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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 53
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1984, Collections de BAnQ.

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wsmgmm du Canada français Evocations II Saint-Siège et diplomatie Jean Le Moyne PaulTtemblay.Commentaires sur un voyage pontifical Pierre Ttottier Deux contes Daniel Gagnon Cocteau après trente ans Jean-Pierre Duquette Littérature 33 haikus villes du monde Paraboles monologuees Chroniques: Réjean Beaudoin Willie Chevalier— André Duhaime _ Naïm Kattan____ André-Guy Robert Jean Chapdelaine Gagnor Mario Pelletier, Paul Beaulieu, Barbara Trottier du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président : Vice-présidents : Trésorier: Secrétaire : Administrateur: Le vérificateur: Note de gérance Les Ecrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L’abonnement à quatre volumes : Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le conseil de rédaction: Paul Beaulieu, Pierre Trottier.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754 avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Claude Hurtubise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.Jean Fortier Guy Roberge Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 53 MONTRÉAL 1984 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture : JEAN PROVENCHER Dépôt légal/4e trimestre 1984 Bibliothèque nationale du Québec Copyright ® 1984, Les Écrits du Canada français ITINÉRAIRE MÉCANOLOGIQUE pi so hi s't 7 ITINÉRAIRE MÉCANOLOGIQUE I IDENTIFICATIONS INITIALES ET PREMIÈRES RÊVERIES Jean Le Moyne AVERTISSEMENT Les habitués des Écrits du Canada français se souviendront que le no 46 de cette revue amorçait, en 1982, la publication de notre Itinéraire mécanologique, projet peut-être démesurément ambitieux.Grâce à la fraternelle hospitalité du directeur des Écrits, notre ami Paul Beaulieu, nous osons livrer au public quatre autres chapitres de ce qui sera, espérons-nous encore, un premier volume, intitulé Identifications initiales et premières rêveries.Nous continuons donc la première étape de cet «itinéraire», laquelle concerne l’appréhension poétique de la machine par un enfant, l’enfant que nous fûmes et que foncièrement nous sommes resté, grâce à Dieu.Malgré certaines apparences, comme celles qui tiennent à d’indispensables localisations dans l’espace et le temps, il ne s’agit pas de mémoires.J’insiste sur ce point.En dehors de quel- 8 ques allusions inévitables, les présents chapitres et ceux qui suivront n ’abritent aucune présence humaine explicite, sauf évidemment celle de l’enfant qui promène et alimente sa rêverie parmi les machines, sur des territoires généralement interdits.Lorsqu ’on le quittera, ou plutôt lorsqu ’il disparaîtra, on l’aura accompagné depuis sa première enfance jusqu ’au seuil de l’adolescence, jusqu ’au moment où l’occupation littéraire lui voile et lui vole la machine qui, heureusement, lui sera finalement rendue.On s’est parfois demandé où veut en venir l’auteur.Mais il veut en venir à la machine, voyons! Et pour autant qu ’il la touche et la fait toucher, qu ’il l’éprouve et la fait éprouver, il justifie sa thèse, à savoir que la poésie est une voie légitime vers la machine, que les rêveries afférentes en constituent une saisie valable.Montrer que cette possession est capable d’insimciion, voilà ce qu’il entend faire en un deuxième temps.Ce sera la deuxième étape de son itinéraire où il s’efforcera de reconnaître la rationalité de la machine.Il n ’aboutira sûrement pas à un ensemble de formules statiques, non: il ne cessera d’accompagner ces existants, ces fonctions que sont les machines, et il sera en constant procès d’arrivée.J.L.novembre 1984 Chapitre V J’alternais donc entre les machines du jeu et les machines du monde.Distinctes, mais aussi authentiques les unes que les autres, elles s’éclairaient mutuellement pour me révéler chacune en son ordre, des beautés semblables et des vies presque identiques.Des machines jouets possédées et maniables, généralement complaisantes à la curiosité, et des grandes machines, si impressionnantes et fascinantes, quoique d’ordinaire inaccessibles à l’intimité physique et à l’emprise intellectuelle, aurais-je pu dire lesquelles je préférais?Sans doute pas, mais la question m’aurait tourmenté.Cependant l’équilibre quotidien de mon intérêt s’était momentanément modifié en faveur des jouets après ce mémorable Noël où on me présenta à mon premier train électrique.Sous le scintillement de l’arbre, parmi d’autres étrennes honorables certes, mais aux ingéniosités que je devinais secondaires, il me parut, lui, abriter de solennelles intentions et présenter des possibilités inouïes.Son circuit en «8» prenait beaucoup de place et constituait pour cette raison une symbolisation spatiale autrement riche que le simple et court «ovale» de mes trains mécaniques.Et puis, qualité plus précieuse encore, ce train avait le don d’une autonomie pratiquement sans limites, c’est-à-dire qu’il était capable de rouler indéfiniment, comme me l’avaient appris des trains semblables qui «marchaient» des semaines durant dans les vitrines de certains grands magasins, pendant un A vent qui n’était pas le même pour tout le monde.Ainsi mon nouveau train, avec un espace dilaté aux dimensions du monde, m’offrait une inépuisable durée.Il était en partance, indubitablement.Je ne le fis pas attendre.Personne ne se douta du départ auquel je m’apprêtais ce matin-là.Moi non plus, conscient que j’étais de n’entreprendre qu’une série de voyages imaginaires.Mais ces voyages se fondi- « 10 rent en un seul et unique voyage rêvé que l’addition progressive de rails, d’aiguilles et de wagons et un tracé varié au gré de ma fantaisie contribuaient à rendre de plus en plus ésotérique et complexe.Ni les accessoires ni le décor n’importaient.Figurants dociles, les meubles se faisaient tunnels,montagnes, vallées, villes.Il leur suffisait d’«indiquer», de la façon la plus floue, voire la plus improbable.Sur la scène du jeu que je privilégiais entre tous, j’appliquais à mon insu le principe de l’économie radicale préconisé par Alfred Jarry traitant de «l’inutilité du théâtre au théâtre»1.Par terre, toujours par terre, où m’était rendu mon regard initial, il n’y avait que des wagons ou des voitures en pénitence, peut-être oubliés, ici et là sur des voies de garage; une aiguille et quelques bouts de rails pour insinuer un embranchement, et un train qui parcourait une étape toujours très longue, et moi — encore que pas toujours.Je tirais parfois rideaux et portières pour laisser mon train rouler tout seul dans l’obscurité que balayait beaucoup trop largement le «phare» de la pauvre locomotive; mais tandis que je m’occupais à autre chose dans la pièce voisine, écoutant d’une oreille un tantinet inquiète et coupable le grondement et le cliquetis assourdis du convoi, sa course prolongée me devenait intérieure et sa solitude creusait la mienne et l’amplifiait2.Jamais la route n’aurait pu m’inspirer d’aussi vastes rêveries.Car en ce temps-là l’hiver interdisait le réseau routier à l’automobile, confinée pendant des mois dans les villes, où d’ailleurs le traîneau et le tramway étaient plus sûrs qu’elle, tandis que les trains conservaient leur entière liberté de mouvement, stimulant celle de la rêverie.La supériorité de la voie ferrée ne cessait de s’affirmer! Un des thèmes majeurs de ma poésie d’enfant, c’était donc le départ, qui pour ainsi dire poursuivait le train dans son voyage même, le long de son trajet, le rejoignait, exigeant de 11 lui d’étape en étape une confirmation renouvelée d’éloignement, jusqu’en des contrées inconnues où mon imagination imprimait à la voie des méandres infinis et lui faisait rencontrer des embranchements qui menaient à des ailleurs plus lointains, parfois explorés, revisités, le plus souvent réservés à d’invisibles et parfaites disparitions.Plutôt que l’électricité, l’énergie qui mouvait mon train était l’énergie psychique induite par les convois en partance que j’avais vus et que je ne cessais de voir.Mais cet énorme potentiel, bien que grossi des immenses réserves de puissance reçues de tant de paquebots et cargos que je voyais eux aussi en partance pour des destinations inaccessibles au rail, n’a jamais été capable de me déterminer à la fugue, enfant, ni, adolescent, à la rupture des amarres familiales et sociales.J’aurai vécu absent de longues périodes durant, j’aurai été en permanence partiellement absent, sans jamais risquer l’exil.Transformateur providentiel, une sublimation dont je pense avoir toujours rendu grâce, ayant abaissé la tension peut-être dangereuse de mon désir, m’a laissé le départ comme rêverie et a fait de l’appareil du départ un des éléments d’élection de l’univers poétique émané des machines.Les gares et les ports qui attiraient mon enfance, je les hante encore à la fin de ma vie.Où que je fasse halte, ma première promenade me conduit invariablement à la gare ou à la station, au port ou au quai ou au canal, selon les cas, sans égard à la tristesse que va me causer le spectacle très probable d’installations ruineuses, presque désaffectées: aidée du souvenir des animations et des affairements goûtés en de tels endroits, l’irrépressible rêverie rachète et transfigure les outrages de la négligence et de l’abandon.Mais j’insiste: cette rédemption vient des machines et des installations techniques qui subsistent encore en ces lieux, ou de leurs vestiges.Et que de départs immobiles, qui n’étaient pas des dé- 12 parts ratés comme celui du duc des Esseintes, j’ai faits en mon âge mûr dans les restaurants des deux grandes gares de Montréal! Pendant des années, irrégulièrement mais fréquemment, j’y serai allé déjeuner, bien que mon bureau pût en être fort distant.Toujours seul, dans le prolongement de ma solitude enfantine, quoique en communion avec de nombreuses personnes qui, comme je finis par le constater, n’entendaient pas plus que moi prendre le train.Cherchant à m’expliquer des présences en bien des cas au moins aussi fréquentes que la mienne, je fis de ces gens-là des initiés au rite dont j’étais un si fidèle observant.Si l’interdit qui pesait sur les triages et le port m’obligeait au silence devant les grandes personnes, la poésie qui conférait à mon jeu préféré une portée tellement subversive m’imposait une égale discrétion.Mes parents auraient été outrés d’apprendre que je me complaisais dans des rêves de fuite aussi intenses, alors qu’ils m’aimaient effectivement, peut-être autant qu’ils l’estimaient, et qu’ils étaient fondés, selon toute apparence, à me croire heureux et comblé.Certes, je n’aurais su exprimer clairement le mauvais désir, ou plutôt la mauvaise pensée, qui m’abritait, mais l’instinct m’inclinait à la prudence: la corde que mes parents commençaient à me laisser à l’époque de mon premier train électrique, ils la tenaient bien et la moindre vibration insolite les aurait alertés.L’image de la toile d’araignée me vient à l’esprit: tout compte fait, elle n’est pas tellement odieuse.Grand liseur de récits d’explorations et de voyages, mon père me fournissait à son insu comme au mien un sujet innocent, et d’ailleurs passionnant, pour, masquer le thème délictueux du départ ou de la fuite.Alimenté par les abondantes illustrations de ses gros livres auxquelles je revenais périodiquement et par ses commentaires que je l’obligeais à répéter comme des litanies, je me soulageais inconsciemment en parlant des voyages que je 13 ferais devenu grand.Ces conversations naïves eurent peut-être une vertu de catharsis; et il est possible qu’elles aient préparé la sublimation qui contint une disposition névrotique et, par la grâce de la rêverie, me protégea du rêve mauvais dépourvu de charge poétique communicable et qui est fuite éperdue et naufrage dans l’être fermé sur soi.On dit: sombrer dans le rêve.On ne sombre pas dans la rêverie, laquelle, dense et substantielle, supporte sans défaillance ses rêveurs, si malheureux soient-ils.En tout cas, de ces échanges contrapuntiques avec mon père, il m’est resté la passion des comptes rendus d’expéditions et un solide intérêt pour l’anthropologie.La même incapacité de rejoindre mon secret, jointe à une même prudence, me gardait devant mes condisciples.Je ne leur parlais ni de mes désobéissances de Saint-Henri, ni du port, ni du sens qu’avait pris mon train.D’ailleurs, je n’avais pas d’amis et n’en eus pas avant l’adolescence.L’ennui insurmontable que les sports et autres jeux collectifs me causaient ne favorisait pas les relations de camaraderie habituelles chez les jeunes garçons.Sans compter que mes parents ne tenaient pas du tout à ce que je les encombrasse de tels liens.Ils ne firent exception que pour deux enfants de leurs amis avec qui, naturellement, je refusai obstinément de jouer.L’un avait installé son train sur des tréteaux, l’autre était un tel maniaque de la signalisation que son train était immobilisé à tout instant; et tous deux jouaient seulement du bout des doigts ou debout, la mise extrêmement soignée et toujours prêts à quelque sinistre goûter plutôt qu’aux impératifs des jeux ferroviaires, qu’à des privautés avec les machines, qu’à la fréquentation des basses-cours, l’observation des fourmis et l’aménagement des aquariums.Je ne les vis jamais à quatre pattes et, tels le galant de Verlaine, les deux mains partout3 comme les mécaniciens, les botanistes, les géologues, les amoureux et autres savants.Au contact de ces garçons si sages et si 14 bien élevés, qui s’amusaient proprement et platement sans faire éclater les limites de la donnée «jouet», je compris que ma rêverie, déjà suspecte en son élément fondamental, n’était pas recevable même en ses franges.La solitude à laquelle je tenais tant s’en trouva confirmée et son secret en fut mieux protégé que ne devait l’être celui de mes délits extérieurs.Du mystère que j’avais élaboré, je demeurai le seul liturge. NOTES AU CHAPITRE V 1.Tout Ubu, coll.Le livre de poche, p.139, ou Alfred Jarry, Oeuvres complètes, La Pléiade, vol.1, p.405.La connaissance de ce principe d’économie est pour ainsi dire innée chez les enfants.2.L’authenticité de ce souvenir m’a été maintes fois attestée et récemment encore par un témoin, fort âgé aujourd’hui, que mon comportement avait frappé.3.Verlaine, Fêtes galantes, Poésies complètes, La Pléiade, p.91: C’est l’instant, Messieurs, ou jamais, D’être audacieux, et je mets Mes deux mains partout désormais! M Chapitre VI 16 Pour l’époque (début des années vingt) et vu sa modeste catégorie, c’était un train fort convenable.De marque Ives, dont l’austère livrée vert olive convenait parfaitement à ma joie, débordante mais, comme toute vraie joie, combien sérieuse! Il se composait d’un fourgon et de quatre voitures à bogies et d’une locomotive à quatre roues, toutes motrices, et à caisse en trois segments avec cabine médiane.Dérivée d’un type classique aux États-Unis, cette locomotive était pourvue d’une petite ampoule en guise de phare et agrémentée d’une cloche muette et de deux pantographes vestigiaux; les deux collecteurs de cuivre à roulette étaient assez écartés l’un de l’autre pour enjamber, sans perdre contact avec le troisième rail, une traversée très mal faite, le seul défaut grave de l’ensemble; l’écartement «O» (32 mm) de la voie était commun; les changements de marche se faisaient à l’aide d’une manette placée sur le chassis de la locomotive.Conforme à une formule d’usage courant, le mécanisme ne comptait que quatre engrenages: le menant (sur l’axe du moteur), un intermédiaire et deux menés sur les essieux moteurs.Ce mécanisme devait être extrêmement robuste puisque, sans autres soins que ceux-là qui lui furent donnés à l’occasion de rares pannes, utilisé sans ménagement, il résista plus de trois ans.De fait, ma locomotive Ives ne succomba qu’à l’usure complète du menant.Au lieu de remplacer ce minuscule organe, on m’offrit un autre train avec une locomotive plus belle mais moins intéressante, après m’avoir fait convenablement attendre.Cette locomotive-là, une American Flyer (je note cela pour les amateurs) allait être la dernière de mon «parc»; elle ne manqua jamais d’huile, car enseigné par la fin prématurée de la précédente, je m’étais mis à tout huiler et graisser avec tant d’amour et d’enthousiasme que mes machines n’en pouvaient plus de mes 17 onctions.De cet épisode, il m’est resté une légère tendance à exagérer la moindre lubrification.Le transformateur permettait d’obtenir une bonne gamme de voltages grossièrement dosés par un rhéostat à cinq plots.On pouvait adoucir un peu cette rudesse en abaissant la tension demandée au transformateur ou en alourdissant le train.L’été qui suivit l’arrivée — et le «départ» — de mon train, un premier détraquement me troubla beaucoup.Associé qu’il fut à une vive frustration, il n’est pas étonnant que j’en aie gardé un souvenir si précis.J’avais obtenu d’apporter mon train électrique à la campagne où nous allions passer l’été; j’exultais à la pensée de le faire marcher dans le jardin déjà agrandi aux dimensions du vaste monde.On me laissa entendre que pareille autorisation était tout à fait extraordinaire.L’arbitraire sagesse des grandes personnes attribuait probablement à mon projet quelque chose de bizarre, sinon de révolutionnaire1.Or la loco qui fonctionnait très bien quelques jours plus tôt, refusa de bouger.Elle était comme morte.Les «spécialistes» consultés à la rentrée eurent beaucoup de mal à trouver le bobo, ce qui à la fois m’impatienta et m’attrista.Il s’agit là d’une des occurrences auxquelles je songeais en exprimant plus haut mon inquiétude devant toute machine au repos et ma conviction que seule la machine en marche est indubitable.Mais les machines que j’imaginais le plus solidement inscrites dans l’être par la constance de leur fonctionnement avaient encore beaucoup à confesser au sujet de leurs manquements: spectacle qui m’avait bouleversé, scandalisé, à l’âge de quatre ans, un train déraillé, tous wagons indécemment renversés le long d’un talus déchiré, me les avait prophétisés.Les machines allaient me répéter comme les vivants, bien que d’une façon moins douloureuse, l’universelle insécurité existentielle.Le bonheur des rêveries qu’elles m’inspiraient transcendait leurs déficiences et rachetait les corn- 18 pensations que le milieu m’imposait.J’ai de justesse échappé au désastre que me préparaient ma famille et mes maîtres, tandis que les machines, elles, ne me proposèrent jamais qu’une foncière pureté et l’assurance d’une indéfectible poésie.Toutes proportions gardées, toutes règles d’analogie respectées, elles représentent encore pour moi l’idéal de la santé.Le mécanisme d’attelage de mon premier train m’émerveille encore.Tellement que je l’ai reconnu du premier coup d’oeil parmi plusieurs autres dans un ouvrage technique, au moins cinquante-cinq ans après l’avoir vu pour la dernière fois! Analogue (par le fonctionnement et la compacité sinon par la forme) à l’attelage automatique de Janney utilisé sur tous les chemins de fer nord-américains et plusieurs réseaux d’outre-mer2, il rendait possibles d’élégantes manoeuvres avec la même économie d’intervention.Pour décrocher un wagon, il suffisait de déplacer du bout du doigt ou à l’aide d’un crayon un minuscule étrier remplissant le même rôle que la clavette d’attelage de Janney: au départ de la rame ou de la locomotive, le wagon désigné restait sur place.Quant à l’acte d’attelage, il s’effectuait automatiquement à l’impact, comme dans la réalité, où, à moins qu’il ne s’agisse que de manoeuvres légères, le cheminot doit ensuite s’engager entre les deux wagons pour joindre les conduites d’air et de vapeur.Il existait des systèmes magnétiques ou mécaniques grâce auxquels le décrochage se faisait à distance.Leurs possesseurs ne me faisaient pas envie.Outre que pareille manoeuvre à distance n’avait pas son pendant dans la réalité, ces mécanismes tant vantés n’agissaient qu’à des endroits fixes, sur un bout de rail spécial, ce qui gênait la rêverie3.Pour faciliter la manoeuvre et assurer que les attelages soient toujours bien vis-à-vis l’un de l’autre, même dans les courbes, des firmes de petite vertu ont plus tard imaginé de fixer les attelages sur les bogies et non pas sur les châssis des locomo- 19 tives et wagons.La réalité punirait d’un déraillement immédiat pareille aberration.Le bogie se trouverait surchargé à l’une de ses extrémités et tout à fait déséquilibré; de toute façon sa masse insuffisante ne pourrait absorber les énormes efforts de traction et de poussée que subissent les wagons d’un train et qui varient en fonction de leur position par rapport à la locomotive.4 Aurais-je toléré l’attelage illicite que je viens de décrire?J’en doute fort.Au début, je respectai l’homogénéité de mon train, ne lui ajoutant aucun élément étranger.Mais je l’allongeai bientôt des restes de mon ancien matériel roulant: ressuscités, des wagons et des voitures à deux essieux furent remis en ligne et connurent de nouveau les indicibles plaisirs de la voie ferrée.L’attelage Ives se révéla complaisant à leurs crochets primitifs.De temps à autre on m’offrait une voiture ou un wagon à bogies de sorte que le train s’allongeait d’autres éléments disparates.Je ne devais revoir des ensembles aussi hétéroclites qu’en Europe où la diversité du matériel, extraordinaire pendant les années trente, était encore remarquable en 1960.Mais si bigarré qu’il fût, mon train prenait du poids: entièrement métallique, il faisait sérieux.Il était en fer-blanc; il était donc en acier, garantie de vérité.Il n’était pas trompeur comme le sont maintenant les modèles à échelle en plastique, modèles poids plume, modèles réduits à tous égards et qui cherchent à se faire oublier de leurs locomotives, elles-mêmes souvent menteuses.Aussi la difficulté de sa conduite grandissait-elle à mesure qu’il s’allongeait et s’alourdissait.Mais il faut que je m’interdise d’aller plus loin et que je résiste à la tentation d’une démarche critique prématurée.Ce train, qui devait me donner si longtemps de si grands plaisirs, des plaisirs parfois brutaux, mais exempts de tout péché contre l’esprit de la machine, fonctionnait parallèlement aux vrais trains, ou plutôt parmi eux.Placé dans le champ d’induction tellement riche qu’ils représentaient, il s’imprégnait, lui, de leur sens et s’éclairait à leur réalité objective, accueillant et condensant en sa transparente modestie de nombreuses insinuations de leur secret, selon une alternance dialectique qui m’était devenue familière.Et à mesure que s’affinait ma compréhension des trains et que je concevais mieux l’étendue et la complexité des chemins de fer, la charge poétique et le dynamisme pédagogique de mon merveilleux jouet augmentaient.Combien pauvres étaient les trains à ressort, ses prédécesseurs! Dépourvues de régulateur, leurs locomotives s’emballaient au démarrage avec un grincement décroissant, tel le sifflement d’un ballon qui se dégonfle.Comme il était frustrant de voir se gaspiller ainsi une énergie qui aurait pu alimenter quelques précieux instants de plus le plaisir ferroviaire amorcé! Car, éveillé par les trains que je regardais partir avec une attention si émue, mon sens mécanique savait que les choses devaient se passer autrement.Les grosses locomotives en effet n’avançaient guère en patinant.Même si les lourds empanachements de vapeur et de fumée, et les terribles coups d’échappement qui résonnaient douloureusement dans ma poitrine, et l’alternance frénétique de la crosse et le cognement d’enclume des bielles, même si je trouvais tout cela exaltant, je finis quand même par le désapprouver, puisque ce beau tapage et cette impressionnante démonstration de puissance n’aboutissaient pas à grand-chose.Le départ n’était indubitable que quand la locomotive, sa crise passée, s’il lui en fallait faire une, entraînait ses wagons, apparemment dociles, sans un glissement, dans un effort prudent et mesuré, puis absolument sûr de lui, lorsque, après quelques tours de roue, l’échappement se faisait soudain moins gras, plus net et sec.La mesure discernée à travers mon émoi, c’était l’harmonie de la force, de l’adhérence et de l’inertie, conformément à i 13 If i « ! « VI Ci il ie il 11 î'I il' ess Ik car 21 des rapports dont le viol se soldait en faiblesse, en inanité.J’aurai souvent examiné le mécanisme si décevant de mes locomotives à ressort dans l’espoir de trouver un moyen de ralentir leur marche endiablée.Il était évidemment possible de loger un frein, une résistance quelconque, sur l’axe du volant, ou de remplacer celui-ci, qui était minuscule, par un autre beaucoup plus massif.La bricole n’était pas du tout en honneur chez nous: on m’envoya promener avec mes «plans de nègre».«Contente-toi de ce que tu as,» me disait-ton.Et on ajoutait: «Tu as d’ailleurs plus que la plupart des enfants de ton âge.» C’était vrai, mais il arrive que dans l’abondance on se voie frustré d’un élément que, pour des raisons incompréhensibles aux autres, à ces très autres que sont les grandes personnes, on juge très important.Or il existait des locomotives à ressort pourvues d’un régulateur et même d’un levier de marche arrière, ce que j’appris en feuilletant les catalogues de Hornby, fabricant britannique de trains jouets et du célèbre jeu si bien nommé Meccano.5 Un jour, à l’époque où je commençais à me désintéresser des trains électriques, comme de la plupart des jouets, lors d’une de mes rares visites chez des condisciples, je pus admirer un bel exemple du mécanisme vainement désiré.Il s’agissait de deux tramways à ressort qui roulaient lentement et silencieusement en sens opposés et à tour de rôle sur une voie unique, les aiguilles au point de rencontre, les arrêts et les départs étant tous commandés automatiquement.Cétait un jouet calme et apaisant, satisfaisant à sa manière; mais, invariable dans son fonctionnement, il n’était pas une bien bonne source de rêverie.Cependant, il m’avait fait évoquer ces petits tramways de province à deux essieux que je prenais en pitié, prisonniers qu’ils étaient de si brefs parcours.À la vue des tramways si raisonnables de mes jeunes camarades, je n’éprouvai aucune envie: il était trop tard.Mais une vague tristesse m’assombrit momentanément à la pensée de la mesquinerie qui, parmi tant de générosités, de prodigalités même, m’avait une fois de plus privé d’un plaisir si peu coûteux et si raffiné en son ordre.Ma famille ne devait jamais dépouiller ses ambiguïtés victoriennes, ce qui m’aura fait plus de peine pour elle que pour moi.En tout cas, mon train électrique pouvait être bien plus raisonnable que ces jolis tramways.Eux, ils l’étaient forcément et dans les très étroites limites de leur automatisme.Mon train, lui, était capable de se comporter aussi raisonnablement que je voulais l’être; en outre son champ de possibilités était infini.J’avais l’intuition que l’électricité le logeait dans une classe qui laissait loin derrière elle les servitudes horlogères.Mon train m’était une propédeutique expérientielle.S’il me faisait aisément dépasser l’«horloge», il ne me trouvait pas assez avancé pour mettre la vapeur à «sa place».Celle-ci d’ailleurs avait encore trop à me dire et continuait à le dire avec une telle force! Enfin, je ne devais pas amorcer une hiérarchisation un tant soit peu sérieuse des machines avant mon âge mûr, après un désintérêt prolongé.Auparavant, seule l’exigence de la rêverie aura effectué des choix et imposé au règne machinique un certain ordre, un ordre de pure vie. NOTES AU CHAPITRE VI 23 1.Personne cependant ne fit allusion au danger d un court-circuit sur le gazon humide.2.L’Australie, le Japon, la Russie et plusieurs autres pays ont maintenant l’attelage Janney, dont l’adoption se généralise peu à peu.3.Par un processus contradictoire de simplification et de complication, les fabricants tendaient déjà à abolir le train jouet en tant que jouet, pour aboutir aux trains miniatures contemporains, intouchables et quasiment indéfinissables, qui n ont plus du jouet que la dimension.À l’instar de la machine dont il dérive, le jouet veut être touché.4.Il s’agit là d’une question proprement mécanologique qui aura sa place dans le deuxième volume de cet ouvrage, sans doute au chapitre des aberrations.5.Ces raffinements horlogers étaient courants chez les principaux fabricants.Cf.par exemple: Évolution technique des trains jouets, 1880-1930 — leur fonctionnement, par Udo Becher et Werner Reiche, Éditions Loco Revue, Auray, 1982. Chapitre VE 24.Au fond de l’immense salle, dressée sur une plate-forme à gradins comme un maître-autel au centre du choeur, il y avait une cabine vitrée, de plain-pied avec une galerie pourvue de degrés elle aussi.Cette galerie courait le long d’un mur couvert de cadrans, d’interrupteurs, de manettes, de barres, de tuyaux, de fils en faisceaux et de feux, fixes ou clignotants, et de lampes témoins multicolores.Avec les ors eucharistiques de ses cuivres, avec les blancheurs sacristaines de ses isolateurs de porcelaine, avec les pieuses lueurs de ses lampions rouges, jaunes et verts, ce mur si parfaitement séculier avait des airs de rétable.Sur deux tables étroites, qui formaient un corridor entre les deux portes de la cabine, des téléphones, diverses commandes, des blocs de grandes feuilles semblables à ceux des télégraphistes, une ou deux lampes à abat-jour vert, comme on en voyait alors dans les gares et les bureaux; des fauteuils à dossier bas et rond, dits «de capitaine».La porte du fond ouvrait sur la galerie du tableau de commande, l’autre sur les degrés menant à la nef principale que les alternateurs et les dynamos, disposés en rangées monacales, remplissaient d’un tonnerre fidèle et monotone.Mon hôte était un ami d’enfance de mon père à qui, par ignorance et avarice, ses parents avaient refusé les études supérieures que sa remarquable intelligence méritait.Faute d’instruction, il avait plafonné comme chef électricien à cette centrale, sous-station de quelque importance, où je lui rendis visite pour la première fois à dix ans.Ce qu’il disait de ses machines à la maison avait éveillé ma curiosité.Or mon père alimentait volontiers la voracité du grand liseur que ce vieil ami était devenu.Une occasion se présenta d’aller lui porter des livres et mes parents consentirent 25 enfin à m’envoyer dans un quartier lointain qui leur était presque inconnu, mais que je connaissais un peu, c’est-à-dire beaucoup plus qu’ils ne l’auraient jamais imaginé, car non loin de la sous-station se trouvaient une gare, associée à des souvenirs de vacances, et le quai d’un traversier familier.Ma mère avait beaucoup hésité, parce que, notre ami étant toujours de service la nuit, l’expédition devait avoir lieu le soir.Si les circonstances et d’autres intérêts n’avaient bientôt commencé à me détourner de la faune machinique, le consentement initial de mes parents aurait pu accommoder un nouveau rituel, comparable à ceux de mes autres visitations interdites; de sorte que, en plus de risquer de me noyer dans le fleuve ou les bassins du port et de me faire écraser par un train, je me serais exposé assidûment au danger de l’électrocution! Bien que sans suites immédiates, mes incursions aux sources électriques me confirmèrent dans la conviction que mon activité privée était complètement indifférente à mon père et à ma mère, pourvu que certaines conventions fussent respectées.Une fois de plus, je me reproche de ne pas avoir su élargir alors le champ d’une liberté condamnée pour longtemps encore à la dissimulation.Mon hôte me faisait entrer par une porte dérobée et me conduisait vite à sa cabine.Il contrevenait de la sorte gravement au règlement et sa nervosité accentuait sa brusquerie naturelle.Je lui remettais un gros paquet de livres de la part de mon père.Sûr de ma sagesse, il me laissait ensuite aller, non toutefois sans me faire renouveler ma promesse de ne pas franchir les limites du parcours convenu et de ne toucher à rien.Mon bonheur comblant garantissait une parfaite obéissance.De toute façon, la faune formidable parmi laquelle je me trouvais n’incitait pas à la familiarité.Après un instant de vertige dans le tonnerre ambiant fait de cris sciants et du bourdon de grondements oppressants, je sen- 26 tais me pénétrer à travers cette affolante opacité de bruit un extraordinaire sentiment de sécurité, plus solide et plus sûre que celle de la maison paternelle ou même des bras maternels, car je lui devinais la permanence et l’infaillibilité d’une loi.Mon ravissement tenait à une des plus belles expressions de l’intention et de la mesure humaines: la rotation pure, dont la rêverie afférente est celle même du mouvement stable et continu qui, en raison de sa perfection, est perçu par le rêveur comme une immobilité dynamique.1 Il s’agit d’une de ces situations où l’intelligence et l’imagination effectuent un passage à la limite.Or, justement, ces machines purement tournantes sont le suprême aboutissement matériel de l’idéal antique inscrit dans le cercle et la sphère.Or il se trouve aussi que ces machines, alternateurs et dynamos, sont des perfections: aucune machine en effet ne surpasse leur rendement, lequel est de l’ordre de 90 p.100.Longtemps, longtemps plus tard, lorsque, revenu aux machines de mon enfance, je découvris les grandes centrales hydroélectriques le même bonheur m’envahira.Avec ces différences que je comprenais mieux les phénomènes scientifiques dont j’étais témoin et que ma rêverie s’était éclairée et nommée à la lumière de l’analyse bachelardienne.Bachelard n’a malheureusement pas traité des rêveries machiniques, mais si j’avais pu lui raconter ce que j’évoque ici, il m’aurait certainement dit: Vous étiez déjà en plein bonheur électrique.J’avais retrouvé deux des principales espèces avec lesquelles mon train électrique m’avait familiarisé: celle des machines rotatives, représentées par le moteur de ma locomotive, et celle des transformateurs, machines immobiles, enfermées, cachées, comme mon transformateur jouet.Or, elles chauffaient elles aussi et ce qu’elles me disaient avec une écrasante éloquence, c’était le prix du travail mécanique, ce que m’avaient déjà insinué les roues surchauffées des locomotives à vapeur, 27 les bouffées de chaleur et d’ozone émanées des moteurs de tramway ou les tiédeurs de ma locomotive électrique et de son transformateur.Il faisait très chaud dans la centrale, mais la chaleur, absolument sèche, avait quelque chose de sévère comparée à celle des locomotives au repos, toujours mollement empanachées de fumée ou perdant négligemment de l’eau ici et là.Si j’étais sensible à la singulière pureté de l’ambiance électrique, je n’aurais pu évidemment l’attribuer à une rationalité plus haute.Je n’aurais pu de même définir la qualité supérieure de mon bonheur: je le savais seulement plus ample et plus profond que la satisfaction si stimulante et enivrante tirée de la cinématique et de la rythmique des locomotives.D’humbles noces se préparaient en moi de la rationalité et de la poésie.Mais qu’est-ce que je comprenais au juste?Rien de plus que les stricts éléments de l’interaction électromagnétique et la résistance que recontrait celle-ci, ou plutôt le fait d’une résistance générale et constante au mouvement.Des explications hurlées et par conséquent fort sommaires de mon hôte, j’avais conclu que toutes ses machines criaient et grondaient et vibraient parce qu’elles ne voulaient pas marcher et qu’aucune machine ne marche jamais volontiers.Tourner semblait si aisé! La rotation était une perfection si évidente! Mais le bruit et la chaleur contredisaient ces impressions.Malgré le rapprochement qui s’imposait entre le moteur (machine réceptrice) de la locomotive et les génératrices que j’avais sous les yeux, je me représentais mal la réversibilité (notion capitale et indice de supériorité en