Écrits du Canada français, 1 janvier 1983, No 49
QvE&££ Pibliotijèquei^attonalf bu (©uébcc PERRJE iarqœelle ecnts du Canada français Les Écrits René Garneau Pierre Ttottier Jean Mouton Paul Toupin____ Guy Gervais René Garneau _ Mario Pelletier Willie Chevalier RENÉ GARNEAU Romancière de la tendresse Dialogue littéraire Propos non conventionnels ¦ Poèmes Chroniques Reflet d’une amitié indefectible Choix de lettres de JACQUES et BAISSA MARITAIN , Robert Charbonneau, Jean Le Moyne, Guy Sylvestre L écrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-présidents: Trésorier: Secrétaire: Administrateurs: Le vérificateur: Paul Beaulieu Claude Hurtubise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.René Garneau Jean Fortier Michel Perron, C.A.Note de gérance Les Écrits du Canada français-publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; 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pour d’autres, plus enclins à la spéculation philosophique, elle s’est poursuivie à travers Les degrés du Savoir (1932) auquel, pour emprunter la formule d’un lecteur assidu, dans le besoin de se “rassurer” on revient “comme à un bréviaire d’intelligence”.Loin d’être un groupe rigide, les membres de l’équipe s’aventuraient dans des avenues différentes selon leurs préoccupations.Un partage de nos découvertes en nous prêtant à l’un et à l’autre les livres lus et médités assurait un certain degré d’unité.De Raïssa Maritain émanait une force toute spirituelle.Ses petits livres: De la Vie d’oraison (1922 et 1933), rédigé conjointement avec Jacques Maritain, Des moeurs divines (1921), traduction d’un opuscule attribué à saint Thomas d’Aquin, Les dons du Saint-Esprit (1929), traduction du traité de Jean de Saint-Thomas, et sa poésie furent des lieux de rencontre.Plus discrète, plus hermétique dans son expression, sa pensée avait une grande puissance d’attraction.En octobre 1934, les conférences de Maritain à Montréal, sous les auspices de l'Institut scientifique franco-canadien, nous avaient révélé un homme attachant par ses idées et une personnalité rayonnante d’intensité intérieure.Ces conférences qui analysaient les problèmes spirituels et temporels d’une nouvelle chrétienté soulevaient maints dilemmes qu’intuitivement nous sentions, sans toutefois pouvoir les définir.Elles cernaient de près nos préoccupations religieuses et philosophiques et offraient des éléments d’une chrétienté non plus monolithique, mais basée sur le pluralisme.Notre admiration ne nous aveuglait pas ni ne nous rendait présomptueux, conscients que nous étions de la faiblesse de notre formation historique et philosophique. 9 Aussi dans les notes sur ces conférences publiées dans La Relève (5e cahier de la première série) quelques semaines après qu elles furent prononcées, dès la deuxième phrase mettions-nous en garde nos lecteurs: “Autre chose est de suivre le discours d'un philosophe et d’avoir l'illusion de comprendre pendant la durée de la conférence, et autre chose de formuler ces idées pour soi, d'avoir l’intelligence active de ce qu'on a entendu.” À travers les commentaires du penseur novateur sur un nouvel humanisme, sur le chrétien et le monde, une parenté intellectuelle et spirituelle se confirmait.Les contacts personnels s'amorcèrent rapidement grâce à l'amabilité de Madame Alfred Thibaudeau qui hébergeait Jacques et Raïssa Maritain lors de leurs séjours à Montréal.Elle sut se faire notre avocate auprès d’eux pour qu’ils reçoivent des jeunes qui leur étaient inconnus.Dès son premier séjour, le philosophe accueillit le 16 octobre 1934 l’équipe de la revue.Mais Raïssa Maritain n'accompagna son mari à Montréal que pendant la guerre, en février 1941.En leur présence, nous nous sentions fortement impressionnés, intimidés; le sourire engageant de Jacques Maritain et la douceur éthérée de sa femme nous mettaient toutefois vite à l’aise et en confiance.Nous n’hésitions pas à leur faire part de nos aspirations et à solliciter leurs conseils.Jamais leurs réponses ne se transformaient en admonitions, car tous deux professaient un trop grand respect des recherches, même maladroites, des autres.Notre adhésion fut acquise en toute liberté et à aucun moment, contrairement à l’opinion d'un sociologue québécois émise au cours d’une émission radiophonique, avons-nous été subjugés, à la remorque de la pensée française.Ce que nous apprenions d’écrivains français, nous le retenions comme un bien propre.Quelques privilégiés, à l’occasion de séjours en France avant la guerre, purent fréquenter la résidence des Maritain à 10 Meudon, cénacle où se réunissaient les intellectuels et créateurs— théologiens, poètes, romanciers, artistes—parmi les plus éminents de plusieurs pays.De ce lieu exceptionnel, on repartait détenteur de richesses insoupçonnées, car, en plus de nos hôtes, on y côtoyait les écrivains qui publiaient leurs oeuvres dans la prestigieuse collection du Roseau d’Or, dans Vigile, entre autres Stanislas Fumet, Louis Massignon, Olivier Lacombe, René Schwob, l’abbé Altermann, Émile Dermenghem.Et graduellement le besoin d’établir des rapports plus intimes incita quelques membres de l’équipe, parmi les plus audacieux, à prendre l’initiative d’un échange de lettres.Les premières de ces missives remontent à 1935; elles deviennent plus fréquentes à compter de 1940 lorsque la défaite de la France force les Mari tain à s’établir à New York et, malgré un rythme irrégulier, se poursuivent jusqu’en 1954.Et en 1971, après une longue interruption, un dernier message de fidélité.Dans notre humilité naïve, sauf de très rares exceptions, nous ne conservions pas de copies—tout au plus avons-nous retracé quelques brouillons — de nos lettres.Par exemple, c’est une référence dans le mot de notre correspondant qui nous rappelle que nous lui avions écrit antérieurement.La première lettre de Maritain datée le 9 décembre 1935 débute par ces mots: “J’ai été très touché de votre lettre et je vous en remercie de tout coeur.” Mais de notre lettre aucune trace, aucun souvenir.Même quelques missives des Maritain ont malencontreusement été perdues.Aussi la correspondance telle que publiée risque-t-elle de créer la fausse impression d’un échange à sens unique.En fait cet échange épistolaire se prolongeait par les articles que fournirent gracieusement Jacques et Raïssa Maritain à La Relève et à L# Nouvelle Relève et par l’envoi de leurs livres portant des dédicaces chaleureuses.De même les témoignages d’appui spontanément exprimés maintenaient cette continuité des rapports.Ainsi 11 au cours d’un séjour en France en 1936, André Laurendeau avait posé à quelques personnalités françaises du monde intellectuel la question suivante: “Voulez-vous écrire, en quelques lignes, ce que vous pensez de La RelèveV Avaient répondu Daniel-Rops, Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Émile Baas, le père Paul Doncoeur.Voici les termes de la réponse de Maritain: “Bien volontiers, je vous dis ma grande estime pour le travail auquel se dévouent vos amis de La Relève.Cette revue occupe à mon avis une place nécessaire, et en combattant, dans un esprit de foi et de liberté, pour la primauté des valeurs spirituelles, je pense qu’elle rend un important service à la jeunesse canadienne et à la culture canadienne”.De leur côté les membres de l’équipe maintenaient vivace ce lien par les études qu’ils consacraient aux ouvrages de leurs célèbres correspondants ou les analyses qu’ils en faisaient en groupe.Dans ce contexte ne convient-il pas de souligner le sondage des pages d'Humanisme intégral (1936) dans notre recherche d’éléments d’une société nouvelle susceptibles de réformer la nôtre.Quelle ambition démesurée! Quoi qu’il en soit, par sa ferveur, le ton même des articles des uns et des autres s’apparente à un dialogue.Ce besoin de communiquer se manifesta de diverses façons.Ainsi, devant l’impossibilité pour Maritain de venir à Montréal, Claude Hurtubise et moi nous rendîmes à l’automne de 1938 à Toronto où le philosophe donnait des conférences à l’Institute of Mediaeval Studies.Les longs entretiens avec Maritain furent centrés sur les problèmes qui retenaient l’attention de La Relève: relations entre la religion et la culture, le problème du régime temporel, la démocratie face au fascisme et au nazisme.Nos questions portaient également sur l’état de ces problèmes en Amérique.Un questionnaire lui fut soumis, et de ses réponses se dégageait un sain optimisme en l’avenir “d’une nouvelle démocratie, organique et pluraliste, et fondée sur la dignité de la personne 12 humaine, image de Dieu".À cette fin il lançait à tous les peuples du continent américain un appel à la concertation.Les contacts, plus aisés et plus étroits ceux-là, car nous étions presque des familiers, se répétèrent en février 1941 et à l’automne de 1943, année où Jacques Maritain reprit ses conférences interrompues pour des raisons politiques et donna des cours à l’Université de Montréal, sans compter des rencontres fortuites aux États-Unis et en France.Une telle relation privilégiée s’exprima par un Numéro-Hommage que La Nouvelle Relève consacra en décembre 1942 à Jacques Maritain à l’occasion de ses soixante ans.Parlant au nom de l’équipe, Robert Charbonneau lui rendit ce témoignage dans l’article liminaire: Nous avons réuni à l’occasion du soixantième anniversaire de M.Jacques Maritain quelques articles qui veulent être un témoignage de notre admiration pour le premier philosophe de notre temps et de gratitude pour le chrétien et pour l’homme qui, depuis plusieurs années déjà, par son oeuvre d’abord, par ses conseils amicaux, ses suggestions et son aide a été le guide incontesté de notre jeune mouvement.Nous devons à M.Maritain ce que La Relève a eu de meilleur.En d’autres circonstances où les prises de position sur des questions controversées divisaient profondément les catholiques, comme la guerre d’Espagne, Maritain refusant en 1937 de se laisser embrigader dans une idéologie de la guerre sainte derrière le général Franco, la polémique acerbe déclanchée maladroitement par Dom Jamet prenant à partie Jacques Maritain pour certains de ses propos au cours d’une émission radiophonique de Radio-Canada le 2 mai 1943 sur le thème: Le catholique devant 13 la guerre, propos dans lesquels il mettait en garde les chrétiens contre les ressentiments qui peuvent découler d’un état d’esprit “là où il aura semblé établir une solidarité entre la religion et des causes politiques indignes d’elle.” Se penchant sur la situation dans son pays, il tirait la conclusion suivante: En France, par exemple, on peut tenir pour assuré que les illusions suscitées, chez certains catholiques, par le mythe du Maréchal Pétain provoqueraient après la libération du pays une sérieuse crise d’anticléricalisme si la résistance admirable des forces vives du catholicisme français au régime de collaboration n’était là pour porter témoignage devant la nation.Cette polémique eut de sérieuses répercussions dans les milieux religieux et intellectuels au Québec.Sur ces deux questions, nous n’hésitâmes pas à nous ranger aux côtés du laïc chrétien, car son jugement s’appuyait sur des faits irréfutables et un souci de justice.Autre signe du prestige de Jacques Maritain: bien qu’indépendantes de La Nouvelle Relève, les Éditions de l’Arbre, dirigées par deux membres de l’équipe, Robert Charbonneau et Claude Hurtubise, prirent leur essor en lançant sur le marché leur premier livre signé Jacques Maritain: Le crépuscule de la civilisation (1941).Cette pubücation fut suggérée à Robert Charbonneau et Claude Hurtubise par Guy Sylvestre qui leur en fournit le texte, paru d’abord en plaquette à Paris en 1939 aux Nouvelles Lettres.Enfin malgré un silence apparent qu’imposèrent les occupations professionnelles propres aux différents membres de l’ancienne équipe, l’un des nôtres se fit spontanément notre interprète pour rappeler à Jacques Maritain, à l’occasion d’une décision capitale: sa profession en 1971 chez les Petits Frères de 14 Jésus, la permanence de la communion qui nous unissait à lui.Plus modeste, la présence de Raïssa Maritain au sein du groupe n’en était pas moins sensible.À preuve son empressement à partager la désolation des amis de Saint-Denys Gameau en contribuant un texte émouvant au Numéro-Hommage que La Nouvelle Relève consacra en décembre 1944 au poète à l’occasion de sa mort tragique.Elle n’avait pas connu personnellement Saint-Denys Garneau, mais à travers Regards et Jeux dans l’espace elle avait saisi les affinités qui unissent les poètes et surtout deviné “l’intime et secrète aperception de sa destinée”, qu’elle exprima en empruntant quelques strophes du poème: “Accompagnement” : Maintenant, “tranposé” par la mort, selon son voeu profond, Par toutes sortes d’opérations, des alchimies, Par des transfusions de sang Des déménagements d’atomes par des jeux d’équilibre il est enfin .porté par la danse de ces pas de joie que toujours il a entendus à ses côtés D’une joie à moi que je ne puis pas prendre qu’il désirait et ne pouvait recevoir en cette vie.Les poèmes qu’elle publia dans La Relève et La Nouvelle Relève avaient des prolongements en profondeur.La réédition de son 15 recueil de poèmes: Lettre de nuit La Vie donnée par les Éditions de l’Arbre en 1943, les ouvrages qu’elle publia à New York: Les grandes amitiés (1941 et 1944), Marc Chagall (1943) furent longuement commentés soit dans La Nouvelle Relève, soit dans un quotidien montréalais: Le Canada.Et sa correspondance, par sa spontanéité et son urbanité, demeure un document des plus vivants.Pour illustrer cette continuité des rapports entre les Mari-tain et l’équipe de La Relève sont reproduits quelques textes particulièrement significatifs qui ne sont pas facilement à la disposition des lecteurs.En présentant ce choix de lettres de Jacques et de Rafssa Maritain à Paul Beaulieu, Robert Charbonneau, Jean Le Moyne et Guy Sylvestre, combien nous regrettons l'absence de quelques membres de l’équipe de La Relève, en particulier celle de Marcel Raymond dont la fréquentation de Jacques et Raïssa Maritain aurait apporté des aspects inédits.Ses articles sur eux demeurent, mais épistolier impénitent comment n’aurait-il pas écrit à ces deux amis?Malgré nos démarches pour la retracer, cette correspondance n’a pas encore été localisée.Et on ne peut que déplorer la perte des archives des Éditions de l’Arbre, autre source de témoignages tarie, car seules deux lettres de Jacques Maritain à Robert Charbonneau ont échappé à ce sort.Guy Sylvestre s’est associé à cet Hommage à deux titres: comme collaborateur de plusieurs années à La Relève et à Læ Nouvelle Relève, et comme chroniqueur littéraire à la page littéraire du quotidien de langue française d’Ottawa, Le Droit, plus encore en sa qualité de fondateur en 1943 et directeur de Gants du ciel, périodique dont la présentation soignée, la qualité des études et le choix des collaborateurs canadiens et étrangers ont laissé des traces profondes dans les milieux littéraires cana-diens-français.En nous permettant d’inclure quatorze des missi- 16 ves qu’il a reçues de Jacques et Raïssa Maritain, ce dossier d’une longue amitié s’en trouve enrichi.La publication de ce choix de lettres se veut d’abord un Hommage au grand philosophe chrétien à l’occasion du centenaire de sa naissance (1882), Hommage bien modeste en regard des manifestations qui ont réuni des intellectuels d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Amérique du Nord soit dans les salles de l’Unesco à Paris, soit dans les universités d’autres capitales—je pense en particulier au colloque international qui s’est tenu à Ottawa en octobre 1982 sous le thème: Jacques Maritain dans la Cité — pour célébrer le penseur et l’oeuvre.Nous avons voulu enlever tout caractère dogmatique à cette manifestation et lui donner le ton d’un témoignage de reconnaissance affectueuse d’un groupe d’intellectuels catholiques qui, ayant remis en cause un héritage religieux, a bénéficié au cours des années de jeunesse et de maturité d’un accueil toujours fraternel et d’un partage enrichissant.Dans notre pensée Raïssa Maritain ne pouvait pas ne pas être étroitement associée à celui dont nous célébrons le souvenir, car sa présence se situait au centre même de notre démarche.Ce qui se dégage de cette correspondance sans prétention, au-delà de l’oeuvre du philosophe, au-delà de l’oeuvre du poète, ce sont des qualités humaines: la disponibilité incessante, le désir de celui qui possède de partager non sur une base de supériorité, mais d’égalité, le respect de l’autonomie de l’âme et de l’esprit de l’autre.Note de la Rédaction.Nous remercions sincèrement Madame Schlumberger Grunelius de nous avoir accordé l’autorisation de publier les lettres de Jacques et Raïssa Maritain. 17 LETTRES Jacques Maritain Paul Beaulieu Meudon, 10 rue du Parc 9 décembre 1935 Monsieur Paul Beaulieu Directeur de La Relève 36 rue Roskilde, Outremont Montréal.Canada Mon cher ami, J’ai été très touché de votre lettre et je vous en remercie de tout coeur.Croyez bien que c’est avec la plus profonde sympathie que je suis votre mouvement et que je me sens uni à votre effort.1 J’ai bien reçu les numéros de La Relève que vous m’avez fait envoyer et je vous en remercie.Je voudrais beaucoup vous envoyer un article pour la revue; malheureusement je suis tellement accablé de travail que cela est bien difficile en ce moment.Mais peut-être pourriez-vous publier quelques pages qui ont paru dans la jeune revue française Orientations; cette revue est sûrement tout à fait inconnue au Canada, de sorte que la question de l’inédit ne se pose sans doute point.En tout cas je vous envoie le numéro où mon article a paru.2 J’ai transmis votre message à ma femme qui en a été très touchée. 18 Priez pour moi mon cher ami, et croyez à mon bien affectueux dévouement.Jacques Maritain Brouillon (avant juin 1936) Monsieur Jacques Maritain Institut médiéval Collège Saint Michel Toronto Monsieur, Votre lettre a été cause d’une grande joie.Elle nous donnait une autre preuve de sympathie pour notre travail; ce qui nous est très précieux.Nous avons publié votre article qui possède surtout pour notre province une grande actualité.Les principes qu’il contient seront lus attentivement par la jeunesse soucieuse d’acquérir des notions très précises sur cette question.3 Je vous remercie sincèrement pour les deux livres que vous avez bien voulu m’envoyer: Lettre sur l’indépendance et Science et Sagesse.* me serais fait un plaisir d’en parler dans un prochain cahier, mais la préparation d’une licence en droit accapare tout mon temps.Mon ami, Robert Charbonneau, le fera d’ailleurs mieux que moi, car il possède un sens philosophique exercé et connaît bien vos oeuvres.5 Votre bienveillance à notre égard me pousse à vous faire deux demandes.Notre groupe aimerait beaucoup vous rencon- 19 trer lors de votre prochain séjour à Montréal.Nous savons votre temps très précieux et nous ne voulons nullement nous imposer.Toutefois si vous avez quelque loisir, peut-être pourriez-vous nous recevoir.Plusieurs nous reprochent d’ignorer le travail accompli par nos frères catholiques de langue anglaise, et notamment ceux de Toronto.6 Vous nous rendriez un grand service en nous signalant un jeune qui pourrait écrire quelques pages soit sur leurs préoccupations intellectuelles ou spirituelles, soit sur des réalisations concrètes comme l’Institut médiéval.Je m’excuse de vous importuner de mes demandes et d’abuser de votre sympathie à l’égard de notre mouvement.Veuillez croire à nos meilleurs remerciements et à notre amitié la plus profonde.Paul Beaulieu La Trappe 18 décembre 1936 Monsieur Jacques Maritain 10 rue du Parc Meudon, France.Monsieur, Je tiens à m’excuser d’un manque total de courtoisie.Certes toutes les marques de sympathie à notre égard ne peuvent s’apprécier par quelques mots de remerciements, néanmoins il eût été mon premier devoir de vous dire toute notre reconnaissance.Veuillez donc croire à notre profonde gratitude pour tout ce que vous avez fait pour nous, pour votre article, pour les livres 20 que vous nous avez fait tenir et pour ce témoignage confié à André Laurendeau.7 Votre confiance nous stimule dans notre travail.Notre désir était d’insister particulièrement sur cette question d'ordre chrétien, dont vous êtes l’un des initiateurs, par une étude approfondie de votre livre Humanisme intégral.* Malheureusement les événements nous enchaînent trop souvent à nos routines.Vous connaissez d’ailleurs bien cet état d’esprit qui existe dans notre province pour deviner nos difficultés.De plus la maladie et les épreuves s’acharnent sur notre petit groupe.Malgré tout, le travail avance péniblement, mais en profondeur.Nous gardons intact notre courage et nous espérons reprendre cette question si importante pour la jeunesse, car c’est à elle que s’impose la réalisation de cet ordre chrétien.Votre bonté m’incite à vous demander encore quelques pages pour notre revue.Vous savez toute l’influence que vos articles exercent sur notre jeunesse désorientée: c’est ce qui me rend plus audacieux.Je vous avais prié d’insister auprès de Madame Maritain pour qu’elle veuille bien adresser un message à ses soeurs canadiennes.9 Elles sont bien délaissées, et nul doute que les lignes que Madame Maritain leur écrirait feraient un bien inappréciable.Si je me permets de réitérer ma demande, c’est que je suis convaincu que cet appel ne restera pas sans réponse.Soyez assuré, Monsieur, de notre profonde admiration.En retour de ce que vous faites pour nous, nous ne pouvons que vous offrir nos prières à Celui que nous voulons tous servir.Paul Beaulieu Mon cher ami, 21 Meudon, le 4 janvier (1937) J’ai lu votre lettre avec beaucoup d’émotion; c’est par le travail de groupes tels que le vôtre que se réalisera peu à peu cet “Ordre chrétien” dont vous sentez actuellement la nécessité.Je vous enverrai avec plaisir quelques pages pour votre revue, mais il m’est encore impossible de fixer la date de cet envoi.De son côté, ma femme profondément touchée de votre confiance parlera, ainsi que vous le lui demandez, à ses soeurs canadiennes.Soyez assuré que de loin je continue à m’associer à vos efforts et qu’en ce début d’année je forme des voeux pour la tâche que vous avez entreprise.Votre tout dévoué.Jacques Maritain RS.Voudriez-vous me donner quelques précisions au sujet du “message” en question, que vous demandez à ma femme d’écrire pour votre revue? 22 Outremont 25 février 1937 Monsieur Jacques Maritain Meudon France Monsieur, Votre lettre apporte d’excellentes nouvelles qui nous mettent le coeur en joie.Nous osions à peine espérer un tel encouragement.Nous vous en remercions sincèrement et nous attendons avec impatience les quelques pages que vous voudrez bien nous envoyer lorsque votre travail vous laissera quelques loisirs.Vous me posez cependant une grande difficulté en me demandant quelques précisions au sujet du message que Madame Maritain adresserait à ses soeurs canadiennes.Je vous avouerai en toute simplicité qu’il me semble difficile de déterminer un sujet défini.Mon désir est que Madame Maritain dise aux jeunes femmes de notre pays le grand rôle que les chrétiennes peuvent jouer dans une nouvelle chrétienté et dans ce travail de révision des valeurs; également elle pourrait préciser la position de la femme devant toutes ces revendications et devant cette prétendue émancipation de la femme telle que proclamée par les doctrinaires de gauche, et mettre en clarté la vraie émancipation que donne le catholicisme.Madame Maritain pourrait insister sur la communion de pensée qui doit unir toutes les chrétiennes par-delà les frontières des pays, car les Canadiennes se sentent trop isolées.Voilà quelques précisions qu'à votre demande je vous indique, mais que Madame Maritain ne se trouve aucunement liée.Qu’elle continue son travail dans la même veine que De la Vie d’oraison et que la Vie donnée'0, et je suis convaincu que ses 23 lignes sauront pénétrer profondément dans l’âme de ses soeurs canadiennes et y faire un bien inappréciable.Veuillez croire, Monsieur, à notre sincère amitié et assurer Madame Maritain de notre profonde admiration pour son travail.Nous pouvons vous assurer de nos prières ferventes.Paul Beaulieu Paris La Toussaint 1937 Monsieur Jacques Maritain 10 rue du Parc Meudon Monsieur, Il me ferait grand plaisir de vous saluer et de faire connaissance avec Madame Maritain avant mon retour au Canada.Pourriez-vous trouver, au milieu de vos occupations multiples, quelques instants à me consacrer, de préférence vendredi ou samedi de cette semaine, car je quitte la France dans une dizaine de jours.Espérant une réponse affirmative, je vous prie de croire à notre sincère amitié et à nos prières au Seigneur pour qu’il vous éclaire dans votre tâche.Paul Beaulieu 24 Meudon 10 rue du Parc Monsieur Paul Beaulieu 9 rue du Hainaut Paris 19e 3 novembre 1937 Mon cher ami, Pourriez-vous venir à Meudon dimanche prochain 7 novembre à 3 heures (trains à la gare des Invalides à 14.30 et 14.40).Nous serons heureux, ma femme et moi, de vous voir.11 À bientôt donc.Et bien amicalement.Jacques Maritain Paris le 28 novembre 1937 Monsieur Jacques Maritain Meudon Monsieur, Il me ferait grand plaisir de vous revoir ainsi que Madame Maritain avant mon retour au Canada fixé au 1er décembre.Malheureusement je ne suis libre que durant la journée du 30 novembre.Vous serait-il possible de m’accorder quelques instants de cette journée, à l’heure qu’il vous conviendrait le mieux.Je me rendrais à Meudon.Je m’excuse de cette demande tardive, mais j’espère 25 qu'elle sera exaucée.Veuillez croire, Monsieur, à mon entière amitié.Paul Beaulieu c/o Mr.John U.Nef 5650 Dorchester Avenue (Chicago) 22 octobre 1938 Mon cher ami, Je vous remercie cordialement de votre bonne lettre, qui me touche beaucoup.Moi aussi j’ai le plus grand désir que nous puissions nous rencontrer, et je regrette bien que pour diverses raisons, en particulier pour celles dont Jean Le Moyne vous a parlé, un voyage dans la province de Québec ne soit pas cette année dans mes plans.12 Mais si vous et quelques-uns de vos amis pouvez vous rendre en Ontario, ce serait une merveilleuse solution de la difficulté, et je suis touché que vous ayez pensé à cela.Je dois arriver à Toronto le 20 novembre au soir, j’y resterai trois ou quatre jours, peut-être davantage, pour y faire trois conférences.Toronto est l’endroit le plus proche de vous où je me trouverai! S’il vous est possible de venir jusque là, nous pourrons sûrement avoir là un entretien prolongé! Il se peut que je reste à Toronto jusqu’à la fin de novembre (ce n’est pas certain).Je suppose que le mieux serait que vous écriviez de ma part au Dr Phelan, Président de l’Institute of Mediaeval Studies, Queens Park Crescent, 26 Toronto, en lui disant votre intention d’aller à Toronto et en lui demandant, étant donné les jours qu’il aura retenus pour mes conférences, quelle date il estime la meilleure pour les heures que je pourrais vous consacrer.Actuellement mon programme me laisse libre de rester à Toronto du 21 au 29 novembre, mais il se peut qu’une invitation imprévue d’une autre université me force d’abréger un peu ce séjour.Bien sûr, je serai heureux de vous donner quelques pages pour votre revue.Je m’occuperai de cela à Toronto.Priez pour moi, mon cher ami, et croyez à mon bien affectueux dévouement.Jacques Maritain 5650 Dorchester Avenue (Chicago) 31 octobre 1938 Mon cher ami, Je trouve votre lettre au retour d’un week end passé à l’Université d’Iowa.Je suis très touché de ce que vous m’écrivez.J’aurais été très heureux d’aller faire une conférence à Montréal sous les auspices de La Relève et du Cercle Universitaire, mais hélas cela est tout à fait impossible, à cause du manque de temps.13 Depuis que je vous ai écrit, j’ai en effet accepté de faire à New York une conférence le 28 novembre.Je quitterai donc Toronto le 26 novembre, et cela m’ôte toute possibilité d’aller à Montréal pendant mon séjour à Toronto qui se trouverait par là trop 27 écourté.(D'autant plus que l’état de ma santé ne me permet pas de passer plusieurs nuits de suite en train.) Je le regrette vivement.Ce qui atténue mes regrets, c’est l’idée que j’aurai tout de même le plaisir de vous voir, si vous pouvez mettre à réalisation votre projet d’aller à Toronto.À partir de demain mon adresse sera: University of Notre Dame, Notre Dame, Indiana, jusqu’au 15 novembre.Mes affectueuses pensées aux amis de La Relève.Croyez-moi votre bien amicalement dévoué.Jacques Maritain PROVIDENCE COLLEGE Providence, Rhode Island 2 décembre 1938 Mon cher ami.Ce mot en hâte pour vous remercier de vos lettres, Hurtubise et vous.Elles ont couru après moi et je les reçois au cours d’un voyage dans l’Est, très fatigant pour moi.Je tâcherai de répondre à vos questions, et de vous envoyer les pages promises, mais pourrai-je le faire avant mon départ d’Amérique?Sinon je vous écrirai du bateau.Je crains de n’avoir pas un instant de liberté avant l’embarquement.À vous deux bien amicalement.Jacques Maritain 28 Meudon 14 février 1939 Mon cher ami, Merci de tout coeur à Hurtubise et à vous de vos lettres.Voici enfin le texte de l’interview.Laissez-moi vous dire combien j’ai aimé la façon dont vous avez rédigé votre questionnaire.14 J’aurais voulu vous envoyer cela plus tôt.Mais quelques jours après mon retour ici je suis tombé malade.Je vous envoie aussi un fragment de la conférence “Le crépuscule de la civilisation” que j’ai donnée le 8 février au théâtre Marigny.Je pense que ce fragment pourra intéresser les lecteurs de La Relève.La page 30 a été biffée par erreur.Il faut maintenir cette page entière.Vous avez déjà lu sans doute l’autre fragment publié dans Temps Présent^.Il y est question de l’Amérique.Si vous voulez le citer, je vous en donne l’autorisation.Ne reproduisez pas l’interview de Commonweal^, elle ne convient pas au public canadien.Chers amis, j’ai été vraiment heureux de vous voir tous deux à Toronto, Hurtubise et vous.J’espère que vous allez bien.Donnez-moi de vos nouvelles et priez un peu pour moi.Croyez-moi votre affectueusement dévoué.Jacques Maritain La conférence sur “Le Crépuscule de la civilisation” paraîtra en brochure aux éditions des Nouvelles Lettres.