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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
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No 54
Genre spécifique :
  • Revues
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    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1985, Collections de BAnQ.

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du Canada français Une sorte de sourcier Anne Hébert Hors texte: portrait d’Anne Hébert.S.Rivard Presentation d’Anne Hébert Enracinement Un poème et sa traduction Paradoxes communistes Conte URSS: choses vues Gabrielle Roy Suite de poèmes Portrait littéraire Nouvelle Jean-Pierre Duquette___ Jean-Charles Falardeau Gary Geddes Suzanne Paradis Gérard Pelletier Négovan Rajic Pierre TVottier Mario Pelletier Jean-Marc Fréchette Clément Marchand _ Michel de Celles ALBERT CAMUS: VINGT-CINQ ANS APRÈS raul beaulieu, Hene uarneau écrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie El de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-présidents : Trésorier: Secrétaire : Administrateurs : Le vérificateur: Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction: Paul Beaulieu, Pierre Trottier.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754 avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Claude Hurtubise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.Jean Fortier Guy Roberge Michel Perron, C.A. du Canada français 54 MONTRÉAL 1985 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal/2e trimestre 1985 Bibliothèque nationale du Québec Copyright ® 1985, Les Écrits du Canada français ÉCRIRE POUR MOI. Anne Hébert Huile de S.Rivard, 1952 7 ÉCRIRE POUR MOI.Anne Hébert Je suis très touchée et très honorée par le grand honneur que l’Académie canadienne-française veut bien me faire.J’aimerais pouvoir lui témoigner ma reconnaissance comme il se doit, par un vrai discours, en bonne et due forme.Mais je n’ai pas l’habitude des discours.Je ne suis qu’un écrivain qui travaille dans sa solitude.Alors j’ai pensé, si vous le voulez bien, vous dire quelques mots sur mon travail, sur ce que ce travail représente pour moi de vital et de profond.Écrire pour moi c’est tenter de faire venir au grand jour quelque chose qui est caché.Un peu comme une source souterraine qu’il s’agirait d’appréhender dans le silence de la terre.L’écrivain est une sorte de sourcier, sans baguette de coudrier, ni aucune baguette magique, qui se contente d’être attentif (à la pointe extrême de l’attention), au cheminement le plus lointain En décembre 1984, l’Académie canadienne-française décernait sa Médaille annuelle à Anne Hébert pour l’ensemble de son oeuvre. 8 d’une source vive.La moindre distraction de sa part suffirait pour que disparaisse et se cache ailleurs ce souffle d’eau dans le noir, cette petite voix impérieuse qui cogne contre son coeur et qui demande la parole.La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence, et l’espoir, sans cesse ranimé, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et rigoureuse.Et alors vient la joie.L’imaginaire est fait du noyau même de notre être avec tout ce que la vie, au cours des années, a amassé de joies et de peines, d’amour et de colère, tandis que le monde qui est autour de nous, dans sa puissance énorme, fait pression et s’engouffre et il y a passage du dehors au dedans et du dedans au dehors, échange et jubilation pour celui qui saisit sa propre vie à deux mains, au moment même où l’univers sauvage bascule en lui.La parole, empoignée de toutes parts, est dite, surprenante et de naissance inconnue, pourrait-on croire, tant l’événement nous dépasse et nous enchante. LE POÈTE ET LA PAROLE 11 LE POÈTE ET LA PAROLE Jean-Pierre Duquette Trente armées ont passé depuis la parution du Tombeau des Rois, qui demeurera sans aucun doute l’un des plus grands recueils de la poésie québécoise.Mais Anne Hébert avait commencé à écrire bien avant cette date: dès 1937, ses premières pages paraissaient dans le Canada français, puis dans Amérique française, dans la Nouvelle Relève, et dans la belle revue Gants du ciel.En un peu plus de quarante ans, cette oeuvre considérable à tous égards (poésie, commentaires pour le cinéma, textes pour la radio, théâtre, contes, nouvelles et romans) a vu sa valeur reconnue par l’attribution de nombreux et prestigieux prix littéraires; c’est l’une des premières qui se soient imposées largement à l’attention des lecteurs et de la critique d’ailleurs, et d’abord à cause de l’universalité de ses thèmes, ainsi que l’avait bien vu Albert Le Grand: «Aucune oeuvre de notre littérature ne sait, mieux que celle d’Anne Hébert, exister par elle-même, en elle-même, à cette croisée des chemins où se rencontrent et se reconnaissent les hommes de l’univers».Cette ouverture sur le monde, elle la tient d’une appartenance totale et non équivoque à la réalité d’ici: «Pourtant, aucune oeuvre non plus n’ap- partient davantage au paysage littéraire du Québec, n’y plonge plus profondément ses racines et n’en retire des images plus exemplaires.»1 Sous le signe d’un «dualisme (.), d’un univers de contrastes déchirés par des forces antithétiques», comme le rappelle une critique récente, c’est avant tout le rapport fondamental au monde, au réel, à la vie, qu’exprime et creuse toujours plus avant cette écriture.Et d’abord le vide et l’absence de l’être, cette coupure tragique de l’incapacité ou de la peur de vivre, toutes les dépossessions.Le silence paralysant, l’étouffement de l’âme enfermée dans la solitude, la mort obsédante.L’écriture poétique, autant que la fiction romanesque, parle ici de la vie, de l’amour, et de la mort, c’est-à-dire de l’homme tout entier, depuis qu’il existe et tant qu’il s’agitera, tragiquement, en ce monde.Cette oeuvre dit aussi la claustration, les oppressions intérieures et les autres; et le rêve envoûtant, la fascination du songe.En réponse à ces angoissantes questions, l’oeuvre d’Anne Hébert proclame aussi le refus de la mort, et raconte la tension qui aspire l’homme hors des ténèbres et du sombre dédale où il erre, pour qu’il accède enfin à l’éclat de la lumière, dans une plénitude d’existence, loin des armoires secrètes, des chambres closes et des maisons fermées, comme le faucon aveugle du Tombeau des Rois qui «frémit / Et tourne vers le matin / Ses prunelles crevées».Et ce sera dès lors la victoire célébrée par le miracle mystérieux du verbe, ce «salut qui vient de toute parole juste, vécue et exprimée», ainsi qu’on peut le lire dans Poésie, solitude rompue.1.Albert Le Grand: «Anne Hébert: de l’exil au royaume», Littérature canadienne-française (Conférences J.A.de Sève), Les Presses de l’Université de Montréal, 1969, p.183. 13 La même année, c’est-à-dire en 1960, dans un article du Devoir qui a souvent été cité, Anne Hébert livrait cette définition du travail créateur, dans laquelle se retrouve le sens véritable de sa démarche: «Il appartient à l’artiste et à l’écrivain de saisir ce que peut avoir à la fois de pathétique et de passionnant cette prise de conscience et cette recherche de la vérité, dans la lumière de l’expression retrouvée.»2 Cette quête, et cette célébration de la parole vivante et salvatrice, quel auteur dans nos lettres les a menées avec une plus haute et plus constante exigence?Cette recherche adopte d’abord les voies de l’écriture poétique, mais aussi bien, l’oeuvre narrative d’Anne Hébert, dont la poésie ouvrait le champ, poursuit en l’élargissant la thématique des débuts, portée par les visages de la fiction, cette petite cohorte de figures inoubliables, qui ont pour noms Claudine et François; Lia, Michel et Catherine; jusqu’à Élisabeth et ses tantes, et Antoine Tassy, et George Nelson; Julie-de-la-Trinité, et Joseph; Olivia, Nora, quelques autres encore.Ils vivent tous, ou bien ils provoquent, à des degrés divers, un drame de l’inappartenance, de l’aliénation qui coupe toute communication entre le moi réel, vivant, et celui qu’on veut forcer à occuper cette place, un être fabriqué, transparent à force d’inexistence, vidé de sa substance propre.Plutôt que d’un équilibre, c’est bien d’une existence forte que ces «personnages de papier» sont en quête, à travers les obstacles dressés sur leur route.Mais ce qui se reconnaît à coup sûr, depuis les Songes en équilibre jusqu’aux Fous de Bassan, c’est un ton, un style uniques, nourris des éléments d’une symbolique riche et diverse, avec quelques motifs privilégiés.Du «feu glacé» de la première 2.«Quand il est question de nommer la vie tout court, nous ne pouvons que balbutier», Le Devoir, 22 octobre 1960. 14 poésie jusqu’à l’impétuosité plus récente, mais avec on ne sait quoi de toujours austère, de retenu, l’écriture d’Anne Hébert se déploie dans une rigueur, un sens de la perfection rares.Et l’effet d’envoûtement produit chez le lecteur est à la mesure du dépouillement «virtuose» de l’écriture, ce qui n’exclut pas, bien au contraire, une opulence secrète, une beauté qui se découvre longuement, comme hiératique.Le critique André Rousseaux l’exprimait parfaitement naguère: «C’est ce à quoi tient, je pense, la magie de ce langage, si simple et si étrange à la fois: il a la pureté et la force des vrais mots de poète, ceux qui ne peuvent nommer une seule chose de la terre sans créer une autre vie.»3 L’art se fait ici rigoureux, patiemment, minutieusement structuré, avec un constant souci de la perfection.Les images et les rythmes naissent et s’élaborent selon une secrète alchimie qui transforme ce qu’elle touche en matière précieuse.Et même l’évocation des ténèbres où se débattent maints personnages en devient comme fulgurante; ces «tragédies patiemment travaillées» rutilent comme des gemmes sur un velours sombre; les éclats brûlants de ce style ne perdront jamais leur puissante suggestivité.Loin des modes passagères, des engouements d’une saison pour la «modernité» et les «nouvelles écritures», cette oeuvre qui continue de se concerter sous nos yeux est, véritablement, classique, au sens le plus noble et le plus fort de ce terme: il est aussi vrai de l’affirmer de la poésie que de la prose.Cela posé, ainsi que le conclut une étude récemment parue, «Au-delà de la richesse du langage (.) d’Anne Hébert, il y a , par-dessus tout, l’affirmation que la vie peut exister car la parole la porte en elle comme l’arbre qui porte ses feuilles et la fleur qui fait ses fruits.»4 3.«Poètes canadiens», Le Figaro littéraire, 8 mai 1954.4.Serge A.Thériault: La quête de l’équilibre dans l’oeuvre romanesque d’Anne Hébert, aux Éditions Asticou, 1980, p.200. ALBERT CAMUS 25 ANS APRÈS. 16 À l’occasion du 25e anniversaire de la mort prématurée d’Albert Camus, les Écrits ont voulu porter témoignage.Un premier texte rappelle une rencontre de Camus en 1946 avec un groupe de chrétiens français réunis à Paris par le Père Maydieu.Paul Beaulieu, alors en poste à Paris, était présent à ce dialogue croyant-incroyant et nous décrit la très forte impression que cet échange avait laissée dans l’esprit des auditeurs.Pour compléter cet Hommage à Albert Camus, les Écrits ont fait appel à René Gameau qui avait beaucoup fréquenté et médité l’oeuvre du philosophe et de l’écrivain.Au cours de sa vie, il lui consacra plusieurs études, articles et conférences.Dans les papiers de René Gameau, nous avons retrouvé une magnifique conférence qu ’il avait prononcée le mardi 28 octobre 1947 au Club musical et littéraire de Montréal, texte que nous n’avions pu inclure, faute de pages disponibles, dans notre volume 50 consacré à sa mémoire.L’analyse pénétrante des romans, du théâtre et des essais de Camus que renferment ces pages, bien qu ’écrites il y a plusieurs années, donne une vue d’ensemble de cette oeuvre qui garde une actualité vivante.Eût-il été encore parmi nous, René Gameau aurait sûrement tenu à contribuer à cet Hommage. 17 ALBERT CAMUS: CONSCIENCE DES INCROYANTS ET DES CHRÉTIENS Paul Beaulieu 1985 marque le 25e anniversaire de la mort tragique de l’un des esprits les plus purs et les plus novateurs de sa génération et dont la pensée, grâce à la traduction de ses ouvrages en plus de vingt langues, façonna les esprits des intellectuels de nombreux pays.L’absurde dont il avait fait un thème central de sa recherche philosophique l’avait en quelque sorte rejoint le 4 janvier 1960: un accident d’automobile dans la voiture de Michel Gallimard, le fils de son éditeur, mit fin à ses jours alors que son oeuvre était en plein épanouissement.S’affichant incroyant, c’est-à-dire professant sa confiance en l’homme, Camus était intrigué par les chrétiens qui, eux, désespèrent de l’homme laissé à ses propres forces et mettent leur espérance en Dieu.Ses contacts, ses polémiques avec des écrivains catholiques français, entre autres François Mauriac, Gabriel Marcel, inspirés par un respect sans compromission de la vérité, le poussaient à rechercher le dialogue avec les croyants, seul moyen, à son avis, capable d’amorcer un engagement commun. 18 De cette volonté d’un dialogue, non de complaisance ni de suffisance, mais de rapprochement basé sur un respect mutuel, je fus témoin, lors d’une réunion organisée en décembre 1946 par le Père May dieu au couvent des Dominicains de la Tour Maubourg pour y entendre Albert Camus dire ce que l’incroyant attendait des catholiques en France en 1946.La présence de Camus avait attiré nombre d’intellectuels catholiques parmi les plus représentatifs.L’attention des auditeurs était centrée sur ce jeune écrivain, encore dans la trentaine, dont les prises de position dans Combat sur les problèmes de l’heure secouaient la conscience des incroyants et des chrétiens.Dans ses éditoriaux, il analysait, sans esprit de revendication partisane, le lourd héritage de la guerre, de l’occupation de la France par les Allemands et de la Résistance, héritage qui avait semé la confusion des idées et remettait en question des valeurs jusqu’alors respectées.Parlant, non au nom d’un groupe, mais d’une idéologie à laquelle son intégrité intellectuelle conférait une autorité morale incontestée, il s’adressait dans son exposé chez les Dominicains aussi bien aux incroyants qu’aux chrétiens.Que demandait-il aux incroyants?S’appuyant sur trois principes, il posait en premier lieu le postulat que les incroyants se devaient dans leur démarche doctrinale de s’astreindre à la même exigence que celle qu’ils requéraient des chrétiens.Aussi est-il en conséquence amené à dénoncer le «pharisaïsme laïque».J’appelle pharisien laïque celui qui feint de croire que le christianisme est chose facile, et qui fait mine d’exiger du chrétien, au nom du christianisme vu de l’extérieur, plus qu’il n’exige de lui-même.1 1.Albert Camus: Essais, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, p.371. 19 Dans un second temps, il déclare primordial de ne pas prendre pour acquis que la vérité chrétienne est illusoire, même s’il est difficile pour l’incroyant d’y entrer.Une telle attitude risque d’entraîner dans l’erreur celui qui l’adopte.Prêchant d’exemple, il reconnaît avec générosité que lui-même s’est laissé prendre au piège dans sa controverse avec François Mauriac dans Combat en décembre 1944 et janvier 1945.Alors que dans ses articles Camus dénonçait les lenteurs de la justice à l’endroit de l’épuration, Mauriac en réplique animé par un souci de charité dénonçait les excès des tribunaux d’exception.Dans son éditorial du 5 janvier 1945, Camus constatait la faillite de l’épuration qui châtie les intellectuels et les écrivains collaborateurs plus aisément que les autres groupes qui ont pactisé avec Vichy ou l’ennemi.Cette constatation le rapprocha de la position de Mauriac.L’écrivain catholique, avoua Camus, avait raison sur le fond contre lui.Enfin, peut-être le point le plus important, Camus affirme avec force qu’un vrai dialogue n’est possible qu’entre des gens, incroyants aussi bien que chrétiens, «qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai».Il se désolidarise radicalement de ceux qui renient leurs principes ou leurs convictions , espérant par ce geste obtenir une conciliation facile.De l’exposé de Camus se dégageaient deux appels impérieux aux chrétiens.D’abord que cessent les vaines querelles autour du pessimisme dont on l’accuse et de l’optimisme dont se pare le chrétien.Camus professe un pessimisme en ce qui concerne la destiné humaine, mais un optimisme en ce qui a trait à l’homme, seule réalité, estime-t-il, sur laquelle on puisse s’appuyer.L’optimisme chrétien qui fait reposer la destinée humaine sur la grâce de Dieu, lui apparaît dans une certaine mesure être une fuite, car elle dimimue l’homme.Toutefois ce qui importe, en l’occurrence, c’est de reconnaître ce qui rassemble les 20 hommes plutôt que ce qui les sépare.Le deuxième appel est plus radical, car il demande un engagement ferme à lutter contre le mal.Il importe, déclarait Camus, que les chrétiens témoignent ouvertement sur les injustices qui écrasent l’homme, c’est-à-dire qu’ils cessent d’exprimer leur condamnation «dans le langage des encycliques qui n’est point clair», mais qu’ils «parlent, à haute et claire voix, et qu’ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le coeur de l’homme le plus simple».Si le christianisme n’exprime pas sa réprobation en termes clairs, déserté par les chrétiens qui, eux, veulent témoigner contre un monde injuste et cruel, il court le risque de mourir.En quelques lignes, dans une formule qui est caractéristique de son style, Camus décrit les suites positives que peut entraîner la prise de position des chrétiens : Et ce que je sais, et qui fait parfois ma nostalgie, c’est que, si les chrétiens s’y décidaient, des millions de voix, des millions vous entendez, s’ajouteraient dans le monde au cri d’une poignée de solitaires, qui sans foi ni loi, plaident aujourd’hui un peu partout et sans relâche, pour les enfants et pour les hommes.2 Par sa franchise quelque peu brutale et ses admonitions allant jusqu’à évoquer le risque de la mort du christianisme, conséquence de sa démission à sa vocation de révolte et d’indignation, les paroles de Camus provoquèrent parmi les chrétiens présents un tel désarroi que même les plus éminents demeurèrent muets.Julien Green à qui le Père May dieu demande s’il avait 2.Idem, p.375. 21 quelque chose à dire fit signe que non.Dans son Journal, il consacre à cette réunion une page embarrassée.Il rapporte quelques-unes des questions maladroites de certains possédants de la grâce et leurs affirmations triomphalistes.L’un d’eux avec une totale assurance déclare sans ambages: «J’ai la grâce, et vous, monsieur Camus, je vous le dis en toute humilité, vous ne l’avez pas.».En contraste de cette assurance, Julien Green souligne la grandeur des commentaires de Camus qui ne se «sentant en possession d’aucune vérité absolue», s’identifie à cet Augustin d’avant la conversion : «Je me débats avec le problème du mal et je n’en sors pas».3 Au cours de l’entretien de Camus, j’avais pris des notes en vue de témoigner de la dette de ma génération à l’endroit d’une pléiade d’écrivains et de penseurs catholiques français qui nous avaient nourris d’une doctrine substantielle et libérés d’un christianisme étriqué.J’avais même griffonné quelques lignes pour me guider dans mon intervention, mais la rigueur de l’argumentation, la gravité des propos de Camus m’imposèrent le silence.* Après cette réunion mémorable d’une confrontation des exigences des incroyants et de celles des chrétiens, combien d’autres, comme moi, se reprochèrent-ils leur manque de courage ou d’audace, de n’avoir pas entendu l’appel, relevé le défi d’Albert Camus, ou plus simplement de l’avoir laissé solitaire dans son combat pour «les enfants et les hommes»?3.Julien Green: Oeuvres complètes, La Pléiade, T.V., pp.950-951.N.B.Le texte de Camus se lit : «Je cherchais d’où vient le mal et je n’en sortais pas».Essais, p.374. ALBERT CAMUS 22.René Gameau Il n’y a d’important, dans la vie d’un homme, que ce qui peut strictement servir à le définir, à l’expliquer à lui-même d’abord, aux autres ensuite.Si l’on part de ce principe, la vie d’un écrivain de trente-trois ans, qui, en quelques années, a réussi à publier quatre ou cinq ouvrages aussi significatifs que ceux qu’Albert Camus a signés, se résume donc surtout à des expériences intellectuelles.On ne sait à peu près rien de lui quand on sait qu’il est né en Afrique du Nord, qu’il était en territoire métropolitain pendant l’occupation de la France, qu’au temps de ses études, il a rêvé de devenir professeur de philosophie, c’est-à-dire philosophe de carrière, qu’il a été l’un des fondateurs d’un journal clandestin au temps de la grande misère de son pays, que ce journal est devenu après la Libération la feuille d’opinions modérées, la plus respectée de France.Retenons cependant tout de suite son goût pour la philosophie.Sartre, qui l’aime beaucoup, croit que la menace de phtisie qui a longtemps plané sur Camus et que le phénomène historique de l’Occupation ont eu de l’influence sur son pessimisme, qu’ils l’ont amené à s’interroger plus profondément que les ¦ 23 autres sur l’absurde.Sans doute, mais c’est qu’il y a eu coïncidence entre une préparation intellectuelle bien spécialisée dans le sens du pessimisme et des événements qui donnaient à cette tendance un âcre caractère d’actualité.Beaucoup plus que la couleur des- cravates qu’il peut porter, nous intéresse donc d’abord le système philosophique auquel son oeuvre le rattache jusqu’ici.Nous allons nous poser deux questions sur ce sujet: qu’est-ce que l’existentialisme et Camus est-il un existentialiste?Il me semble que la meilleure manière de situer l’existentialisme dans la pluralité des doctrines philosophiques, c’est encore de le comparer aux grands systèmes les plus connus.Par exemple, si l’on dit en premier lieu qu’il est une philosophie spiritualiste, c’est-à-dire un ensemble de doctrines qui professent que la matière et l’esprit sont deux substances différentes, la matière ayant pour caractères essentiels l’étendue et la transmission mécanique du mouvement, l’esprit, de son côté, ayant pour caractères essentiels la pensée et la liberté.Parce qu’il est spiritualiste, l’existentialisme est profondément séparé des philosophies matérialistes, du marxisme par exemple.D’autre part, l’existentialisme est un subjectivisme, c’est-à-dire une philosophie qui fonde ses jugements de valeur ou de réalité sur des actes ou des états de conscience individuels, ressentis, et non pas sur des principes existants dans l’abstrait, en dehors du sujet.Le cartésianisme avec son célèbre «je pense donc je suis» est l’exemple type d’une philosophie subjective.C’est en tant qu’il est sujet pensant que l’individu se sait sujet existant.Pour bien comprendre le caractère subjectiviste de la philosophie existentielle, rappelez-vous ceci: un véritable existentialiste ne réfléchira pas sur la mort considérée objectivement comme notion universelle.Il considérera la mort à partir du «je 24 meurs» ou la souffrance à partir du «je souffre», autrement dit, c’est l’expérience individuelle qu’il a de la souffrance qui l’autorisera à définir la souffrance, à en faire la philosophie.Ou si vous voulez encore, prenons les choses par un autre biais pour être plus clair.Selon les canons de la philosophie d’Aristote et de la plupart des philosophies traditionnelles, nous sommes habitués à définir l’homme comme un animal raisonnable.Le philosophe et l’écrivain existentialistes nous arrêteront tout de suite.Ce n’est pas un homme que vous décrivez là, c’est une abstraction, une mécanique, un objet.L’homme ne se définit pas en général, mais chaque homme, une fois qu’il a vécu, dans ses derniers moments de conscience, à la veille de sa mort, ou encore tout simplement après une expérience où il s’est engagé à fond, peut alors se définir, rendre témoignage sur l’homme.Il peut enfin tirer des conclusions de son existence particulière, dégager son essence de son existence.«L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait» a écrit Sartre.Cette métaphysique implique une morale.Une philosophie qui met l’accent aussi fortement sur l’homme doit avoir une morale assez élaborée.Et d’abord, l’existentialisme enseigne la responsabilité de l’homme envers lui-même.À partir d’un certain moment où sa conscience sera éveillée par le désespoir ou l’angoisse qui l’aura étreint devant des situations absurdes, ou mauvaises, et qui ne dépendent pas de lui, l’homme se choisit et, en se choisissant librement, il donne à son choix une valeur d’exemple qui servira aux autres.Il y a un terrible poids de fatalité et d’absurdité dans le monde et les événements.Mais il reste une marge de liberté à l’homme qui a reconnu ce poids de fatalité, qui l’a exploré, en a pris conscience et qui s’engage ou ne s’engage pas.Et maintenant, il est nécessaire de savoir aussi qu’il y a deux écoles existentialistes, celle des existentialistes chrétiens, . 25 Jaspers, Gabriel Marcel et Chestov; celle des existentialistes athées, Heidegger, en Allemagne, Sartre et Camus, Merleau-Ponty, Simone de Beauvoir et beaucoup d’autres moins importants en France.Dans le cas de Camus, l’athéisme est indéniable jusqu’ici, mais à certains appels tragiques, on peut se demander si son approndissement du thème de l’engagement ne l’amènera pas jusqu’au christianisme.Pour le moment, il serait indiscret de pousser l’hypothèse plus loin.Et maintenant, Camus est-il vraiment existentialiste?Il ne l’est pas dans le sens où Sartre est existentialiste.Après un long cheminement, sa pensée arrivera elle aussi aux grandes notions existentialistes d’angoisse, de désespoir et de conscience, de liberté, de responsabilité et d’engagement, mais le point de départ de cette pensée sera différent de celui de la pensée de Sartre.Celui-ci démarre dans l’abstrait avec ses considérations sur l’être en soi et l’être pour soi, ses longues variations métaphysiques sur l’essence et l’existence que nous n’avons pas à étudier ce soir.Camus démarre dans la morale.Son thème de départ, c’est le suicide dont vous trouvez une analyse particulièrement pénétrante dans son premier livre qui date de 1942: Le Mythe de Sisyphe.«Se suicider, dit-il à peu près, c’est avouer que la vie ne vaut pas la peine».Se suicider, c’est avouer qu’on est devenu étranger au monde, qu’on ne peut plus se l’expliquer.Et retenez bien cette phrase qui est la clef de l’oeuvre de Camus : «Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité».À partir du moment où la conscience aura éprouvé ce divorce entre l’homme et sa vie, c’est-à-dire entre sa volonté et la fatalité de l’arrangement des choses, elle cherchera et reconnaîtra l’absurde partout.«Un homme devenu conscient de l’absurde lui est lié pour jamais».D’où l'importance que donnent tous les existentialistes, Camus 26 comme les autres, à la sensation d’angoisse, au désespoir intellectuel.D’autre part, il faut arriver à une solution de l’absurde, l’esprit humain répugnant à rester dans la disponibilité.La solution qui, au premier abord, paraît la seule rationnelle, c’est le suicide.À cela, l’existentialiste chrétien répond non et il se réfugie dans le mysticisme.Et voici Chestov qui écrit: «La seule vraie issue est précisément là où il n’y a pas d’issue au jugement humain.Sinon qu’aurions-nous besoin de Dieu?On ne se tourne vers Dieu que pour obtenir l’impossible.Quant au possible, les hommes y suffisent.» D’autre part, les existentialistes non chrétiens répondent que l’homme — et ce sont les expressions mêmes de Camus que j’emploie ici — peut tirer trois conséquences de l’absurde — «sa révolte, sa liberté et sa passion,» — traduisez dans ce dernier cas son engagement.Bien avant qu’on parle d’existentialisme, l’abbé Galiani écrivait dans ce sens à Madame D’Epinay : «L’important n’est pas de guérir mais de vivre avec ses maux».Et Nietzche, auquel les écrivains du groupe de Camus ne refusent pas une certaine paternité existentialiste, dirait de son côté : «Il apparaît clairement que la chose principale au ciel et sur la terre est d’obéir longtemps et dans une même direction; à la longue il en résulte quelque chose pour quoi il vaille la peine de vivre sur cette terre».Pour Albert Camus, l’absurde qu’il dépiste dans toutes les circonstances où l’homme se met en face des problèmes de son destin, et qui est sensible surtout dans la hantise de la mort, dans l’obsession insatisfaite de l’amour, dans l’impuissance de la connaissance et jusque dans l’indifférence de la nature extérieure envers l’homme, cet absurde qu’il retracera dans chacune des circonstances de la vie de ses personnages, cette privation d’espoir et d’avenir, doit finir par exalter dans l’homme la liberté d’action et accroître sa disponibilité.Il faut échapper au resserre- 27 ment de ces forces implacables.On échappe en affirmant son pouvoir de choisir, en s’engageant.Mis à part le Mythe de Sisyphe, qui est la mise au point de ses idées fondamentales sur l’absurde, Camus a écrit jusqu’ici quatre essais auxquels il n’y a pas lieu de s’arrêter pour les besoins de ce qui nous occupe ce soir, et deux pièces de théâtre et deux romans qui sont essentiels à l’examen de sa philosophie et de son art.Nous allons voir maintenant comment le thème de l’absurdité et celui de l’engagement, qui sont les pôles extrêmes de la pensée de Camus, se développent depuis l’Étranger, son premier livre, en passant par le Malentendu et Caligula ses deux pièces de théâtre, pour se compléter avec une illustration particulièrement dramatique de l’engagement dans la Peste.Le sens de l’Étranger c’est l’inconscience totale devant l’absurdité des événements qui bousculent un homme dont les sentiments sont suffisamment purs.Le Malentendu, c’est l’absurdité des événements qui entraînent des êtres dont les sentiments sont mauvais, et dont la conscience psychologique ne s’éveillera pas assez vite pour qu’ils aient le temps de faire un choix.Caligula, c’est l’esprit conscient de l’absurde et la volonté d’épuiser l’absurdité en la poussant jusqu’à ses limites extrêmes, ce qui est un mauvais choix, et ne peut aboutir qu’à une provocation à l’assassinat lequel, dans ce cas précis, est fondamentalement un suicide : enfin, la Peste, c’est l’absurdité d’une situation et sa solution dans un engagement pathétique qui a été librement choisi.Mais voyons d’abord comment Camus a orchestré le thème de l’absurdité dans l’Étranger.Un employé de commerce d’Alger reçoit une dépêche qui lui apprend la mort de sa vieille mère dans un asile voisin, à Marengo.La dépêche le laisse assez insensible, disons plus justement «étranger» à l’événement.Il fait quand même, d’une 28 façon mécanique, tous les gestes que commande la situation, il veille le corps de sa mère, assiste aux funérailles et s’empresse le jour même de venir reprendre le cours de sa vie quotidienne à Alger.Justement, c’est samedi, il se rend à la piscine, rencontre une ancienne copine de bureau dont il devient l’ami et se lie d’autre part avec un voisin de palier, un certain Raymond qui a la réputation d’être un souteneur.Ce Raymond a des ennuis avec la femme qu’il aime ou qu’il prétend aimer, on ne sait pas très bien.Il veut la revoir pour la corriger à la manière des durs et, comme il ne sait pas lui écrire lui-même, il demande à notre personnage de composer sa lettre et de l’adresser.La femme de Raymond se rendra au rendez-vous, il y aura des incidents scandaleux et l’Étranger, qui est parfaitement indifférent à toute cette histoire, en portera tout de même sa part de responsabilité.C’est d’ailleurs cette camaraderie qu’il a avec Raymond qui le précipitera en plein drame d’absurdité.La femme que Raymond a corrigée est une Mauresque; elle a un frère qui entend bien laver l’honneur de la famille.Au cours d’une promenade que l’Étranger fait avec Raymond et des amis, dans la banlieue d’Alger, une rencontre a lieu entre son groupe et la bande de l’Arabe.L’Étranger qui est là, simplement parce qu’il n’est pas ailleurs, c’est-à-dire sans aucune raison bien déterminée, participe à l’altercation dont tout le monde se tire assez bien.Et voilà qu’une heure plus tard, sans autre raison que celle de se rafraîchir auprès d’une source qu’il a remarquée près de l’endroit où la querelle a eu lieu, l’Étranger quitte ses amis et retourne vers le lieu de l’incident.Il a encore dans sa poche le revolver que Raymond lui a passé au cours de la première rencontre afin d’échapper à la tentation de s’en servir.L’Étranger retrouve la source et, près d’elle, le frère de la Mauresque, seul, qui lui aussi avait eu le goût de s’étendre à l’ombre.Quand il l’aperçoit, l’Arabe ne fait pas d’autre mouvement que celui de 29 tirer son couteau pour marquer qu’il entend bien se défendre si on l’attaque.Il ne bouge pas plus que cela.Et alors voici ce qui se produit et que l’Étranger relatera plus tard pour lui-même dans sa prison, : «La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante et qui m’atteignait au front.Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un seul coup sur mes paupières et les a recouvertes d’un seul voile tiède et épais.Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel.Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi.Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux.C’est alors que tout a vacillé.La mer a charrié un souffle épais et ardent.Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu.Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver.La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans ce bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé.J’ai secoué la sueur et le soleil.J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j’avais été heureux.Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût.Et c’était quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.» En effet, pour ce crime absurde, l’Étranger est arrêté.A l’instruction il se défend peu et mal.Comment d’ailleurs présenterait-il une défense rationnelle dans une affaire irrationnelle?Au procès, c’est encore plus mauvais.Ses amis, qui témoignent pour lui, ne voient pas ce qu’il faut dire, le procureur qui a besoin de bonnes raisons solidement déduites pour le faire condamner, reconstitue dans un cadre logique et rationnel une histoire qui appartient à l’absurde depuis le début.La défense donne dans ce jeu elle aussi.L’Étranger ne s’y reconnaît plus, 30 mais la Justice a tout ce qui lui faut pour amener le jury à le déclarer coupable de meurtre.Il s’agit vraiment en effet d’un Étranger.L’indifférence du héros devant les péripéties de sa vie, son impuissance à saisir la barre pour empêcher les choses de dévier ainsi constamment vers l’absurde, justifient le titre et le nom du personnage.Dans cette première étape de son oeuvre, Camus a laissé tout son jeu à l’absurde, le personnage n’est là que pour recevoir les coups, pour servir de plateforme à leur rebondissement vers plus d’absurdité encore.L’Étranger est inconscient, il éprouve l’absurde sans le reconnaître.Il n’est pas angoissé mais étonné par cette série de malheurs qui fondent sur lui et il n’a pas ce qu’on peut appeler le véritable usage de sa liberté.C ’est à cause de cela qu’il ne trouvera pas de solution à la crise qui l’emporte.Étranger, indifférent c’est ce qu’il est.Il le dit d’ailleurs à la dernière page du livre: «Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde.De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore.» L’Étranger a été condamné par la justice des hommes pour un crime dont il est à peine responsable.Et Camus le condamne à son tour pour cette indifférence derrière laquelle il s’abrite au moment précis où, pour répondre à sa vocation d’homme, pour donner un sens à sa vie, il s’agirait pour lui d’entrer dans le jeu, de participer.Vous direz qu’il ne pouvait guère apporter de solution à l’absurde qui le pressait?Selon les termes de la philosophie de Camus, il devait se révolter puisque le suicide n’est pas une solution.Mais justement nous pouvons nous demander si, au moins au moment où il a écrit / ’Étranger, Camus ne pensait pas que la révolte est une attitude réservée à ceux qu’on pourrait 31 appeler les types supérieurs, aux tempéraments d’élite.Nous pouvons nous demander si l’Étranger, balloté en tous sens sur une mer d’absurdité, ne représentait pas pour lui une formule moyenne d’humanité qui n’étant pas consciente ne peut être libre de choisir la révolte.Il n’y aucun doute d’une part que l’Étranger nourrit envers les choses et les êtres ce qu’on peut appeler de bons sentiments et qu’il y croit suffisamment à ces bons sentiments pour se trouver complètement privé de réaction, perdu dans une espèce de sphère d'inconscience lorsque leurs conséquences tournent au mal et se tournent contre lui jusqu’à le perdre.Je vous propose cette définition: L’Étranger ou l’homme démuni devant l’absurde.Nous allons voir maintenant que dans le Malentendu, il y a déjà, de la part de Camus, plus de confiance aux ressources de libération qui peuvent exister chez l’homme.Le Malentendu est une histoire atroce, un drame de famille et de fatalité qui nous fait penser au théâtre grec, avec cette différence qu’il n’y a pas dans cette pièce de dieux qui finissent par mettre de l’ordre dans un monde en désordre, et qui donnent une conclusion logique, satisfaisante et apaisante à un problème qui, généralement, doit être réglé à la chute du rideau.Il n’y a pas d’issue.Il faut ou bien refuser en bloc le problème ou se résigner à porter en soi un certain nombre de questions non résolues.Le drame se passe dans une petite ville de Bohême.Une veuve et sa fille tiennent une auberge où pour sortir au plus tôt de leur condition assez misérable, elles assassinent les voyageurs les plus riches et leur volent leur argent.Martha, la fille, le fait pour une raison précise: elle veut avoir, au plus tôt, les moyens de fuir le pays aux horizons fermés qu’elle habite pour aller vivre libre dans un pays de soleil et d’eau.Quant à la mère, elle redira souvent tout au long de la pièce qu’elle aide Martha dans le crime surtout par habitude.Elle veut s’éloigner elle aussi de ce pays 32 d’ombre mais elle se sent usée, vieillie, sans but et sans goût bien défini pour un paysage nouveau.Si elle multiplie les meurtres, c’est, semble-t-il, beaucoup plus pour justifier son premier crime, pour lui garder une signification et se persuader qu’il était logique et déterminé vers un but réalisable, que pour amasser la somme qu’il leur faut à toutes deux pour 5’en aller.L’action s’engage avec l’arrivée d’un voyageur.Il est riche.Mais il a des allures mystérieuses.C’est le fils de la maison qui revient après vingt ans d’absence pendant lesquelles il a fait fortune dans un pays éclairé par le soleil et baigné par une mer immense.Ses traits ont changé.Il est marié.Sa femme l’accompagne mais, par une coquetterie du coeur qui sera précisément le noeud de ce drame inhumain, il entend rentrer dans l’auberge de sa mère et de sa soeur, seul et comme un étranger.Il compte sur cet anonymat pour les surprendre agréablement, «les voir un peu de l’extérieur» comme il dit, chercher ce qui peut les rendre heureuses.Puis, il se démasquera et ce sera, croit-il, pour son plus grand bonheur à lui et pour celui de sa famille.Maria, sa femme, accepte avec répugnance de le laisser tenter cette expérience.L’angoisse l’habite.Elle a peur de cette dérogation à l’ordre naturel des choses.«Mais pourquoi n’avoir pas annoncé ton arrivée, lui demande-t-elle?Il y a des cas où l’on est bien obligé de faire comme tout le monde.Quand on veut être reconnu, on se nomme, c’est l’évidence même.On finit par tout brouiller en prenant l’air de ce qu’on n’est pas.» Jan lui résiste.Il jouera le jeu jusqu’au bout.Pourtant, on ne tente pas le sort plus que de raison.En s’inscrivant à l’auberge, il doit présenter son passeport qui porte son nom véritable.Il le tend à sa soeur.Tout pourrait se dénouer à ce moment là, mais justement il vient de raconter à Martha qu’il habite le sud, près de la mer.Elle a le passeport de son frère dans les mains, mais emportée par cette image de la vie 33 libre au bord de la mer, elle ne l’ouvre pas et Jan continuera à rester pour elle l’étranger qu’il faudra assassiner.Il essaie de se glisser dans l’intimité des deux femmes : il les interroge presque affectueusement.Martha se raidit contre ses questions.Qu’il prenne toute la place et qu’il ait toutes les exigences d’un client, elles sont à lui de droit.Mais qu’il s’en tienne là.Avec la mère, la situation est moins tendue.La vieille femme est aimable et elle se laisserait bien aller aux confidences envers un pensionnaire si obligeant, avec «une victime si peu engageante» comme elle dit, mais sa fille est là qui l’éperonne et la tient en haleine.Et le sort de Jan est scellé lorsque, répondant une autre fois à une question de Martha sur les pays au bord de la mer, il ajoute à la fièvre de sa folie.Puis, c’est le coeur du drame.Jan, qui devant tant de phénomènes étranges se demande s’il ne devrait pas s’en aller comme il est venu, dans l’anonymat, boit le thé contenant le soporifique dont les deux femmes usent habituellement pour endormir les voyageurs qu’elles précipitent ensuite à la rivière avant qu’ils n’aient pu se s’éveiller.Malgré ses répugnances, ses hésitations qui sont presque des pressentiments, la mère aide sa fille à le transporter à la rivière.Et voilà qu’une fois le crime accompli, au petit matin, le domestique, un personnage silencieux qu’on voit apparaître au coeur de la pièce d’une façon épisodique comme une espèce de Deus ex machina découvre le passeport de Jan sous une table et le tend à Martha et à sa mère.C’est le dénouement.Celle-ci se tue.Martha elle-même se tuera après une scène pathétique avec Maria, la femme de Jan à qui elle apprend la vérité.Maria a un cri d’appel vers Dieu qui est la seule coulée d’eau fraîche dans cet aride désert du Malentendu.Et la pièce se termine sur le désespoir sinon la démence de la seule survivante de cet hécatombe familial.Je vois tout de suite le grand argument que l’on peut 34 apporter contre toute la construction du Malentendu, et c’est l’argument de vraisemblance.Il est impossible, dit-on, qu’une telle situation se présente et si, par un hasard qui ne peut se produire qu’une fois sur mille, elle se présentait, ce serait un cas d’exception dont on ne pourrait tirer aucune conclusion générale.Donc, essayer de nous démontrer comme le fait ici Camus que c’est l’absurde qui règle les événements et qui, par voie de conséquence, entraîne les hommes vers des désastres auxquels ils ne peuvent échapper, c’est esayer de nous faire entrer dans un jeu auquel nous ne voulons pas nous prendre puisque la première condition que nous avions le droit d’exiger de sa démonstration, c’est qu’elle respectât la vraisemblance.À cela Camus répondrait probablement qu’il importe peu que la situation du Malentendu se soit présentée exactement dans les termes mêmes de sa pièce et avec ce luxe de détails accablants, mais que ce qui compte, et ce qui le justifie de l’avoir construite de cette façon, c’est le fait que l’absurde se produise aussi souvent dans le monde, dans la vie des hommes, dans leurs relations et dans leurs réactions, c’est le fait que l’absurde soit.Peut-être même, l’action du Malentendu s’est-elle vraiment passée en fait et à ce propos il est curieux de se rappeler qu’aux dernières pages de / ’Étranger, le personnage soit tombé dans sa prison sur une coupure de journal qui relate un incident analogue à celui-ci et qui se serait déroulé en Tchécoslovaquie.Mais cela n’a pas d’importance.Le Malentendu nous donne un concentré de l’absurde fatalité qui, au delà du pouvoir de l’intervention [ humaine, règle les événements dans leur rapport avec l’homme.Et le fait qu’il y ait des situations absurdes à un moindre degré dans l’histoire de l’homme — et chacun d’entre nous en fait l’expérience à un degré médiocre tous les jours — ce fait-là est suffisant pour justifier Camus d’exploiter le problème jusqu’au bout et pour mieux l’exploiter, de le grossir et d’en tirer tout ce qu’il 35 peut donner comme effet philosophique et dramatique.Car, c’est un point qu’il ne faut tout de même pas négliger, nous avons affaire dans le cas du Malentendu, comme tout à l’heure dans le cas de Caligula, à une pièce de théâtre, c’est-à-dire à l’histoire d’une crise.Je vous ai dit, il y a un instant que le sujet du Malentendu nous faisait penser à ces tragédies antiques, à ces histoires des familles fatales qui, traitées par les tragiques grecs, ont fixé les lois étemelles du genre.À tout prendre, ce n’est pas uniquement par le sujet que le Malentendu est une grande pièce classique.Elle l’est aussi par une stricte fidélité à la loi des trois unités d’action, de temps et de lieu.L’action resserrée dans les cadres purs d’un simple drame de la reconnaissance, ces brefs épisodes qui se limitent dans l’espace à une auberge où l’atmosphère est de plus en plus tendue et étouffante, au point qu’on oublie tout ce qui n’est pas la salle basse où se prépare la crise, et la chambre où elle se déroule, cette chute verticale d’une famille dans la mort et la folie en quelques heures, on a là toute la structure d’une oeuvre classique.Mais il y a les caractères, dira-t-on, qui sont forcenés, le guet-apens suivi d’un meurtre, l’accent sur l’angoisse, qui est le contraire d’une valeur classique quand elle ne se résout pas en sécurité.Mais alors la folie d’Oreste, le suicide de Phèdre et les yeux crevés du vieil Oedipe, et l’inceste de Jocaste et son suicide chez Sophocle.Toutes ces horreurs pré-existentialistes n’appartiendraient plus à l’esthétique classique?D’autre part, à l’étape du Malentendu — car il faut toujours garder présent à l’esprit que la philosophie de l’absurde évolue chez Camus avec chacune de ses nouvelles oeuvres, — cette absurde mainmise de la fatalité des événements sur la volonté des hommes, qui n’est même pas un triomphe tant elle est écrasante, nous ramène, au delà de la liberté du christia- 36 nisme, à la conception la plus sombre du fatum antique.Et comme l’art de Camus vient de rejoindre l’art des tragiques grecs, sa pensée dans la courbe du Malentendu esquissera un mouvement parallèle à cette ligne de direction de la pensée antique vers la fatalité pure.Je vous prie de bien le remarquer, je ne dis pas que l’absurde et le fatal sont toujours identiques dans la pensée de Camus.Au contraire, il y a dans sa philosophie de l’absurde un mouvement de plus en plus accusé pour la dégager de la fatalité et nous verrons tout à l’heure que l’homme après s’être adapté à l’absurde, après l’avoir exploré dans toutes ses possibilités, finit par le dominer.C’est à ce moment qu’il recommence à être libre.Dans le Malentendu, aucun personnage n’est libre à aucun moment de la pièce.A ce point de vue, on peut considérer cette pièce comme l’oeuvre la plus étouffante, la moins aérée, la plus basse de plafond, si vous me permettez cette expression audacieuse, de toute la littérature contemporaine en France.D’un côté, les personnages s’orientent vers une certaine destinée qu’ils ont plus ou moins choisie; de l’autre coté, les événements se chargent de leur imposer un sort qui est totalement différent de cette destinée.Jusqu’ici, si l’on veut bien considérer les choses dans l’éclairage spécial de la philosophie de Camus, il n’y a rien là que de très normal.Seulement, et c’est en quoi le Malentendu diffère des autres oeuvres de Camus qui viendront plus tard, l’écrasement est presque complété avant que les victimes i n’aient eu le temps de se reconnaître.Elles ont été roulées jusque t sur une plage d’où elles ne peuvent revenir.Jan est la victime à l’état pur de l’absurde.Il n’a aucune conscience du malheur qui l’emporte, partant il n’a aucune liberté de se révolter.Au contraire, Martha a quelques instants de conscience qu’elle d emploie à se désespérer et à désespérer les autres.C’est de tous 37 les personnages du Malentendu, le plus intéressant parce que c’est celui qui accepte le moins facilement d’être ainsi bousculé.C’est celui dont la conscience — conscience psychologique et non conscience morale bien entendu — s’éveille le plus vite.Quant à la mère, c’est le type même de la faiblesse devant l’absurde.Dès qu'elle a touché le fond, elle court vite au refuge du suicide.L'une de ses dernières répliques sera presque un acte de foi en certaines valeurs: «Et de toutes façons, dit-elle, quand une mère n'est plus capable de reconnaître son fils, c’est que son rôle sur la terre est fini.Cela prouve que dans un monde où tout peut se nier, il y a des forces indéniables et que sur cette terre où rien n’est assuré, nous avons nos certitudes.L’amour d’une mère pour son fils est maintenant ma certitude.» Cependant dans les termes de la philosophie de Camus, cette déclaration antemortem ne signifie rien, puisque la mère se suicide immédiatement après l’avoir faite.Mais c’est assez pour le Malentendu dont il faut retenir avant tout et par dessus tout un thème : l’absurde des événements et de leur enchaînement, l’impuissance et l’inconscience de l’homme devant cette absurdité.Dans Caligula, au contraire, une autre pièce dont la représentation remonte à l’automne de 1945, soit un an après celle du Malentendu, le personnage qui porte tout le poids de la philosophie de Camus est parfaitement conscient dès les premières répliques.D a pris conscience de l’absurdité du monde à l’occasion d'un événement, d’une crise qui est survenue avant que faction de cette pièce ne soit nouée.C’est le héros absurde dans son intégrité, qui voudra rivaliser avec l’absurdité du monde en la poussant volontairement jusqu’au bout de toutes ses possibilités et qui espère ainsi en purger l’humanité, ü sera défait dans ses espoirs.C’est en voyant mourir sa soeur qu’il aimait d’un amour 38 incestueux que l’empereur Caligula a découvert l’absurde.«Cette mort n’est rien, je te le jure, dit-il à un confident; elle est seulement le signe d’une vérité qui me rend la lune nécessaire.C’est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.» — «Et qu’est-ce donc que cette vérité?» Caligula répond: «Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.» Son confident lui assure que c’est là une chose dont on s’arrange très bien.— Caligula: «Alors, c’est que tout, autour de moi, est mensonge, et moi, je veux qu’on vive dans la vérité! Et justement, j’ai les moyens de les faire vivre dans la vérité.» Toutes les expériences qui formeront la trame de cette pièce seront donc, pour Caligula, autant de moyens de faire toucher du doigt l’absurde à ceux qui l’entourent.Et il n’y arrivera pas puisque pour sauver l’ordre absurde auquel ils tiennent, ses patriciens finiront par se conjurer pour le tuer comme on se débarrasse d’une bête malfaisante.L’ordre des choses le veut ainsi mais c’est que, dans l’ordre des choses, tout se passe comme s’il fallait avant tout éviter de prendre conscience de l’absurde.Caligula poussera la démonstration jusqu’à l’absurde, c’est le temps de le dire, et il faut noter que le langage courant apporte ici un témoignage séculaire en faveur de Camus.D’abord il s’attaquera à l’amitié et fera mourir de mort violente le père d’un jeune poète qui est son meilleur ami.Les hommes aiment l’argent.Pour marquer l’absurdité de cet attachement, il édictera une loi qui forcera tous les citoyens à tester en faveur de l’État.Puis, pour bien faire sentir toute l’absurdité qu’il y a à s’attacher à un objet qu’on doit de toutes façons abandonner à la mort, il établira une liste arbitraire des personnes qui doivent être sacrifiées pour que l’État hérite au plus tôt.Il s’en prend ensuite à l’esprit «Je n’aime pas les littéra- 39 teurs, dit-il à un écrivain, Cherea, qu’il considérait jusque là comme un de ses amis, et je ne peux pas supporter le mensonge.» «Si nous mentons, c’est souvent sans le savoir, rétorque Cherea.Je plaide non coupable.» — Et Caligula: «Le mensonge n’est jamais innocent.Et le vôtre donne de l’importance aux êtres et aux choses.Voilà ce que je ne puis vous pardonner.» Ce qui paraît inacceptable à l’Empereur, c’est que l’homme ne risque pas tout y compris sa vie pour mettre ses actes d’accord avec ses pensées.Tant qu’il ne le fait pas, il joue le jeu de l’absurdité, il collabore à l’absurdité du monde.Et lorsque, réunissant tous les poètes de Rome, il leur proposera un sujet de concours dont le thème est la mort, il a décidé d'avance qu’il rejettera leurs essais puisqu’il est absurde que ces gens tellement attachés à la vie puissent écrire quelque chose de vrai sur la mort.Seul, le jeune Scipion dont Caligula a tué le père, trouvera des accents qui réussiront à l’émouvoir.«Tu es bien jeune pour connaître les vraies leçons de la mort».Et Scipion lui répond : «J’étais bien jeune pour perdre mon père».Quelques scènes de Caligula appartiennent au grand comique qui est si près du tragique.Caligula fait aligner ses poètes comme des recrues.Tout se passe au sifflet.Chacun commence à tour de rôle sa lecture de son essai sur la mort et le vainqueur sera celui dont la composition n’aura pas été interrompue par le sifflet de Caligula.Pour punir les poètes de cette infamie — pourtant bien généralisée — qui consiste à perpétuer l’absurde dans leurs poèmes, l’Empereur les force à défiler devant lui en léchant les tablettes de cire où ils ont gravé leur essai sur la Mort.Et la démonstration continue: pour illustrer l’absurdité qu’il y a de s’attacher à un être qui doit périr, qu’il faudra bien laisser un jour, et qui se consolera dans une limite de temps raisonnable, il prend au hasard les femmes de ses patriciens pour faire de l’une une pensionnaire de la maison publique qu’il a ins- 40 tituée, et pour faire servir l’autre à sa propre fantaisie.Tout se passe ici de façon très discrète, ce sont les jeux de scène et non les paroles ou les attitudes qui font ressortir la cruauté de la situation et on se trouve loin avec Camus du naturalisme de Sartre.Mais le coup porte aussi fort.Le constater, c’est montrer que sa manière est supérieure à celle de Sartre.L’esprit, l’amour, l’amitié, la vie et ses passions ordinaires, l’ambition, le désir d’être riche, Caligula niera tout ce qui donne un sens à l’existence, précisément parce que depuis la mort de Drusilla, cet événement qui lui a enseigné que la vie n’a pas de sens, il a compris l’absurdité de l’esprit, de l’amitié, de l’amour et des passions humaines.Sa tyrannie, ce «lyrisme inhumain» avec lequel il exerce son autorité, n’a qu’un but : provoquer à son tour chez ceux qui sont près de lui une crise de conscience analogue à la sienne et à la faveur de laquelle ils reconnaîtront l’absurdité du monde — «On ne peut vivre sans raison» dit l’un des personnages.Plus intelligent que les autres, celui-ci a reconnu plus vite qu’eux ce à quoi Caligula s’attaque.H y a d’ailleurs entre Cherea et Caligula une très belle scène et une scène très importante où les deux positions, celles de l’homme qui a reconnu l’universalité de l’absurde, et celle de l’homme qui croit que la vie ne doit pas être sacrifiée à la logique, sont clairement définies.Caligula a découvert que le plus intelligent des patriciens, l’écrivain Cherea, est le chef de la conspiration qui s’ourdit contre lui.Caligula qui veut savoir les raisons profondes de Cherea, raisons qui ne peuvent être les mêmes que celles des autres patriciens, dont l’esprit est assez obtus, lui demande: «Pourquoi veux-tu me tuer?» «Je te l’ai dit: je te juge nuisible, répond Cherea.J’ai le goût et le besoin de la sécurité.La plupart des hommes sont comme moi.Ils sont incapables de vivre dans un univers où la pensée la plus bizarre peut en une seconde entrer dans la réalité — où la plupart du temps, elle y entre comme un couteau dans 41 un coeur.J’ai envie de vivre et d’être heureux.Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en poussant l’absurde dans toutes ses conséquences.» Ce dialogue est capital pour deux raisons.Il justifie du point de vue de la philosophie commune aussi bien qu’à celui de la philosophie de l’absurde la notion de révolte contre l’absurde telle que Camus l’entend.Les conjurés auront raison d’abattre Caligula, le héros de l’absurde.Ils indiqueront ainsi qu’il y a une part d’absurde à laquelle on peut s’accommoder, avec laquelle on peut vivre.Caligula, en poussant «l’absurde jusqu’à l’absurde», si l’on peut ainsi dire, a poussé les conjurés à choisir, et à ce point de vue sa mort n’est pas autre chose qu’un suicide dont il laisse le soin aux autres.Deuxième raison pour laquelle cette scène entre Cherea et Caligula me paraît capitale : c’est qu’elle marque un tournant dans la pensée de Camus.Avec Caligula, en épuisant tous les possibles de l’absurde, en faisant de son personnage l’homme qui, avec toute sa volonté et tout son acharnement, tente d’élever l’irrationnel à la hauteur d’un système et qui se cogne au même mur que celui qui subit l’absurde, Albert Camus a tiré honnêtement et cruellement, de l’absurdité du monde, tout ce qu’elle contient de pouvoir de dérèglement et de confusion.Fatal dans le Malentendu et VÉtranger, volontaire dans Caligula, l’absurde est le rocher dont le Sysiphe humain ne peut se séparer.Puisqu’il lui faut vivre avec son rocher et recommencer chaque jour la tragique expérience de le rouler jusqu’à un sommet d’où il redescendra par son propre poids, il reste à l’homme, conscient et dès lors libre, j’insiste sur les deux termes, d’accepter son mal et de chercher plus loin que lui, — les existentialistes catholiques diraient plus haut que lui — le sens de sa vie.Mais attention, car aussi bien clos entre ses murs que soit ce monde, dont une conscience angoissée a découvert l’ab- 42 surde, il reste que l’homme doit évoluer sur un certain espace, dans un certain laps de temps.D peut en sortir par le suicide — d’où l’étude très pénétrante que Camus a faite du suicide comme phénomène psychologique.Mais ce n’est pas une solution humaine puisqu’elle abolit l’homme.Il faut donc demeurer dans ce monde.Comment s’adapter à son absurdité sans se renier?Voilà maintenant la question qui sort logiquement des oeuvres de Camus que nous venons d’étudier.Il y donnera une première réponse dans la Peste qui est son dernier et aussi son plus grand livre.Indépendamment des principes qu’elle met enjeu, et des idées qu’elle suggère, la Peste me fait penser à une vaste toile de Goya et du Gréco où le peintre aurait laissé libre cours à ce qu’il y avait de plus pathétique dans son imagination.C’est une construction imaginaire qui suppose chez son auteur un grand amour et une grande pitié pour l’homme.Camus imagine que dans les années 1940 la peste a éclaté à Oran, et c’est la chronique de ce malheur qui fait la trame de son roman.Au début, les médecins se refusent à voir le mal tel qu’il est.Seul le docteur Rieux, un médecin de faubourg se rend compte de ce qui se prépare.Bientôt la contagion se répandra au point qu’il faudra isoler la ville.Matériellement, cet isolement se traduira par le rationnement, le marché noir, l’organisation des évasions, les ennuis de toutes sortes que peut représenter pour une grande ville moderne le fait de vivre coupée du reste du monde.Moralement, ce sera pire encore: le courrier ne sortira plus de la ville et n’y entrera pas; les dépêches seront sévèrement censurées, réduites aux messages de ton administratif, ou retardées, les habitants qui étaient partis en voyage pour quelques jours seront bloqués à l’extérieur pour un temps imprévisible, les époux seront séparés, les êtres qui s’aiment resteront sans nouvelles, et à l’intérieur, ce sera la menace de mort pour 43 tous.Fléau absurde s’il en est qui frappe aveuglément et sans raison.Plusieurs critiques ont voulu voir dans la Peste une sorte de symbolique de l’occupation allemande du territoire français : la séparation des deux zones, représentées à l’intérieur d’Oran par la zone des pestiférés et la zone de ceux qui ne le sont pas encore, et aussi, le rationnement, le marché noir, les évasions, les tortures figurées dans la Peste par les descriptions minutieuses des symptômes et de l’évolution du mal, «un travail d’orfèvre» disait dernièrement un journal littéraire.Sartre a exprimé la même idée dans une conférence qu’il prononçait à Montréal en 1946.Peu importe que Camus ait voulu ou non faire de ce livre un symbole romancé de l’occupation, celle-ci qu’il a connue pour y avoir résisté, lui fournissait certainement tous les éléments d’une chronique de la peste, mais il faut chercher la signification de son livre bien au delà de ce détail.Tous les thèmes de sa philosophie y sont développés au complet, et c’est avec ce livre que les principes posés dans toutes les oeuvres précédentes se complètent d’une morale si l’on peut ainsi parler dans le cas d’un écrivain qui n’a pas 35 ans.D n’y a pas dans la Peste de personnage principal, de protagoniste qui concentre sur lui tout l’éclairage de l’oeuvre, mais il en est cependant un qui porte plus visiblement que les autres le message de l’auteur.Il s’agit de Bernard Rieux, un médecin, qui est le premier à pressentir l’épidémie et qui sera le dernier à réfléchir sur elle, du haut d’une terrasse au moment où les premières fusées des réjouissances qui marquent la disparition de l’épidémie montent vers lui.Le drame de Rieux, c’est justement d’analyser sans répit toutes les conséquences morales de la peste, de connaître, de sentir son absurdité, et d’en prévoir !les ravages avec sa froideur de médecin, de se dévouer nuit et jour au soulagement de ses concitoyens! Tout cela en même 44 temps qu’il en souffre dans son amour et toutes ses amitiés.En effet, aux premières heures du fléau, Rieux allait conduire sa femme malade à la gare.Elle devait faire une cure de montagne dont elle ne reviendrait pas.Quelques jours après, les communications avec l’extérieur étaient bloquées et il recevait beaucoup plus tard, avec un délai de huit jours, la dépêche lui annonçant sa mort.C’est à ce moment d’ailleurs que la peste s’apaise et que les portes de la ville se rouvrent.Inutilement, pour lui tout au moins, puisqu’il a perdu sa femme et tous ses amis, c’est-à-dire sa raison ordinaire et personnelle de vivre.