ne peut rien .on ne peut rien .c’est vite dit.A la condition de ne pas fumer.De ne jamais fumer.L’inconnu s’assied sur un coin de la table d’écriture, et allume tranquillement une cigarette.Le lecteur semble ravi, Urbain très inquiet : son personnage lui échappe totalement.INCONNU — L’affaire a commencé au moment où mon ami jette son mégot de cigarette au bord du trottoir.Le mégot tombe sur le museau d’un chien errant.Le chien hurle, profère quelques jurons en chien, forcément.Il bondit dans la rue.Une voiture veut l’éviter : accident.Attroupement, police, papiers.L’homme au mégot reconnaît le conducteur de la voiture : l’amant de sa femme.Ils se la cassent.Mutuellement.Ambulance, hôpital.L’amant arrive trop tard à son bureau pour empêcher son courtier de prendre une initiative périlleuse.Mouvements divers à la bourse.Son usine est mise en faillite.¦ 26 EUGÈNE CLOUTIER Grève.qui fait des potins.Pourrissement de plusieurs grèves.Bientôt la grève générale.Echec de la médiation gouvernementale.Elections.Indépendance complète du pays.Pays minuscule.Président et tout.Période de prospérité imprévisible.Tous les Grands de l’Occident se mettent à courtiser le pays minuscule.Mais la Chine vient de faire la conquête de l’Orient.Elle possède des fusées intercontinentales d’une puissance inégalée.Celui qui ne s’engage pas devient un enjeu.Pékin annonce soudain : « Retirez-vous .ou c’est la dernière guerre de l’humanité » « Nous en serons les seuls survivants ».L’inconnu s’est remis en route.Il s’arrête un moment pour dire : INCONNU — D’accord, je fume.D’accord, j’ai tort de fumer.Mais je ne jette jamais mes mégots.(Il avale son mégot.) Je les avale.L’inconnu disparaît à grands coups de trottinette.Et comme toujours, sur fond de musique chinoise.Scène quatorzième Les éclairages redeviennent normaux.Mathilde est là.Elle porte un joli peignoir.MATHILDE — Je t’ai trompé, Urbain.URBAIN — Tu as fait vite.MATHILDE — La nuit dernière.URBAIN — Tu as passé la nuit dans mes bras.MATHILDE — C’est pendant que tu me tenais dans tes bras que je t’ai trompé, Urbain.URBAIN — Avec qui ?MATHILDE — Avec un grand comédien.URBAIN - Ah ! MATHILDE — C’est grave, Urbain ?Suis-je devenue une jeune femme indigne ?URBAIN — Très certainement, Mathilde.MATHILDE — Ce n’est pas la première fois.URBAIN - Ah ! 27 .HÔTEL HILTON, PÉKIN MATHILDE - Dans le temps.je t’ai trompé avec plusieurs vedettes de cinéma.URBAIN — Pas en même temps, j’esnère ! MATHILDE — Je me sens très coupable, Urbain.URBAIN - Avec raison.Tu pourrais du moins les prévenir de l’usage aue tu oses en faire.MATHILDE - Je me sentirais moins coupable si tu m’avais aussi f tromnée.URBAIN - Plus d’une fois, Mathilde, plus d’une fois.MATHILDE, plie Tembrasse - Tu es gentil ! Je ne te demande même nas avec qui.URBMN — Cela vaut mieux.MATHILDE - S’il fallait épouser tous ceux avec qui on passe ses I nuits .URBAIN - Voilà comment il faut raisonner.MATHILDE - Et puis, on a la mvthologie qu’on neut.Les fidèles I épouses d’Athènes ou de Sparte pouvaient s offrir Mars, Plu ton, Juniter.Il faut comprendre ces choses-là.URBAIN - Je les comprends, Mathilde.Je les comprends même fort bien.MATHILDE - Je suis sûr que tu aurais préféré dormir avec Vénus plutôt ou’avec .ou’avec .qu’avec une vedette de 1 écran.URBAIN - Avec Vénus .si tu permets, j’aurais préféré ne pas dormir.Mathilde va se retirer.Elle a des poses suggestives.MATHILDE - Il te reste encore beaucoup de travail ?’BBATN — Avec qui as-tu rendez-vous, ce soir?MATHILDE - Avec toi, mon chéri.Ne me fais nas trop attendre.Mathilde complète sa sortie.Urbain va s'élancer.Le lecteur le retient.Assez brutalement.Scène quinzième URBAIN - Tu as raison.Mieux vaut la prendre par surprise.Pendant son sommeil.LECTEUR — Fille publique ! URBAIN - Mathilde? 28 EUGÈNE CLOUTIER LECTEUR - Toi.URBAIN — Surveille ton vocabulaire.LECTEUR — Qu’est-ce que tu ne ferais pas pour retenir mon attention ?Tu me livres ta femme en pâture.Tu me fais partager ton propre désir.Et juste au moment où.tu sais ce que je veux dire ?Eh bien, tu me la retires.Je vais la trouver.Elle me plaît, moi.ta Mathilde.URBAIN - Je l’ai idéalisée un peu.LECTEUR — Je la prends comme tu me l’offres.Et elle est belle.Elle me plaît.Putain.URBAIN — Mathilde ?LECTEUR — Toi.Dès lors qu’un écrivain écrit pour les autres.il fait le trottoir.URBAIN — Ménage tes mots.Et la recherche de la communication, du dialogue, de l’amitié ?Et la main tendue à l’autre ?Et 1° souci de faire beau, grand, noble, d’aller au-delà de soi-même ?Tu n’as rien compris à ma démarche.Je ne l’ai pas encore vraiment commencée .Je cherche, tu comprends, je cherche.LECTEUR — Tu cherches à plaire, et ça m’écoeure.Ou bien, va jusqu’au bout.Le lecteur le tient en joue.Urbain sursaute.Il avait oublié ce revolver.URBAIN — Attends, attends.Urbain découvre quelque part une cote de maille quil se hâtera d’endosser.Le dialogue se poursuit.LECTEUR — Tous les mêmes.Vous essayez de flairer le vent.Vous aurez vos moments de violence.Monnayage.Vous aurez vos anathèmes.Monnayage.Vous vous étalez en vitrine comme de la chair à matelot.(Apercevant le manège d’Urbain) Pourquoi ce costume ?URBAIN — Tu as besoin de moi.Je le sais.Dès que tu ouvres ton livre, te voilà à la recherche d’une image, d’une sensation, d’une rencontre, d’un souvenir, d’une pensée.Tu peux me tuer, bon, c’est entendu .mais je puis me défendre.Pour toi.Tu es ma justification.Je suis la tienne.En ce moment, ce n’est pas de Mathilde que tu rêves, mais de la femme idéale.LECTEUR — Si elle est idéale, c’est qu’elle n’existe pas. HÔTEL HILTON, PÉKIN 29 URBAIN — Elle a existé.Elle a emprunté divers visages jusqu’à nous.Il en est pour mépriser le strip-tease.Pas moi.Une recherche obscure, profonde d’une image de femme.Nous avons connu le strip-tease avant tout le monde.Ce n’est pas une chance, ça ?LECTEUR — Les Grecs avaient leur Phryné.Nous n’aurons eu que les vingt ans de Lily Saint-Cyr.Les filles étaient belles, elles ont vieilli, on ne les a pas remplacées.URBAIN — Qu’es-tu devenue, Phryné ?Où te caches-tu dans cet amoncellement de tristes nudités ?Le lecteur tire un coup de revolver.Urbain porte la main à sa poitrine .mais il a vite fait de retrouver son souffle.LECTEUR — Pour mettre à l’épreuve ta cote de maille ! URBAIN — Tu vois.Elle résiste.LECTEUR — C’est fâcheux.Tu n’aurais pas dû me parler de Phryné.Mon premier amour.J’avais quatorze ans.Pourtant la version grecque n’était pas très descriptive.Mais un premier amour, il ne faut pas toucher à ça.C’est sacré.Scène seizième VOIX DE PHRYNÉ - Je suis là.URBAIN - Tu as entendu ?C’est la voix de Phryné.LECTEUR - Non.URBAIN — Phryné .Où es-tu ?Si je n’ai qu’à t’appeler pour que tu nous arrives du fond des siècles .prends un billet aller-retour.Personne n’a oublié.Le coup du manteau .devant tes juges .c’était trouvé 1 VOIX DE PHRYNÉ — La fille d’Hérode a amélioré ma technique avec ses sept voiles.La voix de Phryné vient toujours d’un endroit différent de celui auquel s’attend Urbain.Il se tourne constamment à contretemps.URBAIN - Mais c’est toi qui avais donné le ton .un certain style. 30 EUGÈNE CLOUTIER VOIX DE PHRYNÉ — Un style que vous perdez.que vous retrouvez .que vous reperdez .Votre époque risque d’émouvoir les générations de l’avenir par ses conquêtes scientifiques .mais l’érotisme.URBAIN — Il y a une grande tradition de littérature érotique.de cinéma érotique .VOIX DE PHRYNÉ — Aussi érotique que la Somme de saint Thomas.URBAIN — Que manque-t-il à tout cela ?VOIX DE PHRYNÉ - L’érotisme.URBAIN — Qu’est-ce que l’érotisme alors ?VOIX DE PHRYNÉ — Tu ne trouveras ma définition dans aucun dictionnaire.L’érotisme est l’art d’exalter le désir par une vision de beauté.Je dis bien « exalter ».et non seulement le susciter, ou le provoquer.Entre ces mots se tiennent deux mille ans de décadence.URBAIN — Tu ne peux pas m’apparaître ?.Même avec ton célèbre manteau ?Je ne suis pas gourmand.La conversation serait tellement plus facile.Je t’imagine dans le coin de la fenêtre, ta voix me vient brusquement de la bibliothèque.Tu ne tiens pas en place.VOIX DE PHRYNÉ — Je veux bien te faire ce plaisir.Mais pour un court moment.Musique à go-go.Phryné apparaît.Elle danse.Elle est en collant-chair, on peut l’imaginer nue.Des éclairages de discothèque font vibrer son corps de couleurs rapides et variées.Elle cesse ses quelques pas de danse, la musique s’arrête aussitôt.PHRYNÉ — Tu ne te sens pas bien ?URBAIN — Très, très bien.au contraire.C’est seulement la surprise.PHRYNÉ — Tu t’imaginais que j’avais gardé tout ce temps mon manteau ?URBAIN - Oui.PHRYNÉ - Tu as la gorge sèche.l’oeil pétillant.le souffle ¦ court.Aucun doute possible.Exaltation du désir par une vision de i . HÔTEL HILTON, PÉKIN 31 beauté.Nous nageons en plein érotisme.A son niveau le plus élevé.Tu as les yeux de Praxitèle.Elle y va de sa scène de séduction.En fond, on entend une musique érotique.URBAIN - Merci.PHRYNE — Tu as la bouche.et le nez de Praxitèle.URBAIN - Merci.PHRYNÉ — J’ai moi-même la gorge sèche .l’oeil pétillant.le souffle court.URBAIN — .et tant d’autres choses, tant d’autres choses.PHRYNE — Votre erreur la plus durable est de ne voir toujours l’érotisme qu’à travers les yeux de l’homme.La femme est aussi désir.L’exaltation du désir chez la femme peut atteindre à des sommets.des sommets.La musique érotique cesse brusquement sur Ventrée de Mathilde .toujours en peignoir.Quant à Phryné, elle a disparu.Scène dix-septième MATHILDE — Je voulais te dire.Qu’est-ce qui t’arrive ?URBAIN - Toi !.MATHILDE — Tu travailles trop, mon chéri.Tu devrais te ménager des temps de repos.URBAIN — Mon travail m’en apporte quelques-uns, tu sais.Je viens d’avoir la visite de Phryné.MATHILDE - De qui ?URBAIN — Quel est ton Dieu préféré de toute la mythologie grecque ?MATHILDE — Apollon.Comme tout le monde.URBAIN — Comme toutes les femmes, tu veux dire.Eh bien, imagine qu’au beau milieu d’un travail quelconque, il t’apparaisse dans toute sa gloire .MATHILDE - Nu ?URBAIN - Nu. 32 EUGÈNE CLOUTIER MATHILDE — Tu travailles vraiment I eaucoup trop.Va faire un peu de ski.C’était la courtisane grecque.cette Phryné ?URBAIN — Le modèle du grand Praxitèle pour ses statues de Vénus.MATHILDE — Et tu Pas vue ?URBAIN — Comme je te vois.MATHILDE — Est-ce qu’elle avait retrouvé ses bras ?URBAIN — Elle ne les a jamais perdus.Elle était complète .ça, tu peux m’en croire, elle était complète.Urbain choisit un bibelot quelconque, et le casse.Mathilde, qui avait commencé sa sortie, se retourne vivement.Ils s’étudient un moment en silence.URBAIN — Qu’attends-tu pour me faire une scène ?MATHILDE — Tu sais bien que ça ne m’intéresse pas.Que je ne t’ai jamais fait de scènes, que je ne t’en ferai jamais.URBAIN — Tu l’aimais bien ce cendrier, non.MATHILDE — C’était mon préféré.Un cendrier est toujours laid.Celui-là l’était moins que les autres.URBAIN — Eh bien, alors.MATHILDE, elle ramasse les morceaux.les jettera à la poubelle — Il est cassé, il est cassé.URBAIN — Mon ami est formel, et c’est un grand psychiatre.Un couple qui n’a jamais de scènes est un couple voué à l’échec.Quel est l’objet que tu préfères dans cette pièce ?MATHILDE - Ce vase à fleurs.Sans l’ombre d’une hésitation, Urbain se dirige vers le vase à fleurs, et le laisse tomber.Son geste est appuyé, il veut mettre Mathilde hors d’elle-même.Cette dernière s’efforce de ne pas rire.URBAIN — Eh bien, moi, j’en pleurerais.J’y tenais à ce vase.(Il se saisit de quelques pièces du vase .les caresse.) Un potier l’a amoureusement tourné.Ce vase était peut-être ce que nous avions de plus joli dans cette pièce.Et tu me laisses le briser en mille morceaux.C’est de la cruauté mentale, Mathilde.Jamais je ne te pardonnerai de ne pas être intervenue au dernier moment.(Au bord des larmes) « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?» Qui a dit cela ?T- r ~ '' ^ " HÔTEL HILTON, PÉKIN 33 MATHILDE — Lamartine.URBAIN — J’aurais préféré que ce fût Voltaire.(Il s'approche de Mathilde, la presse.) Ecoute, Mathilde, tu vas être très gentille, et tu vas me faire une scène comme toi seule es capable d’en faire.Tu es une fausse douce.Tu as su couvrir de fleurs le cratère de ton volcan, mais tu es un volcan, Mathilde.MATHILDE - Quelle raison aurais-je d’entrer brusquement en érection ?URBAIN — Eruption, Mathilde.Un volcan, je n’y puis rien, entre en éruption.MATHILDE — Tout est trop conventionnel.URBAIN — Là où tu dois intervenir, et avec énergie, c’est lorsque je reçois Phryné chez moi.C’est inadmissible.La concurrence est de taille.Tu devrais sentir tout cela, te révolter, m’en faire voir de toutes les couleurs.La vie du couple doit faire le tour du disque de Newton.Arrêté.non en marche.Certains couples ne survivent que dans la haine.Une haine librement consentie.Quelle chance ! Le vocabulaire de l’amour est usé, usé, usé ! ! 1 Regarde mon lecteur.MATHILDE — Je ne le vois pas.URBAIN — Dommage ! Tu l’entends ?MATHILDE — Tu sais bien que non.URBAIN — Je le vois, je l’entends.j’en suis venu à l’envier.La haine mobilise constamment son imagination.Elle est essentiellement créatrice.Un couple qui se maintient dans la haine échappe au quotidien.Il est appelé à connaître des plaisirs raffinés, constamment renouvelés .Pendant ce temps, les éclairages ont fait sortir le lecteur de Vombre.Il est en compagnie de sa femme.Cette dernière pourrait ne paraître quen ombre chinoise .Peut-être bien les deux.Leur haine mutuelle est pleinement assumée.Ils se parleront sur un ton dépourvu d’agressivité.LECTEUR — Quel merveilleux rêve ! Et qui me reste dans la tête avec précision .SA FEMME — Ton café va refroidir. 34 EUGÈNE CLOUTIER LECTEUR — Nous étions en panne.C’était la tempête.Nous avons marché.Il y avait un précipice.Une petite poussée .et tu es tombée.Tu as eu un cri.Mais nous étions loin, très loin de la civilisation.SA FEMME — Tu laisses ton café se refroidir, et tu diras ensuite « Mon café est froid ».LECTEUR — Avant de te pousser dans le précipice, je t’avais arraché les yeux.En un bon mouvement.Pour ne pas que tu voies venir la mort.SA FEMME — C’est délicat.Je t’en remercie.Nous avons une rencontre totale, même en rêve.Tu sais ce que je t’ai coupé la nuit dernière ?LECTEUR - J’ai peur.SA FEMME — Le cerveau.La tête, si tu préfères.Avec le couteau électrique que nous avons reçu en cadeau de noces.Plusieurs tranches.J’ai mis tout cela dans une grande écuelle, et les chats du quartier se sont bien régalés.LECTEUR — Tu avais raison, mon café est froid.Et j’ai horreur du café froid.SA FEMME — Je t’en prépare une autre tasse, mon trésor.Les éclairages nous redonnent Mathilde et Urbain.effacent les autres 'personnages.MATHILDE — Quelle horreur ! Dis-moi, Urbain, que nous n’arriverons jamais à cette haine tranquille ! Ces sortes de couples n’existent pas, ils ne peuvent pas exister.URBAIN — Oui, Mathilde.Ils se recrutent justement parmi ceux qui ne se font jamais de scènes.Fais un effort.Mon ami le psychiatre est formel.Tu enfermes tout au fond de toi-même.Un jour, ça fera explosion.Et ce jour-là, tu voudras me tuer.MATHILDE — Je n’aime pas que tu racontes n’importe quoi, Urbain.URBAIN — Me tuer, Mathilde, me tuer.Il est encore temps.J’ai tout de même un nombre considérable de défauts.MATHILDE - Moi aussi.URBAIN — Des défauts qui doivent parfois te mettre les nerfs en boule.MATHILDE — Moi aussi.Boule contre boule.c’est du billard. HÔTEL HILTON, PÉKIN 35 J URBAIN — Je t’ai tout de même trompée, Mathilde, es MATHILDE - Moi aussi.Notre amour est au-dessus de ces péripéties.Ne fais pas attendre ta chère Phryné.Elle risque de prendre froid.Mathilde fait sa sortie.Urbain, de rage, casse un autre bibelot.Elle ne se retourne même pas.O au .Scène dix-huitième L’inconnu avait fait son apparition, entretemps, sur fond de musique chinoise.Cette fois, il est en tricycle.Il descend de son engin, pour ramasser les morceaux.Urbain est prostré.On le laissera cuver son malheur.Il a mis un électrophone en marche, et se réfugie dans son univers intérieur, en écoutant un Beethoven ou un Mozart.L’inconnu s’approche un moment de lui, mais n’insiste pas.Le lecteur est là, tout près.L’inconnu ne s’adressera qu’au lecteur.a- ir- es u INCONNU — Il lui dit : « Je vous demande votre main ».Il la garde en souvenir, parce que le reste, il ne l’a pas eu ».L’inconnu tire un tube de colle de ses poches.Il essaie de recoller quelques morceaux.INCONNU — Nous serons tous en pièces détachées.Un menton d’empereur romain.je frappe .Ça fait toc, toc ! Suite d’un accident de voiture : le menton était en silicone.L’inconnu continue son travail un moment.INCONNU — Il appelle cela un stimulateur électronique.Il fait battre son coeur à la vitesse qu’il veut.Un coeur à transistor en quelque sorte.Le tout est d’avoir quelques piles en réserves.Un champion.Il a quatre veines en tréflon tissé.Il me dit « frappez-moi le genou».Et pourquoi?Il ne m’avait rien fait.Il insiste.« Prenez ce petit marteau, et frappez.» Je frappe.Cela fait toc, toc.Genou de métal.Rien de changé à sa démarche, on ne s’en douterait pas.Seul ennui, il ne peut pas se rendre jusqu’au « ut » supérieur.Il ne serait pas chanteur, ça ne causerait aucun problème particulier.Mais c’est un ténor.Il n’atteint même pas le 36 EUGÈNE CLOUTIER « la ».Il a toujours son diapason, il a vérifié.Il reste au sol.Son larynx est fait dune nouvelle matière synthétique.Le tout est de savoir icunir les pieces detachees.Et den faire une provision.Tu te promèneras un jour avec un rein de singe, un foie de porc, un cerveau de chimpanzé, et un coeur de boeuf.Tu me diras qu’il y a des risques.Ça peut jouer sur le comportement, le caractère .L’inconnu avait presque terminé le montage du bibelot.Il le lance.et enfourche son tricycle.Il se met en route.La musique chinoise remplace le disque en fond sonore.INCONNU — Ce jour-là, je préfère être ailleurs.Loin, très loin.Le tout est de ne jamais s’arrêter.On entend des grenades dont l'éclatement est suivi de bruits de foule.Le révolutionnaire fait son entrée .Et court se réfugier un moment dans les bras d’Urbain.Scène dix-neuvième RÉVOLUTIONNAIRE — Cachez-moi, je vous en prie.URBAIN — Qui êtes-vous ?RÉVOLUTIONNAIRE — J’ai déclenché une révolution .et je n’arrive plus à la contenir.Elle se retourne contre moi.Vous entendez ?URBAIN — Je ne suis pas sourd.RÉVOLUTIONNAIRE — Fermez la fenêtre, et toutes les portes.Ma vie est en danger.La vôtre aussi.Urbain ferme une fenêtre invisible.Les bruits sont assourdis.Il observe par la fenêtre.RÉVOLUTIONNAIRE — Où en sont-ils ?URBAIN — Ils cassent tout.Ils mettent le feu.ils font exploser les voitures.Ils matraquent tout le monde.RÉVOLUTIONNAIRE - Et la barricade ?URBAIN — Je ne vois pas de barricade.Vous vous trompez de pays.Nous n’avons même pas de pavés.Il nous faut les importer pour faire « vieille France ».RÉVOLUTIONNAIRE - Regardez bien. HÔTEL HILTON, PÉKIN 37 URBAIN — Je vous jure qu’il n’y a pas de barricade, qu’il n’y a jamais eu de barricade.J’habite un quartier tranquille.Pourquoi choisirait-on précisément mon quartier pour y construire des barricades.Et contre qui les barricades ?RÉVOLUTIONNAIRE — On ne le sait plus.Au début, on savait.Maintenant, on ne sait plus.C’est ça la tragédie.On voit que vous n’êtes pas un homme d’action.URBAIN — Heureusement pour vous.Si j’étais un homme d’action, je serais dans la rue.Vous n’auriez pas pu vous réfugier chez moi.RÉVOLUTIONNAIRE — Ils sont passés tout droit.URBAIN — Vous n’allez pas le regretter ?RÉVOLUTIONNAIRE - Oui.J’espérais qu’on enfonce la porte.Qu’on vienne me cueillir.Qu’on fasse de moi un martyr.URBAIN — Martvr de quoi.Vous avez oublié ?RÉVOLUTIONNAIRE - Ça me revient.Ils remontent tous les deux vers la table de travail.Le lecteur semble très attentif.Le révolutionnaire se laisse tomber dans un fauteuil.Urbain lui servira un whisky.Tout cela pendant que la scène se poursuit normalement.RÉVOLUTIONNAIRE — Ils entendent d’abord tout démolir.URBAIN — Rien que ça.RÉVOLUTIONNAIRE — Pas facile de tout démolir.Il faut de l’équioement.Et de la patience.URBATN - Et un but ?RÉVOLUTIONNAIRE — Non.Surtout pas d’objectif.Ça dérange.Moi.i’en avais plusieurs parce que je suis le cerveau.URBATN — Des idées originales ?RÉVOLUTIONNAIRE — Je n’ai pas à les juger.Elles sont là.On entend que les bruits s'éloignent.Des grenades explosent toutefois par intermittence.URBAIN — T’ai déjà lu quelque part que les idées appartiennent à tout le monde.RÉVOLUTIONNAIRE — Voilà ! D’abord, aucun gouvernement, aucun exécutif, un président.URBAIN — Quel pays ?RÉVOLUTIONNAIRE - Le monde. 38 EUGÈNE CLOUTIER UTRBATN — Et les fonctionnaires ?RÉVOLUTIONNAIRE - Un président ! URRAIN — La multiplicité des langues ?.Il faudra des interprètes.RÉVOLUTIONNAIRE — Le français est le langage de l’âme.Tout le monde a une âme.Tout le monde se mettra au français.URRAIN - Planification ?RÉVOLUTIONNAIRE — Au Canada : papier, amiante, blé, potasse.Corée : carotte.URRAIN — Ou entendez-vous par « Corée-carotte » ?RÉVOLUTIONNAIRE — Vous ne connaissez pas les vertus de la carotte coréenne ?URRAIN — A vrai dire.RÉVOLUTIONNAIRE — La carotte coréenne, mes commissions d’enquête sont formelles, serait en mesure à elle seule de supprimer médecine et médecins.Nous en ferons une culture intensive.New York sera reconstruite.URRAIN — Je ne vois aucun lien direct entre la carotte coréenne et New York.RÉVOLUTIONNAIRE - Que voulait-on faire avec New York?Loger le plus de monde possible en un même immeuble.Idee a la fois originale et courageuse .nous irons jusqu’au bout de cette idée.Il n’y aura qu’un seul gratte-ciel capable de contenir douze millions de personnes.Et quelques paquebots dans la rivière Hudson .pour la population flottante.(Il rit.) C’est un mot.URRAIN — L’idée est géniale.RÉVOLUTIONNAIRE - Comme vous dites.Je conserverai les petites guerres, puisque c’est un divertissement dont certains groupes d’individus ne sauraient se passer.Mais elles seront propres, sans blessés, sans morts, sans sang.URRAIN — Sans sang ?RÉVOLUTIONNAIRE - Sans sang.URBAIN — Comment ferez-vous donc ?RÉVOLUTIONNAIRE - Préoccupations oiseuses.D’abord tout détruire.On verra après.Le bruit disparaîtra de partout.Les grands musiciens devront se mettre à l’oeuvre.Ils harmoniseront les bruits de la ville.Les usines pourraient fonctionner en do majeur.les HÔTEL HILTON, PÉKIN 39 avions subsoniques en mi.le métro.les bus .les voitures .chacun aura sa note.Nos villes chanteront.URBAIN — Vous êtes neut-être le Messie que le monde attendait.Le nouveau, je veux dire.Parce que l’autre.RÉVOLUTIONNAIRE - Je ferai éclater les familles traditionnelles.Vous aurez le loisir, le privilège et l’obligation de devenir le frère d’un Japonais, le fils d’un Noir, le cousin d’un Russe, le beau-frère d’un Chinois.On ne tiendra compte que des affinités naturelles pour reconstituer les familles dans l’intérêt du plus grand nombre.Finis les frères ennemis.Nous continuerons de mettre les enfants au monde de la même manière.URBAIN — Elle a fait ses preuves.RÉVOLUTIONNAIRE - Fi de la pilule .nous avons de quoi fertiliser les déserts avec la potasse de la Saskatchewan.La faim dans le monde se mourra, elle se meurt, elle est morte.Dieu ait pitié de son âme ! On frappe à la porte.On entend des voix.La porte est évidemment aussi symbolique que la fenêtre.URBAIN — On vous a repéré.RÉVOLUTIONNAIRE - Enfin.Je commençais à désespérer.URBAIN — Vous n’allez pas vous faire cueillir stupidement ?Cachez-vous.La maison ne manque pas de placards.Du côté de la cour, il y a l’escalier de sauvetage.Le révolutionnaire écarte avec hauteur URBAIN qui tente de lui bloquer le chemin de la porte.RÉVOLUTIONNAIRE - Vous n’avez rien compris.Il faut d’abord que je meure, on ne croit que dans ceux qui meurent.Il ouvre la porte, et se précipite à l’extérieur.On entend des coups de feu.Et un râle. 40 Scène vingtième EUGÈNE CLOUTIER L’inconnu a refait son entrée à l’autre extrémité du plateau.] si Jeux d’éclairage.Le voici d’un seul trait, au milieu de la p: scène sur son vélo .Il a freiné sur Urbain.URBAIN — Je ne vous connais pas, monsieur.j [' INCONNU - J ai l’honneur de ne pas vous saluer.URBAIN — Vous m’en voyez ravi.INCONNU — J’espère que tout va mal ?URBAIN — Très mal, merci.Et vous ?INCONNU — Affreux ! Je vous dérange au moins ?URBAIN — J’habite un endroit public .comme vous voyez.INCONNU, regarde à la ronde.sans trop comprendre — Je vois.je vois .URBAIN — L’écrivain qui ne veut pas être dérangé n’a qu’à ne jamais publier.Dès qu’il publie, il doit s’attendre à être dérangé.Public .public .endroit public .fille publique ,.je suis une fille publique, monsieur.INCONNU - Enchanté.URBAIN, avisant le lecteur — Je vous présente mon lecteur.Le lecteur s’est avancé.les autres sont allés à sa rencontre.Le lecteur et l’inconnu échangent une poignée de main.INCONNU — J’ai l’honneur de ne pas vous connaître, Monsieur.(A Urbain) Il est muet ?URBAIN — Quand ça lui plaît ! INCONNU - Curieux ! URBAIN — Je suis en train d’écrire.Il est en train de lire.Vous avez déjà vu un lecteur parler pendant sa lecture ?INCONNU - Jamais.v URBAIN — Voilà pourquoi il ne parlera pas aussi longtemps que je serai parmi vous.INCONNU — Je ne vous retiens pas.URBAIN — J’apprécie votre gentillesse, monsieur.Je vais retrouver une jeune femme bien séduisante, que je m’amuserai à tromper avec elle-même puisqu’elle s’amuse à me tromper dans mes propres bras.|c HÔTEL HILTON, PÉKIN 41 ''INCONNU — Vous avez beaucoup de chance, monsieur.-URBAIN — Je le crois aussi.Vous serez deux, trois, quatre, cinq, i; six .dans une même chair.Quel magnifique programme, n est-ce : pas ?"INCONNU — Puissiez-vous avoir tous les ennuis imaginables, r monsieur.J URBAIN - Merci.Scène vingt et unième Pendant ce t^mvs, Urbain a comnlété sa sortie.et L lecteur, enfin libéré, semble-t-il, mar^h^ de lono en lar de la magie par laquelle on ne peut que se perdre I brouillées la ville halète à bout de souffle CHOIX PUANT LA FUITE j'optais pour la solitude noctambulesque au teint péridot et l’opprobe générale à la crème de menthe les tons matinaux sont morts-nés aux ronces et les mûres poussent acides j’ai dit moi et puis non aux promesses qui résolvaient en absolu les crépuscules c était perfide j’exaltais la mer aride les sanglots des vagues les murailles par moi érigées on dit que par maladresse ou par ennui on laisse souvent croître des tentacules de crasse réservées à l’échec jours boursouflés épanouis obscène tradition sartrienne moisson immonde je vous hais l’ordre établi l’excluait les reflets de mer giclaient des prunelles soudoyées souffreteuses à l’écorce citadine PARTANCES 117 VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT libération des moyen âges obscurantistes qui par faiblesse les savoirs niaient abordage aux ères nouvelles les terreurs des dissections scientifiques sont demain escalade pyramidale du murmure au grondement insatisfaits car négligés hommes nous voulions parfois songions aux grèves sûres estompées déjà quand le cou penche orgueilleux conquérants .est-il de larmes notre héritage stagnantes ou fructueuses par le mûrissement passif éclôt soudainement naissance par le cri d’un être informe imberbe nous étions 118 JOYCE YEDID du voyage à travers la nuit pouvons-nous garder souvenance et en partance émerger des gouffres mais les plages trop lointaines ne sont plus que mirage la convergence intrinsèque le sautillement aux limbes la réconciliation mirifique chimère aussi rupture inévitable chevauchement incertain nous gisions aux îles grisés d’opium — les trahisons sont volcaniques ¦ PARTANCES PARTANCE I l’incantation ne me saura résoudre l’obscurité se doit d’avoir une lune même de givre décret de clarté même blafarde dispersion le vent ne hurle ces bruits enflure de dune pas les pins chuchotent aiguilles baisant la couche les blessures sont sable quartz élément le plus dur et diamant aucun saignement l’arôme salé les croix des sapins la rondeur des pignes embrument je te donne une liberté éreintée et complaisante je ne tâterais pas le dégrisement 119 ¦ lesseulement apprivoisé envahira bientôt la monotonie des ailes de moulin aux terres plates paris les rues la nuit sont tristes quand j’erre vient l’aube VARTAN CES 121 PARTANCE II le sifflement concret coïncide avec l’apprêt dégagé meute de voeux innocents des départs mais trop de trains partirent essoufflement cyclique rivé à la droiture perçant le temps lèvres prises promesses reprises éternité rompue le retour est impossible car irrésistible est la clameur des terres étrangères des saveurs de soude délavée en gorge la précision exquise de la flexibilité des cordes et trop de navires dérivèrent de quais acerbes de phares placides déchirant le cours de la tramontane des filles brunes plaies d’attente compromis extatique et insurmontable reste l’appel des horizons lointains 122 JOYCE YEDID partance dénouée de toute connaissance ma chair ne sait l’absence barrages de soi effondrés miroitement de face — l’affaissement des poignets P ARTAN CES 123 MONOLOGUE j ton visage renvoie fermé i mes paroles vaines tu n’écoutes pas et ainsi anéantis ton visage est ma tendresse ) échouée j je ne sais m’en servir ! et ne peux l’ignorer ; à ta promesse de commencer ( le monde à moi paupières courbes des hanches brisure vocale l’univers s’est dénoué et j’ai frémi à la genèse satanique la ruine trop probable le morcellement pygmalion on t’a tendu des choses tu étais bien avant moi la jalousie me rompt ta bouche comme un vol de mouettes m’effleure à peine je suis femme et non ève non pas offrande donner couve refus le cadeau dont nul ne veut —r JOYCE YED1D f la résurrection de lazare n’est qu oubli n est que dissolution absorption néfaste en Toi les saisons et les hommes d’avant toi même si je ne les aimais pas le cosmos bousculant le vide culbutant d’un geste obscène la masse inféconde et vautré à la mère bat cycliquement les abords du conscient je respire et me meus irrésistiblement vers la mort j’admets que je me joue du nada boursouflé infestée de mortalité suppure la plaie initiale l’instant déga ronge l’essence les ciseaux dévient la coupe est inégale d’ailleurs il n’y a pas de patron nie le présent par le passé quel nihilisme facile t t i [ t S PARTANCES 125 nirvâna et illumination tu veux le silence d’un temps arrêté or j’aspire à la perfection d’immobilité dynamique au cycle talmudique au cycle générique au cycle ecclésiastique — immortalité dans la chair tes yeux sont agon microcosme des luttes cosmiques des satellites privés dame des étoiles fuyantes j’ai peur l’étouffement l’oblitération le triomphe tu réduis le monde à l’enserrement quand il est suppuration l’espace avec ta main glissant tout n’est pas résolu parce que de toute éternité la place de ton bras est d’être autour de moi ces cendres se dispersent mal tu sais je goûte amer 126 JOYCE YED1D UN JOUR quand l’été rampera les pentes des vallées je redirai les mots à présent je ne puis la voix est tarie et les gestes oubliés qui charrient toujours de molles effluves quand l’été reviendra engoncer les rivières bloquer les baies asphyxier les bois noyer en moi la douceur des printemps je me ferai rebelle quand l’été glissera aux pentes des vallées je redirai ces mots mon amour JEAN E.RACINE NOTES POUR UNE AUTRE FOIS ESSAI JEAN E.RACINE - Né à Montréal en 1918.Pendant vingt ans collabore à et puis dirige une entreprise familiale d’agence en douane et de transit international.Sa vie comme celle du commun des hommes est féconde surtout en événements privés.Marié.Un fils.A publié récemment un essai d’autobiographie intitulé Souvenirs en ligne brisée.Travaux littéraires et projets d’avenir nombreux mais aléatoires. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 1 — La page blanche c’est une sorte de lieu sacré.La plume hésite comme le pas à franchir le seuil.L’interdit est là debout de qui le regard crie une menace d’autant plus terrible qu’elle est imprécise.2 — Le silence est une invisible architecture.Le son de la voix, le bruit d’un pas menacent un équilibre qui ne pourra pas être rétabli.Face à cette architecture sacrée le geste, la voix hésitent.C’est comme si l’un comme l’autre allait violer une innocence, détruire un état de liberté, asservir quelque chose que le tumulte temporel n’a pas encore réussi à mettre en tutelle; quelque chose qui est encore riche de possibles et d’imprévisibles.Quel monstre, quelle princesse la voix, le geste y réveilleront-ils en s’y projetant ?3 — L’angoisse nous envahit et nous chasse hors de nous.On est mis à la porte de soi pour lui faire place.Elle y règne ' enfin.Sons, couleurs, lignes, masses, volumes tout lui appartient.Ils perdent leurs visages auxquels se substitue celui de l’étrangère.Que de choses qui nous étaient vitales ne jette-t-elle pas par la fenêtre et qui prennent aussitôt à nos yeux l’air de détritus irrécupérables.Ce qui était précieux se fane et se corrode.L’angoisse pose entre hier et aujourd’hui une distance qui nous éloigne de tout et éloigne tout de nous.La vie, le monde sont hors de notre portée.C’est devenu étranger, pourtant naguère c’étaient terres connues, jours fêtés.L’expérience répétée de l’angoisse fait que l’on se perd soi-même de vue.Qui est-on ?On ne sait plus.Comment savoir à ce point qui de l’occupant d’hier, de l’évacué d’aujourd’hui est soi.On contemple deux profils qui ne coïncident pas; on cherche en vain à se voir de face, les yeux dans les yeux.4 — La vie : une promesse qui n’est pas tenue. JEAN E.RACINE 5 - Il disait : Je voudrais dissiper cette illusion qu est la vie.Ce que je vois,, ce que j’entends, ce que je palpe ce n’est que le mirage d’une réalité qui se dérobe dans la fulgurance aveuglante d’une perception faussée par le désir.Pour rejoindre la réalité vraie il me faut enfin reconnaître la vérité de mon désir.Qu’est-ce que je désire vraiment ?Quoi me manque que je tente de remplacer au moyen de phantasmes ?La fraîcheur ce n’est pas l’eau; la lumière ce n’est pas ce soleil qui brûle et qui aveugle; l’amour ce n’est pas ce sein que je palpe et qui ne sait frémir qu’un instant; l’union n’est pas dans l’étreinte des corps; ce qui me manque n’est pas complémentaire, il n’est pas dans ce que l’on peut m’apporter, il n’est pas dans la possession : il est peut-être dans ce que je ne suis pas encore ?6 — 11 disait : J’écris comme chante le berger : pour passer le temps.J’écris pour meubler ces jours superflus que je dois vivre.Pourtant je ne suis pas las de la vie : je suis las de vivre la vie telle qu’elle est devenue depuis que j’ai perdu toute raison de vivre.Vivre dans l’attente qu’était devenue sa vie ne lui apparaissait pas vivre.Il est entendu que nous attendons tous la mort.Mais il y a attendre et attendre.J Voir la mort qui nous attend, savoir vers quelle mort bien étiquetée (sauf accident toujours possible, bien entendu) l’on va ce n’est pas tout à fait la même chose que de savoir que tout homme est destiné à mourir, et que l’on ne fait pas exception à la règle.Non ! Vivre dans l’attente de la mort, vivre dans l’imminence d’une mort bien et dûment pronosti- | quée ce n’est certes pas la même chose.Or il savait cet homme de quelle mort il allait mourir, et le sachant il ne savait plus comment ne pas dire merde à la vie.Comment voir la vie autrement que comme une aventure tout à fait dépourvue de sens ?Etait-ce vraiment la peine d’avoir aimé, travaillé, pris sa part de jouissances, d’avoir joué le jeu, payé le tribut habituel et convenu à la religion de la vie si l’on devait finir sur une note aussi fausse, sur un couac aussi inattendu, bref, si la mort pour soi devait être sous la forme d’une déliquescence aussi indigne de l’homme ?Le moyen de ne pas tout blasphémer dans de telles circonstances, le moyen de ne pas pousser un de ces ricanements VOIES POUR UNE AUTRE FOIS 131 est m -n où l’horreur se mêle à la colère et à la détresse de ce lointain entant devenu homme et à qui autre chose avait été promis ?Oui ! le moyen de croire à quoi que ce soit, le moyen de croire tout simplement ?Tout n est-il pas vain, absurde, une cruelle farce ?Et DIEU, DiEU, DIEU, DIEU ! Si je crie que DiEU N EST PAS ! C’est son silence qui me fait mai, son absence.Je ne m'en réjouis pas.Je ne triomphe pas.C’est dépit, colère, déchirante tristesse I Allez 1 aÜez i allons ! allons ! Je rage que Dieu ne soit qu’un rêve sans consistance.L’absence me révolte.Je n’accepte pas quil ne soit pas.Je n’accepte pas qu’étant il soit tel qu’il me semble être : indifférent, muet, distant SILENCE SILENCE SILENCE exaspérant SILENCE.Allons, allons.Allez, allez ! mon enfant, ma soeur, mon chien, mon chat, ma plage, mes arbres, mon herbe, ma vie, ma vie, ma vie qui s en va purulente et douloureuse 1 Et si véritablement Dieu n’est pas, rien ne tient plus, et vite fourrons-nous du plomb dans la tète dès qu’il ne nous sera devenu impossible de nous aistraire de lévidence de son absence.7 — Aller à New York pour quelques jours.Pourquoi ?Pour changer de lieu, sortir de soi-même, rompre cette continuité dans laquelle je suis comme en une prison et où j’étouffe; aller à i\ew ùork comme l’on se tourne dans son lit parce que notre chair, nos os sont fatigués, meurtris de reposer depuis si longtemps d’un seul cote de soi, fatigués jusqu’à vouloir supprimer cette partie de soi qui ne nous appartient plus que sous la forme de linconfort.J’ai mal au côté sur lequel je suis couché dans ma vie présente.Pour quelques heures je veux me coucher du côté New York, je veux être ailleurs qu’en moi-même, qu’en ce lieu de moi-même où je me trouve et m’anéantis.Je veux être ailleurs, oui! Au point où j’en suis mes pas sont des pas perdus dans une gare en attendant le véhicule qui m’emportera là où je n’ai plus le choix de ne pas aller.8 — Le rôle de l’écrivain ne serait-il pas essentiellement de trou- bler la pensée complaisante du lecteur.Sa mission ne doit-elle pas être de mettre en doute sans cesse les « certitudes » ¦ 52 JEAN E.RACINE ' auxquelles l’homme s’arrête volontiers et dans lesquelles il i est tenté de s’établir comme en une demeure.Les certitudes j auxquelles les hommes parviennent ici-bas ne sont que des.; étapes sur le chemin qui conduit à la vérité.Celle-ci ne nous ¦ est revelee d une maniéré certaine qu’au-delà du temps et I de ce monde.Le monde et le temps est un lieu où régnent l’apparence et le phénomène.C’est un lieu d’incertitude forcément.Les seules vérités révélées que nous tenons de la Révélation demeurent elles-mêmes sans cesse l’objet de : la contestation parce que 1 homme ne peut les saisir que i très rarement dans leur purete et leur évidence.L’écrivain j doit chercher le scandale.Il doit déranger afin que l’homme ! se sente pousse plus avant sur le chemin qui le conduit vers i le but.Mon devoir est de dire sans relâche que ce que i vous tenez pour assure ne 1 est peut-être pas autant que vous i le croyez, qu’il faut encore vous interroger et interroger votre i certitude tout autant.En tant qu’écrivain j’ai la mission un s peu odieuse de vous maintenir dans une certaine inquiétude.! 