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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 32
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1971, Collections de BAnQ.

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V£B- ^ibliotljèqueiBationalf bu (Quebec ¦BMI irsSr£ ¦ . Anthologie Jovette Bernier Poèmes extraits de: Tout n’est pas dit Les masques déchirés Mon deuil en rouge Nouvelles L’ombre Le survivant Le vainqueur Luc A.Bégin Jean-Pierre Eugène Gilbert David Poésie La mémoire à l’envers L’été sauvage Roman Presqu’ll (suite et fin) Texte ancien La Confédération, c’est le salut du Bas-Canada —- Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Fondateur : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Georges Cartier Fernand Dumont Lucien Parizeau André Major Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 J Montréal 1971 Dépôt légal — 2ème trimestre 1971 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright © Les Écrits du Canada français a TABLE DES MATIÈRES JOVETTE BERNIER Poèmes extraits de: Tout nest pas dit; Les masques dé- chirées ; Mon deuil en rouge 11 CAROL DUNLOP-HÉBERT L’ombre 53 Le survivant 55 Le vainqueur 62 Nouvelles LUC-A.BÉGIN La mémoire à l’envers 73 L’été sauvage 82 Poèmes JEAN-PIERRE EUGÈNE Poèmes 97 GILBERT DAVID Presqu’Il Roman (suite et fin) 109 « Contre-poison.La Confédération, c’est le salut du Bas-Canada.Il faut se méfier des ennemis de la Confédération » Texte ancien Présenté et annoté par YVAN-ANDRÉ LACROIX 169 JOVETTE BERNIER POÈMES ANTHOLOGIE JOVETTE BERNÎER Le roman de Jovette Bernier, Non Monsieur, qui remportait en 1968 le Prix du Cercle du Livre de France, a été sans doute, pour la majorité de ses lecteurs, une découverte.Pour d’autres, qui avaient la mémoire plus longue, ce furent des retrouvailles.Dans ce roman caustique et tendre, ils réentendaient une voix bien connue, dont certains accents ne s’étaient pas laissé oublier : celle de la romancière de La chair décevante (1931), du poète de Tout nest pas dit (1929), Les masques déchirés (1932) et Mon deuil en rouge (1945).C’est au poète que nous redonnons ici la parole.« Je suis plus femme que poète », écrivait Jovette Bemier.En effet, ses poèmes ressemblent à des récits, à des lettres, à des pages de journal intime, plutôt qu’à des aventures de langage.La joie et la peine de vivre, d’aimer, s’y communiquent pour ainsi dire à vif, en direct.Ce sont les témoignages d’une vie, et des témoignages de vie. C’EST ALORS QUE L’ON SAIT Pour tout ce que la vie offre de magnanime Dans ses gestes d’humanité ; Pour la lutte d’où l’on sort poudreux, mais sublime, Pour l’angoissante vérité ; Pour tout, j’ai proclamé ma volupté de vivre Sans fausse honte et sans orgueil, Malgré l’effort perdu et la route à poursuivre Encore, en doutant de l’accueil.Mais j’aime tout au monde, et le charme de croire A rendu tout pur à mes yeux, J’aime ceux qu’un désir exalte vers la gloire, Les révoltés, les malheureux ; Je bénis la douleur qui nous tient auprès d’elle Et qui nous fait souffrir assez Pour que le sceau du mal s’imprime et nous rappell Longtemps le douloureux passé.La douleur qui pétrit les chairs et stigmatise La cause de chaque tourment, Et qui laisse ses traits creusés où s’éternise Le souvenir, languissamment.La fièvre qui trahit sur nos tempes humides La souffrance qu’on veut cacher, Et qui paraît encore sur la lèvre livide Où la soif voudrait s’étancher. 12 JOVETTE BERNIER C’est alors que l’on sait d’inoubliables choses Quand on n’a pas pour rien pleuré ; On pardonne bien mieux, on est tendre et l’on cause Avec son passé torturé.On ne mesquine plus les douces indulgences A ceux qui sont parfois tombés, Qui ne sont pas méchants dans leur désespérance, Mais qui sont de mépris, nimbés.On est ce qu’il faut être, on fait ce qu’il faut faire, Sans amertume et sans soupçons ; La main se donne mieux : elle est humide et sincère Et ne craint plus de trahisons.C’est alors que l’on sait comme on aime la vie Pour tout ce qu’elle nous apprend ; Comme il faut être bon, sans regrets, sans envie Pour les rêves qu’elle nous prend. POÈMES 13 SI TU PARLAIS, LA LUNE Arrondis sur le lac ta face rubiconde, Ris, la lune blafarde, et ne dis pas pourquoi ; Garde-toi d’avouer, joyeuse vagabonde, Ce que tu penses de ce monde, Cache-nous la pitié des choses que tu vois.Les illusionnés t’en content des fadaises, Gais fantoches, hâbleurs et burlesques pierrots ; Mais tous les songe-creux sur qui ton regard pèse Te regardent bien mal à l’aise ; Aussi muets que toi, ils espèrent un mot.Si tu parlais, un soir, quel serait ton langage, Exaspérante lune au mutisme troublant : En te mirant au lac, ris-tu de ton image Où les rides de ton visage Feraient pleurer tes yeux si tu ne riais tant ?As-tu jadis aimé, aux premiers temps du monde, Quand tout se confondait en immense chaos ?Un astre n’a-t-il pas choisi ta beauté blonde Pour en faire jalouse l’onde ?Es-tu femme fidèle ou légère, là-haut ?Les étoiles, alors, seraient-elles tes filles ?Ou c’est ta cour, peut-être, et reine, où est ton roi ?As-tu toujours été si blonde et si gentille ?Et ce pan de ciel qui t’habille, iQuel amant l’a drapé si près de ton minois ?As-tu jamais pleuré ?Regarde-moi, la lune : Quand on est amoureuse, on a quelque tourment, Et c’est toujours pareil l’histoire de chacune, Celle des blondes et des brunes.Comme toutes, as-tu ta peine, par moment ? 14 JOVETTE BERNIER JE N’AI JAMAIS COMPRIS Qu’importe, je t’aimais, et tu n’en as rien su, Homme viril, homme sans vice et sans vertu.Et j’ai longtemps porté le souci de comprendre Pourquoi, malgré cela, tu me faisais si tendre.Je n’ai jamais compris pourquoi le ciel et l’eau, Les jardins merveilleux, un impromptu d’oiseau Ne t’ont jamais rempli d’une extase suprême ; Je n’ai jamais compris, et je t’aimais quand même.Quand le soir défaillant s’appuyait contre nous, Tu n’as jamais été pour un instant plus fou.La lune était rêveuse et voulait te séduire ; J’étais jalouse d’elle et n’osait te le dire.Et je savais pourtant, que tu ne l’aimais pas, Mais elle était si belle, et la nuit tout là-bas S’en venait te chercher en soulevant les branches ; Le feuillage penchait comme l’amour se penche.Nous revenions.J’étais diverse et je parlais En détournant mon âme où le chagrin pleurait.Je répondais distraite et j’espérais toujours, Mais tu parlais de tout, excepté de l’amour.—« Bonsoir ».« Bonsoir, monsieur », et je rentrais honteuse D’avoir abandonné mon épaule fiévreuse Et ma main dans vos mains, et d’avoir oublié Que vous étiez toujours l’homme que vous étiez. POÈMES 15 JE SUIS LE MATELOT J’attends je ne sais quoi qu’on ne m’a pas promis : Mon rêve est de l’espoir où le doute s’est mis.J’ai le mal incertain, la pâle nostalgie Du matelot qui guette aux heures de vigie ; Qui désire une plage où reposer ses yeux Loin d’immuables eaux, loin d’immuables cieux.Je suis ce matelot qui croit et qui s’abuse ; Que la vague désole et que le sort amuse, Et que l’illusion d’un pays inconnu Fait sourire à demi quand le calme est venu.Quand il rêve, les soirs, sous la lune païenne Et qu’il aime déjà cette terre incertaine.Je suis ce matelot qui regarde là-bas, Croyant à quelque sol qui peut-être n’est pas.La cause de ma joie est cause de ma peine, Et je ne saurais dire où mon rêve me mène. 16 JOVETTE BERNIER PARTIR SANS UN ADIEU Partir sans un adieu et sans serrer de mains, M’en aller au hasard, m’en aller loin, si loin.Que l’Ennui se fatigue à suivre mon chemin.Ailleurs, sous d’autres cieux, voir d’autres paysages, D’autres laideurs, d’autres beautés, d’autres visages ; Je veux voir d’autres fous, je veux voir d’autres sages.Que m’importe, pourvu que loin du familier Je puisse un peu sourire avant de m’ennuyer, Et tromper un désir que rien n’a rassasié.Il faut que d’autres yeux m’aiment ou me haïssent, Il faut que d’autres coeurs fidèles me trahissent, Et que ma lèvre boive à de nouveaux calices. POÈMES 17 J’AURAIS DÛ TAIRE TANT D’AVEUX J’aurais dû taire tant d’aveux Où j’ai mis à nu ma faiblesse ; Je n’ai pu cacher à vos yeux Les traits souffrants de ma tendresse.J’aurais dû voiler la pâleur De ma sensitive narine ; Vous auriez aimé moins d’ardeur Et mon âme moins féminine.La vérité vous a déplu, Et je n’eus jamais le courage, Et j’ai dédaigné la vertu De dissimuler mon visage.Mon plaisir fait trop de soleil, Mon rire est trop près de ma peine, Et mon chagrin, toujours pareil, Chante sa même cantilène. 18 JOVETTE BERNIER ILS ME PARDONNERONT Ceux que la solitude a faits tendres et bons Ne me jugeront pas, car ceux-là m’aimeront.Ceux-là ne viendront pas me soupçonner de fraude En remuant à vif mes cendres encor chaudes.Ils n’auront pas besoin pour regarder dedans D’ouvrir ce coeur dont tous furent les confidents.Ils n’iront pas fouiller dans ma cervelle éteinte, Pour savoir si ma joie ou ma peine était feinte.Comme ils me comprendront, comme ils m’aimeront bien.Ceux que la solitude a rendus plus humains, Ils me pardonneront mes vers et ma jeunesse, Mes rires éclatants et mes longues tristesses.Parce que mon chagrin fut innocent et doux Comme ma joie, ils me pardonneront surtout Le visage souffrant que j’ai montré en face, Dont j’aurais dû voiler peut-être la grimace.J’eus P orgueil d’être vraie et simple ; j’eus l’orgueil De croire à la vertu des indulgents accueils ; Et si parfois j’eus peur, je n’ai jamais eu honte De ce coeur faible où la tendresse était si prompte.Ceux que la solitude a pressés dans ses bras Me pardonneront tout et ne me plaindront pas. POÈMES 19 LIMINAIRE Je vous ai déchirés sur des visages flasques, Masques menteurs, conventionnels, masques divers ; Masques hâbleurs et vaniteux, orgueilleux masques Qui protégiez des traits honteux à découvert.J’avais cru trop longtemps sans voir et sans comprendre, L’erreur envahissait mon coeur et mon cerveau, Et c’est la vérité que j’ai voulu défendre Contre vous qui portiez tous ces visages faux ; Qui craigniez de paraître humains et véritables Et qui cachiez votre âme en dessous des lambeaux ; Vous voyez qu’il n’est rien de laid, d’inavouable, Visages tout surpris de vous trouver si beaux.Il n’est pas de secrets, de tares, de misères, Dont rougisse la faible et vieille humanité : La vie n’est que la vie, et vous êtes faussaires, Si vous défigurez la simple vérité. 20 JOVETTE BERNIER PRIÈRE Je te bénis, mon Dieu, toi qui fis des contrastes Si beaux, que je n’ai pu conserver mes yeux chastes ; Toi qui fis ma vertu si faible et le Hasard Trop puissant et toujours embusqué quelque part.Pour ce flot de sang chaud qui bondit dans mes veines, Pour ce désir qui darde, aigu comme une alêne, Ma chair trop sensitive et mon faible vouloir ; Pour la lutte acceptée en face du devoir ; Pour tout ce qui guérit et qui se renouvelle ; Pour l’espoir qui me tend au loin ses passerelles Sur le gouffre où mon pied tremblera de passer ; Pour ce que tu m’as pris, ce que tu m’as laissé ; Pour ce qui m’abandonne et ce qui me punit ; Pour tout ce qui me vient, mon Dieu, je te bénis.Pour tout ce que tu mis en moi de difficile A vaincre ; pour mon coeur consentant et hostile ; Pour le mépris que j’eus toujours des faux remords, Je te bénis, mon Dieu, pour l’Amour et la Mort.Pour le chemin glissant des molles défaillances ; Pour la punition plus dure que l’offense, Lorsque je te jurais n’avoir cédé qu’un peu, Pour ce que j’ai souffert, je te bénis, mon Dieu.Pardonne, si parfois je fus trop téméraire, Et, pour te revenir, si je suis la dernière. POÈMES 21 MON ÂME ÉTAIT PAREILLE Autrefois, je croyais.Mon âme était pareille Au bâteau neuf qui dans les rades appareille.Je me laissais bercer par le flot, je rêvais Des grandes mers que mon sillage étonnerait.Je voyais, au lointain, m’attendre les escales ; Ma foi n’avait alors que ma fierté d’égale.Nimbé d’orgueil, il est parti vers l’inconnu Le navire que nul effroi n’eût retenu.Il a vieilli trop tôt ; maintenant, c’est un sage Qui ne sursaute plus en pensant au naufrage ; Qui peut, sans s’affoler, partir par le gros temps Ou par un matin clair, sans être plus content.Un voyage, pour lui, n’est qu’un ancien voyage ; La mer : il a connu ses multiples visages.De tout ce qu’il apprit et qu’il vécut de vrai, Rien ne ressemble moins au rêve qu’il a fait.Mon âme est ce navire aux anciennes prouesses, Dans le port où rêva sa première jeunesse ; Navire qui revient sans émoi, qui repart Sans regret, impassible et prêt à tout hasard : Mon âme résignée à toutes les partances, Qui voit d’un oeil pareil la joie ou la navrance. 22 JOVETTE BERNIER COMME UN HÔTE CHASSE QUI RESTE SUR LE SEUIL Nous avons eu nos jours d’orage et de gros temps, Nature, car pour nous le sort fut inconstant ; Nous avons vu fleurir de merveilleux printemps.Le tonnerre a grondé sur tes monts et tes plaines, Moins que sur mon destin, les forces surhumaines ; L’orage a moins pleuré sur ton sol que ma peine.Le désespoir vulgaire et le vent du malheur Ont maintes fois rasé ce jardin qu’est mon coeur ; J’ai ployé jusqu’à terre un front moite de peur ; Et le hasard a ri sur ma détresse nue : J’ai demandé tes nuits, et tes nuits sont venues, Nature, me cacher, honteuse et méconnue.Un jour viendra pourtant où tout sera fini : Mes passions avec leurs larmes et leurs cris, Tout ce qui fait que je te ressemble aujourd’hui.Nature, quand la mort étreindra mon corps pâle, Je voudrais reposer où ton soleil dévale, Où l’on entend pleurer la pluie et la rafale.Qu’on me couche loin des défunts et loin des deuils, Et seule, sur la terre humide, sans cercueil, Comme un hôte chassé qui reste sur le seuil.Qu’on ne ferme jamais mes yeux à la lumière ; Rejette de mon front l’insulte du suaire, Enlève de ma mort ce qui est funéraire. POÈMES 23 Laisse-moi regarder le festin d’où je sors, Voir les autres buvant, et moi seule, dehors, Avec le regard plein des rutilants décors.Nature, attire-moi, si quelque ennui me hante, Plus près, pour mieux sentir la glèbe palpitante Où tu puises toujours la vie étourdissante.En tressant sur mon corps des lierres et des fleurs, Lorsque tu pleureras, laisse couler tes pleurs Sur mon sein refroidi, pour réchauffer mon coeur.Car j’aurai tant besoin, touchant de près la terre, De porter la douleur d’un autre, sa chimère, Moi qui n’aurai plus rien des humaines misères ; Je voudrai tant presser sur moi le jour vermeil, La fièvre de l’été et les dards du soleil, Que je triompherai de l’effrayant sommeil. 24 JOVETTE BERNIER J’ABDIQUE TOUT Je ne suis plus qu’un peu de chair qui souffre et saigne.Je ne sais plus lutter, j’attends le dernier coup, Le coup de grâce et de pitié que le sort daigne Asséner à ceux-là qui vont mourir debout.J’abdique tout.J’ai cru que la cause était belle Et mon être a donné un peu plus que sa part ; La mêlée était rude et mon amour rebelle, Ma force m’a trahie et je l’ai su trop tard.Je suis là, sans orgueil, sans rancoeur et sans arme ; Mais l’espoir têtu reste en mon être sans foi, Même si je n’ai plus cette pudeur des larmes Qui fait qu’on a l’instinct de se cacher en soi.La vie âpre, insensible, a vu ma plaie béante Et tous les soubresauts qui ont tordu mon corps ; J’ai crispé mes doigts fous aux chairs indifférentes, Mon amour résigné a pleuré vers la mort.Qu’elle vienne, la mort, celle des amoureuses, La mort qui vous étreint comme des bras d’amant, Et quelle emporte ailleurs cette loque fiévreuse Qu’est mon être vaincu, magnifique et sanglant. POÈMES LA GRANDE MARÉE Tout ce que l’on refoule en se payant d’audace, Quand on rit face à face Avec sa destinée en se voyant vaincu ; Ce qu’on a retenu D’éclats, de cris, d’orgueil, de plaintes, de grimaces Tout ce qui a fait mal : la honte, le soufflet, Le désir qui brûlait Et montait suppliant jusques au bord de l’être Sans jamais apparaître ; La passion qu’on tord, qui souffre, mais se tait ; La passion avec sa force et sa faiblesse Qu’on muselle et qu’on blesse, Tout cela fait la paix, se rend, mais reste là ; Tout cela ne meurt pas : La puissance d’avoir souffert, un jour, oppresse : La vague au sein gonflé des anciennes rancoeurs A débordé mon coeur : C’est le remous amer des larmes non-pleurées, C’est la grande marée, C’est toute la pression des maux antérieurs. 26 JOVETTE BERNIER TOUT MON TORT Avant de l’avoir lu, ne jugez pas le drame, Je dis ce qui en est : Mais lorsque je mourrai, vous jugerez la femme Qui jura que jamais .Vous direz : « Elle était moins maussade que triste Avec son front baissé ; Son mutisme chercheur nous parut fataliste, Mais elle osait penser.» « Elle a toujours jeté son dévolu terrible Sur le plus inconstant, Et l’homme qui l’aimait l’a trouvée impassible Et songeant à l’absent.» Vous direz : « Elle était moins douce qu’orgueilleuse Quand elle a pardonné.Elle a dit en riant quelle était vertueuse, Crainte de se damner.» « Elle eut légère la parole et fut peu sage Malgré ce qu’elle a dit.Elle a laissé saigner son coeur sur tant de pages Qu’il tache ses écrits.» Car, j’ai toujours été plus souffrante que folle Lorsque j’ai ri trop fort, Mais pas un n’a compris ainsi mes gaudrioles, Et c’est là tout mon tort. POÈMES 27 CE SERA BIEN ASSEZ Plus tard, — je ne sais quand puisqu’il s’agit d’amour Et que ce dieu s’en va comme il nous vient, — un jour, Nous serons deux amis avec des attitudes, Nous aurons renié nos vieilles habitudes.Tout ce qui maintenant nous pousse ou nous retient, Tout ce qui est pour nous le bonheur quotidien, Ce qui fait le matin plus clair à ma fenêtre, Le soir plus suggestif et plus pressant, peut-être, Tout cela qui nous fait fermer plus fort les bras, Ouvrir plus grand le coeur, tout cela finira.Nous serons deux amis près d’une chose morte, Et tes regards diront à mes yeux : que m’importe ! Nous nous accuserons vainement, tour à tour, Sans savoir qui de nous aura tué l’Amour.Aimons-le bien ; qui sait si ta vie ou la mienne N’aura pas de regrets ?pour avoir moins de peine, Ne lui mentons jamais ; qu’aucune lâcheté Ne nous fasse honteux, un jour, d’avoir été, Toi, l’homme que mon âme, en secret, poétise, Moi, la femme parfois cruelle de franchise.Ce sera bien assez qu’un rêve nous soit pris Sans qu’il faille souffrir entre nous le mépris : Pour t’avoir confessé ma vie et ses faiblesses, J’ai peur, plus tard, quand nous reprendrons nos tendresses, Que ton pardon ne soit pas si grand qu’aujourd’hui, Que tu ne penses plus de moi ce que je suis.Ce sera bien assez qu’on parle de rupture Sans me clouer au pilori, sans que j’endure L’outrage de sentir tes yeux se détourner De la femme qui t’aime et qui t’a pardonné. 28 JOVETTE BERNIER J’AI BORDÉ MON DESTIN Printemps, il a germé plus de fleurs en mon âme Que tu n’en peux porter ; Ne me jalouse pas, je ne suis qu’une femme, Bientôt je m’en irai.Quand je ne serai plus, tu diras à la terre Le rêve que j’ai fait, Pour que la terre soit meilleure hospitalière, Sachant ce que j’étais.Eté moins généreux, moins ardent que ma vie, Quand ton soleil baissait, J’ai prolongé longtemps, sur les routes suivies, Le rayon que j’avais ; Quand je ne serai plus, tu reviendras encore ; Ne me jalouse pas La clarté que je veux, sous terre, voir éclore, Dès que tu renaîtras.Tes présages, Automne, interdisent ma porte Et me font un abri : J’ai bordé mon destin avec tes feuilles mortes, Et sur elles, j’écris.J’ai plus de souvenirs que tu portes de feuilles, Et mon passé trop plein N’a jamais pu tenir dans ce que je recueille Du soir jusqu’au matin.Hiver, je n’aurai pas besoin que tu secondes Ma mort, j’ai fait mon deuil : Avec l’Ennui que j’ai porté, seule en ce monde, J’ai tissé mon linceul. POÈMES 29 MON DEUIL EN ROUGE Peine dure et têtue et sans cesse à l’assaut D un mépris, d une honte ou d’un plus haut calvaire ; Toi qu’on a vue aller tantôt ivre, tantôt Pitoyable et courbée au bras de la chimère ; Toi pour qui les Destins étaient bordés de noirs, Quel dieu t’a commandé de redresser l’épaule Pour en faire soudain un si beau reposoir ?Quelle déesse lasse a modifié ton rôle En attifant ton deuil, ta pudeur, tes raisons De ce rouge illusion qui ne trompe personne ?Ton orgueil pressuré craque de dérision, Ton dos fait pour les coups, ton front mouvant et rond, Prêt à tout accepter : les soufflets, les couronnes, On les retrouve avec leurs espoirs déprimés, Leur courage crevé, leur désarroi d’attendre Et ce regard mouillé propre aux chiens mal aimés Qui ramassent leur corps sans chercher à comprendre.On ne t’aimera pas dans ton manteau royal Peine toute jaunie à force d’être vieille, Trop lourde pour trainer tes haillons et tes veilles, Trop faible pour pouvoir, dans le spasme final, Relever ton faisceau d’un geste théâtral. 30 JOVETTE BERNIER On ne t’aimera pas dans ce manteau plus rouge Que certains coutelas trouvés au seuil des bouges ; Rouge comme un couchant de soleil excédé Comme l’obsession du forçat évadé, Tous les rouges déments : haine, peur et délire Et le rouge scandale, et le rouge martyre, Du plus lâche au plus fier presqu’au plus cérébral : Rouge de la folie et des marteaux d’alarme Qui font surgir des ronds de feu dans leur vacarme, Rouge strident, pointu comme un cri de chacal Qui ne veut pas mourir ! Rouge dur, immoral, Rouge fatal et rouge qui tire les larmes Et cet autre si ferme et si froid qu’il désarme : La sentence de mort que lance un tribunal.Ah ! lorsqu’on te verra dans ce deuil dérisoire Dont le plus doux des Dieux a rempli le prétoire, Coeur ambulant, coeur étouffé, aux traits tirés, On ne te croira pas, tu ne peux plus pleurer ; Pas même pour ternir ou étoiler mon livre.Tu ne peux plus pleurer, hélas ! pour t’en guérir, Les hommes t’ont brûlé les yeux de leurs désirs.Mais tu voudrais prouver ton audace de vivre Quand passe la parade et qu’éclatent les cuivres, Et tu n’as même pas fait claquer tes talons Quand le sursaut de vivre a mis ton coeur d’aplomb.Et tu crânes, debout, pareil à ces malades Qui ont vu dans leur lit la mort en embuscade.Tu voudrais ameuter tes instincts, ces laquais, L’opprobre d’abdiquer te prend comme un hoquet Et ton deuil empourpré de dégoût, de soufflets Est pareil, à travers la navrante huée, Au manteau qui fit rire .et rire ! la Judée. POÈMES 31 ILS ÉTAIENT QUATRE .Ils étaient quatre dans ma vie : D’abord ce fut le fort qui caressait mes mains, Il y avait le vieux qui pleurait pour un rien, Et qui pensait à tout, sauf à son agonie.Même le sage un soir il a cru me charmer.C’est le fou que j’ai tant aimé.Ah ! je l’aimais à m’en damner ! Ils étaient quatre âmes en peine, Mais ils ne pouvaient rien pour apaiser la mienne, L’un m’offrait bravoure et pain blanc.L’autre me faisait châtelaine.Le troisième évoqua la grâce d’un enfant Et le dernier que j’aimais tant, But tous les jours pendant sept ans.Toujours le même que j’aimais, Et toujours quatre qu’ils étaient, Auprès de ma misère, Comme pour la civière Quand on porte quelqu’un en terre. 32 JOVETTE BERNIER LE PRÉTEXTE Tu n’as été que le prétexte de ma joie Qui rit au bord du monde, avec ou sans raison : Je ne t’ai pas aimé autant que tu le croies, Tu n’es qu’une figure et tu n’as pas de nom.Si je te nomme Amour, c’est pour être amoureuse, Mais tu n’es pour mon coeur que l’Inconnu d’hier Qui passait à travers la vie empoisonneuse Sans m’avoir rien ôté, sans m’avoir rien offert.Pas même redoublé ma peine quotidienne, Ni même aidé d’un pas mon plaisir étourdi.Et quand je chante tant sur la route incertaine Je te prête des mots que tu n’as jamais dits.Toi qui fus un hasard, toi qui devais, en somme Etre rien ou quelqu’un.Soupçonnes-tu parfois Qu’à mes côtés tu prends la place d’un autre homme ?Un autre qui m’eut fait tout oublier de toi ?Sans doute, me crois-tu de.jour en jour plus folle, Quand mes yeux éblouis, semblant fixer tes yeux Ne voient que le Soleil, cette vieille auréole Qui brille sur le monde et ton front vaniteux.Tes regards n’ont jamais fait d’entaille brûlante Dans ma chair trop distraite, et cependant, je sais Que tu me quitteras sans que mon coeur consente A proférer le cri de l’orgueil qui t’aimait. POÈMES 33 CHANSON DE LA MALADROITE Faiseuse de chansons que tu n’as pu chanter, Faiseuse de soucis, de labeurs inutiles, De projets aussitôt regrettés ou ratés, Faiseuse de bonheurs toujours trop difficiles Va ! propre à rien qui n’as jamais eu de repos, Tu t’es blessée à tout et tu t’es égorgée Avec tes désirs, ces lassos.Maladroite ! qu’on vit partout les mains chargées, Soulevant on ne sait quel paquet d’abandon ; De tes mains pleines de sanglots, de tes mains vaines, Tu n’as même pas pu sauver une illusion, Tu n’as réussi que ta peine.Mais, tu croyais.C’était cela.On croit guérir Puis on laisse passer son heure de mourir.Ah ! je t’ai vue aller sous des avrils si tendres Qu’ils fondaient de pitié pour les coeurs les plus faux ; Mais sur toi, le soleil n’osait jamais descendre Ton coeur était si triste à travers ton manteau. 34 JOVETTE BERNIER AMOUR, QUAND JE SONGE .Quand je songe à tes jeux malhonnêtes et tendres, Au remords, ce trou noir où tu m’as fait descendre, A tout ce que tu mis de subtil, de pervers Dans ces soirs où l’on croit que va finir la peine, Certains soirs écrasés sur nous, mis en travers De notre volonté pour que nul n’intervienne ; Lorsqu’on ne trouve plus d’autre main que la sienne Et que le doute, avec des traits de revenant Vient sauter à pieds joints sur nos oppressements Quand je songe que rien n’affaiblit ton prestige Dans ce coeur envoûté et cette avide chair.Ah ! que j’ai souhaité durement le vertige Qui me ferait glisser au bord de lunivers ! POÈMES 35 AU SEUIL DE L’ÉTERNITÉ — J’ai vu passer une ombre, en des loques royales.— C’est un coeur qui avait tout porté, hors cela ; Le manteau qu’on vous vit, Seigneur, au Golgotha.— Tu n’as rien apporté ?pas une oeuvre morale ?— Les hommes m’ont jugée avant vous, ô mon Dieu, Et j’ai quand même osé vous approcher un peu.— Tu n’as rien apporté de travaux ni de jeux ?Tes soeurs avec fierté, m’ont dit : « Voici les nôtres ! » — Mes deux bras n’ont bercé que les enfants des autres.— Tes mains ont caressé Des rêves insensés ! — Mais, Seigneur, vous n’avez jamais rien exaucé.J’étais pauvre et parfois j’ai haï ma misère .Songez que sur la terre Honteuse de n’avoir que de l’amour, Seigneur, On m’a dit : « Tout se vend et s’achète, ma soeur », Et cependant, nul Juif n’a pu vendre mon coeur.— Mais ton coeur, l’entends-tu qui maudit ta faiblesse ?— Voyez mon frêle corps qui l’a tant supporté .Lui, c’était de partir, de montrer sa tendresse, Mais on ne l’aimait pas .alors, il m’est resté.— Tu me dis n’avoir plus demotion humaine : Cette larme, pourtant, qui glisse sur ton deuil ?— Ce n’est rien.Regardez.Pas même de la peine.Une poussière de Néant que j’ai dans l’oeil. 36 JOVETTE BERNIER C’ÉTAIENT DES SOUVENIRS Iis avaient, pour un soir, ravivé leurs figures, C’étaient des Souvenirs partis à l’aventure Et qu’on n’espère plus voir jamais revenir.C’étaient des souvenirs qui se sentaient mourir.Mais ils sont revenus, un soir, en cavalcade : Lun me fit voir des fleurs couvrant son étrier.L autre montra ses yeux faits pour les embuscades ; Il souriait un peu, mais il avait pleuré.Un troisième arriva qui tenait une étoile.Et l’autre, le dernier, avait le coeur crevé.Et plus légère que son voile, Une femme passa comme une haleine d’août, Si légère, si jeune, avec des pas si doux Qu’elle me rappela mon premier rendez-vous.Et je la reconnus à sa robe de toile, Quand elle releva, d’un geste famiher, Les deux coins de son tablier. POÈMES [ LES CONDAMNÉS ¦.Avec les pierres des tombeaux ! Qu’on pose après les agonies, Comme dernier fardeau ' Sur des vies à peine parties, ) On pourrait faire un beau château : I Le Château des Mélancolies.i Avec les quatre planches Où la mort, de ses deux mains blanches, Couche la fatigue et le lot Des chemineaux, On ferait un si grand radeau, Pour tous les pas-de-chance, et tous les sans-génie Pleurant au bras des Nostalgies.Et de nos chagrins étouffés, Dont les larmes sont prisonnières, On pourrait faire Un océan, où flotteraient, émerveillés, Les visages bleus des noyés.Avec la corde des pendus Cordier, fais un lasso, A l’affût des bonheurs perdus.Avec les cauchemars qui te hantent, bourreau, Tes insomnies ensommeillées Tu pourrais faire un Lamento Sorti des plaies jamais fermées. 38 JOVETTE BERNIER Si nous pouvions, aux agonies .Si nous pouvions saisir la vie Que l’on arrache aux condamnés Et la donner aux Suicidés Qui regrettent leur coeur vidé.On ferait un beau carnaval Avec nos rires jaunes De faunes Honteux de se sentir du mal.Avec nos larmes de façade On ferait une mascarade De mensonges, de vérités, De douleurs et de vanités.Avec la peine qu’on amasse, Et nos plaisirs et nos grimaces, Avec nos espoirs qui détraquent, Avec nos coeurs élégiaques .Mais, mon âme, à quoi bon toujours vous acharner ?Sur terre, où le malheur nous est seul pardonné, Nous sommes tous des condamnés. POÈMES 39 IL N’ÉTAIT RIEN AUX BORNES BLEUES DE L’UNIVERS r Villes où les départs s’en vont vers les hasards, ' Villes où vagabondent Tous les en-allés du monde, i Et qui vous rejetez sans cesse les fuyards ; Villes hautes en promesses, I Plus profondes en détresses, [ Laquelle a la margelle où l’on peut s’attarder Quand les jours nous ont trop dardés ?I Montrez-nous l’oasis où l’on peut séjourner Pour se consoler d’être né.Puisque nulle de vous ne semble être la nôtre, Pourquoi bannir les uns en appelant les autres ?Villes des blancs tombeaux, Où la fatigue a travaillé pour le repos .Et dort sans avoir pu se creuser un caveau .Laquelle a le hochet, le pantin, la fobe Qui fasse rire de la vie ?Ou le guignol qui n’aurait pas sa tragédie ?Villes que le génie a dotées de labeurs Etalés en orgueil sur vos toits éclatants ! Et qui ne pouvez pas offrir un charlatan Pour rebouter les coeurs .Toutes les villes à la ronde, Cherchez, si parmi vous il est une rotonde, Une tour, un clocher si haut, qu’en y montant : Secrètement, On pourrait certains soirs, éteindre les étoiles Pour être enfin plus seul dans sa morosité. 40 JOVETTE BERNIER Lasse des horizons où ma peine a buté, Vers quel pays tendre la voile Pour trouver le mouleur, ayant assez souffert, Le mouleur qui voudrait repétrir l’univers ?Laquelle parmi vous a le palmier du rêve, Le poison parfumé, la piqûre, le glaive, Le pavot rouge de la mort ?Toutes, l’une après l’une, Vous avez des secrets contre les infortunés : Cette racine amère comme le remords Que la pythonisse d’Endor Allait chercher au clair de lune Pour conjurer le mauvais sort.Quel caprice vous fait toutes si incertaines, Villes de plus en plus lointaines Avec vos rêves en pantenne ?— Est-il encor, dans Barcelone une mantille Pour ceux qui tremblent d’être nus ?Un baume dans Manille ?Un caravansérail bâti sur l’Inconnu ?Thèbes, ville aux cent portes, Avez-vous une issue où se jeter pour fuir L’obsédante cohorte Des souvenirs ?Où trouver l'embuscade D’où je pourrais enfin quitter la cavalcade Des bonheurs égarés, en saisissant le mien Par les crins ?Violettes de Parme et roses d’Ispahan, En dénouant vos charmes lents Sous les pieds nus des hétaïres, POÈMES 41 Pouvez-vous aggraver, certains soirs, le délire Qui nous projetterait, ravis et pantelants Aux bornes bleues de TUnivers ?Et peux-tu nous tuer, Soleil d’Abd-el-Kader ?Y a-t-il un oubli, Delhi, dans votre temple ?Et pourquoi, chaque jour, voyez-vous revenir Le derviche qui vous contemple ?Et que va-t-il attendre, et que va-t-il t’offrir Le fakir aux yeux bas, humble comme l’aumône ?Qu’ont-ils à rire tant les faunes, Quand on n’a pas sommeil Et qu’on parle tout seul, dans le parc aux statues, Aux dieux dont les yeux blancs fixent les avenues .Agra, vous avez bien quelque part au soleil Un cyprès assez vieux pour donner un conseil.Peut-être un philtre qui guérisse Des coups de sang de l’injustice ! Palerme aux frais jets d’eau Comme des rires qui s’égrènent, Sur quel banc déposer ce ballot de sanglots Pour que la vieille et jeune émotion humaine Puisse à son saoul pleurer ?Pour que le dur regret Qui tenaille la gorge étroite des ratés Des fous, des saints, des timorés, puisse crever ! Vieilles cités où notre impuissance s’afflige, Villes des minarets Villes de granit rose et de marbre et de grès, Est-il quelque part une tige Qui ne se lasse pas de supporter sa fleur ?Villes d’ailleurs Venise, château-d’eau ou vacillent les astres, Babylone aux jardins portés par des pilastres, Charmilles ajourées comme du filigrane, Si vous aviez une liane Pour étreindre à jamais, sans les épouvanter, L’inconstance qui court vers l’infidélité . 42 JOVETTE BERNIER Dans les mines de Smyrne et près de Galgala, On m a dit qu’il était une borne si douce, Plus douce encore que tes bras, Amour, puisque jamais elle ne nous repousse.Et plus douce que toi, Capoue, au nom si doux ! Mais nulle d’entre vous Ne peut dire s’il reste encore une émouvance Dans ces chemins battus par toutes les navrances.Faudra-t-il donc toujours d’étemelles parlances ?Villes des oliviers, villes des romarins, Des sultans et des courtisanes, Où le Christ a passé devant le Sanhédrin ; Villes des mosaïques Ou le Christ a laissé de belles mains profanes Crisper leur foi à sa tunique ; Vous avez dû garder l’amphore et les cheveux De la femme publique, Pour les honteux qui n’osent plus lever les yeux, Qui n’osent plus ouvrir leur coeur Devant l’orgueil des vertueux ! Vieille terre inhumaine et pleine de rancoeurs, Où l’un ressemble à l’autre, en somme, Vieille, vous savez bien que malgré vos rigueurs, Il doit rester un peu du pardon de cet Homme.Vous savez bien que tout deviendrait clair sur terre Si l’on pouvait descendre au puits de vérité.Depuis des millénaires, Le prêtre qui médite, — en fermant son bréviaire, — Sur les faces de peine et les dos accablés ; Le Grand Mogol, tendant les mains au vent du sud, Le rabbin qui s’endort en lisant son Talmud, Le mandarin qui doute en sortant de l’étude, Le bonze, le brahmane, ont dévoré leurs nuits A chercher pour la terre une mansuétude, Un exil adouci.A quand les huit Béatitudes ? POÈMES Si la douleur, couchée âprement sur la dure, Si la blanche pitié qui suit les pèlerins, La supplique en robe de bure N’ont pu changer notre destin ; Puisque rien, ni l’encens des chapelles votives, Ni les cierges pleurant sur la détresse juive N’ont adouci le sort têtu des lendemains ; Si la virginité des prêtres, des vestales N’a rien apaisé des rafales De la chair, que poursuit la meute des instincts, Puisque rien ne nous désenivre, Qu’est-ce que cette fièvre et ce crime, de vivre ! 43 . 44 JOVETTE BERNIER LE PETIT NAVIRE Non, vous n’étiez pas fait pour ces longs-cours navrants.Vous etiez un bateau difficile à conduire : Souvent gai, mais jamais content.Bizarre et contrariant navire, Craignant tout, n ayant peur de rien.— Un soir pervers, Quand la vague, d’un bond, gifla votre carène, Vous avez craché dans la mer.Vous avez renié vigie et capitaine Et voulu être seul.Seul avec votre peine.Non, mon coeur, et c’est là que vous vous abusez : Vous ne savez pas naviguer.Et pourquoi fallait-il tant aimer l’aventure ! Le vent n’a jamais eu raison de vous ?jamais ?Vous mentez sans mesure.Ces flancs avariés alors, qu’est-ce que c’est ?Laissez voir vos agrès : Allons, et cette proue au radoub, C’est la caresse des remous Et des lames de fond qui vous sautaient au cou ?Ne crânez pas toujours.Avouez vos déveines.Qu’avez-vous rapporté des escales lointaines, Pauvre vaisseau raté, propre-à-rien, pas-de-veine .Vous juriez de cueillir la Rose d’Lspahan, Vous n’avez rencontré que la Rose des Vents. POÈMES 45 Allez voir ce qui reste au large De tous les beaux sillages Que vous avez creusés, Et de tous les périls que vous avez osés.Allez voir .si quelqu’un, là-bas, S’amuse à vous attendre en se tordant les bras En songeant aux hasards que vous avez croisés ?Et cent fois vous avez failli faire naufrage.Sitôt sauvé, c’était nouvel appareillage, Vous n’aimiez que cela, bastinguer, dérader, Gagner le large ! A quoi sert de pleurer ?Demain, vous casserez vos amarres Pour l’aube qui luira dans vos hublots crevés.Et dans la nuit perverse où vous fuiront les phares, Que feront dans le tintamarre, vos trois Avé ?Allez, tanguez, roulez ! Certes, vous avez eu Plus de courage que bien d’autres.Plus de cran, plus .Plus de tout ce qui fait qu’on mérite la Gloire.