À côté de Bernard Rieux, un prêtre, le Père Paneloux, qui remplit sa mission avec autant de grandeur, et pour ce qui est des secours humains, avec autant d’inutilité que le médecin.Paneloux présentera ce cas très intéressant d’un homme à la philosophie bien arrêtée qui, dans un premier temps, se satisfera d’interpréter le phénomène de la peste comme un châtiment de Dieu.Puis, du jour où il aura vu mourir un enfant, Paneloux cessera d’interpréter, et il mourra lui-même de la peste sans demander de soins, muet, les mains serrées autour de son crucifix.Il y a aussi Rambert, le journaliste étranger, venu à Oran pour y faire un reportage, bloqué dans la ville par la quarantaine et résolu à s’évader.Il va y réussir, il est près de sortir, il se ravise et vient se mettre au service de Rieux.«J’ai toujours pensé que j’étais étranger à cette ville et que je n’avais rien à faire avec vous.Mais maintenant que j’ai vu ce que j’ai vu, je sais que je suis d’ici, que je veuille ou non.Cette histoire nous concerne tous».Elle concerne aussi Tarrou, un autre personnage qui vient de loin, qui est un mystique de la lutte contre la peine de mort, à laquelle il a sacrifié une carrière brillante, et qui se met au service de Rieux.Mais cette histoire ne regarde pas Cottard, un criminel recherché par la police et qui, lui, se dit avec raison qu’il sera à l’abri tant que la peste occupera les hommes et brouillera 45 les pistes.Cottard aura tout intérêt à travailler dans le même sens que la peste.Réduisez cette riche matière aux données de la philosophie de Camus.La peste qui fond sur les habitants d’Oran c’est l’absurdité des phénomènes.La misère des hommes qu’il faut soulager s’exprime en angoisse et en révolte chez ceux qui prennent le temps d’y réfléchir, et elle se traduit sur le plan de l’action par l’obligation de l’engagement.C’est en s’engageant au service des pestiférés, malgré la quasi inutilité, donc l’absurdité du geste, que Rieux, le Père Paneloux, Tarrou, Rambert et beaucoup d’autres personnages moins significatifs, se prouveront à eux-mêmes que l’homme, dans les formes de sa misère et de l’absurdité du monde, est un être libre.Quant à Cottard, le criminel, il n’est plus un être libre.Ce n’est pas l’absurdité de la peste qui pèse sur lui, c’est la justice des hommes qui l’a déjà enchaîné.Vous réalisez maintenant la courbe de la pensée d’Albert Camus depuis / ’Etranger.Cette courbe se transcrit d’une oeuvre à l’autre par une marge de liberté humaine de plus en plus accusée.Et, si paradoxal que cela paraisse, c’est dans lu Peste qui est essentiellement le roman de l’engagement, que cette liberté triomphe le plus rigoureusement de l’absurde.On a dit que la philosophie à laquelle Camus se rattache était une philosophie de la pensée humiliée.Il n’y a pas d’abaissement, il me semble, dans l’humiliation qui nous est imposée et contre laquelle on sait défendre ce qui nous est laissé de liberté.Les existentialistes chrétiens ont trouvé Dieu au terme d’une recherche où les autres n’ont trouvé que l’engagement dans le service humain qui est, à l’origine, une forme volontaire d’acceptation.Mais qui peut dire que Dieu ne se révélera pas au fond de l’engagement?En attendant, malgré l’absurde, «il faut tenter de vivre» écrivait Paul Valéry, bien avant les romanciers existentialistes, à la fin du Cimetière Marin. REPÈRES ET JALONS REPERES ET JALONS .49 Jean-Charles Falardeau de l’Académie canadienne-française MES PREMIERS CONTACTS AVEC L’HISTOIRE DU CANADA Il fallait rouler par le chemin de TOrmière, vers le nord.A la fourche de deux routes, peu avant Loretteville, l’auto s’engageait dans celle de gauche qui, par une brève courbe rejoignait, vers l’ouest, le rang Saint-Claude qu’on appelait encore le rang de «la longue queue».Et nous étions aussitôt rendus.Devant la longue grange-étable, à gauche de la route, il fallait ralentir avant d’aborder lentement, sur la droite, l’étroit sentier en pente douce qui montait vers la maison et la ceinturait comme un noeud coulant avant de redescendre.C’était la maison de mon grand-père, la «maison paternelle».C’est là que, du plus loin que je me souvienne, presque tous les soirs depuis le printemps jusqu’à l’automne, mon père et ma mère nous ont amenés comme au seul endroit digne d’intérêt en dehors de notre foyer québécois.La maison m’a toujours paru vaste.Elle l’était, au premier coup d’oeil, par sa large façade aux quatre grandes fenêtres, bordée par une longue galerie et coiffée d’une toiture en forme d’accent circonflexe aplati.Des hêtres et des bouleaux, 50 parallèles au chemin de ceinture, dessinaient les limites d’un enclos protecteur.C’est de cet enclos, au pied des premiers contreforts des Laurentides, que partait la terre, le domaine familial qui s’étendait loin vers le sud, vers Québec, en une étroite bande de terre dont je n’ai jamais connu vraiment la frontière.Tout ce dont je me souviens c’est que, lorsque l’oncle Alphonse, certains soirs de juillet, revenait du «bas de la terre» assis au sommet de la charette gonflée de foin, souvent avec le grand-père, il semblait sortir d’un paysage du bout du monde.La terre des Falardeau.c’était d’immenses champs plantés de foin et d’avoine; c’était d’autres champs, jamais les mêmes d’une année à l’autre, laissés au pâturage des troupeaux de vaches; c’était aussi deux ou trois vastes potagers, d’où chaque année, on récoltait les légumes et le maïs que, chaque vendredi, on allait vendre au marché Saint-Roch de Québec.C’était aussi à compter du milieu de l’été, le long du sentier montant vers la grange, le terrain tout désigné où, mon jeune frère et moi, allions jouer à la balle avec nos cousins.Mais il ne fallait pas nous aventurer trop près du ruisseau aux abords marécageux: gare à nous si nous salissions nos bottines vernies d’enfants de la ville.Je ne me suis jamais trop préoccupé de cet interdit : j’étais trop heureux, chaque fois, de me retrouver à la campagne.De me retrouver dans cette campagne-là, qui était celle de mon père.Une campagne dont j’ai cru comprendre, très tôt, pourquoi il lui était tant attaché.Pour cette raison qui se mêlait à d’autres obscures sollicitations, j’ai toujours eu le sentiment que j’étais né à la campagne, sur cette terre-là.Que je venais, moi aussi, comme mon père et mon grand-père et tous les autres avant eux, de la terre.Mon grand-père avait le dos légèrement voûté.Une abondante moustache irrégulière masquait sa bouche et tamisait ses paroles.Habituellement silencieux, les deux bras appuyés sur les genoux dans sa chaise berceuse, on eut dit qu’il ne cessait 51 de somnoler près du poêle.J’ai cru en retrouver plus tard des imitations dans certains dessins d’Edmond J.Massicotte.Plusieurs années plus tard, séjournant en France, j’ai tenu à me rendre à Mortagne-au-Perche et à Saintes, pays de mon plus lointain ancêtre canadien.J’ai été stupéfait d’y rencontrer, sur les places de marché et dans les campagnes, de saisissantes ressemblances physiques entre les têtes de ces vieux paysans saintongeois et percherons et celle de mon grand-père.Entre lui et mon père, peu de paroles.Seulement, de temps à autre, de très brèves phrases, des interjections, des hochements de tête qui pouvaient être des allusions à un passé connu d’eux seuls.Les silences de mon grand-père remplissaient la maison d’une indéfinissable présence.En lui s’incarnaient des temps antérieurs que je ne pouvais parvenir à déterminer mais qui paraissaient lourds et mystérieux.J’ai appris, par la suite que sa terre avait été celle des Falardeau depuis près de deux cents ans: il en était la persévérante affirmation.J’ai aussi compris que si mon père éprouvait un si persistant besoin de revenir chez lui, ce n’était pas tant pour se distraire de ses occupations de la ville que pour raviver les aiguillons d’une obscure nostalgie.Si mon grand-père était le silence, ma grand-mère était la vivacité.Volumineuse et rousse, elle incarnait la jovialité, la générosité sous des airs bougons.Elle semblait n’avoir d’autre activité que d’aller et venir entre le fourneau du poêle et la table de la cuisine.En ce temps-là, elle avait encore près d’elle, deux fils et trois filles et l’on sentait qu’elle demeurait la régente absolue des lieux.Ses propos ne souffraient guère la discussion, encore moins la contradiction.Le souvenir le plus vif que je garde de ma grand-mère date du printemps de 1918.Un frère de mon père, l’oncle Albert, avait été conscrit dans l’armée canadienne par suite de la loi Borden décidant la conscription.Mon père, comme il se devait, avait tenté les démarches clas- 52 siques pour le faire exempter mais rien n’y fit.Si bien que nous nous sommes tous retrouvés, un bonjour, devant l’oncle-soldat revêtu de l’uniforme militaire, prêt à partir pour le camp d’entraînement de Valcartier, tout près de Loretteville.Une partie de la famille s’était mobilisée pour aller le reconduire en «bog-gey».Ma grand-mère était comme un écureuil en cage.Au moment le plus critique du remue-ménage, elle alla se planter devant son fils soldat et, tournant vers lui sa bonne figure humide de larmes, elle lui dit simplement, en fermant les yeux: «Je vais prier pour toi.» Peu après, il disparaissait dans la poussière et le fracas des roues de la voiture qui l’emportait vers Valcartier, vers l’Angleterre, vers la guerre.Le drame cependant tourna court.L’armistice ayant été déclarée à l’automne 1918, l’oncle Albert n’alla jamais plus loin que Halifax.Ce fut là mon premier contact personnel avec l’histoire canadienne.Un contact qui devait s’amplifier et quasi s’éterniser, d’abord dans les discussions obsessives à la maison de mon grand-père.Ensuite, pendant des années et des années, à chaque élection fédérale ou provinciale, alors que tous les candidats, libéraux et conservateurs devaient s’envoyer à la tête, comme un ballon explosif, la loi Borden de 1917 et sa séquelle de rassemblements tumultueux à Montréal et à Québec.Le mot de conscription était chargé de dynamite.D’une part, il symbolisait une ancienne opposition des Canadiens français à toute guerre décidée par l’Angleterre par dessus la tête de notre pays et dont un premier exemple tragique remontait à la guerre sud-africaine des débuts du siècle.Du même coup, il élargissait le fossé entre nous et les Canadiens anglophones, comme l’avait fait le projet d’une marine de guerre canadienne en 1910.Surtout, la crise de la conscription se surajoutait à une autre crise peut-être encore plus virulente: celle qui, quelques années auparavant, en 1912, avait été provoquée par le tristement mémorable Règlement 53 XVII qui, en Ontario, prohibait pratiquement l’enseignement du français dans les écoles «publiques».Ces deux événements, à quelques années de distance, se renforçaient l’un l’autre et élargissaient sans espoir de réconciliation le fossé entre Canadiens français et Canadiens anglais.J’ai ainsi appris très tôt que j’habitais un pays déchiré, un pays composé de deux nations hostiles l’une à l’autre.Depuis les troubles de 1837-38 et le Rapport de Durham, près de cent ans auparavant, ce pays était demeuré une entité, volcanique.Peut-être y eut-il, durant un certain temps, à la suite de février 1919, un moment de répit dans les grands débats «nationaux».Cet hiver-là, les journaux nous arrivèrent un matin encadrés d’une bande noire de deux pouces de largeur: Sir Wilfrid Laurier était mort.Ce fut comme si l’on avait annoncé à ma famille le décès d’un proche parent.On parlait moins et à voix basse.J’ai appris par la suite qui avait été Laurier.Premier ministre du Canada durant quinze ans, il avait été le premier Canadien français à accéder à ce poste, en 1896.H avait cherché à rapprocher les Canadiens anglais des Canadiens français et à affirmer l’autonomie de la Confédération canadienne face à l’impérialisme britannique.Malgré ses échecs sur la grande scène canadienne, il avait acquis au Québec le caractère d’un héros national, d’un mythe.Dans un très grand nombre de maisons du Québec, la photo de sa tête altière, couronnée d’un double panache de cheveux blancs, trônait à côté de celles du Sacré-Coeur et du pape.À sa mort, on disait que tout le pays «était en deuil».Mais, ni de mon père, ni de ma mère, je ne pus, à l’époque, obtenir quelque explication que ce soit.Sur les questions politiques, mon père était d’un mutisme désarçonnant.Je ne suis jamais parvenu à savoir, même à deviner pour quel parti il votait, quelles étaient ses attentes politiques.Sa vie était totalement 54 absorbée par «les affaires» dont il ne parlait d’ailleurs pas davantage.Nous ne recevions à la maison que deux journaux :L ’Action catholique et.un journal anglais, la Gazette de Montréal.La suite de mes apprentissages de l’histoire du Canada fut fragmentaire, discontinue, fl y eut d’abord, durant une longue année, un grand cahier d’histoires en couleurs, du style des images d’Épinal que mes parents m’avaient donné en cadeau.Comme je ne savais pas encore tout à fait lire, c’est sur les genoux d’une vieille tante de mon père qui habitait avec nous, que je m’en suis fait faire la lecture.Ce fut mon premier contact avec Jacques Cartier, les Indiens, Dollard des Ormeaux, les martyrs jésuites canadiens, Maisonneuve, Frontenac, les grands épisodes de la vie française au Canada et, en conclusion, la bataille des Plaines d’Abraham.L’école primaire ne m’a rien appris en histoire.Les frères enseignants nous faisaient seulement mémoriser des dates et des noms de batailles sans aucune allusion à la géographie nord-américaine ni à la vie quotidienne des colons en Nouvelle-France.C’est par la lecture personnelle de livres reçus en prix que j’ai véritablement reçu mes premières révélations en histoire: Les anciens canadiens de Philippe-Aubert de Gaspé, Montcalm et Lévis de l’abbé Henri-Raymond Casgrain, même Le chien d’or de William Kirby.Au collège, la taille des manuels d’histoire du Canada augmentait d’année en année, mais par suite soit du peu d’intérêt des professeurs soit de la sécheresse des textes, ni l’imagination, ni l’intelligence du passé ne trouvaient leur compte dans ces herbiers décolorés.Ici encore, des expériences personnelles furent mes premiers viatiques.À l’automne de 1929, on célébra à Montréal, de façon spectaculaire, le 25e anniversaire de l’A.C.J.C.Je faisais partie du cercle du collège et on nous fit participer à tous les épisodes importants de cette célébration.Le couronnement fut une spectaculaire soirée d’honneur dans l’amphithéâtre 55 du Collège Sainte-Marie.Étaient groupés sur la scène, en demi-couronne, tous les Jésuites et les prêtres sociaux qui, depuis les débuts de l’A.C.J.C., avaient commencé et devaient continuer à jouer un rôle dans les programmes de restauration sociale au Québec.S’y ajoutait un nombre imposant d’hommes politiques et de chefs nationalistes que dominait la présence altière de l’abbé Lionel Groulx.Une autre figure toutefois se détachait comme le centre d’irradiation de cet aréopage: celle d’Henri Bourassa.Je le voyais pour la première fois.Aucune surprise, tellement les journaux avaient rendu célèbre cette tête dont les cheveux en crête la faisaient ressembler à celle de son grand-père, Louis-Joseph Papineau, autant qu’à celle d’un homme politique français de la Ille République.Les yeux, deux charbons ardents, dévoraient la figure comme ils semblaient dévorer l’ensemble de l’auditoire qu’ils dominaient en souriant.Ce fut lui qui parla le dernier, avec feu, avec une conviction à l’emporte-pièce.Pour autant que je me souvienne, ses propos reprenaient quelques-uns des grands thèmes de ses professions de foi nationalistes: le Canada doit être autonome face à l’Angleterre; nous devons défendre et maintenir la langue française partout où elle est battue en brèche.Ce nationalisme de Bourassa était un nationalisme pan-canadien fondé sur la dualité des races au Canada et sur les traditions que comporte cette dualité.Un nationalisme qui différait substantiellement de celui de l’abbé Groulx centré sur le Québec.Mais le verbe éclatant de Bourassa fusionnait volontiers l’un et l’autre et en faisait une gerbe unique qui jaillaissait en un somptueux feu d’artifice.Sa péroraison crépita au milieu d’un délire d’applaudissements.J’y vis plus tard un parallèle avec ce qu’avait pu être son triomphe dans l’église Notre-Dame de Montréal, lors du Congrès eucharistique de 1910, lorsqu’il avait improvisé sa vibrante réponse au cardinal archevêque 56 Bourne de Westminster.On nous fit apprendre par coeur, en classe de Rhétorique, de longs extraits de ce discours historique.Je pouvais aisément imaginer, face à un auditoire de prélats, Bourassa comme un coq arqué sur ses ergots, prêt à l’attaque: «Dites avec moi que, chez trois millions de catholiques, descendants des premiers apôtres de la chrétienté en Amérique, la meilleure sauvegarde de la foi, c’est la conservation de l’idiome dans lequel, pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ.» J’ai souvent pensé que Bourassa avait peut-être été, tout compte fait, l’équivalent d’un grand évêque du Canada français.Ma seconde expérience d’un contact personnel avec f histoire du Canada, se rapporte à l’abbé Groulx.C’était en 1929 ou 1930, et M.Groulx poursuivait à l’Université de Montréal, (alors encore située sur la rue Saint-Denis) ses cours d’Histoire du Canada.Son cours, cette année-là, portait sur l’histoire de la Confédération.A quelques reprises, durant l’année, le préfet des études de Brébeuf autorisa quelques-uns des pensionnaires à descendre, rue Saint-Denis, assister aux leçons du maître que nous ne connaissions qu’à distance, à travers ses livres.Le contraste avec Henri Bourassa était on ne peut plus complet.Mince et sanglé dans son étroite soutane noire, M.Groulx ressemblait à un prêtre romain.Avare de gestes, il lisait son texte plutôt qu’il ne le vivait.Un professeur plutôt qu’un orateur.Le professeur cependant s’animait et prenait tranquillement feu lorsqu’il abordait des épisodes déplorables de l’histoire confédérative.Et Dieu sait que celle-ci n’en manque pas.En particulier, et l’abbé Groulx s’y arrêtait avec une colère mal retenue, l’abolition en 1890, par le Manitoba, de l’usage de la langue française à l’Assemblée législative et dans les écoles.Dès les premières années de son existence, soulignait-il, le pacte confédératif s’avérait impuissant à faire respecter la mise en application des principes et des institutions qu’il devait garantir.Aussitôt appa- 57 rue, la Confédération canadienne se manifestait comme un marché de dupes pour les Canadiens français.Ces leçons de l’abbé Groulx m’offrirent une toile de fond qui complétait en quelque sorte celle d’Henri Bourassa.Les deux se combinaient dans ce qui m’est apparu plus tard comme l’une de nos deux histoires du Québec.La première de ces histoires se présente comme un discours axé sur des thèmes abstraits tels que la mission religieuse du peuple canadien français en terre d’Amérique, la langue française gardienne de la foi, notre mission providentielle associée à un destin agricole.Une histoire de rhéteurs, de prédicateurs dont on retrouve l’épitomé dans le célèbre sermon de Mgr Louis-Adolphe Paquet à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste à Québec, en 1904.Une histoire de dissertations abstraites et répétitives pour laquelle j’en suis venu à éprouver un irrépressible ennui, voire de la tristesse.Sans compter que cette histoire identifie les grands moments de notre évolution en des événements qui se sont passés hors du Québec, dans des situations qui n’ont pas été les nôtres : la pendaison de Riel, les écoles du Manitoba, la question des écoles en Alberta et en Saskatchewan, la même question en Ontario, en 1912.Tout se serait passé en dehors de nos frontières, en dehors et au-dessus de nous.En contrepartie de ces interprétations lyriques ou polémiques, s’est déroulée l’histoire concrète de la société québécoise: une société qui, depuis le milieu du XIXe siècle, s’est rapidement dé-ruralisée, urbanisée, industrialisée, sous les coups de boutoirs des entreprises britanniques et américaines qui nous ont dépossédés de nos ressources naturelles.L’histoire sociale, l’histoire réelle du Québec s’est déroulée en contradiction avec les histoires idéales que l’on a racontées à propos de nous.C’est dans le vide entre cette histoire concrète et celle du discours apologétique qu’est venue prendre place la sociologie. 58 NOMS DE VILLES, NOMS DE PAYS À la fin d’août 1939 avait lieu, à Washington et New York, un congrès international d’étudiants sous les auspices de l’Association Pax Romana.Nous étions environ quatre-vingts Québécois, de Québec et de Montréal.Par suite des menaces et, finalement, de la déclaration de la guerre, le congrès se déroula tant bien que mal, avec des ruptures et des périodes d’inaction.New York et Washington étaient, pour la plupart d’entre nous, tant Canadiens qu’Européens, des villes inconnues.Malgré les appréhensions de la guerre imminente, nous nous éparpillâmes, dès les premiers jours, par petits groupes en quête de monuments et de bons restaurants.Nous étions arrivés à New York en pleine nuit.Je transcris les premières notations rapides de mon journal de voyage: «Broadway au matin: des images déjà connues par le cinéma se superposent et s’entrecroisent.Masses sombres de l’Empire State building et du Centre Rockefeller qui nous écrasent comme des fourmis.Montagnes de pierre et de verre, amoncellements d’architectures.New York sollicite impérieusement notre acquiescement à ses hardiesses, à l’éphémère, au transitoire.Sur Park Avenue : où ai-je déjà vu, comme dans un rêve, le spectacle de ce boulevard splendidement fermé par l’édifice du New York Central?Hermétisme aristocratique, solennité silencieuse, ouatée, du dimanche matin qui s’étire sur ce tapis luxueux.Le Centre Rockefeller apparaît plus élancé que massif.RCA Center: cité de la musique organisée en Amérique.Terrasses.jeux d’eau en gradins.groupes de bronze.jardins ensoleillés.flots de foules.Manhattan incarne une verticalité surhumaine.» Lors d’un second séjour à New York, quelques jours plus tard, j’ai de nouvelles occasions de multiplier mes incur- 59 sions et mes découvertes.Mais quelle synthèse peut-on opérer dans cet inimaginable kaléidoscope qui défie toute échelle humaine?De vision en vision, on se demande, perplexe, quels espoirs, quels déboires, quels dégoûts de la vie se camouflent derrière ces décors babyloniens.Les femmes et les hommes croisés dans la rue, du moins dans le centre de la ville, ressemblent à des mannequins.Malgré soi, on songe aux vers de T.S.Eliott: «We are the hollow men.We are the straw men»: «Nous sommes les hommes vides, nous sommes les hommes de paille.» Dans des spectacles de music-hall ou des divertissements de café-concert, on nous répète: «New York est jeune, nous sommes jeunes; l’avenir nous appartient.» et pourtant, de tous les vertigineux pans de murs des innombrables gratte-ciel descend sur nous l’impression que nous vivons ici la onzième heure d’une décadence.Malgré les trésors de ses musées, la somptuosité des étalages de ses magasins, les miroitements de son Exposition universelle, on se dit que c’est par la sordide laideur de l’humanité qui s’entasse dans son métro souterrain que la ville se désagrège, qu’elle se détruit déjà et que, demain peut-être, New York sera devenu un immense cratère de volcan éteint.La ville aura fait place à une absence de ville.Autant New York est verticalité, autant Washington est toute horizontalité.De tous ses édifices, de toutes ses avenues s’impose l’évidence que cette ville est une capitale.La tranquille majesté des grandes architectures de marbre évoque, par de constantes allusions, des images romaines.Cette romanité, toutefois, en est une de surface.Elle a un caractère artificiel du fait que l’on ne sent pas qu’elle soit le résultat d’un passé, qu’elle ait été l’oeuvre du temps.Washington est la jeune capitale d’un pays jeune.Le plan de la ville a été dessiné par un architecte français, Lenfant, de l’armée du général Washington.Ce plan traduit une ordonnance parfaite de l’espace, des lieux libres et 60 des lieux construits.J’ai eu l’impression très forte que ce plan est fondamentalement déterminé par le dessin d’une croix — d’une croix dont le centre est marqué par le Capitole.De larges avenues débouchent sur ce Capitole, chacune portant le nom d’un État, et surimposent une vision étoilée à celle de la croix sous-jacente.De grands espaces libres donnent à la ville une allure européenne.Comment se fait-il, par exemple, que des camarades et moi, devant la majestueuse « plaza » de la gare Union, ayons spontanément fait le rapprochement avec la Place de la Concorde de Paris?À la différence aussi de New York, Washington est une ville où l’on peut marcher, à condition d’avoir le temps et la force de marcher longtemps.On peut y respirer, s’y dilater, s’y sentir libre.S’il existe telle chose que Y âme américaine, c’est ici qu’on peut en avoir la révélation: capitale libre d’un pays libre.Autre révélation plus directe encore, à la Bibliothèque du Congrès : lire et admirer le texte de la «Déclaration de l’indépendance américaine».Comme une sorte de compensation à tant d’illustrations de la liberté, trois amis canadiens et moi, un soir de promenade, nous avons spontanément chanté à tue-tête, sur les marches du Capitole, notre hymne national «O Canada», pour clamer notre propre liberté à coloration encore britannique.À ce point de mes souvenirs de voyage, ceux-ci s’entremêlent et, malgré moi, je me revois à Paris.