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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 33
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1971, Collections de BAnQ.

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.¦ c.Ptbliotbèque J^ationale bu Québec i „ ¦ i f r?' ''S4'- WÊÊÊÊÊ André Laurendeau •T y Théâtre Grazia Merlei André Ricard Présenté et annoté par Yvon-André Lacroix Essai La réalité dans la prose d’Anne Hébert » Poésie La découverte de l’Amérique Reliures Juste un peu de funk Les rocs armés Texte ancien Appel à la “majorité silencieuse’ contre les Patriotes Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Fondateur : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Georges Cartier Fernand Dumont Lucien Parizeau André Major Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 Dépôt légal — 4ème trimestre 1971 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright ©1971 Les Écrits du Canada français TABLE DES MATIERES ANDRÉ LAURENDEAU Les deux valses .11 (Théâtre) GRAZIA MERLER La réalité dans la prose d’Anne Hébert .45 (Essai) ANDRÉ RICARD La découverte de l’Amérique .87 (Poème-fleuve) JEAN-GUY LACHANCE .123 Reliures > (Poèmes) MAURICE COMTOIS Juste un peu de funk .145 (Poèmes) GAÉTAN DOSTIE Les rocs armés .173 (Poème) Texte ancien .>.187 Présenté et annoté par YVON-ANDRÉ LACROIX ANDRÉ LAURENDEAU LES DEUX VALSES THÉÂTRE distribution : ZEPHYRIN LÉGER AMANDA ALBERTINE HORTENSE FRÉDÉGONDE SIMONE POIREAU TRIMEAUX TROIS FLEURISTES RODOLPHE GRAND’PÈRE 12 ANDRÉ LAURENDEAU I La valse, sur des images de la maison.scène 1 Le bureau de Léger (Zephyrin).Il est assis à son bureau.En face Poireau, en paletot d’automne : jeune, un peu avantageux.La conversation file rapidement : Léger En gros, notre majorité au Conseil de ville, on la garde ?Poireau Trimeaux dit que ça marche comme prévu.Léger Il disait ça avant-hier.A l’Hôtel de ville, on peut s attendre à tout.Le père Ladéroute .?Poireau Trimeaux dit que c’est un honnête imbécile.Toi, mon garçon, t’apprendras qu’y a pas d’échevins honnêtes.Les gens honnêtes font comme moi, ils achètent les echevins .Mais il a les yeux bien clairs, le vieux Ladéroute, pour être aussi bête que ça.(On entend des coups à la porte.Cri) Oui ! Frédégonde entre, l’air stupide et intimidé.Simone fera plus tard une apparition effarouchée et s enfuira comme une biche : avec elle auront passé huit mesures de la valse de Ravel.Qu’est-ce qu’y a ?Frédégonde (Très hésitante) C’est madame qui.Léger Vas-y.Frédégonde (Elle se lance) Elle voudrait savoir si ça vous dérangerait pas trop de lui faire savoir si ça vous dérange pour quelle sache.(Elle bloque sous le regard de Léger). LES DEUX VALSES 13 Léger Sacrez-moi patience, entends-tu ?J’ai des grosses affaires, je veux que personne entre.(Montrant Simone qui s’éclipse déjà) C’est qui, ce coup de vent-là ?Frédégonde La dernière petite bonne, monsieur Léger.Léger Encore ! Est-ce que je vas poser un écriteau à ma porte ?Frédégonde Non non non non, monsieur Léger.Elle s’en va et referme la porte sur elle.Léger (A Poireau) Maintenant, toi, décampe.(Poireau se dirige vers la sortie arriéré) Non, s ils nous espionnent.ils savent que je traite mes affaires ici.En avant, avec le bal, ça finit plus d’entrer et de sortir, personne te remarquera.Poireau salue, Léger ouvre la porte : perspective du hall : Poireau Bonté qu’elle est belle, votre maison.Léger (Flatté) Pas mal, pas mal.Léger referme la porte sur lui.On suit Poireau dans le hall, où il aperçoit Simone, qui traîne là son plumeau à la main.Voyant le jeune homme elle donne quelques coups de mesure, pendant que la valse hypocritement, se laisse deviner.Puis, Simone reconduit Poireau jusqu’à la porte d’entrée : il la lorgne avec gourmandise et elle fait la mijaurée.scène 2 Chambre d Amanda (Madame Léger) elle est en peignoir, très excitée.Hortense (la vieille bonne-en-chef institution familiale) range vêtements et choses.Amanda crie au cocher, qu’on ne voit pas : 14 ANDRÉ LAURENDEAU Amanda C’est important, poulin, oubliez pas .(Le sentant plus loin elle crie plus fort) Et puis il faudra ratteler à cinq heures.(Elle soupire puis vient vers Hortense) Le dernier époussetage du salon.Hortense Ça fait trois fois que tu le demandes.Amanda Eusébie a fini ou pas fini ?Hortense Pas fini.Et c’est pas Eusébie, c’est Simone.Amanda Où est-elle, Simone ?Hortense Au salon, voyons.Amanda Tu m’énerves, Hortense.Hortense D’abord toi, dis-moi vous.Autrement vous allez encore me dire tu comme dimanche devant la mairesse.Amanda La mairesse dit tu à ses bonnes.Hortense Mais elle sait qu’il faut dire vous, alors tu te rabaisses à son niveau .Quand je travaillais chez les Gainsborough.Amanda Les Gainsborough pouvaient pas dire tu, c’est des Anglais.Hortense On leur disait : madame veut-elle ?Ils avaient des maniérés, eux autres.Amanda Tu les as servis six mois, il y a trente ans.Hortense En six mois ils m’ont formée.Toi, en trente.ans, j’ai pas pu. LES DEUX VALSES 15 (Elle aperçoit Frédégonde qui vient d’entrer) T’écoutes aux portes, Frédégonde.?Frédégonde (Allant vers madame) Madame, madame, Boniface fait dire que si elles arrivent pas et elles sont pas arrivées et c’était promis pour midi, alors vous comprenez .Amanda Qui ça ?Frédégonde Les huîtres.Amanda Tu les as ?Frédégonde Justement, je les ai pas.Amanda Seigneur, c’est effrayant.Frédégonde Boniface dit que sans les huîtres il peut rien faire.Hortense Boniface a besoin d’huîtres pour cuire ses gâteaux ?Cloche dentrée, lointaine et persistante.Amanda (A Hortense) Tu le connais, il s’énerve.Frédégonde, envoyé le cocher tout de suite chez Préfontaine.Hortense Tu viens de l’envoyer chez la couturière.Amanda Seigneur !.Ma robe .Frédégonde (Faisant le geste d’ouvrir des huîtres) Va y en avoir des centaines à ouvrir . 16 ANDRÉ LAURENDEAU SCÈNE 3 Le hall.Cloche d’entrée beaucoup plus proche.Simone passe la tête par la porte du salon : début de la valse tandis qu’on frappe.Elle ouvre : Entrent les trois fleuristes : le premier solennel : le second, bon enfant : le troisième, très jeune, les yeux fourrés partout et principalement sur Simone.Ils marchent vers le salon, chargés de fleurs, souples et en mesure.Ils disposent les fleurs : chaque fois qu’il passe près de Simone, le jeune homme lui lance des oeillades, quelle provoque mais fait semblant de mépriser.En une minute ils sont entrés, ont disposé les fleurs et sont repartis.scène 4 Retour au bureau : comme chaque fois, arrêt brusque de la musique.Léger est au tube acoustique qui relie son bureau à la chambre de sa femme : Voix d’Amanda On peut épousseter ton bureau ?Léger Non, j’ai pas fini.Ib parlent ensemble.Voix de Mme Léger Voyons Zéphyrin le temps passe et tu m’avais dit.Léger Ici au moins je suis chez moi, laisse-moi travailler.Ib s’arrêtent tous deux et écoutent en silence.On passe a la chambre d’Amanda.Ib répètent les mêmes phrases, bloquent de nouveau.Furieux, il crie : Voix de Léger Toi, ma femme, j’ai pas le temps d’écouter tes farces. LES DEUX VALSES 17 Amanda Je t’avais demandé de libérer ton bureau .{Retour au bureau) Léger Tu sais que je brasse des grosses affaires, sacre-moi patience .On entend des pas rapides à l’extérieur.Il quitte le tube et va vers la porte tandis que la voix de madame continue : Voix d’Amanda Tu penses jamais aux autres .A quelle heure ?.Zéphyrin ?Ah 1.les hommes .scène 5 Toujours le bureau.Trimeaux entre à la course, sans protocole.Trimeaux Battus, patron .Léger T’es pas sérieux Trimeaux ?Trimeaux Deux fois.Deux votes de procédure.La motion principale est pas encore venue, mais ils nous tiennent.Léger Qui, ils ?Trimeaux L’échevin Ladéroute pis sa petite bande.Léger Le vieux Ladéroute ?L’imbécile de bonhomme Ladéroute, celui que ça valait pas la peine d’acheter, Trimeaux ?Trimeaux Essayer avant-hier quand on savait pas qu’il savait, ça risquait de lui mettre la puce à l’oreille. 18 ANDRÉ LAURENDEAU Léger Tandis qu’au jour d’hui c’est lui qui nous met le couteau sur la gorge.Je te félicite, Trimeaux, t’es un as politicien.Comment c’est arrivé ?Trimeaux Deux fois j’ai réclamé le vote.La première fois, ils ont proposé une motion pour reporter l’item à la fin de l’ordre du jour : nous autres comme de raison on votait contre.Qui est-ce qui s’est levé pour ?Ladéroute .Si tu l’achètes pas, on est foutus .Léger Et Gus ?Trimeaux C’est son opinion : neutraliser le vieux crapaud tout de suite, ou renoncer.T’aurais dû voir Ladéroute, l’air bête comme jamais.Personne l’écoutait à part Gus et moi.D’abord il a dit : « Nous trimons, nous trimons .» et sais-tu qui il regardait ?(Il fait signe que c'est lui) Ensuite, t’en as eu pour toi, monsieur Léger.Sais-tu ce qu’il a trouvé ?« Je pense qu’il serait pas ben sage pour le Conseil de ville, pas ben sage et même pas mal léger de notre part de voter sur la motion sans ouatcher ça de plus près .» puis il a regardé de mon bord, il a répété : « Oui, léger, léger.» Léger Le vieux vlimeux ! Comment a-t-il découvert.?Qui c’est qui nous a trahis ?Trimeaux On est bien dix dans le coup .Et puis ça traîne depuis deux semaines .Léger Mais qu’est-ce que tu fabriques ici ?Ils ont pu te voir.La séance continue.Trimeaux Tu penses bien que si je suis ici.motion pour suspendre la séance, aux fins de « ouatcher ça de plus près ».C’est son truc.Léger Il est maboule. LES DEUX VALSES 19 Trimeaux Pas si bête, tu vas voir.En sortant il m’a presque marché sur les pieds .« Fait chaud pour l’automne .trouvez pas .?Vas prendre l’air au carré Viger .bon pour la santé .Pas vous ?» En même temps il se grattait le crâne comme ça {Il se gratte ostensiblement avec quatre doigts quil met ensuite sous le nez de Léger) Quatre .c’est son prix .Léger Quatre cents .?Trimeaux Quatre mille, voyons.A quatre, ils se contenteraient pas de.Léger {Fait explosion) C’est un vieux crasse.C’est une vieille trousse.Il se pense à Québec ?.C’est pas le prix courant à l’Hôtel de ville .Non, non, c’est un petit bandit de quartier, il vaut pas quatre mille piastres .Trimeaux Pour toi ?.Il en vaut deux cent mille, et il le sait peut-être.Léger Tu t’imagines que .Avec des requins comme vous autres .Trimeaux Fais pas la première communiante avec moi.Tu vas empocher au moins deux cent mille.Nous, on ramasse les miettes.Léger T’appelles ça des miettes?Toi, d’abord.Trimeaux On se disputera après .(IZ sort sa montre) En ce moment, le bonhomme Ladéroute se promène au carré Viger.Si dans une heure et quarante minutes .Léger {S’assied lourdement) Quatre mille je les ai pas.Trimeaux T’es pas sérieux ?A deux pas du but.Léger J’ai râclé tous les coins de tiroirs .il reste plus rien.plus rien .{Coup de poing sur le pupitre) plus rien .Trimeaux demeure sidéré. 20 ANDRÉ LAURENDEAU SCÈNE 6 Chambre d’Amanda.Hortense vient d’entrer.Hortense Albertine veut que vous voyiez sa robe.Amanda (Cérémonieuse) Dites à mademoiselle que j’y vas.Hortense Non, elle demande que vous fermiez les yeux.Tu les ouvriras seulement quand elle te dira.Excitée Amanda s’assied ferme les yeux.La valse commence (Un -passage bientôt éclatant) Amanda entrouvre un oeil le referme prise en flagrant délit par Hortense.Au crescendo Albertine paraît toute parée pour le bal mince et brillante.Cri d’Amanda.Albertine sur qui on reste lui fait signe de se taire et tourne sur elle-même en mesure.La présentation finie elle s’immobilise et la musique disparaît.Amanda C’est parfait, mon ange, c’est parfait.Albertine (Emue près de sa mère) Maman, l’an dernier, au couvent, des fois je fermais les yeux et je me voyais ainsi.Pauvre Solange.Elle sait, ma petite soeur, que je débute ce soir.Maman, si tu lui permettais .Amanda a Tair d’hésiter.Hortense s’interpose immédiatement.Hortense Amanda, ça se fait pas.Jamais les Gainsborough auraient seulement pensé.Amanda (A sa fille) Solange a seize ans, son tour viendra .Albertine Maman, je suis heureuse.je voudrais qu’ils le soient tous . LES DEUX VALSES 21 Amanda Que c’est fin, ce tulle-là.Retourne-toi encore.Je vois pas un seul défaut.Simone apparaît.Hortense va vers elle.Elles se parlent à voix basse.Enlève ça ma fille, un accident arrive si vite.Moi, le garçon à tout faire avait échappé de la peinture sur un de mes volants.Encore chanceuse, il restait de l’étoffe.C’était pas riche comme ça, mais que c’était donc excitant.Hortense (S’avance vers sa maîtresse Tair indigné) Amanda, c’est ton Rodolphe Duquette.Amanda (A Albertine) Une leçon de piano aujourd’hui ?Vous perdez la tête ?Hortense (Prend la décision pour certaine.A Simone) Dis-lui de repasser un autre jour.Albertine Toi, Hortense, mêle-toi de ce qui te regarde .(A Simone) Attends, Simone.(A sa mère) Ma maman, c’est vous, voyons .Amanda Tu vas un peu vite, Hortense.Ce garçon est bien élevé pour un artiste.Albertine (Y mettant toute sa séduction) Maman, vous me laisserez danser avec lui ce soir .Amanda Il est même pas invité.Albertine C’est lui, le pianiste de l’orchestre.Hortense (A sa maîtresse) Tu vas tolérer ça toi, que la fille de Zéphyrin Léger, à son premier bal, danse avec son professeur de piano ?Penses-tu que les Gainsborough . 22 ANDRÉ LAURENDEAU Albertine (A Hortense.Elle va montrer quelle est déjà un peu la fille de son père) Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, les professeurs de piano ?Hortense Ils m’ont fait qu’ils sont pas de notre monde.Albertine Tandis que toi, je suppose ,.Hortense Je suis la bonne et je tiens ma place.Albertine Ta place ?T’es pire qu’une soeur supérieure.Hortense (A Amanda) Vas-tu me laisser insulter comme ça par ta fille ?Amanda Arrête, Albertine, tu vas froisser ta robe.(S'approche fîéïle tendrement) Ma petite, ce soir, c’est pas possible.Albertine Il se ferait remplacer au piano pendant que.Amanda C’est lui qu’on veut ce soir, il joue si bien.Et puis ton père voudrait jamais.Une autre fois.Tu vas aller t’excuser toi-même.Hortense En robe de bal ?Amanda Tas jamais été jeune, toi ?Ça le consolera, ce garçon.Albertine s'en va assombrie.Quand elle est partie : Hortense Non, mais quand on a un mari qui travaille quinze heures par jour pour vous faire avancer dans le monde. LES DEUX VALSES 23 SCÈNE 7 Le bureau.Léger avec Trimeaux examine la situation plus froidement.Léger Tes là à me demander des renforts .moi j’ai engagé toutes mes réserves, toutes .même un peu plus .C’est pas pour les empocher toujours, les quatre mille piastres ?Trimeaux Va le payer toi-même au carré Viger si t’as tellement confiance.Léger Le payer avec quoi ?.Les banques sont fermées .d’ailleurs .Toutes mes valeurs liquidées ou engagées .La maison ici, tu sais qu’elle est hypothéquée au coton ?.Chênevert en voyage .Brisebois à la chasse, Stuart aussi mal pris que moi.Toi, t’as rien ?Trimeaux Parle donc sérieusement.Léger (Se lève va vers la fenêtre) Ouais, j’ai tout épuisé .personne va m’aider .personne .(Silence) A moins que .Attends.Il va au tube acoustique et souffle deux fois.Voix d’Amanda On peut y aller maintenant ?Léger Où est le père ?Voix d’Amanda Je sais pas.Peut-être sur la galerie.Léger Va le chercher.Amanda Je suis en queue de chemise et j’ai un bal ce soir. 24 ANDRÉ LAURENDEAU Léger M’entends-tu ?Trouve-le.On passe à elle qui est en effet en petite tenue.Arrmnda Oh ! Zéphyrin, fais-tu exprès de m’énerver ?Coup de sifflet à Vautre tube acoustique (qui relie madame à la cuisine) Voix de Léger Je t’expliquerai.Il me faut le père dans trente secondes.Second coup de sifflet.Amanda Y a du bruit, minute, j’entends rien.(Elle passe à Vautre tube) Qu’est-ce qu’il y a ?Voix de Frédégonde Les huîtres, madame.Elles arrivent pas, et Boniface manque tous ses gâteaux.Amanda Seigneur ! Je descends.Elle revient à Vautre tube où Léger a soufflé rageusement.Arrête, tu m’étourdis.Tu as entendu ?Les huîtres .Voix de Léger L’huître, c’est toi.T’as pas compris que c’est sérieux ?Passe ta robe de chambre.Trente secondes, secoue-toi.Elle court à travers la pièce ne soulevant au lieu de sa robe de chambre que des housses, des rubans, des sous-vêtements . LES DEUX VALSES 25 SCÈNE 8 Le salon.Rodolphe Duquette pianote une valse.Alber-tine, accoudée au piano à queue : Albertine Plus tard, Rodolphe.Ce soir, je lai senti, c’est inutile.Rodolphe Rester cloué à mon tabouret, vous voir passer des bras de l’un aux bras de 1 autre .ne pas seulement avoir le droit de vous sourire .Albertine, cest au-dessus de mes forces.Albertine Mon ami, soyez raisonnable.Maman, je la mettrais dans ma poche.Mais pourquoi heurter papa de front ?Rodolphe Albertine, soyez moins raisonnable : c’est votre premier bal et je sens déjà que je puis vous perdre.Albertine Il y aura votre musique : quand vous jouez c’est vous, c’est vous qui m’entraînez.(Il fait signe que non.Elle redevient tendre et naïve) Vous êtes le premier à voir ma robe.Je vous donnerai quand même ma première valse.Il sourit, recommence à jouer.On la suit, qui valse sur elle-même.Elle se prend au jeu et danse avec plus d’élan.Alors c est la valse qui d’abord se surimprime, puis l’emporte.On reste un peu sur Albertine tandis quelle tournoie.scène 9 Le bureau.Le grand-père, en chaise roulante, avec son fils et Trimeaux.Léger Auriez-vous de l’argent à me prêter, le père ? 26 ANDRÉ LAURENDEAU Grand-père De l’argent.tes bien placé pour savoir que j’en ai pas.(Tapant rageusement sur la chaise roulante, symbole de son impuissance) Depuis que je t’ai donné la manufacture.Léger Non, mais la petite pension .Grand-père Vingt piastres par mois.Léger Vingt piastres, nourri et logé.Non, c’est pas un reproche.Econome comme vous êtes.Je suis mal pris.Grand-père (Etonné) Toi?Combien?Léger Pas mal.Grand-père Cent ?Cent cinquante ?Léger J’ai dit pas mal.Quatre mille.Silence.Le grand-père jette un coup doeil vers Trimeaux et retient ses commentaires.Grand-père J’ai cent quatre-vingt-douze piastres et quelques cennes, rechappees sur le tabac .T’es si serré que ça ?Léger (Cherche déjà d’un autre côte) Bon, je vous remercie.Grand-père Voyons .y a la banque .Léger Oui oui.Grand-père Pis ta gang de politiciens .Regard hostile vers Trimeaux. LES DEUX VALSES 27 Léger Vous inquiétez pas .(Il se rapproche de Trimeaux.Comme pour se remonter le moral) Ils pensent qu’ils me tiennent par la peau du cou.Par exemple, le pere Ladéroute, il a besoin de se ouâtcher aux prochaines elections .(Il tire sa montre) Si j’avais seulement un jour de plus .T’es sûr que tu pourrais pas attendrir Ladéroute avec deux mille ?Trimeaux C est pas beaucoup un coeur sensible .Léger Il perd rien pour attendre.Il se rassied à son pupitre, la tête entre ses mains.Trimeaux et le grand-père, solidaires malgré eux d’une certaine façon, échangent un regard inquiet.Léger pense tout haut : Léger (Un rabachage dont il ne sort pas) Maison de campagne.engagée .Mon notaire (Haussement d épaulés).Si vous coûtiez pas si cher aussi, les politiciens, les journalistes, les intermédiaires .des rats .des rats .Ah ! Deux heures de plus .(Silence.Soudain, les yeux redeviennent batailleurs) Attends.(Doucement) Il y a les bijoux.Il se dirige rapidement vers le tube acoustique.Grand-père Les bijoux de ta femme ?Pis ton bal ?Léger (Tout en marchant) Y en a pour cinq ou six mille .Est-ce que Robins ?.Ça change pas beaucoup ces valeurs-là .Il souffle deux fois.Voix d’Amanda (Ton de souffre-douleur) Qu’est-ce qu’y a encore ?Léger T as l’argent de la maison : il reste combien ? 28 ANDRÉ LAURENDEAU Voix d’Amanda _ f Presque tout.j'ai paye ni les fruits, ni les fleurs .sont arrivées bien trop tôt, ça va tout faner.ni les maîtres d’hôtel.ni les huîtres, Seigneur 1 Léger Combien ?Voix d’Amanda Dans les quatre cents.Léger Apporte-les .Et puis, écouté, Amanda, ramasse tes bijoux, il me les faut aussi.Voix d’Amanda Mes bijoux?Dans le monde, pourquoi faire?Léger J’en ai besoin.Voix d’Amanda Pour une fois que j’ai la chance de les mettre, tu vas toujours pas me les enlever ?Léger Te les enlever ?Voyons donc.Je vas te les rendre ce soir.Grand-père A soir, tu pourras pas.Léger (A son père, sa main sur le tube) Si je gagne, ça sera facile.Si je perds .(Au tube) T’es toujours la ?Voix d’Amanda (Toute changée) T’es un homme dur, Zéphyrin, mais jamais j aurais cru.Léger 5 .Tu penses toujours pas que c’est pour m’amuser ?.(Conciliant) Je peux pas t’expliquer, Amanda, mais je te garantis que je sais ce que je dis.Fais-moi confiance, comme d habitude.Tous les bijoux.(On entend un gémissement.Silence.Léger prend son ton de commandement, celui quil sait sans réplique) L argent et les bijoux, tout de suite. LES DEUX VALSES 29 Voix d’Amanda Ah !.Tu gagnes toujours .Il se dirige vers le coffre-fort.Trimeaux (Qui a moins confiance en Vétoïle de Léger) T’en auras jamais quatre mille.J Léger {Redevenu très actif) Peut-être trois .En rapaillant l’argent de la maison, le vôtre, papa .° Grand-père Te le faut quand même ?Leger fait signe que oui.Le grand-père va chercher son argent dans un coin compliqué de ses vêtements: doublure, ou sous une chaussette; il naime pas quon le regarde faire.Léger, qui a ouvert le coffre-fort, compte des dollars extraits d un coffret ; il en fera autant avec l’argent de son portefeuille.Léger Ce qui s appelle être à la corde.{Il prend l’argent du grand-pere) Je vous le rendrai demain.Grand-père Ou jamais.Léger (A Trimeaux) Seulement, je peux pas me montrer chez Robins, c est trop près, en quinze minutes tout l’Hôtel de ville saurait.! Toi {Il le dévisage).avec ta gueule de politicien .Il reste combien de temps ?Trimeaux {Apres un regard a sa montre) Un peu plus qu’une heure.Tes domestiques ?Léger Us sont tous en habits de travail.Et puis ça fait pauvre, ça inspire pas confiance .Mme Léger entre.Elle va mécaniquement déposer sur le pupitre ce qu’on lui a réclamé : 30 ANDRÉ LAURENDEAU Tout y est ?Amanda T’es le maître .Tout.le bal avec .tu t arrangeras.Il vérifie fiévreusement.Léger Le grand collier ?Elle indique où il est.Grand-père .[Qui suit tout de près) Ecoute, le professeur de piano est ici.Y a l’air d’un fils de famille.Tu penses pas.Léger Le petit Duquette .Il est ici ?Oui, il est convenable.{A sa femme) On peut s’y fier ?Amanda .C’est un protégé de soeur Marie-Palmyre.et puis, (De près, comme une vengeance de faible) Si ça peut te faire plaisir, je pense qu’il est amoureux d’Albertine.Léger j t • Parfait.(Elle sursaute) Va lui dire que j’ai besoin de lui.Elle s’étonne à peine, tout son système de valeurs est par terre .Elle part, une loque.Léger s’attable et écrit un mot à Robins.Les autres demeurent silencieux et tendus : on n’entend que le grattement de la plume sur le papier.Amanda revient, avec Rodolphe, intrigué, qui salue avec raideur : Rodolphe Monsieur .(Qutafehète la lettre) Jeune homme, sautez dans le fiacre à la porte et (Il tend le tout) portez-moi ceci chez Robins.Rodolphe ._ .(Mouvement de retrait) Il y a maldonne, monsieur.Je ne suis pas un commissionnaire. LES DEUX VALSES 31 Léger Un point d honneur, a présent ?(Furieux) Mais comprenez donc .(Insinuant et paternel) J’ai quinze domestiques .voyons .c’est pas un vulgaire paquet, c’est une mission de confiance.Vous porterez ma fortune.Rodolphe Votre fortune ?Léger Crevez les chevaux s’il le faut, remuez le ciel et la terre, donnez ça à Robins en personne.(Il lui remet la lettre et le paquet, que Rodolphe accepte) (Amanda se prend le coeur à deux mains) rapportez ce qu’il vous remettra .(Grave, de près) Trois mille dollars .S il ne vous remet rien.(Geste pour signifier quil est fini).Rodolphe (Décidé et fier) Je ferai de mon mieux, monsieur.Il salue à la ronde et part lestement.On entendra les pas d’un cheval sur la chaussée.Léger (A Trimeaux) Toi, cours au carré Viger, c’est à deux minutes.Rattrape le père Ladéroute, fais-lui comprendre de patienter.Trimeaux C’est pas imprudent ?Léger Deux échevins .Et puis, où nous en sommes.Il sort, affairé.Tous sont stupéfiés.Bientôt on entend des coups timides à la porte.Amanda (Crie) « Oui » ! Frédégonde, très intimidée, cherche sa maîtresse des yeux et essaye de parler bas : Frédégonde Madame, madame .Devant les yeux courroucés de Léger elle n’ose aller plus loin, mais articule distinctement en direction de sa maîtresse : « les huîtres .les huîtres ». 32 ANDRÉ LAURENDEAU Anvmda (Qui a enfin trouvé sur qui décharger ses nerfs) Les huîtres ?Les huîtres ?(Elle marche sur Frédégonde, qui reculera jusqu’au 'passage) Eh bien tant mieux si elles arrivent pas.On n’en mangera pas, d’huîtres.On s’en passera, d’huîtres.Pas de diamants, pas de gâteaux, pas d’huîtres .(Elle claque la porte) Pas de bal 1 scène 10 On a suivi Frédégonde.On attrape de loin Albertine, rêveuse, dans le hall, et on s’en rapproche.La-dessus, cloche d’entrée : c’est comme un signal : immédiatement surgissent la valse, et Simone qui va répondre.Entrent les trois maîtres d hotel : le vieux solennel, le second, bon enfant, le troisième très jeune.Albertine, immédiatement reprise par la joie du bal, indique les lieux.Ils les examinent, se mettent à déplacer des meubles légers ; Simone est un peu poursuivie par le plus jeune : cela forme de brefs morceaux de danse.Tout, en une minute, est entré en ébullition.scène 11 Le bureau : Léger et le grand-père.Moment bref de silence tendu.Puis le grand-père éclate.Gvcitid-pcTC Tes comme toujours, t’es comme toujours.Tu travailles pas, tu jongles, puis tu joues ma fortune sur une carte.Léger .Ecoutez le père, c’est des affaires pas de votre temps, mais je vas vous expliquer.J’ai appris que la Ville allait ouvrir des nouvelles rues, dans l’est.Je l’ai appris avant les autres .par des moyens .à moi.Des terrains vagues, des bicoques, des bouts de terme, vous voyez ça .J’ai tout acheté.Pas sous mon nom .ils se seraient dit : c’est un coup d’argent.ils sont envieux, vous savez ; puis tous les prix auraient monté .Alors, y a des gars qui ont acheté à mon nom.(Pour essayer de donner de la dignité a l o- it' LES DEUX VALSES 33 pération) On appelle ça une spéculation immobilière.Tenez, Rosaire, le foreman, il m’a prêté son nom.Grand-père Î3 f Tu l’as forcé, t’as pas honte ?Léger Vous, quand vous le faisiez travailler quatorze heures par jour à la manufacture ?Grand-père Moi aussi je travaillais quatorze heures quand c’était pas seize.v : Pis j’étais en loi.Léger / Vous avez toujours vu petit.Pendant que vous vous éreintiez à votre boutique, d’autres, des Anglais, ils sont sur la montagne, ceux-là.Ils se sont fait aider par le gouvernement et ils ont gagné le Pacific.Vous aimeriez pas ça que votre garçon soit millionnaire ?Grand-père Si la ville veut pas exproprier ?Léger J’ai presqu’une majorité.Bonté, je l’ai payée assez cher ! Grand-père Si Robins refuse ?Léger Pourquoi il refuserait ?C’est lui qui me les a vendus, ces bijoux-là.Grand-père Mais si le garçon revient quand même sans argent ?.Tu t’es pas vu, tantôt : t’étais blême, t’avais honte devant ton échevin .C’est pas notre manière à nous autres, ces affaires-là .La manufacture, tu la risques comme un enfant de quinze ans, sais-tu ce qu’elle m’a coûté ?Ma vie .rien que ça .ma vie.J’ai commencé cordonnier, moi, mon garçon, puis j’ai engagé des mains, puis j’ai agrandi.Léger N’empêche que c’était une binerie . 34 ANDRÉ LAURENDEAU Grand-père (Suffoque) Une binerie ?T’as pas honte ?.Tuez-vous .En tout cas une binerie solide, mon garçon, pas un château de cartes comme tes .tes affaires immobilières.Engager les bijoux de ta mère le jour d’un bal, tu m’as jamais vu faire ça.Léger La mère, entre nous, elle avait pas beaucoup de bijoux ; et puis des bals, vous en donniez pas souvent.Le mien ça va être quelque chose.Grand-père Oui, pis demain les huissiers .Léger N’empêche .mon bal, dans ma maison, y en a qui vont s’en souvenir .scène 12 Le hall.C’est plein de la valse.Amanda, au pied de l’escalier, se fait expliquer par le vieux maître d’hôtel, solennel et distingué, que les huîtres ne sont toujours pas arrivées, qu’il vient de l’apprendre à la cuisine, que cela tourne à la catastrophe, que des centaines d’huîtres sont longues à ouvrir, etc.Circulent, affairés, Simone et les autres maîtres d’hôtel, le plus jeune toujours plus ou moins attaché aux pas de la jeune bonne.Albertine hésité entre les sollicitations du bal (l’auguste personnalité du vieux maître d’hôtel la ferait rire, et sourire, les poursuites du jeune et les manèges du jeune) et la menace quelle sent se préciser, là-bas, dans le bureau de son père.On entend le pas d’un cheval.Amanda laisse là le cuisinier et file vers le bureau de son mari.A tout hasard, Albertine la suit.scène 13 1 Le bureau, où on a sinvi les femmes, et ou les deux hommes attendent, haletants, avec Trimeaux. LES DEUX VALSES 35 Amanda Vas-tu ravoir mes bijoux ?Léger Minute, il a tourné le coin.Les pas du cheval cessent.Bientôt, Rodolphe entre à la course : Rodolphe Je l’ai.(Soupir général de soulagement.Rodolphe remet une liasse à Léger, qui palpe l’argent).J’ai vérifié deux fois.Léger (A Trimeaux) Saute dans le fiacre, Trimeaux.(Il lui remet l’argent).Bonne chance ! Trimeaux sort en courant, sans un mot.On entend bientôt repartir le fiacre, que tous ont observé par la fenêtre.Grand-père (Bas, à Léger) Tes chanceux comme un voleur.Amanda (De l’autre côté, bas) Zéphyrin, c’était pas encore mes bijoux ?Léger (Encore secoué) Tu les auras .(A sa fille, toujours en robe de bal) T’es bien en avance, toi ! (A côté d’elle, il aperçoit Rodolphe, embarrassé de sa personne) Ça s’est bien passé ?Rodolphe C’est un curieux homme, ce Robins, monsieur : sale, vieux, l’air d’un vieil ouvrier pauvre .Léger Il pourrait tous nous acheter .Grand-père Y a craché l’argent comme ça ?Rodolphe (Il sort d’un monde qui, visiblement, lui est étranger) Il était dans l’arrière boutique.Il a posé ses lunettes, de drôles de lunettes .Il a lu sans un mot.Il m’a regardé.Il a relu.J’ai dit : c’est très pressé.Il a dit : il est mal pris .J’ai dit : Non monsieur, mais la 36 ANDRÉ LAURENDEAU L banque est fermée.Il m’a regardé comme si j’avais proféré une sottise.Il a pris les bijoux un à un et les a passés devant ses lu- jh nettes.(Amanda soupire, comme si elle ne devait jamais revoir ses h bijoux).Il a dit : Attendez.Ç’a été long .Il est revenu, il a comp- | té l’argent devant moi, il a dit : vous êtes son employé ?Ici, monsieur, excusez-moi, j’ai pensé qu’il valait mieux .j ai répondu : « Monsieur Léger m’honore de son amitié.» Léger (Feu impressionné) Très bien, très bien.(Il regarde ïheure, nerveusement) Et puis, c’est vrai, vous savez.(Il lui serre la main).Vous lui donniez sa leçon ?Alors finissez vite.elle a un bal, cette petite .Albertine Oh papa .Amanda Albertine, tu vas aller enlever cette robe-là .Tes plus raisonnable ! d’habitude .Autrement ça va faire un autre gâchis .Albertine hésite, puis se résout à sortir ; Rodolphe ouvre ( la porte du bureau, salue, puis la suit.J [ SCÈNE 14 s Dans le bureau : le seul gai paraît le grand-père : ^ Grand-père T’es ben à plat mon garçon.Pourtant, t’es en train de gagner.Léger C’est pas encore fait.Avec ces bandits-la on est sur quand le vote j est pris.Ça fait deux fois que ça bloque.Il regarde encore l’heure.Amanda ., (Devant l’attitude de son mari) Tu sais, Zéphyrin, j’ai vécu long- ' temps sans bijoux .je peux bien m’en passer .n’était que ça J tombe quand on donne une grande fete.Grand-père Ça va-t-y être ben long encore ? 37 id LES DEUX VALSES Léger Si ça marche, on va le savoir tout de suite.Mais si ça recommence a tramer.Amanda (Un elan), plus jamais je recommencerai.je sens le coeur qui s’arrête.Amanda Je peux pas t’aider ?Léger Ma pauvre femme.Ih se rapprochent l’un de l’autre.Coups à la porte.C’est finalement le grand-pere qui crie : « entrez ».La porte s ouvre: un flot de valse.C’est Hortense.Elle recommence sur l’élan : lit | Hortense Amanda, c est un vrai sabbat et.(Elle s’arrête devant l’attitude funèbre de ses maîtres) Y a tu quelqu’un de mort ?Amanda C’est toujours pas pour me parler des huîtres ?.Hortense J en viens pas à bout.Tout le monde danse.Le bal est déjà dans la maison.Ils mènent un ravaud.Il faudrait que tu restes en haut et moi en bas.Amanda J irai tantôt, Hortense .En attendant, fais de ton mieux .Hortense hésité un peu, n ose pas insister, sort.Le silence reprend.Le grand-père va s’installer en face de la fenêtre, pour surveiller la rue.Je vas commencer une neuvaine à Saint-Antoine.Ça fera toujours pas de mal.J Léger (Comme un recours auquel il n’avait pas pensé) Amanda, si je Igagne, tu feras dire des messes, trois cents messes (Etonnement de sa femme), ça sera pas trop : trois cents, une par millier de piastres .Elle fait signe que oui, sort un chapelet plein de médailles, puis s’agenouille dans un coin.Léger attend debout à côté (Telle.Le grand-père se retourne et les voit : 38 ANDRÉ LAURENDEAU Grand-père C’est vrai qu’on a l’air de veiller au corps .scène 15 Un coin du salon où Albertine et Rodolphe se sont réfugiés, tandis que la valse continue en sourdine, et que domestiques et maîtres d’hôtel s agitent autour.Albertine Mon Dieu, mon Dieu, ils n’en finiront jamais ?Rodolphe Je ne puis m’attarder davantage, Albertine : ma présence si tard est indiscrète.Albertine Nous n’allons pas manquer cette chance lui avez rendu .Tant pis, allons-y.Rodolphe Si nous perdions tout.Après le service que vous I I Albertine J’aime encore mieux risquer.Suivez-moi d un peu loin.Comme il hésite encore, elle le prend par la main et l’en- ( traîne à travers le hall.Près du bureau elle sanete, le coeur battant ; elle le laisse, hésite, puis prend son courage à deux mains.Sans frapper, elle ouvre la porte, ce qui $ découvre Rodolphe, qui doit entrer.Elle le suit et refermera la poiie tout de suite.scène 16 Le bureau.Léger, sa femme et son père guettent près de la porte extérieure.Albertine Papa. LES DEUX VALSES 39 Signe de Léger.Rodolphe est entré.Albertine a refermé la porte.On entend des pas d’homme.Trimeaux surgit en courant : Trimeaux On la, on la, patron, c’est gagné, hip, pop .fu- ZZ jette son chapeau en l’air et le rattrape à quelques reprises.Léger Tes sûr ?Pas de revenez-y ?Trimeaux C est voté .Pas de revenez-y .Ta fortune est faite .la mienne itou.Léger Et Ladéroute ?Il a bien voté ?Trimeaux Le père Ladéroute ?Des deux mains .) les quatre mille .Trois de majorité .comme y avait encaissé Léger (Reprend peu à peu son aplomb) Il faudra le battre, celui-là, aux prochaines élections .Le vieux pouillasseux.quatre mille Il se prend pour un ministre.Ha ! Ha ! Qu’ils y viennent, main-1,:) tenant.Grand-père Souffle au moins un peu avant de recommencer.Léger Vous inquiétez pas.Je sais comment m’y prendre maintenant.Grand-père lEii tous cas, tu me remettras mes deux cents piastres .ça pourrait servir un jour .M.Trimeaux .Il Il l’accapare.L e Amanda savais que tu gagnerais .tu vois, ma neuvaine . 40 ANDRÉ LAURENDEAU Léger Toi, la mère, tu vas ravoir tes bijoux.[Il va T embrasser.Elle montre les jeunes, embarrassés de leur personne) [Bas) Qu’est-ce qu’elle a ?Amanda Elle voulait danser avec lui ce soir .J’ai dit : ça se fait pas .Léger Voyons, la mère.(Il va vers les jeunes) Vous, je vous ai confié ma fortune, alors je peux bien vous donner ma fille .pour ce soir bien sûr .toutes les danses que vous voudrez .Albertine s’élance dans ses bras.Elle revient vers Rodolphe, heureux.Amanda Tu perds la tête.la lui donner Ils sont un peu isolés des autres Léger Je suis saoul, la mère, je suis saoul,.Mais pas de danger.On est trop haut pour lui.Laisse-la s’amuser ce soir.voyons, donne de la corde ; elle a de la tete, notre grande fille, elle sera la première à chercher ailleurs.Maintenant il peut plus meme penser à l’avoir.(Il s’est appuyé au mur : on le voit comme s il faisait corps avec la maison).Je suis trop fort.trop haut.aussi solide que la maison .Elle le regarde avec admiration.Soudain la porte s’ouvre : Flots de valse.Frédégonde, triomphante : scène 17 Frédégonde Madame, madame, c’est les huîtres ! Hortense (Apparaissant) Amanda, les huîtres arrivent. LES DEUX VALSES 41 Des voix (Comme un écho de toute la maison) Les huîtres arrivent.Par ici.par ici.Joie générale, même Rodolphe.Entrent les trois camionneurs, chargés de barils, avec Simone à leur trousse : le plus jeune lui fait des mines.La valse.Les autres domestiques lèvent les bras au ciel : pas ici, voyons, pas ici ! Et indiquent la cuisine.On les voit repartir en perspective, tandis que la valse domine tout. GRAZIA MERLER LA RÉALITÉ DANS LA PROSE DANNE HÉBERT ESSAI GRAZIA MERLER - doctorat littérature française, Université Laval, 1967 la thèse est une étude de la technique descriptive chez Stendhal - - collabore critique artistique Le Soleil, Québec (1967-69) - - professeur littérature française Collège de Sainte Foy (CEGEP) (1967-69) - - professeur auxiliaire littérature française et canadienne-française Simon Fraser University, Burnaby, B.C. LA REALITE DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT Notre littérature, nos écrivains, notre pays, voilà des termes de référence qu’on trouve souvent chez les critiques canadiens-français et français.Ces termes m’ont toujours paru à la fois injustes et quelque peu étroits.Injustes parce que le critique à priori laisse soupçonner qu’un lecteur qui n’est pas de la même origine sera probablement mal préparé pour comprendre à fond un auteur français ou canadien-français selon le cas.Faut-il vraiment être français pour comprendre Racine?Au-delà, cependant, de cette tendance à limiter telle sensibilité et telle intelligence à des traits nationaux spécifiques, il existe une limitation bien plus grave.Souvent le critique en insistant sur la qualité de l’enracinement de l’auteur à sa terre natale ou sur le désir de se déraciner ou sur le souci de chercher et d’affirmer sa propre identité, il manque de mettre en relief les mérites esthétiques et artistiques de la création étudiée, ou les met en relief pour des raisons socio-historiques plutôt qu’esthétiques.Il va sans dire que l’enracinement de l’auteur est ce qui donne à sa création artistique sa texture particulière.Vouloir, cependant, agrandir ce sens d’appartenance inhérent à chaque être et en faire la force motrice de son oeuvre, semble fausser et mal poser la véritable question de la création artistique.La lecture de l’oeuvre d’Anne Hébert et d’une bonne partie des oeuvres critiques parus à son sujet1 a suscité cette observation.Il m’a semblé injuste qu’un auteur d’une telle rigueur intellectuelle et d’une maîtrise artistique assez constante et surtout capable de se renouveler, puisse être renfermé si souvent dans une cellule nationale, même régionaliste.Il me semble important d’analyser la texture particulière de la prose d’Anne Hébert en général et du roman Kamouraska en particulier, tenant compte de l’encadrement parfois québécois, mais en étudiant les éléments principaux de sa prose en fonction de la technique romanesque plutôt qu’en fonction d’une thématique régionaliste. 46 GRAZIA MERLER Si la poésie d’Anne Hébert a toujours été appréciée et louée, on ne peut certes pas affirmer que la prose de cet auteur ait eu le même succès.On a parlé souvent de sa prose poétique, de son univers chargé de symboles.Voilà pourquoi j’ai choisi d’étudier en détail le traitement de la réalité dans la prose d’Anne Hébert et plus en particulier d’analyser les différents niveaux de cette réalité romanesque2.Il n’y a pas une seule oeuvre en prose d’Anne Hébert où le rêve et la rêverie ne soient présents.Leur présence, d’ailleurs, influence à un tel point l’atmosphère générale de ses oeuvres qu’il est souvent difficile, pour le lecteur, de croire à la vraisemblance de certaines situations.La limite entre un monde rationnel et logique et un monde imaginaire, crépusculaire et enfoui est si précaire, qu il s’établit une étroite complicité non pas tellement entre personnage romanesque et lecteur, mais plutôt entre auteur omniscient et lecteur.Il est nécessaire, en d’autres mots, que le lecteur consente à jouer le jeu que propose l’auteur et à concevoir les personnages fictifs davantage dans leurs mouvements enfouis, subconscients (qui se manifestent à la fois par leurs rêveries et leurs reves) que dans leurs actions et dialogues conscients.La reverie et le reve ont, par conséquent, un rôle constructif, créateur dans 1 univers romanesque d’Anne Hébert.Le lecteur, de plus, ne s identifie pas avec les personnages et l’intrigue romanesque, mais avec 1 expression de cette intrigue, c’est-à-dire avec le processus créateur de l’oeuvre.Le but de la première partie de cette étude est d analyser le degré d’éloignement du lecteur de l’intrigue romanesque.^ L etude de l’expression variante de la rêverie, du reve, des consequences quant au traitement de la temporalité et de l’espace romanesque permettront de mieux situer les personnages et la texture de la réalité présentée par l’auteur.Dans une deuxième partie l’étude portera sur l’analyse plus spécifique des niveaux de realite, de conscience dans le roman Kamouraska., La rêverie prend la forme soit d un monologue intérieur dirige par l’auteur, soit d’un appel au souvenir, un retour en arrière dans la mémoire du personnage.Le Printemps de Catherine est une histoire de souffrance et de revendication ou Catherine La Pouce, laide, servile et rejetée, trouve son printemps au moment ou les soldats pillent la région.De toutes ses forces elle reclame que « le serine de la vie ne soit pas détruit et puisse rejaillir au dehors de ses blessures salvatrices »3.Si Catherine a toujours vécu dans la LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 47 misère, c’est aussi par la misère d’autrui qu’elle est régénérée.Cette femme, la déréliction vivante, médite ainsi sur son propre sort : La Pouce est seule dans un monde horrible, mais elle est disponible.(.) Catherine pose son premier printemps, sa première journée au monde.Sous son silence éclate une espèce de chant intérieur : « Je m’appelle Catherine de l’Assistance.(.) Je suis sortie de mon cadre, image enfin nue et seule.(.) Poitrine creuse, une étrange figure avec un immense front osseux et bombé.4 Ce « chant intérieur », ce monologue intérieur, cette rêverie de Catherine est lucide et inexorable, elle représente le comble de la solitude et de l’aliénation.En même temps elle éclaire Catherme.Augustin, par contre, dans Un grand mariage respire le succès, la vitalité, l’exubérance physique.Il est marié à une femme frigide et respectable.Delia, son ancienne maîtresse qu’il avait aime dans son passé, vient le réclamer.Augustin la fuit ; son souvenir, cependant, le hante : Augustin parla à mi-voix énumérant ses biens et propriétés, ses prises réelles sur la vie, en guise de défense contre la voix insidieuse de cette femme en lui : (.) La vie est en ordre.Malheur au rêveur qui franchit la zone interdite du passé.(.) Augustin ferma les yeux.Une sorte de jeu s’or-ganisait dans sa tête fatiguée (.)5 Ce « jeu », cette rêverie est un appel systématique à la mémoire, un retour en arrière, une reconstruction exacte du passé.Cet univers brumeux de la rêverie n’a pas comme but la fuite de la réalité, mais au contraire il crée un monde qui dépasse la stylisation romanesque et dévoile une réalité intime, à fleur de peau, presque intangible.Le personnage plongé dans la rêverie est démasqué, il reconstruit inexorablement la réalité intime souvent cachée.Le rêve au contraire, c’est-à-dire cette suite d’images parfois incohérentes qui poursuit le personnage pendant son sommeil, prend soit le visage d’un cauchemar, soit le visage d’un songe prémonitoire.Dans La Mort de Stella, c’est la jeune fille Marie qui doit empêcher sa mère de dormir : 48 GRAZIA MERLER Empêche-moi de dormir.Je fais des rêves si effrayants.