(Mais vous avez si peu souci de vos victoires.) On vous la donnera, si vous coulez à fond Quelque nuit d’équinoxe, aveuglante d’étoiles.On vous le donnera le pompon d’immortelles, La médaille et le médaillon ! Non.Vous êtes bien frondeur, vous n’êtes pas bouffon. 46 JOVETTE BERNIER Partez, pour revenir parfumé d’inconnu, Saoul de soleil, fleurant tous les jardins du monde : Le cinname et le nard des filles de Lesbie, Les goémons des mers que n’atteint pas la sonde, L’encens des autels où l’on prie.Partez I pour que l’on dise : il en est revenu Plus malade et plus nu Qu’un rescapé d’Armor et qu’un pêcheur de perles. POÈMES 47 TOUTES CES ROUTES .Depuis longtemps il s’en allait, Monte et descend sa vie, Le dos plein d’ombre et d’éclaircies.Il s’en allait se demandant Depuis longtemps Pourquoi, — l’une après l’une, Toutes ces routes le blessaient ?Il s’est dit : « Je les prendrai toutes Les routes ! » Il en vit une qui montait Toute bleue chez le bon Dieu, En passant par la lune.Il la prit pour la joie de ses yeux.Mais dès l’aube, Il en voulut une autre, Parce qu’il ignorait pourquoi, Toutes le blessaient.Il vit trois chemins lents, Trois grands chemins indifférents.Il prit, — contre son coeur, — pour paraître vaillant, Le pire et le meilleur : Un chemin calme avec des larmes pour clairières, Il en prit plus qu’il n’en fallait Pour faire son chemin sur la terre, Et toujours il était l’éternel en-allé, 48 JOVETTE BERNIER S’acharnant à travers sa destinée, A tous les carrefours, se dressait un doute Sur les routes.Toujours, A tous les carrefours.C’est là qu’il est tombé, Face aux étoiles, il disait : Il y en avait trois, Il y en avait mille, il y en avait tant de routes ! Mais maintenant, je sais pourquoi Elles blessent toutes.C’est que toutes les routes Sont faites en croix.Je ne sais pas pourquoi. POÈMES 49 LETTRE À UN MONSIEUR Je suis contente d’avoir ri Quand vous m’avez fait tant de peine.J’aurais pu mourir ! — Aujourd’hui Je me remercie d’avoir ri.J’ai pensé de m’ouvrir les veines Me pendre, me noyer Ou bien m’empoisonner .Toute une nuit j’y ai pensé, (Vous en valiez la peine) Et cherche des outils : Revolver, corde, iode, pastille ou bistouri ?Ah ! que j’ai bien fait d’avoir ri.D’avoir mangé sans appétit, D’avoir fait comme Diogène, Quand vous m’avez fait tant de peine.J’ai bien failli mourir pour vous, Le soir du grand coup de bambou. CAROL DUNLOP-HÉBERT L’OMBRE LE SURVIVANT LE VAINQUEUR NOUVELLES CAROL DUNLOP-HÉBERT Née le 2 avril 1946 à Boston, Massachusetts, USA.1963 — diplôme secondaire de la Woodward School for Girls, Quincy, Mass.63-65 — études à Lake Erie College, Painesville, Ohio.65-67 — Montréal.B.A.de McGill University.67 — épouse François Hébert, départ pour la France.68 — licence ès lettres, université d’Aix-Marseille.69 — maîtrise ès lettres, université d’Aix-Marseille, pour une expérience de création collective (roman).Depuis cette date, j’oscille entre un doctorat en lettres et la création ’littéraire à temps plein, penchant plutôt du côté de celle-ci. L’OMBRE à ma soeur, Lynne De ma fenêtre, je la vois sans cesse; je la vois grandissant ou diminuant éternellement et avec une nonchalance sublime, comme si elle voulait me démontrer, par sa rapidité et par son semblant de désinvolture, que ma présence, observée de l’orée de la forêt là où elle se tient prête à se confondre avec les arbres à la moindre alerte — c’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai jamais pu 1 attraper pour lui demander son nom, pour l’interroger sur les raisons qui la poussent a me hanter avec tant de persévérance — que cette présence intérieure, donc, a moins d’importance pour elle que le moindre des mouvements de la plus petite herbe de la forêt.Elle me prouve que cette supposition n’est point fausse, d’ailleurs, en me tournant le dos au moment même où je l’appelle avec toute la sincérité dont je suis capable — à ce moment précis, ne se baisse-t-elle pas pour ramasser une poussière que le vent a soufflée hors de la forêt, ne me montre-t-elle toujours pas le dos en se relevant, ne consacre-t-elle pas toute son attention à cette motte de terre, ou peut-être est-ce un bourgeon, ou une larve : trop petit pour que je puisse en discerner les détails d’ici — ne se concentre-t-elle pas entièrement, elle qui ne m’a jamais accordé de vrai regard; ne se donne-t-elle pas tout à fait à son souffle, en renvoyant le bout de terre, ou larve, ou feuille, ou je ne sais quoi, vers le coeur de la forêt ?Et pourtant, elle a bien entendu mon cri, comme me le montre le regard hautain et victorieux qui enveloppe son visage, et qui va jusqu’à couvrir tout le haut de sa tête pointue et chauve. 54 CAROL DUNLOP-HÉBERT Quelque force, aujourd’hui, lui insuffle plus de courage qua h ordinaire.Elle sort de sa forêt, elle s’avance vers la maison, vers ma fenêtre, d’un pas décidé.Va-t-elle venir jusqu à moi?Ses yeux sont tournés vers moi, comme si elle cherchait a me regarder.Elle me regarde presque - mais derrière ses paupières il n’y a que deux orbites vides.Aveugle, elle ne sait donc pas quelle s’éloigne si dangereusement de sa forêt, c’est inconsciemment que ses mouvements la font glisser vers moi.Le désir m’envahit : je veux lui parler, la toucher, 1 entramer à l’intérieur de ma maison et la regarder là, assise tranquillement devant le feu, une tasse de thé à la main.Mais je reste immobile, comme paralyse par les fils quont tissés tant d’années d’espoir incertain.Nous nous connaissons depuis si longtemps, cette ombre et moi — prendre avantage de sa cécité momentanée, serait trahir notre conlrat.muet.Je pourrais sauter par la fenêtre, qui n’est pas très élevée; je serais à ses cotes avant quelle ne puisse se sauver : je pourrais enfin la touchei, enfin je pourrais lui demander son nom et connaître les vérités de notre liaison.Mais quand j’ouvre la fenêtre, c’est pour lui crier, « J arrive.» Je sors de ma bibliothèque, je traverse la maison, je prends mon manteau et je sors par la porte de la cuisine qui donne également sur la forêt.Le soleil semble s’être couché, un épais brouillard recouvre tout mon terrain aussi bien que les arbres de la.forêt, et, bien que je ne m’en sois éloigné que de quelques pas, je mets près dune heure à retrouver la porte de la cuisine. LE SURVIVANT à Francyne Rivard Pour son malheur, il devait connaître toutes ses vies.Il naquit le trois janvier mil neuf cent quarante, à Albany, dans 1 état de New York.Son père était fonctionnaire, sa mère institutrice.Bien qu il eut beaucoup d’estime pour ses parents, qui étaient d une grande douceur et d’une humilité sincère, il sentait déjà, dès l’âge de deux ans, que leur langage n’était pas celui par lequel il pourrait jamais s’exprimer.Il se taisait chaque fois que cela lui était possible, et, n eût été l’esclavage du corps, il est probable qu’il n’aurait jamais prononcé une seule parole.La vie lui offrait beaucoup : il lui eut demandé davantage, eût-il trouvé le moyen de communiquer ces besoins indicibles qui croissaient en lui, et dont il savait bien qu’ils étaient plus forts que la vie.A dix-huit ans, il apporta à luniversité sa réputation de taciturne, y fit des études de philosophie, et gagna tous les premiers prix sans jamais proférer une parole, que ses collègues et ses professeurs, pourtant, guettaient sans relâche.A vingt et un ans, ayant terminé ses études et toujours enraciné dans son impénétrable solitude, il embrassa une fois avec résignation la joue à peine ridée de sa mère, serra gravement la main de son père, et partit en voyage.O 0 O A peu près au meme moment où l’institutrice new-yorkaise mettait tout son courage a dominer les douleurs d’un enfantement qu’elle voulait à tout prix naturel, le trois janvier mil neuf cent 56 CAROL DUNLOP-HÉBERT quarante, une femme agonisait à Londres, dans les affres d’un accouchement pénible.Elle ne vécut que pour écouter le premier cri de ce fils, dont elle comprit avant de mourir l’immense solitude.En silence elle rendit son dernier soupir, sachant que, si elle avait vécu, tout eût été pareil.Le père à Londres était ambassadeur de quelque obscur gouvernement oriental.Au cours de ses séjours à 1 étranger, il s était doucement éloigné des moeurs de son pays natal.Il acceuillit son enfant dans la joie, malgré son deuil, car il était sur le point de prendre sa retraite et ne demandait pas mieux que d avoir un fils à qui confier la sagesse de ses vieux jours, pour remplir dignement son oisiveté.Ensemble ils se retirèrent dans une forêt profonde au nord de l’Ecosse, avec une gouvernante et quelques domestiques, et le vénérable père s’efforça d’élever son unique fils dans la douceur.De l’Orient il était resté au père une patience inégalable, mais comme les années passèrent, il s’énerva en constatant que celui de son sang à qui il voulait inculquer tant de sagesse, le surpassait déjà de loin par sa propre patience, et que le fils ne se serait pas senti frustré si le père ne lui avait jamais parlé.Il possédait cette patience-là qui permet de ne rien attendre.Avant de mourir, le vieil homme sut que tout ce qu’il eût pu transmettre à son fils, était le silence, et qu’il ne fût point besoin de sa vie pour cela.Après sa mort, le fils ne contempla qu’avec plus de férocité les brumes d’Ecosse, sachant qu’aucune des sept langues qu’il connaissait, et qu’il maniait pourtant avec intelligence, ne lui permettait de dire ce qu’il avait sur le coeur.Un jour, il laissa tous ses biens à la vieille gouvernante, et partit.O * « A Aix-en-Provence, en France, il fut le cinquième enfant dune grande famille, et sa mère en peine ne s aperçut guere de ses yeux bleus, pourtant les seuls à être clairs dans la famille.Son pere, travailleur honnête, pensait n’avoir rien à lui apprendre, et il grandit muet au milieu d’un vacarme qu’accroissait chaque nouvelle naissance. LE SURVIVANT 57 Son frère aîné, cependant, fut attiré par son isolement, et 1 entoura d’attentions qu’aucun autre n’aurait pu lui offrir.Quand il eut dix ans, le grand frère travaillait déjà comme électricien, et il eut le bonheur de passer tous les jours de congé sur la motocyclette que le grand frère s’était achetée avec ses gains, exprès, dirait-on, pour permettre à l’autre de connaître le vent dans son corps.Quand il eut douze ans, tandis que son aîné en avait déjà dix-huit, les freins lâchèrent dans une côte, et ils furent projetés en bas contre le camion du laitier.L’aîné fut tué sur le coup.Le jeune frère ne devait sortir de l’hôpital que sept mois plus tard, et seulement pour entrer dans une institution pour sourds-muets, tout le monde le croyant affligé de cette infirmité depuis l’accident, depuis que la vue des restes ensanglantés de son frère aîné lui eut enlevé tout désir de réagir au monde extérieur.* O « 1 Quelque chose avait retardé la dernière des naissances qu’il regardait comme sienne.Peut-être est-ce cette différence qui lui faisait considérer cette vie-là comme celle qu’il pourrait vivre et où il pourrait trouver ce qu’il n’avait jamais, ne pourrait jamais, réussir à découvrir; peut-être donnait-il trop de signification à cet accident dû au hasard, et croyait-il y voir son droit à la parole ?Quoi qu’il en fût, le cinq janvier mil neuf cent quarante et un, la femme d’un chercheur scientifique donna naissance à un endroit qui importe peu, à son premier fils.Cette mère était des plus douces, et souhaitait par-dessus tout le libre épanouissement de ses enfants.Et parce quelle les souhaitait individus, elle ne s’inquiéta pas des traits qui distinguaient l’aîné de ses frères et soeurs.Son silence même l’encouragea à croire à la grandeur de sa destinée, et elle se garda bien de jamais le violer.Son père l’encouragea dans ses études, mais n’avait rien de personnel à lui communiquer.Il aurait aimé voir son fils plus ouvert au monde qui l’entourait, plus loquace, mais il ne lui en fit pas reproche, confiant qu’un jour changerait son caractère, et 58 CAROL DUNLOP-HÉBERT trouvant compensation par ailleurs dans la conversation de ses autres enfants.Mais, comme on peut déjà le deviner, cette vie devait se distinguer des autres, et aussi mettre fin à toutes.L’enfant montrait une si grande intelligence, qu’à quinze ans il fit son entrée à l’uni-versité, pour y suivre un enseignement scientifique.Dans son coeur, il souhaitait y trouver le secret de sa langue encore informulée.Eût-il été seul dans son laboratoire, il l’aurait peut-être trouvé, mais le hasard (ou une autre force) lui désigna comme compagne de travail une jeune fille à peine plus âgée que lui, et dont l’intelligence extraordinaire la destinait à une carrière brillante.Lui, qui n’avait jamais regardé de mains féminines, à l’exception de celles de sa mère, s’étonna de la douceur de celles de sa collègue.Et il crut voir dans son regard un silence parallèle au sien.Trois ans plus tard, il l’épousait.Les jeunes époux ne se parlèrent guère, se contentant de se regarder, d’explorer mutuellement ces corps dont ils n’avaient guère eu conscience auparavant.Il se laissait aller au jeu, certain qu’un jour viendrait où il lui poserait des questions quil ne pouvait pas encore concevoir, et qu’elle lui répondrait, dans un langage qui ne s’adresserait qu’à son être intime.Ils poursuivirent leurs recherches scientifiques, et persistèrent dans leur sérieux, si bien que la parfaite harmonie de leur collaboration ne cessa pas d’attirer sur eux l’admiration de tous.Mais un jour, il souffrit de l’incompréhension d un certain fonctionnaire d’Albany, et de la futilité de la philosophie.Et en même temps il languissait des brumes d’Ecosse, et des phrases en sept langues lui traversèrent l’esprit.Et il vécut aussi 1 isolement du faux sourd-muet, et il eut une douleur au genou, celui qui avait été fracassé dans l’accident.Mais il n’osait parler encore, parce que les contours des images qui le hantaient n’étaient pas encore très précis, et il craignait de se tromper.C’est à partir de ce moment-là qu’il se sentit se detacher de plus en plus de oe corps qui s’affalerait enfin, abandonne, aux cotes de sa femme.Et parce qu’il aimait encore tendrement oette dernière, il eut de la peine en songeant que la séparation était inévitable, et ce n’est pas sans larmes qu’il devint témoin de son éloignement de plus en plus étrange. LE SURVIVANT 59 Elle, inconsciente de la transformation, continuait à lui adresser des mots que, jeunes amants, ils avaient inventés, et qui maintenant rebondissaient douloureusement, inutilement, contre sa carcasse, dont les souvenirs continuaient à en renvoyer lecho.Au lit, le soir, il ne songeait plus à prendre sa femme dans ses bras, espérant seulement fermer les yeux, flotter dans cette chaleur qui se dégageait d’elle, et qui lui était encore agréable.Il lui disait qu’il était fatigué par son assiduité à la recherche, et elle ne lui en voulait pas, car ils étaient tout près d’une grande découverte, et son mari semblait véritablement s’acharner.Vint le moment où le sommeil même l’abandonna.Quand il fermait les paupières, derrière les premières paupières d’autres se fermaient, et puis d’autres — chaque fois le voile s’épaississait, mais jamais il ne bénéficiait de l’obscurité totale qu’il souhaitait.Chaque paupière était plus mince qu’une aile de papillon, et tellement rapprochée des précédentes qu’il grimaçait à leur contact.Il prit conscience de ses innombrables paupières.— Qu’as-tu ?lui demanda parfois sa femme.Il faisait alors semblant de dormir.Mais toujours la succession de paupières poursuivait son chemin, jusqu’au moment où l’oeil dur et obstinément ouvert rencontrait la barrière impénétrable de l’arrière-crâne, où il devait passer la nuit à suivre le chemin physique des pensées intérieures et inévitables.Sans répit, il devait participer à l’atroce spectacle de sa propre conscience suivant un chemin apparemment tracé depuis l’éternité, sa volonté impuissante à arrêter le mouvement jusqu’à ce que, vers l’aube, l’oeil aveuglé d’épuisement, il dorme.C’est ainsi que, pendant des heures qui renfermaient en elles tout temps, il prit conscience de toute sa vie, qu’il se savait désormais en devoir de vivre.O O * Un jour, en dînant chez son père, il fit allusion au sort tragique de son frère aîné, qui avait péri dans un accident de la route.Son père, l’éminent physicien, ne sembla point l’avoir entendu, 60 CAROL DUNLO?-HÉBERT mais sa mère pâlit subitement, comme si elle y reconnaissait quelque chose d’encore trouble, mais quelle savait insupportable.Sa femme le regarda curieusement, puis ramena la conversation sur les chances qu’avait son beau-père de se voir décerner le prix Nobel.Le lendemain, au cours d’une discussion avec un collègue polonais, il s’aventura à s’exprimer dans la langue de son interlocuteur, et alla jusqu’à lui faire part de l’impression que lui avaient laissée certaines villes polonaises, au cours d’un long voyage.Son collègue, ravi, ne s’étonna point, si ce n est de sa parfaite maîtrise de sa langue, ne connaissant pas le passé supposé de son ami; mais la femme de celui-ci resta un long moment rêveuse avant de reprendre son travail.Les incidents se multiplièrent; il parlait en connaisseur des endroits qu’on le supposait ignorer, il s’exprimait avec une facilité éblouissante dans des langues qu on le croyait ignorer egalement.Et quand il parlait de ses parents, sa femme s’étonnait chaque jour davantage de la disparité de leurs attributs.Vint le jour où elle ne pouvait plus se taire, et elle lui demanda des explications.— Voilà que tu me mets bien en peine, mon amie, lui dit-il, car je n’ai pas encore découvert la langue qui embrassera tout cela et qui me permettra de t’expliquer.Non, je n’invente rien, comme tu semblés le craindre, et surtout, ne m accuse pas de mensonge, car j’ai véritablement vécu, et vis encore, tout ce dont je parle.Ensuite, il lui fit le récit de toutes ses vies, dans le détail, surpris lui-même par la facilite quil avait a tout raconter.Il tut seulement deux choses : la distance qu’il ressentait entre lui-même et ses propres apparences, et le creux de leurs paroles communes, ceci afin de ne pas peiner sa femme.Elle ne l’accusa point de mensonge, mais seulement de croire à ses propres rêves, car, lui dit-elle, ce ne pouvait etre que des rêves, qu’il voulait prendre pour des réalités.Et pour ne pas 1 éloigner plus qu elle ne 1 était déjà, il lui répondit ainsi : — Ce sont peut-être des rêves, comme tu dis.Mais si cela est vrai, cette vie que je vis avec toi n est pas autre chose, non plus.Et si c’est vrai, nous ne pouvons être que les rêves des autres .Mais puisque j’ai véritablement vécu ces vies, comme je ne saurais LE SURVIVANT 61 te l’expliquer, il ne m’importe pas de savoir si ce sont des rêves, comme tu dis, ou des réalités, comme je voudrais te le faire comprendre.Et si je suis rêve, celui qui m’a rêvé m’a donné une impression de vivre, plus intense que la vie même.Bien qu il consentit a parler ainsi, en termes de rêves, de quelque chose qu il savait parfaitement réel, dans le seul but de pouvoir parler de lui-même à sa femme, il était loin de ses paroles, et il savait mieux qu’elle sa propre véracité.A partir de ce jour-la, sa femme ne lui posa plus de questions, mais il savait quelle le guettait, avec tendresse il est vrai, et il remarqua que plus personne ne venait leur rendre visite, mais il ne fit pas part de ses observations à sa femme.« Elle me croit fou, » se dit-il avec quelque tristesse.« Heureusement, son amour pour moi, et sa confiance en mes travaux scientifiques, l’empêchent de me mettre à l’asile, car je souffre déjà assez de vivre à l’institut des sourds-muets.» Ils continuèrent à travailler ensemble, mais ils se parlèrent de moins en moins.Son intelligence à lui persistait à faire des recherches indépendamment de lui-même, tout comme sa bouche s ouvrait d elle-meme quand on mettait de la nourriture devant lui.Il savait que, si une semaine ou un mois se passait sans que personne ne songe à lui donner à manger, il n’en souffrirait point, tellement cela lui était devenu indifférent.Un soir, il était assis dans un fauteuil devant le foyer, et son regard tomba alternativement sur la flamme, et sur le visage de sa femme quelle illuminait doucement.Il regretta l’écran qui le séparait de la chaleur de l’une, et de lame de l’autre.Et c est a ce moment-la, que toutes ses vies coïncidèrent dans une simultanéité fracassante.Partout où il se trouvait, il y avait un chat devant un foyer, et, avant de se retirer complètement de la vie, il comprit le regard long et silencieux et indifférent du chat, qui était le sien.Et c’est à ce moment-là, disent ses maintes connaissances, qu’il cessa de vivre.Il ne faut pas s’en attrister, quand on sait combien futile aurait été sa vie.Aix-en-Provence, novembre 1970 LE VAINQUEUR Partout autour de lui, Martin Duehêne voyait mourir des gens.Il était parvenu à l’âge où commenoent a manquer tant et tant de visages naguère chéris, tant et tant de voix naguère joyeuses.Le premier à partir fut son père — robuste vieillard de soixante-dix-huit ans, qui, la veille même de sa mort, avait travaillé dans ses champs avec la vigueur d’un jeune homme.Ensuite s en allèrent les oncles, les tantes, de vagues relations; de temps en temps, un collègue; enfin, sa mère.Perplexe, conscient d’un vague sentiment de frustration qui naissait au fond de son être, il suivait cortège après cortège, jusqu’au cimetière, jusqu au trou glouton qui avalait cercueil après cercueil, apparemment insatiable.Et il revenait chaque fois à la ville des vivants dun pas légèrement plus lent.Il ne comprenait pas que, dans une société où la médecine avait fait tant de progrès, des gens puissent se laisser mourir.A chaque enterrement, il apportait un plus grand mépris aux enterrés.Tant qu’il ne voyait mourir que ses aînés, cette sensation de frustration demeurait abstraite; un chatouillement moral qui animait ses monologues intérieurs et qui inclinait Martin à se croire légèrement supérieur à ses collègues et amis.Mais un jour, un tel sentiment devait descendre du niveau philosophique où voulait le garder son propriétaire, jusque dans la pensée concrète de celui-ci, sous forme de menace insupportable.Il eut, un jour, la douleur d’apprendre le décès d’un frère de cinq ans plus jeune que lui.On lui apprit que la mort lavait foudroyé au milieu d’une journée ordinaire, tandis qui! s affairait autour de son bureau de travail.Il ne s était plaint d aucun malaise avant l’événement, mais les traits sereins du cadavre montraient bien que la mort ne l’avait nullement surpris.Foudroyé lui-même par cette mort inopinée, Martin Duehêne s’enferma dans sa chambre et refusa d’assister aux funérailles.Une LE VAINQUEUR 63 peur inouïe prenait possession de son être, et le mépris jusqu’alors réservé aux morts se renversa, descendant recouvert de honte dans tous ses membres.Tremblant, il se cacha sous ses couvertures, mais ne put échapper aux pensées noires qui l’assaillirent de toutes parts.La mort n était plus cette chose triviale réservée aux vieillards auxquels manquait la force morale de la refuser : la mort était universelle, et, ayant frappé un homme moins âgé de cinq ans que Martin Duchêne, ayant choisi pour victime un homme dont Martin savait les forces morales bien au-dessus de la normale, la mort s affairait maintenant autour de Martin, prenait son temps, ricanait; mais la mort était là, où qu’il regardât, et ce sont des menaces personnelles, directes, quelle lançait à l’homme recroquevillé sous les couvertures.Pendant deux jours et deux nuits, sans sortir de sa chambre, Martin lutta avec le démon noir qu’était sa conscience de la fatalité.Il remonta peu à peu la pente de sa dépression, puisant ses forces dans le défi meme.Le troisième jour, il se leva, se rasa, et, vêtu de son plus beau costume, alla consulter un mystique célèbre qui habitait une villa située un peu en dehors de la ville.* O O Le mystique, un vieillard barbu et tout de blanc vêtu, averti > de la visite de Monsieur Duchêne, le reçut dans un salon confor-l1 table, sinon luxueux.Il fit asseoir son visiteur dans son meilleur fauteuil et sonna pour qu’on apportât le thé.Martin, dans ce salon tapi de livres, envahi d’un soleil jaune, se sentait enfin à l’abri de la mort.Quand une servante lui eut servi un grand bol de thé fumant et fortement aromatisé, il s’aventura à exposer son problème à son hôte.Le vieil homme ne s’étonna point du récit de Martin, mais, a mesure que celui-ci parlait, les yeux du sage s’approfondissaient, et s assombrissaient de tristesse.Martin acheva enfin l’exposition de ses tourments, et demanda le service que le vieillard seul était en mesure de rendre : Je veux savoir la date a laquelle je dois mourir. 64 CAROL DU1S!LO?-HÉBERT Le vieil homme garda le silence pendant cinq longues minutes, le regard perdu quelque part au loin derrière son interlocuteur.Enfin, avec un soupir, il prit la parole.— Il a été écrit que je rendrais service chaque fois que service me serait demandé.Il a été écrit que celui qui chercherait a savoir, à travers moi, ne serait jamais déçu.Il a été écrit que je répondrais à toutes les questions qui me seraient posées sans jamais juger celui qui les pose, ni les espoirs qui l’incitent à demander mon assistance.Jamais je n ai dérogé a ces consignes.Mais aujourdhui, j’avoue ma grande faiblesse.Ce que vous me demandez, mon fils, si je vous l’accorde, ne vous fera point de bien, mais sera cause qu’une malédiction inimaginable pèsera sur votre tête jusqu à la fin du temps.A quelles fins dénaturantes n’allez-vous pas utiliser ce savoir ?Reconsidérez votre requête, mon fils, n obligez pas un vieil homme à s’associer à votre hérésie.— Il me le faut savoir.Fourbu, vieilli, le sage se leva péniblement pour reconduire Martin à la porte.— Allez en paix.Je vous ferai parvenir le renseignement que vous désirez sous peu.Mais si, d’ici là, vous doutez du bien-fondé de vos désirs, déchirez 1 enveloppe sans 1 ouvrir.Martin Duchêne salua respectueusement le mystique et partit, soulagé.O » Quelques jours plus tard, à l’heure du courrier, il reçut une enveloppe adressée d’une main incertaine.Il monta dans sa chambre, ferma la porte et tourna trois fois la clef dans la serrure pour assurer sa solitude.D’une main qu il n arrivait plus a contrôler dans son impatience, il déchira 1 enveloppe et en sortit une feuille de papier blanc, sur laquelle étaient inscrits ces seuls mots : Le vendredi quatorze juin de l’année en com-s, à quinze heures dix-sept minutes, mourra le nommé Martin Duchêne.Ainsi soit-il. LE VAINQUEUR 65 Ebahi, Martin ne pouvait arracher son regard de cette sentence qui le fascinait autant qu’elle lui répugnait.Il réussit enfin à se tirer de l’espèce de transe dans laquelle la lecture des deux phrases l’avait plongé, et alla prendre un stylo dans le tiroir de son bureau.D’une main qui ne tremblait plus, il fit quelques traits sur le papier, qu’il accrocha ensuite sur le mur.On y lisait : Le vendredi quatorze juin de l’année en cours, à quinze heures dix-sept minutes, ne mourra pas le nommé Martin Duchêne.Ainsi soit-il.Excité par la perspective de la lutte contre son destin dans laquelle il s’engageait ainsi, Martin enfila son manteau et se rendit à son travail.II Bien des gens remarquèrent, à partir de ce mois de février-là, un changement dans l’attitude de Martin Duchêne, bien qu’aucun ne cherchât vraiment à en connaître les causes.On voyait, par exemple, qu’il avait souvent les joues d’un rouge peu ordinaire; on savait aussi qu’il travaillait avec une ardeur exceptionnelle, si bien que son employeur le faisait avancer en grade au moins une fois par mois.Lui qui, jusqu’alors, ne daignait même pas sourire aux jeunes filles qui travaillaient dans son bureau, sollicitait maintenant des rendez-vous avec chacune, et déployait tant de charme en leur présence, que rien ne lui était refusé.Ceux qui suivaient habituellement les morts, aussi, ont pu remarquer qu’il ne manquait plus aucun enterrement, ont pu même se choquer de son attitude peu respectueuse.Car Martin Duchêne s’enfonça dans la vie avec une joie qui lui était jusque-là étrangère; et en même temps il défiait la mort de lui enlever cette vie.Et peu à peu il vint à connaître la certitude qu’il ne mourrait pas, ni le quatorze juin de l’année en cours, ni jamais. 66 CAROL DUNLOP-HÉBERT Quatre mois passèrent ainsi.A mesure que le jour fatal approchait, Martin devenait de plus en plus nerveux, malgré son assurance de vainqueur.Il consultait sans arrêt les calendriers et les horloges, il fit venir le plus célèbre médecin de la ville, et se fit prescrire des remèdes contre toutes les maladies connues de l’homme de science.Il fit installer le téléphone à son chevet, au cas où il aurait à faire venir le guérisseur.Ainsi armé contre le pire des ennemis, il se coucha, la nuit du treize juin, et dormit d’un sommeil trouble, car elle essayait déjà de s’insinuer dans son corps, préparant ainsi son attaque en force du lendemain.Le vendredi matin, Martin se réveilla avec une forte fièvre.Ne pouvant dominer sa fébrilité suffisamment pour se souvenir des instructions exactes du médecin, en cas de fièvre, il décrocha le téléphone et fit venir d’urgence une infirmière.Celle-ci arriva quelques minutes plus tard, fit une piqûre au malade, lui donna plusieurs potions à boire, et s’assit à son chevet — car elle reconnaissait là une maladie mortelle et se savait en devoir d’assister le malade dans son agonie, qui, d’après ses calculs, aurait heu l’après-midi même.Sur le lit le malade se tortillait, se tourmentait, luttant physiquement contre le mal et contre la fièvre, et luttant intérieurement contre cette mort qui osait relever son défi.Malgré sa faiblesse organique, à mesure que l’heure avançait, Martin sentait croître ses forces morales, qui, un peu avant trois heures de l’après-midi, étaient d’une puissance telle, qu’il s’étonnait de ne point en voir éclater son corps.* * O A quinze heures dix-sept, l’infirmière tourna brusquement sa tête vers le lit.Un changement brutal était survenu dans l’état du malade.Elle se leva, non point surprise, alla prendre dans sa trousse les instruments nécessaires à constater le décès, et revint vers le lit. LE VAINQUEUR 67 Les yeux de Martin Duchêne étaient ouverts.Elle posa un doigt sur chaque paupière, dans le dessein de les fermer, comme il convient de faire dans de telles circonstances.Mais elle y rencontra une résistance inattendue, et fit un sursaut en arrière.Monsieur Duchêne, maintenant assis, lui lança un regard luisant d’hostilité.— Quand je voudrai me fermer les yeux, je le ferai moi-même.Vous pouvez partir maintenant, c’est fini.* O 0 III L’infirmière ramassa ses affaires et quitta hâtivement la pièce.Martin écouta ses pas s’éloigner rapidement sur le trottoir, un petit sourire méchant aux coins des lèvres.Quand il eut la certitude quelle était définitivement partie, il se leva et procéda à sa toilette habituelle avant de se rendre à son bureau.Il mit pied dans la rue en sifflotant un air de jeunesse.Vainqueur, il se sentait en pleine forme.Ce soir-là, il devait sortir avec une de ses jeunes secrétaires.En taxi ils se rendirent au restaurant le plus chic de la ville, Monsieur Duchêne ayant la ferme intention de fêter royalement sa victoire.Il commanda les plats les plus raffinés, les plus chers — mais dut se contenter de regarder sa compagne les dévorer avec gratitude.Malgré lui, il ne put s’efforcer d’avaler la moindre bouchée.Le repas achevé, il amena la jeune fille au cinéma, dans l’obscurité duquel il comptait mettre en marche une petite débauche qu’il consommerait ailleurs, à la fin de la séance.Tant que la main de son galant se contentait de s’égarer sur ses vêtements, la secrétaire se laissait faire, et Martin avait bon espoir de mener la soirée à une fin joyeuse.Mais, dès que ses mains se posaient sur la peau 68 CAROL DUNLOP-HÊBERT mie de son genou ou sur sa nuque, elle sursautait et ne pouvait s’empêcher de frissonner.Perplexe, Martin lui demanda enfin pourquoi elle repoussait oes caresses-là, pourtant les plus innocentes de toutes.Visiblement gênée, elle répondit sans ôter son regard de l’écran.