Écrits du Canada français, 1 janvier 1989, No 65
19 du Canada français EHEBE Anne Hébert Mario Pelletier Jean-Pierre Boucher Jeanne Lapointe Lucile Martineau Barbara Trottier Jean-Pierre Duquette Pierre Chatillon Guy Sylvestre Paul Toupin Pierre Trottier Didier Leloup Noël Laflamme Jean-Yves Soucy Barbara Trottier Barbara Trottier écrits ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-président: Secrétaire-trésorier: Administrateurs: Le vérificateur: Note de gérance Les Ecrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction: Paul Beaulieu, Pierre Trottier, Ann Bois.Secrétaire de la rédaction: Marie Beaulieu.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Jean-Louis Gagnon Roger Beaulieu, c.r.Jean Fortier Guy Roberge Pierre Trottier Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 65 MONTRÉAL 1989 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal 1er trimestre 1989 Bibliothèque nationale du Québec Copyright © 1989, Les Écrits du Canada français PRÉSENCE D’ANNE HÉBERT 7 SEPT POÈMES INÉDITS Anne Hébert TERRE BRULEE Les soleils excessifs de ces sols brûlés Ont l’ardeur secrète des pierres mortes.Leurs cœurs depuis longtemps soufflés pareils à des bougies Luisent sourdement au plus creux de la terre Semblables à des volcans endormis.D’un lieu d’exil froid comme la lune Dans la cendre et la lave grise Ils émettent d’étranges rayons en secret Oiseaux fous la tête sous l’aile Occupés à manger leur âme éteinte Qui scintille sous la porte Comme la neige. L’ANGE GARDIEN L’ange qui marche obstinément derrière toi D’un soleil à l’autre Ne projette aucune ombre sur la route Pareil au vent qui passe.Il murmure des paroles graves Dans l’air plein d’abeilles Et sans cesse soupèse ton âme en secret Installe ses balances fines Jusqu’au cœur noir de la nuit.Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues Dessus sa face auguste L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre Tu verrais du même coup Dans un éclair Luire ses hautes bottes vernies Incrustées de miroirs polis Et battre ses ailes immenses blanches Si blanche et douces Comme de la mousse D’une telle douceur blanche Que plus d’un enfant s’y noya Désirant y poser sa tête. 9 LES VIEUX Parmi les troncs guiffus des citronniers Sous les feuillages chantants Piqués de fruits d’or Ils promènent leurs os cassants D’un air faussement distrait.Insectes et fleurs interchangeables Ils se reconnaissent de loin Se flairent à distance Captent un pollen dans l’air Un amour en perdition qui s’évapore.Ils se saluent profondément Se font des tas de petites manières polies Parlent du beau temps et de la pluie Insomnies, douleurs et courants d’air Sont évoqués avec déférence Intarissables comme si le temps leur appartenait encore Ils semblent ignorer qu’ils sont morts Depuis pas mal d’années. JARDIN DEVASTE Les cornettes fripées De ces hauts lis fanés Ont l’allure calme Sur leurs tiges droites Des épouvantails Balancés par le vent.Et l’âme en peine Des nonnes disparues Qui flotte dans l’air bleu Ne trouve aucun point Où se poser Et clamer sa plainte. MATIN ORDINAIRE C’est un matin ordinaire Tout gris de nuit Comme une taupe secoue la terre Sur son pelage d’argent Cligne des yeux Au sortir d’un long souterrain noir Se remet à vivre Lentement Comme à regret Tandis qu’une boule de feu Derrière les nuages Prépare sa lumière crue Sans ménagement Aiguise mille couteaux flamboyants. J’AI VOULU VOIR J’ai voulu voir ce que faisaient les vivants dans le jardin Ils ont tondu la pelouse L’espace d’une main Dans un vrombissement d’enfer Tué toute musique au creux des nids Oublié de respirer la rose Qui s’offusque derrière ses épines L’une d’entre eux s’enfuit à toutes jambes Échevelée piétinant les plates-bandes Son squelette d’oiseau devient visible A travers sa robe transparente Elle court si vite Que les morts ont de la peine à l’appréhender Sur la ligne d’horizon Lui font aussitôt grief De l’offense faite au jardin Qui s’efface déjà sur le ciel Comme une abeille En plein vol. UN CHANT DE CLOCHES Un chant de cloches Au creux de la vallée Monte comme une fumée brune Franchit la montagne Se mêle aux nuages Fait le tour de la terre Atteint mon âme dormante Dans un repli de songe. 