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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
1978
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1978, Collections de BAnQ.

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?iiblioÜ)èqufi^ationa^lm(©uéb^J ^ .tsA§.I m Marie-Claire Blais Montréal contemporain B - H'f Poèmes Robert Mélançon Quatre séquences Jean Le Moyne Pierre Trottier Jacques Brossard Essais Rêveries machiniques Un pays baroque Contes L’aller-retour Etudes littéraires L’univers secret de Katherine Mansfield Gilles Marcotte La deuxième saison en enfer d’Arthur Rimbaud ^ Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume: $6.95 L'abonnement à quatre volumes: $24.00 payable par chèque ou mandat à l ordre des Ecrits du Canada français.Fondateur {en 1954) : Jean-Louis Gagnon Le comité de direction: Gilles Marcotte Gertrude LeMoyne Jean Simard Paul Beaulieu Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 306, Place d'Youville chambre C.10 Montréal H2Y 2B6 41 MONTRÉAL 1978 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture : GILLES ROBERT ET ASSOCIÉS Dépôt légal / 2ème trimestre 1978 Bibliothèque nationale du Québec Copyright © 1978, Ecrits du Canada français TABLE DES MATIÈRES MARIE-CLAIRE BLAIS Montréal contemporain ( Récit ) .9 JACQUES BROSSARD L'aller-retour ( Contes ).23 JEAN LE MOYNE Rêveries machiniques ( Essai ).79 ROBERT MÉLANÇON Quatre séquences ( Poèmes ).89 PAUL BEAULIEU L'univers secret de Katherine Mansfield (Etude littéraire) 107 PIERRE TROTTIER Un pays baroque ( Essai ).133 GILLES MARCOTTE La deuxième saison en enfer d'Arthur Rimbaud (Etude littéraire).167 MARIE-CLAIRE BLAIS MONTRÉAL CONTEMPORAIN RÉCIT MARIE-CLAIRE BLAIS, née en 1939, est un des écrivains majeurs du Québec.Son œuvre comprend une quinzaine de romans — dont Une Saison dans la vie d'Emmanuel, qui lui a valut en 1966 le Prix Medicis —, des pièces de théâtre et des poèmes.Son «Montréal contemporain» a été lu par Nathalie Naubert le 5 mai 1975 à l'émission «Un écrivain et son pays», réalisée au réseau FM de Radio-Canada par Jean Lacroix. Il semble difficile de parler d'une ville que l'on aime avec justice, car on risque de parler de sa ville comme on le ferait d'un être aimé, non dans sa complexe totalité, mais subjectivement, ne livrant de son caractère qu'une réalité fragmentaire et des impressions passionnées.Ainsi, celui qui retrouve toujours avec bonheur et gratitude le Montréal contemporain, qui, au retour d'un voyage, peut comparer sa ville à d'autres, calmer ici des nostalgies qu'il ne pouvait pas apaiser ailleurs, éprouver une stimulation, une envie de vivre, inconnues en d'autres lieux, ce voyageur qui revient chez lui, retrouve une ville toujours en transformation, et, selon les années et les absences, une ville qui se crée et se détruit à un rythme étourdissant et qui, même si elle le déçoit en reniant souvent l'ancien pour le moderne, la beauté pour la laideur, et cela de façon brutale et inconsciente, comme si toute une ville et ses habitants acceptaient cette lente destruction, même décevante, irritante, une ville que le cœur a élue demeure le seul lieu attachant où l'on se sent vivre en toute liberté.Mais ce Montréal d'aujourd'hui, s'il a été beau autrefois, ne l'est pourtant pas aujourd'hui: à part ces quelques rues privilégiées du Vieux Montréal qui évoquent la tranquillité provinciale de certaines rues étroites des villes d'Europe, retranchées entre un ciel gris et froid et le fleuve, le Montréal contemporain unit la surprise à la laideur, et là où le regard ne peut plus se poser parce que les cavités d'un désastre ont remplacé la vieille maison que l'on venait admirer il y a un an, il y a quelques jours même, le regard peut toujours s'étonner au même instant de voir s'ériger les fantômes d'autres villes, hôtels New Yorkais, tours insolentes de la vie moderne qui semblent affirmer que seul ce présent existe, ce présent et son efficacité, que tout ce qui pourrait nous rappeler la douceur d'un autre passé architectural n'est plus dans ce Montréal 12 MARIE-CLAIRE BLAIS nouveau qu'un passé lointain, celui d'une ville à l'arrière-plan, d'une ville dont on ne voit plus que le spectre çà et là à travers la solide muraille des édifices que nous appelons nos «buildings».Rien de plus désolant pourtant que ces rues jadis si belles dont les maisons fraîchement détruites, encore agonisantes dans leur splendeur victorienne, n'évoquent plus désormais qu'un passé, une Histoire sacrifiée, anéantie à jamais.Ces rues qui offraient il y a peu de temps encore au promeneur d'aujourd'hui les vestiges d'un XIXième siècle solide et pompeux, non dépourvu de délicatesse pourtant, ne présentent plus à l'imagination qu'un alignement de façades fragiles, inhabitées, quand derrière leur transparence, les fondations ont déjà cédé; avec ces maisons qui tombent chaque jour, c'est le temps qui nous quitte, c'est aussi un peu de notre vie qui s'effondre dans un silencieux fracas.Les trois ou quatre maisons d'une même rue que l'on verra disparaître en un seul jour, sous le coup d'une puissance que nous ne pouvons plus maîtriser car elle va loin devant nous, vers les hommes et leurs besoins, ces lieux si brusquement évanouis, nous semblons oublier qu'ils étaient hier les refuges d'hommes semblables à nous; c'est un peu cela aussi, le passé d'hommes et de femmes inconnus, que nous détruisons symboliquement sans scrupules.Mais Paris n'est plus non plus la ville de Balzac; comme les hommes, les villes changent, renaissent; nos buildings, nos édifices imposants et maladroits, notre luxuriance d'acier, sont aussi tels des fragments de nous-mêmes, des témoins de ce que nous sommes et représentons.• • • Mais Montréal n'est pas que cela, c'est aussi la contagion ardente de son peuple, l'activité de milliers de vies remuantes exerçant leurs attirances, leur vigueur.Il faut voir Montréal la nuit, suivre la foule du samedi soir, sentir parmi ses rangs disparates, le long de ce fleuve d'êtres qui se répand tout au long de la rue Sainte-Catherine, de l'ouest à l'est, toute l'extraordinaire réunion de solitudes qui se déploie soudain, solitudes venues de tous les coins du monde, pour comprendre que cette ville refuse au moins une ou deux fois la semaine, contrairement à ses soeurs Nord-Américaines, l'oppression du constant labeur MONTREAL CONTEMPORAIN 13 et de la quotidienne dureté de «gagner sa vie».Montréal, la nuit, c'est une ville qui éclate, qui bourdonne, qui parle toutes les langues, une ville qui s'échauffe spontanément de tous les contacts qu'elle produit dans son immensité en mouvement.A deux heures du matin, un vendredi ou un samedi soir, car on ne parle pas encore de la nuit mais plutôt de la soirée qui se prolonge, comme s'il s'agissait d'une autre journée, mais plongée dans l'ombre à l'heure de ces fêtes populaires sans préparation, de ces rendez-vous debout sur les trottoirs, peu avant la fermeture des bars, on pourrait se croire dans la fièvre printanière des dimanches après-midi, quand vers la fin d'avril, le Montréalais s'abandonne au délire dès qu'il sent un peu d'herbe sous la neige, dans ses quelques parcs, et qu'il se promène la tête levée vers le ciel aux brises encore glaciales.Ces nuits de la fin de semaine, comme les premiers beaux dimanches du printemps — ce printemps qui n'est pas encore le printemps puisqu'il vous trahira par une tempête inattendue, véhémente au moment où chacun rêve de fleurs et de soleil — ces nuits ont une sorte d'ivresse, d'enchantement, de délivrance, et ce n'est pas que l'alcool bu en vastes quantités ces nuits-là, qui vous imprègne ainsi de ce soulagement léger, de cette démarche un peu langoureuse, non c'est ce plaisir bien étrangement apprécié en un pays aussi sévère pour son climat, ce plaisir «d'être dehors», «de se promener au grand air» comme on aime le dire avec fierté.Cela vous rapproche des autres, donc cela vous fait du bien.On quitte son appartement, les radiateurs brûlants dont la chaleur vous épuise et assèche votre gorge; la télévision et la radio annoncent encore «un froid sous zéro» pour le lendemain, une seconde tempête; on sort tout de même, car ce froid, cette menace du cyclone blanc, on sait bien que malgré toute la colère qu'ils nous inspirent, on les aime, on a besoin d'eux pour vivre, se révolter; le froid, la nature ingrate ne sont-elles pas nos cibles d'accusation, nos ennemis et nos amis lorsque nous avons besoin de prétextes, nos forteresses aussi quand nous voulons fuir ou être enveloppés de silence?Mais celui qui a connu un peu de délassement pendant la nuit, qui a bavardé longuement avec ses amis, à la taverne ou dans les bars si douillets quand on y pénètre poussé par un vent traître, encore tout fouetté par la neige, celui-là qui a ri, est bien souvent l'ouvrier fragile que l'on verra, le lendemain, à huit heures, tremblant de froid dans son lourd vêtement, attendant l'autobus au coin de la rue, et cet homme, soudain ainsi abandonné à des éléments d'une extrême violence, à un froid qui semble le punir, lui, dans sa 14 MARIE-CLAIRE BLAIS dignité personnelle, cet ouvrier et ses semblables, transi, humble, tout absorbé soudain par la journée de devoirs qui pèse sur lui, du compagnon rieur et victorieux qu'il était la veille, est devenu, dans sa modestie forcée, homme frêle tapi là sous un ciel hostile et venteux, un être soucieux, accablé, presqu'une victime.Montréal, alors, à l'heure du travail et des obligations, c'est la ville esclave, mécanique, la ville dangereuse pour ses habitants, avec les vapeurs empoisonnées qui montent de ses usines, c'est la grande ville avec toutes ses exigences pour les femmes, les hommes dont elle se nourrit, car une grande ville ainsi organisée autour de l'argent et des satisfactions qu'il procure, est une ville qui boit chaque jour combien de sueurs, combien de larmes de ceux qu'elle abrite et dit pouvoir protéger?Oui, car combien de travailleurs invisibles oublions-nous pendant que la ville répand autour de nous son abondance culturelle et ses facilités?Les uns, venus de provinces pauvres, et d'autres, d'Europe et d'Asie, ne connaissent, dans la ville étrangère et trop grande pour eux, que la lutte pour la survivance quotidienne de leurs familles; aussi, à l'heure où pour d'autres, moins démunis, les théâtres s'ouvrent, les salles de concert se remplissent, eux sortent à peine de l'emprisonnement des journées dans les manufactures et confrontent sans repos l'énorme hostilité de la ville dans laquelle ils sont venus s'enraciner.Pour eux, aucune paix, aucun délassement, seule la nécessité les poursuit.Pourtant, toutes ces femmes, tous ces hommes dont on voit peu le visage, travaillent sans le savoir à cette fusion culturelle dont nous profitons ailleurs.Ce subtil mélange de traditions et de liberté dont Montréal est l'expression, cette petite Europe perdue au milieu de l'Amérique du Nord, et d'autre part, même à l'intérieur de cette ville pourtant américaine par sa violence et l'affirmation de son modernisme où un souffle encore régional, presque campagnard s'attarde encore par endroits, cette ville elle-même n'est-elle pas le résultat, le produit multiple de ce rassemblement d'hommes muets venus de chez nous et de partout pour vivre ce qu'ils appellent «leur vie» même si, bien souvent, la réalisation de ce rêve impose plus d'heures et de MONTREAL CONTEMPORAIN 15 servitude que de joie?On dit: «C'est la vie, il faut travailler» mais le cœur se révolte malgré tout; un Montréalais courroucé par le travail ne peut oublier combien il chérit sa liberté, la poésie d'une existence même difficile, et il renoncera aisément à son confort ou à la traditionnelle sécurité de sa profession pour rompre avec les habitudes, s'enfuir à la campagne s'il en a envie, ne pouvant s'arracher complètement à sa ville puisqu'il y reviendra deux ou trois jours par semaine pour survivre aux nécessités monétaires qui s'imposent toujours; mais cet exilé très proche sait bien qu'il aimera davantage Montréal en le quittant, qu'il fera bon, les nuits d'été et d'hiver, longer dans la voiture sourde 1 autoroute sans fin, bordée de paysages obscurs qui semblent s'étendre à l'infini, pour voir soudain apparaître, gigantesque et un peu étrangère après l'oasis pastorale, la ville illuminée, nerveuse et, avec elle, toute la mobilité universelle quelle évoque; là est la vie, là vivent les hommes; que la campagne dans sa gravité paisible paraît lointaine, irréelle! Il fera pourtant bien doux de la retrouver après l'agitation des nuits trop pleines et toujours trop courtes, lorsque les appétits de la curiosité seront plus apaisés, le rythme des grandes villes étant si foudroyant qu'on semble se lasser plus vite qu'ailleurs de vivre.Et pourtant, ce n'est jamais assez! Surtout pour ces êtres; et ils sont nombreux, qui n'aiment que la nuit, ne vivent que pour elle, on les retrouve partout où la ténèbre est favorable à leurs désirs, à l'œuvre de leurs esprits et de leurs corps, à Paris, à Londres et particulièrement à Montréal qui leur est généreusement propice, ces êtres de nuit ne sont pas les mêmes qui «sortent dehors» comme on dit ou «qui aiment flâner», non, ils sont de l'espèce des vivants, des héritiers de la nuit: les nombreux restaurants grecs, italiens, espagnols et de toutes nationalités dont abonde l'est de Montréal, du boulevard Saint-Laurent à la rue Saint-Denis — rue dont il faudrait louer subtilement 1 intimité car elle offre tout à celui qui l'aime, le café français, le bar grivois et charmant ouvert aux Québécois lyriques, à toutes formes d'exubérances verbales (tel «La Grenouille et le Bœuf» et combien d'autres) et d'autres cafés plus sobres encourageant les confrontations intellectuelles et politiques de toutes sortes — tous ces restaurants, ces brasseries, ces bars sont des lieux de rencontres et aussi de travail pour ces occupants de la nuit qui dorment le jour et qui, lorsqu'on les revoit lors de leur premier repas, vers six heures le soir, vous parlent sans voix, vous regardent de ce regard éteint qui n'a pas vu le jour, et qui, dévorant une pizza ou un hamburger vivement dans un drugstore 16 MARIE-CLAIRE BLAIS minable, ont, dans les lueurs du néon, des visages aussi blêmes et hagards que l'humeur brouillée qui les habite.Ils sont encore égarés entre deux frontières, déchirés de saturation, de fatigue.La nuit leur fut longue.• • Qu'ont-ils fait?Quel métier?Quel est le cheminement secret de chacun d'eux?Les uns sont des cuisiniers immigrants qui n'ont trouvé du travail que la nuit, d'autres travaillent dans des «clubs», d'autres ont des métiers indéfinis, mais Montréal, la nuit, est une ville tolérante; les uns comme les autres se retrouvent pour le café de 4 heures du matin, regrettant en un seul choeur l'absence de vin ou de bière, accusant la lumière d'être trop brutale et sans pitié pour leur maquillage, leur personne ainsi dévoilée, et combien ils ont raison, ces hommes et ces femmes encore frissonnants et nus dans leur manteau de fourrure, celles qui rentrent du «striptease» comme d'autres rentrent à la maison, et les travestis splendides aux lèvres rouges, combien ils ont raison de repousser cette Réalité qui vient ainsi violer tous leurs rêves! Il faut aller au restaurant Briton la nuit, pour comprendre toute la vulnérabilité de cette petite foule de nuit; on est alors témoin de cette délicatesse, de cette féérie trempées soudain dans ce que notre vie offre de plus américain, de moins nuancé, rayonnement barbare du néon, jets de couleurs crues, absence de réconfort alcoolisé, raideur des tables, rigidité aussi de cette architecture du nécessaire et du réel absolu.Mais ce qui sauve tant de lourdeur, c'est ici, encore une fois, la ferveur humaine, la solidarité de ces lieux.On retrouvera ce même accueil dans plusieurs restaurants de la ville, la nuit, et tout autour de Montréal, ces auberges en apparence incultes, offrant bien peu de lyrisme avec leurs enseignes lumineuses «Steak House, Open, day and night» etc., sont pourtant pleines de mystère dès qu'on s'approche de leurs gardiens, de leurs gardiennes, de ces veilleurs patients de la faim des autres qui sont toujours là; que l'on vienne d'une route de montagne ou des rues du Vieux Montréal, ils calmeront les faims et les soifs, par les nuits glacées.Eux aussi ont leur histoire, leur vie.Ils vous en parleront dans la pénombre d un bar en vous servant un grog brûlant ou à travers la discrétion d un dîner MONTRÉAL CONTEMPORAIN 17 tardif.Eux qui consacrent peu de temps au sommeil, croient en la vertu du travail, de l'argent.Ils ne sont pas sentimentaux, ils connaissent trop la dureté de la vie, mais leur matérialisme n'est pas sans douceur ni réconfort.Ceux qui vivent de «l'underground» ou qui en font partie de quelque manière, par leur travail ou le choix de leurs habitudes nocturnes, trouvent dans ces refuges de la première aube — et peut-être reviennent-ils toujours dans le même restaurant à cause de cela — des serveuses qui s'appellent elles-mêmes «les Waitresses de la place» et qui sont bien souvent des êtres d'exception, exercées à toutes les compagnies, à toutes les minorités sexuelles ou raciales et qui expriment pour leurs clients, plus qu'une amabilité conciliatrice, une indulgence presque maternelle, une attention, un dévouement et une complicité qu'on ne peut observer que dans ce monde de la nuit.Au Briton, par exemple, on s'offensera peut-être du goût acide du café, de la nourriture épaisse, on aura l'estomac affligé de tous les maux de tous ces désordres alimentaires pendant plusieurs jours ensuite, mais on ne pourra jamais oublier les garçons, les serveuses et leur ironie familière, ni cette charnelle saveur qui émane de leurs présences.Un garçon se promène comme en rêve, avec ses plats de spaghetti, mais dès qu'il se penche vers le client affamé c'est pour échanger avec lui des propos simples, familiaux, indifférent à ses vices ou à ses moeurs si celui-ci est accompagné de quelque créature ambiguë, digne de la nuit dont elle sort, il ferme les yeux sur l'audace des gestes mais demande avec politesse de quel pays on vient, ah! il aimerait tant voyager, partir lui aussi.A son tour, il se confie, parle du Lac Saint-Jean d'où il vient, décrit ses sept frères et soeurs et c'est ainsi que chaque nuit des amitiés se créent, hors de la rigueur des classes sociales, pendant que la nuit s'installe avec sénérité dans les coeurs.Ces jeunes gens qui ont quitté leur village pour chercher en ville une autre vie, bien souvent par obligation familiale, sont à leur manière des oubliés.Il sont encore tout émus et d'une touchante nostalgie lorsqu'ils vous parlent de leurs adieux à leurs amis, «de la bonne morue» que leur mère leur a préparée avant leur départ, et on peut sourire en songeant que leur village n'est pas si loin après tout; mais en eux le déchirement de la séparation n'est pas liée à la brève distance mais au long voyage spirituel qu'ils ont dû parcourir, de la ferme à la ville, de la solitude réservée au déracinement, et ils portent 18 MARIE-CLAIRE BLAIS encore, dans leur accent savoureux et leurs coutumes, ce pays dont ils n'ont pu extirper leur cœur.Une serveuse âgée sera peut-être plus sèche en apparence, elle n'hésitera pas à «tirer la nappe» comme elle dit, quand l'heure est venue pour elle de rentrer chez elle, mais le client sait combien il est estimé et compris et que ce n'est là qu'un mouvement d'inquiétude qui passe; cette femme, comme lui-même, courbe l'échine sous le même quotidien implacable, un mari l'attend, qui sait combien d'affrontements avec autrui, de responsabilités dont elle ne parle à personne, et le mouvement brusque qu'elle aura en emportant la nappe salie, n'est-il pas le signe de sa revendication intérieure?Cela aussi est un aveu que les êtres de la nuit assument.Une autre «waitress» elle, ne quittera le restaurant qu'après le départ de son dernier ami, de sa dernière confidente, on la fêtera de compliments car c'est la femme royale de la maison, la suprême maîtresse de ces lieux; elle sait rire, répondre aux choses basses, spécialiste de la nature humaine; elle ne s'étonne plus, comprend, absout, riposte, elle vous parle de son grand fils tout en déversant ses caresses sur un beau front juvénile car elle sait aussi apprécier la beauté des hommes ou toute forme de beauté mélancolique qui vient s'épancher contre son sein.Sans elle, que serait la nuit pour ceux qui viennent là, solitaires et ravagés, malgré leur jeunesse?• • Mais vient le matin dans ce Montréal hivernal au ciel rose; personne ne songe encore à rentrer chez soi; il est huit ou neuf heures du matin; les employés de banques et de bureaux divers marchent vers leur travail; ils vont d'un pas pressé et s'ils sont irritables d'être ainsi happés par une vie close, sans horizon, parmi les chiffres et le papier, ils auront bien souvent la gentillesse de vous sourire dans un autobus ou ailleurs, ils s'efforceront de cacher leur humeur et aideront un vieillard à traverser la rue, reluisante, certains matins, comme une patinoire.Ils assisteront aussi celui dont la voiture est captive dans le banc de neige de la veille, et, par les plus virulents jours de tempête, on verra combien ils sont affables, bienveillants et capables eux aussi. MONTREAL CONTEMPORAIN 19 dont le destin est pourtant plus terne, d'humour et de fantaisie.Surpris par la tempête, ils dormiront sans se plaindre dans le métro, se réuniront en groupes joyeux dans les brasseries et les bars du bas de la ville et attendront ensemble l'heure d'accalmie.• • * Il y a aussi toutes les richesses de contrastes, non seulement d'un caractère de Montréalais à l'autre, mais d'une partie de la ville à l'autre.Ainsi, quelle opposition marquée entre l'Est de Montréal, son peuple simple et détendu, et l'Ouest plus sophistiqué et rigoureux.Il est étonnant de retrouver toutes ces qualités dans une même ville, et souvent en un seul soir, de glisser d'un monde à l'autre sans éprouver de discontinuité.On sera un habitué de la rue Crescent, par exemple, pour découvrir au bout de six mois qu'on en connaît encore très peu les innovations.Telle la rue Saint-Denis qui en est pourtant l'antithèse spontanée et bohème.La rue Crescent, plus londonienne, se transforme constamment, s'épanouit, nous surprend sans cesse.Ici, on érige soudain un cinéma d'avant-garde, là un restaurant italien, plus haut, une discothèque française, partout on peut goûter aux plaisirs de cette rue internationalement vivante, et, comme tant d'autres rues, digne du Montréal contemporain en pleine expansion créatrice.Ses familiers changent aussi: pendant la semaine, les pubs accueillent surtout des étudiants de langue anglaise; le soir; si l'on boit et fume dans ces pubs, c'est avec modération, aussi les policiers qui se confondent aux autres promeneurs de la rue, seront plutôt indulgents; mais tout changera le vendredi soir, et la liberté de vagabonds venus de tous les coins de la ville, surtout les soirs d'été, sera plus surveillée, et pour ceux qui sont épris de cette liberté, moins douce à vivre.On pourrait baigner soudain dans d'autres atmosphères, dans d'autres villes du monde, à Saint-Germain ou dans les faubourgs de Londres, où, par les soirs d'été, toute abandonnée à son délire et à sa liberté, la jeunesse se retrouve soudain victime d'une étroite intolérance venue de ses aînés, et, plutôt que d'achever la nuit sur un banc dans un parc, se réveille en prison. 20 MARIE-CLAIRE BLAIS Mais la rue Crescent a aussi des hôtes plus paisibles.Il faut assister aux dimanches après-midi du Pub Winston Churchill, quand, par les beaux jours de printemps, plutôt que de flâner au soleil avec ceux qu'elle appelle «les jeunes», toute une bourgeoisie exquise s'enferme, comme dans une église aux agréables fraîcheurs, dans la serre des pubs pour l'heure du cocktail dominical.Alors, aux côtés de garçons dégingandés qui préfèrent boire leur bière debout, d'une espèce singulière et pourtant déjà assimilée par le climat de confiance de l'endroit, ces belles bourgeoises, qui seraient offensées si l'on parlait de leur «certain âge», boivent capricieusement un martini, un dubonnet, et échangent avec la jeunesse qui rentre et qui sort, des sourires d'une tentatrice pudeur, cela, tout en bavardant entre elles d'un air détaché.Le jean de l'étudiant s'allie ici à la robe élégante de la courtisane rangée qui est avant tout une femme respectable et tient à le dire en annonçant qu'elle «ne sort pas ainsi tous les jours.», et des rencontres harmonieuses se créent, les séparations sociales disparaissent pour cette heure d'intimité du dimanche, heure qui sera peut-être sans lendemain, mais dont on aura savouré toutes les promesses, tous les espoirs de conquêtes.Mais cette même bourgeoisie, qui a aussi son caractère et sa complexité, ne fréquente pas que les pubs de la rue Crescent; les grands hôtels de la ville lui plaisent parfois davantage, et ces hôtels serviront à la méditation poétique comme à la conversation et à l'échange.On viendra admirer en hiver, du vingtième étage de l'un de ces hôtels spacieux où l'on boit son thé, la ville; vers cinq heures du soir, un couple tendre viendra par avion de Chicoutimi «pour déjeuner au Ritz» ; on fêtera ainsi les noces d'or ou d'argent, car les hôtels de ce Montréal contemporain, comme les tavernes et les bars pour d'autres, invitent à ces moments privilégiés de la communion ou du recueillement amoureux.On y vient aussi de la campagne pour y être seul, pour s'y cacher, pour célébrer, avec un regard alangui vers le bonheur d'autrui, sa solitude.• • Mais on ne peut chanter ici qu'un fragment de cette ville, on ne peut louer qu'avec imperfection son peuple changeant, actif, et, en voulant parler de quelques-uns, on risque d'oublier combien d'autres! MONTREAL CONTEMPORAIN 21 Il y a aussi, vers huit ou neuf heures du matin, la Main désolée, les assoupis désespérés qui reposent contre les portes de magasins de «Barguins» ou dans les vertes lueurs des restaurants de pauvres où l'on peut encore manger un «hot dog» pour 25 cents.D'eux tous qui semblent avoir perdu le goût de vivre, et jusqu'à leur destin, de ces étrangers qui sont les nôtres et ceux d'ailleurs, notre ville, si riche ici, si prospère pour certains, en d'autres quartiers nous fait porter le deuil de ces hommes, de ces femmes dont nul ne semble se préoccuper.Et c'est là où même si l'on se réjouit de pouvoir dire de Montréal qu'elle est une ville tolérante, avec tout ce que cette vertu commande de respect et d'espoir pour l'avenir, on peut s'attrister aussi très sérieusement de la voir, ou de nous voir, nous, ses habitants, encore trop intolérants, encore trop oublieux de ceux qui nous entourent et dont nous pouvons devenir, selon notre volonté, des raisons d'espérer ou des causes d'échec.Cette grande qualité de l'accueil qui est celle de la nuit Montréalaise, comment ne pas rêver de la voir se répandre au grand jour, comment ne pas attendre de notre ville qu'elle devienne demain, si nous savons combattre pour défendre cette liberté, non seulement la ville d'un certain bonheur de vivre pour quelques-uns, mais une ville d'accueil pour tous?Montréal, ville moderne et vivante, ce serait cela, une ville humaine avant tout. JACQUES BROSSARD L'ALLER-RETOUR CONTES JACQUES BROSSARD a publié un recueil de nouvelles.Le Métamorfaux, (Editions HMH) ainsi qu'un roman, Le Sang du Souvenir, (Editions La Presse) et d'autres nouvelles dans les Ecrits du Canada français.Le prix Duvernay lui a été décerné en 1977 pour «l'ensemble de son œuvre scientifique et littéraire».Il prépare présentement un roman: L'oiseau de feu. L'aller-retour Nous sommes tous les deux sur une haute montagne.Il nous faut d'abord plisser les yeux pour bien voir le panorama car le soleil vient à peine de se lever, sur notre gauche; mais vous êtes sans doute plus clairvoyante que moi: je dors debout.A mon âge! Allons! Une vallée s'allonge sous nos regards depuis l'est jusqu'à l'ouest.Les terrains en friche, les forêts, les champs de folle avoine sont plus nombreux que les potagers, les labours ou les clairières mais la vallée profonde se parsème déjà de quelques maisons de ferme et deux ou trois d'entre elles ont de hauts toits en pente, des lucarnes, des volets aux fenêtres et des cheminées de pierre qui fument.Ne dirait-on pas le printemps?Vous permettez que je m'étire les bras?Il est tellement tôt! Merci.Voyons.Plus ou moins accidentée suivant la distance, la vallée s'étend à nos pieds jusqu'aux falaises et aux contreforts de la montagne qui nous fait face et nous cache presque entièrement le fleuve, le golfe, la mer, et le retour matinal des jeunes pêcheurs de nuit, cependant que derrière nous, parmi les conifères, la forêt se fait sombre et touffue, dans l'attente du soleil.Nous nous trouvons sur une esplanade.Une sorte de belvédère.Grâce au télescope puissant qu'il me faut nourrir de jetons et de pièces de monnaie, nous regardons la route ondulante et capricieuse qui suit la vallée et s'étire depuis la gauche jusqu'à la droite du paysage offert à nos yeux et relie ainsi, malgré cent détours et mille hésitations, la demi-pénombre de l'est à la nuit incertaine de l'ouest.Le soleil s'enhardit.Ses premiers rayons glissent maintenant sur la route et coulent vers la droite.Nous commençons tout juste à nous éveiller; nous nous 26 JACQUES BROSSARD sentons engourdis, moi, surtout; mais il n'y a pas de nuage au ciel et nous pouvons croire à la beauté du jour.Vous y croyez, n'est-ce pas?Ne me dites rien.Dans la lumière du soleil levant, les cimes ébouriffées d'un grand parc apparaissent sur notre gauche.Regardez maintenant à droite, au loin.Encore un peu, et vous allez voir rougeoyer une falaise de verre dont les reflets chatoyants, confondus, vont cependant vous empêcher de bien distinguer les hautes façades des gratte-ciel de la capitale.En face de nous, les contreforts de la montagne s'éclairent à leur tour.Et pourtant, voilà que nous abaissons notre télescope pour ne plus voir que la route.Quelque chose a bougé, là-bas, à gauche, vers l'est, tout au fond de la vallée, à la lisière de la forêt du parc.On dirait deux enfants qui s'avancent.Oui, ce sont bien deux enfants.Une fillette et un garçon.Ils paraissent courir sur la route étroite, terreuse, en soulevant de petits nuages de poussière.Malgré la neige ou les ondées de la veille, la route est sèche; dans les champs, il n'y a presque plus de boue ni d'ornières mais seulement de petites flaques d'eau qui, à cette heure matinale, ont la couleur du sang.Les deux enfants ralentissent leur course.Ils se laissent bientôt dépasser par un cavalier lancé au galop; puis d'autres cavaliers les devancent à leur tour: le matin fait déjà sortir et s'ébrouer les plus courageux de ses fidèles.Il est environ sept heures.D'un pas rapide, les deux enfants poursuivent leur promenade en direction de l'ouest, à droite.Tout au fond de notre télescope, nous commençons à mieux les distinguer.Le garçon est châtain foncé, la petite fille blonde ou châtain clair; ils ont tous les deux des vêtements d'écoliers et des sacs sur le dos.Ils jouent à saute-mouton.Puis nous les voyons entrer dans un bâtiment qui ressemble à une école de rang dans nos campagnes d'autrefois.Des charrettes passent: des percherons les tirent.Cette route, cependant, paraît assez peu fréquentée malgré la tiédeur de l'air et le charme printanier, presque sensuel, de cette belle matinée qui invite à la vie.Un peu plus tard, la fille et le garçon quittent la classe avec des camarades.Ils n'ont plus leurs sacs d'écoliers.Ils ont changé de vêtements.On dirait qu'ils ont vieilli de deux ou trois ans.Sur le L'ALLER-RETOUR IT moment, nous avons hésité à les reconnaître.Des calèches commencent à les dépasser.La plupart des chevaux ne font pourtant que trotter.Les jeunes gens accélèrent le pas.Voici qu'ils entrent tous dans une église de bois blanc aux verrières bleues et orangées.La brise fait monter jusqu'à nous le chant d'un orgue.Je vous regarde à la dérobée.Je n'ose pas vous demander si vous-même.Le soleil est déjà plus haut dans le ciel quand le groupe paraît sur le parvis de l'église.Les jeunes gens se serrent la main et s'embrassent.Tous s'en retournent à pied vers le parc.Seul le jeune couple du début prend la direction de la capitale.Ils font d'abord un bout de chemin dans un fiacre ou dans un cab tout pomponné dont le cocher a mis un oeillet à sa boutonnière.Son trotteur est si fringant qu'il doit constamment le retenir.«Oh là! Oh là!» semble-t-il crier.Un peu plus loin, les deux jeunes gens descendent du cab: ils vont poursuivre leur route à pied.Ils marcheront ainsi longtemps du même pas.Pour ralentir le temps?Depuis peu, nous les voyons de dos puisqu'ils ont dépassé notre esplanade vers la droite; nous n'avons cependant aucune difficulté à les voir s'étreindre au beau milieu de la route.Regardez, mon amie, regardez! Moins étroite qu'à la sortie de la forêt, la route est maintenant couverte de gravier.Une allée cavalière la longe.Un cycliste dérape en y roulant trop vite et tombe du haut de son vélocipède.Le jeune couple accourt.Ils aident le cycliste à se relever et le conduisent à l'auberge voisine, une auberge déguisée en maison victorienne à tourelles et à véranda: ils y demeureront tous les trois, une heure environ.Dans l'une des chambre, on a fermé les rideaux.Je vous regarde.Ne serait-ce pas le moment?Si je caressais votre nuque?Si je dénouais vos cheveux, vos longs cheveux trop sages, — dites-moi, que feriez-vous?Ne pourrais-je pas laisser ma main.?Mais sans doute ne feriez-vous que me sourire, vous moquer ou secouer votre belle chevelure sans vouloir me répondre?— Il est un peu tôt, j'admets.Bon.Regardons de nouveau la route, vers notre droite. 28 JACQUES BROSSARD Le jeune homme et la jeune fille sortent seuls de l'auberge.Ils ne se tiennent plus par la main.Les rayons du soleil, de plus en plus ardents, brunissent les cheveux du jeune homme et donnent à ceux de sa compagne de chaudes lueurs de bronze.La jeune femme se retourne vers le parc; son ami lui indique notre esplanade et lui dit quelques mots à l'oreille en la tenant par les épaules; ils paraissent hésiter; mais ils reprennent bientôt leur promenade en direction de la ville.Un tacot à chauffeur, derrière eux, fait crépiter la pierraille de la route.Casqué, les yeux cachés par des lunettes noires, le chauffeur klaxonne avec arrogance pour exiger le passage; d'autres chauffeurs l'imitent; des chiens aboient; nos deux amis ont un geste d'impatience.Mais ils doivent quitter la chaussée, pourtant plus large qu'au-paravant; il n'y a plus d'allée de terre; ils marcheront désormais dans l'herbe, le long du fossé.En face d'eux, la muraille de verre de la ville se découpe en créneaux et en contreforts, et les rayons du soleil flamboient sur les façades des hauts édifices comme au cœur des cascades cachées à nos yeux.Le bleu vibrant du ciel, à peine strié de longs nuages blancs pareils à des coups d'ailes de goéland, se glisse sur le verre et s'unit aux reflets des poutres d'acier: impossible de voir, camouflés par ces buildings, les ruines de pierre ni les bâtiments de brique.En suivant la route, les deux jeunes gens s'éloignent de nous, d'un pas rapide, en direction de la ville.Le jeune homme précède sa compagne.Elle semble avoir quelque peine à le suivre.Nous les voyons bientôt s'enfoncer dans la lumière éclatante et miroitante de cette capitale, — de cette capitale qui est aussi la nôtre.Au-dessus de nos têtes, le soleil surplombe maintenant la vallée entière.Dans sa lumière trop violente, nous avons peine à voir la montagne qui dresse sa muraille en face de nous, à l'horizon; mais nous admirons au contraire, mieux qu'à toute heure du jour, la richesse végétale et verdoyante de la vallée, de ses pâturages, de ses taillis, de ses champs de maïs ou d'avoine, de son parc et de ses futaies.Malgré l'épaisseur du feuillage épanoui, nous pouvons même deviner au loin les lueurs du fleuve et les miroitements de la mer. L'ALLER-RETOUR 29 Il fait de plus en plus chaud, ne trouvez-vous pas?Comme en plein été.Ne pourrions-nous pas nous rafraîchir à l'ombre des chênes et des noyers centenaires qui bordent notre esplanade?Et puis, n'avez-vous pas un peu faim, vous aussi?Asseyons-nous tous les deux sur la terre, voulez-vous?Partageons mon pain, ces pâtés, ces œufs durs et vos fruits?Buvons ensemble! A votre santé! A la vie qui trottine, mon amie, à la vie qui chemine.Vous saurez apprécier comme moi cette bonne bouteille pansue, ventripotente, toute gonflée de vin rouge et de soleils d'automne.Et si vous voulez bien, pourquoi pas?nous irons nous allonger ensemble sur le lit de feuillage et d'herbe molle en attendant que s'apaise un peu l'ardeur du jour.— Vraiment pas?Nous avons oublié l'heure.Le soleil s'incline déjà vers l'ouest quand nous retournons sur l'esplanade.Nous avons moins chaud qu'à midi.Il commence même à faire un peu frais.La route nous paraît plus large que dans la matinée, plus régulière, plus noire; cela, pourtant, nous étonne à peine.Je glisse d autres pièces de monnaie dans notre télescope et nous regardons à droite: vers la ville.Nous voyons s'avancer un couple.L'homme a le visage balafré.Il porte un paletot de cuir brun et un chapeau mou; la femme a la tête nue, les cheveux châtains et répandus sur les épaules et son imperméable est bleu pervenche: la couleur de ses yeux.D'un pas ferme, ils s'éloignent de la ville, en direction de l'est; ils marchent tous les deux sur le bord de la chaussée.Plus nombreuses que dans la matinée, les voitures les dépassent à vive allure; elles bondissent parfois sur des grumeaux d'asphalte; un autobus un peu branlant ralentit mais l'homme fait signe au chauffeur de continuer sans eux.Ils marchent pourtant moins vite que ce matin.Fatigués par leur promenade, ils s'arrêtent bientôt près d'une foire en plein air, à demi cachée par des rangées d'arbres, et d'où parviennent à nos oreilles de lointains échos de charleston, de ragtime ou de jitterbug.L'homme et la femme n'ont peut-être pas le 30 JACQUES BROSSARD mot de passe?On leur interdit d'entrer.Il y a pourtant là une foule d'autres jeunes.La femme prend le bras de son compagnon et tous deux poursuivent leur route.Ils ne se retournent qu'une seule fois.Le ciel se couvre.La circulation du soir se fait plus intense: nous avons de la difficulté à bien discerner nos amis.Nous les voyons cependant s'arrêter, à l'écart de la route, sans doute pour admirer les couleurs éblouissantes d'un bois d'érable; et pour se reposer.Leur pas s'est fait plus lent, moins régulier.Une ondée soudaine les oblige à se réfugier sous un chêne encore feuillu.Des camions passent en convois.Plusieurs d'entre eux sont pleins de feuilles mortes à moitié pourries.Sur notre haute esplanade, à l'abri, nous restons au sec.Je sens votre regard errer sur moi.Se pourrait-il.Un coup de vent emporte le chapeau de l'homme; ses tempes sont grises, son front dégarni.La femme noue ses cheveux trempés sous un foulard de laine.La pluie a cessé.Nos amis s'engouffrent dans un vaste bâtiment de verre et d'aluminium, plat, tout entouré de voitures; ils en ressortent un peu plus tard, vêtus de lourds manteaux, la tête coiffée de bonnets de fourrure.Même au fond du télescope, nous ne distinguons plus leurs yeux.L'homme se courbe avec lenteur, il ramasse sur le sol une grosse branche noueuse, il en émonde avec ses doigts l'une des extrémités.Il s'appuie sur cette branche afin de mieux marcher.Sa compagne s'accroche à son bras mais il arrive à l'homme d'avoir des gestes d'impatience.Nous les voyons maintenant de dos: ils ont depuis longtemps dépassé notre esplanade, vers la gauche.Le ciel demeure couvert de nuages laiteux à bordures sombres; impossible, hélas, d'assister au coucher du soleil.Quelque part, en direction de la mer, un chien gémit.Malgré les phares allumés des automobiles et des autobus au long cours, il nous devient de plus en plus difficile de suivre le cheminement de nos amis.Dans la lueur des phares, nous voyons pourtant tomber de gros flocons de neige : cela nous étonne, car nous sommes encore bien au sec, tous les deux, à peine effleurés par la fraîcheur du vent.Puis, dans un champ de lumière jaune répandue par L'ALLER-RETOUR 31 les baies vitrées d'un restaurant, que flanquent de longues rangées de cabines identiques, nous devinons le trottinement d'un couple, venu se réfugier pour la nuit dans l'une de ces chambres de verre et de béton.Il fait nuit; nous ne voyons plus rien.Nous allons mettre nos chandails, voulez-vous, et nous irons ensemble, non loin de l'esplanade, dans un chalet de rondins où nous pourrons faire flamber des journaux et quelques bûches dans la cheminée.Nous pourrons manger du chocolat et des noix: vous voyez, j'avais cru.Il n'y a aucun meuble dans cette cabane où personne ne vient depuis fort longtemps: étendus par terre, dans mon sac de couchage ou sur vos couvertures de laine, si vous le voulez bien, nous pourrons nous réchauffer ensemble et n'être dérangés par personne, nous pourrons dormir jusqu'au matin.Vous voulez bien, n'est-ce pas?et demain est si loin.Si loin.Venez tout près de moi.Vous êtes bien ainsi?Ah, comme vous goûtez bon! Et nous pourrons dormir ensuite.Nous aurons tant d'années pour dormir! Tant d'années.Demain matin, tu seras debout la première.Nous irons voir le soleil se lever au-dessus du parc qui s'étend à l'est, à perte de vue, et qui déborde sans doute sur la frontière du pays voisin.La neige aura fondu pendant la nuit.Les feuilles reverdiront.Mais il y aura tout au long de l'autoroute des ornières aussi profondes que des fosses.Nous verrons bientôt les premiers rayons du soleil effleurer les cimes du parc et se répandre sur l'autoroute, rougeoyer dans les flaques d'eau, filer droit vers la ville et gicler comme du sang sur ses hautes falaises de verre et d'acier poli.Nous nous frotterons les yeux.Nous aurons très peu dormi: encore étourdis, nous commencerons à peine à nous réveiller.Il n'y aura plus un seul nuage dans le ciel mais un coup de tonnerre nous fera lever les yeux: rayant le ciel comme un long fil de nuage se déroulera avec lenteur la trace d'un avion supersonique lancé vers d'autres continents. 