9 - Ecrire c’est parler à quelqu’un en l’absence de quelqu’un ; qui aurait corps et figure.A certaines heures je ne trouve pas d’interlocuteur par suite d’une absence qui est physique.Je suis isolé.D’autre part, certains jours je ne trouve personne pour prêter vraiment attention à certaines pensées : qui me préoccupent.Alors je prends un stylo, j’ouvre un cahier et j invente cet interlocuteur.Je ne pourrais pas dessiner les traits de sa figure.Il en a néanmoins une et ce n’est pas une figure à mon image.Une page blanche n’est pas un miroir où l’on se contemple plus ou moins complaisamment.L’image qu’elle nous renvoie est celle d’un autre, même si cet autre est assez près de nous.Une page blanche c’est un peu la toile d’un tableau sur laquelle je tente de faire apparaître le visage d’un homme qui a voix.Sa voix, sa figure sont peut-être celles de ce moi engagé dans les circonstances communes de l’homme, de ce moi en contact et en relation avec le monde qui l’entoure.Le moi isolé, seul avec lui-même n’est peut-être qu’un lieu de possibles.Il n’est qu’ébauches, sa figure est imprécise à son propre regard.Notre moi est un possible qui a plusieurs visages.Dans le dialogue un de ces visages est actualisé. 133 VOTES POUR UNE AUTRE FOIS 10 act I *( I ¦ [à Difficulté de celui qui crée à partir de sa propre expérience de l’existence.Difficulté de celui qui crée non seulement avec les matériaux qui lui sont propres et qu’il a recueillis sur sa propre route, mais difficulté de celui qui tente de dire une expérience dans toute sa singularité.C’est la difficulté du poète.Son expérience particulière du monde est sa seule source et cette expérience — chez un véritable poète — est à nulle autre pareille.En effet le poète ne chante pas le monde comme l’on dit : il chante un monde : le sien, celui que seuls ses yeux peuvent voir, ses sens saisir et son âme refléter.Le poète dit une expérience du monde qui est unique bien que transmissible et reconnaissable par ceux qui ont cheminé sur des routes analogues aux siennes.Pour le poète l’apport externe est peu de chose.Sa perception du monde se fait au moyen d’une intériorisation.Pour dire la réalité du monde il ne tourne pas son regard vers la vie et le monde externes, mais vers la vie et le monde tels qu’il les intériorise.11 Si j’affirme que je n’éprouve pas la nostalgie de mon enfance ni de mon adolescence; que je ne tiens pas à revivre certains jours et certaines heures hautes de mes années de maturité, aussitôt dit je suis tenté de m’interroger.En suis-je tellement certain ?Ne serait-ce pas plutôt que je crains de me faire mal, que je recule devant la brutalité d’un certain constat qui s’imposera alors à moi et qui est celui de la caducité de tout un temps et d’un royaume dont je suis désormais dépossédé et qui ne subsiste plus en moi que sous forme de ruines.Au fond de chacun de nous cette histoire très ancienne, pleine de trésors perdus, de sites et hauts lieux dont nous hésitons à nous faire les archéologues.Ce passé, ce temps vécu, irréversible, c’est en quelque sorte la mort qui est installée en nous depuis le premier jour, qui a grandi avec chaque événement dépassé jusqu’au jour où elle a pris cette forme qui désormais s’impose toutes les fois que nous nous détournons vers ce qui de nous fut.J’ose une image un peu facile sans doute.Notre vie est un peu la mer.Il est difficile d’en embrasser l’étendue, que dis-je, c’est impossible.Ses limites, dans le passé comme dans l’avenir, sont fuyantes.Dans le passé comme dans l’avenir et le présent, la ligne d’horizon fuit vers un infini sur m 34 JEAN E.RACINE lean el notre regard s’arrête.En surface un rythme oui se rénète, se multinlie comme les values.Seules la hauteur et la couleur changent.La vie est parfois étale; temos de bonace.On a l’impression de demeurer sur place, pourtant un implacable courant, muet, constant, nous emporte là où nous allons.Les plages sont une mémoire.12 — Nous sommes ici, mais toute la vie c’est ailleurs que nous souhaiterions être.Où est-ce ?Qu’est-ce que cet ailleurs qui nous fascine aunuel pourtant nous n’arrivons jamais à donner un visage précis ?Ailleurs c’est un autre lieu, d’autres circonstances; c’est aussi j autre chose.Ce que nous possédons ne nous contente nas, , nous accumulons et pourtant jamais le vide n’est comblé.Toujours, au plus intime, demeure une pièce que l’Avoir ne peut meubler.Cet autre lieu, cette autre chose, cette présence enfin ce n’est sans doute pas dans le monde de l’avoir ou’on les rencontre car ils sont d’un autre ordre : celui de l’être.13 — Depuis ce temns ie ne suis plus qu’une plaie qui ne cicatrise pas, qui ne guérira jamais .Voilà, n’est-ce pas, un ton, I une emnhase bien mélodramatique.Mais qu’y puis-je puisque la situation est bien telle que je la dis.14 — On se dit en certaines circonstances, certains iours, qu’il vaudrait peut-être aussi bien se tuer que de tuer le temps.15 — Aux heures graves nous réagissons presque toujours à l’aveu- gle.Ces heures sont imprévisibles et par conséquent il est imnossible de s’y prénarer.La rénonse que nous faisons à l’événement est irréfléchie, aveugle mais cela n’empêche pas quelle soit adéquate.Nous réagissons alors selon une • science et une expérience acquises, c’est-à-dire selon ce que nous sommes à l’heure grave.16 — Et l’on fait un bilan provisoire de sa vie vécue.A cinquante ans on a l’impression de se trouver face à une faillite consommée ou sur le point de l’être.On a entre autre l’impression humiliante d’avoir été utilisé, de s’être laissé naïvement faire.L’homme est un objet pour l’autre, une chose à nos-s séder ou à écarter du chemin.L’homme comme escabeau NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 135 ou l’homme comme obstacle.Tout homme désire la mort de l’autre, non par haine de l’autre, mais par amour de soi.L’amour que l’on a pour soi est jaloux.L’autre menace cet amour.17 — Nous entrons dans la vie nus : nous en sortons dénudés.18 — Ma vie, j’ai peur, certains jours, qu’elle ne soit devenue l’at- tente vaine d’un avènement dont je fus distrait.19 — On fera l’inventaire de nos tiroirs, on lira nos vieilles lettres, vieux papiers; on contemplera des photos anciennes, on découvrira les différents visages qui furent nôtres à travers nos âges; on s’étonnera, on se récriera peut-être; on nous acceptera, on nous refusera, qui sait ?Découvrir un être proche de soi tel qu’il fut et l’accepter, le reconnaître, c’est rare sans doute, et qui sait ?trop demander à l’homme qui ne vit que d’images.20 — Preuves ?Il n’y a pas de preuves.Il faut croire sur pa- role.Tout n’est pas grâce : tout est confiance ! 21 — Un homme sait beaucoup de choses qu’il ne sait dire.Peut- être qu’un jour la parole lui sera donnée.Pour l’heure il demeure dans le savoir qui est silencieux.La découverte interdite.C’est le moment où l’homme ne sait que balbutier.Il faut se taire tout à fait, renoncer à dire, savoir attendre que les terres neuves soient devenues familières avant de tenter de les banaliser.22 — « Et tant que tu n’as pas compris ce : meurs et deviens ! tu n’es qu’un hôte mélancolique sur la terre ténébreuse.» Goethe dixit.23 — Ne nous récrions pas trop vite ! Beaucoup d’entre nous, toute la vie, auront eu souci de leur biographie.Qui ne songe à son épitaphe, et qu’est-ce qu’une épitaphe, sinon l’image que l’on veut laisser de soi, la novissima persona ?Pour un biographe auquel on rêve même si l’on n’ose y croire on conserve sur soi toutes sortes de témoignages qui en effet seraient précieux.Il ne faut pas trop moquer cette fantaisie.De quoi s’agit-il en somme sinon de ce désir qui travaille tout homme de faire reconnaître par les autres sa 136 JEAN E.RACINE singularité; de justifier ses actes, d’expliquer pourquoi il ne fut pas celui que l’on souhaitait qu’il fût.24 — Avec l’âge il nous faut de plus en plus ménager une certaine distance entre nous-mêmes et ce qui nous est donné à voir.Nous avons appris à nous méfier d’une vision trop immédiate des choses.25 — On s’amuse à monnayer en maximes la sagesse, courte sou- vent, que la vie que l’on a vécue nous a enseignée.26 — Tout a été dit sans doute, mais tout est à redécouvrir par chacun, et à redire à ses contemporains dans une forme éphémère.On n’entend bien que le langage de son temps.27 - Ecrire des maximes c’est un peu radoter.Utile indication quant à moi.Je ne puis me situer sans crainte d’errer, enfin.28 — On écrit faute d’un interlocuteur.29 — Dites-moi qui vous êtes, je vous dirai qui vous devez hanter.30 —Vos répulsions me disent vos secrets désirs.31 — Et la tristesse fut telle, le désespoir si total que je décidai de me saouler.Il n’est de salutaire que le suicide provisoire.32 — Mon plus utile critère pour évaluer les hommes que je ren- contrais ce fut le paradoxe.Qui ne l’entendait pas me semblait dépourvu de véritable intelligence, du sens juste des choses.Il m’est arrivé de me tromper.Cela aussi était paradoxal.33 — La chanson dit : je t’attendrai toute la vie.Le roman pré- cise : Dans un mois, dans un an.34 — Le danger c’est de croire qu’il existe une forme idéale pour dire, exprimer, et de refuser comme inadéquat tout autre langage.35 — Dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, J Dimanche, Janvier, février, mars, avril, mai, juin juillet, | août, septembre, octobre, novembre, décembre, Dimanche, lundi, mardi.Le printemps, l’été, l’automne et puis, l’HI-VER. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 137 36 — Notre langage est encore celui de l’homme d'hier.Nous discourons alors que deux mots juxtaposés suffisent.37 — Nous venions tout juste d’accéder à la parole et prenions plaisir à tout dire.Désormais cependant il nous faudra apprendre à ne pas dire l’implicite; ce qui est déjà dit dans ce que nous disons.38 — Dans l’ancienne rhétorique il s’agissait de bien lier : dé- sormais il s’agit de savoir juxtaposer selon une logique où le successif fait place au simultané.39 — Ne pas se forcer au-delà de ses forces.40 — Le secret de grands peintres, de grands poètes contempo- rains : Braque, Reverdy.Déformant l’objet ils nous les donnent à voir dans leur réalité au-delà de cette forme que nos sens leur imposent.41 — Un honnête homme se devait d’avoir des idées sur tout : ce qui importerait pourtant ce serait d’avoir une idée du tout.42 — Le besoin de dire ?Le besoin de converser même s’il n’y a personne ou que l’on n’a rien à dire ?L’un et l’autre sans doute.Seuls nous perdons pied, nous sommes pris de vertige.Notre conscience d’être a besoin de s’appuyer sur une autre conscience d’être.Je dis que je n’ai rien à dire et je dis tout autre chose : j’exprime un doute quant à mon être un certain jour, à une certaine heure.Je cherche un appui dans la réponse banale que je recevrai de vous : « Alors, taisez-vous ».Je me tais, rassuré, puisque je puis me taire, obéir à une injonction.Il y a quelqu’un près de moi qui n’est pas moi et qui confirme que je suis.43 — Et ce fut, comme prévu un soir d’octobre, au crépuscule d’un jour chaud, au bord de la mer, dans un pays chaud, à Miami où j’avais juré ne jamais mettre les pieds, un long, pénible et morne hiver sous une latitude plus habituelle, dans un pays, sous un ciel, où même au coeur de l’été l’hiver impose sa présence et son interdit.44 — Dans l’ivresse nous devenons incohérents pour qui nous écoute : c’est que nous sautons trop d’idées intermédiaires. 138 JEAN E.RACINE 45 — Quarante-six, quarante-sept, quarante-huit, quarante-neuf.50 — « Gradually as the sky whitened a dark line lay on the horizon dividing the sea from the sky and the gray cloth became barred with thick strokes moving, one after the other, beneath the surface, following each other, pursuing each other, perpetually.» 51 — Virginia Woolf — The Waves.Elle mourut de son propre chef.52 — Pourquoi ?53 — Lorsque Ton a écrit un roman-poème ou un poème-roman aussi réussi que celui-là que peut-on demander de plus à la vie ?54 — Un jour Dieu nous le dira : — « Virginia, vous l’ignorez sans doute.» 55 — Si l’impudeur choque c’est qu elle nous démasque, moi com- me l’autre, le pudique comme l’impudique 56 — Les violents sont en général contre la violence : ils savent mieux que les autres de quoi est capable un violent et quel est le vrai visage de cette passion.57 — L’objet de la contestation : qui ou quoi ?58 — Le plus souvent : qui 1 60 — 59 était indécent, bien que juste.61 — 11 disait (se souvenant d’un vers d’Aragon) : j’écris pour passer le temps, j’écris pour meubler ces jours superflus que je suis appelé à vivre.62 — Il n’était pas las de vivre : il était las de vivre la vie telle qu’elle s’était imposée à lui depuis qu’on l’avait amputé de toute raison de vivre.63 — Et si vraiment Dieu n’est pas, rien ne tient plus, et vite un peu de chevrotine dans la tête comme Hemmingway s’il n’est plus possible de se distraire de son absence.64 — Aller à New York pour quelques jours.Pourquoi ?Pour changer de lieu, sortir d’un continu qui m’enveloppe et va NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 139 m’étouffer.Aller à New York comme l’on se tourne dans son lit, parce nue notre chair va être transpercée par nos os à force de reposer d’un seul côté, parce que fai mal au côté où ie suis couché depuis si longtemps.Queloues instants, — trois jours — côté New York et peut-être qu’il me sera fait cadeau d’un petit somme et d’un bref beau rêve comme ceux que j’ai de plus en plus fréquemment, comme dans mon enfance, et dont on voudrait ne jamais être détrompé.65 — Repos ! 66 — Bien sûr ! c’est le moine qui fait son habit.67 — Hvpoglosse, nerf moteur de la langue.Très sensible si on l’expose accidentellement.Il est donné à ouelques privilégiés de le vérifier.Ils n’en parlent pas volontiers cependant.68 — Théâtre de Sophocle — Philoctète — « O douceur de tes pa- roles, si elles ne mentent pas ! » — Néontolême : — « N’^st-il , pas permis de se repentir ?» — Philoctète : — « Tel déjà tu t’es montré : parleur séduisant mais perfide.» Nova et vetera.Adaptation.69 — Allons dormir un peu.70 — Ils ne manquent pas d’idées : ce qui leur fait défaut c’est un principe de cohérence.71 — Ces pauvres choses, les mots.Tant que la vie en nous était vivante ils allaient entre toi et moi, entre le monde et nous tous porter un message de convives.La vie se faisant moins vivante ils ne sont plus que papiers froissés en boules, et leur message n’a plus de sens.72 — Ah ! si l’on pouvait donner à lire ce livre merveilleux qui s’écrit en nous lorsque nous sommes sans plume à la main.73 — La vie ?Quelle drôle d’histoire ! je n’y ai rien compris.74 — C’était serein comme l’aube sur le vert d’une prairie de juil- let et la lumière rayonnait de l’intimité des choses.Là-bas une voix amicale chantait comme chante le flot sur la plage jaune et que venant du large une voile blanche se profile sur le bleu de l’horizon. 140 JEAN E.RACINE 75 — Pasternak déclarait dans Haute Maladie — « L’homme est muet, c’est l’image qui parle.» 76-11 arrive que ce ne soit pas clair, et pourtant, il est sûr que quelque chose est dit qui est au-delà de l’image.76a - cependant.77 — « Il faudrait savoir si l’on parle d’une chose représentable ou non.» Jean Cazeneuve 78 — On peut vraiment abuser des citations ?79 — Puisque l’idée, le sentiment, la chose enfin a déjà été ex- primée mieux qu’on ne saurait le faire soi-même, pourquoi hésiter ?80 — Ce qui a déjà été nommé faut-il lui chercher encore un nom ?81 — La question posée par soixante-dix-huit, quatre-vingt y ré- pond d’une façon qui me semble adéquate et qui me dis- ! pense de soixante-dix-neuf.82 — Mais il aurait fallu y réfléchir avant.83 — Et puis, avouons-le, il est des jours où l’on n’est pas très loquace.On a quand même envie de causer ! 84 — Alors on fait appel au talent des amis les meilleurs, les plus chers, les plus dévoués et pour qui l’on éprouve les sentiments les plus distingués .85 — Citations en parallèles.Parfois saisissantes.86 — Exemple : — 87 — Saint John Perse : « Qui eut-il alors qui n’est plus, sinon l’enfance » ?Louis Guilloux : «.Pour qu’il ne se passe plus rien, que s’est-il passé ?» 88 — More geometrico 1 89 — Comprenez pas ?Voyons !.90 — « Il ne faut pas chercher d’autre constante à ma pensée que celle de s’opposer aux idées reçues.» NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 141 91 — D’un homme de qui j’estime plus la pensée que je ne reçois les idées politiques.92 — Sincèrement.93 — .et sans ironie.94 -.car je l’aurais volontiers signée si j’avais eu la bonne fortune de la formuler moi-même.Elle ne peut venir qu’aux esprits courageux .95 — mais elle engage.Il faut rester conséquent.96 — Je ne suis — nous sommes « quelques-uns » à nous demander s’IL l’est demeuré .97 — Autre sujet.98 — « La plupart des Canadiennes françaises sont plus mères qu’épouses, plus épouses légitimes .(donc .) que maîtresses » (allons ! c’est amantes qu’il faut dire).99 — Autre citation : « La plupart des femmes de notre couche sociale sont frigides ».100 — Double aveu d’impuissance .ou d’ignorance.101 — Quelle titre imposer à ces .?102 — Que penseriez-vous de : 103 — « Petite suite grammaticale » ?104 — A CYCLE OF WORDS : équivalent approximatif.105 — Nous en arriverons à la polyculture ! ! ! 106 — Patience et courage ! (Avec) 107 —Afin qu’un jour l’on puisse dire : 108 — Quen tehitto ! 109 — C’est-à-dire : — 110 — « Iquac mitoa : intla aca cenca tlazotlaîo, mauiztililo, tlaca- macho : aca quitoa : tleica in cenca quimauiztilia, in : niman ic monanquiha.Quen tehitto.» 142 JEAN E.RACINE no 111 — Codex Florentin : Livre VI, Folios 183r-215v.No.57.112 — Alors on nous admirera, on nous honorera, on nous estimera.113 — Et lorsque quelqu’un dira : « Pourquoi en font-ils un tel plat » ?114 — L’autre lui répliquera : « C’est ainsi que ces gens sont con- sidérés » ! 115 — D’un océan à l’autre.116 — I assure you ! This is NOT a private joke 1 117 — 0 Lord ! have mercy for they know not how to segregate the straw from the seed .118 — Tel un automobiliste sur l’auto-route cherchant l’indication i d’une voie de sortie h 119 — et non pas « quaerens quem devoraret » 120 — car je ne suis pas méchant.(consciemment) 121 — Autre sujet.122 — Il n’y a pas tellement longtemps je pouvais encore rêver d’un petit appartement à Mexico avec un patio tranquille sur '• une des contre-allées de la grande avenue Rétorma.Oui 1 il m était permis de rêver et de penser que la réalisation de ce rêve dépendait de moi et de circonstances sur lesquelles chacun a normalement une assez libre maîtrise.Désormais je dois m interdire ce genre de choses.Le temps de rêver a son avenir est passe.L, avenir est là, ou plutôt, j'y suis et je n'en dispose pas .plus, il est arrivé l age ou tout doit s accomplir dans 1 immédiat ou risquer de n avoir pas lieu, j-Demain est si incertain qu'il n’existe plus.On marche dans le noir.Rien cependant n’interdit de rêver au temps où 1 je pouvais encore rever ni de rêver aux choses dont je révais quand elles étaient encore possibles.123 - Au seuil du balcon, dans un sceau vert en plastique quelques ; 1; branches de lilas.Les feuilles d’un vert tendre sont un peu , fatiguées.Elles en prennent un air comestible.On en ferait volontiers une salade.Pourquoi pas ?1; 143 NOTES POUR UNE AUTRE FOIS .124 — Les rayons du soleil couchant posent sur les objets une lumière grave.D’en bas monte le bruit d’une tondeuse et le parfum d’une herbe fraîchement coupée.C’est pourtant un autre crépuscule que je revis en ce moment.Très loin de ce balcon qui domine une rue longue et calme à l’ombre du Mont Royal Très loin, tout près de Vera Cruz en fin d’après-midi après la pluie.Sur les eaux noires du Golfe du Mexique, sous les rayons obliques du soleil un cargo norvégien blanc et bleu s’approche.Ses oeuvres-mortes se détachent sur une ligne d’horizon lourde de nuages d’un gris-bleu d’acier.Ce soir sur le Zocalo, dans un restaurant ouvert sous les arcades de « Las Diligencias » nous mangerons des crevettes, des filets de huachinangos mais ne toucherons pas aux huîtres d’Alvarado malgré l’envie que nous en avons .25 — A chacun son album d’images.126 — « J’aurai filé tous les noeuds de mon destin d’un trait, sans une escale; le co-eur rempli de récits de voyages, le pied toujours posé sur le tremplin flexible des passerelles du départ et l’esprit trop prudent surveillant sans cesse les écueils.» 127 — La suite se lit dans La balle au bond de Pierre Reverdy.-1128 — « il mena une vie dont les événements furent tout intérieurs » dit mon ami A.G.129 « Prisonnier entre les arêtes précises du paysage et les anneaux des jours, rivé à la même chaîne de rochers, tendue pour maîtriser les frénésies subites de la mer, j’aurai suivi dans le bouillonnement furieux de leur sillage, tous les bateaux chargés qui sont partis sans moi.» 130 — Déjà cité.131 — Ah ! si ! Depuis les rives de son Walden Henry D.Thoreau énonçait un terrible constat : 132 — « Most men lead a life of quite desperation.* 133 — Une révolution culturelle pourrait changer tout ça.134 - Possiblement.!?( )/ = +_#”&%($?NON !) 135 — Peut-on vraiment abuser des citations ? 144 JEAN E.RACINE 136 - Voir No.80.137 — Dernièrement le souvenir d’une très adolescente lecture m’est revenu.Un souvenir enchanteur, comme tout.beau- .coup de souvenirs.J’ai voulu relire.J’ai fait quelques recherches chez les libraires, enfin j’ai trouvé sur les rayons de Bergeron rue St-Denis.138 — Les clocJies sonnent rue St-Denis la morose 139 — Je ne dirai pas de qui c’est.140 — Qui ignore encore, n’a pas lu; Jacques Brault et qu’il est (?) notre meilleur poète; cette suite sans solution de continuité poétique qu’est Mémoire .141 — C’est impardonnable.142 — ce petit roman, collection Nelson, d’Emile Souvestre, Un Philosophe sous les toits 143 — de Paris, « Ouvrage couronné par l’Académie française.» 144 — Aux armes citoyens ! 145 — Quand je pense que j’ai pu être ému par ce genre de fiction moralisatrice.146 — Peu d’années plus tard la même bonne vieille.147 — couronnait Bernanos Journal d’un curé de campagne 148 — Autres temps .(développement libre) 149 — Allez-y si ça vous chante ! 150 — Quant à moi, c’est l’heure de « souper ».151 — A brûle-pourpoint il demande si je crois.Je réponds : — On m’a enseigné à espérer; j’ai appris, avec le temps, à aimer.Croire ?Faudrait savoir à quoi au juste.Le système qui nous était proposé me semblait beaucoup trop compliqué, certaines articulations faisaient défaut, il donnait l’impression de comporter beaucoup de contradictions.J’espère.J’espère que ce que je suis appelé à vivre, que ce que j’ai dû subir a un sens . : NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 145 152 — 11 aurait fallu ajouter que côté Foi nous avions été soumis à de bien dures épreuves et pas mal de confusion.Fruits de l’ignorance, de la bigoterie ?.153 — Et l’espérance demeure violente .que : 154 — En una noche oscura .A oscuras, y segura, Por la sécréta escala disfrazada, Oh dichosa ventura 1 .155 — Par une nuit obscure, secrètement et sans crainte d’être surpris, Oh ! bienheureuse aventure ! je gravirai l’escalier secret .: 156 — « Il est étrange certes de ne plus habiter la Terre, de ne plus suivre des usages qu’à peine on venait d’apprendre, de ne donner ni à des roses, ni à des choses, dont chacune était une promesse, la signification de l’avenir humain : de n’être plus ce qu’on était dans l’angoisse infinie des mains, et d’abandonner jusqu’à son propre nom .comme un jouet brisé.» 1ère Elégie — Rilke.157 — Mais la peur nous aura quittés.158 — Je dis la peur.Ce n’est pas tout à fait ça.De l’incertitude, notre constant aiguillon, ce signe sur les choses qui remet à chaque âge tout en question.159 — La douleur occupe.160 — Analgésique : un moindre mal.161 — Pablo, un jour, dit à Luis et Rémé, ses neveux : « La vie est longue, mes enfants, mais vous verrez, elle passe très vite.» 162 — La poésie du feu d’un millénaire à l’autre.Pai Chu Yi — (772-846) Froid nocturne « A minuit, froide est ma couverture, Le feu s’éteint dans le réchaud parfumé, Les larmes gèlent sur mon carré de soie.De toute la nuit je n’ai pas éteint ma lampe, J’aime l’ombre dont elle m’accompagne.» Paul Eluard — Pour vivre ici.« Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné, Un feu pour être son ami, Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver, Un feu pour vivre mieux.» 146 JEAN E.RACINE t 163 — Chez aucun éditeur : 13 164 — Rencontres à midi roman En roue libre récit allégorique ., le vin, le chant nouvelle Pas perdus nouvelle Notes de voyages nulle part nouvelles Souvenirs en ligne brisée Poésies Essais critiques.165 — sans parler de quarante cahiers de notes.166 -« On écrit beaucoup ici, dit K.» -Oui, une mauvaise habitude, dit Momus.» Kafka.167 — Epicure dans une lettre à un ami : « Ces choses ce n’est pas à la foule que je les dis mais à toi.Chacun de vous est un auditoire assez vaste pour l’autre.» 168 — Mais toi, qui est-ce ?169 - Si vous deviez vivre dans une grande métropole quel livre choisiriez-vous d’emporter avec vous ?r 170 - Au moment où l’on aurait le plus à dire on est tellement écrasé par l’épreuve que l’on en perd ses moyens.On oublie ' les mots du vocabulane acquis, on ne sait plus sa grammaire |'i et notre esprit refuse tout discours logique.Le trop à dire engendre 1 incohérence.Pourtant tout se tient.Mais tout veut être dit simultanément en une seule phrase, un seul mot.En fait si 1 on ne peut se taire sous l’aiguillon, c’est J crier qu’il faudrait.Le malheur, la peine, la douleur, l’angoisse lorsqu’ils dépassent un certain seuil ne s’articulent pas en mots humains.Il ne reste que le cri pour dire cet au-delà.171 — La parole et le cri : l’homme et ses langages.172 — De New York un ami m’envoie un magnifique album et deux disques d’une musique que j’aime.Je suis trop inconfortable dans ma vie à cette heure pour l’en remercier.Je me contente de penser à lui.Peut-être m’entend-il ? 147 OTES POUR UNE AUTRE FOIS 3 J’ai beaucoup aimé les livres.J’en ai acheté beaucoup.Malgré de fréquentes liquidations il en reste un grand nombre sur les rayons des bibliothèques qui meublent trois pièces de l’appartement.Pourtant j’aurai peu lu en somme.Beaucoup de livres ont été acquis à cause de leurs titres, des sujets qu’ils annonçaient, de celui qui les signait.Souvent je ne suis guère allé au-delà du geste d’acheter.Ou bien après en avoir coupé les pages, grapillé une page ou deux, ici et là, j’ai remis à une autre fois, à jamais .Cela m’a suffi.Un livre m’était une porte, un belvédère.Grâce à lui mon horizon s’élargissait; ou je me trouvais catapulté dans un plus avant de la réalité ou du rêve.Réalité, rêve, comment distinguer l’un de l’autre ?Cela a souvent fait difficulté.Vérité, rêve, ou poésie, tels sont, je pense, les éléments de toute vie vécue.A la fin il est difficile souvent de faire le partage entre les deux.Nous le soupçonnons bien, n’est-ce pas ?que parmi toutes ces images qui demeurent en nous il en est un certain nombre que nous avons inventées.Et ce ne sont pas les moins séduisantes.Nous les contemplons avec un égal plaisir.74 — On ne fait pas de brouillon.La vie c’est d’un seul jet, le premier.75 — L’ai-je déjà noté ?— Il se peut.76 — Il suffit de réfléchir un peu à la vie que l’on vit pour ra- bâcher.Inévitables rencontres aux lieux communs de sa propre expérience.77 — Hier je pars de chez moi avec l’idée d’acheter quelque chose.Quoi ?je ne sais trop.Un livre peut-être.Je m’ennuie, j’ai besoin de me distraire, alors je consomme.J’entre dans une librairie.J’en sors n’ayant rien acheté.Je suis content de moi.Je n’ai pas obéi aux impératifs implicites non plus qu’à ceux qui sont claironnés en formes et couleurs séduisantes.Aujourd’hui je sors de chez moi pour me distraire.Je n’ai pas de but.Je m’en donne un : la librairie du coin.Je n’ai nullement l’intention d’acheter un livre.Je suis confiant.Je pense à hier.J’en reviens avec deux livres : Sur Nietzsche de Bataille, Les Grands initiés de Schuré.Voilà ! 148 JEAN E.RACINE l 178 - Les épigones - chacun notre tour - en général tiennent leurs prédécesseurs pour des crétins.179-Le temps du projet étant épuisé il nous fallut reconnaître que nous avions surtout rêvé .5' 180 — Manuel Bandeira : Je men vais vivre à Pasargades.181- Nous en avons tous une située dans un continent différent, mais la topographie est toujours la même : entre ce que nous rêvions d’être et ce que nous sommes devenus.182 — Je ne suis pas tellement certain d’avoir énoncé ici quelque chose de compréhensible .183 - .néanmoins, poursuivons.Ma Pasargades se trouve moins loin.Je n’ai pas besoin de changer de continent.C’est à 1 ombre du Popo (catepelt) un petit pueblo traversé un jour., de février, dans la lumière silencieuse de midi alors qu’un' vent doux faisait la ronde dans la seule rue tandis que chacun de la fenêtre de sa petite maison, derrière une haie de cactus cierge épiait cet inconnu qui depuis vient de plus en plus souvent les visiter à l’improviste et qu’on a fini par (adopter) — accueillir — comme s’il était né à Santa Maria Tononzintla et qu’il avait été baptisé dans sa chapelle Pablo.h 184 — Quand chez soi ce n’est plus habitable, qu’on risque de se voir confondre aux murs, à leur grisaille, à leur silence et à cette épouvantable plainte qui ne sait à quoi s’en prendre, l'E quand.c’est alors le temps pour chacun de rejoindre, de rtt rallier sa Pasargades.iu 185 — Quand on en est rendu à vivre des jours qui ne vont nulle ^ part, si l’on n’a pas une Pasargades où aller, tout peut arriver.~ Je ne réponds de rien.186 — En bordure de l’unique rue, une double rangée d’eucalyptus toujours en train de peler leur écorce, mais toujours verts.Dans la brise qui soulève doucement la poussière de la rue un petit air froid venu du sommet du volcan voisin dont les neiges éblouissent mon regard à midi.Et cette sereine, bien qu’invisible présence, qui habite ce petit village où l’on se sent à la fois très loin et très près de ce que l’on ne sait nommer et qui est à la racine de tous nos désirs.J’y rejoins Ls 1: î ¦¦NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 149 une toute modeste maison entourée d’un corral.Ma fenêtre est ouverte et j’écoute le chant d’un jour qui a trouvé sa destination.¦ '.87 — Minuit, midi, que m’importe désormais ?Le temps s’est arrêté un jour de mai à Rome, et je n’en eus pas conscience.Je me sentis soudain détaché de tout, étranger à tout ce que j’aimais encore et qui déjà dérivait dans une dimension qui venait de s’établir autour de ma vie que je ne savais alors Îque pressentir dans cette vague lassitude qui pesait sur tous mes amours.188 — Il faudrait alors crier au secours, mais on ne sait pas que le danger est là.Il n’y a que cette poussière que vient de déposer un souffle venu d’un horizon que l’on ignorait jusqu’alors .89 — Tu divagues.vagues .vagues .vagues .vagues .et cette mer qui toujours se répète, et redit, et rabâche, et reprend, rapporte, s’en va, revient et jamais ne se lasse de redire l’éternelle condition de l’homme .usqu’à un certain âge l’homme vit comme si sa vraie vie était : quelque chose à venir.O O O v^ers quelle destination nous étions-nous mis en route ?On s’ar-Jrête soudain, on s’interroge, on ne sait plus.Est-il certain que mous étions partis pour aller quelque part ?N’est-ce pas la vie }ui nous portait d’un mouvement aveugle et pourtant certain là ù elle conduit toutes choses ?¦ La vie ! La vie ! La vie ! Il doit pourtant y avoir autre chose.0 4 0 La vie ! Pour beaucoup une promesse qu’ils s’étaient faite et qu’ils l’ont su tenir; pour quelques-uns, une promesse qui leur avait été àite et qui n’a pas été tenue. 150 JEAN E.RACINE Elle est longue, mais elle passe très vite.o o e Life : an unsollicited gift.C: Ci Œ o o O Vivre avec ses semblables, ne l’oublions pas, c’est aussi vivre contre , eux.! c< o o o Ne s’étonner de rien, n’avoir peur de rien.Précepte à l’usage des \ mourants.Comment vivre sans s’étonner, en effet; comment vivre r sans peur ?Comment vivre sans ees deux moteurs ?o o e La mort en son jardin va se promenant et cueillant ses fleurs qui ' sont nos vies.o » o Le suicide est lâcheté ou folie, c’est connu; l’euthanasie c’est une décision que l’homme ne saurait encore prendre sans remords ni sans imprudence, mais, dites, que peut-on, que fait-on pour ceux ,r qui souffrent d’un mal sans remède, pour ceux qui meurent à la miette pendant des mois, des années, pour qui la vie est devenue invivable, damnation, et qui mourront peut-être en blasphémant ce qu’ils ont aimé ?o o e J’ai écrit hier, il y a un mois, il y a un an une réflexion que je relis aujourd’hui et que je n’entends plus.En effet elle n’a pas de sens.Pourtant elle en avait un lorsque je l’écrivis.Cette phrase de ma main était l’explication d’une démarche cohérente de mon esprit.Que s’est-il passé ?Sans doute ai-je omis de dire une idée intermédiaire qui m’est alors apparue trop évidente, et qui était la clef de voûte de toute cette construction de mon esprit.La pensée est un équilibre précaire.Il tient à très peu de chose : une simple pierre, deux mots peut-être, un calcul, un grain de sable.e o NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 151 Ce curieux sentiment que l’on a longtemps que la vie — la vraie — c’est quelque chose qui est à venir.Un jour sans trop savoir comment on s’éveille à la réalité et l’on se découvre en une « forêt obscure, ayant perdu sa route ».• • • .les égarés du milieu du chemin de la vie.Nel mezzo dell’ cammin di nostra vita.O O O Vous me reprocheriez de citer en langue d’origine, vous me taxe- riez de pédanterie ?Allez, allez incultes, ignorants, allez en appendice .O O O Malraux ou Bergson ?je ne sais : l’homme est un animal se sachant mortel.O 0 0 L’homme est un animal « se découvrant mortel ».Voilà la prise de conscience qui marque « le milieu du chemin » de la vie d’un homme.0 0 0 Qui a raté sa vie peut-être que sa mort la sauvera.0 O O Henri Michaux — Tranches de savoir : — « Il devait retenir son oeil avec du mastic.Quand on en est là .* 0 0 O En effet 1 0 O 0 Et comment interpréter les points de suspension ?Voilà ce qu’il faudrait avoir la franchise et le courage de dire en clair.Voilà ce dont il faudrait une bonne fois discuter franchement afin d’op- 152 JEAN E.RACINE ter enfin entre deux voies possibles et cesser de tergiverser.Ac- ï cepter de continuer ou refuser, et de toutes manières prendre les £ dispositions utiles comme on dit.E Oui ! il faudrait pouvoir en causer, mais avec qui ?A O O O Pour discuter de certains sujets on ne trouve personne.Qui s’en ¦ étonnerait alors qu’avec soi-même déjà.je Il arrive à tout le monde de céder à la tentation de polir une phrase.Cent fois remettre sur le métier : nous n’en avons plus ( guère le temps, et puis pour le commun des mortels c’est multi- i plier les sujets de perplexité.En fin de compte on ne sait plus au juste ce que l’on voulait dire, ou bien on doute que cela en valût la peine.9 & a Journal.— « Visite ce matin d’une infirmière des services de santé de la municipalité.Désormais les médicaments qui me coûtaient si cher me seront fournis gratuitement.C’est une économie qui est joyeusement accueillie.» Voilà une façon d’émietter le temps qui m’est intolérable.C’est de l’ennui distillé goutte à goutte.« O « De Max Jacob : — « Mon Dieu que je suis las d’être sans espérance de rouler le tonneau lourd de ma déchéance et sans moyen d’en finir avec la terre.» O O O Certains jours, en effet, on voudrait partir, s’en aller.Mais, où ?0 O O « Je m’en vais vivre à Pasargades ! Là-bas le roi est mon ami.Il y a de tout à Pasargades, Quelle civilisation ! On y connaît le sûr moyen d’éviter la conception.On y jouit de toutes délices : NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 153 Et téléphone automatique, Et cocaïne à volonté, Et de douces prostituées A qui tout bas conter fleurette.» Manuel Bandeira, poète brésilien contemporain, facile, mais sensible, ce qui est déjà beaucoup.' JA chacun sa Pasargades et ses délices.Ce qui importe c’est savoir où aller lorsque l’envie nous prend de (nous en aller.d’en finir avec la terre.» O O O Quelqu’un m’habite qui n’est ni tout à fait moi ni tout à fait un autre.Qui est-ce ?O O O Lorsque je suis d’humeur taciturne c’est lui qui demande la communication.Je me tais et m’efforce d’entendre ce qu’il tente de me dire.O O O Le blasphème : une des preuves de l’existence de Dieu rarement invoquée par les apologistes.0 O O « A mesure que je vieillis, je me sens mieux fait pour poser (me poser) des questions que pour y répondre.Je perds le goût des certitudes, tout en gardant une certaine nostalgie d’un certain absolu ».Louis Guilloux O O O Malraux — Antimémoires — : «.Et il est possible que dans le domaine du destin, l’homme vaille plus par l’approfondissement de ses questions que par ses réponses.» OOO Savoir rire de soi, bien sûr ! Mais l’ironie dirigée vers soi-même est d’un usage délicat.Elle exige une contre-partie de bienveillance que l’on ne possède pas toujours.0 O 0 154 JEAN E.RACINE Rire de soi c’est aussi se fuir, c’est aussi se dérober devant l’obstacle, refuser de reconnaître ses limites, c’est une manière de se mentir à soi et aux autres.0*0 L intelligence bete prétend qu’il suffit d’avoir recours à la logique pour avoir raison.O O O Lundi 5 mai 1969.