Écrits du Canada français, 1 janvier 1979, 1979
Anne Hébert L’île de la demoiselle Jean Simard Louise Fournier Poesie Louise Maheux-Forcier Récit Relation de Sœur Cuillener 1725-1747 Texte an< Edition du texte: Ghislaine Legendre gérance Note de Les Ecrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de direction.Le prix de chaque volume: $6.95 L'abonnement à quatre volumes: $24.00 payable par chèque ou mandat à l'ordre des Ecrits du Canada français.Fondateur (en 1954): Jean-Louis Gagnon Le comité de direction: Gilles Marcotte Gertrude LeMoyne Jean Simard Paul Beaulieu Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 306, Place d'Youville chambre C.10 Montréal H2Y 2B6 42 MONTRÉAL 1979 TABLE DES MATIÈRES ANNE HÉBERT L'île de la demoiselle.9 JEAN SIMARD La pure vérité {Essai) .93 LOUISE FOURNIER Poèmes.107 LOUISE MAHEUX-FORCIER La Grèce (Récit).125 RELATION DE SOEUR CUILLERIER (1725-1747) (Texte ancien) Edition du texte: Ghislaine Legendre.149 ANNE HEBERT L'ÎLE DE LA DEMOISELLE Texte original 1977-78 ANNE HÉBERT, née à Sainte-Catherine, près de Québec.Etudes à Québec.A publié aux ÉCRITS deux pièces: La Mercière assassinée et Le Temps sauvage, toutes deux rééditées aux Editions Hurtubise HMH.A débuté en 1942 par un recueil de poèmes: Les Songes en équilibre (Editions de l'Arbre) puis, en 1950 un ensemble de contes intitulé Le Torrent (chez Beauche-min; aujourd'hui réédité par Hurtubise HMH et Le Seuil, à Paris.) En 1953, à l'Institut littéraire de Québec, le poème Le Tombeau des Rois, repris en 1960 dans un recueil intitulé Poèmes (Le Seuil).A publié trois romans: Les Chambres de bois, en 1960; Kamouraska en 1970, qui obtint un énorme succès et qui fut porté au cinéma.Enfin, en 1975, Les enfants du sabbat. PERSONNAGES LE NARRATEUR MARGUERITE DE NONTRON, 15 ans.JEAN-FRANÇOIS LA ROQUE DE ROBERVAL, 40 ans.NICOLAS GUILLOU, 20 ans.CHARLOTTE LEMIRE, servante de Marguerite, 48 ans.LA DAME DE QUALITÉ, 30 ans.LE GENTILHOMME, 35 ans.DES BADAUDS DES PASSAGERS DES MATELOTS UN FORÇAT UNE SŒUR AUGUSTINE PREMIER PÊCHEUR DEUXIÈME PÊCHEUR TROISIÈME PÊCHEUR PREMIERE PARTIE SÉQUENCE 1 On entend dans le lointain l'air «A Saint-Malo beau port de mer».Grande animation à bord des vaisseaux et sur les quais où s'entassent les curieux venus assister au départ de la flotte de M.de Roberval.Le narrateur Le port de Saint-Malo en 1540.Trois navires sont en rade, prêts à lever l'ancre.On n'attend plus que le Commandant, Jean-François La Roque de Roberval, qui a reçu mission du roi de France, François 1er, d'aller fonder une colonie très catholique, au pays de Saguenay et d'Ochelaga.Une voix chantée A Saint-Malo beau port de mer, trois beaux navires sont.Un homme, voix parlée Trois beaux navires, ouais, ben chargés d'avoine et de blé, plus les bestiaux et les bestioles, les biscuits et l'eau douce, plus les parsonnes, gens de mer et de guerre, gentilshommes et dames de qualité, artisans et marins, plus les malfaiteurs et les malfaiteuses, enchaînés à fond de cale, ouais, drôle de cargaison.Une femme Maître après Dieu, c'est M.de Roberval qui s'en-va-t'en Canada! L'homme Droit de justice lui a été donné par le Roi sur tous les membres de l'expédition! La femme Sur terre ou sur mer on n'échappe pas à l'ordre du monde.Et les pendus seront toujours les pendus.Musique L'ILE DE LA DEMOISELLE 13 SÉQUENCE 2 Sur les bateaux les matelots commencent à s'impatienter.Les matelots — Le vent se lève! Le temps est clair.— Il faudrait donner l'ordre de départ! — Où est le commandant?— Mais que fait donc M.de Roberval?La dame de qualité Matelot, le plancher bouge sous mes pieds.Ça me donne mal au cœur.Faites quelque chose.Un matelot Ma belle dame, foi de matelot, autant vous accoutumer tout de suite.Ça ne fait que commencer.Fallait y penser avant de vous embarquer.La dame Je veux débarquer.Je suis malade.Et puis je ne veux plus quitter la douce France! Laissez-moi débarquer! Le matelot Défense de quitter le bateau pour quelque raison que ce soit.Ordre de M.de Roberval.Le narrateur Le gentilhomme s'approche de la Dame de qualité, appuyée au bastingage.Le Gentilhomme, à voix basse, sur un ton de confidence La toute puissance de M.de Roberval lui vient du Roi lui-même.Songez que ce mécréant a passé son enfance en compagnie du Roi, à Amboise, en pays de Loire.La dame, sussurante La faveur dont jouit ce calviniste n'a pas de bornes.Condamné à l'exil pour son hérésie; M.de Roberval a été aussitôt rappelé par le Roi 14 ANNE HÉBERT qui l'a forcé d'abjurer et lui a confié le commandement de cette expédition, très catholique, afin d'afficher sa conversion aux yeux de tous.Petits rires étouffés de la part de la Dame et du Gentilhomme.Le gentilhomme Chacun ses raisons d'aller au Canada, n'est-ce pas?Mais vous.Madame?Une dame de votre qualité ne quitte pas la douce France, sans avoir de bonnes excuses?La dame Et vous-même.Monsieur, ne vous tarde-t-il pas de voir l'océan tout entier entre vous et vos créanciers?Le gentilhomme Il paraît qu'il y a de l'or et des diamants à profusion de l'autre bord de l'Océan, là où nous allons, vous et moi, Madame.La dame Tout le monde sait bien que le Canada est un petit bout de l'Asie fabuleusement riche.Le gentilhomme Des sauvages tout rouges et pleins de plumes de par tout le corps, comme des oiseaux de paradis, gardent des trésors immenses, jour et nuit.Mais ils n'ont pas d'âme et il faudra les massacrer tous.La dame Nous les convertirons d'abord, âme ou pas; n'est-ce pas le but de notre expédition.Le gentilhomme Nous reverrons la douce France après avoir fait provision de trésors et d'aventures.La dame La rumeur veut qu'au Canada les épices poussent dans la neige, comme les fleurs de pommiers au printemps! Si on ne les cueille pas tout de suite, ces épices gèlent entre nos doigts et on risque d attraper le scorbut.Le gentilhomme Le scorbut, Jésus Marie! C'est pire que la peste! L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 15 La dame Il me tarde de mettre beaucoup d'eau salée entre moi et mes trois maris.Le gentilhomme Trois, Madame?La dame Trois, Monsieur.Le gentilhomme Bon.On m'avait dit quatre.La douce France n'est donc plus pour vous qu'un désert de larmes, un cimetière de maris?Comme je compatis à votre peine.Madame.La dame Non pas.Monsieur.Ils sont vivants, tous les trois, et c'est ce qui me chagrine.Le gentilhomme Mais vous êtes bigame.Madame?La dame C'est cela même.Monsieur.Vous pouvez juger de ma crainte et de mon désarroi.Le gentilhomme Vite la haute mer et qu'on n'en parle plus! La dame Je n'aime pas le vent.Il me décoiffe et me donne le mal à la tête.Un matelot Il faudrait profiter du vent et du temps clair pour gagner la haute mer.Qu'est-ce qu'on attend pour lever l'ancre?Un autre matelot Où est donc passé M.de Roberval?Qu'on aille quérir M.de Roberval. 16 ANNE HÉBERT SÉQUENCE 3 Le narrateur M.de Roberval surgit sur le quai, suivi de Marguerite de Nontron et de Charlotte.Les gens s'écartent pour les laisser passer.Bruit de bottes sur le quai.Pas de femmes.Roberval, voix de stentor C'est moi qui commande ici.Le vent et le temps clair n ont rien à voir.Nous partirons par calme plat, si tel est mon bon plaisir.SÉQUENCE 3 BIS Murmures d'étonnement et de crainte chez les matelots et les gens sur le quai.Le gentilhomme, à la dame Le bon plaisir de M.de Roberval si ce n'est pas la belle enfant blonde qui vient sur le quai avec sa jupe de soie et son bonnet de dentelle?La dame Quelle est cette petite dinde, à peine née, avec son bonnet du Périgord sur la tête et sa servante qui suit derrière, avec deux grands sacs en tapisserie?Le gentilhomme C'est Marguerite de Nontron qui s'en vient de ce pas de son Périgord natal se joindre à nous pour la traversée en Canada.La dame Marguerite de Nontron?Il paraît que c'est la nièce de M.de Roberval. LUE DE LA DEMOISELLE 17 Le gentilhomme Sa pupille plutôt, ou les deux à la fois, à moins que.La dame Vous avez remarqué comme il la couve du regard?Musique Roberval Allons, venez Marguerite.On n'attend plus que vous pour lever l'ancre.Permettez que je vous offre le bras pour franchir la passerelle. 18 ANNE HEBERT SÉQUENCE 4 Musique Manœuvres de départ.Agitation sur le pont.Les ordres du capitaine sont répétés par les marins; Larguez les amarres etc.Musique marine qui envahit tout.La dame, criant Je ne veux plus partir en Canada! Laissez-moi descendre! il y a trop de roulis ici! Et puis ça sent le goudron.Les cris de la Dame sont perdus dans le brouhaha de la manœuvre et la musique.Je veux descendre! La musique cesse brusquement.Bruit de gifles.Roberval Silence, Madame! Silence! Vous me cassez la tête avec vos cris.Le gentilhomme Gifler une dame de qualité, quelle infamie.Sur mon honneur.Monsieur le Commandant, je.Roberval Il n'y a pas d'autre honneur à bord que le mien.Vous m avez offensé en ne m'approuvant pas, vous serez puni.Le gentilhomme, suffoqué Puni, moi, gentilhomme de France, et de quel droit, s'il vous plaît?Roberval Holà, matelots! Qu'on descende à la cale ce gentilhomme de France et qu'on lui mette les fers. L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 19 Empoignade.Cliquetis de fers.Protestations du gentilhomme que l'on entraîne.Le gentilhomme Honte et malédiction! Ce que n'ont pas réussi trente-trois créanciers féroces lâchés à mes trousses, ce diable de commandant l'exécute à l'instant! Je suis déshonoré! On emmène le gentilhomme.La Dame pleurniche.Marguerite lui parle d'une voix très jeune presque enfantine.Marguerite Vous voulez un mouchoir.Madame?La dame Je veux pleurer à ma fantaisie jusqu'en Canada.Marguerite Ce sera long.Je crains que vous n'ayez pas assez de larmes pour aller jusqu'en Canada.La dame Tant pis.Je me rongerai le cœur.Je me grifferai le visage.Mon tourment sera visible à dix lieues à la ronde.Je m'abîmerai de langueur et de chagrin jusqu'à ce que M.de Roberval tombe à mes genoux, là, sur ce pont de malheur, pour implorer mon pardon et demander ma main.Marguerite Demander votre main! Comment cela est-il possible! Vous ne plaisez guère à M.de Roberval, ce me semble?La dame, petit rire Vous êtes bien jeune, et ne connaissez rien aux affaires galantes.Ça commence parfois par une gifle, et.Marguerite Vous m'épouvantez.Madame.Mais ne dit-on pas que vous avez déjà eu trois maris? 20 ANNE HÉBERT La dame Ceux qui vous l'ont dit n'ont point menti.Mais la douce terre de France disparaît maintenant à l'horizon et avec elle mes trois maris.A jamais.Amen.Marguerite Vous me paraissez bien libertine.Madame?La dame Quel âge avez-vous?Marguerite Quinze ans, depuis la Pentecôte.La dame Êtes-vous.enfin, incommodée, chaque mois?Marguerite Hélas oui, depuis quatre mois.J'ai fort mal et je saigne beaucoup.La dame C'est la nature qui veut cela.Marguerite On me l'a dit.Madame.La dame On a bien fait de vous dire cela.En montant sur ce bateau vous n'avez rien remarqué?Marguerite Beaucoup de choses et des personnes aussi.Il y a des hommes enchaînés dans la cale qui sont maigres à faire peur.La dame, impatientée Vous n'avez remarqué personne d'autre?Marguerite Un couple d'artisans très beaux, très doux, jeunes et blonds, tous les deux.Ils se tenaient par la main.Elle file la laine et lui fabrique des souliers.Ils seront très utiles en Canada. LUE DE LA DEMOISELLE 21 La dame Assurément.Et les matelots?Marguerite Les matelots?Ils connaissent très bien leur métier, je crois, et nous mèneront tout droit en Canada.La dame Aucune autre figure ne vous a touchée tout particulièrement?Marguerite La vôtre, Madame, lorsque M.de Roberval vous a giflée.La dame C'est tout?Marguerite C'est tout, je crois.La dame Petite menteuse.Comme si vous n'aviez pas vu tous ces regards d'hommes braqués sur vous lorsque vous avez mis pied sur ce bateau! Marguerite Sans doute.Madame, un tout petit peu de temps.J'ai presque aussitôt baissé les yeux, comme il se doit pour une demoiselle.Mais ça chantait de joie dans ma poitrine, dans mes bras, dans mes jambes, partout un vrai cantique de joie, dans tout mon corps.La dame Aucun de ces hommes ne vous a semblé plus beau ou plus aimable que les autre?Marguerite Je n'ai pas eu le temps d'en voir un plus que les autres.La dame Où avez-vous été élévée?Marguerite Je suis orpheline, j'ai été élevée chez les religieuses Augustines.Mais c'est surtout Charlotte qui s'est occupée de moi, depuis ma toute petite enfance.Une seule fois, avant ce jour, je suis sortie de mon couvent, pour aller présenter au Roi foi et hommage, pour mes terres du Périgord. 22 ANNE HÉBERT La dame Vous avez des terres en Périgord?Marguerite M.de Roberval s'occupe de mes terres et de tout ce qui regarde ma fortune.C'est lui qui m'a persuadée d'aller en Canada convertir les sauvages et fonder un foyer très chrétien.La dame Vous vous marierez en Canada?Marguerite Le mari que me choisira M.de Roberval sera mon mari et je l'aimerai de tout mon cœur.Nous aurons beaucoup d'enfants et beaucoup de terres à défricher en Canada.La dame Dieu vous entende.Mais ne vous avisez pas de tourner autour de M.de Roberval ou je vous arrache les yeux, avec mon canif! Marguerite Je n'ai jamais tourné autour de personne et je ne suis pas pour commencer par M.de Roberval! La dame Et pourquoi ne commenceriez-vous pas par M.de Roberval?Marguerite Je respecte trop M.de Roberval pour tourner autour de lui comme vous dites.Et puis une fille de ma qualité ne tourne pas autour d'aucun homme.Et puis.M.de Roberval est trop vieux pour qu'une fille de mon âge.La dame Puissiez-vous ne jamais oublier les sages paroles que vous venez de prononcer.Voiles qui claquent dans le vent.Bruit des vagues.Marguerite Le vent nous pousse vers la haute mer.Les côtes de France ne sont plus qu'une toute petite ligne à l'horizon. L'ILE DE LA DEMOISELLE 23 La dame De l'eau à bâbord, de l'eau à tribord, de l'eau partout.Non, je ne m'y habituerai jamais.Il me semble que je flotte comme un bouchon de liège.Il y a trop de roulis.Je vais tomber.Arrêtez! Arrêtez le bateau que je reprenne pied et que je respire un peu.Clairon Un Matelot, il parle dans un porte-voix Oyez vous tous, membres de cette expédition, gens de mer et gens de guerre, gentilhommes et dames de qualité, serviteurs, artisans et paysans; Jean-François La Roque de Roberval, maître à bord, après Dieu, va vous adresser la parole! Roberval Moi, Jean-François La Roque de Roberval, lieutenant général, chef ducteur et capitaine de tous les navires et vaisseaux de mer et pareillement de toutes les personnes ici présentes; ordre m'a été donné par Sa Majesté François 1er, Roi de France, de par la grâce de Dieu, d'aller découvrir grande partie de terre de Canada et d'Ochelaga et autres lieux circonjacens et d'y fonder une colonie destinée à l'accroissement de notre Sainte Mère l'Eglise Catholique.La traversée jusqu'en Canada sera longue.L'ordre le plus strict doit régner à bord de tous mes vaisseaux et navires.Les tâches seront réparties entre les passagers, sans égard du sexe, de l'âge ou de la qualité des dits passagers.Ceux qui failliront à leur devoir seront sévèrement châtiés.Qu'on se le tienne pour dit.Musique 24 ANNE HÉBERT SÉQUENCE 5 Charlotte Réveillez-vous, Mademoiselle.C'est le matin.Marguerite J'ai dormi dans un hamac comme un matelot! Charlotte La mer est calme.Un vrai lac.Venez, je vais vous coiffer.Vous êtes tout ébouriffée.Marguerite Tant pis.J'ai faim, Charlotte, J'ai soif.Je veux me promener sur le pont.Murmures assourdis derrière la cloison.Charlotte C'est le bateau qui se réveille.Ils ont tous dormi par terre, enroulés dans de mauvaises couvertures.Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.Nous avons de la chance, toutes les deux, isolées dans ce coin d'entrepont.Marguerite Trois pieds sur quatre de planches bien propres.Deux hamacs de cordes bien tendus.Un petit hublot pour voir la mer.Et nous voilà chez nous, séparées du reste de l'expédition, comme des vraies princesses .Murmures plus forts derrière la cloison.On reconnaît la voix de la Dame de qualité.La dame Non, je ne m'y habituerai jamais! Charlotte Tant de faveur de la part de M.de Roberval m'inquiète.Méfions-nous, Mademoiselle.Marguerite Vite, Charlotte, vite! On va distribuer les rations de la matinée. L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 25 Coiffe-moi, Charlotte, je t'en prie! Bruit de pas précipités.Coups frappés à la porte.Le narrateur Charlotte entrebâille la porte.Roberval Salut Charlotte.Comment va ma gentille demoiselle?Charlotte Ma gentille demoiselle est à sa toilette.Laissez-nous un peu tranquilles, Monsieur le Commandant, que je coiffe ma maîtresse.Le narrateur Roberval écarte Charlotte et entre dans la cabine.Roberval Je veux voir ces beaux cheveux d'un peu plus près.Charlotte coiffe Marguerite.Musique en sourdine.Comme en rêve: On dirait de la soie.Musique de séduction qui monte puis s'arrête brusquement à la seconde phrase de Roberval.Sous le charme: C'est extraordinaire.On dirait de l'or.Charlotte, se moquant Et ses yeux?Vous avez remarqué comme ils sont bleus?On dirait le ciel.Roberval, se reprenant Range tes peignes et tes brosses, maquerelle de l'enfer.Tant que durera la traversée jusqu'en Canada, je ne veux m'accorder aucun autre plaisir et jouissance que le gouvernement pur et sans faiblesse de tous mes vaisseaux et navires.Charlotte tu feras deux nattes très 26 ANNE HÉBERT serrées avec les cheveux de Mademoiselle et puis tu lui enfonceras son bonnet du Périgord sur la tête, jusqu'aux yeux, jusqu'aux yeux, tu m'entends?Charlotte perfide Vous avez remarqué comme ils sont bleus.La même petite musique de séduction un bref instant.Roberval Enfonce-lui son bonnet jusqu'aux yeux! Surveille-la bien, jour et nuit.Tu m'entends, Charlotte?Charlotte, très calme Je vous entends, M.le Commandant.Roberval s'éloigne et fait claquer la porte.Musique. LUE DE LA DEMOISELLE 27 Clairon qui sonne l'appel.Tout le monde sur le biscuits! Les passagers arrivent sur le pont.Bruits de pas et de jupes que l'on traîne.Murmures divers.Les passagers — Ah! Enfin! — Je n'ai pas fermé l'œil de la nuitte.Je suis moulu, courbatu, comme si on m'avait roué de coups.— Je meurs de faim, moé.— Moé, je mangerais ben un bon ragoût de pattes de cochon! — Avec un grand tonneau de vin rouge! — Ouais, des biscuits de matelots, pis de l'eau, encore de l'eau, rien que de l'eau.La dame Non, je ne m'y habituerai jamais! Le matelot Allons! Tout le monde en rang! Sortez vos gobelets! Le narrateur Les passagers défilent pour recevoir leur ration.Le matelot, tout en faisant la distribution Un gobelet d'eau! Trois biscuits! Au suivant! Un gobelet d'eau, trois biscuits! Au suivant! Un gobelet.La voix du matelot continue à l'arrière-plan, clairon de nouveau.SÉQUENCE 6 Un matelot, porte-voix pont pour la distribution d'eau douce et de 28 ANNE HÉBERT Un autre matelot, porte-voix Programme établi par M.de Roberval.Avis! Avis! Lever à cinq heures.Courtes ablutions sur le pont.Les hommes à bâbord, les femmes à tribord.Soyez propres et vous éviterez la gale et la varmine.La mer est à tout le monde et l'eau salée est le meilleur remède contre la rage.Les pouilleux seront plongés dans la mer à midi.Murmures.Le matelot Les ponts, entreponts et cales seront lavés à grande eau par les femmes, grandes laveuses, de par leur nature aquatique, bien connue.Aux hommes les corvées de tinette et tout travail de bois et de calfatage.Ceuses qui failliront à leur tâche seront privés de nourriture.Le sixième jour de la semaine sera réservé à la pêche, en vue de l'observance du vendredi, tel que prescrit par notre Sainte Mère l'Eglise.Des lignes seront distribuées à cet effet, au matin du dit vendredi.Pas légers de Marguerite et de Charlotte.Bruissements de jupes.Le narrateur C'est Marguerite de Nontron qui s'en vient faire un petit tour sur le pont, avec sa jupe de toile, ses bas de laine et son fichu tout gris.Charlotte l'accompagne.On entend des exclamations d'étonnement et d'admiration.Charlotte M.de Roberval a ordonné que j'habille ma maîtresse de bien triste façon.Ses beaux cheveux de lin je les ai tordus pour en faire des nattes, dures comme des anses de pagnier, et son bonnet, je lui ai enfoncé sur la tête que c'en est une piquié.Des voix d'hommes — La via la celle qui se cache! C'est Marguerite de Nontron qui sort de son trou pour venir nous voir! — Salut, ma belle.— Salut ben.— Depuis le temps qu'on se languit de te voir apparaître.— Montre-nous ta belle parsonne qu'on voye un peu.Ta face pour commencer, pis tout le reste pour finir. LUE DE LA DEMOISELLE 29 — Par icite! — Non, par icite, je suis là, moé! — Ote de sur ta tête ton bonnet de nuitte, ma belle et fais voir un peu tes yeux, tes cheveux, ton nez, ta bouche et le reste, tout le reste.— A tant baisser les yeux tu vas tomber à la renvarse.— Gare à ta vertu, friponne! — Vaut mieux avoir le visage découvart que pattes en l'air! Marguerite, en elle-même Je marche à petits pas, sans lever la tête, afin d'obéir à M.de Roberval.J'aperçois la pointe de mes souliers et les planches à noeuds du pont.Mais je ne suis pas sourde.On m'appelle si fort.De ci, de là.Partout.Mes joues et mon front brûlent.Ce doit être le soleil.Le soleil à mille yeux pour me voir, mille mains pour me toucher.Aïe, je brûle! Où es-tu Charlotte?Charlotte Je suis là, Mademoiselle.Marguerite Donne-moi la main, Charlotte.Je vais tomber.Marguerite s'affale sur le pont au milieu des rires.Les voix d'hommes — La via par terre, sur son derrière, à cet'heure! Ah les jolis bas tricotés! — Et les jolis jupons! — Je ne vois rien.Laissez-moi voir! — Un, deux, trois jupons blancs! — Je veux compter aussi.Pousse-toé que je voye un peu.Nicolas Relevez-vous, Mademoiselle.Prenez mon bras.Vous n'avez pas de mal au moins?Marguerite Je ne crois pas.Merci Monsieur.Vous tremblez?Nicolas 30 ANNE HEBERT Un homme Voir ne suffit pas.Je veux toucher! Grand brouhaha.Des voix — Moé itou! moé itou! — Ah ses tresses douces comme de l'herbe! — Aïe ses petits seins sous la robe! Nicolas Arrière canailles! Mademoiselle est un ange et malheur à qui la touche.Le tumulte redouble.Un homme, rire Un ange! Ah nous allons bien voir! Sous la chemise où se cachent ces ailes-là?Par derrière?Par devant?Charche à cet'heure! Le vacarme est à son comble.On entend les cris de Charlotte et la voix de Nicolas qui tente de se faire entendre.Nicolas Venez, Mademoiselle.Je vas vous frayer un passage.Arrière! Cochons! Laissez-moé passer.Cri d'effroi de Marguerite.Je vas vous sortir de là.Appel de clairon.Roberval Maudite soit celle par qui le scandale arrive! Hurlant: Charlotte! Charlotte Je suis là.Ce n'est pas la peine de crier.Roberval Emmène-moi ce paquet de jupons dans l'entrepont et qu'on ne le voit plus de toute la traversée. LUE DE LA DEMOISELLE 31 Charlotte Ma maîtresse n'est pas un paquet, mais une créature de Dieu et une demoiselle de qualité ignomineusement traitée sur ce bateau.Roberval Va te plaindre à Dieu, c'est le seul recours qui te reste, servante du diable, maquerelle de l'enfer.Pas de Marguerite et Charlotte qui s'éloignent précipitamment Roberval Quant à vous, infâmes salauds, vous passerez tous par le fouet.Stupeur.Protestations effrayées Roberval J'ai dit (aux matelots) Allez-y, matelots! Que les péchés de ces hommes soient expiés sur le champ et ne risquent pas davantage d'attirer la foudre de Dieu sur ce vaisseau, d'ici notre arrivée en Canada.Coups de fouets qui claquent.Quelques cris et plaintes.Musique.Le narrateur Les jours succèdent aux jours.Marguerite est enfermée dans sa cabine, étendue par terre, sur le hamac et un tas de vêtements.Marguerite Je suis enfermée dans un trou noir.Le petit hublot là est tout éclaboussé d'eau.C'est comme si je regardais au fond de la mer.Si je me traîne jusqu'à la cloison de bois, l'odeur fauve de l'entrepont me fait défaillir.Tous ces gens parqués comme des bêtes.Ceux que l'on plonge dans l'eau glacée.Ceux que l'on fouette.Leurs cris.Ce pauvre garçon qui m'a relevée, l'autre jour, sur le pont.Lui qui est innocent et que M.de Roberval a.Ses cris! Non je ne puis supporter.Et tout cela à cause de moi.Ah mon Dieu! Tu entends, Charlotte, comme il crie?Charlotte Je n'entends rien du tout.Vous avez la fièvre 32 ANNE HEBERT Marguerite Combien de jours depuis ma promenade sur le pont?Charlotte Quinze jours exactement.Marguerite Et lui?Lui?Qu'est-ce qu'il fait pendant tout ce temps?Charlotte Je n'en sais rien.Chaque fois que je monte sur le pont quérir notre ration d'eau et de biscuits, j'écarquille les yeux pour l'aparcevoir, mais il n'est jamais dans les parages quand j'y suis.Nous savons déjà qu'il se nomme Nicolas Guillou et qu'il est menuisier de son état.Vous faites grand cas de ce jeune homme-là et pourtant vous n'avez pas eu beaucoup de temps pour le voir?Marguerite A peine le temps, Charlotte.Un éclair.Une apparition.Mais je n'ai jamais rencontré personne de mieux fait que lui.Son sourire, ses yeux, ses cheveux pleins d'épis, sa taille, ses gestes, tout, tout.Et si M.de Roberval l'avait fait mourir?Parfois il me semble que j'aperçois son visage noyé qui flotte dans le hublot, tout vert et plein d algues pourries.Charlotte Calmez-vous, Mademoiselle.Je vous promets de vous rapporter des nouvelles avant peu.Mais d'abord, il faut manger si vous voulez survivre.Marguerite, elle croque un biscuit Ce biscuit est dur comme du bois.J'ai la gorge serrée et je n ai plus de salive.Musique LUE DE LA DEMOISELLE 33 SÉQUENCE 8 Marguerite Un mois déjà que nous avons quitté Saint-Malo.M.de Roberval se porte bien.Il gouverne son monde avec une poigne de fer.Hier on a jeté par dessus bord le corps d'un petit enfant mort, tout enveloppé dans le tablier bleu de sa mère, j'ai vu par le hublot le pauvre petit paquet tomber dans l'eau comme une pierre.Et moi, pendant ce temps, dans ma cage de bois, il me semble que je tombe doucement au fond de l'océan et que le diable me regarde tomber sans fin.On entend les pas vifs de Charlotte.Charlotte! Tu l'as vu?Tu lui a parlé?Dis vite! Charlotte, tout essoufflée Laissez-moi reprendre mon souffle.Moi, les échelles de corde.Nicolas se porte bien.Il a passé tout ce temps au secret chez M.de Roberval à lui fabriquer des meubles pour sa future maison en Canada.J'ai vu un petit banc en merisier, tout tourné et debout sur ses quatre pieds, que c'en est une pure merveille.La porte de la cabine de M.de Roberval était ouverte et.Marguerite Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit et chante, tout ce qu'il est, est merveille, grande merveille et merveille merveilleuse et, et, enfin.Charlotte Comme c'est bien dit cela.Mademoiselle.Marguerite Il se porte bien et il vient de faire un banc de merisier.Légère hésitation.Est-ce tout?Charlotte Mon Dou non.Mademoiselle.Il pleure en préparant ses planches et ses chevilles.Je l'ai vu de mes yeux vu.Il pleure en regardant la mer.Il s'essuie le nez tout le temps sur sa manche.Il pleure dans son gobelet 34 ANNE HEBERT d'eau douce qui devient salée.Il pleure dès que M.de Roberval a le dos tourné.Marguerite Il faudrait le consoler très vite.Mais que puis-je faire pour lui, je suis prisonnière ici.Charlotte Il dit qu'il se languit de vous et qu'il va mourir si.Marguerite Et moi, est-ce que je ne suis pas déjà à moitié morte dans ce trou.Elle pleure.Charlotte Il dit que vous êtes la parsonne la plus belle du monde, la plus bonne, la plus ceci et la plus cela et il voudrait vous embrasser toute la vie durant.Marguerite Et puis?Que disait-il encore?Charlotte Il dit que si vous ne devenez pas sa femme il en mourra de chagrin.Marguerite Sa femme?Seigneur doux Jésus! Comment cela est-il possible puisque je suis prisonnière sur ce bateau! Charlotte Vous ne serez pas toujours sur ce bateau.Nous finirons bien par arriver en Canada.Établir une colonie ça veut dire des hommes et des femmes qui se marient ensemble et qui ont beaucoup d enfants pour cultiver la terre.M.de Roberval ne pourra pas empêcher cela, lui que le Roi de France a chargé de.Marguerite, comme si elle rêvait Quelle jolie maison nous aurons Nicolas et moi, tout en merisier, avec des bancs en merisier, des tables en merisier, des armoires en merisier, des chaises. L'ILE DE LA DEMOISELLE 35 Charlotte, interrompant Et un grand lit en merisier pour vous coucher dedans avec votre mari.Mademoiselle.Elles rient toutes les deux.Marguerite s'étouffe et tousse.Marguerite Habille-moi, Charlotte! Coiffe-moi, Charlotte! Je veux me lever et marcher un peu.Charlotte Bonne idée.Mademoiselle.Marguerite Aïe la tête me tourne.Donne-moi à boire, Charlotte.Elle boit.L eau est pourrie.Et il y a des vers dans les biscuits.Musique. 36 ANNE HEBERT SÉQUENCE 9 Marguerite Combien de jours et de mois?Je ne sais plus compter.L espace ici est si réduit que je ne puis étirer mes deux bras a la fois.Le mur tout autour de moi me serre comme un étau.La nuit dernière, ou la nuit d'avant, je ne sais plus, il était là, derrière la cloison.J'entendais sa respiration à travers les planches mal jointes.J'ai collé mon corps sur la cloison, tout contre son corps à lui, de l'autre côté.Mes jambes contre ses jambes, mon ventre contre son ventre, mes seins contre sa poitrine, ma face contre sa face.J'ai cherché sa bouche, entre les planches, pour lui respirer dedans et pour qu'il respire dans ma bouche à moi.La moindre parole échangée aurait pu nous perdre tous les deux.Tandis que le hublot dans mon dos me regardait comme un œil braqué sur moi.Il me surveillait.Je suis sûre qu il me surveillait.Là encore! Un œil glauque! Il me regarde! il me guette! Charlotte! J ai peur! Charlotte Ma maîtresse a le délire! Là, là, calmez-vous.Vous êtes brûlante de fièvre.Je vais de ce pas chez M.de Roberval lui crier que c'est un crime que de vous enfermer comme ça.J'emporte ce couteau avec moi et je vas le saigner à blanc, moi, ce cochon de protestant, s'il ne veut pas consentir à vous laisser sortir de ce trou.Musique. 