32 JACQUES BROSSARD A notre gauche, sur l'autoroute encore déserte à cette heure matinale, nous verrons s'éloigner d'un pas alerte, en direction du parc immense qui vibrera déjà dans la lumière orangée du soleil levant, deux vieillards à têtes blanches qui se tiendront par le bras.Les flamboiements du soleil nous empêcheront de bien les voir.Dans les vapeurs tièdes de la terre, dans les buées parfumées du matin, ils effleureront à peine la surface du sol.Nous les verrons alors s'enlacer, glisser, flotter, — s'élever au dessus de l'autoroute.Nous les verrons s'éloigner en direction de l'orient et s'envoler avec aisance par-delà les hautes futaies du parc.Nous les verrons disparaître au loin, — nous les verrons s'enfoncer et se dissoudre ensemble dans le feu liquide du soleil levant.Puis à l'orée du parc, nous verrons s'avancer deux enfants.Ils auront les mains libres, la tête haute, et ils marcheront d'un pas assuré vers la ville.Alors, si tu veux bien, nous partirons ensemble dans la lumière du jour.Et nous ferons de longs voyages en direction de la ville et du parc de tous les soleils du soir et du matin.11 novembre 1973 La Grande Roue Nous aurions pu nous mêler à la foule; et pourquoi pas?malgré l'heure matinale, nous aurions pu nous joindre aux premiers arrivants.Nous serions dans un parc d'attraction que tout le monde connaîtrait sous le nom de «parc d'amusement», ici même, dans notre ville, près d'une rivière, et que pourraient posséder en secret certains magnats de la finance ou de la politique.Malgré la fraîcheur du matin, la foule, déjà, serait celle d'un beau samedi de printemps, bruyante et mouvementée comme on 1 imagine, parfois même tumultueuse, nerveuse, agitée, brassée dans tous les sens par des files d'enfants surexcités qui traîneraient des parents par la main.Des bandes de jeunes à cheveux longs courraient et bousculeraient les vieux, s'embrasseraient dans les coins obscurs, s'exerceraient au tir à la carabine ou au pistolet; d'autres descendraient vers la plage ou s'élanceraient vers le manège d'avions ou de fusées lunaires: tout cela dépendrait de l'âge, de l'avenir ou de la liberté de chacun.La foule se presserait de toutes parts.L'entrain monterait en même temps que le soleil, les bruits s'amplifieraient, il y aurait de la houle dans toutes ces voix gonflées par le vent et il arriverait aux éclats de rire stridents du palais des miroirs d'être engloutis par les cascades de hurlements joyeux venus des montagnes russes (que l'on pourrait nommer «scenic railway»); les chocs des voitures électriques, les rythmes fracassants de la danse, les pétarades des scooters, des mitraillettes, rivaliseraient avec les grognements, les mugissements, les nasillements des haut-parleurs et des transistors, avec les cris, les jurons, avec les secousses répétées des machines à boules et des autres billards mécaniques.A dix heures du matin, dix heures à peine, il se consommerait déjà beaucoup de frites, de bière, de chips et de moutarde, et la sauce 34 JACQUES BROSSARD tomate dégoulinerait sur les chemises, sur les shorts, sur les jupes bigarrées des mangeurs et des mangeuses comme des giclées de sang.Il y aurait partout de fortes senteurs de friture à l'huile, de pop com au caramel, de pommes dans le sirop et de pommades pour les cheveux.Mais tout cela n'aurait aucune importance.On n'entendrait pas la rivière, ni le fleuve, ni les torrents, ni la mer.• • • Tu te souviens?Le centre du parc était dominé par une Grande Roue (qu'on appellerait ailleurs «Ferris Wheel»).Une Grande Roue installée là depuis fort longtemps: depuis l'enfance des plus vieux parents.Ou même des grands-parents.Elle avait plus de cent vingt pieds de hauteur.Ce matin-là, une petite foule l'entourait, curieuse d'y voir grimper les courageux qui se faisaient plutôt rares.Sans doute à cause des coups de vent?Le temps était beaucoup plus doux qu'à l'arrivée et le soleil se voilait à peine de quelques nuages mais la brise printanière, capricieuse, tournait souvent à la rafale.Cela en effrayait quelques-uns.A moins que ce ne fût le grand âge de la Roue?Elle s'arrêta quand même de tourner, en grinçant, pour permettre à deux adolescents d'y monter tandis qu'un vieux couple, arrivé bon premier, demeurait inconfortablement juché tout en haut, à cent vingt pieds au-dessus du sol.Les badauds qui les avaient vus monter ne manquaient pas de critiquer l'imprudence ou 1 audace de ces deux vieux-là.Nous les voyions mal, enfoncés qu'ils étaient dans leur wagonnet; les jeunes gens, au contraire, nous avaient bousculés en se frayant un chemin parmi les badauds.Le garçon, d'assez haute taille, avait le teint vif et coloré; il faisait de grands gestes en parlant.La jeune fille était beaucoup plus calme que lui.Elle avait de longs cheveux noirs et de grands yeux noirs pétillants.Ils venaient de discuter un bon moment avant de prendre leurs billets.Une fois montés dans leur wagonnet, — un wagonnet vert opale ou noir comme les yeux de la jeune fille, — ils se calèrent dans leur siège, attachèrent leurs ceintures LA GRANDE ROUE 35 et se regardèrent joyeusement, un peu gouailleurs, mais tout de même inquiets.Tout juste l'inquiétude qu'il fallait pour ajouter au plaisir.Le controleur consolida quelques boulons et frappa avec sa clef anglaise sur le bord de la jante.Il avait la tete rousse, les cheveux ras.Il se gratta le crâne en maugréant.Puis il rentra dans sa cabine et poussa la manivelle.La Roue se remit en branle.Elle montait beaucoup plus lentement qu'à l'accoutumée.Le spectacle perdit alors de son intérêt et la foule commença à se clairsemer, mais nous restâmes là, tu te souviens, adossés à la cabine du contrôleur, pour mieux voir monter le jeune homme et la jeune fille et voir réapparaître les deux vieux.La Roue avait maintenant accompli un quart de cercle.Elle ne poursuivait plus sa montée qu'avec une extrême lenteur.Les deux jeunes gens s'embrassaient à la dérobée, peut-être avec timidité à cause des témoins; ils avaient pourtant bien tort de se gêner: tout le monde était parti sauf nous — et nous avions plutôt tendance a les imiter.D ailleurs, a la hauteur où ils étaient parvenus, il nous était difficile de les voir.Sans doute la jeune fille avait-elle appuyé la tête sur l'épaule de son ami.De là-haut, en regardant autour d'eux (malgré leur position?), ils pouvaient sûrement apercevoir la rivière voisine et les toits plats des maisons de banlieues, peut-être même quelques arbres, des pelouses, des buttes, des coteaux, et les montagnes du nord qui se profilaient à 1 horizon, cependant que le chaud soleil de midi se reflétait sur les eaux de la rivière.Agitées par des coups de vent, elles en morcellaient les rayons et les faisaient éclater dans leurs jeux émerveillés.Ils se souvinrent peut-être de leur enfance, quand le garçon poursuivait la fillette follette sur les bords d'une haute falaise et que les vagues du lac étincelaient tout en bas?Le jeune homme embrassa son amie sur la nuque, c est du moins ce que nous pourrions imaginer.En grinçant, par secousses, la Roue s'arrêta de tourner pour laisser descendre les deux vieux.En se tenant par le bras, ils s'éloignèrent d'un pas étonnemment jeune et allège, presque élastique.Nous étions incapable de les voir de face.Nos jeunes amis, à leur tour, se trouvèrent ainsi juchés tout en haut de la Roue.Le contrôleur poussa la manivelle — mais la Roue ne bougea pas.Il secoua vigoureusement la manivelle, en jurant, mais ses jurons 36 JACQUES BROSSARD ne conduisaient à rien: soit que la manivelle fût coinçée, soit quelle fût trop usée pour bien mordre, le mécanisme ne fonctionnait plus du tout.On entendit cependant des vrombissements un peu rauques, des râles de géant, et toute la Roue se mit à vibrer, depuis ses piliers jusqu'à son ossature de métal; mais elle ne bougeait toujours pas.Là-haut, le jeune homme se leva à demi.Nous eûmes peine à discerner son visage mais son teint nous parut plus pâle qu'au départ, ses traits un peu décomposés.C'était sans doute un jeune homme très sensible.Il se rassit aussitôt.Nous ne voyions plus du tout la jeune fille.Tous les deux, assurément, s'efforçaient de ne pas avoir peur, de s'encourager l'un l'autre, de se raconter des histoires; à défaut de les entendre, nous devinions leurs éclats de rire.La jeune femme était peut-être moins inquiète que son ami; du moins savait-elle refuser de prévoir et de s'inquiéter.Ils profitèrent peut-être de la situation pour s'enlacer.Car c'était aussi un jeune homme timide qui avait toujours besoin de circonstances propices et d'encouragements.La Roue, cependant, continuait de vibrer; elle s'acharnait à ne plus descendre.De nombreux curieux s'approchèrent par grappes en commentant la situation.Pour nos amis d'en-haut, le parc devait se donner des allures de parterre semé de fleurs ou de confettis, à supposer qu'ils eussent encore envie de nous contempler, cent pieds plus bas.Là où ils étaient rendus, les odeurs du pop com, des hamburgers, des hot dogs et des frites ne pouvaient cependant plus les atteindre.La Roue, brusquement, s'ébranla de haut en bas, secouée par des tremblements durs, saccadés, comme si elle hoquetait avant de vomir.Elle se remit finalement en marche.Très lentement.Le fer craquait, l'acier crissait.Les badauds demeuraient là, dans 1 attente.Leur murmure s'amplifiait parcouru de rires et d'exclamations.La Roue ayant accompli un quart de cercle, nous vîmes bientôt réapparaître les jeunes gens.Ils se tenaient par les épaules et s'appuyaient l'un sur l'autre sans nous regarder.La Roue continuait de tourner très lentement mais avec régularité.On entendait éclater, du côté de la rivière, les cris stridents et envoûtants d'une trompette: celle d'un artiste noir des Etats-Unis que la direction du Parc avait invité pour la semaine.La petite foule, à nouveau, se dispersait assez rapidement. LA GRANDE ROUE 37 Le wagonnet de nos amis n'était plus qu'à trente pieds du sol.Le jeune homme appela le contrôleur et lui cria d'arrêter la Roue: un seul tour, semble-t-il, leur avait amplement suffi.Le règlement, toutefois, en prévoyait dix: le contrôleur hésita.La Roue se mit à vibrer de plus belle.Nous vîmes gicler quelques flammèches entre le moyeu et l'essieu.Le contrôleur se décida enfin à tirer la manivelle — mais la Roue, cette fois, refusa de s'arrêter.Elle parut même accélérer son mouvement: toute grinçante, frémissante, elle tournait de plus en plus vite, et nos deux amis filèrent devant nous si rapidement que nous eûmes tout juste le temps de les voir, et leur wagonnet recommença aussitôt à monter, mais en retenant un peu son allure.Serrés l'un contre l'autre, les jeunes gens se penchèrent pour nous regarder, imprudemment par-dessus le rebord du wagonnet.Ils avaient les traits un peu défaits, des mèches de cheveux dans le visage.Nous leur fîmes signe de la main, pour les encourager; mais je doute qu'ils aient eu le goût de nous répondre.La jeune femme se rassit la première; son ami l'imita.Le contrôleur, lui, tournait le dos à la Roue: étendu sous la manivelle avec des pinces et des clefs anglaises, il était en train de frapper sur les tuyaux, des boulons, des leviers, des plaques de métal, tout en jurant, sans résultat.Bientôt les têtes de nos amis disparurent pour la seconde fois.La Roue, cependant, avait considérablement ralenti sa montée.Le soleil s était caché derrière quelques nuages rebondis, mais sans doute la lumière pouvait-elle encore miroiter, obliquement, sur les eaux de la rivière?Sans doute pouvait-elle dorer ou ensanglanter les feuilles des érables qui bordaient ses rives?Il est vrai que nos amis, malgré la beauté du spectacle, n'avaient plus aucune envie de l'admirer.Quand ils furent enfin parvenus tout en haut, la Roue recommença à grincer.Encore plus fort qu'auparavant.Elle n'avançait plus que par secousses brèves.Elle dépassa à peine l'axe vertical des piliers, hoqueta de nouveau, grinça de plus belle, et s'immobilisa tout à fait.Le contrôleur s'était absenté, la foule avait disparu, les derniers visiteurs se hâtaient vers la sortie du parc où les attendaient de longues files d'autobus.(Nous étions demeurés seuls au pied de la Roue.) Là-haut, deux têtes émergèrent du wagonnet.Sans doute nos amis s étaient-ils agenouillés sur leur siège.Ils crièrent quelque chose en 38 JACQUES BROSSARD gesticulant.Lui surtout.Nous les voyions mal, nous ne pouvions pas les entendre, mais nous leur fîmes signe de ne pas s'inquiéter, que le contrôleur serait bientôt de retour et qu'en l'attendant nous resterions là tous les deux, en dessous d'eux.Ils nous crurent et se rassirent aussitôt.C'est alors, je crois, que nous avons vraiment commencé à nous inquiéter de leur sort.Nous avons eu un peu froid; nous sommes allés nous réchauffer ensemble dans la cabine du contrôleur cependant que le parc se couvrait d'une mince pellicule de givre.Nous avons tenté d'activer la manivelle de la Roue; rien à faire: le mécanisme était enrayé.La boîte contenant le moteur était fermée hermétiquement.Pas moyen de trouver les clefs du contrôleur, qui ne revenait toujours pas.Nous nous sommes couchés.Tout à coup, secoués de spasmes, la Roue s'est mise à craquer, à crépiter, à craqueter avec des cris et des déchirements de forêt qu'on incendie.Nous avons eu peur, réellement peur cette fois, de la voir se rompre et s'écrouler sur nous.Nous sommes sortis en courant de la cabine et nous avons levé les yeux vers le ciel.Le soleil s'était couché derrière les montagnes russes, les nuages du soir s'étaient épaissis, mais il faisait encore suffisamment clair pour que nous puissions deviner, en silhouette, les têtes de nos amis.Dressés dans leur wagonnet, au risque de basculer par dessus bord, ils nous faisaient de grands signes, mais leurs gestes n'avaient plus de sens.Leurs cheveux s'étaient couverts de givre et nous avions décidément grand peine à les reconnaître.Dans la cabine, le contrôleur était enfin de retour.Il avait apporté un plein panier de victuailles et des liasses de papier.Nous lui avons reproché son absence.Nous avons tenté de l'interroger, de lui parler des mécaniciens et des pompiers.Il a hoché la tête.Il a soupiré sans nous répondre, un peu stupidement, et nous a fait signe de sortir avec lui.Mais il avait une façon de sourire que nous n'aimions pas.Tout au haut de l'un des piliers de fer soutenant la Roue, il y avait une poulie d'argent fixée au métal par un gros clou d'or.Enroulé autour d'elle, fermement retenu par cette poulie, un câble de fil d acier pendait depuis la poulie jusqu'au sol.Le contrôleur y a accroché son panier rempli de provisions, de journaux, de stylos, de feuilles de papier; il a tiré sur le câble, a hissé lentement le panier le long du pilier LA GRANDE ROUE 39 de fer, le faisant ainsi monter jusqu'au sommet de la Roue, jusqu'au wagonnet d'en haut.Il n'avait oublié que les couvertures.Nos amis purent ainsi manger, lire, griffonner, décrire leurs impressions, puis nous renvoyer leurs écritures et leurs restes en attendant l'arrivée des pompiers et des mécaniciens.Soudain, le temps d'une seconde, un météore nous a éblouis! Il nous a illuminés tous les cinq, tu te souviens, comme une éruption de lave, explosive, incandescente, et nous avons pu voir le moyeu, l'essieu, les rayons, les jantes de la Grande Roue lancer des flammèches et des éclairs.Le météore a disparu aussi vivement qu'il était apparu.Le tonnerre grondait au loin, du côté des montagnes.Pendant une heure ou deux, l'homme et la femme ont continué de noircir des feuilles et de nous renvoyer leurs messages avec des journaux qu'ils avaient froissés, barbouillés ou déchirés.Le contrôleur ne savait pas lire.Nous avions peine à déchiffrer leur écriture car ils avaient écrit dans la pénombre et certains mots nous étaient inconnus mais nous avons conservé leurs textes pour les décrypter plus tard.Le contrôleur nous observait en ricanant.Puis il s'est retiré dans sa cabine pour la nuit.Nous sommes restés dehors tous les deux.Nous nous sommes accroupis sur le sol et nous nous sommes serrés sous ta cape de laine tout en regardant la Roue et le wagonnet.La nuit était tombée.Des projecteurs puissants éclairaient cependant le parc comme en plein jour et répandaient sur nous un peu de leur chaleur.Malheureusement pour nos amis, leur wagonnet était trop élevé, ou les rayons trop bas, pour qu'ils puissent bénéficier de cette lumière et de cette chaleur.Des lueurs phosphorescentes, violettes, vermeilles, éclairaient parfois nos visages et les masquaient.Puis, subitement, la terre a tremblé sous la cabine du contrôleur.La Grande Roue a été parcourue d'étincelles, crachant des flammèches, des gerbes électriques bleues et blanches, — secouée de toutes parts, et les deux piliers de fer se sont fissurés de haut en bas.La Roue entière s'est mise à frémir et à craquer.Les rayons de l'une des jantes se sont 40 JACQUES BROSSARD brisés net, l'autre jante a oscillé, l'un des wagonnets menaçait de se décrocher.Il s'est renversé.Il est demeuré suspendu ainsi, à l'envers, en vibrant comme une cymbale.Rompu à son tour, l'essieu a cessé de supporter la Roue qui s'affaissait lentement, très lentement, comme si les piliers de fer eussent encore cherché à la soutenir: cela ressemblait à un grand ballon, à une sorte de mongolfière qui se serait dégonflée et dont l'air chaud nous aurait soufflé au visage.Le contrôleur était à nos côtés, l'air impassible, indifférent.Les passagers du wagonnet se sont levés pour la troisième fois.Etait-ce la peur trop longtemps retenue?leur attente avait finalement buriné leurs traits, hachuré leurs visages, courbé leurs dos, blanchi leurs tempes.Elle avait figé leurs sourires.La Roue continuait de s'affaisser de plus en plus lentement, mais leur wagonnet était encore à cinquante pieds du sol, en surplomb, en équilibre instable au-dessus d'un échaffaudage à demi rompu de barres de fer et de tiges d'acier, quand tout s'est immobilisé.Alors, en se tenant par la main, nos amis ont enjambé tous les deux les rebords de leur wagonnet.Nous avons tenté en vain de les rassurer, de leur prôner l'espoir et la patience.Sans même nous écouter, ils se sont jeté dans le vide, ensemble, au-dessus de la cabine du contrôleur — mais voilà qu'ils nous paraissaient légers comme des ombres, soutenus pas l'épaisseur de l'air, et qu'ils tombaient tous les deux avec une extrême lenteur, presque immobiles dans l'espace.Roulant sur leurs axes, les huit projecteurs du parc se sont alors tournés vers la Grande Roue, d'un mouvement identique, et ont braqué sur l'homme (sur le jeune homme) et sur la femme (la jeune femme) les rayons écarlates, turquoises, violets et orangés de leurs feux entrecroisés.Nos amis flottaient maintenant dans l'espace, suspendus entre ciel et terre comme des astronautes arrachés à leurs capsules volantes, portés par les faisceaux de lumière des projecteurs, et tournant sur eux-mêmes, au-dessus de la cabine du contrôleur, leurs têtes enfoncées dans leurs bras, leurs genoux repliés sur leurs poitrines.Et cependant que la Grande Roue commençait à s'affaisser au ralenti, mollement, comme si des rayons laser en faisaient fondre les jointures, les articulations, et toute l'ossature d'acier, voici que nous LA GRANDE ROUE 41 avons vu resplendir dans la nuit, stupéfaits, un grand oiseau lunaire, phosphorescent, presque immobile auprès du vieux couple.Gigantesque et inquiétant.Nous 1 avons vu déployer avec une lenteur extrême ses trois paires d'ailes immenses et diaprées, chatoyantes, étincelantes, comme des millions d'yeux: ouvertes en éventail, ces ailes lui faisaient une auréole si éblouissante que nous avions peine à soutenir leur éclat et qu il nous a fallu nous protéger les yeux avec les visières de nos mains.Nous avons vu l'oiseau de lumière soulever l'homme et la femme comme deux enfants sans pesanteur, les élever jusqu'à sa poitrine, les envelopper dans sa lumière, les recouvrir de ses trois paires d'ailes superposées et les faire disparaître à nos yeux.Puis nous l'avons vu s envoler vers le ciel et s effacer a la vitesse du rêve — car sans rêver, nous ne pourrions plus vivre.• • Voilà.Nous passerions la nuit dans la cabine du contrôleur.Celui-ci reviendrait au petit matin sans rien se rappeler de la veille.Nous nous serions baignés dans la rivière après avoir fait 1 amour sur la plage du parc.Nous aurions volé des pains secs dans un kiosque.Et nous serions de nouveau au pied de la Roue.Le parc ouvrirait bientôt ses portes, la foule de ce beau dimanche de mai accourrait de tous côtés, agitée par des bandes de jeunes et par des files d'enfants.Les artistes invités, cette semaine-là, seraient des musiciens pop de la région.Il y aurait quelques stands de plus que la veille.Durant la nuit, durant notre sommeil, on aurait consolidé ou rafistolé la Grande Roue avec des piliers de béton armé, de duralumin et de matières plastiques.Nous y verrions monter à la file indienne plusieurs couples d'adolescents. 42 JACQUES BROSSARD Près de la cabine du contrôleur, il y aurait de longues traînées rougeâtres qu'on aurait omis de nettoyer.Nous serions les seuls à les voir.Alors, si tu le voulais bien, nous pourrions quitter le parc et retrouver la ville.Nous pourrions retrouver nos camarades et nos familles.Nous pourrions découvrir des enfants que nous saurions aimer.Si tu le voulais bien, nous pourrions d'abord.Nous pourrions d'abord marcher ensemble en direction de la rivière, traverser le pont et nous engager sur la longue route qui nous conduirait vers les pays du nord.Ou nous pourrions d'abord.Nous pourrions d'abord nous envoler, l'espace d'une nuit, l'espace d'un jour, vers le fleuve et l'estuaire, vers le golfe et vers la mer si terriblement lointaine dont les eaux vives et profondes, pareilles à celles du lac de notre enfance, pourraient encore nous éblouir durant de longues années sous le soleil vertigineux du matin.12 novembre 1973 Le parc Ce matin-là, nous lui aurions demandé de se tenir tranquille, de se taire, et de cesser de nous importuner avec toutes ses questions: à son âge, il pourrait sûrement s'en aller jouer dans la cour d'en arrière comme un grand garçon et nous laisser nous occuper de sa petite sœur qui viendrait à peine de naître.Il serait parti sans rien dire, en faisant claquer la porte.Nous aurions pu nous retrouver seuls tous les deux, — ou plutôt non: ce ne serait pas notre fils, mais un inconnu.Nous serions déjà rendus à l'orée du bois, étendus dans l'herbe, enlacés, endormis, je ne sais pas, cependant qu'il ferait claquer la porte et quitterait la maison de ses parents, — c'est-à-dire, pour être plus précis, le logement exigu et obscur qu'ils devraient occuper sous les combles, au troisième étage d'une maison qui ne leur appartiendrait pas.Il n'y a que trois arbres dans la rue d'en face: un érable et deux marroniers.En revanche, de beaux rails d'acier poli tout neufs, tout reluisants dans la lumière de l'aurore, s'étirent d'un bout de la rue à l'autre entre des rangées et des rangées d'escaliers de fer en échelles, en équerres, en colimaçons qui scandent vigoureusement d'interminables séries bien ordonnées de façades de briques.Mais à cette heure matinale, il n'y a pas de tramway.En fait, il n'y a personne dans la rue — sauf peut-être un laitier dont le vieux percheron, aussi pommelé qu'un lépreux, fait déjà résonner ses fers sur l'asphalte en trottant comme un jeune poulain, clip-clop-clip-clop-clip-clop, cependant que sa voiturette peinte en blanc saute et cahote sur les pavés.Les matins de classe, le petit trot du percheron éveille l'enfant bien avant son père; mais c'est aujourd'hui samedi: les jours de congé, il a coutume de se lever encore plus tôt qu'en semaine. 44 JACQUES BROSSARD Ce matin-là, de toute façon, l'enfant ne voit ni les rails ni le percheron: il descend par l'escalier d'en arrière.Il traverse une petite cour asphaltée entourée de garages et de remises, enjambe la clôture et se retrouve dans la ruelle parmi les boîtes de vidanges et les poubelles dont les matous ont fait sauter les couvercles.L'entrée du parc s'est cachée comme toujours derrière le premier coude et le premier tournant de la ruelle, non loin des jeunes pommiers de la rue voisine, qui commencent à bourgeonner, peut-être même à fleurir; l'enfant retrouve facilement son chemin.Il prend garde de n'être vu par personne.Alors seulement, les grilles du parc vont s'ouvrir pour lui.(Habitué à se promener seul, il ignorerait sans doute notre présence: nous aurions passé la nuit au parc, dans un fourré, bien à l'abri, faute d'avoir pu sortir avant la fermeture des grilles la veille au soir).Le matin lui paraît aussi beau qu'à nous.Cela sent le printemps mais c'est un printemps de campagne, avec de l'air dense et comestible et de fortes odeurs d'étable.La terre riche et profonde, noire, toute remuée par ses travaux nocturnes, demeure humide cependant que les premiers rayons de soleil commencent à la réchauffer.Le jeune garçon n'entend pas les premiers moineaux: il écoute plutôt la rumeur lointaine d'une cascade qui lui paraît familière.Il aimerait la retrouver.Il s'oriente au son, respire profondément et s'engage bientôt d'un pas alerte et décidé dans un petit sentier parsemé de cônes de pins.Il glisse parfois sur les aiguilles des pins et des mélèzes mais sans jamais perdre son équilibre.Il n'a aucune envie de se casser la jambe comme son père.Nous le voyons passer à quelques pas de nous puis s'enfoncer dans le clair-obscur du sous-bois sous le feuillage épanoui de hauts arbres dont il ne connaît pas les noms.(Personne, à l'école, ne lui a jamais parlé de ce parc: il l'a trouvé seul.) Nous décidons de le suivre, toi et moi, mais discrètement.Il a quitté la maison depuis bientôt quatre heures.La température fraîchit, du moins dans le sous-bois bien que le soleil soit maintenant à son zénith, et les conifères se font de plus en plus LE PARC 45 nombreux quand il finit par s'arrêter et par se rendre à l'évidence: il s'est complètement perdu.A vrai dire, peu lui importe! La forêt sent bon et elle lui plait.Elle se fait aussi belle que possible pour l'attirer dans ses profondeurs.Il n'en connaît pas encore tous les secrets.Il entend distinctement les murmures de cette cascade (ou de cette source) qu'il a décidé de redécouvrir cependant que la lumière changeante et fluide du soleil continue de s'écouler dans le sous-bois, capricieuse et dorée comme une adolescente qu'il aimerait connaître.Il retire ses sandales.Sous la plante de ses pieds nus, la terre humide se fait aussi tendre, aussi molle que du tapis de caoutchouc-mousse dans l'école maternelle qu'il a fréquentée naguère.Le feuillage commence à peine à frissonner, les fleurs sauvages à resplendir dans les hautes fougères, les passereaux et les hirondelles à s'amuser ou à crier comme des enfants, — la journée est encore neuve: pas question de revenir sur ses pas.Il poursuivra son chemin.Un peu plus loin, il croise un vieil écureuil, sa première rencontre.Accroupi sur ses pattes de derrière, ses pattes de devant sur le museau, avec l'air de se concentrer, l'écureuil le regarde avec attention.Soudain, comme s'il le connaissait, il se met à gambader autour de lui, à trépigner de joie, à lui mordiller le bas du talon.Notre jeune ami hésite un instant: il se trouve un peu bête de s'adresser ainsi à un écureuil, mais il finit par s'y décider et par lui indiquer de la tête, en silence, l'air interrogateur, un petit sentier de traverse qui pourra peut-être le conduire à la cascade ou au ruisseau qu'il entend couler.La mine désolée, le vieil écureuil lui fait signe que non.Il lui indique du bout du nez la direction contraire.Le garçon hausse les épaules et s'engage seul dans le sentier de traverse.L'écureuil le suit pendant quelques minutes en branlant la tête, puis il s'arrête et s'accroupit au pied d'un arbre.A peine moins large qu'une allée cavalière, le sentier que suit le garçon se met cependant à onduler, à zigzaguer, à serpenter de plus en plus capricieusement dans le sous-bois.Vers une heure de l'après-midi, notre ami commence à avoir faim.i___________________________________________________________________ 46 JACQUES BROSSARD Il s'arrête un instant pour cueillir des champignons, des fraises sauvages, des framboises, et peut-être même des bleuets, qui poussent plus ou moins en désordre sous les fougères aux abords de son nouveau sentier.Il s'assoit par terre pour les manger.Tout autour de lui, l'herbe folle se parsème de plantes vivaces et s'éclaire de milliers de petites fleurs aux couleurs brillantes et rutilantes comme celles de certaines bandes dessinées — ou plutôt non: comme celles de ses propres dessins du dimanche, qu'il a coutume de cacher tout au fond de ses tiroirs avec son «agenda cinq ans».Il cherche en vain à donner à ces fleurs des noms magnifiques qu'il aurait inventés lui-même; mais il n'y parvient pas.Il se lève en soupirant.Il regarde autour de lui.Soudain, deux chats sauvages bondissent sur un orme.Ils plantent leurs griffes dans l'écorce en miaulant avec instance, peut-être même avec rage.Tout cela arrache notre ami à sa contemplation.Leurs regards jaunes étincellent, pareils à ceux des loups.Il se sent frissonner.Mais comme avec les chiens qui grondent, pleins de hargne et de crainte, il ne bouge pas.Les deux chats grimpent vivement dans l'arbre et disparaissent dans le feuillage.Secouées par un coup de vent, de longues branches de chênes, de mélèzes, de bouleaux et d'épinettes se courbent alors vers lui et s'inclinent en pointant toutes dans la même direction comme pour lui indiquer sa route.Il hésite quand même.Mais il y a du crottin frais dans l'allée.Cela lui paraît d'excellent augure.Non loin de là, un lièvre détale devant lui en soulevant des feuilles mortes et court se terrer sous les fougères, à plat ventre dans les marguerites.Dans un éclair roux, le garçon voit filer une jeune biche ou un faon; il entend bientôt le galop d'un cheval, voit surgir un cavalier sans avoir le temps de s'écarter de son chemin, le cavalier cherche en vain à l'éviter, le renverse, poursuit sa course au galop sans pouvoir s'arrêter, lui crie des mots incompréhensibles et s'enfonce ventre à terre dans la nuit de la forêt.Notre ami est heureusement tombé dans l'allée même, sans se blesser.Il se relève prestement.Il secoue la poussière de son front, de ses mains, de ses vêtements.Il croit sentir un duvet léger lui hérisser la peau: il se prend déjà pour un homme. LE PARC 47 Un instant immobile, il prête l'oreille au bruissement du feuillage, à la rumeur du bois, à d'insolites craquements de branches mortes, aux murmures de la terre, à ceux du vent, aux échos beaucoup plus lointains de la cascade ou du ruisseau.Il ne sait plus de quel côté se diriger.Il craint d'avoir mangé trop de champignons.Or, pendant ce temps, des milliers d'yeux sont à le surveiller, autour de lui, dans l'épaisseur du bois, sans qu'il puisse en distinguer aucun.Cela, à vrai dire, il le soupçonne depuis longtemps; pourtant, il n'a pas encore eu peur de tous ces regards.De leurs regards.Au contraire, il hâte le pas et s'enfonce plus avant dans la forêt, droit devant lui.La forêt se fait de plus en plus dense, épaisse, touffue, presque drue.Plus serrée qu'auparavant, les branches se ploient et s'abaissent jusqu'à lui pour lui effleurer la tête, le crâne, et pour l'égratigner.La terre se durcit, aussi poussiéreuse et encombrée de bois mort qu'à la fin des étés les plus secs.Il remet ses sandales.Il n'avance plus que très lentement.Il sent monter son impatience.Il courbe la tête en écartant des branches et en trébuchant à chaque pas.Il doit s'arrêter.Etendu par terre en travers du sentier, le tronc épais d'un mélèze couvert de nerfs, de mousse, de moisissure vient de lui barrer brusquement le chemin.Ses longues branches, abondantes, acérées lui interdisent de l'enjamber comme les autres.Dieu merci, elles sont toutes sèches, toutes craquantes comme de vieux ossements et notre ami a la force de les rompre, de les briser toutes, des ses deux mains crispées, de ses deux poings, de les arracher toutes, une à une, tout en serrant les dents.La colère se fait neuve entre ses mains.En tombant sur le sol, les branches cassées rebondissent et glissent de façon à toutes pointer vers la même direction.Il a beau leur donner des coups de talon pour les disperser, les soulever à pleines brassées et les jeter plus loin, elles s'obstinent à retomber de la même façon, à lui indiquer la même direction.En maugréant, il saute pardessus l'arbre étendu et reprend sa promenade.Sa sandale droite ne tient plus; la gauche le blesse tant son pied enfle.Il lui faut les abandonner. 48 JACQUES BROSSARD Ses pieds nus déchirés par des cailloux tranchants, par des ronces, par des branches mortes laissent couler derrière lui de fines traces de sang.Il se souvient des contes de son enfance et s'arrête un instant pour regarder la forêt autour de lui.Il n'y a que des arbres.Mais c'est alors qu'il entend croasser, pour la première fois, les corneilles et les corbeaux.Il s'acharne à retrouver sa route.La cascade s'éloigne maintenant derrière lui, dans la direction opposée à la sienne, cependant que les ébats encore sauvages et bondissants d'un ruisseau, presque torrentiel malgré la sécheresse du bois, ne manquent pas à l'attirer toujours plus profondément dans la forêt: il a les oreilles dures comme des coquillages et ne cesse plus d'entendre, à tort et à travers, toutes sortes de bruits et d'appels, dans l'espace.(Le parc, en réalité, ne serait pas tellement vaste; mais notre ami, à son insu, tournerait en rond depuis le matin tout alentour d'un étang qu'il prendrait pour une cascade ou pour une source.A plus d'une reprise, nous aurions tenté de le rejoindre, nous aurions voulu lui indiquer sa route.Le gardien du parc nous aurait défendu de le faire; il nous aurait même interdit de l'aider: quelqu'un d'autre y verrait, il nous l'aurait maintes fois promis.Nous aurions fini par le croire.) Tout à coup, il entend aboyer des chiens.C'est peut-être une meute?Celle du cavalier de l'après-midi?ou bien une meute lancée à sa recherche, à sa poursuite?par ses parents peut-être?Mais les aboiements s'espacent, se distancient, puis s'éloignent, bientôt couverts par les coassements plus éclatants des crapauds et des grenouilles.Ils lui paraissent l'entourer sans qu'il voie de marécage.Il a les oreilles comme remplies de crachats.Protégé par l'épaisseur de la forêt, il vient à peine de remarquer la pluie; mais il devine mainteant toutes sortes de grouillements étranges dans les feuilles mortes, dans les mottes de mousse, dans la terre humide et lourde, de plus en plus trempée par l'averse.Il voudrait bien se méfier de son imagination.La pluie, hélas, se fait lente et glaciale, bien réelle, interminable.Il patauge dans la boue.C'est une drôle de boue, de plus en plus collante, puante comme du purin, et dans laquelle il risque à chaque pas de s'enfoncer.Il craint LE PARC 49 soudain d'y prendre racine.Mais cette boue molle lui repose la plante des pieds; elle pourra peut-être en guérir les plaies?Le soir tombe sur le parc.Pour la seconde fois, dans la pénombre, il sent des milliers d'yeux le surveiller avec ironie, en silence, dans l'attente de l'obscurité.Il arrache, à grand peine, ses pieds de la boue.Alors seulement, il commence peut-être à trahir son inquiétude, mais il refuse obstinément d'avoir peur, car à l'âge d'homme, n'est-ce pas, on n'a pas le droit d'avoir peur, et il se prend depuis longtemps pour un homme; il croit même sentir, par moments, sa nuque se raidir et ses tempes grisonner.Il a maintenant les oreilles dures comme de l'écorce de pierre.Et pourtant, qui n'a jamais eu peur dans la forêt, la nuit?Souviens-toi: nous-mêmes, dans un passé lointain.Je sais bien que tu veux l'oublier — mais la nuit est là, je t'assure, et mieux vaut garder l'œil ouvert, même si cela ne sert à rien.La pluie a cessé; il fait cependant plus froid.La fatigue commence à lui courber l'échine, il sent se voûter son dos, craquer ses rotules, flageoler ses longues jambes de marcheur, mais il lui faut continuer sa promenade car il lui est impossible de s'asseoir sur la terre semée de roches pointues.Cà et là, pourtant, de hautes pierres moussues, burinées, s'enfoncent dans la terre comme des stèles et notre ami s'y appuie, s'y adosse tant bien que mal.Il se fabrique de nouvelles sandales avec de l'écorce de bouleau et de longues tiges de fougères en guise de cordes.Il songe alors à son aïeul le pendu; mais il ne voit pas d'ossements.Puis il recommence à marcher.Pour soutenir son pas, il lui faut un bâton: en dépit du froid qui fait trembler sa main, il réussit à casser une branche, noueuse et déjà tordue comme une jambe; il s'étonne de la voir saigner à toutes petites gouttes comme autrefois les arbres verts qu'on abattait trop tôt.Il a du sang dans les mains; mais à son âge, pourquoi s'en préoccuper?Grâce au gel, le sol durcit, la terre le porte mieux.Il se sent lourd et solide comme de la pierre. 50 JACQUES BROSSARD Les branches sifflantes des arbres morts lui fouettent le visage et de fines rigoles de sang lui coulent bientôt le long des joues.En palpant son visage, il croit y sentir des rides.Sa peau se fait rugueuse comme de l'écorce, mais sa chair est vulnérable, sans la dureté de la pierre ni celle du bois sec: plutôt comme la moelle ou comme le cœur du bois.En touchant à sa tête, il s'en arrache des cheveux par grosses touffes.Il sursaute et frissonne.Puis il rit de sa propre imagination.Il découvre enfin un sentier plus large que le précédent, à demi effleuré d'une mince pellicule de neige, et dont la pente se fait descendante : il se souvient d'avoir monté tout l'après-midi : son pas redevient aussitôt plus alerte dans l'espoir de retrouver l'entrée du parc (qui en est aussi la sortie).Mais la nuit imprègne la forêt: il lui faut avancer avec une extrême prudence, en agitant sa canne devant lui, en tâtant le sol de son pied, en s'appuyant sur les arbres.(Et pendant tout ce temps-là, nous serions bien au chaud, toi et moi, dans la cabane d'un garde-chasse, et l'on nous empêcherait d'intervenir).C'est alors qu'il entend pour la première fois derrière lui, autour de lui, presque à son oreille, des sons d'abord inarticulés, puis des plaintes ou des soupirs diffus, des bégaiements, des chuchotte-ments, des gémissements à peine audibles.Il essaie de se rendre sourd à leurs appels; il n'entend plus la cascade, ni le ruisseau, ni la source.Depuis peu, ses oreilles ont pourtant la tendresse ligneuse du bois trempé.Il voudrait se hâter, mais il lui faut retenir ses pas, car la pente se fait de plus en plus abrupte; il entend un halètement, mais sans doute est-ce le sien.Sans rien voir, il se méfie de chaque arbre, de chaque bête, de chaque plante, de chaque oiseau, de chaque ennemi tapi dans la forêt.Il trébuche sur une pierre — et songe à se laisser pourrir là.Mais voici qu'ils commencent à lui apparaître.Ils se mettent à luire, un à un, comme de petits phares vacillants, comme des projecteurs aux lueurs laiteuses, fantomatiques, tremblantes et phosphorescentes: les milliers d'yeux, les millions d'yeux qu il n'a pas encore vus.Seulement des yeux. LE PARC 51 Minuscules ou immenses, étoiles ou pointes d'aiguilles : des yeux qui surgissent de partout.Des yeux qui luisent partout: dans chaque nœud d'arbre, dans chaque feuille morte, dans chaque brin d'herbe encore vivant, dans chaque aiguille de pin ou d epinette, dans chaque plante vivace, dans chaque flocon de gel, — et tout autour de lui: les yeux brillants des bêtes qu'il ne peut pas voir, les yeux noirs des corbeaux, tous les grands yeux des chouettes et des hiboux, les yeux des grenouilles et des chats sauvages, les yeux vitreux des taupes, tous les yeux étincelants des lucioles, tous les yeux perçants des millions d'insectes, des fourmis, des vers, des larves, de toutes les bestioles grouillantes autour de lui, — tous les yeux innombrables de leurs plumes, de leurs anneaux, de leurs pores, de leurs ventres, de leurs antennes.Le silence tombe sur la forêt.Mais il ne voit pas les yeux glauques des serpents.Il voudrait écraser ses paupières avec ses poings pour faire la nuit dans son crâne.Mais ses paupières ne s'éteignent plus, tant sa tête se remplit d'étoiles, de flammes, d'étincelles et de pétillements.Il voit ces millions de regards se tourner tous ensemble dans la même direction, — il voit leurs millions de lueurs, de phares, de projecteurs trouer l'espace, pénétrer la nuit, en percer les ténèbres, illuminer le sentier, les branches nues et givrées des arbres, la pente, la forêt tout entière comme par une nuit de pleine lune sans nuage, au cœur d'un hiver illuminé de reflets éclatants sur la glace.Et pourtant, il ne sait pas comprendre.Et il a peur de chaque insecte, de chaque grenouille, de chaque corneille, de chaque hibou, de chaque rongeur, de chaque chien, de chaque biche, de chaque loup, de chaque hirondelle, et il se met à courir, avec toute sa vigueur d'autrefois, au milieu du sentier dont la pente descendante se fait maintenant de plus en plus douce, de plus en plus tendre et caoutchouteuse sous ses pieds fatigués.Il entend tous les oiseaux s'agiter autour de lui, les bêtes de la forêt trottiner ou galoper à sa poursuite, il devine tous leurs gargouillements, tous leurs battements d'ailes, tous leurs grouillements, tous leurs grondements, tous leurs chuchotements, tous leurs chuintements obscènes.Et les sifflements des vipères qu'il enjambe sans les voir. 52 JACQUES BROSSARD Il se cogne aux arbres, il se déchire à leurs branches, mais il court de plus en plus rapidement, comme au temps de sa jeunesse, comme au temps de son enfance qu'il croyait si lointaine.Et puis, brusquement, tout près de la grille du parc, sous les premiers rayons du soleil levant, il s'écroule par terre, à bout de souffle, et sombre aussitôt dans le sommeil.En tombant sur une pierre, il s'est blessé au front.Il dormira d'autant mieux: d'un sommeil sans rêve.Il s'éveillera en sursaut.Il sentira une main secouer son épaule.Un vieillard à crinière blanche, avec de grosses moustaches, ou peut-être une barbe, se penchera sur lui et lui sourira.Notre ami étouffera un cri, un appel au secours, et tentera désespérément de se lever.Il réussira tout juste à se mettre à genoux.Il appuiera aussitôt ses mains sur la terre noire, humide et grasse, à quatre pattes comme une bête.Il sentira les bras puissants du vieillard, derrière lui, l'enserrer par le cou.Il se débattra de toute sa force.Sa rage muette sera si violente qu'il sentira se dilater son crâne.Il n'écoutera pas les mots du vieillard mais résistera de plus en plus farouchement à son emprise.Parvenant à lui desserrer les poings, il se dégagera d'un coup, se dressera devant lui et le frappera à la poitrine en poussant un cri.Le vieillard chancèlera.Notre ami aura à peine le temps de le voir tomber et s'assommer sur une pierre aux arêtes tranchantes: il courra sur la première allée venue, droit devant lui.La route sera large et descendante, en pente légère.Il entendra quelqu'un crier: «N'allez pas là! N'allez pas de ce côté-là!» Mais il courra si vite en descendant la côte, en touchant à peine le sol de ses pieds nus, qu'il sera déjà trop tard pour l'arrêter.