(.) Stella savait bien que ni sa fille, ni la crainte de cauchemars, ni rien, ni personne au monde, ne la protégerait longtemps contre la tentation du sommeil dont son propre désir devenait complice.6 Le rêve oblige Stella à revivre, sur son lit de mort, les passages angoissants de son passé, de sa jeunesse.Elle résiste d’instinct à réouvrir cette blessure, mais peu à peu s’y abandonne et réussit à transformer le cauchemar en rêverie.Dans cette rêverie la conscience du temps présent est effacée et la reconstruction du temps passé devient de plus en plus attrayante.Le rêve, cependant, peut aussi agir en direction contraire, il ne se dirige pas vers le passé, mais plutôt vers l’avenir.C’est un songe prémonitoire qui apparaît à Catherine dans Les Chambres de bois : Elle eut un songe.« Sur la plus haute tablette de l’armoire, parmi l’ordre du linge empilé, la maison des seigneurs était posée au creux d’une boule de verre, comme un vaisseau dans une bouteille.Le parfum des arbres y demeurait captif et la peine d’un petit garçon durait à l’abri de toute compassion.Lorsque Catherine eut saisi la boule de verre entre ses mains, la pluie et le brouillard descendirent, peu à peu, sur la maison, les arbres et la peine de l’enfant.L’image entière fut noyée dans un sablier renversé »7 La métaphore est d’une précision étonnante.La maison des seigneurs qui attire, par son mystère, l’imagination de Catherine, est sclérosée, placée sous une voûte de verre.Catherine réussit par son mariage avec Michel, sinon à pénétrer dans cette boule magique, au moins à la saisir « entre ses mains ».Elle devine et voit le monde solitaire de cette maison et l’irréversibilité de l’aliénation de Michel.La boule magique se transforme, par association visuelle, en la moitié supérieure d’un sablier.Catherine saisit le sablier, le tourne pour ensevelir, dans le temps prescrit, cette maison, ses habitants et pour changer ainsi son propre destin.Voilà en résumé l’intrigue du roman.L’auteur, cependant, rend la realite dramatique d’abord en termes allégoriques, ensuite en langage visuel, et dernièrement en forme de songe, de rêve prémonitoire.Le rêve et la rêverie, dans leurs différentes formes souvent se confondent et se fusionnent dans un univers qui tient davantage à la rêverie qu’au rêve.Dans cet univers d’irréalité matérielle et de LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 49 surréalité psychique, il y a différents niveaux de conscience.C’est précisément 1 etude de la stratification de la réalité romanesque qui fera l’objet de cette étude.La rêverie qui prend la forme soit d’un monologue intérieur indirect, soit d’un retour en arrière et le rêve qui paraît soit comme une tentation, soit comme un présage sont au coeur du monde romanesque d Anne Hébert.Le processus créateur n’est donc pas de traduire en langage poétique, symbolique, dramatique une in-trigue conçue, mais 1 inverse, c est-à-dire de transformer une vision concrète du monde ou plutôt une suite de visions, d’intuitions presque simultanées en impression dramatique concrète, cohérente.La durée dramatique ou ce qui, dans une oeuvre romanesque, produit chez le lecteur le sentiment de l’angoisse, du suspens d’une intrigue est presque absente dans les oeuvres en prose d’Anna Hébert.Bref, les aiguilles de l’horloge ont été arrêtées.Les instants ont des couleurs, des parfums, des touchers, des lumières, mais ils n ont pas de contour, ils sont sans limite, flottants comme des brumes.8 Certes il y a des notations temporelles dans les oeuvres d’Anne Hebert, elles ont « des couleurs, des parfums, des lumières », bref la temporalité a une densité qui lui est inhérente selon la situation, mais on dirait que les jours, les mois, les saisons ne servent ni d’échafaudage externe pour soutenir l’atmosphère de l’intrigue,9 ni de tachymetre psychologique pour noter les fluctuations des personnages.C’est l’auteur qui arrête et suspend le temps et les personnages et qui recrée une temporalité qui n’a pas de durée ou de possibilité de continuation.François décrit ainsi sa vie dans Le Torrent : Je n ai pas de point de repère.Aucune horloge ne marque mes heures.Aucun calendrier ne compte mes années.Je suis dissous dans le temps.10 Les personnages, par conséquent, ne se créent pas dans le temps et dans l’espace dramatique une intrigue, ils restent immobiles, solitaires, figés dans le temps, dans une sorte de dimension épique.Ils jouent le role qui leur a été destiné et, jaloux de leur grandeur et de leur orgueil solitaire, se regardent jouer ce rôle.Le lecteur voit surtout ce deuxieme aspect, le dédoublement du personnage, 50 GRAZIA MERLER sa méditation, bref le fruit de sa rêverie, de ses rêves.François, par exemple, dans Le Torrent, plonge dans le néant du monde sans sons, explique à la fois le rôle intransigeant du reve et son effet de dédoublement : J’introduis Arnica dans le vertige de mes nuits.(.) Et le sommeil ne vaut guère mieux.Il n’est que descente au gouffre le plus creux de la subconscience, là où je ne puis ni jouer, ni me défendre, si faiblement que je puisse le faire éveillé.J’observe le couple étranger en sa nuit de noces.Je suis l’invité des noces.Arnica montre une aisance, une habileté dans les caresses qui me plongent dans un étonnement rêveur.Elle dort.Les démons familiers appareillent dans les noires sculptures du lit.11 François, une fois libéré de la domination maternelle, devient prisonnier, à cause de sa surdite, de son silence et de cette femme qui devient son témoin, parfois meme son juge.François, par sa méfiance naturelle, refuse le témoignage d Arnica et, a cause de son isolement, devient spectateur de sa propre vie, de ses actions.Par cette introspection, par le dédoublement de sa personnalité la durée dramatique disparaît et le lecteur est figé dans un segment temporel fixe où seule l’activité fébrile de la conscience de François existe.Le manque d échangé avec d autres etres humains, 1 impossibilité donc de prolongement, de suite dramatique ont comme effet d’arrêter le temps.François atteint le plus haut degré^ de l’angoisse lorsqu’il soupçonne ne plus maîtriser ses reves, ses reveries, c’est-à-dire le fruit de sa solitude.Arnica a perce ce qu il croyait être la barrière de son silence : une pensee ebauchee dans son esprit devient soudain parole comprise par Arnica.Arnica menace de situer François dans la realite de la vie, dans le temps humain qui d’une part a un passé, un présent et surtout un avenir et qui, d’autre part réclame une communication, un échange.Si la présence dominante de la rêverie et du rêve ont comme effet de situer le personnage romanesque dans l’intemporalité et l’intrigue dans la sphère du subconscient, on ne peut certes pas dire que ce monde romanesque se situe dans l’espace creux du « partout » ou du « nulle part ».Il est même étonnant de noter avec quelle minutie l’auteur soigne les notations spatiales.Il y a parfois précision topographique : Un grand mariage, La Maison de l’Esplanade se déroulent dans la ville de Québec ; Ka-mouraska a Heu entre Sorel et Kamouraska le long de la rive sud LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 51 du fleuve Saint-Laurent.Il y a parfois précision géographique : Les Chambres de bois commence au Québec, continue à Paris et finit dans le Midi de la France ; La Mercière assassinée a lieu dans une petite ville de France près de Reims ; Le Temps sauvage a lieu à la campagne, près de Montréal.Lorsque les noms des rues, du lieu ou du pays ne sont pas spécifiquement mentionnés, comme par exemple dans L’Ange de Dominique ou dans La Robe corail ou dans La Mort de Stella, l’espace est noté avec tant de netteté que certes l’auteur évoque, sans le nommer, un endroit précis, réel, existant.Il n’y a donc pas de transposition fictive dans le choix et la vérité de l’espace, qu’il s’agisse de « la cour secrète et verte » de Dominique ou de la fenêtre de la chambre d’Emilie qui découpe au clair de lune sa silhouette de tricoteuse, ou de « l’étroite cabane de planches, bâtie sur la terre » où meurt Stella.Le contraste qui paraît entre le traitement du temps (manque de durée) et celui de l’espace (précision) provient du fait que le sens du temps ou plutôt le manque de durée se rattache au monde intemporel de l’univers de l’introspection et de la rêverie, tandis que les notations spatiales nettes et détaillées n’ont pas les contours mobiles et variants de l’univers du subconscient.Si l’étude du traitement de la temporalité dans une oeuvre dévoile la vision du monde de l’auteur12, certes l’étude du traitement de l’espace dans une oeuvre dévoile certaines particularités de l’observation visuelle de l’auteur, et par extension son attitude devant la réalité.Le trait clef de l’observation visuelle chez Anne Hébert est son détachement.Ce qui compte chez l’auteur ce n’est pas la cohérence d’une description, mais la précision de l’image évoquée.Bref le dessin n’est pas fini, soigné, formant une composition réaliste, il est ébauché et les procédés descriptifs ne visent pas à l’unité de la composition, mais au choc de la confrontation insolite.Que l’auteur veuille rendre un détail visuel : L’étroite cabane de planches, bâtie sur la terre, était coiffée d’un toit de papier noir goudronné, à peine incliné13, ou que l’auteur veuille rendre un détail physique témoignant d’une qualité morale : Si la tête de Stéphanie de Bichette se trouvait si lourde, c’est que toute la noblesse et le faste de ses ancêtres s’étaient réfugiés dans sa coiffure14, ou que l’auteur veuille suggérer un détail moral caché : 52 GRAZIA MERLER La jeune épouse sourit doucement, encore toute pâlotte de ses couches.Le coeur souterrain, l’envers de la douceur, sa doublure violente.Votre fin visage, Elisabeth d’Aulnières.Mince pelure d’ange sur la haine.A fleur de peau15, ou encore que l’auteur peigne une pose : Elisabeth d’Aulnières, et sa belle-mère, Mme Tassy, demeurent aussi défendues, l’une contre l’autre, que des noix entrechoquées dans un sac16, il semble que l’auteur joigne et confronte des éléments qui s’opposent ou au moins qui ne s’associent pas normalement.Il est intéressant cependant de noter qu’en effet s’il n’y a aucune association intellectuelle entre les éléments contrastants de ces métaphores, certes il y a association visuelle.Cette association visuelle, néanmoins, naît d’un processus d’éloignement affectif et d abstraction presque.Dans la dernière image, par exemple, les deux femmes sont assises côte à côte, un abîme entre elles : la mère en deuil pour la mort de son fils débauché, la femme trahie et adultère coupable d’avoir réclamé la vie pour elle même et d’avoir voulu le meurtre de son mari.Au-delà, cependant, de toutes considerations psychologiques et morales l’auteur voit deux formes rondes, contenues dans une voiture dodelinante.Par association visuelle et par éloignement mental et affectif, ces formes et ces mouvements évoquent le sac et les noix.Image vive et agile.En cette réalisation il s’établit une complicité entre le lecteur et l’auteur et le lecteur ne s’identifie pas avec l’un ou l’autre de deux personnages ou avec leur état d’âme, mais avec le détachement de cette observation.En d’autres mots le lecteur vient à s’intéresser davantage au processus créateur qu’au processus dramatique.Si de prime abord il semble y avoir contradiction entre une intrigue romanesque qui se place au niveau de 1 intemporalite par la présence constante de la rêverie du personnage central et des notations spatiales qui d’une part situent l’intrigue dans une région géographique précise et d’autre part peignent en évoquant des détails d’une réalité fort concrète, on se rend compte que cette contradiction n’en est pas une.En effet la qualité des images visuelles présentées par l’auteur situe le lecteur dans la meme sphere d eloi-gnement que le fait la présentation de la rêverie du personnage et par conséquent l’intemporalité de l’intrigue.Le seul appel a la réalité concrète, ou ce qu’on pourrait appeler le premier niveau de LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 53 la réalité est donne par les details des lieux.Dans les oeuvres d’Anne Hébert, les lieux, c’est-à-dire le cadre concret de la situation dramatique semble bien etre l’unique point de repère avec la réa-lité, le point de depart de 1 oeuvre, le phare d’où rayonne l’oeuvre littéraire.Déjà les images se dégageant de l’observation visuelle placent le lecteur au niveau d’un observateur lucide, rigoureux, d un arbitre presque qui ne va pas s’engouffrer dans l’intrigue.Il semble bien que l’intrigue ne soit pas très importante aux yeux de l’auteur.Parfois l’intrigue romanesque est escomptée dès le début de l’oeuvre.Dans Le Torrent, Les Chambres de bois, Ka-mouraska par exemple, 1 auteur resume dans les premières pages les grandes lignes de l’intrigue.Parfois, d’autre part, les personnages ont le sentiment d’être les instruments du destin, donc ils ont l’impression que leur histoire a déjà été écrite et qu’eux ne font que 1 executer.Dans la piece Les Invités au procès le narrateur en guise de choeur dit : Dans la grande salle, Salin, Ba et Isman se tiennent immobiles et glacés, saisis par l’approche du destin en marche vers Aude.Mais fascinés, incapables de bouger.17 François également confie au lecteur : J’étais un enfant dépossédé du monde.Par le décret d’une volonté intérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie.18 Il est intéressant d’ailleurs de noter que pour François l’oeuvre dart même n’échappe pas à sa propre destinée.J eus la perception que la tragédie ou le poème pourraient bien ne dépendre que de leur propre fatalité intérieure, condition de l’oeuvre d’art.19 Ce sentiment de la fatalité fait songer aux héros tragiques qui ont en eux-mêmes les germes de leur grandeur et de leur destruction.Si, cependant, chez les héros tragiques le lecteur ou le spectateur cherche instinctivement les motivations de leurs réactions, il est difficile de considérer les personnages d’Anne Hébert comme des etres psychologiques : ils ne sont ni attachants ni antipathiques ; ils sont davantage l’expression de leurs élans vitaux que de leur 54 GRAZIA MERLER cohérence ou incohérence psychique.Le lecteur cherche davantage à saisir comment chaque personnage joue son rôle qu’à définir quel rôle il joue.* De même les personnages ne sont pas symboliques, ils ne représentent pas des types humains, ils sont leur propre expression de crainte, d’indignation, de passion, de douleur.L’oeuvre entière, en un sens, devient cette expression, ce chant ou ce cri.Le lecteur saisit le fort désir d’anéantissement de François dans Le Torrent, les tentatives timides de la vitalité naissante de Catherine dans Les Chambres de bois, le cri de fureur et de possession d’Elisabeth dans Kamouraska, mais le lecteur ne connaîtra jamais leur personnalité.On pourrait, d’ailleurs, dire qu’il n’y a qu’un thème central qui hante les oeuvres d’Anne Hébert : la tentation de 1 aliénation contre la force incontrôlable de la vitalité.Il semble certain que l’intérêt du lecteur se dirige davantage vers l’expression de cet élan que vers la vérité de l’intrigue romanesque ou des personnages.Les personnages, d’ailleurs s’identifient plus souvent avec certains gestes rituels et avec certains objets qu’avec des situations précises ou qu’avec des traits particuliers de caractère en voie d’évolution.Lia, par exemple, la soeur de Michel dans Les Chambres de bois comme Marie-Louise, la femme d’Augustin dans Un grand mariage gravent leurs noms sur la vitre avec leur bague.Ce geste, dans les deux cas, traduit le désoeuvrement et l’ennui des maisons où régnent les femmes depuis des générations.Marie-Louise aussi en fuyant son mari semble avoir un mouvement caractéristique pour transmettre le mépris et la hauteur, elle « empoigne à pleines mains » ses jupons, ses jupes, ses crinolines et d’un coup de rein fait volte face.Parfois, d’autre part, les personnages semblent être étroitement attachés à certains objets.Comment peut-on séparer, par exemple, Emilie de son tricot dans La Robe corail ou Domim-que de son livre recouvert de toile cirée noire : Aucune impatience ni maladresse ne font pressentir que le lien n’est pas définitif entre le livre de toile noire et les longs doigts20, ou les napperons de Stéphanie de Bichette : Les napperons lui échappaient des doigts, au rythme égal de quatre par semaine.21 LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 55 Il est évident que les gestes rituels et que la personnification des objets servent à mettre en relief des traits moraux, mais ces personnages n ont pas de personnalité spécifique.Dans les oeuvres d’Anne Hébert il y a davantage des hommes, des femmes, des adolescents qui réclament ou renient la vie qu’il y a des seigneurs, d’intellectuels, d ouvriers, d ambitieux, d’avares, de vicieux qui évoluent ou s expliquent.Bref 1 auteur ne cherche pas le réalisme psychologique ou social.Ce manque de réalisme se note au niveau du dialogue.Les personnages parlent un langage qui n’est jamais proportionnel à leur condition.Lucie, la jeune fille pleine de rage et de révolte dans la pièce Le Temps sauvage parle ainsi à sa mère au sujet de son père : N empeche que sans ce vieil homme que tu méprises, je serais plus ignorante que la taupe qui creuse son terrier et qui a du sable plein les yeux.Je sais à peine lire et écrire, et le peu que je sais, je l’ai appris mêlé à des contes et à des sornettes.22 Dans Kamouraska, la première fois qu’Elisabeth rencontre Aurélie, une jeune indienne qui sera sa servante et sa complice, le dialogue se déroule ainsi : Je n’ai que juste le temps de courir le long du chemin de halage, à la suite d’Aurélie.Autant nous rencontrer tout de suite, 1 une et l’autre, dans la fraîcheur acide de nos quinze ans.(.) — J’ai toujours eu un teint de prisonnière, Madame sait bien.Un vrai pressentiment.23 Il ne suffit pas de noter que l’auteur s’exprime en langage poétique ou que ses personnages le font.Il y a une véritable coupure entre la réalité exprimée et son expression.Jamais contenu et forme n ont ete si antithétiques.D’ailleurs c’est sans doute la disproportion si fragile et si parfaite entre expression et contenu qui donne au processus d éloignement dans les oeuvres romanesques dAnne Hébert toute sa détresse et sa beauté énigmatique.Un autre élément qui tend à éloigner le lecteur du réalisme de 1 intrigue romanesque et à le rapprocher des complexités de l’expression littéraire est le ton prophétique de l’oeuvre résultant de 56 GRAZIA MERLER la constante présence de 1 auteur.Cette presence se manifeste de diverses manières.L’auteur parfois intervient, en guise de directeur scénique : Elisabeth d’Aulnières, veuve d’Antoine Tassy, entre en scène, à cet instant précis.Pénétrée de l’inconvenance de son geste.Poussée à la limite extreme du cauchemar.Sans aucun refuge à l’intérieur de soi.Chassée hors de soi.Jetee dehors.(Quittant tout à fait Mme Rolland, sa dignité et sa hauteur.) N’ayant jamais été si profondément séparée de soi-même.Amenée à dire des choses monstrueuses à Mme mère Tassy.Obligée de regarder en face le visage brûlé, au plus haut point de sa brûlure.24 L’auteur intervient aussi comme le fait le poete dans une epopee, en guise d’observateur non existant et par consequent en, guise d’observateur universel.Les remarques de cet observateur s’adressant directement à un personnage, se faisant porte-parole en partie de la conscience du personnage auquel il s adresse et en partie d’une lucidité qui nécessairement dépasse son interlocuteur : Monsieur Rolland, ce n’est pas encore la mort.Et voyez pourtant quelle noyade.La fatigue vous recouvre d une longue lame, épaisse, lourde, roule sur vous son large,^ lourd mouvement.Vous couchez sur le sable, sans force, épuisé, goûtant le sel et la vase, quasi sonore de douleurs.De par tout le corps une telle exasperation.La douleur reconnaissable, sonnant juste sous l’ongle, à fleur de peau.A votre chevet votre femme a repris sa solitude.25 Lorsque d’autre part l’auteur cesse de souligner son rôle de guide, bref lorsque l’auteur devient narrateur omniscient, à ce moment aussi il y a une certaine grandeur biblique qui se dégage du ton C’était au pays de Catherine, une ville de hauts fourneaux flambant sur le ciel, jour et nuit, comme de noirs palais d’Apocalypse.Au matin les femmes essuyaient sur les vitres des maisons les patines des feux trop vifs de la nuit.26 LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 57 Souvent l’auteur emploie le passé simple pour ébaucher des notions spatiales du décor : Puis un jour, en allant au village, elles se perdirent dans le brouillard.(.) Ce fut Lucie qui demanda sa route.et encore Un hiver vint qui fut très froid (.), 1 emploi de l’imparfait est vite étouffé par un retour au ton prophétique : La soeur du père s’appelait Anita.Elle vint un jour, huma ses nieces comme des bouquets et les trouva fraîches et belles.27 Il faut conclure qu’à cause de cette attitude d’éloignement de l’auteur à l’égard de l’intrigue romanesque, non seulement le lecteur cesse de chercher à saisir la qualité de la stylisation de la réalité, mais aussi en se détachant de l’intrigue découvre une nouvelle réalité, une réalité qui naît de la forme littéraire : du langage et du schéma de l’observation visuelle.Ce processus d’éloignement de I intrigue est analogue à la découverte, par exemple, devant un tableau cubiste, des formes cohérentes et d’une composition se dessinant peu à peu à partir d’une première observation où seules les couleurs et les lignes frappaient l’oeil et donnaient l’impression (qu on définit à tort d’ailleurs) d’une composition abstraite.En réalité l’abstraction est encore plus impossible dans l’oeuvre littéraire qu’elle ne l’est dans l’oeuvre picturale.Il ne s’agit donc pas de définir la prose d’Anne Hébert comme étant abstraite ou poétique.En réalité cette prose est fort concrète, extrêmement rigoureuse et concentrée dans son expression (la seule analogie avec la poésie).Cette expression, d’ailleurs, domine à un tel point l’oeuvre qu’elle efface et brouille le contenu.Comment peut l’auteur décrire des événements affreux comme le meurtre d Antoine dans Kamouraska (pour ne citer qu’un exemple) en des termes où on ne voit qu’une danse du rouge sur blanc ?C’est que les événements dramatiques ont été à un tel point distillés par ce « lent cheminement intérieur » dont parle l’auteur dans son avertissement, qu’on ne voit que leur squelette.C’est cette couche se- 58 GRAZIA MERLER crête de la réalité qu’il faut examiner, ce n’est pas l’histoire d’Elisabeth, c’est la sonorité de son cri qu’il faut entendre.L’auteur soigne à un tel point l’expression de chaque nouvelle situation, de chaque nouvel élan, et les situations et les élans se succèdent avec une telle vivacité, que jamais le lecteur ne peut se prélasser dans ses propres rêveries.La lecture de cette prose exige la présence constante et agile du lecteur.Il s’agit donc de déterminer les gammes des niveaux de réalité présentés par l’auteur pour se rapprocher du processus créateur de l’oeuvre.Ces observations visent à élucider, dans ses grands traits la forme particulière de la stylisation de la réalité chez Anne Hébert.D’abord la fréquente présence du rêve et de la rêverie dans ses oeuvres en prose et l’expression variante de cet état physique et psychique contribuent au vague du dessin de la réalité chez Anne Hébert.D’autre part le manque de durée dramatique et la cristallisation de l’observation visuelle tendent à souligner encore davantage l’atmosphère d’irréalité matérielle de sa prose.Le traitement des personnages, du dialogue, la tendance à les déshumaniser à cause de leur densité, encouragent le lecteur à faire abstraction de l’intrigue romanesque et à considérer davantage l’expression stylisée et sa signification plutôt que la signification de l’intrigue.En d’autres mots, le lecteur, par ce processus d’éloignement, par le manque d’envoûtement dramatique s’identifie davantage aux procédés créateurs qu’à la vraisemblance matérielle de l’intrigue.Cette prose n’est pas poétique.Cette prose ne demande pas au lecteur l’intériorisation et la sublimation que demande la poésie, elle demande la collaboration du lecteur dans la stylisation de la réalité.L’envoûtement esthétique provient du jeu de dissociation et non d’élévation de la réalité. LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 59 KAMOURASKA Le roman Kamouraska, paru au mois de septembre 1970 est, certes, jusqu’à présent, l’oeuvre en prose la mieux réussie d’Anne Hébert.Comme dans les oeuvres précédentes et peut-être encore davantage, la rêverie tient le rôle principal dans le roman.La conscience de la duree est presque abolie en faveur d’une concentration spatiale où dominent l’observation visuelle et la sensibilité auditive.Lorsque l’on considère Kamouraska au-delà de la spéculation socio-psychologique, on découvre qu’Elisabeth, le personnage principal, n’est ni attachante ni répulsive, on ne peut ni défendre, ni condamner, ni excuser son comportement.Le roman cesse alors de peindre l’histoire d’Elisabeth femme tout à la fois fidèle, adultère, criminelle aux prises avec elle-même dans une société particulière, et le roman devient un cri de rage de vivre, de solitude, de crainte.Comme dans les oeuvres précédentes le lecteur de Kamouraska veut se placer à côté de l’auteur plutôt que dans l’intrigue romanesque.C’est le processus créateur du roman que le lecteur veut saisir plus que le drame d’Elisabeth.Si l’on considère Kamouraska en termes de l’expression d’un élan de vie vers la vie, l’on découvre trois zones ou niveaux de réalité.Une première zone dévoile la composition d’ensemble du roman : un flashback qui dure une longue journée, et couvre une période d’environ quarante ans ; une deuxième zone rend le lecteur attentif au développement des réactions d’Elisabeth face à ses souvenirs ; une troisième zone et c’est peut-être, avec la première, la plus importante, expose les étapes d’une conscience en état de torpeur, de demi-sommeil.De la composition externe on accède à l’examen du processus d’intériorisation de la part d’un personnage.On voit un personnage et sa conscience, l’oeuvre et le journal intime de cette oeuvre.Les trois niveaux de réalité se façonnent autour d’un rappel systématique au souvenir.Ce rappel au souvenir se déroule dans la sphère de la rêverie.La rêverie est, à son tour, soutenue par des périodes de sommeil, de rêve et de cauchemar.Elisabeth, âgée d’environ quarante ans, au chevet de son deuxième mari agonisant, revoit sa vie : son enfance auprès d’une mère effacée et des tantes prodigues de soins, son premier mariage avec le jeune seigneur de 60 GRAZIA MERLER Kamouraska, alcoolique et coureur de femmes, sa jeunesse passée entre plusieurs grossesses et querelles avec son mari, la découverte un jour de l’excitation du désir charnel auprès de son médecin.Complot, mort du mari, découverte du meurtre, arrestation, procès.Deuxième mariage, promesse de respectabilité et de paix.C’est ce deuxième mari qui abandonnera bientôt Elisabeth.Avec un mélange de crainte, de cruauté, de lassitude, Elisabeth laisse échapper ce cri, qui est le roman, où domine l’affirmation de la force vitale dans toute son indifférence, sa douceur, son incohérence.La composition du roman est circulaire et concentrique, tissée comme une toile d’araignée, rigoureuse et légère comme du filigrane.Le roman n’est pas composé de chapitres ou de tableaux ou de divisions, il est plutôt bâti de mouvements successifs, de mouvements de conscience, de segments de pensée.Il y a soixante-cinq mouvements rayonnant tous du premier mouvement où l’intrigue, dans sa totalité, est ébauchée.Un jour du mois de juillet vers la moitié du dix-neuvième siècle aux environ de 1860, Elisabeth attend la mort de son mari, rue du Parloir dans la ville de Québec.Ce point de départ, ce point de repère, constitue la seule réalité tangible et temporelle du roman.A la fin du roman, après soixante-cinq mouvements, la réalité est toujours la même.Jérôme Rolland, le mari mourant, a reçu, pendant le repos de sa femme, l’extrême onction et attend, comme au début, la mort.Dès le premier mouvement, l’auteur d’abord, Elisabeth ensuite évoquent le premier mariage d’Elisabeth, le meurtre, le procès, le deuxième mariage.Ce passé est ensuite reconstruit étape par étape, durant les soixante-cinq mouvements, élargissant progressivement les faits donnés dans le premier mouvement.Les faits sont revus à partir du souvenir le plus pénible : le procès, les accusations.La composition d’ensemble est centrée autour du premier mouvement et chaque étape est développée chronologiquement et élargie au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre, du premier mouvement, des données sommaires du début.L’ensemble de la composition circulaire concentrique est bâti sur la réalité des circonstances familiales rue du Parloir, à Québec.Après avoir assisté son mari toute la nuit, Elisabeth quitte son chevet et va se reposer dans la chambre de l’institutrice de ses enfants.Son repos, induit par un somnifère, flotte entre le sommeil et le rêve, la torpeur et la rêverie.Les appels à la réalité présente, c’est-à-dire le repos de madame Rolland pendant l’agonie de son LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 61 mari, a Québec, rue du Parloir pendant le mois de juillet, sont semés à intervalles variables le long du roman.Ces rappels à la réalité servent a indiquer 1 état plus ou moins profond de la somnolence, de la reverie d Elisabeth.Le schéma de la composition, dans ses mouvements principaux peut être représenté ainsi : mouvements no.pages événements clefs rappels réalité var.rythme 1-7 7 1-39 activités autour M.Roll.17 8-11 4 40-65 jeunesse Elisabeth 3 12-19 8 66-94 mariage (Kamouraska) 5 20-24 5 95-113 déchéance (Sorel) 3 25-33 9 114-141 tentatives d’évasion 3 31,2,3 34-42 9 142-165 George Nelson 4 40,1,2 43-46 4 166-177 présages malheur 1 47-50 4 178-188 conspiration 1 48,50 51-52 2 189-194 départ G.Nelson 0 53-57 5 195-212 meurtre-attente 2 53 58-62 5 213-235 découverte 4 63-65 3 236-250 arrestation, solitude Mme Rolland 8 Le schema indique 1 importance de la distribution des rappels à la réalité.Le début du roman (mouvements 1-7) et la fin (mouvements 63-65) présentent le plus grand nombre de retours au présent.Ils indiquent à la fois l’entrée dans le monde de la rêverie et la sortie, le réveil définitif d’Elisabeth.Il est intéressant de noter que le coeur de la rêverie, le seul souvenir qui possède totalement Elisabeth sans qu’il n’y ait presque aucun retour au présent, est l’évocation de la liaison avec le docteur George Nelson entre les mouvements 43 et 52.Les mouvements sont, en général, de trois à quatre pages, ils se succèdent de façon assez régulière fixant ainsi le rythme de la conscience d’Elisabeth (comme le pouls marquant les contractions cardiaques).A quatre différentes reprises, cependant, le rythme s’intensifie, les mouvements s’abrègent de façon sensible.La première fois c’est du mouvement 31 au mouvement 33, pages 136-141.Elisabeth se prépare pour aller au bal avec George Nelson.On assiste a leur course effrénée dans le sleigh, leur arrivée au bal à bout de souffle, la scène d’Antoine à sa femme plus tard à Sorel, rue Augusta et finalement la séduction.La deuxième intensifica- 62 GRAZIA MERLER tion a lieu du mouvement 40 au mouvement 42, pages 160-165.Le sommeil d’Elisabeth est ponctué par des retours au présent assez marqués.Dans ce présent, rue du Parloir à Québec, on donne l’extrême oction à monsieur Rolland, tandis que dans le passe, rue Augusta, à Sorel Elisabeth attend l’enfant de son amant.A cinq mois de grossesse elle se laisse soigner avec abandon par ses tantes prodigues et elle commence à formuler avec George, Nelson des projets pour se libérer d Antoine.La troisième acceleration rythmique a lieu au mouvement 48, page 182 et au mouvement 50, page 187.Les deux marquent des étapes de bonheur provisoire.Dans l’une la responsabilité du meurtre a été remise à Aurélie, la servante d’Elisabeth, dans l’autre Elisabeth accouche de son enfant et attend avec George Nelson le retour de leur complice.La quatrième fois où un mouvement (53, page 195) coupe le rythme général par sa brièveté, il prelude le meurtre d Antoine, seigneur de Kamouraska.Le mouvement 53 marque aussi le début de l’étape la plus profonde de la reverie d Elisabeth car non seulement elle s’abandonne totalement au songe mais aussi forge à l’intérieur du rêve une réalité quelle n’a pas connue, quelle ne peut qu’imaginer à partir des témoignages d’autrui.Les étapes de sa conscience sont les suivantes : dans son sommeil, rue du Parloir (present) Elisabeth peut reconstruire le voyage de George Nelson (passé lointain) grâce aux témoignages entendus au procès (passe proche).Elle revit, dans le présent l’angoisse passée de son attente.Ces quatre variations rythmiques ont incidences sur le mouvement général de la composition à la fois en l’intensifiant et en le dissociant de la réalité première.Cette dissociation ne se fait pas par éloignement mais par un plongeon dans les sphères les plus profondes du rêve.Dans les quatre cas cités, le racourcissement considérable du mouvement enregistre un élan sinon d’espoir, au moins d’attente.Ce climat d’attente, d’aüleurs aux quatre différentes reprises va de l’excitation physique lors du partage avec George Nelson de la découverte de la nature hivernale et de leur propre désir, à l’angoisse d’Elisabeth lorsqu’elle attend le retour de son amant, d’un assassin, sachant qu’elle a brise les liens de la nature au nom de sa propre soif de vivre.L etude des structures générales de la composition circulaire concentrique du roman d’Anne Hébert, Kamouraska témoigne e la rigueur et de la complexité de cette oeuvre.L examen de la distribution des rappels à la réalité ainsi que l’étude des particularités LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D'ANNE HÉBERT 63 rythmiques des mouvements du roman indiquent qu’il y a chez Elisabeth une certaine évolution psychique devant sa rêverie, devant son état d engourdissement qui la pousse à revivre le passé de façon tellement systématique.II Les interventions de la réalité durant le sommeil d’Elisabeth et les variations rythmiques montrent l’échafaudage externe du roman.L étude du développement de l’attitude d’Elisabeth devant sa propre rêverie prélude l’examen des traits clés de la conscience d Elisabeth durant sa rêverie.Il s’agit donc de déterminer le rôle de sa rêverie dans le roman ; l’étude des réactions d’Elisabeth devant la rêverie permettra de définir ce rôle.Les réactions d’Elisabeth face à ses souvenirs se rattachent aux rappels à la réalité dans le roman.Les moments qui précèdent ou qui suivent ces rappels à la réalité de surface coïncident donc avec un retour au présent.Pendant ces moments c’est la conscience du réveil plutôt que la conscience du rêve qui domine.Le deuxième niveau de la réalité dans le roman Kamouraska présente Elisabeth couchée dans la chambre de Léontine, elle est là pour se reposer, pour « désarmer » la réalité du présent.Me reposer.Désarmer le génie malfaisant des sons et des images, lui consentir quelques concessions minimes.Tricher avec lui.Choisir mes propres divagations.Prêter l’oreille aux merveilleuses paroles du docteur et de Léontine Mélan-çon.Me laisser consoler.Laisser chanter mes louanges aux quatre coins de la ville.Distribuer des hallebardes et des bicornes.En mettre plein les bras du docteur et de Léontine.Mes hérauts ainsi costumés iront de par les rues glorifiant mon nom.« Monsieur se meurt ! Madame aussi ! Madame a tant veillé Monsieur qu’elle crève de fatigue.Oyez ! Le dévouement de Madame pour Monsieur.Le ménage exemplaire de Madame avec Monsieur ! Dieu seul déliera ce qu’il a lié.Oyez ! ».28 Au début le long monologue intérieur d’Elisabeth prévoit la possibilité d’évasion.Dans cet état Elisabeth songe pouvoir « choisir ses 64 GRAZIA MERLER propres divagations ».Elle se laisse aller au repos mérité et legitime.Quitte de remords elle peut jouer tout à la fois l’enfant en sécurité et la femme exemplaire.Le sommeil s’empare d’Elisabeth doucement : Mes yeux sont lourds.On y jette du sable et des pierres.Ma face aveugle du côté du mur.Des femmes minuscules en tabliers et bonnets blancs passent à travers mes paupières fermées.29 La douceur qui s’empare d’Elisabeth ne dure pas longtemps.Les femmes minuscules sages et amidonnées prennent vite des dimensions humaines, surhumaines, des visages trop familiers : Ces images monstrueuses, aigües comme des aiguilles.Cest dans ma tête qu elles veulent s’installer.(.) Grandeur nature elles envahissent à présent la petite chambre de Léontine Mélançon.29 La promesse de repos est vite remplacée par le cauchemar.Elisabeth est au centre du tableau : Une femme, poitrine découverte, s’appuie de dos à une planche.Ses mains sont liées derrière son dos.La foule qui a cessé de rire, retient son souffle.Les trois juges, en perruques de ficelle blanche, se penchent et regardent concentrés, attentifs, comme si le sort du monde allait se jouer à l’instant.Quelqu’un d invisible lance des poignards a la femme clouée à la planche.Vise au coeur.Mme Rolland se débat sur le lit de Léontine Mélançon.Elle tente de sortir de ce cauchemar.Voit venir 1 eclair métallique du couteau s’abattant en plein coeur de femme condamnée.Parvient à fermer les yeux.Dans le noir cherche éperdument l’issue cachée pour sortir du cirque.Réussit a remonter un escalier dans l’obscurité.Croit enfin se réveiller.Entrevoit le papier à fleurs de la chambre de Léontine et porte sa main à son sein.Eprouve une vive douleur.30 Cette douleur réveille Elisabeth et des sphères du rêve, du cauchemar, elle accède aux sphères de la rêverie.Dans le cauchemar Elisabeth est l’accusée et ses juges la persécutent.En même temps le cauchemar soulève les détails cachés de sa vie privée.Ce repos LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 65 donc qui au début se présente à la fois comme une possibilité de distraction et comme une promesse de détente, devient peu à peu une réalité menaçante et cruelle.Elisabeth est obligée dans sa rêverie à accepter de continuer ce que le cauchemar avait initié.D’abord de façon paresseuse, lourde de sommeil.Le rappel de certains sons, de certains mots a un pouvoir incantatoire sur la conscience d’Elisabeth et déclenche ï toute une suite d’autres souvenirs.Le sens de l’ouïe ainsi aiguil-! lonné met en marche les réseaux de la mémoire inconsciente.Elisabeth résiste au début à cette démarche par l’affirmation désespérée de son identité, de son statut de Mme Rolland auprès de son mari mourant : Gé-ra-ni-ums .ga-le-rie .fie .ie .i.Les mots s’enflent.Roulent et s’affaissent.La voix venait du salon.Ma tante Luce-Gertrude ?(.) La silhouette sombre de ma maison fermée emplit toute la rue Augusta (.) Je voudrais fuir.Ne pas rentrer à l’intérieur de la maison.Risquer à coup sûr d’y retrouver ma vie ancienne se ranimant, secouant ses cendres, en miettes poudreuses (.) Non, non ! Je ne veux pas.Je ne franchirai jamais plus le seuil de la maison.Vous vous trompez, je ne suis pas celle que vous croyez.(.) Il y a erreur sur la personne.Laissez-moi.J’ai affaire ailleurs.Mon devoir m’appelle, rue du Parloir, à Québec.Mon mari se meurt, en ce moment même.(.).31 ' Durant cette étape intermédiaire entre le réveil et le sommeil, i Elisabeth armée de la dialectique du réveil résiste non pas telle-! ment au cauchemar mais à la menace de la reconstruction inévi-! table de la vérité.Elle a déjà compris la signification du cauche-; mar et elle rejette cette nouvelle confrontation avec elle-même, i Elle doit finalement consentir à ce retour en arrière dans son passé, elle doit se revoir dès son enfance : Une enfant qui est moi me regarde, bien en face, et me sourit gravement.M’oblige à écouter la voix légère et solennelle que je croyais perdue.32 Elisabeth peut définir le processus de reconstruction de la réalité passée : 66 GRAZIA MERLER ! On dirait que je tire vers le jour avec effort un mot, un seul, ( lourd, lointain.Indispensable.Une sorte de poids enfoui sous terre.Une ancre rouillée.Au bout d’une longue corde i souterraine.Une espèce de racine profonde, perdue.33 Elisabeth retrouve cette vérité perdue et cachée avec tant de soin.Les personnages qui ont habité la vie passée d’Elisabeth imposent leur présence, hantent Elisabeth et elle veut, par moments, éviter leur poursuite.Le réveil la tente : Je pourrais encore m’échapper.Ne pas provoquer la suite.Reprendre pied rue du Parloir.Ouvrir les yeux, enfin.Hurler, les mains en porte-voix : Je suis Mme Rolland ! Trop tard.Il est trop tard.Le temps retrouvé s’ouvre les veines.Ma folle jeunesse s’ajuste sur mes os.Mes pas dans les siens.Comme on pose ses pieds dans ses propres pistes sur la grève mouillée.34 Cette autre présence des souvenirs enfouis finalement brise toute résistance et Elisabeth avoue : J’entre en scène.Je dis « je » et je suis une autre.Foulée aux pieds la défroque de Mme Rolland.Aux orties le corset ' de Mme Rolland.Au musée son masque de plâtre.Je ris et , je pleure, sans vergogne.J’ai des bas roses à jour, une longue ceinture sous les seins.Je me déchaîne.J’habite la fièvre et la démence, comme mon pays natal.34 Sa rêverie se déchaîne à un tel point qu’Elisabeth a de la difficulté à respecter la loi de la chronologie.Elle se laisse emporter par le flot de ses souvenirs, et plus en particulier par l’évocation de sa t Raison avec George Nelson, lorsqu’elle découvre sa soif de vivre.Je veux vivre.Je suis innocente.Je ne veux pas consentir à J ce que mon mari exige de moi (ma propre mort) là, tapi dans l’ombre.Il faut qu’Antoine meure et que je sois sauvée de la mort.Amoureuse et fidèle.Pure et douce.Il faut aussi que George soit sauvé.Par la mort d’Antoine.Célébrer ce sacrifice.Il le faut.Vivre !35 Elisabeth se laisse enfin séduire par la rêverie.Tout comme au début de la reconstruction du passé elle trouve 1 evocation des LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 67 détails de son accusation pénibles, elle découvre maintenant le pouvoir consolateur de cette évocation.Elle peut, par la rêverie, revivre les moments heureux de son passé et ainsi retarder et effacer les événements du présent.Elisabeth se laisse bercer par le son des noms des endroits évoqués : Rivière-Ouelle, Rivière-Ouelle.Entendre sonner cela dans ma tête.Ne plus avoir la force de quitter mon lit (.) Rivière-Ouelle.Me raccrocher à ce nom de village, comme à une bouée.(Le dernier village avant Kamouraska.) Tenter de faire durer le temps (cinq ou six milles avant Kamouraska).Etirer le plus possible les premières syllabes fermées de ri-vi-, les laisser s’ouvrir en è-re.Essayer en vain de retenir Quelle, ce nom liquide qui s’enroule et fuit, se perd dans la mousse, pareil à une source.Bientôt les sonorités rocailleuses et vertes de Kamouraska vont s’entrechoquer, les unes contre les autres.Ce vieux nom algonquin ; il y a jonc au bord de l’eau.Kamouraska !36 Elisabeth se berce en récitant mentalement la litanie des noms des villages traversés par George Nelson de Sorel à Kamouraska le long du Saint-Laurent.Elisabeth se sent menacée par le réveil et avoue : Je prolonge, à la limite du possible, l’état de stupeur dans lequel je suis.37 Elle s’accroche maintenant à sa rêverie avec le même acharnement dont elle faisait preuve lorsqu’elle voulait rejeter cette reconstruction du passé.Elisabeth évoque l’attente de son amant, pendant que rue du Parloir à Québec on donne les derniers sacrements à son mari.Docteur Nelson, j’épie votre retour.Les prières des agonisants résonnent trop fort, dans mon oreille.Risquent de m’attirer hors de ma vraie vie, de me ramener incessamment dans ma maison de la rue du Parloir.