38 ANNE HÉBERT Roberval Dorénavant on vous traitera sur ce bateau comme une personne de votre rang.C'est-à-dire?Charlotte Roberval C'est-à-dire qu'à de certaines heures je donnerai l'ordre aux gens de peu d'évacuer le pont, afin que Marguerite de Nontron puisse se promener en paix, sans craindre la grossièreté des manants.Donnez-moi la main, ma belle, et bénissez mon bon cœur qui vous accorde votre pardon et tant de faveur.Marguerite, cri Aïe! Ne me touchez pas! Je ne veux pas qu'on me touche! Charlotte, se moquant Ma maîtresse a les mains brûlantes et elle risque fort de prendre un refroidissement en vous donnant la main.Roberval, tonnant Quelles sornettes! Charlotte Parfaitement, je suis fille de rebouteux et j'en connais un bon boutte là-dessus de plus que vous.Roberval Gare à tes fesses, servante de malheur.Tu commences à me casser les oreilles avec tes impertinences.Charlotte Plût au ciel que vous n'ayez pas un jour la mort de ma maîtresse sur la conscience, ajoutée à tant d'autres crimes, rénégat que vous êtes, protestant! Protestant! Roberval, inquiet Tais-toi, Charlotte! Si on t'entendait! LUE DE LA DEMOISELLE 39 Charlotte Vous avez tout intérêt à me ménager M.le Commandant.J'ai la langue bien pendue, moi, et d'ici peu tout le monde, sur ce bateau, saura.Roberval A moins que je ne te jette tout de suite par dessus bord et ta maîtresse avec! Charlotte Vous n'oseriez pas.Voyez comme elle est touchante, toute blanche, couchée dans ce hamac, comme une proie dolente.Encore un peu de temps elle n'aura plus la force de se défendre et vous n'aurez qu'à la cueillir comme un fruit.A moins que d'ici là l'air marin, le vin et le petit poisson aidant.Roberval, feignant de ne pas entendre Charlotte Je reviendrai prendre de vos nouvelles.Mais dès à présent je vais donner des ordres pour qu'on vous pêche un poisson.Pour le vin, je vous l'apporterez moi-même.Se retournant vers Charlotte Si tu n'étais pas la servante de ta maîtresse, je te ferais fouetter, à l'instant.Charlotte Heureusement pour moi que je suis la servante de ma maîtresse.Et heureusement pour vous, M.le Commandant, que vous voilà décidé à bien traiter cette pauvre enfant, sans cela gare à vous, foi de Charlotte, Je pourrais dire de certaines choses.Roberval Adieu, ma belle enfant.Musique 40 ANNE HEBERT SÉQUENCE 11 Le narrateur Sur le pont du navire, appuyée au bastingage, la Dame de qualité et le Gentilhomme chuchotent.La dame de qualité Je rage.Monsieur.Voyez mes mains rèches! Et mon teint tanné comme du vieux cuir?Le gentilhomme Vous n'en serez que plus aguerrie pour affronter les sauvages du Nouveau Monde.La dame de qualité J'aimerais mieux affronter tout de suite le Commandant de ce bateau, avec un bon mousquet! Le gentilhomme Une fois en Canada vous aurez beau jeu.Mais en attendant pourquoi ne pas mettre le Commandant à votre merci par quelque galanterie de votre façon?La dame de qualité M.de Roberval est ensorcelé par une diablesse qui.Le gentilhomme Marguerite de Nontron?C'est une enfant! La dame de qualité Une enfant?Sortie tout droit de l'enfer, oui.Si je la tenais, j en ferais de la chair à pâté, avant de l'envoyer au bûcher.Le gentilhomme Patience.Bientôt nous serons riches à millions, tous les deux, et Marguerite de Nontron viendra lécher le bout de nos souliers.La dame de qualité Dieu vous entende! Clairon Un matelot, porte-voix Arrière vous tous, par ordre de M.de Roberval! Marguerite de LUE DE LA DEMOISELLE 41 Nontron et sa servante s'en viennent promener par ici.Arrière! Que l'on fasse place nette.Arrière! Murmures.Bruits de pas.Le Gentilhomme et la Dame s'éloignent.Marguerite et Charlotte s'approchent.Charlotte Venez, Mademoiselle.Appuyez-vous sur moi.Marguerite J'ai peine à mettre un pas devant l'autre.Aide-moi, Charlotte.Charlotte, voix très haute Mon Dou, quel beau soleil est-ce là! Quel vent de mer qui nous ravigote l'âme et le corps.Marguerite, bas Ne le vois-tu pas, Charlotte?Là, derrière le cabestan?Ou caché dans les cordages?Charlotte, très haut Voyez comme il fait beau! Ce n'est pas croyable! bas Je ne vois personne.Marguerite, bas Tu n'as pas bien regardé, Charlotte.haut Le ciel est tout noir.Charlotte C'est vrai qu'il est tout noir.Mais quel beau temps tout de même.Après la prison de l'entrepont tout n'est que soleil et lumière, même l'orage.Tonnerre.Pluie. 42 ANNE HÉBERT Marguerite Mon Dieu, l'orage! Bruit de bottes.Roberval Il faut rentrer, ma belle, ou vous serez trempée, comme les pouilleux à midi.Marguerite Je rentre.Je rentre, M.le Commandant.Mais permettez que je n'accepte pas votre bras.Cela me glace jusqu aux os.Charlotte Vous voyez là un des étranges effets de la maladie de ma maîtresse.La pluie tombe sur le pont.Les pas de Marguerite et de Charlotte s'éloignent.Musique. L'ILE DE LA DEMOISELLE 43 SÉQUENCE 12 Roberval N'êtes-vous pas bien à l'aise dans ce hamac-ci?Marguerite, du bout des lèvres Très bien merci.Roberval Ne désirez-vous pas un oreiller de plumes.Marguerite, même ton Des plumes, non, non, ce n'est pas nécessaire.Charlotte Donnez toujours l'oreiller de plumes.On verra bien si c'est nécessaire ou non.Roberval N'êtes-vous pas bien contente de vous promener sur le pont tous les jours?Marguerite Si, si, bien contente de.Roberval N'êtes-vous pas honorée de mes visites, ma chère enfant?Marguerite Je bouille de fièvre et c'est comme si je bouillais de rage.Charlotte C'est l'émotion de vous voir sans doute qui tarabuste ma maîtresse.Ajoutez à cela l'air frais respiré à pleins poumons quand on n'en a pas l'habitude.Ciel! Je vois ma maîtresse qui tourne de l'œil.Elle a besoin de repos.Allez-vous en M.le Commandant.Laissez-nous un peu tranquilles.Roberval Je me retire.Ma patience a des limites.Malheur à qui ose se moquer de Dieu et de moi, seul maître après Dieu! Bruit de bottes.Porte que l'on repousse. 44 ANNE HEBERT Marguerite Charlotte! Je suis sûre que Nicolas était là sur le pont, pendant la promenade, caché derrière le tas de cordages! J'ai vu un pied, puis un épi de cheveux tout droit sur une tête bien brune.Charlotte Et moi, en me penchant, j'ai entendu une voix jeunette qui.Qui?Quoi?Marguerite Charlotte .qui disait, comme ça, pas fort, en cachette, comme en songe: Charlotte, Charlotte, Charlotte.Marguerite Quoi «Charlotte»?Charlotte Oui.Charlotte, Charlotte, Charlotte, trois fois.Marguerite Vite.Que t'a-t-il dit?Charlotte .que tous les soirs, à minuit, M.de Roberval tombe endormi, après avoir bu quantité de vin.Marguerite Et puis?Charlotte Le matelot de quart boite et ne craint rien tant que les rondes et le roulis.surtout les soirs d'orage.Marguerite Alors?Charlotte Nicolas vous attend sur le pont, derrière le tas de cordage, ce soir, à minuit.Marguerite, dans un souffle Ce soir, à minuit.Musique. L'ILE DE LA DEMOISELLE 45 SÉQUENCE 13 Pluie.Vent.Marguerite C'est comme si je marchais sur les eaux.Quelqu'un a retiré le pont sous mes pieds.Je monte et je descends dans un fracas d'eau et de vent.Nicolas Marguerite! Marguerite Nicolas où es-tu?Il fait si noir qu'il n'y a plus de ciel nulle part.Les vagues me cherchent pour me noyer.Je glisse! Nicolas Marguerite, je viens! Depuis longtemps la terre est disparue.Maintenant c'est le tour du ciel.La mer et la nuit partout, Marguerite! Prends ma main.Accroche-toi bien à mon cou, avec tes deux bras.Par ici, entre la cabine du Commandant et le paquet de cordage, un abri bien au sec.Là, couche-toi par terre.Aïe, ma mie est comme un petit poisson salé qui glisse entre mes doigts.Marguerite Nicolas! Nicolas Je suis là tout contre toi.Vois comme nous sommes lourds et solides, tous les deux bien attachés ensemble.La mer ne peut plus rien contre nous.Marguerite Un vrai sac de plomb pour défier la tempête.Nicolas Il faudrait rester comme ça, bien serrés, tous les deux ensemble, toute la vie.Marguerite Toute la vie.Mais je voudrais bien voir ton visage Nicolas.Nicolas Et moi, le tien, Marguerite.Embrasse-moi, Marguerite. 46 Marguerite Embrasse-moi, Nicolas.Bruits de la tempête qui s'intensifient.Le bâtiment craque, le vent hurle.Les vagues balaient le pont.Musique.ANNE HÉBERT LUE DE LA DEMOISELLE 47 SÉQUENCE 14 Charlotte Mon Dou, Mademoiselle! Si je n'avais pas été là pour aider M.Nicolas à vous ramener chez nous, vous seriez déjà au fond de l'eau.Changée en étoile de mer.Il faut vous déshabiller, vous sécher.Craquement terrible.Puis des cris un peu partout dans le bateau.Des pas qui courent de ci, de là.Charlotte je vais aux nouvelles.Restez-là à vous sécher.Je reviens tout de suite. 48 ANNE HEBERT SÉQUENCE 15 Cris.Exclamations de terreur.Un matelot C'est le grand mât qui s'est fendu par le milieu! Un autre matelot Foi de matelot, c'est la pire tempête de ma vie! Une femme Dieu nous abandonne, c'est cartain! Une autre femme Mon Doux Jésus que j'ai peur d'être nayée dans la mer avec mes deux petits enfants.Mon Doux Jésus, ayez pitié de moé et de mes deux petits enfants.Un homme Il faut prier la bonne Sainte Viarge quelle arrête bien vite la tempête! La dame de qualité A moins qu'on ne cherche parmi nous quels sont les pécheurs qui attirent ainsi la colère de Dieu sur nous?Murmures divers: — Ah! Vous croyez?— Des pécheurs?— Cette tempête après tout, c'est peut-être la faute à quelqu'un parmi nous qui serait un très grand pécheur possédé par le démon?— Une tempête pareille c'est pas naturel, c'est la colère de Dieu qui cherche à châtier les coupables et nous tous avec, pauvres de nous.Un homme La cale est pleine de malfaiteurs enchaînés.Jetons-les en pâture aux poissons et la tempête s'apaisera d'elle-même.Un matelot On verra bien.Les prisonniers aux poissons! Vite à la cale! Je descends à la cale! L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 49 Plusieurs voix A la cale! Vite les prisonniers aux poissons! La dame Ceux qui sont dans la cale expient leurs anciens forfaits depuis des jours et des jours.Il s'agit d'un crime plus récent, encore impuni.Roberval Poison de mon âme, vipère de terre et de mer, quel venin distillez-vous donc à ces gens béats, là devant vous?La dame, éclatant La sarpent ce n'est pas moi, c'est elle! C'est Marguerite de Nontron! Exclamations parmi les gens.Roberval Faites bien attention à ce que vous dites, Madame, ou je vous fais jeter par-dessus bord, tas de péchés hideux, âme moisie, vieux jupons pourris! C'est vous qui attirez le malheur sur ce bateau.Vous n'êtes pas digne de dénouer les cordons de chaussures de celle que vous attaquez si bassement.Exclamations de stupeur.— Marguerite de Nontron! — Non, ce n'est pas possible! — Elle est si douce, si belle et.Nicolas, cri du cœur Marguerite de Nontron c'est un ange! La dame Un ange cornu, oui da, qui pue le soufre, et toi avec, mon garçon, toi-même complice et suppôt de Satan! Roberval Expliquez-vous à la fin ou je vous balance par-dessus bord, sans plus attendre! La dame J'ai un témoin, ce matelot que voici. 50 ANNE HÉBERT Au Matelot.Allons raconte ce que tu as vu?Le matelot Je venais de finir mon quart.J'ai aparçu une forme blanche sur le pont qui s'accrochait au bastingage pour ne pas timber, même que j'étions fort effrayé, puis une forme noire qui s'est traînée jusqu à la forme blanche.J'étions encore plus effrayé.La forme noire a fait coucher la forme blanche par terre, là, derrière les cordages, pis elle s'est couchée près d'elle.La forme blanche et la forme noire ont roulé ensemble, bien collées l'une sur l'autre, comme une seule parsonne, entraînées par le roulis jusqu'à mes pieds, sur le pont où j'étais agrippé au cabestan, pour ne pas timber.J'ai vu leurs figures toutes blanches, pendant un éclair.Des vraies figures de fantômes ou de nayés peut-être ben, si blanches, les yeux farmés.J'ai fait le signe de croix, pis l'apparition a roulé de l'autre bord du pont en criant, dans le vent, avec deux voix de fantômes, une de fille, une de garçon.Roberval Qu'est-ce qu'elles criaient ces voix?Le matelot La voix de fille criait «Nicolas» et la voix de garçon criait «Marguerite».Et le vent leur faisait un accompagnement d'enfer, même que.Roberval, voix altérée Ils ressemblaient à qui ces fantômes?Le matelot A Marguerite de Nontron et à Nicolas Guillou.Mouvements de stupeur.Le matelot Ça leur ressemblait comme deux gouttes d'eau, mais c'était des fantômes, vous dis-je.Parsonne de vivant ne peut tenir sur le pont par un temps pareil.Foi de matelot! J'ai failli être emporté par une vague.La dame Fais voir ce que tu as trouvé sur le pont, Matelot? LUE DE LA DEMOISELLE 51 Le matelot Un petit bonnet blanc, tout mouillé, roulé comme une crêpe, collé là sur le plancher, comme un champignon tout sale.J'ai presque marché dessus.Roberval, à Charlotte Hélas! Charlotte, viens ici! Tu reconnais ce bonnet?Charlotte, reconnaissant le bonnet mais ne voulant pas l'avouer.Moi, Monsieur le Commandant?Bien sûr que non! Ce bonnet est à parsonne que je connais.Roberval Fourbe! Menteuse! Va me chercher ta maîtresse tout de suite ou je t'étripe, de mes propres mains! Ah! Charlotte, elle s'éloigne en criant Venez vite.Mademoiselle! Il faut vous justifier là devant tout le monde.On vous accuse d'un bien grand crime qu'aurait été commis contre M.le Commandant lui-même.Murmures divers lorsque paraît Marguerite.Marguerite Vous m'avez fait demander, M.le Commandant?Roberval Est-il bien vrai que vous courez la galipote sur ce vaisseau, en compagnie de cet artisan qui a nom Nicolas Guillou, ici présent?Charlotte Comment peut-elle courir la galipote, comme vous dites, par un temps pareil, alors qu'il est quasiment impossible de mettre un pied devant l'autre, sans tomber par terre?Roberval, ignorant Charlotte Marguerite de Nontron, oui ou non, connaissez-vous Nicolas Guillou, menuisier de son état, ici présent? 52 ANNE HÉBERT Marguerite C'est la personne que je connais le mieux au monde, assurément.Quoi que je ne l'aie aperçu qu'une toute petite fois, en pleine lumière.D'autre fois, c'était ce soir, il faisait si noir que je n'ai pu voir son visage.Mais je reconnaîtrais Nicolas Guillou, entre mille, rien qu'à son odeur, et puis en lui passant les mains sur la face et par tout le corps, à la façon des aveugles qui ont des yeux au bout des doigts.Charlotte Ne l'écoutez pas M.le Commandant.Ma maîtresse a encore la fièvre.Elle ne sait plus ce quelle dit.Roberval, accablé Silence, Charlotte.Mais vous, Marguerite de Nontron, comment osez-vous parler de la sorte?Impudente que vous êtes! Ingrate, moi qui vous destinais aux honneurs les plus hauts qu'une fille puisse espérer ici même sur ce bateau.Marguerite Je n'aspire qu'à un seul honneur; devenir la femme de Nicolas Guillou et m'établir avec lui en Canada.Roberval Vous abaisser de la sorte! Une fille de votre condition épouser une petit artisan de rien du tout! Moi vivant, je ne tolérerai pas une pareille infamie.Craquement prolongé.Cris de terreur.Bousculade.Un matelot M.le Commandant, la tempête est pire que jamais.Les autres bâtiments sont loin derrière nous.Notre vaisseau file tout seul un train d'enfer, poussé par un vent qui.Encore un peu et nous serons tous péris en mer.Faites quelque chose.C'est vous le Commandant.La dame Punissez la coupable ou nous coulons comme des rats! Clameurs : — Punissez la coupable! Punissez la coupable! LUE DE LA DEMOISELLE 53 Un autre matelot Le vent est si tarrible que nous voici déjà dans les parages de l'île des Démons.Roberval Quel vent maudit est-ce là! Le matelot Mon Commandant, nous allons tout dret nous briser sur cette île-là! Des voix — Faites quelque chose! — Sauvez-nous! — Punissez la coupable! — C'est Marguerite de Nontron! Roberval Vous entendez, Marguerite?Ils réclament votre mort.Marguerite Quel crime ai-je commis?Je n'ai fait que suivre l'élan de mon cœur.Roberval, bas à Marguerite L'élan de votre cœur, dites-vous?Non, je ne puis supporter cela.Et pourtant votre vie me semble plus précieuse que la mienne.Des voix — Punissez la coupable! Roberval, voulant sauver Marguerite Que celui qui n'a jamais péché lui lance la première pierre.Tout le monde se tait.Roberval Vous vous taisez?Tous coupables.Celle-ci qui a trois maris bien vivants et celui-là dans la cale qui a assassiné père et mère.Tous — Commençons par ces deux là.On verra bien si la colère de Dieu s'apaise. 54 ANNE HEBERT — Jetons-les aux poissons! — La Dame et l'assassin aux poissons! Aux poissons! Roberval Aux poissons la Dame et l'assassin! La dame Le plus grand coupable c'est M.de Roberval qui.Roberval Qu'on l'emmène! Qu'on la noie sans plus tarder! Un matelot Impossible d'ouvrir les écoutilles, la mer n attend que ça pour nous noyer tous.Désordre indescriptible.Tout le monde parle à la fois.Des voix — Je me confesse à Dieu tout puissant.— C'est moi qui ai volé le petit chandelier de cuivre.— Je m'accuse d'avoir mis le feu à la paillasse quand ma femme était encore couchée dessus.— Je m'accuse de marcher à reculons exprès dans les processions pour tourner le dos au Seigneur.— Pas payé ma dîme au curé.— Volé cochon de lait.— Pardonnez-moi, mon Dieu.— Sauvez-nous.— Je ne veux pas mourir nayé dans la mer! Charlotte Tous à confesse.M.de Roberval à genoux comme les autres! Un matelot C'est la fin, M.le Commandant! L'eau entre par tous les bouttes à la fois.Roberval, en confidence à Marguerite A vous Marguerite, à vous seule, je puis l'avouer.Mon cœur de protestant rénégat pèse de tout son poids sur cette expédition, j'en suis LUE DE LA DEMOISELLE 55 sûr.Par cette entreprise j'ai voulu racheter mon âme.Je vous ai tous engagés de force dans l'œuvre de mon salut.Ce long voyage, cette colonie très catholique à fonder là-bas.J'ai exigé de vous la vertu la plus austère et je vous ai fait paître avec une trique de fer.Voici que la justice de Dieu est à mes trousses et me presse de rendre les armes.Mais c'est à vous, Marguerite, que je me rends.Et pourtant, vous m'avez grandement offensé.Le temps qui nous reste à vivre est si court et je voudrais que vous soyez là, tout près de moi.Que la mort prenne pour moi votre doux visage.Venez Marguerite.Marguerite Hélas, M.le Commandant, j'ai grande pitié de vous, mais je ne suis pas libre de mourir avec vous.Il faut que je vive avec Nicolas.Et je n'aurai de cesse de prier Dieu pour qu'il nous sauve tous du naufrage et me permette un jour d'épouser celui que j'aime.Roberval Vous regretterez vos paroles, Marguerite.Tout se calme.Un silence impressionnant.Un matelot Le vent est tombé tout d'un coup, comme une pierre dans l'eau.Roberval Plus de vent du tout.Ni vague.La tempête s'éloigne en grondant.Profitons de cette accalmie pour réparer les désordres de la tempête.Retrouvant son ton autoritaire.Chacun à son poste.Il faut d'abord calfater les trous et réparer le grand mât et les voiles.Une fois le grand mât debout et les voiles recousues, je déciderai du sort réservé à ceux qui m'ont offensé.Un matelot Terre! Terre! L'île des Démons est là devant nous! Voyez Commandant! Musique DEUXIÈME PARTIE SÉQUENCE 16 Bruits de vagues se brisant sur les rochers.Cris d'oiseaux aquatiques.Marguerite Charlotte! N'y a-t-il rien caché là dans ce rocher qui nous guette pour sauter sur nous?Charlotte Rien du tout.Que de la pierraille partout que c'en est une malédiction.Marguerite Chaque petit nuage de brume qui s'élève des rochers ou de la mer, je crois aussitôt que c'est un démon qui respire avec de la fumée plein les naseaux.N'est-ce pas ici l'île des Démons?Charlotte Le plus grand démon c'est ce capitaine qui s'en va sur son vaisseau bien réparé et calfaté, gréyé de neuf, terrorisant tout le monde à bord.Marguerite Et Nicolas! Nicolas qui est resté sur le bateau, prisonnier de M.de Roberval! Pourvu qu'on ne lui mette pas les fers?Charlotte Et nous, pauvres de nous, jetées toute vives sur ce tas de cailloux! Marguerite Nicolas, hélas pauvre Nicolas! Et si M.de Roberval décidait de le faire mourir?Charlotte Comme ces deux marins barbus qu'il a pendus, la corde au cou, accrochés au grand mât, tout juste avant de lever 1 ancre de ces parages maudits. LUE DE LA DEMOISELLE 57 Marguerite Pauvres marins, pauvres barbus! Et tout cela parce qu'ils avaient pris notre défense et refusaient de nous mener sur l'ile, malgré les ordres de M.de Roberval.Son de clairon lointain un peu irréel.Voix de Roberval, comme en rêve Marguerite de Nontron, âgée de quinze ans et quatre mois, à cause de tes offenses et scandales, et en vertu de l'autorité qui me vient de Dieu et du Roi de France, François 1er, je te condamne, moi Jean-François La Roque de Roberval, Lieutenant Général, Chef Duc-teur et Capitaine de l'expédition de découverte en terre de Canada et d'Ochelaga et autres lieux circonjacens, je te condamne à être déportée en compagnie de ta servante et complice, Charlotte Lemire, âgée de quarante-huit ans, sur Idle des Démons, située sur la côte nord du golfe Saint-Laurent.Marguerite Cette voix furieuse je l'entendrai jusqu'à mon dernier souffle qui me condamne à mort, comme une criminelle.Qu'y a-t-il d'autre à attendre sur cette île déserte?La mort, la mort, rien que la mort, tu m'entends, Charlotte?Charlotte Je vous entends bien et me voilà dans le même pétrin que vous, malgré mes griffes, mes poings et mes dents.Marguerite On peut dire que tu lui as bien arrangé le visage avant de le quitter ce cochon sauvage de Roberval! Charlotte Si cela peut vous consoler, je l'ai mise en sang sa damnée figure à M.de Roberval.On aurait dit la Mort Rouge, le roi Peste, en parsonne, qui nous invectivait avec ses dents cassées, sa bouche tordue et sa langue de sarpent.Marguerite Je tremble quand je pense que Nicolas. 58 ANNE HEBERT Charlotte Le forçat qui, sur l'ordre de M.de Roberval nous a menées dans l'île, avec nos frusques, ne cessait pas de chanter et de jurer.Des flammes lui sortaient des yeux.Voix du forçat Mon vieux cœur maudit Est tout réjoui.C'est l'infamie inespérée, Le dernier fleuron À ma couronne de braise.On m'a sorti de la cale Pour mener ces belles en enfer.Rame, rame, mon vieux maudit.Après avoir occis Trois hommes rassis.Quatre belles très vertes.Et étranglé deux petits enfants.Rame, rame, mon vieux maudit.Pourrissant dans ma cale.Je n'espérais plus aucune gloire nouvelle Et me voilà promu passeur Pour l'île des Démons.Rame, rame, mon vieux maudit.Descendez là, chères créatures, Ordre de M.de Roberval.Je jouis de vos larmes.Je me tords de plaisir Et je m'éloigne vers la haute mer.Rame, rame, mon vieux maudit.Marguerite A peine venait-il de quitter l'île qu'une vague a emporté le vieux maudit.Il a chaviré, les bras en croix, comme un épouvantail.Charlotte Les fous de bassan lui ont ouvert les côtes et mangé le cœur.La mer est devenue toute rouge. L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 59 Cris d'oiseaux de mer.Marguerite Ces oiseaux me rendent folle.Ils tournent autour de ma tête pour me crever les yeux.Charlotte Vous voyez là, sur les galets, cet homme étendu, à plat ventre?Marguerite Et si c'était le corps du forçat que la mer vient de rejeter?Non, non, il ne faut pas le retourner.J'aurais trop peur de voir son horrible blessure.Charlotte La tête de celui-là est bien trop brune et il n'a pas la camisole des forçats.Cris d’oiseaux plus forts.Charlotte S'il n'est pas mort, ces oiseaux là vont lui manger la cervelle.Allons voir.Charlotte chasse les oiseaux.Ouste! Ouste! Ce garçon est vivant! Mais il a bu tant d'eau salée qu'il est plein comme une outre.Faut lui faire rendre tout ça, le sel et les coquillages avec.Marguerite, cri Mais c'est Nicolas! Musique joyeuse. 60 ANNE HEBERT SÉQUENCE 17 Nicolas, revenant à lui Me v'ia.Tu vois, Marguerite.C'est moé Nicolas.Je suis venu te tenir compagnie, dans ton île.Marguerite À la nage, tout seul dans la mer comme un dauphin! C'est extraordinaire! Mais tu as bien failli y passer, mon pauvre Nicolas.Nicolas J'ai ben failli, ouais.Mais je suis là à cet'heure, ben vivant, en train de me sécher et de griller, près d'un bon feu.Charlotte Un vrai bon feu que j'ai fait là, moi, Charlotte Lemire, servante et complice.Elle rit.Marguerite Les pierres sont toutes chaudes, à côté du feu.On pourra s y étendre pour la nuit.Charlotte A chacun son tour de veille.C'est moi qui commence.Charlotte charge son arme.Le premier animal qui se montre, féroce ou pas, je lui tire dessus avec mon arquebuse.Marguerite, comme si elle récitait Quatre arquebuses et des munitions pour se défendre des bêtes sauvages, quel joli cadeau de noces nous a donné M.de Roberval.Viens Nicolas que je t'embrasse et que je te tienne chaud, mon pauvre petit, à peine né des grandes eaux salées de la mer.Nicolas J'ai cru que je n'en sortirais jamais.Comme ta peau est chaude, Marguerite.Marguerite Je bouille de vie et je t'aime Nicolas. LUE DE LA DEMOISELLE 61 Nicolas Je t'aime, Marguerite.Les vagues battent doucement sur les galets.Charlotte Les oiseaux dorment.Quelle paix.Le rocher du côté gauche de l'île est tout plein de nids, accrochés à la paroi.Ces oiseaux de mer n'ont j'amais vu d'homme et de femme et ça les tourmente comme des apparitions.Musique de nuit calme. 62 ANNE HEBERT SÉQUENCE 18 Charlotte Maintenant qu'il fait jour, regardons voir ce qu'il y a dans les bagages préparés par le Commandant.Bruit de caisses que Von ouvre, de barils que l'on roule sur les galets.Marguerite Deux barils d'eau douce, douze caisses de biscuits.Charlotte Une hache, une faulx, une pioche, une faucille, un chapeau de paille, deux coiffes, quatre paires de bas de laine, une paire de bas de coton.Nicolas Deux chemises fines de femme, un fichu de soie, deux paires de mitaines, un écritoire, un gril, un trépied, un grand chaudron.Marguerite Un demi minot de sarrazin, un demi minot d'avoine, un demi minot de blé, un demi minot d'orge, deux terrines, deux chevilles de bois, un paquet de chandelles, un petit pagnié, une grande terrine, un sciau, une vieille tête d'oreiller et ce qui est dedans, une poche et des oignons dedans.Charlotte Deux navettes et une quenouille, deux pains de suif, une vieille cruche, un corsette, une soupière, un rouet à filer, un dévidoir, un paquet de fil, deux paires de sabots, trois jupes, un manchon fourré, un petit miroir bleu, un pot de terre, une huche, une cuiller à pot.Nicolas Trois mouchoirs, six assiettes de grès, un ruban rouge, une peau de bœuf varte, un morceau de peau tannée, une peau de bique, trois grandes couvertures, une boîte de laine de mouton, douze cruches de vin‘" Marguerite Deux pièces de toile à voile assez grande pour gréyer tout un bâtiment. LUE DE LA DEMOISELLE 63 Charlotte Tout notre avoir étalé là sur les pierres, au grand soleil.Plus les armes et les munitions.Nicolas Pas le moindre petit marteau, ni rabot, ni gouge, ni perçoir, ni équerre, quelle piquié.Ce qui me crucifie c'est de penser à tous mes beaux outils laissés sur le vaisseau.Marguerite Pourquoi faire des outils puisqu'il n'y a pas de bois sur l'île?Charlotte Quelques arbres rabougris, tordus par le vent, des baies sauvages en quantité.Musique. 64 ANNE HÉBERT SÉQUENCE 19 Nicolas Et l'eau potable?Où trouver de l'eau dans ces rochers?Charlotte Le temps de vider le second baril d'eau douce et nous serons sûrement rescapés par quelque vaisseau rôdant dans les parages.Marguerite Charlotte, tu dis n'importe quoi pour nous rassurer.Déjà deux mois que nous sommes ici, et il n'est pas passé le moindre petit bateau à l'horizon.Et s'il ne venait personne jamais?Et que ferons-nous quand il n'y aura plus d'eau douce dans le second baril?Tu n'es plus ma mère, ni ma servante, Charlotte.Inutile de me ménager.Je ne suis plus une petite fille.Je ne ferai plus jamais la révérence.Je ne dirai plus: «Oui, M.le Commandant.» J'ai déjà toute ma vie dans le coeur.Je suis la femme de Nicolas Guillou et je suis enceinte.Cette île est un pays sans Seigneur ni Dame, tous égaux, dans la misère et la peur.Dis-moi «tu», Charlotte, et ne m'appelle jamais Mademoiselle, ou mon enfant serait déshonoré dans mon ventre.Nicolas Un enfant! Mon Dieu, un petit enfant innocent qui va naître ici, sur une grande pierre plate, comme un agneau tondu.Quel crime est-ce là! Qu'avons-nous fait, Marguerite, toi et moi! Marguerite Bientôt jious serons quatre sur cette île et c'est une colonie que l'on fonde, toi et moi et Charlotte et l'autre innocent qui se cherche un visage, des ongles et des cheveux dans mon ventre.Une vraie boîte à surprise.On ne peut savoir s'il sera brun ou blond, garçon ou fille.Chère toute petite créature cachée, mon fils ou ma fille, tu naîtras libre et jamais M.de Roberval ou quelque autre puissance de ce monde n'aura de pouvoir sur toi.Nicolas Seigneur, doux Jésus, un enfant! Est-ce possible ici, dans ce désert de pierres et sans le moindre petit berceau de bois, chef-d'œuvre de son père menuisier. LUE DE LA DEMOISELLE 65 Marguerite Nous le coucherons dans cette grotte, entre les rochers, comme l'Enfant Jésus et nous soufflerons dessus, comme le bœuf et lane, tous les trois, pour le réchauffer.Elle pleure.Charlotte Nous boucherons l'entrée de la grotte avec la grande peau varte qui pue tant qu'elle fera peur aux oiseaux.Nicolas Et si c'était le contraire et si la pourriture et la peste les attiraient ces oiseaux de malheur?Marguerite Il n y aura qu'à mettre la peau déjà tannée, en guise de rideau, à 1 entrée de la grotte, et nous serons chez nous, comme en Périgord.Musique. 66 ANNE HEBERT SÉQUENCE 20 Charlotte J'ai mal aux yeux à force de regarder la mer.Marguerite Là tu vois?Ça bouge au loin! Et si c'était un bateau! Vite! 11 faut allumer le feu et faire des signaux avec la boucane! Bruit de feu allumé.Flammes qui crépitent.Nicolas Nous avons des visions, tous les trois.Le moindre marsoin qui se retourne au soleil prend des allures de navire de haut bord.Charlotte Il faut déménager le bois.Les broutilles sont rares sur 1 île et bientôt il faudra brûler nos os.Nicolas La terre au centre de l'île est mince comme une poussière de sable.C'est miracle qu'il pousse des broussailles.Marguerite Il faut semer du blé comme si c'était un vrai champ labouré.Nicolas J'aime mieux manger à pleines mains les grains de blé tout crus que de les perdre dans la poussière.Marguerite Plantons un jardin.Un rang de blé, un rang de sarrazin, un rang d'avoine.Nicolas! Prends-moi, Nicolas! Vite, dans le rang de blé! Tout de suite! Nicolas Ma femme, je te prends tout de suite, dans le rang de blé! Marguerite Mon homme.Ce rang de blé-là sera sacré et il y poussera des enfants comme les coquelicots mêlés au blé.Nous peuplerons toute l'île! Musique. L'ILE DE LA DEMOISELLE 67 SÉQUENCE 21 Nicolas Ma femme! Je te prends dans le rang de sarrazin! Musique.Ma femme, je te prends dans le rang d'avoine! Musique.Ma femme, je te prends dans les baies sauvages et tu es toute barbouillée de mûres.Musique. 68 ANNE HEBERT SÉQUENCE 22 Nicolas Nous avons fondé six paroisses pour notre colonie.Des colons germent dans la terre, en si grande quantité que jamais M.de Roberval n'aura pareille population dans son Canada.Marguerite et Nicolas rient.Marguerite Cher Nicolas, je suis grosse comme un tonneau et je suis ta femme! Nicolas Chère Marguerite, je suis maigre comme une arête et je suis ton homme! Charlotte, attendrie Ils sont fous, tous les deux.La belle amour leur dérange la cervelle.Et moi ça me rappelle trop le bon temps.Allons plutôt chasser et pêcher quelque oiseau et poisson pour le souper.Musique. LUE DE LA DEMOISELLE 69 Bruit de la pluie.SÉQUENCE 23 Nicolas La pluie tombe sans arrêt depuis deux jours.C'est l'automne à présent.Les autres navires de l'expédition sont sans doute passés très au large, loin de notre île, à moins qu'ils n'aient tous péri en mer.Charlotte Bientôt le baril sera plein d'eau de pluie.Nous ne risquons plus de manquer d'eau douce.Marguerite J'ai froid, Nicolas.Et puis il fait si noir dans la grotte.Charlotte, têtue Je l'ai déjà dit, il faut ménager la chandelle.Nicolas Je vas te réchauffer, moé, Marguerite.Je viens sous la peau de bique, tout nu, avec toé.Pleure pas, ma chouette.Il a besoin de joie, notre petit, avant même de naître.Charlotte Ah elle est belle ta république, Marguerite de Nontron! La sainte famille se prélasse sous la fourrure et la servante gèle, au grand fret.Rien n'est changé dans notre île.Le Roé, la Reine et le Dauphin régnent toujours, pauvre de moé.Marguerite, hésitante Tu viens te réchauffer avec nous, Charlotte?Charlotte Bien sûr que oui.Ton Nicolas a la peau douce et je m'y frotterais ben dessus.Charlotte se couche sous la fourrure.Bousculade.Cris. 70 ANNE HEBERT — Tu prends toute la couvarture.