mécanique) de toutes ces machines tournantes.Courant alternatif, courant direct?La distinction se dissipait dans l’abstrait à chaque fois qu’on me la répétait.Alternateur et dynamos?Même chose: je ne me souvenais pas toujours que celles-ci étaient pourvues de collecteurs à l’encontre de ceux-là.Et pourtant, combien me paraissait beau le tambour de cuivre sur lequel les balais 28 reposaient et qu’ils frottaient et polissaient, adoucissaient et faisaient luire pour glorifier la fonction! Je savais ces cuivres secs et nets, mais ils me donnaient la même impression de suavité que les glissières et les crosses si copieusement huilées des locomotives.Ampères, volts?Même chose encore: les analogies hydrauliques, sur lesquelles s’impatientait mon hôte, n’étaient que momentanément saisies.Dans cet univers si raisonnable et si puissamment inducteur, je n’étais qu’un induit de capacité intellectuelle vraiment risible, mais qui, malgré sa faiblesse, recevait là une charge poétique incalculable, inépuisable.D’une façon plus générale, les machines m’ont été le don d’une poésie, et c’est cette poésie qui maintiendra éventuellement avec elles un contact ténu, mais fidèle, qui entretiendra entre elles et moi un courant minimum, en vue de retrouvailles si heureuses, et si tardives, hélas! J’étais sûrement assez doué pour m’instruire beaucoup mieux que je ne l’ai fait, là comme ailleurs.Ma si précieuse, mon irremplaçable poésie me nuisait.Je m’abandonnais trop à son charme.Un enfant inquiet, en qui l’angoisse s’installait, trouvait dans le monde des machines ce qu’il sentait déficient et pressentait devoir fatalement lui faire défaut au sein des servitudes indispensables et des aises gênantes du cercle familial: la fermeté des desseins, l’infaillibilité des fonctions, l’assurance de la durée.Le simple fait de se savoir momentanément logé sur ce que son besoin et son intuition lui révélaient comme les assises idéales de l’existence le comblait, et son extase enfantine le rendait distrait face aux fruits de la connaissance qui lui étaient tendus.De cette distraction, il ne s’est jamais guéri.Quoique souvent tenté de lui en vouloir, je ne me décide pas à lui faire de sérieux reproches.Parce que, grâce à sa distraction, à laquelle il restera fidèle comme à une «intérieure occupation»2 absolument privilégiée, son bonheur a été plus grand que son malheur 29 et l’a sauvé.Soulagé de mon veston, la cravate prudemment enfouie dans ma chemise, les mains jointes dans le dos en signe suréroga-toire de sagesse, j’arpentais cette nef vibrante où les grandes orgues ne connaissaient que le plein jeu.De part et d’autre de l’allée centrale s’alignaient les principales machines, toutes à axe horizontal et de deux mètres de diamètre au plus.Par les fenêtres ovales ou rondes pratiquées dans les flancs de leurs carcasses, elles me suivaient de regards à la fois distants et appuyés, mais dont le secret était sans menace.Des bouffées d’air chaud, imprégné d’effort, alourdi de travail, passaient sur mon visage.J’allais d’une machine en marche à une machine au repos pour voir un peu mieux.Je ne percevais que des perfections bien plus savantes et surprenantes que celles qu’offraient, par exemple, à mon admiration trépidante les embiellages et les tringleries des locomotives.Lamelles des électro-aimants en rangs exacts; enroulements épais, évidemment serrés jusqu’à une inattaquable dureté.Aucun engrenage, aucune alternance visible.Un seul mouvement: la rotation et partout la souveraineté de la rondeur.Rien que des rotors, roues complexes tournant dans le cadre à la fois déférent et strict de leur stator, miroir minutieux, et sous la sévérité de leur vêtement ajouré, sans toucher à rien, sauf par leur arbre et, si elles étaient dynamos, par le collecteur et les balais.L’entêtement de ma contemplation se perdait dans le fouillis incompréhensible des connections internes de la machine et de ses raccords à l’extérieur vers lequel elle envoyait son invisible produit.Car elle n’avait rien d’un contenant, elle ne gardait, ni n’accumulait rien.Aucune machine ne conservait quoi que ce fût dans cette centrale, simple relais qui recevait son électricité de sources lointaines, la modifiait et la distribuait.L’ensemble me donnait l’impression de quelque chose de totalement prévu, d’extrêmement voulu, de voulu avec une précision que 30 j’éprouve rétrospectivement comme la pureté même.Cette volonté, émanée des claires épaisseurs d’une théorie alors inaccessible à mon intelligence et dont l’existence m’était à peine imaginable, je la percevais dans la vaste étreinte de la simplicité cinématique et de l’uniformité sonore qui m’environnaient.Les infaillibles rigueurs de l’intention électrique m’étaient ainsi proposées comme la plus sûre des poésies.Oh! la locomotive à vapeur n’était pas détrônée, mais la régularité partout affirmée avec tant d’autorité, l’exclusion apparente de tout imprévu, l’unanimité fonctionnelle de ces machines, le filet de leurs liens, tout cela contribuait à un indicible bonheur.L’individualité que je reconnaissais avec affection chez tant de locomotives du même type, au son de leur échappement plus ou moins sec ou gras, au martèlement plus ou moins forgeron de leurs bielles, les alternateurs et les dynamos en étaient dépourvus.Encore incapable de leur attribuer la surdistinction qu’ils tiennent d’une conception plus purement théorique que celle de la machine à vapeur, je ne voyais pas d’appauvrissement dans leurs ressemblances, mais cela que je ne pouvais pas m’expliquer me laissait in awe, pour emprunter à l’anglais sa façon si concrète, et concise telle une exclamation, d’exprimer la crainte révérentielle et les formes supérieures de l’admiration et du respect.Mon saisissement, je tiens à insister là-dessus, était exempt de toute référence à quoi que ce fut de sacré.3 En gagnant le fond de la salle, je me détournais un moment vers de petites dynamos aux stridences désagréables.Sans doute étaient-elles pour la plupart des excitatrices.Je ne me souviens plus si leur rôle m’avait été expliqué.Plus sommairement vêtues que les autres, elles se montraient plus et se racontaient peut-être mieux.Mais leur bruit rageur et perçant m’empêchait de profiter de leur indiscrétion et j’allais bientôt me 31 N *> recueillir parmi les transformateurs, logés à part dans des salles reliées par des corridors étroits qui faisaient un peu labyrinthe.Là, le tapage de la nef s’adoucissait.Assis sur une chaise oubliée dans un coin, je savourais le bourdonnement introspectif des transformateurs.Je les savais essentiels.L’électricité qui animait la sous-station passait obligatoirement par eux.Mais ils m’étaient impénétrables et le demeurèrent longtemps.Et jamais je ne pus me les rendre familiers, jamais je ne pus voir à travers eux comme à travers un théorème devenu limpide par sa preuve, faute d’avoir fait à temps certaines démarches, faute de ne pas avoir su déférer à ma curiosité intellectuelle l’intensité de mon appréhension poétique.Par acquit de conscience, car il se rendait compte que je ne mordais guère, mon hôte m’avait dit et redit: tant de tours de fil là, tant de tours ici, et tu fais entrer tel voltage et tel ampérage, c’est-à-dire telle tension et telle intensité; puis tu tires tel autre voltage et tel autre ampérage, en proportions inversées et adaptées aux usines et aux maisons.J’entendais cela comme une manière d’adoucissement de l’électricité reçue à la centrale.Puis mon imagination tendait à se représenter l’action des transformateurs par une sorte de lente et paisible transmutation.Bachelard, à qui je reviens toujours avec une joyeuse gratitude, m’aurait attribué une rêverie de digestion alchimiste.Je crois cependant qu’il n’aurait pas jugée morose une délectation ultimement alimentée aux sources austères du «rationalisme électrique»!4 De fait les sources de la rêverie sont volontiers composites et s’associent selon des lois d’analogie qui déconcertent le bon sens plat et mettent aux anges les poètes.Ainsi, le plaisir que j’éprouve à des évocations inscrites dans un environnement dur et dynamique de fer, d’acier, de cuivre, de bronze et de béton, rejoint la satisfaction que m’a toujours causée, du dégel au gel, le travail constant, odorant, la 32 digestion tiède et molle du tas de compost au fond de mon jardin.Les transformateurs autour de moi chantaient le cycle, chacun avec un timbre particulier.Musique immobile, contrepoint indéfectible de la durée! Comme je l’ai aimé, ce choeur noir et chaleureux, aux suprêmes mesures de constance! Sur les vêtements épais et rigides des choristes étaient plaquées les taches blanches de têtes de mort sur deux os croisés et les grosses lettres du mot DANGER.Ces emblèmes n’ont jamais fait que stimuler mon attention, ramasser ma présence.Je ne me souviens pas d’avoir été tenté de toucher quoi que ce fût.L’ambiance était si raisonnable! Au signal prévu d’une sonnerie éclaboussante, je regagnais la grande salle pour assister à la mise en marche d’un alternateur, à une synchronisation, ou au lancement d’un groupe convertisseur (alternateur et dynamo couplés).Du maître-autel où il s’apprêtait à officier, mon hôte m’indiquait où me tenir, tandis que son aide, diacre gargouillard et taciturne, poursuivait une tournée et essuyait ici et là avec un torchon les collecteurs d’une dynamo, évitant de justesse les longues étincelles qui jaillissaient vers son visage.Refusant obstinément d’utiliser les verres protecteurs dont le règlement exigeait le port, il risquait de la sorte sa vue, et sans doute aussi, sa vie.Il avait l’air de s’ennuyer à mourir.Sa physionomie, sa silhouette, son allure étaient si peu accordées à la modernité des lieux, elles avaient quelque chose de si archaïque, que je me le représente aujourd’hui comme un obscur et rude revenant du Moyen Âge.Je n’ai jamais su ce qu’il faisait entre ses dangereuses tournées.Cependant, l’officiant s’agitait au fond du choeur, abaissant ou relevant des commutateurs, ajustant des rhéostats, déplaçant des manettes, des tiges, le geste net, parfois légèrement hésitant à la façon des organistes choisissant leurs jeux.Des lampes colorées s’allumaient, s’éteignaient; des aiguilles oscillaient ¦ 33 dans leurs cadrans.Les allées et venues de mon hôte se faisaient de plus en plus brèves; finalement, il s’immobilisait devant un gros commutateur.Une ampoule blanche se mettait à clignoter rapidement et devant moi, le rotor d’une machine amorçait son mouvement parfait que, quelques secondes durant, je pouvais accompagner des yeux; mais bientôt la rotation n’était plus qu’un brouillard.Au fur et à mesure de l’accélération, le rythme du clignotant ralentissait et, à l’instant critique de l’amplitude maximum marquant la synchronisation recherchée, d’un geste exagéré de virtuose, mon hôte engageait le commutateur et m’adressait un sourire de triomphale bonhommie.En cas d’erreur, il lui aurait fallu reprendre la manoeuvre entière.Un soir comme il s’apprêtait à m’accompagner à la sortie, il s’était précipité vers le tableau de commande, jetant à peine un coup d’oeil à ses cadrans.Une fausse note, une fréquence insolite avait troublé le formidable unisson de la centrale et alerté son oreille.Chute de potentiel?Surtension?Emballement d’une machine?Je ne pouvais comprendre.En tout cas, la sûreté, la quasi-instantanéité et l’efficacité de l’intervention avaient effacé la grave imperfection dont je venais d’être témoin.De fait celle-ci n’avait été que refoulée par dessous mon intense bonheur, où elle rejoignait le doute déjà ancien reçu de machines négligées, oubliées, ou récalcitrantes, figées dans le refus ou la privation de la fonction, et exposées de la sorte à la perte de leur être même.Certes, les pannes d’électricité ne m’étaient pas inconnues, mais mon imagination mal instruite et peut-être partiale logeait la cause de la panne quelque part le long des fils de la technique et non pas aux sources machiniques.Maintenant que j’avais été partiellement initié à ces sources, tôt ou tard j’allais être forcé de reconnaître que la stabilité rotative ne va pas de soi et que les plus nobles mécanismes ne jouissent pas d’une pleine garantie fonctionnelle.Nouveaux éléments pédagogi- i 34 ques, nouvelles amorces d’un enseignement impitoyable sur l’essentielle précarité des machines.Néanmoins, le savoir dont j’avais là le germe ne devait aucunement compromettre mon bonheur.Car les grandes rêveries sont données pour toujours.Si, comme je l’ai déjà noté, de nombreuses centrales, les unes gigantesques, les autres modestes au point de ne compter qu’un ou deux alternateurs, me réservaient encore bien des joies semblables à celle dont j’ai tenté ici de rendre compte, quoique plus amples et plus lumineuses, jamais je n’y assisterai à une synchronisation manuelle, jamais je n’y entendrai crépiter une étincelle et jamais je n’y verrai évoluer une gargouille. ___35 NOTES AU CHAPITRE VII 1.Reflet pâle et persistant de cet idéal en Rabelais, chapitre XXXII du Quart livre: «Et (comme vous sçavez que ès cingesses semblent leurs petits cinges plus beaulx que chose du monde) Antiphysie louoit et s’efforçoit prouver que la forme de ses enfans plus belle estoit et advenente que des enfans de Physis, disant que ainsi avoir les pieds et teste sphaeriques, et ainsi cheminer circulairement en rouant, estoit la forme compétente et perfaicte alleure retirante à quelque portion de divinité, par laquelle les cieulx et toutes choses étemelles sont ainsi contournées.» Jacques Boulanger note que Pantagruel cite librement un apologue de l’humaniste italien Caelius Calcagninus sur Physis, la nature, et Antiphysie, sa contradiction.L’apologue est plaisant, mais peu aimable pour la machine! 2.D’après le titre d’un livre du jésuite Pierre Coton, confesseur de Henri IV et de Louis XIII: Intérieure occupation d’une âme dévote.3.Vous les mettez devant l’océan, la forêt, la montagne, le désert, les pyramides, les mines de Machupichu, devant n’importe quoi de gros, grand, vaste et incompréhensible, ou vous leur faites penser aux espaces intersidéraux, et ces gens-là vont éprouver ce qu’on appelle le sentiment du sacré.D y a du divin là-dedans, se disent-ils.Ou du démoniaque, ce qui est la même chose, mais ils ne le savent pas.De fait leur ignorance tente d’échapper à la frousse par une dérivation élémentaire.La mer, la jungle, la stratosphère, ne sont que des milieux dangereux pour tout le monde, mais surtout pour les voyageurs inexpérimentés et les explorateurs mal préparés et mal équipés.Pour surmonter les dangers et dissiper les brumes du sacré, il suffit de bons pilotes, de bons guides et de véhicules appropriés.Ma longue méfiance à l’égard de la notion de sacré a finalement trouvé une pleine et féroce justification dans un livre extraordinaire d’Emmanuel Levinas, DU SACRE AU SAINT, Cinq nouvelles lectures talmudiques.Éditions de Minuit, Paris 1977.Longtemps auparavant, j’avais entendu l’avertissement de saint Paul au sujet de nos adversaires, esprits mauvais qui flottent dans l’air et qui ne sont ni de chair ni de sang (Eph VI, 12); plus tard, la pensée sécularisante du théologien allemand Friedrich Gogarten m’a été une sorte de confirmation par l’entremise de son commentateur Larry Shiner (Cf.The Secularization of History, an Introduction to the Theology of Friedrich Gogarten, Abingdon Press, Nashville, New York 1966).H faut donc envoyer et renvoyer au Diable le sacré (qui est son sacré) et les puissances que nous répandons dans l’air du temps de concert avec Lui, le père du mensonge.En stricte convenance, seuls le rationnel et le saint susciteront Yawe.Le Saint lui-même ne circule pas le long des fils à haute tension de nos réseaux électriques, il ne rôde pas parmi les embobinages des transformateurs, il ne séjourne pas dans les cylindres des locomotives (qu’on appelle volontiers «monstres d’acier» sans se douter qu’on sacralise alors ces machines au nom du Diable); il n’arpente pas la jungle, le Saint, il ne fait pas la navette entre Sirius et Véga.Pour parler comme Levinas, et sonner le carillon de la transcendance: le Saint habite l’Assemblée d’En-Haut.4.Cf.Bachelard: Le rationalisme appliqué, chapitre VIH, P.U.F., 1949. Chapitre VIII 36 Mon navire rêvé n’a jamais été une arche en instance de déluge.Contemporain de l’eau pérenne, il lui était lié par une indissoluble intimité; flottant sur l’onde imaginaire, il antécédait le chantier, il escamotait la cale de lancement.Au dessous de la ligne de flottaison, une eau visqueuse enserrait le navire, à l’ancre ou à quai, et lui donnait une immobilité si dense qu’en était momentanément abolie l’éventualité même de la partance.L’immense repos des bâtiments m’emplissait de silence, tandis que figé sur une borne d’amarrage, une caisse ou un ballot, je les contemplais d’un regard distant et englobant.Parmi les navires amarrés, certains étaient réduits à leur minimum fonctionnel: l’acte de flotter.Désaffectés, peut-être condamnés à la ferraille, ils étaient manifestement des abandonnés.Ma tristesse à leur vue ne durait pas, car je les savais logés dans un comble de bonheur, don exclusif de l’eau.Pendant ces phases récursives de ma rêverie, l’acte de naviguer, c’est-à-dire la fonction propre, et constamment urgente, de tout bateau, n’importait quand même pas autant à celui-ci que le roulement à un wagon.Béatifiants paradoxes de la rêverie qui touche l’être et trouve la sécurité dans de dures rotations métalliques dont la cessation provoque le malaise, le doute et l’angoisse, et qui, d’un même dynamisme fige la fluidité en souvenir du séjour primordial et du plus sûr de tous les lieux! Là, la poésie s’alimente à une tension entre le mouvement et le repos.Ici, la poésie tient à un repos substantiellement animé par un dessous visqueux qui diffère rétrospectivement le départ archétypal, en maintenant quand même l’intention de fluidité.De sorte que l’immobilité, qui autrement est le malheur même, devient la plénitude initiale.Banalité des immobilités immobilières, indigence des formes sculpturales arrêtées dès l’origine, sur leurs caves et leurs socles, dessous inertes! La glu du rêve ne tenait pas longtemps et bientôt je m’agitais sur ma borne.D’ailleurs, la plupart des navires que j’avais devant moi et à ma gauche dans un grand bassin ne ces-t ! saient de me donner des signes de vie par les fumées de leurs » cheminées, par les eaux de leurs pompes et, souvent, par le martèlement saccadé de leurs treuils à vapeur, l’ample gesticulation de leurs mâts de charge, les éclats de voix des débardeurs.Ramené à la curiosité des formes et des surfaces, je feignais de m’en aller pour me rapprocher d’eux, me faufilant patiemment entre de longs convois de marchandises, contournant des hangars, des élévateurs à grain, des silos, me risquant à découvert le moins possible.Mon labyrinthe aboutissait à une grille derrière laquelle surgissaient, se touchant presque, à angle droit, les étraves fines et tranchantes de deux paquebots et s’étageait la majesté de leurs superstructures que les cheminées, subtiles tours penchées, achevaient d’une perfection empreinte à la fois de la hauteur et de la bienveillance qui siéent à une pleine assurance.Livré à son avidité, mon regard ne me ramenait qu’une admiration désordonnée.Malgré l’enseignement d’une abondante imagerie et de plusieurs bateaux jouets, en dépit de brèves r mais assez fréquentes «navigations», le navire tardait à prendre corps comme machine et à s’organiser: mal instruit, j’étais encore trop sensible aux aspect extérieurs, à des physionomies si complexes et accusées, j’étais encore trop attiré par les bateaux passants, qui avaient été ceux de ma connaissance première, et trop remué par leurs sillages.La barrière n’était pas toujours fermée.Je m’aventurais alors vers la passerelle de chargement la plus proche, mais, à proximité des gigantesques plaques d’acier de la coque, je ne percevais le navire que comme une contenance massive, infiniment désirable, et interdite.Puis, je filais comme j’étais venu.« 38 Au début de mes expéditions au port, je regagnais mon premier poste d’observation, de l’autre côté du bassin.L’animation y était souvent intense, surtout les jours de marché.Devant moi s’étendait le grand nid de mes transatlantiques, sur lequel s’ouvrait le canal de Lachine et où se tenait, flanc contre flanc, la flottille empressée des remorqueurs.Derrière moi, de biais vers ma droite, se trouvaient l’entrée du canal et un bassin de tournage bordé de hangars et d’élévateurs et de silos, au delà desquels il y avait un autre bassin, immense, tout en longueur et malheureusement difficile d’accès, et un fouillis de hangars et d’usines, de grues et de voies ferrées; on éclusait — aval, amont — toutes sortes de bâtiments.A ma gauche, des locomotives furetaient dans les rues avoisinantes et manoeuvraient jusqu’au marché Bonsecours le long de la grande rue frontale de la Commune, pavée de granit, si bellement dix-neuvième et européenne, et visitaient tous les quais; des tramways de banlieue, déjà promis à ma désobéissance, tenaient fort occupée leur petite gare de la rue McGill: arrivants ou partants, ils partageaient derrière moi le pont tournant avec des hordes d’automobiles, de camions à moteur et à chevaux, de tombereaux, de charrettes.Les machines affluaient et se bousculaient à ce carrefour, signalant leur présence et leur hâte à coups de sifflets, de cornes et de sirènes, avec obbligato de sonnailles de chaînes et de ferrements, de crissements de roues sur des courbes serrées, de cascades de chocs d’attelages de rames tirées, poussées, morcelées, augmentées, abandonnées.Mouvements, sons et couleurs, en vagues erratiques, se mêlaient à d’énormes bouffées d’odeurs de crottin, de fumier, de végétaux pourrissants, de grain, de balle, de pétrole mal brûlé, de fumées charbonneuses.Les beaux embouteillages, les superbes paroxysmes de confusion, lorsque le passage d’un cargo des Grands Lacs se doublait d’une lente procession de wagons qu’une locomotive surmenée 39 traînait vers les lointains triages de l’Ouest et de Saint-Henri! Le désordre qui résultait d’une concentration aussi excessive de machines rencontrait en moi une obscure tendance anarchique, orgiastique peut-être, et me ravissait un moment.Il y avait quand même trop de choses et il se passait trop de choses à la fois: je partais, brusquement, mais mon propre tumulte intérieur à lui seul m’aurait fait fuir.De toute façon, je me serai longtemps gardé de traîner dans le port: un retard le moindrement suspect, suivi d’un «bon» interrogatoire, m’aurait «perdu».Ou bien je rentrais comme d’une de mes promenades à la Montagne ou au parc La Fontaine; ou bien je ne faisais qu’un crochet en me rendant à Saint-Henri où je pouvais retrouver le canal et d’autres bateaux.Jusqu’à mes douze ans, je ne fis guère que de furtives visites au port, d’ordinaire au singulier carrefour que je viens d’évoquer et où je passe encore assez fréquemment après plus de soixante ans.Depuis la fermeture du canal et du marché, la disparition des navires de la Cunard, de la White Star et du Pacifique Canadien, et des tramways et de leur gare, l’abandon partiel du vieux port et son réaménagement et diverses restaurations momifiantes, ce lieu d’élection a perdu presque tout intérêt.Durant l’été de 1982, j’ai pourtant eu la surprise de voir dans mon bassin préféré deux paquebots.De croisière, hélas! Un russe et un polonais, hélas! Vers le milieu du vieux port, il y avait d’autres bassins, d’autres quais, mieux surveillés, ou qu’une instinctive prudence me portait à éviter.J’allais plus souvent aux quais que dominaient le marché et la petite église Notre-Dame-de-Bonsecours, non loin de la gare Viger (généralement et inexplicablement exclue de mes errances d’enfant, bien que, des principales gares de Montréal, elle ait été la plus proche de notre quartier): des paquebots fluviaux y nichaient avec divers bâtiments, dans le 40.même confort qu’au bassin de la rue McGill.L’ensemble formait une zone frontière, d’ordinaire respectée jusqu’à la mort de ma mère, survenue peu avant mon treizième anniversaire.Déjà l’automne précédent, pendant sa dernière maladie, j’avais tout naturellement profité du relâchement de la surveillance.Au delà vers l’Est, je ne connaissais en somme que le quai du traverser de Longueuil, mentionné au chapitre précédent.D’ailleurs, dans cette direction, le port s’étirait démesurément et perdait toute forme.Cependant, en poussant plus loin, comme je devais bientôt le faire, j’aurais retrouvé en bordure du fleuve un parcours et un lieu privilégiés: une enfilade de quartiers industriels à laquelle mettait un terme agreste la Pointe-aux-Trembles, village où mes grands-parents maternels avaient passé quelques étés à l’époque de ma naissance.Entre temps promu au noble rang de ville, la Pointe-aux-Trembles n’est plus qu’un quartier excentrique, et très quelconque, de l’est de Montréal.C’est là que les bateaux m’«imprégnèrent» comme le firent, sensiblement au même moment, les locomotives à vapeur.En raison d’une surimposition photographique, mes plus anciens souvenirs de la propriété et du paysage fluvial de la Pointe-aux-Trembles ne sont pas toutefois aussi purs que ceux de Saint-Henri et des berges du chemin de fer.Mais dans l’ensemble, ils sont marqués du même sceau d’authenticité que m’ont accordé pour les autres les plus vénérables de mes autorités familiales.Gênante peu ou prou, la photographie en question rassemble quelques-uns des éléments de mon imagerie la plus archaïque en matière de machines flottantes: au loin, sur l’eau presque lisse, un petit paquebot fluvial à roues et balancier, et, masquée par le vapeur qui la dépasse, une goélette ne montrant qu’une partie de sa voilure flasque; au premier plan, à quelques 41 mètres de la rive, deux canots automobiles à leur mouillage.À cause de son dynamisme que dénotent son sillage et sa fumée, le vapeur domine le paysage et la rêverie, tandis que la goélette à demi cachée refoule déjà le voilier à l’arrière-plan d’une poésie principalement axée, dès ses origines conscientes, sur la machine active ou dynamique.En effet la voile, qui ressortit à l’ordre de la passivité mécanique, tiendra bien peu de place dans mon expérience et je ne pourrai guère en parler, sinon par extrapolation.1 Quant aux embarcations à moteur, annoncées par les deux canots automobiles, je ferai ample connaissance avec elles quelques années plus tard.Sur sa pâle grisaille et sa parfaite matité, cette photo montre la clôture et sa barrière, sans doute toujours verrouillée pour empêcher les enfants d’aller sur la grève tâter la saleté de la boue et le danger de l’eau, et à laquelle je me collais pour guetter le passage des bateaux.Les paquebots me comblaient d’une aise à peine tolérable, tandis qu’à son arrivée m’était une signature de puissance la suite indifférente de leurs vagues, qui faisaient danser les petites embarcations et brouillaient en déferlant les eaux du rivage.Je criais, j’appelais, je trépignais, je montrais.On venait.Mais on ne voyait rien: le grand navire passait en moi et je restais seul avec mon bouleversant bonheur.Mes ravissements répétés se chevauchèrent et se mêlèrent dans mon souvenir pour former une intense et douce continuité, comme l’eau après la dispersion des sillages.Avec le temps aussi, la maison précisa ses autres attraits: un parterre, des buissons, des arbres et, surtout, un moulin à vent dépouillé de ses ailes et que nous appelions «la tour».Adolescent, j’y pénétrai un jour, malgré un interdit jamais révoqué: il servait de remise et l’obscurité y était telle qu’on ne distinguait même pas l’escalier du meunier.Je n’avais pas tardé non plus à apercevoir de l’autre côté de la rue et assez en retrait de celle-ci 42 un tramway de banlieue2 que je n’eus malheureusement pas l’occasion d’emprunter avant sa disparition.Parallèlement à celle du tramway, au delà ou en deçà, je ne m’en souviens plus, courait une autre voie ferrée, dont mon enfance explorera plus tard le mystère, pour découvrir que cette ligne était ancrée à la petite gare3 située non loin de la sous-station électrique évoquée précédemment.Le temps encore enrichissait mon imagination et ma mémoire des merveilles du trajet depuis les environs du vieux Montréal jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, et en effaçait les laideurs et en comblait les vides: des quais, comme je l’ai déjà noté, à n’en plus finir; des hangars que surplombaient des mâts, des cheminées, des superstructures de navires — augustes présences; des silos, des élévateurs, des enchevêtrements de voies ferrées; des usines, avec leurs locos de manoeuvre; des ateliers; des raffineries de pétrole, que j’absolvais de leur puanteur parce qu’elles attiraient des locomotives.Et à chacune de nos visites, j’admirais un immense transbordeur, pareil à une travée de pont cantilever sans consoles, suspendue en l’air.Rien donc de surprenant que, ayant vu le fameux pont à quatre ans, j’aie fait ensuite du transbordeur «mon pont de Québec».Le fonctionnement de son chariot et de sa benne preneuse, aux vastes alternances, m’enchanta longtemps.Un jour que, devenu adulte, j’étais retourné à mes anciens territoires, je constatai la disparition de ce transbordeur.Déjà mon premier univers machinique s’érodait, s’appauvrissait.A chaque fois qu’on m’amenait du côté de la Pointe-aux-Trembles, le parcours me proposait donc une diffuse leçon de choses machiniques, contribuait à m’initier à l’être de la machine et à m’insinuer ce qui fut si tôt pour moi sa garantie, à savoir la stabilité du fonctionnement, la permanence de la fonction.Quelque chose y «marchait» toujours, quels que fussent le jour ou l’heure.Et maintenant, en fin de vie, je peux recevoir la même leçon fondamentale sur le même chemin, inchangé quant à l’essentiel, bien que moins volubile, dégradé qu’il est par tant de démolitions et de réaménagements.La Pointe-aux-Trembles, c’était en somme un territoire bien plus qu’un village et une villa; de même, à Saint-Henri la maison et le quartier n’étaient que le centre d’un autre territoire.Celui-là pouvait passer pour une doublure de celui-ci.En effet, situés de part et d’autre de la vieille ville, ni l’un ni l’autre n’avait de limites précises dans mon esprit.Leurs ressources techniques et machiniques étaient du même ordre.Les différences n’en étaient pas moins énormes.Du côté de la Pointe-aux-Trembles, le paysage industriel, informe, étendait au hasard sa discontinuité, tandis que du côté de Saint-Henri le réseau ferroviaire et le canal structuraient un ensemble non dépourvu de longues franges, mais beaucoup plus dense.Enfin, ma fréquentation de la Pointe-aux-Trembles ne fut jamais que sporadique, alors que j’étais un habitué de Saint-Henri.Mais tout cela est secondaire et la principale différence tient au fait que de ce côté-ci le fleuve était absent et que de l’autre sa présence s’imposait partout.Lié à l’image des grands navires auxquels il réserve un si ample accueil, c’est lui qui préserve mon attachement et qui me ramène encore à cette rive sans grâce où seul, me semble-t-il, le génie d’un enfant pur et démuni comme un petit fauve pouvait lever une poésie définitive.Le dénuement, le définitif, ce sont bien des spécialités de l’enfance.4 44 NOTES AU CHAPITRE VIII 1.Les machines passives ou statiques utilisent directement l’énergie naturelle (moulin hydraulique, voilier); les machines actives ou dynamiques transforment l’énergie naturelle (locomotive à vapeur, moteur à essence).Au sujet de ce vocabulaire, cf.Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines, Bloud et Gay, 1932; Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier 1958, et Henri van Lier, Le nouvel âge, Casterman 1962.2.Il assurait le service du Bout-de-l’île.Le prolongement de la ligne de la rue Notre-Dame jusqu’à l’extrémité de l’De de Montréal entraîna sa disparition 3.La gare Moreau, d’où partaient des trains à destination de Joliette, Chicoutimi, Québec et autres lieux de la rive nord du Saint-Laurent.4.La famille occupait encore la propriété de la Pointe-aux-Trembles longtemps après la mort de mes grands-parents, j’ignore à quel titre.J’ai dû y aller en visite pour la dernière fois au début des années trente.Aujourd’hui, en amont et tout près des vestiges du parterre, un quai encombre le morne paysage.Quant au moulin, toit défoncé, ouvertures béantes, on l’a probablement classé puisqu’il est encore debout.Mais il échappe facilement au regard, attendu que, touchant presque ses mollons gris et noirs et menaçant de l’encercler, se dresse l'immeuble en brique jaune d’une firme de pompes funèbres. POUR UNE DIPLOMATIE PARTICULIÈRE POUR UNE DIPLOMATIE PARTICULIÈRE 47 Paul Tremblay En octobre 1969, sur l’initiative du Premier Ministre Trudeau, le Gouvernement canadien décida de nouer des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.Il accrédita auprès de Paul VI un Ambassadeur, M.John Robbins, ancien président de l’Université Brandon au Manitoba.La Délégation Apostolique se transforma alors en Pro-Nonciature dont le titulaire actuel est S.E.Mgr.Angelo Palmas.Il est intéressant de noter toutefois que, dès 1877, le Saint-Siège avait déjà envoyé un Délégué Apostolique au Canada.Il s’agissait de Mgr.George Conroy (évêque titulaire de Langford et d’Ardagh, Irlande) nommé par Pie IX et qui arriva à Halifax le 22 mai.Sa mission principale était d’analyser les esprits à la suite des activités menées par des éléments ultramontains et qui avaient, à l’époque, gravement perturbé la politique canadienne.Mgr.Conroy eut à peine le temps de compléter sa mission car il mourut inopinément le 4 août 1878 à St-Jean de Terre-Neuve peu après son retour d'un voyage à Rome.Il ne fut pas remplacé et la question de l’établissement d’une Délé- 48 gation Apostolique au Canada fut laissée en suspens jusqu’à la mission spéciale au Canada en 1897 de Mgr.Merry del Val (plus tard Cardinal et Secrétaire d’État) qui avait été sollicitée de Léon XIII par Sir Wilfrid Laurier lors de la crise des écoles au Manitoba.Au retour de sa mission, Mgr.Merry del Val recommanda l’établissement d’une représentation permanente du Saint-Siège à Ottawa et le premier Délégué Apostolique résident, Mgr.Dio-mène Falconio, fut nommé en 1899.L’on dit souvent que l’établissement d’une ambassade du Canada près le Saint-Siège n’est qu’une conséquence logique du Concile Vatican IL En effet, la date où cette décision fut prise par le Gouvernement canadien prête à cette interprétation.Mais sans nier que Vatican II a sans doute créé un climat propice à la décision du Gouvernement, si ce n’est qu’à cause de l’impulsion qu’il a donnée à l’oecuménisme, il semble plutôt qu’elle soit liée à des raisons plus profondes.La première est que l’établissement d’une mission canadienne près le Saint-Siège constitue une reconnaissance de l’importance de la force morale que représente l’Église dans le monde.Le Canada n’est d’ailleurs pas le seul pays à reconnaître ce facteur puisque, depuis la guerre, le nombre de missions accréditées par les gouvernements près le Saint-Siège a presque doublé.Non seulement les pays de tradition chrétienne sont représentés mais sur les 108 missions accréditées près le Saint-Siège à l'heure actuelle, il y en a une quarantaine qui proviennent de pays non-chrétiens ou officiellement neutres.La force morale d’une Église qui rallie quelque 700 millions de fidèles est également attestée par les fréquentes visites que font au Pape les Chefs d’États, ministres, hommes politiques d’un grand nombre de pays, y compris les pays d’allégeance marxiste ou communiste.Mais il y a plus en ce qui concerne le Canada.En effet, quelques objectifs de notre politique étrangère, tels que définis 49 dans le Libre Blanc publié en 1970, correspondent à des objectifs similaires poursuivis par le Saint-Siège.Cette convergence rend dès lors possible une coopération entre notre Gouvernement et le Saint-Siège.C’est le sens qu’il faut donner aux déclarations du Premier Ministre Trudeau en 1969 au moment de l’établissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, à l’effet que l’ouverture d’une mission permettrait une meilleure mise en oeuvre de la politique étrangère canadienne.Quelle est la nature de ces objectifs?Mentionnons-en quatre principaux.D’abord, la promotion des libertés et des droits humains et aussi l’instauration d’un climat propice au maintien de la paix.Il y a ensuite la promotion du développement et du progrès social des peuples les plus démunis; enfin l’appui que donne notre Gouvernement aux activités de caractère humanitaire.La promotion et la défense des droits humains est peut-être le problème fondamental de notre époque marquée de pluralisme comme l’atteste l’acuité des débats en cours concernant la reconnaissance du droit de dissentiment dans les pays de l’Est européen, les séquelles de la Conférence d’Helsinki et de la «doctrine» de l’ancien Président Carter.Or, étant donné la force morale que représente l’Église dans le monde, il importe que le Saint-Siège se prononce résolument en faveur du respect des droits de la personne, surtout si, par ailleurs, comme le disait Jean XXIII, «il faut avant tout et partout défendre les droits de la personne humaine et non seulement ceux des catholiques».Fidèle à cette consigne, le Saint-Siège a voulu participer à la Conférence de la Sécurité et de la Coopération en Europe.N’est-il pas étonnant à ce propos que le Gouvernement hongrois, se faisant l’interprète des pays de l’Est, signataires du pacte de Varsovie, ait invité le Saint-Siège à participer à cette Conférence?Si, lors des travaux de cette Conférence, le Saint-Siège 50 a su faire reconnaître formellement la liberté de religion et le droit à la liberté de conscience, l’Église a aussi donné tout son appui à la reconnaissance des droits à la libre circulation de l’information, à la libre circulation des personnes, au droit de réunion des familles, etc.Or, ces objectifs étaient également ceux de la Délégation canadienne.Certes, la motivation de l’Église et des gouvernements est différente puisque la première défend les libertés humaines au nom du respect et de la primauté de la personne en tant qu’être moral et spirituel tandis que les gouvernements défendent ces mêmes droits au nom des principes démocratiques, mais la convergence d’intérêts qui existe entre gouvernements et le Saint-Siège autorise entre eux une coopération légitime et qui, d’ailleurs, s’est avérée fructueuse.Cette même convergence apparaît aussi en ce qui concerne la promotion de la paix et de l’aide au développement.Depuis une trentaine d’années, l’Église a largement contribué à sensibiliser l’opinion publique internationale à la nécessité de s’attaquer aux causes profondes de la guerre.Le sens général de deux documents importants de la papauté (l’Encyclique Pacem in Terris de Jean XXIII et celle de Paul VI Popularum Progressio portant sur le développement des peuples) est que la guerre commence d’abord dans les coeurs, soit à cause d’un sentiment d’inégalité dans la répartition des richesses, soit à cause d’un sentiment d’injustice dans le traitement de la personne humaine.Dans cette optique, la contribution d’un pays comme le Canada, et peut-être la plus importante qu’il puisse apporter à la cause de la paix, est la générosité avec laquelle, d’une part, il peut appuyer les programmes d’aide au développement et, d’autre part, mener la lutte pour la reconnaissance des droits humains et des libertés fondamentales sur les plans national et international.Il apparaît donc que dans ces deux domaines-développement et paix—le rôle d’une mission accréditée près le Saint-Siège présente une analogie avec celui d’une représentation diplomatique auprès de l’ONU.Le rôle du Saint-Siège dans le domaine des activités humanitaires, en temps de guerre, est bien connu; l’action humanitaire du Saint-Siège en temps de paix l’est moins.Il existe cependant un organisme au Vatican connu sous le nom de COR UNUM qui coordonne les contributions des catholiques dans le monde pour l’aide aux démunis et en faveur des sinistrés.Il ne s’agit pas bien sûr pour le Saint-Siège de se substituer aux activités des organisations internationales responsables et aux programmes d’entraide gouvernementaux ou, par exemple, de la Croix Rouge internationale.Mais l’ampleur des contributions des organisations catholiques (qui atteignent plusieurs centaines de millions de dollars par année) suggère qu’il peut y avoir des concertations utiles entre le Saint-Siège et les gouvernements dans ce domaine.En somme, le contenu véritable des relations entre le Canada et le Saint-Siège—et donc des activités de l’Ambassade du Canada près le Saint-Siège—est le travail de coopération, de concertation et d’échange d’information sur les divers sujets mentionnés ici, c’est-à-dire la défense des libertés, la promotion de la paix, du développement et des oeuvres humanitaires.Il faut également mentionner la responsabilité d’information générale et d’écoute de l’Ambassade qui résulte de ses contacts fréquents et amicaux avec les autorités du Saint-Siège.A ce sujet cependant, essayons de dissiper tout malentendu qui pourrait découler d’une fausse interprétation de l’exercice de deux souverainetés distinctes, celle de l’État et celle du Saint-Siège.Les gouvernements ne s’intéressent pas aux événements religieux en tant que tels.Ils font plutôt, par l’intermédiaire de leurs ambassades, une lecture politique des événements de caractère religieux.Par exemple, la persécution religieuse est un phénomène qui a évidemment des incidences morales mais c’est aussi le signe d’un certain comportement politique, car la négation des libertés religieuses va ordinairement de pair avec la négation des droits politiques, économiques ou sociaux et des libertés civiles.À ce titre, la persécution religieuse ne saurait laisser les gouvernements indifférents surtout si, par ailleurs, elle affecte souvent des ressortissants canadiens missionnaires ou des réfugiés.Le Saint-Siège et ses représentants pour leur part effectuent la démarche inverse, c’est-à-dire qu’ils pratiquent une lecture religieuse des événements politiques.Il est évident toutefois que de ces lectures différentes peuvent émerger des convergences d'intérêt entre gouvernements et le Saint-Siège.Le caractère diplomatique qui s’attache aux fonctions du Nonce apostolique prête souvent à confusion chez l'observateur distrait qui est tenté d’assimiler son rôle à celui du diplomate traditionnel.En réalité, le rôle du représentant pontifical doit être interprété aujourd’hui à la lumière de deux documents importants.D’une part, la Constitution adoptée par Vatican II L'Église dans le monde de ce temps qui stipule que «sur leur terrain propre, la communauté politique et la communauté religieuse sont indépendantes l’une de 1 autre et autonomes», et d’autre part, le Motu Proprio publié par le Pape Paul VI en juin 1969.Ce Motu Proprio définit le rôle du représentant pontifical comme essentiellement d’ordre spirituel et pastoral.Sa tâche principale est donc d’affermir l’unité d’action et d’inspiration qui existe entre le Siège Apostolique et les églises locales, dans une coopération fraternelle avec le collège des évêques du pays où il exerce ses fonctions.Pour le reste, il suffit de rappeler que le Nonce ne s’intéresse pas aux événements politiques en tant que tels et respecte scrupuleusement l’autonomie de la communauté politique qui l’accueille.Nos relations diplomatiques avec le Saint-Siège ont connu jusqu’ici deux phases principales.Durant la première, il s’agissait de nous familiariser avec les instruments et l’esprit de la diplomatie vaticane.La seconde consistait en un approfondissement de nos relations avec le Siège Apostolique en vue d'identifier certaines convergences d’intérêts.La visite de Jean-Paul II au Canada, en plus de ses retombées pastorales et ecclésiales, marquera peut-être sur le plan diplomatique une nouvelle étape qui consisterait à nous rappeler davantage dans nos démarches internationales, que le monde a aussi une dimension spirituelle.Par exemple, dans la promotion des droits humains, l’aide au développement, la recherche de la paix, l’utilisation de l’arme nucléaire, etc.Reconnaître l’importance croissante des forces spirituelles dans la vie des nations, ne serait-ce pas en définitive le meilleur moyen de redonner à notre politique étrangère le caractère humaniste—d’autres diraient idéaliste—qui faisait sa valeur et explique son dynamisme durant la période d’après-guerre? 54 Quelques références bibliographiques On trouvera un compte rendu détaillé de la mission de Mgr Conroy au Canada en 1877 dans «Troppo ardenti Sacerdoti: The Conroy Mission revisited».LXI (Sept.1980) Canadian Historical Review.Sur la mission spéciale de Mgr.Merry del Val au Canada en 1897 au sujet de la question des écoles au Manitoba, voir O.D.Skelton Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier Vol H 1896-1919, Carleton Library Edition (Toronto 1965) et Blair Neatby Laurier and a Liberal Quebec: a Study on Political Management {Toronto 1973).Voir également Joseph Schull Laurier, édition française publiée en 1968, Montréal.Sur l’établissement de relations diplomatiques avec le Saint-Siège, se référer au King Diary particulièrement la période 1937-1947.Voir aussi, Canadian Annual Review for 1969, p.224-225.Sur la diplomatie vaticane, consulter John Robbins «The Vatican’s political role in the international sphere», International Perspectives, Jan.-Feb.1974, et John Gellner «The Politics of Rome, A good listening post with a very long view», The Globe Magazine, Sept.18,1971.Mgr.Paul Poupart, Connaissance du Vatican, Éditions Beauchesne 1974.Jacques Mercier: Vingt siècles d’histoire du Vatican.Éditions Lavauzelle 1979. JEAN-PAUL II AU CANADA 57 JEAN-PAUL II AU CANADA Pierre Trottier Le Pape est venu au Canada.11 nous a dit de façon plus ou moins attendue, la doctrine de l’Église en matière de fidélité conjugale, de contraception, d’avortement, de célibat des prêtres, de la présence féminine dans l'Église, etc.Son autorité s’appuie, entre autres, sur une tradition deux fois millénaire que nous connaissons, au moins d’une façon générale, par l'histoire de la Papauté et des conciles ainsi que l’histoire des relations entre Rome et les diverses capitales de la chrétienté.Derrière cette tradition, toutefois, il y a une histoire des ?sociétés et des civilisations que les spécialistes explorent de plus en plus à l’aide des documents médicaux, juridiques et aussi théologiques, c’est-à-dire par delà l’histoire événementielle des guerres, des règnes, des républiques, des empires, etc.Parmi ces histoires spécialisées qui ont retenu mon attention, il y a Porneia, d'Aline Rousselle (PUF, 1983), qui me dit que chasteté, pratiques continentes, célibat, virginité, étaient particulièrement à l’honneur dès les premiers siècles de Père - chrétienne.À première vue, rien de plus conforme à fidée reçue d'une religion naissante, divinement issue d'une parthénogénèse et de l’action d'un Christ célibataire relayé par un Saint Paul pour qui le mariage n’était qu’un pis-aller.La surprise, car surprise il y a, du moins pour moi, est d’apprendre que ce courant de pensée ou de sensibilité n’est pas limité aux seuls chrétiens mais s’étend aussi aux païens de l’époque et que la médecine du temps, celle des médecins païens («tous sont païens», dit Rousselle en p.15) était «d’accord pour souhaiter l’abstinence sexuelle» (p.23).Pour des raisons de santé, on tolère l’activité sexuelle, on la conseille aussi, mais avec prudence car «enfin c’est tout de même vers ceux qui s’abstiennent que va la sympathie médicale» P.32).Ou encore: «Le régime alimentaire élaboré pour ceux qui font l’amour n’est pas essentiellement un régime pour bien faire l’amour.C’est un régime qui atténue la nocivité reconnue de l’activité sexuelle» (p.30).Et voilà: le désir du corps d’autrui prend alors le nom de porneia.(La pornographie suivra éventuellement).Le dualisme se définit.Les tabous sexuels bibliques tenant à l’impureté féminine, l’homosexualité des Grecs, le juridisme romain qui pousse au mariage pour assurer d’abord la succession et la préservation patrimoniale, tout concourt pour doter notre tradition judéo-gréco-romaine d’un solide héritage de misogynie.Misogynie de fait au départ, elle devient consciente, logique, philosophique avec Aristote.C’est que la gynécologie n’est pas très solide à l’époque.Car «femmes grecques ou femmes romaines, elles ne se laissent pas volontiers examiner par des hommes».Les médecins antiques ne font que recueillir «des confidences faites par des sages-femmes».La gynécologie est donc «une science des femmes, reposant sur l’observation, que les médecins du Corpus Hippocratique ont recopiée» (pp.39-40).Une dernière citation: «Il ne s’agit plus là d’une maîtrise 59 des femmes sur leur corps par le moyen de l’observation et de la concentration de ces observations par quelques femmes spécialistes.Ce sont des questions qui reposent sur une politique, une politique masculine, qui requiert la réflexion médicale pour plus d’efficacité: une gynéconomie politique à l’égard des femmes, qui, dans ce cas, est essentiellement une politique exercée par les hommes sur le corps féminin» (p.47).Telles sont les retombées sociales, laïques, d’un mouvement, païen comme chrétien, soutenu par un très élevé souci de spiritualité, et issu d’un ascétisme initialement égyptien faisant tache d’huile sur tout le monde méditerranéen.Et les religions n’en sont donc pas ainsi les premières et seules responsables car, nous dit Rousselle, «les religions ont vulgarisé ce qui était essentiellement le domaine de l’homme instruit» (p.218); car il y avait «rencontre entre ce phénomène et les inquiétudes de l’aristocratie grecque et romaine qui en a divulgué, vulgarisé, imposé le modèle à tout le monde gréco-romain» (p.247).L’intérêt de l’ouvrage, à mes yeux, réside en ce qu’il répartit les responsabilités: science médicale insuffisante, mais aussi résistance des femmes à l’examen médical masculin, à quoi s’ajoutent la culture grecque qui privilégiait le commerce masculin et le juridisme romain qui privilégiait la transmission patrimoniale, puis finalement les religions «vulgarisatrices».Si telle était la situation au début de la chrétienté, ne devrait-on pas appliquer aujourd’hui une grille analogue nous permettant de répartir à nouveau les responsabilités au lieu de les mettre toutes sur le dos d’une institution ecclésiale qui est loin d’exister in abstractor Or, il est d’autres ouvrages, encore assez récents, qui peuvent nous aider à trouver cette grille.En 1977, Marie-Odile Métrai publiait chez Aubier-Montaigne Le mariage ou les hesitations de l’Occident.C’est une somme pratiquement impossi- 60 ble à résumer dans une chronique comme celle-ci, car elle recouvre deux mille ans de notre histoire occidentale et remonte même jusqu’au Cantique des Cantiques et à la Genèse, soit un total de 6,000 ans («depuis plus de 4,000 ans», chantions-nous à la Messe de Minuit) pour faire [’histoire du rapport homme-femme, conjugal ou non, continent ou non, sublimé ou non, érotique ou non, profane ou non, etc.Les influences judéo-gréco-romaines y figurent, comme les influences médiévales (amour courtois, thomisme.) jusqu’à celles, économiques ou littéraires ou philosophiques des siècles plus récents, y compris le bourgeois XIXe et le contestataire XXe.Mieux vaut en recommander la lecture, purement et simplement.Mais non sans en relever deux passages particulièrement résonnants à mes oreilles et à mon coeur: une analyse de l’amour courtois, chanté par les troubadours aux Xle et Xlle siècles, comme premier mouvement occidental de libération féminine (aristocratique certes, littéraire certes, mais aussi phénomène de société) et un résumé d’une théologie orthodoxe slave qui n’oppose pas Bros et Agapê comme on le fait en Occident.Les troubadours provençaux, ma première véritable influence littéraire éprouvée, subie, acceptée dès l’adolescence, confirmée et reconfirmée depuis, et ce particulièrement chez M.O.Métrai qui rejoint en même temps l’étude d’Henri Daven-son (pseudonyme du regretté Henri-Irénée Marrou) sur Les Troubadours, publiée en 1961 dans la collection Le Temps qui court aux éditions du Seuil.Les troubadours et leurs dames ont connu une érotique courtoise, tantôt poétisée, tantôt franchement et même crûment exprimée, où le rapport homme-femme atteint à une égalité dans une reconnaissance réciproque sans précédent.La dame noble qui accueille son troubadour, l’élève et le libère de sa condition roturière.Le troubadour qui aime et 61 célèbre sa dame la libère de son asservissement au mari-seigneur-et-maître.Quant à la théologie orthodoxe russe, elle vient confirmer un sentiment éprouvé en Russie, le temps de deux séjours diplomatiques, totalisant près de six années.Cette théologie russe de l’amour «développe une conception de l’amour où l’agapê transforme l’éros sans jamais le supprimer.» {Le Mariage etc., p.176.) «L’érotique russe est sans doute le plus proche ‘analogue’ de la conception médiévale du couple.Ce qu'elle accorde au désir et au plaisir dans le choix conjugal fait sortir le mariage russe des strictes limites de la monogamie ascétique», {ibid., p.177) Avec les troubadours, nous sommes au coeur de cette période que vont clore Dante et ses Fedeli d’amore, héritiers des poètes-soufîs d’Iran, eux-mêmes fidèles d’amour, épris d’une Sophia, d’une Sagesse, beauté divine aux traits féminins et qui, dans leur vision poético-mystique, les font accéder au divin, comme Dante entrant au Paradis guidé par Béatrice.N’esfelle pas d’une sembable inspiration, la devise «Lotus tuus» de Jean-Paul II, auto-consacré à la Vierge, comme un troubadour au service de sa Dame?Ne fleure-t-elle pas bon son «duecento»?Elle serait ainsi d’un esprit antérieur à la Renaissance italienne dont les monuments à Rome entourent le Pape aujourd’hui, mais peut-être pas pour sa plus grande joie.Enfin, n’est-ce pas parler comme un soufî que de parler du coeur comme «centre symbolique du moi intérieur, et ce moi intérieur est de par sa nature même, spirituel» (homélie de Vancouver)?Comme nous le rappelle Henry Corbin, «le coeur chez Ibn Arabî, comme dans le soufisme en général, est l’organe par lequel est produite la vraie connaissance.Il faut penser ici à l'importance accordée à cette notion du coeur par les mystiques de tous les temps et de tous les pays.» {L'Imagination créatrice 62 dans le Soufisme d’Ibn Arabî, pp.170-171.) Rêverie de poète, que cela?Si on veut, mais qu’on le veuille ou non, il demeure et il demeurera difficile de comprendre (1) le mouvement féministe moderne sans référence à ce premier féminisme des siècles d’amour courtois (ne serait-ce que pour mieux distinguer leurs spécificités); (2) la mariologie qui sous-tend le «totus tuus» de Jean-Paul II et qui prend son essor presque concurremment à l’amour courtois (et à celui des soufïs iraniens).Mais passons.Oui, passons plutôt à cette théologie orthodoxe russe d’un amour qui n’oppose pas diamétralement Bros et Agapê comme le fait une pensée philosophique occidentale dualiste.(Je signale ici l’excellent ouvrage de Marie-Madeleine Davy, La Philosophie au Douzième Siècle, Albin Michel, 1980), analysant la rupture entre Orient et Occident, entre une philosophie qui est amour de la sagesse et celle qui est science profane et rationaliste, devenue telle sous l’impulsion d’Abélard.) J’ai ouï dire que Jean-Paul II a à son agenda et en pressante priorité la réunion (réunification?) des Églises d’Orient et d’Occident, c’est-à-dire de l’orthodoxie à la catholicité, autrement dit la résorption complète du Grand Schisme.En cela, il rejoindrait sans doute l’intention première de Jean XXIII convoquant Vatican II, animé par son expérience diplomatique en Orient, et l’intention aussi de Paul VI allant rendre visite au Patriarche Athénagoras.Mais cela posera le problème de la reconnaissance du mariage des prêtres orthodoxes comme, au Canada, le problème se pose de l’ordination de gens mariés chez nos Amérindiens qui tiennent de leur tradition ancestrale qu’un chef n’est pas un chef s’il n’ést pas marié.Que Rome à l’Est et à l’Ouest, que Rome en Europe orientale (dont vient Jean-Paul II) comme en cet extrême-occident qu’est le Canada, que Rome bâtisse des ponts (le Pape est pontifex, faiseur de ponts) et d’inté- 63 ressantes perspectives se font jour.Quitte à avouer plus tard que j’ai pris mes désirs pour des réalités, pendant la visite du Pape, j’ai senti comme une vague de fond, un mouvement souterrain, perceptible au coeur sinon visible encore à l’oeil, d’une pensée romaine qui éclate hors des murs de Rome et embrasse des réalités littéralement excentriques.A tout le moins, notre Pape pontifex pratique les ponts aériens et il les pratique fort bien comme au Canada, où la presse écrite ou parlée conclut qu’il a révélé le Canada aux Canadiens et les Canadiens les uns aux autres.Et les Canadiens et autres humains des deux sexes les uns aux autres, par delà le statisme apparent de certaines positions doctrinales?Pour ma part, je parie que oui, à condition que chacun de nous fasse sa part et reconnaisse que, pas plus à l’époque gréco-romaine et pas davantage aujourd’hui, l’Église n’est responsable de tout.Enfin, parlant de rapprochement Est-ouest (pas seulement politique comme on le pratique naïvement suite à la mort de Staline) et de rapprochement entre Canadiens, orientaux comme occidentaux, rappelons-nous que ce Pape est le vicaire d’un Christ qui dans sa crèche est entouré d’un boeuf et d’un âne.Pourquoi?Pour être réchauffé par leur haleine?Explication pieuse, mais vulgaire et matérialiste.Ici, ma source sera le grand mythologue américain Joseph Campbell: «The recurrence of many of the best-loved themes of the older, pagan mythologies in legends of the Christian Saviour was a recognized feature intentionally stressed in the earliest Christian centuries.The meaning, for example, of the ass and ox in the Nativité scene would in the fourth century A.D.have been perfectly obvious to all, since these were the beasts symbolic in that century of the contending brothers, Seth and Osiris.Their inclusion in the new setting would have signified, firstly, that in Christ opposites 64 are reconciled.» (The Mythic Image, p.32, Princeton University Press, 1974).C ’est comme pour comprendre le rapport homme-femme selon le Pomeïa d’Aline Rousselle, il faut remonter à l’Égypte.Je viens de dire un peu plus haut que je pariais pour une évolution de certaines positions doctrinales.Mais j’ai aussi fait tout d’abord des rappels historiques dont le but est d’inviter à la prudence.C’est ce que fait également le regretté Philippe Ariès dans sa préface au Mariage de Marie-Odile Métrai, en nous rappelant «la diversité d’une société faite même aujourd’hui d’un présent conscient et rationnel et de beaucoup de passé enfoui.En outre, on ne change pas les moeurs ou les mentalités comme les régimes politiques, économiques ou sociaux.On pourrait comparer le monde politique, économique et social à une voiture rapide, et celui des moeurs à un lourd navire.On ne conduit pas le navire des moeurs comme la voiture de la politique (.) Le lourd navire des moeurs choisit sa route sous des pressions multiples et lointaines qui échappent pour une grande part à nos volontés et même à notre connaissance.» C ’est ce que j’aimerais rappeler à Lysiane Gagnon à propos de sa chronique du 29 septembre dans la Presse sur la visite du Pape, dont sont extraites les lignes suivantes: Pendant tout le temps qu’à duré la visite du pape, on fut immergé dans un bain de religiosité.Aucune voix divergente (___) Que n’ait jamais percé, dans ce concert una- nime, la moindre voix détonnante, qu’à peu près personne n’ait fait état d’une autre vision, plus critique ou à tout le moins plus distancée, que jamais la parole laïque ne se soit exprimée, dans le Québec pluraliste et décléri-calisé de 1984, voilà qui en soi constitue l’un des aspects 65 les plus surprenants — et, sous l’angle de la vitalité intellectuelle d’une société, les plus désolants — de la visite papale (.) Un fait saillant: la dissociation très mclu- hanienne qui s’est effectuée dans la perception populaire entre le message et la façon dont le message a été véhiculé, entre le contenu et le contenant.Rien de ce que le pape dit sur la vie concrète — sexualité, mariage, contraception, etc.— n’est écouté dans la plupart des milieux.De fait, à la seule exception de l’avortement, qui reste une question controversée, on ne se donne même plus la peine d’en discuter, tant ces préceptes (qui tiennent probablement au fait que cette Église est une confrérie d’hommes célibataires) sont non-pertinents et saugrenus par rapport à la réalité (.) De deux choses l’une, ou bien il faut d’autres outils intellectuels que les critères rationnels habituels pour analyser le contenu politique du message papal, ou bien sa démarche est incohérente, ou bien encore, troisième hypothèse, le pape réagit tout simplement comme un vieux nationaliste polonais.Pourquoi la résistance ‘illégale’ des Polonais serait-elle louable, et celle des Latino-Américains condamnable?(.) Et qui, mais qui donc le pape a-t-il choisi de béatifier?Celle qui a fondé une communauté exclusivement destinée à fournir des servantes aux prêtres! Mais pourquoi s’en étonner?A l’heure où de nombreux protestants ont des pasteurs féminins et les juifs réformés, des femmes-rabbins, l’Église catholique est avec l’Islam la seule organisation sociale qui exclut les femmes des postes de responsabilité non pas seulement sous l’effet de l’habitude et des traditions; mais par ¦ 66 principe; la seule organisation où La discrimination contre les femmes est non seulement tolérée mais considérée comme la voie à suivre.Et c’est la seule Église au monde à.mépriser les femmes au point d’interdire à ses ministres du culte d’en aimer une.Un tel texte, ou du moins les passages précités soulèvent quelques questions: 1.Le Pape est-il venu visiter uniquement «le Québec pluraliste et décléricalisé de 1984?», ou bien est-il aussi venu visiter le Québec historique, berceau de la chrétienté en Amérique du Nord?S’est-il adressé uniquement aux Amérindiens de 1984 ou aussi à ceux qui ont des griefs séculaires contre l’homme blanc?2.Est-ce que les préceptes concernant «sexualité, mariage, contraception, etc.(qui tiennent probablement au fait que l’Église est une confrérie d’hommes célibataires) sont non-pertinents et saugrenus par rapport à la réalité» de 1984 uniquement, ou n’y a-t-il pas une réalité historique, utilement rappelée par Aline Rousselle (voir supra), et dont la durée appréciable mérite d’être gardée à l’esprit?Ces préceptes ne sont-ils dus qu’à une Église-confrérie d’hommes célibataires ou ne le sont-ils pas également à une longue histoire plongeant ses racines dans une époque où païens et chrétiens étaient imbus d’un idéal de continence?3.Ne faut-il pas, en effet, et Lysiane Gagnon le suggère elle-même, «d’autres outils intellectuels que les critères rationnels habituels pour analyser le contenu politique du message papal»?Et pourquoi pas les outils des historiens?4.Lysiane Gagnon a-t-elle oublié, dans son dernier paragraphe, l’Église orthodoxe qui exclut également les femmes de la prêtrise?, l’Église orthodoxe avec laquelle il y a une certaine priorité oecuménique?Or, si cette priorité existe, l’ordination :F • M • fîl (t èi ill I fil k llii fil «1 ft des femmes n'est pas pour demain, car les orthodoxes y sont, de tout temps et jusqu’à nouvel ordre, totalement opposés.Il y a des handicapés physiques dont la société de 1984 s’efforce de tenir compte en leur facilitant les gestes quotidiens (téléphones payants à leur portée, plans inclinés pour chaises roulantes, etc.) N’y aurait-il pas par hasard d’autres handicapés, ceux qui (se) sont amputés de leur histoire pour ne vivre que dans le Québec, l’Amérique ou le monde de 1984?Lysiane Gagnon, une handicapée?Que non, puisqu’elle suppute le besoin «d’autres outils intellectuels que les critères rationnels habituels, etc.» Mais que ne les emploie-t-elle?Il arrive que j’applaudis à la lecture de ses chroniques huit ou neuf fois sur dix.Parfois, je reste neutre ou je décroche parce que le sujet n’est pas dans mes cordes.Mais cette fois-ci, je tique.Je tique au nom de l’histoire.De l’histoire du Québec, comme de l’histoire des moeurs, comme de l’histoire de la (des) religion(s).Dixit feu Philippe Ariès dans sa préface précitée: «On a aujourd’hui tendance, non seulement chez les antichrétiens, mais chez les chrétiens hostiles à la tradition dite de chrétienté, à surévaluer l’influence de l’Église sur les moeurs.» Or, la première mission de Jésus dans la crèche, c’était de réconcilier le boeuf et l’âne, Seth et Osiris, Caïn et Abel.Évidemment, il s’agit de mauvaises histoires de mâles, de frères ennemis, mais c’est de cela que l’histoire s’est faite.Quel dommage que l’un des deux animaux de la crèche n’ait pas été femelle, que le boeuf n’ait pas été vache ou que l’âne n’ait pas été ânesse! Hélas, à l’époque, c’était les hommes qui se bagarraient.L’histoire est faite de bagarres d’hommes.À cause de femmes?Oui, bien sûr, il y a l’Iliade, la guerre de Troie à cause d’Hélène (.) Bien avant tout cela, deux femmes se bagarrèrent pour un homme: c’étaient Lilith et Ève, au sujet d’Adam.Si cette 68 question devenait prioritaire, alors là, oui, on pourra parler, comme Lysiane Gagnon, de «la vie concrète — sexualité, mariage, contraception, etc.» Mais pour remonter aussi loin dans le temps, il faudra un sacré sens de T histoire, et de la protohistoire et de la préhistoire.Résumons-nous: a) reconnaissance du mariage des prêtres, dans certains cas, dans certains lieux: possible; b) oecuménisme catholico-orthodoxe, résorption du schisme, réconciliation Est-Ouest (au moins spirituelle): probable; c) ordination ou promotion des femmes dans l’Église, nouvelle doctrine en matière de sexualité, divorce, contraception, etc.beaucoup moins possibles, beaucoup moins probables dans un prévisible avenir.Protestantisme et féminisme, s’abstenir d’espoirs à trop court terme.Il y a trop d’histoire à remonter, à résorber, à sauver, à rédimer, avant d’en arriver là.Note.Au sujet de Lilith, signalons l’ouvrage très fouillé de Jacques Bril : Lilith ou la mère obscure (Payot, 1981) où l’auteur retrace la lignée biblique, méso-potamienne, gréco-latine, arabe et européenne du mythe, pour en venir à sa portée possible dans notre civilisation technique.Signalons également la pièce radiophonique « Lilith » de Jacques Folch-Ribas (dans Liberté, août 1984), qui, avec mes poèmes des Écrits (No 46, 1982), marquent l’émergence du mythe en question dans nos lettres. DEUX CONTES II If CI I C -71 LES MOUCHES Daniel Gagnon Les mouches sont captives dans sa fenêtre.Elles entrent par de petits trous à la base et, pour en ressortir, attirées par la grande lumière de la vitre, vont se promener sur ce mirage, essayant de le percer inutilement, vrombissant et se fâchant.La femme, un moment assise dans la chambre d'hôtel, se demande si elle n’est pas leur soeur.Utilisant ses ailes, elle va au plus facile, elle cherche dans le champ lumineux une envolée.La lumière n’est pas synonyme d’envolée.Elle n’est pas nécessairement liberté, pense-t-elle.Par où suis-je venue?Si je le savais, si seulement je le trouvais.Il faudrait que je me ferme les yeux.La nuit, les mouches dorment.Et le jour, quand la lumière vient, elles recommencent à vrombir contre la vitre, leurs sens les trompant, croyant que ce qu’elles perçoivent est vrai, mais s’arrêtant à ce jugement trop indubitablement vrai.Il faudrait que je cherche dans la nuit, se dit la femme.Chercher dans l’invisible.Le visible m’aveugle; comme les mouches, je crois voir.Le plus terrible, c’est que je vois.Je vois trop bien.Je vois le réel.Je vois ces mondes où je désire m’envoler et d’où je viens.Je ne me souviens plus par où je suis venue.Elle ferme les yeux, buvant son café noir du matin.J’ai vrombi toute ma vie dans les mirages.J'ai posé mes ventouses partout sur l’immense vitre de mon envie, cette envie trop forte, ces visions de la beauté si vaste et si grande, si tentante.Comment ne pas désirer quand on voit si bien ce que l’on désire?Comment se fermer les yeux et croire qu’on ne trouvera rien avec les yeux, avec les sens, avec la clarté du savoir?Les mouches se doutent-elles de quelque chose?Attendent-elles un peu le hasard pour les aider, la chance, une idée subite, une fatigue?La femme regarde attentivement une mouche épuisée d’avoir tant vrombi.Elle marche lentement sur le cadre inférieur de la fenêtre double.Elle est tout près des trois orifices par où entre l’air, tout petits orifices un peu sombres.Un hasard ajouté à sa fatigue pourrait la sauver.Elle irait dehors d’un coup.Elle oublierait tous ses malheurs et s’envolerait dans ce ciel qu’elle voyait si bien.Ne sent-elle pas sur son corps l’air frais tout près d’elle, se demande la femme.Elle met l’index derrière elle pour la faire avancer.Mais la mouche s’agite, bat des ailes inutilement et vrombit contre la vitre pour retomber, nerveuse, abattue, sur le bois du cadre.Le ciel est bleu, d’un bleu magnifique, infini, d’une réalité impossible à contester, d’une présence irréfutable.Il y a tout ce paysage où voler serait possible, ce lac, ces champs rouilles et ocres, ces arbres, ces pins et ces sapins verdoyants aux milliards d’aiguilles, cet air sans limite! cette puissance et cette jouissance qu’elle aurait de voler librement, sans d’autre joie que d’aller et de dépenser une belle énergie de is mouche, de gaspiller avec plaisir et reconnaissance aveugle son temps de mouche, de consommer un destin sans révolte et sans angoisse, chantant la beauté du monde dans le vrombissement nerveux et incessant de ses ailes, dans le bonheur d’être mouche ej et ne demandant rien d’autre que d’être mouche parfaitement e fondue de tout son être dans l’explosion de l’univers, dans l’instant sans fond, illimité, éternel, pour la Gloire de Dieu.Croire et douter, douter et croire, se dit la femme. 74 LES COMÉDIENS Daniel Gagnon Il se regarde dans le miroir.Son corps a cinquante-deux ans.La bedaine.La colonne vertébrale croche.Ce serait cela qui lui donnerait tant de mal à l’estomac.Les médecins ne trouvent pas.Un hernie au duodénum?Le diabète?Les massages lui font du bien.Et tous ces jeunes qui montent et qui poussent les vieux hors du camp avec irrévérence! Seront-ils seulement meilleurs, plus forts?Comment se défendre?Être encore obligé de prouver à mon âge, se dit le comédien.Je n’ai pas d’histoire.Souris et moi, nous perdons notre vie dans ce cirque.A chaque fois, je dois me représenter.Remonter sur les planches avec rien que mon corps vieillissant, un système digestif défectueux, une poche stomacale ulcérée, des douleurs dans les jambes, aux reins, au dos, des migraines, des dents tombées, déchaussées, saignantes, des 75 hémorroïdes, des ongles incarnés, un coeur essoufflé, une gorge brûlée, un front chauve et ridé, des oreilles un peu sourdes, des yeux myopes, ah horreur! et des sens diminués! — Je vais vers la mort! crie le comédien dans sa loge et il se met à rire à gorge déployée, de cette voix de tonnerre qu’il possède et qu’il a exercée.Tout est à recommencer à chaque fois, mais je suis fatigué, je ne peux plus recommencer toujours, j’ai besoin de.Le comédien regarde sa petite main crochie par la polio.Il est devenu acrobate.Un vrai singe pouvant sauter par-dessus des portes et faire des pirouettes inimaginables sur scène.Il connaît tout le corps.Son mouvement.Comment doit-on se baisser?Faut-il plier les reins?Non.Plier les genoux épargne l’effort.Faut-il pousser avec les la bras?Non.Pousser avec son bassin, comme les travailleurs des champs savent tous faire instinctivement.Connaître les forces de son corps.Les travailleurs ont la courbe du travail en leurs mains vieilles.Ces mains sont légèrement fermées; détendues, elles se replient un peu sur elles-mêmes, à la manière des mains de semeurs.La vie vieillissant les hommes et les femmes ne laisse-t-elle pas quand même des marques de beauté sur les corps?Les rides ne sont pas que laides, les courbures du corps des vieux expriment souvent de la chaleur, témoignent de la générosité de leur vie.Je suis vieux déjà, oui, mais suis-je beau?se demande le comédien.Je suis un acteur.Mon corps est ma planche de salut, mon instrument de travail, mon ardoise d’écolier, mon engin, mon véhicule spatial. 