— C’est que vos mains sont froides comme celles d’un cadavre.Bouleversé, Monsieur Duchêne ne lui fit plus d’avance et la reconduisit chez elle dès que le film fut terminé.Il n’osait guère s’interroger sur les raisons de son manque d’appétit, ni sur la température de son corps, qui était effectivement glacé malgré la chaleur de juin.Il se coucha, encore fort de sa victoire, en se promettant de passer le lendemain, jour de congé, à se reposer à la mer.0*0 Martin avait vaincu la mort.En effet, il savait que plus jamais ne lui serait donné l’occasion de mourir.Sa victoire, vieille de quatre jours seulement, avait déjà perdu tout ce qu’elle avait eu d’exaltant, et Martin, en pleine possession de ses forces inté-rienres dont il avait tiré tant de fierté, dut se rendre aux évidences.A la plage, en plein soleil par une fin de semaine où les gens se battaient pour un petit carré de sable, il s’était soudain trouvé seul au milieu d’une vaste étendue de plage.Dès qu’il était entré dans sa cabine de bains pour se changer, toutes les cabines environnantes s’étaient vidées d’un coup, leurs usagers fuyant une odeur insupportable.A la campagne, où il avait pensé trouver la paix qui lui permettrait de méditer longuement sur certains aspects peu clairs de sa situation, il avait fui devant une armée de vers rongeurs.Dans sa douche, il avait dû admettre que des lambeaux de sa propre chair s’en allaient boucher le trou d’écoulement.Sa vue, maintenant très basse, ne lui permettait pas d’étudier sa propre image dans un miroir, mais il se doutait bien du spectacle que cette contemplation lui aurait imposé.Il passa quelques jours enfermé dans sa chambre, sans manger, sans penser, presque sans bouger.A la fin, il sut qu’il fallait chercher conseil auprès de quel- Il LE VAINQUEUR 69 qu’un, et la seule personne au inonde susceptible de le recevoir j était le vieux mystique qui lui avait, contre son gré, permis de vaincre la mort.Martin avait vaincu la mort.Mais son corps, esclave de la nature, suivait quand même le destin qui lui était accordé depuis tout temps.Il sombrait dans la décomposition, la putréfaction innée à tout corps.Monsieur Duchêne sortit enfin de chez lui.Au fond de lui-même, il savait déjà toute la vérité, mais il n’osait encore se la prononcer.Q* fl Mû par un instinct sourd qu’il se refusait à écouter ouvertement, il s’était couvert tout le corps, et même le visage, avant de sortir.Au lieu de prendre sa voiture, il se mit à marcher dans la direction de la banlieue, en rasant les murs et en évitant le regard des passants.Ceux-ci, se bouchant le nez, incrédules, horrifiés, s’écartaient au plus vite de son chemin.Après une heure de marche furtive, il arriva enfin devant la maison du mystique.Discrètement, il frappa à la fenêtre du salon, et le vieillard le fit entrer dans la maison.Depuis des années et des années maintenant, Martin Duchêne se trouve de son plein gré enfermé dans la cave de cette maison.On y a laissé de la lumière, de l’eau, et de quoi écrire.Le mystique descendait bien, de temps en temps, les premières années, voir comment il se portait, mais depuis un quart de siècle qu’il est mort, plus personne ne songe à y aller, et toutes les entrées de la cave ont été hermétiquement bouchées.Personnellement, je pense que Monsieur Duchêne ne souffre pas de ce dernier détail.Il ne doit plus se sentir un grand besoin d’air.e I 11 [fil LUC-A.BÉGIN LA MÉMOIRE À L’ENVERS L’ÉTÉ SAUVAGE POÈMES LUC-A.BÉGIN Né à Montréal, en 1943.Etudes universitaires en lettres.A déjà publié des récits parodiques, FAbitibi-outan et l’Ariane.La Mémoire à l’envers est la suite et la fin de cette écriture.A terminé un recueil de poèmes qui s’intitule : Introduction à l’amour sauvage. LA MEMOIRE A L’ENVERS Un brouillard très frais dissimule l’évidence de ce beau monde brisé I jamais plus ne mouillerai dans le temps d’avant-guerre dans le port de la femme pâturage écluse dilatée ce jour que je vois tout en rond plein de joncs émiettés sur les cuisses il y a si longtemps que je suis en compote rebelle si longtemps que je griffe l’écorce femelle ma tête pique une crise la première j’en suis rendu là décapité mais au monde 74 LUC-A.BÉGIN Je nais entre deux jambes, éclos une nuit où les vaches broutent à la fenêtre nue de son ventre.Plus tard je l’ai bien connue; si tard que je ne m’en souviens pas.Ma mémoire coule à l’envers.Je ferme les yeux et remonte ces eaux.J’occupe mes longues journées à naviguer entre deux cuisses : un cierge tordu brouille son repos et inquiète son coeur.J’éeoute venir du creux de son ventre des spasmes de reine.Petit continent, je trouble son port en vaquant à mes occupations.Mais sa trop longue main coupe l’éclosion septentrionale entre l’oeuf cuit dur et la tête d’oursonne et dessine le vieil homme délicat du pinceau qu’elle accueille dans son salon de Longpont-Sur-Orge alors que l’horizon disparaît.Cette merveilleuse entrée en elle qui me bouleverse et m’étonne ! J’imagine d’illustres répugnances en suçant ma nourrice, si pleine de grâces et de tintements annonciateurs.Elle me coupe un cheveu en deux et prononce un vestige de sa pleine mémoire.Je porte honteusement sur deux joues une vague distraction.Quand un homme bascule, il entraîne sa vie.Pour cette raison, elle prend l’eau de partout. POÈMES 75 II J’aurais pu éviter l’affolement des premiers instants mais les façons maternelles sont fatales.J’oubliais la beauté impressionnante de ma naissance et, de dépit, je distrayais mes désirs dans des sourires très forcés.J’évacue en toute hâte possible la bouche pernicieuse où j’avais si soif en plein vol.Qu’étais-je dans leur vie antérieure ?Il me faut le pied marin, le vent dans les voiles et les idées larges pour risquer ce premier voyage dans les limbes.Mais tout leur est égal depuis que je suce mon pouce ! Je suis si dégoûté de ma vie d’aventures, de ces haut-le-coeur absolus devant l’abondance du sommeil, de ces maux de mer dispersés dans la pousse quotidienne de mes poils.Je ne vais pas riposter à ma misère moderne, à cette rouge conception et à l’essoufflement trompe-la-mort.J’ai si mauvaise mine que l’infection doit me gagner à grands pas.Un matin rallume la mémoire de mes moindres effrois.La bouche d’or de cette enfant rigide et trop grasse, les ignobles vagissements d’un frère qui dit son nom, d’affolantes malédictions reçues au moment des nouvelles invasions.Rien d’assez mortel pour secouer ma vie, ces voix n’éveillèrent personne.La première enfance déjà semée d’inventions insolentes ! J aurais pu concentrer l’horrible mêlée dans ma tête et faire le sacrifice de ma nuit blanche si l’internement n’a lieu que demain.Je ne vois qu une forte quantité d’arbres très loin dans la fenêtre; mais le temps est assez indiqué pour un tête-à-tête dans la brousse qu’imagine mon oeil. 76 LUC-A.BÉGIN III Quelle mouche me pique et rit de toutes ses dents ?Les yeux grouillent au cours de ce premier séjour des fièvres.J’entrais dans la pleine lune en célébrant l’aqueduc de mes jeunes démences.Par effraction majeure, j’empruntais la coulée de ma vie inondée de vieilles résolutions choquantes : j’aimerais l’odeur magicienne des feux de cuisine et le bruit matinal des chasses d’eau : il me pousserait un vice et des chaleurs vives entre les doigts croisés : par la fenêtre émue, je verrais la joie s’évanouir et le reflet inquiétant de ma gaieté.Mes titubements ne seraient que le prélude à un état de santé superbe.Je croyais à tout cela — « la vie est belle et vaut la peine d’être vécue » —.A ses pieds, vingt fois je voulais reprendre mon souffle et le mettre en réserve pour la plus violente des épreuves.J’avais si peur de mourir d’épouvante que j’éloignais de moi le désir des jeux tranquilles et leur besoin d’haleines régulières et vastes.Je dormais au matin dans l’autre monde, bien couché dans un trou de morphine.Courses, rires, bousculades, prince bruyant et affairé.Midi sonnait sur une avalanche de voeux.je suis marin d’eau pure et tout arc-en-ciel assez haut bombé comme un pont sûr de lui j’ai les yeux dispersés et tant de têtes rebelles ma plage noyée et leur flore en cliarpie POÈMES 77 IV Plus tard j’appris le régime du bonheur.Dans une baie du grand nord, j’embarquais un envol de bêtes mouvantes.Vers le fleuve, je prenais de la hauteur et j’écorchais le premier sauvage à ne pas faire de vieux os.Au premier éternuement, je me pâmais dans la neige, le coeur entrouvert sur un nid missionnaire.Avec ce coeur battant de tout son sang, pouvais-je me contenter de quelques adolescentes ambitieuses et soudaines ?Ne valait-il pas mieux déployer toutes mes ailes et surgir ailleurs où la vie est immense ?Le premier mouvement allait révéler mon espoir insensé.L’énervement de cette curieuse expédition affecta ma raison docile et cela finit par une cure d’enthousiasme .Cet arrêt de ma vie me trouva dispersé au milieu d’un sommeil hypnotique. 78 LUC-A.BÉGIN V Non loin de là, je me crus capable d’aimer un enfant fragile qui tournait en rond avant de remonter au ciel.Sur un balcon qui n’ouvre pas dans la mer, elle vivait de choses et d’autres et surtout de rire aux éclats; elle croyait que la vie était ainsi faite qu’il fallait l’oublier.C’est à l’aube, nous respirions encore, très vagabonds dans ce monde si étroit.Je me suis souvent reproché la laideur de mon crime.Elle était si naïve cette enfant-là et elle brouillait ses pistes avec un tel courage ! — « Tu es le miracle de ma vie, la source unique de mes enfants.Je te soignerai à l’aveuglette et tu oublieras tes angoisses ridicules.Nous aurons sacrifié ta raison inquiétante et nous vivrons dans la douceur d’un paradis de banlieue.» J’avais eu le désir solennel d’une vie en horreur.Tout cela est passé.Aujourd’hui j’ai l’air d’être en vacances.Mes pieds reposent en l’air comme au jour de mon baptême et ma tête, trop mûre, décolle doucement et fait étalage d’une place déserte. POÈMES 79 LA SEMAINE SAINTE Dimanche du soleil oppressé et debout sur l’héroïsme du mouvement de ma tête.J’ai le vaisseau renversé par un raz de verdure et le champ détrempé jusqu’à l’os.L’enfer ne connaît pas ces écarts de température.Les coups pleuvent, il faut absolument changer d’air.Ici la terreur remue puisqu’elle doit mettre ma vie en état de siège.Lundi de la douleur révélée dans ma tète, une haine comme jamais.Le ciel est trop plein et insupportable, sa victoire est certaine, glaciale et géante.Entre la soif du martyre et le goût du canon, mon choix est une sottise épuisante.Il y a un crime dans chaque tête et une prison pour chaque tête.Mardi d’une nouvelle plantation plus parfaite que la mer.Contre toute évidence, tout est bleu.Mercredi des reins soulevés met à jour le nid d’une forêt noire.Je descends vers ces blés émouvants, ils bégaient quand je passe au travers.Sa folle fleur bouleversée a un rien de froid dans sa semence, quelques brins de mer et de soleil dans le carquois.C’est la porte ouverte à l’eau profonde et à mon rituel de l’inconscience acquis de longue main brûlante.Jeudi d’un nouveau coup de matraque.Mes yeux décollent et atterrissent à un rythme affolant.Vendredi des auscultations frénétiques et des marées montantes jusqu’à mon coeur soulevé.J’allais couler à flots et à ma perte.Samedi d’une vie mesurée et calme.Il ne se passe rien, la vie a bon oeil sur toutes les folies. 80 LUC-A.BÉGIN OEIL POUR OEIL Mon oeil se remet heureusement d’un séjour en terre étrangère.Il voyait dans les grandes nourritures ordinaires les hauts et les bas de sa vie de tous les jours : sa patience et l’ingratitude persistante de sa maison toujours distraite.Sur le pas de ma porte, il me parlait de se rincer le bleu de l’oeil et de rouler sur un champ de bataille héroïque.Je tentais de lui couper l’herbe sous le pied en évoquant l’histoire de nos voyages et de nos reines de beauté.Je lui rafraîchissais la mémoire de notre seule famille désespérée et de sa fin du monde raisonnable.Bref, j’essayais de l’émouvoir par l’abon-dance de mon cerveau.« Je te suis à la trace, oeil à la peau verte et confondu à la ruée des arbres.Ah, l’énorme puits d’haleine qu’il te faut pour éviter la forêt des herbes et te remettre sur le chemin des champs ! La fleur comme une grande fille étonnée, son organe éclatant et surpeuplé ! Le lac inondé d’une goutte de pluie et cerné de brumes démesurées! Cette foule de bêtes difformes et curieuses de se voir dans ton oeil ! Toi que tu voulais heureux et fou à l’idée du bonheur, te voilà pris sous le feu menstruel d’une araignée.Tu fuiras cette réalité inquiétante et retrouveras l’allée du parc au retour.Cela finira, tel que je te rêvais, le coeur du monde affecté.» Mon oeil, qu’attends-tu dans la paume de mon lit ?Voilà que je dormais d’un oeil épuisé ! Je vais te prendre en main, le plein soleil et la vision complète de son déluge bien en vue.Nous ferons le vide sur le scandale du temps perdu et tout s’effacera.Allons nous joindre au coin du feu et honorer notre mémoire.Nous n’en menions pas large l’un sans l’autre du côté des ombres. POÈMES 81 JÉSUS ÉTANT JEUNE C’est lui qui joue à la baguette magique dans les herbes longues d’une campagne hagarde.Avec son air de jeune fille mouillée et sa robe d’abbesse, blanche et folle par cet après-midi de vent.Les seins des femmes au loin dévêtus dans le fleuve, ce règne bleu et arrondi de l’eau, la frange océane qui lui chatouille les cuisses, tout lui est plaisir physique et oubli du ciel.Il a ce beau visage basané et les cheveux comme un bassin en liesse.Le coeur de Jésus a des reflets verts dans la prairie.Drôles de vacances estivales où il ne voit que la pendule de la marée et la seringue toute prête dans les mains de son père.Il en a assez de ce rôle rédempteur et voudrait bien courir dans les champs comme le font tous les enfants. L’ETE SAUVAGE I La chambre est au chaud dans l’été, entourée de volières dans un arbre.Par la fenêtre passe une voix musicale, soeur de la mienne endormie et comblée : une joie sauvage est au milieu.Il y a des paysages impossibles dans la glace La table tourne et aggrave le désordre La femme dévêtue s’avance vers moi et s’épanouit en une main parfaitement humaine. POÈMES 83 II L’entremise du sommeil me remonte deux siècles en arrière.Elle promène le château dans ses yeux, ses tours nues dans l’artère de ses yeux, son trou d’eau sous un pont immobile.Elle éveille ma langue dans sa bouche, sa fenêtre étirée sur mon toit sent l’effort à plein nez.Je suis passé par là aux premières lueurs du jour. 84 LUC-A.BÉGIN III Tu te restitues lentement détachée de ce flanc d’eau salée qui descend tout le long de ta rue chavirée la corniche enflée, en fin de compte un paradis le seuil un peu sali qui remue les cils de ton port effeuillés et la plaine jonchée de déchets de toutes sortes Tout était plus beau et les douleurs étonnantes POÈMES 85 IV La meilleure adresse que je connaisse c’est la mer embarquée sur ton ventre baltique.Plus houleuse que jamais.Je suis dehors qui attends, 1 oeil déjà levé, La main en arrêt, la tête essoufflée, le coeur assoiffé, la queue propre et ouverte jusqu’au matin de notre coïncidence amoureuse. 86 LUC-A.BÉGIN LA DÉCOUVERTE D’AMOUR Le paquebot de ses larmes roule à la porte entrebâillée de sa tête, sa bourgade interdite où se voit l’excessive respiration de son coeur à travers deux trous de pluie.Je suis au pied de ce mur des lamentations et j’écoute ces yeux qui me parlent à haute voix comme une averse nuageuse.Et soudain ça lui prend d’exposer dans ma bouche grande ouverte la gouache agressive de ses hanches futures.Malgré la pente raide de ma nuque et sa position frauduleuse, il y a le beurre doré de ses joues qui suinte sur ma coque fragile et l’auréole d’un véritable capuchon d’amour. POÈMES 87 MAIS QUELQU’UN Tu fus d’abord le buisson ardent vers le midi, le grand bassin réchauffé où se baignait la plus belle cachée de mes lèvres.Tu changes soudain en une étole de verdure excitée, en péninsule saignante sous la griffe de ma patte grizzly et brûlée entre tes herbes en feu.J’allais poursuivre ma démarche d’insecte dans l’isthme pointé vers le ciel.Mais quelqu’un de très inconnu regarde ton piège ensanglanté et mon épée brûlante. 88 LUC-A.BÉGIN PLUS MORTE QUE VIVE Sa paume est un jardin jauni, a la coiffe rétrécie dans ce flocon d’été.La pivoine en pourpoint rose et blanc tremble pour sa vie.L’air reste clair dans ce carré de peau.Vous y verrez des igloos sous la jachère et la serrure de sa plus haute branche.Tout est discipline et embuscade dans cette loge au pourtour enneigé.C’est connu maintenant : une échelle de rosée monte jusqu’au ciel de son donjon et étire ses jambes au milieu du sillage. POÈMES 89 LA MORT DANS L’ÂME Sa fenêtre a le jardin rouge et jaune d’anémones concentrées dans le blanc de son oeil.Blonde abeille croise ce lieu très mûr et vole vers une serre obèse et bruyante.Sa main est le saint siège de pareilles violences, la ruche où il fait bon ensemencer.Blessure venimeuse érecte sur le ventre de sa paume et prête l’oreille à cette peau qui monte vers le ciel.Elle est en veine d’une célébration ou d’une simple démangeaison, elle a la mort dans l’âme. 90 LUC-A.BÉGIN MURÈNE La voilà sur fond blond à cheval sur la queue d’un dragon, la femme en peignoir auroral, en prière sur le sable émouvant de son cloître.Son oeil est lampion de clairvoyance dans le salon de son visage et s’agite comme poisson sous la pluie battante.Alors elle remue à l’ancre avec, au-dessous, toute l’eau qui claque des dents et mouille le drakkar dont elle longe la côte humectée.Quelquefois c’est le barrage qui cède dans sa tête.Les fleurs de ses yeux excités se tranchent la gorge car la maison est fermée aussi blanche qu’un ange égaré dans la neige.La voilà qui repose en chapelle ardente.Toute la mort est dans ses yeux, une fontaine penchée du dehors joue-t-elle à peine dans ses cheveux.Ailleurs des oiseaux reprennent leur vie sur le baldaquin des arbres verts. POÈMES 91 MÉDUSE Tes jeunes lèvres où le soleil se boit sans soif retiennent ma voile toujours rouge dans ta bouche.Ma péniche nageuse fait ainsi le tour de la nef et s’arrête au chevet de tes dents meurtrières.Sommeil sur le canapé.Tête-à-queue au matin, le peu d’eau fraîche de ta véranda, la marquise de tes yeux refermée et le viaduc qui mène jusqu’à la greffe de ton vitrail où reposent l’ostensoir de ta flore et sa plante sacrée au milieu : une région de pagaies et de verdures maléfiques. 92 LUC-A.BÉGIN UNE NUIT TRÈS BLANCHE La rase campagne est ouverte depuis peu et pose un regard déjà attentif sur ses taches vertes et luisantes.Des bacs de pelouse prennent la route du courant enherbé et encerclent ce grand arbre isolé, en promenade sur le quai.Il y a tout autour la peau grise de la terre et parfois des bibelots jaunes et sauvages.J’assiste au salut de l’empire végétal, à ce panorama de pâques et de gelée verdoyante.Je ne suis pas en mesure, la face encore blanche et amère.Ce banquet va bon train jusqu’à l’hiver prochain.Ma vie polaire, enfile ce maillot et deviens tropicale sinon folie frisera demain. POÈMES 93 RIVIÈRE-DES-PRAIRIES Riviere des prairies au centre du monde revient saine et sauve de sommeils enneigés.Est-ee eau nuageuse ou ombre des cils, salive en détresse ou calme plat ?Rivière des prairies tomme à l’eau abondante.(On dirait que la mer vient voir le monde d’un peu plus près.) Il sort de partout un courant voyageur des antilles et l’air du large salin.Lagunes paressent un moment au soleil.Rivière des prairies au paradis dans son lit bouge à peine ses promesses d’aventures. i JEAN-PIERRE EUGÈNE POÈMES JEAN-PIERRE EUGÈNE Né à Paris en 1943.Après avoir obtenu le baccalauréat, il étudie à l’Ecole Normale d’instituteurs de Paris.Enseigne à Paris et maintenant à Toronto, où il habite.A publié en 1969, aux Editions de l’Arc à Québec, un recueil de poèmes Le poetyron.Doit publier au Cercle du Livre de France, à Montréal, un roman, et à Québec, des poèmes et dessins. I Salut l’inconnu le zéro moi touchez pas je brûle coupe aussi du vent des cris pour rien pour parler de la pluie du beau temps de la révolution poétique de l’amour à coups de poing mais sûr ! j’existe pas suis dans l’oeuf l’aventure je la commence seulement avec des tigres dans la gorge 98 JEAN-PIERRE EUGÈNE II Plein j’en ai des salaud des merde des putain comme un crapaud qui fume et des tuyaux en caoutchouc cubes de béton lances de zinc sueur de six heures en été sur Yonge Street de la ferraille qui brinqueballe sur mes Grandes Frames J’en craque et j’en déborde à gauche et à droite parfois mais POLI ma mère m’a fait alors ma gueule je la cadenasse et je vous cause avec d’émouvantes recherches typographiques des héliotropes des martres et des friselis POÈMES 99 III Ecrire j’ai appris un style à ronds à déliés parenthèse point à la ligne la preuve.MAIS trop honnête le jeune homme avec ses compliments en accroche-coeur ses messageries maritimes et le coup de la colombe de la paix lui faut trouver son QUOI?pas moins que son chemin de Damas le toc-toc-toc des portes qui se fendent surtout la celle en grand savez bien tapis rouge revue truc un cri nu Tel Quel que je vous dis moderne V c \ c 100 JEAN-PIERRE EUGÈNE IV Pas en reste en rade en rognure le voilà le nimbe en fleurs en bandoulière son Arthur complet sa clé à cénacles entre les dents Ben quoi répondez tas de puisqu’on vous cause qu’on fait parler la grenouille de l’identité des stratus de la mode midi de l’objectale pouésie à lire à l’endroit-l’envers pour se grouiller faire la littérature POÈMES 101 V Suite des choses j’en ai à dire montagnes de choses sur les choses avouez que c’est queuquechose Comment ça qu’il s’appelle ?mais Chose simplement 102 JEAN-PIERRE EUGÈNE VI Manifeste de la cacaphonie modeste vous en avez des pensées intelligentes vous ?creux broyé essoré suis-je la déconfiture du pouète en technicolor mon français qui se cavale et s’astragale Pourtant c’est que le monde il tourne rudement vite ce toupie de monde faudrait voir à lui tisser des pouèmes contemporains vigilants porte-drapeaux témoins Allons z’enfants rende compte érectez de joulis de mignons de trougnons pouèmes de toujours d’anarchie tordez vos tripes sur le baquet de la page blanche POÈMES 103 VII Notre sainte Terre qui l’éclairera ?et les lois foutu Dieu et les anthologies noces à massacres vous en balancez ?VULGAIRES ! simplement par-dessus la table ma main tendue où je suis tout moi une prière du fond de la nuit pour que tu me regardes dans les yeux avant de mourir là-bas noyé dans les palmes JEAN-PIERRE EUGÈNE VIII Se plaindre ?croyez pas gardez vos larmes pour les vrais pouètes de poussière sur ma nuit cendres en nuages sur ma ville la mémoire du bois qui travaille des saisons déjà j’en ai pas mal hivers à peur de neige où mes globules crient sous la glace printemps de charbons en fleurs dans mes jardins Etés Ah ceux-là leurs nuits coulantes sous les phares et les automnes à clavecin électrique mais nen dirais rien car on vous l’a chantée la chanson et juste encore ! POÈMES 105 IX Sérieux profond tout le Saint-Chrême ?payez-moi pour moi je déconophobe cul d’allumette et train de soie rouge pas beau ça ?n’aimez pas fines bouches ben laissez-moi jouez au tennis faites l’amour mais pas la guerre de l’EXTASE j’approche dommage que soyez plus là fouine grupettante à queue filoue serpentine caravane et dodeline éructante parturiente et futuriste hurlejoie « Barbecue ouvrez les guillemets 106 JEAN-PIERRE EUGÈNE X Adieu pas d’heures supplémentaires pour vos vilains yeux littérateurs dix me suis promis et remballe mes manifestes mes barricades n’ose parler de mes grenades ni de mes flics Z’êtes contents ?vous a rien coûté ce songe ?déconophobiste un peu de temps un peu de votre haute intelligence pouétique oubliez l’inconnu allez clos j’ai les yeux jetez mon vide dans la corbeille point final. GILBERT DAVID PRESQU’IL ROMAN La première partie de ce roman a été publiée dans le no SI des ECRITS DU CANADA FRANÇAIS.On trouvera ici la deuxième et dernière partie de ce roman à paraître aux EDITIONS HURTUBISE HMH, LTÉE, l’automne prochain GILBERT DAVID Né à Montréal, en 1946.Licencié en littérature, étudie en maîtrise à TUniver-sité de Montréal.Professeur dans un Cegep.Animateur du théâtre universitaire depuis 1969.A écrit Les gestes d’ici là (recueil inédit), PresquIL (roman à paraître à l’automne 1971, aux Editions Hurtubise HMH, Ltée).Ecrit à La Barre du Jour.Prépare un autre roman. je suis de la boue divine, de la merde divine, dieu m’a chié un jour de grande noce, j’ai les mains pleines de dieu, dieu s’est oublié dans le trou de son cabinet, dieu m’a pondu en un tour de fesses, je suis cendre, et resterai cendre.Yaluk.or.or.lorsque les vieux temples auront assis leurs autels.lorsque j’aurai de nouveau la faim, dieu portera sa croix, et la croix verdira, l’arbre crochira dans les soutanes, et dieu se torchera d’hommes, les mains deviendront des palmes, des martyrs, dieu passera, et ses paroles, et mes paroles crucifieront l’homme, l’homme qui me barbe, la barbe à dieu, l’histoire.Thistoire sauvée des eaux, et les tables de la loi.que jamais plus, dieu ne sillonnera de son index fulgurant, le doigt dans l’oeil, dieu pleure, et le déluge fait fureur, partout les corps se trouvent un nid.un nid humide où l’on apprend à vivre, et l’on vit.et dieu désespère, jusqu’à quand le déluge de la compromission, de la mission, de l’exultante affirmation, ah.dieu, l’eau cherche une terre à agrandir, et j’ai de l’eau plein mes veines, le sang me souille, et je ne vis plus par le sang et l’eau, l’eau s’empoisonne en ma chair, j’ai les doigts comme des griffes, et dieu n’a pas voulu de mon écriture, dieu n’écrit pas. 110 GILBERT DAVID j’ai cherché sur les plateaux une fissure où me cacher.mais dieu ne m’a pas trouvé, et j’ai sacrifié mon existence à la sienne, je transporte dieu dans ma tête, il est là à me téter les grâces, de mauvaise grâce, et je remercie, et je dis oui merci et continue, mais dieu ne continue pas.il voudrait bien.mais.Yaluk veille, et il diminue la lampe, il effiloche la mèche, l’huile ne vient plus, le déluge fait sa marque, et dieu achève des croix gammées, gothiques, celtiques, chrétiennes, s’il en reste, plus il prie, dieu prie dieu, le prie-dieu, et la lampe est précipitée au fond de la crevasse, la lumière renaîtra d’une crevasse, prophètes, coupez vos langues à la luette.et j’ai photographié tous les saints, priez pour nous, et les fidèles s’agenouillent, font des mamours à dieu, qui continue de faire l’homme à son image, mais les copies s’estompent, et l’homme nouveau ne ressemble plus à l’homme, et dieu ne reconnaît plus son ouvrage, odieux dieu des dieux, qu’as-tu fait de l’homme, où donc as-tu laissé les négatifs de la première joie, l’homme n’aime plus l’homme, c’est normal, dieu n’aime plus dieu, tout se tient, il n’y a que Yaluk.lui.le prophète binaire, qui ne cache pas ce que porte l’existence, et dieu, s’enmerde avec sa merde, il continue de pondre, le lundi, les oeufs durs, cassants comme des oeufs, le mardi, action de grâce et dieu pond, les arbres et les fleurs, les libellules et les planètes, le mercredi, dieu s’asseoit et pond par devant, il aime ça.dieu jouit de sa perte, il perd souvent, il éjacule des truies et des colimaçons.des poissons-multi-des-vierges-colores.le jeudi, jour de fête, l’homme sort des cuisses, mal- PRESQU’IL 111 gré dieu, qui lui tord le cou.comme une tripe, l’homme se tue au travail, et dieu le tue.le vendredi.dieu meurt, il recommence, il meurt dans son lit.et personne ne le plaint, dieu s’arrache la barbe, et l’homme éternue entre ses deux cuisses, samedi, dieu se couche, et la femme naît, elle montre la tète dans la tête, l’homme sourit, et dieu laisse faire, chacun tire, et au moment fatidique, la femme et l’homme, se rencontrent, et dieu peut de nouveau mourir, le dimanche, dieu achève d’éclaircir sa voix, et l’homme-femme.l’androgyne parade, au son des trompettes fracassantes de jé-richo en déroute, et dieu se repose, prend le silence.et l’homme se tait, et plus personne n’entend la voix divine, jamais plus, jamais, au pied de dieu, dieu expire, toute la terre en a vibré, d’un coup sec.le souffle a voulu balayer la terre, les raz de marée, les ouragans, les tornades, rien n’y fît.l’homme se tenait toujours debout, face au vent, dans la tempête, qui aurait pu dire.qui.de dieu ou de l’homme, a perdu la face.Yaluk.ne sacrifie plus, le sacrifice nivèle l’âme, et l’âme ne désire déjà plus que la mort, espère, construis, provoque le monde, et la brutalité de la vie te dénudera, tu raviras l’apparence du mystère, chacun portera son poids de compromis, et la drogue ne pourra rien endormir.Yaluk.tu es de la boue divine, et l’homme-boue se dilate à l’eau, l’eau le lave, la métamorphose te nommera, le nom agrandit l’âme, l’emplit, l’inonde, tu te donneras un nom qui ne détruit pas.un nom aux syllabes spongieuses, implosives.aspirantes, tu n’auras plus le goût de renier, l’homme n’aura plus en lui le désir de l’injustice, de l’ingratitude, d’un bout à 112 GILBERT DAVID l’autre, la tricherie se fera jour, et tu indiqueras enfin, les flexions de voix qui ébranlent l’incrédulité des choses, avance, tu parleras de délivrance, tu ne parleras pas de démission, de pardon, mais de sacrilège, de conquête, chaque homme en toi.Yaluk.se perdra pour ta parole, la révélation s’insinuera dans les pores de ta peau, tu n’auras ni la vigueur ni le goût de la renier, la révélation te chassera en ce jour d’apocalypse, et tu verras, prophète, les monstres qui attendent, annonce la méfiance, avant le plaisir, l’horreur, avant l’équilibre.le mal.avant l’innocence, dans ton ventre, dieu se nourrira de sa dépossession, les rêves chercheront asile, en vain, tu n’as plus que des rêves.Yaluk.pour assagir ton secret, et le rêve, le rêve, traversera les yeux, et se figera dans la souffrance, tu seras la proie des visages, la tricherie, partout, et tu n’auras plus le courage de tes mains, de tes dents, les grands hôtels de tes nuits si vaginales chercheront des clochards en offrant les dames maudites en robe-chair belles avec leurs lèvres-vampires bracelets aux jambes bagues au nez comme ces peuplades figées sur la pierre des monts africains, force le monde.Yaluk.le monde à payer, à s’arrêter en cours de route, force, l’univers.à récapituler, capituler, force tout à l’abandon.convainc l’homme de se retourner une seconde en arrière, mais n’oublie pas dieu.dieu.Yaluk.pourtant j’écoute, tout mon coeur se met à l’écoute.vous savez, le coeur, l’innocence du catéchisme.premier passé à définir, de l’amour à la décadence.prier pour prier, formule de vie garantie, à vie.et pourtant non.puisque je ne prie plus, je PRESQU’IL 113 veux dire, je ne prie plus comme, avant, je ne dis plus je prie, je ne prie plus à genoux les mains en étoile assassinée, je ne suis plus le suppliant, le quémandeur, le souffre-douleur, je suis l’offrande sacrilège de l’inutilité, de l’abstinence, de l’impureté.j’ai à faire le ménage de ma mémoire, j’ai déjà réussi hier à écraser la figure rosie d’un jésus efféminé, avec son auréole trop riche, sacro-sainte, j ai fait la grimace à l’âne, au boeuf, aux bergers moutonnant dans leur laine, mais ils persistent à me retenir la main, à me forcer la main, à m’obliger à verser des sous dans le gobe-sous de l’ange eunuque, qui dit merci de la tête, et s’incline insidieusement, moi qui croyais tant à la nécessité de l’ange, et de son sourire complice après chaque sous glissé dans la fente de sa bourse, personne, personne ne saura quel plaisir l’ange m’a volé le jour où j’appris qu’il servait d’entremetteur entre le bedeau et mon admiration, qu’il avait profité de son sourire et de sa crèche, tout ce temps, alors j’ai fait un grand X sur le souvenir de mon ange, mais lui aussi demande l’existence, et je ne suis pas maître de toutes ces existences qui se nourrissent de moi.je ne suis pas avare d’existences, je préfère la vie.vous voyez, l’ange meurtrier, mon enfance, comme elle fut mal digérée.aujourd’hui, encore, on n’a pas réussi à me civiliser, tout à fait, j’en suis fier, proud, j’ai les dents d’un carnivore, je déchire des mains, je fais ma place, je prends possession de mes cellules, je leur dis allez et elles vont, venez et elles viennent.j’ai fait l’inventaire de tous mes plaisirs de toutes mes joies, c’était peu. 114 GILBERT DAVID le dieu de mes tempêtes, la cohorte des mythologies.la valse falsifiée des rançons, des sacrifices, le feu.à l’orée des offrandes, peste, peste, la peste paganise mes psaumes, j’adore, apsou.le primordial océan, tiamat.la mère généreuse et inviolable.leur enfant moumou.rejeton de l’anéantissement de ses frères, anshar et kishar.serpents, serpents.au registre de mes divinités chaotiques, osiris.tammouz.râ.anet.ether.Yaluk.l’intangible.ouranos.le lieu pesant des hommes, odin.thor-donar.et le crépuscule des dieux, la ragna rok.enfin, uniquement le dieu désimmortalisé.vichnou.brahma, izonagi et izonami.le couple torrentuel et tonnérique.le frémissement, dieu m’aime n’est-ce pas?si je porte un silice, si je porte des clous aux mains et aux pieds, si je tombe trois fois, dieu m’aime n’est-ce pas.et si je me lave les mains, si je parabole, dieu m’aimera n’est-ce pas.si je venge les anathèmes.les faux prophètes, ceux pour qui barnum est le modèle, dieu m’a aimé n’est-ce pas.qu’importe, j’ai toujours été naïf, on m’a souvent possédé, aujourd’hui.ce n’est plus tout à fait vrai, tout à fait possible, on ne me contient plus, je léviterai.au-dessus de nos villes babéliques.au-dessus de vos instances, par-dessus votre rémission, votre négligence.vos passe-droits, on crucifie si facilement les hommes, faut-il que j’adore tous les crucifiés, oui.je veux bien.si.pour mon salut, pour le vôtre.à chaque coin de rue.un golgotha bondit, je me tiendrai au pied de ces funestes croix, à attendre.les élôi élôi lama sabachthani.et je crois celui qui a dit que le royaume sera venu quand PRESÇU’IL 115 deux ne feront qu’un, quand le dehors ressemblera au dedans, et quand il n’y aura ni mâle ni femelle.j’ai confiance.la révolution, quel mot dur.intouchable, pourtant, nous vivons une révolution de cul-de-jatte, de borgne, d’éclopé, de pique-existence, de pustulle criminelle, et si je disparais, pensez-y une seconde, ce sera par distraction, car après tout, la vie est question de dosage, un peu glauque, un peu vrai.et nos idées sont crevassées, et je reprends le contact avec mes repentances, pantelantes les cordes des pâmoisons, mystiques, dorénavant les portes s’effaceront devant votre honte, je n’ébruiterai pas votre conquête, vous serez seuls, devant votre foi.je pourrai me dire, je vous ai tout donné, mais cela change-t-il quelque chose, mon amour né-nupharde sur un torrent, je vous aimerai malgré vous, je vous ferai mal de mon amour, qui vous fera mal.très mal.je vous torturerai jusqu’à entendre vos aveux d’amour, je vous tordrai les bras, et si par malheur, vous résistez, ne pensez plus à votre vie éternelle, dans mon registre, aux lettres dorées, j’inscrirai, gauchement, mais j’inscrirai tout de même.REFUS TOTAL D’OBTEMPERER.PRIERE, je souligne: prière.DE LAISSER POUR COMPTE, avec ça votre compte est bon.pensez-y deux fois, après tout, je ne vous demande pas de pantomine, je ne vous demande pas de me flageller, de me crachotter vos blasphèmes, je vous demande de prendre la vie.en avant, toujours, je vous exhorte à entendre la voix intérieure, de fixer la commodité des choses, comme un empêchement grave, un emportement 116 GILBERT DAVID définitif, une liaison dangereuse, de créer des lieux, où vous aurez confiance en l’homme, puisque vous avez perdu le respect, le sens indéfinissable du temps, la réconciliation avec vous-mêmes.je pourrai revenir au dieu de mon enfance pour lui restituer ce qu’il m’a donné, je me retournerai vers lui.j’aurai le sentiment de revenir plein, vivant.renouvelé, je ne rapporterai pas le signe de mon scandale, car c’est un signe infernal qu’il vous faut subir, je pourrais affirmer, simplement, voyez, malgré tout, je n’ai pas tout perdu, je n’ai plus rien, mais il reste moi.encore, c’est mon seul espoir, ma façon à moi de durer, cribler le monde de péchés, écoeurer le peuple, même si c’est impossible.je le sais bien, et je me connais, et je vous connais, alors, alors.et je te reprends, prends-le.le je.et je te jette, et je te ramasse, passe-passe, les cartes dans la main, coeur, dis.joue coeur, la demande générale, l’espace cartésien, descartes, mon corps comme une boue, fragilité, à pierre fendre, le dernier jour après l’ellipse de la connaissance, dieu sur son trône à trois roues, comme un marchand propé-deutique.je sais, tout se termine dans dieu, la grâce et le mal.être dieu avant qu’il soit, et toute la morale à ses pieds, aussi, aussi, j’ai pendu dieu par les pieds, le sang monte à la tête, dandieu.dandieu.oh encore, la tête en bas.comme au cirque.le cheval s’arrête et salue, il fait le pitre, et dieu rit.le rire divin, la tête en bas.et je te reprends.et je te jette, et je te ramasse, mon corps comme une boue, la nuit, la chaleur, le vide, et PRESQU’IL 117 l’âme, entre les deux, les trois, on s’arrange, tout est dit.si seul, pourtant, jamais seul, j’en ai assez de crier que je suis seul, je ne suis, quand le jour, se lèvera, se lève, jamais assez seul.nous, nous aurons avons besoin aurez aussi, croire, à.croire à.la tête en bas.je suis la suite des suites, de vents, de bruits, de silences, dans le long des membres, au cirque patate, membranes membril-lons.et le reste des cochonneries que j’ai à faire vivre, au jour le jour au jour le jour au jour, avec le même respect, dieu merci, la même assiduité, dieu assis sur son trône digital, le même effort, la même indifférence, au fond, qu’est-ce que ça veut dire, au fond, si vous craignez de.faites en sorte que.la recette, comme les pilules anti.à se répéter.avaler, matin, midi, et soir, entre les repas, toutes les semaines, dimanche compris, et les jours fériés, dieu merci encore, sans exception, comme les indulgences, sans compter les nuits blanches, et les nuits tout court, à l’heure de votre vie.il faut essayer pour le savoir, donc, dis-je.donc, prenez la recette de savoir, sachez que.on s’en souviendra.dieu, la tête en bas.et je reprends, et je rejette, et je ramasse, le cirque, dites-le quand même, on ne sait jamais, et sachez que.la vie est belle.sera, on le dit.bébelle.binbelle.si.on le dit.le soleil tourne, dieu la tête en bas.et je recommence.tout se dit.on ne choisit, le cirque, rien à dire, on est dit.tout se passe par-dessus nous, en dessous de la tête divine, qui frotte la terre, par procuration, si on pense quelle place tient la tête où mettrons-nous les pieds, et on continue.et je recommence, et je me jette, et je te ramasse, mon corps plein de boue.oui.