À Paris où les hasards et les obligations de mes activités m’on fait séjourner — Dieu en soit loué — à plusieurs reprises pour des séjours de durée variable, d’une semaine à six mois.La toute première fois fut celle où, avec mon épouse et notre fillette, Mira, nous étions en route vers Bordeaux où j’allais enseigner, à l’automne de 1949.Dès l’après-midi de notre arrivée du Hâvre, je partis avec un ami québécois pour une promenade improvisée en direction des boulevards.Non pas pour une découverte mais une re- 61 découverte du centre de Paris.Car depuis des années, j’avais lu certains auteurs français avec un plan de Paris sous les yeux — en particulier Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains, la série des Salavin et la saga des Pasquier de Georges Duhamel.,"* Par une sorte d’involontaire gravité, nous nous laissâmes glisser, mon ami et moi, vers le boulevard des Italiens et la Madeleine.De là, tout en bavardant et en regardant de tous nos yeux, nous débouchâmes à la jonction de la Place de la Concorde et des Champs Élysées.Les centaines de milliers, les millions de touristes qui ont vécu cet instant ne peuvent oublier le serrement de coeur que provoque la vision du plus célèbre boulevard du monde exhaussé par l’Arc de triomphe.On admire, on n’y croit pas, on demeure muet.Mais les termes pour en parler nous ramènent inévitablement à des clichés, à des stéréotypes.Je préfère garder pour moi, au plus profond de moi, mes champs Élysées, vus et revus des centaines de fois avec une exaltation identique.Je préfère retrouver un autre souvenir plus émouvant qui me demeure comme ma véritable prise de possession de Paris.Elle eut lieu quelques jours plus tard, un dimanche, en compagnie d’un ami français, le professeur Jean Stoetzel, celui-là même qui m’avait invité à Bordeaux.Notre promenade fut sans apprêts, sans plan préconçu, à l’intérieur du Quartier latin.Nous partîmes des environs de la Sorbonne et nous nous laissâmes guider par le hasard, par le dédale des rues qui secrétent la science de Paris, la science de la France.Itinéraire jalonné de noms prestigieux: École des Chartes, Collège de France, Institut de Psychologie de la rue Gay-Lussac.Ici encore, j’étais escorté ou devancé par des souvenirs de lecture.Surtout lorsque nous fûmes rendus à l’École Normale supérieure de la rue d’Ulm dont Stoetzel était un ancien élève.Je me rappelai avec une précision 62 hallucinante le passage dans Jules Romains, où Jallez et son ami Jerphanion montent, un soir, sur le toit de l’École pour y contempler et détailler Paris.Aussitôt pensé, aussitôt réalisé: nous montâmes, Stoetzel et moi, jusqu’au toit de l’École où nous refîmes la promenade nocturne de Jerphanion et de Jallez.Cette vue presque à vol d’oiseau me fit prendre connaissance d’un immense secteur du panorama de Paris, depuis les Invalides jusqu’au Sacré-Coeur et, vers l’ouest, jusqu’au Mont Valérien.Car Paris, s’il est dense, n’est pas une très grande ville.Nous demeurâmes longtemps à circuler le long des rampes de la toiture de l’École et notre pèlerinage prit fin, comme il se devait, à la brasserie Balzar de la rue des Écoles.Je ne suis sans doute pas le seul à avoir découvert, au cours de séjours subséquents à Paris, que cette ville demeure — ou du moins, était demeurée il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années — un assemblage hétérogène d’une multitude de minuscules quartiers, de petites provinces qui diffèrent autant les unes des autres que sont dissemblables les grandes ou petites régions de l’ensemble de la France.J’en mentionne quelques-unes au gré du souvenir: certaines enclaves autour du marché de Saint-Germain-des-Prés et entre la rue de Buci et la Seine; la place Mouffetard et ses environs; les îlots de luthiers du côté du Marais; les rues enserrant les ateliers des fabricants de meubles de la rue du Faubourg Saint-Antoine; les quartiers bourgeois à l’ouest des Invalides et dans Neuilly.Du même coup, me viennent à l’esprit divers coins de Paris où mon épouse et moi avons logé, soit durant quelques jours, soit pour de plus longs séjours.En premier lieu, un inoubliable hôtel miteux où, arrivés à Paris, sans aucune réservation nulle part, nous dûmes loger deux soirs, comme des immigrés de l’Est, le «Grand hôtel de l’Univers», rue Grégoire de Tours; puis, rue Monsieur-le-Prince, chez notre ami Richard Wright; 63 rue Madame, près du Luxembourg; chez des amis, du côté des Invalides; rue Lhomond, près de la place de l’Estrapade et du Panthéon; à Nogent-sur-Marne; rue du Petit-Musc et rue du Plâtre, dans le Marais.Enfin, notre hâvre de choix lors de nos séjours durant les dernières années, fut le sympathique Hôtel Madison, incrusté dans le petit square où veille la statue de Danton, sur le boulevard Saint-Germain, en face de la nef de l’église Saint-Germain-des-Prés : lieu calme et central d’où nous pouvions irradier aisément dans toutes les directions de Paris.Que de promenades, que de pèlerinages dans cette indescriptible ville qui est un épitomé de l’histoire de France ! La ville est construite sur des siècles qui en sont les couches géologiques et qui laissent affleurer, aux endroits les plus improbables, des témoins ou des souvenirs, sous formes d’édifices, de monuments, de places, de statues, de vestiges architecturaux mystérieusement agencés comme les contrepoints harmonieux d’un choral de Bach.Paris de pierre et de verdure, inséparable de son ciel bleu où constamment flottent à la dérive des archipels de nuages blancs, tous aimantés, semble-t-il, par la flèche et les deux tours de Notre-Dame.Invariablement, c’est toujours vers Notre-Dame qu’il faut revenir et de là qu’il faut partir.Pour moi, Notre-Dame, ce fut inlassablement l’iridescence de ses verrières et les titanesques éclats de ses orgues.Qui n’a pas, les dimanches après-midi entiers, écouté les magiques incantations de l’organiste Bouchereau, ne sait pas tout à fait à quels sommets peut atteindre la musique.Mais je ne veux pas être injuste.La musique est inépuisablement autre et plus que celle que créent les orgues.Elle est multiple et indicible.Elle se fait éclats dramatiques, danse, sourire.Elle scande, à notre insu, des moments pénibles ou euphoriques de notre existence depuis, souvent, nos plus lointaines années et elle les fait affleurer à la conscience dès que ses accents 64 reprennent, l’espace d’un seul instant, possession de nous.C’est ainsi que, chaque fois que j’entends un certain air de Vivaldi, me revient à l’esprit le souvenir de ma première arrivée à Florence.J’y étais venu par un train qui me laissa à la gare en pleine nuit.Un taxi, nolisé par les organisateurs du congrès auquel je venais assister, me prit aussitôt en charge.D me fit d’abord circuler, durant une longue demi-heure, par des dédales de rues.Puis nous nous mîmes à monter, tournant en tous sens, sur la pente d’une ou de plusieurs collines.Nous arrivâmes enfin et je descendis pour entrer dans une auberge presque luxueuse qui me sembla à l’écart de toute habitation.Je me trouvais, sans aucun doute, dans la banlieue de Florence et, fourbu par le voyage, je m’endormis aussitôt que couché.C’est le lendemain matin que m’attendait la surprise.Plus qu’une surprise, une révélation.Dès que j’ouvris les volets de la fenêtre, la lumière d’un glorieux soleil envahit ma chambre.Sous mes yeux, encadrée par un décor immédiat de glycines, m’apparut toute la ville de Florence sertissant comme un joyau l’indescriptible Duomo.J’étais à Fiesole d’où je redescendis le plus rapidement possible pour aller m’approprier la ville de rêve, la ville des fleurs, la ville-fleur.Durant les quelques jours que j’y passai, je participai assez peu au congrès pour me laisser inonder par l’émerveillement insatiable qui accourt vers nous de tous les carrefours, de toutes les places, de tous les monuments: le Duomo, la piazza della Signoria, le palais Médicis, le couvent San Marco, le Ponte Vecchio.Ici Michel-Ange donne la main à Fra Angelico.Les femmes croisées dans la rue ont la même grâce et la même subtile beauté que les statues admirées dans les musées.De Florence, on pourrait dire en paraphrasant le vers d’Alfred de Vigny: «Dans ce lieu la beauté vit et respire dans un peuple de marbre».Tout autre a été ma première impression de Rome.Il est vrai que j’en fis la découverte à un moment (au début de l’été 65 de 1950) où l’on célébrait la continuation d’une année sainte.Je m’attendais à une plénitude, à une saturation: j’y ressentis au contraire une incoercible impression de vide.Après y avoir circulé en auto durant toute une journée, je compris que mieux valait remiser l’auto à un garage et consentir plutôt à marcher.Rome est une ville où il faut marcher, malgré les distances, malgré la chaleur et, là aussi, malgré toutes les sollicitations historiques, depuis la chapelle Sixtine jusqu’au palais Famèse.Et quelles surprises nous réservent toutes ces petites rues le long desquelles ou au terme desquelles s’offre l’infinie variété des fontaines! Avec deux amis de l’ambassade du Canada nous fîmes, mon épouse et moi, le pèlerinage aux quatre basiliques désignées comme relais permettant de gagner les indulgences de l’année sainte.Le point d’orgue de ce crescendo fut l’audience publique du souverain pontife dans la basilique Saint-Pierre de Rome remplie à craquer.Qui pourrait demeurer insensible au spectacle du pape porté sur la sedia gestatoria, dominant les houles de fidèles comme un aigle, le bras levé et bénissant les milliers de têtes courbées sur son passage?L’impression de vide que j’avais d’abord éprouvée fit graduellement place à des marées d’émotion.Oui, Rome est bien dans Rome.Grâce à Dieu, j’ai pu retourner quelques fois à Rome.L’avant-dernière fois que j’y passai, j’étais en route vers la Grèce et vers l’Inde où m’appelait une conférence internationale de l’Unesco.C’est au cours de cette circonvolution aérienne que se situe un événement qui fut pour moi un indescriptible choc, un émoi comme il n’en survient qu’un ou deux dans une vie, une épiphanie.Nous avions quitté Istambul au milieu d’un orage électrique fracassant.Quelque temps plus tard, une lueur souleva un coin du ciel noir au devant de l’avion.Coup sur coup, plusieurs saisissements se superposèrent en moi tumultueusement : j’entrais en Orient au moment du lever du soleil; nous sur- 66 volions une région entre le Tigre et T Euphrate, lieu supposé de TEden et berceau du genre humain; je faisais irruption dans le lieu de nos origines; je participais au mythe du commencement du monde; je devenais mythique, mon temps était dissous et je vivais l’instant mystérieux de Y Mo tempore originel.Comme pour amplifier ces impressions, très loin au-dessous de nous, sur une terre couleur de miel, une sorte de serpent (une caravane de chameliers zigzaguant à travers des dunes de sable) donnait l’impression de s’avancer vers une tache feuillue qui pouvait être une palmeraie.Vision de l’Orient de toujours et de jamais.Orient que seuls peuvent faire ressurgir, gauchement, quelques vers que je griffonai, plus tard, dans un autre avion qui, celui-là, me ramenait pour une dernière fois à mon port d’ancrage occidental Fuyantes ailes D’où vient la dague transversale à demi lumineuse qui découpe la neige des plafonds bas du ciel et le voile bleuté camouflant l’infini ?J’appartiens à deux mondes et l’espace est mon souffle; Du soleil à moi-même un rayon identique cristallise les vents et redonne à la vie l’insaisissable espoir. 67 Retrouverai-je encore au sol où je m'en vais cet essor bleu et blanc où me dirigeront tous mes pas oubliés sur les sols rocailleux?La lumière et moi seul dorénavant fondus ne ferons plus escale aux ports mal défendus; Retour et arrivée maintenant confondus combinent les tremplins d’où reprendre mon vol.Ces textes reprennent le second et le dernier entretiens d’une série de cinq qui ont été lus, en août 1984, par Paul Hébert, dans le cadre de la série de Radio-Canada intitulée: «Journal intime». POÈME 70 LETTER OF THE MASTER OF HORSE Gary Geddes I was signed on the King’s authority as master of horse.Three days (I remember quite clearly) three days after we parted.I did not really believe it, it seemed so much the unrolling of an incredible dream.Bright plumes, scarlet tunics, glint of sunlight on armour.Fifty of the King’s best horses, strong, high-spirited, rearing to the blast of trumpets, galloping down the long avenida to the waiting ships.And me, your gangling brother, permitted to ride with cavaltry. 71 LETTRE DU GRAND ÉCUYER (Traduction) Suzanne Paradis Je fus engagé comme grand écuyer par décision du Roi, trois jours (je m’en souviens très clairement) trois jours après notre séparation.Je ne pouvais pas le croire, n’était-ce pas le déploiement d’un rêve impossible.Des plumes brillantes, des tuniques écarlates, le reflet du soleil sur les armures ! Cinquante des meilleurs chevaux du Roi, forts et fringants, piaffaient au son des trompettes, galopaient dans la longue avenida vers les navires amarrés.Et moi, ton dégingandé de frère, qu’on laissait caracoler avec la cavalerie! 72 Laughter, children singing in the market, women dancing, throwing flowers, the whole street covered with flowers.In the plaza del sol a blind beggar kissed my eyes.I hadn’t expected the softness of his fingers moving upon my face.A bad beginning.The animals knew, hesitated at the ramps, backed off, finally had to be blindfolded and beaten aboard.Sailors grumbled for days as if we had brought on board a cargo of women. 73 On riait, au marché les enfants chantaient, des femmes dansaient en jetant des fleurs, toute la rue était couverte de fleurs.Sur la plaza del sol un mendiant aveugle baisa mes yeux.Je ne m’attendais pas à la douceur de ses doigts caressant mon visage.Ce fut un mauvais départ.Les bêtes flairaient la mort, hésitaient sur les passerelles, se cabraient; il fallut finalement leur bander les yeux pour les hisser à bord.Les marins grognèrent pendant des jours comme si nous avions embarqué une cargaison de femmes. 74 But the sea smiled.Smiled as we passed through the world’s gate, smiled as we lost our escort of gulls.I have seen such smiles on faces of whores in Barcelona.For months now an unwelcome guest in my own body.I squat by the fire in a silence broken only by the tireless grinding of insects.I have taken to drawing your face in the brown earth at my feet.(The ears are never quite right.) Mais la mer souriait.Elle souriait quand nous franchîmes la porte de l’univers, elle souriait quand nous perdîmes notre escorte de goélands* J’ai vu des sourires semblables sur la face des prostituées de Barcelone.Depuis des mois maintenant un hôte importun vit dans mon propre corps.Je me blottis près du feu dans un silence que seul l’infatigable grincement des insectes interrompt.J’ai commencé à dessiner ton visage à mes pieds dans la terre brune.(L’oreille n’est jamais tout à fait juste.) 76 You are waving, waving.Your tears are a river that swells, rushes beside me.I lie for days in a sea drier than the desert of the Moors but your tears are lost, sucked into the parched throat of the sky.I am watched daily.The ship’s carpenter is at work nearby, within the stockade, fashioning a harness for me, a wooden collar.He is a fool who takes no pride in his work, yet the chips lie about his feet beautiful as yellow petals. - 77 Tu flottes et tu t’agites.Tes larmes forment un fleuve qui se précipite à mes côtés.Je suis couché depuis des jours dans une mer plus sèche que le désert de Mauritanie, où tes larmes se perdent aspirées par la gorge desséchée du ciel.On veille sur moi constamment.Le menuisier du navire travaille tout près, à l’intérieur de la palissade.D façonne pour moi un harnais et un collier de bois.C’est un insensé que son labeur laisse indifférent, alors que des copeaux traînent à ses pieds, pareils à de beaux pétales jaunes.a 79 Les jours s’emmêlent sous le chaud soleil et coulent ensemble.Puis l’ordre est donné de jeter les chevaux à la mer; comme une brise il balaie des faces noires parcheminées.On ne me consulte pas, mais Ortega vient à moi plus tard après le signal et dit: Dieu sait qu’il y a des hommes que j’eusse sacrifiés avec moins de regrets. 80 The sailors are relieved, fall to it with abandon.The first horse is blindfolded, led to the gunwales, and struck so hard it leaps skyward in an arc, its great body etched against the sun.I remember thinking how graceless it looked, out of its element, legs braced and stiffened for the plunge.They drink long draughts, muzzles submerged to the eyes, set out like spokes in all directions.The salt does its work.First scream, proud head thrown back, nostrils flared, flesh tight over teeth and gums (yellow teeth, bloody gums).The spasms, heavy bodies, turning, turning.I am the centre of this churning circumference.The wretch beside me, fingers knotted to the gunwales. Les marins, eux, sont soulagés et s’exécutent avec résignation.Un premier cheval est aveuglé, guidé vers le plat-bord, et si violemment frappé qu’ihbondit dans le ciel en traçant une courbe, son grand corps découpé dans le soleil.Je me rappelle avoir remarqué comme il semblait disgracieux hors de son élément, les jambes attachées et raidies par le plongeon.Ds boivent à longs traits, la bouche noyée jusqu’aux yeux, lancés comme des rayons dans toutes les directions.Le sel fait son ouvrage.Un premier cri, la fière tête s’est renversée, ses naseaux flamboient, la chair se tend sur les dents et les gencives (dents jaunes, gencives sanglantes).Avec des spasmes les corps alourdis tournent et tournent.Je suis le coeur de ce cercle tournoyant.Je suis le misérable à côté de moi-même, les doigts rivés au plat-bord. They plunge toward the ship, hooves crashing on the planked hull.Soft muzzles ripped and bleeding on splintered wood and barnacles.The ensign’s mare struggles half out of the water on the backs of two hapless animals.When the affair ended the sea was littered with bodies, smooth bloated carcasses.Neither pike pole nor ship’s boats could keep them off.Sailors that never missed a meal vetched violently in the hot sun.Only the silent industry of sharks could give them rest. Ils plongent en direction du navire, leurs sabots s’écrasent sur la coque de planche.Leurs doux mufles se déchirent et saignenLsur le bois et les balanes qui volent en éclats.La jument de l’enseigne lutte à moitié hors de l’eau sur le dos de deux des infortunées victimes.Quand le sacrifice s’acheva la mer était couverte de corps, de douces carcasses boursouflées.Aucune fourche, aucune barque ne pouvait les disperser.De solides marins vomirent violemment leur repas sous le soleil brûlant.Seule la silencieuse activité des requins leur apporterait le repos. What is the shape of freedom, after all?Did I come here to be devoured by insects, or maddened by screams in the night?Ortega, when we found him, pinned and swinging in his bones, jawbone pinned and singing in the wind: God’s lieutenant, more eloquent in death.Sooner or later all hope evaporates, joy itself is seasonal.The others?They are Spaniards, no more and no less, and bum with a lust that sends them tilting at the sun itself. 85 Quelle est la forme de la liberté après tout?Suis-je venu ici pour être dévoré par les insectes, ou alerté par des cris perçants dans la nuit?Quand nous avons retrouvé Ortega, son corps figé dansait dans ses os; ses mâchoires fixes chantaient dans le vent; le lieutenant de Dieu avait conquis l’éloquence de la mort.Toute espérance s’envole tôt ou tard, la joie elle-même est inconstante.Les hommes?Ce sont des Espagnols ni plus ni moins, brûlés par un désir qui les envoie fondre au soleil lui-même. 86 Ortega, listen, the horses, where are the sun’s horses to pull his chariot from the sea, end this conspiracy of dark?The nights are long, the cold a maggot boarding my flesh.I hear them moving, barely perceptible, faint as the roar of insects.Gathering, gathering to thunder across the hidden valleys of the sea, crash of hooves upon my door, hot quick breath upon my face.My eyes, he kissed my eyes, the softness of his fingers moving. Ecoute, Ortega! Les chevaux, où sont les chevaux du soleil qui sortent son chariot de la mer, afin d’arrêter cette conspiration de l’ombre?Les nuits sont longues, le froid est une larve installée dans ma chair.Je les entends encore bouger, à peine audibles d’abord, faiblement comme le crissement des insectes, puis ramassant, puis rassemblant leur tonnerre à travers les vallées secrètes de la mer, le fracas de leurs sabots dans ma porte, le halètement de leur souffle chaud sur ma face.Mes yeux, il a baisé mes yeux.O la douceur de ses doigts, *' de leur caresse. 88 Forgive me, I did not mean this to be my final offering.Sometimes the need to forgive, be forgiven, makes the heart a pilgrim.I am no traveller, my Christopher faceless with rubbing on the voyage out, the voyage into exile.Islanded in our separate selves, words are too frail a bridge.I see you in the morning running to meet me down the mountainside, your face transfigured with happiness.Wait for me, my sister, where wind rubs bare the cliff-face, where we rode to watch the passing ships at day-break, and saw them bum golden, from masthead down to waterline.I will come soon. 89 Pardonne-moi, ce ne sont pas mes dernières paroles.Parfois le besoin de pardonner et d’être pardonné transforme le coeur en pèlerin.Je ne suis pas un voyageur, cette médaille n’avait pas d’avers et le voyage vers l’exil s’est achevé.Isolés dans nos moi séparés, les mots forment un pont trop fragile.Je te vois dans le matin courir à ma rencontre, dévalant le flanc de la montagne, le visage transfiguré par le bonheur.Attends-moi, ma soeur, là où le vent balaie la falaise nue où nous allions observer le passage des navires au crépuscule, et les voyions flamber comme l’or du sommet des mâts à la ligne de flottaison.Je rentre bientôt. ENTRE STALINE ET MATISSE. 93 ENTRE STALINE ET MATISSE.Gérard Pelletier Un soir de l’automne 1956, rue Benny, à Montréal.J’ai convié chez moi trois visiteurs.Le premier, André Laurendeau, est presque un habitué de la maison.Les deux autres y viennent pour la première fois.Au fait, ce sont eux qui se sont invités.Ils m’ont demandé de leur ménager cette rencontre avec le Rédacteur en chef du Devoir.En quelques heures, nous allons revivre les rapports complexes d’une génération de Canadiens avec le parti communiste.On devine que la date de cette soirée-là n’est pas le fait du hasard.Au printemps de 1956, une terrible secousse a ébranlé le communisme mondial : révélations de Krouchtchev au XXe Congrès du Parti soviétique, sur les crimes de Staline; aveu de la terreur qui a régné en URSS et débordé sur les pays socialistes voisins, notamment la Tchécoslovaquie et la Hongrie.Le «petit père des peuples», jusque là vénéré par les communistes qui voyaient en lui le plus grand bienfaiteur de l’humanité, vient d’être dénoncé comme un monstre aux mains sanglantes, l’un des plus cruels tyrans de l’Histoire.Mais d’où vient qu’à Montréal, au milieu des années 50, sous le règne de Maurice Duplessis et du cléricalisme triom- 94 phant, quatre personnes vont consacrer une soirée entière à cet événement?Jamais le parti communiste n’a joué chez nous un rôle important.D n’a compté dans les parlements du pays qu’un seul député, Fred Rose, qui devait très tôt se retrouver en prison pour espionnage.L’épisode fut de courte durée.Plus à l’ouest, le Conseil municipal de Winnipeg connut une faction, issue de la légendaire grève générale de 1919, qui représenta en son sein la pensée marxiste stalinienne.C’est bien peu.On se moquait d’ailleurs du P.C.canadien comme de celui des U.S.A., en alléguant que la liste de leurs membres comprenait plus d’agents secrets de la Gendarmerie et du F.B.I.que d’adhérents authentiques.Et pourtant, le phénomène communiste exerçait alors sur le monde une telle influence que même au Canada et même au Québec, chacun de nous avait dû se définir, prendre position devant la force qu’il représentait.Je ne parle pas ici du communisme mythique, du communisme-épouvantail dont le conservatisme de l’époque utilisait la menace pour discréditer des adversaires et gagner ses élections.Celui-là constituait un tel mensonge, une manipulation si grossière que seuls ses inventeurs faisaient semblant d’y croire.Même les badauds se rendaient compte, par exemple, que Maurice Duplessis se moquait d’eux en prétendant que le pont de Trois-Rivieres s’était effondré, un soir d’hiver, saboté par les forces subversives.Ds rétorquaient, dans les samizdat québécois du temps, que la catastrophe avait une autre cause: le Ministre de la Voirie, disaient-ils, avait placé dans cet ouvrage trop d’argent et pas assez de béton.Mais si peu perméable que fût le Québec de l’époque aux influences extérieures, nous vivions tout de même dans un monde qui avait aperçu la «grande lueur à l’Est».A nous, adolescents des années 30, l’écho nous en était 95 parvenu de deux sources: les sermons et objurgations de nos maîtres contre l’athéisme militant des marxistes et.la littérature.On croira peut-être que je fais allusion à la Condition humaine?Erreur! André Malraux n’était encore, pour l’immense majorité des Québécois, qu’un agitateur à la solde des anti-franquistes espagnols.Les étudiants le chahutèrent, en 19371, quand il vint parler à Montréal en faveur des Républicains.La révélation du militantisme révolutionnaire, nous la trouvions dans des oeuvres plus modestes, les Faux Passeports de Charles Plisnier, par exemple, un roman que j’avais pour ma part dévoré en une nuit et ruminé ensuite pendant des mois.«Comment?!» se disait le collégien, ébloui par l’héroïsme des agents du Comintern, «des hommes travaillent, courent mille dangers, donnent leur vie pour cette cause diabolique?Elle aurait donc quelque chose d’attrayant, d’authentique et de vrai, en dépit de ce qu’on nous raconte?Et pourquoi, chez la plupart de nos maîtres, cette sympathie implicite pour les fascistes italiens, voire les nazis d’Adolf Hitler pourtant condamnés, eux aussi, par l’Église?» Nous n’étions pas insensibles à l’éloquence, à la dramaturgie des dictateurs de droite, dont la voix résonnait aux quatre coins du monde.Mais personne, à notre connaissance, n’écrivait de romans sur la vie et la mort des militants fascistes ou hitlériens.Nous restions aux prises avec le paradoxe d’un communisme qu’on nous disait monstrueux mais qui était servi par des hommes dont l’ardeur et le désintéressement nous rappelaient la vie des premiers martyrs chrétiens.Ce sont donc des communistes de fiction, de légende, que nous avons connus d’abord.Plus tard seulement, dans le milieu universitaire, nous devions rencontrer des militants 96 marxistes en chair et en os.Je les ai fréquentés, pour ma part, au sein du mouvement étudiant, ce magma qui comprenait, autour des années 40, des groupes à dominante religieuse, comme le Student Christian Movement ou la Jeunesse Étudiante Catholique, et des organisations para-politiques comme le Bloc Universitaire (nationaliste) et le Congrès canadien de la Jeunesse, que l’extrême gauche de l’époque s’efforçait de noyauter.(Sans tomber dans l’anecdote complaisante je note en passant qu’on trouvait à l’exécutif du Bloc un nommé Daniel Johnson, également président de l’A.G.E.U.M.2 et, parmi les militants du Congrès, un nommé Kent Rowley.Tous deux par la suite devaient défrayer la chronique québécoise de façons très différentes.Au tournant des années 40, nos contacts avec les communistes, en milieu étudiant, étaient fort civilisés.L’Internationale courtisait à ce moment-là les mouvements religieux et notamment les groupes de jeunes.En France, dans les années 30, la politique de la main tendue ne fut pas sans effet sur les milieux catholiques, venant après des années d’hostilité farouche de part et d’autre.Au Canada, le P.C.ne jouissait pas d’une position qui lui permit de proclamer quelque politique que ce fût.La nouvelle démarche consista donc à se rapprocher sans bruit des équipes chrétiennes, voire à s’y faire admettre (en milieu anglophone) pour y plaider la cause du rapprochement et de la poursuite conjointe des objectifs communs aux deux groupes.A distance, on peut trouver grotesque cette stratégie des communistes.Et pourtant, la démarche n’était pas dénuée de sens.Au sortir de la crise économique, les militants marxistes avaient décelé en milieu chrétien, une profonde désaffection des jeunes 2.Association générale des étudiants de T Université de Montréal. 97 à l’égard de l’ordre établi.La jeunesse protestante anglophone se démarquait nettement de ses aînés par une critique virulente du monde capitaliste.Un retour à l’Evangile lui inspirait des réflexions qui n’avaient rien à voir avec l’évangélisme moralisateur et réactionnaire des preachers américains.Du côté catholique, singulièrement chez les francophones, le militantisme religieux dans les mouvements de jeunesse manifestait pour la première fois des tendances sociales.C’est la J.O.C.qui avait ouvert la voie.Nous, de la J.E.C., ne jurions que par nos «frères ouvriers».Les vrais militants, c’étaient eux, pas nous.Quand ils menaient leurs enquêtes sur les jeunes travailleurs et les conditions de vie épouvantables engendrées par la grande Dépression, quand ils scandaient des slogans comme «Emparons-nous des désemparés», quand ils réunissaient à Montréal, par dizaines de milliers, filles et garçons, chômeurs pour la plupart, que jamais aucun groupe n’avait rassemblés jusqu’alors, il était difficile de ne pas reconnaître leur dynamisme.D eût été absurde de les assimiler aux organisations religieuses traditionnelles.La faction réactionnaire du clergé ne s’y trompait pas.En dépit des approbations officielles dictées par les plus hautes instances romaines, on se méfiait de ces mouvements de jeunes qui n’étaient plus centrés sur une quelconque dévotion rassurante, qui parlaient d’une révolution nécessaire à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église, et qui s’inspiraient d’une pensée «française de France».(Je n’oublierai jamais un certain chanoine des Trois-Rivières dont nous provoquions à volonté les foudres épistolai-res.D suffisait de glisser dans notre journal étudiant le mot révolution, fût-ce en caractère six points et tout au bas d’une page, pour recevoir dans les huit jours une longue lettre courroucée.Pour lui, les mouvements de jeunes devaient se fixer comme objectif unique la glorification du clergé et la défense de l’ordre 98- établi.Il ne fut jamais question pour les communistes d’infiltrer nos mouvements; la communauté francophone du Québec était trop monolithique; on ne pouvait pas s’y introduire en fraude.Aussi les militants marxistes nous abordaient-ils à visage découvert.Me revient, quand je pense à ce temps-là, le souvenir d’interminables discussions théoriques où défilent des leçons de marxisme élémentaire auxquelles nous opposions un mélange de théologie catholique non moins primitive, assortie d’une naïveté politique aujourd’hui inconcevable.Cela, il faut le dire, ne conduisait pas très loin.Mais c’était le début de notre éducation, nos premiers contacts hors de la bergerie.A ce titre, ils n’étaient pas sans importance, en tout cas pour nous.Puis, en 1939, nous fîmes notre première expérience des revirements subits dont l’appareil communiste a toujours eu le talent.Jusque là, nos amis d’extrême gauche avaient toujours professé un antifascisme à tous crins.La véritable rage antihitlérienne qui les animait en permanence et les sursauts d’indignation que provoquaient chez eux les seuls noms de Franco ou de Mussolini nous paraissaient même un peu suspects.Nous n’étions certes pas fascistes mais le climat du Québec, à l’époque, et l’opinion majoritaire de nos aînés nous rendaient très indulgents pour les dictatures de droite.À nos yeux, ces dernières avaient le grand mérite d’attaquer l’impérialisme britannique, ennemi héréditaire du nationalisme canadien-français dont nous étions nourris depuis notre enfance.Les ennemis de notre ennemie l’Angletere n’étaient-ils pas un peu nos amis?Nos sentiments à cet égard n’étaient pas nets.Nous trouvions difficile de nous les avouer à nous-mêmes quand la France, notre mère-patrie, faisait également l’objet des plus virulentes dénonciations fascistes.Mais enfin, la tentation était forte d’applaudir aux vociférations allemandes dirigées contre une puissance impé- 99 riale à qui nous croyions devoir la plupart de nos maux, y compris la conscription menaçante à l’approche d’une nouvelle guerre.Nous ne partagions pas l’enthousiasme de croisés que les communistes prétendaient insuffler à tout le mouvement estudiantin du Canada.Et les jeunes camarades ne pouvaient pas s’y tromper.Bien entendu, ils s’en souvinrent quand l’URSS, du jour au lendemain, devint l’alliée de l’Allemagne.L’idée nous effleura qu’ils allaient démissionner en masse de leur parti, par fidélité à leurs convictions antifascistes, et dénoncer la volte-face de Staline.