(.) Par deux fois la voix de fausset de Léontine Mélançon se perche au-dessus de ma tête.Me supplie de me lever de ce ht où je me prélasse dans un roman peu édifiant.(.) Je crois l’entendre 68 GRAZ1A MERLER dire qu’il faut du café noir, très fort, pour réveiller Madame.(.) Surtout ne pas sortir de ma nuit au moment même où mon amour revient vers moi.38 Non seulement Elisabeth, avec une lucidité étonnante, peut définir sa rêverie : « je me prélasse dans un roman peu édifiant », mais aussi elle est consciente des raisons qui la poussent à résister à Tappel de la voix haut perchée de Léontine Mélançon.Elle ne peut certes pas abandonner sa rêverie au moment où George Nelson vient vers elle.La rêverie élaborée à partir de la reconstruction du passé, dans la forme la plus simple permet à Elisabeth de revivre dans le présent un moment de bonheur passé.Mais le processus de retrouver le temps passé fait bien davantage, il permet à Elisabeth d’aller au fond de sa rage, il lui permet de nommer et de revivre sa passion sans réticences.C’est peut-être la découverte des possibilités créatrices de la rêverie qui marque le point culminant du développement de l’attitude d’Elisabeth devant sa reverie.Elle se découvre et se définit en rétrospective à partir de ses souvenirs ; elle s’affirme d’une manière plus lucide et en même temps plus irrévocable quelle ne pouvait le faire lors des événements, lorsque le dédoublement était impossible.Elle revoit sa réunion avec George Nelson dans toute sa force contradictoire, voire dérisoire.Nous nous regardons enfin tous les deux, un instant, sans parler.Nous nous touchons avec des mains inconnues.Nous nous flairons comme des bêtes étrangères.Ton visage envahi par la barbe.Ta maigreur.Tes mains brûlées par le froid.Moi, en face de toi.Mes mains trop blanches, mon coeur comme un oiseau fou.Dérisoire et vaine, éperdue, voici la petite femelle blonde et rousse pour laquelle tu as provoqué la mort.39 C’est dans l’intimité de la rêverie qu’Elisabeth peut accepter la vérité au sujet d’elle-même et s’affirmer ainsi dans toute sa vitahté.Elisabeth découvre que le réveil est maintenant inévitable, elle le regarde venir.Froide et détachée dans son observation visuelle lorsqu’elle prend conscience de la réalité : Trop tard ! Il est trop tard ! Anne-Marie, ma fille, me presse de revenir à moi.Me the de toutes ses forces par le poignet. ¦ LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D'ANNE HÉBERT 69 Leontine Melançon me fait respirer de l’ammoniaque.Son lorgnon quitte 1 orbite de son oeil pâle.Retombe sur sa poitrine creuse.Se balance au bout d’un long fil doré,40 personnelle et angoissée dans la spéculation morale au sujet de son réveil : al Une voix perverse, à travers moi, assure que le café n’est pas assez fort pour me réveiller.Une étrange volonté qui n’est pas de ce monde me pousse à mettre mon oreiller devant ma bouche, sur mes yeux, mes oreilles.Je refuse bel et bien la rue du Parloir et Jerome Rolland, mon mari.41 I Au réveil Elisabeth retrouve son mari, l’attente de la mort, la crainte de l’avenir, la conscience de sa propre vitalité, dérisoire dans le contexte, sublime hors de ce contexte.L ensemble des attitudes d Elisabeth a 1 egard de sa propre rêverie, dévoilé une evolution marquee.A 1 intérieur d’une construction presque circulaire (point de départ correspond au point final) il y a une evolution ascendante.A partir du malaise du cauchemar, Elisabeth éprouvé la honte, la crainte de faire revivre son passé ; 1 acceptation de cette honte lui permet d’abord de retracer des moments de bonheur, mais surtout de se découvrir et de s’affirmer dans la force de ses élans contradictoires, voire même égoïstes.Ce n est certes pas le personnage d Elisabeth qui est particulièrement attachant, c est plutôt sa fureur de vivre.L etude de ce qu’on peut appeler la deuxieme zone du roman, permet de souligner le rôle constructif de la rêverie dans l’univers romanesque d’Anne Hébert.Cette deuxieme zone est etroitement reliée aux rappels à la réalité échelonnés le long du roman.Cette zone est donc située entre le monde du reveil et celui du reve.Une troisième zone, fera ressortir les étapes, les mouvements de la conscience d’Elisabeth durant sa rêverie.Le lecteur, en d’autres mots, suit les étapes du monologue intérieur.e< I le K ;e t - 70 GRAZIA MERLER III La troisième zone dn roman d’Anne Hébert est peut-être la plus remarquable.Elle se dégage des deux étapes precedentes, elle approfondit la deuxième zone dans laquelle le lecteur observe les attitudes variantes d’Elisabeth à 1 égard de sa reverie.Dans ce troisième niveau de réalité romanesque le lecteur suit les mouvements de la conscience durant la rêverie.On découvre donc les mouvements les plus intimes d’une conscience en état de demi-sommeil et non pas les réactions d une conscience rationnelle en état de réveil qui réagit devant l’emprise graduelle du sommeil.Si ce niveau de la création romanesque d’Anne Hébert est le plus riche, c’est qu’il touche au coeur de la creation littéraire, c est-a-dire aux procédés de narration.La présente étude ne touche qu’indirectement au rôle, par exemple, des interventions de 1 auteur, du choeur, du monologue intérieur direct et indirect, des dialogues, à la qualité des images stylistiques.Le but de la présente analyse est de définir la qualité et de signaler la presence des différents niveaux de réalité du monde romanesque d Anne Hebert, plutôt que d’en étudier un niveau en particulier dans toute son étendue.Le début du roman, avant même que commence de façon systématique le monologue intérieur d’Elisabeth, ce début donc établit une atmosphère d’ambiguïté et d irréalité.La presence du narrateur est polyvalente.Parfois il se fait porte-parole de la conscience de Jérôme Rolland mourant, parfois il se fait porte-parole de la conscience d’Elisabeth et parfois il devient observateur objectif.La narrateur disparaît peu à peu, laissant à Elisabeth, le personnage central du roman, le soin de perpétuer 1 ambiguïté de sa reverie.Dans cette troisième zone ou niveau de réalité, le lecteur observe les qualités variantes du monologue intérieur comme technique romanesque.Les différentes étapes du monologue intérieur dans Kamouraska s’élaborent à partir de Rois points d’observation : celui du narrateur, celui du choeur et celui du personnage principal.Souvent dans le roman les trois points de vue se fusionnent.Dans 1 ensemble du roman, cependant, si on considère la répartition et la frequence de ces Lois perspectives on se rend compte qu’il existe un certain échelonnement.Dans les sept premiers mouvements, k présence à la fois du narrateur et du choeur est insistante.Ensuite LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 71 cest surtout la prise de vue d’Elisabeth qui s’impose avec parfois celle du narrateur.Ces trois prises de vue, cependant, offrent des variantes qui méritent d’être notées.L’observation du narrateur se manifeste de deux manières distinctes.L une est celle du narrateur omniscient qui expose les faits.Rarement ces faits semblent totalement anonymes : L été passa en entier.Mme Rolland, contre son habitude, ne quitte pas sa maison de la rue du Parloir.Il fit très beau et très chaud.Mais ni Mme Rolland, ni les enfants n’allèrent à la campagne, cet été-là,42 la plupart du temps le narrateur colore sa prise de vue d’une certaine affectivité ironique.En parlant de monsieur Rolland mourant : Cet homme s’en allait tout doucement, sans trop souffrir, avec une discrétion louable.Mme Rolland attendait soumise et irréprochable,42 ou encore parfois le narrateur colore son observation d’une affectivité plus âpre : L’homme se fait plus petit encore.Il enfonce sa tête dans ses épaules.Se fait lisse et vulnérable, tout son être désossé, sans défense.Une huître hors de sa coquille.Seuls les yeux veillent, pointus avec quelque chose qui ressemble à de la haine.43 Parfois encore le narrateur met en relief une situation en fournissant un rythme qui imite le tableau : Le marié embrasse la mariée sans fin.Le marié est en bois colorié.La mariée aussi, peinte en bleu.44 Dans les passages cités, il est intéressant de noter comment l’emploi du verbe, respectivement le passé simple, l’imparfait, le présent, aide à donner à chaque passage la coloration voulue, et comment Anne Hébert réussit à éloigner et à rapprocher la prise de vue du sujet représenté.L observation du narrateur peut aussi devenir plus personnelle et alors le narrateur se fait porte-parole des sentiments d’un per- 72 GRAZIA MERLER sonnage ; le plus souvent le narrateur intervient ou même prélude aux monologues intérieurs.L’observation du narrateur prend donc la forme du monologue intérieur indirect.Elisabeth cherche un morceau de sucre pour servir à son mari les gouttes de médicament.Ne trouvant le sucre nulle part, prise de panique, elle songe réveiller ses enfants pour demander leur aide.Mme Rolland éprouve soudain le désir impérieux de les réveiller immédiatement, de les faire descendre tous de leur troisième étape ensommeillés, tel un grand dortoir.Elle voudrait grouper ses enfants autour d’elle, bien serrés dans ses jupes.Leur demander assistance et secours.Faire face avec eux en un seul bloc indestructible.Il faudrait peut-etre aussi aller chercher les deux aînés, étudiants a Oxford ?Chapeau haut de forme, favoris blonds, beaux jeunes étrangers qu’un premier mari, brutalement, lui a un jour, semes dans le ventre.45 Dans ce monologue intérieur indirect on note comment le narrateur peut présenter certains faits précis à la fois de la réalité matérielle et de la réalité psychique.Le lecteur découvre non seulement l’angoisse d’Elisabeth, mais aussi il est mis au courant du détail de l’éducation des deux fils aînés d’Elisabeth, il est informe aussi du tempérament du premier mari d’Elisabeth.Le narrateur continue, dans cette scène de se faire porte-parole des pensées d’Elisabeth : Réveiller tous les enfants, s’en faire un rempart.Tous ces chers petits nourris à la mamelle, puis sevres, suralimentes à nouveau, pissant et bavant dans la dentelle et le cachemire.Gavés, lavés, repasses, amidonnes, froufroutes, vernis et bien élevés (.) La belle enfance qui pousse et s etire sur la pointe des pieds.Huit petits dragons, males^et femelles, prêts à témoigner pour elle, Elisabeth d Aulnieres.L’information, les faits qui se dégagent de ce monologue intérieur indirect sont plus intimes que ceux du précédent.L angoisse qu e-prouve Elisabeth devant son incapacité de bien servir son mari est remplacée par sa propre angoisse personnelle.Ces pensées font déjà partie du coeur secret d’Elisabeth.Le lecteur voit la lassitude de cette femme devant ses maternités et devant la routine dévouée d’Elisabeth épouse et mère. LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 73 Le rôle de la narration à la troisième personne dans le roman Kamouraska, qu’il s’agisse du narrateur objectif ou engagé ou du narrateur porte-parole des pensées d’un personnage, est d ébaucher les traits dominants de la réalité matérielle et psychique.Il y a un décalage marqué entre le narrateur objectif et le monologue intérieur indirect.Tout en demeurant dans les limites de la narration a la troisième personne, cependant, il est évident que l’auteur se sert de ces variantes comme d’une échelle d’intériorisation.Ce qu il y a de significatif, néanmoins, est la constante présence du narrateur le long du roman, surtout du narrateur qui interprète les pensées des personnages, de la rêverie d’Elisabeth.La présence du narrateur se fait sentir de façon encore plus marquée, cependant, par 1 insertion d’une voix neutre qui sert d’arbitre et de commentaire.Cette voix ne commente pas l’action ou la réalité matérielle, mais les oscillations des sentiments, les angoisses des personnages.Cette présence rappelle quelque peu la grandeur prophétique du choeur classique.La voix du choeur s’adresse directement aux personnages et leur sert de guide.D’une lucidité désarmante, le choeur adresse a monsieur Rolland un conseil : A quoi bon réclamer Florida ?Un mot de plus et la provision d air sera epuisee dans la cage de votre coeur.Cet amas de broussailles dans votre poitrine, ce petit arbre échevelé ou 1 air circule avec tant de peine.Il ne faut plus puiser l’air dans ce buisson qui devient sec.Ne pas appeler Florida.Supplier des yeux seulement.Les gouttes, les gouttes (.)46 Cette même voix intervient en faveur de madame Rolland : Monsieur Rolland, votre femme se fatigue.Il est trois heures du matin.Vous ne pouvez exiger que la pauvre créature veille encore, partage avec vous 1 insomnie, jusqu’au point du jour ?47 J i i Parfois la même voix rappelle le personnage à la réalité : Cette dangereuse propension au sommeil vous perdra, madame Rolland.Voyez, vous etes intoxiquée de songe.Vous rebachez, madame Rolland.Lourde et vaseuse, vous vous retournez contre le mur, comme quelqu un qui n’a rien d’autre à faire.Tandis qu’au premier étage de votre maison de la rue du Parloir, M.Rolland .Expire peut-être ?4® 74 GRAZIA MERLER La voix du choeur se fait aussi interprète des pensées secrètes d’un personnage.Cette voix ne se fait pas porte-parole des pensées du personnage, elle devient une sorte de confidente, d’acolyte.La forme en « nous » semble souligner la complicité entre la conscience du personnage et la voix du choeur.Jérôme Rolland guette les mouvements de sa femme, et dans sa solitude il devient soupçonneux.Il faudrait avoir la santé de violer cette femme.La ramener de force avec nous sur le ht conjugal.L’étendre avec nous, sur le lit de mort.L’obliger à penser à nous, à souffrir avec nous, à partager notre agonie, à mourir avec nous.L’insaisissable qui est notre femme, la coupable qui ne fut jamais par-donnée, notre femme, notre beauté corrompue.49 Lorsque le choeur ne s’adresse pas directement a un personnage, il se fait messager d’une volonté et d’une pensée commune : Jamais les réceptions ne se sont succédées à une telle allure.C’est à qui inviterait cette pauvre Mme Tassy dont le mari mène une vie dissolue ici même à Sorel, avec une fille appelée Horse Marine.Pourquoi ne pas inviter le jeune médecin américain qui parle si bien le français ?Nous lui ferons quitter sa retraite, ses livres et ses malades.Cet homme possède un pouvoir, c’est certain.Voyez comme Mme Tassy, si tremblante, se ranime soudain à son approche ?0° Le choeur se fait volontiers trompette éclaireuse.Les prises de vue du choeur different des prises de vue du narrateur dans la mesure où elles portent une espece de signature.Elles impliquent la présence d’un ou de plusieurs personnages qui s’identifient volontairement.Les prises de vue du narrateur, au contraire, demeurent à la troisième personne.L’effet général de ces interventions du choeur est d établir une complicité entre lecteur et auteur.Le choeur ne rapproche le lecteur du drame, au contraire il l’éloigne en fournissant la voix d une conscience d’observateur lucide, impassible et entraînant le lecteur du côté de cette voix plutôt que du côté de l’intrigue romanesque.Dans Kamouraska les interventions du choeur : surtout k choeur qui s’adresse à un personnage, se trouvent avec une frequence marquée dans les premiers mouvements, elles disparaissent presque LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 75 totalement a partir du vingtième mouvement, page 95.La deuxième forme d’intervention : le choeur qui devient le messager d’une conscience commune est plus rare, mais aussi plus éparpillé dans le roman.La distribution de ces interventions réussit à établir le climat de surréalité lucide et de distance émotive typique et si bouleversante de lunivers romanesque d’Anne Hébert.L apparente complexité de la technique romanesque de Kamou-raska met en relief le souci de précision de détail de l’auteur.La phrase sobre, coupante, condensée fait soupçonner la minutie rigoureuse de la composition, mais ce n’est qu’après avoir cerné les groupes des procédés de narration et après avoir analysé leur tissage particulier qu’on découvre que déjà inscrit dans le roman il existe un véritable scénario détaillant chaque prise de vue avec une précision et une minutie surprenantes.Dans cette zone du roman Kamouraska où le lecteur est attentif aux procédés de narration témoignant des mouvements de la conscience en état de rêverie et en particulier où le lecteur est sensible à la technique du monologue intérieur, nous venons d’établir la présence et la fréquence de deux prises de vue : celle provenant du narrateur et celle provenant du choeur.Il reste à analyser la prise de vue provenant du personnage, le véritable monologue intérieur.Chez Anne Hébert ce qu’on définit de monologue intérieur direct, c est-a-dire la libre association d’idées sans aucun souci d’établir pour le lecteur un ordre ou un lien entre les pensées, à la manière de la tirade de Molly Bloom dans Ulysse de Joyce, par exemple, chez Anne Hébert donc ce monologue intérieur direct n existe pas.Chez Anne Hébert il faudrait plutôt parler de soliloques, ce qui implique un certain égard pour le lecteur ou le spectateur et surtout ce qui implique que la présence de l’auteur est sentie en dépit de l’emploi de la première personne.51 Ce qui différencie cette prise de vue provenant du personnage même des deux prises de vue précédentes, au-delà du changement de la troisième personne, de la forme en « nous » et « vous°» à la forme en « je » est surtout un changement stylistique.Lorsque les prises de vue émanent du personnage, la phrase brève, se raccourcit davantage et surtout elle tend à devenir elliptique, marquant le rythme intérieur du personnage.Elisabeth résume sa vie avec un certain apaisement : Un long serpent unique se reformant sans fin, dans ses anneaux.L’homme etemel qui me prend et m’abandonne à 76 GRAZIA MERLER mesure.Sa première face cruelle.J’avais seize ans et je voulais être heureuse.Voyou ! Sale voyou ! Antoine Tassy seigneur de Kamouraska.Puis vient l’éclat sombre de 1 amour.Oeil, barbe, cils, sourcils, noirs.L’amour noir.Docteur Nelson/je suis malade et ne vous verrai plus.Quel joli triptyque ! La troisième face est si douce et fade, Jerome.Jerome, Florida s’occupe de toi.Et moi, je veux dormir ! Dormir !52 Par contre Antoine Tassy, le premier mari, le « voyou » se décrit ainsi auprès d’un confesseur imaginaire.Il parodie une prière .Mon père, je me roule dans la fange.Mon père, je dis des obscénités.Un débauche.Un faiseur de grimaces.Des cabriolets de bouc.Des sauts de truite.Des grognements de truite.Mon père, je ne suis qu’un comique plein de cognac et de bière, de caribou ! Pouah ! Mon père, je descends dans un trou noir.Je deviens aveugle.Mon père, vous êtes un grand arbre mort.Avec beaucoup de branches mortes.— C’est pour mieux te pendre, mon enfant — Mon pere je passe, tout de suite, dans le noeud coulant, ma tete d i-diot.Amen.53 Il est important de noter les variations rythmiques du passage présentant le soliloque d’Elisabeth et la symétrie des phrases du soliloque d’Antoine.Ces rythmes représentent à la fois la lassitude morale et physique d’Elisabeth et 1 essouflement mental d Antoine intoxiqué.Durant le sommeil ou plutôt le demi-sommeil d Elisabeth, dans cet état de torpeur, ses soliloques, cette forme particulière, du monologue intérieur, semblent se ranger en deux catégories distinctes.Les soliloques dont le but est de raconter, de reconstruire le temps passé, et les soliloques qui font le commentaire â la rêverie qui constituent une sorte de reve dans le reve.Le monologue intérieur qui vise à la reconstruction du passé concentre différentes temporalités.Elles paraissent d abord étroitement liées et confondues comme dans un noeud.Peu à peu Elisabeth réussit à défaire ce noeud et à rétablir les événements dans un ordre chronologique.C’est le souvenir le plus, récent du.manoir de Kamouraska qui lui paraît, par exemple.C’est les, ruines du manoir quelle revoit et à partir de cette image elle évoqué son arrivée au manoir, lorsqu’elle était jeune épouse âgée de seize ans. LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D'ANNE HÉBERT 77 De nouveau l’immobilité.C’est le soir.Tout se fige.N’existe plus.Je suis seule.Et pourtant quelque chose de fixe et d’interdit m epm dans le paysage pétrifié de Kamouraska.Je n aurais pas dû revenir ici.Les ruines calcinées du manoir.Toutes noires sur un ciel de pierre.La façade semble intacte, la porte d entree est grande ouverte.On voit à travers la porte les herbes sauvages qui poussent, en masses féroces, derrière la maison.La fenêtre du salon conserve quelques petits carreaux, noirs de fumée.(.) Quelque part dans la muraille, un point fixe, vivant, quoique pierreux, est braqué sur moi.Au cran d’arrêt.Chevillé dans la pierre.Soudain cela bouge.Un lézard, sans doute, caché entre les pierres et qui dégringolé maintenant la muraille.En zigzags prestes.Il va tomber à mes pieds.Seigneur ! Les ruines semblent s animer toutes à présent.54 Elisabeth revoit madame mère Tassy lors de leur premier tête-à-tete.Son petit oeil marron, rivé sur moi, ses grosses paupières plissées qui ne clignent pas.Ma belle-mère est vivante.Elle emerge de la pierre calcinée.Couleur de poussière, dressée de toute sa filiforme et frétillante petite personne.- Bonjour ma fille.Soyez la bienvenue au manoir.54 Les étapes principales de la vie passée d’Elisabeth sont reconstruites dans sa rêverie par la redisposition chronologique des souvenirs.La mémoire, lanterne sourde brandie à bout de bras55.C’est en effet dans les recoins les plus secrets où Elisabeth consent à brandir cette lanterne.Dans la reconstruction du passé Elisabeth n’évoque pas seulement les événements passés, elle ne manque pas de rappeler egalement ses reveries passées.Durant ses promenades en pleine campagne avec George Nelson, Elisabeth rappelle une de leurs reveries : Bien qu il soit peu probable que mon mari provoque mon amant en duel, nous choisissons avec soin un pré, en bordure de la forêt.Imaginons à loisir le petit matin.La lumière tremblante sur la rosée.Les chemises blanches.Les té- 78 GRAZIA MERLER moins à mine patibulaire.La boîte noire du chirurgien.(.) Voici l'épouse en larmes.Courant a perdre haleine dans l’herbe mouillée.(.) Crie avec l’accent inimitable des veuves : Mais c’est mon mari ! Vous avez tué mon mari !(.) On a beau dire que la main de 1 ivrogne n est pas sure et tremble.Si par malheur, le coeur déchiré d’une balle, c’était le tien, amour ?J’en mourrais.56 L’étape la plus complexe, cependant, du monologue d’Elisabeth ne s’élabore pas autour de la fidélité logique et chronologique, mais autour de la fidélité psychique.Elisabeth d’Aulnières, Elisabeth Tassy, Elisabeth Rolland à la fois réclament leur droit d existence.Le résultat est un nouveau dédoublement dans lequel Elisabeth se voit jouer les différents rôles.La mise en scène est prête pour une représentation de guignol.La belle-mère, vexée, frappe avec sa canne sur le plancher.Trois coups bien distincts.Nous abandonne à notre destin d’histrions.Se retire.Méprisante.- Tout ça c’est du théa-tre ] _ Nous sommes livrés à nous-mêmes.Pour le meilleur et pour le pire.Antoine Tassy et moi, Elisabeth dAulnières, sa femme.Mon mari porte de nouveau un bandeau blanc qui lui serre le front.Il lève le bras et brandit le poing au-dessus de ma tête.Pour me maudire.Je tiens mon fils dans mes bras et ferme les yeux.Ma belle-mère revient.Dit que nous sommes des marionnettes.Aïe ! Le morceau de glace se casse en mille miettes.57 La suite d’assonances, le rythme coupé, l’image peinte certes contribuent à créer l’impression d’une mécanique théâtrale.D autres personnes consentent a jouer ce jeu : Aurélie Caron me fait fête.Je n’aime pas son sourire malicieux.Elle sait la suite de l’histoire et jure que mes intentions ne sont pas pures.— Madame sait très bien ce qui va arriver.Inutile de jouer les saintes nitouches.La stylisation des dialogues entre Elisabeth et Aurélie montre bien la conscience scénique de 1 auteur.Comme Monsieur maltraite Madame ! Je le dirai à la cuisinière.Je le dirai à la bonne d’enfant.Je le dirai a Mme d’Aulnières et aux trois petites Lanouette.Je le dnai aux LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 79 juges, s’il le faut.— Cesse de hurler comme ça, Aurélie, j’ai si honte.Si tu savais comme j’ai honte.— Ce n’est pas la peine d avoir tant de honte pour si peu.Mieux vaut être pincées que de pas avoir d’homme du tout.Et pour ce qui est de la honte, autant vous habituer tout de suite.Cela ne fait que commencer.Le pire n’est pas encore arrivé.59 Les scènes se succèdent : Tout recommence.Je ne puis fuir.Il faut continuer, reprendre le fil.Jouer la deuxième scène du médecin.Impossible de me dérober, de prétexter la fatigue.60 Elisabeth soigne a la fois le jeu scénique et les poses fixes dans sa propre pièce.Le guignol devient déroutant et séduisant à la fois : Je chasse Aurélie, flanquée de ses deux acolytes à souliers plats.Aurelie Caron, Sophie Langlade, Justine Latour disparaissent aussitôt, dans un fouillis de tabliers blancs en bataille.Mes petites tantes ne se le font pas dire une seule fois.Elles sortent d elles-memes, toutes confuses et tristes.Me voici à nouveau seule avec ma mère, posée à la tête de mon lit.Un bras étendu sur le chevet de bois noir.Sa fausse manche plissée, transparente, déployée comme une aile.Digne auguste, tel un ange de bénitier, ma mère attend la deuxième rencontre du docteur Nelson avec sa fille Elisabeth.61 Implicite dans cette mise en scene lucide et dure s’organisant à l’intérieur d’une rêverie est l’éloignement que sait prendre Elisabeth, mais surtout c est 1 affirmation positive d Elisabeth au sujet d’elle-même.Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, je demeure le témoin principal de cette histoire de neige et de fureur,62 elle rappelle au lecteur.3: $ Le ton de la reverie a 1 intérieur de la rêverie s’assombrit lorsqu Elisabeth est emportée par son propre dédoublement, c’est-à-dire lorsqu’elle cesse d’être spectatrice de sa propre pièce et lorsqu’elle imagine une nouvelle réalité à l’intérieur de sa rêverie.Elle 80 GRAZIA MERLER voudrait être auprès de son amant lors de son depart pour Kamou-raska et l’attendre à une auberge.Son voeu se cristallise sec et dur sur un fond vague comme une bouffée éphémère : Dehors, l’immensité de la neige, à perte de vue.Cette espece de vapeur, blanche, épaisse, s elevant des champs, de la route, du fleuve, de partout où le vent peut soulever la neige en rafales.La poudrerie efface les pistes et les routes.La pensée de l’anse de Kamouraska, en vrille dans ma tête.La vibration de cette pensée faisant son chemin dans ma tête.La résistance de mes os (.) J’attends qu un étranger frappe à la porte et fasse résonner le bois de la porte.A grands coups de poing.Réclame l’hospitalité pour la nuit.Reconnaître sa voix.Etre là, dans l’auberge, en attente de cette voix, à nulle autre pareille.63 Les deux attitudes clefs d’Elisabeth lorsqu’elle crée une nouvelle rêverie à l’intérieur de son soliloque ne visent plus à la reconstruction du passé, mais elles visent à forger une nouvelle réa-lité.Lorsqu’Elisabeth se voit jouer sa propre pièce d’une part et lorsqu’elle invente des pans de réalité d autre part, c est la vérité de sa vitalité qui s’affirme.Par le dédoublement de son point de vue Elisabeth réussit également à se séparer du drame et à en séparer aussi le lecteur.Par niveaux de réalité on entend aussi niveaux de lecture.Les trois zones signalées offrent un aperçu de plus en plus profond dans les mécanismes de la création littéraire.Les trois niveaux de lecture, correspondent aux trois niveaux de la réalité.L’étude de ces trois sphères permet d’aboutir aux mêmes conclusions.Dans la première zone où 1 attention se centre autour de la forme de la composition, le lecteur découvre que la structure externe met en effet en relief la fureur de vivre d’Elisabeth dans tous ses élans contradictoires.L’emprise du rêve sur les retours au présent et les variations rythmiques des mouvements de conscience soulignent l’élan d’Elisabeth.La deuxième zone centre l’attention sur les attitudes d Elisabeth à l’égard de ses souvenirs.Non seulement elle réussit a reconstruire le temps passé avec une méticuleuse minutie, maL surtout elle réussit à affirmer sa propre vitalité présente, sans réticences LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 81 et avec autant d’appréhension pour la solitude de l’avenir qu’elle avait de honte pour sa vie passée.C’est son acharnement vital encore une fois qui ressort.Dans la troisième zone l’attention du lecteur est attirée par la richesse des procédés de narration.Le monologue intérieur d’EH-sabeth constitue le point central de cette perspective.Ce sont les jeux complexes de son psychisme et la manière agile dont se sert Anne Hébert pour les présenter qui surprennent et fascinent le lecteur.Le narrateur d’abord, la voix d’un arbitre ensuite et Elisabeth enfin, par degrés variants d’éloignement nous présentent l’intrigue.Les différentes prises de vue, tout en devenant de plus en plus intimes à l’égard d’Elisabeth, réussissent néanmoins à créer une sorte de roman à l’intérieur du roman, ou le journal intime du roman.Nous avons insisté dans le présent essai sur l’importance de l’expression chez Anne Hébert plus que sur la signification de l’intrigue.Notre but a été de définir la qualité de la prose d’Anne Hébert.Cette prose tout en présentant certains points communs avec la poésie (concentration de l’expression, rigueur requise pour la lecture, prose qui est sa propre expression plus qu’elle ne la signifie) n’est en effet pas une prose poétique.L’étude du roman Ka-mouraska et de ses niveaux de lecture, de réalité dévoile des complexités et des préoccupations artistiques qui n’appartiennent pas au domaine de la poésie.Ce qui nous indique, cependant, de façon encore plus marquée l’appartenance particulière de cette prose c’est sa couleur historique.La même reine, en effet, au nom de laquelle Elisabeth est condamnée de façon si dérisoire, cette même reine donc laisse son empreinte le long du roman.Un autre niveau de lecture pourrait en effet découvrir dans Kamouraska comme dans La Maison de l’Esplanade comme dans Un grand mariage un tableau délicat et juste d’une ère révolue, de l’ère victorienne. 82 GRAZIA MERLER NOTES 1.Pierre Page, Anne Hébert, Montréal, Tides 1965 p.175-87 donne une bibliographie complète des oeuvres d’Anne Hébert et de la critique parue a son sujet jusqu a 1 année 1964.Depuis 1964 les principaux articles parus sont : 1965 Georges Amyot, « Anne Hébert et la renaissance », Ecrits du Canada Français 20 : 233-253, 1965 1966 Ulric Aylwin, « Vers une lecture de l’oeuvre d’A.H.» Rarre du Jour 2 : 2-11, été 1966 Gérard Bessette, « La Dislocation dans la poésie d’A.H.» Revue de l’Université d’Ottawa, 36 : 50-60, janvier-mars 1966 Claude Rochon, * Le Temps sauvage ou la souffrance criée », Incidences, 11 : 43-45, automne 1966 1967 Ulric Aylwin, * Au pays de la fille maigre, Les Chambres de bois d’Anne Plébert », Cahiers de Sainte Marie, 4 : 37-50, 1967 Robert Barberis, « De l’exil au royaume », Maintenant 64 : 122-124, avril 1967 Albert Le Grand, « Anne Hébert : de l’exil au royaume » Montréal, Faculté des Lettres de l’Université de Montréal, 1967 37 p.conférence Mireille Moussalli, L’Oeuvre romanesque d’Anne Hébert M.A.Université Laval (H.Tuchmaïer) 1967 1968 Gilles Houde, « Les symboles et la structure mythique du Torrent », La barre du jour 16 : 22-46, octobre-décembre 1968 (à suivre) Albert Le Grand, c De l’exil au royaume », Etudes Françaises, 4 : 3-29, février 1968 2.Les éditions utilisées pour le présent travail sont : Le Torrent, Collection l’Arbre, Montréal, Editions HMH ’63 dans le même volume : L’Ange de Dominique, La Robe corail.Le Printemps de Catherine, La Maison de l’Esplanade, Un grand mariage, La Mort de Stella, Les Chambres de bois, Paris, éditions du Seuil 1958, Le Temps sauvage, collection de l’Arbre, Montréal, HMH ’67 dans le même volume : La Mercière assassinée.Les Invités au procès, Kamouraska, Paris, éditions du Seuil 1970 3.Le Printemps de Catherine, p.126 4.Ibid., p.137 5.Un grand mariage, p.201 6.La Mort de Stella, p.229 7.Les Chambres de bois, p.33 8.La Robe corail, p.117 9.La seule exception est la pièce Le Temps sauvage où l’hiver et le printemps soulignent le renversement des forces dominantes 10.Le Torrent, p.36 11.Ibid., p.48 12.Georges Poulet, Etudes sur le temps humain, 5 vols., Paris, Plon 1952 etc.13.La Mort de Stella, p.217 c’est nous qui soulignons 14.La Maison de l’Esplanade, p.147 15.Kamouraska, p.91 16.Ibid., p.245 17.Les Invités au procès, p.169 LA RÉALITÉ DANS LA PROSE D’ANNE HÉBERT 83 18.Le Torrent, p.9 19.Ibid., p.24 20.L’Ange de Dominique, p.70 21.La Maison de l’Esplanade, p.156 22.Le Temps sauvage, p.13 23.Kamouraska, p.61 24.Ibid., p.231-2 25.Ibid., p.25 26.Les Chambres de bois, p.28 27.Ibid., p.28-9, 35, 36 28.Kamouraska, p.40 29.Ibid., p.41 30.Ibid., p.49 31.Ibid., p.56-7 32.Ibid., p.58 33.Ibid., p.62 34.Ibid., p.115 35.Ibid., p.167 36.Ibid., p.206 37.Ibid., p.208 38.Ibid., p.238-9 39.Kamouraska, p.241 40.Ibid., p.242 41.Ibid., p.243 42.Ibid., p.7 43.Ibid., p.14 44.Ibid., p.71 45.Ibid., p.19-20 46.Ibid., p.17 47.Ibid., p.16 48.Ibid., p.95 49.Ibid., p.26 50.Ibid.p.131 51.Pour une définition du monologue intérieur et de ses différentes expressions, voir : Robert Humphrey, Stream of Consciousness in the Modern Novel, Berkeley & Los Angeles, University of California Press 1965 52.Kamouraska, p.31 53.Ibid., p.86-7 54.Ibid., p.77 55.Ibid., p.142 56.Ibid., p.148-9 57.Ibid., p.85 58.Ibid., p.96 59.Ibid., p.104-5 60.Ibid., p.110 61.Ibid., p.Ill 62.Ibid., p.184 63.Ibid., p.211 ANDRE RICARD LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE POÈME-FLEUVE ANDRÉ RICARD Né en 1938.Etudes en pédagogie et en lettres à TUniversité Laval ; en art dramatique au Conservatoire du Québec.A travaillé au Théâtre de l’Estoc de sa fondation jusqu’en 1968.Y a présenté un acte le Triangle et le Hamac, repris par la suite au Théâtre de la Place (Montréal).Auteur de plusieurs oeuvres dramatiques pour la radio.Chargé de cours au Conservatoire d’Art Dramatique de Québec. LA DÉCOUVERTE DE L’AMERIQUE Métamorphosé Par la transmigration des énergies Issu peut-être de l’océan nombreux comme Vénus Ou mieux comme Quetzacoatl La Serpiente emplumada cette aube des turquoises Je me rêvais surgi du flanc renversé de la mer Pour témoigner de morales nouvelles.Dieu rédempteur comme il en fut Dieu exterminateur aussi, dieu-piège Je gisais à l’orée de mes limites Glorieux parmi les éclats de nacre Pareil à celui — poisson reptile et oiseau — Qui appelle ligature des angles et résolution de leurs contraires Puis conduit, infaillible, de l’empilement simple Au jet retombé de la pyramide Et qui chaque fois mentira Par la bouche des oracles Le soir descendait, il emportait dans des remous Des réticences qu’on aurait cru enracinées Le monde vacillait dans le crépuscule Peu s’en fallait, pouvait-on croire, Qu’il se sublimât tout à coup.Ce devait être l’annonce de la saison heureuse De l’inexistence Et l’âme déjà souriait à son repos Tout départ est sans retour, elle le pressentait, A la veille d’une seconde nuit glaciaire./ 88 ANDRÉ RICARD « Voici que le monde accouche d’un autre monde Tout est encore à faire l’homme reste à dire Le bonheur à inventer ! Je vois la Paix Brandir l’étendard de la violence Et Troie Carthage et Varsovie Tressaillent en se souvenant.Ah ! que se rompent enfin les chaînes Que se fracasse la galère philistine « Que les tournoiements d’étoupe Brûlés dans mille poitrines S’élancent sur les miradors De la Jéricho impérialiste I « Alors seulement, par des forages et des biopsies Dans les aulnes sédimentaires que sont les souvenirs L’âme réapprendra son essence Et rentrera d’un long exil Fille unique de l’homme.« Lovée dans le noeud tiède des contradictions La liberté se recroqueville en son sein.Tension extrême de l’être Force capable d’endiguer le flot de la lumière.Elle se glisse dans le faubourg des villes coupe-gorges.Un loup sur le visage Un éclat d’acier dans les yeux Elle ruisselle en les veines et frappe au tympan.« Pour moi qui renais enfin, Et qui ai tout à dire, Car je n’ai jamais fait que colmater les brèches, Ou bien parer au plus pressant, J’entends mieux persister sa pulsation « Et soudain il m’apparaît que je suis heureux » LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 89 En ce temps-là, on bombardait.Guernica Londres Budapest Hanoï basculaient sous les bombes Près de Umuhaia et Caen volaient au ciel Sur fond d’incendie et de famine Notre bonheur prenait un singulier relief.Oui, joie devant la vie humiliée ! La nature est généreuse, Cette exultation féroce lui appartient ! Il a le vol lourd le corbeau Le cri moins rauque aussi Quand il est gorgé de maïs Et le sang poisse sous la main Qui feignait de caresser En ce temps-là Bouddha était-il mort Ou bien était-ce le sourire de Bouddha Qui changeait en torches les petits moines Là-bas, à Saigon, En plein jour, en pleine nuit, dans les rues de Saigon.Si loin, si près de nous Apprenait-on la nouvelle Que la terre déjà remplissait la bouche des morts L’herbe n’avait-elle pas repoussé sur Auschwitz Si près, si loin de nous.A l’heure dite cependant paraissait la lune livide Et tous les amoureux s’embrassaient.A l’heure pile tombaient les échéances Et qui n’encaissait pas grinçait des dents.C’était la vie dans la nature naturelle : Rubis sur l’ongle ou le cul sur la paille Or prospérait par là-dessus la plus aimable des pègres Délicate fleur de moisissure Sur le grand tas des médiocrités Freud ni Marx n’avaient encore effrayé les loups-garous C’était le temps des voyages à la lune Et le Moyen-Age dans la conscience de l’homme. 90 ANDRÉ RICARD A coups de machette On taillait le coeur cruel des forêts Les nuées d’insectes ronflaient sur les morts L’air vibrait de haine Et la rizière même n’était plus un refuge.Les femmes pourtant rejetaient leur gangue Une grâce les touchait Le magnésium les épinglait quasi nues Sur les cieux les plus purs A Capri ou bien à Corfou Elles avaient la peau mate et le nombril ourlé Elles étaient chaudes comme des plages Elles se teignaient d’ivoire et d’iode Gloire de lumière et d’ombre Le muscle affleurant à peine A Corfou à Malaga ou bien au Pyrée.Tandis que les vieilles s’alignaient encore sur les seuils, Noires et creuses momies habitées de cris, Tandis que Franco fusillait à Madrid Et que les colonels torturaient à Athènes, On appréciait le fruit chaudement ambré de leur bouche Leur regard enluminé d’émaux ; On aimait qu’elles prêtent au plaisir des hanches de pharaonnes.Et pendant qu’on les aimait On apprenait les pendaisons de Badgad, Le phosphore, le napalm et la déraison.Place du Vingt-quatre juin chargent les policiers Place des Trois-Cultures on assassine Place de la Concorde, dans sa noire berline On menait le roi pour lui distraire la tête La radio chuintante de bossa-novas Lance la course aux rendez-vous manqués Chacun joue à qui perd gagne.a LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 91 Derrière les rideaux guettent les ombres déçues La tristesse ainsi que le silence épandue sur les vies Les ailleurs qui se gonflent en chimères Les espoirs loqueteux Qui papillotent encore Aux mains des vieillards Bijoux toquards Grelottant au froid des solitudes Chacun pour soi Couteau entre les dents Destination inconnue Mais l’automne déjà s’agriffe à mes tiges Et je veux te dire Le rêve de l’homme aliéné.« Ah ! Qu’on me donne des ailes ! Des Atlantiques où plonger Une quatrième dimension pour étaler Mon âme ! « J’étouffe, ici, je suffoque.« L’espoir est immortel qui nous verse son poison Quand le crépuscule envahit l’esprit A quel autre venin pourtant veut-on que j’étanche ma soif ?« A midi bourdonnent les abeilles parmi les parfums De l’été A l’aurore les oiseaux vrombissent Dans les feuillages La nuit, la paix plane sur l’air tiédi « Que fais-je dans mon étroite prison ?« Quand fleurit le givre aux carreaux Je me demande encore où hibernera mon coeur « Je le conserve dans le formol de l’ennui Je le fais battre à la sauvette Pour des chimères Qu’à son intention j’achète Aux encans les plus vulgaires. 92 ANDRÉ RICARD « Et puis, lorsque ivre de médiocrité Il se révulse, Frémit de l’aile comme le hanneton Aveugle et se heurte aux parois de la nuit.Je lui parle tout bas de sa secrète patrie, De Venise ou bien de Bangkok, de rêves sous-marins.De palmes, d’agaves ou d’Amazonie « Et il fleurit pendant que je le berne Il fleurit d’une floraison soudaine Prodigue et lourde, Pénétrée d’odeurs et d’orages, Habitée du vol assourdi de vastes coléoptères Qui glissent dans la clarté verte Saturée de vapeurs équatoriales « Je lui cherche un refuge Dans l’exil familier du sommeil ; Je voudrais jeter un suaire de glace Sur sa flore pétrifiée L’ancrer comme un corail Au plus profond de l’habitude, Le pendre au mur comme une panoplie ; « Je ne sais plus qu’en faire Et je dérive avec lui Le cours du temps nous emporte Et passent les jours inutiles Mes doigts tissent des gestes vains Pour repêcher les heures perdues Lâches sont les mailles Que ne resserre plus la passion Bête fauve qui halète dans ta claustrophobie, Mon écorchée vive, mon âme, Planète éteinte Prisonnière d’un astre refroidi, De quel noir océan as-tu soif ?» Fin du rêve de l’homme aliéné.e « LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 93 La foule est une fièvre faite d’opacités réciproques De sensibilités sourdes De rythmes mal accordés D’élan unanimes et généreux La foule est une passion — La dernière en ces temps sceptiques — Passion muette déroutée de son orient Sur laquelle régnent le tintamarre des néons Les mots d’ordre de la Bourse Les mots-clefs des religions La consigne des comptoirs du trafic d’allégeances La valetaille aboyante de la répression Et, conduisant à la curée la meute en délire Le Super-flic aux postes de télé-commande : Le Prime Minister.Je marche dans tes pas J’avance dans ta nuit, foule.A travers ma gorge, la lame trop rapide du vertige, Au creux de ma paume La semence des moissons Qui blondiront sous d’autres soleils Promesse dérobée aux cendres frémissantes Et que je presse secrètement Je cherche avec toi une vie plus nombreuse Une existence éclatée Le détroit qui ouvre l’accès à l’avenir : Je m’embarque pour l’improbable Utopie.Pirogues ! glissez sous les lianes vénéneuses A fleur d’eau sifflent les naseaux de l’iguane Les dés du Rubicon caracolent sur la table Indiscernables désormais du fracas des cataractes Qui nous aspirent vers le gouffre Où s’épanchent inviolées Les essences originelles 94 ANDRÉ RICARD L’écho y prolonge en lueurs sulfureuses L’ébullition clabaudante des métaux Le scalpel de la parole grince sur le schiste excessif S’émousse bientôt Et le chant unique de la sirène S’élève trop sublime au dessus du tumulte, Vitrifie le silence même Et jusqua la sainte fureur du chaos Et puis meurt tout droit debout Et retombera peut-être en cristaux purs Cependant que nous apprendrons Avec les yeux sans lumière des idoles, Qu’éclate la carlingue luisante Dans l’azur profond Afin que soit rompu le fil du songe Où se fourvoyait l’équipage Mais l’insondable caverne où se répercutaient nos halètements S’assoupit au plus fort d’un été sans soleil Des senteurs en entrelacs nous enserrent Plages dévêtues, chevelures, touffeur des savanes Tous nos membres s’ensommeillent Et nous nous enlisons au creux des fétides collines Captifs du repos biologique Comment secouer cette fièvre Pavé languide semé de généraniums rouges Velours grenat en mouvance sournoise Sur lequel nous gisons désarticulés Comme le chat chu du toit dans la rue ?, Le Sphinx de nos cauchemars nous propose d’obscurs idéogrammes L’Aztèque, fermant en ses mains la demiere pulsation, Elève un autre coeur à la face du ciel La peste sévit # Le tocsin finit lourdement d’ébranler les assises de la conscience Les augures s’embrouillent de nouveau Sous l’interrogation digitale des officiants Et dans l’épouvantable llanto qu’exale 1 instinct Lorsqu’il est trompé Les portes de la ville se referment Cependant que les dieux ordonnent de purifier par le feu LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 95 Nos souvenirs en flammes sont des condors noirs Oripeaux menés au diable à travers hurlevents, Fuite déchiquetée, poignards de grêle Bondissements de loups dans la toundra affamée La crevasse hivernale éventre soudain la banquise Et le froid de l’absence contre nous tire son glaive Menace en chacun Tunicité Sèche l’âme de sa brûlure Démantèle la raison, chavire les rêves Et dresse devant nous La peur.Puis l’océan uniforme en roulant recouvrit la steppe D’une angoisse égale D’un mystère égal : L algèbre de hypothèses devint cruellement impossible D’une fêlure que j’avais au coeur Emanait une ouate d’opium Je faisais flotter mes yeux sur la reptation lente Qui gonflait la mer imbécile Et le charme pré-existentiel nous envahissait Comme nous ramenions les genoux au menton Dans le mutisme inca des momies Possédés de torpeur diluvienne Nous chevauchions des requins bleus Hantions les transparences successives Jusqu’aux profondeurs où le phosphore doucement luit — A moins que ce ne fût la voie lactée ?Nous avions largué la pesanteur.Des étoiles en effet par toutes sortes de recoupements, Nous apprîmes que l’océan connaissait Des limites qu’il ne cessait de mordre .Des chaînes qu’il ne cessait de lécher Et qui le ceinturaient 96 ANDRÉ RICARD Un vent d’orage se levait Le ciel vert ainsi qu’un bloc de vitre Sécrétait l’anarchie organique de l’équinoxe L’impatience des flots contenus s’enflait en symphonie Et bientôt nous courrûmes sur la volute écumeuse Vers l’exil terrestre Où la lame nous projetant Cassa en mille morceaux la somnolence érotique qui nous possédait Sur la plage de sel Achevaient de cuire Nos paupières rendues au soleil Nos muscles décousus Frappés d’ocelles Nos poings remplis de sable .Or ce soleil était bien le soleil des bouches du Nil.Hérissé de dizaines de petites mains, Il touchait la lyre du firmament.