15 LA POÉSIE D’ANNE HÉBERT INCIDENCE LITTÉRAIRE ET COÏNCIDENCE HISTORIQUE Mario Pelletier En 1953, lorsque paraît Le Tombeau des rois d’Anne Hébert, le Québec est encore solidement enclos dans le cléricalisme autoritaire de l’Église catholique et le conservatisme socio-politique du régime Duplessis.Mais, à bien des égards, la parole nouvelle que révèle ce recueil de poèmes commence à se faire jour ici et là, à travers les fissures grandissantes d’une société sclérosée.Les changements dans les modes de vie et dans les mentalités apportés jusqu’au fond des campagnes par l’électricité, la radio et la télévision — en 1953 justement, Radio-Canada diffuse ses premières émissions au petit écran — provoquent un bouleversement en profondeur qui aboutira à une véritable révolution à partir de 1960.Incidemment, cette année 1953 est riche d’indices des J temps nouveaux qui s’ouvrent.Sur le seul plan littéraire, c’est l’année où Gaston Miron, Jean-Guy Pilon et Catien Lapointe « publient leurs premiers recueils de poèmes.Et c’est aussi l’année où naissent les éditions de l’Hexagone.Mais, on ne le sait pas toujours, Anne Hébert a mis une dizaine d’annés à mûrir les poèmes du Tombeau des rois.De fait, le premier poème du recueil, «Eveil au seuil d’une fontaine», avait déjà paru en octobre 1942 dans la revue Amérique française, quelques mois après la parution des Songes en équilibre, son premier recueil.En outre, les poèmes essentiels du Tombeau des rois étaient déjà parus dans diverses revues avant la publication du livre.Le poème éponyme lui-même avait été publié dans la revue Cité Libre en décembre 1951, et dans la revue parisienne Esprit en octobre 1952.Aspiration à sortir de la nuit, combat entre les pulsions de vie et la mort omniprésente, vacuité des jours dans des espaces fermés, mains inutiles, plantées au jardin ou offertes aux saisons, cœurs qui clignotent en vain comme des phares isolés, fontaines enfouies à des profondeurs insondables, aliénation de soi, horreur et déréliction: c’est à une véritable descente au royaume des morts, à la traversée d’un pays d’âmes mortes qu’Anne Hébert conviait le lecteur dans Le Tombeau des rois.Avec ses résonnances de saison en enfer, le livre fut, dès sa sortie, salué comme un événement par au moins deux critiques lucides d’ici, Gilles Marcotte, dans Le Devoir, et Jeanne Lapointe, dans Cité Libre.La fille du critique Maurice Hébert, la cousine du poète Hector de Saint-Denys Garneau avait dû s’accrocher à toutes les racines de la vie pour émerger saine et sauve d’une société et d’une époque de morts-vivants.Avec sa conscience aiguë et sa vive sensibilité de poète et de femme, elle en rapportait un témoignage incisif comme un coup de scalpel. 