— Tu m'empêches de respirer! — Pousse-toé un peu.Charlotte Un vrai nœud de vipères.Nous n'aurons plus jamais fret, parsonne, serrés comme ça.Mais ça n'empêche pas que nous risquons de mourir de faim, à la longue.Tant qu'il y a de 1 eau, la vie est sauve.Le baril dehors se remplit de pluie, goutte à goutte.Mais viennent l'hiver et le gel.Vrai si je n'étais pas si enragée, je ferais la belle amour avec Nicolas.Avec moé, pas de danger de récolter un marmot.Je suis vieille et sans risque aucun.Pauvre vieille.Charlotte se relève brusquement.Et puis gardez-la sous la couvarture, votre belle chaleur mâle et femelle.Le sort en est jeté, à cet heure.Je suis votre sarvante, jusqu'à vitam eternam.Il va ben falloir que je le mette au monde, ce petit gueux que vous avez fait.A moins que.Marguerite A moins que?Charlotte .que je ne vous le fasse passer tout de suite par là où il est entré, ce petit ragoton de malheur.C'est ça qui serait raisonnable dans la misère où nous sommes.Marguerite Trop tard, Charlotte.Tu sais bien qu'il est trop tard.Elle pleure.Charlotte Mais qui aura donc pitié de nous?Musique. L'ILE DE LA DEMOISELLE 71 SÉQUENCE 24 Cris d'oiseaux.Détonations.Charlotte Il ne faut pas tirer sur les oiseaux.Nous n'avons pas de munition à perdre.Tu le sais bien, Nicolas.Nicolas C'est plus fort que moi.Un oiseau noir, toujours le même me suit où que j'aille dans l'île, depuis plusieurs jours déjà.Il tournoie au-dessus de ma tête.A plusieurs reprises j'ai tenté de l'abattre avec ma fronde.Toujours il s'échappe et revient, chaque fois plus furieux.Charlotte De l'autre côté de l'île là où sont les nids accrochés aux parois rocheuses, les oiseaux s'assemblent depuis hier, par bandes criardes, dans un nuage de fientes et de plumes blanches.Nicolas Celui-là est noir, son œil est jaune et il me guette pour me dévorer.Charlotte Depuis quand les oiseaux dévorent-ils les hommes?N'est-ce pas plutôt le contraire?Depuis notre arrivée dans l'île, nous en avons mangé un bon nombre, sans oublier les œufs que nous avons gobés.Les voilà à présent qui partent dans le ciel en formations serrées.Les oiseaux nous quittent pour l'hiver.Nicolas Il en reste un, Charlotte! Je suis sûr qu'il en reste un! Il est tout noir.C'est la mort qui nous guette et je veux l'abattre, quand même j'épuiserais toutes nos munitions.Nombreuses détonations.Rien, rien, pas le moindre paquet de plumes tombé, au bout de mon fusil.J'ai besoin d'être un homme et de me mesurer avec la mort, besoin de me défendre et de nous défendre tous.C'est comme si mon arme se retournait contre moi.Je suis fort pourtant.Je peux construire sans fatigue des maisons, des meubles et des mâts de misaine, des villes entières, avec des arbres coupés.Laissez-moi porter sur mes épaules 72 ANNE HEBERT ma femme et mon enfant, durant des heures et des jours, des semaines et des mois, pourvu que j'arrive au bout du chemin là où se trouve la maison, l'arbre et le jardin et le vrai lit avec des draps et le traversin, l'édredon énorme et chaud.La route est coupée, l'océan gronde tout autour de la maison qui flotte au loin, comme une fleur d'eau interdite, un songe empoisonné.Hors d'atteinte.Pas le moindre petit radeau où se mettre et ramer vers le port.La volonté d'un seul homme a décidé de notre sort à tous les trois.Charlotte Pas une seconde ne passe, sans que je le maudisse, dans mon cœur, cet homme damné.Nicolas Tu la vois qui vient vers nous, avec son air hagard, son ventre gonflé et ses jambes qui la portent à peine?C'est la belle Marguerite de Nontron, ma femme, et je ne puis plus rien pour elle.Il pleure.Marguerite Regarde-moi bien, Nicolas.Es-tu sûr de me reconnaître?Suis-je assez grosse et vorace?Peux-tu seulement faire le tour de ma taille, avec tes deux bras?.Je n'ai pas fini de grossir et d avoir faim pour deux.J'ai faim, Nicolas, tu m'entends, j'ai faim.Charlotte Tant que la mer autour de l'île ne prendra pas en glace, nous aurons de quoi manger.Marguerite Je ne veux plus manger de poisson, ni de coquillage.Je veux de la viande fraîche et de la salade verte.Il y a une bête en moi qui bouge et demande à boire et à manger, sans arrêt.Charlotte Il reste des biscuits et des racines que j'ai fait cuire, ce matin.Marguerite La bête n'en veut pas.Des racines et des biscuits, pheu! La bête les crache aussitôt par ma bouche.Ça me brûle comme du fiel.Et si j'allais accoucher d'une créature pleine d écailles et de plumes?Aïe mon enfant est un monstre.Il me mange le cœur.J étouffe.Il nous dévorera tous, vous verrez. L'ÎLE DE LA DEMOISELLE 73 Charlotte Tu rêves toute éveillée, ma belle.Viens te coucher.Avec toutes ces plumes qui trament ici et la toile à voile, j'ai confectionné un édredon qui te tiendra chaud.Nicolas Le dernier oiseau qui reste dans l'île je te l'apporterai, lié par les pattes, comme un poulet.Nous le ferons rôtir à la broche.Je te le promets, ma femme.Musique. 74 ANNE HEBERT SÉQUENCE 25 Charlotte et Marguerite chuchotent.Charlotte Ton Nicolas s'est endormi.Ce n'est rien du tout, qu'une toute petite écorchure.Marguerite L'oiseau noir s'est abattu sur lui.Il a failli lui arracher la main.Puis il s'est envolé.Il rôde toujours au-dessus de l'île, malgré les frondes et les fusils.Charlotte Il y a encore de la neige fondue dans le sciau.Je pourrai laver sa plaie à nouveau dès qu'il se réveillera.Nicolas, comme s'il rêvait L'oiseau noir à mon poing j'avance sur la mer gelée.Pas besoin de radeau ni de rame, la mer s'est solidifiée comme un pont.J'évite soigneusement les vagues et les courants.Je parcours une piste glacée, jusqu'en Canada.Je t'attends au bout du chemin, ma femme et toi aussi, Charlotte, et le petit qui est sans visage.Marguerite Nicolas! Il a le délire! Charlotte Dans l'état où nous sommes, il y en a toujours un qui divague et vide ses rêves, comme des tripes pourries.Nicolas, oppressé L'oiseau me déchire et me tue, avec son bec et ses griffes.Il creuse son nid dans ma chair.Chasse-le, Marguerite! Mais chasse-le donc! J'ai mal.Marguerite, sois bonne et douce, j'ai peur de mourir.Marguerite Je suis bonne et douce.C'est la vie qui est méchante, mon pauvre amour. LUE DE LA DEMOISELLE 75 Charlotte Son visage est jaune comme un coing.Tout son bras jusqu'à l'épaule est enflé, à cet heure.Marguerite Regarde, Charlotte, comme la plaie change et grandit à vue d'oeil.On dirait une grande fleur violette qui s'étend.Charlotte Je vais laver tout cela avec de l'eau salée.Marguerite Non, laisse, Charlotte, c'est moi qui.Nicolas Je me sens mieux.Le mal dans mon bras s'apaise.Une telle douceur soudaine après le feu de tout à l'heure.Marguerite, c'est toi qui me touches et me panses.Tes mains! Ton visage! Tu es la douceur et la vie, Marguerite.Marguerite, horrifiée En me penchant sur toi, j'entends la mort crépiter dans ta plaie.L'odeur me suffoque.Charlotte Comme ses yeux changent.Mon pauvre garçon, c'est la fin.Il faut bien vite prier Dieu qu'il te fasse miséricorde et prenne ton âme avec lui en Paradis.Musique. 76 ANNE HEBERT SÉQUENCE 26 On entend un glas qui sonne dans le lointain, comme dans un autre monde.Le narrateur Marguerite et Charlotte ont enveloppé le corps de Nicolas dans un morceau de toile à voile.Elles le portent solennellement pour l'enterrer dans une grotte.Marguerite Pense aux cloches de notre paroisse, là-bas, en France.Penses-y très fort, Charlotte, en même temps que moi.Il faut que des cloches sonnent le glas de Nicolas, sur cette île déserte.Concentre-toi, Charlotte.Les cloches! Les cloches! Il faut qu'elles viennent jusqu'ici sonner le glas de Nicolas, pendant que nous l'enterrons.Charlotte, dans une sorte d'incantation J'appelle les cloches de ma paroisse en Périgord pour qu'elles sonnent le glas de Nicolas.J'appelle les cloches.Les cloches sonnent le glas.Marguerite Il faut prier pour mon mari qui est mort.Charlotte J'appelle les chantres de mon église en Périgord pour qu'ils chantent la messe d'enterrement de Nicolas Guillou.On entend des extraits de messe d'enterrement.Marguerite Je suis sans larmes, sèche comme le sel, pétrifiée d'horreur.Le scandale est trop grand, Charlotte.J'en appelle à la justice de Dieu.Quelle foudroie le meurtrier de mon mari où qu'il se trouve, sur terre ou sur mer.Amen.Charlotte Il faut pousser cette grosse pierre dans l'entrée de la grotte.Je reviendrai avec de la glaise pour sceller la pierre. L'ILE DE LA DEMOISELLE 77 Bruit de la pierre que les deux femmes poussent avec effort.Charlotte Allons-nous en à présent.Il fait trop froid ici.Musique. 78 ANNE HEBERT SÉQUENCE 27 On entend les cris d'un nouveau-né.Charlotte Il est vivant! C'est un garçon! Marguerite Il faut le baptiser tout de suite, selon le rituel de ma paroisse en Périgord.Moi, Marguerite de Nontron, sa mère, je déclare que mon enfant s'appelle Nicolas, comme son père Nicolas Guillou.Charlotte Je te baptise, au nom du père, du fils et du Saint-Esprit.Marguerite Il y a un ange, dessiné au charbon, sur le mur de la grotte.Il a l'air de vouloir bénir mon fils.Mais il est tout noir et ses ailes de corbeau cachent son visage.Musique. LUE DE LA DEMOISELLE 79 SÉQUENCE 28 Marguerite Comme il est petit, comme il est fragile.Je porte mon enfant tout le temps dans mon corsage, contre ma peau, même quand je dors, j'ai si peur qu'il prenne froid.Il a une si petite voix que je l'entends à peine là sur mon cœur, mon pauvre petit, tout petit, petit, petit.Charlotte Donne.Il faut le reposer un peu.Je vais essayer de le réchauffer à mon tour ce Nicolas II qui n'en finit pas de trembler, comme une feuille.Marguerite Je n'entends plus rien, Charlotte! Charlotte! Il y a une toute petite bête glacée, morte là, sur mon sein! Le narrateur Charlotte prend l'enfant et tente de le ranimer.En vain.Elle lui ferme les yeux.Charlotte J'entends quelqu'un en Périgord qui dit que c'est un ange en Paradis.Quelques mesures du service des anges sont chantées par les chantres du Périgord.Marguerite pleure.Marguerite Je ne veux pas que mon fils soit un ange.Je veux qu'il vive avec moi.Mais je veux bien que tout le Périgord sonne les cloches en son honneur.Les cloches sonnent comme pour l’enterrement d'un enfant.Le narrateur Marguerite et Charlotte enveloppent le corps du bébé dans un morceau de toile à voile.Elles le portent solennellement pour l'enterrer dans une anfractuosité de rocher et poussent une grosse pierre pour boucher l'entrée. 80 ANNE HÉBERT Les cloches sonnent toujours.Marguerite S'il plaît à Dieu de changer mon fils vivant en ange du ciel, j'accuse Dieu d'être complice de M.de Roberval.C'est le même meurtre et c'est le même meurtrier.Charlotte Malheureusement ne crains-tu pas d'attirer de nouveau la colère de Dieu sur nous?Ne sommes-nous pas assez frappées comme ça?Marguerite Je fais face à la colère de Dieu avec tout le feu et le fer dont je suis faite.Et je crie, non miséricorde, mais justice! Justice! Charlotte Il y a des pattes d'oiseau gravées sur la neige, partout autour de nous.Et ce point noir qui bouge au ciel.C'est la mort qui revient.Sauvons-nous vite.Ne blasphème plus, je t'en prie, Marguerite.Vite, sauvons-nous.Marguerite Cet oiseau-là, je l'abatterai et je me parerai de ses plumes, comme une sauvage que je suis devenue.Cela je le jure, ici, devant la tombe de mon mari et celle de mon enfant.Mais toi, Charlotte, ma bonne, ma tendre Charlotte, tu es là, tu me restes et je t'aime tant.La voix de Charlotte est de plus en plus faible.Charlotte Ma petite enfant, il faut courir.Je n'ai plus la force de mettre un pas devant l'autre.trop de neige, trop de misère, trop vieille.Je suis vieille.Au-dessus de moi l'oiseau noir tournoie et me fascine.Je ne puis plus avancer.Mon sang se fige.Je ne puis fuir.Quelque chose en moi cède et se soumet.Une telle envie de n'être plus et de dormir à jamais.Pardon, ma petite enfant.Le désir de la mort est plus fort que moi.Je me rends, Marguerite.Une telle douceur m'attend sur la neige, là, devant moi.Carillon de cloches qui sonnent en rafales furieuses. L'ILE DE LA DEMOISELLE 81 Marguerite, pendant que les cloches sonnent J'appelle toutes les cloches du monde.Qu'elles tonnent la mort de Charlotte Lemire, ma mère et mon amie.Je me pendrai aux cordes de toutes les cloches du monde.Je leur ferai sonner la douleur et la fureur du monde, ici même, sur cette île déserte où je fus exilée, en pleine mer comme une criminelle, parmi des oiseaux sauvages aux cris rauques.Cris d'oiseaux J'ameute tous les cris du monde pour clamer mon tourment, moi, moi, Marguerite de Nontron, et je n'ai que seize ans.Mon pauvre Nicolas, ta belle et tendre amoureuse bascule parmi les harpies, perd toute face humaine et s'arme jusqu'aux dents, pour réclamer justice et réparation! Qu'on m'emmène M.de Roberval et je lui percerai le cœur et je lui crèverai les yeux.Le narrateur Marguerite se penche sur Charlotte, étendue dans la neige.Elle tente de la réchauffer.Elle se couche sur elle, un moment, comme pour ranimer un noyé, puis se redresse.Marguerite Le froid de la mort pénètre mes os.Je claque des dents.Jamais aucune chaleur humaine ne réveillera plus le corps de Charlotte, étendue là à mes pieds.Il faut l'ensevelir cette créature glacée, tendresse de mon enfance et première flamme de ma vie.Le narrateur Marguerite, de peine et de misère, enveloppe Charlotte dans un morceau de toile qui gèle à mesure.Elle traine le corps de Charlotte dans les rochers.On entend des grosses pierres que l'on roule et déplace.Silence glacé.Musique. 82 ANNE HEBERT SÉQUENCE 29 Le narrateur L'hiver.La nuit de la grotte.Recroquevillée dans un coin, Marguerite hiberne comme une marmotte.La réalité ressemble au cauchemar à s'y méprendre.Impossible de démêler l'un de l'autre.Les voix ont quelque chose d'irréel comme échappées d'un rêve.Marguerite Je mange le blé, à pleines mains, puis l'avoine et l'orge.Les beaux grains durs je les fais germer dans la neige fondue.Qui dîne dort.Mais tant de songes amers me donnent la fièvre.Parfois, je bouge et me débats en rêve; je crie aussi.Pour rien.En pure perte.Personne ne peut m'entendre.C'est désert partout autour de moi.Je dors dans un trou.En plein désert.Criant.Toute seule! Toute seule! La neige et la mer.Le ressac des songes contre mes tempes.Quelqu'un dit que j'ai tort de tant dormir et de m'enduire tout le corps de graisse pour me protéger du froid.Quelqu'un dit que je devrais plutôt apprendre à lire.Marguerite, voix d’enfant qui épelle b a ba te au teau bateau vient sur la mer.Voix d'une religieuse augustine Vous aurez cent points.Mais il ne faut pas dormir, ni vous barbouiller de graisse.Marguerite Laissez-moi dormir dans la graisse de phoque pour ne pas mourir de froid.Aïe mon engelure se réveille et brûle! Je veux maudire le Commandant en rêve.Laissez-moi dormir.La religieuse Il ne faut pas maudire personne, même en rêve, Dieu le défend.Mais si vous épelez correctement ça pourrait peut-être s arranger. LUE DE LA DEMOISELLE 83 Marguerite, épelant Que M.de Roberval soit, mau mau.La religieuse Vous voyez bien que vous n'y arrivez pas.C'est un signe.C'est parce que Dieu le défend.Marguerite J'ai des croûtes par tout le corps.Je me gratte et je me lèche, comme un chat galeux.Je ne suis plus une femme, ni rien de convenable.Ce que je suis devenue n'a pas de nom en aucune langue connue.La religieuse Tenez-vous droite.Un pas en arrière, ployez la taille, penchez la tête, plus bas encore, faites la révérence.C'est le Roi qui se promène là devant vous.Marguerite J'en appelle au roi.Qu'on me livre M.de Roberval! La religieuse Dessine-le, M.de Roberval, sur la paroi de la grotte, si tu peux.Ca pourrait t'aider à obtenir son extradition.Marguerite Son quoi?La religieuse Son extradition! Tu n'as vraiment pas de vocabulaire.Répète après moi «son extradition».Marguerite «Son extradition.» La religieuse Tu l'extrades du Canada, tu le dessines ici et.Marguerite Je l'extrade du Canada, je le fais venir ici, je lui crève les yeux et je lui perce le cœur.Il perd son sang sur le mur là où je le dessine.J'ai mis de la poudre dans la neige fondue et j'ai fait tremper ma ceinture 84 ANNE HEBERT rouge dedans.Voici la couleur exacte du sang.Pour le reste, je dessine au charbon noir.Rouges les yeux, rouge le coeur.Trois points écarlates dégoulinent jusque par terre, en longues traînées.La religieuse C'est très ressemblant.Ça mérite une image.Marguerite Votre image, ma Sœur, je la mâche comme je mâche les lacets de cuir de mes souliers.Il n'y a plus rien à manger, mais on peut toujours mâcher.La religieuse Le Roi a accordé sa grâce à M.de Roberval.Il dit que c'est un compagnon d'enfance et qu'ils ont joué à chat perché ensemble, à Amboise.Marguerite Trop tard, M.de Roberval a perdu trop de sang.Il est déjà mort.La religieuse Le Roi n'est pas content.Marguerite Je charge mes mousquets et mes mousquetons, mes arquebuses et je vais à la chasse aux phoques.Chargement d'armes.La religieuse Une femme n'a pas besoin d'armes pour se défendre.Toujours un galant homme surgit à ses côtés pour la protéger.Vous avez eu tort d'offenser votre protecteur, M.de Roberval.Détonations.Marguerite Je lui crève les yeux et je lui perce le cœur.Voyez là, sur le mur?La religieuse La ressemblance est étonnante.Détonation.Marguerite J'ai peur! J'ai peur des oiseaux et des phoques! J'ai peur des morts.Mon enfant sort de son rocher.Son squelette de craie blanche L'ILE DE LA DEMOISELLE 85 marche sur la neige.Ah! il veut que je le réchauffe! et que je le nourrisse.Il s'accroche à mon sein.Il me glace.Là sur ma poitrine.Il suce ma vie avec sa petite bouche froide.Je vais mourir.Il faut que je me défende contre mon enfant.Il réclame ma vie.Des milliers de morts sortent des rochers.Un bataillon d'oiseaux les accompagnent dans le ciel, en formations serrées.Je me défendrai contre la mort! Jusqu'à mon dernier souffle! Je veux vivre! Vivre! L'écho de la grotte répète: VIVRE.Musique. LUE DE LA DEMOISELLE 87 SÉQUENCE 31 Le narrateur Printemps, été, automne, hiver, printemps, automne.Deux ans et cinq mois passent avant que des navires de Basse-Bretagne.Chant des Pêcheurs Je pêche la morue Je sale la morue Je pue la morue Ma mie m'attend Dans son lit breton.Pêche, pêche, pêche.Sale, sale, sale, Pue, Pue, Pue, Les mois passeront Ma mie m'attend Dans son lit breton.1er pêcheur 11 y a de la boucane sur l'île! 2ème pêcheur S'il y a de la boucane c'est que des démons fument par le nez, les yeux et les oreilles à la fois, tout autour de l'île.1er pêcheur Et si c'était un homme vivant qui faisait du feu pour nous avartir?2ème pêcheur Si c'est un avartissement, ça vient de l'enfer assurément! 3ème pêcheur Et si c'est un homme il doit être accoquiné avec le Malin.C'est pas vivable pour un chrétien dans cette île des démons.Rien que de la roche.1er pêcheur C'est quelqu'un qui fait des signes avec les bras. 88 ANNE HEBERT 2ème pêcheur Un naufragé peut-être?Mais moé, je me méfie! Le démon peut prendre l'allure d'un naufragé, c'est ben connu.Moé je me méfie.1er pêcheur Bonne Sainte-Viarge, protégez-moi.Je vas voir ce que c'est cette créature qui fait du feu et qui agite les bras.Elle a peut-être ben besoin de secours?Je mets une chaloupe à la mer.Qui vient avec moi?Silence.Poltrons! J'irai tout seul.Bruit de la chaloupe que l'on descend à la mer.2ème pêcheur, se décidant Bonne Sainte-Vierge, j'y vas aussi! 3ème pêcheur Moé itou! Quelques voix Moé itou! Moé itou! Les pêcheurs s'installent dans la chaloupe.Bruit de vagues.Bruit de rames.Ils chantent à mi-voix pour se donner du courage.Chant des pêcheurs Pêche, pêche, pêche, Sale, sale, sale.Pue, pue, pue.Ma mie m'attend Dans son lit breton.La musique s'enchaîne avec le chant des pêcheurs. L'ILE DE LA DEMOISELLE 89 SÉQUENCE 32 Le narrateur Les pêcheurs abordent dans l'île.En les voyant arriver, Marguerite fuit dans les rochers.Cri de Marguerite.1er pêcheur Qu'est-ce que c'est que ça?2ème pêcheur Une bête sauvage ou quoi ou qui?3ème pêcheur C'est une espèce de créature qui marche à quatre pattes.Une toute petite créature, comme qui dirait un moussaillon.Cri de Marguerite dans le lointain.2ème pêcheur M'est avis que c'est un sauvage.1er pêcheur Ses cheveux sont blonds à ce qu'il m'a semblé, mais pleins de plumes.3ème pêcheur Peut-être que c'est un scalp de cheveux blonds posé sur une tête huileuse de Sauvage avec les plumes par-dessus.Cri de Marguerite se rapprochant.2ème pêcheur à mi-voix La créature vient par ici.Méfions nous.Le narrateur Marguerite s'approche lentement.Elle avance et recule.Elle se cache de nouveau.Puis elle bondit derrière le 1er pêcheur et lui passe la main rudement sur la nuque et la tête.Marguerite, haletante, elle parle avec difficulté Toi, je te touche et tu n'es pas un rêve.Ah! ne te retourne pas! J'ai trop peur de voir ton visage! Ah! 90 ANNE HEBERT 1er pêcheur, aussi effrayé que Marguerite Enlève-toi de sur ma tête, créature de Dieu ou démon de l'enfer.Viens par ici qu'on te voye un peu, en plein jour.Marguerite Non, non, je ne veux pas vous voir en plein jour, moi! J'ai trop peur de voir vos faces absentes sur des grands corps d'homme.Et si vous étiez des fantômes?J'ai si peur.Ne vous retournez pas.Je n'aurais pas la force de supporter vos yeux creux et vos nez camus.1er pêcheur Mais c'est une voix de femme! Venez ici.Madame, qu'on vous voye et qu'on se montre à vous.Nous sommes vivants tous les trois pour vous servir.Mais vous-même Madame?Marguerite Vivante! Je suis vivante! Je suis Marguerite de Nontron.Mais vous, messieurs, vous êtes vivants, tous les trois! Ah Seigneur doux Jésus, je ne peux y croire.Tant de créatures vivantes à la fois sur mon île déserte.1er pêcheur On est des pêcheurs de la Marie-Christine venus pêcher la morue dans ces parages.Grande bousculade.Embrassades.Paroles confuses.— Salut! — Salut! — On s'embrasse?— Pauvre femme! — Pauvres hommes! — Vivants! — Nous sommes tous vivants! Marguerite Vous voyez ces plumes sur ma tête?Elles proviennent d un oiseau noir que j'ai tué.1er pêcheur Quel oiseau extraordinaire est-ce là?On dirait des plumes de corbeau. L'ILE DE LA DEMOISELLE 91 2ème pêcheur C'est trop grand pour un corbeau.Peut être un aigle noir?Ou un vautour?3ème pêcheur Ni corbeau, ni aigle, ni vautour en pleine mer.Ça jamais.1er pêcheur Mouette, pas possible, goéland, pas ça non plus, fou de bassan, non, non, albatros, cormoran, non, non.Mais quoi alors?2ème pêcheur L'envergure de ces ailes dépassent tout ce que j'ai vu parmi les oiseaux de mer.Marguerite Les ailes déployées de cet oiseau-là couvraient l'île entière, de leur ombre noire.J'ai combattu corps à corps avec cette ombre et j'ai gagné.Je suis couturée de cicatrices.Je n'ai plus d'âge.Mais j'ai vaincu la mort.Elle pleure.Je vous dirai mon histoire depuis le commencement.Venez tout d'abord que je vous fasse visiter mon île.Les trois hommes suivent Marguerite et font le tour de l'île avec elle.Bruits de pas.Vagues.Cris d'oiseaux à l'arrière plan.Marguerite Ici c'est le cimetière.Voyez les trois croix dessinées au charbon sur la pierre: Nicolas 1er, Nicolas II, Charlotte.Ce sont mes morts.Voici le jardin, le blé, l'orge, l'avoine et le sarrazin, des arbustes pleins de fruits sauvages, les cannes à pêche, le linge qui sèche au soleil, le baril d'eau de pluie, et puis voici la grotte.Il n'y a plus de chandelle, il faudra attendre que vos yeux s'habituent pour distinguer le portrait sur le mur.1er pêcheur Je frotte une alumette.Le pêcheur frotte une alumette.Le pêcheur, cri 92 ANNE HEBERT Ah! Là! Là! Sur le mur, le portrait de cet homme blessé! C'est M.de Roberval.Tel que je le ramassai dans une ruelle de Saint-Malo, après son retour de Canada; les yeux crevés, le cœur transpercé, assassiné dans une embuscade.Quelqu'un dans l'ombre avait juré sa perte.On n'a jamais trouvé trace du meurtrier.Comment est-ce Dieu possible que ce portrait soye là sur le mur de cette grotte! Marguerite C'est une apparition que j'ai eue, Messieurs, dans ma solitude.Je l'ai tout de suite transcrite sur le mur.Dieu seul sait en quelle grotte obscure se trame et s'organisent les blessures et la mort du criminel.Cela vient parfois du cœur innocent qui fait un vœu en secret.Par quels passages étranges file donc la justice de Dieu, avant d éclater comme le tonnerre.Elle parle comme si elle racontait une histoire.Marguerite de Nontron était jeune, tendre et belle.Elle pleure.La voici racornie comme du vieux cuir, intraitable comme la pierre.1er pêcheur Venez, nous vous ramènerons en France, avec nous, sur la Marie-Christine.Marguerite Ceux que j'aime reposent ici dans la pierre.Pierre je suis devenue et je ne veux pas partir.1er pêcheur Venez.Il le faut.L'île ne contient aucun démon.Elle est pierre dure et morts secs.C'est vous, Marguerite de Nontron, la reine et la patronne de ces lieux.En votre honneur nous appelerons désormais ce rocher: l'île de la Demoiselle.Venez.Marguerite Me voici, je viens, encombrante comme une ombre que l'on tire de la nuit, au grand soleil.FIN JEAN SIMARD LA PURE VÉRITÉ ESSAI «You know what thruth is?It's some crazy thing my neighbor believes.If I want to make friends with him, I ask him what he believes.He tells me, and I say: “Yeah, yeah — ain't it the thruth?''» KURT VONNEGUT, Jr. JEAN SIMARD, ex-professeur, romancier, traducteur.Prix du Cercle du Livre de France pour son roman Mon fils pourtant heureux (1956).Prix Duvernay de la Société Saint Jean-Baptiste (1963).Prix de Traduction du Conseil des Arts du Canada (1976).Prépare en ce moment un onzième ouvrage: La pure vérité. Quiconque lira ces lignes, que je ne crains pas de qualifier de philosophiques, devra se garder, en dépit du titre raccoleur, d'établir une distinction trop stricte entre la notion du VRAI et celle du VRAISEMBLABLE.Dans le mouvement irréversible qui me propulse de ma simple connaissance à l'apaisante sagesse, il y a encore des problèmes qui me.je ne dirai pas qui me hantent; mais qui, en tout cas, me semblent préoccupants.Et au sujet desquels je ne cesse de m'interroger.Ainsi l'autre nuit, allant chercher un verre de lait à la cuisine, me suis-je soudain demandé — la question était de taille — quelle certitude nous possédons que la petite ampoule électrique, à l'intérieur du réfrigérateur, s'éteint réellement quand on referme la porte.On prend pour acquis qu'elle s'éteint, mais quelle preuve en avons-nous?Car enfin, la porte est bel et bien close, quand le phénomène est censé se produire.Comment savoir alors si effectivement il se produit?A moins d'avoir sous la main un NAIN qui puisse s'en assurer en s'enfermant dans l'appareil, le problème reste entier.Devant sa gravité et sa complexité, et conscient de mon impuissance à le résoudre, je me suis rabattu sur un aspect plus modeste de la question, concernant cette fois la Sémantique.Je me suis interrogé, après avoir écrit le mot «réfrigérateur», sur celui de «frigidaire» qui m'était venu plus spontanément à l'esprit, et que nous utilisons communément à la maison.J'ai donc aussitôt consulté le PETIT ROBERT, qui m'a parlé de frigidarium*, «glacière».Puis: «Abusiv.tout réfrigérateur».Et enfin: * Au cas où par inadvertance ce texte tomberait sous les yeux d'un élève de CEGEP, je signale qu'il s'agit d'un mot latin. 96 JEAN SIMARD «fig.(fam) Encore un problème, une réforme qu'on va mettre au frigidaire, qu'on va laisser de côté (pour les reprendre au bout d'un temps indéterminé).» J'ai décidé d'en faire autant.Mais cela n'en démontre pas moins l'appétit que j'ai de m'améliorer, de m'instruire, de me parfaire.La Sémantique et la Philosophie ne sont d'ailleurs pas les seules énigmes qui me sollicitent.Je m'interroge forcément aussi sur ma condition d'écrivain, axée tout entière sur le plaisir.On se retrouve devant sa machine à écrire avec la même satisfaction que l'amateur de véhicules lourds au volant de sa bétonnière! Il est naturel, en effet, d'aimer faire une chose lorsqu'il nous semble, cette chose, la faire mieux que d'autres.Y exceller, en quelque sorte.Ni plus ni moins qu'au patinage artistique, aux barres parallèles, au trapèze volant ou au rouliroulant.L'écrivain, au fond, n'a peut-être d'aventures qu'avec les mots et les phrases.D'ailleurs, autant l'avouer, on écrit pour plaire, pour séduire.Disons-le tout net: l'écrivain fait du charme.Des pleins et des déliés, des ronds de plume et de jambes.On fait scintiller son bel esprit, utilisant toutes ses astuces, tous ses trucs de gratte-papier, pour désarmer la méfiance naturelle du lecteur, lui inspirer confiance et admiration.On vit donc en quelque sorte sur la corde raide, dans l'inquiétude (comme dit en substance Machiavel) que trop de confiance ne vous fasse imprudent, et trop de défiance ne vous rende insupportable.On essaie de raconter des histoires.De s'en raconter à soi-même, en tout cas! Contrairement à beaucoup de nos jeunes confrères qui préfèrent expliquer, pour leur part, comment on écrit un livre; comment ils se voient, eux, en train d'écrire un livre; et en 348 pages sans ponctuation, comment ils ne seront pas foutus de l'écrire, leur non-livre.Et savants, avec ça! Des cours de Lettres à vous couper le souffle: classiques et modernes, de la linguistique fonctionnelle, structurale, appliquée, de la stylistique, de la philologie, de la dialectologie, et j'en passe.Un métier du tonnerre! Ils me rappellent les citoyens de Baie Comeau, du temps où la ville appartenait au CHICAGO TRIBUNE.Les gens faisaient de gros salaires, s'offraient des voitures formidables: des «chars» de l'année, flambants neufs, qu ils astiquaient avec mélancolie — car il n'y avait pas encore de routes, à l'époque, dans ces régions. LA PURE VERITE 97 Lorsque quelqu'un me demande ce que je fais dans la vie, c'est très embarassant d avoir à répondre: «J'écris.» Heureusement que la plupart du temps, ce simple mot suffit.L'interlocuteur vous regarde un moment, l'œil vide, et parle d'autre chose.Mais certains, plus curieux, insisteront: «Vous écrivez — quoi?» «Heu.Des livres, des trucs.» On aimerait tellement répondre qu'on vend de l'assurance, des obligations, des articles de sport ou du Kentucky Fried Chicken.Pouvoir dire qu'on exerce un vrai métier, qu'on s'occupe de choses sérieuses.Ecrivain — vous vous rendez compte de quoi ça a l'air sur un passeport, ou une formule d'impôt?Un peu comme «ménagère» pour une femme libérée (ou en instance de libération).N'empêche qu il y a eu des époques où le fait d'être écrivain vous conférait un prestige indéniable.Le Livre, avant le raz-de-marée de l'audiovisuel, constituait virtuellement le seul mode de culture et de divertissement honnête.Mon père, rentrant de voyage, me rapportait invariablement des livres, et tous les parents d'alors en faisaient autant.Tandis que les parents d aujourd'hui offrent des disques, des cassettes, des transistors, des calculatrices électroniques, des caméras 16 Mm.Il est loin le temps où 1 épouse d un écrivain pouvait encore, le doigt sur la lèvre, écarter les importuns d'une simple phrase: «Chut! le Maître travaille.» D'ailleurs, il n'y a plus d'importuns, ni personne, sur le seuil des écrivains.Ce qui laisse des loisirs pour s'intéresser à toutes sortes de choses — la Politique, par exemple.Comme soupirait jadis madame de Guermantes*, «la Chine m'inquiète».La Chine et beaucoup d'autres pays, dont le nôtre.Une chose certaine, c'est que les institutions ont toujours laissé à désirer, quel que puisse être le Souverain auquel nous accordons nos suffrages.Nous avons toujours été mal gouvernés, et continuerons de l'être.Pour mieux comprendre ce que je suis, et d'où je viens, je me rappelle être issu, d'une part, de Français de France (et notamment du Sieur de La Vérendrye, qui avait toujours la main en visière sur les yeux) et d'autre part, de Loyalistes écossais (cornemuse, jupette et cache-bonbon).Fort de ces prémisses généalogiques, je jette Grand seigneur élitiste, je suis féru de Proust et de Vivaldi.Cultiva la rasa bmnca.Prière au Cégépien de noter qu'il s'agit ici d'italien moderne, et non plus de latin. 