> , Une taure noire, Un croissant d’or entre ses cornes vemissees, Trottait sur les archipels Cependant que nous scrutions la falaise de porphyre Qui nous barrait l’entrée du continent.Sur la ligne d’horizon processionnaient des hélicoptères .La nature se tut tout un long mois Et la clarté acheva de manger l’ombre des choses N’en épargnant aucune, fût-ce la moëlle des sarcophages A la fin reparut la génisse blanche Aux yeux roses vifs — Et que nous suivîmes le long de la falaise.Lorsqu’elle mourut de soif Transpercée de soleil comme porcelaine, Nous la bûmes Ne resta d’elle que le croissant d’or Brûlant d’un côté, de l’autre froid ¦ LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 97 « Ici se situe le pays de notre mort, Dirent mes compagnons, Ici s’exhale la méchanceté des dieux, Ce n’est pas ici la terre des vivants, La terre de ceux que nous aimons ! » Certains d’entre nous qui appréciaient néanmoins la paix de ces lieux Décidèrent d’y fixer leur existence Ils fondèrent un peuple, dévots du croissant Et de la génisse, Reçurent du soleil les stigmates indispensables aux prêtres Et réglèrent leurs sentiments sur la marche des astres.Nous les quittâmes à regret Et nous enfonçâmes dans le lointain Un deuxième groupe bientôt se détache de nous Pour ériger une Pompéi de cinéma, Ville-champignon Coincée entre un cratère en éveil et la mer salée Vue imprenable sur tous les décors antiques à venir.D’ailleurs, immédiatement après, La pluie tombait tel le rideau sur le troisième acte., Fascinés, nous regardions le printemps délirant d’amour Travailler la terre femelle Nos yeux s’emplirent d’herbe et de gibier Et nous reconnûmes l’élément qui nous est propre Puis nous sûmes que nous avions découvert l’Amérique i Terre dominée par une cime fort haute la Mérique — Et ceinte d’une mer appelée la Mer Hique D où le nom de ce curieux pays Revenu avec un pieu au coeur, Avec tous les clochers de Québec Enfoncés dans le coeur Famélique ' Mais les mains poudrées d’or, Chacun gravit la Mérique D’où on entonna le Te Deum 98 ANDRÉ RICARD Ces solennités ne savent guère se passer De gouverneurs et de nonces apostoliques Ceux-ci parurent en effet escortés de dindons gris Pendant que les cuivres éclataient en God save everything Et que les militaires encerclaient les ghettos.Le défilé des chars qui ébranla les immeubles au long des avenues Fut très émouvant : l’on pleurait Au cours des célébrations quelques Kennedies furent assassines Ce qui ajouta à l’émoi populaire C’est à ce moment précis que la foule fut conviée A l’embarquement d’un général Francophone Qui, ayant navigué la mer Hique Revint fort polyglotte Pour achever d’égayer le coeur des braves gens Et conclure les festivités Un avion au poitrail caréné Fleurit le ciel de parachutes C’était le signal pour quiconque De rentrer chez soi Ou mieux de retourner au boulot : Car bien savent les fous Qu’on ne discute pas avec les paras 1 LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 99 Donc la saveur de la vie vécue Gisait là où nous lavions laissée ?Entre les doigts peut-être du gratte-papier Dont les mains glabres saillent du costume sombre ?Elle dort dans la lettre de rupture tant qu’elle reste sous pli l Elle se coule dans le chèque d’assurance sociale ) Elle roule dans la panse de la rugissante bétonnière Elle se prélasse les jours fériés Dans le relent des frites, Dans les tavernes embrumées Sur les yeux tristes des motards Auprès des enfants qui chiaient i Elle s empare du dragon de la fête dans le quartier chinois 1 Elle se repaît d’amour tendre et d’amour lâche aussi bien i Elle n a que faire de la cinquième symphonie les jours de semaine / C’est une perspective à multiples points de fuite Qui donc nous apprit que la vraie vie est ailleurs ?Elle mouille en rade des étangs de lumière i Se prend à tous les parfums se mêle à tous les effluves Elle vrombit sur les voies aériennes J Glisse sur des rails à perdre haleine iElle dort aux hôtels de la CN S’entasse jusque sous le pont Jacques Cartier IDans des appartements surpeuplés Elle végète en rase banlieue S’esquinte tout le jour sur sa machine Se bouscule à cinq heures rue Ste-Catherine Piétine ses engelures à l’arrêt d’autobus Le vendredi pourléche les vitrines Croupit dans le smug court à ses plaisirs Le soir oublie qu’il y a demain Pour troquer encore misère contre salaire Quand c’est dimanche va-t-à la pêche Agenouille à l’Oratoire ses rhumatismes En rêve elle flirte avec la chance Elle fait la bombe au carnaval Ensuite refuse de faire carême 100 ANDRÉ RICARD Part en vacances rengaines et romances Ou se farcit du supplémentaire — Pour boucler c’est nécessaire — Elle lit Echo-Vedettes elle boit Coca-Cola Elle écoute le Cardinal Léger à la télé Elle se presse au Forum ou bien au Colisée Mais où sont les Romains d antan ?Elle éclôt en efflorescences Comme elle éclate en luminescence Elle gîte aussi bien à la belle étoile Qu’à la plus mauvaise enseigne Elle se dore au soleil de juin Attrape le rhume des foins Emprunte le traversier bombé Ronronne jusqu’à Lévis Boulonne aux champs au chantier en usine S’anglicise à vue d oeil anyway Pour tuer le temps joue aux mille bornes Passe par Ste-Anne cour des miracles Drague rue St-Jean bagnole béante L’hiver s’englue en grèves sans fin Ou bourlingue sa couenne sous le soleil Elle dégringole à la Bourse L’inflation l’épuise le chômage la creuse .A chaque printemps elle renaît a chaque instant Mais le temps quelle n’a pas tue lui abîme le portrait Oui, même bien lunée elle vieillit mal Morne dans des chambres frileuses Hors jeu pour longtemps Mais c’est la vie, celle que nous habitons Qui donc nous apprit qu’il fallait nous en contenter ?La pauvre ! C’est qu’elle n’en a jamais fini de se dédoubler Pour faire signe quelle attend ^ .Mais c’est que son grouillement même ne lui sultit pli Pour persuader de l’explosion de ses possibles Comment alors nous étonner de lui voir les spasmes du cauchemar lus LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE Elle dort en effet.Et d’un mauvais sommeil Plein de soubresauts de renaclements de borborygmes Elle s’est prise de léthargie Elle rêve qu’on la prend pour telle - Ou bien sa grande douleur de Mère Lui aura imposé ce trouble repos anesthésique Ou confuse elle perçoit qu on lui souda des chaînes Ou elle rêve qu’on cloue son cercueil A la Belle au bois et qu’on l’emmène Quand le Prince lui destinait un baiser Elle rêve d Orphée retenu prisonnier aux Enfers .: Au théâtre municipal bonbonnière dorée I Où bruissent discrets diamants en corbeille ) On convoque le peuple à la représentation ! De sa mémoire aseptisée.ï Afin qu’il trouve bon aliment à sa quiétude, I Les officiels bonimentent • Les parlementaires discourent et disputent Quoiqu’ils soient tous d’accord On couvre de neige carbonique la piste d’envol / On joue à retarder le printemps : A voiler l’aube qui point A dépolir toutes les vitres ! Mais à quoi sert de s’opposer puisque déjà sourd le dégel Et que gémit la terre en dénouant la dure étreinte hivernale Et que cassent les verrous, et que sautent les ponts de glace O liturgies païennes ! .Célébrez la mobilité opiniâtre de l’horloge Et notre haine de la mort Anachez de vos pluies torrentielles L arbre d angoisse qui fixe ses crocs Dans notre poitrine Et dont les racines nous enserrent et nous déchirent Emphssez de vin nos cercueils alignés Faites souffler le vent lourd des débâcles : Que tout se perde .Et que tout se reconcilie ! 102 ANDRÉ RICARD Qu’ivres nous parcourions avril en tous sens Abandonnés, lascifs, aux volontés immémoriales Que tout revive irrigué de sang Que tout frémisse d’amour pressenti violemment Que chantent les femmes sous la caresse Que chacun perde souffle et haletant appelle le vertige Et glisse à toute vitesse dans le puits des larmes ^ ^ Sur le fil de plus en plus ténu de la conscience déboussolée Sur le fil tout à coup qui se rompt — ah ! coeur du remous, .^ /réversibilité de la lumière ! Et qu’ils soient projetés en orbite les amants, vol éperdu de colombes Et qu’ils gravitent autour de quelque astre, accélérés jusqu à ^ ° / l’éteindre ! Amour me vienne ! Frisson me gagne ! Jazz me secoue Frénétique 1 Mais toujours présents, montant la garde, nos deuils Eblouis, myopes, pleurent au bout de la route La mort persiste donc, paissant calme ses fleurs d opale > Assurée du dernier mot quelque rédempteur qu il nous advienne Sûre de nous rejoindre quelque sommet qu’on défende La mort est un écho confus Qui nous répercute, indistincts Nous ne connaissons pas de lame assez longue pour E j/y a pas de soleil capable de la fondre Point d’étreinte qui sache la réjouir Implacable, indéfectible Trop loyale aussi Elle se situe loin hors de nos approximations : Elle est notre seule certitude la crever Le Temps tient-il registre De l’échec humain personnel ?La Mort vaste entreprise Imprime à chaque instant L’écriture innombrable Qui le compose Notre vie vécue n’est pour elle qu une meme encre 103 LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE Qu’une même encre nos actes distincts Dans l’appareil à créer l’abstraction Qu’un seul froid ces champs hachés de milliers de stèles Qu’une même indifférence ces cimetières séculaires A toutes les vies s’applique la mécanique scélérate Et toutes les voies n ont pour aboutissement Que cette hideur paisible Eteintes les roses Le rameau réduit à ses ronces Le sourire à l’ivoire Le regard à des cavités Est-il retour en autre saison ?Certain le disait Il s’en trouve pour le croire L’autre, lui, résista autant qu’il le put Résisté encore à cent ans passés.Ah ! caduque ironie de la nature Chauve comme la tortue et comme elle édentée, Elève toujours tes digues Tu n’en céderas pas moins A la poussée insistante Heureux es-tu — et simple ! — qui espères Te survivre à toi-même A travers la générosité des actes La mort à un troisième Sert de tremplin vers les nuages De l’étroit bourbier vers l’ineffable De l’éphémère à l’étemel.Mieux aimerais tel le prophète M’embarquer tout debout dans un char Que de rouler en catafalque vers l’infini Mais lui comme ces autres Qui tous jurèrent de reparaître On l’attend encore Elie Debout dans son char De quelle étrange géographie Est-il donc le captif .et pourquoi ? 104 ANDRÉ RICARD Dira-t-on mieux qu’à chacun sa mort Et qu’on étreint la suite à colin-maillard ?Intime antagonisme et portant cagoule Notre mort grandit en même temps que nous Telle la trouille quelle nous fout Elle s’est tapie au chaud de 1 etre elle attend Comme ciseaux aux entrailles recousues du patient Sur le choix des potions Sur l’usage à faire des consolations On a beaucoup dit — Je n’y voudrais rajouter — Et bien peu hélas ! démontré Au moins reconnaissons-la pour maîtresse du logis : Seule elle décide quand fermer boutique ; Tout à son aise se repaît de nos énergies Nous quittera quand les aura consumées.Pour prendre alors racine a 1 aube d une autre vie ?Sorte de pathologie de la métampsychose .Or chantons ici la louange du croque-mort De génie Qui arracha son masque tragique A notre détestable ennemie ! Hommage soit rendu A l’american way of life Qui te réduisit, Mort, à tes justes proportions Qui sut dompter le monstre en toi Apprivoiser son horrible fascination , Et permettre ainsi à nos cadavres pommadés De gésir dans le capitonnage luisant De pompes Si parfaitement néo-gothiques ! Ne fais donc point tant la faraude Mort, Ne te targue plus de la noblesse Dont t’affublaient Bergman et Cocteau Ne te pare plus de mystère Ne dévaste plus tes crêpes LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 105 Tu nous parais si excessive O veuve enfarinée A nous qui t’avons ramenée à notre échelle.Allons laisse tes cothurnes à l’opéra Et descend de ta monture Quitte tes tableaux flamands Reviens de ce côté-ci du miroir.Je te reconnais mieux sous les traits De la pesante matrone Restauration d’Elizabeth Arden Touriste hygiénique retranchée sous verre Qui hagarde regarde vivre la vie.Si moi je te peins, ce sera Dans la robe oecuménique De la religieuse au front dégagé Et à la chaussure lacée.Que je te croise : Tu vomiras Sous les loques De la clocharde saoûle Qui va écumante et injurieuse Endormir à l’ombre son dégoût Mais bien comprendre d’abord Les américanissimes bienfaits De la mort climatisée.Coussinée d’assurance-vie La mort est devenue confortable Dénouement moëlleux promis à toute vraie respectabilité Qu’on se procure dans le commerce ; Et qui étouffe des pleurs tout à fait décents.Des palmiers en pots, des fontaines en marbre Des chromes brûlants, des argenteries massives Des bougies qui larmoient sur du velours Des regards qui en disent long Des plafonds à caissons Des poignées de mains 106 ANDRÉ RICARD Du gazon de cellophane Des rendez-vous d’affaires Des musiques solennelles en sourdine Des silences pénétrés sur des canapés de brocart Le bon instrument au bon moment Et des roulettes caoutchoutées qui jamais ne grincent.Tout nous indique une victoire complète Sur l’hydre à sept têtes qui nous figeait d’horreur Et savoir aussi que si la mort est laide Il peut être bon de s’y abandonner Personne n’est encore revenu Qui nous la raconte Il n’est donc pas honnête de la calomnier Peut-être après tout ressemble-t-elle Au froid ombreux des forêts vieilles Tard à l’automne, éclairées à l’horizontale Parcourues de frissons Qui vont soulevant barbes de druides Encens de résine et d’humus ?Peut-être Mais comment d’aussi sordides entrées en matière Décrépitude qui la précède Avachissement des fibres Qui l’annonce Agonies jaunes Qui dissolvent toute chimie Dortoirs d’hôpitaux Qui lui servent d’antichambre Comment d’aussi sordides entrees en matière Nous réserveraient-elles d’agréables surprises ?N’allons donc pas nous prendre à ses vagues promesses Ni hypothéquer le présent pour l’inconcevable Songeons mieux à aménager la vie Qui est notre jardin LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 107 O vous qui endormez vos enfants avec des sourires De cosmonautes Qui les réveillez avec des chevauchées télévisées, Le domaine est bien plus vaste De la bonté des choses Inépuisable je crois Pour qui sait les débusquer Et d’abord et surtout Gloire soit au corps de l’homme Merveille des merveilles Qui prit naissance — Souffle et chair — Quand le feu s échappa d’entre les mains du sculpteur grec Qui prit conscience — Lumière et chaleur — Quand la danse s’emparant de lui Pour le déployer au vent de l’éternité Exalta si haut l’amour en claire vibration Que beauté hors de lui en gerbe rayonna Et que lumière touchant les choses Les fit belles Ainsi de l’architecte prenant par la main le singe Lui fit traverser forêts vignobles citadelles et palais Et que prince devenu — et non plus soldat ou moine — Il tendait ses doigts aux pieds de corail de l’oiseau-lyre Harmonique multicolore et sage aux parfums du jardin ; Tels Paradis retrouvé en équilibre sur flèche de diamant Arche de cèdre lancée dans la tourmente Abbaye glissant sur l’argile Mirage qui vire dans le simoun : Telle est la danse Etincelle jaillie de la craie Eclair née des limbes Trait d’or jeté contre la ténèbre 108 ANDRÉ RICARD Printemps immarcessible du corps : Echec aux dieux Et première esquisse d’immortalité Tracée à l’acide sur la nuit des siècles.Par les rouages du temps suspendu Démultiplié, Voici l’espace qui me porte en triomphe ! Parmi l’indifférence du monde Délivré Sur toutes les latitudes, prolongé, Me voici preuve fulgurante de l’impossible ! Donc s’écrie Dieu : « Qu’on l’abatte en plein vol cet archange rebelle Et que les os du charnier le pressent de leurs bras Et qu’il sèche avec eux Et comme eux qu’il blanchisse et poudre devienne ! » Sauve-moi de ma perte, Amour Science de l’âme en état de danse Sauve-moi de ma perte ! Nie que je sois condamné Arrache-moi à ma condition Dérobe-moi à la nature Achète à Satan sa formule Lui qui en gratifia L’audacieux docteur Faustus Ne me laisse dépérir ! ne me laisse passer à trépas î Mort, Tes mains sur mes yeux — Oui je te reconnais — Le souffle froid du vampire dans mon cou Ah ! ôte-les.Ote-les ! Et toi, Danse Porte-moi à travers la rose poussière dorée de nos reves C’est là qu’il faut passer LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 109 Perce si tu peux le plafond de l'imaginaire Et tu ouvriras l’aile Au-dessus d’une autre Mer des Sargasses Là tu planeras vaste nénuphar Sur l’océan de l’inéprouvé Et je pleurerai, moi, je pleurerai ! « Comment diront ceux de là-bas, comment Es-tu parvenu jusqu’à nous ?» « Je suis parmi vous, O Etemels, mes semblables Pour jeter la foudre sur mes ennemis A qui je viens d’échapper : Oui, que maudit soit quiconque cherche à étouffer Que maudit soit le temps qui ronge et tue ! Qu on m’aide à deferrer la conscience Redonnons-lui sa liberté native Elle qui aimait bondir d’étoile en étoile Se modeler comme le vent sur le caprice pur Ou sur la nuance fugitive des aurores boréales Orgues du ciel Dénouons la pieuvre qui l’étrangle Et rendons-la à l’amour et à la danse « Pour qu’enfin elle aille profaner les temples Souffler la flamme du soldat inconnu Renverser les tombes, incendier les casernes Défenestrer les juges et les notables Souiller le porche des familles honnêtes Tenir ses orgies sur la place Violer toutes les vertus Piller toutes les armées du salut Au nom de l’unique vertu qui se nomme Vie Afin qu’à nouveau tout ne soit que sexe Et qu’il ne reste de Jéricho pierre sur pierre ! * o e o 110 ANDRÉ RICARD Emigré dedans le long hiver Circonférence aveugle sous le plein cintre d un implacable azur / posée Iglou d’émail A nul oiseau accessible, Vents et blancs chevaux qui courent, sabots feutrés, Sur la lame du fleuve Le froid souffle en dunes étincelantes Vos crinières vagabondes Et je me nomme témoin de ce qui n’est que silence Et qui est encore à venir Et je regarde pour que simplement elles existent Les lentes Acropoles de glace qui défilent Sur l’axe d’acier Et comme les bêtes à fourrure J’ai des lunules bleues Au fond des yeux Et le reflexe toujours amorcé de la fugue Hélas ! Rappelle-toi combien nous fûmes heureux Lorsque le goût de l’hiver nous mordit à lame De voiler notre conscience et de soudre à soi soudain plus present Pour chacun engendrer son double Et tout à loisir nous mesurer à l’unique ennemi ! Car la neige aussi est un absolu Cible immuable au sein de sa fibre propre Cymbale assourdissante de la blanche angoisse Qui de rien ne procède sinon du divorce archaïque Des appels Par eux j’ai part à tout ce qui a cours Eux qui me sont armes à immoler l’Idéal Sur les autels vénaux de la réalité Et rien ne me console d etre Et rien ne me consolerait de n’être pas J’ai ma vie à vivre qui est comme une embuscade Avec une mort au bout Une mort dessinée pour moi seul Un piège à dents qui me broie déjà la cheville LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 111 Et je n’ai que cette vie Quand sonne l’urgence De tout entreprendre D’embrasser avec les deux bras que j’ai La plénitude insensée du monde Et pourtant .Par toutes les routes qui s’ouvrent Par toutes les veines qui courent Que de temps perdu à chercher la méthode ! Dans l’alphabet répandu devant soi, Que de temps pour rassembler la vérité ! L’adolescent dont le front penché Réfléchit la pâleur exsangue des livres, Mais qui toujours garde un oeil à l’espagnolette, Est-il vrai qu’il me ressemble ?L’enfant pieds et poings liés Qu’on met au giron de la catho Pour qu’il devienne la proie de traditions hystériques Celui qui n’en finit plus d’échapper à Pie XII Pour rouler sa bille dans tous les caniveaux Puis qui balance par-dessus bord le fardeau de la reconnaissance Et dont la nacelle délivrée monte droit au ciel Comme la fumée, serait-ce donc moi ?Fleuron d’or sur fond d’azur Sa montgolfière Tatouée aux armes d’une bonne demi-douzaine de muses — Toutes demoiselles fort correctes Mais n’appartenant point à l’ouvroir de la paroisse — Tantôt s’évanouit, rongée de lumière et d’espace Se résorbe entière dans le point Que scrute assidu le regard duplessiste des évêques En l’attente d’apparition de quelque sainte.Est-ce moi encore, confronté au soleil Qui regarde bouillir la marmite du diable ?Des hauteurs où je suis, coeur magnanime, Quichotte des espaces en campagne éolienne de reconquête Il m’arrive d’abattre les frontières mêmes du doute 112 ANDRÉ RICARD De réunir Montaigus et Capulets De parachever le Grand Oeuvre ! Je me semble alors cette chanson démarrée Qui vole sur les âges Tenue à l’écrou du disque Mais sans cesse s’en évadant Je prends à Lucy sa main d’Ange bleu Et parcours des Andes démocratiques découpées par les Beatles Le condor n’y trace plus ses courbes Ce sont désormais les cayons pleins de résonnances Qui tirent sur l’horizon de gigantesques perspectives Au centre desquelles je plante mon festin solitaire Ainsi me voilà donc repris aux mêmes enchantements.Pour naître au feu nouveau Me faut-il chaque fois crever en étoile le cerceau de papier ?Comme chien pavlovien j’ai des evasions programmées Et je ne survole jamais que des feux de bengale.Ah ! Cirque étroitement balisé que la piste du reve ! L’écuyère y monte les plus ondoyantes chimères Mais son arc-en-ciel, hélas ! obéit a la charte des couleurs.Salut blonde magicienne des happy seventies ! Tu nous harponnes par tous les pores de la peau Et tu fais neiger jusque sur nos os les blancs pétales des pommeraies O reine du bonheur livide exportable en des cargos Qui vont pénétrant les continents par les fleuves Comme l’écharde la chair Tu tiens à nous par les obscures racines des religions Tu étends ton empire jusqu’au lieudit du kaléidoscope Qui est comme le brasier originel du libre arbitre.Pour vaincre notre rébellion Tu as dévasté nos récoltes d’images Tu as poussé jusqu’à nos derniers confins de pénombre Ta trajectoire d’électrodes.Quant au dieu athlétique des Doriens Ton javelot lui perça la jugulaire Et il a fermé ses poings sur l’acier et sur la mort Terrassés sont maintenant nos espoirs LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 113 Et ton manège qui ne tourne pas toujours toujours rond Nous emporte en des rouages grinçants de menaces Mais combien musiciens ! Un seul de tes regards a troublé l’homme Jusqu’aux tréfonds de sa chair Et tu t’es approchée enfonçant son sexe entre tes cuisses Pour unir ta chaleur à la sienne Et infléchir à tout jamais la ligne de son destin Publié soit donc le nom du fruit que porte votre arbre ! Il s’appellera : Renaissance Et croira à son tour que le monde éclot avec lui ! Il parcourera la lointaine selva Sur le tapis ramagé du salon Il partira en safari dans les laitues du potager Il affrétera ses navires sous la corde à linge Il construira la vie touffue des métropoles Avec trois blocs rouges et deux bleus Il écoutera, son front bombant la moustiquaire D’une embrasure villageoise, Le vol supersonique de l’oiseau-mouche Qui stoppe dans le bosquet des lilas, Et croira à la détresse des mondes Eperdus de tant d’arômes Il lira dans les nuages le chiffre inentamable de toute réalité Il sentira dans l’odeur de la neige et du feu de bois La nostalgie inconsolée de la première tribu En errance sur ce continent.La joubarbe velue lui est rosace de Notre-Dame C’est toute la mer — non le fleuve — qui rit à ses fenêtres Et c’est l’hiver tout entier qui fond en gouttes de soleil En cristaux effondrés, quand Mozart Au piano dégringole des pentes côtelées de labours Noires entre les blanches ! A Pâques fleuries il court dans les pas d’ânes Aux instances de l’été Epervières et genévriers ou bien trèfle et luzerne Guêpe ou grillon, couleuvre ou corneille, lièvre ou goret Il pensera découvrir la vasque toujours emplie du désir Et voudra lui aussi comme chacun l’épuiser 114 ANDRÉ RICARD Les bois sont pleins de trilles et de soupirs Un autre été flambe au-dessus de la Huronnie Montcalm a perdu la guerre Son sang imprime un coeur sur le gazon des Plaines d’Abraham Les grands feudataires rentrent à la cour du Roi Soleil Les deux rives du fleuve scintillent des bûchers de la Saint-Jean Les vacances arrivent avec les fraises des bois Et le défilé des chars allégoriques Amène la maîtresse d’école dans une brame d’amour Ayayaille ! Le tonnerre des fanfares Me cale le coeur dans le jus rouge des fraises Car la maîtresse tient le rôle d’Evangéline Et la main de Gabriel Elle pose aussi la sienne Sur la tête de son vieux père Mais à quoi sert de conquérir le coeur de Mlle Gosselin Si tu viens à perdre l’univers ?Québec c’est la ville.J’y plante mes oriflammes.Si Québec était un éléphant, Harnaché d’une tourelle carrée Comme ceux d’Hannibal On verrait un cornac dans son Parlement.Moi, à travers les bulles de mon soda Je vois nettement que Québec est un chat assis Et que la rivière Saint-Charles est sa queue C’est un chat qui fait le gros dos Qui secoue les tramways qui s’accrochent à ses pentes.Pacifique, il vous observe A travers ses yeux fendus en meurtrières Et dresse des oreilles semblables à des poivrières.Ce gros chat adore les éperlans C’est pourquoi on les lui pêche la nuit sur les quais En septembre, seulement, Parce qu’à la Saint-Jean révolue On n’y voit personne d’autre Que Mère Marie de l’Incarnation qui poursuit les lucioles Pour en faire des bouquets sur l’autel des Récollets. LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 115 Québec promène partout des gens chics Et niche des canons jusque dans le promenoir emmuré Des Ursuhnes qui ferment à neuf heures Leur rue, en même temps que tonne le canon de la Citadelle Car entre chien et loup, Frontenac ne veut plus Remettre à plus tard de répondre par la bouche de ses canons : Peur de casser les néons de Lévis qui justement Commencent à faire des clins d’oeil à la Terrasse.Ce n’est pas Monseigneur de Laval que ça dérange Car il dort encore mains jointes dans sa boîte en vitre Où vont l’admirer les touristes stupéfaits Québec tend de toutes parts des ponts Pour tirer à soi les autres rives.Il a déjà réussi A rétrécir la Saint-Charles de plus de la moitié — Si bien que les frégates do Jacques Cartier Ne la naviguent plus — Et compte sur le temps pour en faire de même Avec le Saint-Laurent.De saintes en saintenitouches De Jésuites en Récollets De parapets en garde-fous De preux à plumet en vierges et martyres De Grèce hégémonique en Rome impériale D’heurs et malheurs en jours qui partent De Marilyn en Brigitte, d’étés en printemps De monts en merveilles, de merveilles en splendeurs De nuits sur la branche en rêves qui flambent De bière en bordeaux de bourgogne en champagne De distraction en diversion, de boucliers en pavois De maths en apolo, de figue en raisin De lanternes en vessies, de bornes en frontières La rouille nous grince déjà dans l’aile Quand vient l’instant de prendre son vol Et si trois portées plus loin Notre air se casse la pipe Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat : C’est arrivé déjà à tant de braves types.Qu’on m’enfouisse dans le permafrost chrétien 116 ANDRÉ RICARD Qu’à l’heure de l’apéro on me vide aux requins Ou qu’on me mette le feu aux poudres, moi je m’en fous Royalement.On dira : « C’était un intellectuel sur le retour Le couchant lui mettait de l’or aux lunettes » Et puis bye bye ! Such is life.Surtout que ça recommence pas ailleurs ! • « « Ca y est.A présent je n’ai plus peur.Bonne bête, va.Crétin mâtiné de chrétien.Il te reste bien à meubler un temps Entre l’école et le tombeau : Celui de molletonner une existence Autour de la jeune fille qui joue Choubert Ou bien auprès de la waitress callipyge Dont le regard charbonné t’aura séduit Et de mettre au monde une paire de mouflets Comme c’est l’usage pourquoi pas ?Puis comme tout l’monde Quand tu t’esquinteras sur quelque job imbécile Sache que tes râles ne seront jamais Que paroles nouvelles sur air connu Mais ne va surtout perdre de vue Qu’un jour trop tôt tu en auras suffisamment décousu Avec cette chienne de vie Et que las de creuser ta solitude Tu plongeras dans la nuit Comme dans le repos dominical Et qu’il faut être bâtard pour trouver Que tout est bien ainsi Mais que pourtant on ne nous en laisse pas le choix LA DÉCOUVERTE DE VAMÉRIQUE 117 Je vais donc temporiser moi aussi Le plus qu’il est possible retarder l’échéance Quémander la chaleur fraternelle en attendant Détourner ma vue du scandale Tâcher d’oublier que partout autour on pourrit de misère Et puis, quand le cauchemar tournera à la déflagration Rêver encore que Harlem s’embrase au vent d’Est Qu’il brûle de l’espoir des apatrides Et que ses fournaises propageront l’incendie A la plus fireproof des casuistiques Vivra Oui, vivra qui verra Au temps de la raison ardente Le bonheur et la justice étendre Leur règne par la terre entière Fût-ce au prix des sept vaches maigres Fût-ce après la Terreur Mais le père est-il seulement né De celui qui grandira sans apprendre l’angoisse et la violence ?Et dans une nature point trop polluée ?Si pourtant cette nuit à notre fenêtre heurtait l’impossible Lequel d’entre nous se lèverait pour le reconnaître ?Et sur quelle surprise irait-il déclore les yeux ?Comme si de l’hybride et du composite Ne pouvait se déduire la parfaite euphonie des courbes ! — Prenez n’importe quel corps Plongez-le dans l’obscur : il n’est plus rien 1 — Serait-il mieux vraisemblable d’ailleurs Que la géométrie la plus rigoureuse Donne lieu au miracle de l’androgyne ?C’est pourquoi notre incrédulité Se muera en sarcasme : « Eh bien ! n’était-ce donc que cela ?» Ensuite nous tracerons sur nos yeux La croix blanche du clown.Au même instant s’accomplira la colère des hommes : Nous, nous garderons les paupières baissées Lorsque le ciel se déchirera.Ainsi assisterons-nous une xième fois A la mise à nu du dieu Qui naquit saigné aux quatre veines Et qui ne marcha parmi nous Que pour se prodiguer en amour Et susciter la passion de son supplice — Puisque seuls parmi nous ont droit de parole Les dieux qui auront connu la mort Alors sur des ruines Nous édifierons de nouvelles ruines Ainsi que le veut notre destin .Aussi béante qu’elle soit Tiens-toi toujours sur la brèche Homme de peu de foi ! La brèche d’amour Doit être comblée de corps défendants Et ta vaillance s’emploiera à y ferrailler Tout le jour Si tu veux qu’à la nuit tombée ton repos S’allonge encore contre le flanc de la haine inféconde.D’avoir couché ton ennemie dans ton lit N’est-il pas chose dont tu doives tirer gloire ?Ce n’est pas non plus un mince honneur De t’être mis en ménage avec la mort.Toutes deux comblées femme et maîtresse, Que te reste-t-il à attendre de l’amour Sinon l’habitude dynamitée et le débridement de l’abcès Qui enlèverait au plaisir cette âpreté A quoi on le reconnaît ?Cueille donc la mitraille — Non la manne — Et recrache-la : la manne est faite pour se poser Mais la mitraille Pour voler ! LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 119 Et puis la paix ne commence-t-elle pas avec la guerre ?Qui veut la volonté de Dieu, amour et amour, Sait bien lancer la croisade, dresser l’Inquisition Sait bien bénir la bombe La bonne, rultime ! Prêchez toujours ô vous ministres indignes De tous les cultes et de toutes les allégeances Vous n’engluerez pas l’amour dans vos prêts à tempérament Vous ne le mêlerez pas à l’écheveau de vos politiques Non plus ne l’encadrerez d’aucune norme Lui qui les passe toutes Pas même ne réussirez à lui interdire votre seuil Lui qui est fort autant qu’est pesante votre frayeur ! L’amour échappera constamment à vos travaux Et ne sera jamais au décompte du butin Car on ne le conquiert pas, on ne le trouve pas : Il est, il conquiert, il trouve.e o o Québec, le 5 mai 1970 ¦¦ Il JEAN-GUY LACHANCE RELIURES POÈMES JEAN-GUY LACHANCE Né à Manseau en 1949.A terminé ses études collégiales à Victoria ville.A déjà publié dans une revue locale La Poésie s’ennuie. RELIURES Tantôt je m’ennuie, tantôt je marche l’univers est ventre et soleil vint la raison la mort la vie tantôt un regard chez l’enfance tantôt un regard chez la saison ma poésie comme ma vie incertaine chancelante merveilleuse pour le jour qui lève pour toutes les formes d’amitié RELIURES 124 JEAN-GUY LACHANCE LAMPADAIRE Quand la bière grimace en son remous quand tout le jeu est de projeter son corps se briser les doigts en aval de lennui quand le temps est un fleuve détourné qu’il n’invente plus les méandres quand les gens ont déserté ton village que les adolescences mènent au vagabondage universel quand le guignol n’a plus le coeur à rire il écrit sur des pages bleues les choses qui arrivent les têtes s’emmêlent dans le sol leurs longs cheveux dorment dans les soirs tristes ce soir mes rues sont trop lucides puisque la ville voudrait bien enfanter ces respirations d’outre-mer puisque les pierres crient des caresses jusqu’à ce que mes allées et venues s’arrêtent aux branches d’un / érable les bruits jouent l’imposture et le sommeil l’importun j’ai déposé mon boucher, le cirque des mots, la farandole des / gestes d’accueil puis, j’ai cajolé ce vide, l’ai étreint et recommencé à dessiner au vent des taureaux et des pommiers ou de quelques rares brises d’une terre sans nom du courant d’air de la boutique-uranium où se tricotent les poumons dromadaire solitaire en dame de coeur le nénuphar sous l’étang gelé la maison est trop petite pour le chien se sachant bâtard il y a des chiens très doux qui ne font que vous aimer à en / perdre la tête nous sommes toujours face à quelque vent POÈMES 125 REVERBÈRE les maisons n’en pouvaient plus de regarder le ciel mes jours aux troncs incongrus à la sculpture des souches pour ma belle le ciel enveloppa donc les maisons car elles pensaient trop la jeunesse est tendue comme un pont entre deux terres harcelant le beau ma pensée est visage de vieux greniers aux volets de rayons dans un ciel aux boisseaux de pommiers c’est ma mort qui vit à pleins poumons pour fuir le vieillard dans la lorgnette du ciel gris je jette souvent ma tête au sort contre les pans de la prairie ceci pour te dire que nos limites sont devenues des aurores boréales cette ligne pour t’écrire un geste en site cela pour te dire que j’ai une mémoire de cheval ce poème pour signifier la joie des couleurs de ta musique j’ai voulu parler de toi que la saison transforme ce tic en barque magique car tu m’es au-delà de la pluie comme de ta voix comme de l’air qui souffle en notre oeil paléolithique 126 JEAN-GUY LACHANCE DILIGENCE il y a des éclairs dans mon café et des souvenirs d’hommes primitifs devant le feu on joue sur les parvis du Moyen-âge et moi je vire et retire autour de pays gitans le soleil fait des aquarelles à travers les boulons des aciers le fer a reconnu la neige le chat une odeur de frites tandis que quelque part rôde une guerre l’histoire sera peut-être longue la guerre est quand même un fort parfum mes mots sont des silences sont les enfants du pays le quartier-général du regard dire des mots pour arriver au mot qui ne se dit pas bornes des pays et des hommes en mes cheveux clôtures ne sont pas chemins je suis dans le train qui passe dans la fumée, sur le toit des maisons je claque dans les plis du drapeau par les civilisations qui voltigent par l’énergie du jour, la fraîcheur du soir par les lassitudes croyances et latitudes j’écoute la T.V.avec mon amie ce corps qui est le mien, peut-être mantéau, de trop et de si peu qu’il devient mon unique ressource, ce corps qui suit le rythme de ses pieds, cette migraine comme l’étau du temps, écorce de quelque forêt.Dans une infirmerie, un corps se fend par une sorte de tristesse, comme le zeste d’une orange de soif, mais .Mais il y a les glaces de décembre les guitares, les verres les tables les souliers des papiers ce paysan d’Andalousie s’ennuyant de Madrid et toujours l’humain comme l’araignée à sa toile la terre avec ses mouches, ses massifs son Brésil POÈMES 127 mais la mort se niche parfois chaudement sous ma chemise, comme apeurée de tant de menaces et de bruit, d’autres fois revenant se poser sous ma tête, baillant comme un fêtard, et même si j’ai parfois grande misère à caresser son long cou, je connais les chutes suivies des silences blancs.Comme un gamin s’étend dans l’herbe du pré, ainsi qu’un champ s’ajoute tout bonnement à l’ancien.Comme l’on est de s’asseoir près de la femme aimée, tel un ami qui revient sans cesse d’un rêve, comme une mère sourie, comme nous nous abandonnons parfois aux rues des villes.de l’abeille à la ruche de la cigale au champ de la feuille à l’air D’être un pays dans un pays une ville dans la ville plus d’eau que de terre la mer n’est pas la terre du galet à la mer les cachots les bobards les voitures en bouillie les émiorants O toujours de la main aux cheveux des romans au martien favori aux sorcières bien-aimées Aristote et Homère fêtent l’Occident ce soir l’électricité ne sera plus l’électricité l’esquimau sera toujours l’esquimau les formes vont chez les mayas un chat miaule les dépotoirs sont de jolis figuratis quand le matin y joue que les pauvres rats y fondent des restaurants l’échéance ne se recule plus je t’aime plus que ma mort le défi est posé je danserai mieux plus / tard ce n’est que progressivement que je règle ma caméra que ma flûte se livre que je prends possession du jour du lieu .bien posé, je me balance aux instruments de musique, je digère ma vie comme j’étreins le jour.Je pris la mort, j’en ai fait une boule, et l’ai tirée dans l’eau de la rivière, non par haine, mais par indifférence.Un vaste tableau est devant moi, mais que je ne peux voir que par taches.Souvent objets et silhouettes me prennent et promènent, me laissant dans des endroits familiers que je ne reconnais plus.Si j’ai des fringales impossibles, j’ai aussi de longs étirements sur mes dénominations . 128 JEAN-GUY LACHANCE le premier jour où j’ouvris l’oeil à pas lents riait la feuille né pour une conscience comme les blouses du vent comme les sonorités dans le caveau fleuri de nos mains naître pour l’ébahissement de l’espace pour une neige au matin pour les analogies les chansons comme une vague à dévorer les côtes né pour naître constamment comme une joie qui survit mourir pour mieux revivre partir souvent pour mieux te retrouver on meurt n’importe quand, de n’importe quoi il n’y a pas de réponse pour Hans le marin sinon qu’une envie immense d’aimer sinon qu’une foi violente en la mer les arbres sont de braves garçons, ce brun de fin novembre est suppliant et grave ; la froideur donne sur la chaleur, un peu comme je ne sais quoi .respirer la terre une dernière fois comme le gai déclic d’une valise comme une serrure qui joue semblable au dernier soubresaut d’un affamé comme je pose un pied devant l’autre comme je sors souvent comme l’explorateur en son installation midi sonne comme j’embrasse souvent, comme je beurre mon pain i a c S' r • (I POÈMES 129 je suis mort par une belle journée d’automne, quand l’air bleu est frais, et que le vent souffle les dernières feuilles.Quelques instants plus tard, je suis rentre dans un grand magasin ; une chanson voltigeait dans l’air ; des banderoles et machins s’affichaient un peu partout.De mémoire d’homme, je me rappelai que la Noël approchait;^ la mort allait de rue en rue en passant parfois par les vitrines.C est vaste a s y perdre, à s’y retrouver.Je suis ville et campagne, la complexité des forêts du Nord, la mélancolie des champs de^ble.Jejecte ma peine comme ma joie; je ne suis bien souvent qu’un cheval.; Hans le marin aurait dû finir ses jours avec Tania, la tsigane 'j je crois aux chaudes journées d’hiver | une balançoire qui se balance d un cote une pierre, de l’autre une fleur avec son nom comme le matin est le pied du soir la sève de l’arbre la voix du comédien : toujours à faire et à refaire ' que d eau a la margelle de portes à ouvrir de nuits avec toi i à ne vouloir connaître que l’été nous n’aimons pas l’été î a ne vouloir qu’habiter qu un étage nous ne connaissons pas le I , _ / building i a ne regarder que l’enfant nous ne voyons pas l’homme > cet après-midi, il y avait une fille qui transportait un chiot r1 un chiot dans un manteau, c’est joli i une femme qui parlait à son chien j un jeune demanda à un autre : « Où vas-tu toé » f guitare espagnole à la flûte indienne, comme la nuit se con- I somme, si ce n’est que bergers et poètes sont sur des collines de ; première neige ; rois-mages en fusées de sapins givrés, diront contes, climats et yeux clairs, en substance d’arabesques, vers les ruisseaux blancs des écrins violets.Savoir toujours le salon baigné d’ombre et de musique blessée, l’arôme du temps sur les joues.Mais il reste, enfant mystérieux, les escaliers, les peuples, la porte de Iaurore.Père Noël déguisé en enfant 130 JEAN-GUY LACHANCE je ne me définis pas sinon que je vis ce qui est que ce qui est n’a pas d’âge de Socrate à Road Runner, à Charlie Rrown de l’amibe à l’énergie atomique tout est mouvement et perpétuel devenir comme l’amour est toujours nouveau continu je ne fige rien en attendant .une intense simplicité du jardinier en ses fleurs du berger parmi ses moutons je suis parti sur mon âne gris c’était un petit cheval blanc sur la route parapanpan petit tambour s’en va parapanpan c’est le fou de l’île qui me l’a dit « Et vous accepteriez les saisons de votre coeur, de même que vous avez toujours accepté les saisons qui passent sur vos champs.» Khalil Gibran a il a le « ______________________________________________________________________________________________________________________________________—.