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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 37
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1973, Collections de BAnQ.

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QvebsC • -J?’ ;-:/ i PibliotïjèqueJMonaktm (Québec. ERT ÉLIE Dernier poème Epousez la vie N’est jamais poète qui veut Solitude du jour Deux poèmes L’art est avant tout beauté Dialogues Réflexions sur le dialogue Silence et poésie L’école laïque et les chrétiens jvelle te ancien Andrée Maillet Charles Lavoie Paule Doyon F.Gabriel Sagard Théodat Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume : $3.00.U abonnement à quatre volumes : $10.00, payable par chèque ou mandat a l ordre des Écrits du Canada français.Fondateur : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction : Gilles Marcotte Jean Simard Marcel Dubé Georges Cartier Fernand Dumont Lucien Parizeau André Major Gertrude LeMoyne Edmond Labelle Administrateur : Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 380 ouest, rue Craig, Montréal 126 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage.Dépôt légal - Sème trimestre 197S Bibliothèque Nationale du Quebec Copyright © 1973 Les Écrits du Canada français TABLE DES MATIÈRES ROBERT ÉLIE I - Inédits 13 II - Dialogues 31 ANDRÉE MAILLET La Dépendance 49 CHARLES LAVOIE Pour la défense et l’illustration I de la tératologie .PAULE DOYON Un procès .TEXTE ANCIEN Le grand voyage du Pays des Hurons (F.Gabriel Sagard Théodat) 153 211 219 Erratum Par suite d’un déplorable malentendu, nous avons publie dans notre dernier numéro les textes des nouvelles de M.Jacques Brossard tels qu’ils apparaissaient sur nos epreuves, sans y faire aucune des nombreuses corrections qu’il avait du y apporter dans le but de rétablir le texte initial de chacune de ces nouvelles.Le mal de terre et Le boulon d'Ernest exigeaient -la correction de plusieurs signes mathématiques dont la signification a ete malencontreusement transformée (ainsi, $ devait se lire ; = devait se lire C ; etc.).D’autre part, une certaine confusion s est produite dans la disposition du texte et la distribution des caractères typographiques de Retours.Certaines parties du texte qui devaient être en italique ont été composées en romain et vice versa.Le lecteur se voit donc forcé, pour comprendre cette nouvelle, à dépenser une somme d’ingéniosité plus considerable que celle qu avait prévue l’auteur ! LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS ROBERT ÉLIE (1915-1973) ROBERT ELIE (1915-1973) Depuis la fondation des Ecrits du Canada français, en 1954, jusqua son accession au poste de Directeur associé du Conseil des arts du Canada, il y a quelques années, Robert Elie a fait partie de notre Conseil de rédaction.Il était un lecteur exemplaire, aimant par-dessus tout découvrir, dans les textes parfois peu formés, parfois déconcertants, de jeunes écrivains, l’annonce d’une écriture personnelle.Nous n’oublierons pas les longues discussions, autour de manuscrits ou de quelque question plus générale, au cours desquelles il faisait toujours entendre la voix de la générosité, de l’ouverture.Sa place, parmi nous, ne sera pas prise.Nous perdons un collaborateur ; plus, nous perdons un ami, au sens le plus entier du mot.Les pages qui suivent n’ont pas la forme d’un hommage, et pourtant elles sont bien l’hommage le plus vrai que nous puissions lui rendre.Robert Elie était un écrivain discret.Il n’avait pas beaucoup publié au cours des dernières années, mais il écrivait régulièrement — l’écriture étant pour lui moins un métier qu’une nécessité de la vie intérieure.Grâce à l’obligeance de Madame Robert Elie, nous publions une série de textes inédits, poèmes, I notes, essais.Nous faisons suivre ces inédits d’articles publiés en 11951 et 1952 dans la revue Cité libre, et de l’introduction écrite par Robert Elie à un ouvrage collectif sur L’Ecole laïque (1961).Une édition des oeuvres complètes de Robert Elie : romans, poèmes, pièces de théâtre, essais, est en préparation.Nous prions la famille éprouvée de recevoir l’expression de notre sympathie.Les Ecrits du Canada français INÉDITS HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 15 DERNIER POÈME ** Encore le matin Et le regard de tes yeux Encore la peine du pain Et les larmes de tes yeux Mais encore l’eau fraiche (féconde)* 1 Et ma main sur ton front Et tes lèvres s’ouvrent O sourire plus qu’inattendu Ta main, l’oiseau vibre Je ne veux pas qu’il s’envole Je l’enserre et mon coeur s’ouvre Sang de l’inépuisable vie Moi-même, bien-aimée Prisonnière au cri de victoire Qui me délie comme l’amour Et le premier matin du monde Mais encore l’eau froide Ma main sur ton front Et le sourire de la profonde peine Caresse de l’amour extrême Mais l’eau froide encore Et toutes les semences du vent Ma main sur ton front et sur tes lèvres La victoire d’un imprévisible sourire 00 Dernier poème selon Mme Elie.1.Variation manuscrite placée en interligne. 16 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E ÉPOUSEZ LA VIE Epousez la vie et la beauté vous sera donnée par surcroît, humble ou glorieuse, mais toujours vivifiante.Recherchez d’abord la beauté, mesurez bien chacun de vos gestes, craignez les fautes de goût, n’abandonnez rien au hasard et vous enfanterez une lumière, une froide abstraction, quelque chose comme un visage sans regard et sans sourire, un corps dont 1 immobilité meme n’appellerait pas le mouvement.Tant de bon gout, de distinction, de savantes intentions ont enfante ces monstres de 1 architecture du XIXe et XXe siècle, ces églises qui repoussent la lumière, si concentrées qu’il suffit d’un geste de vivant pour les désaccorder.Aux horribles basiliques de notre province et aux trop jolies petites églises toutes neuves faussement naïves et humbles avec leurs toits pointus (sic) qui leur tombent jusqu aux chevilles et leur clocheton si justement et délicatement posé dans le paysage, je préférerai toujours l’humble église de mon village, Saint-Zoti-que de Soulanges, d’une bien mauvaise époque pourtant, mais qui garde quelque chose de 1 authentique humilité des paysans qui l’ont construite, mais pas dans sa façade que Ion a voulu faire belle comme une image que monsieur le curé avait rapportée de Rome, que par son abside, toutes les parties qui ne se voyaient pas de la grand’route, que l’on a voulu tout simplement vraies.Pauvre église que l’on veut depuis si longtemps remplacer par une prétentieuse abstraction, mais qui ne se résigne pas à s écrouler et qu’il faudra bien un jour abattre.Une liturgie vivante ! Il s’agit bien de ressusciter le grégorien, de conserver Bach ou Mozart, de nous forcer à prier comme si nous vivions tout le jour dans un silence monacal, comme si nous possédions la belle assurance d’un homme du siècle des lumières.Comment ne seraient-ils pas gênés, en entrant dans nos églises trouvées dans le passé, cet ouvrier qui a laissé son camion a la porte, cette jeune fille qui ne connait que* et ce chercheur qui doit bien s’avouer que le bon sens ne règle pas tout et qui! ne suffit pas de savoir que 2 et 2 font 4 pour être rassures.* dix mots illisibles dans le manuscrit. HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 17 N’EST JAMAIS POÈTE QUI VEUT (Poète malgré lui)** Le poète, tout poète, donc le peintre également, est le plus démuni des hommes.Il n’y a pas de mots pour ce qu’il fait ; il ne peut nous en parler.Pourtant il sait bien ce qu’il fait, mais c’est un drôle de savoir, incommunicable, incommunicable à lui-même.Demandez à un amoureux pourquoi il aime cette fille.Il pourrait vous en parler des heures et des heures, mais il se tait.Vous ne pourriez pas comprendre, vous n’avez pas la grâce.Cet homme, à cet instant, univers qui englobe l’univers qu’il partage avec nous, rencontre cette femme, à cet instant, un univers (tellement plus grand que le nôtre)* 1 qui englobe l’univers commun.Ils se reconnaissent, ils s’embrassent : une lumière si vive quelle efface tout, mais révèle un espace libre à l’infini et affirme la présence de cet homme et de cette femme enlacés.Elle est la plus belle du monde, c’est l’évidence même, de ce monde qui n’est qu’un moment de l’univers intérieur éclairé à l’infini.Vous devez comprendre que vous n’avez pas la grâce et vous devez avoir foi en cet amour, qui est toute la liberté de l’homme, le dépassement du monde, l’ouverture à l’infini : cette femme est une promesse d’absolu.Et le poète, le peintre pourraient nous parler de leurs métiers (sic) à n’en plus finir, mais à quoi bon.Ce qu’ils savent (?), d’un drôle de savoir, c’est autre chose, qui fait paraître dérisoires ces histoires ou métiers, et plus encore toute la philosophie que l’on veut en tirer, plus encore, l’esthétique.Ce sont des amoureux et leur grâce ne vous sera communiquée que si vous les aimez, l’homme et son oeuvre, comme vous devez aimer l’homme et la femme qui s’aiment.18/3/66 * ° Ces trois mots placés près du titre semblent indiquer soit un sous-titre, soit une façon particulière de signer cet essai.1.Les mots entre ( ) ont été ajoutés en interligne. 18 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E SOLITUDE DU JOUR Je t’aime, il faut que je te le dise Qui le saurait dans la lumière du matin Moi-même évadée de la nuit, est-ce un songe Que tant d’étoiles émues Et la caresse des grandes herbes sur nos corps nus.A contre-jour, dur absent, je dis que je t’aime Car il faut se lever pour l’aventure quotidienne Les gestes qui ordonnent l’arbre et la rivière Les routes qui relient vallées et montagnes Et le prochain pour le partage dans la juste lumière Qui recouvre l’arbre d’une ombre impénétrable, insondable1 Offerte aux regards comme chose définie Pendant les longues heures de froide raison Quelle foi s’éveillera dans ma lassitude Quelle lumière d’âme au rouge crépuscule Quand s’ouvrent les chemins enchantés de la nuit L’arbre à ranger, les monts à relier.23/6/57 1.La disposition des mots dans le manuscrit ne nous permet pas d affirmer catégoriquement que le mot « insondable » doive servir ou de synonyme ou de remplaçant du mot « impénétrable ». HOMMAGE A ROBERT ÉLIE 19 L’amour reconnaissant Le jour et la nuit me regardent les regardant Comme oiseau, chat, dans l’espace aux durs reflets, Se déploie, s’exalte, vertige de la peur et de l’amour, Et s’élève pour mieux se perdre dans un regard, La vie reprenant son bien, Le silence, son chant, La connaissance, son amour, Le créateur, sa créature.13/4/68 20 HOMMAGE A ROBERT ÉLIE Les hommes sont à portée de voix comme, autrefois, dans les villages.Mais les mots, les traditions, les valeurs ne sont plus les mêmes (n’ont plus de sens)1 et, aussi rapprochés soient-ils, ils n’en sont que plus étrangers, hostiles même les uns envers les autres.Le temps arrangera-t-il les choses ?Certes non, mais l’invention d’un nouveau langage, peut-être fait d’images, de sons, de nombres, et de très peu de mots.30/1/69 1.La ( ) indique une variation manuscrite placée en interligne. 21 HOMMAGE À ROBERT ÉLIE L’ART EST AVANT TOUT BEAUTÉ L’art est avant tout beauté, et, en dernier lieu, il est encore beauté.Il me semble que c’est bien assez ce qu’il nous donne : cette lumière de vérité, c’est bien assez pour notre amour d’homme, qui se purifie dans cette lumière et peut y reconnaître son véritable sens, mais n’allons pas lui demander plus que cela et croire que l’amour n’aura pas à se réaliser ailleurs, à s’orienter vers le don à l’autre qui exige un dur et jamais définitif arrachement à soi-même.Cette lumière de vérité, cette illumination du réel, n’est-ce pas assez pour notre piété, qui trouve là l’occasion d’un bon départ, départ dans un moment d’harmonie où l’intelligence domine toutes les puissances de la chair, toutes les sollicitations de l’univers.Mais ce n’est qu’un départ, et notre piété doit s’accomplir ailleurs, affronter les mystères de la foi, et s’offrir, en présence du Christ, à un dépouillement qui effraierait si la Grâce ne soutenait pas notre amour d’homme.L’art n’est ni l’amour ni la piété.Il n’est que la manifestation du réel, devenu plus réel qu’en lui-même, l’affirmation de la royauté de l’homme sur l’univers dont la profondeur se trouve dans l’homme même.C’est cela et c’est admirable.Dans cet accord toujours menacé, dans cette harmonie toujours recommencée, l’amour humain peut enfin aspirer à la grandeur, sa grandeur, la piété peut devenir transparente, offrande totale, et, plus précisément, si l’action de grâce commence dans l’harmonie, elle échappera plus facilement aux équivoques de la sentimentalité.La grandeur de l’art n’est-elle pas de réaliser l’accord de l’homme avec le monde et lui-même, fruit d’un inlassable labeur, depuis notre aïeul des cavernes, jusqu’à Baudelaire et Cézanne, Eluard et Picasso, accord fondamental en-deçà duquel rien de grand n’est possible, au-delà duquel l’amour a toutes les chances de la fraternité, de l’amitié, de l’union de l’homme et de la femme indéfiniment agrandie par l’enfant, de l’union à Dieu, si Dieu y consent. 22 HOMMAGE À ROBERT ÊL1E L’art, c’est la manifestation du réel, et, puisque l’homme en est la profondeur, c’est la manifestation de l’homme dans sa royauté.C’est cela, mais rien de plus, et, au bout de cette insistante déclaration de foi, je dois avouer que je ne crois pas à l’art sacré, que je n’en ai jamais vu et que je n’espère pas en voir jamais.Excusez-moi de ne pouvoir cacher que les histoires sur l’art qui est prière m’irritent autant que les verbeuses acrobaties sur l’art sexualité pure.Qu’entend-on par art sacré, mais l’art avec quelque chose de plus, une parcelle de divinité, et par art social, l’art avec quelque chose de différent.Eh bien ! l’artiste ne peut faire qu’une oeuvre dont l’homme est la mesure, et tout ce plus et ce différent qu’on veut y voir, c’est d’ordinaire nous-mêmes qui l’ajoutons, ou s’il est vraiment dans l’oeuvre, ce sera toujours comme un défaut, une faiblesse, même si ce défaut trahit la meilleure des intentions, quelque chose comme une arrière-pensée venue du ciel.Je pense à deux artistes que l’on considère généralement comme des maîtres de l’art sacré : Giotto et Bach.Si nous interrogeons leurs oeuvres, nous devrons reconnaître, me semble-t-il, qu’ils nous offrent le témoignage le plus authentique sur l’homme, qu’il le manifeste dans sa juste royauté mais, parce qu’ils sont véridiques, cette royauté n’apparaît pas comme absolue ; aux yeux du croyant, mais à ses yeux seulement, elle suppose au contraire une plus haute autorité, elle appelle une confirmation, et, en s’affirmant, elle rend présent le mystère quelle n’assume pas, elle évoque Dieu sans d’aucune manière le nommer, sans même chercher à le nommer, ce qui serait un commencement de prière, ce qui, aussi, détruirait l’oeuvre.Mais vous me direz que Giotto nomme Dieu puisque c’est parfois le Christ qu’il représente.Giotto a peut-être cru et nous avons cru qu’il nous offrait une image du Christ, mais si nous consentons à rompre avec de vieilles habitudes de pensée, ne devrons-nous pas reconnaître qu’il n’y a là qu’un signe qui vient s’ajouter à l’image sans en modifier la valeur artistique ; ne faudrait-il pas reconnaître également qu’aucune représentation du Christ n’est possible, qu’il est au-delà de toute image, que le moindre soupçon de sa réalité est inexprimable, comme en témoignent les mystiques.L’oeuvre de Giotto, dont la vérité n’est pas dans le sujet, ne tient pas aux signes qu’il y a mis, ne nous met pas en pré- HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 23 sence du Christ vrai Dieu et vrai homme, mais elle manifeste avec une plénitude encore jamais dépassée la nature humaine, et c’est nous, croyants, qui désirons aussitôt passer à l’absolu, franchir les frontières de cette humanité pour recevoir de Dieu la confirmation de notre joie.Du moins, c’est là un dépassement légitime, mais il y en a d’autres qui ne sont que complaisance à soi-même, rêverie narcissique.Mais l’incroyant, un Berenson par exemple, n’a jamais ressenti le besoin d’un tel dépassement.Sa joie lui suffit aussi longtemps que dure sa contemplation et, pour échapper au doute que la vie quotidienne insinue, il s’entourera de chefs-d’oeuvre, il deviendra amateur d’art.Ainsi, il prolongera sa joie, mais sans en obtenir la confirmation, et Giotto, qu’il comprend si bien, ne lui enseignera pas à prier.Une fresque de Giotto, quel qu’en soit le sujet, et qu’on le veuille ou non, n’est qu’une oeuvre d’art.Que le sujet soit profane ou religieux, qu’il s’agisse d’un berger ou d’un ange, la lumière aura le même éclat, le sentiment, la même pureté, la réalité, la même densité.La figure du Christ n’en dit pas plus que celle d’un berger, mais nous, qui savons si mal regarder parce que nous avons rarement le courage de nous oublier, nous prêtons à l’une plus qu’à l’autre.Mais qu’on ne s’imagine pas enrichir ainsi l’oeuvre de Giotto ; au contraire, nous l’alourdissons de sentiments équivoques que nous prenons pour de la foi, nous en brouillons les traits si bien que cette noble figure deviendrait une chose lamentable si nous pouvions la peindre telle que nous la voyons.J’ai déjà eu sur mes murs la reproduction d’une tête de Christ de Giotto et, très souvent, le visiteur cachait mal en l’apercevant un premier mouvement de méfiance, presque de répulsion.Le trait paraissait dur, cruel, et il est vrai que Giotto n’est pas doux pour le rêveur éveillé.Sa vigoureuse affirmation de l’homme paraît blessante ; il nous en révèle la grandeur, mais, en même temps, les limites.Pour l’aimer, il faut consentir à la dure condition d’homme et reconnaître, si l’on est chrétien, qu’il ne suffit pas de céder à un vague désir, à de bons sentiments, pour devenir dieu.Mais non, le trait de Giotto nous dit clairement que Dieu est infiniment au-delà de l’homme qui ne saurait le rejoindre sans se dépasser. 24 HOMMAGE A ROBERT ÉLIE Et Bach, que dit-il dans la Passion selon saint Mathieu qu’il ne dit pas également dans l’Art de la fugue, qu’il a pourtant conçu comme de simples exercices de virtuosité ?Ce qu’il y a de plus dans la Passion, ce sont les paroles de l’Evangile, mais elles n’appartiennent pas à Bach, elles n’ont dans son oeuvre que la valeur de signe, et la foi, mais non pas l’accompagnement musical, nous en livrera le sens divin.Et cet Evangile meme ne sera qu’un conte merveilleux pour un incroyant comme Gide qui l’a aimé, mais sans obtenir de la Grâce la révélation d’une réalité que les mots humains ne peuvent exprimer, même si l’artiste est ici incomparable.L’homme est la mesure de l’art, et je crois que l’artiste qui cherche à franchir les limites de l’humain dans son oeuvre, en compromet la pureté et la vérité.1 Auprès de Giotto, plaçons Fra Angelico.On peut supposer que le bienheureux moine connaissait mieux que son vieux maître les voies de la vie intérieure, et il n’est pas douteux qui! a voulu faire de son oeuvre une action de grâces.Les génies ne sont pas égaux, mais cette inégalité suffit-elle à expliquer la gêne que Ion ressent devant certaines oeuvres de Fra Angelico — du moins si l’on en juge d’après les reproductions et si on le compare à Giotto - comme s’il y subsistait une légère équivoque ?Ne serait-ce pas que l’intention de faire du tableau une prière en a réduit la beauté ?La prière, me semble-t-il, devait conduire Fra Angelico au-delà des limites de l’humain, au-delà de toute représentation, tandis que son art avait pour fin l’assomption du réel, cette part du réel que les sens et l’esprit d’un homme peuvent saisir.Maintenu au niveau de l’humain, la prière reste à l’état de désir, de sentiment, tandis que tourné vers 1 au-dela, 1 art perd de sa vigueur, de son emprise sur le réel.Les disciples de Fra Angelico, jusqu’à Maurice Denis, nous ont prouvé que l’artiste ne pouvait s’abandonner à un tel sentiment religieux sans graves dommages pour leur oeuvre.1.« Le style est l’homme même », disait Buffon.Et M.de Saint-Cyran, chose étonnante, l’avait reconnu bien avant lui : « il se fait une, certaine transfusion, sur le papier, de l’esprit et du coeur de celui qui écrit, qui est cause qu’on s’aperçoit, pour ainsi dire, son image dans le tableau de la chose qu’il représente.» Dans les réflexions sur le, style de ce réformateur se manifeste déjà ce côte malsain du jansénisme : puisque l’homme est corrompu et ne peut de lui-même que faire le mal, 1 art qui HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 25 Cela ne revient-il pas à dire que la sainteté n’offre pas plus de garantie en art qu’en politique ou en science ?Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, la très grande sainte de notre temps, a écrit des poèmes insupportables qui conduiraient à la piété la plus frelatée ceux qui ne se donneraient pas la peine de les traduire en bonne prose.Et, à peu près au même moment, le troublant Rimbaud écrivait d’authentiques illuminations, quelques-uns des poèmes les plus transparents de notre langue.Mais s’il n’y a pas d’art sacré, consacré, d’art qui soit une prière, l’Eglise devrait donc renoncer à la beauté ?Mais pourquoi l’Eglise renoncerait-elle à la vie ?N’est-ce pas l’homme quelle vient sauver, et ne se propose-t-elle pas d’élever à la divinité cette vie humaine que l’art exprime totalement ?Dans l’Eglise, en présence du Christ, confronté aux mystères de la Révélation, l’homme n’a-t-il pas sa place, et l’homme dans sa royauté temporelle qui aspire à une définitive confirmation, à la victoire sur la mort ?est entièrement de l’homme, est corrupteur, il recommandera à ses disciples la banalité, il leur recommandera même d’être impersonnel dans leurs écrits, (.) parce que « Le style est l’homme même ».Il a suffi d’isoler ces quelques mots pour faire dire à Buffon plus qu’il n’a voulu dire.Allons plus loin encore, car le style, non seulement nous met en présence d’un homme, mais encore, grâce à la lumière que répand la beauté, il révèle l’homme même, et le lecteur d’un beau livre fera plus de progrès dans la connaissance de lui-même que dans celle de l’auteur.Et la marque du grand art est justement de manifester l’homme dans un homme, l’universel dans le particulier, et c’est ainsi que l’oeuvre se justifie d’elle-même.Chez les maîtres, à mesure que leurs dons s’affirment et s’épanouissent, les oeuvres gagnent en noblesse.Le Renoir de la fin est vigoureux, large et sans complaisance, et ses derniers tableaux paraissent encore inacceptables à ceux qui n’ont aimé dans son oeuvre que la part d’impressionisme qu’elle a pu contenir.A mes yeux, évidemment, la beauté créée, cette lumière tout humaine soit-elle, n’a rien de condamnable, et prépare mieux à la prière que l’ennui que l’on ressent à lire de savants traités, de pieuses méditations ou de bons romans.Chose remarquable, M.de Saint-Cyran n’a jamais mieux écrit que le jour où il a condamné les chemins du style, comme le fait remarquer Sainte-Beuve dans son Port-Royal qui m’a suggéré cette note.Et qui sait, si M.de Saint-Cyran avait accueilh ce bonheur d’expression, s’il s’était abandonné à cette humble joie d’artisan, peut-être n’aurait-il pas compromis la réforme nécessaire qu’il avait entreprise et aurait-il conduit à la joie de la véritable sainteté ses admirables compagnons ?Il est dangereux de mépriser l’homme pour exalter Dieu.Drôle de christianisme, à qui il faut mépriser l’homme pour exalter Dieu 1 Le christianisme peut-il accepter que l’on méprise l’homme pour exalter Dieu ? 26 HOMMAGE A ROBERT ÉLIE Chrétiens, n’espérons pas un art chrétien, des oeuvres qui soient des prières, mais exigeons un art pleinement humain, profondément humain.Il suffira qu’il affirme loyalement dans l’Eglise la présence de l’homme pour que le croyant ressente le besoin de se tourner vers le Créateur.Mais, s’il consent à la prière, il fermera tout naturellement les yeux, il oubliera toutes les images, et l’art sera dépassé.a a * L’Eglise, toujours accueillante à l’homme, n’a pas été moins généreuse pour l’art, du moins jusqu’à notre époque.Il faut bien l’avouer, depuis 150 ans, depuis la Révolution Française, l’Eglise, ou, si l’on préfère le monde catholique, s’est complue dans la laideur, et l’art qu’elle a accueilli a toujours été d’une niaiserie insupportable qui nous apparaît comme la pire profanation du mystère divin.On y a même pris goût, et sous prétexte que le laid, le vulgaire, le grossier sont choses populaires, on s’est mis à transformer les lieux de pèlerinage en cirque de deuxième ordre.On me dira que l’Eglise n’a été que la victime innocente de conditions sociales désespérées.Il faudrait ajouter que, depuis 150 ans, c’est tout le monde bourgeois qui s’est allègrement voué au laid.Mais, n’est-il pas triste de penser qu’ici encore l’Eglise soit du côté de la réaction ?Il faut bien le dire, le rôle de l’Eglise dans l’histoire de l’art moderne n’est pas plus glorieux que celui quelle a joué dans l’histoire du mouvement ouvrier.Ici et là, l’homme humilié a voulu se redresser ; ici et là, le monde catholique a pris pour orgueil ce qui était fierté, et la liberté, qui avait crié un peu fort en 1789, lui a fait peur au point qu’il a inventé un type d’homme — le bon paroissien — qui est exactement le contraire de celui que Giotto et Bach nous ont révélé, un homme à ce point docile qu’on a pu lui faire croire qu’il était vertueux de se soumettre aux puissances d’argent, et qu’un bon chrétien ne devait se mêler ni de grève ni d’art moderne. HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 27 Je n’irai pas dresser la liste des maîtres que l’Eglise aurait pu accueillir depuis Delacroix, et qui se comparent aux plus grands.Je pense aussitôt à Daumier, dont l’art abondant et vigoureux nous a révélé la dignité de l’homme au travail, de la femme dans ses occupations quotidiennes, qui a trouvé dans l’humilité la grandeur que Michel-Ange a cherché dans un monde d’irréels géants.Si tel portrait de Daumier — son lecteur par exemple — exprime déjà toute la réalité humaine de l’apôtre et rejoint dans sa vérité les plus nobles personnages de La Tour ou de Rembrandt, je voudrais cependant m’arrêter à d’autres figures, environnées de silence et de paix dans un espace qui a les dimensions de l’âme, figures comparables à celles de Giotto, vraiment dignes d’affronter le mystère de Dieu.Je les trouve chez Cézanne, dont chaque tableau est un miracle d’attention et de fidélité, dont la montagne Sainte-Victoire est l’un des hauts-lieux de l’humanité.Je pense surtout à ses immobiles joueurs de cartes et à ses paysans, rigoureuses présences arrachées à la matière, où Cézanne s’est élevé d’un coup au-delà du psychologique, de l’expression du moi, pour atteindre l’âme, établir cette figure d’homme dans un espace qui soit à la mesure du silence de l’âme, de sa joie secrète, de son attente paisible d’une éternelle confirmation.Mais l’Eglise n’a reconnu ni les créatures de Courbet, ni celles de Manet, ni l’homme du travail de Daumier, ni l’homme de l’attente de Cézanne.Au début du XXe siècle, elle ignorait tout de leurs oeuvres, ou elle agissait comme si n’importait pas ce combat des solitaires pour l’honneur de l’homme, le rétablissement de sa grandeur dans un monde qui avait épousé la médiocrité.Avec quelles moqueries n’a-t-on pas accueilli ces artistes qui cherchaient à dépasser les apparences, ces apparences qui n’avaient cessé de s’épaissir depuis un siècle, délices d’un Bougue-reau, ce sourire de fausse vierge, cette dignité de banquier, cette atmosphère de maison close.Picasso devenait nécessaire, mais nous ne serions plus justifiés d’imaginer un jeu de massacre.A 50 ans de distance, nous pouvons voir aujourd’hui au Musée d’Art moderne de New-York quelques-uns des grands Picasso d’avant la première guerre mondiale, baignant dans le silence, la paix d’une harmonie toute 28 HOMMAGE À ROBERT ÉLIE spirituelle, à la fois accueillante et invulnérable comme leur belle matière, objets d’un ouvrier prudent, inventif, amoureux de la création.Au même musée et du même temps, nous retrouvons de grandes compositions d’un Matisse sévère, calme, rigoureux dans son architecture, et qui savait habiter de vastes espaces.Il s’y trouve encore des Rouault de la première heure, épais de matière, secrets et somptueux, des juges qui seraient dignes de nous représenter dans la Passion.Et il y a Braque si réfléchi, Bonnard d’une suavité toujours chaleureuse et virile.Mais vous savez aussi bien que moi que rien de cela n’a été accueilli.C’est tout juste si l’on toléra Maurice Denis et Dom Bellot, probablement à cause de certaines complaisances archéologiques.Puis Le Corbusier est venu, mais là, vraiment, c’était trop de pureté, d’honnêteté, de fidélité à l’esprit.On a failli se fâcher dans le grand monde catholique et on avoua tout en érigeant la basilique de Lisieux.Cette fois, même les personnages les plus dignes ont oublié de traduire en prose de tous les jours les poèmes de la petite Thérèse, ce qui démontre à quel point la laideur est pernicieuse.Au bout d’une telle histoire, que pouvons-nous dire ?Espérer seulement que les autorités ecclésiastiques s’inquiéteront du scandale de la laideur.Mais elles devront d’abord reconnaître qu’elles n’y comprennent plus rien et nous faire grâce des commissions d’art sacré.Quelles imitent plutôt le Père Couturier en allant frapper à la porte de ces solitaires que son indifférence a rendus farouches, mais qui n’en ont pas moins le coeur sur la main.Ces solitaires lui proposeront des images actuelles d’une humanité attentive aux sollicitations de l’esprit, des objets de vie arrachés à la misère au prix de quel labeur ! un espace spirituel où tous les départs sont possibles.Mais s’il est trop tard, si le retard ne peut plus être rattrapé ?Il faudrait alors s’appuyer sur les plus humbles vertus : la simplicité, la loyauté, la prudence.On aura ainsi quelque chance d’échapper à la laideur outrageante de Sainte-Anne de Beaupré ou de la future basilique de Notre-Dame du Cap, et, qui sait ?un peu de vie animera peut-être nos modestes entreprises. .!?HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 29 Je vous ai dit que je ne croyais pas à l’art sacré, qu’aucun 1?objet d art en tant qu’objet d’art ne méritait d’être consacré, comme un calice est consacré.Mais l’art, dans la beauté, dans la lumière de vérité, rejoint la vie, et par là ses objets renferment quelque chose de sacré pour le croyant.Car la vie est sacrée, la nature humaine redimee, et je me reporte aussitôt à cette admirable priere de la messe qu un ami m’a appris à aimer, qui semble commencer a la limite de 1 humain, à la limite de l’art, pour nous ;f.proposer aussitôt la contemplation du mystère divin : « O Dieu, qui avez merveilleusement créé la dignité de la nature humaine et qui l’avez réformée plus merveilleusement encore, accordez-nous par le mélange symbolique de cette eau et de ce vin, d’avoir part à la dignité de Celui qui a daigné revêtir notre humanité.» se Il aurait été si facile de transformer cet art vivant en art d’église, car, depuis la Renaissance, on compte bien peu de maîtres aussi fiers, aussi fideles, dans la pauvreté et la solitude, que ces grands peintres de notre temps.Il ne manque qu’une auréole aux paysans de Cézanne pour qu’ils aient leur place dans l’église, et ses paysages sont des lieux.L art d église a certes ses exigences, mais elles sont extérieures et ne restreignent pas plus la liberté de l’artiste que la forme du mur ou de la voûte que l’architecte lui demande de décorer.On peut croire qu’un art dépouillé convient mieux à l’église, mais un art aussi charnel que celui de Renoir n’apporterait-il pas dans une chapelle la lumière d’une joie très pure.Et un art non-figuratif comme celui de Mondrian, aussi dégagé de l’imitation que l’architecture, ne conviendrait-il pas à créer cet état d’harmonie favorable à la prière ?Et que dire de l’apocalypse de Van Gogh, chant sans reprise de la plus authentique passion d’homme, formes que tourmentent un impossible désir d’infini, mais qui s’apaisent dans l’accord généreusement accueilli à la limite de l’humain, au seuil du silence de Dieu.Le maître du soleil, des humbles et des fous, des fleurs, des champs de blé et de l’horrible misère qu’il fait chanter comme une cathédrale, pouvait donner à l’église des images qui éveillent et réchauffent le coeur des hommes, et le rendent disponible à la Grâce. 30 HOMMAGE À ROBERT ÉLIE Alors, pourquoi irions-nous demander à l’artiste autre chose que des objets de vie ?Pourquoi ne serions-nous pas satisfaits d’un art vivant pour l’Eglise ?La vie est sacrée, cette humble vie d’homme que manifeste l’art, et le reconnaître, c’est déjà pour le croyant le début d’une action de grâces.Espérance folle, et pourtant, compagne familière de l’artiste.Cette nature humaine plus merveilleusement réformée qu’elle n’a été créée, l’art vient l’introduire dans l’Eglise en offrande au Dieu qui daigne s’en revêtir ! II DIALOGUES ¦ ( ( RÉFLEXIONS SUR LE DIALOGUE (i) La voie de la vérité m’apparaît, chaque jour davantage, comme une recherche toujours recommencée qui ne se poursuit pas dans 1 isolement, mais par le dialogue, par un échange incessant de questions et de réponses provisoires.Je crois qu’il suffit d’être homme pour avoir non seulement le droit, mais le devoir de se livrer à cette recherche avec la plus grande ardeur, en acceptant tous les risques d’une aventure en pays inconnu.On me dira : Mais il y en a qui savent déjà ; pourquoi ne pas vous fier a leur parole ?Je ne doute aucunement de leur parole, je sollicite meme leur réponse ; mais, s’ils sont de véritables savants, ils reconnaîtront, me semble-t-il, qu’ils ont à peine entamé r 1 inconnu, que 1 experience et la science ne font que préciser le mystère de la vérité ou la foi seule nous permet de pénétrer et, surtout, que l’on ne sait vraiment que ce que l’on a soi-même vécu' Cest avec ardeur que nous exprimons nos convictions dans le dialogue, et elles nous tiennent vraiment à coeur.Pourtant, aussi fermes quelles soient, elles ne nous paraissent jamais inébranlables.Toutes soulèvent plus de questions quelles nen résolvent et nous ne les avons pas aussitôt affirmées que nous attendons avec impatience une réponse.Nous espérons moins une confirmation que le prolongement de notre pensée.Et il arrivera que ce prochain attentif, qui consentira à dialoguer avec nous, nous fera faire de telles découvertes que nous devrons nuancer nos positions de départ et les corriger sur plus d’un point.Nous accueillerons avec joie cette réponse inquiétante, mais salutaire, et nous nous empresserons de poursuivre le dialogue par de nouvelles questions.Serait-il excessif de dire qu’aucune découverte ne se ferait si personne n’avait le courage d’exprimer, avec plus ou moins de bonheur, ses convictions ou son inquiétude ?1.Cité Libre, vol.1, no 3, mai 1951. 34 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E Il ne saurait donc s’agir d’imposer nos convictions, puisque nous ne les proposons qu’afin de poursuivre un dialogue qui ne doit jamais se terminer, mais nous ne voudrions pas que le silence se fasse par notre faute, que d’autres se retrouvent seuls avec leurs doutes et leur inquiétude qui pourraient se transformer en cynisme et en angoisse.Et si le dialogue devient impossible ou est interdit, faudrait-il s’étonner que certains sentent le besoin de crier leurs certitudes, ou même de les proposer comme absolues, et qu’ils accueillent avec beaucoup de méfiance les solutions qu on leur présente comme indiscutables ?Quant a nous, nous croyons que toute attitude tyrannique, dans quelque domaine que ^ce soit, conduit au désastre, c’est-à-dire soit à la révolte, soit a 1 indifférence, qui est certainement plus grave.Ici, il nous faut essayer de répondre à une question : le catholique a-t-il le droit de participer à un dialogue où tout se trouve remis en question ?Beaucoup d incroyants répondront qu’un catholique ne jouit d’aucune liberté intellectuelle et qui! doit obéir aveuglément aux décrets de l’Eglise, et je connais des catholiques qui se trouveraient d’accord avec eux sur ce point.Et pourtant, la théologie s interroge sur la foi, la philosophie chrétienne s’interroge sur le sens de la destinee humaine et il est demandé à tout catholique de vivre sa foi.Mais comment la vivrait-il s’il ne pouvait répondre aux questions que la vie même lui pose ?S’agit-il de justifier notre foi ?Je ne le crois pas ; je suis même convaincu que le dialogue ne 1 exige d aucune façon.Il nous demande seulement d en proposer 1 expression la plus juste.Sans doute n’est-il pas facile de trouver cette juste expression dans toutes les réponses que sollicite la vie.L extreme complexité des problèmes nous découragerait s il ne s agissait pas de participer à un dialogue où d’autres pourront devancer notre désuet préciser nos intuitions en nous communiquant les fruits d expériences que nous n’avons pu faire.Non seulement le dialogue n’exige pas une justification de notre foi devant le tribunal de la raison, ce qui serait absurde, mais il doit s’appuyer sur elle.Bien plus, il ne ^ peut s engager qu’entre hommes dont la foi commande la pensée et inspire la recherche. HOMMAGE A ROBERT ÉLIE 35 Il faudrait se souvenir ici que ceux que l’on dit incroyants ne le sont pas toujours autant qu’on l’imagine et que, d’autre part, chez certains croyants, la foi est à un tel point somnolente qu’ils se conduisent comme de véritables sceptiques.Celui qui ne croit pas en Dieu mais qui ne cesse d’interroger l’inconnu ne manifeste-t-il pas au moins sa confiance en la vie — ce qui me paraît une forme d’autant plus émouvante de la foi quelle est pauvre et menacée — et n’espère-t-il pas obscurément rejoindre un absolu que nous avons appris, nous, à nommer Dieu ?Aucune formule ne satisfait cet incroyant qui parie pour la vie ; aucune non plus ne saurait l’arrêter dans sa recherche.Mais le chrétien s’arrête-t-il à des formules ?Les dogmes ne viennent-ils pas préciser le mystère plutôt que le dissiper, et stimuler la foi, plutôt que la soumettre à la raison ?Le chrétien qui se tourne vers Dieu n’a-t-il jamais connu cette espérance ou cette angoisse inexplicables contre lesquelles l’incroyant ne peut toujours se défendre devant l’inconnu ?Bref, pourvu que l’un et l’autre possèdent le sens du mystère, ils sauront se rejoindre au delà de toutes les formules, et beaucoup de chrétiens avoueront que l’irréprochable amitié d’incroyants les a conduits plus près des sources de la foi sque les apologétiques les mieux intentionnées et les plus intelligentes.Ces réflexions nous conduisent à cette question : Ce dialogue qu’animent la foi et l’espérance d’arracher l’homme à l’absurde, se trouve-t-il engagé dans notre société, et dans quelle mesure ?La réponse doit être affirmative même si l’on ne peut encore apporter les précisions qui en feraient un jugement sur notre situation intellectuelle et l’évaluation de nos chances d’avenir dans un monde adulte.On peut invoquer des expériences actuelles, même si elles ne sont pas décisives, mais, surtout, une secrète rupture avec le jansénisme, qui prend aussi la forme d’un nationalisme et d’un purisme également stériles, rupture qui s’est amorcée il y a une quinzaine d’années à la faveur — bien triste faveur — de la crise économique, et qui s’est ensuite affirmée pendant la guerre.Il faut croire que le dialogue est engagé et pour de bon, car il suffit d’avoir goûté à cette recherche libre, qui exige le meilleur de nous-mêmes, pour refuser à tout jamais un gouvernement par ndécrets que certaines autorités estiment encore le seul possible.Toutefois, ce dialogue ne se poursuit pas encore ouvertement. 36 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E Parce qu’il est combattu, des polémiques viennent souvent l’inter- , rompre et, parfois, on a l’impression qu’il se dissout dans le silence.Il ne sera vraiment assuré que le jour où il se poursuivra dans des revues, des journaux et jusque dans l’enseignement, et il ne donnera tous ses fruits que si les autorités acceptent de répondre aux questions.Nous n’en sommes pas encore là.Sans doute ne pouvons-nous compter sur la victoire définitive d’une pensée libre qui adhère à la réalité présente, mais nous comprenons mieux qu’il faut dépasser les apparences, ou la forme, pour arriver à l’expérience qui les explique ; nous ne réussirons pas autrement à rejoindre la vie ou les oeuvres vivantes.Mais quelle est cette expérience que doit poursuivre l’homme aujourd’hui ?Elle est avant tout rencontre du mystère et lutte contre le désespoir.On a dégagé de la Psychologie de l’Art de Malraux, ouvrage que je n’ai pu lire encore, une pensée qui me paraît remarquable.Malraux rappellerait que, dans l’histoire de l’art, la figure humaine n’apparaît dans tout son éclat qu’à de très rares époques, et en Occident seulement, aux époques justement où l’homme voit dans le mystère le reflet lumineux de son âme, où il a le sentiment de dominer sa vie.Par contre, dès que le mystère submerge l’homme, il ne parvient plus à dégager son image des ténèbres et il ne cherche plus qu’à donner forme à son désir d’absolu qui l’occupe entièrement.Il me semble que nous sommes à une époque où l’homme ne sait plus se défendre contre le mystère, où même le chrétien doit chercher son Dieu dans les ténèbres.Il a certes plus d’espoir, mais il doit suivre le même chemin que les autres.Dans un monde sauvage, un accent tragique marquera la spiritualité chrétienne, comme l’art religieux, et si nous cherchons la tranquillité dans l’isolement nous ne ferons que nous éloigner de ; la réalité.On sait d’ailleurs à quel désastre l’art religieux a été : conduit par ceux qui voulaient à tout prix retrouver le sourire de Fra Angelico.Au départ même, croyants ou incroyants, pécheurs ou saints, i> se retrouvent devant le mystère et rien ne s’oppose à ce qu’ils fassent route ensemble.N’aurions-nous, par exemple, rien à répondre à cette réflexion qui termine la méditation de Malraux : HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 37 il' I « Sans doute, pour un croyant, ce long dialogue des métamorpho-; ses et des résurrections s’unit-il en l’une des voix divines ; mais : peut-être est-il beau que l’animal qui sait qu’il doit mourir, en contemplant 1 implacable ironie des nébuleuses, lui arrache le : chant des constellations ; et qu’il le lance aux siècles, auxquels il i imposera des paroles inconnues.» Un secret espoir soutient cette affirmation de la dignité hu-i I cette esperance, un Malraux 1 a puisée dans la vie, non c pas en rêvant à un âge heureux, mais en acceptant les conditions | actuelles.Mais la peur de la vie nous a profondément marqués et l’ex-rpérience de la liberté ne peut se faire sans angoisse.Dès que l’on | quitte lus voies traditionnelles pour aborder l’inconnu, il nous faut reconnaître que nous sommes mal préparés à la recherche.D ailleurs, les plus éclatantes affirmations, qui sont le résultat jjljdime rupture avec le jansénisme sous toutes ses formes, me pa-iJraissent assombries par 1 inquietude.Un poème de Saint-Denys-JGameau évoque admirablement la lassitude de l’aventurier qui i part seul a la recherche de la vérité, a la recherche de lui-même : L’avenir nous met en retard Demain c’est comme hier on n’y peut pas toucher On a la vie devant soi comme un boulet lourd aux talons Le vent dans le dos nous écrase le front contre l’air On se perd pas à pas On perd ses pas un à un On se perd dans ses pas Ce qui s’appelle des pas perdus Vision désolante, mais ne suffit-il pas que la poésie ait remporté cette victoire sur le désespoir pour qu’il nous soit possible *de poursuivre notre chemin ?Car, enfin, ce poème demeure, nous ïémeut toujours, échappe à la mort qu’il évoque.Sans doute faudra-t-il dissiper l’angoisse, mais cette parole vivante du poète, si nous savons l’accueillir, nous en suggérera aussitôt une autre beaucoup moins désespérée.Le danger, c est de se retrouver seul devant l’inconnu dans un silence de mort.Plus près de nous encore, des romanciers nous ‘Ont montré des personnages dont l’aventure se terminait par la 38 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E même ronde des pas perdus, et ils ne pouvaient les sauver.Pour tant, ces cris de détresse ne tombent plus dans le silence; ils en rejoignent d’autres, ils préparent des rencontres, font naître de nouvelles amitiés et, avec elles, l’espérance.Le dialogue qui s’engage dans l’amitié ne peut conduire à une impasse ; le chrétien, au moins, sait que 1 amour n est pas une illusion, ni un chemin sans issue.Le silence n’est jamais aussi lourd que nous l’imaginons aux heures de lassitude ; toujours, un c-ami inconnu reprendre la conversation un moment interrompue et viendra ranimer notre foi.Mais pourquoi partir de si loin, du désespoir même?Parce ^ que, dans une société anonyme, où l’abstraction l emporte sur le | réel, la situation de l’homme est désespérée.On peut reprocher (( aux jeunes romanciers d’offrir de leur milieu une bien triste image, mais ils vous répondront qu ils n ont pas trahi leurs souvenirs, i Ils ne désespèrent pas de rencontrer des saints ou des justes qui .soient demeurés fidèles au milieu des contradictions ; ils croient ( à la vertu des humbles et ils les recherchent pour leur arracher du coeur cette parole qu’ils ne peuvent eux-mêmes prononcer.Mais ils savent aussi qu’ils ne les atteindront qu’après avoir tra-versé une zone morte, puisque 1 intellectuel a d ordinaire gran i dans une bourgeoisie agonisante, qui a cependant d’assez bonnes j rentes pour s’assurer une longue survivance.Qu’on me permette de m’appuyer sur une expérience person- d nelle.La Fin des songes est une aventure en zone morte, mais à aucun moment n’ai-je perdu l’espoir de retrouver la vie enfin dégagée de ses ombres.Des critiques et des amis connus et inconnus, qui ont eu la patience de me suivre dans cette recherche difficile, m’ont permis j( de mieux situer le problème et m’ont convaincu que se pencher ! sur la réalité, aussi noire fût-elle, nous libère et vaut mieux que de chercher à imaginer un monde d innocents.Cette aventure a confirmé pour moi la quasi-irréalité du monde où nous vivons.Elle m’a amené également à mieux comprendre que tout commence par l’autre, par celui que j’appellerai le prochain II est rare que de telles rencontres, quelles soient de 1 ordre de 1 amitié, de l’amour ou de la simple camaraderie, se fassent autrement qu’en intention.Mais ce prochain, vraiment reconnu, nous permet de rejoindre tous les autres, de prendre place dans 1 univers hu- 39 HOMMAGE A ROBERT ÉLIE main, d en mesurer l’étendue, d’en comprendre la richesse infinie.Tout commence par le don et, ainsi, rien ne finit jamais.Nous habitons 1 éternité et le moindre geste humain, c’est-à-dire la moindre communication entre deux personnes, a une valeur infinie.Dans cette histoire de deux amis, le plus malade est presque h toujours au premier plan, et celui dont on peut encore attendre un des reactions saines, n’a certes pas toute la résistance qu’on espé-hj rait en le voyant apparaître dans le brouillard.Ce Bernard finit toutefois par rencontrer l’autre, du moins l’ai-je cru en écrivant les dernières pages de ce roman, mais il n’appartient pas à l’auteur de le sauver.Qu’il se débrouille maintenant ; il a toutes les chances.En profitera-t-il ?Je ne sais : ce dernier pas pour échapper au confortable irréel est difficile à faire, et la liberté exige un long apprentissage.En tout cas, se mêler de ses affaires serait moraliser et quitter le plan du dialogue, celui de la vie, pour se livrer à cette forme de délectation morose que les Américains appellent « wishful thinking ».1er 6 Cependant, le problème de la libération ne me paraît insolu-ra- ble ni pour ce personnage ni pour nous, et il me semble que nous pouvons vivre en espérant plus intensément que jamais.J’aime ies ce mot dun ami : « Vivre en espérant, et non pas vivre d’espoirs ».Je ne doute pas que certains examens de conscience, et les plus cruels, en aident d’autres à abandonner leurs espoirs pour con-' naître enfin l’espérance de la vie.On s’étonnera qu’un romancier catholique ne finisse pas ses histoires par un sermon et ne se fasse pas entremetteur du ciel auprès de ses personnages.Encore une fois, il ne possède pas la ; vérité et il ne peut l’imposer aux autres.Elle s’offre à lui dans la foi, mais il lui reste à la retrouver dans sa vie.ieI ! > • L Eglise nous propose bien autre chose que des sermons ; elle i nous offre l’exemple de la sainteté évangélique, de cette secrète et continuelle méditation et incarnation de la parole la plus fraternelle que nous ayons jamais entendue.Elle nous révèle le 4 i prochain dans sa misere et sa vérité pour nous conduire au monde des paraboles où la vie est toute espérance, lumière du matin, joie I inaliénable, don parfait.Mais nous en sommes très loin, et il faut .le reconnaître si seulement nous voulons nous engager dans cette voie.Il me semble que ce n’est pas manquer à l’espérance que 40 HOMMAGE À ROBERT ELIE d’exprimer le drame de notre vie.J’avoue que je n aurais pas continué le voyage si, à un seul moment, j avais ete domine par ce sentiment que je comprends mal et que l’on appelle le pessimisme.Non, il n’y a rien à détruire, mais tout à redécouvrir puisque nous n’arrivons même pas à rejoindre les realites les plus humbles.La famille et la patrie deviendront des lieux de rencontre et d’amitié si elles restent ouvertes à l’univers.Que les familles et les patries tendent à se replier sur elles-mêmes, c’est un fait, mais ce n’est pas une nécessité ; bien au contraire, comme, pour les personnes qui les composent, elles ne se sauveront quen se dépassant ; et l’univers humain doit aussi s ouvrir a plus grand que lui-même, nous conduire au domaine de 1 absolu, sans quoi la vie serait absurde et, comme disait Sartre, les autres deviendraient l’enfer puisqu’ils nous entraîneraient sur un chemin sans issue.Au départ même de l’aventure, je crois que toutes les promesses de l’amour s’accompliront.Alors, si nous partons du désespoir et de 1 angoisse, ce ne peut être que pour nous en délivrer.A la surface, la ou se poursuit la guerre des formules, l’homme ne semble avoir le choix qu entre la bombe atomique qui lui promet une heureuse mort, et la dialectique matérialiste qui lui promet le bagne éternel.Mais 1 espérance a sa source dans les profondeurs, au niveau de cette toi en ; la vie qui se confond, pour le chrétien, avec la foi en Dieu.Il me semble que le dialogue, qui est avant tout expression de foi et recherche de la vérité, nous conduit à cette source.Et il est encore recherche de la plus haute expression de sa destinee, présence aux autres, adhésion totale au présent.Il nous ouvre véritablement les voies de la création et je ne doute pas qu il soit j nécessaire de l’engager loyalement si nous voulons que la vie commence, non pas demain, mais aujourd’hui même. SILENCE ET POESIE (d )0' les ; • - it, I Quand une poésie s’approche du silence, c’est, pour moi, qu’elle s’approche de sa source la plus haute.Elle naît du silence comme elle nous y conduit, et ce silence n’est pas refus de témoigner, mais consentement à l’être, reconnaissance du réel (« sans bruit de paroles », comme dit l’Imitation), adhésion au tout.Mais un moment n’attend pas l’autre, et c’est déjà un souvenir dont nous cherchons la substance, une voie vers laquelle nous voudrions tracer une route sûre, pour nous et pour les autres, d’où le chant.Cette présence qui s’est manifestée à nous, nous n’avons pu que la reconnaître, mais non pas la posséder, et même savons-nous maintenant que nous ne devons espérer que d’en être possédés.Nous demandons à la poésie de l’évoquer à la seule fin que r nous nous y abîmions.Le don de poésie est bien le don de soi-même : perdre sa vie (pour la gagner ?mais ce n’est pas la poésie qui peut ajouter cela).La poésie naît d’un acte d’adoration et cherche à se dépasser dans un acte d’adoration (les textes liturgiques ne sont que poésie et ne deviennent prière que par la grâce de l’acte de foi, d’espérance et de charité de celui qui les profère).Sur un autre plan, la métaphysique naît de l’intuition de l’être pour nous conduire à son mystère, au seuil de la foi et du désespoir.Cette présence s’est manifestée à nous à la fois comme étant la vie de notre vie et comme nous dépassant infiniment.Et pour tracer un chemin vers ce mystère, la poésie doit surmonter ses propres apparences, la poussée analytique des mots qui ferait un objet fini de ce que nous avons reconnu comme infini.D’où la tension accentuée, plutôt que réduite, entre les images et les mots, qui parfois même s’annulent parce qu’il faut atteindre une plus grande transparence, et non pas une plus lourde signification.1.Cité Libre, vol.8, nos 1-2, juin-juillet 1952. 