— Ungaretti dans un interview récent : « Je suis sûrement croyant.Il y a d’abord les Evangiles.Je crois que c est un message parfait.Èt puis il y a une façon de théoriser sur les Evangiles qui change, qui évolue, surtout en ce moment-ci.Il y a une question de foi.Le reste dépend des temps, des changements sociaux et autres.Quoi qu’il en soit, l’humilité en présence du sacre est chose durable.Mais on a abusé de ce mot de sacre, je préféré dire le secret, ce mot est peut-être plus près d’une vérité dont l’homme peut se rendre compte qu’elle existe, et quelle est hermétique.» O 0 o Ma chatte « Kaki » parfois la nuit s’ennuie, nui, nui, nui.Les chats dorment le jour et chassent la nuit, mais quel gibier peut habiter nos maisons de béton dont murs, planchers, plafonds, cloisons prétendent à l’étanchéité et à l’insonorité ?Ma chatte se lasse enfin de courir aux ombres, des fantômes de souris.On ne peut croire à la vérité du jeu que l’on s’invente que pendant un temps.Alors elle vient vers moi en roulant un petit bruit aigu mais discret au fond de la gorge.D’une voix à la fois dolente et câline elle me dit en son langage : — « Si tu savais comme je t’envie de pouvoir dormir ainsi.Je ne t’ai pas réveillé i’espère ?» Je lui réponds que non bien sûr.je lui caresse les oreilles et le cou.Elle monte sur mon lit et roucoule : — « Tu es gentil tu sais.Je t’aime bien.Mon Dieu que deviendrais-je sans toi.» —Allons, allons ne nous attendrissons pas, viens, couche-toi là au pied et tâche de ne pas trop te lécher le poil.Il est peut-être l’heure de te peigner; moi, il est l’heure de dormir.—Et toi tâche de ne pas ronfler trop fort.Car il lui faut le dernier mot.Je le lui laisse volontiers ! NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 155 Tous les livres que l’on doit absolument lire; les choses qu’il y a à contempler; tout ce qu’on ne peut se dispenser d’expérimenter.Ah ! la vie humaine est vraiment trop courte pour qu’un homme ait le temps de vivre.• « • Rimbaud : « Oisive jeunesse à tout asservie Par délicatesse j’ai perdu ma vie.» O O O « Que voulez-vous encore ?On part en sifflotant, on court à perdre haleine, on s’enivre de mots.Que voulez-vous, tant pis, trop tard.Une autre fois nous le saurions.> Curriculum vitae S.G.Hémery O O O Sa parole était devenue d’un laconisme souriant.O O O Il ne voyait plus que ceux qui osaient forcer sa porte.0 0 0 La nuit est hors du temps, hors du monde.La nuit c’est ailleurs, tout y est instant.La nuit est son propre lieu.On n’y est nulle part, on peut y être partout.Elle est retraite, refuge, tout y est encore possible et l’âge même y est réversible.0 0 0 A l’heure la plus nocturne, au coeur de la nuit quand tout a quitté la terre pour s’enfoncer au fond de sa propre conscience et que la brise suspend son souffle pour entendre ce qui se passe, j’entends une rumeur lointaine, et dans mon esprit une voix qui demande : Que suis-je ?• 0 0 Toute chose a sa distance, son trop proche et son trop loin. 156 JEAN E.RACINE Terre ! Terre ! Terre ! Oui, mais s’agit-il d’un simple récif, d’une île déserte ou d’une amérique ?» 9 » « No one over thirty-five is worth meeting who has not something to teach us, — something more than we could learn by ourselves, from a book.» (Traduction à renvoyer en appendice : « Personne, âgé de plus de trente-cinq ans qui n’a rien à nous enseigner, — quelque chose de plus que ce que nous pourrions apprendre nous-mêmes, dans un livre, ne vaut la peine que nous fassions sa connaissance.») Palinurus (Cyril Connolly) 0 9 0 Ce que les autres nous enseignent de plus précieux ce n’est pas au moyen des mots — parlés ou écrits — c’est par leur manière d’être.Ce langage possède l’éloquence du vécu.O O O Certains livres aussi, malgré tout.mais o o o « Solche Werke sind Spiegel : wenn ein Affe heinen guckt, kann kein Apostel hereaus sehen » Lichtenberg (Traduction à renvoyer en appendice; — De telles oeuvres sont comme les miroirs : si un singe s’y mire, aucune image d’apôtre ne peut y apparaître.») 0 0 9 Il bomba le torse, releva sa tête de proconsul grisonnant, porta son regard abstrait en un point lointain situé juste au-dessus de la tête de son interlocuteur, ouvrit la bouche et dit.rien.o o o J’ai beau faire je n’arrive pas à concevoir qu’un parti politique puisse faire passer les intérêts du parti après ceux de la nation.o o o _ NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 157 Déréliction — d’où venons-nous ?- Que sommes-nous ?- Où allons-nous ?L’homme moderne ne sait plus qui il est ni d’où il vient et ne sait plus très bien après quoi il s’essoufle.On lui a parlé du bonheur; il demande une définition : personne ne lui en fournit de satisfaisante.Il se sent aliéné sans savoir de quoi, ni de qui.O O O « Si nous n’attendions rien, si nous n’espérions pas, comment s’expliqueraient nos exaspérations.» J.Onimus O 0 O Du refus à l’invocation, disait mon philosophe.Aujourd’hui Dieu je le nie; demain j’en appellerai à lui.Il est toujours là de toute manière.Et comment se passer d’un Grand Responsable ?O O O Le risque qui menace tout couple, la question que l’on ne se pose jamais au départ : Quand la vie et l'expérience nous auront transformés en ceux que nous sommes au plus vrai — un peu différents de qui nous croyions être jadis, c’est-à-dire autres, avec qui nous retrouverons-nous ?O O O Tous les soldats de toutes les armées du monde défendent l’honneur, la sécurité de la Patrie, leurs foyers, leurs femmes, leurs frères, leurs enfants.Alors ?O O O « Cette angoisse de mourir alors que la mort m’attire et que la vie ne présente plus pour moi qu’un présent encombré ou béant ».Jules Supervielle O O O « Ainsi, voulant faire comme ceux qui par honte cachent leur faiblesse, au dehors je fais montre d’allégresse, et au fond de mon coeur je me consume et pleure.» Vita Nova VIL Dante. 158 JEAN E.RACINE « Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable.Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s’assemble autour de nos premiers pas.» René Char 3 O O « .et moi je prie Dieu et tous ses saints, la Vierge et son enfant que oui 1 Ces chemins qui ne menaient plus nulle part, ces chemins de bûcherons que Heiddegger nomme « holtzweg » il nous arrivait de les emprunter parfois, par curiosité, pour voir.La forêt, ses chemins, ses pistes, ses corridors que forme le « muskeg » dans les passes de montagne où mousses et hautes fougères refoulent les arbres constituent une sorte de vaste labyrinthe naturel.Nous avions toujours plus ou moins espoir d’arriver un jour au coeur de ce labyrinthe.Là se trouvait peut-être un monstre, là se trouvait peut-être un pays de merveilles comme dans nos livres d’aventures, là se situait peut-être l’ailleurs.r O O O Aujourd’hui — « J’ai besoin de tant de choses, nul besoin de tant d’autres ».Serge Essénine et pouvoir enfin crier : — «Je retrouve dans sa plénitude ce que je n’osais plus envisager, même par une petit lucarne, toute la pampa étendue à mes pieds .O mort me voici revenu ! Retour à VEstancia — Jules Supervielle.O O 0 Certains jours les autres nous disent mieux que nous ne saurions faire avec nos propres mots.O 0 0 Que sont-ils devenus, que sont-ils devenus, devenus ces camarades de jeux, ces amis, ces copains de l’enfance et de la prime adolescence ?Certains furent presque des frères, pourtant je ne retrouve NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 159 aucun d eux dans ma vie d’homme.C’est comme s’ils étaient demeurés dans ce temps de ma vie qui s’est transformé en un lieu à mesure que l’âge m’en éloignait.Oui, le passé est pour chacun un lieu tout autant qu un temps, un lieu, un port d’origine impossible à rallier et que l’on aperçoit lointain, lointain du sommet de la vie.o • • Parvenus à un certain âge il faut accepter d’être devenus l’homme d’un temps révolu, d’un monde caduc.Ceci ne veut pas dire que nous devons refuser d’entrer dans le monde nouveau.Notre monde est passé mais nous sommes encore vivants.• • • Les voyageurs se partagent en deux catégories : d’une part ceux qui sont en quête d’une patrie d’élection; de l’autre ceux qui ne cherchent que le divertissement et le trouvent dans le pittoresque et l’exotisme des moeurs.Les premiers ne se lasseront jamais de voyager, les autres finiront par s’installer à Palm Beach ou Saint-Petersburg, Florida, U.S.A.avec ou sans arthrite, avec ou sans maîtresse, avec ou sans raison de vivre.ayant tout vu, tout connu, tout goûté.O O O « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !.Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l’ancre pour une exotique nature 1 » O O O dira la brise du soir, mais ils n’y croiront plus .« o o O Mallarmé, on ne te cite plus guère ! Pourtant, sans toi ?.00» Aux yeux de certains nous ne fûmes jamais autres que ces hommes un peu las et que la vie a passablement calmés.Mais cette démarche un peu hésitante, ce pas moins insouciant du sol sur lequel il se pose ne sont pas ceux que nous avions naguère — hier. 160 JEAN E.RACINE ' Ces questions qu’ils soulèvent avec un air défiant, auxquelles ils 1 répondent avec une telle assurance, nous aussi.Elles furent nos questions, quant aux réponses il nous a bien fallu avec le temps reconnaître que celles que nous avions trouvées si facilement ne répondaient pas tout à fait aux questions.Notre âge c’est cette réserve, cette hésitation devant une réalité dont nous 1 connaissons mieux aujourd’hui le poids et les dimensions, et que nous avons renoncé à saisir dans sa totalité.?s 0 0 0 I ' JOURNAL DE BORD Vanter le style d’un écrivain sans dire quelle est la pensée qu’il véhicule, sans dire quelle est la qualité des sentiments qu’il exprime me paraît chose futile.De même qu’il me paraît futile de censurer un écrivain parce que ce qu’il dit de neuf et de valable est exprimé dans une langue rocailleuse, que sa diction est parfois malhabile et manque d’harmonie.Il me semble que ce qui importe avant tout est ce qui est dit.Lorsque la lourdeur du style ne vient pas de sa pédanterie, d’une science infatuée d’elle-même qui ne se dit qu’à seule fin de susciter l’admiration des ignorants, je puis déplorer que l’écrivain ne soit pas mieux doué pour la diction : je ne crois pas utile de lui en tenir rigueur ni de le renvoyer avec sa copie marquée au crayon rouge.Son propos n’était pas de me charmer : son propos était de me faire part de ce qu’il avait trouvé le long de sa propre route dans l’espoir qu’il pourrait me servir de viatique dans ma propre quête de la science et de la sagesse.Le véritable écrivain est celui qui a quelque chose à dire, ce n’est pas un ténor.Le bel canto c’est pour ceux qui ne pensent pas; pour ceux qui n’ont pas la vocation d’explorateurs, les sédentaires qui se contentent de vivre sur le déjà connu; qui ont planté leurs choux, clôturé leur petit monde d’idées et n’ont pas envie d’y cultiver autre chose.Il y a des esprits qui ne se lassent pas d’entendre redire pourvu que la forme soit belle et harmonieuse.Ils écoutent volontiers ces écrivains qui exploitent I NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 161 leur filon.Il se peut qu’il s’agisse d’un filon d’or, mais ce n’est toujours que de l’or et le monde de la pensee contient des richesses autrement riches, autrement précieuses.e o e Dieu, cet absent-présent, que notre esprit rencontre à certaines heures, certains jours, et qui tout aussitôt s’évanouit dans lin-croyable.S’il était possible de savoir définitivement s’il est ou s’il n’est pas.O O O Ramuz dans Remarques note : « Le don qui nous a été fait, c’est la vie, non la bonne vie.» — On l’oublie ! .O O O On peut, pour un temps, trouver refuge et une certaine sécurité I dans l’avoir.Les choses nous cachent l’être et l’inquiétude d’exister.: Le lien pas toujours évident mais certain entre avoir et paraître.Nathalie Sarraute : — «.la sensation encore intacte qui le (l’écrivain) pousse à créer, c’est quelque chose qui lui appartient en propre, qui ne peut être comparé à rien, une parcelle si mince soit-elle, de valeur absolue.C’est cela qu’il doit transformer en mots, qu’il doit faire exister dans un langage.» Plus loin : « Il me semble, quant à moi, qu’au départ de tout il y a ce qu’on sent, le « ressenti », cette vibration, ce tremblement, cette chose qui ne porte aucun nom, qu’il s’agit de transformer en langage.Elle se manifeste de bien des façons .Parfois d’emblée, par des mots, parfois par des paroles prononcées, des intonations, très souvent par des images, des rythmes, des sortes de signes, comme des lueurs brèves qui laissent entrevoir de vastes domaines .Là est la source vive.» Ramuz lui, dit : qu’il faut se soumettre aux choses de manière « que l’idée naisse de la vision, comme l’étincelle du caillou.» Journal Mars 1908.Plus tard : — « Mes idées me viennent des yeux, — si j’ai des maîtres, c’est chez les peintres.» Journal 3 avril 1908. 162 JEAN E.RACINE Non pas pour s’enrichir mais bien pour s’agrandir, atteindre au D plus près la pleine dimension de son être.Exister dans toute la & capacité de celui qu’on est.Plus l’on permet à son être de s’é- ! panouir, plus on devient qui l’on est.| ti O O O Gilbert Guisan dit à propos de Ramuz : « L’éternel ne se situe ni ne se définit.» O O O Et la vie n’est plus enfin qu’une méditation sur la vie, une interrogation plus ou moins anxieuse, plus ou moins sceptique sur sa signification et sa raison d’être.Et si la mort n’est pas passage vers un ailleurs où l’être se fonde et trouve sa demeure, comme le disaient les Anciens mexicains, à quoi la vie et la mort riment-elles ?Circonscrite dans la seule dimension temporelle, on se demande si la vie d’un individu peut se terminer par une victoire.Le bilan d’une vie, d’un point de vue strictement temporel, peut-il être autre que déficitaire ?Ma vie, votre vie, en regard des rêves, des ambitions et des aspirations de nos commencements, n’est-elle pas un échec ?Qui d’entre nous peut se vanter d’avoir atteint le but qu’il s’était fixé ?La vérité est que nous n’avons pu que nous approcher de plus ou moins près de ce que nous voulions rejoindre, de ce que notre main, notre coeur voulaient en saisir.O O O c I V ( 11 Conversez une heure avec quelqu’un dont la pensée est incohérente et vous vous sentirez vous-mêmes devenir incohérents.Les esprits s’appuient les uns les autres.La maîtrise que vous exercez sur votre pensée et son expression m’aide dans le dialogue à maîtriser la mienne, me permet de la dire clairement.Mais le désordre dans lequel vous me communiquez ce qui vous vient à l’esprit engendre dans le mien la confusion et le désordre aussi.O O « Le rite de sortie est assez pénible.et c’est long ! NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 163 Dans la conquête de la liberté intérieure il ne faut pas oublier la très grande nécessité de se libérer de soi.A la racine de la véritable liberté il y a l’affranchissement des pulsions, des inclinations pathologiques inconscientes d’un être vers la destruction.o e o A l’homme il est demandé deux choses qui se contredisent : aimer la vie, accepter la mort.o o o Changeant de lieu il arrive que l’on change de temps, et que la mémon'e nous ramène à un âge passé qui pour un instant redevient actuel.e » e Je lis en ce moment un penseur que je viens de découvrir malgré qu’il soit généralement assez connu.Il s’agit d'Erich Fromm.J’ai lu Psychoanalysis and Religion, The heart of man et je commence Escape from freedom par lequel j’aurais sans doute du d’abord commencer.Je me suis mis à rédiger des souvenirs.Ce n’est pas que j’éprouve une grande nostalgie de mon passé.Toujours mon intérêt fut tourne du côté de ce qui venait.Mon regard se porte encore du même côté bien que ce qui est à venir pour moi ait perdu ce caractère exaltant, qu’il avait naguère, que même ce ne soit guère rassurant.Le vécu ne m’intéresse que dans la mesure où je puis en tirer une certaine lumière sur ce qu’est devenue ma vie aujourd’hui.Où s’enracinent certaines attitudes, d’où viennent certaines vues des choses, certaines images, contre quoi certaines réactions, bref qu’est-ce qui détermine mon présent ?Beaucoup de pages rédigées me paraissent banales à la relecture et m’ennuient.Je metforce de surmonter ce sentiment que j'ai de l’inutilité de cette entreprise.Heureusement je suis devenu moins exigeant dans l’emploi du temps.De ce travail d’écriture j’attends autre chose aussi, j’espere ai river, à travers des pages sans doute sans grand intérêt, à dire enfin quelque chose qui a valeur humaine et qui pourra, en plus d intéresser le lecteur éventuel, l’aider dans son cheminement.Je m’efforce d’agir sans censurer ce que je fais.On a beaucoup accompli pour sa propre liberté le jour où l’on aban- 164 JEAN E.RACINE P donne aux autres le role d apprécier ce que Ton fait.Envers soi-même on a tendance à être trop sévère .ou trop indulgent, ce qui est également dangereux.On ci oit agir provisoirement, mais la vie a vite fait de transformer le provisoire en définitif.Par exemple, on griffonne une note se disant que l’on y reviendra plus tard pour la développer, la préciser.Il est lare quon en ait le loisir ou le goût : cela demeure « tel quel ».lout homme arrivé au point où je suis moi-même aujourd’hui éprouve le besoin de faire une sorte de bilan afin de savoir où il en est.Cette opération, si elle est possible (pas sûr), suppose un arrêt, et qu on se détourne de l’actuel pour regarder derrière soi ou en soi, ce qui est la même chose.Ce n’est pas là une gymnastique facile.Il s’agit en somme de faire comme celui qui tenterait de lire et de comprendre un texte difficile et obscur au milieu du mouvement et du bruit de la foule.La comparaison ne donne qu’une idée approximative de la difficulté.S’il était possible d’ouvrir son passé et de s’y plonger comme on le fait pour un livre ce serait déjà difficile : la rumeur de ma vie et de mes préoccupations présentes est non moins distrayante que celle de la rue ou de la place publique.Or il s’agit pour moi d’abord de me concentrer sur une feuille blanche, en un point qui est situé dans un hier, un naguère et parfois presqu’un jadis; il s’agit ensuite d’évoquer des images et des souvenirs que je dois faire se révéler.Dans ma mémoire où elles gisent ces images; où ils sont emmagasinés ces souvenirs, ce n’est que silence et latence.Je dois faire apparaître le texte même sur lequel je dois me pencher.Ce texte est fait d’images qu’il me faut traduire et qui sont furtives, qu’un rien fait s’évanouir.D’autre part toutes ne se prêtent pas à la traduction.Mon répertoire d’idées et de mots ne comporte pas toujours d’équivalents ou d’approximations qui me permettraient de découvrir à quoi précisément ces images et ces fragments de souvenirs me reportent.Pasternak disait que l’homme était muet et que l’image parlait.Oui, mais que dit-elle ?Toute vie est un site archéologique où plusieurs âges se superposent.Notre sol est une stratification de souvenirs, d’impressions -—. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 165 et d’images.et puis pourquoi ne pas le dire : ce passé contient aussi des pierres d’achoppement.Nous craignons de nous y faire mal.Parmi nos souvenirs il en est de pénibles autant que d’humiliants; des souvenirs qui nous rappellent qu’un jour nous fûmes 1 quelqu’un que nous n’aimons pas beaucoup; où nous fut révélé un visage de nous-mêmes qui était laid; oui, quelqu’un à qui nous n’avons jamais pu tout à fait pardonner d’être une partie de nous-mêmes et de nous avoir forcés de le reconnaître.Mais il est d’autres souvenirs, qui même heureux et riches en harmoniques, qui précisément parce qu’ils sont devenus souvenirs — donc joies et bonheurs révolus — nous feraient encore plus mal.Avoir été : la source de la plus poignante nostalgie, car l’essence de la nostalgie c’est le « Nevermore » dont parle Poe : ce qui fut et ne pourra jamais plus se répéter pour celui qui l’a vécu; les hommes, les femmes à qui l’adieu définitif fut donné lors de la dernière rencontre, et qui se sont éloignés de nous sans retour; les lieux où l’on ne repassera plus; les pays et les contrées dont jamais plus on ne foulera le sol, humera le parfum, verra le profil; ces couleurs, ces lumières, ces sons, ces modulations de la voix qui se sont évanouies, éteintes, et que notre oreille n’entendra plus que dans un vague et lointain écho.On ne se résigne pas à sa condition d’être de passage, malgré toutes les évidences : nous sommes nés étemels et c’est l’expérience des années vécues qui nous apprend que nous sommes mortels.Le « dur désir de durer » cependant ne nous quitte jamais.Jusqu’au dernier souffle nous croirons que la mort est une injustice.Qu’il faille un jour, si lointain soit-il, quitter la terre des hommes, cette joie d’être, faite de misères et de bonheurs, voilà le scandale de tout homme.Qu’un homme puisse croire, qu’une intelligence puisse se persuader qu’elle va vers une dissolution totale d’elle-même dans le néant nous est inconcevable.Il faut, pour entrer dans un paradoxe aussi scandaleux, toutes les arguties, tout l’appareil abstrait de l’Ecole et de toutes les académies du monde.Et encore tiennent-ils quand vient l’heure de vérité ?L’homme est candide, et quand vient l’heure c’est à travers sa condition immédiate qu’il voit les choses, dans une expérience très concrète, et non pas à travers les bésicles de la philosophie.Nous sortons de la vie comme nous y sommes entrés : par une voie étroite.Cette angoisse, qu’est-ce que c’est sinon une « extase » 166 JEAN E.RACINE qui nous oblige à passer ?L’angoisse et notre devenir sont étroitement liés.4-11-1968 .D’un monde brisé et mis en pièces.Pour l’heure il importe de dire, le plus clairement, le plus lisiblement possible, un monde brisé, démoli; un monde qui s’est d’abord brisé de lui-même comme une vieille machine, puis que nous avons continué à démolir.Dans quel style parlerons-nous ?Dans celui — non pas qu’il soit plaisant, ni beau — du jour.Encore hésitant, heurté, haletant et courant après une voix qu’il n’a pas tout à fait saisie; qui saisit ici un suffixe, là un son, une ligne toute emmêlée; petit chat et pelotte de laine, bobine de fil coloré, qui ne sait ni coudre ni tricoter, et comment le pourrait-il ?Notre monde s’est brisé.Quand nous en avons pris conscience nous avons continué consciemment à le mettre en pièces, nous sommes devenus des démolisseurs.Nous devons dire, (et écrivains,) nous devons écrire comme des hommes qui ont déià, qui encore se livrent occasionnellement à des travaux de démolisseurs.Nous sommes obligés de travailler avec les pièces d’un monde brisé et d’un monde que nous avons aussi contribué à démolir.Nos activités de démolisseurs se reflètent dans nos gestes et dans le style de chacun.Et ce que nous essayons de dire, de reconstruire c’est du nouveau et c’est à tâtons forcément.Nous ressoudons ensemble des pièces.Nous ne ressoudons pas les memes pièces aux mêmes pièces.Nous ne tentons pas de reconstruire le monde détruit.Nous tentons de reconstruire un monde.Nous ressoudons selon la vague idée ou image de ce que sera, nourra être ce monde.Notre style est donc un style qui se modèle sur une forme que nous ne saisissons pas encore tout à fait.Nous cherchons une forme, celle du monde nouveau.Notre style est un style de recherche; le style d’hommes qui tentent de construire alors que jusqu’ici notre activité et notre expérience furent surtout de brisure et de démolition.ri e ! 7-12-69 « Un artiste, un homme, un raté DOIT POURSUIVRE » Ce que dit E.E.Cummings dans Him, vaut pour tout le monde.Pourquoi je continue, m’obstine, POURSUIS, moi aussi, bien que.Non ! Il ne faut pas le dire.L’artiste est celui qui fait, l^homme celui qui regarde ce qu’il fait et qui voyant lidee et sa ditference NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 167 concrète ne sera à ses propres yeux jamais que celui qui n’a pas réussi à transmettre l’idéal dans le vivant incarné.Car l’ambition de l’artiste, de l’homme comme celle de l’adolescent dans ses jeux, fut toujours de donner aux images de ses rêves sur la montagne, sur le promontoire face à la mer, dans son lit, bien au chaud, dans le silence des nuits et des aurores à l’heure où tout renaît, forme saisissable à ce qu’il contemple.Rendre saisissable par l’écriture, le son, le vers, le roman, la phrase dicible, la pierre et le nombre matérialisé, afin de caresser de la main, de l’oeil, de tous les sens, ~ multiples, presqu’infinis; et donner à percevoir aux autres hom-! mes, montrer au monde, à l’univers l’un de ses innombrables échos.Qu’enfin l’univers se perçoive multiplié par ceux qui le perçoivent i et le continuent encore plus loin qu’il n’est allé ou croit être allé dans sa manifestation.'i, L’homme, l’artiste, le savant, tous ceux qui cherchent à traduire ce que l’intelligence perçoit, ce que la sensibilité diapasonne, ce que l’imagination voit, ce que l’oreille entend, et l’inimaginable complexité de toutes les syntaxes, de toutes les morphologies, l’homme et ses moyens de traduction peut-il ne pas rater tout et en fin de compte ne pas contempler avec dépit, rage et désespoir ce qu’il a fait ?.Pauvres choses cataloguées dans un musée, une bibliothèque; recouvertes de toutes les poussières, grugées, défigurées par les rats de toutes les races.Le chef-d’oeuvre, ce qui n’est pas raté dans ce qu’a tenté de saisir celui qui voulait donner forme saisissable aux rêves, aux visions de son coeur et de son esprit, si j’arrive à l’indiquer seulement d’un signe qui vous y conduira, peut-être n’aurai-je pas tout à fait raté.Voilà pourquoi, malgré tout il faut poursuivre; pourquoi JE POURSUIS, ayant.enfin pourquoi ne pas l’avouer .tout raté.7-12-67 Celui qui saurait tirer de son expérience particulière dix lignes vraiment significatives n’aurait pas vécu en vain, ni gribouillé toute sa vie inutilement.Beaucoup de ce que l’on imprime et publie n’est que simple paraphrase de ces « dix lignes qui seraient bonnes » dont parle Rilke; de ces dix lignes essentielles, qu’après une longue et attentive expérience de la vie et des choses, un homme a eu le bonheur d’écrire.Très peu de livres m’ont retenu.Deux ou trois, auxquels pendant des années je suis sans cesse revenu, presque malgré moi.J’étais attiré par un intérêt, 168 /EAN E.RACINE $ une force certaine dont la nature néanmoins me demeure encore (i obscure, mystérieuse.Ces livres s’adressaient bien à moi.Ils i-répondaient à quelque chose de bien personnel.Ils étaient faits jl d’une substance dont moi aussi j’étais fait.Il y avait entre nous s une certaine parenté.Tous, durant la vie, nous gravitons autour de deux ou trois idées qui sont à la fois particulières et universelles, et qui sont aussi, pour nous, inépuisables.Jusqu’à la fin peut-être elles demeureront neuves, fécondes et jamais ne les épuiserons-nous tout à fait.Elles sont notre subsistance, et c’est à partir d’elles seulement que nous arrivons à notre tour à dire quelque chose de nouveau.Le reste n’est qu’imitation, paraphrase.O O » VISIONS — Quand la nuit, entre veille et sommeil, je suis les images qui se forment derrière mes paupières, je revis ma vie inconsciente, et m’assaillent les innombrables impressions des images du jour.Tout ce qui déferle et pénètre en chacun de nous dans le va-et-vient de la vie quotidienne : figures, formes, sons, couleurs.Dans le repos, elles perdent ce caractère, ce dessin, cette consonnance rigides, figés qui les revêtaient dans le mouvement général.Dans l’état intermédiaire dont je parle elles deviennent en quelque sorte fluides, malléables.L’imagination les reforme et transforme selon une plastique et une acoustique plus libres.Formes et sons nagent dans un espace où les lois de la pesanteur, de l’harmonie etc., ne jouent pas.Tout est délié, libre totalement.Même les sons, je les étire ou bien je leur donne une sourde et massive densité.Formes et sons obéissent aux mêmes lois de sorte que le rouge peut crier jusqu’à l’éclatement en mille fragments bleus, jaunes, verts, ors; une forme bleue s’étirer et vibrer comme un cri de joie profonde.O Ici, au Québec, très vite, dès que l’on a atteint un certain degré de maturité, acquis un peu de lucidité on se découvre isolé au milieu d’aveugles.Tout autour de soi un monde qui se cache, se ment à lui-même, qui fait l’autruche, se divertit à tout prix du sérieux et n’aspire qu’au confort moral, à une infantile sécurité.Refus de voir et de se voir.Peur de soi, peur de sa vérité, de sa réalité dans une réalité vivante qui elle n’est pas seulement confort et sécurité; qui est loin même d'être rassurante.11 laudrait avoir le 169 NOTES POUR UNE AUTRE FOIS courage de refuser la sécurité : dans un sens elle est mensonge, illusion.Oui, cette peur de soi et de la vie réelle qui est « agonie » jusqu’au bout.La vie, c’est un vaste océan avec quelques îles semées çà et là dans lesquelles il n’est pas possible de séjourner longtemps : juste le temps de reprendre souffle, de réparer le grément, et puis : cap au large ! Cap sur l’inconnu, l’incertain.Cette réjouissance du coeur et de tout l’être lorsque je rencontrais cette qualité, — que je ne sais pas nommer, — dans la lumière de certaines heures, dans les lignes et les couleurs de certains paysages de mon pays, dans les pays étrangers aussi, presque tout autant, et qui me donnaient l’impression d’appartenir.Oui ce sentiment d’appartenance si constamment recherché, tantôt dans le chant ou une certaine musique, parfois d’assez pauvre qualité à vrai dire.Dans certains chants profonds d’Andalousie, certains cris tout chargés de ce que je ne sais appeler autrement que du nom de poésie; dans la beauté d’un corps.Tout cela qu’était-ce sinon de furtifs et brefs aperçus sur ce dont nous avons tous tellement soif, sur oe que nous poursuivons sans jamais tout à fait l’atteindre : la véritable figure de la réalité, sans déformation, sans illusion, sans distorsion.Le chant, le paysage, la couleur, la lumière, à certaines heures, m’apportaient la joie parce qu’ils me faisaient voir, si furtivement que ce fût, un trait de cette figure, ou plutôt un petit coin de cette infinie patrie de tous les hommes : la véritable réalité, sans voile interposé, sans déformation.Cette peur que nous avons souvent de la réalité et de sa vérité.Nous nous détournons.Nous faisons appel à l’imaginaire, au divertissement, au mensonge.Qu’en résulte-t-il de cette fuite, de ce refus de voir, sinon une image déformée, une image qui en effet fait peur.Le mensonge est horrifiant, et nous l’oublions.On passe toute une journée en proie à une sourde angoisse que l’on tente en vain de secouer.Elle nous tient comme une migraine.Cette angoisse, tout comme la migraine, a pour effet de poser entre nous-même et le monde une distance, ou mieux, un mur flou et transparent.Il déforme le réel tel un verre mal coulé.Mais ce qu’il y a de plus pénible et de plus marquant c’est de 170 JEAN E.RACINE nous faire éprouver que nous sommes en-deçà de ce qui a lieu ( dans le monde.Les gens vont et viennent, mais il n’y a pas de ! communication entre eux et nous.Le bruit de la vie on ne le ' perçoit plus que comme un vague bruissement, une lointaine ru- i meur que nous entendons à peine, oui, lointaine, très lointaine.On 1 est seul.Car 1 angoisse est solitude.Elle est ce face à face avec : un état, une situation qui nous sont strictement particuliers.Il y ! a, d une part, moi qui suis « situé » et de l’autre part cette « chose » qui m hypnotise en quelque sorte, cette chose qui a une signification, mais qui est dépourvue de visage.L’angoisse est une présence que l’on ne peut saisir bien qu’on la perçoive.Elle n’a pas de forme.C’est une sorte d’ombre grise qui vient s’interposer entre soi et la vie, entre celui que nous sommes et cet autre qui est sous l’empire momentané de la conscience obsédante d’un aspect particulier de sa condition et de sa situation d’homme.L’an- I goisse est toujours la manifestation d’une menace qui pèse sur l’être.Je suis angoissé par l’obscur sentiment que j’ai de l’investis- ’ sement de moi-même aux racines mêmes de mon être.Je suis mis en question.Celui que je suis court un risque fondamental : , il risque de se perdre essentiellement.Mon être est menacé de déliquescence.J’ai peur que ce qui cause mon angoisse m’anéantisse ou me disperse aux quatre vents.L’angoisse c’est la peur de la mort, de la mort radicale, totale.Ne plus être ! La peur que celui que l’on nomme et prénomme familièrement se change en un vague et pâle souvenir qui s’efface tel une ancienne photo, et que l’on oubliera comme s’il n’avait jamais été nommé ni prénommé.6 0 0 Lorsqu’on est tenté de sourire, plus, de considérer d’un regard où la pitié et le mépris se mêlent, l’entreprise de certains écrivains : poètes, romanciers et autres, aux genres divers et inclassables; de considérer de la même façon peintres, sculpteurs, musiciens engagés dans des recherches et des poursuites dont l’objet n’est pas clairement apparent dans les formes et les moyens qu’ils utilisent et qui sont neufs et peut-être encore approximatifs, il faudrait se rappeler ceci, il faudrait faire attention à ceci : que ces hommes dont nous ne sommes pas loin de condamner la vanité de l’entreprise s’y sont engagés eux corps et biens, corps et âme.Téméraires, imprudents i3 Oui, peut-être, et tout ce que l’on voudra, mais NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 171 ces hommes sont doués d’un courage, d’une intrépidité dont nous-mêmes faisons dans la vie l’économie.Nous, qui allons de compagnie sur des routes bien tracées, saurions-nous supporter la solitude, l’isolement; saurions-nous trouver et construire à mesure que nous allons un passage, un sentier, une piste dans ces « terras incognitas » qu’ils tentent eux d’explorer.S’ils se perdent personne ne les rescapera.Eux, ils vont, les yeux grand ouverts, le regard fixé sur un espoir dont ils ignorent la figure précise.Sans cesse la catastrophe les menace, la mort les suit du regard épiant le moment où ils achopperont.S’ils tombent leur chute est saluée par un épouvantable éclat de rire, ou bien elle (cette chute) marque le moment initial d’un grand silence sur leur quête et leur aventure.Ces hommes auront tout engagé dans cette aventure et cette quête dont personne n’aura peut-être rien su, dont personne ne saura jamais rien.Eux-mêmes penseront-ils enfin qu’ils étaient partis à la poursuite d’un mirage, d une illusion.Et nous oserions sourire ! Et nous oserions les regarder de haut ! de cette hauteur qui est à ras du sol, de cette éminence qui ne s’élève oas au-dessus d’un médiocre confort moral, d’une grégaire sécurité I O O O D’un texte de Bergman dans les Cahiers du Cinéma à propos de son dernier film : Persona.« Celui-ci (le cinéma) me donnait la possibilité de me faire comprendre en un langage qui surpassait les mots dont j’étais prive.je pouvais soudain communiquer avec autrui à l’aide d’une langue qui, littéralement, parle d’âme à âme, en des tournv res qui soustraient d’une façon quasi voluptueuse au contrôle de l’intellect.» Capital ceci ! Le langage ordinaire, plus précisément la parole dite ou écrite manque de cette immédiatité dont jouit le cinema dont le vocabulaire si l’on peut dire n’a pas à passer par 1 abstraction pour toucher l’âme du spectateur.Les mots sont des signes qui réfèrent à la chose — objet, sentiment, etc.— et comme tels demeurent sujets à la compréhension intellectuelle et aux capacités d’évocation et d’imagination (dans le sens verbal actif) de celui qui lit ou entend le mot.Le cinéma lui présente limage et le son même. 172 JEAN E.RACINE Je suis en train de perdre mon temps à poursuivre une chose qui ; me fuit et ne dépend pas de ma volonté.Je résiste à un mouve- r ment qui m emportera malgré tous mes efforts pour y résister.Je ; tente ridiculement, pitoyablement de nier l’irréversibilité du temps .et pleure intérieurement sur ce qui fut et donc ne sera jamais plus $ pour moi.Voici venu le crépuscule de la fin du jour, tournons-nous t donc de ce côté et regardons-le ! O O O c F .il n’en reste pas moins cependant que du point de vue où je F me trouve on ne peut s’empêcher de penser que beaucoup de • questions que 1 on se pose dans la vie, que beaucoup de réponses : dont on peut à la rigueur se contenter lorsqu’on est encore du monde des vivants exigeraient que je les revoie sérieusement.Certaines m’apparaissent vraiment futiles, d’autres d’une navrante 1 légèreté.Elles ne touchent aux choses qu’en surface.La vie :c jDose sur la réalité du monde un voile d’illusions qui ne résiste ^ pas a 1 éclairage cru de la mort.La mort est un autre soleil.Sa lumière pénètre et son univers.à travers tous les voiles et dénude tout : l’homme i ll H .Et ce calme, cette paix, cet état de disponibilité où tu t’es trouvé en cette matinée dans la solitude et l’éveil hésitant et timide d un tardif printemps.Ces fleurs qui naissaient d’un terreau de feuilles d’un dernier automne, pourries, macérées par les pluies et le froid d’un hiver dont on entend encore le pas qui s’éloigne et ce frileux parfum qu’il laisse derrière lui.Ces feuilles vertes gonflées de sucs nouveaux, jaunes et bleues, timides, inclinant la tête et n’osant lever les yeux sur cette saison qui est leur unique vie, n’osant mesurer le moment qui leur est dévolu, ni regarder au-delà du temps éphémère qui leur est accordé.Elles préfèrent, dirait-on, ne pas détourner les yeux de cette réalité dont elles sont nées : cette mort, cet été qui n’est pas favorable à leur survie et qui les brûlera.Et je me dis que nous ne sommes pas venus pour vivre, mais mourir; que tout l’intervalle n’est qu’illusion; que les activités de l’homme sont vaines, et ce qu’il construit, les ruines de demain; que tout aussitôt dit, tout aussitôt fait est déjà périmé.Seule la mort, sur terre, en ce monde, est certaine et que tout doit se fonder sur la pleine cons- NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 173 cience de celle-ci.Que nous sommes venus pour une seule fin : apprendre à mourir, et que vivre est l’épreuve que nous devons subir afin que nous nous trouvions à la hauteur de cette mort, •h notre mort, — qui est l’ultime épreuve de passage dans une réalité mieux fondée.Ne s’agit-il pas pour l’homme de passer, en effet, à autre chose, à une chose dont la vie n’est que l’antichambre ?On voudrait nous persuader que la vie est tout et c’est mensonge.