(phrase écrite par Maritain en marge des deux premiers paragraphes de sa lettre) Mieux vaut, dans les circonstances actuelles, ne rien publier sur la guerre d’Espagne.17 29 ENTRETIEN En Europe, les fascismes qui gagnent partout vont-ils refouler le catholicisme, le réduire à des petits groupes, des petits îlots de saints?Est-ce le retour aux catacombes?Les masses seront-elles encore plus profondément perdues pour l’Église à cause de ces mystiques nationalistes, à cause de l’abolition de l’enseignement chrétien?Je pense qu’il en serait ainsi, si l’esprit totalitaire gagnait toute l’Europe.Ce n’est encore là, grâce à Dieu, qu’une menace.Les masses, surtout les classes ouvrières, vont-elles vers le communisme ou plus loin encore, vers l’anarchisme?La bourgeoisie, elle, tend vers le fascisme.N’y aurait-il pas une chance de salut dans l’union des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie autour d’un idéal de démocratie vraie?Oui, je pense que l’idéal d’une nouvelle démocratie, organique et pluraliste, et fondée sur la dignité de la personne humaine, image de Dieu, peut seul sauver la civilisation.Mais il faut pour cela un redressement héroïque dans l’ordre intellectuel et moral.Et le problème social, le problème du dépassement du capitalisme, est là certainement aussi grave que le problème politique.En Amérique, y-a-t-il assez de forces jeunes pour surmonter le matérialisme de la civilisation américaine et faire fleurir un humanisme intégral?Sauront-elles, ces forces jeunes, éviter la tentation de prendre des moyens trop rapides et trop artificiels, et choisir les moyens pauvres, plus lents?J’ai grande confiance dans l’Amérique.Une de mes joies a été de constater à quel point on y a conscience, à l’heure 30 actuelle, de la mission qui lui incombe à l’égard de la civilisation.Il est bien vrai, d’autre part, que pour s’acquitter de cette mission le tempérament américain doit se garder de l’impatience et des prompts découragements qui la suivent.La tradition politique américaine ne semble-t-elle pas, en un certain sens, singulièrement mûre, véritablement attachée à la liberté, aux moyens d’expression de l’opinion publique?Les États-Unis n’ont-ils pas réussi cette fédération d’États à laquelle l’Europe aspire?Mais cette fédération aurait été faite autour d’un idéal de civilisation bien moyen, bien médiocre.Une conception plus haute, jusqu'à la crise mondiale, n’avait pas chance d’être acceptée; on ne paraissait même pas prêter attention aux avertissements de ceux qui constataient le niveau médiocre de l’idéal commun.Y-a-t-il moyen, maintenant, de soulever cette masse, de l’amener à une conception plus élevée, plus large de la civilisation, sans la désunir, sans que les résistances de ceux, d’une part, qui ne veulent pas d’un idéal plus haut, de ceux, d’autre part, qui veulent prendre des moyens mauvais (communisme-fascisme) n’occasionnent des luttes qui briseront l’ensemble?Oui, je crois qu’il y a encore moyen d’opérer ce redressement.Tout ce que vous venez de dire exprime fort exactement les espoirs que je rapporte de mon récent voyage aux États-Unis, et dont j’ai eu l’occasion de parler dans une conférence dont Temps Présent a publié la conclusion.L’élaboration d’une nouvelle démocratie, chrétiennement inspirée, est plus facile en Amérique qu’en Europe, en ce sens qu’au XIXe siècle le divorce entre l’idée démocratique et le sentiment religieux n’y a pas été poussé aussi loin.Il y a donc moins d’obstacles, un terrain plus libre.Mais quel immense effort positif est requis! L’élite intellectuelle américaine est-elle ouverte à la métaphysique, à une philosophie spéculative, se libère-t-elle du rationalisme, du pragmatisme? 31 Lage du pragmatisme américain me semble révolu, en ce qui concerne du moins la philosophie.Ce qui m’a le plus ému ces derniers mois, ç’a été de constater l’ardeur de la recherche métaphysique dans bien des groupes de jeunes gens — catholiques et non-catholiques — que j’ai rencontrés dans les Universités des États-Unis.La classe ouvrière a-t-elle pris conscience, comme en France, de son accession à sa majorité?Je n’ai pas fait d’enquête là-dessus.Je suis porté à croire que pour le moment la masse ouvrière américaine est dans un état encore assez inorganique.Quel peut-être le rôle des catholiques américains dans un pays dont la population est si indifférente à toute idéologie?Ce rôle peut être immense, s’ils comprennent qu’ils doivent coopérer à la recherche commune et ne pas se constituer en un monde fermé! Les catholiques de tous les continents peuvent-ils songer au pluralisme en politique et en matière sociale?Les syndicats catholiques (voulus par les papes) peuvent-ils sans danger, chercher une plus grande force dans l'alliance avec les syndicats non-catholiques?Je crois que partout où les dictatures totalitaires, rouges, noires et brunes, ne s’installeront pas pour le malheur des hommes, le pluralisme est la solution de l’avenir.Quant aux problèmes posés par le syndicalisme, ils diffèrent selon les circonstances et selon les lieux.La liberté syndicale et l’autonomie des syndicats catholiques sont des biens très précieux.En même temps, les problèmes concrets du travail obligent souvent les syndicats catholiques, sinon à s’allier avec les autres, du moins à coopérer avec eux dans des rencontres et des “cartels”.Comment concevez-vous la refonte de la démocratie 32 dans le sens de celle que vous appelez communautaire et personnaliste?Pratiquement, les moyens pauvres pourront-ils gagner le temps à la course, rattraper le temps perdu?Le mouvement se démontre en marchant.LOccident n’a jamais tenté encore l’expérience des moyens de “la force de l'amour et de la vérité” dans l’activité politique elle-même.Au Canada, quelle est notre vocation?N étant pas prêts, nous les Canadiens français catholiques, ni spirituellement, ni intellectuellement, notre politique et notre économique étant dominés par le capitalisme anglais, juif, américain, dans quel sens porter notre effort?Devons-nous chercher a faire le pont entre la civilisation européenne et la civilisation américaine?Il ne faudrait pas, j’imagine, par peur d être noyé dans le matérialisme américain, nous refuser à des contacts étroits et nous replier sur nous-mêmes.Je suis heureux de vous entendre exprimer ces pensées.Je crois que votre effort doit d’abord être spirituel, je dis au sein même des choses profanes et séculières, tendre à christianiser la vie, — le reste viendra ensuite.Et comme je crois aussi que loin de vous replier sur vous-mêmes, Canadiens-français, vous êtes appelés à coopérer avec tous ceux qui, aux États-Unis (et plus généralement dans tout le continent américain) s’inspirent du même esprit que vous, —à coopérer, en cette période de nuit où l’union des hommes de bonne volonté est particulièrement urgente, au salut de la civilisation et à l’avènement d’une nouvelle chrétienté! 33 Ottawa le 23 octobre 1943 Monsieur Jacques Maritain a/s St.Michael’s College Toronto Cher Monsieur, Comme je sais votre temps très précieux, vu la tâche que vous poursuivez, je me permettrai de vous exposer aussi brièvement que possible le but de cette lettre.18 L’Alliance Française d’Ottawa, ayant appris votre présence au Canada, serait très heureuse s’il vous était possible de venir prononcer une causerie devant ses membres au mois de décembre ou à tout autre date qui vous conviendrait.Je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle attention vos paroles seront écoutées dans la capitale où l’expression de l’authentique pensée catholique et française a si peu l’occasion de se faire entendre.Il nous semble plus important que jamais, avec les perspectives d’une paix prochaine, que les représentants de la France reprennent leur rôle de guide.Je puis affirmer que vous êtes l’un de ceux dont la parole a le plus de poids auprès de nos compatriotes de langue anglaise.Ainsi en venant parler à Ottawa, vous atteindrez un double but.J’espère que vos multiples occupations vous laisseront quelques loisirs et que l’Alliance Française aura le plaisir de vous présenter à ses membres durant la présente saison.Nous serions heureux, ma femme et moi, de vous offrir l’hospitalité de notre modeste maison.Veuillez croire, cher Monsieur Maritain, à mon entière amitié.Paul Beaulieu 34 St-Michaels College Bay and St.Joseph Sts Toronto 25 octobre 1943 Mon cher ami, Je vous remercie cordialement de votre aimable lettre, que je reçois à l’instant.J’aurais été très heureux de parler à l’Alliance Française d’Ottawa, hélas, c’est impossible: je ne resterai qu’une semaine à Montréal (du 8 au 15 novembre) et j’ai des conférences tous les jours,19 et il n’est pas possible que je prolonge mon séjour, car j’ai des engagements à New York dès le 16 novembre.Croyez à tous mes vifs regrets.J’aurais été si content d’être votre hôte et celui de Madame Beaulieu, à qui j’aurais porté de vive voix tous les sympathiques messages de ma femme.J’espère qu’une autre fois je serai plus heureux et pourrai aller à Ottawa.Mes respectueux hommages à Madame Beaulieu.Croyez à ma fidèle amitié.Votre Jacques Maritain Excusez-moi de vous écrire en hâte.Je suis submergé de travail.Je rentre à New York dimanche prochain. 35 Princeton University New Jersey Department of Philosophy 5 mars 1950 26 Linden Lane Monsieur le Consul et cher ami, Je vous remercie cordialement de votre aimable invitation et c’est avec grand plaisir que j’irai dîner chez vous le dimanche 12 mars.20 Je suppose que c’est à 7 heures du soir que vous m’attendrez?Si le repas doit avoir lieu à une autre heure, je vous serai reconnaissant de m’avertir au Sheraton Hotel.Ma femme ne pourra malheureusement pas m’accompagner à Boston.Veuillez transmettre mes respectueux hommages à Madame Beaulieu, et agréer, Monsieur le Consul et cher ami, l’expression de mes sentiments les meilleurs.Jacques Maritain 532, édifice Little 80, rue Boylston Boston, Mass.Monsieur Jacques Maritain 26 Linden Lane Princeton, NJ.le 11 juillet 1951 Cher Monsieur Maritain, En parcourant le programme de Harvard Summer School, j’apprends que vous devez venir à Boston le 16 juillet.Nous serions très heureux, ma femme et moi, s’il vous était possible de venir déjeuner ou dîner à la maison.Nous pourrions réunir quelques amis canadiens et américains.J’espère que la santé de Madame Maritain est bonne, et si votre épouse vous accompagne à Boston, nous faisons le voeu sincère qu’elle accepte également notre invitation.Mes sentiments très amicaux.Paul Beaulieu 37 Princeton University New Jersey Department of Philosophy 26 Linden Lane Princeton NJ.13 juillet 1951 Mon cher Consul général et ami, Ce mot en hâte pour vous remercier de tout coeur de votre aimable invitation.Hélas je ne peux pas en profiter, car je dois dîner lundi à 5.30 avec Mr.Elliot et quelques autres professeurs, et repartir pour Princeton mardi matin.J’espère qu’une autre fois je pourrai disposer d’un peu plus de temps, et avoir le plaisir de vous revoir.Mes respectueux hommages à Madame Beaulieu.À vous bien amicalement.Jacques Maritain Peut-être, si j’arrive assez tôt, pourrais-je passer une demi-heure avec vous entre 4.30 et 5.En ce cas j’irai directement au Consulat.D’après l’horaire, le train arrive à Back Bay Station à 3.40 et à South Station à 3.45.Mais ne m’attendez pas, je crois vraiment que je n’aurai pas le temps d’aller vous voir,—à mon grand regret.21 38- NOTES 1.Les premiers mots de Mari tain: “J’ai été très touché de votre lettre.” indiquent que cette correspondance avait débuté avant le 9 décembre 1935.Malheureusement aucune trace n’existe de la lettre mentionnée par notre correspondant.2.Il s’agit d’un article intitulé: “Nature de la politique” qui fut publié dans La Relève en janvier 1936 (5e cahier 2e série).Signalons que ce texte de Maritain était le deuxième à être publié, le premier: “Le rôle temporel du chrétien” ayant paru près de deux ans plus tôt en octobre 1934 (5e cahier 1ère série) lors du premier séjour du philosophe à Montréal.3.Jacques Maritain: “Nature de la politique”.Voir note 2.4.Jacques Maritain: Lettre sur l'indépendance, Desclée de Brouwer, Courrier des îles, Paris, 1935.Jacques Maritain: Science et Sagesse, Labergerie, Paris, 1935.Dédicace: “à Paul Beaulieu bien amicalement.Jacques Maritain”.5.Robert Charbonneau a publié dans La Relève, mai-juin 1936 (9e et 10e cahiers 2e série), un article sur Lettre sur l’indépendance.6.Ce reproche avait été formulé par Étienne Gilson qui estimait que les Canadiens français avaient tendance à ignorer les recherches spirituelles qui se poursuivaient dans les milieux catholiques anglophones des autres provinces.Il avait incité l’équipe de La Relève à élargir ses horizons.7.Les réponses de Daniel-Rops, Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Émile Baas, le père Paul Doncoeur recueillies par André Laurendeau furent publiées dans Le Devoir du 24 octobre 1936 et L'Action catholique du 4 novembre 1936.8.Jacques Maritain: Humanisme intégral, Fernand Aubier, Éditions Montaigne, Paris 1936.Dédicace: “à Paul Beaulieu, Bien sympathiquement.Jacques Maritain”.9.Mention à un message de Baissa Maritain “à ses soeurs canadiennes” se retrouve dans quelques lettres: 18 décembre 1936,4 janvier 1937 et 25 février 1937.Cette suggestion ne semble pas avoir eu de suite.Négligence de notre part ou manque de temps de celle de Raïssa Maritain?10.Jacques et Raïssa Maritain: De la Vie d'oraison, à l’Art catholique, Paris, 1933.Dédicace: “à Paul Beaulieu, bien amical souvenir de Baissa et Jacques Maritain.” (Montréal, 16 février 1941) Raïssa Maritain: La Vie donnée, Labergerie, Paris, 1935.Dédicace: "à Paul Beaulieu en l’invitant à nous rendre visite sur la Terrasse de Meudon lorsque la France et le monde auront retrouvé une heureuse paix, avec le souvenir bien amical de Raïssa Maritain.Montréal, le 16 février 1941.” 11.En plus de lier connaissance avec un être des plus remarquables, la visite 39 chez les Mari tain à Meudon dimanche le 7 novembre 1937 fut l'une des expériences les plus enrichissantes de mon séjour en Europe.Je ne me souviens pas si, suite à ma lettre du 28 novembre 1937, une deuxième visite eut lieu.12.Dans cette lettre Maintain fait allusion à l’opposition qu'a suscitée dans les milieux religieux et nationalistes du Québec sa position sur la guerre d’Espagne.Des représentants de ces milieux imbus de la propagande de la droite lui auraient fait entendre que sa venue au Québec n’était pas désirable.13.Pour contrer cette opposition, Z# /te/ève avait conçu le projet d’organiser au Cercle Universitaire de Montréal une conférence de Maintain.14.Les réponses à notre questionnaire furent publiées dans La Relève en mars 1939 (8e cahier 4e série) sous le titre: ‘‘Entretien avec Jacques Maintain sur la démocratie”.Plus de trois ans s’étaient écoulés depuis la publication du dernier texte de Maintain.Le fragment de la conférence: “Le crépuscule de la civilisation” fut publié dans La Relève en juillet 1939 (9e cahier 4e série) sous le titre: “L’Évangile et l’Empire païen”.Ce fut le dernier texte de Maritain à paraître dans La Relève.La collaboration recommencera avec La Nouvelle Relève.15.Temps présent: hebdomadaire fondé en décembre 1937 par un groupe de laïcs catholiques.Stanislas Fumet en prit la direction.11 succédait à Sept publié par les Dominicains de Paris qui fut supprimé sur ordre de l’autorité ecclésiastique.16.Commonweal: hebdomadaire catholique américain de tendance libérale publié à New York.17.Les nombreuses attaques que lui avaient valu ses prises de position sur la guerre d’Espagne incitèrent Maritain à conseiller à La Relève la prudence sur cette question.D’ailleurs dans L'Ordre ./Vouveaw du 20 avril 1937, journal dirigé par les Jésuites, nos anciens éducateurs, un article intitulé: “I^e conflit espagnol” se terminait sur la conclusion paternaliste suivante: “Nous avons lu avec regret au Canada un article dans La Relève et une note dans L’Action nationale qui s'inspiraient dEsprit”.18.J’étais à l’époque trésorier de l’Alliance française d’Ottawa.Au ministère des Affaires extérieures, plusieurs hauts fonctionnaires anglophones, dont le sous-secrétaire d’État, Norman Robertson, s’intéressaient vivement aux écrits de Maritain dont le rayonnement s’élargissait grâce aux traductions en langue anglaise de ses oeuvres.19.Au cours de cette semaine à Montréal, Maritain eut un programme surchargé: cinq cours à l’Université de Montréal, des conférences à la Société d’étude et de conférences, à l’Institut démocratique canadien, à l’Alliance française, au Cercle Universitaire.Ces conférences attirèrent des auditoires nombreux et fervents. 40 20.Parmi nos invités, André Morize, professeur de littérature française à TUniversité Harvard.Maritain fut un convive brillant, aussi à l’aise en littérature qu’en philosophie et au fait des questions courantes.21.Malgré la courte durée de son séjour à Boston, Maritain m’accueillit à son hôtel avec la même générosité, ne comptant pas son temps. .41 RENCONTRE AVEC JACQUES MARITAIN Robert Charbonneau Cette rencontre du 16 octobre 1934 devait modifier le cours de ma vie et entraîner La Relève dans le sillage du thomisme, mais surtout vers la gauche, le socialisme.Je pense, à propos du thomisme, à l’axiome anglais que je me plais à répéter, sans doute parce que j’ai souvent subi la défaite : “no battle should be won for ever”.Et je pense que le thomisme est à la source d'un certain nombre de ces défaites.À La Relève, mon attitude d’esprit de tous les problèmes est celle d’un thomiste intransigeant.Et cette attitude s’appuie plus sur l’admiration que m’inspire Jacques Maritain et son oeuvre que sur l’enseignement reçu à Sainte-Marie.C'est le prestige de l’auteur de Sept leçons sur l Être que le thomisme fructifie en moi et s’épanouit au point d’obnubiler ma propre pensée.Le thomisme J’ai mis ensuite trop de temps à me détacher du thomisme, qui avait pris pour moi le visage de l’amitié, surtout après nos rencontres avec Jacques et Raïssa Maritain.D’autre part, la religion et la métaphysique n'ont jamais cessé d’être au premier 42 plan de mes préoccupations.Une foi exigeante, rigoureuse, pleinement vécue, d’autre part, me rattachait à saint Thomas.Il ne s’agit pas de nier la valeur de la philosophie de saint Thomas, mais de faire valoir notre droit de penser par nous-mêmes, en notre temps et pour notre temps, sans avoir à traîner ce boulet de la Somme.Nous réclamons le droit de penser contre l’obligation qu’on a fait depuis le Moyen âge aux catholiques de ne pas s’écarter des cadres établis une fois pour toutes par saint Thomas.C’est parce qu’ils avaient trouvé leur saint Thomas d’Aquin que les Chinois ont dégénéré.Quand on ne cherche plus la vérité et qu’on possède un auteur-protée qu’il suffit d’adapter et de modifier selon les âges, on est mûr pour la mort.Ce qui a sauvé l’Occident, c’est que l’Église n’était plus universelle depuis la Renaissance et qu’elle ria pu empêcher Descartes, Spinoza, Kant, etc., les Encyclopédistes, Voltaire.Elle a stérilisé sa propre pensée mais ria pu atteindre l’autre courant.Si mon amitié pour Maintain m’a longtemps empêché de m’arracher au thomisme, je me suis pourtant assez tôt dissocié des scolastiques.Mon affranchissement était d’ordre politique; j’étais de gauche.(Libertés civiles). .43 LETTRES Jacques Maritain Robert Charbonneau 15 mars 1942 Cher ami, Vous ai-je dit que Marrou s’est décidé à publier son livre sur la musique en Suisse, dans la collection dirigée par Albert Béguin1, et qui maintient courageusement en Europe ce qu’on peut maintenir encore de pensée libre?Il faut donc renoncer à publier ce livre ici.Je vous serai reconnaissant de confier le précieux manuscrit au Père Ducatillon, qui me le rapportera.Voudriez-vous lui donner aussi l’original, auquel je tiens beaucoup, de Témoignage sur la situation actuelle en France?1 Merci d’avance.Je suis terriblement en retard avec vous, mon cher Charbonneau.Ma femme et moi nous avons lu votre roman avec un très vif intérêt et nous vous remercions de tout coeur de l’inscription qui nous a beaucoup touchés.3 J’ai tardé depuis ce jour à vous écrire parce que je voulais le faire longuement et que mon travail m’en empêchait toujours.Finalement je vous écrirai plus brièvement sans doute que je n’avais voulu — dès que j’aurai un instant de liberté.Je tiens à vous dire combien ce livre m’a ému et 44 combien je compte sur votre talent.Que devient le livre de Gustave Cohen?4 Je crois me rappeler que vous m’aviez écrit au sujet d’une préface éventuelle qui aurait été le texte de l’allocution prononcée à l’Institut Français de New York.À ce moment j’étais si surchargé de travail que j’ai remis la chose à plus tard, et vous écrivant, je crois, que j’aimerais bien lire d’abord les épreuves du livre.Pouvez-vous m’envoyer ces épreuves?Je serais heureux de faire cette préface, il faut seulement que je trouve le temps de rechercher le texte dans mes papiers et de le faire copier.Autre question: Yves Simon, que j’ai vu récemment, m’a dit que vous songiez à publier un livre de Borgese.5 Savez-vous que Borgese est le plus fanatique anti-catholique qui existe aux États-Unis?C’est un homme de grand talent mais qui a apporté ici toute la passion des vieux libre-penseurs italiens.Excusez-moi de vous écrire en hâte, je suis submergé de travail.Croyez-moi, je vous prie, votre amicalement dévoué.Jacques Maritain Je suis très heureux qu’Yves Simon collabore à La Nouvelle Relève. 45 Jacques Maritain 30 Fifth Avenue New York 11, N.Y le 1 mai 1944 Monsieur Robert Charbonneau Les Éditions de l’Arbre 60 ouest, rue Saint-Jacques Montréal Canada Cher ami, Excusez-moi de n’avoir pas répondu plus tôt à votre bonne lettre du 11 avril.J’ai été plus que jamais accablé de travail.Merci mille fois de m’avoir rassuré au sujet du Sort de l’Homme.Nous venons de recevoir votre Connaissance du Personnage6 et vous remercions de tout coeur, Raïssa et moi, de vos affectueuses lignes de dédicace.Nous allons lire ce livre avec grand intérêt, nous sommes très désireux de connaître ces études critiques et nous vous félicitons d’être à la fois critique et romancier (voir le texte fameux de Baudelaire.) Pour revenir aux “affaires”, avez-vous pris connaissance du manuscrit de Lorotte?Et si vous ne tirez rien des drames de Marcel Beaufils, pourriez- vous me les renvoyer?Je crois que M.Crespin7 s’y intéresserait peut-être.À Hurtubise et à vous notre fidèle amitié.De tout coeur.Jacques Maritain 46 NOTES 1.Jacques Maritain portait un intérêt concret aux Éditions de l’Arbre et en plus de ses manuscrits il leur soumettait ceux d’écrivains français réfugiés aux États-Unis et des textes qu’il recevait de France.Albert Béguin dirigeait en Suisse la collection: Les Cahiers du Rhône, aux Éditions de la Baconnière à Neuchâtel.2.Témoignage sur la situation actuelle en France, par un dirigeant français d’Action catholique, préface de Jacques Maritain, Éditions de l’Arbre, Montréal, 1941.3.Robert Charbonneau: Ils posséderont la terre, L’Arbre, Montréal, 1941.4.Gustave Cohen: Lettres aux Américains, L’Arbre, Montréal, 1942.Nouvelle édition augmentée, L’Arbre, Montréal, 1943.Ni la première édition ni la nouvelle édition ne contiennent une préface de Jacques Maritain.5.G.A.Borgese: La Marche du fascisme, Éditions de l’Arbre, Montréal, 1945.Le Comte Sforza, ancien ministre des Affaires étrangères d’Italie, dont un ouvrage: Les Italiens tels qu’ils sont avait paru aux Éditions de l’Arbre, avait recommandé aux directeurs de l’Arbre le livre de Borgese.6.Robert Charbonneau: Connaissance du Personnage, Éditions de l’Arbre, Montréal, 1944.7.M.Crespin: l’un des associés des Éditions de la Maison française, Inc.de New York. 47 LES MARITAIN— DE LOIN, DE PRÈS Jean Le Moyne Certes, il y aura eu négligence de ma part: j’aurais pu être plus attentif à ce qui m’arrivait d’important et, subjectivement parlant, d’exceptionnel.Ainsi, même en l’absence d’un journal, j’aurais dû noter les circonstances et les suites des rencontres privilégiées qui ont marqué ma formation intellectuelle et mon éveil spirituel.Sinon celles-là, les autres du moins qui suivirent à des intervalles de plus en plus espacés, mais obéissant encore à une providentielle attention.Hélas! aujourd’hui proche du terme, j’ai à me reprocher de n’avoir pas mieux traité que ceux qui ont honoré ma jeunesse les grands personnages que mon âge mûr a eu la grâce de connaître! De telles rencontres, de telles relations, ne peuvent toutes avoir ou le même sens ou la même portée, mais toutes sont parties intégrantes de l’étoffe d’une existence et, à ce titre, sont également précieuses.Peut-être n’est-il pas trop tard pour rompre mon déplorable silence et réparer un tant soit peu une si longue et si regrettable omission.Je l’espère, malheureusement sans assurance, contraint que je suis d’avouer le désarroi de souvenirs presque dépourvus d’appui documentaire et en quelque sorte ruinés.D’ailleurs, je ne peux rien de plus en ce moment que 48 tenter de loger en leurs circonstances les quelques lettres que Jacques et Raïssa Maritain m’ont écrites et que nous reproduisons ici.Le 29 septembre 1934, Gare Saint-Lazare, le train du bateau.Cherchant mon compartiment j’avais vu dans une autre voiture le nom de Jacques Maritain, ce qui ne dut pas me surprendre, car je savais que le célèbre philosophe devait venir au Canada cet automne-là.J’avais vingt et un ans, et de bien bonnes raisons de me tenir coi! Soucieux de ne pas “déranger” Maritain avant le temps, je gagnai le wagon-restaurant aussitôt le train en marche et ne me fis connaître qu’à la gare maritime du Havre, en attendant le paquebot.Je fus accueilli avec la plus cordiale gentillesse: la simple mention de La Relève valait déjà plus qu’une lettre d’introduction.Ce qui m’a toujours étonné.Mais il paraît que nous étions des oiseaux rares.Ijà traversée fut très dure et très longue.Malgré la tempête qui ne nous lâcha guère avant le Détroit de Belle-Isle, installé dans un petit salon de correspondance, Maritain travaillait du matin au soir.Êtait-il exempt du mal de mer qui faisait ses ravages habituels, ou lui résistait-il héroïquement?Je ne sais plus.Il venait me retrouver sur le pont une ou deux fois par jour.Nous faisions quelques pas ensemble quand la mer se calmait un peu.Maritain possédait à un degré extraordinaire le don de l’accueil qu’une vertu parallèle, celle du respect d’autrui, élargissait et rendait encore plus sensible.Ni durant cette mémorable traversée, ni plus tard en France ou au Canada, je n’observai chez lui la moindre hauteur, le moindre mouvement d’humeur.Sa politesse était authentique charité.C’est dire qu’elle ne se contentait pas d’écouter l’interlocuteur, si jeune et si insignifiant fût-il: 49 elle s’efforçait de l’atteindre en ses obscurités et de le faire surgir sous une lumière de conscience et de connaissance.Combien sa façon de prendre quelqu’un au sérieux était libérante! Il pratiquait une très délicate et très efficace maïeutique.Les charitables égards de Maritain excluaient cependant la moindre complaisance, le moindre compromis.Il avait su délivrer ma déférence de toute trace de timidité.Je l’interrogeais donc avec une paisible avidité sur sa pensée et sur celle de ses pairs les plus éminents dont notre groupe s’inspirait constamment, sur les grands contemplatifs dont il était familier, sur les oeuvres des patrologues et des exégètes que je “travaillais” avec assiduité, avec un entêtement que rien ne rebutait, sous l’influence de mon Karamazov de père.1 Or justement, pensant tout haut à mon père et à mes amis dont je venais de lui parler, Maritain m’avait dit un jour: “Oui, rendez grâces à Dieu d’un luxe inouï de présences.Vous connaissez les richesses des milieux européens, eh bien, je vous assure que je n’ai bénéficié de rien de semblable dans ma jeunesse.” Paroles étonnantes, si l’on songe aux “grandes amitiés” des Maritain.Ce qui le frappait, c’était probablement l’information et l’unanimité religieuses d’un groupe de collégiens: les choses de Dieu nous passionnaient par-dessus tout.2 Les propos philosophiques de Maritain, dont je ne pourrais presque rien reproduire avec exactitude, je les ai dissipés dans l’informe des conversations; cela ne signifie pas que je ne les ai pas absorbés et qu’ils n’ont pas ajouté de leur substance à mon esprit: ils sont désormais indiscernables de son oeuvre, ils participent au même dynamisme et ils rendent compte avec elle de toute une époque.Je me souviens cependant d’une de mes premières questions: “Comptez-vous écrire une morale?”—-“Pas tout de suite, pas maintenant,” avait-il répondu.3 De nos conversations sur la situation politique, je tiens à 50 relever ceci qui tient à la fois du conseil, de l’avertissement, de l’exhortation: qu’entre le totalitarisme de droite et celui de gauche, on ne saurait choisir, l’un et l’autre étant condamnables.On reconnaît là un des thèmes majeurs de sa pensée pratique: il est toujours actuel.J’avais retenu les paroles de Maritain comme une prophétie par laquelle il aura contribué à me garder des tentations fasciste et antisémite, tantôt si grossièrement et bassement pressantes, tantôt si subtilement camouflées ou si insidieuses, dans notre milieu clérical et bourgeois.J’aurais de même profité de sa sagesse quand plus tard il m’arriva de m’exposer à la péremptoire naïveté des intellectuels de gauche, tels ceux qui animaient la Partisan Review (ceux d’ici n’étaient que des “fellow-travellers” de troisième classe).Ma répugnance pour le marxisme en est restée insurmontable.Sur les romanciers, poètes et critiques du temps que nous lisions tous, mais sur lesquels nous pouvions entretenir des sentiments très différents, parfois inconciliables, j’abondais généralement dans le sens de Maritain, Claudel étant la principale exception.Je le détestais, je me méfiais de lui.“C’est un grand bonhomme,” répétait doucement le philosophe.Mais cinq ans plus tard, il dut 1’“asseoir”, le grand bonhomme, futur vichyard, qui se révélait antisémite.4 Aujourd’hui Claudel est à mes yeux le jumeau de Richard Wagner pour le mauvais goût.Stravinsky disait du compositeur de Tristan qu’il n’avait légué que quelques belles ruines : de même, l’auteur du Partage de midi, au mieux.Enfin, Maritain m’avait laissé avec de très précieux conseils concernant mes lectures; il m’avait communiqué bien des références dont la valeur ne s’est jamais démentie, et il m’avait donné plus d’une bonne adresse.Au sujet de ces dernières, malgré l’expérience si rassurante vécue auprès du philosophe, je persistai dans ma réserve: je n’étais pas prêt, et ne me trompais pas.Quant à Maritain lui-même, je le revis le 16 octobre 51 1934, une semaine après notre arrivée au pays, puis, jusqu'en 1938 sans doute, à chacun de ses séjours au Canada.Les jours étaient de plus en plus mauvais, mais lui, il était de ceux qui savaient racheter le temps.5 Je le connaissais mieux, du moins l’avais-je “pratiqué” plus sérieusement.Toujours est-il que devenu un peu plus sûr de moi et, peut-être, pressentant que les occasions tant de fois négligées ne se renouvelleraient plus, je cédai enfin aux instances de mes amis que ma prétendue discrétion exaspérait, et à celles de Maritain lui-même.Non seulement je revis l’auteur des Degrés du savoir, mais je fis en outre plusieurs visites, notamment à Stanislas Fumet (qui vient de mourir), à René Schwob6, au R.R René d’Ouince, l’animateur et le vrai directeur des Études.Grâce à un ami de La Relève, Cari Lohle7, je fus reçu chez Pierre et Christine van der Meer de Walcheren (lui, il était filleul de Léon Bloy, avec son fils Pierre Léon, comme les Maritain leurs grands amis) dans une atmosphère incomparable de joie et de générosité.Les êtres extraordinaires qu’il y avait chez ce couple exceptionnel qui possédait à un degré suréminent le génie de l’amitié! C’était à Bellevue tout à côté de Meudon, où habitaient les Maritain.Peu après, Cari Lohle me présentait au R.R Bruno de Jésus-Marie, o.c.d., savant interprète de saint Jean de la Croix.8 Apprenant que j’avais publié quelques mois auparavant9 une recension d’un cahier des Études carmélitaines intitulé Illumina-\ dons et sécheresses, ce dernier m’invita sur le champ, avec la même spontanéité déconcertante que Pierre van der Meer, au Congrès de psychologie religieuse d’Avon-Fontainebleau.Or nous n’étions qu’à deux ou trois jours du congrès et le P.Bruno était à .ce moment supérieur d’une maison des carmes à Passy.Comme il n’y avait plus de place, le distingué religieux me céda la cellule qui lui avait été réservée et coucha sur la dure, ce que je constatai le 52 deuxième jour de la rencontre, à mon inexprimable confusion.