(Serait-ce toi, dis-moi, qui aurais crié?car ce serait la voix d'une femme.— d'une très jeune femme, — presque une jeune fille en vérité, — presque une enfant comme lui, — donc, ce ne serait pas toi mais une enfant comme lui.) Mais il sera déjà trop tard, il effleurera à peine la terre, il dévalera la pente légère sans même la caresse des feuilles mortes, sans même soulever le moindre grain de poussière. LE PARC 53 Au bout de la route il y aura un ravin — et nous le verrons s'élancer dans le vide et disparaître au loin comme un plongeur dans l'espace.Nous fermerons les yeux — pour ne pas le voir toucher terre.Mais tout en bas, la glaise humide et tendre se sera ouverte, toute molle, toute chaude, pour accueillir son corps fatigué et pour lui tracer le chemin qu'il aurait dû suivre.Si onctueuse qu'il sera à peine étourdi par sa chute.Il pourra se relever.Couvert de glaise, il ressemblera à un mineur de fond.Il pourra alors s'avancer lentement, sur la route ondulante qui le conduira vers la grille du parc, entre deux haies de peupliers, ou de bouleaux, ou de tilleuls, ou de cèdres, ou d'érables rouges, ou de pommiers en fleurs; et des bêtes par douzaines, par centaines, viendront lui faire cortège.Il reconnaîtra l'écureuil et le chat sauvage, le lièvre et le chien d'arrêt, la biche et la cavale alezane, le pigeon, la chouette, et la corneille, et l'hirondelle, et la grenouille sauteuse, et toutes les autres bêtes qu'il aura si mal regardées jadis, pendant la nuit.Toutes lui feront cortège jusqu'à la grille du parc.Nous verrons alors une toute petite fille s'avancer vers lui et le prendre par la main.Nous pourrons même entendre, en écoutant bien, le ronronnement d'un étrange hélicoptère de bois, de fil de fer et de papier transparent qui viendra de se poser sur le sol à côté de la grille.Et nous verrons bientôt les deux enfants monter dans l'hélicoptère, et nous pourrons voir l'hélicoptère s'élever lentement à la verticale, comme font parfois les vrais hélicoptères, au-dessus de la grille, au-dessus des bêtes et du parc, et nous pourrons le voir s'élever de plus en plus rapidement jusqu'aux nuages et disparaître à nos yeux cependant que tous les oiseaux s'envoleront à leur suite et que toutes les bêtes danseront une sarabande un peu folle à côté de la grille du parc.Puis les bêtes franchiront la grille, toutes ensemble, et elles partiront sans hâte à la recherche de la rue, de la ruelle, de la cour et du vieux logement du début en espérant ne pas effrayer les deux enfants qui seraient sur le point de s'endormir. 54 JACQUES BROSSARD Alors, si tu le voulais bien, nous pourrions sortir de ce parc — nous pourrions sortir avant la nuit tombante, nous pourrions sortir avant qu'on en referme les portes.Nous pourrions suivre la trace écarlate et blessée des bêtes au long des rues sans terre.Et nous pourrions nous en retourner lentement vers la ville, — vers la ville et ses ruelles — vers la ville — vers la ville irréelle de nos fatigues et de nos veilles, de nos espoirs et de nos rêves — vers la ville éternelle de nos amours et de tous nos matins.25 novembre 1973 m La cloison de verre Ce matin-là, c'est nous qui serions sortis pour aller au parc.Nous aurions amené sa jeune sœur et nous l'aurions laissé garder la maison.A son âge, il ne courrait aucun danger.Nous serions donc partis.— mais non, pas du tout, cela ne se pourrait pas: notre fils serait encore blond, ce garçon-là serait presque brun, déjà plus élancé que le nôtre; donc, ce ne serait pas notre fils, mais il nous paraîtrait l'avoir déjà vu quelque part, autrefois.Ce matin-là, je ne sais vraiment pas où nous pourrions nous trouver.La maison de ses parents était une grosse demeure victorienne de pierre et de brique dont ils occupaient seulement le rez-de-chaussée.Il n'y avait personne à l'étage.La maison s'entourait d'un bout de pelouse relativement modeste arraché à grand peine à l'ancienne forêt.Le vieux pommier en fleurs s'y trouvait cependant à son aise et pouvait même chaque nuit pousser un peu plus loin ses racines en direction du cerisier ou du lilas rose des deux pelouses voisines.Le jeune garçon aimait tellement la maison de ses parents et le pommier qu'il la quittait rarement durant leurs absences — dont la fréquence, admettons-le, lui assurait sa seule vraie liberté: face au bay-window, allongé sur le ventre pour lire un Sir Jerry, un Flash Gordon ou un Arsène Lupin, il relevait souvent la tête afin d'admirer la pelouse et le pommier, par la fenêtre.Ce matin-là, le premier visiteur à venir, vers dix heures du matin, fut l'un de ses camarades de classe, grand, plutôt blond, le teint vif, qui attira son attention en lançant une poignée de cailloux sur la vitre du bay-window.(La sonnette était sans doute en dérangement, mais son ami de toute façon, préférait lancer des cailloux sur les vitres.) Le trouvant trop hâbleur, trop'terre à terre', trop sûr de soi, et 56 JACQUES BROSSARD n'ayant aucune envie de se quereller ce matin-là, le jeune garçon lui fit signe que non.Il se plongea aussitôt dans sa lecture.L'ami haussa les épaules et s'en alla.Le soleil brillait déjà avec plus d'ardeur sur les vitres du bay-window quand il sentit un regard fixé sur lui depuis déjà un bon bout de temps.Sans se presser, il déposa son Jules Verne, son Signe de piste ou son Mark Twain et regarda de nouveau par la fenêtre.Il avait beau s'y attendre, il eut tout de même un pincement de cœur: la fillette était en effet remarquablement jolie, très blonde, très svelte, avec de beaux yeux noisette, — un peu troublante aussi: déjà presque une adolescente.Elle se tenait devant lui, sur le trottoir, à demi cachée par le tronc du pommier.Arrivait-elle du parc?Elle avait sans doute couru car elle aspirait l'air avec délectation, pour mieux reprendre souffle.Il rougit en la voyant; elle rougit en le voyant rougir, hésita un instant, puis s'approcha lentement de la fenêtre en lui donnant l'impression d'être portée par la pelouse.Elle avait une expression grave, à peine gênée, mais il y avait de la coquetterie dans son sourire.Allongé sur la moquette, il ne pouvait guère lui répondre comme elle le méritait.Il détacha son regard de celui de sa visiteuse pour regarder la rue: il n'y avait personne d'autre; il décida de se lever pour mieux voir cette jeune inconnue et lui demander son nom.L'adolescente s'approcha jusqu'à la vitre, elle était à peine moins grande que lui, qui se tenait là, tout près d'elle.Le front collé à la vitre, elle tenta de lui parler — mais il ne pouvait absolument pas l'entendre: en effet, par suite d'un caprice de son père, grand amateur de silence, les vitres du bay-window, comme toutes les autres, étaient non seulement incassables mais très efficacement insonorisées.De la tête, tout en appuyant ses doigts sur ses oreilles (qu'il avait un peu décollées), notre ami lui fit signe que «non» ; puis de grands signes que «oui» en se tapotant la bouche et les yeux.Elle comprit tout de suite: malgré son air de s'amuser, elle prononça quelques mots très clairs avec ses lèvres.Il admira longuement leur chair humide et rose, pulpeuse, il se sentit un peu inconfortable, mais il ne pouvait toujours pas la comprendre.Il s'en mordit les lèvres de dépit. LA CLOISON DE VERRE 57 L'inconnue souffla alors sur la vitre pour y faire de la buée.Elle y traça des lettres avec ses doigts.Hélas, sans penser à mal, le soleil les effaçait tout de suite, bien avant que le garçon ne puisse apprendre à les déchiffrer.Alors, la jeune fille appuya sa joue sur le verre comme pour le réchauffer puis elle se laissa glisser de tout son corps, très lentement, jusqu'à la pelouse.Elle s'étendit à plat ventre sur l'herbe, sous le pommier, le visage dans les bras, afin de sommeiller un peu en attendant que notre ami soit prêt à la comprendre.Il ne pouvait plus lire.Il pensa enfin à utiliser le crayon rouge qu'il traînait toujours dans le fond de sa poche.Il saisit son Nelligan, son Bradbury ou son Baudelaire pour y griffonner quelques mots dans la marge.Il cogna sur la vitre.La jeune fille s'éveilla en sursaut, car c'était là un genre de son qui pouvait s'entendre.Elle se leva d'un bond pour lire le texte qu'il avait gribouillé.Elle se frotta d'abord les yeux.Son chandail de laine était plein de brindilles d'herbe, sa jupe écossaise toute froissée, son jupon court plissé par-dessous; elle ne savait pas trop comment le rajuster.Elle était pieds nus.Au soleil de midi, elle commençait à avoir chaud; et l'ombrage du pommier, tout serré autour du tronc, ne lui permettait plus guère de s'y abriter ni de s'y tenir au frais.Donc, l'adolescente déchiffra le message dont il avait barbouillé l'un de ses livres.«Mes parents m'ont interdit de sortir parce que je suis trop jeune.» A ce point de sa lecture, elle sourit peut-être — mais en se cachant derrière sa main comme font les Japonaises, pour ne pas trop le blesser.Elle ne réussit cependant pas à chasser de ses beaux yeux une petite étincelle de malice.Il fit mine de n'avoir rien vu.(Il était tout de même moins naïf qu'on pourrait le croire.) Elle poursuivit sa lecture.«Pour mon bien, qu'ils disent, ils m'ont enfermé à clef.Je ne peux pas sortir et je ne peux pas ouvrir la porte d'en dedans.» Elle eut cette fois une expression désolée, tout à fait sincère, mais elle recula de deux pas sans s'en apercevoir.Il lui fit aussitôt signe de rester.Elle soupira, s'écarta un peu les jambes, les mains dans les poches de sa jupe, et elle le regarda avec un brin d'impatience, sans reculer davantage.La faim commençait à lui tirailler l'estomac.Elle chercha à le faire comprendre au jeune homme en mastiquant du vide et en avalant 58 JACQUES BROSSARD de la salive, dans les limites permises par la décence, mais il n'eut vraiment pas l'air de saisir.(Ce n'était pourtant pas un garçon tout à fait obtus.) Elle n'osa pas se frotter le ventre ni mettre sa main dans sa bouche.Elle haussa les épaules et enleva alors son tricot de laine, à cause de la chaleur.Il rougit de nouveau, mais sans détourner le regard.Il devina les seins, déjà ronds et fermes sous la chemisette, et la respiration, et la taille, et les cuisses à demi galbées par la jupe écossaise.Alors là, brusquement, il finit par se décider.Il donna de solides coups de pieds dans ses livres, ses livres de science et de philosophie, et il signifia à la jeune fille de l'attendre.Il indiqua tour à tour le bay-window, la pelouse, le pommier, la rue, la porte d'en avant, et toutes les pièces de sa maison, avec de grands gestes désordonnés qu'elle ne pouvait absolument pas comprendre malgré tous les battements de son cœur; et il courut dans la chambre de ses parents pour y chercher le passe-partout qu'il les avait vus, un jour, cacher là.Il fouilla la pièce de fond en comble, vida tous les tiroirs, souleva des tapis et des carpettes, arracha des draps, déchira des rideaux, brisa par mégarde une ou deux lampes de porcelaine, — mais il ne réussit surtout pas à retrouver le passe-partout.Il frappa alors avec tant de violence, à coups de pieds, à coups de poings, sur la porte de la chambre de ses parents, que le passe-partout finit par tomber de la serrure et par rebondir sur l'une des fleurs du faux tapis de Perse — ou plutôt non: qu'il finit par le faire tomber de sa propre poche, puisque ses parents le lui avaient donné le matin même avant de partir.Comment avait-il pu l'oublier?Sans réfléchir davantage, il le ramassa et se précipita vers la porte d'en avant.Il tremblait un peu en faisant tourner la clef dans la serrure, il ouvrit brusquement la porte.— Il n'y avait personne.Il regarda autour de lui sur la pelouse, derrière le pommier, sur le trottoir, de l'autre côté de la rue.Il s'agitait vainement: il n'y avait vraiment plus personne. LA CLOISON DE VERRE 59 Il l'a cherchée tout l'après-midi.Au début, le soleil lui tapait sur la tête mais plus tard, heureusement, la fraîcheur du soir s'est mise à lui couler dans le dos : cela lui a fait du bien malgré les frissons qui le gagnaient.Il avait toujours préféré se tenir dans l'ombre pour admirer le soleil.Il s'est d'abord arrêté chez les voisins.Puis il a visité systématiquement toutes les autres maisons du quartier, tous ses cottages, tous ses duplex, en le quadrillant avec méthode de rue perpendiculaire en avenue parallèle comme dans les mots croisés, mais en sens inverse: de bas en haut.Il s'est éloigné de chez lui en montant vers le parc.(C'était un jeune homme très organisé.) Mais il n'a pas franchi la grille du parc: il avait complètement oublié sa sœur et ses parents.Il n'a pas songé un instant à chercher l'inconnue dans un parc aussi désordonné.Vers le milieu de l'après-midi, il a commencé à se sentir la tête lourde et l'estomac dans les talons puisqu'il n'avait pas mangé depuis le matin.Il a quand même continué de sonner à toutes les portes.Sans se décourager, il a interrogé toutes les personnes qui voulaient bien consentir à lui répondre.Certaines lui ont causé de fausses joies, lui ont donné de faux espoirs tant ses descriptions devenaient vagues sinon fantaisistes, mais en définitive, il lui a fallu se rendre à l'évidence: personne ne connaissait la jeune fille, ou la femme, ou la fillette, ou l'adolescente dont il essayait de décrire le type et les traits.Personne ne l'avait vue dans le voisinage.A vrai dire, à la fin de la journée, il lui arrivait de plus en plus souvent de la décrire à tort et à travers et de modifier d'une porte à l'autre tous les détails de son récit.Mais comment pourrions-nous l'en blâmer?N'a-t-il pas fait tout son possible?Le soir s'annonce déjà, par saccades, comme tombent les feuilles mortes à l'automne, quand il reprend le chemin du retour tout en sonnant chez d'autres voisins, sans les reconnaître, ni leurs maisons.Il commence d'ailleurs à ne plus y croire.Il a mal à la tête, mal dans le dos, mal dans les cuisses, et le cœur lui bat contre les tempes.Etourdi par la faim, il essaie de courir — mais il flageole et doit retenir ses pas.Il descend en chancelant la pente 60 JACQUES BROSSARD de la rue Joyce.On dirait un ivrogne.Il bouscule un jeune homme très bien mis qui le traite de sale vieux drogué barbu sans qu'il lui prête la moindre attention.Il s'éloigne du parc en direction de chez lui.De rue en rue, il finit par atteindre l'avenue Lesage — la rue de ses parents.Il s'appuie sur la borne-fontaine: pour reprendre souffle.Puis il tourne le coin — et reste là sans rien comprendre, figé de stupeur, la bouche ouverte.Pendant son absence, la maison de ses parents et toutes les maisons voisines ont été remplacées par des blocs d'appartements très modernes aux immenses baies vitrées.A moins que ce ne soit pas la rue de ses parents?Il regarde de nouveau les indications du coin de la rue : c'est bien l'intersection des rues Joyce et Lesage.Il secoue la tête et prend une grande respiration.De toute façon, il se sent beaucoup trop épuisé, trop affaibli, et la vue trop basse, trop fumeuse pour s'interroger.Il lui faut tout de même quelque chose, aller quelque part: il ne peut pas rester là sans broncher.Des lampadaires s'allument.Il s'approche de la deuxième résidence à partir du coin, là où devrait se trouver la maison de ses parents.Il y a de longues files de voitures, de longues files stationnées tout au long du trottoir, de l'autre côté de l'avenue.Le pommier est toujours là.De grosses pommes rouges et luisantes s'accrochent à ses branches; mais il n'y a pas de feuilles.Notre ami touche l'une des pommes — et retire aussitôt la main en retenant un haut-le-cœur: c'est un pommier de polystyrène avec des pommes de cire.Encore une fois, il reprend souffle.Puis il continue de s'approcher lentement de l'édifice.Il fait déjà nuit.Au rez-de-chaussée, toutes les lampes s'allument d'un seul coup.Trop violente, trop dorée, jetée à pleines vagues par d'immenses baies vitrées sans rideaux ni parsiennes, la lumière ne manque pas de l'aveugler durant de longues minutes.Puis il commence à voir plus clair, à mieux distinguer les formes.Et derrière la vitre, dans un grand salon, il voit alors se dessiner une silhouette — la silhouette d'une femme.Il la reconnaît aussitôt: c'est la jeune femme — l'inconnue du matin! LA CLOISON DE VERRE 61 Le visage collé à la fenêtre, elle esquisse un sourire et lui fait signe de s'avancer.Elle a à peine changé depuis le départ du jeune homme: tout au plus sa jupe, qui est moins courte?Elle parait aussi jeune, aussi fraîche que le matin, mais encore plus belle à cause de l'heure qui lui convient mieux.De nouveau, elle lui fait signe de s'approcher.La lumière des lampes dore la chevelure de l'inconnue et la fait étinceler.Il s'avance jusqu'à la vitre.Elle lui fait signe d'appuyer son oreille sur le verre de la baie vitrée: le verre lui transmet la chaleur des lampes et les échos du salon.Cette fois, il n'a aucune peine à l'entendre, ni même à la comprendre.Elle lui dit se nommer Sylviane, Elise ou Clarissa, mais nous savons que ce n'est pas son vrai nom.D'une voix très pleine, très chaude, un peu tremblante, en hésitant d'abord, puis en précipitant son débit, elle explique à notre ami qu'ayant mal déchiffré ses signes incohérents, ses grands gestes désordonnés du midi, elle a fait le tour de la maison (tandis qu'il s'enfonçait dans la chambre de ses parents); c'est ainsi qu'elle a pu entrer par la porte du sous-sol que ses parents n'avaient pas fermée à clef; elle est montée au rez-de-chaussée et s'est d'abord rendue à la cuisine.Elle a trouvé de quoi manger dans la glacière (dans le réfrigérateur) mais lui, c'est en vain quelle l'a appelé: il n'était plus là.Au moment de sortir pour le rechercher, elle s'est retrouvée prisonnière : les trois portes sont maintenant verrouillées de l'extérieur : celle d'en avant, celle d'en arrière et celle du sous-sol; les fenêtres elles-mêmes sont fermées à clef, closes hermétiquement, comme dans les bureaux où l'on a peur de l'air et de la lumière.Il n'y a personne au rez-de-chaussée, le concierge ne répond pas, ni les voisins d'en haut, ni le poste de police; d'ailleurs, elle n'aime pas tellement avoir affaire aux policiers.Mis en joie par ce flot de paroles, notre ami sourit à son tour à la jeune femme avec son air rassurant et protecteur des bons jours.Il lui fait signe de ne plus s'inquiéter pour rien: presque triomphalement, il tire de sa poche son vieux passe-partout.Le regard de Clarissa (de Sylviane ou d'Elise) paraît s'illuminer.L'air rayonnant, notre ami tente d'ouvrir les fenêtres du salon; puis la porte principale de l'édifice: bien sûr, il n'y parvient pas. 62 JACQUES BROSSARD Sa main est encore ferme, il s'y reprend et insiste, mais c'est parfaitement inutile: on a remplacé toutes les serrures.Il frappe sur la porte, cogne sur la vitre, qui est incassable, s'acharne en vain, à coups de canif, sur les dormants de la fenêtre, qui sont en aluminium et non plus en bois.(Il est vrai qu'il est à jeun depuis le matin et qu'il n'a plus toutes ses forces.) Dans les maisons voisines, les lampes se sont éteintes.Il y a sans doute quelques nuages dans le ciel puisqu'on parvient à peine à deviner la pleine lune.La seule lumière encore visible à cette heure-là vient de l'appartement de son amie et donne à la pelouse, comme aux yeux de la jeune femme, des teintes cuivrées de fin d'automne.Elle a maintenant l'air un peu triste, plus fragile que le matin, presque secrète, et notre ami la regarde avec une joie confuse et tremblante qu'il n'a jamais connue auparavant.Peut-être aussi avec compassion?Il devine bien que sa blondeur, ce sont les reflets dorés des lampes.Alors, épuisés par leur journée, et par l'attente, nos deux amis décident de dormir jusqu'à l'aube et de faire confiance au lendemain.Ils se collent tous les deux contre la cloison de verre de la baie vitrée, face à face: leurs mains et leurs corps se cherchent à travers la vitre et ils se laissent ainsi glisser jusqu'au sol.Elle sur le tapis, lui sur la pelouse, ils s'allongent et se tournent l'un vers l'autre en pressant leurs visages et leurs corps contre la cloison de verre.Puis la faim et la fatigue l'emportent; ils s'endorment tous les deux.La nuit sera froide dans la maison comme sur la pelouse et pour se réchauffer, nos deux amis devront se recroqueviller, leurs bras croisés sur leurs poitrines, leurs jambes repliées sous leurs ventres, leurs têtes renfoncées dans leurs épaules; mais ils demeureront tournés l'un vers l'autre, collés tous les deux à la cloison de verre qu'ils toucheront de leurs genoux, de leurs bras et de leurs têtes: des deux côtés de la vitre, les buées de leurs respirations pourront ainsi se recouvrir durant la nuit.Une heure avant l'aube, les deux buées se feront de plus en plus transparentes; puis nous les verrons s'estomper, s'effacer et disparaître. LA CLOISON DE VERRE 63 Leurs parents, leurs amis seront morts depuis longtemps ou disparus à l'étranger.L'hiver passera.Quelque part, il y aura la guerre, l'anarchie, la violence, la dictature ou la révolte, et l'univers entier se soulèvera; mais ils n'en sauront rien.Un jour, pourtant, d'autres enfants descendront du parc avec des frondes.Le soleil du matin rougeoira sur les pommes d'émail, sur les façades de béton, sur la cloison de verre de la baie vitrée, sur les têtes argentées de nos deux enfants — de nos deux amis endormis.Des roches, par douzaines, seront lancées contre la cloison de verre, elles crépiteront sur la vitre comme la colère des mitrailleuses, mais rien de cela ne pourra les éveiller.Pas même les vibrations du verre.Leurs vêtements tomberont en poussière.Ils seront nus mais ils n'auront pas froid: le soleil du matin commencera à les réchauffer.Puis, brusquement, comme un coup de poing, un rayon de lumière cassera la vitre au-dessus de leurs têtes, en plein centre, un éclair la rayera de bas en haut; la vitre n'éclatera pas: le verre s'allégera, laiteux et transparent, couleur de gaze, et il se mettra à onduler, pareil à un voile de mousseline déchiré et soulevé par le vent, puis il se dissipera peu à peu, tout doucement, comme la brume d'un matin d'avril, comme l'eau d'une averse absorbée par la terre, dans un profond silence, et le silence sera si profond que le vieux couple endormi — que nos deux amis s'éveilleront en sentant se toucher leurs visages, leurs genoux, leurs bras, — en sentant la chaleur et la brûlure profonde de leurs corps.Ils se déplieront lentement et s'allongeront l'un contre l'autre.Ils étireront les bras et respireront à pleine poitrine.Ils écouteront battre leurs cœurs et leur sang.Ils verront leurs mains se rejoindre, leurs doigts, leurs bras, leurs jambes s'entremêler, leurs vieux corps se trouver l'un l'autre avec pudeur et maladresse.Mais pour célébrer leur victoire, les jeunes frondeurs lanceront d'autres pierres. 64 JACQUES BROSSARD Tant de pierres que des éclaboussures de sang donneront de belles couleurs vermeilles aux longues chevelures blanches de nos amis enlacés — et que leurs fronts couverts de sang paraîtront s'enflammer dans l'éclat du soleil de midi.(Pendant ce temps, le bruit des roches sur le verre nous aura tirés de notre sommeil, toi et moi.Nous serons à la fenêtre d'une maison voisine, de l'autre côté de la rue, encore mal réveillés, à demi enveloppés dans nos draps malgré la chaleur du jour.Nous voudrons alors intervenir et apaiser la fougue excessive des frondeurs.Tu me remettras toi-même la fronde — ou l'arc et les flèches — ou le fusil laser dont j'ai toujours hésité à me servir quand il le fallait et quand j'en avais le désir — mais ne sera-t-il pas trop tard pour le faire?) Les jeunes frondeurs, pourtant, s'enfuiront.Il n'y aura plus personne dans la rue que cet homme et cette femme qui dormiront ensemble.Ils paraîtront si jeunes, leurs têtes si ensoleillées, que nous pourrons croire un instant au réveil de nos deux enfants blonds — mais non, tu le sais bien, ces deux enfants ne seraient pas les nôtres: nous les aurions laissés à la maison, nous les aurions placés dans d'excellents pensionnats — mais non, tu confonds tout — nous les aurions laissés partir à l'aventure et courir leur chance tous les deux, longtemps auparavant, — et puis, réponds-moi: ces deux enfants-ci, seraient-ils frère et sœur comme les nôtres?pourraient-ils encore mourir?Nous les verrions alors se lever tous les deux.Leurs corps seraient si étroitement unis que nous aurions peine à les reconnaître et à bien distinguer leurs visages.Nous laisserions glisser nos draps et nous sortirions sur le balcon.Nous serions nus mais le soleil de midi serait brûlant comme celui des tropiques et sa chaleur, déjà, nous imprégnerait la chair et les os.Nos deux amis se tiendraient là, debout dans la rue, s'étreignant, et ils pourraient absolument pas nous voir.Leur chair serait pâle et flétrie; leurs visages, cependant, nous demeureraient cachés.Nous les verrions alors s'élever ensemble au-dessus des pelouses, au-dessus des pommiers et des érables comme au cœur d'une très lente LA CLOISON DE VERRE 65 explosion dans l'espace, — mais nous ne pourrions toujours pas discerner leurs traits, — et nous les verrions s'éloigner au-dessus des rues voisines en direction du parc — voilà, j'y suis: nous les verrions s'élever au-dessus de nos têtes dans une auréole cuivrée comme dans une capsule d'astronaute peinte aux couleurs du soleil levant, — nous les verrions s'élancer dans l'espace et filer vers le parc et vers sa haute futaie — c'est bien cela?nous les verrions s'envoler à tire d'ailes vers la grille dorée du parc dont les lances et les guirlandes de fer étincelleraient dans l'éblouissant soleil de midi.Alors, si tu le voulais, nous pourrions nous avancer lentement vers la grille dorée de ce parc embrasé par le soleil et nous pourrions en franchir les portes largement ouvertes à la suite de nos enfants, de nos amis, de nos parents, de tous les compagnons inconnus qui nous auraient précédés.— mais non! — pas maintenant! — il est trop tôt! — ce n'est pas cela! Comment pourrions-nous?— Ce n'est pas cela du tout.Alors, si tu voulais, comme autrefois, nous pourrions aller dormir ensemble au creux de ce parc, au fond de ces bois, dans ces cabanes abandonnées, dans mon grand lit de l'esplanade, — mais oui, tu t'en souviens, dans mon sac de couchage, dans cette cabane de rondins, dans cette forêt qui dominait la route.Et loin des Roues — Voilà, tu t'en souviens! mais nous aurions très peu dormi.Nous irions faire l'amour, — nous irions nous aimer comme autrefois et nous pourrions alors — nous pourrions alors nous éveiller ensemble et partir joyeusement pour de très longs voyages vers les grilles dorées du parc et vers les pays du soleil — ta main de glace! — vers la porte des rêves — des enfants meurent de froid et l'on fusille ceux qui sont libres — et nous pourrions partir ensemble pour de très longs voyages vers les grilles embrasées du soleil et vers le pays lumineux des rêves, — vers les pays éblouissants de tous nos rêves et de tous nos matins — voilà — voilà — vers les pays aveuglants de tous nos rêves et de tous nos matins — de tous nos rêves et de tous nos matins — tous nos matins — matins — tous nos matins — matins — matins-matins -matins.26 novembre 1973 La clôture On l'avait mis en prison dès l'âge de sept ans ; mais c'était une prison modèle où les parents pouvaient garder leurs enfants.Elle s'entourait d'une cour immense et chacun des nombreux bâtiments comptait plusieurs salles de belle ampleur, les unes remplies de pupitres jumeaux, de très longues tables, de bancs d'église ou de rangées de lits, les autres pleines de chaises, de juke-box, de billards, de douches, de fourneaux et d'urinoirs.C'était de l'excellent matériel, très moderne pour l'époque.(De tout cela, je me souviens cependant beaucoup mieux que toi.) Il n avait jamais connu le crime de ses parents, ni la cause de leur arrestation, ni celle de leur condamnation, ni celle de leur emprisonnement, ni même la cause précise de leur exécution, de leur incinération et de la dispersion de leurs cendres le matin même de ses quatorze ans.En fait, il n'a jamais très bien connu son père ni sa mère puisqu'on les emprisonna séparément tous les trois: en effet, dans cette prison modèle, les hommes, les femmes, les garçons et les filles disposaient chacun de leurs propres salles et de leurs propres bâtiments.Ils n'avaient le droit de se réunir, par familles, qu'en quatre circonstances: durant la première semaine, pour mieux s'acclimater; le premier jour de chaque année, pour ne pas trop s'oublier; une fois tous les sept ans, le jour anniversaire du fils aîné; et l'avant-veille de l'exécution et de l'incinération des parents.Après leur arrestation, il ne revit donc pas son père et sa mère qu'à sept reprises.Normalement, il aurait dû les voir huit fois, mais la fâcheuse coincidence de son quatorzième anniversaire et de leur exécution le priva forcément de l'une de ces rencontres.(Il s'agissait bien d'une coincidence: on ne l'avait pas fait exprès.Il est vrai qu'on avait omis de consulter sa fiche.) 68 JACQUES BROSSARD Ces réunions périodiques causaient chaque fois un certain branle-bas dans le camp, surtout le premier jour de l'année.C'était d'ailleurs l'une des rares occasions pour les pensionnaires de prendre un peu d'exercice en circulant d'un bâtiment à l'autre: les enfants et leurs parents avaient en effet l'autorisation, cet après-midi-là, de déambuler ensemble en dessinant un grand cercle depuis le bâtiment des hommes jusqu'à celui des femmes, jusqu'à celui des filles, jusqu'à celui des garçons, jusqu'à celui des hommes — et ainsi de suite.Le père était, dans chaque famille, le premier à sortir dans la cour et le dernier à retourner à son dortoir.Seuls les orphelins célibataires pouvaient jouir, le premier jour de l'an, d'une salle commune où on leur permettait de s'entretenir par petits groupes, à la seule condition que ce fut debout, vu l'exiguité de la salle; mais il arrivait aux pensionnaires qui circulaient dans la cour d'y côtoyer par hasard d'autres détenus.Certes, ils n'avaient pas le droit de se parler mais on ne pouvait tout de même pas les empêcher de se voir (à moins de leur crever les yeux).C'était d'ailleurs ce que voulait la direction.Il avait environ neuf ans quand il l'aperçut pour la première fois.Il en fut aussitôt ébloui.Elle avait le même âge que lui, mais elle était encore plus blonde qu'il était noir et ses grands yeux verts étaient presque aussi limpides que les siens pouvaient être sombres.Elle était tout à fait mignonne.Chaque fois qu'ils s'apercevaient dans la cour, le premier jour de l'an, ils se regardaient timidement et se souriaient à la dérobée.Ils apprirent à se faire des signes.Elle devint pour lui sa ration annuelle de soleil, sa raison de vivre et d'attendre jusqu à l'année suivante.Dans ce camp modèle, on mangeait assez bien; on mangeait même surabondamment tous les dimanches afin de mieux travailler durant la semaine, car le travail libère et ennoblit l'homme.A vrai dire, il aimait son travail.Celui-ci, en effet, lui fournissait une autre occasion, quotidienne celle-là, de prendre un peu d exercice et de rencontrer des camarades en travaillant dehors dans la cour, chaque fois que la température de ce pays nordique le leur permettait. LA CLOTURE 69 Au fil des années, on leur fit même construire de plus en plus d'abris: des toitures de tôle fixées à des colonnettes de fer leur permettaient ainsi de travailler dehors en dépit des averses et des tempêtes de neige, sauf par les jours de grandes rafales.Les colonnettes s'enfonçaient profondément dans la terre: personne ne pouvait les arracher.Même le plus fort n'y parviendrait pas.Jusqu'à sa quatorzième année, son travail consista à dérouler d'énormes pelotes de fil de fer: ce fil de fer, lui expliqua-t-on, serait ensuite tressé par d'autres pensionnaires et servirait plus tard à la nouvelle clôture que l'on se proposait d'implanter autour du camp, beaucoup plus loin que les anciennes clôtures.La population, en effet, ne cessait pas de s'accroître, soit à cause des réunions périodiques du jour de l'an, soit par suite des nouvelles arrivées.A la direction, cela convenait.Malgré sa longueur, sa maigreur et sa fragilité, notre ami n'eut jamais à se plaindre de son travail: il avait les mains puissantes,les doigts durs, la poigne solide.Il devint ainsi l'un des travailleurs les plus respectés de l'endroit.Le lendemain de son quatorzième anniversaire, on lui donna congé pour la semaine.Il passa les deux premiers jours à errer dans les salles de billards; mais tout le monde riait de lui, tout le monde lui tapait dans le dos chaque fois qu'il avait les yeux humides à force de penser à ses parents morts la veille.Cela contrevenait, disait-on, à sa bonne réputation de travailleur.Il aurait pu se servir de ses poings, certes, quoique ce ne fût pas tellement dans son caractère, mais il préféra abréger son congé et se remettre immédiatement au travail.Il continua durant la fin de semaine.Il en prit l'habitude.Et son taux de production augmenta dès lors considérablement.Cela lui valut d'être distingué par la haute direction du camp: en récompense, il se vit bientôt confier une nouvelle tâche, beaucoup plus intéressante que la première; et surtout, beaucoup plus gratifiante.On l'affecta cette fois au tressage des fils de fer et on lui expliqua qu'ils serviraient un jour à fabriquer la clôture du nord.Ce fut pour lui une importante promotion.Il se réjouit de pouvoir être utile à la communauté et de savoir quel serait son rôle personnel dans la vie du 70 JACQUES BROSSARD camp; mais son plus vif plaisir, en vérité, fut de se découvrir un talent tout spécial dans l'art de tresser les fils de fer barbelé avec élégance et souplesse en même temps qu'avec une solidité à toute épreuve.Du point de vue du travail, ce fut sans doute le plus beau moment de sa jeunesse.Il en réussit même une certaine exaltation.Mais tout cela, hélas, cessa bientôt de lui suffire: il lui arrivait de plus en plus souvent de rêver à la petite blonde des premiers jours de l'année.Elle aussi commençait à grandir: ne pourrait-elle pas, un jour, devenir sa femme?Après la mort de ses parents, il avait souhaité la rencontrer plus librement dans la salle commune des orphelins célibataires chaque premier jour de l'an ; mais pour cela, il l'avait oublié, il lui faudrait d'abord attendre qu'elle devint une orpheline elle aussi.Or ses parents étaient encore jeunes.Il remarquait à peine les autres filles; la petite blonde devenait son idée fixe.Pour célébrer son dix-huitième anniversaire, la direction du camp lui causa la plus grande joie de sa vie.En effet, ce jour-là, tous les pensionnaires étaient dans l'obligation ou recevaient la permission d'apprendre à faire l'amour avec la personne de leur choix.Bien sûr, le but réel de cette opération, c'était d'augmenter et de renouveler la population du camp; mais ce motif utilitaire, faut-il le dire, fut très loin de son esprit le jour où on lui donna si libéralement l'occasion de connaître enfin son amie.Elle accepta avec joie et pudeur d'être sa partenaire.En dépit de son jeune âge, elle était presque belle, déjà fascinante; il y avait des lueurs secrètes tout au fond de son regard et il tardait au jeune homme d'en pénétrer la source.Cette année-là, il en soupçonna à peine la profondeur.Ils se jurèrent pourtant fidélité.Ils auraient toute la vie, n'est-ce pas, pour se connaître?Comment prévoir qu'il la reverrait une seule fois: le jour de l'an suivant?Pour des motifs qu'il ne voulut jamais comprendre, son amie LA CLOTURE 71 fut expulsée du camp après cette seconde rencontre, trois mois plus tard, «pour cause de stérilité».Plus que jamais, il se plongea dans son travail.Cela lui réussit : le matin même de son vingt-et-unième anniversaire, on l'affecta à l'érection de la nouvelle clôture, aux confins du camp.Finis les travaux d'approche; ce serait maintenant du vrai travail d'homme.De plus, sa nouvelle tâche lui vaudrait désormais, chaque matin et chaque soir, deux bonnes heures de promenade au grand air, dont la moitié en jeep et la moitié à pied.Cela, surtout, lui permit d'apercevoir pour la première fois, de l'autre côté du fossé extrêmement large et profond qui entourait la cour, aux confins du camp, une pente escarpée, rocailleuse mais entièrement couverte de brousailles et d'herbe rousse.Il n'avait jamais vu pareille végétation, Ce fut un choc.Il sentit que cette découverte pourrait avoir plus tard de graves conséquences.Il n'avait pas encore oublié sa compagne de deux nuits: les regards qu'ils avaient échangés pendant neuf ans, le premier jour de chaque année, les avaient unis bien avant leur rencontre.Il lui arrivait encore de se demander ce qu'elle avait pu devenir depuis son départ du camp ; mais il était incapable d'imaginer sa vie nouvelle, son milieu de travail, ses amis, lui qui ne connaissait rien du monde extérieur: ses rares souvenirs d'avant la prison, les vagues allusions que ses parents avaient pu faire, jadis, à leur vie d'avant, deux ou trois vieilles photos entrevues en cachette, tout cela commençait à peine à lui suggérer de brèves et pâles images de son passé.La vue de la pente rousse fit germer en lui l'horrible tentation qui peu à peu, devait s'enraciner dans son esprit: celle de découvrir un jour ce que ce remblai, pour l'instant, lui cachait du monde.Or son travail même le lui permettrait.Sa tâche, en effet, ne serait-elle pas d'élever avec des camarades la nouvelle clôture de fer barbelé qui devait entourer le camp?et les travailleurs d'élites affectés à ce travail étant assez peu nombreux, ne seraient-ils pas suffisamment éloignés les uns des autres?Quant aux gardiens, il leur arriverait certainement d'avoir des distractions, ou du moins des besoins.La clôture étant tissée de fils de fer entrecroisés, horizontaux et verticaux, solidement tendus, et disposés à trois pouces les uns des autres, chaque 72 JACQUES BROSSARD fil horizontal ne pouvait-il pas un jour se transformer en degré d'échelle — du moins pendant les heures de travail, lorsqu'on cessait d'électrifier la clôture?Tout se conjuguait ainsi pour l'aider.C'était la Providence! Toutefois, vu les nouvelles dimensions du camp, la circonférence à clôturer serait d'environ cinq cents milles.Or, la direction aimait l'ordre: la clôture devrait s'élever avec régularité.Partout la même élévation.Vu d'autre part la hauteur du remblai, cela prendrait combien d'années avant que la clôture fût suffisamment élevée pour lui permettre de voir par dessus?L'avenir le lui apprendrait.Malgré le ralentissement graduel de son rythme de travail, comme de celui de la plupart de ses compagnons (qu'il ne voyait presque jamais), il parvint à son objectif plus tôt que prévu: il n'avait pas encore vingt-huit ans quand la clôture circulaire atteignit la hauteur de dix pieds.Il travaillait alors au nord du camp.Quelques jours plus tard, profitant d'une absence du gardien,le cœur battant, il escalada rapidement la moitié des quarante échelons de sa clôture.Certes, il érafla ses semelles de feutre, déchira ses pantalons et s'écorcha les paumes sur les pointes du barbelé.(En rentrant au camp, il réussit à faire passer tout cela sur le compte du travail.Quant aux plaies de ses mains, il avait dû en nettoyer le sang avec sa langue.Il avait pourtant pris soin de poser les doigts entre les griffes.) Mais quelle ne fut pas sa récompense! Grâce à son élévation, et malgré le remblai du fossé, son regard put s'étendre cette fois jusqu'à près de huit milles du camp sur des buttes et sur des collines abondamment couvertes de mousse, de broussaille, d'herbe rousse et de plantes sauvages; il aperçut même quelques arbustes et deux ou trois buissons.Il ignorait évidemment le nom des plantes et des arbustes, et le ciel était toujours morne et gris de ce côté-là du camp, mais il admira, bouche bée, tout ce qu'il put apercevoir au-delà du fossé et de la pente rousse.Comme le monde était beau! Il lui fallut redescendre en vitesse de sa clôture — mais trop tard: le mal, déjà, germait en lui.Il commença dès lors à se souvenir LA CLOTURE 73 de son enfance et d'un village à jamais perdu.Et il décida qu'un jour, il monterait encore plfis haut, pour voir encore plus loin.Il devint aussi le travailleur modèle de cet établissement modèle.Le soir, à la cantine ou au dortoir, il se mêlait encore à ses compagnons, mais personne ne lui parlait plus.Il s'efforçait parfois de leur décrire tout ce qu'il avait pu apercevoir de l'autre côté du fossé.Il tentait de leur faire imaginer, de leur faire admirer la beauté des plantes et des arbrisseaux, de leur faire contempler comme lui tous les mirages de l'horizon sous le vaste ciel gris du nord.Mais l'œil vide, ennuyé, farouche, ils le regardaient sans comprendre et se moquaient de lui.Il grimpait alors sur sa couchette et s'étendait sur le matelas de paille, les mains sous la nuque.Il devint taciturne, renfermé.Son regard noir se perdait souvent dans l'espace infini des murs et des plafonds, mais il lui arrivait de brûler quelquefois de la même petite flamme obscure que celui de sa compagne de jadis qu'il commençait pourtant à oublier.