|C est tromper l’homme que de lui enseigner qu’il est venu sur terre ¦pour y vivre.Il y est venu pour apprendre à mourir; pour ap-,fcrendre que l’existence véritable de l’homme est située au-delà de jla vie; que la vie n’est qu’une étape sur une route qui a son point d’origine on ne sait où et dont le point d’arrivée est entouré d’un mystère tout aussi grand.Dans la vie sur terre rien ne tient, rien n’est vrai s’il ne nous conduit pas à cette prise de conscience.[Vient un jour où nos circonstances font que vivre devient perte de temps, inutile ennui.Il m’est difficile de comprendre pourquoi à partir d’un certain point l’on se donne tant de peine et de souci afin de permettre à l’homme de continuer à vivre.Vivre alors que tout n’est devenu qu’ennui, inconfort, il me semble que c’est absurde.sjean Grenier, dans son Essai sur l’esprit d’orthodoxie (p.140), après avoir rappelé cette réflexion de Paul Valéry qui disait que ce qui importe ce n’est pas apprendre mais s’ajouter ce que l’on apprend, complète cette réflexion par ceci que je trouve très juste : « Et cela n’est pas si facile.II faut le concours du temps, du sentiment, et de je ne sais quelle inspiration.La culture, c’est une amitié avec les idées.» :'Une pensée, à certaines heures, assez angoissante : ceux qui demeureront après que nous serons partis, comment réagiront-ils à {’absence ?Comment se passeront-ils de l’appui moral qu’ils trou-cvaient en nous; comment se passeront-ils de l’ambiance psychologique que notre présence contribuait à créer autour d’eux ?On peut penser que psychologiquement, vu l’incertitude où nous devons demeurer au sujet de l’influence que nous exercions sur eux, cette ambiance était peut-être étouffante, quelle ne favorisait pas leur épanouissement, que notre départ est une libération.Auront-ils le courage et la force d’assumer cette liberté où notre départ les laisse; les circonstances favoriseront-elles une réaction salutaire : au choc de la séparation ?• 6 O 174 JEAN E.RACINE ) Il arrive que celui qui nous contredit nous met en contradiction r avec nous-mêmes.C'est là sans doute ce qui nous désarme et nous si irrite.j 1 O O » y J’en arrive à me demander de moins en moins si je dois ou ne dois ç pas dire certaines choses, à me demander de moins en moins s’il est convenable ou opportun de les dire ou non à telle ou telle personne, d On doit tout dire, je crois, et ne pas trop se soucier de troubler le , confort moral de ses semblables.Surtout ne pas s’abstenir de se , dire sous le faux prétexte que le moi est haïssable.Allons ! „ Serait-il possible que la personne qui normalement, non seulement , est, mais doit être et en fait EST la plus importante pour cette j conscience qui dit « je » et se désigne par ce pronominal, puisse : parler d’un point de vue hors de soi.« JE » ne peut penser ni (, agir qu’à partir précisément de ce « je » fondamental.Il ne peut t s’exclure et parler d’un quelconque promontoire objectif qui le c dominerait lui-même ainsi que ce qu’il considère.Il faut cesser r de prétendre que tout ne nous intéresse pas qu’à partir de nous-mêmes, et que nous ne sommes pas en situation ombilicale face au monde et à la vie.Il ne nous sera demandé que de nous garder d’être fâcheusement égocentriques.Il faut tout dire, peut- ^ être, et ne pas hésiter de parler de soi et à partir de soi si l’on est J en situation de dire quelque chose de valable.Comme ce n’est pas , « je » qui peut décider si ce qu’il dit est valable ou pas, il doit dire.Il lui suffira de dire le mieux possible.Et dire le mieux 5 possible, c’est savoir se défendre contre la séduction des mots et des images vives mais stéréotypées du connu.Ce qui n’est pas 1 toujours possible; difficilement évitable.Voici surgir ici toute la question de la valeur de l’automatisme comme moyen de connais- È sance existentielle.La seule certitude de l’homme quant à l’avenir, c’est la mort : le ‘ reste n’est que probabilités.e • O O .Mais pour parler de soi, pour dire les choses avec le pronom « je » il faut d’abord s’être ou avoir été détaché de soi grâce à une 1 certaine discipline du moi, ou bien encore par une déchirure resultant de circonstances où par la force des choses « je » se trouve • en situation détachée. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 175 )®eaucoup d’avenues vers moi-même et vers la réalité sont encore isinon bloquées du moins toujours assez encombrées.Je n’y avance .que grâce à un travail, souvent pénible, de déblayage qui certains (jours me fatigue a un tel point que c’est à peine s’il me reste assez d’énergie pour avancer d’un seul pas.Je me console en me disant qu’il faut savoir attendre avec foi l’heure qui vient et qui me ¦fournira l’occasion de me remettre en route sur une voie en partie déblayée.Oui, ces avenues alors les trouverai-je en partie désencombrées et je pourrai y cheminer plus librement vers ce but auquel je vise : la coïncidence de moi et de la réalité.L’assentiment donné au réel et la reconnaissance dans ce qui me paraît aujourd’hui si étranger de moi.Mais, comme le dit à peu près (Aragon : je prie Dieu d’avoir loisir d’aller jusqu’au bout de moi->même.Car c’est au bout de soi-même, me semble-t-il, que se î trouvent le lieu et le temps de la rencontre véritable que souhaite tout homme et qu il appelle tout le long de sa vie.La rencontre )de ce qui se cache derrière le masque de ces élans, de ces aspira-)tions vagues et difficiles à dire, de ces désirs jamais satisfaits.0 0 9 L’homme est à la fois situé dans une réalité et devant une réalité.D’abord il est dans une réalité totale dont il est partie, et puis .devant une réalité partielle qui est la partie de la totalité qui est saisissable sur le mode subjectif.Cependant cette réalité partielle, il ne peut en saisir la totalité.En effet, son expérience de cette réalité partielle est une expérience limitée par les caractères mêmes de sa situation propre dans la totalité générale ainsi que par les moyens à sa disposition.La totalité du monde sonore et de l’harmonie peut m’être accessible alors que celle des couleurs, des .ormes me reste tout à fait hors de portée.D’autre part, je puis stre plus sensible aux aspects esthétiques du monde qu’aux aspects éthiques et aux relations humaines.De la réalité dans laquelle e suis je ne puis avoir qu’une connaissance, ou plutôt une conscience immanente donc obscure et approximative.Cette réalité :otale dans laquelle je suis en tant que partie j’y suis lié d’une manière trop ontologique pour me permettre de l’objectiver.Par rapport à elle il ne me sera jamais possible de prendre la distance qu’il faudrait.Reste à savoir si d’autre part il n’en est pas de même pour cette autre réalité qui est moi.Se peut-il que je 176 JEAN E.RACINE prenne par rapport au « pour soi » une distance qui rendra possi- ( ble cette objectivation qui me permettrait de saisir ma totalité j personnelle.| ( Je vais énoncer une banalité sans doute et j’en suis conscient : Nous vivons pour mourir.Nous sommes des êtres en route et la vie n’est pas notre lieu propre, ni notre destin.Non plus que la mort d’ailleurs.La mort n’est pas un destin, une fin, mais une étape, la plus importante sans aucun doute de notre existence en tant qu’être : cette étape est celle du passage ultime.Toute étape sur une route est un lieu de passage, mais ces divers passages de la vie et sur le chemin vers la mort sont des reprises de la route, des reprises sur la même route, ou changements d orientation, néanmoins dans une même direction, qui est la mort.Tandis que l’étape de la mort est une étape qui s’ouvre sur une destination qui est à la fois terme, arrivée et accomplissement.Dans la mort l'homme devient qui il est vraiment et rejoint ou plutôt accomplit sa plénitude en tant qu etre.D ambigu il devient simple et perçoit l’existence dans sa simplicité, sa substance et son unité.Il n’est plus déchiré ni écartelé entre les deux pôles d’une nature où l’existence est d’une part précaire et d’autre part sollicitée par la permanence, impossible dans l’expérience furtive qu’il en peut avoir à certaines heures privilégiées, dont il a un besoin essentiel et fondamental.L’homme court après une stabilité^ qu’il connaît accidentellement et qu’il désespère souvent de rejoindre, poussé qu’il est impitoyablement et irrésistiblement par cette nart de lui-même, sa nature, qui est transitoire, mais dont l’impulsion |[ est presque irrésistible.Cette impulsion qui le déloge de la permanence le pousse vers la mort qu il craint et qui est pourtant cette chose qui lui assurera ce dont il a si besoin.Les hommes pris un à un sont humains; en foule ils sont d une autre ¦ race, d’une race qui m’apparaît monstrueuse : celle d’animaux doués de raison et "qui n’obéit qu’à des impulsions et motivations instinctives.O O O Quelle est la nature de cet obstacle auquel je me bute et qui m’arrête lorsque je me propose d’écrire certaines choses que je pense au sujet de ma propre vie?Serait-ce qu inconsciemment, je crains ‘¦’il NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 177 de rendre définitive, en les formulant, des conclusions et des ju-gements auxquels je ne me sens pas encore la force de faire face; qu’en les laissant à l’état en quelque sorte flottant ou dilué du soliloque intérieur, je puis encore me garder, protéger cette fragilité intime, contre la déchirante netteté qu’apporterait la formula-i tion ?On ne perd l’espoir que très tard.C’est la foi qui nous r, quitte, nous fait d’abord défaut.L’espérance demeure, parce qu’à moins d’être arrivé vraiment à la conclusion radicale que rien n’a de sens en ce monde, et que notre destin est aussi éphémère et strictement biologique que celui du monde des plantes, il faut, nous ne pouvons faire autrement que de nous accrocher à cette dernière planche qui nous permettra d’attendre la fin et savoir, vraiment, s’il est un sens ou non à tout ce que nous pâtissons.Notre science des choses, nous l’avons mise dans nos vies sous forme d’objets plus ou moins complexes et utiles; toute la sagesse accumulée par les hommes le long de l’histoire, nous l’avons presque toute mise dans les livres, comme pour nous en débarrasser, où nous la laissons.L’art de vivre heureux, dans la paix, l’harmonie et la raison tempérée par la poésie et l’imagination, il est là à notre portée et nous a été très tôt révélé.Mais en voulons-nous ?Devant le spectacle de l’histoire, n’est-on pas justifié de se demander si en vérité l’homme aspire à la paix et au bonheur.Cette idée de bonheur ne serait-elle pas un leurre grâce auquel une certaine catégorie d’homme, une certaine race asservit les hommes afin de satisfaire des passions qui n’ont rien à voir avec la raison, la vie non plus que l’humanitarisme ?Les hommes désirent-ils vraiment cette paix qu’ils appellent et de laquelle ils proclament avoir soif ?Il est permis d’en douter.Les hommes veulent posséder, êtres et choses.Ils veulent dominer, réduire à soi, exclure l’autre.Le bonheur est pour les naïfs et les faibles.O e o Est-ce que si pour chacun de nous l’autre devenait l’objet premier de son attention et de sa sollicitude, son principal souci, est-ce que toutes les relations humaines n’en seraient pas radicalement transformées ?Depuis toujours notre principal souci a été nous-mêmes, notre bien propre, notre sécurité, notre paix, notre réussite et notre accomplissement.Bien sûr il est utopique, et ce serait pécher contre la réalité, oublier notre nature et notre condition, que de vouloir et prétendre nous oublier tout à fait.Il est dans l’ordre 178 JEAN E.RACINE naturel des choses que notre personne occupe pour chacun de nous ti le centre de notre activité et de nos préoccupations, car c’est nous enfin que nous devons sauver et réaliser, mais ce que je tente de dire c est que ce « salut » de l’homme se réaliserait peut-être dune manière beaucoup plus effective et harmonieuse si nous ( opérions un déplacement d’accent en nous détournant de notre « soi » pour nous trouver et nous accomplir dans le souci du « salut du « bonheur » et de la « naissance » des valeurs et des richesses de la personnalité des autres.o • • il ny a peut-etre pas de solution de continuité entre la vie dans le temps et la vie dans l’éternité; ou encore entre ce que nous appelons la vie sur terre et dans le temps et cette autre vie que nous ne nous représentons, que nous ne pouvons nous représenter que d’une manière approximative et en quelque sorte métaphorique.La mort, que nous nous défendons mal de voir autrement que comme un terme, est en fait autre chose.C’est une étape, un passage situé sur une route sur laquelle nous sommes engagés depuis la naissance, et qui mène à un au-delà du temps et de la vie sur terre qui spirituellement n’en diffère pas de nature.Nous allons vers l’accomplissement de nos voeux, aspirations et besoins de bonheur, de paix, d’harmonie, de science et de sagesse; vers une stabilité, une permanence de ce que, sur cette route où nous cheminons, nous ne pouvons expérimenter qu’à de rares instants privilégiés, dissipés et compromis sans cesse par notre condition humaine.Le stable, le permanent, la possession de ce qui nous apparaît ici tellement précaire que nous en venons parfois à douter de sa vérité ne peut trouver sa permanence et sa fondation qu’au-delà de cette étape de passage qu’est ce que nous appelons la mort et nous représentons sous des traits si terrifiants — il est normal pourtant qu’à l’homme incarné le phénomène de la mort apparaisse si effrayant, comme une dissolution, une irrémédiable dissolution de tous les liens humains et de tout son être dans ce qu’ils ont de plus intensément personnifiés.• o o Un homme sur cette terre, en ce monde, compte pour très peu : la vie telle que je l’ai vécue et l’expérience le démontrent clairement.Et pourtant ce monde dans lequel nous vivons prétend en faire NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 179 très grand cas.C’est un paradoxe qu’à cette heure et ce temps de ma vie où je suis parvenu je n’arrive pas à résoudre ni comprendre.L’homme dont la société prétend libérer, protéger et favoriser le plein épanouissement, en fait, elle le compte pour peu de choses.Ce qui intéresse la Société, anonyme, au visage insaisissable sauf dans les occasions extraordinaires, lors des guerres, des révolutions, ou encore dans les grandes entreprises et les travaux gigantesques dont historiens, archéologues et sociologues s’occupent, a besoin de bras et d’intelligences pour ses propres fins qui sont mystérieuses.Seuls enfin s’épanouissent et s’accomplissent ceux qui se sont fait ses complices, qui se sont identifiés à elle, en ont compris l’esprit et admis la légitimité.La Société c’est eux, et leur devoir, non moins que leur avantage sacrés est de la faire prospérer, survivre en la nourrissant de chair et de sang : celui des hommes, et accidentellement de leur propre chair et sang, car il n’est pas d’aventures ni d’entreprises sans risques, mais ils sont la plupart du temps largement récompensés de leurs peines et de leurs rares sacrifices.De toute façon ils domineront et leurs noms ainsi que leurs figures marqueront un temps la mémoire des hommes et la face de ce monde.O O O t Communiquer, ou mieux exprimer par l’écriture ce que l’on pense, sent et croit n’est, peut-être, en fin de compte utile qu’à celui qui le fait.Chacun ne peut, enfin, que parler de soi et de sa vue des choses.L’expression qu’il en donne ne pouvant que très rarement éclairer les autres.Le dialogue entre les hommes ne serait-il qu’un dialogue de sourds ?On serait tenté de le croire certains jours.On se sent terriblement seul, chacun ne pensant qu’à soi, ne pouvant pas ne pas se prendre pour centre de la réalité où il se trouve immergé.On se sent, pour corriger l’adverbe cliché employé ci-dessus par un autre qui exprime mieux et plus justement ce qu’en fait nous éprouvons, on se sent, dis-je, VERTIGINEUSEMENT seul et sans appui au bord d’un gouffre.Valéry qui, comme chacun, avait ses jours et ses heures d’imbécillité, s’étonnait de certaine épouvante de Pascal.Devant l’infini du firmament étoilé, Pascal ressentait et éprouvait ce vertige de la solitude et de l’esseulement autant que celui de l’isolement et de la petitesse de l’homme par rapport à l’immensité infinie de l’univers dans lequel il est plongé.e o o 180 JEAN E.RACINE \) Ce soir, au coin dune rue, je regardais un adolescent qui traversait la rue devant moi.D’où me vint alors cette question qui se posa à mon esprit en cette rencontre ?S’il t’était offert, me dis-je alors, d’échanger ta vie et ton âge contre ceux de ce jeune inconnu, qui’ selon toute vraisemblance, a encore toute sa vie à vivre, quels seraient ta réponse et ton choix ?La réponse malgré une pointe de nostalgie et de renoncement amer, fut négative.Car c’est se leurrer que de croire que cet avenir qui est devant ce jeune homme, normalement plus long que celui qui à mon âge m’est réservé, soit ou sera meilleur que le mien et que ce possible dont il dispose, il en soit plus conscient que j’en étais à son âge, que je serais plus lucide et saurais mieux que lui l’utiliser et en disposer.Son chemin comme le mien contient tout autant d’embûches, de déboires, de souffrances, de révoltes et d’amertumes que j’en ai rencontré sur ma propre route et qui ne peuvent différer que par leur incidence et leur mode.Essentiellement il n’y a pas de différence.La séduction qu’offrait sa jeunesse et l’avenir plus long devant lui que celui de l’étape qu’il me reste à parcourir est illusoire.La jeunesse ne connaît pas sa chance très fugace qu’est celle de se penser éternelle.Elle chemine enfin sur une route qui la conduira dans ce pays même que nous à cette heure tentons en vain de décrire, mais que de toute façon elle ne saurait voir puisque ses yeux ne sont pas encore déssillés.O « O C’est d’abord pour moi-même et à moi-même de dire, à voix basse, que je tente de trouver les mots et l’ordre de ce discours qui dans cette bruissante et sonore caverne coule et tourne tel un vent qui souffle à travers les bouches de cavernes plus profondes encore, et apporte vers ma demeure ce parfum de sel, cette musique rythmée comme une pulsation marine.J’en veux voir enfin la lumière et la couleur.! I U c 1 1 t I n O O O De retour à la maison après avoir entendu une conférence sur Braque et l’évolution de son art au cours de laquelle le nom de Pierre Reverdy fut évoqué, parmi ceux de quelques autres poètes qui furent également les familiers de Braque, j’ai éprouvé le besoin de revoir mon Reverdy où se trouvent reproduits quelques dessins que fit Braque pour la revue que publia un temps le poète.: — NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 181 Sur la page de garde, à la fin du volume, je retrouve une réflexion notée à la mine et sans date.Cette note ne remonte certainement pas beaucoup plus loin qu’à deux ou trois ans alors que se manifestaient les premiers signes de ce temps de passage de la jeunesse à la maturité, lequel n’est pas encore tout à fait écoulé.Je la recopie cette réflexion à la suite.Je crois l’avoir mise dans la bouche de l’un des personnages de mon roman.— Ma vie depuis un an ne ressemble à rien que je reconnaisse.Il y a une telle coupure entre hier et aujourd’hui, une telle incapacité d’imaginer un lendemain issu de et prévu par mes circonstances actuelles que je puis dire que je ne sais vraiment plus où je suis ni vers quoi je m’achemine.Cette impression d’être devant un horizon bouché .O O O C’est après qu’il s’est fatigué dans l’accomplissement et l’exercice des activités à la fois vaines et nécessaires du jour que l’esprit de l’homme, libéré et allégé, voit et sent éclore cette essentielle et vivante fleur de l’esprit pour tirer de la poussière du quotidien ainsi que du pollen de la fleur, ce miel dont il se nourrit.Les relations entre les hommes des diverses nations ont depuis trop longtemps eu lieu exclusivement au moyen du discours et de l’écrit de style rhétorique.Cette façon de communiquer se révèle de plus en plus inadéquate et les progrès dans le cheminement des hommes les uns vers les autres demeurent lents, si lents que la plupart des hommes restent encore étrangers les uns aux autres et ne peuvent tout au plus qu’apercevoir leurs ressemblances superficielles et accidentelles.Ce qu’il faut absolument promouvoir et multiplier dans l’écrit comme dans le discours parlé c’est l’occasion d’une rencontre personnelle et face à face.Pour qu’une telle rencontre soit possible il faut renoncer à, bannir, toute rhétorique.Celle-ci en effet est un moyen surtout utile, pour ne pas dire exclusivement utile, à gagner l’asservissement de l’homme en groupe, en masse.L’appel à et l’usage constant de figures et de métaphores universelles plutôt que personnelles ne contribuent pas peu à masquer le visage de celui qui parle de même que celui de ceux qui l’écoutent.Nous avons besoin, je le répète, d’un langage et d’un style qui permettront aux hommes de se rencontrer face à face, sans masques. 182 JEAN E.RACINE On a beau dire à voix basse et pour soi seul, ou bien le proclamer à qui veut l’entendre, que ce qui importe c’est la personne et non | le personnage, je dois l’avouer, me dit D.Pablo, et reconnaître ( que je me suis souvent surpris à désirer et à souhaiter pour moi le contraire.On se défend mal contre cette rêverie et ce souhait de devenir un jour un personnage que le monde acclamera.Nous aurions plaisir à en jouer le rôle : avec une modestie et une satisfaction d’amour-propre étrangement mêlées.o o e Dans L’Esprit du Tao Jean Grenier cite un texte tiré de Tchoung-Tzeu, 6 F.où il est rapporté que quatre sages causant ensemble, l’un d’entre eux dit : « Celui qui penserait comme moi, que tout être est éternel, que la vie et la mort se succèdent, qu’être vivant ou mort sont deux phases du même être, celui-là j’en ferais mon ami.» Or, les trois autres pensant de même, les quatre hommes rirent tout ensemble et devinrent amis intimes, (p.71) Je vois dans cette anecdote l’illustration parfaite de la véritable rencontre.Il était superflu de dire, me semble-t-il, qu’après avoir ri tous ensemble ils devinrent amis intimes.Que pouvait-il arriver d’autre en effet ?O P o J’ai l’impression d’être sur l’enclume, battu et rebattu, comme un outil ou une arme, destiné à quel usage ?quel travail ?quel combat, quelle oeuvre ou quelle victoire ?Je ne saurais encore le dire : je ne le vois pas.Tout ce que je puis dire, à cette heure, c’est que j’ai l’obscur sentiment que ce n’est ni pour ma perte ni pour ma destruction, que cette épreuve n’est pas vaine.Je m’interroge parfois, dit D.Grégorio, sur la fragilité ainsi que sur la qualité ténue du lien qui nous attache et nous retient dans le monde et la vie.Ce lien, un rien suffit pour le rompre ou le délier.D’autre part pourtant combien il peut avoir de résistance.Il est ténu, fragile, mais d’une étonnante élasticité.Qu’est-ce qui fait, que chez certains hommes, ce lien se dénoue et se rompt avec une facilité qui stupéfie celui qui en est témoin.Ceux que dans ma pratique je crains le plus sont ces malades d’âge moyen auprès desquels je suis parfois appelé et chez qui il m’est impossible de NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 183 diagnostiquer aucun mal précis.L’enveloppe, c’est-à-dire le corps, tout dégradé qu’il soit par l’usure de la fatigue, de l’épreuve et du temps, demeure néanmoins aussi solide que ces murettes de pierre sèches que l’on aperçoit à la limite des champs.Pour les relever il suffit de replacer queloues pierres qui ont roulé, comme il suffirait pour ces corps de quelques remèdes simples, un neu de repos et de détente pour les remettre dans leur assiette.Mais, je ne sais trop comment dire, j’éprouve devant eux un sentiment de vide intérieur, j’ai l’impression d’une fragilité.Ces corps me semblent vidés de leur substance essentielle : la volonté et l’aopétit de vivre.Ces corps, ces organismes que j’ai sous mon regard, que je palpe avec précaution me semblent fragiles comme la mince et transparente enveloppe d’un reptile ou d’un insecte desséché.J’ose à peine y toucher du bout des doigts.J’ai peur qu’ils ne s’effritent.Ces hommes souffrent d’une maladie que je connais pour en avoir assez vu les effets, mais que personne encore que je sache n’a encore bien analysé.Je me répète : cette maladie qui les ronge et les vide pour ainsi dire de leur substance, c’est entre autres choses une carence d’appétit de vivre.Ils ne désirent plus rien sinon, semble-t-il, dormir, se dissoudre et n’être plus .o o • Nous avons tendance à nous dire dans certaines circonstances, devant certains vieux problèmes que la mémoire rapnelle à notre attention : si j’avais été plus averti, donc plus parfait que je le suis maintenant, j’aurais résolu alors ce problème comme il se doit et prévenu les fâcheuses conséquences que mon manque de sagesse et de prudence d’alors n’a pas manqué d’entraîner.Mais c’est un mauvais raisonnement : c’est oublier que nous ne sommes jamais parfaits, mais que nous nous perfectionnons.Je ne dois donc pas me tourmenter maintenant parce que je n’étais pas, alors, qui je suis devenu, c’est-à-dire un homme moins sot, moins naïf, plus courageux et plus averti.C’est l’erreur et l’expérience que nous en faisons qui rendent tel que je suis devenu.Je ne dois pas examiner ma responsabilité d’alors à la lumière des moyens d’agir et de juger que j’ai aujourd’hui acquis grâce à cette expérience.• • • 184 JEAN E.RACINE Mais les êtres que je tenais pour les plus loyaux mont fait si constamment défaut; depuis un certain âge — depuis que je suis devenu plus averti ou plus attentif — je rencontre tant de mensonge, d’égoïsme, de brutalité et de la part des hommes une complaisance si effarante dans ces défauts que j’en suis horrifié.Ce monde m’apparaît de jour en jour comme un lieu de démence et de méchanceté.A tel point que je m’en suis comme exilé ou plutôt que je m’y sens exilé.De quelle autre réalité, de quel monde plus propice et favorable ?Je ne saurais le dire.Enfin ce monde où je suis malgré que je le fuis est celui du péché entendu dans son sens large.Il est des jours où je me demande avec angoisse s’il a vraiment été racheté comme on nous l’a enseigné.— Le problème de l’athéisme aujourd’hui se pose à moi d’une manière très existentielle.Il n’y a pas si longtemps je n’aurais pas pu considérer l’athéisme comme une position possible et tenable.Aujourd’hui non.Il m’apparaît plutôt aujourd’hui nécessaire et inévitable de me poser devant cette question et de l’affronter franchement.C’est là, je crois, un obstacle dans l’évolution spirituelle de tout homme en ce monde qu’il est impossible d’éviter et auquel il serait catastrophique de se dérober.Dieu existe-t-il et sommes-nous en relation existentielle avec lui ?Est-il cette personne providentiellement présente dans notre existence en ce monde, ou bien n’est-il qu’une hypothèse démentie par les faits et les événements qui tombent sous mes yeux et dans le champ de ma conscience tous les jours de ma vie ?Voilà les questions que je ne peux pas ne pas me poser, que je ne dois pas éviter de me poser clairement et franchement.Si je ne le fais pas, je risque de demeurer dans un état d’illusion sans cesse menacé de destruction, qui un jour se dissipera et me laissera tout à fait désemparé parce que j’aurai consenti pour mon confort à m’aveugler moi-même sur la réalité ou la non-réalité d’une existence et d’un être sur laquelle j’aurai tout fondé.Dieu jusqu’ici fonde pour moi le monde; et si ce fondement était autre ?Je ne nie pas son existence, je ne dis pas que Dieu est une illusion, seulement devant son silence je ne puis que m’interroger, je ne puis qu’être inquiet.Pourquoi Dieu est-il silencieux ?voilà je pense, la question à laquelle il faut tenter de répondre et à laquelle aussi il serait imprudent de s’empresser trop de répondre.En effet, si nous arrivons à expliquer le silence de Dieu nous établissons son existence.Silence n’exclut pas présence.Il peut être éloignement, il peut être attente.Comment NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 185 * s’approcher, comment rencontrer cette attente, comment et que faire pour trouver le lieu où le silence devient verbe ?C’est pourquoi, si dans l’hypothèse affirmative de son existence nous n’avons que l’expérience de son silence, ce silence ne doit pas nous porter au désespoir.Ce silence pourrait être une épreuve ainsi qu’une occasion de nous faire prendre conscience d’une étape cruciale.Et, ayant reconu que nous étions parvenus à un carrefour de notre cheminement spirituel, ayant été forcés de nous avouer à nous-mêmes que jusqu’à ce carrefour nous avions vécu dans l’ambiguïté, faire l’effort nécessaire pour franchir l’obstacle et enfin connaître un état de relation plus intense, plus vrai et plus réel que celui dans lequel nous avions vécu jusque-là, jusqu’au jour de cette rencontre de l’obstacle.Cette relation dont nous nous étions contentés, dont nous avions vécu, cette notion de Dieu que nous avions était-elle adéquate, et n’avons-nous pas trop facilement et exclusivement cru, conçu Dieu comme paternité et providence dans un sens anthropomorphique ?Dieu est père, Dieu est providence, sans doute ! mais en tant que Dieu, selon sa nature divine, non en tant qu’homme et selon la nature humaine.Divinité et humanité ne doivent pas être confondues ni identifiées.O « O Il arrive que croyant parler à un autre l’on découvre que c’est à soi-même que l’on s’adressait.Ces exhortations à la modération, ces appels à la raison, ces invitations à l’indulgence envers soi que nous pensions faire à l’intention d’un autre, c’est à ce « moi » du « je » qu’ils étaient inconsciemment adressés.C’est par le truchement d’un « tu » que je me parlais à moi-même.O O O Tout privilège n’est-il pas d’une certaine façon une injustice ?O O O Oser penser tout haut pour ceux qui ne peuvent le faire ou qui ne savent comment le faire : tel est le rôle de celui qui écrit et la fin qu’il faut se proposer et sans cesse poursuivre si l’on prétend écrire et être lu.O O Ù ¦ 186 JEAN E.RACINE L incohérence de la pensée et du discours n’existe que pour celui j u qui écoute.En effet entre les pensées d’un homme — si diverses ' et si disparates quelles soient — il y a un lien, une suite, qui, s’ils 11 ne sont pas immédiatement apparents ou évidents, n’en sont pas moins véritables.Souvent celui qui dit sa pensée n’est pas clairement conscient de ce qu’il dit.Si peu en effet qu’il n’a que ra- r rement conscience de l’incohérence de son discours.Sans préméditation, il suit lui-même, dans une absence totale de critique, | son moi profond qui tente de se dire et de faire surface.Ce moi profond avec lequel il est étroitement lié sait, lui, qu’il v a rapport et lien entre les pensées et les images qu’il énonce.Il n’a peut- , être de ce qu’il veut dire qu’une idée globale, il sait néanmoins que son discours est une suite dialectique.Cette sorte de danse d’idées et d’images qu’il exécute, c’est à l’auditeur qu’il incombe d’en saisir les liens et la continuité intelligible.Son attention, son .intelligence, son imagination doivent faire la mise au point, tout comme l’oeil pour le paysage qui s’offre au regard.C’est, en , ; effet, à l’intelligence de l’auditeur qu’il appartient de trouver la perspective, de distinguer les plans, de remettre les obiets en ; place, d’ordonner enfin le perçu.On oublie que pour l’oeil aussi, , dans l’immédiatement perçu, il y a d’abord incohérence.Seulement l’oeil a une telle habitude de la mise au point et de la mise en place des objets qu’il voit, qu’il n’a que rarement l’occasion de s’étonner du désor \re et de l’incohérence de ce qui s’offre immédiatement à la perception au niveau de la sensation.Vieillir : c’est continuer et s’obstiner à penser dans le langage d’hier; refuser de participer à l’évolution sémantique de son temns; vouloir conférer au langage une fixité, et à ses mots l’invariabilité, le caractère permanent du signe mathématique, de la formule algébrique.La langue de notre temps devient de plus en plus elliptique.Il est nécessaire d’être de plus en plus attentif à cette nouvelle humanité.Sinon nous ne pourrons plus entendre ce qu’elle dit dans une langue aux phrases de plus en plus disjointes, qui fait de plus en plus l’économie des idées intermédiaires.Puisque la langue reflète l’âme de ce que nous avons de plus urgent à faire, c’est de mettre notre connaissance de la langue à jour inlassablement, scrupuleusement.Il faut aussi, pour y ré- . NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 187 ussir, nous efforcer de vivre le présent et tenter de nous détacher le plus possible des choses et des pensées d’un monde caduc dont nous sommes en quelque sorte les survivants.O O • Don Pablo disait : — Je ne souhaitais pas mourir : tout simplement, j’avais perdu le goût de vivre.Je ne ressentais plus que l’ennui et une grande lassitude d’être.Certains jours cet ennui, cette inappétence m’exaspéraient.Ces crises néanmoins étaient assez rares.Il disait encore : — Les sentiments les plus constants qu’a suscités en moi la rencontre des gens au cours de ma vie, jusqu’ici, sont l’ennui et la tristesse.Ils contenaient si peu de choses qu’au bout d’une heure je voulais les fuir.Leur complaisance dans un médiocre confort moral me les rendait vite insupportables.D’autres m’étaient aussi insupportables : ceux que je voyais enchaînés dans leurs lubies, qui refusaient de voir clair et qui mentaient, d’une manière de plus en plus convaincue à mesure qu’ils s’enlisaient.Malheureux, dépourvus de volonté pour s’écarter de la flamme qui les fascinait et les brûlerait.Quelle tristesse, en vérité !.Et puis quant aux autres, les solitaires, quant à moi, rien en vérité ne nous intéresse que nous-mêmes, ce qui nous concerne immédiatement.Nous nous racontons à nous-mêmes inlassablement et ne nous arrêtons que lorsque ceux qui nous écoutent commencent à témoigner de la fatigue pour le sujet particulier auquel nous prétendons les intéresser.Si nous nous taisons ce n’est que pour revenir en notre particulier silencieusement à nous-mêmes .pour enfin nous lasser nous-mêmes de nous, de notre « je » et nous taire tout à fait.Cela aussi est terriblement triste ! N’y aurait-il donc rien qui serait à la fois hors de nous et en nous à quoi nous pourrions nous intéresser, dans quoi nous pourrions communier avec les autres tout en communiant avec nous-même ?• o • Vous m’avez dit un jour, à l’heure d’une furtive bienveillance où vous vous pensiez vous-mêmes en moi, vous m’avez dit partager cet amour, cette peine, ce désarroi, ou bien encore cette tranquille joie. 188 JEAN E.RACINE .mais il est des vérités qu’il nous faudra toujours laisser sous-entendre.Le poids, le tranchant, la lumière en sont si cruels et si fulgurants que l’homme ne supporte pas qu’on les proclame.Et les lui dire en particulier c’est attenter peut-être à ce qui lui permet de vivre.Que veux-je par là vous dire ?Ce qui précisément doit demeurer sous-entendu .Tous ces mots du vocabulaire des psychologues — mots pourtant si complexes en leurs étymologies, si lourds de science — sont en vérité beaucoup trop simples et tellement trop gros pour saisir et designer ce qu’ils prétendent dire et faire voir.On a l’impression d’être réduits à n’entendre et ne comprendre qu’une très vague forme, une ombre qui fuit et se défait au moment où l’on allait enfin pouvoir la saisir en son foyer comme l’image d’un objectif d’optique spirituelle.Quiproquo.— Parler de soi à la troisième personne : gulier ou du pluriel.Au pluriel c’est plus grave.du sin- Et dépréciant les autres ainsi que ce qu’ils font c’est moi-même en fin de compte que je juge avec cette jalouse sévérité qui les détruit et les annule et moi tout autant.De la même aulne dont on mesure la taille des autres on se mesure soi-même.Dans leurs oeuvres je cherche la faille, le défaut qui me permettront de les réduire à rien ou presque, mais quand j’examine ensuite ce que je fais, inconsciemment je le scrute, l’examine et le considère du même oeil.Il est fatal que je trouve dans ce que je fais l’imperfection, à l’affût de laquelle je suis toujours quand je regarde ce que eux font.C’est une loi psychologique élémentaire.J’ai acheté, à cause de son titre surtout qui exprime très bien un sentiment que j’éprouve en ce moment d’une manière aiguë et presque constante, un petit livre du philosophe Enrico Castelli qui s’intitule Le temps harcelant.De lui j’ai déjà dans ma bibliothèque un autre livre dont le sujet m’a beaucoup intéressé et qui a exercé une certaine influence sur ma façon de concevoir 1 ecritu- 1: - NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 189 re.Il s agit de son Enquête quotidienne.Il ma confirmé dans la forme du fragment.Un discours fragmenté dont la cohérence se trouve etre implicite, sans recours aux liens habituels du discours.Castelli cite au début de l’un de ses essais cette réflexion de Leopardi : « Plus on tient compte du temps, et plus on désespère d’en avoir à suffisance; plus on en gaspille, et plus il semble nous en rester.» Lan dernier à Rome je demandais les oeuvres complètes de Leopardi dans toutes les librairies où il m’arrivait d’entrer.Le plus souvent on me répondait quil ny avait que des éditions anciennes et incomplètes; lorsqu on me répondait par l’affirmative c’était '*1 en me présentant, comme dans cette librairie de la via Barberini, une édition genre Pléiade, très chère.J’ai dû renoncer.ICe qui rend certains jours tout particulièrement pénibles c’est que l’on a l’impression de netre rien ni personne.Telle a été mon humeur ces derniers jours.C est très pénible je le répète.