À bord du train, le jour inaugural du Congrès, je me trouvai dans le même compartiment que Mari tain, Louis Massi-gnon, le grand islamisant, Cari Lohle, Olivier Lacombe, l’éminent hindouiste.Massignon avait été intarissable sur.la politique de Richelieu.Je vois encore les malicieux clins d’oeil de Maritain, je revois Lacombe, plus pâle que nature, ce qui n’est pas peu dire.Dans l’autocar entre la gare de Fontainebleau et le Carmel, Massignon prit place à côté de moi et me gratifia d’une conférence éblouissante sur la psychologie musulmane, anticipant toutes mes objections et questions.“Vous me direz.Je vous répondrai.Vous alléguerez.Je vous montrerai.” Long, noir, sec, il faisait penser à un corbeau en gaieté; gesticulant abondamment, il retenait de ses doigts pliés des manchettes démodées, identiques à celles du Charlie Chaplin de Modem Times et les dernières du genre que j’aie vues en vie.Ces singularités si comiques ne m’empêchent pas de vénérer Massignon et de me souvenir avec un profond respect d’Halladj, pour lui le mystique par excellence de l’Islam.Au congrès, “tout le monde” était là.Depuis les gens de Vie intellectuelle jusqu’à ceux de Blackfriars.Je me trouvais parmi une des ultimes délégations du catholicisme de ma jeunesse, à un des suprêmes sommets de l’âge tourmenté qui me transmit le don de la foi.Images encore nettes de l’abbé Journet, tout humble et effacé; du jésuite Joseph de Guibert, discret, presque furtif; du dominicain Benoît Lavaud, commentateur des nouveaux théologiens du mariage; du R Louis de la Trinité (amiral d’Argenlieu dans les forces de la France libre), notre hôte, grand seigneur austère.Film rapide d’un carme très impérieux me remorquant à la bibliothèque pour me montrer des documents et achever de me mettre en garde contre les adversaires des trois voies.Chauf- .53 fés à blanc, nous étions pour, à La Relève.Nos partis pris et nos querelles étaient dignes de l’âge héroïques du wagnérisme.Mais combien elles furent instructives et fécondes, ces incursions passionnées dans les arcanes de la théologie et les intimités des écoles! D’ailleurs, les jésuites avaient trop bien structuré nos rudiments pour que leurs affinités fussent menacées.Les prédominances dominicaines ne m’avaient pas empêché d’aller voir le P.d’Ouince et de l’interroger sur un Teilhard en enfer, et je viens de mentionner le considérable P.de Guibert; et je lisais Maréchal à côté de Gardeil et je mêlais Rodriguez (que Maritain détestait), Coton, Lallemant, Loyola, à Tauler, à Thérèse, à Jean de la Croix, à Bernard.Maritain avait donné une communication intitulée “L’expérience mystique et le Vide”; Massignon avait présenté des “Textes musulmans pouvant concerner la nuit de l’esprit.” Tandis qu’à la table des conférenciers, Roland Dalbiez, le freudien, affolait une bonne partie des auditeurs en essayant, avec un entêtement maniaque, de faire tenir debout un crayon.(Que j’eusse aimé entendre Freud sur la “dérivation” à laquelle son honorable commentateur se livrait!) Aux “récréations”, les rencontres se multipliaient dans les jardins, mais je ne quittais guère de Walcheren que je trouvais de plus en plus attachant.Lohle m’avait montré deux curés, réincarnations ecclésiastiques de Bouvard et de Pécuchet; c’étaient des machines scolastiques que leur programmation obligeait à vérifier de mémoire, en quelques secondes, toutes les citations de Thomas d’Aquin et de l’École qu’ils entendaient.Ils déambulaient toujours ensemble, résumant, raffinant.Aux séances, je les avais de biais dans le dos: frémissants, penchés en avant, les mains sur les genoux, ils guettaient leur proie; était-elle exacte qu’ils se rejetaient béatement en arrière; était-elle douteuse qu’ils chuchotaient furieusement. 54.Il y eut une “rencontre” épique de Marcel de Corte et de Maritain.Massés dans l’escalier de part et d’autre du palier où les deux philosophes s’affrontaient, une cinquantaine de congressistes écoutaient, sidérés.De Corte, jeune, costaud, survolté, livide, aux limites du respect; Maritain, la tête penchée sur l’épaule droite comme à l’accoutumée, la voix neutre à travers un sourire implacable.Sur quoi s’étaient-ils accrochés?Sur quelqu’une des nombreuses questions disputées à la mode?Ou sur une histoire d’antisémitisme, chose bien possible puisque de Corte, après s’être concerté avec le bonhomme Claudel, aurait-on pu dire, allait s’en prendre à Jacques Maritain au sujet des Juifs.Bernanos lui-même, en 1939, avait mesquinement parlé des “rêveries fem-melines” du philosophe.10 Quelques jours avant ce congrès, Maritain m’avait accordé un rendez-vous, amabilité d’autant plus émouvante qu’il avait insisté pour venir me voir à mon hôtel, rue de Vaugirard—tout confort: eau courante froide; pas d’ascenseur; pas de téléphone.Je ne savais plus où me mettre! Par chance, je l’aperçus de ma fenêtre plusieurs minutes avant l’heure fixée et me précipitai à sa rencontre.Il s’apprêtait à grimper “mes” cinq étages! Il me proposa de l’accompagner jusqu’à la Gare de Montparnasse,en passant par les jardins du Luxembourg.Il faisait très chaud et notre conversation se poursuivit en face de la gare dans un café où nous nous étions attablés—un peu distraitement—, car nous aperçûmes trop tard, ici et là dans la salle, des demoiselles de bonne volonté.Mon illustre ami eut un sourire «désarmant».Et ces dames furent parfaites.De quoi avions-nous parlé?L’entretien avait pris dès le début une tournure très personnelle dont je n’ai pas à rendre compte ici.Mais peut-être avait-il aussi été question du Bon Larron et de mon intention encore très vague de lui consacrer un livre, un autre livre.Voici comment l’idée m’en était venue. 55 «Le Bon Larron, saint Dismas.Sa vie, sa mission, d’après les Évangiles, les apocryphes, les Pères et les Docteurs de l’Église, par Albert Bessières, s.j., Paris, Spes 1937.» Quel titre séduisant pour moi! A cause de la mention des apocryphes, auxquels je m’initiais, et surtout des Pères, qui m’enthousiasmaient.J’avais lu ce livre peu de temps auparavant, sans aucunement me soucier de l’auteur, dont l’originalité essentielle était, à mon avis, d’avoir choisi le Bon Larron comme sujet d’étude.Cet ouvrage est bien trop loin de moi pour que je puisse donner la mesure de ma déception.Je m’étais imaginé que certains exégètes auraient des choses passionnantes à dire sur l’historicité du Bon Larron et que les apocryphes recélaient des détails vraiment intéressants.Je déchantai vite.Lagrange, par exemple, ne consacre que quelques lignes à Luc XXIII, 39-43, notre principale source.Quant aux apocryphes, l'excursion que je fis alors chez eux contribua à me montrer l’inanité du bazar gnostique.Quelle qu’ait été ma déception, elle fut largement compensée par la riche matière à méditer qui s’offrait à moi et que j’aurais savourée, le P.Bessières eût-il été dix fois plus terne que nature.D’abondantes lectures d’une austérité sans merci m’avaient appris à trouver mon bien en tant de déserts! Lisant Bessières, j’avais été par-dessus tout attentif au retentissement renouvelé, à la réverbération soudainement amplifiée dans mon âme de paroles des Pères, ces grands hommes de Dieu que je trouvais sur le Calvaire occupés à considérer la foi qu’un homme désastreux avait reçue en plein Désastre.Il faudrait bien, pensais-je, que je finisse par me rapprocher d’eux pour mieux les entendre, en vue des trois croix, et transmettre quelque chose de leur message.Au cours de l’été, j’avais appris que le P.Bessières séjournait dans la même ville d’eaux que moi.J’allai donc le voir au presbytère où il logeait.Je l’interrogeai copieusement: il ne fit 56 que se citer, non pas, j’en demeure convaincu, par vanité, mais parce qu’il n’avait rien à ajouter à son livre.Le diable entra en moi.Nous en étions à un échange poli d'anecdotes et je m’apprêtais à prendre congé, lorsque me vint l’inspiration de faire l’éloge de Bernanos à propos, of all things, de La grande peur des bien-pensants.Le P.Bessières se raidit, se gonfla, puis rougit et rugit.Il me sembla voir en même temps la peluche rouge des meubles rondelets du salon s’enfler eux aussi et passer à l’écarlate.“Ne savez-vous pas, Monsieur, que cet écrivain élevé chez nous, m’a couvert de boue dans ce livre-là, justement.” Oui, je savais, seulement j’avais oublié.Outrage impardonnable, gaffe irréparable! Bernanos reçut à travers moi un formidable savon.Je m’en allai penaud, balbutiant de vaines excuses pour excuser mon péché11 et me souvenant: “Vous voyez d’ici le révérend Bessières, ou n’importe lequel de ces insupportables bavards à la bouche juteuse.12 À ce récit, Maritain avait éclaté de rire.“Il y en a,” m’avait-il dit, “qui se mettent les deux pieds dans le plat.Vous, vous en avez mis quatre.” Mais voilà que je ne suis pas absolument sûr ni d’avoir raconté cet incident, là où ma mémoire incertaine l’avait d’abord logé, ni d’avoir à la même occasion longuement parlé du Bon Larron.Dans sa lettre de mai 1940, qu’on lira plus bas, Maritain s’exprime un peu comme s’il réagissait à une nouvelle fraîche, un peu comme s’il se souvenait vaguement de quelque chose.Il est possible qu’il faille repousser assez loin mon récit et placer l’exposé de mon projet dans la lettre à laquelle le philosophe répond.Néanmoins, j’ai peine à croire que j’aurais entretenu pendant trois ans l’idée d’une pareille aventure sans au moins un encouragement préalable.Enfant prodigue que j’étais, cette fois-là aussi je n’avais pris aucune note.Et je me trouve pétrifié de honte et d’amertume devant un autre trou de mémoire, peut-être le pire 57 de tous.Tant pis.Ma présomption, ma négligence, ma prodigalité, rejoignent Yirréparable baudelairien.n À quelle date me suis-je mis à l’oeuvre?Je ne saurais préciser.J’ai dû commencer à reconnaître assez sérieusement mon territoire à l’automne 1939, puisque le printemps suivant je dispose d’un plan.Les jésuites du Collège Sainte-Marie, mes anciens maîtres, avaient eu l’extrême obligeance de me consentir le libre usage de leur belle bibliothèque.Entouré de si attrayantes collections, de si beaux et si gros dictionnaires, et de tant de choses introuvables ailleurs, quelles augustes tentations je dus repousser en ce paradis où les bienheureux étaient si rares! Ma tâche était énorme et il fallait absolument que je m’en tienne au Bon Larron.Bien sûr, je ne disposais pas du peigne fin des vrais érudits, mais entre autres livres, j’ai quand même honorablement ratissé la gigantesque, l’invraisemblable Patrologie de Migne, copiant à la main toutes mes citations, ouvrant pour la première fois quelque trois cents gros volumes.Laïque, je me trouvais en territoire de chasse gardée et je procédais à une inauguration évidemment embarrassante pour quelques-uns de mes hôtes.Mon remue-ménage quasi quotidien agaça les bons pères (qui venaient chaque jour, vers quatre heures, se partager fébrilement le saint Devoir), pas uniquement, comme je viens de l’insinuer, à cause du léger crissement des feuillets vierges que je libérais, pour ainsi dire.Sauf à l’heure sacrée du Devoir, j’étais généralement seul dans mon coin.De temps à autre venait “faire un tour” le R.P.Arthur Mélançon, vieil homme de Dieu qui m’inspirait un respect infini.Le regard limpide, il s’approchait doucement, s’emparait du livre ouvert devant moi, et le feuilletait de ses doigts noués de goutte.“Ah! vous êtes mordu, hein!” s’écriait-il joyeusement.Et il me disait son affection pour Cassien, pour Jean Climaque.une 58- main sacerdotale posée sur le texte.Il avait des mystiques une telle connaissance et il était doué d’un tel sens spirituel qu’il aurait pu, à mon avis, diriger une Thérèse d’Avila, un Jean de la Croix.La bibliothèque ne possédait que de rares traductions françaises des Pères: on s’était “débarrassé” de précieuses collections après l’acquisition de Migne, car elles “faisaient double emploi”! De sorte que je travaillais surtout en latin, n’étant pas trop rouillé, par bonheur.Je marchais évidemment sur les brisées de Bessières et, particulièrement de Mgr Gaume,14 son très conservateur prédécesseur.Je tirais parti de leurs références en les amplifiant autant que possible et je multipliais les biais pour mieux tamiser les index.Ma recherche déborda la littérature patristique jusqu’à toucher des auteurs de la Renaissance, lorsqu’elle s’interrompit.Toutefois, d’après celles de mes notes sur le Bon Larron qui ont échappé par hasard à un de ces nettoyages d’archives auxquels je me serai livré plusieurs fois de trop, ma quête portait massivement sur les Pères et le même esprit reçu de Maritain l’animait toujours: je cherchais partout “la lumière du don de sagesse” qu’il caractérise dans Les degrés du savoir (p.584).Dans un article de La Relève, intitulé L’intelligence et le mystère incarné (mon âge était sans pitié pour lui-même), j’avais fait état de ce même passage.Il est évident que ces pages prématurées, qui datent de 1940, reflètent l’enthousiasme pour les Pères que soulevait en moi mon travail sur le Bon Larron.Sous les boursouflures de la jeunesse, je reconnais des intuitions valables.C’est d’ailleurs à cette époque, probablement la plus “monacale” de ma vie, que j’ai commencé, non pas à comprendre les modes de pensée et de contemplation des Pères, ce que je n’oserais jamais dire, mais—en toute humilité—à m’y habituer.Le 12 avril 1940, j’écris à Jacques Maritain.Dès le 17, sa 59 femme, Raïssa, a l'amabilité de m’adresser quelques lignes, la réponse de son mari devant tarder.Elle me communique l’adresse de Pierre van der Meer de Walcheren, à qui je voulais sans doute envoyer le petit article que je lui avais consacré en 1940 dans La Relève.Il ne l’a probablement jamais reçu.J’avais vu Walcheren pour.la dernière fois au Carmel d’Avon, en 1938.15 Je ne me souviens pas de lui avoir écrit ou d’avoir tenté de le revoir après la guerre, ce que je me reproche amèrement.Il est mort bénédictin et abbé d’Oosterhout.Le 7 mai Jacques Maritain répond à ma lettre du 12 avril.Au sujet de Pierre van der Meer de Walcheren, on observera qu’il me donne de nouveau l’adresse que sa femme m’avait communiquée peu auparavant.Le P.Robert Fortin était prêtre de la Congrégation du Saint-Sacrement.J’ignore de quelle façon et à quel propos Maritain était intervenu pour nous le faire connaître.Scène: un jardin de la Trappe d’Oka (dont quelques-uns d’entre nous étaient des habitués);16 nous étions quatre ou cinq avec le P.Fortin, un homme qui nous avait paru extrêmement tourmenté.Il parlait avec véhémence des épreuves de la vie spirituelle.Tout cela nous était familier, quant au vocabulaire du moins.Que se passait-il en lui?Je pense que, traversant une crise très grave, il faisait de profundis profession de foi, d’espérance et de charité.Mais pourquoi se confiait-il à nous avec un tel abandon?Relisant le passage suivant de la lettre de Maritain, un malaise renaît en moi: “Je suis sûr qu’en se tenant en union avec lui, l’action menée par le groupe de La Relève portera des fruits de plus en plus abondants.’’ Notre éminent collaborateur et ami entendait-il nous “confier’’ au P.Fortin?Comme à une manière d’aumônier?C’est bien possible, car dans les milieux catholiques, la direction de conscience sous tous ses aspects était prise avec un sérieux que nous jugions excessif, sinon ridicule.Un aumônier à La Relève^. 60 Inconcevable.Nous avions beau avoir beaucoup d'amis dans le clergé, nous ne reconnaissions à aucun d’entre eux la moindre autorité sur nos attitudes et démarches de tout ordre.Nous “écoutions” l’Église et nous désobéissions; chacun de nous avait son confesseur, mais jamais longtemps le même.Nous préservions farouchement notre indépendance.Malgré toutes les faiblesses et mollesses qu’on voudra, nous étions “intenables”.À ce moment, aucun de nous ne séjournait à la Trappe.Après l’avoir accompagné aux vêpres, nous avions dû laisser ce pauvre prêtre au silence du monastère et à ce qui pouvait lui rester, à lui, de silence.Ainsi passa-t-il dans nos vies.Mais il a laissé en nous les traces d’un coup de vent ténébreux, d’une brève Pentecôte sans langues de feu.En ce qui me concerne en tout cas.Enfin, malgré la sympathie que nous éprouvions, je pense que le “réflexe de liberté” joua brutalement et efficacement.Quant au Bon Larron, j’ai dit l’essentiel.Il est clair cependant que je me sentais déjà en difficulté et que j’avais besoin d’encouragement.“Mon savoir”, auquel Mari tain fait allusion avec trop de confiance, je ne le considérais certainement pas à la hauteur des murs de livres sur lesquels je cognais.Ce misérable savoir, je le fabriquais au fur et à mesure et il était toujours en retard.La persévérance à laquelle Maritain m’incite dans sa lettre me fait penser à un conseil analogue qu’il m’avait donné, soit en 1934 sur le bateau, soit au cours de notre entretien parisien de 1938.Je me plaignais de mes insuffisances “techniques” en philosophie: mes déficiences étaient graves et “normalement” incurables, ma santé m’interdisant les indispensables cours universitaires de philosophie.Comme la charité elle-même (elle n’est pas plus tendre que la foi ou que l’espérance!), Maritain y était allé sans ménagement: “Jetez-vous à l’eau,” m’avait-il dit en me regardant fixement.“Jetez-vous à l’eau.nagez.pateau-gez: vous serez au moins mouillé.” J’ai suivi, je suis toujours ce 61 conseil à la lettre, souvent à la lettre la plus rebutante qui soit, et non seulement me suis-je mouillé, mais encore je me suis imprégné.Qu’est-ce à dire?L’expérience métaphysique dont j’avais la vague et lancinante intuition, ma maturité l’a vécue et ma vieillesse la prolonge.Mari tain l’aura préparée.Et, par son conseil en apparence si désinvolte, il l'a assurée.Dommage que je n’aie pas conservé un brouillon ou copie de mon plan.Si je reçois une mise en garde au sujet de “la doctrine et de la spiritualité”, c’est que j’avais dû tomber dans un double panneau.Le 27 décembre 1941.Généreux et plein de considération comme aux premiers jours, Jacques Maritain m’envoie ses voeux et me remercie de mon article sur son livre La pensée de saint Paul {La Nouvelle Relève de décembre 1941).Quoi qu’il en soit de l’élogieuse réaction de Maritain, je veux reconnaître aussi simplement que possible que je n’ai nulle part exprimé avec plus de ferveur ma dette envers ce grand penseur qui n’a pas méprisé ma jeunesse, et qui lui a ouvert les au-delàs de la raison.Il s’informe délicatement du Bon Larron, que j’avais abandonné hélas! vers la fin de 1940.Ma famille n’était déjà plus qu’un malheur et mon père allait mourir en février 1941.Entretemps, d’“écrivain tout court”, j’étais devenu “écrivain et journaliste”, hybridation adventice et polymorphe, apparemment irréversible, car je suis encore aujourd’hui “écrivain et autre chose”.À la fin de 1939, les Maritain passent en Amérique.Ils s’installent à New York et, l’année suivante, Jacques reprend ses cours à Toronto, où il enseignait régulièrement depuis 1932.Gilson aussi “était” à Toronto, depuis quelque temps, je pense.Deux des plus grands esprits de la France catholique auront été reconnus et retenus par l’Ontario, disons tôt.La guerre ne rendra pas plus éclairée la Province de Québec qui se sentait assez bien nantie (Gérard Filion la croyait surtout “bête") pour se 62 passer d’un Jacques Mari tain, d'un Étienne Gilson, d’un Yves Simon, accueilli à Chicago, d’un Jacques Hadamard, refoulé Dieu sait où parce que ses mathématiques n’étaient pas “catholiques”.Ce ne sont là que quelques “entre autres”.Le scandale demeure et il importe d’en écrire l’histoire qui sera comique, écoeurante et compliquée comme tant de nos “histoires”.Des témoins vivent encore qui savent quelles complicités se nouaient entre le Vatican, notre benoîte hiérarchie, notre dévoué clergé, notre pieux laïcat et notre bonne presse.Puisse un jeune historien se décider: il renseignera l’actualité canadienne-française sur quelques-uns de ses antécédents les plus immédiats et les plus dignes de son sacré souvenir.Entre 1941 et 1945, Maritain vint plusieurs fois à Montréal, tantôt seul, tantôt avec sa femme.C’est en ce temps-là que nous fîmes la connaissance de Raïssa que nous admirions énormément, pour son intelligence certes, qui était du même ordre que celle de Jacques, mais surtout pour ses dons de contemplative et de poète.Elle était d’une extraordinaire finesse et, en toutes choses, d’une redoutable acuité.Je la revois petite, un peu grassouillette, les traits délicats et nets—aucune équivoque sur ce visage-là.L’étroite et constante collaboration de Jacques et Raïssa Maritain était depuis longtemps célèbre.Quoi qu’on ait pu dire à ce sujet, l’originalité la plus vaste et la plus profonde était de Jacques, indéniablement.Mais en présence de Raïssa, Jacques s’effaçait et lui laissait la place—qu’elle prenait sans hésitation, ce qui nous irritait parfois.Le plus souvent, nous étions seuls avec lui.Nous le recevions au restaurant, presque toujours en petit comité.Le pain et le vin de la vénération et de l’amitié, la parole en liberté, la jubilation de l’intelligence! Il nous donnait tout ce qu’il pouvait nous transmettre et prenait le peu que nous avions.Sa présence 63 nous était une confirmation chaque fois renouvelée.Aucune visite de lui qui ne fût visitation de grâce, même s’il nous arrivait d’être difficiles.Faisant allusion à La Relève, Gérard Pelletier m’avait dit un jour que ses amis et lui, les futurs fondateurs de Cité Libre, se demandaient parfois d’où nous sortions.“Nous sortions de table,” répondis-je rétrospectivement, “et souvent de sous la table”.Notre groupe en effet ne se comportait pas comme un chapitre et ses tendances dionysiaques étaient assez marquées.Naturellement, lorsque nous rencontions Mari tain “dans le monde”, le plus souvent chez Madame Alfred Thibaudeau, son hôtesse de toujours, ou avec sa femme, nous étions fort sages; mais seuls avec lui nous ne réprimions pas toujours notre exubérance.Ainsi nous est-il arrivé d’être un peu bousculants: nos questions se faisaient plus pressantes et la discussion chauffait quelque peu.Mais le cher Maritain ne s’offensa jamais de la turbulence occasionnelle de ses jeunes disciples.Toutefois, je pense qu’un certain soir nous allâmes trop loin.Après un de nos dîners, j’avais invité tout le monde à la maison.C’était en 1942 ou 1943.Robert Charbonneau, Robert Élie, Claude Hurtubise et Marcel Raymond, le botaniste et homme de lettres, étaient venus.Or j’avais des aquariums, comme à presque tous les âges de ma vie.Ce soir-là une femelle vivipare se libérait justement de son étonnante portée, gobant tous ceux de ses petits qu’elle pouvait attraper.Le spectacle révolta Maritain.Avec Raymond, j’essayai de lui montrer comment ce cannibalisme servait les meilleurs intérêts de l’espèce.En vain.La réaction et la résistance de notre éminent invité m’avaient déconcerté.Et je me dissimulai plus ou moins inconsciemment ce que son attitude avait de significatif.Sur le moment, je me rappelai simplement que dans sa jeunesse Maritain s’était vu obligé, pour vivre, de travailler à une petite encyclopédie 64 omnibus aux allures d’almanach: le Dictionnaire de la vie pratique, que j’avais trouvé parmi les cadeaux d’un lointain Noël.Décrivant la pêche au brochet, le dictionnaire glorifiait la vigueur et la férocité du “monstre”.Cet article avait bien fait rire dans le temps le pêcheur que j’étais déjà.Le philosophe d'Humanisme intégral l’avait-il rédigé lui-même?Je l’ignore.En tout cas, souriant encore d’attendrissement, je me dis maintenant qu’un Mari-tain à la pêche, particulièrement avec Alfred Jarry, a toujours été aussi inimaginable qu’un Henry James faisant du “jogging” le long de Beacon Hill.La conversation passa rapidement de l’ichtyologie à la zoologie en général et, vu la fermentation particulière de nos esprits à ce moment, glissa vers le darwinisme.Échauffés par d’immédiates réserves, nous pressâmes assez durement Maritain sur un problème imaginaire logé dans les perspectives évolutionnistes, à savoir celui du voisinage, de la coexistence momentanément inévitable de la nouvelle espèce humaine et de {'ancienne espèce pré-humaine.Difficulté insoluble évidemment, et supposition choquante au suprême degré.Ce qui importe, c’est la charge explosive de notre interrogation, ou plutôt la réaction en chaîne qu’elle entraînait nécessairement.La question entière des origines se découvrait sous deux lumières alors incompatibles et qui brouillaient tous les ordres.En ce qui me concerne, la discordance de ce soir-là ria jamais été suivie d’une cadence parfaite.“Convoquez un concile!” s’était soudain écrié Maritain en levant les bras.Jean XXIII s’en occupa.Au printemps 1943, dans un article que Le Devoir ne “pouvait” s’abstenir de publier, un bénédictin assez bien connu, Dom Albert Jamet, s’en prenait à Jacques Maritain.Bassement, à la façon des vichyards et des antisémites familiers de la droite canadienne-française.17 Maritain riposta et une polémique s’amorça à laquelle le regretté Marcel Raymond participa.18 J’in- 65 tervins à mon tour dans La Nouvelle Relève de juin.De passage à Montréal et averti de mon intention, Maritain m’invita aussitôt à lui communiquer mon article avant de l’envoyer à la revue, parce que, m’avait-il dit, votre texte doit être théologiquement irréprochable, “ces gens-là étant capables de tout”.Un autre dîner en petit comité nous réunit.Au café, mes amis me laissèrent seul avec Maritain et le R.P.J.-T.Delos, o.p., politicologue renommé,19 invité en même temps.Fort impressionné par la gravité du philosophe et le souci qu’il se faisait de moi, j’attendis nerveusement le résultat d’un examen tel que nulle autorité, nulle amitié, ne m’imposèrent jamais.Maritain passait un à un les feuillets au P.Delos, bienveillant mais combien attentif! De temps à autre Maritain levait vers moi un regard ému en hochant la tête.Je ne me souviens pas d’avoir été plus heureux de “passer” que cette fois-là.Évidemment j’étais fier de mon coup, mais j’étais encore plus content de savoir que mon intervention n’embarrasserait aucunement Maritain.Au sujet de mon article, je n’ai rien à dire que ceci: s’il était à refaire, je taperais beaucoup plus dru sur le Jamet.Comme nous sortions, Maritain me dit ce qui suit presque textuellement: “Il fallait prendre ces précautions; je vous le répète: ces gens-là peuvent attendre dix ans, quinze ans, avant de vous couper l’herbe sous les pieds—méfiez-vous toujours.” Delos abondait dans le même sens.Maritain n’exagérait pas: il savait d’expérience à quoi s’en tenir.La Terreur antimoderniste20 n’avait pas encore désarmé.Le 16 janiver 1944, Raïssa Maritain me remercie d’un article du Canada (dont je dirigeais, ou plutôt occupais, la page littéraire) sur son recueil de poèmes Lettre de nuit.Au sujet de mon article reproduit plus loin, je cède aux instances de mon ami Beaulieu malgré un malaise bien compréhensible: à son avis, ma recension éclaire utilement la lettre de Mme Maritain.C’est ce qui importe. 66 On constatera que, malgré mes maladresses, j’étais vraiment sensible au génie poétique de Raïssa Maritain.Les pièces qu’on va lire en témoignent.D’autre part, on ne s’étonnera pas que je ne me reconnaisse pas à la hauteur de la considération qui m’est marquée, et on comprendra quelle culpabilité m’étrangle à la pensée de mes silences et de mes négligences.Un an plus tard (le 18 janvier 1945), Mme Maritain répond à une lettre dont j’ai perdu tout souvenir.Il avait peut-être été question de La conscience morale et de letat de nature, essai qui m’avait immédiatement passionné, mais qui continuait à me dérouter.De quelle manière précisément, je ne sais plus, j’étais en tout cas assez dérangé pour me voir incapable d’écrire l’article que j’avais promis à son auteur plus d’une fois, je le crains.Je n’ai plus en ma possession les écrits de Raïssa Maritain, aucun n’est présentement à ma portée et le temps me presse trop pour songer à les consulter afin d’identifier la raison de mon blocage.Je risque la conjecture suivante: l’obstacle sur lequel je butais n’était pas sans analogie avec la discordance à laquelle avait abouti l’entretien que nous avions eu avec Jacques Maritain, mes amis et moi, à mon appartement; les positions fondamentales de l’un et de l’autre sur les origines étaient en effet identiques.Combien m’attriste à cette heure le rappel si net de la déception que j’avais causée à ma correspondante! Elle savait à quel point son essai m’intéressait.En 1945, Maritain était nommé ambassadeur de France près le Saint-Siège.Raïssa et lui, je ne devais plus les revoir.Neuf ans plus tard, notre ami Marcel Raymond était passé chez les Maritain à Princeton et Raïssa, ayant obtenu mon adresse, m’envoya son dernier recueil de poèmes, Au creux du rocher, avec un mot fort aimable (lettre du 6 novembre 1954).Je lui réponds le 30 du même mois.Probablement parce que j’aurai eu l’intention d'écrire un 67 article sur son recueil et même de surmonter mon blocage au sujet de l’Histoire d’Abraham et l’état de nature (dernier état de La conscience morale et l’état nature), j’ai conservé le brouillon de ma missive, chose que je ne me permettais qu’exceptionnelle-ment lorsque, par exemple, une lettre prenait l’allure d’un essai ou me semblait contenir des réflexions ou des réactions utiles à la rédaction éventuelle de quelque article.Le brouillon lui-même en l’occurence n’a rien d’exceptionnel: je n’écris presque rien du premier coup.Je me réjouis donc de cette dérogation à ce qui est resté pour moi une véritable règle parce que la lettre de Mme Maritain en prend peut-être plus de prix et qu’à la fois le style de nos rapports s’en trouve un peu mieux éclairé, défini.Je confesse que, me relisant avant d’envoyer à la photocopie ce mince mais si précieux dossier, j’ai eu peine à retenir mes larmes: le temps me forçait à une autre mesure de sa croissante épaisseur, une des plus cruelles évaluations qui m’aient été infligées.Comme il m’était déjà arrivé de le faire, je déplore que le Canada français n’ait pas su les retenir, eux, Raïssa et Jacques Maritain.Je termine par un message à l’intention de son mari concernant les Degrés du savoir.Mme Maritain me répond le 30 décembre et commence par s’excuser de son retard! Mais elle ne peut s’empêcher de souligner qu’il y a entre nous dix ans de silence, tout en se réjouissant de ma fidélité.De quoi était-elle faite, cette fidélité?De ce que justement je lui avais dit.Subsiste-t-elle encore?Oui, malgré toutes les apparences, malgré tous les changements.Elle repose essentiellement sur des affinités proposées par des écrits, épanouies dans des rencontres, avec le philosophe d’abord, puis avec sa femme; elle dénote une influence capitale, déterminante, imprégnante et perdurable; elle se traduit par une constante intentionnalité dans des perspectives philosophiques et théologales larges et rigoureuses; elle fixe un lieu inabolissable de réfé- 68 rence; elle se prête à une restauration indéfinie de Y ordre des ordres.Le temps s’épaississait effectivement entre les Maritain et nous.Les notes de Robert Charbonneau (p.41) sur la rencontre du 16 octobre 1934 sont prophétiques à cet égard.Plus qu’à la durée elle-même l’éloignement tenait à des risques nécessaires, à des exigences impérieuses d’autonomie, à la sollicitation d’intérêts imprévus, à l’arrivée de nouvelles présences sur la scène intérieure, à l’impossibilité enfin de rendre compte de notre entière modernité au sein du thomisme et avec les seuls moyens du bord néo-thomiste.Nous nous masquions la réalité depuis assez longtemps lorsque Albert Béguin nous obügea heureusement à la reconnaître en décembre 1954.Hurtubise, Élie, Raymond et moi, nous avions décidé d’aller voir les Maritain à Princeton.Apprenant cela, l’auteur de L’âme romantique et le rêve s’efforça aussitôt de nous dissuader.