(J’ai déjà noté notre totale candeur politique!) Nous les vîmes donc, non sans stupeur, ajuster leur attitude, avec une docilité parfaite, sur la nouvelle position définie par le Comintern.En un clin d’oeil, ils avaient changé de stratégie, de cause, de vocabulaire.La croisade antifasciste de la veille était devenue «l’entreprise des fauteurs de guerre» et «la cause des impérialistes ploutocrates».Nous assistions, consternés, au dépeçage de la Pologne par la double invasion russo-allemande, mais les militants communistes, qui houspillaient hier encore la tiédeur de notre antifascisme, nous désignaient désormais les Alliés occidentaux comme les ennemis No.1 de la paix mondiale.Et surtout, logiques avec leur nouvelle position, ils flattaient désormais le même nationalisme canadien-français qu’ils avaient si souvent dénoncé au nom du marxisme-léninisme scientifique et stalinien.La manoeuvre était grossière et ne trompa pas les nationalistes.Mais quand se posa, quelques mois plus tard, le problème intérieur de la conscription, et que les dirigeants de Y Action nationale virent arriver dans leur camp d’étranges alliés d’extrême gauche, pouvaient-ils les rebuter, refuser leur concours et les envoyer sur les roses?Théoriquement, rien ne les en empêchait.Mais si l’on se rappelle la faiblesse politique des nationalistes de l’époque, la pénurie de 100 moyens dont ils souffraient et l’extrême précarité de toute opposition dans un pays en guerre, on comprend que l’apport de quelques militants même suspects prenait pour eux une importance démesurée qui excluait le refus.Au début de années 40, André Laurendeau avait organisé, avec des moyens de fortune, un vote de paille sur le service militaire obligatoire.Il s’agissait d’un référendum par correspondance.Autant qu’il m’en souvienne, il fallait découper son bulletin de vote dans le journal du matin qui le publiait, le marquer de sa croix, et le poster à Y Action nationale.L’opération visait à prévenir le gouvernement canadien que tout référendum éventuel organisé par ses soins produirait, en milieu francophone, un vote massif contre la conscription.De fait, l’opération remporta un impressionnant succès.Les bulletins affluèrent par dizaines de milliers.Dans ses locaux exigus du Carré Viger, André Laurendeau fut très vite débordé.Coincé entre son bureau encombré de sacs postaux et toutes les tables, les fauteuils et bientôt le parquet couverts d’innombrables enveloppes, il était devenu l’apprenti sorcier de Walt Disney, celui qui a libéré un torrent et ne sait plus le contenir.Aussi nous appela-t-il à la rescousse, pour compter ses bulletins.Quand je dis nous, je parle des permanents de la J.E.C.qui avions connu Laurendeau à l’occasion d’un «Concours de Vacances», lancé par sa revue L’Action nationale et relayé par notre mouvement.Pourquoi nous, justement?Il était notoire que nous avions rompu avec le nationalisme traditionnel des organisations étudiantes et que la politique n’était pas notre affaire.Mais André nageait dans une mer d’enveloppes; il n’était pas question d’y sombrer parce que les sauveteurs possibles ne partageaient pas ses opinions.Nous fûmes donc de corvée.Pendant des soirées entières, nous jouâmes du coupe-papier, ce qui n’est pas la tâche la plus exaltante que je connaisse. 101 Nous qui n’avions même pas pris la peine de participer au vote de paille, nous travaillâmes avec acharnement à en assurer le succès.Et quel ne fut pas notre étonnement de retrouver à L’Action nationale nos camarades moscoutaires, ceux que nous appelions les communistes de McGill, les mêmes qui, avant l’alliance germano-soviétique, dénonçaient comme traître quiconque s’opposait à la conscription.Leur journal avait poursuivi de sa hargne et désigné au bras séculier tous les partis nationalistes et chacun de ses chefs.Or ils tenaient désormais, avec une totale aisance, le discours exactement contraire.L’Action nationale avait raison, disaient-ils, de faire la guerre à cette guerre absurde dans laquelle les impérialistes anglo-américains voulaient entraîner le Canada.Il fallait réagir et eux, les hommes de gauche, n’hésitaient pas un instant à soutenir cette résistance.André Laurendeau souriait.Il n’était pas dupe.Il connaissait les allégeances profondes de ses nouvelles recrues.H savait que chacun de leurs gestes était téléguidé.Prévoyait-il déjà qu’à leur prochaine volte-face, il redeviendrait pour eux le même traître qu’il avait été quelques mois plus tôt?Peut-être pas.A l’automne de 1940, personne ne pouvait savoir que dès l’été suivant, Hitler sauterait à la gorge de Staline.Mais quand cela se produisit, nos amis communistes coururent remettre à la Gendarmerie royale la liste complète des nationalo-fascistes qu’ils avaient rencontrés chez Laurendeau.Ainsi les mouvements gigantesques qui secouaient le monde venaient-ils agiter l’eau de notre étang montréalais.* * * Quinze ans plus tard, à l’automne 56, cet épisode du temps de guerre nous revint en mémoire tandis que nous atten- 102 dions nos deux invités.«Que diable peuvent-ils nous vouloir?se demande Laurendeau.Et d’abord toi, les connais-tu bien?» Je lui rappelai que l’un deux avait fréquenté L’Action nationale au temps du vote de paille dont je viens de parler.—«Tu te souviens, Untel.?» André ne retenait jamais les noms.Mais quand j’eus évoqué la silhouette du personnage, son air de musaraigne affairée, le rôle de cet Untel au sein du parti communiste, les souvenirs refluèrent.«Un singulier garçon, dit-il, le seul Québécois francophone de ma connaissance qui n’ait pas été baptisé.C’est lui, un jour, qui me l’a confié.Cela m’avait frappé, d’autant plus qu’il avait le tempérament du parfait croyant.Il avait foi dans son parti comme peu de gens ont foi en Dieu.Une foi que j’admirais et qui tout de même me faisait horreur.D’une part, il fallait voir avec quelle abnégation totale ces gens-là, et lui en particulier, servaient la cause qu’ils avaient épousée.— Et l’horreur?» André Laurendeau fit un de ces gestes vagues, un peu nonchalants, qui lui étaient habituels.— «Bof.c’est toujours mon vieux préjugé: je ne crois pas aux systèmes qui veulent zigouiller une moitié de l’humanité pour faire le bonheur de l’autre moitié.Je sais bien que ton invité conteste (ou du moins contestait, dans le temps) que la Révolution d’octobre eût jamais fait mourir personne d’autre que les traîtres et les ennemis du peuple.Mais ça faisait déjà tant de monde!.— Il ne contestera plus maintenant: il vient de démissionner.— De ses fonctions ou du parti?— Des deux à la fois.— À cause des révélations de Krouchtchev?— Apparemment. 103 — Je vais tout de même l’interroger sur la volte-face du parti en 1941 et sur les dénonciations qu’il nous a fait déguster.Tu n’y vois pas d’objection?» A ce moment-là, le timbre de la porte résonne à travers l’appartement.Ce sont deux hommes à la mine basse, littéralement décomposée, que j’accueille dans le petit hall d’entrée.Je reconnais sans peine le plus âgé, bien que je ne l’aie pas vu depuis dix ans.Mais il a tout de même rudement changé.Ce n’est plus le fringant officier, tout fier de ses deux pips, croisé rue Ste-Catherine au moment où il allait s’embarquer pour l’Angleterre.(Car une fois l’URSS envahie par Hitler, il n’avait pas lanterné une seconde.Il fallait défendre à tout prix, même au prix de sa vie, ia forteresse du socialisme.Quelques semaines plus tard, il était sous les drapeaux.) Aujourd’hui, c’est un homme vieilli, au front prématurément chauve, au dos voûté.Est-ce mon imagination qui lui donne l’air d’un défroqué?Il affiche le sourire contraint, le vague embarras qui caractérise les ex-séminaristes.Il me tend une main hésitante puis me présente gauchement son compagnon, un jeune homme dans la vingtaine, rougeaud et costaud mais qui, lui aussi, a une mine d’enterrement.Quand ils entrent dans notre salon exigu, quand Laurendeau déplie lentement ses longues jambes pour venir au devant d’eux, l’échange de poignées de main évoque le salon funéraire.Les deux hommes s’installent.André échange avec eux des politesses.Il lui faut plusieurs minutes pour déterminer avec exactitude la date de sa dernière rencontre avec celui des visiteurs qu’il connaît déjà et pour faire la connaissance de l’autre.Le premier évoque des souvenirs de guerre.Le second nous apprend, en réponse aux questions d’André, qu’il est d’origine slave.Ses parents vivent au Canada depuis une trentaine d’années, quelque part en Ontario.Il est marin.Il a fait le tour du monde à bord de cargos divers. 104 Je commence à me demander si la conversation s’engagera jamais quand brusquement, notre communiste de McGill rompt les chiens: «J’ai voulu vous revoir, dit-il à Laurendeau, pour vous poser une question» et il enchaîne dans le même souffle: «Comment peut-on être un homme d’action, quand on n’adhère pas au parti communiste?» Je regarde Laurendeau.Il est éberlué.Notre interlocuteur s’en rend compte et poursuit: «Je sais que ma question peut vous paraître étrange.J’essaierai de vous l’expliquer.Nous revenons de loin, mon ami et moi, de très loin.Nous sommes tous deux communistes depuis l’adolescence.Nous n’avons jamais connu d’autre engagement que celui-là.Le parti était notre famille, notre maison, notre monde; il était notre vie.Nous lui avions tout donné: il nous avait tout pris.Et maintenant, nous l’avons quitté.Vous me comprenez?— Ou.oui, je crois, dit André.Vous viviez d’une certitude et celle-ci vous est enlevée.Vous êtes comme des chrétiens militants qui auraient soudainement perdu la foi.— C’est plus grave encore, coupe l’autre.Notre foi, non seulement nous l’avons perdue mais nous venons d’apprendre qu’elle est meurtrière, sanguinaire, monstrueuse.Vous vous rendez compte?Staline, pour nous, c’était vraiment le Père des Peuples, le libérateur des opprimés, le protecteur des faibles, le bâtisseur du socialisme, celui qui faisait lever sur le monde un espoir nouveau.Nous avons cru tout cela; nous en avons vécu.Cet espoir-là motivait notre existence, fondait toute notre action, justifiait tous nos efforts et tous nos sacrifices.Je ne vous dis pas que Staline était Dieu, pour nous.Mais il n’était pas loin du personnage sacré.I ci (Cette évocation me reporte à l’après-guerre en 1946. 105 Je revois le petit cinéma, à Genève, où ma femme et moi découvrions la propagande filmée soviétique.Les actualités venues de l’Est nous faisaient assister à d’interminables défilés populaires: à Moscou, Varsovie, Belgrade.Sur une mer de têtes dressées, de visages tendus, flottaient les bannières du Parti et l’effigie de Staline, cent fois, mille fois reproduite pour l’édification des fidèles.Un soir, nous avions même vu cette face patibulaire brandie par des militants ouvriers dans un cadre métallique qui ressemblait à s’y méprendre à un ostensoir.Staline ou le Saint-Sacrement des processions communistes.On baptiserait plus tard ce phénomène: culte de la personnalité.Le mot culte n’était pas trop fort).«Or nous venons d’apprendre, poursuit notre interlocuteur, que ce sauveur était un affreux tyran, ce prophète un assassin, ce père un meurtrier, ce protecteur des faibles un tortionnaire.Nous n’avons pas seulement perdu la foi: on vient de nous révéler que Dieu était en vérité Satan.Et qui nous le dit?Le seul homme dont le témoignage soit pour nous irréfutable: le chef politique de l'Union soviétique, témoin direct des crimes dont il parle et (qui sait?) peut-être même complice.Vous rendez-vous compte de la nausée que nous éprouvons?Vous et Pelletier, vous saviez peut-être tout ça avant que Krouchtchev n’en parle au XXe Congrès, mais nous, nous ignorions tout.Ces révélations ont fondu sur nous sans prévenir.Quand des écrivains capitalistes avaient parlé des cruautés staliniennes, nous n’en avions pas cru un seul mot.Tu te souviens, Pelletier, nos discussions au Pierrot Gourmet?» Si je me souviens! Rentré d’Europe depuis quelques mois, au printemps de 1948, j’ai croisé rue Notre-Dame, dans le vieux restaurant qu’il vient de nommer, mon interlocuteur de ce soir.Les communistes venaient d’imposer leur dictature à la Tchécoslovaquie.Les journaux étaient remplis de ce premier 106 coup de Prague qui avait causé le suicide (ou l’assassinat) de Jan Mazaryk, défenestré à la même époque.Et cela m’avait bouleversé, non seulement parce que j’avais travaillé dans ce pays d’Europe centrale et que j’y comptais beaucoup d’amis mais parce que j’avais cru au gouvernement de coalition dirigé par le communiste Gottwald.Avec beaucoup de militants chrétiens séduits par la réconciliation des forces progressistes, je m’étais réjoui de l’exemple que donnait à l’Occident la petite République des professeurs, comme on l’appelait avant-guerre.Nous avions passé des nuits, dans la banlieue de Prague, à supputer entre étudiants les chances d’un pouvoir à la fois démocratique et marxiste, qui concilierait la promotion des travailleurs avec la liberté politique.J’avais perçu chez les jeunes Tchèques une grande méfiance à l’égard des Soviétiques mais également la séduction d’un pouvoir qui n’était pas celui de l’argent et l’espoir que leur pays, avec sa tradition démocratique, opérerait la fusion entre la Révolution d’octobre et celle des droits de l’homme.Le souvenir de ces débats ardents restait lié à la camaraderie de l’après-guerre, à la joie de nous retrouver entre jeunes pour rebâtir le monde, au goût des saucisses moutardées qui se vendaient à Prague au bord des trottoirs et que nous dégustions, dans la nuit chaude, en visitant cette ville de rêve.Maintenant, tout cela était mort.Les communistes venaient d’écraser le pays sous la dictature, éliminant tous ceux de leurs alliés qui avaient le tort de croire au Ciel et à la liberté.À cela, les communistes canadiens, pas plus que leurs frères d’Europe, ne trouvaient à redire.Staline avait approuvé la manoeuvre, donc elle était bonne.Des garçons, dont celui-ci, qui n’avaient jamais mis les pieds en Europe centrale, m’expliquaient le caractère défensif du coup d’État auquel nous assistions.Ces alliés, que Gottwald venait de jeter par-dessus bord, étaient à leurs yeux des traîtres.Ils avaient fait semblant de colla- 107 borer avec le parti communiste mais pour mieux le miner de l’intérieur au profit de l’impérialisme américain et pour préparer le retour des exploiteurs capitalistes.En avons-nous entendu, dans les années qui suivirent, des justifications de ce genre! (Au moment où, je rédige ces lignes, la radio estivale de 1981 passe et repasse le dernier «tube» de Jean Ferrât, Bilan.) Pour l’heure, on passait à la casserole des traîtres qui étaient nos amis et ceux de l’Occident, mais bientôt le Parti tchèque, poussé dans les reins par la police soviétique, choisirait ses victimes dans ses propres rangs.Il exécuterait Raik et Slansky, puis torturerait London pendant des mois, Lange pendant des années.Nos communistes du cru jutifieraient ces crimes avec diligence, au nom du marxisme scientifique, pourvu que Staline les eût d’abord approuvés d’un hochement de tête.En vérité, les communistes occidentaux de l’époque furent les inconditionnels les plus aveugles et les plus enthousiastes qu’il nous fut donné de connaître.«Vous saviez peut-être tout cela» disait notre homme, prêt à admettre désormais que d’autres voyaient clair au temps de leur aveuglement.Les écailles étaient tombées de ses yeux, comme dit l’Écriture.Il était maintenant curieux de ce que les autres avaient vu tandis que lui avançait dans le noir.Laurendeau peut-être savait depuis 36, depuis les trop fameux procès de Moscou.Sans doute aussi, lui qui lisait tout, avait-il parcouru Y Univers concentrationnaire de David Rousset et J’ai choisi la liberté de Kravchenko, des ouvrages qui, dès la fin de la guerre, révélaient déjà l’essentiel de la terreur stalinienne.Moi aussi j’avais lu ces bouquins et encore Le Zéro et l’Infini de Koestler, en 1946, dans un train de nuit qui traversait la partie de f Autriche occupée par les Russes.Mais je dois avouer qu’en dépit de ces lectures, je ne savais pas.Sans avoir la foi des communistes de McGill et tout en contestant leurs panégyriques délirants, je ne pouvais pas admettre que leur dieu fût un bourreau.L’idée me paraissait trop monstrueuse et trop désespérante.Qu’il fallût choisir entre d’une part l’inhumaine persécution des noirs, les lynchages odieux et les taudis de l’Amérique (j’avais fait, en 1945, ma première virée vers le Sud des États-Unis) et d’autre part l’enfer soviétique décrit dans ces livres, cela me paraissait absurde.Et puis, j’étais victime de l’intoxication communiste, comme tous les jeunes de l’après-guerre qui avaient le coeur à gauche.Nous n’opposions à Koestler, à Rousset ou Kravchenko, aucune critique sérieuse.Simplement, nous ntpouvions ajouter foi à ce qu’ils racontaient.Les propagandes de tous bords nous avaient trop souvent ballotés dans les sens les plus contraires.Après avoir cru longtemps aux communistes démoniaques et ennemis de l’Église, aux suppôts du Kremlin, affidés d’Hitler, le-couteau-entre-les-dents, il avait fallu sympathiser avec l’héroïque Russie de Stalingrad, notre grande alliée.Arthur Phelps, professeur montréalais, me raconta beaucoup plus tard, l’épisode le plus marquant de son travail du temps de guerre à la BBC.«Littéralement, me disait-il, après l’invasion de l’URSS par les Allemands, nous avons refermé le tiroir du classeur où nous avions puisé jusque là, pour nos émissions radio, tous les faits susceptibles de faire prendre les Soviétiques en horreur.et nous avons ouvert celui du dessous, dans lequel nos hôtes britanniques avaient accumulé tous les arguments propres à inspirer, pour Staline et son système, la plus vive sympathie».Mais l’intoxication horizontale était encore bien plus efficace.La jeunesse européenne militante s’était battue dans la Résistance au coude à coude avec les communistes.Elle voyait l’Armée Rouge comme la toute première force qui avait endigué le déferlement nazi sur le monde.Le chant favori de l’époque, en milieu estudiantin, était traduit du russe et deux vers m’en 109 reviennent, qui terminaient le refrain: A / ’appel du grand Lénine Se levaient les Partisans! Ce n’est pas tant la Révolution d’octobre qui nous fascinait.C’était la levée en masse du peuple russe pour défendre son territoire envahi, et la lutte impitoyable, féroce, qui l’avait opposé aux armées d’Hitler.Il n’était pas question, dans ce milieu, d’admettre que la peste brune avait été vaincue par un régime presque aussi barbare que le nazisme lui-même.Comparer seulement l’un à l’autre était alors un sacrilège.Au prix de contorsions dialectiques qui m’apparaissent aujourd’hui bien spécieuses, nos camarades européens, même les non communistes, soutenaient la cause de l’URSS face à une Amérique scandaleusement riche et détentrice de cette horrible supériorité que constituait l’arme atomique.Nous ne proposions pas le régime soviétique, encore moins les dictatures de l’Est européen, comme des modèles.Trop de choses nous y gênaient, à commencer par l’absence totale de liberté.Mais le prophétisme marxiste qui soulevait la jeunesse, au lendemain de la guerre, était certes contagieux.Les régimes communistes du moment ne nous séduisaient guère, mais l’avenir qu’ils prédisaient et la critique de nos sociétés occidentales égoïstes et comblées nous troublaient profondément.À ma courte honte, je me souviens d’avoir soutenu, devant des camarades américains, que la prétendue liberté des sociétés libérales n’était qu’une illusion, le camouflage de l’injustice sociale qui régnait dans nos pays, et que si j’avais à choisir.Piégés dans ce faux choix et dépourvus par ailleurs de toute expérience politique, nous ne pouvions plus raisonner sainement.Même les conquêtes du syndicalisme ouvrier dans nos 110 propres pays auraient-elles été possibles, nous demandions-nous, sans la menace extérieure du communisme qui avait fait céder les employeurs?En si mauvaise voie, il n’était pas facile de s’arrêter quand on était poussé à la fois par le fameux mouvement de l’histoire et par une mauvaise conscience de riches sur laquelle nos copains marxistes ou marxisants ne se faisaient pas faute de tabler.Ainsi pendant plusieurs années refusions-nous d’admettre que la terreur régnait en URSS.Oui, peut-être y trouvait-on des camps de concentration mais sûrement pas des camps de la mort comme Auschwitz ou Treblinka.Il a fallu du reste attendre Soltjenitsyne pour que le monde entier devienne pleinement conscient des vraies dimensions du Goulag.* * * André Laurendeau croise et décroise ses longues jambes, allume cigarette sur cigarette, les yeux posés sur notre visiteur.Le compagnon de ce dernier écoute attentivement, lui aussi, le long monologue qui semble refléter ses propres sentiments.— Quand je me suis engagé dans l’armée canadienne à l’automne 1941, c’était par conviction communiste, d’accord, et pour défendre l’URSS plutôt que les puissances capitalistes, bien sûr.Mais pas seulement pour ça.Par anti-racisme également.J’ai beaucoup d’amis juifs, vous le savez peut-être, et des parents par alliance.Or, même si nous ne savions rien encore des chambres à gaz nazies, nous avions vu défiler, tout au long des années 30, le long cortège des juifs chassés d’Allemagne.Quand on vivait alors au contact de la communauté juive, on en savait plus long, sur les persécutions antisémites, que le commun des mortels.On n’avait pas lu, comme tout le monde, de vagues dépêches dans la presse; on avait entendu le récit de ces horreurs Ill de la bouche même des victimes, qui étaient aussi des amis ou des parents.— Et aujourd’hui, enchaîne Laurendeau, vous apprenez que les Soviétiques persécutent à leur tour leurs citoyens de religion juive,*.Vous n’en saviez rien alors?— Rien.Au contraire, nous tirions fierté du fait que plusieurs juifs avaient fait la révolution aux côtés de Lénine.L’URSS était pour nous le pays d’accueil par excellence, où les considérations de race n’avaient pas cours, où le droit de cité se fondait sur les convictions révolutionnaires et sur rien d’autre, le pays de la coexistence harmonieuse entre les peuples les plus divers, depuis les Ouzbéques jusqu’aux Russes en passant par les Ukrainiens.— Vous avez visité Moscou?demande André.Vous avez séjourné là-bas?— Oui, à plusieurs reprises.Mais je n’ai rien vu, si c’est ça que vous me demandez.Rien du tout.— Il n’existe pas d’oeillère plus efficace que le fanatisme, dit Laurendeau à mi-voix.Notre homme bronche un peu devant le terme.J’ai un moment l’impression qu’il va se défendre.Mais ce n’était qu’un réflexe.Son compagnon le relaie: «Vous savez, monsieur, nous n’étions quand même pas totalement aveugles.Moi, je voyais très bien certaines choses, par exemple le mauvais goût, le pompiérisme qui triomphait dans l’art soviétique.» L’oeil d’André s’allume.De ce jeune marin, il attendait n’importe quoi plutôt que des considérations esthétiques.«Vous aimez la peinture?» — Depuis longemps.Ça vous étonne, je vois.Moi aussi, du reste.Mais les escales, dans la marine, peuvent être mises à bien des usages, y compris la viste des musées.C’est à New York, je crois, que je suis entré un jour par désoeuvrement, au Musée d’Art moderne.Et j’ai eu le coup de foudre pour l’École de Paris dont je cherchai ensuite les toiles dans toutes les grandes villes portuaires où mouillait mon bateau.Cézanne, Monet, Manet, Derain, Picasso, Matisse, Braque, Léger.un enchantement! Alors vous pensez si les croûtes du réalisme socialiste me laissaient froid.Et la dénonciation de l’art moderne décadent, par les autorités soviétiques, m’irrita prodigieusement! Seulement voilà: je vivais dans un milieu fermé.— Sur votre cargo ou dans le Parti?— Je parle de ma famille.Si invraisemblable que cela puisse paraître, la communauté ethnique de notre petite ville ontarienne était dominée par l’idéologie et les diktats communistes, et ma parenté de même, et celle de ma femme.Tiens, ma belle-mère, par exemple, était marxiste stalinienne comme on peut être aujourd’hui Témoin de Jéhovah.Une personne très intelligente et sensible et cultivée, mais qui ne mettait jamais en doute les données de sa foi, c’est-à-dire la philosophie et les consignes du Parti.Un jour, je me risquai à critiquer, en sa présence, l’attitude de Moscou face au développement de l’art contemporain.Pour moi, ce refus stalinien de la vie, cette prétention d’imposer au monde une conception du beau qui produisait des oeuvres monstrueusement plates, aussi ennuyeuses que déclamatoires, cela me restait en travers de la gorge.Je n’arrivais pas à l’avaler.Et je tenais si fort à ma découverte, aux maîtres français surtout, que ma dénonciation devait être assez éloquente.Ma belle-mère n’accepta pas le duel.Elle trouva moyen de contourner ma répugnance.«Admettons, fils, que tu aies raison, ce qui est bien possible après tout.Je n’ai pas visité les musées d’Europe, je ne connais pas les toiles dont tu parles, ni d’ailleurs les oeuvres communistes que tu vomis si allègrement.Mais peux-tu croire un instant qu’on doive trahir la cause du peuple 113 pour ton Matisse, ou abandonner le prolétariat mondial à son sort parce que l’art soviétique n’est pas à la hauteur, à supposer qu’il n’y soit pas?Les misérables, les pauvres, les affamés, les opprimés du monde entier ont mis leur espoir dans le Parti.C’est la seule chançç qui leur reste d’échapper éventuellement à l’enfer où ils vivent.Et nous irions affaiblir ce Parti, le gêner dans son action au service des prolétaires, au nom de préférences personnelles pour un type de peinture plutôt qu’un autre?» Quand elle disait nous, c’est de moi qu’il s’agissait, bien sûr.Et comment aurais-je accepté de trahir les pauvres, de retarder leur libération parce que Fougeron n’allait pas à la cheville d’un Rouault ou d’un Dufy?Car je voyais, dans mes voyages à travers le monde, beaucoup plus de dépossédés, d’humiliés et de colonisés que d’oeuvres d’art.Alors je rentrais mes objections esthétiques et je continuais de militer.— Vous gardiez vos réserves pour vous-même, mais vous les gardiez! — Oui, elles étaient toujours là, comme des petites fissures, dans le mur lisse du système, auxquelles je refusais d’attacher de l’importance.H a fallu les révélations du XXe Congrès pour que j’accepte d’y penser à nouveau, pour que je comprenne enfin la fausseté fondamentale d’une pensée politique qui conduisait à de telles aberrations.» André Laurendeau est médusé.Je comprends pourquoi.Cet itinéraire intellectuel présente des similitudes frappantes avec le sien propre.Ne m’a-t-il pas avoué un jour que la politique avait «peut-être» été pour lui une fausse piste?«Je pense, disait-il, que j’étais fait pour devenir artiste.Mais je suis né dans un milieu nationaliste qui mit en moi de tels espoirs, à un moment de ma vie.Tu sais, il est très difficile de résister à l’influence d’un milieu quand on est jeune et que ce milieu vous fait le chantage à la générosité.Je ne regrette rien, remarque.si ce n’est 114 peut-être les quelques oeuvres que j’aurais pu écrire, au lieu de diriger le Bloc populaire et de siéger au Parlement de Québec en face de Maurice Duplessis.» L’heure avance.Mais nos visiteurs ont un tel besoin de parler! Ce n’est pas une confession; on dirait plutôt la séance de décompression de deux plongeurs.Ces garçons remontent des profondeurs.Nous représentons pour eux l’air libre, celui que tout le monde respire mais auquel ils doivent se réhabituer.Pourquoi nous?C’est la question qu’André me posera, quand ils seront partis.Et je ne donnerai qu’une réponse approximative.Bien entendu, des communistes aussi brutalement tirés de leur rêve n’iront pas se confier au premier venu.Ils n’ont pas quitté le parti pour trahir leur cause mais au contraire pour ne pas la trahir.Laurendeau, en 1956, c’est le journaliste en flèche dans la lutte contre Duplessis et sa clique, au pouvoir au Québec.Moi, je suis permanent syndical.Hier encore, nous faisions tous deux figure de modérés débiles, aux yeux de nos visiteurs.Mais ce soir, ils se disent sans doute qu’il doit y avoir un salut hors du Parti.Ils retiennent l’hypothèse que notre combat en représente peut-être un élément.«Je reviens à votre première question, dit Laurendeau.Vous nous demandez comment on peut être un homme d’action quand on n’adhère pas au parti communiste.Je crains de vous décevoir.C’est presque aussi difficile à l’extérieur qu’à l’intérieur.En tout cas, c’est moins simple.Je n’ai pas, pour ma part, de/6>/ politique à vous offrir.Seulement une méthode et encore, mal définie.Elle permet de cerner les problèmes, d’identifier des objectifs.Elle fonctionne dans l’à-peu-près.Elle n’est pas scientifique.» Nos visiteurs écoutent Laurendeau comme deux enfants.Ils doivent réapprendre à vivre.La conversation se poursuit très 115 tard dans la nuit ce qui ne dérange guère André, le noctambule le plus résolu que j’aie jamais rencontré.Au vrai, je ne devais avoir, après cette ultime rencontre, que très peu de contacts avec les communistes canadiens.En politique, par exemple, je me fis toujours un devoir de serrer la main à chacun de mes adversaires, à la veille de chaque élection.Jamais cependant je ne pus rencontrer le candidat ou la candidate communiste.Leur nom apparaissait sur le bulletin de vote, le jour du scrutin, mais tout au long de la campagne électorale, ils se comportaient comme des fantômes: ils n’apparaissaient nulle part; ils ne tenaient pas d’assemblées.Leur présence se manifestait seulement par de mystérieux courants d’air ou des craquements suspects.Tel prétendait que son meilleur ami avait aperçu le candidat communiste à l’angle des rues Ste-Catherine et Nicolet.Tel autre avait entendu dire qu’un meeting du P.C.avait eu lieu, huit jours plus tôt, dans tel sous-sol.Mais on ne les surprenait jamais en flagrant délit de militantisme électoral.Ont-ils finalement disparu de notre paysage politique?S’ils y tiennent encore une place, c’est sûrement à l’extrême marge de l’arc-en-ciel.La dernière fois que j’eus l’occasion de flâner dans Montréal, soit à l’automne de 1977, je ne trouvai pas la moindre trace de leur présence.Ce sont les marxistes-léninistes qui occupaient tout seuls T extrême-gauche du spectre.Dans mon quartier d’origine, la paroisse St-Louis de France où j’avais atterri, quarante ans plus tôt en arrivant à Montréal, leurs affiches fleurissaient tous les réverbères.Elles chantaient les mérites du valeureux parti ouvrier albanais (sic) qu’une délégation M.