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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 35
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1972, Collections de BAnQ.

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mm HH vebEC ^iblioüjèque J^attonal?bu (©ui Jean-Aubert Loranger (1896-1942) Introduction de Gilles Marcotte Le dernier des Ouellette Une poignée de mains Le “long trail” De miraculeuses matines La savane des Cormier Le garde-forestier Mrs Carry-Nations Réponse de M.André Laurendeau de la Société Royale du Canada Nairn Kattan François Hébert Michel Chevrier Marcel Bélanger Roger Reny Présenté par Yvon-André Lacroix Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.00.L’abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Fondateur : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Georges Cartier Fernand Dumont Lucien Parizeau André Major Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 Montréal 1972 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage.Dépôt légal — 4e trimestre 1972 Bibliothèque Nationale du Québec Copyright © 1972 Les Écrits du Canada français TABLE DES MATIÈRES JEAN-AUBERT LORANGER Présentation par Gilles Marcotte .11 Le dernier des Ouellette .13 Une poignée de mains .19 Le “long trail” ou l’inquiète paternité .23 De miraculeuses matines ou le Christ qui veille.31 La savane des Cormier ou l’amour reprend ses droits .37 Le garde-forestier .43 Mrs Carry-Nations ou la pionnière de la prohibition.51 Récits ANDRE LAURENDEAU Réponse de M.André Laurendeau de la Société Royale du Canada .59 Essai N AIM KATTAN Les protagonistes .67 Théâtre FRANCOIS HEBERT Le guide .101 Errance .105 Nouvelles MICHEL CHEVRIER Une mort si douce.115 Nouvelle MARCEL BELANGER Lieu-Dit .127 Poème ROGER RENY Sous le masque de la vérité .147 Poème TEXTE ANCIEN .189 Présenté par Yvon-André Lacroix JEAN-AUBERT LORANGER RÉCITS PRESENTATION Jean-Aubert Loranger est, avant toutes choses, hauteur de quelques poèmes qui non seulement préludent à la modernité littéraire au Canada français, mais qui aujourd’hui encore nous atteignent directement, nous parlent de ce que nous sommes et rêvons d’être.Le prosateur, cependant, n’est pas négligeable, comme on pourra le constater par les nouvelles reproduites ici, et qui furent d’abord publiées dans la revue d’Albert Pelletier, les Idées, en 1938 et 1939.Ces nouvelles comptent sans doute parmi les derniers textes littéraires qu’écrivit Loranger, mort en 1942, si l’on excepte la suite de poèmes intitulée Terra Nova, dont il ne reste que quelques extraits, le corps de l’ouvrage ayant été vraisemblablement détruit par un incendie.On peut d’ailleurs noter, entre les extraits connus de Terra Nova et quelques-unes de ces nouvelles, des convergences significatives.Le passionné de grands espaces, le nomade de Terra Nova, n’est-ce pas lui encore que nous retrouvons dans « Le garde forestier », dans « La « long trail » » du bûcheron Bouchard?Mais « Le dernier des Ouellette », qui va s’abîmer avec un vieux bateau dans les rapides de Lachine, c’est plutôt le « passeur » des Atmosphères qu’il nous rappelle, et tous les poèmes de Loranger où s’exprime le désir du grand large.Les trois nouvelles campagnardes — « Une poignée de mains », « De miraculeuses matines » et « La savane des Cormier » —, bien que d’un intérêt littéraire très supérieur à celui des contes et nouvelles du terroir publiés en 1925 par Loranger (Le village), évoquent également un monde étroit, cousu de peurs mesquines, de petits désirs et de superstitions.C’est le « pays sans amour » dont parle Loranger dans ses poèmes; le pays des rêves rancis.Versons ces nouvelles au dossier du « mythe de la terre », comme celles d’Albert Laberge, comme les romans de Grignon et Ringuet, comme les poèmes d’Alfred Desrochers: pour les vrais écrivains de la première moitié du siècle, et quelles que soient leurs intentions explicites, parler de la terre c’est parler de ce qui meurt, c’est parler d’une mort.Quant à la nouvelle intitulée « Mrs.Carrey-Nations », elle donne libre carrière à un humour dont on retrouve des traces dans la plupart des nouvelles de Jean-Aubert Loranger. 12 JEAN-AUBERT LORANGER On y perçoit comme un écho des grosses blagues, sur la femme et sur la « boisson », qu’on devait entendre fréquemment dans les milieux littéraires et journalistiques de l’entre-deux-guerres.(On riait gras, à l’époque; Saint-Denys-Garneau lui-même, souvenez-vous, faisait concurrence à Rabelais .Où sont nos rires dantan?) Ces nouvelles de Loranger sont écrites dans un style recherché, ouvragé même parfois, usant volontiers de l’inversion un peu précieuse, qui est également un trait d’époque, et qui n’est pas sans rappeler celui de Marcel Dugas.Mais Loranger ne reste pas prisonnier de ces fioritures.Il est possédé par quelques images fondamentales que son écriture finit toujours par retrouver, comme la raison de son existence et la loi même de son mouvement.G.M. LE DERNIER DES OUELLETTE Avait-on jamais pensé, à le voir autrefois si craintif, si peu doué pour la navigation, que le jeune Ouellette pût d’abord obtenir, selon la tradition des siens, un certificat de pilote fluvial, et qu’il dût interrompre sa carrière, en accomplissant un exploit dont l’éclat se retrouve, aujourd’hui, dans la postérité du nom des Ouellette?Bien que son grand-père, l’homme au parapluie, fût le premier à résoudre les difficultés du Sault Saint-Louis; le premier à tenir la roue des bateaux qui le franchissaient et que le fils, des années, remplaçât le vieux marin dans les timoneries aux portes soigneusement closes, il fallut à la fin, que le jeune intervînt, sans quoi le nom des Ouellette ne serait pas devenu inséparable des « rapides ».Pourtant, les données de cette navigation restèrent dans la famille.Et l’avènement du jeune Adrien dans les lignes régulières ne renouait nullement la tradition des Ouellette, puisque, depuis la baisse des niveaux, le saut des rapides Saint-Louis était aux bateaux interdit.Les anciens habitués des rapides n’avaient pas à ce point oublié le grand-père et le fils Ouellette, pour que la nouvelle recrue, parmi les pilotes des lacs, vînt rafraîchir davantage la vieille aventure.Que de fois les voyageurs, agrippés aux bastingages, avaient levé les yeux vers le pont supérieur! A la roue, dans le désordre des rapides, le père d’Adrien était aussi beau que l’ancêtre! o e o Les Idées, volume 8, 1938 14 JEAN-AUBERT LORANGER Le Sault Saint-Louis, dit les Rapides de Lachine, est formé de l’abaissement du fleuve entre le lac St-Louis et le port de Montréal.Sur une distance de trois lieues, le Saint-Laurent, de toute sa largeur, tombe en trois sauts.Il jaillit, bouillonne, se roule et, en donnant de la voix, se creuse entre les attributs modernes de l’île de Montréal et la Réserve indienne de Caughnawaga.Ces eaux, dont le tumulte est grand et la neutralité inviolable, séparent deux civilisations.C’est, au large d’un port de mer et qui offre aux océaniques, à trois cents lieues de l’Atlantique, des bassins en forme de hâvre les plus calmes du monde, que les rapides viennent s’aplanir.Des Grands-Lacs, ils apportent les activités des plaines de l’Ouest: dans le port, les poussières céréales flottent sur l’eau morte au pied des silos.Le canal, qui permet aux vaisseaux plats des Grands Lacs d’atteindre le port de Montréal, escalade ses écluses et gravit, dans les terres de l’île, la pente des rapides.En face de Lachine, à la tête du Sault Saint-Louis, la jetée du canal porte un défi aux premiers courants des rapides.Et si, dans le calme de Montréal, les goélands n’éveillent même pas les mâtures, si les sonneries maritimes ne rivalisent point, dans le soleil, avec les clochers de la ville, ici, à Lachine, les phares que brandit la jetée du canal rappellent, aux grandes eaux des lacs, la présence océanique de Belle-Isle et de Cabot.« O » C’est à Lachine, à l’entrée du canal, non loin des courants, que le petit-fils des Ouellette a grandi.De santé délicate, le jeune Adrien passa son enfance dans une fenêtre, au second.L’escarpement du canal et ses eaux profondes l’avaient toujours effrayé, mais le grand fleuve, par-dessus les toits, le rassurait.Le front contre la vitre, il vivait dans le faite des arbres et jamais enfant n’entendit plus qu’Adrien parler de navigation.Tous les soirs, dès la brunante, le phare de la jetée allumait une lanterne dans sa chambre.Les matins d automne, le phare était lent à s’éteindre.Toujours la navigation! L autre côté de la rue, un clos de charbon et de bois alimentait les fumées JEAN-AUBERT LORANGER 15 au lointain.Souvent les portes grinçaient dans les écluses et le tiraient du sommeil, ou les cris stridents des vaisseaux, à l’entrée du canal.Adrien avait douze ans lorsque la fréquentation des rapides fut interdite.Il lui fallut comprendre les retraits du fleuve; pourquoi le grand-père ne montait plus sur le « Rapids Prince » et pourquoi son père s’embarquait pour les lacs.Les eaux basses, c’était encore la navigation! Tous cela était devenu difficile! Que venait faire, pour la justification des bas niveaux, le déboisement des forêts aux sources de l’Outaouais; le ruissellement trop subit des neiges; l’ouverture prématurée du fleuve le printemps; la venue en avril des brise-glace au quai de Lachine; les battures qui ne séjournent plus sur les hauts-fonds et le creusage du chenal à quarante pieds; du St-Laurent, la coulée trop hâtive?Le vieux Ouellette, sans naviguer, portait encore son parapluie.Beau temps, mauvais temps, ce bout de crêpe l’accompagnait.Durant la bonne époque, il l’accrochait même à son bras, dans les chambres de roue.« Il vaut mieux », disait-il, « se prémunir.C’est la canne d’un homme avisé! » N’était-ce pas encore de la navigation?Pas de parapluie, pas de Ouellette, pas de Ouellette, pas de parapluie! Il y a toujours de l’eau quelque part! Vers l’âge de seize ans, il ne restait au jeune Adrien qu’une rôtisserie, non loin du canal, qui appartînt à la terre.De là s’échappaient des lueurs, comme d’un four dont la porte s’entr’ouvre, et la vue des poulets embrochés contre les braises lui était délectable.La ferme que le restaurant évoquait eut son choix, mais il dut commencer son apprentissage de pilote: ainsi le voulait la tradition de famille.I, • • Dès qu’il fut « branché », je veux dire en possession du certificat des pilotes d’en haut (les Grands Lacs), Adrien Ouellette s’ennuya de la navigation; à bord des bateaux, dans les chambres de roue, on ne parlait guère de navigation.Il n’avait plus rien à apprendre.Quand il était seul, les récits de ses pères occupaient sa mémoire.C’est peut-être son enfance qu’il regrettait, la fenêtre 16 JEAN-AUBERT LORANGER du second et le faîte des arbres, ou bien la théorie, maintenant qu’il était en pleine action.Les beaux temps sur les lacs, les courses longues et désertes, avaient-ils pour Adrien mirages de brisants, écumes et eaux en pente?En souvenir d’une femme de quai, le pilote Ouellette, comme ses confrères, se fit tatouer un coeur saignant sur l’avant-bras.Il s’intéressa comme les armateurs à la cote des grains, aux achats de whisky près des frontières, aux rats-de-cale, mais toujours les ponts-tournants des canaux lui rappelaient les manoeuvres singulières des bateaux dans les rapides.Il revoyait le « Rapids Prince » en travers du chenal, et qui amène avec lui des masses d’eau capables de le soutenir ensuite au-dessus des cailloux.Toujours pour lui les arbres des îles gardaient le tumulte des eaux et la marche en aval de son navire raidissait, à l’inverse, la surface des courants.Quelque part, des rapides sous-marins se roulaient sur eux-mêmes et attiraient des eaux calmes.« 0 0 Depuis la mort du vieux Ouellette, (la soustraction, par beau temps, de son parapluie) et l’abandon des rapides par les Canada Steamship Lines, le sport du Sault Saint-Louis avait tendance à s’oublier, lorsque les compagnies d’assurance condamnèrent le « Rapids Prince » au démantèlement.Au reçu de cette nouvelle, le nom des Ouellette revint à la surface.Non pas que le port du parapluie fût à la mode mais, dans les tavernes et les géographies illustrées, les gravures rappelaient l’ancien saut des rapides par le canoë de l’Indien Long Torn et ses vingt sauvages à l’aviron, donnèrent un regain de reputation au grand-père Ouellette, au fils Ouellette et au « Rapids Prince ».Tous les vieux sportifs de Montréal, ceux de la génération précédente, y allèrent d’une petite histoire.Adrien Ouellette se trouvait dans une taverne de Prescott, lorsqu’il apprit que le tour de rôle le désignait pour conduire au rebut, dans le port de Sorel, le vieux bateau de ses pères.Par les amis du pilote, cette coïncidence fut célébrée à la bière dans la taverne même de Prescott. JEAN-AUBERT LORANGER 17 Le bateau a été confié à un équipage réduit.Pour cause de grand âge, il évita, par les canaux, les cascades de Cornwall, de Galops, des Cèdres, de Soulanges, et bien que le lendemain l’on fût en plein jour, qu’aucun accident à ses machineries, à son gouvernail, ne fût signalé, on le vit, de Lachine, s’engager passivement dans les rapides.Avant que la pente du fleuve se fût emparé du « Rapids Prince », 1 ombre du pont de Lachine, comme un goéland de proie, avait recouvert le bateau.Jusqu’à la fermeture de la navigation, le Sault de Lachine rendit du bois de rebut propre au chauffage et que les chômeurs récoltaient, en chaloupes, sur les eaux calmes du port. UNE POIGNEE DE MAINS Le boulanger Lusignan, chaque fois qu’il rassemble ses recettes, se lave auparavant les mains, comme on enlève ses gants pour compter des billets de banque.Aussi, il époussette ses cheveux et dégage, à l’eau chaude, son visage de la farine et des pâtes.Ce bien de la journée, son profit, il désire qu’il ne lui rappelle point son métier.Cet argent doit être celui d’un homme libre, non le gain des sueurs, de la poussière, des croûtes, et des bouffées de chaleur lancées d’un four.Le soir venu, Lusignan se veut rentier.Devenu Lusignan, le boulanger du jour monte alors sur une chaise, afin d’atteindre une petite trappe au plafond de sa chambre à coucher.Dans les combles, une soupière de terre cuite se trouve à portée de la main, à gauche de la trappe.C’est là que la journée de Lusignan passe la nuit.Le matin, il la dépose, avec profit, à la banque du village.Grandi par la chaise, comme un pendu au milieu d’une chambre, Lusignan avait à peine, au bout de son bras, soulevé ce soir-là dans l’ombre du grenier le couvercle de la soupière, qu’il éprouva d’abord une douleur, puis un effroi.La chaise se renversa.Retombant sur l’ouverture, la trappe couvrit le fracas de terre cuite contre le plancher et la propre culbute du boulanger.Comme il ouvrait la soupière, une main tiède avait pris la sienne, sans brusquerie, amicalement, avec conviction peut-être, mais sans intention préconçue: ostensiblement, tout de même! Assis par terre, à côté d’une chaise renversée et parmi les éclats d’une soupière, Lusignan, les jambes niaisement écartées, avait d’abord blanchi, comme si la farine d’une journée eût recouvert son visage.Puis le front devint cuit.Le boulanger fut pris d’un rire strident.Ses éclats rappelaient en tout point ceux d’une soupière qui se brise, avec son couvercle, sur un plancher de bois dur.Les Idées, volume 8, 1938 20 JEAN-AUBERT LORANGER Le lendemain, dès l’aube, l’homme sortit de sa crise d’épilepsie.Il ne chercha point à se remémorer.Il connaissait, depuis des ans, le Grand-Mal! L’épileptique, au réveil, ne peut immédiatement reconstituer de mémoire les quelques heures qui precedent la crise.Pour le boulanger, c’était encore une attaque du Grand-Mal et rien autre! Son argent éparpillé, il le rassembla.Le compte y était; rassuré, il regagna son lit.« O « (La maison de Lusignan est isolée.Le trottoir de planches, qui la relie à la route, est sonore.Aussi, le boulanger n’a point muni sa porte d’une clochette.Il sait d’avance que 1 on vient vers sa boutique et, par la technique du pas, le nom du client.Ce soir-là, la trappe des combles, se rabattant, avait causé grand bruit.Elle n’était pas tombée d’aplomb.Après la charpente de la boulangerie, le trottoir vibra.Un oiseau, sans destination, s’est envolé d’un arbre, le seul arbre qui touchât le trottoir.La clôture de perches, qui va de la maison à la rivière, de même vibra.Une carpe, dans l’eau tiède, près de la rive, avait regagné sans précipitation les profondeurs plus froides.) « « « La nuit suivante, bien avant l’aube, le boulanger, au repos comme une pâte sans levain, fut tiré du sommeil par des claquements de drap au-dessus de sa tête.Dans l’ombre de la chambre, une présence insolite secouait quelque chose de mat.Sans bouger, l’homme écouta.Une de ses mains pendait hors des draps, inerte, oubliée .De nouveau une main prit la sienne, ostensiblement, sans conviction peut-être, tiède et sans la secouer.Doux et sec à la fois, ce contact écoeura l’homme aux écoutes, mais sans le surprendre, toutefois.Le souvenir lui était revenu d’une autre poignée de main.de ce toucher qui. JEAN-AUBERT LORANGER 21 La main empâtée de Lusignan, la main du jour, eût peut-être moins réagi.Mais sa main dégantée, sortie de la pâte, était nue et vulnérable, — comme d’un cambrioleur les bouts de doigts passés au papier de verre pour mieux éprouver le déclic d’une serrure de coffre-fort.La main de Lusignan secoua pour s’en délivrer l’autre main et rentra sous les couvertures .L’aube, cette fois, se leva sur la mort du boulanger! « » » On ignorait, au village, que Lusignan fût épileptique.Dans la boîte au pétrin, il avait déjà culbuté.Moins le visage, la pâte en levant le recouvrit! Au matin, le malade avait repoussé l’édredon! Le même jour, à l’heure de la livraison, les yeux du pain gardèrent le secret.Une autre fois, Lusignan saupoudra sa pâte avec la poussière d’un porte-ordures.La poussière est lumineuse dans une soleillée.Dans le même rayon, la farine soulevée est noire.Les clients du village crurent qu’ils mangeaient du pain à l’anis, du pain brun.« O O La dernière nuit, avant d’aube de ce jour d’une mise en terre, une chauve-souris, d’un vol anguleux, cassé, moucha le cierge solitaire du boulanger.Elle venait des combles! Ses membres palmés, sa peau chauve et douce comme l’intérieur d’une main, avaient cherché, ostensiblement, pour y refermer des ailes, (dans une étreinte indifférente cette fois) le visage pour toujours farineux de Lusignan.Le cierge une fois éteint, la chauve-souris est tombée dans le cercueil du boulanger! LA “LONG TRAIL” OU LTNQUIÈTE PATERNITÉ La braguette ajustée par trois épingles de sûreté, (aucune femme ny a mis la main depuis des mois) le lumberjack descend des bois à la recherche d’un village.A deux jours du chantier, la hache cogne encore à ses oreilles: pour s’être ainsi engagé sur la grand’neige, ce Jean-Marie Bouchard n’a pas attendu que la saison de l’encoche eût pris fin.Pourtant, il ne répond pas à un besoin de femme.Il ne rêve pas d’un village tout caleçon dehors, à bout de perche sur la corde à linge; d’un village pavoisé en son honneur.Comme il arrive à ceux qui ont soif, aucun de ses crachats n’est gras.Son chèque de temps, il ne l’a point discuté, puis roulé en boule dans sa blague à tabac, afin qu’il pût le présenter discrètement au barman du prochain village.Ses pipes de rechange ne sont pas encore rognées, ni sa pipe en écume de mer, celle des dimanches, n’est craquée.N’empêche qu’avec une paye ébréchée de trois semaines, (comme si la main d’une femme y était passée) le bûcheron a chaussé la raquette bien avant que la hache eût changé le paysage des arbres sur le dernier coteau du chantier.Cependant, trois semaines d’attente, trois semaines de fin d’hiver, et Jean-Marie Bouchard serait rentré chez-lui comme un monsieur.Dans les cabanes flottantes qu’entraînent les cages de billots à l’heure de la drave, le lendemain de la débâcle, il eût été bien au chaud.et avec une pleine paye dans sa poche.Maintenant, le lumberjack voyage sur la croûte.Qu’il passe à travers une giboulée de mars, c’est prendre, et il le sait, le risque d’avoir à se faire amputer les deux jambes, de n’être plus quun voisin de rien jusqu’à la fin de ses jours.O « » Les Idées, volume 7, 1938 24 JEAN-AUBERT LORANGER Ce projet d’un retour sur les neiges à l’époque des giboulées de mars, le bûcheron l’avait conçu en comptant sur ses doigts.C’était un soir de campement où chacun lissait sa propre chemise à la lueur des fanaux: l’heure du courrier dans les villages.(Ici, on se donne des illusions.) Qu’il sût lire ou non, Jean-Marie Bouchard savait pour le moins compter jusqu’à neuf.Dans la nuit vide au bout du monde, une nuit de fanal bien méché, où la flamme est immobile si la porte et les fenêtres du camp sont bien calfatées; dans cette nuit aux idées fixes, Jean-Marie Bouchard, couché sur k dos et les pieds hors du pliant, avait compté mentalement jusqu’à neuf.Ce chiffre neuf, changez-le en mois et comptez à partir de mai ou de juin, peut-être bien de juillet, et le chiffre neuf se fixera sur mars, le mois des giboulées.Ce chiffre neuf, peut-on 1 abandonner au bout du monde, seul dans la nuit du fanal?Jean-Marie Bouchard était revenu sur ses doigts jusqu au pouce, ce pouce maudit de mai, de juin ou de juillet peut-être bien, ce pouce numéro un, ce pouce immobile et la tête en haut, ce pouce debout sur les doigts repliés, debout sur un poing qui s était contracte.Et, pour avoir calculé sur ses doigts sa paternité prochaine, ou sa paternité d’hier, peut-être bien sa paternité menteuse, le bûcheron de la « Long Traü », quand il était monté, le lendemain, sur la grand’neige, sa démarche avait eu la lourdeur d une femme pleine.« • O Maintenant, dans l’oreille du bûcheron, la hache cogne encore à deux jours du chantier.Pour rejoindre Jean-Marie Bouchard, vous suivrez, à moins que la poudre des vents ne l’ait recouverte, la trace de raquette qui! a posée sur la grand’neige, - la trace d’un pied palme.Tous les mille pas, le voyageur crache à gauche, puisquil tient a droi e, contre sa gencive du haut, sa mâchée de chique.Au fond de la vallée qui descend du Nord sur la grand’neige, vous suivrez Jean-Marie Bouchard à la piste comme l’on suit un gibier blesse. JEAN-AUBERT LORANGER 25 Le troisième jour, le soleil qui l’avait ébloui près du chantier, à la sortie des bois, s’est lentement obscurci dans la matinée.Au fond de la vallée lumineuse, ce moment est toujours à craindre.Jean-Marie Bouchard n’a point négligé de noircir au charbon de bois le haut de son visage.Il connaît la réverbération des blancheurs; il porte souvent le bout de sa mitaine vers l’une de ses poches pleines de suie.Maintenant qu’il ne distingue plus son ombre, est-ce le soleil qui se couvre avec la promesse d’une giboulée de mars?Maintenant que son ombre ne marque plus l’heure sur les neiges, et de quoi faire le point de sa course, dès que la poudre des vents lui cache la grande ligne du fond, le bûcheron doit-il s’en prendre à l’éblouissement ou à ses propres yeux?Depuis le milieu de la matinée, ce troisième jour, la vallée s’était assombrie.L’homme qui la suivait par instinct avait marché sans ombre.Jean-Marie s’était tout simplement laissé distraire par le pouce dans sa mitaine et les premiers doigts qui mènent au chiffre fatidique de neuf.Ce troisième jour avait baissé à son insu.Maintenant qu’il reconnaît le temps écoulé; qu’il a mangé à même sa brique de lard; qu’il repose enfourné dans le sac déplié pour la nuit, enfourné dans la fosse ouverte des neiges et de moitié i : dans le sommeil; maintenant que sur la butte ses raquettes sont debout et croisées contre la poudre des vents que l’aube soulè- vera, voici que revient l’idée fixe, l’idée venue de la nuit vide au bout du monde et du fanal pendu aux solives.Jean-Marie Bouchard revoit le mois de juillet ou de juin.Un ruisseau coule de biais en trois sauts sur sa terre: c'est un ruisseau à trois tons.Derrière la maison, du côté sud, on n’entend pas le ruisseau.Au milieu d’une nuit lourde, il avait perçu des bruits de pas sur les feuilles non encore brûlées du dernier automne; on aurait dit les premières gouttes de pluie sur les feuilles.C’était ie du côté sud.Le bûcheron se revoit seul au lit.Sa femme avait il : repoussé les couvertures sans faire geindre le sommier.Elle était revenue du bout de la terre, comme on disait chez les Bouchard, e, i puis elle avait dormi d’un souffle régulier jusqu’au matin, la I « Le bout de la terre, monologuait maintenant Jean-Marie, on sait que tout le monde s’y rend la nuit quand c’est obligatoire. 26 JEAN-AUBERT LORANGER Mais, on en revient vite, surtout les nuits noires.Puis on revient par le côté ouest de la maison et, si Ton est peureuse comme la Noiraude, on prend un fanal pour aller au bout de la terre.Et son souffle jusqu’au matin, de se dire Jean-Marie, il ne ressemblait pas, non plus, au souffle de la Noiraude, quand la Noiraude est endormie.» Que sa femme, en mars, dût acheter des sauvages, Jean-Marie Bouchard ne l’ignorait pas en fin d’octobre, au moment de s engager dans les lumbers du Nord.Sa paternité ne 1 avait pas inquiété longtemps.Quelques gouttes de pluie sur des feuilles mortes, même si la pluie cette nuit-là n était pas tombée pour de bon, pouvaient-elles en imposer a un homme déjà fier de sa paternité prochaine?Mais sur les copeaux, pendant les mois de privation, parmi les hans du travail, le souvenir de certains plaisirs haletants s était précisé.Un mois après là nuit des feuilles, pourquoi la Noiraude d’habitude si peu friande s’était-elle, sans provocation, montrée aussi gourmande qu’au lendemain d un retour de chantier?Ses hans évoquaient le travail.C’était le han, Bouchard se rendait compte aujourd’hui, le han d’un pelleteur qui s empresse, de recouvrir quelque forfait, ou le grognement d’un chien qui gratte la terre pour cacher ses crottes.Dans la nuit du fanal aux idées fixes, l’inquiète paternité de Jean-Marie Bouchard s’était manifestée sous un aspect nouveau.De telles redoutances, seules des compensations pouvaient les embrouiller dans son esprit.L’enfant déjà dans les langes, c était le passé vieux déjà de neuf mois, un passé qu’il fallût reconstituer en remontant sur les doigts jusqu’au pouce maudit.de juin ou de juillet.L’avenir compensateur, où était-il?Il était là-bas, à cmq jours de marche, au bout de la neige, dans un.village encore déserté en mars par tous les hommes valides; il était là, dans la chambre d’une femme qui relève de couches.L avenir, c était le projet d’un nouvel enfant à naître au bout des neuf mois prochains; c’était la naissance d’un autre qui fût, sans aucun soupçon, le tils de Jean-Marie Bouchard.L’inquiète paternité doit faire place à une paternité sereine.Ainsi avait pensé le lumberjack, dans la nuit du fanal aux idées fixes.Et, maintenant, au chaud dans un sac sous la menace d une giboulée de mars, si Jean-Marie Bouchard pensait de meme, c était JEAN-AUBERT LORANGER 27 qu il avait décidé, dût-il en perdre les deux jambes, d’être le premier des hommes valides à descendre des bois cette année et que sa femme, cette fois prochaine, achetât de lui, Jean-Marie Bouchard.O • 0 Maintenant, le quatrième jour se lève en retard.Une giboulée de mars des 1 aube vient de l’envahir.La poudre des vents est en bourrasque: le fond de la vallée remue comme un fleuve en débâcle.Elle descend du Nord, la giboulée de mars.Elle fauche dans le vide un pays sans herbage et soulève quand même la poussière d une moisson illusoire.L homme aux pieds palmés ne sait pas si la raquette a touché le fond, ou si elle s’appuie sur des remous.La giboulée qui descend du Nord lui permet de la suivre, mais elle lui a confié les guidons d’une bête en course le mors aux dents.Le voyageur emporté tire de tout son poids vers l’arrière, les bras tendus vers l’avant comme s’il protestait en sens inverse.L’homme ne doit pas tomber sous le poids du vent.Sa chance est d etre debout, la tuque enfoncée jusqu’au menton.Par les mailles de cette laine, il saura suffisamment de visu qu’il n’y a rien à voir.C’est par les mailles aussi qu’il peut respirer.Si l’homme tombe, il dormira de fatigue et il pleuvra peut-être .(Souvent, c’est par une pluie abondante et subite que s’achève la giboulée et sur une autre poussée de froid.La nouvelle formation d’une croûte sur les neiges ne manque jamais un homme épuisé par quatre jours de raquette.) Jean-Marie Bouchard sait tout cela et s’y conforme.Il sait de plus qu il n est pas seul dans la tempête.Par les mailles de laine, il vient d apercevoir à sa hauteur, dans la bourrasque, un être en marche et qui le mime.Si le lumberjack Bouchard incline sa course vers 1 autre, celui-ci change de même la sienne pour garder ses distances.Sans le devancer ni tirer de l’arrière, l’autre l’a vu et l’évite.Tous les deux, la tuque recouvre leur visage.Le même vent les a saupoudrés.Lequel contrefait l’autre?Qui est le double de l’autre?Maintenant, si l’un s’arrête pour souffler, l’autre fait de même.Ils repartent ensemble du même pas, par le pied droit.Ils frappent de la même main sur la même cuisse. 28 JEAN-AUBERT LORANGER Ils morvent de la même narine.Juisquici, ni l’un ni lautre n’est tombé.C’est à présent qu’ils vont s’entendre marcher sur trois pouces ; de grêlons Jean-Marie Bouchard attendait cet instant.S’il s’est ( mis à douter de ses yeux derrière les mailles de laine, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie des vents, le tromper de nouveau.Il saura si l’autre descend comme lui vers la Noiraude.Il saura s’il doit tuer l’autre, ou si l’autre songe à le tuer lui-même.Parmi les grêlons qui tombent droits, il s arrête pour ecouter la raquette de fautre et son fracas.L’adversaire rendu invisible par le rideau des perles aurait-il changé de course?A-t-il deviné ses intentions?Cette fois, il aurait fallu une coïncidence puisque l’autre ne le voit ni ne l’entend, enveloppé qu’il est dans son propre fracas de marcheur sur les grêlons! ¦ Rien, maintenant, que la rumeur cristalline des grêlons.- Qu’il s'écarte! songe Bouchard.Si la Noiraude le pleure, je saurai bien en rire moi-même et le prochain enfant sera gai! Sous la tuque de laine, le bûcheron pourra rire jusqu’aux larmes de la bonne farce et retrouver ainsi ses yeux.Le sel de son hilarité lui permettra en plus de corriger sa course, car il zigzague sur les grêlons du 22 mars.¦ Un clocher n’est jamais seul dans la plaine.Pour un lumberjack, qu’il descende comme un monsieur par la rivière sur la cage des bois flottés; que plus avant il descende sur la grand’neige; qu’il traîne de la raquette, ou que ses mams soient gelées au manchon d’un attelage de chiens; quil ait voyage seul ou par équipe; qu’en forêt, ü ait été maître de son feu et le rnahre d’une meute de loups; qu’une giboulée de mars lait estropie; qui porte une gangrène ou une simple ampoule à ses pieds; qu il soit nouvellement manchot, ou cul-de-jatte à l’arnere d un traîneau à provision; qu’Ü ait un bras en écharpe pour un seul doigt amputé par la hache; quel que soit son numéro de sérié sur la liste de paye JEAN-AUBERT LORANGER 29 des lumbers; pour un lumberjack, toujours un clocher fera le point dune taverne dans la vallée.Toujours, dans les maisons adjacentes d un clocher ou d une taverne, une femme aura passé l’hiver sans homme valide .Toujours, la première maison du village, celle dont la fenêtre arrière entre deux sapins porte un store baissé contre le territoire nordique, toujours cette maison abrite quelque voisin de rien où l’on peut entrer sans frapper.Cette année, bien qu’il chancelât, le premier homme que l’on vit descendre des bois avait gardé le milieu de la grande rue et sans porter son regard sur la taverne.— Il a bu un moonshine! remarqua le barman qui changeait de tablier sur le seuil de sa porte.Et quand ce même bûcheron est remonté sur la grand’neige, à 1 autre bout du village, une volée d’outardes — la première de la saison — avait amplifié par ses cris, dans un ciel neuf, le fracas dune raquette sur la croûte cassante.« « « L année suivante, Jean-Marie est rentré du Nord comme un monsieur dans son village, et avec une pleine paye en poche.Aucune maison ni taverne, comme en mars dernier, ne l’avait retenu.Sa famille n’a point augmenté puisqu’il porte, maintenant, le surnom de Bouchard-le-Veuf.La Noiraude est morte à son quatrième mois de grossesse. DE MIRACULEUSES MATINES OU LE CHRIST QUI VEILLE Quand il s’est mis à pleuvoir sur les toits de Saint-Ours, la nuit était avancée et fort claire.C’est que la lune, haute et dans son plein, occupait une zone que les nuées, seules de passage, négligeassent.Dans ses rayons, la pluie s’illuminait comme une averse de soufre.Le temps couvert n’avait pas assombri le village.Inchangeable était la valeur lumineuse de cette nuit: malgré 1 averse, dans les greniers à ce moment devenus sonores, aucun sommeil ne fut troublé.Si un dormeur bougeait dans son lit, ce n était, je pense, que pour rentrer une jambe ou un bras, car le temps avait tourné au frais, sans plus.Une seule personne veillait, la petite Yolande, la petite dernière des Bourgouin, et que les suites d’une paralysie infantile tenait la plupart du temps alitée.La lune, par la fenêtre, la gardait dans son rayon.Parce que la petite infirme sommeillait une partie de la soirée, seule au lit et sans lampe, elle eut connaissance de l’ondée et n’en ressentit aucun effroi.Il faisait clair dans sa chambre.Du premier étage la vue donnait sur le carrefour de trois rues, où un calvaire nature portait un Christ de bronze, la tête inclinée classiquement.Cette croix des chemins, isolée autrefois à quelques arpents du village, en indiquait l’entrée.La paroisse ayant grandi, ayant forci, le calvaire contemporain s’élevait en plein Saint-Ours.A quatre heures de l’après-midi son ombre traversait la petite place.Le Christ qui veille.Cette nuit, le Christ veillait dans la blancheur et son ombre l’accompagnait.Lorsque la pluie réveilla le grenier des Bourgouin, le regard de la petite Yolande était posé distraitement sur le calvaire.De son lit le carrefour occupait toute la fenêtre.Les Idées, volume 6, 1937 32 JEAN-AUBERT LORANGER Le bronze du monument, si terne sous la lune, s étant mis à luire, la malade y prêta son attention.Le Christ s embellissait! On l’aurait cru verni à neuf! Plus le Christ ruisselait, plus grandissait la transfiguration! Seul, le visage incliné restait sombre.Des yeux d’une inquiétante tristesse semblaient y vivre! Sans l’ondée qui noircissait le trottoir et remettait à chaque maison un toit neuf, la petite Bourgouin eût sans doute hurlé à l’Apparition: elle avait dix ans et pouvait discerner dune apparition céleste les effets d’une pluie lunaire.La vision valait quand même que la petite se mît en prières et quelle pensât, Monsieur le Curé le lui avait recommandé, à lin-fortune de toutes les petites ankylosées de la terre.Son amertume se fit plus amère lorsque lui revint le souvenir de cette croix de chapelet tout en or qu’elle avait perdue.Cest peut-être un reproche que Jésus lui adressait ce soir de ses yeux si tristes.„ , * Les gouttes au ralenti s’appesantissaient.Sous les arbres trempés on eût dit des pas qui s’éloignent sur les feuilles sèches encore du dernier automne.t L’orage se retirait devant la pleine lune: sur Samt-Ours son visage s’esseulait des nuées.Il m’évoque une manne au montant dont les côtes reculent sans cesse.