76 — Monsieur Brador, c’est à votre tour dans quinze minutes, vient dire une petite voix effrayée de femme dans l’entrebâillement de la porte de la loge.— J’ai demandé du café! Je n’ai pas eu mon café?Mon café, mon café! crie le comédien.Il hurle et court dans la loge comme en cage, il prend de la vitesse et entre en piste sur les murs, qu’il parcourt de bas en haut jusqu’au plafond, se servant de ses bras et de ses jambes; puis, il se pend par sa petite main de polio à l’applique du plafonnier, nu comme un ver, grimaçant à faire peur, fou de rage, gigotant des jambes, secoué de tics violents et de spasmes.Il rugit «café! café!» — Je vais aller avertir le directeur, dit la petite voix effrayée.— Allez-y avertir le director de butor d’enfant de chiard de mort de sort de christor de cibor de tabamor d’hostor! Le comédien nu étire son bras, donne un coup de jambe, son pénis bat l’air, et comme un petit malcommode, un petit gri-pette, il saute, il vole jusqu’au rebord de la fenêtre, les fesses contre la vitre, les orteils serrés, son corps de cinquante-deux ans en alerte, en pleine action, toute adrénaline déclenchée, les yeux écarquillés, la petite poitrine bondissante, et hop ! une autre envolée du petit vieux cupidon, il attrape le chambranle de la porte d’entrée, et on entend la petite voix effrayée émettre un cri aigu de chauve-souris, criant monsieur Brador.monsieur Brador est.est., et subitement on perd le reste, sa voix s’effrayant à tel point et devenant si haute qu’on ne l’entend plus.- Café! Café! Café! Arrive le directeur.— Café-tu là?dit le directeur, gros blagueur.Le comédien saute sur le directeur et lui tape sur la tête avec ses deux poings. ¦ 77 Et il court à nouveau dans la pièce, à quatre pattes sur le tapis, puis il fait des sauts d’un mètre par-dessus les meubles, atterrit sur la table de maquillage devant le miroir, puis de là un grand bond jusque sur le toit de la garde-robe.Il crie et grimace.Il fait un nouvel envol de l’armoire à la commode, puis il saute de la commode à l’applique du plafonnier où il se tient par sa petite main de polio dans la même posture indécente de tout à l’heure.— Que fait madame Simon?demande le directeur de sa grosse voix épaisse.C’est alors que le comédien laisse tomber quelques gouttes de liquide doré, et cela s’avère être du pipi quand le filet d’eau grossit et devient jaune et tombe par terre dans une odeur bien caractéristique, éclaboussant les souliers vernis du directeur du café-théâtre et les jambes de la petite voix effrayée.— Ah ! vous voilà, madame Simon, votre Brador est surexcité.Il faut faire vite, vous entrez en scène dans cinq minutes, dit le directeur.Madame Simon tape dans ses mains en criant d’une voix ^ stridente : «Grisgris ! Grisgris Brador ici ! tout de suite ! descends de là!» fl ^ Le comédien hésite.Madame Simon exhibe une lanière de cuir qu’elle fait claquer d’un coup sec dans l’air de la loge.On entend un petit bruit de plainte derrière le gros corps de la matrone.C’est le gémissement de Souris.À cette lamentation de son amoureuse, aussitôt le comédien Grisgris Brador saute en bas et se place devant madame Simon à côté de Souris Soda qui l’a rejoint.— Faites la belle, dit la matrone, allez! ¦ Le comédien et la comédienne font la belle.Grisgris Brador essaie d’embrasser Souris, mais le fouet claque immédiatement au-dessus de leurs têtes.— Allons, nous n’avons pas de temps à perdre, gueule la femme à barbe, monsieur Brador mettez votre caleçon, et vite ! Le fouet claque et siffle dans l’air de la loge.Le comédien a un début d’érection.Et rien n’horripile tant madame Simon.Elle donne des coups de pieds vers l’organe et le comédien se sauve à quatre pattes en se lamentant, alors que Souris émet des petits cris d’inquiétude.Il enfile en vitesse son caleçon et sa chemisette au fond de la loge, tremblant, et revient se placer.Madame Simon les époussette, les peigne, les brosse.— Bon!sommes-nous prêts?demande-t-elle.Le comédien et la comédienne disent oui.Souris est un peu plus jeune que Grisgris, elle a quarante-huit ans.Ils font du théâtre ensemble depuis vingt-cinq ans sous la direction de madame Simon.Cette dernière les nourrit, les loge et les habille, en retour ils se placent sous ses ordres.Nous ne pouvons plus fuir, pense le comédien.Nous sommes trop vieux, trop fatigués.Ah! si nous pouvions nous libérer de nos singeries! J’ai mal à mon coeur.Surtout de voir Souris qui se met à la tâche toujours sans se révolter.Je sais qu’elle souffre beaucoup.Elle a déjà des cheveux blancs, la pauvre petite, elle ne se plaint pas, son arthrite aux hanches, aux genoux, je le vois, elle a du mal à se baisser et à faire les mouvements que Madame Simon nous impose.A chaque soir, jouer pour rien ou presque, nous épuiser sans récompense et sans reconnaissance, tout cela pour seulement pouvoir exister, pour seulement pouvoir étouffer. 79 Nous voulions faire du vrai théâtre, du beau théâtre, de l’émouvant théâtre! Personne n’a jamais voulu de nous.Nos jeux n’ont jamais intéressé qui que ce soit.Nous nous endettions, nous n’avions plus de quoi manger.C’est madame Simon qui nous a sortis du pétrin en nous engageant dans son cirque.Je perds mes dents, je perds mes cheveux, mon dos me fait mal.Pauvre petite Souris Soda, nous ne pouvons plus endurer tout ça.— Souris Soda, m’aimes-tu toujours?demande le comédien à l’oreille de sa comédienne, pendant que la femme à barbe a le dos tourné un instant.— Oui Grisgris Brador, je t’aime, j’aime ton coeur, ton âme et ton corps, tu es mon réconfort, tu es tout pour moi.Ne te décourage pas, chéri, ne te révolte pas ainsi, tu te fais du mal.Il faut continuer.— J’étouffe, je n’en peux plus de ce monde, dit Grisgris.— Hop! debout! à l’attention! crie la matrone le fouet à la main.Tantôt, il faudra une nouvelle fois encore monter sur nos tabourets en scène et faire nos singeries.Madame Simon lance les balles, il faut les rattraper, jongler, ensuite danser en faisant la belle, grimper à l’échelle, sauter en pirouette, nous embrasser, nous rouler ensemble, nous enlacer.Souris Soda doit faire semblant de me fuir, moi de la poursuivre, je dois baisser sa culotte et la mienne, et comme un couple au zoo, je la monte et elle se laisse monter, et zougne zougne pour les Américains qui applaudissent.Puis nous nous tenons au milieu de la scène, la main dans la main, la culotte sur les genoux, face à la salle, nos vieux sexes 80 blanchis dans la lumière des projecteurs, et nous saluons tant et aussi longtemps que les spectateurs du café-théâtre, à la sugges-tion de madame Simon, veulent bien nous lancer de la monnaie pour nous faire pencher ou marcher dans cette position humiliante.Nous sommes lâches, je le dis à Souris Soda chaque soir après la représentation.Et ma pauvre petite vieille pleure à chaque fois.— Hop! debout! à l’attention! crie la matrone le fouet à la main.Grisgris Brador, vous vouliez du café?— Oui, dit le comédien, est-ce que Souris Soda pourrait en avoir un aussi, s’il vous plaît, Madame la maîtresse?— Souris Soda, est-ce vrai que vous voulez vous aussi un café?demande la femme à barbe.— Oui, dit d’une petite voix claire Souris Soda, oui Madame la maîtresse.— On n’a pas le temps, dit le directeur du café-théâtre, vous entrez en scène dans deux minutes.— Madame la maîtresse, s’il vous plaît, dit Grisgris Brador, nous n’avons pas mangé de la journée.— Après le spectacle! il est trop tard maintenant, dit la virago.C’est vous qui avez tout retardé avec votre crise tout à l’heure.Vous serez puni pour ça et pour le dégât que vous avez fait par terre.Souris Soda et vous, serez séparés deux jours.Nous sommes mardi, alors jusqu’à jeudi soir après le spectacle.Je suis fatigué, pense le comédien, tout est à recommencer à chaque fois, je ne peux plus recommencer toujours, Souris Soda non plus, c’est trop, nos vieux corps vieillissants, nos douleurs dans les jambes et le dos, nos mauvaises digestions, nos muscles épuisés, nos yeux myopes.Je n’accepte plus ces conditions, se dit le comédien.— _____________________________ : 81 — Du café, s’il vous plaît, madame la maîtresse, dit Grisgris Brador dans un souffle.— Non, c’est impossible maintenant, répond la femme à barbe.Sale sadique, pense le comédien, elle jouit de notre écrasement et porte cette jouissance sur scène pour l’offrir au public qui la paie en retour, mais jamais nous n’empochons la menue monnaie qu’on lance à nos fesses à l’air dans nos culottes baissées.Il ne peut pas en être autrement.C’est notre malheur qui fait leur bonheur.Notre déchéance les excite.Notre souffrance morale, notre humiliation.Pourquoi payer les comédiens?Ce serait tout gâcher, il n’y aurait plus de spectacle.Puisque le spectacle est nos vieux corps amaigris, diabétiques et arthritiques, nos vieux sexes, nos maux, nos douleurs, notre misère, notre vibration malheureuse sur scène, notre lâcheté enfin.Le jeu de madame Simon, c’est de nous affamer et de nous maltraiter.Elle nous a d’abord bien soignés il y a vingt ans.Mais lentement et sûrement, elle nous a fait ses esclaves.Où pouvons-nous aller?plus nous avançons en âge plus l’étau se resserre.Ah ! serait-il encore possible de simplement rêver à un théâtre de beauté, de gestes moraux, grands, héroïques, d’un théâtre grand et de coeur, agrandissant l’âme et donnant la foi, rendant généreux, beau, humain, fraternel, charitable et joyeux?Tant d’espoir, tant de désir dans de si petits corps de vieux dépourvus que nous sommes.Tant d’envie d’absolu dans la misère quotidienne et dans la petitesse de nos vies renfermées! — C’est l’heure! gueulent ensemble les grosses voix de la matrone et du directeur. Nous ne rendons pas le public généreux, Souris Soda et moi, par nos spectacles ridicules, nous l’abrutissons, nous le barbari-sons, nous excitons sa violence, nous durcissons son coeur, nous rapetissons son âme en lui plaisant par notre veulerie.— Nous sommes lâches, nous sommes lâches, dit Gris-gris Brader tout bas.— Grisgris, dit Souris Soda, viens, chéri, allons jouer.— Non! je n’y vais pas, nous n’irons pas, s’exclame, têtu, Grisgris Brader.Je ne veux plus donner des spectacles immoraux! Souris, partons! n’y allons pas, n’y allons plus! Sauvons-nous! La grosse femme à barbe fait claquer sèchement son fouet.La petite voix effrayée crie et perce les tympans.Souris Soda gémit.Grisgris Brador dit: «Nous sommes libres, nous partirons, peu importe ce qu’il nous en coûtera.Tant qu’à mourir, nous mourrons dignement.Nous ne vivrons et, surtout, ne jouerons plus à quatre pattes pour seulement avoir le droit de respirer et de manger.Nous mentons au public à tous les soirs, nous sommes des branleux, nous ne lui montrons pas nos coeurs, nos envies, nos souhaits, nos espoirs, nos prières véritables.Nous plions l’échine et nous sommes traités comme on traite les veules, avec mépris.Nous voulons que le public exprime sa grandeur et sa vertu, et son coeur, car il a un coeur, et nous ne lui présentons que notre lâcheté.» Le fouet claque sèchement contre les jambes du comédien.La petite voix effrayée vibre aigrement, acidement, très haut dans l’énervement.Grisgris Brador saute dans les airs d’un bond et se pose sur le toit de l’armoire à linge. Le fouet claque et manque de peu Souris Soda.À son tour, la comédienne saute, agile, et rejoint d’un bond son époux sur le toit de l’armoire à linge.Le fouet de la femme à barbe siffle et tente de fustiger les comédiens qui se serrent l’un contre l’autre dans leur mauvais abri.Ils émettent de faibles cris apeurés, étouffés.Le directeur secoue l’armoire pour les faire tomber.— Descendez, dit le gros bonhomme chauve, le spectacle est commencé! — Oui, dit Grisgris Brador, le spectacle est commencé! Il est enfin commencé, pour le vrai, nous sommes les vrais acteurs que nous voulons être depuis longtemps! Le fouet de la harpie claque et cingle les jambes des comédiens.Ils gémissent comme des bêtes blessées.La petite voix effrayée vibre si haut qu’elle n’est presque plus audible.Puis le fouet à nouveau pète dans l’air et fend d’un coup le mollet de Grisgris Brador.Il pousse un cri de douleur et Souris Soda crie aussi de peur, de chagrin.La petite voix effrayée décolle en hauteur et atteint des sons stridents et suprasoniques hors gamme, on ne voit que sa minuscule bouche rouge ouverte légèrement et les nerfs contractés de son cou, et, comme portée par ce cri surnaturel, elle vole dans sa robe vaporeuse jusqu’à la fenêtre qu'elle fait éclater toute grande sur la cour arrière du café-théâtre, comme par magie, et une bonne bouffée de vent entre dans la loge.Et les nuages sont là, en groupes blancs, en théâtre, ils passent nus et n’ont pas de honte.Ils sont des comédiens permanents, ils s’acoquinent, se séparent, se réunissent, se marient, se fondent, se bousculent, s’attroupent, jouent à cache-cache, se font doux, se fâchent, noircissent et grondent.Par-dessus tout, 84 ils vivent d’amour et d’eau fraîche.Ils ne font pas de compromis.Ils sont dignes.Ils sont éternels et ils le savent.Grisgris Brador et Souris Soda regardent par la fenêtre cette ouverture ménagée par l’ultrason de la petite voix effrayée, comme une brèche dans la prison de leur vie, une trouée d’espoir, comme s’ils n’avaient pas senti l’air sur leur vieille peau depuis des années.Et hop! les comédiens sautent ensemble par la fenêtre, évitant de justesse un dernier coup de fouet de la matrone et, Grisgris Brador élançant sa petite main de polio, le couple s’accroche à la corde à linge et file et file aux cris de la petite voix effrayée et de la poulie qui chante.Texte lu sur les ondes FM de Radio-Canada par le comédien Paul Hébert.(Réalisation: Raymond Fafard.) COCTEAU ET LES ENFANTS TERRIBLES 87 COCTEAU ET LES ENFANTS TERRIBLES Jean-Pierre Duquette Vingt ans après sa mort, Jean Cocteau sortirait-il du purgatoire?Cela semble bien en tout cas le voeu des éditeurs qui multiplient, depuis un an environ, parutions d’inédits et rééditions pour «souligner l’anniversaire» du 11 octobre 1963.Et puis, la dalle funéraire de Milly-la-Forêt ne proclame-t-elle pas: k «Je reste avec vous».?Que François Mauriac ait traité de Fré-goli ce «pauvre prince frivole de la rue d’Anjou» ne compte pas plus dans l’histoire de la littérature que le fait qu’il soit sorti, à la première de Bacchus en décembre 1951, drapé dans sa dignité offensée, avec lettre ouverte au Figaro littéraire («un joli crachat», etc.).On reste confondu devant l’importance de l’oeuvre de celui qui a été si souvent qualifié de touche à tout et qui cultivait lui-même allègrement cette réputation («Je voudrais être le Paganini du violon d’Ingres»), tout en devant le regretter plus tard.«Ni-vu-ni-connu-je-t’embrouille» aura réussi ce tour de force de produire une oeuvre multiforme, allant dans toutes les directions, qui chaque fois lance des étincelles en gerbes, et dont les retombées n’ont pas fini d’arriver jusqu’à nous.Poésie, m roman, dessin, fresque, illustration, théâtre, ballet, cinéma, critique: sans lui l’époque littéraire et artistique n’aurait pas le même visage.C’est surtout l’image mondaine de Cocteau qui a fait sa réputation de frivolité.On l’a beaucoup vu au bras de jolies femmes célèbres ou richissimes: grandes premières où se montre le tout-Paris, galas, réceptions, restaurants et boîtes élégants: Cocteau-la-célébrité devra payer l’addition, c’est-à-dire passer pour une locomotive, alors qu’il est à la fois la gare Saint-Lazare, les rails, et jusqu’à ce point à l’horizon où se précipite le convoi tout entier.«Un train qui fait parler de lui en déraillant et en tuant ses voyageurs arrive-t-il?arrive-t-il plus s’il arrive en gare?» En 1929, tout juste vingt ans ont passé depuis la Lampe d’Aladin, premier recueil dans le goût du jour, à la Anna de Noailles.Après les Ballets russes et 1’«Étonne-moi» de Diaghilev, on a lu le Cap de Bonne Espérance, le Potomak, les Mariés de la Tour Eiffel, Plain-Chant, Thomas l’imposteur, l’Ange Heurtebise, Orphée, Opéra, Antigone, Oedipus-Rex avec Stravinsky, et le fameux Livre blanc.Et puis voici les Enfants terribles.Raymond Radiguet est mort depuis six ans; Cocteau a quarante ans, il achève sa seconde désintoxication.La douleur où l’a plongé la disparition de son enfant-amant-disciple, en décembre 1923, l’a ramené à l’opium.Ce sont les Maritain qui le poussent à la première cure, en mars 1925, en même temps qu’ils l’entraînent à la conversion religieuse, l’une et l’autre sans effet véritable ou prolongé.Il se remet à l’opium en 1927-28, et l’euphorie est alors complète: le marin Jean Desbordes, dit Jeanjean, vient d’entrer dans sa vie.Puis, le 16 décembre 1928, Cocteau se retrouve de nouveau en clinique pour une deuxième désintoxication, pressé sans doute par son amie Coco Chanel.C’est là qu’il tient le journal publié en 1930 sous le titre, précisément, d'Opium, avec ses personnages dessinés en cylindres et en ib; na! Gi îj fï è fl tuyaux de pipe.Début mars 1929, fin de la cure.En plus du journal, il a écrit en dix-sept jours (ou dix-neuf, comme il le dit à Gide), à raison de dix-sept pages quotidiennes, les Enfants terribles qui paraîtront chez Grasset en septembre suivant.Ayant relativement peu travaillé depuis deux ans, sans doute à cause de la drogue et peut-être aussi parce que la présence de Jean Desbordes le distrait de l’écriture, la désintoxication coïncide avec le retour à l’oeuvre, comme si l’une commandait l’autre.Il confie à Gide en mars 1929: «Le vrai bénéfice de ma cure: le travail me travaille.J’expulse un livre que je souhaitais écrire depuis 1912.Le livre sort sans bousculade—il me commande, me maltraite, et je fais en dix-neuf jours un travail de plusieurs mois.» Dix-sept ans en arrière, cela nous ramène avant le Potomak, et cela signifie que la première idée des Enfants terribles aurait été celle de la première oeuvre véritablement personnelle de Cocteau, vers vingt-deux ou vingt-trois ans.Une part essentielle de ce roman surgit en droite ligne des fantasmes et des affections vraies ou rêvées—vraies et rêvées— des années du lycée.La cité Monthiers et le petit Condorcet forment donc le paysage réel, puis réinventé, de l’enfance et du roman qui s’écrit comme à son insu, puisqu’il lui est «donné», «dicté», et qu’il le transcrit «avec des fautes de style, d’orthographe auxquelles (il) n’ose pas toucher.» Le drame sera joué, rappelons-le, par quatre acteurs et un dieu\ Paul et sa soeur Élisabeth, Gérard, camarade de lycée de Paul, et Agathe la petite orpheline dont Élisabeth fait la connaissance à la maison de couture où elle travaille brièvement.L’être de rêve: l’élève Dargelos, autre camarade à Condorcet, en qui l’amour et la vénération de Paul trouvent un objet insolent, conscient de sa force: «les privilèges de la beauté sont immenses.Elle agit même sur ceux qui ne le constatent pas.» {les Enfants terribles, p.16.Toutes les indications renvoient à 90 l’édition du roman au Livre de Poche).Michaël, le millionnaire américain et mari d’un jour d’Élisabeth, disparaît tragiquement en laissant à la veuve de vingt ans sa fortune et un hôtel particulier Place de l’Étoile.C’est la fin qui vient d’abord à Cocteau: la mort de Paul et d’Élisabeth.Dans les notes ajoutées en 1930 au Journal d’une désintoxication, il l’a précisé: «Souvent des personnes qui croient aimer les Enfants terribles me disent: ‘Sauf les dernières pages’.Or les dernières pages se sont inscrites d’abord, une nuit, dans ma tête.Je ne respirais plus, je ne bougeais pas, je ne notais pas.J’étais partagé entre la peur de les perdre et celle d’avoir à faire un livre qui en serait digne» (Opium, Stock, 1970, p.269).Ce livre auquel il ne s’attendait pas, expulsé comme un nouveau-né, il le met en marche avec un poème intitulé «Le camarade», composé «après le cadeau des dernières pages», et dont le raccourci annonce l’essentiel du roman: et tau fin \t i'i Ht) i à t mi i ie It YO Ce coup de poing en marbre était boule de neige, Et cela lui étoila le coeur Et cela étoila la blouse du vainqueur, Etoila le vainqueur noir que rien ne protège.Il restait stupéfait, debout Dans la guérite de solitude, Jambes nues sous le gui, les noix d’or, le houx, Etoilé comme le tableau noir de l’étude.Ainsi partent souvent du collège Ces coups de poing faisant cracher le sang, Ces coups de poing durs des boules de neige, Que donne la beauté vite au coeur en passant.ié rei co en Le récit, qui tournera rapidement à la mythologie intime 91 I et au fantastique, retrace la quête d'une enfance qui est une fausse enfance: celle d’une jeunesse éternelle, la nostalgie de la pureté perdue et du regard vierge sur l’existence, sur l'affection devinée dans un regard, le sentiment vague encore et si mordant d’une tendresse à partager.Tout se passe dans un univers hermétique ou qui se veut tel, à l’abri des manigances et des mensonges du monde adulte.Le périple nous conduit du coup de foudre adolescent à la seule issue possible: ce coup de foudre est un coup de mort, qui frappe au bout des subterfuges et des remplacements, après les jeux secrets et les transes initiatiques.L’enfance à tout prix passera par la passion pour un camarade, pour le rêve magnifié, par la drogue et la mort dans la dernière chambre magique.Le drame s’achève avec la chute du décor et l’irruption des spectateurs dans le lieu clos éventré.Paul et Élisabeth, Agathe et Gérard, et, fascinant comme une étoile, l’élève Dargelos: voilà la constellation obéissant aux lois mystérieuses des amours passionnées, c’est-à-dire fatales.Cocteau invente, noue et dénoue une étrange combinatoire Paul/Élisabeth, Gérard/Élisabeth, Paul/Agathe, sur laquelle vient s’appliquer en transparence le double couple Gérard/Paul, et surtout Paul/Dargelos, commencement et terme de l’aventure.Paul meurt d’aimer, littéralement, d’un impossible amour.Dargelos a existé.Cocteau l’a connu au lycée Condorcet en 1901 ou 1902, alors qu’ils étaient tous deux en cinquième, quoique dans des divisions différentes.Les trois auteurs de la biographie la plus riche et la plus complète de Cocteau qui ait paru à ce jour nous ont donné sur ce camarade des détails significatifs: «Une photographie de groupe, que Cocteau gardera jusqu’à sa mort à côté de son lit, à Milly-la-Forêt, nous le montre; rien d’une beauté classique: des lèvres épaisses, sensuelles, un nez camus, les yeux cernés et boudeurs, un front sur lequel retombe un mèche noire.Et ces ’genoux blessés et superbes’, . 92 nus, qui figurent dans tous les dessins de Cocteau.La plupart des écoliers, et Jean lui-même, portent des bas longs; seul Dar-gelos a des chaussettes qui laissent voir ses genoux.Il est beau ‘de cette beauté d’animal, d’arbre ou de fleuve, de cette beauté insolente que la saleté accuse’.Jean, qui a grandi entouré de beauté conventionnelle et confortable, vient de découvrir avec émoi, un émoi semblable à ceux qu’il a ressentis au cirque ou au théâtre, la beauté troublante de l’adolescence.»1 Qu’il se soit alors agi d’émoi d’ordre sexuel ou d’autre chose n’a aucune sorte d’importance: c’est le «sexe surnaturel de la beauté» qui dérange, qui fascine.Dans la préface qu’il donnera en 1957 au Livre blanc, ne s’étant jamais résolu comme on sait à signer ce texte, Cocteau développe cette idée: «J’ai souvent prétendu qu’une sexualité supérieure commandait notre émotion en face des oeuvres d’art et que nous étions aussi parfaitement incapables de réprimer cette érection de l’âme qu’à vaincre celle de notre corps provoquée par certaines formes vivantes.» Où commence la zone interdite, se demande-t-il dans Opium?Avant même de trouver le début d’une réponse, il s’élance, trapéziste sans filet, et bat le ciel en tous sens, laissant à d’autres le soin de mesurer et déjuger, et de décréter immorale certaine part de son oeuvre.Au commencement donc, le frère et la soeur.Paul et Élisabeth, quatorze et seize ans, vivent rue Montmartre avec une mère paralysée qui paraît vieille à trente-cinq ans et souhaite mourir.Le père, lui, a déjà disparu: cirrhose, maîtresse et «scènes hideuses».La mère se farde et s’étourdit, jusqu’à l’attaque qui l’immobilise et la tue finalement: un soir, subitement, Élisabeth se trouve «en face d’une grande femme inconnue qui l’observait, les yeux et la bouche large ouverts», dans «une de ces attitudes que la mort improvise et qui n’appartiennent qu’à elle».Désormais livrés à eux-mêmes, les adolescents s’ébattent libre- 93 ment dans Tunivers fabuleux qu’ils se sont construit et dont le port d’attache est la chambre-capharnaüm qu’ils partagent, décor idéal pour «le jeu».«La chambre exigeait de l’inouï».L’atmosphère déconcertante qui règne autour du frère et de la soeur les place dans un isolement impénétrable.Mais une faille, unique et imprévue, aura raison de l’univers hermétique et renversera, à la fin, les paravents et les échafaudages: la boule de neige lancée par Dargelos aux premières pages du roman rebondira aux dernières, déguisée et, à la façon d’un obus, fera éclater le cercle magique.En attendant, Paul et Élisabeth «jouent le jeu».Le jeu de la complicité les fait, littéralement, partir en voyage sans l’aide d’aucune drogue; du reste, «Jeu est un terme fort inexact, mais c’est ainsi que Paul désignait la demi-conscience où les enfants se plongent; il y était passé maître.Il dominait l’espace et le temps; il amorçait des rêves, les combinait avec la réalité, savait vivre entre chien et loup» (p.23-24).Le rêve éveillé ouvre les portes d’un monde plus vrai que le vrai dans lequel, sous l’effet d’une sorte d’hypnose, les enfants deviennent clairvoyants et quittent momentanément l’univers des adultes vers lequel on les pousse bon gré mal gré.Ce départ («dans le dialogue fraternel, être parti signifiait l’état provoqué par le jeu; on disait: je vais partir, je pars, je suis parti» p.35) est un embarquement de somnambule (et Paul, aussi bien, marche dans son sommeil).Selon un cérémonial aux règles strictes, Paul et Élisabeth remontent à volonté aux rives de la vision claire que seules la pureté et l’innocence rendent accessibles (même si le jeu frôle parfois la méchanceté et l’amusement diabolique, comme lors de l’entracte à la mer, ou frise carrément la délinquance, dans les vols à l’étalage où la règle interdit formellement la prise d’objets utiles).Le jeu se déroule de préférence la nuit, moment privilégié du mystère et de l’inconnu.Mais la complicité entretenue entre le frère et la soeur au coeur des va-et-vient de ce jeu, et que d’aucuns jugeraient un peu trouble, ce lien se dénouera de lui-même dès que, sous les traits d’Agathe, Darge-los revient dans la vie de Paul.Ce sera la fin du jeu, dès qu’Élisa-beth sentira, même confusément, qu’aux machines de théâtre se substitue «une intrigue de tragédie de Racine», et dès l’innocent aveu de son amour par Agathe.Et la mort de Paul entraîne celle de sa soeur, «Car Elisabeth, comme une amoureuse retarde son plaisir pour attendre celui de l’autre, le doigt sur la détente, attendait le spasme mortel de son frère, lui criait de la rejoindre, l’appelait par son nom, guettant la minute splendide où ils s’appartiendraient dans la mort» (p.176).L’un des accessoires essentiels du jeu est le «trésor» enfoui au coeur de la chambre rue Montmartre ou dans l’hôtel de l’Étoile.C’est du reste l’un des objets de ce trésor, entre les mains d’Agathe, qui déclenchera la tragédie.De quoi s’agit-il?d’un «bric à brac de clefs anglaises, de tubes d’aspirines, de bagues d’aluminium et de bigoudis» (p.36), mais chargé de symboles et de pouvoirs occultes.À quoi il faut ajouter une photo de collège montrant Dargelos en Athalie, les élèves ayant monté la pièce de Racine pour la Saint-Charlemagne.«Sous ses voiles, ses oripeaux, il paraît un jeune tigre et ressemble aux grandes tragédiennes de 1889» (p.47).Le trésor s’augmente enfin de la fameuse boule noire, le «poison» offert à Paul par Dargelos (toujours lui), et qui causera sa mort.Mais la tragédie était en marche dès le moment où Agathe avait cru se reconnaître sous les traits de Dargelos-Athalie: «A peine évoquée, la ressemblance invisible qui n’attendait qu’un prétexte pour éclater, éclata.Gérard reconnut le profil funeste.Agathe, tournée vers Paul, brandissait la carte blanche et Paul, dans l’ombre pourpre, vit Dargelos brandissant la neige et reçut le même coup de poing» (p.98).Ce trésor recelant tant de maléfices sera finalement l’instrument du destin. 95 Inséparable du jeu, décor fermé jusqu’au renversement des paravents de la fin, la «chambre des enfants» est le sanctuaire où se déroule la liturgie.Toujours en désordre, la chambre peut bien prendre le large (wagon-lit, hôtel, galerie fabuleuse de la grande maison de l’Étoile).Sans les lits, rue Montmartre, on prendrait cette pièce pour un débarras: boîtes vides, linge sale et serviettes éponge jonchent le sol.Sur la cheminée, un buste en plâtre, les yeux et la moustache dessinés à l’encre de Chine.Des pages de magazine, des programmes punaisés partout montrent des visages d’acteurs, de boxeurs ou d’assassins qui, tous, reproduisent les mêmes traits: «tous les apaches, tous les détectives, toutes les étoiles américaines, épinglés par Paul sur les murs, ressemblaient (.) à Dargelos-Athalie» (p.99).Cette chambre est un théâtre qui s’anime dès onze heures du soir, sous l’éclairage sanglant d’une ampoule coiffée d’andrinople.A l’hôtel hérité de Michaël, la chambre sera reconstituée dans une galerie hétéroclite, avec des paravents de bois souple qui prennent la forme qu’on veut; le buste de plâtre, des livres, d'autres boîtes vides, du linge sale: le désordre est le même, avec la grande glace pour approfondir les perspectives mais aussi, motif cher à Cocteau, porte d’entrée dans la mort.C’est là la dernière île déserte, où tombera la «bombe» de Dargelos; Paul mourant d’avoir mangé à cette maléfique boule noire, Élisabeth se tire une balle dans la tête et renverse en s’affaissant un des paravents, ouvrant ainsi le théâtre aux spectateurs alors que le drame est joué.Les couples d’affection n’obéissent pas ici aux règles habituelles qui font et défont les attachements: la complicité vaguement incestueuse qui unit le frère et la soeur est sans doute davantage le fait d’Élisabeth: c’est elle qui se suicide devant Paul mourant; «et ils aboutiront là où les chairs se dissolvent, où les âmes s’épousent, où l’inceste ne rôde plus» (p.175).Quant au 96 couple bourgeois de la fin, Agathe et Gérard, il est fait de «restes», en quelque sorte, de laissés pour compte de l’amour: c’est Paul qu’ils aimaient l’un et l’autre.Et Dargelos a finalement raison de tout (et de tous).Car le noeud de la question est là, véritablement: l’attachement momentané de Paul pour Agathe ne tient qu’à la ressemblance troublante des visages.À travers l’orpheline, en transparence, Paul voit toujours Dargelos, comme il le retrouve sous les traits de tous les visages découpés et épinglés au mur.On en revient ainsi à l’amour des garçons.Il s’agit bien, pour Cocteau, d’une préoccupation majeure, mais que l’on n’a pas toujours envisagée dans sa juste perspective.Aucune dimension sexuelle ne se mêle aux mystères de la chambre ou ne marque la passion de Paul pour Dargelos: «Cet amour le ravageait d’autant plus qu’il précédait la connaissance de l’amour.C’était un mal vague, intense, contre lequel il n’existe aucun remède, un désir chaste sans sexe et sans but» (p.13).Un an avant les Enfants terribles, le Livre blanc racontait l’épisode du petit Condorcet d’une façon évidemment plus directe et plus franche que notre roman, non sans quelque impudeur.Mais à aucun moment n'est-il question de contact sexuel.Le narrateur anonyme rappelle le coup de foudre qu’il éprouve à la vue de Dargelos; un camarade auquel il en a fait la confidence lui conseille d’y aller carrément: le jeune dieu ne demande que cela.Mais l’idée même d’un rapport physique avec son idole révulse le pauvre gamin qui ne tentera jamais rien.La fascination qu’il éprouve devant la beauté passe d’abord par cette «disposition de l’âme» dont parle Cocteau, et s’achève en cette «sexualité transcendante» qui constitue une dimension capitale de son esthétique.Déjà dans le grand Écart en 1923, une phrase disait clairement le sens de l’épisode Dargelos: «Il ressentait le désir d’être ceux qu’il trouvait beaux, et non de s’en faire aimer.» C’est à la lumière de cette affirmation qu’il 97 faut comprendre le personnage de Paul.Beaucoup plus tard, Cocteau confiera à un ami, dans une lettre en partie inédite: «Le mot pédérastie est inadmissible en ce qui me concerne.C’est là une insulte à ma morale éducative et même s’il me plaisait de m’expliquer dans l’ordre sexuel, la conjugaison des forces viriles que représente pour moi l’homosexualité resterait à des lieues galaxiques (.) d’André Gide et de la police des moeurs.»2 Le flèche de l’amour qui atteint Paul au début des Enfants terribles est une boule de neige: «Un coup le frappe en pleine poitrine.Un coup sombre.Un coup de poing de marbre.Un coup de poing de statue» (p.14-15).Il est touché au coeur, et c’est irrémédiable: l’amour ne lâchera plus sa proie.Raccompagné à la maison, il apprend que le médecin défend qu'il retourne au lycée: «Un atroce malaise lui montra Dargelos, un Dargelos qui continuait à vivre ailleurs, un avenir où Dargelos ne tenait aucune place» (p.42).Mais Paul se trompe: Dargelos a déjà pris toute la place, et il la tiendra jusqu’à la fin, par le moyen de la photo qui le montre en Athalie, par tous les visages qui tapissent la chambre, par Agathe même, dans leur ressemblance, et jusque dans la boule de drogue-poison qu’il fait parvenir à Paul.L’amour fera son oeuvre: Paul meurt de cette fausse boule de neige.Agathe et Élisabeth le découvriront au bord du dernier souffle avec, près de lui, le reste de la drogue et la photo de Dargelos-Athalie.Au milieu de son délire, Paul cherche à travers les vitres givrées l’image de son idole: «Il ne voyait que son geste, son geste immense» (p.177).C’est le geste du lance-foudre, le geste du lance-amour.Ainsi le roman est construit en forme de cercle fatal, en forme de sphère justement, comme la boule de neige et la boule d’opium.La bataille de la cité Monthiers, aux premières pages, renvoie à la vision de Paul aux dernières lignes, la neige du début tombe encore tout à la fin et le froid givre les vitres où transpa- 98 raissent et s’écrasent «les nez, les joues, les mains rouges de la bataille des boules de neige (.), les figures, les pèlerines, les cache-cols de laine» (p.177) que Paul reconnaît avant de fermer les yeux.Dans les notes de la fin d'Opium, Cocteau écrit: «Je ne savais pas que le livre s’ouvrait sur une boule blanche, se fermait sur une boule noire, et que Dargelos envoyait les deux.Air prémédité des équilibres instinctifs» (p.268).En fait, la boule noire de la fin, à l’odeur caractéristique, apparaît d’abord blanche, «revêtue d’un de ces papiers de Chine, qui se déchirent comme de l'ouate»; cette fausse boule de neige est en réalité «une boule sombre, de la grosseur du poing.Une entaille montr(e) une plaie brillante, rougeâtre.Le reste est terreux, d’une manière de truffe, répandant tantôt un arôme de motte fraîche, tantôt une odeur puissante d’oignon et d’essence de géranium» (p.159).La forme circulaire du roman nous montre en outre une présence des personnages dont le cercle s’élargit et se rétrécit du début à la fin.La chambre de la rue Montmartre était au départ le lieu secret de Paul et d’Élisabeth dans lequel, peu à peu, Gérard sera admis en tant que spectateur d’abord («On l’installait sur des piles de coussins et on le couvrait de vieux manteaux.En face, les lits le dominaient comme un théâtre» (p.75); puis comme acteur, à mesure qu’il est initié au mystère.La fin de la première partie du roman voit l’entrée en scène d’Agathe, à la dixième séquence.C’est alors que le drame peut véritablement débuter: les coups du destin vont s’abattre, un à un, qui risquent chaque fois de désintégrer le duo fraternel.Paul devient amoureux d'Agathe-Dargelos, Gérard passe, lui, de Paul à Élisabeth.Un bref intermède enlève un moment Élisabeth qui convole avec Michaël, mais le clan—toujours élargi— se reforme à l’Étoile.La machine se met en marche au moment où Élisabeth apprend l’amour d’Agathe pour Paul («une sombre Athalie, une voleuse qui s’était introduite dans la maison»; Dargelos ne pouvait pas être une «sombre Athalie», bien entendu.La soeur ne se laissera pas déposséder par une rivale.Tant qu'il ne s’était agi que des sentiments de Paul, cela allait encore: à travers Agathe, c’est bien Dargelos qui était aimé, et Élisabeth n’avait rien à craindre de cet attachement qui lui laissait—de son point de vue—un frère intact, pour ainsi dire.Désormais, rien ne peut plus arrêter le sort: «Elle se sentait un automate, remonté pour un certain nombre d’actes et qui devait les accomplir à moins de se briser en route» (p.138).