— POÈMES 131 ENTRE LE REGARD ET LA SAISON C’est nuit de brume épaisse lumières et réverbères comme autant de lanternes pour guider la nuit comme autant d’aurores qui giclent brouillard comme une paupière lourde brouillard comme une danseuse lasse bleus et violets trinquent nonchalamment objets et édifices se dressent en outils rognés le sol s est englouti dans une flaque d’eau tout est un passager dans la gare, valises à la main, les arbres sont d’un autre passé poudrerie d’été entrer en brouillard comme en paradis la terre devenait nuage le ciel redescendait sur terre les maisons remontaient au ciel des chairs a jamais douces charmaient les arbres arbre au marbre noir, au coeur suintant d’ébène nature, joue à l’abstrait brume comme songe d’univers comme un conte en bohème tel un mot immense brouillard poursuivant les longs cheveux de sa belle il a conseillé la terre, jasé un peu avec la pluie et les rues ont ravalé leurs commentaires 1 étrangeté avait envahi à jamais notre planète une nouvelle ère et une neuve lumière étaient nées au matin les hommes ne se reconnurent plus ils étaient devenus de blancs cerfs-volants avril : neige d une blancheur blafarde, comme aspirée par une / pompe immense le ciel synthétisé les lacs ce ciel comme une porcelaine à figures que caressent des mains nuageuses tandis que je bondis sur les pierres d’un ruisseau encavé 132 JEAN-GUY LACHANCE il est midi à l’horloge des vivants c’est triste de ne pouvoir s’arrêter bien longtemps à la même place s£ mais c’est heureux d’être un nomade ce ciel d’azur est un vase antique -1 f échoué sur nos grèves précaires sauvages est-ce le ciel ou le sac à papier qui éclata soudain de joie sur le front du matin répéter le ciel bleu comme des coins d’horreur, de bonheur le ciel bleu, c’est une volonté, une fée aussitôt est-il qu’il nous laisse bientôt que paves mon corps est goémon de berges lointaines ciel bleu, c’est nous dans la natation de notre espoir la Gaspésie des barques des rives parfumées d’animaux c’est une saveur de pomme la mariée que nous fêtons in si m à .« coloris au gré de l’infini la rivière de nos rencontres tu trouvais l’eau trop lente aujourd’hui, j’irai volontairement c’est partout blond de bleu que font donc ces guêpes P ei chez les feuilles es je pose ma joue sur l’herbe chaude, je respire à fond sur le sein : mourant de l’été.La saignée des erables fécondé le sol, chaudes m journées comme les longs bras de la femme quand tu t endors, se tei rouler dans les feuilles par tout l’univers.Les saisons se courtisent par-delà ma porte, et qu’importe si l’été surgit au milieu de la , neige, puisque ma raison se lia un jour d’amour avec un sentier l’automne est un fruit impardonnable des jaunes comme des rêves d enfants l’automne, c’est Van Gogh interrogeant Vivaldi une neige méditerranéenne le cargo d’or sur une sieste en feuilles rien à dire sinon qu’à marcher ensemble & Ce h 11 t:; t. POÈMES 133 les premiers froids d’hiver seront le symbole de mondes à venir je ne sais pas trop si c est une feuille ou un oiseau qui passa soudain au-dessus de ma tête chaudes soirees d ete ou 1 on y entend un chuintement d’arbre en arbre.Les bruits de la ville roulent, montent et se déroulent dans a^ nuit qui les gobe un par un.Comme des yeux étonnés, les fenêtres se suspendent dans le bleu foncé de la nuit, épiant le retrait insinueux de l’obscurité.Elles trouent la nuit comme des phares sur de grands rochers nerveux.Amène les chips.Le Prince donne un bal.Cendrillon n’est pas loin, et moi je dois lui apporter un papillon-lune .Un jour, dans un jardin baigné de soleÜ / où, sur les branches dansaient des reflets vermeils / Dame chatte et sieur le chien se prélassaient ; / en ses airs de grâce, la rousse féline se pâmait / et elle a ri.ces vaches qui refusent de me laisser passer, ces nuits dans les granges à renifler l’odeur du foin et les hirondelles, rassemblement en ligne.Bientôt le lièvre humera à longs traits l’automne dans la coulée dun soleil enrhumé; pour la première fois ou la dernière fois, un i écureuil contemplera les feuilles se berçant comme des petites vieil-! les frémissantes.Partout un brun pâle de sentiers séculaires, l’été est devenu las de veiller, C’est pourquoi un sursaut de lumière fanée emplira les alentours.L automne a jeté un ciel orhs dans la [ rue et maisons et arbres essaient en vain de le relever.Les autos rentrent chez elles.Autumn gets up on calm grey avenues of September it walks breathing ^ through dead leaves of its pace ! deep in yellow thought i but the squirrels have all gone now.i mai : éclosion furibonde, métamorphose du vert, feuillages fous comme les courses des enfants dans le nouveau champ, la che-\ fauchée des plantes, prendre pied, manège mal connu, le ciel est s le baluchon des nuages vagabonds. 134 JEAN-GUY LACHANCE La pluie est parfois magnifique .vouloir marcher dans les dunes du crépuscule apprendre de source sûre que la pluie dénuderait l’horizon voir des arbustes chauds, en transe, en clairvoyance la pluie danse comme une folle en clignant de 1 oeil est vieille rengaine reconnaître le temps salé à perte de vue, à longueur d’air en siècles de marées têtues le temps de la baleine blanche ne pas se savoir si assoiffé, si lointain y perdre son passé, le retrouver en avant de 1 avenir se savoir depuis toujours Sinbad et Felix le chat L’homme de Cro-Magnon regarda sa femme endimanchee et dit : « Il pleut sur les dinosaures » Ulysse à Pénélope : « Il pleut sur notre amour » les feuilles crépitent comme un feu de marins perdus au large destins de pluie, dessins de pluie se moquer des villes éclairées qui eclairent ou pas grimper avec furie dans la voilure des reves en partance Il y avait bien ces trois-mats-carres, ces fiacres « Cocher, continuez, je ne descends plus » ces tritons, cette triere antique S’élève le ressac des farfadets exagérer, mais la pluie tombait sur le monde entier en Mongolie, en Californie _ ma vie est exagération, est drôle de pluie, drôle de tille avoir été quelques gamins se rassemblant sur les perrons muets à attendre la douche, le vent, les cailloux et feuilles camarades inondés de pluie fiers d’avoir découvert par hasard l’escalier de 1 arc-en-ciel Je suis revenu mouillé la pluie s’est tue rien de plus que des rues transmutées en miroirs aux amoureux la pluie me reviendra, te reviendra saura porter nos secrets aux capitales je la vois déjà écrire sur une grève humide de J 1 / l’île-du-Prmce-Edouard I POÈMES 135 dire encore dire parfois nos fronts se sont engloutis dans la même goutte d’eau la pluie est parfois mélancolique la pluie clapote dans la mare comme des crapauds dans l’étang, comme un chien se désaltérant après la course.Gouttes de pluie comme fantassins marchant en rangs serrés sur des chemins bossus, i embrasant l’air^de leurs semelles.Miroirs de tôle grise, secouage des plumes, fraîcheur d’aube, fleur musicale .juillet : vagues bleues qui s’étranglent la naissance des rouges minutes au vert de ma soif sur le seuil marin ou dans une ville endormie quand les néons épousent les phares solitaires contours de quelques vies se réunissant pour le départ d’un oiseau matinal ami, ne dors pas, écris, remets le disque i ami, j ai mal de voir ce bateau étoilé dans l’Orient nos amies dorment en nous, ne les réveillons pas écrivons-leur les survivances de la parole de simples mots comme de simples réveils au coeur de la terre, ; il y eut le matin, le regard, une musique entêtée : nous écrivions, l pendant que tous dormaient et que l’été perdit soudainement sa source i et ne se retrouva plus saura-t-on assez les équipages saugrenus : de ceux qui vont les nuits de juillet ; avec dans leurs manches de grands rires : et la plus belle des mélancolies janvier : qui me gifla donc amicalement ce matin, serait-ce Québec ?pays de neige dure, de folle chaleur, de vaste garde-robe, de ce qui est, de ce qui sera.Si Pascal revenait au Québec, peut-être dirait-il : « Quebec, far, screaming, breeding, sailing, a word to live by roads » 136 JEAN-GUY LACHANCE la raquette en hiver, la chaloupe en été, la lampe a 1 huile ^ le hurlement des loups dans la charrette étoilee du vent 9 milles, seul dans la forêt 25 dollars la vache, 22 chevreuils sur le flanc dune montagne c est la terre de nos pères accrochons fièrement nos vieilles chansons aux rideaux et les champs à labourer a nos vetements / « après la danse terminée, une chanson est demandée une chanson à boire, il y en a un qui se tourmente, qui voudrait bien se faire entendre » le mariage, faut pas que ça traîne, ^ .dans le temps des foins on est pressé, il s est marie un lundi matin bon bon sous le violon .« M’en revenant de chez le boulanger, sur le chemin, ] ai rencontre ».» mon père était allé avec son oncle Freddy à une maison du rang pour y acheter des vaches, ^ _ r y avait une fille pas mal « swell », il l’a manee comme ça, tu vas manger en masse des bleuets cet hiver je ne sais pas si Délard a tue ses canards nous avons marché dans la voie lactee rouler et dérouler nos bras aux sommets des arbres la girouette grince à la flamme vive du poele au long des respirations collées aux poutres, aux chaudrons plein de neige en nos poitrines sur le seuil, aux branches des statues , , quelques chaises, un escalier, un vacillement dans la pénombre des ponts s’entrecroisent.dans les murs gelés des rencontres dhier nous vacillons nous gelons nous pensons le p^oêlT o™ lesCl bûches sont _ peut-être comme nous certains jours où le pas s’appesantit où l’air ne tourne p us faudrait fermer le haut, mettre de la neige autour du camp POÈMES 137 des siècles ont culbuté dans les ravins nous nous sommes rencontres au détour d’une chasse, d’un ruisseau bien longtemps avant les villes la vitre sait l’envie des montagnes yeux de brunante, veines des planches la nuit fut déposée comme une hostie à la parole puis le soir est venu, nous repartons nous reviendrons les bois sont de terre noire la campagne glacée étreint les vieux chemins les horizons empoignent dans leurs bras montagnes et vallées d’en haut, la ville est un cirque en fête aujourd’hui, un grand événement glissa longuement dans la profondeur de mon bras : il a neigé.Parmi les maisons, au milieu de la rue, debout était le froid, un peu plus loin, lièvres et chevreuils le lorgnaient.Il y eut un temps de long silence, comme si on rangeait tout ; j’ai donc été neige folle, voilà qui est dit.Tu es la caverne de mes hivers où le feu et la main t’embrassent, où leurs perdrix refont leurs yeux de feuilles humides, où tu m’enseignais le chuchotement des cristaux.Il y a ainsi par les samedi d’hiver un petit gamin qui déambule, traverse le bleu, puis le blanc et parfois s’arrête, regarde, écoute et continue à marcher.Il y a ainsi par les samedi d’hiver un petit gamin qui déambule, traverse le bleu, puis le blanc et parfois s’arrête, regarde, écoute et continue à marcher.J’ai voulu cette répétition dans l’air froid peint à même le soleil.Fumée grise, carte de Noël, les sapins poussent sur les galeries l’hiver est enroulé comme un chien dans sa fourrure il sommeille aux pieds des maisons en sa gaieté en sa mélancolie la neige est feuille blanche où la nature y déclame ses ombres la froideur y est franche comme un pic altier montagnes figées en leur enjambement gravitent les champs dans l’espace-neige comme miroirs de pleine lune, de pleine mer où les assoiffés s’y baignent où leurs yeux se retrouvent 138 JEAN-GUY LACHANCE comme l’amant glisse dans le lit tel un enfant au bout du sommeil champs aux fronts dégarnis l’air s’enroule autour des clots comme les notes jouent dans la harpe l’hiver a ton visage aux douces extrémités des lucidités avec l’air d’oiseaux volatiles dans le temps d’une reconnaissance, je vais avec toi ensemble jusqu’au prochain effroi nous menons les rues jusqu’au tronc de l’arbre dans les découpures et hachures des arbres, des parallèles éveillent les cocfes inconnus d’une longue cheminée une fumée s’envole mes mots sont oiseaux blancs dans la pénombre sont flocons de neige dans une vitre qui ne sait que dessiner l’air givré, le ciel en robe de chambre, l’église de frimas des embruns planent, des neiges lèchent les arbres un gamin construit une maison dans un sous-sol tandis que les toiles d’araignée dansent dans la lumière crue le bois est rentré les hiboux sentant bon quelques-uns dorment emmitouflés tandis que l’après-midi bat des ailes des bouteilles jettent des lueurs sur les tables pendant que des enfants dénichent un banc de neige un skieur se suspend dans sa géométrie dans la géographie des neiges microscopiques quelques morts quelques vies rires et pleurs un corps en contredanse un esquimau défonce l’horizon dans les aboiements des chiens avoir un regard comme tempête d’automne voguant sur les vagues-ci y rencontrent sapins en voiliers, paquebots en chênes arbres —totems, sculpture africaine dans le bruissement de laube forêts vierges s’installant des plateaux dans les broussailles s’avance un canard dans l’eau glaciale ondoient les algues dans le ruisseau en dentelles POÈMES 139 un lièvre a bougé un glaçon a vu tuyaux d’orgues, soufflez claque la vie au vent hivernal par les pagodes marines une fumée de neige époussette les longs pins paysans l’hiver est une dure et belle journée mon premier café ma première respiration au matin ce soir, les étoiles se nicheront dans la neige ce soir, elles veilleront dans les branches neige est bien le mot que je veux dire ce soir, la lune sera un vieux 5 cents les autos-neige sont de bien jolies lucioles mais le tableau me remet mon coeur je t’aime .4:20 la neige est un vin La poudrerie n’est pas une journée calme d’hiver, la poudrerie n’est pas l’hiver, la poudrerie est une espèce d’« affaire qui tourne pis te r’garde ».La terre pour l’occasion se prend dans les filets d’un globe laiteux, comme un génie rentre dans sa lampe.Ma tête parcourt la poudrerie comme le vent court dans les steppes russes, en un pas de la Sibérie à l’Alaska.Brume d’hiver, incendie de vagues.Dew the dew yawns on little cristal gestures it lies looking at the mirror of the sky on millions smiles and then becomes the lady of the morning août : l’espace d’un chaud midi les chemins du soleil les avoines entre nos doigts les chamns sont une fleur d’eau la rivière une cravate en flanelle l’hirondelle recouvre sa tête ronde pointant les rendez-vous des charrettes les muscles des chevaux ont bu dans les cheveux des fermières 140 JEAN-GUY LACHANCE je cueille des odeurs dans les replis des couleurs les sons qui s’étirent l’appétit qui s’asseoie entier sur le midi comme un sauvage indien quotidien du jour feuillu doux guerrier en la rivière insoumise sûr de son canot nerveux amoureux seul dans l’odorat du bois derrière son oreille le midi estival comme le rire infatigable d’une fillette blonde nous sommes à nous bien mieux qu’au temps . POÈMES 141 RÉSONNANCES Avant, j avais 17 ans c était en sorte un pays sauvage un élan un bal de fonctionnaires un rêve inconscient un climat instable un instrument bizarre dans les vallées creuses, sur les collines et à l’intérieur des routes pluvieuses de calmes victoires se promenaient puis vint 1 orage des pierres des murs la reconquête du pavot en les ruines de l’enfance puis j’appris à nommer les choses un miroir un miroir une pince une pince j’appris à rêver puis vint ton nom .le vent est cette passante que ce soit dans l’absence ou la présence eet été qui me colle aux pieds à la tête cette nuit de mer de feu de maison abandonnée de n’avoir que l’odeur d’une route bon foin s’accrochait aux feuillages victoriens un gars et une fille à sentir le soir sous leurs pieds tu pesais des cailloux dans ta main ces soirs-là dorment souvent se réveillent souvent et notre amour de rochers nus combien d’autres âmes à perdre d’autres qui habiteront dans les mêmes dunes puis le vent a soufflé l’hiver est venu puisqu il faut descendre bien loin dans une neige absente mais aujourd’hui je me souviens : tu m’es feuilles villages retours le temps est notre lit notre poids et légèreté notre foi et incroyance L’air ne survit qu’à notre air nous fauchons les cous des retards malades nos vertiges s enroulent dans le vase d’or de nos poitrines entêtées 142 JEAN-GUY LACHANCE avons décoré la nuit célébré la Noël en août bu à la même branche foutu en Tair les sommeils filtré les villes entre nos doigts mêlé les routes confondre les pays compté les herbes N’avons presque rien dit s’être attendri beaucoup sur les méduses le sable disait le vent les vagues disaient le sable le matin bien avant moi tu remontais la plage tes cheveux entre deux lumières la mer au large t’avait emmenée il y a de ça bien longtemps avons continué peut-être longtemps à enterrer et déterrer des visibles aujourd’hui c’est encore merveilleusement toi entre nous vivait un espace le temps d’une démarche d’un dernier tête-à-tête avec l’espoir la table entre nous pétrit le pain ce pain durement reconnaissant se dressent des fruits exotiques des liqueurs chaudes sur notre table solitude puisque les astres vont toujours solitaires puisque les rivières se recherchent toujours d’être de même eau mais de berges différentes d’herbes fines dans la rosée de demain de nos marées d’envies d’enjoindre toutes les plages de nous fixer avec douleur au plafond du soleil de brûler les pas inutiles les paroles trop silencieuses le quotidien est notre bague où j’épelle les diamants des étonnements où nos fatigues naviguent se transmutant en coraux où l’arbre et plantes prennent racines en jasant aux jardins chinois par les bibelots et tableaux jouant sur nos épaules notre maison est de bois aluminium de verre et d acier saigner l’absurde par un regard un rendez-vous par un autre absurde par le cri du silence par la main tendue d’un enfant à un sourire POÈMES 143 nos têtes rient sur l’oreiller comme des skis sur des neiges des pentes et villes à venir ce que j’aime ton pas dans la main ronde de l’enfantement de nos respirations comme une musique ton souffle monte droit en mon oeil de ces yeux qui ne cessent refaire les cercles de ton bras tu m’as donné le ruisseau d’un jour d’été un corps pour y rafraîchir mes lèvres pour y amplifier les rêves timides la lampe dans ma nuit le puits dans ma soif le gage en un autre monde tu as allongé mes siestes jusqu’aux voiliers la voix du silence attendri m’est venue par toi de ton corps souriant toujours de blonds réveils 144 JEAN-GUY LACHANCE voici que je chemine dans la route de mes pas de mes pas devenus oiseaux par ton doux souvenir de fin du monde j’aurais aimé regarder à l’infini l’éclat du ciel bleu sur ton visage, avec mes yeux dessiner des lèvres de brise sur ton front, kaléidoscope entrevu.Suivre en silence le tracé de ta peau sur le sable ; la grève qui s’éloignait pour mieux laisser nos noms se saluer tendrement.Prendre ta tête dans mes bras, comme un oiseau inquiet, pour arrêter mon oeil dans la rivière.j’éclate au-dessus des chaussées dans le fol amour de l’air ma vie à coup de promenades parce que tu ressembles à mes chevreuils insouciants des sourires comme un vent gonflé d’hirondelles la fièvre perpétuelle la source agitée le miroir coloré surveilleront toutes les envolées les rampements inépuisablement comme l’été des grands bois les deux vers que tu me lisas un certain soir sont devenus des châteaux dans lesquels je crée des lustres les glissades noires de l’asphalte mènent au vert amoureux comme la nuit me rend à toi je fonce avec joie sur des crépuscules mais je retombe toujours dans la rue comme parfois nous nous ne voyons qu’à moitié je poursuivais pour ton domaine les matins mouillés, je lèverais les aubes qui perlent à ton front, tu ne me crois pas, pourtant nous ne chercherons toujours que des perles d’aube.Je te montrerais 1 arche de mes treize ans, là-bas, sur la voie ferree ; tu y verrais le petit ruisseau de douce laine et la mousse verte sur les pierres polies.Tu y toucherais l’ombre épaisse de la voûte en écoutant la chaleur frémir au dehors, en entendant résonner les mariages d eau et d’insectes.Des grenouilles, tu les aimes, tu me l’as dit cent fois, oui, les grenouilles épieraient nos gestes et nos ricanements traceraient des ronds dans l’eau.Allez-viens, oui d’accord, je te donne aussi ma misère, ma belle et chère misère. POÈMES 145 prochains étés furtifs bigarrés fugitifs hommes d’équerre qui laisse ses règles pour courir depuis toujours vers les châteaux de sable les tournesols les jambes des algues vers les prochains étés femme mon herbe tendre le rappel des torrents souvenir des érables des machines en fleurs des bases en espace de ce qui reste à dire à venir sur les longs chemins de fer, vers la fin de l’après-midi, quand le soleil songeur y pose les derniers reflets, j’y flâne au gré d’une romance, au plaisir des carrousels confiants, au son du tissage de l’or fin.Rendu là, te retrouver, oubliant qu’oiseaux et fleurs s’étaient confondus.Coule mes vingt ans avec le soleil dans les yeux, la neige sous mes pas, et toi qui mange devant moi en riant.amour est aujourd’hui amie la campagne de ma ville la compagne en campagne hutte de mon gratte-ciel le printemps en hiver tu enclos de tes mains de tes cheveux allégeant les périphéries des neiges à la teinte de tes hanches tu rassures les amoureux renforce les rires ton rire qui me rend concret comme un rire il y a des mots dont je ne parle plus il y en a d’autres qui se tairont quelques-uns resteront me balançant dans la brunante dans l’innocence de nos yeux sous ton sourire l’humanité s’installe paisiblement par ton visage, ma seule science tu es le bel incendie qui reprend ma terre brûlée mon vieux soulier ma mer au soleil ont pris le chemin de tes yeux ., MAURICE COMTOIS JUSTE UN PEU DE PUNK POÈMES MAURICE COMTOIS Né à Belcourt, Abitibi, en 1946.Etudes collégiales à Rouyn.A exercé divers métiers tels que vendeur de chaussures, vendeur de journaux, musicien de « rock », journaliste, etc .Travaille actuellement, entre autres choses, sur un manuscrit de plus de 1,000 pages : Le Meurtrier, nouvelle policière non destinée à la publication. MANITAS DE PLATA à Michel Bizier Les frères de sang sont submergés dans une Californie de ferrailles : barricade de l’inconnaissance mort New York n’a pas avalé le Gitan comme toutes ses plantes les noires et les rouges derrière le mur du son l’Amérique applaudit de Plata fuit entre deux mains le Noir se cache acier est maintenant seules racines sous le trottoir il gît hallucinant automatiquement vôtre dans le cri transcontinental du géant eunuque puis électronique1 1.Pianiste Janséniste avec Frayeur Animale de la Note Déconcentrée 150 MAURICE COMTOIS mais le Street-Holler depuis de la nouvelle et millénaire prophétie-joie rocaille à forme de tripes éblouies l’Europe c’est sa patrie l’homme parallèle de la vie donnée pour « donner » les amitiés de l’unique et gigantesque présence à bas toutes les Cartes d’identité ! le néant est identique qui sont les vrais citoyens du monde ?ceux de qui le monde est celui de tous ce monde guitare tzigane pulsation effrayante de vérité pour nous .les Gitans ?nous aussi qui pouvons partir en rut d’une religion de suivre le vent le vent tortueux odeurs insupportables de la route impérieuse vers le semblable le dieu les camarades du dehors ceux qui nous restituent la première flamme de la Caverne nous suivons le code secret (discret) le fil inébranlable pour l’attente l’orgue de Barbarie est oasis Espagne Russie : mélodie enrubannée et folle des steppes jusqu’au café JUSTE UN PEU DE FUNK 151 Indes : déjà étirent le blues de Vienne écrasante et libératrice mélopée des Highlands Cornouailles Pays de Galles/Las Vegas Dublin et son violon : souterrain familial Roumanie Acadie au reel à bouche incandescent tripotant de tous à tous Manitas de Plata jette un amour sans promesse le flambeau se prend mais ne se donne pas 152 MAURICE COMTOIS OPHICLÉIDE, REVENEZ Vous ne connaissez pas l’ophicléide ?l’ancêtre coi du saxophone trapu, beau et tranquille habillé de clefs et de fausses clefs comme des médailles ah c’est ça : l’ancêtre je ne joue pas sur les mots ta sonorité sans histoire gauche à la dinosaure est un ravissement rauque (le taper des mains sur le dos d’un anthropologue — a-boinque ka-boingngue — couché dans l’herbe pour son bien, te voulant assurément du mal, vers sept heures du soir dans un beau quartier d’une ville de Brésil, à quelques pas d’un placide logis où sont encabanés quelques descendants de la nation qui enfanta, en toute innocence, le balourd ophicléide) le dictionnaire : dans le coin ! occupons-nous de nos mains et il faut bien filer se sentir réminis cent à la pipe Kommunist Album de Famille pour donner de l’ophicléide tu ferais la joie de bien des parents Son Excellence Ophicléide Haut-Saxophone ludique langueur interdite de Monsieur le Conservateur revenez encore votre grâce incomprise revit au moins en Rainy Day Women # 12 & 35 JUSTE UN PEU DE FUNK 153 DISCOURS DE CIRCONSTANCE SUR L’AMÉRIQUE (Prononcé devant la Foundation of Psychosocial Studies on American Culture in the World) toute-puissante terre de la magie en cliquetis efflorescence que ne sacrerait jamais la toute virile Maison Blanche je ne puis presque plus parler de toi maintenant que tu m’as trop hanté le climax ravit dehors nuances ! tu es la seule divinité auréole enrobante qui s’est imposée dès appel à mon enfance cowboys majestueux artistes du geste et du vêtement automobiles et chanteurs d’aisance sur béton absolu je parle en langue drue puisque c’est la seule qui te convient que ta jeunesse belle avec sa naïveté meurtrière tous les enfants du monde désirent ton équilibre flottant artificiel supérieur et créé de toutes pièces invisibles si non démontées 154 MAURICE COMTOIS USA quand je t’ai découverte comme Une dans ma tête carrée tu t’es présentée chose de service en tout ma joie mystique a quelque chose de scandaleux d’un vice annihilé aux sources de la grandeur et magnifié par elle qui me fait criminel par cette innocence grégaire que je veux vite épuiser tous les qualificatifs fondamentaux pour te nommer dans ta réalité si bien dominée par les innombrables et cellulaires réalités barbarie reluisante et polie as a black head shines singingly au pied de laquelle toute Esthétique git volontaire et euphorique de vacuité et qui te sauve de la révolte de gueux exorbités dans les ruelles mythologiques tu n es pas construite pour la politique Santayana : reflet larvaire l’éloge hélas tient sans cesse sous plafond folklorique sinon le néant est l’unique appel (ne dépassons pas ta frontière !) la philosophie du Compact nous sied oui Washington 1968 JUSTE UN PEU DE FUNK 155 A PIERRETTE ABRUPTE Il a dit : « mille yeux de goélands vrillent l’ombre d’horreur pendant que le voyage tangent aux cimetières dans l’atonalité des vides inter-sensibilités de chacun « j’érige l’angoisse de mon geste »1 2 à toi Pierrette es pétrie dans une galaxie de duvet : enfants et « celles que j’aime » tu dis pour ne pas l’amour (ça ne veut rien signifier) ô Pierrette tu traces la carte imbibée de nos pérégrinations rigides avec fosses implacables la cité de verre mythe des Psychomas ultra-technologiques en nos ardeurs d’étreindre temple perdu et comme nous nous enfournons dans l’aurore néophonique ah ah oui ah ! hadioïll (Lancelot dira : Puyd Kymriis vuit ollameotog) la foudre marteleuse à coups de moteur pro-cylindrique vient à chacun prendre un poil sous le nombril à 89% en ligne avec le point d’achoppement hormonal donc tentaculaire e e e .du ventre ! ! ! 1.Yves Préfontaine, Les Temples effondrés, éditions Orphée.2.Yves Préfontaine, Les Temples effondrés, éditions Orphée. 156 MAURICE COMTOIS ROLLET VIENT ROLLET VIENT VIENS ROLLET le tourbillon des nuits stérilisées fait jour Pierrette et prend tout à nous jusqu’à ce que la gentille butte verdoyante sous le grand soleil cadre bien arrondie le câ-câ-corps à Louise d’août ils sont tous deux enconnés l’un pour l’autre cette zille et la golline leur étreinte de tout se met en branle là-bas tu arrives pré-foudroyée du déclic hautain de l’orgasme impudique plus tu avances là là plus je be brise et plus je b’édifie dans la cime onirique (flûte de flûte) veux-tu que je sois une femme pour toi tu ne peux te déchirer à ce point tu refuses nous ne pouvons nous rejoindre malheureusement en équation réciproque dans ce fléchissement deux géants deux pins s’entrelacent avec fracas dans le paysage des deux nymphes fluorescentes la terre sourdie soudain une lave adorant l’immolation pulvérisant pré-anale notre poussée transplantatrice d’essence n’avez qu’auréole brisée de Tardent limbe de vos baisers pan-gouffres cycle ondulant tout de miel vaginaux et comme les peaux JUSTE UN PEU DE FUNK 157 s’implanter Time à l’autre s’élève nu le spectre spectre divinatoire au-dessus de l’autel lyrique de Lesbos ensanglanté à mes pieds Dieu apparaît tout à fait là je ne fais que sympathique et bibelot car leur force de fées éjaculations-s-s-s m’évaporent en ridicule viril de moi quoique s’hérissent toutes mes pores et tous mes poils ô suprême attendrissement de votre faiblesse quand vous éleviez vers moi les beaux grands yeux mouillés de l’encens putréfacteur 158 MAURICE COMTOIS le fragile enchevêtrement affectivement conçu dans la géométrie de vos membranes pourquoi voyez-vous Dieu là-haut et devant ma nudité extasiée vous rugissez dans un déferlement démonstratif d’âmes rompues je ne suis qu’office de prêtre impuissant (de plus en plus rare en ma Laurentie) en fonction de quoi absence est je bascule par votre sensuelle indifférence votre cérémonie d’anges sous coupole se déroule avec rayons cosmosiens et pissettes cervicales intérieures s’environnant désespérée à elle-même je ne vous arrose du philtre empire vain pour l’enfance qui n’a pu joindre votre nid tremblotante cité sur la verdeur des moissons la chauve-souris s’écroule liquide pour vous rendre davantage imprenables maintenant larves coulantes ô désespoir (wo ti-pit 1) vous vous l’êtes intériorisée à peau JUSTE UN PEU DE FUNK 159 LE CHANT DU PORTIQUE àC .B .tu m’avais donné un ciel à voir noir frôlant ces murs bruns en ricochet ah toi que je renie réconcilie et ne fais que lire hélas depuis trop longtemps combien déjà ce téléphone cinq ans .magiciens de l’ombre amourette d’enfance (non !) oui première audace hors de ce sommeil et je ne fais que le parler pourquoi tout dire .que tu pourrais entendre je t’ai tentée sous les yeux aiguisés et larges de cette Colette jeune irai-je te voiler sur ce vert duvet que tien peut-être n’est plus c’est ton absence qui se projette en mille attractions ravins extérieurs n’embuez plus mon appel chancelant ensorcelleresses du trop aujourd’hui la solitude encantée droite sur ma chaise se rappelle notre net et nerveux séjour dans l’immobilité des caresses sans cessation si prodigieuses en nous fixant hors dimension par la multitude de sièges tenus • « • 160 MAURICE COMTOIS qui nous conduisaient de tel bord de chemin raide, à l’arrière-cour, à une chambre publique qui nous était défendue après une tempête de pluie; à ce hall (sur le sol régulier : haut et petit portique étroit) déjà dans l’embrun de notre chère ténèbre consistante, donc, de nos étrangers partis jusqu’au matin suivant, il y a seulement quelques minutes; cage rectangulaire où les premiers battages, initiatrices gestations du pouls pour la première: la dure et vraie : fois enferré — première goutte d’eau à la serre — premier, prime, primitif — et c’était l’automne de ton rond manteau sombre juste assez usé et déjà épais ! univers émondé (ma gorge s’étouffe avant que je lui arrache si faiblement un « de tout superflu ») à quelques pieds derrière la vitre un peu fendillée, petits bris qui donnent gaiement un air compact à notre ébauche constatée ainsi.C U N D F à 1 Et on se devine à simules traits presque joyeux parce qu’une inquiétude tisse serrée l’âme oui pour plus tard ta mère ne te renifle pas toujours comme sa fille ce « grand » qui t’agaçait en face ta familiarité en nervosités affleurées avec nos autorités roucoulantes par le désir intra-pédagogique que tu ploies trouble ballerine ce rein d’entre les murs prochains ! où tu galopes et tournoies ! * 0' t< P d K P JUSTE UN PEU DE FUNK 161 CHANSON RUGUEUSE POUR UN PÈLERINAGE AU CIMETIÈRE DES ATTITUDES N’ayant pas d’idéals : je les possédais.Depuis je n’ai fait qu’incanter l’ignorance passée parce quelle me favorisera de beaux dieux supérieurs de mélancolie qu’aucune situation spatiale n’avait pas foulés : osmose du présent avec le présent à un pas des vertiges-en-quête une adolescence pourpre puis noire où pleurent les homoncules concaves et convexes toujours de douceurs carnivores peau profonde à jamais de plan lunaire dans le nid désespérément rond de nos sous-bois automnaux milieu des âges seulement de conversation ésotérique perçue à distance de révolution alors greffe de sexe ! volcanique par tension intérieure inconscient d’éclosion adolescence que l’on affiche par écoulement du temps par crainte instinctive d’une monstruosité qu’un peu apparente dans un environnement qui gifle bestialement à l’inhabituel. 162 MAURICE COMTOIS Dieu, roulé et furieux, m’eût condamné, évidemment par la force, à l’enfer pour avoir entretenu clandestinement un Paradis.Non, je sais ce que vous pensez maintenant, mais je ne me suis pas aménagé en fonction de la survie agressive en moi des Eternités de l’enfance, puis d’acceptation provisoire d’humanité de l’enfer ?L’eau est chimiquement accessible, mais je suis si élément aux sinuosités fatalement inscrites dans l’Art accidentel que lorsque je remonte les rues anguleuses on se dit mécaniquement à l’oreille en élevant la tête haute de douleur as-tu vu le Blues passer ?il s’inscrit ils vont certainement condamner la rue.Le temps d’une parade bouclerait bien. JUSTE UN PEU DE FUNK 163 LE CAJUN organe trimestriel et internationaliste de tous ou presque les troglodytes non regroupés / esprit de corps du Nouvel Animal / le nouveau concède à un culte du Nouveau que nous tenterons de réprouver de toutes nos forces rampantes à ras de tout / ce qui est faux puisque Le Cajun est frais, clair et paradisiaque à la manière de l’immuable Eternité Folklorique qui est la sienne Le seul point de référence identifiable et localisable (par les autres habitants de la terre actuelle) du groupe — ?— fourrageant autour du Cajun est la Louisiane française, cest-à-dire les hommes et les choses qui représentent le cocon imberbe, la culture cajune, cadienne ou acadienne.Si on retient cette dernière appellation, il faudra tenir compte des affluents afro-américains parallèles ou autres de lexpression acadienne en Louisiane.Donc, la secte cajunienne (puisque « secte » il y a peut-être) qui n a il est vrai, pour le moment, aucune prétention occulte ou oecuménique établira l’unité de « ses » membres sur la base d’une relation et d’une communion directe, basale à la civilisation franco-afro-louisianaise, civilisation surnaturaliste, ruro-magique et surtout hautement invisible.Bâton Rouge — la désaccentuation du franco-louisianais oh johesse de ton abâtardissement naïf — sera notre symbole et son chef-heu.Tout ami du Cajun devra y faire au moins une visite.A son retour, il devra ramener une relique, ou souvenir-relique, qui révélera un caractère français, franco-acadien évident ou caché .Il peut aussi, s’il n’y est déjà, faire de Bâton Rouge son heu de résidence.C est là 1 unique postulat pouvant servir à définir une quelconque sohdarité chez les amis du Cajun.Cette exigence dont nous parlions un peu plus avant est d’ailleurs la seule que Le Cajun a voulu poser.Et après, remettons nos âmes au souffle de la fraîcheur automnale qui attendrira à point nos rêveries morbides et stimulantes. 164 MAURICE COMTOIS En ajout à cette infrastructure, l’émotion cajunienne et ses représentations graphiques, écrites, sonores ou photographiques sera — plus ou moins, selon le cas — imprégnée de l’esthétique gothique (dont elle relève justement dès qu’il y a approche analytique par l’extérieur, provenant de la société urbaine civilisée) et de ses incidences psychologiques de monstrueuse et première importance.Innommables ici.Toutes influences militantes, tendant à orienter Le Cajun sur des voies autres que celles qu’il s’est tracées, seront aussitôt répudiées.Le Cajun sera impénétrable, à moins qu’un laveur de vitre n’entre dans ses bureaux grâce à une fenêtre appropriée et se présente devant La Grande Bistoume, Ma Séminentissime, une hache souriante à la main dans le but avoué solennellement par la joie radia-tionnelle dans l’ombre de sa face de saccager nos meubles et nos dossiers; et, enfin, de nous réduire en fines lanières avec cette hache.Etant acquis que : tout avant-garde a perdu ses raisons d’être aux yeux des gens de coeur, des individus libres, en marge de tous les courants intégrateurs, « bons » ou « mauvais », de la société évoluée que d’ailleurs nous acceptons comme telle ne préconisant au cimes réformes; cette société est ouverte, au niveau de l’écorce, à toutes les nouvelles formes de pensée de groupe visant à l’harmonie de l’homme, c’est-à-dire à l’apprivoisement de ses environnements; il en résulte un schème de situations humaniste et créateur de régénérescence et d’optimisme socialisant, qui, « malgré » lui, a donné naissance (ou plutôt en a permis la signalisation) de l’homme hautement conscient — par rapport à ce qu’on appelle l’Homme de la Rue — quoique cet homme à qui s’adresse Le Cajun est réduit à lui-même et à ses propres mythes intérieurs, par opposition à l’humanisme socialisateur contemporain; JUSTE UN PEU DE FUNK 165 la vie du Nouveau Village Global a stigmatisé chaque bout du cadre vital où se meut, pour 1 instant précis où il est localisé en dehors par les média ultra-développés : faux médium, celui qui a été ainsi appréhendé; cet homme, que nous nommons le Nouvel Animal, mais qui ne sera jamais plus désigné sous ce vocable à partir du moment présent, cet homme, disions-nous, existe.! Enfin, Le Cajun est incorporé en une hiérarchie introspective, et qui tend à s’éterniser un peu trop : La Grande Bistomme Le Petit Nuée Le Bondi-Soleil Oté de Forme 166 MAURICE COMTOIS FLORALE, ROSE DE SANG (roman d’amour acadien) L’escalier craquait.La démarche si droite, harmonieuse bien que mécanique, qui doit être celle de toute femme distinguée, « agressivement moderne », et pour moi simplement un des mystères du complexe engrenage de la nature.Démarche : là où presque tout est dans la jambe.Et quand c’est « quelles jambes ! » tout, le corps altier et son charme à odeurs, spiritualité magique de la forme et de la substance charnelle ayant compris le sombre et clair tissu qui la couvre et la dévoile à la fois, tout est uniquement en elles, et tout tourne autour d’elles.Cette façon de faire s’exulter leur force divine et aveuglément conquérante, d’opérer ces deux membres souvent étonnants quand vus en action d’après certaines perspectives gênantes pour s plusieurs — comme deux bielles de locomotive (elles sont habituellement luisantes .mais celles-ci à cause de l’huile graisseuse) avec en plus la fraîcheur convenue dans le présent cas — à l’aide d une rythmique qui à y bien regarder de près, en une fixation du regard ft insistante quoique peu prolongée possède un caractère de dévorante p fatalité.Elle monte devant moi, une détente ne vient nous laisser qu un bref instant de relaxation succédant à ce malaise causé par la peur d’avoir été vus ensemble entrant dans la vieille maison jadis respectée et permettant encore plus fortement par ailleurs a nous introduire dans cet antichambre un brin austère qu’est le coup d’oeil -inquiet et incisif abritant le halètement où les deux âmes éprises indistinctement, vierges l’une à 1 autre, réalisent qu il n est qu un mince rideau fragile : la pénombre du couloir nous tend elle et moi le savons, nous le sentons, puisque sur nos corps qui ne se touchent point, qui ne se regardent point maintenant, s englue la torpeur du mimétisme naïf et hypocrite maintenant - vers le .majestueux déploiement de nos deux apparences mentales, sociales, vestimentaires, physiques et d’âges si différentes.(Non à la compartimentation.) Infranchissable le fosse ou plus précisément le vide qui nous sépare, de dire la jacasserie du monde, de cette petite -ville abitibienne roucoulant sur son cocon avec une assurance gro- • tesque, d’une pompe vulgaire. JUSTE UN PEU DE FUNK 167 FADDOMISTHIK ET SA ÉROTISMIQUE SÉGRÉGATION BLUES Introduction à chuudelatêteenbasparteouane (A Gloria Lynne, grâce à qui Soul Serenade transmua Faddomisthik; et puis bruit opaque sur la rampe de lancement de l’esprit arraché) N.B.Le lecteur doit placer la chaise de son cerveau en conséquence de quoi, la confiance qu’il aura mis dans celui qui écrit sera aussi vraie que ce qui suit.Pour le jeu patauger dans la boue sur une petite source conduisant à la rivière, près de cette colline, où il y a là mon pire délice dans les institutions.Un dimanche de septembre, après l’heure du souper, seul, en ce temps en balancement d’après la pluie (lire quelques grands actuels pour se faire une idée solide de l’automne, être imprégnés, là); Faddomisthik se tenait en pensant à l’Oblate.La poétique unilatéralité lui faisait faire des tout à coup pirouettes, par en arrière, dans la rivière à 30 pieds plus bas.Il jouet dit tout bas, émacillé par la tendresse d’une distance d’école primaire de village à l’église : « Lance une pierre.lance une pierre.lance une pierre .lance une pierre, la fenêtre du Pire-Délice est ouverte ».La foule néanmoins déclare que ce nom sonne comme celui d’une congrégation.Vite ! ah lance la pierre, et sois là dans cette chambre.Entre chien et loup de fraîcheur car les délices rideaux1 battent en lapant près temple charnu dans cette austère chambre brune.Mystère monstrueux du Mystère.Avec toute cette virginité épandue, virginité des Coeurs-Consacrés et de couloirs sombres à l’impasse douce de la vie aller-retour dans ce conflit : parents (et terrain en rapport), largesse de la nudité d’horizon.1.John Coltrane, avant de mourir, a déjà dit, mais mieux par la bouche d’Archie Shepp : RUFUS (Swung, his face at last to the wind, then his neck snapped.) 