« O • La brise n’annonçait pas encore laube le bronze d“ C n’était point encore asséché, la lune dominait ™core,,cettte ,"u't’ quand les six cloches des deux tours de l’église s ébranlèrent d emblée La bourgade humide, dont chaque maison se tendait comme une caisse résonante, amplifia jusqu’à l'écho universelles n octanes sonneries.Hiboux et chauves-souris s envolèrent des chem nées et des pignons.Sur la rivière et les étangs, dans les savanes, au fond desPpSts et dans les tonneaux sous les gouttières d“s es cuves du blanchissage, dans les verres °u“.és la veihe sur la table dans les éeuelles et les sceaux, et les carafes et les bo" ll01^' d“ les auges des étables, là où les eaux dorment, la subite vibration des cloches ridait les surfaces. JEAN-AUBERT LORANGER 33 Les sons galopaient par toutes les mes pour se heurter aux carrefours, tournaient dans le parc du Bureau de Poste et le parc du Marché, autour du kiosque de la fanfare.Les sons gagnaient les cours sans issue pour s’écraser contre les planches debout des clôtures, contre les portes de service fermées avec soin tous les soirs.Ils s’insinuaient dans les caves par les soupiraux, dans les écuries ou les bêtes ruaient, donnaient de la corne, ils s’insinuaient encore dans les grenouillières.Et les batraciens avaient plongé, et les corneilles des sapins, pris de la hauteur.Le Pape était-il mort?Ou l’archevêque métropolitain?Ou 1 un de ses évêques?Ou le curé de Saint-Ours?Etait-ce la guerre?Une armistice?Une conflagration?Mais ce n’était pas le tocsin qui avait sonné.La stupeur fut telle, de pleine nuit, que pendant les cinq minutes que dura la sonnerie, guère de maisons firent la lumière, eurent recours au bougeoir.On eût dit ces matins de chômage, quand les hommes n’ont pas à se lever de grand matin, ou l’automne, lorsque la nuit empiète encore à sept heures.Le gros de la population, sans bouger dans l’ombre des chambres, prêtait l’oreille.Les commentaires passaient d’un lit à l’autre.Proche l’église et dans les familles nombreuses où les enfants gueulent dès le réveil, le fracas vous obligeait d’attendre bouche close la fin de cet angélus prématuré.Les deux blanchisseuses Vary, les soeurs Vary, une seule était mariée, (elles ont convenu que l’époux de l’une, beau-frère de l’autre, variât ses goûts jusqu’à partager le lit alternativement ou simultanément), ces deux soeurs, mal réveillées sur la même couche, avaient tiré la couverture commune par-dessus les trois têtes.Ce geste de surprise dénotait une pudeur jamais auparavant avouée.La vieille fille Cormier des savanes appela vainement la servante Clephire.Celle-ci, qui soignait Mademoiselle et le frère Cormier de la maison voisine, avait oublié chez le frère, cette nuit même, de rentrer chez la soeur.Ladislas Boudreau, embaumeur-tavernier, éprouva malaise et surprise agréable à la fois.Tavernier, il crut que ce faste du carillon annonçait le premier coup d’une dominicale grand’messe: jour de fermeture, un jour de deuil pour le tavernier.Au même instant, il s’était demandé pour qui du village sonnait ce glas.Sachez que cet homme aimait ses deux métiers. 34 JEAN-AUBERT LORANGER Depuis qu’il vit de ses rentes, l’ancien garde-forestier a le som-meil dur.Un feu de forêt l’a transformé en monsieur: ce n’empê- j j che pas qu’on le soupçonne d’avoir allumé, de connivence avec I les propriétaires.A demi-éveillé, le matinal carillon lui avait rappelé les côtes de Bersimis: pour lui, toute une flotte commerciale sonnait dans la brume du large.Pour une fois, à Saint-Ours, les cloches n’avaient amené personne à l’église: rues désertes en dépit du chrétien appel.Quelle solitude! Bien qu’en pleine nuit, pour quiconque se fût trouvé dehors, les rues montant à l’église eussent manqué du cortège funèbre débouchant sur la place, de la troupe précédée d’une matrone heureuse qui porte au bapteme 1 enfant ne d hier, du couple endimanché, un jour de travail, et qui mène publiquement au mariage, avec le concours d’un grand nombre d invités, une accumulation de désirs qui n’en peuvent plus.A Saint-Ours pour une fois, les cloches rendaient les politesses.Les cloches entraient chez tout le monde, sans avis, elles faisaient leurs visites paroissiales.Pour une fois, de nuit, la lune se montrait insolite.Que la couturière des coteaux eût prolongé après minuit son travail, les cloches lui eussent fait avaler quelques épingles, voire une aiguille.Si le bonhomme Tancrède, qui fait encore son step tous les matins en dépit de ses soixante-dix ans, se fût essayé, à cette heure trop avancée des cloches, pour une fois, il eut fait pétaque.Que la grosse Marcelle eût mangé sa traditionnelle soupe de pois froide avec une livre et demie de steak, elle n y manque jamais dès le premier angélus, l’indigestion l’eut chassée pour toujours de sa table matinale.Si toutes les belles du village s’étaient soulevées du coude sous le drap, 1 aînée des Parenteaux vient de se soulever sous le drap, on eût imaginé certaines glaises inachevées des sculpteurs discrètement couvertes .d une housse (l’aînée des Parenteaux, pour une, n’est pas mieux faite, découverte au lit matinal, que les autres).Que la jeunesse moyenne de Samt-Ours, celle de quatre à sept ans, eût demandé qu on la mit sur son petit pot, plus tard chaque famille eût aéré des couvertures multicolores sur la corde à linge. JEAN-AUBERT LORANGER 35 jj.Un seul drame, une seule merveille authentique s est produit h pendant ces cinq minutes de cloches.La petite Yolande Bourgouin, la petite paralysée des deux jambes, l’infirme qui tout à l’heure veillait, le regard posé sur le calvaire, avait quitté son ht, toute I seule et sans aide, pour manifester à ses parents, ses voisins de chambre, une guérison miraculeuse.Comme elle apparaissait sur le seuil de la porte, la petite Yolande était baignée de lune, le Christ de bronze ne ruissellait plus, les cloches avaient terminé leurs nocturnes glorias, puisque le bedeau, sorti à toutes jambes avait enfin localisé le court-circuit dans le clocher. ¦ LA SAVANE DES CORMIER OU LAMOUR REPREND SES DROITS Les maisons du frère et de la soeur Cormier étaient voisines, au bord du chemin, et si rapprochées que le soleil n’asséchait qu’à midi l’herbe touffue qui les séparait.Comme elle poussait drue, cette herbe mitoyenne, depuis la mort du père Cormier 1 Jamais le frère et la soeur ne s’étaient adressé la parole; leurs fenêtres latérales, stores baissés le jour, avaient vécu en opposition; il se pouvait que ces maisons dans leur promiscuité n’eussent que de l’ombre à s’échanger.Monsieur Cormier-le-père s’était marié par intérêt.Devenu veuf et seul possesseur des biens de sa femme, il avait testé en faveur de son fils, bien qu’il lui préférât sa soeur, et ce afin que celle-ci ne fût pas recherchée, comme sa mère autrefois, pour son seul argent.Les dernières volontés du père signifiaient aussi que le fils fît une donation entre vifs du trois quarts des biens à Mar-vella si tôt que celle-ci ne serait plus décemment mariable.Monsieur Cormier avait ainsi décidé que le gros de sa succession, à la mort de sa fille, à coup sûr sans progéniture, pût retourner, et c’était justice, aux parents de sa femme.Condamnée à la stérilité par manque d’argent, Marvella assurait donc le Salut de son père et ce lui était une consolation.Jamais elle ne fut recherchée et le frère, comme de raison, ne s’en plaignait point.Autrement, comme si elle eût été morte, les trois quarts des biens échangeaient leur famille.Marvella n’ayant jamais été recherchée et son frère jamais cherché, la paix des orphelins reposa sur une soustraction de postérité.Mais le problème n’avait pas qu’une face.La donation entre vifs était venue compliquer.Pour quelle touchât sa part, il fallait que Marvella ne fût plus décemment mariable, et cette constatation était laissée à la seule discrétion du frère.Et le père à peine sous terre, l’herbe a poussé dru entre les deux maisons.« O O Les Idées, volume 6, 1937 ¦ 38 JEAN-AUBERT LORANGER Deux portes claquaient peu dans le bas de la paroisse.Dans les mares, des grenouilles s’allongeaient.Chaque été, le glou-glou des grenouilles fit croire que les étangs bouillonnaient sous la pleine lune.Bien que le temps eût passé dans les savanes des Cormier sans laisser de trace, comme s’il avait les pieds palmés, Marvella commença de vieillir.Le frère ne regardait toujours pas du côté de sa soeur.Il ne vit pas quelle perdait de la taille: la jupe, maigre les haussements d’épaules, touchait le plancher.Les cheveux blancs quelle montrait rarement par les fenêtres, il n’y portait pas attention.Marvella, un matin, noya sa chatte, lui maintenant la tête dans un sceau; le serin de sa cage prit son essor pour tomber non loin dans les savanes; Marvella ne se mit plus a table pour manger; a la fin de l’hiver, il fallut rentrer son bois; puis elle ne vida plus ses cendres.C’est alors qu’une servante fut engagée: Cléphire venait dune paroisse lointaine et se recommandait de pauvreté et de vigueur.La fille devait besogner dans les deux maisons, mais elle eut sa chambre chez Mademoiselle, au re^-de-chaussee.Clephire s empressa de perdre son chant: elle mua.La lampe lui fut dévolue, elle était la dernière à se mettre au ht.Sa chambre s ouvrait sur la savane.Un soir de grenouille où Cléphire s’attardait dans la maison voisine, Marvella avait constaté que la chambre de son frère s était éteinte bien avant que revînt la servante.Marvella avait noyé sa chatte, libéré son serin: allait-elle renvoyer Cléphire?Il fallait d’abord se rendre compte.C’est à partir de ce moment quelle ne prit plus le frais sur la galerie, les soirs où Cléphire traversait l’herbe mitoyenne.0 0 4» Dans la cuisine, les ombres sentaient le four éteint.Ce nest pas d’elles que l’idée devait jaillir, mais du carre de lumière sous les combles de la maison voisine.La lampe de Marveha était éteinte, c’est de la lampe de son frère que la grande idée devait naître.Ce soir, la vieille fille regretta d’avoir tué sa chatte.Les JEAN-AUBERT LORANGER 39 jumelles comme elle disait, sont commodes.Des plis radicaux vinrent s'ajuster aux rides de son front.Déposant sa lampe allumée dans l’escalier, Marvella eut un sourire qui découvrit ses dents jaunies comme les grains d’un blé-d’Inde durci.Une idée la tenait, et elle s’enfourna sans se dévêtir dans son lit.Cette donation entre vifs, ces trois quarts de la succession ^ qu’elle aurait dû recevoir depuis des années allaient sortir de la maison de son frère pour rentrer dans la sienne.L’ingrat n’eût pu mourir sans au moins faire ses comptes.Pour elle, ce frère allait raccourcir ses jours comme gazon vert trop piétiné perd son teint.!S i Le lendemain, la servante connut le rictus de Marvella, elle prit peur.Obséquieuse, la patronne lui annonça qu’elle eût à transporter sa paillasse dans la maison du frère.Son bois, elle pouvait maintenant le rentrer, ses cendres, les sortir.Plus de chatte à noyer, plus d’oiseau à échapper.Son frère avait d’ailleurs plus besoin d’aide qu’elle: Cléphire dut en convenir par ses rougeurs subites.Le soir même, soir sans lune où les grenouilles réclament de la pluie, la lampe de la vieille fille ne fut pas allumée au bas de l’escalier.Dans l’ombre de la cuisine, un visage ruisselait de cupidité.A neuf heures, il était difficile de ne pas admettre que le reflet de la maison voisine ne mît, sur ce visage, un peu d’érotisme.Quant au rictus, Marvella ne s’en départissait pas, même dans le sommeil, et ses dents étaient sèches.La fougue que dut mettre le vieillard à garder auprès de lui une jeunesse comme Cléphire le condamnait à une fin prochaine.Marvella avait songé tout d’abord à cette échéance.Elle en vint à songer combien il eût été doux d’achever, elle aussi, son existence, aux côtés de quelqu’un d’aussi tendre, si peu difficile qu’était Cléphire: même si cette pouliche eût été un homme! La vieille fille ne put se défendre d’éprouver la jalousie, d’imaginer des situations, voire des postures à son avantage.Que d’animaux males vinrent brouter l’herbe mitoyenne, même les soirs de gelée tardive où la bouilloire sur le poêle rappelait la clameur lointaine des étangs.Marvella y ajoutait un peu d’eau froide, baissait son store, mais elle n’était pas à l’abri des mauvais instil tincts dans son lit. 40 JEAN-AUBERT LORANGER Dorénavant, sitôt que les mouches le soir se taisaient, à l’heure de la brunante, Marvella sans prendre le frais sur la galerie ne quittait plus la cuisine.Sa lampe était décoiffée, le, globe debout dans une soucoupe; trois allumettes sur la toile cirée de la table symbolisaient une attente.Au loin les grillons s’éveillaient pour la nuit et, plus près de la maison, le coassement des grenouilles.A vrai dire, la galerie se prêtait mal au recueillement.« On ne s’y entend même pas prier! » prétendait la vieille fille.Et d un haussement d’épaules, elle remontait sa jupe.(Marvella portait des bretelles, ayant toujours vécu parmi les hommes).Disons encore que la clameur des grenouillères n’invitait pas aux pratiques, religieuses, surtout les nuits gutturales où le tvoworon fait office d appelant.Ces nuits grasseyaient.Seul émergeait de l’ombre le visage de Marvella Cormier.Assise près de la fenêtre, ses traits anguleux captaient la lumière de la maison voisine: ce rayon tombait des combles, de la chambre de son frère, et Mademoiselle n’en détournait pas la tete.Ses yeux étaient-ils seulement ouverts?Les pommettes irisées, le nez, le menton, tous les reliefs de ce visage immobile ne ^ laissaient point distinguer l’envie, la curiosité, 1 assoupissement, 1 éveil, encore moins l’astuce.Il a des sentiments qui ne se prêtent pas à tous les éclairages.Marvella attend ainsi que son frère éteigne pour allumer à son tour: l’éclat de la lampe, trop près de son visage, ne révélera rien de ses intentions.Les traits seront privés de leur équivalent d’ombre.Dès que Mademoiselle se lèvera, sa silhouette au plafond et sur les murs montrera celle d’une vieille fille ^qui se retire pour la nuit, passant, lampe en main, par la salle à dîner ou quelques mouches grognent dans les encoignures.Mèche haute, la lampe sera confiée à la même soucoupe sur la première marche de l’escalier.Que la vieille commence à se dévêtir, montant à sa chambre, l’ombre s’épaissit par le haut et s’en empare.Quelle heure pouvait-il être, lorsque la lampe fut enlevée par la servante Cléphire puis qu’elle l’eut soufflée dans sa chambre au rez-de-chaussée?Marvella, le lendemain, ne s est point enquise, non plus, si la lune était hors des savanes quand son frère aux petites heures, eut renvoyé comme on dit la fille engagère.Rien JEAN-AUBERT LORANGER 41 n importait, semble-t-il, pour Marveüa, de ce qui n’était pas dans la portée d’une lampe allumée.« O « Au mois d’août, Mademoiselle portait un châle à l’heure de la brunante.Une toux cognait chez les Cormier comme un marteau sur du bois pourri et que le coassement des grenouilles ne couvrait pas.# médecin faisait des visites doubles chez les Cormier, et il ne vint pas longtemps.Lorsque sa monture grinçait sur le haut de la côte à la brunante, les grenouilles se taisaient.Monsieur le docteur tenait ses lanières, les coudes hauts, on eût dit les ailes rognées d un héron posé sur le coteau, et pour mieux rendre cette image dont s’effrayaient les grenouilles, le cheval du docteur allongeait le cou.Le médecin en buggy ne vint pas souvent.S,: T.Un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, rMx m indiqua de son fouet les maisons des Cormier, m’assure que Cléphire, la fille engagère, était nièce inconnue de feu Madame Cormier, la mère de Marvella, son héritière légale, et que la servante savait de quoi elle se mêlait lorsqu’elle vint, du troisième village, s engager chez les descendants de sa tante. LE GARDE-FORESTIER Sitôt qu’il comparut dans le « box » aux témoins et avant même qu’on le questionnât, le garde-forestier en imposait à l’assistance.Avec son teint basané, les saillies lumineuses de son visage et ses yeux bridés, on eût dit, vraiment, qu’il était encore dans sa tour du guet, au-dessus des arbres et en surplomb.Cet homme auparavant hébété par une salle de justice, les trois marches de la stalle aux dépositions lui avaient rendu sa dignité d’ermite: pendant l’interrogatoire, il était assis, appuyé du coude, le menton dans la main.Contre sa majesté sylvestre, rien n’avait prévalu; ni la tribune et les symboles de la Justice, le haut dossier du banc coiffé d’une marquise, ni les faces graves, blafardes, du président et des assesseurs (ces fronts pâles de ceux qui vivent dans l’ombre); ni l’agitation des toges et l’huissier rigide, le parquet et ses pupitres chargés de livres.Un domaine boisé, aux limites conjecturales, avait surgi dans la déposition du gardien.Là-bas, sur la Côte-Nord, avant cet incendie que la cour d’Echiquier mit en litige* 1, la forêt sous le vent remuait des faîtes comme l’eau d’une baie entrecroise des vagues innombrables.Quelques clairières épandaient, sur ce désordre, un calme relatif, pareil à des huiles posées en mer.Cette vision du lieu de la tragédie, le tribunal s’y était rapporté sans cesse, et sitôt que le témoin, dans la stalle, eut levé la main pour indiquer une clairière, les procureurs avaient posé un doigt sur des cartes déroulées à plat, puis le point fait au sextant, relevé de nouveau la tête vers un feuillage suggéré par le témoin.« O « Les Idées, volume 9, 1939 1.On était au temps où le gouvernement d’Ottawa avait seul juridiction dans les réserves indiennes. 44 JEAN-AUBERT LORANGER Du haut de la tour, Termite avait souvent dirigé sa lunette sur chacune des clairières.Il les craignait, ces clairières, comme le gardien d’un phare a toujours redouté les eaux calmes qui masquent des récifs.C’est par la brousse des clairières, avait-il dit, que s’allument, en général, les incendies de la foret.Ici, expliquait le témoin, d un geste lent, les Indiens, non loin de leur réserve, dépeçaient le gibier et, à découvert, faisaient bou-canner les viandes.Que de feux mal dispersés, ou mal étouffés, que de bivouacs mal éteints! Le gardien avait passé des heures déjà, l’oeil fixé sur des fumées de fausse alerte.Ici, la nuit venue, à droite de la réserve (et les doigts des procureurs se promenaient encore sur les cartes), d’autres Indiens, chaque fois des femmes à châle, venaient au fanal ou à la torche bêcher des vers pour le lendemain, jour de pêche.Certaines nuits de sécheresse, le garde-forestier avait dû veiller et définir, au matin, des présences insolites dans les clairières.En plus d’un point, sur les hauts lieux, que de lueurs aussi, dans les ténèbres, vacillent jusqu’à l’aube, sans jamais livrer leur mystère.Autant de songes! Près des brasiers, dans le val, que d’amours prolongées, et aussi, ces feux étaient entretenus pour ^éloigner les bêtes.D’autres veilleurs, auprès des feux à l’étouffée, s’étaient gardés des moucherons du dernier crépuscule.o « e Lorsque, sans plus de préambule, et à la surprise de 1 assistance, l’exposé du gardien a été interrompu par l’entrée d’une Indienne dans la salle d’enquête, (n’a-t-on pas affirmé que les Abénaquis, pendant la conflagration de la Côte-Nord, avaient disparu au grand complet?) lorsque, disons-nous, la squaw fit son entrée au bras d’un procureur des compagnies d assurance, 1 un des assesseurs du tribunal se demanda si le garde-forestier ne voulait point, dans sa déposition, faire porter aux Indiens eux-mêmes la responsabilité de l’incendie.Pourquoi tant insister sur les manoeuvres des Peaux-Rouges dans la brousse des clairières?Et si la Reserve avait incendié volontairement ce domaine voisin de la scierie, pourquoi cette femme venait-elle témoigner en faveur des courtiers en assurance?D’où venait-elle et pourquoi trahissait-elle sa tribu? JEAN-AUBERT LORANGER 45 Dans la stalle, l’Indienne au châle rabattu, quand vint son tour d’exposer sa version, donnait l’impression d’être en prières.Sous le châle noir et verdi par le soleil, son visage de Mongole restait dans l’ombre.Autant le gardien avait dominé (jusqu’au moment, bien entendu, où la femme était intervenue) autant celle-ci semblait appartenir au sous-bois.Si, pour l’instant, elle était sortie de la forêt, elle n’en détournait pas le regard, du haut de la stalle, comme d’une tour.L’énigme qu’elle avait apportée ne s’est pas éclaircie non plus, lorsqu’elle dut, sur les instances de la cour, lever enfin la tête vers le juge et les assesseurs.A ses pommettes saillantes reconnut-on que ce visage riait?Bien qu’aucun soleil ne lui fît face, la femme grimaçait-elle?Sur les promontoirs de Bersimis, l’avait-elle déjà trop regardé, le soleil?Tout le temps qu’elle parla, son regard ne s’est pas donné.Il semblait qu’au loin des feux de bivouacs ne s’étaient pas éteints, malgré l’heure avancée, tant leurs reflets étaient irisés sur les saillies de ce visage.Un coin du châle, le châle de toute une tribu, était sans doute levé, dans ce tribunal, mais l’Indienne se ménageait des positions de retraite.Ces clairières, dont avait parlé auparavant le gardien de la tour, on comprenait qu’elles ne devaient être rien d’autre que les points incultes et livrés à un destin.Toujours, le même assesseur, l’assesseur qui ne prenait pas de notes, se demandait si le gardien connaissait l’imminence de l'incendie.L’assesseur se demandait pourquoi ces deux témoins, hâlés par le même soleil et le même vent, et venus de la même région, la Côte-Nord, le même Bersimis, ne s’étaient pas corroborés dans ce milieu de chicane, chez les Blancs?Il ne faisait plus de doute, maintenant que l’espèce humaine avait déserté la Réserve, une fois l’incendie allumé par l’un d’eux et laissé en arrière, que le Peau-Rouge avait répondu ainsi à l’appel de l’Ungava, plus au nord, et mis le feu pour justifier sa fuite.Et r ’assesseur se demandait toujours: que l’Indienne, en apparaissant aujourd’hui dans la stalle aux dépositions, eût renoncé à partager les goûts de liberté de sa propre famille, peut-être les attraits et les promesses de l’homme de la tour le pouvaient expliquer, et justifier ainsi ses opinions premières.Mais pourquoi, encore, venait-elle déposer, et contre les siens, et contre l'ermite blanc?La squaw avait-elle aimé cet homme? 46 JEAN-AUBERT LORANGER L’assesseur ici chercha en vain à poser son regard sur le gardien de la forêt.L’assistance à l’enquête le lui cachait.Descendu de sa tour, les arbres maintenant l’avaient repris, semblait-il.D’une voix monotone, l’interprète traduisait sans cesse le témoignage de l’Indienne, et son regard, à lui aussi, semblait posé sur des feuilles.L’incendie, était-il expliqué par la femme, le gardien en connaissait les origines ou les causes.Le soleil avait été rouge, bien que petit, au milieu du jour, car le temps était jaune au large, sur le fleuve.La sécheresse était grande et les feuilles cassantes, le matin, en dépit de la rosee.La forêt n était pas encore allumée, mais le Grand-Nord n en fumait pas moins jusqu’au large, comme cela se produit certains étés.Le gardien, disait toujours l’Indienne, prenait alors ses repas du midi dans la Réserve, non loin, en bas de la montagne.Lorsque la nuit était humide, qu’il n’y avait pas de danger,, il dormait aussi chez le Grand-Chef.Quelques semaines avant 1 incendie, le gardien avait exigé du Grand-Chef que celui-ci lui envoyât plus souvent à la tour sa fille cadette, aux heures des repas.L Indienne allait donc plus de fois à la tour que le gardien n en descendait au cours de la journée.Le gardien savait aussi que les canoës de la réserve étaient tous au frais, en plein été, et recouverts de gomme neuve, sous les arbres résineux.Plus la brousse s’asséchait, plus les hommes refaisaient leurs forces par des sommeils prolonges.Le temps était à l’incendie; les inspecteurs des compagnies de bois et de pulpe ne l’ignoraient pas, sans doute, ni les gardes-forestiers de l’Etat non plus, chacun dans sa tour, ni les représentants des compagnies d’assurance, qui doivent faire rapport trois fois l’été et toutes les semaines pendant l’automne.Sur des plateaux, plus au nord, des cercles de feu devaient s’élargir dans la brousse; des officiers fédéraux du recensement avaient dû différer leurs randonnées vers certaines scieries encore en activité à l’intérieur, à quelques milles des côtes.Ainsi songeait, à la tribune de la cour, l’assesseur qui ne prenait pas de notes.Mais jamais, d’expliquer maintenant le témoin au châle, tous les oiseaux du domaine n’auraient pris leur vol d emblée, jusqu à couvrir d’une ombre la Réserve; jamais des animaux sauvages ne seraient venus frayer avec des bestiaux, dans les clairières, non loin de la JEAN-AUBERT LORANGER 47 côte; jamais à l’ouest, des lampes ne se seraient allumées en vain parmi des brouillards de cendre, si l’ermite blanc n’eût passé des nuits à veiller dans les clairières avec les Grands-Chefs, s’il n’avait passé son temps, avant l’incendie, en des conciliabules où il était question de faire tramer vers le nord son propre bagage à lui, si enfin l’Indienne, elle-même, n’avait accepté qu’il vînt la rejoindre.L’Indienne avait mis de la haine dans cette partie de son témoignage.Sur son visage, tous les reflets des bivouacs s’étaient ensemble éteints, pour faire place à la pâleur qui tire sur le jaune et que l’on remarque chez les Indiens, s’ils éprouvent de la haine ou le grand amour.• • Le Grand-Nord avait fumé pour de bon jusque fort loin et montré pendant des nuits ses hauteurs exhaussées et ses reliefs incandescents.C’est un ciel roussi que le fleuve avait reflété pendant des semaines.Et, à bord des vaisseaux, sur les eaux calmes, des rêves d’Orient sablonneux travaillaient les matelots.Une à une, les familles d’Abénaquis avaient émigré, et l’hiver suivant ne devait pas les ramener vers les rives.Ici, la squaw n’a exprimé aucune amertume pour déclarer que le gardien, son amoureux, son premier Blanc, ne se rendit pas au départ de la tribu.Sa voix n’avait été que sèche comme ses ongles et sa chevelure; dans la pâleur de ses yeux, toujours la même eau, aucun point sombre dans la pupille.La forêt de la Côte Nord avait brûlé jusqu’à la racine.Des générations d’hommes passeront avant que l’on reconnaisse le printemps sur ces montagnes.L’hiver seul nous fera oublier l’odeur du bois brûlé sur les versants de la rivière Bersimis.Plus tard, des expéditions fédérales avaient parcouru le nord de la région, sans relever de signes graves sur des bouleaux, ni d’amas de galets rappelant une borne, ni aucune trace des Abénaquis dans la vase des marais.A l’horizon, aucune fumée ayant la forme d’un message ne s’est tordue dans l’air.Ainsi avait-on raconté la mission des délégués, dans le rapport déposé au ministère de l’Intérieur.¦ 48 JEAN-AUBERT LORANGER Si l’Indienne, pensait encore l’assesseur, peut aujourd’hui opposer dans une cour d’Echiquier sa parole de Peau-Rouge à celle d’un Blanc, c’est à croire que la squaw n’a pas suivi les siens dans leur’migration, ou qu’elle les a abandonnés en route.Mais comment aurait-elle rebroussé chemin sur un sol encore chaud et dépourvu de culture?Qu’elle fût revenue accompagnée de plusieurs dissidents, le groupe nomade aurait été aperçu, ou ses propres vestiges.Il a fallu quelle accompagnât les siens jusqu’au lieu de leurs élections, à moins qu’ils fussent demeurés errants.L’énigme restait toujours la même.Que la femme désirât venger son amour déçu, qu’elle eût choisi le « long trail » pour assouvir des haines, le tempérament de l’Indien le peut expliquer, mais pourquoi trahir ses frères en leur imputant comme à l’autre, le Blanc, la responsabilité de l’incendie?Il fallait avoir beaucoup vécu parmi les Indiens pour deviner le crime dont ils s’étaient rendus coupables envers leurs femmes, et pour comprendre jusqu’à quel point l’une d’elles pouvait s’en indigner.Celle-là, il fallait qu’on l’eût initiée à l’amour pour qu’elle comprît, aujourd’hui, le sens d’une promesse et la valeur d’un serment prêté devant la nature.Cette Indienne, la femme au châle brûlé par les soleils du « Long Trail », la jeune squaw dont se dégage encore, au milieu de la cour d’enquête, une odeur de sapin, ses frères avaient dû la renier ou la bannir, après l’incendie, une fois laissés à leur propre initiative, en présence du Grand Nord.A la séance du tribunal, le garde-forestier était seul à connaître que l’Indienne pouvait savoir que les siens gardaient, dans leur sang, l’instinct des ancêtres, en face de l’Ungava sauvage.Ses frères avaient rêvé d’une liberté complète, puis l’avaient conquise par la fuite, sans savoir que l’homme libre doit être fort pour demeurer libre.Trois siècles de sommeil dans les Réserves les avaient métissés.La jeune squaw, la cadette des Grands-Chefs, la femme au châle rabattu dans la cour d’Echiquier, était encore animée de l’esprit des totems.Pour avoir été le premier Blanc à déployer le châle de cette Rouge, l’ermite n’ignorait pas qu’elle était la seule de vraiment racée dans sa tribu.Ce châle, il avait dû le brandir dans une clairière, pour entretenir un brasier symbolique, pendant que Tau- JEAN-AUBERT LORANGER 49 tre, non loin et nue comme un guerrier, laissait les lueurs « questionner » les arbres dans les ombres.Le garde-forestier avait appris d’elle à marcher sans bruit sur les branches mortes.Comment cette femme pouvait-elle admettre que les siens, plus tard rendus à la nature, eussent pu appuyer leur tête contre le sol sauvage sans qu’ils devinassent la présence d’un grand panache de feu et de fumée dans la nuit noire?C’est peut-être parce que ces hommes libres ont eu des velléités de revenir vers les côtes que l’Indienne leur a coupé toute retraite, en les dénonçant à l’enquête comme incendiaires?Quant au garde-forestier, aujourd’hui gardien sans forêt, gardien sans montagne et sans tour, sans clairière et sans soleil, s’il a conservé, dans la stalle aux dépositions, sa souveraineté sylvestre, c’est qu’il ne doutait pas que sa parole isolée de Blanc prévaudrait contre celle d’une seule Peau-Rouge, et qu’il devait avec les propriétaires de la scierie incendiée, dont les cours contenaient d’immenses pyramides de bois assurable et assuré, participer au produit des polices d’assurance.S’il a fallu aux Abénaquis trois siècles pour métisser leur courage d’hommes des bois, l’ermite en quelques années est devenu plus sauvage que les Indiens de toutes les tribus.C’est ainsi que pensait l’un des assesseurs du tribunal, l’assesseur qui ne prenait pas de notes, et dont le front restait pâle en raison des ombres qui l’habitaient. MRS.CARRY-NATIONS OU LA PIONNIÈRE DE LA PROHIBITION Avant qu’elle se fît désigner sous le nom de Mrs Carry-Nations, — un nom de cheval trotteur sans doute mais prédestiné d’autant — Mrs Carry-Nations, la propagandiste des doctrines de la Tempérance, et qui fut célèbre surtout dans les grands bars d’Amérique; Mrs Carry-Nations, la probe, appréciée aussi dans les expositions locales, dans les cirques et dans les vaudevilles par ses spectacles de lançeuse de haches, et qui faisait recette; Mrs Carry-Nations, la belle blonde en maillot, mais plus imposante sous la capeline et le jupon de l’Armée du Salut; Mrs Carry-Nations qui passa, debout sur une chaise de bar, à l’histoire de la Prohibition; cette Carry-Nations, avant qu’elle fût nantie de tout ce qui lui manquait pour être notable, nous ne connaissions rien d’elle et jamais elle ne parla de son enfance qui lui permît de se familiariser avec le maniement de la hache.Nous devons être satisfaits de la retrouver à l’époque où elle était femme faite; où elle est, en maillot, sortie de l’ombre pour se placer, au moment de son numéro, sous la projection lumineuse d’un cirque.« O « Comme lanceuse accréditée de haches, Mrs Carry-Nations s’enhardissait, pourvu que son public fût à point, et surtout silencieux, à lancer douze haches dénudées contre un panneau de bois où son partenaire, un homme, naturellement, était maintenu en croix par des liens.Le crucifié, bien en vie avant, après et pendant ces minutes d’adresse, ne portait point de bandeau sur les yeux, afin Les Idées, volume 9, 1939 52 JEAN-AUBERT LORANGER que le public appréciât la confiance que toute femme est en droit dattendre d’un homme subjugué volontairement par elle.Une féministe n’eût pas mieux trouvé comme argument persuasif, car tous les taillants de Mrs Carry-Nations, l’un après l’autre, venaient mordre le bois à quelques lignes de qui avait foi en son bras et en son oeil.La dernière hache placée près d’une oreille, près d’une main largement ouverte, ou en travers au-dessus des cheveux de l’associé, la foule retrouvait alors le souffle, la fanfare reprenait plus allègrement son morceau interrompu et Mrs Carry-Nations, toujours calme, déliait son prisonnier pour qu’il pût partager l’ovation du cirque et saluer à son tour.C’est à la main-d’oeuvre que revenait la tâche d’arracher du panneau quelques haches trop profondément plantées.Grande vedette, Mrs Carry-Nations clôturait toujours la série des numéros.C’est ici, son numéro achevé, que le véritable travail du notable acrobate commençait.La volée des haches, la précision et la vigueur du geste étaient-ils insignifiants?Le coup d’oeil, à cinquante pieds de l’homme en croix, sans tenir compte du flot éblouissant des projecteurs, tout cela ne troublait pas Mrs Carry-Nations, non plus que de se montrer en maillot devant vingt mille yeux.Pendant que le public se retirait, que la fille fût dans le compartiment du train attaché au cirque, qu’elle fût sous la tente d une foire, ou dans la loge du théâtre après le vaudeville, la lanceuse de haches transformée civilement par ses toilettes devait repousser, sans y mettre trop d’ardeur négative, les insistances de son adjoint convaincu d’héroïsme.Ce pantin, que lui était-il, au juste?Rien d’autre, pensait le public, en dehors de sa bravoure, qu’un symbole dans une doctrine de féminisme.Mais ce symbole, s’il venait à manquer, se pourrait-il substituer en quelques instants?Pouvait-elle, la bûcheronne, avec ce genre de vie nomade, compter sur le temps à sa disposition pour convertir ou amadouer un remplaçant?La grande vedette avait dû s’attacher ce figurant, non pas à coup de dollars et de cents.N’ayant jamais aimé que son métier, Mrs Carry-Nations promit à l’autre, faute de mieux pour se 1 attacher, quelques privautés dont elle avait jusqu’ici retardé 1 échéance.La belle blonde en maillot n’ignorait pas que l’autre ne voyait que son JEAN-AUBERT LORANGER 53 corps dans le reflet des haches.Pensait-elle à bander les yeux du croyant?C’eût été gâcher la doctrine que son exploit soutenait devant le public.Mrs Carry-Nations, à court d’homme, promit mariage en définitive et tint parole.