À la fin, le génie de la chambre recrée la situation du début, Gérard et Agathe mariés et partis ensemble, sauf que tout est joué, et que l’irruption de Dargelos dans la seconde (fausse) boule de neige rompt tragiquement l'équilibre: Paul meurt, à distance, du choc initial (la bataille de la cité Monthiers) par drogue interposée, et voyant que son frère lui échappe dans la mort, Élisabeth se tue d’un coup de revolver à la tempe.Les cloisons s’abattent, le mystère est éventé.Les Enfants terribles commence comme un roman de Balzac: «La cité Monthiers se trouve prise entre la rue d'Amsterdam et la rue de Clichy.On y pénètre, rue de Clichy, par une grille, et, rue d’Amsterdam, par une porte cochère toujours ouverte (.)» (p.7).Petits hôtels particuliers bordant ce passage en forme de cour oblongue; des vitrages d’ateliers redoublent, aux derniers étages, la galerie vitrée de la fin.L'un des éléments caractéristiques de la prose de Cocteau, inauguré dans Thomas l'imposteur et le grand Écart, tient dans ce qu’on peut appeler ses définitions réfléchies, pour dire que les choses ne sont que ce qu’elles sont: «simple comme la simplicité» (p.58); «prendre des drogues eût été pour eux mettre blanc sur blanc, noir sur noir» (p.103); ou l’hôtel de Michaël, dont il est dit: «Pas de surcharges, rien que du rien» (p.124).Il arrive aussi que ce procédé introduise un sens manifestement contraire, et que l’expression pléonastique signifie exactement l’opposé de ce à quoi l’on pouvait s’attendre.C’est le cas dès le début, avec «Cette boule de neige était une boule de neige» (p.18), quand Gérard prétend que la boule cachait une pierre.Mais voilà: cette boule de neige n ’estpas que cela: elle est le symbole et le moyen de l’emprise de Dargelos qui terrasse Paul, et sous laquelle il finira par succomber.De même, pendant le retour rue Montmartre: «Sans Paul, cette voiture eût été une voiture, cette neige de la neige, ces lanternes des lanternes, ce retour un retour» (p.24).Il s’agit de tout autre chose: on est de nouveau dans le jeu et la voiture roule en plein ciel: «On croisait des astres.Leurs éclairs imprégnaient les vitres dépolies, fouettées par de courtes rafales.» Passe un camion de pompiers: «Par les zig-zags dessinés dans le givre, Gérard aperçut la base des édifices qui se suivaient et hurlaient, les échelles rouges, les hommes à casque d’or nichés comme des allégories» (p.23).C’est l’oeuvre de ce sommeil éveillé qui isole, comme dans une bulle translucide, et qui redonne aux choses leur sens véritable.Le jeu des apparences peut tout aussi bien révéler la vérité que la dissimuler, la travestir: «A dix-sept ans, Elisabeth en paraissait dix-sept; Paul en paraissait dix-neuf à quinze» (p.76).Cocteau a sans doute puisé l’inspiration de ces tautologies dans les jeux de mots de l’enfance pour qui tout est toujours tout et toujours autre chose.Avec leur oeil fixe, les profils d’anges et de beaux voyous qui se retrouvent dans tout l’oeuvre dessiné disent sans fin qu’ils jouent le jeu, leur regard plonge et nous entraîne dans un autre monde, dans l’univers de \â fausse enfance, d’une jeunesse miraculeuse qui ne se flétrit pas. Notes 1.Jean-Jacques Kihm, Élizabeth Sprigge et Henri C.Behar, Jean Cocteau, l’homme et les miroirs, Paris, La Table Ronde, coll.Les vies perpendiculaires, 1968, p.31.Les auteurs précisent en note qu’il y a eu déplacement de la réalité à l’imaginaire: «Sur une des photographies de classe conservées à Milly, le jeune Cocteau, assis par terre au premier rang, regarde avec intensité le camarade qui se trouve à sa gauche, et qui n’est pas Pierre Dargelos.Une allusion à cette photographie est faite dans les Enfants terribles: Cocteau devient Paul, et le voisin de gauche Dargelos» (op.cit., p.32, n.2).2.Ibid., p.189-190. CONSIDÉRATIONS SUR LE MESSIANISME CANADIEN-FRANÇAIS av ioi -l'a 19 av fra Kli mi du mi It CONSIDERATIONS SUR LE MESSIANISME CANADIEN-FRANÇAIS 105 Réjean Beaudoin 1.Le refus de l’approche métahistorique L’historien Michel Brunet est sans doute le premier à avoir utilisé le concept de messianisme dans un article célèbre intitulé: «Trois dominantes de la pensée canadienne-française: l’agriculturisme, T anti-étatisme et le messianisme», publié en 1958 dans La Présence anglaise et les Canadiens1.L’auteur avait déjà abordé la question en commentant les «prophéties» de l’illustre Arnold J.Toynbee qui venait d’écrire dans quelques-uns des 10 volumes de sa synthèse monumentale, A Study of History2, que l’avenir du monde appartenait aux Canadiens français, en Occident, et aux Chinois, en Orient.C’était confirmer, de la part d’une autorité d’audience mondiale, en plein milieu du XXe siècle, la thèse religieuse de tous nos écrivains du XIXe siècle.Arnold Toynbee accorde par ailleurs une place importante à l’histoire religieuse dans l’élaboration des visions générales qui font l’objet de son travail et Michel Brunet ne ¦ 106 manque pas l’occasion de rappeler que ce point de vue n’est pas étranger à quiconque s’est, si peu que ce soit, intéressé à l’historiographie canadienne-française.Sans mettre en question directement la valeur de telles entreprises généralisatrices, ni le talent du grand écrivain britannique, le commentateur québécois n’en situe pas moins ce discours hors de toute compétence historique.L’auteur du passage que l’on va lire ne fait plus de l’histoire, il écrit la métahistoire, autant dire qu’il prophétise et que sa parole ne peut prétendre à rien qui s’approche ici de la vérité historique : Si l’avenir de l’humanité dans un monde unifié est appelé, dans son ensemble, à être heureux, alors je prédirais que demain réserve un grand rôle dans l’ancien monde aux Chinois et, sur l’île de l’Amérique du Nord, aux Canadiens français.Quel que soit l’avenir du genre humain en Amérique du Nord, j’ai la conviction que ces Canadiens de langue française, en tout cas, prendront part aux derniers événements de l’histoire3.(.) Aujourd’hui, l’unité du monde peut fort bien être (comme à d’autres époques) l’oeuvre des habitants de pays qui n’ont pas eu un passé très glorieux.Si les grandes puissances s’entêtent à demeurer attachées à leur vieil idéal nationaliste — maintenant démodé, les peuples pour qui le nationalisme n’a pas été une heureuse expérience pourraient bien être les seuls capables d’apporter au monde la solution originale dont il a besoin.J’imagine que le peuple de l’avenir dans les Amériques pourrait bien être le peuple canadien-français; et en Asie, les Chinois4.La voix qui parle ici le fait en moraliste, elle prétend dégager 107 les leçons que le peuple devrait apprendre à tirer de l’histoire.Michel Brunet ne partage pas cet optimisme naïf qui lui rappelle sans doute trop le patriotisme de nos professeurs de mystique nationale.C’est donc le point de vue anti-nationaliste du libéralisme anglais qui serait responsable de cette prédilection curieuse pour les Canadiens français.Toynbee inverse ou revise le jugement de Durham.Brunet réplique: c’est Durham qui avait raison, c’est Toynbee qui ment.H faut demander ses raisons au prophète.Est-il possible de savoir pourquoi le métahistorien Toynbee nous apprécie tant?Cet ardent admirateur de l’Empire britannique et ce contempteur du nationalisme contemporain nous considère comme le peuple colonial parfait.Voilà la raison profonde de son intérêt pour la nationalité canadienne-française.Nous avons, selon lui, accepté la conquête anglaise avec satisfaction, sinon avec enthousiasme.(.) Il se réjouit de constater que nous n’avons jamais eu une pensée politique nationaliste.Son rêve serait de voir tous les peuples nous imiter.Si tous les groupes minoritaires, si toutes les nations conquises, si tous les pays colonisés avaient témoigné la docilité, la soumission, la «plasticité psychologique» des Canadiens français, le bel équilibre du XIXe siècle, sans aucun doute, se serait maintenu au profit des anciennes puissances impérialistes5.La métahistoire s’achève pour nous en 1960 et le néonationalisme qui commence à transformer ouvertement la société québécoise depuis lors ne laisse plus beaucoup de place aux prédicateurs de notre grande mission.La théorie de Michel Brunet contredit carrément les nombreux écrivains qui ont rempli de 108 ce discours notre culture traditionnelle.L’historien s’inscrit en faux contre cette version déjà ancienne d’une histoire qui nous assigne un destin providentiel.Quant aux Canadiens français, ils se sont épuisés à réfuter les jugements que compatriotes et étrangers portent sur eux depuis bientôt deux cents ans.(.) Cet état permanent de défensive a développé chez eux une tension émotive qui les a rendus particulièrement susceptibles.(.) Ces exercices d’apologétique nationale ont même développé chez plusieurs générations un curieux complexe de supériorité.À l’époque du romantisme canadien, toute une école d’historiens, d’essayistes, de poètes et de littérateurs, dont l’influence se prolonge jusqu’à nos jours, expliqua doctement que les Canadiens français avaient des innéités particulières, qu’ils n’étaient pas comme les autres hommes, qu’ils avaient un destin spécial en terre d’Amérique, qu’ils formaient une civilisation complémentaire de la civilisation anglo-canadienne.Les Canadiens français crurent en la psychologie des peuples et s’appuyèrent sur cette prétendue science pour expliquer leur évolution historique différente de celle de leurs concitoyens anglosaxons.Leurs faiblesses devinrent des qualités et leurs insuffisances, des signes secrets de prédestination.Quiconque mettait en doute la supériorité, la vertu et le génie de la nation canadienne-française fut anathème.Un nationalisme messianique et romanesque donna naissance à un patriotisme sonore et impuissant6. 2.Un Canada messianique À cette vision prophétique de notre destin missionnaire, Michel Brunet substitue l’image du rapport de forces que voilait le point de vue religieux de nos élites bien-pensantes.C’est donc logiquement l’histoire de la Conquête ou, pour mieux dire, c’est l’histoire refaite du point de vue de la Conquête que propose l’oeuvre de Michel Brunet, en remplacement de l’histoire messianique construite au XIXe siècle.La grande découverte de ce renversement, c’est le rôle essentiel de la bourgeoisie et le spectacle de la domination des uns sur les autres.Là où nous n’avions vu qu’un peuple élu marchant sous l’oeil de Dieu, nous découvrons le jeu de la guerre, de la politique, de l’économie.Cette évolution n’est pas propre au travail de Michel Brunet, bien que les textes que nous venons de lire soient d’une rare clarté dans notre production intellectuelle.Mais ils sont aussi l’indice d’un changement qui marquera une école, c’est l’ébauche d’un mouvement qui embrasse la sociographie.L’étude de la société québécoise du point de vue de ses rapports de forces internes viole le même article du credo traditionnel : une nation prédestinée est homogène, elle ne connaît pas d’autres divisions internes qqe l’acceptation ou le rejet du plan providentiel qui la définit.De 1930 à 1960, la société québécoise se transforme sans doute plus rapidement qu’au cours de tout le siècle qui a précédé.Cette période d’accélération, que d’aucuns ont justement décrite par la notion de rattrapage7, change même le sens des mots.Les nouveaux nationalistes n’ont apparemment rien gardé de tout ce qui faisait pour leurs prédécesseurs le contenu même de l’idée de nation.La foi catholique, qui avait toujours constitué l’élément essentiel de cette idée au Canada français, semble exclue du Québec séparatiste qui s’affirme au milieu du 110.XXe siècle.Daniel Latouche a exprimé les principales dimensions de ce phénomène dans un article aussi savant qu’intuitif: «Anti-séparatisme et messianisme au Québec depuis I960»8.Tout se passe comme si ceux qui s’opposent à l’émergence de ce néonationalisme québécois devaient par le fait même s’employer à réactualiser la pensée canadienne-française du XIXe siècle, mais projetée cette fois en direction du rêve pancanadien.Le Canada prolonge alors le rôle missionnaire que récuse de plus en plus le Québec d’après 1960.Les idées politiques.qui remplacent au Québec l’idéal mystique de naguère sont issues d’une génération de fils révoltés et d’enfants rebelles à la patrie, du moins si l’on en croit la pensée des nouveaux prédicateurs.Le grand État qui s’étend d’un océan à l’autre rapatrie les généreux idéaux de partage, d’humanisme et d’universalité.Le libéralisme a enfin pris sa revanche sur le conservatisme religieux, mais c’est en parasitant son discours qu’il s’est construit entre les deux guerres mondiales, établissant aux dépens de l’Église le nouvel ordre laïque et démocratique de l’Occident capitaliste et industriel.En passant de la campagne à la ville, le Québec n’entend pas refuser (comme naguère encore) les nouvelles règles du jeu qui exigent, en tout premier lieu, un État national indépendant.Le peuple élu qui renonce à son investiture sacrée aspire à rentrer dans l’ordre de la concurrence normalisatrice, il veut quitter la métahistoire pour l’histoire, il assume enfin la logique du conflit.Toutes proportions gardées, bien sûr, l’épisode de la conscription marque la fin d’un exode et le séparatisme y répond comme un sionisme.Dans cette optique, nos messianismes d’antan deviennent les fédéralismes d’aujourd’hui (statuquistes ou renouvelés).Telle est en gros la thèse de Daniel Latouche.Elle s’appuie sur l’analyse des idéologies qui permet de rapprocher, sans nécessairement gommer les différences, les messages de tous ceux qui nient plus ou moins radicalement toute Ill affirmation québécoise de l’indépendance politique.Laurendeau, Dion, Pelletier, Trudeau, Ryan font le pont avec Lionel Groulx, J.-C.Harvey et Philippe Masson.À l’occasion, F anti-séparatisme reprend, dans un vocabulaire identique, plusieurs des thèmes favoris de ce messianisme traditionnel.Ainsi pour Trudeau, être français, «c’est refuser les idées toutes faites, c’est battre la marche, c’est risquer, quand l’entourage hésite, c’est foncer vers le lendemain».Tout comme pour les nationalistes traditionnels, les anti-séparatistes possèdent une vision quasi-nietzchéenne de la collectivité canadienne-française, capable de bouleverser tous les obstacles au point où «le reste du pays sera saisi d’admiration».Les appels à la croisade fourmillent et l’on trace au Canadien français le destin de reconquérir le Canada, non par le sang et les armes, mais par la vigueur de sa pensée et l’originalité de son action.C’est donc dans la direction qu’il propose, que le messianisme a changé de visage.Il ne s’agit plus pour un peuple choisi par Dieu de diriger l’Amérique du Nord sur la voie du catholicisme.L’objectif s’est sécularisé et universalisé à la fois.Il s’agit maintenant pour les Canadiens français de devenir pour tous les hommes, et non plus seulement pour les Nord-américains, le prototype des civilisations de l’avenir.On jette sur ses épaules la tâche d’apporter, à un monde déchiré par la haine et par les guerres, les vertus exemplaires de l’union, de la concorde et de l’amour.Ce n’est plus Dieu et la Providence qui parlent, mais l’avenir de l'Homme.Son échec sera l’échec de tous, car si cinq millions de Canadiens français ne peuvent arriver à s’entendre avec quinze millions de Canadiens anglais «à côté desquels ils vivent et dont ils savent qu’ils n’ont généralement pas de puces», il y a peu d’espoir pour que Russes, Américains et Chinois arrivent à coexister.(.) Cette vision messianique du rôle de la collectivité canadienne-française, chez certains de nos antiséparatistes, se traduit dans une vision particulière et tout aussi messianique de l’histoire même de cette société.Ainsi, ils considèrent la période de l’après-guerre comme un champ de bataille où les forces du bien mirent en échec les forces conservatrices du mal.(.) Le combat contre Duplessis devient alors un autre de nos «fleurons glorieux».Les anti-séparatistes ont de l’histoire du Québec une vision épique et transcendantale dont ils viennent progressivement à se considérer comme les héros9.Il y a dans cette analyse une constatation qui s’appuie sur l’histoire des idéologies québécoises.On doit se souvenir, par exemple, de l’influence du personnalisme chrétien sur ceux que Daniel Latouche appelle ici les anti-séparatistes10.L’occupation de la France par l’Allemagne nazie et l’exil des intellectuels français ont présidé chez nous à un certain renouvellement de nos maîtres à penser pour la génération de Cité libre.Maritain remplace Léon Bloy.Ce que souligne pertinemment Daniel Latouche, ce sont les traits communs que partage F anti-séparatisme avec le messianisme traditionnel.Un portrait réducteur de l’identité canadienne-française y entraîne paradoxalement une surestimation démesurée de la place du Québec dans l’histoire du monde.Cité libre renoue donc, sous l’apparence d'une remise à jour de nos idées nationales, avec la rhétorique ancienne : Pour résumer, P anti-séparatisme, tout comme le nationalisme traditionnel, semble posséder une vision schizophrénique du Canada français.Dans un premier temps, on se plaît à l’affubler, au niveau individuel, de tous les maux de la terre: orgueuil, jalousie, paresse, ignorance, totalitarisme; mais, ensuite, on croit reconnaître en lui, au niveau de la collectivité, toutes les potentialités du conquérant et du sauveur de l’Humanité.À la lumière de la sociologie de l’utopie et de celle du développement, il est possible d’amorcer un essai d’explication de la persistance, au niveau de la pensée globale du Canada français, de cette vision messianique, de cette oscillation constante entre l’autodépréciation et la folie des grandeurs.Oscillation que l’on retrouve tout aussi bien dans l’anti-séparatisme que dans le nationalisme du chanoine Groulx".Latouche dévoile ainsi les contradictions de la pensée qui, vers 1950, tente de réfuter le nationalisme traditionnel, mais pour en reproduire insconsciemment les représensations essentielles.Il propose d’en tirer des avenues nouvelles pour la recherche, à partir d’une hypothèse basée sur la sociologie de l’utopie: l’exploration et la découverte de l’Amérique datent de la Renaissance, époque féconde en croyances utopiques.On chercha alors non pas le profit au sens économique, mais le Paradis ou l’Eldorado, ou encore les terres d’évangélisation découvertes par les fondateurs de la Nouvelle-France.La transformation de l’utopie française en messianisme canadien serait une conséquence de 1760, date à partir de laquelle «l’utopie rêvée par les Français d’Amérique doit céder le pas à celle des Anglais.»12 Mais l’approche de Latouche ne prétend pas clore la question, elle vise 114 plutôt à l’élargir et c’est pourquoi il propose de recourir aussi à une sociologie du développement qui considérerait l’idéologie messianique non plus comme une utopie qui a échoué, mais plutôt comme une réponse réelle, remplissant vraiment une fonction socio-politique: ®i 1» disi nés clic Le messianisme politique, que ce soit celui de l’anti- lai séparatisme ou du nationalisme traditionnel, n’est pas tant une fuite dans un monde imaginaire qu’une tentative de résoudre, au niveau mental, les problèmes posés par le contact avec une culture et une organisation politique différentes13.- Dans cette optique, le messianisme préfigure et annonce donc la revendication indépendantiste, «que ce soit en Afrique ou au Québec»14, et les prophètes de la mission providentielle ne sont que les précurseurs des nouveaux acteurs politiques que sont les séparatistes militants.Dans une livraison récente de Contemporary French Civilization, Pierre Aubéry signe un texte à la fois plus ambitieux et beaucoup plus rachitique sous le titre «Aspects du messianisme québécois»15.Nous abordons ici le problème de l’utilisation du concept de messianisme en critique littéraire, question dont l’auteur ne semble pas s’être inquiété outre mesure, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’interpréter rapidement un vaste corpus qui va de Louis Hémon à Paul Chamberland, en passant par Savard, Marcotte, Fernand Ouellette et Pierre Val-lières ! Ce qu’il peut y avoir de commun entre ces auteurs, pourquoi eux et non tels autres, ce qui permet de les aborder tous sous l’angle retenu pour leur rapprochement, rien de cela n’est très clair après la douzaine de pages mises à résumer le sens religieux de la tradition judéo-chrétienne pour en retracer l’expres- ra $ci a$! » a 115 sion chez les écrivains étudiés.Aussi n’est-ce pas la moindre lacune de ce commentaire approximatif que d’arriver mal à se distancier de son objet: du psychologique au sociologique, sans négliger le culturel, le messianisme que l’on retrouve en toutes choses pourrait bien n’être aussi en aucune d’elles.Cet empirisme est peut-être nécessaire, mais il est préliminaire.Il néglige la méthode.Il tait ses objectifs16.3.La religion revue par la science Parmi les différentes approches qui s’efforcent de définir la racine commune aux nombreux phénomènes socio-historiques que recouvre le mot messianisme, on peut sommairement distinguer entre les pré-scientifiques et les postscientifiques.Entre les unes et les autres, la sociologie occupe assez exactement la zone du centre, c’est-à-dire que c’est elle qui travaille le plus efficacement à réduire le religieux à l’échelle des outils qui mesurent les forces de la sphère sociale.Les approches pré-scientifiques sont celles qui privilégient le facteur spirituel et la manifestation d’un élément transcendant comme caractère distinctif des phénomènes étudiés.La mission nationale spécifique, la psychologie des peuples et f historicisme dériveraient d’une conception pré-scientifique des messianismes.Les philosophies de l’histoire du XIXesiècle en fournissent l’état de systématisation le plus avancé.Le qualificatif de pré-scientifique n’a rien ici de péjoratif, il ne veut opérer qu’une division générale dans le corpus des analyses se rapportant au messianisme pris dans sa plus large acception.D’ailleurs il n’y a pas nécessairement solution de continuité entre les approches pré-scientifiques et les analyses sociologiques, la différence se situant surtout du côté des méthodes.Les textes majeurs de l’approche préscientifique se trouveraient essentiellement dans les oeuvres de Jung, Keyserling, Benda et Berdiaeff7.À l’autre extrémité de la réflexion sur ce sujet, nous trouvons les auteurs qui extrapolent l’ensemble des données disponibles pour tenter de constituer une nouvelle science faite d’un alliage méthodologique pluridisciplinaire.C’est peut-être une voie qui poursuit la route du positivisme.On en lira un exemple dans le livre de François Laplantine, Les trois voix de l'imaginaire, Le Messianisme, La Possession, et TUtopie18, qui propose l’étude du messianisme comme objet d’une nouvelle science qu’il nomme l’ethno-psychiatrie.C’est un effort de synthèse légitime, mais peut-être prématuré.Dans une tout autre perspective, l’oeuvre de Raymond Abellio, et particulièrement, La Structure absolue19, représente un point limite de cette tentative.Mais nous nous intéresserons surtout quant à nous au secteur des recherches sociologiques qui sont généralement plus circonspectes sur la possibilité d’accéder en ce domaine au niveau de la science, du moins, comme le veut une formule consacrée, dans l’état actuel de nos connaissances.«Décidément, la messialogie, si elle doit être une science des religions, ou même un simple département dans l’une de ces sciences, est encore une science ou un département au berceau»20.La tendance que nous avons nommée postscientifique n’en indique pas moins un horizon commun à toutes les avenues de la recherche: il s’agit toujours en dernier recours de dessiner les contours d’un concept anthropologique au carrefour du mythe, de l’histoire, de la linguistique et de la sociologie.Le travail d’Henri Desroche se fonde sur une recherche qui passe par des oeuvres fondatrices de la sociographie moderne : Émile Durkheim, Marcel Mauss et Roger Bastide sont en quelque sorte les initiateurs de cette démarche.L’auteur de Dieux d'hommes1' situe egalement son enquête à la rencontre des vastes études qui portent sur les mouvements révolutionnaires excentriques dans le temps ou dans l’espace.L’ère médiévale etl' 117 et Faire coloniale forment deux axes de la révolte eschatolo-gique.En collaboration avec une équipe de chercheurs, Henri Desroche a tenté de synthétiser beaucoup de matériaux dans le texte d’introduction à son Dictionnaire des Messianismes et Millénarismes de l’Ere Chrétienne.Commençons par une précision de vocabulaire: le mot millénarisme désigne le mouvement social dont le messianisme constitue la motivation religieuse.Au sens strict, millénarisme signifie l’attente du règne de Mille ans, le Millenium, période de bonheur universel qui doit suivre le retour du Verbe, le second avènement du Messie.Par extension, le mot désigne les révoltes populaires et les sectes hérétiques qui reprennent cette espérance eschatologique abandonnée après saint Augustin par l’Église primitive.Desroche propose donc de situer son objet d’étude au point d’intersection d’une sociologie de l’attente, de l’imaginaire et de la contestation.Les messies sont les «hommes de l’attente» qui entrent en relation avec l’espérance d’une collectivité au nom de laquelle ils inventent (mais cette création puise à même un matériel symbolique lui-même produit par l’activité sociale) une médiation de la divinité attendue.Le messianisme est en quelque sorte une expérience religieuse vécue réellement dans la communauté sociale.C’est une transe mystique collectivement éprouvée.Le phénomène paraît lié au rayon d’influence du message judéo-chrétien et sa diffusion est à ce titre universelle, ce qui ne veut pas dire qu’il soit inconnu des cultures isolées de tout contact avec l’Occident.«Le phénomène messianique est une constante dont les variables animent à peu près tout le panorama des sociétés historiques.»22 Pourquoi ces mouvements se présentent-ils toujours chez les populations menacées, privées de tout et acculées à une crise où s’accuse la précarité du groupe dans son existence même?D’entrée de jeu, le chercheur déclare que son savoir ne peut prétendre à fonder aucune philosophie.Son travail s’efforce à la 118_ compilation.Il accomplit une tâche préliminaire à toute construction systématique23.Comparer, classifier, ébaucher une typologie, ordonner la matière considérable d’un champ de recherches.Cette modestie ne doit pas nous abuser.La compréhension et l’explication y gagnent aussi quelque chose, même si on ne voit pas toujours en quoi cela se distingue de la méthode historique.De nombreuses catégories de l’analyse apparaissent cependant qui sont pertinentes et serviront d’outils à nos analyses littéraires24.La catégorie de l’échec comprendrait tout ce qui ressortit à cette structure de l’attente qui polarise les crises et les mouvements de la dynamique sociale à une très vaste échelle.Dans certaines conditions que la sociologie et l’histoire savent comparer et décrire, il s’établit une relation réciproque ou mieux une interaction entre le Messie et le groupe.Cet échange a pour but la réalisation du Royaume, mais il ne produit jamais l’avènement attendu.La déviation est inévitable et peut prendre deux directions: une nouvelle société religieuse ou une nouvelle société politique.Dans l’un ou l’autre cas, la relation du Messie avec le groupe s’en trouve aussitôt modifiée et elle passe désormais par une Église ou par un État.Dès lors, le Royaume est évacué au profit d’une réalité historique.Supposons avec Henri Desroche qu’il n’y a pas de messianisme réussi et que cette parole de Vérité ne sait que mentir dans l’histoire.Cette hypothèse aurait du moins pour contre-partie une interrogation : ce messianisme dont la réussite ne serait réalisable nulle part, ne se décèle-t-il pas d’autre part, et par son échec même, latent un peu partout25 à la genèse de ce qui, par ailleurs, se trouve être consolidé comme réussite?On pourrait même à la limite se demander si le développement historique dans toutes ses di- 119 mensions est finalement autre chose qu’un messianisme raté?Ruse de l'Histoire! Tout se déroulerait comme dans ces voyages de découvertes de la Renaissance: les caravelles partaient pour retrouver l’emplacement du Paradis perdu.Elles ne trouvaient naturellement pas ce Paradis: elles avaient donc raté.Elles accostaient pourtant à un nouveau continent, donc elles avaient réussi.Leur réussite même aura eu pour raison un projet voué à l’échec26 S’efforçant de rassembler les traits qui définissent la spécificité des millénarismes, Jean Baechler27 retient quant à lui les caractéristiques suivantes: 1.Disproportion maximale entre les fins poursuivies et les moyens disponibles.2.Caractère illimité des buts et des promesses.3.Valorisation d’un conflit considéré comme le passage cataclysmique vers un univers transfiguré.Même en l’absence de conflit déterminé, la catastrophe est nécessaire.4.Aspect collectif du salut.5.Le salut promis est terrestre.4.Un messianisme canadien-français Le discours qui correspond à cette classe de phénomènes en est un qui s’efforce d’inclure le destin national dans l’histoire universelle.Le principe d’une telle lecture globale du monde apparaît clairement au carrefour de deux courants distincts qui rapprochent certaines oeuvres majeures de la tradition littéraire française, d’une part, de la majorité des auteurs plus ou moins obscurs du XIXe siècle québécois, d’autre part.Il y a là quelque chose qui provoque l’étonnement.Pourquoi?Non pas qu’il soit 120 insolite de rapprocher Casgrain et Chateaubriand, de Maistre et Laflèche, Nodier et Taché, Lamennais et Labelle etc.La surprise est plutôt de constater que nos écrivains de 1850 à 1950 furent contemporains par la pensée de ceux qui avaient marqué la France parfois jusqu’à deux siècles avant eux, au lieu d’être inspirés par les personnalités qui façonnaient l’esprit nouveau dans un présent dont la conscience historique semble souvent ; avoir échappé aux générations d'historiens, de romanciers et d’orateurs qui ont conçu, diffusé et porté au rang d’idéologie nationale, ce qui s’appelle à bon droit le messianisme canadien-français.Mais qu’est-ce au juste que ce dinosaure qu’un nouveau Thésée aurait terrassé vers 1960 (date d’une histoire légendaire)?Que faut-il entendre par ce messianisme canadien-français?Le dénominateur commun de cette collection de textes, le bibliotexte, pour mieux dire, de toutes ces lectures philosophiques de l’histoire, c’est évidemment le texte judéo-chrétien.Mais ce n’est encore rien dire, car il n’existe à peu près rien qui soit étranger sur terre au texte judéo-chrétien.Ce qui par contre se remarque au premier coup d’oeil, c’est que l’histoire a composé sur une vaste combinatoire toutes les variables possibles d’une telle matrice anthropologique.La question est donc de décrire la forme qu’a empruntée pour nous cette expérience mondialement-historique, pour reprendre une expression chère aux jeunes hégéliens.On ne saurait y répondre sans recourir à la comparaison pour détacher les contours de notre aventure religieuse sur le foisonnement divers des idéologies, des mouvements sociaux, utopiques ou révolutionnaires que l’inventaire actuel d’une démarche pré-scientifique se propose de décrire au moyen d'une Sociologie de l’espe'rance28.Sur la base d’une telle comparaison, le messianisme canadien-français présente 121 une caractéristique paradoxale et qui constitue la question même de son étude.Loin d’être une crise d’effervescence religieuse, une brusque éruption du sacré dans le temps profane, une extase collective qui s’exprime en révolte politique, notre nationalisme n’a jamais présenté les caractères de ce qui définit la plupart des phénomènes analysés par la sociologie contemporaine sous la rubrique du messianisme.Là où l’on trouve généralement des soulèvements, des révolutions, des ruptures et des restructurations soudaines de l’ordre social, nous ne rencontrons jamais chez les nôtres qu’un discours, une rhétorique, une littérature, mais sans aucune des manifestations populaires ou des grandes agitations politiques qui les signalent normalement dans la vie des sociétés historiques.Tout se passe comme si notre messianisme n’avait été que prédication dans le désert.Les foules paysannes ou urbaines qui lui ont prêté une oreille distraite ne se sont pas enflammées à l’appel incendiaire qui, partout ailleurs sur la surface du globe, a semé le vent moderne de la révolution.Tel est peut-être le noeud le plus résistant de la question qui sonde cette collection de textes.Que le messianisme relève, dans notre actuelle distribution du savoir, d’une «sociologie de l’espérance», cela signifie avant tout qu’il est aujourd’hui compris et étudié comme une catégorie de l’action, comme un besoin impérieux de la vie des peuples.Il y va là d’une démarche fondatrice de la sociologie moderne, celle qui s’intéresse au fonctionnement concret de l’attitude religieuse dans les travaux de Durkheim et de Mauss.La science qui en résulte a évacué toute considération morale du champ de sa problématique.Or le messianisme ne vise qu’une mobilisation sociale de l’action humaine tendue vers l’objet inaccessible et métahistorique d’une complète restauration du monde créé.Il imprime aux sociétés placées dans certaines conditions le mouvement violent qui les lance à la poursuite d’une sorte de 122 modèle eschatologique.