42 HOMMAGE À ROBERT ÉLÎE C’est une tentative impossible, comme l’amour, et qui ne peut être sauvée que par la foi qui commence elle-même par l’aveu de notre néant (si l’amour ne devient charité .Si la poésie ne devient prière .), mais sans cette folie, la vie serait absurde.C’est à l’approche du mystère, de l’infini, que la poésie tremble, même si le poète se trouble devant un monde qui s’est fait contre la vie.Elle l’oblige à affirmer une présence qui le dépasse, le détruit presque, et elle ignore ce monde dont le poète ne peut se défaire, et elle se préoccupe peu de ses souffrances, ou, plutôt elle exige qu’elles se transforment en désir d’une présence infinie.Mais ce désir, c’est tout, et le chant, qui naît dans des conditions tragiques, l’éveille chez les autres et les conduit au seuil du salut.La poésie et l’amour sont des affirmations dans la solitude, jusqu’à ce qu’ils deviennent prière et charité.Ils appartiennent à cet ordre de la foi en la vie qui est le commencement et la fin du dialogue.Mais le poète peut être aussi prophète, et sa reconnaissance solitaire l’invite à dénoncer la part de la mort dans le monde où il vit, lui donne une intuition plus pénétrante et plus juste du vrai et du faux.Au fond, tous les prophètes sont poètes, et les poètes qui ne sont pas prophètes ont trahi leurs dons.(Ne faudrait-il pas dire qu’exercer le don de poésie, c’est nécessairement témoigner pour la vérité ?) La poésie soutient le dialogue de la première à la dernière réplique, mais elle-même ne se discute pas.La vie de l’esprit serait impossible si la poésie ne nous mettait pas en présence du mystère, mais elle brûle les étapes que tous les hommes, et le poète comme tous les hommes, doivent parcourir pas à pas dans le dialogue.Le sort du poème se joue devant l’infini et l’échec du poète est une promesse de victoire pour le lecteur.Si le poème est beau, sa vérité est irréductible, et toutes les explications sont insuffisantes. L’ECOLE LAÏQUE ET LES CHRÉTIENS d) L’homme de bonne foi doit maintenant reconnaître que la communauté canadienne-française est elle-même de type pluraliste.Si la majorité y est catholique, on y rencontre des protestants, des juifs, des orthodoxes, surtout des hommes et des femmes qui n’adhèrent à aucune religion, mais dont la vie s’appuie sur des convictions très fermes, qui lui donnent sens et dignité, ou sur une inquiétude qui n’est pas moins respectable.Il me semble évident qu’un enseignement exclusivement confessionnel ne peut convenir à cette société pluraliste qui, de plus, se veut démocratique.C’est dire quelle se propose comme idéal d’offrir à tous ses membres les moyens de vivre dignement selon leurs convictions et d’assurer à chacun la liberté nécessaire à son épanouissement.Rien de cela n’est bien nouveau, mais ce qui l’est c’est la volonté de rechercher ouvertement, publiquement, des solutions franches aux problèmes que soulève le pluralisme de notre société, c’est le désir d’engager un dialogue loyal entre catholiques, protestants, juifs et agnostiques.Le Mouvement laïque de langue française est né de la volonté de poser clairement les problèmes et d’en rechercher les solutions en commun.J’adhère à ce mouvement beaucoup plus parce que je suis catholique que parce que je suis démocrate.J’accepte avec d’autant plus d’empressement de travailler avec des hommes et des femmes qui ne partagent pas mes convictions que l’expérience m’a appris qu’un tel dialogue invite à plus de rigueur et plus de ferveur dans l’affirmation de la foi, mais aussi à plus d’attention aux autres.1.Le titre est de nous.Introduction à l’ouvrage collectif intitulé L’Ecole laïque, Editions du Jour, 1961. 44 HOMMAGE À ROBERT ÉL1E Ce sont de graves problèmes que le Mouvement laïque pose publiquement, problèmes qui empoisonnent l’atmosphère quand ils se discutent dans une demi-clandestinité honteuse.Ils obligent le catholique à s’interroger sur sa foi et certains, qui n’en ont pas l’habitude, confondront un tel examen avec le doute et y verront une ruse du Malin.Mais la révision de notre régime d’enseignement n’est pas une affaire sans importance même pour ceux qui ne confondent pas foi et aveuglement.Ils devront réfléchir à la mission de l’Eglise, qui est de répandre la bonne nouvelle, donc d’enseigner, mais se demander aussi si les catholiques n’ont pas accordé une telle importance à l’école confessionnelle qu’ils en sont venus à négliger d’autres moyens de diffusion.Plusieurs en arriveront à se demander pour la première fois s’il est permis à un chrétien de vivre en vase clos, avec toutes les complaisances de la vie de famille, ou si, au contraire, il ne lui est pas demandé d’être un témoin dans le monde, de participer de tout son coeur à l’oeuvre commune, à la lutte de l’humanité contre la misère et l’ignorance, à la lutte pour la libération et la spiritualisation de l’homme.Enfin, reconnaître aux non-catholiques la même liberté qu’aux catholiques, c’est du même coup consentir à ce que la majorité n’ait pas plus de droits que la minorité, c’est lui refuser tout privilège.Et, cette fois, la langue ne protégera plus la majorité, et la vie amènera les catholiques à collaborer quotidiennement avec des frères, et non plus des « étrangers », qui ne partagent pas leur foi.Il appartient évidemment aux catholiques de trouver des réponses à toutes ces questions, mais reconnaissons quelles ne se posaient pas avec la même urgence quand la majorité pouvait se comporter comme une totalité et renvoyer charitablement aux protestants de langue anglaise ses membres qui ne pouvaient plus se dire catholiques, ou, s’ils venaient à résister, les confier à la Police provinciale, comme doivent s’en souvenir les Témoins de Jéhovah.Pour les non-catholiques, les difficultés ne sont pas moins grandes.Ils devront respecter les convictions de la majorité même si certains catholiques n’ont pas craint d’abuser de leur force pour leur refuser pendant trop longtemps la possibilité de revendiquer leurs droits.Ils seront aussi amenés à un examen de conscience qui devra les conduire à dépasser le sens particulier que des mots comme laïque ont pris en d’autres pays et à d’autres . HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 45 époques, et à trouver des solutions qui conviennent à la réalité présente.Il faudra même leur demander une patience peu commune.Sans doute, les autorités civiles et religieuses leur reconnaissent le droit de parler, mais on vient tout juste de l’apprendre et certains catholiques ne semblent pas encore le savoir puisque, pour étouffer ce qu’ils appellent « les forces du mal », ils n’hésitent pas à recourir à la calomnie.C’est dire que les invitations à la polémique ne manqueront pas, mais espérons qu’il sera possible d’y résister et d’éviter que les familles spirituelles ne s’affrontent comme d’irréductibles ennemis.J’adhère au Mouvement laïque pour corriger une injustice, ce qui est une raison suffisante, mais aussi pour éviter cette division en familles spirituelles ennemies, germe de toutes les guerres saintes où la haine a toujours une violence diabolique.Il faut que l’on trouve des solutions qui sauvegarderont la paix et qui, même, favoriseront l’amitié.Depuis sa naissance, le Mouvement laïque n’a fait que poser le problème de l’enseignement et il n’a proposé qu’une solution.Pouvons-nous honnêtement lui demander davantage ?Est-ce dans l’intérêt de la paix que certains font déjà à ses membres un procès d’intention ?J’ai dit dès le début que la révision de notre système d’enseignement me paraît s’imposer.J’ajoute que je suis d’accord avec la solution proposée, soit la création, au sein de notre système d’enseignement, d’un secteur non confessionnel qui jouirait des mêmes droits que les secteurs catholique et protestant qui existent déjà.Je voudrais exprimer l’espoir, que me semblent partager la plupart des adhérents du Mouvement laïque, que ce secteur non confessionnel ne s’établisse pas en opposition aux autres secteurs, mais qu’il soit au contraire un lieu de rencontre pour tous ceux qui, pour des raisons qui pourront n’avoir aucun rapport avec la foi, choisiront que leurs enfants fassent leurs études avec des camarades de familles spirituelles différentes.Dans ce secteur non confessionnel, les maîtres devront tendre à une scrupuleuse objectivité dans toutes les matières profanes, dans toutes les disciplines dont le but est d’explorer l’univers humain, le domaine de l’inconnu qui n’est pas inconnaissable de 46 HOMMAGE À ROBERT ÉLIE nature.Ils devront encore reconnaître qu’une part de cet inconnu est pour plusieurs inconnaissable, qu’il constitue ce mystère irréductible à la raison qui est l’objet de la religion, reconnaître même que l’homme religieux ne peut aborder le connaissable sans tenir compte de la révélation du mystère essentiel qui est Dieu.Pour certains, au-dessus de l’ordre naturel qui est offert à la libre exploration de l’intelligence, il y a l’ordre surnaturel qui relève de la foi.Je souhaite que l’on maintienne dans l’école non confessionnelle la nécessaire tension entre raison et foi et qu’on évite soigneusement de les opposer.Entre la recherche qui tend à la plus grande objectivité et la reconnaissance du mystère qui tend à la plus grande ferveur, il y a inévitable tension, puisque la foi est irréductible à la raison, mais tension salutaire qui permet au chrétien de ne pas confondre Dieu avec l’inconnu connaissable, le mystère avec le mystérieux, comme le disait Jean Le Moyne, la religion avec la superstition, et cette tension n’est pas incompréhensible à l’incroyant comme en ont témoigné un Malraux ou un Camus, et, avant eux, tant de compagnons de Mounier ou de Péguy.L’école non confessionnelle ne deviendra le lieu d’un dialogue fécond que si elle se montre accueillante à toute croyance et si elle prévoit le temps nécessaire à l’enseignement de la religion ou d’une morale laïque.J’ose encore espérer que l’école confessionnelle, particulièrement l’école catholique, reconnaîtra davantage que doit exister cette tension salutaire entre foi et raison et qu’une adhésion fervente au mystère de Dieu exige une grande objectivité dans la recherche, afin qu’elle contribue à dissiper les brumes du mystérieux, les équivoques de la religiosité, les tentations de la magie.De plus, comme il sera impossible de créer partout des écoles non confessionnelles, les maîtres catholiques devront eux aussi adopter une attitude de respect à l’égard des autres familles spirituelles et accueillir leurs enfants sans abuser de leurs pouvoirs.Je me réjouirais de voir les maîtres catholiques veiller à bien distinguer entre raison et foi, ce qui ne signifie pas les séparer, pour que le mystère soit nettement dégagé du mystérieux et vraiment proposé comme objet de foi, pour que l’inconnu ou le naturel soit nettement distingué du mystère et vraiment proposé comme objet de raison.Chez toute majorité, quelle soit catho- HOMMAGE À ROBERT ÉLIE 47 lique ou non, il y a danger que l’enseignement ne se réduise à un dressage et ne serve plus qu’à alimenter une propagande ou une apologétique.C’est un danger qui guettera également l’école non confessionnelle.Je voudrais souligner que l’on n’arrivera jamais à se comprendre, même entre croyants, si l’on oublie que les tempéraments les plus divers se retrouvent à l’intérieur de la famille catholique.Il y a des catholiques dont la vocation est de vivre aux frontières.S’ils comprennent que d’autres ne donnent leur mesure qu’au coeur de la communauté, où les traditions catholiques sont les plus fortes, eux ne trouvent vraiment l’espérance dans toute sa fraîcheur que là où l’Eglise rencontre le monde.Ces catholiques, qu’une certaine atmosphère familiale impatiente, se recommandent de maîtres assez respectables pour qu’on ne les soupçonne pas de trahison.On ne peut imaginer un Bernanos marguillier, ou un Mounier, directeur d’une revue paroissiale.On comprend qu’un Teilhard de Chardin ait eu tant d’amis protestants et païens et qu’un Congar ait tant fait pour le mouvement oecuménique.Dans notre province, les catholiques de ce tempérament comprennent mal que leurs enfants doivent grandir en sagesse et en grâce dans des maisons si protégées du monde qu’elles paraissent ignorer la réalité, ni qu’ils aient à subir trop souvent une morale qui semble placer la peur au-dessus de l’amour et une pensée si craintive qu’elle transforme en dogmes à peu près tout, depuis les thèses thomistes jusqu’au droit de propriété.Cette minorité catholique quelque peu aventureuse n’est pas sans défauts et la majorité plus sage n’est pas sans vertus et, sans doute, l’une et l’autre jouent-elles un rôle nécessaire, mais l’une et l’autre ne peuvent vivre dans les mêmes conditions bien qu’elles partagent la même foi.On comprendra que des catholiques cherchent à résoudre les problèmes que soulève le pluralisme de notre société.Parce qu’ils appartiennent à la majorité, ils doutent que l’on puisse sans eux, du moins dans la paix, modifier notre système d’enseignement.De plus, ils trouvent dans une telle entreprise l’occasion de participer à l’oeuvre commune, car rien ne leur semble plus destructeur pour une famille spirituelle de vivre en serre chaude dans une complaisance aussi contraire à la foi qu’à la raison et, parfois, dans une suffisance et une bonne conscience qui n’ont rien d’évangélique. 48 HOMMAGE A ROBERT ÊL1E Je crois que la première assemblée du Mouvement laïque a démontré que des membres de familles spirituelles différentes pouvaient aborder la question de l’enseignement, non pas sans émotion, mais avec le respect qui est nécessaire au maintien de la paix.Les textes qui se trouvent réunis ici et les interventions des premiers auditeurs, en dépit de maladresses inévitables, indiquent que si le sectarisme existe dans la province de Québec comme ailleurs, la majorité, chez les catholiques ou les non-catholiques, désire que la recherche de solutions équitables pour tous se poursuive dans un climat d’amitié.Mais les agités, cette fois encore, n’ont pas tardé à crier sur les toits ; il faudrait maintenant entendre ceux qui pensent que d’aussi graves problèmes ne peuvent s’aborder sans réflexion.Montréal, le 26 avril 1961. ANDREE MAILLET DÉPENDANCE SCÉNARIO POUR UN FILM OU POUR LA TÉLÉVISION Avril 1972 - septembre 1972 ANDRÉE MAILLET A publié en 1963 deux volumes de contes et de nouvelles ; en 1964, un recueil de poèmes et un essai.Au début de 1965, son roman Les Remparts de Québec est publié aux Editions du Jour.En 1966, des contes pour enfants chez Fides et les Nouvelles Montréalaises, suite des Montréalais, chez Beauchemin.En 1965, les écrits publiaient une pièce de théâtre, Le meurtre d’Igouille qui fut montée à Québec, par la troupe de TEstoc, au cours de l’été de la même année.En 1967, les écrits publiaient une seconde pièce : La Montréalaise. à ma fille Alexandra _____________________________>-— Présentation Lieux : Un petit village non loin de Saint Jean du Richelieu.La rivière - les campagnes environnantes.La ville de Saint-Jean ou celle d’Iberville - ou bien Québec, ou bien plutôt, le Vieux Montréal, où l’on prendra des boutiques en guise de grands magasins.Temps: En 1911.Pour des raisons de moeurs, de mentalité, de circonstances idéologiques, de modes.Personnages : Hermine : dix-huit ans, belle, orpheline.Cousine Frémence : sèche, doucereuse, sa tutrice, 45 ans.Adèle : aimable, pas jolie, boiteuse, 19 ans.Madame Ferland : mère d’Adèle, femme du député, 40 ans, bien soignée, jolie, imposante, coquette - assez forte - voix grave.Le curé Martel : d’un âge moyen.Le notaire Chalmette : 70 ans environ.Le Père Bilodeau : 50 ans - habitant.Le vieux docteur Valmont : entre 66 et 70 ans.Le jeune docteur Réal Tourangeau : 26 ans.Le jeune avocat Charles-Edouard St-Amour : 27 ans.Personnages épisodiques : figurantes - la bonne - figurants, La grand’ mère Souquot, dont il est question.Le thème musical : Une vieille valse - oeuvre de Corinne Dupuis.Quelques cantiques en français et en latin (d’avant le Concile oécu-ménique) de ce temps-là. 54 ANDRÉE MAILLET SCÈNE PREMIÈRE Vue en plongée du Richelieu scintillant, puis d’un agréable petit village du Québec par un bel après-midi ensoleillé a été.Peu de monde dans la rue principale, appelée rue des Brûlis, du village de Sainte-Mathïlde-des-Anges.L’église.Un boguey passe à côté d’une dame élégante qui a de la prestance, encore belle.Le cocher la salue ; elle gravit les marches de l’église et y entre par une porte basse.L’année 1911 est très importante à cause de la psychologie ambiante ; on est à la fin d’une époque.Pourtant l’on croît — la bourgeoisie croît — que rien ne changera — et l’Eglise — que rien ne prévaudra contre elle.Aucune invention à faire peur ou rêver n’a pénétrée jusqu’à Sainte-Mathilde-des-Anges.L’atmosphère de calme, de pérennité est essentiel au drame qui va éclater, mais que rien ne laisse prévoir dès l’abord.SCÈNE DEUXIÈME L’intérieur de l’église.Une ravissante église québécoise du 18ième ou 19ième siècle, très claire.Les fenêtres sont ouvertes.On entend l’orgue et un choeur de femmes : le choeur des Enfants de Marie, femmes célibataires de tout âge.Elles s’exercent pour la messe du dimanche prochain.On est en semaine.Il est environ trois heures et demie de l’après-midi.La belle dame qui vient d’entrer fait une génuflexion après avoir pris de l’eau bénite.Elle s’avance, choisit un banc, s’agenouille, puis se lève et va commencer un chemin de croix.Dans l’église il y a déjà le curé qui lit son bréviaire.Il s’interrompt parfois afin de mieux écouter les chants.Il prend évidemment plaisir à Vexercice du choeur de chant.Il bat meme discrètement la mesure quand il reprend sa lecture.Autour de l’autel une très belle jeune fille blonde aux cheveux nattés autour de la tête dispose des fleurs fraiches dans des vases : c’est Hermine.Elle est la pupille de la dame qui est à la console de l’orgue et cette dame est sa cousine Frémence.Maintenant on voit de plus près cette derniere.Cousine Frémence et Hermine sont vêtues toutes les deux de tailleurs strictes en drap gris fer, jaquettes longues aux genoux, corsages blancs à cols hauts baleinés, en linon mais sans dentelle ni broderie ni falbalas.Hermine porte un voile noir.Cousine Frémence a sur le chef une plate galette de paille noir garnie d’un ruban bourgogne et retenue par de grosses épinglés à têtes noires. LA DÉPENDANCE 55 Cousine Frémence (aux Enfants de Marie) (elle frappe sur le bois).S’il vous plaît ! Mouvements divers dans le choeur.Cousine Frémence Reprenez .Eh bien, du début : « Je me donne à vous ô Reine, je vous donne mon coeur.» (Le choeur reprend le cantique).SCÈNE TROISIÈME Dans l’église, toujours.Hermine, à présent, distribue les petits fascicules beiges (ou autre) dans les dix premiers bancs; quatre par banc.C’est l’office à l’usage du Tiers-Ordre masculin dont les membres ont une réunion ce soir.En passant près de la dame qui fait son chemin de croix, Hermine jette un oeil vers le jubé pour s’assurer que Cousine Frémence ne la regarde pas.Puis elle pince doucement et vivement la manche de la dame qui tourne la tête et lui sourit.C’est madame Ferland, la femme de l’avocat député du Comté, et la mère de sa meilleure amie Adèle.Hermine a un visage impénétrable.Elle ne sourit donc pas.Hermine (à voix basse et ferme) Demandez-moi d’aller voir Adèle tout à l’heure, quand nous serons dehors.Madame Ferland (chuchotant) Mon chemin de croix pour Adèle.Hermine Je vous en prie, faites le plus vite !.La dame sourit avec compassion et elle acquiesce, puis se remet en méditation.On verra quelle accélère un peu son exercice religieux.Hermine continue à distribuer les fascicules.Le curé la regarde un moment et lit.Hermine retourne à la sacristie comme cousine Frémence plaque des accords pour noyer les voix puis : Cousine Frémence Très bien.Le Kyrié, s’il vous plaît ! Voix de femmes chantant un Kyrié grégorien. 56 ANDRÉE MAILLET SCÈNE QUATRIÈME Beau temps dehors.Le parvis de l’église.Cousine Frémence et Hermine viennent de sortir de l’église.Hermine porte un canotier sur la tête.Elle plie son voile noir.Elles descendent les marches.Cousine Frémence regarde sa pupille avec une froide réprobation.Cousine Frémence Tes gants !.Hermine met ses gants.Cousine Frémence Dandine-toi pas ! Où est ton réticule ?(Elle secoue son propre réticule) Une dame prend un sac lorsqu’elle sort.Pour aller dans la maison de Dieu il faut une tenue correcte.Ton sac ?.Hermine (voix calme, oeil froid) Je n’en ai pas.Cousine Frémence Celui de ta mère ?Elle payait assez cher tout ce quelle achetait, ta mère, pour que ses affaires servent à plus d’une génération ! .Silence d’Hermine.Cousine Frémence la regarde avec hauteur et n ajoute rien.Elles avancent tranquillement dans la rue.Hermine laisse tomber son voile : c’est pour gagner du temps.Elle le ramasse et le secoue.Reprise de la marche.SCÈNE CINQUIÈME Madame Ferland sort à son tour de l’église.Elle est éblouie par le soleil.Elle ouvre son ombrelle et rejoint vivement Cousine Frémence et Hermine.Elle les dépasse et tourne gracieusement vers elles, les obligeant ainsi à marcher plus lentement.Elle tient sa jupe relevée par un anneau de fine corde attaché à la jupe et tient son ombrelle assez haute et appuyée sur l’épaule.Elle marche un peu devant ces dames et tournée vers elles très légèrement mais suffisamment.Madame Ferland (coup d’oeil au ciel) Bel après-midi, n’est-ce pas LA DÉPENDANCE 57 Cousine Frémence (doucereuse) Le bon Dieu nous comble de ses dons, gratuitement, madame Ferland.Madame Ferland (souriante) Pas toujours.Il faut quelquefois les lui acheter, comme moi, avec mes chemins de croix, pour la guérison de mon Adèle.Cousine Frémence Ah ! la pauvre enfant ! Quand est-ce qu’elle nous revient aux orgues ?Je suis un piètre substitut.Enfin ! Comment va-t-elle, votre chère fille ?Madame Ferland Mieux il me semble.Le nouveau docteur lui fait manger du foie de veau .Cousine Frémence (étonnée) De la forsure à chien ?.Madame Ferland Non, du foie .Il dit que c’est une viande forte.Le boucher nous la vend .15 sous la livre depuis que nous lui en demandons.Cousine Frémence Il abuse de vous.Mais pourquoi votre chère Adèle mange-t-elle de ça ?Madame Ferland Il faut bien obéir au docteur.Cousine Frémence Ah ! oui.Celui-là croit tout savoir.Madame Ferland (souriante) Il est très, très autoritaire.On ne peut même pas discuter.De médecine, je veux dire.Cousine Frémence Vous ne consultez plus le vieux Valmont ?Madame Ferland Oh ! pour celui-là, tout va toujours très bien, mais il n’a pas aidé beaucoup Adèle . 58 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence (doucereuse) J’ai plus confiance en vos chemins de croix, Madame Ferland, qu’en son foie de veau, à ce jeune docteur, pour la guérison d’Adèle.Chère petite ! Madame Ferland Elle s’ennuit trop.Vous n’auriez pas un petit travail à lui donner, madame Bourgevaise, pour occuper ses dix doigts ?Cousine Frémence Eh bien .Hermine s’amuse parfois à raccommoder le linge d’autel.Elle m’aide à mes devoirs de sacristine ; mais .Madame Ferland Charmante idée !.Adèle brode à ravir.Est-ce qu’Hermine lui laisserait.Cousine Frémence Beau dommage ! (à Hermine) Tu as encore un surplis à Monsieur le curé, Hermine ?Béponds .! Hermine (froide) Il y a une nappe d’autel aussi.Madame Ferland (à Hermine) Apporte-nous donc la nappe d’autel en fin d’après-midi, chère.Eh ! madame Bourgevaise ?Hermine regarde ses pieds sans mot dire.Cousine Frémence la toise un instant, puis : Cousine Frémence Elle ira.(à Hermine) Tu iras voir Adèle avec la nappe (à Mme Ferland).Mes salutations à notre cher député ! Madame Ferland Mon mari est à Québec vu que la session d’été n’est pas finie.Il ne vient même pas toutes les fins de semaine (souriant plus largement), mais presque.Alors .bonjour ! A tantôt, Hermine.Hermine (hésitante) C’est bien, Madame Ferland.(Elle évite de regarder sa tutrice et se remet en marche un pas en avant de celle-ci).Les dames se séparent avec sourires et saluts.Hermine va seule. LA DÉPENDANCE 59 SCÈNE SIXIÈME Madame Ferland s’éloigne en traversant la route (ou la rue).Cousine Frémence accélère le pas pour rejoindre Hermine, et l’interpelle.Cousine Frémence Hermine ! Hermine ralentit sans se retourner — Cousine Frémence la rejoint.Cousine Frémence Tu aurais dû dire quelque chose, oui, avec plaisir.Ça doit te faire plaisir d’aller visiter Adèle ?Hermine (morne) Les gens malades ne sont pas si plaisants que ça.Cousine Frémence Raison de plus.Tu mettras ta visite au pied de la croix, (un temps.Puis avec un soupçon ironique) Adèle est ta grande amie, pourtant ?Hermine (impénétrable) Madame Ferland jase avec nous autres tant que je reste là.Comme si je venais aussi pour elle.Cousine Frémence (satisfaite) Tant mieux.Puis, tu devrais en être flattée.Mais tu vas finir le grand ménage, avant de sortir.Attends à demain pour ouvrir les fenêtres du salon.Il passe assez de jour par les jalousies pour y voir tandis qu’on époussette.Pas besoin de laver par terre.Promène la moppe sèche, nécessairement.Tu feras la salle en rentrant et la cuisine en revenant de chez Madame Ferland (elle semble chercher autre chose à lui faire faire).Hermine soupire et ne change pas d’expression.Cousine Frémence Une femme distinguée .Une fortune à l’abri.C’est bien malheureux que la fille qui lui reste soit aussi mal emmanchée, comme on dit (un temps.Elle regarde Hermine) C’est quand même Adèle qui aurait dû entrer en religion ; avec une grosse dot, les soeurs l’auraient prise.Et Marie-Ange aurait dû se marier ; ou bien rester à prendre soin de ses parents.Comme moi j’ai fait.Hein ? 60 ANDRÉE MAILLET Hermine (ton neutre) Vous vous êtes mariée.Cousine Frémence A trente ans passé.Le notaire Bourgevaise n’aurait pas pris une jeune.Pas à l’âge qu’il avait.Pas après deux veuvages.Hermine Et autant d’héritages ?.Cousine Frémence (sèchement) Si j’avais hérité, j’en serais la première avertie.Laisse faire les héritages.Hermine Je pense à celui de ma grand’mère.Cousine Frémence pince les lèvres en silence.SCÈNE SEPTIÈME Vue du village et de l église.Le curé sort et s’élance à la poursuite de Cousine Frémence et d’Hermine qui vont comme en se promenant et sont au milieu du village.Il court presque.Le curé (derrière elles) Mesdames .Elles s’arrêtent et se retournent.Le curé (affable) Quel beau temps du bon Dieu, hein ! Madame Bourgevaise ?Sincères félicitations pour votre énergie avec nos Enfants de Marie ; elles chantent comme des Séraphines ! (il rit).Cousine Frémence (tout miel) .Sans avoir le « toucher » de notre chère Adèle, je fais mon possible et l’impossible, quand c’est pour l’église, monsieur le curé.Le curé Y a pas un marguillier qui vous vaut, madame Bourgevaise; et pas un sacristain.____!_ - - ' ¦ ¦ : - 1 LA DÉPENDANCE 61 Cousine Frémence (coquette) Le bedeau me jalouse ! J’en ai ramassé gros des indulgences au service de l’église ! Le curé (air extatique) Ah !.Ma chère paroissienne ! Mais.(il regarde Hermine) votre pupille (à cousine Frémence) n’a pas chanté son solo, cet après-midi ?Cousine Frémence Elle a mal à la gorge.Je lui ai permis de s’abstenir : un petit caprice n’est pas coutume !.Hermine porte la main à sa gorge et prend un air dolent.Le curé Ah ! C’était ça ?Hum .Madame Bourgevaise, vous qui faites l’impossible .heu .Cousine Frémence (fermement) Pour notre Sainte Religion, n’importe quoi ! Le curé regarde fixement Hermine qui se détourne et s’éloigne un peu aussitôt.Cousine Frémence Reste là, Hermine ! Parlez devant elle, voyons.Hermine demeure à l’écart.(Expression d’ironie sur son visage).Le curé (embarrassé) Joseph .mon vieux Jos Bilodeau .son emprunt hypothécaire .Une année de vaches maigres, Madame Bourgevaise.Cousine Frémence Les paniers percés vont de paire avec les vaches maigres, nécessairement.Le curé Sans doute.Mais pour mon pauvre Jos, ses paiements .Je vous demande un peu de crédit pour lui, cette fois encore.Oh ! La dernière, je m’en porte garant.Cousine Frémence Oui, bien, si j’écoutais tous les pauvres Jos, eh bien, pauvre moi, comme on dit, je n’en mènerais pas large.Viens-tu, Hermine ?Hermine revient en évitant le regard du curé et celui de sa tutrice. 62 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence J’ai charge d’âme ! Les jeunes filles ne doivent pas, en aucun temps, subir les tentations de la misère.Un mariage hâtif, par exemple, monsieur le curé.Le curé fait un geste conciliant.Cousine Frémence L’argent que je prête par excès de bonté, c’est l’argent du père d’Hermine, mon cousin germain.Ce n’est pas le mien, puisque moi, j’aurais tout juste de quoi vivre.Mon cousin — et la pauvre mère d’Hermine — eux autres, ils ont jeté leurs choux gras .Il n’a pas laissé grand chose ; enfin, ce que vous savez.Mais (elle lève alors la main) il s’agit des biens d’une MINEURE ! Et je vous assure que là-dessus, il y a des lois strictes, très STRICTES ! Je suis tutrice, exécutrice, mais il y a un subrogé tuteur.Le curé ne veut pas en entendre davantage.Il a très bien compris qu’il ne tirerait pas un sou de charité, pas un délai.Le curé (faiblement et battant en retraite) Mon bon Bilodeau est un bon chrétien, et.Réfléchissez quand même, Madame Bourgevaise, au cas où .vous .Cousine Frémence Je n’ai jamais rien refusé non plus à la Fabrique.Pour leglise, cest différent en tout et pour tout, nécessairement.Le curé Certes, certes.Alors, donc .bon après-midi, mes chères paroissiennes.Hermine et Cousine Frémence Merci, bonjour, Monsieur le curé.Ib se saluent et se séparent.Le curé revenant vers son presbytère avec une certaine précipitation.Cousine Frémence esquisse un sourire hautain et quelque peu ironique.SCÈNE HUITIÈME Cousine Frémence Il n’est pas content.Mais il va frapper un noeud chaque fois.Hermine Vous n’aimez plus monsieur le curé ? LA DÉPENDANCE 63 Cousine Frémence 1 Aimer ?Quest-ce que ça veut dire aimer son curé ?Hermine Vous lui prêtez de l’argent ?Cousine Frémence Oui.Pourquoi penses-tu que je suis la vérificatrice bénévole des comptes de la Fabrique?Les marguilliers me regarderaient de travers s’ils l’osaient.Mais l’Eglise est solvable.C’est un bon placement, et bon jusqu’à la fin des Temps, avant et après la mort.(Elle regarde soudain Hermine.Un temps.) Remarque bien que je n’avais pas grand argent à placer.Hermine Avant la mort.Vous dites avant la mort.Vous ne dites pas : pendant la vie .Cousine Frémence La vie c’est l’avant-mort.Pas autre chose.Monsieur le curé devrait jquémander auprès du député.Son bureau est ouvert chaque dimanche pour tous les quêteux du comté, après tout.(Elle porte la ?main soudainement à son estomac) Aie .(Elle s'arrête).Hermine Une crampe, encore ?Cousine Frémence Oui.Tu me feras chauffer un bol de lait à la vanille, en rentrant./Ah .(Elle a le visage tout crispé).SCÈNE NEUVIÈME Elles ont repris leur route, Cousine Frémence et Hermine, suivant toujours la rue des Brûlis vers la fin du village, où, un peu en retrait est la belle vieille maison de pierres de Cousine Frémence qui appartenait autrefois au vieux notaire Bourgevaise dont elle est la troisième épouse ; et dont il n’a pas eu d’enfant, non plus qu’avec ses deux précédentes femmes, d’ailleurs.On revoit l’église derrière elles; les Enfants de Marie — de tout âge et vêtues en conformité avec l’époque mais moins guindées que Cousine Frémence et Hermine — les Enfants de Marie sortent soudainement du temple et se dirigent en toutes directions.Passe la voiture-carriole de livraison du boucher. 64 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence (parlant du boucher) V’ia le filou qui a trouvé preneur pour son foie de veau.(Elle hausse les épaules).Au même instant, presque, le jeune docteur Réal Tourangeau sort d’une maison humble, muni de sa valise noire.Croisant ces dames — qui ne le saluent qu’à peine, imperceptiblement même — il touche le bord de son canotier, pour Cousine Frémence.Réal Tourangeau Marne Bourgevaise .Et le soulève bien haut pour Hermine, avec un large sourire.Réal Tourangeau (Clairement) Bon après-midi, Mamzelle Fontanier ! Hermine retient à peine un sourire.Hermine (Sèchement) Bonjour, docteur.Cousine Frémence lui prend le bras et accélère le pas.Le jeune docteur s’éloigne en souriant.SCÈNE DIXIÈME Cousine Frémence (pour elle-même) Oui, adieu, beau FBAIS.Quelques Enfants de Marie courant, les dépassent avec des salutations enjouées.SCÈNE ONZIÈME Cousine Frémence Je ne te demande pas si tu l’as entendu, son SALUT, à celui-là.Hermine Le jeune docteur, Cousine Frémence ?Cousine Frémence Le jeune docteur.C’est pour m etriver.Mais chaque fois qu’il te voit il fait des Hola ! des Sparages ! et puis des Héla,.Mam’zelle !.(Elle grimace, la main sur l’estomac) — Parce que je ne lui ai pas prêté de quoi s’établir.Tout simplement. LA DÉPENDANCE 65 Hermine , Evidemment, il n’est pas solvable jusqu’à la fin des temps, lui.Cousine Frémence Le vieux Valmont lui a confié sa clientèle.C’est une bonne partance.Hermine Le jeune docteur n’a même pas encore son bureau à lui.Cousine Frémence : Comment le connais-tu si bien ?Hermine Je l’ai vu dix fois chez Adèle.Au moins dix fois.Cousine Frémence C’est vrai.Le docteur Valmont pouvait l’aider bien plus.Hermine Oui.Mais ils n’ont pas les mêmes idées.Ils ne s’accordent sur rien, on dit.{un temps) Cousine Frémence.Cousine Frémence .(raide) Après ?Hermine \(hésitant) Vous .vous ne m’aviez pas dit que vous aviez prêté mon argent aux Bilodeau.Cousine Frémence i(sèche) Aux Bilodeau, non plus qu’à d’autres.Tu n’as pas l’âge de me demander des comptes de tutelle.Hermine (comme abattue) Je ne vous en demanderai jamais.{Elle regarde sa tutrice) Cousine Frémence Tu penses bien à l’argent, donc toi, aujourd’hui.Hermine Le notaire vient demain.Il va me donner.Cousine Frémence Ne penses pas trop à ce qu’il va te donner.Hermine Mais pourquoi ?Cousine Frémence Et, qu’est-ce que tu en ferais, hein ? 66 ANDRÉE MAILLET I Hermine (avec méfiance) Des .des placements ?Cousine Frémence prend une expression de grande satisfaction.Un temps.Puis, elle dit : Cousine Frémence Ton père t’a laissé un si petit montant.! Depuis que je t’ai sous ma garde, c’est l’intérêt de cette somme qui nous aide à vivre.Une chance que ta grand’mère Souquot ait payé ton couvent d’avance, depuis tes douze ans aller jusqu’à seize.J’ai sauvé ta nourriture, ton blanchissage, dix mois par année, pendant quatre ans .(Elle semble perdue duns ses calculs qui la distraient de ses crampes d’estomac).Contente-toi de ces renseignements pour aujourd’hui, ma pauvre enfant.Hermine Oui, cousine.Cousine Frémence Mais écoute encore une chose : faut jamais prêter a tout venant sans garanties.Tu verras, bien plus tard, le meilleur ami dun etre humain — après Dieu, la Vierge, les Anges, et caetera — cest un petit capital bien à soi, bien placé, qui travaille ! Et sur quoi on peut compter jusqu’à son dernier jour.Parce que c est long, la vie.Hermine (soupirant) Quelquefois, c’est bien long, la vie.Cousine Frémence Oui.Et puis pour n’être jamais sous la dépendance de personne.Hermine Comme je suis sous la vôtre.Cousine Frémence Oui, astheure.Nécessairement.Elles sont enfin parvenues chez elles.Beau parterre.Hermine ouvre la porte — qui était verrouillée — avec la clé que lui tend Cousine Frémence.Elle laisse entrer sa tutrice et entre derrière elle sans un seul regard aux alentours. LA DÉPENDANCE 67 SCÈNE DOUZIÈME Décor : la salle (à manger et de séjour) chez Madame Bourgevaise.Elle est attenante à la cuisine — cette dernière dans un bas côté.Une entrée la sépare du salon — pièce très rarement utilisée.Dans la salle, une cheminée avec trois fauteuils victoriens, c’est-à-dire raides, deux d’un côté, un de l’autre, le plus grand.Goélette devant un miroir, sur le manteau de la cheminée, fusil à pierre flanqué de deux cornes à poudre, au-dessus.A gauche, un grand coffre à bois contre le mur.Un rouet.Puis, occupant les trois quarts de cette pièce, une grande table de réfectoire avec au moins dix chaises — style Second Empire « Canadien ».Sur le buffet, une statue ancienne sous globe de verre.Au mur, deux gravures bibliques — de Gustave Doré — et deux natures mortes de Larose, toutes dans des cadres dorés d’époque.Vaissellier avec service 1880.On pourra aussi ajouter de chaque côté d’un des hauts meubles, deux plateaux de cuivre jaune guilloché.Le décor doit être digne, très soigné, beau.Le parquet en chêne blond — quart de rond, les tentures tissées au métier, vert forêt.Au-dessus de la table, un lustre en bois tourné avec des chandelles.La pièce, exposée à l’ouest, est claire.Hermine termine son lavage des fenêtres à petits carreaux, fenêtres à espagnolettes, à un battant.La porte sur la cuisine étant ouverte — battant côté cuisine, on voit vaquer Cousine Frémence.Hermine s’essuie le front avec un chiffon propre.Elle porte une vieille jupe froncée d’un gros bleu délavé, propre et un corsage à encolure ronde à petites fleurs — en indienne — dont les manches sont relevées jusqu’aux coudes.Un tablier en coton à sac teint maladroitement en rouge sombre lui ceint la taille et tombe assez bas sur la jupe qui s’arrête un peu au-dessus de la cheville.Cousine Frémence vient s’encadrer dans la porte.Elle est vêtue d’une robe d’un vilain beige, à col montant, baleiné, garni d’un passant brun.Elle boit un bol de lait à petites gorgées.Hermine frotte énergiquement et puis tord son torchon après l’avoir rincé dans la cuvette.En se retournant, elle paraît renifler une odeur désagréable.Expression d’inquiétude dans son regard, sa mimique.SCÈNE TREIZIÈME Dans la salle à manger Cousine Frémence effleure les meubles pour s’assurer qu’ils sont propres.Hermine s’apprête à vider sa cuvette et va vers la cuisine. 68 ANDRÉE MAILLET JlU Cousine Frémence (avec condescendance) La salle est propre.Ça sent propre.Si tu savais faire à manger tu serais bonne à marier.fl k\ tïï Hermine (s’arrêtant) Je sais faire à manger.Cousine Frémence Tu nous mettrais dans le chemin si je te laissais confectionner tes plats dispendieux 1 Les soeurs qui t’ont appris la cuisine avaient rien que des élèves millionnaires, faut croire.Tu sais broder sur de la soie ! (Elle lève les yeux au ciel) Très pratique ! J’ai donc bien fait de ne pas te laisser au couvent un an de plus, après ta graduation.Hermine sans répondre, sort avec sa cuvette et ses torchons.fia .lie: m'a h SCÈNE QUATORZIÈME :: Hermine est revenue dans la salle.Elle place une plante verte au centre de la table., Cousine Frémence est assise dans le plus grand fauteuil droit près de la cheminée.L Cousine Frémence Mon estomac s’est calmé .Hermine Vous devriez voir le docteur.Cousine Frémence Il m’a prescrit des laitages.I, Hermine C’était il y a cinq ans, Cousine Frémence.Cousine Frémence Pauvre enfant ! Je croyais t’avoir appris à compter.Si tu savais combien il m’a arraché d’argent pendant la maladie de mon mari !.Il est très chèrant le vieux Valmont.Hermine (rangeant les chaises) Vous pourriez consulter le docteur Tourangeau. r LA DÉPENDANCE 69 Cousine Frémence Pour qu il me donne de la forsure ?[Elle secoue la tête en signe de refus) Le jeune docteur te fait les yeux doux, et ce n’est pas d’hier.Hermine (d’un air faux) Si j’avais eu le goût d’aimer quelqu’un ç’aurait été un des frères d Adele, plutôt.On jouait ensemble, Joan, Thomas et moi.Mais “S quand est-ce qu on les voit, depuis qu ils sont au grand collège i[ et à l’université ?Cousine Frémence Tiens ! Tiens ! Tiens ! Tu as des goûts bien regrettables parce qu’on îs m a dit que les fils Ferland sont deux grands dépensiers.Hermine Monsieur Ferland les garde avec lui à Québec, et c’est là qu’ils se font des blondes.Les filles de Sainte-Mathilde sont bien trop ennuyantes pour eux.Je n’y pense plus.Elle a terminé son rangement de la salle.Cousine Frémence se lève.U Cousine Frémence 1 Viens souper, astheure.Tu nettoieras le reste après, nécessairement.Hermine , (soumise) ' Quand est-ce que je vais chez Ferland ?Cousine Frémence (conciliante) Apres souper.A condition que tu ne berlandes pas avec Adèle.Hermine Merci, cousine.Elles vont à la cuisine.SCÈNE QUINZIÈME Dans la cuisine.Beau style ancien.Cheminée devant laquelle est un petit poele à bois sur lequel on fricote.Casseroles de cuivre, marmites de fer.Authenticité dans les détails.Une bonne table en pin teinte en vert, faïences de couleurs vives — type Port-neuf ustensiles d étain.Chaises en pin.Un gros poêle pour l’hiver.Cousine Frémence et Hermine sont attablées.Cousine Frémence a du poulet, du pain grillé, une jatte de lait.Une jatte remplie de tomates rouges jouxte le pain noir.Hermine tyranise ses aliments du bout de sa fourchette. 