ça.nous 118 GILBERT DAVID le regardions, avec, de loin, mélancolie qui nous coule du nez comme une morve, mais c’est le sang, le sang de la tête à l’envers, plaisir, homreur.plaisir.la valeur de boire les.tout le reste, vous savez pourquoi, oui.peut-être, n’est-ce pas.il dépend de nous verrons enfin bref si pareil en même temps qu’à hier non mais vous voulez rire, le rire divin, mon dieu, que non.que non.guenon, de guenon de guenille de guenillou.civière pour cerveau en compote, de dieu, la compote, compartiment de l’existence à gauche, de la non-existence à droite, au centre l’homme, j’ai dit.mais c’est discutable, le cirque s’entend, comprenez-moi.aidez-moi.passez-moi.et je recommence, autour des lèvres, une chaîne, embrassez-moi.dieu la tête à l’envers, un baiser divin et je recommence, délivrez-moi du cirque, dites, donc, mais que.la tête en bas.et rien, dieu dit rien, rien dit dieu, et je me jette, est-ce possible, il y a.non mais, il y a.certes, combien de mots que j’ai dit.j’ai dit.j’ai le soleil qui me pince la peau, je n’existe que pour le soleil, le soleil me renie, il rit.le rire solaire et le rire divin, je suis hypocrite, mais jamais à ce point, de vue.ou vous n’aimez pas rire, ou alors vous n’aimez pas le soleil, ceci est grave, mais je ne serai pas votre juge, je ne jugerai pas vos misères.ni vos désirs, ni vos intentions.parce que.la raison nécessaire et suffisante, parce que rien de ce que vous faites ne me touche, parce que vous ne hantez pas ma vie.parce que votre vie ne me suffit pas.parce que vous ne me remplissez jamais assez, parce que vous faiblissez toujours, parce que la faiblesse me tue.parce que votre sourire ne prolonge rien qui vaille, parce PRESÇU’IL 119 que vos doigts sont des chenilles, parce que vos os ne plient pas.parce que je suis vain, parce que tout est inutile, parce qu’il faut souffrir à point, parce que la nature vous condamne, me.vous asseoit sur ses crachats, parce que vous ne pâtissez pas autant que vous détruisez, parce que toute vérité n’est pas bonne à dire, parce que je ne sais pas m’arrêter dans mes exigences, parce que je veux plus que je ne possède, parce que vous voulez de moi ce que je n’offre pas.parce que l’idéal s’est crevé en chemin, parce que l’équation ne tient plus, parce que vous m’écoutez gémir, sans me quitter, et vous me quittez parce que vous croyez ne pas souffrir, parce que vous souffrez, parce que je vous déteste, dans vos empressements.dans vos poses de voix, de gestes, parce que vous ne vous arrêtez pas pour comprendre.parce que vous ne dites mot.parce que rien ne vous compromet, parce que le procès vous ennuit.mon procès, parce que vous ne résisterez pas à ma mort, parce que vous craignez le supplice de la question, parce que vous demandez toujours, toujours, parce que votre nudité vous fait peur, parce que les vers qui grignotent votre intérieur ne sont pas frères des miens, parce que je m’épuise à protester, parce que je sens ma tête comme un feu sonore, parce que les mots n’arrivent pas à vous blesser, parce que ma phrase se gargarise en vous, nettoie, illumine, parce que le jeu n’a pas de fin.parce que personne ne m’arrête.parce que tout cela est bien pauvre, parce que mes parce que.vous font bleuir, parce que rien ne varie, rien n’avance, parce que vous pié-tinez mes plate-bandes.le tabou, parce que je 120 GILBERT DAVID mange mes tabous par la queue, comme des anguilles.et les tabous gigotent, que j’ai l’estomac comme un trou, un trou qui s’emplit, parce que vous remplissez, et que je ne désire pas remplir.vous plantez maintenant les hameçons du silence, et je mords, et vous m’écalez sous vos doigts, vous me forcez la main, la gorge, et je clame, bleu blizzard balotté mollement blancheur dans la mul.ti.tu.de.millions de myosotis mauves pliés par les papiers du parc, parc de pacotille o jamais je ne jouerai ce jeu.profondeur, profondeur d’une terre dévivifiée, on atteint la vie quand, o bleu balotté du blizzard, blessure bizarre, et je retrouve la paix des mythes, j’achève mon verbe avec mon bec.Yaluk encule le mot.et le mot devient barbiturique.tu me fais rire ou bien tu crèves, le mot à quatre pattes, fait des manières, se dévergonde, personne ne s’en soucie, personne n’écoute, le mot déviergé par la main de l’homme, le mot se dépucelle.s’accroche, s’arrange, le monde concède aux mots leur impuissance, j’appelle à moi toutes les catastrophes syllabiques, tous les supplices du verbe être, avoir été.et c’est tout, j’ai alors le goût de rager, rat.race, rachat, racine, le sol du R.râle.rate, rapetissé, ramer, ramer, il en restera toujours quelque chose.Yaluk. PRESQU’IL 121 o cette musique, cet oubli, ce grésillement inaccoutumé.qui m’hallucine comme un VIENS.VIENS, je ne veux pas attendre d’etre entouré de cadavres, tout est déjà trop sale, emporté par les larves, le styx.la gorgone, même les mouches perdent leur beauté, j’ai condamné les mouches aussi.les hommes, bibelots, chevaux berçants, tournent.tournent, il n’y a que la tête, qui guette le regard mirobolant de belzébuth.la trinité.que l’on sait échaffourée.liberté, égalité, fraternité, ou plutôt effarouchée, là encore, on se trompe de sens, même dans les mots, les mots surtout, que leur fragilité musicale m’effraie, une autre musique.une autre couleur blessée, à mettre au compte de l’abstinence, le licou dans la gueule, qu’il faut mordre hallali, honte, la qualité perdue de ne plus comprendre, tout s’éclaircit trop bien, oui.celui qui creusera derrière moi.tout autour, si bien, je n’aurai plus besoin de monter pour me faire un regard de brasier, tous ces insectes, là.à grignoter une montagne, j’aurai tous les droits, mais rien à faire, rien, ce matin par exemple, j’ai fait un X.au lieu du nom.un X.au lieu de mon nom.je n’ai encore rien changé, mais je commence.à la fin j’ai pris les devants, pour ne pas être, jamais ratrappé.solide, j’inspecte les comptes, à l’attention, sérieux. 122 GILBERT DAVID pourtant je ne suis pas sacrifouillé.je ne suis pas perdu, je ne suis ni écartelé, ni martelé, ni dételé, ni égalé, ni hâlé.ni installé, ni recalé, ni trimballé, ni appelé, (peu du reste le sont), ni attelé, ni déficelé.ni même dégelé, ni muselé, ni é-p-e-l-é.encore moins ensorcelé, ni renouvelé, ni renouvelé, ni renouvelé, ni engueulé (mais ça viendra), ni assimilé.ni filé, ni faux-filé.ni fil à retordre, ni exilé, (o illusion de mes pères), ni affolé, ni collé, ni décollé, ni recollé, (enfin rien qui ne touche à la colle), ni enjôlé, entôlé.(et pourtant.).enrôlé.ni violé, volé, ni coulé, croulé, ni démoulé, déroulé, ni refoulé, ni camouflé, ni brûlé, ni calculé.goût douteux hormis le sang coagulé, ni congratulé.ni désarticulé, ni émasculé (sexe, venge-toi).ni maculé, surtout immatriculé, ni ni inoculé, ni manipulé, seul enfin je peux enffffin hurler, si je vis dans ce pays de courtepointes et de courtes vues, si l’espace est maladroit dans les mains des avares, si la peur mine les choix, que dirai-je.de ma nessence.où les hommes ont mal d’enfance, et moi.j’aurais aimé suivre la lumière des choses comme si mes yeux eussent pu franchir la sentinelle agaçante des paupières, je survivrai aux mille mauvaises aisances, je ferai de la peur, puisque c’est ce qu’on m’a appris, venez à moi frayeurs de la terre, venez sécher vos pas à la glace de l’ombre.car moi.je n’ai pas besoin de canons pour me bâtir une frontière, je n’ai que la soifurerie du de-passement.chaque mot défend un instant de ma misère, je voudrais tant, je voudrais savoir la dimension d’un pays, aux miracles quotidiens, qu aucune serrure ne cache l’unique voix de ma con- PRESQU’IL 123 quête, parce que j’assimile l’injustice à la maladresse de mes pas.puisque le concours des nombres est toujours réjouissant pour le plus fort.dois-je battre retraite et permettre, que le blanc tue le noir héroïquement, bâtard butiné aux journées à moitié miel et cendres, que le jaune soit condamné à vivre un fusil dans chaque main, dois-je encercler le rouge comme un proscrit, un parasite génial, dois-je.à force de descendre mon chemin de barbelés, dois-je aussi porter le poids des bombes et l’éclat des fusées comme des symboles malades, dois-je écrire des mots perdus, sans durée, sans jaillissement, dois-je.fiévreux, porter mon isolement au paroxysme, dois-je m’inu-tiliser.dois-je effacer tous les silences bavards, hypocrites, vénéneux, dois-je endosser les papiers, les placards, les saletés végétales, dois-je ne montrer qu’une main engloutie dans la bave, dois-je cesser mon attente magique, dois-je fusiller ma race anémique pour ses défis de pénitence et d’abandon.dois-je m’accorder les dés pipés du vainqueur.dois-je gagner les médailles de sang et d’os, dois-je ferrer mes dents, ma langue, dois-je élever des mausolées de tristesse.et que dira la mort, je vivote dans un pays aux frontières infécondes, un pays imbattable et qui refuse la lutte, un pays qui se perd, qu’on ne retrouve plus, que je vous assomme une fois du tocsin.des sirènes, je vis dans un pays d’agonisants, un pays stoïque qui regarde la mort bien en face comme une délivrance, un pays journellement suicide, un pays qui dévore ses défaites, qui s’en- 124 GILBERT DAVID graisse, je vis dans un pays énorme de pigmés.un pays insolent pour qui n a que deux mains, je vis dans un pays où les bombes sont feux d’artifices et réjouissances, et légendes anticipées, you know, je vis ainsi dans la congélation perpétuelle, je vis dans les rêves de statue quand les hommes, paysans indécrotables rêvent, je vis dans l’Histoire et le Souvenir, pays insoutenable, je vis dans la crasse française, je suis pays parasite, sangsue calme.je suis un pays prophétique et sans problème, je suis un pays de l’assimilation et de l’engorgement.je rêve, je rêve.moi.ma force éclabousse.nous avons besoin d’une catastrophe, d’une défaillance.pour nous apercevoir de nos insanités, de nos entortillements pensifs, et compensatoires, je réclame les cataclysmes de la dernière heure, les bouleversements médiumniques.maria racol-leuse de nos avenues vitrifiées et pourtant opaques.nadja.l’immonde (celle par qui le monde n’est pas là mais ici), l’im-monde.maîtresse femme.détonne le sifflement torticolère de ton retour.engagement, nous verrons, ce groupe, envahissement nocturne, torches aux mains, rassembler les forces de leur oubli, et tous nous OUBLIERONS, un bon coup, par rassades.nous OUBLIERONS, nous rendrons l’infecte fricassée de nos abstentions.de nos retenues, de nos pansements, l’appétit d’oubli, donné au sein, de notre enfance crayonnée à la fleurdelyse bleuâtre, l’alizé effiloché enfin d’azur précoce, notre ciel corrigé par un astrologue fataliste, à la solde des angloques. PRESQU’IL 125 nous traînerons dans les rues, notre lèpre, notre contagion fulminante, nos clochettes de pestiférés.résonneront comme une élévation insultante, nous décimerons, pour vous sentir pâlir derrière vos persiennes badigeonnées d’insecticides et d anti-larves, nous nous lâcherons dans vos cages imbéciles, et vous tomberez un à un.de notre baiser funèbre, de notre appel de disparition, quand il est temps, alors même que vos tontons-matraques disperseront nos galles comme la preuve figée.de notre sang de déportés, nous nous appartiendrons.notre sang, fût-il bleu, fût-il saturé de microbes et de gênes, nous n’échangerons pas notre sang a la croix ROUGE de nos hôpitaux inquiétants.de ma prison, je connais déjà les chaînes que vous porterez, plus visibles, plus lourdes, moins camouflabiés, indicibles instants de votre incarcération, je prévois votre longue division, la fission d un peuple, la bombe H de votre ininquiétude.vous verrez, je vous convie au banquet des cadavres, on y sucera des intestins, vous en aurez des intestinades.je vous convie à ce bal anthropomorphique où je vous servirai des « reels » anachroniques et savoureux, fête.fête, pavoisez, dansez.nous sommes patients, vous vous décomposerez.sagement, sans qu’on vous touche, sans vous parler, vous n’aurez même pas peur, vous êtes incurables, pourquoi vous acharner dans l’exaspération.non.consolez-vous, devenez doux et humbles de coeur, inclinez-vous, résignez-vous, vous etes malades, c est 1 age.vous avez été imprévoyants.mieux vaut mourir que guérir, vous mourrez dans votre lit.une belle mort, vous n’aurez pas eu à lever le petit doigt, non.les peuples 126 GILBERT DAVID meurent, le nombre ne fait rien à l’affaire.DANS LE LIT de leur impuissance, de leur débilité, de leur sénélité.les klaxons s’époumonnent sur la rue.me font contrer l’orage, on appelle ça penser, pour s’inquiéter.il faut penser, c’est la parole huppée de Maomet.la révolution intérieure comme pour les bips de sugar st.louis, la révolution politique avec ti-blanc richard dans son rodéo partisan, je vote pour le tabernacle où vous déposez chaque fois votre distraction, vous avez le choix, (qui disent), ne manquez pas votre chance, en sortant du bureau de votation, proternez-vous devant la photo de votre élu.épousez-en son eunuque pensée, (lui.béat, vous lancera ses sourires dinosaures, par ici.croisillons de mon baise-histoire.venez lécher mes ganglions de protection.je me souviens, que voulez-vous de plus, un pays, un deuxième téléviseur portatif pour remplir vos journées CREUSES, dans mon dos.avancez, avancez.après m’avoir gazonné l’herbe rouge, le cadastre de ma combinaison noceuse, de mes parapluies, fusils déguisés en veuves éplorées, pour VOTRE révolution, souffrez ma désaffection, j’ai voulu ne pas être esclave, je ne veux pas devenir bourreau, jeu de la pendule, trouve-toi un point où suspendre ton appel du vide, du recommencement, de l’égal mouvement de chute, gauche-droite, tout cache une guerre dont je serai l’enjeu, gauche-droite, ânerie universelle politique, politique, à gauche, politique, à droite, gauche-droite, gauche-droite, gauche-droite, marche militaire de 1 histoire de notre chasse-perdue, miracle révolutortionnaire. PRESQU’IL 127 désigne tes victimes, de quel cheptel les moutons noirs, vendus, vendus, vendus, (ils prêchent le « curiculum vitae » à frisco).les blancs, se vendent aussi, comprenez-moi bien, ils se vendent bassement, vous faites aussi des économies sur la quantité, bien sûr et non sur la qualité, la qualité étant pour eux une vertu, ils la vénèrent plutôt qu’ils ne l’ont, une façon bien satisfaisante pour les morpions indigènes, de se faire un terrain, les relations restent cordiales, du moins en apparence, on n’aime pas facilement les morpions, c’est sûr.mais il faut bien les tolérer, ça ne nuit pas à notre épanouissement, et puis ça ne paraît pas.notre vermine est discrète, d’ailleurs ce contrat d’arra-che-coeur (à la longue) ne concerne que nous, les moutons, blancs s’il-vous-plaît.de la colonie tête de loup, on n’a pas besoin d’espace, nous, pour survivre, un peu d’air, oh si peu.vous êtes sûrs que je n’en ai pas trop, ah .ça me reassure (nous toujours) .votre déchet d’air, parfait, vous avez l’art de profiter des réalités réelles, je vous envie, parfois, pour votre sens des .des .AFFAIRES.là vous m’avez sur toute la ligne, vous avez ça où.dans le ventre, oui bien sûr.où diable ailleurs, le coeur peut-être, là là.mais cette suprématie est en voie de mixage, (mariage blanc-noir-métis).avec les greffes, pas possible .vous refuserez de passer un coeur à un inférieur, pour préserver l’intégrité de la race, pas mal.raisonnement hitlérien parfait, oui.vous jouez fair-play, nous dans nos clôtures, vous dehors et dedans nos clôtures, c’est la loi du plus fort, je dois bêler, à quand l’abattoir déjà. GILBERT DAVID trouver un nouveau ton.briser les bouées, vous n’avez besoin que d’une montagne, car vous êtes les premiers de cordée, prenez-nous comme montagne.heil BEAVER! ronge, nous sommes les arbres.tu es les dents, égouineurs.furoncles nédi-fiants de la camarallure.encensez-vous, multipliez-vous.que l’on pousse, pour finir beau papier blanc sur lequel vous, (durham et scie), frau-dulerez notre folklore encannibalé.refilez-nous notre gigue funambulesque, éphémère emballé, de notre maîtrise, nous porterions bien un licou, un mors, pour exorciser notre fougue, la fable du pays; le mouton se prenant pour le jouai, je n’en veux plus de vos souvenirs, vendez-les comme pacotilles à d’autres, serre-freins tout aussi tendres, vénals.que nous, tout est consommé, et je me moque de vos chants fraternellement anémiques, vos baveuseries n’égalent que votre indigence, à vous taire, traîtres trahis, vous rejoindrez les pierres tombales intransigeantes et stériles qui dépayseront vos marécages de métèques, parce que vous aurez piétiné avidement, le désert qui vous suit, ensablera vos pas.votre désert se perdra dans votre désert, vous m’accuserez de créolique.votre diagnostic stigmatisera votre haine de la crudité nerveuse.je violerai votre assurance qui ne deviendra, de-clergée.méprisée, qu’une doune de plus sur les trottoirs de vos villes, d’ailleurs tout n’est que prostitution.je vends mes mots comme les filles leurs corps, (avec l’indifférence calculée de celui qui sera payé pour son plaisir, qui se paie d’avance de votre méprise, vous, avec votre main a tourner les billets, qui vous tachent les yeux de points PRESQU’IL 129 verts comme autant d’espoirs de me posséder sûrement pour si peu).je vous aveuglerai et vous forcerai ensuite à tâter les couloirs tordus de vos prisons, au pilori de vos senstiments.vous durerez ce que durent les jeux et les jacasseries des conquérants, je rendrai vos rues anonymes, je nommerai les bouches d’é-goût.MARCHANDS, en lettres blanches pour qu’elles noircissent plus vite de vos urinades et de vos lavasses, chaque poubelle portera un nom célèbre et historique, pour vous rappeler le dégo-bille-histoire comme un déchet-passé-présent-à venir.Ici poubelle maisonneuve.là.papineau.ici duplessis.là.bourassa.les stations de métro, je les nommerai, insignifiance, guerre et paie, esclaves — suivez, partout des panneaux publicitaires rappèleront les slogans de la Cité, nouvelle mythologie de vos peurs d’engagement.CROQUEZ DANS L’IRREEL LAISSEZ DEPERIR VOS SEXES LA SANTE PAR HASARD PRENEZ LE TEMPS D’AGONISER CHOISISSEZ MIEUX CHOISISSEZ LIN-DIFFERENCE APPRENEZ L’ESQUIMAU — CELA CHANGERA TOUTE VOTRE EX-ISTENCE POURQUOI PAS VOUS?— VOUS NE FERIEZ PAS PIRE 130 GILBERT DAVID j’ouvrirai trois métros pour élever une cordillère des hommes, en plaine rivière-des-prairies.on m’offrira ensuite de sauver le peuple en gouvernant tout le pays, je refuserai pour cultiver MON jardin d’insolences, je dresserai des échafauds dans tous les parcs municipaux, j’y organiserai des fêtes populaires, où.suivant un calendrier spécial, on pendra des policiers, (par exemple), qui auraient avoué (sainement) aimer battre les gens parce que ça les défoulait, le pouce en bas.il y aurait musique de circonstance, un peu style « je me souviens ».une autre semaine, les pharmaciens au culte de la maladie à paiement strict, une autre semaine, les politiciens véreux, avocats, médecins, la musique changerait, plus barbare, plus néronique.jingle bells sur l’air de tara-ra-boum-dié.(penser à faire le calendrier des 52 semaines).je distribuerai des boutons où l’on pourra lire « je suis ton égal ».ceux qui refuseront le bouton seront immédiatement considérés comme suspects, je n’hésiterai pas à confier au chef de la police des avertissements confidentiels sur des anarchistes (toujours les mêmes toujours) qu’on s’empressera de parquer dans les chambres-fortes.au secret, en espérant qu’ils ne deviennent pas des martyrs du TOP système, ce qui a toujours les pires répercussions désastreuses sur le moral de la citoyennetteté.j’organiserai un grand BINGO mensuel pour rassurer la population sur mes intentions pacifistes et mon idéal pur et noble, je jetterai par terre tous les nouveaux blocs appartements pour les remplacer par des ghettos de taudis, réalité inéluctable de ceux qui y vivent, je refuserai ainsi de cacher la vérité, la réalité, je PRESÇU’IL 131 demeurerai intransigeant, tout le monde aux taudis.sinon tout saute, les gens comprendront vite que le prestige de la ville exige de tels sacrifices fonciers, chacun aura donc son petit sale taudis, je permettrais qu’on les nomme.ABJECT.BEAU-BONPASCHER.NOVACANCY.PATIENCE, et-CHEtera.(avec restriction), enfin tous les autres noms seraient acceptés sauf ceux déjà utilisés par l’autorité municipale pour ses stations de métro, pour ses bouches d’égoût et pour ses poubelles, comme chacun sait.enfin, chaque année, avec le concours ventriloque du clergé, j’organiserai une grande fête patriotique pour soulever les foules et leur donner une fierté qu’il est indispensable de soutenir pour le bon fonctionnement administratif, j’inviterai tous les chefs d’Etat étrangers à venir constater la docilité, la souplesse de mon peuple, j’aurai soin d’exagérer leur naïveté plaisante, leur hospitalité légendaire (et obligatoire), je ferai la démonstration de leurs susceptibilités apprivoisées à coup de chars allégoriques et de symboles vicieux mais très très efficaces, je crois sans hésiter.que ces présidents, ces généraux, ces roitoi-lettes princes et boustifasses ès populo, entendront mon message avec envie, jalousant secrètement la molle tolérance de mon peuple, j’organiserai même une manifestation contre moi.que.sous leurs yeux, je m’empresserai d’anéantir, pour laisser à mes invités, le soin de comprendre combien mon peuple reste calme et mesuré, quand on le piétine, l’écorche, à quelques têtes chaudes près, qui d’ailleurs ne porteront pas le bouton égalitaire, de mise en cette circonstance, avouant 132 GILBERT DAVID déjà leur traîtrise, je favoriserai toutes les campagnes de suspicion, d’espionnage, je ferai tout pour qu’on n’oublie pas mon passage, je séduirai mes citoyens par des formules sincèrement illusoires comme ce que vous êtes je le suis, salir votre ville c’est vous a-villir.tolérer un microbe c’est appeler la contagion, penser défigure l’avenir.changer c’est maculer votre passé.et puis, un matin, je convoquerai le chef de police.le cardinal-en-chef.le journaliste-chef, et je leur ordonnerai.FUSILLEZ TOUS LES PORTEURS DE BOUTONS.BRULEZ LA VILLE, et je monterai sur le plus haut taudis de ma ville pendant que l’incandescence civile me lancera ses pétarades mitrailleuses et ses braises décadentes.pendant que le souffle souffreux des milliers d’esclaves calcinés portera au loin mon ordre de pestilence démentielle et mon nom comme une plaie qui empestera le monde.Yaluk. PRESQU’IL 133 la misère, le temps me fait ses exactitudes, ses misères, ses rebondissements, sans rien, sans l’instant réel de la déception, amour, dernier hommage.déception à retardement, comme une bombe, une bombe qui n’ose pas éclater, je pose le socle de ma statue, et mon socle ne se brise pas par le bras amoureux.1 amour misère, les amours misèrent.ne pas comprendre le plaisir de son corps fatigué, ne pas comprendre son corps, non plus, se faire à l’image, se faire vieux, se faire faire, et ne jamais compter sur l’autre, les autres, qui ne sont pas des montures féroces, qui ne sont pas des véhicules, qui ne sont pas des visas pour ailleurs.qui ne sont pas moins pas plus, qui sont autres.qui ne sont pas nous, ni moi.ni moi.l’amour que l’on a.comme eau sale, l’amour dont on se venge en refusant tous les passe-partout.on fait sa place avec le mensonge, on s’entoure de compromis, on dévoile le socle de la statue, jamais la statue, jamais la statue, on appréhende la volonté de tout son corps, de tous ses gestes, c’est le bras qui se détache en épaule presqu’île, c’est le bras qui se referme, s’alourdit sur le côté du corps, on s’imagine des bras à retenir, des bras à perdre haleine, tant ils s’évadent, tant leurs aspirations sont méritoires. 134 GILBERT DAVID o comme j’essaie, par-dessus le chant étriqué d’un freinage, la connaissance se nourrit de la pierre, au-delà du chant d’amour que je construis, d’haleine.j’imagine que je ne dépasserai jamais la liaison de quelques mots, les mots sont tellement voraces, tellement, et moi.et moi.dont le cri n’a pas encore la dimension de la vie.dont chaque pulsation naît du dernier choc, et je ne m’appartiens déjà plus, je fuis, loin dans les vallées sur pilotis, quand le soleil tourne de sens, le fond troublé des eaux, ma malade mer.ma mer minable.je sais, tout n’est que supplice et révélation, j’attends, moi.la révélation de la fin.car j’ai faim de fin.en moi.comme, je pousse, je pousse, je succombe, mon bras entre dans le sable, je n’ai plus tellement besoin de me soutenir, je n’ai plus tellement besoin de m’entendre, je laisse courir ma voix, comme, je m’essaie, une fois, puis deux, et je me dis que tout cela vaut, vaudrait, le tambour rugit devant moi.il a de la gueule, le tambour de l’attirance, je ne me décourage pas.je me dis: il faut attendre, et je patiente, je me tourne scrupuleusement les pouces, mes doigts parlent sur le dos des choses, mes doigts inspectent, prennent position, s’orientent maintenant, je serai fier et digne, si le rythme de ma danse ne s’abaissait pas à la marche funèbre du mal.même si les pauvres mots en nous s’affichent sur nos murs avec complaisance, comprendrez-vous le miel des sons, quelles abeilles et quelles fleurs il a fallu pour un aveu.je regarde, et je mens, quand je ne mens pas c’est qu’un danger est proche, le mensonge est anti-guerre.anti-un-point-c’est-tout.ceci n’est pas PRESÇU’IL 135 un paradoxe, je dis.je peux dire, je t’aime, et je mens, je n’aime pas.et je mens, tout dépend du mensonge qui me hante à cette heure, en ce moment.je mens, et vous n’en sortez pas.tout est mensonge, songe et mens, le corridor illuminé de la chapelle ardente est un mensonge, le clair de lune sur le béton est un mensonge, les mains mentent quand elles se hasardent à parler, et elles parlent, c’est là l’inconvénient majeur, elles parlent.le mensonge du lit.de la chair, de la conscience.suprême mensonge auquel on arrive qu’après de multiples échecs, après de faux petits et piètres mensonges, il ne faut pas trop risquer.I love you.orchestre la chanson que j’écoute, je ne l’écoute pas vraiment, mais les mots se cristallisent.enfin je crois, le mensonge est si facile, si méticuleux, si fertile, si durable, je ne vis vraiment que pour le mensonge, ça se comprend, tirez-moi les vers du nez.ça ne donnerait rien que des crottes de mensonges, péniblement oui.maintenant je le crois, et je mens toujours.mais la répétition nous transfigure, nous donne une valeur autre, d’autres, dans le monde ininterrompu.intervenu, je suis le seul qui puisse couper le limon qui encrasse le venir, l’au-delà permissible.celui-là est d’une douce nature, le portant, le casque insensé.presqu’IL.absolu, la chaleur, calor.calor.des êtres dans l’absence de toutes autres sources, à quoi bon notre suffisance, nous serons bientôt les maîtres de ce minuscule territoire, ce mince espace qu’il nous faut descendre en même temps que la joie, tout nous a été donné, jadis et naguère, pourquoi avons-nous refusé, parce que d’autres mains prostituées y avaient laissé leurs 136 GILBERT DAVID digitales, parce que les cratères étaient défendus depuis toujours et qu’on ne nous les offrait pas.pourquoi le refus, à l’heure ici possible.avais-je raison alors d’incarcérer mon double dans la double prison des autres, tous ces doubles qui m’entourent, et je refuserais le mien, malgré ce chagrin traîné d’âge en âge.de croyance en croyance, jusqu’à ce doute du choix, celui que je ne me permettais pas.qu’annoncer ai-je en retour, où atterrir, capitale douleur, mon cirque personnel que je dois vider de fauves, dans ce colysee ruineux.j’ai encore le courage de saigner, ce qui n’est pas le cas de tous, et je ne souffre pas de surprise comme certains autres, je suis encore pur.il y en aura toujours pour préférer les miracles à 1 effort, signe que tout cela.nous débouchons dans le côté gauche de tous les corps, et la parole est là pour nous deviner, capitale capitale, douleur, l’emprunt, le divin, l’inconnu.l’étranger, à chaque fois que l’on s’installe sans façon, parce que.ce qui nous console des autres.c’est qu’on n’a pas le pouvoir de décider pour eux.et c’est peut-etre triste, a bien y penser, dans ce corps à corps perpétuel, de moi avec moi.je sors différent dans la lutte, on n ose pas jeter l’éponge, qui la reprendrait, avec le mot d ailleurs c’est la loi du tout ou rien, pas de milieu, pas d’équilibre.pas de partage, désir furieux de se droguer de mots à jamais.la destination est fuite, en avant, (qui a pu dire que fuir c’était renoncer), pourquoi le but.pourquoi la cible, a-t-on besoin du pus de l’engrenage PRESQU'IL 137 du plus, du pus.latente ablution abominable du feu d’esprit, feu, l’esprit, pour tous les croque-morts de l’intensité.et si je me répète, dites-vous bien que ce n’est jamais tout à fait la même chose, que cette répétition porte un sens que vous nourirez de vos exclamations.je suis l’exception qui confirme la règle.je le sais, tout le genre humain est propre, juste, et généreux, et juteux, ne craignez rien, pour vous le supplice achève, le mien commence, j’ai encore des syntaxes qui me dissimulent, qui vous échancrent.qui vous animent, auxquelles on porte une extrême attention, on reste sur ses gardes.un seul geste et tout passe du positif au négatif.un seul mot.parfois, un seul, et nous arrivons à la limite de l’impalpable.j’espace, car je crains la sclérose au contact de vos médiocres et cholériques actes, vous m’offrez le cancer, je vous donne le change, je me répète, or tout respire en attendant de trouver l’issue totale, mêler son propre ordinaire au future dithyrambique.et j’ai horreur des retards, faudra-t-il vous le répéter des tam-tam de fois, je m’éclipse, je fais soleil et cache-soleil, dans le milieu, aboie silence, je me bute, silence, je me tiens au garde-à-vous, de ma dédicace, à jeune jeune viol, pourtant, maintenant, du début, d’écrivailler jusqu’au bout le reste de son paysage, alors que le premier à visiter.à désirer, c’est soi.l’organique bastingage, désir du désir et la satisfaction de se rencontrer au rendez-vous qu’on s’était fixé, soi-même, quelques phrases, presque phrases, auparavant. 138 GILBERT DAVID nous sommes tous des attentions, des attendus, à moitié morts, car payer de mots sa délivrance, c’est à prendre ou à laisser.si la consolation venait de se choisir, sans perdre trop de sommations, sans essayer de mêler quoi que ce soit, sans aucune limite, ni d’en haut, ni d’en bas.pencher un peu plus du côté de l’innocence.pour se déclarer coupable, le pouvoir de chercher, résiste-t-il en nous-mêmes, que faire de nos sources, déplacer leur situation d’aise, faire comme si.le criblage d’âge, à son crédit, on accumule le plaisir à forte dose, en mal d’impatience, de curieux désespoirs, de se chercher à travers, tout simplement.A TRAVERS, ici j’insiste, parce qu’il est grand temps de me donner raison, de prendre place, de me caser dans ma propre folie, autant l’accepter pendant qu’on y est.ne rien déplacer.tout s’attacher, au moindre geste osé.un clin d’oeil, l’ouvre-tête d’âme, se chagriner de tant de pertes, pratiquer, prodiguer l’abstinence, la maigreur des bras, la maigreur du cerveau, vite, son retardement, fortuitement, comme en une sorte d’échange de pouvoir, la pensée des bras vaut bien la force du cerveau.encore, t’échanger pour te changer, mais ce n’est plus la même responsabilité qui nous assume, assure.et je ferai des traces où je serai bien, un jour, si je me rends là où j’organise ma fête des sens, à tort et à travers dépecer l’homme, ne jamais s’engager, on se cratère, on éruptionne.de chaque muscle, de chaque poulpe-coeur, on ne peut rien décider, ça fait mal décider, on ne tient pas à s’écarteler pour rien, on porte sa tranchée PRESQU’IL 139 qui suit à la trace, on a le choix alors, tranchée ou trace, dragon, dragon des gueules, putréfier, basse, basse, l’a-plat-ventrisme.de voyance, on se retrouve défait.D.E.F.A.I.T.notre nom devient conflagration, étonnement, espacement, je m’efface.je me réconforte avec un peu de fumée, fumée sur fumée, comme un voile, une précise main dans l’ombre nous provoque, nous attire et nous parle, on a pris une chance avec le port, avec les quais, avec les retenues, les assises, on ne savait pas trop comment s’installer, dans ce mic-mac d instants, on a largué pourtant ses ficelles, nous avons pêché des villes reconstituées, et nous, entre les monuments de notre peur, qu’est ce tardif délire après autant de corrosifs cartels de parole, mais je me fatigue aussi de la colère, on a des tripes qui remplacent peu à peu nos nerfs on s’affadit.on s’écoute trop pour bien penser, on s’appréhende.on est moins dur.moins insatiable, moins bouc, moins émissaire, moins mystère aussi, on se simplifie, on ne peut plus dire de soi: je me prends pour un autre, et c’est tellement différent, on commence à envier.l’AUTRE des autres, on devient moins exigeant, on se taxe à la fin d’incompétence et de vol.visage, visage, dans le lointain.que je vois saillir comme un long attentat à ma vie.comme un feu clignotant qui m’avertit, oscilleuse et mirée, la chasse commence, j’aurais pu commencer, ici ou là.j’ai décidé de prendre un point, de le faire jusqu’au bout, et de finir, ici ou là.quand je l’aurais voulu, et seulement.Yaluk. 140 GILBERT DAVID 18 novembre Parler de soi.Trier ses souvenirs.C’est si loin.II! II! tu m’es si hostile.Je m’endurcis pourtant.J’ai été forcée d’être qui je suis, II.Tu m’as faite telle.Et puis, tu me laisses faire, tu me laisses tomber.Et puis, non.Je ne me confesserai pas.Je n’ai pas le temps de m’attendrir.Tu n’es plus le même, II.21 novembre La peste d’J// Il part en voyage.Moi qui comptais sur lui.Je suis résolue à faire le trottoir, devant ta porte.Sans toi.22 novembre Il est en Italie.J’ai reçu un télégramme, bourré de STOPS.C’est à ni rien comprendre.Lui, toujours si calme; et sédentaire avec ça! Je le déteste.Je lui souhaite un naufrage.Un suicide.Il y a anguille sous roche.C’est certain. PRESÇU’IL 141 27 novembre Il est revenu.J’ai l’air de quoi.Il m’a dit: « T’as l’air idiote, avec ton mouchoir, tes fleurs, tes larmes, ton bonheur d’occasion.» Idiote! Si je m’attendais à ce coup.Bourreau! Cruel! Il m’a donné sa paire de souliers: « Garde-les, dit-il, j’ai marché sur le Vésuve ».Ça m’en fait un pli, moi, le Vésuve ! Et avec son air secret et ironique .Quand même! Il dépasse les limites, les miennes en tout cas.29 novembre Ile est plusieurs: I.L.E.S.S.S.(S.O.S.) 3 décembre C’est moi, Ile, l’idiote, la souffre-douleur.L’importante impotente d'il.Comme II dit.C’est moi, petite, frêle, désabusée.J’essaie de le comprendre, lui, avec son Yaluk par-ci, Yaluk par-là.Par-ci, par-là.Ça n’en finit plus.J’ai eu peur.Toute cette sottise pour m’expliquer sa découverte, sa complicité, sa duplicité, sa dualité.Il double! J’en avais jusque là de ses mystères.4 décembre Ça se corse! Je m’étais dit: « Il n’osera pas » et voilà qu’ Il ose! Il me provoque.Mais je saurai.Son pachidermique Yaluk! tiens il me fait pleurer 142 GILBERT DAVID de rage.Quand je pense à tout le mal que je me suis donnée pour un si maigre plaisir.Monsieur me refuse son lit.C’est à croire que j’ai la peste, la malaria ou .Je le violerai! Il s’enferme maintenant.Il passe des nuits à boire du café et à divaguer.Je l’entends très bien.Je lui ai dit: « Tu joues à quoi?» il a répondu: « J’ai à faire ».IL A A FAIRE.Peut-être bien que je le dérange?Soit, je le dérangerai.On verra bien .Minuit Je ne dors pas.Je le surveille.Il a déjà bu quarante-sept tasses de café, mais j’ai confisqué le bocal de café.Et le lait.Au cas où .Depuis huit heures que ça dure.Je l’entends très bien.C’est la tour de Babel là-dedans.Deux heures Il est sorti.En furie! Il ne m’a même pas aperçue.Il est somnambule, ma foi.« Et Yaluk » que je lui ai dit, l’air de rien.« PARTI, PAR-TI, tu comprends?.et c’est.c’est ta faute .» Inutile de dire que je lui ai flanqué une paire de claques.Il a pâli subitement.Puis il a couru se renfermer! 6 décembre J’ai eu peur.Dois-je l’avouer?Toute cette sottise pour m’expliquer.Me comprendre sans doute aussi, pourquoi pas?J’avais cru, moi, à l’existence PRESQU’IL 143 du Messie-Yaluk-toujours pachidermique d’ailleurs.En plan: Yaluk, c’est 11, ni plus ni moins qu’un fantôme.J’enrage.J’ai craint une feinte.Ça me connaît les tours d’il.Pas cette fois.La seule vérité.Et puis, ça me complique terriblement l’existence.Je ne sais plus si je dois l’appeler Yaluk ou II.Assurus ou Théophile peut-être (pas bête ça, pour l’agacer .) Je suis dépassée.Enfin .Je fais semblant d’être indifférente, mais ça me travaille.Pour le moment, il guette ma réaction.Il me rassure.Il n’est plus certain de sa victoire.Ce coup double.Son jeu double: à l’eau.On verra bien.Oui, oui.14 décembre Le fin mot de l’énigme.J’avais des soupçons.Beaucoup même.Des feuillets qu7Z porte toujours sur lui.Même que je m’en suis aperçue par hasard.Ces feuillets sont maudits.Certain.Je les veux.Ça me brûle les doigts et le reste.Les feuillets: à prospecter.15 décembre Ça y est! Je vois.TOUT.Je ne comprends rien.Mais je peux tout lire.Yaluk existe.Il est là partout, sur ces feuilles mal écrites, illisibles tant elles sont brouillonnées, catastrophiques.Victoire Ile, victoire d’Ile.Il baigne dans son sang.Son sang que tu boiras tout à l’heure et qui te fera mal au ventre.Ile, elle, TE traverse. 