“Vous avez trop changé,” nous dit-il, “il ne vous reconnaîtrait plus.Vous lui feriez trop de peine.Vous savez, Teilhard, c’est le diable pour lui.” En effet, il y avait Teilhard, et Bachelard, et bien d’autres.Les retrouvailles n’étaient peut-être pas impossibles, mais elles seraient extrêmements pénibles, inutilement douloureuses.Les autres qu’à certains égards nous étions devenus au cours des ans jugèrent bon de s’abstenir.Et les choses, qui n’étaient pas tout, en restèrent là.Le cher Béguin ne s’était pas trompé.Si nous avions eu des doutes, Le paysan de la Garonne (D.D.B., 1966) les aurait dissipés! Je n’eus pas le courage de parcourir cet ouvrage avant plusieurs années.Je le repris—combien péniblement! —après avoir lu le livre nécessaire du P.de Lubac, Teilhard posthume (Fayard, 1977).Quelle tristesse! Quelle leçon! Depuis la mort de sa femme en 1960, Maritain vécut chez les Petits Frères de Jésus de Toulouse, communauté où il fit 69 profession en 1971.À cette occasion, j’obtins que notre ambassadeur à Paris, alors l’honorable Léo Cadieux, un vieil ami, soit prié de transmettre au philosophe un message auquel s’associaient le “petit reste” de La Relève et quelques collègues des Affaires extérieures qui avaient connu Maritain ou avaient profité de sa providentielle influence (je pense particulièrement à MM.Paul Tremblay et André Bissonnette).Sans doute parce que d’autres s’étaient joints à moi, cette dépêche résume au mieux tout ce que je tentais de dire plus haut, si maladroitement dans mon trouble, au sujet d’une indéfectible fidélité; il m’a semblé en la relisant qu’elle me rendait quelque chose de la transparence qu’il fallait pour recevoir, en son intégrité originelle, l’esprit de Jacques et Raïssa Maritain.septembre 1983 70 NOTES 1.Cf.Convergences, Jean Le Moyne, Montréal, HMH, 1961, “Dialogue avec mon père”, pp.11-16.2.Cf.note de Robert Charbonneau, p.41 du présent volume des Écrits.3.En 1951, il publiera chez Tequi Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale.Sa bibliographie montre bien que la préoccupation éthique a toujours été vive chez lui.4.Claudel, qui n’aimait pas les Juifs, s’en prit à Maritain deux fois dans le Figaro.Il récidivait en juin 1939, ayant déjà attaqué le philosophe dans le même journal en août 19375 5.“Rachetez le temps car les jours sont mauvais,” Êphésiens, V, 16.Maritain aura publié en 1941, chez Scribner, un recueil d’essais intitulé Ransoming the Time.6.Seule exception à mon obstinée réserve, j’avais écrit en 1937, dans une grande détresse spirituelle, à René Schwob, juif converti, ami des Maritain, auteur de Moi, Juif, livre posthume (1928), Capitale de la prière (1934), Cinq mystères en forme de retable (1941, aux Editions de l’Arbre, Montréal.Schowb avait collaboré à La Relève.J’ai conservé sa très émouvante et charitable réponse.7.Directeur du Service étranger chez Desclée de Brouwer.Il était avec Stanislas Fumet et Walcheren, un des piliers de la maison.Il avait du “monde” catholique une connaissance pittoresque et prodigieuse.Passé en Argentine pendant la guerre, il devint un important éditeur à Buenos-Aires.Je suis resté en dette vis-à-vis de lui.Puisse-t-il, par un heureux hasard, trouver ici l'expression de ma fraternelle gratitude et l’assurance de mon fidèle souvenir.8.Maritain a préfacé l’ouvrage du P.Bruno, paru dans la collection du Roseau d’Or, hors-série.9.La Relève 4e série, 5e cahier.10.Ci.Nous autres Français,pamen 1939 chez Gallimard, et Combats I, Bibliothèque de la Pléiade, p.648, et p.1561 note 4.11.“— ad excusandas excusationes in peccatis” (Ps CXL, 4, dans la subtile traduction de la Vulgate).12.La grande peur des bien-pensants, paru en 1931 chez Grasset, ibid., pp.159, 161,162.13.Les fleurs du mal: Spleen et Idéal LVII.14.Histoire du Bon Larron (saint Dismas).Dédiée au XIXe siècle.Paris, Gaume frères et J.Duprey, éditeurs, 1868.(Jean-Joseph Gaume (1802-1879) est indubitablement un ancêtre de Léon Daudet.) 15.Présage: le 23 septembre 1938, le lendemain du jour où nous nous étions quittés dans le jardin du Carmel, je m’embarquais sur l’Empress of Australia 71 (Canadian Pacific), ex-Tirpitz (Hamburg-America), lancé en 1913.Le Paquebot toucha Québec le 30, jour des accords de Munich.16.Ce qu’il serait impossible de redevenir, maintenant qu’on “anime” en cette abbaye “des sessions d’intériorité”! Cf La Presse du 13 juin 1983.17.En matière d’antisémitisme, le Canada officiel n’avait pas besoin de leçons.On pourra s’édifier là-dessus en lisant None is too many, par Irving Abella et Harold Troper, Lester & Troper Dennys Limited, Toronto 1982.Le titre reproduit le “bon” mot d’un haut fonctionnaire à qui on avait demandé combien de juifs seraient admis au Canada après la guerre (p.IX, de la préface de ce dossier accablant).18.Cf.Le Devoir et Le Canada du 15 mai au 3 juin 1943 (d’après les quelques coupures de presse dont je dispose).19.Le P.Delos avait publié aux Éditions de l’Arbre de Montréal, en 1944, un ouvrage intitulé La nation.20.Cf., pour le plaisir du cauchemar, la Correspondance Blondel-Valensin (Aubier). 72.LETTRES Jacques et Raïssa Maritain Jean Le Moyne New York, Prince George Hotel 28th Street 17 avril 1940 Cher Monsieur Jacques a reçu votre lettre un peu avant de partir pour Princetown.Il vous écrira dans quelques jours, mais il m’a chargé de vous donner l’adresse de notre ami Pierre van der Meer de Walcheren.La voici: “Fonnehuis” Sweelincklaan.Bilthoven.Province d’Utrecht, Pays-Bas.Je dois vous dire aussi que nous ne serons pas à New York à la fin de ce mois.Nous y serons, ma soeur et moi à partir du 1er mai; mais Jacques riaura pas terminé ses conférences dans le Sud, avant le 15 mai.Nous espérons pouvoir rester à New York tous les trois du 15 au 30 mai.Ensuite nous ne savons pas encore ce que nous ferons.Nous espérons vous voir ici dans la seconde quinzaine de mai.Jacques a été pronfondément ému de votre lettre; mais il vous le dira lui-même.Agréez je vous prie cher Monsieur ma bien sincère sympathie.Raïssa Maritain.PS.Écrivez-nous toujours par Miss Julie Keman. 73 ST.JOHN’S COLLEGE Annapolis, Maryland le 7 mai 1940 Mon cher ami, Excusez-moi de répondre en retard à votre lettre du douze avril, vous savez que la vie que je mène et mes constants déplacements m’empêchent complètement de tenir à jour ma correspondance.Votre lettre m’a profondément touché et m’a donné beaucoup de joie.Je suis très heureux que vous ayez pour Pierre van der Meer l’affection et l’admiration dont vous parlez.J’espère trouver le dernier numéro de La Relève à mon retour à New York, et j’aurai grand plaisir à lire votre article sur lui.Je suis profondément heureux de ce que vous m’écrivez de votre rencontre avec le P.Fortin.C’est une consolation pour moi d’avoir été l’instrument de cette rencontre.Je suis sûr qu’en se tenant en union, l’action menée par le groupe de La Relève portera des fruits de plus en plus abondants.Quand vous le verrez, dites-lui, je vous prie, mes très fidèles et respectueuses pensées.Je crois que votre idée d’une étude sur le bon Larron est une idée excellente, et je me réjouis que vous vous sentiez sollicité par ce travail.Je vous conseille de persévérer, ce n’est certainement pas au delà de vos forces et de votre savoir, et le livre que vous écrirez pourra être utile à beaucoup.Votre plan me paraît bon; la partie la plus difficile—et qui à mon avis devrait être assez brève, pour éviter les lieux communs—est la partie sur la doctrine et la spiritualité.Savez-vous qu’il y a quelques années, quand Max Jacob 74 s’est trouvé pris dans un accident d’automobile et qu’il a cru périr au moment du choc, le pauvre Max s’est écrié: “Seigneur! Le bon Larron!” Le bon Larron doit être le patron de Villon et des poètes.Voudriez-vous remercier de ma part Claude Hurtubise de sa lettre et m’excuser de ne pas lui avoir répondu.J’ai été touché de ce qu’il m’a écrit et je vous prie de lui dire toute ma grande amitié.J’espère lui envoyer dans quelques jours un texte pour le prochain numéro de La Relève.Je suis tout à fait confus de ne pas lui avoir donné à temps les indications concernant le récent petit congrès de Wells College (Aurora on Cayuga).J’avais, hélas, complètement oublié qu’il me demandait ces indications dans sa lettre, et je m’en souviens seulement maintenant en relisant celle-ci.Mon regret est moindre en pensant que ces journées d’Aurora ont été tellement chargées que nous aurions eu bien peu de temps pour nous voir.Tous mes meilleurs souvenir à nos amis.Croyez à toute mon affection.Jacques Maritain Voici l’adresse de Pierre van der Meer: “Fonnehuis” Sweelincklaan Bilthoven Prov.d’Utrecht Pays Bas 75 New York City Noël 1941 Mon cher ami Je suis heureux de vous écrire, en ce jour de Noël, pour vous envoyer, de la part de ma femme et de la mienne, nos voeux très affectueux.Depuis que j’ai reçu le numéro de Décembre de La Nouvelle Relève,)^ voulais vous écrire pour vous remercier de votre article, c’est le travail toujours accablant qui m’en a empêché.Je ne puis vous dire combien profondément j’ai été touché de cet article, et quelle joie j’en ai éprouvée.Car non seulement vous avez dégagé excellement les intentions et l’esprit de mon livre sur saint Paul, mais vous vous êtes affirmé vous-même avec une force et un talent qui justifient tout mon espoir dans la jeunesse canadienne et dans la renaissance intellectuelle et spirituelle qui est en train chez vous.Je suis un peu gêné pour vous dire tout cela, parce que vous parlez de moi en termes si bienveillants et si chaleureux dans cet article.Mais vraiment, en faisant abstraction de tout ce qui me concerne et en jugeant de la façon la plus objective, je puis dire que j’ai rarement lu une étude aussi ferme et aussi profonde, et où le style répond aussi bien à la pensée.Particulièrement ce que vous avez dit de l’antisémitisme et du mystère d’Israël me semble de tout premier ordre.Je pars demain pour Washington.À mon retour je vous enverrai Confession de Foi et Ransoming the Time.Où en est votre Bon Larron?Donnez-nous de vos nouvelles.À vous tous nos voeux pour le temps de Noël et pour l’année nouvelle et toutes nos affectueuses pensées.Jacques Mari tain 76 New York, 30 Fifth Avenue.(11) Le 16 janvier 1944 Cher Jean Le Moyne, Est-ce vous qui m’avez envoyé votre belle et généreuse recension de Lettre de nuit; parue dans Le Canada.Je suis profondément émue de votre éloge.Un poète se demande avec anxiété si les moyens de traduire son poème intérieur ne lui ont pas fait défaut— Vous me rassurez; et vous donnez à votre critique une signification qui dépasse le cas particulier, et tout à la fois le concerne avec une parfaite appropriation.Vos citations aussi m’ont fait plaisir; elles sont dans le sens de mes préférences secrètes.Merci, cher Jean Le Moyne, merci de tout coeur.Votre bien amicalement dévouée.Rai'ssa Maritain New York 18 janvier 1945 Cher ami, Merci de tout coeur de votre bonne et belle lettre.Combien elle me fait regretter cet article que vous vouliez écrire, que vous n’avez pas écrit, (mais que vous écrirez peut-être un jour), sur Conscience Morale.Je n’ai pas oublié celui sur Lettre de nuit, que La Nile Relève, je crois, m’a fait connaître.(Je ne suis abonné à aucun “Argus” de presse, de sorte que je ne connais que les articles que .77 l’on m’envoie.) Que j’aime vos pages sur Saint-Denys Gameau.Que sa disparition est mystérieuse.Il me fait penser à Rimbaud, à Alain-Fournier, eux aussi baignés de mystère.Pourquoi dit-on que ma soeur et moi allons retourner en France à la fin de ce mois, et que Jacques ne vient pas en Amérique?Jacques est à New York depuis le 1er janvier.La date de notre retour en France est encore cachée à nous-mêmes.Nous voudrions revoir nos amis canadiens avant de quitter ce continent qui nous a si généreusement accueillis.Jacques a vu une France blessée, douloureuse, dont la vie demeurera difficile longtemps encore.Plusieurs de nos amis parmi les plus chers ont été déportés; beaucoup ont été torturés.Depuis son retour, nous ne pouvons cesser d’y penser.Priez pour eux, pour nous, très cher ami.Croyez à notre fraternel souvenir.Raïssa Maritain Princeton.26 Linden Lane 6 novembre 1954 Cher ami, Marcel Raymond nous donne votre adresse, je puis ainsi vous envoyer mon nouveau recueil de poèmes—Aw Creux du Rocher.Je relisais récemment l’article si beau que vous avez écrit sur Lettre de nuit.Votre mot à son sujet,—“poésie libérée” a été pour moi-même une grande lumière. 78 Je veux vous dire aussi avec quelle émotion et admiration j’ai lu, il y a bien des années déjà, vos articles sur les Juifs dans la Revue Dominicaine.Jacques et moi vous envoyons nos bien amicales pensées.Raïssa Maritain 30 novembre 1954 Chère Madame, J’ai goûté une bien grande joie à vous lire de nouveau, car c’était vous reconnaître dans la plénitude des dons qui m’avaient été révélés il y a plus de dix ans et dont la résonnance en moi n’a jamais cessé, opulente comme toute authentique possession du monde et délicate envers tout comme la plus spirituelle ascèse.Je retrouve dès que je prononce vos premiers mots, “Arbre patriarche.” complexes et succulentes racines posées dans notre bouche—je retrouve le monde si bien visité, si bien aimé, si bien pris que nous proposaient les mouvantes splendeurs de “Nocturne” et la lumière immobile de “La chute d’Icare”.Et, à mesure que j’avance, l’insinuation d’une exigence supérieure à toute possession.Entre ces deux pôles qui la pressent, une région de douleur assez profonde pour parler et protester comme les prophètes et le psalmiste.Il m’apparaît ainsi que votre démarche poétique correspond à la recommandation vitale de saint Paul: avoir comme n’ayant pas.Je perçois aujourd’hui quelque chose que j'avais mal compris naguère et qui situe si haut votre poésie: ce mouvement de rapprochement des lieux extrêmes de votre présence, cette tendance à l’unité.Vos rythmés ne nous attardent pas de ce 79 côté-ci de la réalité; vos images n’obstruent pas l’au-delà des choses: ils nous rapprochent de ce silence qui règne dans l’intimité de l’être.La poésie qui l’atteint est devenue une ascension disposée dans notre âme et trouve alors sa consommation et la pleine garantie de son authenticité.Comment vous dire, Madame, à quel point j’ai été ému que vous ayez pensé à m’envoyer votre recueil?Vous avez signé de votre amitié mon plaisir.Ce n’est pas la première fois.Ainsi, je conserve comme un souvenir et un enseignement à jamais précieux l’exemplaire de La conscience morale et letat de nature que vous m’aviez adressé.Cela me reporte au temps où j’eus le bonheur de faire votre connaissance, au temps où M.Maritain venait parmi nous.Que vous ne soyez pas ici n’a pas cessé de me scandaliser.On n’a pas su vous accueillir ici; on a redouté la vie de la vérité que vous portiez.Votre absence nous rappelle impitoyablement notre mesure, notre petite mesure.En me rappelant à son souvenir, veuillez dire à M.Maritain que dans le besoin de me “rassurer” je reviens fidèlement aux Degrés du savoir comme à un bréviaire d’intelligence et qu’à chaque fois je revis quelque exigence que j’avais été induit à négliger.Avec mes remerciements, je vous prie, chère Madame, d’agréer l’expression de ma vive admiration et mes hommages très respectueux.Jean Le Moyne 80 Princeton, 30 décembre 1954 Cher Monsieur et ami, Pardonnez-moi d’avoir tardé à vous dire l’heureuse reconnaissance que votre admirable lettre du 30 novembre a suscitée en moi; (j’en ai été empêchée jour après jour par des obligations incessantes, un peu de loisir revient maintenant).C’est une grande émotion pour nous de savoir que nous avons en vous un ami si fidèle, de penser à cette amitié que dix années de silence riont pas éloignée de nous, et que nous retrouvons si proche de nous, si généreusement compréhensive de nos intentions les meilleures.Jacques et moi sommes profondément touchés de cette fidélité dont vous nous parlez “à revenir aux Degrés du Savoir'" pour vous “rassurer”.Et moi, votre lettre me rassure sur la valeur de mes poèmes puisqu’ils ne vous ont pas déçu, et que vous les avez lus avec joie.Votre article sur Lettre de Nuit est de ceux que je ne saurais oublier; vous m’y avez appris des choses essentielles sur ces poèmes à quoi moi-même je riavais pas pensé en les écrivant— “R.M.est un de ces poètes libérés.” Et votre lettre du 30 novembre me dit des choses précieuses, si proches de mes intentions les plus profondes, à peine formulées en moi, que je ne puis imaginer plus grande ressemblance entre elles et ce que vous, vous avez perçu dans une clarté si merveilleuse qu’elle m’éclaire une fois de plus sur moi-même.Tout ce que vous m’écrivez et spécialement ces passages “.votre démarche poétique: avoir comme riayant pas”, et “ce mouvement de rapprochement des lieux extrêmes de votre présence, cette tendance à l’unité”, m’est un très grand réconfort dont je vous ai une vive gratitude.Vous nous feriez grand plaisir en nous parlant de vos travaux, de vos projets, et en nous tenant au courant de ce que vous publiez. 81 En vous disant nos voeux fervents pour l’année nouvelle et les affectueux souvenirs de Jacques, je vous prie de croire à ma fidèle amitié.Raïssa Maritain RS.Vous me rappelez que je vous ai envoyé jadis mon essai sur La Conscience morale et l’Êtat de Nature.Pendant notre séjour à Rome j’ai publié sous le titre Histoire d’Abraham une nouvelle édition de cet essai dont j’ai un peu amélioré le texte et que je vous envoie à cause de cela.SANSCOTE De EXTOTT PDF303 Dec 22/71 À Paris Info BPMOTT/Jean Le Moyne Distr Gep Pour L’Ambassadeur Msg de Jean Le Moyne à Jacques Maritain Nous apprenons d’une dépêche AFP que Jacques Maritain entre dans les ordres dans le communauté des Petits Frères de Jésus de Toulouse.Jean Le Moyne vous serait reconnaissant si vous pouviez faire parvenir msg qui suit à Jacques Maritain.Modeste comme toujours, Le Moyne croit que l’usage de la voie diplo pour l’envoi de ce message permettra d’en élargir indirectement le sens, ce que sans doute nous devons à un grand philosophe qui a eu au CDA une profonde influence.2.Msg se lit comme suit: cit M.Jacques Maritain, Maison des Petits Frères de Jésus, Toulouse.J’apprends avec une 82 vive émotion votre entrée chez les Frères de Foucauld.Recevez mes voeux fervents et respectueux et ceux du groupe de La Relève, lequel malgré sa dispersion, est demeuré fidèle à l’esprit que vous nous avez communiqué et s’alimente toujours à votre msg essentiel.ï^ous sommes en communion avec vous dans l’obscurité qu’à votre exemple nous avons osé désirer.Jean Le Moyne adjoint cabinet du Premier Ministre Fincit.Toulouse, 31 décembre 1971 Monsieur l’Ambassadeur, Jacques Maritain, malade depuis quelque temps et obligé à un repos absolu, m’a priée de vous écrire en son nom.Il vous remercie cordialement de votre télégramme et il vous serait reconnaissant de bien vouloir transmettre à M.Jean Le Moyne, ainsi qu’à ses amis de La Relève, son fidèle souvenir et l’expression de son affectueuse gratitude.Avec tous ses regrets de ne pouvoir vous répondre lui-même, Jacques Maritain vous adresse l’expression de ses sentiments respectueusement et fidèlement dévoués.Veuillez agréer aussi, Monsieur l’Ambassadeur, celle de mon profond respect.(signature illisible) Pour Jacques Maritain 83 POÈMES Lettre de nuit, La Vie donnée, par Raïssa Maritain—1 vol.aux Éditions de l’Arbre Tenter de classer les poètes, de déterminer leur appartenance ou leurs affinités à telle ou telle école, nous semble vain.On pourrait édifier sans difficultés un énorme Talmud avec le docte, fanatique et subtil fatras qui s’accumule indéfiniment au sujet des symbolistes, des romantiques, des parnassiens, des classiques et des surréalistes.On se demande si la critique, dans sa ferveur pour la catégorie, ne se préoccupe pas davantage des voies et des cheminements de la beauté que de la beauté elle-même, tout comme les rabbins pourfendeurs de cheveux perdaient de vue le salut à force de grabelerda Loi.On discute les mérites respectifs des écoles', on mesure l’apport de celle-ci ou de celle-là; on apprécie sa valeur en tant que milieu favorable à l’éclosion d’oeuvres belles; on surveille l’obéissance aux disciplines dites traditionnelles ou on la condamne bruyamment et avec tant de parti pris qu’il en résulte de nouveaux principes aussi embarrassants que les anciens.Les uns transforment de simples conditions de la poésie, comme la rime ou le mètre classique, en essence, les autres les rejettent et veulent imposer à tous des exercices obligatoires de liberté, voire d’anarchie, en soi les choses les plus délicieuses de ce monde.Le contingence ou la relativité des moyens d’expression ne troublent personne et on se croit toujours arrivé à quelque chose de définitif.Mais notre temps semble avoir appris que les modes et les styles, avec tout ce qu’ils supposent, ont une impor- 84.tance secondaire.Ils supposent une vision du monde particulière, justifiée, mais sans nécessité absolue; la beauté l’emporte, la sublimise et la transcende.Car il y a un lieu poétique où la beauté vient en quelque sorte dépouiller les formes qu’elle avait empruntées et où on la reconnaît dans sa permanente identité.Ainsi se produisent des rapprochements qui ne tiennent pas compte des origines.Ainsi, la beauté est-elle rare, ainsi est-elle soeur de toutes les beautés.La perfection réalisée, la beauté atteinte enseignent une souveraine liberté.Certains poètes ont voulu écouter dans la mesure qui leur convient et sur le plan qui leur est propre cette sereine leçon et refusent de s’astreindre à un mode ou à un moyen quelconque d’expression à l’exclusion d’un autre.Certes, ils ne sont pas pour cela exemptés d’obéir dans leur choix à des exigences nécessaires, cette nécessité—mystère de la création esthétique— n’existant que simultanément à la perfection de l’oeuvre faite, que dans, avec et par la beauté.Évidemment ils ne sauraient non plus s’abstraire de leur particulière conception du monde qui est leur regard même.Mais ils savent que leur regard n’est pas déjà la beauté et que les différences qu’il entraîne sont signes d’infériorité si elles ne se laissent pas oublier.Mme Raïssa Maritain est un de ces poètes libérés et elle est merveilleusement à l’aise au milieu des diverses libertés (nous allions dire disciplines) de l’expression poétique.C’est avec un bonheur égal qu’elle recourt au verset, au vers régulier, au vers libre où viennent prendre forme et chanter les sources mystiques, intellectuelles et bibliques du chrétien.Mme Maritain est parfaitement maîtresse de son art et sous sa sensibilité, si délicatement et généreusement offerte à la création, on perçoit le vaste courant d’intelligence qui de nos jours a pris conscience de l’esthétique et qui, devenant le fait du poète autant que du philosophe, a modifié profondément l’éclairage intérieur de la poésie.Il n’en résulte pas 85 chez elle comme cela se voit trop souvent, un art aux tendances trop intellectuelles, loin de là, mais au contraire une poésie bien équilibrée et bien située.Les poètes chrétiens ont annoncé une nouvelle possession du monde, une nouvelle joie, une nouvelle dépossession, de nouveaux déchirements.Le glaive du Christ a effectué une coupure universelle.On songe à l’Atys et à la Cybèle de Mauriac, à qui répond ce beau poème de Raïssa Mari tain, “Douceur du monde”, dans La vie donnée: Douceur du monde! Jusqu’où monte et descend en mon coeur ta musique! Ta magie se donne pour l’éternité.Une heure au coeur de ta beauté, une heure terrestre et réelle—béatitude sans souvenir, présent sans avenir, dans ton amour impersonnel.Mais une voix se fait entendre qui ne laisse pas de repos: Allons.Rassemblons notre coeur oublieux qui a voulu quitter le souvenir de Dieu et vivre une heure SEUL parmi ses créatures.Voilà un exemple magnifique de l’apport si riche du christianisme à ce que nous pourrions appeler le potentiel poétique.La création ne se quitte plus qu’une fois, mais continuellement, et toujours plus douloureusement à mesure qu’elle est mieux possédée.Des perspectives différentes se révèlent, on entrevoit des approches nouvelles aux choses menacées par notre conscience de l’absolu. 86 Le sentiment religieux apporte encore à la poésie la prière et la méditation.Lettre de nuit et La vie donnée en contiennent d’admirables, comme “En esprit en vérité”, aspiration mystique vers la présence divine, comme “Pieta”, “De Profondis”, et surtout “Procession”, où l’on retrouve le ton, le rythme et l’esprit des psaumes.Mais rien riabolira jamais le jeu qui n’est que de l’homme et n’est que pour lui.Dieu qui nous veut tout à lui cependant nous laisse nous abandonner à la délectation gratuite qui ne connaît pas d’autres fins qu’elle-même.Se souvient-Il que l’homme fut créé d’abord pour le paradis terrestre?Car les moments du jeu pur sont des moments du paradis.L’ange de l’interdit ferme les yeux pour les poètes.Sans vouloir diminuer ses poèmes que la piété inspira, nous croyons que Mme Maritain ne donne sa pleine mesure que dans le jeu le plus abstrait de finalités extérieures.Elle s’y élève aux plus hauts sommets de la poésie et ajoute quelques vers aux plus beaux de la langue française.“Nocturne”, que nous voudrions citer tout entier, est un chef d’oeuvre.En voici la première partie qui débute par un vers d’une noble splendeur: Beau cheval apeuré dans ce pré légendaire Et mon ombre en passant a troublé les images D’un monde vaste et redoutable où tu es seul Pacifique habitant du silence nocturne Délicat et tremblant et fuyant sous les arbres Reviens cheval charmant vers mes yeux sans défense J’ai parcouru ce soir les chemins de mes rêves Mon visage est baigné de lumière et de pluie En mon coeur s’étendra ta figure pâlie Discrète créature ô forme des chimères. 87 Quand la beauté rayonne d’une telle évidence elle n’a que faire des commentaires qui risquent d’être encore une tentative inutile de classement.Ici, portée par un rythme somptueux, la plénitude des images suffit à tout et comble de plaisir.“La chute d’Icare”, d’après Breughel, à l’encontre de “Nocturne”, est une évocation d’éclatante lumière.Le poème ne se compose que de quelques traits essentiels de la plus sévère sobriété qui pourtant, comme chez les peintres chinois, n’oublie aucun détail.Tout est dans l’ordonnance de l’espace.Le voici: Un rameau fleuri encadre la mer Des navires songent à l’univers Au rivage des moutons s’endorment Icare est tombé du zénith Comme une mouette qui plonge Tout repose au soleil de midi Rien ne trouble la beauté du monde.Nous voulons nous arrêter sur cet éblouissement paisible qui marque si bien un des midis de la poésie.Jean Le Moyne LE CANADA, le 3 janvier 1944 88 LE DON D’ÉCOUTER CHEZ MARITAIN Guy Sylvestre De 1937 à 1941, j’ai suivi les cours de l’Institut de philosophie de l’Université d’Ottawa qui, après quatre ans, menaient à la licence en philosophie et à la maîtrise ès arts.Le fonds de l’enseignement y était naturellement thomiste, mais on y donnait aussi des cours sur les présocratiques, Platon, Plotin, saint Augustin, Grotius, Descartes, Kant, les philosophies existentielles (de Kierkegaard à Sartre), Bergson, les Principia Mathematica de Russel et Whitehead, et j’en oublie.Nous avions un manuel thomiste (Gredt), mais nous étudiions aussi plusieurs philosophes dans les textes, et, sollicités par les événements (la guerre d’Espagne, la deuxième grande guerre) et par les écrivains de l’époque (Claudel, Gide, Valéry, Mauriac, Montherlant, etc.), nous cherchions à étoffer nos études philosophiques en lisant aussi les penseurs contemporains qui rajeunissaient le thomisme (ou l’adaptaient) comme Maritain (ou Mounier).À cette époque, je m’intéressais également aux lettres et aux idées, et ma grande admiration était Claudel.Mais écartelé entre le foisonnement de Claudel et la rigueur de la Summa theologica, je cherchais un difficile équilibre où m’asseoir.Dans 89 cette recherche le rôle de Maritain fut pour moi capital.C’était non seulement le thomisme repensé par un homme du temps, c’était l’approche thomiste étendue à toutes nos préoccupations, spirituelles et philosophiques certes, mais aussi temporelles {Humanisme intégral, Questions de conscience) et esthétiques {Frontières de la poésie).Plus tard, lorsque j’ai eu le privilège de le rencontrer, Maritain m’a frappé par l’attention qu’il apportait à nos questions et inquiétudes, l’extraordinaire douceur de son regard (la douceur des violents qui se dominent), et sa disponibilité en dépit des sollicitations nombreuses qui l’assaillaient.Cette disponibilité se manifestait aussi par la correspondance qu’il entretenait avec des jeunes comme moi qui ai reçu des Maritain 49 lettres, dont l’intérêt est certes manifesté par celles qui sont reproduites ici.Ces lettres ont souvent un caractère pratique, car elles étaient écrites pour obtenir la collaboration de Jacques ou de Raïssa Maritain à une revue ou à un journal, ou pour attirer leur attention sur des ouvrages ou articles d’écrivains canadiens—je leur en ai envoyé beaucoup qu’ils ont lus— et pour en discuter de part et d’autre.Ce sont les lettres de Raïssa Maritain qui nous en disent le plus long sur l’intérêt qu’ils ont pris à certains écrivains canadiens, ou sur leurs réactions à la lecture d’articles que j’ai publiés à l’époque sur plusieurs écrivains français.Ils me donnaient aussi parfois des nouvelles d’écrivains en France occupée, nouvelles parfois accompagnées de commentaires d’ordre religieux, politique ou littéraire.On n’y trouvera guère de discussions philosophiques.J’espère pouvoir écrire plus longuement un jour sur les relations épistolaires et personnelles que j’ai eues pendant de longues années avec plusieurs écrivains français.Ces relations se sont distancées avec Jacques Maritain lorsqu’il a été nommé ambassadeur de France au Vatican. 90 Je terminerai par une anecdote.Un soir que quelques-uns d’entre nous rencontrions Jacques Maritain chez madame Thibaudeau en 1941 —il y avait là Paul Beaulieu, Robert Charbonneau, Claude Hurtubise, Jean LeMoyne et moi—à deux reprises après les dix heures, Raïssa Maritain apparut pour dire à Jacques Maritain qu’il se faisait tard, qu’il était fatigué et que le moment était venu de mettre fin à cette rencontre.Jacques Maritain eut chaque fois un mouvement d’impatience, répondit qu’il était intéressé par ces échanges de vues—nous parlions religion, philosophie, littérature, politique—et que le moment venu nous y mettrions fin.Cette anecdote souligne sa disponibilité, l’intérêt qu’il portait à nos préoccupations de jeunes intellectuels canadiens; ces rencontres nous montraient aussi que ce maître savait écouter et ne répondait à nos questions qu’après s’être assuré de les avoir bien comprises et après avoir réfléchi.Il était thomiste, il n’était pas scolastique; et c’est une des raisons de l’intérêt que nous portions à sa personne et à son oeuvre qui étaient bien de leur temps. 