(Si l’on fait un jour le procès en béatification de Mrs Carry-Nations, toute une littérature devrait être déposée au dossier de son honnêteté.) • « « Mrs Carry-Nations, tout en ne modifiant pas, sur les enseignes, son nom de cheval trotteur, n’en fit pas moins un mariage grand.L’Eglise n’eut pas à recourir, pour la décoration, aux ornements de la Noël et de Pâques, le cirque avait suppléé à tout.Pendant la bénédiction, l’épouse disciplinée conserva son sourire de parade, le sourire figé des tréteaux et des pistes.Le marié ne détourna point son regard extasié de l’officiant, regard mêlé d’effroi et d’amour.On eût dit qu’il regardait venir des haches! Le gérant du cirque, dompteur aussi des fauves, servit, fouet en main, de père à son meilleur numéro, sa lanceuse de haches.A la sortie de l’église, la fanfare couvrit la marche nuptiale des orgues.Du perron de l’église, dans le fracas des cloches et le meuglement des buffles, ceux-ci les cornes boutonnées comme des, fleurets, le nouveau couple passa en revue le cirque et sa ménagerie.Après qu’elle eut accordé une interviou à la feuille locale de la petite ville, Mrs Carry-Nations, à califourchon sur un éléphant, retourna vers les tentes, son associé à l’indienne sur la bête et tournant le dos à la nouvelle épousée.Le soir, avant que le figurant poussât le verrou, Mrs Carry-Nations, encore souriante et calme en présence d’un public à point et silencieux, lança, comme une grande dame, ses douze haches vers le bois du panneau.Les recettes furent bonnes. 54 JEAN-AUBERT LORANGER En fille d’action qu’elle était, Mrs Carry-Nations avait-elle misé trop sur cette affaire?Ce n’était pas qu’elle attendît de ce mariage ainsi contracté un bonheur également réparti.Pour elle, si l’époux en avait pleinement pour ses risques, ü était juste qu’elle y gagnât du moins en tranquillité.Après trente jours de bonnes représentations, trente nuits de fougue pour l’associé, Mrs Carry-Nations se rendit compte que le regard de l’époux n’était plus le même au poteau des haches.Ce regard n’indiquait pas précisément la peur, mais la lanceuse n’y retrouvait plus cette fixité du désir.Inconsciemment, s’y était-elle accoutumée?Allait-elle maintenant perdre sa belle nonchalance?Son habileté lui venait-elle du seul désir des autres?Les fauves se prennent par la faim.On conserve la docilité des reptiles par des séjours sur la glace.Le cas de l’associé ne devait pas se traiter par les mêmes régimes.L’époux avait-il trop mangé et l’aurait-elle trop tenu au chaud?Mrs Carry-Nations était trop fille de cirque pour se méprendre.Sous prétexte de lassitude, elle força l’autre à coucher pendant une semaine dans le dortoir des figurants.Sur la piste, elle joua en même temps, et avec plus d’attention, son rôle de belle blonde en maillot.Elle était encore à l’âge où ses cuisses pouvaient jaillir davantage sans présenter des bourrelets par le haut; sa poitrine, moins comprimée, pouvait s’agiter sans grossièreté pendant la rotation des bras.Dans le regard de l’autre, la fixité revint peu à peu, mais la mauvaise humeur se montra soudainement.Mrs Carry-Nations dut faire quelque concession.Pendant un mois, la recette fut bonne, puis tout s’est gâché le jour où l’époux en appela aux droits de l’homme.Sans mettre le gérant dans ses confidences, le gérant qui n’eût fait, somme toute, que remuer son fouet d’un air penseur, Mrs Carry-Nations n’attendit pas qu’une des haches coupât une oreille ou un doigt à son associé.Le couple, le meilleur numéro des spectacles, déserta le cirque.Mrs Carry-Nations s’était prise à son jeu, le jeu des abstinences: elle aimait son mari.Pouvait-elle maintenant, avec assurance, lui lancer des haches?La solution d’un remplaçant éventuel eût été indigne de l’époux.En pleine gloire, la lanceuse de haches lâcha la carrière. JEAN-AUBERT LORANGER 55 (Dans le procès en canonisation qu’on lui intentera, à la suite de ce récit, tiendra-t-on compte à Mrs Carry-Nations d’avoir été, avant tout, une bonne épouse?) • « 9 Il y a des haches dont on peut dire qu’elles ne feront jamais plus d’entailles.Mrs Carry-Nations était sincère quand elle posa les douze siennes en évantail contre le mur de sa chambre à coucher.D’un passé fait de gloire, il ne lui restait que l’aisance d’un couple qui a de petites rentes.et des armoiries.De cette période de médiocrité conjugale, il n’y a rien de notable sinon que, de blonde, Mrs Carry-Nations passa au platine.Au cirque, ou sur la scène, elle eût innové.Tout à son bonheur, elle n’eut pas de publicité et, aux quelques personnes qui l’approchaient, elle donna l’impression d’avoir blanchi en une nuit.A cette époque, on ne parlait pas plus de Mrs Carry-Nations, dans les Amériques, que de Tempérance.Dans les bars, où une chaise devait lui tenir lieu de piédestal pour entrer dans l’histoire, on ne parlait pas non plus aux Etats-Unis de prohibition, au Canada de régie des liqueurs.Ces grands bars capitonnés portaient des glaces murales qui se renvoyaient, en la diminuant jusqu’à la grosseur infinitésimale, l’image du buveur et de son verre.C'est là, dans la maison aux miroirs, que l’ancienne Mrs Carry-Nations s’est de nouveau montrée femme.C’est ici que le public put de nouveau « apprécier la confiance que toute femme est en droit d’attendre d’un homme subjugué par elle ».C’est dans un bar que la hache de Mrs Carry-Nations prit figure de symbole, d’un symbole qui s’est changé en doctrine: la Tempérance.Mrs Carry-Nations n’avait pas épousé son ancien figurant, ni quitté le cirque par amour de la tranquillité et par amour tout court; Mrs Carry-Nations n’avait pas appris à tenir un ménage de petits bourgeois, ni laissé choir dans l’oubli sa recette de platine à cheveux, pour en être réduite tous les soirs à guetter son mari à la sortie des bars, en particulier les soirs de pluie. 56 JEAN-AUBERT LORANGER Drapée dans un imperméable, qui rappelait en ce moment une cape d’acrobate, Mrs Carry-Nations, la nouvelle, fit irruption un samedi soir dans un « Salon » à miroirs et surplomba son monde en montant sur une chaise.Sans un mot, laissant parler sa tête blanche, son invention, elle sortit lentement de son imperméable.Une telle dépense de majesté ne s’était vue qu’au milieu d’une ambassade ou d’un cirque.Les miroirs s’étaient renvoyés jusqu’à l’infini plus de chevelures platine que n’en peut compter aujourd’hui l’Hollywood.Mais l’ambassadrice, comme toujours, malgré son ostentation, était chargée d’un message et qu’il fallut écouter.Mrs Carry-Nations avait une commission martiale à remplir et, passée dans sa ceinture, l’armoirie de sa chambre à coucher en faisait foi.Le bar voulut retraiter sans rien entendre, mais la fille de cirque avait été fille d’action: quarante-deux bouteilles alignées sur une tablette de verre ne gardèrent pas leur goulot, derrière le comptoir.On avait quand même évacué les lieux, mais non sans entendre une rumeur de verrerie.Un seul homme resta au comptoir: l’homme de Mrs Carry-Nations.Il pleurait, appuyé à la barre.Le principe « de la confiance que toute femme est en droit d’attendre d’un homme subjugué par elle », principe que le numéro de cirque avait démontré autrefois, était remis debout: la séance de féminisme faisait irruption dans le domaine de la morale pratique.S’étaient-ils doutés, les syndicats d’hôtels qui invitèrent, par la suite, Mrs Carry-Nations et son ivrogne à répéter, dans quelques-uns des grands bars du continent, cet exploit moralisateur, qu’ils pussent, eux les hôteliers, devenir comme elle, et son figurant, les pionniers de la prohibition en Amérique?Sans doute, le coup de la hache ne fut renouvelé, mais il était toujours possible, pour le public, que le grand jupon de la propagandiste en cachât quelques-unes.Mrs Carry-Nations avait remplacé sa vieille armoirie par des récits de la Bible, pour la circonstance apprêtés, et la sermonneuse entrait souvent en transe oratoire.Mais le risque était là d’un coup d’audace.Et les séances faisaient recettes pour les hôteliers.Dès que les ligues de Tempérance offrirent à Mrs Carry-Nations d’étendre ses activités en apparaissant seule dans leurs réunions, la tête blonde et son ivrogne disparurent pour de bon. REPONSE DE M.ANDRÉ LAURENDEAU DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA ESSAI ANDRÉ LAURENDEAU Né à Montréal en 1912 de parents musiciens.Etudes au collège Sainte-Marie, à l’Université de Montréal et à Paris.Directeur (1937-43) de la revue L’Action nationale, député à Québec de 1944 à 1948; au Devoir depuis 1947, comme rédacteur en chef depuis quatre ans.En 1963, il devient co-président de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme et demeure à ce poste jusqu’à sa mort, en 1968.A fait de la critique radiophonique, puis donné à la radio des textes qui ont été publiés depuis, sous le titre de Voyages au pays de l’enfance; à la télévision, deux téléthéâtres, La Vertu des chattes et Marie-Emma dont les textes ont été publiés dans les écrits (volume 5 et volume 15).Il a également publié un roman, Une vie d’enfer et un recueil d’essais, Ces choses qui nous arrivent aux Editions HMH.Sous le titre de Théâtre cette maison a réuni ses deux téléthéâtres ainsi qu’une pièce jouée par le T.N.M., Deux femmes terribles. REPONSE DE M.ANDRE LAURENDEAU DE LA SOCIETE ROYALE DU CANADA Messieurs, Quand on me demande, comme à tout le monde, de nommer les écrivains qui m’ont influencé, j’essaye honnêtement de dresser une liste à laquelle, en fin de compte, je ne crois guère.On a beau faire, ce genre d’opération conduit à se chercher des lettres de noblesse, sinon à cacher soigneusement des fréquentations un peu déshonorantes.Vais-je avouer tout de go, à côté des confrères qui invoquent des lignées princières, quelque ancêtre paysan ou, ce qui vaut moins encore, un grand-oncle petit bourgeois?Chacun a dans sa généalogie au moins Dante, Shakespeare et Goethe; vais-je produire sans explication l’aujourd’hui obscur, le très bourgeois, superficiel et borné Jules Lemaître, qui un jour fut mes délices?Voyez de combien de précautions j’entoure cet aveu, et comme je tente de cacher la médiocrité de mes goûts de jadis sous mon courage d’aujourd’hui.Il m’est facile de sentir, mais non d’expliquer aux autres, comment j’ai pu passer de Lemaître à Alphonse Daudet et à Anatole France, puis à Racine, au théâtre de Musset; ou de Marivaux à Choderlos de Laclos et Stendhal, sans oublier Montaigne, ou de Radiguet à madame Lafayette, au reste à des époques différentes, sans ordre, par des chemins détournés comme Ibsen ou Flaubert.Mais ici encore il faut aller trop vite; de jouer ainsi- avec des noms d’écrivains, de mélanger les mineurs et les grands, naît très vite une impression de vide: vanité de ces nomenclatures, car s’il est vrai que dans mon univers Racine, Laclos et Stendhal sont des soleils de première grandeur, ai-je reçu leur lumière, quel reflet me reste d’eux, me suis-je chichement refermé sur moi-même ou ont-ils fécondé mon esprit, de quel Racine, de quel Péguy, de quel Malraux est-ce que je parle, et s’ils sont mes amis, suis-je le leur?Je détecte ici les mouvements d’une vanité clandestine, la tentation d’annexer de grands hommes rencontrés plus tard ou qui n’appartiennent pas à ma famille, 60 ANDRÉ LAURENDEAU sinon un goût secret non de l’humilité mais de l’humiliation.Un itinéraire intellectuel est long et laborieux à raconter, et l’effort vaut seulement pour celui qui entreprend de retrouver le sien.Cependant je me heurte à une difficulté plus subjective.On nous demande des noms d’écrivains: or dans mes listes les plus scrupuleuses il manquerait toujours quelqu’un, celui en qui se résument les influences les plus centrales, et ce nom ne saurait pas ne pas manquer puisqu’il appartient à la musique.Ma mère était pianiste et mon père, professeur de chant.Dans ma famille maternelle, j’interrompts trois générations de musiciens, dont mon arrière-grand-père le « chef de bande », c’est-à-dire le directeur de fanfare.Je suis né au milieu des gammes et des arpèges, des vocalises, du solfège, des romances et des extraits d’opéra: de quoi vous dégoûter de la musique.J’ai connu des heures de satiété, mais elles n’ont pas corrodé, elles n’ont point pourri un vieil amour presque aussi long que ma vie.Ma mère avait en musique les idées de mon père, mais ses goûts particuliers.Son instinct la poussait vers les formes romanesques et sentimentales de l’art; c’est ainsi qu’elle revenait a Chopin et Schuman, que pour cette raison j’ai un peu méprisés, et je me souviens quelle jouait de façon vaporeuse un prélude de Raff, la Pileuse (j’écris le nom de l’auteur au son, ne l’ayant jamais lu nulle part).Au reste, ses doigts étaient plus rigoureux que son coeur, ils n’entraient jamais en pâmoison.Un jour qu’elle était déjà vieille, je lui demandai de jouer sa Pileuse; elle n’avait plus l’agilité de jadis, sous ses doigts le matériau sonore était devenu un peu rugueux; ma mère, qui s’en rendait compte mieux que moi, s’interrompit soudain en prétextant un blanc de mémoire, puis elle rabattit pour jamais le couvercle sur le clavier: elle qui avait joué Liszt et Fauré ne s’estimait plus digne du piano, puisqu’elle ne venait plus à bout de la Pileuse.Mon père avait des goûts plus modernes, comme nous le verrons bientôt.D’ailleurs il ne se confinait pas à la musique.Il lisait beaucoup et méditait des heures sur une page.Il pratiquait à merveille l’art, si plein d’embûches, de la lecture à haute voix.J'en ai profité souvent, dès la petite enfance.Ou bien il m emmenait en promenade et me racontait des histoires.Rue Notre-Dame, où nous avons d’abord habité, puis au Parc Lafontaine, puis au Mont-Royal, il m a souvent dit le meme conte.— Quand je radote, à la maison, mes enfants s impatientent; il ANDRÉ LAURENDEAU 61 me semble que je ne me lassais pas, alors, d ecouter ce même récit.Il évoquait une princesse perdue dans la forêt et retrouvée par un fils de roi qui, bien que plus vieux, l’épouse sans savoir d’où elle vient.Les personnages de cette légende portaient des noms étranges, qui me plaisaient: le vieillard Arkel, ses petits-fils Go-laud et Pelléas, la jeune princesse Mélisande, habitants d’un vieux château sombre, entouré de forêts, au bord de la mer.Bientôt j’appris qu’il s’agissait d’un opéra.Parfois mon père posait sur le piano la partition de Pelléas, ma mère l’accompagnait et il chantait.Voici ce qu'il écrit à son frère Pelléas: cela est-il tiré de Maeterlinck ou de mon enfance?J’écoutais, le plus souvent sans comprendre.On me jouait et chantait presque toujours les mêmes passages, les autres exigeant du piano trop de déploiement technique.Mon père ne savait pas toujours parler aux enfants; il les traitait volontiers comme des grandes personnes; c’est ainsi qu’il me fit lire à onze ans l’Iliade dans la traduction de Leconte de Lisle, qui du reste me conquit, ainsi que le Cid, dont la vaillance m’exalta.Un peu plus tard je pris en horreur Mademoiselle de Lespi-nasse, dont ma mère dévorait les lettres d’amour, et quelle discuta à table avec son mari durant d’interminables semaines, suivies de mois consacres a Balzac.Entre-temps mon père nous communiquait son enthousiasme, à chaque courrier parisien, pour les dernières éditions de Y Action française, pour Maurras, Léon Daudet, Jacques Bain ville, Maurice Pujo et autres étoiles du ciel monarchiste.C est ainsi que je devins royaliste avant d’apprendre que ma ferveur était sans objet, puisqu’une monarchie constitutionnelle ne saurait exalter un maurassien, et puisqu’au Canada la couronne était britannique.Je dépensai dans cette flambée toutes mes ressources monarchistes, et j’aurais continué à vivre à l’écart de la royauté si vous ne m’aviez invité chez vous et si l’on ne m’avait conscrit dans certaine commission d’enquête.Mon père avait des côtés d’idéologue; mais s’il endoctrinait ses proches, ce n’était jamais à la façon d un maître d’école; sa nature généreuse le portait à partager ses convictions avec les gens.J’appris très vite qu on n était pas forcé de penser ni de réagir comme lui, et même qu’il adorait discuter.Pour ces joutes, il fut heureux de trouver dans son fils un partenaire.Mais j anticipe et j oublie Debussy, qui n’était jamais oublié.Mon père, étudiant à Paris, 1 avait découvert quatre ans après la création de Pelléas, quand souvent encore le parterre bourgeois I 62 ANDRÉ LAURENDEAU grondait et sifflait, tandis que le poulailler hurlait d’enthousiasme.Cela m’était conté, avec cent anecdotes, à travers les bouffées d’un cigare d’après-dîner, près d’un crachoir où mon père expectorait avec discrétion.De même il me parla souvent de Phèdre, que Sarah Bernhardt lui avait révélée.Jusqu’à treize ans je fus un mauvais élève de piano, étroitement surveillé par ma mère, répétitrice dévorante; j’appris à détester Schmoll, Clementi, Mozart et Bach.Puis les dieux de la musique me déléguèrent une jeune cousine; elle était jolie et fine.J’appris par elle que le piano est aussi de la musique, et fus ainsi préparé à reconnaître mes deux premiers héros: Léo-Pol Morin et Rodolphe Mathieu.Celui-ci m’initia à la composition plus qu’à l’harmonie; il m’en est longtemps resté un goût de me livrer à l’improvisation.Morin me révéla «la musique moderne», jusque-là absorbée plutôt qu’écoutée: Debussy et Ravel, bien sûr, Poulenc, Milhaud, Casella.Ainsi « la vérité » me revenait par d’autres voies.Je commençai de livrer auprès de mes compagnons et compagnes une bataille debussyste et ravélienne qui me passionnait autrement que la grammaire Sengler; cette campàgne me valut une réputation de bizarrerie que j’exploitai de mon mieux, mais dont je fus un temps ulcéré.Comment?En 1927, à Montréal, mes jeunes contemporains refusaient des formes d’art qui renouvelaient la musique, et à propos de Clair de lune ou de la Pavane pour une infante défunte, oeuvres archi-modérées, il fallait recommencer la bataille de Pelléas?J’en tirai une gloire amère, oublieux de ce qu’à six ans mes parents m’avaient fait aimer le Paon de Ravel et le Noè7 des enfants qui nont plus de maison.Au reste, j’ignorais moi-même jusqu’au nom de Stravinsky.C’est alors que j’implorai vainement ma famille: j’aurais voulu quitter le collège et me consacrer à la musique.J’avais déjà écrit sous Mathieu trois ou quatre préludes; surtout, mes leçons de piano chez Morin me plongeaient dans l’enchantement.^ Durant toute une année, Morin me reçut le samedi, à la fin de 1 après-midi, au sortir du collège où nous venions de chanter les litanies de la Vierge.Il y avait d’abord le trac de la leçon proprement dite; puis, insensiblement, Morin passait de la correction à l’exemple, et de l’exemple à l’exécution: c’est ainsi, dans un ravissement total, que j’ai découvert plusieurs préludes de Debussy, 1 Hommage à Rameau, le Ravel de Ma Mère l’Oye et du Tombeau de Couperin, la Danse rituelle du feu de Falla, Fauré, tant d’autres dont je vous ANDRÉ LAURENDEAU 63 épargne l’énumération, joués pour moi tout seul par un jeune maître dont la maîtrise et l’intelligence m’éblouissaient.L’année suivante, mon désir de devenir musicien, usé par l’obstination de mes parents, peut-être parce que je sentais décliner l’intérêt du maître pour l’élève, et sans doute pour des raisons mystérieuses que je n’ai pas scrutées, ce désir avait disparu.Bientôt je m’orientai vers la littérature.Et c’est ainsi que, embrassant ma propre existence, je puis aujourd’hui conclure que j’ai déchu, d’abord de la musique à la littérature, puis de la littérature à l’action et au journalisme, sans vraiment savoir pourquoi.Et cependant, dans les régions obscures de soi où s’élaborent les vraies hiérarchies des valeurs, le premier mot qui surgit est musique, et le premier nom, Debussy.Un peu moins profond, il y a: écrire; et, moins en relief que le premier, moins actif, mais durable et vivant, le nom de Jean Racine (comme, dans un autre ordre, il y a François d’Assise, mais ni Thomas d’Aquin ni Ignace).Ce ne sont point là des jugements: Debussy n’est pas l’artiste que je place le plus haut, mais il reste le plus intime; quelque part dans l’inconscient, je vis dans l’illusion que son oeuvre est mienne.Vous ai-je donné le sentiment d’une monomanie?Pelléas, entendu cent fois, est un centre d’où l’on peut rayonner dans tous les sens, toute la musique occidentale se retrouve à partir de Debussy; frère de Ravel, il conduit à Rameau ou Couperin aussi bien qu’à Falla ou Messiaen; il communique avec Moussorgsky et, quoi qu’il en ait, avec Wagner.J’imagine ainsi, très subjectivement, un système solaire dont le coeur (Debussy-Racine) est double, et dont les astres sont innombrables dans un ciel sans cesse variable.Pourtant ce système est trop simple, il n’épuise pas la réalité.De Paris, mon père avait ramené, outre Pelléas et Phèdre, Boris Godounov — c’est-à-dire à la fois Pouchkine et Moussorgsky; c’est-à-dire aussi un sombre poème, des légendes populaires, un côté primitif et parfois endiablé de la musique.On me chantait des mélodies de Moussorgsky, dont une que je n’ai jamais entendue depuis, et dont me reste le souvenir d’un « nianitchka » prononcé par un enfant qui s’endort.Il est né de ces histoires et de ces lectures un autre cycle personnel, un autre axe qui fonctionne un peu en retrait du premier, l’axe Moussorgsky-Dostoievsky, autour de quoi gravite un monde moins connaturel mais autant aimé. 64 ANDRÉ LAURENDEAU Ici donc je reviens au problème posé tantôt: ni Debussy ni Moussorgsky ne sont des écrivains.Or quand je me suis nourri d’eux et de tous les autres, rien ne m’était plus étranger que la pensée de devenir critique musical.Je ne voulais pas parler de la musique, mais la transformer en autre chose — littérature ou action — de telle sorte qu’il deviendrait légitime de dire: cet homme a été influencé, directement influencé en tant qu’écrivain ou journaliste, par ses amis musiciens.Et si rien de cela n’est arrivé, j’aurais donc été me choisir ces années de l’avant Première Guerre comme un paradis imaginaire, un refuge — ou comme une matrice symbolique: là d’où l’on vient et où l’on doit revenir quand on a besoin de renaître.Aussi pourrais-je conclure que cet amour fut prudemment administré, puisque j’ai fait en sorte, à travers des lassitudes et des reprises, qu’il dure autant que moi.Cette formule, cependant, me semble rabaisser odieusement la réalité: parlons plutôt d’une émotion voisine du sentiment religieux.Une fois abandonnés travaux et croisades de l’adolescence, je n’ai jamais étudié Pelléas ni Boris, je n’y ai jamais pratiqué de recherches systématiques, par exemple, quant aux thèmes et aux développements.L’objet demeurait mystérieux, le mystère était accepté, j’y revenais comme à l’office.A quoi m’aurait servi, à moi qui ne suis pas musicien, de démonter cette mécanique?Les seuls mots qui conviennent sont de nourriture et de communion.Ceux qui ne partageaient pas ma foi, je n’ai jamais tenté de les convaincre — comme un croyant qui méprise l’apologétique a pitié des âmes opaques incapables de recevoir la lumière. NAÏM KATTAN LES PROTAGONISTES THÉÂTRE NAIM KATTAN Né à Bagdad (Irak) en 1928.Etudes: Ecole de l’Alliance Israélite Universelle, Faculté de Droit à Bagdad, Sorbonne (Paris).JournaUste.A collaboré à un grand nombre de journaux et revues de langue arabe publiés en Irak, Syrie, Egypte et Liban.Boursier du gouvernement français, il étudie la littérature française à la Sorbonne et y obtient plusieurs diplômes.Collabore à des journaux et des revues en France, Hollande, Belgique, Suisse, Italie et Allemagne.Participe à des émissions radiophoniques dans plusieurs pays européens.Emigre au Canada en février 1954.Devient secrétaire du Cercle Juif de Langue Française de Montréal et responsable des relations extérieures au Congrès Canadien Juif de Montréal, Rédacteur en chef du Bulletin du Cercle Juif jusqu’en 1967.Participe à plusieurs émissions à la radio et à la télévision au Canada.Est aujourd’hui directeur du Service des Lettres du Conseil des Arts du Canada.Il a publié un important essai intitulé Le réel et le théâtral (Editions HMH) qui fut réédite a Paris chez Denoël et traduit en anglais chez Anansi, à Toronto.Un recueil d’essais sur les Ecrivains des Amériques paraîtra aux Editions Hurtubise HMH, à l’automne 1972. Les Protagonistes PERSONNAGES JEAN HENRI, comédien dans la trentaine.CLAUDINE HENRI, comédienne dans la trentaine.ROGER, comédien, 35 ans.JACQUELINE, sa femme, 32 ans.PHILIPPE, comédien, 25 ans.LOUISE, comédienne, 20 ans.ALFRED, comédien, 35 ans.ANDRE, comédien, 40 ans.Radio-Canada a diffusé cette pièce le 18 novembre 1971. i LES PROTAGONISTES 69 PREMIER ACTE Chez les Henri, appartement chic meublé dans un style très moderne sans grand souci de décoration.Claudine est assise dans le salon.Jean parle au téléphone.Ils attendent leurs amis Roger et Jacqueline.Jean raccroche.JEAN — C est André.Il est affolé.Lui aussi a reçu une lettre de menaces.Il ne s était jamais douté que le métier de comédien pouvait être dangereux.CLAUDINE — Moi non plus.JEAN — Il va falloir faire quelque chose.CLAUDINE — Tu ne cesses de dire la même chose depuis deux semaines.Cela n’arrête par les assassins.Ils poursuivent leur oeuvre.On a cru qu’il s’agissait d’une plaisanterie quand Bernard Leblanc envoya sa lettre du paradis.Et puis on a trouvé son corps a 1 entrée du théâtre.Et la semaine dernière, c’est toi qu’on prévient.Pourquoi?Tu ne joues même plus depuis trois mois.Et les disparitions continuent: Cécile, Huguette, Jean-Claude, Lise et puis Guy.Quelle farce! Il se trouvait avec une nouvelle maîtresse, tout simplement.Il a dû faire exprès.Depuis le temps que personne n’en parle plus, (silence) On sonne.Entrent Roger et Jacqueline.ROGER — Excusez-nous d’être en retard.J’ai passé par le poste de police pour leur montrer la nouvelle lettre de menaces.Ils n ont meme pas voulu la garder.Le Mouvement en a envoyé des centaines.JACQUELINE — C’est incroyable.On assassine nos maris devant nos yeux et personne ne veut bouger le petit doigt.ROGER — Tenez.Lisez cette horreur.C’est terrifiant.CLAUDINE (lit) — « Deuxième avertissement.Comédien, ta presence nous insulte.Il y a longtemps, trop longtemps que tu débites impunément tes mensonges.Nous t’avons prévenu.Cesse de proférer en plein jour des paroles hypocrites.Le temps du simulacre est fini.Es-tu prêt à te repentir, à t’engager sur la voie de la vérité, dans le chemin du vrai?Sinon, gare à toi.Tu raccourcis tes jours.MAT — Mouvement anti-théâtral » 70 NAIM kattan JACQUELINE — C’est horrible.Il n’y a plus de loi, plus de gouvernement.On tue, on menace des innocents et on ne fait rien pour arrêter le massacre.C’est l’anarchie.ROGER — Quel cauchemar! Je ne pensais pas que cela pouvait m’arriver.J’ai tant de fois joué des juges, des détectives, des curés.Et maintenant, c’est une véritable lettre de menaces.JACQUELINE — Mais pourquoi les comédiens?Pourquoi pas les ingénieurs, les médecins, les industriels, les peintres?Ils ne font de mal à personne, les pauvres comédiens.Sauf à eux-mêmes.JEAN — Ce sont sûrement des jeunes.On le voit par le style de leurs missives.Ils sont assoiffés de sincérité, de vérité.C’est de leur âge.Ça leur passera.ROGER — Si seulement on savait qui mène cette bande.De toute façon, ceux qui choisissent la clandestinité sont des lâches.CLAUDINE — Qu’il y ait parmi eux des jeunes écervelés qui ont tâté de ce métier sans aucun espoir d’en être, cela ne m’étonnerait pas.Ils brisent les meubles de la maison dont l’entrée leur fut toujours interdite.Par dépit.JEAN — Ce qui me met en colère,, c’est que nous sommes laissés à nous-mêmes, abandonnés.Même les journaux hésitent à prendre cette catastrophe au sérieux.Ils en font des manchettes comme s’il s’agissait de règlements de compte au sein de la pègre.Certains journalistes traitent toute l’affaire à la blague.ROGER - Quand j’ai dit à mon père que je voulais être comédien, il ne savait pas s’il fallait rire ou se mettre en colère.Il était sûr que j’allais prendre sa succession.Je l’admirais et il s’en rendait compte et, enfant, je ne cessais de répéter que je voulais être avocat.Il aurait accepté que je sois économiste ou sociologue, mais comédien! Et, pourtant, il aimait le theatre.J ai connu des hauts et des bas dans ce métier comme tout le monde.Mais je ne regrette pas mon choix.JACQUELINE - Moi, si, je regrette ton choix.Nous serions tranquilles maintenant si tu avais ete avocat.Et puis, nous aurions eu une meilleure vie.ROGER - C’est la première fois que tu parles ainsi.Tu m’as toujours approuvé.JACQUELINE - Je t’ai toujours admiré, mais je suis sûre que je t’aurais tout autant aimé et admiré si tu avais ete avocat. LES PROTAGONISTES 71 CLAUDINE — Neuf soi-disant comédiens sur dix auraient choisi le métier pour lequel ils étaient destinés si le moindre soupçon de danger avait existé.Il y aurait eu quelques secrétaires, coiffeuses, garagistes et instituteurs de plus et un peu moins de parasites au théâtre.On sonne à la porte.CLAUDINE — Nous n’attendons personne.Qui peut venir à cette heure-ci?Jean se dirige vers la porte.Fais attention.Demande qui c’est avant d’ouvrir.On entend de Vextérieur.ANDRE — André! C’est André.N’ayez pas peur.Porte.Entre André.Excusez-moi de faire irruption chez vous d’une manière aussi intempestive.Il fallait que je vous voie.Je ne pouvais pas rentrer chez moi.Me trouver seul dans mon appartement, je deviendrais fou.CLAUDINE - Qu’est-ce qui se passe?Vous ne jouez pas ce soir?ANDRE — Non.La représentation est supprimée.En arrivant, chaque comédien a trouvé dans sa loge ce tract.Il sort le tract de sa poche et lit.ANDRE — « Attention, Attention.Danger de mort.Comédien.Depuis des siècles on t’applaudit parce que tu sais si bien mentir.Maintenant tout le monde suit tes traces, t’imite.Les juges, les députés, les ministres, les professeurs, les avocats.Tout le monde simule, joue, interprète des rôles.Il faut arrêter le mal, le supprimer à sa racine.On a trop longtemps vécu dans la comédie.La farce n’a que trop duré.Si tu décides d’exhiber ton hypocrisie en public ce soir, c’est à tes risques et périls.Te voilà prévenu.Mort aux comédiens! M.A.T.» Le directeur du théâtre a reçu chez lui une lettre dans laquelle on lui donne des instructions précises.Il fallait que le public se rende au théâtre comme si de rien n’était.Le rideau se lève et les comédiens récitent un texte que nous avons dû apprendre en toute vitesse.Il nous était interdit d’avoir un papier sous les yeux. 72 NAÏM RATTAN « Nous sommes là devant vous pour vous demander pardon.Individuellement et collectivement nous nous déclarons coupables.Coupables de vous avoir trompés, menti.Maintenant le mal se répand.Toute la société en est infestée.Cest notre faute.Nous sommes les vrais coupables.Des hommes sincères ont fondé un mouvement, le M.A.T.Ils nous ont ouvert les yeux.Le temps du mensonge et de l’hypocrisie est terminé.Finie la comédie.Rentrez chez-vous.Travaillez.Embrassez vos femmes et vos enfants.Marchez dans la rue.Vivez.Nous vous demandons pardon.» Quelqu’un dans la salle cria.« Attention à la bombe.Quittez les lieux.» Il y eut une véritable panique.Dehors la police faisait circuler les gens.Ils ne répondaient pas aux questions et bousculaient ceux qui insistaient.Personne ne comprend plus rien.Nous sommes dans le noir.Le directeur ne s’est meme pas de-rangé.Il a transmis ses instructions par sa secrétaire.ROGER - C’est la débandade.On a l’impression qu’il ny a plus de pouvoir, qu’une force occulte, anonyme gouverne.C est Kafka.CLAUDINE — Ah, oui.Le Procès, quelle belle pièce! ANDRÉ - On ne sait plus où aller.J’ai peur de rentrer chez moi.JEAN — Voulez-vous coucher ici?Nous avons de la place.JACQUELINE - Et demain, et après-demain?Le massacre^des innocents ne fait que commencer.Et personne ne veut 1 arrêter.Il se fait tard.Roger, si tu veux, on va rentrer.Au moins, nous mourrons dans nos propres meubles.Ils se lèvent.ANDRÉ - Je vais rentrer aussi.Il va falloir que je m’habitue à vivre à l’ombre de la mort.Roger, Jacqueline et André sortent.RIDEAU. LES PROTAGONISTES Scène deuxième 73 : 1 I Même décor.m l Le lendemain.Début de Vaprès-midi.Jean est assis dans le salon, lit un journal.Claudine ouvre la porte et entre.JEAN, (s exclame) — C est toi?Qu’est-ce qui arrive?Tu viens de partir.CLAUDINE, (haletante) — Laisse-moi souffler.C’est épouvantable.Il ny avait personne au studio.Personne n’a osé braver les ordres reçus de 1 au-delà.C’est Dieu qui commande, un Dieu anonyme, invisible, comme le vrai, mais celui-ci il envoie ses instructions par la poste.Personne ne résiste.Baisse la tête et marche.C est le régné du troupeau.Si seulement on m’avait prévenue?JEAN — Le réalisateur a du être là.Il n’est pas comédien, lui.CLAUDINE.- Ni réalisateur, ni cameramen, ni maquilleuse.Personne.Il n’y avait qu’un gardien.Un seul.Il m’a regardé, ahuri, comme si j étais une folle.Rentrez vite chez vous, ma bonne dame.C est tout ce qu il a eu a me dire.Il n’y avait rien d autre à faire ailleurs.Voila.Heureusement que tu n’as pas fait venir l’une de tes maîtresses.J’en avais peur.Ç’eut été le comble ;d; du grotesque.JEAN - Claudine, ma chérie, essaie de te calmer.Nous sommes tous dans le meme bain.Evitons au moins de nous torturer, de nous faire mal.CLAUDINE - On nous assassine, on nous empêche de travailler J et tout ce que tu me demandes, c’est de rester calme.Silence.CLAUDINE — On dirait que les hommes ont tous disparu dans ce pays.Comme cela, subitement.Quelqu’un claque des mains et comme par magie, plus d’hommes.Plus que de pauvres bêtes apeurées, terrées dans leurs coins, dans l’obscurité.La lumière leur ferait mal.D’ailleurs y a-t-il jamais eu des hommes dans cc pays?On 1 aurait deviné, on se serait douté.Même les assassins se cachent.Us ont peur de se montrer en plein jour.Autrement on veirait ce quils sont.De pauvres types, comme tous les autres (Elle sanglote) Jean vient près delle, la tient par les épaules. 74 NAIM KATTAN Excuse-moi.Je n’ai même pas reçu de lettre,^ moi, ni un premier ni un deuxième avertissement.Rien.Peut-être ne me conside-rent-ils même pas une comédienne.Ils doivent me trouver tellement pourrie qu’ils n’éprouvent même pas le^ besoin de me prévenir.On ne peut pas dire que je suis gâtée.Je n’ai pas des contrats tous les ans et voici ce qui m’arrive.JEAN — On dirait que tu es la seule atteinte, que l’on s acharne contre toi, personnellement.Réveille-toi, la catastrophe n épargne personne.CLAUDINE — Je le sais.N’empêche que cela me fait mal à moi aussi.TEAN — Claudine, mon amour, on ne s’en prend pas à un ou deux comédiens.On veut éliminer le théâtre.On lui attribue tous les maux dont souffre la société.CLAUDINE — C’est aberrant.C’est de la folie.Qu allons-nous devenir?Nous n’avons jamais fait de mal à personne.En quittant le studio, je me suis un peu promenée dans la rue.Je suis entree dans plusieurs magasins.J’avais l’impression que Ion s écartait sur mon passage, comme si j’étais une pestiferee.Ou son es petites filles qui tendent leur carnet d’autographes?Que sont devenus tous ces passants qui chuchotent notre nom, qui nous arrêtent pour nous féliciter?On détournait la tête sur mon passage on baissait les yeux.La peur étreint les gens.S ils parlaient à un comédien, un indicateur pourrait les dénoncer.Il vaut mieux passer son chemin.A quoi bon provoquer le sort.Tu te souviens de Maison de poupée?Cela aura été le plus beau role que j’aie jamais joué.Nous ne nous connaissions pas ou à peine.JEAN — Je t’admirais en silence.Au cours, je n avais dyeux que pour toi.CLAUDINE - Mais, c’est Monique que tu entourais, lu ne la lâchais pas d’une semelle.Quelle garce! Tu me faisais pitié.Ce quelle a pu te faire marcher.JEAN - Avec elle, c’était autre chose.CLAUDINE - Le lit, c’est cela que tu veux dire.TEAN - Elle a complètement disparu de la circulation.Comme tu étais belle dans Nora - une tigresse, une amoureuse, une femme.Je me suis dit, c’est toi et personne d autre.CLAUDINE - Et sous des dehors de pasteur manqué, quelle concupiscence.Tu me déshabülais du regard.Tu étais gênant, LES PROTAGONISTES 75 e- ie k iu es U!