> Lorsque cette humeur nous tient il nous semble que toute notre vie a ete vide de toute action et de toute réalisation.La mémoire ne nous apporte rien qui pourrait nous aider à combattre ce jugement impitoyable sur nous-mêmes, tout est comme aboli.H II ne faut pas perdre la mémoire de ces bonnes paroles que comme tout homme nous avons dites au bon moment, ce mot qu’il il fallait dire, ce simple sourire parfois qui ont eu pour effet de re-: tenir quelqu’un de faire un pas irrémédiable peut-être.Oui, un i sourire à point nommé a pu tout changer pour quelqu’un à une : certaine^ heure, certains jours à une difficile croisée de chemins 4 alors quil était tenté par la voie fatale d’une ambivalence, sollicité tl par l’un des deux pôles de l’homme qui est constante tentation de jfuir, de se dérober, de refuge fatal.Se souvenir de ces paroles, ' de ces sourires qui à eux seuls suffisent à nous justifier.Pour bien écouter il faut savoir non seulement se taire : il faut aussi savoir faire le silence en soi.Notre être intime est le lieu d’un colloque presque ininterrompu entre nous-mêmes et nous au cours duquel sont débattus les problèmes de notre propre exis- H 190 JEAN E.RACINE tence.Si nous ne savons pour un instant imposer silence à nos L propres questions, suspendre le colloque intérieur dont je parle | K il nous sera impossible d’entendre ce qu’un autre nous dit.Non ' seulement aurons-nous refusé la communication et nous serons- U nous soustraits à ce devoir de l’accueil, mais nous nous serons ® aussi détournés de l’offrande qui nous était faite.Nous nous ¦¦ serons appauvris.En effet il y a pour soi une richesse dans le don et même que l’on fait de soi.Le monde n’est pas un spectacle : c’est la scène sur laquelle se jf joue le drame de l’homme.L Une science, ou plus précisément un savoir, qu’il soit d’ordre L spéculatif ou pratique, dont on ne saurait tirer une sagesse et L une éthique qui nous permettent d’atteindre une dimension nou- ja velle de l’humanité; cette cinquième dimension dont on parle à K propos du monde physique, et qui doit aussi exister pour 1 ame f de l’homme, me paraît vain.Un cordonnier qui après des années ^ de pratique ne saurait que fabriquer mieux et plus vite une paire de chaussures, mais qui ignorerait toujours comment passer ses nuits de samedi et ses dimanches après-midi autrement qu’à se , saoûler, se bagarrer et enfin opérer dans son lit une réconcilia- ' tion érotique du même style et dans le meme sentiment que ceux ^ qui ont inspiré ses autres heures de « loisir », serait un bien pauvre ^ homme.Il n’aurait pas vécu que rien ne serait beaucoup changé.; Son séjour dans ce monde naurait servi qua perpétuer une hu- i manité grossière et blessée, comme il 1 a ete lui-meme, par une philosophie de la vie sociale qui a ses points de référence et .d’inspirations dans le monde des betes de somme.Il ne faut pas médire des chevaux, des boeufs ni des lamas, mais il y a autre ^ chose aussi, et qu’il faudrait bien développer chez 1 homme.^ On ^ a tendance à assimiler le travail de l’homme à celui des bêtes.L’homme appartient au règne animal, cela ne fait pas de doute, ,, mais il y a cette différence : c’est qu’il n est pas bestial de nature.Il peut être abêti : ce qui n est pas la meme chose. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 191 Lisant ce soir une page d’Azorin où il est parlé d’un homme regardant vers la mer depuis la fenetre d une mansarde, je me suis souvenu d’un autre livre dont la lecture m’avait charmé durant mon adolescence.Ce livre me plut tellement que je me g souviens encore aujourd’hui et du titre et du nom de l’auteur.Ni l’un ni l’autre pourtant ne furent célèbres.Emile Souvestre : ^t Un 'philosophe sous les toits sont 1 un et 1 autre à classer sur ce second rayon des auteurs et des oeuvres qui se situent entre les I grandes et les mineures.Qu’est-ce qui me plaisait tant alors chez cet auteur et ce philosophe, qu’il faisait vivre sous mes yeux, et que, je dois le dire, je confondais l’un avec l’autre au point de les identifier 1 un a 1 autre?Cétait bien l’auteur qui disait une vie quotidienne que la monotonie n obscurcissait pas.Ce modeste ^philosophe qui savait tirer de chaque heure du jour et de chaque jour de la semaine, que ce fût le printemps, l’été, l’automne ou la saison froide, un contentement et un intérêt de vivre, je crois qu’il me plaisait par ceci justement qu’il montrait qu’un homme qui cultive sagement 1 heure et le jour dans leur présent voit s’épanouir (la poésie, humble ou grandiose selon l’instant, qui s’y trouve 1 comme les fleurs et les herbes dans les champs et dans les bois.Tentant de me remémorer ce petit roman et les sentiments qu’il suscitait en moi en ce temps-là j’ai l’impression d’en retrouver le ton un peu romantique et sentimental dans le style même dans jlequel j’en parle ici.Ce qui me plut alors chez Souvestre c’est ¦Peut-être ce qui aussitôt, plusieurs années plus tard, lorsque je me mis a 1 espagnol, ma retenu dans les écrits d’Azorin : le sosiego: la tranquillité, la quiétude sans ennui.Je reviens à Souvestre.La vie que j’ai vécue pendant une bonne partie de mon adolescence fut imprégnée d’ennui : l’ennui que faisait naître cette vie quotidienne si régulière, si rigoureusement chronométrée, si asservie aux jours et au calendrier quelle me semblait amorphe et sans surprises, monotone comme un ciel gris rarement balayé par le vent et dont les éclaircies de printemps et d’été sont si furtives et si rares quelles nous semblent anormales.La règle, le prévu, l’approuvé, le cyclique, tout enfin ce qui fait l’objet du principal souci de ceux qui n’ont d’autres ambitions dans la vie que de s assurer un confort moral et physique bien à 1 abri de toutes les surprises.Oui, en ce temps-là, ce qui importait surtout et avant tout c’était la sécurité du quotidien, d’aujourd’hui, de demain, et que rien ne vînt barrer cette route bien macadamisée qui con- 192 JEAN E.RACINE duisait doucement et honorablement à la vieillesse, au-delà de laquelle on se gardait bien de penser, la mort étant pour les autres.» © e Nous confondons trop souvent le logique et le raisonnable, ce qui 1 est démontrable, formellement et ce qui est, concrètement.Il y 1 a l’être tout court et il y a d’autre part l’être de raison.Jamais : un logicien avec toute son habileté et sa subtilité ne pourra me ; faire prendre l’un pour l’autre.Il pourra me rendre muet par ' ses sophismes : il ne me trompera pas au fond.Quelque chose 4 en moi, même s’il m’arrive de céder à l’argumentation du sophiste, résistera, saura intuitivement que ce qui est proposé à ma raison L et la force à se plier n’est pas vrai, que sa « vérité » n’est qu’ap- : parente.Je céderai peut-être mais à la violence non pas à la vérité ; et à son évidence.Car il faut distinguer entre un être qui existe ; réellement et un être qui n’est que le fruit du raisonnement.J’en- * tends par « être réel » non pas un « être » qui se touche, mais un c « être » qui est existentiellement incontestable, un « être » que [ j’éprouve comme pouvant être existé par moi ou par un autre t dans une situation concrète le jour et l’heure où les circonstances s m’y donneront, à moi ou à l’autre, accès; nous obligerons de « Yexister.O O O Il est possible de soutenir logiquement que l’amour, l’amitié, le dé- c; sintéressement, le pur mouvement de la charité n’existent pas, ^ qu’ils ne sont que les masques divers de l’égoïsme et de 1 amour- \ propre ainsi que l’ont fait certains moralistes par parti-pris plus ou ^ moins sincères et passionnés tels LaRochefoucault et Nietzsche, jj Mais le jour où l’on éprouvera ces sentiments ou l’une de ces pas- Œ sions l’on saura que ces « relations » humaines existent et se vivent à un niveau qui n’est pas celui de l’amour exclusif de soi et de l’intérêt exclusivement propre.!!< O 0 0 : (f 1* Certains psychiatres, psychanalystes ou autres médecins de lâme i me semblent parfois agir avec une prudence un peu scrupuleuse.Certains témoignent de beaucoup de timidité lorsqu’il s’agit de j); favoriser ou de provoquer la « criso »; ils craignent, dirait-on, que I NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 193 J le sujet ne soit peut-être pas en mesure de surmonter ni de sup-: porter l’épreuve de la crise.Ils oublient trop facilement, me semble-t-il, que la crise est un « passage » et que ce passage comme tout passage est agonique.Tout combat est incertain : il n’en reste pas moins que le combat est nécessaire.Il ne s’agit pas, il va sans dire, de provoquer cette crise, cet affrontement du patient avec lui-même, ou mieux avec ce qui l’aliène, sans précaution ni prématurément.La psychologie sauvage demeurera toujours le fait d’un thérapeute inexpérimenté.Personne ne s’y livrera qui a acquis la moindre expérience.Mais c’est toute .autre chose que de savoir courir à propos le risque que comporte toute crise, toute phase « agonique ».Le risque parfois est grand.La crise peut être pour le patient la voie du cabanon.Cependant J ne faut-il pas savoir surmonter sa propre anxiété en de telles circonstances et réfléchir qu’il s’agit de libérer quelqu’un, de lui d fournir l’occasion de se délier.Il y a l’alternative suivante : conserver un sujet dans un état qui bien que vivable sera toujours un .J état de dépendance, avec tout ce que la chose comporte d’onéreux pour lui-même et pour les autres; avec tous les risques de contagion psychologique pour son entourage immédiat, pour tous ceux qui à leur tour seront placés dans sa dépendance.Car cet homme, cette femme ne sont pas si malades qu’ils ne puissent choisir de fonder une famille ou que l’on puisse les en détourner; ils ne sont pas si malades que l’on puisse les empêcher de conduire une voiture, d’exercer un métier ou une profession.En psychiatrie comme en médecine il faut savoir reconnaître les « contagieux » et les isoler.L’isolement sans doute est-il cruel en apparence.Mais si le « contagieux » doit à son tour « aliéner » ceux qui dé-il pendront de lui ou devront vivre avec lui, ne vaut-il pas mieux risquer la crise et son échec que de permettre et favoriser une multiplication de l’aliénation ?C’est une question que je pose.o o e Je continue à recopier à la machine des pages de mon journal.Ce travail je l’ai entrepris il y a quelques années et de manière plus ou moins irrégulière.Depuis plusieurs mois cependant je m’y livre d’une façon plus régulière, au rythme de quelques pages par jour.J’ai plus de loisirs.Pourquoi est-ce que je me livre à une occupation qui requiert beaucoup de mon temps et de mes énergies ?Je me dis souvent qu’il vaudrait peut-être mieux les consacrer à la 194 JEAN E.RACINE I lecture, à l’étude et même à la rédaction de choses inédites.Toute c ma vie j’ai tenu un journal de mes réflexions.J’y ai consigné très 1 peu d’événements de ma vie privée.En vérité il s’agit plutôt d’une c sorte de chronique de mes pensées et de mes préoccupations in- 11 tellectuelles, morales et spirituelles.11 s’agit surtout de mes ques- [ tions.J’ai aussi toujours été soucieux de savoir ce que je pensais, ( et j’ai toujours cru ne pouvoir y arriver qu’en exprimant verbale- ' ment les pensées qui me venaient au hasard des heures et des ( jours.Ce que l’on pense sans le dire par l’écrit ou la parole est < très souvent imprécis.Il me faut quant à moi matérialiser en | quelque sorte ce qui me vient à l’esprit.On croit penser claire- ] ment, mais lorsque vient l’heure de dire sa pensée on se rend i compte que nous nous faisions illusion et qu’il n’en était rien.Il arrive aussi, assez souvent, que ce que nous pensons, nous n’en : prenons vraiment conscience que longtemps après l’avoir dit, : lorsque l’on se relit.Ainsi beaucoup de choses consignées ici dans ces pages, il m’arrive de les reconnaître à peine quand je les relis.Elles m’étonnent.C’est à peine si je m’y reconnais.D’autres me sont devenues très obscures.Beaucoup d’autres aussi ne sont en vérité que des esquisses de pensées, des intuitions, pas très clairement exprimées.Je les reprends et je m’efforce de les repenser, de les préciser, d’aller plus loin.Il en est donc qui, recopiées, sont devenues assez différentes de ce que j’avais d’abord noté sous le premier choc de l’événement ou des circonstances où je me trouvais originellement.0*0 Dans ce journal ou cette chronique, j’ai mis beaucoup d’autres choses aussi : des citations d’écrivains, de poètes, de philosophes que j’ai pratiqués assez fidèlement ou que j’ai rencontrés par hasard et chez qui je me retrouvais un peu; des exercices de style purs et simples, des ébauches de romans ou de poèmes, enfin certaines confessions plus ou moins directes.Je me suis défendu autant que possible contre la contrainte.Je me suis efforcé de me donner libre cours, le plus possible.Je n’ai pas banni l’incertain, l’approximatif, le paradoxe.Le paradoxe téméraire et volontaire est une façon de s’interroger, de se provoquer, de se secouer soi-même.Il ne conduit pas toujours à une vérité ou une certitude : il élargit néanmoins notre horizon et repousse un peu les barrières conformistes.Tout n’a pas été dit, NOTES FOUR UNE AUTRE FOIS 195 comme l’écrivait La Bruyère.Tout a été touché, frôlé : il reste à l’approfondir.J’aime me rappeler au sujet de ce journal ce que disait Montaigne à propos de ses Essais : « Ce sont ici l’essai de mes facultés ».Je n’ai pas prétendu enseigner quoique le ton parfois puisse en donner l’impression.Non plus suis-je sûr de ce que je dis malgré le ton assuré et péremptoire sur lequel je le dis.Ni enseigner, ni endoctriner : tout simplement me dire à moi-même d’abord et puis à qui pourrait éventuellement me lire, le chemin que j’ai suivi, les routes et sentiers que j’ai parfois empruntés, qui parfois, souvent ne me menèrent guère loin ou au bout d’une impasse.Il va sans dire que rarement ai-je cru utile de dire où j’ai rebroussé chemin pour revenir sur mes pas.Cet écrit n’étant pas un traité scolaire je vois mal pourquoi je me serais cru obligé et me serais donné la -peine de consigner mes palinodies.Ces pages seront peut-être utiles en ce sens que mon lecteur possible y trouvera l’occasion de s’y instruire du simple fait qu’il pourra prendre le contre-pred de ce que j’aurai dit au sujet de certaines questions que je me suis posées.Sans doute, si j’avais eu plus souvent et plus facilement l’occasion de rencontrer des hommes intelligents avec qui discuter de questions semblables qui les occupaient, sans doute aurais-je moins écrit et ce que j’aurais enfin écrit serait-il plus précis et plus certain.Il est besoin d’une autre pensée à laquelle frotter la sienne non seulement pour l’aiguiser mais aussi pour la rectifier.Il me semble que la vie est quelque chose de trop grave et de trop sérieux pour que nous passions nos heures de loisir dans le divertissement.La considération attentive des questions qu’elle pose à tout homme dans sa vie quotidienne, avant et dans l’action, questions auxquelles il ne peut, sur-le-champ, s’attarder et qu’il doit résoudre d’une façon immédiate en s’inspirant de considérations antérieures, doit l’occuper principalement.Le loisir lui fournit l’occasion d’augmenter et de parfaire cette science et cette sagesse qui lui permettront d’agir dans l’action future d’une manière de plus en plus conforme à la réalité du monde et de la vie.Si je dis que la vie est une affaire sérieuse et grave dont il ne faut pas se divertir je n’entends pas que l’homme doive la considérer d’une manière anxieuse et obsessive.Seulement, et c’est là le plus important, le repos de l’action est et doit être dans la considération 196 JEAN E.RACINE h tranquille de cette réalité, parfois antagoniste, qui est impossible L: dans l’action même.Dans le loisir l’homme contemple et s’efforce v; de trouver le sens et la raison de ce qu’il doit vivre.Dans le loisir L l’action devient discours, c’est-à-dire quelque chose de dialectique, k alors que dans l’action « active » elle ne peut être que « praxis ».Ce que la vie peut nous révéler de son mystère elle ne peut nous L le dire en langage clair.Il nous faut nous contenter de révé- \\ lations qui s’effritent sous les mots et le langage si nous tentons L de les formuler afin de les communiquer.Ses secrets, la vie les h murmure à l’oreille de ceux qui sont sur le point de partir et qui ( n’ont plus la force ni l’envie de l’indiscrétion.Quelle qu’ait été notre vie, sur la fin, il nous semble que nous n’avons j pas su profiter de tout ce qu’elle nous offrait.Ses offrandes nous ; les apercevons trop tard, alors que nous les avons dépassées et : qu’elles ne sont plus à notre portée.Il nous faudrait deux vies, U ou une vie qui durerait au moins un siècle.Nous y arriverons, c mais ce n’est sûrement pas pour demain, ni pour moi.Ecoutant Laurindo Almeida jouer quelques études et préludes pour guitare de Villa Lobos il m’a semblé que la musique, j J lorsqu’elle est dépourvue de toute emphase, arrive à dire très adé- c quatement — dans un langage intraduisible — l’essentiel de la vie.; n Elle exprime au moyen de l’harmonie et des modulations des sons v ce qu’il est impossible de transmettre dans le discours.La mu- L sique atteint en nous un domaine que nous ne pourrions rejoindre ( par une autre voie.Sans elle nos profondeurs les plus riches de- L meureraient sans doute dans une nuit absolue et nous ne saurions 1 jamais vraiment qui nous sommes au plus intime de nous-mêmes.e e o Certains jours cette écoeurame et angoissante fadeur des heures.Le temps s’écoule telle une huile épaisse, silencieuse, informe.L’absence de quoi, de qui ?De tout.Il me semble qu’il n’y a plus rien, plus personne.Quelqu’un un jour est parti — et dans mon innocence — j’ai craint que ce fût pour ne plus revenir.Dans cette heure très ancienne une porte mystérieuse s’est entr’ouverte sur quelle horrible solitude, quel insoutenable abandon, quelle absence ? NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 197 La grisaille particulière à certains crépuscules.Ces cieux où un vent rageur, hargneux, chasse et déchire une masse informe de nuages salis de pluie et d’orage.Une tristesse immense écrase un petit gars sur les marches de bois d’un escalier qui donne sur une cour-jardin enclose de murs de briques rouges et d’une haute clôture à claire-voie.Ou bien il est assis dans une pièce exiguë près d’une cuisine, dans l’odeur fade d’une soupe ou d’un bouillon de poulet, face à une haute fenêtre sans rideaux.Une lumière crue et sinistre tombe d’un ciel gris.La nuit dessine son visage hostile dans l’incertaine lumière entre chien et loup.Le bruit de vaisselle, de portes d’armoires qui claquent.O l’écoeurante fadeur d’un train-train rigide et impérieux.Le tic-tac d’une horloge tranche impitoyablement les heures jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien et qu’il faille aller se coucher.o e o Celui qui cesse d’étudier, qui ne se soucie plus d’augmenter ses connaissances en excipant de son âge trop avancé, qui dit qu’il est trop près de sa fin pour que cette science nouvelle lui soit utile n’a qu’une bien courte idée de la signification de la culture.Même le dernier mot nouveau de notre vocabulaire qui désignera d’une manière juste et adéquate la dernière chose qui nous sera montrée à l’heure de mourir nous enrichit.Si nous croyons aller vers le néant et la dissolution de notre être, bien entendu cette acquisition ultime est inutile et vaine.Mais dans l’alternative où je me mets toute augmentation de moi-même sera conservée au-delà du temps et de l’incarnation.e o • « Je n’ai pas de regrets Plus noir plus lourd est mon passé Plus léger et limpide est l’enfant que j’étais L’enfant que je serai Et la femme que je protège La femme dont (assume L’éternelle confiance * ELUARD — Poésie ininterrompue. 198 JEAN E.RACINE «.Je prends garde à mes paroles Je ne veux pas me tromper Je veux savoir d’où je pars Pour conserver tant d’espoir.» ELUARD O O 0 Ce que j’ai vraiment compris je l’ai saisi au vol.La réflexion ne i m’a jamais apporté qu’incertitude et brouillards.Il faut tout saisir ! au bond comme la balle.La vie est plus qu’un jeu, mais quant à .moi, si je veux vraiment vivre, il me faut jouer plutôt que travailler.| La peine que je me donne ne m’anporte que déception et confusion.L’effort m’a toujours empêché d’avancer et le travail de rien ac- ¦ complir.0 0 0 Vous vous étonnez, vous vous scandalisez à la vue des comportements de ces gens.C’est que vous ignorez la véritable condition de la majorité des hommes dans ce monde où vous vivez et dont vous vivez.La vie n’est tolérable que pour une minorité de privilégiés, dont vous êtes.Vous avez bonne conscience parce que vous vous dévouez, que vous vous fatiguez, que quelques-uns même d’entre vous se tuent à la tâche pour alléger leur sort.Mais vous servez d’autre part des maîtres inconnus qui vous font agir dans un sens et d’une manière dont le résultat en fin de compte est de maintenir un état de choses qui est injuste.0 0 0 Même dans l’imitation l’homme demeure lui-même et n’exprime personne d’autre que celui qu’il est.Il ne fait qu’emorunter un langage, un moyen d’expression.Il s’appuie sur ce qu’il imite, il s’en sert comme moteur vers un horizon qui lui est propre, un univers qui lui est particulier.Sans doute son univers s’apparente-t-il à celui qu’il imite : ce n’est qu’accidentellement ceoendant.C’est pourquoi il est injuste et hasardeux de parler de l’influence d’un créateur sur un autre.L’imitation est périlleuse, mais si celui qui imite a vraiment quelque chose à exprimer elle finira par le conduire à l’authentique qui est en lui et lui fera trouver ses propres moyens d’expression.Seul le démarquage est stérile.Il est le fait de ceux qui n’ont rien à exprimer, des inconscients. NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 199 C’était un homme doux et paisible.Toute la haine que contenait son coeur, toute la violence de son sang, il les avait mises dans ses livres.Qui le rencontrait au crépuscule s étonnait de son sourire timide, de sa voix qui, aurait-on dit, s excusait, lorsqu il vous saluait, de troubler le silence et d’occuper un espace comme si c’était emniéter sur une propriété privée et que vous alliez lâcher les chiens à ses trousses.En vérité sa haine était tenace autant que cachée; sa violence sans cesse alimentée.Rentré chez lui.dès qu’il avait allumé sa lampe, sa plume tonnait et vous éclaboussait d’une encre noire de colère.Claques et horions pleuvaient en points d’exclamation.Parfois un perfide point d’interrogation vous donnait un peu d’espoir.Vous vous avanciez vers lui et receviez en pleine figure un retour de coun de baton qui vous éclaboussait de fiel et de sang.De cette éclaboussure il faisait un dessin où vous perdiez tous les traits de votre figure.Sa colère durait jusqu’au matin.Le jour il dormait.Le crépuscule était l’heure brève où l’on aurait pu se saisir de sa méchanceté et l’écraser sur ce mur qu’il rasait de si près qu’il sy confondait presque avec son sourire.Mais c’était l’heure où il était faible et ne montrait pas sa haine; c’était l’heure ou Ion avait pitié de l’homme doux et paisible qui s’excusait d’être là, de vous voler votre espace peut-être, de gêner votre promenade.C était la haine qui se promenait dans l’ombre aux rives silencieuses de la nuit, aux rives de la colère et de la frénésie.Il fallait bien qu’il prenne un peu d’air avant que d entrer dans son antre, il fallait bien qu’il reprenne souffle pour un nouveau sabbath.0*0 « Dans les limites de la normalité, tout individu s aime lui-meme.Lorsqu’il lui arrive de naître avec une difformité ou quelque trait anormal, ou d’en être affligé plus tard, son sens esthétique se révolte et il lui vient une sorte de déeoût de lui-même, RIEN QUE - A LA LONGUE - IL SE RECONCILIE AVEC L’IDEE DE SES INFIRMITES, CE N’EST QU’AU NIVEAU CONSCIENT.Son subconscient, conservant la marque de cette blessure, provoque dans sa personnalité certaines modifications qui le portent à considérer son entourage avec méfiance.» R.V.Warde-kar, dans un opuscule sur la lèpre cite par Graham Greene dans Saison des pluies.• e • JEAN E.RACINE 200 La vie est chose grave et avec l’expérience elle se concentre en une masse de plus en plus dense qui leste toutes les paroles, tous les gestes et toutes les expressions et attitudes de celui qui en est charge.Cette gravité s’exprime d’une manière discrète mais facilement perceptible par celui qui sait voir et entendre cet accent particulier de ceux qui ont voyagé, de ceux qui sont depuis longtemps en route, qui viennent de si loin qu’on a l’impression qu’ils sont des étrangers dans ce monde où aujourd’hui ils séjournent encore.O O O Poésie : — Nous avons une conception assez rigide et pour tout dire assez étroite du genre.La poésie n’est pas exclusivement chant et image.J’entends par là que le rythme musical, l’image picturale ne sont pas les seuls et nécessaires véhicules de la poésie.La banalité de 1 image, pourvu qu’elle évoque quelque chose d authentique; le rythme d’une prose, non pas nombrée, mais qui est accordée au rythme, à la cadence du langage de l’homme lorsque ce dernier parle avec toute la vérité de sa pensée et de ses sentiments, que ce soit sur le ton de la confidence ou de l’indignation contenue et maîtrisée, sont également aptes à porter la poésie.La poésie n’est pas seulement dans la forme : elle est à mon sens surtout dans le contenu.Une certaine qualité de prose peut incontestablement transmettre ce contenu aussi bien qu’une forme rigoureusement prosodique et nombrée selon les canons des formes classiques de la poésie.Il serait évidemment exagéré de prétendre que le poétique est principalement dans ce qui est dit ou évoqué par le poème.Ce à quoi je veux en venir c’est à ceci : la poésie n’est pas exclusivement dans un choix heureux de rythmes, de cadences, d’images : elle est, pour une part au moins égale, dans ce que dit ou tente de dire celui qui écrit.Ce que Pasternak, par exemple, Essénine, William Carlos William par exemple, et d’autres, Pons, Eluard, Bandeira disent, ils le disent très souvent sur un rythme qui est celui de la prose plutôt que de la prosodie, avec des images non seulement simples, mais parfois très banales et volontairement quotidiennes.C’est l’intensité, c’est l’authencité de ce qu’ils évoquent qui fait que ce qu’ils écrivent est de la poésie plutôt qu’un simple constat phrasé en prose.Il est donc des poèmes dépourvus de qualités formellement poétiques, il est des poèmes, non pas en prose, mais prosaïques, d’une I NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 201 prose presque terne qui par le seul contenu sont aussi riches de poésie que les autres plus respectueux des formes convenues de la prosodie.Cette conception formaliste de la poésie et de ses formes d’expression rigoureusement arrêtées a eu pour résultat l’exclusion, le refus de certaines oeuvres poétiques valables, d’une valeur incontestable, parce que la critique et l’Ecole ne savaient pas dans quelle catégorie les faire entrer.N’étant pas versifiées et nombrées ils ne pouvaient les classer d’une part ni dans le poeme rimé ni dans la prose nombrée : elles n’appartenaient ni au poème versifié ni au poème en prose.On est tenté de réclamer que soit reconnu et classé comme poésie tout écrit qui exprime une vision, une appréhension et une expression non discursive de l’expérience existentielle, qui est animée d’un certain souffle qui touche le lecteur au niveau du sentiment et de l’émotion.L’aopel est lancé non pas à la raison discursive : il est lancé à lame dans ses régions où le dicible confine à l’indicible.Là où tout homme emmagasine ce qu’il ne peut dire autrement dans la vie qu’au moyen d’un cri, d’un signe de la main ou d’une certaine façon intense de fixer son regard dans un lointain intérieur, lorsqu’il vous parle et tente de vous communiquer ce qu’il désespère de communiquer à son semblable.O O O Certains hommes auront eu leur vie durant le souci de leur biographie.Cette description, cette narration de leur vie ils ne la feront jamais eux-mêmes et même s’ils rêvent qu’un jour quelqu’un sera tenté de faire d’eux un portrait exemplaire ils n’v croient pas beaucoup, ils n’y croient même pas du tout.Nonobstant ils ne peuvent s’empêcher de réunir et de conserver les éléments d’une biographie chimérique.Ils conservent d’eux-mêmes et sur eux-mêmes toutes sortes de témoignages qui en effet si jamais quelqu’un s’y intéressait seraient très précieux.Il ne faut pas se moquer trop de cette manie.Qui en effet ne souhaite dire et faire comprendre aux autres hommes sa singularité; se justifier de certains actes, de certaines déficiences, bref se faire accepter par ses congénères tel et ainsi qu’il fut; donner à voir celui que tel qu’en lui-même les années, les circonstances et son expérience des diverses situations de la vie l’ont fait.• • • 202 JEAN E.RACINE Un mal qui fait souffrir apparaît plus grave nue celui nui est indolore.La douleur alarme, elle monopolise l’attention de celui qui souffre, qui est du fait de celle-ci sans cesse rappelé par cette dernière à ce coin de lui-même qui ne fonctionne plus, où le silence, qui est sa norme, ne règne plus.Celui qui souffre ne peut plus détourner son esprit de ce qui le menace, du désordre nu’il sent en lui-même.Plus la douleur est vive, plus le mal lui acmor-ût menaçant.Le médecin nui lui sait à quoi s’en tenir scandalise parfois son natient en n’accordant nas aux nlaintes de ce dernier plus d’attention que n’en renuiert le mal lui-même.Pour lui, la douleur est un signe, une indication.Son rôle nrinmoal n’est pas surtout de soulager la douleur mais d’en supprimer la cause.0 • O J’aurai, toute la vie, fait le brouillon de ce que je voulais écrire.Je reconnais, maintenant qu’il est peut-être trop t^rd, cme l’on ne peut jamais dénasser ce stade de brouillon, de l’approximatif, et qu’il faut peut-être renoncer à dire exactement ce que notre esprit conçoit.Ce que l’esprit conçoit assez clairement pour qu’il puisse dire clairement se réduit à très peu en somme, à du figé.En effet la pensée se transforme sans cesse.Elle est dvna-mique.Il est vain de vouloir la dire totalement.C’est un idéal auquel elle tend toujours, mais qu’elle n’arrive jamais à atteindre.Dans le domaine de la pensée et de l’écriture rien ne peut aller au-delà de l’approximation, de l’ébauche.Je n’aime pas les traites; j’ai un faible pour une forme plus conforme à la démarche de notre esprit : l’essai.0 0 0 La vie ne m’est plus possible que dans un esnrit de détachement de moi-même et de tout ce qui m’entoure.Non nas un éloignement : un détachement consenti, accepté et lucide ! Je ne refuse ni le monde ni moi-même.Néanmoins il ne m est plus possible de m’y attacher.Beaucoup de choses, presque tout ce qui ^ se passe autour de moi, ne me concerne plus que d’une manière très provisoire.Je veux me détacher puisqu’il ne m’est plus loisible de faire autrement.Ce que je refuse avec violence ce sont les circonstances et la cause de ce détachement qui échappent à ma volonté.Au contraire, je souhaiterais un attachement plus — NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 203 étroit, plus profond au monde et à la vie, à cette étape de ma vie où je suis parvenu enfin à me dégager de tant de chaînes qui jusqu’ici gênaient mon action et ma participation à l’existence.• • • Tous ces comportements, tous ces actes qui chez l’autre nous scandalisent, nous font horreur, il faut reconnaître que nous aussi nous en sommes capables.Si nous refusons de le reconnaître nous nous désolidarisons et prétendons être plus que des hommes, nous nous classons au-dessus d’eux.La vie exiçe plus d’humilité, plus de clairvoyance et la charité n’est pas possible lorsque l’homme refuse son humanité et ne veut pas reconnaître chez lui aussi la possibilité de faire le mal.L’homme est un être agi par des passions que la raison ne maîtrise pas toujours, que la raison trompe même en lui fournissant pour se justifier des raisons qui ne sont que des arguments nés de la passion elle-même.Ces raisons respectent les lois de la logique mais font litière de tout le reste qui est le principal.La mort vient s’interposer entre l’homme et le but qu’il s’était assigné longtemps avant qu’il ne l’ait rejoint.Nous cheminons gravement, suivant attentivement la route qui, croyons-nous, y conduit et que nous avons élue après une méticuleuse délibération, quand, soudain la mort vient nous signifier qu’il nous faut nous arrêter et nous engager sur une autre route vers une destination pour nous pleine d’incertitudes.Ce déroutement ne peut que nous scandaliser et nous apparaître intempestif.En effet, pourquoi, si nous sommes appelés à vivre, s’entendre interpeller et arrêter si tôt ?Pourquoi rendre vains, en apparence, tous les préparatifs ?C’est ce que je me découvre incapable de dire et que nul homme ne peut dire non plus.Le sens de la mort et de son irruption inattendue ne sont révélés que dans la mort même, à l’heure même où nous savons que nous allons mourir et qu’il n’est plus d’espoir.C’est néanmoins un secret bien gardé, intransmissible.Dans l’agonie, en effet, il est le plus souvent impossible à l’homme de dire.Le temps et les moyens lui font défaut.Ce qu’il voit alors, ce qu’il comprend enfin demeure forcément incommunicable puisqu’il ne peut plus parler ni écrire.Il se découvre tellement 204 JEAN E.RACINE requis par ce qu’il est en train d’expérimenter que, le voulût-il, le pût-il, il ne trouverait ni le temps, ni la distance nécessaire à l’objectivation de son expérience.o o e La vie n’aura été en ce qui me concerne qu’une suite de sursis renouvelés à intervalles plus ou moins rapprochés.J’ai vécu depuis plus de vingt ans dans une perpétuelle instance de départ.Je réfléchis en ce moment où je transcris cette page de mon journal, que c’est là, plus ou moins, la condition ordinaire de tout homme.Ce qui m’est particulier cependant c’est que de cette instance de départ j’eus toujours conscience depuis vingt ans et plus.Nous savons tous que nous devons partir.Nous n’y pensons normdle-ment que rendus à une étape assez avancée de la vie.Jamais depuis l’âge de vingt-cinq ans n’ai-je eu le sentiment d’une route ouverte et libre devant moi.Toujours à portée de la vue un obstacle.Un obstacle que je n’identifiais pas toujours, mais un obstacle certain et d’autant plus inquiétant que je ne le voyais que sous son seul aspect d’obstacle.Il me niait le passage sans s’identifier.Si j’avais su à qui ou à quoi j’avais affaire, peut-être aurais-je pu tenter de le surmonter ou de le contourner.Mais comment traiter avec ce qui est sans visage et sans forme ?e e o Bien sûr, comme tout condamné, il m’arrivait d’oublier ma condition grâce à des divertissements dans lesquels je m’engageais tout entier pour un temps plus ou moins court.Néanmoins demeuraient au coeur de mes activités une sourde anxiété, une inquiétude diffuse d’où il résulte enfin que j’ai très rarement pu me laisser tout simplement vivre l’heure sans penser à l’au-delà de l’heure où je vivais.Je n’aurai, en fait, connu la paix que dans le sommeil que j’ai toujours eu facile et calme.Dans le sommeil, grace aux rêves qui s’y épanouissent, j’aurai connu une vie possible.Sans le sommeil, sans les rêves je n’aurais sans doute jamais pu apercevoir que l’aspect invivable de la vie.Je vais peut-être ici un peu au-delà de ma pensée.Ou bien est-ce un certain semoule qui me fait hésiter ?Sans vouloir m’apitoyer sur moi-même, malgré les apparences, la vie pour moi n’a guère été vivable, il faut l’avouer.Cependant s’il m’est souvent arrivé de penser que la vie n’était pas vivable, ce n’est pas « en soi » mais « pour moi ». NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 205 Ce sentiment d’etre à part, je l’ai eu tôt dans la vie.Je me demande si cette inquiétude qui me sépare des autres et de moi-même n’aurait pas pu être dissipée par une affection plus compréhensive et plus adulte de la part de mes parents et de ceux qui entourèrent les premiers pas que je fis dans la vie.On m’a peut-être trop aimé sentimentalement oubliant ou ignorant l’importance d’une saine et lucide affection.Mais les parents, en général, et je ne m’exclus pas moi-même, apprennent tard, trop tard souvent, qu’il importe d’aimer les enfants pour eux-mêmes, qu’il faut vouloir leur liberté, qu’il faut non seulement consentir à ce qu’ils se détachent de nous, mais aider ce détachement.Les enfants ne nous doivent presque rien.Nous leur devons presque tout.Et le seul amour possible entre parents et enfants est celui qui naît de la reconnaissance de ces derniers pour la liberté que nous aurons contribué à leur faire connaître et aidé à conquérir.Liberté par rapport à nous, liberté par rapport au monde et à tout ce qui dans leurs tempéraments et leurs caractères compromettait cette liberté.O O O Je lis en ce moment les Charlas de Café de Ramon y Cajal.Je ne sais par quel biais me vient la réflexion suivante à propos du genre, de la forme littéraire qu’ont depuis toujours pratiqués les moralistes de vocation ou d’occasion, c’est-à-dire : la maxime ?Vient un jour où, après les avoir beaucoup savourées, on trouve que c’est là une forme d’expression vraiment trop facile et somme toute assez stérile.Le genre en soi n’est peut-être pas dépourvu de toute utilité.Mais, pour qui a vécu, pour qui a voulu être et demeurer constamment présent à ce qu’il vivait, qui a voulu aller au-delà du simple constat, cette forme, qui ne fait que condenser en quelques mots justement choisis pour exprimer une sagesse pratique qui ne va guère au-delà du lieu commun, cette forme, dis-je, ne satisfait pas.C’est parler trop brièvement des situations et des passions de l’homme.e o e Don Pablo, selon son habitude, se retrancha, pendant quelques minutes, dans un silence complet.On le sentait, dans ces silences, si lointain, qu’on n’osait le rappeler en faisant un commentaire ou une remarque sur ce qu’il venait tout juste d’énoncer. 