70 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence Une demoiselle ne lambine pas devant son assiettée.Mange ! Hermine Les panais sont trop cuits.Et je n’aime pas le suif.Cousine Frémence Offre ça pour les Ames.Hermine (désignant un plat) C’est ça qui sentait âcre.Cousine Frémence Ça sentait âcre ?Hermine ne répond point.Cousine Frémence C’est la vie qui est âcre, ma pauvre enfant.Et pour tout le monde.Hermine Pas pour les riches.Cousine Frémence Pas pour les riches ?Ton amie Adèle Ferland qui traîne son anémié, sa coxalgie .Tu vois, elle est riche.Pour elle de même la vie est âcre.Mange.H GTTïïXTïO Est-ce que je pourrais avoir une petite lichette de blanc de poulet avec une tasse de lait ?Cousine Frémence Es-tu malade ?Je fais un régime pour les crampes d estomac.Les brûlements.Ton estomac est jeune, tu peux digérer n’importe quoi, chanceuse ! Hermine J’ai plus faim.Cousine Frémence ., En tout cas ne pense pas aux richesses.Tu ne seras jamais riche.(Elle indique l’assiette d’Hermine).Encore moins si tu gaspilles.Hermine regarde dans le vide.Puis, comme si elle venait de comprendre quelque chose d’important, elle se met à manger impassib lement.Cousine Frémence (pour la sonder) .Hormis que tu te marierais avec un homme bien en moyens .Un temps.Et puis Hermine dit sur un ton égal et neutre. LA DÉPENDANCE 71 Hermine Je ne me marierai jamais, je pense.Cousine Frémence On en reparlera dans le temps comme dans le temps.Hermine i (levant les yeux) Pouvez-vous m’obliger à me marier ?Cousine Frémence Hé ?.Non, mais faut nécessairement que je m’informe.Pourvoir à ton avenir, c’est ma responsabilité.Hermine (hésitante) J’attends l’héritage de ma grand’mère depuis trois ans.Il me semblait que c’était ça, mon avenir.Cousine Frémence arrange ses assiettes vides devant elle.Cousine Frémence ' (le doigt sur le front) r Elle était un peu .felee, ta grand’mère Souquot.Ta mère avait ; de qui tenir, que veux-tu, pauvre elle !.Quelle créature prodi-;gue, entre toi et moi.Hermine ei (rêveusement) Elle était belle, ma mère.Cousine Frémence lOui, mais est-ce une excuse ?Et ton défunt père était pareil comme lelle.Tes parents ont trop joui de l’existence.Et ça, c’est le plus sûr moyen de mourir jeune.A part de ça .les gens qui ont la conscience tranquille sont nécessairement les plus tranquilles, tran- I quilles aux portes, comme on dit.Et vice-versa.Hermine (avec inquiétude) Grand’mère Souquot me laisse quelque chose, elle le dit dans son premier testament.Cousine Frémence iCette idée de rédiger deux testaments, aussi ! Pourquoi pas trois, cinq, neuf ?Hermine G’est pour ça que le notaire vient demain ! 72 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence Tant mieux pour toi si elle ta légué quelques biens, et pour moi, si je les administre.Mais ta grand-mere a passe a travers les deux pharmacies de feu ton grand-pere.On disait qu elle se lavait dans le parfum à pleine baignoire.Hermine paraît se recrocjueviller.Elle dessert la table et lave la ! vaiselle tandis que Cousine Frémence parle.Cousine Frémence (comme si elle récitait le code civil) Le notaire arrive demain vers les onze heures et demie.On dinera une demi-heure après.Tu mettras la poule à bouillir vers huit heures.Toi qui aimes la poule, tu vas te regaler.Mais je te prierais de ne pas prendre un air d affamee.Faut pas quon te croit saffre.Aies l’air d’une demoiselle, qu’on s’aperçoive que je t’ai bien élevée.Tu répondras s’il t’adresse la parole.Je te dispense d’avoir les yeux tristes.Ta grand-mere est morte il y a déjà trois ans, après tout.Tu ne la voyais pas tant que ça non plus.Hermine x , Une fois par semaine pendant mes douze premières années.Cousine Frémence o -da Bon, bon.Tu feras une belle façon au notaire, entends-tu?Réponds-moi ! Hermine Oui, cousine Frémence.Hermine s’essuit les mains.Avec un chiffon propre elle sessuit le visage, elle retire son tablier et l’étend sur le dos d une chaise.Elle se lisse les cheveux.Hermine (à sa cousine) Est-ce que je peux sortir, à présent ?Cousine Frémence Oui, mais reviens vite._ Hermine ouvre la porte extérieure de la cuisine pour s évader.SCÈNE SEIZIÈME Décor : le parterre et la maison blanche des Ferland.Belle galerie large avec colonnes et balustres tarabiscotée à la mode édouardienne.De la vigne grimpante et beaucoup de roses.Il est environ six heures moins le quart du soir. LA DÉPENDANCE 73 Sur la galerie, des fauteuils et des guéridons en rotin ; et un divan-balançoire suspendu au toit de la galerie par des chaînes et recouvert de cretonne fleurie.Il y a des coussins en même cretonne sur les fauteuib.Madame Ferland et sa fille Adèle prennent le frais, assises dans les fauteuils.Madame Ferland porte une robe beige en toile incrustée de guipures.Ses cheveux sont coiffés en pompadour ondulés.Bague, pendants d’oreille en corail, un camé au bas de son encolure haute mais carrée.Une montre — petite — avec une longue chaîne.Adèle a les cheveux bouclés autour du visage et attachés sur la nuque par un large ruban rayé bleu et blanc.Sa robe est en tissu souple et bleu ciel.Elle porte une chaîne en or, assez longue et une grande médaille de la Vierge en or.Dès le début de la scène, on voit Hermine s’avancer vers la petite grille (ou barrière) la pousser et marcher jusqu’à la galerie d’où Adèle et Madame Ferland lui font des signaux de bienvenue.Hermine porte la nappe pliée, bien enveloppée dans un morceau de toile.Elle gravit les marches.Adèle (avec enthousiasme) Tu as fini par arriver 1 Hermine (à Madame Ferland) C’est la nappe (elle pose le paquet sur un guéridon).Adèle Assis-toi dans la balancine (elle sourit).Si les maringouins nous épargnent, nous allons veiller dehors.Hermine les regarde toutes les deux et leur sourit d’un sourire tout lumineux qu’on voit pour la première fois.La galerie s’orne de corbeilles de pétunias roses et blancs suspendues à son plafond.Hermine soupire.Elle a sa jupe gros bleu et son corsage fleuri dont elle a déboutonné le premier bouton à l’encolure.Ses manches sont redescendues jusqu’aux poignets.Hermine est assise sur la balancine — et non pas étendue.Adèle Défais donc tes tresses, Hermine.Je vais te peigner.Madame Ferland Adèle a toujours le goût de catiner avec toi, Hermine.Hermine se décoiffe et se balance.Elle regarde ses amies d’un air mystérieux.Madame Ferland Toi, tu as quelque chose à nous conter, ce soir, ma petite fille. 74 ANDRÉE MAILLET Hermine Vous avez deviné, Madame Ferland.Adèle (affectueusement) Parle, mon Hermine Fontanier d’Hermine Fontanier ! Hermine C’est ma fête, demain.J’ai dix-huit ans.Adèle Penses-tu qu’on avait oublié ?Madame Ferland Tu n’auras pas ton cadeau avant demain, toi, ma curieuse.Hermine C’est pas ça, mais demain, j’ai mon héritage ! Exclamations des dames Ferland.Madame Ferland et Adèle hochent la tête et semblent réjouies.Madame Ferland Mon Dieu, Hermine ! Que ça fait donc longtemps que tu y penses ! Adèle Elle était bien fine, ta grand-mère.Je m’en rappelle, quand elle vivait avec vous autres, quand tes parents étaient en vie.Il y a longtemps !.Madame Ferland A des jeunesses comme vous, ça paraît long, sept, huit ans ! Hermine Pour moi, c’est effrayant comme ça m’a paru long ! Mais ma vie va changer, je crois bien, j’espère ! Vous ne savez pas ce que j’ai enduré .Madame Ferland Pourtant, tu étais dans un beau couvent ! Hermine Oui, bien beau.Mais pas assez beau pour que j’y reste comme les soeurs voulaient.On m’a presque fait novice de force.On m’a presque promis que je serais supérieure ! Madame Ferland Bien, oui, tu nous avais conté ça.Hermine Pourtant les communautés ne manquent pas de vocations.Cousine Frémence dit qu’il y a une religieuse dans chaque famille cana-dienne-française.Ou bien un prêtre. LA DÉPENDANCE 75 Madame Ferland (souriante) Faut jamais se plaindre d’etre trop désirée, ma chère enfant.Hermine Oui, mais ça me faisait peur, à la fin.Adèle (riante) Oh I voyons donc .Hermine (riant) Presque.Elle se lève et s’assoit dans un fauteuil.Adèle va derrière elle et lui démêle les cheveux avec un petit peigne quelle a retiré de sa propre coiffure.Hermine (se souvenant) Elles me disaient de renoncer au monde et à ses fastes .qu’on perd son âme à gagner l’univers.Et pourtant, pendant la visite de la Mère générale (elle imite le ton et l’accent précieux des religieuses) « Est-ce donc le sujet dont vous m’avez vanté la conduite et le talent ?— Oui, ma Révérende Mère, c’est Hermine Fontanier qui a la bosse des chiffres.Un beau talent de chez nous ! » (ton naturel) Après la mort de mes parents, les soeurs m’avaient permis d’aller voir ma grand-mère le dimanche, entre les vêpres et le salut.Le monastère des Saintes Madeleines n’était pas loin du couvent.Et chaque fois, elles me disaient : « Tâchez d’obtenir une petite offrande de votre aïeule pour nos oeuvres, ma fille».Mais je n’ai jamais su quêter.Avant que je parte, elles m’ont dit : « Cette maison de la Vierge vous sera toujours accueillante.Votre place est parmi nous».Ah !.choisir entre Cousine Frémence et le couvent !.En tout cas, j’ai patienté.Et vous savez.c’est comme si la porte de ma prison allait s’ouvrir ! Elle ferme les yeux.Elle se laisse coiffer avec un demi-sourire.Madame Ferland J’ai fait du sucre à la crème cet après-midi en revenant de l’église.Je l’apporte avec de la limonade.Elle se lève et s’apprête à entrer dans la maison.Hermine (vivement) Est-ce que je pourrais avoir un verre de lait au lieu de la limonade, s’il vous plaît ? 76 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland Bien sûr !.Elle sort.SCÈNE DIX-SEPTIÈME Hermine (à Adèle) Je ne peux pas rester longtemps.J’ai encore la galerie à laver.Adèle Ce soir ?Hermine (elle soupire) (un temps.) La première chose que je ferai quand j’aurai mon argent, c’est d’engager une servante.Cousine Frémence a toujours mal à l’estomac, et je ne sais pas où, encore, et, à part le manger, c’est moi qui fait tout dans la maison.Et puis, je me ferai installer un petit poêle dans ma chambre ; parce que l’hiver, je suis obligée de coucher sur un matelas dans la cuisine pour ne pas geler comme un rat ! Adèle (la regardant) Tu es bien plus belle avec tes cheveux flous, Hermine.Hermine Qu’est-ce que c’est, mon cadeau ?Adèle Devine ! Hermine se lève et va s’étendre sur la balancine, le corps appuyé à une pile de coussins.Adèle qui marche en boitillant va pousser la balancine.Hermine Je ne peux pas deviner.De l’eau de Floride ?Adèle (chantonnant) Non, non.Hermine Un col de dentelle ?Adèle (chantonnant) Non ! Non ! Non ! LA DÉPENDANCE 77 SCÈNE DIX-HUITIÈME Madame Ferland revient avec son plateau.Elle tend un verre de lait à Hermine.Hermine Merci.Mon cadeau de fête, c est.Madame Ferland Un p’tit rien tout nu habillé en pâle ! Les jeunes filles sourient.Hermine Peut-être que je ne pourrai pas venir demain, à cause du notaire.Il va peut-être rester longtemps.Il va peut-être m’emmener à St-Jean ! Adèle A Saint-Jean ?Hermine A la banque.Enfin, je ne sais pas.Madame Ferland Tu as raison.Va lui chercher son cadeau, Adèle.Adèle sort en claudicant.SCÈNE DIX-NEUVIÈME Madame Ferland (à brûle pourpoint) Adèle me dit que le docteur Tourangeau te trouve bien plaisante, ma belle Hermine.Elle a vu clair parce qu’elle l’aimerait bien, je crois.Mais c’est à toi qu’il penserait, plutôt.Hermine Jamais je ne me marierai avec un homme autoritaire comme lui.Je voudrais pouvoir m’en aller, me promener partout.J’aimerais prendre le train .Madame Ferland Mon Dou ! Tu es loin du mariage en effet ! Hermine Quand j’aurai mon indépendance, il n’y aura plus personne, jamais, pour me donner des ordres.Et si un jour, dans bien longtemps, je me marie, ça sera avec un homme bien doux, bien complaisant, qui me laissera mener mes affaires. 78 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland Mais c’est vrai que tu es une mère Supérieure ! Ma petite fille, je te souhaite un homme à ton idée, mais ils sont tous faits pas mal sur le même patron.Et nous autres, les femmes, nous devons nous plier à leur volonté.Hermine Pas Cousine Frémence, en tout cas.Madame Ferland En effet.Mais on dirait quasiment un homme habillé en femme.Hermine se met à rire.Madame Ferland Ne va jamais répéter ça, mon petit diable ! Hermine fait signe que non.Madame Ferland On dit quelle mène Monsieur le curé.Elle ne dit pas la messe et c’est juste.Elle menait le docteur Valmont quand il visitait le notaire, son mari.C’est pour ça qu’ils s’entendaient plus ou moins.Elle ne mènera jamais le jeune docteur ; alors elle ne le consultera jamais.Elle menait son mari et c’est elle qui l’a forcé à vendre son greffe quand il est tombé malade — au notaire Chalmette, sans dire qu’il vendait pour cause de maladie grave.De sorte que le notaire Chalmette qui le voulait, l’a payé un bon prix.Un greffe de seize mille actes, environ.Le notaire Bourgevaise plaçait des fonds dans trois comtés.L’argent des autres, si tu veux ; mais c’est pour te dire .Et puis, elle mènerait mon mari s’il était ici plus souvent.D’ailleurs .(elle s’arrête et prend un air plus sérieux).SCÈNE VINGTIÈME Madame Ferland paraît vouloir dire autre chose, mais Adèle survient avec un joli paquet orné d’une faveur; et elle change de sujet.Madame Ferland (à Hermine) Ouvre-le ici, que je vois ton beau sourire.Adèle tend le petit paquet à Hermine qui l’ouvre, après l’avoir regardé un court instant.Elle déballe une petite boîte de velours et en sort une chaîne et une belle médaille pieuse en or comme celle d’Adèle.Elle regarde ses amies sans parler.Ses yeux se LA DÉPENDANCE 79 remplissent de larmes.Elle est trop touchée pour dire quoique ce soit.Puis elle hoche la tête et puis passe la chaîne à son cou.Elle touche la médaille, (un temps) Hermine Je veux me mirer ! Madame Ferland et Adèle font signe que oui et Hermine rentre dans la maison.Madame Ferland et Adèle se regardent avec attendrissement.SCÈNE VINGT-UNIÈME Elles sont toutes les trois sur la galerie.Les jeunes filles mangent du sucre à la crème.Hermine est resortie de la maison et porte souvent la main à sa médaille.Hermine (continuant la conversation) De toute manière, le notaire me donnera de l’argent pour mes dépenses.A dix-huit ans, une orpheline doit avoir des droits ?Qu’est-ce que vous en pensez Madame Ferland ?Madame Ferland C’est une question que tu pourras poser à mon mari, à la fin de la session.Il sera à la maison beaucoup plus .Hermine (tristement) Il faudrait que je rentre .Madame Ferland J’ai fait du lait caillé, hier.Si tu en portais un bol à ta cousine ?Hermine Oh ! Elle aime bien ça quand vous me donnez quelque chose pour elle.C’est pour ça qu’elle me laisse venir chez vous de temps en temps, je crois.J’en suis sûre.(Elle tire sa jupe) J’aurais besoin de robes.J’ai deux paires de bas de coton, pour l’été ; deux paires de bas de laine, pour l’hiver.Deux camisoles.Un jupon de flanelle.Ça .(elle montre son corsage et sa jupe) Un costume de serge noire pour l’hiver.Un costume de drap gris pour les trois autres saisons.Une capuche .Hermine se lève et s’étire en tenant une des colonnes de la galerie. 80 ANDRÉE MAILLET Hermine Ah.j’ai besoin de tellement de choses que je ne sais pas quoi acheter en premier lieu : des escarpins .un boa comme le vôtre.Madame Ferland.Madame Ferland Pas à ton âge .Hermine Une collerette en hermine pour Hermine ! Madame Ferland Oui ! avec une toque en hermine piqué d’une aigrette, comme j’ai vu à la femme d’un ministre, à l’ouverture de la session d’hiver.Hermine Un boguey, un cheval, une sainte-catherine pour l’hiver.Et je ne laverai plus les planchers .je ne ferai plus le jardin .Madame Ferland Pourtant, c’est bien distrayant, faire un jardin ! Hermine Oui, mais pas quand quelqu’un vous regarde sarcler pendant deux heures, sans un verre d’eau.Adèle Pauvre Hermine ! Madame Ferland et Adèle se regardent et regardent Hermine avec un peu d’inquiétude comme si elles craignaient.Hermine (les regardant) Les soeurs m’ont toujours dit que grand-mère Souquot avait bien, bien de l’argent ! Madame Ferland Ça ne fait pas de doute, mais .Hermine Bon, alors même si je n’ai pas toutes les choses que je viens de dire, j’en aurai toujours assez pour ne plus être soumise à personne.Madame Ferland (incertaine) Ça, c’est certain.Hermine C’est tout ce que je veux, au fond.Adèle Mais, ta cousine, elle ne te bat pas, quand même ? LA DÉPENDANCE 81 Hermine Non.Elle ne m’a jamais frappé.J’ai peur d’elle quand même.Madame Ferland Je comprends, {un temps) C’est sans doute une bonne personne au fond.Adèle Pour vous, maman, il n’y a rien que des bonnes personnes dans le monde.Hermine (se rappelant) Après l’enterrement de Papa, elle est venue me reconduire au couvent.C’était en mars, le Richelieu dégelait.C’était dans la carriole du vieux cousin Bourgevaise, elle menait le cheval.J’avais douze ans.Elle m’a dit qu’elle serait responsable de moi, désormais, que j’étais à sa charge complètement.que je devais lui obéir à la lettre en toute chose ou bien être enfermée au Bon Pasteur jusqu’à vingt et un ans avec les mauvaises filles .(un temps) Elle n’a pas eu besoin de m’avertir une seconde fois.Est-ce que c’est vrai, Madame Ferland quelle aurait pu me placer à l’école de Réforme ?Madame Ferland Pas si ta grand-mère avait pu s’occuper de toi ; mais vu quelle était impotente .je ne sais pas .Hermine Et puis, figurez-vous que j’ai cru, jusqu’à aujourd’hui, quelle me gardait par charité.Adèle Et ce n’est pas vrai ?.Hermine Non.Mon père lui a laissé une certaine somme pour moi.Quel soulagement ! Rien que d’avoir appris ça, par hasard, ça m’a fait grandir de dix pouces, j’ai l’impression.Demain.(elle sourit, regarde sa médaille) Je m’en vais .A présent je peux vous remercier.Tout à l’heure, j’étais trop surprise .Madame Ferland et Adèle (elles viennent l’embrasser et lui disent ;) Bonne fête, Hermine.Bonne fête, si on ne te voit pas demain.Puis, madame Ferland donne à Hermine un bol de lait caillé dans un panier. 82 ANDRÉE MAILLET SCÈNE VINGT-DEUXIÈME Hermine descend les marches et va jusqu’à la barrière.Adèle hésite, puis la suit en clopinant.Hermine ouvre la barrière et va sur le chemin.Adèle Hermine ! Attends un peu ! Hermine se retourne et s’immobilise.Adèle en se hâtant comme elle peut la rejoint.Adèle Ne marche pas trop vite ! Je t’accompagne.Hermine acquiesce de la tête et sourit.Madame Ferland (de la galerie) Ne t essoufles pas, Adèle ! Adèle (à sa mère, de loin) N’ayez pas peur, maman ! Adèle rejoint Hermine et lui prend le bras avec un geste possessif.SCÈNE VINGT-TROISIÈME Dans le village, dehors : Hermine et Adèle vont à pas mesuré, tranquille, bras dessus bras dessous en direction de la demeure d’Hermine, à la fin du village.Il passe une carriole, et quelques personnes, à qui elles disent bonjour.Hermine (poursuivant la conversation) Ta mère.c’est une vraie dame ! J’aimerais être comme elle.Et ton père .tellement affable ! Ils sont humains, chez vous ; c’est le seul endroit au monde où je me sens en confiance.Le seul !.Adèle Mes parents sont bien bons.Comme tous les parents, je pense.(un temps) Mais .ce sont des adultes.Hermine Des fois on dirait que ta mère a notre âge.Adèle Oh .c’est pourtant une dame, je t’assure.Elle sait bien des choses que nous ignorons.Et que nous ne serions pas heureuses de con- LA DÉPENDANCE 83 naître, peut-être, (un temps) Avant, c’est à moi toute seule que tu disais tes secrets.Hermine Mes secrets les plus intimes, je te les dis à toi, rien qu’à toi.Es-tu jalouse, Adèle ?Adèle (toute simple, et lui serrant le bras) Un peu.Hermine Elle t’aimera toujours bien plus que moi, ta mère.Adèle Et toi ?Tu aimeras maman peut-être plus que moi, un jour.Hermine Mais non.Non.Mais tu sais, il me semble que je pourrais avoir besoin d’elle.Je suis tellement seule ! Je n’ai pas de défense, moi ! Si par exemple, cousine Frémence voulait.je ne sais pas .me prendre une partie de mon héritage, par exemple ?.Elle a toujours tellement besoin d’argent ! Adèle Oh !.Elle ne ferait jamais ça ?Hermine < (incrédule) Ah ?.3 J Adèle J’entendais mes parents parler de ta cousine .Mon père disait : « La grande probité de Madame Bourgevaise ».Il disait ça à propos d’un bonhomme, qui .Hermine f Je n’ai pas dit qu’elle me volerait, Adèle.Mais elle pourrait insister pour que je le lui prête mon argent ! Ou bien .(un temps) Non.[ Tu ne peux pas comprendre ce que cela signifie pour moi d’avoir 1 dix-huit ans et la fortune que ma grand-mère m’a léguée.C’est sûrement une fortune ! J’y pense depuis sa mort.Je compte les b années, les mois, les heures, presque.Elle s’arrête et fait tourner Adèle comme pour regarder le paysage, un beau jardin pour l’instant déserté.) Quand je me lève à six heures moins le quart, je pense ; à dix-huit ( ans, je me lèverai tous les jours à huit heures.Quand je brise la glace de mon seau d’eau, je me dis : à partir de mes dix-huit ans, 84 ANDRÉE MAILLET je me laverai à Teau chaude tout l’hiver.Parce que je n’ai pas permission de faire ma toilette dans la cuisine, moi.Et puis, quand je mange ma purée de navet au gras de boeuf, je me dis : à dix-huit ans, je mangerai comme chez Adèle.Penses-y ! Demain, je pourrai m’acheter du thé, une boîte de sucre ; et du lait, surtout.Du fromage, de la crème .Adèle (gaiement) De la crème et du fromage ! Hermine Toutes sortes de bonnes choses blanches à manger : de la poitrine de poule, du riz, de la meringue.Ah !.Elle sourit, se dégage d’Adèle et s’étire, les deux bras étendus.Puis, elle reprend le bras d’Adèle et se remet en marche.Adèle Mon Dou ! Je t’aurais donné toutes mes richesses, mon Hermine, si j’en avais eu à moi.Hermine Peut-être pas toutes, quand même, hein ?Adèle Maman n’a jamais permis que je te donne même une de mes robes ; que je te tricote un châle pour la nuit.Elle disait qu’il ne fallait pas insulter ta cousine ; qu’elle t’élevait à son idée à elle ! Hermine Une de tes robes .la grise pâle, avec de la guipûre ici.(elle montre son col).C’est vrai que je n’aurais pas eu le droit de la mettre.Il paraît que ma mère m’avait donné des goûts d’extravagance et de coquetterie .(un temps) Aussitôt revenues du cimetière, ma cousine a mouillé la.brosse pour défriser mes cheveux.Elle me les a attaché derrière avec un cordon.Et je n’ai plus eu droit aux rubans, aux volants, aux boucles (elle touche ses cheveux) Seigneur ! Aide-moi à refaire mes tresses ! Elle s’arrête au bord de la route et s’incline un peu pour qu’Adèle lui natte les cheveux.Hermine (se coiffant aussi) Jamais, jamais de blanc, trop salissant, et trop luxueux.Le goût du luxe est une forme de luxure, comme elle dit.Adèle Oh. LA DÉPENDANCE 85 Hermine J’adore le blanc.Je ne mettrai plus que du blanc.Adèle Mais tu étais encore bien jeune, Hermine, quand tu as enterré ton père.i Hermine J’avais douze ans quand je suis tombée tout à fait dans la dépen- I dance de cousine Frémence.Je ne saurai jamais pourquoi, après la mort de maman, mon père m’a donné à elle, peu à peu.Adèle Eh bien, il a agi dans ton intérêt comme tous les pères.Nous les enfants, nous ne comprenons pas toujours où est notre véritable intérêt.Hermine Oh ! Ecoute, tu as dix-neuf ans, moi, dix-huit demain ; nous pourrions être mariées depuis longtemps.Nous ne sommes pas des enfants.Adèle Mariées ?Pas moi.Qui voudrait de moi ?Personne.Alors, aussi it bien rester petite.Hermine (un temps) Rester petite ?Après tout, tu as tes parents pour te choyer.Mais moi, je me sens adulte.Presque aussi dame que ta mère, parfois.Adèle Tu la trouves plus intéressante que moi, tu vois bien ! Hermine Non.Ne- dis pas ça tout le temps.J’aime ta mère, mais toi encore plus.Quand nous sommes toutes les trois ensembles, je me dis .j essaie d’imaginer mon existence si j’étais ta soeur, et ta mère, ma mère.Ah !.A partir de demain, j’apporterai toujours quelque chose chez vous : un bouquet, des mouchoirs que j’aurai brodés .: J’ai hâte de faire des cadeaux, à mon tour.(Un temps.Un soupir.) Tu sais Adèle, il était plus que temps qu’ils arrivent, mes dix-huit ans ! Et mon argent !.Je n’aurais pas été capable d’endurer un jour de plus ce que j’endure depuis .(Elle s arrête.Réfléchit.Puis.) 86 ANDRÉE MAILLET l Hermine Elle ma toujours dit quelle restreignait nos dépenses par nécessité, .q Nécessairement, comme elle dit tout le temps.Dans la maison, j ai fait l’ouvrage de deux servantes.Mais la vieille maison du cousin Bourgevaise, je l’adore, moi.Il me semblait qu’elle m encourageait dans mon travail de ménage avec toute la force de ses vieux murs de pierres.As-tu bien vu leur épaisseur ?Quand j’ôte les châssis-doubles, au printemps, que j’ouvre les fenêtres du deuxième étage pour les laver, je me penche au dehors et je sens 1 air d avril sur mon visage, je vois les arbres rougir de sève ; les premiers bourgeons lancent des odeurs délicieuses dans le vent, surtout en fin d’après-midi.Je me figure que je suis la seigneuresse du village.(Elle se dégage afin de souligner ses paroles par des gestes) J’ai une parure de dentelle, et puis .des pendants d oreilles longs comme ça (elle se tire les lobes) et en perles .et puis, au loin.(elle met sa main en visière.Et tend son panier a Adele qui le prend.) Adèle Au loin, tu vois venir ton fiancé, un jeune.beau !.grand aux yeux clairs .Hermine Adèle, arrête-toi.Tu vois toujours un beau jeune homme quelque part, toi! Quand tu étais petite, tu étais même émamourée de Saint-Michel !.Tu penses qu’un fiancé.Tiens ! que cest le ciel sur la terre.Moi, mes désirs .Ah !.c’est bien différent.Quand je m’imagine en seigneuresse, je vois venir au manoir les habitants avec leurs redevances .une centaine de chevaux blancs ou gris conduits par des messagers porteurs de présents .les gens du village viennent me saluer sous ma fenetre parce que je suis la propriétaire de toutes les terres environnantes .Haute et Puissante Dame Hermine ! (Elle salue Adèle d’un air altier) Adèle HA ! HA ! (un court temps) Mais celles qui n’entrent pas en religion comme ma soeur, et qui sont belles comme toi, elles ne font pas des vieilles filles.Tu vas te marier, tu verras.Hermine (riant) Jamais en cent ans ! LA DÉPENDANCE 87 Adèle Oui ! Tu es trop belle ! Tu iras te promener, tu rencontreras ta destinée, toi aussi.Peut-être bien que tu deviendras ma belle-soeur, un jour ?Hermine Mon Dou ! Mon Dou ! Au grand jamais ! Tes frères, je les connais trop, je n’en voudrais pas, ma fille ! Je me marierai dans cent ans, je te dis ! A un homme qui jurera, par contrat notarié de me laisser toutes mes volontés.Adèle (rêveusement) Ça doit être beau pourtant, et bien bon de se dévouer auprès d’un pauvre docteur de campagne.Hermine (éclate de rire à son tour) Ah ! Misère de misère !.(Elle met son bras autour des épaules d’Adèle), Faudrait aimer la misère !.Mieux vaut mort que misère !.On les voit s’en allant sur le chemin, de dos, dans la belle lumière d’été de sept heures du soir qui patine l’or des champs moissonnés.On voit de plus en plus la campagne qui s’ouvre à la vue dès la fin du village; et les deux jeunes filles, très loin, près l’une de l’autre .SCÈNE VINGT-QUATRIÈME Décor : La salle à manger de la maison de Madame Bourgevaise.Le notaire Chalmette — un monsieur court, assez rond, quinquagénaire avancé — l’air matois, honnête, mange avec esprit.Cousine Frémence et Hermine sont également à table.Mais cousine Frémence mange pour ne rien laisser dans son assiette, et avec parfois l’expression angoissée de qui sait que la brûlure viendra après l’excès de table.Hermine, une lueur d’excitation dans le regard, joue avec ses aliments du bout de sa fourchette, incapable de vraiment manger.Cousine Frémence en blouse bouffante, à col haut, de couleur terne, chaîne à lorgnon, jupe grise.Hermine en jupe grise et blouse austère à col haut sur laquelle s’étale sa chaîne et sa médaille.Elle bouge un peu sur sa chaise comme si elle n’en pouvait plus d’anticipation. 88 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence (à Hermine) Hermine ! Toi qui a le bec fin d’habitude, est-ce que tu n’aimes pas ton bon poulet ?Hermine Je n’ai pas faim, cousine.Le notaire Chalmette Cette volaille à la crème est un plat de roi ! Cousine Frémence L’une des recettes pharamineuses de notre Hermine.C’est la cuisine des soeurs, notaire.Je vous assure que nous n’en faisons pas notre ordinaire.Le notaire Chalmette Avec raison.Faut ménager le foie.Cousine Frémence (approuvant) Et l’escarcelle, (à Hermine) Va porter ton assiette dans la dépense.Ça sera encore bon ce soir.Et apporte-nous la salade.Hermine se lève et va à la cuisine.SCÈNE VINGT-CINQUIÈME Tendant la courte absence d’Hermine, le notaire se penche vers cousine Frémence et s’exclamant à mi-voix, dit : Le notaire Chalmette Une vraie beauté, cet enfant ! Une princesse ! Elle tient de sa mère, qui était faite .au pinceau ! Je me rappelle .Cousine Frémence (sèche) Sa mère était belle.Pauvre tête en l’air ! C’est pourquoi mon cousin l’a voulu.Pauvre innocent ! Hermine est plus sérieuse.J y ai vu, nécessairement, (changeant de ton) A votre idee, qu est-ce qu’elle laisse, la grand’mère ?Le notaire Chalmette Entre ce quelle valait - quand j’administrais ses biens — et ce qu’elle lègue.Il y a déjà dix ans que je ne suis plus au fait de ses affaires.Ses administrateurs sont ses exécuteurs.A moi, on na confié qu’un simple testament. El LA DÉPENDANCE 89 SCÈNE VINGT-SIXIÈME Pendant les derniers mots du notaire, Hermine est entrée portant le saladier.Elle change les assiettes, en prenant celles qui sont propres sur le buffet.Le notaire Chalmette ) (ton enjoué) Dis toute la vérité à ton subrogé-tuteur, Hermine.Une belle et douce enfant comme toi pense-t-elle à se mettre en puissa»ce de mari ?ii Hermine ne répond pas.Cousine Frémence Réponds donc au notaire, voyons ! Hermine (avec un sourire un peu forcé) J’épouserai peut-être un vieux sur son lit de mort.Un vieux noie, taire.Le notaire rit.Cousine Frémence ’ Je vais la garder longtemps avec moi, je pense.Hermine a mes goûts ; elle a pris mes manières.Hermine s’asseoit.Puis se relève.Hermine A ) (à cousine Frémence) Est-ce que je prépare le thé ?Cousine Frémence Oui, puisque tu ne tiens pas en place.Hermine sort encore.SCÈNE VINGT-SEPTIÈME Le notaire Chalmette C’est bizarre cette expression de mélancolie sur un aussi jeune et joli visage ! Est-ce qu’il y a quelque chose qui tourmente notre pupille ?Cousine Frémence Hermine est une enfant morose.Ah ! Ça n’est pas par plaisir que je m’en suis chargée mais par devoir.Jamais grand chose à dire, la voix éteinte, sauf à l’église. 90 ANDRÉE MAILLET Le notaire Chalmette Tenez ! Sa mère aussi était comme un serin.Si belle et.Cousine Frémence Elle n’avait pas plus de jarnigoine qu’un serin, comme vous dites.Le notaire Chalmette Non, je voulais dire qu’elle avait une voix roucoulante, qu’elle était gaie ! Une charmante créature !.Cousine Frémence Elle prenait son bain dans le parfum.Elle ne faisait rien toute la journée qu’inventer des sauces pour accommoder le poisson.Sitôt mariée, elle s’est jeté le corps à la dépense.Et tout le bien que mon grand-père avait injustèment donné à mon cousin, de préférence à ses autres descendants, a fondu comme un bonhomme de neige.Pauvre Hector ! Nous aurions dû le poursuivre pour dol et captation.Le notaire Chalmette Vous allez fort ! J’ai seulement observé que notre pupille me semblait triste, Madame Bourgevaise.Je la trouve.Cousine Frémence Je la trouve excitée, moi.A cause du testament.Elle connaît la valeur d’un sou, je vous le garantie.Le Notaire toussotte, lève les sourcils et ne réplique rien.SCÈNE VINGT-HUITIÈME Hermine revient portant un plateau avec h thé, les tasses, le lait, etc.Elle le pose sur la table et commence à le servir et à l’offrir.Elle verse du lait seulement dans la tasse de sa cousine.Cousine Frémence (au notaire) Elle s’est accoutumée à mes petites manies, vous voyez ?Le notaire acquiesce en souriant avec réticence.Il y a un compotier avec des pommes sur la table et un plat rond avec des noix et des raisins secs ; un casse-noisette.Le notaire prend quelques noix et commence à les casser.Hermine boit son thé en regardant alternativement sa cousine et le notaire. LA DÉPENDANCE 91 SCÈNE VINGT-NEUVIÈME Tout de suite après le repas de midi on est passé dans le salon.Le salon est une pièce très austère, solennelle, quon ouvre deux ou trois fois l’an, et à l’occasion des funérailles.Les canapés, chaises et fauteuils sont recouverts de velours de deux ou trois couleurs ternes.Deux hautes bibliothèques vitrées remplies de livres.Un piano droit, noir.Des gravures bibliques au mur.Un piano droit, noir, très orné.Une boîte à musique (d’époque, naturellement).Le notaire, cousine Frémence et Hermine sont assis.Le notaire est devant une petite table.Il est détendu, en fonction, jouant son rôle.Les deux femmes sont tendues.Le notaire Chalmette met ses lunettes puis retire des poches intérieures de son veston deux longues enveloppes qu’il pose sur la table.L’une est déjà ouverte.Il en retire un document qu’il déplie.L’autre est encore cachetée.Il porte la main à sa chaîne de montre, la détache d’un côté et ouvre le petit canif d’or qui y pend.Il ouvre la lettre avec son canif.Le notaire Chalmette ) (après avoir regardé alternativement ses clientes) Nous sommes ici en présence de deux testaments, (pause) A vrai dire, il s’agit d’un seul testament en deux parties, portant la même date, rédigé au même endroit, devant les mêmes témoins.Dans cette partie-ci, dont vous avez pris connaissance peu après sa mort, Madame Souquot priait ses exécuteurs d’administrer ses biens jusqu’au jour des dix-huit années révolues de sa légataire Marie-Anna Valentine Hermine Fontanier.Après quoi, au ' jour dit, lecture du vrai testament devant lui être faite.Voici donc les dernières volontés de feu dame Marie Ernestine Dardelle épouse de feu Adéodat Souquot, bourgeois.Cousine Frémence Abrégeons ! Abrégeons ! Le notaire sort l’autre testament de son enveloppe et le déplie.Le notaire Chalmette Les dates sont bien les mêmes.(Il compare les testaments) Il y a les mêmes signatures des mêmes quatre témoins.Cousine Frémence Quatre ?Lisez ! Pourquoi brêter ?Le notaire Chalmette Il s’agit, cette fois, d’un testament olographe. 92 ANDRÉE MAILLET Cousine Frémence Les témoins, les signatures n’étaient pas nécessaires.Le notaire Chalmette Ah .Hé ! Je ne peux pas les gratter ! Cousine Frémence Bon.Elle lui fait signe, en agitant la main, de poursuivre.Le notaire Chalmette (lisant) En ce jour de l’An de Grâce — Anno Dei — de 1906 — en ce treizième de novembre, mois des Morts.Moi, Marie Gervaise Ernestine Dardelle, veuve d’Adéodat Souquot, marchand de Re-pentigny, autrefois, puis de Sorel, par la suite.Hermine écoute avec beaucoup d'attention et de tension, les mains jointes sur sa robe.Cousine Frémence prend des airs agaçés et ironiques.Le notaire Chalmette (lisant) .saine d’esprit et en bonne santé, je déclare être en état de grâce.Airs étonnés des trois personnes.Le notaire Chalmette (lisant) ' v _ Je recommande mon âme au Père Tout-Puissant, a la Très Sainte Vierge, aux saintes, aux anges, à mon saint patron saint Ernest et à mon ange gardien.Je déclare également vouer la plus grande affection à ma petite fille Hermine Fontanier, fille unique de mon unique fille Valentine-Rose, décédée en 1904.Je déclare vouloir son bonheur et son salut et la nomme mon ayant-droit.Cousine Frémence Ayant-droit?Elle n’a pas écrit ce testament là toute seule.Le notaire Chalmette En tout cas, tout est écrit de sa main, (reprenant) A mes chères petites Saintes-Madeleines, qui m’accordèrent l’insigne privilège de finir mes jours à l’ombre de leur cloître, je lègue dix mille dollars, en legs particulier, incessible et insaisissable.A l’oeuvre si méritoire des Petits Chinois, je donne cinq mille dollars afin que toutes ces petites âmes rachetées au demon prient pour moi dans le Royaume des Cieux. [IJ LA DÉPENDANCE 93 Aux Pères Franciscains de Montréal, Aux Pères Capucins de Sorel, Aux Pères Jésuites d’Ahuntsic, chacun mille dollars pour dire des messes à mon intention.Aux Petites Saintes Madeleines de Saint-Jean, l’usufruit pour vingt ans à compter du jour de mon décès, de mon immeuble de la rue Saint-Jacques, à Montréal, qui me vient de mon père.Cousine Frémence (indignée) Vieille folle ! Le notaire Chalmette (avec un geste apaisant) p Cette propriété reviendra à ma petite fille ce laps de temps écoulé.Cousine Frémence (enragée) Aux Saintes Madeleines, un revenu de quatre cents piastres par mois ! Pendant vingt ans ! Le notaire Chalmette Au couvent des Pères Dominicains, mon reliquaire en bois doré, plus deux mille dollars pour des grands-messes à mon intention.Cousine Frémence En plus du revenu, voilà vingt mille dollars chez le diable, pour commencer ! Le notaire Chalmette e | Oh ! Chez le diable .Cousine Frémence e r (lui faisant signe de continuer à lire) D | Allez ! Allez ! Hermine ne dit mot, fronce les sourcils et regarde fixement le notaire.Le notaire Chalmette Une somme de vingt-cinq mille dollars à prendre sur la masse de ma succession devra servir de dot à ma légataire et petite-fille, dans le cas où elle choisirait d’entrer en religion comme je le lui conseille fortement.Cette somme importante lui assurant d’occuper une place également importante dans la hiérarchie de l’ordre religieux de son choix.Cette somme devant rester acquise à la communauté si ma petite-fille décidait d’en sortir un jour, {et parlant à ses clientes) Oui, en général, ces dames conservent les dots.{reprenant la lecture).Si, toutefois, mon ayant-droit choisissait de demeurer dans ce monde de perdition, ces vingt-cinq mille dollars 94 ANDRÉE MAILLET resteront dans ma succession, pendant vingt ans après lecture de mes présentes volontés.Après quoi tous mes biens devront être remis entre les mains d’Hermine Fontanier avec un rapport détaillé des administrateurs.A madame veuve Ormidas Bourgevaise, née Frémence Fontanier, une somme de cinq cents dollars par an lui sera versée en mains propres comme dédommagement pour la surveillance exercée auprès de mon héritière, et ce jusqu’aux vingt-et-un ans de ma petite fille.Après quoi, mes exécuteurs verront à verser à cette dernière l’intérêt en quatre versements annuels, de mes argents placés par eux.(Il s’arrête).Evidemment, il faut compter sans le revenu de la rue St-Jacques, sans celui des vingt mille dollars .Je ne sais combien il reste.Mais, en comptant la somme réservée pour la dot, et qui rapporte .Cousine Frémence Est-ce tout, notaire ?Le notaire Chalmette Ce.testament fut rédigé au monastère des Saintes Madeleines.Madame Souquot l’a signé deux fois.Cousine Frémence On lui a tenu la main.Le notaire Chalmette Les témoins sont des religieuses qui ont signé de leur nom legal et de leur nom de profession.Cousine Frémence On lui a dicté, soufflé ce testament-là.Le notaire Chalmette Prouvez-le.L’écriture est ferme.Cousine Frémence Alors, vous prenez partie pour elles ! Le notaire Chalmette Que non ! Je suis le dernier à croire que Dieu a besoin d’argent.Mais j’en ai vu bien d’autres.Et de pires ! Cousine Frémence (à Hermine) Alors, la riche héritière, je reçois une pitance pour me remercier de t’avoir recueillie, protégée, éduquée ! Tu ne bouges pas ! Tu ne dis rien ! Tu aurais pu te faire aimer de ta grand-mère, quand même ! Pauvre enfant ! Mais, avec vingt cinq mille piastres, tes LA DÉPENDANCE 95 espérances, tes talents, tu deviendras supérieure très vite (au notaire).Les saintes éducatrices d’Hermine voisinaient beaucoup avec les Saintes Madeleines.Aimes-tu mieux le Carmel, Hermine ?Hermine (sans expression) Je n’entrerai jamais en religion.Cousine Frémence Voilà un point d’acquis.Tu seras riche à trente-huit ans.C’est une sécurité, ça.Les os ne me feront plus mal.En attendant, il n’y a rien de changé.Hermine Rien de changé ?Cousine Frémence Rien.Tu ne toucheras rien avant trois ans.Tant pis.Hermine regarde par terre et se passe les mains sur le front.Le notaire Chalmette Qu’est-ce qu’il y a, ma belle enfant ?Hermine La tête me fait mal.Est-ce que je peux m’absenter ?Cousine Frémence Va te promener.Tu feras la vaisselle quand le notaire sera parti.(au notaire) Astheure, parlons de nos affaires, si vous voulez, notaire.Le notaire Chalmette (prenant sa serviette) Tout est là.Je suis à vos ordres.Hermine les regarde d’un air effaré, puis elle sort.SCÈNE TRENTIÈME Cousine Frémence s’installe près de la table pour parler d’affaires avec le notaire.Le notaire Chalmette se lève pour s’étirer, et marche vers les fenêtres.Il regarde au dehors.Il voit sortir Hermine. 96 ANDRÉE MAILLET SCENE TRENTE-UNIEME Hermine sort précipitamment.Elle s’élance en direction de la route, le visage bouleversé.On voit, par l’une des fenêtres du salon, la silhouette du notaire Chalmette.SCENE TRENTE-DEUXIEME Le notaire est debout devant la fenêtre du salon.Dehors, il fait beau.Il suit Hermine des yeux.Puis il se retourne vers cousine Frémence.Le notaire Chalmette Curieuse réflexion à lui faire !.Cousine Frémence Laquelle ?Le notaire Chalmette Que sa grand’mère ne l’aimait pas.La vieille dame l’aimait beaucoup, au contraire.Mais .Et puis, je crois qu’Hermine est une petite âme sensible, comme sa mère.Cousine Frémence Sensible.Rose ?Quand elle est morte des fièvres puerpérales en avouant à mon cousin que l’enfant qui venait de mourir n’était pas à lui ; comme elle était sensible, croyez-vous ! Quand mon pauvre Hector m’a confié sa fille, il ne tenait plus à la vie.Il est parti bien vite ! L’argent en fiducie, son revenu aliéné pendant vingt ans, c’est à cela qu’Hermine est sensible.Et vous, vous trouvez ces choses-là ordinaires ?Le notaire Chalmette Non.Mais pas extraordinaires.Hermine pourra contester.Cousine Frémence Non.Je ne l’ai pas élevée pour qu’elle engraisse les avocats.Et rien ne prévaut contre l’Eglise.Elle sait ça aussi.Elle fait signe au notaire.Cousine Frémence Toutes ces affaires d’héritages, de placements, d’argent.Le notaire revient lentement se réinstaller près d’elle et ouvre son porte-documents.Cousine Frémence a posé un encrier et des plumes devant lui. il ! LA DÉPENDANCE 97 Cousine Frémence Hermine n’a pas la tête à ces choses, pour l’instant.Je l’ai mise bien à ma main.Elle n’est pas distrayante mais elle est docile.Pour le moment, nous en sommes à l’économie domestique.Le notaire Chalmette Tant mieux.Et du moment que vous la gardez auprès de vous .Cousine Frémence Ça !.Quand tout le purgatoire s’y mettrait pour l’y pousser, elle n’entrera jamais en religion.SCÈNE TRENTE-TROISIÈME Dans la campagne.Il est environ trois heures de l'après-midi.Hermine marche très rapidement en direction du village.Elle paraît désemparée.Elle va, haletante.Son visage se décompose de plus en plus.Elle serre les poings.Elle détourne la tête les deux fois qu’une voiture passe à côté d’elle : un boguey, une charrette à foin (ou un tombereau).Une vache meugle ; il y a des bêtes dans les champs.On entend les grillons.En vue du village, Hermine s’arrête et se frotte les yeux avec ses poings.Elle se prend la gorge, elle est essoufflée.Elle retient ses larmes.11 SCÈNE TRENTE-QUATRIÈME Dans le village, Hermine court légèrement vers la maison des Ferland.Parvenue à la barrière, elle la pousse en appelant : Hermine Adèle !.Adèle !.Sa voix se brise.Elle se précipite vers la maison.On entend une valse mélancolique jouée au piano par quelqu’un.Hermine maintenant a les yeux pleins de larmes.Elle écoute la musique un instant, un pied sur la première marche de l’escalier de la galerie, une main agripée à la rampe.Hermine [d’une voix presque inaudible) Adèle.Elle grimpe les marches et entre vivement dans la maison. 98 ANDRÉE MAILLET SCÈNE TRENTE-CINQUIÈME On entend le piano jouant cette valse, mélancolique des « Papillons Noirs » dans la maison des Ferland.La musique vient de la salle de séjour attenant au salon, salle familiale toute garnie de cretonnes et de plantes : glaces, violettes africaines, gloxénias, fougères .C’est madame Ferland vêtue de mauve à encolure basse chargée de dentelle écrue, qui joue.! Madame Ferland (sans se retourner) Bonjour, ma belle Hermine.Adèle est sortie.Hermine se détourne et s’appuit au chambranle.Mme Ferland joue toujours, se tournant un peu en parlant, mais pas assez pour bien voir Hermine.Madame Ferland (jouant) Monsieur le curé s’en allait porter le Bon Dieu dans la Coulée des Pères.Adèle est bien bonne pour assister le pauvre monde.Les mourants, surtout.Monsieur le curé l’a emmenée avec lui et son enfant de choeur, un petit Tremblay.Moi, devant le malheur, je ne suis pas vaillante.Elle cesse de jouer et en tripotant sa musique et en se retournant et se levant pour mieux voir et accueillir Hermine, elle ajoute : Ma spécialité, c’est la distribution des paniers entre Noël et le Jour de l’An.Puis elle voit le visage défait, terrible d’Hermine.Dieu du ciel ! Qu’est-ce qu’il y a ?Hermine se cache les yeux.Madame Ferland (allant à elle vivement) Hermine ! Dans une plainte, Hermine se jette dans ses bras.Hermine (sanglotant) Madame Ferlaaand .Madame Ferland la serre contre elle.Madame Ferland Ah .ah .ah .ah .voyons .voyons, voyons .(Puis elle repousse Hermine et la tient aux épaules) Arrête-toi, la ! Parle ! Tu vas me dire ce qui se passe ! Veux-tu arrêter ?Comment veux-tu LA DÉPENDANCE 99 que je t’aide ?