î lit er îi!r fi E II- )£' i 01 Di 0f Or V [r t ft Jlt mon chéri.Mais comme tu étais beau.Nous étions entourés de freluquets, d’imbéciles, de pauvres types.Et tu éclatais de force et de santé.Tu étais un homme et un véritable artiste.Voilà mon homme à moi, me suis-je dit.JEAN — Et tu me repoussais, tu m’éloignais.CLAUDINE — Pour que tu te serres davantage contre moi, pour que tu ne me lâches plus.J’avais peur.Je vibrais en ta présence.Il fallait que je sois à ta hauteur, que je joue au même diapason que toi.JEAN — Quelle ivresse l’ovation du public à la première! Ils nous ont unis, mariés.Nous n’avions pas besoin d’un témoin, nous en avions des centaines.Ils nous donnaient naissance, ils nous créaient l’un pour l’autre.CLAUDINE - Pour la première fois, tu n’étais pas maladroit.Tu m as prise par le bras, mise dans un taxi et tu m’as emmenée chez toi.Tu ne m’as pas demandé mon avis.Tu savais que j’étais à toi ce soir-là et pour toujours.Si tu m’avais laissée seule, je serais venue chez toi pour te tuer.Tu comprends cela?JEAN — Oui, et si tu m’avais résisté, je t’aurais violée.Nous avons accompli ce que Nora et Torvald ne parvenaient pas à faire.Nous nous sommes aimés.Et la Mouette?CLAUDINE — Ce fut un an plus tard, plutôt dix mois.Février.JEAN — Quel miracle! Nous étions à nouveau soudés.Nous nous sommes retrouvés, redécouverts.Tu étais merveilleuse.Tu étais femme et multiple pour moi.La nuit, je te serrais dans mes bras et tu étais pesante et aérienne.CLAUDINE — Et toi.J’en pleure encore rien qu’à t’imaginer.Tu n’avais même pas besoin de me toucher.Rien qu’à sentir ton haleine et.JEAN - Et l’ovation de la première.Tu te souviens?Tu m’as dit: « Allons au Mexique, sur la Côte d’Azur.» Qu’avions-nous besoin de nous éloigner?CLAUDINE — Bien sûr, il fallait qu’il y ait quelques crétins de critiques.L’un me trouvait trop jeune pour le rôle et l’autre trop vieille.C’est si loin.JEAN — Pas tellement.Claudine, comme je t’ai aimée.CLAUDINE — Ce n’est pas fini.En tout cas pas pour moi.JEAN — Nous sommes dans la catastrophe jusqu’au cou.On ne nous laissera pas notre amour. 76 NAIM KATTAN CLAUDINE - Jean, mon chéri, y comprends-tu quelque chose?Quel mal avons-nous fait?Nous avons travaille dur, dans 1 angoisse et dans l’incertitude.Nous avons eu des joies, mais nous les avons payées cher.Pourquoi nous en veut-on?Je comprends l’envie, la jalousie, la mesquinerie.Cela se pratique entre gens du métier.Mais les autres?Oh oui, on peut nous mépriser comme on nous idéalise.Mais nous imputer tous les malheurs de l’humanité?C’est absurde, c’est de la folie.Et personne ne dit rien, personne ne proteste.Les comédiens eux-memes observent un silence total, sont soudain devenus muets.JEAN — C’est un phantasme, une maladie, et l’on veut se débarrasser de nous comme si nous étions le microbe qui la provoquait.CLAUDINE - Jean, s’ils ont raison, tu ne m’aurais jamais aimée, jamais connue et moi non plus.Nous n existerions pas lun pour l’autre.JEAN - Mais, ils n’ont pas raison et je t’aime.RIDEAU LES PROTAGONISTES 77 DEUXIÈME ACTE SCÈNE PREMIÈRE Un mois plus tard Ambiance: la salle de répétition d’un théâtre — Une table, une vingtaine de chaises — Roger, Jean, Claudine, André, Alfred, Philippe et Louise.ROGER, (assis, derrière la table, face aux autres) — Je vous ai demandé de venir avant les autres pour que l’on puisse proposer à 1 assemblée un programme d’action.Si nous nous contentions de demander l’avis de la majorité, nous serions là encore demain soir.J’ai été chargé par une organisation qui a pris la suite de notre syndicat défait de convoquer les comédiens à une réunion.Nous travaillons, bien entendu, sous l’empire de la loi mais dans une semi-clandestinité.Nous avons demandé la protection de la police.Elle ne nous a pas été accordée, du moins officiellement.Depuis un mois, nous sommes réduits au silence.Les théâtres sont fermés, les cinémas ne présentent plus que des bandes d’actualités et des documentaires.Il ne restera plus de salle ouverte d ici une semaine ou deux.La radio ne diffuse que les nouvelles et des disques.La télévision ne peut même pas avoir recours à de vieux films, à moins qu’il ne s’agisse de documentaires.La société est-elle devenue plus saine, les hommes plus heureux?Il suffirait de regarder les visages apeurés, les regards traqués, la démarche fuyante des gens dans la rue pour se convaincre du contraire.Personne ne comprend rien à cette poussée de fièvre et l’on commence à murmurer tout bas.L’on s’ennuie.Si nous ne voulons pas disparaître, nous devons tenter d’affirmer dès aujourd’hui notre existence.Il faut crier tout haut que le théâtre est vivant puisqu’il y a encore des comédiens.ANDRÉ — Pour que l’on se remette à nous pourchasser?ROGER — Il faut commencer par mettre fin à notre peur.II faut cesser de trembler.CLAUDINE — C’est facile à dire.Depuis un mois, on n’ose meme plus se téléphoner.On se salue à peine dans la rue, de crainte d’être enlevé.Nous sommes surveillés, nos gestes, nous 78 NAIM RATTAN sont comptés.Il y a quelque part un grand metteur en scene qui règle cette énorme tragédie.JEAN - Qui frise souvent le grotesque.ANDRÉ - Ils doivent être très nombreux, les membres du M.A.T.Ils sont partout.Toutes les conversations téléphoniques sont enregistrées.Saviez-vous cela?Les numéros de voitures de tous les comédiens sont repérés.Je ne prends que des taxis et ne téléphone qu a partir des cabines, dans la rue.Entrent Alfred, Philippe et Louise.LOUISE, (2e plan) - Excusez-nous.Nous étions de l’autre côté de la rue.Le théâtre était surveillé.ALFRED - Us sont stupéfiants, ces gens.Ce ne sont pas des jeunes gens armés qu’ils envoient.Deux femmes avec des sacs de provisions qui avaient 1 air de bavarder innocemment.PHILIPPE - Mais elles ne quittaient pas la porte des yeux.JEAN — Où sont-elles?LOUISE - Elles sont parties.Autrement nous n’aurions pas risqué de franchir cette porte.PHILIPPE — Avez-vous entendu la dernière?On nous interdit maintenant de quitter le pays.Hier, un ami, qui m a instamment demandé de ne pas révéler son nom, n’a pas pu obtenir son passe-port, LOUISE - C’est effroyable, nous sommes en état de siège.ANDRÉ - N’exagérons pas surtout, voulez-vous?LOUISE - Qui exagère?Avez-vous essayé de demander un emploi?J’ai décidé de reprendre mon ancien travail de secrétaire.Avais-je le choix?Mon ancien patron n’a même pas voulu me recevoir.Il m’a dit au téléphone qu’il n’y avait rien pour moi.Partout on vérifie mes antécédents, et c est le refus.PHILIPPE — Il paraît qu’il existe même une liste noire où sont inscrits tous ceux qui ont joué au théâtre ou ailleurs.Personne n’ose leur offrir du travail.ALFRED - Cela va plus loin.Un comédien connu dont il vaut mieux taire le nom m’a raconté que sa soeur, son frere et son beau-frère ont perdu leurs emplois a cause de lui.CLAUDINE - Est-ce vrai que les chanteurs sont maintenant mis dans le même sac que les comédiens?Il ne fallait plus que cela. LES PROTAGONISTES 79 LOUISE — Bien sûr.Ecoutez la radio.On ne joue plus que des marches militaires.ANDRE — Mais non, mais non, vous exagérez.LOUISE — Ecoutez donc la radio.Je vous assure que je n’exagère pas.La danse est, bien sûr, interdite depuis plusieurs semaines.Les discothèques, les clubs ferment leurs portes les uns après les autres.Et personne ne va plus dans les bars.JEAN — Cela ne peut pas durer.CLAUDINE - Et si c’était le gouvernement lui-même qui avait tout organisé?ANDRE —• Ce n’est pas possible.LOUISE — Et pourquoi pas?ALFRED — Un ami a vu un tract dans lequel on accuse tous les députés d’être des saltimbanques.ANDRE — A l’Université on fait circuler un manifeste dans lequel on accuse les professeurs de donner des représentations dramatiques au lieu d’enseigner.LOUISE — Quelqu’un qui est venu de Londres a dit que, partout dans le monde, des ligues de défense du théâtre se constituent pour combattre la nouvelle terreur.JEAN — Camarades, chers amis.Nous ne sommes pas ici pour décrire la crise que nous vivons.Le cri d’alarme est lancé.Il faut réagir.Un mois de silence et personne ne croira plus à notre innocence.Une victime qui se tait admet tacitement sa culpabilité.CLAUDINE — Le théâtre est une denrée inutile.D’ici quelques semaines, si les salles restent fermées, c’en sera fait du théâtre.Il faudra des années pour redonner au public le goût de la scène.ALFRED — N’est-il pas possible de présenter une pièce engagée?Ainsi nous prouverions que nous ne sommes pas indifférents aux problèmes sociaux, que le théâtre est aussi une arme de combat.ROGER — N’avez-vous pas encore compris que le M.A.T.ne s’en prend pas à un genre ou à une catégorie dramatique, mais à tout ce qui est jeu, représentation?LOUISE — Rien ne nous empêche de leur prouver qu’ils ont tort.PHILIPPE — Et c’est par nos propres moyens que nous devons le faire.ROGER — J’ai bien l’impression que nous allons tourner en rond.ANDRE — Avez-vous une autre idée?Avez-vous un projet en tête? 80 NAIM RATTAN ROGER - Oui, c’est-à-dire, c’est une idée qui me semble simple et surtout réalisable.Je propose qu’à l’issue de cette réunion nous publiions un manifeste dans lequel nous affirmons les droits du théâtre.Voici ce que pourrait être ce manifeste.Il sort de sa poche un papier.(il lit) « Le théâtre doit vivre.Depuis vingt-cinq siècles, dramaturges et comédiens mettent en lumière le drame de chaque individu et le tragique de la condition humaine.Ils font rire et pleurer pour soulager, consoler et surtout rendre conscients les hommes de leur destin.Mieux que quiconque ils connaissent le vrai puisqu ils peuvent simuler le faux.Sans le theatre, sans la lucide science de la réalité et du simulacre, toute la société serait victime des apparences.Nous, comédiens et dramaturges, nous, les artistes de fa représentation, nous sommes les véritables défenseurs de la vérité et de la sincérité puisque nous sommes conscients de la représentation.Notre existence est un défi à tous ceux qui jouent en faisant semblant de ne pas jouer ou, pis encore, à ceux qui ne savent pas qu’ils jouent alors qu ils se conduisent en pietres comédiens.Nous, les artisans du théâtre, sommes les garants de la vérité.Nous’ affirmons le droit de la sincérité, de la franchise.Nous sommes les humbles ouvriers de la réalité.Applaudissements.LOUISE — C’est sensationnel.CLAUDINE - Jamais on n’a parlé du théâtre avec tant de justesse.JEAN — En effet, c’est fort et c’est beau, mais comment entends-tu faire usage de ce manifeste?ROGER - Quand les autres vont arriver, et ils ne sauront plus tarder, nous allons leur proposer ce texte et vous allez me seconder, j’espère.Si tout le monde tombe d’accord, nous constituerons un groupe que nous nommerons par exemple: La Ligue d Action théâtrale L.A.T.et nous enverrons notre manifeste aux journaux, à la radio, à la télévision.Nous en ferons imprimer une certaine quantité et nous nous cotiserons pour payer les frais.Bien sûr nous nous placerons ouvertement sous la protection de la police.Le gouvernement sera obligé d empecher notre assassinat.Nous marcherons ensemble et à visage découvert.Entre un gardien. LES PROTAGONISTES 81 GARDIEN - Il faut vite évacuer la salle.Je viens de recevoir un appel anonyme.Une bombe a été placée dans l’immeuble.J’ai déjà prévenu la police.Déjà tout le monde se presse à la sortie.RIDEAU Scène deuxième Le lendemain matin, chez les Henri.CLAUDINE — Nous nous sommes enfuis comme des lapins, et ce n’était qu’une fausse alerte.On a tout simplement voulu nous faire peur, nous enlever notre ultime sursaut de courage, nous rappeler à l’ordre.On a réussi.JEAN — On n’avait pas besoin d’y aller à si grands frais.Personne n’avait envie d’être là.Je parie que si l’alerte n’avait pas été donnée, il n’y aurait pas eu plus de trois ou quatre braves qui seraient venus nous rejoindre.CLAUDINE — J’avais envie de rester.JEAN — Pour regarder les murs?CLAUDINE — Evidemment nous nous retrouvons toujours seuls dans ce malheur.JEAN — Heureusement que je t’ai.CLAUDINE — Et pourtant j’ai l’impression que tu m’évites, que tu cherches à couper court à toute discussion.JEAN — Claudine, ma chérie, cela mènerait à quoi, la discussion?Nous nous énerverons, nous nous disputerons .CLAUDINE — Mais enfin, Jean, nous avons gros sur le coeur.J’éclate, moi.J’ai besoin de parler.Si au moins je jouais.JEAN — Parle.Je t’écoute.CLAUDINE — Jean, tu es insupportable.Et d’une vanité! Pour qui te prends-tu?JEAN — Pour rien du tout, pour un comédien en chômage.Au fait, il va falloir compter nos sous.Dieu sait quand nous recommencerons à en gagner.CLAUDINE — C’est toi l’homme.Fais les calculs nécessaires. 82 NAIM RATTAN JEAN — Je pensais que nous étions des partenaires.CLAUDINE — J’en ai assez d’être une associée.Je veux vivre.Je veux être tranquille.JEAN — Comme si c’était moi qui t’en empêchais.Vis.Va te promener, fais de la couture, invite des copains à dîner.CLAUDINE — Oh, je n’en peux plus.S’il te plaît, laisse-moi tranquille, (elle éclate en sanglots) JEAN, (lui caresse les cheveux, le visage) — Claudine, essayons d’y voir clair.Tu sais que ce n’est pas moi qui ai créé cette situation.Je suis aussi vulnérable, aussi démuni que toi devant le malheur.Je suis l’homme, bien sûr.Quelle rigolade! Si on était dans la forêt et que des bêtes fauves nous attaquaient, je pourrais montrer mon courage, risquer ma vie pour toi.Mais là, où sont-elles les bêtes sauvages qui nous cernent de partout?Nous sommes impuissants.Je ne peux rien faire et même les mots sont inutiles.Silence.CLAUDINE — C’est sans doute ridicule ce que je vais te dire.Je t’aime, (elle se blottit contre lui) Silence.CLAUDINE — Je ne sais pas ce qui m’a pris.Cela doit être la fatigue accumulée.JEAN — C’est pire quand on passe sa journée à ne rien faire et à ne rien attendre.CLAUDINE — Jean, m’aimes-tu vraiment?JEAN — Quelle question?CLAUDINE — Je veux dire qu’un homme aime une femme parce qu’il en a besoin, parce qu’elle le complète.JEAN — Parce qu’elle est belle, qu’il la désire.CLAUDINE — Tu sais bien te passer de moi, tu ne t’es pas fait faute, d’ailleurs, de me remplacer.Tu peux difficilement résister quand on te fait signe.JEAN — Claudine, mon amour, ne revenons pas là-dessus, veux-tu?CLAUDINE — Je ne te fais pas une scène de jalousie, crois-moi.Je n’en ai pas le goût et ce serait absurde et grotesque en ce moment.J’essaie de comprendre.JEAN — Qu’y a-t-il à comprendre?Nous nous sommes connus voici bientôt dix ans.Nous vivons ensemble depuis huit ou neuf ans.CLAUDINE — Ce n’est même pas précis dans ton esprit. LES PROTAGONISTES 83 JEAN — Quelle importance?Ai-je jamais vécu loin de toi?Je voudrais parfois avoir des secrets.Sais-tu que certaines aventures n’avaient pour unique but que de me protéger de ton regard qui me pénètre, m’enveloppe et m’envahit.Je me sens toujours nu, déshabillé devant toi.Quand j’ai connu Micheline j’ai été heureux.Sais-tu pourquoi?Parce que tu n’as pas tout de suite deviné.J’étais follement amoureux de toi.Je sentais mon poids.Je n’étais plus aérien, transparent.Je sentais mon propre corps en te serrant.Nous étions séparés.Quelle ivresse de se retrouver dans le lit! Et puis, un dimanche matin, comme nous nous attardions dans le lit, tu m’as soudain dit: « Tu as une nouvelle maîtresse, mon petit Jean.» Le lendemain tu savais que c’était Micheline.Tu ne te plaignais même pas.Tu as simplement remarqué, comme s’il s’agissait d’un fait anodin: « Elle porte le même parfum que moi, Micheline, n’est-ce pas?» J’avais envie de t’écraser, de t’étrangler.CLAUDINE — J’en souffrais horriblement.Chaque regard que te prenait une autre femme m’était volé.Chaque sourire que tu adressais à une autre femme me faisait mal.Tu ne l’as jamais compris.Ou plutôt si, mais tu voulais toujours te sentir fort, éprouver ma résistance.Jean, je me demande encore aujourdhui si tu m’as jamais vraiment aimée, et si tu as compris qu’en dehors de toi rien n’existe pour moi.JEAN — Si, le théâtre.CLAUDINE — Oui, peut-être, mais sans toi, sans ton regard de spectateur ou de partenaire, ce serait insupportable.Sans ta présence complice, je ne pourrais pas m’oublier sur scène.Au fond je joue, peut-être, pour te garder.Je ne peux jamais être sûre de ton amour; tout au plus je cherche tous les moyens pour que tu ne t’éloignes pas de moi.JEAN — Moi non plus, je ne pourrais jouer sans ton accord, ta présence.CLAUDINE — .admirative.JEAN — Oui, peut-être.Je suis vaniteux.Autrement qu’ai-je à faire de la comédie et du public?CLAUDINE — C’est trop facile de parler de vanité.Tu n’as que ce mot à la bouche.Tu sais bien qu’il ne s’agit pas de cela.Tu ne supportes pas d’être seul, car tu as peur de te regarder en face.Tu as besoin des yeux qui te rassurent et te consolent et qui te permettent de continuer.Tant que je suis là, tu es enveloppé, protégé.Mais as-tu vraiment pensé, une seule fois, à moi? 84 NAIM KATTAN JEAN — Tu sais que tu es injuste.Et tes analyses ne sont que des constructions de l’esprit.Je t’ai aimée et je t’aime encore, animalement, simplement.Je suis heureux de t’entendre respirer, de sentir ton haleine le matin, d’assister à ton réveil, tes yeux ensommeillés pourchassent des milliers de fantômes.J’ai envie de manger avec toi, de marcher avec toi, de te serrer contre moi.CLAUDINE — Tout cela, tu le fais avec d’autres.JEAN — Ce n’est pas vrai.Je fais peut-être les gestes.Mais enfin, Claudine, pourquoi nous torturer ainsi?CLAUDINE — C’est que nous sommes en face de la fin.La mort sonne à notre porte.JEAN — Tu dramatises.Tu ne regrettes pas notre vie, dis?CLAUDINE — Je ne crois pas aux regrets, tu le sais bien.Je ne t’ai pas choisi comme on dit au garçon du restaurant que l’on aime mieux une poire qu’une banane.Il n’y avait pas d’autre homme et il n’y avait pas d’autre vie possible.Peut-être ai-je un peu regretté de ne pas être une femme comme les autres, une mère .JEAN — Ah, ça, c’est le bouquet.Comment oses-tu?Tu sais que la blessure n’est pas encore cicatrisée.Chaque fois que j’ai parlé d’avoir un enfant tu t’es dressée comme une lionne.Tu m’accusais de vouloir t’enfermer dans la maison, de mettre fin à ta vie de comédienne.CLAUDINE — Tu n’as jamais compris, voilà le malheur.Je mourais d’envie d’avoir un enfant, mais je voulais que tu me le donnes, que tu me forces à tout reprendre, à tout commencer.Je ne voulais plus du rôle d’associée et de partenaire.JEAN — C’est incroyable.Ai-je pu vivre à côté de toi tant d’années et n’avoir jamais deviné les abîmes .CLAUDINE — Tu crois toujours ce qu’on te dit.Parfois on parle pour masquer, couvrir ce que l’on veut vraiment dire.JEAN — Tu me menaçais de te faire avorter si jamais, par inadvertance, un accident survenait.CLAUDINE - J’ai dit cela, oui.JEAN — Et comment voulais-tu que je réagisse, que je sois complice, que je participe à un meurtre?CLAUDINE — Ah, les grands mots, toujours des mots.Tu n’as jamais deviné que je n’osais pas dire que je voulais un enfant.Que l’idée même que ma volonté y intervienne me terrorisait.Ah, quel beau cadeau tu m’aurais fait. LES PROTAGONISTES 85 JEAN — Que ne le disais-tu?CLAUDINE — Toujours dire, parler, préciser.Je n’osais même pas y penser.Je recourais à mille subterfuges pour que l’idée ne fasse pas son chemin dans ma tête, que le désir ne s’installe pas en moi.Et tu voulais que je t’écrive cela sur un morceau de papier.JEAN — Et le travail, le théâtre?CLAUDINE — J’y pensais.C’était mon excuse.Mais la vie est-elle un programme?JEAN — La nôtre n’est pas finie, et rien ne nous empêchera.CLAUDINE — C’est trop tard maintenant que je t’ai tout dit.Même si tout redevenait normal, nous ne pourrons plus décider, comme cela, délibérément, de fonder un foyer, avec femme et enfant.JEAN — On dirait que tu refuses toujours ce qui est simple.Le bonheur par exemple.CLAUDINE — Peut-être en ai-je peur?JEAN — Et tu cherchais en moi un refuge, le coin sombre et calme où tu te terrais, où rien ne pouvait t’atteindre.Ton instinct te l’interdisait car tu pressentais que ce serait la mort.CLAUDINE — Nous avons tous les deux besoin de la scène.C’est là que nous nous retrouvons à l’heure de vérité.On sonne à la porte.JEAN, (ouvre) — C’est Roger.Entre, mon vieux.ROGER — Excusez-moi de venir ainsi sans m’annoncer.Je ne pouvais pas rester une seconde de plus chez moi.Il fallait que je parle à quelqu’un.Jacqueline m’a quitté définitivement.Elle s’est levée ce matin comme d’habitude.Elle a préparé le petit déjeuner et, tout en buvant lentement son café, elle m’a dit avec un calme glacial que c’était fini entre nous.Les événements lui ont ouvert les yeux, me dit-elle.Je ne suis qu’une marionnette.Elle ne peut plus sentir les comédiens.Sur scène nous sommes des rois, des généraux d’armées et des chevaliers, et dans la vie de pauvres bougres qui ont peur de leur ombre.Voilà des semaines que l’on nous assassine, persécute, qu’on nous empêche de vivre et de travailler, et pas un parmi nous, par un seul n’ose élever la voix pour dire non.Elle ne peut plus vivre à côté d’un homme qu’elle méprise.JEAN — Pauvre Jacqueline, elle a toujours tout confondu.ROGER — Mais, Jean, te rends-tu compte?Il ne me reste plus rien.Ni travail, ni femme.Rien.Je ne suis qu’une ombre, un fantôme errant. 86 NAIM KATTAN CLAUDINE — Veux-tu parier, Roger?Jacqueline reviendra.Elle te demandera pardon dès que la situation changera.ROGER — Mais elle ne changera pas.Personne ne lève le petit doigt.On sen fout que nous vivions ou mourions.Le téléphone sonne.JEAN.(-|- son) (décroche) — Allô.Allô.(silence.Raccroche) (revient haletant) Un rire.Pas un mot.Quelqu’un derrière le rideau, qui rit.La belle farce.Je ne peux plus rester ici.Je suffoque.Allons prendre l’air.RIDEAU LES PROTAGONISTES 87 ACTE TROISIÈME Scène première (Chez les Henri, un mois plus tard.) Jean, Claudine, Roger, Philippe, Louise.JEAN — Allons, reprenons à partir de la scène deux.CLAUDINE - Vraiment, Jean, tu mets plus d’acharnement que si la première était dans quelques jours.JEAN — Il n’y a pas deux manières de travailler.ROGER — Une première, il y en aura une, j’en suis sûr maintenant.Et ça va être bon.J’ai toujours rêvé de jouer Macbeth.Il fallait qu’il n’y ait plus de théâtre pour que je puisse le faire.PHILIPPE — Ce ne fut qu’une interruption.CLAUDINE — Une drôle d’interruption.LOUISE — Et où va-t-on jouer?JEAN — Ecoutez.Depuis une semaine nous sommes sur place.Nous n’avançons pas.Nous avons le loisir de répéter sérieusement.Il faut en profiter.PHILIPPE — Est-ce vrai qu’on a arrêté tous les chefs de la bande?LOUISE — Sûrement pas.Il y a eu déjà un autre manifeste.Ils accusent maintenant le gouvernement dêtre composé de comédiens.JEAN — Ils prétendent que les députés sont des saltimbanques, que les ministres sont des clowns et les policiers des figurants.PHILIPPE — Qu’est-ce qu’ils proposent en échange?CLAUDINE — C’est très amusant.Chaque citoyen selon l’âge, le sexe, l’occupation et le lieu de résidence gouvernera pendant une semaine.Il n’y aura plus de bureaucratie.Tous les citoyens seront éduqués pour s’acquitter de ce devoir exactement comme tous les hommes sont appelés sous les drapeaux.ROGER — C’est l’anarchie.JEAN — Dans un certain sens, oui.Mais ce n’est pas si bête.Personne ne représentera plus personne.Chacun à tour de rôle, donnera ou recevra des ordres qui ne seront, alors que des instructions amicales. 88 NAIM RATTAN LOUISE — Mais qu’est-ce que cela a à faire avec le théâtre?ROGER — Rien.Sauf que nos ministres et députés sont inclus dans la liste des comédiens.JEAN — La grande erreur du M.A.T.fut de s’attaquer aux sports.Il n’y a plus de match, plus de compétition.Tout sport étant spectacle, le M.A.T.a prétendu que les athlètes qui se prêtaient au jeu de la représentation publique, transmise d’ailleurs par la radio et la télévision, acceptent d’être des comédiens.Interdiction de travailler par conséquent.Le seul sport permis est celui que l’on pratique soi-même.Ils ont ainsi soulevé l’opinion publique contre eux.Les comédiens laissaient les gens indifférents et leur malheur les amusait même.Interdire le sport, là c’est vraiment toucher à une corde sensible.Le gouvernement a profité alors de la situation pour intervenir.Les ministres se trouvaient dans le camp des sportifs, ce qui est tout de même différent du camp des comédiens.CLAUDINE — Les trois jeunes gens que l’on a arrêtés sont tous des comédiens ratés.JEAN — Cela t’étonne?Nous, nous ne sommes pas des comédiens manqués par contre.Nous n’avons pas de temps à perdre.Répétons.Claudine, veux-tu reprendre la fin de la scène cinq.CLAUDINE, (joue Macbeth) — « Oh! Jamais le soleil ne verra ce demain!.Votre face, mon thane, est un livre où l’on peut lire d’étranges choses .Pour tromper le monde, ressemblez au monde.Portez la bienvenue dans l’oeil, sur la main, sur la langue, ressemblez à la fleur innocente, mais soyez le serpent sous elle.Occupons-nous de celui qui vient, et la grande affaire de cette nuit qui, à toutes nos nuits, à tous nos jours futurs, donnera puissance et domination souveraines vous m’en laisserez la charge.» ROGER — « Nous en reparlerons.» CLAUDINE — « Que le front reste clair; craignez de changer de visage, le reste m’appartient.» RIDEAU LES PROTAGONISTES 89 Scène deuxième (L’après-midi, chez les Henri.Entre Roger.) ROGER, (deuxième plan) — Je suis un peu en avance.CLAUDINE — Entre.Jean ne saurait tarder.Et nous pouvons déjà commencer, si tu veux.ROGER — Je n’ai jamais pensé que tu pouvais jouer Lady Macbeth.CLAUDINE - Moi non plus.ROGER — Je te découvre comme comédienne et te redécouvre comme femme.CLAUDINE — As-tu eu des nouvelles de Jacqueline?ROGER — Oui, la semaine dernière, elle s’ennuie, à la campagne.CLAUDINE — Quand reviendra-t-elle?ROGER — Elle ne le dit pas.CLAUDINE — Cela ne saurait tarder.Elle va se remettre à aimer et à admirer les comédiens.ROGER — Tu ne l’as jamais aimée.CLAUDINE — Ce n’est pas cela.Elle me met en colère.Elle est prétentieuse, pleine de préjugés et se donne des airs d’affranchie.ROGER — Elle n’est pas la seule.CLAUDINE — Les autres ne font pas partie du milieu.ROGER — Elle a des qualités.Elle est bonne, généreuse, s’occupe très bien de la maison, (silence) Claudine, pourquoi tu ne veux pas que je te parle?CLAUDINE — Tu ne fais que cela.ROGER — Tu es si merveilleuse.Jamais je ne me serais douté.J’ai eu envers toi un élan .qui n’est pas uniquement celui du partenaire, (silence) Tu es si vraie, si.CLAUDINE — Attendons les critiques.Toi aussi, tu joues bien .ROGER — Tu fais semblant de ne pas comprendre.CLAUDINE — Et toi, tu ne veux pas comprendre.ROGER — Cela ne va plus entre Jean et toi.CLAUDINE - Si.ROGER — Vous vous êtes quittés un moment.CLAUDINE — C’était une bêtise.ROGER — Je ne te croyais pas capricieuse.CLAUDINE — Ce n’était pas un caprice.Nous étions trop l’un sur l’autre.Nous nous encombrions.J’ai tant rêvé d’avoir Jean à moi, entièrement, totalement et uniquement à moi.Et voilà 90 NAIM KATTAN que cela arrive.Il est là planté devant moi du matin au soir et il ne m’a jamais autant échappé.Il n’était plus là, je vivais avec l’ombre de mon ombre.Il était chassé du monde et il n’était plus rien.Lui, qui était tout appétit, devenait famélique, littéralement famélique.J’ai vécu pendant des années dans la hantise de le voir partir.Chaque matin, quand je me réveillais, je regardais son oreiller.Il était toujours debout avant moi.Puis je le sentais.Non, ce n’est pas pour ce matin et je le revoyais toute étonnée qu’il ait eu la patience encore un jour, toute joyeuse, encore une journée de gagnée, d’arrachée au néant.Et ce bonheur était sa source et sa nourriture.Il m’accueillait tous les matins et j’étais neuve dans l’attente de la grande aventure, celle-là même que je vivais.Le savais-je?ROGER — Il te trompait, parfois.Tu le savais car il ne s’en cachait pas.CLAUDINE — Oui, je le savais.Et cela me faisait mal, j’en souffrais et le souvenir éveille en moi la même sensation de manque, d’absence, de perte et d’insuffisance.Je ne m’accusais de rien et je ne cherchais pas à l’accabler.Il savait que cela me mettait en colère.Il fallait encore une fois tout recommencer, tout recréer.Peut-être, dans vingt ou trente ans, quand la peine se serait émoussée, je me dirais que Jean cherchait ainsi à assurer l’éveil de notre amour.Tout cela est si banal quand on le raconte.ROGER — Pourquoi l’as-tu quitté?CLAUDINE - Oh, tu vas rire.Ce fut un acte désintéressé.J’ai fait cela pour lui, oui, uniquement pour lui.ROGER — Tiens.CLAUDINE — Je te l’avais dit que tu allais rire.Voici un homme qui absorbe le monde, qui se nourrit de rencontres, de bribes de conversation, de sourires donnés et reçus au passage, de regards.Le paysage lui était nécessaire car c’est un homme d espace.Le voilà enfermé.J’étais son seul univers.C en était trop.Je ne pouvais plus supporter qu’il me touche.Je le desirais, oui, mais tout contact physique me semblait incestueux.Il fallait absolument que je parte.ROGER — Pour qu’il vienne te chercher.Pour que tu redeviennes son monde.CLAUDINE — Je ne sais pas.Je suis revenue sans rien expliquer.Il ne m’a pas posé de question.Il est très superstitieux.Il ne veut rien savoir qu’il n’a déjà deviné.Et puis, il est comme tous LES PROTAGONISTES 91 les hommes, un peu douillet, il ne veut pas se faire mal inutile-: ment.Et ce fut comme au réveil de chaque matin.L’étonnement d’être là, la surprise d’être ensemble et la joie d’avoir encore gagné.Et l’on ne gagne qu’une journée à la suite d’une autre.ROGER — Et c’est alors qu’est née l’idée de monter Macbeth.CLAUDINE - Pas tout à fait.ROGER — Ah oui, il a voulu prendre sa revanche.CLAUDINE — Comme tu es bête.ROGER — N’est-il pas parti à son tour?CLAUDINE — Oui, mais si tu penses que c’était pour se venger! ROGER — Il est allé vivre avec la petite Louise.CLAUDINE — Ah oui, la garce, ou plutôt la pauvre fille.Et puis c’est vraiment trop banal.Cela n’a duré d’ailleurs qu’une semaine.Pour la première fois, Jean est revenu à moi, pathétique, pitoyable.Il s’était engagé dans cette impasse sans goût, sans appétit, sans y croire, pour acquit de conscience.ROGER — Par devoir, quoi.CLAUDINE — Oui, tout à fait.Entre Jean.JEAN — Je m’excuse je suis un peu en retard.Avez-vous bien travaillé?CLAUDINE, (sourire complice à Roger) — Oui.JEAN — Où en êtes-vous?C’est la scène 7 qu’il faut travailler.Roger est bon, il l’a déjà.ROGER — Tu crois?JEAN — Oui.Mais toi, Claudine, tu n’es pas assez violente.CLAUDINE — C’est une passionnée.Une douce frustrée, devenue folle d’ambition.JEAN — Ne fais pas de psychanalyse, veux-tu?J’ai horreur de cela.Joue ton rôle.Je suis sûr que tu le saisis.Mais tu te retiens.On dirait que tu ne veux pas.CLAUDINE — On a tout le temps.JEAN — Mais non, on n’a pas tout le temps.CLAUDINE — On ne peut pas jouer pour les murs.JEAN — Le public, nous l’aurons et tu le sais.En attendant, travaillons.ROGER — Imaginons que ce public hypothétique est là, de l’autre côté du mur. 92 NAIM KATTAN CLAUDINE - (Ht) JEAN — (sourit) On sonne — entre Philippe CLAUDINE — Bonjour, (souriante) Ce n’est pas trop tôt.PHILIPPE — Je suis en retard à cause du bulletin spécial qu’on vient de transmettre à la radio.JEAN — Que se passe-t-il?J’espère que l’on n’a pas incendié le parlement?PHILIPPE — Il s’agit bien de feu mais ce n’est pas un édifice qu’on a brûlé.ROGER — Allons, Philippe, accouche.Tu joues pour te donner de l’importance.PHILIPPE — Mais ce n’est pas de moi qu’il est question.Il y a un garçon de 19 ou 20 ans qui portait deux bouteilles, des cocktails Molotov.Il rôdait autour du stade, qui est, comme vous savez, très sérieusement surveillé.Des agents en civil l’ont remarqué; sans doute s’était-il senti traqué.Alors, au lieu de lancer les bouteilles, il les a ouvertes, s’est imbibé d’essence et a mis le feu.CLAUDINE - Est-il mort?PHILIPPE — Penses-tu.Il devait savoir qu’on allait le sauver.Il est à l’hôpital et il n’a même pas de brûlures au troisième degré.JEAN - Qu’a-t-il dit?PHILIPPE — Rien.Il a refusé de parler.Mais le poste de radio a reçu un manifeste du M.A.T.qui dit en gros: Nous allons mettre le feu partout et si nous ne parvenons pas à brûler les temples de l’hypocrisie, c’est nous qui serons la proie des flammes, (silence) Ils ajoutent que leur but est de sortir le peuple de sa léthargie.JEAN — Quels mauvais comédiens! Claudine, es-tu prête?Nous avons perdu toute une journée.CLAUDINE - Jean, mon chéri, je ne te demande pas souvent de faveurs.Je sais à l’avance, aussi, ce que tu vas me répondre.Ne me dis pas que les humeurs du comédien ne regardent que lui.Je ne peux pas travailler aujourd’hui, (au bord des larmes) Ne dis rien.Il la prend dans ses bras.RIDEAU LES PROTAGONISTES 93 ACTE QUATRIÈME Scène première Le lendemain, môme décor.JACQUELINE — Je m’excuse de m’imposer comme cela.CLAUDINE - Mais tu ne t'imposes pas, Jacqueline.D’abord tu as téléphoné.Cela tombe bien.Figure-toi que Jean a été convoqué par le directeur du théâtre.On envisage déjà la réouverture des salles.On n’a pas encore fixé de date.Par conséquent, il ne faut jurer de rien.JACQUELINE — Maintenant que l’on a coffré les terroristes, rien n’empêche que la vie ne reprenne son cours.Apparemment, ils se dénonçaient les uns les autres.Et dire que quelques voyous peuvent empêcher tout un pays de vivre.CLAUDINE — Ce ne sont pas des voyous, Jacqueline, et peut-être ne sont-ils pas les seuls à avoir voulu la mort du théâtre.JACQUELINE — Oui.Peut-être.Je ne sais plus quoi en penser.(silence un peu gêné) Claudine, nous nous connaissons depuis longtemps.Nous ne fûmes jamais de grandes amies.Je ne crois pas que tu m’acceptes.Et c’est peut-être pour cela que je viens à toi.(silence) Tu sais que je suis revenue à la maison.Je sais, mes motifs paraîtraient évidents.La crise est passée, le danger est conjuré, la petite bourgeoise égoïste rentre chez elle et retrouve son mari.Crois-moi, Claudine, ce n’est pas si simple.Je ne suis pas comédienne et vous m’avez toujours tenue à l’écart, tous.J ai épousé Roger pour une seule et unique raison.Je l’aimais.Qu’est-ce que l’amour?Tu sais bien que c’est une question oiseuse.On aime et on le sait.Le reste est détail.CLAUDINE — Enfin, peut-être .JACQUELINE — Je te dis ce que je ressens, moi.Devant Roger je me sentais si petite, si démunie.Il me donnait la vie, non pas une vie mais dix, cent vies.Il suffisait qu’il fût là pour que tout se multipliât, s’amplifiât, grandît.Il ne m’anéantissait pas pourtant car, lui aussi, il avait besoin de moi.Si jamais je toussais le monde s’effondrait.Allais-je être au lit?Que ferait-il sans moi? 94 NAIM KATTAN CLAUDINE — Et puis, tu l’admirais tellement.Il avait besoin de cela .Pourquoi es-tu partie?Je n’ai jamais bien compris et Roger est si réticent.JACQUELINE — Comment voulais-tu que je reste?Pendant des jours il répétait comme un enfant ou comme un vieillard les mêmes mots: Où allons-nous?Où allons-nous?Il n’y avait plus de théâtre.Je lui disais que c’était momentané, que cela ne pouvait durer.Il était hypnotisé.Comme si, soudain, ses veines s’étaient vidées, qu’il n’avait plus de sang.Je pense que si j étais restée une semaine de plus, j’aurais fini par me tuer.CLAUDINE — Et maintenant?Vas-tu partir à nouveau?JACQUELINE — Je ne sais pas.Je ne sais plus.C’est pour cela que je me suis imposée à toi ee matin.Si j’étais sûre que Roger avait besoin de ma présence, je n’hésiterais pas une seconde.CLAUDINE - Je ne le sais pas non plus.J’ai constaté qu’il travaillait avec une férocité qui interdit toute joie.Il dit les phrases avec les intonations justes, mais on dirait qu il ne réussit pas a les faire vivre.Peut-être a-t-il besoin de les capter, de les absorber pour en vivre lui-même.S’il ne se ressaisit pas vite, il est perdu pour le théâtre.JACQUELINE — Et peut-être pour lui-même.CLAUDINE - Et pour vous.Peut-être faudrait-il le laisser seul encore, pour quelques semaines.RIDEAU Scène deuxième Le même jour, Vaprès-midi CLAUDINE - C’est Louise.JEAN - Ah?A LOUISE, (sapprochant) - Bonjour, ne faites pas cette tete.Je ne suis pas de la répétition aujourd’hui.Je le sais bien, Jean, mais figurez-vous que nous avons découvert, Roger et moi, que nous ne pouvons plus nous quitter, fût-ce un après-midi. LES PROTAGONISTES 95 ROGER, (un peu gêné) — Louise a surtout voulu me voir travailler.CLAUDINE — Sois la bienvenue, Louise.Tu n’as pas besoin d’excuses pour venir nous voir.LOUISE — Je ne sais pas si Jean serait d’accord.CLAUDINE — Bien sûr.Et pourquoi pas?