144 GILBERT DAVID FEUILLETS D7L SUR YALUK 1.Enfances = mort d’homme J’avais le sourire facile et le regard (frelatté?) déchiré l’enfant-bonbon, la poupée inhumaine — le lait le sein — la chaleur le calme passage ou voyage (YALUK) c’est moi le dieu des machines je fais ma valise passages en écritures phonétiques style: jébezoindevupurfèrsekevu .etc entre les lignes je vois imp.mon dieu est trop humain: le déshumaniser en fane un vrai DIEU je suis tout l’univers je ne suis même pas MOI dater le journal de chiffres imaginaires: ex: 97 Bernanos (farceur) (suicide?) — ma révolte se trouve dans les moments de mon avenir je décline mes mois, faire l’inventaire des mots importants: questionnaire à intégrer?personnages nouveaux et « réalistes » « j’enterre la hache de guerre » — /associer au combat du réel stop-stop-stop: j’ai envoyé des télégrammes ouais-ouais-ouais dans le journal « pressé » chaque page est une unité multipliable interchangeable PRESQU’IL 145 rhabitation favorite: le mot Début possible: Ecrire, toujours, les sillons de nos mains, moites de plaisir encore, un mot après l’autre, ses souvenances, des regrets de mots, les mots maudits, les mots aimés jusqu’à la racine.thème de l’enfantement (à continuer avec le monologue 1) idée à développer: je dévergonde mon passé, il est sec.vain, malade, mon passé m’effraie, je change mon passé en l’inventant.ON SE SENT EPIER PAR LA NATURE PAR LES SIGNES 3.dieu (l’appétit de) dieu est en moi comme une nourriture que je ne digère pas j’ai dieu sur le coeur.repérer la genèse de la divinité (adam.cocu, roulé aux anneaux de serpent), le vaudeville paradisiaque.éprouver le détachement, (se compromettre inutilement, gratuitement, par détachement, par dérision des poncifs) sophisme: qui de dieu ou de l’homme a perdu la Face.inscrire la mythologie de Yaluk (fissurer la conscience pour s’y installer) être maniaquement (écoeuramment et sournoisement) prophète 146 GILBERT DAVID prophétiser surtout la fin des prophètes (à discuter) ne pas craindre les contradictions si elles pincent la raison CHERCHER DIEU COUTE QUE COUTE liste divine: (à reviser, à compléter) Amon Apsou Brahma Yaluk Vichnou relire l’article Evangile du D.P.(citation de st Clément) réintroduire la dimension de l’anti-doute (doute au carré) la religion de l’Homme (Liberté) comme une trouble déification-défécation de tordu immonde et bassement insolent (la flatterie de la condition humaine) avoir/donner l’impression de se plaindre pour rassurer les philosophes/les théologiens et les impuissants.4.apocalypse (espylacopa — épilepsie du vide) fratricide, génicide.(exultante abolition de la so-ci-é-té-) se faire un programme de libéralisme et d’absurdes rénovations urbaines (devenir maire?) programmer la fin du monde (impair du casino) (IBM disloqué de ses résolutions capitalistes) déshydrater le pays (le prendre à la gorge de son eau douce) me mettre au pied du mur et tirer! (la parabole d’Elée) — travailler soigneusement PRESQU’IL 147 essai: nous, reptiles, nous nous enroulons autour des autres, étouffons-les.de nos sceptiques sinuosités, nous mettons en doute plus que leur corps, plus que leur souffle, aaaaaaaaa aah.nous allons chercher leurs orsanes.comme d’inutiles greffes, inutilisables, nous leur dirons, voici « un » coeur qui bat SANSvous.et que vous n’aurez pas.sang froid de reptiles, réchauffez-vous pour survivre.ou grouillez dans votre froid miasmi-que.leitmotiv du « dois-je » futures citations: 1.ce peuple-ci a peur du sacrifice il préfère le renoncement 2.dans ce presque pays, je suis presqu’Il final: j’assiste, indolent, à votre gloutissement.5.miserere (peut-être) du plus au MOINS (couper les mots la parole) thématique de la littérature: le vagabondage des mots misère (pour ne pas dérouter) temps travailler la démangeaison du exactitude rythme et les fugaces tentations rebondissement de la confession (prudence) rien bombe socle-statue je n’ai pas l’intention de tout bras dire pour éviter de mentir 148 GILBERT DAVID amour je ne m’ennuie pas mais je souffre plaisir je suis moderne mais je ninsiste pas corps image monture — véhicule on n’a pas le pouvoir de refuser, impératif du mot.je ne suis pas un écriviste.enterrer l’esprit sous cinq pelletées (suffisant?) de nerveux dérèglements: ériger un nouveau fanatisme (un de plus) la métaphysique du choix (à TRAVERS: le « co-gito » de Yaluk) réajuster ses forces et ses pouvoirs pour capturer la mort (dernier recours — à décider) ?C’est tout; Il ne dit rien d’autre.Je me sens démise et comme aboulique.Je ne te connaissais pas.II! Oserais-je finir ta vie par autre chose que « le mot tue, le mot tue »?Je me comprends maintenant, oubliée, éteinte.Inutile aussi.Qu’ajouter à ton vague projet de doublure?Tu es seul II.Entends-tu?Pourquoi t’acharner à ce dépeuplement et en quelque sorte au dépeuplement de ton sommeil.Dors-tu?Tu n’as voulu duper personne mais je sais que plusieurs le seront, II.As-tu pensé à ma faiblesse?Je n’ai pas de réponses, je n’ai pas de PRESQU’IL 149 questions.Je ne possède que des trous, des fixités.Je regarde autour de moi.Je fixe.Je n’ai trouvé personne pour se permettre ton irréparable bonheur, II.Je n’ai rencontré que des « heureux ».Ceux-là me l’ont dit — mais je ne les ai pas crus à cause de leur regard biais, à cause de leur geste de la main avec l’air d’effacer leur passé, LE passé.Sans toi, je m’insignifie.Rachète-moi, II.Ton sommeil m’impose tes rêves, m’abandonne à mon bavardage.Tu n’as pas le droit de te retirer de moi.Surtout après m’avoir incendiée, surtout .16 décembre Me revoilà, prisonnière.Ça m’endurcit de savoir finalement que j’aurais pu être autre.Rien à changer (on est pour ainsi dire forcé d’être ce que l’on est) Je ne peux repousser la tentation de laisser le temps à sa place.Pourquoi prospecter, insister?Il n’y a plus rien à fouiller.17 décembre Je m’effeuille (la saison me ratrappe) définitivement.18 décembre Tu te pensais au-dessus des plaisirs de la peau et des visages.Détrompe-toi, orgueilleux.Abandonne-toi aux mains onglées et fouilleuses, dans les longues herbes jaunes, pauvrement accablantes.Il' J’aurais aimé te prévoir pour t’indiquer le par- 150 GILBERT DAVID don, pour t’abuser, te regarder par l’ouverture et la surprise.Ton innocence m’a détruite.Tu as tout truqué pour me perdre.Je te brûlerai ce soir, II, et tu glapiras! 19 décembre Tu as pensé à tout.Derrière toi, tu préparais ta résurrection.Cette dernière lettre: « L’ange ne visitera pas deux fois le condamné à mort », d’où vient-elle?Où es-tu?Je te reconnais aux premiers mots .J’ai peur, II.Je ne pourrai pas m’achever.Je m’aperçois de ma nudité, mais « elle » ne marche pas.Depuis trois jours, je tente n’importe quoi pour te rejoindre.J’ai voulu me transporter, faire appel à mon sens d’ubiquité.Je demeurais isolée, Ile à jamais.Qui est Iris, dis-moi?Est-ce elle qu’il te fallait rejoindre?Montre-moi le mur, le miroir qu’il me faut traverser .Assiste-moi dans ce passeport.20 décembre Je ne dors pas.Je t’attends.Je suis chez toi.J’ai bouché le robinet.C’est le rite.J’ai fermé les portes.Je me momifie.Yaluk existe.II! c’était toi.Yaluk est mort dans sa dernière lettre.Il a tout purifié.Plus rien ne survivra.Il, est-ce encore un oubli?plus encore: une fraude?Tu m’as fait miroiter un bonheur que tu ne possédais pas.Possè-des-tu celui que tu m’invites à partager?Il, me mens-tu?J’irai au devant de toi.Je te devancerai où que tu sois, II, où que tu sois . PRESQU’IL 151 JE SUIS LA NOURRITURE.alors qu’un monde sauvage m’habite, un monde où il n’y a de place, pour, personne autre que moi.perfidie d’une certitude, vide, absolument nécessaire de combler, et repartir, à nouveau, la solitude m’a imposé la haine, bien avant l’amitié, mais je souhaite attendre, m’attendre, j’ai dû m’attarder, car des sorciers s’amusent de.mes sensations.et je pressens que je marcherais.NU.sans aucune gêne, pourtant tous ces rites m’effraient.je me vengerai du monde, je sais la vengeance.je ne piétine pas.ICI.pour rien, j’écarterai bien les coulées froides, qui blessent mes yeux, un jour, à l’époque des oasis appalachiens.contre la resouvenance, des premiers glaciers, passage douloureux si la tête, s’accroche aux équinoxes, arrière-pensée des fleurs de sommeil, jusqu’à travers moi.je ne dors point, jamais, à bout de forces.je m’imagine sombrant, dans les innombrables.figures du sommeil, assoupissement d’écor-ché vif.j’aurais voulu ne pas devoir, ni dormir ni manger, toute nourriture m’irrite, trouver une solution.absolument, et si j’allais crever sans, avoir voulu mourir, perdre la vie.stupidement, par négligence.trop bête, il faudra encore accepter, tout 152 GILBERT DAVID ce gâchis, le porter à ma bouche, le broyer méthodiquement.et avaler, surtout sans y penser, avaler.puis, vomir, comme pour le reste.j’habitais un troisième, je n’aime pas les troisièmes, je préfère les toits, tout crus, sans mur.sans plafond.sans porte, uniquement, le ciel et de chaque côté, le vide, un vide que l’on devine, et qui absorbe.éviter surtout de marcher, ramper lentement.toucher le gravier rougi, le goudron, blanchi en balafres, comme des éclairs de sabres rouilles.surtout, il fait clair sur un toit, la nuit, pas possible, on ne pense d’ailleurs pas.à descendre, uniquement, monter, en s’attaquant aux jambes, tout près, on évite les noirs et les gris, parce qu’ils salissent, les mains le visage là.on s’étend avec tout l’orgueil, possible, les tempes moites encore, des sueurs du réveil, car on s’éveille, continuellement.il ne faut pas songer à dormir, et moi.je ne veux pas m’assoupir, avant de tout savoir.voilà des siècles que ma tête, bourdonne de souvenirs.paradisiaques, ça continue, ça se poursuit en-dedans, ça commence à se piétiner, tout au creux des nervures, ça perce sagement, ça se tait aussi, à la longue, tout ce temps, derrière soi.à donner le vertige, parfois aussi, on se lève, comme un arbre ridicule, isolé, brûlé, le regard porté sur les espaces, tout autour, et alors seulement, on respire, les bras décrivant des cercles, bizarres, pour embrasser des mesures, d’.éternité, nu et PRESÇU’IL 153 seul, dans l’anti-chambre de l’oubli, aucun miroir que les doigts tremblants, que l’on porte au front, puis aux lèvres, plus souvent aux lèvres, découvrir son visage, suivre le nez.le perdre un moment, pour suivre les joues, s’accrocher dans la barbe molle, explorer l’incroyable gouffre des oreilles, enfin, presser les veines d’abord doucement, ensuite avec rage, et sentir le front rougir, la tête entière, bondir de joie féroce.néanmoins, la chaleur n’oublie aucune partie du corps, collé comme un papillon sans ailes, la chaleur partout intolérable, engourdit la bouche, la bouche reste inerte, les lèvres sèches se plient, se referment, avec le mouvement monotone d’une ventouse, avant-poste de l’hallucination, baiser l’air brûlant, se bercer de tendres pièges, vouloir chavirer, avec une sensation, presque, désagréable.de rapetissement, imperceptiblement, comme de se voir pressé par des mains, puissantes mais douces, et croire, là.les yeux écarquillés.en d’invisibles présences, dans les mirages en haut, beaucoup plus haut, recherches, et pourtant, ne pas sommeiller, irrémédiablement, attendre en vain, la main ganté de glace, qui osera fermer la bouche ouverte, non.les.qui oseront, mugissantes, surprendre les griffes se porter aux paupières, pour y coudre, le long engourdissement, mais rien. 154 GILBERT DAVID quand la terre en a assez, de blanchir ses soleils secs, elle glisse, dans les paix hypocrites, le calme stupide, il m’arrive d’entendre la mer.se porter à moi.repartir, revenir, l’envers et l’endroit, simultanément.pourtant la mer n’existe pas.je ne la vois plus, elle a disparu en même temps, que le chat qui venait lécher, mes égratignures.ce chat que je ne voyais pas.qui avait dormi à l’ombre de mes cuisses, m’obsédait, ce chat, que j’aurais tué.si seulement, il avait pu avouer qu’il partirait, seul, l’aurais-je tué aussi, qu’importe, j’oublie le vent sur la peau, qui suffoque, le vent, boit la sueur, et tout l’air empoisonné d’odeurs putrides, le vent, vient tout déposer dans mes narines, le vent, habile musique à crever les fronts, se laisse deviner, espérer, par des signes dans le.le vent, on l’oublie, finalement, parce qu’il ne cache pas le soleil, s’écouter un peu.sans trop se fatiguer, avec calme, ensuite écouter le corps qui perd sa chaleur, s’essoufle aux vitres de la pesanteur, de la somnolence, incroyable pesanteur, au loin, le jazz d’un trompettiste aveugle, et asthmatique, arrive en dessous de moi.par petits cris, derrière le mur blanc horizontal meurtrier, d’un désert.j’oublie jusqu’aux délires, de la rue.en bas.comme moi.rue.droite inutile, aujourd’hui, m’exaspère.par sa rectitude, et son acharnement à ne pas.cesser d’être droite, cesser d’être, comme moi.imagination, une rue.froide prostrée criminelle, condamnée à mort, comme moi.un jour, le soleil encore, à nous faire douter de.le chat est revenu, aujourd’hui, il ne m’a pas approché, je le flaire. PRESQU’IL 155 là.non.ici ICI.il ne me touche, me frôle, insistance des objets, le chat me regarde, peut-être a-t-il une laisse, et au bout, un enfant, quelque chose de nouveau, sûrement pas.un autre chat, panique, récapitulons.CE chat vient depuis deux jours, peut-être deux, lécher mes plaies, pourquoi, fausse question-fausse réponse: zéro, sans connaissance ou séquence, bon.un chat double peut-il exister, reprenons, une fois de plus, un chat, est-ce bien un chat, nécessité à fleur de peau, il faut, perdu je suis perdu, redevenir soi à tout prix, partir.disparaître tout de suite, si le monde crée des doubles, maintenant, je ne survivrai pas à cette duplicité, je suis unique, voilà ma puissance, un temps, je suis, cela devrait suffire.tous les yeux portés sur moi.dans ma chair, puis de nouveau, la douleur au coeur, perçant le chemin du départ, dans toutes les globules, ma tête cogne sur un côté, quelqu’un, m’a touché, j’en suis sûr.un pied écrase mes doigts, aucun mal.surtout le coeur, des pas de grands de grands pas.comme un piétinement hystérique, tiens un nouveau.mot celui-là.noter, autour de moi.impossible d’y voir, je crois et je ne veux plus, il ne faudra pas bouger, faire le mort, ce n’est guère facile, penser surtout avec rage pour ne pas.quitter le soleil, je suis seul, à la fin.à moins que.il pourrait écouter, sûrement, plutôt dormir tout oublier, jusqu’au prochain réveil, pas dormir, incapable, demain.demain, je filerai, à reculons ne rien aimer prévoir, trop de gens déjà, je ne peux pas dormir, il est encore, là.cette présence se fige autour de 156 GILBERT DAVID moi.prête à m’ingérer, cellule, muet je le devine, ça me fouille avec minutie, j’intrigue ça.quelle odeur de poissons morts, c’est bien ça.avec la mort, la mer.on comprend, les filets la marée basse les goélands, surtout le poisson, celui qu’on laisse mourir d’espérance, sur la grève, mort en fraude, oubli de pêcheurs, vie bizarre, déjà vu ailleurs bizarre, bref, il ne parle pas.il fume, cela demande un autre langage, la fumée, je m’égare, que me veut-il.aucun pêcheur de ma connaissance.je ne connais que moi.je l’aurais su.et puis ça ne peut être qu’un faux pêcheur, à l’heure qu’il est.rôdeur maintenant, elle revient plus mesquine, plus forte de ma faiblesse, elle s’impose avec, le jazz, plus féroce à n’en plus finir, faire le mort, par prudence, je n’arrive pas à voir, si au moins je parlais.NON.il ne faut pas tomber, quitter la lucidité, je ne trahirai rien, je les attends avec leurs questions.tout perdre à cause d’une parole de trop, trop, recommencer comme au temps où j’aimais tant, la pluie, quitte à boucher les ciels morveux, au travers des grillages de ma fenêtre, mais la terre voudrait-elle aussi de la.pluie, encore il bouge.comment peut-il oublier ma présence, si facilement.nous sommes étrangers l’un à l’autre, pourquoi alors toutes ces singeries, fuir un instant.rêve à la seconde puissance, tous les enfants sur la grève marchent vers la falaise une fresque houleuse poudreuse et rouge avec parfois la blancheur d’un masque pur tout au bout la mort suite interminable de bruines grises et bleues qui se PRESQU’IL 157 confondent aux ressacs aux sifflements sourds d’une chute ininterrompue même cadence même pas même silence procession infinie de mioches inutiles bâtards dans leurs draperies d apparat mauve à bordure acier suivent des paysans sans canne et quelques moines avec ou sans oeil dans leur mièvre sanglot, le suicide vient de l’innocence.face au cortège des armées plient leurs tentes et se jettent à la mer la boule noire traverse une nuit de démence la mer paraît en casque de fer et de cheveux déteints la marée haute ravale les traces du sacrilège retour vain, la mer n’existe plus, demandez à YALUK.lui.le sait, il vous dira, le temps est a son meilleur, vous avez compris.si lui le dit.je sais maintenant, cela revient.1 homme cherche la mer.comment lui avouer que la terre l’a bue.d’un coup sans la goûter avec ses.jérémiades de lichens de planctons, maussades, et cette saveur encore âcre, de sécheresse, artificielle provocante, je m éloigne, je me détache du trop plein, du palpable, à moi l’infini, enfin, le pêcheur se lève, il porte une bague à la main droite, danger, il me regarde mais il a peur, il ne comprend pas.il part maintenant, stupide somnifère qui lutte contre les yeux, jamais plus de ces orgues, comme des nudités chinoises, qui se cambrent.sous les reflets, de vieux candélabres, parti, départ en même temps que les accents maniérés, d un clavecin fele.plus de musique, l’homme part, il est parti, son pas seul dans les couloirs, dans mon cerveau d’eau, le chuintement des souliers, énervant, toujours, à mi-chemin, entre le retour et la fuite, il reviendra, demain, oui demain, peut-etre.enfin il part.1 odeur efface ce qui reste de 158 GILBERT DAVID musique, rayons X.contre moi.le jazz pousse un dernier cri.avec méchanceté, avant la suffocation définitive, dernier mot à l’esprit, pour l’écartèlement définitif.VOUS LES BOUCHES OUVERTES, apprendre maintenant, ce que je sais, l’alphabet moins le k.oubli, à réapprendre, se voir dans ses mains ou cracher dedans, tacher de grands miroirs, penser mettre au propre toutes ses pensées, vivaces autour des vertèbres, ascension en spirales, bribes de folies furieuses, courroies rapides comme des filets crevés, sur le lit.une goutte de sang bleu, venus, belle planète, tout cela pour permettre une lourde léthargie, apprendre ensuite à fermer les yeux, pour passer le temps, le sommeil ressemble bien à la mort, on le dit.naturel essentiel correctionnel véniel, le péché, pas dormir, jamais, la mort est encore loin, le péché aussi, je ne parlerai pas trop de la mort, invitation malvenue, et puis, ça n’empêche pas de dormir, deuxième portion de vie.le rachat, la deuxième heure sera amoureuse, pas de facilité, quand, je me suis retrouvé dans cette ville, aucun nom.pas de précision.que j’allais habiter, enfiler, pas compris tout de suite, les espaces, disais-je.finiraient bien par se raprocher.fin de la citation, le temps achèverait en moi son oeuvre, par arrêt du coeur, par arrêt du coeur, par arrêt du.je ne comprends pas.j’avais pris, naguère, une chambre blanche, dont les couleurs changeantes me rappelaient vaguement les fonds d’étoiles sur les mers torrides et sensuelles à l’ouest des côtes amériques.mais cela PRESÇU’IL 159 ne vous intéresse pas.je peux encore le comprendre.passons outre, cela est dit.une chambre donc, un troisième, je n’aime pas les troisièmes, je le répète.au cas.je vivais, là.en train de vivre, importance du changement, toujours, des appartements des chambres hautes, graves religieuses sinistres.dans leur obscurité de vieux vitrail, une chambre, une dimension la longueur, toujours des troisièmes, je n’aime, une fois, il y avait un lac.derrière l’un des murs, parfois des arbres lorsque je voulais bien, les voir, pas de musique à ce moment.plus tard, il n y avait pas de lac.il ne me plaisait pas d’ailleurs, si mes souvenirs, il y avait un lac.avec des barques et des chaloupes vides, déjà une heure au passé, déjà, je reparlerai de ce lac.j’en compléterai le destin, dans mon esprit farouche, les mots ont valeur de poèmes, quand on poursuit leur image réelle, au nord-ouest-sud-est.signal à l’aube, un rouge un vert.CONTINUEZ.oui.j’achèverai, sans d’autres pauses que.les détestables sommeils, avant, j’aurais aimé faire 1 amour, dans les baies sourdes et creuses, de mon pays, mon corps désirait la puissance, des mains des lèvres, cela se perd avec les sourires, par faiblesse.faiblesse des bouches molles, vous souvient-il les chants des pionniers, indiscrets avec leurs bras comme des haches, vous souvient-il message de neige des rues de février qu’un blizzard transporte aux cloisons dentelées des taudis surchauffes, vous souvient-il le voyant annonçant le retour des conquérants et la chute des nouveaux messies, vous souvient-il aussi le vin les bijoux des profanateurs de la terre, la mémoire torture les siècles d’avant, les sabbats, de la délivrance. 160 GILBERT DAVID la mort enrichit la terre faible, de nouveaux mots, la création s’effrite après la création, soleil trop loin, souffrance des couleurs qui nous entourent, le froid s’installe, en cristaux sombres, lutte en blessure de volcan, remous de glace entre ses cuisses.MATCH NUL.maintenant, je veux me lever avant la fin de la lumière du côté du vide, sensation refusée, les os craquent faiblement dans la pénombre, la peau, elle-même, repousse le mouvement, je ne sais comment j’ai fait, le lit soudain pâle, reste de chaleur qui m’assomme, je n’ai pas crié, seulement voulu, on fait ce qu’on peut, demeurai-je ainsi longtemps, plusieurs jours, toute ma vie.plusieurs jours, sans bouger dans le soleil, avec la seule consolation de maigres, piaulements d’enfants dehors, très loin, la pluie, la pluie arrangerait tout, plus d’hésitation, le soleil attend, autant ne pas y songer.difficile d’être sûr.je crois que c’était la pluie, trois jours de pluie fine sur mes oreilles, comme de grands colliers, défaits un à un.interminable-ment, pareille à des dés.qui jouent des cliquetis, en s’entrechoquant, l’écho aussi, par les castagnettes choquantes des danses de l’orage.1 humidité étouffait mes poumons, le corps jouissait d’un bon répit, je doute, que la peau ait renié la pluie, à ce moment, après ces trois journées de désordre, j’ai pu me lever, connaissance au bout des jambes, et le recul des yeux derrière les.les.les paupières closes, mais à la place des visages, j’avais mis des noms, ma première idée fut de boire de l’eau, beaucoup d’eau, froide si possible, je n’en trouvai PRESQU’IL 161 pas dans l’appartement, je pris l’escalier, première figure, je l’accoste, derrière les yeux, les yeux, le front blême, une veine bleue, ironique sous la tempe gauche, nerveux, l’homme cherche à m’éviter sourire, pourquoi lui.le feu.avez-vous du feu.le soleil par derrière, inutile, les lèvres s’arrêtent avant de prononcer, le seul mot nécessaire, eau.eau.eau.eau.eau.eau.eau.eau.eau.eau.mutisme, la tête se tourne de mon côté, très près comme pour un baiser, salive, mais pas.eau.silence à crever, rien de plus.lui.rapide coup d’oeil, éloignement, la peur dans ses derniers gestes, puis le dos courbé par la chute, je ne fume pas.comme s’il s’agissait de cela, erreur, toujours l’erreur se glisse là.où l’on souhaiterait l’amour, recul soudain, un mur.une cour, l’ombre ETAIT là.nette sans illusion, j’aime bien les illusions, rapide désir de frapper, d’un poing dru avec plusieurs bagues, pour marquer profondément, l’autre ne bougeait toujours pas.patience en déroute, feu vert.ARRETEZ, contre-courant, ne pas aller dans le sens des autres, facilité, coups, je l’assommai des deux bras levés, une cadence, lever baisser frapper lever, le feu se perd dans les feux suppliants.du feu du feu du feu du feu du feu.entendez-vous.le feu autour d’un cadavre, mon père, illusion de la bête avant de crever, enfin, je ne sais plus le parfum des visiteurs, autour d’une fosse, le contre-poison des cierges, l’immobilité du mort, sourire préfabriqué, respect de part et d’autre, malgré qu’on se surveille, à la dérobée, cette paix-là 162 GILBERT DAVID fait peur, il est encore trop près, on sera vraiment tranquille, quand la terre l’aura retenu.POUR DE BON.les morts finissent par se ressembler, ça rassure, la peur elle, devient intolérable, surtout si elle nous fixe, à travers l’écorce du souvenir vivace.souvenirs que tous ces morts, la mort, on ne peut savoir si elle suit.ou.si elle précède, à moins, l’enterrement le cimetière, croire que nous assistons à notre propre enterrement, curieux maquillage.massacre, loin de nous, heureux, il y a quelques saules, à la file, comme de pieux pèlerins.le dos rompu, par toute la nourriture, à leur pied.MOI.à leur pied, j’aurais aimé jouer, dans ces allées, culbuter sur les fleurs, me dépayser, visages, casse-tête, tout le long du parcours, sur la fragile pellicule de l’air salin, la mer.toujours me poursuit, dans mon enfance, la mer.habitation du père, la mer.dans l’esseulement.plus rien, le calme s’installerait autour de nos.deux formes, il vivait encore, achevé, lui.oscillation.fréquence, chiffres.11.zéro zéro.12046014 1901619 zéro 136310259014340220 zéro zéro 1.l’indifférence du nombre me narguait, joues ruisselantes.le corps se déroule avec nonchalance, soupir de bête, envahir l’espace, repeupler le monde à coups de canon, le peuple, sournoisement, surpeuplement près des oreilles, la soif, me reprend subitement, je lui saute à la gorge, violence, je presse, presse, j’étouffe, plus rien, le lampadaire tourne dans le noir, s’allume, s’éteint, puis se coule dans la clarté en fusion, la nuit, peu après, le remords dans la peau, pareil à une aiguille, j’au- PRESQU’IL 163 rais dû lui sourire, le baiser au front, et porter mes mains à son cou.avec assurance et calme pour le rassurer, on ne sait jamais, crier, pour lui.pour faire le silence, et là.alors seulement, l’immoler avec le même sourire, le doux sourire, ses yeux auraient tourné, sur moi.toute leur hébétude et leur impossible, pureté, je hais la pureté, moi.je suis sale, péché double, problème réglé, aujourd’hui.je pense à tout cela, tristesse, idée de revenir.à l’endroit exact, où le pavé, a senti de son impuissance, le sang, comme les fumées d’après la bombe, à hiroshima.goût de sel au palais, le sang sur le ciment, mon haleine ensuite, qui défie, provoque la mort, pour un temps, toutefois, j’ai oublié ces agissements, qui reviennent, graduellement.avec une insolente précision, à croire que mon cerveau fait marche arrière, méticuleusement.en reprenant chacune des minutes, des instants.des minutes, comme le funeste destin d’un ressort, relâché par mégarde.premier amour, c’est l’heure, pour un temps, j’entends des cris, en collant l’oreille au mur.parfois des pas.surtout des cris, cela me rassure, ces cris m’ont toujours rassuré, rien à redire, je suis plus que comblé.ICI.moi.je ne peux plus crier, défense.peut-être, cela n’a plus grande importance, comme un chien, ma pitance sous la porte, premier amour, deuxième et dernier rappel, quelle tristesse derrière, ces rideaux, où passaient malgré tout, penser aux cheminées démentes, comme les preuves barbares, d’une civilisation perdue, sur un amas de briques, de tôles, farde des ondées 164 GILBERT DAVID paisibles d’été, au milieu de cette rouille, cette ordure de planches, une femme.TOI.colonne blanche, amour, amour, fin.fin.l’ignorance, mes mains, elles, aux feuillages trompeurs, roulaient leur fraîcheur, sur les sables fins de sa peau, l’attente au fond des yeux, et le désir, dans la bouche jusqu’à l’abandon, mon rire dans la nuit, elle n’avait pas pleuré, j’ai tourné son coeur, l’enfant reprochait sa faiblesse, mon doigt dans sa gorge, spasme, je détruisais notre souffle, aucun bruit, le fétiche perdait toute malignité, il m’a fallu laver mes mains, elle ne m’a pas vu sortir, je m’étais amputé d’un double, il poussait contre nature, en moi.à la manière d’un cancer, pitié, disait-elle, fin de sa citation.je n’avais pas de pitié dans mes souvenirs, il fallait tuer l’homme en nous, devenir des monstres.pourquoi pas.je n’existe plus.Iris.Iris, à quoi bon.je dépasse mes gestes avec ma voix, l’immobilité, toujours, avec la roche tout autour qui grossit, engrosser la pierre, l’homme ne vomira plus que des mots, la force de se tenir droit, une dernière fois, je suis fou.FOU.je t’avais tuée aussi.mes jours sont des oiseaux perdus, et quêtent inutilement la tranquillité d’une solitude, sécurité de l’imagination, mauvais pli de nous, rien dans ma vie ne me sature pleinement, ajouter, additionner des actes, des heures durant, sans bouger.je deviens moi.apprentissage, coup d’oeil, mon regard n’a pas de fin.et si je me défiais par hasard de l’assaut de tous mes sens la torpeur me laisse choir en moi-même, je pense au ciel. PRESQU’IL 165 à son vagissement pour recréer l’homme, et plus tard, sur les hauts minarets blancs, je vois, surpris.comme des icebergs par des courants chauds, les prêtres se défaire dans l’aveuglante, vapeur mortelle, au moins, j’aurais pu naître à nagasaki.aurais-je écrit du reste, sans vanité, je suis de la race des vaincus, fin de ma citation, notre faiblesse ne s’excuse pas.arrêt, je trouve trop de justifications dans les mots, combat à finir, toutes les chambres, hélas, la chambre en face, et la mienne.se ressemblent, pourtant, à moins que.les rideaux légers entre les barreaux, une lampe un abat-jour jaune percé, le cordon qui donne sur la vitre, une veilleuse près du lit joue à l’indifférente et laisse tomber une vieillerie de lumière, l’avare, détails à retenir, peur de l’oubli, insignifiance et peur, le bois, partout hostile, malgré ses couleurs, de jungle apprivoisée, en contre-plan, le fouillis des murs, criblés de dessins et de photos, d’enfants.l’homme d’en face me ressemble, il sourit quand je parais à la grille, il a des yeux fidèles, il fait peur, il me ressemble trop, je souris aussi pour éviter ses soupçons, on m’a enfermé contre mon gré.je n’aggraverai pas mon cas.face à nous, dans l’autre chambre, aucune réconciliation, dans l’autre, le double, lui.le mieux serait de se retrouver.au carrefour, des cités d'argile et de cendres, quand j’aurai atteint l’âge des pyramides des chéops du nil.occidental ou non.ça ne compte plus, je franchirai l’espace de ma mort, lorsque les buildings de manhattan toucheront ma tête, qu’alors une large blessure me fasse cyclope.recouvrer le fond poussiéreux du bronx et forger des phrases de vengeance, s’élever sans hâte et 166 GILBERT DAVID montrer le poing, mieux vaut l’exil, surtout, ne pas s’enfermer, dans ce wigwam des immensités, des premiers colons, avec les indiens, leurs squaws derrière, et leur rire méprisant, et leur divine souplesse.devant la blancheur trop évidente, partout le blanc, le blanc, uniquement, apprendrai tout à l’instant terrible où les trottoirs viendront mourir devant les champs brûlés nippons, soufflerai sur vous, la tiédeur d’alors s’écoulera des ramilles en fleurs pour composer en vitesse des courbes ressemblant à des barbes peintes, tout viendra trop tard, la chaleur tuera, cependant que la terre s’enfoncera, plus avant dans sa misère, suis né sans avenir, mourrai sans passé, en moi ne pousse qu’une seule racine, celle d’un poignard crochi.mon coeur solidifié, ai appelé la mort, elle n’a pas hésité, la fenêtre à gauche se liquéfie, le soleil disparaît à vue d’oeil, maintenant, ne peux plus rien, à vous de jouer, à “Contre - poison.La Confédération, cest le salut du Bas-Canada.Il faut se méfier des ennemis de la Confédération” Texte ancien rédigé en 1867 Présenté et annoté par YVON-ANDRÉ LACROIX L’auteur : Joseph-Alfred Mousseau Dans le précédent numéro des Ecrits du Canada français (no 31), nous avons présenté une brochure dont l’auteur, représentant les « rouges » (libéraux), se prononçait contre la Confédération.Dans celui-ci, vous trouverez la réponse des « bleus » (conservateurs) favorables à la Confédération.On attribue unanimement la brochure « Contre-poison.La Confédération, c’est le salut du Bas-Canada .» à Joseph-Alfred Mousseau.Celui-ci est né à Berthier, le 18 juillet 1838.Reçu avocat en 1860, il participe à la fondation du Colonisateur (1862) et de l’Opinion publique (1870).Conservateur actif, il favorise la naissance de la Confédération et publie sa petite brochure en 1867.Député conservateur à la Chambre des Communes du Canada de 1874 à 1882, puis successivement président du conseil et secrétaire d’Etat (1880-82) dans le cabinet de Sir J.A.Macdonald.En 1882, il laisse son siège fédéral de Bagot à J.A.Chapleau et devient député de Jacques-Cartier à l’Assemblée législative du Québec.Dans cette province, il devient procureur général, puis premier ministre (1882-84).Il se retire de la politique en janvier 1884 pour se consacrer à sa fonction de magistrat de la Cour supérieure.Il meurt le 30 mars 1886.Ses principaux écrits sont : 1.Lecture publique par J.-A.Mousseau, écuyer, avocat, sur Cardinal et Duquet, victimes de 1837-38, prononcée lors du 2e anniversaire de la fondation de l’Institut Canadien-français, le 16 mai 1860.Montréal, des presses de Plinquet & Cie, 1860.18 p. 170 TEXTE ANCIEN 2.Contre-poison.La Confédération, c’est le salut du Bas-Canada.Il faut se défier des ennemis de la Confédération.Montréal, Typographie d’Eusèbe Senéoal, 1867.72 p.3.Le tarif.Protection et libre-échange.Discours prononcé par J.A.Mousseau, député de Bagot aux Communes, le 10 mars 1876.Montréal, des presses à vapeur de « La Minerve », 1876.10 p.4.La question constitutionnelle de Québec.Motion pour censurer le lieutenant-gouverneur.Discours prononcé par M.Mousseau, M.P., dans la Chambre des Communes, le 11 mars 1879.S.l.n.d.20 p.Yvon-André Lacroix H istorien-bibliothécaire Bibliothèque nationale du Québec.Montréal, le 20 octobre 1970 CONTRE-POISON LA CONFÉDÉRATION C’EST LE SALUT DU BAS-CANADA Il faut se Défier des Ennemis de la Confédération MONTREAL TYPOGRAPHIE D’EUSÈBE SÉNÉGAL, Rue St.Vincent, No.6, 8 et 10.1867 BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC PREFACE Depuis le 1er juillet (1867) le Bas-Canada est régi par un nouveau mode de gouvernement.Il n’est plus le Bas-Canada, mais la « Province de Québec; » avec ce vieux nom français qui nous a été rendu, on nous a donné un Gouverneur français et toutes les âmes vraiment patriotiques, ont tressailli d’allégresse et d’un noble orgueil, lorsque les journaux nous ont appris, que le canon de la vieille citadelle de Québec avait tonné sa grande voix pour saluer l’arrivée du premier gouverneur français depuis 1760 ! ! ! On nous a séparés du Haut-Canada, nous nous appelons la Province de Québec, nous avons un gouvernement Canadien-français, le deuxième depuis rétablissement du pays, nous allons avoir notre propre gouvernement et nos propres chambres, où tout se fera par et pour les Canadiens-français, et en français.Il faut être renégat, ou, ce qui revient au même, annexioniste, pour ne pas se trouver ému jusqu’au larmes, pour ne pas sentir son coeur battre d’une joie indescriptible et d’une bien légitime fierté à la pensée de ces glorieux résultats du patriotisme et de l’énergie indomptable de nos hommes d’état, de nos chefs politiques qui, cent ans après la conquête du pays par l’Angleterre, ont décidé cette dernière, touchée de notre héroïsme et de notre loyauté, à nous rendre à nous mêmes, à nous restituer notre autonomie complète et à confier le dépôt sacré de nos traditions nationales à un gouvernement choisi parmi nous et composé des nôtres.A qui devons-nous ces immenses bienfaits ?