98 JEAN SIMARD les yeux sur les armoiries de ce qui est encore la Province de Québec, sous le règne de notre bon Roi René (époque pré-référendaire), me disant que je ne saurais manquer d'y découvrir des renseignements précieux sur ce que nous sommes, d'où nous venons et où nous allons.Ma première constatation, c'est que le dit écusson est surmonté d'une couronne royale, ce que je m'explique aussitôt par le goût très vif que nous avons tous pour les emblèmes royaux, en ce pays de classe moyenne, aussi dénue de proletariat veritable que d aristocratie réelle.Feuilletant l'annuaire téléphonique, je découvre une kyrielle de rois: Le Roi du Smoked-meat, le Roi de la patate frite, le Roi des fèves au lard, le Roi de la pizza (un roi italien), le Roi du biscuit, le Roi de la bière d'épinette, le Roi du vêtement, le Roi du tissu à la verge (?), le Roi du bas-culotte, le Roi du textile, le Roi du disque, le Roi des bas prix, le Roi du meuble, le Roi du chien-chaud, le Roi du broadloom (sic) et même le Roi des impôts, dont on peut se demander s il en paye plus, ou moins, que ses concitoyens infortunés.Le blason proprement dit se divise, horizontalement, en trois tranches égales: celle du haut comportant trois fleurs de lys, celle du milieu, un lion «passant» ; celle du bas, un bouquet de feuilles d'érable.Le sens des fleurs de lys est clair, c'est manifestement un rappel de nos origines françaises.Mais creusant davantage, et me rappelant l'époque où nos armoiries ne comportaient que deux fleurs de lys, et non pas trois comme maintenant, j'en déduis que cela devait symboliser les deux partis qui s'affrontaient seuls, et auxquels chacun vouait une loyauté indéfectible et congénitale: les Bleus et les Rouges.Tandis qu'à présent, ils sont trois: les Péquistes, les Libéraux et les Unionistes (ces derniers, en sérieuse perte de vitesse).Quant au lion «passant», la modestie me commande d'en disposer d un trait de plume, puisque c'est tout bonnement le signe du zodiaque sous lequel je suis né.Pour ce qui est de la brassée de feuilles d'érable, au bas de l'écusson, j'y vois une allusion discrète mais efficace à l'un de nos produits naturels (notre fameux «sucre d érable») en même temps qu'une connotation écologique: la préservation de nos espaces verts et de notre environnement.Enfin, notre blason est enjuponné d une banderolle aux gracieux entrelacs, sur laquelle sont inscrits les mots JE ME SOUVIENS, formule mystérieuse que l'on trouve également sur les plaques minéralogiques de nos voitures, et qui est probablement synonyme de LA BELLE PROVINCE qu on y voyait auparavant. LA PURE VERITE 99 Ce qui démontre à quel point la science héraldique peut nous ouvrir d'horizons sur ce que nous sommes et avons été.Voire même sur ce que nous serons.• • En descendant vers la Gaspésie, vous trouvez, dans la région du Bic, une grande baraque tapageuse qui exhibe — je vous le donne en mille — des SINGES.On s attendrait plutôt, le long de ces eaux glaciales, à contempler des morues, des marsouins, des phoques, des otaries, voire des baleines, mais des singes.C'est pourtant bien des singes qu'il s'agit («Mammifère primate, simiens)*, importés à grands frais d'Afrique et-d'Amérique du Sud pour fins d'attraction touristique.Tristes ou amusés, ils vous regardent à travers les barreaux de leurs cages et trouvent visiblement que vous avez l'air con.La vue de ces anthropoïdes grimpeurs et lubriques vous mène fatalement aux spéculations habituelles sur le mystère de nos origines: les premiers anthropopithè-ques qui ont abandonné les arbres et se sont mis à cavaler sur le sol en s'aidant de leurs longs bras.Puis, à travers les phases d'une évolution que l'on aime croire progressive, en sont venus à marcher droit, à parler, à bâtir, à inventer.Pour enfin devenir capables de s'entretuer à coups de bombes à hydrogène, en lieu de noix de coco.Des singes et de l'Evolution, notre esprit curieux nous mène à reculons depuis Darwin jusqu'à Pythagore, qui fut peut-être le premier à déceler que la terre était ronde**, puis d'autres, par la suite, qui affirmèrent qu elle tournait.Comme tout un chacun, vous vous demandez alors comment il se fait que nous n'avons pas la tête en bas et ne nous abîmions pas dans le vide ambiant; comment il se fait que nos lacs, nos rivières, nos fleuves et nos océans ne se déversent pas dans les «espaces infinis» comme un seau renversé?Cela vous conduit tout droit à la loi d'attraction universelle de Newton, selon laquelle, qu il s agisse de pommes ou de planètes, «les corps matériels s'attirent Toujours du latin.Enfin, presque — imperceptiblement ovoïde, plus près du rugby que du football. 100 JEAN SIMARD (satire, satyre) en raison directe de leurs masses et en raison inverse de leur distance».Comme tout le monde, nous feignons de comprendre.Bien qu'il faille honnêtement reconnaître que le principe d'a-pesanteur expérimenté par nos astronautes dans l'espace, et les différents bidules qui s'y promènent désormais, aient concrétisé en quelque sorte la conception que nous pouvons avoir de notre pesanteur et de nos assises terrestres.Spéculant là-dessus, et toujours longeant le Saint-Laurent, il est inévitable que vienne sur le tapis la question des marées, sujet fécond en spéculations imprécises.«D'où elle vient, l'eau?» (Comme le «d où elle vient, la viande?» du Marseillais.) Eh! bien, puisqu'il s'agit ici d'un ouvrage instructif, vous allez enfin savoir.Et d'abord, l'eau.Il est clair qu'il s'agit d'un mouvement d'oscillation de la mer, provoqué par l'attraction (encore elle) de la Lune et du Soleil qui gonfle les eaux et en fait remonter le niveau sur nos rives.Voilà! La viande, à présent.A cette question précise, la Science apporte heureusement une réponse formelle, que je tenterai de résumer ici en termes concrets et explicites.Il semblerait, quand vous bandez, qu'à la suite d une excitation sensorielle quelconque (la vue, l'odorat, le toucher, la mémoire ou ce que nos maîtres appelaient les «mauvaises pensées») un Centre de Stimulation sexuelle situé dans le cerveau diffuse des impulsions nerveuses jusque dans un autre centre, d érection celui-là, situé dans les faisceaux de la moelle épinière.Ce dernier provoque alors un resserrement de la veine dorsale du pénis: emprisonnant le sang qui, comme la marée, y afflue et alimente à son tour les minuscules artérioles qui gonflent le tissu spongieux dont est principalement composée la Verge — ce qui la tend et la durcit aussitôt, la rendant apte à la copulation, ou tout autre divertissement de votre choix.Ce qui vous amène irrévocablement, pour peu que vous portiez intérêt aux questions socio-culturelles, à un problème crucial, inhérent à notre époque: celui de la frigidité des jeunes mâles nord-américains.Madame Payette, avant qu elle ne devînt Ministre dans le cabinet de notre bon roi René, a fait état dans les pages d un magazine national LA PURE VERITE 101 d'un fait particulièrement affligeant, voire inquiétant pour l'avenir de la Nation : savoir que beaucoup, vraiment beaucoup de jeunes femmes d'aujourd'hui, et en dépit de la Libération sexuelle si bruyamment claironnée, se plaindraient amèrement de la piètre performance de leurs partenaires masculins.A la lettre, nos jeunes hommes sembleraient de moins en moins enclins à «la chose», usant même de divers subterfuges échappatoires pour s'en dispenser.Cherchant la cause de pareille carence, madame Payette l'attribue quant à elle au port de slips et falzars trop étroits.Le désir qu'ont nos petits mâles de se mouler à l'excès les hanches et les fesses créerait, à son avis, une situation d'étranglement et d'échauffement, une constriction préjudiciable au bon fonctionnement de l'appareil génital masculin.Par opposition aux pratiques vestimentaires orientales, écossaises ou autres: lesquelles laissent s'épanouir les organes reproducteurs dans le vacuum* propice du kilt, de vastes bouffants ou de longues robes flottantes.Tout en souscrivant à la thèse de madame Payette, et si pertinente qu'elle m'apparaisse, je dois dire qu'elle ne semble tenir compte que d'une partie seulement d'une situation aussi complexe que douloureuse.En d'autres termes, je ne crois pas pour ma part que le problème se puisse ramener — et par conséquent limiter — à une simple question de caleçons trop serrés.Que faites-vous de l'élément TRAVAIL, devenu synonyme de rat-race et de stress?L'élément CHOC DU FUTUR, dont nous savons combien il peut être traumatisant?L'élément SPORT, inférant de longues stations assises dans les gradins de stades trop coûteux ou devant l'écran de télévision?Mais par-dessus tout, à mon sens, l'élément déterminant qui est celui du PÉCHÉ.Je m'explique.Alors que dans d'autres civilisations les plaisirs charnels ont toujours été considérés comme allant de soi, naturels et traditionnellement délectables (je pense aux Noirs, aux Arabes, aux Polynésiens.etc.), ils ont trop longtemps comporté pour nous, Occidentaux christianisés, une connotation de délit, d'infraction, de flétrissure.Ne parlait-on pas de «parties honteuses»?Et même, tant la chose était avérée, de «parties» tout court! Ne nous menaçait-on pas, en cas * Encore du latin, pauvre Cégépien! 102 JEAN SIMARD d'excès sexuels, de la perte des dents, des cheveux ou de la mémoire?Ce qui fait que la Jouissance, de quelque ordre quelle fût, s'entachait __en même temps qu'elle se pimentait — de CULPABILITÉ.Tout cela est bien connu, et je n'insiste pas.N'empêche qu'en pareil contexte, qu'est-ce donc qui peut provoquer l'érection sinon les images obscènes d'amours coupables, inavouables, délictueuses?Ce qui fait que votre cerveau, le plus subtil des ordinateurs, en arrive à ne plus transmettre à votre corps, en fait de messages érotisants, que ceux-là seuls où se confond inextricablement, avec celle du PLAISIR, la notion de PÉCHÉ.Si donc monsieur réagit encore convenablement devant une image porno, une liaison scabreuse ou une rêverie licencieuse, par contre il restera de glace devant sa Légitime — parce que «légitime», justement.C'est-à-dire épargnée par le stigmate de la Faute.Seul, le stimulant érotique de l'équation «plaisir / péché» parvient encore à ébranler ses sens émoussés: il lui faut cette sauce peccante, si j ose dire, pour faire passer le plat; alors que dans le mariage, ou une liaison conventionnelle — devant ce fruit qui nest plus «défendu» son appétit tombe aussitôt.Tandis que Madame reste sur le sien.D'ailleurs un salaud n'a-t-il pas inventé, et mis en circulation, l'horrible expression de «devoir conjugal»?• • • C'est une curiosité légitime, il me semble, que de désirer en connaître davantage sur ses géniteurs.Et dépassant la version officielle convenue, savoir de quelle sorte d'hommes et de femmes il s'agissait: quels furent, de tous ces gens, les talents, les capacités, les tares, les névroses, les infirmités, le caractère, les coutumes, les vertus, les avatars.Toute étude généalogique exhaustive nous ramène forcément, à travers une longue suite d'ancêtres plus ou moins reluisants, au PROCESSUS CRÉATEUR dont nous résultons: ces acides aminés et nucléiques concentrés en nuages moléculaires ou, dans les mers, en bouillons de culture prébiotique d'où sont vraisemblablement issus nos lointains parents.Processus que l'on nomme généralement Adam et Eve, pour simplifier.Et j'entends d'ici votre question: «Croyez-vous en Dieu?» LA PURE VERITE 103 Bien qu'elle soit indiscrète, je vais y répondre.Si c'est d'un dieu personnifié et interventionniste qu'il s'agit — d'une sorte de Père Noël trônant dans les nuages — certainement pas! Prenons plutôt le Diable, à qui trop de gens aujourd'hui semblent vouloir se remettre à croire.Eh bien, je ne crois évidemment pas au Diable! Mais je crois dur comme fer, par contre, à la DIABLERIE, dont les manifestations abondent autour de nous, et partout dans le monde, sous diverses formes.De même pour ce que nous appelons Dieu, faute d'un terme plus précis, je crois à une certaine DIMENSION DIVINE, à une part de divin en chacun de nous.Comme à ce qu'il y a indubitablement de sacré dans certains objets, certains lieux, certains paysages, certains êtres et certaines grandes oeuvres.Bref! je m'intéresse à mon code génétique.A ce qu'il y a d'inscrit dessus, dont la lecture pourrait me renseigner sur moi-même et m'aider à me mieux connaître.Pratique que Socrate* recommandait.Ici, le Cégépien (justement indigné) intervient en ces termes: «Ecoutez, là, vous! Je l'prends pas.J'veux dire, vous allez arrêter d'rire de moi, O.K.?J'suis au CEGEP — c'est pas une honte, hostie! Vous essayez de m'faire passer pour un cave, dans vos câlines de bas d'pages.Des renvois, qu'on appelle — et c'est ben nommé.J'figure que chu pas plus ignorant qu'un autre.Disons que j'sais pas toute.Mais c'est pas nécessaire non plus.J'veux dire, du moment qu't'en connais assez pour performer dans ton projet, comme tel.Dépendant d'sa rentabilité.Pi d'là conjoncture économique, parce que du foin, y'en faut, O.K.?J'ai pas pris les Langues, au CEGEP, ni les Lettres.C'était pas mes options.J'ai pour mon dire — et la fille que j'sors avec pense comme moi — qu'ossa donne de s'bourrer l'crâne d'un tas d'trash qui servira à rien?Tu prends la Géographie: si jamais j'voyage, j'figure que l'pilote, y connaît l'chemin.La culture, qu'vous appelez, c'est rien qu'du pétage de bretelles, d'I'élitisme.J'veux dire, vous voudriez que j'parle pointu, comme un Français d'France.Mais chu Québécois, moi, hostie! J'parle pour être compris, ça finit là! Vous voudriez qu'j'écoute d'là musique plate, mais moi c'est l'Rock qui m'fait flipper.Vous devriez voir ma chaîne stéréo.C'est comme pour la lecture: les bandes dessinées, ça c'est sharp, man! Pi un livre, là — * Pour le Cégépien : illustre philosophe grec de l'Antiquité. 104 ]EAN SIMARD eh ben, j'en ai un.Sur l'Electronique.Ça l'a dTavenir, l'électronique; avec ça, disons, t'es sûr d'gagner ta vie.Et si ça foire, t'as toujours l'assurance-chômage: un gars crève pas d'faim.Alors, sacrez-moi la patience.C'est vrai, ça! Ça n'a pas d'bon sens d'achalerl'monde, comme ça.Prenez-moi pas pour un freak: j'fume ben mon joint, d'temps z'en temps, comme tout l'monde.Mais le hasch, la horse, c est pas mon bag.Essayez pu de m'faire halluciner dans vos bas d'pages, O.K.?J'ai mon maudit voyage! Et ceux qui sont pas contents, qu'y mangent d'là marde.» Ainsi parlait Zarathoustra.Heureusement, tous mes concitoyens ne s'expriment pas de cette façon.Il m'arrive, par exemple, de correspondre avec des fonctionnaires du Gouvernement, et le ton s'avère bien différent.Ainsi cette réponse, exhaustive et on ne saurait plus courtoise, que me livre ce matin le courrier: Cher monsieur.Suite à votre demande de renseignements (i.e.le Projet de Loi 007) dont vous référez dans votre lettre du 13 courant, et en vue de vous familiariser avec sa fonctionnalité et sa faisabilité, son articulation dans une perspective polydimensionnelle à court, à moyen et à long terme — compte tenu de ses paramètres d'adaptabilité à la conjoncture économique actuelle et, a fortiori, aux disparités régionales socio-écologiques et au degre de conscientisation des intéresses je débuterai donc ce relevé en m'efforçant (de manière supplétive, vue l'absence du Ministre responsable) de vous résumer dans un premier temps, et en guise d'hypothese de travail, les etudes préliminaires fondamentales réalisées à date, et qui nous ont guidés dans 1 élaboration systématique du train de mesures ad hoc envisagées quant à la normalisation et à la mise en application effective d une politique plus cohésive d'octrois de subventions statutaires s inscrivant dans un schème de développement culturel progressif, et du type de spécificité assorti à cette nouvelle approche gestionnelle et polyvalente imbriquée dans ce projet de loi, tel que synthétise dans un Livre blanc tenant compte des inadéquations et réajustements circonstanciels générés par un programme de cette envergure qui suppose, mutatis mutandis, les aménagements afférents à tout un contexte environnemental favorisant le mandarinisme et la permissivité des élites, 1 éparpillement des LA PURE VERITE 105 ressources monétaires et humaines, sans prendre vraiment en considération les desiderata basiques de la population comme telle, dont nous avons la tâche de favoriser, dans un deuxième temps, la dualité non moins que l'unicité, l'individualisation autant que la subjectivisation, dans un climat de démythification et de maturation au chapitre des réalisations à finaliser à bref délai, en resserrant davantage qu'aupara-vant les liens de communication du milieu avec les personnes-ressource dont le ratio et les coordonnées ne sauraient être implémentés que par la mise en place d'une nouvelle superstructure chapeautant un organisme de sondages et de consultations pré-référendaires à plusieurs volets, sorte de maxi-conseil veillant à élargir considérablement la masse budgétaire requise, à conjuguer les efforts des corps intermédiaires et des instances gouvernementales impliquées, moyennant une expertise technique et administrative d'une fiabilité à toute épreuve.Bref! une planification globale dont on ne trouve l'équivalent dans aucun des projets de même nature mis de l'avant par l'Administration précédente, et parrainés par elle.Espérant que ces quelques explications seront susceptibles d'éclairer votre lanterne, si vous me permettez l'expression, je demeure, cher monsieur.etc.• • • A quelque temps de là, j'avise le Cégépien en train de pêcher à la ligne au bord du fleuve.Je m'approche et engage la conversation.«Ça mord?» «Pas ben, ben.» «Il vous arrive d'en prendre, quand même?» «J'en pogne pas gros.» «Alors, pourquoi.» «Ça fait passer l'temps.» «Et ceux que vous attrapez, vous les mangez?» «J'ai pas envie d'm'empoisonner!» «C'est donc tellement pollué?» «Ça l'a pas d'allure: c'est plein d'mercure, d'cochonneries.Prenez les parches chaudes — y sont blêmes, y grouillent quasiment pas, quand t'es sors de l'eau.» «Les quoi?» 106 JEAN SIMARD «Les parches chaudes — tenez, comme ça.» «Ah! vous voulez dire les perches.» «À vot'goût.Perche, parche.» «C'est PERCHE qu'il faut dire: avec un E.» «J'vois — c'est comme pour la marde.» Montréal 1978. LOUISE FOURNIER POEMES POEMES 109 BÊTE DE COQUILLAGE Je suis cette enfant sauvage écartelée et délinquante un visage d'ombre des yeux sans larmes je suis cette naufragée basculée dans la mer et jamais repêchée Autour de moi, l'île je regarde le soleil qui s'effrite entre mes doigts je m'approche du silence Nous n'habiterons plus les mêmes terres la nuit s'est retournée, face contre lune mon front sur mes genoux cassés je me cacherai sous les algues je ne suis plus que bête de coquillage 110 LOUISE FOURNIER ÉCHO Je suis montée au grenier des objets s'offraient à moi comme une façon particulière de souffrir Il me reste de toi ce qui ne sert plus La lumière a tremblé sur ton portrait j'ai tracé ton rire dans mes cheveux j'ai retrouvé l'histoire d'une peine Et j'ai senti venir l'écho Nous refaisons l'exil j'ai posé ton âme sur mes genoux POEMES 111 VIENS On m'a enfermée dans une tour avec la pluie pour ma soif Et tout ce silence sensible à l'air au geste les murs dressés les uns contre les autres J'ai vu deux enfants seuls nus les yeux ouverts les yeux fermés je ne les reconnais jamais d'une fois à l'autre 112 LOUISE FOURNIER LES ENFANTS SINGULIERS Derrière mon dos j'ai caché l'enfance et je me suis vue fragile sous l'aube préparer l'attente Les yeux baissés j'ai veillé l'absence la lune sur mon épaule fixant l'étoile endormie ton visage dénoué L'évasion est en péril j'ai mis de la soie à mes yeux pour souhaiter bonne nuit à la nuit Au rebours des choses j'ai renversé la tête fécondant l'invisible penchée sur Tailleurs j'aurais voulu recevoir l'avenir Le loup blanc s'est affaissé dans mon cou ce n'est pas toi ce n'est pas moi effacés avec cette maturité amère des enfants singuliers J'ai cherché les mots dans un refuge inhabité terre soumise au rappel de l'enfance Les yeux grands ouverts on voudrait piller le silence POEMES 113 PARTONS Nous sommes des oiseaux offensés devant les paysages hérissés un froid au fond des yeux Partons voyageurs immobiles unir aux autres des ombres d'une couleur différente Quitter les fêtes-lumière l'appartement muet rentrons à cloche-pied 114 LOUISE FOURNIER PARLE-MOI Je suis une enfant inachevée poisson timide avec une joie qui ne mord pas et ce manque animal J'aurais voulu naître d'un silence conforme à l'écho d'une parole J'attends les séductions au retour de la fête j'ai faim dans cette ville où j'ai aimé ton visage A la lueur de l'aveu je te dis regarde-moi et tu m'imagines à fleur d'eau POEMES 115 SI ON RECOMMENÇAIT Si on recommençait tes yeux mes yeux avec les mêmes regards si on recommençait la fuite des rires avec ce nous au son étrange souriante aux fous Regarder le temps au courant des choses briser le silence et l'eau Je ne t'attendrais plus nous n'avons plus les mêmes saisons je t'inventerais LOUISE FOURNIER 116 TOI Nous n'avons plus ces visages amusés dans les yeux ravissement enfoui telle une moisissure Les enfants sont effacés seigneurs agenouillés nous sommes tous de la même couleur Comment ne pas me rappeler ton visage quand je serai vieille froissée Je m'offre tous les soleils des secondes des années toi Et j'ai rejoué à ce temps où j'aimais POEMES 117 EVADEE SUR PAROLE J'ai serré les dents pour saisir les mots j'ai cru en trop de choses pour ne pas les dire paroles bouches béantes qu'on ne sait pas faire exister Je ne sais pas parler je garde ce qu'on ne possède pas avec cette peur de toujours oublier Il n'y a pas de mots quand se prépare l'impossible j'ai comme une innocente tendresse un jardin secret de l'image Enfant seul à la conquête de l'inutile je reviens chaque saison je renais dans l'emphase 118 LOUISE FOURNIER NAISSANCE Poète, tu es devant moi sans visage cherchant des yeux la lumière d'un mot apprivoisant la terre, femme rivage amant, tu es l'amour fécond sur mes os La mer devient femme en larmes étoilées à la lune promise, la parole s'écrie sur une mare blessée flotte la vie chaud souvenir sur le corps d'une pensée Poète, j'ai l'enfant couché sur tes vers viens poser ton coeur contre la chair nouvelle tu le vois, ô père comme j'aime l'impair POEMES 119 FLASH-BACK J'ai posé mes yeux sur un visage à la lumière des grands soleils de minuit reflet d'agate au sombre présage rose noire pleurant sans bruit Au creux des soupirs je redessine le temps peinture d'enfant au cœur solitaire animal solaire au corps cassant image rêveuse au profil de verre Aux moments de la bohème le piano s'émeut d'une caresse triste mains maternelles composant les passions que j'aime symphonies inachevées aux échos impressionnistes La dernière note glisse dans un déchirement muet frisson d'angoisse pour l'enfant gémeaux soumis aux beautés sauvages du menuet le temps d'une poésie dans un jet do 120 LOUISE FOURNIER À VENIR Tu es un visage au seuil du silence sombre ami penché sur une passion déposant l'amour sur les rives blanches quand le soir se fait poète et le soleil désertion Tu as mis des regards à tes gestes une larme sur mes pensées en étalant aux pieds de la tendresse une femme aux angoisses voilées Dans la beauté du souvenir y aura-t-il plus que ces moments simples échos profonds aux chairs d'avenir Seras-tu ma dernière appartenance quand tes mains nues briseront mes épaules cassées paysan d'une terre vieillie perdue dans une enfance POEMES 121 COMME UNE ENFANT VIEILLIE La nuit me guette au détour d'une larme quand le soir baisse les yeux renverse les mémoires j'entends le rire fou d'une nature sans beauté Le plomb s'arrête sur le papier blanc et le temps passe La fenêtre laisse échapper son cadre au milieu des herbes pervenche paysage mauve d'une saison sans nom Il faut ouvrir les volets déposer le givre sur une pensée brûlante même si la pluie me cloue les mains Qu'il fait froid ce soir à t'attendre sur mon rocher à t'attendre comme une enfant vieillie ma cinquième saison 122 LOUISE FOURNIER LA MORTE EAU Il est temps de fermer l'île à l'heure des grands repos à l'écho d'une dernière vague bouton de mer passagère de l'infini Couvre-feu Le gardien du phare dort dans sa tour on m'a laissée seule devant l'eau avec les clefs de l'univers sans bonnet de nuit Ce soir, il n'y aura pas de bouteille à la mer Comme une enfant sage je veille le temps l'espace marin au midi de la terre au milieu de mon ivresse et je ne sais qu'attendre demeurer entre le refus et l'excès m'attacher la violence de l'espoir la douceur de l'angoisse sentinelle sur la grève guettant les plus belles solitudes C'est l'heure de la morte eau sans écume sans remous plaine transparente à la naissance du rêve POEMES 123 SAC AU DOS A la lueur des miroirs renversés l'attente se pose sur mon visage glacé sans les fards farouche sans son masque et je dessine les migrations enlaçant une sagesse perdue au désir retrouvé Sac au dos j'ai voyagé avec l'enfance filante comme l'étoile lointaine comme voisine J'ai touché à des ciels inutiles goéland en mal d'apprivoisement En cette nuit sans nom j'efface les signatures les plus profondes Je suis mon personnage 124 LOUISE FOURNIER PROMENEUR D'EAU Forme blanche sur les rivages j'ai rêvé d'un monde oubliant l'odeur du soleil humant à l'envers les ciels de ma vie Promeneur d'eaux je filtre les océans profil du voyage les yeux couchés sur la nature la tête posée sur le vent je suis une nouvelle saison sans message Je reprends mon souffle La clairière se dénoue je me jette à la mer eau mauve qui fait signe à l'inconnu Le phare de la nuit s'est éteint je suis la proie des îles à la recherche d'un point d'eau LOUISE MAHEUX-FORCIER LA GRÈCE RECIT LOUISE MAHEUX-FORCIER — «Les écrivains qui sont nés sous le signe des Gémeaux ont peut-être tendance, plus que les autres, à montrer le double visage de la vie.» Pour nous parler de la Grèce, Louise Maheux-Forcier, romancière et dramaturge, s'est souvenue de Castor et Pollux qui président à sa destinée.C'est sous la forme d'un dialogue où alternent les voix souvent contradictoires du coeur et de l'esprit qu'elle a choisi d'évoquer l'envers et l'endroit d'un merveilleux voyage.Les lecteurs de ce texte, à la radio MF de Radio-Canada furent Françoise Faucher et Gérard Poirier.Le réalisateur était Yves Lapierre. A — Il faudra donner le meilleur et le plus précieux.Aller chercher, au-delà des itinéraires touristiques, l'écho perceptible encore de tous ces noms chantants qui jalonnaient déjà mes cartes routières et mon espérance bien avant qu'un chemin réel ne s'instaure en moi comme une vivante et perpétuelle invitation.B — Thessalonique-sur-mer-Egée.Les Météores, forêt de couvents.Delphes au gouffre d'oliviers gris.Eleusis en ses mystères.Athènes-rue Saint-Laurent!.Athènes grouillante et criarde.Odeur de miel, de fontaine et de cambouis.Athènes au pied du Parthénon rose.Sounion balayé de vents.Epidaure dans l'éclairage d'un jour pluvieux.Labyrinthe à ciel ouvert: Cnossos!.Défilé de lions blancs: Délos!.Chaulée jusqu'au rivage: Mykonos!.et Rhodes, la toute fleurie.A — Belle voix intérieure, voix de ma raison, il ne s'agit pourtant pas seulement d'éveiller, par la sonorité des vocables, ce qu'il est convenu d'appeler des «souvenirs» car le mot souvenir demanderait des verbes au passé pour parler d'un amour dont je brûle encore et qui m'attend, je le sais, à l'autre bout de la vie.Je dois dire cet amour, le conjuguer au temps qu'il suggère et voyager avec lui dans l'imparfait ou le futur. 128 LOUISE MAHEUX-FORCIER Il faudra trouver les mots magiques, les mots musiciens et les mots de tous les jours aussi, pour cueillir, sans le détacher de l'arbre, ce beau fruit qui n'a cessé de mûrir à portée de ma main, couleur d'olive ou d'orange, gavé de soleil crétois.Un fruit qui m'a ouvert le paradis terrestre au lieu de m'en chasser.Un fruit qui a le coeur du monde pour noyau.B — Dix-neuf octobre 1959.Une date!.Trois fois le chiffre neuf, entre hier et demain, entre l'enfance et la vieillesse.A — Une petite Renault tout étourdie des lacets du Lovtchen émerge tant bien que mal du grand nuage de poussière quelle traîne en panache depuis la belle Dubrovnik.B — Une petite Renault courageuse, crissante de sable, ahurie de soleil, surveille encore chacun des nids-de-poule où ses roues nerveuses et fatiguées s'enlisent.Une petite voiture du tonnerre!.A — Oui.Mais ce dernier soir yougoslave, dans le crépuscule des environs de Skopié, j'ai l'impression qu'elle est au bout du rouleau.tout à fait à bout de souffle.et qu'elle va dire : «Non!.Je ne vais pas plus loin!.Contactez l'Aurige et louez ses chevaux! Implorez le secours de Pégase, ou bien collez-vous des plumes à la peau comme Icare.Moi, j'ai vu tout ce que mes modernes phares avaient envie d'éclairer!» Entre lueurs blafardes et crépuscule mauve, un village hallucinant surgit de la brousse, un village sans nom sur les cartes, sans géométrie dans le ciel, sans le moindre minaret pour prier.Tout juste ce qui fait un village: quelques huttes! devant lesquelles des paysans assis en tailleur enfournent dans des sacs de jute une invraisemblable bourre de feuillage.Mon compagnon m'assure qu'ils gonflent de frais leurs paillasses, tout simplement!.Mais la Renault et moi n en croyons rien.Il plane dans l'air de ce crépuscule à présent violacé une odeur d'ogre croqueur d'hommes et de ferraille! Seul cauchemar d'une équipée de trois mois: ce plongeon dans LA GRECE 129 une préhistoire de cavernes et de cannibales, cet effroyable tunnel pour accéder aux plus hautes sphères de la civilisation, pour passer de lage de pierre au siècle de Périclès, à la merci d'une panne de moteur.définitive! mortelle! B Ainsi les Hellènes venus du Nord, surgis des steppes de l'Asie et de la Russie, grand charroi de croyances déraisonnables à repiquer sur l'Olympe et de frayeurs à conjurer sur l'Acropole.A — Ainsi, peuple de rampants furieux, vous irez jusqu'en Crète en semant l'épouvante pour apprendre de Minos l'art de régner dans l'ordre, la justice et la paix.Alors, vous bâtirez des bateaux et des temples, vous dompterez l'argile et le marbre et vous traduirez en vers sur de précieux papyrus vos clameurs de bêtes.A condition de ne pas éteindre trop tôt, dans une hystérie barbare, le flambeau de la vie! B — Et voilà comment s'enfièvre l'imagination des écrivains! comment bat la chamade le cœur des poètes!.Pour un rien, pour une peur, pour un visage de brute, pour cinquante kilomètres de misère en douze heures de route, pour une voiture qui a mal au ventre et crache des cailloux en réclamant à boire, pour moins que rien, vraiment.dans ce crépuscule au fin fond de la Serbie, on ne veut plus rien savoir des beautés de l'univers!.A — J'ai oublié les villes-joyaux qui se baignent dans les bras de la verte Adriatique et les monastères bysantins aux coupoles tapissées d'or où l'envie nous prenait d'une subite conversion à quelque religion ultime qui nous eut gardés prisonniers dans ses cloîtres, abîmés dans la méditation, les yeux dans les yeux d'un Pantocrator.Inquiète, fatiguée, déçue, j'ai tout oublié de cette mystérieuse émotion qui a pu nous étreindre deux jours plus tôt à la seule vue d'une montagne ou d'une mosquée parce qu'au détour du chemin, elles avaient surgi pareillement dans la lumière du soleil et celle de notre cœur.Voilà qu'au seuil de la Grèce antique, en quête de sérénité et 130 LOUISE MAHEUX-FORCIER d'harmonie, j'ai rencontré Maldoror, Edgar Poe et Daumier! • • • A — Il faut redouter les soirs quand on voyage.C'est du haut d'un balcon d'hôtel qu'il convient de regarder le soleil se coucher afin de pouvoir se lever avec lui.Dès l'aurore, les fantômes sont transparents et le monde s'est calmé.Après les palabres de frontières, nous sortons du bourbier par une voie royale: la route pavée s'ouvre sur un poste d'essence.