(Il regrettait souvent de ne pas savoir lire.Mais à quoi bon?Il n'y avait plus de livre au camp.) Un jour, quand il eut trente-cinq ans, la clôture atteignit vingt pieds.Le soir venu, tandis que son gardien allait uriner à l'écart, il escalada aussi rapidement que possible soixante de ses quatre-vingts echelons.Cette fois, pour ne pas se blesser, il avait mis des gants et des bottes de cuir soi-disant pour le travail: c'était la seconde fois qu'il mentait).Il eut tout juste le temps de jeter un coup d'œil par-dessus la clôture; cela suffit à l'éblouir.Là-bas, au loin, à l'horizon, un soleil blafard mais bien réel se couchait derrière une immense forêt de bouleaux et de conifères qui s'étendait à perte de vue, jusqu'à plus de quarante milles du camp, de 1 ouest au nord et du nord à l'est.C'était encore plus beau que la première fois.Il entendit tousser.Le gardien revenait.Il dû redescendre en vitesse de son observatoire et sauter les derniers échelons.Il se fit une entorse à la cheville, ce qui l'obligea à mentir pour la troisième fois. 74 JACQUES BROSSARD Mais le mal fut définitif: c'est à partir de cette nuit-là, surtout, que mûrit en secret, fatalement, inexorablement, tout au fond de lui-même, le déplorable désir de s'évader.• • • Sa cellule individuelle est aujourd'hui l'une des plus confortables de ce camp modèle.Il a quarante-neuf ans; son front se creuse et se dégarnit, ses tempes grisonnent, ses mains calleuses se couvrent de croûtes jaunâtres; mais il est heureux: il sait qu'un jour, non satisfait d'admirer par-dessus la clôture les beaux pays qui l'entourent, profitant d'une absence plus prolongée de son gardien, le cœur léger, il escaladera la clôture et l'enjambera.Il se retrouvera enfin de l'autre côté.Si le garde revient plus vite que prévu, qu'à cela ne tienne! il sautera tout au creux du fossé: il est encore suffisamment vigoureux et agile pour le faire et escalader aussitôt la pente abrupte qui le sépare du haut du remblai.Et lorsqu'il sera parvenu là, nul coup de feu ne pourra plus jamais l'atteindre.Pour l'instant, il est de plus en plus fier de la clôture qu'il érige de ses propres mains, librement, volontairement, du mieux qu'il peut, cependant que ses camarades moins privilégiés, les pauvres, doivent peiner à l'intérieur et s'épuiser en des travaux modestes, mornement ennuyeux, et tellement plus ingrats que le sien.Il lui arrive même d en parler avec ostentation.Et puis, parce qu'il n'a pas donné d'enfant, jadis, à sa compagne de deux nuits, il a eu la chance d'échapper à l'exécution définitive et au four crématoire où la direction convie à périodes fixes la plupart des parents de cette institution modèle.Il est de ceux qu'on laisse plutôt crever de leur belle mort, tout fin seuls dans leur coin, en vantant leur force, leur courage, leur indépendance, mais lui, il sait qu il ne mourra pas comme les autres, qu'il ne mourra pas au camp: s il lui faut mourir, ce sera très loin, près d'une rivière, en plein soleil.Mais il n'est pas sûr du tout qu'il lui faille mourir.Le seul vrai malheur de sa vie, c'est de ne jamais pouvoir répondre à l'unique personne qui vienne le visiter de l'extérieur du camp.Les travailleurs modèles, en effet, ont le droit de recevoir une LA CLOTURE 75 ou deux visites par année, le soir de leur anniversaire, à condition seulement que leurs visiteurs aient bénéficié du même traitement lorsqu'ils étaient eux-mêmes prisonniers.C'est ainsi que ce jour-là, chaque année, par le haut-parleur de sa cellule, il entend le gardien-chef l'appeler par son nom.Il entend quelques fois la voix sourde et un peu tremblante d'une femme qui demande à le voir.On répond à cette femme qu'il n'habite plus au camp.Elle insiste.On lui fait croire qu'il est malade.Il se met alors à crier, à frapper sur les murs, à donner des coups de pieds, il s'époumonne, il s'engourdit les poings, la tête lui fend, mais les murs sont capitonnés, personne ne peut l'entendre, et la visiteuse finit toujours par s'en aller.Puis l'année passe.D'une visite à l'autre, la voix de l'inconnue se fait plus sourde.Mais elle revient toujours.Cependant, la clôture s'élève.Elle aura bientôt plus de trente pieds de hauteur.Il pourra voir les vallées et les montagnes qui s étendent au-delà de la toundra, au-delà des prairies, au-delà des forêts de conifères et des arbustes qu'il aimerait tant pouvoir nommer.Il le sait désormais: un jour, il s'évadera.Ainsi, jour après jour, mois après mois, il ajoutera à sa clôture une maille de plus, puis une maille encore.Il travaillera de plus en plus lentement, mais sa clôture finira par atteindre une hauteur de plus de trente pieds, de plus de cent vingt échelons.Et le premier jour de sa soixante-troisième année, on pourra enfin le féliciter du travail accompli et lui offrir une nouvelle fonction beaucoup plus facile et plus agréable que la précédente: celle de peindre un large secteur de sa clôture avec de la peinture d'aluminium ou d'argent.Il s'en tiendra aussi la tête.Ce travail lui plaira; il prendra encore quatorze ans pour le terminer.Quand il aura atteint soixante-dix-sept ans, et quand il aura bien mérité du camp et de sa haute direction et reçu l'accolade d'un quelconque sous-lieutenant, on pourra lui confier sa dernière tâche: celle de peindre en noir un tout petit coin de sa clôture, mesurant deux 76 JACQUES BROSSARD pieds de largeur par six de hauteur, comme une porte sur l'inconnu.Il acceptera cette corvée sans mot dire, mais il trompera de la sorte la confiance qu'on aura si longtemps mise en lui.Car il aura décidé, le traître, d'en profiter pour s'évader.Avec son application coutumière, il aura tout planifié, tout prévu dans le moindre détail.Ce jour-là, il aura peint en noir le dernier fil de fer de la surface prescrite.Au cours du mois, il aura endormi la confiance de son vieux gardien: celui-ci le prendra encore pour un bon bourgeois, pour un sage, brave et excellent vieillard inoffensif et sans défense.A midi, au moment de casser la croûte ensemble, le bon vieillard jettera à la figure de son gardien, à plein sceau, tout le reste de sa peinture noire à laquelle il aura mélangé de la chaux vive et de l'acide sulfhyrique dérobés à l'atelier.Tandis que le gardien aveuglé, suffoqué, hurlera de douleur en se déchirant la peau du visage et en vomissant, le vieux prisonnier lui arrachera son fusil, lui fracassera la tête et lui défoncera le crâne, joyeusement, à coup de crosse de bois.Puis il reprendra souffle.En s'agrippant avec peine aux fils de fer barbelé, il en escaladera lentement plus de cent échelons.Il s arrêtera de nouveau pour reprendre souffle.Du haut de sa clôture, par-delà l'immense forêt de conifères, par-delà le feuillage à demi épanoui d'un bois d'érables encore plus lointain, il devinera à l'horizon les hauts toits bleus d'un village, les pommiers blancs qui les entoureront et les pentes valloneuses et verdoyantes d'une montagne voilée par la brume.Il verra s'élever au-dessus des toits, comme dans les contes de fée, de lentes fumées roses qui seront aussitôt dispersées par le vent.Il sentira le soleil resplendir derrière lui, tout en haut, dans une éclaircie du ciel dont il verra l'azur pour la première fois.Il se hâtera d'escalader les derniers échelons de la clôture; à trente pieds du sol, il s'arrêtera et se retournera un instant pour contempler au loin, à quelque cinquante milles de là, les bâtiments, les baraques et les hautes cheminées du camp.Il s apprêtera à enjamber la clôture, sans regarder le fossé, quand il verra surgir devant lui, la gueule écumante, baveuse, six dobermann retenus à grand peine par LA CLOTURE 77 leurs trois gardiens.Le vent s'élèvera soudain et l'écrasera contre la clôture.Il entendra gronder les chiens.Il regrettera de ne pas s'être évadé plus tôt, de ne pas avoir enjambé plus tôt cette clôture, quand elle était moins haute et qu'il était plus jeune et plus agile.Les gardiens feront feu sur lui, des balles siffleront à travers la clôture, mais rien ne pourra plus l'atteindre.Un coup de vent d'une extrême puissance l'arrachera soudain à la clôture, le fera tourbillonner dans l'espace au-dessus du fossé et du remblai, — la bourrasque l'emportera aussitôt comme un cerf-volant par-dessus les coteaux et les collines, par-dessus les buissons et les bosquets.— elle lui fera survoler d'immenses forêts de sapins, de bouleaux et d'érables jusqu'aux bâtiments de ferme, jusqu'aux champs d'avoine, jusqu'aux maisons du village baignés depuis des siècles par le grand lac de son enfance, — et les tourbillons du vent le soulèveront au-dessus des toits en pente, au-dessus des vagues moutonnantes du lac, au-dessus des montagnes et de leurs plus hauts arbres, — et la tempête le portera ainsi comme un oiseau affolé jusqu'aux nuages où nous le verrons disparaître en traînant à sa suite de longues banderoles en spirales, des banderoles de fils de fer et d'argent, et nous verrons bientôt la clôture se dérouler interminablement derrière lui et disparaître à son tour au plus profond des nuages, aspirée par l'ouragan, cependant que des rafales de coups de feu éclateront au loin dans la cour ouverte de la prison modèle et que des hurlements de joie rempliront l'espace et parviendront ainsi jusqu'à nous.Alors, si tu veux bien, nous cesserons de graver des paroles inutiles sur l'écorce déjà blessée des bouleaux.Nous quitterons notre chalet d'hiver enfoui au fond des bois.Nous pourrons sortir de cette forêt que nous aimons trop; nous pourrons retrouver la route.Nous pourrons regarder la terre et les feuilles trempées sous nos pieds.Nous marcherons d'un pas rapide, droit devant nous, dans la lumière du soleil de midi, en direction de ces vergers en fleurs où nous pourrons précéder, pour les accueillir, tous les évadés volontaires de la cité modèle, tous ceux qui auront pu, comme nous, s'échapper de leur vivant. 78 JACQUES BROSSARD Puis nous partirons tous ensemble à la recherche du village entrevu, à la découverte de son lac, de ses fermes, de ses fumées, de ses bêtes, de ses rues, de ses places, de ses arbres, de ses fontaines, de ses maisons, de leurs toits, de leurs portes, de leurs fenêtres, et de tous ses jardins abandonnés du rêve et du réveil, du dernier soir et du premier matin.16 novembre 1973 P.5.Ces contes datent de novembre 73: à mi-parcours entre la nuit de 70 et le réveil de 76.Trois ans plus tard, il redeviendrait plus facile de croire au printemps, et à la terre d'ici. JEAN LE MOYNE REVÊRIES MACHINIQUES ESSAI JEAN LE MOYNE né en 1913.Auteur de Convergences (1961), un livre d'essais qui compte parmi les plus vigoureux et les plus plus originaux de la littérature cana-dienne-française.A collaboré à plusieurs journaux et revues, dont La Relève et Cité libre, et préparé avec Robert Elie l'édition des Poésies complètes, du Journal et des Lettresàses amis de Saint-Denys-Garneau.Jean Le Moyne a reçu plusieurs prix littéraires, dont le Prix Molson (1968).Il travaille actuellement à un nouveau livre d'essais et à un ouvrage sur la mécano-logie. Scrutant sa propre expérience, analysant les témoignages des écrivains, Gaston Bachelard a décelé dans les éléments et les matières des sources de rêverie et des lieux de bonheur fortement caractérisés.Il a montré comment, dans l'acte poétique formel ou non, les tempéraments individuels privilégient telle matière ou tel élément et comment les affinités matérielles peuvent garantir l'authenticité du poème que celui-ci soit prose, vers, état permanent ou cri.Or, il semble que des phénomènes psychologiques analogues régissent sur le plan poétique les rapports de l'homme et de la machine.Il semble qu'il y ait une rêverie afférente à chaque espèce machinique et que toute machine privilégiée soit la condition d'un bonheur particulier.Bachelard a pu réunir un dossier prodigieux, alors que les pièces concernant la rêverie machinique sont rarissimes.Quant à mon expérience, elle ne saurait se comparer en son ordre à celle du grand philosophe: elle ne peut être que bien modeste, puisque — entre autres raisons — je ne suis ni ingénieur ni mécanicien.Mais, parce qu'elle a la durée de ma vie, parce qu'elle m'est depuis l'enfance une source constante et de plus en plus abondante de poésie, et qu'elle m'a été une longue introduction à la rationalité machinique, j'ose partir d'elle en lui intégrant les témoignages de quelques ingénieurs et de nombreux mécaniciens et servants de machines.La chanson nous apprend que le meunier s'endormait, tandis que tournait et s'emballait son moulin.Sans doute rêvait-il bon vent, grain, sacs, farine et belle monnaie, comme tous les meuniers.Mais que rêvait-il éveillé, réglant les pales du moulin, alimentant les meules, écoutant le doux fracas des engrenages de bois?Nous ne savons guère non plus quelle rêverie était la compagne obstinée des hommes qui 82 JEAN LE MOYNE travaillaient dans les moulins hydrauliques.Les caprices du vent, d'une part, la régularité de l'écoulement de l'eau dans le coursier, d'autre part, devaient certainement chez les uns et chez les autres différencier la perception diffuse du mouvement rotatif, élément moteur fondamental de ces deux machines.On peut se poser des questions semblables au sujet du voilier sous toutes ses formes, la machine peut-être la plus intimement insérée dans son milieu, lequel lui offre à la fois soutien, appui, résistance, force, victoire ou défaite.Le voilier s'efforce à la discrétion du contact avec l'eau, mais il est charrue: il laboure, il ouvre l'eau et la bouleverse de guérets éphémères; mais la houle lui impose un bercement et les courants et les vents l'obligent à d'incessantes variations de marche.Ses formes subtiles accueillent et vainquent d'énormes puissances.Il entretient un mixte de rêveries de repos et de volonté.Les petites embarcations mues à force de bras présentent des éléments semblables de rêverie, auxquels s'ajoute un facteur d'indépendance extrêmement important malgré sa faiblesse: le moteur humain.L'aviron, bien que cinématiquement intégré à l'embarcation par les tolets, est assimilable à l'outil; il tient du levier, de la pelle et de la hache.Les rames fendent l'eau brutalement comme la cognée, le bois.Le geste du rameur a une autorité forgeronne.Alors que la pagaie, elle, traite l'eau plus mollement, elle brasse une pâte; elle est spatule, cuiller; elle n'est pas intégrée au canoë, mais à un moteur vivant obligé à une cinématique fort complexe.La monotonie des gestes trouve un certain ressort dans un processus de transformation litani-que, lié à la volonté bien sûr, différent toutefois de la volonté brute.Consentie dans les profondeurs de l'intention, la répétition indéfinie du geste perçoit alors une saveur de durée.Et cela est vrai d'une infinité de tâches en relation avec les machines qui permettent leur accomplissement: la rêverie rachète la monotonie.L'outil a long à dire là-dessus.C'est le domaine entier de la machine statique, ou passive, qui offre à notre analyse les richesses de sa poésie, depuis le tour du potier, jusqu'à l'horloge, depuis le moulin grec jusqu'à la turbine.Aucune machine n'est indigne de notre attention, car chacune crée entre la nature et l'homme un rapport original, car chacune révèle à RÊVERIES MACHINIQUES 83 sa façon ce qu'il y a dans l'homme.L'ensemble machinique ressortit à la culture, non pas de la même façon, mais aussi valablement que n'importe quelle autre création humaine.Si on affirme cela sans hésitation du seul point de vue d'une poétique, avec quelle force souveraine ne peut-on le faire en parlant de la machine en tant que telle, comme projection de notre esprit, comme fonctionnement ad extra de notre intelligence! Indépendantes des éléments, sièges de phénomènes proprement scientifiques, c'est-à-dire voulus, les machines dites actives ou dynamiques introduisent dans la rêverie des dimensions nouvelles.Celles-ci sont attribuables à une régularité, à une intensité et à une puissance d'action mécanique sans communes mesures avec les capacités de l'ancien régime machinique; elles se ressentent aussi d'un degré de rationalité mécanique extrêmement élevé.De l'un à l'autre régime, en effet, on passe des inerties lentement modifiées de la tradition à une invention explosive, de la recette artisanale au génie mécanique, de l'empirisme pur à la théorie.Je m'empresse de dire que l'empirisme subsiste toujours et qu'aucune de nos machines n'est, du point de vue de la théorie, une immaculée conception.Cependant l'existence d'un champ d'induction théorique suppose un ordre de réalité nouveau, au sein duquel la machine subit une mutation.Ce champ a beau être très faible au temps de Watt, la machine à vapeur impose déjà une originalité quasi absolue.Quant à sa poétique, la machine à vapeur alternative demeurera, jusqu'à son élimination, la plus directement satisfaisante, la plus généreusement comblante de toutes les machines.Cinématique au plus haut point, elle se propose, se montre et se manifeste plus naïvement qu'aucune autre.Elle est toute nue.Des coïncidences anthropomorphiques, les cylindres et les pistons, les bras que sont ses bielles, leur va et vient, leur aboutissement rotatif, en font la machine la plus franchement et bellement obscène qui soit.Par ses martèlements, ses grincements, ses chuintements, ses soupirs, ses rythmes élémentaires, elle se raconte constamment, sollicitant de la part de ses servants une irrépressible identification, fixant et exaltant en elle des rêves de force musculaire illimitée, d'endurance indéfectible et d'inépuisable puissance sexuelle.Brûlante, jouant un orgasme perpétuel, elle forge un mouvement souverain sur l'enclume suave de ses glissières. 84 JEAN LE MOYNE Nonobstant tout ce que son service et sa conduite ont de pénible, la machine à vapeur alternative rend ses hommes singulièrement heureux.Leur bonheur se prolonge et s'augmente des rêveries éveillées par la transmission visible de l'énergie au moyen de manivelles, d'engrenages, de courroies et de câbles.Dans une usine victorienne, par exemple, la rêverie a quelque chose d'intensément organique: elle varie des thèmes de contact et de lien.Close comme un vivant, l'ancienne usine en effet est un complexe d'étroites liaisons.La machine à vapeur, et particulièrement la locomotive, exige des interventions qui tiennent de l'art.Cette nécessité d'une constante surveillance est extrêment attachante: elle établit entre l'homme et la machine un véritable lien amoureux, lien que favorise d'ailleurs les fortes idiosyncrasies que présentent les locomotives.L'équipage et sa machine se trouvent en prolongement direct, formant entre eux une riche équation de domination et de puissance, un couple anthropotechnique merveilleusement harmonieux.Au déclin de la traction à vapeur, sur les chemins de fer canadiens, un mécanicien me disait en caressant les bielles de sa machine: «Avec ça, un homme peut de faire valoir.» C'était me dire toute la satisfaction inhérente au style.Alors qu'avec la locomotive diesel-électrique, ce n'est pas un homme qui se fait valoir, mais l'homme.Nous accédons ici à un ordre machinique supérieur et qui ne tolère plus la délicieuse indécence de l'alternance.Le mouvement alternatif subsiste, mais il est caché; serait-il à découvert que l'œil ne le percevrait que sous la forme d'un brouillard cinématique.Il y a certes eu des transitions qui mériteraient notre analyse.Ainsi les premiers moteurs à explosion interne étaient presque tout nus; ainsi la machine à vapeur transformée par Larbodière avait adopté la tenue sévère des moteurs contemporains.Nos moteurs se sont donc enveloppés; de leur cinématique, nous ne voyons plus qu'un effet rotatif et notre oreille ne perçoit pas leur rythme sous leur vrombissement.Ils donnent l'illusion de la continuité.D'une telle illusion, les rêveries afférentes à ces moteurs se ressentent toutes, si diverses soient-elles.Dans la motocyclette, l'automobile, l'avion, le hors-bord, la motoneige, l'automotrice et combien d'autres machines grandes et petites, quelque chose est invariablement perçu comme continuité.Or, la continuité, but mécanique de l'alternance, est rassurante. REVERIES MACHINIQUES 85 Si les moteurs alternatifs à explosion interne proposent déjà à la rêverie la sécurité de la continuité, les moteurs rotatifs lui en font le don plénier.C'est essentiellement de la continuité rêvée qu'est fait le bonheur des électriciens.La rotation pure de leurs machines touche la perfection cinématique; imperceptibles aux sens, les rythmes de leurs polarisations successives, et la discontinuité cyclique et électronique du courant ne sont qu'intelligibles.La dynamo, l'alternateur et les moteurs alimentés par eux sont tous enveloppés et, à cause de sa rapidité, leur rotation même leur est déjà un premier vêtement, un dessous.Au-delà de la perfection cinématique des machines électriques, il y a l'immobilité dynamique et réfléchie: l'électricien des centrales la rencontre et l'éprouve dans le transformateur, dont les seuls signes d'activité sont sa chaleur et son bourdon.Les belles grossièretés, les vigueurs forgeronnes et les puissances brutes des rêveries de l'alternance font place dans le domaine électrique à l'assurance et à la finesse.La rêverie de l'électricien est éclairée d'intelligence; elle n'en est pas moins très charnelle et très matérielle.La turbine présentant une rationalité comparable à celle de la machine génératrice d'électricité, réalisant la rotation pure comme celle-ci, avec laquelle elle forme un groupe idéal sur le même axe, enveloppée elle aussi et plus étroitement encore, ne livrant rien du phénomène qu'elle abrite, assujettie à une rigoureuse régularité, la turbine, dis-je, augmente singulièrement l'intensité de la rêverie électricienne.Dans les groupes thermoélectriques la turbine à vapeur met le rêveur en contact avec l'énergie élémentaire du feu et la force primitive de la vapeur — mais il n'y a plus rien dans ces installations qui rappelle la forge et son décor surchargé; la turbine hydraulique, elle, plonge son homme avec elle dans la fluidité massive — et invisible — de son milieu: l'eau.Les savantes turbines, et singulièrement la turbine hydraulique, sont des récepteurs cosmiques; elle sont racines de la machine dans la nature et sources d'énergie pour le réseau, pas seulement le réseau électrique, mais le réseau global, comme «rencontre de la possibilité technique et de l'existence naturelle», selon Gilbert Simondon, ou comme «mécanosphère», selon Jacques Lafitte. 86 JEAN LE MOYNE L'ère de la vapeur connaissait des ensembles machiniques organiquement fermés sur eux-mêmes par la faiblesse et la courte portée de leurs mécanismes de transmission; l'âge de l'électricité voit naître des sociétés de machines qui tendent irrésistiblement à la planétisation.D'où des extensions indéfinies de la rêverie électricienne.Cette rêverie prend des dimensions cosmiques et se socialise.La régularité de leurs machines, l'ambiance de continuité assurée dans laquelle ils vivent, nourrissent chez les électriciens une rêverie dont celle des meuniers du temps jadis a dû être le premier type.Mais la régularité et la continuité, les nouveaux meuniers de l'énergie massive doivent les assurer en tenant compte des nouvelles subtiles qu'ils reçoivent au sujet du potentiel, de la demande, de la capacité momentanée des autres centrales du réseau et des réserves d'eau.«Il ne faut pas que je perde ma machine,» disait un jeune technicien préposé à la surveillance d'un groupe thermoélectrique.De tels meuniers ne s'endorment jamais: leur rêve éveillé est bien trop riche, trop raisonnable, trop heureux pour cela.Dans les cathédrales de l'électricité, je n'ai jamais rencontré d'hommes malheureux; j'y ai connu en la personne d'ingénieurs chefs, de nobles sacristains qui, spontanément, y avait fait vœu de stabilité, tant ils étaient devenus amoureux de leur vaste machine, si solidement ancrée dans la nature, si largement ouverte au monde, si admirablement structurée dans l'intelligence.L'idéal du mouvement circulaire d'un Aristote correspondait peut-être à un profond besoin de possession et de sécurité.Le cercle et la sphère sont en effet des territoires et leur rotation va de soi pour l'imagination.En outre, la vénération des anciens pour le cercle contenait peut-être une prodigieuse intuition qu'aurait vérifiée l'évolution du machinisme de l'origine à nos jours.La quête de la rotation motrice est fondamentale en mécanique et, cinématiquement, nos machines génératrices d'énergie et nos moteurs culminent comme roues.Sous des formes extrêmement complexes, des roues composées meuvent aujourd'hui de nombreuses machines.Les rêveries qu'elles éveillent varient les thèmes que proposent les groupes thermo et hydroélectriques.La dérive mécanique vers la rotation pure et initiale est si forte que le moteur à explosion interne s'y essaie avec Wankel, sans doute en une de ses dernières tentatives de mutation.M RÊVERIES MACHINIQUES 87 Mais le triomphe de la roue annonce son déclin.Elle-même par rapport à la frénésie alternative constitue une réduction et une purification de l'événement cinématique, progrès qui correspond aux volontés d'économie de l'intelligence.La roue sera dépassée à son tour par bien des machines non cinématiques et sera laissée à des fonctions secondaires.Quelles seront alors nos rêveries machiniques?Il est très probable qu'elles ne se départiront pas du thème majeur et constant de la puissance.Car la machine, transformateur et amplificateur d'énergie, est délégation de puissance et cette délégation, qui se veut toujours plus rationnelle, est béatifiante.Si, à la suite de Lafitte, de Simondon, de van Lier, nous concevons le réseau technique et machinique comme seconde nature posée entre la nature première et l'homme, et si nous en reconnaissons les fonctions médiatrices, la poétique des machines et des techniques nous importe autant et a autant de valeur que la poétique des éléments et des matières, et de la vie saisie telle quelle.L'étude des rêveries machiniques doit, de plein droit, faire partie de la mécanologie; elle est indispensable à la totale intégration culturelle de la machine.Mais ce n'est pas à l'humanisme classique et littéraire que nous nous efforcerons d'intégrer la machine.Analysant les processus d'identification substantielle, Bachelard a dénoncé une fois pour toutes les obstacles épistémologiques qu'ils comportent.Les rêveries matérielles ne permettent pas de faire de la physique ou de la chimie.Cela est vrai dans le cas des machines, bien qu'avec une différence fort importante.Si les rêveries machiniques demeurent liées de quelque manière aux éléments de la nature brute, elles n'en procèdent pas d'une façon primordiale: elles procèdent surtout d'un monde de formes créé par l'homme et qui exerce sa médiation entre l'univers et lui.Il en résulte qu'à mesure que l'on monte dans l'échelle des espèces machiniques, les rêveries se raffinent et s'éclairent, elles s'instruisent et se réforment, amoindrissant ainsi d'elles-mêmes l'obstacle épistémologique qu'elles pourraient constituer.Elles sont donc une façon valable d'approcher certains aspects du système des machines; la conscience que nous pouvons prendre de leur valeur poétique transforme positivement les relations de l'homme et de la machine.Pour beaucoup, la machine, incomprise, est 88 JEAN LE MOYNE mauvaise: la connaissance de ces rêveries leur servira à racheter l'entité machinique jusqu'à sa rédemption culturelle, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle ait reçu la visitation plénière de l'esprit humain au sein d'un pan-humanisme.Je n'oublie pas le sévère avertissement que Gilbert Simondon a formulé dans Le mode d'existence des objets techniques1.Il ne s'agit pas d'esthétique ici, et je sais que l'art traditionnel est impuissant devant la machine.Il s'agit de poésie et d'une poésie nourrie dans un autre univers que la nature élémentaire.Nous nous logeons dans un monde où dominent la théorie, la prédiction et l'opération: sa poésie ne saurait être que critique.1 Aubier, Paris 1958. ROBERT MÉLANCON QUATRE SÉQUENCES POEMES ROBERT MÉLANCON, né à Montréal en 1947.Etudes de lettres à Montréal et à Tours.Les poèmes publiés ici sont tirés d'un recueil en préparation: Peinture aveugle. ELEGIES 1 Où sont ces ténèbres plus Printanières que les floraisons Des cerisiers?où le bleu, le sombre.Le charbon, la lune que proposait La fenêtre ouverte sur les tournesols?où La rumeur rythmique des grillons Coupée de cris d'engoulevents?les lueurs D'orage préparant leur opéra Sur l'horizon soudain rapproché?Nulle page Ne saurait porter ce temps Révolu (cycle, mais sans retour.Pourtant intact et disponible selon La mise en scène (tableaux D'une étrange lumière) de la mémoire) Et nulle phrase inscrire Dans l'arbre intelligible de sa syntaxe Ce noir aboli où se mêlaient les règnes. 92 ROBERT MELANÇON 2 Les chrysanthèmes durent Sur le blanc géométrique du mur.Déploient leur grâce vermeille, orange Mûre et jaune, vers la tenture Lourde, le velours prusse qui clôt L'hiver, la nuit.La lumière M'enserre dans ses mille fils.Et ce silence, je le respire Comme l'étonnante fraîcheur Que laisse après elle la pluie.J'habite Une paix précaire qu'emportera De ses eaux lentes et formidables (De quel horizon scellé Sous sa mémoire bleue ne cesse-t-il De pousser sa force étale?), fleuve Magnifique, le temps.3 Où sera cette lumière plus Automnale que les flamboiements Des ormes?où le pourpre, le cuivre.L'émeraude, le soleil que me destine Ce dimanche ensommeillé?où Le silence que rompent Les oiseaux du soir?les ombres Sur l'herbe, les murs — hiéroglyphes Dont le sens m'est refusé?Le fleuve N'emporte pas les rives Qu'il a reflétées, le vent Abandonne à la rue les feuilles Qu'il a dispersées.Le ciel.Très bleu, s'inscrit pourtant Dans l'éclat d'une fenêtre sur La façade que la nuit baigne. QUATRE SÉQUENCES 93 L'AMANTE 1 Comme l'eau d'un marais (heures.Semaines, mois, années, Intervalles, moments) le temps Pouvait être, infect, vert.Sans forme, sans nom.Je songeais Désert, pierres, silence.Tu es venue à moi comme avril révèle Au monde qui n'était que possible Sa variété, le bruissement De la clarté dans les feuilles.Le temps Me porte dans le verger de ta présence.2 Dans le verger qui naissait Sous tes pas, frémissait A ton approche, s'éclairait Au matin de ton visage.Se couvrait de roses Au bout de tes doigts: tu Appelais l'alouette et Les autres voix de l'aube.Tu déployais l'horizon.Tu imposais sa fraîcheur A l'air, le calme à l'étang Où surgissait, bleu, le jour. La nuit échangera avec le jour La masse de ses ténèbres (superbe Ecrin où coulent les étoiles) pour Les divisions de la clarté.L'Atlantique Refoulera le Saint-Laurent, remontant Son cours vers ses sources confuses.Le soir n'approfondira plus D'ombre ses rues, et l'automne Fleurira plus que mai.Avant Que se disperse le verger de ta présence.4 Ainsi que ces oiseaux montant et Descendant dans la cage de l'aube.Tournoyant et se posant, plongeant Et s'élançant dans le bleu Où glissent les convois des nuages.Planant et mêlant leurs cris.Se rassemblant et se dispersant Comme une pluie de samares Dans une forêt d'enluminure Devenue volière, milliers De fruits croissant d'arbre En arbre par bandes rythmiques Cherchant l'ordre nécessaire A l'essor, ainsi mes pensers migrateurs Vers l'été de ton corps. QUATRE SEQUENCES 5 Je compare au soleil celui que tu es.Plus lumineux que l'éblouissant Matin où l'été fait de la fenêtre Une ardente cymbale.Je compare à tes yeux Ce miroir, eau plus limpide que midi.Je compare à ta violence douce, A ta présence, le soir où s'avance La nuit, superbe jonchée d'étoiles.Je compare à celle que tu es (l'une, La constante) le temps, sa succession.Le passage qu'il est à sa forme toujours Future.Je sais que plus que lui tu dureras.6 Le soleil ne peut dissiper ce noir Que ton départ répand.La rue Enluminée d'affiches, de reflets.Glisse en vain sur mes yeux Comblés de ténèbres.Le ciel Où se répand la splendeur mobile du soir Edifie en vain son monument de nuées Roses et bleues, rousses et nacrées.Le temps versera son encre Tant que ton regard ne m'aura pas Rendu le vrai foyer de la lumière. 96 ROBERT MÉLANÇON 7 Telle la rosée mouillée quand L'aurore, sa rivale, ne s'empourpre Que de honte pour la clarté Qui brille entre ses épines plus Rouge que l'horizon, telle Tu vins dans l'ébranlement Du mai du plus beau du siècle.Telle tu fis du soleil Un simple trope (ainsi l'aube A son essor balaie les étoiles) : Tu me donnes la forme et La substance, et la lumière Que je deviens ne me vient que de toi.8 Tant que la neige éclairera l'hiver.Tant que le jour alternera Avec la nuit qui le chasse et le fuit.Tant que la rue s'emplira de rumeurs.Et tant qu'entre ses rives coulera Le Saint-Laurent irréfutable où passe Ma ville parmi les nuées, je serai tien Plus qu'au corps n'appartient l'ombre.Mais nous passerons comme la neige.Comme la lumière et la nuit, Avec cette ville et son fleuve. QUATRE SÉQUENCES LE VERGER PERDU 97 1 Sur son échelle d'épines brille La rivale des crépuscules.Dans son lit de ténèbres coule Le fleuve des étoiles.Sous le hêtre s'enroule L'ombre, cercle plus sombre Que la nuit.Ailleurs.2 Rien ne te rendra cette arcadie aux mille plis Où coulait le vent.Rien ne te rendra cette ombre touffue Du hêtre, cercle sombre dans la campagne.Ni le silence plus vertigineux que le ciel prusse.Sinon la distance.3 C'était un carré que définissait Le cœur où convergeaient ses mesures parfaites Et où trouvait sa forme Pure la joie d'être.S'y ressemblaient tant d'arbres (Aubépines, pruniers, rosiers.Saules, tilleuls, tant d'autres) Qu'entre eux sans doute se cachait Celui de science.Les bois, les champs, la Loire, les villages Résumaient alentour le désordre universel. 98 ROBERT MELANÇON 4 Le brouillard annulait Tout le pays, ne t'accordait Que ce gravier.Premier pas Dans le jour ivre, solitaire Dans sa lumière ouatée.Le mur: plus tendre que la paume, aussi intime Que l'épaule, lent, friable.Roseraie D'une innombrable aurore.L'herbe naissait De l'ombre, émeraude Polie par la lumière.5 Loin du blanc où je passe trace comme Fiction: ce verger où coulait L'eau de l'aube.Aujoud'hui Je reconstitue le lieu, l'heure; Je brûle dans l'août malgré le gris, Malgré janvier, lenteur de la clepsydre.Je deviens roseraie liée aux pierres, regret Des ruchers de tilleul, des nappes d'herbe Que secouait le vent limpide. QUATRE SÉQUENCES 99 6 Le soir posait ses fruits Dans les feuilles où tremblait La lumière: pomme d'hespérie.Segment du jardin qu'encadrait L'embrasure de la fenêtre: l'herbe, Le triangle de colza Près du trapèze du pré; ciel plat et neutre Où la clarté s'évanouissait.Le silence coulait avec l'ombre Lente dans la chambre.7 Le plateau proposait sa table nue, labourée.Au ciel transparent de Pâques.«Tu es plus claire qu'avril», disais-tu A l'amante.Tu cueillais Son visage d'aubépine et de rose.Aussi chaud, aussi fou que le verger originel Et que les pluies de pétales. 100 ROBERT MÉLANÇON 8 C'étaient des matins d'où jaillissaient Froissements d'ailes sous le ciel Semblable à tes yeux où luit Un soleil de la plus belle eau.C'étaient les pierres offertes Au regard, aux paumes; la pluie lavait Les ardoises, la chaussée; des cris Montaient d'une cour sertie dans ses murs.J'étais les pierres, l'air mouillés, La pluie pierreuse, octobre et Le labyrinthe anticipé — nostalgie mauvaise.9 Loin du gravier où les pas marquaient Les heures, loin des ciels changeants (Menacé de nuées si grises le bleu Etait si bleu), loin des soirs Où les eaux se faisaient mouvement De la nuit (surface ombreuse, ensablée.Miroir des ténèbres amies, j'erre Dans le labyrinthe d'hiver, l'étrange. QUATRE SÉQUENCES 10 101 Tu le sais: cette pluie.Cette arcadie, cette herbe, ce val (Dans son eau lente le ciel S'attarde), ce soleil roux tombé Des nuages, ils s'effaceront comme la brusque Lumière qui les a révélés.(Dans le soir où tu écris, l'air s'emplit D'oiseaux, invisible voix Qui saluent les ténèbres.) Mais le visage de l'amante, le baiser Sous l'éventail de la roseraie, serrés Dans les noeuds des mots.Ils traverseront le temps.11 Vos soirs coulaient avec la Loire Eparse dans la lumière.Sous les tilleuls où Se dispersait l'essaim de la chaleur.Ceci, qui étonnait: l'herbe.Le seuil et tout l'espace Que le soleil faisait germer (Perles dans le gravier, roulées Dans le pré).Le silence ami Venait avec les ténèbres. 102 ROBERT MELANÇON 12 Il n'est plus une enceinte où je pénètre.Le jour n'y verse plus la lumière Qui coule dans la rue, Ni que diffuse la fenêtre.Le silence D'une autre solitude que l'absence Y recueille une autre rumeur que l'été.Mais il n'est pas un lieu sans lieu, ni un espace Sans espace, ni un temps sans cours, Puisqu'il déploie autour de ton vrai corps L'aube qui me suscite. QUATRE SÉQUENCES NEIGE 103 1 Lenteur, dérive, paresseux Ressassement plutôt que chute D'atomes ouatés, éclos au ventre Confus des nuages très bas: Comme si le jour cristallisait Toute sa lumière dans ce vol Erratique d'étoiles floconneuses Qui ne se poseront pas.Peuplent l'air, l'enfièvrent.2 Brusque poudroiement, l'espace Tout entier qu'envahit le blanc.Que le vent pousse, dont la chute Brève se couche presque sous Le vent.Car l'air dépeuplé aussitôt Reprend nullité, neutralité, afin Que vibre, jour renversé.Le sol plus clair que la nue. 104 ROBERT MELANÇON 3 Le soleil ondoie sur le blanc, Jour couché entre les troncs Que le gel a noircis, délivrés Des feuilles, des oiseaux, des rumeurs.Le soleil coule sur la neige Comme une eau vive enfin.Terre lucide d'où jaillit la forêt Intelligible, la neige méditative Où passent les reflets du jour rose.Jaune, bleu, où se dispersent des étoiles Moins nombrables que la Voie lactée, La neige incarne la lumière, elle est Sa seule forme, sa seule matière.4 Ainsi dans les ténèbres le froid A préparé ce ciel poudreux d'étoiles Couchées sur le sol plus clair Que l'aurore: voie lactée que le vent Disperse et recompose, que le vent File et déploie dans la lumière Scintillante, plage d'un jour plus pur Que la lumière lave, sable Conceptuel que la lumière définit. QUATRE SÉQUENCES 5 105 Blanc, qui est absence de tout Buisson chaud, qui est absence de tout Paysage.Où les ténèbres mêmes Se perdent, ne parviennent à être sinon Cette mémoire de lumière qui monte Du sol aveugle.Qui est absence D'herbe, de pierre, d'ombre.Où se dissout le monde.Qui est La page enfin où a lieu le lieu. PAUL BEAULIEU L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD ETUDE LITTERAIRE PAUL BEAULIEU a fondé La Relève en 1934 avec Robert Charbonneau.Entré au ministère des Affaires extérieures en 1940, il a occupé plusieurs postes diplomatiques à l'étranger.Son essai sur Jacques Rivière lui a valu le premier prix aux concours littéraires de la Province de Québec en 1953 et fut publié aux éditions de la Colombe à Paris.Il est membre de l'Académie des Lettres et des Sciences humaines de la Société royale. L'œuvre romanesque de Katherine Mansfield nous plonge dans un univers de féérie que d'aucuns pourraient qualifier d'irréel tant les personnages de ses nouvelles se refusent à projeter en pleine lumière les motifs qui les mènent et à révéler l'idéal qu'ils poursuivent.Si Katherine Mansfield se réservait jalousement une zone de son expérience humaine qu'elle défendait contre toute intrusion, elle nous a laissé des écrits dans lesquels elle met «son cœur à nu» .Ainsi nous invite-t-elle à entreprendre une démarche en vue de percer le secret de cet univers, source d'inspiration de son expression littéraire et facteur de dépassement qui lui assura la possession d'une vie intense en harmonie avec sa recherche d'absolu.Des écrits de Katherine Mansfield, le Journal et les Lettres, à cause d'une chaleur humaine plus sensible qui s'en dégage, ont retenu l'attention enthousiaste du lecteur de langue française beaucoup plus que ses ouvrages d'imagination.Ces confidences nous lient en quelque sorte de complicité avec celle qui inscrivait sans arrière-pensée de prétention littéraire, dans de petits cahiers, ses réflexions sur les êtres et les choses.Une ferveur toujours présente à l'endroit des valeurs de l'esprit, une lutte sans cesse soutenue pour faire triompher le Beau touchent les âmes, même celles que l'habitude a rendues sceptiques.Un souffle spirituel traverse ces pensées que la résistance contre la maladie envahissante ou que l'exaltation devant le merveilleux de l'univers lui suggère.Dans un monde où toutes les expériences intellectuelles et spirituelles sont soumises à un nouvel examen critique, les milieux littéraires de Londres scrutent d'une manière méticuleuse la nouvelle version du Journal de Katherine Mansfield.A Paris, la publication des 110 PAUL BEAULIEU lettres à John Middleton Murry, par la mise à jour sans réserve tout aussi bien des aspirations partagées qui rapprochent les deux correspondants que des incompréhensions mutuelles qui les déchirent, provoque un remous qui rejoint des intellectuels appartenant à des courants de pensée les plus différents.Quel message cette jeune Néo-Zélandaise exilée en Europe peut-elle donc offrir pour que des groupes de tendances même opposées l'interrogent avec tant d'intensité?Les lettres qu'elle adressait à celui qui allait devenir son mari, ou à des amis choisis, peuvent-elles jeter quelques lueurs sur ce point?Je dois avouer que c'est toujours avec un sentiment de curiosité indiscrète que j'entreprends la lecture du Journal ou de la Correspondance d'un écrivain.Le lecteur peut-il usurper impunément le privilège de s'immiscer dans le domaine le plus réservé de l'écrivain?Avec autant de discrétion possible, nous allons tenter de suivre l'évolution de l'être qui se cache derrière ces pages intimes, et sa marche à travers des chemins souvent dangereux en vue de l'exploitation au maximum du potentiel qu'il porte en lui.Le critique peut aborder de deux façons l'étude des écrits intimes d'un écrivain.La première se voulant scientifique et impartiale se contente d'en retenir exclusivement l'aspect artistique, tandis que la seconde tenant compte du facteur personnel les considère comme un document essentiellement humain qui ouvre des aperçus sur le coeur et l'âme.Sans vouloir pour autant en minimiser la qualité littéraire, le Journal et la Correspondance de Katherine Mansfield ne peuvent être appréciés à leur juste valeur à moins que leur contenu humain soit pleinement dégagé.Une réconcialiation de ces deux méthodes complémentaires nous guidera dans notre tentative de dégager les valeurs qui guidèrent Katherine Mansfield au cours de son long cheminement vers le plein épanouissement de toutes ses possibilités.