1 91 LETTRES Jacques et Raïssa Maritain Guy Sylvestre New York, le 27 octobre 1940 Cher Monsieur et Ami, Nous sommes toujours à New York, notre espérance de passer au moins quelques mois au Canada a été déçue.La situation politique ne nous permet aucune certitude ni de pouvoir vivre au Canada, ni de pouvoir revenir aux Etats-Unis si nous les quittions.Nous devrons donc attendre ici des temps meilleurs.Et quand pourrons-nous retourner en France?Meudon est dans la région occupée.Et mon origine juive s’oppose maintenant à ce que nous rentrions dans notre maison, où cependant Notre-Seigneur n’a pas dédaigné d’habiter cette petite chapelle où plusieurs Juifs ont été baptisés, ont communié, ont senti l’appel à la vie religieuse.Où plusieurs de nos amis communs ont prié, où le P.Garrigou, le P.Charles Henrion, Mgr Ghika, et le vénéré P.Lamy, et tant de prêtres et de religieux de tous ordres ont dit la messe pendant seize années ! Mais quoi, c’est le malheur même de la France qu’un Hitler puisse y faire la loi, et même, ce qui est plus grave, y faire admettre son abominable idéologie.Nous espérons cependant que la France sera relevée un jour de toutes ces humiliations.Comme vous avez raison de rappeler à vos lecteurs cette magnifique page de Péguy sur la “petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.cette petite fille pourtant qui ¦ 92 traverse les mondes.et qui étonne Dieu lui-même.Je sais bien que c’est de l’espérance théologale que Péguy entendait parler, mais analogiquement la simple espérance en la justice de Dieu en ce monde est aussi un appel qui doit toucher le coeur de Notre-Seigneur.Nous espérons que l’Angleterre aura raison d’Hitler, que le secours des États-Unis ne manquera pas à ce grand pays et à ses fidèles alliés qui défendent aujourd’hui l’honneur et la liberté de l’humanité tout entière.Il se peut qu’avant que le jour ne se lève la nuit devienne encore plus sombre et opaque.Laval négocie avec Hitler, et tend à entraîner la France dans une guerre contre l’Angleterre ! On dit que Pétain s’y oppose, mais pourra-t-il tenir longtemps contre les intrigues allemandes.On dit que Weygand se repent amèrement d’avoir cru à un armistice honorable; et il serait surveillé par la Gestapo.En tout cas, on commence à le savoir maintenant, le peuple de France souhaite la victoire de l’Angleterre.En région occupée ou libre, c’est le sentiment qui domine.Nous avons reçu toutes vos lettres et vos articles, et le dernier No de La Rotonde.1 Pas La Revue Dominicaine1 de septembre, mais celle qui contient votre bel article sur Ghéon, et pour la dédicace, duquel je vous suis profondément reconnaissante.Nous n’avons aucune nouvelle de ce grand ami; il habite malheureusement dans la région occupée.Nous lisons vos articles avec beaucoup d’intérêt, et nous sommes touchés de ceux que vous et vos amis avez consacrés à Jacques et à moi dans La Rotonde du 25 avril.Transmettez nos chaleureux remerciements à Adéodat Zoppin et à Henri Charbonneau.Je passe la plume à Jacques qui désire vous remercier et répondre à vos questions au sujet de ses derniers ouvrages.Mon bien amical souvenir.Raïssa Maritain 93 30 Fifth Avenue New York City July 17, 1941 Mon cher ami, Je réponds en hâte à votre bonne lettre dont je vous remercie cordialement.Bien volontiers je vous donne l’autorisation de reproduire les pages que vous désirez donner dans votre page littéraire; ma femme vous donne la même autorisation pour son poème, “La Croix du Sud”.Merci de m’avoir envoyé votre brochure sur Francoeur3.Vous avez bien fait de lui rendre ce bel hommage.J’ai été navré d’apprendre sa mort tragique.Je n’ai guère le temps de vous donner de mes nouvelles.Pour le moment je travaille un livre sur St.Paul4 et un autre livre d’essais philosophiques {Ransoming the Timef qui paraîtront en automne.Ma femme publiera à la même époque un volume de souvenirs {Les L’an prochain j’enseignerai à Columbia et à Princeton comme je l’ai fait cette année.Nous avons eu la joie de voir arriver ici notre ami Arthur Lourié, dont Koussivitsky jouera l’année prochaine une nouvelle symphonie,—puis les Chagall, puis Zadkine.Notre amie Hélène Iswolsky est aussi arrivée; vous avez peut-être lu l’excellent petit livre qu’elle a publié aux îles il y a quelques années sur la femme soviétique7.À l’occasion vous pourriez conseiller à Claude Hurtubise et Robert Charbonneau de lui demander un livre pour L’Arbre.8 L’entrée de la Russie dans la guerre me semble un événement historique considérable.En tout cas maintenant la Russie a fait retour à la communauté occidentale, et c’était le premier 94.point essentiel.En outre, on peut espérer que d’une manière ou d’une autre son régime intérieur se trouvera inévitablement transformé.On doit à mon avis attacher une grande importance à l’attitude prise par l’église russe-orthodoxe dans ces circonstances.Telle est l’opinion de tous mes amis russes éclairés, notamment Hélène Iswolsky.Ma femme et moi nous vous envoyons nos meilleurs souvenirs.Croyez-moi votre amicalement dévoué.Jacques Maritain RS.Je ferai volontiers la démarche dont vous me parlez à la fondation Blumenthal ou à la fondation Guggenheim.Mais n’oubliez pas de me donner quelques détails précis sur ce qu’il faut leur dire.30 Fifth Avenue New York City July 17,1941 Cher ami, Comme Jacques vous le dit plus haut, je vous donne l’autorisation de reproduire “La Croix du Sud” mais, je vous prie, voyez vous-même les épreuves! Le Droit a bien abimé mon pauvre “Nocturne”, il y a quelques semaines; je vous ai écrit en vous demandant s’il riy avait pas moyen de rétablir le texte des vers défigurés, je ne sais si ma lettre vous est parvenue, je l’avais adressée au journal. 95 Je lis avec beaucoup d’intérêt vos études sur les poètes; celle d’un Duhamel9 m’a beaucoup plu aussi.Mon bien amical souvenir.Raïssa Maritain Note: Ce mot a été écrit en marge de la lettre de la même date de Jacques Maritain à Guy Sylvestre reproduite antérieurement.New York le 31 juillet 1941 Cher Guy Sylvestre, Je vous remercie de la possibilité que vous me donnez, en me demandant quelques mots de préface à votre étude sur la Situation de la Poésie canadienne,10 de participer en quelque manière au dialogue que vous engagez ainsi avec vos amis, avec le groupe choisi de ceux pour qui la poésie n’est ni une “distraction”, ni un art “d’agrément”, ni une facile effusion sentimentale, mais un mode de connaissance en quelque sorte inné, qui requiert de s’exprimer dans une oeuvre, et qui exige un travail profond de transposition, une conscience scrupuleuse dans l’exécution, et la connaissance des règles du jeu.Vous n’attendez pas de moi que j’essaie de caractériser vos poètes en particulier, cela vous le faites vous-même, cher Guy Sylvestre, et je ne puis prétendre à une compétence plus grande que la vôtre—vous qui vivez parmi eux, et moi qui ne suis qu’une nouvelle venue parmi vous, en Amérique.Vous me permettrez de vous parler en toute simplicité de ce qui nous réunit tous—la 96 poésie elle même.Saint-Denys Gameau, écrivez-vous, conçoit la poésie comme un jeu.et vous ajoutez: : “cette conception de l’art poétique est la seule vraie.” Mais plus haut vous avez dit: “la poésie est un chant et un jeu à la fois.” Cette définition me paraît plus juste et plus complète que celle de l’exquis et pur poète que vous citez.A moins que ce jeu de la poésie, il ne le conçoive comme celui de la Sagesse qui dit d’elle-même (Prov., 8): “Lorsque Jéhovah posa les fondements j étais à l'oeuvre auprès de lui, me réjouissant chaque jour et jouant sans cesse en sa présence, jouant sur le globe de la terre." N’est-ce pas ce que Saint-Denys Garneau dit—à peu près— du poète dans les vers que vous citez?Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir À voir que sous les mots il déplace toutes choses Et qu ’il en agit avec les montagnes Comme s’il les possédait en propre.Ce “jeu” pour le poète, et pour tout artiste, consiste en tout cas à suivre avec beaucoup de précision et une stricte conscience, les contours de la forme qui est née dans son esprit, et à laquelle toute l’expression doit être aussi rigoureusement fidèle que possible.Essentiellement la poésie—considérée dans l’oeuvre du poète—est le chant d’une certaine connaissance.Connaissance par connaturaüté avec l’objet qui l’a fait naître, connaissance concrète et singulière, si intime, aiguë et profonde, qu’elle frappe le coeur du poète déjà tendu, déjà prêt à sonner le chant de la découverte, comme l’alouette endormie que frappe le soleil s’éveille, et monte dans le ciel et chante.Ce chant qui sans être encore formulé se compose au fond de l’âme,—et qui demande à passer plus tard au dehors, à 97 être chanté—voilà où se reconnaît l’expérience poétique proprement dite, dès l’origine orientée vers l’expression.Pour reprendre ce que j’ai déjà indiqué dans une étude sur le même sujet, je vous dirai qu’à mon avis la source de la poésie comme celle de toute intuition créatrice consiste dans une certaine expérience qu’on peut appeler “connaissance” obscure et savoureuse, d’une saveur toute spirituelle.À ces profondeurs tout est esprit et vie, et tout poète sait qu’il y pénètre par un recueillement de tous ses sens, si fugitif soit-il; telle est la condition première de la conception poétique.Il s’agit là d’un recueillement passif comme est aussi cette quiétude dont parlent les mystiques, non d’une concentration volontaire et active, (laquelle est requise aussi, mais dans d’autres moments).Ce recueillement est le don premier qui est fait au poète, et c’est aussi une disposition qui doit être cultivée.La poésie apparaît ainsi comme le fruit d’un contact de l’esprit avec la réalité en elle-même ineffable, et avec sa source, qui est à vrai dire Dieu lui-même dans le mouvement d’amour qui le porte à créer des images de sa beauté.Parce que, comme le dit Cocteau, “la poésie mon Dieu c’est vous”.Boccace n’avait-il pas dit, déjà, que “poésie est théologie”?Elle est en tout cas—ontologique—parce qu’elle prend naissance, lorsqu’elle est authentique, aux mystérieuses sources de l’être.Elle n’a rien cependant d’une connaissance discursive et générale, elle est une réalité très particulière, très personnelle, mais, ainsi que vous l’écrivez, “il n’est rien de plus universel que le personnel”.N’est-ce pas ce double caractère qui nous rend si précieux le verset de Rina Lasnier qui me revient en ce moment à la mémoire : Il est des soirs où le coeur sent ramper autour de lui tant de solitude que l’ombre de l'amour suffit à le rassurer. 98 Permettez-moi de me séparer de vous quant au jugement que vous portez sur François Hertel.Vous lui reprochez de faire “de la poésie métaphysique”.Il y a cependant une bonne manière d’en faire, c’est de traiter en poète de données métaphysiques.N’est-ce pas le cas de Donne?Je suis touchée par un poète que le mot ÊTRE peut émouvoir.Si dans les poèmes de Hertel tel ou tel vers détaché peut paraître prosaïque, il ne l’est plus replacé dans le contexte.Il y a beaucoup de saveur dans ces versets que l’humilité habite: Le prêtre est à l’autel: il tremble.C’est lui qui va heurtera la porte du ciel, C’est lui qui va convoquer la divine victime, C’est lui qui va ouvrir le trésor infini du Père, C’est lui.C’est moi, grand Dieu! moi, avec mes pauvres mains gercées par le péché, C’est moi qui vais donner au monde Celui qui m’a donné la vie.Je crois avec vous que la poésié canadienne va se différencier de plus en plus de la poésie qui est née en France, et prendre son propre développement; non parce qu’elle doit couper ses racines, oublier l’énorme trésor de poésie créé par un Villon, un Scève, un Ronsard, un Racine, un Baudelaire, un Rimbaud, un Mallarmé, et tant d’autres merveilleux magiciens; mais en ce sens que, ayant appris d’eux toutes les “règles du jeu”, bénéficiant de la prise de conscience de ce que sont la poésie et le poète, et qui a tant coûté à leurs aînés,—les poètes canadiens-français peuvent, de ce beau point de départ, s’appliquer à transmuer leur propre expérience et tout ce que la vie et l’histoire apportent de connaissance et de joie et de souffrance, en l’or fluide de la poésie. 99 Croyez, cher Guy Sylvestre, à mes sentiments amicalement dévoués.Raïssa Maritain New York, 31 juillet 1941 New York, 17 décembre 1941 Cher Guy Sylvestre, Je suis bien en retard avec vous, excusez-moi; il y a eu ces grands événements!11 et aussi une petite difficulté au sujet de mon étude sur Abraham dont vous me demandiez communication pour écrire votre article sur moi.Le traité que j’ai avec mon éditeur, ici, m’oblige à lui proposer d’abord tout projet de publication.J’ai donc dû lui parler de cette étude exégétique, pensant qu’il ne la retiendrait pas.Mais il l’a retenue, et je ne puis plus en disposer.Il me demande en effet de ne la faire connaître en aucune manière avant sa publication à New York.À vrai dire cela n’a pas beaucoup d’inconvénient pour votre article12; cette étude est un peu spéciale, sans grande relation avec ce que j’ai publié d’autre part.Mais excusez-moi de vous avoir fait attendre pour vous dire cela.Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt votre page du Droit.Dans la dernière les textes cités sont admirablement choisis.Et la page tout entière sur des questions de poésie, cela est plein d’intérêt et bienfaisant.J’aime aussi votre manière de parler de Julien Green13; mais je regrette de ne pas vous avoir dit depuis longtemps que Julien Green est pleinement catholique.Il n’a jamais été athée, ni anti-chrétien.Mais depuis plus de deux ans il est venu à une foi totale.Je vous prie de ne pas publier ces lignes 100 de moi\ mais lorsque vous avez l’occasion de parler d’un livre de Green dites que vous savez qu’il est catholique maintenant.Nous étions très liés avec lui depuis la fondation du “Roseau d’Or”.Et nous le voyons ici chaque fois qu’il vient à New York.Il habite à Baltimore.Il est très attaché à la France; il a presque toujours habité Paris.Et maintenant, lui américain, il se résigne aussi difficilement que nous à l’exil—dans les circonstances affreuses qui en sont la cause.J’espère que vous allez tout à fait bien, et je vous envoie nos voeux bien affectueux pour Noël et la nouvelle année.Raïssa Maritain New York le 14 janvier 1942 Cher Guy Sylvestre, Jacques vous a envoyé sa Confession de Foi14; j’espère que vous l’avez reçue, ou vous la recevrez bientôt.Au sujet de Varouna nous sommes d’accord, “ce n’est certainement pas une oeuvre d’esprit intégralement catholique.” Elle a été conçue à une époque où l’évolution religieuse de Green n’était pas encore accomplie.Il a eu même quelque scrupule à la publier; mais un religieux, en France, l’a rassuré.Je vous ai dit seulement que Julien Green était maintenant catholique.Nous en parlerons quand vous viendrez à New York.Ce sont des choses difficiles et trop longues à écrire, et de plus elles sont en tout cas confidentielles.J’ai pensé qu’il vous était utile de le savoir en tout cas, pour l’avenir.Affectueusement à vous.Raïssa Maritain 101 New York City 30 Fith Avenue 30 mai 1942 Mon cher ami, Ce mot en hâte pour vous dire que j’ai écrit à M.Philippe Perrier, et que je vous remercie de votre bonne lettre de la fin d’avril, à laquelle je n’ai pas eu, hélas, le temps de répondre plus tôt.Il est inutile de vous dire combien vivement je souhaite que vous puissiez passer une année à New York pour parachever vos études et terminer vos deux essais.Mes projets pour la prochaine année académique ne sont pas encore définitivement fixés, il est probable que j’enseignerai encore à Columbia, mais je devrai en tout cas donner quelques semaines à l’Institut d'Études Médiévales de Toronto.Je suis content que vous me teniez au courant de vos travaux.J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre étude si pénétrante sur Radiguet15.Pas reçu l’article annoncé sur “Raïssa Maritain poétesse mystique”.A-t-il déjà paru au Canada Français1^.C’est une joie pour moi que Marcel Raymond et vous vous entreteniez ensemble de ses poèmes, et qu’ils habitent votre mémoire.Vous avez dû recevoir son essai sur la Conscience Morale et l'État de Nature11, dont les pages sur le progrès de la conscience morale m’ont tellement frappé.J’ai vu dans Le Droit une note de presse sur cet essai, je ne sais si vous en avez parlé d’une façon plus étendue (tous les numéros du Droit ne me parviennent pas régulièrement).Je vois dans votre seconde lettre que vous comptez écrire cet article dans quelque temps.Elle et moi serions très heureux de connaître la causerie que vous lui avez consacrée à la radio.Certainement si vous avez fait enregistrer cette causerie 102 sur disque, vous nous ferez le plus grand plaisir en nous envoyant le disque.Merci de ce que vous avez écrit sur Confession de foi18 dans votre page littéraire, et qui m’a vivement touché.Je voudrais vous écrire plus longuement, et vous dire combien je me réjouis de vous voir progresser au milieu de tous les problèmes de philosophie et de poésie.Accablé de travail comme je suis, il me faut à mon grand regret négliger ma correspondance.Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.Croyez à mes bien affectueuses pensées.Jacques Maritain Je viens de publier un petit livre sur Les Droits de l’Homme et la Loi Naturelle19 qui vous intéressera sans doute.Comme je n’ai que très peu d’exemplaires à ma disposition, le mieux serait que vous écriviez un mot aux éditeurs (French and European Publications, N.Y.C.) en leur demandant de vous envoyer un exemplaire de presse.Je vais du reste vous en envoyer un de mon côté à titre personnel, aussitôt que j’aurai pu m’arranger pour cela.New York City 30 Fifth Avenue 8 mai 1943 Mon cher ami, Vite un mot pour vous féliciter de votre entreprise et souhaiter le meilleur succès à Gants du Ciel20.Bien volontiers je 103 prendrai un abonnement de fondation, mais je ne sais comment on peut faire passer au Canada le prix de l’abonnement.Dites-moi quelle est la voie normale pour souscrire, je vous enverrai aussitôt les dix dollars de l’abonnement.J’espère que vous trouverez sans trop de peine les collaborateurs dont a besoin une revue de cette qualité, il est très émouvant pour moi que votre souvenir se porte sur Vigile21 et sur les îles.22 À vous bien amicalement.Jacques Maritain Raissa et moi nous vous serons reconnaissants de nous envoyer le programme des premiers numéros, et aussi quelques prospectus que nous pourrons donner à nos amis.Il y a un point que vous avez certainement déjà dû envisager, c’est qu’une revue d’art et de littérature comme celle que vous fondez ne peut pas se désintéresser de la lutte à mort dans laquelle la civilisation est engagée aujourd’hui, et devra prendre parti sur les grands problèmes de l’heure présente.D’autre part il faut éviter de diviser les efforts, c’est pourquoi nous espérons que tout se fait en plein accord et solidarité avec nos amis de La Nouvelle Relève,22 vous savez quels liens d’affection nous avons avec eux.Enfin en ce qui concerne le titre, il sera peut-être l’objet de critiques qui le jugeront trop “Cocteau”.Et de plus: comment être assuré de pouvoir soutenir un tel titre?Si le titre n’est pas définitivement choisi je me demande si un titre plus simple ne j servirait pas mieux vos intentions.Bien amicalement.J.M. 104 New York City 30 Fifth Avenue 19 mai 1943 Mon cher ami, Je vous remercie cordialement de votre lettre au sujet de Gants du Ciel, qui met votre programme au point d’une façon parfaitement claire et sage.Ce mot est pour vous envoyer en hâte quelques suggestions pour des titres possibles.J’ai pensé à La Licorne Témoignages La Clef des Champs Je ne trouve malheureusement rien dans la Bible.Un titre auquel j’ai souvent pensé, mais dont l’ambiguïté est peut-être trop subtile, c’est: LA NAPPE DE PIERRE (je pense à la nappe où saint Pierre a vu tous les animaux réunis).Au fond j’ai un faible pour ce titre-là.Je me rends compte que ces suggestions sont insuffisantes.La seule chose qui me préoccupe un peu avec le titre Gants du Ciel, c’est qu’on pourrait y voir l’engagement que chaque article de la revue méritera cette qualification.Je compte bien vous donner un article, et l’arrangement que vous proposez pour l’abonnement me semble excellent.Mais pourrai-je avoir un manuscrit prêt pour le premier numéro?Je suis submergé de travail.Voudriez-vous me dire votre deadline?Pour les reproductions de peintres canadiens que vous comptez publiées ne pourriez-vous vous tenir en contact avec 105 le Père Couturier?Il a organisé des expositions de peintres remarquables au Canada et connaît plusieurs peintres de grand talent qui travaillent dans l’obscurité.Je comprends très bien la situation de votre revue vis-à-vis La Relève.J’espère que vous avez pu vous en expliquer avec vos amis de Montréal et qu’il n’y aura aucun froissement chez eux.À vous bien amicalement de notre part à tous deux.Jacques Maritain New York City 30 Fifth Avenue 28 juin 1943 Cher ami, Je vous envoie en hâte le manuscrit de mon article “La conquête de la liberté”,24 dont la copie vient d’être terminée.Faites ce que vous voudrez de la note en bas de page à la page 1.J’ai mis cette note pour deux raisons: un souci de correction vis-à-vis de l’éditeur américain de Freedom, its meaning-, et, secondairement, le désir d’indiquer que cet essai a été écrit bien avant que ne parût le livre de M.de Koninck contre les personnalistes (je ne voudrais pas qu’un lecteur pût s’imaginer que c’est là une réplique à ce livre, que je n’ai pas encore lu, et qui du reste, à ce qu’on me dit, s’attaque à un “personnalisme” qui n’a rien de commun avec mes idées).25 Mais ces raisons ne sont pas impérieuses, et la note en question n’est pas absolument nécessaire.De sorte que si vous préférez la supprimer, je vous en donne l’autorisation d’avance.Ayez la bonté de m’envoyer les épreuves le plus tôt possible, pour que je puisse les corriger sans trop me presser.Avec tous les meilleurs voeux de Raïssa et de moi pour le succès de votre oeuvre, je vous envoie, mon cher ami, l’expression de notre fidèle affection.Jacques Maritain New York City 30 Fifth Avenue 13 septembre 1943 Cher ami, Nous avons été terriblement dérangés ces jours-ci, ayant dû laisser pour une semaine notre appartement aux mains des peintres.C’est pourquoi ni Raïssa ni moi n’avons pu vous écrire au sujet du premier numéro de Gants du Ciel.À notre avis c’est un très grand succès, et nous vous félicitons de tout coeur.Qualité des articles, ton général de l’ensemble, parfaite présentation typographique tout nous a donné un vif plaisir, auquel je mêle l’émotion de voir continuer par vous l’oeuvre qui avait commencé en France avec Vigile.Sic vitae lampada tradunt.Nous aimons beaucoup les poèmes du Père Gustave Lamarche et de Rina Lasnier.Marcel Dugas a à mon avis un talent littéraire de premier ordre.Excellent aussi l’article de Malcolm Cowley sur Aragon que vous avez si bien traduit (une seule remarque concernant les usages en France et au Canada. 107 En France on ne dit presque plus “époux” et “épouse”, sinon dans le style très solennel, mais seulement “mari” et “femme”).J’ai été content de mieux connaître Pellan grâce à l’étude de Maurice Gagnon.Quant à mon article à moi, je n’a pas encore osé le relire, tant j’ai peur d’y trouver des coquilles.Les chroniques sont très bonnes, j’ai été heureux d’y retrouver votre article sur le Chagall26 de Raïssa.(Aux citations que vous en donnez, les Carnets Viatoriens21 me semblent bizarrement inspirés.Il doit y avoir un portrait du Maréchal Pétain dans la salle de rédaction, à côté d’un portrait de Franco).J’espère que le premier numéro a reçu un excellent accueil au Canada.Il le mérite en tous points.Raïssa et moi nous vous envoyons nos affectueuses pensées.Votre amicalement dévoué.Jacques Maritain.Nous nous occupons des photos que vous avez demandées, j’espère qu’on pourra vous les envoyer bientôt. 108 30 Fifth Avenue New York, N.Y.le 20 octobre 1944 M.Guy Sylvestre 355 rue Wilbrod Ottawa, Canada Cher ami, Ces mots en hâte, pour vous remercier de votre lettre du 5 octobre, et du premier cahier de la deuxième année, que je viens de trouver à mon retour d’Haïti et que je vais lire avec grand intérêt.Rai'ssa et moi sommes désolés de n’avoir pu collaborer au Cahier d’Hommages à Supervielle.Vous savez que ce n’est pas faute de l’avoir désiré, mais les travaux qui nous accablent ne, nous l’ont pas permis.Soyez sûr que si nous pouvons, elle et moi, vous envoyer un article pour un des prochains numéros, nous en serons très heureux.Le second volume des Grandes Amitiés va paraître dans une dizaine de jours.J’ai reçu, par l’intermédiaire d’un officier américain, une lettre de Gabriel Marcel qui est sain et sauf.Je suis heureux de ce que vous m’écrivez de votre petite fille.À vous, notre fidèle affection.Jacques Maritain 109 New York 11.1.45 Cher ami, Excusez-moi de ne pas vous avoir dit combien j’ai aimé votre article sur les “Aventures de la Grâce”28: j’ai reçu les deux coupures que vous m’avez envoyées, merci de tout coeur.Votre article est d’une plénitude extraordinaire, et je crois qu’il ne laisse de côté aucun des aspects de mon livre que je puis souhaiter le voir mentionné.Et vous le faites avec une puissance de sympathie et de pénétration qui me touche profondément.Si je ne vous ai pas écrit depuis plusieurs jours, tout en désirant le faire, c’est que le premier janvier Jacques est revenu de France, de Paris; et dans un assez grand état d’épuisement nerveux à cause de cette vue subite de sa patrie dévastée, et de tant de malheurs personnels dont il a été le confident.Plusieurs de nos plus chers amis, parmi les plus innocents et les plus purs, ont été déportés depuis plusieurs mois, et l’on ne sait où ils sont, et la plus grande consolation est encore de penser que la mort, depuis longtemps, les a enlevés à la torture et à l’angoisse.Pardonnez-moi de vous faire part de ces tristes choses.Je voulais seulement vous remercier, vous féliciter du grand travail d’information et de critique littéraire que vous accomplissez dans un progrès constant et vous dire nos voeux les plus affectueux de bonne et heureuse année pour vous et votre chère famille; et d’année prospère dans votre travail aussi.Bien amicalement vôtre.Raïssa Maritain 110 P.S.Avez-vous lu l’article du P.Clément Lockquell E.C.dans le No de janvier de la Rev.Dominicaine?™ Que pensez-vous de cette manière de critiquer, où le critique dépasse en indécence les textes indécents qu’il réprouve (du reste à juste titre).Quant à moi il défigure tout à fait les quatre pages où je critique Gide, en n’en retenant qu’une seule phrase dont le vocabulaire retenu lui déplaît; et il en appelle contre moi au “rugissant” Léon Bloy.Princeton University New Jersey Département of Philosophy le 25 septembre 1951 Monsieur Guy Sylvestre 355, rue Wilbrod Ottawa, Canada Mon cher ami, Je vous remercie cordialement de votre bonne lettre, ainsi que du numéro d’été que vous avez bien voulu m’envoyer, et que j’ai lu avec grand intérêt.J’ai beaucoup aimé notamment votre excellent article sur Jouhandeau.30.(J’insisterais un peu plus que vous ne le faites sur le côté “infernal” de son surnaturel.) Je suis très touché de votre invitation et je n’ai pas besoin de vous dire combien je voudrais vous envoyer un texte.Hélas, ce n’est pas encore possible.Je suis submergé par la préparation de conférences que je dois faire au printemps (en anglais! Sans cela j’aurais pu vous en donner un fragment;) et je dois enseigner à Ill Chicago pendant tout le mois d’octobre.Il me faut donc demander encore une fois à votre amitié de vouloir bien excuser une abstention qui ne vient pas de négligence mais de nécessité.Soyez assuré que dès que j’aurai un peu de liberté ce sera pour moi un grand plaisir de préparer un texte pour la Nouvelle Revue Canadienne?1 Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.Croyez, je vous prie, à nos bien amicales pensées à tous deux.Jacques Maritain NOTES 1.La Rotonde (journal des étudiants de l’Université d’Ottawa): Hommage a Maritain, 25 avril 1940.Sommaire: Swann (pseudonyme de Guy Sylvestre): “Le drame de Jacques et Raïssa Maritain”; Adéodat Zoppin: “Maritain et l’Art”; Henri Charbonneau: “Maritain et la Cité chrétienne”; Guy Sylvestre: “La sagesse de Maritain”; Raïssa Maritain: “La Croix du sud” (poème).2.La Revue Dominicaine: Guy Sylvestre: “Les chants d’Henri Ghéon”, mai 1940, pp.243-253.(dédicace: à Raïssa Maritain).Guy Sylvestre: “Lettre de nuit La Vie donnée”, septembre 1940, pp.103-104.3.Biaise Orlier (pseudonyme de Guy Sylvestre): Louis Francoeur, journaliste, Les Éditions du Droit, Ottawa, 1941.4.Jacques Maritain: La pensée de saint Paul, textes choisis et présentés.Éditions de la Maison française, Inc.New York, 1941.5.Jacques Maritain: Ransoming the Time, Scribner’s, New York, 1941.6.Raïssa Maritain: Les Grandes Amitiés, T.1.Souvenirs, Éditions de la Maison française, Inc., New York, 1941.7.Hélène Iswolsky: Femmes soviétiques, Desclée de Brouwer, Paris.8.Les Éditions de l’Arbre publieront en 1945: Hélène Iswolsky: Au temps de la lumière, traduction de Light before Dusk, paru chez Longmans Green, New York, 1942.9.Guy Sylvestre: “Georges Duhamel et la guerre”.Le Droit, 21 juin 1941.10.La lettre de Raïssa Maritain du 31 juillet 1941 est la “lettre-préface” de Situation de la poésie par Guy Sylvestre, brochure publiée aux Éditions du Droit, Ottawa, 11 août 1941.11.Il s’agit vraisemblablement de l’entrée en guerre des États-Unis après l’attaque du Japon contre Pearl Harbour.12.Guy Sylvestre: “Les Grandes Amitiés”, Le Droit, 15 novembre 1941.13.Guy Sylvestre: “Un roman de Julien Green”, Le Droit, 29 novembre 1941.Les lignes sur la pensée religieuse de Julien Green dans cet article amenèrent Raïssa Maritain à faire la confidence que Julien Green “est pleinement catholique”.14>Jacques Maritain: Confession de foi, Éditions de la Maison française, Lfic., New York, 1941.15.Guy Sylvestre: “Raymond Radiguet”, La Aro«ve//e./?e/ève, janvier 1942, pp.220-226.16.Guy Sylvestre: “Raïssa Maritain poétesse mystique”, Le Canada français, vol XXX, No 1 (sept 1942), pp.30-35.17.Raïssa Maritain: La Conscience Morale et TÈtat de Nature, éditions de la Maison française, Inc., New York, 1942.18.Guy Sylvestre: “Confession de foi”, Le Droit, 11 avril 1942. 113 19.Jacques Maritain: Les Droits de l’Homme et la Loi Naturelle, Éditions de la Maison française, Inc., New York, 1942.20.Gants du ciel: cahiers fondés et dirigés par Guy Sylvestre.Le 1er cahier a paru le 28 août 1943.Porte la date septembre 1943 sur la couverture.12 cahiers ont paru, le dernier est daté: Été 1946.21.Vigile: cahiers publiés de 1930-1931 à Paris sous la gérance de François Mauriac (1930) et Charles Du Bos (1931).22.Les Iles: Suite à la collection Le Roseau d'or.Collection publiée chez Desclée de Brouwer à partir de 1932, sous l’impulsion de Jacques Maritain.23.Les échanges intellectuels avec la France étant coupés, il y avait place pour La Relève et Gants du ciel.La Nouvelle Relève dans son numéro octobre-novembre 1943, pp.631-632, signala en termes chaleureux la parution du premier cahier de Gants du ciel dans une note signée Marcel Raymond.24.Jacques Maritain: “La conquête de la liberté”, 1er cahier de Gants du ciel (septembre 1943), pp.85-109.25.Charles de Koninck: De la primauté du bien commun contre les personnalistes.Le principe de l’ordre nouveau.