(silence) Bon, installons-nous et travaillons.ROGER — Non, s’il te plaît, pas tout de suite, encore cinq minutes.Je voudrais vous expliquer.Enfin comme vous voyez, nous sommes ensemble.Il fait un geste en direction de Louise.LOUISE — Et nous nous aimons.ROGER — Oui, c’est bête.Je crois que j’ai toujours aimé Louise sans m’en rendre compte.LOUISE — Les événements ont eu parfois d’heureuses conséquen-àt ces .Nous avons décidé de nous marier dès que Roger aura son divorce.îst JEAN, (rit) — Vous m’essoufflez.Vous allez si vite.Mes félicitations.Que le bonheur accompagne chacun de vos pas.I LOUISE, (ironique) — Merci, Jean, tu es gentil comme tu l’es d’habitude.Quand deux êtres découvrent leur amour, le bonheur court vers eux, au galop.CLAUDINE — Pas toujours.Je le souhaite pour vous, en tout cas.(ironique) Je suis sûre que vous réussirez.Quand on y met de la volonté, de l’entêtement, on finit par obtenir ce que l’on désire.Mes voeux les plus sincères.LOUISE — Puis-je vous demander une faveur à tous les deux?JEAN — Bien sûr.LOUISE — Ne parlez pas de cela tout de suite à Philippe.Depuis quelques semaines, il s’imagine des choses.Je ne veux pas lui faire de peine, le blesser trop brutalement.CLAUDINE - Sois sans crainte.Nous serons muets.Roger, es-tu prêt?ROGER — Oui.Allons-y.JEAN — Reprenons la scène 2 du troisième acte.RIDEAU 96 NAIM RATTAN Scène troisième Çuelques heures plus tard — Même décor JEAN — C’est une pauvre fille.CLAUDINE - Comme tu es naïf.C’est une allumeuse, une garce.Heureusement qu’elle est bête, cela épargne des malheurs à des tas d’hommes et cela la sauve elle-même.JEAN — Claudine, je ne t’en ai jamais parlé.CLAUDINE, (ironique, avec tendresse) - Tes maîtresses ne sont pas pour moi un sujet favori de conversation.JEAN — Justement.Louise ne fut pas ma maîtresse.CLAUDINE - Ça, c’est nouveau.Est-ce que tu vieillis?Tu vis avec un tendron, une fille pleine de fraîcheur, et tu laisses passer l’occasion?JEAN - Claudine, pour l’amour de Dieu, cesse de plaisanter.CLAUDINE, (grave) — Excuse-moi.JEAN - Louise est une pauvre fille.Elle marche constamment au bord du précipice.Et comme elle voudrait s y jeter, que le gouffre l’emporte et que tout soit oublié.Elle n a pas eu une enfance heureuse.CLAUDINE - Jean, je t’en supplie.Ne fais pas ton psychologue à la manque.JEAN - Tu as raison.D’ailleurs il ne s’agit pas de Louise.mais de Roger.CLAUDINE - C’est une épave, elle réussira peut-être à le rattraper.Mais c’est de toi que tu veux parler, Jean.JEAN - Claudine, cesse de terminer mes phrases pour moi.Laisse-moi suivre mon rythme, (silence) J’étais, moi aussi, une épave quand je suis allé vers elle.Les événements nous ont tous, plus ou moins, abîmés.Je n’avais plus prise sur rien.Les objets mé-chappaient, les rayons de soleil, le reflet des arbres me semblaient irréels.Et puis tu es partie.CLAUDINE - Je suis allée chez ma soeur.JEAN - Qui avait peur de te garder, d’ailleurs.Je le sais.Tu n’es pas allée retrouver un amant.Cela aurait été trop simple.Mon instinct m’a moins bien guidé.Je pensais que si je pouvais capter l’attention d’un petit être innocent, ce serait la preuve que je n’étais pas entièrement démuni, que mes forces ne mont pas toutes abandonnées.CLAUDINE - Tu tes trompé d’adresse. a LES PROTAGONISTES 97 JEAN — Non.Même pas.La pauvre Louise s’accrocherait à n’importe qui, à n’importe quoi.Elle pense naïvement que le monde lui appartient et elle constate que personne ne veut d’elle.Elle sert d’instrument, d’objet.CLAUDINE — Et elle transforme tout autour d’elle en articles pour son usage personnel.Elle est très ambitieuse.JEAN — Elle n’a rien.Sauf peut-être cette illusion de conquête.Je me suis prêté à son jeu.C’était si facile.Je voulais m’éprouver, voir si je pouvais encore imposer ma volonté imperceptiblement, subtilement.S’il y avait eu la moindre résistance, cela m’aurait-il rassuré, incité à poursuivre?Je ne crois pas.En elle tout était flasque, mou.La confusion lui tenait lieu de vitalité.Quel cauchemar! Et quel ennui! J’allais perdre le peu qui me restait.CLAUDINE — Tu croyais que tu allais recouvrer ta puissance parce qu’une femme t’obéissait.JEAN — Quelle blague! Oui.Ce fut aussi bête que cela.J’ai presque honte devant toi.Et elle ne m’obéissait même pas.CLAUDINE - C’est bientôt l’heure de la répétition.Ils ne sauront plus tarder à venir.JEAN — Oui.Claudine, tu crois, toi, à cette répétition?Tu y crois vraiment?CLAUDINE — Bien sûr.C’est le plus beau rôle de ma vie.JEAN — Je parle de la répétition.CLAUDINE — Quelle question! Naturellement que j’y crois puisque nous allons jouer.JEAN — Je veux dire même si nous ne jouions pas.CLAUDINE — Qu’est-ce que tu cherches là?Je ne te comprends pas.Nous répétons une pièce parce que nous allons la jouer?JEAN — Et si nous répétions pour répéter?CLAUDINE — Jean, ne complique pas les choses.C’est si pénible déjà de sortir de ce tunnel.On sonne à la porte Entrent Roger, Louise, Philippe.CLAUDINE — Bonjour, les amoureux.LES TROIS — Bonjour.JEAN — Nous sommes tous des amoureux de Macbeth.ROGER — Um .Ouais.PHILIPPE — Avez-vous écouté la radio?CLAUDINE — Non.J’espère qu’il n’y a pas une autre catastrophe.¦ 98 NAIM KATTAN PHILIPPE — Non.C’est le Premier Ministre.JEAN — Quel premier ministre?PHILIPPE — Le nôtre.Quelle question! CLAUDINE — Philippe, raconte-nous simplement ce que tu as entendu.PHILIPPE — Oui.Depuis ce matin on annonce à la radio un événement spécial pour 13 heures.Tous les quarts d’heure on attire l’attention des auditeurs sur l’importance de l’événement.Puis l’heure arrive, et c’est le Premier Ministre qui prend la parole.LOUISE — Et qu’est-ce qu’il dit?PHILIPPE — Qu’il souhaite reprendre directement contact avec le peuple.Il parle d’incidents graves, de fièvre, d’événements malheureux, puis annonce que tout est rentré dans l’ordre, que la vie normale reprend son cours.JEAN — Et le théâtre?PHILIPPE - Il n’a rien dit.ROGER — Mais, c’est entendu, il n’avait pas à donner toutes les précisions.Ne soyons pas si centrés sur nous-mêmes.JEAN - Mais, Roger, toute l’affaire tourne autour du théâtre.Il n’est pas question que de nous.Je n’aime pas cela.Il va falloir attendre les journaux.CLAUDINE — On retarderait la réouverture des salles que cela ne m’étonnerait point.LOUISE — Ils ont trop peur des comédiens.ROGER — Si, au moins, on nous assurait le nécessaire.Je connais des comédiens qui sont pratiquement réduits à la mendicité.PHILIPPE — J’espère que les théâtres restent fermés le moins longtemps possible.JEAN — A y penser, cela ne change pas grand chose.Il vaut peut-être mieux qu’on patiente un peu.CLAUDINE — Tu dis on, on comme si nous n’avions pas notre mot à dire.Nous sommes là.JEAN — En effet, nous sommes là, tous.Pour répéter.Il faut répéter sans relâche, cela dût-il durer des années.Répéter.Nous ne sommes pas prêts.Nous ne le serons pas avant des semaines, des mois.Peut-être découvririons-nous que ce qui importe vraiment, c’est de répéter.On nous fera signe assez tôt.Un jour nous remonterons sur les planches, nous affronterons le public.Oui.Un jour.Pour l’instant il suffit de répéter, de ne pas s arrêter de répéter.Le reste ne nous regarde pas.RIDEAU FRANCOIS HEBERT J LE GUIDE ERRANCE NOUVELLES FRANCOIS HÉBERT Né à Montréal en 1946.A fait des études universitaires et travaillé comme rédacteur.Termine actuellement un doctorat en littérature française à l’université d’Aix-en-Provence. LE GUIDE ; à Geneviève « L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses.» Jorge Luis Borges, La bibliothèque de Babel.François Hébert, un jeune étudiant, ouvert à tout, assez studieux bien que souvent ennuyé par les platitudes magistrales des docteurs de l’université, réfléchissait sur un problème que lui posait un livre récemment lu.Un ouvrage difficile : de la poésie.Le huitième, de Guy Desfonds.Il y réfléchissait depuis deux bonnes heures, sans jamais entrevoir un élément de solution.Et il commençait à s’embrouiller dans sa méditation quand il se prit la tête entre les deux mains et murmura : « Ça alors, je ne sais même plus ce que je cherche, et en cherchant, sans le savoir, j’ai peut-être trouvé précisément ce que je cherchais ! » Des instants pénibles de lente mélancolie suivirent cette découverte, si on peut la nommer ainsi.Et notre étudiant, loin de songer aux conséquences scolaires (ou autres) de son égarement, et oubliant déjà sa récente intuition, cette découverte qui était aussi un aveu d’échec, prit la résolution de ne penser à rien du tout pendant quelques jours, question de voir ce qui arriverait pendant ce temps. 102 FRANÇOIS HÉBERT l Bien entendu, rien de bien extraordinaire ne lui advint au cours il des premières heures, si ce n'est une série de brèves échauffourées s( avec sa pensée, qui s’obstinait à revenir.t Le vide semblait finalement devoir se faire (personne n’ignore qu’il ne peut s’agir que d’un vide relatif), lorsque brusquement surgit à ses yeux étonnés un rayon poussiéreux de sa bibliothèque.Quelque bavure de soleil couchant lui donnait la pâle luminosité ç des choses surnaturelles — que l’on comprend.Du moins le o croit-on.Il contempla ses vieux livres rarement époussetés, et les livres lui dirent clairement, en cet instant précis, là, dans sa chambre de la rue Blanche à Paris, que certains d’entre eux resteraient là jusqu’à sa mort.Qu’il n’ouvrirait plus jamais certains d’entre eux.Quelle ne fut pas la stupeur de François Hébert ! Comme un tigre furieux, il se jeta sur ce rayon, bouleversa toute la rangée des livres, chercha dans tous les recoins de sa chambre s’il n’y avait pas un livre pour le secouer, 1 ouvrir, le feuilleter.Cela lui était égal de mourir (de cela, il était persuadé depuis plusieurs années), mais mourir sans avoir touché à ces livres .La chambre fut sens dessus-dessous.Les livres jonchaient le sol, mais dans tout ce tohu-bohu, lui, François Hébert, avait gagné la sérénité, l’apaisement.Assis sur le bord de son lit, il regardait maintenant avec soulagement ce qui, quelques instants auparavant, avait été un immense champ de bataille d’où il était sorti vainqueur.Vainqueur de Quelqu’un ou de Quelque Chose.Il s endormit rapidement.Le lendemain fut également pénible.Car ces livres pouvaient encore rester là, jusqu’à sa mort, inviolés ; et son combat de la veille s’avérait aujourd’hui inutile.Il reprit les livres, tous, les livres, en prenant bien soin de secouer et de feuilleter chacun deux.Et la même lutte, la même victoire se répétèrent chaque jour jusqu’au jour (qui devait être son dernier) où, stupéfait, glace, il s aperçut que toute la bibliothèque ne tenait, sur le sol ondulé, que, grâce à un vieux livre, un guide (de quoi?) rouge, qui soutenait lune des pattes de l’imposant meuble.Affolé, François Hébert se précipita sur le livre - quelle horreur de songer que ce livre anodin, insignifiant, pouvait le narguer jusque dans sa mort ! Le voir mourir ! Au terme de mille efforts, LE GUIDE 103 il réussit à dégager le petit guide, et, en souriant de ce même sourire apaisé qui suivait ses luttes quotidiennes contre sa bibliothèque, il allait l’ouvrir, ironique, pour le feuilleter quand le lourd meuble, que le guide tenait en équilibre, s’abattit sur sa tête et , lui fracassa le crâne.Quand on vint chercher le jeune étudiant, on trouva le livre (un guide des curiosités de la région, dont personne ne se préoccupa) ouvert.Il s’était livré en tombant des mains du défunt.Paris, 19 décembre 1969 ERRANCE « Des haricots, la vie.» Céline, Voyage au bout de la nuit.^ Faut dire ce qui est, pas vrai ?Alors allons-y gaiement !.Gilles, c’est deux choses : un journaliste et des cheveux blonds.Un beau gars.Pour lui, tout marche, le monde s’ordonne et il s’y faufile, il s y immisce, réussit et tout.C’est pas mon cas, j’aime autant que vous le sachiez tout de suite.Lui, les femmes, le succès, ça le connaît.Un jour, qu’il me dit : — Faudrait que tu te décides, mec, les choses ne se font pas d’elles-mêmes, faut les forcer, la chance, les hommes et le reste.— Foutre, que je lui réponds.Me décider à quoi ?.Nous nous entendions bien, Gilles et moi, quand nous parlions d autre chose que de lui ou de moi ; mais nous étions trop différents pour que ça dure, ce compromis d’amitié.Et de fait, ça n’a pas duré.Je vais vous dire.Nous partagions un appartement, deux pièces.Compendieusement : un trou.Au centre de la ville.Au coeur de la mouscaille.Convergence de tous les bruits et de toutes les odeurs.Rendez-vous de toutes les saletés du pays.S’il y avait eu de la poussière sur Jupiter, je crois que je l’aurais retrouvée dans cette sale piaule.Heureusement, je n’allais pas y moisir longtemps.Je dis : heureusement, mais peut-etre que j’aurais mieux fait d’y rester : ce qui la remplacée fut bien pire.Mais n’anticipons pas, construisons notre histoire comme un monsieur.L’envie d’écraser : ça vous prend comme ça, mine de rien, comme un désir mou, flou, et puis ça gonfle, ça prend de l’ampleur et pour un rien, comme ça, un jour, ça devient réel.Vous n’y êtes pour rien.Ou presque.La Monique de Gilles venait d’entrer.Ça 106 FRANÇOIS HÉBERT copulait à gogo de l’autre côté.J’essayais de lire du San Antonio, mais ça ne collait pas, il y a des circonstances où on ne peut pas lire n’importe quoi ; moi, ça me prenait toute ma concentration pour lire.Ils n’en finissaient pas de finir leur coït et leurs cochonneries.Je dis : cochonneries, mais je ne trouve pas ça cochon quand c’est moi qui le fait.C’est cochon quand cest les autres.Un point c’est tout.Ils eurent enfin fini de finir.L’odeur de tabac brun me parvint ; vous comprenez, moi j’étais aux aguets d un signe me permettant de croire que leur séance était terminée, j avais hate de les retrouver, c’est déprimant on se sent con dans sa chambre quand ça se passe dans la chambre voisine et que les murs sont si minces que c’en est pas croyable.Un vicieux l’architecte.Sans blague.C’est pas du chiqué ce que je raconte, c est vrai, ça m est arrive, et je ne mens pas quand je parle de moi : j ai pas interet.Je suis entré dans leur chambre, tout souriant d un sourire complice.Us savaient, eux, que j’avais tout entendu.Toute la ville avait dû entendre, et devait sourire, sauf les chipies et les curés.Des curés et des chipies, il y en a.Toujours est-il que je leur dis : — Je ne vous dérange pas, je peux entrer ?Ça devait sonner faux, parce que j’étais déjà assis quand je leur ai dit ça.Je parle toujours au mauvais moment, c’est pas que je dis des choses tellement idiotes, je dis même des choses assez sensées assez souvent, mais rarement au bon moment : trop tôt ou trop tard.C est parfois gênant, c est même souvent gênant.En tous cas, fallait dire quelque chose.La Monique, toute pleine de la chaleur de Gilles, ebouriffee, me répond : - Non, tu ne gênes pas, je t’en prie.Un coeur d’or, la.Monique, après fornication.Tout le contraire de Gilles: — Tas fini ton San Antonio ?qu’il me dit.Ça ne me trompe pas.Ça aurait pu être dit sur un autre ton.— Non, que je lui réponds sur le même ton.Il y a comme un froid qui s’est installé dans la pièce, moi, j’en grelottais.Je n’étais pas très sur de moi a lepoque, et un rien me refroidissait, surtout quand le rien venait d’un amL Je venais de laisser tomber mes fatigantes et ennuyeuses études à la Faculté.Maintenant que j’y pense, je ne me souviens plus sur quoi je travaillais.Je sais en tous cas que ça ne ma jamais servi.^ Des fois, faut penser à l’aspect pratique de la vie.Tout le temps, même : ça vaut mieux.Le froid s’insinuait, gagnait, devenait polaire.^ Fallait encore dire quelque chose.J’allais sûrement gaffer.Je gaffai : — Si vous voulez II.ERRANCE 107 1 vous remettre au pieu, vous le dites, ne vous gênez pas, je retournerai à mon roman .Ça n’était pas ça qu’il aurait fallu dire, pour ; sûr.Le pire, c’est que c’était dit innocemment, vraiment.Une fois «• les mots dits, je me suis rendu compte qu’un goût âcre me venait au palais, comme quand on dit autre chose que ce que l’on veut dire.Ça me connaît, ce goût désagréable.Mes papilles gustatives sont habituées.Mais aurait fallu voir ce que ça a fait à leurs trompes d Eustache ! La gonzesse à Gilles, elle a soupiré.Si Gilles avait fait de même .Mais c’était pas son genre ; ma vie, ma putain de vie aurait peut-être, seulement peut-être d’ailleurs, je dis que ma putain de vie aurait peut-être évolué autrement, moins mochement.— Toi, bon à rien, tu devrais cesser de vivre ma vie, garder ton sel pour toi, et ta merde .Evidemment, comme ça, ça n’a pas l’air qu’on était de bons amis ; pourtant nous nous comprenions et nous étions habitués à ce genre de conversation.Mais c’était la première fois que Gilles me parlait de la sorte devant une tierce personne.A supposer que Monique fût une personne.Ce dont je doute.Et puis, qu’il continue : — Si t’avais un boulot, tu serais pas là à nous casser les pieds et les oreilles ! Ça fait six mois que je te connais.Tu poireautes à la Faculté, tu mendies un diplôme à la manque.Maintenant, tu fais plus rien.Six mois que tu cherches un cul et que tu n’en trouves pas.Les culs payés, c’est pas pareil.Six mois que tu lis des conneries.Que tu végètes.Quand tu t’es rendu compte, dans un rare moment de lucidité, que les professeurs n’auraient probablement pas pitié de - toi à la fin de l’année, tu t’es planqué ici.Tu compenses avec moi, et quand mes affaires marchent, tu crois que les tiennes marchent .Je ne dis pas que c’était tout à fait faux, ce qu’il disait là.Il y avait même pas mal de vrai dans son envolée lyrique.Un discours parfait en somme, à part le tact peut-être.Et puis, tout a bruni.J’ai fait mes valises sans savoir où je partirais.J’avais un peu d’argent, ce qui me restait de l’héritage de mon père.Il n’en restait pas beaucoup parce qu’il avait clamsé cinq ans m plus tôt.Tout de même, ça suffisait pour partir, à condition de trouver un boulot en arrivant.Partir, mourir un peu comme on dit.iî Le soir même dudit jour (où tout a bruni), sans avoir salué personne, je me suis retrouvé à Orly.J’ai regardé un panneau lumineux où étaient affichées les heures des prochains vols.Le premier partait pour Bangkok.Pas assez d’argent.Le second pour Mont- 108 FRANÇOIS HÉBERT réal : ça gazait, tout juste.De la merde comme le reste, Orly, avec sa musique salon funéraire, ses plantes exotiques.Une bonne chose cependant : il y avait là moins de Français, proportionnellement, que dans Paris.Par contre, il n’y avait que des gens propres : cravates, costumes, robes de Dior ou de Chanel ou que sais-je ?, propres à l’extérieur s’entend, parce que dedans je savais que ça ne devait pas être joli joli.Moi je ne m’étais pas lavé ce jour-là.Autre chose en tête.Je portais mes éternels blue-jeans.Ça m’était égal qu’on me dévisage, qu’on désapprouve mon apparence : les jugements des salauds, je m’en suis toujours foutu.J’avais pour moi, du moins je le croyais encore à cette époque-là, un petit coin d’innocence en moi.Bien enrobé de pus, autant le dire.Montréal est une ville insupportable en août, je vous le dis, une fournaise.On bout, la chair est en ébullition, ça fait glou-glou, on ne se déplace pas, les bulles vous poussent.L’avion .les souvenirs .Pierre .le gars d’Aimé-la-piquette .Aimé, toujours ivre-mort, mort ivre un bon jour que les amandiers étaient en fleurs .Y a des choses qui vous restent comme ça, comme de vieilles photos jaunies .Tout ça, ça se passait à Marseille, il y a bien longtemps, il me semble.Pierre et moi, des fois, on allait se rincer l’oeil, rue Thubaneau, à voir les grosses fesses et les gros seins passer.Pierre, à dix ans, a voulu toucher, une fois.C’était un pari.J’étais caché dans une devanture, c’était un dimanche.Peu de monde dans la rue.Passe une paire de seins chevauchant lourdement une paire de fesses.Pierre touche.Les seins sourient, il est décontenancé.Les seins prennent Pierre par la main, le couple (sic) marche un peu, puis entre quelque part.Après, il m’a tout raconté.J’ai voulu essayer.Moi, j’ai reçu une paire de gifles.J’ai essayé une seconde fois.Nouvelle paire de gifles.La troisième fois, ça a encore raté.Jamais rien compris aux femmes .avant de connaître Rose.Ça, c’est plus tard, à Montréal.J’en parlerai une autre fois, peut-être.D’ailleurs, ça ne me tente pas d’en parler ; donc, je n’en parlerai pas .Pierre, je ne l’ai plus revu, quand je suis monté à Paris.Il a eu un accident d’auto, entre Aix et Marseille.Sa trois chevaux: de la tôle.Sale bout de route.Je ne lai pas revu depuis son accident.Lui non plus ne s’est pas revu depuis l’accident.On ne peut plus voir quand on est mort.C’est incontestable.Montréal est une ville curieuse.A la fois une métropole et un bled paumé.Une sauce .des Anglais, des Français, des Italiens, des Grecs, des Ukrainiens, de tout.Des Anglais surtout.La place ERRANCE 109 Ville-Marie.le boulevard Dorchester.le Town of Mount Royal.D’ailleurs, je n’ai pas tellement cherché à connaître la ville, je ne suis pas touriste moi, qu’est-ce que ça m’aurait rapporté ?des clous .Je me suis contenté de l’Est, de ma chambre rue Saint-Denis, de mon quartier pauvre, comme à Aubervilliers.De mon travail dégoûtant: les deux mains dans l’eau de vaisselle huit heures par jour.Un miracle que ma peau ne se soit pas diluée dans cette vase à quarante cents l’heure.Quand j’y pense, c’était une partie heureuse de ma vie, ces trois mois passés dans l’eau de vaisselle.Ça s’appelait le Guy Steak House, je m’y sentais chez moi.Sur le coup, je râlais, j’étais obnubilé par la graisse figée des fritures et toutes les couennes et tous les ossements que les gens laissent dans leurs assiettes.Mais maintenant, je vois bien à quel point j’étais pas trop malheureux.Mon pote était un homme d’un certain âge qui parlait un français minable corrompu au possible par l’anglais.Ça, je m’en foutais, parce que mon français à moi n’a jamais été bien resplendissant non plus.Il s’appelait Jacques .Cinq enfants et une femme terrible.Je l’ai rencontré son paquet de bigoudis, et quand je dis : terrible, c’est un euphémisme, j’ai comme ça parfois des accès de générosité .Je lui reprochais seulement une chose, à Jacques : de dépenser régulièrement dix dollars pour sa saoulerie du vendredi soir ; il me répondait immanquablement que cette somme revenait normalement à sa femme et qu’il se foutait pas mal de la gaspiller (et puis, ce n’était pas du gaspillage), pourvu que ses enfants profitent (profitassent ?), eux, du reste de sa sueur.En effet, c’était une dépense nécessaire à la survie morale de mon collègue.Et puis, je suis mal placé, moi, pour reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit.Même à moi.Un jour, le fiston au patron du Guy Steak House, il est revenu sans le sou et papa l’a casé.C’était un geste noble.Seulement, voilà, moi, je redevenais chômeur.Donc : dans la rue, avec de quoi payer une semaine de loyer pour ma piaule à cafards.Ça ne m’aurait pas dérangé de dormir à la belle étoile comme on dit s’il n’y avait pas eu la neige qui se mettait à tomber.Pour changer d’humeur, je me suis forcé à rédiger une de ces compositions qu’on me faisait faire quand j’étais gosse.« On ne s’y attendait pas.Un bon matin, alors que la saison paraissait des plus clémentes, quelques rares et timides flocons firent leur apparition dans un ciel encore bleu.Virevoltant (ah ! ce verbe I), virevoltant, les flocons, telles des étoiles soyeuses, en no FRANÇOIS HÉBERT appelèrent d’autres, et d’autres, et d’autres encore, de la dentelle, tellement que le ciel tourna au gris, pâle d’abord, plus sombre ensuite, presque noir à la fin, juste avant de devenir tout blanc.» enfin quelque chose comme ça.j’aurais terminé ma rédaction en disant, à la dernière ligne, que le spectacle m’avait rajeuni, blanchi en quelque sorte.Une connerie du genre.Ç’aurait été mentir un peu beaucoup, parce que la chute de neige ne m’avait pas rajeuni du tout, elle m’avait même (excusez) fait des cheveux blancs, parce que je songeais à mon enfance et il ne neige pas à Marseille.La littérature c’est la tricherie mais c’est justifié parce que, mon prof, de philo, le disait justement, c’est une anti-destinée.En tous cas, il faut le filtre d’une fenêtre, avec un peu de buée dessus, pour trouver la neige belle.J’avais seulement mon corps.Et mon léger imperméable acheté aux Galeries Lafayette quand j’étais au lycée .Ici et là, on entend des mots qui ressemblent au français, on voit des têtes qu’on pourrait rencontrer en Normandie, mais plus mélancoliques, renfermées.Plus provinciales si cela se peut, mais en même temps moins péquenot, moins .Sornettes ! Elle était chez elle quand je sonnai.C’est un mec hirsute qui m’a répondu.— Entre, mon vieux, qu il me fait.Qu il me tutoyé, ça m’était bien égal, tout le monde se tutoyé dans ce fichu pays.Ça doit être parce que ça réchauffe un peu.Et puis, je n ai rien dit, j’avais mal au bide, alors j’avais hâte de poser le popotin quelque part.Qu’il m’appelle son vieux, ça aussi je m’en foutais, j étais jeune à l’époque.Rose est arrivée en peignoir, ça sentait le sperme, pas besoin de vous faire un dessin.C était bien la peine de quitter Aubervilliers.— Je te présente Simon Goduret.J ai pas tourne autour du pot.— Fous le camp, minable ! On ne le croirait pas, même moi je n’en croyais pas mes oreilles: c’était moi qui venais de dire ça ; mais ce qu’on croira encore moins (croyez ce que vous voulez, c’est votre droit), c’est que le Goduret, il a pris la porte.Ça devait être le bon Dieu qui avait parlé par ma bouche.Ou bien c’était mon ventre souffrant.Rose a pris son parti des choses.Faut se faire une raison.En général, il y a intérêt à ce que cette raison soit celle du plus fort.Moi en l’occurrence: rarissime occurrence .Rose Lafortune, un petit ange.Vingt ans et pas puritaine.Hélas, j’ai pas pu en profiter, je me suis couché parce que j’avais trop mal au ventre.Le médecin est venu le lendemain parce que Rose se faisait de la bile.Il m’a rassuré avec toutes ses fioles, ses potions.Pour quelques jours, j’ai eu moins mal, et Rose y a été ERRANCE 111 pour quelque chose.J’ai failli découvrir l’Amour, mais je pense qu’il était un peu tard pour ça.Enfin ça a raté de peu.Pas de pot.Y a pas à tortiller.La semaine suivante, le médecin est revenu et il m’a dit que j’avais une maladie au nom byzantin.Je me suis pas tracassé parce que dans la vie je me suis toujours tiré d’affaires.Pour tomber dans pire peut-être, mais ça c’est une autre histoire.Un beau jour, Rose a commencé de ne plus cesser de me dire que j’étais beau ; elle devait avoir besoin de se persuader.C’était tout de même gentil de sa part, et j’appréciais ; mais sans illusion parce que j’étais devenu grimace de la tête aux pieds.Maudit bide ! Il y a de tout sur le marché, de nos jours, mais j’ai jamais entendu parler de pièces de rechange pour carcasse humaine défectueuse.Rose m’a acheté un transistor pour mon anniversaire : hé oui, je suis majeur, un homme maintenant, comme on dit.Chose curieuse, je tiens à le noter, pourquoi pas : tout à l’heure, aux nouvelles, ils ont dit qu’un pianiste célèbre avait contracté la même maladie que moi, au nom pareillement byzantin, et qu’il était décédé des suites de cette maladie « longue et douloureuse, qui ne pardonne jamais.» Rose, une fleur.Aix-en-Provence, octobre 1969 '. pas des facilités et des liens puissants qui cimentent l’élite commerciale anglophone à la mère-patrie, l’Angleterre, à savoir la communauté d’une langue, d’une religion, des institutions et des unions familiales dont les origines se trouvent en Angleterre même.fyi ao II.L’HOMME jco a) biographie Errol Bouchette fut avocat, bibliothécaire, journaliste, sociologue, auteur d’ouvrages d’économie politique.Né à Québec le 2 juin 1863, il est le fils de Robert-Shores-Milnes Bouchette et de Clara Lindsay.La famille Bouchette s’est surtout illustrée dans l’armée et le fonctionnarisme britannique et possède de nombreux liens de mariage avec la société coloniale anglophone.Quant à la famille Lindsay, elle est mêlée à des francophones de la vallée de la Chaudière.Enfant, Errol Bouchette fréquente une école d’Ottawa tenue par les Soeurs Grises.Il fait ses études classiques au Petit Séminaire de Québec et des études en droit à l’Université Laval.Admis au Barreau en 1885, il pratique à Québec.Ses goûts l’inclinent cependant vers le journalisme et l’étude des faits historiques et économiques.Rédacteur à l’Electeur, il collabore ensuite à la Minerve et à l’Etendard et devient également correspondant du Globe de Toronto.De 1898 à 1900, il assume les fonctions de secrétaire de Sir Henri Joly de Lotbinière, ministre fédéral du Revenu de l’Intérieur.De 1900 à 1912, il occupe le poste de bibliothécaire-adjoint à la Bibliothèque du Parlement d’Ottawa.Durant ces douze dernieres années, il collabore à plusieurs revues, entre autres la Revue Canadienne, et publie ses travaux d’économie politique.Ses etudes et ses travaux l’amènent à découvrir 1 école des sciences sociales de Le Play et de Tourville; il adopte alors la méthode d’observation sociale directe et l’enquête monographique.« 2, 3, ( EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 191 Il a épousé, en 1891, Alice Pacaud.Lors d’une épidémie de typhoïde, à Ottawa, Errol Bouchette est atteint et meurt le 13 août 1912.b) ses idées Généralement qualifié de gentilhomme honnête, courtois et sans préjugés, ce parfait bilingue « soutenait que le « Canadien » n’est pas un Français mais un Britannique parlant français ».2 On reconnaît surtout en lui un moraliste qui a su pressentir l’avenir des Québécois et a tenté de sensibiliser l’opinion contemporaine à ses intuitions: la lutte pour la survivance des francophones est désormais économique.3 Cette question économique, fondamentale, deviendra de plus en plus la seule question nationale.La solution apportée à la question économique permettra, ou non, à cette collectivité d’atteindre l’indépendance économique, d’être maîtresse de son avenir.En effet, pense Bouchette, l’avenir des relations entre francophones et anglophones, de même que les destinées du Canada, dépendent de l’initiative et de la capacité économique de chacun.4 L’inégalité économique de l’un des deux partenaires de la Confédération jouerait contre le partenaire le plus faible et le mettrait dans une situation de dépendance à tous les autres plans de la vie politique et sociale.5 Errol Bouchette préconise un Canada fort vis-à-vis les Etats-Unis, force faite d’un certain équilibre entre Canadiens français et Canadiens anglais.6 On ne dénote chez lui ni séparatisme, ni anti-impérialisme.Errol Bouchette situe évidemment le problème dans le contexte de l’envahissement de plus en plus considérable des capitaux américains et du phénomène de la concentration industrielle.Il garde, face à cela, une attitude critique.Il ne part pas en croisade.Il constate que nos réalisations économiques sont nombreuses et importantes et que notre situation n’a rien d’alarmant.Par ailleurs, 2.Clorinde De Serres, Bio-bibliographie de Errol Bouchette.Thèse (bibliothéconomie).(Montréal, Université de Montréal, 1949): 12.3.Errol Bouchette, L’Indépendance économique du Canada français'.(Montréal, Wilson & Lafleur, 1913): 56.4.Ibidi 17.5.Ibid: 126, 127 et 287.6.Ibid: 19. 192 TEXTE ANCIEN B pour faire face à cette marée et ne pas connaître une conquête plus terrible, celle-là économique, il faut avoir les reins encore plus solides.Au célèbre « Emparons-nous du sol » de Ludger Duvernay, Errol Bouchette lance « Emparons-nous de l’industrie » et vante donc les avantages énormes de la grande industrie.Ayant cerné le problème fondamental, il préconise l’intervention modérée de l’Etat qui doit encourager une planification plus rationnelle de l’agriculture et de l’industrie et concilier les avantages de la concentration industrielle aux intérêts généraux de la population.Il faut systématiser, coordonner et démocratiser l’enseignement primaire et technique, instituer, avec l’appui de l’Etat, des prêts à des entreprises industrielles et commerciales, développer et organiser le crédit, établir des sociétés coopératives et exploiter les ressources du pays.A un problème collectif, il apporte une solution collective: éducation poussée et organisation économique nous permettant des jours encore meilleurs et de plus grands progrès.2' Ce c) son influence Affirmer, au Québec, vers 1900, qu’il faut être maître de sa vie économique est une idée révolutionnaire.Selon Bouchette, la richesse éclairée par le savoir et guidée par l’énergie, sera toujours maîtresse.Il croit que la supériorité économique est la clé indispensable pour obtenir l’influence intellectuelle, commerciale, industrielle, financière.Touchons d’abord les capitaux, nous remuerons les idées par la suite.L’instrument de ce renouveau: l’Etat.L’Etat qui, par des lois, assurera un développement industriel efficace au service des intérêts de la population et empêchera le laisser-faire des entrepreneurs étrangers.En préconisant de telles mesures, Errol Bouchette fait figure d’iconoclaste: il touche certains des grands tabous de l’époque.Réaliste, Bouchette adopte une position modérée: il ne coupe pas tous les ponts avec la société dans laquelle il vit.Il gardera néanmoins le rôle d’un prophète incompris de ses contemporains.Sa position modérée est tributaire d’une époque où les bien-pensants de la collectivité québécoise se sont uniquement .consacrés à résoudre des problèmes politiques, à croire aux vertus de l’agriculture et à la mission providentielle des francophones en Amérique et à rejeter toute intervention de la part de l’Etat. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 193 K Par ailleurs, l'influence de Bouchette, presque nulle au début, Il se fera de plus en plus considérable avec les années.Le gouver-i nement entend son appel et commence la création d’un réseau , d enseignement technique en 1907.Son influence marquera Edouard Montpetit qui devient professeur à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales lors de sa fondation en 1910.Ses idées | seront reprises par des hommes comme François Vézina, Joseph 1 Versailles .Pratiquement, il faudra cependant attendre plusieurs décennies avant que la population soit profondément sensibilisée aux conceptions de Bouchette et envisage des mesures précises et concrètes d action dans la vie économique et éducative et préconise l’intervention de l’Etat.