17 Un verbe dru, implacable comme le paysage de Sainte-Catherine de Fossambault, où elle est née en 1916.Il faut dire que les années trente et quarante avaient été particulièrement peuplées de morts et d’élégies, avec la grande misère de la Dépression, les champs de carnage de la Deuxième guerre mondiale et le décès subit et prématuré de Saint-Denys Garneau (en 1943), une disparition que dut éprouver spécialement la jeune écrivaine.Il y avait tout un univers janséniste d’enfermement, de renoncement et de culpabilité que la jeune femme dut rejeter violemment du fond d’elle-même, en une sorte de répulsion instinctive comme on se débarrasse d’une colonie de sangsues.Si Les Songes en équilibre, parus en 1942, projetaient une sorte d’expressionnisme doux-amer sur fond de musique verlainienne — où l’on percevait certaines affinités et parentés avec les Regards et jeux dans l’espace de Saint-Denys Garneau — Le Tombeau des rois, lui, marquait une rupture nette avec tout un monde morbide et pourrissant que le poète abandonnait, non sans mal, au fond des tombeaux et des nécropoles.Ainsi, en ce début des années cinquante, la jeune Anne Hébert réglait son compte à toute une engeance nationale, symbolisée par les «sept grands pharaons d’ébène / En leurs étuis solennels et parés» et leur «main sèche qui cherche le cœur pour le rompre».Par la voix d’un cœur libre et neuf, qui criait vers la plénitude du jour, elle dénonçait toutes nos grandes noirceurs, la paralysie névrotique d’une histoire confite entre le cœur desséché de Montcalm et celui formolé du frère André, entre les reliques de Mère Marie de l’Incarnation et le squelette du géant Beaupré.L’ossuaire sacré d’une tragédie nationale, d’une fin du monde qu’on faisait remonter à un certain jour de septembre 1759 quand les soldats de Wolfe étaient entrés à l’intérieur des murs de Québec.A partir de ce moment, les descendants malheureux des colons français d’Amérique ne s’étaient plus donné droit à la vie.Tout un peuple s’était mis en croix.La vraie vie était ailleurs, au Paradis, avec le père Brébeuf, Mgr de Laval et Marguerite Bourgeoys.D’ailleurs, le mythe de notre grand malheur national, la Conquête, qui avait engendré toute cette imagerie morbide, était en grande partie l’œuvrede l’arrière-grand-père de Saint-Denys Gameau, l’historien François-Xavier Garneau.Ce tha-natos collectif des Canadiens français (qui les poussait, par ailleurs, à se reproduire à tour de bras), cette oppression des morts sur les vivants, cette atmosphère étouffante des vieilles maisons bourgeoises de Québec et d’ailleurs, tout cela avait pesé sur Anne Hébert dans son enfance et sa prime jeunesse, au point de la rendre malade.Les séjours estivaux à Sainte-Catherine lui ont sans doute été salutaires, comme une grande échappée dans la nature, un contact avec les sources vives de la vie.Et cette alternance, cette opposition entre le fenné des maisons closes, des chambres de bois, des manoirs vétustes et Vouvert sans cesse renouvelé des paysages d’eau, d’arbres et de ciel nourrira toute son œuvre, poétique et romanesque.A cet égard, l’eau est un élément particulièrement ambigu dans son univers poétique.Le Tombeau des rois s’ouvre sous le signe de l’eau, une eau virginale, pleine d’espérance dans «Eveil au seuil d’une fontaine»: Premiers reflets en l’eau vierge du matin.La nuit a tout effacé mes anciennes traces. 19 L’eau qui est ici symbole de recommencement, d’espoir nouveau, devient dans un autre poème, «Sous la pluie», K un élément enveloppant, camouflant, protecteur, qui relit donne bien son association profonde, archétypale, avec ail l’utérus maternel: Toutes les gouttes du jour Versées sur celle qui dort.Nous n’apercevons son cœur Qu’à travers le jour qu’il fait Le jour qu’elle ramène Sur sa peine Comme un voile d’eau.Plus loin, l’eau renvoit à des profondeurs mystérieuses et menaçantes: inte-aÉ :stk s des use [bits sf :0t s 0 pleine N’allons pas en ces bois profonds A cause des grandes fontaines Qui dorment au fond.Les eaux profondes, les eaux contenues, retenues, les eaux