• • • Le Journal est un centre dans l'œuvre de Katherine Mansfield, une sorte de monologue au cours duquel elle s'analyse impitoyablement et recherche la pureté intérieure qu'elle considère comme un achèvement préalable à la création artistique.Quelle perte inappréciable que la destruction volontaire d'une partie considérable de ces L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 111 Carnets, surtout les notes de jeunesse, car rarement une œuvre littéraire s'est aussi étroitement intégrée à la vie de son auteur.L'insatisfaction foncière qui incita cette décision radicale est noble en soi.«Quel misérable petit journal», écrit-elle en 1915 (p.103).Et plusieurs années plus tard en 1922 revenant sur ce même point, elle précise: «Si je mens, ce journal ne me servira de rien» (p.334).Tenir ce journal remplit donc pour elle une fonction vitale, car il est un instrument qui l'aide à préciser sa démarche vers l'idéal quelle s'est fixé.On sait à quelles limites extrêmes de dépouillement ses exigences personnelles marquent les méditations des dernières années.Toute confidence permettant de suivre l'approfondissement des écrits et de la pensée devient donc des plus précieuses.En plus de reprendre les textes déjà publiés en 1927, l'édition définitive établie en 1954 par John Middleton Murry renferme plusieurs passages que par souci de discrétion le compilateur avait antérieurement omis, ainsi qu'un petit carnet qui avait été volé et de nombreuses pages du Scrapbook qui apportent des éclaicissements sur certaines mentions du Journal.1 Animé par le désir de mettre à la disposition des lecteurs de Katherine Mansfield tous les matériaux disponibles, John Middleton Murry avait réuni les notes éparses ainsi que les projets de sa femme et les avait publiés en 1939 sous le titre modeste: The Scrapbook of Katherine Mansfield.2 La quasi-totalité de ces textes ayant été intégrée dans la version finale du Journal, ce livre a perdu beaucoup de son importance et ne mérite pas une étude détaillée.Les autres pages sont des ébauches de nouvelles qui laissent entrevoir un renouvellement de sa technique.A mon avis, un certain nombre de citations transcrites au cours de ses lectures aurait dû trouver place dans le Journal, surtout celles qui proviennent de Cosmic Anatomy.Katherine Mansfield s'était longuement penchée sur ce livre et les passages quelle retint nous renseignent sur l'emprise qu'exerçait Oupensky sur son esprit.Venue à Gurdjieff par le truchement du philosophe russe, ces citations nous aident à comprendre par quel processus elle fut amenée à s'engager dans une aventure qui allait lui être funeste parce que l'enseignement proposé ne s'intégrait pas à sa nature.1 Journal.Edition définitive.Club des Libraires de France, 1955 2 The Scrapbook of Katherine Mansfield, Constable, 1939. 112 PAUL BEAULIEU De ces notes souvent rédigées à la hâte se dégage-t-il une pensée propre à Katherine Mansfield ou en d'autres termes y décèle-t-on une philosophie de la vie?Bien que le Journal nous permette de saisir l'attitude de l'écrivain en face de Dieu et les grandes lignes de sa position sur certains aspects essentiels de l'expérience humaine, y chercher un ensemble logique et détaillé serait faire fausse route.Cependant ces réflexions isolées, ces pensées que lui inspirait un événement ou une lecture, ces révoltes ou ces élans passionnés sont reliés entre eux par des liens très étroits.Le Journal que nous possédons s'ouvre le 1er janvier 1904 — Katherine Mansfield avait alors 15 ans — sur un registre qui se prolonge jusqu'en novembre 1922.Cette entrée est comme un résumé de ses préoccupations.D'abord se manifeste un besoin irrésistible d'écrire que même les oeuvres achevées plus tard ne réussiront pas à complètement satisfaire.Ensuite on devine l'être passionné que les amours malheureuses meurtriront dans sa chair.Et surtout de cet attachement au monde qui se maintiendra intact malgré les cris de désespoir que la maladie lui arrachera, se dégage un rayonnement communicatif.«Que le monde est merveilleux, que je l'aime! Ce soir, je remercie Dieu d'exister.» (p.5).Ces carnets se terminent quelques semaines avant sa mort le 9 janvier 1923 sur une évocation de même qualité: un souffle d'espérance y met le point final: «Tout est bien.» Ecrire pour Katherine Mansfield était presque un besoin physiologique.Faire revivre les êtres qui avaient habité son enfance, reconstruire un monde perdu quoique toujours présent, partager une vision de beauté ou élever une protestation contre la laideur morale, autant de préoccupations ou de désirs qui s'imposaient avec une nécessité impérieuse.Cependant la création artistique pour cet écrivain entraînait avec elle une exigence individuelle, un respect absolu de la personnalité.A ses yeux tout ce qui est artifice, hypocrisie chez le créateur défigure foncièrement l'œuvre.Avec quelle impitoyable sévérité élaguait-elle de ses nouvelles les éléments qui ne correspondaient pas à une réalité intérieure.De même elle se dissociait des auteurs qu'elle avait fréquentés dès qu'elle découvrait en eux de telles faiblesses.La médiocrité, surtout celle de l'esprit, provoquait chez elle une répulsion instinctive.Seul, l'authentique méritait d'être retenu. L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 113 L'année 1918 marqua une période critique, car Katherine Mansfield prit conscience, d'une façon qui ne lui laissait aucun doute, du progrès incessant de la maladie et cette constatation provoqua chez elle deux prises de position décisives qui eurent une influence déterminante sur son évolution littéraire.En face de l'œuvre à terminer elle apprend la nécessité de la discipline.Même si à cette époque elle n'a pas encore acquis la certitude que le temps lui est irrémédiablement compté, elle devient impatiente car elle se refuse à laisser seulement des œuvres incomplètes, des fragments.Loin de se rebeller contre la maladie envahissante et de se laisser abattre par les amoindrissements physiques qui en résultent, elle voit dans cette épreuve un pouvoir fécond, une nouvelle source d'inspiration qui agit en proportion du dépouillement personnel qu'elle lui impose.«Hier encore, je songeais que même mon état de santé actuel m'est un grand gain.Il rend les choses si riches, si importantes, si désirées.il change l'angle sous lequel on voit tout.» (p.210).Parachever l'œuvre commencée devient la raison primordiale de vivre à laquelle elle consent tous les sacrifices.Elle a découvert qu'en s'exprimant elle se trouve elle-même.Il s'agit donc d'un engagement personnel.Un autre motif qui l'incite à l'accomplissement de cette tâche est la conviction qu'une mission lui incombe.Cette dette sacrée dont elle veut s'acquitter à l'endroit de la mémoire de son frère prend une actualité plus immédiate.Par delà son pays, sa famille, transcende son amour de la création.L'accord qui s'établit lui vaut une prise de possession d'une richesse intérieure accrue.Cet être assoiffé de solitude qui tolère avec peine la vie en commun, veut partager l'enseignement que la solitude lui apporte.Mais Katherine Mansfield est terriblement consciente des exigences de l'état d'écrivain.Constatant les déficiences de ses ébauches, elle en retrace la cause directe dans l'absence de ce qu'elle appelle: un état actif de grâce.Pour conquérir cette disposition mentale, il faut préalablement se défaire de l'accessoire, des éléments entachés.Elle s'interroge donc sans complaisance et pourchasse en elle toute trace d'impureté, toute expression falsifiée de la vie.Etre écrivain ne consiste donc pas simplement en une maîtrise de la technique ou en la perfection du style.Certaines qualités qu'elle juge essentielles dans l'œuvre littéraire présupposent une conquête sur soi.«Je n'ai pas pu me livrer au genre de contemplation nécessaire.Mon cœur, je l'ai 114 PAUL BEAULIEU senti, n'était ni pur, ni humble, ni bon».(p.369).Dans la poursuite de sa tâche littéraire, elle se soumet elle-même à cette discipline spirituelle.La lecture de ces deux ouvrages d'Octave Mirbeau qu'elle juge avec une sévérité excessive, jugement qui se transforme en une généralisation sans nuance à l'endroit du sens moral chez le Français, la confirme dans le but quelle s'est donné : «Il faut que je me remette à écrire.Ces livres-là me décident.On doit leur opposer quelque chose» .(p.209).Quoique les personnages de ses nouvelles portent le poids de leurs passions, tout en étant humains ils n'érigent pas en dogmes leurs faiblesses morales.Contre la corruption dans laquelle se complaisent trop de littérateurs modernes, elle s'élève avec une véhémence impitoyable.A juste raison elle croit que si les passions peuvent dégrader l'homme qui se laisse envoûter, elles portent également en soi le germe d'un dépassement.La condition humaine renferme donc à ses yeux une autre réalité qui n'exclut pas la vision poétique, c'est-à-dire une réalité qui est l'expression des deux éléments de la nature humaine.Se dépasser est le privilège de l'être ; le refus à la grandeur entraîne un amoindrissement mortel à l'équilibre entre des forces qui s'opposent, mais qui ne trouveront leur plein épanouissement que dans une harmonieuse unité.Le Journal fait ressortir quelques traits de son caractère sous une lumière qui n'est pas toujours flatteuse.Etre passionné, Katherine Mansfield s'est fourvoyée dans quelques aventures sentimentales qui ont laissé dans son esprit des réminiscences amères.On s'est plu, surtout depuis que John Middleton Murry a livré au public les lettres que lui adressa sa femme, à souligner l'aspect passionnel de la vie de la correspondante.Certains débordements trouvent une explication partielle dans l'inexpérience de la jeune néo-zélandaise devant la vie sans contrainte d'une grande capitale, mais il faut en chercher ailleurs les raisons profondes.Par tempérament, elle ne peut se satisfaire de demi-mesures.Prête à tout partager, elle aspire à un échange total qui lui est refusé.Emotivement désemparée par cette absence de réciprocité dans les rapports humains, elle ne peut accéder à un état de détachement et veut posséder à n'importe quel prix une présence qui lui promet le partage même temporaire d'une vision commune.Ses sentiments affectifs, après son amour malheureux pour Garnet Towell, L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 115 jeune artiste néo-zélandais qu'elle avait connu à Wellington et qu'elle retrouva à Londres, tournent à vide, faute d'un élément stable pour se fixer.Les motifs de son premier mariage en mars 1909 avec George Bowden, un professeur de chant de plusieurs années son aîné, quelle quitta le lendemain de la cérémonie, demeurent encore mystérieux.Quels éléments nouveaux contient ce manuscrit de Bowden auquel fait allusion Alpers1 dans son ouvrage; apporteront-ils l'explication finale?Si de nombreuses affinités rapprochèrent Katherine Mansfield et John Middleton Murry, leurs relations furent au début sans engagement définitif de part et d'autre et le même flottement sentimental se perpétua.Une liaison éphémère avec Francis Carco, provoquée en partie par la séduction de l'écrivain bohème, se termine en une désillusion salutaire, et la laissa désemparée.Dans son livre de souvenirs: Montmartre à vingt ans2 Carco évoque ce moment et son récit en fait ressortir la qualité émouvante.De ce témoignage je ne veux pas retenir que l'aspect littéraire encore qu'il soit d'importance.On sait que dans sa nouvelle: Je ne parle pas français3 le portrait qu'elle trace de Raoul Duquette lui a été inspiré d'une rencontre avec l'écrivain français, portrait d'une perspicacité un peu méchante, qui laisse cependant voir que Katherine Mansfield avait vite décelé sous les traits séducteurs un caractère flottant qui ne saurait combler son attente.De son côté Carco l'a dépeinte dans son roman: Les Innocents dans le personnage de Winnie.Cette description risquerait de donner une fausse image si on la prenait à la lettre, aussi dans ses souvenirs le romancier non seulement avoue-t-il son admiration pour les dons artistiques de Katherine Mansfield, mais il déclare lui devoir «d'avoir écrit mon meilleur livre, car elle m'en a, en partie, procuré les éléments.» Et pour rectifier l'impression erronée qu'aurait pu créer son esquisse, il ajoute: «Si c'est elle qu'à maints détails on reconnaît dans la Winnie des Innocents, elle n'a posé du personnage que ce qu'il présente de pur, d'intact.» (p.196).Au delà de la littérature se présente un côté humain qui a beaucoup plus de poids.Ce qui l'avait attiré chez Katherine Mansfield, c'est une transparence qui émanait d'une vie intérieure authentique.1 Antony Alpers: Katherine Mansfield, Alfred A.Knopf, New York 2 Francis Carco: Montmartre à vingt ans.Editions Albin Michel.3 Katherine Mansfield: Félicité.Editions Stock. 116 PAUL BEAULIEU Pour Carco l'intimité qui s'établit entre eux reposait sur l'amitié, et selon lui c'est ce sentiment réciproque qui provoque la visite de trois jours que lui fit en février 1915 Katherine Mansfield à Gray où il était cantonné avec son régiment.Qu'ils se soient placés dans une fausse situation, il 1 admet volontiers, mais il ne s'agissait pas d'une vulgaire escapade.Quelque chose de plus vital était en jeu.Pour mettre les choses dans leur juste perspective Carco déclare: «A qui ne l'aurait pas compris, je peux loyalement affirmer que, dans cette amitié, la chose qui comptait était le goût profond et naturel que Katherine Mansfield partageait avec moi pour la poésie de la nuit, de la pluie, des existences absurdes et dangereuses, — en un mot pour un certain romantisme plaintif où l'exotisme se mêle au merveilleux, non sans une nuance d'humour, de désenchantement.» (p.195).Tout en respectant le point de vue de Carco, probablement nuancé par le décalage du temps, il semble que les intentions non avouées de Katherine Mansfield étaient d'un ordre plus passionnel.Si le récit qu'elle fit de ce séjour à Gray dans Le voyage indiscret1 poétise quelque peu les moments vécus ensemble, les notes que renferme la version définitive du Journal montrent quelle réagissait en femme aux instances pressantes que Carco lui adressait de venir le rejoindre à son cantonnement.Malheureuse à cette époque, elle espérait vraisemblablement de cette visite davantage qu'une consolation temporaire, ce qui explique le malaise qui s'ensuivit.Les rapports entre les deux écrivains cessèrent et une ultime rencontre à Paris plusieurs années plus tard s'avéra impuissante à raviver cette amitié.Le rapprochement entre Katherine Mansfield et John Middleton Murry devint plus étroit; cependant il fallut attendre jusqu'en mai 1918 pour que l'union soit scellée par le mariage.Loin de lui apporter la quiétude, sa vie avec John Middleton Murry fut traversée de nombreuses scènes de ménage, qui les blessèrent l'un et l'autre.Qu'une vie sentimentale aussi tumultueuse ne l'ait pas écrasée, présuppose un fonds de courage inépuisable.Son comportement à l'endroit de ses semblables fait souvent montre d'une intolérance foncière.Même si elle était maladroite et accaparante dans ses gestes, Ida Baker, la jeune élève avec laquelle 1 Le voyage indiscret, Editions du Seuil. L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 117 Katherine Mansfield s'était liée d'amitié à Queen's College, lors de son premier séjour à Londres, amie qui s'est dévouée pendant de nombreuses années à assurer son bien-être, méritait mieux en retour.Un tel désintéressement et une fidélité constante malgré les rebuffades sont dignes d'admiration.Ses parents, eux aussi, n'échappèrent pas à ses jugements injustes.Ces attitudes dénotent, certes, une forte dose d'égoisme, mais elles lui sont surtout dictées par une répugnance à toute tutelle qui entrave sa voie.Une fois disparue la crainte d'être soumise à une domination, Katherine Mansfield devient plus conciliante, regrette sincèrement ses excès de caractère.Consciente de ses sautes d'humeur, elle cherche à s'en corriger.Les souffrances physiques et morales qu'elle endure lui rendent cette tâche difficile, et dans les moments où la maladie lui est moins pénible elle se condamne elle-même.Son ingratitude à l'endroit d'Ida Baker est beaucoup plus apparente que réelle, car à plusieurs reprises elle s'inquiète des conséquences de cet attachement trop absolu qui pousse son amie à tout lui sacrifier sans rien demander en retour.En fait les rapports entre les deux femmes furent dans une large mesure une amitié à sens unique.Ida Baker avait centré toute son existence sur Katherine Mansfield et il semble que cette dévotion unilatérale comblait ses vœux.Katherine Mansfield, elle, avait d'autres préoccupations qui engageaient toutes ses énergies: une œuvre à terminer et la vérité à conquérir.Ida Baker, longuement interrogée par Alpers, refuse d'être un témoin à charge et se contente de souligner que les impatiences les plus exaspérées de Katherine Mansfield se sont produites au cours des années où la maladie s'aggravait et diminuait ses forces créatrices.Implicitement elle attribue la cause de ce manque de réciprocité à des facteurs extérieurs.Pourtant d'autres, particulièrement D.H.Lawrence, ont tenté de forcer ce monde personnel, et cette même réaction de défense leur fut opposée.Les influences protectrices semblent avoir toujours entraîné des conséquences destructrices, en ce sens que les efforts de rapprochement imposés de l'extérieur provoquent une réaction contraire ou un farouche retranchement en soi.Combien plus à l'aise se sentait Katherine Mansfield dans ses rapports avec le monde créé.Le merveilleux du spectacle de tous les jours, le soleil, un bouquet de fleurs, le chant des oiseaux sont pour 118 PAUL BEAULIEU elle autant de réalités enivrantes au contact desquelles elle puise la force d'accepter allègrement la vie malgré les déceptions que lui procurent son entrourage et les vicissitudes de la maladie.Ces choses ordinaires que nos yeux qui ont perdu la faculté d'admiration n'apprécient plus à leur vraie valeur, Katherine Mansfield en fait sa joie quotidienne.La splendeur de la création, loin d'être une abstraction, est pour elle une présence qui anime la morne chambre d'hôtel où elle se trouve confinée, la maison qui l'abrite temporairement, et illumine son existence souvent pénible.Présence qui s'intégre de plus en plus à sa façon de vivre et de penser, car dans la nature elle perçoit en plus des signes sensibles l'intégrité qu'ont préservée les choses créées.Sans aller jusqu'à succomber à l'illusion d'en faire une religion, Katherine Mansfield retient de la nature justement les éléments qui se rapprochent singulièrement du christianisme: l'authenticité, l'absence de corruption.En fait l'univers créé n'a-t-il pas conservé sa pureté originelle, n'ayant pas participé à la révolte de l'homme contre son créateur.Que ce culte de la nature soit la conséquence d'un certain degré d'inadaptation à son environnement ne saurait être nié.L'impossibilité de se fixer, ses exigences envers ceux qui l'entourent, autant de facteurs qui l'incitaient à chercher ailleurs des points d'appui.Chez un être moins attaché à la vie, cet écartèlement aurait facilement dégénéré en auto-destruction.Même dans les moments d'isolement les plus cruels, jamais le désespoir ne mord son âme.Certes, on ne peut ignorer cet appel à la mort qui indique une tentation de suicide, mais ce moment de vertige isolé date d'une crise de jeunesse et ne se répétera point.L'enracinement du goût à la vie plongeait trop profondément chez elle pour permettre à de tels sentiments de s'implanter.Comment un être à ce point possédé par la vie allait-il affronter cette réalité inéluctable qu'est la mort?Cette éventualité devait se faire sentir avec d'autant plus d'acuité que dès 1918 Katherine Mansfield se savait atteinte d'un mal incurable, constatation qui chez d'autres moins aguerris aurait entraîné une déperdition de résistance vitale ou une hantise destructrice.Ayant la certitude que la maladie allait poursuivre impitoyablement ses ravages, la jeune femme connaît l'angoisse et les moments de dépression; instinctivement elle réagit avec toute l'énergie quelle possède.Sa première préoccupation fut L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 119 celle de tout créateur: terminer l'œuvre commencée.Dans ses suppliques, le souci de la santé est relégué au second plan.Ce qu'elle réclame au-dessus de tout, c'est un répit qui lui permette l'accomplissement de la tâche qu'elle s'est assignée.«Cette nuit, tandis que l'étoile du soir brillait par la fenêtre et que les montagnes étaient si belles, j'étais assise et je pensais à la mort.A tout ce qu'il y aurait à faire — à la Vie, qui a tant d'attraits et au fait que mon corps est une prison.Mais cet état d'esprit est coupable.C'est uniquement à condition de reconnaître que moi, étant celle que je suis, j'ai dû souffrir ceci pour accomplir ma tâche en ce monde — et d'être reconnaissante de ce que cette œuvre ne m'a pas été retirée — oui, c'est à ce prix seulement que je guérirai.Je suis faible sur le point même où je dois être forte.» (p.371).Son attitude courageuse en face de la mort lui est-elle inspirée par des considérations chrétiennes?Pour cela, il lui aurait fallu adhérer à une vérité qui constitue la base même de l'optimisme chrétien: l'immortalité de l'âme.Cette idée paraît incompatible avec sa philosophie de l'existence.Faudrait-il donc voir en elle une adepte du stoïcisme?Personnellement je suis porté à croire que chez Katherine Mansfield il y avait plus que le courage moral, car elle reconnaît l'existence du mal et la valeur rédemptrice de la souffrance.La souffrance s'installa comme une compagne cruelle qui ne quitta guère Katherine Mansfield au cours des dernières années de sa vie.Elle s'attaqua non seulement au corps d'une façon insistante, mais également à l'âme, car elle possédait aux yeux de Katherine Mansfield une valeur quasi-métaphysique.Je connais peu de pages aussi émouvantes sur la souffrance que celles quelle intitule: souffrir, (p.316).Avec un calme froid elle interroge cette mystérieuse force afin d'en dénouer la complexité.La première constatation qu'elle retient, c'est que la souffrance humaine ne connait pas de limite.Pour lui donner son sens une seule solution: l'acceptation totale qui en s'intégrant à la vie transforme la douleur en Amour.Ce processus réparateur fait disparaître tout élément entaché pour arriver à un sommet où «la douleur sera changée en joie».Une telle conception s'apparente à une source spirituelle et implique chez l'être qui l'accepte une conscience aiguë de la transformation intérieure quelle requiert pour lui être fidèle. 120 PAUL BEAULIEU Quoique dans le Journal les références directes à l'Etre Suprême soient peu nombreuses, elles ouvrent des aperçus révélateurs sur la position de Katherine Mansfield en face de Dieu, car il convient de les interpréter à la lumière de ses pensées sur ce qui constitue les fondements d'une vie intégrale.Tout au début, à une époque particulièrement instable de sa vie, on lit ces mots qui sont une prière des plus touchantes : Vendredi Saint — Ce soir, le soir le plus important de l'année, sûrement.Toujours, toujours je sens sur mes mains la marque des clous, au fond de mon gosier la soif dévorante, l'agonie de Jésus.Certainement il n'est pas mort, certainement tous les morts que nous aimons sont tout près de nous.Grand'mère, Jésus, tous.Seulement, venez à mon secours.Moi aussi, j'ai soif, moi aussi, je suis crucifiée.Qu'il en soit ainsi, que je puisse dire: «Tout est consommé», (p.61).A ce texte qui date de 1909 et qui a une résonance quasi-mystique peut-on accorder une portée significative ou est-ce un cri isolé, une aspiration sans suite?Plusieurs années plus tard alors que la maladie lui impose un retour sur elle-même, dans sa détresse elle songe au catholicisme.«Pour la première fois, je me dis que je voudrais me convertir au catholicisme.Il me faut avoir quelque chose.» (p.282).On peut arguer que l'influence exemplaire d'amis catholiques chez qui elle s'était retirée lui a suggéré une telle déclaration.Cependant ce serait mal connaître l'indépendance d'esprit et le sens critique de Katherine Mansfield que de croire qu'elle se serait laissé imposer une attitude qui ne correspondait pas à un besoin intérieur impérieux.Qu'il s'agisse bien d'un désir, peut-être encore imprécis, d'adhérer à une religion qui lui offre un ensemble de certitudes et lui propose une explication du sens de la vie, ne fait nul doute.D'autres facteurs doivent également être pris en ligne de compte.On ne trouve pas chez Katherine Mansfield une formation religieuse profonde.Dans sa jeunesse en Nouvelle-Zélande elle a dû fidèlement accompagner sa famille aux offices du dimanche.Certes, elle fait allusion à l'aumônier du Collège à Londres; toutefois il ne semble pas que ces enseignements aient laissé de traces durables.Son esprit chercha une nourriture chez des maîtres littéraires, en réaction contre les positions religieuses que les conventions avaient figées.Plus tard L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 121 parmi ses lectures très nombreuses figurent peu d'ouvrages philosophiques ou religieux.Elle lit assez régulièrement la Bible et regrette n'avoir pas accordé suffisamment d'attention aux cours d'histoire biblique que donnait le vieux professeur de son collège.Cependant dans quelle mesure l'approfondit-elle, c'est-à-dire cherchait-elle a y puiser les directives qui la guideraient dans sa vie quotidienne?Sur ce point les indications ne permettent pas une conclusion très ferme.Chez Katherine Mansfield les sentiments surnaturels dominent beaucoup plus que l'inquiétude métaphysique.Même dans sa recherche du divin, elle demeure femme.Parlant du Dieu auquel elle aspire, elle le définit: «Je ne veux pas un Dieu pour le louer ou le supplier, mais pour partager avec lui ma vision.» (p.272).Si elle entrevoit une sorte de religion naturelle libérée de dogmes, les exigences de pureté intérieure qu'elle s'impose pour édifier son oeuvre littéraire, de même que la communion au message du monde créé témoignent d'un sens spirituel indéniable, qui dépasse la religiosité.Comment sa vie fut transformée par ces aspirations, et quelle influence elles ont exercée sur sa pensée: deux questions primordiales qui ne peuvent être ignorées si l'on veut saisir le sens profond du message de Katherine Mansfield.Le Journal de Katherine Mansfield n'appartient pas au genre «confessions» qui visent à l'auto-critique et à l'introspection complaisante.Malgré les accents émouvants que lui arrachent des moments de désespoir passagers à la suite des faux-départs de sa jeunesse, malgré ces cris de révolte contre la maladie qui entrave le progrès de son oeuvre créatrice, jamais ne domine un pessimisme négatif; de même toute mièvrerie est bannie.Parce que ces Carnets se veulent vrais, ils possèdent une valeur durable qui rejoint une multitude de lecteurs.Par leur ton de sincérité qui ne se dément jamais, le Journal se rapproche singulièrement de celui de Jacques Rivière.Il y manque la sûreté doctrinale et la recherche logique qui font la force convaincante d'7\ la trace de Dieu; par contre, Katherine Mansfield sait rester humaine, car elle ne craint pas de laisser percer ses sentiments même de faiblesse.Le courage face à la maladie qui la mine d'une façon impitoyable dont elle-même suit les progrès avec clairvoyance impose l'admiration; au delà de ces qualités humaines se dégage cependant un témoignage spirituel d'une valeur exemplaire. 122 PAUL BEAULIEU Dans son Journal, Katherine Mansfield soulève des problèmes de base, et de tous ses écrits les confidences qu'elle y notent sont des plus révélatrices, plus encore que les lettres qui gardent instinctivement une tendance à un repli sur soi-même.Ces cahiers constituent une confrontation de l'être avec lui-même qui ne tolère aucun mensonge et qui poursuit inlassablement une pureté intérieure.L'harmonieuse interdépendance de sa philosophie de la vie et de sa doctrine littéraire apparaît en plein jour.Son oeuvre romanesque devient la projection de son adhésion à l'existence.Certes, quelques lacunes compliquent notre effort en vue de dégager un ensemble étroitement tissé.Tout d'abord la destruction volontaire d'un nombre considérable de feuillets, — est-ce souci d'honnêteté intellectuelle?— laisse un vide impossible à combler.De même la façon de consigner ses impressions ou ses réflexions ne facilite guère une synthèse de sa pensée.De ces brèves notations sans suite apparente, il semble manquer une intention maîtresse ou une ligne d'orientation voulue.Toutefois, le lecteur attentif peut en faisant des rapprochements et des recoupements saisir les grands thèmes et l'unité de la méditation, et cet effort lui vaut des découvertes exaltantes.Les inquiétudes, les préoccupations que posent à Katherine Mansfield des questions essentielles sont présentes en nous et la solution qu'elle dégage, même partielle, nous propose un dépassement par une adhésion sans réserve à la vie.Ayant su rester fidèle au but qu'elle s'était assigné en tenant son Journal: posséder la vérité, elle trace la voie à tous ceux qui se sont engagés dans cette compromettante aventure laquelle, dépassant la porte étroite du temporel, ne trouve son terme que dans l'insertion équilibrée du spirituel dans le charnel.• • Publiée en deux phases, la correspondance de Katherine Mansfield ouvre une seconde voie qui nous introduit dans cet univers fermé de l'écrivain.La première édition anglaise qui date de 1928 comprend un choix de lettres échangées avec son mari de même que celles à des amis.1 Plusieurs années plus tard en 1954 John Middleton Murry rétablit le texte intégral des missives de sa femme qu'il avait déjà 1 Lettres, Editions Stock, Paris 1948. L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 123 publiées et livra au public un nombre considérable d'autres lettres de Katherine Mansfield, dont le caractère trop intime en avait jusqu'à date empêché la publication.2 D'aucuns se souvenant des aveux que contenait son autobiographie: Between two worlds,3 aveux qui frisaient l'exhibitionisme, lui ont fait grief de cette indiscrétion, car si on hésite à surprendre les confidences échangées entre amis, à plus forte raison se sent-on coupable à vouloir percer le secret de deux êtres unis par le mariage.Et voici que John Middleton Murry nous invite à partager ce domaine réservé, qui dépasse les frontières de la littérature.De plus un aspect partiel de cette aventure commune nous est révélé où l'amour et l'incompréhension s'entremêlent étroitement.En effet seules les missives de Katherine Mansfield sont à notre disposition et il arrive que certaines impatiences de la correspondante nous semblent injustifiées, ne connaissant pas les motifs qui les ont provoquées.De même, en d'autres circonstances, John Middleton Murry apparaît sous un jour peu favorable.Un réajustement s'impose qui n'est pas sans risque, car nous sommes en présence de deux êtres intenses que la séparation écartèle non seulement physiquement, mais spirituellement.Trop souvent ces lettres, malgré des appels insistants à un rapprochement, demeurent impuissantes à briser l'isolement que Katherine Mansfield redoutait terriblement.Le drame angoissant qui se fait jour, c'est combien l'univers des humains est insondable.Voici deux partenaires qui aspirent à faire tomber la barrière de la distance qui les sépare, et ils semblent se détruire mutuellement.Foncièrement trop semblables et chacun se suffisant à lui-même intellectuellement, ils gauchissent leur vie sentimentale et même intérieure par des réactions trop marquées qui paralysent l'autre partenaire.Le terrible cercle de l'univers personnel les oppose.Combien l'échange est difficile, combien la communication entre les êtres s'avère fragile.Au lieu de favoriser un rapprochement, il en résulte un éloignement qui à certains moments les rend presque étrangers l'un à l'autre.Jamais le secret ne sera percé dans sa totalité.2 Lettres à J.Middleton Murry (1913-1922), 3 volumes.Editions Stock, Paris 1954.3 John Middleton Murry: Between two worlds, an autobiography, Cape, 1935 124 PAUL BEAULIEU Comment départager cette correspondance maintenant quelle couvre deux facettes du comportement de Katherine Mansfield avec les autres?De la première édition il convient de ne retenir que les lettres adressées à des amis dans lesquelles Katherine Mansfield évoque surtout ses préoccupations littéraires et ses idées générales sur la vie.Le second ouvrage qui renferme uniquement des messages d'une femme à son mari nous fait pénétrer dans un monde beaucoup plus fermé: le dialogue de deux être solidaires qui sont engagés dans une recherche conjointe.Est-ce faire preuve d'intégrité que de mettre en plein jour cet échange qui s'est opéré sous le signe de la sincérité?Personnellement il me semble que le critique littéraire ne demande pas de révélations aussi complètes.Notre époque d'introspection ne se laisse cependant pas arrêter par ces objections et ne se fait pas remords à disséquer les conflits les plus intimes.Même s'il est difficile d'établir une démarcation très nette dans cette liasse considérable de lettres entre celles que Katherine Mansfield adressait à des amis intimes et celles à son mari, dans les premières elle demeure plus simple, plus directe.Lorsqu'elle écrit à cet ami de prédilection, l'écrivain polonais S.S.Kotelianski, à Richard Murry, frère de son mari, ou à Dorothy Brett, elle s'exprime avec pleine confiance, car elle n'est pas sur la défensive.Avec son mari, elle tend souvent à se rebeller.Possessive, elle se refuse à être entraînée dans le sillage d'un être qu'elle aime profondément, mais que des complexes rendent malhabile dans son comportement et dans son expression.Quoiqu'il en soit, ces lettres bien que différentes dans leur manière de traduire sa pensée se rejoignent et se complètent.Une ligne générale s'en dégage.A travers sa correspondance, quel visage nous offre Katherine Mansfield?«Oui, Kotelianski, vous êtres vraiment quelqu'un de ma famille.Nous pouvons nous permettre d'être absolument libres l'un avec l'autre — je le sais.» (p.28).Ses correspondants, Katherine Mansfield les choisit avec soin, car elle veut pouvoir s'exprimer avec la certitude qu'ils partagent sa vision des choses.Même lorsqu'elle les interroge sur les questions littéraires, au delà de la technique elle recherche les êtres.Il s'agit d'une réelle plongée en profondeur.La vie revêt à ses yeux une importance trop grande pour quelle s'arrête aux seuls aspects extérieurs.D'ailleurs ce qui pour d'autres serait dispersion, lui sert de tremplin pour s'élever aux valeurs permanentes.Que L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 125 trouve-t-elle dans son attachement pour les fleurs, si ce n'est un symbole des mystérieuses splendeurs que renferme la vie et qu'elle offre en partage à ses correspondants.Cette cité harmonieuse qu'elle rêve d'édifier.Heron Farm, ainsi dénommée en souvenir de son frère, loin d'en interdire l'accès, elle y convie tous ceux qu'une même insatisfaction pousse à la découverte de ce quelle appelle la vie réelle.Ses dons de critique littéraire, nous les trouvons pleinement épanouis dans plusieurs de ses lettres.Les jugements qu'elle porte sur les contemporains les plus représentatifs: D.H.Lawrence, James Joyce, Virginia Woolf font preuve d'une perspicacité qui lui a permis de découvrir ce qu'apportaient de neuf ces innovateurs, bien méconnus à l'époque.Laissant de côté les aspects excessifs qui rebutaient plusieurs critiques, elle retient les éléments nouveaux et permanents de ces oeuvres.Dans son appréciation des écrits de James Joyce, elle se refuse à se laisser guider par l'aversion que lui inspirent certaines descriptions vulgaires et veut souligner la signification philosophique de l'ensemble.De même elle fut parmi les premiers qui discernèrent dans les romans de D.H.Lawrence la puissance créatrice de la passion et le besoin d'enracinement.Ces qualités sont le prolongement d'un homme vivant qui ne démissionne pas devant la vie.Les débordements sont beaucoup plus l'expression de l'énergie vitale en Lawrence que le désir de scandaliser par des prises de position extrêmes.Le romancier sonde le cœur de l'homme avec la volonté bien arrêtée d'en extérioriser les éléments les moins connus, même si le portrait qu'il trace n'est pas flatteur.Ecrivant à Arnold Gibbons qui lui avait soumis pour commentaires quelques nouvelles, Katherine Mansfield exprime avec pénétration l'interdépendance intellectuelle qui lie les écrivains entre eux et répond indirectement, mais d'une façon décisive, à ceux qui lui reprochent de s'être trop inspirée de Tchékhov.«Sans doute reconnaîtrez-vous que tous les écrivains s'absorbent mutuellement, jusqu'à un certain point, dès qu'ils aiment.(Je présume que vous aimez Tchékhov.Anatole France dirait que nous nous mangeons, mais «nourrir» est sans doute un meilleur mot.Le talent de Tchékhov, par exemple, a été nourri par la mort d'Ivan Ilyitch de Tolstoï.Il est très probable qu'il n'aurait jamais écrit comme il l'a fait s'il n'avait pas lu cette histoire.Il y a une grande différence entre ce qu'il a écrit avant 126 PAUL BEAULIEU cette lecture et ce qu'il a écrit ensuite.» (p.325).Le véritable écrivain est celui qui sait apprendre l'enseignement de ses aînés ou de ses contemporains grâce à sa capacité de l'assimiler.Ceux qui n'ont pas la force intérieure ont vite fait de devenir des sous-produits de leurs admirations, tandis que les autres qui possèdent un authentique tempérament de créateur intègrent les éléments extérieurs et les convertissent en leur propre substance.Il eût été étonnant qu'un écrivain à ce point curieux des choses de l'esprit demeurât en marge d'une manifestation artistique aussi riche et vivante que celles des arts plastiques.Bien que la maladie l'ait empêchée de fréquenter régulièrement les musées et les expositions, son choix de grands maîtres et de quelques chefs de l'école moderne fait preuve d'un goût averti.Ses connaissances techniques n'étaient pas très étendues, mais quelques-uns de ses amis, peintres doués, entre autres Dorothy Brett et Anne Estelle Rice qui fit d'elle un portrait impressionnant, la guidèrent dans son exploration.Que lui apporte la contemplation de ces oeuvres?Sa perspective se place sous l'angle de l'écrivain.Par exemple sa sensibilité vibre au souvenir d'une nature morte de Van Gogh vue plusieurs années en arrière.Certes les couleurs et la construction de la toile contribuent à cette sensation, même si au delà de la perfection plastique elle retient davantage les éléments qui l'aident dans son oeuvre littéraire.Elle constate que Van Gogh a élargi sa vision du monde sensible et lui a enseigné une liberté d'expression plus complète.Katherine Mansfield recherche avant tout dans les oeuvres picturales l'accord avec la réalité intérieure que porte toute oeuvre authentique.Un fort volume de 700 pages ou trois tomes de traduction, ainsi se présente la correspondance que Katherine Mansfield échangea avec son mari entre 1913 et 1922.Un besoin irrésistible de maintenir vivants les liens avec celui qui partageait sa vie l'amenait à lui écrire presque quotidiennement chaque fois que la poursuite de la santé la forçait à s'absenter.Les sujets les plus ordinaires de même que les plus vitaux fournissent matière à échange.Plusieurs de ces lettres nous désarçonnent par leur ton d'intimité et leurs accents passionnés.D'autres nous révoltent par le sentiment d'injustice qui s'en dégage à l'endroit de certains amis dévoués ou même de John Middleton Murry.Cependant au-dessus de toutes ces faiblesses ou mesquineries domine L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 127 un amour de la vie et du monde créé qui nous plonge dans l'admiration.A mon avis la lecture de ces lettres doit se poursuivre en prenant soin d'en respecter le caractère intime, c'est-à-dire en cherchant dans quelle mesure ces missives nous aident à suivre l'évolution intérieure de Katherine Mansfield et comportent des éclaircissements sur son oeuvre littéraire.Cette publication nous permet de reconstituer les moments les plus féconds de l'existence de l'écrivain et jette une lueur sans pitié sur quelques traits de son caractère.Elle complète le Journal, car elle comble les vides de certaines périodes où les entrées se faisaient rares et précise certains points à peine esquissés.Quoiqu'il n'entre pas dans le cadre de cet essai d'étudier la vie et l'œuvre de John Middleton Murry, certains faits étant essentiels à la compréhension de Katherine Mansfield, il importe, malgré le risque d'indiscrétion, de s'y arrêter avec soin pour essayer de comprendre la nature des relations qui existèrent entre eux.En effet son comportement à l'endroit de sa compagne a provoqué des jugements très sévères.Une étude publiée, il y a quelques années par F.A.Leanest le premier ouvrage qui traite de ce sujet avec désintéressement.Certes, on devine une admiration pour Murry, que l'auteur a connu durant plus de vingt ans, mais elle n'aveugle pas le biographe.Par contre, les admirateurs de Katherine Mansfield ne réussissent pas toujours à atteindre à un même degré d'impartialité dans leurs appréciations.Ils le voient trop à travers Katherine Mansfield et non pas comme un être personnel.Ce qui ajoute à la crédibilité du témoignage de Lea, c'est qu'il a eu accès aux manuscrits, à des lettres écrites par Murry à sa femme et à un journal inédit.Le portrait qu'il trace nous montre, certes, un être d'apparence instable, mais qui sut cependant rester fidèle à sa vocation intérieure.Sans vouloir accorder une importance déterminante à ce point, il convient de signaler des différences profondes d'antécédents qui jouèrent un rôle prépondérant dans leurs relations.Chez Katherine Mansfield les souvenirs d'enfance demeurèrent toujours vivaces et en fait furent le levain de son œuvre.John Middleton Murry n'a pas connu d'expérience semblable et souffrit toujours de ce vacuum.Ce 1 F.A.Lea: The Life of John Middleton Murry, Methuen, 1959.m 128 PAUL BEAULIEU monde des premières années de la vie lui échappait et le rendait malhabile.Absolue dans sa recherche, Katherine Mansfield poussait à leur pointe extrême ses expériences sans toujours se préoccuper des répercussions qu'elles pouvaient avoir sur ceux qui l'entouraient.Son mari plus craintif et de tempérament renfermé se réfugiait dans l'irréalité lorsque l'enjeu dépassait l'immédiat.Si leur vie eût été moins bousculée, ils auraient pu se compléter; les moments de solitude partagée et de paix intérieure ne furent toutefois pas assez nombreux pour favoriser le développement normal d'un véritable échange.Cependant il ne faut pas conclure à l'indifférence de la part de John Middleton Murry ou à une non-volonté de compréhension.Ici l'ouvrage de Lea corrige certaines erreurs, basées hâtivement sur des témoignages partiels.Dans certains moments où son isolement était particulièrement dur, Katherine Mansfield se plaint amèrement de ce qu'elle estime une indifférence à son sort oubliant que des facteurs extérieurs à la volonté de son mari — la lenteur du courrier occasionnée par la censure imposée par la guerre — empêchaient celui-ci de communiquer avec elle et de lui apporter son soutien.D'ailleurs ces absences répétées qui souvent pouvaient paraître à John Middleton Murry des désirs ou velléités de séparation semaient le désarroi dans son esprit, et il hésitait à se faire trop lourd dans la vie de sa compagne de crainte d'être un obstacle à son épanouissement.Les moments où ils purent être l'un à l'autre montrent bien qu'une communion pouvait exister et leur apporter cette force des être unis.Que cette longue aventure commune ait été basée sur un profond amour et une fidélité constante ne saurait être nié.On se souvient que la rencontre des deux jeunes intellectuels voués à une carrière littéraire s'effectua dans une reconnaissance d'une même vision et dans un climat d'égalité.Qu'ils se soient épaulés mutuellement dans leurs travaux, ce fut sans conteste à leur avantage mutuel.Mais la difficulté de maintenir une harmonie durable se fit sentir d'une façon tragique lorsque les deux êtres tentèrent de trouver ce point de rencontre ou plutôt de fusion de deux fortes personnalités qui s'opposaient sur plusieurs points.Les séparations fréquentes et prolongées ne contribuaient sûrement pas à faciliter cette unité, mais le malaise provenait d'une cause beaucoup plus profonde.Incapable ou refusant de sacrifier à une vie commune ce que chacun jugeait essentiel L'UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 129 à son enrichissement intellectuel, il était inéluctable qu'ils suivent sinon des routes parallèles, tout au moins des routes qui se séparent à l'occasion.D'autres facteurs, externes ceux-là, paralysaient aussi leurs efforts de rapprochement.Les amis qui les entouraient furent quelquefois l'occasion involontaire de malentendus.A plusieurs reprises Katherine Mansfield se plaint que la présence d'Ida Baker fait obstacle à l'intimité avec son mari ou exerce sur lui une influence qu'elle juge néfaste.De même l'admiration trop soumise de J.Middleton Murry pour Lawrence exaspère la jeune femme qui sent son emprise en brèche.On sait avec quel dépit elle reprochait à son mari de ne pas briser avec Lawrence qu'elle accusait de l'avoir calomniée.Dans son ouvrage: Reminiscences of D.H.Lawrence, 1 John Middleton Murry offre une explication de ce malheureux incident, mais il n'a apparemment pas réussi à convaincre son épouse de sa totale bonne foi.Il ne semble pas que John Middleton Murry ait exercé une influence décisive sur sa femme.Il a agi surtout comme critique, non pas destructeur, mais qui a orienté le talent littéraire de Katherine Mansfield.On peut se demander si cette action partielle ne provient pas du fait qu'il ne possédait pas une réserve de richesse intérieure suffisante pour la partager avec sa compagne.Cependant n'oublions pas que Katherine Mansfield a échappé également à l'influence de ses contemporains.Seuls Tchékhov et quelques poètes anglais agirent comme agents actifs dans son évolution.Cette correspondance évoque en quelque sorte l'histoire mouvementée de deux êtres qui, s'opposant non sans heurts, se révèlent et se découvrent eux-mêmes.C'est dans cette perspective qu'il convient de s'y pencher et d'en retenir l'enseignement qu'elle nous offre.