— pavoisé, il est vrai, de couleurs américaines! — mais nous n'allons pas bouder cette bénédiction du ciel en ergotant sur un gênant détail.Nous ne viendrons pas dire au pays qui nous ouvre «la porte des Lionnes», avec tant de courtoisie et de fierté, comment régler ses problèmes et conquérir une vraie liberté.Il le saura bien sans nous.lui qui règle pour l'instant son pas au pas d un merveilleux troupeau de chèvres que mène à l'œil un chien civilise et que rabroue en dansant un grand Zorba aux dents d'ivoire.Concert de bêlements, trouée miraculeuse entre deux haies de cornes, de barbiches et de saillants yeux tendres.Pour rien vraiment que la sensation d'un tapis de haute laine qui nous conduira vers le séjour des dieux.pour rien que cette lumière dorée qui nous inonde.ces toits de chaume reluisants comme des casques.et le berceau du monde enfin reconnu, nous avons le cœur tout chaviré et les lèvres rieuses, parfumées de résine.toutes prêtes à goûter le vin du pays!.B — Mais en Grèce, quand on a soif et faim, il faut savoir s y prendre.C'est curieux comme une fois libérés de la douane et des formalités, une fois déchiffré le cours des monnaies et baisé la terre promise, on oublie le plus clair de tous ces «conseils aux voyageurs», de tous ces «petits guides à l'usage de l'étranger» appris pourtant par cœur des mois d'avance et qu'on a, bien sûr, laissés à la maison. LA GRECE 131 A — Chez le premier tavernier de village, fraternisant de gestes avec d'autres convives, la mémoire nous est revenue, mais non pas le naturel!.car il en va des coutumes comme d'autant de chaussures neuves étrennées chaque jour.Qui, — de nous ou du cuisinier, — manifeste donc le plus d'étonnement lorsque face à face au-dessus des marmites, à proximité des poubelles de la gargote, nous nous demandons sur quel pied danser! et de quelle main manger!.Symphonie de rires dans le fumet des plats!.Nous voilà grecs!.Enfin.: un peu!.Et dans trois semaines, sous ce rapport-là, nous ne le serons plus du tout!.L'huile nous sortira par les oreilles et c'est à cette odeur que nous saurons qu'un village est proche!.Ni le miel des baklavas, ni la saveur du raisin de Corinthe, ni le coup de poing du café «métrio» n'arriveront à nous distraire de la tomate en purée baignant dans le gras des viandes et les rivières d'huile où nagent les poissons morts.Mais à Athènes.nous trouverons des steaks-pommes frites! ce qui est bien la chose la plus délicieuse du monde quand on a l'estomac dérangé au point de donner quelquefois à ce petit désagrément le nom pompeux et nettement exagéré de: «mal du pays»! B — Tu avais juré de ne pas céder au lyrisme!.c'est réussi!.Tu avais promis d'éviter l'écueil «marmoréen» en parlant des colonnes, et d'arriver par la rigueur du style et la précision du vocabulaire à quelque reflet de poésie grecque, telle que pratiquée il y a vingt-quatre siècles à Mytilène, telle qu'en sa candeur et en sa vérité, elle nous est parvenue, amputée de ses objectifs et dépouillée du superflu.C'est l'écueil gastronomique qui t'attendait! A — Oui.J'avais juré de prendre garde aux époques, de ne pas m'écrier: «O temps, suspends ton vol!» au moment de plonger dans «L'océan des âges», et de remplacer par des îles joyeuses ce lac mélancolique et mièvre qui me vient de l'école et que ma traître mémoire a gardé intact, étale, sans un seul mot perdu, alors qu'elle n'apprenait rien de l'Iliade et de l'Odyssée. 132 LOUISE MAHEUX-FORCIER B — Rappelle-toi qu'en ces temps reculés, les religieuses chargées de l'aspect littéraire de l'éducation des filles avaient un sérieux dilemme à résoudre.On peut aisément concevoir que «les molles cartes de l'astre au front d'argent» leur aient semblé plus morales que les frasques olympiennes.et quelles ont choisi d'éclairer votre lanterne aux petites allumettes de Lamartine plutôt qu'aux foudres des grandes passions antiques! A — En tous cas, parmi les pieuses adolescentes qui se gargarisaient des eaux du lac de Genève, j'en connais plusieurs qui ont refusé carrément de prendre le voile et dont la mémoire s'est aimablement vengée en retenant, — sans failles, en guise de sacrilège, — ou bien «Les chansons de Bilitis», ou bien l'air et les paroles des «Filles de Camaret».Mais cette digression n'arrange pas le fil de mon propos, même s'il est parfois nécessaire et plaisant, contre toute logique, de faire le point.quand le point se présente! et de vider la mesure.quand elle est comble! B — Je te ramène à tes moutons en te rappelant cette intention fort louable de donner le meilleur et le plus précieux sans sombrer dans un détestable romantisme.Tout ce que tu as trouvé comme solution c'est de t'attabler devant une «barbounia» en remâchant une vieille rancune contre les pauvres nonnes, bien en peine et bien innocentes!.Misère!.en pays de juste mesure, il faudra bien trouver aussi le sens et le milieu d'un bonheur adulte! A — Enfin! voilà deux choses dites, qui sont deux vérités: la première c'est que toutes les filles de ma génération ont dû faire 1 école buissonnière pour s'instruire convenablement, avec le résultat qu il leur reste bien souvent quelques orties dans la tête!.la seconde, c est qu en Grèce, il faut compter sur le nectar et 1 ambroisie pour se nourrir, sinon le pays natal se rappelle à nous de façon insidieuse et malhonnête. LA GRECE 133 nous ramenant au bercail par les voies digestives, intimant aux papilles et au palais l'ordre de rentrer! • • A — Est-ce dimanche aujourd'hui dans les rues de Thessalonique et les eaux du port?dans les bouquets des arbres et les voiliers qui partent?.Est-ce dimanche, au large, pour que tant de marmaille gravite autour de nous comme une volée d'oiseaux migrateurs, pour que tant de vieillards, l'œil allumé de rêves, oublient d égrener leurs chapelets d'ambre en fixant l'invisible horizon d'Athos peuplé de moines misogynes, ou celui de Samothrace dépeuplé de sa Victoire?Ce dimanche, il vient peut-être seulement de notre cœur en fête et de ces pensées vagabondes qui mélangent tout, dieux et mortels, présent et passé, cinéma, roman, histoire.mythologie.Toutes les femmes s'appellent Mélina et jettent leur bonnet pardessus les moulins de Mykonos.Au loin, au bout du regard, n'est-ce-pas encore Alexis qui prend un bain de Jouvence avec la vieille Bouboulina que Kazantsaki lui destine en mariage?.tandis qu'au sommet de l'Olympe, Zeus, alias Jupiter, grand amateur de déguisements et d'aventures galantes, organise le fabuleux bal masqué qui n'a pas fini de confondre les humains, et se métamorphose lui-même en cygne pour séduire Léda, en chèvre-pied pour féconder Antiope et en pluie d'or pour avoir Danaé! Beau dimanche de Thessalie.quand les légendes ont la couleur du temps qu'il fait et se moulent aux collines, quand l'esprit voyage tout seul sur la mer comme un bateau savant, ayant oublié son capitaine dans la foule rieuse et colorée d'une ville grecque.un dimanche.A — Souviens-toi, mon ami.Dans dix ans, dans quinze ans, tu te croiras encore au «jour du Seigneur» en évoquant ce jour, — ou n'importe quel autre, — et en regardant ces diapositives que nous prenions à la sauvette, dissimulant l'appareil tant notre désir était grand de passer inaperçus. 134 LOUISE MAHEUX-FORCIER Nos blancs murs québécois ranimeront la blancheur crayeuse des maisons de Larissa ou les neiges éternelles de l'Olympe et tu diras encore que c'était dimanche! de sorte qu'il m'apparaîtra dorénavant singulier qu'en tout ce mois grec nous n'ayions vu ni un jour de lessive ni un jour de marché B — (enchaînant) comme si «l'état de grâce» eut réclamé ce prodige en plus de tous les autres?A — Oui.De cet Olympe également dominical, il nous reste la vision floue d'un glacier à multiples arêtes: autant de mystérieuses et inaccessibles demeures où l'homme ancien, ayant compris qu'il était éphémère, allait inventer de toutes pièces.la notion d'éternité.B — Dieu n'a pas encore fait l'homme à son image et ne s'est pas encore installé sur les autels d'Occident que déjà la prodigieuse imagination de la créature devançant le Créateur, se fabrique à la douzaine des dieux qui lui ressemblent en tous points, sauf en ce qui manque cruellement à la nature humaine: la Toute-puissance et 1 Immortalité.A — Chaque fois que je me suis demandé ce que «miracle grec» voulait dire, c'est cette réponse qui m'est venue.: ce peuple n'a pas voulu mourir et il a trouvé une solution qui a fait fortune jusqu à nos jours dans le cœur de tous les mortels, mais dont il semble que lui seul, ce peuple intelligent, ingénieux et sage, ait su tirer la véritable leçon.Au-delà des rites qu'il ne prend plus au sérieux, c'est la fable et la poésie qui ont triomphé.Au-delà des gestes, il est resté l'empreinte des mains qui façonnaient d'impérissables chefs-d'œuvre.Et si le «kouros» est mutilé, il n'y a qu'à faire dévier un peu le regard pour apercevoir, à dos d'âne et bien vivant dans son siècle, le petit descendant d'un Centaure.Nous ne l'avions pourtant vu qu'au Louvre, mais nous l'avons tout de suite reconnu sur la route des Météores, faisant corps avec sa monture qu'il semonçait doucement, ne nous accordant pas plus LA GRECE 135 d'importance que n'en accordent aux visiteurs les Adonis de tous les musées du monde! B — «Il y a, dans ce coin écarté de la Thessalie, un site étrange et magnifique qui peut passer à juste titre pour une des merveilles de l'Orient.C'est comme une forêt de roches gigantesques, dressées en aiguilles, en lames tranchantes, en pilastres énormes, en prodigieux menhirs, quelques-unes menaçantes comme des tours penchées ou comme des édifices ruinés par la base.Les monastères, avec leurs étages surplombants, leurs toits en parasol, leurs galeries de bois échafaudées dans l'espace, couronnent çà et là leurs cimes étroites qu'ils débordent de toutes parts.En les voyant ainsi planer dans les airs, on serait tenté de croire avec la légende que Dieu a bâti tout exprès pour les moines ces colonnes naturelles, sans doute pour propager l'une des formes les plus singulières de l'ascétisme oriental, et permettre au monde de voir des communautés de stylistes.» A — Je ne sais si ce commentaire de Heuzey est satisfaisant, mais c'est le meilleur que j'ai trouvé et que ma raison endosse.bien que pour ma part, j'aie dû recourir aux dictionnaires pour savoir ce que c'est qu'un styliste B —(enchaînant) «Ermite qui vivait au sommet d'une colonne ou d'une tour.» A — Merci.De toutes façons, je renonce personnellement à définir ce qui résiste à la magie des mots comme à celle de l'image, car les Météores sont encore bien autre chose que tout ce qu'on peut dire ou montrer.C'est une sorte de vision.On en reste obsédé!.Je t'ordonne, voyageur, de grimper jusqu'à Saint-Etienne, de marcher pieds nus sur les dalles, de mettre l'huile dans la lampe et de rester longtemps, très longtemps sous la coupole, à remplir tes yeux des ors et des turquoises des mosaïques avant d'embrasser, à ciel ouvert du haut d'une passerelle, le paysage voluptueux qui, pendant ce temps, se sera couché pour toi, entre la montagne et la mer, dans un lit de velours vert aux montants ciselés à même le roc. 136 LOUISE MAHEUX-FORCIER B — Je suis au-dessous de la mission que tu m'as confiée.Mes rappels à l'ordre ne sont guère efficaces.J'ai craint, l'espace d'un court instant, vois-tu, l'apparition de Morphée, enrobé de nuages! A — Tu as eu tort; je n'y pensais pas! B Tout de même, à ce train de douze pages pour uniquement parler de la Thessalie que les plus consciencieux touristes négligent, comment, dans les trente pages qui te restent, arriveras-tu à Rhodes et reviendras-tu de la Crète?A — Voilà bien le langage de la logique aux abois! B Si tu t'attardes à délirer dans les Météores en compagnie de vieux moines idiots que ne savent même plus déchiffrer le nom de leur confrérie dans les manuscrits enluminés et si tu t'endors au creux des vallons en suivant le mauvais exemple d'une déesse alanguie de volupté, ce n'est pas bientôt que nous pourrons embrasser les colonnes du Parthénon! reconnais-le! A — Je ne reconnais rien du tout, sinon que le cœur a ses raisons que la raison.B — (interrompant) au petit trot d'un âne, il nous faudra bien cinq heures de texte pour seulement arriver à Delphes! A — Nous y sommes!.Ecoute, et cesse de me harceler.Je t'ai confié mon fil d Ariane et non pas les oracles de la Pythie.Delphes, mon adorée! on a trop écrit sans doute ton menaçant Parnasse aux éboulis meurtriers; on a tout dit du théâtre, du stade et de ce temple que se disputaient les dieux jusqu'au triomphe d Apollon.temple servant d'appât à tant de pèlerins crédules et de guerriers LA GRECE 137 inquiets que la Pythie renvoyait dos à dos, laissant les interprètes de ses oracles brouiller les pistes en d'obscures prédictions.B — .Et aux abords du temple, j'évoque cette ancienne Krissa mercantile dont la population parasite était réputée pour sa rapacité et sa paresse, vivant de l'exploitation des fidèles et faisant commerce de couteaux de sacrifice, d'objets de piété et de la pierre fétiche d'Ompha-los, — «nombril du monde» — réduit à la dimension d'un galet à vendre en millions d'exemplaires.A — On a célébré, Delphes, tes deux roches escarpées aux noms de courtisanes, qui servent de réflecteurs au soleil, les jours d'été.On a dit qu'entre «La Rose» et «La flamboyante» d'où les delphiens précipitaient les sacrilèges, une source a jailli dont l'eau purifiante passait pour inspirer les poètes.J'en ai mouillé mes lèvres, assise sur la margelle de la fontaine Castalie et j'ai reçu l'ordre de marcher jusqu'à Marmaria.Je parlerai, moi, d'une Delphes sans autre histoire que celle jamais racontée, — parce que jamais connue, — d'une petite rotonde parfaitement circulaire dont le dessin de marbre est à présent serti de mauvaise herbe: c'est la Tholos.De la douzaine de ses colonnes que les éboulis du Parnasse ont tant de fois renversées, on en a reconstitué trois, telles qu'à l'origine, en leur chair pentélique, et on les a réunies d'une frise en calcaire bleu d'Eleusis qui capte la lumière au vol comme un fragment de couronne.Eh bien! je suis heureuse, pour une fois, d'être ignorante et de ne pouvoir même pas m'instruire.car les plus grands archéologues ignorent encore aujourd'hui la destination de ce monument et moi j'espère qu'ils ne le sauront jamais enfin qu'en toute oisiveté de l'esprit et en toute bonne conscience, on puisse choisir dans ces ruines n'importe quelle pierre pour y poser sa personne sans rien profaner: il en est d'assez longues pour se coucher, il en est d'autres pour se lover comme dans des fauteuils, il en est surtout dont les formes en creux invitent à s'agenouiller.C'est peut-être ce que j'ai fait lorsqu'un aigle a plané si bas qu'on entendait son froissement d'ailes, ou lorsqu'un lézard s'est de si près rapproché qu'on l'eut dit porteur de message.Nous l'entendions ce message.disponibles, silencieux, émerveillés. 138 LOUISE MAHEUX-FORCIER En contrebas, les oliviers gris déferlaient vers le port d'Itéa et nous pouvions suivre la lente marche du soleil aux transparences du marbre des colonnes qui rosissaient.comme enflammées de l'intérieur.Soudain.venu du stade pourtant si haut perché, ou bien du petit musée moderne où l'Aurige nous attend, ou bien du rivage où les bateaux mouillent, venu de nulle part et de partout.soudain: le chant d'un pipeau!.Un air de berger.Des notes qui tombent sur nous comme des étoiles.Je n'ai pas honte de dire que nous avons pleuré.B — Cela n'est pas écrit dans les livres! Cela n'a rien à voir avec la réalité! A — C'est pourtant la pure vérité, tu le sais; la preuve, c'est que cet air-là, je puis le jouer encore aujourd'hui sur une petite flûte en bois de rose achetée au bazar d'Athènes.• • • A - Impression de vertige quand la Renault contourne les Phaedriades pour s'engager dans un dédale de falaises verticales aux flancs dénudés.Descente aux Enfers.et surprise des lacs asséchés, aux environs de Levadia, où les fleurs de coton ont remplacé les nénuphars.champs de minuscules nuages et de flocons de neige, doux à cueillir, chauds dans la main.B A Levadia aussi, la légende des sources: celle de la mémoire, célèbre Mnémosyne et, au-dessous, bouillonnante et secrète dans son caveau: l'antidote Léthé, source d'oubli.Jusqu'au souvenir scolaire de la bataille des Thermopyles.Mais il faut une traduction d'Hérodote en main et beaucoup de patience pour retrouver, dans ce décor mélancolique, la position des Portes, du passage principal et des forteresses existant à l'époque de la résistance héroïque de Léonidas et de ses Spartiates aux armées de Xerxès. LA GRECE 139 A — De toutes façons, je n'aime pas les guerres et je suis incapable d'entendre encore dans le paysage marécageux des Thermopyles le cliquetis des armes et les râles de mourants.Je n'ai fait mourir, prématurément.qu'une petite olive!.Dure comme une pierre, luisante, et gardant à l'intérieur de sa cuirasse son huile amère, elle a résisté à mes dents.A — Combien de fois, au cours de ce merveilleux voyage, si longuement et patiemment préparé, ai-je délaissé le souvenir de mes petites fouilles personnelles dans les livres et de mon humble savoir en mythologie pour n'être plus qu'adorante au milieu des ruines et mieux intégrée au paysage qu'un cyprès millénaire.Ainsi.à Éleusis, promenoir de marbre à fleur de terre, poème en bleu du ciel et de l'eau conjuguées.Des vestiges, au sommet d'un éperon rocheux, le regard sen va jusqu'à Salamine et la pensée bien plus loin encore dans un mystère individuel et intime, le mystère d'une moisson qui lève sans cesse en nous, qui s'appelle: la vie! et que Déméter avait déjà donné au fils du roi d'Eleusis, sous la forme d'un grain de blé.B — Parlant de cadeaux, «un des plus heureux qu'une autre déesse: Minerve, ait fait aux hommes, ce fut l'olivier qu'elle offrit aux Athéniens, un jour que Neptune entra en compétition avec elle, sur l'ordre des dieux assemblés, pour savoir qui donnerait son nom à la ville.L'emporterait des deux celle ou celui qui aurait fait le don le plus utile à la cité.Neptune d'un coup de trident fit sortir de terre un cheval; et Minerve un olivier de belle venue et chargé de fruits, qui lui valut la victoire.Et de son nom grec Athéné, vint Athènes, où la déesse fut depuis l'objet d'un culte et de fêtes splendides, dans un temple magnifique élevé à sa gloire et en son honneur.» A — Doux langage de ma raison, je pardonne à ton anxiété d'emprunter la prose d'Emile Henriot pour écrire la petite histoire du nom d'Athènes, mais patiente encore un peu.car avant le «coup de théâtre» du Parthénon, je voudrais bien me recueillir encore à Daphni, dans le cloître de cette ravissante église bysantine.Au bout de ma rêverie, le nom du village prend sa terminaison divine, et Daphné, fille 140 LOUISE MAHEUX-FORCIER de fleuve, aimée d'Apollon qui la poursuit, vient se réfugier dans mon couvent pour se transformer sous mes yeux en un somptueux laurier-rose.A — «Faut-il que je sois folle encore», pour ne plus voir un arbre sans songer qu'il est peut-être fille!.• • B — Tu as dit: «coup de théâtre», je te le rappelle, en parlant du Parthénon.A — Oui.je sais.Mais je ne sais pas comment m'en approcher, tu l'auras bien compris, n'est-ce pas?Vais-je le décrire de loin?tel qu'il nous est apparu dans la fin du jour, dominant la ville de ses étranges lueurs fauves.et tel qu'il est disparu plus tard derrière l'enseigne au néon rouge du «Cairo City Hôtel»! Athènes — bouge et bergerie!.Athènes — fontaine Omonia dont il faut se protéger comme d'une averse en regardant d'où vient le vent!.Athènes — attroupement de badauds en loques autour d'une bouche de métro toute neuve où ils n'osent s'engouffrer comme si c'était la porte des Enfers!.pourtant, ce couple d'amoureux qui en émergent ravi: c'est peut-être Eurydice au bras d'Orphée, et tenant en laisse un Cerbère apprivoisé!.Athènes — terrasses multicolores, petits cireurs de bottes, kiosques débordant de cages en osier, — comme attendant tous les oiseaux du monde.— débordant de chapelets d ambre, comme attendant des millions de mains chômeuses.— Athènes du soir quand les mondains s'en vont en Jaguar passer leur nuit blanche au Casino de Loutraki.Athènes de la nuit.quand Mélina fait le trottoir en chantant, peinte jusqu'aux oreilles. LA GRECE 141 Athènes du lendemain — marché aux puces où démêler le vrai du faux, où marchander la petite Astarté qui a tout à fait l'air d'avoir deux mille ans.Vais-je aborder le Parthénon de l'aurore tel que ce jour-là.en passant par la rue Craig et la rue Saint-Laurent?B — Décris-le! A — Je n'ai que le mot «sublime» en tête!.Je suis à l'orée d'une forêt de marbre.Je m'engage en sol d'harmonie, d'équilibre, de perfection.J'ai le mot «sublime» en tête, mais tant d'autres aussi que l'Acropole entend tous les jours et dont l'écho se prolonge en moi.Plénitude.Beauté.Paix.Finalement, c'est le mot «bonheur» qui triomphe comme s'il était prononcé pour la première fois.B - Explique! A — Expliquer quoi?.Tu veux sans doute faire allusion à cette explication cartésienne qui voit dans le Parthénon un problème de géométrie génialement résolu?B — C'est exactement cela: rapports de justesse entre largeur, longueur et hauteur de l'édifice, mêmes rapports respectés pour les marches, la base, les colonnes et l'entablement A — (interrompant) Balivernes! pour rassurer les profanes autant que les mathématiciens!.Tous ont pourtant dû se rendre à l'évidence que ces calculs sont approximatifs et ces chiffres.illusoires.Il n'est qu'à mesurer la distance qui sépare une colonne de ses voisines pour s'apercevoir que cette distance varie.Il suffit de poser le pied sur la première marche pour la sentir convexe.Il suffit de poser les doigts dans les cannelures pour saisir toutes les subtiles 142 LOUISE MAHEUX-FORCIER différences qui font qu'en son apparence de simplicité et de rigueur le Parthénon est le caprice même! fait miracle!.Et c'est miraculeusement, — de par cette diversité même, — que le Parthénon est vivant.Vivant comme une forêt, mais vivant aussi comme un être humain qui serait amoureux de la lumière.B - Ces jeux d'éclairage s'expliquent par l'œuvre d'un lichen qui, incorporé au marbre depuis des siècles en une poussière irisée, lui donne à l'aube les tons de l'ivoire et au couchant, la couleur d'une peau de lion.A — Autant dire que Vénus tient sa beauté de l'écume de mer ou des fards dont les peintures la barbouillent! Laissons cela, je te prie.C'est de chair nue qu'il est question.Et de vraies épousailles.Voici l'Acropole dans son aurore.Voici les Propylées qui ne servent à rien sinon à masquer de splendeur une splendeur plus grande encore.et voici le Temple qui m'invite à ses noces avec le soleil levant.Je marche au milieu d'une forêt de marbre.Rien ne pourra empêcher le mot «sublime» de venir sur mes lèvres, et le mot «bonheur» d'y fleurir, comme si personne avant moi n'avait su le prononcer.N'avance pas plus loin, ma raison raisonnante.Reste ici, avec les photographes et les touristes.J'ai envie d'aller seule écouter battre mon cœur à l'unisson des Cariatides, et de pénétrer seule dans le petit temple d'Athéna Niké en imaginant que c'est la maison d'une amie.Je te laisse jongler avec tes syllogismes! LA GRECE 143 B - «Nul poète n'a les deux pieds sur la terre Or, cette fille est poète Donc, cette fille n'aura jamais les deux pieds sur la terre!» A — (comme étant revenue pour entendre les derniers mots) Alors, je marcherai sur les eaux!.comme toi!.quand tu prends des vacances! B - Il te reste dix pages pour être malade en mer Egée et pester contre les croisières et les voyages collectifs.Dix pages seulement pour raconter qu'à Rhodes, il n'y a plus de colosses que dans les cafés où, déguisés en barmen, ils dévalisent les voyageurs à raison de dix dollars la rasade d'ouzo.Et tu n'auras rien dit de Lindos où les impératifs de l'horaire t'ont menée en pleine nuit, sur le dos d'un mulet, pour admirer la lueur tremblante d'une torche.des icônes que tu n'as pas vues A — (interrompant) Tu m'ennuies, à la fin!.J'ai oublié tout cela!.On part en croisière pour choisir une île où fixer ses vieux jours quand on n'a pas les moyens de s'offrir une barque personnelle qui d'ailleurs, — forcément plus petite! — nous exposerait bien davantage.au mal de mer.On part en croisière pour un tour d'horizon, en sachant d'avance que l'horizon sera limité et qu'on restera sur sa faim, mais ce n'est pas de cela qu'on se souvient quand le coeur parle au lieu de la raison.Je revois cette vieille femme à cheveux gris, qui fut notre guide, qui lisait dans les ruines aussi bien que dans les astres.En trois langues!.si bien qu'une fois francisée l'histoire du Minotaure, nous entendions encore l'écho de la version allemande ou de la version anglaise en nous égarant dans le Labyrinthe, parmi les belles colonnes noires et rouges que Sir Evans a si heureusement reconstituées.C'est le Palais de Cnossos, en Crète sauvage et douce, brûlée par le soleil et pourtant tout embaumée de l'air marin.Palais d'Orient.On pense à Shéhérazade en défilant le long de ces murs décorés de fresques aux couleurs éclatantes dont les plus 144 LOUISE MAHEUX-FORCIER belles, malheureusement, sont à l'abri dans les musées.Il en reste assez quand même, de ses motifs stylisés, de ses animaux bleus, de ses arbres rouges, de ses «dames de cour» aux boucles noires, pour témoigner d'un luxe de «Mille et Une Nuits» et d'un raffinement tel qu'on a baptisé «La Parisienne» la plus jolie d'entre elles, en lui donnant pour vis-à-vis dans les livres d'Art: «Le Prince aux fleurs de lys».Palais des merveilles et pourtant aussi Palais de l'horreur si on songe au règne du Minotaure dont les cornes, partout, monumentales ou réduites, rappellent le terrifiant souvenir de ce monstre et la belle légende du courageux Thésée qui le tua.Terre de contrastes, Crète violente et criarde en ses palais, sous la lumière dure d'un soleil de cristal, Crète adoucie déjà à Phæstos où de superbes amphores exhalent un parfum d'huile d'olive contemporaine et de vin nouveau.Crète plus humaine encore aux alentours du mont Ida où l'on sait que Zeus, — ayant séduit sa dernière femelle et rendu son dernier soupir, — repose en son invisible et glacial tombeau.Je revois cette adorable et savante vieille dame signaler pour la millième fois sans doute ce sommet fameux, ce pivot de la Crète, — et des mots croisés! — ce mât d'un navire immuable, et je l'entends nous assurer, avec un sourire énigmatique, que Zeus n'est peut-être après tout que somnolant, car ses foudres éclatent à la moindre velléité d'ascension.Douce plaine de Mésara, je me souviens aussi d'une jeune paysanne filant sa quenouille et d'une petite chèvre de cinq jours que nous avons longuement caressée.Elle n'avait pas encore de cornes, et nul, sauf moi! n'a songé qu'elle descendait probablement de Minos et de Pasiphaé.Douce plaine de Mésara, ramène moi vers la mer.avant que j'entende le santouri de Zorba! B — et que tu ne divagues comme Dame Hortense! A — Je ne t'écoute pas.C'est la mer que j'entends dans mon sommeil LA GRECE 145 tandis que d'une île à l'autre le bateau et la nuit nous emportent.De Rhodes, de Patmos ou de Kos, c'est le bruit de la mer Egée que je rapporte, partout présente et bleue, encerclant de toutes parts et pêle-mêle les tambours de colonnes, épars au faîte des rochers, ou les chapiteaux gisant dans la verdure.Impression de flotter, même ayant mis pied à terre!.Impression de rêver tant le monde ressemble au paradis, délicieux d'insouciance et de perfection.B — Et dans laquelle de ces îles viendrons-nous mourir, folle de mon logis?A — Oui.Evidemment.Il faut penser à cela.Je m'étais promis de faire un choix.Il me semble qu'à Rhodes, je resterais bien longtemps à regarder les pêcheurs d'éponges et à me promener dans les ruelles du quartier des Chevaliers.À Rhodes où les bougainvillées se rivent aux remparts pour grimper jusqu'aux crénaux et de là jusqu'au ciel qu'ils transforment en un véritable jardin suspendu.À Rhodes.ou bien à Mykonos!.si le temps ne la peuple pas d'Américains!.c'est une île tellement à la mode!.une île aguichante et coquette qui ne cherche qu'à ensorceler, qui passe son temps à blanchir ses maisons comme on poudre un visage, à découper de bleu ses fenêtres comme on souligne un regard au pinceau, à peindre ses portes au rouge à lèvres et à lisser au vent les palmes-cheveux de toutes ces belles filles qui portent en guise de colliers tintants des oiseaux en cages, et qui ont pour géôliers des moulins à vent, symboles, depuis Don Quichotte, de toutes les folies qu'on fait par amour.Oui.Mykonos peut-être.si les Barbares ne l'ont pas violée!.Mais j'ai déjà seize ans de plus et je ne suis pas encore retournée voir si tu es toujours belle.Mykonos!.et je ne sais pas non plus si, à Délos, les lions blancs sont toujours là pour rugir lorsqu un fléau te menace!. 