à qui la nation canadienne française reconnaissante doit-elle élever dans son coeur un monument d’éternelle gratitude ?C’est ce que nous allons examiner dans les quelques notes qui suivent.Nous avons cru qu’à la veille des élections un petit travail démontrant succinctement l’excellence de la confédération, le caractère de ceux qui la soutiennent et la tendance et les principes ou plutôt l’absence 174 TEXTE ANCIEN de principes de ceux qui la combattent, serait utile au pays et notamment aux Canadiens-français pour les guider dans le choix de leurs représentants et leur faire connaître leurs véritables amis comme leurs véritables ennemis.Nous le ferons sans parti pris comme sans passion.Etranger aux partis du jour, retiré de la vie publique depuis bien des années, ayant toujours suivi de près la marche des événements, nous nous croyons en état, — appuyé que nous sommes sur la boussole infaillible des grands principes religieux et sociaux qui seuls peuvent faire vivre les peuples et les conduire à rimmortalité, — d’apprécier et juger sainement les choses, comme nous pensons avoir acquis le droit de dire franchement et impartialement la vérité à tout le monde.Nous promettons la vérité et l’impartialité, et nous tiendrons notre parole ; mais cela ne veut pas dire que nous serons froid et indifférent.Nous avons an milieu de nous des lâches, des hypocrites, des traîtres, qui font bien tout leur possible pour cacher l’oreille de l’âne et endormir la surveillance - des vrais patriotes.Quelquefois, pourtant, ils s’échappent et percent, comme dans le guet-apens du Club St.Jean-Baptiste.Ma foi ! si nous les rencontrons, nous ne pouvons nous engager à rester maîtres de nous et, si nous avons une cravache à la main, elle pourrait bien aller malgré nous labourer leur figure flétrie et déjà entamée par le crime.Alphonse B.Montréal, 25 juillet 1867 CONTRE-POISON LA CONFÉDÉRATION C’EST LE SALUT DU BAS-CANADA IL FAUT SE DÉFIER DES ENNEMIS DE LA CONFÉDÉRATION LA CONFÉDÉRATION ÉTAIT-ELLE DEVENUE NÉCESSAIRE ?Gesta Dei per Francos.C’est la Foi qui a fondé le Canada, et c’est elle qui le maintient et fera sa gloire.« Noblesse oblige » est un proverbe aussi vrai pour les peuples que pour les individus.Les pieux fondateurs du pays n’ont pas, comme les étrangers qui vinrent après, été amenés ici par l’espoir du gain, du lucre et de la spéculation.Gagner des âmes à Dieu, conquérir un nouvel empire au Christ, tel était leur désir, telle était leur mission.Un roi très-chrétien, comme nous l’a encore prouvé la si belle histoire de l’abbé Paillon, s’associa à ces sublimes élans du zèle catholique, et cette heureuse association de l’autorité royale avec les efforts du missionnaire ont établi et colonisé la Nouvelle-France, d’où rayonna, plus tard, le mouvement religieux qui fit sentir son influence bienfaisante jusqu’aux coins les plus reculés de l’Amérique. 176 TEXTE ANCIEN Ces débuts, bénis de Dieu, ne se démentirent pas.La Nouvelle-France fut toujours un peuple de braves, de martyrs et de héros.Et lorsque, après un siècle et demi de luttes gigantesques avec les barbares, les colonies anglaises et l'Angleterre, le peuple de la Nouvelle-France, abandonné de la mère-patrie, épuisé d’efforts, d’hommes et de ressources, fut obligé de se rendre au vainqueur, il avait déjà assez excité l’estime et l’admiration de ce dernier pour en obtenir la garantie du libre exercice de sa Foi, de ses institutions, ses lois et us et coutumes : c’était presque tomber en triomphateur.La Providence protégeait visiblement ce petit peuple et avait les yeux fixés sur lui.L’Angleterre fit tout ce quelle put, de temps à autre, pour nous arracher notre langue et notre religion.Vains efforts ! Un événement imprévu, une guerre, un changement de gouverneur, une intervention épiscopale arrivait toujours à propos pour déjouer l’astuce et la perfidie à la veille de réussir.Fatigués de nous voir grandir en dépit de toutes les entraves jetées sur notre voie, quelques ennemis profitèrent de nos troubles de 1837-1838 pour nous imposer, en 1840, l’Union des Canadas.C’était le coup de mort de notre nationalité, criaient ceux qui ne voient dans l’histoire que le jeu du hasard.On sait comment ils ont eu raison.En 1760, nous étions 60,000 habitants ; en 1861, nous avions atteint le chiffre de neuf cent mille âmes ! ! ! Il faut compter qu’avec un peuple aussi nombreux, et déjà depuis 1842 ou 1843, nos hommes d’état canadiens-français s’étaient emparés du pouvoir et l’avaient administré à notre avantage, et nous sommes devenus nombreux, puissants, riches et maîtres de nos destinées.Un peuple qui a fait, en aussi peu de temps, d’aussi grandes choses, a une mission spéciale et est certainement destiné à l'immortalité.Nous sommes tenus d’honorer ce glorieux passé par notre conduite future.Ce n’est pas là le langage d’un visionnaire, d’un utopiste.Nous ne sommes pas le premier à regarder ce noyau de Canadiens-français, qui s’est si prodigieusement conservé et développé depuis 1760, comme l’avant-garde, le boulevard, le plus sûr soldat de la civilisation chrétienne sur ce continent, menacé de dissolution par les mille sectes protestantes qui tendent à se perdre dans un indifférentisme et un rationalisme désastreux.Et il y a du miracle dans notre conservation ; tous les coups que l’on a voulu nous porter ont été mystérieusement détournés de nos têtes pour se changer quelquefois en moyens de salut pour nous. TEXTE ANCIEN 177 Ces quelques réflexions, d’ailleurs, inspirées par la situation, nous ont semblé naturelles et nécessaires pour mieux comprendre le rôle que nous avons à jouer sous le nouveau système.Elles seront surtout propres à rassurer les timides que la moindre lutte effraye.En voyant ce que nos pères ont fait dans un passé si difficile, nous serons forcément amenés à la conclusion que sous la confédération, qui nous est si avantageuse, nous n’aurons, pour continuer leur sublime mission, qu’à le vouloir, qu’à nous entendre, qu’à imiter leur énergique persévérance.Et, d’abord, la confédération était-elle devenue nécessaire en 1864 ?Nous répondrons, sans hésiter : oui.Un changement constitutionnel était devenu absolument nécessaire, et nous devons ajouter que, de tous les changements imaginés par nos hommes publics, la confédération était le seul qui fût propre à sauvegarder nos droits, notre nationalité et notre religion.Les uns disent : ce O sont les grits du Haut-Canada qui, par leurs fanatiques exigences, ont rendu la confédération nécessaire ; d’autres disent encore : ce sont les rouges et les annexionistes du Bas-Canada qui ont rendu la confédération nécessaire en attisant et soutenant le fanatisme haut-canadien, par l’appui coupable et lâche qu’ils n’ont cessé de lui prêter depuis 1849.Il y a du vrai dans ces deux accusations.Une des principales causes qui ont nécessité un changement est évidemment le fanatisme des grits et la lâcheté des rouges et des annexionistes : nous reviendrons sur ce sujet dans un instant.Mais ce n’est pas là la seule cause ; des considérations d’un ordre beaucoup plus élevé ont rendu la confédération nécessaire.Nos hommes d’état, ceux dont s’honore le parti conservateur, tant du Bas que du Haut-Canada, avaient senti que le premier coup de canon tiré en 1860 au Fort Sumter, coup de canon qui mit en feu tous les Etats-Unis, était pour nous un avertissement solennel de penser à notre avenir.Jusqu’alors, en effet, nos voisins, quoique riches et fort nombreux, n’étaient nullement à craindre pour nous ; exclusivement adonnés à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, ils n’avaient pensé qu’à s’enrichir et à s’agrandir, mais pacifiquement, et ils n’avaient ni armée ni marine militaire.Frère Jonathan aimait bien un peu, comme ce sera toujours son faible, le bien d’autrui ; mais, voyant de ce côté-ci l’Angleterre toujours prête à nous défendre, il aimait mieux tourner ailleurs ses regards pour opérer de riches et faciles conquêtes chez les Sauvages des Plaines 178 TEXTE ANCIEN et les Mexicains indolents.Cetaient des triomphes aisés, si vous le voulez, mais qui suffisaient alors à son orgueil encore bien modeste.Et s’il songeait parfois à nous, c’était dans le temps seulement où les rêves criminels de nos annexionistes écervelés lui promettaient l’acquisition de nos trésors sans coup férir.La guerre fratricide qui éclata et sévit entre le Nord et le Sud changea comme en un clin-d’oeil ces dispositions bénévoles.« L’appétit vient en mangeant » ; c’est là un proverbe aussi vrai qu’il est brutal.On ne devient soldat que pour désirer la guerre, et l’on ne désire la guerre que pour faire des conquêtes.Mais le Sud soumis, et il était impossible qu’il ne le fût pas, où se portait l’ardeur de nos belliqueux voisins ?Les américains ont besoin du Canada ; ils nous l’ont dit bien des fois et ont même essayé de nous le prouver : ouvrez et lisez les journaux des Etats et vous verrez cela comme nous ; aujourd’hui, d’ailleurs, personne ne le conteste.Nos hommes d’état, si perspicaces, ne manquaient pas d’être frappés de ces considérations et de cette éventualité.Mais comment nous protéger ?Il n’y avait que deux moyens : l’annexion ?Horreur ! Le mépris public est la seule réponse donnée jusqu’ici aux traîtres qui ont osé parler de cette ignominieuse alternative, et la lâcheté est étrangère au Canadien-Erançais.Il est de fait qu’à l’heure qu’il est il est impossible de rencontrer un honnête homme qui soit annexioniste.Il ne restait donc que l’autre alternative, que tous les gens intelligents devinaient et désiraient : La Confédération, c’est-à-dire alliance fédérale entre plusieurs peuples et union plus étroite, plus sympathique avec l’Angleterre pour mériter davantage et obtenir, en cas de danger, sa protection et son concours plus efficaces.C’est là que nos hommes publics ont senti la nécessité de la Confédération, quoique, pour des raisons d’état faciles à comprendre, il leur fut difficile de l’avouer trop ouvertement.D’autres causes, les premières mentionnées, avaient fait désirer la Confédération par presque tous nos hommes publics.On connaît 1 histoire de la fameuse question de la représentation basée sur la population.Lors de l’Union des Canadas, en 1840, la population du Bas était plus nombreuse que celle du Haut-Canada ; cependant, on nous imposa légalité représentative dans les Chambres et le Bas-Canada eut le même nombre de représentants que le Haut-Canada. TEXTE ANCIEN 179 C’était une injustice flagrante, mais que nous dûmes subir.Plus tard, surtout après 1850, le Haut-Canada, grâce à une immigration européenne considérable, vit le chiffre de ses habitants atteindre et dépasser le nôtre.Quelques fanatiques du Haut-Canada, guidés par George Brown, se mirent à avocasser la représentation basée sur la population afin de ruiner notre nationalité et d’anéantir notre foi en persécutant notre clergé.Qui leur prêta main forte dans le Bas-Canada ?les Rouges, que vous êtes toujours sûr de rencontrer quand il y a une bassesse ou une trahison nationale à faire.M.Joseph Doutre, homme propre à bien des choses pas toujours nettes, fut lancé le premier comme ballon d’essai.Il prononça à Beauharnois à la fin de l’année 1857 ou au commencement de l’année 1858, ce fameux discours où il accepta la représentation basée sur la population, discours qu’approuva « Le Pays, » alors comme aujourd’hui l’organe de l'Hon.A.A.Dorion, le chef du parti rouge.En 1858, le fameux ministère Brown-Dorion monta au pouvoir pour y séjourner juste 48 heures ; le mépris et l’indignation de la Chambre et du peuple le précipitèrent à bas dans la boue.Ce fameux ministère avait promis de nous donner la représentation basée sur la population : M.Dorion lui-même l’admit maintes et maintes fois depuis.(Tous ces avoués seront prouvés plus loin.) Qui s’opposa toujours à la représentation basée sur la population ?L’Hon.G.E.Cartier et son parti ; sans lui, sans son alliance si bienfaisante avec le parti conservateur du Haut-Canada, il y a 9 ou 10 ans que nous aurions cette mesure, qui eût été notre coup de mort.A-t-on en effet jamais songé aux effets désastreux qu’aurait eus pour nous, Canadiens-Français, l’octroi de cette mesure dans une union législative comme celle qui existait entre le Haut et le Bas-Canada ?Toutes nos institutions eussent été à la merci des fanatiques du Haut-Canada alliés aux Rouges, aux impies et aux annexionistes du Bas-Canada ; et nous aurions été sans garantie aucune ; le principe de la représentation sur le nombre une fois admis, toute garantie devenait ridicule et illusoire parce que la majorité du lendemain aurait toujours pu défaire ce qu’avait fait la majorité de la veille par le déplacement d’une seule voix ! Grâce au patriotisme, à l’énergie et à l’habileté de M.Cartier, nous avons pu échapper à ce terrible fléau.Mais comme nous disions plus haut, la lâcheté de M.Dorion et de son parti n’en a pas moins eu un très mauvais effet, celui d’encourager les fana- 180 TEXTE ANCIEN tiques par la pensée et la certitude qu’il y avait des traîtres dans la place assiégée, c’est-à-dire dans le Bas-Canada.C’est ainsi que le parti clear grit continua à augmenter en nombre et en exigences, exigences qu’il poussa jusqu’à nous menacer de la guerre civile et de l’annexion.Heureusement pour nous, M.Cartier était là : par son habileté, il sut museler et anéantir les grits en en décidant une portion considérable à accepter la Confédération, qui était devenue nécessaire depuis deux ou trois ans par l’attitude des Etats-Unis comme ci-haut expliqué.Pour nous résumer en deux mots, la Confédération était devenue nécessaire dès 1864 et avant, à cause des circonstances critiques dans lesquelles nous plaçaient les changements survenus chez nos voisins depuis 1860, et la crise politique qu’avait amenée entre les deux Canadas la question de la représentation basée sur le nombre, rendit opportune la discussion d’un changement constitutionnel et tout le monde tomba d’accord sur les avantages et la nécessité d’une Confédération comme celle que nous possédons pour parer aux dangers extérieurs, qui ne dépendaient pas de nous, et que l’invasion fénienne vint aggraver, et aux dangers intérieurs qu’avaient produits et désirés les Rouges, les annexionistes et les clubistes, trois catégories de renégats confondus dans un seul et même parti acharné à la ruine du pays et que nous ferons plus loin connaître en détail.Donc, en 1864, la Confédération était devenue nécessaire, très nécessaire même.LA CONFÉDÉRATION NOUS SERA-T-ELLE AVANTAGEUSE ?L’état fédératif a présidé à l’enfance de presque tous les peuples naissants.En lui-même, le système fédératif est excellent ; nous le trouvons au berceau de toutes les nations.Il est commandé par la nature et quelquefois par les circonstances : ici, la nature et les circonstances nous en font une nécessité et nous le rendent très précieux.Qu’est-ce au fond que le système fédératif ou une Con- TEXTE ANCIEN 181 fédération ?C’est une alliance, une société formée entre plusieurs petits peuples, qui mettent en commun leurs intérêts généraux pour acquérir plus de force dans la défense comme dans l’attaque en se réservant à chacun d’eux le contrôle et la gouverne de leurs affaires et institutions locales et particulières.C’est, en fin de compte, la mise en pratique du principe si connu, si vrai, que « l’union fait la force.» L’association, dans notre siècle, comme dans tous les temps, a toujours doublé, triplé, centuplé la force des associés.On ne s’est jamais avisé de contester la vérité et la sagesse de ces principes sanctionnés par l’expérience des siècles, et qui s’appliquent aux nations tout comme aux particuliers.Par exemple, dans une société, dans une compagnie de commerce, d’industrie ou d’exploitation de mines, établie entre dix associés, chacun met le surplus de son avoir disponible ; avec ces petits capitaux réunis, on fait de grandes choses et si la société est bien conduite, elle grandit et fait la fortune de chacun qui, sans l’association, eût été impuissant à tenter d’aussi importantes entreprises et serait toujours resté dans la pauvreté ou la médiocrité.Si, donc, la Confédération n’est que la mise à exécution de ces saines maximes, nous serons bien obligés de convenir qu’elle est avantageuse pour toutes les parties concernées et notamment pour nous.Eh ! bien, tel est le cas ; voyons plutôt.Comme on le sait, c’est entre le Haut-Canada, le Bas-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse qu’est formée la Confédération en force depuis le premier Juillet courant.La première, l’une des principales clauses de la constitution est celle qui opère le rappel de l’Union, tant demandé par les rouges, et sépare le Bas-Canada du Haut-Canada.La Confédération porte le nom de « Canada.» Le Haut-Canada s’appelle la « Province Ontario, » le Bas la « Province de Québec » et les provinces maritimes conservent leur nom respectif.Ces dispositifs sont contenus dans les clauses 5 et 6 de la constitution : 5.Le Canada sera divisé en quatre provinces, dénommées : — Ontario, Québec, Nouvelle-Ecosse et Nouveau-Brunswick.6.Les parties de la province du Canada (telle qu’existant à la passation du présent acte) qui constituaient autrefois les provinces respectives du Haut et du Bas-Canada, seront censées séparées et formeront deux provinces distinctes.La partie qui constituait autrefois la province du Haut-Canada formera la Province d’Ontario, et la partie qui constituait la province du Bas-Canada formera la province de Québec. 182 TEXTE ANCIEN Si le parti rouge n était pas gangrené de haine, d’envie, de perfidie et de mauvaise foi, il suffirait presque de citer cette clause pour montrer les immenses avantages de la Confédération et imposer silence à tous les braillards.Cette union des Canadas tant maudite par les rouges et les annexionistes, la voilà donc brisée par la volonté et l’énergie de M.Cartier et de son parti ! Ce rappel de l’Union si longtemps et si hypocritement réclamé par les rouges et les annexionistes, le voilà donc effectué, et par nous et pour nous ! Et cependant ces gens crient à la trahison ! ils ont lancé une meute de petits avocats sans clients comme sans cervelle contre M.Cartier pour vociférer que celui-ci à vendu le pays ! Pour Dieu ! peut-il se rencontrer dans le monde aussi noire hypocrisie et le peuple indigné ne finira-t-il pas par voir que les rouges et les annexionistes ne sont que des charlatans sans coeur et sans patriotisme qui veulent le duper et s’engraisser de ses sueurs et de ses épargnes en attendant l’heure où ils pourront le pressurer et le livrer aux Etats-Unis ?Continuons notre étude.La constitution ayant divisé la Confédération nouvelle en trois provinces, pour les fins fédérales seulement, établit un gouvernement général ou fédéral chargé de l’administration de toutes les affaires concernant toute la Confédération.Ce gouvernement sera mis en opération par un Gouverneur Général, un conseil privé ou ministère responsable de treize membres, un sénat et une chambre des communes ; la province de Québec aura 24 sénateurs, la province Ontario 24, et le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse 24, en tout 72 sénateurs.Dans la chambre des communes, la province Ontario aura 82 membres, la province de Québec 65, le Nouveau-Brunswick 15 et la Nouvelle-Ecosse 19.Voici maintenant quelles seront les attributions de ce gouvernement, telles que tracées par l’article 91 de la constitution : VI _ DISTRIBUTION DES POUVOIRS LÉGISLATIFS Pouvoirs du Parlement.91.Il sera loisible à la Reine, de l’avis et du consentement du Sénat et de la Chambre des Communes, de faire des lois pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement du Canada, relativement a toutes les matières ne tombant pas dans les catégories de sujets par le présent acte exclusivement assignés aux législatures des provinces ; mais, pour plus de garantie, sans toutefois res- TEXTE ANCIEN 183 treindre la généralité des termes ci-haut employés dans cette section, il est par le présent déclaré que (nonobstant toute disposition contraire énoncée dans le présent acte) l'autorité législative exclusive du parlement du Canada s’étend à toutes les matières tombant dans les catégories de sujets ci-dessous énumérés, savoir : 1.La dette et la propriété publiques.2.La réglementation du trafic et du commerce.3.Le prélèvement de deniers par tous modes ou systèmes de taxation.4.L’emprunt de deniers sur le crédit public.5.Le service postal.6.Le recensement et les statistiques.7.La milice, le service militaire et le service naval, et la défense du pays.8.La fixation et le paiement des salaires et honoraires des officiers civils et autres du gouvernement du Canada.9.Les amarques, les bouées, les phares et l’Ile de Sable.10.La navigation et les bâtiments ou navire (shipping.) 11.La quarantaine et l’établissement et maintien des hôpitaux de marine.12.Les pêcheries des côtes de la mer et l’intérieur.13.Les passages d’eau (ferries) entre une province et tout pays britannique ou étranger, ou entre deux provinces.14.Le cours monétaire et le monnayage.15.Les banques, l’incorporation des banques et l’émission du papier monnaie.16.Les caisses d’épargne.17.Les poids et mesures.18.Les lettres de change et les billets promissoires.19.L’intérêt de l’argent.20.Les offres légales.21.La banqueroute et la faillite.22.Les brevets d’invention et de découverte.23.Les Sauvages et les terres réservées pour les Sauvages.24.La naturalisation et les aubains.25.Le mariage et le divorce.26.La loi criminelle, sauf la constitution des tribunaux de juridiction criminelle, mais y compris la procédure en matière criminelle.27.L’établissement, le maintien, et l’administration des pénitenciers.28.Les catégories de sujets expressément exceptés dans l’énumération des catégories de sujets exclusivement assignés par le présent acte aux législatures des provinces.Cette distribution des pouvoirs est parfaite et ne laisse rien à désirer ; le plus ardent patriotisme comme le zèle catholique le plus intelligent ne peuvent trouver à redire.On comprend que le « mariage » mentionné au No.25 ne s’applique qu’à la règlementation du nouveau mariage que voudront contracter les protestants divorcés sous l’autorité du parlement fédéral, puisque la législation complète sur le mariage est laissée aux provinces et aux législatures locales, comme nous allons le voir dans un instant.D’ailleurs, 184 TEXTE ANCIEN cette partie de la constitution, comme tout le reste, a reçu l’approbation complète des hautes autorités religieuses du pays.Il est bon d’observer que les rouges, dans un petit pamphlet plein de mensonges intitulé : « La Confédération couronnement de dix années de mauvaise administration, » écrit pour duper les électeurs à la veille des élections, ne dit rien du tout contre cette partie de la constitution : il faut donc quelle soit bien bonne.A part le gouvernement fédéral, dont nous venons de voir tous les pouvoirs, chaque province a un gouvernement complet pour la gestion de toutes ses affaires intérieures.La province de Québec a donc un lieutenant-gouverneur canadien-français, un ministère ou conseil exécutif composé de sept membres, un conseil législatif de vingt-quatre membres et une chambre des représentants composé de 65 députés.En un mot, la province de Québec (le Bas-Canada) est complètement séparée du Haut-Canada et a une organisation gouvernementale entière pour administrer seule toutes ses affaires locales.Et nos pouvoirs sont très étendus, et se rapportent à tout ce qui nous est précieux, cher et sacré ; les voici ; nous citons en entier la clause 92 : Pouvoirs exclusifs des législatures provinciales.92.Dans chaque province la législature pourra exclusivement faire des lois relatives aux matières tombant dans les catégories de sujets ci-dessous énumérés, savoir : 1.L’amendement de temps à autre, nonobstant toute disposition contraire énoncée dans le présent acte, de la constitution de la province, sauf les dispositions relatives à la charge de lieutenant-gouverneur ; 2.La taxe directe dans les limites de la province, dans le but de prélever un revenu pour des objets provinciaux ; 3.Les emprunts de deniers sur le seul crédit de la province ; 4.La création et la tenure des charges provinciales, et la nomination et le paiement des officiers provinciaux ; 5.L’administration et la vente des terres publiques appartenant à la province, et des bois et forêts qui s’y trouvent ; 6.L’établissement, l’entretien et l’administration des prisons publiques et des maisons de réforme dans la province ; 7.L’établissement, l’entretien et l’administration des hôpitaux, asiles, institutions et hospices de charité dans la province, autres que les hôpitaux de marine ; TEXTE ANCIEN 185 8.Les institutions municipales dans la province ; 9.Les licences de boutiques, de cabarets, d’auberges, d’encanteurs et autres licences, dans le but de prelever un revenu pour des objets provinciaux, locaux ou municipaux : 10.Les travaux et entreprises d’une nature locale, autres que ceux énumérés dans les catégories suivantes : — a.Lignes de bateaux à vapeur ou autres bâtiments, chemins de fer, canaux, télégraphes et autres travaux et entreprises reliant la province à une autre ou à d’autres provinces, ou s’étendant au-delà des limites de la province : b.Lignes de bateaux à vapeur entre la province et tout pays dépendant de 1 empire britannique ou tout pays étranger ; e.Les travaux qui, bien qu’entièrement situés dans la province, seront avant ou après leur exécution déclarés par le parlement du Canada être pour 1 avantage général du Canada, ou pour l’avantage de deux ou d un plus grand nombre des provinces ; 11.L incorporation de compagnies pour des objets provinciaux; 12.La célébration du mariage dans la province ; 13.La propriété et les droits civils dans la province ; 14.L administration de la justice dans la province, y compris la création, le maintien et 1 organisation de tribunaux de justice pour la province, avant juridiction civile et criminelle, y compris la procédure en matières civiles dans les tribunaux ; 15.L infliction de punitions par voie d’amende, pénalité, ou emprisonnement, dans le but de faire exécuter toute loi de la province décrétée au sujet des matières tombant cans aucune des categories de sujets énumérés dans cette section ; 16.Généralement toutes les matières d’une nature purement locale ou privée dans la province ; Il manque encore quelque chose : l’éducation.Mais que l’on se rassure.Le patriotisme de nos chefs a pourvu à tout.Chaque province aura le contrôle exclusif de son éducation.Il y a même plus : M.Cartier a voulu que la province de Québec, presque toute catholique, eût le bonheur et le droit de protéger tous les catholiques de chacune des autres provinces ; et pour atteindre ce but vraiment louable et religieux, il a réservé tous les droits, acquis et accordé aux minorités catholiques que les protestants des gouvernements locaux voudraient molester, un droit d’appel au ministère fédéral où toutes les influences catholiques pourront et devront toujours peser d’un poids prépondérant en faveur des oo-religionnaires opprimés.Lisez cette belle clause, qui vient immédiatement après celle que nous venons de citer. 186 TEXTE ANCIEN Education 93.Dans chaque province, la législature pourra exclusivement décréter des lois relatives à l’éducation sujettes et conformes aux dispositions suivantes : — (1) .Rien dans ces lois ne devra préjudicier à aucun droit ou privilège conféré, lors de l’union, par la loi, à aucune classe particulière de personnes dans la province, relativement aux écoles séparées (denominational).(2) .Tous les pouvoirs, privilèges et devoirs conférés et imposés par la loi dans le Haut-Canada, lors de l’union, aux écoles séparées et aux syndics d’écoles des sujets catholiques romains de Sa Majesté, seront et sont par le présent étendus aux écoles dissidentes des sujets protestants et catholiques romains de la Reine dans la province de Québec ; (3) .Dans toute province où un système d’écoles séparées ou dissidentes existera par la loi, lors de 1 union, ou sera subsequemment établi par la legislature de la province, — il pourra être interjeté appel au gouverneur-général en conseil de tout acte ou décision d’aucune autorité provinciale affectant aucun des droits ou privilèges de la minorité protestante ou catholique romaine des sujets de Sa Majesté relativement à l’éducation.(4) .Dans le cas où il ne serait pas décrété telle loi provinciale que, de temps à autre, le gouverneur-général en conseil jugera nécessaire pour donner suite et exécution aux dispositions de la présente section, — ou dans le cas où quelque décision du gouverneur-général en conseil, sur appel interjeté en vertu de cette section, ne serait pas mise à exécution par 1 autorité provinciale compétente, — alors et en tout tel cas, et en tant seulement que les circonstances de chaque cas l’exigeront, le parlement du Canada pourra décréter des lois propres à y remédier pour donner suite et execution aux dispositions de la présente section, ainsi qu’à toute décision rendue par le gouverneur-general en conseil, sous l’autorité de cette même section.Ceux qui nous ont fait Thonneur de nous lire jusqu ici ont déjà vu quel système beau, admirable et avantageux est la Confédération pour nous, canadiens-français et catholiques.La, Confédération nous réserve encore pourtant d’autres avantages : c est que la province de Québec, le Bas-Canada, ou toute autre province en particulier, ne pourra jamais être taxé pour les dépenses du gouvernement fédéral et que ce dernier ne pourra jamais taxer nos terres pour quoique ce soit.C est la la teneur formelle de la clause 125 : 125.Nulle terre ou propriété appartenant au Canada ou à aucune province en particulier ne sera sujette à la taxation. TEXTE ANCIEN 187 Ainsi, plus d inquiétude désormais : jamais nous n aurons de taxe directe foncière à payer pour le gouvernement fédéral ou pour toute autre chose que ce soit, si ce n’est en ce qui concerne la taxe directe pure et simple, pour nos propres besoins locaux, dans le cas impossible où nous serions assez follement prodigues pour ne pas nous contenter des vastes ressources que nous avons a notre disposition, comme nous allons le démontrer bientôt.Nous avons fait, suivant notre humble opinion, suffisamment connaître la nouvelle constitution qui nous régit.Nous l’avons fait connaître honnêtement, consciencieusement ; non par nos commentaires, mais par les citations textuelles extraites de la constitution elle-même.Et, certes, en ce faisant, nous n’avons que rempli un devoir dicté par les règles de la plus élémentaire probité.Celui qui peut tenir une plume exerce un sacerdoce, et, s’il ment, il est digne du mépris, car il trahit sa mission en abusant d’un don précieux reçu de Dieu.Il doit la vérité à ses lecteurs, comme le prêtre à ses ouailles, et s’il faillit, il devient traitre ou apostat.Il est donc bien misérable celui qui ne prend une plume que pour tromper ses compatriotes : c’est pourtant là le rôle de tous les écrivains rouges.En voulons-nous un exemple saillant, palpable ?Ayez le courage d’ouvrir et de lire avec nous ce petit pamphlet hideux récemment publié par les rouges dans l’intérêt de M.A.A.Dorion et de son parti.Nous conseillons même à nos lecteurs de le parcourir, s ils en ont la force, afin qu’ils voient par eux-mêmes à quel degré de bassesse en doit être rendu un parti qui n’a plus pour armes que le mensonge et la calomnie.Aussi bien, ce sera pour nous un moyen de mieux connaître et de plus aimer la Confédération en voyant comment il est facile de confondre ces effrontés.De prime abord, une chose vous frappe en lisant ce petit pamphlet de « La Confédération couronnement de dix années de mauvaise administration : » c’est l’absence complète de citations ! L auteur, que nous félicitons beaucoup, dans son intérêt, d’avoir caché son nom, se contente d’affirmer sans prouver.C’est plus commode qu’honnête.Il remue mer et monde pour prouver que la Confédération nous anglifie et nous tue, et il ne cite pas une seule clause de la constitution.Ah ! bah, quand on est rouge et enfant de la libre pensée, élève de Dessaulles par-dessus le marché, on n’a pas besoin d’être si fier.Avant tout, il faut être fidèle aux traditions de l’école et du papa Voltaire : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.» 188 TEXTE ANCIEN Nous procédons par ordre.Le premier mensonge du petit pamphlet est que le ministère Taché-McDonald n’a eu recours à la Confédération que pour garder le pouvoir.Répondons catégoriquement.Nous avons assigné deux clauses à la Confédération, l’une d’essence, l’autre d’opportunité ; la cause essentielle, c’était le danger nous venant des Etats-Unis par suite de leur grande guerre civile, qui en faisait une puissance militaire de premier ordre et pleine d’ambition et de convoitise.La preuve, elle est dans le fait de la guerre elle-même ; sur ce point, que nous avons plus haut longuement développé, il n’y a rien à ajouter comme rien à réfuter dans ce que nous avons constaté.Toutefois, si un lecteur plus exigeant, veut de plus amples preuves, il n a qu à ouvrir le « New.York Herald » du onze février 1865, qui contient une étude complète sur la question de l’annexion du Canada aux Etats-Unis.A cette époque, on s’en souvient, la question de la Confédération était chaudement discutée et en Canada et aux Etats-Unis ; les Américains,’ cela va sans dire, étaient de chauds adversaires de la Confédération parce qu’ils voyaient dans cette mesure la ruine de leurs espérances sur le Canada.Le « New-York Herald, » principal organe du gouvernement et surtout écho fidèle de l’opinion publique aux Etats-Unis, fit une étude spéciale de la question de la confederation et de 1 annexion pour en arriver, naturellement pour lui, à la conclusion que les Américains ne devaient pas laisser adopter la confédération ici, mais qu’au contraire ils devaient presser instantanément l’annexion, vu que le Canada, avec ses grands lacs et son beau fleuve St.Laurent, leur était absolument indispensable ; mais suivons notre bonne habitude^ de citer.Nous trouvons donc dans ce journal du 11 Février 1865, à la première colonne de la deuxième page, l’intéressant passage que nous traduisons : « La question imposée à notre gouvernement.» « Le gouvernement américain doit s’occuper immédiatement « de l’importante question de savoir s il va se croiser les bras et «laisser sans mot dire l’Angleterre eriger, dans des motifs dhos-« tilités ouvertement avoués, sur le continent américain une série « de forteresses imprenables, construire et armer de puissants bâti-« ments de guerre sur les lacs américains et organiser une milice « considérable sous la conduite d’officiers anglais sur les frontières « des Etats-Unis.» TEXTE ANCIEN 189 « Le temps est venu pour nous dunir sans délai le Canada à « a republique, paisiblement, si possible, par la force, si néces-« saire.» Plus loin, on trouve encore dans le même article, que les Américains doivent se hâter d’annexer le Canada avant la passation du projet de confédération.Cet article, long de treize colonnes, est curieux à étudier.On y voit une volonté bien arrêtée c ez les Américains de nous posséder, surtout parce que nous leur sommes utiles.Nous disions, en second lieu, que les difficultés sectionnelles entre le Haut et le Bas-Canada avaient été pour nos hommes d’état, une occasion de hater la mesure.De ces deux causes, il n’est rien dit dans le fameux pamphlet.Et, lecteur, savez-vous la vérité sur le sujet ?Vous croiriez, d’après ce pamphlet, que les rouges ont toujours ignoré les difficultés entre le Haut et le Bas-Canada ; vous croiriez encore qu ils ont toujours été étrangers à ces difficultés , vous croiriez encore que leur grand chef, leur idole, l’Hon.A.A.Dorion, a toujours été contre la confédération et qu’il n’en a jamais reconnu la nécessité.Puisque le pamphlet, écrit pour M.Dorion, revise par lui, avoue carrément que la seule cause de la confédération était l’amour du pouvoir chez M.Cartier et son parti, vous êtes bien obligé de le croire jusqu’à preuve du contraire, et de penser que ces bons rouges et cet excellent M.Dorion ont toujours été contre la confédération et n’en ont jamais parlé.Lisez alors, mais bien attentivement, ce que M.Dorion disait en Chambre le 6 Juillet 1858 : « L’abrogation de l’Union, l’Union Fé-« derale basée sur la population ou quelque autre grand chan^e-« ment constitutionnel, doit, de toute nécessité, avoir lieu, et, pour « ma part, je suis dispose a examiner la question de la représenta-« tion basee sur la popidation pour voir si elle ne pourrait pas être « concédée avec des garanties pour la protection de la religion, de « la langue et des lois des Bas-Canadiens.Je suis prêt pareillement « à prendre en considération le projet d’une confédération lequel « laisserait à chaque Province, l’administration de ses affaires loca-« Zes,.comme, par exemple, le pouvoir de décréter ses propres lois « civiles, municipales et d’éducation, et au gouvernement général, « l administration des travaux publics, des terres publiques, du dé-« parlement des postes et du commerce « € 190 TEXTE ANCIEN Avec le temps, les idées de M.Dorion marchèrent ; en 1858, il trouvait déjà cjue la confederation était une bonne chos^ , en 1860, il l’appelait de tous ses voeux.Le 3 mai 1860, il disait encore : « J avertis les députés du Bas-Canada que, lorsque, le temps « viendra, toute la représentation du Haut-Canada s unira et obtiendra la représentation basée sur la population avec laide des « députés des townships de l’Est.Je regarde l Union fédérale du « Haut et du Bas-Canada comme le noyau de la grande confédéra-« tion des provinces de VAmérique du Nord, que (appelle de mes « voeux.En concluant, je dois dire que je voterai pour la résolution, «parce que c’est le seul moyen qu aient les deux provinces de « sortir de leurs difficultés actuelles.Je crois que l’union de toutes « les provinces viendra avec le temps.» Est-ce clair ?oui ou non ?C est le chef qui a paile ainsi, son organe le « Pays, » tous ses disciples l’ont alors approuvé.Et maintenant ces gens crient que la confederation notait pas necessahe et n’a été proposée que comme expédient ministériel ! Il y a encore quelque chose de pis ; on a vu plus haut que les pouvoirs locaux ont l’administration de toutes leurs terres publiques ; qu’on relise le numéro 5 de la clause 92.M.Dorion, lui, voulait, dans son discours de 1858, laisser l’administration des terres publiques au gouvernement fédéral ; la confederation que nous avons obtenue est donc bien plus avantageuse que celle que M.Dorion appelait de tous ses voeux en 1860.Nous avouons ici ingénument que la plum^ nous tombe des mains en présence de tant de mauvaise foi, de tant de contradiction et de tant d’abaissement.Comment ! Vous, M.Dorion; vous MM.les rouges, vous avez, depuis 1858, reconnu la nécessité d’un changement constitutionnel, vous avez, depuis 1858 et 1860, acclamé l’idée d’une confédération moins avantageuse que celle que nous a gagnée M.Cartier, et aujourdhui, vous vous prononcez contre cette confédération, jadis objet de tous vos voeux ! Au fond peut-être avons nous tort de nous indigner d un phénomène qui n’est que naturel; tout peut s’expliquer aisément quand on a suivi de près les évolutions du parti rouge et de ses chefs.En 1858 en 1860 ils espéraient parvenir au pouvoir et voyaient les américains peu s’occuper de nous.En 1867 tout es- TEXTE ANCIEN 191 poix d arriver au pouvoir est pour eux perdu ; mais les intrigues ameiicaines et les invasions feniennes les ramènent à leurs projets J chéris d’annexer leur pays au territoire de l’oncle Sam et ils se prononcent contre la confédération, qui est notre seul préservatif conti e les dommages et les maux de l’annexion et les infamies féniennes.Et ces gens-là ont l’audace de parler d’honneur et de probité ! ! ! Ab uno disce omnes.D’après ce premier mensonge du petit pamphlet, jugez du reste, qui est de la même force.Le petit pamphlet des rouges, dit en second lieu, que la confé-deration ne nous a été donnée, que pour réaliser le fameux rapport de Lord Durham.Nous avons presque honte d’avoir à nous ) occuper de cette ineptie.Il faut être bien malhonnête ou croire [ le peuple bien ignorant, pour faire un tel avancé.Lord Dur-: ham venait en Canada à la suite des troubles de 1837 et 1838, I etudier les moyens d anglifier le Canada Lrançais, afin de prévenir E le retour de nouveaux troubles civils.Imbu des préjugés de race que lui inculqua en arrivant l’oligarchie anglaise, acharnée à nous t tyranniser depuis 1791, il proposa à la métropole trois systèmes qui, suivant lui, devaient nous anglifier, nous anéantir et rétablir par là la paix sur des bases permanentes : p 1.L Union législative du Haut et du Bas-Canada ; 2.l’Union législative de toutes les Provinces de l’Amérique Britannique du Nord, ou, 3.la Confédération de ces dernières Provinces.Le projet de confédération fut mis de côté, comme inefficace à atteindre le : résultat désiré et l’on eut recours à l’Union législative pure et simple du Bas-Canada.Voilà toute l’histoire de ce fameux rapport.L’union fut adop-tée comme le plus sûr moyen de nous réduire ; elle nous fut imposée en 1840 et ses uniques effets ont été de nous grandir et de nous permettre de nous affirmer comme nation ainsi que nous l’avons surabondamment démontré plus haut.Quelle analogie peut-il donc y avoir, entre ce rapport de Lord Durham et la Confederation de 1867, que nous avons demandée et acceptée spontanément et volojitairement.C’en est assez pour nous édifier sur la bonne foi et les connaissances historiques de Messieurs les rouges. 