«Me voici de nouveau arrêtée par des lettres à écrire.Les lettres sont vraiment la malédiction de mon existence.Je déteste les écrire; et il faut le faire.Si je m'y dérobe, elles sont là, comme de grandes barrières de remords qui me ferment la route.» (Journal, p.391).Quelle perte pour les amis de Katherine Mansfield si, cédant à ce sentiment que sa correspondance grugeait le temps qu'elle désirait 1 John Middleton Murry: Reminiscences of D.H.Lawrence, Jonathan Cape, 1933. 130 PAUL BEAULIEU consacrer à son oeuvre romanesque, elle s'était refusée à sa tâche de correspondante.Et pourtant cette activité laisse-t-elle deviner le moindre souci de corvée tant ses lettres sont tour à tour enjouées, sérieuses.Ce contact avec des amis lui offrait justement un moyen d'alléger un fardeau trop écrasant et de préciser sa pensée sur les questions quelle estimait essentielles.La valeur intrinsèque de cette correspondance ne s'évalue pas uniquement en fonction de critères littéraires.Certes, il y a un côté littéraire, mais combien il s'efface devant le contenu lourd d'humanisme et de recherche surnaturelle.Au contraire du Journal centré sur elle-même, les lettres fournissent à Katherine Mansfield l'occasion de s'affronter avec d'autres et font ressortir des qualités de compassion et de compréhension.Dans une certaine mesure, elles rompent l'isolement qu'entraîne la maladie et maintiennent un contact avec le monde extérieur.S'il est vrai qu'ils sont peu nombreux ses correspondants réguliers, c'est qu'elle n'accepte que les êtres de choix, car pour elle la correspondance ne constitue pas un passe-temps ou une promesse d évasion, mais un échange réel où chacun joue son jeu à découvert.Il est regrettable qu'on n'ait pas jugé à propos ou réussi à publier en même temps les lettres qu'elle recevait, car nous serait accessible l'autre élément du dialogue qu il faut deviner avec le risque de fausser la pensée de l'absent.Quelles impressions durables retenons-nous de la lecture de cette volumineuse correspondance?Essentiellement il s en dégage une personnalité très riche repliée sur elle-même et que dévore une insatisfaction foncière.Cependant la corruption du monde ne lui en voile pas la beauté.Katherine Mansfield rejette ce qui est frelaté et, malgré les limitations que lui impose la maladie, vit intensément.Cette communion avec le monde créé n'est pas une illusion littéraire, mais une réalité ancrée profondément.De même elle ne désire communiquer qu'avec ceux qui appartiennent à sa «famille» spirituelle.Les lettres, surtout celles à son mari, révèlent un être très différent du portrait que certains critiques se sont plu à imaginer.Ce nest pas «1 oiseau des îles» tout en douceur et en faiblesse, mais un être entier et passionné dans lequel se mêlent 1 egoisme et la générosité, la douceur et la violence.Comparons les quelques premières lettres à son mari où ses réactions sont celles d'une toute petite fille, craintive au bruit d une fenêtre qui claque au vent, et celles dans lesquelles elle dévoile les traits les moins attachants du caractère de son mari: «Vous vous tenez sur L’UNIVERS SECRET DE KATHERINE MANSFIELD 131 vos gardes, vous vous surveillez, vous avez toujours peur que je ne fasse une scène.» (p.70).Elle a vite deviné que cette disposition de confiance n'était pas dans la nature de son mari et qu'elle se dresserait toujours entre eux comme un obstacle à une union complète.A la différence d'autres correspondances, celle-ci ne constitue pas un bilan des expériences d'une génération ou une étude d'une période littéraire.Certes, plusieurs lettres qui ont trait à des écrivains connus ouvrent des aperçus lumineux sur l'orientation de la littérature contemporaine; rarement cependant formulent-elles une synthèse des idées qui ont marqué une époque qui a connu une transformation particulièrement radicale.La caractéristique dominante des missives de Katherine Mansfield, c'est qu'elles nous offrent les impressions et les réactions d'un être rempli d'expectative devant les choses et les gens quelle rencontre sur sa route.Katherine Mansfield n'aspire pas à se faire le porte-parole de sa génération; elle s'avance seule dans un monde qu elle juge hostile.Elle se refuse toutefois à désespérer, car pour elle il demeure des êtres et des choses dont l'intégrité n'a pas été touchée.Auprès d'eux elle découvre la réalité de l'aventure humaine, la puissance de la vie de l'esprit, et ainsi trouve le soutien qui lui permet de vivre une existence que l'acceptation généreuse rend encore plus enivrante.Dans quelle mesure le Journal et les Lettres nous ont-ils permis d'accéder à l'univers de Katherine Mansfield?On sait combien il est difficile de partager l'expérience d'un autre être, et le degré de partage est largement conditionné par la qualité d'attention que chacun y apporte.Si la perception varie avec chaque lecteur, chacun sort plus riche de cette confrontation.Ces écrits nous révèlent un écrivain qui, ayant aspiré à ce que son oeuvre soit essentiellement le reflet d'une âme à la poursuite de son intégrité, découvrit au terme d'un dur pèlerinage que le secret de la sagesse se résume en quelques mots lourds d'engagement: «A la fin, la vérité est la seule chose qui vaille d'être possédée.» ; 1 5 I f 1 PIERRE TROTTIER UN PAYS BAROQUE ESSAI O Kanada [ou: Kébec vaut-il une messe?] Le Canada dans lequel je suis né était borné par trois océans: l'Arctique, l'Atlantique et le Pacifique.Celui dans lequel je vis aujourd'hui est borné, à l'heure du jet et de la télé par satellite, par la Russie au nord, l'Europe à l'est, l'Asie à l'ouest, et comme d'habitude l'Amérique américaine au sud, dont on se distingue en s'appelant l'Amérique britannique.Nous sommes le point de convergence des attentions de ces puissances ou groupes de puissance aux intérêts divergents qui se trouvent à nos quatre points cardinaux.Sont-ce les Quatre Cavaliers de notre apocalypse?Vont-ils nous écarteler?Non pas, bien au contraire, car notre existence est indispensable à l'approximatif équilibre qui existe entre eux.Comme notre effritement prendrait, au moins pour une certaine partie du pays, la forme d'une ingérence américaine, cet accroissement de puissance américaine serait fort indigeste pour d'aucuns.Même en Amérique latine, on serait atterré par ces coudées supplémentaires qu'acquerrait un géant déjà trouvé beaucoup trop gigantesque.Dans ces pays-là, on nous appelle «el colosso mener de Norte America» ! On est censé, à leurs yeux, équilibrer un tant soit peu les USA.A Moscou, au temps de la visite officielle du Premier Ministre du Canada, un cadre supérieur me confia, sans doute pour que je le répétasse là où il le fallait: «Le maintien de votre identité nous intéresse».A Paris, Claude Julien, du journal Le Monde, intitulait un livre en 1967 Le Canada, dernière chance de l'Europe.C'est ainsi que s'explique un paradoxe: il est plus facile d'être et de se sentir Canadien à l'étranger qu'au pays.L'étranger veut que le Canada, comme dirait de Gaulle, soit le Canada.Le Canadien, lui, ne sait pas ce qu'il veut être.Il y a donc un phénomène canadien dont on ne trouve pas le noumen, comme dirait Kant.Sommes-nous donc 136 PIERRE TROTTIER condamnés à de simples aperçus phénoménologiques de nous-mêmes, à de simples pour-soi quand l'en-soi nous échappe?Dans un de mes tout premiers poèmes de mon tout premier recueil Le Combat contre Tristan, autant dire mon premier poème ou presque, dans la mesure où je respecte en publiant l'ordre chronologique dans lequel chaque poème sort de ma plume à la chute, je dis bien clairement : Le monde qui ne saura jamais me faire une patrie.J'avais dix-neuf ans quand j'ai écrit ça, après avoir fait en vélo, de nuit et d'une traite, les cent-trente-et-quelques kilomètres qui séparent Montebello de Montréal.Et depuis, ça n'a pas changé.La fuite en avant qui me ramena à Montréal nocturnement en 1944 dure toujours.Je suis diplomate, canadien errant, pas Canadien-chez-lui mais Canadien-seulement-à-l'étranger, poisson hors de son eau, oeuf de canard sorti d'une poule, galiléen-polyglotte-par-Pentecôte plus à l'aise sur son trône à Rome que dans sa barque juive.Il y a du normand là-dedans, du scanien parti de chez lui en bateau long, du Guillaume le Conquérant (j'ai épousé une Anglaise et j'ai comme ça ma Grande-Bretagne à domicile, acres and acres and all mine) et c'est un peu pour cela que je me sens à l'aise en Russie, ce pays qui a pris forme grâce aux Varègues, ces Scaniens partis vers l'est, cousins des Vikings partis vers l'ouest.Eric le Rouge, québécois avant la lettre! Rurik, fondateur de Kiev.J'embrasse toute l'Europe d'une seule étreinte, d'un seul empan, d'un seul mouvement de pinces de cancer d'un zodiaque primitif Scandinave.Tiens, regarde, l'Europe, c'est le Canada en tirant un peu par les cheveux, mais juste un tout petit peu: l'Angleterre, c'est Terre-Neuve; l'Irlande, c'est l'Ile-du-Prince-Edouard; la Nouvelle-Ecosse c'est la petite Bretagne (ça parle encore gaélique en plus); la France, c'est Québec; l'Allemagne, c'est l'Ontario; la plaine polonaise et la steppe russo-ukrainienne, c'est les Prairies; et puis, et puis la zone sino-mongole, c'est la Colombie dite britannique avec ses Kwakiutls qui en proviennent (des sino-mongols) et l'île de Vancouver, les Iles de la Reine Charlotte, etc.c'est notre Japon, nos Kouriles.oh, là, là, me voilà parti pour la gloire, j'ai glissé sur une grande peau de banane glissante et glacée quelque part en Sibérie, ce doit être sur le fleuve Amour gelé (ô mon Anglaise, ce qu'on est loin d'chez-nous!) et la capsule spatiale de mon rêve, l'ogîve UN PAYS BAROQUE 137 aux mains jointes de ma prière en extase ou lévitation parvenues à terme, font plouf! dans le Pacifique.J ai quand même fait un beau voyage d'illusions linguistiques en survolant ainsi mon Europe-Canada de l'Atlantique jusque passé 1 Oural (oui, mon Général, un Québécois libre va plus loin que vous en Europe!) dans mon bateau long spatial.J'ai, en effet, parlé anglais dans le ciel de Terre-Neuve, français dans le ciel de Québec, j'ai sorti des bribes d'allemand dans le ciel d'Ontario, Ja wohl, meinherr!, crié djinskouya barzo et zdravstvouîtié à mes chers amis slaves des Prairies.O Gens de l'air.Gens de l'air, je ne vous avais pas écouté avant de partir, vous m'aviez pourtant averti que tous ces ciels-là, si Canadiens fussent-ils, n'entendaient que l'anglais, et j'ai attrapé des contraventions à n'en plus finir dans toutes les provinces de ce pays, tant que je n aurai pas assez d'une vie pour être traîné en procès d'un tribunal provincial à l'autre.Hélas, si je ne vous ai pas écoutés.Gens de 1 air, c est que j'étais Jean de la Lune au vaisseau spatial à la noix.Grands dieux, ce que j'ai été naïf d'apprendre toutes ces langues inutiles dans le ciel du Canada!, et sot d'avoir oublié l'intuition de poète qui m'avait fait dénoncer à l'avance, à dix-neuf ans: Le monde qui ne saura jamais me faire une patrie.• • • L'esprit est prompt, la chair est faible, dit-on.Apatride de profession poétique dès ma jeunesse, la plus belle tentation que je vis Dalila offrir à Samson au Canada fut celle de l'amour charnel de la patrie.Euh, en Samson, je n étais guère convaincant dans ma vingtaine, avec mes 55 kilos.Mais, l'amour aidant, la patrie possible vous invitant au lit comme une Belle au bois dormant, les Philistins à la taille de Goliath perdent tout pouvoir de vous impressionner et vous partez au combat amoureux avec toute la confiance d'un Roi David en puissance.J'étais Samson et j'étais David, j'étais Juge et j'étais Roi, j étais tous les héros sortis de la Bible à la quête de l'amour charnel de la patrie.Délaissant un chou de petite Montréalaise pourtant bien à ma taille, je me tournai vers un hénaurme amour d'immense Toron-toise qui présentait les avantages appétissants de 20 kilos et de 20 centimètres exactement de plus que moi.La perspective d'amours éléphantines ne rebutait pas précisément la puce.C'était bien le 138 PIERRE TROTTIER contraire: les yeux plus gros que la panse, elle éprouvait un appétit d'ogre.Et puis après, pourquoi pas?, la patrie c'est toujours plus grand que soi, non! Et c'est comme ça qu'on l'aime, non?, charnellement ou autrement! Oh, là, là, quel festin en perspective! Plus délicat, le poète écrivit «Femme aux couleurs de mon pays».Mais la réalité dessous le poème, c'était bien plus que des couleurs.C'était une poitrine où plonger comme un homme-grenouille dans le Lac des Deux-Montagnes à escalader avec tout l'enthousiasme retrouvé du Cantique des cantiques.C'était un ventre à vous inspirer le désir d'y renaître.C'était deux cuisses à vous faire composer les plus grands chefs d'œuvre de la cuisine nuptiale: un confit en gelée fondante de baisers aux truffes, une jardinière de caresses crues au romarin, un gigot de broutard bien aillé au thym frais de la garrigue où l'on se cavalait.Et pour le vin?En amour, je n'aime pas beaucoup le goût de tannin des bordeaux.Un Saint-Amour?L'astuce est trop facile.LeGros-Plan(t) s'imposerait pour mettre en valeur les volumes photogéniques de ma philistine, mais il accompagne mieux les crustacés de Bretagne et serait en outre un peu trop modeste pour la chair de langouste de ma grande bretonne d'origine.Un cru de Pissotte serait vulgaire.Ah, j'ai trouvé, un Morgon bien charnu.Le beau, trop beau Projet National Amoureux! De Montréal à Toronto, mon PNA débaptisait la Trans-Canada Airlines qui devenait Air Canada, il fusionnait le Chemin du Roy et la Queensway, ma citrouille d'Halloween s'y transformait en carosse doré, les pleurs d'une joie immense et intarissable remplissaient et faisaient déborder les Grands-Lacs, Bow Valley redevenait la Vallée de l'Arc telle qu'on l'avait baptisée à l'origine en français.Rainbow Valley, la Vallée de l'Arc-en-ciel et par le pouvoir du verbe poétique, je prenais possession de mon pays a mari usque ad mare au nom de cette mienne reine de la Ville-Reine, moi, le petit gars de Ville-Marie, j'en oubliais les «Speak white» qu'on m'avait adressés pendant la guerre, la quasi-abolition du français dans les écoles d'Ontario par le règlement 17, la défrancisation officielle du Manitoba en 1890, la pendaison de Riel.C'est beau, l'amour.Je vivais tous les transports d'un joyeux enjuponnement bilingue quand tout à coup le rideau tomba, et l'éclairage subit du théâtre me fit comprendre l'affreuse réalité de ce qui n'avait été qu un strip-tease biculturel dans quelque Crazy Horse Saloon d'un Far-West UN PAYS BAROQUE 139 trop canadien, toujours trop far-away.Canada hors d'atteinte, Canada des glaces sans tain, Canada éteint, Canada au teint insipide, incolore, ô femme aux couleurs embrouillées de mon pays.Femme incolore, inodore et sans saveur, comme eau des Grands-Lacs soudain rapetissés, avilis, comment donc se reconnaître et se retrouver quand, l'eau devenue glace en hiver, on n'y trouve plus rien car c'est une glace sans tain.Et la Vallée de l'Arc redevint Bow Valley, la Vallée de l'Arc-en-ciel Rainbow Valley et ainsi de suite.Règlement 17, Speak White.Et cetera.Pardon, and all the rest.Riel était bien pendu.Et ce fut le Poème pour une jeune protestante de mon pays dont Gilles Marcotte me disait qu'il y avait vu toute l'incommunicabilité de nos fameuses deux solitudes: Pour les minorités, les sans-patrie.Pardonne Poésie en recréant Le Souvenir où quatre mains se joignent Foutu mon PNA.Foutu en minorité, mon parti national amoureux.Renversé au Parlement.Renvoyé le dangereux projet de loi bilingue.Perdues d'avance, les élections.Elue, à ta chambre! à ton lit de justice! Fais passer une loi à Ottawa comme au Manitoba et fais-la appliquer par les tribunaux.Condamné d'avance, moi, je pars pour l'étranger, là où on se sent Canadien mieux qu'ici.• • Je n'en veux pas le moins du monde à ma plantureuse beauté torontoise.J'en veux au pays de n'avoir pas été, de n'être pas encore — un pays.Une grande et forte fille dans un pays étriqué, c'est un grand et puissant souvenir d'amour en cinémascope dans un cinéma trop petit, avec un écran trop étroit: l'image ne passe plus la rampe.Peu de temps après, j'ai repris mon PNA mais avec une Anglaise, une vraie, celle-là, pas une du Canada.Assez grande, assez forte, mais moins que l'autre: un peu moins de 10 centimètres et de 10 kilos de plus que moi! Alors, le PNA s'est internationalisé.Et ça, c'est curieux: au lieu d'amour du pays, c'est une sorte de goût d'amour du monde qui vient aux lèvres.C'est comme si une payse vous renvoyait à vous-même, tandis que l'étrangère vous révèle à vous-même.C'est 140 PIERRE TROTTIER toujours terriblement canadien, cela: se sentir plus canadien à l'étranger dans les bras de l'étrangère.Qu'importe, elle était belle, celle qui était devenue mon univers, mes océans glacés et mes mers chaudes, mes Alpes et mes Andes, mon Himalaya et mon Kilimandjaro, mon Lac Majeur et mon Lac Supérieur, mon Gange et mon Jourdain, mes deux Pôles, mon Sahara et ma Steppe-de-la-Faim, ni Jérusalem, ni Athènes, ni Rome, ni Paris, mais Babylone aux jardins suspendus arrosés par les seins de femme les plus beaux de.mon univers, ma jolie, mon amour, ma beauté, ma bombe, ma fiesta.et toi, Barbara, prends-tu pour époux.?OUI!.Et toi, Pierre, prends-tu pour épouse.?OUI! — Alleluia!.C'était quand même une déviation de mon projet national, une tangente, une embardée-en-spoutnik, et il fallut bien revenir sur terre et faire plouf!, dans le lac St-Louis près de Montréal pour lui présenter mon pays.La présentation fut quasi catastrophique.Je l'avais rencontrée à Paris, épousée à Hove (près de Brighton en G.-B.), emmenée à Moscou pour deux années durant lesquelles je l'avais amoureusement endoctrinée au sujet de mon Canada français qui.lui parla à notre arrivée, à pleins panneaux-réclame, la langue des «Travel Canadian National — New City Laundry — Trans-Canada Cartage — Trans-Island Insularity» etc.A peine pus-je attirer son attention sur un panneau bilingue de «Pain — Wonder — Bread».Ce n'était pas le début de l'humiliation car je n'avais jamais pensé qu'un panneau-réclame fut signe de possession du pays, mon cœur était pur et parlait français peu importe la langue de la publicité, c'était du superficiel, attends un peu mon amour, oui d'accord!, mais l'attente était quand même ambivalente, l'attente de cette fameuse réalité francophone quand les affiches lumineuses éclairaient le ciel de Montréal, ma ville natale, de paroles étrangères.Eh, oui, é-tran-gè-res!, je me sentais étranger dans ma propre ville natale et ce n'était pas l'enseigne de St-Hubert Bar-B-Q qui allait m'annoncer le Messie d'une franco-canadianité dont mon Anglaise pouvait à juste titre penser qu'il s'agissait de fumisterie.Ceci, pour la prise de contact superficielle.Car la famille, authentiquement et parfois mêmeincompréhensiblement francophone, tint à mon anglais un peut-être inaudible mais quand même extrêmement convainquant discours du cœur auquel elle ne fut pas insensible. UN PAYS BAROQUE 141 En fait, ce fut le coup de foudre entre une belle-mère anglo-balbutiante et une belle-fille (oh, très belle fille) franco-balbutiante.J'ai rarement vu chose aussi touchante dans ma vie: ma mère m'aimait, ma femme m'aimait, elles s'aimèrent.Les femmes, en de certaines occasions, savent ainsi établir un contact direct, par-delà tout bilinguisme devenu accessoire, et par-delà tout accessoire, fût-il fils et époux.J'en éprouvai, quant à moi, le plus extraordinaire respect pour la féminité, respect que je portais déjà en moi, d'ailleurs.Autre fut le problème de la présentation à la so-cié-té! Ladite so-cié-té, à Ottawa, était majoritairement anglophone.Ma femme anglaise, prenant ses papiers de citoyenneté canadienne, devenait-elle canadienne-anglaise?D'instinct, sans évoquer quelque constitution que ce fût, je n'étais point d'accord.Eût-elle épousé un Italien, elle fût devenue italienne; un Allemand, allemande; un Espagnol, espagnole, etc.Et comment, alors, épousant un Canadien français, serait-elle devenue canadienne-anglaise?! ! ?Quand on aime vraiment, vraiment on n'aime pas perdre comme ça ce qu'on aime! Je n'avais tout bonnement pas envie de me faire confisquer comme ça mon Anglaise par le Canada anglais.Bow Valley, Rainbow Valley, Manitoba, Règlement 17, pendaison de Riel, foutez-moi la paix, ma femme est ma femme et pas la vôtre, allez vous faire voir! Par l'amour et par le sexe, je devenais séparatisant conjugal: je refusais à la majorité de s'annexer MON immigration et MON immigrante à moi tout seul.• • Qui suis-je?Que suis-je?Une sorte d'Adam avec son Eve mais sans Eden natal.Un mal-baptisé toujours grevé de péché originel mal lavé.Et pourtant, j'ai donné mon nom à cette femme, et elle l'a accepté, et nous voyageons avec des passeports où tous les consuls de tous les pays nous tamponnent des visas de pays clairement nommés qui acceptent et reconnaissent ce que nous avons comme noms, prénoms, date et lieu de naissance, taille et couleur d'yeux et de cheveux.Les douaniers toujours gentils froncent le sourcil sans insister pour qu'on leur explique comment «tout citoyen canadien est sujet britannique».Ah, bon, Canada, OK, passez! Mais une fois 142 PIERRE TROTT1ER passé, l'étranger ne peut pas s'empêcher de temps à autre de vous demander comment vous faites pour réussir le grand écart transatlantique entre l'Amérique et la Grande-Bretagne.Alors vous essayez de dire que la loi vous désigne comme américain britannique du nord.Quelle loi?La loi de 1867, passée par le Parlement de Londres.Hein, quoi, Londres!?! Oui Monsieur, Londres, Couronne, Ottawa, Gouverneur général, monarchie constitutionnelle, la Reine par-là, le Premier ministre par-ci, c'est comme cela que j'ai l'honneur d'être auprès de vous ambassadeur d'Amérique britannique du Nord.Mais non, voyons, vous voulez rire, pour nous vous êtes ambassadeur du Canada.D'accord, mais c'est tout un, Canada = A.B.N.Le Général Mercado Jarrin, premier ministre du Pérou, pousse un soupir et confesse son impuissance à comprendre.Un jour, je suis fait citoyen d'honneur de la ville de Lima et je reçois un beau certificat avec enluminures qui me désigne « Ambajador de la Republica del Canada» .Caramba, c'est pas vrai, écoutez-moi donc: Américain britannique du NORD.Ma femme est née dans le Surrey, c'est donc une Britannique du sud, maisen devenant ma femme, elleest passée Britannique du NORD, et américaine en plus, d'un seul coup de plume (du notaire) et de goupillon (du curé).Parfois, l'amour c'est bien compliqué.Tant pis, allez Canada, OK, passez, glissez, mortels, n'appuyez pas.En espagnol nada signifie rien, donc, Canada = Carien! Mais au Canada, on ne parle pas espagnol.D'accord, mais on parle bilingue, ce qui augmente presqu'à l'infini l'éventail des jeux de mots possibles.Paris vaut bien une messe: Paris is well worth the mess we’re in.Au coeur du comique se trouve l'équivoque, le double sens, le contresens.La Comédie Française peut faire du comique.La Comédie Canadienne est le comique.Pas toujours drôle! Parliament Buildings = Hôtel du Gouvernement, ce qui est extraordinairement près de Government House, qui n'est pourtant que la Résidence du Gouverneur général (qui ne gouverne pas).Entre l'Hôtel du Gouvernement qui gouverne et la Résidence de Celui qui ne gouverne pas, il y a un kilomètre, un océan et un monde, celui de.la traduction.Traduttore, traditore! On traduit les francophones aux anglophones et vice-versa: les uns et les autres se sentent trahis.Le Canada, mystère ou mirage?Il arrive que l'un et l'autre UN PAYS BAROQUE 143 exercent sur moi une attirance irrésistible.S'il est Mystère, le Canada devient un article de foi, et la foi est cette vertu extraordinaire qui donne l'être à son objet, qui le fait être.La foi est adhésion: elle colle au réel qu'elle informe en lui donnant l'être.Ainsi ce n'est pas le Canada dans sa forme actuelle qui justifie ma foi.Au contraire: c'est plutôt ma foi qui justifie le Canada, qui l'appelle à l'être, quand il entend mal encore l'appel.Qu'importe, Paris (well worth the mess we re in) ne s'est pas fait en un jour.Alors, il faut tout simplement avoir foi en la foi qui est capable de soulever des montagnes.Hélas, je n'ai pas pu soulever, ni même enlever ma montagneuse beauté torontoise d'il y a déjà plus d'un quart de siècle.Mais j'ai confiance qu'il y aura un autre Guillaume le Conquérant, un autre Scanien, un autre Viking qui le fera un jour.Déjà, Toronto est investie: 40% de sa population est d'origine autre que britannique ou française.Les Italiens y ont établi une industrie de pâtes alimentaires, de saucissons, de cornichons bien vinaigrés (au lieu de ces horreurs industrielles: «sweet dill») les Hongrois y font de la bonne goulache, les Allemands y fabriquent des knackwursts, des bockwursts et toutes sortes d'autres wursts pour faire une choucroute plus authentique que ces cochonneries de série stérilisées sous plastique.Et Québec, et Montréal voient augmenter leurs restaurants français.Dans deux territoires métropolitains, le Canada s'européanise même si l'américanisation s'y poursuit.La lutte est plus égale que jamais peut-être et, si l'on sait exploiter nos apports ni britanniques, ni français, elle n'est nullement perdue d'avance.Le Canada doit être «européen» s'il ne veut pas être une pâle copie de son voisin du sud.Il doit être une Euramérique.Il doit être une Amérique européenne du nord.C'est possible.Ce le sera.Je le veux afin que prenne corps ce que j'ai vu, de vision vu, en survolant l'Europe au Canada et le Canada en Europe, ma Canope, mon Eurada, mon Eldorado, et cetera.C'est peut-être le mirage, cela, et les Péquistes ont raison de le voir comme tel tant qu'il aura son étiquette «britannique du nord» et son unilinguisme majoritaire.L'idée «européenne» est peut-être la seule capable de sauver le Québec de lui-même comme aussi le Canada actuel de lui-même.Ni l'un, ni l'autre ne peuvent rester ce qu'ils sont, à cette enseigne «britannique du Nord» aujourd'hui dépassée.Les Canadiens d'origine européenne continentale, française et autre, sont aujourd'hui la majorité à quelque 60% .Et avec les Anglais d'Angleter- m 144 PIERRE TROTTIER re dans l'Europe du Marché commun, si imparfaite soit elle, cela fait que tous nos ancêtres sont européens.C'est cela, l'idée d'une Amérique européenne du Nord, le multiculturalisme canadien fidèle à ses origines et traditions européennes transplantées, adaptées, transformées, modifiées, enrichies, car il ne s'agit pas plus d'être une copie conforme du modèle européen qu'une copie conforme du modèle américain—jusqu'au jour où notre question d'identité ne se posera plus, ayant laissé la place à notre affirmation bien nôtre du principe d'identité: ce qui est, est! D'accord, cela n'est pas encore, cela reste à faire.Mais, n'est-ce pas cela, le projet national redéfini pour tous, y compris les néo-canadiens, en termes d'une Europe-au-Canada, ni vassale de Washington, ni vassale de Moscou?Il n'est pas trop tôt pour s'y attaquer, quand Québec décroche d'un projet périmé qui ne l'accroche plus et qui ne se maintiendra plus par tacite reconduction comme auparavant.Québec en décrochant provoquera-t-il la nécessaire catharsis?Verra-t-on s'ouvrir, quelque part entre Ottawa et Montréal, peut-être entre Toronto et Québec, le chemin de Damas d'une conversion du reste du pays?Québec vaut-il une messe?Faut-il, nouveaux Champlains du XXe siècle déclinant au Canada déclinant, repartir de Québec pour redécouvrir ce pays?En 1943, Churchill et Roosevelt sont venus à Québec pour définir la première phase du salut de l'Europe par le débarquement de Normandie et celui de Provence.Pourquoi le salut du Canada ne pourrait-il pas se refaire à partir de Québec?Monsieur Lévesque crie au gros méchant loup anglophone et fédéral qui, lui, ne fait que crier «Wolfe» en retour.Wolfe a bien conquis Québec, mais pas les Québécois.Pour reconquérir les Québécois aujourd'hui désaffectés, sachant qu'il y faudra d'autres arguments que ceux de Wolfe, il ne faut plus attendre trop longtemps pour franchir l'Outaouais-Rubicon avec une idée généreuse à généreusement exposer aux Québécois, une idée tonique, une idée vitaminée, une idée vraiment reconstituante: celle d'une Assemblée Très Reconstituante de l'Amérique européenne du nord.Sinon, il y a des frontières qui pourraient changer encore une fois.Sinon, je m'apprêterai tôt ou tard pour mon débarquement de Provence définitif et me retirerai dans ma petite ferme du Vaucluse, UN PAYS BAROQUE 145 pas loin du Château de Saumane qui jadis appartenait à l'évêque François de Sade, oncle du divin marquis.Pas parce que je suis sadique mais tout juste assez sadiste pour savoir que Justine à Québec en a assez des malheurs (fédéraux) de sa vertu (provinciale). Amérika Amérique! Amérique! Nom étrange! Je ne te connais guère, même si je suis né près de toi, mais c'était au Québec, qui signifie rétrécissement des eaux, passage étroit, filtre peut-être, mais filtre de quoi quand tout était déjà en train de ce qui allait te faire le lieu de la plus grande puissance de tous les temps.Mon Canada, mon Québec natals, ne sont guère qu'appendices à ton flanc.Mais, quand on a mal à l'appendice?.Pourrais-tu avoir mal de moi?Tu as déjà eu mal de Moscou, de Pékin, de Viêt-Nam, de Cuba — au prix de quoi, mal de Canada, mal de Québec ne seraient peut-être que moindres maux?Allons, voyons, soyons honnêtes, tu n'auras jamais critique intime comme de chez moi, ton voisin qui doucement te subit, qui violemment t'envie et qui passionnément t'en veut.Mais de quoi?sinon de cette civilisation que tu portes en germe et que tu laisses si difficilement germer, de tous ces moyens que tu possèdes en si grande abondance et que tu perfectionnes à l'infini sans que jamais la fin y soit.Serais-tu civilisation des moyens et non de la fin?Amérique si j'avais faim de toi, si le monde avait faim de toi, car peut-être le monde et moi avons faim de toi, ne serais-tu qu'un moyen d'exciter cette faim et non la fin de cette faim?Ah, si tu n'étais qu'un moyen, et que ce moyen s'avérât inaccessible au plus grand nombre, ou qu'il s'avérât d'autres moyens plus accessibles même si c'était en plus petit, mais pour une fin définissable.Amérique, tes moyens me fascinent quand ta fin ne m'apparaît guère.Tu te nourris bien, mais si tu te nourrissais trop.Tu te chauffes bien, mais si tu te chauffais trop.Tu te climatises bien, mais si tu te climatisais trop.Amérique, si tu faisais tout si bien que tu en faisais trop et que dès lors tu faisais mal.Ah, j'avoue que c'est difficile de critiquer le trop quand d'habitude c'est le manque qu'on critique. UN PAYS BAROQUE 147 Et voici peut-être enfin la question posée, celle de ta fin non définissable.Ce n'est pas une mince gloire que d'avoir mis en oeuvre tant de moyens que la fin n'en soit plus définissable, mais rien n'empêche que la question demeure, qui est celle du bonheur humain qui dépend à la fin des fins d'autre chose que des moyens.Amérique, je t'aime bien de m'offrir tous les moyens d'être ce que je pourrais vouloir être, — mais qui n'est hélas pas exactement ce que je suis.Et voilà posée la question du devenir?Amérique en devenir avec tous les moyens du devenir, mais de devenir quoi?Serait-ce de devenir.Américain?Au fond, ce n'est pas tout à fait mon affaire à moi, et c'est peut-être ce qui fait que je ne suis pas Américain, ni le deviendrai.Ce n'est pas que je méprise, ni sous-estime le moindrement ta puissance, tes moyens, tout ton prodigieux et prométhéen effort de transformation de la nature, du monde, de la vie, de l'homme.Toutes les civilisations qui se sont voulues grandes n'en ont pas fait moins quant à l'effort sinon quant au résultat et je ne te refuserai pas l'hommage de te vouloir toi-même le lieu d'une grande civilisation.Mais je craindrais qu'il n'y ait au bout, et déjà dans l'intention, malgré ton vocabulaire emprunté à la tradition chrétienne et à la coutume libérale, quelque homo américanus qui ne soit l'homme nouveau d'une religion ou d'une métaphysique ou d'une dialectique de plus, en un mot d'un système, d'un autre de ces ismes qui m'ont toujours laissé méfiant et sceptique.Ce n'est pas que je ne sente un nouveau messie ou prophète à l'oeuvre, véhiculant une nouvelle révélation.Il s'agit plutôt de toute une série de révélations sortant de tant et tant de laboratoires parfaitement scientifiques, de centres de recherche parfaitement méthodiques dont les découvertes incontestables en soi, seraient dans leur ensemble la crucifixion de l'homme sans résurrection possible sous prétexte de décrucifier des hommes pour soulager les peines de leur mortelle aventure et reporter plus ou moins indéfiniment la fatale issue de celle-ci.Une éthique mélioriste peut entraîner la ruine de toute éthique.Une trop radicale modification biologique du prochain pourrait enlever tout objet à la règle de l'amour du prochain, tout fondement à la moindre notion de l'homme, à la moindre image de Dieu, lequel en serait quitte pour s'en tirer tout seul de la plusieurs fois millénaire aventure humaine. 148 PIERRE TROTTIER Les schismes, les hérésies les plus noires, les conflits d'intérêts, les guerres les plus meurtrières, l'apocalypse thermo-nucléaire elle-même, seraient jeux d'enfants, intellectuellement compréhensibles à côté des aberrations possibles de la «pursuit of happiness», inscrite dans la Constitution Américaine.Je veux dire ceci: que schisme, hérésie, conflit, guerre dirigeaient et opposaient les hommes entre eux tandis que la biologie, la neurologie pourraient diviser et opposer, dans tel ou tel individu donné, l'homme d'hier et l'homme de demain, entraînant solution de continuité et disparition de la mesure humaine, après la disparition, dans mainte conscience, de la mesure divine.Faire mourir un homme, c'est mal; en faire mourir plusieurs et systématiquement dans des chambres à gaz nazies par exemple, c'est une horreur; mais faire mourir un homme à lui-même pour qu'il continue AUTRE par l'intervention d'un généticien, d'un neurologue ou d'un biologiste.Nous voici près du vocabulaire de l'idéal le plus noble des plus grandes religions; que meure le vieil homme et que naisse l'homme nouveau! Or, autrefois cela devait se faire par des moyens spirituels, par des chemins de Damas où pouvaient changer le casier judiciaire mais non la carte d'identité d'un Bouddha ou d'un saint Paul.Tandis que faire naître l'homme nouveau d'une éprouvette ou d'une pilule prise presque machinalement, que cette pilule suivie d'un bon sommeil remplace l'ascèse du moine ou la veille d'armes du chevalier, voilà bien la vertu obtenue sans épreuve de virtus! Evidemment, si la science intervient pour sauver un malade aux prises avec un mal ancien ou aigü qui a été épreuve de virtus, le savant professeur qui lui administre le coup de bistouri ou la pilule peut dire «va, ta douleur t'a sauvé» à l'instar de Jésus qui disait «va, ta foi t'a sauvé», et bien sûr, on peut dire dans cette ligne de pensée, que le pauvre être humain est un bien ancien et grand malade dont les mérites, les épreuves de sa virtus n'ont fait qu'augmenter avec les siècles.Evidemment, si l'homo américanus était cet échappé des hospices de sourds-muets, des léproseries d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, cet enfant d'un Jaïre ou d'un centurion transatlantique, ce Lazare ressuscité des cimetières du vieux monde, je comprendrais que l'Amérique soit la terre d'élection, la terre promise des plus éloquents epphétas, des plus UN PAYS BAROQUE 149 éclatantes guérisons, des plus prodigieuses résurrections, en un mot d'un super-christianisme triomphant.Or, certes l'Américain vient d'ailleurs: d'Europe quand il est blanc, d'Asie quand il est jaune, d'Afrique quand il est noir et même d'outre Rio-Grande quand il est californien, néo-mexicain, etc.Voilà fondée ethniquement une belle vocation à l'universalité! Mais de là à dire que blanc, jaune, noir, brun ou rouge (j'allais oublier les Indiens, aborigènes d'Amérique!), il est cet élu pour lequel vont se multiplier les pouvoirs et les oeuvres des thaumaturges des laboratoires d'où sortira le nouvel évangile réductible en pilules à prendre en introits, épîtres, séquences, oraisons, préfaces choisies ou dosées d'un jour à l'autre d'une nouvelle année liturgique.et prises dans les textes des nouveaux docteurs-prêtres en blouses blanches, ces soutanes raccourcies.Se pourrait-il que Science et Amour rimassent et tout ce qui fût fait au nom de l'une, le soit aussi au nom de l'autre ipso facto?Se pourrait-il que l'on reprît aujourd'hui dans les laboratoires la «longue rêverie érotique» des alchimistes et que la métamorphose soit enfin pratiquement concevable?Les contes de fées ont fait subir maintes entorses au principe d'identité : amour a changé en beauté la laideur de Riquet à la houppe et en intelligence la sottise de sa fiancée.Que Science rejoigne Amour, que la réalité rejoigne et dépasse la fiction, que les deux mots naguère antithétiques de science et de fiction s'accouplent dans la formule «science-fiction» et bien avisé celui qui saura s'il est à l'Eglise, au laboratoire ou chez les fées.Mais parbleu, il est en Amérique et tant pis pour lui s'il est un obsédé des idées claires.Car l'Amérique n'est pas une idée claire, ni simple et aucune synthèse ne peut lui rendre justice.Aucune religion, idéologie ou philosophie, aucun système politique ou économique ou social n'y dominent suffisamment pour la résumer assez fidèlement.Sur quel facteur américain cette religion, cette idéologie, ce système s'appuie-raient-ils qu'un autre facteur non moins américain ne contredirait?Il n'y a pas de race américaine.L'espace des Etats-Unis, tel que défini par ses frontières légales, est étendu successivement par la doctrine de Monroe, la destinée manifeste du premier Roosevelt et par la présence militaire, économique ou politique (ou les trois à la fois) en Europe, en Asie et ailleurs.La langue qu'on y parle ne lui est pas exclusive et, outre que l'usage, les inventions, la publicité débridée, toute une logomachie technologique en modifient et même faussent le sens et y 150 PIERRE TROTTIER introduisent des abus où grandit ce que les Américains eux-mêmes appellent le «credibility gap», — la longitude et la latitude elles-mêmes font parler des hommes très différemment.En Amérique, l'Orient est à l'Occident de l'univers et l'Occident à l'Orient.L'histoire américaine a ses mythes: à l'Est, celui de la révolution pour l'indépendance et à l'Ouest, celui de la conquête du Far-West: le premier mythe étant anti-colonialiste et anti-impérialiste, le deuxième étant plutôt le contraire, la diplomatie américaine dispose ainsi de deux claviers fournis par son histoire interne, «made in USA» pour jouer la symphonie ou l'antiphonie à son gré selon l'événement dans le concert des nations.Ceci dit, l'Amérique ne se détermine en politique étrangère ni par — phobie, ni par — philie à l'égard de tel ou tel peuple ou nation, elle ne personnalise pas ses conflits d'intérêts ou ses guerres mais elle organise et systématise son opposition quand elle se sent menacée par un système opposé qui l'attaque ou la défie: esclavagisme, nazisme, communisme, colonialisme l'ont au cours de son histoire mobilisée contre eux.C'est que tout système le moindrement militant lui fait sentir s'il l'attaque, son propre manque de système, d'idéologie, ou de religion d'Etat et lui fait alors systématiser une défense contre ce qu'il lui faut en fin de compte dénoncer comme «un-american».C'est à la fois sa force que de prendre la mesure des autres quand ils démesurent contre elle et sa faiblesse de ne pas avoir une mesure à elle à leur rappeler ou imposer, faute de l'avoir définie par et pour elle-même d'abord.Les ennemis, qui n'ont pas ses moyens abondants et ses réserves dont elle peut être elle-même plus ou moins inconsciente, qui sont donc tenus de s'organiser et de s'inventer un système qui devient tout leur ressort, font l'erreur de penser quelle n'a pas de ressort.Ils en viennent à exercer sur elle des pressions et son ressort caché apparaît soudain comme né de la pression qu'il subit, et se détend alors avec une force lente d'abord mais irrésistible aux dépens de l'ennemi qu'il repousse.Elle apparaît alors comme le salut de régimes ébranlés, de patries occupées, voire des opprimés du régime ennemi lui-même, mais celui-ci se raidit et ceux-là lui rappellent vite qu'elle n'est que la sage-femme et non la génitrice d'une synthèse nouvelle, d'une mesure élargie sauvant ou reprenant de leur passé ce qui peut leur meubler un avenir dont elle leur a quand même ouvert la porte.Elle met beaucoup de cœur, et parfois tout son cœur à fournir les UN PAYS BAROQUE 151 moyens du salut ou du renouveau.Mais on repousse le coeur, on garde les moyens et l'Américain rentre chez lui plus ou moins vite pour reprendre la culture, non pas de son jardin, mais de ses moyens qu'il développe et multiplie toujours indéfiniment.