Éditions de l’Université, Québec, Fides, Montréal, 1943.L’auteur s’insurge contre le courant personnaliste, c’est-à-dire contre l’importance accordée à la personne par rapport au bien commun de la collectivité.26.Guy Sylvestre: “Raïssa Maritain: Marc Chagall, illustré, Maison française, New York, 1943”, Gants du ciel, 1er cahier, septembre 1943, pp.113-114.27.Commentaires de Jacques Maritain en marge de la note de Guy Sylvestre analysant le numéro de juillet 1943 des Carnets Viatoriens.L’éditorial: “Renier la culture française qui se renie elle-même”; concluait que "si cet idéal (voltairien) revient à prévaloir” en France, “les peuples français de langue ou d’âme qui vivent hors de France” “devront rompre tout lien d'allégeance spirituelle avec la France et chercher en eux-mêmes ou dans {'ancien idéal français gardé comme un souvenir, le motif d’honneur que leur refusera la nation infortunée”.28.Guy Sylvestre: “Les Aventures de la Grâce”.29.Clément Lockquell, E.C.: “André Gide ou l’art de la fugue”, La Revue Dominicaine, janvier 1945, pp.29-40.Dans ce violent réquisitoire contre Gide, le frère Lockquell s’en prend à Raïssa Maritain en citant hors contexte et sans en indiquer la source les commentaires qu’elle avait écrits dans son volume: Les Grandes Amitiés au sujet d’une déclaration de Gide dans Attendu que.sur la dernière parole du Christ sur la Croix.Aux mots de Raïssa Maritain: “il (Gide) devait être ivre de désespoir, ignorant ce qu’il faisait.” lorsqu’il a écrit cette page, le frère Lockquell lui oppose son parrain: “Le rugissant Léon Bloy 114 eût trouvé lâche ce commentaire de la main tendue”, ce qui a dû la blesser cruellement.Avec beaucoup de dignité, en réponse à une telle attitude—comme un boomerang l’adjectif dont avait usé le frère Lockquell se retourne contre lui—Raïssa Maritain se contente de demander à La Revue Dominicaine de reproduire l’ensemble des pages qu’elle avait consacrées à Gide dans Les Grandes Amitiés, T.II, pp.219-223.(Voir La Revue Dominicaine, février 1945, pp.120-123).30.Guy Sylvestre: “Marcel Jouhandeau, un monde”, La Nouvelle Revue canadienne, vol 1, No 3, pp.57-61.31.Jacques Maritain n’a pas donné suite à cette intention. UN LETTRÉ FERVENT RENÉ GARNEAU 116 Alors que se terminait la correction des dernières épreuves de ce volume auquel il avait collaboré, René Garneau nous quittait sans bruit, vraisemblablement dans la nuit du lundi 24 octobre.Si la mort prive de sa présence ses amis, l’absence de ce fin lettré, doublé d’une âme fervente, se fera profondément sentir dans les milieux intellectuels séduits par l’ampleur de sa culture.Sa carrière de critique littéraire s’étend sur près de quatre décades, et il est peu d’écrivains de chez nous et peu parmi les plus grands créateurs français qui aient échappé à ses jugements.Ses articles dispersés dans les journaux et revues de France et du Canada sont empreints de ces mêmes exigences qui ont caractérisé sa vie: exigence de qualité, exigence de probité intellectuelle.Les Écrits du Canada français dont il avait été l’un des initiateurs qui en ont assuré la reprise, ressentent de façon tangible sa disparition.Non seulement fut-il un collaborateur assidu—sa signature apparaît dans tous les numéros depuis avril 1982—mais sa vaste connaissance des oeuvres littéraires, classiques et contemporaines, apportait un atout des plus précieux à la qualité des livraisons.Au cours de l’été, la Rédaction lui avait soumis un projet d’Anthologie dans laquelle auraient été groupés ses articles les plus significatifs sur les écrivains français et ceux du Québec, off rant ainsi un véritable panorama de l’évolution des littératures.Le projet lui avait plu, et il avait commencé un choix.Cette tâche fut brusquement interrompue; les Écrits la reprennent, et dans un prochain avenir ils publieront une Anthologie RENÉ GARNEAU, ainsi que des témoignages sur l’homme et l’écrivain. HOMMAGE À GABRIELLE ROY 119 HOMMAGE À GABRIELLE ROY En hommage au souvenir de Gabrielle Roy nous publions, en reproduction, deux articles de René Gameau parus à Paris en avril 1954 et en 1955 dans Flammes, le bulletin des Éditions Flammarion, à la demande du directeur littéraire de Flammarion, René d’Uckennann.Ces articles peuvent être considérés comme l’expression de notre admiration pour la grande romancière, véritable créatrice du thème de la tendresse dans le roman canadien-français.Les Écrits ALEXANDRE CHENEVERT CAISSIER René Gameau Gabrielle Roy, Prix Fémina 1947, pose, dans ce nouveau roman au titre plus que modeste, le problème des rapports de l’homme moyen, on peut même dire de l’homme médiocre, avec 120 Dieu et le monde.Le caissier Alexandre Chenevert—a-t-on jamais réfléchi que par profession le caissier d’une banque est un homme en cage—ne peut laisser passer aucun des grands drames du monde extérieur que lui signale son journal, comme d’ailleurs aucun des moindres incidents de son petit monde conjugal, professionnel ou personnel, sans tenter de découvrir le fil des causes premières et secondes et celui des conséquences immédiates ou lointaines.Il ajuste ce qu’il faut d’intelligence pour se croire obligé de l’appliquer à toute chose.Il n’en a pas assez pour n’être jamais indifférent, distrait ou paresseux.C’est un insecte gratteur que ce Chenevert.Ses réflexions sur la misère des hommes et ce qu’il Croit être l’indifférence souveraine de Dieu font penser à la course désordonnée d’une fourmi.Et le butin qu’il en rapporte est celui d’une fourmi : insignifiant, mais encore trop lourd pour lui.Sa métaphysique est une sorte de prurit en surface qu’il ne parvient pas à calmer.Il regarde ou trop loin ou trop près de lui, il n’a ni le sens des perspectives, ni celui des valeurs.Et voici qu’avec les ressources étonnantes de pitié qui en avaient déjà fait une romancière de grande classe dès son premier livre, Gabrielle Roy saisit Alexandre Chenevert au plus creux de sa morne expérience pour le transformer en un personnage presque lumineux.Un mal incurable arrête l’insecte dans sa course folle.L’approche de la mort satisfera chez lui cette soif de justice, de vérité, d’ordre et surtout ce goût d’existence personnelle et distincte, que la vie n’a pu calmer.Cela grâce aux sentiments fraternels que l’image de ce petit homme gesticulant sur les bords de l’éternité inspire à ceux qui sont ses derniers témoins.Ce renversement psychologique est une belle réussite de romancier.De plus, il marque une étape dans l’évolution du talent de Gabrielle Roy.Jusqu’à Alexandre Chenevert, le type humble et sympathique de la mère de famille était son sujet d’élection et l’on pouvait penser que ce sujet servait complète- ____________________________________________________________________121 ment un talent surtout fait de finesse dans l’analyse et de tendresse dans l’écriture.Elle s’est attaquée cette fois à un personnage coriace qu’elle a situé dans un décor où les figures de femmes sont rares et fugaces.Le falot Alexandre Chenevert devient une source de pitié humaine plus émouvante encore que les accents les plus émouvants des autres livres de Gabrielle Roy.Quelques heures avant de mourir, gagné par la bonté que sa condition a suscitée autour de lui, il en arrive dans sa théologie primitive à désirer que Dieu ne soit pas autre chose que le meilleur des hommes.Il est intéressant qu’une romancière canadienne d’expression française ait pu trouver en 1954, je devrais écrire malgré 1954, un tour aussi audacieux pour exprimer sa foi en l’homme.Et à tout prendre, cette image humaine de Dieu qui s’ébauche dans l’esprit d’un mourant ne peut certes pas déplaire au Créateur.RUE DESCHAMBAULT Bien qu’elle ait obtenu avec son premier roman Bonheur d’occasion l’un de ces trois grand prix de l’automne qui marquent parfois le début triomphal d’un écrivain en même temps que sa fin brillante, Gabrielle Roy, romancière canadienne éditée en France, a su donner, jusqu’ici dans trois autres ouvrages les preuves d’un talent qui s’approfondit en devenant plus divers.Bonheur d’occasion était une fresque où dominaient des tons de pitié et un sens de la tendresse humaine inconnus jusque là dans les lettres canadiennes-françaises.Ces qualités éclatèrent avec une joie émue dans La petite poule d’eau, polyptique dont chaque panneau était peint avec une aisance et une chaleur qui accusaient chez la romancière la maturité des conceptions et la maîtrise de l’art.Puis elles s’orientièrent vers une certaine gran- ¦ 122 deur dans le douloureux portrait d'Alexandre Chenevert caissier et voilà maintenant qu’elles s’affinent dans son dernier livre Rue Deschambault, un recueil de contes se rapportant tous à des épisodes de jeunesse ou à des événements de famille.Il est intéressant de constater que le recueil de ces dix-huit récits dont Gabrielle Roy et sa famille sont les acteurs, porte, en sous-titre, la mention “roman”.Sans doute certains d’entre eux prennent-ils, dans le recul du temps et la perspective de l’ensemble, un caractère un peu romancé.Je suis convaincu cependant que la part de l’invention est minime et que si l’auteur a tenu à présenter cette suite comme un roman c’est surtout pour en souligner l’unité de conception et d’inspiration.Rue Deschambault forme un tout où passent les visages discrets et doux, sombres et parfois étranges de son groupe familial.Voici sa mère “créature du jour” aussi émouvante que la mère de Bonheur d’occasion mais combien plus fine de silhouette et plus libre dans ses attitudes vis-à-vis du groupe.Puis son père “si triste et absent tout le jour” qui ne se met à revivre que la nuit.“J’hésitais moi-même entre le jour et la nuit” écrit-elle d’elle-même.Intéressante notation qui explique bien les deux tendances de son tempérament de romancière: d’une part un sens aigu de la pitié et de la tendresse humaine, d’autre part un pessimisme doublé d’une remarquable puissance d’analyse.Aucune des deux ne domine l’autre.Cette conquête d’elle-même que Gabrielle Roy a su achever est précisément ce qui lui permet aujourd’hui de mener ses récits jusqu’au bout dans une remarquable unité de composition et de ton.Mais alors que dans les ouvrages précédents, particulièrement dans La petite poule d’eau et Bonheur d’occasion, les deux constantes de la pitié et du pessimisme étaient bien fondues en raison même des exigences d’un large cadre, voici que cette fois, dans Rue Deschambault, les dimensions étroites du conte lui permettent d’isoler de la 123 façon la plus heureuse un aspect seulement de son tempérament.“Alicia” qui est le récit de sa visite à une malheureuse enfant devenue folle, la description de l’incendie de Dunrea dont le père fut le héros accablé, révèlent un don d’âpreté dans le talent que l’on n’avait pas encore eu l’occasion de saisir d’une façon aussi nette.On peut même dire que de l’ensemble de l’ouvrage se dégage une philosophie pessimiste dont on conclura peut-être que le côté noir du tempérament de Gabrielle Roy peut devenir aussi important que son sens de la tendresse et de la pitié.Ce n’est pas sans raison qu’on l’avait surnommé “petite misère” dans sa famille.Ce surnom lui avait été donné par son père dont, si l’on en croit les récits de Rue Deschambault, elle a hérité son côté “nuit”, sa vision triste des destinées humaines en même temps qu’un don d’analyse aigu et objectif.On s’attachera d’autant plus à cette figure du père qu’il s’agit là d’un personnage nouveau dans le monde de Gabrielle Roy où jusqu’ici le type de la mère dominait.Ne serait-ce pas par le truchement du père qu’eüe arrivera à élaborer dans son oeuvre une figure de l’homme qui, en tant que mâle, en était étrangement absente jusqu’ici, les types ou grotesques ou faiblards de Bonheur d’occasion et Alexandre Chenevert caissier, ne pouvant pas être pris comme une représentation définitive, comme sa représentation de l’homme.Il sera d’ailleurs intéressant de voir si dans ses prochains ouvrages l’élaboration progressive de son idée de l’homme continuera de coïncider avec la libération de sa tendance pessimiste.Pour le moment, même si dans plusieurs récits de Rue Deschambault on sent que la nuit prend chez Gabrielle Roy un peu plus de place que le jour, il reste que celui-ci rayonne d’un tel éclat, d’un tel bonheur qu’il prend dans l’ensemble du paysage autant d’importance que la nuit.Il s’agit sans doute d’un jour d’automne au Manitoba: court mais d’autant plus éclatant. DIALOGUE ÊPISTOLAIRE 126 Il y a une trentaine d’années, Jean Mouton était conseiller culturel près l’Ambassade de France à Ottawa et c’est ainsi qu il rencontra Pierre Trottier une première fois, puis une deuxième fois à Londres autour de 1960 et une troisième fois à Paris quand Pierre Trottier y fut conseiller culturel (à son tour) de 1964 à 1968.Enfin les deux amis se retrouvèrent de nouveau à Paris alors que Pierre Trottier y fut notre Ambassadeur auprès de TUNESCO de 1979 jusqu’à l’été 1983.C’est la coïncidence d’une présence simultanée au générique de la livraison d’automne 1982 (volume 46) des Écrits qui précipita un échange d’ouvrages: le “Browning”1 posthume de Charles Du Bos, publié par les soins de Jean Mouton, à quoi répondit Pierre Trottier en envoyant à son ami un exemplaire de Sainte-Mémoire2 et le manuscrit complet de La Chevelure de Bérénice3, dont quelque quatre cents vers avaient été extraits pour publication en avant-première dans le volume précité des Écrits.Ces envois réciproques furent suivis ou accompagnés de lettres dont nous reproduisons ci-après les deux plus représentatives, avec la préface et quelques autres poèmes extraits de La Chevelure de Bérénice.Le dialogue entre le poète et le critique nous a paru cerner de près le problème de la genèse d’une oeuvre, depuis les intentions avouées de l’auteur, leur réalisation dans l’écriture et jusqu ’aux prolongements dans l'esprit d’un lecteur, critique et ami.La Rédaction 1.Charles Du Bos, Robert et Elizabeth Browning ou la plénitude de l’amour humain, Paris, Klincksieck, 1982.2.Pierre Trottier, Sainte-Mémoire, Montréal, Les Éditions H.M.H., 1972.3.À paraître prochainement aux Éditions de l’Hexagone. 127 DIALOGUE ÉPISTOLAIRE Pierre Trottier et Jean Mouton Mon cher Jean, Le hasard a voulu que nous participions tous les deux à la relance des Écrits du Canada français, vous avec un texte sur Charles Du Bos et moi avec quelque 400 vers extraits d’un recueil en préparation.De mon côté, je vous ai dit le plaisir que j’avais eu à refaire la connaissance de Du Bos et particulièrement de Robert Browning auquel Du Bos avait consacré un ouvrage posthume.De votre côté, vous avez commenté mes vers avec une sensibilité qui m’a paru émue et émouvante.Une convergence de vues et même de sentiments sur le thème de “La plénitude de l’amour humain” de Robert et Elizabeth Browning m'incite aujourd’hui à vous envoyer mon manuscrit dans son entier, avec préface, ainsi qu’un précédent recueil paru en 1972 : Sainte-Mémoire.1.Volume 46 128 Du Bos parle de Browning comme d’un poète de la mémoire.Le titre et le contenu de mon recueil me permettent peut-être d’établir, si vous n’avez pas d’objection, une certaine parenté entre Browning et moi.Mais la première parenté que je revendiquerais, du moins chronologiquement parlant, serait plutôt avec Dante.Il y vingt ans, j’ai publié une essai de 200 pages qui comportait un chapitre consacré à Dante.J’en extrais le passage suivant: Dante étant entré au Paradis en compagnie de Béatrix, repose les yeux sur elle et nous dit que, “en la considérant, je sentis en moi que je devenais tel que Glaucus, quand il goûta cette herbe qui lui fit partager la divinité des dieux marins.Qui pourrait exprimer par des paroles cette faculté de transhumaner!” Or, si c’est en considérant Béatrix qu’il transhumane, on peut supposer qu’il devient alors, lui-même, Béatrix en quelque sorte, que c’est en Béatrix qu’il transhumane et qu’il recompose ainsi à ce moment l’homme créé mâle et femelle, à l’image et à la ressemblance de Dieu.2.C’est chez Dante que je trouvai ainsi pour la première fois l’expression d’un rapport homme-femme dans lequel l’un devenait l’autre en quelque sorte dans l’acte de transhumaner.J’épousai cette ambition dantesque qui correspondait à une nostalgie édémique, nostalgie de l’unité de l’homme créé mâle et femelle à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme nous le dit la Genèse.2.Pierre Trottier, Mon Babel, Montréal, Les Éditions 1963. 129 Il y eut ceci de curieux dans ma jeunesse que j'eus une série de fréquentations successives avec des jeunes femmes qui toutes étaient orphelines de père et, dans la plupart des cas, depuis leur puberté, avec tout ce que cela comporte de complications psychologiques dont elles se déchargeaient assez volontiers sur moi qui les écoutais, curieux de les comprendre de l’intérieur, curieux de les prendre si possible de l’intérieur.À tout le moins, je me mettais à leur écoute, à l’écoute de la femme.J’ai rêvé longtemps de dépasser la simple description, extatique ou larmoyante, du sentiment amoureux pour parvenir à écrire un poème à la première personne du singulier, mais avec un “je” qui serait un “je” féminin.Autrement dit, je voulais m’effacer derrière la femme et la mettre en scène en m’éclipsant aussi complètement que possible.Dans Sainte-Mémoire, cela a donné le poème “Eve des secondes noces.” Dans mon dernier recueil, je développe surtout le thème de l’androgyne, abordé partiellement dans Sainte-Mémoire, élaborant ainsi ce qu’on pourrait peut-être appeler une espèce de dialectique du rapport homme-femme aboutissant à la synthèse de l’androgyne.Je relève dans le Figaro des 25 et 26 juin 1983 un article de Pierre Chaunu, de l’Institut, sous le titre tout simple de “Le corps et l’âme” et dont j’extrais les passages ci-après: L’amour et la mort sont, aujourd,hui, le lieu où les historiens nous convient à découvrir la permanence de l’être.la permanence d’un homme, homme et femme, dont le cerveau n’aurait pas évolué depuis plus de 50 millénaires.L’homme ayant perdu toute conduite instinctive génétiquement transmissible, les comportements sexuels et les liens entre les sexes et les générations constituent l’assise fondamentale, la strate la plus profonde des condui- 130 tes culturelles.Il faudra bien un jour construire un système du sexe, du corps et de l’amour comparable à celui qui a permis à René Girard d’intégrer la violence.Mon nouveau recueil, avec sa préface, pourrait-il être une contribution à ce système?(Je dis ceci en forme interrogative, car je n’ai pas le moins du monde l’esprit de système.) Il s’agit, comme disait Rimbaud, de posséder la vérité dans une âme et un corps, mais à deux cette fois.Un soir que je lisais de mes vers à quelques amis dans un salon parisien, je reçus deux commentaires de deux amis romanciers.Paul Guth me déclara tout de go: “Que c’est beau, c’est sensuel, c’est érotique!”.Marcel Schneider s’écria plutôt: “Non, c’est métaphysique!”.Tous deux avaient raison.Il s’agit du corps et de l’âme, de deux corps et de deux âmes qui cherchent à raviver “l’image éteinte de notre divinité.” Je ne crois pas qu’il y ait du coq-à-l’âne à souligner la triple coïncidence de la parution non seulement de votre texte et de mes vers dans les Écrits, mais aussi et toujours dans le même numéro, de l’essai de Naïm Kattan sur “Le pouvoir et le désir”.Une amie qui allie de solides connaissances philosophiques à un goût très sûr pour la poésie, me signale que l’essai de Kattan est l’équivalent en prose de ce que j’ai mis en vers.Ma foi, je n’y aurais pas pensé tout seul mais, à la relecture, je crois que cette amie a eu une intuition d’une rare perspicacité.En effet, il s’agit, chez Kattan comme chez moi, d’une dialectique du désir, analysée chez l’un et plutôt mise en oeuvre dans ma poésie, celle-ci étant l’art du faire, c’est-à-dire “to poiein”, comme disaient les Grecs.Là où Kattan et moi divergeons, mais peut-être pour mieux nous compléter, c’est en ceci que Kattan analyse l’immédiateté anarchique du désir alors que moi j’axe le même désir sur une 131 nostalgie fondamentale de l’origine indivise de l’être humain pour en faire l’agent d’une quête de l’unité en suivant un processus d’absolution en passant par la porte étroite de la relation où, si l’on veut, de la religion, du latin “religare”.Comparer à cet égard, les deux poèmes “Ma dame nostalgie” et “La chevelure de Bérénice”.3 à Madge et à vous, bien affectueusement.Pierre 3.Parus dans les Écrits du Canada français, no.46, automne 82. 132 76bis rue des Saints-Pères 75007 Paris Mon cher Pierre, j’ai en mains maintenant Sainte-Mémoire qu’accompagne votre lettre, contenant un commentaire fort stimulant du principal thème de votre recueil.Les bonnes choses vous arrivent rarement tout de suite, et elles doivent franchir quelques obstacles: le 76bis rue des Saints-Pères a dû subir les facéties de fées finalement bienveillantes—deux escaliers, deux portes vis-à-vis dans l’escalier choisi, deux femmes de la même langue (dont la seconde, amie de la première, devient à l’occasion gardienne inpartibus, de plus analphabète).Dans l’incapacité de vérifier le nom sur l’enveloppe, celle-ci avait réservé le précieux envoi pour son maître qui, absent, ne pouvait se trouver qu’aux sports d’hiver! Enfin j’ai pu entrer dans Sainte-Mémoire, ce qui m’a apporté agrément et nourriture.Je suis d’abord frappé par le rythme “vif” de tout le recueil: la grande pièce Le poème se déroule à belle allure.Les tons les plus divers s’y trouvent.L’aigu, bien souligné par la mention de la mer et de la terre qui sortent réciproquement leurs griffes pour se saisir.Aigu qui monte jusqu’à la colère, cette colère toute biblique, une colère “À soulever, à refouler le fleuve jusqu’aux sources”.Vous côtoyez quelquefois l’humour noir dans l’écrasement du chien dans le “nom d’Adam”: vous jouez aussi avec la cocasserie en nous faisant voir Don Quichotte qui “Au lasso ne prend que la peur” et vous nous faites entendre le hennissement de Rossinante. 133 Mais le ton dominant est celui de la tendresse qui s’exprime admirablement dans l’alternance de la voix de l’homme et de la femme: ni l’un ni l’autre n’ont compris eux-mêmes qui ils étaient, et ils se retrouvent l’un en l’autre: Je vois mieux dans ma nuit si je m éclairé en lui.Je vois bien mieux le jour de la plus belle étoile.En outre vous employez des signes qui signifient quelque chose, à l’encontre des signes de trop nombreux poètes d’aujourd’hui qui ne signifient rien.Et ainsi se créent des thèmes à travers votre recueil qui marquent la pression d’une épreuve continue.Un premier thème qui revient périodiquement est celui du froid, du froid dans lequel vous enfermez le préambule du Poème, tourné vers Québec.C’est le froid qui accompagne le malheur: Malheur lisse et glissant, malheur glacé Mais froid aussi qui renforce la présence du sacré: Plus saintes en hiver sont les saintes espèces.Le froid vous entraîne dans une image assez proche d’une image de Robert Browning, celle des branches d’épines noires qui sont touchées par le soleil “like the bright side of a sorrow’’ (voir p.44 du Browning posthume de Charles Du Bos).1 Mais chez vous le sombre se renforce: 1.Charles du Bos: Robert et Elizabeth Browning ou la plénitude de l’amour humain, Paris, Klincksieck, 1982. 134 Ce n’est qu’un peu de neige sur sa noire écorce Noire toujours plus noire à ma douleur Il est vrai que la lumière fait fondre le froid dans beaucoup de vos poèmes: Un lasso de soleil glorieux Saisit de muscles de lumière Les os des Ténèbres vaincues Cette enveloppe hivernale fait peser sur vous l’absence, l’absence redoutée puisqu’elle peut engendrer la sécheresse.Cette sécheresse s’exprime dans un vers étonnant, d’autant plus qu’il évoque ce qui devrait être plénitude: Les vieux bénitiers secs des chambres nuptiales L’absence finit par rejoindre la pureté,—jonction réalisée de façon saisissante dans un vers qui définit l’Ève des secondes noces: Moi chaque matin plus vierge de m’être donnée à des [absents] Seul un esprit imprégné de christianisme peut admettre la grandeur de la pureté et, osons le dire, quitte à faire scandale dans une époque opaque comme la nôtre, de la virginité.Les mouvements contenus dans vos poèmes sont amples; mais ils comportent toujours un frein, une retenue, un regard en arrière: Les amères marées d’un grand fleuve amoureux 135 vers qui a un son valéryen.Un vers domine tout le recueil, le vers qui termine “Le poème”: L’image éteinte de notre divinité Or à chaque strophe vous réanimez cette image: Je suis la femme et l'homme retrouvés.Une originalité de vos poèmes, qui sont des poèmes d’amour, est que vous pensez à l’autre pour elle-même (fait rare qui mérite d’être souligné) et combien vous montrez votre parenté avec Browning, ici aussi—en plus de ce que vous marquez dans la lettre que vous m’avez envoyée.Les grands lyriques ne le font pas toujours: ils admirent la face de leur amour dans la personne de l’aimée.Ils apprécient chez l’autre la beauté, la douceur, en somme tout ce qui leur est avantage; ils ne vont pas toujours au-delà.Merci d’avoir affirmé dans Mon Babel votre défiance à l’égard de Julien Sorel qui apprécie chez l’autre ce dont il entendra bientôt se passer pour de nouvelles recherches.Vous faites résonner dans vos poèmes le nom de Barbara comme un joyeux appel.Madge à qui je dicte cette lettre la partage comme elle partage la joie de la dédicace qui nous donne accès à la crypte de Sainte-Mémoire.Avec toute notre amitié pour vous deux.Jean P.S.Oui, la rencontre du corps et de l’âme, de l’érotisme et de la métaphysique font les grandes oeuvres poétiques: voir Maurice Scèves. 136 Préface Après la parution de mon dernier recueil sous le titre de Sainte-Mémoire en 1972, j’avais à peu près complètement délaissé la poésie pendant une dizaine d’années quand, un jour, je sentis s’infiltrer d’abord en moi, puis m’envahir ensuite jusqu’au vertige, l’impression d’un vide abyssal à combler, comme une irrésistible provocation, un inéluctable défi du néant à relever! Impérieuse, la sensation prit d’abord la forme d’une angoisse qui me poussa à reprendre un par un mes thèmes poétiques en remontant jusqu’à mes tout premiers recueils.Angoisse aussi au coeur de ce qui devenait un effort de récupération parfois exaspéré de ces thèmes en un résumé ou une récapitulation d’une expérience vécue au long d’une quarantaine d’années.Récupération, résumé, récapitulation dictés par la prémonition possible d’un éventuel silence définitif, voire d’une mort plus ou moins proche.J’avais l’impression de me trouver subitement à l’envers de ma triple carrière, amoureuse, littéraire et professionnelle, en apparence réussie.Et cet envers me paraissait comme un échec caché, instillant un sentiment désabusé de l’incomplet, du laissé pour compte ou en suspens.Derrière un bonheur apparent, je me sentais plutôt vivre un vieillissement prématuré, une sorte de lente décadence de l’âme et du corps où s’inscrivait déjà en filigrane l’étape finale de 137 la sénilité.J’éprouvais le besoin d’un sursaut ontologique pour exprimer une angoisse d’être qui, dans la première partie du présent recueil, prend parfois la forme de l’ironie, de la pirouette verbale ou même du pauvre calembour pour camoufler ce qui me semblait devoir être avoué comme une impuissance.Il y avait angoisse d’être, paralysie non pas de mon bien-être apparent, mais plutôt de mon pouvoir-être, impuissance à percer le mystère d’être—insurmontable, opaque comme une paroi des Andes, des Rocheuses ou de l’Himalaya, annulant tout effort, lequel se tournait ainsi contre lui-même, contre moi-même, en s’annulant et en m’annulant.Le 13 décembre 1981, la loi martiale fut imposée en Pologne et me fit terminer ma première partie sur un poème d’oppression, de mort et de fuite.• • • Que se passa-t-il alors?J’avais déjà connu quelques femmes qui m’avaient dit qu’elles étaient, chacune à sa façon, une réincarnation d’Ève.Mais cette fois-ci, la femme que je croisai se présenta à moi sous le nom de Lilith.Lilith, première femme d’Adam (et son égale) selon la tradition rabbinique, avant Ève qui relève de la tradition biblique: cette Lilith dont la préséance sur Ève justifiait la Genèse de raconter que Dieu avait créé l’Homme mâle et femelle, tandis qu’Ève était seulement dérivée d’Adam.Mon angoisse d’être trouva un étrange écho dans cette Lilith dont la mobilité et la plasticité lui faisait prendre tant et tant de formes inimaginables pour moi jusqu’alors dans tant et tant de femmes (d’où ma dédicace en page de garde, au singulier-pluriel: “Pour Elle(s)”) en qui je décelais une angoisse spirituelle profondément incarnée, c’est-à-dire pénétrant leur quotidienne vie char- 138 nelle devenue tout juste acceptable après un excès de déboires conjugaux ou amoureux, tout juste acceptable dans un recours à des fantasmes négateurs et masochistes où, par un effet de mon intuition et de mon imagination (je n’ai pas d’objection qu’on qualifie ma vision de personnelle et dépourvue d’objectivité, car après tout, une réflexion poétique n’a pas à être une enquête sociologique) je crus pouvoir deviner un appel de détresse débouchant sur un S.O.S.métaphysique.Le ciel aurait pu me tomber sur la tête et l’univers entier partir à la dérive, moi, c’était plutôt la souffrance des femmes, depuis Lilith et depuis Ève qui, tout à coup, me crevait les yeux.Dans un premier temps et bien avant d’avoir pris la moindre conscience de la “volupté d’être” qui allait devenir, au fil des poèmes, le titre et le thème de la deuxième partie du recueil, je fus pris d’une étrange rage féministe.J’entrais en crise.J’en poussais des pointes de fièvre.Je voulais me jeter hors de moi-même, me projeter dans cette autre.ou dans ces autres.J’avais déjà écrit dans mon poème du “Retour d’Oedipe”, qu’à un moment donné ma vie était devenue: Une longue ambassade au pays de l’autre sexe.Mais il ne s’agissait plus du tout d’une ambassade.Le pays en question devenait un pays de mission.J’étais pris d’une rage missionnaire.Je voulais complètement changer de pays, changer de peau, changer de couleur de peau, prendre les couleurs de cette Lilith qui s’était présentée à moi.Et ce fut le premier poème de cette deuxième partie, le poème de Lilith en nuit noire vêtue, puis en nuit blanche vêtue et ensuite en bleu de nuit vêtue et enfin en nuit rouge vêtue.Or, ce dernier épithète n’était plus au féminin dans le dernier vers, à la chute du poème, mais plutôt au masculin-pluriel car c’était Adam 139 et Lilith qui s’étaient retrouvés l’un l’autre au bout de cette nuit multicolore et finalement devenue rouge, dans une résurrection du mythe de l’androgyne que j’avais déjà abordé dans quelques-uns des poèmes de Sainte-Mémoire.Ainsi, je faisais le pont par-delà dix années de silence.Tout à coup, je mesurais la trajectoire parcourue depuis ce poème du “Temps corrigé” qui est de mes 27 ans et dans lequel j’avais dit: J’ai fait rentrer en moi la première Ève Et j’ai rendu le sexe à l'unité Alors il ne me resta plus Pour souffler la lumière Qu a rendre le premier soupir Et tout rentra dans les ténèbres Au lieu de rendre le sexe à l’unité négative de ce grand retour au zéro des ténèbres comme à mes 27 ans, je la découvrais cette unité, je la vivais positivement, 30 ans plus tard, hic et nunc par l’androgyne retrouvé dans la volupté d’être.Vertigineuse volupté qui ne serait pas, comme on le verra dans certains poèmes, exempte de rechutes, la mort dans l’âme, dans la contre-volupté, cette oeuvre du Malin, du Jaloux, du Grand Négateur.Malgré ces rechutes, la tête de pont tenait toujours et la voie était tracée.Je commençais bel et bien à allonger et prolonger doucement, patiemment, prudemment, amoureusement, mon rayon d’action dans cet extraordinaire pays de mission.Puis, tout à coup, ce pays de mission qu’il faut bien appeler érothique (mais alors dans le sens d’une branche particulière de l’éthique traitant du rapport homme-femme: d’où l’épellation du mot avec un h), se transfonnait plutôt en un pays de mystique.Par Dieu sait quelle oeuvre de quel mystère alchimique axé sur la plus profonde, la 140 plus essentielle des nostalgies, l’érothique débouchait sur la mystique.Ainsi s’imposa à moi la double citation que j’ai mise en exergue de ce recueil.* Le peu que je connais de la vie des Saints et particulièrement des mystiques me paraît indiquer que la mystique, l’extase, les stigmates, la lévitation ont été surtout des phénomènes affectant une personne individuelle bien définie ou peut-être encore parfois des foules plus ou moins nombreuses en état de mobilisation spirituelle mais non pas de lévitation collective.