| d) une critique Voici, en terminant, ce qu écrivait M.E.D.T.Chambers, à propos : de la brochure de Errol Bouchette intitulée Emparons-nous de Vindustrie: To the evidence of a keen appreciation of the present day requirements of the province of Quebec, M.Errol Bouchette adds, in his essay Emparons-nous de l’industrie, a calm, dispassionate and judicial view of the progress of the French-Canadian people from the cession up to the present time.I.I Instead of urging the French-Canadians, as M.de Nevers has done, to turn their backs upon Anglo-Saxon ideals of business success and commercial gain, M.Bouchette s ambition is to see them sharing in the industrial development of the province of Quebec, and the object of his pamphlet is to point out the obstacles that appear to him to stand in the way of its gratification.7 7.E.D.T.Chambers, « Emparons-nous Review of Historical Publications (1904): 115-6.de l’industrie par Errol Bouchette », Relating to Canada, Toronto, VIII EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 195 III.BIBLIOGRAPHIE a) Oeuvres de Bouchette (ordre chronologique) Bouchette, Errol.L’évolution économique dans la Province de Québec.Ottawa, J.Hope et Fils, 1901.26 p.(Edition originale formée d’un tirage à part de l’étude parue dans les Mémoires et comptes rendus de la Société Royale du Canada, 2è série, section I, tome VII (1901): 117-143.) -.Emparons-nous de l’industrie.Ottawa, Imprimerie générale, 1901.41 p.(Réimpression publiée dans Roger-J.Bédard, L’essor économique du Québec.Montréal, Beauchemin, 1969.Pp.233-273.) -.Robert Lozé.Nouvelle.Montréal, A.P.Pigeon, 1903.170 p.-.Mémoires de Robert-S.-M.Bouchette, 1805-1840, recueillis par son fils Errol Bouchette et annotés par A.D.Decelles.Montréal, Cie de publication de la Revue Canadienne, 1903, 129 p.-.« Vues patriotiques: du goût des Canadiens français pour les arts industriels et du parti qu’on en pourrait tirer », La Nouvelle-France, revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, III, 10 (octobre 1904): 449-463.-.Etudes sociales et économiques sur le Canada.« Emparons-nous de l’industrie.» Montréal, Compagnie de publication de la Revue Canadienne, 1905, 195 p.(Réédition en 1906 et 1913 sous le titre L’indépendance économique du Canada français.-.« Les Ecossais du Cap breton », Mémoires et comptes rendus de la Société Royale du Canada, 3è série, section I, tome IV (sept 1910): 3-16.-.« Les débuts de notre industrie et notre classe bourgeoise », Mémoires et comptes rendus de la Société Royale du Canada, 3è série, section I, tome VI (1912): 143-153.b) Articles et livres à consulter The Canadian Men and Women of the Time.Second edition.Toronto, Biggs, 1912.P.123. 196 1 TEXTE ANCIEN ; Chambers, E.D.T.« Emparons-nous de l’industrie par Errol Bou-chette », Review of Historical Publications Relating to Canada, Toronto, VIII (1904): 113-116.De Serres, Clorinde.Bio-bibliographie de Errol Bouchette.Thèse (bibliothéconomie).Montréal, Université de Montréal, 1944.39 p.(Ce travail a été microfilmé.Voir Québec (Gouvernement).Bibliothèque nationale.Bio-bibliographies et bibliographies.Liste des travaux bibliographiques des étudiants en bibliothéconomie de l’Université de Montréal.Compilée par Jean-Pierre Chalifoux de l’Université de Montréal.Montréal, Ministère des Affaires culturelles, 1970, 60 p.) Economie québécoise.Québec, Presses de l’Université du Québec, 1969.495 p.(Les Cahiers de l’Université du Québec, 19-20) Encyclopedia Canadiana.Ottawa, The Canadiana Company Limited, 1963.Vol.2, p.31.Falardeau, Jean-Charles.L’essor des sciences sociales au Canada français.Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1964.65 p.(Arts, vie et sciences au Canada français, 6) Gérin, Léon.« Errol Bouchette », Mémoires et comptes rendus de la Société Royale du Canada, 3è série, section I, tome VII (mai 1913): V-X.Le Jeune, L.Dictionnaire général.du Canada.Ottawa, Université d’Ottawa, 1931.Tome I, p.217.Vaugeois, Denis et Lacoursière, Jacques.Canada-Çuebec; synthèse historique.Ouvrage réalisé par l’équipe du Boréal Express sous la direction de Denis Vaugeois et Jacques Lacoursière.Montréal, Editions du Benouveau pédagogique, 1970.619 p.Wallace, W.Stewart.The Encyclopedia of Canada.Toronto, University Associates of Canada, 1935.Vol 1, p.263.Yvon-André Lacroix Historien-bibliothécaire Bibliothèque nationale du Québec Montréal, le 15 janvier 1972 Québec, à Montréal.N.B.L’exemplaire original qui a servi à la réimpression intégrale de cette ancienne brochure québécoise se trouve à la Bibliothèque nationale du EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE ERROL BOUCHETTE publié par L’IMPRIMERIE GÉNÉRALE OTTAWA 1901 BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE « Je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis qui désirent sincèrement avec la gloire de leur pays, le bien-être des travailleurs et le progrès de l’esprit humain.» — P.J.Proudhon.Les Canadiens français ont à coeur de continuer en Amérique les traditions civilisatrices du pays de leur origine, et il faut avouer qu ils n ont pas a rougir de leurs débuts.Ce peuple s’est tiré presque du néant par la force de sa volonté, et en étudiant son histoire 1 on découvrira peut-etre quelque analogie entre lui et ces essaims : célèbres, dont l’un, sous Guillaume de Normandie, civilisa la Grande-Bretagne, dont certains autres, après la révocation de lédit de Nantes, firent la richesse de leurs pays d’adoption en y implantant l’industrie.Si comme le dit Thiers, la France eut la gloire de doter le monde des meilleures lois civiles, et l’Angleterre celle de lui fournir le meilleur système politique, ce fut le Canada - surtout le groupe j français du Canada — secondé, il est vrai, par l’opinion éclairée de la Grande-Bretagne, qui inaugura le meilleur système colonial en i contribuant à donner au système constitutionnel anglais une exten-: sion impériale ; réforme qui, tout en rencontrant les aspirations de nos compatriotes, donna à l’empire britannique une stabilité plus j grande et une nouvelle gloire.Le peuple canadien-français en participant activement à une aussi ; grande réforme, fit certainement preuve de supériorité.Ce sont les i causes qui donnèrent lieu à cette supériorité que nous désirons i examiner au commencement de cette étude, qui traitera de notre situation industrielle au double point de vue économique et national. 200 TEXTE ANCIEN l' Tous les peuples ont un très grand intérêt à améliorer leur situation économique.Pour les Canadiens français cet intérêt est vital.Placés au centre d’une nombreuse population différente d’origine et de langue, nous pourrions les comparer a un enfant dans une foule compacte, qui périrait étouffé et foule aux pieds s’il ne réussissait à s’élever par quelque moyen au-dessus de ceux qui l’entourent.Pour survivre dans cette foule il lui faut faire plus que les autres.Mais aussi, lorsqu’il y a réussi, il se trouve dans une situation réellement plus favorable.La condition de 1 existence pour nous est donc la lutte, mais la récompense en cas de succès sera toujours digne des efforts que ce succès aura coûte.Il est admis, croyons-nous, que nos compatriotes du commencement du siecle furent vraiment supérieurs ; et il ne sera pas conteste que leurs descendants désirent vivement marcher sur leurs traces, en contribuant, comme eux, à la grandeur et à la gloire de leur pays.Examinons donc les causes qui ont conduit au succès nos ancêtres, et voyons si dans cet âge scientifique et industriel, ou les conditions essentielles au succès sont si différentes de ce qu’elles étaient autrefois, les Canadiens français tiennent encore au Canada ^ le rang auquel leur intelligence et les efforts de leurs devanciers leur permettent d’aspirer.Qu’on ne s’étonne pas si nous commençons ce travail par certaines considérations qui paraissent se rapporter plutôt a 1 instruction publique qu’à l’industrie.C’est la saine éducation qui conduit à tous les succès.Celle que reçurent nos ancêtres était excellente et convenait aux besoins de leur époque.En est-il de même aujourd’hui ?S’il n’en était pas ainsi quelles en seraient les consequences économiques ?et où devrions-nous chercher le remede ?Le lecteur tirera ses conclusions.Quant a nous, nous croyons que certaines réformes sont nécessaires et 1 idee que nous désirons développer se trouve résumée dans le titre Emparons-nous de l’industrie. EMPARONS-NOUS DE L'INDUSTRIE 201 ©i si- est I L’OEUVRE DES COLLÈGES Nos hommes publics y puisèrent le germe des saines idées constitutionnelles L’instruction publique fut véritablement l’égide des libertés canadiennes.C est a elle que nous devons notre place au soleil.Grâce à Meilleur, à Chauveau, à plusieurs autres compatriotes éminents, nous savons ce qu’il en coûta d’efforts aux Canadiens français pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui et notre jeunesse connaît les noms et la vie de cette phalange de patriotes courageux qui se çj consacra avec succès à l’apostolat de l’instruction.Ils nous montrent ce peuple à son berceau, dont le rôle ne consiste d’abord qu a grandir et a se développer, devenir dans ses générations successives la nation bien distincte quelle était lors de la cession de ce pays a la Grande-Bretagne et qu’elle est encore aujourd'hui., Française par le sang, la langue et le génie, mais d’un physique plus puissant, d’un caractère plus grave, portant sur son front la trace ¦¦¦ des difficultés surmontées, ic- Et quand vient une crise suprême ; quand, vaincue dans une lutte héroïque, pillée et trahie par le concussionnaire Bigot, livrée par la cour de France à une puissance qui devait dans la suite lui devenir propice, mais qui lui était alors étrangère, elle semblerait devoir périr, nous la voyons encore voguer sereine dans la tempête, les yeux toujours fixés sur le phare éblouissant des peuples, l’Education, phare érigé pour elle par son clergé national.Telle est 1 epopée que nous tracent les historiens, démonstration éclatante de cette vérité qu’un peuple ne meurt point lorsqu’il est vraiment éclairé et qu’en dernière analyse, comme le dit Gambetta, même dans les conflits de la force matérielle, c’est l’intelligence qui finit par rester maître.Dans les années qui suivirent la cession, nous voyons en effet surgir de toutes parts sous l’effort énergique du clergé, des collèges | et autres institutions enseignantes.Les séminaires de Québec et ¦ de Montréal, qui existaient déjà, furent organisés sur un pied de ?plus grande efficacité, les collèges de Nicolet, Saint-Hyacinthe, 202 TEXTE ANCIEN Sainte-Thérèse, Chambly, Sainte-Anne et autres, sans parler de plusieurs institutions de moindre importance, et surtout, des couvents, furent fondés.Cette énumération suffira pour faire comprendre l’élan que l’on donnait alors à l’instruction secondaire, instruction qui, à cette époque, pouvait à juste titre être qualifiée de supérieure.Quant à l’instruction primaire, il est difficile de concevoir aujourd’hui l’état de choses qui existait à cette époque.Sans doute, les Canadiens français ne furent jamais un peuple ignorant.« Grâce, dit le Dr Meilleur, aux sacrifices généreux, aux efforts constants, au dévouement incessant du clergé catholique, le Bas-Canada, depuis 1615, n’a jamais été entièrement privé d’écoles primaires.» C’était un peuple primitif et jeune, mais civilisé et policé.Cependant, cent années de guerre presque continuelle n’avaient pas eu pour effet de faire de lui un peuple lettre.Pendant les années qui suivirent la cession, les anciennes institutions étant abolies sans être remplacées par d’autres, l’instruction primaire tomba dans un complet désarroi.En 1815 il n’y avait dans le Bas-Canada, que dix-neuf écoles en opération effective, et en 1822 trente-deux.(Meilleur.) Ce déplorable état de choses provenait du défaut d’entente entre les autorités coloniales d’une part et le clergé et le peuple de l’autre.Les autorités coloniales, qui détenaient les biens des Jésuites affectés à l’instruction publique, tentèrent à differentes reprises de donner au Canada une organisation scolaire.En 1789, Lord Dorchester chargea une commission de proposer une loi.Elle recommanda l’établissement d’une école élémentaire par paroisse, d’une école modèle par comte et d une université dirigée par le gouvernement qui aurait eu son siège a Québec.Mais quoique le Canada fut alors presque exclusivement français, cette commission ne comprenait que quatre membres de langue française sur neuf.Le clergé catholique, alors de tendances gallicanes, était quelque peu divisé sur l’opportunité d adopter ce projet.Mgr Hubert, neuvième évêque de Québec, s’y opposa fortement parce que le projet comportait 1 instruction laïque du haut en bas de l’échelle, et en conséquence de cette opposition il devint impossible de lui donner suite.Mgr Hubert en cette occasion réclama les biens des Jésuites comme appartenant de droit au clergé catholique pour des fins d’éducation. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 203 En 1801 un nouvel effort dans le même sens fut tenté et échoua pour les mêmes raisons.Un système d’écoles fut établi, sous la régie de l’Institution Royale, organisation affiliée à l’église anglicane, mais les Canadiens, sur les conseils de leurs prêtres, refusèrent de les fréquenter.Il n’entre pas dans le cadre de ce travail d’examiner la valeur des raisons qui engagèrent le clergé à conseiller au peuple de s’abstenir de fréquenter ces écoles.Il est évident que pour le corps clérical ces raisons devaient être d’un ordre surtout religieux.Pour le peuple il y avait aussi une raison de nationalité ; il croyait voir dans ces projets autant de tentatives contre la langue et les institutions françaises, et cette crainte fut assez puissante pour produire le résultat que nous connaissons.Du reste, le clergé, en demandant au peuple ce sacrifice, fit en même temps des efforts extraordinaires pour suppléer à ce que le gouvernement se refusait à fournir sous une forme jugée acceptable.Il y réussit complètement quant à l'instruction secondaire, et c’était celle dont la nécessité était alors la plus urgente.Les Canadiens d’alors, sans être riches, étaient raisonnablement prospères.Vivant presqu’exclusivement sur leurs terres, qui leur fournissaient à peu près toutes les choses nécessaires à la vie, de moeurs simples, aujourd’hui malheureusement à peu près disparues dans nos campagnes, ils connaissaient peu le « struggle for life, » ils étaient indépendants.Il§ possédaient à peu près dans sa plénitude la liberté individuelle, mais il leur fallait en plus le gouvernement constitutionnel et responsable.C’était là le but immédiat où devaient tendre leurs efforts.Pour y arriver il leur fallait des hommes qui ne se forment que par la haute éducation.Or, cette liberté politique pour laquelle la nation soupirait ardemment, mais vaguement, il fallait en quelque sorte l’inventer.Le gouvernement responsable, tel que pratiqué aujourd’hui n’existait pas dans les colonies anglaises.L’Angleterre seule le possédait et ne songeait guère à lui donner une pareille extension.Il fallait donc former des hommes capables de concevoir un vaste projet, assez savants pour en arrêter les grandes lignes et en élaborer les détails, assez énergiques et éloquents pour l’imposer.En accomplissant une telle tâche, il y avait aussi de nombreux écueils à éviter.Il fallait au faible en face du fort, de la prudence, de la diplomatie dans son audace.Il fallait que ce petit groupe de colons 204 TEXTE ANCIEN réussit à convaincre un vaste empire.Il fallait éviter les ébullitions, les révoltes, les voies de fait, les crimes ; être digne, fier, mais calme et constitutionnel; ne pas être l’Irlande, ni la Pologne, éviter le sort que subit le Transvaal.Tous ces écueils furent en effet évités et pendant ces cinquante années d’agitation constitutionnelle le peuple ne s’arma qu’une seule fois lorsque le gouvernement lui-même porta atteinte à la liberté individuelle en emprisonnant ses chefs.Le succès vint couronner ces patients efforts.Les autorités britanniques, en accordant aux Canadiens la liberté politique, trouvèrent en même temps le secret de la stabilité impériale en autant que peuvent être stables les institutions humaines.Soyons fiers de ce grand succès, reconnaissants à nos hommes publics qui se dévouèrent pour nous obtenir ce bienfait, reconnaissants à l’Angleterre qui nous l’accorda.Certaines gens, peu nombreux heureusement, soutiennent que nous ne devons pas de reconnaissance à l’Angleterre.Ceux-là se trompent.M.DeCelles, dans de récentes admirables études publiées dans La Presse de Montréal, établit que les Canadiens trouvèrent à cette époque, aux Communes anglaises, des amis sincères, désintéressés et noblement éclairés.Il ne faut pas oublier qu’en nous accordant le gouvernement responsable l’Angleterre faisait une expérience.Cette expérience a fait sa gloire.Mais comme toutes les expériences, surtout lorsqu’il s’agit du gouvernement des peuples, elle pouvait ne pas réussir.Dès lors il était pardonnable, convenable même d’hésiter.Quant à dire qu’il n’était pas en son pouvoir de refuser, aucun homme réfléchi ne le prétendait sérieusement.Si maintenant nous recherchons les causes du succès de cette entreprise étonnante par sa conception comme par ses conséquences, nous les trouverons surtout dans la supériorité des hommes qui la dirigeaient.Ces hommes possédaient réellement plus de lumières que ceux qui formaient le monde officiel de la colonie.Ils se trouvaient plus directement en contact avec le plus grand mouvement des esprits qui se soit jamais produit dans le monde et qui l’a transfiguré.Ces idées devaient être particulièrement accessibles à des hommes de langue française puisque ce fut en France que ce mouvement prit naissance.La langue française, devenue au XVII siècle la plus claire et la plus parfaite du monde servit au XVIII siècle à propager les doctrines philosophiques.Nous possédions la langue du XVII siècle, nous avions aussi les lois civiles françaises dont l’étude donne tant de netteté EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 205 et de précision à lesprit.La révolution fit penser tous les peuples.Mais tandis que en Angleterre on ne songea tout d’abord qu’à la i combattre, à cause de ses odieux excès plus encore que pour ses tendances égalitaires, les Canadiens, tout en condamnant tout aussi complètement ces excès, tout en en concevant une égale horreur, comprirent mieux ce qui se passait dans leur mère-patrie.Chassés de leur pays par la tourmente, un certain nombre de Français se réfugièrent au Canada.Ces hommes, pour la plupart ecclésiastiques, nourris de toute la science du vieux monde, ayant vécu dans le calme d avant la tempête, ayant souffert de son déchaînement, trouvèrent chez nous bon accueil et quelques-uns des chaires dans : nos collèges.11 était difficile de trouver des hommes mieux pré-[ parés pour le professorat au milieu d’un peuple comme le nôtre.Aimant leur patrie, tout en détestant les crimes qui s’y commet-ï taient, ils surent séparer l’ivraie du grain.Ils donnèrent à la jeunesse des collèges la grandeur des idées modernes et la modération ?qu’il faut pour en user sagement.Par leur seule présence ils éle-verent le niveau des études et élargirent les horizons de leur entourage.Outre les leçons de ces professeurs, nos futurs hommes i d’Etat canadiens avaient constamment devant eux l’exemple de i nos voisins britanniques, dont la sage lenteur à prendre des dé-I terminations et 1 énergie dans l’exécution devaient les frapper pro-! fondément et les engager à les imiter.On conçoit que des esprits l ainsi diriges fussent supérieurs au monde officiel qui gouvernait la colonie.On comprend aussi que les hommes d’Etat d’Angleterre, I toujours d un jugement si éclairé, fussent frappés de la grandeur i des idées canadiennes, de la sagesse, de la modération, du sens [ pratique des hommes qui les leur exposaient et qu’ils finirent par [ profiter des lumières qui leur venaient d’une source aussi tj inattendue.C est dans la formation de ces hommes qu’a consisté l’oeuvre > des collèges.Il est certain que sans eux ces hommes n’auraient [ pas existé, et que, sans ces hommes le Canada ne serait pas la | grande nation qu’il est aujourd’hui.Ce succès fondamental obtenu, il restait à nos pères à en profiter.Aussi voyons-nous bientôt sous l’influence du gouvernement responsable, le pays se transformer.Nous voyons s’élaborer les lois de l’instruction publique qui nous régissent aujourd’hui, et qui, malgré leurs imperfections, dont leurs auteurs ne sont pas responsables, produisent de si bons résultats. 206 TEXTE ANCIEN C’est surtout dans l’élaboration de ces lois que consiste ITnstoire de l’instruction proprement dite dans notre province.Nous ne toucherons pas à ce sujet si ce n est pour exprimer la profonde admiration que nous inspirent les hommes qui en sont les auteurs et qui ne se laissèrent rebuter par aucune difficulté dans 1 oeuvre qu’ils avaient entreprise.« Le premier devoir de nos magistrats et des chefs de notre république, dit Horace Mann, cest de tout subordonner à cet intérêt supreme (1 education).Dans nos,pays et de nos jours, nul n’est digne du titre honore d’homme d Etat, si l’éducation pratique du peuple n a pas la premiere place dans son programme.» C’est ce que ces hommes comprirent.Leur oeuvre, qui se rapporte presqu’exclusivement a 1 enseignement primaire, restera, et se perfectionnera avec les années.Quant à nous qui nous préoccupons surtout de 1 avenir, nous n’avons jeté un coup d’oeil sur 1 oeuvre du passe que pour nous guider dans notre étude.Nous savons que les hommes, qui conquirent pour les Canadiens français leurs libertés politiques, durent leurs succès à la noblesse de leur but, a la largeur .de leurs vues, au sentiment de leur force et surtout a une supériorité rée.e sur les hommes de leur temps.Nous savons que sans cela, ils n’eussent pas réussi, nous savons que ces qualités ils ne les auraient point possédées sans l’éducation exceptionnelle quils avaient reçue.Or les mêmes causes dans les mêmes conditions produisent les mêmes effets.Sous un rapport au moins, les conditions ne sont pas changées.Les Canadiens français ont encore et auront longtemps à lutter dans des conditions desavantageuses.Pour surmonter les obstacles qui se présentent ainsi il faut qu’ils sachent se rendre supérieurs à leur entourage, qu’ils répandent la.lumière au heu de la recevoir, car alors ils trouveront leur appui non seulement en eux-mêmes mais aussi chez les étrangers.A cette condition seule ils survivront.Et s’il devait en être autrement ce ne serait vraiment pas la peine de survivre pour déshonorer sa nationalité en restant inférieurs. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 207 II UN GRAVE REPROCHE Certains éléments de faiblesse que Von remarque chez les Canadiens français d’aujourd’hui.Nous sommes de ceux qui croient que les Canadiens français ont un rôle utile et important à remplir sur ce continent.Cette opinion nest pas basée sur la sympathie nationale mais sur les faits et la raison.Sans parler des qualités intellectuelles et physiques de ce peuple, sans parler de sa croissance numérique si rapide que, d’après M.Benjamin Suite, sa population serait d’environ douze millions dans cinquante ans d’ici, c’est-à-dire à une époque que les plus jeunes d’entre nous pourront voir, ils ont, ce qui est un appoint énorme au point de vue de la prospérité publique, une position géographique exceptionnellement favorable.Le Saint-Laurent depuis les grands lacs jusqu’à son embouchure, le golfe avec ses ports nombreux, Québec, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, le Cap-Breton ; on conviendra que cette région est véritablement la clef commerciale du continent Nord-américain, et l’élément français y domine par le nombre.Or, l’influence de l’élément français dans ces pays — nous entendons l’influence intellectuelle, commerciale, industrielle, financière, toute influence qui implique une supériorité économique — n’est pas égale au chiffre de la population.Il est certain, au contraire, que cette influence est inférieure à ce qu’elle devrait être, et même sous certains rapports à ce qu’elle était autrefois.Où sont les industriels, les armateurs et surtout les ingénieurs canadiens-français ?Qui construit et exploite les chemins de fer dont le pays est sillonné et pour lesquels nous avons fourni l’argent ?Les noms canadiens-français figurent en bien petit nombre sur les listes d’actionnaires, de gérants et d’employés.Qui exploite les forêts, la source principale de notre richesse, et que nous sommes si fortement intéressés à ne pas voir tarir ?Ici encore l’élément français est en minorité tandis qu’il devrait constituer l’immense majorité en tenant compte de sa force numérique.Il en est de même pour les mines, les pêcheries et toutes les autres branches de l’industrie.Les quelques Canadiens français que l’on rencontre dans les entreprises industrielles sont 208 TEXTE ANCIEN d’honorables exceptions qui ont su se faire jour malgré des difficultés vraiment exceptionnelles et qui servent à prouver ce que pourraient faire les Canadiens d’origine française s’ils savaient vouloir énergiquement la prospérité industrielle.Les Canadiens français eux-mêmes se plaignent de leur infériorité sous ce rapport.Quelle en est la cause ?D’aucuns ont cru la trouver dans leur inaptitude au commerce, dans leur manque de capitaux, dans des événements et des circonstances qu’ils n’ont pu éviter.Toutes ces explications, sous une apparence de vérité, sont fausses.Si elles étaient vraies, elles seraient un indice de faiblesse, car ce sont les peuples faibles qui se laissent gouverner par le hasard ; les forts triomphent des circonstances adverses.L’histoire passée des Canadiens français est une preuve éclatante de cette vérité.Ils doivent donc en chercher les causes ailleurs et ils ne chercheront pas longtemps sans les découvrir.Ils s’apercevront bientôt qu’ils soutiennent la lutte comme pourrait le faire un peuple armé d’arcs et de flèches contre un peuple muni d’engins de guerre modernes.C’est-à-dire qu’ils sont arriérés sous certains rapports importants, et que si jadis les Canadiens français représentaient la civilisation la plus avancée au Canada, il n’en est malheureusement plus ainsi.Le mal dont ils souffrent n’est point un secret, il est visible.Un grand nombre d’écrivains lont signale.Il ny a pas longtemps, un Américain, M.Greenough, disait que les Canadiens français ne font aucun progrès, mais que leur infériorité ne les préoccupe nullement.Il est à peine nécessaire de réfuter cette assertion, mais elle indique d’une façon saisissante ce que les étrangers pensent de nous.Une accusation plus digne d’attention est portée contre nos compatriotes par M.Walter James Brown, un Canadien.M.Brown trouve aux Canadiens de toutes origines les défauts suivants : — 1.Les Canadiens instruits manquent d’indépendance de pensée et le Canada fait trop peu de cas des choses et des talents canadiens.2.Ils aiment peu la bonne littérature, si nous en jugeons par la qualité et le nombre de livres qu’ils achètent.3.Le Canada fait peu d’efforts pour encourager et développer sa littérature puisque les jeunes Canadiens, pour se produire, doivent aller à l’étranger. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 209 4.Le système des écoles publiques au Canada a besoin d’un remaniement radical, surtout dans cette partie qui consiste à apprendre à nos enfants, garçons et filles, à penser et à agir avec indépendance et à apprécier leur pays natal à sa juste valeur.Voilà des remarques qui, pour être générales, semblent s’appliquer assez bien à la province de Québec.L’auteur développe ensuite sa pensée.« L’observateur attentif, dit-il, s’étonne souvent que le Canada, avec sa richesse de ressources naturelles, son excellente forme de gouvernement, son peuple supérieur, prenne un temps si long à s’affirmer.Le pays est beaucoup trop content de sa progression à pas de tortue, au lieu de signaler chaque année qui passe par quelque progrès, par quelque fait éclatant.En regardant la ligne imaginaire dont la loi internationale a fait une frontière entre le Canada et les Etats-Unis, il est difficile de comprendre pourquoi d’un côté de cette ligne les affaires sont actives, que de grandes cités y surgissent, que de gigantesques entreprises y sont conduites à bonne fin ; tandis que de l’autre côté, dans un pays aussi riche, sinon plus riche, chez un peuple intelligent et libre, et avec des occasions aussi bonnes, le commerce languisse, les grandes cités soient encore de petites villes ou des hameaux assoupis .On dirait vraiment que nos ancêtres qui édifièrent la Nouvelle-France sur les rives américaines ont établi pour nous un précédent malheureux.Ils transportèrent les traditions de leurs pères sur un sol nouveau et s’efforcèrent d’y établir les conditions de l’ancien monde.» De cette citation d’un auteur sérieux et modéré, l’on peut tirer ces propositions : lo Les peuples d’origine française exercent une influence très considérable sur les destinées du Canada.2o Le Canada est en arrière du progrès et ce sont les peuples d’origine française qui en sont cause.Accusation bien grave que les Canadiens français doivent se hâter de réfuter par les faits.S’il est vrai, en effet, que l’influence des peuples d’origine française soit aussi considérable, il s’en suit qu’il est du devoir de ces peuples d’indiquer aux autres peuples la route à suivre et de conduire le pays dans la voie du progrès.Comme nous l’avons vu, c’est là précisément ce que les Canadiens français ont fait dans 210 TEXTE ANCIEN le passé, et en n’en tenant pas compte, M.Brown leur fait injustice.Mais si dans les temps modernes, ils manquent à ce devoir, s’ils faillissent à leur mission, s’ils se laissent distancer par les autres peuples, ils en seront punis comme tous les peuples qui ont ainsi failli.Et cette punition sera peut-être la décadence qui ne tarde pas à atteindre les peuples endormis. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 211 III NOS JEUNES GENS Laisser la jeunesse sans carrière, c’est gaspiller le capital national et préparer la déchéance Si nous étudions l’histoire des nations tombées en décadence, nous trouverons que les causes de ce désastre ne varient guère.Ces peuples ont cru qu’ils pouvaient s’arrêter.Ils se sont oubliés a contempler le chemin déjà parcouru au lieu de gravir sans cesse le rude sentier, les yeux toujours fixés sur l’avenir.Tout arrêt comporte une infériorité, une trop longue immobilité peut devenir fatale.Pour avoir oublié cette loi, que de ruines, que de déplorables déchéances ! même parmi les peuples du Sud-Américain, dont 1 o-rigine n’est guère plus ancienne que la nôtre.Le jour viendra peut-être où un tel peuple voudra reprendre sa marche, mais il ne le pourra plus parce que, comme la femme de Loth, il sera pétrifié pour avoir regardé en arrière.Il s’apercevra que les autres peuples, qui ont marché pendant qu’il a dormi, sont si loin en avant qu’il désespérera de les atteindre jamais.C’est alors que se déclare cette maladie fatale aux peuples, la dégénérescence, qui est une paresse invincible, une paralysie de l’intelligence, qui fait qu’il leur semble impossible de triompher des difficultés qui les entourent et qui les rend incapables de tout effort soutenu.Ces peuples se disent : A quoi bon ! Ils abdiquent, ils n’existent plus.Cependant, dans cet état d’esprit, un peuple est moins disposé que jamais à admettre son infériorité.Il se trompe lui-même il veut encore se croire supérieur, malgré l’évidence du contraire.Il se dit et se croit lésé, il hait les peuples qui l’ont devancé, il prend cette haine, qui n’est qu’un instinct barbare, pour de l’énergie, il remplace le patriotisme par le chauvinisme.Or le chauvin, dans son ignorance féroce mais impuissante, ne vaut pas mieux que le sauvage qui, désespérant de s’égaler à l’homme civilisé, le déteste, le fuit et le tue s’il l’ose.Certes, nous n’avons pas la pensée que les Canadiens français en soient rendus là.Mais il ne faut pas qu’ils s’arrêtent.Ils ont, grâce à Dieu, l’énergie qu’il faut pour combattre un tel danger. 