146 LOUISE MAHEUX-FORCIER B - Allons au Pirée pour l'instant où il fera bon retrouver la petite Renault fidèle.A — (enchaînant) petit coffret rempli de cartes, de bagages, de fables et de cadeaux.minuscule coque de silence après les grands bavardages de groupe, les amitiés superficielles.les têtes qui ne nous reviennent pas!.Après ce bain de foule et l'impression de marcher à l'heure et en rang comme un troupeau d'écoliers, il sera bon, oui, d'aller seuls au Cap Sounion, à Mycènes, à Epidaure, où le temps ne sera plus mesuré, où les jours ne seront plus comptés sur les cinq doigts de la main.B — Ils passent quand même.et souviens-toi que l'automne se précise.A - C'était joie pourtant, à Sounion, ce vent tragique si bien accordé au tragique paysage.C'était joie de devoir se retenir à pleins bras aux fûts des pâles colonnes pour résister au vertigineux appel de la mer.Joie, ce ciel si subitement coléreux.et cette nature prise de fièvre panique comme si le grand Pan tenait à répéter pour nous l'exploit du «Déjeuner sur l'herbe» que nous évoquons en riant.L'idiot du village est caché quelque part dans un bois d'oliviers et embouche sa flûte.B — auprès de lui: le bouc symbolique, incarnation du dieu cornu, velu, barbu, courte queue au derrière et sabots aux pieds, soufflant la folie sur le monde dans les sept roseaux de la syrinx.A — Joie d'être tout à coup transporté au cœur du mistral et d'une Provence à la Renoir où la mythologie s'ajuste au vingtième siècle.en faisant un clin d'œil à la caméra! B — Est-ce en riant aussi qu'à Mycènes, nous constatons que le Trésor d'Atrée ne recèle plus de trésor que deux lionnes sans têtes et. LA GRECE 147 sous la grande rotonde voûtée, que le souvenir, — seulement le souvenir! — de tout l'or du monde enfoui parmi des cadavres royaux?.A — Je n'aime pas Mycènes.C'est un tombeau profané, c'est un coquillage vide.c'est un vaste écrin dévalisé dont on retrouve bien sûr au Musée d'Athènes les précieux joyaux.mais ils n'ont plus dame.Ce n'est que de l'or.à profusion.B — Et que diras-tu d'Epidaure, également fossile de coquillage, incrusté dans le calcaire de la montagne?A — Je dirai que j'y étais heureuse.que sous les nuages d'automne, Epidaure opposait aux ors de Mycènes un moins précieux mais plus vivant métal.Epidaure était couverte d'argent.B — Tu n'as même pas voulu m'écouter lorsque j'ai voulu t'apprendre que ces lieux étaient à l'Antiquité ce que Lourdes ou Vichy sont à notre temps.Sanctuaire d'Esculape et cours des miracles!.Rien de plus qu'une tapageuse kermesse de malades geignants et de médecins voleurs gravitant autour de thermes, bains, dortoirs, gymnase, palestre A — (interrompant) C'est toi qui n'a rien compris, belle voix de ma raison.Epidaure, c'est un théâtre! Souviens-toi, mon ami.J'étais sur la scène et toi au plus haut des gradins d'argent; je me tenais debout sur cette dalle centrale, ronde et plate, d'où la moindre phrase, à peine murmurée s'ouvre comme un éventail pour aller se lover, toute sonore en ses plus subtiles intonations, dans des milliers d'oreilles.Nous étions seuls. 148 LOUISE MAHEUX-FORCIER J'avais des bas de laine blanche comme en portent les evzones et j'arborais fièrement, en guise de fustanelle, cette jupe tissée, achetée la veille à Corinthe.Je me tenais bien droite au milieu de mon bonheur et je t'ai demandé tout bas si un jour nous allions revenir en Grèce.Je n'ai pas entendu ta réponse mais je t'ai vu joindre les mains.Lequel de nos dieux invoquais-tu en ce dimanche-là?Plus tard, la lune a percé les nuages comme un projecteur et le théâtre tout entier est devenu phosphorescent.C'était un mirage.A — J'ai donné le meilleur.B - Les Météores, forêt de couvents.Delphes et son gouffre d'oliviers.Athènes au pied du Parthénon fauve.Sounion balayé de vent.Mykonos, la toute blanche.et Rhodes.la toute fleurie. RELATION DE SOEUR CUILLERIER (1725-1747) TEXTE ANCIEN Edition: Ghislaine Legendre TABLE Présentation .151 RELATION DE SŒUR CUILLERIER, 1725-1747.155 Index des noms .182 Glossaire.188 Notes.190 Présentation LE MANUSCRIT Le manuscrit de la Relation de sœur Cuillerier, 1725-1747 (31,5 x 20, 5) est conservé au monastère des Hospitalières de Saint-Joseph, à Montréal.Il est composé de 34 pages et suit, dans les deux cartons qui regroupent les trois premières Annales de la communauté, YHistoire simple et veritable de l'etablissement des Religieuses hospitalières de Saint Joseph en lisle de Montreal, diste a presant Ville Marie, en Canada, de l'annee 1659.de Marie Morin (ms.1-317).(La Relation de sœur Porlier, 1755-1757 constitue le troisième récit de ces premières Annales.Le manuscrit n'a pas de titre.Ce dernier a été ajouté par la suite.VÉRONIQUE CUILLERIER Marie-Anne-Véronique Cuillerier est née à Montréal le 13 novembre 1680.Elle est la fille de René Cuillerier, engagé de l'Hôtel-Dieu, qui arrive à Montréal en 1659, en même temps que les trois premières Hospitalières chargées de fonder le monastère de Montréal.Elle entre chez les Hospitalières de Saint-Joseph en 1694 et prononce ses vœux en 1696.De 1725 à 1747, elle remplit la fonction de secrétaire et elle doit, à ce titre, écrire les Annales de la communauté.Elle meurt le 21 janvier 1751.LA RELATION DE SOEUR CUILLERIER, 1725-1747 On peut affirmer que Véronique Cuillerier commence la rédaction de son récit en 1742 ou peu de temps auparavant.En effet, c'est à partir des années 1742, 1743 que la Relation rejoint le genre «annales».Elle s'apparente, pour les années qui précèdent, EDITION: GHISLAINE LEGENDRE au genre «mémoires».C'est ainsi que l'on est, en quelque sorte, en présence de deux textes : ce qui s'est passé de plus remarquable de 1725 au milieu des années trente et ce qui se passe cette année que j’écris.Un long texte au passé, qui est fait d'histoire(s), suivi de courts paragraphes qui résument, année après année, ce qu'on a sous les yeux, un savoir partagé qu'il faut consigner.Si l'auteur commence son récit à l'année 1725, c'est par nécessité, Marie Morin ayant abandonné la rédaction de son Histoire simple et veritable.cette année-là, à 76 ans, quatre ans après le deuxième incendie de l'Hôtel-Dieu et du monastère des Hospitalières.Il y a cependant plus que la nécessité commandée par le genre «annales».Marie Morin a raconté l'histoire des Hospitalières depuis leur arrivée à Montréal en 1659.Véronique Cuillerier veut continuer cette histoire, la corriger au besoin et la compléter.C'est ainsi qu'elle revient sur l'attaque de Québec par Phipps en 1690 pour rapporter une anecdote omise par Marie Morin (ms.320) et qu'elle enchaîne sur le tremblement de terre de 1663 : «Ma sœur Morin, qui a écrit l'histoire de ce qui s'est passé de plus remarquable, a oublié cet article.» (ms.321).Le passage sur la mort de Jeanne Mance, à la dernière page de la Relation, doit être vu dans cette perspective: «Il faut reparer ici l'obmission que l'on a fait.» (ms.351).Qu'un paragraphe suffise à nous faire passer de l'année 1725 aux années trente importe peu: le jalon est posé, le cadre du récit établi : tout comme dans l'Histoire simple et veritable.la vie de la communauté sera celle de l'Hôtel-Dieu et de Montréal.Marie Morin était du temps des établissements, des choses à bâtir, des gens qui se comptent / content, des Iroquois.Véronique Cuillerier est d'un temps «quotidien», fait de misère et de guerre, mais où, malgré tout, on est assuré de vivre.A lire l'Histoire simple et veritable.on a l'impression de lire une épopée.La Relation de Véronique Cuillerier est un récit d'époque, un texte qui raconte ce qu'on vit ici, quand on est d'ici.Qu'on soit à l'intérieur d'un monastère et d'un hôpital ou dans la ville, la vie est la même: épidémie, famine, feu, et la terre tremble pour tous, bons ou «mauvais chrétiens». RELATION DE SOEUR CUILLERIER 153 Ce texte n'est pas un témoignage et ne ressemble en rien à un récit «de l'extérieur» d'un voyageur de passage.Il est, dans les écrits d'ici, un petit texte intermédiaire entre Marie Morin et Elizabeth Bégon.Texte important cependant: on ne sait à peu près rien des années trente et de la première moitié des années quarante.Quant aux faits de guerre des années quarante, ce sont les manuels d'histoire qui nous ont renseignés.Les annales de communauté ne sont pas des textes publics.Elles sont l'histoire et la mémoire des communautés et ne s'adressent qu'à elles seules.Les événements rapportés sont, dans la plupart des cas, extérieurs à la communauté, mais ils trouvent tous leur «point de chute» à l'intérieur de celle-ci.Les personnages sont du monastère et les annales rappellent leur vie.Tout comme les événements, ils sont eux aussi «pour mémoire».C'est ainsi que suivant la tradition et à l'instar de Marie Morin, qui avait raconté la vie des soeurs fondatrices, Véronique Cuillerier résume la vie des Religieuses décédées à son époque: Marie Morin et Catherine Denis, premières Religieuses de la maison de Montréal, Charlotte Gallard, dernière supérieure française.Des années trente, deux années retiennent l'attention de l'auteur: 1732 et 1734.Tremblement de terre en 1732, incendie de l'Hôtel-Dieu et du monastère en 1734, et, à chaque fois, épidémie de variole ou de peste.Ce qui veut dire morts, déplacements, vide.Les années quarante ne sont pas plus faciles pour les Hospitalières de l'Hôtel-Dieu.En 1743, invasion de chenilles.En 1744, la guerre est déclarée.Encore une fois, l'Hôtel-Dieu connaît une épidémie et les pertes sont nombreuses à l'intérieur de la communauté.Les années 1745 à 1747 sont un regard sur l'extérieur: prise de Louisbourg et faits de guerre.Si Louisbourg est un échec, le reste laisse tout espoir à Véronique Cuillerier que la guerre sera bientôt finie.Une écriture rapide, un court texte sur des années oubliées, non passées à l'Histoire. RELATION DE SŒUR CUILLERIER 155 Le texte de la relation Ma très honorée soeur Morin ayant donné une petite histoire de [318] ce qui s'est passé depuis notre établissement et la mort luy ayant fait cesser la suite des années1, vous voulez bien que j'aie l'honneur de travailler après elle et de vous dire que les années qui se sont écoulées depuis 1725 jusqu'à celle de 1728 ont été employées à achever le bâtiment, qui avoit très peu d'appartements faits.Nous avons entré dans nos dortoirs en 1728 et 29.Une partie de la dot de ma sœur Catien a été consommée à cet ouvrage2.1730 [et 31] se sont passées assez tranquillement et sans auquun événement particulier.Mais en trente-deux, nous avons eu une picotte sy universelle qu'il a passé dans nos salles plus de 500 malades qui nous ont donné une fatigue incroyable.Cette picotte fut précédée d'un tremblement de terre si terrible que l'on doute qu'il y ait eu de plus violents dans les endroits mêmes qui ont été renversés et qui ont abîmé.Ce fut le 16 septembre, à onze heure tr[oi]s quarts que la première secousse se fit entendre et sentir.Elle abattit d'abord 567 cheminées, fendit presque tous les murs des maisons.La nôtre fut très endommagée aussi bien que nos métairies, desquelles tous les puits furent comblés de ce premier mouvement qui dura bien un quart d'heure sans s'arrêter.Nous courûmes toutes dans le jardin pour n'être pas écrasées sous notre bâtiment, étant plus en danger de tomber qu'un autre, nos murailles ayant / souffert deux incendies.Rien de [319] plus terrible, mes chères sœurs, que de voir les clochers et les maisons fléchir comme des roseaux et branler aussy fort que sy ils avoient été de cartes.Après cette première secousse, il en vint plus de 50 dans vingt-quatre heures.Ce qui obligea tout le monde de coucher dans les campagnes et dans les jardins, dans la crainte d'être abîmé par quelqu'une.Mais les prières publiques fléchirent la miséricorde du Seigneur qui s'est contenté de tenir tout son peuple en alarmes pendant plus de neuf mois.Les bruissements s'estant toujours fait entendre pendant ce long espace de temps, les dames firent voeu de laisser les paniers et les vanités, mais il en eut quelqu'unes qui, suivant la légèreté naturelle au 156 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE sexe, n'entendant plus que de petits tremblements, se crurent en sûreté et reprirent leurs ajustements.Dieu s'en vengea et en fit entendre un semblable au premier la nuit du 25 d'octobre au 26, ce qui fit redoubler les vœux et les prières.Nous fîmes plusieurs processions en chantant les litanies de notre glorieux père saint Joseph à qui l'on donne la gloire de la conservation de ce pays avec la très sainte Vierge qui l'ont aussi visiblement protégé d'une manière particulière.Je crois qu'il n'est pas hors de propos d'en dire quelques traits qui vous feront connaître, et à celles qui vous succéderont, combien il est avantageux de recourir à Marie.L'an 1690, le pays ayant été attaqué par les Anglois3, dans un siège formé le 21 octobre, la ville de Québec, capitale, / se trouva sans monde et presque sans défense, ayant été [320] surprise par les ennemis que l'on [n']attendoit pas sytôt qu'ils parurent.Monsieur de Frontenac, gouverneur général, envoya en diligence chercher du secours à Montréal, Ville-Marie, et pendant ce tems, Monseigneur l'Evesque fit faire des saluts dans toutes les églises, ordonna des processions où il assista luy-même.Le Ciel se rendit sy propice aux prières qu'on luy présentoit qu'il en donna des marques visibles et qui n'ont jamais été vues que cette fois, comme Josué a été le seul qui ait vu le cours du soleil arrêté en sa faveur.De même, le pays peut dire estre le seul qui ait vu le cours ordinaire du flux et reflux de la mer s'arrêter vingt-quatre heures pour empêcher les ennemis d'approcher de Québec avant que le secours qui luy venait de Montréal fut arrivé.Les Canadiens de cette ville s'embarquèrent aussy promptement qu'ils en apprirent la nouvelle et firent tant de diligence, portant l'étendard de la très sainte Vierge, qu'en douze heures ils firent soixante lieues et arrivèrent à Québec dans le même quart d'heure que les ennemis, qu'ils battirent, comme vous l'avez vu dans l'histoire qu'en a écrite ma très honorée sœur Morin qui avoit obmis les particularités que je viens de marquer, qui, dans le tems, firent l'admiration de tout le monde et le sujet d'une action de grâce publique que l'on rendit à la très sainte Vierge et à saint Joseph, qui continuent de protéger cette province d'une manière à faire connaître que cette terre leur est particulièrement dédiée et qu'ils la défendront toujours des ennemis visibles et / invisibles, comme il paraît dans la révélation [321] qu'a eue une sainte Religieuse des premières venues dans le pays pour RELATION DE SŒUR CUILLERIER.157 agrandir le Royaume de Dieu par les travaux auprès des pauvres Sauvages malades.Cette sainte fille étant un jour en oraison, il se fit un grand tremblement de terre à peu près semblable à ceux que je vous ay marqués.Elle pria le Seigneur de le faire cesser.Aussitôt, ce Dieu de bonté luy fit voir quatre démons, aux quatres coins du pays, qui le secoient afin de le renverser pour empêcher les grands biens qui s'y dévoient faire, mais la très sainte Vierge et saint Joseph les chassèrent et les obligèrent à lâcher le pays en paix.Il y a 66 ans que cette vision est passée et environ 50 que cette Religieuse est morte en odeur de sainteté4.Ma soeur Morin, qui a écrit l'histoire de ce qui s'est passé de plus remarquable, a oublié cet article, quoyqu'elle ait été elle-même témoin du tremblement de terre et qu'elle ait connu très particulièrement la Religieuse de laquelle j'ay parlé.Il est juste, mes chères soeurs, que je n'oublie pas de vous marquer quelque chose de la vie de ma très honorée sœur Morin, première Religieuse de Montréal.Elle estoit de Québec, de parents très honnestes et biens alliés, qui eurent bien de la peine à consentir que leur fille les laissât, à l'âge de 13 ans, pour aller à 60 lieues se consacrer à Dieu, dans une communauté sy pauvre et sy peu établie que les ennemis étoient tous les jours autour de leur pauvre chaumine, et qui leur donnoit des frayeurs qui les mettoient à la mort.Quoy que l'on put dire à notre jeune prétendante, son cœur ne balança jamais sur la résolution qu'elle avoit prise d'aller joindre les trois premières mères qui étoient venues fonder cette communauté.Elle arriva donc, / malgré [322] tous les obstacles, et se présenta pour être admise en leur compagnie et partager avec elles les travaux de leur état.Elle fut reçue avec d'autant plus d'agrément que l'on voyoit le prodige de la grâce dans une jeune fille belle et bien faite, quitter tout pour venir se ranger avec trois personnes fort âgées et vivre avec elles dans la dernière pauvreté5.Elle commença son noviciat avec une ferveur qui étoit plus d'ange que de nature.Son cœur brûloit du désir de tomber entre les mains des Iroquois pour être par eux brûlée pour Jésus-Christ de qui elle soutenait l'intérest, en détruisant par ses instructions le Royaume de Lucifer, qui tenait son empire dans ce vaste pays où le nom du 158 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE Seigneur n'avoit jamais été annoncé.On la voyoit avec admiration cathéchiser les barbares, les caresser pour les gagner à la foi, dans le tems même que ces malheureux cherchoient l'occasion de la tuer.Et quand nos mères la pressoient de ne se point exposer, elle leur repondoit: «Mes mères, le désir de vous obéir est aussy grand que celui de gagner des âmes.Marquez-moy, je vous prie, ce que vous voulez que je fasse, et il n'y a rien de difficile pour moy.Je suis à mon Dieu, je n'y veux qu'estre que par obéissance.» Ce qui la rendoit sy aimable que tout le monde la regardoit comme le phénix de la vertu.Le tems de son noviciat s'étant écoulé dans une ferveur toujours égale, on luy fit faire profession de vœux simples, comme étoit l'institut, et 3 ans après, voulant s'unir plus particulièrement à son époux et être à luy sans réserve, elle demanda conjointement avec plusieurs autres de nos communautés de France de prendre la stabilité et d'estre véritablement Religieuse, ce qui fut accordé.Il en vint 3 / [323] qui la reçurent aux 3 vœux de Religion selon les constitutions, et elle ensuite reçut les 3 qui estoient en vœux simples6.J'épouserois toutes les expressions sans pouvoir rien dire de l'amour qu'elle avoit pour la chasteté.La moindre bagatelle sur cet article la mettoit aux abois.Quand, par hasard, quelques personnes louoient sa beauté, elle ne le pouvoit souffrir.Jamais l'esprit du monde n'a eu d'entrée dans son cœur.Au contraire, elle avoit un éloignement entier de toutes ses maximes et de ses façons de parler.Cependant, c'étoit un esprit vif, solide et pénétrant, une mémoire des plus heureuses.Elle eut besoin de l'un et de l'autre ayant toujours été employée dans les grands emplois desquels elle s'est acquittée avec applaudissement du dehors et du dedans.Sa régularité étoit sans égal, son zèle pour la vertu toujours agissant pour elle et pour les autres, son esprit étoit supérieur dans les croix et les afflictions qu'elle recevoit avec une foy vive.Aussy ne la voyait-on jamais abattue, mais dévorait avec un courage charmant toutes les peines de la vie.Dans sa première année de supériorité, elle vit cette communauté, qu'elle avait fait bâtir avec des peines et des fatigues inconcevables, détruite en 3 heures par un incendie générale de tous les bâtiments et ce qu'ils contenoient.Elle souffrit cet accident avec une constance qui charma tout le monde et ne parut jamais un moment dérangée.Au contraire, elle nous encourageoit à prendre cette affliction comme un présent RELATION DE SŒUR CUILLERIER.159 précieux que l'époux céleste nous donnoit comme un gage / assuré de [324] son amour pour nous7.La providence permit qu'elle fut encore choisie pour rebâtir, une seconde fois, le monastère.Ce qu'elle fit avec autant de prudence que de confiance en Dieu, car ayant peu d'argent, et pour ainsy dire point, elle espéra contre toute espérance humaine et fit travailler, non pas au corps entier du bâtiment, la prudence luy faisant connaître que c'estoit trop entreprendre, mais à quelques appartements les plus nécessaires pour nous loger et nous mettre en régularité, qui étoit le but principal qui animait son zèle.Il me seroit difficile de vous dire, mes chères soeurs, la joye que cette sainte Religieuse ressentit se voyant encore une fois en clôture.Toutes les incommodités luy paraissoient de vrays plaisirs, dans cette maison ornée seulement de la misère et de la pauvreté de laquelle elle prenoit toujours la meilleure part, sa mortification pour le vivre et les habits égalant celle des plus grands saints.Et elle avoit sy bien accoutumé son goût à n'en avoir point qu'elle mangeoit de tout avec un appétit âpre.Sa piété et sa dévotion en inspiroient à toutes celles qui la voyoient en prières, ce qu'elle faisoit avec tant de foy qu'on la voyoit toujours attentive à elle-même sans jamais se distraire pendant les exercices du choeur.Je ne finirois point sy je faisois le détail entier des vertus de cette sainte et première Religieuse, mais comme je me suis bornée à en dire peu de choses, pour l'édification seulement de celles qui nous succéderont, j'abrège sa vie pour vous dire que sa mort fut aussy précieuse que ses jours.Elle mourut le 8 avril 1730, âgée de 85 ans et un mois, après en avoir passé 72 en Religion.Sa maladie fut très longue et luy donna lieu de bien des sacrifices.Requiescat in pace.Après vous avoir dit quelque chose de ma très honorée soeur / [325] Morin, il n'est pas hors de propos que je vous informe des vertus héroïques de sa chère compagne du Montréal, ma très honorée soeur Catherine Denis, qui nous a donné un exemple parfait de toutes les plus solides vertus.Elle étoit native de Tours, en Touraine, de parens illustres et tout à fait dans la piété chrétienne, ce qui les fit passer dans 160 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE ce pays afin d'y souffrir pour Jésus-Christ les peines inséparables d'une colonie commençante dans un pays sauvage et barbare.Ils arrivèrent des premiers dans cette terre déserte où le nom de Dieu n'avoit jamais été annoncé.Ils goûtèrent la douceur des consolations que le Seigneur fait sentir à ceux qui quitttent tout pour suivre sa voie.Ils commencèrent par bâtir une petite cabane pour y dire la messe et y faire leurs prières, ensuite donnèrent leur cœur à gagner les Sauvages afin de les faire instruire, en quoy ils réussirent, mais la trahison des Iroquois en empêchèrent le cours.Plusieurs de la famille de monsieur Denis furent tués par les barbares, un des frères de ma très chère sœur fut brûlé tout vif par ces malheureux.Tout cecy se passa pendant son enfance.Etant devenue grande, la piété augmenta avec l'âge, elle n'avoit point de plus douce satisfaction que de dire son chapelet et de penser aux moyens d'aimer Dieu plus parfaitement.Elle sentoit, sans savoir ce que c'estoit qu'estre Religieuse, un grand désir d'estre retirée du monde et de vouer sa chasteté à Jésus-Christ.Ce quelle fit de tout son cœur, attendant que la providence luy marquât le lieu où elle devoit finir ses jours.Elle entendit avec une joye incroyable la nouvelle qu'il venoit en Canada des Religieuses hospitalières de / Saint-Joseph qui étoient destinées [326] pour Montréal, qui ne faisoit que commencer, Québec ayant été étably plusieurs années avant8.Son désir s'enflamme de plus en plus.Cependant la providence permit qu'il ne pût avoir son accomplissement que 6 ans après l'établissement de nos premières mères.Elle étoit alors âgée de 22 ans et fut reçue avec agrément de celles qui luy firent faire son noviciat avec toute l'exactitude qui étoit, dans ce tems-là, très sévère.Ce qui ne la rebuta point, non plus que toutes les peines et les fatigues qui accompagnoient le commencement d'un établissement.Jamais elle ne trouva rien de dur ni difficile.Tout luy sembloit doux jusqu à sacrifier sa vie pour soulager les pauvres malades et secourir les autres de tout son pouvoir.Elle fut longtems à l'apothicairerie, composant elle-même de petits remèdes selon que l'expérience luy donnait la connaissance de leurs effets, n'ayant point de chirurgien.La première grâce quelle demanda à Dieu, en entrant en Religion, fut celle de n'être jamais supérieure, ce qui luy a été accordé RELATION DE SŒUR CUILLERIER 161 quoyqu'elle eut tous les talents propres à en remplir toutes les obligations.Elle a passé par tous les autres emplois de la communauté, d'assistante, de maîtresse des novices, d'hospitalière, dépositaire des pauvres et de la communauté, qui ne trouvoit ses affaires jamais mieux rangées qu'entre ses mains, le Seigneur versant sur cette belle âme des grâces visibles luy faisant trouver les besoins dans les / tems [327] les plus pressans.On peut même dire qu'il y a eu des miracles dans une disette de bled, un petit tas de farine où il y avoit peu de minots ayant suffi pour nourrir la communauté et tous les domestiques plus de 6 mois.Les boulangères ont assuré qu'à peine en avoit-il pour un.Elle avoit une tranquillité inaltérable dans les événements les plus fâcheux, toujours attentive à Dieu et à elle-même.On peut dire qu'elle étoit sans défaut, du moins peut-on assurer qu'on ne luy en a jamais vu commettre auquun de ceux mêmes qui sont inséparables de la vie des communautés les plus saintes.La charité et la vérité étoient ses deux vertus choisies, jamais elle n'a refusé l'une et n'a caché l'autre.Sa piété étoit si solide qu'elle trouvoit Dieu dans ses plus grandes occupations, et quoyqu'elles furent continuelles, elle n'a jamais manqué de se trouver à toutes les observances du côté de la communauté, s'y rendant toujours la première avec une ferveur qui en inspirait aux plus lâches.Son respect et sa foy pour l'auguste mistère du très Saint-Sacrement étoit sans égal, ce qui la tenoit en sa présence comme une personne immobile, sans tousser ni cracher, et on la regardoit comme le modèle des vraies adoratrices de Jésus-Christ caché sous les espèces du pain.Son ardeur pour la communion étoit des plus grandes.Elle se levoit même, quoyque très mal à l'infirmerie, pour aller chercher ce Sauveur adorable qu'elle recevoit après s'être purifier par la confession à laquelle elle apportoit une disposition charmante.Ses confesseurs ont assuré qu'elle est morte avec son innocence baptismale, ayant conservé en elle la vertu de chasteté dans toute sa blancheur./ On ne luy a jamais entendu dire une seule parole qui put tant soit peu faire connoître qu'elle sut la moindre chose sur le vice [328] opposé. 162 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE Son particulier étoit de bien juger de toutes les actions du prochain, se défiant de tout, et quand il arrivait de certaines fautes de foibles, elle trouvoit aussitôt un tour charitable pour l'excuser.Son obéissance et sa soumission pour les supérieurs étoient sans défaut, la première parole suffisoit pour luy faire faire ce qu'ils ordonnoient, ce qui la rendoit aimable et cordiale envers tout le monde.Jamais elle ne se mêloit des offices des autres ny les blasmoit, faisant abstraction à mille petites bagatelles que l'on débite dans les récréations, quelle détournoit adroitement pour parler à Dieu.Comme je me suis proposée de ne dire qu'un mot de chacune de nos soeurs, j'abrège et, après vous avoir donné 90 ans d'une vie toujours uniforme en sainteté, je vous annonce que sa mort a été le 6 de septembre 1730, qui fut très assurément précieuse devant Dieu, s'y étant disposée tous les jours de sa vie par la pratique des plus héroïques vertus.Requiescat in pace.Quoyque notre chère mère Gallard soit morte plusieurs années avant celles-cy, je n'écris ses vertus qu'après, ne m'étant pas aperçue que d'hier que ma sœur Morin n'en avoit rien dit, quoyqu'elle mérite une place des plus étendues dans ce cahier, cette sainte Religieuse ayant beaucoup travaillé dans cette maison et y ayant laissé un rare exemple de toutes les vertus.Elle prit naissance dans la ville d'Angers, de parens très nobles et riches, à proportion.Elle fut élevée par un père et une mère également pieux qui n'épargnèrent rien pour inspirer à leurs enfans les sentiments de la vraie vertu.Notre chère sœur, étant douée d'un riche / naturel, fut \329] plus susceptible des instructions que luy en donnoit madame sa mère, et n'ayant connu que la dévotion, elle en faisoit une profession ouverte, fréquentant les églises et s'adonnant à toutes les œuvres de piété qui se présentoient, comme de soigner les malades, d'ensevelir les morts et d'instruire de jeunes petites filles quand elle alloit se promener à la campagne.Tant de bonnes œuvres pratiquées dans un âge sy tendre attirèrent sur elle tant de grâces qu'elle fut bien promptement dégoûtée des vanités du monde, et sentant combien ses maximes étoient RELATION DE SŒUR CUILLERIER.163 éloignées de celles de Jésus-Christ, elle se détermina à chercher un asile assuré pour fuir celles-là et pratiquer celles-cy.Ce fut chez les Dames de Saint-François qu'elle crut d'abord qu'elle trouveroit ce qu'elle cherchoit.Mais après y avoir passé 9 mois, elle connut, par le conseil d'un sage directeur, que Dieu la demandoit ailleurs et qu'elle devoit s'éloigner de sa famille, qui avoit pour elle une si grande tendresse qu'elle la troubloit dans sa retraite par ses fréquentes visites.Elle balança quelque tems à choisir la communauté où elle devoit faire son sacrifice.Les Carmélites avoient pour elle bien du charme et sem-bloient s'accorder avec l'horreur qu'elle avoit pour le monde, mais Dieu la destinoit pour estre Hospitalière.Elle entra donc dans la communauté de Beaufort qui ne faisoit que commencer.La pauvreté qu'elle y trouva fut pour elle un motif pressant pour l'engager à fixer sa demeure dans cette maison où elle fut reçue avec tout l'agrément que l'on donne à une fille de qualité / et douée des vertus les plus [330] élevées.Son naturel étoit très gay et son cœur très ouvert.Elle commença avec une ferveur angélique.On ne parloit que de mortification et ma sœur Gallard étoit toujours la première à l'embrasser.Elle avoit même des tours dans ses austérités, qui n'étoient pas connus de tout le monde, et quand on s'en apercevoit, elle savoit sy bien les motiver qu'elle ôtoit toute l'idée quelle vouloit se mortifier.Elle passa son postulat et son voile blanc dans la même ferveur.Sur la fin, près à faire profession, elle tomba dangereusement malade, et désespérant de sa vie.Monseigneur l'évêque d'Angers, qui étoit pour lors Monseigneur Arnauld, fit vœu pour elle que sy elle en revenoit, qu'elle iroit en Canada.Elle confirma le vœu sitôt qu'elle fut en état et fit profession à ces conditions.Le printems suivant, elle partit avec son obédiance, accompagnée de ma très honorée sœur Maumousseau, qui étoit en voile blanc et destinée pour la communauté de Canada.Pendant les trois jours que ma chère sœur Gallard se disposa à laisser sa chère communauté de Beaufort, ce ne fut que larmes de part et d'autre, aimant autant qu'elle étoit aimée.Elle partit enfin, après les cérémonies marquées par la règle, et vint à La Rochelle où elle s'embarqua dans le navire du capitaine Chavitau.Pendant la traversée, elle donna une haute idée de la vie religieuse par sa piété et son assiduité à la prière et l'oraison, 164 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE s'exerçant continuellement dans l'une et dans l'autre.Ce que faisoit aussy ma sœur Maumousseau.Elle avoit pour directeur le révérend père Chrétien, Récollet, homme saint et très éclairé dans les voies spirituelles.Après une traversée fort longue9, elles arrivèrent enfin à Québec et furent / loger chez les révérendes mères ursulines jusqu'à ce que le [332] confesseur de cette maison, qui étoit lors Monsieur Souart, les fut chercher.On ne peut dire la joye que ressentirent nos sœurs à l'arrivée de ces deux jeunes filles desquelles on écrivoit des biens infinis.On donna une ample récréation toute la journée, et le lendemain elles prirent les exercices de communauté comme sy elles y avoient été toute leur vie.On ne fut guère à remarquer le mérite de l'une ou de l'autre, ces deux filles s'estant toujours distinguées par leurs vertus et par leur esprit qui étoit solide, vif et pénétrant.L'éloignement d'une aimable famille de 12 cents lieues, la beauté du climat et des maisons riches de la France devinrent bientôt un sujet de tentation à ma chère sœur Gallard.Elle eut besoin de toute sa vertu pour combattre le souvenir de ses aises passées.Elle se voyoit dans un pays mauvais et éloigné de tout secours, toujours exposée aux Iroquois desquels elle avoit une frayeur qui l'empêchait de dormir.La nature luy inspiroit souvent de s'en retourner à sa communauté, mais les sentiments de son cœur brûlant d'amour pour Dieu l'arrêtoient et luy disoient: «Qu'es-tu venue chercher en Canada, n'est-ce pas la croix, les souffrances et tout ce qui peut te rendre semblable à Jésus-Christ crucifié?Courage donc, oublie ta patrie et ta famille.Ne lis-tu pas dans l'évangile que quiconque met la main à la charrue et regarde derrière soi n'est pas digne du Royaume de Jésus-Christ?» Elle s'encourageoit ainsy elle-même, mais Dieu qui vouloit 1 éprouver permit qu'elle portât cette peine plusieurs années, ce qui 1 a épurée comme l'or à la fournaise et l'a rendue savante maîtresse dans les états souffrants qu'il luy plaît de mettre les âmes qu'il / veut à luy.