168 MAURICE COMTOIS Retour à l’enfance dans cette grandeur de six pieds crachée là par l’homme en noir et après, entrée dans la chambre automnale où tu sais que cette femme faddo a revêtu l’enveloppe du pire délice.Pourquoi nommerai-je immédiatement cet endroit massif qui me couvre du Monde; laisse de côté le renfermé sans idéal; trop loin celui-ci, est là absent par mon hermétisme puant et me rend inodore la lumière de n’importe laquelle chose passée devient bandée; la joie in, communicable que par le sourire seulement de la couche mince qui entoure ma tête qui ne peut qu’être vide de matériaux biologiques, donc transparente à ce moment-là cet endroit je le nommerai.Au fond du village, une partie du bourg qui devient nécessairement absente aux yeux des habitants, au temps de l’oiseau de pluie.Wouppe, attention précise : deux personnes seront situées bientôt ! Enrégimentons bien le potentiel émotif nui doit être en action, brûle le chandelier des périnhéries, une certaine structure de prendre en main avec approximations, mon historioue, déclenche la rugosité de la poussée en avant dans la vie de chaque moment pour un renversement de vapeur en relation de tous et voilà nos deux jeunes personnes, l’Indienne et la secrétaire des Jeunes Officières Catholiques unies par le cordon dominical.Bon, là, l’Indienne est en été dans la grande rue de la petite ville, et cette même nuit toutes deux attendent le debut du film.Lofficière du Comité central du P.C.R.S.Q.étant à son bureau du monastère en hiver.Nous attendons tous le début du film, ce texte était sur le guichet à l’entrée et a servi au film d’hier.A suivre, tout de meme si vous ne le publiez pas j’aimerais une critique, tic, pour la globalis-ticité et lalbaclilouchilouissouisssouissouissouiss-ouis-ouiss .1965 i JUSTE UN PEU DE FUNK 169 UN EMPIRE À LA GORGE RETROUVÉ Si je commence avec le nom qui suivra, c’est pour ne pas décrire au moyen de réminiscences, un foyer, qui, depuis le dénouement hétéroclite du cordon, est en convalescence (parfum) évidemment dans un lit (ce qui n’est pas aussi évident pour vous définition: LIT : chaise théâtrale où la dictature des troupeaux vous chevauchent puis le delta loin a la fin loin des tas de linge du lavage le lundi matin ou un foetus dort dans le tissu et s’emmitoufle des odeurs que vous savez.! ?); petit lien dans la généalogie de mes moments : cest dire quil pousse fantôme je ne peux que retrouver.coleman hawkins : à portée de la main la giande maison le dimanche après-midi juste assez près de la ville et pas trop loin dans la campagne pour sauver la face, car en tant que pouite le plus représentatit de l’école tentaculariste ou le refuge des martyrs de la seule vie possible (pour nous aujourd’hui, qui voulons assumer la totalité de la troglodydité existentielle de notre société capitahste essentiellement bluesienne, car l’éthique qui nous est imposée de par la vie moderne ainsi que par notre choix nous condamnent à exprimer la métaphysique primaire de la condition urbaine qui s exerce à froid selon une gradation mythologique, exemples irappants : a building s a-groovin outa’ the scene ou bien « mes rêves a moi se situent aux limites du snack bar classique », la grande maison en demi-campagne, chaleureuse à fenêtres ouvertes.Fier (disons que c’est pluriel car j’en suis conscient pour les autres oh ce sont des tout près) des vêtements confondus, pas encore moulés & défaite : là ma grande soeur en palabre avec le jeune voisin au sujet des mondanités beat dhier, un sceptique dans l’assistance et je démarre : non ! ces choses-là comptent pour moi aussi je ne me le répète jamais assez pour ceux qui doivent écouter malheureusement 1 idiotie n est pas un crime ou est un crime, les chemins plats ça donne au moins un temps d’affaissement des épaules ça compte pour moi aussi pourquoi voulez-vous ?Je ne vous le dirai pas assez dans ma chambre (il y fait vengeance), vos paroles n’englueront pas ma rétine, n’encrasseront pas les fentes de mon cerveau avec les grands thèmes; 170 MAURICE COMTOIS ça compte pour moi aussi mais il y a le printemps qu’on bâcle d’ardeur à lliabiter-sauter dedans puis les vibrations Fleurs-des-Lacs quand je croyais avoir empli une sphère d’un delco indépendant, logis élastique pour mes affections brumeuses; je n’ai habité qu’en l’aventure d’amour ne dure que le tour de Cuve dans le grand parterre campagnard, inondé que c’était beau les morceaux de terre orphelins les branches déshabillées flottantes dans le ht du sol ! accrochées aux clôtures en balancier : pressions doubles de l’eau.Rêve encore de ma tente sur la Volga en avril.Ça comptait aussi les mondanités beat mais c’est surtout le jeune voisin qui compte quand on est là avec eux assis bien encadré en la perspective de la charpente égo l’autre voit et puis heureux d’être avec moi-même car je ah sais le Blues à vouloir (toutes hésitations en sont-elles abstraites ?) conquérir, je cours il se sauve m’attend : obvenez aujourd’hui.Dronte, est depuis à l’école.1965 i ¦ t c c I I q f; D JUSTE UN PEU DE FUNK 171 I’M RIDING A RAINBOW (Elvis Fresley) Avant qu’un savoir plus gluant m’eût distillé en d’exaspérants destins, provisoires que je dis, pourquoi ne pas revoir oes moments de vie cellulaire que vandales à antenne ou à peau sans raisons mais pour poursuivre à flot : paroles, grouillis avec corps environnants — remplace le vide des dépouilles hygiéniquement des plus progressives — à bouche unique gesticulante.Naïve communication qui empêche les fusions impossibles de s’accaparer en sereine anarchie.Je deviens mauvais parce que les complices m’ont arraché de ce parc avec atmosphère (comment pourrais-je le nommer : c’est moi.Je le ferai.) où je puis être, comme aujourd’hui.Mais où est « mon » centre ! je ne puis croire, il est incroyable qu’on me commande directement de ma tête outrepassant outrecuidamment les pouvoirs de la console de ma volonté dont la réputation de Grande Consolatrice n’est plus à faire dans les milieux couventins.La console renversée est caractéristique du style jésuite.Que je déboule à toute vitesse vers la bouche; sa manifestation pour opérer grandiloquement dans les autres, qui me tiendront bien mal à l’aise dans le chaud, fraternel et puant étau de l’histoire.Que d’horreur irrépressible à user ce mot qui met sur nous sa patte monstrueuse de ptérodactyle ! La cruelle absence des prisons qui me hantent parce que trop souvent vérifiée : j’avance — il le faut bien — avec ce costume invisible qui trahit en concessions à l’exil « Salut, vous autres ! ».Non, je ne fais pas semblant de suivre : je suis.Et toi, je ne te pose pas la question, parce que tu mes inconnu.On charrie ce mien corps maintenant, n’est-oe pas ?et plus les escales sont longues, plus l’aigreur rajeunit la mort.Br-r-r, ce petit maudit mot visqueux. 172 MAURICE COMTOIS Et moi qui oubliais là-bas les élans nets d’inexpérience ! Impossible d’étreindre ce monde à partir de la chambre.(Le visionnaire aveugle et gargantuesque n’est malheureusement pas encore décimé.) Piano, calvaire des connaissances de l’ombre quand toutes les lumières sont éteintes.A la lune, fausse liqueur, seule délégation, n’en parlons plus.Les devoirs intimes ne raidissent pas par le rondin-aiguillon.Les étrangleurs de minou gargouillent d’anxiété.1965 JUSTE UN PEU DE FUNK 173 PAR ICI L’HISTOIRE, PAR LÀ LE DÉSISTOIRE (pour un acte) Prologue — Récit d’un exil vers la maturité qui pourrait bien s’avérer pleine et joyeuse, mais l’énergie ne s’est pas encore justifiée d’elle-même en plein soleil, comblée d’un peuple de plus.Mes personnages sont plutôt un peu tout le monde.C’est pourquoi il n’y en a presque pas ou presque.“b + + Pes odeurs rédemptrices séminales-anales-logique perturba-toires rote pour la Rote ou cacapbonisent-erons-nous la nuit de la Saint-Tean, ou bien ramonerons-nous nos Filles d’Enfer pour un Ciel de lit des plus impurement québécois ?—^ Non, jamais dans les annales cléricales de I’antique Lauren-tie avons-nous vu îouaux à deux tetes : la fricassée de l’amour vole au-dessus de 1 Abitibi, rebondit dans ITJn^ava pour mieux aller s’emmitoufler aux Ministères, l’hiver où dans la campagne ce bon froid est douce giboulée nour nos corps à jamais non repentants de cette pureté crue l’âme fourbe n’a pas voulu comprendre et entreprendre à "perte de vue de ce pays à perdre haleine.-f-!-4- Mais non, ce n'est pas seulement au pavs, c'est partout dans le monde.Dieu fil se retourne tranquillement), mais viens Elle répond fit it ifr) : Je t’attendais, pente enneigée; je te frissonnais, dieu enfoui dans mon sol et n’attendant que ton éclosion.Oh mon peuple, je te veux peuplade.Le rite simple pour mieux t eteindre à 1 enfantin que je transporte ah le coeur comment le trouver où il est, réveil essentiel : je ne peux pas.+ + + Toi la mère Pater, prends-moi, réengloutis-moi, tu ne peux pas ton amant c’est toi-même JE SUIS tu es (La Matrique).###Je ne t’ai point engendré, tu as grandi seul, chiendent du continent. 174 MAURICE COMTOIS ON EST, BRAVO ! ON EST.FÉLICITATIONS ! encore une méprise : ce n’était pas nous.Mais si vous le voulez bien nous pouvons reprendre ce grand trajet (« Ah je voudrais bien que tu ne sois pas là, toi, la Matrique ») Non il ne sert à rien, à dire vrai, de tout vouloir reprendre collectivement ce grand frisson toujours nonchalant, peut-être pourri mais sûrement aussi non pré-hensible qu’un poisson qu’est notre histoire : voici ce que nous allons faire.(pour une parcelle de frivolité, une semaine d’accablement sérieux) ### -f-f + La nuit, flanc à flanc, nous marcherons tous deux indiscrets et sévères, le nez dans les étoiles.Et puis attendris sous l’assurance de nos corps vainqueurs d’entre les ténèbres, nous avons pris peur pour éviter la trahison possible qu’on peut commettre à la fragilité, l’accidentel.Mais après un bruit long de ressorts, de boulons en feu et de cliquetis les environnements directs s’éloignaient en une vision simple, confuse, et impeccable d’absurde.Dès lors les cimetières ne furent plus que l’alibi de nos faiblesses; nous avons bu au fiord des dérélictions infinies, mis les galaxies en dérision car tout n’était plus sans désordre, puis, citoyens des dépotoirs et à l’aide de manies harcelantes le dégoût s’installa avec une telle douceur en nous que les hommes quotidiens fantômes de nos deux corps reniés comme tels firent preuve d’efficacité en notre âme assoiffée de joujoux. GAÉTAN DOSTIE LES ROCS ARMÉS POÈME GAÉTAN DOSTIE Né à Sherbrooke, en 1946.A fait une licence en littérature québécoise, du journalisme étudiant, des voyages à l’étranger.Recueil de poèmes à paraître.Prépare l’édition des oeuvres posthumes de son ami, le poète Gaston Gouin. LES ROCS ARMES I coeur en broussailles mains levures doigts en gerbes glaçons pris à ma mémoire ludique j’enfile des amours stratifiées forceps de retenue ouate aux parages lointains assembleurs de vérités sulfuriques O bielle mirifique manivelle cantatrice de mes volontés charnières concasseuse modérée de la carrière peuplement terreux de roches magmatiques crispées en profondeur directionnelle roches s’insinuant au seuil inavouable disposées en massifs culots filons filous accordés à la banale existence et quotidienne O la bonne aventure au gai de persister gicle si tu veux au treuil innommé ma vie se malmène en croutons désassemblés court sur mes mots désarticulés mon désir s’enlise dans les toiles d’arachides O intime j’ai des pieds mica noir qui mijotent quelques falaises abruptes à conquérir 178 GAÉTAN DOSTIE II c’est toujours une nuit que perdure toute onde que les yeux s’émondent tant on laisse la brèche ouverte l’oreille découverte soupir serpentant c’est toujours une nuit que s’estompe toute réfringence que la marguerite s’élance tant on craint les semences sans été les souvenirs aux amours noyées raie mouvante une nuit nuit d’étreinte toi chevelure paradoxale à mon soleil chêne d’un tissu aquarium observatoire caniculaire marbre rose morue rosace frisson de fleur cocon déchiré d’ivresse bleue chuintement violacé une nuit diluée en nos prunelles courroucées las ma nuit m’enroule me ceint césure de l’ombre ou du sombre de mes mains LES ROCS ARMÉS 179 III abdiqué au silence harceleur je m’enfonce dans cette parlure indigente j’hésite sans fin prostration hirsute caresses cruciformes je ploie des mains cierges muselé de désir dans les brèches d’honneur où ta présence gloutonne s’insinue chaque terre se déroge à mon tendre acharnement les idiomes telluriques ne caquettent que le faux-fuyant alluvions chamelles l’épiderme laiteux attise une joie où vivre un peu joie eurythmique transe dictée sur cette gorge aux reflets d’anthracite roc strident strié clivé il ne m’est suinté que des caresses vides des pustules tièdes des os roués des façades analgésiques des méthodes d’approches abouliques O affreuse inanité raison à rebours gouverne chapardeuse prétexte à nos gestes ambigus rustre ressurgence éclaboussement démocratique des instants favorisés O le cordon ombilical reconstitué dans sa pitié liliale sa splendeur fragile pain au vin de la complicité coincée de retrouvailles rouillées 180 GAÉTAN DOSTIE espoir pavoisé de tendresse revers aux solitudes je reluque des yeux je guette une joie je darde la main à d’incandescentes courbures doigts phalliques distillés en ravissement bruissements saumurés O cette queue diabolique à traîner trêve abolie dans les fines sablures de mon rêve LES ROCS ARMÉS 181 IV bruine suzeraine espace colorifique flamme croustillante custode méthode électrode j’attends ta dolente pérégrination solution acerbe de monde normalisé être conséquent avoir des aptitudes démontrer je sais oui je sais l’ensilage du roc m’intime la force de vivre un peu regret noctambule chair fissurée refus épisodique émoi de l’auge et de la rose le soulagement nous couvre d’interdits place aux herbes suintantes émergeant jusqu’aux aisselles bras bosselés poitrine boussolée coussin d’ambre cuirasse oblongue sûres mamelles les épaules au creux du bois corseté enlacé code dru notre amour cherche encore sa phalange droite 182 GAÉTAN D0ST1E V heure solide ramage embrouillé doublure amovible brume luxuriante des matins de feux alcools vieille hantise tortueuse écume de taverne un couteau vitrail me dénude les os effroi acide armement livré silence long O ce fil d’ariane pourfendu dans la rosée LES ROCS ARMÉS 183 VI surgir sous des schistosités minées lourd cet hiver de calcaire glossaire sanitaire embusqué près du terroir vert soumis solitaire rapiécé à des mains faucillées à midi sans vouloir attendre l’itinéraire ces mains stratifient toute la carrière y chasse l’ennui morsure de pierre je carène tapinois des voeux fauves pour deux taches de terre roussie je quête éphémère le tisonnier roux pour fouiller l’élan étouffé par tant de boue temps de he je râtelle ma terre ma lagune fauve de pierre harpon flétri je promène des attentes pétallifiées je camoufle la pierre aurifère la caverne neurasthénique sur mes cheveux débroussaillés répands tes mots parfumés d’ailes noctuelles tant de consultations halant la loi ponctuelle tant de pilosité veineuse que mon poignet assassine sachant que survivre est rive où s’appuie la main pour recouvrir ses orteils de suie 184 GAÉTAN DOSTIE pourquoi aiguiser à même la chair rétiaire ces armes dures et fortes d’agrandir le cerne profond de séparer à tout jamais la quiétude lucide aux aubades quadrillées un doigt ligne de pierre m’abandonne tactile volatile en vrille haine ragoût débris de terre solitude manoeuvrée concussion codifiée tendre roc le ciment prospère et je m’enlise fou d’hier avant la bouture fleur de mai novembre fané LES ROCS ARMÉS 185 VII avant de détruire en moi le lien cristallin avant de tomber en moi la lueur bleuâtre avant de mourir en moi la fraîcheur aurifère comme une confidence gonflée je veux caresser ton corps nu boire à l’invasion de ma joie froisser ma joue sur ta poitrine rose sans murmurer pourquoi hier demain ton rut incandescent brise le fol désir de ma nuit obscure brise le limpide geste de mes mains ah laisse-moi tisser la lisse charmeuse laisse-moi nouer la flûte multilame sur nos sexes enjoués secoués par la cantilène douce dos à cette lueur maudite à cette aurore vidée vidé de cette naissance hirsute pressurisé de juteuse tiédeur et sillonne mon doigt et humidifie ton poil blond et soutend mon ressort triste je sais ton signe en fuite je sais ma hantise accusée 186 GAÉTAN DOSTIE et toutes ces courbes frôlées comme un sigle inquiet et ces nerfs tendus que je veux soudre et ce ventre que je veux mouler et cette huileuse feuillée débattue mon incantation essaime les débris de mon amour acrylique pour que de partir le rythme fusse si tant convulsé que la lumière s’étiole sur ma mémoire captive par ce désir tant dit trop dit rosée nocturne je tends la main je cherche ta chaleur ouvres-tu tes paupières concassées alors que la larme déboule raide à la lèvre à l’os je voudrais tant si temps tournoyer sur ta couche bombée et ton corps en échasse soulève ma mémoire rocailleuse je voudrais tant si temps conservé cet espace gavé de tendresse et mon corps en rempart ceint ma lucidité végétative à l’heure toujours apprends-moi à aiguiser cette pierre et que cesse l’émotion refusée et l’inflexible sentence de notre enchevêtrement départagé contre paître et pourrir s’écoulent mes cheveux dégarnis sur ma couche rude j’y trouve les fibres roides jaunies TRAITE SUR LA POLITIQUE COLONIALE DU BAS-CANADA TEXTE ANCIEN Présenté et annoté par Yvon-André Lacroix WËzâ APPEL A LA “majorité silencieuse” CONTRE LES PATRIOTES Texte ancien rédigé par Dominique Mondelet et publié en 1835.Présenté et annoté par Yvon-André Lacroix. A.Atmosphère de lepoque Dans l’histoire des colonies britanniques de l’Amérique du Nord, la période 1791-1840 est caractérisée par une ère d’agitation.Cette agitation repose ou sur un malentendu, ou sur un vice de l’Acte constitutionnel qui régit ces colonies depuis 1791.Les sujets britanniques croient bénéficier légalement d’un régime parlementaire ; en pratique, ils doivent fonctionner à l’intérieur du cadre d’un parlement truqué.Au Bas-Canada, les sujets britanniques pensent que l’Acte constitutionnel de 1791 met fin au régime absolu, que le pouvoir politique preponderant passe des agents ou délégués de la métropole aux élus du peuple.Cela signifie, pense-t-on, que la majorité française de cette province contrôlerait, elle aussi, ses destinées : des espoirs de liberté politique et d’épanouissement national, en un mot, d’autonomie et d’indépendance, naissent, se précisent et veulent se réaliser.Des paroles, des écrits officiels et solennels accréditent cette espérance.De l’autre côté, l’attitude des hommes politiques londoniens reste ambiguë.Certains sont d’accord pour que, selon l’essence même du régime parlementaire, la majorité détienne le pouvoir et^ administre la colonie par l’intermédiaire de ses représentants.D autres veulent mettre un frein à la démocratisation en prévoyant des chambres aristocratiques.De plus, de nombreux métropolitains craignent l’influence malveillante de la révolution française (1789-99), de Napoléon (1799-1815), des Etats-Unis (1812) .Dans un contexte aussi agité, la politique coloniale anglaise se raidit ou se relâche, laisse des initiatives aux colonies ou centralise tout.Une instabilité règne.Des soubresauts agitent les relations colonies-métropole.Un décalage considérable se forme donc entre les espoirs de 1 Acte constitutionnel et les réalisations soutirées.Des réactions très vives manifestent ce désenchantement : la majorité se plaint d’une manipulation de la démocratie.Cette agitation dégénère en conflit arme : la révolté de 1837-8, au Bas et au Haut Canadas. 192 TEXTE ANCIEN 1.Genèse du conflit au Bas-Canada.a) constitution de 1791.Cette constitution prévoit quatre paliers de gouvernement.D’abord le gouverneur ; il est aussi appelé lieutenant-gouverneur dans les provinces anglophones.Il est nomme par Londres, responsable à Londres uniquement.Il conserve un droit de véto.Il est libre de consulter ou non ses conseils.Il est très dependant de Londres et fortement limité dans la sanction des lois provinciales.Il est obligé de compter avec le droit de réserve du gouvernement de Londres en matière de finance, de budget, de fisc, ainsi que dans la nomination des fonctionnaires.Il doit s’engager, par serment spécial, et sous peine de destitution, a la surveillance des lois de commerce.De plus, il voit à l’organisation des élections, convoque ou proroge la Chambre.Ses pouvoirs peuvent s etendre aux domaines militaires et religieux.La Chambre d’Assemblée est élue au suffrage masculin, presque universel : les propriétaires fonciers ont le droit de vote ainsi que ceux qui sont locataires depuis douze mois.Presque tous le sont.Entre le gouverneur et la Chambre existent deux conseils : lun législatif, l’autre exécutif.Ils sont tous les deux hors de contrôle et d’influence de la Chambre : recrutés par le gouverneur et par Londres, ils y sont nommés à vie.Souvent les mêmes personnages se retrouvent dans les deux conseils.Ils sont les allies du gouverneur : placés auprès de lui, ils l’épaulent dans 1 exercice de ses pouvoirs autocratiques.Dans toutes les colonies britanniques regies par cet Acte constitutionnel, se forme une « clique » autour du gouverneur : Londres espère ainsi mieux protéger ses interets en bridant les ambitions prétendues ou réelles des Chambres coloniales.b) fonctionnement de VActe constitutionnel, dans la pratique.La répartition des pouvoirs n’est pas clairement organisée dans la constitution : chaque organe du gouvernement va revendiquer des pouvoirs et tenter de les obtenir. TEXTE ANCIEN 193 Le gouverneur et son exécutif revendiquent, en matière de finance et de budget, l’exercice de pouvoirs autonomes, voire indépendants : ce qui amène comme conséquence directe l’irresponsabilité absolue de l’exécutif envers la Chambre, ainsi qu’une initiative indépendante dans la présentation des lois concernant ces deux item.Ils réclament une pareille autonomie pour les services d’Etat suivants : l’administration des terres de la Couronne, la défense militaire, les relations commerciales entre le Royaume et le reste du monde.De plus, le gouverneur prend l’habitude de s’approprier, de sa propre autorité, une certaine catégorie de fonds : fonds du revenu des terres de la Couronne, fonds du revenu casuel et territorial : comprenant les revenus venant des postes du roi, des forges du Saint-Maurice, du quai du roi à Québec, du droit de quint, des lods et ventes, des biens des Jésuites ; enfin, les fonds perçus par les douaniers sur les eaux-de-vie, le rhum, la mélasse, le sirop ainsi que les amendes, les permis pour les auberges et les tavernes .En outre, Londres met à la disposition de ses diverses colonies un fonds dit « des extraordinaires de l’armée ».Celui-ci est tiré de la caisse militaire de la métropole ; il peut être employé pour combler les déficits des administrations civiles ou politiques des colonies.Cette recherche des liquidités revêt une importance vitale pour le gouverneur et son exécutif : ils veulent s’autofinancer et ainsi se soustraire au contrôle de la Chambre.Celle-ci, si elle consent à leur voter des crédits, va nécessairement, selon le régime parlementaire britannique, vouloir en contrôler l’utilisation.C’est à cette exigence de la Chambre que le gouverneur et ses conseils tentent d’échapper.Mais ils auront toujours besoin de la Chambre : ils la forceront, malgré ses protestations verbales, à payer son déficit budgétaire.Le Conseil législatif se met, dès le début, en dépendance directe de l’exécutif.Il veut, lui aussi, restreindre la juridiction de la Chambre élective.Il utilise surtout deux tactiques : d’abord par le refus de collaborer avec la Chambre pour tout projet de loi impliquant une défense de deniers publics non approuvée par le gouverneur et dont la somme n’aura pas été fixée par lui ; ensuite, lors du vote sur le budget, il revendique le droit d’approbation, de rejet et même d’amendement.Il s’emploie aussi à contester à la Chambre élue du Bas-Canada, les droits et les privilèges inaliénables des Communes britanniques. 194 TEXTE ANCIEN La Chambre élue revendique son droit d’initiative en toute législation « qui a pour effet d’imposer un fardeau sur le peuple.» Elle revendique donc le contrôle total des deniers publics.Pour qu’un projet de loi soit adopté, il doit d’abord être présenté à la Chambre où il est discuté et adopté ; puis, il doit être accepté par le gouverneur et les deux Conseils avant d’être sanctionné et exécuté par eux.Une tension constante se développe entre les deux blocs.c) la formation des partis politiques gouvernementaux.L’oligarchie britannique s’organise d’abord en parti : le « parti loyal » ou le « parti anglais ».Son porte-parole sera le journal The Mercury.Ce parti contrôle complètement le gouverneur, le conseil exécutif et le conseil législatif ; il sera toujours très minoritaire à la Chambre d’Assemblée élue par le peuple, qui est majoritairement français.Ce parti est en dépendance directe du gouverneur : il se confond avec lui, le soutient, lui est totalement subordonné.Il se compose de fonctionnaires, d’officiels, de propriétaires terriens, d’ouvriers et de cultivateurs anglais ou écossais.Il a l’appui de la finance : La Compagnie de la Baie d’Hudson, la British American Land Company, les banques .Contre lui, se forme lentement le « parti français » ou le « parti patriote ».Il s’exprime à la Chambre qu’il contrôle entièrement, puisque la population est majoritairement française.Il est formé de plus en plus d’hommes de loi, avocats et notaires, de médecins, et de moins en moins de seigneurs.Son porte-parole est d’abord le journal Le Canadien de Pierre Bédard, puis le journal La Minerve, plus tard.Le conflit, de strictement constitutionnel, dégénère en conflit national, sinon racial, à cause de la répartition de la population : majorité française, minorité anglaise, (en 1791, 156,000 Canadiens français, 10,000 Anglais ; vers 1840, 500,000 contre 75,000).2.Evolution du conflit dans le Bas Canada.Dès l’ouverture de la première Chambre, en 1792, le « parti anglais » (12 députés sur 50) exige un orateur qui lui convienne, la reconnaissance de la langue anglaise dans les débats et la re- TEXTE ANCIEN 195 daction des lois.Bien que minoritaire, il se comporte en vainqueur et veut en imposer à la majorité des députés de la Chambre.Les débats durent trois jours ; les passions s’échauffent de part et d’autre.Les Canadiens français, majoritaires, se croient dans leurs droits de faire respecter cette majorité par le choix de l’orateur et de la langue des débats et des lois.Ils croient respecter ainsi la démocratie.Le « parti anglais » continue d’attaquer pour accaparer tous les pouvoirs : entre 1800 et 1812, il échaffaude une vaste conspiration pour assujettir la Chambre, pour asseoir le règne de l’exécutif.Il emploie divers moyens : achat des chefs du peuple, du clergé, de la milice par l’emploi de l’intimidation, de l’or, des honneurs, le patronage de l’Eglise romaine, le remaniement du cens électoral, le remaniement du cens d’éligibilité, la refonte de la carte électorale, la mainmise sur l’enseignement public, l’abolition de la tenure seigneuriale espérant inonder les seigneuries d’immigrants britanniques .De plus, ses membres font appel à Londres pour obtenir une assistance financière particulière, pour la constitution de revenus indépendamment de la Chambre, pour la suppression de la constitution canadienne (1810 : rapport du gouverneur Craig à Londres), projets pour l’Union des Canadas : 1810 et 1822.Ils s’assurent de l’appui de Londres, car ils croient inévitables le recours éventuel aux armes (Mémoire de Sewell, 1810).Durant cette période, le « parti français » se tient sur la défensive.U croit que la Chambre jouit de la liberté de parole et, en général, de toutes les immunités et libertés dont jouissent les Communes en Angleterre.Ils se défendent selon ce principe contre les attaques du « parti anglais ».Dès 1793 et 1795, la Chambre vote des lois fiscales qui lui permettent de se passer des contributions métropolitaines à l’administration financière de la province.Cet affranchissement est permis grâce aux revenus suffisants de l’impôt.Pour les autres projets de loi, elle est paralysée par la non-collaboration du gouverneur et de ses conseils.Elle est fréquemment dissoute.Elle se plaint des mesures d’intimidation.Mais, Londres est occupé par Napoléon !.En 1810, la Chambre adresse une pétition au Roi lui demandant d’assumer les dépenses de tout le gouvernement, c’est-à-dire de pouvoir voter la liste civile (honoraires du gouverneur, des 196 TEXTE ANCIEN membres des conseils, de leurs adjoints .) La réponse tarde à venir ; elle arrive en 1818.Le roi acquiesce.Une nouvelle période s’ouvre.La Chambre passe à l’attaque.L’exécutif a toujours fait payer à la Chambre le déficit budgétaire venant du gouverneur et de ses conseils.Devant ce fait, la Chambre exige verbalement le droit de répartir intégralement le budget : elle revendique le pouvoir d’administrer les revenus entiers de la province, c’est-à-dire tous ceux de la Couronne.La Chambre s’aperçoit de la cause du déficit : cumul de postes par les membres des conseils, salaires exhorbitants, détournements de fonds .Elle veut recevoir des comptes sur l’utilisation de tous les revenus du Bas-Canada.Elle défend sa position au nom d’une saine administration financière.Sa demande se fait maintenant plus menaçante : elle refuse de voter la liste civile tant que le contrôle entier du budget ne sera pas entre ses mains.Elle se radicalise et utilise ainsi sa nouvelle arme : c’est la querelle des subsides.Cette attitude de la Chambre affole le gouverneur et ses conseillers.Elle mine les fondements du gouvernement colonial : elle va contre l’absolutisme du gouverneur, la suprématie métropoh-taine, les privilèges de l’oligarchie, ses emplois, ses émoluments, son train de vie .Tout est remis en question par la Chambre dans son aspiration à tout contrôler.L’exécutif accueille donc avec effroi l’offre de la Chambre de solder les dépenses publiques ; il lui est vital de préserver son indépendance financière.La tension s’accroît ; les positions deviennent de plus en plus intransigeantes d’un côté comme de l’autre.La Chambre adresse ses griefs à Londres, par des pétitions et des ambassadeurs, espérant que des réformes permettront une reprise de l’activité parlementaire.La Chambre se plaint essentiellement de l’oligarchie anglaise et ses alliés.Elle l’accuse de pratiquer une politique d’assujettissement, d’ostracisme, d’assimilation face aux Canadiens français par une injuste répartition des fonctions civiles (de 1793-1828, sur 31 personnes nommées au Conseil exécutif, 25 sont anglaises, 6 canadiennes-françaises), par la partialité des juges, par les abus dans l’administration des terres et dans leurs concessions, par leur monopole du patronage dans le fonctionnarisme, la magistrature, les hautes fonctions de 1 Eglise anglicane.De plus, la Chambre l’accuse de se faire un plaisir de rejeter presque tous TEXTE ANCIEN 197 les « bills » qui lui sont présentés.La Chambre remet en question la composition et l’attitude du Conseil législatif : elle exige qu’il soit électif.Du gouverneur et de son Conseil exécutif, elle exige qu’ils soient responsables, choisis parmi la majorité de la Chambre.Ces réformes sont concentrées dans les « 92 Résolutions », présentées à Londres en 1834.L évolution de la Chambre du Bas-Canada est la même que toutes celles des colonies de 1 Amérique du Nord britannique.Elle est calquee sur 1 evolution de la Chambre des Communes londonienne.Il n’est donc pas surprenant qu’elle arrive à demander le contrôle des deniers publics, puisque l’évolution d’un régime démocratique de type parlementaire britannique fonctionne ainsi.Au Bas-Canada, la situation devient plus compliquée à cause de la présence de deux peuples.Cette situation devient inevitable a cause des hesitations de Londres à prendre parti pour 1 oligarchie ou pour la Chambre.Le conflit prend le chemin des armes : 1837-8, dans le Haut et le Bas-Canadas.B.Présentation du texte ci-joint C est dans ce contexte de lutte entre la Chambre et le gouverneur, aide de ses Conseils, entre un peuple brimé et une minorité, que fut écrit le texte ci-joint.En 1835, année de sa parution, 1 exaspération est à son comble.L’auteur présumé du texte, l’avocat Dominique Mondelet, prend parti : il défend le gouverneur et ses Conseils, Londres et sa politique coloniale, contre les impératifs démocratiques de la Chambre.1.l’auteur Dominique Mondelet (23 janvier 1799-19 février 1863), est le fils du notaire public Jean-Marie Mondelet, élu député de Montréal (1804-1808).L’avocat Dominique Mondelet s’intéresse aussi à la politique : il représente Montréal à l’Assemblée (1831-2).Il devient membre de l’exécutif (1832-41) et du Conseil spécial (1838-41).1 2.résumé du texte Le texte se divise en deux parties : dans la première partie, il traite de l’opposition dans le gouvernement et de la licence dans la presse ; dans la seconde, il discute un grief du « parti patriote » : ¦ 198 TEXTE ANCIEN la formation du conseil législatif par voie d’élection.L’auteur se présente comme un « ami de l’ordre et des lois » et s’adresse à tous ses concitoyens qui ont les mêmes préoccupations que lui.Il est un conservateur pour qui progrès, changement, évolution, quelle qu’en soit la forme, est synonyme de désordre, de bouleversement, de révolution, d’anarchie.Il prend parti contre les « patriotes » qui attaquent la « clique » en place.Dans la première partie, hauteur discute de l’ampleur que peut prendre une opposition légale dans un gouvernement, du degré de démocratie qui devrait être permise, du rôle privilégié de l’élite et de celui pernicieux et séditieux des journaux et des journalistes.Il se prononce en faveur de la censure de la presse.Dans la seconde partie, il défend le principe monarchique, le principe aristocratique.Il le considère essentiel pour endiguer le pouvoir anarchique de la démocratie.Il prend ouvertement parti pour l’oligarchie anglaise contre les « patriotes ».L’auteur s’adresse donc à tous ceux qui, aujourd’hui, sont classés sous le qualificatif de « majorité silencieuse ».Il s’adresse « aux amis de l’ordre et des lois (.) aux sincères et dévoués défenseurs du trône et de l’autel.» (p.8) Il n’accepte d’aucune façon le changement dans les institutions, ni même que d’autres veuillent que celles-ci évoluent en conformité avec le milieu : l’humiliante et constante infériorisation ne peut pas être, pour les Patriotes élus par la majorité, un prétexte suffisant et légitime de révolte.Mieux vaut l’obéissance aux lois, même si elles sont injustes ; mieux vaut l’asservissement plutôt qu’une révolte désordonnée.Par incapacité ç à devenir « maître chez soi », à prendre le pouvoir politique parce [, que encore « un Peuple Enfant » (p.46), il est preferable de rester « dépendant » d’une autorité qui vient d ailleurs.L auteur se fait .l’interprète de ceux qui détiennent le pouvoir, se le font contester et qui, par conséquent, prêchent le bon-ententisme et la collaboration.Il véhicule l’idéologie de la bourgeoisie-monarchie anglo-québécoise de l’époque. TEXTE ANCIEN 199 C.Bibliographie sommaire Bourque, Gilles.Classes sociales et question nationale au Québec 1760-1840.Montréal, Parti Pris, 1970.350 p.Chapais, Thomas.Cours d’histoire du Canada.Montréal, Editions Bernard Valiquette, 1919.Tomes III et IV.Costisella, Joseph.L’esprit révolutionnaire dans la littérature canadienne-française.Montréal, Beauchemin, 1968.318 p.Carneau, François-Xavier.Histoire du Canada.Huitième édition entièrement revue et augmentée par son petit-fils Hector Garneau.Montréal, Editions de PArbre, 1945.Vol VIII et IX.Groulx, Lionel.Histoire du Canada français.Montréal, L’Action nationale, 1952.Tome III.Kingsford, William.The History of Canada.Toronto, Roswell & Hutchison, 1897.Vol.IX et X.Mclnnis, Edgar.Canada.A political and Social History.Toronto, Holt, Rinehart and Winston, 1963.618 p.Mondelet, Dominique.Traité sur la politique coloniale du Bas-Canada.Divisé en deux parties.Opposition dans le gouvernement.License de la presse.Conseil législatif par voie d’élection.Réflexions sur l’état actuel du pays.Par un avocat.Bas-Canada, Imprimé et publié pour l’auteur, 1835.67 p.Papineau, Louis-Joseph.Histoire de l’insurrection du Canada.Introduction par Hubert Aquin.Montréal, Léméac, 1968, 104 p.(Quebecana).> Les troubles de 1837-38.Montréal, Fides, 1969.2 vol.(Dossiers d’histoire du Canada, 1, 2) Vaugeois, Denis et Lacoursière, Jacques.Canada-Québec, synthèse historique.Montreal, Editions du Renouveau Pédagogique 1969.615 p.& 6 > 200 TEXTE ANCIEN Wade, Mason.Les Canadiens français de 1760 à nos jours.2è édition revue et augmentée.Montréal, Le Cercle du Livre de France, 1966.Tome I.Audet, Francis-J.Les députés de Montréal (ville et comtés), 1792-1867.Etudes biographiques, anecdotiques et historiques.Montréal, Editions des Dix, 1943.Pp.370-410 (Chapitre consacré à THonorable Dominique Mondelet).Yvon-André Lacroix Historien-bibliothécaire P P Montréal, le 7 août 1971.Pi P; Pi P: P; il Pi !» P; N.B.L’exemplaire original qui a servi à la réimpression intégrale de cette ancienne brochure québécoise se trouve à la Bibliothèque nationale du Québec, à Montréal.-. TEXTE ANCIEN 201 ERRATA Comme il s’est malheureusement glissé quelques fautes dans la partie typographique de cet ouvrage, nous prions le lecteur de consulter le corrigé suivant : PARTIE PREMIERE Page 212, 2me alinea, 14me ligne ; au heu de paroi, Usez parait faible.Page 212, 3me alinéa, 2me ligne, au heu de ne peuvent, lisez ne pouvait.Page 214, 2me hgne, au lieu du belle esprit, lisez du bel esprit.Page 214, 2me alinéa, 7me hgne, au heu de son prédécesser, lisez de son prédécesseur.Page 214, 3me ahnéa, lOme hgne, au heu de que vous a été confié, hsez qui vous a été confié.Page 215, 6me hgne, au heu de ne sçauroient être, hsez ne sçauroit être.Page 216, 5me hgne, au heu de papiers publiques, lisez papiers publics.Page 216, 7me hgne, au heu de grossièté, hsez à la grossièreté de la condition.Page 216, lime hgne, au lieu de calcul politique, lisez calcul politic.Page 217, 2me alinea, 2me hgne, au heu de l’habille, lisez l’habile Angleterre.Page 222, 3me ahnéa, 4me hgne, au heu de demendront, hsez demandront un peu plus.Page 222, 8me ahnéa, dernière hgne, au heu de écrit publique, hsez écrit public.Page 225, 9me hgne, au heu de condamnations les plus inflamentes, hsez condamnations les plus infamantes.Page 226, 18me ligne, au heu de halène, hsez en haleine.Page 226, 3me ahnéa, 3me ligne ; au lieu de c’est une étrange, hsez c’est un étrange.Page 227, 2me alinea, 4me hgne ; au lieu de n’y voit, hsez n’y voie.Page 228, 7me hgne ; au heu de la license, lisez la licence.Page 228, 2me ahnéa, lere hgne ; au lieu de d’indécente allusions, hsez indécentes allusions.Page 228, 3me ahnéa, 8me ligne ; au heu de méchant et fondeur, hsez méchant et frondeur.Page 228, 3me ahnéa, lOme hgne ; au heu de un propriétaire futif, hsez un propriétaire fictif.Page 229, 3me ahnéa, 2me hgne ; au heu de paroles meilleures, lisez paroles mieleuses.Page 229, 3me ahnéa, lOme hgne ; au heu de si modérées, hsez si justes et si modérées. TRAITÉ SUR LA POLITIQUE COLONIALE DU BAS-CANADA DIVISÉ EN DEUX PARTIES OPPOSITION DANS LE GOUVERNEMENT-LICENSE DE LA PRESSE-CONSEIL LEGISLATIF PAR VOIE D’ELECTION.Réflexions sur l’état actuel du pays PAR UN AVOCAT (DOMINIQUE MONDELET) BAS-CANADA IMPRIME ET PUBLIE POUR L’AUTEUR 1835 i! I n 1 AVERTISSEMENT Lorsque des savans, après de sérieuses études et avec des connoissances lentement acquises, attaquoient quelques vérités importantes de Tordre politique et moral, on voyait aussitôt d’autres savans, avec les memes avantages de science et de talent, publier pour les combattre, des traites dogmatiques où ces hautes questions étoient développées dans une juste étendue, les sentiments de 1 auteur exposés avec gravité, les opinions contraires débattues avec moderation et bonne foi.C étoient des batailles rangées entre des troupes régulières, livrées par d’habiles généraux, où le succès étoit glorieux, et où la défaite même n’étoit point sans honneur.Mais depuis que des levées irrégulières d’écrivains mal armés, les uns encore tous couverts de la poussière des Bancs, si même ils ont fait leurs classes, les autres arrachés, à des occupations de Bureau,, aux arts agréables, à l’étude des sciences physiques, se sont jetes sur la politique et la religion ; ces attaques faites sur tous les points et avec toutes les armes, même les moins permises ; faites dans les gazettes et les pamphlets, où il n’y a souvent de profond que la malignité, et de sérieux que le mal qu’ils peuvent faire ; ces^ attaques, ou plutôt ces incursions, ont nécessité un autre système de défense.Il a fallu repousser avec des ouvrages réguliers cette guerre de partisans et donner à la raison et aux bonnes doctrines ces formes abrégées et rapides que le génie du mal avoit revêtues pour les combattre.Tel ne fut certainment pas le motif de la composition originaire de cet ouvrage, mais tel est bien aujourd’hui le but de sa publication en corps d’ouvrage.La guerre contre tout ce qui est bon et juste étant devenue plus active que jamais, j’ai du laisser ce traité sous son ancienne date et sa prémière forme.Je le livre à la critique, sans chercher à désarmer dans une Humble Préface, son utile sévérité.Je le livre à l’esprit de parti, décidé a n’opposer que le silence à ses injustices.Minister justitiæ in bonum si autem malum feceris, time non enim sine causâ gladium portât. 