À part le couple Vishnu et Shiva, mais c’était en Inde, je ne connais que des histoires très isolées d’êtres prenant à deux le chemin d’une érothique unitive débouchant sur la mystique.Dans notre tradition occidentale, en tout cas, depuis la Renaissance et dans la foulée de celle-ci jusqu’à nos jours, je ne vois guère que des cas individuels comme ceux de Sainte Thérèse d’Avila ou de Saint Jean de la Croix (c’était pourtant juste avant l’époque où l’idéal baroque allait être de vouloir ÊTRE SOI-MÊME ET L A ETRE ).Le couple originel, ou primitif si l’on veut, mais alors dans le sens le plus élevé du terme, me semble avoir été rompu, cassé, divisé, scindé, voire déchiré dans notre tradition depuis la fin du Moyen-Âge.Serait-elle orgueilleuse, démesurée et donc fatale, cette ambition de vouloir retrouver cette route duelle du couple, qui me semble particulièrement autorisée par mon verset-exergue de la Genèse?Ne s’agit-il pas de sortir d’une phase abominablement érotiste (et nullement, mais nullement érotique au sens étymologi- * “Et Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance: Il le(s) créa mâle et femelle”.(Genèse) “Aimer Dieu, c’est renouveler en nous son image”.(Saint Colomban) que du mot) dans laquelle notre société occidentale se débat pour n’aboutir peut-être qu’à une licence dans la promiscuité qui pourrait bien ne provoquer qu’un retour à une répression pire que celle du puritanisme parce qu’inspirée par des objectifs purement séculiers (et partant d’autant plus totalitaires) d’ordre familial, de natalité, de légitimité.?Ambitieux propos?J’invoque ici la très haute autorité morale que j’accorde et reconnais à ma très chère Suzanne Lilar dont je ne fais que suivre modestement la ligne tracée dans son essai intitulé: Le couple, précisément.À l’aune de l’ambition avouée, il ne s’agit plus pour le lecteur que de juger du degré de réalisation plus ou moins élevé atteint par un couple qui, forçant peut-être ses limites, a quand même tenté une aventure sans limites.Car ne s’agit-il pas en fin de compte (c’est un de mes plus chers leitmotivs, et peut-être mon principal leitmotiv) de rallumer: L’image éteinte de notre divinité?Cette image, je l’ai accrochée en plein ciel, en pleine galaxie, en me laissant emporter par ce que j’ai cru comprendre poétiquement de l’astrophysique.Le mythe de la “Chevelure de Bérénice” m’a paru irrésistible.Explorée à l’aide du téléscope de mon imagination, cette Dame dont le nom signifie porte-victoire m’apparaît comme l’exemplaire banal (c’est-à-dire unique, comme dans l’expression “moulin-banal”) de l’Amour susceptible de porter jusqu’à un degré de perfection échappant à toute contingence cette victoire sur soi-même qui consiste en un accueil total de l’autre.¦ ¦ 142 CONTRE-VOLUPTÉ Contre Androgyne en sa double volupté d’être (Sans dissonnance aucune, en parfaite assonnance) S’excita le Jaloux en son néant très simple Pour attiser par double jeu de séduction La plus perverse et toute inverse volupté Par double tentation, par double réduction Du rêve en rêverie et du réel en rien.Nul souvenir ne peut survivre, ô mémoire inutile À cette absence dont tu es toute fourrée! Aurions-nous malgré nous convoqué ce Jaloux?Ce plus que nu qui nous dénude l’un de l’autre Ce plus que blanc qui nous blanchit à petit feu Ce plus qu’amer qui nous amène en sécheresse En terre aride au delà de toute amertume Ce plus que chauve qui nous scalpe et nous trépane Fouillant notre Babel méninge par méninge Répandant l’amnésie en pourriture ignoble Et transformant la galaxie en cimetière Aux tombes mal marquées d’années-lumière éteintes Où Bérénice errante, chauve et désolée, N’est plus que le hors-d’oeuvre d’un contre-chef-d’oeuvre Le hors texte d’un contre-texte indéchiffrable Le hors-jeu tout puni de tout un contre-jeu, Le prétexte épuisé, exhalé, exhumé Pour la résurrection d’une litote exsangue m Dans le contre-discours d’un sourd-muet aveugle Par le travail d’une anti-vierge infibulée, D’une vierge à rebours, licorne vengeresse À la cause entendue et plus que condamnée À la barre tordue où des témoins parjures En triste dissonnance et très nulle assonnance Réjouissent le Jaloux qui du fond du néant N’offre plus tentation, ni séduction, ni rien.Que contre-volupté stérile et dérisoire. 144 SÉDUCTION “Qui dira par des mots cette faculté de trans humane r ?” (Dante) De vos heures heureuses je serais jaloux Si je ne les vivais d’aussi près que de vous Car je les vis en vous qui les vivez en moi, L’un par l’autre cernés, sans autre issue aucune Qu’au coeur même de l’autre en son for intérieur Dans cette simple et somptueuse volupté Où femme en homme et homme en femme transhumanent Pour s’affirmer l’un l’autre en double négatif Dans la rigueur des séductions qui les dérobent.À deux, nous disons non pour mieux nous dire oui En contre et en surcontre de nos contre-temps Nous qui comprenons tout en ne retenant rien Nous retenons la mort tapie au fond du coeur Qui serpente et qui fraye au long de nos artères Dans tout ce que nous sommes toujours en sursis.Dans la triche esquivée en relançant le jeu, Deux silhouettes: noire sur blanc, blanche sur noir, Contrevenant à tous les codes trop civils, Contrefaisant dans l’oeuvre au noir toute monnaie Dans l’entrelacs d’un double spectre de lumière, Dans le secret d’un double masque translucide Scandaleux d’assurance, opaque au tout venant J45 Quand femme en homme et homme en femme transhumanent Se devinant, se déjouant sans se tromper S’écrivant, se gravant l’un l'autre en filigrane Adoubés l’un par l’autre, doubles adorés.Les mensonges du jour aux dépens de la nuit, Les invasions de nuit par éclipse en plein jour A petits pas feutrés d’effractions amoureuses Et d’oeillades complices toujours se compensent.Seul je ne suis, ni seule, vous, mais composés Des notes les plus libres dans tous leurs accords: Musique instantanée à force de reprise Et de reprise encore et de reprise à mort De nos heures heureuses qui seraient jalouses Si nous ne les vivions d’aussi près que nous-mêmes Qui les vivons en ceux qui les vivent par nous. ¦ 146 ACTION DE GRÂCES I Hantise du retour aux sources nostalgiques De mon Vaucluse en amoureuse résurgence Hantise du retour à la vie androgyne, À l’origine résumée en nostalgie, À l’origine retrouvée à la lumière D’une divinité à l’image refaite, D’un paradis à recouvrer sans purgatoire, Sans antichambre de gésine ou d’agonie, Mais avec troubadours de toutes nos Provences, Mais avec Dante et Béatrice en transâmance: En toi, en moi, en nous quand nous bouclons la boucle De notre seul désir en spirale inspirée Qui se prolonge, qui s’enlève à l’infini Du long fourreau fendu des abîmes d’en bas Jusqu’au décolleté des abîmes d’en haut.II Que cette mode vienne et que ce monde passe: Que nous nous retrouvions revêtus l’un de l’autre Sans autre vêtement de honte enfin éteinte Sans fausseté de fards ni falbalas menteurs Sans fausse note aucune qui ne sache en nous Se remettre au diapason d’une justice Mâle et femelle comme en divine Genèse Comme Adam pour Lilith ou comme Eve pour lui Quand chacun se trouvait tout revêtu de l’autre Sans fausse mise en scène de futurs cadavres Qui faussement provoquent leur mort à venir Qui faussement s’esquivent pour tromper leur mort En s’endettant d’amours prêtés à fonds perdus. 147 III Ensemble nous avons communié l’un à l’autre, Nous avons échangé nos souffles et nos âmes: Tu habites mon corps et j’habite le tien, Ta peau m’est devenue une seconde peau, Ma peau t’est devenue une seconde peau Par seconde nature imprégnant la première.Dans la convertibilité de nos caresses, De nos monnaies dont se confondent pile et face Qui donc est l’homme et qui la femme de nous deux?O ma toute première et ma toute dernière Dans ce compte à rebours des battements de coeur Qu’arrête le zéro de la mise amoureuse Et de la mort qui seule aura ta place en moi O morte siamoise, ô morte gémellée, O morte plus aimante et plus que caressante, Morte plus-que-parfaite de tous ces poèmes Qui diront à jamais nos mortelles amours. 148 À MON SEUL DÉSIR Jai vu, de mes yeux vu, un grand vaisseau-fantôme Tous feux éteints, sur la mer morte, en marche arrière, Chargé de nostalgie et d’amours mortes-nées.J’ai vu, de mes yeux vu, un grand vaisseau-fantôme Naviguant à jamais sur les eaux du passé, Débordant de regrets et d’amours avortées.Naviguant dans les eaux d’hier et de jamais, Ses pilotes aveugles braquaient leurs orbites Sur un trou de mémoire au travers d’un nuage Et récitaient par coeur Jeur prière muette À une morte qui parlait d’amours blessées À un pirate borgne à la jambe de bois.Un spectre séduisant au suaire fendu, Fendu jusqu’au fémur, me faisait du genou Et me vantait le charme des amours naissantes Comme feux à multiplier pour mieux s’y voir.Hélas, tous feux éteints, notre vaisseau-fantôme N’avait plus rien du tout d’un navire d’amour Et tous ses membres d’équipage sourds-muets Ne repassaient plus rien que mortelles histoires ____149 Qu’avais-tu donc à me parler d’amours naissantes Quand le désir conscrit, voué à tous les bagnes Se trouvait circonscrit et mené à la mort Par puissance d’en haut, par puissances d’en bas À moins de renaissance en amours renaissantes.Il faudrait rallumer un feu de ce vaisseau, Un seul tout petit feu à transpercer les brumes De nos mortes amours, nos amours avortées, Cendres de nos regrets et de nos nostalgies À raccorder au devenir de nos amours Renaissantes, dès lors, par désir androgyne (Désir en liberté d’être soi-même et l’autre) Pour reprendre à la mort sans cesse ravisseuse Ce qu’elle nous soustrait de nos ravissements.O toi que je ravis à tes amours naissantes Et plus que ravissante en amours renaissantes O désirable désirante AU SEUL DÉSIR Qui toujours ressuscite en te ressuscitant. LA ROSE La rose la plus rouge en rentrant ses épines Pour redevenir rose rentre ses défenses Pour mieux s’épanouir en rose toute nue Consentante et liquide au fond de sa vallée Au jeu de sa fontaine au coeur des lunaisons.Sur mes genoux sa tête abandonnée, en paix Entre mes mains qui se forment en périanthe Sur son calice et sa corolle où la rosée Débordant ses pétales coule sur mes doigts.Elle revient à elle en s’ouvrant de son rêve À mon oreille qui l’accueille recueillie Au bord des lèvres d’où s’écoule une eau de rose.Rose-étoile enserrée entre ses deux nuages Qui forment ciel de lit pour abriter sa peine Et le secret d’un temps discontinu qui saigne Toute sa parenthèse aux lèvres trop ouvertes, Tout son désir dégoulinant d’éternité Recomposée en rêve d’Eve retrouvée.Rose-étoile en épingle sur robe de nuit Rose en robe d’aurore au temps qui saigne encore Rose fanée en robe toute éclaboussée Rose morte de pluie au temps qui te profane Et qui ruisselle dans tes larmes rougissantes Mais rose toute en joie, enfin ressuscitée En résurgence au fond de la vallée des roses En Vierge de Vaucluse à la vallée très close En Vierge de Minuit aux douze coups de sang. PROPOS DE FRANÇOIS HERTEL 153 PROPOS DE FRANÇOIS HERTEL recueillis par Paul Toupin “C’est parfait de téléphoner avant de venir.Vous auriez sonné; je n’aurais pas ouvert.Le soir, je ne reçois personne.J’évite ainsi les inévitables cloportes.Vous,c ’est différent.Je suis content que vous me fassiez signe.Je ne sais jamais, car vous ne m’écrivez jamais, où vous êtes, ce que vous faites.Vous êtes partout et nulle part.Félicitations d’être encore de ce monde.Nous nous connaissons depuis quand?Il y a belle lurette.C’était à Brébeuf où, jeune jésuite, j’enseignais les belles-lettres qui ne doivent plus s’enseigner, car déjà en 39, certains universitaires, se disant pragmatiques, objectaient que le grec et le latin ne servaient à rien.Ce sont eux, ces messieurs-dames de la néfaste Commission Parent, qui recommandèrent un système d’enseignement farfelu littérairement.J’en ai la preuve écrite, et parlée.Quel beau français que le nôtre en l’an 2,000! Mais qu’avez-vous à me regarder comme ça?Vous regardez ma binette?Oh, ce ne sont pas les années qui l’ont rafistolée.Seul mon nez est resté immuablement long.Je suis malade.De là, cette robe de chambre qui vous rappellera que j’ai porté la soutane.Prenez place, comme dirait Racine.Ne restez pas debout; cela m’énerve.Voyez mon bureau.Un vrai comptoir 154 de pharmacie.Comprimés, cachets, capsules, pilules, vitamines ABCDEFGH; tout l’alphabet y passe, jusqu’à Q, cette lettre qu’on appelait autrefois indécente.Les voici, les petits bonbons de ma vieillesse! J’en avale, j’en suce, j’en mange, j’en croque, j’en bouffe, j’en oublie, j’en reprends, j’en crache.J’ai mes couleurs favorites: jaune, verte et bleue.La brune est à déconseiller; très amère, la brune.Mes petits poisons ne vous tentent pas?Vous préférez comme Noé, comme moi, le jus de la vigne.Grand-papa Noé, entre nous soit dit, devait avoir une bonne cave dans son Arche.La Bible, pourtant fort bavarde, est parfois cachottière.Vous riavez jamais été passionné de la Bible.C’est assez amusant, la cuite de Noé! Débouchez-moi cette bouteille-là, et nous boirons à nos santés en chantant: “prendre un petit ou un gros coup, c’est agréable”, ou comme chantait une vieille amie anglaise, lorsqu’elle devenait ivre: “Prande un couil, c ’tagréable”.Personne ne pourra nous reprocher de riavoir pas ri! Nous avons ri de tous et de tout, à commencer par nous, puis, suivaient les gros et grands de ce monde.Les médecins le reconnaissent: le rire est le meilleur médicament.Mes docteurs—ils sont nombreux à s’intéresser à mon cas—ont constaté, après de longs et scientifiques examens, que le temps des cerises était passé, que les lauriers ne fleuriraient plus, bref, que je riirais plus au bois mais à l’hôpital.” “L’hôpital! Vous, vous connaissez ça.Moi?non.J’y suis entré sans savoir ce que j’avais; j’en suis sorti sans en savoir davantage, et, assez perplexe.L’endroit, le lieu, tout m’a paru propre, hygiénique, fonctionnel, encombré aux heures de pointe, soit le matin et le soir, aux visites.On se lève à l’heure des poules.L’horaire me convenait.Chez les Jésuites, on ne fait pas la grasse matinée, pas plus que du travail nocturne.Le personnel semblait compétent.Il y avait des garde-malades gentilles, souvent jolies, et aussi des sorcières.J’étais un hospitalisé rieur, bon enfant, bavard, curieux, facile, sociable, conciliant, un malade qui se sent 155 bien dans sa peau.Jamais de colère, de menaces.Ce qui m’était intolérable, c’était de me faire tripoter.Je m’en souviendrai toujours de cette biopsie anale qui me fut très douloureuse.Une tige d’acier jusqu’au sphincter! Ouf! Finalement, mes médecins se consultèrent et se concertèrent.On me donna congé.Ce séjour à l’hôpital m’avait fort affaibli.Néanmoins, je me rendis chez moi à pied.Boulevard Saint-Germain, je me suis cassé l’avant-bras.Rue Bonaparte, foulure de cheville.Ma chute la plus spectaculaire, je l’ai faite près d’ici, rue Blanche.J’ai reçu, cher ami, le trottoir en plein visage; un trottoir, ça écorche, ça fesse, c’est un bolide sanguinaire.Je n’ai jamais appris à tomber; c’est une science, paraît-il, qui s’apprend.Un bon samaritain de piéton m’a remis debout, non sans effort, car il me parut avoir 85,90 ans.J’avais la gueule, le nez, en sang.Il me demanda si j’étais blessé.Je lui répondis que j’étais blessé, et blessé d’hôpital, ce qui est plus grave que d’être blessé de guerre.Mes médecins auxquels j’ai conté ces incidents ou ces chutes de parcours, me trouvèrent si comique qu’ils riaient à s’étouffer.On me reprocha de marcher trop vite.Si je ralentissais le pas, je tomberais moins et ne me casserais rien.Je devais donc marcher plus lentement, me méfier surtout des escaliers de métro; escaliers très périlleux s’ils sont sans rampes.Ils me firent des recommandations.Si je me sentais dépérir, leur téléphoner.Je ne devais pas crever seul, comme un gueux, galeux, indigent, mais en leur confrérie.Je promis de les inviter à mon dernier exploit.Oui, je leur en préparais un; ils ne purent deviner lequel.Alors, je le décrivis.Moi, leur patient, très bon et fidèle patient, vêtu de cette défroque comme d’un linceul, je me hisserai pour me coucher dans un cercueil fait à un prix forfaitaire, par un charpentier chômeur.Eux, mes docteurs, auront à rabattre le couvercle du cercueil, puis, séance tenante, à signer le constat de décès.Peut-on effectuer plus beau départ?Adieu, belle planète.Ou comme vous diriez: “Adios muchachos!” Termi- 156 nus! Tout le monde descend! La fosse m’attend.J’ai mon visa pour l’au-delà.Les douaniers ne me poseront aucune question.D’ailleurs, je n’ai rien à déclarer.” “Je me suis toujours accepté tel quel: qualités, défauts, imperfections, limites.Bien sûr qu’il y a des choses que je regrette.Ce n’est pas moi qui chanterais que je ne regrette rien.Je regrette, par exemple, la santé qui me permettait de pratiquer le hockey, le ski, le tennis, etc.Grâce aux sports, j’ai su garder un certain équilibre moral et mental.Le sport m’a maintenu dans le réel, loin des fantasmes de l’abstraction ou de ce que Renan appelait les spéculations des philosophes sur les qualités abstraites de la matière.Je suis un intellectuel, mais que l’intellect n’a ni dénaturé ni abruti.Je n’ai jamais été un sujet freudien.J’ignore ce que peuvent être la délectation morose, l’obsession sexuelle, l’idée fixe, le remords, le scrupule, le péché, le mal.J’éprouve même une sorte d’aversion face à l'introspection analytique.Proust avait du génie—qui m'ennuie—mais les petits Proust, eux?J’ai entendu bien des confessions, du temps que j’étais prêtre, et j’ai constaté ceci: à trop se regarder le nombril, les gens apprennent l’hypocrisie, le mensonge, et tombent dans ce misérabilisme puant dont nous souffrons, et qui est à la mode.Vous m’avez reproché malicieusement, car vous n’avez rien de haineux, de me prendre pour Hertel.Pourquoi me serais-je pris pour un autre?Et peut-on devenir un autre que celui que l’on est.?Chacun ses gènes, et je dois tout à mes ascendances paternelles et maternelles.Quelle chance que d’avoir eu des parents intelligents! Parfois, le père est intelligent et la mère imbécile, ou l’inverse.Mon père et ma mère formaient un ménage uni, heureux.Pas de cris, de drames.De l’affection.Ma mère était même, selon l’expression québécoise, cultivée; elle écrivait, ce qui suppose une sensibilité.À l’époque, les Muses ne devaient guère fréquenter Trois-Rivières.Le poète connu de la région vivait à Yamachiche.C’était plutôt un patriar- 157 che.Son nom m’échappe.Serait-ce Nérée Beauchemin?Comme prénom, c’est trouvé.Je parie que vous ne l’avez pas lu.” “J’espère que vous avez lu L'Appel de la race.Les jeunes Québécois lisent-ils Lionel Groulx?J’en doute.Pour eux, ce n’est que le nom d’une station de métro; ils oublient qu’il fut l’artisan d’un certain nationalisme, précurseur du péquisme.L Appel de la race évoque un Parlement fédéral où l’on palabrait, oui, mais plus éloquemment que celui d’aujourd’hui.Groulx était un trop bon prêtre pour être historien.En bon chrétien, il pardonnait, sans le nommer, à celui qu’il croyait être l’ennemi du Canada français.Il était de son temps.Il y croyait au Canada français; il associait langue, foi et religion.Notre Maître, c’était le Passé, avec le P majuscule.Un Passé bien défini et qui se perpétuerait.“La revanche des berceaux” se produirait indéfiniment, et les familles nombreuses aussi.Qu’il serait déçu de voir ce qu’est devenu son Canada français! Lui qui le croyait ancré dans la foi catholique et les traditions françaises! N’étant pas prophète, comment pouvait-il prévoir le bouleversement des structures sociales, économiques, religieuses, etc.Quant à notre fameuse vocation francophone, s’il ressuscitait, ce serait plutôt pour chanter un Requiem qu’un Te Deum.Mais paix à son oeuvre d’historien et à ses cendres! Il était civilisé, notre chanoine.Peut-être pas une Lumière, mais une culture teintée de jansénisme, et une prose assez sulpicienne.Il a dû se retourner dans sa tombe lorsque la Cour suprême—Duplessis disait que cette Cour penchait un peu, comme la tour de Pise—déclara à Funanimité que le droit de véto du Québec n était qu’illusoire, en dépit du fait que les politiciens, depuis plus de 100 ans, affirmaient le contraire.Notre Histoire, comme celle de Lionel Groulx, est artisanale.C’est du tapis crocheté.Notre valeur n’est pas de foi trempée; elle ne protégera ni nos foyers.ni nos droits.Nos foyers se détruisent et nos droits se disloquent.” 158 “Si, aujourd’hui, j’avais à enseigner l’histoire du Canada, je dirais à mes étudiants et étudiantes: “Mes enfants, les fondateurs de ce pays furent courageux.Champlain, Maisonneuve, Marie de l’Incarnation, oui.Chapeau! Mais leurs successeurs, ces milliers de sénateurs—ministres—députés?Non.Rien ne va plus.L’histoire est faite.Et, comme dans certains casinos, l’on triche.Nous nous illusionnons, mes enfants! Nous appartenons à un pays qui se prétend riche, uni, juste, bilingue, biculturel, bitoute.La devise du Québec commence à dater.“Je me souviens”.Mais se souvenir de quoi?Je suggère, comme Québécois, que notre devise soit la suivante: “Je m’illusionne”.Je ne vis pas au Québec, néanmoins, je sais ce qui s’y passe.On a défilé, et on défile encore, rue Blanche.Ministres, députés, journalistes, écrivains, radiodiffu-seurs, réalisateurs de télévision, etc.Récemment, un professeur de je ne sais plus quelle université, m’a tenu des propos aberrants.Si je l’ai bien compris, les Québécois ne tiennent plus au français-français, idiome qui leur paraît aussi mort que le latin ou le grec.Le sens des mots, les règles de la syntaxe, non, ils n’en veulent plus, les rejettent même.Adieu, clarté française, logique rigueur.Bonjour, bouches molles et charabia! Bienvenue à la plus pernicieuse et contagieuse des pauvretés, celle de l’expression; pauvreté symptomatique d’une évidente anémie mentale.Notre littérature ne sera plus écrite mais orale.Pas de verbes à conjuguer.Du québécois, rien que du québécois; le français, langue seconde! Le québécois?langue maternelle.Il y a eu “la revanche des berceaux”, il y a la revanche du jouai.C’est à quoi se résume ce que me disait ce simpliste universitaire québécois.Voilà notre destin linguistique! Et, comme l’écrivait Hugo père: Ce qui d’abord est gloire à la fin est tombeau.Ce bel alexandrin, je l’ai appris au petit séminaire des Trois- 159 Rivières, il y a une soixantaine d’années.En ce temps-là, plusieurs livres du grand Victor étaient à l’Index; c’était péché mortel que de les lire.Je les ai lus quand même, tout comme vous, collégien mécréant, vous lisiez en cachette, Anatole France, Pierre Loti, Dumas, aussi à l’Index.Si ma mémoire est bonne, cela vous a valu de sérieux ennuis à Brébeuf.Évoquons de meilleurs souvenirs.” “Vous souvenez-vous de ma maison de Vézelay, près de la basilique, de ce jardin que vous appeliez le jardin de monsieur le curé?C’était devenu une hôtellerie.La porte en était toujours ouverte, l’entrée gratuite.On ne venait pas chez moi pour se déculotter ou baiser.Non.Je n’ai jamais été voyeur et les prouesses érotiques me laissent froid.À Vézelay, chacun apportait sa bonne humeur.Pas de flagorneries mutuelles, de vantardises.Notre langage était diablement vert, vert foncé.Moi, rabelaisien et vous, célinien déjà! Tous les deux, bons toreros.Dans l’arène de mon jardin, que de méchants animaux nous avons abattus.Toutefois, pas de mise à mort.La victime survivait à nos propos.Nous épargnions les faibles, les petits, les demeurés, les malades, les infirmes.Mais, les charlatans, les tricheurs, les fausses gloires, les soi-disant intellectuels et artistes, ils auraient eu une crise cardiaque à nous entendre.Les idoles de la littérature courante et de la politique tombaient de leur socle; nous les jetions par-dessus bord, en chute libre.Ni la jalousie, ni l’envie ne polluaient l’air de Vézelay.Mes réceptions n’étaient ni mondaines ni moutonnières.Il y avait des pluies torrentielles de mots drus et crus, fortement épicés.Parfois de l’escrime, jamais de coups bas.Je n’admettais pas les gens masqués”.“J’ai été écrivain.Mon oeuvre?Une trentaine de bouquins qui ne sont peut-être pas tous bons, et qui ne sont pas non plus tous médiocres.J’ai toujours eu la plume facile.J’ai des livres de fiction, de philosophie, de voyages (dont un en Russie soviétique), de poésie.Je ne pose pas au faux modeste.Je me reconnais 160 du talent, tout comme je reconnais que ce talent peut aussi bien plaire que déplaire.Vous me compariez à un écureuil des lettres.qui sautille de branche en branche, de sujet en sujet, et ces sautillements vous agaçaient.À l’exception de mon recueil de poèmes Mes naufrages, mon oeuvre ne vous éblouit pas de ses richesses; vous ne l’emporteriez ni en paradis ni en une île déserte.Vous préférez—c’est votre droit—les livres vécus, impitoyables, tourmentés; cela n’empêche ni ne nuit à notre amitié.Vous êtes même content lorsque vous m’apprenez que les anthologies du Québec me font de la place, et vous croyez que cette place m’est due.Je suis, sans doute, un écureuil des lettres.Mais vous, vous êtes, oui, un assez singulier animal: ermite, voyageur, ouvert, fermé, rieur, sombre.Il y a du Flaubert en vous.Moi, j’ai.je ne le sais pas et je m’en fous.On ne m’a décerné ni Goncourt ni Nobel.Le Nobel, je riaurais pas craché dessus; la couronne suédoise, ça auréole un compte en banque.Et je l’aurais “soigné” mon remerciement à l’Académie royale de Suède.Un petit discours très français: compliments tournés à droite, à gauche, au centre.L’écureuil devenu girouette; personne, au Québec rien aurait rougi.Enfin, le sort de mes livres ne m’a jamais empêché de dormir.J’ai été auteur, éditeur, libraire, académicien, ce qui m’autorise à déclarer que la Vie littéraire, ce riest pas l’immaculée conception.” “Je m’y connais en dogme, et pour cause puisque je fus prêtre.Je fus.Des gens qui se disent mes amis prétendent que j’aurais perdu la foi.Ils se gardent bien de préciser la date, le lieu, le pourquoi, le comment de cette perte de la foi.Étant encore vivant, j’en profite pour déclarer, comme 2 et 2 font quatre, que je riai pas perdu la foi (religieuse) puisque je ne l’ai jamais eue.On perd ce que l’on a.On ne peut pas perdre ce que l’on n’a pas.Voilà trente, sinon quarante ans que je dis, redis, répète, et à la radio, et à la télévision, que je riai jamais eu de foi (religieuse).Qu’est-ce 161 que la foi?Les théologiens la définissent vaguement comme une adhésion de l’esprit qui emporte la certitude.Votre Pascal—je le cite pour vous faire plaisir—pense que la foi, c’est Dieu sensible au coeur.Pascal était-il théologien?Non.Penseur?Oui.Qu’est-ce que la pensée?Ceci nous mènerait trop loin et vous ennuierait.Revenons à la foi.J’ai cru comme un enfant peut croire qu’il est roi, cheval, avion, train, auto, etc.il croit à ce qu’il imagine.Or, le domaine de l’imaginaire finit par se substituer et à l’emporter sur le réel.J’ai cru jusqu’au jour où ma raison s’est rendue compte que ma foi ne reposait sur rien.Question de tempérament, de caractère, de mentalité, de formation.Les Jésuites sont très cartésiens, et vous le savez.Raison, raison, raison.Donc, ne croyant plus, j’ai demandé à Rome la laïcisation; elle me fut accordée.Ma conscience n’eut pas toléré de jouer à l’hypocrite croyant.Je n’ai pas jeté ma soutane aux orties.J’ai défroqué avant les années 50.On s’imagine que j’ai déserté l’Église, comme tant d’autres la désertèrent lorsqu’ils pressentirent le typhon qui menaçait.J’ai quitté l’Église non point tant romaine que québécoise et matérialiste.La vocation de plusieurs défroqués n’était pas religieuse.L’Église québécoise récolte ce qu’elle a semé: l’indifférence spirituelle.J’ai même lu dans un journal de Montréal que des jeunes gens désiraient “se débaptiser”.Cela ne m’a pas surpris.” “Je suis parti en pleine prospérité cléricale.Couvents, séminaires, monastères remplis à craquer.Je n’ai pas claqué la porte du cloître; je l’ai fermée doucement, sans bruit, et suis allé à Paris, sans promesse de job, de traitement, de rémunération, d’honoraires, et sans assurance-chômage.J’ai connu des temps durs.Notre milieu québécois, je ne dis pas votre milieu, notre milieu de petits bourgeois snobinards et mercenaires, affamé de scandales comme on l’était à l’époque victorienne, fut scandalisé de ma vie non scandaleuse.On s’attendait à tout: anticlérica- 162 lisme, chantage contre les Jésuites, secrets de confession révélés, etc.Au contraire.Et j’ai su conserver l’amitié fidèle de plusieurs Jésuites.Je ne suis pas clérical, certes, je reconnais que je ne serais pas François Hertel si je n’avais été Jésuite.On m’a instruit, formé, discipliné.On ne m’a pas mis, je le répète, à la porte.C’est moi qui ai décidé, en toute liberté, de “redevenir laïque”; décision qui remonte à une quarantaine d’années.N’étant pas nostalgique de nature, cela me semble si loin que je n’y pense plus, le passé s’est comme éteint, dissout.Reste le temps présent, et qui passe vite aussi.Mon enterrement ne saurait tarder.Je n’éprouve aucune crainte.La mort sera pour moi le grand repos, le bon sommeil dont on ne se réveille pas.Si vous m’annonciez que les biologistes ont trouvé un remède contre la mort, cela m’embêterait.Et si vous m’annonciez que mon oeuvre serait lue et connue dans les siècles des siècles, je vous dirais ceci: Grâce! n’ajoutez pas au ridicule du destin de mon âme celui de la pérennité de mes écrits.J’ai assez, trop même, publié.Je vais entrer dans le grand silence de l’oubli.M’apprendre que je suis immortel, ce serait m’assassiner.” Extrait de La Belle Province à paraître en 1984 aux Éditions du Livre de France. POÈMES * 165 POÈMES Guy Gervais L’HIVER L’hiver est à ma porte comme un enfant qui s’ennuie j’ai pris le bois de la vie dans la forêt des nuits et allumé le feu de tes yeux en caressant ton corps l’enfant est à la porte qui s’ouvre sur l’hiver j’ai pris soin des chevaux et des feuilles du printemps mais je ne sais quand viendra ce soleil qui chante la source de l’âme s’ouvre comme une rose et le jardin pleure son souvenir flétri LES CERISIERS SONT MÛRS 166 Les cerisiers sont mûrs et l’eau coule dans les sources j'ai vu l’oiseau voler transportant une paille ma mère est descendue au jardin sous l’ombrelle et dire que le soleil penche déjà de l’aile Une fleur à ta bouche éveille le désir d’un été sans pluie et sans orage noir seul sur ta joue le rose du parfum d’un baiser de jadis qui se meure d’ennui Les chevaux courent comme des blés au vent le chien au loin aboie puis se tait sans raison les abeilles par milliers travaillent aux arômes je n’ai jamais compris le silence qui persiste Un arbre étemel se dresse au vert des champs figé par l’espoir d’arrêter la course du ciel ses ongles aiguisés tranchent à même l’azur tel un rocher opaque qui transperce le sol 167 Je te tiens un langage inconnu car tu rêves d’un ailleurs où des hommes transparents te sourient exposant leurs muscles d'argent à tes yeux comme des bijoux coulant d'un coffret magnifique Femme étendue sur l'herbe éphémère du soir tes yeux trahissent une aventure légère avec l’inconnu, l’étranger, l’émissaire du silence qui bouleverse l’univers en soulevant ton âme comme la proie effrayée elle s’enfuit au loin cherchant à l’horizon si le monde ne cesse pour entendre quelle vertu, quelle lumière, quel chant alors que je suis plein de l’histoire de mes pères le soir descend; avec lui une lourdeur obscure couvrira l’esprit comme au tout premier jour d’une taie si opaque qu’on se révoltera pour chercher le soleil parmi le froid des nuits 168 ÊTRE Être, la mort du cygne, les arbres abattus, les oiseaux envolés que reste-t-il, que la pierre et le poids des jours usés, l’eau qui ronge les ailes j’ai vu le soleil, mes yeux ont perdu la voie la beauté n’a pas résisté aux nuages qui la traversaient son visage de nuit n’est plus qu’un souvenir le fer perce ma langue et je ne peux rien dire ouvrir la porte aux vents, aux feuilles, aux lettres que de maux inutiles sur notre front passager s’asseoir au bord du précipice et regarder le vent l’équilibre emporte notre raison au fil du mystère plein d’yeux et de larmes plein de bras et de cris je voudrais me perdre enfin pieds et poings liés tomber de bas en haut dans l’inconnu de moi-même le sol était mon ami avant que ne vienne cette femme J’ai quitté la vie pour elle qui mesurait l’infini d’un geste son charme m’enlevait tout souci de grandir parmi les loups et les renards habiles qui rôdent autour de la ville enfant j’ai descendu le Nil vers Moïse et elle m’a sauvé de la terre des années et des damnés j’ai vu le silence se dérouler comme un orage sur le monde couvrir à jamais l’univers des hommes la loi s’effritait comme une pierre de sable 169 Son baiser brûlait dans l’ombre comme une étoile et je portais le signe des anges de la galaxie nouvelle Le jour est venu fallait-il le nier dans sa fadeur déchiré détourné décapité tête de néant la fleur mourait sous l’émanation des parfums la beauté crucifiait l’homme sur l’arbre de la vie et le serpent longeait son talon j’ai vu grandir le lierre et les fenêtres étouffer la nuit a duré tout le jour rien de plus je suis resté au sol incapable de traverser le gué l’immobilité coulait sur mon corps détaché du lien BRÛLE LE SANG Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l’aile Un navire traverse la vie avec deux passagers de passage Où vont les jours après la nuit et la lune qui n’est plus vierge Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l’aile Les blés poussent côte à côte et l’avenir mûrit de blancs projets Mais l’homme est là qui veille au grain dans la poussière il fait son dernier lit Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l'aile Une étoile est venue d’ailleurs comme une larme sur une épée La chandelle est rouge et le feu mis aux poudres Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l’aile La peau tendue comme une voile les mots résonnent comme une absence Où sont les mers de nos veines quand l’invisible s’en retire Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l’aile J’ai vu l’enfant j’ai vu le vent mais qui attend à la porte Lentement la femme tourne le dos dans les cendres du matin Brûle le sang brûle le son les oiseaux tirent de l’aile 172 LE VISAGE Le visage n’apparaît pas sur vos lèvres Écrire comme une plume au vent son message Qui a quitté le nid, sinon le sens emporté par le temps L’eau ne résume plus les aventures du fleuve Il faut compter sur nous comme des feuilles Pour connaître le destin de l’univers Le vent nous interroge de son aile mystérieuse Mais quel son s’attarde au creux de l’oreille Sinon ce papillon fragile qui tremble de lumière Au milieu de notre chair du premier matin LE MAL EST UNE PIERRE Le mal est une pierre vive dans l’eau de nos journées Par dessus les arbres les oiseaux s’envolent Les animaux revêtent un épiderme fragile Par dessus les herbes les rivières s’enfoncent Un soleil est venu s’attarder sur nos fronts Par dessus nos yeux les images nous trompent La nuit porte encore l’espoir d’une lumière obscure Par dessus nos chants souffrent de longs silences La pierre marque un jour dans l’eau vive de nos mots Par dessus les signes la vie s’est enfuie > CHRONIQUES 177 INVARIANCE SUIVI DE CÉLÉBRATION DU PRINCE Marie José Thériault Éditions du Noroît Montréal, 1982.René Gameau On lit Invariance et Célébration du Prince de Marie José Thériault et des noms appartenant à la tradition universelle de la grande poésie amoureuse, celle qui ne cesse de faire battre les coeurs tout en enchantant les esprits, sont évoqués à des titres divers par cette très belle voix imprégnée de passion.Et d’abord, pour rester dans les limites de notre patrimoine culturel franco-anglais, on pense à “La belle cordière” Louise Labé, et à ses vingt-quatre merveilleux sonnets, parus à Lyon chez l’éditeur Jean de Tournes en 1556.Traduits en anglais par Alta Lind Cook, en 1948, ces poèmes de Labé furent publiés en 1950 en édition bilingue à la Toronto University Press, précédés d’un excellent commentaire de Alta Lind Cook.