192 TEXTE ANCIEN La confédération qui nous régit fournit la plus ample protection possible à nos lois, à notre religion, a notre langue et nos intérêts matériels.Il suffit de lire les attributions conferees au gouvernement de la Province de Quebec pour prouver notre assertion.Toutes ces choses précieuses et sacrées sont placées sous notre contrôle immédiat et exclusif et tout droit d ingérence a ce sujet est formellement enlevé au gouvernement fédéral.Mais il y a plus ; non-seulement notre belle langue française sera la seule parlée dans le Parlement de la Province de Québec où nous formons la presque totalité, mais elle sera encore la langue officielle dans le Parlement Fédéral conjointement avec la langue anglaise et l’usage en sera facultatif dans les débats.C’est là la disposition formelle de la clause 133 de la Constitution : 133.Dans les chambres du parlement du Canada et les chambres de la législature de Québec, l’usage de la langue française ou de la langue anglaise, dans les débats, sera facultatif ; mais dans la rédaction des archives, proces-verbaux et journaux respectifs de ces chambres, 1 usage de ces deux langues sera obligatoire ; et dans toute plaidoirie ou pièce de procédure par-devant les tribunaux ou émanant des tribunaux du Canada qui seront établis sous l’autorité du présent acte, et par-devant tous les tribunaux ou émanant des tribunaux de Québec, il pourra être fait également usage, à faculté, de 1 une ou de l’autre de ces langues.Les actes du parlement du Canada et de la législature de Québec devront être imprimés et publiés dans ces deux langues.Les américains eux-mêmes, dont les rouges nous vantent tant la libéralité, accordent moins aux Français de la Louisiane, que nous n’avons obtenu de l’Angleterre et des colonies anglaises confédérées avec nous.Dans le parlement local de l’Etat de la Louisiane, la langue française n’est en effet que facultative dans les débats, mais n’est pas langue officielle et tous les procès-verbaux, archives, registres, projets de lois et statuts ne sont écrits et imprimés qu’en anglais.Mais il existe encore une preuve bien plus éclatante de l'excellence de la Confédération pour nous, de la protection illimitée quelle donne à tous nos intérêts religieux, moraux, matériels et nationaux, dans les paroles sacrées des hauts dignitaires de l’église du Canada.Quiconque sait un peu son histoire de la nouvelle France, n’ignore pas que le clergé catholique a rendu au pays d’immenses services et que c’est à lui que nous devons dêtre restes Français et catholiques, dans la plus belle acceptation du mot.A toutes les TEXTE ANCIEN 193 époques critiques de notre histoire, nous voyons toujours nos évêques pleins de dévouement et de zèle pour nos intérêts, intervenir dans la politique, pour prévenir les mesures dangereuses projetées par les ennemis de notre race et de notre religion ; et, en cela, l’épiscopat usait non-seulement d’un droit, mais remplissait un devoir.Tout le monde sait en effet, comme le Pape l’a plusieurs fois déclaré dans des encycliques demeurées célèbres, que le clergé a le droit, bien plus, le devoir d’intervenir dans toutes les questions politiques et gouvernementales qui touchent à la religion, à la morale, et aux intérêts généraux des peuples.L’Episcopat actuel s’est montré digne de son prédécesseur ; il a suivi avec attention et anxiété, toute les discussions sur le projet de Confédération depuis 1864, et lorsqu’on février ou mars dernier, la Confédération devint un fait accompli, tous les évêques catholiques tant du Bas-Canada, que des autres Provinces confédérées, ont approuvé la Constitution, l’ont déclarée bonne et avantageuse aux intérêts des catholiques, et ont conseillé fortement à leurs diocésains de ne travailler et de ne voter dans les prochaines élections, que pour les candidats qui avaient contribué à la passation de cette mesure, ou qui déclaraient, formellement l’approuver et vouloir la soutenir en tous points.Ecoutons d’abord, Monseigneur Cook, évêque de Trois-Rivières, dans son admirable mandement du huit juin dernier (1867) dont nous extrayons les quelques lignes suivantes, où il parle particulièrement du projet de confédération.Vous n’ignorez pas, N.T.C.F., quelle fut la vivacité des débats sur ce projet dans la Chambre d’Assemhlée.La grande majorité des députés le regardaient comme la seule planche de salut que la Providence offrait à notre nationalité, tandis que la minorité le repoussait de toutes ses forces, sans avoir toutefois de plan bien arrêté à mettre à la place pour arracher le pays de l’impasse où il se trouvait.Un certain nombre des membres de cette minorité laissait entrevoir assez clairement que l’annexion du Canada aux Etats-Unis était bien la condition indispensable au salut de notre nation.Quelques-uns auraient préféré laisser les choses comme elles étaient, ou amener tout au plus quelques modifications à la constitution qui n’auraient fait que reculer pour quelque temps la crise en l’aggravant.Pour tout homme, tant soit peu observateur, il était évident qu’à peu près tous reconnaissaient la nécessité d’un changement de constitution, et que la lutte véritable était entre la confédération et l’annexion, c’est-à-dire, qu’il s’agissait de décider si le Canada allait se préparer à devenir un grand Etat prospère et libre, en marchant courageusement vers l’accomplissement des destinées que la Providence semble lui réserver ; ou bien si, renonçant à la 194 TEXTE ANCIEN vie de peuple libre et maître chez lui, il allait pour toujours enchaîner son avenir au sort d’une république qui n’a encore vécu qu’à peu près l’âge d’un homme, et qui a déjà traversé plusieurs guerres et notamment la dernière, la plus épouvantable des guerres civiles dont les annales des nations fassent mention ; guerre civile qui lui a dévoré plus d’un million de ses enfants, et creusé un abîme où se sont englouties pour des années ses richesses et sa prospérité.Quelques rouges, encore plus imbéciles que malhonnêtes, ont osé lâchement vociférer, que M.Cartier et son parti était traîtres à la religion et à la nationalité parce qu’il avaient proposé et adopté la confédération ; le public intelligent ne les a pas crus.A part quelques Béotiens arriérés du rougisme, tout le monde a fait justice de ces honteuses accusations.Le saint évêque de Trois-Rivières, apprécie justement ces déclamations inspirées par la sottise et la méchanceté et venge noblement nos patriotiques hommes d’état ; jamais plus bel hommage n’a été rendu à l’intelligence et aux sentiments nationaux, de M.Cartier et de son parti : Cependant, N.T.C.F., attendu que les divers moyens par lesquels on pouvait essayer de tirer notre pays des difficultés où il se trouvait, étaient matière d’opinion, et qu’il était libre à chacun de choisir celui qu’il croyait le plus avantageux, Nous n’avons pas cru qu’il fut nécessaire d’élever la voix en cette circonstance ; mais Nous n’en avons pas suivi avec moins de vigilance la question dans toutes ses phases, afin de sauvegarder, dans la mesure de nos forces, nos intérêts religieux, et de nous assurer qu’ils seraient pour le moins aussi efficacement protégés sous la nouvelle constitution.Voilà pourquoi nous avons dû faire parvenir nos réclamations respectueuses auprès du gouvernement impérial pour assurer aux Catholiques du Haut-Canada une égalité de protection avec les protestants du Bas-Canada sur la question de l’éducation.Mais c’est avec peine que nous avons vu la violence avec laquelle quelques-uns de nos compatriotes se sont élevés contre le projet de confédération ; non qu’il ne fût permis de le discuter dans le temps ; mais il est toujours repréhensible de manquer de modération.Nous eussions ete heureux de voir plus de calme dans la discussion ; c’eut été la voie la plus propre à faire juger sainement ce projet, qui après tout, était regardé par la majorité de nos concitoyens comme une nécessite bien grave, a la vérité, mais comme le moyen le plus praticable de sortir des circonstances difficiles où nous nous trouvions.Nous avons surtout regretté les efforts qui ont été faits pour jeter l’alarme parmi vous, lorsque l’on a cherché à vous faire croire que ce projet n’était rien moins qu’une trahison.Ce sont là, des excès extrêmement regrettables, N.T.C.F., que la charité chrétienne condamne, et dont il faut se garder avec un grand soin.Nous devons toujours observer les règles de la justice envers tout le monde, et nous défier de semblables exagérations.Elles ne sont propres qu a empirer la TEXTE ANCIEN 195 douloureuse division qui nous a déjà fait tant de mal.C’est à la vérité, par la justice et la modération que nous aurons la consolation de voir renaître au milieu de nous la concorde et l’union.Tel est renseignement de nos livres saints ; « Misericordia et veritas obviaverunt subi : justifia et pax osculatae sunt.» « La miséricorde et la vérité se sont recentrées : la justice et la paix se sont embrassées.» Ps.84, v.11.Non, Nous ne voyons aucune raison pour justifier une accusation aussi odieuse et aussi grave ; Nous ne connaissons rien qui puisse autoriser à croire que la confédération soit un acte de trahison.Elle a été discutée assez longtemps, examinée assez scrupuleusement par les hommes les plus dévoués et les plus éclaires de toutes les provinces pour lever tout le doute à cet égard.Cependant, il n’en est pas moins vrai que ce n’est toujours qu’avec crainte et en tremblant qu’il faut porter la main à la base sur laquelle repose un édifice tout entier, pour lui en substituer une autre ; tant le moindre défaut d’équilibre pourrait entraîner de funestes conséquences.Le vénérable prélat ne s’est pas contenté d’approuver la confédération et de louer le zèle et l’intelligence de ses auteurs ; il a encore voulu conseiller à ses diocésains de s’unir dans un même effort patriotique, pour se soumettre au nouveau régime et n’élire que des hommes disposés à l’approuver et à le faire fonctionner pour la promotion de nos meilleurs intérêts.Nous ne pouvons résister au plaisir de mettre devant les yeux du public la citation suivante qui rappelle les plus beaux temps apostoliques : Aujourd’hui que ce projet a reçu la sanction du gouvernement impérial et qu’il est devenu la loi fondamentale du pays, nous devons nous rappeler que notre devoir, comme catholiques, est de mettre un terme à toute discussion sur ce sujet ; si nous avons eu parfaite liberté d’opinion dans les limites du juste et de l’honnête, tant que la confédération n’a été qu’à l’état de projet, si nous avons pu en toute sûreté de conscience être pour ou contre, la combattre avec chaleur ou la défendre avec conviction, suivant que nous l’avons cru utile ou dangereuse, il n’en est plus ainsi depuis qu’elle est passée à l’état de loi.Elle est devenue aujourd’hui une chose jugée et obligatoire ; et c’est le temps de vous rappeler ce grand principe du Catholicisme : Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi à Deo : quoe autem sunt à Deo ordinatae sunt.« Que tout le monde soit soumis aux puissances supérieures ; car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c’est lui qui a établi toutes celles qui sont sur la terre.» Rom.XII.v.1.Quelles qu’aient été nos opinions antérieures, le bien de notre pays, et les enseignements de notre religion nous font un égal devoir de l’accepter et de nous y soumettre.Vous devez en conscience, N.T.C.F., et comme catholiques, et comme amis sincères de l’ordre, de l’union et de la paix, vous devez favoriser dans la mesure de vos forces, et par le concours de votre bonne volonté, le bon fonctionnement de la constitution qui va bientôt être inaugurée. 1Ô6 TÊXTÊ ANCIEN Ce devoir, vous aurez à le remplir dans les prochaines élections, en vous assurant que les hommes dont vous allez faire choix pour vous représenter dans les parlements, seront animés de cet esprit de conciliation de cette bonne volonté dont le concours est indispensable pour tirer de la nouvelle constitution tout le bien que nous devons attendre.Sa Grandeur Monseigneur l’Evêque de Rimouski n’est pas moins explicite : La Constitution qui fonde ainsi au Nord des Etats un grand et riche empire, a été.Nous le croyons sincèrement, amenée providentiellement par une suite de circonstances exceptionnelles.Les rouages de la machine gouvernementale ne pouvaient plus fonctionner ; mille rivalités de races, de croyances religieuses, d’intérêts politiques ou sectionnels, nous menaçaient d’une anarchie complète ; lorsque plusieurs de nos hommes d’Etat les plus éminents ont formé le projet, pour mettre fin à ces difficultés interminables et toujours renaissantes, d’agrandir leur sphère d’action, et d’unir en un puissant Etat des Provinces qui, dans leur isolement, n’avaient que bien peu de moyens de développer leurs ressources.C’est ce projet, fruit de mûres délibérations, qui a été soumis à l’approbation des Parlements Provinciaux et à celle du Parlement Impérial, et qui est devenu dans toutes ces dispositions essentielles la loi du pays.Vous allez donc choisir, N.C.F.des Représentants capables de soutenir vos interets et de vous faire honneur par leurs principes honnêtes, par leur éducation, par leur expériences des affaires publiques.Ils devront vous promettre de travailler franchement et cordialement à faire fonctionner le nouvel ordre de choses, et à seconder à cet effet ceux qui vont être appelés à l’inaugurer.Vous vous défierez, s’il s’en rencontrait parmi vous, de ces esprits mécontents qui rêvent le bonheur et la prospérité dans l’annexion à un pays voisin.S’ils réussissaient dans leurs sinistres projets, ce qu’à Dieu ne plaise, ce serait, à moins d’un miracle de la Providence, la ruine de noti’e peuple, la perte de nos moeurs, de nos coutumes, de notre langue, l’anéantissement de notre nationalité.Vous exigerez donc des Candidats une déclaration, explicite et formelle de principes, l’engagement positif de soutenir la nouvelle Constitution.L’Archevêque de Québec dans un mandement publié, il y a quelques jours, disait encore, entre autres choses : « Ainsi donc, N.T.C.F., comme l’union fédérale qui vient de s’opérer émane de l’autorité légitime, vous la regarderez comme loi, et vous obéirez à l’ordre de Dieu, en l’acceptant en toute sincérité.Il est, d’ailleurs, de votre intérêt, comme c’est pour vous un devoir de conscience, de le faire, pour qu’elle puisse contribuer à la prospérité commune, et procurer par là l’avantage des individus.Bientôt vous serez appelés à choisir ceux qui soit dans le parlement fédéral soit dans le parlement local, devront travailler à mettre TEXTE ANCIEN 197 en pratique la nouvelle constitution.Vous vous garderez donc de donner vos voix a des hommes disposés à la combattre ou à mettre des entraves à son fonctionnement, mais vous les donnerez à des citoyens éprouvés et reconnus comme ayant à coeur de la faire servir au plus grand bien du pays.« Ce qui doit nous rassurer, N.T.C.F.c’est que la nouvelle forme de gouvernement qui vient de nous être donnée, a été préparée avec soin par des hommes bien connus, eux aussi, par leur patriotisme, aussi bien que par les services qu’ils ont rendus à leur commune patrie.Si elle n’est pas sans défauts ; si elle n’est pas tout ce qu'on aurait pu désirer qu’elle fut, rappelons nous que rien n’est parfait dans ce monde, et que, dans un pays comme le nôtre, ou tant d’intérêts divers sont en présence il était impossible de se refuser à de mutuelles concessions, et d’arriver à un arrangement qui pût donner satisfaction à tout le monde.C’est aux hommes à qui vous allez confier le soin de vous représenter dans l’un et l’autre parlement, de s’unir fortement ensemble pour conjurer le danger, s’il existe, et pour tirer le meilleur parti possible de la situation.Vous avez donc une raison de les choisir parmi ceux qui se distinguent davantage par leur honnêteté, leur énergie et leur dévouement à la chose publique.L’éloquent évêque de St.Hyacinthe n’est pas resté en arrière de ses vénérables frères en Episcopat.Il nous trace de main de maître, un portrait fidèle des adversaires de la Confédération, c’est-à-dire des rouges et des annexionnistes.En lisant les lignes suivantes, on croirait voir Notre-Seigneur flagellant les profanateurs du temple : - Que la prudence vous mette en garde contre les tendances de certains esprits et de certains journaux exaltés, qui sont loin de Nous apparaître comme des guides que vous puissiez suivre sans danger ! Fermez vos oreilles à l’insinuation perfide, assez souvent répétée ! Plutôt l’annexion que la confédération telle qu’elle nous est donnée.Demeurez convaincus que pour ceux qui tiennent ce langage, la confédération n’est qu’un prétexte mis en avant : l’annexion est clairement l’objet de leur conviction politique, et d’une convoitise qu’ils flattent et fomentent depuis assez longtemps, Nous en sommes témoin ! Et à notre estime, l’Annexion si jamais elle a lieu, sera la mort ou la destruction certaine de notre nationalité, qui ne vit que par nos institutions, notre langue, nos lois, et surtout notre Religion, et c’est parce que Nous sommes plein de la conviction que tous nos intérêts religieux auraient grandement à souffrir de notre Annexion aux Etats-Unis que Nous nous fesons un devoir de vous signaler le danger.De sorte qu’en vous parlant ainsi, Nous abordons un sujet qui intéresse plus la Religion que la politique.Et Nous demandons aux hommes sérieux et sans passions, s’il y aurait moyen d’oser affirmer le contraire ? 198 TEXTE ANCIEN Et malgré cela, il demeure plus que certain qu’il y a parmi nous des gens qui pensent et poussent à l’annexion ! Qui ignore, en effet, aujourd’hui que la société secrète, designée sous le nom de Club de St.Jean-Baptiste, qui se formait, il y a quelques temps à Montréal, et que des zélateurs coupables ont cherché à répandre dans les campagnes, avait pour but et pour fin de créer un courant annexionniste ?Qui ne sait même que quelques-uns de ses membres, dans le but de favoriser et de hâter l’Annexion, ont eu le triste courage de fraterniser avec la bande méprisable des Féniens, qui, l’an dernier, ont envahi notre sol, et fait couler le sang de nos concitoyens ?Nous serions curieux de savoir ce que pensent de ce portrait, les ci-devant députés des comtés d’Iberville, de Bagot et de Richelieu.Sa Grandeur, Monseigneur l’Evêque de Montréal, avait déjà depuis longtemps devancé ses illustres collègues, dans une lettre du 11 mars 1867, adressée à l’honorable George Etienne Cartier, et dans une circulaire à son clergé du 25 mai dernier (1867), lettre et circulaire que tout le monde connaît et qui viennent d’être publiées dans tous les journaux du pays.Tous les évêques du Haut-Canada et des provinces maritimes ont également approuvé la Confédération.La lettre de l’Evêque de Montréal, mérite certainement reproduction : Montréal, le 11 mars 1867.M.le Procureur-Général, Je reçois, à l’instant, la copie du British North America Bill que vous avez eu la bonté de m’adresser ; et je m’empresse de vous présenter mes sincères remerciements pour votre bienveillante attention.Je comprends vivement que ce Bill intéresse à un haut degré notre pays, qui, après toutes les phases d’administration par lesquelles il lui a fallu passer depuis un certain nombre d’années, a grand besoin de se fixer sur des bases stables et durables.Il serait superflu de vous dire que le clergé, tout en se mettant en dehors de toutes luttes de partis politiques, n’en est pas moins attaché au pays qui l’a vu naître, et qu’il aime, comme un bon enfant aime sa mère, et cet amour est d’autant plus ardent qu’il lui est inspiré par la religion.Veuillez bien croire, M.le Procureur-Général, à la haute estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre très humble et obéissant serviteur, f IG., EVEQUE DE MONTREAL.A l’Hon.G.E.Cartier, Proc.-Gén., etc., Palais de Westminster, Londres. TEXTE ANCIEN 199 Il nous semble modestement que l’opinion des évêques, que nous venons de rapporter, vaut bien celle de Messieurs Lanctôt et Dorion, les deux chefs du parti anti-fédéral.Nous est avis même, que le peuple préfère ses saints évêques à ces deux glorieux personnages, et surtout dans les affaires politiques ; en effet, Thon.A.A.Dorion en fait de sublimes conceptions politiques, n’a jamais dépassé l’invention des juges à paix électifs.Pourtant, il a eu des moments d’oubli ; lorsque son parti ne l’obsédait pas, il a eu le noble courage d’appeler de tous ses voeux, une Confédération bien moins bonne que celle de M.Cartier ; mais c’était dans l’heureux temps où ses partisans, éloignés de lui, voulaient bien lui laisser démentir le spirituel Gaspard Lemage : l’on sait en effet qu’un jour, M.Dorion fatigué de n’ètre que la queue du parti qui l’avait choisi pour chef, s’est écrié dans un moment d’amer découragement : « Je suis leur chef, il faut bien que je les suive.» M.Dorion avait été créé et mis au monde pour être un excellent homme d’état de cinquième ordre et il eut été admirable, s’il eut voulu comprendre que ses partisans exploitaient sa réputation d’honnêteté professionnelle pour en faire un chef qu’ils pussent décider à se contredire aussi souvent que les besoins de la cause l’auraient exigé.Nous déplorons sincèrement son sort.Quant à M.Médéric Lanctôt, il a plus de courage et n’a jamais reculé dans les grandes occasions où il s’agissait d’affirmer les beaux principes du parti : combat au poing, bris de vitres et de maisons, cour de police, amende ou emprisonnement, rien ne l’effrayait.Aussi, s’est-il fait un nom notoire et remarquable parmi la gent démagogique.Nous pouvons même prédire qu’il ira loin, si, surtout, le gouvernement veut s’en occuper.Lors de l’invasion fénienne, il put faire, grâce aux fonds secrets qu’il reçut de la confrérie fénienne, tous ses efforts et dans le club St.Jean-Baptiste et dans un journal extorqué sous de faux prétextes, pour attirer sur lui, l’attention de la police et des autorités militaires.On le dédaigna : il en conçut une rage morbide.Il espérait être emprisonné ; il le criait même sur les toits, dans l’espoir de mieux vendre sa feuille barbouillée aux épiciers peu fiers.Un jour, pourtant, il eut occasion de manifester son héroïque bravoure.La police eut à faire une descente dans sa boutique, pour coffrer un de ses employés, qui avait trop honoré Bacchus.M.Médéric Lanctôt, crut que le bonheur lui arrivait et qu’on en voulait à son auguste personne.Ce fut sa journée « des éperons, » et pour prouver qu’il était vaillant, il alla faire une petite promenade aux Etats-Unis.Son employé récalcitrant ayant ré- 200 TEXTE ANCIEN glé avec M.Penton, M.Lanetot revint se livrer aux autorités qui ne l’avaient jamais réclamé.Il fut heureux d’avoir échappé à un aussi grand péril, et ses collaborateurs l’en félicitèrent bien cordialement.Pour lui, en vrai héros espagnol, il ne pardonna jamais à M.Cartier et à la police, de lui avoir fait une aussi mauvaise affaire, et il ne se considéra comme bien vengé de cet odieux attentat contre sa liberté, que lorsqu’il eut essayé de corrompre nos braves ouvriers du faubourg Québec, qui malheureusement commencent déjà à le connaître et à l’apprécier.Mais il a déjà pourvu à cette sombre éventualité, et le jour où la banqueroute le délaissera lui-même pour fondre sur ses magasins au prix coûtant, il ira offrir ses services gratis, bien entendu, à ses frères, les nobles Féniens, et leur vendra son intéressante feuille, argent comptant, afin de mieux assurer le paiement de la créance du père Marier.Nous venons de faire impartialement l’historique de la confédération et de ses avantages, de même que nous avons fait con-naître l’hypocrisie et la mauvaise foi de ceux qui combattent cette mesure.On sait maintenant que penser des mensonges du petit pamphlet rouge et de ce qu’il dit au sujet du rapport de Lord Durham, de la question d’éducation et des mandements de nos évêques.Nous pouvons ajouter que dans la confédération les intérêts catholiques seront toujours protégés efficacement.Voyons en effet, quel sera le nombre des catholiques dans la confédération.Disons d’abord, en prenant pour base le recensement de 1861, et en comprenant de suite, comme faisant partie de la confédération, l’Ile du Prince-Edouard et Terre-Neuve, qui de fait y entreront bientôt, que le chiffre total de la population de la confédération est de 3,292,706 âmes ; sur ce total, la confédération comptera 1,465,979 catholiques, répartis comme suit, savoir : Nouveau-Brunswick Nouvelle-Ecosse .Ile du Prince-Edouard Terre-Neuve .Haut-Canada Bas-Canada 258,141 943,253 85,238 86,281 35,852 57,214 Total 1,465,979 TEXTE ANCIEN 201 Ce qui fait à peu près la moitié de catholiques.Ainsi donc, si les protestants dans le Parlement Fédéral voulaient molester les catholiques, nous nous trouverions à lutter à peu près moitié contre moitié, en mettant les choses au pis.Mais il y a des circonstances qui changent complètement les chances et les tournent toutes du côté des catholiques.En premier lieu, la population catholique est toute homogène, nullement dévorée par les divisions intestines des différentes sectes, comme l’est le protestantisme ; elle devra opérer et il sera toujours de son intérêt de marcher en un faisceau uni et compact, pour que rien ne la divise.Il n’en est pas de même du protestantisme, partagé en plusieurs dénominations dont quelques-unes se jalousent ou se détestent, et qui ne pourront jamais se réunir pour tyranniser les catholiques, parce que chacune de ces dénominations étant faible, aura besoin, dans certains cas donnés, du concours des catholiques de sa province.Quelques chiffres, puisés aux meilleures sources vont nous prouver ce fait.La confédération comptera : Anglicans .517,542 Presbytériens .498,646 Wesleyens et Méthodistes .458,388 Baptistes .192,530 Luthériens .29,651 Congrégationalistes .18,104 Croyances diverses .78,735 Sans aucune religion .18,860 Ceux dont les croyances ne sont pas connues .17,271 Ces dénominations comparées vis-à-vis la population totale, de la Confédération, donnent le résultat géométrique suivant : Les Anglicans représentant Les Presbytériens.Wesleyens et Méthodistes Baptistes .Luthériens '.Congréganistes .Croyances diverses .15% par 100 15)4 14 5/4 /2 2% 202 TEXTE ANCIEN Sans religion ./2 Croyances non connues ./2 Les catholiques, eux, représentent vis-à-vis le tout.44/2 Nous voyons de suite quelle supériorité numérique nous possédons sur chacune des dénominations protestantes séparées.Un second avantage qui éloigne tout danger des catholiques, c’est la libéralité bien connue et presque extraordinaire des protestants des provinces maritimes.Dans ces provinces la haute éducation est presque toute entre les mains du clergé catholique et notamment des Jésuites ; la plus grande partie de leurs hommes politiques ont puisé, quoique protestants, leur éducation dans des institutions catholiques et sont conséquemment pleins de tolérance à l’égard de notre croyance.Là, les institutions catholiques sont vues du même oeil que les protestantes par toute la population et par le gouvernement.Pour ne parler que de la Nouvelle-Ecosse, il y a dans cette province deux collèges catholiques, sous la direction exclusive de prêtres et de jésuites, et ces deux collèges reçoivent du gouvernement la même subvention annuelle que les collèges protestants, savoir, mille piastres par année : ce sont les collèges de Ste.Marie et de St.François-Xavier, et il en est ainsi de toutes les autres provinces.Mais, bien plus, dans chacune de ces provinces, la population catholique excède de beaucoup le nombre de chaque dénomination protestante, et dans deux d’entre elles, Terre-Neuve et l’Ile du Prince-Edouard, l’élément catholique figure à peu près par moitié dans le chiffre total de la population.Il est donc de la dernière évidence que les catholiques dans la confédération ne peuvent être molestés, et il faut être bien peu soucieux de son honneur et de la vérité, pour prétendre que la confédération met dans le gouvernement général, nos intérêts religieux en danger, et ce, pour les deux bonnes raisons que nous venons de développer, lo pour que le parlement fédéral n’a pas juridiction sur l’éducation et nos institutions religieuses, 2o parce que s il y avait appel d’un gouvernement local au ministère fédéral, sur une question d’éducation publique, et que cet appel serait fait dans le but de molester les catholiques, (et nous maintenons que la supposition est impossible) nous verrions tous les protestants des Provinces d’en bas, s’allier à la moitié catholique pour influencer victorieusement le gouvernement fédéral.Nous pouvons conclure hardi- TEXTE ANCIEN 203 ment que sous la confédération, nos intérêts religieux et nationaux se trouvent complètement à l’abri de tout danger : la constitution nous le promet, et tous nos vénérables évêques et les honnêtes gens ont trouvé la promesse suffisante et l’ont sanctionnée par leur approbation.Mais disent les rouges, et leur organe, Le Pays et le petit pamphlet la confédération nous ruine, et va nous amener la taxe directe.Nouveau mensonge que nous allons de suite mettre en poussière.FINANCES.Dans le petit pamphlet rouge en question, la question financière n’est nullement touchée ; on se contente de déclamations banales, sur les prétendus gaspillages des dernières administrations, qui n’ont rien à voir dans le débat actuel.Quant à la situation financière qui est faite à la Province de Québec, sous la confédération, on n’en dit rien du tout et pour cause.M.le pamphlétaire se borne à des chiffres mensongers et imaginaires et il a la force de donner, comme dépenses annuelles de la Province de Québec, les dépenses générales annuelles des deux Canadas avant la confédération, ce qui est de la plus odieuse malhonnêteté et de la plus grande fausseté.Il tait avec soin les ressources de la Province de Québec, ne dit mot des bénéfices considérables que nous confèrent certains articles de la constitution et il évite d’en citer un seul.C’est là la mesure exacte du respect que messieurs les rouges ont pour le peuple ; au lieu de l’instruire comme ils en ont la prétention, ils emploient tout leur zèle à le tromper par des assertions fausses et que chaque article de la constitution dément.Encore une fois, si la constitution est mauvaise et nous ruine, pourquoi ne pas citer les articles qui prouvent leurs avancés ?La raison de leur silence est bien simple ; s’ils mettaient devant le peuple les articles de la constitution se rapportant aux finances et aux ressources du Bas-Canada, ils se trouveraient dans la pénible nécessité de prouver eux-mêmes qu’ils ne sont que de fieffés menteurs.Nous allons de nouveau établir leur mauvaise foi, par la constitution elle-même : 204 TEXTE ANCIEN 109.Toutes les terres, mines, mincraux et réserves royales appartenant aux differentes provinces du Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick lors de l’union, et toutes les sommes d’argent alors dues ou payables pour ces terres, mines, minéraux et réserves royales, appartiendront aux différentes provinces d’Ontario, Québec, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick, dans lesquelles ils sont sis et situés, ou exigibles, restant toujours soumis aux charges dont ils sont grevés, ainsi qu’à tous intérêts autres que ceux que peut y avoir la province.110.La totalité de l’actif inhérent aux portions de la dette publique assumées par chaque province, appartiendra à cette province.111.Le Canada sera responsable des dettes et obligations de chaque province existantes lors de l’union.112.Les provinces d’Ontario et Québec seront conjointement responsables envers le Canada de l’excédant (s’il en est) de la dette de la province du Canada, si, lors de l’union, elle dépasse soixonte-et-deux millions cinq cent mille piastres, et tenues au paiement de l’intérêt de cet excédant au taux de cinq pour cent par année.Les sommes suivantes seront annuellement payées par le Canada aux diverses provinces pour le maintien de leur gouvernements et législatures : Ontario _____________________ $ 80,000 Québec ______________________ 70,000 Nouvelle-Ecosse _____________ 60,000 Nouveau-Brunswick ___________ 50,000 Total ________________ $260,000 Et chaque province aura droit à une subvention annuelle de quatre-vingts centins par chaque tête de la population, constatée par le recensement de mil huit cent soixante-un, et — en ce qui concerne la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick — par chaque recensement décennal subséquent, jusqu’à ce que la population de chacune de ces deux provinces s’élève à quatre cent mille âmes, chiffre auquel la subvention demeurera dès lors, fixée.Ces subventions libéreront à toujours le Canada de toutes autres réclamations et elles seront payées semi-annuellement et d’avance à chaque province ; mais le gouvernement du Canada déduira de ces subventions, à l’égard de chaque province, toutes sommes d’argent exigibles comme intérêt sur la dette publique de cette province si elle excède les divers montants stipulés dans le présent acte.Pour appuyer d avantage notre prétention, citons de nouveau quelques paragraphes de l’article 92 déjà reproduit, pour faire voir nos sources de revenus ; ¦ TEXTE ANCIEN 205 POUVOIRS EXCLUSIFS DES LÉGISLATURES LOCALES Dans chaque Province la Législature pourra exclusivement faire des lois relatives aux matières tombant dans les catégories de sujets ci-dessous énumérés, savoir : 3.Les emprunts de deniers sur le sous crédit de la province.5.L’administration et la vente des terres publiques appartenant à la province et des bois et forêts qui s’y trouvent.8.Les licences de boutique, de cabarets, d’auberge, d’encanteurs et autres licences dans le but de prélever un revenu pour des objets provinciaux, locaux ou municipaux.14.L’administration de la justice dans la Province, etc.15.L’infliction de punitions par voie d’amendes, pénalité, etc.On va voir maintenant que la Confédération nous laisse en commun avec le Haut Canada, des propriétés qui nous donneront des revenus considérables dont au moins la moitié nous appartiendra pour subvenir à nos dépenses ordinaires et extraordinaires : 113.L’actif énuméré dans la quatrième cédule annexée au présent acte appartenant lors de l’Union à la province du Canada, sera la propriété d’Ontario et de Québec conjointement.QUATRIÈME CÉDULE Actif devant la propriété commune d’Ontario et Québec Fonds de bâtisse du Haut-Canada.Asile d’aliénés.Ecole Normale.Palais de Justice dans le Aylmer, Montréal, Kamouraska, Société des hommes de loi, Haut-Canada.Commission des chemins à barrières de Montréal.Fonds permanent de l’université.Institution royale.Fonds consolidé d’emprunt municipal, Haut-Canada.Bas-Canada. 