(Elle pousse vivement Hermine près du canapé et l’oblige à s’asseoir) Pauvre petite enfant ! C’est-y effrayant de pleurer de même ! Je te dis que je veux t’aider ! Mais, y a-t-il quelqu’un de mort, en fin de compte ?Hermine (pleurant) Tout le monde est mort.Ils m’ont laissée toute seule, seule ! Avec elle.J’peux plus la voir ! J’peux plus vivre comme ça ! J’étouffe ! Madame Ferland (fort, pour se faire entendre) Et ton héritage, Hermine ?Hermine fait des signes de négation et se jetant sur les coussins sanglote en roulant la tête.Madame Ferland, en faisant ah .ah .lui tapote doucement le dos.Puis, comme si elle avait une idée de génie, elle pour qui beaucoup de problèmes se résolvent en mangeant, elle dit : Madame Ferland Si tu voyais le beau gâteau à l’orange que j’ai fait, aujourd’hui.Moi, je vais préparer une bonne tasse de thé ; je t’apporte un beau verre de lait avec le gâteau.Tu vas voir, nous allons jaser, tranquillement, toutes les deux ; et tes problèmes .tu verras, je peux t’aider, moi.Est-ce que tu me fais confiance, Hermine ?Réponds-moi, voyons ! Hermine hoche la tête sur les coussins et s’appaise peu à peu.SCÈNE TRENTE-SIXIÈME Toujours dans l’agréable salle de séjour chez les Ferland, devant un guéridon où le thé, le gâteau, etc, sont posés, Hermine et Madame Ferland grignotent et bavardent.Hermine a gardé son expression tragique, ses yeux de biche traquée.Elle a encore des soupirs saccadés.Madame Ferland Réfléchis : tu seras parfaitement libre avant très longtemps, avec sûrement un joli revenu.Tu te fais une montagne, avec ces trois ans-là ! Qu’est-ce que c’est trois ans dans la vie d’une personne ?Hermine (sombre) Trois ans de plus avec cousine Frémence, c’est impossible. 100 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland Tu n’es pas déshéritée du tout.Avec cinq cents dollars par année, on fait bien des choses ! Hermine C’est à elle, les cinq cents dollars.Moi je n’ai pas droit à une seule piastre.Madame Ferland Elle va te les donner, voyons, qu’est-ce quelle en ferait ?Hermine (sarcastique) Qu’est-ce quelle en ferait?Non.Elle ne me donne jamais rien.Rien que cinq cents, le dimanche, pour la quête.Madame Ferland Quelle maniaque ! C’est-y Dieu possible, ça ?Hermine Oui.Mais moi, est-ce qu’on peut me forcer à rester avec elle ?J’aimerais mieux me placer chez quelqu un, comme servante ! Madame Ferland Une demoiselle ne peut pas être servante.Hermine Je ferais n’importe quoi ! Est-ce que je n’ai aucun droit, moi?J ai dix-huit ans quand même ! Madame Ferland (en hésitant) Tu pourrais te faire émanciper, peut-etre.Un magistrat te permettrait peut-être de reprendre ce que ton père t’a laissé.Hermine Emancipée ?Ah .émancipée I Je pourrais partir ?Est-ce que votre mari m’aiderait à me faire emanciper ?Et puis, a reprendre l’argent de mon père.Madame Ferland pose sa tasse de thé.Elle lisse sa jupe avant de répondre : Madame Ferland Mon mari ?Tu sais, Hermine, mon mari est le député du comte .Hermine Oui, et je suis certaine qu’il a des pouvoirs.Et il est l’avocat de tout le monde, aussi. r LA DÉPENDANCE 101 Madame Ferland H- (se levant) Exactement.De tout le monde.Si mon mari se mêlait des affaires de famille de tout un chacun, penses-tu qu’il resterait député bien longtemps ?Hermine ii (énervée) j Mais oui, il s’occupe des gens ! Madame Ferland III donne un petit contrat ici et là.Pas plus.Si mon mari s’occupait des questions d’héritages, des histoires d’argent.aux prochaines élections il perdrait même son dépôt ! Il perdrait ses clients aussi.Je ne voudrais pas le voir jamais s’opposer à Madame Bourgevaise.jElle en tient des ficelles, ta cousine! Comme tous les riches qui dont travailler leur argent, d’ailleurs.Hermine I Riche ?Cousine Frémence est riche?Madame Ferland Elle en a salé beaucoup depuis la mort de son mari.De tous ?ses maris.Hermine Vous saviez quelle était riche ?Vous ne me l’avez jamais dit.Madame Ferland Etais-tu la seule a 1 ignorer?A propos de quoi je t’aurais parlé de ça, ma petite fille ?Hermine Et votre mari ne m’aidera pas ?Madame Ferland Pas maintenant.Pas en contrariant ta cousine.Mais, elle, elle ne tient peut-être pas à te garder avec elle ?Hermine Oui, elle y tient.Je suis une servante qu elle ne paye pas.Alors, comme ça, il faut que je la serve encore trois ans ?Trois ans .! Aller à la grand messe, aux vepres, au Salut tous les dimanches ?Aller à la messe tous les jours, printemps, été, automne jusqu’à la ffin de décembre ?Faire Quatre-Temps, Vigiles et carême entiè-Jrement ?M user les yeux sur le linge du curé pour épargner la dîme?Broder des robes à l’Enfant-Jésus de Prague?Rafraîchir des Rois Mages avec de la peinture à l’eau ?Chanter les solos, à jeun aux grands-messes ? 102 ANDRÉE MAILLET U Madame Ferland (l’arrêtant) Ne parle pas comme ça, Hermine, on dirait que tu n’aimes plus le Bon Dieu ?Hermine (se lève et sans l’écouter) Pendant trois ans de plus, il faudra écrire et réciter l’adresse ài monseigneur ?suer encore dans les deux mêmes costumes ?Elle a vendu les robes de ma mère, quand je pense !.Et toutes ses choses sauf le noir.Ne jamais, jamais sortir de Sainte-Mathilde-des-Anges ?Et m’arracher les ongles à sarcler les orties et les bar-danes ?Me prenez-vous pour une demeurée ?Alors, ce n’est pas vrai du tout que vous allez m’aider ?Vous ne tiendrez pas votre promesse ?Pourquoi avez-vous promis ?Madame Ferland prend un air de commisération très sincère, de désolation impuissante aussi.Elle fait un mouvement vers Her- j mine.Hermine ne la regarde pas, elle marche comme un cougar encagé, son regard cherchant une issue.Hermine (comme pour elle seule) Et si je préfère la prison aux travaux forcés, vous croyez que je deviendrai supérieure, même avec mon héritage, sans passer par le noviciat, les privations, la discipline ?J’ai le choix entre deux sortes d’Enfer.(Elle s’élance vers la porte et s’arrête).Je choisis ; un troisième Enfer, pas pire que les autres : je vais me jeter dans la rivière.Madame Ferland s’est précipitée sur elle et la retient.Madame Ferland Es-tu folle ?Faut pas être impatiente comme ça ! D’ici à demain, tu te calmeras, ma petite fille ! Tu as besoin de te calmer.Je t ai promis.je tiendrai ma promesse.On va trouver un moyen.Monsieur le curé, tiens ! Lui, il peut parler, (elle s arrête, n en étant pas très convaincue).Ou bien.Parles-en donc au notaire Chal-mette; c’est ton tuteur, lui aussi.Hermine Au notaire ?Où ça ?A Saint-Jean ?J irai a pied ?Je ne peux ja- r mais m’absenter de la maison plus d’une heure à la fois .Je ne sais pas quel mauvais coup elle croit que je .Je suis en prison, moi ! En prison depuis l’âge de douze ans ! LA DÉPENDANCE 103 U Madame Ferland Adèle !.C est Adèle qui va la raisonner, ta cousine, lias Hermine C est ça, Adèle.(Elle hausse les épaules) Demandez plutôt à votre chat d’aller intercéder pour moi.Madame Ferland Oh!.le Hermine ses Toléreriez-vous de la voir à ma place, Adèle ?il Iff J i'LÎ Madame Ferland (joignant les mains) Imagine donc que mon Adèle devrait trimer bien dur pendant trois ans, pour être complètement guérie, ensuite ! Elle ne boiterait plus, elle serait forte comme toi, belle comme toi ! Après seulement trois petites années d’espoir ! Hermine se détourne et s’essuit les yeux.Madame Ferland Ma belle Hermine !.Sois raisonnable.Au fond, l’esclavage, ça pourrait se terminer la, dans quelques jours, si tu te mariais.Hermine Tout le monde veut me marier.Un autre enfer, le mariage !.Madame Ferland Ah .Hermine .Est-ce que j’ai l’air malheureux ?Hermine Je ne connais pas 1 envers de votre vie, moi.Pourquoi ne suivez-vous pas plus souvent votre mari à Québec ?Et vos garçons, pourquoi restent-ils loin de Ste-Mathilde pendant la moitié des vacances ?Et Marie-Ange ?Quand avez-vous permission de la voir derrière sa grille ?Etes-vous si heureuse, vous, Madame Ferland, toute seule pendant des mois à prier pour Adèle ?On dit que le .députe n aimerait pas voir sa fille boitiller trop souvent au parlement de Québec.Parce que c’est lui qui l’a poussée dans 1 escalier, quand ¦elle avait quatre ans, un jour quil était en boisson !.Madame Ferland 0n en dit des méchancetés, pour salir un homme politique ! Hermine Oui, mais les méchancetés sont vraies. 104 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland (avec lassitude) Tais-toi, Hermine.Hermine se laisse tomber dans un fauteuil et s etire les jambes.Son regard devient fixe.Une sorte de desespoir s installe en elle qui obnubile beaucoup de son intelligence.Elle joue avec sa chaîne et sa médaille, nerveusement, sans plaisir.Madame Ferland (s’esseuant non loin) ¦' j Le bonheur, ce n’est pas quelque chose comme une piece de théâtre .c’est un trait de caractère.C est une faculté, comme a santé, enfin .Moi, je me contente de vivre.Je veux dire que vivre, ça me contente.Je suis heureuse même avec un mari.éloigné, des fils passablement égoïstes ! Et ma belle Marie-Ange .t toute seule avec ma petite infirme., , Si j’étais à ta place, moi, je me contenterais de vivre en sachant bien que je mange mon pain rassis en premier.H ermine Pas moi.J’ai épuisé toute la patience du monde, {un temps) Je m’étais tellement préparée à partir !.Madame Ferland .On se fait des imaginations !.Même avec de 1 argent plein tes poches, où serais-tu allée, à ton âge ?Toi, une jeune fille de bonne famille, où irais-tu ?Vivre toute seule ?C’est impossible ! Hermine (disant nimporte quoi) _ .Chez l’un de mes oncles Fontanier, par exemple.Madame Ferland Hum^m.Bien curieusement, aucun ne t’a donné signe de vie depuis le décès de ton père, Ü y a six ans.A moins que, tout dernièrement ?.H GTTÏÏXTIG Non.Papa n’en entendait jamais parler non plus.Cous™6 Frémence dit que c’est à cause d’un héritage.Toujours les heritages ! Madame Ferland Ahf6On a^bien besoin de ses parents! Surtout apres leur mort, dirait-on.{à Hermine) Qu’est-ce que tu aurais voulu faire, exactement ? LA DÉPENDANCE 105 Hermine Venir au village, vivre près de chez vous.Avoir l’usage de tout mon temps.Aller voir des villes .Madame Ferland Et ta pauvre cousine qui est malade ?Pour l’amour du Bon Dieu, penses à elle un peu, Hermine.Crois-tu qu’elle resterait toute seule dans sa grande maison ?Hermine Elle aurait bien peur.Toutes les années que j’ai passé au couvent, la! elle a eu extrêmement peur.Elle me l’a dit.Madame Ferland Je sais.Elle faisait venir un des enfants Bilodeau pour coucher.Hermine Un des garçons de Joseph Bilodeau ?Madame Ferland Oui.Ta cousine le tenait à la gorge, le pauvre bonhomme.Hermine J- Vous saviez cela aussi ?Madame Ferland C’est quand il est venu se jeter, aux pieds de mon mari, un jour ! tes Mais comme je t’ai dit, un député n’intervient jamais dans les ques-ja tions d’intérêts privés.On pourrait l’appeler « bouche cousue », mon mari {un temps) Trois ans d’endurance .c’est tout ce que le Bon Dieu exige de toi.Tu peux bien lui offrir ça ?Hermine baisse la tête.Madame Ferland Fais ton sacrifice, pour Adèle ! Hermine, sans répondre, se lève et va lentement vers la porte.Madame Ferland Tu tombes de haut, je sais .Adieu, veau, vache, cochon, couvée, comme on dit.Mais à ta majorité, tu seras seule maîtresse de ton sort et de tes biens ; si tu es encore fille, je veux dire.Hermine Dans trois ans.Madame Ferland Ça passera vite.Hermine (butée) Non.C’est trop long. 106 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland Ta grand’mère t’aimait.Elle a agi pour ton bien.Hermine ne répond pas.Elle entend à peine.Elle est toute à son malheur.Madame Ferland L’important, vois-tu, c’est qu’un beau jour, tu seras très, très en moyen !.Hermine s’arrête près de la porte.Madame Ferland Mon mari revient samedi (elle hésite, puis dit, faiblement) Si tu y tiens, je lui parlerai.Hermine fait non, de la tête.Madame Ferland va vers elle, timidement.Madame Ferland Tu .A présent, tu t’en retournes chez vous ?Hermine fait signe que oui.Puis elle sort.Madame Ferland regarde en direction de la porte avec une expression complètement désemparée.Puis, avec tristesse, et en proie à des inquiétudes, elle commence à ranger les choses du thé dans le plateau.SCÈNE TRENTE-SEPTIÈME Hermine quitte la maison et le jardin des Ferland d’une allure contenue.Par l’une des fenêtres ouvertes et grillagées de la maison donnant sur la galerie on voit les contours de Madame Ferland venue suivre Hermine des yeux.Mais Hermine n’a pas plutôt mis pied dans le chemin quelle s’élance telle une flèche en direction de l’église, du cimetière et de la rivière.Elle entre dans le cimetière et marche vivement parmi les vieilles tombes, et les moins anciennes.Puis devant l’humble pierre tombale de ses parents, une pierre blanche arrondie et plantée verticalement, elle s’immobilise.Des larmes giclent et se répandent sur son visage crispé.Puis elle tend brusquement le poing droit vers la terre où reposent ses pères et mères dans un geste de malédiction désespéré.Puis elle se retourne d’une pièce et court vers la rivière coulant non loin sous les saules et profonde entre les hautes berges et là, elle s’immobilise encore.Elle paraît trembler au bord de l’eau.Puis on la voit de dos.Recul de la caméra.Le paysage s’élargit et Hermine va se rapetissant. :t LA DÉPENDANCE 107 SCENE TRENTE-HUITIÈME On voit Hermine de loin, de dos ; une brise légère donne des plis, des reflets à sa jupe.D’une maison située non loin du cimetière, le docteur Réal Tourangeau sort, tenant sa petite valise noire.Il aperçoit très tôt Hermine, la reconnaît de loin à sa blondeur exceptionnelle, à sa silhouette fine, élancée.Il traverse le chemin — ou la rue — à longues enjambées.Il entre dans le cimetière et appelle Hermine d’une voix quand même pas trop forte, à cause du lieu où il se trouve.I Réal Tourangeau (Il toussotte cl abord, puis.) Ho! Mam’zelle Hermine! Hermine qui ne l’avait pas pressenti, ne sursaute pas.Elle ne bouge pas.Réal Tourangeau (s’avançant) Mademoiselle Fontanier !.Hermine se retourne alors.Elle regarde devant elle ; elle refuse de le regarder, lui.Réal Tourangeau Je passais.(Il sourit).Je ne vous dérange pas ?Par ce beau soleil, vous, ici.toute seule ?Il faut garder les cimetières pour les jours de pluie .Ah ! Mais .peut-être que .Hermine (à voix basse et après un soupir) Ma grand’mère est morte .Réal Tourangeau Oh .Mais .C’est récent ?Ce n’est pas récent.Hermine remue la tête pour dire à la fois oui et non.Réal Tourangeau Un anniversaire ?.Vous êtes pâle .Hermine (d’une voix éteinte) Un anniversaire, oui.Réal Tourangeau paraît très heureux de parler à Hermine, de pouvoir la regarder à loisir.Ses yeux — respectueux — laissent voir l’intérêt qu’il ressent pour la jeune fille, et l’admiration que lui inspire sa beaute.Il sourit timidement.C’est un jeune homme très bien de sa personne et d’une nature enjouée et généreuse; fine aussi.Il a de la distinction. 108 ANDRÉE MAILLET Réal Tourangeau Vous êtes vraiment un peu pâle.on dirait que vous avez eu du chagrin.Hermine Je me porte bien, merci.Réal Tourangeau Oui, Mam’zelle Hermine.Mais, voyez-vous, impossible par ce beau temps de laisser une jeune fille se désoler seule devant des tombes.Hermine Je tournais le dos aux tombes.Réal Tourangeau Venez.Hermine regarde par terre avec cette expression de biche traquee qui lui est habituelle.Puis elle se met à marcher vers la route.Réal Tourangeau la suit de très près, cherchant à Y accompagner.Réal Tourangeau C’est la première fois que je vous vois sans votre amie, ou sans quelqu’un.Il y a longtemps que j’espère avoir la chance de vous dire .(Il s arrête.Souriant toujours, il semble chercher une phrase convenable au moment présent.) que .Hermine (accélérant le pas) Je suis pressée.Réal Tourangeau Que vous avez une belle voix, mademoiselle.Et que je vais deux fois à la messe, le dimanche, pour vous ecouter.^ Hermine se hâte et dès quelle est sur la route, elle s’arrête, le regarde d’un air qui signifie quelle sait ce quil ressent et que rien venant de lui ne l’intéresse.Il la regarde aussi et voit soudain toute la méfiance et l’hostilité qu’il y a chez elle.Alors, il murmure : Réal Tourangeau Il y a pourtant beaucoup de monde qui seraient heureux de vous faire plaisir, mademoiselle.Mam’zelle Hermine.(Il sourit largement après ces deux derniers mots.) Hermine (lentement) _ .Ceux qui le veulent ne le peuvent pas.Ceux qui le peuvent ne le veulent pas.C’est tout.(Elle secoue la tête) Non.Non. LA DÉPENDANCE 109 Hermine se détourne du jeune docteur et se prend à courir en direction de la maison des Bourgevaise.Le jeune docteur la regarde longtemps aller, alors cjuon la voit longtemps aussi courir et s en aller en diminuant dans le champ de vision.SCÈNE TRENTE-NEUVIÈME La maison des Bourgevaise.Dans le salon.Le notaire range ses papiers.Cousine Frémence vient d’entrer et ferme machinalement la porte.Cousine Frémence Je ne sais pas où elle est.Au commencement, elle boudait quand quelque chose ne faisait pas son affaire.Mais avec moi, fallait que ça passe ou que ça casse.Le notaire Chalmette Elle est allée voir une amie, sans doute.Cousine Frémence Elle m en aurait avisée.Le notaire Chalmette Ne la tenez pas trop.heu.(Il s’arrête, ferme sa serviette et machinalement regarde dehors) La voici justement.La mine bien basse, d’ailleurs.Cousine Frémence (regardant aussi) Nécessairement.C’est la déception de l’héritage.Il n’y a pas de quoi pavoiser non plus.Mais pensez-vous qu’elle l’avouera, sa deception ?Jamais.Elle a tout l’orgueil de son père.Pauvre Hector ! Je n ai pas réussi a lui faire reconnaître l’erreur de son mariage.Même pas sur son lit de mort.N’importe.En me donnant sa petite, il m’exprimait bien des choses.Le notaire Chalmette Je comprends, (regardant Hermine, par la fenêtre).Elle s’est assise sous l’orme.Cousine Frémence hausse les épaules et se détourne. 110 ANDRÉE MAILLET SCÈNE QUARANTIÈME Dehors.La façade de la maison des Bourgevaise.Le notaire sort.Après une caresse à son cheval et un signe amical à Hermine, il monte dans sa carriole.Hermine s’est peu à peu approchée de lui.Elle lève son regard vers lui.Hermine (la voix hésitante) Notaire.j’aurais bien voulu vous dire quelque chose.Le notaire Chalmette _ Entendu, ma petite enfant.Je reviendrai avant longtemps.Tu sais, tu as une bonne tutrice.Alors, continue en sagesse et en beauté.Sois lui bien soumise.Hermine Ah ?.Le notaire Chalmette Oui.Il te reste beaucoup à apprendre d’elle.(Puis il sourit largement) Tu as une main sans pareille avec les sauces.Tu m inviteras encore ?Hermine, devenue de glace, sent le desespoir Vinonder.Elle baisse les yeux, regarde fixement la terre et ne relève pas la tête lorsque le notaire s’en va en lui disant : Le notaire Chalmette Eh ! bien .Salut, donc, Hermine ! Hermine suit des yeux la voiture du notaire.Puis, se retournant d’un bloc vers la maison, elle s’immobilise un moment.Elle a les poings serrés le long du corps.Il est environ quatre heures de l’après-midi.Elle est un peu echevelee d avoir couru.Elle a un air hagard.Puis ses yeux perdent peu à peu toute expression.SCÈNE QUARANTE-UNlÈME La maison encore, des Bourgevaise.La cuisine.Le soir venu, après souper.Hermine, dans sa tenue de travail, — jupe gros bleu et corsage d’indienne, tablier de jute rougie — récure une marmite de fer.Cousine Frémence boit un bol de lait avec une ou deux légères grimaces.Elle est assise à table. LA DÉPENDANCE 111 Cousine Frémence {Comme pour elle seule) Quand on fait trop bonne chair, on le paie, nécessairement.{Elle tapote le bord de la table avec impatience).Voyons ! Hermine.Tu lambines avec ta marmite.Range la cuisine en vitesse et va te coucher.{Elle se lève et repousse son bol avec une légère pétulance).Le lait vanillé, on s en tanne.Comme de tout autre chose.Hermine {monotone, voix faible) Voulez-vous du miel dans votre lait, ce soir?Cousine Frémence (pensive) Oh .non.Cousine Frémence extirpe un trousseau de clés de sa poche, le regarde, choisi une de et s en sert pour ouvrir une des armoires de la cuisine.Elle sort de l’armoire une boîte de fer blanc, l’ouvre et en hume le contenu.Hermine C’est ce qui reste du café moulu.Il sent encore très bon, ce café-là.^ {Elle prend une cuillère à soupe, la remplit de café, met ce cafe dans une tasse vide).Tu le feras bouillir dans une tasse d eau.Deux minutes.Tu 1 ajouteras à mon lait chaud, vers neuf heures et demie.{Elle replace la boîte dans Varmoire et la referme a, de) Tu mettras du sucre.{Elle désigne une autre armoire, qui na pas de serrure) Il en reste assez pour moi dans le sucrier.(Elle va vers la porte.Hermine lui jette un regard de haine pure.Puis selon son habitude baisse le regard et regarde vivement de droite a gauche, vers le sol, comme une bête qui cherche à s’échapper.) Cousine Frémence Puisque le Bon Dieu m’éprouve {elle porte la main à son estomac) ma place sera plus belle au Ciel.(Elle dit cette phrase d’une façon mécanique, comme une banalité.Chaque fois qu elle parle de religion d’ailleurs, elle semble payer un impôt).SCÈNE QUARANTE-DEUXIÈME La pendule de la cuisine marque neuf heures et demie.Tout est propre et bien rangé.Sur le gros poêle de cuisine il y a un 112 ANDRÉE MAILLET réchaud - boîte contenant une matière combustible posée sur un court trépied de fer.A côté, dans une petite casserole, du lait bouillant qui fume.Sur le réchaud, une autre petite casserole avec le café.Hermine prépare un plateau avec napperon et bol.Elle prépare le café.Enfin, elle retire son tablier rougeâtre et le plie sur le dos d’une chaise.On entend le tintement impatient d’une sonnette.Hermine sort de la cuisine précipitamment et va vers l’escalier.SCÈNE QUARANTE-TROISIÈME Il fait sombre.La lueur venant de la cuisine éclaire à peine le hall.Hermine arrive au pied de l’escalier tandis que la sonnette tinte toujours furieusement.Elle lève la tête et dit assez fort.Hermine Le café au lait est prêt.Je monte tout de suite, cousine ! Elle revient à la cuisine.Elle a l’air exaspéré.SCÈNE QUARANTE-QUATRIÈME Revenue à la cuisine, Hermine ouvre l armoire de cuisine qui n’a pas de serrure.Elle contient de la vaisselle pour tous les jours, dans les tablettes médianes.En haut des pots à confiture vides.En bas le sel, quelques épices, de la moutarde et le sucrier.L armoire monte jusqu’au plafond, comme toutes les autres armoires, d’ailleurs, à la mode du début du siècle.Hermine prend le sucrier, laissant l’armoire ouverte.Elle le vide dans le bol de café au hit fumant et remue bien.Elle va ranger le sucrier dans l’armoire.Son regard va de h première étagère à h dernière, tout en haut.Devant les pots de confiture il y a deux boîtes de poison : T une est marquée Mort-aux-rats en grosses lettres.L’autre est marquée : insecticide.Soudain, mue par une impulsion, Hermine saisit une chaise, relève sa jupe, monte sur la chaise, prend les boîtes, redescend, pose les boîtes sur h table, plonge h cuillère à sucre dans l une et dans l’autre deux fois et met du poison dans le grand bol de café au hit.Elle remue bien avec h cuillère pour faire dissoudre le poison.Le poison - hs deux boîtes - est demeuré sur h table ainsi que le sucrier. LA DÉPENDANCE 113 SCÈNE QUARANTE-CINQUIÈME On entend derechef le tintement impatient de la clochette.Hermine prend le plateau et sort vivement.Elle na d’autre expression qu’une de concentration, comme si elle tâchait de bien faire un travail.SCÈNE QUARANTE-SIXIÈME Dans le hall d’entrée, d’où part l’escalier, il y a une petite table rangée le long du mur, sous un miroir.Sur cette table est un bougeoir dans lequel vacille un bout de chandelle.Au passage, Hermine prend le bougeoir et le dépose sur le plateau.La clo-clette tinte encore.Hermine (voix changée, dure) Je monte ! Elle monte lentement l’escalier.La clochette cesse de tinter.Au bout d’un moment très court, Hermine redescend l’escalier, tenant le bougeoir à la main.Elle dépose le bougeoir sur la petite table.La lueur se reflète dans le miroir.Effet de clair-obscur.Hermine s’asseoit sur une chaise droite, en bois noir sculpté.Chaise placée contre le mur, non loin de la chandelle.On voit son visage bien marqué par les ombres.C’est ce qui lui donne de l’expression.Autrement, elle n’en aurait aucune.SCÈNE QUARANTE-SEPTIÈME La pendule de la cuisine, éclairée par un rayon de lune, marque onze heures du soir.Il y a aussi la lampe à l’huile, assez faible.Par la fenêtre, on voit la lune à travers le feuillage de deux grands arbres, derrière la maison de Frémence.SCÈNE QUARANTE-HUITIÈME Hermine, dans le hall, toujours immobile, sur sa chaise droite, les yeux grands ouverts.La chandelle est presque à ras le bou- 114 ANDRÉE MAILLET geoir.On voit Hermine de face, on la voit aussi de ses deux profils.(Et puis, la caméra doit s’immobiliser sur Hermine avec un petit recul) Indication Il faudra préalablement mesurer le temps de combustion d’une chandelle.Soudain, une plainte immense et augmentante déchire le silence de la nuit.Hermine a sursauté.Un autre long cri.Hermine joint les mains sous son menton.Elle ferme les yeux.Puis, elle se lève.Une plainte suit le cri.Hermine prend la bougie et gravit l’escalier sans se hâter mais sans hésiter non plus.SCÈNE QUARANTE-NEUVIÈME Hermine est au premier étage, dans le passage, le dos au mur, à côté de la porte de la chambre de Frémence.La chambre de Frémence est faiblement éclairée comme on peut le voir par la porte entrouverte.Hermine n’ose pas regarder à l’intérieur de la chambre.Elle se tient là, les yeux écarquïllés, la main sur la bouche, l’autre main tenant solidement son bougeoir.On entend, de façon sporadique, hoquets, râles, courtes plaintes.Voix off de cousine Frémence Hermine \ .(la voix est totalement changée).Hermine (en tremblant) Oui.je viens ! Voix off de cousine Frémence Non ! Va .Va t’en !.Le docteur .Vite ! Hermine Chercher le docteur ?Voix off de cousine Frémence Le jeune .le docteur Tour .Hermine (affolée) Le docteur Tourangeau ?(pause très courte) Oui, j’y vais tout de suite ! LA DÉPENDANCE 115 Voix off de cousine Frémence Va vite !.Hermine Oui! Elle se précipite dans Y escalier.SCÈNE CINQUANTIÈME Hermine descend Yescalier.Elle va voir l’heure à la pendule de la cuisine.Il est onze heures et quart.Elle ouvre la porte qui mène dehors.Elle regarde la lune.Elle rentre.Elle place une chandelle neuve dans le bougeoir qui est dans la cuisine.Elle éteint l’autre chandelle qui est d’ailleurs sur le point de s’éteindre.Elle décroche une lanterne d’orage et la pose sur la table.Elle l’ouvre et vérifie la chandelle qui est à l’intérieur.En somme, elle se prépare à sortir pour aller chercher le médecin.Mais soudain, elle se rend compte de la présence des boîtes de poison sur la table.Elle retient son souffle.La peur la saisit à la gorge (Tous ces mouvements là sont faits avec hâte et précision.) Elle va replacer l’insecticide et la mort-aux-rats en haut de l’armoire, en grimpant sur la chaise.Elle redescend de la chaise.Elle regarde les boîtes de poison.Puis elle remonte sur la chaise et redescend les boîtes.Elle montre son affolement.Elle vide les deux boîtes dans l’évier.Elle active la pompe et le poison s’écoule avec l’eau.Elle aide le poison à disparaître par la voie d’écoulement en remuant avec la cuillère.Elle fait couler beaucoup d’eau, jetant un regard vers la porte intérieure, de temps en temps.Indication Mouvements de panique.C’est-à-dire saccadés.Puis s’arrêtant.Tous ses gestes sont très rapides, instinctifs.Comme chez les êtres jeunes et intelligents qui ont des réflexes de défense très rapides.Puis elle aplatit les boîtes, qui sont en métal, avec ses pieds.Elle sort dehors emportant ses boîtes au moment où la clochette tinte désespérément.SCÈNE CINQUANTE-UNIÈME Hermine est dehors, sous la lune.Derrière le bûcher, armée d’une pelle à jardin, Hermine finit de creuser un trou.Elle y enterre les boîtes de poison aplaties, toujours avec des mouvements extrêmement rapides qui doivent donner aux spectateurs une impression de cauchemar. 116 ANDRÉE MAILLET SCÈNE CINQUANTE-DEUXIÈME Quand elle a fini d’enterrer les boîtes de poison vides, Hermine revient à la cuisine et regarde autour de la pièce avec attention pour voir si rien ne l’accuse.La maison est totalement silencieuse.Hermine prend un bougeoir, sort de la cuisine, va au pied de l’escalier, écoute.Elle n’entend plus rien.Elle monte l’escalier rapidement.SCÈNE CINQUANTE-TROISIÈME Hermine est en haut, dans le passage.Elle s’approche de la chambre.Elle frappe légèrement à la porte Hermine Cousine Frémenoe !.(pause) Voulez-vous quelque chose avant que j’aille chercher le docteur ?.Il n’y a pas de réponse.Hermine Cousine !.Elle entre résolument.Hermine (voix off) Oh.Elle ressort de la chambre et s’appuie au chambranle avec une expression d’écoeurement infini.Puis parlant dans la chambre, elle dit : Hermine (avec effort) Je vais tout arranger, Cousine .SCÈNE CINQUANTE-QUATRIÈME On voit la porte de h chambre ouverte.Le pied du lit, vaguement, une lampe à l’huile sur une table.Hermine entre dans la chambre avec un seau plein d’eau, des torchons, une « moppe ». LA DÉPENDANCE 117 Hermine (voix off) Tournez-vous un peu, cousine .Laissez-vous faire, je vais tout.(plus fort) M’entendez-vous, cousine Frémence ?Elle sort de la chambre, toujours très pressée.La lumière de la chambre ouverte éclaire un peu le passage.Elle dépose une autre lampe sur la table du corridor.Puis elle ouvre une porte qui est celle de la lingerie.Elle en sort des draps, des taies d’oreiller.Elle est efficace.Elle semble faire quelque chose d’ordinaire.Elle rentre à nouveau chez Frémence.Hermine (voix off) Vous serez toute propre pour recevoir le docteur.On entend des bruits de rangement.On voit la silhouette d’Hermine au fond de la pièce.Son ombre démesurée sur le mur.Elle sort de la chambre avec une grande brassée de draps.Elle ferme la porte derrière elle.Elle va au bout du passage où est sa propre chambre.Elle entre.L’on voit son lit étroit qui a un long couvre-pied blanc.Elle fourre le linge sale sous son lit.SCÈNE CINQUANTE-CINQUIÈME Hermine redescend l’escalier.Elle a mis des lampes partout.Elle va dans la cuisine.Il est une heure du matin à la pendule.Elle se couvre de sa vieille cape et sort.La lune éclaire suffisamment.Hermine s’éloigne en direction du prochain voisin, un fermier qui habite encore assez loin.Plus loin encore on voit se profiler contre le ciel bleu-nuit le clocher d’argent de P église.Derrière elle, la maison de Frémence semble la regarder avec des yeux terribles par toutes les fenêtres illuminées de sa façade.SCÈNE CINQUANTE-SIXIÈME Hermine parvient finalement chez le voisin.Elle frappe à la porte, avec une certaine réticence d’abord.Puis, elle insiste.Puis, enfin elle cogne très fort avec .son poing et appelle Hermine (criant) Monsieur Lamontagne ! Monsieur Lamontagne ! Une fenêtre s’ouvre.Une chandelle s’allume, une ombre vague paraît en retrait dans la fenêtre. 118 ANDRÉE MAILLET Voix de M.Lamontagne (Voix off) Qu’est-ce qu’y â ?Qui c’est ça ?Hermine (criant) C’est moi, Hermine ! Ma cousine est malade ! Il faut le docteur ! Monsieur Lamontagne sort sa tête et regarde vers le bas et autour.M.Lamontagne (à Hermine) Grouillez pas ! J’descends.Ma femme itou.SCÈNE CINQUANTE-SEPTIÈME Le troisième jour après le décès de Frémence.Dans la.maison de Frémence.La salle à manger.Même décor.Hermine est vêtue de noir.Un catogan retient ses beaux cheveux blonds sur sa nuque.Adèle porte une robe légère, bleue marine, à col montant, avec beaucoup de plis et de nervures, un canotier en paille marine garni d’un gros grain pékiné bleu et beige, des gants beige foncé.Elle tient un réticule et un livre de prières.Elle pose ces objets sur le coin de la longue table.Elle s’approche de la fenêtre, boitant comme toujours et en ôtant ses gants.Hermine est assise dans l’un des fauteuils droits, près de la cheminée ; mais pas dans celui qu’occupait toujours Cousine Frémence.Elle est absorbée dans sa réflexion.Elle est grave, profondément troublée, même.Adèle (à Hermine) Madame Bilodeau est dans la cuisine, tu sais.Maman te l’a envoyé tout à l’heure pour qu’elle t’aide.Elle prépare une collation en ce moment.Tu aurais dû attendre à plus tard pour faire tout le grand lavage et le grand ménage.Prends donc un peu de repos, ma belle Hermine ! Hermine (ennuyée) Pourquoi m’avoir envoyé Madame Bilodeau ?Adèle (haussant les épaules) Maman a fait à son idée, tu sais.Maman dit que tu as besoin LA DÉPENDANCE 119 d’aide.Elle dit que tu es épuisée, que tu n’as pas pu veiller ta cousine, hier soir.Hermine Non .Adèle C’était la dernière nuit qu’elle était sur les planches, pourtant.Je ne dis pas ça pour te blâmer.Ça se voit que tu es fatiguée ! Je t’ai vu pendant les funérailles.Tu étais tellement blême !.J’ai pensé que tu perdrais connaissance.Hermine (comme dans une torpeur) Je ne crois pas encore qu’elle soit morte.Adèle On vient de l’enterrer, ce matin ! Hermine (pensivement et lentement) Il me semble que je ne la haïssais pas .Adèle Bien sûr que non, tu ne la haïssais pas.Elle était bien bonne pour toi, dans le fond.Hermine C’est la vie quelle me faisait mener que je haïssais.Adèle Bien, oui.(Elle regarde dehors) Oh ! viens voir, Hermine.Les héritiers s’en viennent.Hermine (haussant les épaules) Les héritiers .Hermine se lève lentement.Elle regarde autour d'elle d’un air désemparé.Hermine Ecoute, Adèle .Adèle Regarde-les donc ! Les deux docteurs, monsieur le Curé, je ne sais pas qui.Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, tout ce monde-là ?Hermine (monotone) Je la voyais bien malade, comprends-tu ?Mais je ne pensais pas qu’elle allait en mourir.Je crois que, un moment donné, je n’ai pensé à rien. 120 ANDRÉE MAILLET En parlant elle se rapproche d’Adèle.Adèle lui met le hras autour des épaules.Elle semble amusée par ce quelle voit dehors.Adèle Elle n’est pas morte subitement, ta cousine ?Tu vois le docteur Tourangeau qui s’amène ?C’est lui qui a dit à maman que monsieur le curé avait fait appeler le notaire qui a fait venir tous les autres.Ta pauvre cousine ! Mourir si vite !.Hermine se dégage, se détourne et va se rasseoir.Par besoin de se décharger le coeur, elle dit : Hermine Si tu m’écoutais, Adèle, je te raconterais comment c’est arrivé.Il faut que je parle à quelqu’un, absolument ! Adèle (elle se tourne vers Hermine) Est-ce que c’est toi qui lui a fermé les yeux ?Hermine (comme en se confessant) Oui, avec deux grosses cennes noires.Elle s’était salie, c’est effrayant ! Alors, je lui ai fait une belle toilette.Adèle (avec attendrissement) Tu as été bien bonne pour elle, bien dévouée ! Le Bon Dieu te récompensera, Hermine.Mais maman dit que tu devrais te reposer cette semaine.Ça donne toujours un gros choc, une mortalité dans la famille.Je connais ça.J’ai bien l’habitude.Hermine (impatiente de s’expliquer) Oui, je sais .Adèle Maman ne peut pas endurer la tristesse.Hermine Non.(pause.Puis elle porte la main à sa poitrine).Quand elle a crié pour le docteur.Adèle, qui regarde toujours dehors l’interrompt et s’exclame : Adèle Ils sont là ! Vas-tu les recevoir, Hermine ?Veux-tu que j’y aille à ta place ?Hermine (ennuyée) Fais ce que tu veux.Ce n’est pas de mes affaires.On entend le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre.Et un certain brouhaha de gens qui entrent. LA DÉPENDANCE 121 SCÈNE CINQUANTE-HUITIÈME Dans le hall d’entrée.Un monsieur inconnu, le docteur Valmont, le jeune docteur Tourangeau, le curé Martel, Vhabitant Joseph Bilodeau se pressent dans Ventrée-hall de la maison de Frémence, dirigés par le notaire Chalmette.Le notaire Chalmette Les intéressés sont-ils tous présents ?Brouhaha et mouvement dans le groupe.Le vieux docteur Valmont Si chacun savait qui sont les intéressés, chacun pourrait répondre.Le notaire Chalmette Très juste, mon cher docteur.Le curé (venant à lui) Je n’ai eu qu’à me louer des services innombrables que nous a rendu, à l’église, à la Fabrique, au village tout entier 1 et à son pasteur (il se désigne) cette paroissienne zélée.(Il a vraisemblablement appris ce laïus par coeur avant de quitter le presbytère).Le Seigneur tiendra compte de sa bonne volonté.(Il se malaxe les mains en parlant).Le monsieur inconnu, d’un certain âge, se tient à l’écart.L’habitant Bilodeau paraît très intimidé.Le notaire Chalmette Mais.où est ma pupille ?(Il ouvre la porte du salon) Hermine ! SCÈNE CINQUANTE-NEUVIÈME A cet instant précis la porte de la salle à manger, qui fait face au salon de l’autre côté du hall d’entrée, cette porte s’ouvre et paraît Adèle.Adèle Hermine est ici, dans la salle à manger.Elle se repose, vous comprenez.Le notaire Chalmette Je comprends très bien.Bonjour ma petite Adèle.Tu es venue soutenir ton amie dans son épreuve ?Tu es bien fine.Il se place dans l’embrasure de la porte de la salle à manger pour parler à Hermine. 122 ANDRÉE MAILLET SCÈNE SOIXANTIÈME Hermine est affalée de côté dans son fauteuil, les jambes étendues, les chevilles croisées, la tête appuyée à une main.Le notaire paraît dans Vembrasure de la porte de la salle à manger.Le notaire Chalmette Hermine ! Hermine lève la tête.Le notaire Chalmette Je vais procéder à la lecture des dernières volontés de ta bonne cousine.Tout le monde est là.On va s’installer au salon, comme de coutume ?Hermine détourne les yeux sans répondre.Le notaire Chalmette Tu.Tu ne tiens pas y assister ?Hermine Est-ce que je suis obligée ?Le notaire Chalmette Aucunement, ma chère enfant.Je vois bien que tu es au bord de l’épuisement.Tu as déjà fait plus que ta part.Hermine a un rictus amer.Le notaire Chalmette J’ai pour toi une copie du document en question .Quand tu seras remise un peu, dans deux ou trois jours, ou bien dans une semaine ou deux, hein ?Je te mettrai au courant, (pause) Nous avons à parler de bien des choses .(Devant le silence d’Hermine, il paraît un peu gêné) Ecoute ! Veux-tu revenir à Saint-Jean avec moi ?Mon épouse te recevra de grand coeur, ma chère enfant.Hermine (vague) Je n’ai pas pensé à ça.Il faut que je m’en aille, évidemment.Je ne peux pas rester ici, dans la maison .La maison ! Le notaire Chalmette Tu la vendras quand tu voudras.Prends ton temps.Mais, tu ne peux pas vivre seule, bien entendu.Hermine (s’éveillant) Je la vendrai quand je voudrai ? LA DÉPENDANCE 123 Le notaire Chalmette Quand tu voudras.Ta cousine disait que tu avais une bonne tête.Tu verras, on s’entendra bien toi et moi.Hermine (se levant) Quand est-ce que j’aurai affaire à vous, donc, notaire ?Le notaire Chalmette regarde derrière lui, puis s’avance vers elle.Le notaire Chalmette Ta cousine ne t’a pas dit que tu étais sa légataire universelle ?SCÈNE SOIXANTE-UNIÈME Adèle entre doucement.Hermine (d’une voix retenue) Non.Le notaire Chalmette Non.C’est vrai.Elle m’avait dit qu’elle ne t’en parlerait pas pour l’instant.Mais quand je suis venu te lire le testament de ta grand’mère, Madame Bourgevaise a refait le sien cet après-midi-là.Adèle Oh .Hermine, est-ce que c’est possible ?Le notaire Chalmette (à Adèle) Parfaitement, Adèle, (à Hermine) Reste tranquille avec ta petite amie, ou bien va faire ton paquet.ta valise .Hermine (toujours froide, composée) Je vais rester ici.Je ne la vendrai pas maintenant, la maison.Le notaire Chalmette Bien .en attendant que j’engage pour toi une bonne ménagère .Hermine (fermement) J’irai rester chez les Ferland, avec Adèle.Le notaire Chalmette Parfait ! (Il va pour sortir) A tantôt mes petites filles.Il sort.Adèle et Hermine se regardent. 124 ANDRÉE MAILLET SCÈNE SOIXANTE-DEUXIÈME Hermine et Adèle dans la salle à manger.Elles se regardent.Adèle la regarde comme toujours avec une expression douce, naïve et bonne.Hermine s'est transfigurée.Elle aspire soudain une grande bouffée d’air et la retient.Ses yeux luisent.Elle laisse son souffle s’échapper profondément.Elle se précipite vers la porte de la salle à manger — côté hall — voit les dernières personnes s’engouffrer dans le salon, referme la porte et revient vers Adèle qui est à présent tout près de la cheminée.Hermine (soulevant un objet)1 Ça, c’est à moi ! (Elle regarde Adèle et soulève un autre objet).Et ça, c’est à moi ! (en soulève un autre et un autre) Et ça aussi, c’est à moi ! Et ça 1 Et ça ! (elle regarde Adèle d’un air de défi) Et tout ça .(elle étend les bras pour désigner les murs, le plafond) c’est à moi ! Adèle (avec gêne) Bien oui, le notaire l’a dit : la maison est à toi.Et.tout.Hermine Alors, si tout est à moi, qu’est-ce qu’ils sont venus faire ici, les autres ?(Elle fait un signe de la tête en direction du salon).Adèle fait signe quelle ne sait pas.Hermine (dans le ravissement) J’ai eu tellement peur de partir ! Je l’aime tellement, la maison ! Quand maman m’emmenait voir le vieux cousin Bourgevaise, qui travaillait tout le temps dans ses plate-bandes, à jouer avec ses fleurs .Il plantait, il déplantait, il greffait ses roses .Il aimait bien maman, tu sais ?Elle était si fine et si jolie !.Hermine entre peu à peu dans un univers irréel, peut-être à la suite de ce nouveau choc quelle vient de recevoir, ce choc donné par l’arrivée de la Fortune.Ses yeux vont briller tout le temps que durera cet espèce d’état second, d’un éclat factice.Elle va regarder le monde comme si elle était au spectacle et se conduire comme sur une scène — non pas la voix beauco et des gestes un mais d’un ton plus haut, avec plus de couleurs peu hiératique.Elle est comme sous l’effet d’une drogue excitante, dans une sorte d’ivresse.1.Note : Il y a un crescendo dans sa voix et une accélération dans ses gestes. I i LA DÉPENDANCE 125 Hermine (continuant) Et maman s en revenait toujours chez nous avec un gros bouquet ; et moi, avec mon petit bouquet.Ah.un beau bouquet tout serré d oeillets de poète.Maman aurait pu venir chercher des fleurs tous les jours .Maman disait chaque fois, au vieux cousin : « Qu il est donc beau, votre jardin, cousin! Vous feriez pousser n importe quoi sur de la roche ! » Elle le flattait, elle s’occupait de lui.Et puis elle lui disait : « Hé ! Mais quelle est donc belle votre maison, cousin ! Que je l’aime donc votre beau manoir ! » .Tu comprends, il se prenait pour un prince, après ça.D’ailleurs, il la surnommait la princesse.Et cousine Frémence avait un sourire bien forcé, je t’assure.Adèle (avec timidité) Justement, si tu veux, on va dire une dizaine de chapelet pour remercier ta pauvre cousine.Et puis tu vas me raconter comment.Hermine (exaltée) Hein ?Ça peut attendre.Ce soir, Adèle, je te promets.Là, tu comprends, ma vie vient de changer, il faut que je m’habitue.Je n’ai pas la tete aux prières, comprends-tu ?Ici, je suis dans mon château.(Elle va prendre Adèle par les épaules et la secoue un peu gentiment) Regarde-moi donc ?Crois-tu ce qu’il a dit, le notaire ?Je suis riche ?Adèle (attendrie) Oui, tu as tout ce que tu voulais, mon Hermine.Hermine (avec extase) J’aurai tout ce que je veux.Adèle Tu vas venir chez nous ?Hermine En attendant qu’on me trouve une gouvernante, je serai moitié chez vous le soir, moitié ici, le jour pour voir à mes réparations.Adèle Quelles réparations ?Hermine Tu verras.Toutes sortes de pensées de changements, de nouveautés me viennent à l’esprit.Je ferai transformer la chambre de 126 ANDRÉE MAILLET cousine Frémence ; en bleue, avec du papier fleuri.Je la prendrai pour moi, c est la plus belle.Tu m’aideras à faire les rideaux, le couvre-pied.Adèle Oh ! oui.Hermine Ecoute, Adèle, si on allait voir ta mère, à présent ?J’ai hâte de tout lui raconter.Adèle (mélancolique) Bien oui.Maman sera bien contente pour toi.Hermine Allons-y.J’aurai bien besoin de ta mère, tu vois, pour magasiner en ville, à Saint-Jean, à Montréal.Passons par la cuisine.Je ne veux pas rencontrer tous ces gens-là.(Elle fait un geste en direction du salon).Hermine va vivement à la porte.Elle retourne et regarde avec un peu d’impatience Adèle qui s’avance en boitillant.Hermine Marche sur le bout de ton pied, Adèle, pour l’égaliser avec l’autre.Tu iras plus vite.Adèle tâche de lui obéir.Hermine sort et Adèle la suit aussi rapidement quelle le peut.SCÈNE SOIXANTE-TROISIÈME Tous les héritiers sortent de la maison de Frémence, accompagnés par le notaire.Le curé sort en portant deux gravures de scènes bibliques dans leur cadre en plâtre doré.Il paraît plus que déçu.Et même vexé.Le monsieur inconnu sort en portant une mallette.Il na aucune expression particulière.Il va detacher son cheval attele à un boguey.Il se découvre pour saluer tout le monde et s’en va.Le docteur Valmont sort portant deux natures mortes de Larose qu’il installe avec des soins infinis dans son propre boguey.Il interpelle le curé.Le docteur Valmont Montez avec moi, monsieur le curé.Mettez vos belles gravures, ici.Le curé s’exécute. LA DÉPENDANCE 127 Le curé {regardant s’éloigner l’inconnu) Il est venu de loin, ce monsieur Fontanier ?Le docteur Valmont De Sorel.Je n’ai pas vu ce qu’il y avait dans la mallette que lui a remis le notaire.Je suppose que ça valait le déplacement.SCÈNE SOIXANTE-QUATRIÈME Le notaire Chalmette sort précisément à cet instant suivi du jeune médecin.Le notaire Chalmette Curieux comme un vieux chat, hé ! Doc ! C’était des papiers de famille.Sans valeur pour l’héritière, d’ailleurs (au jeune médecin) Je vous emmène, docteur, tandis que vous allez encore à pied ?Réal Tourangeau Volontiers, maître Chalmette.Il monte à côté du notaire et fait un geste d’adieu aux autres.Le notaire Chalmette {au docteur Valmont) A samedi, comme de coutume, Doc ! Le docteur Valmont Oui.Salut ! Tabellion ! Le notaire et Réal s’en vont.SCÈNE SOIXANTE-CINQUIÈME Le curé {au docteur Valmont) L héritière .