206 JEAN E.RACINE D’ailleurs, avec les armées, Don Pablo ne conversait plus : il s’adonnait au monologue.Il s’était à ce point détaché des autres pour ne plus considérer que son aventure propre qu’il ne savait plus écouter.Ce qu’il cherchait c’était un auditeur.En somme, il ne se parlait plus qu’à ce je-moi.L’auditeur, lui, ne servait plus en quelque sorte, qu’à l’aider à s’écouter lui-même; sa fonction n’était plus qu’acoustique.Peut-être aussi, son véritable interlocuteur était-il quelqu’un qui se trouvait situé au-delà de l’auditeur placé devant lui.Il parlait peut-être à Dieu par personne interposée.Non ! ce que disait Don Pablo ne s’adressait sûrement pas à moi.Il avait néanmoins besoin de mon attention.J’avais l'habitude de ce regard qui épiait chez vous le moindre signe d’inattention, d’évasion.Il décelait cela aussitôt et sans jamais faillir.Son regard reflétait alors un agacement, puis une inquiétude et enfin une irritation qui se manifestaient dans le ton de la voix qui s’élevait légèrement et l’élocution qui se faisait un rien plus martelée.Il était devenu oublieux des autres au point de s’étonner si, las d’écouter un homme qui parlait sans vraiment s’adresser à vous, on le quittait et demeurait à l’écart pour quelques jours, le laissant tout à fait à lui-même.Il faisait alors un effort et revenait à vous, vous lançait un appel, faisait mine de s’intéresser enfin à vous et vous interrogeait.Presqu’aussitôt cependant il revenait à lui-même et ne parlait plus que de lui-même et de ce qui hantait son esprit, que dis-je ?de ce qui l’obsédait.Don Pablo n’arrivait pas à comprendre le sens de sa vie, ni pourquoi il était homme.L’aventure considérée à travers sa situation personnelle lui paraissait inexplicable.Il répétait souvent : — Ce n’est pas la mort qui pour moi fait mystère : c’est la vie ! Pourquoi suis-je ?Que suis-je venu faire en ce monde ou plutôt qui et que m’a-t-on envoyé y faire ?O * « — Je suis parfois d’humeur capricieuse, indolente, timide.Toute action, toute initiative m’étant alors impossible je suis reconnaissant à ceux qui savent me violenter doucement et me remettre en marche.— De l’expérience de la mort l’homme tire une légèreté, une désinvolture, un mépris et aussi un certain respect de l’homme.Mais il ne respecte plus pour les mêmes raisons.Ses valeurs ne sont plus les mêmes.Pour lui les idoles des vivants se sont écroulées.• • • NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 207 — Il avait une manière agréable et discrète de parler de soi.On souhaitait l’entendre dans ces confidences où la complaisance en lui-même était voilée par l’humour.Il avait une façon détachée de parler de soi comme s’il eut parlé d’un tiers.— Deux façons de concevoir l’oeuvre romanesque : comme un divertissement ou comme une confidence.La première exige du talent et même un certain génie.La deuxième, surtout une capacité de se concentrer sur les événements intérieurs, de les voir à la fois objectivement et subjectivement.Une longue patience et beaucoup de courage pour affronter cet étranger si intimement mêlé à soi.• o • — L’on devient engourdi au point qu’on ne sent plus les coups; on devient insensible à la douleur et à la joie.On passe ainsi d’un jour dans l’autre tel un automate répétant les mêmes gestes, éprouvant les mêmes satisfactions, les mêmes angoisses, les mêmes irritations — devenues si habituelles qu’on les subit comme le reste sans en prendre conscience.Parfois à l’occasion d’une rencontre qui n’est pas habituelle, qui nous secoue et nous réveille et nous fait reprendre conscience, on tente de reprendre contact avec soi, de se retrouver, et c’est alors la joie, la même qu’éprouvent deux amis longtemps séparés et que de nouveau, pour un temps, la vie réunit.• • • Il y a en moi plusieurs personnages que je rencontre à l’occasion de certains événements.Ils m’apparaissent alors si étrangers à celui que je crois être que j’en suis saisi d’étonnement.Ces personnages sont affligés de défauts auxquels je suis très sensible.Ces confrontations avec un moi que j’ignore me troublent et il me faut un assez long temps pour en refouler le souvenir.« « » Tous les matins lorsque j’entre au bureau, je revêts un autre personnage dont je ne quitterai la livrée morale qu’une fois rentré chez moi le soir et après avoir joué une heure avec mon fils.Ce personnage est celui d’un anxieux vivant toute la journée hérissé, contracté, la tête dans les épaules, la conscience inquiète, redoutant je ne sais quel imprévu fâcheux sans cesse menaçant. 208 JEAN E.RACINE Il est rare que je me relise avec plaisir.De ce que jecris je ne vois que les faiblesses et les lacunes.Si je dois être tout à fait sincère il me faut quand même avouer qu’il m’arrive quelques rares fois de me complaire dans la lecture d’une page que je crois avoir réussie.Ces complaisances sont de brève durée et un grand dégoût les suit.0*0 Les sentiments, les émotions que l’on appauvrit dès que l’on tente de les traduire au moyen de la parole.Il y a dans ce domaine des émotions et des sentiments un je ne sais quoi de trop subtil pour que la parole puisse le saisir sans y laisser une tache comme le font les doigts sur les ailes d’un papillon.Il me semble que seule la musique soit capable de s’en approcher et de nous les présenter sans meurtrissure et sans trahison.Les mots ont une précision trop brutale pour l’expression de certaines réalités dont la consistance est un peu celle d’une légère brume d’aurore, ou bien, comme j’ai dit, de cette fine poudre qui orne les ailes des papillons.O O O Cette sagesse acquise lentement et toute empirique, elle ne ser-vira enfin qu’à nous permettre de vivre dans une certaine tranquillité le crépuscule d’une vie qui aura été tourmentée par des soucis et des préoccupations, des désirs et des poursuites qui comme toujours révèlent leur vanité un peu trop tard pour permettre à l’homme de vivre heureux.O O O Longtemps nous demeurons attachés à des choses dont pourtant un obscur sentiment nous avertit qu’elles sont vaines et sans importance.O O O Ce sentiment éprouvé à certaines époques de notre vie d’avoir atteint un palier plus haut, d’avoir franchi une étape dans ce voyage dont on ne connaît pas le terme, et obscurément la destination.Il arrive que l’on se retourne pour jeter un coup d’oeil sur le pays que l’on vient de traverser, dont la figure déjà commence à s’estomper dans la brume du passé qui s’est levée aussitôt apres NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 209 notre passage.Ce que l’on laisse derrière soi c’est ce temps révolu de notre existence qui ne nous appartient presque plus.Nous nous en détachons avec plus ou moins de regret.De ces jours révolus demeure cependant un résidu, tantôt sous forme d’essence, tantôt sous forme de lie.Il aiguisera notre appétit de vivre ou bien nous en dégoûtera.O O O Ce moment où dans l’ivresse l’homme se dédouble et dialogue avec lui-même comme il le ferait avec un autre.— L’ivresse met entre l’homme et lui-même une distance par rapport à soi grâce à laquelle il se voit agir et s’entend penser hors de soi.Il s’observe.O O O « O prison, heu où s’arrête le temps, — qui continue ailleurs ».Malraux — La Condition h.o e o « Reconnaître la liberté d’un autre, c’est lui donner raison contre sa propre souffrance, je le sais d’expérience.» Malraux — Kyo.La Condition h.o o o Des ouvriers coiffés de casques de mineurs déjeunent sur le tas sous ma fenêtre.Des enfants courent et jouent autour d’eux.Les ouvriers mangent et ne s’en occupent pas.La journée est fraîche.Le soleil pose sur la pelouse qui borde le trottoir, et sur les arbres des taches de lumière.C’est un midi ensoleillé et automnal.Une brise légère agite les branches des arbres.La vie va son train et encore une fois je suis le témoin sur la rive qui regarde passer la vie, et qui en est détaché involontairement.« O prison, lieu où le temps s’arrête, — qui continue ailleurs.» • e o Il y a, vers la cinquantaine, un cap dangereux et difficile à dou- bler.L’homme s’y découvre soudain hésitant, incertain de sa course.Ses buts sont moins clairement visibles qu’ils ne l’étaient à trente ou quarante ans.Moins visibles et plus incertains.Il ne lui semble plus que ce qu’il poursuivait soit vraiment quelque chose d’accessible non plus que véritablement authentique.Il s’interroge sur la véritable valeur de l’idéal qu’il poursuivait 210 JEAN E.RACINE jusqua ce jour.Il est fatigué, sceptique souvent, mais surtout fatigué.Alors il est tenté d’abandonner la partie, de sortir de c scène pour laisser à d’autres la poursuite des buts auxquels il 1 avait lui jusqu’alors consacré tout son être.Cette démission, £ cette retraite a son issue et cette issue réside dans la mort.Il est dans une dangereuse situation : celle de consentir aux sollicitations de la mort.Le corps lui aussi est fatigué, et aspire, si l’on peut dire, au repos.Il prendra donc facilement et rapidement la première défaillance organique pour sortir de scène, pour poser les armes.Lui-même non plus n’est plus très certain que ce bien-être, cette joie organique qu’il poursuivait sont accessibles, qu’ils valent la peine qu’il se donne pour les atteindre.Il cède à la tentation, il entre en complicité avec l’âme, et à moins d’une crise qui réveillera son instinct de conservation, il se laissera assez facilement couler dans la mort, et ce, non par une morbide attirance : tout simplement, il en a assez.Du moins il croit en avoir assez de vivre.«O O Et ces brusques retours à une réalité qui m’est contraire, qui sans cesse me menace.Il ‘me semble que de la réalité je n’ai jamais connu que son aspect contraire.Et pourtant j’ai besoin d’authentique.Je ne confonds pas rêverie et poésie.La poésie c’est le coeur de la réalité.Je n’ai jamais voulu échapper qu’à ( la prison de l’utile posé comme absolu.Je ne voulais pas être étouffé, enterré vivant.La poésie, pour moi, c’était cette authenticité qu’il me fallait sauvegarder envers et contre tous, c’était ce plus vrai que ce que l’on prétendait me faire accepter pour la vérité.Je ne crois pas que l’humanité de l’homme soit une illusion.Ce que certains hommes ont réussi à dire, ce chant que l’on entend le long des siècles dans les oeuvres des sages, des poètes, : des artistes, des musiciens, est vrai.Il n’est pas illusion ni rêverie, ni évasion dans un monde de fictions, fruit de nos désirs frustrés.t J’ai voulu briser les fers.Jusqu’ici je n’y ai réussi qu’à demi.Comme t dit Merleau-Ponty, nous expions notre jeunesse : cette jeunesse qui nous fut ravie à l’heure de l’épanouissement.Elle s’est éclose, mais on l’a aussitôt fanée.Et pourquoi ?Pour nous imposer des valeurs qui au fond n’étaient que des valeurs utilitaires; une c éthique qui nous transformait en agents, en fonctions d’un monde au coeur duquel se cachait le mensonge.Aurons-nous le temps e de renaître avant de mourir ?La prière qui sourd de nos coeurs, |' NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 211 à nous qui avons dépassé le milieu du chemin de notre vie, c'est de ne pas succomber au désespoir.Que nous ayons été floués, nous l’acceptons.Non sans amertume.Mais que cette vie, que ce monde soient mensonge et que ceux qui nous survivront reprennent la même route, que notre épreuve, que nous ayons été sacrifiés, et que cela soit en vain, ça, non ! il ne faut pas que ce soit la dure et noire constatation et vérité de notre dernière heure.• 6 O Parmi les divers mouvements que provoque la confrontation avec une mort plus ou moins imminente, il y a celui qui pousse à revisiter le passé.L’homme se voit, coupé d’un avenir acceptable, incité à retourner sur ses pas.O O O Journal de bord.— .« motus animi continuus » dont parle Cicéron.Voilà ce que tout créateur souhaite entretenir en lui-même : ce mouvement continu de l’esprit, cette égalité d’âme qui lui permettront de suivre ces sentiers qui s’ouvrent en lui comme en une forêt obscure où tantôt apparaît une lueur intermittente qui le conduira s’il n’en est pas distrait à une clairière d’intelligibilité et de paix au milieu de l’étouffante surabondance de cet autre mouvement continu que constituent les phénomènes de la vie qui nous baignent et nous enveloppent.o « e Solitaire, que faire en un gîte sinon rêver, méditer, prier ?Prier que l’on vienne nous délivrer de cet esseulement où vous ont enfermés les circonstances de la vie — départ, rupture, absence de quelqu’un qui vous habitait plus encore que vous ne le croyiez, maladie; rêver justement que quelqu’un vient, approche, est presque là debout à votre seuil, qu’il a visage, souriant et qu’il est celui que vous appeliez depuis si longtemps sans trop savoir qui c’était ou quoi, peut-être le bonheur en son imprécise figure; enfin méditer sur la vanité de certaines prières, de certaines rêveries et alors reprendre ces considérations plus ou moins banales sur l’irrémédiable solitude de l’homme; enfin, enfin prier malgré tout 212 JEAN E.RACINE que l’on vienne partager avec vous ne serait-ce que ces rêveries qui font que cette irrémédiable solitude de nos vies en est un peu moins désespérante.I Rene Char dit : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».Qu’est-ce à dire ?Comment percer l’énigme de cette sentence, l’hermétisme de ce langage qui dans ses termes se réfère au concret sans rien apporter de palpable ?Pour l’entendre il faut sans doute savoir contempler la mer, écouter la nuit dans son demi-silence.Il faut être seul, avoir été longtemps prisonnier d’une certaine angoisse d’être, il faut enfin avoir osé voir.Le soleil qui éclaire nos secrets intérieurs est encore plus brûlant que cet autre dont nos yeux fuient le face à face .Ce soleil éclaire tout mais ce tout il ne le révèle pas à tous.Comme semble le dire cette sentence il faut avoir reçu une certaine blessure pour voir sans en être aveuglé tout ce que ce soleil éclaire et donne à voir de cet autre profil de la figure de l’homme, de cet autre versant de ce que nous appelons la vie .Mais le style héraclitien, ce ton d’oracle que l’on admire chez Char en raison de leur grande radioactivité poétique ne sont pas sans inconvénients.Ce genre de sentence en effet donne lieu, comme c en est le cas ici, à des gloses qui ne sont pas sans hermétisme non plus.En fin de compte on risque de ne plus s’entendre qu’entre initiés, et je n’ai jamais beaucoup aimé ces choses réservées aux happy few.Esotérisme et snobisme : très peu, merci ! Quel est l’homme qui parvenu à une certaine étape de la vie ne i rêve d’une retraite tranquille à l’écart de son lieu habituel.On [ci rêve d’un lieu idéal, d’une sorte de paradis, oui, mais d’un paradis d perdu sans retour peut-être.L’homme a perdu l’habitude d’habiter la solitude, le loisir et la paix des jours inutiles.Pour la 1111 plupart ces retraites sont devenues des lieux d’inquiétude.En ! leur âme un tumulte règne, une angoisse que tempère l’agitation r de leur lieu habituel, celui de la ville et de leur quotidien affairé.Ir NOTES POUR UNE AUTRE FOIS 213 Comment ne pas admirer une civilisation qui inspire à un écrivain le titre qu’Urabe Kenkô a donné à son oeuvre : Les heures oisives., En liminaire on peut y lire ceci qui m’enchante : « Au gré de mes heures oisives, du matin au soir, devant mon écritoire, je note sans dessein précis les bagatelles dont le reflet fugitif passe dans mon esprit.Etranges divagations.» Ces « bagatelles » et ces « étranges divagations » sont de la plus fine, de la plus naturelle poésie.La litote, l’understatement, les Japonais aussi en connaissent le secret.• O « 'J -, 3 i 3 1 1 Devenu sédentaire 1 homme a peut-être perdu le sens véritable de sa condition.S’attachant à un lieu, s’y fixant il croit y trouver la stabilité a laquelle 1 inquiétude de sa lutte pour vivre le fait aspirer.Mais la stabilité est contraire à sa condition et à son destin d homme en route vers cet au-delà de sa lutte quotidienne pour vivre, vers cette plénitude d’être à laquelle il aspire aussi d une maniéré plus ou moins lucide, plus ou moins avouée.Un jour donc, séduit par la beauté et la tranquillité d’un lieu et d’un moment de sa pérégrination il a voulu s’établir et s’est laissé séduire par 1 illusion de la stabilité.Il a renoncé à sa morale ainsi quà ses habitudes de nomade.Il a cru pouvoir s’établir dans la permanence, il a anticipé sur l’éternité.Pourtant tout en lui comme autour de lui lui montre une évidence contraire à cette morale et à ces habitudes de la vie sédentaire.Non seulement son milieu physique est-il en constante transformation, mais sa propre vie est une constante pérégrination depuis l’enfance jusqu’à la maturité, la vieillesse parfois, et enfin la mort.Sa santé, ses forces sont des états précaires soumis aux accidents de la route et de 1 age.Bref, tout en ce monde vient sans cesse compromettre la stabilité du sédentarisme dans lequel il prétend s’établir.Les conséquences de cette illusion sont graves.Nous contractons alors des habitudes qui nous perdront.Nous nous attacherons aux choses qui nous entourent, nous alourdissant ainsi d’impedimenta que nous ne pourrons pas charger sur nos épaules quand viendra 1 heure de la désillusion et qu’il nous faudra nous remettre en route, reprendre notre véritable condition qui est celle du nomade.Inutile de refuser de voir : l’herbe verte hier se déssèche, la prairie s’épuise, les puits tarissent et il faut partir, aller plus avant, au propre comme au figuré. 214 JEAN E.RACINE Notre âme qui elle conserve toujours et malgré tout ce sentiment de non-appartenance aux circonstances à qui nous prétendons refuser la liberté en voulant la fixer dans un temps et dans un lieu donné manifeste son inquiétude et son refus pour une mobilité de désirs pour des nourritures qui jamais ne la satisfont.Ici aujourd’hui, demain dans une autre vallée ou dans un désert, tel est notre destin dans le temps.Il nous faut sans cesse nous détacher des lieux, des êtres et de nous-mêmes et poursuivre notre marche, l’âme et le coeur tendus vers l’horizon qui git au-delà du temps et de nous-mêmes, là où se trouve notre destination.Il faut vivre sous la tente résignés à laisser derrière nous, à l’étape, tout ce qui n’est pas indispensable à notre voyage. ECHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 TEXTE ANCIEN PRÉSENTATION Echec de l’Université d’Etat de 1789.Nous sommes à la veille de l’Acte constitutionnel de 1791.Le contexte se caractérise par une instabilité gouvernementale, une insatisfaction généralisée.Les leviers du pouvoir sont tenus entre les mains d’un vainqueur clément qui pressent plus ou moins consciemment l’impact distinctif du fait français catholique de la colonie britannique face à la nouvelle république américaine.Par ailleurs, la Conquête a aussi jeté sur notre sol une élite britannique prête à évoluer selon ses propres normes.Seule l’Eglise a conservé la continuité et la permanence temporelle : une organisation suffisamment homogène lui permet de lutter et de décider.A la fin de 1786, Carleton, récemment créé lord Dorchester, revient à Québec pour un second mandat.Il est accompagné d’un nouveau juge en chef tory, William Smith, loyaliste américain.Le conseil législatif est divisé en plusieurs comités chargés de faire enquête aux différentes questions litigieuses.Une commission d’éducation, sous la direction du juge Smith, est créée le 31 mai 1787.Sur les 9 membres, 4 sont Canadiens français pour une population neuf-dixième française.Cette commission, comme les autres, provoque des tensions.La situation se complique lorsque, en 1789, un groupe de loyalistes émigrés projette de fonder une université mixte, à la fois protestante et catholique, où serait exclu l’enseignement de la théologie.Les revenus des biens des Jésuites serviraient au financement.1 Les loyalistes gagnent l’appui de Smith et de l’évêque coadjuteur de Québec, Mgr Bailly de Messein.Il fallait cependant obtenir le concours de la hiérarchie catholique.La commission prie donc Mgr Hubert, évêque de Québec, de répondre à un certain nombre de questions qu’elle lui adresse.1.Les biens des Jésuites avaient été confisqués en 1763.De plus, le recrutement de cette congrégation est interdit par les stipulations de la capitulation. 218 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 Mgr Hubert rédige2 un mémoire dans lequel il expose son opposition au projet (lettre du 18 novembre 1789).L’évêque n’est pas dupe du projet et n’entend pas être lié, lui et ses fidèles, à une université dont les décisions lui échapperaient et qui risquerait d’assimiler la jeune nation.Il craint la suprématie protestante ou du moins la non-confessionnalité en matière d’éducation3.C’est pourquoi, il demande clairement ce que l’on y enseignerait, qui dirigerait, qui nommerait le directeur.?Il doute de la possibilité de concilier des intérêts aussi différents entre catholiques et protestants, français et anglais.Il préférerait voir ressusciter le collège des Jésuites et le voir se transformer graduellement en université.Dans la seconde partie de sa lettre, l’évêque répond au questionnaire et résume bien l’état de l’éducation à cette époque : matières enseignées, nombre d’écoles .Il estime que les femmes sont plus instruites que les hommes.Il affirme que l’ignorance masculine s’explique en partie par « la préférence donnée pour les charges et emplois publics, aux anciens sujets et même aux étrangers établis dans cette Province sur les Canadiens.» Il dément, par ailleurs, l’assertion voulant que le clergé s’efforce de tenir le peuple dans l’ignorance pour le dominer.Citoyens et clergé prendront fait et cause pour Mgr Hubert.Seul, Mgr Bailly de Messein favorisera l’université mixte4 et s’opposera à son supérieur.Querelle de personnalité .?Sa réponse aux questions de la commission est tardive.Il la présente le 5 avril 1790, soit plusieurs mois après la présentation du rapport officiel au gouvernement.Cinglant, ironique, incisif, coloré, Mgr Bailly attaque.Il veut éviter au peuple de végéter dans l’igno- 2.L’abbé Brasseur de Bourbourg prétend que la rédaction de la réponse de Mgr Hubert est le résultat d’un conseil assemblé au séminaire sous 1 inspiration du jeune secrétaire de l’évêque, le futur Mgr Plessis.Ce dernier, semble-t-il, n’avait pas beaucoup de sympathie pour Mgr Bailly.3.Rappelons qu’à l’été 1789, le Révérend Charles Inglis est de passage à Québec.Evêque anglican de la Nouvelle-Ecosse, sa juridiction s étend aussi au Québec.4.Mason Wade, Les Canadiens français de 1760 à nos jours, (Montréal, Cercle du Livre de France, 1966) pp.103-104.Par ailleurs, « la création d’une université d’Etat, non confess’onnelle, fut appuyée par une pétition du 31 octobre 1790, portant les s’gnatures de soixante Canadiens français, y compris celles de l’évêque-coadjuteur Bailly de Messein, du provincial des franciscains et d’un directeur du Séminaire de Québec », ÉCHEC DE L'UNIVERSITÉ D'ÉTAT DE 1789 219 rance.Son point de vue, à certains égards excessif, n’en montre pas moins l’importance qu’il accorde à la compétence plutôt qu’à l’autorité ecclésiastique.Déjà cependant, c’est presque un traître à sa nation puisqu’il suggère la participation avec l’autre.Quoi qu’il en soit, la France révolutionnaire allait déverser sur nos rives des prêtres réactionnaires pour qui tout ce qui n’émanait pas de Rome devenait suspect.Enfin, l’héritage fait par M.Simon Sanguinet en 17905 en faveur de l’université.ne servirait plus .qu’à inspirer un collègue plus heureux, l’honorable James McGill.La troisième lettre, non datée, est adressée au gouverneur général.Mgr Hubert se plaint de l’insolence de son coadjuteur, ajoute des renseignements utiles et témoigne de sa fidélité au gouverneur.Enfin, dans une quatrième lettre très courte, Mgr Briand vient seconder son successeur et décrier la méchanceté de Mgr Bailly.Ainsi, et pour la première fois, de dire le chanoine Lionel Groulx, éclatait autour de l’école, le désaccord profond qui fait encore se heurter le Canadien français (catholique) et le Canadien anglais (protestant).6 Quant aux deux biographies, tirées elles aussi des Mandements des évêques, elles reflètent un parti pris évident des auteurs en faveur de Mgr Hubert.Les textes reproduits ci-après sont tirés de.Têtu, H.et Gagnon, G.O.Mandements des évêques de Québec.Québec, 1887, vol.II, 566 p.Yvon André Lacroix Historien-bibliothécaire Bibliothèque Nationale du Québec Montréal, le 8 octobre 1969.5.Pour de plus amples développements sur ce sujet ainsi que sur le contexte général de ces années, lire plus spécialement F.-J.Audet, L.Groulx et M.Wade (cf bibliographie).6.Groulx, L., L’enseignement français au Canada.I.Dans le Québec, (Montréal, Granger, 1934), p.69. 220 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 BIBLIOGRAPHIE AUDET, Francis-J.Simon Sanguinet et le projet d’université de 1790.Ottawa, Société Royale du Canada, 1936.Mémoires de la Société Royale du Canada.Troisième série, 1936, Tome XXX.p.53-70.AUDET, Louis-Philippe.Le système scolaire de la Province de Québec.Tome IL L’instruction publique de 1635 à 1800.Québec, Les Presses universitaires Laval, 1951.T-II, p.141-219.BRASSEUR de Bourbourg.Histoire du Canada, de son Eglise et de ses missions.Paris, Société de Saint-Victor pour la propagation des bons livres, 1852.Vol.2, p.51-65.BRUCHESI, Jean.L’Université.Québec, Les Presses universitaires Laval, 1953.(Culture populaire, 8.) p.90-93.CARON, Ivanhoë.La colonisation de la Province de Québec.Débuts du régime anglais, 1760-1791.Québec, L’Action Sociale, 1923.vol.I, p.215-227.CHAUVEAU, P.-J.-O.L’instruction publique au Canada.Précis historique et statistique.Québec, Côté, 1876.p.56-60.CARNEAU, François-Xavier.Flistoire du Canada.Huitième édition entièrement revue et augmentée.Montréal, Editions de l’arbre, 1945, vol.2, p.277-285.GROULX, Lionel.L’enseignement français au Canada.I — Dans le Québec.2e édition.Montréal, Granger, 1934.p.61-74.LE JEUNE, L.Dictionnaire général.du Canada.Ottawa, Université d’Ottawa, 1931.2 volumes.MEILLEUR, Jean-Baptiste.Mémorial de l’Education du Bas-Canada.Seconde édition.Québec, Léger Brousseau, 1876.p.116-118.ROY, Pierre-Georges.La famille Bailly de Messein.Lévis, 1917.47 p.TETU, Henri.Les évêques de Québec.Québec, Hardy, 1889.692 p.TETU, H.et GAGNON, C.O.Mandements des Evêques de Québec.Québec, 1887.Vol.IL 566 p.WADE, Mason.Les Canadiens français de 1760 à nos jours.2e édition revue et augmentée.Montréal, Cercle du Livre de France, 1986.Vol.I, p.99-104. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 221 BIOGRAPHIES DE MGR HUBERT ET DE MGR BAILLY Monseigneur Hubert Jean-François Hubert naquit à Québec le 23 février 1739, de Jacques-François Hubert et de Marie-Louise Maranda.Il fit au Séminaire de cette ville les études les plus brillantes et étonna ses professeurs par sa remarquable facilité.Le 20 juillet 1766, Monseigneur Briand lui conféra l’ordre de la prêtrise, le lendemain de la prise de possession de son siège épiscopal, et le jeune abbé, déjà affilié au Séminaire, continua de rendre à cette maison les services les plus importants dans les différentes charges qui lui furent confiées.Il y fut procureur pendant neuf ans et supérieur pendant cinq ans.Èn 1781 il sollicita comme une faveur et obtint d’aller missionnaire des Hurons à l’Assomption du Détroit.C’est au milieu de ces travaux apostoliques que lui arriva en 1784 la nouvelle de sa nomination à la coadjutorerie de Québec.Quoiqu’il fût absent depuis trois ans, on ne l’avait pas oublié et c’est à lui que l’on avait pensé tout d’abord‘quand il s’agit de donner un coadjuteur à Mgr D’Esglis.Mgr Briand, dans le témoignage qu il donnait en sa faveur, disait : « Nous reconnaissons dans la personne du Sieur Jean-François Hubert, Vicaire Général du Diocèse, une foi saine et parfaitement catholique, la gravité des moeurs, la science et la piété requises pour être promu à l’Episcopat.Nous le connaissons d’autant mieux qu’il a été notre premier secrétaire pendant 12 ans, même dans les affaires les plus secrètes; qu’il nous a accompagné dans les visites de notre diocèse où il a acquis l’expérience nécessaire pour le conduire; qu’il a professé sous nos yeux la philosophie et la théologie pendant plusieurs années; qu’il a acquis dans le Diocèse la réputation de prédicateur touchant et qu’il s’est fait estimer et aimer universellement du peuple par la bonté de son naturel et ses belles qualités.* A ce magnifique témoignage qui fait si bien connaître ce qu’était l’abbé Hubert, vint se joindre celui du clergé et des citoyens.Ce dernier document est signé par MM.Gravé, Vicaire Général, Bé-dard.Supérieur du Séminaire, Aug.L.de Glapion, ancien Supé- 222 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 rieur Général des Jésuites en Canada, F.Félix Berey, Com.Prov.des Récollets du Canada, par le Comte Dupré, le colonel J.G.Chaussegros de Lery, par plusieurs autres membres du clergé et par vingt-et-une des personnes les plus importantes de la ville.Cependant la nomination de M.Hubert ne fut pas acceptée de suite par le Gouvernement anglais qui, chose assez singulière, voulut faire nommer M.le Grand-Vicaire Montgolfier, le même qu’il avait formellement repoussé en 1763.Le vénérable Supérieur de Saint-Sulpice, âgé de 74 ans, ne se prêta en aucune sorte aux désirs de la politique anglaise et refusa péremptoirement la dignité épiscopale.Les Bulles de Monseigneur Hubert, datées du 14 juin 1785, n’arrivèrent que le 31 mai 1786, et le 19 novembre suivant la cérémonie du sacre eut lieu dans la cathédrale.Monseigneur Briand, malgré son grand âge et ses infirmités, voulut consacrer lui-même le premier prêtre qull avait ordonné 20 ans auparavant et en qui il mettait de si légitimes espérances.Chargé par Monseigneur D’Esglis de faire la visite pastorale.Monseigneur Hubert se mit de suite à l’oeuvre, et après avoir fait la visite canonique des communautés religieuses de Québec, il partit le 7 mai 17ci7 pour donner la Confirmation dans les paroisses du district de Montréal.L’année suivante, il était près de Saint-Hyacinthe quand il apprit la mort de Monseigneur D’Esglis.Revenu à Québec, Monseigneur Hubert prit possession de son siège le 12 juin 1788 et repartit de suite pour continuer ses travaux apostoliques.On ne saurait trop admirer le zèle que déploya cet Evêque dans ses visites épiscopales.Tous les ans il y consacrait au moins trois mois et donnait les soins les plus vigilants a toutes les communautés religieuses de son diocese.C est ainsi que le 27 février 1789 il leur adressait une lettre vraiment remarquable, qui sera un étemel monument de sa sollicitude pastorale pour les épouses du Christ.Tous les ans on en fait encore lecture publique et solennelle dans un grand nombre de maisons religieuses.Monseigneur Hubert eut deux coadjuteurs : Monseigneur Bailly qu’il consacra dans la cathédrale le 12 juillet 1789, et, apres la mort de ce dernier, Monseigneur Denault à qui il conféra la dignité épiscopale le 29 juin 1795 dans 1 eglise de Notre-Dame à Montréal.S’il fut heureux d’avoir choisi le second, il ne le fut | pas autant d’avoir accepté le premier.Au lieu d’être soutenu par lui, il n’en reçut souvent que des critiques acerbes et des attaques ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 223 publiques.En 1789, quelques émigrés loyalistes de la Nouvelle-i-mgleteire conçurent la pensee de fonder dans la Province de Québec une université mixte, cest-à-dire à la fois protestante et catholique, et d’appliquer les revenus des biens des Jésuites à dé-catholiciser les Canadiens.Lord Dorchester et l’Evêque de Capse tombèrent dans le piège et favorisèrent de leur mieux l’institution projetée.Mgr Hubert fit preuve en cette occasion d’une grande sagesse et d une indomptable fermete.Il écrivit si fortement contre la mesure qu il réussit à l’étouffer dès sa naissance.Dans son mémoire il demandait que le Gouvernement « prît des mesures pour assurer le Collège des Jésuites ainsi que les autres biens, au peuple Canadien, sous l’autcrité de l’Evêque de Québec.» Le 5 avril 1790, le Coadjuteur poussa son opposition jusqu’à écrire un long factum au Comité de 1 Université mixte, pour censurer celui de son Evêque; mais ce qui mit le comble au scandale, ce fut la publication qui fut faite de ce factum et d’une autre lettre de l’Evêque de Capse.Mgr Hubert eut assez d’humilité et de douceur pour ne pas répondre publiquement; il se contenta d’en écrire au Gouverneur pour donner des explications nécessaires, et il soumit toute sa conduite au jugement du Saint-Siège qui ne manqua pas de louer sa prudence et de condamner en même temps l’inconcevable opposition du coadjuteur.En 1793, 1 Evêque de Québec ne négligea aucun moyen de venir en aide aux ecclésiastiques français que la révolution chassait de leur patrie; il présenta un important mémoire au Gouverneur et paya de ses propres deniers, pour secourir ces malheureux si dignes de la pitié des Canadiens, et pour enrichir en même temps son Eglise des riches dépouilles de celle de France.Trente-quatre prêtres français vinrent ainsi en Canada pendant son administration épiscopale et rendirent au diocèse les services inappréciables de leur zèle et de leur science ecclésiastique.Monseigneur Hubert avait une santé robuste; mais les fièvres tremblantes, qu’il avait contractées dans ses missions du Détroit, avaient notablement diminué ses forces.Aussi presque chaque année, après ses laborieuses visites, était-il obligé d’aller passer quelque temps à l’Hôpital-Général.En 1793 il se rendit jusque dans la Baie-des-Chaleurs pour y donner la Confirmation, et fit au retour 150 lieues par terre, le plus souvent à pied.Ce pénible voyage 224 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 acheva de ruiner sa santé et l’année suivante il fut incapable de se rendre à Halifax, comme il avait décidé de le faire.Alors sentant qu’il ne pourrait plus administrer son diocèse, il résigna son évêché en faveur de Monseigneur Denaut, le 1er de septembre 1797, et après la prise de possession de ce dernier, il se fit nommer curé du Château-Richer où M.l’abbé Raimbault le suivit en qualité de vicaire.Mais à peine eut-il passé quinze jours dans cette paroisse, que le pauvre Evêque se sentit plus mal et fut transporté à l’Hôpital-Général.C’est là qu’il mourut le 17 octobre de la même année à l’âge de 58 ans et 8 mois.Son corps fut inhumé dans la cathédrale après qu’une éloquente oraison funèbre eût été prononcée par M.le Grand-Vicaire Desjardins.Monseigneur Hubert avait consacré 3 évêques1, ordonné 53 prêtres et confirmé 45,148 personnes.Monseigneur Bailly Charles-François Bailly de Messein naquit à Varennes le 4 novembre 1740, de François-Auguste Bailly de Messein et de Marie-Anne Degoutin.Ses parents l’envoyèrent en France, et il eut l’inappréciable avantage de faire ses études au Collège Louis-le-Grand.De retour en Canada, le jeune Bailly s’y distingua par ses belles manières et par ses connaissances variées.Une carrière brillante semblait s’ouvrir devant lui.Bientôt cependant il quitta le monde où il aurait rendu peut-être de plus grands services que dans l’Eglise, et il prit l’habit ecclésiastique au séminaire de Québec.Monseigneur Briand le fit prêtre le 10 mars 1767, et au mois d’octobre suivant l’envoya en Acadie avec le titre de Vicaire-Général.L’abbé Bailly n’avait que 28 ans et il se trouvait chargé de toutes les missions de la Nouvelle-Ecosse, de l’Ile-Royale, de l’Ile-Saint-Jean et de tous les postes situés au-dessous de Kamouraska.Il était le premier missionnaire envoyé du Canada depuis la conquête; l’abbé Maillard seul avait pu faire tolérer sa présence en Acadie après 1759; et ce prêtre dévoué terminait sa longue rie d’apostolat à Halifax, quand M.Bailly arriva pour le remplacer.On peut se faire une idée des difficultés, et des miseres sans nombre qu’eut à éprouver le jeune pretre dans la vigne immense qui a.Monseigneur Bailly, Monseigneur Denaut et Monseigneur O’Donnell, vicaire apostolique de Terre-Neuve. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 225 venait d’être confiée à ses soins.Les lettres qu’il écrivit à l’Evêque de Québec pour lui rendre compte de ses missions ont été publiées récemment et elles rappellent les admirables relations des Jésuites.On se prend à regretter aujourd’hui que M.Bailly n’ait pas demeuré plus longtemps, et même jusqu’à la fin de sa vie, au milieu de ces Acadiens qui bénissaient sa présence et à qui il aurait pu rendre de si grands services.Mais après trois ans d’un ministère laborieux, fatigué sans doute, gêné par les tracasseries des protestants fanatiques de la Nouvelle-Ecosse, il accepta l’offre que Monseigneur Briand lui avait faite de revenir, et il devint professeur de rhétorique au Séminaire de Québec, charge qu’il remplit pendant quatre ans.On l’admit au nombre des directeurs de la maison le 6 décembre 1774.Les mémoires du temps nous apprennent que le 25 mars 1776 il se forma un parti de Canadiens Royalistes dans les campagnes du sud, en bas de Québec, au nombre d’environ 350 hommes, commandés par Monsieur de Beaujeu, frère du héros de la Mo-nongahéla.Or leur chapelain était l’abbé Bailly qui se rendit avec 50 d’entre eux jusque dans la paroisse de Saint-Pierre; mais un autre parti d’habitants rebelles avec environ 150 Bostonnais vinrent cerner la maison où ils se trouvaient, les attaquèrent vivement et les firent prisonniers après un combat sanglant.Trois habitants royalistes furent tués et dix blessés.Le vaillant aumônier reçut lui-même une blessure assez sérieuse et fut amené prisonnier.Une fois guéri, on le remit en liberté et il revint demeurer au Séminaire, y enseignant la théologie jusqu’en 1777, où il fut nommé curé de la Pointe-aux-Trembles.La bonne éducation de Monsieur Bailly, sa fidélité à l’Angleterre et la preuve qu’il venait d’en donner, l’avaient rendu très populaire au Château Saint-Louis.Aussi quand Lord Dorchester partit pour Londres en 1778, il l’emmena avec lui en qualité de précepteur de ses trois enfants, et ce ne fut qu’après avoir exercé cette charge pendant quatre ans que l’abbé revint au pays et reprit la direction de sa paroisse.Après le retour de Lord Dorchester en 1784, l’ancien précepteur ne manqua pas de reprendre ses visites assidues au château, qui, si on en croit la Gazette de Québec, le voyait plus souvent que le Séminaire.Rien d’étonnant si le Gouverneur fit tant et de si vives instances pour le faire accepter comme Coadjuteur de Mgr Hubert.Ce choix, disons-le de suite, était loin de sourire à 226 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 ce dernier, pas plus qu’au vénérable Evêque Briand, mais ils n’osèrent refuser le Gouverneur qui s’était montré si favorable aux intérêts catholiques; d’ailleurs ils ne pouvaient soupçonner de la part de l’abbé Bailly une conduite aussi regrettable que celle qu’ils eurent plus tard à condamner.Le Coadjuteur reçut la consécration épiscopale des mains de Mgr Hubert, le 12 juillet 1789.Ses bulles en date du 26 septembre 1788, le nommaient Evêque de Capse in partibus infidelium.A peine fut-il retourné dans sa paroisse de la Pointe-aux-Trembles, que Mgr Bailly commença contre son Evêque une opposition aussi injuste que scandaleuse.Tourmenté par l’ambition, il aurait voulu demeurer soit à Montréal, soit à Québec, et avoir une large part dans l’administration du Diocèse.Ses espérances ne purent se réaliser et il fit voir son mécontentement en essayant de soulever les prêtres et les laïques contre Monseigneur Hubert.Le 29 avril 1790, la Gazette de Québec publiait une lettre du Coadjuteur se plaignant, au nom du clergé, d’un mandement du 10 décembre 1788 par lequel l’Evêque de Québec restreignait la juridiction des prêtres du Diocèse, et protestant au nom des citoyens parce que Monseigneur Hubert n’avait pas supprimé certaines fêtes chômées sur semaine.La presque totalité du clergé et la plus saine partie des citoyens de Québec et de Montréal trouvèrent mauvais que Monseigneur de Capse se fût servi de leurs noms pour appuyer ses plaintes particulières, et n’hésitèrent pas à le désavouer publiquement.A la suite de la première protestation communiquée à la Gazette de Québec, on trouva la signature de l’Evêque Briand avec ces mots : « Nous approuvons vos sentiments, Nos Très Chers Frères, et vous nous consolez dans l’excès de nos douleurs.» Monseigneur Bailly avait travaillé de toutes ses forces pour l’établissement d’une Université mixte, et dès le 5 avril 1790 il avait adressé au comité nommé à cet effet un long mémoire en réponse à celui de Monseigneur Hubert; mais au mois d’octobre de la même année, il le rendit public et le mit en vente chez les libraires, ajoutant au scandale qu’il avait déjà donné.Comme il arrive souvent aux ambitieux, ses efforts n’aboutirent à rien : il n’eut ni l’érection de l’université, ni l’estime du clergé, ni l’administration du Diocèse de Québec.L’Evêque de Capse demeura toujours curé à la Pointe-aux-Trembles, percevant en même temps la moitié des revenus de la cure de Saint-Ours.Il n’exerça jamais ses pouvoirs d’Evêque, si ce n’est que le 28 juillet 1789 il admi- ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 227 nistra la confirmation à quelques personnes de sa paroisse.Sa santé était loin d’être bonne, et l’on voit son nom figurer souvent sur la liste des prêtres malades à l’Hôpital-Général, et, disonsde à sa louange, plus souvent encore sur celle des amis et des bienfaiteurs de cette institution3.Il s’y rendit pour la dernière fois le 3 mai 1794, et c’est là qu’il mourut le 20 du même mois, à 5 heures du soir, à l’âge de 53 ans et 6 mois; « après s’être préparé à la mort par tous les actes de religion et de piété, surtout par les sentiments de la plus sincère humilité avec laquelle il a reconnu avoir manqué de respect et de charité envers notre digne Prélat, son consécrateur et supérieur, lui demandant pardon en présence de plusieurs témoins ecclésiastiques et séculiers, de ce qu’il avait écrit et fait imprimer de défavorable à son caractère sacré, et tout ensemble scandaleux et nuisible à notre sainte Religion.»b Ce communiqué de la Gazette de Québec est confirmé par le passage suivant d’une lettre que Monseigneur Hubert adressa au Cardinal Antonelli : « Dieu a retiré du monde M.l’Evêque de Capse, mon premier coadjuteur, après l’avoir éprouvé par une maladie de plusieurs mois, dans laquelle j’ai eu la consolation de l’entendre désavouer plusieurs fois les démarches irrégulières auxquelles il s’était porté en 1790, et qu’il n’avait pas bien clairement retractées jusqu’à cette dernière maladie.» Monseigneur Bailly légua une forte somme pour le soutien de ses anciennes missions de l’Acadie.Ses restes mortels furent transportés à la Pûinte-aux-Trembles et inhumés dans l’église de cette paroisse le 22 mai 1794.a.Monseigneur de Saint-Vallier et l'Hopital-Général.b.Gazette de Québec, 5 juin 1794. * 228 ÉCHEC DE L'UNIVERSITÉ D'ÉTAT DE 1789 QUATRE LETTRES LETTRE DE MONSEIGNEUR HUBERT EN REPONSE AU PRESIDENT DU COMITÉ NOMMÉ POUR L’EXÉCUTION D’UNE UNIVERSITÉ MIXTE EN CANADA L'Honorable Guil.Smith, Juge en Chef.Québec, 18 novembre 1789.Monsieur, Voici le résultat de mes réflexions sur le projet que vous m’avez fait l’honneur de me communiquer, par votre lettre du 13 août.Rien n’est plus digne du sage gouvernement sous lequel nous vivons, que d’encourager les sciences par tous les moyens possibles, et j’ose dire en mon particulier que rien ne saurait être plus conforme à mes vues et à mes désirs.Au nom d’une Université établie dans la Province de Québec, ma patrie, je bénis le Seigneur d’en avoir inspiré le dessein et le prie d’en favoriser l’exécution.Néanmoins, comme il paraît que l’on recevrait avec plaisir mon opinion sur le projet d’une Université, je dois faire à l’Honorable Conseil et au Comité, de la part duquel je suppose que vous m’avez écrit, les observations suivantes : 1° Il est fort douteux que la Province puisse fournir présentement un nombre suffisant d’écoliers pour occuper les maîtres et professeurs que l’on mettrait dans une Université.D’abord tant qu’il y aura beaucoup de terres à défricher en Canada,, on ne doit pas attendre que les habitants des campagnes soient curieux des arts libéraux.Un cultivateur aisé qui désirera laisser un bon héritage à ses enfants, aimera mieux communément les appliquer à l’agriculture, et employer son argent à leur acheter des fonds, qu’à leur procurer des connaissances dont il ne connaît pas, et dont il n’est guère possible qu’il connaisse le prix.Tous les pays du monde ont successivement donné des preuves de ce que j’avance, les sciences n’y ayant fleuri que quand il s’y est trouvé ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 229 plus d’habitants qu’il n’en fallait pour la culture des terres.Or ceci n’a pas encore lieu en Canada, pays immense dont les terres peu avancées offrent de toutes parts de quoi exercer l’industrie et piquer l’intérêt de ses colons.Les villes sont donc les seules qui puissent fournir des sujets à l’Université.Il y a quatre villes dans la Province : une, William-Henry,1 qui est déserte; une autre, les Trois-Rivières, qui mériterait à peine le nom de bourg.Restent Québec et Montréal, dont le peuple, comme l’on sait, n’est pas fort nombreux.En outre, est-il probable, attendu la rareté actuelle de l’argent et la pauvreté des citoyens, que Montréal puisse envoyer un grand nombre de sujets à l’Université ?Tous les deux ans une dizaine ou une douzaine d’écoliers de Montréal sont envoyés ici pour étudier la philosophie.Il n’en faut pas davantage pour faire murmurer toute leur ville.Plusieurs, faute de moyens suffisants, sont contraints de borner à la rhétorique finie le cours de leurs études.Néanmoins le Séminaire donne gratuitement ses instructions sur la philosophie comme sur les autres sciences, et la plus forte pension alimentaire qu’il exige d’un écolier ne monte jamais à douze livres sterling par an.Je conclurais de tout cela que le moment n’est pas encore venu de fonder une Université à Québec.2° J’entends par Université une compagnie, une communauté ou corporation composée de plusieurs collèges, dans laquelle des professeurs sont établis pour enseigner diverses sciences.La fondation d’une Université présuppose donc l’établissement des collèges qui en dépendent, et servent à la former par les sujets qu’ils lui fournissent.Suivant les chronologistes les plus suivis, l’Université de Paris, la plus ancienne du monde, n’a été fondée que dans le 12e siècle, bien que le royaume de France subsistât depuis le 5e.Rien ne presse donc de faire un pareil établissement dans une Province de nouvelle existence, et qui serait peut-être obligée de chercher dans les pays étrangers des professeurs pour remplir les chaires, et des écoliers pour entendre leurs leçons.On objectera que les Anglo-Américains, nos voisins, quoiqu’ils ne datent pas de bien loin l’établissement de leurs colonies, sont néanmoins parvenus à se procurer une ou plusieurs Universités.Mais il faut observer que le voisinage de la mer, dont nous sommes privés, ayant étendu promptement leur commerce, multiplié 1.William-Henry.Nom laissé à la ville de Sorel en 1787 après la visite du prince William-Henry, fils de Georges III. 230 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 leurs villes, et augmenté la population de leurs Provinces, on ne doit pas s’étonner de les voir plus avancés que nous, et que le progrès de deux pays aussi différemment situés ne saurait être uniforme.3° En supposant que ces deux premières réflexions fussent détruites par des réflexions plus judicieuses et plus sages, je voudrais, avant de faire aucune démarche vis-à-vis mon Clergé, ni vis-à-vis les Canadiens en général, concernant l’établissement proposé, savoir sur quel plan on se proposerait d’administrer cette communauté.Le projet d’une Université en général ne me satisfait pas.Je désirerais quelque chose de plus détaillé.Combien de sciences différentes voudrait-on y enseigner ?Cette question est importante : un plus grand nombre de sciences demandent de toute nécessité un plus grand nombre de professeurs et par conséquent des revenus plus amples.Un recteur serait-il préposé à l’Université, ou bien serait-elle régie par une société de directeurs ?En y supposant un recteur, serait-il perpétuel ou amovible après un certain nombre d’années ?Qui en aurait la nomination ainsi que celle des directeurs, si cette manière d’administrer avait lieu ?Serait-ce le Roi ou le Gouverneur, ou les citoyens de Québec, ou la Province en général ?Quelle place destinerait-on à l’Evêque ainsi qu’à son Coadjuteur dans l’établissement d’une Université ?Ne conviendrait-il pas que tous deux ou au moins que l’un des deux y eût une place distinguée ?Ce n’est pas tout.On a annoncé d’avance une union qui protégerait le catholique et le protestant.Voilà des termes bien vagues.Quel moyen prendrait-on de procurer une union si nécessaire ?— En préposant à l’Université, dira quelqu’un, des hommes sans préjugés.Mais ceci ne fait qu’accroître la difficulté sans la résoudre.Car qu’est-ce que l’on appelle des hommes sans préjugés ?Suivant la force de l’expression, ce devraient être des hommes ni follement prévenus en faveur de leur nation, ni témérairement zélés pour inspirer les principes de leur communion aux jeunes gens qui n’en auraient pas été imbus.Mais aussi, d’un autre côté, ce devraient être des hommes honnêtes et de bonnes moeurs, qui se dirigeassent sur les principes de l’Evangile et du Christianisme.Au lieu que, dans le lançage des écrivains modernes, un homme sans préjugés est un homme opposé à tout principe de religion, qui prétendant se conduire par la seule loi naturelle, devient bientôt sans moeurs, sans subordination aux lois, qu’il est néanmoins si nécessaire de faire respecter ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 231 aux jeunes gens, si Ton veut les former au bien.Des hommes de ce caractère (et notre siècle en abonde pour le malheur et la révolution des Etats)2 ne conviendraient aucunement à l’établissement proposé.Après ces observations préliminaires, qui m’ont paru essentielles, je vais tâcher, Monsieur, de répondre à vos différentes questions.Texte.— 1° « Condition ou état actuel de l’éducation.Une liste » des paroisses et curés et du nombre de paroissiens dans chacune, » ou de leurs revenus respectifs provenant des contributions ec-» clésiastiques.» Réponse.— Rien n’est si aisé à donner qu’une liste des paroisses et des curés.Mais il sera démontré ci-après que cette liste est inutile à l’affaire en question.Il ne serait pas également possible de faire connaître les revenus respectifs des curés.1° Ce que l’on appelle contributions ecclésiastiques ou oblations est purement casuel; 2° les dîmes ne se lèvent pas avec la même rigueur ni dans la même proportion qu’en Europe.Elles ne sont que la 26e partie du froment, de l’avoine et des pois, rendue à la vérité chez le curé.Voilà à quoi se réduit en Canada la dîme que l’on nomme prédiable en Angleterre.Quant à la dîme mêlée qui se paie sur les cochons, le lait, la laine, etc., et ainsi que la dîme personnelle qui se paie sur l’industrie dépendante de travaux manuels, comme sur les métiers, la pêche, elles sont absolument inconnues et hors d’usage en ce pays.Notre dîme ne roulant donc que sur les grains est sujette à de grands changements d augmentation ou de diminution d’une année à l’autre, suivant oue la saison se comporte bien ou mal.Par conséquent il serait difficile de déterminer avec précision quels sont les revenus de messieurs les cures.Texte.— « Quelles sont les écoles, et quel est le genre d’ins-» truction qu’on y donne actuellement ?Comment se soutiennent-» elles ?»3 Réponse.— Les Révérends Pères Jésuites de Québec ont toujours tenu ou fait tenir jusqu’en 1776 une école très bien reglee, où l’on enseignait aux jeunes gens la lecture, l’écriture et 1 arithmétique.Cette école était ouverte à tous ceux qui en voulaient profiter.Mais le gouvernement ayant trouvé bon de placer les 2.N’oublions pas le contexte révolutionnaire de l’époque : indépendance amé- ricaine, révolution française. 232 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 archives dans le seul appartement de leur maison qui pût recevoir des ecoliers, les dits RR.PP.n’ont pu continuer la bonne oeuvre.Il y a dans la ville quelques Canadiens qui montrent à lire et à écrire en payant.Leurs écoles se tiennent régulièrement tous les jours; elles sont assez fréquentées, et les parents qui y envoient leurs enfants sont passablement contents de leurs progrès.A Montréal le Séminaire entretient, depuis son établissement, une école où les enfants de toute condition apprennent gratuitement à lire et à écrire.Les livres nécessaires à cet effet leur sont fournis.On a compté plus de 300 enfants en même temps dans cette école renommée par sa régularité extrême.Pour l’instruction des jeunes demoiselles, il y a un nombreux pensionnat chez les Soeurs de la Congrégation à Montréal, un chez les Dames Ursulines de Québec et des Trois Rivières, et un à rHôpital-Cénéral de Québec.Les demoiselles sont formées dans ces maisons à la lecture, à l’écriture, à l’arithmétique, et aux ouvrages manuels convenables à leur sexe comme la broderie etc., mais surtout à la vertu.Des écoles publiques sont ouvertes aux jeunes filles dans les trois villes de cette Province : une à Montréal chez les Soeurs de la Congrégation, une aux Trois-Rivières chez les Ursulines, et deux à Québec, dont l’une est chez les Ursulines, l’autre chez les Soeurs de la Basse-Ville.Il ne faut pas oublier les missions des Soeurs de la Congrégation établies dans les paroisses de la campagne, où elles répandent beaucoup d’instruction.Chacune de ces communautés soutient de ses propres fonds l’école qui se fait chez elle.Outre cela elles sont soutenues et encouragées par l’attention et la vigilance des supérieurs ecclésiastiques, qui ont soin que les fondations soient remplies.Dans toutes les écoles susdites, on s’applique sur toutes choses à former les moeurs des enfants, et à leur inspirer beaucoup d’amour et de respect pour la religion, dont on leur fait connaître les maximes.Les villes de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières ont aussi des particuliers qui sont maîtres d’écoles anglaises, mais j’ignore également les différentes branches que l’on y enseigne et la manière dont elles sont tenues.Texte.— « Est-il vrai que, sur un calcul de proportion, il n’y a » pas plus d’une demi-douzaine de personnes dans chaque paroisse » qui puissent lire ou écrire ?» 3.Le « texte » renvoie ici aux questions posées par la commission d’éducation ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 233 Réponse.— Il est vrai que ce bruit a été répandu dans le nublic, mais malicieusement, si je ne me trompe, et pour vilioender les Canadiens.On a pu en imposer sur cet article à Son Altesse Royale le Prince William-Henri.Il ne serait pas si aisé de le persuader à un homme qui connaît la Province de longue main.Pour moi, je suis fondé à croire que, sur un calcul de proportion, on trouverait facilement dans chaque paroisse entre 24 ou 30 personnes canables de lire et d’écrire.A la vérité le nombre des femmes instruites excède celui des hommes.Texte 2° — « Cause de la mauvaise situation où se trouvent les » sciences.« Quelles sont les instructions publiques ou générales oui y » sont actuellement établies ?D’où proviennent les fonds ?Quels » sont-ils et quels en sont les revenus ?Comment et à quels » objets sont-ils actuellement employés ?> Réponse.— Les humanités et la rhétorique s’enseignent publiquement dans le Collège de Montréal depuis 1773 et l’on commence à y enseigner la géoeraphie, l’arithmétique et l’anglais.J’ai lieu d’espérer que cet établissement encore nouveau produira avec le temps de très bons effets.Les propriétaires du Collège se sont adressés à moi, en septembre dernier, pour avoir dans cette maison un professeur de philosophie et de mathématiques, et je ferai mon possible pour leur en envoyer un.Ce Collège appartient à messieurs les fabriciens de la paroisse de Montréal.Il n’a pas d’autres fonds que les pensions des écoliers et la libéralité du Séminaire.Les marguilliers paraissent avoir fort à coeur le soutien de cette maison qui, en effet, est déjà d’une très grande utilité.Les jeunes gens qui ne peuvent y demeurer, faute de moyens, en qualité de pensionnaires, sont reçus comme externes, moyennant la rétribution modique d’une guinée par an.Le Séminaire de Québec a été fondé et doté par Monsieur François de Laval de Montmorency, premier Evêque du Canada.Il se soutient de ses revenus, dont l’emploi est soumis à l’inspection de l’Evêque qui, chaque année, examine les comptes de dépenses et de recettes, ainsi que l’acquit des fondations.Cette maison n’est obligée par ses titres qu’à former de jeunes ecclésiastiques pour le service du Diocèse.Cependant depuis la conquête de la Province par Sa Majesté Britannique, le Séminaire s’est chargé volontairement et gratuitement de l’instruction publique.Outre la théologie, on y enseigne les Humanités, la Rhétorique, la Phi- 234 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 losorhie, la Phvsiaue, la Géométrie, rArithméticme et toutes les branches de Mathématiques.Il en est sorti et il en sort tous les jours des sujets habiles pour toutes les sciences dont ils ont la clef, et capables de faire honneur à leur éducation et à leur patrie, témoins Messieurs Delerrv, Monsieur de Sallaberry, Monsieur Cu-gnet fils.Monsieur Descheneaux, etc., sans compter un grand nombre d’ecclésiastiques qui se distinguent dans notre clergé.Lorsqu’il s’est présenté au Séminaire de jeunes Messieurs Anglais, on les a admis comme les Canadiens, sans aucune distinction ni prédilection.Seulement on les a exemptés des exercises religieux de la maison, qui ne s’accordaient pas avec les principes de leur créance.Je ne dois pas omettre que depuis la Conquête du pays, les Evêques de Québec ont toujours demeuré au Séminaire, qui s’est fait un devoir de les loger et de les nourrir gratuitement et honorablement.En outre, cette maison a été renommée de tout temps par ses aumônes iournalières et par le zèle avec lequel elle s’est montrée, quand il s’est agi de quelque contribution publique.Texte.— « D’où proviennent les découragements et les fautes?» Révonse.— On peut répondre que de tous les jeunes gens d’un bon naturel, studieux et vertueux, qui ont commencé leurs études dans un âge compétent, aucun ne s’est découragé au Séminaire, et qu’ils en sont sortis pleins de reconnaissance pour les •nrincioes qu’on leur y avait inculqués.A la vérité, il s’est trouvé dans le grand nombre, des esprits indociles, peu propres aux sciences ou ennemis d’une certaine contrainte, nécessaire cenendant pour la formation des bonnes moeurs.Ceux-là sont sortis ignorants, et malheureusement on a établi sur leur incapacité un iuyement très désavantageux aux études du Séminaire.De là l’ooinion assez généralement répandue, nue l’on n’admet dans les niasses de cette maison nue les sujets nui se disposent à l’état enrlésiastfoue.oue les études que l’on y fait se bornent là, et consistent en fort peu de chose : opinion nui n’a ou être détruite ppr l’écrit inséré dans la Gazette de Québec du 4 octobre 1787 No 115S.nui annonçait pour les jeunes Anglais et Français l’ouverture de la cKsse ordinaire de Mathématiques au Séminaire de Québec, dans laonolle, suivant l’usage observé depuis 20 ans, devaient être enseignées rArbhmétique, l’Algèbre, la Géométrie, la Trigonométrie, et de plus les sections coninues et la Tactique : le tout dans les deux langues et sans frais de la part des écoliers. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 235 On pourrait peut-être ajouter, comme une cause de découragement, la préférence qui y est donnée pour les charges et emplois publics, aux anciens sujets et même aux étrangers établis dans cette Province, sur les Canadiens.Mais outre que ceci n’est point de mon ressort, et qu’il ne m’appartient pas de déterminer si de telles plaintes sont légitimes ou non, je dois avec tous mes compatriotes des remerciements infinis au Très Honorable Lord Dorchester pour les bontés dont il a bien voulu combler notre nation en toute rencontre.Texte 3°.— « Remèdes ou moyens pour procurer l’éducation.» « Que peut-on faire pour l’établissement d’une Université en » cette Province ?pour préparer les écoles pour une Université ?» Réponse.— A cela je réponds : 1° Que suivant ma première observation mise à la tête de cet écrit, il paraît que le temps n’est pas encore venu de fonder une Université à Québec; 2° Que pour mettre la Province en état de jouir par la suite des temps d’un aussi précieux avantage que l’est une Université, on doit emnlover tous les moyens possibles de soutenir et d’encourager les études déjà établies dans le Collège de Montréal et dans le Séminaire de Québec.C’est sur quoi je veille avec une grande attention.Généralement parlant, les écoliers, au sortir de ces études, seront toujours en état d’embrasser avec succès tel genre de science que leur présenterait une Université, soit jurisprudence, soit médecine, chirurgie, navigation, génie, etc.; 3° Un objet non moins essentiel pour le présent serait de procurer à notre jeunesse un troisième lieu d’instruction publique.On demandera, sans doute, par quel moyen ?En voici un qui n’est peut-être pas imoraticable.Nous avons au milieu de Québec un beau et vaste collège, dont la plus grande partie est occupée par les troupes de la garnison.Ne nour-rait-on pas rapprocher cette maison de son institution primitive, en substituant à ces troupes, sous le bon plaisir de Son Exrellence, quelques classes utiles, comme seraient celles de droit civil et de navigation, auxquelles on pourrait ajouter, si l’on veut, la classe de mathématiques qui se fait présentement dans le Séminaire ?Ce même collège ne pourrait-il pas, par la suite des temps, être érigé lui-même en Université, et se soutenir en partie nar le revenu des fonds actuellement appartenant aux Jésuites ?Cette manière de procéder graduellement à l’établissement d’une Université me paraîtrait beaucoup plus prudente et plus sûre.Je rends donc aux PP.Jésuites toute la justice qu’ils méritent, pour le zèle avec 230 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 lequel ils ont travaillé dans cette colonie à l'instruction et au salut des âmes.Néanmoins je ne serais pas éloigné de prendre dès maintenant des mesures pour assurer le collège, ainsi que leurs autres biens, au peuple Canadien, sous l’autorité de l’Evêque de Québec.Mais à qui appartiendrait le gouvernement du Collège des Jésuites, s’il était remis sur pied ?D’abord au Père Glapion4 jusqu’à sa mort, et ensuite à ceux qui lui seraient substitués par l’Evêque.Est-on surpris d’un tel projet ?Voici l’analvse des principes sur lesquels je l’établis : 1° Le fonds de ce collège ne consistera que dans les biens des Jésuites.2° La Province n’a droit de se les approprier qu’à raison de leur destination primordiale.3°La propagation de la foi catholique est le principal motif de tous les titres.4° Les circonstances des donations et la qualité des donateurs prouveraient seules que c’était là leur intention.Les Canadiens considérés comme catholiques ont donc à ces biens un droit qui paraît incontestable.5° L’instruction des sauvages et la subsistance de leurs missionnaires paraissant entrer pour beaucoup dans les motifs qui ont dirigé les donateurs des biens des Jésuites, n’est-il pas à propos que l’Evêque de Québec, qui députe ces missionnaires, puisse déterminer en leur faveur l’application de la partie des dits biens qui sera jugée avoir été donnée pour eux, plutôt que de les voir à charge au Gouvernement, comme plusieurs l’ont été depuis un certain nombre d’années ?Or en conservant les biens des Jésuites aux Canadiens, sous l’autorité de l’Evêque, celui-ci serait en lieu de faire exécuter cette partie essentielle de l’intention des donateurs, et il est d’ailleurs très probable que le collège et le public gagneraient à cet arrangement.Texte.— « Comment inspirera-t-on le goût des connaissances » dans les paroisses ?» Réponse.— Ceci devrait, à mon avis, être remis au zèle et à la vigilance des curés soutenus des magistrats établis dans la campagne.Un écrivain calomnieux a malicieusement répandu dans le public que le Clergé de cette Province s’efforcait de tenir le peuple dans l’ignorance pour le dominer.Je ne sais sur quoi il a pu fonder cette proposition téméraire, démentie par les soins .4.Le Père Glapion est mort le 24 février 1790, à l’âge de soixante et onze ans.Il ne restait plus après lui que trois membres de l’ancienne Compagnie de Jésus, le dernier devant mourir en 1800, ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 237 que le dit clergé a toujours pris de procurer au peuple l’instruction dont il était susceptible.La rudesse du climat de ce pays, la dispersion des maisons dans la plupart de nos campagnes, la difficulté pour les enfants d’une paroisse de se réunir tous dans un même lieu, surtout en hiver, aussi souvent qu’il le faudrait pour leur instruction, l’incommodité pour un précepteur de parcourir successivement chaque jour un grand nombre de maisons particulières : voilà des obstacles qui ont rendu inutiles les soins de plusieurs curés que je connais, et leurs efforts pour l’instruction de la jeunesse dans leurs paroisses.Au contraire, dans celles qui ont des bourgs ou hameaux, telles que l’Assomption, Boucherville, La'Prairie-de-la-Madeleine, Terrebonne, La Rivière-du-Chêne, etc., on a pour l’ordinaire la satisfaction d’y trouver un peuple passablement instruit y ayant peu de ces bourgs qui soient dépourvus de maîtres d’écoles.Texte.— « Les principaux citoyens s’uniront-ils dans une de-» mande pour une charte ?> Réponse.— J’entends par charte des lettres patentes qui fixent et consolident l’établissement d’une maison ou d’une corporation quelconque.Sur quoi je dis qu’une telle charte que l’on obtiendrait d’abord en faveur du Collège des Jésuites ressuscité, et que l’on ferait dans la suite renouveler en faveur d’une université, pourrait donner un grand relief à ces établissements et beaucoup d’encouragement au peuple.Texte.— « N’y a-t-il point aucun terrain de la couronne qu’il » serait convenable à la société d’avoir en concession à perpétuité » pour l’usage d’une Université ?» Réponse.— Avec le temps on vient à bout de tout.Dans la supposition faite ci-dessus, que les biens des Jésuites fussent laissés au public en faveur de l’instruction de la jeunesse, une partie de ces biens pourraient s’améliorer par la suite, et donner des revenus capables de porter une partie des dépenses nécessaires au soutien d’une Université.Indépendamment de cela, ne pouvons-nous pas espérer que Sa Majesté pleine de bienveillance pour la prospérité de ses sujets, leur accordera, pour une oeuvre de cette nature, quelque concession nouvelle, soit en roture, soit en fief, dans les terres non encore concédées.Texte.— « Les fonds et projets étant confiés, ainsi que le Gou-» verneur Général pourra le souhaiter, ne peut-on pas beaucoup 238 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 » attendre d’hommes savants sans préjugés, qui rempliront les » chaires de professeurs, établies pour les différents arts et scien-» ces ?» *,| Réponse.— Ma troisième observation préliminaire semble répondre suffisamment à cet article.J’ajouterai donc seulement ici que la théologie s’enseignera toujours au Séminaire, et que par conséquent ne sera aucunement à charge au public.Voilà, Monsieur, mes réflexions et mes réponses sur le projet d’université proposé par l’Honorable Conseil Législatif.Je vous ait fait connaître avec liberté et sincérité, que l’établissement prochain d’une Université à Québec ne me paraissait pas fort bien combiné avec les circonstances où se trouve actuellement la Province.A cette occasion, j’ai exposé mes vues et ma façon de penser relativement à l’éducation de notre jeunesse.Il me reste à vous prier, Monsieur, de vouloir bien référer cet écrit au Comité appointé pour l’établissement en question, en l’assurant que je ne désire rien tant que de concilier en toutes choses mon respect pour le Gouvernement et pour l’Honorable Conseil avec ce que je dois à ma nation, à mon Clergé, et à la Religion que j’ai juré au pied des autels de soutenir jusqu’à la fin de ma vie.J’ai l’honneur d’être, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, f Jean-François Hubert, Evêque de Québec.MÉMOIRE DE MGR BAILLY AU SUJET ü’UNE UNIVERSITE A l’Honorable Président et les autres Membres du Comité nommé par le Très Honorable Guy Lord Dorchester, Gouverneur Général et Commandant en Chef dans les Provinces de Sa Majesté en l’Amérique du Nord, pour examiner l’état actuel de l’éducation en cette Province et trouver des moyens efficaces pour empêcher les progrès de l’ignorance. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 239 Monsieur et Messieurs, Dans un rapport du comité au sujet de l’éducation, qui m’a dernièrement été remis, j’ai vu une lettre signée Jean-François Hubert, Evêque de (Québec.Après l’avoir lue avec la plus sérieuse attention, ne reconnaissant ni la laçon de penser ni les expressions de 1 Illustre Prélat que les Canadiens se télicitent d’avoir à leur tête, j ai, malgré le profond respect dont je suis pénétré pour l’Ho-norabie Présiuent et les membres du comité, conclu invinciblement que c’était une imposition faite au nom de notre cher Evêque, et une rapsodie mal cousue que l’on avait eu la hardiesse de presenter sous un nom si vénérable.5 Qui se persuadera en effet qu’au moment qu’on nous permet d approcher cm pied du trône, avec une humble et douce confiance d’obtenir des faveurs royales, sous la protection et l’aide de notre Illustre et bienfaisant Gouverneur, l’Evêque de Québec, seul en opposition, sans avoir consulté son clergé, la noblesse et les notables citoyens de nos villes et de nos campagnes, aurait pris sur lui de répondre dans la négative, et il dit (rtettre du rapport, page 8) : cependant avant de faire aucune démarche vis-à-vis de mon clergé, vis-à-vis les Canadiens en général concernant, etc.Supposant même que cette lettre fût réellement de lui, elle ne contiendrait qu’un sentiment particulier et non celui de toute la Province, qu’on demande.Permettez-moi, Messieurs, de vous communiquer mes observations pour vous convaincre de la vérité de ma proposition.Le rapsodiste, sous le nom de l’Evêque de Québec, déclare d’abord la joie que lui cause l’établissement d’une Université : Que ce sont ses désirs.Il bénit Dieu d’en avoir inspiré le dessein et le prie d’en favoriser l’exécution.Mais à l’instant, cette joie, cette espérance en Dieu disparaissent.Dieu l’inspire et il ne donnera point actuellement les moyens de l’exécuter; et ses bonnes prières seront donc inutiles.Pourquoi ?Parce qu’il ne croit pas que la Province fournisse assez d’étudiants.S’il faut attendre que nous ayons défriché les terres jusqu’au cercle polaire, et que sans maîtres et que sans professeurs la jeunesse se forme seule pour une Université, selon toutes les appa- 5.Le rapsodiste ici visé serait l’abbé J.-O.Plessis, premier secrétaire de Mgr Hubert.L’abbé Bourbourg de Brasseur attribue au jeune abbé l’inspiration du texte de Mgr Hubert. 240 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 rences nous pourrions bien nous trouver quelque beau matin transportés à la Vallée de Josaphat, et certainement à la gauche des Docteurs de l’Eglise.(Lettre p.7.) Un fermier aisé, ajoute-il, qui désirera laisser un héritage à ses enfants, aimera mieux les appliquer à l’agriculture et employer son argent à leur acheter des fonds qu’à leur procurer des connaissances dont il ne connaît pas le prix.Il suppose nos premiers colons descendus en droite ligne de ces hommes dont parle Saint Jean, au troisième chapitre de son Evangile, et dilexerunt homines tenehras magis quam lucem.Quoiqu il en dise, c’est là directement le mal et le très grand mal, auquel le digne représentant de Sa Majesté dans cette Province veut remédier : c’est pour cela qu’il a établi un comité d’hommes choisis et éclairés, qui ont fait les recherches les plus exactes, afin de trouver les moyens d’empêcher qu’un père ne transmette à ses enfants, avec son héritage, son ignorance de génération en génération.Et quel remède plus etlicace que l’établissement d’une Université ?Instruit des différents avantages d’une bonne éducation, des privilèges qui l’accompagnent, le fermier, tout fier de voir revenir avec des manières décentes et affables le fils qu’il avait envoyé grossier et stupide au collège, conclura qu’il va de sa gloire et de son intérêt de redoubler ses travaux et ses sueurs, pour poursuivre et achever une éducation qui lui est devenue chère et précieuse.Un coup d’oeil sur les Colonies achèvera de nous convaincre que les sciences peuvent fleurir, et fleurissent en effet, dans les pays où la vaste étendue de terres à défricher excède de beaucoup le nombre des cultivateurs.La France avec vingt-deux Universités, l’Italie et l’Espagne qui en fourmillent, manquent néanmoins d’agriculteurs.Accordons au rédacteur de la lettre que, sans université, un peuple nombreux peut végéter dans l’ignorance, la barbarie, et le fanatisme; l’Asie, l’Afrique le prouvent.Sera-t-il en Canada un homme, quelqu’insensibie que vous le supposiez, qui puisse, sans gémir dans toute l’amertume de son coeur, voir notre jeunesse, avec les plus belles dispositions, réduite à un tel abandon ?Québec, résidence du Commandant en chef dans l’Amérique du Nord, pourrait être le centre où se reuniraient en grand nombre des Etudiants de toutes les différentes Provinces de Sa Majesté en Amérique.Dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, les Etablissements Supérieurs, ainsi que dans les différents districts ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 241 de Québec, il y a des villes qui, sans être ni Londres ni Paris, ne doivent point être appelées des villes désertes (page 7).Québec, Montréal, les Trois-Rivières, William Henry, sont plus peuplées que le Rapsodiste ne le dit.Est-ce par malice ou par ignorance qu’il ne parle ni de la nouvelle Johnstown, ni de Lunenburk, et plusieurs autres villes et bourgs considérables, soit en haut, soit en la Baie des Chaleurs, qui fourniraient grand nombre d’écoliers ?Ne doit-il pas avouer qu’une grande partie de ceux qui fréquentent ce que l’on appelle collège en Canada, sortent de la campagne ?Le clergé les admet, et certainement ils n’en font pas la partie la moins respectable, et il n’y a aucun doute que leur nombre ne s’augmentât considérablement, à proportion des fruits que leur procurerait une éducation libérale sous d’habiles maîtres.Rejeter les moyens d’éducation proposés, c’est donc préférer le plus grand malheur de la Province à son bien général et l’inestimable avantage de la voir fleurir en peu.L’objection suivante est aussi très mal fondée : la France a subsisté (Lettre page 8) depuis le cinquième siècle jusqu’au douzième.Sans doute, sous des monarques aussi despotiques qu’ignorants elle aurait subsisté jusqu’à ce jour.Voudrait-il nous persuader que nous, qui ne datons guère que depuis deux cents ans, nous devons rester encore mille ans dans l’ignorance ?Nul homme sensé n’adoptera son idée et n’établira son système sur une telle conclusion.Que les sciences languissent sous le fetfa de l’ignorance et le lacet du despotisme, pour nous hâtons-nous de les inviter à s’établir parmi nous, allons les chercher, sollicitons-les.Hoc agite ô juvenes, circumspicit et stimulât vos Materiam que sibi ducis indulgentia quaerit.(Juv.s.10.) Remarquons ici que ce copiste n’est pas plus heureux dans sa chronologie que dans son opposition.Il prononce avec emphase que l’Université de Paris, établie au douzième siècle, est la plus ancienne du monde.S’il avait lu d’autres auteurs que l’Avocat et La Martinière, il aurait vu, qu’avant le neuvième siècle, un des plus grands Monarques qui ait porté la Couronne d’Angleterre, et que les historiens de toutes les nations appellent Grand, Alfred, avait fondé l’Université d’Oxford, que son confident le Saint abbé Neot en avait rédigé une partie des Statuts, et y avait proJessé la Théologie; que le Pape Marin l’avait appelée Alma Oxoniensium universitas et l’avait décorée des plus beaux privilèges.Quoiqu’en dise le Président Hainaut et autres, l’Université de Paris date du 242 ÉCHEC DE LVN1VERS1TÊ D’ÉTAT DE 1789 commencement du neuvième siècle.Le rédacteur aime la nouveauté, mais deux ou trois siècles de plus ou de moins ne sont pas une légère faute d’orthographe.