[332] Enfin, après cette tribulation qui augmenta son mérite et son amour pour Dieu, elle passa à une douce tranquillité qui luy faisoit trouver Jésus-Christ partout, luy semblant sentir sa présence d une manière inexplicable.Son attrait pour 1 oraison a continué toute sa vie.Elle y goûtoit tant de douceurs quelle y versoit toujours un torrent de larmes et en sortoit toute embrasée du désir de sa perfection. RELATION DE SŒUR CUILLERIER 165 Tant de vertus, joint aux beaux tallens naturels dont elle étoit avantagée, ne la laissèrent pas longtems sans emploi.On la chargea du dépôt des pauvres dont elle s'acquitta avec tout ce qu'on s'attendoit d'elle.De là, elle fut mise hospitalière des hommes et des femmes et exerça alternativement l'un et l'autre avec l'agrément de Dieu et des hommes, car quelque malade qu'elle eût, elle faisoit sy bien qu'elle ne manquoit jamais son oraison, disant que c'étoit la vie de son âme.Elle souffroit beaucoup des offices extérieurs et préféroit ceux du dedans, mais la providence, qui prenoit plaisir à la voir combattre, permit qu'elle retournât au dépôt des pauvres.Ce fut à cette fois que sa croix s'appesantit par l'incendie générale de tous les biens des pauvres et de la communauté, mais cette âme généreuse ne se laissa point abattre par ce coup.Au contraire, relevant son courage en Dieu, elle luy fit son sacrifice avec un colloque sy amoureux quelle encouragea toute la communauté de se soumettre, à son exemple, à la volonté divine.Elle travailla beaucoup dans cette incendie et fit rétablir les appartements de l'hôpital avec autant de promptitude que d'industrie10.Elle étoit naturellement / généreuse, honneste et polie, et toutes [333] les officières, qui avoient relation avec elle, se louoient beaucoup de sa cordialité.Quand l'hôpital fut rétabli, on la retira dans la communauté et on luy donna la conduite des novices, qui étoient au nombre de 15 et qui avoient besoin d'estre élevées par une maîtresse aussy relevée et aussy vertueuse.Elle s'appliqua à les former à la vie intérieure, et l'on distingue celles qu'elle a conduites par l'attrait qu'elles ont à la vie unie à celle de Jésus conversant avec les hommes.Elle a eu cet emploi plusieurs fois, celuy d'assistante, mais celuy qu'elle a exercé plus longtems a été celuy de supérieure, ayant été chargée de ce fardeau 18 ans moins quelques mois que la mort l'enleva dans le tems de notre plus grand besoin, ayant été un peu dérangée par une seconde incendie qui arriva à la première année de son sixième triennal11 .Cette vertueuse supérieure souffrit cet affliction avec une soumission sy entière à la volonté du Seigneur quelle ne pouvoit souffrir la moindre parole de plainte de la souffrance où nous mettoit cette incendie.Elle nous fermoit la bouche à toutes en disant: «C'est moy, mes soeurs, qui vous a[i] attiré ce malheur.Ce sont mes péchés. 166 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE Réjouissez-vous donc de voir Dieu vengé.Je l'ay assez offensé pour que vous m'aidiez à en faire pénitence.Embrassons-la de bon coeur.C'est par elle que nous assurerons notre éternité.» Ensuite, elle nous faisoit des exhortations sy pressantes et sy amoureuses qu'elle nous excitoit à la ferveur et nous faisoit dévorer les peines et les fatigues que nous avions.Car ne doutez pas, mes chères sœurs, que nous n'ayons souffert cruellement et qu'il n'y en ait plu / sieurs de nous qui ayent [334] passé des trois et quatre jours sans manger, couchées sur le plancher dans un grenier, exposées à la chaleur de l'été et aux puces qui étoient en nombre dans ce galetas.Enfin, il nous fallut passer 3 ans et demie hors de chez nous et estre obligées de sortir de tems en tems pour faire bâtir.Je ne peux vous exprimer ce que cette chère mère souffrit de voir ses filles dispersées et la clôture interrompue par nécessité.Je vous diray cependant, pour votre édification, que je n'ay jamais vu la vertu pratiquée avec tant de ferveur que dans ce tems calamiteux, les exercices du chœur s'observaient avec exactitude.Le monde ne put se lasser d'admirer qu'au milieu d'un trouble tel que celuy d'un incendie général, nous dîmes notre office en commun peu d'heures après, et tout cela par la ferveur de notre chère mère qui ne vouloit pas que rien altérât nos observances.Sa confiance en Dieu étoit sy grande que l'on peut dire que c'étoit l'arsenal où elle puisoit toutes les armes pour combattre tous les événements fâcheux de la vie.Aussy la voyoit-on toujours dans une tranquillité charmante dans la douleur comme dans la joye.Le Ciel, jaloux de ce que la terre possédoit depuis longtems un trésor qui étoit destiné à augmenter ses citoyens, luy envoya une maladie qui acheva d'épurer cette belle âme, car aimant l'observance jusqu'à la suivre dans de fortes maladies, elle fut enfin obligée de la laisser par la caducité de son âge et par une paralysie qui l'obligea de garder la chambre.Ce qui ne l'empêcha pas d'estre continuellement devant le très Saint-Sacrement qui étoit dans une chambre proche de celle où elle étoit.C étoit en présence de ce Dieu caché qu'elle répandoit son cœur et qu'elle luy consacroit tous ses maux.«O mon amour, luy entendoit-on / dire, qui [335] me donnera un cœur brûlant d'amour pour vous?Qui me donnera cette grâce que je vous ai demandée dès mon enfance, et dès ce tems, mon doux Jésus, je vous aimois et j'estois tout à vous.Cependant, mon Dieu, j'estois sy malheureuse de vous offenser.Ah, je vous en RELATION DE SŒUR CUILLERIER.167 demande pardon, j'ignorois les voluptés que vous faites goûter à celles qui ne connoissent que vous.Que j'oubly donc tout, mon Dieu, pour ne me souvenir que de vous et de vos grâces que je veux attirer sur moy sur la fin de ma vie.» Elle eut de grandes peines sur son salut.Les jugements de Dieu luy parurent sy redoutables qu'on luy entendoit dire à tout moment: «Qu'il est terrible, mon Dieu, de tomber entre vos mains.Je vois le jugement que vous faites sur mon âme, vous la condamnez à l'enfer, je le mérite.Seigneur, mais arrestez votre justice et me recevez dans votre miséricorde.Pardon, mon Dieu, et pardon.» Et plusieurs qui l'entendoient luy disaient: «Vous nous effrayez, ma mère, par la ferveur que vous avez.Que devons-nous donc dire, nous qui sommes sy éloignées de votre vertu.» «Vous êtes moins coupables que moy, disoit-elle, j'ay plus reçu que vous et j'ai esté moins fidèle.» Enfin, le 10 de mars que nous étions toutes en récréation, elle tomba en apoplexie.Elle fut plusieurs heures sans jugement et sans parole.Ensuite, luy étant revenue, elle se confessa et retomba dans le premier état où elle vécut neuf jours.Elle eut assez de jugement, la veille de sa mort, pour recevoir le saint Viatique qu'elle demanda par signes et parut avoir une consolation sensible de s'unir encore une fois à son divin époux, et le lendemain, à quatre heures du soir, elle passa et rendit son âme à Dieu dans une grande paix.Cette chère mère a été regrettée universellement du dehors et du dedans.Elle étoit fort connue et aimée de tout le monde et a procuré à cette maison beaucoup de présens tant de sa famille que de ses amis.L'exemple de vertus qu'elle nous a donné seront tou / jours en [336] vénération dans cette communauté qui l'aimoit autant qu'elle l'esti-moit.Requiescat in pace.Après vous avoir informé des événements arrivés en trente et un et trente-deux, il faut revenir à 30 quatre, n'étant rien arrivé en 30 trois de remarquable.Le 10 avril que tout étoit fort tranquille et que l'on pensoit à rien moins qu'à quelques accidens funestes, à 7 heures du soir que nous estions en récréation, nous entendîmes crier au feu.A.ussytôt, toutes se 168 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE levèrent pour s'assurer où il étoit.On l'aperçut aussytôt à une maison voisine12.On s'empressa d'abattre le feu, mais le Seigneur ne permit pas que l'on réussît.Tout le monde sauvoit dans notre église, pensant que nous serions préservées, mais les flammes se portèrent avec tant d'impétuosité sur l'église, qui n'étoit éloignée des maisons en feu que de la rue, que nous nous vîmes aussytôt embrasées.Alors on pensa à sauver, mais il était trop tard, les flammes s'étoient portées sur toute la maison dans un instant, en sorte que le toit étoit tombé quand plusieurs sortirent.[Il] y en eut même deux qui pensèrent rester, qui étoient dans le dortoir à sauver.Elles ne s'aperçurent pas que les maisons voisines du bout du bâtiment avoient mis le feu contre l'église, au bout opposé, en sorte qu'elles étoient embrasées de tous côtés, et que le grand escalier étoit enflammé, quand elle entendirent crier par quelqu'un, qui les avoit vu par les fenêtres, de se sauver, qu'il n'y avoit plus un moment à perdre.Elles se rendirent aussytôt, mais elles furent effrayées de voir l'escalier, par où elles dévoient passer, tout en feu, cependant elles passèrent et purent sortir par l'infirmerie qui donnoit sur le jardin où elles purent rejoindre les autres, qui pensèrent peu à la perte du bien puisque nous avions le bonheur d'estre toutes sauvées.Cependant, nous nous voyions dehors, dans une saison encore très froide et dans la boue jusqu'au genoux.Nous fûmes toutes dans la petite chapelle de la très Sainte-Vierge, qui est au milieu du jardin, et là nous donnâmes cours à nos larmes, nous voyant encore une troisième fois hors de notre cher monastère sans savoir où aller, n'ayant / auquune ressource à espérer de la part du public, qui étoit [337] incendié comme nous.Nous passâmes toute la nuit en larmes et en complaintes, cependant très soumises aux ordres de la providence.Plusieurs personnes vinrent nous apporter quelques rafraîchissement, entre autres les prêtres du séminaire, mais on [n']étoit point en état d'en profiter.Le lendemain, nous passâmes la journée dans la même situation.Monsieur Normant, supérieur du séminaire et le nôtre, nous envoya à dîner, ce qu'il continua trois semaines que nous fûmes sans logement.Les révérends pères récollets nous assistèrent aussy de ce qu ils purent, s'étant ôté leurs repas, comme nous l'avons su depuis, pour nous les apporter, mais tout cela ne nous donnoit point de logement et nous RELATION DE SŒUR CUILLERIER 169 estions dans notre jardin à l'air du tems.Nous y couchâmes encore cette nuit où nous souffrîmes beaucoup du froid.Notre chère mère Gaudé, qui étoit supérieure, se donnoit un grand mouvement pour notre soulagement, mais que pouvoit-elle faire, n'ayant rien.Le lendemain matin, on se détermina à se séparer, n'ayant pour toute ressource à nous loger qu'une vieille boulangerie des pauvres où les rats avoient fait leur demeure depuis plusieurs années.Cependant ce logement parut charmant à celles qui furent marquées pour y demeurer parce qu'elles ne s'éloignoient pas de nos masures.On partagea les plus infirmes et on les mena à notre métairie de Saint-Joseph où l'on croyoit les bien placer, mais que n'eurent-elles point à souffrir de la part de la ménagère qui y étoit.Il n'y a point de duretés qu'elle n'eut pour elles, et cela parce qu'elle se trouvoit gênée à faire un commerce à même notre bien à son profit, comme nous l'avons su depuis.Il n'est pas possible de dire les vols quelle nous a faits, ce qui doit estre, dans la suite, un sujet de défiance à celles qui viendront après nous.Voilà la première bande placée.Il y en avoit encore deux.Une, / [338] dans une maison de campagne qu'un bonhomme avoit donnée à nos pauvres, avec la terre.Celles-là souffrirent encore beaucoup par la disette des vivres.Cependant, il fallut mettre celles de Saint-Joseph avec elles, ne pouvant plus résister au mauvais traitement de la ménagère.La troisième bande étoit destinée à aller à une petite ferme que nous nommons Saint-Joachim.Mes soeurs Du Gué, Le Picard, Dargy, Ménard et Geneviève furent celles qui habitèrent cet endroit où elles ne trouvèrent qu'une pauvreté extrême.Elles avoient emprunté une ma[r]mite d'un habitant et elles mangeoient leur lard sur le couvert, n'ayant pas une assiette.Elles furent longtems dans cette disette, mais les voisins eurent pitié d'elles et leur envoyèrent quelques petites commodités.Elles demeurèrent quelques mois dans ces campagnes et ne revinrent nous rejoindre que quand nous fûmes un peu accommodées dans une maison de louage appartenant à monsieur de Montigny, une des plus grandes de la ville, mais très petite pour loger quarante filles que nous estions alors.Cette maison étant très proche d'une chapelle que l'on nomme de Bon-Secours, on fit une petite clôture de pieux le long de la rue pour 170 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE nous donner la liberté d'y aller sans estre avec les séculiers.On y mit les malades, qui y demeurèrent trois semaines, on y disoit la messe et nous disions nos offices dans la chambre qui servoit de communauté.Je suis obligée de dire, à la louange de toutes les soeurs, que la ferveur étoit sy ardente que, dès le jour que nous fûmes entrées dans cette maison, malgré tout le dérangement et la douleur de se voir sur la rue à la vue de tout le monde, que l'on n'a pas manqué un exercice et que l'observance s'y faisoit aussy régulièrement que sy nous avions entré en clôture.La révérende mère Gaudé, pour lors supérieure, veilloit à ce que tout se fit dans l'ordre.On s'arrangent le mieux qu'il fut possible, mais ce ne fut que pour faire le tombeau de plusieurs car estant sy à l'étroit qu'à peine pouvoit-on passer entre les lits, il estoit / impossible [339] d'éviter les accidents, [qui] arrivèrent quelques mois après.Les malades ne pouvant pas rester, à cause du froid, dans la chapelle, joint à l'incommodité de porter leurs repas assez loin, on loua une maison vis-à-vis de la nôtre, de l'autre côté de la rue, où on les transporta.Le navire du roi arriva peu de tems après, qui étoit infecté de maladie contagieuse, pourpre et petite peste.On envoya à Montréal ceux que l'on débarquoit, qui n'étoient point attaqués, mais qui en apportèrent le mauvais air.On amena à l'hôpital un soldat pris de cette maladie, qui la donna, dès le premier jour, aux deux veilleuses, qui étoient mes chères soeurs Le Picard et Préville, qui furent en peu de jours à l'extrémité et moururent.Ma chère sœur d'Ailleboust, qui étoit hospitalière et que l'on ne peut trop louer, gagna la maladie le lendemain et mourut une des premières, aussy bien que ma sœur Françoise, qui étoient sœur des salles.Mes sœurs Du Gué et Catien les suivirent de près.Mes sœurs Le Vasseur, Geneviève et Marie-Joseph, converse, moururent aussy, et cela en sy peu de tems qu'on les enterroit deux à deux.Il y en eut d'autres attaquées de ce mal que le Seigneur nous rendit, et nous y aurions toutes passé sans la prudente précaution que les supérieurs séculier et régulière prirent de séparer encore une fois la communauté.On en envoya plusieurs à la terre des pauvres et d'autres dans les masures, ce qui donna moyens à celles qui restoient de s'éloigner de la chambre des malades.J'épuiserois, mes chères sœurs, toutes les expressions sy je voulois vous dire la vive douleur où nous nous trouvâmes.Nous RELATION DE SŒUR CUILLERIER.171 n'estions plus à nous et nos larmes arrosoient jour et nuit notre pain et nos lits d'avoir perdu tant et sy bons sujets qui méritoient les regrets les plus vifs.Et ce qu'il y avoit de plus douloureux, c'est que nous n'avions pas un seul petit endroit pour mettre, après la mort, ces illustres victimes de la charité.Il falloit les exposer dehors, à la pluie, sur des planches que l'on mettoit sur des tréteaux.Jamais afflic / tion [340] ne fut plus complète et deux incendies nous auroient moins touchées.Quoyque nous eussions une fatigue incroyable, nous ne la sentions pas.Nous donnions tout à la douleur et nous veillions, un petit nombre que nous estions restées, presque toutes les nuits.Il fut impossible de chanter auquun service.Les Messieurs du séminaire nous rendirent ce bon office et enterrèrent toutes nos soeurs dans la chapelle de Bon-Secours qui leur appartient.On colloit tous les cercueils afin que personne ne prît la contagion et l'on prenoit tant de précautions, dans la ville, que personne ne passoit par la rue où nous estions.On demandoit seulement de loin s'il en mourroit encore.On répondoit ce qui en estoit.Nos chères sœurs que l'on avoit éloignées estoient tous les jours aux abois et craignoient d'apprendre de nos nouvelles.Nous n'en sçavions aucune des leurs et nous estions dans les mêmes alarmes pour elles.Mais enfin Dieu se contenta de neuf victimes et nous rendit celles qui estoient malades, qui, quoyque dans la mesme chambre, ne s'estoient point aperçu des mortes parce qu'elles étoient dans des délires affreux.Quand elles furent un peu mieux, elles demandèrent des nouvelles de celles qui étoient avec elles, et on leur disoit qu'on les avoit transportées dans une autre chambre.Jugez, mes chères sœurs, s'il y a peine plus sensible que celle où nous [nous] sommes trouvées et sy la douleur ne nous environnoit pas de toute part.Quand toutes furent convalescentes, elles apprirent la mort des autres et, comme elles nous voyoient sy peu, elles crurent que nous leur cachions que le nombre en étoit plus grand.Il fallut donc pour les rassurer, après avoir bien purifié la maison et la salle, les faire revenir.Quel abord, mes chères sœurs, quel embrassement, quelles larmes ne donnâmes-nous pas toutes en nous réunissant.Combien de complaintes sur la perte des chères mortes.Jamais père et mère ne furent pleurés avec tant d'amertume.Et je puis dire / que nous [341] en portons toujours la douleur dans le cœur, car il semble que la misère et la pauvreté n'avoient fait que serrer les liens de notre amitié 172 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE et tendre union.Nous nous voyions réduites à n'avoir rien ny pour vivre ny pour tous nos autres besoins, et quatre mois après nous perdons de riches sujets, et cela en sy peu de tems que tomber malade et mourir étoient la même chose.Les puissances, ayant connu que cette maladie n'avoit détruit tant de nos soeurs que parce que nous estions trop à l'étroit, firent une avance pour nous rebâtir, mais la personne qui étoit chargée des deniers du roy rétablit parfaitement l'hôpital et ne fit que la chambre de communauté, le réfectoire et la cuisine.Tout le reste étoit en masures.La quantité de malades pressoit pour estre plus au large.Il fallut se résoudre à revenir chez nous dix-huit mois après l'incendie.Chacune s'empressoit à retourner dans cette chère clôture ouverte, mais enfin, c'étoit chez nous.Le jour pris pour cela, qui fut la feste de saint Simon [et] saint Jude, on fit porter ce que nous avions, qui fut bientôt charrié, car nous avions peu et le feu avoit consommé presque toutes les chambres, les cellules et les offices en entier.Nous passâmes la journée sans rien prendre et nous couchâmes encore une nuit sur la plancher, sans avoir autre choses que nos hardes.On vint nous dire la messe après laquelle on chanta un libera pour nos chères défuntes.Je n'ose vous dire, mes chères soeurs, la situation où nous nous trouvâmes alors.On ne put l'achever, les larmes et les sanglots prirent la place.Tout le peuple qui étoit dans la chapelle en fit autant et ne put tenir contre un adieu sy douloureux.Il nous sembloit à toutes entendre ces illustres défuntes nous dire : «Vous vous éloignez de nous et vous nous laissez hors notre monastère mangées aux vers.Que ne portez-vous nos os avec ceux de nos soeurs?» Nous en fîmes la proposition, mais on s'y opposa disant qu'elles étoient dans une chapelle et que de plus nous nous exposerions et le public, à la contagion.Il fallut donc partir et arroser nos pas de nos larmes./ Nous arrivâmes dans notre chère maison bien étonnées d'y voir sy peu de commodités, mais heureuses d'estre sorties d'un endroit qui nous avoit été sy funeste.Celles qui étoient venues les premières nous avoient fait à dîner, mais personne n'y toucha.On donna le signal pour aller dire les litanies de notre glorieux père saint Joseph où toutes se rendirent.On suivit, dès ce moment, toute l'observance sans en manquer une.Chacune fut se coucher dans l'endroit qui luy étoit [342] RELATION DE SŒUR CUILLERIER.173 marqué par son lit, dans le galetas au-dessus de la salle de communauté, du réfectoire et de la cuisine.Plusieurs n'ayant point de place, furent dans un appartement des pauvres, qui servoit de lingerie.La salle de communauté étoit aussy l'infirmerie, et la misère rendant plusieurs malades, on [a] été obligé d'y mettre leurs lits.Le Seigneur, qui vouloit éprouver ses servantes, permit encore une affliction bien douloureuse et qui mit bien la patience et la compassion à l'épreuve.Ma chère sœur Sainte-Hélène fut attaquée d'un cancer des plus terribles au sein, ce quelle portoit en silence depuis plusieurs années.Mais le mal étant venu à un point qu'il n'y avoit plus qu'à mourir ou à faire l'opération, elle le déclara, ce qui nous affligea toutes.On la fit voir à monsieur Benoit, chirurgien major et de la communauté, qui dit qu'il n'y avoit pas un moment à perdre, qu'il falloit extirpé le cancer.L'embarras étoit où mettre la malade, la chambre de communauté n'estant pas propre pour soulager une sy longue et sy difficile maladie sans la mettre en danger de la perdre, ce que toutes craignoient.On délibéra donc de luy céder le réfectoire et nous mangeâmes pendant trois mois dans le petit couloir, qui n'a que six pieds de large, qui étoit d'une grande incommodité pour la cuisine, mais que l'on souffroit avec joye puisque c'étoit pour le soulagement / 1343] de cette chère sœur que nous avons la consolation de voir aujourd'hui et remplir dignement les emplois qu'on luy donne depuis ce tems.On a fait une petite infirmerie par les mains de notre jardinier, n'ayant pas un sol pour faire travailler, et aujourd'hui, 18 de may 1742, nous sommes dans la même situation, c'est-à-dire que notre bâtiment n'est pas plus avancé.Jugez de l'incommodité où sont les lingères, les robières et les novices qui n'ont qu'un petit bout de galetas pour toute chambre.Nous avons beaucoup perdu à la mort de Monseigneur de Lauberivière qui succédoit, à l'évêché de Québec, à Monseigneur Dosquet, qui repassa en France et abdiqua l'évêché faute de santé.Cet évêque avoit de gros biens, mais ayant fait bien des dépenses qui avoient épuisé l'argent qu'il avoit apporté en venant en Canada, 174 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE vendit sa montre d'or et la pomme de sa canne pour nous donner.Il nous fit encore plusieurs petits dons qui sont bien marqués dans notre reconnaissance.Monseigneur de Lauberivière étoit très prévenu en notre faveur, dès la France, et étoit dans le désir de nous soulager, mais il ne fit que paroître à Québec et mourut huit jours après, regretté de tout le monde, comme il le méritoit.C'étoit un saint qui fait des merveilles tous les jours, que l'on pourroit nommer miracles.La nouvelle de la mort de cet illustre prélat fut aussytôt portée en France, et l'on nomma en sa place Monseigneur de Pontbriand que l'on dit estre un digne pasteur.Comme il est jeune et de bonne santé, on a tout lieu d'espérer qu'il régnera longtems, ce qui est bien à souhaiter pour éviter les brouilleries qui arrivent ordinairement dans le clergé quand l'évêque meurt sans coadjuteur13.Monseigneur de Saint-Vallier mourut sans avoir donné auquun ordre.Le siège devint vacant.Le chapitre de droit nomma un grand vicaire et les révérends pères jésuites soutenoient que Monseigneur avoit nommé / Monsieur de Lotbinière.Ce qui fit un schisme qui n'est [344] pas encore bien fini, car plusieurs communautés se sentent toujours de la diversité des sentiments, les unes étant pour le grand vicaire existant du vivant de Monseigneur et les autres tenant le party du vicaire né et [é]tably par le chapitre14.Grâce a[u] Seigneur, nous n'avons point pris part à ce trouble par la prudence de notre chère mère Gaudé, qui étoit pour lors supérieure.Jamais elle ne se déclara d'aucun party et chaquun la croyoit du sien, quoy qu'elle ne dit mot.Elle ne nous recommandoit rien tant que de garder le silence sur cet article.Cela a duré deux ans sans qu'on ait su au vray le droit des deux partis.Monsieur Dupuis, pour lors intendant, prit sy fort pour Monsieur de Lotbinière, que les Jésuites soutenoient aussy, qu'il fit des procédures sans fin.Il nous envoyoit tous les papiers par un huissier.Notre mère les recevoit et les mettoit dans une boîte sans les lire.Le révérend père François, Récollet, fit un factum, qui fut admiré, [en] faveur du droit du chapitre pour nommer le grand vicaire.Monsieur Normant en fit un aussy qui servit beaucoup, mais tout cela ne terminoit rien.Les Jésuites, nommés par Monsieur de Lotbinière pour confesser les Religieuses, continuoient toujours d'y aller.Le grand vicaire du chapitre l'interdit, et les Religieuses, mais tout cela ne servit qu à faire RELATION DE SŒUR CUILLERIER.175 2 partis dans les communautés et d'y mettre une division effroyable, les uns estoient pour Paul et les autres pour Apollon.Enfin, la cour, pour terminer cette grande affaire, rappela l'intendant et le cassa, confisqua son bien qui étoit considérable, et ce fut une affliction pour tout le pays où il auroit fait des biens infinis, mais Dieu, qui se plaît à renverser toutes sciences qui ne prennent point leur origine de la sienne, a abattu avec éclat celle de cet intendant et de son party.Ce que je n'écris, mes chères soeurs, que pour votre instruction dans la suite des années sy pareille affaire arrivoit, qu'il faut, dans un cas semblable, s'armer de prudence et s'attacher à l'autorité légitime./ Nous voicy encore dans une chose extraordinaire qu'il faut vous [345] dire, mes chères soeurs.Un phénomène a paru, tout ce mois de may, comme une comète que l'on nomme échevelée.Cela nous pronostique quelque chose de fâcheux, et voicy le commencement.La maladie est répandue dans toutes les campagnes.Ce sont des fièvres malignes avec des points de costé dont plusieurs meurent.Le remède le plus souverain, c'est de saigner jusqu'à extinction de voix, dans les commencements, ensuite le vomitif et les sudorifiques.Pour comble de bonheur, la récolte a manqué et presque tout le monde manque de pain.Nous sommes obligées de manger du blé d'Inde deux fois par jour.Mais je dirai, pour l'édification de celles qui viendront après nous, que rien n'est plus charmant que de voir toutes les soeurs embrasser avec plaisir cette mortification que leur présente la pauvreté, quoyque plusieurs soient fort incommodées de cette nourriture.Nous voicy [en 1743] et nous avions lieu d'espérer que cette année nous seroit plus favorable que la précédente, mais Dieu, qui nous veut dans la pauvreté et dans la croix continuelle, a permis que toutes nos espérances ayent été trompées par rapport à la semence.De près de quatre-vingts minots de bled nous promettoient, étant arrivés au terme où l'on voyoit les épis grands et très beaux, ce qui nous faisoit souffrir avec patience la disette de pain, pensant qu'il nous restoit peu de tems à pâtir.Mais que les desseins de Dieu sont différents des nôtres et qu'il sçait renverser dans un moment toute 176 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE l'espérance qui n'a point sa source en luy.L'on comptait donc, mes chères soeurs, avoir bien du grain et du fourrage pour nos animaux, mais dans une nuit tout fut détruit par une nuée de chenilles envoyée par la justice du Seigneur ou par quelques malices, comme le disent les habitants de Québec, de mauvais chrétiens.Cette vermine, en trois jours, brûla tous les grains et les prairies et fit voir tous les guérets comme le printems, à 5 lieues à la ronde.Ce qui affligea tout le public qui s'attendoit à une famine complète qui se faisoit sentir depuis six mois que les plus riches manquoient de pain.Ce fléau visible, envoyé de la main de Dieu, / fit ouvrir les yeux [346] du cœur à tout le peuple, qui vint en grand nombre trouver Monsieur Normant, supérieur du séminaire et grand vicaire du diocèse, pour demander des prières et des exorcismes pour les insectes.On chanta aussitôt une grand-messe, on fit le salut et des processions durant 9 jours en chantant le miserere que l'on répétoit à chaque verset.Un monde infini se trouvoit à ces processions et tous étoient en larmes.Tout cela n'apaisa pas la colère du Seigneur.Il sembloit même que les chenilles redoubloient leur fureur.Enfin, l'on donna les 40 heures et, à la dernière bénédiction du