(Il désigne la maison) Eh bien, c’est tant mieux pour la chère petite.Il monte dans la voiture.Le docteur Valmont monte après lui et prend les guides.Le curé {au docteur Valmont) Je.confesse, humblement, ma déception.D’autant plus qu elle devait se voir.Le vieux docteur sourit et fait signe que oui. 128 ANDRÉE MAILLET U Le curé Que voulez-vous .Mais, je pensais surtout à l’église.Et aux pauvres ! Ne rien laisser à personne ! Et puis, ne rien prévoir pour son salut ! Quelle imprudence ! Vous attendiez-vous à ça ?Le docteur Valmont Oui et non.Non et puis oui, peut-être.Drôle de femme, Frémen-ce.Elle a été folle du père de la petite Hermine, vous savez.Le curé J’ignorais .D’ailleurs, je n’y étais pas, en ce temps-là.Elle devait être très attachée à l’enfant, naturellement.N’importe ! Pas une messe ! C’est la première fois que je vois ça.Le docteur Valmont (ironique) .Madame Bourgevaise était bourree d indulgences plemaires, monsieur le Curé.Ne tremblez pas pour son âme.Le curé pince les lèvres et ne répond pas.Le docteur Valmont ( Quant à moi, mes Larose, c’est pour répondre à un vieux sou- , hait.Bourgevaise était mon ami depuis toujours.Et j ai fait bien mon possible pour lui.Pauvre Frémence qui était malade depuis longtemps, elle aussi.Elle aurait peut-être bien du me laisser m’occuper d’elle un peu .Tout le monde s’en va à petit trot.SCÈNE SOIXANTE-SIXIÈME Depuis cinq jours Hermine habite chez les Ferland.Elle est allée faire des achats à Saint-Jean, déjà, avec Madame Ferland, et la couturière du village lui a déjà taillé et cousu des vêtements simples mais beaucoup plus jeunes et jolis.Elle passe une partie de ses après-midi à sa grande maison, depuis Yenterrement.Et elle a déjà engagé une bonne, petite jeune fille du village de seize ans, environ.En ce moment cette bonne dresse une table en rotin placée devant la maison des Bourgevaise et entourée de fauteuils semblables peinturés jaune canari.Tout le long de la maison sont des pots d’argile de géraniums alternant avec des pots de quatre-saisons bleus et violets.La table recouverte d’une nappe de toile bleue, et les fauteuils sont installes sous l’orme. ¦ LA DÉPENDANCE 129 Adèle est assise dans un fauteuil, elle porte une robe blanche garnie de broderies anglaises, un catogan de taffetas blanc retient ses cheveux sur sa nuque et sa frange frisotte tout autour de son visage à l’expression souffreteuse et mélancolique.Hermine, au contraire, paraît toujours excitée légèrement et elle a prit un air de grande autorité.Elle porte une jupe en flanelle blanche à fines rayures et une blouse-marinière très élégante en fine serge finement rayée et à col matelot.Ses cheveux blonds bouclés sont coiffés d’un élégant canotier blanc orné sur le devant d’un noeud énorme en soie marine.Ses escarpins de toile blanche sont ornés également de noeuds marine, ce qui lui fait le pied très fin.Elle porte une grosse bague en or au majeur de la main droite : la chevalière du cousin Bourgevaise.Elle s’appuie — à peine — sur une ombrelle fermée, très belle, et au début de la scène, examine des chevaux que l’habitant Joseph Bilodeau lui a emmenés, attachés à l’arrière de sa carriole, et dont l’un est monté par l’un de ses fils.(Ils sont tous deux vêtus comme des habitants de l’an 1911).Joseph Bilodeau les promène un par un devant Hermine qui est debout devant sa maison.Après les avoir regardé en silence, Hermine en désigne un.Hermine Celui-là.Si votre maquignon est fiable, il est aussi bon qu’il in est joli.Eli N Le père Bilodeau Vous avez le nez fin, Mam’zelle Hermine.C’est justement le meilleur.Une vraie bonne jument.Hermine Trouvez-moi une belle calèche.Le père Bilodeau Il la faut belle pour aller avec le jouai.Vous savez ben choésir les jouaux de première clâsse ! Pareil comme vot’défunt père.JTai ben connu, moé itou.(Il s’approche d’Hermine d’un air timide.Un temps) Et pis .Comme ça .Quand mâme Bourgevaise, pauvre elle ! A mâ couché sus son testament pour me remettre ma dette, je l’a dois pu pantoute ?Moé, j’vous doué queque chose, ou ben .Hermine (ferme) Vous ne devez plus rien à personne de par son testament.N’y pensez plus.N’en parlons plus. 130 ANDRÉE MAILLET L Le père Bilodeau Ah.Je l’avais donc ben mal jugée, votre défunte parente, pauvre elle !.Hermine C’est assez.N’en faites pas une lyre.Quand est-ce que je l’aurai, ma calèche ?: , ! Le père Bilodeau Une couple de jours, dans l’plusse.Peut-être ben avant.J’ai pas besoin de jongler longtemps pour savouère déousqui y a la plus ; belle à vendre dans les parages .Hermine hoche la tête d’un air satisfait et lui fait signe de s’en aller.1 Jos Bilodeau la salue avec grand respect.Le père Bilodeau , (à son fils) Ho ! Envoyé, Arthur.Il monte dans sa carriole et l’équipage se retire à petits pas.Grands saints des Bilodeau à Hermine pendant ce départ.SCÈNE SOIXANTE-SEPTIÈME Hermine quitte peu à peu son air altier.Elle s’avance vers Adèle à qui la petite bonne verse de l’orangeade.Hermine indique à sa bonne quelle peut s’en aller, en agitant la main.Elle s’installe à côté d’Adèle et se verse un verre d’orangeade.Hermine Alors, tu as bien vu les chevaux ?Sans m’y connaître du tout, j’ai choisi le meilleur, d’instinct.Comme mon père aurait fait, paraît-il.Ma mère aussi, elle s’y connaissait en belles choses.Tous mes goûts de luxe et d’extravagance me reviennent.L’âme, ce nest donc pas si facile à tuer.Ah !.Ma belle jument ! Adèle L’âme ?Hermine Tu dors, Adèle ?On dirait que mon cheval, ma calèche, tout ça t’indiffère.Adèle Oh ! Non, Hermine.Je ne suis pas indifférente.Mais tu parlais de l’âme ., LA DÉPENDANCE 131 Hermine Mais non ! Adèle Tu vis un beau rêve .Je suis heureuse de ton bonheur, mais .Hermine Je ne rêve pas.Tout ça, cest vrai.Adèle Oui, mais .Ça fait rien que six jours que ta pauvre cousine a trépassé.Hermine Trépassé, trépassé.Tu parles comme une soeur.Adèle C est tout récent, je veux dire ; et quand je viens ici je m’attends à la voir surgir quelque part.Hermine (frissonnant) C’est ridicule.Ne reviens plus, d’abord.Adèle C’est drôle ; avant, elle ne me faisait pas peur.A présent, au contraire, j’ai peur de son apparition.Hermine Comment peux-tu être si niaise, Adèle ?Adèle On dirait que son esprit rode dans le village, particulièrement dans la maison, ici.On dirait.quelle n’est pas contente.Juste-i ment, tu parlais de 1 âme .J’ai peur des âmes du Purgatoire, moi.Hermine Folle ! Je t’assure que pour moi, c’est le contraire.De son vivant, cousine Frémence avait le pouvoir de m’enfermer dans un de ces orphelinats où l’on attrappe la gale, des poux .Et où l’on n’enseigne que le ménage et tous les durs travaux aux mauvaises filles.Où il y a des filles qui mangent tant de misère quelles en deviennent folles.C’est bien connu.Cousine Frémence elle-même m’en avait parlé.Adèle C’était pour te faire peur.Hermine Elle a réussi.C’était effrayant ! 132 ANDRÉE MAILLET Adèle (naïvement) Monsieur le curé dit que ce serait bien plus prudent de faire dire des grands-messes pour le repos de son âme.Hermine Monsieur le curé ?.Il ta parlé de ça ?Tu peux bien avoir des peurs et des visions pauvre Adèle.Quand nous étions toutes petites, on s’en est t’y fait des peurs, toi et moi, hein ?Adèle Ce n’est pas pareil.A présent, elle n’est plus, pauvre elle.Et elle t’a léguée une immense fortune.Hermine Pas immense.Elle m’a avantagé en souvenir de mon père.Peut-être espérait-elle se faire aimer de lui dans l’Au-delà.Je connais toute Thistoire de sa jalousie envers maman, grâce au notaire.Adèle Comment peux-tu rire de ces choses, Hermine.Hermine Si ta mère était comme toi, et me parlait sans cesse de mes malheurs passés, je ne rirais jamais.Et je ne pourrais pas vivre chez vous bien longtemps.(Hermine se lève et prend son ombrelle).Je ne veux pas songer tout le temps à ces aimées de martyr.Je veux penser à de belles, belles choses sans arrêt.La vie est toute neuve.Je suis comme un enfant naissant.Toutes les saisons ressemblent au printemps.(Pause) Ta mère vient magasiner avec moi demain.Ne regrette pas de ne pas nous accompagner ; c’est très fatiguant.Adèle Oui.Je suis toujours fatiguée, ces temps-ci.Hermine (distraitement) Ça ne fait rien.(Elle se rassoit et coupe des pointes dans^ la tarte.Elle en présente une à Adèle et se met à manger elle-même gou-luement).Je m’en vais rester chez vous tant que toutes mes courses ne seront pas finies.J’ai engage le garçon de monsieur Lamontagne pour soigner mes animaux.Je ne sais pas si j aurai vraiment besoin d’une gouvernante.Ma servante a l’air de me convenir.Ton pere va m’apprendre à tirer avec la carabine de mon pere.Mange donc, Adèle, bois !. LA DÉPENDANCE 133 11 Adèle (buvant et mangeant du bout des lèvres) Je bois, Hermine, je mange.Hermine hausse les épaules et s’enfonce la moitié d’une pointe de tarte dans la bouche.les SCENE SOIXANTE-HUITIÈME L’agréable salle de séjour chez les Ferland, le lendemain matin.Hermine porte le même ensemble que la veille.Ses gants marines sont posés à côté d’un réticule blanc.Elle est assise à une table ronde surmontée d’une vasque de style Art Nouveau et fait une liste dans un petit carnet.Madame Ferland porte un tailleur beige presque crème soutaché de ganse de couleur cognac.Elle s’évente avec un éventail quelle vient de ramasser sur la table et s’amuse avec.Elle l’ouvre, le referme, le déploie, etcoetera .Madame Ferland (à Hermine) As-tu écrit : sachets ?TT Hermine Oui, sachet, papier à lettre, abat-jour.Je veux une lanterne rouge pour ma calèche.Madame Ferland Quand lauras-tu, ta calèche ?Hermine Bientôt.(Elle regarde madame Ferland et sourit) La première chose que je m’achète à Montréal, c’est un éventail.Madame Ferland Il y a un langage de l’éventail.Hermine Ah ?.Madame Ferland Dui, regarde bien.(Elle approche l’éventail de ses lèvres et tourne 'a tête comme si elle regardait un feune homme) Je doute de toi ! Elle s’arrange les cheveux sur le front avec le bout de l’éventail) r re pense à vous ! (Elle s’évente rapidement) Je vous aime beaucoup I (elle pose l’éventail sur son coeur) Je souffre et je t’aime ! « 134 ANDRÉE MAILLET L Hermine a éclaté de rire dès le début de la démonstration par Madame Ferland du langage de l’éventail.Elle se lève et lui prend l’éventail des mains.SCENE SOIXANTE-NEUVIEME Adèle vient d’entrer.Elle regarde Hermine d’un air triste.Hermine s’est mise à imiter — tout de travers — Madame Ferland.Elle plaisante avec grâce.Il n’y a aucune exagération clownesque dans sa mimique.Hermine (Elle porte Véventail à son coeur).Je souffre, mon cher ! (Elle sen frotte le front) Je vous adore ! (Elle s’évente rapidement) Ah ! Qu’il fait chaud ! Madame Ferland rit de bon coeur avec elle.Adele sourit mais d’un air inquiet.Hermine laisse tomber l’éventail sur la table en riant et revient à sa liste.Hermine Il me faut du parfum, je n’ai que de l’eau de Floride.Je ne sais lequel.Madame Ferland Celui que ta mère aimait, pourquoi pas ?Hermine Je ne sais plus ce que c’était.Adèle (à sa mère) On est venu vous chercher, maman.Madame Ferland (à Hermine) } , , J’ai demandé à Bilodeau — puisque tu 1 engages souvent, a present, de nous reconduire avec ma calèche, et de venir nous chercher à la gare.Hermine a mis ses gants et prend son réticule.Elle regarde sa liste, la plie et la glisse dans son réticule.Madame Ferland / Tu ne t’ennuieras pas, Adèle ?Tu vas passer une bonne journée !> Adèle Oh, oui, maman.Il y a Mam zelle Auxilia qui vient repasser toute la journée.J’aiderai Agnès à plier le linge humide. LA DÉPENDANCE 135 Madame Ferland Tu donneras une piastre à Mam’zelle Auxilia puisque je lui devais une journée et tu lui feras commencer par mes dentelles et mes broderies.Le plus difficile, avant qu’elle ne soit fatiguée.Adèle acquiesce lentement.Madame Ferland (à Hermine) Il te faudra la repasseuse, à présent, ma belle Hermine.On lui donne le salaire de la ville, à la nôtre, mais elle est dépareillée.(Elle met rapidement son chapeau devant une glace, met ses gants et va embrasser sa fille).A ce soir, mon Adèle, (à Hermine) Viens ! Madame Ferland est très excitée par toutes ces tournées dans les magasins à Saint-Jean, à Sorel et à Montréal.Il est visible qu Adèle est depuis ces derniers jours bien négligée par sa mère et par Hermine.Hermine (sortant, à Adèle) Prépare-toi à ouvrir grands les yeux.Je vais chercher mon costume ! SCÈNE SOIXANTE-DIXIÈME Devant la maison des Ferland, Madame Ferland et Hermine montent dans la calèche conduite par Bilodeau.Adèle est venue sur la galerie pour les voir partir.La calèche s’éloigne .On voit, de loin.Madame Ferland et Hermine qui bavardent dans la calèche.Et l’image s’élargit tandis que la voiture s’amenuise .SCÈNE SOIXANTE-ONZIÈME Hermine et Madame Ferland sont installées dans le salon d’essayage d’une grande modiste de Montréal.La modiste fait essayer un grand chapeau clair à Hermine.Hermine se regarde de tous les côtés.Hermine Qu’en pensez-vous, Madame Ferland ?Madame Ferland Oui.Je l’aime même mieux que l’autre ! 136 ANDRÉE MAILLET Hermine Je veux aussi l’autre.La modiste s’affaire autour d’elle.SCÈNE SOIXANTE-DOUZIÈME Hermine et Madame Ferland déambulent dans une vieille rue de Montréal.Elles portent chacune deux ou trois colis: boîtes à chapeaux — boîte à corsage, boîte à gants.Hermine, vivant toujours dans une sorte de fièvre a un sourire éclatant et elle regarde partout avec intérêt.Madame, Ferland, s’amuse aussi de l’aider à dépenser tout cet argent et a l air d une femme à qui le sort a rendu sa liberté.Elles bavardent toutes les deux avec animation.Madame Ferland .tu peux faire confiance à Letendre, c’est le meilleur tailleur de Montréal.Et s’il restait une retouche, il la ferait sur-le-champ.Avec lui chose promise chose due.Avec tes chapeaux des Soeurs Dupont.Je te dis que tu vas donner bien des distractions aux Enfants de Marie quand elles te verront arriver à la grand-messe .Hermine En tous cas, j’arriverai pas à pied.Elles s’arrêtent soudainement devant une boutique et s’exclament.Madame Ferland Oh! Que c’est joli.On entre?Hermine acquiesce.Elles entrent dans le petit magasin.SCÈNE SOIXANTE-TREIZIÈME Un grand restaurant à la mode.C’est l’heure du thé dansant.Sur une estrade, parmi des pots de fougère et un petit cocotier, quatre musiciens jouent des airs à la mode : valse — dont tes Papillons Noirs - plus tard, un petit air de boston.Quelques danseurs distingués.Les messieurs ont les cheveux quasi-laqués, des moustaches travaillées, des cols hauts et durs, des vestons clairs.Toutes les femmes portent des chapeaux bien entendu.Hermine porte un magnifique costume neuf d un gris bleu et un chapeau.Dans le restaurant: freluche, franges, lustres à pendeloques, garçons de table très stylés, maître d hotel. LA DÉPENDANCE 137 Hermine regarde furtivement autour d’elle, puis sort de son réticule un flacon de grandeur moyenne.Elle le débouche et le respire.Elle ferme les yeux et les rouvre.Hermine Hum .C’est tellement frais ! Madame FerJand C’est l’eau de lavande que tu as choisie ?Moi, j’ai pris de l’hé-liothrope.J’ai lu dans un livre de bonnes manières que la lavande est le parfum préféré de l’Impératrice de Russie.Or, dans le langage des fleurs, lavande veut dire méfiance.La tsarine devra se méfier.Hermine Vous connaissez le langage de toutes choses, Madame Ferland, c’est tellement amusant d’être avec vous ! (Elle referme son flacon).Madame Ferland Tu sais, ma belle Hermine.(Elle pose sa main sur celle d'Hermine) Quand je magasine avec toi, comme ces derniers beaux jours, et aujourd’hui surtout, il me semble que je suis avec ma belle Marie-Ange ! Elle aimait tant sortir.J’aimais donc l’habiller ! Je t’assure que les têtes se tournaient quand elle arrivait quelque part, un jour de fête.Tu me consoles d’avoir perdu ma Marie-Ange .Hermine (vivement) Qui c’est qui vous dit qu’elle est perdue ?On peut bien en sortir du couvent, aussi bien qu’on y est entré ! Quand on veut on trouve le tour d’enfoncer sa porte de prison, Madame Ferland.(Puis Hermine s’arrête net comme si la réalité venait de l’effleurer).Madame Ferland Tu es bien fine ! Mais pour l’instant Marie-Ange dit qu’elle connaît le bonheur parfait dans son monastère.Je ne peux pas lutter contre le Bon Dieu .Mais c’est ça, ma peine secrète, et toi, tu me la fais oublier.Tout le monde pense que tu es ma fille ! (Elle sourit au sourire d’Hermine).Hermine est remontée dans son état de demi-ivresse.Elle respire son poignet.Le garçon revient à leur table avec la monnaie pour Madame Ferland, qui règle tout.Hermine enfile ses gants. 138 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland (enfilant les siens) Dépêchons-nous.Faudrait pas manquer le train.Hermine consulte aussitôt la montre en or épinglée à son beau costume.SCÈNE SOIXANTE-QUATORZIÈME Le quai d’une petite gare de campagne, vers sept heures et demie du soir.Le village est à sept milles de Sainte-Mathilde-des-Anges.Le train s’éloigne.Les voyageurs descendus à cette station se dispersent.Madame Ferland et Hermine, portant plusieurs boîtes, l’air très gaies, s’avancent sur le quai, dépassant la gare (le petit immeuble rouge de la gare) pour voir si on est venu à leur rencontre.Un jeune homme portant une petite valise regarde dans une direction opposée.Ce jeune homme est vêtu avec l’élégance d’un bourgeois de l’époque ; pantalon beige très clair, veston croisé marine, col haut et dur sur chemise bleue rayée blanc, panama crème ; chaussures de deux tons.Il tient un livre.Il est brun, avec des moustaches.C’est un jeune avocat Maître Charles-Edouard Saint-Amour; il aime à versifier.Il est le grand ami de Réal Tourangeau, depuis leur temps d’étude au Séminaire de Sainte-Thérèse.Madame Ferland et Hermine reviennent sur leurs pas vers la maisonnette de la gare.Madame Ferland C’est drôle que Bilodeau soit en retard.Hermine Je vais m’engager un homme à tout faire.Je ne veux attendre personne, jamais.Madame Ferland Avec ta grande maison, tu en auras besoin.Entrons là (elle désigne la maison rouge) nous serons assises, au moins.Elles entrent toutes les deux.Le jeune homme qui ne les a pas vu entrer se retourne alors, paraît chercher quelqu’un lui aussi.Et ne voyant personne il vient s’asseoir sur le banc rouge qui s’appuie à la gare presque sous la fenêtre encore fermée. LA DÉPENDANCE 139 SCÈNE SOIXANTE-QUINZIÈME A l’intérieur de la gare, Madame Ferland et Hermine déposent leurs paquets sur un banc.Madame Ferland s’asseoit à côté.Hermine Ça sent le renfermé ici.Hermine va ouvrir la fenêtre ; elle regarde au dehors un moment.Elle n’a fait aucun bruit en ouvrant la fenêtre.Elle la referme tout à coup presque à la moitié et attire silencieusement l’attention de Madame Ferland, et elle lui fait signe d’approcher doucement.Une expression malicieuse illumine son visage qui a toufours au fond cette expression de joie tendue, fausse, depuis quelle a hérité de Frémence.Madame Ferland vient à pas feutrés regarder par la fenêtre à son tour et puis regarde en souriant Hermine et va se rasseoir, en tendant l’oreille.Hermine se dissimule à côté de la fenêtre entrouverte et s’arrange visiblement pour entendre tout ce qui se dira au dehors.Toute cette scène se passe rapidement.SCÈNE SOIXANTE-SEIZIÈME Sur le quai de la gare.Le docteur Réal Tourangeau s’approche vivement du jeune homme qui lit sur le banc.Réal Tourangeau Ho! Ho! Le jeune homme se lève et referme soil livre.Il sourit.Réal Tourangeau Maître Charles-Edouard Saint-Amour, si j’en crois mes yeux ! En chair et en os ! Charles-Edouard St-Amour Bien en chair, ce qui démontre que je ne suis pas un de tes clients.Réal Tourangeau Tes clients à toi sont tous en prison puisque t’as pris des vacances ?Ils rient et se serrent la main.Charles-Edouard St-Amour (lui donnant une bourrade) T’es en vacances aussi, Réal, tes clients sont-y tous morts ? 140 ANDRÉE MAILLET Réal Tourangeau (lui rendant sa bourrade) Saint-Amour dit La Soif, toujours le flacon en poche ?Charles Edouard sort de sa poche un carnet.Charles-Edouard St-Amour J’écris à temps perdu.Il y a eu Saint-Amant, il y aura Saint-Amour.Et à part ça, ton petit train c’est le plus lent de la Province.J’ai eu le temps d’écrire une ode, une élégie et un drame en 5 actes.Réal Tourangeau Sacré guê ! Que je suis content de te voir, enfin ! Charles-Edouard St-Amour Oui.Et je suis paré pour la course des Sept-Milles.Il range son carnet dans une poche, son livre dans l’autre et ramasse sa valise.Réal Tourangeau Non, non, laisse ça.Un habitant venait porter de la moulée près d’ici.Il retourne à Sainte-Mathilde avec des poches de patates, et nous deux, si ça te chante.Il nous cédera ses guides et son siège pour le retour.Charles-Edouard et Réal s’asseoient sur le banc.Réal Tourangeau Tu veux te reposer, je te promets le repos.Charles-Edouard St-Amour Depuis le Séminaire de Sainte-Thérèse, ça sera mon premier séjour dans un de nos villages tranquilles.Parle-moi de ton village.Réal Tourangeau Sainte-Mathilde n’est pas un si gros bourg que Sainte-Thérèse.Il n’y a pas de seigneur, pas de Séminaire non plus .On naît, on meurt comme partout ailleurs.Charles-Edouard St-Amour Je sens que je vais dormir beaucoup.Réal Tourangeau Dans ce coin où il ne se passe rien il m’est quand même arrivé quelque chose de surprenant.Charles-Edouard St-Amour L’amour.Réal Tourangeau (pensivement) Oh ! Ça .peut-être que cette chose-là, toujours surprenante, a bien failli arriver, mais .je n’y compte plus du tout pour le moment.Comme tu ne devineras pas, j’ai hérité. LA DÉPENDANCE 141 Charles-Edouard St-Amour (inquiet) Qui est-ce qui est mort, chez vous ?Réal Tourangeau D une parfaite étrangère.Charles-Edouard St-Amour Pourquoi ça ?Réal Tourangeau Elle me trouvait fin.Ou beau.Ou les deux.Charles-Edouard St-Amour Ben oui, voyons ! Elle t’a laissé quoi, ta patiente ?Réal Tourangeau Elle m’a laissé de quoi m’acheter un bon cheval et une voiture ; et de quoi nourrir mon cheval pendant une année, exactement.Tu parles d une surprise ! A quelqu’un elle a remis une dette, à un autre des documents, etcoetera.Mais, cette dame, mon cher ami, n était pas ma patiente comme tu crois.A peine si elle répondait à mon bonjour .(Il s’interrompt et prend un air rêveur) A la jeune fille que.qui m’intéressait, tu vois ?elle a légué une très grosse fortune, alors .(Il fait un geste d’impuissance).J’aurais dû pousser mon affaire quand je la voyais tellement seule, tellement farouche, et triste .Charles-Edouard St-Amour Elle doit être belle.Réal Tourangeau Oui.Mais, tu comprends, maintenant.Charles-Edouard St-Amour Je comprends, (et pour changer, car il voit que Réal a du regret).Mais, cet héritage soudain est bien curieux 1 Réal Tourangeau Oui.D’autant plus qu’elle m’avait refusé un prêt, personnel lors de mon arrivée.Charles-Edouard St-Amour Pourquoi t’étais-^tu adressé à elle ?Réal Tourangeau C était la prêteuse du comté.Il y a eu d’autres héritiers encore, le curé qui a reçu Judith et Holopherne (il se met à rire) Samson et Dalila ! Il n’a pas eu l’air d’apprécier.Mon prédécesseur, à la retraite, a eu de très belles peintures .Madame Bourgevaise était plutôt sa patiente à lui. 142 ANDRÉE MAILLET Charles-Edouard St-Amour De quoi est-elle morte ?Réal Tourangeau Je l’ignore.Et le vieux Valmont aussi, je crois.Il a écrit : arrêt du coeur.Ça signifie généralement qu’on ne voit pas plus loin.Je jure de ne jamais me contenter de ça, quant à moi.Charles-Edouard St-Amour Il n’y a pas eu d’autopsie, évidemment.Les deux jeunes hommes ont pris un ton sérieux depuis le début des six dernières répliques.Réal Tourangeau Non, il n’y a pas eu d’autopsie.Qui est-ce qui aurait pu demander une autopsie ?Charles-Edouard St-Amour Le coroner.Réal Tourangeau (tout à coup mal à Vaise) Ecoute, laisse les avocasseries, tu es en permission, vieux.Charles-Edouard St-Amour Beaucoup d’héritiers, un décès inexplicable .Réal Tourangeau Je n’ai pas dit : inexplicable.Je pense que j’aurais vu de quoi elle se mourait, si on m’avait demandé à temps.Charles-Edouard St-Amour C’est le vieux docteur qu’on a demandé à temps ?Réal Tourangeau J’ai dit : à temps, je veux dire plusieurs jours avant, si je l’avais soignée, quoi ! Charles-Edouard St-Amour Mais qui, quelle est la personne qui a fait appeler le médecin ?Réal Tourangeau ne répond pas.Il regarde son ami d’un air pensif.Charles-Edouard St-Amour Cette jeune fille à qui elle a légué la masse de sa succession, c’était sa fille ?sa nièce ?Et.Est-ce qu’elles vivaient ensemble ?Ou sinon, ta bienfaitrice vivait-elle seule ?Réal Tourangeau (évasif) Ton drame en cinq actes n’est pas terminé à ce que je vois. LA DÉPENDANCE 143 Charles-Edouard St-Amour Tu vois, il y a dans ton histoire un petit problème connus dont nous allons beaucoup nous amuser séjour dans ton village tranquille.e Réal Tourangeau (visage fermé) à plusieurs in-pendant mon Le mystère de la Prêteuse .Le Fantôme de l’Usure.Charles-Edouard St-Amour Evidemment, les suspects à motifs ne nous manqueront pas.SCÈNE SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME L’intérieur de la gare.Madame Ferland regarde devant elle.Elle ne sourit plus.Hermine lui tourne le dos et semble toupurs regarder au dehors.Madame Ferland a l’air épouvanté.Madame Ferland regarde soudainement Hermine et comme si elle sentait quelle devait s’occuper à quelque chose, ramasse promptement sa jupe et en examine le bord d’un air absorbé, tournée à demi vers la porte.Hermine se retourne d’une seule pièce et la fixe avec un air de menace de mort.Quelques secondes.Madame Ferland (sans la regarder) Oh !.C’est effrayant ce qui est arrivé à ma doublure d’ourlet ! (Elle cherche à se composer un visage.Elle a parlé à mi-voix).Hermine est retombée complètement dans la réalité.Ce sont les propos du nouvel arrivant qui la menacent.Et son crime, elle sent qu’il se voit sur son visage.Elle regarde par terre comme pour fuir, selon la manière quelle avait avant la mort de Fré-mence.Madame Ferland (regardant son ourlet) Je vais perdre encore deux heures à la changer.Heureusement que.Hermine perd peu à peu son air menaçant.Mais elle a l’expression fermée, ur\ peu hautaine qu’elle avait avant sa libération.Elle s’avance vers le banc.« 144 ANDRÉE MAILLET SCÈNE SOIXANTE-DIX-HUITIÈME Soudain la porte s’ouvre et Adèle paraît dam son encadrement.Adèle Comment ?Vous étiez ici ?Moi, je vous attendais à l’autre bout du quai avec Bilodeau.Vous n’avez pas vu la calèche, maman ?Oh ! Vous avez l’air fatigué.Tendant qu Adèle parlait, Hermine a ramassé ses colis.Madame Ferland s’efforçant de sourire embrasse Adèle tendrement.Elle est soulagée de voir sa fille.Madame Ferland Tu as bien fait de venir, mon Adèle.Hermine regarde froidement Madame Ferland.Madame Ferland (à Adèle) Ça te fait une petite distraction.Tu n’en as pas beaucoup ! J’aurais dû y penser moi-même.Adèle prend une partie des colis de sa mère.Adèle (à Hermine) Ah ! Que tu es belle, Hermine, avec ton nouveau chapeau ! Et ton costume ! gris bleu-argent, comme tu voulais ! Et la soutache blanche ! Et la taille, tellement cintrée ! (Elle fait en clopinant le tour d’Hermine) Oh ! J’ai hâte de voir tout ce qu’il y a dans ces boîtes-là.Hermine la regarde avec un air où la tristesse vient progressivement faire fondre la glace brûlante du regard.Hermine Il y a beaucoup de belles choses dans mes boîtes.Adèle (à sa mère) Et dans les vôtres aussi, maman ?Madame Ferland (distraite, pressée) Elles sont presque toutes à Hermine.Sortons, mes enfants.Adèle sourit.Madame Ferland va vivement à la porte et l’ouvre pour sa fille.C’est Hermine qui sort rapidement la première, Adèle la suit.Et elle dit, comme d’habitude : Adèle Attends-moi, Hermine (elle sort).i LA DÉPENDANCE 145 SCÈNE SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME Madame Ferland jette un regard au ciel comme pour demander de l’aide.On sent que la conversation des jeunes hommes la fait réfléchir, et lui a fait très peur.Puis elle sort à son tour laissant ouverte la porte de la gare.Elle a vraiment l’air d’une femme, qui, par intuition, a deviné qu Hermine a tué sa parente.Elle en avait d’ailleurs reçu assez de confidences lors de l’anniversaire d’Hermine pour ne pas s’étonner du geste de la jeune fille.SCÈNE QUATRE-VINGTIÈME Hermine, Adèle, Madame Ferland marchent à pas modérés (à cause d’Adèle) dans la direction qu’indique Adèle, sur le quai de la gare.Adèle (désignant la direction opposée) En m’en venant j’ai aperçu le docteur Tourangeau qui filait par là, avec un ami.Il ne m’a pas vu.Il t’aime, tu sais Hermine (à sa mère).C’est le bosquet devant qui dissimulait la calèche, maman.Et Bilodeau qui vous cherchait sur le quai, puis, dans le chemin ! .(à Hermine) Tu devrais donner une chance au jeune docteur, Hermine ! (à sa mère) Qu’est-ce que vous en pensez, maman ?Madame Ferland (prise de court) .Il aime peut-être Hermine .oui.Hermine {ferme et regardant devant elle) Répondez, Madame Ferland.Quelles sont mes chances, à moi?Adèle Les chances de quoi ?Madame Ferland (nerveuse) C’est comme dit Adèle.Il t’aime, tu le sais, je te l’ai dit, il n’y a pas longtemps.Etre aimée, c’est une chance.Hermine (sans la regarder toujours) Ma seule chance. 146 ANDRÉE MAILLET Madame Ferland La seule ?Non, je ne sais pas .Adèle Qu’est-ce que tu veux dire, Hermine ?Madame Ferland Le mariage est une porte de sortie.Hermine (à Adèle) Viens-tu avec moi, ce soir ?Je coucherai dans ma maison, à présent.Il y a des choses pour toi dans mes paquets.Adèle [ravie) Oh ! Tu as pensé à moi ?Fallait pas ; c’était ta journée à toi ! Madame Ferland lance à Hermine un regard très étonné car elles n’ont rien acheté pour Adèle.Elles n’ont même pas pensé à elle.Puis son regard s’emplit de crainte.Hermine ressent l’appréhension de Madame Ferland.Hermine (à Adèle) Ta mère peut t’envoyer chercher vers dix heures.Adèle Maman n’a jamais dit non.Hein, maman ?Madame Ferland (réticente) Oui, Adèle.Hermine (qui parle pour Mme Ferland) Toutes ces belles choses, je les dois à cousine Frémence.Adèle Oh ! oui.Ta pauvre cousine ! Hermine (regardant droit devant elle) Ma bonne cousine.Je lui ferai dire des messes, plusieurs grands-messes.Madame Ferland (ton faux) Monsieur le curé s’attendait justement à ce beau geste-là de ta part.Pendant quelles parlent Madame Ferland et Hermine évitent de se regarder.Elles n’ont pas échangé un seul regard depuis quelles ont entendu la conversation des jeunes hommes.Hermine Alors, est-ce que tu viens avec moi, Adèle ? LA DÉPENDANCE 147 Madame Ferland I (neutre) Elle ira comme de coutume, ça lui fait tant plaisir.Adèle ne se rend pas compte des choses que se disent secrètement Hermine et sa mère.Hermine pense: Qu est-ce quelle va dire, Mme Ferland ?A quoi pense-t-elle P Va-t-elle parler de moi P Si f avais crié tout de suite que je n étais pas responsable de la mort de cousine Frémence, elle m’aurait cru.Mais je n’ai rien, rien dit, je n’ai pas pu ouvrir la bouche .Elle me croit coupable .Tandis que Madame Ferland de son côté tâche de refouler ses pensées : pour Adèle, elle n’est pas dangereuse.Comment a-t-elle fait son compte ?Est-ce quelle l’a étouffée ou empoisonnée ?Pourquoi Hermine ne me dit-elle pas : je n’ai rien fait, Madame Ferland ! Je la croirais.C’ëst clair, elle est une meurtrière.Parce que sinon elle parlerait.Je l’ai sentie qui me regardait, qui me dardait avec ses yeux .Elle aurait dit : voyons Madame Ferland, je ne la haïssais pas.J’aurais vu quelle était innocente.(Ces monologues intérieurs sont entendus selon le procédé habituel).Hermine ) (calme) Je ne la détestais pas, c’était la vie que je menais, que je détestais.Adèle Je sais, tu disais ça, pauvre Hermine.Hermine (menaçante) Je parle trop.C’est dangereux .Madame Ferland (d’un ton neutre mais comme pour rassurer Hermine) Ça n’a jamais été mon défaut, à moi.Adèle qui est toujours heureuse entre sa mère et Hermine sourit de son sourire tout simple non pas béat mais bon.Hermine ralentit et la contemple avec un mélange de pitié pour Adèle et un appel à la compassion pour elle-même.Madame Ferland laisse les jeunes filles la distancer au moment où elles parviennent à la calèche dont on voit d’abord le cheval.Elle est plongée dans un état de réflexion qui ne lui est pas coutumier.Elle préfère vivre sans beaucoup penser.Ce problème que représente pour elle la culpabilité possible, probable d’Hermine lui échappe et elle le remet en quelque sorte entre les mains d’Adèle. 148 ANDRÉE MAILLET SCÈNE QUATRE-VINGT-UNIÈME La maison d’Hermine.Dans la chambre de Frémence devenue celle d’Hermine.La chambre est déjà retapissée avec un papier blanc à rayures bleues et roses.De gros, lourds rideaux-tentures blancs à grosses franges.Le couvre-pied sur fond de satin bleu est en dentelle blanche.Lampes à abat-jour parapluie — 1911.Adèle est assise dans un bon fauteuil.La jeune bonne d’Hermine ramasse les boîtes vides, les papiers de soie, les ficelles et rubans.Beaucoup de choses sont étalées sur le lit : une blouse, une comte ombrelle, deux éventails, des gants, un coffret à gants, une bonbonnière d’argent.Certaines boîtes sont encore fermées.Dont une à chapeaux.Hermine replace le chapeau quelle portait dans une boîte ronde.Elle la referme.Hermine (à sa bonne) Range tout ça dans le haut de mon armoire.(Elle lui indique les boîtes à chapeaux, et les autres contenant bien des vêtements quelle s’est achetée durant le jour).La bonne s’exécute.Hermine lui fait signe de sortir.SCÈNE QUATRE-VINGT-DEUXIÈME Dans la chambre d’Hermine, Adèle et Hermine sont maintenant seules.Hermine dégraffe sa casaque et l’enlève.Elle retire sa jupe.Elle enlève sa blouse.Elle paraît dans une très belle chemise et dans un jupon de toile blanche empesée et brodee.Elle passe un peignoir blanc garni au col, sur le devant et aux manches de broderies anglaises en volants.Le peignoir est tenu fermé par une ceinture, un gros grain bleu ciel.Devant le miroir elle défait son chignon et ses boucles, tire sa chevelure loin de son visage et l attache sur sa nuque avec un ruban blanc.Pendant ce temps elle se regarde d un air profondément triste.Pendant tout ce temps, Adèle s’est penchée et a examiné certains des objets qui sont sur le lit.Adèle Je ne peux pas prendre tout ça.Hermine se retourne.Sa gaieté factice n’est pas revenue.Elle indique le prie-dieu à Adèle. il LA DÉPENDANCE 149 Hermine ' Mets-toi là.D’un air satisfait, Adèle obéit, se lève et va s’agenouiller devant un tryptique représentant la Crucifixion.Hermine est debout et la regarde énigmatiquement.Puis elle s’agenouille sur le parquet (recouvert d’un tapis) et se cache la figure dans les mains.Adèle attend.Puis jette un oeil sur Hermine.Adèle Veux-tu dire un chapelet pour le repos de l’âme de ta pauvre cou-: sine, à présent ?Hermine, la figure dans ses mains hoche la tête plusieurs fois en signe d’assentiment.Adèle sort son chapelet de sa poche.Adèle (avec le ton d’une maîtresse des novices) Et pour la remercier de t’avoir donné tous ses biens.(Elle fait le signe de la croix).Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.Ainsi soit-il.Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la Terre, et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre Seigneur.Tandis qu Adèle récite le Crédo la scène s’estompe et l’on voit Hermine de dos, à genoux, immobile, tête basse.SCÈNE QUATRE-VINGT-TROISIÈME ^ 1 Le lendemain, vers midi.La chambre d’Hermine.Hermine est encore en jupon.Elle cherche quelque chose avec impatience, et même avec un sentiment d’angoisse.On entend tout à coup la joyeuse voix d’Adèle.u 1 Voix off d’Adèle » l Hermine ! Hermine ! Hermine relève la tête, se redresse.Elle paraît excédée.Adèle s’encadre dans la porte habillée joliment et simplement comme à l’accoutumée.Adèle Tu t’habilles ?Tu te changes ?Maman te remercie de toutes les jolies choses que tu m’as données.Hermine Ce n’est rien.it 150 ANDRÉE MAILLET Adèle C’est trop ., c’est.Hermine (sèchement) Aide-moi donc à trouver des vêtements convenables.Je n’ai rien à me mettre.Adèle (étonnée) Hé ?.Bien, voyons.{elle montre Varmoire pleine et les tiroirs débordants).Hermine Tu vois bien que je cherche ! C’est parce que j’ai tout donné mes vieilles affaires ; j’ai tout jeté les vieilles choses .Je me suis débarrassée des vêtements de cousine Frémence.Tout le monde a tout pris, bien entendu.As-tu déjà vu quelqu’un refuser quoique ce soit, toi ?Adèle (apaisante) Mets ta robe bleue, alors.Hermine Bleue ?Tu ne sais pas que je suis en deuil ?Adèle (calme et ferme) Non.Parce qu’on ne porte pas le deuil d’une cousine.Hermine Non ?Pourtant je devrais être en deuil.Adèle (doctorale) Non.Mais comme ta cousine était ta tutrice, la remplaçante de tes parents, on peut dire, tu dois porter des vêtements sobres, mais pas un catafalque, bien entendu.Tiens ! Mets ta robe grise.Hermine sort sa robe grise, d’un beau gris perle qui s’orne d’un col immense en grosse soutache.Elle l’examine.Elle saisit une paire de ciseaux et découd rapidement le grand col au déplaisir d’Adèle.Adèle Bien non, Hermine ! Hermine Oui.Et puis, celle-là, je vais l’user jusqu’à la corde.Elle enfile la robe.Adèle la lui attache dans le dos. LA DÉPENDANCE 151 Adèle (toujours calme) Tu exagères toujours, toi.Toujours contente à l’extrême, ou bien triste à l’extrême, toi, mon Hermine Fontanier d’Hermine Fonta-nier.! (Elle recule et le regarde en souriant) Adèle T’es belle pareille ! On dirait que tu as besoin de moi un peu ces temps-ci.Hermine (froidement) C’est vrai.Et ta mère n’est pas de mon âge.Mon amie, c’est toi.Hermine ajoute une ceinture noire à sa robe, sort des gants noirs de son coffret à gants.Elle descend d’une étagère (dans son armoire) une boîte à chapeau.Elle ne trouve de sobre que son canotier blanc à gros noeud.Elle enlève le noeud de quelques coups de ciseaux.Adèle Oh ! Ecoute, c’est assez ! Hermine a trouvé dans un tiroir un sac à voile de couvent, celui dont elle se servait du temps de cousine Frémence.Elle en retire le voile de tulle noir, le tord sur la longueur et l’attache autour du canotier qui prend aussitôt un air morne.Puis elle se pose le chapeau droit sur la tête et le fixe à l’aide d’une longue épingle.Elle se regarde, l’oeil froidement triste.Elle pince les lèvres et ramasse un livre de prière sur le coin de la commode.Elle regarde Adèle un moment sans parler.Adèle a un air interrogateur.Puis .Hermine Viens-t’en, Adèle.Adèle Allons-y, ma belle Hermine.Et où est-ce qu’on s’en va, toi et moi ?Hermine Es-tu assez bien pour toucher l’orgue, à nouveau ?Adèle Je me suis bien reposée.Je m’ennuie de mon orgue, et de l’église, et des cierges et de l’encens du Salut.Hermine J’ai pensé que nous pourrions aller voir monsieur le curé, convoquer les Enfants de Marie pour l’exercice.Adèle (enthousiaste) Oui ! Tu peux compter sur moi. 152 ANDRÉE MAILLET Hermine (Elle la regarde d’un air profond puis détourne la tête) Je peux compter sur toi.Moi, je vais diriger le choeur de chant.Il faut bien que quelqu’un remplace cousine Frémence.Les jeunes filles sortent de la chambre.SCENE QUATKE-VINGT-QUATRIEME Les jeunes filles Hermine et Adèle descendent l’escalier intérieur de la maison d’Hermine.Hermine d’abord, fermée, altière, mais n’allant pas vite.Et Adèle, difficilement, mais avec son expression sereine.En bas de l’escalier, Hermine s’assure qu Adèle ne s accroche pas.Puis elle lui ouvre la porte de sortie.Adèle Tu es bonne, Hermine ! Tu as un coeur d’or ! Hermine (hermétique) Je souhaite que tout le monde pense comme toi, Adèle.Elles sortent.SCÈNE QUATRE-VINGT-CINQUIÈME Les jeunes filles sont sorties.Elles vont dans la campagne en direction du village.Le paysage s’élargit, on voit les jeunes filles de dos se dirigeant vers l’église.Hermine grande, très droite, le dos raide ; Adèle lui prend le bras du geste qui lui est habituel.Leur silhouette va diminuant.Musique .Les Papillons Noirs.La lumière de midi s’estompe et l’ombre envahit le paysage.FIN 29 août 1972. CHARLES LAVOIE POUR LA DEFENSE ET L’ILLUSTRATION DE LA TÉRATOLOGIE (Mémoire et imagination dans LE LOUP de Marie-Claire Blais) ESSAI CHARLES A.LAVOIE Né en 1945.Etudiant, (par plaisir, devoir). « Le peuple des loups se lança sur les flancs de l’homme.Toutes ces bêtes hurlaient de famine, Et l’enfant leur donnait ses lèvres chastes et son front.Puis les loups s’enfuirent.dans la lumière et le sang.».(m.-c.blais, La Mort d’un Seigneur) ° Publiés dans Revue dominicaine, vol.LXV, tome II, septembre 1959. Introduction L explication scientifique commet parfois la singulière erreur de favoriser la réduction qu’elle se proposait d’éviter.Dieu sait si les milieux littéraires ont utilisé les éclairages de la psychanalyse, de la sociologie, de l’histoire .On a ainsi découvert la raison des Croisades, la signification des Madones dans la vie de Raphaël et pourquoi un des fils tue le père Karamazov dans le roman de Dostoievsky.Fiodor Mihailovitch Dostoievsky (1821-1881) né à Moscou, romancier russe.Accusé de complot contre l’Etat, il est déporté en Sibérie (1849).A son retour, écrit.Dostoievsky est un de ces écrivains qui peut s’enorgueillir d avoir ete 1 objet de l’attention amoureuse et asséchante des spécialistes.Le viol de la jeune fille, la question de Dieu, le meurtre du père sont des thèmes familiers dans son oeuvre ; et on les a étudiés.Nous avons ainsi appris que Dostoievsky aurait (ou non) viole une enfant, qu’il aurait souhaité la mort de son père (Dieu, tsar) .et qu’après ces désirs, il connut le remords.Voilà, c’est tout ! Et tout le monde sait que le remords est une notion dépassée, qui n’a plus aucun intérêt : Stigmatisation décisive d’un temps (.) qui a inventé tous les supplices pouvant être assimilé à la castration sadique des instincts de vie (R.Martel, La Presse, 4/3/72).Rielinsky, le célèbre critique qui avait consacré le jeune Dostoievsky par son article élogieux sur Les Pauvres Gens admit par la suite n’avoir été « qu’un âne bâté ».Comment un auteur de talent, celui qu’avaient promis Les Pauvres Gens, pouvait-il s’entêter à écrire si mal et à créer des personnages invraisemblables, a peindre des milieux abjects et à présenter une atmosphère empoisonnée ?En somme, à ne pas évoluer ? 158 CHARLES LAVOIE Nous, nous comprenons Terreur de Bielinsky ; comment pouvait-il deviner que le romancier, qu’il avait cru un nouveau Gogol, était obsédé premièrement par ., deuxièmement par ., troisièmement par .Pauvre Bielinsky qui se reproche son enthousiasme ! Il souffrait de myopie et en plein 19e siècle ! Mais nous, nous ne sommes pas dupes.Nous, on nous ne le fait pas le coup des thèmes repris.Possédant les instruments qui nous permettent de découvrir Tenvers de la création romanesque, nous avons appris à désamorcer le remords et dynamiter les obsessions, à faire jaillir les instincts de vie.L’obsession ! Un auteur qui expose ses obsessions au lecteur risque de l’ennuyer.Quand une chose est dite, on passe à autre chose.Voilà ce qui doit être ! Pourquoi reprendre les mêmes thèmes, ruminer les mêmes idées ?C’est, somme toute, se promener comme une âme en peine dans le cercle de ses vieux fantômes.On réclame du nouveau, on exige d’un auteur qu’il se renouvelle : J’attendais une ouverture sur autre chose, une échappée même temporaire (R.Martel, ibid.) Mais une ouverture sur quoi ?Un auteur, soucieux de littérature, devrait suivre les conseils des critiques et entreprendre une oeuvre qui tende vers : un puzzle nécessaire, définitif, encore qu’ouvert aux ajouts que le lecteur, provoqué dans ses retranchements qu il croyait inexpugnables, sera forcé d’y mettre, pour assurer la rencontre d’absolus qui se ressemblent et s’expliquent mutuellement, qui se divisent et se multiplient (R.Martel, La Presse, 15/11/69) Malheureusement, le créateur fait fi des critiques, de leurs conseils et de leurs mises en garde.Dostoievsky reprocha à Bielinsky son enthousiasme par la suite regretté, mais cela ne l’empêcha nullement de vivre.C’est-à-dire d’écrire.Dostoievsky écrivait.Il s’obstina à présenter des monstres, à découvrir ses obsessions en dépit de l’ennui qu il provoquait chez les critiques : POUR LA DÉFENSE .159 On ne trouve plus (.) que des monstres.Monstres dans la négation comme père et mère ; monstres positifs, comme ses oncles et cousins (J.Ethier-Blais, Le Devoir, 30/11/68).Ah ! que cela est dégoûtant ! Les personnages « ne relèvent plus qu’à peine de la littérature (J.Ethier-Blais, ibid) ».Et Dostoievsky continua d’écrire.Il se proposait de nous montrer ce que nous pourrions devenir si nous avions le courage de respecter nos intentions et de les mener jusqu’à leur limite.Inconnus lorsque le récit commence, les personnages de Dostoievsky se révèlent grâce aux événements qui leur fournissent l’occasion de sortir d’eux-mêmes.Ils se présentent alors comme meurtriers, fornicateurs, voleurs .; ce qu’ils pourraient très bien ne pas être ! Nous nous rendons compte que ces monstres pourraient s’inscrire à la Société des Gens Normaux, c’est-à-dire la nôtre ! Malheureusement, ils ne bénéficient pas comme nous, de ces détails qui nous empêchent de nous transformer à l’occasion en assassin, fornicateur, voleur.savoir quelqu’un d’autre dans la pièce d’à-côté, ou un arrêt dans le désir, ou encore une porte qui s’ouvre au mauvais moment, etc.Le roman de Musil, Les désarrois de l’élève Tôrless ne laisse pas de doute sur le rôle que jouent ces détails dans la vie d’un homme normal : détails qui font passer du siège de juge au banc d’accusé.Détails qui empêchent une de nos pensées d’aboutir à un acte, sans que nous puissions intervenir de quelque façon que ce soit.Maintes gens cultivées sont d’avis qu’évoluer, c’est apprendre à juger les actions seules et non les pensées, qui paraît-il, n’existent pas.Or, les pensées existent et en dehors de nous et malgré nous.C’est Platon qui avait raison.La pensée, acte inachevé, agit sur notre vie et sert à nous définir tout autant, et sinon plus, que nos actes mêmes.Chaque individu secrète des intentions souvent plus réelles que ses actes mêmes.Qu’est-ce donc que ces actes qu’on prétend installés au sommet et à la base de la réalité ?Ne les posons-nous pas au contraire malgré nous, envahis que nous sommes par tout ce qui nous entoure ?Quand nous avons dressé l’histoire de nos actes, nous sommes à même de vérifier qu’au moment où nous croyions agir, nous étions plus exactement causés.Que l’acte nous a échappé en quelque sorte. 160 CHARLES LAVOIE Et vivre avec nos intentions passées, ce n’est pas du tout vivre avec le remords, c’est vivre avec notre véritable passé, infi- s niment plus authentique et concret que ce qu’on appelle nos actes.Et fait oeuvre de castration celui qui prône l’oubli de soi et demande aux écrivains de murmurer des berceuses, d’endormir ; i' ou qui écrit : on souhaite que Marie-Claire Blais ne continue pas trop longtemps de buter sans parvenir à découvrir son vrai che- ! min (A.Pontaut, La Presse, 2/9/67) ou encore : on ne cultive pas impunément il me semble ses seuls fantômes familiers.Le roman doit se nourrir de la vie, le romancier aussi.