À la limite, on ne trouvera pas de plus pure formulation de la structure mythique du messianisme que chez Hegel, Marx ou Berdiaev.Les philosophies de l’histoire ne seraient que des messianismes qui ont réussi.Ce sont aussi des systèmes qui ont voilé leur fonctionnement et sauvé leur efficacité au prix du retournement dialectique qui a pu transformer leur base métaphysique en pratique scientifique.L’Église en reste le grand modèle historique.Et c’est ce jeu (dans l’achèvement de la contradiction) qui définit exactement l’entreprise messianique en travaillant concurremment sur l’échelle du temps et sur celle de l’éternité.Cioran a tiré d’une telle hypothèse une analyse efficace du marxisme soviétique qui est sans doute le millénarisme le plus conséquent, bien que le moins directement observable, de notre époque.La réussite dont il s’agit n’est jamais que l’institution humaine dont la naissance représente le point de chute d’une attente déçue dans ses aspirations fondamentalement mythiques.L’idéologie est ici à comprendre comme résidu du religieux.L’État, la Révolution, la Science même sont les retombées contingentes d’une espérance invariablement polarisée sur l’absolu.Le processus dans son cycle complet met en contact les opposés du discours et de faction dans un réseau d’interaction continuelle.Tout le savoir disponible là-dessus nous ramène au seuil de l’inévitable question: pourquoi, entre la prédication nationaliste du Canada français et l'évolution effective de la société canadienne-française, pendant le siècle qui va de 1850 à 1950, pourquoi donc entre le monde des représentations et le cours de notre histoire, semble-t-il que le courant ne soit jamais passé?Comment se fait-il qu’on ait pu, avec tant de constance et d’unanimité, tenir un langage qui n’informa jamais la conduite collective, qui ne lui proposa pas d’objectifs mobilisateurs, qui ne lui inspira pas la moindre velléité de soulèvement? 123 Les textes qui entrent tout naturellement dans le corpus d’une telle recherche n’ont pas d’emblée un statut littéraire évident.Certes parmi les idéologues qui ont formulé l’idée du destin providentiel du Canada français, on trouvera des hommes dont la première préoccupation et la carrière n'appartenaient pas d’abord à la littérature.Mgr Laflèche, le curé Labelle, même l’abbé Casgrain sont avant tout des hommes d’Eglise, c’est-à-dire des individus promus par des faits d’institution et des agents privilégiés de la croissance du pouvoir clérical qui reste un des phénomènes marquants de l’histoire de la société canadienne-française de cette période.Aussi le messianisme peut-il être défini sous leur plume comme une sorte de prophétisme, c’est-à-dire comme une lecture judéo-chrétienne du fait national.Or dire qu’il ne comporte aucune crise révolutionnaire, qu’il ne connut jamais sa phase active, c’est peut-être constater que le discours de ces idéologues n’avait certainement pas l’audience que supposent leur style et leur unanimité.On peut presque inférer que leur propos négligeait paradoxalement le rouage-clef de leur discours, je veux parler du ressort psychologique de l’attente, obscur scintillement du désir qui hante toujours l’inconscient des peuples, non moins apparemment que des individus.Ces idéologues s’interdirent si complètement le doute et la question qu’ils ne conçurent pas même que l’on pût attendre autre chose que leur forte vérité.Dans cette position de pouvoir que l’institution ne sanctionnait alors que trop parfaitement, comment auraient-ils pu imaginer un autre usage de la parole que la réitération redondante du texte saint?Mais les lecteurs de journaux et de livres et les auditeurs de discours portaient sans doute une attente plus diffuse et plus secrète qui creusait un abîme de silence entre eux et les rares détenteurs de la parole.À n’en juger du moins qu’au plan historique des résultats, on est forcé d’admettre que la grande idée ne fut pas reçue. 124 1.Montréal, Beauchemin, 1964, première édition 1958, 323 pages.L’article se trouve aux pp.112-116.2.6 vol.Londres, New York et Toronto, 1948, première édition parue de 1934 à 1939.3.Civilization on Trial, p.161.Cité par Michel Brunet, dans Canadians et Canadiens, Montréal, Fides, 1954.p.77.4.«History Warns Modem Man», World Review, mars 1949, p.12.Cité par Michel Brunet dans Canadians et Canadiens, p.77-78.5.Michel Brunet, Canadians et Canadiens, p.p.81-82.6.Michel Brunet, «Trois dominantes de la pensée canadienne-française: l’agri-culturisme, F anti-étatisme et le messianisme.» dans: La Présence anglaise et les Canadiens, Montréal, Beauchemin, 1964, 1ère éd.1958, p.p.117 à 118.7.Voir Marcel Rioux, «Sur l’évolution des idéologies au Québec» dans la Revue de l’Institut de Sociologie, I, Bruxelles, 1968, p.p.95 à 124.8.Revue canadienne de science politique, vol.Ill, No 4, déc.1970, p.p.559 à 605.9.Daniel Latouche, «Anti-séparatisme et messianisme au Québec depuis I960,» dans: Revue canadienne de science politique, vol.Ill, no 4, déc.1970, p.p.569-570.10.Voir André-J.Bélanger, Ruptures et constantes, Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, laJEC, Cité Libre et Parti Pris, Montréal, Hurtubise HMH (coll.«Sciences de l’homme et humanisme»), 1977, 219 pages.11.Daniel Latouche, «Anti-séparatisme» etc., dans Revue canadienne de science politique, vol.Ill, no 4, déc.1970, p.571.12.Daniel Latouche, «Anti-séparatisme», etc., dans Revue canadienne de science politique, vol.Ill, no 4, déc.1970, p.572.Daniel Latouche ajoute en note (note 48, p.572): «Un historien américain a suggéré que la victoire de 1760 marqua le début du millénarisme américain et d’une «conception of the colonies as a separate chosen people, destined to complete the Reformation and to inaugurate world generation».(E.L.Tuveson, Redeemer Nation: The Idea of America’s Millenial Role, Chicago, 1968).13.Daniel Latouche, «Anti-séparatisme» etc., dans Revue canadienne de science politique, vol.Ill, no 4, déc.1970, p.573.14.Revue canadienne de science politique, vol.Ill, no 4, déc.1970, p.574.15.Contemporary French Civilization, vol.IV, no 2, hiver 1980, p.p.221 à 236.16.Voir Philippe Haeck, «Le messianisme québécois ou ceci est une fiction», dans Chroniques, Montréal, mars 1977, no 27, p.p.37 à 63.17.On lira, entre autres, C.-G Jung, Aspects du drame contemporain, Genève, Librairie de l’Université Georg & Cie S.A.— Paris, éd.Buchet-Chastel, 1971,268 pages; Hermann de Keyserling, Analyse spectrale de l'Europe, éditions Gonthier («médiations»), 1965, 345 pages; Nicolas Berdiaeff, L’Idée 125 russe — Problèmes essentiels de la pensée russe au XIXe et début du XXe siècle, Marne, 1969, 274 pages; Julien Benda, Esquisse d’une histoire des Français dans leur volonté d’être une nation, Paris, Gallimard, 1932, 270 pages; Alexandre Koyré, La Philosophie et le problème national en Russie au début du XIXe siècle, Paris, Gallimard («Idées» no 349), 1976, 313 pages.18.Paris, Édition^ Universitaires (coll.«Je»), 1974, 256 pages.19.Paris, Gallimard («Bibliothèque des idées»), 1965, 527 pages.20.Dieux d’hommes: Dictionnaire des Messianismes et Millénarismes de P Ere Chrétienne, par Henri Desroche, en collaboration avec M.L.Letendre, M.R.Mayeux, J.Guiart, M.I.Pereira de Queiroz.Paris, La Haye, Mouton, 1969, p.11.21.C’est l’Introduction de 40 pages signée par Henri Desroche que nous analysons.Ce texte est repris avec une élaboration substantielle dans Sociologie de l’espérance, Calmann-Lévy, 1973.253 p.22.Henri Desroche, Sociologie de l’espérance, Calmann-Lévy, 1973, p.156.23.La deuxième partie du texte d’introduction s’intitule : «Genèse d’une messialo-gie» (p.7).24.Voir la sixième partie du texte d’introduction de Desroche: «VI.La dialectique des messianismes et la catégorie de l’échec», (p.p.32 à 41).C’est de là que vient l’hypothèse de notre recherche.25.C’est l’auteur qui souligne.26.Dieux d’hommes, p.39.27.Les Phénomènes révolutionnaires, Paris, P.U.F., 1970, p.105.28.Titre déjà cité d’Henri Desroche.Calmann-Lévy, 1973. UN TERME DE MÉPRIS LITTÉRATURE 129 UN TERME DE MÉPRIS: LITTÉRATURE % V* * Willie Chevalier Que maintenant on vende des livres un peu partout ne signifie nullement que la littérature est plus honorée qu’autrefois.D’abord, la majorité des livres sur les tables et les rayons des librairies et autres magasins n’ont aucun rapport avec la littérature.Ensuite, ce dernier terme conserve un sens péjoratif dans bien des esprits, même en 1984.Les politiciens et les hommes d’affaires qui affichent du mépris pour la littérature doivent par devoir professionnel et dans leur intérêt prévoir l’avenir.Or, combien d’entre eux ont vu venir les grands conflits mondiaux, la crise économique de l’entre-deux-guerres, celle qui sévit encore, et les transformations économiques et sociales qui secouent l’univers?On connaît la réponse.D’autre part, plusieurs littérateurs français et anglais (et sans doute d’autres nationalités), poètes pour la plupart, ont annoncé des bouleversements du XXe siècle.On s’est gaussé de la IIIe République française quand elle a confié son ambassade du Japon puis des Etats-Unis à un poète, Paul Claudel, dans les années Vingt.Un industriel, un « 130 banquier, eut mieux fait l’affaire.Or, quand tout le monde était fasciné par la prospérité américaine, Claudel prédisait dans ses dépêches au Quai d’Orsay cette crise qu’une sagesse rétrospective devait juger inévitable.«Ils empruntent à 10%, mandait-il, et font rapporter du 2 % ; comment voulez-vous que ça dure?» Tout au cours de sa carrière à l’étranger, consul puis ambassadeur, Claudel étonnera ses supérieurs par sa maîtrise des questions économiques.Admettons qu’après (ou avant) tout, Claudel ne faisait que son métier de diplomate en formulant ses oracles.Paul Valéry, lui, poète également mais simple observateur et esprit libre, écrit en 1927, au début d’étonnantes «Notes sur la grandeur et décadence de l’Europe» que celle-ci «aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine.Toute sa politique s’y dirige.» Or, une quinzaine d’années plus tard, durant la guerre de 1939-1945, les services américains imagineront l’AMGOT (Allied Military Government in Occupied Territories), à toutes fins pratiques commission américaine qu’à la Libération Roosevelt voudra en vain imposer à la France.Esprit libre par excellence, Valéry.Alors que ses poèmes témoignent d’un profond respect du passé, d’un sens inattendu de la tradition et de la discipline, ses textes qui condamnent l’histoire considérée comme base de doctrines et prétexte à querelles prouvent qu’il n’est asservi à aucune notion.Par sociabilité sensible à l’opinion, il la sait surtout capricieuse et bien avant l’émergence de l’industrie des sondages, avec bien d’autres il se méfie de la précarité des décisions du suffrage universel.Quelque sujet qu’il aborde, il est de ces esprits libres qui «savent à l’occasion accepter les conclusions très anciennes ou fort répandues, auxquelles parfois les mène le chemin pourtant original et tout nouveau de leurs personnelles réflexions» (Beme-Joffroy).Tout le contraire des politiciens qui nient l’évidence 131 quand l’adversaire la constate.Le goût et l’habitude de la réflexion chez Valéry, sa curiosité intellectuelle et sa souveraine liberté d’esprit font que son oeuvre en prose abonde en prophéties dont certaines se sont réalisées de son vivant.4 V* Tout aussi perspicace que Claudel et Valéry, un autre Paul: Morand.Il a publié des poèmes, il est diplomate par intermittences, souvent en congé à sa demande pour jouir de la vie, pour voyager et pour écrire.Se gardant bien comme Valéry de prendre le ton d’un pontife, dans d’éblouissantes chroniques à divers journaux et revues, et dans ses romans et nouvelles, il pronostique l’événement comme en se jouant.Dans Le Tzar noir, du recueil de nouvelles Magie noire (1928), on lit: «Le mois qui suivit l’ouverture des hostilités entre les États-Unis et le Japon, après l’indécise bataille de Pearl Harbour (îles Hawaï).» Il fallait des connaissances peu communes de la géopolitique, de l’histoire et de la psychologie des peuples, alliées à un don rare de synthèse et de déduction, pour deviner qu’une guerre éventuelle entre le Japon et les États-Unis commencerait à Pearl Harbour, comme il advint quinze ans plus tard le 7 décembre 1941.Simple hasard?Peut-être.Mais alors le hasard s’était mis au service de Morand car en 1925 cet écrivain avait annoncé dans La Croisade des Enfants de L’Europe galante la guerre des générations et cette tendance des écoliers et des étudiants (que d’aucuns encouragent par veulerie) à régenter leurs maîtres.Le même recueil contient une nouvelle, Lorenzaccio, qui préfigure Salazar à tel point, aux yeux de Portugais influents et trop imaginatifs et susceptibles, que Morand sera durant plusieurs années interdit de séjour dans leur ravissant pays.En 1930, dans Champions du monde, le «penseur futile», comme l’ont appelé des envieux, prévoit la révolte d’une 132 partie de la jeunesse américaine puis des jeunesses française et allemande, dans les années Soixante, contre la société de consommation.Le même roman dépeint un haut fonctionnaire américain épris de l’idée d’un marché commun pour l’Europe.Quiconque a beaucoup lu et retenu ou noté pourrait dresser une longue liste d’écrivains qui, à toute époque, sans se spécialiser dans l’analyse des affaires publiques, sans vouloir particulièrement «servir», sans avoir les intentions d’un Jules Verne, d’un H.G.Wells, d’un Aldous Huxley, d’un George Orwell, ont, tout simplement en faisant part de leurs impressions, jeté des lueurs sur l’avenir.Cela devrait suffire pour convaincre les politiciens, les hommes d’affaires et des butors que les littérateurs peuvent être pratiques.Interrogeons-nous.Selon Larousse, détourné de son sens originel le mot littérature désigne péjorativement «ce qui est artificiel, s’oppose à la réalité.» Mais pourquoi la littérature plus que la musique dont les fervents disent qu’elle les transporte dans un autre monde, ineffable?Et pourquoi plus que la peinture qui, soutiennent certains de ses théoriciens, ne doit pas reproduire trop fidèlement la nature?Georges Duhamel exagérait en écrivant qu’«une société de malotrus et de mufles appelle sans doute littérature toute expression élevée d’une âme noble et délicate.» Il exagérait car s’il en était ainsi il faudrait en tenir en partie responsables Verlaine (encore un Paul) et Biaise Cendrars.On se souvient de ces lignes du pauvre Lélian: Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym.Et tout le reste est littérature. 133 Cendrars: «Je mets dans l’amour un seul espoir: l’espoir du désespoir.Tout le reste est littérature.» Curieux quand même que deux grands écrivains aient ainsi déprécié l’une de leurs raisons de vivre.Il faut aux sociétés d’autres puissances que la religion, la politique et l’argent.Aussi plusieurs peuples considèrent-ils avec raison leur littérature comme une de leurs principales richesses et l’un de leurs plus beaux fleurons.Pour l’anticommuniste le plus viscéral, s’il a des lettres, les populations de la Russie et des autres républiques soviétiques participent toujours de la civilisation occidentale à cause de leur littérature (et de leur musique).Depuis des temps immémoriaux consolatrice d’innombrables affligés, voire de désespérés, la littérature possède un autre titre à notre considération: elle est, avec l’art et la mort, un des trois aboutissements de la vie.Elle est même plus forte que la mort, qui n’a pas de prise sur elle, car des hommes dits d’action survivent dans les mémoires par elle plus que par leurs réalisations.Et loin d’être éclipsée par les formes de divertissement surgies depuis le début du siècle, elle alimente le cinéma, la radio et la télévision et, de ce fait, bien que ce ne soit pas sa raison d’être, elle contribue à la circulation de l’argent.Mépriser la littérature n’équivaut-il pas à mépriser le pain? HAIKUS en souvenir de ces trois compères de Minase «writing Haiku or, better, long lines, clean and syllabic as knotted bamboo.Yes! Phyllis Webb PELURES D’ORANGES André Duhaime enfin fleurissent les crocus qu’en rêve j’avais manqués sur les vitres des traces de nez et de doigts regardent encore la pluie vitrine de poissonnerie suspendu aux nuages un canard mort histoire du grand-père la plus vieille surveille l’horloge cet ami j’attends que le premier il parle de son fils décédé sous la pluie une femme menstruée nous conduit à la mer vacances de Noël l’odeur étrangère de nos vêtements neufs trouvant la pipe cherchant le tabac cherchant la pipe -30° Celsius derrière les vitres givrées des ombres passent pelures d’oranges les enfants sont venus et repartis elle a sept ans tellement plus de chandelles reflétées dans les fenêtres dehors la pluie ne semble tomber que devant les phares nouvelle neige le silence des pneus d’hiver il neige sur le toit d’une maison incendiée trou noir le varech mi-enfoui dans le sable la signature d’un poète anonyme les essuie-glaces et un gros soleil rouge balaient la pluie feu rouge le clapotis de l’essence dans le réservoir un moineau se pose s’envolent quelques feuilles mortes ménage de printemps dans un fond de tiroir je retrouve mon ancienne alliance deux coquillages où déposer mes cendres mes sous une dent en or en sortant de chez le dentiste les feuilles tombent un sac de plastique pris entre les autos qui vont et viennent canette de bière quelqu’un d’autre est venu voir les fleurs de chardon mon aînée enfermée dans sa chambre avec mes vieux Beatties le plancher sale d’amis sans enfants leur grand-père et un poteau tiennent la corde les fillettes sautent un cerf-volant noir pris dans des fils électriques et la lune frissons qu’est-ce que ton ongle écrit sur mon dos 143 trottoir verglacé à petits pas sur d’autres pas des heures le pont du casse-tête projeté dans le vide après la panne nous comptons les gouttes de cire PEINTURE FRAÎCHE sur la cloison des toilettes un premier graffiti mon ombre avec de plus longues jambes ne me distancie pas MES VILLES 147 MES VILLES Nairn Kattan 1er février 1983 Je reçois deux numéros d’/lM/î/raa, journal arabe publié à Jérusalem.Deux numéros avec suppléments de fin de semaine.H y a un mois lors de ma visite à Tel Aviv un journaliste m’appelle.Mohammed Ghanaem, un musulman, rédacteur d’un quotidien israélien de langue arabe.Le lendemain il vient m’interviewer et m’apprend qu’il est en train de traduire pour son journal un chapitre de mon roman Adieu Baby lone.Une pleine page avec mon nom en arabe.Mon nom premier.Cela fait trente ans que je n’ai pas vu mon nom imprimé en arabe.Je me souviens encore de mon premier écrit.Une nouvelle dans une publication scolaire.J’avais treize ans.Je revois aujourd’hui ces mêmes caractères, signes enfouis non pas dans un passé mais dans un monde autre.Dans l’interview qui s’était déroulé en arabe, mon interlocuteur me demanda si j’étais encore arabe.J’ai changé de langue, dis-je.L’arabe est un héritage que je porte.Mais, écrivain francophone, c’est ma vie canadienne et la culture française 148 qui sont désormais les lieux de ma respiration.«Comment trouvez-vous l’unité dans votre héritage multiple?» me demande-t-il.Dans la langue.J’écris pour trouver la ligne conductrice, pour découvrir le fil continu et je vis dans la langue que j’ai choisie.Je suis canadien, lui affirmai-je.Là, je suis en face de mes écrits.J’avais dit ma vie de Juif de Bagdad en français et voici mon récit restitué à l’origine.Je lis mon histoire dans ma langue natale, ma première langue d’écriture.Je m’attendais à un choc, au moins à une surprise.Cette langue ne m’appartient qu’à travers un trajet déjà parcouru.Je reconnais les mots et ne retrouve pas l’émotion.Celle-ci je l’avais pourtant éprouvée dans ma langue d’origine alors que le français était encore pour moi un territoire inconnu, un signe codé que je n’avais pas encore déchiffré.Cette émotion je l’ai éprouvée en l’écrivant et je l’ai écrite en français.Et à travers les vocables de ma terre d’origine je cherchais les mots appris qui sont devenus miens non pas par suppléance ou superposition mais par une métamorphose où le vocable ancien n’est pas enfoui, recouvert d’une couche mais transformé, forgé en un mot présent, en une langue, seule capable désormais d’exprimer l’émotion donc seul moyen de la vivre.Devant cette page pourtant mienne, je suis l’autre, non pas l’étranger.Je n’ai pas déserté cette langue, dont le chant me fait encore vibrer comme au premier jour mais la vie, émotions et réflexions, s’est déroulée dans un ailleurs qui est le présent, seule vie possible.Je n’ai pas de nostalgie, ni de rêve de retour puisque ce que j’ai obtenu je ne le possède pas.On ne possède pas une langue.On fixe l’émotion et elle est déjà morte et ce sont les mots, rappels et nouveaux surgissements qui nous les font revivre.Je suis traduit dans ma langue maternelle et c’est une véritable traduction.C’est mon personnage premier, figé dans cette langue désormais métamorphosée, qui est devenu l’autre.Il me reconduit à un monde reconnu, familier.Je 149 retrouve à peine l’adolescent d’antan, car l’homme l’a doté d’une langue qui a transformé l’émotion en son expression.Et je me suis mis à me demander: n’aurais-je pas eu le même sentiment si j’avais continué à écrire en arabe?Nous reconnaissons-nous dans nos écrits de jeunesse?Dans mon cas, la métamorphose est brutale.Elle est semblable à celle de tout écrivain, de tout homme.Sauf qu’elle est plus accentuée.Peut-être me dis-je cela pour trouver un équilibre dans le changement et, en banalisant mon itinéraire, je cherche à ne pas le vivre en étranger.7 février Je prends le train pour Ottawa.Comme tous les lundis.Depuis seize ans.Je vis dans deux villes.Je me suis demandé si je n’avais pas ainsi institutionnalisé la schizophrénie.Dès que je me sentais enfermé dans une langue, un groupe, une culture, j’échappais, je cherchais ailleurs.Enfant, élevé dans la communauté juive, fréquentant une école juive, je cherchais la compagnie de musulmans, planifiais avec eux l’avenir de notre littérature.Puis, au Canada, optant pour la langue française, je me suis mis derechef à explorer les littératures américaine et canadienne anglaise.L’ailleurs.Est-ce la quête éperdue de Tailleurs, de l’autre rive, de l’autre côté de la barrière?Un inconnu que je ne pourrais apprivoiser, atteindre.Est-on le jouet des circonstances ou les choisit-on inconsciemment?Je sais que les événements les plus inattendus, tragiques ou heureux peuvent nous frapper à Timproviste.Mais nous les vivons à notre manière.Nous faisons des choix.Au début, je me disais, Ottawa c’est pour quelques mois, pour un an peut-être, deux ans tout au plus.Et puis les années passent.Je ne peux plus me séparer de cette 150 ville.Tout le long de ces mois fugitifs, j’ai planté des racines.J’y ai mes amis, mes habitudes.J’y vis une tradition élaborée, édifiée au cours des mois et des années.Montréal c’est le retour.La famille, la maison, le foyer.Le lieu de choix.Les amis et le point de départ.Dans chacune des villes, j’attends l’autre qui la nourrit, la complète, la prolonge et la rend désirable.Chacune des deux villes est celle de l’attente du retour et du départ.Comme si, craignant les lieux fixes, je m’étais fabriqué un monde en perpétuel mouvement.Et c’est dans le trajet que j’aménage la halte, le moment du répit, où ni attente d’arrivée ni impatience de départ, je vis le vide, le possible absolu.J’attends le moment précis, le vendredi après-midi dans le train, où la lecture du journal terminée, je me laisse aller au sommeil.Je suis nulle part.Par la fenêtre, je regarde les prés verts ou l’étendue de neige et l’espace m’accompagne, amical sans me dominer et sans me lancer un appel.L’ailleurs est là! Je le vis chaque semaine et de ma fenêtre, il s’éloigne et mon regard est distrait.Je l’ai intériorisé.Je ne peux sans appréhender l’au-delà de l’attente, me laisser aller au sommeil.22 février Première visite à Los Angeles.Avant l’atterrissage de l’avion je fus envahi par un puissant sentiment d’attente.Voici une ville qui m’est totalement inconnue.J’allais découvrir une réalité.Elle était neuve, innocente.Innocente?Que dire des mythes qui la nourrissaient dans mon esprit depuis tant d’années?Je me souviens du choc de mon arrivée à Paris.J’en avais tant rêvé et la ville, son odeur et ses murs étaient plus puissants que tous mes rêves.Il y a ensuite Rio, ville de mythes elle aussi.¦ 151 Elle s’est dégagée de toutes mes attentes et de tous mes fantasmes.D’autres villes dont je ne rêvais pas, que je ne cherchais pas à connaître, Shanghai, Pékin, font partie maintenant de mon territoire imaginaire et désormais elles m’habitent.Los Angeles recouvre un mythe dans lequel nous baignons en Amérique.Ce n’est pas une ville qui soulève en nous l’attente.Je connaissais déjà la Californie par San Francisco.Mais cette ville n’appartient qu’à elle-même.Elle a dessiné son pourtour, son aire et nous accueille par le décor, cet espace unique que l’on intègre avec le temps ou bien que l’on n’accepte qu’en surface en le réduisant à l’exotisme.S.vient me chercher à l’aéroport.Il est midi! C’est un jour de congé, la fête de George Washington.Elle me propose de faire le tour de la ville avant de me ramener à mon hôtel.Elle me conduit d’abord à Venise.Je dois me dégager de mes vêtements.J’ai quitté Montréal et l’hiver et me voici en plein été.Un soleil radieux après des semaines de pluie et de vent, c’est aussi un été de la nature.Des palmiers, l’eucalyptus, les arbres de mon enfance et un foisonnement de fleurs.Je marche sur un gazon vert et nous voici au bord de la mer.La rue principale est en fête.Des étals de la camelote désormais universelle et perpétuellement recommencée.Les mêmes bijoux et les mêmes ceintures d’artisanat que dans toutes les grandes villes du monde.La faune est différente.La plage est à perte de vue.J’aperçois les nageurs et dans cette rue tout le monde célèbre l’été et la mer.Hommes et femmes en patins à roulette, des femmes jeunes et moins jeunes en short, en maillot de bain.Et les sons du rock que nous envoient les mêmes radios qu’à Montréal et qu’ailleurs.Je suis en Amérique, la même.Semblable à elle-même dans sa nourriture et ses boissons.Et pourtant cette nonchalance, ces maisons basses, ne me rappellent pas le spectacle familier des vacances que ce soit à Cape Cod ou à Long Island ou dans le Maine.Ce sont les indigènes de l’endroit.Demain matin, ils feront une heure de trajet pour rejoindre leur lieu de travail.Ce ne sont pas des gens de passage.Ds habitent ce lieu et le lieu les transforme en passagers car il n’a pas de pesanteur, sa réalité et son mystère.On ne soupçonne pas une substance, autrement dit rien qui en fait une substance.Je cherche à me situer.J’évoque les souvenirs d’autres villes.Et c’est Rio qui surgit.Non.Je ne suis pas dans les tropiques.Et pourtant je suis déjà à l’orée du Sud.La moitié de la population est d’origine mexicaine et puis il y a les Chinois, les Japonais.Peu de Noirs mais c’est le Sud.Et pourtant Rio est bien loin.Cette ville avait fait d’autres choix et a établi d’autres liens avec la nature.Ici, on voit moins d’obèses que sur les plages de l’Est.Ce sont les habitants d’une ville où l’on est perpétuellement conscient de son corps.Or ces corps ne me frappent pas par leur présence.Ces femmes étalent leurs seins à peine couverts, leurs cuisses et leurs bras, sans souci, sans attention.Il n’y a point là d’érotisme.Du sexe oui, cru, brutal et avec cette musique entêtante, nous sommes dans les parages de la violence.Corps violents qui invitent au sexe sans préambule.Nous sommes loin du plaisir et encore plus loin des joies de l’érotisme.Je comprends que cette rue soit le lieu élu des drogués du continent.Partout ailleurs le marché est libre, à Washington Square ou à la rue Bishop mais ici l’étalage doit être brutal, et on vient de partout ailleurs à la recherche de cette brutalité, dont le seul assouvissement est l’oblitération, l’annihilation dans une absence recherchée, dans une soumission voulue.Brutalité, violence et auto-destruction.Non, je dois être victime d’un mythe insidieux, de clichés enracinés à force de réitération.Il y a aussi des rires, le plaisir du soleil, du corps offert, exposé qui n’a besoin de personne, qui se suffit à lui-même.Force qu’il confond avec la violence.Force autonome et solitaire qui ne trouve d’issue que dans l’explosion, la violence ou la dissolution dans l’oubli. 153 Nous remontons en voiture.Nous traversons Marina et nous voilà à Santa Monica.Maisons cossues, quelques immeubles en hauteur.Victime de tremblements de terre, Los Angeles vit dans la crainte constante de sa propre disparition.La terre bouge et la voilà engloutie.D’où, avec les maisons basses, cette atmosphère d’irréalité à laquelle s’ajoute l’artificialité des produits de toc, de la nourriture au pseudo-artisanat.Mais Santa Monica est un repère de riches.Que de fortunes se sont accumulées en Amérique! La promenade au bord de la mer ne conserve de Rio que les relents.À peine la mosaïque de couleurs, des peaux brunes, noires et blanches.Ici c’est un appel fier et quelque peu nostalgique à l’Europe lointaine.La promenade des Anglais, à Nice, sauf que la plage ici n'est pas de galets mais de sable.Que les palmiers sont longs, répliques majestueuses à quelque Méditerranée et défi en même temps à cette réplique.Puis c’est Beverley Hills.Des maisons de tous les styles.La campagne britannique voisine avec l'Andalousie, la Provence avec la Bavière.Cette cité est le fruit de l’industrie du rêve.Les fortunes du cinéma, comédiens, metteurs en scène et producteurs se sont agglomérés dans un village, dans un effort forcené de se libérer du rêve dont ils ont lâché la bride, qu’ils ont consciemment et parfois cyniquement fabriqué.Et chacune de ces maisons avec ces portes de forteresse, de place forte, ces fenêtres de châteaux est une fabrication plus forcenée que l’image, comme si le rêve s’est figé dans la pierre, ne trouvant pas l’issue, de porte de sortie ne pouvant que s’enfermer dans sa propre coquille, se solidifier dans le ciment.Dans ce désarroi de style, cette anarchie d’architecture, il y a dans le défi à l’espace, à cette terre menacée par le tremblement, à ce bout de continent, une dérision.Retour du rêve qui enveloppe et emprisonne ses fabricants mais aussi le refus du chemin.Le rêve s’arrête, s’imprime dans le roc, alors qu’il ne fait peut-être que s’enfoncer dans le 154 sable.Dérision du rêve par ses propres auteurs et aussi dérision du destin qui renvoie aux fabricants leurs propres produits.Un peu plus loin, ce sont les magasins de luxe de la rue Rodéo où les goinfres de la fortune viennent ajouter à leur décor des ornements supplémentaires comme si le rêve est une citerne sans fond qui ne conduit plus à la réalité, qui ne s’épuise pas, mais qui se prolonge dans sa propre substance, enchaînement infini sans lueur de libération.À moins que ce ne soit dans la dégradation.On arrive à Hollywood où le rêve s’abime.Longue rue avec des noms sur le trottoir, des étoiles avec des plaques en bronze.Je quitte la voiture pour lire les noms des acteurs et des actrices.Ce n’est plus la dérision, c’est l’industrie de la camelote.Nous sommes au bout du Broadway où le rêve sur pellicule lui-même se dégrade en film porno.Nous prenons la 6e avenue et nous sommes à l’hôtel.Où est la ville?demandais-je.Le centre-ville?C’est ici.C’est tout?insistai-je.Oui, dit S.Il n’y a pas de ville.Los Angeles est un agglomérat de banlieues.Le soir je vais au Music Centre pour écouter un récital, non, pour assister plutôt à une représentation de musique moderne.Le compositeur, Maxwell Davies réfléchit sur l’état actuel du christianisme.Un violoncelliste joue un air mélodieux, interrompu inopportunément par une cacophonie de sons, klaxons, flûtes.Un danseur illustre lentement le mouvement de la musique et puis se met à se déshabiller.La salle s’exclame.Je revois sur cette piste les scènes de violence contenues auxquelles j’ai assisté malgré moi dans les rues de la ville tout le long de la journée.Stylisée, cette violence éclate sur scène, devient risible et par conséquent inoffensive. 24 février 155 Je passe la journée à TUniversité de Californie.Déjeuner avec les professeurs de français.Leur rapport avec la ville est circonstanciel.Ils ne la subissent pas.La conversation est courtoise et aurait pu se dérouler aussi bien à Montréal qu’à Bruxelles.Ma conférence est sous l’égide d’un autre département.Dans l’auditoire, un homme avec l’accent arabe me pose une question.Je le crois libanais ou égyptien.Il vient me parler ensuite.C’est Lev Hakkak.Un Juif de Bagdad qui est devenu l’un des écrivains les plus brillants d’Israël.Il est professeur de littérature hébraïque.Je lui parle de l’émotion que j’avais ressentie à la lecture d’une nouvelle de lui.L’impression d’être partout en face de moi-même, que la mémoire, attestation que la vie présente n’est pas qu’éphémère, m’a toujours semblé comme un immense cadeau.Je remercie cet écrivain d’être là.Notre passé nous dépasse et nous plonge dans le moment présent.Je suis pressé de partir pour ne pas être en retard au dîner avec Brian Moore, sa femme, Ted Allan et une jeune femme qui cherche sa voie à Hollywood.Il y a dans cette ville un mélange de la nonchalance des pays chauds, de l’énergie japonaise et chinoise et du rêve américain.Celui-ci a peut-être sombré dans la pellicule et s’y est enfermé.À table, Los Angeles est le grand sujet.On présente ses lettres de créance.Vous connaissez le producteur K?C’est mon ami.Et le metteur en scène Z?Je lui ai parlé ce matin au téléphone.Et que devient M?Il cherche toujours à placer ses scénarios.Savez-vous combien de versions il existe déjà de l’adaptation du roman de F.?Dix-sept.C’est fou.Pourquoi dis-je?Tout ce qui compte ici ce sont les relations.Si vous connaissez la maîtresse du cousin du producteur, vous avez une chance d’être lu.Autrement.Autrement c’est le désenchantement.Il y a une atmosphère d’agression contre la ville et 156 ses promesses, de vantardise pour repousser les ombres de l’échec et de la défaite et d’attente.La jeune femme est tout sourire.Elle acquiesce, elle flatte.Elle n’a pas encore sa place.Peut-être ces messieurs la mettraient-ils sur la voie, lui fourniraient des tuyaux.Ils sont préoccupés d’abord de leur propre statut.Quelle importance si l’un est un romancier de premier ordre et l’autre un bon dramaturge.Que fait-on de leur scénario?Brian a trouvé la réponse.Il adapte un roman de Simone de Beauvoir, Le sang des autres.Le producteur le connaît et le respecte.Il ne fera pas refaire son travail comme c’est la coutume, semble-t-il.Le metteur en scène est Chabrol qui ne l’embête pas.Et puis il y a des capitaux canadiens.A mon retour à l’hôtel, je compte les limousines alignées.Cinq, six.Men at work, chuchote-t-on à l’entrée.Les chanteurs favoris de mon fils.Je les regarde sortir de leurs limousines.Ils viennent de gagner le prix de la meilleure nouvelle chanson de l’année.Dans le hall, des jeunes femmes outrageusement maquillées, des garçons à la coiffure punk, des hommes en habit, d’autres femmes en robe longue de grande soirée.C’est la nuit de Grammy Awards et c’est le retour des groupes Rock de la cérémonie.Je me mets dans un coin, à la fois fasciné et dérouté par le spectacle.Des jeunes femmes se lancent dans les bras d’hommes aux cheveux argentés.On suscite l’excitation, on fabrique l’intimité.Us doivent se connaître à peine mais il est bon d’être vu dans les bras d’un producteur, et l’homme vieillissant accueille avec vanité l’hommage de la beauté, fut-elle fabriquée.J’ai assisté à des scènes semblables ailleurs, mais ici, cette scène est monnaie courante.Le spectacle, c’est la fortune mais c’est surtout la fortune affichée, publiquement reconnue.Pour le prix d’une Ford Escort on loue une Porche pour six mois.On affiche les reflets de la réussite et au bout de six mois on ne sera plus là.On aura humé l’air du succès. 157 26 février San Francisco à la pluie battante.On parle d’inondations, de routes bloquées et l’on annonce d’autres tempêtes.Et malgré cela, la ville semble plus assise, plus solidement plantée sur terre que Los Angeles.On me cherche au début de la matinée pour me conduire à Berkeley où je donne ma conférence.Au déjeûner, le professeur, originaire de New York, se plaint des Californiens.