-L.de Montréal venait de rencontrer à Tirana.Cela, je l’avoue, me laissa rêveur.Nous ne devions plus revoir, si ce n’est furtivement, au hasard de brèves rencontres, nos invités de ce soir-là.Ont-ils 116 réussi leur reconversion à d’autres formes d’action sociale?Nous ne l’avons jamais su.En France, les ex-communistes sont légion.Ils constitueraient, s’il faut en croire un aphorisme ironique, le premier parti politique du pays, à condition de se regrouper.Certains ont fait le saut vers la droite, publient leurs articles dans les journaux les plus conservateurs.D’autres enseignent, d’autres encore sont passés au parti socialiste.Chez nous, comme d’ailleurs dans toute l’Amérique du Nord, les communistes, quand ils quittent le Parti, disparaissent dans la nature.Comme ils n’ont jamais été très nombreux, leur présence n’y a jamais été signalée par les écologistes du monde politique. LE DESSOUS D’UN FAIT DIVERS 119 LE DESSOUS D’UN FAIT DIVERS Négovan Rajic J’écris ces lignes de l’au-delà, sans trop me faire d’illusions.Ceux qui ont «lu tous les livres» diront: «Ah! encore des écrits d’outre-tombe!» Blasés, ils n’y prêteront guère attention.Les naïfs, les enthousiastes, qui s’extasient encore à tout propos, seront surpris d’apprendre qu’il est possible d’adresser des manuscrits du royaume des ombres au monde des vivants.Eux aussi risqueront de passer à côté de l’essentiel, c’est-à-dire de la façon dont, par imprudence et par vanité, je suis mort à l’âge de 42 ans, beaucoup trop tôt à mon goût, et juste au moment où la vie commençait à me sourire, mais je n’ai nulle intention de me lamenter sur mon propre sort.Qui pourrait encore s’intéresser à celui d’un trépassé?Cependant, je ne peux passer sous silence l’étrange cas de disparition survenu au Petit Théâtre en octobre dernier, bien que les circonstances aient pu faire croire qu’il s’agissait d’un simple numéro d’illusionniste.Il ne faut pas se leurrer: la machine diabolique, dont je suis, hélas! l’inventeur, est toujours en parfait état de marche.Vous connaissez le Petit Théâtre, dans la vieille ville, 120 près des remparts qui dominent le fleuve.De l’extérieur, le bâtiment en pierres grises ne paie pas de mine.Il fait partie d’un enchevêtrement de bâtiments et de courettes du vieux Collège.A l’intérieur, par contre, la salle est un petit bijou avec ses stucs dorés, ses nymphes pudiques et ses lustres de cristal, mais ce charme discret est trompeur: une mort atroce guette tous ceux qui montent sur ses planches.Dans le monde des vivants, le professeur Abimov, illusionniste et prestidigitateur de réputation internationale, est parfaitement au courant de l’existence de cette machine à l’intérieur du Petit Théâtre, mais je doute qu’il en souffle mot.Je le soupçonne de se taire intentionnellement avec l’espoir secret de la voir se déclencher une nouvelle fois.Je me suis donc décidé à relater les circonstances à la suite desquelles je me suis retrouvé si prématurément dans le royaume des ombres.L’idée de cette machine diabolique m’est venue brusquement lors de l’ouverture du vingtième congrès national de l’Association des illusionnistes et prestidigitateurs, association dont j’étais moi-même un membre actif.Le congrès se tenait précisément dans la salle du Petit Théâtre.J’étais assis au parterre, au troisième rang, troisième fauteuil à gauche.À ma droite, le professeur Abimov griffonnait, comme à son habitude, un dessin bizarre.J’y jetai un regard oblique.Cela ressemblait ai aux grosses pierres d’un temple antique, mais si je lui avais demandé si c’était bien cela, il m’aurait certainement répondu: vi «Ça n’a rien à voir avec les pierres».Il était dix heures et demie et, sur la scène, les membres du bureau chuchotaient autour d’une grande table en attendant l’arrivée de notre président.Un ,\!i pupitre trônait sur T avant-scène.I ^ Notre président est un curieux personnage.Jamais à sij court d’idées, toujours en mouvement, les cheveux blancs hirsu- 121 tes auréolant un visage briqué.On croirait à chaque instant le voir bondir d’une boîte à malice.Certains le tiennent pour un illusionniste et un prestidigitateur de génie.Ses détracteurs voient en lui un charlatan qui n’a jamais mis au point un seul numéro digne de ce nom; mais je me demande si son génie n’est pas justement de donner l’illusion d’être un grand illusionniste, tout en restant un illusionniste très médiocre.Vous pouvez observer le même phénomène chez certains écrivains qui, à leur façon, sont aussi des illusionnistes.Dans la verve de leur jeunesse, ils vous fagotent quelques vers réussis, puis s’ingénient toute leur vie à entretenir l’illusion de leur génie.Ils finissent par devenir des gloires nationales.C’est là tout leur génie.Enfin nous vîmes notre président arriver en distribuant des sourires à gauche et à droite.D’un pas alerte, il monta sur la scène et s’installa devant le pupitre.Alors il réclama le silence à grands gestes, ouvrant la bouche comme s’il avalait de l’air.Enfin le brouhaha de la salle peu à peu s’éteignit.«Mesdames, Messieurs, chers confrères et chers amis, je voudrais tout d’abord vous transmettre les regrets de notre ministre des Arts et des Sciences qui ne peut être parmi nous ce matin, mais il m’a assuré qu’il serait des nôtres, ce soir, au banquet.Mesdames, Messieurs, vous savez qu’il est de bon ton actuellement de dénoncer la stérilité des congrès, trop nombreux au goût de certains, et n’apportant rien d’essentiellement nouveau.Mais vous savez, aussi bien que moi, quelle est à notre époque l’importance pour l’équilibre de la société des illusions et des prestidigitations et, par conséquent, de ceux qui les font.Nous avons donc toutes les raisons de croire que notre congrès n’est pas un congrès comme les autres, car Mesdames, Messieurs, il y a congrès et congrès.» A ce point précis du discours naquit dans mon cerveau, 122 avec une surprenante souveraineté, une idée qu’on pourrait qualifier de géniale.Un instant auparavant, j’avais la tête vide.Je réprimais péniblement un bâillement en regardant le président s’agiter derrière son pupitre.A côté de moi, le professeur Abi-mov, indifférent à tout, ajoutait inlassablement de nouvelles pierres à son temple antique quand, tout d’un coup, une lumière fulgurante fusa dans ma tête et me permit de voir, jusque dans ses moindres détails, le plan d’une machine qui permettrait de faire disparaître instantanément tout conférencier fastidieux abusant de la patience de ses auditeurs.Le principe de cette machine salutaire et diabolique?Rien de plus simple! Une trappe, une trappe s’ouvrant sous les pieds du conférencier et l’engloutissant avec son pupitre, ses feuilles, ses lunettes, son verre et sa carafe d’eau.Et pour ne pas être en retard sur le progrès, la trappe serait commandée par un dispositif électromagnétique.Tant que le courant passerait, la trappe resterait verrouillée, fl suffirait de le couper pour qu’elle s’ouvre, et cela serait facile, grâce à un discret interrupteur, un simple bouton, installé sous l’accoudoir d’un fauteuil-pourquoi pas celui sur lequel j’étais assis?Et, pendant que je peaufinais dans ma tête et sur le dos du programme du congrès les derniers détails de ma machine, notre président continuait son discours d’ouverture.«Par contre, Mesdames et Messieurs, on ne saurait se plaindre de ceux qui, avec une attention de tous les instants, préparent de nouvelles illusions si indispensables au bien-être de toute la population.Ceux-là répondent à un besoin, celui d’échanger des idées et des illusions, ce qui revient au même, afin d’en tirer des conclusions pratiques s’imposant du point de vue.» Dans mon imagination, j’appuyais déjà sur le bouton de l’accoudoir.Le distingué président de l’Association des illusion- 123 nistes et prestidigitateurs dégringolait dans la trappe, tenant haut les feuilles de son discours inaugural et ses lunettes avec lesquelles il ne cessait de jouer, tantôt les accrochant sur son nez, tantôt les enlevant pour regarder la salle d’un air triomphant.Ah! vieux bouc! tu cesseras de fanfaronner quand tu plongeras dans la trappe! me disais-je, et je souriais, comme charmé par son discours.Hélas! toutes ces images n’étaient pour l’instant que le fruit de mon imagination.L’homme au sourire triomphant discourait toujours, imperturbable, et la pile des feuilles non encore lues diminuait avec une lenteur désespérante.Pendant ce temps, du fond de la salle, parvenait un discret cliquetis: les garçons disposaient les verres et les bouteilles pour le vin d’honneur.«C’est que, voyez-vous, nous ne pouvons pas avoir trop d'illusions quand il s’agit de dégager le sens et l’importance de notre oeuvre d’illusionnistes et de prestidigitateurs.Cet après-midi dans les ateliers et demain matin pendant notre réunion plénière, nous aurons précisément à nous pencher sur ces questions d’une importance vitale pour l’avenir de l’illusionnisme et de la prestidigitation.Mesdames, Messieurs, je ne peux pas douter du très haut niveau des communications qu’il nous sera donné d’entendre cet après-midi et demain et je ne peux que vous assurer de mon.» Mais que faire, diable! du conférencier tombé dans la trappe?Certes, je songeai d’abord à une exécution sommaire, mais cela me laisserait tout de suite un cadavre sur les bras.Non, ce n’était pas la solution à envisager.Évidemment, je pouvais tout simplement laisser le conférencier filer, mais cela non plus n’était pas sans danger.Supposons que la chute ne lui ait pas fait trop de mal; il se lèverait d’un bond, s’époussetterait et remonterait sur la scène pour continuer de plus belle son discours.Dans sa rage d’être tombé dans la trappe, il pourrait 124 même l’allonger considérablement.Tout compte fait, je ne voyais qu’une solution: plonger le conférencier dans un bain d’acide sulfurique.Rien de mieux que de l’acide pour décaper jusqu’au bout un illusionniste.Et puis cela résoudrait le problème du cadavre.Il suffirait de laisser le corps vingt-quatre heures dans ce bain d’acide et de vidanger ensuite la baignoire.Mais comment réagirait le public, en voyant disparaître un président inaugurant ou clôturant un congrès d’illusionnistes et de prestidigitateurs?Eh! cela se ferait, bien sûr, avec le plus grand naturel! Ce serait le plus éclatant exemple de l’art de notre président, un numéro très réussi! Et la salle applaudirait à tout rompre.Certains crieraient «bis!.bis!.» mais en vain.Et puis, même s’ils pensaient qu’il ne s’agissait que d’un truc, les congressistes n’en seraient pas moins contents de voir un des leurs tomber dans la trappe.En principe donc, ma machine devait fonctionner sans anicroche.Sa réalisation, malgré toutes les difficultés techniques, n’était qu’une question de volonté et impliquait peut-être aussi un peu de folie, mais sans celle-ci que deviendrait l’oeuvre d’un illusionniste?Pendant ce temps-là, le discours inaugural traînait en longueur.«Il me reste à vous dire la conviction que j’ai de voir tirer de vos travaux des conclusions de la plus haute importance.Je vous remercie tous Mesdames, Messieurs d’avoir répondu en si grand nombre à notre appel.Le public qui suivra vos discussions et, au-delà de ces murs, tous ceux qui tiennent à l’illusion et à l’art de la prestidigitation ont la plus grande confiance dans vos lumières.Je puis vous assurer que personne dans notre pays ne restera indifférent aux résultats et aux conclusions que vous allez en tirer et qui seront d’une haute importance, aussi bien pour les membres de notre association que pour l’ensemble 125 de la population.Sachant que je n’ai pas besoin de vous souhaiter bon courage, je me borne à déclarer ouvert ce vingtième congrès national des illusionnistes et des prestidigitateurs».Une salve d’applaudissements couvrit ces paroles, mais le président voulait dire encore quelques mots.«Mesdames, Messieurs.Mesdames, Messieurs.un instant s’il vous plaît.écoutez-moi, un apéritif vous sera servi tout à l’heure.les travaux en atelier.» Mais plus personne ne l’écoutait.Tout le monde se ruait vers le foyer du théâtre d’où on entendait pan.pan.; les bouchons sautaient, le vin pétillant, bien frappé, coulait déjà dans les verres fragiles.Au moment où je me levais, le professeur Abimov sortit de son apparente léthargie.— Elle n’est pas mal, votre invention.— Quelle invention?— Allez! allez! ne jouez pas les innocents! Au lieu d’écouter le discours d’ouverture vous n’avez pas cessé de dessiner le plan d’une machine diabolique destinée à faire disparaître notre président.Ça pourrait être un numéro d’illusionniste sacrément réussi.Je me demande seulement si vous êtes capable de le réaliser.— Disons que je n’en ai peut-être pas les moyens.Comment voulez-vous que je transporte la baignoire et tout le reste sous la scène?Nous étions déjà devant le bar.Le professeur Abimov but une petite gorgée.Un instant son regard se perdit au loin comme s’il méditait gravement sur la qualité du champagne, puis il reprit, moqueur: — C’est ce qu’on dit quand on n’a pas le courage de ses idées.— Mais si vous trouvez mon invention intéressante, 126 pourquoi ne m’aideriez-vous pas à la réaliser?— Oh! là! doucement.Je n’ai pas dit que j’allais me mêler de vos affaires! Mais après avoir vidé son verre d’un seul trait, ses yeux brillèrent d’une flamme nouvelle.— Ecoutez-moi, à la limite, je vous aiderai à transporter la baignoire et tout votre attirail, mais pour le reste vous vous débrouillerez tout seul.Compris?Grand collectionneur de farces et d’attrapes, il ne pouvait pas ne pas me donner un coup de main dans cette entreprise pour le moins inhabituelle; mais en acceptant de m’aider, il me mettait le dos au mur.Ainsi donc ce qui, au départ, n’était qu’une idée saugrenue allait prendre corps.L’homme est ainsi fait: pour ne pas perdre la face, il est quelquefois prêt à risquer sa tête.Je courais déjà vers la sortie.Si je voulais que tout soit en place le lendemain matin, pour la séance plénière, je n’avais pas une minute à perdre; et puis je craignais que le professeur ne se lance dans une de ses interminables envolées lyriques.Évidemment, les circonstances et le hasard m’ont aidé.D’abord, c’était une chance inouïe que le congrès se tienne dans un théâtre dont la scène disposait d’une trappe.Sans cela, je n’aurais même pas songé à entreprendre quoi que ce soit.Ensuite, coiffé d’une vieille casquette, je pouvais pénétrer dans le théâtre et en sortir sans problème en passant par l’entrée des artistes.Chaque fois que le concierge, un homme à la face rubiconde, me gratifiait d’un sourire amical, je me sentais heureux: moi aussi j’appartenais au monde du théâtre et de l’illusion.Au moment où le professeur Abimov et moi passâmes devant sa loge en soufflant et en traînant la baignoire dénichée chez un marchand de bric-à-brac, le brave homme nous demanda: — C’est pour quelle pièce? 127 — Pour La mort de Marat, lui répondîmes-nous en choeur.Quand il nous vit porter des bonbonnes d’osier, pleines d’acide sulfurique, il eut un sourire complice.Je n’ai jamais trop su pourquoi.La nuit régnait déjà depuis un moment sur la ville quand le professeur me quitta en me souhaitant bonne chance.Je me retrouvai seul sur la scène.La salle, faiblement éclairée par les ampoules rouges au-dessus des portes, ressemblait à une immense grotte creusée par des eaux souterraines.Une sorte d’ivresse me gagnait.J’avais envie de déclamer, de crier, d’entendre ma voix retentir sous la haute voûte, mais j’avais peur de remuer l’air, de réveiller les fantômes des acteurs et des spectateurs qui si souvent avaient ri, pleuré et vibré sur ces planches et dans cette salle.Non, je n’étais pas seul.Ils étaient encore là, ces hommes tirés à quatre épingles; et j’entendais distinctement les frous-frous des robes de satin de ces dames.Je les voyais lever leurs jumelles, d’un geste désinvolte, pour scruter de près le visage fardé d’un acteur.Il me fallait faire un effort pour me débarrasser de tous ces spectres.Je n’avais pas de temps à perdre si je voulais que tout soit prêt à l’aube.Au moment où je me mettais au travail pour réaliser la machine, les congressistes à deux pas de là, sur la colline, s’installaient autour des tables de la grande salle des banquets de l’Hôtel du Château.J’avais beaucoup à faire: bien centrer la baignoire sous la trappe, monter la serrure à verrouillage électromagnétique, amener le courant jusqu’à la trappe et enfin faire passer les fils électriques jusqu’au fauteuil occupé ce matin.Cette dernière opération s’avéra très délicate car il fallait dissimuler les fils de telle façon qu’ils ne puissent pas attirer l’attention d’un congressiste trop curieux.Quand tout fut terminé, je voulus encore essayer le 128 dispositif en plaçant une chaise au-dessus de la trappe.Après avoir allumé les feux de la rampe, je m’installai dans mon fauteuil.Une chaise au milieu de la scène me donnait l’impression que j’allais assister à la représentation d’une pièce d’avant-garde.Je retins ma respiration en appuyant sur le bouton.La chaise disparut instantanément avec un bruit sourd venant des profondeurs de la scène.La machine fonctionnait à merveille.D ne me restait plus qu’à remplir la baignoire de cet acide jaune, poisseux et si corrosif.D était trois heures du matin quand je replaçai le pupitre au-dessus de la trappe.Le spectacle pouvait commencer.Alors seulement, je pus me permettre quelques instants de détente.J’allai près des hautes fenêtres du foyer afin de contempler les lumières de la ville endormie.Une lueur de phare tournait inlassablement sur les nuages bas.Le reste de la nuit, je le passai à dormir dans une loge du rez-de-chaussée.Le crime parfait existe-t-il?Certains assassins s’évertuent à le prouver, oubliant que l’oeuvre de l’homme n’est jamais parfaite, ni dans le Mal, ni dans le Bien.D y a toujours un hiatus.La suite des événements allait le prouver.La séance plénière devait commencer à neuf heures et demie, mais le président se faisait attendre.La salle s’impatientait dans un brouhaha général.Enfin on le vit venir de son pas rapide distribuant à profusion ses sourires mielleux.D monta promptement sur la scène, mais ignora le pupitre et ne sortit point de papiers de sa poche.Tout en marchant de long en large—comme le balancier d’une gigantesque pendule—il se mit à improviser dans un style détendu.J’avais l’impression qu’il évitait soigneusement de passer au-dessus de la trappe.Mais pourquoi?Je n’écoutais même pas ses paroles.Je tenais ma main sur le bouton et guettais chacun de ses pas; mais on aurait dit qu’il devinait mes intentions et me narguait, s’approchant de la 129 trappe puis brusquement revenant en arrière pour continuer son va-et-vient le long de la rampe avec son éternel air d’homme content de lui-même.À un moment donné, j’eus l’impression qu’il me regardait en souriant.Savait-il quelque chose?L’idée me vint, alors, que j’avais été trahi, mais par qui?Le professeur Abimov ne pouvait pas être un mouchard.Le concierge?.pourtant, il avait l’air de nous croire.Je songeais déjà à m’enfuir quand j’entendis le président prononcer distinctement mon nom.J’étais donc démasqué.Je voulus me lever, disparaître, mais je restai cloué à mon fauteuil.Une autre surprise m’attendait.Le président me souriait, des têtes amicales se tournaient vers moi.Quelques applaudissements éclatèrent.Mais était-ce possible.personne ne m’accusait de rien.on me félicitait.pour quelle raison?.Le prix.quel prix?Premier prix au concours national d’illusionnisme et prestidigitation.c’était si loin, je n’y pensais plus.J’avais de la peine à le croire.tant de distinction pour un petit illusionniste amateur; mais il fallait bien me rendre à l’évidence: j’étais lauréat d’un concours auquel je ne pensais plus depuis longtemps.J’oubliai tout et ma machine et cette nuit insensée passée dans un théâtre peuplé de fantômes.Comme dans un rêve, j’écoutais le président prononcer mon éloge.«votre lieu de prédilection est l’illusion fantastique.votre imagination vous porte sans cesse aux frontières floues et ténues du réel et du virtuel.dans vos numéros d’illusionniste, vous affectionnez particulièrement cette ambiguïté car elle déroute le spectateur qui finalement ne sait plus si la vie est une illusion ou si c’est l’illusion qui est la vraie vie».Quelque chose de mystérieux se passa alors en moi.Une douce chaleur se répandait dans tout mon corps et me réchauffait le coeur, mais il y avait plus.Toute ma vie, j’avais vécu comme détaché du monde, comme un observateur un peu distrait de ma 130 propre vie et de celles des autres hommes.Et voilà qu’au moment où le président continuait à commenter mon oeuvre d’illusionniste cette dualité entre le monde et moi s’estompait dans un brouillard cotonneux.Pour la première fois, je ne faisais qu’un avec le monde extérieur, avec l’univers.Chose étrange, je me voyais au centre même de cet univers.D tournait, enivrant, autour de moi, comme la salle de bal autour des valseurs.On me pria de monter sur la scène.D eut été indécent de refuser.j’avançais comme dans un rêve.je gravissais les marches.le président me serrait la main.la salle applaudissait.mon coeur voulait éclater.Le président me demanda de dire deux mots.il me montrait le pupitre.Je m’en approchai comme si je marchais sur des nuages vaporeux.pourquoi ne pourrais-je pas devenir un jour président?.oui, pourquoi pas moi?Oh! j’étais au-dessus de la trappe et je le savais, mais cela n’avait vraiment pas d’importance.la gloire comporte des risques et il faut les accepter.Pour la première fois, de ma vie, je commençais d’une voix sûre et en souriant: «Monsieur le président, Mesdames, Messieurs, chers confrères illusionnistes et prestidigitateurs, chers amis.» Il advint alors quelque chose de tout à fait inattendu: je vis, avec stupeur, le professeur Abimov se lever pour s’asseoir à ma place.Pour mieux me voir, supposai-je.Je voulus lui crier de faire attention au bouton de l’accoudoir, mais trop tard.trop tard.déjà je plongeais dans la trappe, emportant dans ma chute l’image du masque souriant et énigmatique du professeur Abimov.J’eus encore le temps d’entendre, au-dessus de ma tête, les applaudissements frénétiques par lesquels l’assistance saluait ma disparition.Après, tout alla très vite.L’acide sulfurique se mit à ronger ma chair et mes os.Une épaisse fumée se dégagea de la baignoire et, avec elle, mon âme quitta ma dépouille terrestre.De 131 nouveau, mais cette fois, pour toujours, je me séparai du monde.Depuis cette matinée d’octobre, je hante le Petit Théâtre et ses alentours.Pour tuer le temps, j’assiste à toutes les représentations aussi bien des amateurs que des professionnels, mais le plus souvent je m’ennuie.Les pièces sont fades et les acteurs médiocres.Je préfère, et de loin, les congrès, trop rares hélas! J’ai une prédilection particulière pour les congrès littéraires.Les acteurs sont plus naturels et ils jouent admirablement bien leurs rôles de président, de vice-président et tutti quanti.Je les regarde prononcer des discours, pérorer, étaler leur érudition, tenir mordicus à quelques idées de pacotille et mon coeur balance entre l’admiration et une immense pitié pour ces acteurs d’occasion.Quand le spectacle commence à me fatiguer, je me déguise en un léger tourbillon de poussière, ou de neige en hiver, et je m’en vais faire une petite promenade du côté des vieux remparts, à deux pas du Petit Théâtre.Au loin, on voit une île au milieu du fleuve.L’océan est proche.Tout près de moi, les mouettes nichent dans les bouches à feu des canons depuis longtemps silencieux.Je regarde ces oiseaux planer longtemps au-dessus de la ville basse et du port, j’écoute leurs cris perçants et je me demande si la vie et la mort ne sont pas qu’illusions. UN WEEK-END EN MOLDAVIE 135 UN WEEK-END EN MOLDAVIE1 Pierre Trottier Le 22 juin 1953, soit trois mois et demi après la mort de Staline, les successeurs de ce dernier libéralisent le régime de déplacements intérieurs des étrangers (diplomates et touristes éventuels) jusque là limités à quatre villes: Moscou, Léningrad, Stalingrad et Tiflis, capitale de la Géorgie, patrie de Staline.C’est le début de l’été.L’activité de bureau se relâche un peu.Rien ne s’oppose à ce que j’aille profiter du nouveau régime de voyages.La Modal vie n’est pas trop éloignée.Les préparatifs de voyage s’en trouvent simplifiés.Feu vert pour un week-end prolongé, du 3 au 6 juillet.La Moldavie, ancienne colonie romaine, sujette aux invasions barbares pendant le premier millénaire, détachée de la Hongrie en 1359, résiste au XVe siècle aux Hongrois et aux Turcs, devient vassale de Constantinople à la fin du même siècle, succombe ensuite aux Turcs, puis aux Grecs du Phanar en 1711, 1.Je dis Moldavie parce qu’on l’appelle officiellement la République socialiste soviétique moldave.En réalité, il s’agit de la Bessarabie, la Moldavie proprement dite étant de l’autre côté de la frontière, en Roumanie, avec la Valachie, d’où l’appellation de Moldo-Valaques appliquée aux deux peuples qui font ce pays. 136 perd la Bessarabie aux Russes en 1812, subit l’occupation autrichienne en 1854-56, devient autonome puis s’unit à la Roumanie en 1861 et revient à l’URSS avec l’arrivée de l’Armée Rouge victorieuse des Nazis en 1944.Une histoire aussi bigarrée me rendait follement curieux de voir un tant soit peu ce qui pouvait rester là d’âme nationale.Justement, après des années de «russification» des minorités sous Staline, il était question de «dérussification» des minorités sous ses successeurs.Parti de Moscou à 14 h.à bord d’un vieux Dakota qui longe la ligne du chemin de fer Moscou-Kiev-Kichinev à faible altitude, je survole la steppe ukrainienne où le regard se perd jusqu’à l’horizon sans rien pour l’arrêter.A Kichinev, capitale de la Moldavie, il est 20 h.environ.Une première surprise: pas de bureau, ni de représentant de l’Intourist, agence officielle de voyage en URSS, et donc surveillante des étrangers.J’observe in petto que la planification centrale n’a pas tout prévu: on a ouvert le territoire par décision d’en haut, mais sans prévoir en bas l’infrastructure administrative locale.J’en aurai peut-être une marge supplémentaire de liberté de mouvement.L’aéroport de Kichinev est plutôt un champ d’atterrissage.De l’herbe partout.Une trentaine de vieux avions qui vont passer la nuit à la belle étoile, sans hangars.Pas d’Intourist, donc personne pour m’accueillir, personne pour me forcer à prendre un taxi pour me «protéger» des indigènes ou des conditions locales de transport.Je prends place sur la banquette en bois d’un vieil autobus délabré dont le moteur s’étouffe à chaque arrêt et gémit comme un porc à l’abattoir à chaque démarrage.On passe d’abord çar la vieille ville, celle qui remonte avant l’époque roumaine.A cause d’une chaussée en mal d’entretien, je suis secoué plutôt durement sur ma banquette en bois.Cela me fait «sentir» la vieille ville.Celle-ci est pauvre et de 137 toute évidence, elle n’a pas les moyens de se faire la toilette qu’elle voudrait, mais on voit quand même, malgré la saleté envahissante, un souci de fraîcheur et de propreté.Il est faible, mais il est présent.Dans les mêmes circonstances, une ville russe ordinaire s’abandonnerait à sa saleté.Me faisant cette réflexion, je me réjouissais de me sentir hors de Russie et je m’attendrissais un peu à la vue des quelques fleurs cultivées ici et là, le long des murs des maisons du vieux Kichinev.Ces quelques fleurs me prédisposaient favorablement envers les Kichine-viens qui les cultivaient.Sympathie spontanée envers ce qu’on appelle en anglais 1’«underdog».Dans le centre, c’est-à-dire dans la ville nouvelle, les rues sont très bien pavées et bordées de beaux tilleuls dont le feuillage répand un agréable parfum dans la fraîcheur du soir.L’architecture de cette ville nouvelle révèle l’influence de l’empire austro-hongrois mais, dans les quartiers détruits par la guerre et reconstruits depuis, l’influence soviétique.Le nom de mon hôtel, le Moldova, réveille un souvenir musical: la Moldau de Smetana, mais cette dernière est une rivière tchèque, nommée Vltava, rebaptisée Moldau en allemand, tandis que la Moldava de Moldavie est une autre rivière, plus petite (197 kilomètres) restée sans son chantre en musique.Je laisse mon sac à l’hôtel et j’en sors en quête d’une bonne table moldave.Un jeune homme en chemisette et pantalon sport me suit puis me rejoint.Sa bonne amie, la caissière de l’hôtel, lui a fait part de l’arrivée d’un étranger.Jusqu’à la prise de Kichinev par les Russes il avait voyagé en Pologne et en Roumanie, il avait connu beaucoup d’étrangers mais j’étais le premier qu’il avait vu en Moldavie.Il y avait bien eu l’an dernier, ajouta-t-il, une délégation d’anglaises de la ligue des femmes antifascistes, mais on ne pouvait pas leur parler.«peut-on vous causer, à vous?» J’accepte son offre de me faire visiter la ville, 138 bien qu’en craignant qu’il ne me tienne lieu d’Intourist improvisé et qu’il ne s’interpose entre moi et les interlocuteurs possibles.Pourtant, au restaurant où il m’emmène, au bord d’un joli lac artificiel, mon «guide» me laisse interroger à mon aise le garçon de table sur les raisons de l’absence de tout plat national.«Ah», me dit le garçon, «depuis l’arrivée des Russes, notre cuisine est devenue russe.Elle l’est encore aujourd’hui, mais revenez la semaine prochaine, il y aura un changement».— «Comment ça?» — «Eh oui, il y a eu une conférence des directeurs de restaurants de Kichinev avant-hier, et la décision a été prise de réinscrire les plats moldaves au menu.Mais on n’a pas encore tout à fait ce qu’il faut.Ça va prendre une semaine à peu près».Cette nouvelle de la dérussification de la cuisine des restaurants moldaves me lance justement sur le sujet qui m’intéresse.J’interroge mon guide, qui s’appelle «Z», sur cette fameuse dérussification.Il se penche vers moi comme pour me confier un grand secret: «Vous savez», me dit-il, «depuis que Staline est mort, ça va beaucoup mieux.H y a une atmosphère de détente.Auparavant, ‘il’ tenait tout en ses mains.‘D’inspirait la crainte.Aujourd’hui, on se sent plus libre».Je lui explique que depuis deux semaines, nous, les diplomates vivant à Moscou, avons obtenu la permission de voyager en plusieurs endroits de l’URSS — en Moldavie, par exemple — qui nous étaient auparavant interdits.— «Tiens», me répond-il, «c’est curieux: il y a deux semaines aussi qu’on nous donne accès à la zone frontière qui nous était interdite auparavant.— Mais, j’ajoute, on nous défend encore certaines régions comme les provinces occidentales de l’Ukraine, les Etats Baltes.— Ah, vous savez pourquoi?— On se l’imagine un peu! 139 — Moi, je vais vous dire pourquoi.En Ukraine occidentale, les Russes ont beaucoup de misère avec les bandes de guerrillas qui vivent dans les montagnes.D n’y a pas longtemps, ils ont tué un officier de l’armée soviétique.Ils ont tué bien d’autres Russes aussi.Dans les républiques baltes c’est différent, mais c’est peut-être à cause du sentiment national de la population.Si vous ne parlez pas la langue du pays dans ces républiques-là, par exemple dans les magasins, on ne vous servira pas.On dit que de temps à autre il y a des Russes qui se font tuer la nuit dans les rues de Riga ou de Vilna.— Mais en Moldavie, le sentiment national.commencé-je.