(R.Martel, La Presse, 15/11/69) Mais à quelle vie donc fait-on appel ici ?A celle qui se pèse ?qui se voit ?la vie perçue par les enquêtes Gallup ?ou celle analysée dans Jours de France ?Ou se cache donc cette vie que les critiques semblent connaître et qu’ils reprochent à Marie-Claire Blais d’ignorer.Finalement, le malentendu part de : qu’est-ce que la réalité ?Bielinsky et Dostoievsky ne s’entendaient pas sur le sens à attribuer à ce mot ; le même désaccord oppose Marie-Claire Blais et Martel, Ethier-Blais, Pontaut et Frères.Cette mésentente m’apparaît d’autant plus curieuse que Jean Basile remarquait dans Le Devoir : On conteste à Marie-Claire Blais le droit d imaginer un Québec tourmenté souvent implacable.C’est que l’on refuse de voir que l’oeuvre de Marie-Claire Blais n est pas réaliste, au contraire! (6/4/68) Je ne prétends pas ici comparer la romancière québécoise a Dostoievsky (vous savez, cette manie que nous avons acquise de parler de la Brigitte Bardot canadienne, de la Suisse du Quebec, du Hugo québécois, du Rimbaud québécois, du nouveau roman québécois, etc !).Non, en lisant Marie-Claire Blais, je me suis souvenu du romancier russe.Et le « je suis amer parce que je suis déçu » de l’académicien québécois dans Le Devoir du 30 no- POUR LA DÉFENSE .161 vembre 1968 m’a ramené à l’« âne bâté » de Bielinsky.Face à nn auteur qui prétend leur imposer sa « vision du monde » les critiques réagissent immanquablement de la même façon.Ils en appellent au concept de réalité.Le quiproquo naît de ce qu’ils identifient obsessions et problèmes personnels.Identification, à ma connaissance par trop hâtive ! L’obsession provient d’un problème personnel, bien sûr, mais elle le dépasse.Elle le généralise grâce à la rationalisation.Alors que l’autobiographie court le risque de ne déboucher sur rien, encore moins sur le roman Dostoievsky était obsédé par Dieu, l’humiliation, le mal, la pureté .mais son problème personnel provenait davantage de l’argent que d’autre chose.Qu’on compare la correspondance de Flaubert à celle de Dostoievsky et l’on percevra la distance incroyable qui sépare ces deux auteurs qui se racontent ; le premier y allant de ses obsessions et le second de dettes, d’échéances à respecter, de droits à rendre, de roulette, de gages, etc.L’argent ne cessa de tourmenter Dostoievsky : il constituait son problème le immédiat, urgent mais jamais généralisé.Les obsessions de cet iel écrivain ne reproduisaient nullement ces problèmes.Et les critiques confondent ces deux éléments dans leur appréciation de l’oeuvre de Marie-Claire Blais, convaincus que ?i Pauline c’est Marie-Claire Blais.Mais cela il faudrait le prouver.Ce qu’ils ne font jamais.Pauline est une des possibilités de l’auteur, et de ce fait une possibilité du lecteur qui accepte le jeu de l’honnêteté et qui convient qu’il pourrait être Pauline Archange, si.qu’il pourrait être le père Robert, si.Mlle Léonard, si.Eric, si.Sébastien, si. Le Journal de Pauline Archange Il a suffi qu’un prénommé Karl invente l’aliénation et qu un Sigmund découvre la frustration pour que notre époque éclairée se mette à pourchasser tout dualisme voilé.Plus jamais le dualisme, source de conflits, d’angoisses, de frustration et d’esclavage !.A mort la dichotomie schizoïde ! On a réduit l’homme à un point tel que l’individu, désireux/anxieux de s’évader de la vie banale, se voit condamné à la marginalité.Vive l’unité ! Le spiritualisme est devenu objet des fougues de la masse, mais surtout des elites libérées.On parle donc de liberation.Gratifies de la liberation messianique, les gens sont heureux, du moins tout le monde doit s’avouer tel.Somme toute, la vie nest pas si compliquée, il s agit de s’accepter, de se montrer tel qu on est.et le tour est joue.Telle chanteuse populaire se targue de lancer à chacun sa vérité et de ne s’en porter que mieux.La libération ! Nous avons tout pour être heureux, pour nous réjouir en nous-memes de nous-mêmes ; pourquoi s’obstiner à chercher la petite bête ?Toutefois, des humains vivent, incapables de cette souplesse, pour qui tout n’est pas si facile, parce qu’ils acceptent d’etre divisés1.Le spiritualiste est de ceux-là.Accusé, et par lui-même presque jamais défendu.Pour qui toute erreur, tout oubli et toute diversion apparaissent cruauté (la sienne) ; mensonge (le sien) ; faute (la sienne).C’est celui qui, vainqueur, se demande s il na pas triché (Nietzsche).Ainsi le spiritualiste refuse le repos, la tranquillité, le sommeil, la bonne conscience : le royaume des certitudes tant rationnelles qu’affectives lui est interdit pour toujours.Il a fermé (ou a laissé se fermer) le volet sur le royaume des demi- 1.Un choix véritable?Non, dans la plupart des cas.Une « tare » connue et acceptée ne devient-elle pas un choix ; ni plus ni moins authentique que d’autres ? POUR LA DÉFENSE .163 teintes.Il a choisi de ne pas dormir tant qu’il y aura des humains éprouvant des cauchemars.A sa naissance, il a reçu le témoin en lui et il ne peut plus l’en déloger.Refusant toute rationalisation bienfaisante, le spiritualiste opte pour la projection et la culpabilité (masochisme, et alors ?).Sa douleur devient celle de l’autre et les cris de son frère réveillent en lui son propre mal.Animiste, il dote l’être d’une vie que le matérialiste primaire et l’animal repu ne reconnaissent pas.Conscience, il projette sa conscience sur le monde.Est spiritualiste quiconque croit que le /e est plus que le moi.Que le je n’est pas nécessairement satisfait quand le moi qui participe à la fête reçoit sa part.Qu’il y a une partie de lui-même qui jamais ne connaîtra la paix que le moi savoure.Ce je global inachevé et non-concrétisé, c’est l’homme dans l’individu, l’espèce humaine dont chaque homme constitue comme une partie.En somme, je suis beaucoup plus que moi-même et je ne puis satisfaire que ce moi seul ; saurais-je relever ce défi, que l’homme que je suis ne serait pas satisfait.A côté de ce moi satisfait subsisterait cette négation du moi que je contiens.Parler ainsi, c’est admettre un témoin, introduire l’opposition et le tiraillement et le remords que l’intelligentsia identifie automatiquement (une habitude ! une seconde nature !) à une doctrine religieuse et qui pourtant n’ont rien à voir avec quelque doctrine que ce soit, ou quelque morale dépassée.Tel est le sort de ceux qui se sentent à l’étroit dans leur peau, conscients d’être plus que cette peau qui prétend leur cacher le tout.Ils refusent de rester là, quand leur moi commence à tirer plaisir de .à jouir de .Ils fuient.partent pour ces régions où le plus qu’eux-mêmes les réclame.Et ce plus qu’eux, c’est autrui.L’être le plus égoïste, pour être le plus heureux, souhaite malgré soi comme achèvement de son bonheur, que tous les autres soient malheureux, percevant que l’autre, qui est heureux et dont il pressent la présence en lui-même constitue un outrage et un obstacle pour ce bonheur qu’il vit.Pitoyablement, cet individu montre qu’il a l’autre dans sa peau, qu’il le connaît et le vit, ayant découvert qu’autrui c’est sa propre possibilité : ce qu’il aurait aimé être, ce qu’il a refusé d’être, ce qu’il a été, etc.Il ne s’agit pas ici de charité, de cette fanfaronnade de gens à l’aise qui se dévouent par surcroît d’être.Il s’agit bien au contraire de lucidité : se voir, écouter cette exigence et la suivre 164 CHARLES LAVOIE jusqu’aux abîmes où elle ne manquera pas de nous mener.Sans peur, ni recul stratégique.Il semble bien que le spiritualiste (le poète, l’illuminé, le mystique, l’inadapté, le naïf, etc .) soit le seul à consentir à cette aventure qui relève davantage de l’exploration que du voyage organisé.Il accepte donc l’idée (sorte de nécessité) que son bonheur soit gêné, troublé par cette partie étrangère qui ne se mêle pas.Et quant à sa douleur particulière, elle se joindra aux rumeurs de celles de l’autre.Autrement, comment expliquer que nous rencontrions dans des livres, non pas un auteur, mais l’homme, et non seulement un homme.C’est l’humanité qui parle par l’individu qu’était saint Paul, pouvait-on en dire autant de Cicéron ?C’est l’homme qui parle par Pascal, peut-on en due autant de l’individu Bossuet ?Et le langage de Marie-Claire Blais est-il le même que celui de Lévy-Beaulieu ?Mais que signifie donc l’espace compris entre le moi et le /'e ?Et comment, surtout, le mot « humanité » peut-il recouvrir cet espace que chaque individu renferme en lui ?Et cela, sans verser dans un essentialisme de caractère fataliste ni dans une gratuite qui n’ait rien de véritablement concret ?Chacun de nous se rend compte que ce qui précède tel instant actuel (par exemple, je trace ces mots et toi, lecteur, tu les lis) contient un nombre très grand de moments de conscience, moments ; qui auraient très bien pu ne pas être si ceci ou encore cela ne 1 s’était pas produit.Nous nous rendons compte que l’individu que | nous sommes aurait pu ne pas être tel moment, mais, au contraire tel autre.Face à notre passé, nous concluons maintenant : « J ai .r i ete ce moi-ci, i ai ete ce moi-la .» J s La mémoire transforme donc le passé en expérience, qui s’ac- j cumule malgré nous, mais nous devons sans cesse le décomposer , afin d’en voir les détails qui le constituent.L’imagination pourrait- s elle utiliser cet étalage en vrac de faits profondément personnels j qui tirent leur caractère singulier du je particulier qui les a exé- v cutés ?Tant que nous n’aurons pas mis en pièces ces phrases afin é d’en séparer les mots, notre passé restera phrases mortes.Il faut j pour le rendre utilisable, atteindre l’essence d’un fait, finalement telle idée, tel sentiment, telle impression.Pas une suite d’anecdotes, mais l’histoire d’une âme.Et tant que ce travail n’est pas fait, nous -restons sans passé véritable, qui n a aucune efficacité sur le present.Tout au plus a-t-il valeur de bagage. POUR LA DÉFENSE 165 Les corridors du dortoir semblaient s ouvrir, un à un, sur les vastes chambres de mes cauchemars, où je rencontrais Jacob pleurant sur le corps de son père, Séraphine courant seule parmi les herbes d’un pré noir.(Manuscrits, p.115) Cette oreille qui était encore de l’oreille de Jean dans mes rêves (Vivre ! Vivre ! p.161) J avais 1 impression de voir Jean et ma soeur à travers mes coleiiques larmes, mais ce n était que l’écume de la soupe brûlante qui passait sous mes yeux2 (Les Apparences, p.57) C’est lorsque nous aurons véritablement re-créé ce passé que nous pourrons en connaître l’essentiel.Le temps fait son oeuvre, bien peu de choses nous parviennent d’une situation passée, si ce n’est ce qui nous intéresse, ce qui nous concerne, notre propre point de vue, le fruit de l’égocentrisme provenant de notre caractère d’individu.D’un paysage, nous ne nous souvenons que de nous-mêmes ; d une piece de théâtre, nous nous rappelons nos émotions ; d’un film, nous retenons notre histoire ; d’une colère contre quelqu’un, nous restons avec notre passion ; de tel discours, nous conservons nos pensées.Vivre notre égocentrisme jusqu’au bout, sans paresse, sans ts tergiverser, sans mensonge.Lorsque nous aurons oublié le paysage, ^ | la piece de theatre, le film, la querelle, le discours .nous aurons, graves en nous et reconnus par nous comme étant notre rôle dans toute cette affaire, notre impression, notre émotion, notre réaction, notre passion, nos pensees .Tout ce que nous avons été et avons souvenir d avoir ete.Vivre avec le passé en lui conférant pour ainsi dire une existence autonome, distincte de nous-mêmes.D ailleurs le reconnaîtrions-nous comme nous-mêmes si nous ne pouvions effectuer cette distanciation ?Notre passé, au lieu de servir de grenier où tout pourrit, devient un lieu où sont remisés tous les « j’ai fait telle chose », « j’ai prononcé telle parole », « j’ai : vécu telle situation ».Distinct et autonome en quelque sorte étranger à notre moi actuel.Notre passé sera donc un cimetière de tous les moi que nous aurons été.2.lout au long de ce texte, je désignerai par (M) Les manuscrits de Pauline Archange, (V) Vivre! Vivre! et par (A) Les apparences.Ainsi que par (L) Le loup.k 166 CHARLES LAVOIE Plus nous reculons dans notre mémoire, plus loin nous pénétrons dans l’imagination.Dans telle parole entendue, nous retrouvons le timbre de notre voix, dans tel cri, nous nous reconnaissons .telle douleur étrangère nous ramène à nous-mêmes.Ce qui suppose une mémoire scrupuleuse, dont nous sommes bien peu capables.Mais ne faut-il pas encore une plus grande imagination pour effectuer ce saut dans l’autre qui consiste à dire : « il se peut qu’il parle de ce que moi j’ai ressenti il y a longtemps ?» e Grande elle doit l’être cette imagination pour que notre moi se r dise • « il se prend pour moi ».L’autre se prend pour nous, effec- c tivement et il faut de l’imagination pour accepter cette pretention.Imaoination qui cherchera à créer dans 1 autre ce que nous avons ! en nous-mêmes.Et c’est lorsque nous aurons poussé notre recherche ; dans l’imagination aussi sérieusement que celle menée dans la ; mémoire que nous pourrons affirmer : « L’autre c’est moi, je suis -l’autre ».Mais il était bien stérile de faire souffrir Augustine Gen- | dron, il me semblait subir à travers elle la violence que je lui imposais (M, p.115) .C’est l’âme de ce pendu qui gémit à travers moi.C est sa honte qui hurle et je ne peux plus la faire taire (V, p.yoj Ombragée par sa propre pitié, enveloppée par les memes lierres je me sentais atteinte, aussi délirante que le plus malade d’entre eux (Pauline à Notre-Dame-des-Fous, (A, p.162) C’est lorsque nous aurons vécu ce tiraillement entre la mémoire et l’imagination, que nous croirons confusément porter Ihumam e en nous en constituer une incarnation veritable.Alors seuleme la phrase de Plaute cessera d’être une maxime pour hvre dau-tographes, et deviendra expression d une lucidité reahsee .« N humani a me alienum puto ».L’imagination installe l’autre en moi.Mais, à 1 occasion, 1 imagination attachée à son objet, devient prémonition .Pauline entrevoit alors le futur de l’être quelle rencontre.Maladresse chez une romancière et que Pauline commet volontairement, inexorablement liée à l’autre.Elle voit l’autre mais elle voit aussi le futur d l’autre.L’autre et son passé, l’autre et son avenir 1 autre tout entier en Pauline.Elle aperçoit ainsi Jacob passant dim as un autre (M, p.53) et son oncle Sébastien qui va mourir (A, p.)¦ POUR LA DÉFENSE .167 £ Chez Sébastien, dans Le loup, cette clairvoyance sera vécue ; à un point tel que le temps perd toute valeur.Sébastien fait et .i refait le chemin qui va du passé au futur, et de l’espoir au .ï souvenir.C’est dans cette perspective que s’inscrit la clairvoyance anormale de Pauline Archange, et la reprocher à son auteur, e’est L tirer a blanc.On a souvent parlé de la clairvoyance excessive des enfants de Pauline Archange.Cela marquerait l’échec d’un ro-mancier de type réaliste classique.Les enfants de Dickens parlent ) comme des enfants ; Oliver Twist qui « redemande » du gruau, 2 au début du roman, est un exemple frappant de la justesse de ; ton chez le feuilletoniste anglais.Dickens a vu juste ; c’est le mot j qu’il fallait.Oliver parle, agit comme un enfant, parce que c’en 3 est un.Au Québec, Jacques Poulin a su nous livrer la voix et la ¦ ] profondeur du langage enfantin dans Jimmy.Mais pour un enfant ‘i qui parle « normalement », combien d’enfants massacrés par des f auteurs impuissants ?C est un des nombreux problèmes que rencontre ce qu’on appelle le réalisme dans le roman.Mais ou, chez Marie-Claire Blais, trouve-t-on la prétention au réalisme ?J’entends par réalisme ce que signifie en général ce mot-ci au Quebec : jouai, coke, bouteille de ketchup sur la table, chèque d’assurance-chômage, bigoudis sur la tête, ballerines en v velours noir, hot-dog steamé .N’y a-t-il de réalité québécoise jd que celle exprimée par ce qu’on appelle « réalisme dans la littérature » ?Je ne crois pas que Marie-Claire Blais se représente ainsi le Québec.Le Québec, c’est elle-même et elle le porte en elle.Elle n en parle pas.Elle le vit.Et sa « vision du monde » ne peut être que québécoise.Elle 1 est effectivement.Pour s’en convaincre, qu’on relise la vie au couvent, les préparatifs du réveillon de Noël.Pourquoi énumérer?L’important, ce n’est pas telle ou telle scène, tel membre de phrase, telle expression, mais l’ensemble.Et dans ses oeuvres, nous identifions nos complexes : la peur, le défaitisme, le jansénisme, le culte de l’ignorance, la crainte de tout ce qui est etranger et inhabituel, nos conventions sociales hypocrites.Tout cela est rendu québécois par un auteur québécois qui se refuse au « réalisme » comme tel.Si les Manuscrits se voulaient « réalistes », le langage des enfants serait à l’avenant, ainsi que leur lucidité.Or il n’en est rien.Quand on ouvre un livre de cet auteur, il se passe ce qui se produit quand on lit Dostoievsky; les personnages nous semblent 168 CHARLES LAVOIE déformés.Mais pour peu que nous continuions notre lecture, notre oeil s’accommode à ces images.Contrairement a 1 auteur « réaliste » qui doit se soumettre à l’oeil du lecteur, Marie-Claire Blais, pour sa part, exige de son lecteur qu’il se conforme a 1 image déformée.Un phénomène semblable se produit en peinture avec El Gréco.A moins évidemment, que l’on allègue une supposée maladie de l’oeil dont le peintre aurait été atteint; ce qui, il faut l’avouer, simplifie bien des choses.En plus d’être frustré, le lecteur, à qui on ne demande pas son avis, doit entrer dans un univers peuplé d’âmes, plus que de personnages proprement dits.Pauline Archange bénéficie du regard clairvoyant de l’auteur.Erreur ?Defaut ?Je ne pense pas.Optique?Procédé?Je crois qu’utilisant cette «technique» du miroir déformant, l’auteur entend nous signaler quelque chose.Quoi ?Je suis l’autre, et l’autre c’est moi, ou de façon plus immediate, je suis dans l’autre et l’autre est en moi.Idée inlassablement reprise dans ses romans.Malgré tout, les critiques se plaisent a parler, des monstres de Blais, de l’atmosphère trouble de ses récits .Qu entendez-vous donc par réalité ?Telle est la question qu’il faudrait s’empresser de poser à ces administrateurs de la réalité.Et qu est-ce donc que le réalisme ?La reproduction exacte de ce que vous entendez par la réalité ?L’objet n’est pas le même, comment voulez-vous vous y retrouver dans les deux images ?J’ai de la réalité et du réalisme, de tout autres conceptions que nos réalistes et critiques.Mon idéalisme est plus réel que leur réalisme.) si l’on racontait, et àe façon c0 e‘ rente, ce que nous autres Russes, avons vécu en ces dix dernières années de notre développement spirituel,, nos réalistes se mettraient à crier que ce sont là des fantaisies.C’est pourtant du réalisme pur, authentique ! C est pourtant ça le réalisme, seulement il est en profondeur, alors que chez eux il est en surface3 Si je comprends bien, pour Dostoievsky, être spiritualiste (idéaliste) c’est aller beaucoup plus profondément dans le reel que 3.Dostoievsky, Correspondance, trad, par D.Paris, Calmann-Lévy, 1949-1961, Tome 3, Arban et N.p.283-284.Gourfinkel, 4 vol. POUR LA DÉFENSE .169 ceux-là mêmes qui s’attribuent l’étiquette du réalisme.En ce moment, au Québec, il en pleut des « réalistes » ; notre roman, notre théâtre et notre poésie singent les travaux de sociologie, sans pour autant atteindre nécessairement un échelon supérieur dans le réalisme véritable ! De réalité, il y a la courante, la quotidienne, la vulgaire, celle de l’individu qui vit.mais il y a l’autre4.Cette réalité que révèle mon sommeil ou mieux, ma mort.Un jour, — demain, dans un an .— quand on m’aura trouvé inanimé dans mon lit, quand j’aurai été embaumé et contemplé avec ravissement par mes proches, puis enterré .on pensera à moi au passé.Je serai un souvenir, une idée.Cette idée que j’aurai été, c’est un peu cela l’autre réalité.Le réel.Mon réel après que l’individu sera mort en moi.Ce qui restera de moi une fois que le contingent et le relatif qui me constituent se seront effacés, morts.L’idée que je me faisais de ce qu’est un homme.Cette idée jamais réalisée, presque toujours en moi et toujours malgré moi : ce que je veux être (et que mon voisin est), ce que j’ai été (et que mon voisin est), ce que je refuse d’être (et que mon voisin est), ce que je ne peux être (et que mon voisin est) .Cette série de désirs, mon unique volonté, mon réel, celui de l’humanité dont je suis et que je suis partiellement.Telle est la pensée, dans ses multiples transformations que certains individus ont voulu découvrir, eux les jamais satisfaits, viscéralement convaincus qu’ils ne faisaient pas de catéchèse, ni de sociologie, encore moins de psychologie, mais tout cela en même temps.L’homme peut-il être heureux et un individu doit-il l’être ?Telle est la question par eux posée et par nous vécue à notre tour.Ils ont fait leur temps et les dés n’ont pas encore été ramassés.Mais revenons au témoin ! Ce témoin, au sein même de l’individu, qu’il harcèle au point de lui rendre la vie impossible.L’autre.L’autre toujours présent en lui, l’autre avec ses demandes et ses cris, ses espoirs et ses craintes : l’homme dans l’individu dont il réclame l’attention.L’autre malheureux plus souvent qu’au-trement — c’est une question de statistiques — et qui le sollicite 4.Quant à savoir laquelle est à droite ou à gauche, par-dessus ou ailleurs .je laisse le soin de le déterminer aux cartographes de la pensée. ¦ 170 CHARLES LAVOIE alors qu’il va s’endormir dans son moi.Cet autre qu’il est, de par sa condition d’homme.L’humanité conçue ainsi n’est plus un concept abstrait, une chimère finalement, c’est un idéal et que tout individu transporte en lui-même, dont il est aussi une des innombrables incarnations.L’individu est ici, comme ceci ; mais il aurait pu être là, comme cela .c’est-à-dire l’autre : « il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors5 ».L’autre est une de ses possibilités et l’individu se trouve être la concrétisation d’une possibilité de l’autre.Et la lucidité sur ce plan n’est pas un principe et surtout pas un idéal.Y consentir c’est s’abandonner à son être, se laisser emporter par lui, et en même temps se définir.C’est aller tellement loin en soi, que l’individu perd pied et donne sur l’autre.L’autre qui est l’ultime étape de sa dépossession.S’aventurer si profondément en soi que le moi se dépouille et révèle sa véritable nature ! Le dernier roman de Marie-Claire Blais nous convie à cette dépossession.Le Loup nous raconte l’histoire de ce moi qui est Vautre.Vieille idée explicitée dans le roman mais annoncée antérieurement, en particulier dans la Trilogie de Pauline Archange.Un peu comme si l’auteur, dans Le Loup, affirmait ce qui avait été suggéré dans la Trilogie.Et son propos est sobre épuré par rapport à ce qu’elle avait proposé de manière trop vaste et imprécise dans ses oeuvres antérieures, retenant de sa Trilogie le Père Robert, la clairvoyance de Pauline et un nombre restreint de thèmes subsidiaires à l’amour.L’amour ! L’unique affaire dans Le Loup ! Et anormal ou pas, l’amour reste le même.Passion qui consume le père Benjamin Robert, dans le Journal de Pauline, et Sébastien dans le roman de Pauline6.Le Loup est le prolongement de ce qui avait été mis dans les Manuscrits et leur suite.S’étant mise à écrire, Pauline Archange devait publier Le Loup : 5.Biaise Pascal, Pensées, texte établi et annoté par Jacques Chevalier, Paris, 1962, Collection Livre de Poche, fr.88.6.On pourra rétorquer, bien sûr, qu’il s’agit d’une bien laborieuse rationalisation visant à justifier un déséquilibre.C’est un point de vue ! Mais comment s’arrêter ?Quiconque est amené à considérer le désir sexuel comme porteur d’un autre désir plus vaste et plus global encore, se moque alors des normes.Le père Robert et Sebastien la vivent cette opinion.H POUR LA DÉFENSE .171 La frontière des apparences traversée, on était bien peu sûr de la dignité de ce corps depuis longtemps marié à la bête, allait-il tuer, violer ou simplement aimer, jouir, protéger le semblable, l’étranger à lui qui le réconfortait si bien (M, p.111) On retrouve dans Le Loup les thèmes des autres romans (la pitié, je suis l’autre, le fou, la violence mentale, préconnaissance du passé et du futur.) mais cette fois-ci incarnés et approfondis comme tels par les personnages7.Création de Pauline, Sébastien est aussi l’oeuvre du Père Robert.Le Père Robert est à la fois le doux franciscain de la mère de Pauline (V., p.70-71), le conseiller troublant de Pauline (ibid.p.73-74), le prêtre dévoyé de Mlle Léonard (ibid.p.93) et le compagnon gênant du meurtrier Philippe (ibid., p.99-100).Il est tout cela, ou plus exactement il est devenu tout cela le jour où il a ressenti le profond dégoût d’être bien dans sa peau et ce faisant, négligé cette partie en lui qui renvoyait à l’autre.Prêtre qu’une enfance (protégée par une mère pieuse) et une adolescence (contrôlée par une hiérarchie qui reprenait la tâche amorcée par la mère) destinaient à la tranquillité de ceux qui abandonnent un registre pour vivre sur un autre.Certes, le jeune abbé trahissait une certaine nature farouche, mais sa bonté lui servait d’excuse.Jusqu’au jour où cette bonté eut assez d’être molle, stérile et finalement asphyxiante : Auprès des criminels à qui je parlais de Dieu, je découvrais que mon innocence était fausse, que mon coeur mentait sans cesse.Le véritable meurtrier des autres, c’était moi, moi l’indifférent, le prêtre dévot (V, p.76) Il lui fallait non plus une vie dont on a désamorcé le danger par cette intrusion hâtive dans l’autre monde, mais la vie brute.Il lui fallait se perdre afin de gagner sa vie.Le Père Robert brûla ce prêtre qui se venge de cette vie-ci grâce à l’autre vie, qui se réserve toujours le dernier mot, justifié qu’il est de tout récupérer — la souffrance en particulier, surtout la souffrance et 7.Consciemment ou non, l’auteur a créé les personnages du Loup en fonction des réactions possibles, face à la mendicité de l’être, à la peur causée par la solitude. 172 CHARLES LAVOIE l’injustice — Crise religieuse qui déboucha sur la reprise de son être maladif.Laissant tomber le masque du prêtre surprotégé contre toute déconvenue véritable, il prit, ou reprit, l’être qu’il avait ignoré, cette fois, désireux de le suivre et de ne pas lâcher sa main.Il le conduisit vers tous ceux qui connaissaient la honte et le remords : vers ses pareils.La honte qu’il avait perçue intellectuellement et le remords qu’il avait connu en lui, mais dont il était protégé par des cadres rigides et des maisons sûres, il s’y abandonnait donc afin d’être lui-même, plus que lui-même, tuant en lui l’individu qui avait jusqu’à ce jour vécu, et qu’il était.Il est tout de même rassurant de pardonner les péchés quand on se sait, non pas au-dessus de toute faiblesse, mais à côté de toute implication existentielle.La conscience du confesseur « est scellée pour l’éternité » car « il ne connaît jamais cette torture (.), ce déchirement qui est la crise quotidienne du paria (V, p.90) ».Le mensonge pieux, le Père Robert le refusait maintenant.La morale, au nom de laquelle on condamne telle faute devient mensonge et crime, si elle ignore les lois et le sens de la faute même qui a été commise.Le Christ qui s incarne aboutit à cet enseignement, ou alors c’est une étrange duperie.Pour adorer, ne faut-il pas avoir brûlé ?Pour aimer, ne faut-il pas avoir haï ?Pour bénir, ne faut-il pas avoir maudit ?Précisément ce qu’on adore, aime et bénit en ce moment.L homme passe d un sentiment à un autre beaucoup plus par amour-propre que par suite d’un raisonnement.C’est pour vivre tous ces extrêmes, qui sont à la base de leur contraire, que le Père Robert a choisi la faute (conservons la terminologie de Mlle Léonard).J’entends déjà le bon sens me rappeler que pour guérir point n’est besoin d’avoir éprouvé tous les maux ; mais il s agit de médecine et non pas de morale.L’un étant une technique et 1 autre l’interrelation entre la mémoire et l’imagination.La mémoire qui nous confronte à nous-mêmes et l’imagination qui nous conduit vers les autres.Davantage que la raison, la mémoire et 1 imagination sauvent l’homme et lui confèrent un statut particulier dans l’histoire de cette planète.La mémoire, qui ramène l’homme à lui-même, lui permet de transformer son passé en une expérience : La pitié, la tendresse dont il [le Père Robert] avait une folle avidité pour tous les hommes, il les sollicitait aussi POUR LA DÉFENSE .173 pour lui-même, et lorsqu’il posait sur vous son regard fixe et douloureux (.) ce grand corps désespéré qui paraissait si sage dans son fauteuil, ne vivant que par ses yeux, avait jeté à vos pieds son attente, ses désirs (V, p.73-74)8 expérience à laquelle il peut se référer afin de vivre.La mémoire rend donc l’individu présent à lui-même.L’imagination, pour sa part, vise à compléter et contrarier le rôle de la mémoire.Sans l’imagination, l’homme devient loup pour l’homme.C’est par l’imagination qu il découvre l’autre et qu’il fait des autres ses voisins, et de ses voisins ses frères, lui révélant les êtres sous leur rapport réel et idéal.Tu n as rien à craindre, me dit une voix invisible, tu n’es pas blessé, tu dors dans le lit d’un autre qui a versé tout son sang (V, p.91-92) L’imagination en ce sens devient tout autre chose qu’une productrice d’images.De sa mémoire, le Père Robert fit son imagination, se dépouillant de sa soutane et sa sagesse correspondante pour se jeter éperdument dans l’amour insensé et le partage de la honte.Le Pere Robert devenait fou.Qui sait ?Peut-être les mots de cette autre malade qu’était Simone Weil le réconfortaient-ils ?En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison — seuls ceux-là ont en fait la possibilité de dire la vérité.Tous les autres mentent (Lettre à ses parents, 4/9/43).Paris, Plon, © 1967 S’identifiant à l’autre, unissant intimement imagination et mémoire au point qu’elles se confondent, il voulait 8.Peut-on mesurer l’abîme qui sépare cette attitude de celle que montre Mlle Léonard dans Les Apparences : « Il eût été malsain pour elle de reconnaître ces mêmes microbes qu’elle avait minutieusement étudiés au laboratoire » (p.53). 174 CHARLES LAVOIE une complète métamorphose de tout [son] être, une identification au désespoir de la conscience (V, p.99) se dépouillant du « pouvoir, la honte de juger (V, p.98) ».Privé de ce pouvoir, le Père Robert parvenait à l’abîme ultime de son errance.Ayant détruit la distance qui le séparait de l’autre, ayant tué son moi, il avait acquis l’aisance du coeur et de l’esprit : la liberté des coeurs et des esprits, ce n’est pas comme la sagesse ou l’équilibre, vertus que nous ne pouvons pas toujours acquérir quand nous avons déjà perdu la raison (V, p.80-81).Il s’agit là d’un personnage étonnant, singulier dans notre littérature.Nous avons maintenant notre Nazarin.Tout comme l’énergumène espagnol, le Père Robert, manifeste crûment la portée du sens religieux.Et de sa difficulté dans cette vie-ci.Mais le Père Robert est davantage ancré dans la réalité que son compagnon du siècle dernier qui tout de même bénéficie de quelques visions à la fin du roman de Galdos.On y croit ou l’on n’y croit pas.On croit ou l’on ne croit pas.Le Père Robert, pour sa part, s’est souvenu de sa foi. Bernard Trop clairvoyant, Bernard ne permet pas au mensonge de s’installer en lui.Il fuit toute complicité et toute certitude sécurisantes.Nous serions tous des Bernard, si nous avions, comme lui, le courage d’aller au fond des choses, au fond de notre être.C’est la conscience vécue nue, la chair rendue vive comme l’anguille dont on arrache la peau.D’un geste brusque.Hélas, nous avons peur, nous craignons de rejoindre notre conscience.Nous voudrions bien nous avancer, mais saurons-nous nous arrêter à temps, juste avant le dégoût de soi, en-deça de la pitié ?Nous n’osons relever le défi.Nous sommes prudents ! Nous tenons à notre peau.C’est quand elle présente de telles âmes que Marie-Claire Blais provoque un mouvement de recul chez nos critiques patentés, fieffés intellectuels dont il ne faut surtout pas heurter la fatuité cultivée.Bernard ne l’avouera jamais, souvenez-vous, il lui répugnait de voir Sébastien un livre à la main, mais je reste persuadé qu’il a lu Pascal, Dostoievsky.Bernard a des ancêtres alors que nos critiques aseptisés les ont reniés.Bernard ! c’est l’homme qui se retrouve quand tout est fini et que les dés ont été pour la dernière fois lanoés.C’est l’homme coupable d’être né et qui paie sa faute.Mais un tel personnage étonne notre sensibilité habituée aux tragédies de Quelle famille /, aux leçons de la télévision pour-tout-le-monde ainsi qu’aux drames de Moi et Vautre .Alors on se dépêche de le classer parmi les fous.Marie-Claire Blais, mère des monstres ! Bernard, un fou ! De tout temps, les bien-pensants utilisèrent cette épithète pour exorciser ce qui les choquait ou ce qu’ils préféraient ignorer.En les déclarant fous, ils ont cru rendre inoffensifs saint Jean de la Croix, Nietsche, Artaud, Gauvreau .Mais aussi de tout temps cet abîme a existé qui sépare les intellectuels 176 CHARLES LAVOIE sédentaires et les aventuriers spirituels.Abîme creusé par la vie elle-même.Abîme que chaque individu tente de combler ou, ce qui revient au même, d’oublier à sa façon, selon son génie.Certes on veut bien de la conscience, mais pas trop.Il ne faut pas en abuser.Qu’elle ne casse rien, surtout.Et quant à consentir à ce que la conscience se transforme en ulcère qui se gruge et s’auto-dévore ! il n’en est pas question.Or la conscience, mise en liberté perçoit le murmure d’eaux souterraines : Il y en a qui, comme nous, s’arrêtent en route parce qu’ils ont faim, parce qu’ils ont soif, et d’autres qui vont aveuglément sur leur chemin étroit ne les voient pas plus que des mouches dans le ciel.C’est naturel, les uns marchent vers leurs satisfactions, et les autres s’arrêtent parce que la faim est une angoisse, la fatigue aussi, tout ce qui vous pousse à la réflexion (L., p.126) eaux plus noires et plus troublées que celles entendues par Freud lui-même qui, il faut l’avouer, a rendu de fichus services à nos administrateurs.Bernard, fou ! Qu’est-ce que cela change ?Sauriez-vous me le dire ?Est-ce naïveté que croire qu’il fallait qu’Alonso Quijana se transformât en don Quichotte, que le prince Mychkine devînt l’Idiot ?Ne sont-ce pas ces fous qui créent la vie et nous ouvrent les fenêtres, et nous guident, et nous consolent ?Ces fous qui nous enseignent l’homme quand nous sommes prêts à égorger ce moi qui nous étrangle et nous convainc de céder.L’humanité n est pas faite, il faut l’inventer, tel est leur testament et notre évangile.Ces hommes avaient pour mission de nous la révéler au loin, un peu comme les serins des mineurs que leur tâche rend indispensables.Comme eux, les fous nous crient : Attention, nous allons manquer d’air.Bernard a transgressé les lois de la sagesse Un malheur trop grand met un être humain au-dessous de la pitié : dégoût, horreur et mépris.La pitié descends jusqu’à un certain niveau, et non au-dessous.Comment la POUR LA DÉFENSE .177 charité fait-elle pour descendre au-dessous ?Ceux qui sont tombés si bas ont-ils pitié d’eux-mêmes1 ?Incapable de se tenir dans la pitié, il a sombré dans le dégoût de soi.Mais qui saurait déterminer les frontières de la pitié de soi et du dégoût r* Il faut être un saint, ou bien un psychologue, nourri et logé par la société, pour affirmer que l’homme peut vivre dans la pitié à l’égard de soi.Athée et ignorant, Bernard n’a pas osé.« J’ai deux besoins, la faim, le sexe » (L., p.85).Démuni, la vie l’a abandonné sur le rivage des humains.Ceux-ci le regardèrent scandalisés par sa faiblesse et sa nudité.Personne pour lui offrir du pain.Personne pour lui tendre la main.Il se voyait affamé et mendiant, cependant que la misère et la nudité de ses contempteurs lui sautaient au visage.Et la volonté de nier cet état de choses était d’autant plus brutale que leur misère était grande.C’était la jungle.La peau sur les os, nous la mendions comme le pain de chaque jour (L., p.127).Nous faut-il être aveugle pour nous croire forts et solides ?Faut-il être perverti pour ne point voir en nous la sécheresse, le noir, le vide, la tempête ?Pourquoi nous cacher notre misère ?Pourquoi jouer aux forts ?aux équilibrés ?aux positifs ?A quoi sert cette fébrilité si elle ne vise qu’à nous éblouir alors que nous sommes conscients du subterfuge ?Bernard exigeait des autres un peu de lucidité.Qu’ils se rendent compte au moins que le désir sexuel est symbole d’un autre désir, plus grand et plus profond, que les vibrations du corps ont été provoquées et suscitées par une réalité autre que lui-même : Quand il n’y a pas de pain et même quand il y en a, on devrait se repaître les uns des autres (L., p.89).Le corps de Bernard, toujours prêt à s’emflammer, traduisait une fièvre plus intime, cachée à elle-même, et dont il percevait confusément les secousses.« J’ai deux besoins, la faim, le sexe » (L., p.85).Ayant soif de l’autre, Bernard sentait en lui le désir de devenir pain et vin, corps et sang pour un autre.Sur le point d’immoler l’autre, ne semble-t-il pas prêt à être immolé ?1.Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Collection 10/18, 1948, p.13-14. 178 CHARLES LAVOIE Eux aussi comme toi, ont besoin qu’on les embrasse et qu’on les caresse.Ils te font horreur parce que tu ne comprends pas leurs besoins (L., p.97).Le sentiment toujours présent de sa mendicité, sentiment rendu intolérable par la fausse présomption des êtres qu’il côtoyait et qui feignaient de donner gratuitement, déclencha chez lui la folie de l’ignominie.La pitié de lui-même ne pouvait plus persister, méprisée par les autres qui la niaient autant pour eux-mêmes que pour lui.Elle céda au dégoût de soi.Bernard choisit de devenir le saint de l’ignominie, espérant enseigner aux autres que cette ignominie était la leur.Le dégoût de Bernard à l’égard de sa mendicité est davantage suscitée par le refus des autres hommes à reconnaître la leur, que par la contemplation passionnée de sa propre misère.S’il avait perçu cette pitié chez les autres, il aurait vécu avec, toujours présente en lui, cette pitié pour lui-même.Ce sont ses contemporains, bêtes et fats, qui l’ont précipité vers le dégoût.Mais ne soyons pas dupes ! Dans cette entreprise de scandale choisie par Bernard, on trouve tous les signes de la tendresse ignorée ou refoulée. Lucien Ces jambes emprisonnées dans un lourd pantalon de tweed, cette rigide veste de cuir, quand donc tous ces fallacieux aspects de lui tomberaient-ils pour me le montrer tel qu’il était vraiment en-dessous, fragile, suffocant de tristesse ?(L., p.59).Marie-Claire Blais a raison de faire appel à la tristesse pour décrire la vie des Lucien.Leur vie sest fondue en un mouvement lent qui se déploie et dont la profondeur reste insoupçonnée.Mais cette tristesse, ils l’ont voulue, il ne s’agit pas d’une donnée originelle.Non, ces accents ont été acquis, ce qui les rend encore plus dégoûtants.Regardez-les ces sages, ces professionnels de la réserve et de la mélancolie : ils sont visqueux.Vous pressentez chez eux des eaux souterraines, mais ne vous y aventurez pas, ils ne vous pardonneraient jamais cette liberté.C’est ce qu’ils appellent leur vie privée.Mais ils ne disent pas tout en prétextant cela, ils négligent d’ajouter que cette vie leur est interdite à eux-mêmes.Ils ne vivent pas en eux, mais à côté d’eux-mêmes.Ils ne vivent pas avec eux-mêmes, mais en dehors d’eux-mêmes.Ne leur demandez pas de s’avouer pauvres, démunis, ils vous taxeront d’indiscrets.Mais ne comprenez-vous donc pas qu’ils refusent de se voir ainsi.C’est une question réglée une fois pour toutes : ils n’y toucheront plus.Au moment de l’adolescence, quand chacun découvre ses aspirations, quand l’être bouillonne d’exigences et de maladresses, eux ils couraient vers leur maturité, à leurs yeux synonyme de confort.Ils ont cru s’accepter quand tout simplement ils prenaient la décision de ne jamais toucher à « cela ». 180 CHARLES LAVOIE l Le « cela », c’est le domaine des possibilités indistinctes, des désirs frustrés, des exigences abandonnées comme laissées-pour-compte, des soifs niées, des grands problèmes ! Ignorant tout, pressentant qu’ils courraient un danger à s’y aventurer, ils ont choisi de se réfugier ailleurs, là, où tout est ordre, calme, monotonie, continuité, sommeil, paix.Car ce qu’ils recherchent avant tout, c’est la paix.Une paix acquise à prix fort, car elle signifie l’amputation d’une partie de l’être.Cette paix, ils la trouveront dans une morale stricte ou sa négation, dans une vie intellectuelle rigide ou sa négation.Peu importe la réponse, pourvu qu’il y en ait une et qui les rassure immédiatement et leur permette de continuer ce qu’ils appellent, par une métonymie, leur vie.Ils ont une vie intérieure mais qui leur est étrangère puisqu’elle laisse dans l’ombre les véritables problèmes, ces problèmes qui connaissent rarement de solution.A cacher aux autres ce qu’ils ressentaient, ils en sont venus à se cacher totalement à eux-mêmes.Rapidement ils s’identifient au groupe qui les entoure et qui possède cet immense avantage de leur fournir des réponses, et bien emballées en plus.Perdant toute intériorité véritable, ils se prélassent dans une intériorité-factice, qui leur semble authentique, ainsi qu’à ceux qui les regardent de loin.Extériorité qui pourtant montre tous les traits d’une intériorité : exigence, lucidité .mais c’est exactement le contraire d’une intériorité, puisqu’elle se soucie uniquement de ce qui n’est pas elle-même en premier lieu.Cette rigueur, cette exigence, ils l’appliquent à leur conduite morale, à leur vie de l’esprit.Ce sont gens vertueux, honnêtes sur le plan intellectuel.Du point de vue d’une certaine logique, ils sont gens de sincérité, mais au nom de la vie, ils ne sont que menteurs, hypocrites.C’est la sagesse orgueilleuse, la platitude justifiée, l’insignifiance rationalisée.Ils ont tôt fait de transformer leurs agirs en habitudes.De même qu’ils se rendent à leur travail le matin, qu’ils visitent régulièrement leur vieil ami, de la même manière ils sont contre ou pour l’avortement, contre ou pour l’autonomie du Québec, ; contre ou pour la drogue.Tout problème nouveau les angoisse, et pour s’en libérer, ils tâchent de le transformer en question familière; rien de nouveau sous le soleil, disent-ils.Ne leur de- ( mandez pas de changer, ils changeraient d’habitude seulement.! POUR LA DÉFENSE .181 Le couvent est proche du bordel, Mainmise de Sélection.Ils définissent ainsi l’homme : substrat d’habitudes.Ce besoin pressant d’habitudes, on le rencontre chez les intellectuels et surtout chez ces intellectuels qu’on qualifie d’honnêtes et rigoureux.Chaque phénomène a droit à sa fiche dans leur cerveau ; chaque problème est étudié séparément, puis classé parmi les autres.L’important pour eux n’est pas d’étudier mais de cataloguer, de placer dans le fichier.Afin que tout soit en ordre, ait un sens, une cause, un antécédent, une explication .etc.Ils ont une façon bien particulière d’exorciser toute nouveauté, c’est la grille « sub specie æternitatis » : parlez-leur du mouvement hippie, ils vous prêteront tel savant ouvrage sur la décadence de Rome ; parlez-leur de la révolte de la jeunesse, ils vous répondront avec Platon ; parlez-leur de Marcuse, ils vous conseilleront de retourner à « ce bon vieux Hegel ».C’est ainsi que les parties se recoupent et peuvent se rassembler sous un titre général : le mouvement hippie, la contestation, etc.Mais dans l’autre clan (vous savez bien, les jeunes, la drogue, es communes ! ! !), le portrait n’est guère plus reluisant, puisque vous retrouverez le même conformisme, la même grossièreté érigée en système.Parlez-leur de racisme, ils vous parleront des Etats-Unis, du capitalisme bourgeois ; parlez-leur de mendicité, ils vous répondront en évoquant les conditions sociales, les données ; parlez-eur de liberté, ils vous parleront de champs, de fleurs, de commune et d amour mais attention, monsieur, pas cet amour étroit des générations passées.Dans un clan comme dans l’autre, on perçoit la même rage de monotonie.Du pareil au même.Les Lucien se sont jurés de ne pas rester insatisfaits, et à cet effet, ils sont prêts à toutes les concessions.L’inconscience, s’il le faut.Par ailleurs, c’est ce qui arrive le plus souvent.Ils acquièrent leurs habitudes au détriment de la conscience ; ce ne sont pas des chercheurs mais des amateurs/acheteurs de réponses.Sur le plan moral, ils transposent leur soif de certitudes et d’habitudes.Pour les mêmes raisons.Afin de s’endormir vite ! Certes, ils peuvent aimer mais à condition de n’être pas dérangés par l’amour.Tout excès leur est interdit, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.Il leur importe de vivre au chaud (mais encore ici, il y a des limites à ne pas franchir).Ils ne sont pas inconscients, non, ils ont sommeil. 182 CHARLES LAVOIE Ils sont venus au monde fatigués.Et cette fatigue s accroît à mesure qu’ils vieillissent.Pourquoi se complaire dans le doute et l’inquiétude, le tourment et l’angoisse quand l’histoire met entre leurs mains tant de réponses et de certitudes, tant de somnifères et d’explications psychiatriques ?Pourquoi chercher une réponse à un problème énoncé, creusé, approfondi en vain pendant des siècles?Pourquoi ne pas admettre 1 inutilité de 1 effort dans cei-tains travaux, quand on est assuré de le voir aboutir dans d autres ?Sisyphe abandonnant son rocher pour devenir spécialiste.Pour eux, toute question trouve sa solution quelque part.Il s agit d attendre que le mystère s’avoue ignorance des causes.Déjà, ils se fournissent ainsi une réponse. Georges C’est une chose d’oublier sa pauvreté, c’en est une autre d’en avoir honte.Et Georges avait honte de la sienne, il aurait tellement voulu être riche, normal : Comment oublier que Georges se jugeait implacablement à travers tous les gestes qu’il exigeait de moi (L., p.145).Si Lucien a décidé de vivre à côté de ses faiblesses, Georges, lui, n’en a pas eu le courage (?).Sa vie s’est transformée en enfer, parce qu’incapable de s’en départir, il ne peut pas l’accepter réellement.Il a choisi la vie de l’inconfort, de la mort continuelle et de l’espoir camouflé, toujours prêt à renaître.Le remords possède Georges au point de tout contaminer, et lui-même et les autres.Mais ce remords reste inefficace, il est stérile car il laisse inchangé et ne provoque rien.Le patient se plaint de sa maladie et en jouit, comme d’une maîtresse docile et toujours présente à son chevet.Le remords chez de tels êtres n’est nullement synonyme de grandeur dame mais bien plutôt de mesquinerie, de lâcheté.Car au moment où le geste est posé, l’individu se hâte de s’en décharger sur l’autre.Trop faible pour s’en débarrasser, l’individu se montre plus veule en déclarant l’autre responsable.Ainsi sa belle conscience peut s’endormir tranquille.Certes, il a commis une « mauvaise » action, mais il n’est coupable qu’à moitié — péché regretté est à demi-pardonné, n’est-ce pas ?