(Parfois il s'obstine, comme au Vietnam, mais cela ne fait le bonheur ni de l'un, ni de l'autre).Il y a que sa véritable frontière n'est pas celle du secret des coeurs et des reins, mais celle du secret de la matière, d'un impossible à transformer en possible matériellement.Il fera des greffes de coeurs, de reins et d'autres organes, mais il découvre en même temps et chez lui, qu'il ne peut greffer le cœur d'une société blanche sur une collectivité noire, ou vice-versa.Déjà en Chine, il avait appuyé le méthodiste Tchang-kaï-Chek pour récolter l'irréductiblement Chinois Mao.Au Japon il s'était borné à désacraliser l'Empereur.Au Vietnam, il installa le catholique Dien à Saigon pour y faire renaître un bouddhisme qu'on avait cru déclinant.En France, il appuya longtemps des partis amis, radicaux, SFIO et surtout MRP, pour récolter l'irréductible de Gaulle.En Allemagne, il perdit le fidèle Erhardt pour un moins sûr Kiesinger.L'Amérique serait-elle en train de réaliser la supposition de Valéry «que l'immense transformation que nous voyons, que nous vivons et qui nous meut, se développe encore, achève d'altérer ce qui subsiste des coutumes, articule tout autrement les besoins et les moyens de la vie, bientôt lere toute nouvelle enfantera des hommes qui ne tiendront plus au passé par aucune habitude de l'esprit.Déjà, quelque natif des pays neufs qui vient visiter Versailles, peut et doit regarder ces personnages chargés de vastes chevelures mortes, vêtus de broderies, noblement arrêtés dans des attitudes de parades, du même œil dont nous considérons au Musée d'ethnographie les mannequins couverts de manteaux de plumes ou de peau qui figurent les prêtres et les chefs de peuplades éteintes.L'un des effets les plus sûrs et les plus cruels du progrès est donc d'ajouter à la mort une peine accessoire, qui va s'aggravant d'elle-même à mesure que s'accuse et se précipite la révolution des coutumes et des idées.Ce n'était pas assez que de périr; il faut devenir inintelligibles, presque ridicules; et que l'on ait été Racine ou Bossuet, prendre place auprès des bizarres figures bariolées, tatouées, exposées aux sourires et quelque peu effrayantes, qui s'alignent dans les galeries et se raccordent insensiblement aux représentants naturalisés de la série animale.» {Regards sur le monde actuel, pp 184-6). 152 PIERRE TROTTIER Certes, Valéry, connaissant moins l'Amérique, visait dans ces lignes écrites dans l'entre-deux guerres une Europe qui s'énervait de changements, paraissait se rendre inintelligible à elle-même, s'abandonnait au vertige d'une guerre civile répétée dont le prochain épisode imminent allait la rendre vassale de Washington ou de Moscou.J'ai dit plus haut ce que Washington a déjà perdu plus ou moins d'une clientèle dont la dette de libération semblait garantir la fidélité.Quant à Moscou, il a vu, et réprimé pour l'instant, le soulèvement de Berlin-est en juin 1953, celui de Budapest en 1956 et l'évolution libérale interne de la Tchécoslovaquie, sinon les ouvertures vers l'extérieur de la Roumanie.Or, si Valéry, visant une Europe qui échapperait (à moins qu'elle n'en soit à quelque dernier sursaut.) aujourd'hui à ses pessimistes pronostics, faisait toutefois mouche en Amérique et que celle-ci, de par son progrès même, poursuivi presque dans l'absolu et non tempéré par la tradition, se rendait le reste du monde de plus en plus inintelligible! (A Moscou, il s'agirait plutôt de l'inintelligence d'une idéologie officielle dépassée): Tout ce qui n'est pas purement physiologique dans l'homme aura changé, puisque nos ambitions, notre politique, nos guerres, nos moeurs, nos arts sont à présent soumis à un régime de substitutions très rapides; ils dépendent de plus en plus étroitement des sciences positives, et donc, de moins en moins de ce qui fut.Le fait nouveau tend à prendre toute l'importance que la tradition et le fait historique possédaient jusqu'ici» (ibid p.185) Reprenons l'énumération de Valéry pour constater que si la science positive explique l'équilibre nucléaire russo-américain, elle n'explique guère la résistance vietnamienne, mainte révolution de palais ou de rue, les guerres israélo-arabes, la guerre civile nigériane, les sursauts des démocraties populaires rétives, le renversement de Sukarno et les «vêpres siciliennes» de Java de septembre 1965.Le nombre des phénomènes politiques ou guerriers d'ordre infra-scientifique est loin d'avoir diminué, la science ne paralysant que Moscou, impuissant à profiter des événements de mai 68 en France, et Washington incapable d'aider Dubcek à Prague.Quant à nos moeurs, certes, la pilule y introduit quelque changement, mais il y a le Pape, cet autre Européen à la vocation universelle et à la tradition deux fois millénaire, qui la rejette dans son UN PAYS BAROQUE 153 encyclique Humanae vitae.Quels que soient les motifs et les buts pontificaux, rien n'indique encore que la conscience se meuve, s'émeuve pour ou contre un progrès donné et se détermine à son égard par pure science.à moins que de nouvelles drogues ne viennent un jour modifier non seulement l'activité génitale mais l'activité du cerveau lui-même provoquant, éteignant, orientant désirs, passions, jugements, souvenirs, espoirs et qui sait les vertus théologales elles-mêmes.Incontestablement, l'Américain semble être l'homme le plus en mesure d'acquérir ces nouveaux moyens de devenir autre.Tendu vers les moyens qu'il aura, qu'il est sûr d'avoir demain, il vit déjà au-delà de ses moyens d'aujourd'hui.Son art le plus neuf est également un art de moyens, jouant de ce que naguère on traitait négligemment d'illusion d'optique, d'une dynamique des couleurs qui se poussent, se repoussent, se brusquent, s'élancent, se choquent dans un monument souvent contradictoire et non plus seulement linéaire.Le sujet n'est plus, enlevé du tableau comme d'une phrase non par abstraction ou par décomposition, opérations qui le recréent ou le détaillent, mais par escamotage ou plutôt peut-être par téléscopage dans le verbe, entraînant ipso facto la disparition de l'attribut.C'est une peinture, une sculpture, un poème à l’infinitif.Or, infinitif comprend «infini»: il est le contraire du définitif: il montre une action continue.Je te vois, Amérique intransitive, en transition constante.Américainfinitif Américontinue! Amé-ricontinent! Ottawa «Canada is the product of the pragmatic nineteenth century rather than of the ideological eighteenth.We are not children of the age of revolution (John Conway, the Atlantic Monthly, November 1964) S'est-on jamais vraiment arrêté à la différence, pour moi capitale, qu'il peut y avoir entre les Etats-Unis, pays du XVIIIe siècle, et le Canada, pays du XIXe?Le XVIIIe, c'est le siècle de la bourgeoisie qui part de zéro et qui a tout à conquérir.Le XIXe, c'est le siècle de la bourgeoisie conquérante et déjà établie, déjà bien en place.Au XVIIIe, pour prendre son élan, elle est obligée de s'appuyer sur les grands principes, sur le peuple et ses intérêts, sur les droits de l'homme.C'est le siècle des lumières, des Encyclopédistes, de Montesquieu, du contrat social.C'est aussi un siècle français, tandis que le XIXe est un siècle anglais, celui d'une Angleterre à qui la Révolution française a fait peur et qui partout se méfie des lumières, de L'Encyclopédie, de L'Esprit des Lois, etc.D'ailleurs, la bourgeoisie s'y est taillée sa place, elle a déplacé à peu près poliment les aristocrates (pas besoin de les envoyer à la lanterne, comme à Paris, pendant la Révolution) et elle a fermement gardé le contrôle des affaires entre ses mains accapareuses, le peuple tenu bien en laisse, en marge du pouvoir grâce à un système électoral censitaire.Pas question d'égalité.Constitution, plutôt de deux classes selon les intérêts politiques plus que selon les tendances idéologiques.Pragmatisme.Liberté de commerce.Libéralisme laisser-fairiste.Les rejetons canadiens de cette nation de boutiquiers transposent outre-Atlantique ces quelques principes d'organisation parce qu'ils font bien leur affaire en même temps qu'ils font aussi l'affaire des Canadiens français plus Louis-quatorzièmes que Louis-quinzièmes de mentalité et de structure sociale, c'est-à-dire issus du XVIIe plus que UN PAYS BAROQUE 155 du XVIII siècle qui leur inspire une double méfiance, envers la double révolution américaine et française.Mais la Confédération qui naît au Canada en 1867 par la rencontre, fortuite plutôt que providentielle, de deux peuples qui tournent le dos au XVIIIe siècle est un équivoque.Equivoque culturel entre francophones guidés par le primat de leur salut comme collectivité et anglophones vainqueurs des Plaines d'Abraham, sûrs d'eux-mêmes, conquérants comme race et comme classe, bénéficiant de la vaste impulsion impérialiste de l'Angleterre victorienne à son apogée.Equivoque de classe entre francophones roturiers peu habitués au maniement des nouveaux leviers de la puissance économique et anglophones bourgeois (voire petits-bourgeois plus fermés encore aux aspirations roturières) sûrs de leurs appuis métropolitains et soucieux d'émuler la poussée conquérante des Etats-Unis, leur ancienne patrie.Equivoque politique entre le régime parlementaire et le régime exécutif («cabinet system») hérité de Londres et le système confédéral exigé par l'hétérogénéité canadienne et inspiré par l'exemple des Etats-Unis qui l'ont adopté dans des conditions auxquelles les conditions du Canada se comparent.Le système britannique est unitaire et le système confédéral est pluraliste.Il s'agit presque d'une contradictio in terminis.Le professeur Blair Williams de l'Université Concordia de Montréal, a raison de dire: «The Confederation agreement of 1867 represented nothing less than an attempt to mesh this unitary British system with the requirements of a diverse, heterogeneous frontier country made up of two founding cultures.The end result has not been satisfactory».(cf.Toronto Globe & Mail, livraison du 18 février 1977, p.17).Laissons de côté, pour l'instant, l'évaluation du résultat final («end result») pour revenir à deux conséquences, déjà inscrites dans l'histoire, du triple équivoque précité: la conséquence culturelle et la conséquence de classe telles qu'incarnées dans le cas de Riel.Riel est francophone et métis.Les métis sont au Manitoba, issus d'une implantation française majoritaire imitée par une implantation britannique quelque peu postérieure qui donne naissance aux 156 PIERRE TROTTIER «halfbreeds».Les métis forment une population de 5 757 et les «half-breeds» une population de 4 083*.Le Manitoba n'est pas encore une province, n'a pas d'existence politique reconnue mais métis et «halfbreeds» ont des intérêts communs, de culture et de classe, qui vont les pousser à revendiquer la reconnaissance politique du Manitoba comme entité de gouvernement provincial.Mais le Manitoba est déjà perçu par l'Ontario comme son hinterland susceptible d'une colonisation et d'une conquête du Far-West à l'instar de celle du Far West américain.C'est l'illustration caractéristique, sinon parfaite, du mariage entre le précédent états-unien et l'impulsion d'origine britannique de la bourgeoisie conquérante, voire de l'impérialisme tout court.Nos Anglo-Canadiens d'Ontario, loyalistes anti-américains au départ, vont singer les Américains dans leur Far-West à eux.Sans doute pour s'assurer que ce Far West restera britannique au lieu de tomber entre les mains des Etats-Unis et agrandir ainsi l'Amérique britannique du Nord de façon à rejoindre son avant-poste du Pacifique, la Colombie britannique.Conquête d'abord, confédération ensuite.Comme aux Etats-Unis, mais sous prétexte et couverture britanniques, gages de bonne conscience politique.Oui, mais, il y a déjà un embryon de société politique dans ce Manitoba de 10 000 métis-halfbreeds.Il sont, notons-le un peu moins du sixième de ce que les Britanniques ont conquis de Néo-Français, sur les Plaines d'Abraham un siècle plus tôt.Ils représentent une société de convivance, de mariage, d'amour en un mot qui aurait pu faire le pendant nord-américain de la société sud-américaine du Brésil par exemple, au lieu de la société de conquête, de carnage, de quasi extermination dans certains cas avec ses séquelles de politique de réserves indiennes, de réduction à l'état marginal et de destructions d'ordre écologique (les bisons).Qu'on le regrette ou non, il n'y aura pas de Brésil-au-Canada.Le WASP (white anglo-saxon protestant) d'Ontario en aura décidé autrement et Ottawa lui aura emboîté les pas, risquant la crise avec le Québec francophone qui sent ce qu'il aura perdu avec la pendaison du métis francophone Riel.Celui-ci a beau agiter le drapeau britannique.‘Recensement de 1870-71 UN PAYS BAROQUE 157 riinion Jack, contre l'étendard outaouais — car le Manitoba n'est pas province mais terre de la Couronne et donc invoque logiquement et contitutionnellement la protection d'une couronne qui va demeurer muette — la force ontarienne l'emportera, Riel sera jugé traître.à la Couronne?, à l'Union Jack qu'il brandit?, à Ottawa?, à la raison d'Etat?peuh!, tout simplement à la raison du plus fort, c'est-à-dire à la bourgeoisie conquérante qui déjà — l'encre de l'A.A.B.N.est à peine sèche — déforme l'esprit, bloqué avant d'avoir eu la chance de s'ouvrir sur l'avenir, d'une confédération qui aura tôt bâti un chemin de fer transcontinental mais non moins tôt tué un homme, une promesse de Brésil-au-Canada, une espérance née d'un métissage des sangs qui aurait pu être garante d'un métissage des cultures, métissage peut-être fécond, métissage peut-être marqué de luttes âpres, au niveau de l'âme, de l'esprit, de la pensée, mais non sans un certain respect, un certain amour, une certaine affection admirative comme dans toutes les luttes, au lieu de ce triste homicide judiciaire, de ce bloquage d'une expérience de bi-racisme (si je puis dire) biculturel et bilingue, de cette défrancisation subséquente du Manitoba une fois reconnu province, de cette opposition trop souvent stérile parce que bloquée entre ce qui reste de francophones au Manitoba et le reste du Manitoba devenu hybride et prenant prétexte de son hybridité ukraino-germano-islando-et cetera — anglophone pour mieux reléguer aux oubliettes la promesse à peine centenaire du métissage, de la convivance des races, du mariage, de l'amour-REFUSE.Georges-Etienne Cartier fit dans l'Ouest un pari bilingue que l'unilingue George Brown remporta pour l'Ontario et les barons montréalais du chemin de fer.Toute ma vingtaine et toute ma trentaine, je me suis interrogé me sentant impuissant, bloqué, interdit, enfermé dans un dossier Riel qu'on refusait de rouvrir,-je me suis interrogé non pas sur le cas de Riel en tant que tel, non pas sur ce phénomène plus ou moins agressif de bourgeoisie conquérante, non pas sur le quasi-scandale de ce métissocide, de ce bigénocide-en-puissance (au sens ou la bi-race manitobaine n'était encore qu'une modeste promesse ou espérance) mais sur les sources profondes lointaines, historiques peut-être, subconscientes sans doute, excusables si possible, de ce comportement étrange que nos Anglo-Américains eurent devant leurs Far-Wests respectifs au XIXe siècle.Etats-Unis du XVIIIe, Canada ontarien du XIXe eurent des comportements parallèles face auxquels la différence 158 PIERRE TROTTIER d'un siècle dans la création des deux Etats fondait comme neige au soleil et je ne comprenais plus rien en termes d'Etats nés d'idéologies distinctes, de siècles distincts.Or, au début de ma quarantaine, le Ministère des Affaires extérieures, dans son outaouaise sagesse, m'envoya, en remerciement de mes services de conseiller culturel à notre Ambassade de Paris, au Centres d'Etudes internationales de l'Université de Harvard où je fis la connaissance du professeur Cari Deutsch.Celui-ci éclaira ma lanterne durant plusieurs séances d'un cours auquel il voulut bien m'associer et qui portait sur le nationalisme, son historique, ses avatars, ses formes contemporaines et surtout ses résultats dans les Amériques avec les quatre types de mouvements colonisateurs, l'anglo-saxon, l'hispanique, le portugais et le français.C'est bien simple, nous dit-il en substance, les Espagnols, les Portugais et les Français partaient célibataires sans que l'évêque, ni le roi n'exgigeât d'eux la prestation d'aucun vœu de chasteté.Ergo, métissage! Par contre, les Pères Pèlerins du Mayflower vinrent en Amérique avec femmes, voire dans certains cas avec enfants.Ergo, pas de métissage, au moins en principe, et les principes comptaient beaucoup chez les Puritains.Donc, racisme implicite.Pour comprendre le comportement du colon puritain en Amérique, ajouta le cher Professeur, il faut peut-être se reporter aux premières expériences de colonisation anglaise chez sa voisine l'Irlande au XlVe siècle.La colonisation s'appelait à l'époque la «plantation humaine», qu'en français plus moderne on appellerait implantation.Qu'importe, les mots sont voisins et comme tels assez clairs.On ne sait pour quelle raison les Britanniques du XlVe, eux-même issus d'un des plus prodigieux brassages de races, de Frisons, de Jutes, de Saxons, de Danois et de Scaniens ou Germains de tout poil, se sentirent peu sûrs devant l'Irlandais — peut-être, qui sait?, à cause de leur métissage antérieur — en tout cas, ils forcèrent l'adoption en terre irlandaise, des Statutes of Kilkenny de 1366, pour garantir l'intégrité des «plantations» anglaises grâce à l'interdiction des mariages mixtes.Premier cas de racisme inscrit dans l'histoire moderne de l'Europe, et ce, à l'égard d'une population blanche, irlandaise il est vrai, ajoutait Deutsch avec un sourire ironique puisqu'il enseignait à la grande université de Boston, ville envahie par l'immigration irlandaise. UN PAYS BAROQUE 159 Faut-il remonter si loin pour comprendre le comportement d'aujourd'hui de mon frère Anglo-Américain?Faut-il juger l'Américain pour avoir joué sur les deux tableaux du XVIIIe siècle contre Londres et du XIXe siècle contre l'Indien du Far-West?Faut-il juger l'Anglo-Ontarien d'avoir joué l'Américain contre Riel dans le Far-West canadien?Je laisse à l'historien cette question pour enchaîner quant à moi, sur l'historique du développement culturel, ou plutôt de l'équivoque culturel anglo-français au Canada afin de démontrer si possible, certains ressorts anciens d'une hostilité dépassée. Anglia [ou : d'Azincourt aux Plaines d'Abraham] C'est en 1962 que Louis Dudek faisait paraître dans le numéro 12 de Canadian Literature (pp.44-51) un article intitulé «THE TWO TRADITIONS: Literature and the Ferment in Quebec».Dès son premier paragraphe, il disait: «Un puissant mouvement de sécession est à l'œuvre au Québec.ce mouvement ne fait qu'attendre son parti politique pour soulever une tempête majeure».Louis Dudek m'a confié que l'article était déjà prêt dès I960, première année de la soi-disant Révolution tranquille, mais que le directeur de Canadian Literature n'en avait rien fait et avait plutôt attendu, pour le publier, les premières bombes du terrorisme, deux ans plus tard, à Montréal.Louis Dudek est poète et il arrive aux poètes d'être prophètes: «Combien de temps peut-on s'attendre à ce que les Canadiens français tolèrent d'être traités comme ils le sont (par les Canadiens anglais) dans leur propre province comme dans le reste du Canada?(.) Combien de temps se satisferont-ils de leur condition de citoyens de deuxième classe dans leur propre pays?Ils constituent un tiers de la population, mais dans notre vie culturelle ils sont traités comme un élément étranger et limités à la réserve québécoise.Quoi d'étonnant que plusieurs d'entre eux veuillent maintenant prendre en main leurs destinées, comme les colonies françaises l'ont fait ailleurs dans le monde! Mais notre prophète veut dépasser le niveau des débats ou divergences socio-politiques pour atteindre celui des divergences culturelles historiques héritées de France et d'Angleterre: «je crois que pour atteindre la racine du problème des relations franco-anglaises au Canada, il faut aller au-delà des simples questions de conquêtes et de UN PAYS BAROQUE 161 différences politiques.Il faut fouiller la question des rapports entre les littératures et cultures respectives de France et d'Angleterre au cours des siècles et la façon dont elles ont été véhiculées sur ce continent.Ce problème.n'a jamais été étudié par nos critiques littéraires alors que c'est peut-être une rigidité culturelle héritée qui explique nos deux solitudes et qui sous-tend la crise politico-culturelle qui fermente actuellement au Québec».Je saurais difficilement améliorer, dans sa concision et son empan, le tableau d'environ six siècles de relations culturelles anglo-françaises que Dudek nous brosse dans quatre paragraphes que j'ai traduits comme suit: «Chaucer, qui vivait à une époque où l'Europe était une seule civilisation dans laquelle les divisions linguistiques des états modernes commençaient seulement à poindre, a eu sa période française, c'est le moins qu'on puisse dire; comme tous les autres Anglais de son époque, il était imprégné voire baigné d'influences françaises, puisque la France était alors en fait la «mère-patrie» de tous les écrivains et chanteurs d'Angleterre.Et nous n'en sommes jamais revenus, (en anglais: we have never got over the benefit).Quoi qu'il en soit, avec la poussée du nationalisme et la venue de la Réforme, nous pouvons voir l'Angleterre se séparer du continent et s'enivrer de son insularité.Déjà, le mépris de Roger Ascham pour les Anglais italianisés (italianate) recouvre à peine l'orgueil de la bonne culture maison.On peut même douter que Shakespeare ait connu grand chose de français: ses pièces proviennent de sources indigènes ou de traductions en anglais, parfois de l'italien, mais jamais directement du français.L'insularité a toujours été la caractéristique des Anglais depuis lors.«L'exil de Charles II en France suivi de la restauration a importé de France en Angleterre le néo-classicisme.Mais, les rationalistes se mirent à dissocier la pensée et l'imagination au point d'en faire déjà une maladie de l'esprit à l'époque, de sorte que le brillant couplet héroïque, la satire aiguë, l'application de la critique à des sujets sociaux ou moraux, ont dès lors toujours eu une connotation anti-anglaise et anti-poétique.Toutefois, c'est la France qui rendit possible la prose anglaise et c'est la France qui aida à soulever la chape du puritanisme anglais. 162 PIERRE TROTTIER «Et c'est ainsi que le grand mouvement de retraite de la culture anglaise, mouvement qui dure toujours et dont la durée coïncide à peu près avec l'histoire du Canada, commence avec la fin du néo-classicisme et la montée du romantisme.A ce moment-là, c'est l'Allemagne qui commence à remplacer la France dans une certaine mesure comme pays d'origine des merveilles d'outremer; mais on pourrait même escamoter cette influence, puisque le romantisme anglais se transforma vite en une plante insulaire, une plante de serre chaude.Les Français, parce qu'ils étaient les champions du vers et de la prose spirituelle du 18e siècle et parce que leur romantisme fut retardé d'un demi-siècle parla révolution — révolution dont l'Angleterre eut la plus grande frayeur — en vinrent a être évités par les Anglais qui affichèrent contre eux un préjugé marqué.Les Français étaient antiromantiques, anti-sentimentaux, donc dangereux.La patrie de Voltaire était l'antithèse du sentiment romantique anglais.C'est ainsi, par exemple, que les poètes romantiques anglais avaient des connaissances de littérature française qu'Arnold jugea plus tard déficientes.Enfin, quand le romantisme se décomposa en sentimentalité et en idéalisme abstrait, la répulsion des Anglais prit la forme additionnelle d'une résistance à l'immoralité française».«Malgré quelques hommes intrépides comme Swinburne et Arthur Symons, qui réussirent à franchir la barrière du son, tout rapprochement devint encore plus problématique quand, à la suite de Baudelaire, les Poètes Maudits repoussèrent le romantisme fétide et jetèrent les bases de ce que nous connaissons aujourd hui comme la poésie moderne.L'Angleterre n eut qu un mouvement de recul devant un tel étalage de mauvais goût et elle n'accoucha jamais de son Baudelaire ou de son Rimbaud, du moins pas avant le 20e siècle.Ce n'est qu'en 1910 que les oeuvres de Laforgue et de Rimbaud servirent de tremplin pour les poètes anglo-américains Eliot et Pound.En fait, la raideur est restée dans la poésie anglaise malgré Edith Sitwell, jusqu à l'arrivée de Dylan Thomas en 1934.Efforts since then to Millerize and Surrealize, with the help of D.M.Lawrence and French Existentialism, only reveal how deep-rooted are the cultural habits of Imperial conservatism.To join with the French mind is to be enlightened and to be free, something very difficult, perhaps impossible, for the educated gentlemen of England». UN PAYS BAROQUE 163 Autrement dit, pour Louis Dudek, l'histoire culturelle de l'Angleterre a consisté à larguer les amarres continentales au profit de l'insularité.1 Et pourtant, quoiqu a une époque évidemment bien antérieure, 1 Angleterre ou du moins certains Anglais éminents avaient oeuvré de façon insigne sur le continent: la christianisation de la Germanie à la fin du Ville siècle est l'œuvre de saint Willibrod, et dans l'empire de Charlemagne, c'est Alcuin qui dès 790, assure la réforme de l'enseignement.Tous deux sont d'authentiques Anglo-Saxons.(Parallèlement, l'Irlande fournit saint Colomban qui vient s'occuper de la réforme monastique continentale et au Xlle siècle saint Laurent O'Toole, primat d'Irlande, vient mourir en Normandie, à la ville d'Eu, dont la collégiale, à lui dédiée conserve un beau gisant).Ce courant d'échanges est double après la conquête des Normands et jusqu'au XlVe siècle, l'histoire de l'Angleterre, loin d'être insulaire, est véritablement européenne, c'est-à-dire anglo-normande, voire anglo-française à partir du moment où Aliéner d'Aquitaine, répudiée par Louis VII, apporte à son nouvel époux Henri II Planta-genêt le Duché d'Aquitaine,' soit presque tout le Sud-Ouest de la France.Son fils Geoffroy étant comte de Bretagne, le Plantagenêt contrôle le Nord-Ouest de la France, plus le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, le Limousin, la Saintonge, l'Aquitaine proprement dite et prétend aussi avoir des droits sur le Périgord, le Quercy, l'Auvergne et le Toulousain, soit tout ce qu'il y a au sud de la Loire entre l'océan et le Rhône.Henri V d'Angleterre, le vainqueur d'Azincourt en 1415, se fit désigner comme régent et héritier du royaume de France, au Traité de Troyes de 1420, par lequel Isabeau de Bavière déshéritait donc son fils Charles VIL II épousa Catherine de Valois, fille de Charles VI.Il rêva d'une double couronne franco-anglaise, sur sa tête bien entendu.Il lutta contre les Lollards, mouvement hérétique, d'abord théologique avec Wyclif, puis social, précurseur de la Réforme et, en un sens, de l'insuralité britannique.1 Le 4 juin 1944, deux jours avant le débarquement de Normandie, Churchill dit à de Gaulle: «sachez-le! chaque fois qu'il nous faudra choisir entre l'Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large.Chaque fois qu'il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt» (Charles de Gaulle Mémoires de guerre — II — l'unité, page 275 dans l'édition de poche). 164 PIERRE TROTTIER Il n'y eut pas de double couronne franco-anglaise, sauf brièvement, quand Henri VI, fils du précédent, fut sacré roi de France à Paris en 1431, cependant que Charles VII était roi à Bourges, mais Jeanne d'Arc l'avait déjà fait sacrer à Reims en 1429.On connaît la suite.Les possessions des Anglais en France furent reprises.Le roi d'Angleterre cessa d'être duc de Normandie.Les barons d'Angleterre, d'origine normande cessèrent d'être barons en Normandie.Minoritaires francophones, ils finirent par se fondrent dans la majorité anglo-saxonne.La psychose d'encerclement entre les Français au Sud et les Ecossais au Nord contribua à accélérer le processus de défrancisation et d'auto-définition en anglais du pays.Les Ecossais conquis, il resta la psychose anti-continentale, en fait anti-française.Je me suis laissé aller à ce bref rappel historique afin d'élargir un peu le contexte des observations si pertinentes de Louis Dudek sur l'histoire culturelle anglaise.Presque à la même époque où Louis Dudek composait son article, j'étais en poste à Londres, de 1957 à 1961.J'arrivai dans cette grande capitale avec beaucoup de curiosité et d'appétit pour les plaisirs d'une prestigieuse métropole: ballet, théâtre, opéra, soupers fins, belles dames, mondanités, en un mot la grande vie, mais en même temps, j'éprouvai quelque crainte et tremblement à me trouver, moi, somme toute de taille modeste, chez les Grands Bretons, maîtres du plus grand empire que l'histoire ait connu, chez Britannia, Reine des Mers avec la plus grande marine du temps: je craignais de subir, au pays du Duc de fer, le sort du pot de terre.D'instinct, je me réfugiai dans le passé romain et normand, catholique, et latin, et français, bref dans tout ce que je connaissais comme catholique et francophone frotté d'histoire et de latin pendant mes années de collège.Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir non seulement une Angleterre romaine et normande mais aussi une Angleterre française, hollandaise, allemande, en un mot beaucoup plus européenne que je ne croyais.Ainsi, l'Angleterre gothique, l'Angleterre des cathédrales est française dans la mesure où la France fut la terre par excellence du gothique.Il est même impossible de bien situer la cathédrale gothique UN PAYS BAROQUE 165 anglaise autrement que par rapport à sa cousine française, puisque les exemplaires de celle-là n'épuisent pas tous les styles et étapes de l'évolution du style gothique.Jusqu'à la pierre même, importée de Caen, Cantorbéry est une cathédrale française, partiellement bâtie par 1 architecte Guillaume de Sens, («To William of Sens, as Gervase, the monkish historian relates in careful detail, we owe the choir arcades and the vaulting as far as the east end of the eastern transepts; his work is marked by a transition in style from the round to the pointed arch.The needful stone was brought oversea from Caen, the barges being unloaded at Fordwich by means of «ingenious machines» invented by William himself» Extrait du Guide de la Cathédrale).Trois siècles après l'invasion des Normands en 1066, l'Angleterre a parlé officiellement français, si bien qu'à la cathédrale de Cantorbéry, sur la tombe du Prince Noir, l'inscription en français normand m'était bien plus facile à déchiffrer, à moi francophone qu'à un Anglais unilingue.Après les premiers Normands, l'Angleterre continua à parler officiellement français sous les Plantagenêts et Richard Cœur-de-Lion se sentait tellement plus français qu'anglais qu'il demanda dans son testament à se faire enterrer dans le Maine dont il était le duc titulaire: c'est à l'abbaye de Fontevrault, juste au sud de la Loire qu'il faut aller pour lui rendre une visite posthume.Après les ducs de Normandie et les Plantagenêts français, ce fut éventuellement un Hollandais, Guillaume d'Orange que les Anglais appelèrent au trône.Or, cette maison d'Orange tient son nom précisément de la ville d'Orange, près d'Avignon en Provence.N'est-il pas plaisant de songer que c'est de là que nos Orangistes d'Ontario tinrent le nom de leur ordre?Il est stupéfiant de constater combien l'Angleterre a emprunté à 1 Europe continentale, jusqu'à ses rois que l'hymne demande à Dieu de sauver.Plus je creusais cette pensée, plus se dissipait ma méfiance envers l'Angleterre, et plus mon respect se dépouillait de crainte.Eh quoi!, me disais-je, était-ce donc cela que l'Angleterre, cette longue série d'emprunts à l'Europe et particulièrement à la France et à l'Italie?Son histoire m apparut alors comme une longue lutte pour s'émanciper de l'Europe et pour se définir envers et contre tout un continent?Voilà qui me la rendait bien fraternelle à moi.Canadien français, donc 1 histoire depuis 200 ans est aussi une longue lutte pour s'émanciper et pour se définir envers et contre l'anglophone continent d'Amérique. 166 PIERRE TROTTIER En même temps, je ne peux me défendre de songer, non sans quelque regret, que cette émancipation de l'Angleterre avait pour résultat ici de nous couper doublement, par l'Atlantique et par la Manche, des sources profondes et du grand courant principal continental, de la civilisation occidentale.Or, l'Angleterre aujourd'hui, à cause du Marché Commun, semble retrouver sa vocation européenne.La Manche, qui était devenue plus large, métaphoriquement parlant, que l'Atlantique, retrouve ses dimensions de l'époque des rois Planta-genêts.Nous trouverons-nous alors, à notre tour, une vocation européenne, une vocation transatlantique dont le point d'appui outremer ne sera pas seulement l'Angleterre, mais toute l'Europe?Personnellement, il n'y a que dans cette espérance que je me sente et Canadien français, et Canadien tout court comme c'est dans cette espérance aussi que, tout le long de mes quatre années ou presque à Londres, j'ai accumulé images et souvenirs d'une Angleterre éternelle plus grande et plus noble que l'Angleterre qui temporairement fut impériale.La partie ne saurait être plus grande que le tout.Quand la perspective qui s'offre à nous comme à l'Angleterre est celle d un retour à toutes nos sources de civilisation en nous inscrivant dans un mouvement de l'histoire qui a des chances de porter cette civilisation encore plus haut, je ne vois nulle difficulté à se consoler de n'être plus au 19e siècle.J'irai plus loin et je dirai que cette nouvelle perspective est indispensable à l'unité du pays en lui offrant un but plus élevé et plus large, et susceptible d'exprimer les aspirations des Canadiens des deux langues.A moins.A moins que l'impitoyable analyse de Louis Dudek n indique une tendance irréversible et que l'illusion bilingue dont une certaine élite se berce ici ne soit déjà l'équivalent de la double couronne franco-anglaise dont rêva Henri V.En vain! GILLES MARCOTTE LA DEUXIÈME SAISON EN ENFER D'ARTHUR RIMBAUD ETUDE LITTERAIRE GILLES MARCOTTE, critique littéraire, romancier.A reçu pour son dernier livre, Le Roman à l'imparfait (1976), le Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal.Le texte qu'on va lire a été écrit pour l'émission Documents, au réseau MF de Radio-Canada (réalisation de Fernand Ouellette, lecture des textes de Rimbaud par Gilles Pelletier). Je ne vous propose pas une analyse, une étude, mais une simple lecture.Je voudrais vous faire partager l'étonnement, la pitié (mais aussi la piété), l'accablement (mais aussi l'impression de terrible vérité) qui m'ont saisi en lisant les quelques trois cent cinquante pages de lettres d'Arthur Rimbaud réunies, dans la nouvelle édition de La Pléiade, par Antonio Adam.Je néglige les premières, celles qui sont associées à la période de création littéraire, et qui ont été abondamment commentées.Le Rimbaud que nous lirons est celui qui a si complètement abandonné la littérature, qu'il n'en dit plus un mot.Ce Rimbaud-là fait scandale, plus que le poète du «Bateau ivre», d'Une Saison en enfer et des Illuminations.Comment admettre que le «voyant», le jeune homme «aux semelles de vent», se soit transformé du jour au lendemain en un simple négociant, uniquement occupé de soucis d'argent et de réussite bourgeoise?On voudrait le cacher, cacher ces lettres qui semblent n'avoir aucun rapport, sinon de contradiction, avec les textes du poète.«Je trouve indécent, dit Yves Bonnefoy, qu'on s'acharne à suivre les traces de qui a fait retour à l'existence anonyme.Ne lisons pas les lettres de Rimbaud africain à sa famille; ne cherchons pas à savoir si celui qui voulut un jour voler le feu a vendu ceci plutôt que cela.» Les témoignages qui vont dans ce sens abondent.Citons-en un deuxième, venu d'un tout autre horizon.A son correspondant Henry Miller, qui l'a poussé à lire Rimbaud, le futur romancier du Quatuor d'Alexandrie, Lawrence Durrell, écrit de l'île de Chypre: «Pouvez-vous m'envoyer votre essai sur Rimbaud?Je suis en train de lire ses lettres; il a travaillé ici — vous le savez — et il a construit la maison du gouverneur sur le mont Troodos.Il n'y a aucun mystère dans cet homme.Comme ses lettres sont dures, froides, et comme il y a peu d'attendrissement sur son sort!» Oui, bien sûr, elles sont dures et froides, les lettres de Rimbaud, et sans attendrissement sur lui-même; sans poésie, sèches comme des constats de notaire.«Je est un autre», avait-il écrit dans la Lettre du Voyant ; on n'attendait pas 170 GILLES MARCOTTE cet autre-là, qui partirait comme aucun poète avant lui, aucun artiste netait parti, sans un regard en arrière, payant jusqu'au dernier sou le prix effroyablement élevé de cet arrachement.Pourquoi est-il parti?Ne nous égarons pas dans les explications.Toutes celles qui ont été proposées — dégoût de la poésie, ou protestation de la poésie contre un monde réfractaire à la poésie —, toutes ces explications, même si elles paraissent contradictoires, contiennent sans doute une part de vérité; aucune n'est suffisante, tant le geste est brusque, la coupure radicale.Dans un texte des Illuminations, intitulé Conte, Rimbaud nous avait parlé d'un Prince qui, lassé des «générosités vulgaires» et prévoyant «d'étonnantes révolutions de l'amour», s'était lancé dans une orgie de destructions.Mais ce qu'il détruisait, ce qu'il voulait détruire, restait intact, malgré ses efforts.A ce Conte, qui était peut-être une figure de son aventure poétique, Rimbaud donnait deux conclusions, deux fins: Un soir il galopait fièrement.Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même.De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe! d'un bonheur indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle.Comment n'auraient-ils pas pu en mourir?Ensemble donc ils moururent.Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire.Le Prince était le Génie.Le Génie était le Prince.La première mort est la mort en poésie, la mort de la poésie, qui s'abîme dans cela même qu'elle a pour mission de préparer, la «santé essentielle».La deuxième, celle qui se produit «à un âge ordinaire», est celle du Rimbaud africain, de l'anonyme dont parlait Yves Bonnefoy : une mort ordinaire.L'une et l'autre appartiennent à Rimbaud.Dans ses lettres, nous le voyons aller, d'un pas infaillible et, nous semble-t-il, de plus en plus rapide, vers cette deuxième mort.Ce n'est pas gai, la mort d'un anonyme; c'est dur et froid, comme les lettres de Rimbaud.Mais pomment éviterions-nous de penser que ces lettres, dans leur sécheresse, leur apparente absence de mystère, sont encore d un Prince et d'un Génie?Comment ne serions-nous pas tentés d'entendre, dans les textes les plus secs de la correspondance, les cris étouffés du LA DEUXIÈME SAISON EN ENFER D'ARTHUR RIMBAUD 171 Rimbaud poète?