— Ici, ce n’est pas la même chose du tout.Nous avons eu la domination turque, la domination tsariste.Après la première guerre, nous faisions partie de la Roumanie.Cela, c’était le bon temps.Depuis, il y a eu la guerre, l’occupation allemande, l’occupation soviétique.Nous sommes bien habitués aux étrangers.Et puis le peuple moldave est si gentil, si naïf qu’il fait toujours confiance aux gens.On vous permet de venir ici parce que la situation n’est pas dangereuse.Les Moldaves sont de si braves gens», insiste-t-il.En effet, les gens qui nous entourent me semblent plus simples, plus spontanés: la population n’a pas cette réticence qu’ont si souvent les Soviétiques auxquels la propagande et les purges ont appris à être méfiants.Le personnel de l’hôtel n’avait pas l’obséquiosité des officiels de l’Intourist.Les gens auxquels nous demandions des renseignements dans la rue, le personnel des magasins, tous nous traitaient comme des égaux, et non comme des êtres venus d’une autre planète.Les Moldaves n’ont pas le complexe d’infériorité des Soviétiques.La campagne de vigilance anti-étrangère ne semble pas les avoir touchés.A ce sujet, Z nous raconte un bon mot: «Vous savez», — il me parle 140 un anglais mêlé d’expressions françaises, moldaves et polonaises, et même si j’ai dû revenir au russe pour être sûr de le comprendre, je lui ai donné tout loisir d’exhiber son bagage de langues étrangères.— «Vous savez, vigilance en russe se dit ‘bditelnost’.Or, ‘bzditelnost’ signifie ‘mauvaise odeur’.Entre nous, en Moldavie, nous rigolons souvent de ce que nous appelons la ‘mauvaise odeur’ soviétique».Il me raconte cela avec une expression d’enfant qui emploie un mot gras défendu par sa mère.Il avait vraiment une façon très engageante, tout comme le garçon de table qui était tout fier des éloges que je lui fais de son vin moldave.«Combien coûte-t-il?» «12 roubles le litre.» «Et le vin ordinaire?» «5 roubles».C’est de deux à quatre fois moins cher qu’à Moscou.Z m’explique que vers la fin du XIXe siècle, quatre-vingts familles suisses et dix familles de la ville d’Arles étaient venues en Moldavie et y avaient transplanté des ceps de France.Le repas terminé, nous quittons les bords du lac qui avait été creusé au lendemain de la guerre par presque tous les Kichi-neviens organisés en «brigades de volontaires».Nous remontons vers le centre de la ville.En chemin, Z m’indique les demeures qu’avaient habitées les nobles et les gens riches d’autrefois : celle de Madame Lepsovskaya, maîtresse du Tsar Nicolas, puis du grand prince Constantin, enfin d’un aventurier qui lui a volé tout son avoir; celle de la princesse Dadyany, etc.J’oublie les autres noms de personnages aujourd’hui morts, exilés ou déchus.Mais quand Z me montre la maison qu’habitait le Camarade Brezhnev, chef du parti communiste de Moldavie jusqu’en mars dernier, je prends bien soin de m’en rappeler.C’est une grande et jolie maison, entourée d’un petit parc, sur la rue Lvovskaya.— «Qui l’habite aujourd’hui?— Personne. 141 — Comment, mais le nouveau chef du parti, le Camarade Gladki.?— Il a un appartement en ville.— Mais il va déménager sûrement?— D semble plutôt que non.— Pourquoi?— Oh, on nous enverra peut-être un autre Russe qui, lui, reprendra la maison de Brezhnev.» «Mais cette décision du parti de faire place aux indigènes?» Z me répond avec un haussement d’épaules.Et nous discutons de Brezhnev.Z me raconte comment, après avoir travaillé à Dniépropétrovsk, Brezhnev était venu à Kichinev remplacer Koval qui n’avait pas très bien réussi.Il avait fait des erreurs.En 1947 et 1948, la Moldavie avait connu deux années très maigres et Koval avait surtaxé les habitants, en argent et en nature.Il s’est fait limoger.D a même fallu que Kossiguine2 vienne corriger ses erreurs.Sur la rue Kievskaya, Z me montre la maison qu’occupait le comité central du parti.Par la porte-fenêtre nous avons aperçu un grand escalier de marbre et nous nous arrêtons pour l’admirer.Au bout de quelques secondes un milicien fit irruption devant nous: «Pourquoi vous arrêtez-vous ici?Qui êtes-vous?Vos papiers ! » Je m’exécute.Le milicien regarde mes papiers et me les rend sans mot dire.Mais Z n’en avait pas et le dit carrément au milicien, qui prend note de son nom et de l’endroit où il travaille.Z donne l’adresse de l’hôtel.En y rentrant à la fin 2.Ex-membre du Politbureau, élargi en 1952 sous Staline, ex-ministre de l’industrie légère, sa position à l’époque est obscure, probablement dans un des ministères «industriels».Il refera éventuellement surface, jusqu’à devenir Premier Ministre et, comme tel, homologue et amphytrion de notre Premier Ministre Pierre Elliott Trudeau lors de la visite officielle de celui-ci en mai 1971. 142 de la soirée, la caissière agitée lui demande ce qu’il était allé faire au comité central.«Mais, rien du tout», répond-il.«L’on a appelé du comité central pour vérifier si tu travaillais ici», explique la patronne.«Bien sûr, j’ai dit que oui.» Or, Z m’avait dit que sa connaissance des langues étrangères lui avait valu une situation à la bibliothèque comme «référant», ou rédacteur.La caissière, qui est moldave, a-t-elle menti pour protéger un compatriote de la police?Avant d’aller nous coucher, nous prenons u;.it iemière consommation.Z me parle encore de Kichinev.Quelques chiffres notés au vol: avant la guerre, il s’y trouvait 167,000 Roumains, 8,000 Allemands, qui sont tous partis ou disparus, 20,000 Juifs dont il ne reste plus que le dixième et, peut-être encore moins.Aujourd’hui la ville a une population d’environ 250,000.Le centre est habité par les Soviétiques et les Moldaves instruits qui parlent russe.La périphérie, qui comprend la vieille ville et les quartiers pauvres, est habitée par des Moldaves qui parlent peu le russe.Z aime bien Kichinev où il est venu s’établir en 1948 au lieu d’élire domicile en Roumanie ou en Pologne.Il a des parents en Roumanie et une soeur qui est rendue quelque part en Occident avec son mari, peut-être en Amérique, mais il n’entretient aucune correspondance avec eux, «parce que cela pourrait causer des ennuis».Le lendemain, samedi, 4 juillet, nous partons visiter la ville en plein jour.Au marché, les fruits et les légumes sont d’un prix très raisonnable — de moitié moins chers qu’à Moscou.Les salaires varient de 500 à 900 roubles par mois, mais il y en a qui sont bien inférieurs de sorte que la moyenne serait plus près de 500 que de 9003, me dit Z.3.Note de 1984: il y a eu dévaluation en 1961, soit une division par dix donnant donc de 50 à 90 roubles mensuels, avec un salaire minimum de 60 roubles par mois. 143 Nous visitons de petits musées sans importance.Ils sont plutôt «russifiés».Ils rendent gloire au régime soviétique.Dans l’un d’eux une petite salle consacrée à la céramique moldave a retenu mon attention : des assiettes attrayantes, de jolis cruchons à vin.mais impossibles à trouver dans aucun magasin.Le musée Pouchkine est la maison où le poète a vécu quelques années en Moldavie, banni par le Tsar.Des photos, des lithogravures, des citations encadrées et quelques pages autographes, plus la fameuse lettre, écrite en français, qui a provoqué le duel où Pouchkine a perdu la vie.C’est la lettre où on l’appelle «grand chevalier de l’ordre sérénissime des cocus ! ».Nous passons par le bureau des P.T.T.d’où j’ai envoyé un télégramme de bons voeux à ma soeur qui se mariait le même jour à Montréal.J’appris par la suite que le télégramme était bien parvenu à destination, mais cinq jours après les noces.Nous passons ensuite par la rue Stalingradskaya (autrefois Schmitter) où, au numéro 85 se trouve l’unique église catholique de Kichinev.Elle est très simple et ses murs blancs sont très propres.Elle est ouverte au culte.Z, qui est catholique, me dit qu’elle dessert environ 200 fidèles.Avant la guerre, elle en desservait 5,000.Le curé, le père Bronislav Khodonenek, a 37 ou 38 ans, d’après Z.Polonais-Lithuanien, il est venu de Vilna en 1949.L’église n’a jamais été fermée.Mais elle était demeurée sans prêtre depuis l’arrivée des Soviétiques, les deux derniers qui y exerçaient leur ministère l’ayant quittée parce qu’ils avaient étudié à Rome et que, pour cette raison, ils craignaient des représailles.Plus tard nous passons devant l’ancienne église protestante allemande, transformée en cinéma.Avec l’église grecque, c’est la seule qui soit fermée au culte ou transformée en cinéma, tout simplement parce qu’il n’y a plus à Kichinev, ni protestants, ni Allemands, ni Grecs.Toutes les autres, moldaves et du rite 144 orthodoxe, sont ouvertes.A l’ancienne église allemande, on montrait le film «First Love» avec Deanna Durbin.D y avait foule.De l’autre côté de la rue, un cinéma régulier montrait un nouveau film soviétique.C’est à peine si nous y avons vu entrer plus d’un client à la minute: de foule à la porte, il n’y avait point.Z me raconte ce qui paraissait l’évidence même, à savoir que les films américains même très vieux étaient les plus courus.Il montre l’emplacement du cinéma Orphéum, détruit par les bombes, où il se souvenait d’avoir vu Charles Boyer dans «Le Jardin d’Allah», et Hedy Lamarr ou Marlene Dietrich (il n’était plus très sûr) dans «Désir».Tout en écoutant Z raconter ses souvenirs de films bourgeois et capitalistes, nous déambulions sous les tilleuls, dont le feuillage touffu projetait une ombre continue, à peine interrompue aux coins des rues, de sorte qu’en plein midi, sous un soleil ardent, nous n’avions nullement à craindre les insolations.Mais il faisait quand même très chaud à ce point du jour.Le rythme de la vie des Kichineviens s’était visiblement ralenti.C’était l’heure de la consommation, puis du déjeuner et de la sieste.Les débits de vin — espèces de kiosques ou de comptoirs derrière lesquels se trouvent deux, trois ou quatre tonneaux, selon l’importance du débit, étaient forts achalandés.Le verre de rouge, deux fois plus grand qu’à Paris, s’il vous plaît, coûtait un rouble et quelques kopecks.A ce prix-là, nous avons fort agréablement trinqué à la santé de ma soeur dont le bonheur conjugal, s’il dépend le moindrement de ce que nous avons bu, devrait à mon avis durer éternellement ou presque.Nous continuâmes ensuite au repas à préparer son bonheur conjugal, toujours de la même façon, de sorte que la sieste finit par nous paraître l’acte le plus normal et le plus inévitable de la journée.Z suggère que nous allions la faire au cimetière.D avait raison.De nombreux 145 citoyens nous avaient précédés, qui étaient déjà étendus, leur litre vide à côté d’eux, entre les tombes, à l’ombre des tilleuls ou bien des monuments.Il faut dire que ceux-ci étaient de taille à protéger contre le soleil: stèles de marbre, larges pierres tombales, colonnes surmontées de bustes du défunt, de sa femme, de sa famille, groupes sculptés, etc.Parfois on trouvait même au lieu d’un buste, une statue grandeur nature ou tout simplement une colonne, mais tronquée, pour représenter une fin prématurée.Le cimetière de Kichinev était d’une richesse évidente, et il me sembla au bout de quelques minutes qu’il n’y avait rien de nécromane ou d’autrement anormal à y aller faire la sieste.L’éternité finissait par y paraître la chose la plus désirable au monde.On s’y sentait même comme de plein-pied avec elle4.Nous passâmes près de deux heures au cimetière.Nous nous y sommes attardés non seulement à cause de la sieste, ou pour admirer les monuments, ou pour se pénétrer de l’ambiance spéciale qui faisait «qu’on se sentait bien parmi les morts», mais aussi pour y observer l’étendue des actes de vandalisme que les Russes y ont commis — violant les caveaux, profanant les tombes, éventrant les cercueils pour y trouver des chaînes et des alliances en or, des colliers et d’autres richesses non périssables.Z m’assura que la population — indication intéressante de la nature des relations entre Russes et Moldaves — attribuait ces méfaits aux Russes, et non aux Allemands.Pour me convaincre, il me fit lire l’inscription suivante sur le socle d’une statue qu’un vandale avait décapitée.L’inscription, faite à la main sur le 4.À l’époque, j’omis de cette relation, que je voulais sérieuse à l’intention de mes mandants et commettants d’Ottawa, dont certains pouvaient être un peu puritains, une observation au sujet de quelques couples.accouplés entre deux tombes: Eros et Thanatos, connus de moi par mes lectures freudiennes de jeunesse, étaient là, sous mes yeux! 146 marbre avec des défaillances d’orthographe et de syntaxe, disait : Russe, ne touche pas à la surface de cette pièce du plus bel art.D ne faut que la regarder et en plus aimer l’art.et c’était signé «lorgacescu, novembre 51».Le lendemain, je pris le train de bon matin avec Z pour aller au village de Komesht, à 70 kilomètres environ de Kichinev.Ne connaissant rien de Kornesht avant de quitter Moscou, je ne l’avait pas inscrit à mon programme de voyage en le soumettant au ministère soviétique.Le temps était très beau, et nous entreprîmes une longue marche dans une vallée toute verte, sise entre des montagnes où avaient eu lieu de féroces combats avec les Allemands.On pouvait encore voir des fortifications, dont certaines paraissaient bien entretenues surtout au point où commençait la bande de 25 kilomètres qui longeait la frontière roumaine et qui, selon Z, avait été interdite jusqu’à deux semaines auparavant.Z me montra les écriteaux, plantés à quinze ou vingt mètres d’intervalle, sur lesquels on lisait «zone interdite» (en russe: «zaprietnaya zona»).Poursuivant notre marche en zigzaguant au gré des sentiers qui montaient et descendaient sur le versant inférieur de la montagne, nous nous aperçûmes tout à coup que nous traversions de petites fermes individuelles dont on nous dit qu’elles appartiennent aux membres du kolkhoze de Komesht.Des paysans, auprès desquels Z me servit d’interprète parce qu’ils ne parlaient que le moldave, racontèrent que le directeur du kolkhoze était un Russe, qu’on avait pour politique de faire travailler des soldats soviétiques avec les fermiers, que ceux-ci devaient fournir à l’État une certaine quantité des produits de leurs petits lopins de terre individuels (en plus de tous les produits du kolkhoze qui appartiennent ipso facto à l’État).Un paysan nous 147 raconte qu’on devait fournir ainsi 130 oeufs et 200 kilos de lait de vache, à moins qu’on n’ait qu’une chèvre, au lait de laquelle l’État ne s’intéressait pas.Quant aux oeufs, si l’on n’avait pas de poule, il fallait aller les acheter au marché.Et le paysan, qui avait pourtant soixante ans passés, et qui se trouvait ainsi exempté de la taxe de 130 oeufs, n’ayant qu’une chèvre dont il pouvait garder tout le lait, se plaignait du peu qu’il recevait: «Je n’ai pas assez de produits à vendre au marché», nous dit-il, «pour pouvoir acheter du pain régulièrement.Je vis d’une soupe faite avec les choux que je cultive sur mon petit lopin».Depuis la guerre et la collectivisation, il avait perdu une bande de terrain de 60 mètres environ, qui allait de sa maison jusqu’à la voie ferrée et qui appartenait maintenant au chemin de fer.Ce paysan, ainsi que tous les autres que nous avons vus, allait pieds-nus comme toute sa famille.Pendant que nous causions avec lui, un homme passa sur une charette à foin.Il portait des souliers.«Voilà», nous dit notre paysan, d’un air flegmatique, «un des soldats qui travaillent actuellement au kolkhoze»! Il avait l’air d’accepter le fait, bon gré mal gré.Et Z de me répéter que le Moldave était si simple, si gentil, si naïf et si incapable d’éprouver beaucoup de ressentiment envers qui que ce soit.Nous poursuivîmes notre marche pour revenir au village de Komesht.Toutes les demeures paysannes que nous avons vues en traversant le kolkhoze étaient d’une propreté impeccable: murs blanchis, immaculés, toits de chaume et aussi de tuiles scrupuleusement entretenus.L’architecture simple, mais d’une ordonnance parfaitement géométrique dans l’agencement des ouvertures, portes ou fenêtres par rapport les unes aux autres, était bien différente de celle des izbas russes.A Komesht, une joyeuse troupe fêtait le jour du Seigneur au débit de vin de l’endroit — un débit à deux tonneaux, celui-là! A l’intérieur, c’était plein à craquer.Jeunes et vieux étaient assis 148 sur des caisses de fruits vides, autour de deux tables assez longues.D’autres sortaient des caisses vides pour s’asseoir dehors sur la terre battue.Nous fîmes de même.D y avait tellement de monde que les verres étaient rares et s’il nous fut très facile d’avoir chacun notre litre de rouge, Z et moi avons dû partager le même verre.Qu’importe, il y avait une telle gaîté; on chantait, on dansait sur la terre battue.comment ne pas être heureux, chacun avec son litre — lequel, incidemment, coûtait trois roubles à Kornesht.Une intéressante conversation avec Piètya, le sous-chef de gare de Kornesht, qui me dit qu’il travaillait sous les ordres d’un Russe.Je lui demandai si, à la suite des mesures de «dérus-sification» dont avaient parlé les journaux, il ne s’attendait pas à être promu chef de gare à la place du Russe.«Oh», répondit-ü en haussant les épaules, «je ne pense pas avoir cette chance.Il est Russe et je suis Moldave.Il est membre du parti et moi, je ne le suis pas.» Peu après cette conversation survint un turbulent soldat russe du nom de Volodia qui, ne trouvant pas de verre pour boire son litre, voulut m’enlever le mien de force.L’idée lui prit de vouloir soulever la foule contre moi en criant à tue-tête que j’étais un méchant américain et que je n’avais ainsi aucun droit à mon verre.Mais les Moldaves avec lesquels Z et moi chantions, dansions et trinquions, prirent parti pour moi.Enhardi, je ripostai en lui demandant: «Comment savons-nous que vous n’êtes pas américain vous-même?Vous n’êtes sûrement pas d’ici et vous ne parlez même pas moldave!» Cette tactique un peu grossière, qui consistait à rendre à Volodia son accusation d’«américain», arrêta notre gaillard qui ne trouva rien de mieux à faire que de cracher par terre avec dépit en déclarant: «Je ne parle pas moldave et, qui plus est, je ne veux pas parler moldave!» Là-dessus, les gens l’entourèrent, le calmèrent et le 149 renvoyèrent poliment chez lui.J’ai noté que les femmes et les enfants vus et rencontrés pendant cette excursion dans la campagne moldave portaient tous sans exception une chaîne avec une croix autour du cou.En revenant à Kichinev dans le train, Z me fit une dernière remarque au sujet des mesures de dérussification dont parlaient les journaux.Il cita l’exemple de Piètya pour me montrer qu’en fait il n’y avait pas de changement et qu’il ne fallait probablement pas en attendre non plus.C’était vrai que le chef du parti, le Camarade Gladki, était maintenant un Moldave.Mais c’était un Moldave de Tiraspol, ville qui n’avait jamais cessé de faire partie de l’Union Soviétique, même avant la guerre.L’affaire n’avait en somme d’importance qu’au point de vue psychologique, conclut-il.Cela permettait d’espérer un peu plus de liberté dans la vie quotidienne d’un chacun.J’ai fait mes adieux à Z, en regrettant d’avoir à quitter si tôt la Moldavie, ses vins, sa campagne toute verte, et surtout ses gens si simples et si accueillants.Quant aux relations russo-moldaves, je crois qu’on peut dire qu’il s’agit de relations entre occupants et occupés.Je n’ai pas vu de troupes et il ne faudrait donc pas parler d’une occupation militaire, mais plutôt d’une occupation policière et surtout administrative, les postes de commande, dans les kolkhozes, les chemins de fer et les diverses entreprises étant apparemment tous occupés par des Russes.Mais cette russification par le haut ne paraît nettement pas avoir soviétisé la vie du peuple moldave.Une cloison horizontale semble diviser effectivement le Russe qui occupe la maison et le Moldave qui vit au sous-sol, près des caves où se trouve le bon vin.S’il le cuve souvent au cimetière de Kichinev, dans le voisinage des morts, cela lui permet de vivre sub specie eternitatis, ce qui peut être le gage d’une endurance plus longue que celle de l’occupation soviétique. LE TESTAMENT LITTÉRAIRE DE GABRIELLE ROY 153 LE TESTAMENT LITTÉRAIRE DE GABRIELLE ROY Mario Pelletier «.je n’étais encore capable que de faibles récits où l’on aurait sans doute bien en vain cherché trace de la détresse et de l’enchantement qui m’habitent depuis que je suis au monde et ne me quitteront vraisemblablement qu’avec la vie.» Gabrielle Roy Dans l’autobiographie posthume de Gabrielle Roy,1 on ne trouvera pas le ton désenchanté d’un Chateaubriand ni d’ailleurs la pose historique du grand auteur prenant la mesure de son époque, mais le ton simple et sincère d’une femme et d’un écrivain qui regarde sa vie avec des interrogations et des doutes plutôt que des certitudes.Et c’est pourquoi cette histoire de détresse et d’enchantement va droit au coeur.Même si la romancière s’attache surtout à relater scs années d’apprentissage jusqu’en 1939, elle fait beaucoup de va-et-vient dans le temps, des incursions plus ou moins longues dans des époques postérieures, surtout pour raconter le destin des siens restés au Manitoba, où elle ne revenait plus, dit-elle, que 1.Gabrielle Roy: La détresse et l’enchantement, Montréal, Boréal Express, 1984. 154 «pour voir mourir les miens ou récolter de la douleur».Le côté détresse.C ’est en effet ses origines dans un milieu pauvre et minoritaire, qui seront la source inextinguible d’une détresse, que l’écrivaine conservera malgré les plus grands honneurs et une vie, somme toute, assez confortable.Mais il y eut, d’autre part, l’enchantement de la vie: les horizons infinis des plaines de l’Ouest, les ciels profonds du Manitoba, l’amour des siens, la découverte des richesses inépuisables du monde.Et Gabrielle Roy, l’adulte comme l’enfant, restera toujours en balance entre ces deux sentiments, dont la dialectique sera le ressort de son oeuvre.Et c’est sans doute l’enchantement de sa vision poétique du monde qui l’empêchera de parler avec trop d’amertume de l’assimilation progressive des Franco-Manitobains, la faisant opter pour la tendresse plutôt que pour la récrimination, l’humour noir ou le sarcasme.Mais comment une jeune fille issue d’un milieu si pauvre, si démuni, sans autre stimulation culturelle qu’une résistance acharnée à l’assimilation anglaise, la fidélité à la lutte des ancêtres, le désir de revanche sur l’histoire (à cause d’ancêtres acadiens déportés au Connecticut, à cause de grands-parents de Saint-Alphonse de Rodriguez qui ont trimé dur pour venir s’installer au Manitoba, à cause de l’interdiction d’enseigner le français dans les écoles de l’Ouest, etc.); comment donc cette jeune fille, dans un milieu si désertique sur le plan de la langue et de la culture françaises (le «français raréfié du Manitoba», comme elle dit), comment cette jeune institutrice, dépêchée dans les hameaux désolés, perdus, du Nord manitobain, est-elle devenue l’un des écrivains les plus notoires du pays?De la petite rue Deschambault de Saint-Boniface aux feux de la rampe du Femina à Paris (pour Bonheur d’occasion, en 1947), le chemin a été long à parcourir — et il a passé de 155 toute nécessité par l’Europe: immersion essentielle, retour aux sources premières, profondes, par delà le Québec.D fallait qu’elle touche cette terre première (Mater Europa), qu’elle s’en imprègne, afin d’y puiser la force nécessaire pour mener à bien l’austère oeuvre d’écriture.De fait, la vocation était là, inéluctable, impérieuse, irrépressible.Son état physique même la lui dictait.Une faiblesse de l’appareil respiratoire, une certaine délicatesse de la gorge, peu compatible avec le métier d’actrice auquel elle s’était un peu entêtée à aspirer.C’est un médecin londonien qui l’en a définitvement détournée.Elle n’avait pas la voix assez robuste pour la scène.Elle sut désormais qu’elle était faite pour les voix intérieures, les voix silencieuses de l’écriture.Et on sait comme la sienne a été feutrée, jamais criarde: flûte et violon plutôt que trompette et cymbales.Il y a bien plus cependant, dans cette autobiographie, que l’histoire d’une vocation.On y est sans cesse tenu en haleine par des scènes inoubliables, émouvantes, des réflexions issues non pas de la spéculation intellectuelle, mais de l’attention aux êtres et aux choses de la vie.Au début, comme il se doit, était la mère: femme admirable, d’une vitalité à toute épreuve, donnant tout pour ses enfants et sachant rire au nez de la misère comme tant de Canadiennes françaises de l’époque.Puis le père, agent de colonisation, ouvrant des terres aux immigrants, frayant avec les diverses ethnies qui viennent s’installer dans l’Ouest.De ce père, Gabrielle Roy héritera peut-être son côté nations-unies, comme elle dit.De fait, elle n’aura pas la chance de le connaître longtemps; car déjà vieux à la naissance de Gabrielle, il mourra tôt dans la vie de celle-ci.Et cette mort est l’objet d’une belle scène, où l’on assiste à l’hommage fidèle d’un petit chat tigré, qui, juché sur le cercueil, veille impassiblement sur le corps exposé dans la maison familiale. 156 Il faudrait encore citer bien d’autres moments de sa jeunesse au Manitoba; ses débuts d’institutrice dans des bleds désolés, dont elle tirera notamment le sujet de La Petite Poule d’eau-, l’argent économisé de peine et de misère pour aller en Europe; les adieux déchirants à sa mère sur le quai d’une gare.Et puis Paris, Londres; la découverte douce-amère de l’amour, une passion déçue pour un militant ukrainien: expérience qui lui laissera par la suite «de l’effroi envers ce qu’on appelle l’amour».Mais à côté de la détresse, il y a toujours l’enchantement, et elle tombe par hasard sur un refuge de rêve, dans la campagne anglaise près de Londres; ou bien elle se retrouve au château de Lady Curre, à Itton Court (Chepstow), «où je vécus chasse à courre, dîners d’apparat, rencontre de personnalités célèbres, une aventure auprès de laquelle mes rêves de nuit les plus fantastiques ne sont que de pâles figures.» Mais, au fond d’elle, elle restera toujours cette petite fille de Saint-Boniface, souriant à son père qui la promenait dans une vieille brouette autour de la maison de la rue Deschambault.Ou mieux encore: cette élève brillante, qui récite par coeur des scènes entières de Shakespeare pour «sauver» sa classe lors de la visite de l’inspecteur anglais.Elle ne cessera jamais, en fait, de sauver les siens avec ses livres.De sorte qu’avant de sombrer tout à fait dans la grande mare anglophone, le petit peuple canadien-français des Prairies aura eu au moins cette consolation d’avoir eu un écrivain issu de lui, pour l’exprimer.Pour exprimer son malheur, qui est aussi celui de tout le Canada.Bien plus qu’un fragment d’autobiographie donc, une première partie d’un livre qu’elle n’aurait pu achever, La détresse et l’enchantement constitue le testament littéraire de Gabrielle Roy, la somme de son expérience artistique et humaine.Un grand livre. SUITE DE POÈMES Mère Meera est une haute Personnalité spirituelle.Née dans l Inde, Elle a séjourné trois fois au Québec, et habite actuellement l’Allemagne.Il existe un ouvrage sur Elle ainsi que Son Travail de Transformation: Mère Meera et le Cetanâ-Yoga, par Claude-Gérard Sarrazin (Éditions de Mortagne, Montréal, 1983).J’ai fait Sa rencontre à Pondichéry (Inde) en 1978.J.-M.F. LE LIEU DE MA MERE Jean-Marc Fréchette Dans la familiarité des outils et de ma Mère Meera je vais tout allégresse vers le verger empli de fleurs et de sources Éveil Travaux purs à la limite du songe et de la simplicité des branches * Rossignol déroulant le vide et le plein de l’éclair * Je note l’inédit d’un nuage Soleil en sa jeune puissance Printemps La colline franchie voici le Temple : Verger en fleurs ! Et tout est Meera et tout est Seigneur ! L’oeuvre de l’Hiver acheva cette splendeur L’Amour ici a sa perfection d’image Et l’oiseau se réjouit des proportions fraîches et imprévues des branches : Fleurir telle fut la fin Suavement 161 MATINS Coeur limpide à la proue Et ces oiseaux délestés Ô degrés de la lumière Ô bonds du fruit dans sa couleur CANTATE Midi a crié Sur des terres d’Annonciation O puissance d’éclair Ô froment ininterrompu (Et la fontaine Est l’aile Toujours vivace De Gabriel en nos villages) « Descends Paraclet Dans l’intense midi.» L’eau parfume Nous disparaissons Sans peine En notre Mère Meera 163 La Beauté est une flèche Le sein qui la reçoit Une volée de fruits mûrs ! L’ENFANCE SURVENUE DU FOND DES ÉTÉS Une grande Lumière me parle Je me penche vers la Terre Et revois le Village craquant De maïs Et de pommes serrées Arcs de brume bleue — Les troupeaux frangent Aux collines Car une jeune déesse a détaché Sa ceinture.Mon bras Est une fourche de l’éclair ! Ô pays diligent Ô bouche d’astre ! La clarté tremble dans les hauteurs L’aigle enfante à midi 165 GALAXIES Août A pénétré de rayons La pulpe des innombrables joues de Meera Et ce fut un vertige de mondes Dans l’aigu et le sombre Du feuillage MEERA ÉVEILLANT LES MONDES DU BOUT DE SON PIED Nuit D’étoile en étoile Ses pas silencieux Quand Elle fut au sommet de Sa course Les fruits tombèrent au verger Et les enfants connurent Le songe d’or O troupeaux Cet arc du sommeil Vous comble ! Chant d’amour. Aujourd'hui les troupeaux S’alentissent au milieu du silence d’Octobre Les cigales ont suspendu leur chant bleu Les maïs lèvent des bras extatiques Dans la sobre lumière 168 Jardinier Dis Qui a peint d’ocre et de rose aéré Ces érables ?Qui a fait ces teintures éblouissantes A l’orée Où se mêlent le violet et l’ambre ?Ô Dis Qui nous a enivrés de ce nectar du nombre pur Et de la proportion ? 