— C’est la cruauté raffinée du moralisme étroit.Quoi qu’il fasse, Georges retrouve son remords.Cède-t-il à son désir le plus violent, qu’il le fait avec le regret au coeur et s’y soumet en accusant l’autre de l’avoir violé.Refuse-t-il de céder, il regrette de se priver de ce plaisir.Ne tentez pas de le comprendre, il a choisi d’être équivoque pour son propre regard.Lucien est intelligent, Georges est lâche.Il gémit et au moment où il prend conscience qu’il ne pleure plus, il regrette ses pleurs anciens.Et à nouveau les pleurs.Ivrogne cher 184 CHARLES LAVOIE à Dostoievsky ! Toute la « méchanceté » du monde que Georges constate, c’est lui-même qui l’y installe, la crée par le besoin qu il ressent d’extérioriser ce qu’il juge malsain en lui.Au nom d une morale venant des autres, Georges juge l’acte quil vient de poser, conformément à sa propre nature, puis il se condamne au nom de préceptes venant encore de l’extérieur.Georges, en véritable homme d’affaires, estime que tout doit se payer et ne conçoit les relations humaines qu’en termes de prêt et debiteur.Mais ou sont-ils ces Georges ?Quand l’un d’eux passera, je vous l’indiquerai.Tenez, regardez ce pur qui gueule contre le système, et qui, revenu chez lui, rampera pour obtenir un peu plus d’argent ; tenez, regardez celui qui gueule contre le patronage et qui tente de falsifier sa declaration d’impôt sur le revenu.Et encore cet étudiant, le naïf par inexpérience, le saint par ignorance, le « dégagé » par métier, regardez-le, en tête du rassemblement, qui brandit sa pancarte et scande certains refrains, contemplez-le maintenant, moins jeune et plus docile, accomplissant les gestes qu’il condamnait hier encore et se rappelant, avec ironie et comme une chose étrangère, sa propre jeunesse et ce qu il appelle ses « folies » (désintéressement, idéalisme, sens de l’autre).Ils sont legion ces purs qui déplorent l’impureté de la société et qui sont les premiers a l’infecter.Impurs, vous corrompez tout ce que vous touchez ! Comment pourriez-vous aimer ?Comment pourriez-vous vous pencher sur un être possédant les memes faiblesses, les memes limites que vous ?Pour aimer, ne faut-il pas se souvenir de ses propres souffrances et de ses propres agonies ?Quand j entends une plainte, mon propre mal ne se réveille-t-il pas ?A force de crier vous-mêmes, vous etes devenus sourds aux souffrances des autres, et par calcul vous devenez méchants et rancuniers, honteux et aigris.Souffrance stérile qui ne rend pas sensible aux gémissements d’autrui.Incapables de vous prendre en pitié (cest la une « faiblesse » que vous vous interdisez) vous êtes devenus insensibles à l’indigence de l’autre.Car cet autre souffre dans sa chair qui désire et qui aime.Ce corps inquiet vous ne le voyez pas, vous ne percevez que l’occasion de vous offrir un instant, d oubli quitte à le payer plus tard par le regret.Votre excuse n est pas l’amour, mais l’intelligence.Piètre excuse, il faut l’avouer.Et si l’amour rate, vous en imputez la faute à l’autre afin de pouvoir vous plaindre.Un peu.I Pierre Certes, ces mots « compassion », « charité », « rédemption » irritent fortement mes amis (L., p.12) Je ne sais trop pourquoi ce membre de phrase m’a rappelé un passage de l’Adolescent, passage que Dostoievsky est parvenu à éclairer tout en lui conservant ses ombres.C’est Versilov qui parle de l’humanité après la disparition de la « grande idée » : Tout à coup les hommes ont compris qu’ils sont restés complètement seuls, ils ont senti brusquement un grand abandon d’orphelins.Mon cher petit, je n’ai jamais pu me figurer les hommes ingrats et abêtis.Les hommes devenus orphelins se serreraient aussitôt les uns contre les autres, plus étroitement et plus affectueusement ; ils sont tout les uns pour les autres.Alors disparaîtrait la grande idée de l’immortalité, et il faudrait la remplacer ; tout ce grand excès d’amour celui qui était l’immortalité se détournerait sur la matière, le monde, les hommes, chaque brin d’herbe1.Cette idée du « tout les uns pour les autrès », ne la trouve-t-on pas dans ce passage du Loup ?Chacun de ces amis se montrait tel qu’il était, dans la familiarité inculte des frères entre eux, disant au fond : « Tu m’acceptes ainsi ou tu pars » (L., p.105).Il ne s’agit pas de compassion qui résonne comme de la richesse.Il ne s’agit pas non plus de charité qui ressemble à de la fatuité, non, c’est la pitié.Contrairement à la charité, la pitié ne renie pas 1.Dostoievsky, L’Adolescent, Traduit et annoté par Pierre Pascal, Paris, Gai limard, (c) 1956, Collection Livre de Poche, tome 2, p.273. 186 CHARLES LAVOIE ses origines.La pitié sait quelle est née de la boue.C’est la fleur qui pousse sur le tas de fumier, l’oeil qui se garde d’achever son mépris, le nez qui nie la puanteur, la bouche qui se retient de cracher, l’épaule qui hésite à se soulever, le bras qui s’arrête au lieu d’achever.Avoir pitié, c’est d’abord et avant tout, avoir pitié de soi.Voir en l’autre ce qu’il y a en nous, et va pour la projection ! C’est, une fois riche, se rappeler comment on a été élevé.Construire une maison comme « quelqu’un se souvenant d’avoir longtemps pâti dehors » (St-Denys-Garneau) et l’ouvrir à ceux qui claquent des dents.Telle est la pitié.A quoi servent les grands mots d’altruisme, dévouement, aumône, zèle ?Ces mots ne signifient rien pour les hommes concrets, proches de la vie.Où sont donc les réalités que ces mots entendent désigner ?Ils ne servent qu’à entretenir le mythe d’une charité désincarnée, qui ne fait appel à rien de concret dans l’homme.Ils ne font surtout pas appel à celui que l’on dit en manifester On croit que, déracinés, ils partent de celui qui en est l’objet.C’est un leurre.C’est parce qu’elle est véritablement originaire de celui qui l’offre que la pitié est si grande.Elle n’est pas abstraite.Au contraire, elle tire son énergie du principe même de l’individu, que nous nommons égocentrisme.Et avoir pitié de l’autre, c’est véritablement avoir pitié de soi, pour la raison que le passage d’un sujet à un objet est impensable et impossible.Se reconnaître en celui qui souffre, écartelé entre ses désirs et ce qu’il est réellement.C’est voir mon père mort quand un ami m’annonce la mort du sien ; c’est voir mon enfant quand je contemple la photo d’un enfant affamé ; c’est me voir dans ces prisonniers torturés ; c’est me voir en cet homme quelque part dans le monde au moment où je trace ces mots (et que tu lis) qui crie contre le ciel.Et ne pas m’y voir, c’est peut-être compatir, distribuer, prodiguer, mais non avoir pitié.Toute morale fondée sur l’altruisme se voue à l’échec.Car au nom de quoi cet altruisme devrait-il être pratiquée ?Au nom de quel absolu ?Un personnage de Dostoievsky (je ne sais lequel) formule autrement cette terrible question : le monde peut s’écrouler pourvu que je prenne ma tasse de thé.Il n’y a rien qui puisse le convaincre de troquer sa tasse de thé contre le monde qui s’écroule ailleurs.Rien ! Par contre, s’il perçoit que ce monde qui s’écroule c’est réellement son monde, le problème devient alors 187 POUR LA DÉFENSE.différent : il tremblera.L’altruisme, l’iiumanisme ne peuvent être établis que sur un absolu, c’est-à-dire une idée qu’on absolutise en l’élevant au-dessus des autres et en lui conférant un statut particulier, et alors, chacun est justifié de proposer un autre absolu, tout aussi honnête et sincère que celui qu’on entend lui imposer.Il y a tout lieu de supposer que là-dedans chacun montre quelque sérieux et de croire qu’Adolf Hitler fut aussi sincère que Thérèse de l’Enfant Jésus.Mieux vaut travailler avec l’homme que contre lui.Or, la pitié fait appel à ce qu’il y a de plus profond en lui : l’égocentrisme, la nécessité pour lui de dire : mon monde, ma vie, ma terre, mon pays, quand il parle du monde, de la vie, etc.L’humain, c’est au fond de soi qu’on le trouve.Quand ils auront tous conscientisé leur monde personnel, leur vie personnelle, les hommes parviendront au monde, à la vie.Quand comprendra-t-on que si Beethoven est universel, c’est parce qu’il a vécu le fait allemand ?L’altruisme n’est pas inscrit dans la nature de l’homme.L’égocentrisme, oui.Quiconque a saisi la portée véritable de son égocentrisme originel peut s’ouvrir aux autres.Seulement dans ce cas.Et c’est la pitié, absente ou présente, qu’on découvre dans le Loup.Lucien n’est capable d’aucune pitié, car il s’est dépêché d’oublier ce qu’il a vécu ; Georges n’y parvient pas non plus, empêtré qu’il est dans sa honte.Partout la pitié est là, absente parce qu’oubliée.Mais elle y est.Le jeune médecin Pierre, par contre, se rappelle ses maux à l’estomac, ses douleurs à la tète, sa fatigue dans les jambes.De $on passé, nous ne connaissons rien.Nous savons seulement qu’il a la fièvre : celle du sexe, pense Bernard.Peut-être ! Mais la fièvre est un symptôme et la plaie saigne ailleurs.Péniblement, il tente de répondre à sa façon, gauche et humble, à la question posée par La Peste.Chez lui aucune mièvrerie ! Pas de zèle trompeur ! C’est un homme qui exerce honnêtement son métier, pour qui la souffrance dans le monde, c’est d’abord celle qui s’offre, présente dans son bureau.Myope, Pierre s’avance dans la nuit, et seul et lucide.Il se nourrissait peu, ne touchait jamais à l’alcool.Il évitait toute question concernant sa vie privée, tout ce que l’on savait de lui, c’est qu’il avait offert ses services dans d’autres régions de grande pauvreté .(L., p.115) Éric ( Imbécile, la vie n’est pas faite de cette noble matière, autrement nous serions tous des saints et non des mendiants (L., p.128) Quelle est donc cette mendicité à laquelle fait allusion Bernard et qui est aussi celle d’Eric (L., p.231) ?Quelle est donc cette mendicité que l’on cherche à camoufler derrière l’orgueil et l’équilibre psychologique ?Ne sont-ce pas ces limites dont parlaient les vieux philosophes maintenant ridiculisés parce qu’ils ont commis l’erreur grossière de parler de l’homme avant nos savants ?Cette mendicité que trahit l’homme lorsqu’il s’écrie : « De pro-fundis clamavi ».Mendicité qui pousse les hommes à se rassembler afin de se croire plus forts, à s’agiter pour se distraire, mendicité surtout présente dans l’amour et le fait de naître.L’amour n est-il pas fils de la guerre ?L’union ne survient-elle pas quand les amoureux, à la veille de devenir amants, n’en peuvent plus d’être l’un sans l’autre ?Chacun s’approchant de l’union passagère avec son désir coutumier le plus violent et qui est en lui-même un besoin, une souffrance ressentie globalement.Les etres se rejoignent après « avoir longtemps pâti dehors », chacun transportant ses veilles de désirs frustrés, d’espoirs ridiculisés et de reves bafoués.Cela seul explique l’union des êtres.Faut-il être présomptueux certes, mais surtout amnésique, à l’égard de son propre passé, pour s’imaginer l’union comme l’offrande, comme le don total et spontané ! Dans l’union, chacun des amants a conscience de posséder l’autre, c’est-à-dire d’être le « moi » qui possédé 1 autre.Cette conscience s’avère d’autant plus vive que le plaisir est violent, qui lui-même tire sa force de la conscience qu il a de recevoir.L’union n’est pas un don, loin de constituer un pas en avant, elle marque un temps de repos, la fin momentanée de la misere. TOUR LA DÉFENSE ., 189 Mais cette mendicité-là, lliomme ne veut pas la reconnaître, car ce serait ternir la bonne opinion qu’il entretient sur lui-même, et sans laquelle il faut 1 avouer, la vie prend figure du vide.Le temps des philosophies puritaines et déprimantes est révolu, place à 1 espoir en 1 homme, et parler d’espoir pour d’aucuns signifie l’oubli de leur nature.Pourquoi cette tendance à oublier la mendicité de 1 homme ?Qui sait ?Peut-être se propose-t-on par là de réagir contre ces bondieuseries qu’on nous a inculquées sur l’imperfection de l’homme, sur l’inconsistance de la vie terrestre, sur ce passage dans la « vallée de larmes ».On se met donc à construire un homme à l’image de sa propre insignifiance.On décréta a-; que l’homme était cercle, fermé et libre, et que tout geste n’était que pure spontanéité de l’être.Acte gratuit avec tout ce que le terme comporte d’aveuglement quant aux véritables données.Mais peut-être y a-t-il derrière le refus que l’on oppose à la mendicité de 1 homme la crainte de verser dans un moralisme dé-suet ?Car parler de mendicité, n’est-ce pas inévitablement songer à autre chose ?à certaines valeurs au nom desquelles telle réalité acquiert le vocable de « mendicité » ?Tel homme devient men-, diant parce qu’il y a un autre homme, plus riche, pour lui offrir l’aumône.Or, parler ainsi, c’est faire appel à autre chose : Peut-être parce que j’avais eu froid moi-même, je faisais ce rêve (sachant pourtant que ce n’était qu’un rêve) d’incendier du feu de mes sens ces corps transis de froid que je rencontrais (L., p.15) Mais cette mendicité, encore faut-il la reconnaître ! L’accepter comme partie intégrante de son être : preuve d’une existence authentique.Sinon, comment accepter l’amour de l’autre ?Comment s’oublier un instant afin de recevoir l’autre?Une telle lucidité, exigeante il est vrai, se fait sentir avec d’autant plus d’acuité que 1 individu est persuadé de la nécessité pour l’homme de se tenir debout, de ne pas s’agenouiller devant sa propre insignifiance, provocatrice de dégoût.Et ne plus mugir comme lion en cage prêt a dévorer celui qui va le nourrir.Avec quelle assurance ne parle-t-on pas de l’univers comme d’une arène où l’humanité est partagée en deux clans qui s’affrontent et cherchent à se dévorer : les forts et les faibles, les vainqueurs et les victimes.Mais en quoi réside la grandeur de la victime qui regrette de ne pas 190 CHARLES LAVOIE dévorer à son tour ?En quoi consiste la force du dévoreur consacré ?Ne vaut-il pas mieux accepter d etre dévoré mais l’accepter vraiment ?Au nom de quoi ?Pourquoi ?Afin de se tenir debout, se proclamant vainqueur au moment où l’on tombe.Je regrette de toujours vous rappeler cela, mais vous me rappelez un aspect de moi-même à votre âge que je ne puis tolérer (L., p.185).( Quant au « chanceux », quant à celui qui dévore, sa fureur ne de-montre-t-elle pas une misère plus grande encore que sa victime ?‘ Que signifie donc ce culte de la haine et de la puissance, sinon une misère qui se cache et tait son nom ?Qui s est charge de de- , montrer que les faibles, les dévorés sont les plus naïfs ?On est j parvenu à un degré tel de corruption civilisée qu’on appelle luci- .dité la volonté obstinée de se mentir à soi-même.Faut-il être aveugle pour ne pas voir que ceux qui sont qualifies de pessimistes face à la vie sont précisément les seuls à l’aimer vraiment?On se met alors à jouer aux cyniques, aux désabusés afin de n apparaître point dupes, afin d être positifs et efficaces.Ce faisant, on i ferme à tout jamais la porte sur ses véritables besoins, ces besoins ; qui, insatisfaits, poussent l’homme à s’agiter en surface.Manque { de courage pour répondre à des désirs primaires et essentiels et j que l’on se propose d’endormir bien doucement.Et férocement, ( grâce à un principe qu’on appelle : lutte pour la vie.Premier abandon d’un loup recélant en lui la faiblesse de ; l’agneau qu’on égorge (L., p.35-36) Eric est un homme positif et efficace.C’est le type même du naïf qui a « cru » et que l’on a frustré dans ses exigences.Aussi Eric décida-t-il de dévorer à son tour.Veule qui n a pas le courage d’assumer sa naïveté originelle : romantisme (mémoire) et idéa- ; lisme (imagination) sans lesquels l’homme se transforme en loup pour l’homme.Ah ! la force sublime ! Qu’il est beau le dévoreur ! Tenez, regardez-le, il agite le poing et ses jambes tremblent; mais remarquez donc ! , I I POUR LA DÉFENSE .191 (Etrange, me disais-je, en l’écoutant que la main qui vous abîme, l’être qui vous provoque, celui qui vous a poussé à prendre les armes contre lui, soit dans ce combat le plus vulnérable, le plus attaqué et celui qui juge sévèrement la créature née de lui, dans son acte de violence !) (L., p.236-237).É ) C’est à cette puissance que l’on voudrait que nous accédions.Voilà 5 ce que nos psychologues, mécaniciens universitaires, appellent ,o l’acceptation de soi, l’acceptation de l’autre.Par là on ampute le j réel.On ne parlera plus de faiblesses, mais de potentiel ; plus de limites, mais de tempérament ; plus de perfections mais de nature.Que diable ! Il ne faut surtout pas appeler les choses par leur nom.| De par son existence, toute réalité acquiert droit de cité et reçoit sa justification.L’individu n’a pas de limites.Il est et, en tant que tel, il est achevé, parfait.C’est cela qu’on nous veut faire admettre.JB Toutefois, les humains qui se rassemblent sont davantage unis par les aumônes qu’ils reçoivent que par les dons qu’ils présentent.Si l’homme était, ainsi qu’on veut nous le faire croire, achevé, ue par-fait, qu’est-ce qui le persuaderait alors de manger, marcher, ei parler et aimer ?La publicité nous a tellement rendus vaniteux que tout nous semble gratuit et non justifié, superflu et non nécessaire, artificiel et non fondamental.Alors que rien n’est gratuit, superflu, rien n’est artificiel de ce que le geste qu’on dit gratuit trouve ses sources dans l’être qui le pose.Entourés de confort, nous souffrons du complexe des nantis : nous nous tournons vers le luxe, nous croyant possesseurs du strict minimum qui justement nous fait défaut.Le besoin de sécurité est-il satisfait par une maison, un chalet ?La soif de liberté, par le choix que nous avons entre le savon jaune et le bleu ?Les besoins d’affection, par la famille dont les lois sont à reviser ?Les intentions sexuelles, par des exemplaires de Play-boy, Lui, ou encore d’Après-ski?Mais le chalet, le savon jaune, Play-boy, tout cela est offert à un homme qui manque de tout.A un homme soumis à la tyrannie de la logique, du conformisme, de l’idéocracie, de l’égocentrisme.A un homme obligé de taire les cris qui lui montent à la gorge, et qu’on veut bâillonner à l’aide du salaire minimum garanti (Notons en passant que le gouvernement qui érigerait ici un mur des lamen-; tâtions, rendrait le plus grand des services à la population ; il 192 CHARLES LAVOIE créerait ainsi un lieu de rassemblement), A un homme que Ion t console en lui permettant d’acheter le dernier calendrier porno, j Chacun de nous est un mendiant à qui l’on offre des bibelots quand nous ne possédons même pas un lit pour dormir.Il est j permis de penser cela, mais de le déclarer, défense absolue ! C est passer pour romantique, ou encore religieux, ce qui est pire.Non, s il faut se taire, car le mendiant que je suis, et que tu es, lecteur, pourrait se voir dans la lumière brutale de la lucidité et crier son ( désespoir, devant le peu qu’on lui offre en échange du tout qu’il Bernard et Eric ont pressenti ce paradoxe.Bernard y allant de sa fougue et de sa fureur du sexe, Eric, moins violent, mais avec autant de désespoir.La démarche d’Eric se révèle plus lente : et plus tortueuse que celle de Bernard.N oublions pas qu Eric r est homme cultivé.Alors que Bernard va directement au dégoût, t Eric formule une conclusion semblable mais par le biais de 1 oubli, j Ce dernier, après avoir été contrarié, a choisi de se venger.Sa j tristesse vient de loin, de très loin, de 1 habitude qu il a toujours t eue d’envier le bonheur des autres : C’est très long une vie à contempler une nourriture qui vous est défendue.Lorsqu’elle vous est spontanément tendue par une main moins avare, on est ivre (L., p.193).Attention ! Quand Eric avoue son ivresse, il ne dit pas tout.Plus a honnête, il parlerait de soif, de sang.C’est l’ivresse sensuelle du c loup qui vient de trouver une proie par trop facile a pieger.Plus j il a désiré antérieurement, plus vite Eric se défait de toute mémoire quand il possède.Enfin ! Uniquement préoccupé a tirer ce s qu’il juge être sa nourriture.Loup par conséquent qui tue 1 agneau { en lui.Mais il va plus loin.Certes il est d avis qu « aimer.n est t pas beau, n’est pas sain, mais barbare, déchirant (L., p.194) », j.mais cette lutte pour se nourrir, cette ivresse coupable, s il ne l’accepte pas chez les autres, Eric ne se 1 accorde qu avec beau- e coup de réticence.C’est alors la douleur qui surgit.De se voir ^ ainsi, misérable, affamé et blessé et pauvre.Bien sûr qu’il méprise l’autre qu’il avait cru fort maintenant qu’il découvre chez lui la faille, la partie débile.Cela existe chez j Eric, c’est ce que nous pourrions nommer l’agneau condamné, le s loup désiré.Mais il y a plus que cela ; il y a cette ouverture que ï POUR LA DÉFENSE .193 nous indiquent certains faits sur la haine qu’il se porte.Non, n allons pas croire qu’Eric se méconnaisse, que de trop crier il est i devenu sourd aux appels des autres.Conscient de sa mendicité, Eric, contrairement à Bernard qui a décidé de la vivre, désire y mettre fin.Il songe à la mort pour se guérir de cet état, confiant : son sort à quelqu’un d’autre.Convaincu d’avoir péché, Eric attend 1 le salut d’un autre.C’est de l’autre qu’il attend le rachat.Le récit de liaison avec Gilles s’avère à cet égard très éclairant.ut iis le ic it, I Si s ur On pourrait croire que l’affaire Eric-Gilles et Sébastien s’étire trop longtemps, que l’auteur s’y attarde par une sorte de complaisance, en vue de constructions psychologiques subtiles.Je ne crois pas.Le lien avec ce qui précède, et qui est l’histoire même du personnage principal, Sébastien, est si étroit qu’on risquerait de ne rien comprenrlre à la réaction d’Eric face à la mendicité, si l’auteur ne nous avait pas parlé auparavant de Bernard, Lucien, Georges.La mendicité, partout présente, provoque la gêne chez Lucien, la honte chez Georges, le dégoût chez Bernard.Quant à Eric, il la ressent à un point tel qu’il aspire à changer de peau.Aussi chaque liaison amoureuse lui apparaît-elle comme un saut dans le néant, tant la vie lui semble insupportable.Inconsciemment et contre lui-même il espère ainsi se défaire de cette vie de malheur ; non la vie en général mais la sienne.Finalement c’est la haine de soi, une haine féroce qui ne laisse aucun répit.Assoupie un instant, elle se relève plus violente en-: core.Et ce refus de soi, cette continuelle insatisfaction, il faut ! être bien crédule pour attendre des psychologues professionnels qu’ils l’exorcisent.D’ailleurs, au nom même de la vie, doit-on souhaiter la détruire ?L’insatisfait se détruisant sans cesse n’élève-t-il pas un monument à la grandeur de l’homme qu’il porte en lui ?i Face au bonheur paisible et satisfait des vaches, ne faut-il pas 1 : préférer la douleur vive de Yhéautontimorouménos ?Celle-ci peut, à l’occasion produire .alors que l’autre est une forme raffinée et déguisée d'onanisme.Pouvons-nous condamner Eric, nous qui nous consolons de nous-mêmes bien facilement ?Trop facilement ?Le dévoreur-de-soi qu’est Eric tendra tout son être à chaque amour qu’il demande.Il abandonne sa vie à celui qu’il aime, fatigué de se voir sans cesse.C’est ce qu’il attend de l’amour : le salut.Plus encore que la satisfaction d’un désir, Eric attend de l’amour l’ex-tase du temps humain ; 194 CHARLES LAVOIE Quelque chose de déraisonnable me pousse à m’enfermer avec un seul être, à l’écart de tous, et d’extraire de lui, goutte à goutte, tout ce qu’il peut me donner.(L., p.228).L’amour actuel devient alors le centre de la vie, la profonde, la fondamentale : niant peu à peu son travail, ses élèves, ses amis, pour tout ce qui n’était pas sa recherche, la réalité concrète, comestible de Gilles, quand tout le reste du monde disparaissait loin de lui, (L., p.230-231) C’est l’éternisation du temps, sa cristallisation.Pour Eric, l’amour est plus que l’approche, l’union et le repos ; il signifie la fin de tout.Du moins, quand 1 amour est, tout doit disparaître.L’amour seul importe.Dans ce cas, l’amour marque la mort des moments antérieurs, un suicide déguisé.Et cest ce qu’attend Eric de l’amour.Par rapport à Gilles, non seulement il lui a « en quelque sorte confié son destin (L., p.218) » mais cest la mort qu’il le supplie de lui donner, afin de ressusciter : On ne savait pour quelle faute, quelle faiblesse inavouable un être attendait d’un autre toute sa rémission morale.(b., p.229) La mort entendue ici en ce qu’elle implique de fermeture sur tout ce qui a été.Telle est la signification du « besoin d’être engendré, mis au monde (L., p.229) ».Bon, et alors ?Tout amoureux n’attend-il pas cela de la femme qu’il aime ?Non, tout homme n’espère pas être créé, mis au monde, fait par l’autre.Mais Eric, oui ! L’homosexuel, bien qu’il ait assumé en apparence sa condition d’homme, nen demeure pas moins convaincu de sa marginalité ; il conserve au fond de lui-même une haine de soi telle qu’elle le pousse a se lancer et approfondir de façon insensée (aux yeux de la société cette frénésie apparaît comme du vice) tout désir qui surgit.Tout désir nouveau, toute attirance nouvelle est par lui vécue comme s’il s agissait de la dernière.Tout ce quil a connu antérieurement dincomprehen sion, d’insatisfaction, de gene et de honte, tout cela 1 homosexuel le conserve et, de celui qu il aime, il attend le rejet, 1 oubli, 1 anean- — wmmSmÈ*m POUR LA DÉFENSE .195 tissement de tout ce qui précède son désir présent.Eric n’a jamais accepté son état.Jamais.Son désir permanent de mourir par l’autre manifeste son refus.La sagesse populaire recommande de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, et nous rappelle aussi que l’image que nous entretenons d’un humain finit toujours par se ternir, si ce n’est pas cette nuit ce sera demain matin.Mais comment opposer pareille consolation (?) à l’âme qui attend et dont la misère se transforme en attente même ?Je sais, je sais : « On finit toujours par se raisonner ».Aucun grand sentiment n’empêche de dormir.Je sais que nos passions sont de la paille pour le feu que nous sommes.Qu’après avoir pleuré de désespoir durant la nuit, nous prendrons, le lendemain ; au matin, nos tranches de pain avec de la marmelade.Que nous jouissons d’une excellente santé, une constitution robuste nous permettant de survivre aux échecs et de respirer après la catastrophe.Que l’individu que je suis, s’endort paisiblement après avoir lu la première page du quotidien.Je sais tout cela.Mais qu’est-ce que cela prouve ?Tout simplement que nous ne sommes pas à la hauteur de nos sentiments, encore moins des exigences susceptibles de naître de ces mêmes sentiments.Face à cela, qui peut conclure que rien ne vaut le coup ?que nous pleurons en vain ?C’est précisément parce que les larmes coulent pour rien, que nous devons les verser.Autrement elles perdraient toute signification.Si les larmes versées sur un cadavre renfermaient le pouvoir de ramener l’être cher, les verserions-nous ?Mais on ne meurt pas d’amour.Gilles se lassera de l’accaparant et horrible Eric, qui à nouveau désirera ; et de nouveau, souhaitera la mort.La rémission qui ne vient jamais.Et que lui, Eric, désespéré, ne désespère pas de trouver.Son erreur, c’est d’y croire.Naïveté d’un personnage réaliste ?Certitude d’un malade ? Sébastien Il a fallu des siècles d’ascétisme pour apprivoiser le corps exalté par les Grecs.Il a fallu des siècles de préceptes irrationnels et de sentences inhumaines pour ligoter le corps et en faire 1 en- , nemi qu’il a été jusqu à ce jour.Les Grecs lavaient chante, le christianisme le lapida.La morale était alors centrée sur ce qu on appelait le Péché et qui était celui de la chair seule.On conseillait ( de la battre, elle se durcissait ; de l’oublier, elle revenait plus pressante encore ; de l’asservir, elle prenait le pouvoir.Obscurément, le monstre qu’on tentait de vaincre reprenait ses forces avec le meme ( acharnement qu’on montrait dans la lutte entreprise contre lui.Ce i qu’on voulait réduire à l’esclavage se transformait en tyran, grâce à l’énergie qu’on dépensait à l’opprimer.Celui qui garde un prisonnier chez lui se retrouve tôt ou tard derrière les barreaux forgés par celui même qu’il entendait surveiller auparavant.Le pouvoir changea de mains, et ce furent les morales rigoristes qui [ effectuèrent elles-mêmes le transfert.En même temps qu’elle fustigeait les fornicateurs, exaltait la virginité, l’Eglise s’agenouillait devant le corps et l’encensait.On ; vociférait : A mort, la chair ! Crucifiez-la ! cependant que la chair s’alimentait de ces anathèmes lancés contre elle-même.Il ne faut donc pas s’étonner de voir Tosca, la chrétienne, se donner a Scarpia, afin de sauver son amant; cédant son corps, elle donne |; tout.La chasteté garantissait un mariage heureux et 1 abstinence, J l’éternité.Le corps devenait l’argument-marteau, Y ultima ratio,.; j C’est une erreur de considérer la libération sexuelle de la jeunesse comme une réaction contre le puritanisme de ses aînés, et c’est pourtant l’explication qu’on fournit d’ordinaire.Cette revolution n’en est pas une.La liberté, la licence sexuelle constitue j plutôt l’explication exacte de tout ce qui a été autrefois diffus et e[ POUR LA DÉFENSE .197 encourage tacitement.Ce n est donc pas une boutade que de prétendre que le Tarsien a favorisé lavènement de cette liberté beaucoup plus que Sade, Play-boy et compagnie.Par son « aiguillon dans la chair », par son « si ton oeil te scandalise.» il la prônait.Mais pourquoi cette croisade contre le corps ?Pourquoi cette haine qui ne servait finalement qua déifier (en lui conférant un pouvoir démesuré) ce qu’on voulait brûler ?Les lois des églises qui prétendaient en faire un esclave non seulement aboutirent à l’échec mais encore firent-elles du corps l’unique préoccupation.Il est intéressant de trouver cette idée dans le dicton populaire selon lequel une sainte morte vierge reçoit l’auréole de martyre.Et pendant tout ce temps l’humanité demandait a 1 homme de ne pas en faire 1 objet de tous les ressentiments, voire même de ne lui accorder aucun statut particulier.Et surtout de se garder de prendre le corps trop au sérieux.Ce que nous serions tentés de qualifier de licence sexuelle dans le roman de Marie-Claire Blais n’est en fait que la juste répartition du corps : N aie pas peur (.) ce n est que ton corps que tu prêtes et le corps n’est fait que pour ça (L., p.82-83).Ici le corps remplit son role d extérieur.Et ce qui confère tant de vérité au roman, c’est précisément la souplesse des corps qui se meuvent et s’enlacent selon le rythme et l’exigence du coeur, cela seul importe.Le corps devient symbole de l’âme, et son instrument, et son interprète.A-t-on jamais interdit aux yeux de traduire la joie et l’intelligence ?A-t-on jamais défendu à la bouche d’exprimer le dépit, 1 etonnement ?A la main, la colere ?A la jambe, l’impatience ?Et à l’épaule, la désapprobation ?Le corps, unité docile, suit les mouvements de 1 ame.Comme elle, et à sa suite, il se dresse et se cambre, se courbe et se redresse, s’allonge et s’enroule.Et tel est son rôle ! Que l’âme existe ou non, peu importe ! La croyance se prouve à elle-même sa propre foi.Georges et Lucien y croient, Bernard et Eric aussi.De même que Sébastien.Lucien et Georges se dis- 198 CHARLES LAVOIE socient de leur corps, l’un par la peur qu’il en a, l’autre par la honte.Bernard par le mépris religieux qu’il lui porte, Eric par son t désintéressement et son ingratitude.Reste Sebastien, qui a tente i de relever le défi formulé par l’unité de son être ! Plus familier avec les sentiments qu’avec les concepts, Sébas- !' tien n’est pas devenu ce qu’il est par suite d un raisonnement.Le f rêve de réchauffer ces « corps transis de froid » ne fallait-il pas | avoir eu froid pour le nourrir ?Réaction normale ! Pour donner libéralement ne faut-il pas avoir connu la privation ?Transportant son passé, incapable de l’oublier, Sébastien en fit son expérience, convaincu que son destin 1 obligeait a ne pas le trahir, et à le prolonger en le complétant.De faire de sa me- y moire, un projet.S’offrant à qui avait besoin de lui, Sébastien conservait l’image de sa solitude passée ; geneieux, il ne connaissait de réalité que celle de recevoir.Désiré, il n’avait la conscience que de son propre désir.Aussi, la pitié dont on lui reproche d’abuser, n’est-elle que la marque d’une pitié plus grande encore, à savoir celle qu’il demande pour lui.Sébastien est tout près d accepter cette description de la vie fournie par Bernard : Tu ne sais pas ce que c’est que la vie, sur cette route bru- j lante ou glacée, c’est la même chose, où on nous a tous jetés les uns sur les autres, comme des branches dans un brasier difforme ; beaucoup d’entre nous n ont aucune écorce, aucun vêtement pour vivre sur la cendre ou dans le froid, nous devons tout mendier.La peau sur les os, nous la mendions comme le pain de chaque jour (L., p.127).Cela n’est vrai que si l’individu consent à ne jamais oublier cette • description et conclut : «telle est la vie, telle est ma vie, je dois mendier, je suis mendiant ».Tous les mécanismes declenches e utilisés contre cette mendicité, Sébastien les récuse, a l encontre des autres personnages.Agneau, il restera agneau.Prétendant a la pitié, il s’imagine que tous les autres exigent cette offrande.Dans chaque homme qu’il rencontre, Sébastien entrevoit et projette sa propre misère.Quand il parle de pitié et de compassion, ne nous leurrons pas, il parle de pitié et de compassion a son egard.C’est parce qu’il demande cette pitié qu il veut 1 offrir a 1 autre, comme ce dans quoi il se reconnaît le mieux.«Que 1 autre regarde en moi, se dit-il, il verra que ce que j ai de mieux a offrir & .1 / • J _ r.TYi.-inl* « c’est ma misère : mon désir de lui, mon amour ». POUR LA DÉFENSE .199 Sinon, comment Sébastien pourrait-il « reconnaître l’autre ?A K cet effet, ne faut-il pas un critère, un indice ?On sait bien : il est c impossible d avoir véritablement pitié, ce serait passer d’un moi 5 a un autre moi devenu cette fois-ci objet.Mais si par la mémoire, je parviens à ramener mes désirs, mes peurs, mes joies, je pourrai par 1 imagination projeter dans l’autre mes propres désirs, mes peurs.Il sera au meme titre que moi, une des innombrables possibilités qui, additionnées, forment ce que nous appelons hâtivement l’humanité, sans attendre la fin de l’histoire pour effectuer le dénombrement.Naïf, Sébastien ignore que les hommes, s’ils éprouvent les mêmes besoins, deviennent par la suite insatiables : iea Se livrer complètement à un être et devenir sa pâture, ne calme pas sa faim mais la provoque et la tente jusqu’au vertige (L., p.171).ne Ce sentiment et cette idée par lui découverts lui servent de morale, tout le reste leur est subordonné.Le, monde devient symbole : les i sentiments, les cadeaux, les gestes d’affection, de haine, le corps i lui-meme : tout obéit à cette idée de l’apparence : am > rr J avais le sentiment, quand il acceptait simplement de moi un objet, (.) de couvrir en lui tout ce qui était démuni, de refermer en lui cette fissure où le découragement pouvait si facilement se loger (L., p.21).Et le réel, c’est la misère des hommes, et leur solitude.Sébastien vit les douloureuses pensées de Pascal, Nietzsche, Heidegger.Incapable d’élaborer le concept de déréliction, il l’éprouve et tâche ^ jde le résoudre à sa façon : par l’amour.Rien de plus mais rien de moins ! Tout le monde dit : « Je suis seul » et chacun explicite cette solitude.Sébastien essaie d’y porter remède.Perle aux pourceaux ?Goutte dans l’océan ?Il est possible aussi qu’un amour donné sans mesure, même très mal donné, ne soit pas complètement perdu ; si cette goutte de sang avait un jour le pouvoir d’abreuver celui qui m’a lié à lui par sa soif et par sa souffrance (L., p.243). 200 CHARLES LAVOIE Idéaliste et réaliste sans le savoir, Sébastien entreprend de découvrir le monde par l’amour.L’amour devient pour lui un mode de connaissance, son épistémologie.Il se dit que derrière les mots, il y a la pensée, derrière la pensée, le corps et derrière le corps l’âme ou la solitude.La misere.Le cauchemar.L épouvanté : L’existence de ma mère, (.) son existence séparée de nous, ses enfants ; elle aussi comme mes frères et soeurs, comme moi-même, était un etre autonome, definitivement seule jusqu’à la mort et cette pensée me frappait jusqu a l’étourdissement (L., p.93).Pauline aussi, dans Les Apparences, avait noté la solitude de sa mère (p.104).Cette solitude toujours présenté et toujours se servant d’instrument pour s’exprimer : Si je lui avais crié avec une trop grande franchise : « Aime-moi ! », lui avait eu la subtilité, la maturité surtout de dire de façon plus couverte : « Je suis seul » (L., p.82).C’est là que l’amour doit viser.Et si ce but n’est pas atteint, alors il se reprendra ailleurs.Tentant inlassablement que les a^es se rejoignent parce qu’il éprouve dans son ame ce besoin detre aidé, soulagé.Aussi lui faut-il beaucoup d imagination et de naïveté : tenter de rechercher partout l’âme et ses misères, alors, que l’homme évite d’ordinaire la rencontre avec sa misère antérieure et actuelle.Et cette misère apparaît derrière les corps qui, démunis et incomplets recherchent l’autre.Son corps devient donc instrument privilégié pour déceler la misère des autres, misère qui s exprime dans le désir charnel notamment.Instrument souple, sensible, ajusté à son âme, voilà ce que Sébastien a voulu et exige de son corps.Mise en application d’une idée, d un principe, d une croyance1.* : ac r 1.Peut-on parler de décision dans son cas?Certes, il y a cet aveu au debut .du roman : < Le monde des hommes qui aime les hommes (.) Lest le ! prochain que j’ai choisi * (L., p.11).Aveu fourni au lecteur.Mais il y a cet autre : « Dans ma famille où nous étions nombreux, nous avions appris à être les uns pour les autres, (.) non seulement des fils mais des pères ( .• ) pour survivre, ne devions-nous pas tous nous aider .( ., p. POUR LA DÉFENSE .201 Toutes les fois qu’on le désirera, Sébastien se donnera : Aucune protection vaine, on foulait l’apparence à ses pieds avec dédain: a quoi bon mentir, chacun savait pourquoi il avait répondu au sourire de l’autre et vers quel jeu fruste il marchait ?(L., p.105-106).La relation physique doit (ou ne peut pas) aboutir à l’union des âmes, union qui soulagera l’individu des frustrations connues plus profondément et sur d’autres plans.Sébastien ne connaîtra pas le repos car l’homme, après l’amour, est bien prêt d oublier qu il a demandé de l’aide cependant qu’il désirait l’autre.Inconsciemment, il a avoué sa misère et maintenant qu il est satisfait il se relève, prend des forces et oublie l’aveu échappé de son corps quelques instants plus tôt quand son corps disait : « Je taime », il avouait : « Aide-moi, sauve-moi de ma solitude ».Une fois l’amour accompli, la réalité douloureuse que le corps était chargé d’exprimer reste inchangée, mais le désir sexuel a obtenu satisfaction.L’individu se dépêche d’oublier l’aveu qu’il a trahi par son attente amoureuse : Ne me touchez pas, il y a des bêtes dont nulle main n’a caressé le pelage (L., p.16) Le regret d’un instant d’amour, d’abandon que portent en eux les coeurs assassinés (L., p.51).L’individu, humilié d’avoir avoué sa solitude et demandé qu’on le console, regrette l’union et indigné par sa propre faiblesse, accuse l’autre de l’y avoir incité : 24) ».C’est sans doute là qu’il faudrait rechercher l’explication de l’anomalie de Sébastien.Quelle a été son enfance ?quel genre d’homme était son père ?quelles ont été ses premières expériences ?de quel type, la relation avec saynère?etc., etc.Nous ne nous y attardons pas! Ce qui nous intéresse c est le vouloir-être de Sébastien, quelle que soit la part inconsciente sur laquelle repose ce vouloir-être.Ce qu’un individu a été ne releve pas de lui.Sa vie, la veritable, la reelle, c’est la vie qu’il veut pour lui-même.Cela seul revêt de l’importance pour nous.Or la pitié qu il a recherchée dans son enfance, Sebastien veut la poursuivre maintenant.C’est dans ce désir-là, que nous sommes justifiés de le regarder.Selon ses propres vues et non selon les nôtres.« C’est le prochain que j’ai choisi.» Telle est la décision et tel est le point de départ pour Sébastien.Qui n’a rien à voir avec la morale propre du lecteur. CHARLES LAVOIE 202 Je t’embrasse et je caresse ton corps en pensant que tu es mon corrupteur (L., p.53) Faible et présomptueux, l’individu laisse échapper un cri et une fois que ce cri a été reçu, méprise l’autre qui est venu à son chevet.2 C’est cette dialectique du corps et de l’âme que l’on trouve dans le roman de Pauline Archange.Le sentiment qu’éprouve l’âme, c’est la solitude et la peur, une peur qui lui traverse tout l’être.Ici, le corps exprime ce que l’âme désire (Eric), ailleurs, l’âme refuse de se servir du corps et meurt d’ennui (Lucien), ou encore s’en sert malgré soi (Georges).Dans le cas de Lucien, l’âme ne permet pas au corps de traduire ce qu’elle ressent, elle refuse ce maladroit serviteur au nom d’une morale, de certaines habitudes, ou à cause de la société ; il arrive parfois quelle fasse payer chèrement à l’autre d’avoir porté attention à son corps, de l’avoir écouté et d’avoir décelé son secret (Eric et ses sautes d’humeur après des moments d’abandon).Dualisme plus ou moins accentué mais toujours vécu comme une guerre.Dans le cas de Sébastien, le dualisme devient tout au plus dualité.Il n’y a non pas opposition, mais transparence du corps qui épouse parfaitement l’âme.Cette transparence ?la voici : tout le travail de rédemption des êtres les uns pour les autres (.) commençait par cette pitié nue où les corps soudain rivés à la terre ne mentaient plus (L., p.15) ces consolations en apparence grossières n’adoucissent pas chez l’autre ses inquiétudes profondes, elles n’ont de valeur que comme symboles d’accueil et de protection d un plus dénudé que soi (L., p.232) percevant parfois, sous le masque aigu que revêt la jouissance comme la douleur, une réalité de lui, inscrite dans sa chair, donc plus saisissable (L., p.235-236) Amoralisme ?Immoralisme ?2.L’exemple le plus frappant de cette ingratitude (celle de l’âme à l’égard du corps) se trouve chez Mlle Léonard qui mene deux vies parfaitement parallèles, celle de l’abandon (la nuit avec son amant Pierre Olivier), celle de l’aigreur (le jour contre son collègue, et amant, Pierre Olivier), dans Les Apparences, pp.79ss. POUR LA DÉFENSE .203 Nous ne changerons ainsi rien au fait.Il existe.Aime et fais ce que dois.Sébastien est sincère, et jamais le lecteur ne peut douter de cette sincérité exigeante qu’est la sienne.Sébastien ne trahit jamais son amour ni sa mendicité.Los hombres encendidos en ardiente caridad hacia sus projimos, es porque lie aron al fondo de su propria miseria, de su propria aparencialidad, de su naderia, y volviendo luego sus ojos, asi abiertos hacia sus semejantes, les vieron tan misérables, aparenciales, anonadables y los compade-cieron y los amaron « S’il y a des hommes qui se montrent enflammés par une ardente charité à l’égard de leur prochain, c’est qu’ils sont parvenus au fond de leur propre misère, de leur apparence, de leur néant et, tournant alors les yeux, ainsi ouverts sur leurs semblables, ils les ont vus aussi misérables, fragiles et voués à la destruction et les ont pris en pitié et les ont aimés ».3 3.Unamuno, Obras Complétas, Madrid, Escelicer, 1961-1970, VII, p.190. La maison Perle aux pourceaux ?Goutte dans l’océan ?A quoi sert l’amour ?Ces questions, Sébastien se les pose.Il sait l’impossibilité de la rédemption visée par son amour.Concevant la pitié charnelle comme soulagement premier qui peut à l’occasion conduire à la véritable pitié, Sébastien n’ignore pas pour autant que le chemin est long et pénible, qui va du corps à l’âme.Sincère, il ne se cache pas l’ampleur du travail.Et les autres se chargent de la lui signaler, par exemple Georges.Je te demande la guérison d’un trop grand mal, je sais (L., p.154).Ses efforts aboutiront à l’échec, et il le pressent : réconforter d’une chaleur physique qu’il irait répandre ailleurs, vers d’autres êtres (L., p.17) peut-il vraiment espérer cette bonté de l’homme quil aime a tel ou tel moment ?Comment en acquérir la certitude ?Il accepte donc son destin d’entremetteur, dans des histoires amoureuses que d’autres écriront.Il se place parmi ces etres qui ne servent qu’à éveiller des appétits tourmentés qu’ils n’ont pas toujours la mission de satisfaire (L., p.243).Peut-être n’aura-t-il réussi qu’à réveiller dans 1 autre le souvenir de la maison chaude, dont tous les humains, à leur naissance, par leur naissance (qui sait ?) ont été exiles.Cette maison perdue dont chaque homme conserve un vague souvenir ; POUR LA DÉFENSE .205 une nostalgie originelle, sans guérison, laquelle avait commencé bien longtemps avant sa naissance ou la mienne, mais dont chacun était toujours Théritier et la victime (L., p.80).Mais quelle est cette maison ?vaste maison symbolique, celle dans laquelle j’avais peut-être vécu, avant ma naissance dans une paix mystérieuse que je n’avais plus, qui me transperçait encore par instant mais que je tentais vainement de retrouver (L., p.80-81) et que l’on tente, gauchement de reconstituer dans ses songes, « nous dinions en silence .(L., p.242) ».Cette maison, l’humanité dont chaque individu, exilé, tente de retrouver la chaleur du Père, se laissant guider par la bonté qu’il rencontre parfois chez ses frères unis par « des liens de parenté plus anciens que le monde (L., p.106) ».Cette maison ! l’humanité totalement exprimée au terme de 1 histoire, mais possible depuis le premier individu.L’humanité que chaque individu reçoit à la naissance et dont il incarne une des possibilités et dont il lui faut trouver et réaliser le plus grand nombre de caractéristiques.La maison ! Ce qui me reste après avoir soustrait le moi du je : ce plus-que-moi qui remplit ma mémoire et auquel mon imagination adjoint les êtres qui s’agitent à l’intérieur de mon horizon vital.L’humanité incarnée une fois dans l’individu et dont il lui faut découvrir les innombrables incarnations à la fois en lui-même et autour de lui.Pour à la fin, mourir, soupçonnant à peine le message à formuler ! Cette maison, l’humanité, pouvait donc recevoir les humains passés et présents, avec leurs souvenirs (eux-mêmes) et leurs espoirs (les autres).En somme leur conception de l’humanité.Mais où diable Sébastien a-t-il déniché ce symbole ?Il y a là quelque chose qui sonne comme : Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin.Sans le savoir Sébastien commente le livre de la Genèse.Ou peut-être le fragment du physicien Anaximandre ? 