«Ils préfèrent la plage, le sport à toute manifestation culturelle.Et le vendredi après-midi ils sont déjà à la campagne.Physiquement ou en esprit.» Je sais que le préambule est une façon de me prévenir qu’il n’y aura pas de monde.J’éprouve le besoin de le décharger de tout poids.Sous cette pluie, qui peut songer à assister à une conférence?Il en convient et il abonde en détails sur les malheurs qui ont frappé d’autres conférenciers aussi illustres les uns que les autres et qui se sont trouvés devant des salles vides.«Il doit pleuvoir souvent à San Francisco», renchéris-je.«Ah oui! mais c’est encore pire quand il y a du soleil.Tout le monde veut en profiter.» Dans la salle quelques aventuriers qui ont bravé les éléments.J’ai le temps, après l’exposé, de leur parler de leur ville et surtout de leur université.Un professeur cite un article que j’avais écrit il y a une vingtaine d’années et où je parle de l’Université Berkeley comme un lieu en mouvement, la place forte des idées nouvelles et de l’agitation.«C’est fini», me dit-il.«Comme partout ailleurs, les étudiants ici ne s’intéressent qu’à leurs cours et à leurs diplômes.La politique est une préoccupation archaïque.» «Et la drogue?» demandais-je.C’est entré dans les moeurs.On n’en parle pas autant.On n’en consomme sans doute pas moins mais cela ne fait plus aussi chic d’en faire mention.Et les plus jeunes sont prévenus.Ils ne se laissent pas prendre si facilement.Je ne retrouve plus ici les limousines pour 158 vedettes ou aspirantes-vedettes, ni les maisons basses.Il règne dans cette ville un air de gravité.Il faut aller au wharf, au bord de la mer pour retrouver le brou-ha-ha et la nonchalance.Mais on est alors entre touristes.Le soir, dans la ville chinoise la plus importante en dehors de la Chine, je retrouve Hong Kong plutôt que la Chine continentale.C’est le lieu le plus sûr de la ville.Les Chinois respectent la loi car ils obéissent aux règles familiales.Mais récemment, une mafia chinoise se partage des territoires.Les journaux parlent de la fusillade qui eut lieu la semaine dernière à Seattle et mentionne celle qui eut lieu ici même dans un restaurant de cette cité rangée et tranquille, il y a à peine quelques semaines.27 février Je parcours la ville à pied.Je suis déjà venu plusieurs fois à San Francisco.Je cherche les lieux connus.La nouvelle cité Embarcadero où l’on cherche à retrouver les villages d’an-tan, des rues étroites, des maisons de ville, c’est-à-dire sans terrain intérieur, un retour au passé mais avec un souci d’élégance rendu possible par toutes les découvertes technologiques.Au Square Gherardelli, les mêmes magasins, les mêmes restaurants.La ville est toujours là semblable à elle-même comme si le passage des années ne l’effleure pas.Elle demeure imperméable au temps.Je me demande si ma loyauté envers les lieux connus n’a pas pour source le rêve que le passage du temps ne me touche pas, me laisse inaltérable autant que la ville qui persiste, indifférente aux vicissitudes de ma vie.Assurance illusoire contre le temps.Le vent souffle et l’orage menace à tout moment.Tant que la pluie ne se déverse pas en trombe, je peux poursuivre 159 ma redécouverte de la ville.Ces lieux fixes témoignent de ma persistance.Je suis en vie, je suis encore là.Je reviens et je reviendrai.Je devais déjeûner avec Herbert Gold.Il m’a téléphoné le matin pour me proposer de l’accompagner plutôt à un dîner en l’honneur de Kay Boyle.J’avais écrit plusieurs article sur les romans de Herbert Gold avant de le connaître à la Rencontre Internationale des écrivains au Mont Gabriel.Il avait lu ensuite de mes textes et a écrit sur Adieu Baby lone.Mais entre nous il n’y a pas que l’estime littéraire.Nous avions passé des heures ensemble au Mont Gabriel, et je sais que notre amitié est réciproque.Je monte en haut de la colline russe à la maison de Gold.Les questions fusent.Livres et revues indiquent des voyages, de nouvelles parutions.Je n’ai pas lu le dernier roman de Herbert Gold, True Love, publié il y a quelques mois, mais je sais que la critique new yorkaise lui fut très favorable.Nous partons sous la pluie battante.Dans la salle, une centaine de personnes.La soirée est organisée par Amnistie Internationale et les amis de Kay sont venus célébrer son quatre-vingt-unième anniversaire.Cet écrivain a milité pour de nombreuses causes et les célébrants composent un groupe des plus hétéroclites: des nostalgiques des grands jours des années soixante à Berkeley alors que Kay a soutenu la cause des jeunes, des écologistes, des féministes, des anti-nucléaires et quelques simples écrivains.Herb me présente à la ronde.Celle-là est une romancière populaire, celui-là a écrit sur le milieu ouvrier de Détroit, cette grande blonde a publié un livre sur les institutions de maladies mentales.Les conversations sont brèves, décousues.Herb m’avoue qu’il n’a que quelques amis dans le groupe.Une femme s’attarde à notre table et lui reproche d’être inaccessible.On m’avait dit à Los Angeles qu’il était l’écrivain le plus connu de San Francisco.Il me parle de cette ville amoureuse- 160 ment.A-t-on plus de difficultés à percer ici qu’à New York?Pas vraiment me dit-il.Il est peut-être préférable d’être à proximité des éditeurs, mais New York n’est pas un centre intellectuel à l’instar de Paris.Les écrivains ne se rencontrent pas pour discuter, échanger des prestations.Et puis les écrivains passent leur temps à voyager.San Francisco n’est-elle pas une ville provinciale comme toutes les autres?Il n’y a que les écrivains et les artistes en général qui pensent, même s’ils ne quittent pas leur village pour pouvoir faire tomber les murs du provincialisme.Mais il s’agit alors de cas individuels.On peut trouver les pires provinciaux à New York et à Paris.1er mars Une journée à Vancouver.J’ai eu plusieurs fois l’occasion de visiter San Francisco à la suite d’un séjour à Vancouver.Aujourd’hui Vancouver me paraît pâle après une semaine en Californie.D’abord je retrouve mes habitudes, rues, magasins, restaurants.Ensuite je suis ici pour travailler.Tout à l’heure la réunion du jury Canada Australie pour le choix du lauréat, un Australien cette année.Je suis ici loin des lumières éclatantes de Los Angeles et du grouillement de San Francisco.J’accueille cette étape du voyage non comme halte, comme arrêt, mais comme point d’arrivée.H y a un soulagement de recommencer une semaine de travail, de sentir le temps découpé, en heures et en minutes.Est-ce la difficulté de vivre constamment la surprise et l’inattendu où le besoin de se sentir à l’abri dans un pays, dans un travail? 161 le soir Je viens d’assister à La Tempête, présentée par le Vancouver Playhouse et mise en scène par Timothy Bond.J’ai eu la chance de voir cette pièce plusieurs fois ces dernières années.Et comme toutes les pièces de Shakespeare je découvre chaque fois une dimension qui m’a échappé.Il faut dire que la mise en scène et l’interprétation y sont pour beaucoup.Celle de John Neville au Centre National des Arts a rapetissé l’oeuvre, l’a concentré sur Prospéro.La présentation de la BBC diffusée par le PBS était superbe.Là c’était Miranda qui dominait, et je ressens encore le frisson en me souvenant de son expression à la découverte de l’espèce humaine.Brave New World.L’interprétation du rôle ce soir par Jennifer Austin m’a semblé insuffisante.Miranda, c’est l’innocence mais aussi la passion, un mélange de fraîcheur et de maturité, de connaissance acquise et de découverte.Austin en fait une fiancée bien intentionnée et quelque peu ennuyeuse.Par contre dans les deux productions précédentes, Ariel et Caliban passaient au second plan.Ce soir, ils dominaient.Dans la production britannique Ariel était interprété par un homme qui sautillait, bousculait l’air.Un androgyne, tel que l’a voulu le grand barde et je me demande aujourd’hui s’il suffit qu’un mâle prenne des allures féminines pour atteindre le ton juste.Ce soir, j’ai vu 1’Ariel qui m’a le plus comblé.Il est interprété par une femme, Camille Mitchell qui, avec une extrême maîtrise, transforme la femme-enfant et l’adolescent incertain de son sexe en androgyne aérien.Caliban était ce soir Ben Man-kimo, un noir massif.Cette pièce peut être interprétée avec autant de justesse comme une oeuvre raciste ou anti-raciste, colonialiste ou anti-colonialiste.Tout est dans le texte mais la grandeur de Shakespeare est justement de dire une idéologie et son contraire c’est-à-dire qu’il échappe à la restriction idéologi- 162.que.Cette pièce me semble toujours limpide et je découvre les sinuosités, les chemins en zig-zag, les contradictions, c’est-à-dire la complexité du destin et de la fatalité.Prospéra, rendu pâle par Gordon Pinsent, est sans doute l’anti-Faust.C’est l’homme qui dispose des pouvoirs de la magie et qui y renonce volontairement.C’est l’autre occident, celui de la maturité et de l’acceptation.Prospéra ne pardonne pas à son frère ennemi en chrétien ou en homme religieux.Il découvre avec l’âge que l’amour lui appartient certes, mais que c’est Miranda qui va le vivre et il y a dans la joie paternelle d’assister à l’amour, d’en créer magiquement les conditions plus qu’une vie passive, une existence de remplacement.Prospéra ne renonce pas aux pouvoirs non plus.Il découvre la vertu de la réconciliation.Le pardon est pour lui une recherche de repos dans le sens où le septième jour est un jour de repos mais demeure le jour le plus important, le jour essentiel.Il n’y a là ni résignation ni renonciation mais l’acceptation d ’ une v ie qui ne peut être que relative et ces hommes vieillis, bêtes et méchants apparaissent à Miranda comme une merveille et ils le sont à condition d’accueillir la vie et surtout d’accepter qu’elle se déroule dans ce monde.La Tempête, c’est d’abord la réconciliation dans le partage et l’acceptation de la différence.Réconciliation entre frères, père et fille, maître et esclave, noir et blanc.Et chacune de ces dimensions peut colorer toute la pièce et le metteur en scène honnête ne cherche pas à faire ressortir une des dimensions, mais leur ensemble, et tout en évitant la confusion il met en évidence la complexité.ï 163 3 mars Je poursuis la rédaction de mon roman: La Fortune du passager.Je suis rendu à la cinq centième page et je vois arriver la fin avec appréhension.Depuis plus d’un an je vis avec mon personnage, me promène avec lui de civilisation en civilisation, participe à ses aventures, Je ne sais plus si je ne les invente pas pour mon plaisir.Je vis ce roman, comme une grande aventure.Je ne me demande pas si le caractère baroque du déroulement de faction, le décousu dans la composition ne sont pas la liberté que je recherchais, liberté absente dans le quotidien.Ce n’est point la vie rêvée, car Ezra, mon personnage, a sa part d’angoisse, sinon de malheur.Peut-être est-ce partie du jeu.Pourquoi écris-je ce roman?Je ne me pose pas la question.Cela fait partie de mes besoins quotidiens et si j’abandonne Ezra trois jours ou quatre, je ressens le besoin de le retrouver, comme un manque.Je retarde le moment où je tracerai la ligne finale car, avec le soulagement je ressentirai l’abandon, comme le départ d’un être cher, d’un compagnon d’intimité.Ecris-je le roman par insuffisance de vie ou est-ce la recherche d’une vie autre?Est-ce un retour à la vie vécue trop vite pour la penser, la récupérer ou est-ce une manière détournée d’échapper à ses contraintes, une façon subtile de s’évader?Si j’accumule les aventures à plaisir, c’est qu’il m’a été impossible de les vivre moi-même.Plus tard, je commencerai à songer à la publication.Il faudrait auparavant recopier, remettre en ordre.Depuis un an, j’ai soigneusement évité de me relire, de crainte que le charme ne se brise.J’appréhende le moment où j’aurai à confronter la page écrite, définitive qui est la liberté vécue à bride abattue, mais aussi son terme.Qu’importe, j’ai encore d’autres villes à parcourir; Ezra n’a pas encore étanché sa soif.Quand il trouvera la paix, j’éprouverai la plénitude du repos.J’imagine la fin, je 164 la connais, je la perçois comme une semi-résignation.C’est la fin définitive de la jeunesse et l’hésitante acceptation de la maturité.4 mars De retour à Ottawa, je suis assiégé de dossiers, de réunions, d’appels.Retrouver le bureau même après une brève absence me donne le sentiment d’ancrage.D y a dans tout départ l’idée de retour, et le pupitre encombré de dossiers et de documents incarne le lieu de retour, non pas le point fixe mais le foyer, l’axe qui situe et gouverne le départ et l’arrivée.Il y a une certaine ivresse à percevoir, à constater la tâche devant moi, le travail à accomplir.Au début de la soirée, réception offerte par l’Ambassadeur du Maroc pour célébrer l’anniversaire de l’accession au trône du roi Hassan H.Le tout Ottawa diplomatique et politique est là.Les cocktails diplomatiques se ressemblent.Ds sont souvent tenus dans des salles d’hôtel où l’on sert les mêmes boissons et les mêmes petits fours.Hier, c’était faste.Champagne et gâteaux marocains.D’une réception à l’autre on retrouve les mêmes têtes.J’aime les cocktails et j’attends certaines réceptions, telle celle du Maroc, avec impatience.En fait, en dépit des similitudes de surface, chaque pays imprime son caractère à ses cocktails.Le Maroc convie à une fête.Les membres de la communauté locale sont habillés avec faste et se retrouvent avec la joie des grandes occasions.Certes, la salle était trop petite, surchauffée mais que de sourires, que de douceur! Depuis ma visite au Maroc, l’évocation de ce pays me donne un sentiment de bien-être comme si le souvenir du bonheur d’être là est demeuré indélébile.Deux pays ont provoqué ¦ 165 tlal en moi le coup de foudre, cette sensation de joie, de plénitude ’lai que procure non pas la découverte mais la reconnaissance.Ce fut le cas du Brésil et ensuite celui du Maroc.Je me suis senti dans des lieux rêvés, où le quotidien n’est plus un embarras, un encombrement mais une célébration.Je n’ai pas eu à m’adapter au climat, à la nourriture, aux gens.Je les ai retrouvés, car inconsciemment je les ai toujours recherchés.Est-ce ce mélange idéal d’Orient et d’Occident, cette rencontre parfaite de la sen-éu-î sualité et de la pudeur?Le Maroc est le pays où entendant :ve ; l’arabe, le parlant n’ont pas réveillé mes peurs d’enfant, mes ait angoisses d’adolescent ni les mauvais souvenirs persistants.Un iu- i jeune diplomate irakien, fraîchement arrivé, vient à ma rencon-le i tre.«Nous sommes honorés», dit-il, «il faut qu’on se voit.Vous pouvez nous aider.» J’étais sur le point de lui demander s’il oi, i savait que je suis Juif.Peut-être cela n’aurait rien changé.Il était rte sans doute un enfant quand les Juifs de Bagdad sont partis en de || 1950.Il y a quelque temps un ancien diplomate irakien a même jj.i fait l’éloge des Juifs devant moi.Tout cela est si loin.Peut-être j.ma joie d’être parmi les Marocains provient de la vibration, du ;rt I frisson de retrouver une langue et une musique sans entendre i déjà les mots qui heurtent, qui égratignent parce qu’ils réveillent on de vieilles blessures mal cicatrisées.Et au cours des cocktails, le défilé des amis et des connaissances.Quel plaisir de retrouver un familier, sans cérémonie, et quel soulagement de ne passer jj ; que quelques instants avec cet autre alors que le plaisir demeure.Une soirée entière ensemble aurait fini par l’ennui.C’est le privilège des réceptions.On passe de l’un à T autre avant que la con-e versation ne s’épuise, sans éprouver le besoin de chercher les banalités qui remplissent le vide et font passer les heures.Et ceux à qui je n’ai rien à dire me trouvent sûrement tout aussi ennuyeux, tout aussi pénible.Nous nous contentions tacitement de nous serrer la main, de sourire et de passer au suivant.i 166 17 mars Dans l’avion qui me conduit à Winnipeg j’ai pour voisine une Métisse qui participait depuis lundi à Ottawa à la conférence constitutionnelle.Depuis quelques jours les autochtones étaient réduits à un problème.J’ai connu ici et là des Indiens, des Inuits et des Métis.Rencontres de hasard, conversations courtoises et mondaines.La culture des Inuits ne m’a pas beaucoup passionné.N’étant pas né au Canada, je ne crois pas charrier des préjugés d’enfants sur les sauvages qui ont martyrisé des missionnaires.Happé par la puissance de l’Amérique, ma curiosité pour sa culture ne s’est jamais épuisée au détriment sans doute des cultures aborigènes d’intérêt ethnologique.Me voici à côté d’une femme qui me parle de son grand-père écossais et de sa grand-mère créé, des enfants bruns issus du mariage de l’employé de la compagnie de la Baie d’Hudson et de sa servante, de ces enfants, qu’il abandonna à leur sort quand arriva l’heure de la retraite et qu’il décida de rentrer dans les Highlands.Il était honteux de traîner sa progéniture dans ces parages.Ma voisine est issue du mariage de deux métis.Son autre grand-père est un Canadien-français de Montréal.Et ses enfants?Elle a épousé un Suédois, ouvrier à l’Inco à Thompson, au nord du Manitoba.Son fils aîné est blond aux yeux bleus.Quand, dans sa classe, le professeur interroge les élèves sur leurs origines, il est le seul à se proclamer métis en dépit des apparences.La jeune femme répond à mes questions d’une voix égale avec un rire doux qui n’est pas ironique.Aucune distance ne la sépare de sa vie.Ni réflexion, ni doute, ni forfanterie, ni regret.Elle n’est pas sur la défensive et ne revendique rien.Elle parle le créé et son fils le parlera.Est-elle fière de son héritage?Je n’ose même pas lui poser la question, par ailleurs inutile.J’ai toujours cru dans le métissage.Me voici devant un fait, une réalité brute qui ne se formule que par son existence.Et cette femme n’a pas besoin de se justifier, de se trouver une raison d’être, car elle ne reconnaît pas le monde qui la nie; elle est à l’extérieur d’une société qui la met en question bien qu’elle appartienne de par sa chair à cette société.Désormais, toute référence aux métis me rappellera le rire de cette femme, rire partagé entre la timidité et la joie et qui est son bien à elle.En nous quittant, je me rends compte qu’elle n’avait exprimé aucune curiosité à mon endroit.Ici et là pour établir un échange, j’ai glissé des phrases sur ma destination et le motif de mon voyage.Cela ne semblait nullement l’intéresser.Peut-être son monde, dans ses limites, lui suffisait-il et qu’inconsciemment elle se méfie d’une curiosité qui peut l’en éloigner.18 mars Je longe l’Avenue du Portage.Je redécouvre les magasins, toujours les mêmes, Eaton, Holt Renfrew, La Baie, et surtout le vent des Prairies.J’ai quitté le soleil printanier d’Ottawa pour ce rappel de l’hiver.Pendant une heure, je fais le tour du centre-ville, Broadway, Osborne et m’arrête au Musée de la ville.Une belle exposition d’art indien qui n’est ni exotique, ni folklorique.L’expression d’hommes et de femmes qui connaissent ce vent glacial et qui ont appris à l’apprivoiser.Winnipeg est la ville des plaines.Ouverte oui, mais aussi exposée.On accepte l’hiver.Même les édifices en hauteur, relativement neufs, en verre et en ciment, ne semblent pas être là pour défier le vent des plaines.Il faut aller vers l’Ouest pour trouver un abri à l’ombre des montages et, à l’Est, à Toronto et à Montréal où les villes sont plus que des haltes et des refuges: des lieux.Là, 168 la nature n’est pas apprivoisée.Elle est refaite.Dans vingt, trente ou cinquante ans, Winnipeg tel un Chicago du Nord, sera peut-être une grande métropole grouillante.En attendant, on doit trouver la chaleur ailleurs que derrière les murs des édifices aussi épais qu’ils soient.Je comprends maintenant les natifs de cette ville, les Margaret Lawrence, les Gabrielle Roy, les Adèle Wiseman qui décrivent avec conviction et parfois nostalgie la chaleur que les hommes et les femmes exposés aux grands vents trouvent en eux-mêmes et aussi dans leurs liens les uns avec les autres. LA GRAVITÉ le te I 1 171 LA GRAVITÉ André-Guy Robert I EN VOL Ils se mettent du plomb dans la tête.Comment n’adopteraient-ils pas ensuite tout naturellement le parti de la résignation?Rien pourtant ne les oblige à se mettre du plomb dans la tête.Ils possèdent comme moi un corps parfaitement équilibré pour le vol, des ailes puissantes situées au coeur du dos, des plumes lisses pour charmer les vents porteurs, un ventre profilé idéal pour fendre l’air sans effort.Ils pourraient trouver leur bonheur dans leur légèreté naturelle, planer avec insouciance dans les hauteurs toujours bleues, se laisser guider par l’instinct.Ils préfèrent se mettre du plomb dans la tête et s’en mettre les uns aux autres.Ils le font par artifice ou par complaisance, ou peut-être à cause de ce qu’ils appellent maintenant «le vertige».Leurs motivations réelles m’échappent encore.Je sais cependant que le plomb et la chair forment un alliage instable : le plomb a tendance à envahir la chair irréversiblement.J’en connais beaucoup chez qui le plomb alourdit tellement la cervelle que leur pensée devient fos- 172 sile.Même si leurs ailes demeurent intactes et capables de haute voltige, leur tête alourdie constitue bien vite une charge excessive pour la musculature du cou.Pareille au soleil couchant, leur tête descend peu à peu vers le sol, au-dessus duquel elle finit par pendre lamentablement.Ils croisent sous l’immensité du ciel comme des voiliers rapides qui traîneraient leur ancre dans les flots.Les muscles de leur cou bientôt s’atrophient; les ligaments font surface au milieu des os.Plusieurs individus que ces transformations émerveillent poussent le zèle jusqu’à l’étranglement.Certains y perdent même la tête, que la volée de leurs compagnons entourent aussitôt pour en faire une idole qu’ils picorent.La plupart toutefois ne prétendent pas à pareille consécration : ils se contentent de voler tête baissée vers les plus fortes têtes, devant lesquelles ils se confondent d’admiration.Ils trouvent en elles un apaisement, dirait-on, une sorte d’épuisement de l’infirmité.Je leur ai déjà lancé des miroirs de terreur pour qu’ils relèvent la tête, mais ils les ont retournés contre moi pour m’aveugler et me faire perdre le chemin du soleil.«Qui es-tu pour nous juger?» m’ont-ils craché à la tête.«Qui s’élève sera abaissé.» Et ils ajoutaient sévèrement: «Ton mépris n’avilit que toi.» Or, je prétends qu’ils volent à leur perte, et qu’il n’y a pas lieu de s’en réjouir.Peut-être aurait-il fallu les faire exploser un par un en pleine chute pour qu’ils saisissent toute l’étendue de leur détresse, pour qu’ils comprennent que mon mépris n’est que la forme visible de mon amour souffrant.Mais ces infirmes sont fiers de l’être, et même le terrorisme ne leur apprend rien sur eux-mêmes.«Accepte-nous tels que nous sommes», m’ont-ils cent fois répété (comme s’il s’agissait de cela).Quand je leur ai déclaré enfin que je ne les inquiéterais plus, ils ont voulu me fêter.Ils m’ont même offert du plomb.Je ne pense pas qu’ils aient compris pourquoi je suis retourné dans, l’azur.Ils ont du moins obtenu mon silence, et cela leur suffit.Ils le prennent pour 173 de la paix.Je dis qu’ils ont la vue basse et l’azur qu’ils méritent.Ils plongent dedans pour y saisir des poissons.Le reflet se brouille mais leur bec est plein.Ils mesurent leur satiété au poids.Comment aurais-je pu les convaincre de la soumettre à une autre gravité?Je leur dois seulement de m’avoir laissé partir.Ici au moins, le firmament brille toujours du même bleu, l’air des hauteurs n’a rien perdu de ses qualités vivifiantes, ni la solitude.Mais ils me hantent.Je n’arrive plus à me détendre comme avant, à voir haut comme autrefois : mon regard alourdi retombe de lui-même sans cesse vers eux, en bas.C’est qu’ils ont mis du plomb dans mes yeux. 174 II AU DÉSERT Je n’obéis qu’à la nécessité brute.Je ne tue donc pas par méchanceté, ainsi que le prétendent les hommes, ni par plaisir, ni par crainte, ni par principe, ni au nom d’une idée quelconque, d’un projet ou de tout autre chose qui n’existe pas.Je tue pour manger et je mange pour survivre.Survivre est mon ascèse.Toutes les nuits, je m’y exerce, je m’y astreins.Telle est la loi de mes ancêtres, tel est l’enseignement de la femelle chassant les petits qu’elle portait sur le dos.Le désert est une école de vérité, et la vérité doit nourrir.Je la guette dans l’ombre, de mes yeux fixes comme des meurtrières; je l’épie de mes soies sensorielles, de mes peignes ultrasensibles.Elle rôde, elle approche.La vérité rampe, saute, vole.C’est une bête de nuit hasardée trop bas.D’un coup de pinces, je la saisis: elle est à moi.La voici qui se débat.Peut-être n’a-t-elle pas cessé de voler?peut-être croit-elle encore m’échapper?Pour la rassurer, je lui tends les lèvres : «Calme-toi, papillon de nuit, grillon, mille-pattes ! Renonce à tes chimères, et embrasse la mort.Échappe-toi de l’univers d’angoisses où tu grouillais, sauve-toi de toi-même et repose-toi sur moi.» La vérité comprend toujours ce qu’on lui dit.Seulement, elle aime en faire à sa tête.Non par mauvaise foi, bien sûr! par indiscipline.C’est une bête farouche qu’il faut prendre avec des pincettes.Or, il se présente des cas où même celles-ci ne suffisent pas à calmer son agitation.Si donc elle se débat furieusement pour m’échapper et risque ainsi de donner un mauvais goût à sa chair, je dois agir avec célérité et précision.Je plante mon aiguillon d’un coup sec dans son abdomen et laisse couler en elle, savamment, un mortel soporifique.Mon intervention anesthésie l’angoisse: la vérité s’endort en plein vol! Elle se fige dans une 175 position foetale.Dès qu’elle ne bouge plus, je lui rends les derniers hommages: je l’oins de mon suc digestif.Je la rends bien luisante.Alors seulement, je l’ouvre et l’aspire.Ce travail peut prendre des heures.Car il ne suffit pas d’ingérer.Il faut mastiquer longtemps: la vérité est indigeste.Mais elle fortifie pour des nuits et des nuits ! J’ai connu des congénères, en effet, qu’un seul grillon a soutenus d’un été à l’autre.(Ils se contentaient d’un peu d’eau fraîche.) Moi-même, j’ai déjà patienté quarante nuits et quarante jours après avoir ingurgité un ver à peine long comme un dard! En pays de disette, la survie appartient aux sages, et la sagesse est l’art de se nourrir aussi bien de quelque chose que de rien.Telle est la vérité: elle a deux faces.On doit les apprêter toutes les deux ! J’ai donc appris comment me protéger des rayons du soleil et de la lune en me terrant sous une pierre idoine, comment respirer dans l’eau quand l’oued inonde tout, comment somnoler par grand froid ou par chaleur torride, comment résister aussi bien aux tenailles de la faim que de l’indigestion, comment circonvenir mes prédateurs et séduire mes proies.J’en ai déduit que rien, en ce monde, ne doit me dégoûter.Ni la mort, ni la vie; ni le jeûne, ni la chasse.Ni aucune de mes proies.Je les dévore en entier, quoi qu’il m’en coûte par la suite de me sentir tout congestionné.Je m’en délecte comme je voudrais qu’on se délecte de moi.J’ai le culte de mes victimes.Je les étudie, je les dissèque.Je mange humblement tous leurs organes, et jusqu’aux plus repoussants.Je n’abandonne rien au hasard des vents.J’aime que tout reste ensemble, ainsi que les multiples objets dans le grand ventre de l’univers.Mon abdomen contient tous les éléments de mes repas et de mes privations; je suis la mémoire vivante de mes proies bien-aimées.Celles-ci fermentent en moi, me donnent à boire l’alcool de la survie.Elles nourrissent mon corps et mon sang, ma carapace et ma chair tendre.En même temps que je les assimile, elles me trans- 176 forment à leur image.Elles donnent à mon venin le goût de leur propre corps, et c’est pourquoi aucune prise ne lui résiste: «Je suis tes frères et tes soeurs dans la mort, chuchote le venin.Abandonne-toi à nous, viens nous rejoindre.Vois! Nous avons été rachetés: de victimes que nous étions, nous sommes devenues les effluves du sommeil libérateur qui te gagne ! » Tel est mon venin: il séduit.Son langage, toutefois, ne s’adresse pas indistinctement à toutes les prises.Ainsi, quand, soudain immobile et attentive, l’une d’elles s’abandonne tout de suite à mes pinces, j’estime qu’elle n’a pas besoin de ma piqûre salutaire pour comprendre que la mort inéluctable l’a saisie.Je me contente de saluer la lucidité dont elle fait preuve, et je distille pour elle un suc digestif d’une douceur exceptionnelle.Par contre, j’administre mon venin aux individus hérissés par la peur de mourir, aux proies incapables d’accepter l’évidence.À ces bêtes qui ont sommeillé toute leur vie, je verse l’aumône d’un sommeil plus profond : ce n’est que justice et que charité.Elles supportent mal la réalité brute; il suffit de la leur épargner.Elles meurent sereinement, et parfois même en pleine extase.Mon venin ne cause ni brûlure, ni souffrance, ni asphyxie.Il dissipe au contraire l’angoisse de mourir et facilite l’admission des proies dans la communion des victimes.Quant à moi, je guette sur leurs mandibules l’expression du parfait abandon (c’est une chose belle à voir).Je demeure au chevet de mes prises pendant toute leur agonie.Je ne les abandonne à aucun moment.Je veille sur elles tout en veillant à leur mort.Je suis l’officiant de leur paix définitive.Je leur enseigne que si elles perdent leur corps, elles n’ont pas à redouter de perdre la vie.Leur vie passe en moi, intacte.Elle leur survit en quelque sorte.Et puis, je place mon honneur à ne rien gaspiller dans le transfert, à ne rien trahir des propriétés nutritives de mes proies.Je m’applique à des prodiges de loyauté.Je suis à mes victimes comme mes victimes sont à 177 moi.Elles n’ont pas à se plaindre de moi.Nous ne faisons bientôt plus qu’un seul corps.Ma mauvaise réputation ne tient donc qu’à l’ignorance.Je n’ai rien du bourreau servile qui tue un être pour abolir une faute.Je ne sais pas encombrer ma vie de préoccupations étrangères aux impératifs concrets de ma survie: quiconque me connaît bien le sait parfaitement.La fusion en moi du corps de mes victimes, cette communion de leur être et du mien, ainsi que ma patience dans le jeûne exaltent simplement la nécessité et non pas une interprétation de la nécessité.Au désert, j’incarne ma propre survie.Tel un centre de gravité, mon abdomen — qu’il soit plein ou vide — attire à lui les proies irrésistiblement.Elles y trouvent un giron, un abri.Et quand je me retire sous ma pierre, le corps à ce point penché vers le sol que ma queue se dresse en l’air et retombe en avant, on pourrait croire que je me prosterne devant le destin qui est le mien, ou devant les victimes desquelles je tire ma survie, ou devant le soleil naissant qui me chasse vers l’ombre, ou devant la nécessité elle-même.Or, je ne fais que digérer mon repas et qu’épier mes prédateurs. 178 III DANS LE SABLE L’air filtre à peine dans le sable.Je dois y respirer très lentement pour ne pas épuiser l’air si rare, garder les yeux fermés pour ne pas les irriter avec les grains si durs.Je garde toute la tête enfouie.Non pas le corps, les pattes, non.Seulement la tête.C’est elle qui a reçu la vision.C’est elle qu’il me faut protéger pendant la bourrasque, enfouir comme un trésor.Les yeux fermés, forcément fermés dans le sable : ma seule chance de survie.Ici, pas de tempête aveuglante.On choisit de fermer les yeux.Pas de vents qui hurlent et blessent les oreilles: on les ferme.Pas de prédateurs.Que le calme étemel des profondeurs, que le silence, l’immobilité des pierres, la paix des entrailles de la Terre.Je garde les yeux fermés mais ne dors pas.Je n’imagine rien, je ne rêve pas.Je suis simplement conscient, attentif au silence absolu, à la surdité du sable, à ma propre existence.Au bout du cou, ma tête pend, bien droite comme le poids du géomètre.Elle indique une direction: le centre de la Terre.Je lui fais confiance.Je fais confiance à l’exactitude de la gravité.Je me concentre dans ma tête, nie la douleur lancinante de mon cou penché (depuis combien de temps?).Je pense: «Je n’ai plus de corps, je n’ai plus de pattes, plus de cou.» Je nie leur existence.S’ils se font dévorer, je ne mourrai pas; si c’est déjà fait, je ne m’en suis pas aperçu.Je suis descendu tout entier dans ma tête, et ma tête est un abri antiatomique.J’y ai prévu tout ce qu’il me faut pour survivre jusqu’à la décontamination.Ma tête est une casemate, une place forte, introuvable, imprenable.Il me suffit de nier le monde extérieur pour qu’il cesse d’exister.Alors, ma propre existence me paraît plus assurée.Je remue la tête dans le sable comme un dormeur cherchant sous son aile les plis les 179 plus agréables.Je ne suis plus ennuyé par âme qui vive depuis des heures.Et néanmoins, je n’ai pas envie de quitter mon refuge.Peut-être retrouverais-je tout de suite, en montrant la tête, les ennemis qui m’en voulaient à mort?Peut-être n’attendent-ils,,que cette initiative de ma part pour m’attaquer?Peut-être ne veulent-ils dévorer que ma tête?Ma tête si vulnérable hors du sable! Je l’ai plongée en des sables dont j’ai seul la clé.Je peux l’en sortir à volonté, comme un plongeur peut sortir de l’eau sans fond.Mais eux?Pourraient-ils ensabler leur tête et néanmoins survivre?Ils sont faits tout d’un bloc.Leurs membres, leur queue, leur pelage, leurs viscères, leurs mâchoires, leur tête: tout cela ne fait qu’un.Impossible d’enfouir un élément et risquer la perte des autres sans risquer aussi toute la mort.C’est pourquoi ils ne s’ensevelissent jamais vivants dans le sable.Ils le craignent sans savoir qu’on peut y trouver la paix.Et ils nous redoutent quand mes congénères et moi y cherchons refuge.Ils appréhendent peut-être d’y voir notre tête agrandie mille fois, prête à ne faire qu’une bouchée de leurs membres, queue, pelage, viscères, mâchoires, tête, — qu’une bouchée! Or, notre tête ne cesse jamais d’être minuscule.Elle ressemble à un oeuf, à une graine qui n’attend que la pluie pour révéler son génie et exaucer les souhaits les plus divers.J’hésite entre le goût de rester enfoui indéfiniment et la curiosité de sortir la tête pour voir si mes ennemis attendent, assis en cercle, un seul signe de ma part.J’aimerais, comme la tortue, les observer depuis l’intérieur de ma carapace.Ils pensent peut-être que j’ai pris racine, que je peux leur échapper en passant du règne animal au règne végétal, de la nourriture alléchante à l’insipidité des plantes?Vais-je sortir la tête?La leur montrer pour les détromper?Cela vaudrait la peine, au moins pour respirer un bon coup d’air à mon aise avant de reprendre mon ascèse.Mais est-ce tellement nécessaire?Parfois, je pense que je suis une racine et que 180 je me moque bien de l’air frais.D’autres fois, je pense que tout est mort autour de moi, que je suis le seul survivant, l’unique miraculé.J’ai alors un sursaut, comme si je venais de me surprendre à rêver tout haut: je me secoue à la manière d’un chien qui sort de l’eau, je lutte contre le réflexe de retirer ma tête, d’un coup, hors du sable, sans prendre garde aux prédateurs.Mais aussitôt, je recouvre mon calme; mes ennemis me paraissent évanescents comme des inventions de l’esprit.Seule me semble réelle la sensation d’être enfoncé dans le sable.Mon cou y pénètre si profondément que ma fuite elle-même me devient agréable.Et je me demande si je n’y consacrerai pas toute ma vie. 181 IV DANS LE TUNNEL Je rampe avçç peine dans un tunnel vertigineusement étroit et bas.Il est si étroit que mes épaules touchent presque sans arrêt aux parois de terre humide.Mes vêtements sont en loques depuis longtemps.Je les enlèverais bien pour faciliter ma progression: je pourrais me transformer en une espèce de caillot visqueux, je glisserais mieux dans l’oesophage de la Terre, mais je ne dispose plus d’assez d’espace; d’ailleurs, un tel exercice me décourage rien que d’y penser, j’y renonce.Si l’idée m’en était venue plus tôt, d’accord.Là-haut, le couloir contraignait à marcher courbé, mais au moins, je pouvais m’asseoir normalement.J’aurais pu me défaire de mes vêtements.Allez savoir pourquoi: alors précisément que cela était encore possible, je n’y ai pas du tout songé ! C’est bien la preuve qu’on ne peut guère posséder deux avantages en même temps! Le bonheur est avare.On le voit bien aussi parmi les hommes : je n’arrive pas à y rassembler les deux moitiés de l’illustration gagnante.Les responsables de la loterie n’imprimeraient jamais la seconde moitié que je n’en serais pas autrement surpris.Ah! je ne les accuse pas! Bon! il s’en trouve sans doute de malhonnêtes qui ne permettent pas que les espoirs se réalisent.Mais la plupart ne sont que négligents.Ils remettent au lendemain l’impression de la moitié gagnante; leur famille, d’autres besognes, mille sollicitations les accaparent, et le téléphone sonne sans répit, ils doivent bien répondre! Ici, pas de téléphone.Je suis seul, loin de tous, et personne ne m’a vu entrer par la fissure étroite, derrière laquelle j’ai dû affronter les rats, les araignées, les cloportes et les chauves-souris.Je me suis enfoncé dans le tunnel avec une si farouche détermination que toutes ces petites bêtes n’ont pas osé 182 me suivre bien profondément.Elles ont peur d’une obscurité trop sévère, d’un froid trop vif, elles qui, pourtant, vivent dans des refuges austères dès la naissance.Elles ont comprisse crois, que mon intention se limitait à traverser leur territoire; elles ne se sont senties menacées que pendant les premières heures.