«Ce ne peut être, disait-il, que la fin du monde, en avançant.» • • • Donnons-nous quelques points de repère.En 1873, on le sait, Rimbaud fait publier à Bruxelles Une Saison en enfer; c'est la seule de ses oeuvres qu'il ait livrée lui-même à l'édition, et il n'en prend que quelques exemplaires — le reste moisira pendant plusieurs années dans l'entrepôt de l'imprimeur, attendant la curiosité des chercheurs.On a cru, pendant longtemps, qu'après Une Saison Rimbaud avait abandonné toute production littéraire; on sait aujourd'hui qu'il a continué d'écrire des poèmes, une partie au moins des poèmes qui composent le recueil des Illuminations.En tout état de cause, c'est en 1874 que commence une série hallucinante de voyages européens qu'on peut appeler des faux départs, puisque, après chaque embardée, nous voyons Rimbaud revenir dans sa famille, à Charleville.En 1874, il est à Londres, en compagnie du poète Germain Nouveau, puis à Reading, petite ville d'Angleterre où il enseigne le français.En 1875, il est précepteur à Stuttgart, en Allemagne, où Verlaine lui rend visite, puis c'est la Suisse et l'Italie.En 1876, l'Autriche, et la Hollande; il s'engage dans l'armée hollandaise et passe avec elle à Batavia, en Indonésie; il déserte et réussit encore une fois à regagner Charleville.En 1877, on le retrouve à Brême, en Allemagne du Nord, puis, avec le cirque Loeillet, en Scandinavie.Ce ne sont pas là, faut-il le souligner, des voyages de grand touriste; c'est un chapelet de randonnées épuisantes, par des moyens de fortune et souvent à pied, de petits emplois — professeur, précepteur, comptable —, une vie de misère, le nez collé sur les nécessités les plus pressantes de la subsistance.A proprement parler, c'est une vie de chien.Ecoutons Rimbaud raconter son passage des Alpes, à pied, par le Saint-Gothard, dans une lettre aux siens qui porte la date du 17 novembre 1878: La route, qui n'a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui, à chaque instant, allonge sur la route une barre d'un mètre de haut qu'il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil.Voici! plus une ombre dessus, dessous ni 172 GILLES MARCOTTE autour, quoique nous soyons entourés d'objets énormes; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel: rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l'embêtement blanc qu'on croît être le milieu du sentier.Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stalactites, l'oreille déchirée, le cou gonflé.Sans l'ombre qu'on est soi-même, et sans les poteaux de télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu'un pierrot dans un four.Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long.On ne voit plus ses genoux de longtemps.C'est échauffant.Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes).Enfin voici une cantonnière: on y paie le bol d'eau salée 1 franc 50.En route.Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement.Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli.Mais la route se perd.De quel côté des poteaux est-ce?(Il n'y a de poteaux que d'un côté.) On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras.Une ombre pâle derrière une tranchée: c'est l'hospice de Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et de pierres; un clocheton.Vous avez remarqué?C'est le style même, le rythme saccadé, haletant, du Rimbaud de la veille, celui d'Une Saison en enfer; cet «embêtement blanc», ce «rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir», ce «en route» absolument péremptoire, tout cela c'est encore, dans la sécheresse du compte rendu, de la simple description, comme l'écho des grandes images du poète Rimbaud.Bientôt, cependant, elles disparaîtront.Arthur Rimbaud se rapproche peu à peu de son enfer — de son enfer africain —, et ce sera le grand départ.A la fin de la même année 1878 il est à Alexandrie, puis à Chypre, où il participe aux travaux dont parlait Lawrence Durrell.En 1879, il fait de longs séjours dans sa famille, à Roche.L'année suivante, Chypre encore; puis, pour de bon, l'Afrique.Le 17 août 1880, première lettre d'Aden : J'ai cherché du travail dans tous les ports de la Mer Rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeidah, etc.Je suis venu ici LA DEUXIEME SAISON EN ENFER DARTHUR RIMBAUD 173 après avoir essayé de trouver quelque chose à faire en Abyssinie.J'ai été malade en arrivant.Je suis employé chez un marchand de café, où je n'ai encore que sept francs.Quand j'aurai quelques centaines de francs, je partirai pour Zanzibar, où, dit-on, il y a à faire.Quelques jours plus tard: Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne: on boit l'eau de mer distillée.La chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont les deux canicules.La température constante, nuit et jour, d'un bureau très frais et très ventilé est de 35 degrés.Tout est très cher et ainsi de suite.Mais, il n'y a pas: je suis comme prisonnier ici et, assurément, il me faudra y rester au moins trois mois avant d'être un peu sur mes jambes ou d'avoir un meilleur emploi.Et à la maison?La moisson est finie?Contez-moi de vos nouvelles.Arthur Rimbaud Eh! bien, nous y voici.Aden, Arabie.Le roc.La chaleur.La maladie.L'argent.Nous avons définitivement quitté l'Ardenne, ce «pays de sources, dit Claudel, où l'eau limpide et captive de sa profondeur tourne lentement sur elle-même.» Où sommes-nous?C'est Claudel encore qui nous le dira: dans «cette région de la mer Rouge qui (.) est bien celle de la terre qui ressemble le plus à l'enfer classique, «l'ancien, celui dont le Fils de l'Homme ouvrit les portes»».• • Ce qu'il faut dire d'abord de l'enfer, c'est qu'on y travaille.Sérieusement.Consciencieusement.A sa famille, qui lui sert désormais de boîte aux lettres, Rimbaud demande des livres.Baudelaire, Banville, Verlaine?Surtout pas.Voici: Traité de métallurgie, 4 francs; Hydraulique urbaine et agricole, 3 francs; Commandant de navires à vapeur, 5 francs; Architecture navale, 3 francs; Poudre et salpêtre, 5 francs; Minéralogie, 10 francs; Maçonnerie, 6 francs; 174 GILLES MARCOTTE Livres de poche du Charpentier, 6 francs.D'autres livres encore: Le parfait serrurier, le Manuel de fabricant de bougies.Le Guide de l'armurier, et quinze autres de même farine.Ah! Madame mère Rimbaud voulait que son fils travaille, qu'elle ne se plaigne pas, il entreprend sa carrière africaine, sa carrière de négociant, avec un zèle, un sens du devoir, digne de tous éloges.Est-elle vraiment contente, cependant.Madame Rimbaud?Aucun texte ne nous l'apprend, mais nous l'imaginons un peu inquiète, car son fils plonge dans le travail comme dans un autre excès, aux antipodes des normes paysannes et bourgeoises qui sont celles de sa famille.Par un de ces violents paradoxes dont il a le secret, c'est dans le désert qu'Arthur Rimbaud choisit de devenir un être familial, un être social; c'est dans le continent des aventures les plus folles, les plus risquées, les plus sordides aussi, qu'il choisit de devenir un homme d'ordre.Non, cela ne doit pas être très rassurant aux yeux de Madame Rimbaud.Lisons, par exemple, les avis qu'il envoie aux siens au sujet des projets d'avenir de son frère Frédéric: Je crois qu'il ne faut pas encourager Frédéric à venir s'établir à Roche, s'il a tant soit peu d'occupation ailleurs.Il s'ennuierait vite, et on ne peut compter qu'il y resterait.Quant à l'idée de se marier, quand on n'a pas le sou ni la perspective ni le pouvoir d'en gagner, n'est-ce pas une idée misérable?Pour ma part, celui qui me condamnerait au mariage dans des circonstances pareilles ferait mieux de m'assassiner tout de suite.Mais chacun son idée, ce qu'il pense ne me regarde pas, ne me touche en rien, et je lui souhaite tout le bonheur possible sur terre et particulièrement dans le canton d'Attigny (Ardennes).A vous.Cette lettre n'est évidemment pas d'un homme réconcilié.Rimbaud donne un conseil; puis le rature violemment.Il parle de mariage, d'argent — du même souffle —, avec une âpreté qui même à Roche, dans sa famille, même aux oreilles de Vitalie Cuif-Rimbaud, devait rendre un son étrange.Quel mépris, enfin, quelle sèche impatience, quand il parle du canton d'Attigny (Ardennes)! Et dans la salutation de la fin : «A vous», nous lisons la reconnaissance d'un attachement à sa famille, mais aussi une sorte de barrage contre toute effusion du cœur.Souvenons-nous du «cœur volé» de tel poème célèbre.Il dira LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D ARTHUR RIMBAUD 175 pourtant, dans une lettre de l'année suivante, 1881, envoyée du Harar: «je pense à vous, et je ne pense qu'à vous».Mais il faut la lire au complet, cette lettre, une des rares lettres où Rimbaud consent à s'expliquer, difficilement, sèchement, sur les sentiments qu'il entretient à l'égard des siens.Harar, vendredi 22 juillet 1881 Chers amis.J'ai reçu dernièrement une lettre de vous, de mai ou de juin.Vous vous étonnez du retard des correspondances, cela n'est pas juste: elles arrivent à peu près régulièrement, quoique à longues échéances; et quant aux paquets, caisses et livres de chez vous, j'ai tout reçu à la fois, il y a plus de quatre mois, et je vous en ai accusé réception.La distance est grande, voilà tout; c'est le désert à franchir deux fois qui double la distance postale.Je ne vous oublie pas du tout, comment le pourrais-je?et si mes lettres sont trop brèves, c'est que, toujours en expéditions, j'ai toujours été pressé aux heures de départ des courriers.Mais je pense à vous, et je ne pense qu'à vous.Et que voulez-vous que je vous raconte de mon travail d'ici, qui me répugne déjà tellement du pays, que j'ai en horreur, et ainsi de suite.Quand je vous raconterais les essais que j'ai faits avec des fatigues extraordinaires et qui n'ont rien rapporté que la fièvre, qui me tient à présent depuis quinze jours de la manière dont je l'avais à Roche il y a deux ans?Mais, que voulez-vous?je suis fait à tout à présent, je ne crains rien.Prochainement je ferai un arrangement avec la maison pour que mes appointements soient régulièrement payés entre vos mains en France, par trimestre.Je vous ferai d'abord payer tout ce qui m'est dû jusqu'aujourd'hui, et, par la suite, cela marchera régulièrement.Que voulez-vous que je fasse de monnaie improductive en Afrique? 176 GILLES MARCOTTE Vous achèterez immédiatement un titre d'une valeur ou rente quelconque avec les sommes que vous recevrez, et le consignerez en mon nom chez un notaire de confiance; ou vous vous arrangerez de toute autre façon convenable, plaçant chez un notaire ou un banquier sûrs des environs.Les deux seules choses que je souhaite sont que cela soit bien placé en sûreté et à mon nom; 2° que cela rapporte régulièrement.Seulement il faudrait que je sois sûr que je ne suis pas du tout en contravention avec la loi militaire, pour que l'on ne vienne pas m'empêcher d'en jouir ensuite, d'une façon ou d'une autre.Vous toucherez pour vous-mêmes la quantité qu'il vous plaira des intérêts des sommes ainsi placées par vos soins.La première somme que vous pourriez recevoir dans trois mois pourrait s'éléver à 3 000 francs.Tout cela est fort naturel.Je n'ai pas besoin d'argent pour le moment, et je ne peux rien faire produire à l'argent ici.Je vous souhaite réussite dans vos petits travaux.Ne vous fatiguez pas, c'est une chose déraisonnable! La santé et la vie ne sont-elles pas plus précieuses que toutes les autre saletés au monde?Vivez tranquillement.Rimbaud LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D'ARTHUR RIMBAUD 177 En somme : je pense toujours à vous, mais la distance est grande, je ne songe à vous écrire qu'à l'heure du courrier, et le temps me manque, je vous aime bien, je vous aime beaucoup, énormément, la preuve c'est que je vous confie mon argent et surtout prenez-en grand soin, quant au reste vivez tranquille, moi je vis dans l'horreur mais on se fait à tout.Quelques lettres plus loin, Rimbaud dira: «Pour moi, je n'ai personne à qui songer sauf ma propre personne, qui ne demande rien» — et c'est la même chose: je ne pense qu'à vous, je ne songe qu'à moi, quelle différence?puisque de toute façon c'est toujours à quelque farce absurde, à cette farce absurde qu'est la vie.Oui, certes, Rimbaud écrit aux siens, comme on le dit dans les éditions de sa correspondance, il leur parle, il parle d'eux, comme il parle de lui-même, et toujours la «distance est grande».A l'égard de sa famille, il éprouve les mêmes sentiments contradictoires qu'à l'égard de lui-même.Une complicité les unit, celle des humains, des pitoyables humains.Que Rimbaud parle de sa mère, encore «obligé(e) de travailler», de son frère Frédéric, l'idiot de la famille, dont les frasques menacent de lui nuire, ou de sa sœur Isabelle, c'est toujours de lui, de lui-même, qu'il est question, c'est à lui-même qu'il revient.Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu'un de sérieux et d'instruit se présente, quelqu'un avec un avenir.La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici-bas.Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille.Mais, à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l'Europe.Hélas! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l'instruction la plus complète qu'on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science?Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci?Et je puis disparaître, au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais. 178 GILLES MARCOTTE Vous me parlez des nouvelles politiques.Si vous saviez comme ça m'est indifférent! Plus de deux ans que je n'ai touché un journal.Tous ces débats me sont incompréhensibles, à présent.Comme les musulmans, je sais que ce qui arrive arrive, c'est tout.La seule chose qui m'intéresse, ce sont les nouvelles de la maison et je suis toujours heureux à me reposer sur le tableau de votre travail pastoral.C'est dommage qu'il fasse si froid et lugubre chez vous, en hiver! Mais vous êtes au printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci, correspond avec lui que j'ai ici, au Harar, à présent.«La seule chose qui m'intéresse», dit Rimbaud.Mais quelque chose intéresse-t-il encore ce «cœur volé»?Le «travail pastoral» de sa famille, à Roche, une image d'Epinal, une farce, encore.Et le mariage dont il rêve, ce fils dont il sait qu'il ne l'aura jamais, ce repos tant souhaité, autant d'images d'un avenir qu'il sait, qu'il ne peut pas ne pas savoir bloqué.Oui, ces lettres viennent du désert; et elles parlent d'un désert.Dans la même enveloppe, Rimbaud a glissé des photos de lui-même, prises et dévéloppées par lui.Ces photographies me représentent, l'une, debout sur une terrasse de la maison, l'autre, debout dans un jardin de café; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes.Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver.Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite.Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous donner une idée des paysages d'ici.Ces photos blanchies, où les formes se discernent à peine, c'est comme si nous les voyions.Elles nous parlent d'un homme qui s'en va, qui ne cesse pas de s'en aller, dont l'image se devine à peine dans le lointain, un homme déjà usé.Et il n'a pas trente ans.• • «Je suis condamné à errer, écrivait Rimbaud, attaché à une entreprise lointaine.» Suivons-le un peu.1881: plusieurs expéditions LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D'ARTHUR RIMBAUD 179 commerciales dans le Harar, à partir d'Aden.1883: expéditions en Ogaden, dans le pays dankali, dans l'Hawach et le Wabi.1885: Rimbaud se lance dans le trafic d'armes pour le compte du Choa.1886: après de nombreux délais, il quitte Tadjoura et se met en route vers Ankober, capitale du Choa, à la tête d'une caravane de 50 chameaux et d'une escorte de 34 Abyssins.1887: il arrive à Ankober, le roi Ménélik n'est pas là, l'affaire tourne mal.Il pousse jusqu'à Entotto.Retour à Aden.Voyage en Egypte.Aden, de nouveau.1888: au Harar, trafic d'armes.Mais arrêtons-nous là, inutile de pourvuivre, d'ajouter des détails.Cette série de noms étranges, de pays mystérieux, de voyages périlleux, ornerait sans doute quelque poème ou roman exotique, mais pour Rimbaud — et pour nous qui le lisons, qui lisons ses lettres — il n'y a que l'ennui, que les marches forcées, que les incroyables fatigues.Rimbaud n'est pas un négociant, un trafiquant pour rire.Lettre du Harar, le 25 mai 1881: Chers amis, Chère maman, je reçois ta lettre du 5 mai.Je suis heureux de savoir que ta santé s'est remise et que tu peux rester en repos.A ton âge, il serait malheureux d'être obligé de travailler.Hélas! moi, je ne tiens pas du tout à la vie; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue; mais si je suis forcé de continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu'absurdes dans ces climats atroces, je crains d'abréger mon existence.Je suis toujours ici aux mêmes conditions, et, dans trois mois, je pourrais vous envoyer 5 000 francs d'économies; mais je crois que je les garderai pour commencer quelque petite affaire à mon compte dans ces parages, car je n'ai pas l'intention de passer toute mon existence dans l'esclavage.Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie; et heureusement que cette vie est la seule, et que cela est évident, puisqu'on ne peut s'imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci! «L'enfer est en bas», disait le Rimbaud d'Une Saison; l'enfer est ici-bas, dit celui de la Correspondance.Et qu'est-ce que l'enfer?Un travail sans avenir, sans autre but que sa propre cessation, le repos; le 180 GILLES MARCOTTE travail comme recommencement perpétuel, un pas devant l'autre, et puis un autre encore.Je ne connais rien de plus désespéré que cette lettre — ou plutôt ces lettres, car elles ont toutes le même ton, toutes elles sont livrées aux mêmes chagrins véhéments et absurdes, à la terrible monotonie d'une existence sans feu ni lieu.Quand il écrivait Une Saison en Enfer, Rimbaud se débattait furieusement avec son démon, il connaissait la gloire d'une lutte farouche, son énergie se déployait splendidement; ici, l'énergie n'habite plus que les muscles, les nerfs.Quand il parle, quelques mois plus tard, d'«aller trafiquer dans l'inconnu», le souvenir des grandes entreprises poétiques nous traverse brusquement, comme un éclair, puis il n'en reste plus rien.«Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.» Avançons.Ou plutôt, faisons un détour.Rentrons en France, à Paris, où l'œuvre de Rimbaud comme sa vie posthume.En 1884, Verlaine présente le poète au grand public dans une des études de ses Poètes maudits.Deux ans plus tard, en 1886, Gustave Kahn publie dans La Vogue 48 textes des Illuminations.La même année, Verlaine propose que Rimbaud soit le chef — in absentia — de l'école des Décadents.Rimbaud poète est lu, commenté, célébré, tandis que l'autre, en Afrique, l'homme de chair de sang, poursuit des pérégrinations insensées, indifférent à ces mots brûlants qu'il a laissés derrière lui.En 1890, il recevra une lettre d'un admirateur: Monsieur et cher Poète, J'ai lu de vos beaux vers: C'est vous dire si je serais heureux et fier de voir le chef de l'école décadente et symboliste collaborer à la France moderne, dont je suis le directeur.Soyez donc des nôtres.Grands mercis d'avance et sympathie admirative.Laurent de Gavoty Rimbaud a-t-il répondu?Tout nous porte à croire qu'il ne l'a pas fait.Imaginons-le, dans la chaleur atroce, dans les travaux épuisants du Harar, recevant cette lettre si délicatement parisienne, lisant cela parmi les interminables soucis qu'il s'impose pour gagner sa vie! Il serait indécent de lui prêter même un peu de nostalgie.L'homme LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D ARTHUR RIMBAUD 181 trahirait le poète, en Rimbaud, s'il revenait sur un seul de ses pas, si son départ n'était pas un départ définitif, une violente cassure, un oubli total.Ne craignez rien: dans aucune de ses lettres, on ne trouve d'allusions attendries à ses travaux de jeune poète, à sa gloire naissante.Aucune de ces «lâchetés en retard» dont il est question au début d'Une Saison en enfer.En cela, le Rimbaud africain est fidèle, radicalement, au Rimbaud poète: son exil est pur, son enfer est sans rémission.Sans doute il se plaint, il ne cesse pas de geindre, de maudire son sort, mais pas un instant il ne doute d'y être irrévocablement attaché.Paris — Paris et la poésie, sont oubliés.S'il évoque parfois la possibilité d'un retour, et cela lui arrive de plus en plus souvent à partir de 1884, il n'est question que de la ferme familiale, à Roche, non pour s'y établir d'ailleurs, uniquement pour s'y reposer un moment.Comme vous le dites, ma vocation ne sera jamais dans le labourage, et je n'ai pas d'objections à voir ces terres louées: j'espère pour vous quelles se loueront bientôt et bien.Garder la maison est toujours une bonne chose.Quant à venir m'y reposer auprès de vous, ce me serait fort agréable: je serais bien heureux, en effet, de me reposer: mais je ne vois guère se dessiner l'occasion du repos.Jusqu'à présent, je trouve à vivre ici: si je quitte, que rencontrerai-je en échange?Comment puis-je aller m'enfouir dans une campagne où personne ne me connaît, où je ne puis trouver aucune occasion de gagner quelque chose?Comme vous le dites, je ne puis aller là que pour me reposer; et, pour se reposer, il faut des rentes; pour se marier, il faut des rentes; et ces rentes-là, je n'en ai rien.Pour longtemps encore, je suis donc condamné à suivre les pistes où je puis trouver à vivre, jusqu'à ce que je puisse racler, à force de fatigues, de quoi me reposer momentanément.J'ai à présent en main treize mille francs.Que voulez-vous que je fasse avec cela en France?Quel mariage voulez-vous que ça me procure?Pour des femmes pauvres et honnêtes, on en trouve par tout le monde.Puis-je aller me marier là-bas, et néanmoins je serai toujours forcé de travailler pour vivre?Enfin j'ai trente ans passés à m'embêter considérablement et je ne vois pas que ça va finir, loin de là, ou du moins que ça va finir par un mieux. 182 GILLES MARCOTTE Enfin, si vous pouvez me donner un bon plan, ça me fera bien plaisir.«Un bon plan» : Rimbaud pouvait-il écrire cela sans ironie?Mais en réalité il est prêt à tout — même à cela.Il est prêt à tout, sauf à concevoir un repos durable, un établissement, un paisible bonheur.Il parlait tout à l'heure de ses difficultés d'argent, des rentes qui seraient nécessaires à un établissement bourgeois, et qu'il n'avait pas; mais l'argent n'est qu'un prétexte, quand il devient une raison globale, la raison de l'exclusion de tout.Fût-il millionnaire, Rimbaud n'aurait jamais assez de rentes pour s'établir, pour s'arrêter.Il ne s'arrêtera que mort.En attendant: la fuite, la fuite en avant, l'errance sans fin.Si je reviens, ce ne sera donc jamais qu'en été; et je serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée.En tous cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins vagabonde, au contraire, si j'avais le moyen de voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place.Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l'existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter.Mais, d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder dans la misère, je voudrais avoir quelques milliers de francs de rentes et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en vivant modestement et en faisant quelques petits trafics pour payer mes frais.Mais pour vivre toujours au même lieu, je trouverai toujours cela très malheureux.Enfin, le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation.• • • «Le monde est très grand, disait Rimbaud, et plein de contrées magnifiques.» L'homme aux semelles de vent joue, à l'occasion, le rôle de l'explorateur, du géographe.J'ai écrit la relation de mon voyage en Abyssinie, pour la Société de géographie.J'ai envoyé des articles au Temps, au Figaro, etc.J'ai l'intention d'envoyer aussi au Courrier des Ardennes, LA DEUXIEME SAISON EN ENFER DARTHUR RIMBAUD 183 quelques récits intéressants de mes voyages dans l'Afrique orientale.Je crois que cela ne peut me faire de tort.» Petites distractions d'un homme intelligent, qui cherche à ne pas se laisser abrutir complètement par la dure vie qu'il mène.Je suis toujours fort occupé dans ce satané pays.Ce que je gagne n'est pas en proportion des tracas que j'ai; car nous menons une triste existence au milieu de ces nègres.Il y revient: Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère: le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire.Car, lorsqu'on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs: que voulez-vous qu'on écrive de là?Raciste, Rimbaud?Mais pour lui, nègre noir ou nègre blanc, c'est tout pareil.Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n'est pas du même ordre, voilà tout.Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance et de la fidélité.Il s'agit d'être humain avec eux.Mais au fond peu importent la géographie, l'exploration, les nègres, noirs ou blancs.Ce qui occupe la vie de Rimbaud ce sont, par exemple, les interminables embêtements venus de la succession de son ancien associé Labatut; les nombreuses démarches à faire pour obtenir les autorisations nécessaires au trafic d'armes; le roi Ménélik qui tarde à payer.En un mot: les AFFAIRES.Pendant cinq ans à peu près, soit de 1885 à 1890, la presque totalité de la correspondance de Rimbaud se compose de lettres d'affaires.Un exemple?Voici: Ces marchandises se composent d'abord de 10 ballots portés par 4 ânes.1) 1 ballot 242 mètres cretonne damassée.C'est le solde d'un millier de mètres que vous avez vu arriver en janvier.Les Abyssins en font des Maréchas de mulets, même des chemises.C'est aussi solide que brillant, et meilleur marché qu'aux enchères en Europe.2) 1 ballot de lainages couleur.Le mérinos bleu 184 GILLES MARCOTTE est une bonne marchandise, la flanelle rouge aussi, et au prix que je vous laisse, il n'y a rien à craindre — que les vers si ça dort trop longtemps, mais jusqu'ici c'est en très bon état.3) 1 caissette contenant divers objets se débitant facilement chez les Abyssins, ciseaux, boutons fantaisie, objets de piété, etc., si les échantillons de passementerie dorée conviennent, pour la sellerie, ou pour le clergé, envoyez-m'en note.J'ai joint à cette caissette la valeur d'un Thalari de papeterie, pas plus, car on ne m'envoie que peu de papeterie à la fois, et on me la fait payer très cher.4) 1 ballotin contenant 15 paquets Bloknote que vous pourrez consommer ou vendre, le petit format réglé convenant assez pour les debdabiés amara.5) à 10): Six ballots perles.Les plus grosses de ces perles se vendent couramment ici 2 pour une piastre.Mais ce négoce n'est point de mon goût.Vos domestiques les débiteront facilement aux marchés.C'est un travail de détail, mais cela peut finir aisément.Et cetera.11 y en a des dizaines et des dizaines de pages.Ce sont là les oeuvres de Rimbaud l'Africain.Ennuyeux, atterrant même?Si l'on veut; mais pas plus que la correspondance d'affaires de n'importe quel négociant.Ne ricanons pas trop vite.Rimbaud se targue d'être un négociant respecté, fidèle à ses engagements.Ce n'est pas rien.Quand on cesse d'être poète il faut bien s'occuper à quelque chose, gagner son pain, et Rimbaud le gagne, sans doute, à la sueur de son front, aussi honnêtement qu'il le peut.«Esclaves ne maudissons pas la vie» : ainsi parlait le poète d'Une Saison en enfer.Rimbaud, en Afrique, s'acharne à gagner sa vie, avec une incroyable énergie: la vie — son corps — c'est tout ce qui lui reste.• • • Mais la vie se prépare à le quitter.Nous allons bientôt entrer, avec lui, dans les ombres de la mort, et rien ne nous sera épargné de la désolation qui annonce le dernier départ.En vendant des lainages, de la flanelle, des ciseaux, des boutons, de la papeterie, des perles, Rimbaud vend aussi son corps.Sa tête blanchit à vue d'œil: «.il me blanchit un cheveu par minute, écrit-il.Depuis le temps que ça dure, je LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D'ARTHUR RIMBAUD 185 crains d'avoir bientôt une tête comme un houppe poudrée.C'est désolant, cette trahison du cuir chevelu; mais qu'y faire?» Ce fatalisme cédera bientôt, et fera place à une impatience fiévreuse, colérique, qui envahira même ses lettres d'affaires, d'ordinaire si impersonnelles.Rimbaud n'a pas encore senti les atteintes de la maladie qui devait l'emporter, mais souvent il écrit, maintenant, comme si le temps lui manquait.Il s'emporte, il enrage: Je n'avais nullement besoin de vos ignobles cafés, achetés au prix de tant d'ennuis avec les Abyssins; je ne les ai pris que pour terminer votre paiement, pressé comme vous l'étiez.Et d'ailleurs, je vous le répète, si je n'avais procédé ainsi, vous n'auriez jamais rien eu, rien, absolument rien, rien de rien, et tout le monde le sait et vous le dira! Vous le savez vous-mêmes, mais l'air de Djibouti égare les sens, je le vois! (.) Examinez donc mes comptes, cher Monsieur, représentez-vous les choses justement, et vous verrez que j'ai parfaitement droit — et vous grand'chance d'avoir pu en finir ainsi! Rimbaud, en effet, veut en finir.Quelques mois plus tard, le 10 août 1890, il fait à sa mère cette demande étonnante: Pourrais-je me marier chez vous, au printemps prochain?Mais je ne pourrai consentir à me fixer chez vous, ni à abandonner mes affaires ici.Croyez-vous que je puisse trouver quelqu'un qui consente à me suivre en voyage?Je voudrais bien avoir une réponse à cette question, aussitôt que possible.«Trouver quelqu'un» : l'expression n'est pas très flatteuse pour la future épousée.Quelqu'un, n'importe qui, une femme, à la seule condition quelle accepte de voyager.Mais dans cette demande si sèche, comment ne pas entendre le plus pathétique des appels?Nous retrouvons ici le jeune Rimbaud étouffé par la pudeur, la «si sotte bête», le «cœur volé».Sur lui-même, le futur mari, il n'est guère plus flatteur.Il présente ainsi l'article: 186 GILLES MARCOTTE Personne à Aden ne peut dire du mal de moi.Au contraire.Je suis connu en bien de tous, dans ce pays, depuis dix années.Avis aux amateurs! Mais la marchandise est avariée, et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'au fond de lui-même, là où veille sans cesse la conscience du malheur, Rimbaud le sait déjà, et que son offre ne peut être reçue, ne pourra jamais être reçue.Son corps l'abandonne peu à peu; et cela commence par les jambes.Lui, le marcheur infatigable, l'homme aux semelles de vent, de l'errance infinie, c'est aux jambes qu'il est atteint, justement, précisément, cruellement.Je vais mal à présent.Du moins, j'ai à la jambe droite des varices qui me font souffrir beaucoup.Voilà ce qu'on gagne à peiner dans ces tristes pays! Et ces varices sont compliquées de rhumatisme.Il ne fait pourtant pas froid ici; mais c'est le climat qui cause cela.Il y a aujourd'hui quinze nuits que je n'ai pas fermé l'œil une minute, à cause de ces douleurs dans cette maudite jambe.Je m'en irais bien, et je crois que la grande chaleur d'Aden me ferait du bien, mais on me doit beaucoup d'argent et je ne puis m'en aller, parce que je le perdrais.Rimbaud partira.Ce n'est plus lui qui décide, mais sa maladie — et la mort, au bout.Il se fait transporter en civière du Harar à Aden: c'est un effroyable voyage, dont il a consigné l'itinéraire avec la sécheresse habituelle de ses lettres.Descente d'Egon à Ballaoua très pénible pour les porteurs, qui s'écrasent à chaque caillou, et pour moi, qui manque de chavirer à chaque minute.La civière est déjà moitié disloquée et les gens complètement rendus.J'essaie de monter à mulet, la jambe malade attachée au cou; je suis obligé de descendre au bout de quelques minutes et de me remettre en la civière qui était restée un kilomètre en arrière.Arrivée à Ballaoua.Il pleut.Vent furieux toute la nuit.Aden, maintenant.L'hôpital européen.On parle de lui couper la jambe.Je suis étendu, la jambe bandée, liée, reliée, enchaînée, de façon à ne pouvoir la mouvoir.Je suis devenu un squelette: je LA DEUXIEME SAISON EN ENFER DARTHUR RIMBAUD 187 fais peur.Mon dos est tout écorché du lit; je ne dors pas une minute.Puis le retour en France, à Marseille.Je suis arrivé hier, après treize jours de douleurs.Me trouvant par trop faible à l'arrivée ici, et saisi par le froid, j'ai dû entrer ici à l'hôpital de la Conception, où je paie dix francs par jour, docteur compris.Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l'état de squelette par cette maladie de ma jambe gauche qui est devenue à présent énorme et ressemble à une énorme citrouille.C'est une synovite, un hydarthrose, etc., une maladie de l'articulation et des os.Cela doit durer très longtemps, si des complications n'obligent pas à couper la jambe.En tout cas, j'en resterai estropié.Mais je doute que j'attende.La vie m'est devenu impossible.Que je suis donc malheureux! Que je suis donc devenu malheureux! Vous avez noté les répétitions?«Je suis très mal, très mal.» Et à la fin: «Que je suis donc malheureux! Que je suis donc devenu malheureux!» Ce sont les mots les plus simples, les plus ordinaires, ceux de tout le monde; ou encore ceux d'un enfant qui, surpris par l'incompréhensible douleur, ne peut que répéter sa plainte, espérant contre tout espoir qu'elle sera entendue.Ce ne sont pas les mots de l'intelligence mais les mots de l'humble corps, notre corps à tous.A qui Rimbaud pourrait-il les adresser, sinon à la famille?«Ma chère maman, ma chère sœur.» Ces mots-là.Madame Rimbaud — la Mère Rimbe d'autrefois — peut les comprendre, malgré la longue absence et le souvenir, peut-être, des violentes révoltes du poète-adolescent.De Marseille, le 22 mai 1891, télégramme de Rimbaud à sa mère: «Aujourd'hui, toi ou Isabelle, venez Marseille par train express.Lundi matin, on ampute ma jambe.Danger mort.Affaires sérieuses régler.Arthur.Hôpital Conception.Répondez.» Télégramme de Madame Rimbaud: «Je pars.Arriverai demain soir.Courage et patience.» 188 GILLES MARCOTTE Madame Veuve Rimbaud arrive au chevet de son fils le samedi, 23 mai.L'opération a lieu le 27.Une ou deux semaines plus tard, Madame Rimbaud rentre en Ardenne, laissant son fils effondré, bien que l'opération ait eu un semblant de réussite.«Pour rester, dit-elle, il faudrait que je reste encore au moins un mois: cela n'est pas possible.Je fais tout pour le mieux: que la volonté de Dieu se fasse.» Que s'est-il passé, entre la mère et le fils?Quelles dures paroles ont été échangées?Elle n'a pas changé, la mother: «que la volonté de Dieu se fasse» — le devoir, l'impitoyable devoir, la fatalité.Le fils, non plus, n'a pas changé.Encore une fois, les ponts sont coupés.Rimbaud, désormais, écrira à sa sœur Isabelle.Il ne renonce pas; il ne se laisse pas aller, comme on dit, ce n'est pas dans sa nature.Il écrit au gouverneur du Harar, le 30 mai, qu'il compte retourner là-bas bientôt, pout «y faire du commerce comme avant».A tout prix, il veut marcher; avec des béquilles, une jambe de bois, avec n'importe quoi.Il s'exerce, tombe, se relève, avec l'énergie du désespoir.Aujourd'hui j'ai essayé de marcher avec des béquilles, mais je n'ai pu faire que quelques pas.Ma jambe est coupée très haut, et il m'est difficile de garder l'équilibre.Je ne serai tranquille que quand je pourrai mettre une jambe artificielle, mais l'amputation cause des névralgies dans le restant du membre, et il est impossible de mettre une jambe mécanique avant que ces névralgies soient absolument passées, et il y a des amputés auxquels cela dure quatre, six, huit, douze mois! On me dit que cela ne dure guère moins de deux mois.Si cela ne me dure que deux mois je serai heureux! Je passerais ce temps-là à l'hôpital et j'aurais le bonheur de sortir avec deux jambes.Quant à sortir avec des béquilles, je ne vois pas à quoi cela peut servir.On ne peut ni monter ni descendre, c'est une affaire terrible.On s'expose à tomber et à s'estropier encore plus.J'avais pensé pouvoir aller chez vous passer quelques mois en attendant d'avoir la force de supporter la jambe artificielle, mais à présent je vois que c'est impossible.Eh bien je me résignerai à mon sort.Je mourrai où me jettera le destin.J'espère pouvoir retourner là ou j'étais, j'y ai des amis de dix ans, qui auront pitié de moi, je trouverai chez eux du travail, je vivrai comme je pourrai.Je vivrai toujours là-bas, tandis LA DEUXIEME SAISON EN ENFER DARTHUR RIMBAUD 189 qu'en France, hors de vous, je n'ai ni amis, ni connaissances, ni personne.Et si je ne puis vous voir, je retournerai là-bas.En tout cas, il faut que j'y retourne.Mais non, Rimbaud, il est trop tard, cela va bientôt finir.Recommençons.Je recommence donc à béquiller.Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse en pensant à tous mes anciens voyages, et comme j'étais actif il y a seulement cinq mois! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers?Et à présent l'existence de cul-de-jatte! Car je commence à comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues et qu'on arrive avec tout cela qu'à se traîner misérablement sans pouvoir jamais rien faire.Et moi qui justement avais décidé de rentrer en France cet été pour me marier! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir! Ma vie est passée, je ne suis plus qu'un tronçon immobile.Je suis loin encore avant de pouvoir circuler même dans la jambe de bois, qui est cependant ce qu'il y a de plus léger.Je compte au moins encore quatre mois pour pouvoir faire seulement quelques marches dans la jambe de bois avec le seul soutien d'un bâton.Ce qui est très difficile, c'est de monter ou de descendre.Dans six mois seulement je pourrai essayer une jambe mécanique et avec beaucoup de peine sans utilité.La grande difficulté est d'être amputé haut.D'abord les névralgies ultérieures à l'amputation sont d'autant plus violentes et persistantes qu'un membre a été amputé haut.Ainsi, les désarticulés du genou supportent beaucoup plus vite un appareil.Mais peu importe à présent tout cela; peu importe la vie même! Quelques lettres encore de Rimbaud à sa sœur Isabelle, où il parle de ses béquilles; où il recherche longuement l'origine, les causes de sa maladie, comme si, en les reconnaissant, il pouvait les supprimer; où il s'inquiète de la question, laissée en suspens, de son service militaire.Laissons se taire, pendant quelques instants, cette voix déchirante de grand malade.Le 23 juillet, Rimbaud quitte l'hôpital, seul; avec ses bagages; sur ses béquilles.Il prend le train pour Roche.Il y restera exactement un mois.Le plus souvent il est dans sa chambre, dans un état de demi-prostration, ou jurant contre ses 190 GILLES MARCOTTE douleurs, contre ses maladresses de cul-de-jatte.Il pleut, il fait froid.Rimbaud a horreur de ce climat, et se prend à rêver au soleil.Le 23 août, donc, avec sa sœur Isabelle, il repart vers le sud.Arrêt à Paris, où il passe la nuit à l'hôtel; Paris, là où l'on parle de plus en plus d'un jeune prodige appelé Arthur Rimbaud, qui est parti sans laisser d'adresse, il y a plusieurs années.C'est un «corps presque inerte», dit Isabelle, que l'on transporte dans le train de Marseille.Craignant encore de ne pas être en règle avec les autorités militaires, il se fait inscrire à l'Hôpital de la Conception sous le nom de Jean Rimbaud.Il n'en sortira pas vivant.Sur ces derniers mois, nous n'avons que le témoignage, les récits d'Isabelle.Bien que sa maladie lui accorde quelques répits, Rimbaud n'écrit plus.Si, pourtant — la veille même de sa mort, le 9 novembre.Il dicte, pour le directeur des Messageries Maritimes, la lettre suivante : UN LOT: UNE DENT SEULE.UN LOT: DEUX DENTS.UN LOT: TROIS DENTS.UN LOT: QUATRE DENTS.UN LOT: DEUX DENTS.Monsieur le Directeur, Je viens vous demander si je n'ai rien laissé à votre compte.Je désire changer aujourd'hui de ce service-ci, dont je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit le service d'Aphinar.Tous ces services sont là partout, et moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le premier chien dans la rue vous dira cela.Envoyez-moi donc le prix des services d'Aphinar à Suez.Je suis complètement paralysé: donc je désire me trouver de bonne heure à bord.Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord. LA DEUXIEME SAISON EN ENFER D ARTHUR RIMBAUD 191 Rien à comprendre dans cette lettre sinon que, la veille même de sa mort, Rimbaud, malgré les soins attentifs de sa sœur Isabelle, n'a pas d'autre famille que cette Afrique de négociants où il a passé la moitié de sa vie d'adulte.Partir, le plus ancien de ses rêves, le rêve indéracinable.Isabelle raconte un rêve de son frère: «Nous sommes au Harar, nous partons toujours pour Aden, et il faut chercher des chameaux, organiser la caravane; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée, nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres.Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons.» Adieu, Rimbaud.Tu n'en es pas, toi, à ton premier adieu.Tu nous le disais à la fin d'Une Saison en enfer, celle de ta jeunesse.A présent, c'est à nous de le dire.Ne chicanons pas, autour de ce lit de moribond, pour savoir s'il mourra en chrétien, ou non; ayant oublié la poésie, ou l'ayant comme miraculeusement retrouvée.Restons avec lui, jusqu'à la fin, avec sa sœur Isabelle.Puis quittons la chambre où un homme qui fut grand, dans la gloire de la poésie et dans l'âpre misère de la vie, s'en va pour de bon.«Il n'a rien manqué à Rimbaud, dit René Char, probablement rien.Jusqu'à la dernière goutte de sang hurlé, et jusqu'au sel de la splendeur.» Composé en Palatino, corps 10 sur 12 aux ateliers LHR Composition de Candiac Cet ouvrage a été achevé d'imprimer sur les presses de L'imprimerie Gagné Liée de Saint-Justin le trente et unième jour du mois de mai Mil neuf cent soixante-dix-huit Imprimé au Canada Printed in Canada /sZy ^ ^ ^/3 - % V Oo'PirJ-' \ ^-crJPoA, Les Ecrits du Canada français ont publié 41 pièces de théâtre u immm Robert Elle Robert Elle Robert Elle Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé L'Etrangère Le Silence de la ville La Place publique Zone Florence Octobre llsill S Marcel Dubé Marcel Dubé Anne Hébert Anne Hébert Yves Thériault André Laurendeau C'était le fil de la vie Virginie La Mercière assassinée Le temps sauvage Le Samaritain La vertu des chattes M Z-tSB,./y ; André Laurendeau André Laurend André Laurendeau Guilbeault-Gauvreau François Moreau Eugène Clouti Eugène Cloutier Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Deux femmes terribles khi Les deux valses Marie-Emma Le Coureur de marathon Les Taupes Le Dernier Beatnick Hôtel Hilton, Pékin Qui est Dupressin?La Crue Les Muses de la Nouvelle-France Andrée Tribault Andrée Maillet Andrée Maillet Andrée Maillet Jacques Ferron Jacques Ferron Elisabeth Le Meurtre d’Igouille La Montréalaise / Souvenirs en accords brisés La Sortie Le coeur d'une mère Françoise Loranger Yves Hébert Yves Hébert Paul-Ghislain Villeneuve Alec Pelletier Jacques Languirand Michel Greco Jacques Brault Jacques Brault Gilles Marcotte Nairn Kattan Andrée Maillet André-Pierre Bouche Georges .oh! 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