salut, ces malheureuses bêtes moururent toutes.Il y en avoit un demi-pied dans les campagnes, et la mousse qu'elles avoient faite pendant quelles avoient mangé étoit si affreuse que l'on enfonçoit dedans jusqu'à mi-jambe.Et quoique cette vermine trouva assez dans les champs de quoi se rassasier, cela ne les empêchoit pas d'entrer dans les maison et de se mettre sur les enfans qu'elles mangeoient.On fut obligé de faire des échafauds pour sauver ces petits innocens.Notre fermier de Saint-Joachim fut heureux de se réfugier avec sa famille dans le faîte de sa grange.Elles avoient entré dans la maison et dans la laiterie.Il y en avoit un demi-pied au-dessus de terrinée de lait, et la maison en étoit sy plaine que c'estoit une chose affreuse à voir.Elles alloient comme des affamées trouver le monde dans leurs lits, et c'est tout ce que l'on pouvoit faire que de ne se pas laisser manger.Enfin, tout cela cessa au bout de 15 jours qu'il n'y avoit plus rien à brouter dans les campagnes.Et les prières que l'on fit, tant à Québec qu'ici, empêchèrent que ce fléau ne se répandit dans les campagnes éloignées.Ce qui empêcha la famine du pays, joint à ce que monsieur RELATION DE SŒUR CUILLERIER 177 le gouverneur et l'intendant mandèrent des farines, l'année dernière, pour les troupes, voyant que la récolte avoit / manqué.Nous sommes [347] très embarassées pour avoir notre provision, car ayant pris celle de l'année dernière en avance sur notre petit revenu de celle-ci, on ne sçait quel party prendre, car ceux qui ont du bled ne le donne qu'au comptant.Vous ne serez pas si à plaindre, vous qui lisez ceci, parce que nous épargnons pour vous former quelques rentes afin que vous ne soyez pas dans la misère comme nous.Et vous devez bien penser que toutes celles qui vous ont précédées ont bien souffert pour vous conserver le bien que vous avez, que semblables à ces mères tendres, elles se sont oubliées dans leurs besoins pour penser à vous, quoiqu'elles ne vous connoissent que dans les desseins de Dieu.Huit ans après notre dernière incendie, notre mère Saint-Joseph fit faire un neuvaine pour demander à Dieu, à la très sainte Vierge, à saint Joseph et à saint Antoine de Padoue pour leur demander d'inspirer quelques personnes de faire rebâtir notre église, qui étoit comme un pré.Il y avoit même des framboisiers qui étoient venus dedans.On ne pouvoit la voir sans verser des larmes et sans avoir le cœur pénétré de douleur.Un bon missionnaire qui avoit amassé quelque argent, que nous ne connoissions pas, vint demander notre mère et luy mit entre les mains deux mille livres pour commencer à rétablir l'église.Il lui demanda un grand secret qu'elle a gardé jusqu'à ce que lui-même l'ait déclaré.Son nom est Monsieur [Le] Sueur, prêtre du séminaire de cette ville.On se mit aussytôt en ouvrage, mais on fut bien étonné de trouver toutes les murailles si gâtées qu'il fallut les jeter jusqu'au fondement.On commença la maçonne le 15 de may.Elle fut finie au mois d'aoust, et, par les quêtes que l'on a faites dans cette ville, on l'a conduite jusqu'à la couverture.Mais elle en est restée là jusqu'à ce que la providence vienne au secours.On avoit fait faire la cloche peu de tems après l'incendie.On l'a baptisée cette année 1743, / le jour de Saint-Jacques, veille de Sainte- [348] Anne.Le parrain a été monsieur de Noyelles et la marraine, mademoiselle Robert.Ils l'ont nommée Marie-Joseph.Elle a sonné, pour la 178 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE première fois, le jour de Saint-Louis et, la seconde, le jour de Saint-Augustin.On ne la sonnera que quand l'église sera achevée.Ce jourd'hui, 12 aoust 1744, on a béni notre église très solennellement.Le clergé y a assisté et a chanté la grand-messe à notre grande consolation.Nous voyons avec édification les adorations continuelles que le peuple rend à Jésus-Christ dans ce saint temple.Nous faisons à présent toutes nos cérémonies, comme le marque la règle.Ce que nous n'avons pu faire depuis dix ans.Tout le mois de janvier de la présente année, il a paru une seconde comète qui nous menace de la guerre.En effet, elle est déclarée15.Tout le mois de janvier dernier, une secousse de tremblement de terre s'est fait sentir, une seconde dans le mois de juin à quelques lieues de la ville, une troisième à Montréal dans le mois de juillet dans laquelle il y a eu des tonnerres terribles qui a tombé plusieurs fois sur des personnes qu'il a tuées et sur des maisons qu'il a abattues.Un tourbillon de vent s'y étant joint a renversé plusieurs bâtiments.La récolte promet beaucoup cette année.Nous l'attendons avec empressement, étant sans pain.Je suis en l'année 1744 qui nous a été si funeste qu'il est impossible de dire la situation triste où nous avons été depuis le 3 de novembre jusqu'au mois d'avril de 1745 qu'une maladie pestilentielle, telle que l'on [n'] en a pas encore eue dans ce pays, a attaqué toute l'isle de Montréal et ses environs.Cette maladie prenoit d'abord par un grand frisson, une douleur de tête des plus violentes qui étoit suivie d'une fièvre qui réduisoit, dès le second accès, le malade à l'extrémité.Le délire prenoit, en même tems, avec tant de violence qu'il mettoit les chemises et les cordes qui les lioient en pièces.Nous fûmes les premières qui furent attaquées, ayant pris le mal en veillant les malades, car de 22 qui ont été prises de cette maladie, il n'y en a pas une qui / n'en ait ressenty les atteintes le lendemain de [349] leur veille à la salle.Elle nous a emporté cinq de nos chères sœurs.Mes sœurs Dargy et Du Buisson moururent le 5 de mars, ma sœur Louise les avoit précédées le 23 de janvier, ma sœur de Montigny le 15 de mars, ma sœur Quenet le 25 d'avril.Celles qui en sont revenues ont eu RELATION DE SŒUR CUILLERIER.179 une convalescence des plus longues.Cette maladie a duré six mois dans la communauté et 3 ans dans la ville et les côtes.La guerre a été grande cette année 1745 et continue encore.Louisbourg a été pris par les Anglois le 29 de juin.Ces ennemis ont envoyé la garnison, l'état-major et tous les citoyens de cette place en France.La plus grande partie sont morts en y arrivant de la misère qu'ils avoient soufferte faute de vivres.Il est party, tant de Montréal que de Québec, 2000 hommes françois et sauvages qui doivent rejoindre une flotte qui vient de France reprendre Louisbourg.La flotte n'a rien fait et est retournée en France.Monsieur le duc d'Anville, qui la commandoit, est mort, le lendemain de son arrivée à Chibouc-tou, de chagrin de ce que son escadre n'arrivoit point16.La guerre continue en 46 et 47.Dans cette première, monsieur Marin et son armée ont ruiné Saratoga et ont amené plus de cent prisonniers, hommes, femmes et enfans.Monsieur Rigaud de Vau-dreuil, peu de tems après, a fait l'attaque d'un fort considérable qui s'est rendu après s'être défendu quelque tems17.Le ministre a fait arboré pavillon françois sur la principale redoute du fort et a demandé à capituler.On a rasé le fort et mis tout à feu parce qu'ils ont résisté à 3 sommations qu'on leur a faites.On a emmené la garnison prisonnier de guerre.Monsieur Ramezay avoit aussi le commandement d'une armée du côté de l'Acadie.Etant tombé malade, il envoya son second, monsieur Coulon, faire l'attaque d'un fort considérable.Ce brave officier fit plus qu'on ne pouvoit attendre, car avec peu de monde, il prit le fort où il reçut un coup de fusil qui lui cassa le bras.Ce qui ne l'empêcha pas d'en / courager son monde qui fit 200 prisonniers et en [350] tuèrent beaucoup18.Depuis ce tems, on n'a pas cessé de faire des armées qui ont toujours réussi sans grande perte de notre côté.En 1747, Dieu a fait un miracle bien marqué en faveur des habitans du poste Saint-Frederic, ces pauvres gens n'ayant pu semer à cause de la proximité des Anglois et des courses que font leurs Sauvages, qui tuoient ceux qui sortoient du fort.Ce qui retenoit tout le monde de sortir, ayant des sentinelles qui avoient défense de permettre à qui que ce soit de mettre le pied hors de la porte.Enfin ces pauvres gens étoient dans un chagrin mortel de voir qu'ils mourroient 180 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE de faim.Enfin, la récolte étant venue, une de nos armées, revenant de prendre un fort, passa par les campagnes où étoient les maisons et les terres des habitans et, étant arrivée au poste Saint-Frederic, le général dit aux habitans que leurs bleds pressoient d'être coupés.Ils se mirent à rire et toute la garnison.Monsieur le commandant lui dit qu'aucun homme n'avoit sorti du fort, qu'ainsi il n'avoit pas été semé un grain de bled.L'autre et toute l'armée persistèrent à dire ce qu'ils avoient vu.On fit un gros détachement et l'on trouva que tout étoit vrai.On se mit à couper et chaque habitant en eut 40 minots.Celui qui avoit semé l'avoit gardé jusqu'à ce moment.Tout le monde cria au miracle, comme c'en est un bien vérifié.Toute cette année 1747 s'est passée toujours en faits de guerre.On [n'jen peut guère dire au vrai combien on a tué d'Anglois et combien il y en a eus de prisonniers, car il n'a pas été un seul party qui n'ait fait des coups admirables, sans perdre de nos gens que quelques cadets trop courageux.Les Anglois, se voyant toujours arrêtés, firent tous les efforts pour gagner les Sauvages.Une nation, que l'on nomme Agnier, se rendirent à leurs présents et vinrent finement sur quelqu'unes de nos côtes éloignées où ils tuèrent cinq François et firent autant de prisonniers./ Il faut réparer ici l'obmission que l'on a faite, dans son tems, de [351] la perte que nous avons faite d'une bien bonne amie des pauvres, d'une mère tendre, charitable, et d'une administratrice infatiguable pour tous leurs intérests.Je veux dire la maladie, chez nous, et la mort de mademoiselle Mance, de la ville de Langres, qui nous fut enlevée le 19 juin de l'an 1673, dans la soixante 3 ou quatrième année de son âge.Jugez de la douleur de nos sœurs d'alors et de tous les habitans.Ce fut un combat entre ceux à qui possèderoient le dépôt de sa mortalité.Combat qui ne put être terminé que par le judicieux partage que firent Messieurs du séminaire, retenant son corps pour être inhumé à l'église paroissiale de Ville-Marie, nous laissant son cœur, qui a été inhumé sous la lampe de notre chapelle.Vous devez penser, mes sœurs, que cette précieuse partie nous fut adjugée non seulement pour satisfaire à la reconnaissance de nos RELATION DE SŒUR CUILLERIER 181 premières sœurs mais plus encore pour nous être un continuel avertissement de dispositions de zèle, de ferveur, d'humilité et de charité avec lesquelles nous devons servir les pauvres sur le modèle de ce cœur qui pratiqua toute sa vie ces vertus, dans un sublime degré, et tant d'autres que Dieu sçait et dont tout le Canada a été le témoin et l'admirateur.Ne vous flattez pourtant pas, mes sœurs, de posséder encore ce précieux dépôt, notre église et monastère ayant été changés de place et ensuite brûlés en l'année 1695, comme il a été dit ci-devant.Il y fut consumé ainsi que bien d'autres présents qu'elle avoit faits à notre église. 182 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE INDEX DES NOMS {Les chiffres renvoient aux pages du manuscrit original).AGNIER: (ms.Anier) 350.— L'une des tribus membres des Cinq-Nations (ligue iroquoise).AILLEBOUST DES MUSSEAUX, MARIE-MARGUERITE D': (ms.Daillebout) 339.(Montréal 1675-1734).Fille de Charles-Joseph, juge.R.h.s.j., profession en 1695.Anglois: — 319, 349, 350.ANVILLE, duc d': LA ROCHEFOUCAULD DE ROYE.ARNAULD, HENRY: (ms.Arnau) 330.(France 1597-1692).Evêque d'Angers.BENOÎT, JOSEPH: (ms.Benoîts) 342.(France 1672-Montréal 1742).Chirurgien militaire des troupes de Montréal.Médecin à l'Hôtel-Dieu de Montréal à partir de 1718.BUADE DE FRONTENAC, LOUIS DE: 320.(France 1622-Québec 1698).Gouverneur général de la Nouvelle-France de 1672 à 1681 et de 1689 à 1698.CANADIEN: 350.CHARTIER DE LOTBINIÈRE, EUSTACHE: (ms.Lobiniere) 344.(Québec 1688-1749).Seigneur, conseiller au Conseil supérieur (1710).Veuf en 1723.Devient prêtre en 1726.Vicaire général, archidiacre et doyen du Chapitre de la cathédrale de Québec (1726-27).Doyen du Conseil supérieur en 1735.De nouveau désigné doyen du Chapitre de la cathédrale en 1738.{Dictionnaire Biographique du Canada, III).CHAVITAU, capitaine: 330.CHRÉTIEN, père: LE CLERCQ, CHRESTIEN.COULON DE VILLIERS, NICOLAS-ANTOINE: 349.(Contrecoeur 1708-Montréal 1750).Officier dans les troupes de la Marine.Lieutenant en 1734.Commande le fort Saint-Joseph (1734). RELATION DE SŒUR CUILLERIER 183 Capitaine en 1744.Envoyé en Acadie en 1746.En 1747, commande, à Grand-Pré, le détachement qui s'attaque à celui d'Arthur Noble.{Dictionnaire Biographique du Canada, III).DARGY, FRANÇOISE: 338, 349.( t Montréal 1745).R.h.s.j., profession en 1708.DENIS, CATHERINE: 325.(France 1645-Montréal 1730).Fille de Simon Denis de la Trinité.Arrive au Canada vers 1650, R.h.s.j., profession en 1667.DENIS DE LA TRINITÉ, SIMON: 325.(France 1 1599-Canada t 1680).Arrive au Canada vers 1650.Membre du Conseil souverain de 1664 à 1666.DOSQUET, PIERRE-HERMANN: 343.(France 1691-1777).Nommé coadjuteur de Mgr de Mornay en 1728.Arrive à Québec en 1729.Après la démission de Mgr de Mornay (1733), il est nommé évêque (1734).Démissionne en 1739.DUBREIL DE PONTBRIAND, HENRI-MARIE: (ms.PONTBRIANT) 343.(France 1708-Montréal 1760).Sixième évêque de Québec.Nommé évêque en 1740.Arrive à Québec en 1741.DU BUISSON, LOUISE-ANGÉLIQUE DU POITIERS: (ms.Dubuis-sons) 349.(Nouvelle-Angleterre 1684-Montréal 1745).R.h.s.j., profession en 1717.DU GUÉ DE BOISBRIAND, ÉLISABETH: 338, 339.(Montréal t 1680-1734).Fille de Sidrac de Du Gué, sieur de Boisbriand et de Marie Moyen des Granges.R.h.s.j., profession en 1699.DUPUY, CLAUDE-THOMAS: (ms.Dupuis) 344.(France 1678-1738).Intendant de la Nouvelle-France de 1725 à 1728.Exécuteur testamentaire de Mgr de Saint-Valliers.FRANÇOIS: 350.FRANÇOIS, père: 344.Récollet.Il peut s'agir de Jean-Melchior Brekenmacher, qui a vécu au Canada de 1713 à 1742.FRANÇOISE, sœur: 339.( t Montréal 1734).R.h.s.j., profession en 1721.FRONTENAC-BUADE DE FRONTENAC.GALLARD, CHARLOTTE: 328, 330, 331.(France 1648-Montréal 1725).R.h.s.j.Arrive à Montréal en 1681.Supérieure de 1702 à 1708, de 1711 à 1717 et de 1720 à sa mort.CATIEN, AGATHE: (ms.Gassien) 318, 339.( t Montréal 1734).R.h.s.j., profession en 1731. 184 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE GAUDÉ, FRANÇOISE: 337, 338, 344.(Montréal 1671-1751).Fille de Nicolas Gaudé et de Marguerite Picard.R.h.s.j., profession en 1692.Supérieure de 1725 à 1731 et de 1733 à 1739.GENEVIÈVE, sœur :-RENAUD.IROQUOIS: (ms.Yroquois) 322, 325; (Yroquoy) 331.LA CROIX DE CHEVRIERES DE SAINT-VALLIER, JEAN-BAPTISTE DE: 343.(France 1653-Québec 1727).Deuxième évêque de Québec (1688).LA ROCHEFOUCAULD DE ROYE, JEAN-BAPTISTE-LOUIS-FRÉ-DÉRIC DE, marquis de Roucy, duc d'Anville: 349.(France 1709-Nouvelle-Ecosse 1746).Officier de Marine.Nommé lieutenant général des armées navales en 1745, il a pour mission de reprendre Louisbourg.(Voir note 19).LAUBERIVIÈRE :-POURROY DE LAUBERIVIÈRE.LE CLERCQ, CHRESTIEN: (ms.Chrétien) 330.(France 1641-?).Récollet, missionnaire, historiographe.Arrive au Canada en 1675.Missionnaire chez les Micmacs de la Gaspésie (1675-1678).Après un court séjour en France, revient à Québec en 1681.Retourne en France en 1687.(Dictionnaire Biographique du Canada, I).LEDUC, ANNE-FRANÇOISE, dite SAINT-JOSEPH: 347.(Montréal 1666-1750).Fille de Jean Leduc et de Marie Souligny.R.h.s.j., profession en 1685.Supérieure de 1717 à 1720 et de 1739 à 1745.LEMOYNE DE SAINTE-HÉLÈNE, AGATHE: (ms.St-Hélène) 342.Fille de Jacques, petite-fille de Charles Lemoyne, seigneur de Longueuil.R.h.s.j., profession en 1708.Supérieure de 1763 à 1766.LE PICARD, AGNÈS: 338, 339.(Québec 1674-Montréal 1734).Fille de Jean Le Picard et de Marie-Madeleine Gagnon.R.h.s.j., profession en 1696.LE SUEUR, PIERRE: 347.(France 1684-Montréal 1752).Sulpicien.S'occupe de ministère paroissial.En 1715, premier curé résident de Saint- Sulpice (pendant dix-huit ans).En 1742, se retire au séminaire de Montréal.(Dictionnaire Biographique du Canada, III).LE VASSEUR, GENEVIÈVE: 339.(L'Ange-Gardien 1675-Montréal 1734).Fille de Louis Le Vasseur.R.h.s.j., profession en 1695.Supérieure de 1731 à 1733. RELATION DE SŒUR CUILLERIER 185 LOTBINIÈRE-CHARTIER DE LOTBINIËRE.LOUISE, sœur: SAREAU.MANCE, JEANNE: 351.(France 1606-Montréal 1673).Arrive à Québec en 1641 et à Montréal en 1642.Co-fondatrice de Montréal.Fondatrice de l'Hôtel-Dieu de Montréal.MARIE JOSEPH, sœur: 339.( t Montréal 1734).R.h.s.j.MARIN DE LA MALGUE, PAUL.349.(Montréal 1692-Penn.1753).Officier dans les troupes de la Marine.A partir de 1744, fait campagne en Acadie et à la frontière de la colonie de New-York.En 1746, détruit Saratoga.(Dictionnaire Biographique du Canada, III).MAUMOUSSEAU, FRANÇOISE: (ms.Monmoussau) 330.(France 1657-Montréal 1704).R.h.s.j.Supérieure en 1696.MÉNARD, MARIE-MADELEINE (LAFONTAINE, dite Madeleine) : 338.R.h.s.j., profession en 1712.MONTIGNY, JACQUES TESTARD DE: 338.(Montréal 1663-1737).Officier des troupes du Canada.Réformé en 1733.MONTIGNY, MARIE-JOSEPH TESTARD DE, (dite LAFAYE).349.( t Montréal 1750).R.h.s.j., profession en 1719.MORIN, MARIE: 318, 321, 325.(Québec 1649-Montréal 1730).Fille de Noël Morin et d'Hélène Desportes.R.h.s.j., profession en 1665.Première annaliste de l'Hôtel-Dieu.(Voir note 1).Supérieure de 1693 à 1696 et de 1708 à 1711.(Voir note 7).(Dictionnaire Biographique du Canada, II).NORMANT DE FARADON, LOUIS: 337, 344, 346.(France 1681-Montréal 1759).Sulpicien.Arrived Montréal en 1722.Procureur et directeur de la Compagnie de Saint-Sulpice au Canada (1722).Supérieur du séminaire de Montréal (1732).Vicaire général pour la région de Montréal (1726).(Dictionnaire Biographique du Canada, III).NOYELLES DE FLORIMONT, NICOLAS-JOSEPH DE: (ms.de-noyelle) 348.(France 1695-1761).Officier dans les troupes de la Marine.PONTBRIAND-DUBREIL DE PONTBRIAND.POURROY DE LAUBERIVIÈRE, FRANÇOIS-LOUIS DE: (ms.Lo-brevière, Lobreviaire) 343.(France 1711-Québec 1740).Cinquième évêque de Québec.Nommé évêque en 1739.Arrive à Québec le 8 août 1740 et meurt douze jours plus tard.(Dictionnaire Biographique du Canada, II). 186 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE PRÉVILLE, MARIE DE: 339.( t Montréal 1734).R.h.s.j., profession en 1710.QUENET, MARIE-CLÉMENCE: 349.(Canada 1681-Montréal 1745).R.h.s.j., profession en 1708.RAMEZAY, JEAN-BAPTISTE-NICOLAS-ROCH DE: 349.(Montréal 1708-1777).Fils de Claude de Ramezay, gouverneur de Montréal.Commandant des troupes françaises en Acadie.RENAUD, MARIE-GENEVIÈVE (dite Geneviève): 338, 339.(Montréal 1668-1735).R.h.s.j., profession en 1689.RIGAUD DE VAUDREUIL, FRANÇOIS-PIERRE DE: (ms.Vaudreuil-le) 349.(Canada 1703-1779).Fils de Philippe de Rigaud de Vaudreuil.Officier.ROBERT, mademoiselle: 348.?SAINTE-HÉLÈNE, sœur :-LEMOYNE DE SAINTE-HÉLÈNE.SAINT-JOSEPH, soeur-.-LEDUC.SAINT-VALLIERnLACROIXDECHEVRIÈRESDE SAINT-VALLIER.SAREAU, LOUISE: (ms.Louis) 349.(t Montréal 1745).R.h.s.j., profession en 1714.SOUART, GABRIEL: 331.(France 11611-1691).Sulpicien.Réside au Canada de 1657 à 1686.Supérieur du séminaire de Montréal de 1661 à 1668 et de 1674 à 1676.Chapelain de l'Hôtel-Dieu de 1661 à 1684.(Dictionnaire Biographique du Canada, I). RELATION DE SŒUR CUILLERIER 187 LISTE DES NOMS DE LIEU ACADIE: 349.ANGERS: 328; (ms.Anger) 330.BEAUFORT : 329, 330.Beaufort-en-Vallée.CANADA: 325, 343, 351; (ms.Canadas) 330, 331.CHIBOUCTOU: 349.FRANCE: 331, 343, 349.LANGRES: 351.LA ROCHELLE: 330.LOUISBOURG: 349.MONTRÉAL: 339, 348, 349; (ms.Montrealle) 320; (ms.Monrealle) 320; (ms.Monreal) 325.QUÉBEC: 319, 320, 321, 326, 330, 343, 345, 346.SARATOGA: 349.SAINT-FRÉDÉRIC: 350.SAINT-JOACHIM: 338, 346.SAINT-JOSEPH: 337, 338.TOURAINE: (ms.Tourenne) 325.TOURS: 325.VILLE-MARIE: 320, 351. 188 EDITION: GHISLAINE LEGENDRE GLOSSAIRE {Les chiffres renvoient aux pages du manuscrit original).ABIMER V.intr.: 318.Tomber dans un abîme, être englouti.AJUSTEMENT s.m.: .319.Toilette, parure.APOTHICAIRERIE s.T: 326.Lieu où se préparent les médicaments; l'art de les préparer.BANDE s.f.: 337, 338.Groupe de plusieurs personnes.BLÉ D'INDE s.m.: 345.Maïs.CADUCITÉ s.f.: 334.Vieillesse, décrépitude.COLLOQUE s.m.: 332.Entretien, conversation.COMMODITÉS s.f.pi.: 338, 342.Choses nécessaires à l'alimentation et aux besoins du ménage; pièces et dépendances d'un immeuble nécessaires pour son usage.COMPLAINTE s.f.: 337, 340.Plainte, lamentation.CONSOMMER v.trans.: 341.Consumer, brûler.COTE s.f.: 349, 350.Côte, seigneurie, paroisse {sur les rives du Saint-Laurent).COUVERT s.m.: 338.Couvercle.DÉPOSITAIRE s.f.: 326.Econome.— des pauvres: économe de l'hôpital.GALETAS s.m.: 334, 342, 343.Grenier.HARDES s.f.pi.: 341.Vêtements.INFIRME adj.: 337.De santé précaire, de constitution faible.LORS adj.: 331.Alors.Pour -: 330, 338, 344: alors.MAÇONNE s.f.: 347.Maçonnerie.MANDER v.trans.: 346.Faire venir.MINISTRE s.m.: 349.Celui qui accomplit une tâche au service du qn. RELATION DE SŒUR CUILLERIER.189 OFFICIÉRE s.f.: 333.Religieuse qui exerce une tâche d'autorité.PESTE s.f.: 339.Maladie épidémique, surtout celle qui produit des bubons.POSTULAT s.m.: 330.Temps de probation.POURPRE s.m.: 339.Maladie caractérisée par des taches rouges sur la peau.QUE rel.: 331.Où.REGULARITE s.f.: 324.Se dit particulièrement de l'état monastique, de l'observance exacte de la règle et de l'institut de l'ordre.(Furetière, Dictionnaire universel.) ROBIERE s.f.: 343.Religieuse chargée du soin des vêtements.SAUVER v.(ici absolu): 336.Mettre en lieu sûr.STABILITE s.f.: 322.Etat, règle monastique; résidence permanente dans un lieu.SUPÉRIORITÉ s.f.: 323.Place ou autorité de supérieur.TERRINÉE s.f.: 346.Contenu d'une terrine.TRIENNAL s.m.: 333.Période de trois ans {dans une charge).VEILLEUSE s.f.: 339.Celle qui, dans un hôpital, passe la nuit en surveillance. 190 ÉDITION: GHISLAINE LEGENDRE NOTES 1 Marie Morin, née à Québec le 19 mars 1649.Entre chez les Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal en 1662.Meurt le 8 avril 1730.(En écrivant «âgée de 85 ans et un mois» (ms.324), Véronique Cuillerier fait une erreur).En 1697, elle commence la rédaction de l'Histoire simple et veritable de l'etablissement des Religieuses hospitalières de Saint Joseph en l'isle de Montreal, diste a presant Ville Marie, en Canada, de l'annee 1659.{Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréal, 1659-1725 ).Elle interrompt son récit en 1725.— «depuis notre etablissement» : depuis l'arrivée des Hospitalières de Saint-Joseph à Montréal, en 1659, pour seconder Jeanne Mance et s'occuper de l'Hôtel-Dieu fondé par madame de Bullion et Jeanne Mance.2 Le 19 juin 1721, un incendie détruit l'Hôtel-Dieu et le monastère des Hospitalières.On peut lire le récit de cet incendie et des difficultés rencontrées pour reconstruire l'Hôtel-Dieu dans l'Histoire simple et veritable.(ms.292-317).3 En 1690, les Anglais décident d'attaquer le Canada sur deux fronts.Winthrop, avec 3000 hommes et près de 1200 Iroquois, doit par terre attaquer Montréal et rejoindre Phips qui l'attend à Québec avec sa flotte.L'entreprise de Winthrop échoue (variole).Ignorant cet échec, Phips exige la reddition de Québec.Devant le refus de Frontenac, il commence les combats le 18 octobre.Ils durent trois jours.(Les «Montréalistes», dirigés par Callière, gouverneur de Montréal, avaient rejoinent Québec le 16 octobre).G.Cerbelaud Salagnac, Les Français au Canada, Paris, Editions France-Empire, pp.154-8.— Françoise Juchereau de Saint-Ignace, annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec, rapporte aussi l'épisode de l'«étandard» : «Mr de la Colombiere, grand archidiacre du dioceze, descendit avec eux, ayant arboré sur son canot un étendart ou êtoit peint le saint Nom de Marie, afin d'animer ses guerriers par la confiance en la très sainte Vierge.» Les Annales de l'Hôtel-Dieu de Québec (1636-1716), éd.Albert Jamet, Hôtel-Dieu de Québec, Québec, 1939, p.252.4 La Religieuse: Catherine Simon du Longpré, dite de Saint-Augustin, Hospitalière de Saint-Augustin à l'Hôtel-Dieu de Québec.Le tremblement de terre dont il est fait mention a eu lieu en 1663.Les Annales de l'Hôtel-Dieu de Québec rapporte cette vision: «Cependant, une ame fort chérie de Dieu et qui êtoit familière avec luy prioit [.] elle connut que Dieu êtoit fort irrité contre le Canada [.] Elle vit aussy tôt quatre demons furieux aux quatre cotez des terres voisines de Québec qui les secoüoient si rudement qu'ils se proposoient de renverser toute la colonie.En même tems, elle apperçut un jeune homme d'une mine majestueuse, qui montra l'authorité qu'il avoit sur ces spectres en ce qu'il les arrêta un peu de tems, puis il leur lâcha la bride, et elle RELATION DE SŒUR CUILLERIER 191 entendit les démons qui disoient que ce qui alloit arriver convertiroit tous les pécheurs, mais que ce ne seroit que pour un tems, et qu'ils avoient bien des moyens pour les ramener dans le chemin du vice.» Ed.Albert Jamet, op.cit., p.123.En note, l'éditeur mentionne que le P.Ragueneau.Marie de l'Incarnation et le P.Lalemant (Relation de 1663) citent cette vision.— «Il y a 66 ans que cette vision est passée» : Erreur de Véronique Cuillerier.Le total des années donnerait 1729 et Véronique Cuillerier n'écrit sa «relation» que dans les années quarante.5 Les trois Hospitalières de Saint-Joseph, arrivées en 1659, sont Judith Moreau de Brésoles, Catherine Macé et Marie Maillet.6 Jérôme Le Royer de La Dauversière fonde (1636-40) une communauté à vœux simples, non cloîtrée.C'est en 1666 que la communauté se transforme en ordre régulier (vœux solennels, «stabilité» ) cloîtré.— Les trois Hospitalières de Saint-Joseph qui arrivent en 1669, sont Andrée Devemay du Ronceray, Renée Le Jumeau et Renée Babonneau.— Marie Morin prononce ses vœux simples en 1665 en fait sa profession de vœux solennels en 1671.— Marie Morin «contracte» au nom de la maison de Montréal puisque Catherine Denis et elle seule relèvent de cette maison.(Andrée du Ronceray ne peut contracter au nom de cette maison car elle est professe de la maison de Laval).C'est pourquoi Marie Morin et Catherine Denis deviennent professes avant les trois premières mères.Lucien Campeau, «Mgr de Laval et les Hospitalières de Montréal (1659-1684)», ÏEIôtel-Dieu de Montréal 1642-1973, Montréal, Cahiers du Québec / Hurtubise HMH, 1973, p.122.7 Le premier incendie de l'Hôtel-Dieu a lieu en 1695.Marie Morin est supérieure de 1693 à 1696 et de 1708 à 1711.(Auparavant, elle avait été dépositaire (économe) en 1672, de nouveau en 1676, 1681 et 1689).Elle est encore nommée dépositaire en 1696.On peut lire le récit de ce premier incendie dans l'Histoire simple et veritable.(ms.248ss.) 8 Les Hospitalières de Saint-Augustin de Dieppe arrivent à Québec en 1639 pour s'occuper de l'Hôtel-Dieu de Québec fondé par la duchesse d'Auguillon en 1636.9 Charlotte Gallard et Françoise Maumousseau quittent Beaufort-en-Vallée (une des maisons des Hospitalières de Saint-Joseph) le 27 mai 1681 et arrivent à Montréal le 1er août.10 «dans cette incendy» : incendie de 1695.Charlotte Gallard est alors dépositaire.Marie Morin la remplace dans cette fonction en 1696.11 «une seconde incendy» : incendie de 1721.12 II s'agit de la maison de madame de Francheville.Voir [ Maria Mondoux], L'Hôtel-Dieu, premier hôpital de Montréal, 1642-1942, Montréal, 1942, p.287.En note, l'auteur écrit: «Une négresse, servante de Thérèse de Couagne veuve de François Poulin de Francheville, fut l'auteur de ce sinistre.Marie-Joseph-Angélique —c'était son nom —, ayant comploté de s'enfuir avec un domestique de cette dame, voulut faciliter leur 192 ÉDITION : GHISLAINE LEGENDRE évasion à la faveur de l'incendie quelle alluma.Les deux complices furent arrêtés sur la route de la Nouvelle-Angleterre, où ils se proposaient d'aller s'établir.» 13 Monseigneur Dosquet ne passe que deux ans au Canada et démissionne en 1739.Monseigneur de Lauberivière meurt à son arrivée à Québec en 1740.Monseigneur de Pontbriand débarque à Québec en août 1741.14 A la mort de Monseigneur de Saint-Vallier, le 26 décembre 1727, le chapitre nomme Étienne Boullard grand vicaire, afin d'écarter Lotbinière dont les fonctions d'archidiacre et de grand vicaire, attribuées par Saint-Vallier, indisposaient le chapitre.Peu après, Monseigneur de Mornay est nommé évêque sans cependant venir au Canada.VoirDictionnaire Biographique, III, Québec, Les Presses de TUniversité Laval, 1974, «Chartier de Lotbinière, Eustache» .15 Guerre de la Succession d'Autriche (1740-48).La France déclare formellement la guerre à l'Angleterre en mars 1744.16 Après une quarantaine de jours de siège, Louisbourg capitule le 28 juin 1745.Afin de reprendre Louisbourg et détruire les établissements anglais d'Acadie et de Terre-Neuve, la France décide d'envoyer une flotte de 54 vaisseaux commandée par d'Anville.Le départ a lieu le 22 juin 1746.Pendant la traversée, la dysenterie et le scorbut ravagent la flotte.Arrivée sur les côtes de l'Acadie le 10 septembre, la flotte est dispersée, trois jours plus tard, par une tempête.Certains vaisseaux sont obligés de rentrer en France.Estournel, qui seconde d'Anville avec La Jonquière rejoint Chibouctou le 27 septembre pour y apprendre que d'Anville est mort le jour même d'apoplexie.Voir Dictionnaire Biographique, III, «La Rochefoucauld de Roye, Jean-Baptiste-Louis-Frédéric de, marquis de Roucy, duc d'Anville.17 «Rigaud de Vaudreuil» : François-Pierre de Rigaud de Vaudreuil.— «forts considérable» : le fort Massachusetts.18 En février 1747, Coulon de Villiers, secondé par Louis de La Corne, à la tête d'un groupe de moins de 300 Canadiens, attaque à Grand-Pré (N.-E.) une troupe de 500 hommes dirigés par Arthur Noble.Blessé au bras, Coulon de Villiers doit céder le commandement à La Corne.Noble et une grande partie de sa troupe sont tués.Voir Dictionnaire Biographique, III, «Coulon de Villiers, Nicolas-Antoine» et «La Corne, Louis de» .Composé en Palatino, corps 10 sur 12, aux ateliers LHR Composition, à Candiac, cet ouvrage a été achevé d'imprimer sur les presses de L'imprimerie Gagné Liée, à Louiseville, le dixième jour d'avril mil neuf cent soixante-dix-neuf Imprimé au Canada Printed in Canada Les Ecrits du Canada français ont publié 42 pièces de théâtre Robert Elle Robert Elle Robert Elle Marcel Dube Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dube Marcel Dubé Anne Hébert Anne Hébert Anne Hébert Yves Theriault André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau Guilbeault-Gauvreau François Moreau Eugène Cloutier Eugène Cloutier Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibault Andrée Maillet Andrée Maillet Andrée Maillet Jacques Perron Jacques Perron Françoise Loranger Yves Hébert Yves Hébert Paul-Ghislain Villeneuve Alec Pelletier Jacques Languirand Michel Greco Jacques Brault Jacques Brault Gilles Marcotte Naïm Kattan Andrée Maillet André-Pierre Boucher
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