À l’endroit où, mystérieusement, l’absence de lumière se fait plus intense, leur domaine s’arrête.Que la nuit puisse devenir plus pressante, la vue plus aveugle, je ne le savais pas.Je m’en suis rendu compte seulement après avoir constaté que les bruits avaient cessé, que les bêtes ne me suivaient plus.C’est une opacité de l’air qu’on ne perçoit qu’avec son corps, qu’en prenant conscience de l’amplitude considérable de sa solitude.À cet endroit, l’air était froid et le tunnel ne laissait pas à penser qu’il se rétrécirait brusquement.Je préférais aller de l’avant, au fond des choses.Il fallait, pour cela, palper avec soin les parois : aveugle comme je l’étais, je risquais à tout moment de tomber dans un puits ou de glisser dans une gorge sans issue.J’allais donc, au pas d’un bébé, toujours tâtonnant, plus loin dans la Terre.C’est alors que j’ai trouvé, tout au fond de la galerie, la voie étroite dont on m’avait parlé.Il s’agit d’un tunnel juste assez large pour laisser passer le corps d’un homme.Encore ne s’y prête-t-il qu’avec réticence.Son embouchure, en effet, serpente dans le roc, et les angles sont si raides qu’on ne peut s’épargner des éraflures.Il faut persévérer, tout endurer sans se plaindre.Car, l’épreuve passée, un courant d’air tiède arrive sur vous et vous rassure, comme si vous veniez de rentrer dans le ventre de votre mère.Cet air vient des entrailles de la Terre, sûrement.Il a suivi les méandres du tunnel — depuis combien de temps?—- toujours montant, alors que moi, je descends; je descends à sa rencontre, à la recherche de l’illumination.Oh! je sais! Je ne peux véritablement compter sur mes mains et mes avant-bras pour avancer, car la hauteur du tunnel me laisse à peine assez d’espace pour me tenir sur les coudes.Mais cela n’est pas trop grave: je me sers de mes pieds, je rame avec mes pieds, et ils me propulsent en avant, toujours plus en avant.Je sais! oui! Le tunnel m’entraîne souvent vers le bas, m astreignant à garder la tête à l’envers, mais, par moments, il se redresse et parfois même monte un peu, ce qui me donne un répit, et j’en profite pour me reposer.Je peux dormir des jours entiers ou quelques minutes, je n’en ai qu’une vague notion.Le temps, s’il s’écoule encore, le fait loin de moi; sans moi, pour ainsi dire.Je m’en passe.Je ne me passe pas aussi bien d’air, cependant.Lors de mon avant-dernier réveil j’ai constaté un changement, une absence.Le courant d’air tiède avait disparu! J’ai pensé qu’il reviendrait; il n’est pas revenu.Mon sommeil agité l’avait peut-être mis en fuite?J’ai veillé, veillé.Le courant d’air n’est pas revenu.J’ai sombré dans un sommeil des premiers jours du monde.À mon réveil, l’air ne soufflait toujours pas, et je suffoquais.Je suffoque encore.Je bloque le conduit: voilà sans doute pourquoi 1 air chaud ne bouge plus ! Mais peut-être n’a-t-il jamais bougé?Peut-être ai-je été victime d’une illusion?d’un espoir?Je ne sais pas.J’essaie de ne pas y penser.J’avance comme un soldat dans une tranchée.Le silence ironique et l’obscurité cruelle éclatent autour de moi comme des obus.L air immobile et âcre brûle ma face.Parfois, le tunnel devient si étroit que je me demande franchement si mes épaules vont passer.Il me faudrait les doigts experts d’une sage-femme entre mon corps et la paroi.Le tunnel ne remonte pas souvent.Il ne remonte plus: je dois 1 admettre.Depuis un temps infini, j’ai la tête plus basse que les pieds.Je lutte contre le déferlement de mon propre sang.Continuer, cela veut dire m’enfoncer toujours plus bas vers 1 inconnu, tête la première, le corps coincé, le visage brûlé par l’air, étouffé, déshydraté, affamé, exténué; renoncer à l’inconnu, c’est devoir remonter à reculons, le plus souvent la tête en bas, non moins asservi aux caprices du roc.La perspective d’une telle retraite me paralyse d’angoisse.J’aime mieux m’éteindre ici, dans le secret de la Terre.M’enfoncer davantage, cependant, quel risque ! quelle angoisse ! Mais quelle gageure aussi ! J’ai conçu l’espoir insensé de trouver la lumière de préférence dans les ténèbres, de préférence où nul ne la cherche.Car mes questions sont des questions d’affamé, sans commune mesure avec les questions des autres.Il leur faut une pâture pour fauve, miraculeuse d’évidence.Si je dois mourir pour cela, je mourrai, mais ce sera dans la joie de tout comprendre enfin.Cette seule perspective vaut bien que, dans cet affreux tunnel, je traîne avec une certaine vigueur mon corps souillé de boue et de sang.Et que je tienne tête, obstinément, aux apparences. POÈMES 187 «CORPUS NAOS» neuf poèmes sur un thème obsédant de Denis Demers Jean Chapdelaine Gagnon Le texte est effacé Mais tant au regard insistant se révèle Sous les voiles l’un après l’autre levés Des traits finement pointillés se détaillent Malgré les couches de brouillard — Des larmes peut-être Ou des écrans de temps posés Entre cette heure et cette autre lointaine Qu’on a du mal à raviver — Comme au lever d’un jour brumeux À l’entrée d’une dalle Comme au sortir d’un puits encore Quand l’oeil retrouvant la lumière s’égare Sans plus de lieu Où se poser * Corpus Naos: titre d’une exposition de Denis Demers tenue en février 1984 à la galerie Aubes 3935. Ce que l’oeil ne voit pas La main comme le coeur l’entrevoient Dans ce lacis de pointillés De lignes brisées Mémoire en traces laissées sur la peau Comme au fer chaud 189 Sillons de peau bleutés Les corps parcheminés se révèlent Dans le troublant regard jailli du centre Comme encadré de pierres pourtant limité Par des oeillères plus sûres que la paupière Un oeil dissimulé s’y repaît de l’envers du tableau Sans que rien au dehors ne surprenne ses gestes sacrés 190 Des paysages ensablés Des déserts d’où surgissent des villes D’une géométrie en pointillé Courbes et droites incomplètes Comme coupées par un rythme marin qui les berce Comme vibrantes ainsi que des ailes battant D’un mouvement dont tout n’est pas perçu Vagues de sable collines d’eau Qui se font se défont autour d’un point central Comme une oeillade Un regard bref porté par un oeil sur un autre à ses côtés Où tout se donne à lire Non plus à la périphérie Mais comme au centre D’un noyau 191 Quand le silence s’impose sur la toile À coups de couches de blanc répétées Superposées comme des voiles sur le sable En jaillissent soudain comme des cris Des poutres des dormants des saillies Dalles de pierres ou dolmens Ce qu’ils recèlent dans le noir Tout à coup se révèle au grand jour Comme un plan dressé à l’entrée d’un dédale Où est-il celui qui devait apparaître Avec des mots chantés au bout des lèvres Des mots répétés en écho Dans chaque corps et contre tous ensemble Rassemblés pour former une chambre funèbre Où la voix retrouve enfin son sens Avant de reprendre à zéro l’apprentissage des langues ¦ 193 Le temps s’endort à la surface du tableau Où tout est posé Dedans comme dehors Dans la proximité certaine des corps mis au tombeau Comme les os comme les peaux rebelles à la continuité Refusent la mort Rompent la chaîne du temps prisonnier désormais De leur complicité 194 Ne reste que le blanc Tout comme un drap comme un linceul Ou tel écran posé Entre la toile et la réalité Où la vie se retire traînant ici et là des fils Des filaments des veines Comme un enchevêtrement de désirs et de peines Qui trouvent ici malgré tout A recomposer en fragments des corps nattés momifiés Sanglés de bandelettes qu’on aura déroulées Pour les étaler sur la toile À froid 195 La page blanche encore comme un émoi Oui comme un cri du coeur ou un éclat Qui s’est fiché en plein centre Comme une flamme approchée du regard le fait fondre Deux yeux perdus ne crient pas ne crient plus Mais tombent Des mains coupées à la volée Et pourquoi pas des ailes tranchées en plein vol Puis à même le sol couchées Comme des feuilles d’automne Tout ça pour un seul coup de blanc aveuglant Quand on croyait trouver une page occupée Un poème déjà CHRONIQUES . ¦ 199 NOTES SUR FEU TRUMAN CAPOTE Mario Pelletier L’écrivain américain Truman Capote, qui est mort le 25 août dernier, à quelques semaines de son 60e anniversaire de naissance, est probablement celui qui a représenté la «deuxième génération perdue» d’après-guerre avec le plus d’exubérance et d’excentricités.Mais à force de «s’excentrer» il a perdu sa concentration d’écrivain, surtout dans la dernière décennie de sa vie, où il n’écrivit plus guère.* * * Le caractère artiste et profondément narcissique de Capote trouve ses racines dans une enfance entourée de femmes et de personnages pittoresques en Alabama.Pour celui qui dit avoir commencé à écrire à huit ans, cette enfance a constitué la première source d’inspiration, celle des deux premiers cycles qui s’arrêtent respectivement avec Les domaines hantés (1948) et Petit déjeuner chez Tijfany (1958).Le premier est tout rempli des atmosphères moroses et nostalgiques, typiques de ce qu’on a appelé le «gothique sudiste» et qui ne manque pas d’avoir des analogies avec le complexe des manoirs qui a marqué un certain temps la littérature canadienne-française (avant qu’elle se nomme québécoise, justement).El y a, par exemple, plusieurs ¦ points communs entre Les domaines hantés de Capote et Les chambres de bois d’Anne Hébert.Même fixation narcissique, paralysante, pour des maisons ancestrales, même fascination mortelle du passé chez Joël et Michel, les héros respectifs de Capote et de l’écrivaine québécoise.* * * In Cold Blood {De sang-froid), publié en 1966, est sans conteste le chef-d’oeuvre de Capote; et peut-être l’est-il dans une bonne mesure parce que l’auteur a dû sortir de soi pour l’écrire, aller aux antipodes de ses préoccupations narcissiques.L’auteur a procédé à une longue recherche journalistique pour retracer l’assassinat sauvage d’une famille dans une localité perdue du Kansas, puis la capture et le châtiment des assassins.Durant cinq ans, il a suivi l’enquête policière, recueilli des milliers de témoignages ainsi que les aveux et confidences des meurtriers jusqu’à la chaise électrique.D en est résulté une sorte de grand reportage, d’une rare intensité.Avec cet ouvrage qui a des accents de tragédie grecque (la Chevrolet noire des meurtriers s’avance au début vers la maison des Clutter avec l’inéluctabilité de la Fatalité), Capote inaugure un nouveau style romanesque, le «non-roman» (nonfiction novel), qui aura quelque succès dans les années soixante aux États-Unis.Norman Mailer s’y adonnera aussi avec The Armies of the Night (1968), qui décrit la marche sur le Pentagone des opposants à la guerre du Vietnam, en mars 1967.Curieusement ou significativement, cette ambition de neutralité journalistique de la part de l’écrivain de fiction, dans les années 60, a coïncidé avec un nouveau type de journalisme (new journalism) plus personnel, plus subjectif, qui remettait en question le principe sacro-saint de l’objectivité.Comme si les journalistes voulaient s’engager davantage dans ce qu’ils écri- 201 valent, et les romanciers s’en dégager.Les deux convergeant vers un compte rendu semblable de la réalité: une sorte de reportage personnel, subjectif et vibrant, débarrassé d’une part des excès de l’imagination, et d’autre part du corset trop strict de la neutralité dite «objective».En réalité, à l’heure de crises sociales sans précédent en Amérique, le politique imposait une réflexion nouvelle qui ne permettait plus les échappatoires dans la fiction ou l’enterrement de la conscience dans les formules toutes faites, les mécaniques bien huilées du journalisme traditionnel.* * * In Cold Blood était chargé d’une valeur symbolique profonde, à la fois pour la société américaine et pour Capote lui-même.Et dans une grande mesure c’est ce qui définit les oeuvres importantes: quand les fantasmes personnels de l’artiste trouvent leur parfaite coïncidence avec ceux d’une collectivité donnée, à un moment donné.Les deux jeunes meurtriers de ce tragique roman-vérité représentaient des forces sauvages, déchaînées hors de toute loi humaine (et sans raison apparente, de sang-froid, par une sorte de mauvais déclic psychologique) contre une famille de fermiers respectable, des gens vertueux dans la lignée des pionniers qui ont bâti l’idéal américain.Il y avait dans ce quadruple meurtre (le père, la mère et les deux enfants) qui eut lieu en 1959 une sorte de rite de passage, d’initiation par le sang, d’une société qui avait perdu l’innocence de ses débuts.C’était en même temps une flagrante manifestation de la violence qui continuait de présider aux destinées d’un pays taillé de force contre la nature.La rupture avec l’innocence originelle était alors d’autant plus dramatique que la conscience américaine commençait a s’éveiller aux atrocités de la guerre du Vietnam.In Cold Blood tomba à point à une époque où l’Amérique états-unienne prenait douleureusement conscience de sa criminalité collective.Les écrivains mettaient de côté leurs personnages et leurs mondes romanesques pour interroger directement leur société, tel Mailer dans Pourquoi sommes-nous au Vietnam?(1967).Pour Capote cette oeuvre marquait aussi un passage, dans la mesure où elle traçait une ligne de démarcation très nette avec l’évocation poétique du Sud natal, qui avait été la substance vive de ses premiers romans.On pourrait donc voir, de La harpe d'herbe, à Petit déjeuner chez Tiffany et à De sang-froid, le passage successif de l’innocence américaine primitive à l’innocence compromise puis sacrifiée dans le sang.En même temps, l’écrivain évoluait vers un idéal de neutralité comme s’il ne pouvait que se détacher d’un monde incompréhensible, qu’on ne peut plus livrer qu’en bloc, tel quel.* * * La harpe d'herbes, qui raconte la fugue d’un jeune garçon et de sa vieille cousine dans les bois, où ils trouvent refuge dans une cabane aménagée dans un arbre, représente avec humour une tentative de retour à la pureté originelle.Il y a beaucoup du mythe d’Antée dans cette cabane en forêt, qui est à la fois refuge contre la société et lieu de renouvellement des forces.Car c’est à partir de ce repaire que la vielle Dolly réussira à conquérir un vieux juge excentrique et à tenir tête à sa soeur Verena.Pour le jeune narrateur, cette cabane en forêt devient un souvenir libérateur.A la différence du héros des Domaines hantés, il a pu s’arracher à son milieu natal, tout en restant imprégné de souvenir et d’évocations poétiques, et pour lui les hautes herbes de son patelin vibrent de toutes les voix du passé, comme des harpes. Dans Petit déjeuner chez Tiffany, l’héroïne Holly (Golightly) vient aussi de la campagne.Mariée très jeune dans des circonstances difficiles, elle s’est enfuie à la ville et y mène une existence fort libre.Elle garde cependant un attachement fidèle à son patelin, son mari d’abord, Doc, le vieux vétérinaire, qu’elle aime toujours à sa façon, et surtout son frère Fred, qui concentre pour elle toute la douceur et l’abandon de l’enfance («Il n’y a que lui qui m’ait jamais laissée dormir tranquille.Qui m’ait laissée m’accrocher à lui quand il faisait froid la nuit.») Cependant Holly sera à son insu entraînée dans une histoire de drogue et de mafia.Et voilà, l’innocence abusée, pervertie par une société criminelle.C’est le bon sauvage américain défloré à jamais.Holly d’ailleurs accepte la chose, elle ne saurait plus vivre à la campagne.Restée sauvage au fond d’elle, rétive à toute menace contre sa liberté, elle se résigne malgré tout à la loi de la nouvelle jungle urbaine dans laquelle elle évolue comme un poisson dans l’eau, sous le regard fasciné du jeune narrateur.Il y a quelque chose qui rappelle un peu ce personnage dans la nouvelle «Une enfant radieuse» {Musique pour caméléons, 1982), où Capote rapporte un entretien qu’il a eu avec Marilyn Monroe, en 1955.À tel point qu’on se demande si la star à ses débuts n’a pas vraiment fourni le modèle de la pétulante Holly Golightly.D’ailleurs Breakfast At Tiffany’s date de 1958.* * * Le côté extraverti et mondain de Truman Capote, déjà célèbre à 24 ans, s’est donné très tôt libre cours dans certains cercles sophistiqués de New-York, dans le monde et le demi-monde des artistes, des journalistes et des stars de cinéma.On se souvient du bal retentissant («Black and White Bail») qu’il a donné en 1966, alors qu’il était au sommet de sa gloire après la parution et le succès fabuleux de In Cold Blood.«His achieve- 204 ment was his social life», comme disait de lui Norman Mailer.De fait, Truman Capote a gardé jusqu’à la fin de sa vie son rôle de cicerone social, de mentor pour starlettes ambitieuses.Homosexuel, il n’a cessé de s’entourer de femmes brillantes et sophistiquées.De celles qui fréquentent le Studio 54.Cajolé par elles, comme le petit garçon (image renforcée par sa petite taille) qu’il n’a jamais cessé d’être, le petit dieu élevé par ses tantes et ses cousines du Deep South.Reproduisant à l’infini cet entourage féminin, à la fois nécessaire et inhibant.Sécurité, contemplation esthétique.Miroir en abyme de l’enfance où l’écrivain narcissique se contemple et se perd.Et il est intéressant de constater que c’est dans la mesure où il s’éloigne de ce narcissisme, où il s’oublie, comme dans In Cold Blood, que Truman Capote atteint son plus haut sommet d’écriture.Les abysses du moi n’ont pas les mêmes vertus artistiques pour tous.Chez un Proust elles peuvent déboucher chez la véritable recréation symphonique d’une société et d’une époque.Chez Capote, le narcissisme semble avoir tourné en rond autour des mêmes affétéries.Et l’ambition proustienne qu’il s’était donnée avec Answered Prayers a tourné court.Le grand roman américain, comme ont rêvé tour à tour de le faire cette génération d’écrivains qui a émergé aux Etats-Unis après la guerre (39-45).Malgré ce qu’on a laissé entendre après sa mort, Capote ne serait jamais allé au delà des quatre chapitres qui sont parus dans le magazine Esquire en 1975 et 1976 et qui ont eu un petit succès de scandale dans la société newyorkaise.Plusieurs témoignages depuis sa mort laissent croire qu’il aurait passé les dernières années de sa vie à lire des magazines (une véritable passion chez lui, probablement dérivée de son goût pour les mondanités et le jeu des apparences) et à lutter contre l’alcoolisme et la toxicomanie. 205 ALEXIS KLIMOV: POÈTE-PHILOSOPHE Veilleurs de Nuit Éditions du Beffroi Québec, 1984 Paul Beaulieu Ceux qui sont familiers avec les écrits d’Alexis Klimov ne s’étonnent pas que lui ait été consacré un Hommage — un fort volume1 de plus de 500 pages, y compris une bibliographie couvrant la période 1958 à nos jours, volume dont la présentation et la qualité typographique font honneur à l’édition au Québec.Quel risque que l’initiative de célébrer un homme débordant de vitalité et dont l’oeuvre, même dans sa richesse, est encore en progression.Les amis et collègues qui lui ont témoigné leur admiration et leur estime appartiennent à des disciplines intehectuehes des plus variées: poètes, romanciers, essayistes, critiques littéraires, philosophes.Si leurs témoignages, selon la formation des auteurs, s’expriment sous différentes formes: poèmes, essais, dialogues, et sur un ton tantôt débordant d’humour, tantôt sérieux, ils se rejoignent dans une reconnaissance identique: un homme possesseur d’une culture puisée à différentes sources, française, russe, mais structu- \.De la philosophie comme passion de la liberté, Éditions du Beffoi, Québec.1984. 206 réé, un être non renfermé sur lui-même ni thésauriseur d’un savoir mais passionnément attentif aux autres et animé d’une volonté de partager avec eux sa connaissance.Alexis Klimov vient de publier un autre petit livre: Veilleurs de nuit.Klimov semble avoir une prédilection pour ce format que l’on peut glisser dans sa poche et lire à loisir, pour son plaisir, et relire lorsque la présence d’un compagnon se fait pressante dans un moment de sécheresse intérieure ou face à une angoisse métaphysique.Dans cet ouvrage sont groupés deux textes, lourds de substance dans leur concision: le premier est une conférence prononcée à Paris, dans le cadre somptueux du Palais du Luxembourg, soulignant le dixième anniversaire de la mort de Gabriel Marcel; le second une communication présentée à Montréal, lors du XVIIe Congrès de philosophie, rappelant le centenaire de la naissance de Louis Lavelle.Ces deux textes offrent, en plus d’une analyse succincte de la doctrine des deux philosophes chrétiens qui ont marqué la pensée moderne, une méditation sur les thèmes essentiels de l’existence.La réflexion à laquelle Klimov convie son lecteur entraîne ce dernier à scruter, de concert avec lui, les oeuvres des écrivains qui alimentent sa recherche.Elle dégage les concepts qui le font vibrer et vivre.Sa culture sans frontières plonge dans le monde des philosophes et des penseurs de choix qu’il qualifie: veilleurs vigilants.C’est un plaidoyer passionné à se mettre à l’école de Gabriel Marcel et de Louis Lavelle, penseurs qui rejettent avec tous les risques qu’implique une telle prise de position, «l’être tiède, l’homme plat», l’indifférence, l’habitude de «se perdre dans les mots» et enseignent selon les termes de Louis Lavelle qu’«il faut recommencer chaque matin à vivre comme au premier jour du monde, dans la même anxiété et dans le même miracle toujours renaissant.» Gabriel Marcel, de son côté, met en garde contre la satisfaction dans laquelle se complaît celui qui refuse l’aventure de la contradiction: «Dans quelque domaine que ce soit, mais peut-être surtout dans le domaine spirituel, un être satisfait, un être qui déclare lui-même qu’il a tout ce qu’il lui faut est déjà en voie de décomposition.» Klimov recherche la compagnie des auteurs impopulaires et méconnus parce que gêneurs.Aussi sa méditation risque-t-elle d’être inconfortable pour ceux qui s’y associent.D’aucuns ont reproché à Klimov une tendance à recourir à des citations pour étayer ses propos.C’est bien mal comprendre le processus par lequel s’articule sa pensée.Ce processus n’est pas une fuite devant l’élaboration de l’expression personnelle, mais le témoignage d’une grande force: savoir reconnaître chez les autres ce que lui-même recherche et que ces autres ont su exprimer dans des termes qu’il identifie et accepte comme siens, parce qu’exprimant adéquatement sa propre démarche.N’est-ce pas modestie de sa part plutôt que présomption de l’intellectuel.Mais à travers cette profusion d’idées personnelles et reçues, qui est Alexis Klimov?Au risque de commettre une indiscrétion ne se confessait-il pas dans ces quelques phrases écrites à l’intention d’un ami (Qu’il me pardonne cette indiscrétion): .vous avez exprimé ce qui, pour tant d’hommes, devrait être la clef de la sagesse: l’intuition du poète fécondant la réflexion du philosophe.Il y a en chacun de nous, dans la mesure où nous ne nous sommes pas éloignés des sources de la vie, un poète et un philosophe qui nous aident à défendre ce bien parmi les plus précieux: la liberté. 208 L’oeuvre d’Alexis Klimov compte déjà plusieurs volumes interrogeant des témoins de notre temps: Dostoïevski, Ber-diaeff, Soljénitsyne, Gabriel Marcel, Louis Lavelle ou approfondissant des énigmes métaphysiques sous l’inspiration de Jacob Boehme.Personnellement j’avoue une préférence pour ses ouvrages au format réduit, comptant environ une centaine de pages, pages pleines d’enseignements.Eloge de l’homme inutile,2 discours de réception peu orthodoxe à la Société royale du Canada au cours duquel le nouvel académicien fait habilement pénétrer dans cette auguste Académie des écrivains qui ne fréquentent guère ces milieux conformistes: Rimbaud, Baudelaire, Antonin Artaud en compagnie de penseurs russes: Chestov, Constantin Léontiev, annonce Veilleurs de nuit.Cet «homme inutile» dont il fait l’éloge, Alexis Klimov le perçoit irrévérencieusement comme «une sorte de descendant de ces bouffons qui, autrefois, auprès des grands de ce monde, n’hésitaient pas à multiplier les remises en question, opposant aux flatteries des courtisans une sagesse lentement distillée dans la souffrance, le doute, l’inquiétude, l’angoisse.» (p.75).Eloge de l’homme inutile et Veilleurs de nuit, deux courts essais qui tiennent l’esprit en éveil et auxquels le lecteur revient pour y puiser le suc qui lui avait échappé à la première lecture.2.Alexis Klimov: Éloge de l’homme inutile.Éditions du Beffroi, Québec, 1983. 209 UNE ANTHOLOGIE EN LANGUE ANGLAISE DE LA NOUVELLE AU CANADA FRANÇAIS The Oxford Book of French-Canadian Short Stories Introduced by Marie-Claire Blais Edited by Richard Teleky Oxford University Press, 1983 Barbara Trottier En lisant cette anthologie, ce survol d’un siècle et demi de nouvelles du Canada français, on est frappé par deux choses: d’abord sa qualité littéraire remarquable, et l’excellence de la traduction en anglais (dont quelques petites insuffisances ne sont pas assez gênantes pour nuire à l’ensemble du livre).Clark Biaise, qui fait la recension de l’ouvrage dans le New York Times Book Review (9 septembre 1984), tout en louan-geant la qualité de cette anthologie à sa juste valeur, fait quelques réflexions qui me laissent perplexe.Il parle de «littérature la plus solitaire du monde», d’obsession diabolique, d’histoires glaciales de défaite et de répression, et il cherche en vain une relation, quelle qu’elle soit (sic), entre êtres humains. 210 Et bien, oui, si on s’arrête à la seule Anne Hébert, dont «Le Torrent» domine l’anthologie, et par sa longueur et par la force magistrale de sa passion froide.On est envahi par ce monde du néant, de la non-vie, où même le Dieu justicier des Jansénistes finit par être nié.Quel écrivain plus qu’Anne Hébert peut à tel point cerner le côté sombre de l’âme?Mais Anne Hébert mise à part, qu’est-ce que nous avons?De Philippe Aubert de Gaspé, né en 1814, à Michel Tremblay, né en 1942, le voyage littéraire est long et varié, aussi varié et pénétrant que chez d’autres sociétés.Certes, les premiers contes du 19e siècle trahissent les contraintes de l’époque, et sur le plan religieux et sur le plan social et culturel.Il y a le diable de Philippe Aubert de Gaspé, sulphureux et guignolesque à souhait — mais ne faisait-il pas partie des histoires qu’on se racontait à l’époque chez les paysans de maintes régions reculées de l’Europe?Le diable de Michel Tremblay est par contre bien contemporain: c’est le diable de la haine et de la guerre, maux fondamentaux et universels à l’instar de l’ennemi indispensable de l’église de la Contre-Réforme.Entre les deux diables, entre les premiers contes un tantinet folkloriques, et l’allégorie de fin du monde de Michel Tremblay, quel chemin parcouru.Les horizons s’élargissent, le style et les sentiments deviennent plus travaillés, sortent du carcan des seuls critères locaux.L’influence des naturalistes français se fait sentir.Ensuite, c’est «L’Héritage» de Ringuet, que n’aurait pas désavoué Faulkner, puissante et âpre histoire de la terre désespérément sèche.Alain Grandbois suit, avec un portrait délicat et exotique d’une jeune Chinoise à Macao.Et on arrive chez Gabrielle Roy qui, par des moyens apparemment simples, avec des personnages apparemment frustes et un lieu apparemment peu prometteur (une petite gare dans les Prairies) nous plonge dans l’universel — et, en l’occurrence, la fraternité ! 211 de l’homme que semble avoir ratée Clark Biaise.On chemine ainsi, à travers l’ironie de Claire Martin, la vigueur d’Yves Thériault, la fine psychologie de Gérard Bessette (la tendresse du grand-père pour son petit-fils a dû également échapper à Clark Biaise), l’analyse et la sympathie profondes pour son personnage que Nairn Kattan nous laisse deviner avec une subtilité exemplaire, la lucidité douce et désespérante d’Hubert Aquin, la compassion de Claude Jasmin, l’humour robuste d’Antonine Maillet, l’exploration sans complaisance de l’âme humaine de Marie-Claire Blais.Le prêtre de son récit est accablé de honte de ne pas être capable d’éprouver de la pitié pour les pauvres gens malades, pauvres et estropiés dont il a la charge.Voilà justement où je tire la conclusion opposée à celle de Clark Biaise.A mon sens, le fait de décrire le désir et la quête du sentiment de pitié (même si cette quête reste infructueuse) prouverait au contraire que l’écrivaine en est pétrie.J’ai déjà dit que les textes dans cette collection ont pour la plupart été bien servis par leurs traducteurs.Styles, rythmes et subtilités sont fidèlement rendus.A part quelques maladresses («a parish of working men» au lieu de «a working-class parish» pour ce que je présume être «une paroisse ouvrière» de Roger Lemelin), on oublie qu’on est en train de lire une traduction, tellement l’anglais épouse les formes et les pensées des textes français.Et je persiste à rester perplexe devant les propos de Clark Biaise.Avant de lire le livre, j’avais lu sa critique, envers laquelle j’étais vaguement prédisposée, vu mes origines anglo-saxonnes.J’ai donc abordé ce livre avec un parti pris plus ou moins conscient.Quelle ne fut ma surprise que de constater qu’après tout il s’agissait, en sus de sa qualité de premier ordre, d’une littérature où les sentiments humains et l’intelligence du coeur avait largement droit de cité. 212 On soupçonne que ces quelques contes ne sont que la partie émergée de T iceberg.Vivement, Oxford University Press, un autre volume, s’il vous plaît! NOS COLLABORATEURS RÉJEAN BEAUDOIN: né à Shawinigan en 1945.Actuellement professeur à l'Université de la Colombie Britannique, il a signé des articles de critique littéraire à l’hebdomadaire Le Livre d’ici, au quotidien Le Jour, dans les revues Livres et auteurs, Possibles et Liberté.Chroniqueur radiophonique à Radio-Canada, il a collaboré à diverses séries d’émissions dont Book-Club, Documents, Relectures, Horizons.Il a écrit les poèmes é'Aléa, livre d’artiste à tirage limité avec eaux fortes de Lucie Lambert (1982).Il prépare un essai sur la littérature messianique du XIXe siècle québécois, Le Livre de l’attente, et l’édition critique de Point de fuite d’Hubert Aquin (l’EDAC).PAUL BEAULIEU: voir volume 41 des Écrits.WILLIE CHEVALIER: voir volume 46 des Écrits.ANDRÉ DUHAIME: né à Montréal en 1948; habite dans l’Outaouais depuis 1971.Il est professeur de français, langue seconde, à temps partiel, à l’Université Carleton (Ottawa) et au Centre de Formation et d’Orientation des Immigrants, COFI, (Hull).A publié trois recueils de poèmes: Peau de fleur, Éditions Asticou, 1979, Haïkusd’ici, Éditions Asticou, 1981, Visions outaouaises/Ottawax, Éd.de l’Un.d’Ottawa, 1984.En collaboration avec Dorothy Howard, il a compilé Haïku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, une anthologie de haïkus de poètes canadiens (anglais, français et japonais), qui devrait paraître en 1985.De ses poèmes et haïkus ont été lus à Alternances.Ils ont été publiés en français dans les revues A.P.L.M., Moebius et Éloizes\ en anglais (traduits principalement par Dorothy Howard, ainsi que par Rod Willmot et Scott Montgomery) dans les revues canadiennes-anglaises et américaines: Inkstone, Poetry Canada Review, Quarry, The Alchemist et Cicada-, Frogpond, Modern Haiku et Virtual Image.Quelques haïkus publiés au Japon: Mainichi Daily News et Yoake.JEAN-PIERRE DUQUETTE: voir volume 47 des Écrits.A publié récemment: COLETTE L’amour de Tamour, chez HMH, Montréal, 1984.DANIEL GAGNON: né à Québec en 1946, passe son enfance à Magog.Il obtient une licence ès lettres de l’Université de Montréal en 1970, puis publie trois romans aux Éditions Pierre Tisseyre à Montréal: Surtout à cause des viandes (1972), Loulou (1976), King Wellington (1978).Il est aussi 1 auteur de Notre-Dame de la Douleur et le macaroni, texte de théâtre joué à l’Université de Sherbrooke en 1976.Il a collaboré aux revues Les Cahiers du Hibou, Léchancrier, Waves, Passages, Liberté, et Écrits du Canada français, et a écrit des nouvelles pour la radio.JEAN CHAPDELAINE GAGNON: néàSorelen 1949.Rédacteur, traducteur et réviseur.A publié «L» dites lames (1980), Essaime (1983)! N’ébruitez pas ce mot (1984) au Noroît et Entretailles (1984) aux Écrits des Forges.A collaboré aux revues Estuaire, La nouvelle barre du jour, Lettres québécoises et au journal Le Devoir.En 1982, l’Université de Montréal lui a décerné un doctorat pour sa thèse sur le poète Saint-Denys Carneau.Son cinquième recueil, Le tant-à-coeur, devrait paraître au Noroît dès l’an prochain.NAÏM KATTAN: voir volume 46 des Écrits.JEAN LE MOYNE: voir volume 46 des Écrits.MARIO PELLETIER: voir volume 46 des Écrits.ANDRE-GUY ROBERT : né à Montréal en 1950, a fait des études littéraires à l’Université de Montréal.La Gravité est le premier texte qu’il fait paraître.PAUL TREMBLAY : diplomate de carrière.A été directeur des affaires politico-militaires, sous-secrétaire d’État associé, au ministère des affaires extérieures.Fut ambassadeur à Santiago, auprès des Nations Unies (N.Y.) et ensuite à Bruxelles.Ambassadeur près le Saint-Siège 1973-78.En collaboration avec Marcel Cadieux a publié des articles dans plusieurs revues.BARBARA TROTTIER: née à Guildford, Surrey, Angleterre.De 1948 à 1951 séjourne à Toronto, à Washington, à New York (secrétariat des Nations Unies).Enseigne le français au Collège Elmwood d’Ottawa dans les années ’60, l’anglais à l’École française de Moscou en 1970-73.S’intéresse aux littératures comparées en français et en anglais, des deux côtés de l’Atlantique.PIERRE TROTTIER: voir volume 46 des Écrits. TABLE DES MATIERES Jean LE MOYNE Itinéraire mécanologique 7 Paul TREMBLAY Pour une diplomatie particulière 47 Pierre TROTTIER Jean-Paul II au Canada 57 Daniel GAGNON Les mouches 71 Les comédiens 74 Jean-Pierre DUQUETTE Cocteau et les Enfants terribles 87 Réjean BEAUDOIN Considérations sur le messianisme canadien-français 105 Willie CHEVALIER Un terme de mépris: littérature 129 André DUHAIME Pelures d’oranges 137 Nairn KATTAN Mes villes 147 André-Guy ROBERT La gravité 171 Jean Chapdelaine GAGNON «Corpus Naos» 187 CHRONIQUE Mario PELLETIER Notes sur feu Truman Capote 199 Paul BEAULIEU Alexis Klimov: poète-philosophe 205 Barbara TROTTIER Une anthologie en langue anglaise de la nouvelle au Canada français 209 213 Nos collaborateurs .VvONAlf Composé et imprimé aux ateliers de L’Imprimerie et Reliure St-Malo de Montréal le 15 décembre Mil neuf cent quatre-vingt quatre Imprimé au Canada Printed in Canada I
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