206 TEXTE ANCIEN Telle est la théorie du droit qui constitue mon texte.L’opposition dans le gouvernement, la license de la presse, la, formation du Conseil Législatif par voie d’élection, voilà mon sujet.Il auroit fallu des volumes pour traiter dignement une matière aussi ample et qui renferme tant de questions differentes ; questions dont le fonds est indépendant de la solution particulière quelles reçoivent dans des délibérations nécessairement soumises à l’influence des circonstances et des évènemens.Cet ouvrage renferme une collection de differents matériaux que la nécessité m’a forcé a exploiter ; ceci a du multiplier les parties foibles et les points d attaque.L ennemi pourra percer en mille endroits, je le sçais ; mais ce n’est point en prouvant dans cet ouvrage, la nécessité de la censure que je meconnoitrai les justes droits de la critique.J’expose mes sentiments avec franchise ; je les expose avec les égards dus aux hommes et aux lois.On ne peut en exiger d avantage.J’accorde au Gouvernement beaucoup de pouvoir sans doute, ceci est juste, mais je ne sçaurois lui reconnoitre celui d interdire la discussion grave et sérieuse sur quelqu’objet que ce soit d ordre public.La vérité est le prémier bien des hommes, le plus sur fondement d’une colonie; nous ne sommes ici bas que pour la connaître, et nous n’avons pas d’autre moyen de la découvrir, que de la chercher.L’auteur INTRODUCTION La secte anarchique, désorganisatrice et irréligieuse qui dans la vieille Europe, a ébranlé les trônes et renversé les autels, préparoit dans 1 ombre du silence le boulversement général vers lequel tendoient les vœux les plus ardents de ses coupables et dan-géreux adeptes.Conseiller la modération quand on a dessein d’envahir le pouvoir, prêcher le désintéressement dans le seul but de s’emparer de toutes les fortunes, essayer de flétrir la réputation des officiers, pour renverser le gouvernement, traduire à la barre du publique celui dont la mission est sainte, attaquer les ministres du Christ, les compromettre dans les journaux, les vilipender dans la société, leur prêter des vues ambitieuses et sordides, saper ainsi la religion dans ses fondements, tourner en ridicule tout ce qui existe de plus respectable, anéantir à jamais le germe de toutes les vertus, corrompre la jeunesse en voulant lui substituer une éducation politique et philosophique à une instruction solide et religieuse si nécessaire pour diriger vers le bien ses premières idées, ses premières impulsions, se préparer ainsi de nouveaux élémens de succès, et par conséquent de triomphe, telle a été la constante tactique de ceux qui depuis un grand nombre d’années, ont cherché a jouer à tout prix, un rôle plus ou moins marquant sur la sçene politique et orageuse du monde ; plusieurs ont subi le châtiment du à leurs forfaits victimes des tempêtes qu’ils avoient eux mêmes conjurés, d’autres accablés de remords tardifs, et inutiles regrets, expient dans une silencieuse solitude et dans l’obscurité, les maux qu’ils on causés, sans avoir rien fait pour les réparer.L’expérience de tous les temps a démontré que l’observation aux loix étoit la bâse fondamentale et le prémier lien de la société, quand elle est ébranlée, quand surtout des mains impies et sacri-leges, apres des efforts longs et inouis, sont enfin parvenus a renverser momentanément son empire, e’est alors qu’apparoit aux 208 TEXTE ANCIEN nations épouvantés le génie de la destruction et que l’on voit marcher a ses côtés ces hommes ne vivant que de troubles et d’anarchie ; c’est donc aux amis de l’ordre et des loix c’est aux sincères et dévoués défenseurs du trône et de l’autel, c’est a ceux qui aiment leur patrie qu’il appartient de réunir maintenant tous leurs efforts, pour calmer les esprits, mettre un frain à la fougue impétueuse de quelques uns de nos concitoyens, arrêter les progrès de leur influence, empêcher la circulation de ces écrits incendiaires qu’ils répendent avec profusion, substituer un autre étàt de choses plus durables, plus en harmonie avec notre constitution et pardessus tout plus capable de rencontrer le but que nous nous sommes proposés par nos Institutions. PARTIE PREMIERE L’OPPOSITION DANS LE GOUVERNEMENT ET LA LICENSE DE LA PRESSE TEXTE ANCIEN 211 PARTIE PREMIERE L’OPPOSITION DANS LE GOUVERNEMENT ET LA LICENSE DE LA PRESSE L’opposition est une nécessité dans notre forme de gouvernement.Aux yeux de la démocratie ce mal est la royauté dans ce qui la répresente ; et cette dernière qualifie de vice les prétentions du peuple ; l’une et l’autre mise en présence et comme en champ clos dans le gouvernement représentatif.Le sujet du combat une fois connu, les partisans sont les atlethes et les journaux l’arme et le Théâtre de leurs querelles.D’une part sera le chef de l’Exécutif avec le Conseil Législatif, considéré plutôt comme un corps particulier que comme un appendice du pouvoir émané de l’autorité royale, car les membres acquerent leur indépendance avec leur titre ; ils sont nommés à vie, de l’autre côté sera le peuple et sa Chambre d’Assemblée.Du côté des premièrs seront donc les suprématies politiques, et par conséquent la tendance au repos : étât naturel à tout ce qui est parvenu à son terme : du côté des derniers est l’infériorité relative, et par conséquent la tendance à l’inquiétude, à l’ambition, au gout du changement aux révolutions ; situation ordinaire de tout homme qui aspire a aller plus loin.La démocratie tendra donc au pouvoir le plus arbitraire parcequ’il est le plus offensif, l’administration au pouvoir le plus absolu parcequ’il est le plus défensif, double tendance qui explique tous les accidents de cette société.La première conséquence qui découle de ces principes est que l’opposition dans la Chambre d’Assemblée sera faite aux empiétements de l’administration, l'autre au contraire aux entreprises de la démocratie.Ce qui sauve l’Angleterre est la grande influence que la couronne et la Chambre des Lords exercent sur les élections et qui leur assure la voix d’un grand nombre des communes.Sans cet auxiliaire, la Chambre des Lords et la royauté auroient depuis longtemps succombé et il y auroit de quoi s’étonner de la méprise 212 TEXTE ANCIEN de ceux d entre les Pairs d’Angleterre qui travailleraient a faire des élections populaires et qui reprocheraient au gouvernement de chercher à se donner des députés royalistes.Les journaux sont donc l’arme offensif de la démocratie, et l’instrument défensif de l’administration.Muni d’un pareil glaive, le peuple s’empare bien vite du pouvoir, si l’administration ne se hate de réprimer les excès de ceux qui le manient.Ainsi l’on voit dans ce pays, les journaux de la majorité de la Chambre d’Assem-blée attaquer avec violence, tandis que les défenseurs de l’administration soutiennent le combat avec le désavantage que dans cette guerre comme dans toute autre, une defense purement passive a contre une agression opiniâtre et continuellement repétée.Les talents n’y font rien, les partis n’en reconnoissent ou n’en supposent que chez ceux qui les servent : Et la Gazette de Québec dont on a vanté les succès et apprécié le mérite, la Gazette de Neilson a pâli devant le Canadien, tant aux yeux du vulgaire une défensive calme et raisonnée paroi foible et décolorée auprès d’une attaque audacieuse et qui ne respecte rien ! au reste la Gazette n’auroit peut être rien faite sans l’horreur et l’indignation excitée par l’adoption des 92 résolutions.Jusque dans la brièveté des articles, les journaux sont bien plus propres à l’attaque qu’à la défense.On attaque avec un mot, un trait ; il faut des volumes pour répondre et pour défendre.Par une fiction ultramontaine, la constitution Anglaise a déclaré que le Roi ne peuvent mal faire et l’a placé à peu près comme le Déisme fait de la divinité, dans une sphere inaccessible aux agitations de ce bas monde, et où les passions ni le soin des affaires humaines ne sçauroient troubler son repos.Assis sur la hauteur et loin du combat, c’est du haut de leurs trônes que les chefs des gouvernements représentatifs deçement leurs arrets ; si quelque fois ils ont été forcés d’en descendre et de s’engager dans la mêlée, demandez à l’Angleterre, interrogez la France, ils vous diront ce qu’ils sont devenus . TEXTE ANCIEN 213 Les mânes de Charles 1er vous apprendront que pour avoir signé le convenant ce Prince fut mis à mort !.Si ensuite vous consultez les auteurs qui ont recueilli quelques débris de la vie du martyr de la révolution Française, la chronique ne vous rapportera que trop fidèlement quel fut le sort de l’infortuné Louis XVI.pour s’être opposé aux vœux d’une populace effrénée.Les membres de la majorité se dédomagent des respects forcés qu’ils prodiguent (Requête au Parlement Impérial 1er Mars 1834) au Roi sur les premiers agens de son autorité, les héros de ses volontés législatives les instruments de son action administrative, les ministres en un mot chargés de toutes les iniquités comme ils le sont de toutes les affaires et de toute la responsabilité du succès.Ceux-là sont en quelque sorte hors la loi commune, assaillis sur tous les points, et obligés de faire face à toutes les attaques, et pour les combattre avec plus d’avantage on les isole du Roi, dont il leur est même interdit de faire servir le nom à l’appui des propositions faites en son nom ; ils les isolent de tous ceux dont ils peuvent employer les services ou rechercher l’amitié, en les flétrissant du nom de serviles et de ministériels, d’hommes à principes vendus et de Bureaucrates ; injure que nous désavouons et qui excitera l’indignation de nos neveux.Ailleurs les gouvernements sont tranquilles et les peuples heureux, et l’on dirait que dans ce seul gouvernement, Mr.Stanley, a qui était confié le portefeuil des colonies, objet d’une censure si âpre et si continuelle était plus sujet a faillir parcequ’il était plus surveillé, ou plus corrompu parcequ’il était plus responsable.Comment peut-on harceler continuellement les serviteurs sans nuire à la considération du maitre qui les a choisis ?Comment peut-on prétendre que tout va mal dans la colonie sans porter atteinte au respect et à l’affection dus à la Màjesté du Roi qui en est le chef ?c’est là le mystère du Gouvernement représentatif tel que l’entendent nos adversaires, c’est même à leurs yeux son chef d’œuvre, et pour ceux qui ont la foi il sert merveilleusement a tranquilliser les consciences de l’opposition qui défend le Gouvernement comme d’autres l’attaquent je veux dire avec les passions de l’anarchie et quelque fois avec son secours.Et qu’on ne pense pas que les autres membres du cabinet trouvent plus de grace aux yeux de ces éternels ennemis du pouvoir ; ils sont trop intimement unis à leur chef pour ne pas partager toutes les chances du combat.Les amendemens et les sous amendemens, cette artillerie des assemblées de campagne. 214 TEXTE ANCIEN Oteraient quelque chose à leur dignité et élevés qu’ils sont au-dessus des prétentions du belle esprit, de la vanité, ou de l’amour propre de quelques colporteurs de Requête révolutionnaires, ils doivent au peuple l’exemple de l’unanimité dans les résultats, plutôt que le spectacle du combat entre les opinions.Au reste voilà qu’un nouveau changement survenu au Bureau Coloniale rend moins dures les conséquences sans pourtant affecter le principe.Mr.Stanley a raison des affaires de l’Irlande, n’a pas jugé a propos de travailler contre sa conscience, il vient de faire le généreux sacrifice de son Portefeuil.Par qui a-t-il été remplacé ?Par un homme a principe monarchique qui approuve la conduite de son predécesser dans la personne de Lord Aylmer, viz.: Downing Street, 12 Août, 1834.Milord, J’ai l’honneur d’accuser la réception de la dépêche de votre Seigneurie, No.53, du 16 Juin 1834, transmettant une addresse à Sa Majesté de la part des habitants du Township de Chatham J’ai eu l’honneur de déposer cette addresse au pied du Trône, et j’ai reçu ordre de sa Majesté de vous faire part de la satisfaction quelle a ressentie pour l’attachement à sa personne et a son gouvernement qui s’y trouve exprimé, ainsi que la consideration pour votre caractère privé et public, et la confiance en votre administration des affaires de Vimportante province que vous a été confié.J’ai l’honneur d’être, Milord, Le très Obéissant Serviteur, De votre Seigneurie, (Signé) T.SPRING RICE.Le Lieut Général Lord Aylmer K.G.B. TEXTE ANCIEN 215 En effet si le Gouverneur, peut être perpétuellement attaqué par toutes les passions haineuses ou jalouses, pour des faits ou des erreurs inévitables dans la conduite d’affaires aussi compliquées, aussi difficiles, aussi variées que celles de cette colonie dont la politique particulière ne sçauroient être indépendante de la politique de la Mère Patrie, il n’y aura plus de tranquillité pour l’administration ni de sécurité pour l’administrateur mais un changement continuel d’hommes et de choses et malgré tous les changemens d’hommes et de choses, toujours des fautes et toujours des erreurs ! Je le dis donc avec une profonde conviction de cœur, un pareil étât de choses ne peut se maintenir les torts imaginaires de Lord Aylmer envers Mr.Papineau n’excusent pas l’opposition qu’il fait, lui et ses partisans aux mesures politiques du gouvernement lorsquelles ont reçu la sanction des ministres, et d’ailleurs il n’est jamais permis de faire une opposition publique de ses ressentiments personnels.En général on ne voit la cause des maux que dans les hommes et leurs erreurs : il faut la voir surtout dans les choses et leur irrésistible influence et l’on se sent alors disposé envers les hommes à plus de justice ou d’indulgence.Je sçais qu’aux yeux des hommes passionnés qui ne voient d’indépendance que dans la révolte, de fermeté que dans l’injure, de force d’âme que dans la vengeance, justice ou indulgence envers un gouverneur passe pour de la servilité et qu’ils ne manquent jamais d’y chercher des motifs d’ambition ou d’intérêt, même de supposer le bienfait, pour faire croire à la reconnoissance.On doit s’attendre à ces injustices même quand on est sans ambition et qu’on n’à jamais rien demandé, et l’on en trouve le dédomagement dans la satisfaction d’avoir rempli un devoir.Mais de toutes les attaques que les patriotes du jour, dirigent contre le gouvernement, la plus dangereuse et celle qui découvre mieux leurs desseins est la guerre opiniâtre qu’ils font indirectement à la religion.Cette affection publique de la masse canadienne est peut-être le seul ancre qui puisse retenir le vaisseau de l’étât colonial si jamais la tempête devenoit violente.Ainsi les Journaux attaquent la religion dans ses ministres comme le gouvernement dans ses officiers, et toujours en protestant de leur respect pour le culte qu’ils veulent épurer, et de l’administration qu’ils veulent servir ; et comme il faut des noms pour personnifier l’injure, on prêtera au gouvernement colonial le nom de Bureaucratisme et on 216 TEXTE ANCIEN appellera la religion du nom de Sulpicianisme &c.&c., et ces mots deviendront des signaux de haine et de persécution.Avec des mots on pervertira la raison des Canadiens, avec des écrits on pervertira leurs mœurs, on répendra d’obscènes impiétés dans les papiers publiques, et ces Journaux on les fera circuler dans les écoles et les chaumières ; on les donnera à l’ignorance de l’âge, à la foiblesse du sexe, à la grossierté de la condition, on les livrera au Peuple pour corrompre son cœur et égarer son esprit ; on les lui donnera comme le libertin prête ou donne de mauvais livres à la jeune personne qu’il veut séduire et ce ne sera pas par spéculation d’argent ou par débauche d’esprit, ce sera par calcul politique, comme instrument de révolution, et moyen de recrutement : combinaison infernale exploitée par des Brandons de discorde, dernier dégré de corruption, employé dans notre colonie, mis au jour dans notre siècle et vis-à-vis un peuple enfant 1 O O * Ils seroient bien déplorables ceux qui n’en seroient pas honteux pour leurs compatriotes, inquiets pour eux même, et alarmés pour leurs enfans ! ! ! On concevroit l’avantage des journaux politiques dans un gouvernement absolu ou le pouvoir est sans contrepoids, l’adminis-tration sans responsabilité et le peuple sans réprésentation, mais dans une colonie comme celle-ci, où près de cent citoyens supposés pris dans les rangs les plus honorables de la société partent tous les ans, de tous les points de la province, pour se réunir sous les yeux de l’autorité, exposer tous les besoins, faire entendre toutes les réclamations, acceuillir toutes les plaintes que les plus obscures de leurs concitoyens ont le droit de leur addresser et porter tous les griefs à la connoissance de l’autorité, quel besoin ont-ils de Journaux politiques pour voir entendre ou parler ?Et des écrivains qui n’ont ni l’autorité de l’âge, ni celle de l’expérience, ni la connoissance que donne la pratique des affaires, entrainés dans les tourbillons des Villes de Montréal et de Québec, au mulieu de toutes les rumeurs, de toutes les distractions, et de tous les plaisirs, ont-ils la prétention de connoitre ce qu’ils appellent l’opinion TEXTE ANCIEN 217 publique mieux que les Conseillers Législatifs ou les membres de la Chambre d Assemblée ?Et si l’on dit que les journaux éclaireront et dirigeront les délibérations des Chambres, ne peut-on pas demander qui est ce qui éclairera et dirigera la rédaction des journaux ?Et quelles lumières, quelle direction, les Chambres pourraient-elles recevoir de journaux opposés, contradictoires, fussent-ils rédigés avec le même talent, et qui tous donnent leur opinion particulière pour Vopinion publique ?Aussi l’influence des journaux sur les grandes mesures politiques est a peu près nulle ; l’habille Angleterre qui proclame partout le bienfait de la liberté de la presse, punit sévèrement même discrétionnairement, les libelles quelle ne caractérise que par l’arrêt qui les condamne, et traite chez elle les journaux politiques avec une indifférence voisine du mépris.Elle n’a garde de les consulter sur les resolutions de son Cabinet, et lorsqu’on a vu leur impuissance dans la cause des Grecs, et même dans celle des catholiques d’Irlande, dont assurément ils n’ont pas hâté le tardif et équivoque succès ; on se demande a quoi ils sont bons et quels succès peut en tirer la société ?En France l’honorable courage de quelques journaux dans les jours de la terreur révolutionnaire consolait les victimes par l’espoir d’un changement prochain et leur semblait une vengeance, mais au fonds qu’ont ils empêché ?Et les journaux qui justifioient les erreurs des Robespierre et des Marat, n’ont-ils pas eu une toute autre influence que ceux qui se hasardoient à les combattre.Disons le donc, les journaux politiques ne procurent pas plus d’avantages aux particuliers qu’au public, ils n’empêchent aucuns des nombreux attentats qui se commettent contre l’honneur, la vie, les propriétés des particuliers, et trop souvent ils y ajoutent les médisances, les calomnies, la diffamation, et dans un gouvernement ou tous sont admissibles aux emplois, ils servent merveilleusement l’ambition des représentants du Peuple.On veut que les journaux protègent les particuliers contre des abus d’autorité, mais de bonne foi, sont-ils si fréquens ces abus d’autorité, et surtout pendant cette administration ont-ils jamais été assez graves pour qu’il ait fallu les combattre avec un instrument aussi meurtrier que la Presse ?O 218 TEXTE ANCIEN Paroissez sur la sçene auteur de tous les troubles qui agitez notre pauvre pays, .Montrez vous partisans de ce complot inique,.Déchirez votre masque, Editeurs à principes vendus, infâmes dé-dracteurs du Trône et de l’Autel,.Comparaissez tous à la barre de l’opinion publique et répondez .Combien d’accusations n’avez vous pas intentés contre des Fonctionnaires publics?.De quoi n’avez vous pas accusé les ministres du culte sur la foi de dénonciateurs qui restoient toujours sous le voile de l’anonyme ?.L’Apôtre de la religion sainte n’a-t-il pas été arraché de sa chaire et traduit au tribunal de la Minerve ?.Avez vous respecté le caractère sacré du vénérable pasteur de St Martin quand il a dévoilé les mensonges des affidés de la même feuille ?.Et ces partisans d’écrasez l’infâme, qui auroit voulu les suivre dans le dédale de leurs assertions furibondes et calomnieuses, quand ils ont fait assault sur des hommes dont la bienfaisance, la respectabilité, et l’austérité de la vie étonnent, font taire, et confondent le sectateur même !!!.Puis des chrétiens, des catholiques ont osé déverser l’injure la plus basse sur les membres d’une communauté dont le nom seul commande le respect.La Minerve a attaqué les vénérables Messieurs Sulpiciens de Montréal, mais les traits quelle a voulu décocher sont retombés sur ses éditeurs et ceux qui soutiennent ses trop déplorables principes .Ils n’ont pas craint de scruter jusques dans la vie privée du citoyen honnête, de l’homme loyal et où sont les accusations qu’ils ont prouvées ?.Les administrations Européennes pêchent par mollesse plutôt que par violence, et le peuple seul du Bas-Canada, auroit-il comme le gouvernement de Constantinople, le triste privilège de faire de ses mandataires, autant de Tyrans ?.Dans l’immense carrière du mal, l’action de la presse politique est sans limites de temps ni de lieu ; elle parle partout à toute heure et dans tous les temps ; elle s’adresse aux passions, et toutes les passions lui répondent et elle parle sans être contredite : car ceux qui lisent la Minerve ne regardent pas L’Ami du Peuple, “ Vanarchiste redoute les leçons de celui qui prescrit l’ordre et ordonne la soumission.L’irréligieux n’aime pas à lire son anathème lors même que tracé par la religion, elle épure son culte et venge son ministre.” Les journaux politiques lus comme ils sont composés, sans réflexion, avec précipitation, lus et composés comme une tâche journalière qui doit paraître deux ou trois fois par semaine, à heure fixe, sous le même format toujours rempli, tuent toutes les TEXTE ANCIEN 219 habitudes graves et sérieuses de l’esprit, qui ne peut s’arrêter à rien, et s’use à recevoir des impressions si fugitives, continuellement effacées par cette succession rapide de raisonnemens contradictoires, de faits incertains, de conjectures bazardées, avancées un jour, démenties un autre, qui peuvent amuser un moment les gens oisifs, mais n’offrent aucune instruction solide aux hommes sensés.“ L’homme qui ne lit jamais un journal politique, écrivoit le Président des Etats Unis, est plus instruit que celui qui en lit, parceque celui qui ne sçait rien est plus près de la vérité que celui dont l’esprit est rempli de mensonges et d’erreurs .Il est une triste vérité c’est que la suppression de la liberté de la Presse, continue le même auteur, ne prive pas plus le peuple des avantages qui en peuvent résulter, que ne le fait la perversité avec la quelle on l’emploie à propager les faussetés.” Tant que la presse n’a été que domestique, occupée de choses ou de sciences qui font l’entretien ou l’amusement du particulier, elle a pu être livrée aux spéculations particulières, comme toute autre profession privée, mais lorsqu’elle est devenue politique, le gouvernement, tuteur naturel de tous les intérêts publics, a du la considérer comme une profession publique dont la direction et la surveillance dévoient lui appartenir et non comme le patrimoine d’une famille ou la propriété d’un particulier, et si le journaliste est obligé de souffrir la critique particulière, pourquoi ne serait-il pas soumis à la censure publique.L’historien d’Angleterre a fait un aveu qui devroit toujours être présent à l’esprit des Législateurs dans toutes les matières ou les intérêts publics et les intérêts privés se trouvent en contact et en conflit.“ Depuis notre dernière révolution, dit Mr.Hume, les intérêts privés sont mieux défendus mais les intérêts publics sont moins assurés.” C’est ainsi que dans le Bas Canada, l’on oppose les intérêts privés des journalistes, des imprimeurs, de leurs ouvriers à l’intérêt de la société et ainsi compromettons nous le bien être de la Province pour ménager la fortune des particuliers.Il ne faut pas croire que la société puisse retirer autant de fruits des notions les plus saines d’un Editeur sur les sciences, morales, qu’elle a de mal à souffrir de ses écrits pervers sur la politique.Les prémiers qui ne parlent qu’à la raison, graves et quelques fois jusqu’à la sévérité, ne sont lus que par le petit nombre ; les autres 220 TEXTE ANCIEN qui s’addressent aux passions à l’orgueil à la volupté, à l’esprit de révolte, embellis de tous les prestiges de l’esprit et des arts, trouvent de bien plus nombreux lecteurs dans les jeunes gens, et les dégoûtent à jamais de toute lecture sérieuse.Le dirai-je ?Les sociétés chrétiennes n’ont plus rien à apprendre en science morale, tout a été dit, et si une seule vérité nécessaire à leur existence leur eût manqué, elles n’eussent pu vivre et se développer.Elles ont sans doute beaucoup a apprendre en science physique ; mais sur celles là, la liberté la plus entière est laissée même aux erreurs les mieux démontrées et aux systèmes les plus extravagans.Lorsqu’il s’élève dans la société une question importante et qu’un principe nouveau s’y introduit, on peut être assuré qu’il a une cause profonde et naturelle, moins dans la disposition des esprits que dans la situation générale des choses et qu’il est ou un besoin ou une maladie de la société, plutôt qu’un système de l’homme.On n’eut pas songé en Europe a agiter la question qui nous occupe au siècle du bon sens, qui fut aussi celui du génie, à cette brillante époque du développement de l’esprit, lorsque la presse n’enfantoit que des chefs-d’œuvre.On étoit alors plus jaloux de l’honneur de la liberté de la Presse que de sa liberté propre, et la liberté de tout dire n’eut paru aux Bossuet aux Fénélon, aux Pascal, aux Labruyère, ni moins sauvage ni moins absurde que la liberté de tout faire.On ne se fut pas reposé du danger d’une publication illimitée, sur la suppression tardive d’un écrit devenu plus célèbre et plus recherché par la défense de le lire ; et le châtiment même de son auteur n’eût été, aux yeux de ces hommes graves, qu’une réparation bien insuffisante du mal que ses écrits avoient fait à la société.Cette opinion sévère étoit conséquente à l’étât des choses et à la situation des esprits.On savoit alors parce que l’on croyait.On marchoit avec sécurité au grand jour de l’autorité et de l’expérience et l’on avait garde de demander à l’homme des lumières qui se trouvaient toutes dans la société.Autres temps, autres idées.On n’a plus rien su, puisqu’on a douté de tout.On a douté en Politique, on a douté en morale, on a douté de tout ce que les meilleurs esprits avaient cru s ça voir ; TEXTE ANCIEN 221 alors on a demandé des lumières à l’homme parcequon n’en reeonnoissait plus dans la société.Apres avoir rejeté l’expérience, il a fallu tenter des épreuves ; et dans cet aveuglement général,' on a de toutes parts appelé la vérité qui éclairé les esprits, comme on demande des lumières pour remplacer le jour quand la nuit est venue.La réaction a opéré dans ce Pays, et c’est là la raison profonde de cette fureur de liberté de penser et d’écrire qui a saisi certains esprits depuis 1830, cette liberté est donc aussi conséquente en 1835, à l’étât actuel des hommes et des choses du Bas-Canada quelle eut paru déraisonnable et superflue en 1808.Aussi les gens les plus sages ne disputent que sur le plus ou le moins de liberté quil convient d’accorder à la publication des écrits, ainsi les hommes obéissent, sans le sçavoir, a 1 impulsion que leur donne la société, meme lorsqu ils croient ne suivre que l’impulsion de leur propre raison.Cependant cet appel fait aux esprits éclairés a été entendu en Europe, et non sans succès : 1 Angleterre a parlé, la France s’est ecriee, ne nous faisons pas les détracteurs de notre siècle, assez de reproches lui seront faits par la postérité.Sur ce dernier Théâtre encore rouge du sang de la révolution de Juillet 1830, les vérités morales ont ete 1 objet d un débat solemnel : si quelques uns ont tout gagné a les combattre, d’autres plus heureux, ont tout perdu en les defendant, mais enfin la vérité sur beaucoup de points est sortie victorieuse de cette terrible lutte.Ceux meme qui faute d attention ou de lumières, n’ont pas encore ouvert les yeux a la vérité, reconnoissent du moins l’erreur.Un cri général de réprobation s’est élevé d’un bout de L’Europe à 1 autre contre ces doctrines impolitiques qu’elle accuse de tous ses malheurs, et il à alarmé les présomptueux architects qui, sur la foi et sur la caution de ces doctrines, ont pris la société a démolir, pour avoir 1 honneur et le profit de la reconstruire, téméraire entreprise, et dont ils ne pouvaient garantir que la moitié.On na jamais redouté en Canada la publication de grands ouvrages sur ces hautes matières.Peu d’hommes ont la capacité d en faire, peu en ont le courage, et moins encore la patience de 222 TEXTE ANCIEN les lire.D’ailleurs l’erreur si habile a varier ses formes^, n’a qu’un fonds bientôt épuisé, et elle tourne toujours dans le meme cercle.La vérité au contraire plus uniforme dans ses moyens, est infinie dans ses développemens quelle proportionne aux besoins de la société et aux progrès des esprits.Le lecteur voudra bien remarquer que depuis que l’on compose des écrits, et qu’il y a des Imprimeurs, on a eu le droit de publier ses pensées en se conformant aux lois qui répriment les abus de la liberté de la presse.Le droit général de publier est partout le même, les lois répressives des abus sont seules différentes, plus précises ou plus vagues, plus fortes ou plus foibles, selon les lieux et les temps.L’heureux taleut de quelques écrivains les dispense de toute discussion sérieuse, et les éclairs de leur brillante imagination suffisent à la raison de leurs nombreux admirateurs ; mes lecteurs, d’une conception moins vive, demendront un peu plus.Hors d état de les éblonir, je n’aspire qu’a les convaincre, et je réduis la question à ses termes les plus précis et les plus simples.Il n’y a que trois partis à prendre sur les écrits périodiques politiques.1°.Une liberté entière, absolue, illimitée, sans contrôle.2°.une répression judiciaire.3°.Une censure.Personne du moins en théorie ne voudrait de liberté absolue ou plutôt d’une license sans frein ; et s’il en est qui la désirent, c ils n’oseraient l’avouer.Quant à la répression judiciaire elle est selon moi, inutile, dangéreuse.L’erreur de nos lois sur cette matière est de ne voir le délit de la publication que quand les Journaux ont été distribués.Ainsi quand l’écrit est imprimé, la feuille circule, le mal est fait ; et la condamnation postérieure de 1 auteur par les tribunaux en piquant la curiosité du public, ne fait que mieux con-noitre ce qui auroit du rester ignore.Les poursuites judiciaires donnent lieu a une plaidoirie toujours plus scandaleuse que l’écrit poursuivi, dans laquelle un défenseur ne fait qu’étendre et justifier devant un nombreux auditoire, ce s que l’accusé a écrit de plus séditieux et cette plaidoirie reproduite p dans les feuilles publiques devient un second mauvais écrit pu- TEXTE ANCIEN 223 blique de plus Nos loix sur le libelle qui sont Anglaises, ne punissent de délit que celui de l’expression : et quelle facilité n’offre pas notre langue si souple et si rusée, pour envelopper des pensées coupables d expressions innocentes, pour déguiser ce que l’on veut dire, ou faire entendre ce que l’on ne dit pas I L’appréciation du dégré de culpabilité d’un écrit est une opération toute intellectuelle, dans laquelle chaque Juge peut avoir une opinion différente, selon le dégré de son intelligence et la portée de son esprit ; les uns y voient mieux ou autrement que les autres ; il devient impossible de concilier les dissentiments et l’acquittement seul peut mettre tout le monde d’accord.Enfin, et cette dernière considération est d’une haute importance aujourd’hui que les journaux politiques jouent un si grand rôle dans la société, la répression judiciaire de la licence de la presse met les agens amovibles du gouvernement à la mercie d’une magistrature inamovible et donne a celle-ci une existence politique que la constitution lui refuse.Un tribunal qui marche d’accord avec le gouvernement se confond avec lui, comme la fonction se confond avec le pouvoir dont elle émane ; mais s’il résiste au gouvernement, ou seulement s’il l’abandonne pour marcher seul dans ses propres voies, il n’est plus fonction, il s’érige en pouvoir indépendant et tous les efforts du gouvernement échouent et se brisent contre son inamovibilité, le déni de justice de la part de notre banc, auroit cet effet si l’on pouvait supposer, ce qu’à Dieu ne plaise, que des Juges égarés (il peut en exister en Canada comme ailleurs) par un vain désir de popularité, par des motifs personnels, d’ambition, ou de ressentiment, ou fautes de vues politiques étrangères à leurs travaux habituels et à leurs connois-sances judiciaires, refusassent au gouvernement l’appui qu’il leur demande.Mais sans recourir à des suppositions peu probables, on peut assurer que les Juges n’ont appliqué et n’appliqueront jamais qu’avec répugnance les lois répressives ; que plus elles seront sévères, moins ils seront disposés a en faire usage, parceque leur raison s indigne que le gouvernement leur impose la triste fonction de poursuivre, de condamner et de punir des délits, lorsqu’il suffiroit, pour leur épargner la connoissance de supprimer quelques paragraphes d une note éditoriale, et souvent des colonnes entières d’un journal. 224 TEXTE ANCIEN Encore si nos loix laissaient à quelques hommes particuliers et instruits nommés à cet effet, un pouvoir discrétionnaire pour juger des délits de la presse et que leurs mœurs sévères leur permissent d’infliger ces amendes énormes qui ne laissent aux coupables d’autres alternatives que celle d’une prison perpétuelle ou d un banissement volontaire, la répression judiciaire des délits de la presse seroit peut être alors possible ; mais je le demande, que sont quelques semaines de retraites pour des Editeurs et Imprimeurs quasi irresponsables et qui ne demendent pas mieux que d’aller en prison et qui tirent plus de profit de leur détention que de leur liberté ou même pour des propriétaires responsables, qui n’étant pas du tout coupables du délit, ne peuvent regarder la prison que comme un arrangement de convention pour conserver leur fortune et non comme un châtiment ?Le jugement par jurés appliqué à la répression des délits de la presse est certainement une institution en harmonie avec le gouvernement représentatif, parceque n’étant que temporairement en exercise et jamais composé des memes hommes, elle ne peut pas devenir comme des tribunaux permanens et inamovibles, une puissance rivale du gouvernement ; mais outre qu’il faudroit former un juré spécial composé d’hommes très éclairés pour juger les productions de l’esprit, le jugement par jury auroit le meme inconvénient que le jugement par les tribunaux ordinaires, celui de ne venir qu’après l’impression de 1 écrit et de donner également lieu au scandale de la défense.Il ne reste donc que la censure, moyen le seul efficace, le seul moral, le seul humain que puisse rassurer la société sans rigeurs contre les personnes ; aussi a-t-elle été la prémière pensée de tous les peuples civilisés qui ont voulu se defendre contre la licence de tous les écrits politiques et plus en particulier des journaux, aussi a-t-elle été pratiquée en France aux plus beaux jours de la république des lettres, et envers les plus célèbres écrivains, dernièrement encore, sous Louis XVIII.Eh! apres tout quimporte quil y ait eu dans un temps ou dans un autre censure ou liberté de la Presse, s’il y a eu des écrits corrupteurs ?S’il y a eu censure, cette censure n’a pas voulu censurer, et la premiere condition, quand on fait des lois, est quelles seront exécutées ; et s il y a eu liberté, cette liberté est devenue une infâme license.Mais puisque nous parlons encore de la France, y avoit-il censure, lorsque Madame \k I le Iac à H: à Pi E: à l k Ci m sc Ii à n é! vt vt su « TEXTE ANCIEN 225 de Pompadour protégeait si ouvertement Les Philosophes, lorsque les plus grands Seigneurs acceuilloient avec tant de faveur, et admettoient a leur familiarité les Beaux Esprits, partisans les plus déclarés des idées nouvelles ?y avait-il censure lorsqu’un Lieutenant de Police disoit à son Roi qu’il répondrait de la tranquillité du Royaume, s il n y-avoit pas dans Paris un petit nombre de Philosophes qui ne s etudioient qu’à le troubler par leurs écrits ?Enfin y avoit-il censure possible, lorsque les écrivains s’honoraient des condamnations les plus inflamentes, c.a d.eux mêmes flétris par la main du Bourreau ?Il y-a-eu censure véritable sous Louis XIV, parcequ’alors les mœurs concouroient avec les lois pour ecarter tout ce qui auroit pu les corrompre ; il y a eu censure sous Buonaparte, parceque l’autorité appuyoit ses jugements ; et ce que Buonaparte fesoit dans son intérêt on pourra, quand on voudra, le faire dans l’intérêt de la religion, de la politique et des mœurs des habitants du Bas-Canada.Et quand on reclame la liberté totale de la presse, sous la condition d’une répression illusoire, peut-on-nier l’influence de la license de la presse sur le sort d’un gouvernement quelconque, lorsque Condorcet a dit, Voltaire n a pas vu tout ce qu’il a fait : mais il a fait tout ce que nous voyons ?” Et qu’avoit fait Voltaire, et qu avoit vu Condorcet ?Le plus grand crime opéré de tous les temps, La revolution élevée à sa plus haute puissance.” Que dire de 1 Angleterre, qui traite la liberté de la presse avec indifférence, ne lui permet de prendre aucune influence sur les résolutions de son Cabinet, 1 abandonne aux oisifs du Café et ruine auteurs et Imprimeurs lorsqu ils vont trop loin.Peut-on se rappeller le mois de Mai 1832, sans être vivement affligé, la license de la presse n est-elle pas en partie là cause du tragique dénouément de cette élection qui pendant cinq semaines fut toute de feu.Oui ! ce sont vos exécrables doctrines que ont fait fusiller ces trois victimes de votre cupidité.Quand on vous entend parler vertu et principe sur leurs cadavres, on recule d’horreur, et Meternich dans Vénise ne semble pas avoir assez de despotisme pour se mettre à l’abri de votre liberté ! ! ! « O O 226 TEXTE ANCIEN Faut-il attendre que le sang coule encore une fois pour prendre la seule précaution efficace contre des écrits qui arment les citoyens contre le gouvernement, et des doctrines qui attentent tous les jours à la réligion dans ses ministres, à la constitution dans le chef de l’administration et ses dignes supports ?Certes-il est temps de sortir de cette opposition sans fin et sans relâche, dont l’amertume et la violence ont trahi trop souvent les motifs personnels et ôté toute gravité à ses discussions, et toute autorité a ses jugements.Malheureusement telle est la malignité humaine que les écrits de l’opposition sont toujours lus avidement, meme chez les peuples les plus heureux, et par les hommes les mieux intentionnés ; et cette vogue dont leurs auteurs s’applaudissent comme d’un succès et de la preuve de l’adhésion de 1 opinion publique a leurs opinions personnelles, n’est que l’effet de cette secrete disposition à secouer le joug de l’autorité qui se trouve au fond de notre, nature.Mais les écrivains qui se sont une fois engages dans cette voie, obligés d’alimenter la curiosité de leurs lecteurs et de la tenir continuellement en halène sont entrainés plus loin qu’ils ne voudraient et qu’ils n’a voient cru et se placent ainsi dans une situation violente dont il leur tarde à eux mêmes de sortir.Et croit-on que les hommes raisonnables qui écrivent dans les journaux, ne sentent pas aujourdhui le danger de confier a tous les esprits, même les plus faux, les plus passionnées, les moins instruits, la terrible liberté d’endoctriner tous les jours, en politique, un public composé partout en grande partie, d esprits faux, igno-rans et passionnés, de mettre cette arme meurtrière de la presse à la disposition continuelle de l’orgeuil, de la cupidité, de 1 ignorance, de l’ambition, du ressentiment ?Et je n ai pas parle du plus grand de tous les dangers, celui de mettre la tranquillité publique à la merci d’un Imprimeur sans principe en offrant à sa jalousie l’occasion de solder les talents d un factieux, les ressentiments d’un mécontent, les projets d’un ambitieux 1 Les Patriotes du jour vont jusqu’à prétendre que cette liberté illimitée d’écrire est une des libertés publiques, et la plus précieuse de toutes.C’est une étrange abus des mots que d’appeler liberté publique, la spéculation particulière de quelques jeunes anonymes qui exploitent à leur profit, et comme une industrie ou une propriété patrimoniale, le gouvernement, les loix, l’administration, la religion même, s’érigant en juges de toutes les operations, en TEXTE ANCIEN 227 censeurs de toutes les autorités, &c.et fiers d’un aussi chétif talent que celui d ecrivaiUeur, décorent du nom de liberté, la tyrannie de leurs opinions qu’ils imposent à la crédulité du public, devenu l’esclave de leurs erreurs, de leurs préjugés et de leurs passions.Et combien de jeunes gens aujourd’hui qui se targent de leur indépendance, et ne sont eux mêmes que les malheureux serfs de quelque haut et puissant Seigneur de l’Empire politique I J ose le dire il n’y a pas dans cette Province un homme éclairé, sans passions et sans préjugés, qui ne regarde la liberté illimitée de la presse comme incompatible avec tout gouvernement régulier, qui n’y voit la cause de tous les maux qui affligent l’Europe, et de tous ceux qui le menace, et qui ne trouve ridicule que les plus graves questions de politique et d’administration, soient discutées et jugées tous les jours par de jeunes écervellés pourquoi le plaisir est une occupation et les questions les plus graves un délassement ?Ainsi je crois avec une entière conviction qu’il n-y-a de véritable liberté de la presse que sous la garantie d’une censure qui en écarte la license des pensées comme il n-y-a de liberté civile que sous la garantie des lois qui empêchent le désordre des actions ; et comme les pensées séditieuses inspirent les actions criminelles et les précèdent, il-y a raison et analogie à prévenir la license des pensées et à punir la license des actions.La censure est un établissement sanitaire fait pour préserver la société de la contagion des fausses doctrines, tout semblable à celui ou ceux qui essayent en vain à éloigner le choiera de nos contrées et dont les citoyens les plus recommendables s’honorent de faire partie.Si 1 on ne défendoit la liberté de la presse que comme un intérêt publique, on la défendroit avec plus de modération, mais on défend la liberté de la presse comme une chose personnelle, comme une industrie que l’on exploite avec toute l’injustice et toute la violence de l’intérêt personnel.Une fois la censure établie c’est alors que la société retirera de grands avantages de la presse : les écrivains exerçeront plus de réflexions, mettront plus de lenteur dans la composition de leurs écrits, et avec une entière liberté sur le moment de la publication, en réfroidissant les passions, ils pourront éclaircir les faits et mûrir les idées ; au heu que les écrivains du jour, sans contrôle, sans 228 TEXTE ANCIEN résponsabilité, prennent sur eux de donner les bruits populaires pour des faits avérés, et leurs prémiers apperçus pour des vérités démontrées et ces journaux nourrisent contre l’administration une opposition systématique qui n’admet ni trêves, ni suspensions d’armes, quel est alors, je le demande, le gouvernement qui toujours harcelé, jugé, dénoncé, calomnié, par la prévention, l’ambition, la légèreté, la license peut conserver la confiance de toute une Province et la liberté d’esprit dont il a lui même besoin.La censure ne permettra point d’indécente allusions à des hommes ou à des choses dignes de tous nos respects, de malicieux rapprochements de l’histoire de 1800 à 1810, de 1810 à 1823, de 1823 à 1827, de 1827 à 1832, et de 1832 à 1835, des sarcasmes continuels contre les ministres de la religion, de perfides et mensongères notions propres à jeter l’alarme dans les esprits et à indisposer le peuple contre le gouvernement, on parlera un peu mieux politique, on respectera un peu plus les agens du gouvernement, les ministres du Christ ! ! ! La censure n’interdira aucune discussion politique faite avec bonne foi connoissance et modération, elle laissera comme à présent une entière liberté d’écrire sur les sciences, les arts, les voyages &c.Faut-il autre chose pour la prospérité d’une colonie que de l’industrie et des manufactures, et leurs perfectionnements ne sont-ils pas le thermomètre infaillible de la perfectabilité humaine et du progrès des lumières !!!.Il en faut convenir, c’est une terrible puissance que celle des journaux politiques.Un Imprimeur s’associe un jeune homme sans expérience des hommes et des choses ; il lui livre la religion, la politique, la morale, la société, le public, les particuliers, les ministres, le gouvernement et tous ses employés.