206 CHARLES LAVOIE Pour être franc, le mythe de la Maison m’intrigue beaucoup.Comment l’expliquer ?Création d’un auteur-poète ?Expression d’un subconscient collectif ?Je n’en sais trop rien.Peut-être un jour, Pauline Archange reprendra-t-elle pour la développer cette vieille idée si féconde.Quoiqu’il en soit, pour ma part, afin de la mieux saisir j’ai relu le passage de Léon Chestov, dans lequel l’exilé russe résume Anaximandre qui affirmait : « le principe de toute chose est l’illimité » et le commente.Je persiste à croire que Pauline a lu le texte suivant de Chestov : Anaximandre considère que les « choses » en naissant, en se détachant de l’unité primitive et divine pour atteindre à leur être particulier actuel, ont commis une action impie au plus haut point, pour laquelle elles devront en toute justice subir le châtiment suprême : la mort, la destruction1.I ( Léon Chestov oublie, dans son énumération la solitude, étape intermédiaire entre la chose qui naît et meurt.Lacune que comblera Pauline Archange par ce large commentaire que constitue Le loup.Pauline Archange, une helléniste ?Pourquoi pas ?Et l’on ne me convaincra pas facilement du contraire.Qu on me sorte les passages dans lesquels Pauline Archange affirme, dans Le Loup, qu’elle ne l’est pas.Qu’elle ait travaillé chez Eloi Gagnon et Freres, dans un asile ou chez les Pères Capucins ne contredit absolument rien.Spinoza polissait du verre, Unamuno confectionnait des cocottes de papier et Monseigneur Savard vend le papier Saint-Gilles.Pauline Archange lisait le grec et couramment.Décidément tout cela ne prouve rien.De plus, n’oublions pas qu elle a écrit Le Loup après avoir exercé ces métiers auxquels elle fait allusion dans son Journal.Ce qui, par ailleurs, a été savamment démontré par des critiques sérieux ! .s I i 1.dans Le pouvoir des clefs, trad, par Boris de Schloezer, Paris, Flamma-’ non, 1967, p.140. Conclusion Nous sommes donc à la veille, lecteur, de nous séparer.Je suppose, qu’à certains moments, tu t’es retenu, sur le bord de la colère.Tu as sans doute pensé : « Non, mais il charrie ! » Tu t’es contenu, mais j’ai remarqué ton agacement, lisant sur ton visage la désapprobation, notamment lorsque je parlais de Pauline Archange comme de l’auteur du Loup.Tu m’accorderas qu’il y a plusieurs façons de lire et d’analyser un auteur.J’ai lu et j’ai commenté.Le commentaire n’était pas toujours dans la ligne du texte ?Dis-moi, qu’est-ce que cette distorsion change au texte lui-même ?Qu’est-ce donc que l’objectivité ?L’écrivain, ou mieux le poète — qu’il écrive des romans ou des vers — fournit le papier, le thème, les divisions, etc.Au lecteur d’écrire le roman ! Qui a pu lancer cette définition de l’écrivain comme étant celui qui écrit le livre ?Sans doute un auteur anonyme du Moyen-Age, pour qui tout espace blanc devait s’obscurcir de distinctions, sous-dis-tinctions, marches, contremarches .Les exagérations que tu me reproches, je te les offre à seule fin que tu les fasses tiennes et les distordes à ton tour.Mais surtout, pourquoi cette gêne inexplicable dès qu’un auteur emploie le je au lieu du nous pontifical ?Cette gêne est grotesque et répugnante.Ce n’est pas le je qui l’est.Nos rapports sont-ils devenus à ce point anonymes et impersonnels pour que nous nous grattions dès que quelqu’un nous frôle ?Nous nous comportons comme des fonctions et craignons de rencontrer l’homme caché derrière le bureau.Ah ! nous avons retenu la leçon.Nous devons produire, et dans la production on n’a que faire de l’humain.Et nous devons accepter cette tricherie.Quand viendra le jour où l’ouvrier sera un individu pour son voisin, au bout de la chaîne ?Quand les 208 CHARLES LAVOIE étudiants des Cegep cesseront-ils de réciter leur numéro de série à la suite de leur nom, lorsque le professeur ' remplit la feuille des présences ?Tout le monde se plaint de cet état de choses, et cet état de choses, tout le monde l’accepte.Je ne parle nullement de carte d’identité.Je parle de cette peur que nous avons tous de nous dévoiler.Je parle de cette mentalité de campagnards qui évitent de parler, de crainte que leurs paroles ne reviennent contre eux.Et dire que cette mentalité va en s’imposant peu à peu à la ville, par le biais de la technologie et au nom de l’efficacité.Pudibonderie qui atteint même le corps.Quand cessera-t-on de s’excuser dès qu’on frôle quelqu’un ?Il y a là un paradoxe des plus étrange.A une époque de matérialisme abrutissant — c’est un lieu commun — les individus aspirent au statut des substances séparées.Le docteur angélique, a beaucoup à nous apprendre à ce sujet : à savoir les moeurs des dites substances.Allez donc comprendre quelque chose dans notre vouloir-être ! Afin de lutter contre l’anonymat, les gens se mettent ou bien à raconter leur vie et confondent strip-tease et sincérité.Ou bien, à lancer à chacun sa vérité, ce qui signifie le plus souvent dans leur esprit : des bêtises à l’autre, confondant sincérité et agressivité.Décidément, nous ne savons pas parler.Le langage, trop rapidement transformé en fonction sociale, nous a échappé.Ou bien nous mentons, ou nous exagérons.Alors nous accusons le langage et nous nous plaignons de son incapacité à rendre compte de l’individuel.Bien sûr que la sincérité est dangereuse, mais est-ce une raison pour préférer se cacher ?C’est un fait que la sincérité est dangereuse, mais est-ce une raison pour se taire ?, Qui n’a pas connu cette expérience pénible, ou parlant avec sincérité, il avait l’impression de jeter des perles aux pourceaux?Contre cette méprise, jetons-en davantage.Qu ils s habituent.Qu ils se fassent une idée.Cette sincérité se retourne-t-elle contre nous ?Est-ce une raison pour nous arrêter ?i â( , En somme, le problème réside dans la difficulté que nous ressentons à trouver l’intermédiaire entre vérité et insultes, strip-tease et sincérité. POUR LA DÉFENSE .209 Quand comprendrons-nous, qu’aussi longtemps que nous conserverons des masques, nous serons des acteurs, des hypocrites ; c’est le mot qui le dit ! Et que contrairement à ce que l’on pense, le jeu de la vérité n’est pas aussi dangereux qu’on le prétend si souvent.Nous le trouvons dangereux parce que nous bafouillons que des demi-vérités (celles qui entretiennent quelque rapport avec l’autre).Parce que nous ignorons totalement l’abîme qui sépare la vérité de l’insulte.Il est permis de supposer que si les hommes se mettaient du jour au lendemain à dire la vérité sur eux-mêmes et sur les autres, peut-être verrions-nous au début quelques rixes, quelques meurtres (on ne se défait pas facilement de ses belles habitudes) mais la paix aurait tôt fait d’apparaître, pour une fois.Qui sait ?Peut-être contemplerions-nous ce tableau peint par Versilov auquel j’ai fait allusion plus haut, plus étroitement et plus affectueusement.Notre aigreur, nos rancunes, nos envies, oui surtout notre envie, tout cela tomberait rapidement.Et nous serions à même de nous « reconnaître » enfin.L’épreuve dans l’acide.Nous rencontrant dans notre sincérité à l’égard de l’autre, peut-être nous recon-naitrions-nous dans la sincérité qui nous concerne ?Entre nous, ce dépouillement collectif ne servirait-il qu’à brûler nos échelles de valeurs, que déjà nous aurions franchi un pas immense dans la reconnaissance ! C’est parce qu’il se propose de convaincre les autres de cette sincérité que Sébastien échoue dans la tâche entreprise.Passif, il agit peu.Silencieux, son silence dérange les autres.Involontairement, Sébastien les amène à se confronter avec eux-mêmes, afin qu’ils se reconnaissent en même temps qu’ils le reconnaissent.Ils acceptent de le reconnaître, ce faisant, inconsciemment, ils s’entrevoient.Ils se tournent aussitôt contre lui, lui reprochant de les y avoir conduits.Cette souplesse à se conformer à ce que les autres exigent de lui provient de sa passivité.Sébastien répète la leçon que l’autre lui apprend, il joue le rôle qu’on exige de lui ; devenant le témoin pour Bernard, l’être à récupérer pour Lucien, l’objet de honte pour la honte de Georges, pour redevenir le témoin auprès d’Eric.Bernard souffrirait trop s’il était seul.Il a besoin de quelqu’un qu’il puisse scandaliser au même titre que lui-même et qui, surtout, le retienne, par l’amour qu’il lui porte.Sébastien doit rencontrer 210 CHARLES LAVOIE Lucien afin de permettre à cette âme morte de revivre.Il le rencontre trop tard.Le seul rôle que Lucien lui concède, c’est celui de protégé, de quelqu’un à racheter.Ce à quoi Sébastien consent par ailleurs, jusqu’au moment où il se rend compte qu’il se trahit.Auprès de Georges, Sébastien fournit encore moins d’efforts, Georges lui met sur le dos toute sa honte.Eric brouille toutes les cartes, avec sa nature complexe d’artiste rationaliste.Eric ressemble à Bernard, mais il y a chez lui des labyrinthes qui ne trouvent pas place dans le sauvage Bernard.En dépit de ses méandres, Eric, tout comme Bernard, transforme Sébastien en témoin.Témoin sur qui il pourra compter, une fois la chevauchée avec Gilles terminée.Sébastien ne veut nullement changer les autres, s’imposer à eux : les instruire, les diriger, les commander.Il se présente et s’offre.Que l’autre fasse de lui ce qu’il veut.Attirante au début, cette passivité devient vite dangereuse pour les autres.Car elle leur renvoie leur propre image.Les autres acceptent Sébastien, tout en refusant l’image qu’il projette.Pour les raisons que nous avons vues plus haut.Cette acceptation est si précaire et ce refus si catégorique qu’ils ont tôt fait de nier la fragile acceptation.Bernard ne pardonnera jamais à Sébastien de l’avoir abandonné.Lucien, de l’avoir troublé.Ni Georges, de l’avoir violé.Ni Eric, de l’attendre après le départ de Gilles.Grâce à Sébastien, ils se voient sans fard, sans fausse raison, ils ne peuvent plus se disculper ni fuir.Trop jeune pour camoufler, il se présente aux autres dans sa pauvreté, et chacun d’eux découvre sa propre pauvreté.On ne lui pardonnera pas d’avoir reflété ce qu’ils tentent désespérément de se cacher à eux-mêmes.Cette transparence de Sébastien — il n’y a rien en lui, il n’y a que l’image de l’autre — montre quelque ressemblance avec le prince Mychkine.Le prince, dans le roman de Dostoievsky, joue un rôle similaire.Miroir, le prince retourne aux autres l’image qu’ils lui offrent.Ils se voient et sont confrontés avec eux-mêmes.Lisez YIdiot et vous constaterez que bien peu des répliques du prince sont de véritables réponses.Il renvoie beaucoup plus les autres à eux-mêmes qu’il ne les aide concrètement.Mais c’est déjà là une toute autre histoire ! Québec, décembre 1972. PAULE DOYON UN PROCÈS NOUVELLE PAULE DOYON Je suis née le 27 mai 1934 à Taschereau en Abitibi.Autodidacte.Ai publié trois petits albums pour enfants aux Editions Paulines, deux autres sont à venir de même qu’un récit plus long s’adressant aux adolescents et aux adultes qui affectionnent les chats.Publie deux nouvelles dans la revue Châtelaine, dont l’une, Le Règne de Kuper paraîtra dans une anthologie de textes du Canada français actuellement en préparation en Ontario et qui sera destinée aux étudiants anglophones.Trois contes publies dans le magazine Perspectives, de meme qu’un article relatant l’aventure des pionniers de l’Abitibi.Ai déjà rédigé plusieurs nouvelles de science-fiction, de même que quelques pièces de theatre, mais ces textes ne sont pas publiés. UN PROCÈS Jacop Lefebvre était un homme bon.De cette race d’hommes bons qui disparaît rapidement sans qu’aucune mesure vienne freiner son extinction.Alphonse Mayot était un homme rusé.De cette race prospère, bien adaptée, qui constitue une espèce qui n’est pas proche de s’éteindre, tant les conditions de la vie moderne sont favorables à sa prolifération.Jacop Lefebvre et Alphonse Mayot étaient amis.Ils formaient une sorte de symbiose de la bonté et de la malignité humaines.Symbiose bénéfique, en ce qu’elle faisait passer de temps en temps, par osmose, un peu de l’essence de l’un dans l’autre, rendant ainsi les tendances profondes de chacun un peu moins pures.Jacop Lefebvre était un artiste.Son art était ignoré de la plupart.Son art était invisible et sentait l’huile à plein nez.Pourtant, c’était bien de l’art.Car nul mieux que lui ne savait inventer, ne savait entrecroiser, ne savait construire avec la minutie de l’artiste, la passion de l’artiste, l’exaltation de l’artiste ! Nul mieux que lui n’éprouvait, devant l’oeuvre terminée, la satisfaction mitigée de l’artiste, qui admire sa création, mais éprouve devant elle la vague nostalgie d’une autre oeuvre qui apparaît en filigrane à travers celle-ci, mais qu’il n’a pas su matérialiser, et qui demeure pour lui seul douloureusement transparente.Jacop Lefebvre s’était donc acharné pendant six longs mois, rêvant éveillé tout au long de ses nuits, du travail qu’il accomplirait le lendemain.Et jour après jour, la toile huileuse sur son lit de copeaux, s’agrandissait comme une toile d’araignée, enchevêtrant ses courroies, faisant saillir ses poulies jusqu’à ce - que commençât à battre, à tousser, pour finir par ronronner comme un chat heureux, le coeur tout neuf, précieux et puissant du moteur qui animait la scierie ! 214 PAULE DOYON Dans la senteur tiède de l’épinette, balloté par la plainte vagissante des planches qui naissent, le coeur torturé de Jacop retenait une larme de sang pour tout ce qui aurait pu, dans ce monument gigantesque et vibrant, être mieux construit ! Alphonse Mayot était un financier.Pour lui la vie se situait dans une autre dimension, présentait une autre figure, aboutissait ; ' à une chose bien concrète : l’argent.Et cela était connu de tous.Tl ne croyait pas qu’il fût indispensable de posséder l’argent, mais qu’il suffisait plutôt que les autres crussent que vous le possédiez ! Alphonse Mayot usait de son don de la parole.Il bâtissait avec les o mots des constructions si solides, que pour fou passait celui qui osait ne pas y croire.Ses histoires avaient l’air plus vraies que vraies ! Et quiconque l’écoutait s’émerveillait de la facilité avec laquelle cet homme avait édifié sa fortune.Alphonse Mayot admira sans restrictions l’oeuvre terminée de son ami, lui serra chaleureusement la main, et ce fut tout.Un j artiste peut vivre longtemps de la seule satisfaction d’un ouvrage achevé.Personne n’ignore que le travail bien fait en lui-même porte sa récompense.Bien sûr il avait promis à Jacop, plus que sa béate admiration, mais cela viendrait en temps et lieu.Quand lui, il aurait changé sa Chrysler pour une Cadillac et offert à sa femme cette maison de campagne, à laquelle elle rêvait.Bien sûr cela viendrait ! il fallait se montrer patient et savoir attendre.Il le paierait ! Hier, n’avait-il pas acheté un nouvel immeuble ?Ce sont des transactions plus importantes et plus fructueuses que celle de verser son dû à un ami, un ami de si longue date ! Jacop Lefebvre devenait silencieux.D’un silence qui plaisait à Alphonse Mayot.Mais Jacop Lefebvre devenait de plus en plus silencieux.Et plus il devenait silencieux, plus Alphonse Mayot devenait loquace.Un matin Jacop Lefebvre se leva exaspéré.Il glissa son coeur d’artiste sous son lit.Et ses jambes glacées le conduisirent tout droit chez Maître Bernard.En entrant dans le cabinet de Maître Bernard d’abord il ne vit qu’un nuage de fumée qui le fit tousser.Puis, peu à peu il commença à distinguer la pipe de Maître Bernard, puis le visage, signé d’une petite moustache noire, de l’avocat.Il s’assit doucement sur la chaise qui attendait justement qu’il vînt.Et il bafouilla : { i b à a si si o UN PROCÈS 215 — Je viens pour une affaire .une affaire .de .c’est embêtant, parce qu’il s’agit d’un ami.Il attendait une espèce d’encouragement à parler, de la part de Maître Bernard, mais l’avocat courbé sur son bureau continuait d’écrire tout comme lorsque Jaeop était entré.L’avait-il seulement vu ?se rendait-il compte de la présence d’un client en face de lui ?Jaeop toussota un peu et poursuivit : — Une affaire bête .difficile .j’ai travaillé pour lui.il ne veut pas me payer .c’est embêtant, je dois vivre !.j’ai besoin d’argent !.j’hésite .Maître Bernard conservait son air absent.Il paraissait absorbé par un travail autrement plus important que les soucis de Jaeop.De temps en temps il disparaissait entièrement derrière son écran de fumée, et n’eût été la senteur âcre qui lui irritait la gorge et le poussait à faire des efforts inouis pour s’empêcher de tousser sans arrêt, Jaeop aurait cru, plutôt qu’en la présence réelle de Maître Bernard devant lui, en la présence d’un fantôme d’avocat avec lequel il lui était impossible de communiquer sans l’aide d’un spirite ! Par une sorte de réflexe inextricable, cette troublante vision força la main de Jaeop à aller farfouiller dans sa poche droite, d’où il retira un billet de dix dollars qu’il déposa sur le sous-mains de Maître Bernard.D’une façon aussi inextricable que le réflexe de la main de Jaeop, la bouche de l’avocat s’ouvrit et prononça d’une voix à peine intelligible : — Krrrccc .un salaire .Krrrccc .ne se perd .krrrccc pas .Et il allait peut-être ajouter quelque chose si la sonnerie du téléphone n’avait à ce moment précis exigé qu’il décrochât l’appareil.— Bonjour, cher ami ! dit-il, d’une voix que Jaeop n’aurait pas cru pouvoir s eclaicir à ce point.Si ça va ?.mais comment donc ! Maître Rolland.Mon rhumatisme ?.oh non ! de simples courbatures .C’est ça, j’ai dû m’étirer un tendon en poussant le canot à l’eau .une vraie belle partie de pêche !.Le golf ?cet après-midi ?Bien ! Je vous dois une revanche après la partie de la semaine dernière .Dans une heure ?Assurément ! fit-il en glissant prestement le billet de banque de Jaeop dans un tiroir.Oh oui ! en pleine forme .température idéale .un rien de vent. 216 PAULE DOYON Non ! ce n’est pas vrai ! vraiment !.eh bien, félicitations mon vieux !.oh ! moi.lentement.mais ça va aller .c’est ça, à tout à l’heure, au revoir ! Maître Bernard raccrochait, et le récepteur du téléphone semblait avoir aspiré toute sa voix, il ne lui en resta plus qu’un filet pour assurer Jacop que, s’il revenait dans une semaine, tout s’arrangerait au mieux.Il nota le nom et l’adresse d’Alphonse Mayot et il confirma faiblement qu’il s’occuperait de l’affaire.Jacop sortit.Il marcha précipitamment jusque chez-lui où l’attendait son coeur tourmenté par l’absence.La semaine suivante Jacop se présenta de nouveau chez Maître Bernard.Cette fois son coeur d’artiste avait insisté pour le suivre.Il avait même juré pour que Jacop consentît à l’amener, de demeurer coi tout au long de l’entrevue.Il tint sa promesse, mais ne put s’empêcher de pincer fortement Jacop quand il vit que, pour obliger la statue immobile du corps de Maître Bernard à s’animer, Jacop déposait sur le sous-main de l’avocat le double de ce qu’il avait dû déposer à la première rencontre.Ensuite, narquois, il écouta Jacop dicter à Maître Bernard la lettre que ce dernier aurait dû avoir écrite à Alphonse, mais qu’il avait négligé d’écrire, parce qu’il avait oublié ce pourquoi Jacop désirait qu’il écrivît à son ami.Après cette seconde visite, Jacop se trouva si accablé, si préoccupé, qu’il n’eut plus le loisir, ni même la pensée d’interdire quoi que ce soit à son coeur, et c’est librement, selon son bon plaisir, que ce dernier le suivait ou ne le suivait pas chez l’avocat.Parfois le coeur de Jacop demeurait à la maison.Préférant ne pas voir Jacop déposer toujours plus d’argent sur le sous-main de Maître Bernard, comme si à chaque visite l’avocat acquérait une sorte d’immunité, et qu’il fallait augmenter chaque fois la quantité de billets pour qu’il consentît à s’animer.Parfois aussi le coeur suivait, rien que pour rappeler à Jacop comme cela était triste que, sans qu’il l’ait désiré, sans qu il 1 ait voulu, il fût en train de mener Alphonse vers un procès.Quelquefois, tout juste comme le coeur de Jacop allait lui signaler l’ironie qui faisait que le défenseur d’Alphonse se trouvait justement à être l’ami intime de son propre avocat, Maître Bernard ouvrait la bouche pour déclarer : qu’un salaire ne se perd jamais ! que c’était là une cause gagnée d’avance.Mais souvent aussi, juste à ce moment là, Maître Rolland par le truchement du téléphone, UN PROCÈS 217 s’introduisait dans la pièce et la désinvolture avec laquelle il projetait devant les yeux de Jacop les images d’après-midi, passées à arpenter les terrains de golf et à drainer de leurs ombles tous les ruisseaux du Canton, soulignait à Jacop que vue du cabinet de Maître Rolland, la cause de son ami paraissait aussi sûre que la sienne ! Un soir que Jacop était sorti dans la rue pour faire prendre l’air à son coeur, alors qu’il allait doucement pendant que son coeur derrière lui s’attardait devant chaque bistro qui lui rappelait de joyeuses soirées passées en compagnie d’Alphonse, il aperçut celui-ci qui venait lentement, tellement lentement, que Jacop en fut intrigué, et il constata que la tête de son ami pendait par devant avec une telle mollesse, qu’il craignit qu’elle roulât sur le ciment et se fracassa devant lui sur le sol ! Effrayé, Jacop rappela son coeur en vitesse, et tous les deux, les jambes à leur cou, se précipitèrent, malgré l’heure, et sans rendez-vous, chez Maître Bernard.Jacop franchit les escaliers.Déchira l’écran de fumée et devant Maître Bernard, sans déposer un sou sur le sous-main, déclara vertement : — Il faut arrêter ça ! Il faut arrêter ça ! ça ne peut plus continuer ! Maître Bernard paisiblement fit jouer sur ses dents le tuyau jaune de sa pipe .regarda Jacop un moment, puis répondit : — Comme vous voudrez mon ami.vous pouvez retirer l’affaire n’importe quand.du moment que vous consentez à acquitter les frais .— Mais quels frais ?fit Jacop, étonné que Maître Bernard eût déjà oublié les deux cents dollars qu’avait absorbés le sous-mains .— Eh bien .mes honoraires, jusqu’ici vous n’avez versé que des acomptes .il y a aussi bien entendu, ceux de Maître Rolland .si vous êtes disposé à payer tout cela.nous abandonnerons les poursuites .Alors le coeur de Jacop se mit à pleurer.Jacop avait travaillé six longs mois sans recevoir de salaire.Il avait versé à Maître Bernard toutes ses économies.Il ne lui restait plus un sou pour empêcher que la tête de son ami tombât.Maître Bernard tenta de le réconforter, il le caressa : — Vous êtes un bon coeur .mais il ne faut pas mêler l’amitié et les affaires, vous ne faites que réclamer votre dû ! tout cela est 218 PAULE DOYON juste ! un salaire ça ne se perd pas.Croyez-moi mon ami, rentrez chez vous et n’y pensez plus .laissez agir la loi, elle est là pour protéger les honnêtes citoyens comme vous .allez ! je porterai les frais de cette visite sur le compte final .allez, allez mon ami.Jacop sortit.Et à partir de ce jour-là, le coeur de Jacop, somnolent ou complètement éveillé battait à travers les cauchemars.Il voyait la tête de son ami Alphonse, rouler, rouler vers la rivière où deux énormes brochets dont l’un arborait la moustache de Maître Bernard et l’autre la toque de Maître Rolland l’attendaient, la gueule ouverte, pour la dévorer.Jacop ne mangeait plus et il s’amincit.Il s’amincit tellement qu’il parvint à entrer n’importe où, par des portes à peine ouvertes.C’est ainsi qu’il put surprendre des conversations qui ne lui étaient pas destinées et qu’il découvrit qu’Alphonse ne possédait ni immeuble, ni maison de campagne.Il vit la Chrysler de son ami s’évaporer dans le chapeau tendu des sociétés de crédit, comme le lapin dans le chapeau de l’illusionniste, et trouva Alphonse retranché dans une petite ferme, où deux vaches maigres, un cheval et un chien constituaient toute la richesse.Il surprit Maître Bernard et Maître Rolland qui se serraient cordialement la main avant le procès.Il comprit à l’orchestration savante de leurs regards, de leurs gestes et de leurs sourires, que la cause de lui Jacop, et de son ami Alphonse ne représentait pour Maître Bernard et Maître Rolland qu’un champ de golf où le plus habile joueur recevrait les honneurs de la victoire, selon le nombre de coups frappés.Après le procès, devant la cage d’Alphonse, le coeur de Jacop lourdement rebondissait : — Pourquoi ?.pourquoi Alphonse avoir tant parlé .sans rien dire ?— Je ne sais pas .je ne sais pas .répétait la tête sans expression d’Alphonse, je regrette .et, je m’excuse .Des deux mains cireuses amarrées aux barreaux, coulaient une petite ferme, deux vaches efflanquées, un mauvais cheval et un chien qu’on entendait aboyer de loin .et on apercevait fuyant derrière, les deux silhouettes noires des avocats .Devant ce tableau terminé, Alphonse Mayot et Jacop Lefebvre se serrèrent la main. LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES DURONS situé en l’Amérique vers la mer douce, ès derniers confins DE LA NOUVELLE FRANCE DITE CANADA PAR F.GABRIEL SAGARD THÉODAT Récollet de St-François, de la Province de St-Denys en France PARIS LIBRAIRIE TROSS 5, RUE NEUVE-DES-PETITS CHAMPS 1865 BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC CHAPITRE PREMIER Voyage du pays des Hurons, situé en I Amérique, vers la mer douce, és derniers confins de la Nouuelle France, dite Canada Allez par tout le monde, et preschez l’Euangile à toute creature, dit nostre Seigneur.C’est le commandement que Dieu donna à ses Apostres, et en suite aux personnes Apostoliques, de porter l’Euangile par tout le monde, pour en chasser l’Idolâtrie, et polir les moeurs barbares des ! Gentils, et eriger les trophées des victoires de sa Croix par son Euangile et la predication de son sainct nom.La vanité de sçauoir et apprendre les choses curieuses, et les moeurs et diuerses façons de philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à aucun trauail, pour se remplir et rendre illustre par la cognoissance des choses les plus belles et magnifiques de l’Vniuers ; c’est ce qui le fit courir de l’Egypte toute l’Afrique, passer les colomnes d’Hercules, traicter auec les grands hommes et sages d’Espagne, visiter nos Druides és Gaules, couler dans les delices de l’Italie, pour y voir la politesse, grandeur et gentillesse de l’Empire Romain, de là se couler dans la Grèce, puis passer l’Elespont, pour voir les richesses d’Asie ; et enfin penetrant les Perses, surmontant le Caucase, passant par les Albaniens, Scythes, Massagettes : bref, apres auoir couru les puissans Royaumes de l’Inde, trauersé le grand fleuue Phison, arriua enfin vers les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature et du mouuement des astres : et comme insatiable de sçauoir, apres auoir couru toutes les Prouinces où il pensa apprendre quelque chose d’excellent, pour se rendre plus diuin parmy les hommes ; de tous ses grands trauaux ne laissa rien de memorable qu’vn chétif liure, contenant les dogmes des Pytagoriciens, fagoté, poly, doré, qu’il feignoit auoir appris dans l’Antre trophonine, qui fut receu auec tant d’applaudissement des Anciates, que pour eternizer sa mémoire ils le consacrèrent au plus haut faite de leur plus magnifique Temple.Ce grand homme, qui auoit acquis par ses voyages tant de suffisance et d’experience, que les Princes, et entr’autres l’Empereur Vespasien, estimoient son amitié de telle sorte, que, soit que, ou par vanité, ou à bon 222 TEXTE ANCIEN T LE escient, qu’il desira se seruir de luy en la conduite de son grand Empire, il le conuia de s’en venir à Rome auec ses attrayantes paroles, qu’il luy feroit part de tout ce qu’il possedoit, sans en exclure l’Empire, pour monstrer l’estime qu’il faisoit de ce grand personnage ; neantmoins il croyoit n’auoir rien remarqué digne de tant de trauail, puis qu’il n’auoit pu rencontrer vne égalité de Justice (à son aduis) en l’economie du monde, puis que par tout il auoit trouué le fol commander au sage, le superbe à l’humble, le querelleux au pacifique, l’impie au deuot.Et ce qui luy touchoit le plus le coeur, c’est qu’il n’auoit point trouué l’immortalité en terre.voe (Oc (Ë la K a:Jc ci P P ù Pour moy, qui ne fus iamais d’vne si enragée enuie d’apprendre en voyageant, puis que nourry en l’escole du Fils de Dieu, sous la discipline reguliere de l’Ordre Séraphique sainct François, où l’on apprend la science solide des Saincts, et hors celle-là tout ce qu’on peut apprendre n’est qu’vn vain amusement d’vn esprit curieux, i’ay voulu faire part au public de ce que i’auois veu en vn voyage de la Nouuelle France, que l’obeys-sance de mes Supérieurs m’auoit fait entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desia, pour tascher à y porter le flambeau de la cognoissance du Fils de Dieu, et en chasser les ténèbres de la barbarie et infidélité, suyuant le commandement que nostre Dieu nous auoit faict en la personne de ses Apostres, afin que, comme nos Peres de nostre Séraphique Ordre de sainct François, auoient les premiers porté l’Euangile dans les Indes Orientales et Occidentales, et arboré l’estendart de nostre redemption és peuples qui n’en auoient iamais ouy parler, ny eu cognoissance, à leur imitation nous y portassions nostre zele et deuotion, afin de faire la mesme conqueste, et eriger les mesmes trophées de nostre salut, où le Diable auoit demeuré paisible iusqu’à present.Ce ne sera pas à l’imitation d’Appollonius, pour y polir mon esprit, et en deuenir plus sage, que ie visiteray ces larges prouinces, où la barbarie et la brutalité y ont pris tels aduantages, que la suite de ce discours vous donnera en l’ame quelque compassion de la' misere et aueuglement de ces pauures peuples, où ie vous feray voir quelles obligations nous auons à nostre bon lesvs, de nous auoir deliurez de telles tenebres et brutalité, et poli nostre esprit iusqu’à le pouuoir cognoistre et aymer, et esperer l’adoption de ses enfans.Vous verrez comme en vn tableau de relief et en riche taille douce, la misere de la nature humaine, vitiée en son origine, priuée de la culture de la foy, destituée des bonnes moeurs, et en proye à la plus funeste barbarie que f’esloignement de la lumière celeste peut grotesquement conceuoir.Le récit vous en sera d’autant plus agréable par la diuersité des choses que ie vous raconteray auoir remarquées, pendant enuiron deux ans que i y ay demeuré, que ie me promets que la compassion que vous prendrez de la misere de ceux qui participent auec vous de la nature humaine, tireront de vos coeurs des LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS 223 LY voeux, des larmes et des souspirs, pour coniurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumières celestes, qui seules les peuuent affranchir de la M captiuité du Diable, embellir leurs raisons de discours salutaires, et polir il leur rude barbarie de la politesse des bonnes moeurs, afin qu’ayans oit.cogneu qu’ils sont hommes, ils puissent deuenir Chrestiens et participer Jif auec vous de cette foy qui nous honore du riche titre d’enfans de Dieu, coheritiers auec nostre doux lesvs, de l’heritage qu’il nous a acquis au a prix de son sang, où se trouuera cette immortalité veritable, que la vanité d’Appollonius apres tant de voyages, n’auoit pû trouuer en terre, où aussi elle n’a garde de se pouuoir trouuer. CHAPITRE DEUXIÈME De nostre commencement, et suite de nostre voyage IE' f U In C: r ' c CK Ki f:; etl Nostre Congregation s’estant tenuë a Paris, i eus commandement d accompagner le Pere Nicolas Viel, Prédicateur, pour aller secourir nos Peres, qui auoient la mission de la conuersion des peuples de la Nouuelle France.Nous partismes de Paris auec la benediction de nostre R.Pere Prouincial, le dix-huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre, à 1 Apostolique, à pied, et auec l’equipage ordinaire des pauures Peres Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S.François.Nous arriuasmes à Dieppe en bonne santé, où le nauire fretté et prest, n’attendoit que le vent propre Pou^ faire voile et commencer nostre heureux voyage : de sorte qu à grand peine pusmes-nous prendre quelque repos, qu il nous fallut embarquer le mesme iour de nostre arriuée, de sorte que nous partismes des la my nuict auec vn vent assez bon ; mais qui par sa faueur inconstante nous laissa bien-tost, et fusmes surpris d’vn vent contraire,^ ioignant la coste d’Angleterre, qui causa vn mal de mer fort fascheux à mon cor^’ pagnon, qui l’incommoda fort, et le contraignit de rendre le tribut à la mer, qui est l’vniqùe remède de la guérison de ces indispositions maritimes.Graces à nostre Seigneur, nous auions desia sillonné enuiron cent lieues de mer, auant que ie fusse contrainct à ces fascheuses maladies ; mais i’en ressentis bien depuis, et peux dire auec venté, que ie ne me fusse iamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux et ennuyeux comme ie l’experimentay, me semblant n’auoir iamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme ie souffris pendant trois mois six iours de nauigation, qu’il nous fallut (à cause des vents contraires), pour trauerser ce grand et espouuentable Ocean, et arrmer a Kebec, demeure de nos Peres.Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau auoit commission d’aller charger du sel en Broüage, il nous y fallut aller et passer deuant la Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestasmes deux iours, pendant que nos gens allèrent negotier à la ville pour leurs affaires fe i h ie ie 1er b Mi et se et iîï ea et le f: le f: i’ V: 11 LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS 225 particulières.Il y auoit là vn grand nombre de nauires Hollandois, tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Broüage, et à la riuiere de Suedre, proche Mareine : nous en auions desia trouué en chemin enuiron quatre-vingts ou cent en diuerses flottes, et aucun n’auoit couru sur nous, en tant que nostre pauillon nous faisoit cognoistre ; il y eut seulement vn pirate Hollandois qui nous voulut attaquer et rendre combat, ayant desia à ce dessein ouuert ses sabords, et fait boire et armer ses gens ; mais pour n’estre assez forts, nous gaignasmes le deuant à petit bruit, ce miserable traisnoit desia quant-et-soy vn autre nauire chargé de sucre et autres marchandises, qu’il auoit volé sur des pauures François et Espagnols qui venoient d’Espagne.De la Rochelle, on prend d’ordinaire vn pilote de loüage, pour conduire les nauires qui vont à la riuiere de Suedre, à cause de plusieurs lieux dangereux où il conuient passer, et est necessaire que ce soit vn pilote du pays qui conduise en ces endroicts, pour ce qu’vn autre ne s’y oserait hazarder, il arriua neantmoins que ce pilote de la Rochelle pensa nous perdre ; car n’ayant voulu ietter l’anchre par vn temps de bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoüa sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n’en eschapper iamais : et de faict, si Dieu n’eust calmé le temps, et retenu nostre nauire de se coucher du tout, c’estoit faict du nauire et de tout ce qui estait dedans.On demeura ainsi iusques enuiron les six ou sept heures du lendemain matin, que la marée nous mit sur pied ; en cet endroict nous n’estions pas à plus d’vn bon quart de lieuë de terre, et nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la pluspart de l’équipage auec la chaloupe pendant ce danger, pour descharger d’autant le nauire, et se sauuer tous, au cas qu’il se fust encore tant-soit-peu couché ; car il l’estait desia tellement, que l’on ne pouuoit plus marcher debout, ains se traisnant et appuyant des mains.Tous estaient fort affligez, et aucun n’eut le courage de boire ny manger, encore que le souper fust prest et seruy, et les bidons et gamelles des matelots remplis : pour moy i’estois fort debile et eusse volontiers pris quelque chose ; mais la crainte de mal édifier m’empescha et me fit ieusner comme les autres, et demeurer en priere toute la nuict auec mon compagnon, attendant la miséricorde et assistance du bon Dieu : nos gens partaient desia de ietter en mer le pilote qui nous auoit eschoüez.Vne partie voûtaient gaigner l’esquif pour tascher à se sauuer, et le Capitaine menaçoit d’vn coup de pistolet le premier qui s’y aduanceroit, car sa raison estait : sauuer tout, ou tout perdre, et nostre Seigneur ayant pitié de ma foiblesse me fit la grâce d’estre fort peu esmeu et estonné pour le danger present et eminent, ny pour tous autres que nous eusmes pendant nostre voyage, car il ne me vint iamais en la pensée (me confiant en la diuine bonté, aux mérités de la Vierge et de tous les Saincts) que deussions périr, autrement il y auoit grandement suiet de craindre pour moy, puis que les plus expérimentez 226 TEXTE ANCIEN pilotes et mariniers n’estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes, vn desquels, comme fasché de me voir sans appréhension, pendant vne furieuse tourmente de huict iours, me dit par reproche, qu’il auoit dans la pensée que ie n’estois pas Chrestien, de n’apprehender pas en des perils si eminens, ie luy dis que nous estions entre les mains de Dieu, et qu’il ne nous aduiendroit que selon sa saincte volonté, et que ie m’estois embarqué en intention d’aller gaigner des âmes à nostre Seigneur au pays des Sauuages, et d’y endurer le martyre, si telle estoit sa saincte volonté : que si sa diuine miséricorde vouloit que ie périsse en chemin, que ie ne deuois pas moins que d’en estre content, et que d’auoir tant d’apprehension n’estoit pas bon signe ; mais que chacun deuoit plustost tascher de bien mettre son âme auec Dieu, et apres faire ce qu’on pourroit pour se deliurer du danger et naufrage, puis laisser le reste du soin à Dieu, et que bien que ie fusse vn grand pecheur, que ie ne perdrois pas pourtant l’esperance et la confiance que ie deuois auoir à mon Seigneur et à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace et danger, duquel ils pouuoient nous deliurer, auec le bon plaisir de sa diuine Majesté, quand il leur plairoit.Apres estre deliurés du peril de la mort, et de la perte du nauire, qu on croyoit ineuitable, nous mismes la voile au vent, et arriuasmes d’assez bonne heure à la riuiere de Suedre, où 1 on deuoit charger du sel des marais de Mareine.Nous nous desembarquasmes, et n’estans qu’à deux bonnes lieues de Broüage, nous y allasmes nous rafraischir, auec nos Freres de l'a prouince de la Conception, qui y ont vn assez beau Couuent, lesquels nous y receurent et accommodèrent auec beaucoup de charité.Nostre nauire estant chargé, et prest à se remettre à la voile, nous retour-nasmes nous y rembarquer, auec vn nouueau pilote de Mareine, pour nous reconduire iusqu’à la Rochelle, lequel pensa encore nous eschoüer, ce qu’indubitablement nous aurions esté, s il eust faict tant soit peu obscur, cela luy osta la présomption et vanité insupportable de laquelle enflé, il s’estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il de la pretenduë Religion, et des plus opiniastres, ainsi qu estoit le premier qui nous auoit eschoüez, quoy que plus retenu et modeste.Vers la Rochelle il y a vne grande quantité de marsouins, mais nos matelots ne se mirent point en peine d’en harponner aucun, mais, ils pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonnes fricassees, et semblent des blancs d’oeufs durs fricassez : ils prindrent aussi des grondins auec des lignes et hameçons qu’ils laissoient traisner apres le nauire ; ce sont poissons vn peu plus gros que des rougets, et desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, et le poisson aussi : pendant que ie me trouuois mal cela me fortifia vn peu ; mais ie me desplaisois grandement que le Chirurgien qui auoit soin des malades estoit Huguenot, et peu affectionné enuers les Religieux, c’est pourquoy i’aymois mieux patfr que de le prier, aussi n’estoit-il gueres courtois à personne.Passant LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES DURONS 227 eia », -J Je jiie ‘te :oit en ûj k a- p, iae oa a :;i :ÏÏ )0i at, ité.ill- lia fî, AJ ¦,('i il> b- iii le- fii iat b :: b b deuant l’Isle de Ré, on remplit nos bariques d’eau douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, et le cap à la route de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde du bon Dieu, et à la mercy des vents.A deux ou trois cens lieuës de mer, vn pirate ou forban nous vint recognoistre, et par mocquerie et menace nous dit qu’il parleroit à nous apres souper, il ne luy fut rien respondu, mais parti d’auprès de nous on tendit le pont de corde, et chacun se tint sur ses armes pour rendre combat, au cas qu’il fust reuenu, comme il auoit diet : mais il ne retourna point à nous, ayant bien opinion qu’il n’y auoit que des coups à gaigner, et non aucune marchandise : toutesfois il fut encore trois ou quatre iours à voltiger et rôder à nostre veuë, cherchant à faire quelque prise et piraterie.Il arriua vn accident dans nostre nauire, le premier iour du mois de May, qui nous affligea fort.C’est la coustume en ce mesme iour, que tous les matelots s’arment au matin, et en ordre font vne salue d’es-coupeterie au Capitaine du vaisseau : vn bon garçon, peu vsité aux armes, par mesgard et imprudence, donna vne double ou triple charge à vn meschant mousquet qu’il auoit, et pensant le tirer il se creua, et tua le matelot qui estoit à son costé, et en blessa vn autre legerement à la main, le n’ay iamais rien veu de si résolu comme ce pauure homme blessé à la mort : car ayant toutes les parties naturelles coupées et emportées, et quelques peaux des cuisses et du ventre qui luy pendoient : apres qu’il fut reuenu de pasmoison, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appela le Chirurgien, et l’enhardit de coudre sa playe, et d’y appliquer ses remedes, et iusqu’à la mort parla auec vn esprit aussi sain et arresté, et d’vne patience si admirable, que l’on ne l’eust pas iugé malade à sa parole.Le bon Pere Nicolas le confessa, et peu de temps après il mourut : apres il fut enueloppé dans sa paillasse, et mis le lendemain matin sur le tillac : nous dismes l’Office des morts, et toutes les prières accoustu-mées, puis le corps ayant esté mis sur vne planche, fut faict glisser dans la mer, puis vn tison de feu allumé, et vn coup de canon tiré, qui est la pompe funebre qu’on rend d’ordinaire à ceux qui meurent sur mer.Depuis, nous fusmes agitez d’vne tourmente si furieuse, par l’espace de sept ou huict iours continuels, qu’il sembloit que la mer se deust ioindre au Ciel, de sorte que l’on auoit de l’apprehension qu’il se vint à rompre quelque membre du nauire, pour les grands coups de mer qu’il souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient iusques par dessus la dunette, abysmassent nostre nauire : car elles auoient desia rompu et emporté les galleries, auec tout ce qui estoit dedans : c’est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les voiles, et demeurer les bras croisez, portez à la mercy des flots, et ballottez d’vne estrange façon pendant ces furies.Que s’il y auoit quelque coffre mal amarré, on l’entendoit rouler, et quelquefois la marmite estoit renuersée, et en 228 TEXTE ANCIEN II disnant ou soupant si nous ne tenions bien nos plats, ils voloient d’vn bout de la table à l’autre, et les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouuement du nauire, que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu’il ne gouuernoit plus.Pendant ce temps-là, les plus deuots prioyent Dieu ; mais pour les matelots, ie vous asseure que c’est alors qu’ils sont moins deuots, et qu’ils taschent de dissimuler 1’apprehension qu’ils ont du naufrage, de peur que venans à en eschapper ils ne soient gaussez les vns des autres, pour la crainte et la peur qu’ils auroient témoignées par leurs deuotions, ce qui est vne vraye inuention du diable, pour faire perdre les personnes en mauuais estât.Il est tres-bon de ne se point troubler, voire tres-necessaire pour chose qui arriue, à cause qu’on en est moins apte de se tirer du danger ; mais il ne s’en faut pas monstrer plus insolent, ains se recommander à Dieu, et trauailler à ce à quoy on pense estre expedient et necessaire à son salut et deliurance.Or, ces tempestes bien souuent nous estoient présagées par les Marsouins, qui enuironnoient nostre vaisseau par milliers, se ioüans d’vne façon fort plaisante, dont les vns ont le museau mousse et gros, et les autres pointu.Au temps de cette tourmente ie me trouuay vne fois seul auec mon compagnon, dans la chambre du Capitaine, où ie lisois pour mon contentement spirituel, les Meditations de S.Bonauenture, le diet Pere n’ayant pas encore acheué son Office, le disoit à genoüils, proche la fenestre qui regarde sur la gallerie, qu’à mesme temps vn coup de mer rompit vn aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleue vn peu en l’air ledit Pere, et m’enueloppe une partie du corps, ce qui m’esbloiiit toute la veuë : neantmoins, sans autrement m’estonner, ie me leue diligemment d’où i’estois assis, à tastons,' i’ouure la porte pour donner cours à l’eau, me ressouuenant auoir ouy dire qu’vn Capitaine auec son fils, se trouuerent vn iour noyez par vn coup de mer qui entra dans leur chambre.Nous eusmes aussi par fois des ressaques iusqu’au grand mast, qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer vn nauire dans l’abysme des eauës.Quand la tempeste nous prit nous estions bien auant au delà des Isles Açores, qui sont au Roy d’Espagne, desquelles nous n’ap-prochasmes pas plus prés que d’vne iournée.Ordinairement, apres vne grande tempeste vient vn grand calme, comme en effet nous en auions quelquesfois de bien importuns, qui nous empeschoient d’aduancer chemin, durant lesquels les Matelots ioüoient et dansoient sur le tillac; puis quand on voyoit sortir de dessous l’horizon vn nuage espais, c’estoit lors qu’il falloit quitter ces exercices, et se prendre garde d’vn grain de vent qui estoit enueloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant et sifflant, estoit capable de renuerser nostre vaisseau sens dessus-dessous, s’il n’y eust eu des gens prests à executer ce que le maistre du nauire leur commandoit.Or, le calme qui nous arriua apres cette grande tempeste nous seruit fort à propos, pour k: to: Ht F1 •F : C il CE Ici eü
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