(Lettre p.8) Présentement la vue des Colonies l’enchante, l’idée du commerce du voisinage de la mer le ravit, il y trouve les moyens des facilités qui ont fait établir les Universités du Continent.Sans doute que, comme lui, les muses américaines ont un attrait invincible pour le bruit des calfats et surtout les cris des matelots arrivant d’un long voyage.11 ne faut pas disputer des goûts, dit un ancien proverbe, Trahit sua quemque voLuptas.Pauvres soeurs de la Grèce, la verdure des bocages, des coteaux émaillés de mille et mille fleurs, les bords d’un clair ruisseau serpentant avec un doux murmure dans les vallons sacrés, faisaient vos délices.Immortel Virgile, sous l’épais feuillage d’un hêtre vous faisiez retentir les échos de vos chants innocents.Recuhans sub tegmine fagi.Toutes les nations ont placé leurs Universités loin des bords de la mer et les embarras du commerce; Padoue, Bologne, Salamanque, Cambridge, Paris, etc., etc., etc.(Lettre p.9) Quant aux différentes questions qu’il propose à l’égard de la direction de l’Université, elles sont puériles, etc.Il entend par une Université une corporation, une communauté (Je pense bien qu’il n’entend pas une communauté de Capucins); mais qu’il entende ce qu’il voudra, sans feuilleter le dictionnaire, je lui dirai qu’une Université n’a jamais été, et ne sera jamais, qu’un corps de professeurs et d’écoliers établi par autorité publique pour enseigner les hautes sciences et les arts.Qui en aura la direction ?Je lui demande : à qui appartiendra-t-il de l’établir ?— au Roi, eh bien ! au Roi en appartiendra la direction, selon cet axiome : Qui dot esse dat consequenter modum esse.Quelle place l’Evêque y aurait-il ou son coadjuteur ?— La place que donne la science et le mérite dans toute Université.Il n’y a aucune Université en Europe où la mitre ne le cède au bonnet et à la chausse d Aristote.D’ailleurs les Evêques ne seront plus tirés que du corps de TUni-versité.Une union qui protégerait le catholique et le protestant et il avoue (Lettre p.9) quelle est à désirer; mais ce sont, dit-il, des termes bien vagues.Le sont-ils plus que ceux-ci de sa lettre : Je voudrais avant, etc.J’entends par ceci, etc.Un recteur serait-il amovible ou perpétuel, etc., etc., etc.Si ces termes sont vagues, pourquoi dit-il que ce qu’ils annoncent est à désirer ?Il craint; ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 243 pour moi, tout animé j’y vois avec plaisir que le catholique et le protestant seront également protégés sous une administration sage et prudente.Il n'y aura dans les chaires de nos écoles que de savants professeurs; sur les bancs que des écoliers studieux; dans les rues et les places publiques que des citoyens qui se supportent et s’aiment les uns les autres selon l’Evangile.Je n’irai pas me cacher dans un coin de chambre pour voir si la mère de famille, après avoir bien travaillé dans l’intérieur de sa maison, et le père en avoir réglé les affaires au dehors, prennent de l’eau bénite et font le signe de la Croix avant de se mettre au lit.J’irai publiquement dans nos églises adorer Dieu et le prier dans le langage d’Horace et de Virgile.Je prierai de tout mon coeur le Dieu des miséricordes d’éclairer ceux que je crois être dans l’erreur; qu’ils sont l’ouvrage de ses mains, que par sa grâce ainsi que moi ils soient heureux dans l’Eternité.D’ailleurs qu’il remarque en passant que les édits des Rois Très Chrétiens, les arrêts des parlements, les traités de paix, les capitulations, enfin la prévoyance des législateurs n’ont pu mettre le clergé de France à l’abri des cris de l’assemblée nationale.Penserait-il qu’ici, quelqu’un pourrait le rendre supérieur et innaccessible à ces révolutions que la Divine Providence permet de temps en temps.Des hommes sans préjugés paraissent aussi à son esprit un piège caché; il craint de s’y prendre.Si toutefois il y a un piège, les feuilles et les fleurs qui lui cachent ne sont pas en grande abondance, mais nul autre que lui ne soupçonne pas même qu’il n’y en ait un.Des hommes sans préjugés, dans la force du terme, ne peuvent être que des hommes d’une bonne morale; jamais un dissipateur, un avare, un débauché, quelque libre qu’il soit dans sa manière de penser, ne sera mis au nombre des hommes sans préjugés; les Sibarites mêmes l’eussent exclu.Quant à des fanatiques, monstres plus à craindre que tous ceux que produisent les déserts de l’Afrique, ils doivent être chassés et bannis pour toujours.L’homme uniquement calculé pour remplir une chaire dans notre Université, sera celui dont les leçons seront exemptes de toutes questions étrangères et inutiles.Qui ne se pâmerait pas de rire, ainsi qu’à la vue du ridicule tableau dont Horace parle au commencement de son art poétique, s’il entendait son professeur de Philosophie ou d’Astronomie commencer, par le traité du droit des Evêques, à expliquer les lois du mouvement et le cours des planètes, ou un professeur d’Ana- 244 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 tomie vouloir démontrer la circulation du sang dans nos veines par la canonicité de l’Epitre de Saint Paul aux Hébreux.(Lettre p.12) Est-il vrai, lui dit le président du comité, que sur un calcul de proportion il n’y a pas plus d une demi-douzaine dans chaque paroisse qui sachent lire et écrire ?Avant d’exposer sa réponse, je suppose que l’habile navigateur, que toutes les nations révèrent, eût écrit que dans Othaite il n’a trouvé qu’une douzaine d’hommes, et que l’Isle était presque déserte; un de ses subalternes qui aurait découvert une douzaine de plus d’hommes ou femmes, infirmerait-il le témoignage de l’Immortel Cook, et nous ferait-il conclure que l’Isle est très peuplée ?En disant qu’il y en a sur un calcul de proportion environ une douzaine de plus, il donne à penser que l’assertion n’est malheureusement que trop vraie et que l’ignorance est très grande dans les campagnes.(Lettre p.15) D’où procède le découragement ?S’il s’était borné à répondre du peu d’émulation, de l’inconstance des enfants, du défaut de fermeté dans les pères et mères, passe; mais il se permet une censure aussi hardie qu’injuste.Nos arrières neveux auront défriché et peupleront la vaste étendue de terre qui se trouve depuis le quarante-septième degré que nous habitons et le cercle polaire.Que le nom de Dorchester sera précieux ! toujours on dira que par sa protection le clergé a été comblé des largesses de notre auguste monarque0; la noblesse en a été accablée; et que tous les Canadiens les ont ressenties et éprouvées.Imposerait-on silence à un méchant, s’il disait qu’il est extraordinaire qu’un peuple vaincu et conquis ose prescrire des lois et donner des leçons à ses vainqueurs et à ses conquérants ! Charlemagne appelle le Grand Alcuin des écoles d’Angleterre pour en établir en France.Il en fait son favori.Il accumule sur sa tête les plus riches bénéfices et tout le clergé l’en félicite.François Premier n’est appelé le Restaurateur des lettres que parce qu’il les fit fleurir par le secours des gens de lettres qu’il appela de tous les pays : les Buchanan d’Ecosse, les Govea de Portugal.Le pontificat de Léon X n’est le siècle des beaux arts en Italie que par la quantité de savants qu’il fit venir de la Grèce.Un juge en chef, dont la vaste érudition débrouille avec tant d’aisance le cahos de nos différentes lois, dont le nom est connu avec éloge dans l’un a.Le clergé a reçu plus de cent vingt mille livres.L’évêque Briand plus de 3 mille louis, voyez le registre. 245 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 et 1 autre hémisphère; un médecin habile que les académies de France envient à l’Angleterre, et dont le savant professeur l’abbé Sauri a célébré au milieu de Paris les découvertes et les expériences; ces sages et honorables conseillers constamment appliqués à nos intérêts; ces juges intègres qui avec un zèle infatigable visitent nos campagnes, pour rendre à la veuve et l’orphelin la justice qu ils ne peuvent venir chercher dans la capitale; ces conservateurs de la paix, l’élite de nos meilleurs citovens placés dans tous les endroits de la Province, pour la tranquillité publique et personnelle; ne nous disent-ils pas que notre gracieux gouverneur a prévu et pensé à tous nos besoins; qu’il y a préparé des remèdes efficaces; qti il n a oublié personne et que sa bienveillance est aussi impartiale qu’universelle ?Quel moyen peut-on prendre pour l’établissement des écoles préparatoires ?Si le temps n’est pas venu pour une Université, à quoi aboutiront les écoles préparatoires ?Il me semble et c’est un principe : l’humble créature doit autant qu’il est en elle imiter les oeuvres du Créateur.Dieu créa le ciel et la terre et aussitôt la lumière fut produite, quoique les oiseaux, les quadrupèdes, enfin l’homme, pour qui seuls elle était nécessaire, n’existassent point.Avons une Université et aussitôt des curés zélés, des seigneurs gé-nereux, des agriculteurs de bon sens, réunis, trouveront les movens d’établir des écoles préparatoires.Qui croira que, sans cela, des étudiants se rassembleront, pour attendre dans une oisive expectative un établissement qu’on réserve à des siècles futurs ?Canadiens, vous continuerez donc d’envoyer au delà des mers vos enfants, compléter leur éducation.(Lettre p.16) Ici un nouvel ordre de choses se présente; enhardi par la solidité de ses obiections, le rédacteur s’élève, il prend son vol, et après avoir plané dans les airs, il fond sur de nouveaux droits, il les saisit et donne à l’Evêque de Québec le droit exclusif sur l’administration du bien des Jésuites, que dis-je, il lui en donne la propriété : Je ne serais pas éloigné de prendre des mesures vour assurer leur collège et autres biens au peuple canadien sous l’autorité de l’Evêque de Québec.Aiprès la mort du Père Glapion, le gouvernement appartiendra à cehn oui lui sera substitué ver l’Evêque.Au moins quand Hercule s’empara des boeufs de Gerion et Thamaskoulican de la Perse, ils avaient de ouoi soutenir leur droit.Vous, Messieurs nos Législateurs, les Représentants de Notre Auguste Souverain, que pensez-vous ?Que pensera-t-on en Europe où votre rapport paraîtra, de ces timides expressions ?Vous, Mes- 246 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 sieurs les Conseillers Canadiens, c’est une imposition.On dit que votre Evêque en a la pensée; on lui en met les expressions à la bouche; rendez hommages à son coeur, à sa vertu, à son attachement inviolable et connu pour son Souverain et son Gouvernement.Comment inspirer dans les différentes paroisses le goût des sciences ?— Pourquoi leur inspirer le goût des sciences, si on leur refuse les moyens de s’y perfectionner ?(Lettre p.17) On accuse un écrivain d’avoir calomnié le Clergé en publiant dans un écrit que c’était une politique du Clergé de tenir les peuples dans l’ignorance.La réponse à cette calomnie est-elle bien satisfaisante ?il s’oppose aux gracieux moyens qui nous sont offerts par le Gouvernement et le Conseil.Le temps n’est pas venu d’établir une Université; c’est-à-dire faire luire le soleil de la science sur les pauvres Canadiens; leurs yeux sont trop troublés.Il faut même opposer et élever des nuages pour en obscurcir jusqu’au moindre rayon.Mais les nombreuses Universités d’Europe et du Sud de l’Amérique, les essaims de missionnaires qui affrontent tous les jours les périls de mers sacrifient leur vie pour venir instruire et éclairer les peuples ignorants, démontrant que les catholiques ne rejettent pas les sciences et qu’ils cultivent les arts dans toutes leurs différentes branches.Je m’arrête ici; je ne poursuivrai pas plus loin ces observations, qui sont plus que suffisantes pour démontrer que la lettre n’est point et ne peut être de l’Evêque de Québec; au reste cette lettre est elle-même une preuve sensible que nous avons besoin de bons Logiciens pour rectifier nos idées, de Philologues, de Grammairiens pour nous donner les expressions, la concision, 1 énergie, le style épistolaire.De noirs zoïles parleront, ils en ont la liberté.Quant au rédacteur, je le crois convaincu de son insuffisance et de sa trop grande suffisance.S’il persistait, proto-défenseur de l’ignorance au dix-huitième siècle, il ira en Arcadie chercher 1 auréole et l’apothéose, et les rossignols du pays chanteront sa gloire.Présentement, Monsieur, je ne puis différer plus longtemps une réponse que vous avez paru désirer.Vous demandez mon opinion sur le plan proposé et les moyens de 1 exécuter; me defiant de mes propres lumières, et rempli au contraire d une entière confiance en les vôtres et cette affection si connue que vous pour le bien général de la Province, je vous avouerai que j étais résolu de garder le silence, et attendre vos projets et vos résolutions avec une forte détermination de les seconder de tout mon faible pouvoir. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 247 Oui, il est grand temps d’établir une Université en Canada; se borner à en voir exposer le projet au public et s’arrêter, serait insnirer un déeouraçement universel, faire naître une défiance dont il serait difficile de faire revenir les esprits.Oserons-nous nous flatter de voir resortir de toutes parts des écoliers, tant qu'ils n’en verront pas l’exécution.Avec douleur nos meilleurs citoyens seront placés entre l’expatriation de leurs enfants, l’ignorance et l’oisiveté.Y a-t-il un établissement sur la terre dont le commencement n’ait été petit ?Qui vous assurera que notre Gracieux Souverain sera toujours aussi bien disposé à notre égard, et que la Province aura toujours à sa tête un aussi bon Gouverneur ?Les movens, les fonds ne neuvent embarrasser; sans fouiller bien avant dans les entrailles de la terre, des mains industrieuses les découvriront et des yeux clairvovants les anercevront.Quel exemnle, ouclles espérances ne vient pas de nous donner le respectable défunt que nous regrettons ! Monsieur Sanguinet ci-toven illustre, aurès avoir passé avec honneur par tous les différents états de la société, aussi bon patriote que zélé catholique, il nous laisse en mourant une somme d’argent considérable, une seigneurie dont le revenu ne peut que s’augmenter.Eclatant témoignage que les Canadiens ne soupirent qu’après une bonne éducation et ne le cèdent noint à nos voisins dans l’amour et le zèle du bien public.Le projet d’une Université eût-il été connu plutôt, combien de citoyens auraient anticipé sur cet exemple ?Quant aux professeurs, on ne les trouvera pas tous dans la Province, mais une liberté réciproque nous en procurerait bientôt.Des moeurs irréprochables, un esprit orné par l’étude et le goût dQs sciences, doivent les qualifier et nous les faire choisir.La Théologie Chrétienne étant laissée aux soins de chaque communion.peu importe par qui Aristote, Euolide, seront expliqués.D’ailleurs les catholiques et les protestants étant l’obiet d’une juste et constante protection, toute jalousie disparaîtra, et notre sage et aimable Gouvernement donnera le bel exemple de cette union si longtemps désiré.L’épaisseur des murs, les spacieux appartements, le nombre des collèges ne doivent point nous embarrasser.Telle Université est très fameuse en Europe qui n’a qu’un très petit collège.Le mérite et la réputation des professeurs sont l’essentiel.Quatre professeurs et un recteur, ainsi que le pense l’honorable président, sont tout ce que l’on peut demander. 248 ÉCHEC DE L'UNIVERSITÉ D'ÉTAT DE 1789 Quant au nombre des paroisses et des habitants, ainsi que du produit des contributions ecclésiastiques, vous avez été satisfaits sur ces articles.Quelles sont les écoles publiques et collégiales ?Je n’en connais aucune établie par autorité publique en Canada, c’est à la bonne volonté des Messieurs du Séminaire de Québec et des citoyens de Montréal, que nous devons celles que nous avons pour le présent; il y a plusieurs curés de campagne qui ont des écoles d’écriture, de lecture et d’Arithmétique, dans leurs paroisses; on ne peut pour le présent en établir d’autres qu’à d’instar.Je ne vois pas pourquoi l’Evêque n’a pas été visiter les écoles anglaises; au moins comme citoyen, il peut et doit de l’encouragement à quiconque travaille pour le bien public.Je croirais faire injure à la générosité de Messieurs les souscripteurs de la Bibliothèque de Québec, de penser qu’ils voulussent confier leurs livres à d’autres.La Bibliothèque de l’Université ne leur sera jamais fermée.Craignant n’avoir déjà été que trop diffus, je laisse une tâche au-dessus de mes forces, vous conjure Monsieur et Messieurs par tout ce qu’il y a de plus sacré, comme un des plus fidèles suiets de Sa Maiesté, comme occupant une place distinguée dans l’Eglise de Québec, comme Canadien attaché à sa patrie par les liens les plus étroits, de poursuivre avec diligence la grande et honorable entreprise qui vous a été confiée.Amenez à une heureuse conclusion ce qui doit faire la joie, le désir de tous les citovens de cette Province.Rénondez aux bonnes intentions de notre illustre Gouverneur.Qu’il ait la satisfaction de voir couronner par le succès ses généreuses démarches ! Et spes et ratio studiomm in Caesare tantum Solus enim tristes hac tempestate camenas Respicit.Juv- s- 10- Quelle gloire pour vous, Messieurs, de voir vos noms, placés par les mains de la reconnaissance à la fete des fastes de la nouvelle Université ! Ce sont mes véritables sentiments et ceux dans lesquels J’ai l’honneur d’être très respectueusement, Monsieur et Messieurs, Charles-François de Capse, Coadjuteur de Québec Pointe-aux-Trembles, 5 avril 1790. ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 249 REPONSE DE l’ÉvÊQUE DE QUEBEC AUX OBSERVATIONS DE MONSIEUR LE COADJUTEUR SUR UN ECRIT ADRESSE LE 18 NOVEMBRE DERNIER A L’HONORABLE WILLIAM SMITH, PRESIDENT d’un COMITE APPOINTÉ PAR SON EXCELLENCE POUR CONSIDERER l’ÉTAT de l’éducation en cette province et les moyens DE LA PROMOUVOIR A Son Excellence le Très Honorable Guy Lord Dorchester Gouverneur Général et Commandant en chef de toutes les Provinces de Sa Majesté Britannique dans l’Amérique du Nord, etc., etc., etc.Milord, Lorsque Votre Excellence trouva bon de m’offrir, en 1788, Monsieur Bailly pour coadjuteur, avec la survivance de l’Evêché de Québec, je le reçus avec gratitude comme je suis disposé à recevoir tout ce qui viendra de votre main bienfaisante.J’espérais beaucoup de ses talents.Je lui fis expédier aussitôt des lettres de Grand Vicaire par le seul motif de faire honneur à sa nouvelle dignité, n ayant d’ailleurs aucun besoin actuel de sa coopération pour le gouvernement du Diocèse.Sa conduite envers moi n’a pas répondu à mes espérances, il m’a molesté, contredit en bien des rencontres.Je ne m’en suis plains à personne.J’ai redoublé mes bontés et mes politesses pour lui, mais sans aucun succès.Si je romps aujourd hui un silence que j’aurais voulu rendre éternel, cest que ma loyauté, mon attachement et mon respect pour le gouvernement, et mon amour pour le bien général de cette Province sont attaqués d’une manière trop sensible et capable de faire quelque impression désavantageuse sur des personnes qui ne connaîtraient pas mon caractère.Il ne fallait rien de moins, Milord, pour me décider à écrire.Invité par une lettre de l’honorable William Smith, Président, etc., du 13 août dernier, de considérer des questions relatives à l’érection d’une université en cette Province, j’eus l’honneur de lui envoyer, le 18 novembre, un écrit qui renfermait mes réflexions sur l’établissement proposé.Comme cet écrit ne tendait ou’à donner mon sentiment particulier, je n’étais, sans doute, obligé de consulter qui que ce fût.Néanmoins je l’ai fait, et entr’autres personnes qui 1 ont vu et lu avant qu’il fût tout à fait rédigé, je 1 ai communiqué à mon coadjuteur.Après en avoir entendu la lecture entière, il le garda vingt-quatre heures comme pour l’exa-"- ¦ 250 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 miner plus à loisir et me dire ce qu’il en pensait.Quelques netites notes grammaticales, quelques demi-mots à oeine lisibles écrits de sa main sans signature, voilà tout ce que j’en pus obtenir.Vraisemblablement il se réservait pour une meilleure occasion.Enfin, neuf mois après avoir été consulté par un comité qui a fait son rapport en novembre, et qui doit être dissous deouis cette énoque, mon Coadjuteur répond en avril, comment ?— de la manière la plus injurieuse pour son Evêque, n’épargnant rien pour me noircir aux yeux d’un Gouvernement témoin depuis plus de vingt ans de ma lovauté constante.On a dû en consigner dans les registres du Conseil le témoignage authentique rendu nar dix de ses Honorables membres assemblés le 2 décembre 1784, lors de mon élection à la coadjutorerie.Si Monsieur Bailly désapprouvait mon projet de réponse du 18 novembre dernier, que ne me donnait-il son avis dans le temps où je l’en Priais ?T’aurais profité de ses lumières ave^ reconnaissance.S’il avait quelque raison de ne nas me découvrir ses vrais sentiments, que ne réoondait-il dès lors de son côté au jime en chef comme je le faisais du mien ?Mais attendre que ma rénonse soit rendue, imprimée et publiée, pour en éoiloguer les termes, pour en critiquer le stvle, pour en empoisonner les sentiments sous prétexte de n’avoir pas été consulté, c’est abuser de ma bonne foi et en imposer audacieusement au public.Monsieur Baillv.pour me critiquer plus à son aise, feint de ne reconnaître ni ma façon de penser, ni mes expressions, dans ma rénonse au Président du Comité.Personne ne sera le dune de cette fiction.Elle n’est pas assez subtile.Que ce soit ma main ou la main d’un autre qui écrive, peu importe.Tout ce que ie sicme, comme venant de moi, ne peut être imputé nu à moi.Je n’ai iamais désavoué mon seing, ni rien signé dont ie me repente.Ma réponse au Président du Comité n est point une lettre, encore moins un noëme ou une nmee d’élonuence; inutilement voudrait-on la critiquer sous ces différents rapports.C’est l’expression naïve de mes réflexions sur l’établissement prochain d’une Université en cette Province.C’est une énumération simule des L différentes écoles qui v existent présentement.C’est mon opim'pn particulière sur ce qu’il v aurait à faire pour procéder graduellement à la fondation de l’Université.Or dans un écrit de cette espèce, je n’ai pas cru nécessaire de faire preuve d’érudn-mr^ ni de citer des passages de Juvénal, ni de parler de la ValHe de Josaphat, de la gauche des Docteurs de VEglise, des communautés :, ^ 251 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 des Capucins, du bonnet et de la chausse cTAristote, de Veau bénite que prennent les fidèles avant de se mettre au lit, de la canonicité dn lEpitre aux Hébreux, ni d’Hercide s’emparant des boeufs de Gerion.Tout cela ne menait à rien.Je me suis abstenu avec encore plus de soin des termes injurieux de Copiste, de Rapsodiste, de Fanatique, de Suffisant, etc.Les Sarcasmes ne me conviennent pas, aussi ne sont-ils jamais sortis de dessous ma plume.Répondre d’une manière claire et conforme à mes sentiments, voilà tout ce que je me suis proposé en écrivant au juge en chef, et probablement tout ce qu’on attendait.Le style qu’a emoloyé le comité en faisant son rapport, prouve assez que dans la discussion de cette affaire on voulait des choses et non des mots.Monsieur le Coadjuteur se nlaint de mon onnosition à l’établissement d’une Université à Québec.Je ne m’y onoose point.Seulement j’ai représenté que dans la situation présente de la Province, les Canadiens qui en font la majeure partie, avant beaucoup de terres à cultiver, et étant d’ailleurs fort dépourvus d’argent, ne pourraient jouir des avantages que cette institution leur offrirait.J’ai inséré qu’il serait contre les intérêts de nos compatriotes de fonder à leurs frais une Université dont les bancs comme les chaires seraient peut-être remplis longtemps par des étrangers.Voilà quel a été mon avis.Blesse-t-il quelqu’un ?Est-il contraire à l’autorité du Gouvernement, préjudiciable aux Canadiens ?Autorise-t-il la perpétuité de Vignorance et de la barbarie P Jr n’en crois rien.Sans attendre précisément que le Canada soit défriché jusqu’au cercle polaire, sans être proto-défenseur de l’ignorance au dix-huitième siècle, on peut présumer que quelques années ajoutées à la culture des terres de ce pavs mettraient nos colons plus en état de nrocurer à leurs familles une éducation distinguée.S’il était impossible d’acquérir de la science hors des Universités, j’aurais souscrit le premier à la fondation de celle-ci.Mais comme il a existé des savants avant qu’il existât des Universités je pouvais, sans encourir le blâme, conseiller que l’institution en fût différée dans cette Province à un autre temps, et que l’on s’appliquât plutôt à soutenir, encourager et multinlier les lieux d’instruction déjà établis.Si cet avis paraissait mal calculé, qu’on ne le suivît pas, à la bonne heure.Je ne suis pas assez infatué de mes idées pour vouloir v assujettir les autres.Mais enfin, quelque fût ma réponse au Président du Comité, devait-elle m’attirer une satire aussi sanglante que celle qui vient d’être publiée et soumise à l’inspection du Conseil ?Supposé même que je la méritasse, 252 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 avais-je lieu de l’attendre de mon Coadjuteur, c’est-à-dire de l’hom- me de la Province le plus obligé de seconder mes vues et le olus intéressé à montrer l’exemple de la subordination à l’autorité épiscopale dont il doit hériter après ma mort ?Ses .impropères ne retombent-ils pas sur lui-même ?Un homme passionné va quelquefois trop loin.Monsieur Bailly prétend que j’ai fait une faute grossière de chronologie en parlant de l’Université de Paris.Deux ou trois siècles de plus ou de moins ne sont pas, dit-il, une légère faute d’orthographe.J’en conviens.Mais il faut constater cette erreur de deux ou trois siècles, et la chose n’est pas si aisée.Car si d’une part, Robert Gaguin, Nicole Gilles, Boëce et Vincent de Beauvais prétendent que cette Université a été établie du temps de Charlemagne, il est à remarquer de l’autre 1° que Rhéginon, Aimoin, Eginard, Adon et Sigebert, auteurs contemnorains, n’en font aucune mention.2° Que Paul Emile, Jean du Tillet et Pasquier soutiennent de concert qu’elle n’a pris naissance que dans le douzième siècle sous Louis Le Jeune et Philinpe Auguste son successeur.Elle com- mença sous ce dernier à faire un corps régulier, n’ayant été d’abord qu’une école publicme dans l’église cathédrale de Paris.Je sais que l’Université d’Oxford prétend être plus ancienne que celle de Paris et de Bologne.Des savants de part et d’autre ont exercé à l’envie leurs plumes sur cette question.Pour moi, j’ai suivi l’opinion d’un auteur renommé qui n’est ni L’Avocat ni La Marti-nière, sans trop examiner si son ouvrage était divisé en chapitres ou disnosé suivant les lettres de l’alphabet, cela ne faisant rien à son mérite.Nouveau sujet de critique.Ma réponse au Juge en chef ne fait monter qu’à vingt-quatre ou trente personnes dans chaque paroisse le calcul proportionnel de ceux qui savent lire et écrire.J’aurais vraisemblablement pu hasarder un plus grand nombre.Mais quand j’ai l’honneur de répondre à une personne respectable, j’aime mieux rester en deçà de la vérité que de l’excéder par des exagérations puériles.Pardonnez-moi, Milord, d’avoir arrêté votre attention sur ces petits objets.Je passe à quelque chose de plus sérieux et de plus important.Tout homme consulté dans une affaire quelconque est en droit de dire, je serais d’avis, je ferais ceci, j’approuverais cela, je ne serais pas éloigné, etc.Le pauvre Evêque de Québec a usé une fois de cette liberté : Son Coadjuteur lui en fait un crime.J’ai 253 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 parlé de substituer aux troupes qui occupent le Collège des Jésuites quelques classes utiles sous le bon plaisir de Son ^Excellence et de conserver leurs biens aux Canadiens sous l’autorité de l’Evêque.J’ai analysé les principes sur lesquels était fondée cette opinion, sa\ oir : que les biens des Jésuites étaient des biens religieux et comme tels soumis à l’inspection des ordinaires.Les biens des , fabriques ne sont pas sur un autre pied.S’ensuit-il que je veuille m en attribuer la propriété ?J’ai ajouté que les Canadiens et les Sauvages y avaient des prétentions incontestables, les uns pour leur éducation religieuse et civile, les autres pour l’entretien de leurs missionnaires.Tout cela paraissait assez conforme à la disposition des titres.Si je me suis trompé, qu’on le fasse voir, je suis prêt à me rétracter, mais qu’on ne me prête point des intentions que je n ai jamais eues, qu’on ne m’accuse pas, auprès d’un gouvernement que personne ne respecte plus scrupuleusement que moi, d’avoir voulu m’arroger des droits contraires à son autorité.Je pourrais avec le même avantage relever plusieurs autres propositions répandues dans l’écrit de mon Coadjuteur.Mais dispensez-moi, Milord, d’un travail aussi étranger à mon caractère et aussi douloureux à mon coeur.Seulement permettez que je soumette respectueusement à la sagesse de Votre Excellence une conjecture malheureusement trop bien fondée sur le motif de ses procédés.Monsieur Bailly souffre de n’être point Evêque de Québec, et me voit avec peine remplir un siège qu’il se voit plus digne d’occuper que moi.Hélas ! s’il connaissait les amertumes qui accompagnent l’Episcopat, il ne serait pas si ardent dans ses recherches.Mais combien d’hommes se sont laissés séduire par le désir de commander ! Celui-ci s’était flatté de succéder à Monsieur Briand, il ne put se contenir en 1784, lors de mon élection et la prise de possession de Monsieur d’Esgly.Peu de portes auxquelles il n’ait ete frapper.Peu de Catholiques dans Quebec qui n’aient eu connaissance des écrits qu’il voulait faire imprimer à Montréal, et qu’il avait confiés à un courrier du Boi.Ses conversations d’alors manifestèrent assez l’esprit qui le dirigeait.Quand il a plu à Votre Excellence de nommer Monsieur Bailly pour mon coadjuteur, je le regardai comme satisfait ou devant 1 etre par 1 assurance de me succéder.Mais le contraire arrive.Plus il est voisin du sommet, puis il s’efforce d’y atteindre.La seconde place dans mon Diocèse ne lui suffit pas.Il prétend à la premiere.Monsieur Briand et moi vivons trop longtemps à son 254 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 avis.De là cette aversion étrange pour cet illustre, ancien et vénérable Prélat, dont il trouve mauvais que je prenne les conseils préférablement aux siens.De là cette guerre déclarée contre ceux qui m’approchent et paraissent jouir de ma confiance.De là ces plaintes amères et publiques de mon administration.De là ce mépris affecté pour les règlements que je propose au Diocèse.Aujourd’hui il entreprend de me rendre suspect an gouvernement.Pour cela, il envenime un écrit que Votre Excellence n’a pas jugé indigne de la presse.Il m’accable d’invectives dans la personne du Rédacteur sur lequel semblent porter ses coups.Il entremêle ses sarcasmes d’un fatras de compliments entassés sur les différentes personnes qui sont à la tête du gouvernement.Ainsi cherche-t-on à se faire des protecteurs; la flatterie, Milord, n’entra jamais pour rien dans mon caractère; sans m’étendre en compliments, je sais aimer, respecter, me soumettre, obéir, et de ce côté-là on ne me trouvera jamais en défaut.Je conclus à supplier Votre Excellence d’être persuadée que personne n’est attaché plus fidèlement que moi à l’autorité du gouvernement et à l’intérêt général de la Province, ni plus éloigné de tout ce qui pourrait donner atteinte au respect et à l’obéissance dûs à Notre Auguste Monarque et à son digne Représentant.Voilà tout ce que je me suis proposé en écrivant cette réponse.Dieu est témoin, Milord, que je n’ai jamais recherché l’épiscopat; lorsqu’on m’a désigné pour occuper cette place, j’étais à plus de trois cents lieues de Québec, entièrement absorbé dans la double desserte d’une mission sauvage et d’une paroisse canadienne.Je versai des larmes en m’éloignant d’un rivage délicieux ou je venais de couler de si belles années de ma vie.Je le quittai pour suivre la voix de Dieu qui m’appelait.Le clergé et le peuple de ce diocèse avaient concouru à mon élection.L’Eglise 1 approuva.Votre Excellence lui donna sa sanction.Je fus consacré.Mon prédécesseur étant mort, j’ai pris possession de l’Evêché de Québec, en vertu de mon titre canonique et sous les auspices de Votre Excellence.J’ai prêté un nouveau serment de fidélité au Roi, que je réitère souvent dans mon coeur.Tant que j observerai ce serment, Milord, et que je ne ferai rien d’indigne de ma qualité d’Evêque, personne ne peut espérer de me supplanter.Plus^ j ai surmonté de répugnance pour accepter le gouvernement dune Eglise aussi laborieuse que celle du Canada, plus je me crois redevable à cette Eglise de tous mes soins et de tous mes talents.Ceux qui me succéderont dirigeront leur route sur telle constella- 255 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 tion qui! leur plaira.Pour moi, quelque ressorts que fasse jouer 1 ambition, quelque tempêtes qu’elle me suscite, quelque artifices qu elle emploie pour me terrasser, au fond d’un cachot, comme dans ma chaire épiscopale, le peuple, dont le salut a été confié à mes soins, aura mon dernier soupir, comme il aurait la dernière goutte de mon sang, s’il fallait le verser pour lui.Voilà, Milord, les véritables sentiments de mon âme.Dieu les connaît depuis longtemps.Obligé de les manifester aux hommes, je ne crains pas de les déposer dans le sein bienfaisant de Votre Excellence, demeurant avec le plus profond respect, Milord, De votre Seigneurie Le très humble et très obéissant serviteur, f Jean-François, Evêque de Québec.LETTRE DE MONSEIGNEUR BRIAND A LORD DORCHESTER AU SUJET DE MONSEIGNEUR BAILLY Milord, Je suis au désespoir que mes infirmités continuelles m’aient privé de 1 honneur et du plaisir d’aller présenter mes tendres respects à Votre Excellence.Je ne l’ai jamais désiré aussi vivement que depuis six mois.J’ai vu dans l’amertume de mon âme, que les menées du coadjuteur ne tendaient à rien de moins qu’à renverser totalement l’ordre public et la religion dans ce pays; il a abuse, Milord, de vos bontés et des miennes, il a montré encore moins d’égard pour celles de Monsieur l’Evêque de Québec.Tout cela m’afflige étrangement et aggrave les douleurs de ma maladie.Je n’ai commencé qu’hier à ressentir de la consolation en lisant le mémoire que notre vénérable Evêque a eu l’honneur de présenter à Votre Excellence.Rien de plus vrai que ce qu’il y dit de la conduite irrégulière et du caractère ambitieux de Monsieur Bailly.Si j’avais dressé ce tableau, je l’aurais chargé davantage sans craindre d’altérer la vérité.Je connais le sujet de vieille date, avant même que Votre Excellence me l’eût demandé pour être précepteur de ses enfants; il a des belles lettres, mais un esprit orgueilleux, et je serais surpris qu’il eût échappé à votre pénétration et à celle de Lady Dorchester, pendant quatre ans qu’il a eu l’honneur de passer dans votre illustre maison.Souvenez-vous, Milord, qu’un homme qui vient de montrer assez de méchanceté pour trahir son Evêque et sa nation, ne sera jamais fidèle au Roi qu’autant que ses intérêts particuliers le demanderont) 250 ÉCHEC DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTAT DE 1789 Monsieur Hubert est prudent, juste, modeste, fidèle et affectionné au gouvernement.Je l’ai nourri de mes maximes pendant douze ans qu’il a été mon premier secrétaire, et la plus belle grâce que vous puissiez m’accordcr, Milord, dans ces dernières années d’une vie que j’ai consacrée toute entière au service du Canada, c’est de continuer votre protection à ce cher Evêque, dont le peuple et le clergé ne cessent d’admirer la sagesse et la vertu.Si j ai quelques reproches à lui faire dans les troubles présents, c est d’avoir eu trop de ménagements pour son coadjuteur et différé trop longtemps de vous le démasquer.Suivant les règles observées dans les Eglises du monde, les coadjuteurs n’ont d’autre droit qu’une expectative qui ne leur permet pas de s’immiscer en quoi que ce soit d J le gouvernement des Diocèses où ils sont établis.Loin de rejeter les règlements faits par leurs Evêques, ils doivent par état et par raison en être les premiers observateurs et les défenseurs.Feu Monsieur D Es-glis, instruit de ces principes, ne s’en est jamais écarté et a toujours montré au reste de mon clergé l’exemple de l’obéissance.Par ce moyen, la paix a régné dans le Diocèse tout pendant mon administration.Je suis, Milord, dans la confiance que ce calme reparaîtra, dès que l’interposition de votre autorité aura réprimé les fougues impétueuses de Monsieur Bailly.Le clergé le désavoue, le peuple l’abhorre, il mérite d’être confondu.Hors d’état d’écrire par moi-même à raison de mes souffrances, j’ai dicté cette lettre à Monsieur Plessis, lui-même aura l’honneur de la présenter à Votre Excellence et de lui en développer, s’il le faut, les idées, d’une manière plus ample; il a ma confiance depuis longtemps et connaît mieux que personne mes véritables sentiments sur toutes ces affaires.Permettez que Milady trouve ici mes assurances de respect, et ajoutez à vos faveurs passées celle de me croire, De Votre Excellence, Le très humble et très obéissant serviteur, f J.-Ol., ancien Evêque de Québec.Québec, 2 mai 1790.Achevé d’imprimer ce trentième jour de décembre mil neuf cent soixante-neuf, sur les presses des Ateliers Jaccjues Qaudet Limitée à Saint-Hyacinthe Les Écrits du Canada français ont publié 28 pièces de théâtre Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Zone Florence Octobre Virginie Anne Hébert Anne Hébert Robert Elle Robert Elie Robert Elie Yves Thériault La Mercière assassinée Le Temps sauvage L’Etrangère Le Silence de la ville La Place publique Le Samaritain André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau François Moreau Guilbault-Gauvreau Eugène Cloutier Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibault Andrée Maillet Andrée Maillet Qui est Dupressin?La Crue Les Muses de la Nouvelle-France Elisabeth Le Meurtre d’Igouille La Montréalaise ¦ai Jacques Ferron Alec Pelletier Jacques Languirand Michel GrecoPP It Jacques Brault Jacques Ferron
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