“ Parlez de tout et osez tout, lui dit-il, régentez les Bretons et le Gouverneur, livrez vous aux conjectures les plus hardies, avancez les faits les moins certains, plus vous serez mutin, méchant et fondeur, plus vous serez lu ; ne craignez rien à côté de vous est le bouc émissaire, un propriétaire futif ou gérant, responsable de toutes vos iniquités et payé pour être puni a votre place ; allez dans toute l’ardeur et la confiance de votre age, et fussiez vous seul de votre avis, souvenez vous que vous êtes .l’opinion publique.Je le demande, n’est ce pas ce que font depuis longtemps au mulieu de nous, quelques journaux, et ce que tous pourraient faire?Où trouverait on quelque chose de plus absurde, de plus TEXTE ANCIEN 229 inconciliable avec la raison, avec le gouvernement, avec la tranquillité publique et le bon ordre de la société, dans les coutumes des peuples les plus barbares, meme chez ceux qui serrent entre deux planches le cerveau de leurs enfans ?On ne lit un Journal politique que pour y trouver pâture à la malignité, comme on ne va au spectacle que pour y voir le jeu et le combat des passions, et le Journal qui n’auroit que des leçons de sagesse et de modération a nous donner, nauroit pas plus d abonnés que 1 oeuvre dramatique qui n offrirait que des personnages vertueux, raisonnables, sans vices, sans passions, sans ridicules, n’auroit de spectateurs.On ne parle que de modération, mais on place la modération dans les formes, dans des paroles meilleures, dans des phrases faites avec art, et la violence dans les actes ; et qu’y a t-il en effet de plus violent que tout ce qui tend à ébranler la constitution d’une colonie la religion d’un peuple, et à toucher à cette fibre si irritable du corps social ?On croit cependant être modéré, même dans ses actes, et c est alors que les plus modères deviennent les plus violens, parceque dans la préoccupation qui les aveugle, ils ne conçoivent pas qu on se refuse a des mesures qui leur paroissent si justes et si modérés, et ils s en irritent davantage contre les obstacles qu’ils rencontrent.J’ai entendu parler modération et avec sentiment à des hommes nommés à Montréal à la convention, et qui dans leurs mesures prouvent la violence la plus illimitée,' la fougue la plus impétueuse. TEXTE ANCIEN 231 ERRATA PARTIE SECONDE Page 235, 2me ligne ; au lieu de le dire, lisez de la dire.Page 235, 6me ligne ; au lieu de ont été manifestés, lisez ont été manifestées.Page 236, 2me alinéa, 6me ligne ; au lieu de ont été investi, lisez ont été investies.Page 236, 3me alinéa, lime ligne ; au lieu de était ni, lisez n était ni.Page 237, 2me alinea, 7me ligne ; au lieu de système municipale, lisez municipal.Page 238, 2me alinea, 9me ligne ; au lieu de elle-même a placé, lisez placée.Page 240, lere ligne, au lieu de Conseil legislatif concentrée, lisez concentré.Page 240, 5me ligne ; au lieu de ce n étaient, lisez n était.Page 240, 2me alinea, 14me ligne ; au lieu de se sont proposés, lisez proposé.Page 241, 9me ligne ; au lieu de solennellement, lisez solemnellement.Page 242, 2me alinea, 19me ligne ; au lieu de nous aurions, lisez nous n’aurions.Page 242, 3me alinéa, 9me ligne ; au lieu de a exécuter, lisez à exécuter.Page 244, 2me alinéa, 4me ligne ; au lieu de majorité devenu, lisez devenue.Page 245, 2me alinéa, 8me ligne ; au lieu de d’un arme, lisez d’une.Page 246, 3me ligne ; au lieu de on demande, lisez on demande.Page 246, 2me alinéa, 1ère ligne, au lieu de été décrété, lisez décrétée.Page 247, 3me ligne ; au lieu de appartient bien des choses, lisez appartiennent.Page 247, 4me alinea, 12me ligne ; au lieu de et receament, lisez récemment.Page 248, 3me alinea, lOme ligne ; au lieu de lieux publiques, lisez publics.Page 248, 3me alinea, 12me ligne ; au lieu de ou calomnie, lisez on calomnie.Page 248, 3me alinea, 13me ligne ; au lieu de ou injurie, lisez on injurie. PARTIE SECONDE LA FORMATION DU CONSEIL LÉGISLATIF PAR VOIE D’ÉLECTION PARTIE SECONDE LA FORMATION DU CONSEIL LEGISLATIF PAR VOIE D’ELECTION.On ne se lasse point d’attaquer la vérité ; la vérité ne doit point se lasser de combattre et il ne faut point se lasser de le dire même a ceux qui ne veulent point l’entendre ; elle porte ses fruits tôt ou tard et toujours le triomphe lui est assuré, quoiqu’il le soit rarement à ceux qui en prennent les intérêts.Et par exemple que de vérités depuis la Session dernière ont été manifestés aux yeux les plus prévenus et les plus malades ou qu’un triple bandeau sembloit fermer a toute lumière ! Que d’illusions, que de mensonges, que de jongleries, dont douze mois ont déjà fait justice ! Que de gens confus de ce qu’ils croyaient ! Combien d’autres étonnés de tout ce qu’ils refusaient de croire ! On annonce depuis dix-huit mois* ou plus longtemps le désir d’avoir une nouvelle loi sur la composition du Conseil Législatif.Jusqu’à présent cette composition fut monarchique, on voudrait maintenant quelle fut populaire.C’est dans cette hypothèse que je viens discuter cette mesure non assurément par esprit d’opposition, si elle peut être utile, mais pour en prévenir les suites si elle est imprudente ou dangéreuse.Je ne m’addresse pas aux provocateurs libéraux de cette loi qu’ils appellent vitale et qui peut-être mortelle ; les Patriotes, soit haine ou prévention, déclament, injurient et ne discutent pas.Je m’addresse au lecteur impartial, à l’homme de bonne foi, au citoyen honnête.Mr.Lee représentant de la Basse Ville de Québec fut le premier qui en parla, dans la Chambre d’Assemblée. 236 TEXTE ANCIEN Dans tout étât il y a un principe monarchique et un principe populaire parcequ’il y a partout gouvernans et gouvernés, pouvoir et sujet.Le principe monarchique peut-être plus ou moins développé, le principe populaire l’est toujours assez, si même il ne l’est pas trop.Dans tout étât il y a deux parties, moyen nécessaires de toute stabilité et de tout ordre : constitution et administration.Si la constitution d’un étât quelconque est forte ou monarchique l’administration peut sans danger être foible ou populaire ; si au contraire la constitution est foible ou populaire, l’administration doit être forte ou monarchique.Ce dernier principe s’est à tel point vérifié dans les pays civilisés de l’Europe que toutes les fois qu’il y a eu des mouvemens populaires, qui ne sont jamais que l’effort que fait la démocratie pour s’introduire dans la constitution de l’étât l’administration par la seule force des choses, est devenue plus monarchique et alors les autorités des places les moins peuplées ont été investi d’un pouvoir moins limité.C’est pour cette raison qu’en France la démocratie de la constituante ou de la convention, fidèle à la maxime de diviser pour régner, et redoutant le pouvoir et l’influence de la commune de Paris, a fait douze municipalités de la prévôté des marchands.Sous la démocratie de la convention et du directoire, l’administration étoit horriblement monarchique ou plutôt despotique, et l’on sçait comment administroient les Pachas ou Commissaires envoyés dans les départéments par le comité du salut publique ; administrateur suprême de la fortune et de la vie de tous les citoyens, le chef de la Révolution agissoit en dictateur.Sous Buonaparte l’administration étoit ni despotique ni anarchiste, par-ceque le gouvernement étoit une démocratie, mais cette démocratie.elle étoit Militaire.En Angleterre où nous allons chercher des modèles de constitution, si le tempérament est populaire, c.a.d.si la constitution rencontre l’approbation des masses, le régime ou l’administration est très monarchique et confiée aux hommes les plus monarchiques.Ces avancés sont des faits et la plume se refuse à les étayer de preuves.Aussi à l’instant que la charte Anglaise a placé dans la constitution un principe populaire, elle a aussitôt proclamé comme un correctif nécessaire le monarchisme de l’administration en dé- TEXTE ANCIEN 237 clarant “ Que le roi ou son représentant nomme à tous les emplois d’administration publique.” Heureusement pour nous, l’administration dans cette colonie depuis l’octroi de notre constitution a été monarchique et nous serions aujourd’hui au plus loin de nos institutions et de toute sécurité si l’administration eût été aussi populaire que la constitution et le régime aussi foible que le tempéreament.Transportons nous de nouveau en France et consultons les archives de ce peuple déjà caduc de ses révolutions.Lorsqu’on 1789 il s’agit de faire une loi municipale, les esprits étoient pré-occupés d’idées abstraites et d’innovations théoriques c’étoit avec le contrat social les utopies de l’étât de nature et de la souveraineté populaire, que l’on tendoit a reconstituer la société française le système municipale et toute l’organisation administrative dut se ressentir de cette frénésie idéalogique.En partant de ces abstractions on confondit toutes les idées, on plaça les élections dans les multitudes comme conséquence de leur souveraineté légale et de leurs droits proclamés .L’époque actuelle ne ressemble en rien a cette ère de.89, et vouloir commander l’application de ces principes à un Peuple enfant.c’est chimère, une absurdité, un non sens, d’ailleurs il n’y a qu’un mot a répondre.En Canada comme ailleurs lorsque la liberté est absente des formes générales de la société, elle, se réfugie dans les localités, qui lui donnent le plus d’appui et Montréal dans ce sens est devenu la ville par excellence.L’action toute puissante du pouvoir constitutionnel corrige cette incertitude, qui jetteroit dans les rapports administratifs un système de franchise trop fortement démocratique : mais lorsque la liberté est déjà empreinte dans les formes générales du gouvernement et quelle règne au sommet par des discussions publiques, par la loi de la presse et des élections, alors les franchises locales ne sçauroient être ni si étendues ni si indépendantes.Il faut donc avant de porter la loi qu’on annonce, décider si c’est le principe monarchique qui domine dans notre constitution ou le principe populaire.La neutralité du Roi, dont parle la Constitution Anglaise n’est autre chose que sa nullité et l’impuissance de faire mal dont on le gratifie n’est que l’excuse de la neutralité où on le place, car si le Roi ne peut rien faire, bien certainement il ne peut faire mal.Cette neutralité du Roi ne peut produire que la plus entière indifférence pour la royauté et c’est l’esprit de la 238 TEXTE ANCIEN Constitution Anglaise, la nôtre qui est modelée sur celle de la Mère Patrie est donc populaire en grande partie, et par une conclusion forcée déduite des raisonnemens de nos Patriotes, ils voudraient même en faire, tout au, plus une anarchie loyale, il n’y-a qu’à consulter le bon sens et l’expérience pour se convaincre que le peuple ne peut-être quelque chose dans la constitution d’une colonie ou d’un étât sans y être tout, et qu’élevé à la dignité d’un pouvoir il en sera bientôt l’unique souverain.Si l’on demandoit les motifs de l’urgence de la loi maintenant sous discussion, on seroit sans doute embarrassé d’en donner une raison satisfaisante.En effet pour ne parler que des comtés et leurs limites, n’avons nous pas les actes qui les constituent, qu’on en abroge la teneur, qu’on en change la direction, qu’on en altère le sens, qu’on en améliore le but : ces changemens, plus ou moins utiles, sont en eux mêmes assez indifférents quant à leur effet dans la Chambre d’Assemblée pourvu qu’on ne perde pas de vue la différence que la nature elle même a placé entre les différentes paroisses, dont plusieurs coupées par des rivières profondes, sillonnées par des torrens, hérissées de montagnes, et où les communications sont difficiles et souvent interrompues ne peuvent recevoir l’organisation qui convient aux pays plats et d’un accès facile.Dans les prémiers, où une population rare est dispersée sur un vaste territoire, et souvent par petits hameaux ou par habitations isolées toute surveillance administrative seroit impossible, si de nouveaux arrangemens éloignaient à de trop grandes distances le plus grand nombre des habitants du chef lieu où se tiendroit l’élection.Je sçais que nos Patriotes d’aujourd’hui regardent l’uniformité en tout comme un avantage immense en administration.Cette uniformité, dit très bien Montesquieu, à propos, je crois de celle des poids et mesures “ est une sorte de perfection qui frappe d’abord les esprits les plus médiocres.Toutefois l’art n’est pas de gouverner en établissant partout l’uniformité, mais bien plutôt de gouverner malgré les différences.” Il faut être peu pour administrer, il faut être beaucoup plus nombreux pour délibérer et dans un corps uniquement délibérant, comme le Conseil Législatif, le nombre des membres doit etre en quelque rapport avec le nombre et l’importance des affaires TEXTE ANCIEN 239 soumises à ses délibérations, avec la population du pays dont elles règlent les intérêts, et avec la force de la Chambre d’Assemblée, qui n’a pas les mêmes opinions, et pas toujours les mêmes intérêts, et qui peut se trouver en conflit et en collision avec le Conseil Législatif.Ces motifs ont pu faire juger au Chef de l’Exécutif, que le Conseil Législatif n’étoit pas assez nombreux.La Constitution lui donnait le droit, sans condition et sans restriction, d’y ajouter de nouveaux membres ; et Lord Aylmer en a usé comme avoit fait son prédécesseur, Sir James Kempt.Quelques vanités, peut-être quelques opinions s’en sont offensées.Les uns ont cru que leur considération personnelle en recevroit quelque atteinte ; les autres, que la majorité passeroit à une opinion différente.Ce n’étoit pas, je crois, l’orgeuil de la naissance qui repoussait ces nouveaux collègues ; car, outre qu’il y à parmi les nouveaux membres du Conseil d’aussi dignes noms que parmi les anciens, si en Angleterre tous les Lords ne datent pas de la bataille d’Hastings, si en France, tous les Pairs ne souchent pas de l’invasion des Francs, peu de noms des anciens membres du Conseil Législatif en Canada : qui sont et Français et Anglais, figurèrent soit à l’une ou a l’autre de ces deux fameuses époques.D’ailleurs, dans une colonie et avec une constitution comme la nôtre, la naissance n’est plus qu’un souvenir, et n’est pas une dignité.Il auroit jugé Lord Aylmer, qu’à l’égard du Conseil Législatif, une augmentation proportionnée à ses occupations, à sa position vis-à-vis de la Chambre d’Assemblée, et à la population du pays, ne pouvait qu’ajouter à sa force ; que trente six à quarante membres dont plusieurs sont toujours absens, n’étoient pas trop pour une population comme la nôtre, pas trop pour des sessions annuelles de six semaines et deux mois0, aux quelles tous les membres du Conseil ne pourraient assister jusqu’à la fin sans une extrême difficulté ; pas trop pour défendre la constitution contre une Chambre élective, où les lois nouvelles et la license des Journaux assurent à l’avenir une majorité factieuse, et dont ces mêmes lois rendent si difficile et si périlleuse la dissolution par la répré-sention de la royauté.Il auroit considéré, Lord Aylmer, que le Nous en avons en plusieurs fois de trois mois. 240 TEXTE ANCIEN Conseil Législatif jusqu’ici concentrée presqu’exclusivement dans la ville de Montréal et de Quebec, acquéroit par cette création une bâse plus large et étendoit ses racines presque dans tous les comtés : que c’étoit après tout, des intérêts de la Province qu’il falloit s’occuper, et que ce n’étoient pas des préventions personnelles qu’il falloit écouter.Il auroit acceuilli, Lord Aylmer, les excellentes raisons qu’ont données les orateurs de la minorité, et auroit rejetté avec noblesse, des résolutions bâtardes, infectées du poison quelles distillent.Le parti Patriote voyant, qu’il n’étoit pas possible de faire un corps d’une Chambre élective, renouvellée en totalité, et dissoluble à la volonté du représentant du Roi, ni par conséquent de lui donner une direction assez assurée pour être fixe, qui put remplir toute l’étendue de ses projets, et balancer au moins par sa force numérique l’influence du Conseil Législatif, le parti Patriote a imaginé de faire un corps de tous les électeurs, à peu près comme dans un temps d’égarement, les Parlemens, en France voulurent faire une classe de tous les grands corps de Magistrature.Ce corps compact a été réuni sous la direction d’un Comité Central séant a Montréal, et dont nous avons vu que des comités partiels ou sécondaires, dans presque tous les comtés, reconnaissoient l’autorité et prenoient les ordres.Rien de mieux imaginé, pour le but que les Patriotes se sont proposés, et maintenant l’on dira effrontément que la Convention de Montréal ne marche pas sur les traces de la Convention d’exécrable mémoire, la Convention Parisienne.L’esprit conservatif d’ordre et de soumission, le plus jaloux et le plus prévoyant de tous les esprits auroit repoussé cette création collossale, vrai cheval de Troie qui porte dans ses flancs la ruine du Canada.L’esprit destructif, de désordre et de rebellion, l’a adoptée, malgré tout ce qu’ont pu dire de judicieux, de politique, de profond, d’éloquent, les orateurs de la minorité, et les Patriotes se sont réjouis de voir à l’avenir une Chambre d’Assemblée, qui, grâçe aux trames de certains démagogues, et à la licence de la presse, sera presque uniquement composée de ses adhérens si même les Constitutionnels consentent a se présenter aux élections.Ce qui a valu à Lord Aylmer la désapprobation de messieurs les Patriotes, c’est de n’avoir pas émané une commission nouvelle des magistrats après le 21 Mai.c’est de n’avoir pas traduit à TEXTE ANCIEN 241 une Cour Martiale, un brave soldat obligé d’obeir à l’ofBcier municipal, sous peine de perdre son épée, c’est d’avoir refusé sa sanction à tous les troubles qui accompagnèrent cette funeste élection ! ! ! Le crime étoit capital, il falloit le venger.La terrible accusation n’a cependant pas osé parler de ce dernier grief, crainte de démasquer aux yeux des citoyens loyaux, des intentions qu’il étoit prudent de tenir secrètes ; et cette accusation, qui dans la bouche du coryphé patriote, parle de tout, hors de ses véritables motifs, cette accusation si hautement, si solennellement commencée, si misérablement, si honteusement continuée, cette montagne en travail qui aboutira a un enfantement si ridicule, n’a été et ne sera qu’une longue mystification pour le public et peut-être pour l’honorable accusateur lui même.Mais enfin et c’est à cette considération qu’il faut en venir, les choix seront-ils meilleurs, faits par le peuple, que faits par le représentant du Roi ?Je crois le contraire car le peuple ne voudra nommer que ceux qui se présenteront eux mêmes et qu’il faudroit écarter.Les élus du peuple seront-ils plus respectés que ceux choisis par l’impartialité du représentant de notre Souverain ?Non encore, car comme le peuple ne pourra nommer qu’au scrutin, presque toujours la moitié des électeurs en auroient voulu un tout autre que celui qui sera nommé, et auroient eu souvent de bonnes raisons pour l’exclure.Ainsi l’élu, assez peu respecté par ses amis trop bien instruits des détails de l’intrigue qui l’aura porté, ne le sera pas du tout par les autres ; dès lors il sera partial pour ceux-là, injuste pour ceux-ci ; et qu’on prenne garde que les peuples ne sont pas opprimés par les principes théoriques d’une constitution quelle quelle soit, dont ils ne s’occupent guère, mais par les actes positifs des nouveaux influents sur une administration devenue plus oppressive et plus dure à mesure quelle sera plus locale et plus rapprochée des administrés.Ce projet dont on demande la réalisation à la Mère Patrie a sans doute pour but principal, l’extension de l’égalité entre les citoyens, mais cette mesure si jamais elle devient loi, en déterminant un cens nécessaire pour être électeur ou élu, crée bien plus d’incapacités politiques positives, publiques, légales enfin que de capacités, puisque la différence d’un louis, et moins encore fait bien plus d’exclus que de privilégiés, et relègue dans la classe des nullités, politiques ceux qui faute d’atteindre au cens exigé 242 TEXTE ANCIEN ne sont ni électeurs ni éligibles, et grâce à votre loi le public saura et je sçaurai moi-même que je suis dans cette Province un de ces êtres dont parle Horace, et qui ne sont dans ce monde que pour consommer.Fruges consumere nati.Sont-ce enfin les libertés publiques ou individuelles que l’on prétend assurer en rendant le Conseil Législatif électif ?Mais je ne vois de liberté que pour l’électeur qui fait sortir de l’urne fatal l’homme de son choix car pour celui qui est forcé de concourir à en nommer un autre, sa liberté est une fiction et il y à contrainte réelle, puisqu’il est forcé de concourir à un choix opposé à sa volonté.Et quelle liberté me donnez vous lorsqu’un voisin, un ami, un indifférent, un ennemi viendront la loi à la main, m’obliger de produire des actes de propriétés que j’avois des raisons légitimes de dérober à la connoissance du public et me forcer ainsi a être électeur, lorsque je suis déjà obligé sous peine d’amende a être juré, et sous peine de prison a être soldat.Car encore il faut sçavoir que cette loi vu son but ne peut laisser la liberté de venir voter à l’option du citoyen, moins indulgente que celle qui règle les élections de la Chambre d’Assemblée, elle devra tous nous y contraindre.“ Quoi donc ! dit J.J.Rousseau, la liberté ne peut elle se maintenir qu’à l’aide de la servitude ?Peut être.” Mais ce problème que le philosophe se propose, nous l’avons résolu ; et jamais si nous tombions sous le pouvoir des Patriotes, nous aurions plus de servitude avec tant de libertés.Et pour passer a des considérations plus générales, a des considérations pratiques, que se propose t’on d utile pour le public en confiant le choix des nouveaux membres du Conseil Législatif à des assemblées électorales on faites par le peuple et de son propre chef ?Si l’on en juge par des idées semées ça et là dans les différentes colonnes de la Minerve, il paroit qu on voudrait faire jouer gros jeu au nouveau Conseil Législatif ; mais qu’on ne croie pas que ce qu’on arrange soi même très commodément dans le coin d’une Imprimerie, soit tout aussi facile a exécuter au loin et sur le vaste théâtre de l’administration publique.Placez la délibération dans les corps mais n’y placez pas d’exécution.Sans doute, si le temps n’est pas trop mauvais, la capitale trop éloignée, si les chemins ne sont pas trop difficiles, si l’on ne se porte pas trop mal et que l’on n’ait pas d’affaires trop pressantes, on se rend à l’assemblée lorsque le Parlement est convoqué et ce de divers TEXTE ANCIEN 243 points de la province souvent très éloignés : mais à peine y est on que des affaires, le soin de sa famille, la santé de sa femme ou de ses enfans, des traveaux commencés, que sçai je ?Mille motifs souvent légitimes rappellent un membre dans ses foyers, le lendemain un autre, tous sont pressés de finir, tous hâtent, pressent, étranglent les délibérations, et c’est ainsi que trop souvent se termine cette importante mission, et il a fallu des sommes immenses0 prodiguées au député Canadien pour forcer une expérience de quatre années a contrédire l’assertion précitée ci haut, ce ne sera pas d’un cens de deux cents louis si l’on veut qui dans les comtés pauvres représente un très foible revenu, qu’on pourra attendre le sacrifice de son temps et d’un séjour dispendieux dans une ville éloignée, alors un ou deux membres vendus à la faction, moins occupées, plus aisés, résidents à Montréal ou à Québec si toutefois le peuple a accédé à leurs désirs en les nommant, s’empareront forcément des affaires et a eux seuls représenteront toute l’élection.Cependant supposez le Conseil Législatif nommé par le peuple.L’Election Populaire peut si l’on veut, nommer un homme qu’un mérite universellement reconnu a désigné depuis longtemps à l’estime ou a la reconnoissance de ses concitoyens ; mais jamais elle ne pourra composer convenablement un corps nombreux et tout entier sans tomber dans les pièges de l’intrigue et se prêter a de mutuelles complaisances.Supposez dis-je ce corps ainsi formé, émanation de la souverainté populaire, à la fois agens et membres du souverain, fiers d’un semblable origine, représentez vous les s’échauffant mutuellement par leur réunion, par les lectures des débats de la Chambre d’Assemblée dont ils seront plus d’une fois tentés de reproduire les sçenes sur un Théâtre plus vaste et plus élevé demandez vous s’ils seront toujours les dociles instruments de ceux qui les conduisent aujourd’hui, toutes les fois qu’ils croiront lèses par quelques dispositions législatives ou administratives les intérêts de leurs commettans qui l’on a autorisé a leur donner des mendats impératifs et qui font passer avant tout les intérêts de leur comté, cité ou Bourg, et qui exigeront en bons offices de la part de leurs commis, ce qu’il leur auront donné en pouvoir politique.Dix chelins par jour à chaque Membre, et £1000 pour son Orateur. 244 TEXTE ANCIEN Et ces deux chambres constituées élues par le peuple, réprésentant les mêmes intérêts, si elles réunissoient leurs réclamations et leurs griefs, si elles se montraient obstinées, rébelles.Quel parti prendroit alors le réprésentant du Roi ?Les dissouderaient-ils ?Une dissolution loin de changer la disposition des esprits ne feroit sans doute que la rendre plus hostile.Traduiroit-on les rébelles devant les Tribunaux ?ce seroit faire passer la législation dans les corps de magistrature, et puis avec la manie de popularité qui a saisi tous les esprits, les Tribunaux voudraient peut-être aussi se populariser dans leur ressort comme les corps législatifs, et telle est malheureusement partout et dans tous les temps la disposition générale des esprits, inhérente à la nature humaine, que le prémier moyen et le plus assuré de popularité est la résistance à l’autorité, et si le peuple du Bas-Canada est entrainé dans cette résistence, quel résultat pourrait-on en attendre, qu’une guerre entre les autorités et surtout de plus grandes difficultés dans la marche et les délibérations du Conseil Législatif devenu électif, tourmenté en sens contraire par des intérêts opposés et qui tous parleroient au nom de la souverainté populaire et n’en seroient que plus impérieux.Et comme on peut tout prévoir et tout craindre dans un gouvernement à assemblées délibérantes, si l’on pouvoit jamais supposer une majorité factieuse dans le nouveau Conseil Législatif si cette majorité devenu toute puissante par son union avec celle de la Chambre d’Assemblée, réunissoit en un corps unique et compacte tous les électeurs, si même hors le temps des élections, elle les autorisait à se rassembler, comme aujourd’hui, a s’organiser en assemblées délibérantes, a prendre des délibérations, a donner des mendats, a recevoir des Instructions, a obéir à un mot (Tordre, dans quel vaste et impénétrable réseau n’enlaceroit-on pas la société, et quel moyen resteroit-il à l’administration pour rompre un faisçeau si bien lié, et se défendre d’un pouvoir si formidable dont on ne manqueroit pas de proclamer les exigences comme la volonté du Peuple souverain et l’expression la plus authentique de l’opinion publique ?Je n’aurai pas la simplicité de demander quels grands désordres dans l’administration de la Province quels besoins pressans peuvent exiger la récomposition, par des élections populaires de ces gratuites fonctions que d’honnêtes gens sans intérêt personnel (voilà TEXTE ANCIEN 245 comme l’entend la constitution) au détriment de leurs fortunes et de leurs affaires acceptent dans le Conseil Législatif.Je sçais trop bien ce qu’on leur reproche et ce qu’on veut en faire, le ministre colonial et le gouverneur ne peuvent l’ignorer.On reproche au Conseil Législatif dont le coryphé du parti libéral dans la Chambre d’Assemblée a osé dire, à la face de soixante membres et plus qu’il ne méritoit plus sa confiance ; on lui reproche ces vœux si loyaux qui sauveraient la colonie, s’ils étoient exaucés.Et gardez vous de croire que ce soit dans l’intérêt du Conseil Législatif que nos Patriotes demendent si impérieusement sa recomposition par le peuple, ils se proposent d’autres intérêts et cachent sous ce voile transparent des desseins plus profonds .Ils veulent un Conseil Législatif à la disposition d’une faction.Ils veulent abattre l’influence de nos Prêtres.Ils veulent de la démocratie dans l’administration comme dans la constitution, ils en veulent partout, et malheur à nous, au Ministre Colonial, à l’Angleterre, au Gouverneur, à la Province, si l’on cède a cette volonté lorsqu’il est si facile, si honorable et si sur de lui résister.Mais il est un autre effet de ces élections introduites jusques dans les lieux les plus reculés d’un royaume, effet presqu’insensible dans les grandes villes de L’Europe mais qui est dans une Province comme celle-ci une véritable calamité.J’ignore si jamais nous aurons un autre 21 Mai ! ! ! Infâmes désordres ! Honteuses saturnales dont un Peuple chrétien et civilisé devroit rougir et que nos Patriotes admirent sans doute comme la preuve la plus décisive de leur entière liberté.La décharge d’un arme à feu, le service d’une bayonnette, l’application d’un coup de poing, toutes ces choses minent contre la Paix intérieure de la colonie et l’union entre habitants de nos villes.Dans les lieux déjà divisés par les opinions politiques ; ces luttes d’intrigue ou la calomnie, la détraction, les menaces de vengeances, les promesses et quelques fois la vénalité sont employés sans pudeur, et souvent contre des citoyens paisibles qu’on aura forcé de venir aux élections ; ces luttes dis-je, rompent tous les liens d’amitié, de parenté, de bon voisinage, et éternisent les divisions dans les familles, Ces manœuvres odieuses ont peu d’influence en Angleterre sur l’union entre des hommes qui se connoissent à peine, et hors le temps des élections, ne se rencontrent que par hasard.Dans les grandes cités on ne songe qu’au plaisir, qu’on y retrouve sous toutes les formes et rien n’y laisse de traces profondes, mais dans les petites villes, 246 TEXTE ANCIEN les sentiments sont plus profonds, les haines plus durables entre des hommes qui sont toujours ensemble et se retrouvent à chaque pas.Là où il n’y a pas de plaisirs, on demende au moins le bonheur, le bonheur n’est que dans l’union des familles, et la bienveillance mutuelle entre les concitoyens.Une fois cependant que la loi que nous discutons aura été décrété par le Parlement Impérial, elle sera me disoit un Patriote l’autre jour, elle sera dans Tordre légal.Il est honteux assurément dans un siècle que se dit aussi avancé en politique, et chez un peuple chrétien et civilisé, il est honteux de voir invoquer Tordre légal d’une manière absolue par un parti qui s’appelle fastueusement Patriote lorsqu’on a vu l’ordre légal en Angleterre dans l’oppression des Catholiques d’Irlande ; en France dans les erreurs de la constituante, dans les fureurs de la convention, dans la despotisme de Buonaparte.En Turquie dans la Polygamie et l’esclavage ; en Chine dans le meurtre des enfans sacrifiés à l’esprit du Fleuve, chez les Romains, dans les jeux sanglans de l’arène ou le droit barbare de leurs guerres ; en Grèce dans la prostitution consacrée chez tous les peuples idolâtres, par l’immolation des victimes humaines.Il n’y a pas d’association humaine qui puisse exister sans un ordre légal quelconque ; et les Brigands entr’eux obéissent à la loi du partage égal du butin et de leur défense mutuelle contre la force publique.Parlez donc à des hommes raisonnables, à des chrétiens, d’ordre légitime qui ne s’applique qu’a des loix justes, sages, naturelles et non d’ordre légal qui s’applique ou peut s’appliquer à toutes les loix, même les plus absurdes.L’ordre légal est de l’homme : l’ordre légitime est de la nature ou plutôt de son auteur.Et peut-être les connoissances Philosophiques de nos Patriotes ne vont-elles pas jusqu’à sçavoir que deux mots expriment deux idées.Si vous ne voulez pas en croire la raison éclairé par les lumières du Christianisme, croyez en un philosophe élevé a l’école du Paganisme et le prémier des philosophes Païens : “ Gardez vous, dit-il, de regarder comme des lois, tout ce que, dans la législation des divers peuples, porte le nom d’edits ou ordonnances.” “Neve putes legem esse omne quod in Instituas Topulorum scitum est.” Et le même Philosophe distinguant avec précision ce qui n’est que légal de ce qui est légitime, donne le moyen de le discerner.“Ce n’est, dit-il que dans la nature qu’on peut trouver la règle TEXTE ANCIEN 247 qui sert a distinguer une loi bonne d’une mauvaise ; ” legem bonam a matâ nullâ aliâ nisi naturali normâ dividere possumus.Il seroit assez difficile de décider a quelle nature appartient bien des choses faites au nom de l’ordre légal, et qui ne sont certainement ni dans la nature politique ni dans la nature religieuse.Tout ce qu’on peut dire sur cette matière est que la perfection de la législation consiste à rendre legal tout ce qui est légitime, et légitime tout ce qui est légal, c.a.d.de faire de bonnes lois et de n’en point faire d’autres.Nous avons fait en bien peu de temps de grands pas dans un nouveau système.Les Patriotes se félicitent, les Impies triomphent, les Loyaux sujets sont attristés, les Chrétiens gémissent !.et tous demendent s’il y aura révolution.Laissons répondre J.J.Rousseau.“Le gouvernement dit-il, passe de la démocratie a l’aristocratie, de l’aristocratie à la royauté ; c’est là son inclinason naturelle, le progrès inverse est impossible.” Cependant on a vu des gouvernemens passer de la royauté à la démocratie, toujours Rousseau a raison, car il parle de ce progrès qui suivant une inclinaison naturelle, est un avançement régulier vers un meilleur but, et non d’une chute qui, contrariant l’inclinaison naturelle des choses, est un progrès inverse comme l’appelle le Philosophe ou plutôt l’inverse de tout progrès.Ainsi, c’est parler correctement le language de la politique que de dire : “ Le gouvernement s’élève à la monarchie, ou tombe dans la démocratie.” Quand un gouvernement passe de la démocratie à la royauté, ce passage est un progrès, et il n’y-à de progrès que vers le mieux ; et comme il suit son inclinaison naturelle ce passage n’est pas proprement une révolution, c’est le retour de la maladie à la santé ; il se fait sans désordre, sans violence, comme tout ce qui se fait suivant une inclinaison naturelle, c’est ainsi qu’autrefois l’Angleterre a passé de la démocratie de son Long Farlement à la royauté sous Charles II, reçeament de dessous le joug alors pesant des torys aux douces jouissances des bienfaits de la réforme ; la France de l’anarchie de sa révolution, au consulat provisoire de Ruona-parte à la monarchie de l’empire, et à la royauté définitive de Louis XVIII ; plus tard encore et réceament de l’insignifiance du gouvernement de Charles X à la régie d’abord sage et éclairée puis ensuite et actuellement absolue, de cette portion de l’Europe sous un roi citoyen.La Suede de la démocratie de son sénat à la 248 TEXTE ANCIEN royauté sous l’avant dernier de ses rois.Quant au contraire le gouvernement passe de la royauté à la démocratie, comme il suit une marche inverse et qu’il va contre son inclinaison naturelle, il n’y à pas de progrès ; il y â chute et tout ce qui se fait contre la nature est violent et désordonné, tel a été l’étât de l’Angleterre, tel fut trop long temps celui de la France.Tel peut-être le nôtre ! ! ! .Ainsi la démocratie dans le gouvernement est le principe des révolutions, les désordres les violences, les proscriptions, les excès de tout genre en sont les conséquences.Ces conséquences sont-elles nécessaires, inévitables ?c’est ce que n’accordent pas les gens ambitieux et timides qui rêvent des révolutions pacifiques, des révolutions dans les journaux, des révolutions dans la Chambre d’Assemblée .Condorcet lui-même profond révolutionnaire, a partagé cette illusion ; le passage est curieux.“ C’est dit-il, la pensée des sages qui fait les révolutions politiques, mais c’est toujours le Bras du Peuple qui les exécute.” Il est vrai, continue t-il, que sa force peut devenir dangéreuse pour lui-même et qu’après avoir appris a en faire usage, il faut lui enseigner à la soumettre à la loi ; mais ce second ouvrage, quoique difficile, n’est pas a beaucoup près si long et si pénible que le prémier.” Malheureusement ce sage emporté par la révolution que sa pensée écrite ou parlée, avoit préparée n’à pas eu le temps de voir ce second ouvrage, qu’il a du trouver bien long et bien pénible, lorsqu’il expiroit dans un cachot, où l’avoit plongé le bras de ce même peuple qu’il avoit déchainé.D’hypocrites journaux, bravant les craintes des gens de bien, cherchent a endormir le gouvernement, et éloigner de l’esprit des sujets loyaux toute idée de révolution.“ Mais, ” pourrait-on leur dire, “ qu’appeliez vous révolution ?et n’est ce pas une révolution que cette effrayante profusion de maximes séditieuses, de libelles impies, de chansons révolutionnaires ?N’est ce pas une révolution que ces insultantes souscriptions proposées sous les yeux de la justice pour subvenir aux dépenses de la Convention de Montréal ?N’est ce pas une révolution que ces conversations journalières, tenues dans les cercles, au coin des rues, dans les lieux publiques et où pour l’instruction prétendue de la jeunesse, on défigure la philosophie et l’histoire, ou calomnie le gouvernement, métropoh-tain, ou injurie l’administration coloniale, on fait assault sur tous les officiers publics sans restrictions ni réserves,.L’autel même TEXTE ANCIEN 249 n’a plus d’encens, le Prêtre est outragé jusques dans sa chaire ?.N’est ce pas une révolution que ces manifestes des patriotes insérés dans leurs Journaux ?.N’est ce pas une révolution que ces attaques virulentes faites contre le citoyen honnête et consignées dans des Pamphlets orduriérs !.vous ne voulez ou ne voudrez avouer qu’il y a révolution que lorsque vous vérez des instruments de supplice élevés sur nos places publiques, mais dites moi La France en offrait-elle en 89.cependant trois ans après son sol était rougi de sang.A bas les prémières ! Crioit-on dernièrement au parterre du Théâtre de Lyon, où il n’y avoit cependant aux prémières loges que de l’industrie et du commerce ; à bas les prémières a t’on crié pendant longtems et précédemment au Parterre d’un plus grand Théâtre a bas les prémières c’est là le cri de guerre de la démocratie Lyonnaise, comme mont joie St.Denis étoit le cri de guerre de l’antique monarchie Parisienne.Cicéron, grand homme d’état et grand Philosophe, le dernier, je crois des Philosophes hommes d’étât, n’aimoit pas le principe des révolutions et ne se faisoient pas illusion sur les conséquences dont il fut lui-même la terrible victime.“ Mihi nil unquam populare plaçait.” “ Je n’ai jamais rien aimé de populaire, ” dit-il, quoique Plébéien lui-même.Voila pour le principe, et quant aux conséquences, il ajoute : “ Nec verô unquam bellorum civilium semen et causa décrit, dum homines perditi hastam illam cruentam et meminerint et sperabunt ; ” “ Jamais il ne manquera de germes et de causes de guerres civiles, tant que des misérables conserveront le souvenir de ces sanglantes enchères, et en attendront de nouvelles.” Des novateurs posent le principe d’une révolution et ne voudraient pas aller plus loin ; mais ils ont derrière eux de terrible logiçiens qui en déduisent des conséquences rigoureuses.Si l’on posait aujourd’hui le principe, les conséquences seroient prochaines et terribles.Il se feroit (à peu de choses près) autant de mal en ce pays qu’il s’en est fait en France, il ne pourrait s’en faire moins, si l’on veut faire une compensation, peser les moyens et diminuer le nombre des Fauteurs ; et ce parcequ’il y a, chez cette classe d’hommes, presqu’autant d’irréligion dans les habitudes, moins de modération dans les esprits, autant de passions dans les cœurs, et 250 TEXTE ANCIEN beaucoup d’ambition et de cupidité ; parceque les classes elevées de la société ont été dans ce pays depuis huit à dix ans l’objet des plus violentes déclamations et des plus furieuses persécutions, et que le peuple a eu sous les yeux l’exemple corrupteur des prospérités et des impunités des chefs du parti mécontent.Les artisans de trouble trouveraient, et peut-être ailleurs que dans la dernière populace, autant d’instruments de mal et de désordre qu’ils en ont trouvés, et les malheureux moins d’amis.La grande erreur de la Chambre d’Assemblée est d’avoir présenté les fonctionnaires publics la religion ses ministres les meilleurs amis du peuple, comme ses plus mortels ennemis.Cette opinion insensée et criminelle a reparu dans les assemblées de la convention à Montréal, et on la fait revivre aujourd’hui plus que jamais.Le Peuple Canadien n’a d’ennemis que lui-même et ses perfides flatteurs qui le caressent comme on fait d’un cheval indompté à qui on veut mettre le mors pour mieux le réduire.L’autorité peut voir à présent quel est le plan de campagne dressé par nos ennemis pour la prochaine session.Les Journaux résolutionnaires ont proclamé leurs organes, et voilà que la guerre nous est déclarée.Espérons donc de la part de l’administration une défense courageuse et éclairée, reposons nous surtout sur la fermeté et la prudence de notre Gouverneur.Croyons qu’à présent comme par le passé il s’acquittera honorablement de l’immense responsabilité dont il est chargé vis-a-vis l’Angleterre, vis-a-vis la Colonie, et vis-a-vis la Postérité qui lui fera justice. Notes P.212, 14è ligne : Gazette de Québec : journal bilingue de 1764 à 1832.De 1832 à 1842, le journal publie deux éditions distinctes, l’une en français, l’autre en anglais.A mesure que les événements se précipitent, ce journal, propriété de Samuel Neilson, s’oppose aux Patriotes.P.212, 16è ligne : Le Canadien : Fondé à Québec en 1806, ce journal modéré combat la propagande du journal anglo-conservateur « Quebec Mercury » et défend les intérêts politiques des classes professionnelles canadiennes-françaises.P.213, 23è ligne : « Stanley » : Ministre britannique des colonies de 1832 à 1834.P.214, 12è ligne : « Lord Aylmer » : Gouverneur du Bas-Canada de 1830 à 1835.P.218, lOè ligne : La Minerve : Bihebdomadaire montréalais fondé en 1826 et dévoué aux intérêts des Patriotes.P.218, 33è ligne : Ami du peuple : Bihebdomadaire conservateur de Montréal fondé en 1832 et opposé à la cause des Patriotes.P.225, 28è ligne : « mai 1832 » : Après une campagne électorale longue et enflammée à Montréal, des batailles éclatent dans les rues à cause de la très faible majorité de 3 voix du candidat élu, David Tracey.Appelés sur les lieux, le 21 mai 1832, les troupes abattent trois Canadiens français et en blessent deux autres.P.239, lOè ligne : * Sir James Kempt » : Gouveraeur du Bas-Canada de 1828 à 1830. A O / //Ta ! 1 i < V ?***•?\ Achevé d’imprimer sur les presses des Ateliers Jacques Gaudet, Ltée, Saint-Hyacinthe, le vingt-cinquième jour du mois d’octobre mil neuf cent soixante-onze Imprimé au Canada Printed in Canada 189 — du Canada français ont publié 36 pièces de théâtre Yves Thériauit André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau Guilbeault-Gauvreau François Moreau Eugène Cloutier Eugène Cloutier Le Samaritain La vertu des chattes Deux femmes terribles Marie-Emma Le Coureur de marathon Les Taupes Le Dernier Beatnick Hôtel Hilton, Pékin Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibault Andrée Maillet Andrée Maillet Andrée Maillet Qui est Dupressin?La Crue Les Muses de la Nouvelle-France Elisabeth Le Meurtre d’Igouille La Montréalaise Souvenirs en accords brisés Jacques Ferron Jacques Ferron Françoise Lorar Yves Hébert Yves Hébert Paul-Ghislain Villeneuve Alec Pelletier Jacques Languirand Michel Greco Jacques Braul Jacques Brault Gilles Marcotte La Sortie Le coeur d’une mère Georges.oh! Georges Les Enfants Le Rôle Les Heures rouges Le Festin des morts Les Cloisons Les Pigeons d’Arlequin La morte-saison Quand nous serons heureux Une soirée à la maison
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