Également, au Tombeau des Rois d’Anne Hébert, dans son édition parisienne de 1960, pour la sourde puissance d’évocation qui s’y révèle, et aussi à l’exceptionnel pouvoir de renouvellement de l’écriture poétique dont Rina Lasnier a donné de précieux modèles dans La 178 salle des rêves (1971) et Les signes (1973).Enfin, par la vigueur sentimentale inhérente à la dynamique de son chant, Marie José Thériault n’évoque-t-elle pas l’admirable américaine, Emily Dickinson qui, en pleine effervescence romantique des années 1850-1880 aux États-Unis, pouvait écrire avec une profonde simplicité: Combien parfait le ciel Quand on ne peut avoir la Terre Et le visage, alors combien hospitalier De ce vieux voisin, Dieu.De cette brillante rencontre féminine dans l’ascension d’un Parnasse, où l’on ne se bouscule pas, on peut certes dire que séculairement la femme a largement conquis sa part de territoire de la grande poésie.Mais peut-on également ajouter qu’elle a simultanément gagné cet incertain territoire qu’est le coeur de l’homme?Les douloureuses plaintes de Louise Labé à l’adresse d’Olivier de Magny disaient déjà que non à l’orée du 16e siècle.Et Emily Dickinson a virginalement suggéré dans sa poétique en demi-teinte, au 19e siècle, qu’il fallait chercher ailleurs et infiniment plus haut.Marie José Thériault semble leur faire écho en parsemant son poème de l’amertume d’une passion se déroulant par bonds et ressauts comme ceux “d’une grande bête moribonde au regard révulsé que tu étrangles avec un fil d’acier”.Pour moi, ce poème en deux chants reste celui d’une sombre et complexe alternance très habilement agencée: d’une part, celle de l’incessante, insondable et toujours renaissante tendresse de l’homme (agapé, ce mot grec que l’auteur emprunté à quelque tragédie antique, et qui revient souvent dans les deux chants, signifie effectivement tendresse) et d’autre part, celle du 179 rite d’une brûlante célébration passionnelle: “pourquoi mets-tu si grande vigilance à ternir l’éclat de nos fêtes, l’amour ouvert comme un estuaire, tu le ramènes à de moins nobles proportions, étroite mare infâme, crasseuse, quand c’est un océan que ton sourire annonce où perdre souffle et se trouver”.Ma “lecture” de ce poème, comme on dit dans le langage grotesque des lettrés de la dernière portée, est peut-être présomptueuse, mais s’il en est ainsi, pourquoi ce dessin éminement révélateur de Lemay qui clot les deux derniers chapitres de Célébration?Pourquoi ce couple aux épaules qui ne se touchent plus, aux mains retournées sur elles-mêmes?: l’image de deux amants fixés dans un tragique chacun pour soi et qui ramène le lecteur à l’idée de "l’homme approximatif”de, Tristan Tzara, aux premières pages d'Invariance?Les continuels abandonnements et reprises des deux thèmes, cette alternance implacable entre “une obscure tendresse qui suinte à la surface du coeur” chez l’homme et le désespoir du chant de la femme au souvenir de “celui qui grave dessus l’amour les signes terribles du calcul, crédit, débit, item, actif, passif, bilan”, peuvent laisser l’impression d’un éparpillement du sens du poème.C’est qu’alors on n’aura pas suffisamment réfléchi à la primordiale fonction du langage dans la poésie.Marie José Thériault, elle, me semble avoir compris parfaitement la formidable importance de la réforme mallar-méenne que Valéry a résumée en termes lumineux dans un article mémorable sur “Les droits du poète”.“Toute littérature”, a-t-il écrit, “qui a dépassé un certain âge montre une tendance à créer un langage poétique séparé du langage ordinaire, avec un vocabulaire, une syntaxe, des licences et des inhibitions différents plus ou moins des communs”.Invariance et Célébration est écrit dans un medium langagier qui triomphe constamment du langage commun.Le quoti- 180 dien, l’utilitaire ne franchissent pas le seuil de sa poésie.Celle-ci ressemble à une mer étalée où flotteraient de multiples fragments d’étoiles apparemment disparates mais qui, selon la logique d’une linguistique des profondeurs, se rejoindraient par une puissante force d’attraction verbale.Une force presqu’aussi tardivement découverte en littérature que le fut la fission de l’atome en physique nucléaire.L’inspiration “qui avait bon dos”, comme on dit vulgairement et à qui on faisait porter indifféremment la responsabilité du poème le plus banal comme le plus sublime, a perdu l’aura magique dont on l’entourait.Quand elle est valable, elle est emportée avec le flot d’imprévues et originales rencontres entre les mots et par la juxtaposition de métaphores inattendues.Le langage n’a-t-il pas gagné le droit, autant que les media de MacLuhan, de créer son message spécifique?Avec Proust, la notion kantienne du temps a perdu une part de l’empire “catégorique” qu’elle pouvait avoir dans la composition du roman au profit de la géniale découverte intellectuelle que fut celle de la durée bergsonnienne.Une révolution du même genre eut lieu en poésie lorsqu’on reconnut enfin au langage le privilège royal d’être une fonction créatrice du poème.C’est dans cette perspective critique qu’il faut lire, je crois, Invariance suivi de Célébration du Prince pour en comprendre l’importance et en apprécier la beauté. 181 LE MISSISSIPI D’ELIZABETH SPENCER The Stories of Elizabeth Spencer Penguin Books Canada Ltd.Markham, Ontario.1983 Mario Pelletier Au début des années soixante, le critique américain Edmund Wilson faisait ressortir l’ombre des “maisons seigneuriales” qui hantait la littérature canadienne-française.Il y a un peu de cette atmosphère dans l’anthologie de nouvelles d’Elizabeth Spencer, parue en “paperback” chez Penguin cette année.Non pas parce qu’Elizabeth Spencer habite Montréal depuis une vingtaine d’années déjà, mais parce qu’elle est originaire du Mississipi; et dans les récits concernant le pays de son enfance, on sent cette sensibilité particulière liée à des arômes surannés, à des nostalgies vivaces et imprécises d’imaginations tournées vers des grandeurs passées, toutes choses qui tissent une certaine parenté proustienne entre Sudistes et Québécois—qui sont, après tout, deux peuples sécessionnistes, défaits militairement.Mais cela ne serait rien si Elizabeth Spencer n’était une écrivaine remarquable, possédant une maîtrise peu commune de la “short story”. 182 En fait, il y a trois pôles géographiques bien délimités dans les nouvelles d’Elizabeth Spencer: le Mississipi, l’Italie et Montréal.Et chacun de ces pôles correspond à un temps et à un espace psychologique particuliers, lié à un moment de la vie de l’auteur, puisqu’Elizabeth Spencer a habité ces lieux successivement.Mais, de 1944 à 1977, années que couvre l’anthologie, c’est indéniablement le Mississipi qui est le commencement, la fin et le centre de son monde littéraire.Et la maison, seigneuriale ou non, y est une présence tutélaire, pérenne, qui lie ensemble les vivants et les morts de la famille.Qu’on soit enfant découvrant le monde ou adulte (plus ou moins jeune) en rupture de ban, on échappe difficilement à son emprise.Même les distances européennes ou autres qu’on a réussi à mettre entre soi et des lares trop oppressifs ne sont pas faciles à garder.Ce sont là les sources inépuisables de poésie et de drame que l’art d’Elizabeth Spencer a su tirer de son Mississipi natal.Dans un des premiers récits, datant des années cinquante, Eto Dark, la maison familiale prend, à l’arrière plan, une dimension spectrale, shakespearienne (comme le spectre du père d’Hamlet).Nous sommes au coeur du Mississipi, dans un de ces bourgs au bord de l’abandon, nommé Richton.Une jeune femme (début trentaine) qu’on commence déjà à considérer comme une vieille fille veille sur sa mère invalide, dans la grande maison des Harvey.Elle rencontre Tom Beavers, qui représente pour elle un espoir de s’arracher à des perspectives de solitude desséchante dans une maison vide.Elle a déjà eu l’occasion, plus jeune, de se lier avec un homme en Europe, mais la guerre et surtout la mort de son père l’a forcée à revenir en Amérique.Seulement l’apparition de Tom Beavers dresse, d’une certaine façon, mère et fille l’une contre l’autre.En quelques traits, avec une économie de moyens qui tient du grand art, l’auteur nous laisse entrevoir le fossé de rivalités secrètes de rancoeurs et de malentendus qui 183 sépare mère et fille.Mrs Harvey accepte Tom, mais avec des réticences secrètes, des ambiguïtés, où se combattent à la fois le désir de l’homme et l’envie de garder sa fille pour soi, la volonté d’assurer l’avenir de Frances et le mépris mal déguisé pour la modeste extraction de Tom.Ces ombres et lumières créent un malentendu permanent entre la mère et la fille.L’une dit une chose et l’autre en entend une autre.Et soudain la vieille meurt.Frances découvre qu’elle s’est suicidée d’une surdose de somnifères.La mort discrète de sa mère, qui s’est écartée volontairement de son chemin, peut être une occasion d’émancipation ou de repli sur soi pour Frances.Elle est envahie un moment par la silencieuse gravité qui tombe des murs de la maison, sorte d’investiture des lares domestiques.Va-t-elle s’enfermer dans un deuil perpétuel, dans l’atmosphère lourde des meubles, des portraits et des souvenirs familiaux?Sera-t-elle une gardienne des tombeaux, comme tant de vieilles femmes de Richton?Seul Tom Beavers peut l’arracher à cet envoûtement, et il le fait.Le couple fuit la maison sans se retourner.Et celle-ci plus belle que jamais, conclut l’auteur, s’est débarrassée enfin de ce qui ne lui seyait pas: elle peut maintenant s’enfoncer paisiblement dans sa désuétude (“to enter with abandon the land of mourning and shadows and memory”).Il serait peut-être intéressant, pour la psyché québécoise, de mettre ce récit en parallèle avec Les chambres de bois d’Anne Hébert.Les deux oeuvres sont contemporaines, mais dans Les chambres de bois, Michel transporte sans cesse avec lui la claustration du manoir familial; il s’y enfonce avec la délectation morose de ceux qui restent fixés sur le passé.Sa femme Catherine, qui finit par rompre avec lui, est déjà le symbole d’une révolution en cours.Dans une autre nouvelle, la maison prend une telle importance qu’on l’a surnommée “Sharon”; c’est d’ailleurs le titre 184 de la nouvelle.Il s’agit de la maison patriarcale des Wirth, la famille de la mère de Marilee Summerall.Une jeune Sudiste qu’on retrouve dans différents récits, à diverses étapes de son enfance et de sa prime jeunesse.Elle a sans doute beaucoup de traits et de souvenirs en commun avec l’auteur.Dans Sharon, on évoque l’antique maison qui a abrité des générations successives: imposante demeure avec une façade de temple grec, bâti non pas avec des prétentions aristocratiques mais selon un modèle courant au XIXe siècle.On retrouve dans cet intérieur tout le raffinement sudiste, la politesse, le charme et la dignité d’un autre âge qu’incarne l’oncle Heman (veston blanc, mains et ongles soignés, tabac à priser) et aussi d’autres aspects plus troubles du Sud, comme le mépris du Yankee et la discrimination raciale.Elizabeth Spencer sait ici évoquer ce problème avec beaucoup de franchise et de réserve.Car la maison familiale des Wirth abrite un secret scandaleux.Depuis la mort de sa femme il y a plusieurs années, Heman vit en concubinage avec l’ancienne servante noire de sa femme morte.Melissa est une négresse distinguée, qui a fait des études et qui ne parle pas comme les autres Noirs (elle ne dit jamais “I ain’t” ou “he don’t”) mais le fait qu’elle soit devenue la concubine de Heman lui attire les foudres des Wirth, et notamment de la mère de Marilee.Melissa a même eu des enfants de l’oncle Heman.C’est justement cette liaison derrière la façade si digne de cette maison familiale qui est sujet de scandale pour les Wirth.La jeune Marilee découvre elle-même jc^ferrible secret, un jour qu’elle s’est aventurée chez l’oncle Heman sans avoir été invitée (chose que ses parents lui avaient défendue si sévèrement qu’ils ont piqué sa curiosité).On retrouve encore la famille de Marilee dans Indian Summer.Il s’agit cette fois de l’oncle Rex, qui a élu domicile dans la maison des parents de sa femme, les McClellands, et qui reste toujours un peu étranger à cette maison.Il s’est d’ailleurs assagi 185 sur le tard, après une jeunesse turbulente, mais il a quand même pris la terre des McClellands en main et en a fait quelque chose.Le jour où il apprend que son fils et sa femme manigancent pour vendre cette terre, il devient furieux et quitte cette maison où il n’a jamais vraiment ressenti d’appartenance pour trouver refuge chez son frère Heman, dans la maison familiale des Wirth.Mais Heman a déjà trop modelé celle-ci à son image pour qu’il s’y sente à l’aise.Il décide alors de prendre le chemin de la forêt, où il se réfugie dans une cabane de trappeurs.C’est Marilee qui finit par l’y découvrir grâce à un guide forestier de ses amis.Elle l’aperçoit en compagnie d’une jeune femme et d’un enfant, sorte de famille naturelle qu’il s’est donnée.Le désir d’échapper au monde clos et conservateur des maisons ancestrales, au tissu serré des familles, est le moteur de plusieurs nouvelles.On tente d’échapper à l’emprise trop uniforme, trop nivellante de son milieu d’origine, par le talent (Weston, le jeune chanteur de The Eclipse), des études supérieures, des dons exceptionnels, la beauté même, comme Judith Kane, dans la nouvelle du même nom (nouvelle attachante, menée de main de maître, sur le thème du narcissisme).Mais un don spécial, qui distinque du commun, peut être aussi une source de culpabilité, comme dans le cas de Gavin Anderson, le héros de The Finder.Gavin a des dons exceptionnels pour retrouver les objets perdus.Il les voit dans sa tête à l’endroit exact où ils se trouvent.Ce don le met à part de tous les autres Anderson, une famille nombreuse et très unie, et lui attire même une renommée gênante à des milles à la ronde.Il reçoit chaque semaine des lettres de gens qui lui demandent de trouver des objets perdus.Mais Gavin s’inquiète, il se sent coupable d’avoir ce don—peut-être est-ce l’oeuvre de Satan?Un jour il va consulter à ce propos son ancien pasteur.Le ministre le rassure: rien de diabolique ne peut sortir d’un Anderson, une si bonne famille.Cependant, peu 186 après, son don place Gavin dans les voies d’une jeune veuve, et il finit par se retrouver dans son lit.Mais il ne peut supporter longtemps cet adultère et retrouve bientôt l’harmonie familiale des Anderson.Dans les récits de Mme Spencer, l’Italie constitue, d’une certaine façon, la contrepartie émancipatrice du Mississipi.On y a affaire, la plupart du temps, avec de jeunes Américains qui essaient de se ménager en Europe un espace de liberté par rapport aux tentacules familiales.On retrouve là la féconde thématique mise de l’avant par Henry James à la fin du siècle dernier: la confrontation entre la jeune Amérique simple et puritaine, et la vieille Europe subtile et voluptueuse.On trouve notamment un rejet très catégorique de la famille dans The White Azalea.Il s’agit d’une jeune femme qui reçoit un faire-part sur la mort d’un de ses cousins.Cette missive évoque pour elle l’atmosphère calfeutrée, pénible de sa famille, et elle décide de l’ignorer et de déchirer la lettre.Mais là où la thématique est poussée le plus loin, c’est dans Knights & Dragons.Cette longue nouvelle met en scène une jeune femme récemment divorcée, qui est venue habiter en Italie, où elle travaille aux échanges culturels avec les États-Unis.Mais elle est hantée par l’ombre omniprésente de son mari, resté de l’autre côté de l’océan, à tel point que cette hantise se transmet aux autres personnages, et notamment à son supérieur immédiat à la délégation culturelle, George Hartwell.Le mari de Martha lui envoie de temps à autre des ambassadeurs—c’est là qu’on rejoint Henry James—pour la persuader de revenir au pays.Martha finit par être obsédée par ces ambassades, dont elle voit la trace partout.Plus ou moins pour se défaire de la hantise, pour terrasser le dragon marital dont elle craint l’apparition à tout moment, elle cherche des preux chevaliers qui sauront la défendre, la mettre à l’abri.Elle se confie d’abord à George Hartwell, 187 mais celui-ci malgré ses velléités ne semble guère de taille à affronter le redoutable Gordon Ingram.Elle noue alors une liaison clandestine avec un jeune économiste de passage en Italie, Jim Wilboume.C’est peut-être ce qui lui donne la force de résister aux émissaires successifs de son mari: l’avocat, la vieille dame distinguée, le jeune neveu.Après avoir écarté la tentation de voir celui-ci, elle se retrouve en face de la liberté, qui est en fin de compte un sentiment de dissolution avec tout ce qui passe: le paysage, le ciel, les nuages.C’est au fond la même quête de liberté, la même rupture essentielle, qui anime l’héroine d7.Maureen à Montréal.Mariée presque sans qu’elle s’en aperçoive dans une famille bourgeoise de Westmount, le hasard d’un accident arrrivé à son mari, qu’elle a cru mort sur le moment, la jette dans un trouble psychologique profond, comme si elle venait de réveiller une autre personne qui sommeillait au fond d’elle.Après des tentatives de suicide et des consultations psychiatriques, elle décide de tout quitter—mari, enfants et foyer—pour aller refaire sa vie dans l’Est de la ville.Mme Spencer sait ici utiliser à bon escient les deux pôles de Montréal: l’Ouest opulent et anglophone, l’Est laborieux et francophone.On regrette cependant qu’elle n’ait pas su réviser le français un peu gauche (pour dire le moins) qu’elle insère comme couleur locale dans son récit.Exemple: “Moi?J’en sais pas, moi.” Dans l’analyse à peine ébauchée dans cet article, nous n’avons pu citer que quelques-unes des nouvelles de l’anthologie de Mme Spencer.Il faudrait encore bien des pages pour rendre justice à son art et au monde littéraire riche et original qu’il a fait éclore: ce qu’elle appelle, à un moment donné, les “paysages permanents du coeur”, qu’elle ne cesse de faire revivre, dans ses romans comme dans ses nouvelles, pour nous donner en partage un Mississipi désormais inoubliable.On se plaît enfin à imaginer qu’il y a peut-être une ligne 188 subconsciente, quasi mystique, qui relie le Saint-Laurent et le Mississipi (une ligne tracée une fois pour toutes par les explorateurs français du XVIIe siècle), et c’est probablement inconsciemment ce qui a amené une grande écrivaine sudiste comme Elizabeth Spencer, à élire domicile chez nous.Espérons qu’elle y reste encore longtemps. 189 L’ACCENT DE MA MÈRE Michel Ragon Albin Michel, Paris Réédition: Livre de Poche Willie Chevalier À sept ans orphelin d’un charpentier-menuisier décédé en laissant à sa veuve pour tout bien cinq enfants en bas âge, uq homme avait très tôt choisi de vivre en hédoniste sans connaître ce mot plutôt qu’en militant de la révolte.N’ayant jamais entendu sa mère se plaindre mais l’ayant vue étouffer des sanglots quand l’indigence l’obligeait à imposer à sa progéniture des privations et à lui opposer des refus qu’elle jugeait cruels, au surplus persuadé qu’il ne pourrait changer le monde, il résolut non seulement de profiter de ce que la vie pourrait lui offrir d’agréable mais encore de le rechercher.C’était, en littérature, plonger dans la poésie (antidote contre le dessèchement du coeur, soit dit en passant), dans les récits de voyage et autres livres d’évasion parmi lesquels il riest pas abusif de ranger ceux d’un Balzac et d’un Proust même si l’on pense reconnaître certains de leurs personnages.D’ailleurs, depuis La Princesse de Clèves et les contes de Voltaire, que de textes d’apparence frivole ont fait réfléchir et marqué leurs lecteurs! On le sait: bien avant Léon Lemonnier et André Thérive, fondateurs en 1929 d’une école dite populiste, de grand écrivains avaient pris pour thème cette misère aux cent visages qui est le lot commun.Mais c’était sans esprit de système.Ainsi le prosateur Hugo ne s’en est pas tenu aux Misérables, le poète Hugo qui a “fait” du Baudelaire et du Mallarmé, de l’Apollinaire et du Valéry, de l’Aragon et du Éluard bien avant la lettre, ne s’est 190 pas étendu ad nauseam sur le chagrin irrémédiable que lui causa la mort de Léopoldine.Et Dickens sait égayer autant que provoquer la pitié.Tiens, Dickens! J’ai pensé à lui en lisant, non sans avoir hésité par méfiance du misérabilisme, L’Accent de ma mère, roman de Michel Ragon qu’un ami m’a prêté avec force recommandations,—un ami, à peine mon aîné, qui, jadis, embellissant ainsi ma vie, m’a révélé des écrivains nichés depuis dans mon petit panthéon.Quelques-uns ne sont plus dans le sien.Je devais d’autant plus hésiter que M.Ragon, selon la présentation de l’ouvrage, est aussi l’auteur d’une Histoire de la littérature prolétarienne en France.Son roman pouvait être à thèse, genre détestable à mon goût.Dieu nous laisse courir à notre salut ou à notre perte en confiant à Ses ministres de toute religion le soin de nous indiquer des balises.Son singe, autre créateur et piètre imitateur, le romancier à thèse, détermine le destin de ses créatures avant même leur naissance.Quel despote! (Mauriac et d’autres ont beaucoup mieux exprimé cette idée.).Si haut que l’on place dans son ensemble l’oeuvre de Lionel Groulx, L’Appel de la race reste un mauvais roman.Pour livrer “des messages”, il est tellement d’autres moyens que le roman! M.Ragon, critique et historien de l’art, de l’architecture et de l’urbanisme, essayiste aussi, ne cherche pas du tout avec L’Accent de ma mère à servir une cause.Il évoque avec l’émotion la plus retenue, la plus pudique, une authentique femme du peuple, véritable aristocrate puisque le mot grec “aristos” signifie “excellent”.Presque tout au long de son récit, il emploie le ton de la conversation—la conversation d’un homme raffiné qui parle pour ainsi dire naturellement avec correction, ce ton qui est un élément du charme des souvenirs de notre Robert de Roque-brune.Il dépeint sa mère avec une affectueuse ironie pour ne pas 191 trop s’attendrir et pour que le lecteur n’ait pas “le coeur gros.” Il découvre un jour, au téléphone, qu’elle a un “accent”.Et d’évoquer son enfance, et cette mère, et l’une de ses grand-mères en particulier, et sa province la Vendée.Ce retour aux sources nous renseigne sur tout un monde et nous fait prendre conscience davantage de l’extraordinaire diversité de la France, du miracle de son unité et d’une indivisibilité que ses amis souhaitent perpétuelle.Étrange roman en vérité qui, à propos d’une femme paradoxalement simple et singulière à la fois, et donc née avant l’apparition de la fée Radio-Télévision, cette niveleuse, mentionne Rabelais, Loti, Rousseau, d’Aubigné, La Rochefoucauld, Molière, sans rien de tiré par les cheveux.Et, comme pour séduire les liseurs d’Amérique française, il y est également question des Vendéens qui passent la mer et s’installent sur la côte est du Canada.“Ils y fondent l’Acadie, l’heureuse Arcadie avec une faute de français”.En corollaire, inévitablement, M.Ragon raconte la dispersion des Acadiens et commente notre langue, notre “accent”.Avec quelle sympathie, puisque c’est celui de sa mère! À ce sujet on lit avec un extrême intérêt et avec gratitude les pages 208 à 211; à moins qu’ils ne soient incurables elles peuvent convaincre des énergumènes attardés que les “maudits Françâs” sont des exceptions.M.Ragon nous offre aussi une amusante et instructive dissertation sur.les puces et fait des recommandations sur l’emplacement des maisons de retraite pour vieillards.Je lui sais gré d’employer ce dernier mot juste, de nous f.la paix avec l’âge d’or et le troisième âge, lequel est au vrai le cinquième puisque avant la vieillesse—et pourquoi ne pas l’appeler par son nom?Il n’y a pas de honte à avoir vécu—il y a l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, la maturité.On s’instruit à tout âge et le mien n’est plus tendre depuis 192 belle lurette.M’être “résigné” à lire L’Accent de ma mère m’a appris notamment qu’il ne faut pas être systématique dans le rejet de tel genre littéraire.Cette lecture, par association d’idées, m’a aussi fait me dire qu’on peut avec raison voir dans un homme un salaud mais que s’il est par ailleurs un véritable artiste, donc un enchanteur, il faut s’incliner devant lui puisque l’on doit juger le prochain par ce qu’il fait de mieux.Nous sommes tous (quelle grande nouvelle!) de misérables pécheurs et Mauriac, dans l’un de ses bons moments, a conseillé, en parlant de Stavisky si j’ai bonne mémoire, de chercher à retrouver en un criminel le bel enfant candide qu’il fut probablement.Si par hasard elles tombent sous les yeux de M.Ragon, tout comme leur auteur il s’étonnera sûrement du ton un tantinet moralisateur de ces dernières lignes.Mystérieux cheminement de la bonne littérature, procédât-elle comme en l’occurence, ô Gide, de bons sentiments. NOS COLLABORATEURS PAUL BEAULIEU: voir volume 41 des Écrits.ROBERT CHARBONNEAU: co-fondateur et co-directeur de La Relève avec Paul Beaulieu.Membre de l’Académie canadienne-française.A reçu plusieurs prix littéraires.A publié des romans: Ils posséderont la terre, Fontile, Les désirs et les jours, Aucune créature, Chronique de l’âge amer; des essais: Connaissance du personnage, La France et nous, Romanciers canadiens; des poèmes: Petits poèmes retrouvés, Vers dété.WILLIE CHEVALIER: voir volume 46 des Écrits.RENÉ GARNEAU: voir volume 43 des Écrits.GUY GERVAIS: études au collège Sainte-Marie et à l’École des Beaux-Arts de Montréal.Auteur de nombreuses émissions sur la poésie, la philosophie et la religion pour Radio-Canada.Plusieurs recueils de poèmes publiés à Montréal furent rassemblés sous le titre Poésie I (Prix du Québec, 1970) publié par Parti Pris.Un dernier livre publié par l’Hexagone: Gravité reçoit le prix France-Québec, 1983.Responsable au ministère des Affaires extérieures des programmes d’échanges littéraires entre le Canada et les pays étrangers.JEAN LE MOYNE: voir volume 46 des Écrits.JEAN MOUTON: voir volume 46 des Écrits.MARIO PELLETIER: voir volume 46 des Écrits.GUY SYLVESTRE: membre de la Société royale du Canada et de l’Académie canadienne-française.A collaboré a plusieurs revues littéraires dont la La Relève et La Nouvelle Relève; longtemps directeur de la page littéraire du Droit; a fondé Gants du ciel.A publié: Louis F rancoeur, journaliste (sous le pseudonyme de Biaise Orlier), Situation de la poésie canadienne d'expression française, Poètes catholiques de la France contemporaine, Sondages, Impressions de théâtre, Amours, délices et orgues (sous le pseudonyme de Jean Bruneau), Anthologie de la poésie canadienne-française, Un siècle de littérature canadienne.PAUL TOUPIN: voir volume 47 des Écrits.PIERRE TROTTIER: voir volume 46 des Écrits. Composé en Times, corps 11 sur 13 aux ateliers Typo Graphica 2000 Inc.cet ouvrage a été achevé d’imprimer sur les presses de L’Imprimerie 999 de Montréal le vingt-huit novembre Mil neuf cent quatre-vingt trois WÈÊÊmÊÊÊÊÊm
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