206 TEXTE ANCIEN Fonds consolidé d’emprunt, Bas-Canada.Société d’Agriculture, Haut-Canada.Octroi législatif en faveur du Bas-Canada.Prêt aux incendiés de Québec.Compte des avances, Témiscouata.Commission des chemins à barrières de Québec.Education—Est.Fonds de bâtisse et de jurés, Bas-Canada.Fonds des municipalités.Fonds consolidé d’emprunt municipal, Bas-Canada.Après ces citations, nous pouvons bien rappeler les paroles de l’un des publicistes les plus éminents de l’Amérique du Nord, lequel n’a jamais été partisan bien ardent de la confédération : « Pour comprendre, dit-il, toute la signification de ces dispo-« sitifs, il est important d’avoir devant les yeux, avec cet avoir, les « obligations qui en sont le débit.« La séparation de l’administration provinciale de l’adminis-« tration fédérale a naturellement créé deux classes distinctes de « revenus et aussi deux classes distinctes de dépenses.Ce que « nous avons à constater pour le moment, ce sont, d’abord les « chiffres du revenu et de la dépense de l’administration du Bas-« Canada, tels que nous les fait la confédération, et à s’assurer en-« suite, qu’en pratiquant l’économie, sans nuire au développement « de nos ressources, de nos améliorations locales, de nos institutions « et généralement, de notre prospérité, nous sommes amplement « pourvus pour l’avenir et que nous n’aurons pas besoin d avoir « recours au moyen extrême de la taxe directe.« Commençons par le chiffre de la dépense.D’après des cal-« culs basés sur des données puisées, presque toutes, à des sources « officielles et quelques unes seulement, (celles relatives à la légis-« lature et au gouvernement) sur les probabilités appuyées sur « l’expérience et sur la connaissance des choses et des besoins : d a-« près ces calculs, nous arrivons au résultat suivant : DÉPENSES.Administration gouvernementale et législation Judiciaire (administration) .Pénitentiaires .Ecoles .$ 150,000 100,000 70,000 160,000 TEXTE ANCIEN 207 Asiles d’aliénés .Institutions littéraires .Hôpitaux et autres institutions de Arts .Agriculture .Réparations d’édifices publics etc Colonisation (chemins) .Autres chemins .Bureau des mesureurs de bois .Travaux publics .Contingents de bureau.Autres contingents .Glissoires .Arpentage .Terres (administration) .Autres dépenses non-énumérées .Total.90,000 .5,900 charité .21,390 .3,500 .4,000 .15,000 .50,000 .15,000 .35,009 .30,000 .30,000 .32,000 .15,000 .30,000 .57,000 .180,000 $1,099,790 Nous avons basé nos calculs en prenant les plus hauts chiffres possibles, afin d’être sûrs de ne pas éprouver de déconvenue ; nos dépenses seront certainement moindres que le total que l’on vient de donner, et dans tous les cas, ne pourront jamais l’excéder.Il nous reste à voir quelles ressources nous aurons pour rencontrer ces dépenses.— REVENUS.D’après la clause 118 de la confédération, la Province de Québec recevra du gouvernement fédéral une allocation annuelle de .$ 70,000 D’après la même clause, nous avons droit à une subvention additionnelle de 80 cents par tête, payable d’avance, ce qui donne, la population du Bas-Canada étant, en 1861, de 1,111,566, le beau chiffre de .889,252 208 TEXTE ANCIEN Nos revenus locaux, dont la confédération nous laisse la propriété exclusive et radministration absolue, en vertu des clauses 92, 109, 110, 111 et 112, qui ont toutes été citées, produiront, en faisant les plus modestes estimés basés sur les revenus des dernières années, les diverses sommes suivantes : Bois .105,000 Terres.300,000 Observons de suite que ce chiffre de $300,000 est bien au-dessous de la moyenne.En 1865, le revenu des terres s’est élevé à la somme de $830,992, dont au moins la moitié, savoir : $415,496, devrait représenter la valeur annuelle approximative des terres du Bas-Canada, puisqu’il y en a plus de disponibles ici que dans le Haut-Canada, et cependant nous n’avons fixé que $300,000, comme terme moyen, afin d’être certain de rester au-dessous du vrai et de n’être pas démenti dans l’avenir.Autres revenus locaux, tels que : impôts sur l’administration de la justice, licences, amendes, confiscations, s’élevant à au moins .300,000 Total du revenu .$1,664,252 Total de la dépense .1,099,790 $ 564,462 C’est donc une somme de $564,462 comme excédant de nos revenus sur nos dépenses, et dont nous pourrons disposer pour les objets qui nous seront les plus nécessaires.Il est impossible d’inaugurer le nouveau système sous des circonstances plus prospères.Ces chiffres sont bâsés sur des données officielles et sur les articles mêmes de la constitution ; personne ne peut les démentir, et, s’il y a exagération, c’est plutôt en moins qu’en plus.Il est bien vrai qu’en vertu de l’article 112 de la constitution, qu’on vient de voir, le gouvernement fédéral ne se charge de la dette des deux Canadas que jusqu’au montant de $62,500,000, et que la Province de Québec et la Province d’Ontario, tout en étant déchargées du surplus de la dette vis-à-vis leurs créanciers, seront néanmoins tenues de payer et rembourser au gouvernement central TEXTE ANCIEN 209 1 intérêt sur ce surplus de la dette au taux de cinq pour cent par an.La dette publique des deux Canadas était, d’après les dernières statistiques officielles, de $67,263,994 ; le surplus sera donc de $4,763,994.Nous sommes sûr d’exagérer considérablement en plus, en prenant pour le Bas-Canada la moitié de ce surplus de $4,763,994, c’est-à-dire $2,381,997.Nous aurions donc, par ce partage, à payer annuellement en intérêts, sur cette dette, une somme de $119,035 ; mais n’allons pas croire que cette dernière somme entamera le surplus de nos revenus que nous avons établi plus haut, à la somme de $564,462 ; car, dans l’énumération que nous avons faite de nos ressources et de nos revenus ordinaires, nous avons mis de côté, à dessein, pour nous en occuper ici spécialement, une autre source de revenus et profits très-considérables, tirée de 1 article 113, déjà cité en entier.Les statistiques les plus sûres fournies sur le sujet établissent, en effet, ainsi qu’il suit, la valeur des propriétés laissées par le gouvernement fédéral aux Provinces de Québec et d’Ontario, qui s’en partageront les revenus entre elles : Fonds de bâtisse, H.-C.$ 36,200 Ecole Normale, B-C.47,777 Palais de justice, Aylmer, Montréal, Kamouraska .269,050 Société hommes de loi, H.-C.25,000 Compagnie chemins et barrières, Québec .42,600 Montréal.188,000 Fonds permanent d’Université .1,200 Institution royale .7,990 Fonds consolidé emprunt municipal, H.-C.7,294,800 Intérêts .2,429,540 Fonds consolidé emprunt municipal, B.-C.2,876,729 Intérêts .655,836 Société agriculture, H.-C.4,000 Octroi Législatif, B.-C.28,494 Prêts aux incendies de Québec .273,429 Fonds de Témiscouata .3,000 Education est .273,429 Fonds des Jurés .60,000 Fonds des municipalités .59,767 .204J13 Fonds des revenus Education Supérieure .239,362 $15,029,366 210 TEXTE ANCIEN En lisant attentivement cette nomenclature de notre avoir, nous verrons que plus de la moitié se trouve dans le Bas-Canada, et que conséquemment, notre part des revenus sera d’autant plus élevée.L’intérêt de cet actif à six pour cent par an, donnerait un revenu annuel de $903,318, dont la province de Québec, pourrait avoir au moins une bonne moitié, savoir à peu près $500,000.Mais mettons les choses au pire ; quelques-uns de ces revenus pourraient être lents à entrer ; disons même que le partage en sera injuste entre nous et le Haut-Canada et que nous n’aurons que la juste moitié.Pour faire la part de ces pertes et de ces inconvénients éventuels, supposons que cette somme de $15,026,366 ne rapportera, par impossible, qu’un intérêt de trois pour cent par an ; donc, à trois pour cent par an, nous aurons encore un intérêt de $450,880, dont au moins la moitié appartiendra à la province de Québec, savoir $225,440.Ainsi nous nous trouvons avec un revenu extraordinaire, mais sûr de $225,440, pour rencontrer la somme de $119,035, étant notre part à payer des intérêts de la moitié du surplus de notre ancienne dette, ce qui nous laisse un surcroit de $106,405, à ajouter à notre excédant de $564,462, et en additionnant ces deux dernières sommes, nous avons, savoir : Excédant, de nos revenus ordinaires sur nos dépenses ordinaires .Excédant de notre moitié des revenus de nos propriétés communes sur les intérêts de la moitié du surplus de l’ancienne dette des deux Canadas.Total de l’excédant de nos recettes générales sur nos déboursés généraux .$ 670,867 En face de ce résultat si beau, tous nos hommes bien pensant et animés d’un patriotisme réel, tous nos vénérables Prélats na-vaient-ils pas raison de s’écrier, que la confederation était notre salut matériel, religieux et national ?n’avaient-ils pas raison de s’écrier que la confédération était le résultat heureux des efforts combinés de nos hommes d’état les plus éclairés, les plus habiles et les plus désintéressés ?Ici doit venir une réflexion bien naturelle.Quel est 1 interet, le mobile des rouges dans leurs déblatérations continuelles à propos de taxes directes ou indirectes ?Qui est-ce qui les pousse à $ 564,462 106,405 TEXTE ANCIEN 211 mentir sans cesse depuis 1847, à propos de taxes et d’impôts ?Jamais ils n’ont parlé au peuple de choses sérieuses, grandes, propres à l’élever.Qu’on ouvre leurs brochures, qu’on parcoure leurs journaux et l’on verra que leur grand cheval de bataille a toujours été taxes et impôts.Cette manie chez eux révèle une grande malhonnêteté et une grande hypocrisie ; elle est, de plus, l’indice d’une absence lamentable de coeur et de patriotisme ; elle montre encore que le parti rouge méprise profondément le peuple et n’a toujours cherché qu’à l’exploiter et à s’en faire un marchepied pour atteindre le but de ses ambitions effrénées.En fin de compte ces gens-là n’ont toujours cherché qu’à préjuger le peuple contre les gouvernants et l’autorité : en criant sous et taxes.Ils croyaient le peuple descendu à leur niveau et c’est pour cela que toute leur politique a toujours roulé sur les préjugés et les intérêts matériels.Des idées religieuses, grandes et généreuses, ils n’ont jamais cherché à en répandre.Prenons par exemple, leur petit pamphlet ; qu’y trouve-t-on ?Il ne contient à proprement parler, que deux objections contre la confédération : le nouveau système d’après eux, va nous ruiner et nous conduire à la taxe directe ; en second lieu, les prétendues prodigalités des anciennes administrations vont encore nous mener à la taxe directe.C’est en vain que vous chercheriez autre chose dans ce produit de cerveaux rouges.Nous venons de faire amplement et victorieusement justice de la première objection.Nous avons démontré que la confédération laisse à la Province de Québec d’immenses ressources, que nous ne pourrons jamais être taxés pour les dépenses du gouvernement fédéral et qu’il nous est radicalement impossible d’arriver à nous taxer directement pour nos intérêts locaux.Cette objection de la part des rouges, ne repose donc que sur un mensonge, une odieuse fausseté.Quant à la seconde objection, c’est un véritable hors d’oeuvre.Nous le demandons à tout homme de bonne foi, qu’ont à faire ces stupides accusations contre les anciens gouvernements, à propos du nouveau régime sous lequel nous vivons : Si la confédération est mauvaise, citez les clauses de la constitution et montrez nous en quoi elles sont préjudiciables à nos intérêts religieux, nationaux et matériels.C’est le seul moyen honnête et convenable de combattre une mesure que l’on croit mauvaise.Cependant vous n’en faites rien et vous vous contentez de divaguer à tort et à travers sans rien citer. 212 TEXTE ANCIEN Croyez-vous le peuple assez ignorant, assez insensé, pour vous croire, et avez-vous la naïveté de penser qu’il vous suffit de mentir sur le compte des anciens gouvernements du Canada, comme sur le compte des Honorables G.E.Cartier et J.A.Macdonald, pour tourner la population contre un état de choses que n’ont pas amené ces deux ministres éminents, mais qu’ils ont eu la sagesse de croire acceptable, pour nous garder et nous protéger contre les Américains, les Féniens et leurs alliés du Bas-Canada c’est-à-dire vous, Mess, les rouges, les annexionnistes et les clubistes.D’ailleurs tous vos arguments reposent sur la contradiction et l’hypocrisie la plus pitoyable.Dans tous vos écrits, dans tous vos discours aussi vides de sens que pauvres de style, vous nous parlez sans cesse, de progrès, de libéralisme, de liberté et de bonheur du peuple ; ouvrez l’histoire des dix ou quinze dernières années du Canada et montrez nous un peuple qui a fait autant de progrès que nous ?Ouvrez encore nos comptes publics, nos budgets annuels, et dites nous où sont allés et à quoi ont servi ces emprunts, ces impôts, ou plutôt ces contributions contre lesquels vous criez tant, pour ameuter notre belle population agricole et ouvrière ?Mais faisons ici quelques considérations sur l’économie politique.Vous ne savez pas, vous autres, messieurs les rouges, ce que c’est que s’endetter pour s’enrichir et développer les ressources d’un pays neuf, afin d’en augmenter la population et la fortune.Vous ignorez également la position géographique du Bas-Canada et les avantages qu’on pouvait tirer de cette position.Vous le savez peut-être, mais vous n’osez le dire au peuple, afin de lui cacher ce qu’ont pu et fait pour lui, les hommes de génie que vous vous acharnez à calomnier.Notre dette publique s’est augmentée considérablement depuis 1850, cela est incontestable ; les impôts indirects prélevés depuis 1850, ont aussi toujours été croissants, cela est encore vrai.Si pourtant, vous vouliez dire au peuple, où sont allés, cette dette et ces impôts toujours croissants, vous savez fort bien que l’on vous répondrait qu’il faut bénir les hommes qui ont su tirer parti des immenses ressources naturelles que possède le Canada.Le pays, et nous parlons surtout du Bas-Canada, était resté pauvre et faible en 1760, lors de la cession du Canada a l’Angleterre.Durant la période de temps qui s’écoula de 1760 à 1850 ou à peu près, la population canadienne-française s’accrut considérablement, mais consuma presque toutes ses forces dans la lutte qu’elle eut à soutenir, pour s’affirmer et jouir de tous les TEXTE ANCIEN 213 droits que lui conférait le Traité de Cession.En 1850, ou un peu avant, ou un peu après, nous avions acquis la reconnaissance de notre autonomie et de nos droits politiques et civils, de la part de nos compatriotes d origine étrangère.Ce n’est qu’alors que nous pûmes tourner nos regards vers le développement de nos grandes ressources matérielles et le perfectionnement de nos institutions domestiques.Le regretté Sir L.H.Lafontaine comprit cela, mais ne put qu’inaugurer faiblement l’ère nouvelle.L’honorable George Etienne Cartier, héritier naturel de sa politique arriva quelque temps après et sut comprendre la nouvelle situation, les nouveaux horizons ouverts devant nous et continuer, agrandir et compléter l’oeuvre à peine commencée sous Lafontaine, que de regrettables nécessités politiques et une trop grande susceptibilité avaient forcé d abandonner trop tôt la vie publique.Lors de l’Union, nous n’avions ni système d éducation, ni chemins vicinaux, ni routes de colonisation, ni chemins de fer, ni navigation, ni canaux en un mot, tout était à créer dans le pays.Consultez les comptes publics et vous verrez à quoi ont été consacrés la dette créée et les impôts prélevés.Le Canada a donc dépensé et prêté aux municipalités, aux compagnies de chemins de fer et autres, pour améliorations publiques et dans l’intérêt général une somme de $73,909,993, somme qui naturellement ne peut représenter le chiffre de sa dette, vû que plusieurs millions lui sont annuellement et régulièrement remboursés.Ces dépenses et ces prêts ont augmenté et centuplé la richesse publique et privée du pays, en donnant l’élan et un accroissement prodigieux aux intérêts de l’agriculture, du commerce et de l’industrie.En voulons-nous un exemple frappant ; qu’on consulte encore les statistiques.En 1850, les produits de l’agriculture exportés, s’élevaient à une somme de $4,237,896 : Douze à quinze ans plus tard, après la complétion de nos voies de communications, nous exportions des mêmes produits pour une valeur de $18,236,476.Et toutes les branches de nos ressources naturelles s’accrurent dans les mêmes proportions ; citons encore par curiosité une couple d’exemples.En fait d objets manufacturés, la valeur exportée en 1850, était de $26,708 seulement ; en 1865, elle avait monté jusqu’au chiffre énorme de $1,094,714 ! 214 TEXTE ANCIEN En 1850, la valeur du bois exporté était de $5,442,937 ; en 1865 elle avait atteint le montant de $14,283,207.Et pendant tout ce temps d’accroissement rapide, l’augmentation de la population canadienne française suivait au moins la même proportion.Il nest pas besoin d’ajouter que la valeur de la propriété a suivi la même progression ascendante.Tout le monde peut voir ces chiffres comme nous, dans les mille rapports des départements du ci-devant gouvernement canadien.Il va sans dire encore, que la vente et la colonisation des terres publiques, l’ouverture de nouveaux territoires suivirent de près, sinon dépassèrent ces progrès merveilleux.La demande augmentant suivant l'accroissement des produits et l’augmentation de la population, le prix des objets que nous avions à vendre, a, plus que triplé durant la même période.Jadis, l’avoine se vendait de douze à quinze sous par minot et un bon ouvrier se considérait heureux d’avoir trente sous par jour ; aujourd’hui la classe agricole et la classe ouvrière, ces deux piliers de tout état, ont vu leur travail quintuplé en valeur ; quelquefois, il a même de beaucoup dépassé cette proportion.Si le Canada s’était endetté pour des objets improductifs, comme par exemple, pour faire une guerre injuste, ou n’acquérir qu’un simple prestige moral, nous comprendrions les alarmes des rouges.Mais, qu on ne l’oublie pas, le Canada a emprunté pour améliorer et s’enrichir, rien que pour cela.Suivant Jay Cook et tous les économistes remarquables, toute nation qui emprunte ou se taxe, afin de produire plus et d’exploiter ses ressources, naguère improductives, fait un acte de grande sagesse économique, qui doit nécessairement la conduire à la fortune.C’est précisément ce qu’a fait le Canada.Notre pays se trouvait exactement dans la position d’un agriculteur sans capitaux, mais possesseur d’immenses terrains fertiles non défrichés ; si cet homme emprunte pour défricher, égouter et améliorer ses terres, non-seulement il ne s’appauvrit pas, mais il est sûr de s’enrichir considérablement.Ses propriétés une fois améliorées et rendues productives, acquièrent une plus-value au moins égale à la somme empruntée, et les riches rendements qu elles lui fournissent, ont bientôt payé et les interets et le capital empmnte, et au bout de quelques années, notre cultivateur intelligent se trouve propriétaire de beaux domaines dont la valeur s est au moins doublée et qui lui donne des revenus plus que suffisants pour tous ses besoins.Ou, encore, prenez un de nos artisans canadiens-français TEXTE ANCIEN 215 qui sont si remarquables par leur intelligence et leur assiduité au travail ; cet artisan a un talent plus qu’ordinaire pour la menuiserie, la sculpture ou la peinture ; il possède, en outre, le grand avantage d’une belle réputation de probité, mais il est au début de sa carrière et n’a pas d’épargnes.Si ce jeune homme emprunte de l’argent et hypothèque son avenir, il pourra monter une boutique, un atelier muni de tous les instruments nécessaires à l’exploitation de son art ou métier ; il pourra faire de grandes entreprises et en peu d’années, on le citera comme un de nos Crésus.Et pourquoi ?Parce qu’il aura emprunté pour améliorer, pour agrandir la sphère de son action et pour rendre plus productives ses connaissances en mécanique.Nous le répétons, la position financière du Canada est identiquement la même que celle de cet ouvrier, de ce cultivateur entreprenant et industrieux dont nous venons de parler.Le pays possède un actif en propriétés de tous genres, qui représente au moins la valeur de notre dette publique, et, ce qui est encore bien mieux, cet actif, ces propriétés fournissent au Canada des revenus considérables qui lui permettent de faire honneur à ses engagements, de payer toutes ses dépenses ordinaires et de consacrer une portion considérable de ces revenus annuels, à encourager par des libéralités vraiment royales, l’éducation, l’agriculture, l’industrie, le commerce, les hôpitaux et institutions de charité, les arts et métiers, en un mot, tout ce qui tend à l’agrandissement moral et matériel d’un peuple.Les preuves vaudront encore mieux que nos paroles, quelque sincères et véridiques qu’elles soient.En référant aux comptes publics, nous trouvons la classification suivante de notre actif, de nos propriétés, qui toutes, consistent en des travaux publics d’une grande richesse, d’une grande valeur et qui rapportent au pays d’immenses revenus, tout en développant considérablement la richesse privée, ou, en sommes avancées à des compagnies de chemins de fer, ou autres, ou aux municipalités, sommes qui, sans produire un intérêt considérable et direct au gouvernement, augmentent cependant d’une façon prodigieuse, les ressources du gouvernement et du pays en général, par l’essor, le développement et les progrès rapides imprimés à l’industrie, à l’agriculture et au commerce. 216 TEXTE ANCIEN Voici donc notre actif : Travaux publics, savoir : Canaux du St.Laurent .Canal Welland .Améliorations du canal Chambly et de la Rivière Richelieu .Canal de la Raie Burlington.Améliorations du Lac St.Pierre .Travaux d’Ottawa .Amélioration du Trent .Hâvres et Phares .Chemins et Ponts.Bâtisses d’Ottawa (Parlement) .Prêts au compagnies incorporées .Ouvrages et bâtisses divers .7,413,425,48 7,386,545,53 433,807,83 308,328,32 1,157,235,08 1,208,368,37 558,506,20 2,564,686,70 1,723,697,21 2,071,095,17 142,154,52 1,759,755,98 26,727,606,89 857,866,64 31,134,013,16 31,134,013,16 890,849,34 13,255,956,10 $72,866,292,13 Nous omettons, pour une valeur de deux ou trois millions de propriétés différentes qu’il serait trop long d enumerer, mais que nous trouvons dans tous les comptes publics.Nous devons observer pour la deuxième fois, que ce chiffre ne représente pas notre dette publique, qui ne dépasse pas comme nous l’avons dit plus haut $67,000,000, ou $68,000,000.La vérité de notre assertion se trouve complètement établie par l’état de notre actif que l’on vient de voir.Dû par les fonds de bâtisse et du hâvre Comptes de chemins de fer, savoir : Chemin de fer du Grand Tronc .$23,902,403,41 Great Western .3,727,082,85 Northern .3,504,526,90 Montant rapporté Dû par le fonds de dépôt Comptes du fonds de prêt municipal TEXTE ANCIEN 217 Comme on l’a, en effet, aperçu, toute notre dette n’a été contractée que pour des améliorations et des travaux publies, ou pour prêter aux compagnies et aux municipalités ; et tout l’argent emprunté est pour ainsi dire retourné dans la poche des contribuables.N’est-il pas bien misérable celui qui cherche à préjuger, à aveugler le peuple au point de lui cacher les vérités précieuses que nous venons d’exposer, pour lui faire voir, dans les impôts prélevés pour subvenir aux besoins d’une dette aussi profitable, le résultat des intrigues de gouvernements corrompus, prodigues et vénaux ?Il est vraiment désolant d’avoir à lutter contre de pareils adversaires et de les compter pour compatriotes.Heureusement, le peuple a ouvert les yeux et sait à quoi s’en tenir là-dessus ; il est assez intelligent et assez honnête pour comprendre et avouer, qu’une taxe indirecte, qu’une contribution en quelque sorte volontaire, prélevée pour payer le coût d’améliorations et de travaux qui le font vivre et l’enrichissent, ne lui est ni préjudiciable, ni odieuse, ni nuisible, mais, qu’au contraire, c’est pour lui une obole donnée en échange de la prospérité et de la fortune.Il sait si bien cela, le brave peuple du Canada, qu’il a toujours continué à donner sa confiance aux hommes qui ont fait le pays grand et l’ont lancé sur la voie d’une prospérité inouïe.D’ailleurs, messieurs les rouges, n’est-il pas de la dernière inconvenance pour vous d’essayer à donner au peuple des leçons sur un sujet qu’il comprend bien mieux que vos prétendus grands hommes ; il sait bien, nous pouvons vous l’assurer, qu’il tient les cordons de la bourse publique et qu’il ne peut être taxé sans son consentement.Et cependant, voilà près de vingt ans que vous lui criez à tue-tête, qu’il se laisse écraser de taxes, et vos criailleries n’ont jamais pu l’empêcher d’avoir confiance en nos hommes d’Etat.Nous aurions pu, plus facilement, réfuter ou plutôt faire voir les mensonges et l’hypocrisie des rouges ; il ne nous était pas nécessaire d’expliquer tout le mécanisme financier du pays et les causes de notre dette pour prouver que le petit pamphlet rouge ne contient pas un mot de vérité ; si nous l’avons fait, c’était pour réduire une bonne fois pour toutes, à leur juste valeur, les hâbleries des rouges à propos de finances et de dette publique, et établir, par des documents irréfragables, l’ignorance crasse ou la mauvaise foi insigne de M.Dorion et de son parti. 218 TEXTE ANCIEN Nous avions un moyen bien plus simple de les contredire et même de les vouer au mépris.Ces gens ont été quelques mois au pouvoir* ; ils ont donc pu réduire la dette publique et faire cesser les impôts, eux qui ont tant crié contre la dette et les taxes.Eb bien ! le croira-t-on, loin de là, ils ont augmenté la dette publique et les impôts durant leur courte administration.Ouvrez les comptes publics de 1863, signés par le ministre des finances rouge, et vous y verrez que ces faux libéraux, ces sépulcres blanchis, ces ignobles charlatans, ont créé dans les revenus un déficit de $2,764,536, et ont, par conséquent, augmenté notre dette publique d’autant.Cela se voit à la page III des comptes officiels de 1863.Qu’on lise encore les estimés de l’année 1863, pour le service de 1864, on y verra encore comment les Rouges entendaient le progrès et l’amour du peuple : ils ont diminué les octrois de vingt pour cent sur l’éducation dans le Bas-Canada, de vingt-cinq pour cent sur la colonisation et de vingt-cinq pour cent sur les hôpitaux et les institutions de charité.Ils ne se sont pas contentés de réduire les octrois les plus favorables au peuple, ils ont voulu encore établir de nouvelles taxes qui retombaient principalement sur le pauvre peuple : par année Pour le droit de manufacturer du tabac .Pour permission de faire usage de presses a tabac, par presse .Permission de faire usage de machines à couper le tabac, chaque machine .Permission de faire usage de moulins à tabac en poudre, chaque moulin.Pour droit de vendre du tabac en gros .“ “ “ en détail .Sur chaque livre de tabac haché, en torquettes ou presse, etc., manufacturé dans le pays .Sur chaque livre de tabac moulu “ “ “ haché et uniquement composé de tiges .Sur toute autre description de tabac par livre .Pour le droit de tanner le cuir, par année.Pour l’usage de chacune des fosses, par année .$100.00 20.00 20.00 15.00 20.00 5.00 0.10 0.10 0.05 0.10 50.00 1.00 TEXTE ANCIEN 219 Pour le droit de vendre le cuir en gros, par année .20.00 en détail .5.00 Sur chaque livre de cuir de veau .0.06 à empeigne .0.05 à semelle, cuir fendu et cuir à harnais .0.04 Sur chaque livre de toute autre espèce .0.05 Sur chaque livre de cuir importé, en sus des droits act.0.03 Il faut donc que les rouges aient beaucoup pillé, beaucoup corrompu et beaucoup volé, pour nous servir de leur style élégant ! Ils ont augmenté les taxes et appauvri ce pauvre peuple qu’ils aiment d’un véritable amour de crocodile, ils ont retranché les octrois faits pour le peuple et malgré cela, leur administration prodigue ou malhonnête a atteint un déficit d’au-delà de $2,000,000.Pour donner une idée de leurs principes rigides, voyons une petite colonne de ce qu’ils ont gaspillé et volé.Quelques-unes des dépenses inutiles ou injustifiables faites par le gouvernement rouge en 1862, 1863 et 1864.Octroi additionnel inutile pour les édifices d’Outaouais .$100,000 Excès de dépense sur le chemin Matapédia .50,000 Payé de trop aux vapeurs transatlantiques .392,000 Payé pour le service des remorqueurs, offert pour rien .16,000 Payé pour le chemin du nord-ouest, en dehors du Canada 50,000 Pour achat de la voix d’un membre .32,640 Pour l’exploration du chemin de fer intercolonial que le gouvernement ne voulait pas faire .10,000 Commissions d’enquête pour persécuter les employés conservateurs et caser les affamés ou banqueroutiers rouges, tels que Dessaulles et autres.100,000 Total .$750,640 Les choses allant ce train, le pays courait vers sa ruine ; et si les rouges n’eussent pas été balayés du théâtre, ils auraient certainement amené la banqueroute avant trois ans.On vient de voir qu’ils ont été malhonnêtes ; on va maintenant se convaincre au-delà de tout doute, qu’ils sont les plus hideux 220 TEXTE ANCIEN hypocrites que jamais parti politique ait produits.Dans leur petit pamphlet en question, ils posent en amis du peuple et font semblant de s’apitoyer sur son sort parce qu’ils le voient d’avance écrasé sous le fardeau des taxes directes et indirectes, nécessitées par la Confédération, et ils entassent chiffres sur chiffres, mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies, pour le soulever contre le parti conservateur, qui a tant fait pour le bien du pays.Et pourtant, ces mêmes hommes en septembre 1863, voulaient imposer la taxe directe dans ce pays, afin de prélever assez d’argent pour satisfaire leur rapacité et gorger leurs nécessiteux.L’hon.L.Holton, ministre des finances de l’administration McDonald-Dorion, disait en chambre à cette époque (septembre 1863), aux applaudissements de tous les rouges : « J’incline à croire, que nous pourrions avec beaucoup d’a-« vantages, alléger le fonds général du pays, d’un nombre consi-« dérable d’items importants, laissant aux municipalités à les « fournir au moyen d’une taxe locale.Nous devons aborder la « question des taxes courageusement en face, et le moyen d’y « arriver, c’est de familiariser le peuple avec la taxe directe, « dont je viens de parler.Si plusieurs de ces items, qui sont « d’un caractère strictement local, étaient payés à l’aide d’une « taxe locale imposée par les municipalités, nous aurions fait « par là, un grand pas vers un système rationnel de taxes.» Les commentaires sont inutiles, après ce que l’on vient de voir, et si d’ailleurs, nous vouHons parler, l’expression nous manquerait pour flétrir du stigmate de l’infâmie, le front d’airain de ces gens, qui, après avoir pillé et volé le peuple, après avoir même osé parler de taxes directes pour le mieux pressurer, viennent maintenant outrageusement courtiser les faveurs de ce même peuple, lui mentir insolemment et le menacer de taxes lourdes et directes, qui seront impossibles sous le nouvel état de choses.Nous n’avons pas cru devoir encore aborder la question des Finances de la Confédération elle-même, c’est-à-dire du gouvernement fédéral.Les ressources se composeront des ressources jadis possédées par chacune des provinces, excepté celles qui sont spécialement exemptées pour l’usage propre de ces provinces, comme on l’a vu plus haut.Toutes les dettes des provinces sont mises à sa charge et le Bas-Canada se trouve enfin libéré de sa dette qui a TEXTE ANCIEN 221 tant fait crier les rouges, a 1 excepte des trois ou quatre millions dont nous avons déjà parle.Nous ne pouvons, en aucune façon être appelés à contribuer aux dettes du gouvernement général : on sait la clause qui empêche ou prohibe toute taxation pour cette objet imposée sur nos terres.Il nous est donc inutile de toucher cette question.Mais comme nous tenons avant tout à faire un livre utile, nous allons citer les clauses qui établissent les ressources, le passif et l’actif du gouvernement fédéral : 102.« Tous les droits et revenus que les législatures respectives du Canada, « de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Erunswick, avant et à l’époque de « l’union, avaient le pouvoir d’approprier,—sauf ceux réservés par le présent « acte aux législatures respectives des provinces ou qui seront perçus par elles « confonnément aux pouvoirs spéciaux qui leur sont conférés par le présent « acte, formeront un fonds consolidé de revenu pour être approprié au ser-« vice public du Canada, c est-a-dire de la confédération ou plutôt gouveme-« ment fédéral de la manière et soumis aux charges prévues par le présent « acte.» 104.« L’intérêt annuel des dettes publiques des différentes provinces du « Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, lors de l’union, « constituera la seconde charge sur le fonds consolidé de revenu du Canada’ « c’est-à-dire, du gouvernement fédéral.» 108.« Les travaux et propriétés publics de chaque province, énumérés dans « la troisième cédule annexée au présent acte, appartiendront au Canada, « n’oublions pas que Canada veut dire ici « Gouvernement Fédéral.» Voici cette troisième cédule : TROISIÈME CÉDULE
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