212 TEXTE ANCIEN Ils savent qu’ils n’existent qu’à la condition de ne jamais désarmer, car par leur position exceptionnelle plus que toute autre race ils doivent être militants.Ils comprennent presque d’instinct qu’ils doivent pratiquer toutes les vertus civiques et le libéralisme social le plus éclairé, et avant tout éliminer l’intolérance et les vices mesquins et bas qui en découlent, vices qui ne doivent point trouver asile chez un peuple qui aspire à la grandeur.Ils savent aussi que parmi leurs compatriotes même les plus éminents n’ont pas le monopole de la sagesse, qu’ils ont énormément à apprendre de leurs voisins et que c’est en s’assimilant les lumières des autres et en les ajoutant aux leurs qu’ils redeviendront supérieurs comme le furent leurs pères.Pourtant, cette lèpre fatale n’est pas complètement inconnue parmi eux.C’est un mal économique.Constater son existence c’est signaler un danger.N’en cherchons pas la trace dans la classe agricole.Celle-là est saine parce qu’elle est à peu près satisfaite.Ce sont surtout les jeunes gens, ceux qui appartiennent à la classe plus instruite, plus intellectuelle, et aussi les classes ouvrières qui souffrent d’un malaise économique qui grandit tous les jours.C’est là que le mal devient visible.Combattons cette maladie de toutes nos forces, efforçons-nous de l’extirper, mais plaignons les malheureux qui en sont atteints ; ce sont les tristes fruits d’un état de choses dont ils ne sont pas responsables.Nous disons qu’ils ne sont pas responsables de leur état d’esprit si dangereux.Ce n’est pas que nous voulions nier cette vérité incontestable que les esprits d’élite finissent par s’affirmer, que l’homme énergique fera sa trouée en dépit de toutes les difficultés.Mais nous ne sommes pas tous des hommes de génie quoique nous aspirions tous au succès, et il est incontestable que le jeune Canadien français qui commence la vie est, par la nature des choses, moins avantageusement situé que la jeunesse appartenant à la race plus nombreuse et plus riche qui l’entoure.En conservant aux Canadiens français leur langue, leurs institutions et leurs lois, ce qui en fait, sous certains rapports, un peuple à part sur ce continent, nos hommes publics et le peuple qui les a appuyés ont contracté envers notre jeunesse une obligation tacite mais claire et solennelle qui ne sera pas impunément ignorée.Ils se sont engagés à garantir cette jeunesse contre l’infériorité en EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 213 .suppléant à tout ce qui lui manquerait, en lui procurant une édu-> cation supérieure et des avantages spéciaux qui la mettrait en mesure de surmonter les difficultés exceptionnelles qu’elle aurait à affronter.Cet engagement, à notre avis n’a pas été entièrement rempli, et le temps est venu où il est urgent pour nos gouvernants « | de le remplir.Ceux qui observent savent que les dangers que nous Je | signalons ici ne sont pas imaginaires.Ils savent ce que vaut un o-1 vain titre dans une profession encombrée ; ils savent qu’il n’y a rs > chez nous presque pas de carrière pour les jeunes talents dans les es *, sciences, les arts, la littérature et l’industrie; qu’une foule de jeunes gens qui devraient être des producteurs utiles, les forces vives de la nation, ne sont que des parasites qui végètent dans toutes les positions inférieures.Est-il surprenant que quelques-uns manquent de courage et soient enclins à un cynisme inquiétant ; est-il surprenant qu’ils se montrent jaloux de ceux qui arrivent lorsqu’ils ne peuvent en raisonnant admettre leur supériorité réelle et qu’ils se sentent victimes d’un injuste hasard.Encore une fois nous ne les justifions pas, mais nous les plaignons ; et nous croyons que s’ils sont coupables, d’autres le sont bien davantage.La conquête du sol est la plus noble ambition que puisse avoir un peuple, car c’est celle qui conduit à la véritable grandeur, si ce peuple sait profiter de sa sj conquête.Mais à quoi servirait d’abattre la forêt, de pousser au loin la colonisation, si nous devions perdre à mesure en arrière ce que nous gagnons en avant.Autant de bras inutiles, autant d’esprits inoccupés, autant de dangers pour le pays.L’oisiveté, mère des vices, produit l’atrophie morale et l’appauvrissement économique, de même que l’activité intellectuelle et la richesse publique sont les fruits du travail.Laisser notre jeunesse instruite sans carrière, c’est laisser la nation en danger d’apoplexie.Or nous souffrons d’un commencement de congestion à la tête, nous en verrons tout à l’heure une preuve que personne ne pourra récuser.Pour dégager la tête et soulager le corps tout entier il faut nous servir des institutions de gouvernement qu’établirent pour nous nos ancêtres, car il n’y a qu’une puissance qui soit suffisante | pour cela, c’est l’Etat.En voici une preuve.Il fut un temps, très peu éloigné, où l’agriculture dans la province de Québec était bien [ malade.Les choses en étaient au point que les cultivateurs désespérés semblaient vouloir abandonner leurs terres et émigrer en masse.Tout fut tenté pour remédier au mal, et tout échoua.Alors l’Etat s’émut ; il fit étudier les méthodes d’agriculture modernes, 214 TEXTE ANCIEN il en instruisit la classe agricole et trouva bientôt le remède au mal.Cette grande réforme est encore présente à tous les esprits, nous en voyons tous les jours les excellents résultats.Mais sous d’autres rapports nous sommes restés stagnants et si nous n’y prenons garde, nous assisterons bientôt à l’émigration des intelligences, car il n’est pas dans la nature humaine de se vouer à l'infériorité de gaieté de coeur.On parle parfois des dangers d’un appui trop grand de la part du gouvernement, on met les peuples en garde contre ce qu’on appelle en Angleterre « paternalism > qui, dit-on, paralyse l’énergie des individus.Cela peut être vrai dans une certaine mesure, mais il faut tenir compte des circonstances.L’intervention directe du gouvernement de Québec pour mettre fin à la crise agricole était une façon de « paternalism.» Dira-t-on que cela a paralysé l’énergie de nos cultivateurs ?N’est-il pas vrai, au contraire, qu’en leur enseignant l’industrie laitière et tout ce qui en tient, en leur offrant des secours matériels, le gouvernement a centuplé leurs forces en leur ouvrant la voie de la prospérité ?Qu’il en fasse autant pour les autres industries et nous verrons se produire les mêmes résultats.Que notre jeunesse instruite se sente soutenue et encouragée, vous verrez si elle manque d’initiative et de courage.Le jour où nos gouvernants auront fait cela ils auront régénéré le pays.Il est temps qu’ils y songent sérieusement.Quand les jeunes Canadiens français, ayant par l’application des sciences à l’industrie, mis en valeur les richesses de leur pays, iront à l’étranger occuper des chaires dans les universités, y étendre leur commerce, y diriger des industries, nous applaudirons à cette émigration, car ils rempliront ainsi un noble devoir, celui de répandre au loin les lumières et la richesse.Mais quelle chose déplorable que cette autre émigration de ces masses de malheureux qui abdiquent leur qualité d’hommes libres pour devenir des ilotes dans les villes manufacturières des Etats-Unis ! Nous les avons vus ces pauvres déclassés voués à jamais à un joug toujours humiliant s’ils comparent leur condition présente à celle qu’ils occupaient, disputant trop souvent le pain amer de la servitude aux Italiens, aux Polonais, au rebut de l’Europe.Songe-t-on assez à l’horreur d’une telle plaie et à la gravité du mal qu’il décèle.Ces malheureux se sentent dégradés, cela est certain.Quelques-uns cherchent à perdre leur identité en changeant de nom.De tels faits parlent plus haut que tous les raisonnements. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 215 Aujourd’hui le mal est moins grand.L’amélioration de l’agriculture a enrayé l’émigration.Mais la guérison n’est pas radicale.Ce n’est qu’un soulagement temporaire, car l’agriculture n’est plus le besoin exclusif de notre peuple.Aussi longtemps que toutes les autres sources de notre richesse publique demeureront pratiquement inexploitées, aussi longtemps que la masse de notre jeunesse, en dehors des classes agricoles, restera sans horizons et sans carrière, il continuera d’exister un danger social qu’il est bien difficile d’exagérer.Cherchons donc ce vice fondamental qui énerve les Canadiens français en les appauvrissant, qui fait qu’ils manquent d’initiative et d’hommes spéciaux, qui fait dire aux étrangers qui les observent qu’ils « font peu de progrès dans quelque direction que ce soit, mais que cela ne les inquiète aucunement.» Reproche injuste, nous le reconnaissons, car s’il est malheureusement vrai que nos progrès sont lents, cependant nous progressons, et de cette lenteur nos compatriotes souffrent bien cruellement.Mais enfin il reste avéré qu’un tel reproche est possible.N’oublions pas enfin que les peuples peuvent dégénérer et que le génie national, une fois perdu, se retrouve bien difficilement, témoin, les Egyptiens; témoin, les Grecs, sans parler des exemples modernes ; grands peuples d’autrefois dont nous contemplons la ruine avec tristesse, qui, dans leur abaissement, ont perdu jusqu’au sentiment de leur dignité et au souvenir de leur antique gloire. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 217 IV LE MAL DONT NOUS SOUFFRONS Absence d’instruction et d’outillage scientifique, d’instruction et d’organisation industrielle Nous avons vu que les Canadiens français doivent leur existence d’abord puis une situation politique tout à fait remarquable, à la supériorité incontestable de leur éducation et de leurs hommes dirigeants au commencement du siècle.Nous les avons vus aussi, poussés par la nécessité, réformer leur agriculture en y appliquant les méthodes scientifiques ; et grâce à cette réforme, encouragée et aidée par le gouvernement, une partie de la nation canadienne sortir tout à coup comme d’une léthargie et acquérir dans l’industrie agricole une supériorité véritable.Mais nous avons constaté en même temps que malgré ce pas immense dans la voie du progrès, la province de Québec se trouve dans la situation d’un chef de famille qui, ayant plusieurs enfants déjà grands, continuerait à les nourrir en les laissant oisifs ; oubliant que par là non seulement il se prive du fruit de leur travail et use inutilement ses propres forces, mais qu’il leur rendra bien plus pénibles les devoirs qu’ils auront à remplir plus tard.L’agriculture, sans doute, est l’industrie nourricière de la province.Mais si nous nous bornons à l’agriculture, au sacerdoce, aux professions libérales ; comme nous ne pouvons pas tous être agriculteurs, le sacerdoce n’étant la vocation que d’un petit nombre, les professions libérales étant encombrées, il en résultera une congestion dont la gravité ira s’accentuant; il restera un nombre alarmant et toujours grandissant de jeunes gens qui n’auront rien à faire, qui ne pourront se suffire à eux-mêmes et qui seront forcés d’occuper des positions inférieures, souvent à l’étranger.Ce sont autant de forces perdues.Chez les races très nombreuses, une telle déperdition peut n’être pas très sensible.Chez les Canadiens français chaque perte est un vrai malheur, non seulement au point de vue matériel et économique, mais encore à celui du prestige national, puisque le Canadien français reste, par son nom et sa langue, distinct des hommes d’autres origines et qu’on juge souvent du peuple par les individus qu’on a sous les yeux.Or, pour fournir une carrière à notre jeunesse, pour lui pro- 218 TEXTE ANCIEN curer la richesse qui en ce siècle est essentielle à la supériorité, il faut avant tout lui donner la science, c’est-à-dire, les connaissances qui lui sont nécessaires pour s’affirmer dans le monde moderne.M.Octave Gréard, ce savant trop peu connu au Canada, explique avec beaucoup de clarté la grande différence entre l’instruction nécessaire de nos jours et celle qu’il fallait autrefois.Il nous fera comprendre comment il se fait que la science qui suffisait à nos pères ne suffit plus aux hommes d’aujourd’hui.« L’esprit critique, dit-il, est la marque propre de ce temps.Notre génie, appliqué aux conceptions générales, a produit au dix-septième siècle et au dix-huitième siècle les grandes oeuvres de haute culture littéraire et scientifique qui sont comme la bible du monde pensant.Aujourd’hui il s’exerce sur les infiniment petits.Aux synthèses engageantes et hardies ont succédé les analyses patientes et rigoureuses.La gloire qu’un Newton, qu’un Laplace a due à la découverte du système du monde, la science moderne la trouve dans l’examen des imperceptibles phénomènes de la vie.Le ciron, « ce raccourci d’atomes, » ne suffit plus à ses recherches.Elle a pénétré dans les abîmes de petitesse qui frappaient d’admiration, presque d’épouvante, l’imagination de Pascal ; elle travaille à en faire sortir les lois de l’existence et de la mort.La même transformation s’est accomplie pour tous les ordres d’études.Ce que le microscope du savant étudie jusque dans les dernières fibrilles de la chair et dans les globules du sang, l’oeil scrutateur du philologue, de l’épigraphiste, de l’historien, cherche à le découvrir dans le tissu de la langue, dans les linéaments des textes, dans les moindres organes des moeurs et des institutions.On ne se contente plus des observations de sentiment, on se défie des lumières de 1 imagination ; on ne méconnait pas ce quelles ont de juste dans leurs élans, d’heureux dans leurs intuitions, mais on les soumet à la rigueur de la critique scientifique ; on décompose, on analyse, on passe tout au creuset ; on veut voir, on veut toucher .Les lettres comme les sciences veulent avoir leurs instruments de précision.Et en même temps qu’une riche pépinière d’habiles praticiens et de solides professeurs, ce qui se forme à cet enseignement cest une école de jeunes savants.» Les lignes suivantes de Claude Bernard sont le complément de ce que dit Gréard : — EMPARONS-NOUS DE L'INDUSTRIE 219 « Le laboratoire est la condition « sine qua non » du développement de toutes les sciences expérimentales.L’évidence de cette vérité amène et consacre nécessairement une réforme universelle et profonde dans l’enseignement scientifique ; car on a reconnu partout aujourd’hui que c’est dans le laboratoire que germent et grandissent toutes les découvertes de la science pure, pour se répandre ensuite et couvrir le monde de leurs applications utiles.Le laboratoire seul apprend les difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent.Il leur montre en outre que la science pure a toujours été la source de toutes les richesses réelles que l’homme acquiert et de toutes les conquêtes qu’il a faites sur les phénomènes de la nature.C’est là une excellente éducation pour la jeunesse, parce quelle seule peut bien faire comprendre que les applications actuelles si brillantes des sciences, ne sont que l’épanouissement de travaux antérieurs et que ceux qui profitent aujourd’hui de leurs bienfaits doivent un tribut de reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement cultivé l’arbre de la science sans le voir fructifier.» La France plus qu’aucun pays d’Europe a raison de déplorer sa négligence de l'instruction.Gambetta dit que c’est l’infériorité de l’éducation nationale qui fut la cause de ses revers, et quelle fut battue par « des adversaires qui avaient mis de leur côté, la prévoyance, la discipline et la science, ce qui prouve, en dernière analyse, que même dans les conflits de la force matérielle, c’est l’intelligence qui reste maître.» Si tout cela est vrai, s’il est vrai que nous puissions, surtout de nos jours, suivre la hausse et la baisse des peuples d’après le degré de leur culture intellectuelle ; s’il est vrai que la source de toute richesse se trouve dans la science et dans elle seule, est-il surprenant que les Canadiens soient pauvres, est-il étonnant qu’ils se sentent inférienrs, eux qui, d’après nos documents officiels, ne connaissent pas les sciences et ne cherchent pas encore à les connaître ?Le département de l’Agriculture de Québec a publié pour l’Exposition, une brochure intitulée « La Province de Québec.» Elle est écrite, nous dit-on, par M.Arthur Buies.Nous en détachons le paragraphe suivant : — « L’absence des écoles professionnelles ou d’application scientifique a longtemps empêché les Canadiens français de connaître et d’apprécier à leur valeur véritable les res- 220 TEXTE ANCIEN sources étonnantes de leur pays ; qu’ils réussissent enfin à avoir des écoles de cette nature, qu’ils puissent enfin ouvrir le grand livre des sciences appliquées, eux qui sont si singulièrement bien doués et si ingénieux en ce qui concerne l’intelligence et l’emploi des forces et des inventions mécaniques, et l’on peut assurer qu’ils se feront et garderont une large place dans les conditions futures des populations Nord-américaines.» Si maintenant nous consultons la statistique scolaire contenue dans le même volume, nous aurons plus clairement encore le sentiment de notre faiblesse sous ce rapport.« Comme dans tous les autres pays civilisés, dit la brochure, l’instruction publique dans la province de Québec comprend trois grandes divisions principales : lo Les écoles supérieures ou universités ; 2o les écoles secondaires ; 3o les écoles primaires.« Il y a en outre les écoles spéciales et les écoles normales.« Les écoles primaires se divisent en deux sections, écoles élémentaires et écoles modèles.Les écoles catholiques sont au nombre de 4,256 fréquentées par 273,215 élèves catholiques et 684 élèves protestants, formant un total de 173,899.« Les écoles élémentaires protestantes sont au nombre de 891 fréquentées par 25,311 élèves protestants et 2,082 élèves catholiques, formant un total de 27,393.« L’enseignement primaire est donné par des instituteurs (religieux ou laïques) et des institutrices (religieuses ou laïques.) « Les instituteurs et les institutrices laïques ne peuvent enseigner sans être munis d’un brevet de capacité.Ils sont recrutes parmi les élèves instituteurs et les élèves institutrices des écoles normales, et les personnes qui ont subi un examen devant un bureau d’examinateurs.« Les instituteurs religieux et les institutrices religieuses sont recrutés parmi les novices de chaque communauté de soeurs et de frères enseignants.« Les écoles modèles catholiques sont au nombre de 487, fréquentées par 69,504 élèves catholiques et 211 eleves protestants formant un total de 69,715.« Les écoles modèles protestantes sont au nombre de 52, fréquentées par 3,558 élèves protestants et 199 élèves catholiques, formant un total de 3,757.« L’Enseignement secondaire comprend : lo les collèges classiques ; 2o les collèges industriels ; 3o les académies. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 221 « Il y a dans la province 25 collèges classiques, dont 19 catholiques et 6 protestants ; dans ces derniers à l’exception des collèges Morin et Saint-François, la théologie est presqu’exclusivement oi I enseignée.« Les élèves qui suivent le cours commercial dans les collèges classiques sont au nombre de 1,884, et le nombre de ceux qui suivent le cours classique est de 3,714, formant un total de 5,598.« Ces collèges, dirigés par le clergé canadien, ont contribué dans une très grande mesure au maintien, au développement et à l’élévation de la nationalité franco-canadienne dans la province de Québec.« L’Enseignement Supérieur comprend trois Universités : lo L’Université Laval, qui a deux maisons, la maison-mère, à Québec, et une succursale à Montréal ; l’Université McGill à Montréal ; le Bishop’s College, à Lennoxville.« L Université Laval comprend les facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts, outre une école polytechnique ; la faculté des arts se divise en deux sections, les sciences et les lettres.« Le nombre des étudiants de la maison de Québec est de 318, et de la maison de Montréal 722.Six élèves à Québec et 21 à Montréal suivent les cours de l’école polytechnique.« Dans les deux institutions réunies, la faculté de théologie compte 317 elèves; celle de droit, 176; celle de médecine, 247; celle des arts, 279.« L Université McGill est dirigée par 50 professeurs, dont quelques-uns sont d’origine française.« Les étudiants de l’Université McGill sont au nombre de 1,170 ; à la faculté des arts, 296 ; de médecine, 436 ; de droit, 59 ; de sciences, 232 ; de la médecine vétérinaire, 15.» Le nombre des étudiants à l’université de Lennoxville (protestante) était en 1898-99 de 282.Nous trouvons donc dans ce document officiel que nous avons un système d’écoles primaires en partie dirigées par l’Etat, un système de collèges classiques qui échappent au contrôle de l’Etat mais qui sont excellents néanmoins, et ont toujours fait des efforts serieux pour élever le niveau des études ; et trois universités, une catholique et deux protestantes ; nous connaissons aussi le nombre d etudiants qui fréquentent chacune d’elles.Si nous déduisons du 222 TEXTE ANCIEN nombre total des étudiants de Laval les étudiants en théologie, qui sont dans une catégorie spéciale dont ne s’occupe pas la présente étude, si nous retranchons un tiers des étudiants de Bishop’s où il y a aussi une faculté de théologie, et si nous mettons le nombre des étudiants en regard du chiffre de la population catholique et protestante de la province, c’est-à-dire de la population française et anglaise, nous arrivons au résultat que voici : Population catholique, (recensement de 1891), environ.1,293,000 Etudiants catholiques .722 Population protestante .196,000 Etudiants protestants .1,358 A l’université catholique 27 élèves étudient les sciences appliquées ; dans les universités protestantes le nombre de ces étudiants est de plus de 250; 232 pour McGill seule.En citant ces chiffres alarmants et humiliants pour prouver combien l’éducation supérieure chez nous a besoin d’être réformée, nous désirons qu’il soit bien compris que nous n’entendons blâmer personne, ni les autorités universitaires, qui ne demandent pas mieux que de voir augmenter le nombre de leurs élèves, ni les jeunes gens qui, au premier coup d’oeil, semblent indifférents aux avantages qu’on leur offre.Nous croyons que l’insuccès tient à d’autres causes qu’à la mauvaise volonté des uns et des autres.Cherchons à les découvrir.Ces statistiques, du reste, ne donnent pas une idée tout à fait juste de la situation.Pour la bien juger, il faut ne pas oublier que nous avons dans Québec de véritables écoles spéciales d’industrie laitière ce qui rend un peu moins inférieure la situation des Canadiens français.Nous savons aussi quun bon nombre de ceux qui étudient à McGill les sciences appliquées et la médecine viennent d’autres provinces.Nous ne prétendons donc pas que la situation de la population de langue anglaise de Québec et du Canada, au point de vue scientifique et industriel, soit beaucoup plus florissante que celle des Canadiens français.Nous savons, au contraire, que le pays tout entier est fort arriéré sur oes points.Mais dans cet ouvrage nous nous occupons spécialement des Canadiens français et nous constatons qu’au point de vue des hautes etudes, scientifiques et industrielles — sauf la seule exception de 1 industrie laitière, exemple » EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 223' précieux qui prouve ce dont notre peuple serait capable — les résultats sont à peu près nuis ; et nous croyons sincèrement que si cet état de choses se prolonge dans le vingtième siècle, les Canadiens français en souffriront cruellement.Il faudrait bien peu connaître les Canadiens français, eux qui ont fait tant de sacrifices pour s’instruire, pour croire qu’ils négligent l’instruction scientifique et industrielle de parti-pris.La population est désireuse de s’instruire et de progresser, mais il faut lui donner l’élan et lui indiquer clairement le résultat pratique quelle peut espérer obtenir, lui démontrer comment nos industries rudimentaires peuvent devenir de grandes industries en mettant la science au service du travail, en un mot, faire de la propagande.Nous avons une organisation universitaire.Des établissements polytechniques et spéciaux ont été ébauchés.Cette organisation est incomplète, peu outillée, peu moderne, mais elle pourrait à la rigueur fonctionner, elle pourrait même suffire aux premiers besoins, et elle s’amenderait sans doute d’elle même.Ce qui lui manque c’est la force motrice.Pour le moment, la machine se rouille inactive, et la jeunesse studieuse, qui est la matière première de cette fabrication, sent naturellement peu d’attrait pour cette chose sans âme et comme morte et s’en éloigne.Il y a là pourtant des forces latentes d’une puissance incalculable.Dans d’autres pays l’on a su les développer, faisons ici de même. : EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 225 V L’EXEMPLE DE L’ALLEMAGNE Comment un peuple se rachète de Vinfêriorité économique.L’Europe nous offre le spectacle de cinq colosses se disputant l’empire du monde.L’un, antique détenteur de la couronne germanique dont il est maintenant dépossédé, est le moins puissant des cinq.Le colosse slave est redoutable par l’immense étendue de son territoire et le nombre de ses soldats, mais il sort à peine de la barbarie.Le colosse franc et le colosse anglo-saxon se sont longtemps disputés la prépondérance industrielle, ce dernier depuis un siècle semblant devoir l’emporter, lorsque tout à coup est entré en lisse le colosse prussien déjà à cette heure, l’égal de ses rivaux et qui menace de les surpasser et de les ruiner.L’Allemagne en effet, il y a à peine vingt ans, était un pays presque exclusivement agricole, ses industries peu nombreuses et peu importantes, son capital industriel une quantité négligeable.Aujourd’hui tout cela est changé.L’Allemagne est devenue la première nation industrielle du monde, une terreur constante pour les autres nations, même pour la Grande-Bretagne qui croyait enfin régner sans conteste.Si nous cherchons la cause de si prodigieux résultats obtenus en si peu de temps, nous la trouverons en ceci que l’Allemagne a « organisé l’industrie » en établissant un système à peu près parfait d’instruction technique et industrielle, en maintenant des centres d’études et d’expériences scientifiques, en aidant les industries naissantes financièrement au moyen de tarifs, de bonus et de subventions.« L’attention que donne l’Etat, en Allemagne, à l’instruction, particulièrement à l’instruction scientifique et technique, est chose aujourd’hui universellement admise.Dans certains quartiers l’on croit encore que l’Allemagne se dévoue à une philosophie idéaliste, qu’elle aime les recherches pénibles dans les sentiers abstraits des sciences, qu’elle se plaît à accumuler des faits scientifiques de peu d’utilité même pour ceux qui les recueillent.Il y a des rêveurs 226 TEXTE ANCIEN partout et rAllemagne en a sa part ; mais l'instruction scientifique de la masse de son peuple est réelle et loin d’être aride.Elle est avant tout pratique.L’instruction technique qu’on obtient en Allemagne est complète, elle est absolument scientifique, « elle est destinée à être appliquée.» L’application utile plutôt que la culture mentale abstraite, voilà le principal objectif.Il en résulte qu’on n’y produit pas des commis et des gouvernantes, mais des artisans et des ingénieurs supérieurs, des hommes qui connaissent le pourquoi de leur travail et qui le font bien.« Pour assurer l’éducation de ses enfants, l’Allemagne n’épargne ni peine, ni dépenses.Des collèges techniques de premier ordre sont le complément normal des municipalités de villes allemandes.Le gouvernement central non plus n’est pas oublieux des avantages extraordinaires que confère dans la lutte commerciale l’instruction spécialisée.Par exemple, le gouvernement impérial subventionne au montant de £2,450 par année le séminaire des langues orientales de Berlin et s’intéresse paternellement à ses travaux ; et la législature recommande de donner aux étudiants qui se destinent à la carrière mercantile et industrielle en Asie ou en Afrique l’instruction spéciale dont ils peuvent avoir besoin c’est-à-dire, la connaissance des relations commerciales, des statistiques, tarifs, échanges, etc.« Nous pouvons dire sans exagération qu’il n’est pas un sujet se rapportant à la culture industrielle, scientifique ou commerciale qui ne soit pas enseigné et enseigné dans la perfection dans les écoles très nombreuses de l’empire allemand.Cet enseignement repose sur une base solide.L’instruction élémentaire, jusqu’à l’âge de 14 ans est obligatoire et gratuite.L’enseignement secondaire, largement subventionné par l’Etat et les municipalités ainsi que par des legs particuliers, est aussi pratiquement gratuit.Des écoles élémentaires, l’étudiant passe au gymnase qui le conduit à l’université ou aux écoles scientifiques, lesquelles le conduisent à leur tour à l’école polytechnique, une école sous le contrôle du gouvernement.La commission de Manchester qui visita cette institution en 1891, en fait une description enthousiaste.Les édifices, disent les commissaires dans leur rapport, sont vraiment des palais.Une seule de ces écoles polytechniques (car il y en a plusieurs, toutes tenues dans la même perfection) celle de Charlottenberg, compte quatre-vingt-six professeurs, conférenciers et assistants, outre trente professeurs spéciaux.Elle est admirablement outillée en fait d’ins- EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 227 truments scientifiques et tous les appareils imaginables pour la poursuite d’études avancées en architecture, génie mécanique, construction de navires, chimie, métallurgie, et science générale.On y trouve en outre un atelier d’arts mécaniques et une bibliothèque de 52,000 volumes.Les laboratoires de chimie sont admirablement aménagés.Les édifices seuls ont coûté £405,000, l’on n’a épargné aucune dépense.Et tout cela, remarquez-le bien, dans un pays que certaines gens méprisent parce que, disent-ils, il n’aura jamais assez de capital pour faire concurrence à l’Angleterre.» La citation que nous venons de lire est traduite de l’ouvrage de M.E.E.Williams, Made in Germany.Elle résume parfaitement la situation de l’Allemagne quant à l’instruction industrielle.Ce sont les autorités anglaises qu’il faut consulter pour se rendre compte de la situation de l’Allemagne, car ce sont les industriels anglais qui sont surtout atteints par les progrès de l’industrie allemande.M.William S.H.GastreÜ, attaché commercial britannique à Berlin, constate qu’en 1895, tandis que les exportations anglaises diminuaient, l’Allemagne exportait en laines, sucres, cotons, soies, toiles, charbon, machines et fer pour £43,850,000.Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si Sir Charles Oppenheimer, consul général britannique à Francfort, écrive à son gouvernement que « le progrès industriel de l’Allemagne est presque phénoménal.Aidées par l’Etat de toutes les manières possibles, et en partie protégées contre la concurrence étrangère par des tarifs élevés, les industries de tous genres, quelles conviennent ou non au pays, ont pris naissance, se développent et fleurissent.Bientôt le marché indigène ne suffisant plus à une production aussi rapide, il a fallu chercher des débouchés à l’étranger.» Cet extrait, tout en servant à faire ressortir les progrès de l’Allemagne, contient en même temps l’indice d’un danger économique dont nous aurons à dire quelques mots.Nous avons devant nous le rapport du commissaire du travail de Washington de 1892 qui contient l’énumération des écoles industrielles du monde entier, des statistiques du plus haut intérêt et des explications importantes au sujet de l’éducation technique spécialisée.Pour le moment, nous ne nous y arrêterons pas de peur de fatiguer le lecteur en lui présentant trop de chiffres.Nous voulons plutôt lui présenter un coup d’oeil général, afin qu’il puisse juger de l’oeuvre par l’ensemble des résultats.Dans un autre chapitre, nous chercherons jusqu’à quel point l’exemple de l’Allemagne est applicable au Canada, surtout à la province de Québec. 228 TEXTE ANCIEN Non seulement l’Allemagne procure à ses enfants dans toutes les parties de l’empire des écoles industrielles générales et spéciales (nous ne parlons pas ici des écoles agricoles qui sont à la hauteur des autres) mais elle a fondé en outre, sous le contrôle direct de l’Etat, une école polytechnique tellement supérieure, tellement parfaite quelle assure à l’industrie allemande l’avantage capital d’une connaissance approfondie de toutes les sciences et leur application immédiate sous leur forme la plus économique à toutes ; les fabrications.Les nations rivales de l’Allemagne aiment à déclarer que l’article allemand est bon marché à cause de sa mauvaise qualité et de l’échelle peu élevée des salaires.Il faut se défier de ces jugements qui ne sont pas désintéressés.L’ouvrier allemand n’est pas moins payé que celui des autres pays.Dans bien des fabriques, il touche une part des profits.Nous pouvons tenir pour certain que si en Angleterre ou en France, l’on pouvait fabriquer aussi bon marché qu’en Allemagne, l’on se hâterait de le faire.La vérité c’est que la supériorité scientifique allemande, la perfection des procédés, l’intelligence des ouvriers sont les causes du bon marché et de la supériorité commerciale qui s’en suit.L’action du gouvernement allemand ne s’est pas bornée à établir un système admirable d’enseignement industriel à tous les degrés.On semble y avoir mieux compris qu’ailleurs que les fonds à la disposition du gouvernement sont le capital de la nation et qu’il est impossible d’en faire un meilleur usage que de les appliquer à développer la richesse publique par l’industrie.Il s’est donc mis en ! mesure d’aider financièrement à l’industrie au moyen de tarifs, de ^ bonus, de subventions.Et le résultat de tous ces efforts est que l’Allemagne a surpassé la France comme nation industrielle et menace aujourd’hui l’Angleterre.Tout cela est l’oeuvre de vingt i années seulement ! On a souvent dit que l’Allemagne allait trop loin dans cette voie et qu’elle commettait une erreur économique en forçant la croissance de toutes les industries, qu’elles fussent ou non naturelles au pays, et nous ne croyons pas que ces critiques soient fausses.Nous disons « industries » et non pas « enseignement industriel, » car cet enseignement ne saurait être trop complet ni trop étendu.L’encouragement aux industries indigènes par l’Etat est toujours, croyons-nous, une mesure qui contribue à la richesse et à la prospérité publique.L’enseignement industriel doit être per- EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 229 manent et doit se perfectionner sans cesse.L’aide de l’Etat aux industries d’une nature vraiment indigène n’est pas nécessairement permanente, excepté dans le cas d’une exploitation par l’Etat lui-même.Une industrie indigène, en effet, c’est celle qui est naturelle au pays par suite de conditions spéciales.Une fois établie sur des bases solides, elle doit se maintenir par elle-même.Il en serait ainsi chez nous pour les industries de la pâte de bois, par exemple.Mais une industrie exotique implantée dans un pays n’existera jamais que dans des conditions désavantageuses ; elle donnera lieu à une concurrence effrénée qui en définitive ruinera le capital et le travail et causera des désastres économiques.C’est ainsi qu’en Allemagne comme aux Etats-Unis, comme dans tous les pays de protection artificielle, la production excède de.beaucoup la demande et tous les efforts d’extension commerciale ne réussissent pas à enrayer le mal qui, au contraire, finit par s’étendre comme un fléau même aux pays qui n’ont pas commis cette erreur éco-mique.Le Canada doit éviter cette erreur.Nous avons donc pour notre part à déterminer quelles sont nos industries vraiment indigènes, c’est-à-dire celles dont nous possédons à peu près exclusivement la matière première.Il nous reste à protéger cette matière première contre l’exportation et à devenir dans les spécialités ainsi désignées des fabricants tellement scientifiques qu’il soit impossible de nous faire une concurrence sérieuse.Malgré cet excès que nous croyons découvrir dans le système allemand, son exemple n’en est pas moins utile à étudier.Il nous montre qu’il est possible de créer en peu de temps une grande puissance industrielle basée sur la connaissance populaire des arts industriels et l’appui de l’Etat.L’Allemagne est devenue en vingt ans l’une des puissances industrielles du monde.Ce que les Allemands ont fait, les Canadiens peuvent le faire et le faire encore mieux, toute proportion gardée, puisqu’ils peuvent imiter cet exemple en ce qu’il a de bon tout en évitant les fautes commises. I à EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 231 VI LE REMÈDE La province de Québec ne s’emparera de l’industrie que par l’intervention directe de son gouvernement.Nous avons constaté que dans la province de Québec, nous ; avons une organisation d’enseignement supérieur et technique, bien rudimentaire et bien pauvre, il est vrai, parce que pour le perfectionner il faudrait des ressources que ceux qui l’ont établi ne possèdent pas, mais qui pourrait encore fonctionner, si les efforts des initiateurs trouvaient de l’écho dans le peuple.Nous : espérons que ce travail y contribuera en provoquant quelque i discussion.Un certain nombre d’écrivains canadiens, constatant combien i ce pays est arriéré sous le rapport des entreprises économiques i et industrielles, se sont occupés à chercher le remède à cet état de choses.Quelques-uns sont d’opinion que c’est un mal qui se : corrigera de lui-même.C’est la politique du laisser faire dont il faut bien se défier.D’autres, comme le professeur Mills, de l’école , d’agriculture de Guelph, constatent que malgré les quelques écoles spéciales actuellement existantes, nous ne faisons encore que jouer i à l’éducation technique, et ils recommandent une réforme dans S l’enseignement sur toute la ligne.D’un autre côté, M.Morley i Wickett nous fait observer (voir le rapport du bureau des industries d’Ontario, 1897) que la plupart des jeunes Canadiens qui se i sont occupés de questions techniques et économiques finissent par : s’en aller aux Etats-Unis.Or si, d’un côté, nous applaudissons de S tout coeur au projet de M.Mills pour la réforme de l’enseignement ; industriel, de l’autre, il est décourageant de penser que si nous instruisons nos jeunes gens dans ces