169 Déjà il neige Tu le sais Derrière la montagne Et tout s’embue adorablement Car la Mère a posé Son pied doré Dans la campagne Et nous fiâmes terrassés Par Son passage suspendu Voûte d’un verger Désormais voué Au sommeil des oiseaux d’Hiver COURONNE Dans l’Hiver L’enfant achève le devoir lent De la Créatrice Page blanche Les aiguilles du givre dessinent La Lace du Songe à la vitre Ô blessure d’ange Ô faveur d’un éclair d’or Splendeur du poème originel À la tempe de l’enfant Munificence en la nuit D’un coeur-bougeoir Ah ! le chant Par-delà les oeuvres GAÉTAN BRULOTTE LE BEL ITINÉRANT mwmm 173 GAÉTAN BRULOTTE LE BEL ITINÉRANT Clément Marchand J’aperçois dans le journal la plus récente photo d’un ami que je n’ai pas vu depuis un certain nombre de mois, au début desquels il s’est installé à l’étranger: Gaétan Brulotte.Il est devenu professeur à l’Université de Miami.Le visage est quelque peu redessiné par les différents milieux où il a choisi de vivre, depuis un bon moment déjà.A le regarder, c’est comme si nous y découvrions une inclination à la mobilité que supposent les multiples déplacements auxquels il s’astreint, et comme si nous percevions, en même temps, ce qu’y ont déposé tant de situations déterminantes, vécues sous des cieux différents et parmi des sociétés qui ne se ressemblent guère.L’allure des traits reste jeune, le dynamisme de l’ovale est constant, mais se laissent deviner toutes ces difficultés vaincues, toutes ces expériences de vie, ces transactions incessantes entre son intelligence et celle des autres qui laissent, dans les plis > 174 imperceptibles des joues, une marque légère, un infime dépôt, cette fine sédimentation qu’éparpillent sur le visage les paysages vus et les propos entendus, en une courte période de temps, dans des villes aussi complètement dissemblables que Trois-Rivières, Albuquerque, Paris, Miami.Cette évolution accélérée qu’accepte une nature mouvante et sans cesse en éveil se lit dans le regard qui semble voir plus loin qu’alentour.Ces yeux ont appris à capter à la seconde l’essentiel d’un paysage, d’une scène ou d’un fait vécu.Je suis surpris par l’acuité de cette vision intuitive qui ne réussit peut-être pas, tout de même, à faire oublier que l’auteur de Le Surveillant, dépatrié, est obligé de se recomposer, de regrouper sans cesse son moi divers, dans un autre habitat, parmi des gens qui ne parlent pas sa langue et dont la culture est essentiellement autre.Il a à pratiquer sa trouée dans un nouveau milieu où l’individu, fût-il le merveilleux écrivain qu’il est, n’est pas perçu pour ce qu’il représente mais plutôt pour la source utile des apports que son industrie vaut à la société.Gaétan Brulotte est donc devenu un habitué des Boeings.Il a le pied volant, l’âme légère.El n’a absolument rien de la masse qui colle à la terre.L’ancien élève et compagnon de Roland Barthes a appris de ce maître la façon de vivre en nomade sur cette terre où s’échangent partout les valeurs.D rejoint son appartement à Paris deux fois par année, couche entre deux voyages à son domicile trifluvien de la rue des Casernes (où sont ses livres, ses archives, sa garde-robe et ses meubles), passe les mois d’été au Nouveau-Mexique et, soudain, quand septembre revient, ce mois fatal aux universitaires, il se retrouve, face à la mer, à Miami, dans la demeure tranquille d’où, par la fenêtre donnant sur la plage, il regarde cette vague étemelle du vieil océan battre inlassablement le rivage indifférent.Toujours, et sans y manquer, il a voyagé avec tout son 175 fourniment intellectuel, ses souvenirs de lectures, ses synthèses, ses interrogations, son système de pensée, sa mémoire objective dans lesquels il puisera à plein, en vivant sa nouvelle solitude.Il n’a pas, bien sûr, à portée de l’esprit, ses dictionnaires, glossaires et autres lexiques, non plus que sa bibliothèque déjà riche et pullulante de toutes ces idées dont il a su constituer sa culture et enrichir son imaginaire.Au fond, il n’en a pas besoin.Il n’est pas l’homme des vieux acquis mais des conquêtes nouvelles.Pour lui a beaucoup de prix ce qui est récent, ce qui se transige actuellement.H est rigoureusement de son temps.Selon lui, le véritable écrivain n’est pas un thésaurisateur des avoirs du passé, mais un chercheur impénitent, un découvreur des nouveaux signes qui s’inscrivent dans le temps.Donc, où qu’il se trouve, Gaétan Brulotte pratique l’art du renouvellement, avec sa façon à lui de n’avoir rien du pantouflard.Où qu’il soit, tout son avoir, logé entre ses tempes, le suit.Quels que soient l’environnement, le nouveau lieu, il pourra compter sur une inspiration on ne peut plus alerte, sur un métier souple et délié, sur un sens de l’expression adéquate qui ne le quittent jamais.Bientôt des personnages nés de sa dernière réflexion remuent dans la pièce, demandent à être considérés en vue d’une nouvelle, d’une pièce ou d’un roman, que sais-je?C’est, entre les murs empreints de studiosité, la quête pour l’existence de ces créatures issues de ses plus récents fantasmes.Gaétan Brulotte, allant deci delà, de par le monde, évoque un interprète-compositeur dont les connaissances, la virtuosité et le feu créateur sont les seuls bagages importants, ceux qu’on ne saurait oublier dans une chambre d’hôtel ou sur un fauteuil d’avion.Gaétan Brulotte, l’étemel absent, l’homme qui se fuit 176 lui-même pour mieux se rassembler.L’unité intérieure, la cohésion des idées, la permanence des schèmes et la danse imaginative des rêves, voilà ce qu’entraîne avec lui ce bel itinérant, en de constantes voyageries, dans la diversité des demeurances et des appartenances.Moi, qui suis un inconcevable sédentaire, j’envie parfois cette belle bougeotte. UN LOINTAIN COUSIN 179 UN LOINTAIN COUSIN Michel de Celles Il a feuilleté The Gazette, puis Le Devoir, lisant les titres et parfois quelques lignes, parcourant la page éditoriale, avant de se lever du fauteuil, de redresser les épaules d’un effort volontaire et de se diriger vers le bureau.La lecture attentive de ces quotidiens: plus tard, en soirée, selon l’agenda.Pour l’heure, renseigné sur l’état inchangé du monde, il s’installe à sa table comme chaque matin, réglé, ponctuel, ainsi qu’au long de sa carrière, allumant aussitôt la lampe de travail en bronze.Il relit les paragraphes des mémoires rédigés la veille.* (.immanquablement, des visiteurs me demandent: «Monsieur le sénateur, quels hommes ont exercé le plus d’influence sur vous dans votre activité politique?» Il s’agit souvent de journalistes qui préparent un papier sur une période où ils étaient encore aux couches.Affaire de les désarçonner, je rétorque: «Si vous voulez dire des gens qui m’auraient stipendié, personne.J’ai réussi de moi-même, par l’étude, par le travail, et 180 je n’ai jamais laissé quiconque me détourner de la conduite que dictaient mes principes.J’ai toujours gardé une parfaite indépendance dans les postes que j’ai occupés.» Certes, il convient de nuancer si péremptoire affirmation.Durant ces années de vie publique, les événements m’ont accordé de rencontrer toutes sortes de personnages importants, intéressants à quelque égard, ne serait-ce que par un travers cocasse ignoré de la foule.Les mémoires qui précèdent comportent par conséquent des appréciations; des affinités en viennent à poindre sans doute.Mais rien de plus, telle était mon intention! * La rédaction, de longue date projetée pour occuper ses loisirs, a progressé sans accroc jusque là, dans la bibliothèque à l’étage de sa résidence.Spacieuse, la pièce respire la distinction et le confort.Quoique le plafond en altitude la fasse juger exiguë au premier regard; également les meubles anciens, monuments où prédominent des bois nobles, au rougeoiement éteint sous leur vernis foncé, et les livres en rangs compacts bardant de cuir un mur entier.En face, devant la paroi lambrissée, une dissonance: les appareils futuristes d’une chaîne Bang & Olufsen.L’homme saisit un stylo.* Dernier chapitre! Instant d’une concession, d’une confession peut-être! Car, après avoir jeté un éclairage net sur l’histoire du pays, ainsi que sur des célébrités, je me sens d’humeur à combler le recoin de curiosité malsaine que tout lecteur cache en soi pour des aveux.À moins que ce ne soit goût de ma part de livrer une confidence, sinon faiblesse.Aussi vais-je pour une 181 fois m’entretenir d’un inconnu, faire sortir de l’obscurité un être qui, sans cesse, partout m’a escorté, inaperçu de tous, oublié même du narrateur, fidèlement présent toutefois.Il a marqué mon caractère et influé sur mes actions, mais comment au juste, je l’ignore.Et longtemps aurais-je pris à bien m’en rendre compte, à l’admettre, encore plus! * Il s’est remis à écrire.Trapèze orangé dans la pénombre, l’abat-jour en parchemin luit de façon discrète.Le vitrail translucide de la fenêtre plein-cintre troue l’arrière-plan de flammes étouffées.On n’entend presque rien de la circulation qui file dans le chemin de la Côte Ste-Catherine, en contrebas du talus gazonné que la demeure altière couronne.* Tout jeune, donc, dans ma ville natale paisible, j’écoutais une chansonnette: Les enfants s’ennuient le dimanche, sans comprendre.Justement, jamais nous ne nous embêtions, cette journée-là.Sitôt revenus de la messe, enlevés les habits propres, nous retournions, ma soeur et moi, nous ébrouer comme la semaine dans une cour immense avec les enfants d’à-côté.On y creusait dans le sol sablonneux des tunnels avec une cuiller.(.affolement chez les fourmis.) .édifiant avec le matériau extrait, pulvérulent et onctueux, des monticules veinés d’ocre, excavés de galeries à leur tour.L’endroit se prêtait à la chasse aux sauterelles et autres bestioles champêtres, à des affûts patients sous les broussailles le long de la palissade.Sans oublier l’escalade du pommier, exploit défendu, pour explorer de la vue les champs incultes, pleins de stridulations et de croassements, 182 où nous allions avec notre père en d’aventureuses incursions, passé la ruelle de terre.En somme, le jour du Seigneur ni n’agrandissait ni ne rapetissait les domaines connexes du licite et du prohibé.Sauf quand un certain cousin venait à la maison avec ses géniteurs.Cousin?À quel degré, d’ailleurs?Je n’ai jamais cherché à vérifier sérieusement si des liens consanguins unissaient nos familles.Mes parents disaient en parlant de lui: «Votre petit cousin Bernard.» Etait-ce rapprochement avec une tribu de germains qui envahissaient de temps en temps notre territoire, hordes dont les chefs se désignaient de leurs titres barbares: «ton mononcle, ta matante»?Ou qu’on nous incitait subtilement à l’accepter, étranger, en dépit du comportement singulier qu’il avait, par rapport à nos compagnons habituels?En tout cas, ce comportement, il nous l’imposait vis-à-vis d’eux, à chacune de ses visites.Elles avaient lieu le dimanche, congé propice aux échanges culturels entre ménages.C’est que nos parents faisaient de la musique ensemble.Les miens, flûte et violon, les siens, piano et cordes vocales.De ces réunions, aucun souvenir ne me reste des morceaux qu’interprétaient mon père ou ma mère.Celle du cousin, par contre, je l’entrevois au clavier, avec ses doigts implacables, en train de rendre avec une belle vigueur barcarolles, impromptus et romances sans paroles.Les paroles, nous ne perdions rien pour attendre, elles allaient suivre! La pianiste se levait soudain du tabouret, haute femme autoritaire, pour extirper de sa serviette un cahier; elle invitait son doux mari à s’exécuter.Il serait plat de plaisanter que la victime procédait plutôt à l’exécution de Schubert.Dans la tessiture de baryton Martin, l’époux chantait de manière fort convenable, d’après le verdict déjugés exigeants, mes parents.Même s’ils badinaient, après le départ des invités, sur la sautillante Truite que son répertoire 183 inévitablement nous valait.Quant à moi, je m’étais amusé à la vue du spectacle donné par le fonctionnaire rondouillet, bipède dodu à la tête mobile, impeccablement corseté dans son veston croisé, lequel — mot que peut-être j’emprunte à un fantaisiste capté sur les ondes — s’égazouillait, le bras tendu, en se haussant pour atteindre les notes au sommet sur la pointe de ses chaussures luisantes.(.Noires.Comme le plumage des corbeaux.Bêtes inquiétantes.qui tardent à s’envoler du sentier à votre approche.).Or, ces dimanches fatidiques, contrairement à ceux où d’autres envahisseurs débarquaient avec armes et rejetons, nous étions condamnés à ouïr les adultes en séance, ma soeur, moi et le cousin coupable.Sentence réduite: non pas dans le salon, alignés sur le divan face aux rafales, mais touchés par ricochet, dans la salle à manger contiguë, à genoux sur les chaises au bout de la table.Courageux et soumis, nous peinions des heures à des jeux de société, au lieu d’aller nous ébattre en liberté dans la cour, avec les camarades dont les cris nous parvenaient par bouffées ironiques.— Toi, Bernard, tu vas demeurer à l’intérieur.Il ne faut pas que tu t’excites, tu le sais.— Soyez gentils, les enfants, jouez dans la maison avec votre petit cousin.— Vous voyez, Bernard pourrait se tacher dans l’herbe.— Mais non, Gertrude, pas besoin de raison du genre.Ils doivent apprendre à penser aux autres.Venez, une belle partie de Parcheesi.).Et chaque fois, conclusion obvie pour une cervelle de marmot, à cause de ce petit misérable qui nous arrivait proprette-ment vêtu d’un costume à pantalon de golf, coiffé d’une casquette en tissu assorti, le noeud papillon maintenu dans l’échancrure du col par un élastique caché.J’en détestais davantage la tenue identique qu’on m’avait fait mettre plus tôt pour la cérémonie religieuse. 184 En vérité, nous pressentions qu’il ne fallait pas en vouloir à Bernard lui-même, qui soupirait sans relâche, et tour à tour regardait sa mère, souriant et résigné, puis ma soeur et moi, implorant.le mulot qu’on avait capturé une fois, pantelant au creux de la main, qui pointait son museau par menues saccades à gauche, à droite,.) .après quoi il était si content que des concurrents de son âge consentent à jouer avec lui, qu’il en omettait de contester nos tricheries pour le battre.Il souffrait d’asthme aigu.Je l’appris trois ans après que nous eûmes déménagé dans la métropole.À quels propos, en quels termes m’a-t-on décrit sa maladie?J’ai retenu des détails incongrus.Il s’avère incapable de fréquenter l’école, reçoit des cours à domicile, et je le plains de ne pas pratiquer de sport aux récréations.Sa mère lui enseigne le piano; idée confuse, sentiment inconfortable: cela ajoute à son épreuve.Des fumigations, dès qu’il se révèle oppressé.L’asthme, est-ce pareil au rhume des foins de papa?.(.Fièvre des foins qu’on disait.odeur de remède, rappelant le caramel brûlé; de camphre par moment, étourdisssante.) .Bien des fois, son père avait dû se précipiter à l’hôpital, de nuit, en le portant dans ses bras.Puis, indulgent, l’oubli entraîna le cousin hors de mes préoccupations, celles d’un garçonnet en croissance, d’un naturel actif.Un jour, en Syntaxe, je m’aperçus que son nom revenait dans certaines conversations.Réaction saugrenue, attribuable au fait de ne pas l’avoir subi depuis une éternité dans les réunions familiales, je commençai par suspecter le cousinage auparavant prôné.Il avait beau se voir doté d’une constitution fragile, rien que cela ne lui avait pas interdit de nous visiter autrefois.La véritable nouvelle finit par m’entrer dans le crâne: son père venait de mourir.Cependant l’épouse éprouvée subsisterait sans inquiétudes: une bonne pension, de l’argent dans sa famille, à 185 ce que je déduisis, rassuré, des téléphones d’une belle-soeur à maman.— Des manières sèches, c’est vrai, Clara, mais elle était très attachée à lui.— Ce pauvre Bernard, tu te rappelles leur garçon, un enfant unique, assez frêle.Pour lui, ça va faire une bien grande maison; et son asthme qui ne s’améliore pas, il paraît.) .Les mois suivants, la parenté se mit en outre à colporter une histoire bizarre.Par le truchement, devant la marmaille, d’allusions que j’eus bientôt devinées, de mines où se mêlaient l’incrédulité, l’apitoiement et un soupçon de moquerie: la veuve, respectée pourtant dans les cercles les plus convenables de sa localité, s’adonnait à une dévotion insolite, frénétique, en faveur des défunts.Elle n’en manquait aucun et courait se recueillir sur chaque tombe, dans la demi-douzaine de salons mortuaires de la place, en traînant avec elle son fils d’onze ans par la main.Afin, prêchait la prosélyte à des âmes sceptiques de ses connaissances, qu’il n’oubliât point son père et vécût sans cesse avec la pensée de la mort.C’est à cet âge que s’est fixée dans mon esprit, à l’instar d’une ébauche au fusain, la silhouette soufffreteuse du lointain cousin, sur un ciel parcouru de nuées lourdes et d’oiseaux sinistres.Ce portrait primordial, je l’ai parfois tiré pour ainsi dire de son cartable, afin de fignoler un trait à la lumière d’observations postérieures.Les retouches ont adouci les contrastes outranciers; elles n’ont pas effacé le tableau qui dominait: une triste destinée, futile, au coeur d’un paysage lugubre et menaçant.À preuve, lorsque m’affligea le romantisme du collégien, en classe de Belles-Lettres ! Je m’étais tourné vers la discothèque de l’institution et l’écoute de la musique sérieuse — à condition qu’elle fût assez martiale —.Par accident, je tombai sur 186 le Roi des aulnes, qui m’empoigna de façon inopinée.À la base de l’accompagnement, un galop de triolets, à la main droite, le motif s’élançant tel un coursier pour un saut, et retombant d’aplomb sur ses pattes: j’étais emporté.Ce Schubert-là, il ne figurait pas jadis au programme du chantre dominical.L’énergique accompagnatrice eût pourtant fait merveille dans une pareille pièce! J’en vins à saisir les paroles, à discerner la scène que dépeint la ballade de Goethe.Elle me causa au coeur un pincement inattendu, douloureux.Oublieux des ans intervenus, continuant d’imaginer le bambin naïf que ma soeur et moi nous nous plaisions à duper, je l’avais de manière inconsciente assimilé à l’enfant que désespérément son père étreint en selle, tandis qu’il tente, en forçant sa monture au milieu des brouillards, de l’arracher au trouble, au sussurant monarque qui ondoie sur les marécages.Des décennies ultérieures, quoi dire?Elles ont si vite passé.L’université, le Barreau, une spécialisation dans la patrie de la Common Law; puis, les plaidoieries qui se muent en discours électoraux, en interventions remarquées à la Chambre: trajet d’avance choisi, parcouru d’un pas inflexible, jalonné d’un mariage brillant, de grossesses annoncées au bon peuple.Vinrent les responsabilités ministérielles, accaparantes, les déplacements rendant épisodiques les contacts avec les miens.A fortiori avec la famille de mes origines.Par ses divers membres me parvenaient des échos du vague cousin.En dépit des ralentissements que lui imposait son état, il avait complété des études secondaires, tout en poursuivant une formation musicale.Là non plus il n’ambitionnait pas de diplôme prestigieux, se contentant d’un cheminement à la mesure de ses forces et des ressources que son patelin pouvait offrir au-delà des leçons maternelles.La mère, elle, avait recouvré son assiette normale; mais sa santé donnant des signes de 187 déclin, elle ne s’activait plus à l’extérieur.Ils continuaient de vivre sous le même toit, menant un train modeste et sans imprévu, dans la maison pour eux trop vaste.Un caprice coûteux dont on jasait: l’achat d’un clavecin.J’avais peine à me représenter une telle vie, à déceler en elle une signification.Lui de même à comprendre la mienne, me figurais-je avec condescendance.Qu’avait-il pensé de ma bourse Rhodes?Les séjours en Europe, ne devait-il pas, lui reclus, en rêver?Je lui attribuais par contre une complicité commode avec mes vues sur les événements: grave Commission sur le droit international et l’économie: lui échapperait, nul doute, l’intérêt de ces arguties technico-diplomatiques.Bien d’accord, ma foi! N’empêche qu’après qu’on m’eut informé qu’il venait d’obtenir le poste d’organiste dans une paroisse de sa municipalité, je nous aurais mal vus quand même discuter de nos fonctions respectives, de leur problématique utilité.De fait, il m’arriva de le rencontrer sur la fin de ces quatre ou cinq lustres.Pour des enterrements.Sa mère ayant dû renoncer aux voyages, il venait rendre hommage à un oncle, à une tante à nous, avec qui sa famille avait entretenu des rapports.Les représentants les plus âgés de cette génération s’éteignaient.A la première occasion, malgré le quart de siècle écoulé, d’emblée nous nous reconnûmes.Qu’il avait changé! Grâce à la cortisone, découverte entretemps, les symptômes de l’asthme s’étaient atténués en un semblant de rémission; le soulagement facilitait ses tranquilles occupations, ce répit lui permettait une mobilité relative.Mais le traitement avait conféré à sa personne une surprenante apparence, gênante à vrai dire.Gonflé, la peau tendue, imberbe aurait-on cru, il avait le cheveu rare, couché sur la calotte entre les oreilles comme un duvet anormalement long.Avec ses narines qui palpitaient et son oeil un tantinet globuleux, il évoqua pour moi, malgré moi, une marmotte replète, 188 placide, de vénérable contenance.Nous eûmes les échanges de circonstance.Sympathies, éloge du gisant, et considérations sur la rapidité de son départ; puis, décompte des ans, combien au juste, depuis la dernière fois qu’on s’est vu, et toi qu’est-ce que tu deviens?Banalités balayées en un tourne-main.Après quoi le décorum des lieux funéraires ne porte guère à la conversation.Non plus qu’en l’occurrence l’imaginaire fossé que j’interposais entre nos parcours divergents.À défaut d’un sujet mieux indiqué, je me rabattis sur son propre terrain, le musical, qui ne manquerait pas de lui être agréable.Et m’induisait en tentation, j’y succombai, d’exhiber la culture du profane désireux de paraître évolué.Étalage sans vergogne d’un bagage hétéroclite: Palestrina, deBoismortier, Bartok, etc.Lui, prêtait attention, approuvait, intéressé, poli; ne commentait que peu.Absurde prétention: à mon choix d’ainsi causer de sa spécialité, j’attribuais l’effet d’un intermède lumineux dans une sourde et grise existence, la sienne.D’où l’expression d’un homme serein, qu’il finissait par laisser voir?Des années après, je le croisai ou presque, Place des Arts.C’était dans le grand hall, les minutes précédant une des peu fréquentes apparitions de Fischer-Diskau à Montréal, pour un récital consacré au Winterreise.Eût-il été un habitué des manifestations de ce calibre, je l’aurais remarqué avant.J’en conclus qu’il s’était déplacé pour le célèbre interprète.Pèlerinage schubertien en mémoire de son père ou nostalgie de l’enfance?Les lieder annoncés, sombres on le sait, n’autorisaient pas de réponse simple.Et je ne pus lui demander, il attendait trop à l’écart.Moi, en compagnie animée, artistes, conseillers proches, et une amie, ma femme ayant déjà pris l’habitude de ses croisières avec des consoeurs, pour se dédommager de mes tournées électorales.Le présenter à cette faune l’aurait sans 189 doute embarassé, même si les potins sur mon entourage défrayaient à l’époque les feuilles de chou et que, touchant ma vie privée, plus rien ne l’était.L’impression que j’avais de lui par suite de nos visites funèbres en coïncidence s’accentua.À distance, dans ce décor somptueux, illuminé, il donnait l’image d’une paradoxale vieillesse, prématurée, intemporelle, épanouie, qui suggérait un renoncement imposé tôt, supporté de longue main mais dans la quiétude.M’avait-il repéré?Le concert allait débuter.À notre sortie, après la réception à l’arrière-scène en l’honneur de la vedette, il avait quitté.C’est un dimanche matin, quelques mois plus tard, que je l’entendis à la radio.Il avait du talent.Le réseau national présentait une série de récitals d’orgue enregistrés en différentes églises.Avec bonheur, sans pompeux éclats, il venait d’interpréter quelque chose d’allègre, de presque rustique.Un de ces noëls méridionaux du XVIe ou du XVIIe siècle, je crois, basés sur des chansons d’antan, qui semblent curieusement imprégnés de soleil ou faits pour la danse.Je ne pus noter le nom du compositeur au terme de l’émission; j’arrivais au club de golf, mon refuge d’alors en l’absence des enfants, déjà dispersés pendant les week-end.On ne n’appris pas sur le champ quand ni de quelle manière il est mort, dans la quarantaine, il y a donc près de vingt ans.Banal décès, bien que hâtif.De toute façon, pour lui dont l’organisme avait été soutenu de façon prolongée par des hormones synthétiques, mort naturelle, en plusieurs sens.Mort en présence de qui, au reste, il avait tout le temps vécu en familier, heureux autant qu’il est possible.* 190 On n’entend plus que les chuchotements fugaces de véhicules isolés.Le vitrail obscurci reflète la lumière rousse de la lampe sur le bureau.Transgressant son horaire, le sénateur s’est plu à écrire jusque tard dans la soirée.Une page encore, le texte sera clos.* Hier soir, dans mon fauteuil, n’ayant relevé dans les journaux que vaine information et commentaires inanes sur le tumulte présent, je songeais au passé avant d’aller dormir au fond de la maison assoupie.Un disque tournait: Schubert! Oeuvre tardive vu la mort précoce, le quintette à cordes pour deux violoncelles, dont l’adagio poignant et tourmenté s’apaise sur la fin tel le crépuscule, dans une lueur dorée.Et je me disais, à la pensée du cousin disparu, que maintenant, lui et moi, le temps nous rapprochait. 191 NOS COLLABORATEURS PAUL BEAULIEU : voir volume 41 des Écrits.MICHEL DE CELLES: voir volume 48 des Écrits.JEAN-PIERRE DUQUETTE: voir volume 53 des Écrits.JEAN-CHARLES FALARDEAU: durant quarante ans, professeur de sociologie à TUniversité Laval de Québec.A aussi enseigné aux universités de Toronto et de Colombie britannique; en France aux universités de Bordeaux, de Caen et de Paris XIII.Membre de la Société royale du Canada, de l’Académie canadienne-française, la Société des écrivains du Québec.Collaborateur à plusieurs revues dont Cité libre et Recherches sociographiques dont il a été, en 1960, fondateur avec Fernand Dumont et Yves Martin.Collaborateur au Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec.A publié, en collaboration.Essais sur le Québec contemporain (1953), La grève de l’amiante (1956), Littérature et société canadiennes-françaises (1964).Auteur de Notre société et son roman (1967), Imaginaire social et littérature (1974).Récipiendaire de la médaille Innis-Gérin de la Société royale du Canada (1974), de la médaille Esdras Minville de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, d’un des grands prix (Léon Gérin) du Québec (1984).JEAN-MARC FRÉCHETTE: né à Sainte-Brigitte-des Saults (Nicolet) en 1943.M.A.(Mc Gill) en lettres françaises.Séjours prolongés à l’étranger (sept années à Paris, en Italie, en Grèce, et deux années à l’Ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry, Inde).A publié deux recueils de poèmes: Le Retour (1975) et LAltra riva (1976) aux Écrits des Forges (Trois-Rivières).Collaboration aux revues Liberté, Estuaire, Moebius, Osiris (U.S.A.), Correspondances (Suisse).A obtenu deux bourses de perfectionnement du Conseil des Arts du Canada.RENÉ GARNEAU: voir volume 43 et 50 (Hommage à René Gameau).GARY GEDDES : né à Vancouver en 1940.Écrivain, éditeur et professeur à temps partiel.Collabore régulièrement à plusieurs revues et journaux, entre autres au Globe and Mail.Ses poèmes ont été publiés dans des revues en Angleterre, Irlande, Canada, Inde et aux États-Unis, et lus à la radio de CBC et de la BBC.A publié: Rivers Inlet (1972), Snakeroot (1973), Letter Of The Master of Horse (1973), War and Other Measures (1976), Conrad’s Later Novels (1980), The Acid Test (1981), The Terracotta Army (1984).Récipiendaire de la médaille E.J.Pratt et du prix de Poésie de l’Université de Toronto (1970). ANNE HÉBERT: née à Sainte-Catherine de Fossambault, près de Québec.Etudes à Québec.A publié des recueils de poèmes: Les Songes en équilibre (1942), Le Tombeau des Rois (1953); des pièces de théâtre: La Mercière assassinée, Le Temps sauvage (1967); des contes: Le Torrent (1950); des romans: Les chambres de bois (1958), Kamouraska (1970), Les enfants de sabbat (1975), Héloïse (1980), Les Fous de Bassan (1982).A reçu de nombreux prix dont le prix des Libraires en 1971, le prix Fémina en 1982; en 1984 FAcadémie canadienne-française lui a décerné sa Médaille annuelle pour l’ensemble de son oeuvre.CLÉMENT MARCHAND: voir volume 51 des Écrits.SUZANNE PARADIS: poète et romancière, membre de l’Académie canadienne-française et du Conseil de la langue française.A publié 26 ouvrages dont 13 recueils de poésie pour lesquels elle a reçu le prix de la Province de Québec en 1963 {La Malebête), le prix France-Québec en 1965 {Pour les enfants des morts), le prix du Maurier en 1970 {L’Oeuvre de pierre) et le prix du Gouverneur général en 1984 {Un goût de sel).S’adonne à la traduction de poésie pour une approche renouvelée du mystère de l’écriture et afin de poser différemment la question toujours fascinante et toujours insoluble: Qu’est-ce que la poésie?GERARD PELLETIER: a consacré au journalisme la majeure partie de son existence, publiant tour à tour dans les périodiques des mouvements de jeunesse (1939-45), l'hebdomadaire Aforre Temps {1945-47), Le Devoir {1941-50), le Travail (1950-61) et la Presse (1961-65).Il est l’auteur de La crise d’octobre (1971) et Les années d’impatience (1983).MARIO PELLETIER: voir volume 46 des Écrits.NEGOVAN RAJIC: né à Belgrade, Yougoslavie.Résistant pendant la guerre, il quitte clandestinement en 1946 son pays d’origine.Pendant quatre ans, il poursuit des hautes études des bas-fonds dans les différents camps et prisons d’Europe occidentale avant de reprendre les études d’ingénieur à Paris.Depuis 1969, il est professeur des mathématiques au CEGEP de Trois-Rivières.A publié un récit Les Hommes-Taupes, prix Esso-Cercle du Livre de France 1978, Éditions Pierre Tisseyre et un recueil de nouvelles Propos d’un vieux radoteur 1983 chez le même éditeur.Le récit Les Hommes-Taupes a été traduit en anglais et publié sous le titre The Mole Men, Oberon Press 1980.Le recueil de nouvelles est publié chez le même éditeur anglais sous le titre Master of Strappado, Ottawa 1984.A donné également une série d’interviews à la radio culturelle CFCQ 93 sur les années de guerre.PIERRE TROTTIER: voir volume 46 des Écrits. TABLE DES MATIERES Anne HÉBERT Écrire pour moi.7 Jean-Pierre DUQUETTE Le poète et la parole 11 UES ÉCRITS Albert Camus: 25 ans après.16 Paul BEAULIEU Albert Camus: conscience des incroyants et des chrétiens 17 René GARNEAU Jean-Charles Albert Camus 22 FALARDEAU Repères et jalons 49 Gary GEDDES Letter of the Master of Horse 70 Suzanne PARADIS Lettre du grand Écuyer (traduction) 71 Gérard PELLETIER Entre Staline et Matisse.93 Négovan RAJIC Le dessous d’un fait divers 119 Pierre TROTTIER Un week-end en Moldavie 135 Mario PELLETIER Le testament littéraire de Gabrielle Roy 153 Jean-Marc FRÉCHETTE Le Lieu de ma Mère 159 Clément MARCHAND Gaétan Brulotte, le bel itinérant 173 Michel DE CELLES Un lointain cousin 179 HORS TEXTE Anne HÉBERT Huile de S.Rivard, 1952 Nos collaborateurs 191 Composé par Composition Technologies et imprimé par Bertrand et Associés l/l ^ O si-\ih~il Mil neuf cent quàtreJ$nigt ‘iù Printed in Canada Imprimé au Canàda \ '
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