matières, c’est avec la perspective | de les perdre.Si c’est là la situation économique et industrielle des provinces ! de langue anglaise, celle de la province de Québec est plus malheureuse encore, et la raison en est bien évidente.Nos jeunes gens ainsi instruits nous restent sur les bras.Les voir s’expatrier serait I le moindre des deux maux.Le jeune homme de langue anglaise 232 ¦ TEXTE ANCIEN qui a des goûts scientifiques ou industriels et qui étudie dans un établissement où ces choses sont enseignées, peut assez facilement, en sortant, trouver de l’emploi comme ingénieur, constructeur, directeur d’usine ou de mine.Au moins a-t-il une chance d’arriver à , ces emplois, et dès qu’il est entré dans la carrière, que ce soit aux Etats-Unis ou au Canada, son succès dépend de lui-même.Il se trouve au centre d’une vaste population avec une organisation sociale depuis longtemps établie.On y connaît la valeur des hommes spéciaux, on y poursuit des entreprises où la science est nécessaire, il y a des établissements où cette science peut s’acquérir et le jeune homme qui en sort trouve souvent les capitaux dont il a besoin.Pour peu qu’il soit studieux et actif, son succès est dès lors assuré.Il n’en est pas de même du jeune Canadien français.Il appartient à un peuple peu nombreux, qui ne connaît pas la véritable industrie et qui n’a pas encore acquis le goût de la science ; ou plutôt, pour parler plus exactement, ce peuple possède le génie industriel et le goût des sciences, mais à l’état latent.Chez lui ces qualités ne sont pas encore développées.De plus, ce peuple n’est pas bien connu de ses voisins qui ne sont pas sans préjugés à son égard.Que le jeune Canadien français donc, qui a reçu ou qui a acquis par ses propres efforts une éducation industrielle, travaille, qu’il peine, il pourra devenir un savant, mais il aura beaucoup de peine à rendre sa science productive.Quoiqu’il fasse il sera toujours mal situé pour combattre.On nous citera un certain nombre de Canadiens français qui ont réussi, dans la carrière industrielle.Ce sont des exceptions, et ceux-là savent mieux que personne que nous affirmons ici la simple vérité.Or ce qu’il nous importe de considérer ce n’est pas l’exception, c’est la règle.Si comme nous avons essayé de le démontrer, l’existence honorable des Canadiens français sur le continent américain, tient à leur supériorité intellectuelle, laquelle dépend presque entièrement de leur condition économique ; s’il est vrai qu’ils sont ainsi situés qu’ils ne peuvent se 1 contenter de suivre le courant et de laisser faire, sous peine de devenir inférieurs, et cela tant à cause de leur génie national que de leur situation particulière ; il s’en suit qu’il faut que chez eux 1 la supériorité industrielle soit la règle, il faut qu’ils s’emparent de ( leur industrie nationale et l’exploitent eux-mêmes.Pour procurer aux Canadiens la supériorité industrielle qui, jointe à la supériorité agricole, implique une supériorité générale, il faut sans doute et avant tout des écoles, il faut un système aussi parfait t É EMPARONS-NOUS DE L'INDUSTRIE 233 que possible d’écoles industrielles générales et spéciales.Mais pour donner l’élan il faut quelque chose de plus que ces écoles, fussent-elles les meilleures du monde.Il faut que nos jeunes savants trouvent un champ favorable à leurs expériences et à l'application de leurs découvertes, que nos jeunes industriels trouvent auprès des autorités l’appui dont ils ont besoin pour surmonter les premières difficultés scientifiques et financières.Il faut, en un mot, que le gouvernement de Québec fasse comme le gouvernement allemand et devienne le centre scientifique de la province, le protecteur de l’ouvrier et le banquier de l’industrie.Une véritable école centrale, de bonnes lois industrielles, un système d’encouragement à l’industrie par l’Etat, voilà ce qui doit être, à notre avis, tarfi la base de l’oeuvre industrielle dans la province de Québec.Quoi ! s ecriera-t-on, voudriez-vous risquer de détruire l’initiative individuelle en préconisant l’assistance de l’Etat aux entreprises industrielles ! Voilà précisément le système que nous croyons être le meilleur, ou plutôt le seul possible pour assurer aux Canadiens la supériorité industrielle.Du reste, ce système n’est pas nouveau chez nous.Nous avons dépensé bien des millions pour des voies ferrées.D’où sont venus ces millions?N’ont-ils pas été pris sur le capital national, c’est-à-dire les fonds publics ?Les capitaux fournis par l’Etat pour nos chemins de fer ne sont-ils pas de beaucoup plus considérables que ceux versés par les constructeurs, particuliers ou compagnies, qui souvent n’en possédaient guère ?Cette assistance a-t-elle nui à l’exploitation de nos voies ferrées ?N’est-il pas vrai, au contraire, que sans cette assistance, la plupart de ces chemins n’auraient jamais été construits ?Hésiterons-nous donc lorsqu’il s’agit, avec des sacrifices relativement insignifiants, si nous les comparons à ceux que nous avons déjà faits pour nos chemins de fer, d’obtenir des résultats incomparablement plus considérables ; lorsqu’il s’agit de l’avenir de la province de Québec et de la fortune de nos enfants.Poussés par la nécessité, nous avons déjà tenté l'expérience de ce système en l’appliquant à l’industrie laitière et avec un entier succès.Nous devons donc, ce nous semble, admettre que la proposition est acceptable en principe et qu’il est de notre devoir de lui donner une application pratique dès que nous en aurons trouvé le moyen.Le moyen ! Voilà la pierre d’achoppement.L’on voudrait bien, mais l’on n’ose essayer.Pourtant, il n’y a rien dans tout cela qui 234 TEXTE ANCIEN doive nous effrayer.Répétons-le encore une fois, nous ne proposons pas ici des choses nouvelles, mais seulement l’application plus étendue d’un principe qui, dans la pratique, nous a déjà donné de bons résultats.Avec cette différence que dans ce cas, les sacrifices seraient moins grands et les résultats incomparablement plus importants.Il est vrai, pour en revenir au pays que nous avons cité comme exemple, que nous n’avons pas la grande population, la richesse énorme de l’Allemagne.Nous ne pourrions pas ériger de vastes palais pour y loger nos savants.Mais il n’est pas essentiel d ériger immédiatement un temple à la science.Consacrons-lui d abord notre jeunesse et attendons qu’elle-même nous fournisse les signes extérieurs de son culte.Contentons-nous de l’essentiel.Suivons l’exemple de l’Allemagne en ce qu’il a de bon seulement.Nous avons signalé dans le système allemand certaines choses qui paraissent être des erreurs.L’Allemagne, par ses tarifs protecteurs, a implanté chez elle une foule d’industries exotiques, ce qui a donné lieu à un surcroît de production et à un sérieux danger économique.Cela doit nous démontrer qu’en cherchant à développer notre industrie, il n’est pas nécessaire de forcer la nature ni de faire tout à la fois.Tout en nous conformant aux conditions économiques actuelles, il faut travailler aussi en vue de celles de l’avenir.Dans quelques années sans doute, cette gêne constante que les économistes appellent par euphémisme surcroît de production, -mais qui, au fond, n’est que la manifestation de la misere publique, puisque cela veut dire tout simplement que la population est trop pauvre pour acheter — disparaîtra nécessairement, du moins en partie.Les industries que nous appelons exotiques, celles qui ne sont pas naturelles au pays où elles existent, parce que la matière première ne s’y trouve pas, et qui sont une des causes de 1 appauvrissement général, disparaîtront aussi des que les pays qui en produisent la matière première seront scientifiquement outillés.C est alors que le Canada, dont les ressources naturelles sont sans rivales, prendra sa place parmi les pays industriels les plus riches du monde.Nous avons ici des produits spéciaux et en grand nombre qui, scientifiquement traités, nous permettront de faire a 1 univers, dans des branches spéciales, une concurrence victorieuse. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 235 VII UN EXEMPLE Comment on trouve la toison d’or dans nos forêts canadiennes.Nous voulons dans ce court travail nous en tenir aux généralités, d’abord parce que nous souffrons du mal national, c’est-à-dire d’une ignorance déplorable en matière industrielle, ensuite parce que nous ne voulons pas abuser outre mesure de la patience du lecteur dans un travail qui peut paraître aride.Un exemple pourtant fera mieux comprendre notre pensée.Parmi les industries spéciales à ce pays, la première peut-être en importance, est celle de la pulpe.En voici l’origine telle que la donne M.George Johnson, dans son ouvrage Pulpe de Bois: — « Grâce aux découvertes d’un savant travaillant tranquillement dans le silence d’un laboratoire « allemand, » des millions, inconnus jusqu’alors, sont venus s’ajouter à la richesse du Canada.La cendrillon des arbres forestiers du Canada prend rang parmi les meilleures de ses soeurs et devient l’idole de la classe ouvrière, distribuant à pleines mains ses largesses parmi des milliers de travailleurs.» Voilà, n’est-il pas vrai, un exemple saisissant de ce que peut faire la science.Cet étranger qui, du fond de son laboratoire, nous indique des richesses bien autrement sérieuses que celles du Klondyke, ne nous fait-il pas honte, ne nous fait-il pas sentir toute notre infériorité ?Allons-nous persister dans un état aussi dégradant ?L’industrie de la pulpe est encore dans son enfance, on ne l’a encore étudiée qu’imparfaitement dans sa production et dans ses différentes applications.Avec notre système actuel, l’industrie de la pulpe restera ce qu’elle est jusqu’au jour où des étrangers, des Américains ou des Allemands probablement, qui, eux, auront la science et le capital, viendront s’en emparer.Alors, nos compatriotes deviendront, dans leur propre pays et par leur propre faute, des manoeuvres ignorants et mal payés au service des étrangers.Si d’un autre côté, dans des laboratoires qui seraient établis par l’Etat, l’on étudiait scientifiquement cette industrie dans toutes ses applications possibles ; si le gouvernement offrait des encouragements suffisants à ceux qui voudraient entreprendre de suivre les indications de la science, soit dans la coupe, soit dans la fabrica- 236 TEXTE ANCIEN tion, en y ajoutant la condition d’établir dans chaque localité où se fabrique la pulpe des écoles spéciales où les ouvriers et leurs enfants apprendraient les connaissances touchant à cette industrie ; si l’on y intéressait directement l’ouvrier au moyen d’un système de partage dans les profits, comme cela se pratique sur une grande échelle en Belgique, en France, en Allemagne et en Suisse ; non seulement nous conserverions le contrôle de cette industrie nationale, mais nous économiserions la matière première qui l’alimente ; nous aurions une population ouvrière spécialement instruite, une population ouvrière propriétaire, car nous possédons la terre canadienne qui produit la pulpe, et beaucoup d’individus, voués dans d’autres conditions à l’obscurité, seraient bientôt en état de conduire eux-mêmes des fabriques dont ils seraient les gérants et les propriétaires.C’est là un exemple entre plusieurs, que nous citons pour expliquer notre pensée.Nous pourrions en citer bien dautres.Lune de nos industries les plus importante sans aucun doute est 1 industrie érablière qui n’a guère fait de progrès depuis deux cents ans.De ce chef seul que de richesses perdues ! Pourtant, là aussi nous possédons un véritable monopole et des ressources incalculables qui restent inexploitées pour la seule et unique raison que nous ne savons pas les faire valoir.Pour peu qu’on réfléchisse à ces questions, 1 on reste vraiment ébloui par les horizons qui s’ouvrent au regard.Lon reste confondu aussi devant l’apathie du public en face de pareilles vérités.Le docteur Grant, principal de l’université de Kingston, un savant distingué, ayant à faire un travail sur les ressources naturelles du Canada et sur le succès d’un homme qui les avaient quelque peu exploitées dans la région du Sault Ste-Marie, a du sortir du réel et chercher une comparaison dans la mythologie.H intitule son étude « Le Jason de l’Algoma.» Mais la toison d or nest rien près des richesses de cette contrée exploitée par M.F.E.Clergue, le Jason moderne.Celui-ci ayant établi une pulperie au Sault Ste-Marie, cherchait du soufre pour traiter la pulpe.Il se garde bien d’en importer de Sicile, il en cherche sur les lieux memes, et il trouve.assez de nickel pour approvisionner le monde pendant 100,000 ans et du cuivre en quantité inépuisable ! Mais il ne cherche que du soufre et il sait que d apres les méthodes connues^ il est impossible de l’extraire du minerai de nickel.Cela ne 1 inquiété EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 237 pas.« Il réunit une centaine d’hommes scientifiques et pratiques de toutes les parties du monde et il résoud avec succès le problème de l’extraction de l’acide sulphureux du minerai pyrrotite.» Cela paie-t-il de s’occuper des produits secondaires.Il semble presque comique de le dire, mais le produit secondaire du soufre en ce cas se trouva être un alliage de nickel et d’acier tellement supérieur à tout ce qui était jusqu’alors connu que les Essen et les Krupp d Allemagne lui achetèrent d’avance tout ce qu’il pourrait produire pendant cinq ans.Cela donna lieu à l’érection d’une autre immense usine.Bien plus, son minerai étant trop riche en nickel, il lui fallut trouver du fer pour y mêler.Il le trouva bientôt.Il en consomme actuellement 500 tonnes par jour dans son usine, sans compter ce qu il exporte.Comment expliquer ce succès extraordinaire qui découvre dans un désert et presque instantanément tout ce qui est nécessaire à plusieurs grandes industries.« Entrez, dit M.Grant, dans le laboratoire bien aménagé du Sault Ste-Marie, et vous aurez l’explication immédiatement.Un grand nombre de jeunes savants sont là occupés à examiner, classifier et étiqueter chaque parcelle de minerai qu’on leur apporte du dehors.Chaque habitant de la contrée sait que son minerai sera examiné gratuitement, et tant d’échantillons arrivent que six chimistes y sont constamment occupés.L’on ne laisse rien au hasard.On applique tout simplement le sens commun aux recherches scientifiques.Voilà une leçon que nous aurions dû apprendre il y a longtemps ! » Quelle leçon, en effet! C’est le miracle de la multiplication des pains.Si un simple particulier a pu faire tout cela, quel serait le résultat si le même système était appliqué par un gouvernement à toutes les possibilités industrielles de la province de Québec.Dans un cas il ne s’agit que d’un capitaliste, qui cherche à augmenter ses capitaux ; dans l’autre, du bonheur et de l’avenir de tout un peuple.Il s’agit de s’emparer de l’industrie sans qu’elle nous asservisse, de s’en emparer pour nous et pour nos enfants. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 239 VIII LE RÔLE DE L’ÉTAT On le comprend en Hongrie comme nous voudrions quil fut compris dans la province de Québec.Pour que le courant industriel d’un pays soit vraiment permanent dans ses effets, il ne faut pas qu’il soit spasmodique et irrégulier.Le torrent des montagnes dans son cours déréglé, dévaste souvent plus qu’il ne fertilise.La science industrielle, pour être efficace, doit être un fleuve au cours puissant, mais tranquille et sans cesse grandissant, nourri de tributaires innombrables, mais prenant sa source au coeur même de la nation, c’est-à-dire, dans le gouvernement.Que le défricheur et le colon continuent de s’avancer plus avant dans la forêt, mais que ceux qui les suivent trouvent un pays préparé par la science industrielle.L’Etat seul est assez puissant pour produire les grands résultats de l’industrie organisée, témoin l’industrie laitière organisée et protégée par le gouvernement de Québec.Partout d’ailleurs de nos jours l’Etat est instamment sollicité d’accorder aide et protection aux industries indigènes, dit le Moniteur des intérêts matériels de Bruxelles, l’une des plus grandes publications financières du monde.Cette revue cite l’exemple de la Hongrie, dont la situation offre beaucoup d’analogie avec celle de la province de Québec.La Hongrie, en effet, est un pays presque exclusivement agricole.Au dernier recensement, 76.83 p.c., de sa population vivaient d’agriculture, tandis que la classe industrielle proprement dite, ne comprenait que 5.26 p.c.Mais voici que les Hongrois s’éveillent.Ils comprennent la nécessité d’implanter l’industrie dans leur pays.Nous allons voir qu’ils adoptent précisément le système que nous croyons applicable à la province de Québec.« Depuis longtemps, dit le Moniteur, les gouvernements hongrois se sont occupés du peu d’expansion de la production nationale, qui dépendait presque exclusivement de l’agriculture.Ils ont inscrit dans leur programme l’engagement d’encourager les industries du pays, d’en provoquer la multiplication et le développement.Ils ont tenu parole.Mais soit qu’ils fussent liés par la convention douanière conclue avec l’Autriche, soit qu’ils eussent la 240 TEXTE ANCIEN saine conception des principes économiques, ils n’ont pas eu recours aux tarifs protecteurs qui écartent la concurrence et dispensent les industries existantes de tout effort pour la recherche du progrès.Ils ont adopté le système d’aide temporaire sous forme de subside, d’enseignement et d’exemption d’impôt.Ils se contentent de donner l’impulsion aux initiatives, sans les couvrir d’une protection qui serait de nature à leur enlever toute énergie et à les endormir dans une quiétude dangereuse.» On le voit, c’est précisément le système que nous recommandons pour la province de Québec.Nous sommes heureux aussi de constater que dans l’opinion d’une publication financière qui fait autorité, ce système est exempt des erreurs économiques que l’on rencontre dans le système allemand.Parmi les Canadiens français, la richesse publique est encore assez également distribuée.Les grandes fortunes sont rares, mais la grande pauvreté est rare aussi.C’est le contraire dans les pays où l’industrie a été développée d’après un faux système économique.D’après les calculs de statisticiens que nous avons sous les yeux, la dixième partie de la population des Etats-Unis possède quatre-vingt-deux 'pour cent de la richesse publique ; dans l’Etat de New-York, le plus riche de l’union, cinquante pour cent de la population n’a d’autres moyens d’existence que son travail journalier.Sans vouloir attacher une importance trop grande à ces estimations, l’on conviendra qu’il y a là un danger à éviter, et que nous ne devons pas ignorer ce qui se passe à l’étranger.La population de la province n’est pas encore vraiment appauvrie.La richesse publique est encore assez équitablement distribuée.Conserver et rendre encore plus équitable la distribution de la richesse publique qui est le capital national, tout en l’augmentant, voilà le but.Les hommes qui nous gouvernent, nos mandataires, sont les trésoriers, les fidéi-commissaires de cette richesse.Nous avons le droit d’exiger qu’ils en fassent le meilleur usage possible.Nous les avons approuvés lorsqu’ils ont employé une portion notable de ce capital pour construire les voies ferrées qui sont les artères du commerce.Nous n’en sommes certes pas plus pauvres.Cependant, nous n’avons pas encore recueilli tous les fruits de nos sacrifices.Ce qui coule dans ces artères, c est une l EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 241 richesse qui nous est en partie dérobée, nous n’en possédons que des parcelles.Pour la rendre entièrement nôtre, il faut mettre le peuple en état de participer dans les profits de l’industrie par la généralisation de l’instruction industrielle et l’encouragement et la surveillance de l’Etat, de telle manière que toutes les ressources du pays concourent au même but.Avec un pareil système et situés comme nous le sommes, les résultats, nous le croyons fermement, seraient bien plus grands et plus rapides qu’ils le furent jamais dans aucun autre pays du monde. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 243 IX DIFFICULTÉS PRATIQUES Dans un travail comme celui-ci, il est évident que nous ne pouvons plaider que pour le principe.Si le public croit ce principe vrai, s’il croit son application désirable, sa mise en pratique ne sera pas difficile.Cependant, il ne faut pas oublier, comme l’a dit Spuller, que « la vérité, pour les hommes qui veulent agir, c’est le possible.» L’idée que nous venons d’esquisser respecte la limite ainsi posée.Elle présente sans doute des difficultés réelles, mais ces difficultés ne sont pas insurmontables.Et quant à nous nous n’en voyons qu’une qui soit vraiment sérieuse.Convaincre le public de l’urgence de la réforme industrielle avant qu’il soit trop tard pour l’entreprendre, voilà la vraie difficulté.Si nous pouvions surmonter ce premier obstacle, le reste irait de soi.Malheureusement, l’on ne prend pas de telles choses assez au sérieux.L’on se dit qu’il sera toujours temps de s’en occuper.Certaines gens parlent ainsi par calcul, et se défient de tout ce qui tend à améliorer le sort des masses.Ces gens ne raisonnent pas, mais obéissent à leurs préjugés tout en croyant défendre leurs intérêts.D’autres plus sincères dans leur patriotisme se diront qu’a-près tout les dangers que nous indiquons sont peut-être imaginaires et que s’ils sont réels et possibles le mal se corrigera de lui-même lorsque l’on en sentira la nécessité.Mais qu’on y prenne garde.Le danger économique dont il est question dans cette étude n’est pas imaginaire, et, pour ce qui est des Canadiens français, ce danger est non seulement économique, mais national.Danger national, non à cause de l’hostilité des autres races qui habitent ce continent, mais par suite de la concurrence qu’elles nous font nécessairement dans la lutte pour l’existence.De tout temps, les Canadiens français les plus éminents ont fait valoir cet argument lorsqu’il s’est agi de stimuler leurs compatriotes.Quant au danger purement économique, il est basé sur des faits que nous avons sous nos yeux, parce qu’ils existent dans bien des pays industriels et notamment aux Etats-Unis.Supposons pour un instant, que le Canada soit devenu pays industriel, mais que 244 TEXTE ANCIEN ses industries soient toutes tombées entre les mains de capitalistes étrangers, ou même, si vous voulez, entre les mains de capitalistes canadiens qui auront commencé l’exploitation sans les sauvegardes nécessaires pour la protection et rinstruction des populations ouvrières.Ces populations seront dès lors nécessairement réduites à l’état de simples manoeuvres à la merci de ce capital, qui, naturellement, exercera une influence considérable.Et si cette influence était dépourvue des éléments de justice, comment le travailleur, s’il n’est pas instruit et habile dans son art, pourra-t-il faire valoir ses droits.Il faut donc nous prémunir contre les tendances dominatrices du capital.Il ne faut pas lui donner des droits acquis avant de s’être assuré le moyen de le contrôler, d’en faire en quelque sorte un souverain constitutionnel.Il ne faut pas lui vendre notre héritage pour un plat de lentilles.Il faut dès maintenant assurer la liberté et le bien-être des classes industrielles et 1 augmentation de la richesse publique par la généralisation de l’éducation technique.C’est donc maintenant qu’il faut agir.Il est temps encore d’adopter de sages mesures qui conserveront le capital national en des mains canadiennes qui sauront s en servir.Ceux qui ont à coeur le bien de leurs concitoyens et le leur ne sauraient donc se mettre trop tôt à l’oeuvre.Qu’ils fassent comprendre au peuple qu’il faut s’emparer de l’industrie.Le principe une fois posé, le reste se résume à la sage redaction de certaines lois fondamentales — qui, comme toutes les lois de cette nature, ne seront pas parfaites du premier coup, mais devront être modifiées dans leurs détails suivant les indications de 1 experience, — à l’organisation d’un personnel capable de leur donner une exécution efficace, et à la question financière.Les deux premiers points appartiennent surtout au domaine de la legislation et de l’administration ; la question financière a besoin d etre examinee.Tout ce que vous proposez ici : éducation industrielle et technique, recherches scientifiques en permanence, aide financière à certaines industries, cela coûtera sans doute les yeux de la tête, nous dira-t-on.Point du tout.Les dépenses qu’entraîneraient de telles réformes, même en supposant qu’elles seraient énormes, seront toujours insignifiantes, comparativement aux résultats.Mais nous savons que la dépense, toute minime qu’elle pourra être, effraiera toujours.Nous avons chez nous des gens qui sont prêts à dépenser des millions pour les voies ferrées, mais qui, à la moindre EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 245 dépense pour l’instruction publique, jettent les hauts cris.Pourtant, dans des pays beaucoup plus petits et moins populeux que la province de Québec, l’on dépense des sommes relativement énormes pour 1 instruction industrielle et technique.La Suisse, par exemple, est bien plus petite, est bien moins riche et moins peuplée que la province de Québec ; c’est un petit pays de montagnes, sans ressources naturelles spéciales, et pourtant, de 1885 à 1889 (ce sont les chiffres les plus récents à notre disposition) elle dépensait $1,024,974 pour ses écoles industrielles seules, dont $500,000 fournis par le gouvernement et le reste par les communes.Si la Suisse a pu faire cela, la province de Québec peut en faire autant, et le projet que nous esquissons ne suppose certes pas des dépenses plus considérables.L’établissement d’une école scientifique centrale serait la principale dépense.Cela comporterait les frais d’un laboratoire complet, frais qui ne se renouvelleraient pas tous les ans, — puis le traitement d’un certain nombre de professeurs et de savants.C’est cela qui coûterait le plus cher.Les autres dépenses ne seraient pas nécessairement très fortes.La construction d edifices spéciaux s’imposerait sans doute par la suite, mais il serait facile de trouver à peu de frais, ou même sans frais, dans quelque édifice public, un logement provisoire pour une école centrale et un laboratoire de recherche industrielle.A tout événement, le maintien d’une telle école serait une charge fixe sur le revenu, charge d’ailleurs peu considérable, surtout si l’on tient compte des résultats quelle est destinée à produire.Le professorat ne serait ni le seul ni le plus important des devoirs des savants attaches a cette école.Ils devraient en outre et surtout étudier systématiquement les ressources naturelles de la province en vue de leur application à l’industrie, afin de constituer pour le gouvernement un guide sûr dans son oeuvre d’encouragement des industries nationales.Quant aux lois industrielles qui régleraient les conditions de l’aide donné par l’Etat aux fabriques qui se conformeraient aux conditions imposées, leur opération serait graduelle, aussi graduelle que celle des lois accordant des subventions aux voies ferrées, ou que celles destinées à encourager l’industrie laitière.Il ne serait pas même nécessaire, dans la plupart des cas de débourser de l’argent, une simple garantie officielle serait tout aussi efficace.Dans ces fabriques modèles, conduites suivant les meilleures données scientifiques et appuyées par le crédit de l’Etat, où l’ouvrier outre son salaire participerait pour une part minime dans 246 TEXTE ANCIEN les profits et aurait l’avantage de l'instruction industrielle gratuite pour lui et pour ses enfants ; dans ces fabriques, disons-nous, essentiellement nationales et rigoureusement inspectées, l’on obtiendrait, suivant toutes les prévisions humaines, des résultats tels que le risque des fonds publics serait pratiquement nul.Nous verrions alors se produire dans la province une transformation industrielle au moins égale à la transformation agricole qui suivit l’introduction de l’industrie laitière.L’augmentation proportionnelle de la richesse publique et de la population justifierait un placement de fonds bien supérieur à celui qui serait véritablement engagé.Comme nous l’avons dit, nous ne voulons pour le moment ne jeter qu’un coup d’oeil général sur la question.Nous croyons cependant que pour qui voudra bien examiner la chose de près, il n’y a rien en tout cela qui ne soit pas réalisable, pourvu toujours que l’idée soit soutenue par la « vox populi.» * 0 0 Le désir sincère de faire ressortir l’importance de la réforme industrielle dans la province de Québec a seul dicté les lignes qui précèdent.Si le petit pouvait se comparer au grand, nous dirions comme Lord Roseberry, dans son introduction à l’histoire de Napoléon : cette idée nous obsède.Le raisonnement qui en forme la base est simple et clair.Les Canadiens français ont-ils eu tort ou raison de conserver avec un soin jaloux leur langue, leurs institutions, leurs lois, c est à dire, leur génie national ?Si, par malheur, ils devaient se contenter de marcher a la remorque des autres peuples du continent, le caractère distinctif qu’ils conservent ne saurait être pour eux un honneur et un avantage.Mais si, comme nous le croyons, la Providence leur a inspire ces idées pour leur permettre d’accomplir une mission civilisatrice, d’ériger sur ce continent de ces monuments du progrès humain, qui, comme les lois romaines, vivront aussi longtemps que vivra le monde, leur persistance nous apparaîtra sous un jour bien différent.Or, un peuple n’accomplit de grandes choses qu’en autant qu’il est armé pour faire respecter ses idees.L arme par excellence d un peuple, la condition fondamentale de son existence et de ses progrès, c’est la supériorité économique. EMPARONS-NOUS DE L’INDUSTRIE 247 Nous avons donc essayé de démontrer: — Premièrement.Comment, au début du dix-neuvième siècle, au moment où commençaient à germer les idées de gouvernement constitutionnel moderne, les Canadiens français ont pu faire preuve d’une véritable supériorité.Ils ont produit des hommes capables d’affirmer un principe vrai de gouvernement et d’accomplir une grande réforme politique.Et cette oeuvre, comme toutes celles qui sont vraiment grandes, n’a pas été d’un effet local seulement.Le principe vrai ainsi affirmé a produit dans son application des résultats immenses.C’était un remarquable début.Deuxièmement.L’oeuvre de nos devanciers est terminée.De nos jours la situation est différente.La forme de notre gouvernement et de l’empire dont nous faisons partie est définitivement fixée.Il nous reste, tout en veillant à sa conservation, à chercher ailleurs un champ pour l’expansion de notre génie national.Aujourd’hui c’est dans l’arène purement économique que doit se décider la lutte de supériorité qui se poursuit entre les différents éléments de notre population, puis entre les peuples du continent.Sommes-nous convenablement armés pour cette lutte qui commence et qui deviendra bientôt acharnée ?Les étrangers nous disent que nous ne le sommes pas ; ils nous reprochent notre infériorité productive et industrielle.Il nous semble que ceux qui nous font ces reproches n’ont pas tout à fait tort.Il nous faudra changer de manière ou soutenir une défaite, rétrograder.Déjà, chez notre jeunesse, nous remarquons certains signes de faiblesse et la jeunesse c’est l’avenir.Troisièmement.Pour parer à ce danger, regardons d’abord, autour de nous, étudions le terrain.Nous verrons d’autres nations surgir tout à coup d’une position économique inférieure, et arriver d’un bond à la supériorité.Suivons donc leur exemple.Concentrons nos ressources de façon à pouvoir résister victorieusement à l’invasion industrielle en implantant chez nous une force industrielle rivale et mieux conçue.Nos pères eurent l’audace d’une idée nouvelle : osons à leur exemple.Que le capital national prenne dès maintenant la place que voudrait occuper le capital étranger.Ce capital se multipliera alors au centuple.A la devise de Duvemay « Emparons-nous du sol » ajoutons cette autre devise qui en est le corollaire « Emparons-nous de l’industrie ! » A quoi bon, en effet, étendre au loin nos défriche- 248 TEXTE ANCIEN ments si nous ne permettons aux étrangers de venir sur nos brisées recueillir le prix de nos efforts.Soyons colons pour conquérir, pionniers industriels pour conserver notre conquête.A ces idées générales vient s’en ajouter une autre qui s’applique plus spécialement à l’ouvrier industriel.Le défricheur, le colon, l’agriculteur ont certes une rude tâche à accomplir.Mais par la nature même de leur travail, ils conservent leur identité et leur indépendance.Ils ne risquent de les perdre que plus tard dans le cas où ils finiraient par souffrir avec tout le corps social d’un mauvais système économique.Il n’en est pas de même de l’ouvrier des fabriques, sous le système qui prévaut dans la plupart des pays.Plus il peine, plus il devient dépendant.Il subit une espèce d’esclavage dont les classes ouvrières ont conscience et dont ils cherchent vainement à s’affranchir.Lorsque l’ère industrielle s’ouvrira véritablement pour nous, ne serait-il pas possible de faire en sorte que nos compatriotes en profitent sans subir en même temps cette triste condition.Nous ne pouvons nous empêcher de croire que ce problème n’est pas insoluble.Nous croyons que nous nous trouvons précisément dans les conditions voulues pour faire une expérience qui serait sans danger pour la société puisqu’elle ne porterait atteinte à aucun droit acquis, mais qui rendrait à l’ouvrier, du moins dans notre province, la véritable place qui lui appartient.Notre idéal sur ce point est éloquemment exprimé par le P.Monsabré, dans une allocution aux Cercles Catholiques de France.« Votre idée, disait-il, est celle d’un Etat chrétien, couvrant d’une protection légale, à la fois juste et paternelle, des associations professionnelles où le travailleur jouisse de toutes les garanties désirables pour sa religion, sa moralité, ses intérêts matériels, l’honneur et la sécurité du foyer,.' où il soit utilisé sans être exploité, dépendant sans être esclave, élément actif d’une force collective sans cesser de s’appartenir ! » la IT !e Achevé d’imprimer sur les presses des Ateliers Jacques Gaudet, Liée, Saint-H yacinthe, le vingt-quatrième jour du mois d’octobre mil neuf cent soixante-douze T Imprimé au Canada Printed in Canada Les Ecrits du Canada français ont publié 37 pièces de théâtre Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Anne Hébert Anne Hébert Yves Thériault André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau Le Samaritain La vertu des chattes Deux femmes terribles larie-Emma André Laurendeau Guilbeault-Gauvrea François Moreau Eugène Cloutier Les deux valses Le Coureur de marathon Les Taupes e Dernier Beatnick Eugène Cloutie Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibault Andrée Maillet Andrée Maillet Andrée Maillet Hôtel Hilton, Pékin Qui est Dupressin?La Crue Muses de la Nouvelle-France Elisabeth Le Meurtre d’Igouilie La Montréalaise Souvenirs en accords brisés Jacques Ferron Jacques Ferron Françoise Loranger Yves Hébert Yves Hébert Paul-Ghislain Villeneuve Alec Pelletier Jacques Languirand La Sortie e coeur d’une mère Georges.oh! 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