qui s’amassent dans les replis du malheur, les eaux porteuses de tristesse, les eaux salées qui sourdent des profondeurs de la peine, ce sont aussi les larmes: O larmes à l’intérieur de moi Au creux de cet espace grave Où veillent les droits piliers De ma patience ancienne Pour vous garder Solitude éternelle solitude de l’eau. Ainsi l’eau, qui était au départ source de vie et de renouvellement, devient enveloppe de solitude et de mort, comme dans le poème «Nuit»: Je repose au fond de l’eau muette et glauque.J’entends mon cœur Qui s’illumine et s’éteint Comme un phare.Donc tous les grands symboles maternels — la mère en premier lieu, mais aussi la famille, la patrie, l’Église — tout cela prend graduellement figure d’enveloppement mortel pour l’auteur du Tombeau des rois.Les signes de mort s’accumulent au fur et à mesure qu’on avance dans le recueil, le temps s’arrête, la vie se fige: Les parcs et les jardins sont morts Les jeux alignés Ainsi que dans un musée.Je ne sais pas où on l’a mis Les corps figés des oiseaux.Cette mort partout présente, le poète l’habite et l’explore de différentes façons: par cette «petite morte» qu’elle trouve un matin «couchée en travers de la porte»; par quelque fantôme qui loge sous le tain des glaces profondes et qui «se colle à toi comme une algue / .et simule l’amour en un lent frisson amer»; par cette rue fermée («Retourne sur tes pas, ô ma vie / Tu vois bien que la rue est fermée»); par cette veille funèbre, où c’est elle-même qui est la morte, placée dans le cercueil: 21 Qui donc m’a conduite ici?Il y a certainement quelqu’un Qui a soufflé sur mes pas.Quand est-ce que cela s’est fait?Avec la complicité de quel ami tranquille?Le consentement profond de quelle nuit longue?L-.] O doux corps qui dort Le lit de bois noir te contient Et t’enferme strictement pourvu que tu ne bouges.Surtout n’ouvre pas les yeux! La mort est rupture de l’intégrité corporelle et désincarnation.La désintégration apparaît dans ces gestes qu’on laisse «se balancer tout seuls / Au bout d’un fil invisible», dans ces mains coupées qu’on a plantées au jardin; la désincarnation, dans cette image de la fille maigre qui polit ses os: J’ai pour eux des soins attentifs Et d’étranges pitiés Je les polis sans cesse Comme de vieux métaux.Cet état élémentaire du corps, cette réduction au squelette, n’est pas seulement dans le fond, mais aussi dans la forme.Et les os que «la fille maigre» polit, ce sont aussi bien des mots, une parole élémentaire, une poésie réduite à l’ossature du verbe.Et telle est bien la profondeur émouvante des poèmes du Tombeau des rois, des poèmes «tracés dans l’os par la pointe d’un poignard», selon l’expression de Pierre Emmanuel. La traversée des abysses de la mort atteint son comble d’expression dans le poème titre du Tombeau des rois, où l’auteur descend avec son «cœur au poing/Comme un faucon aveugle».C’est vraiment ici la descente au cœur de la nuit, la traversée de la grande noirceur, où toute chair est destinée au sacrifice sur l’autel des morts: Avides de la source fraternelle du mal en moi Ils me couchent et me boivent; Sept fois, je connais l’étau des os Et la main sèche qui cherche le cœur pour le rompre.On ne pouvait pas mieux dire et dénoncer l’oppression physique et morale d’une société dominée par les idées de renoncement à la vie.Mais l’auteur y a survécu, l’auteur en sort, brisée peut-être mais tournée ardemment, avec son cœur faucon aveugle, vers un nouveau matin qui pointe à l’horizon: Livide et repue de songe horrible Les membres dénoués Et les morts hors de moi, assassinés, Quel reflet d’aube s’égare ici?D’où vient donc que cet oiseau frémit Et tourne vers le matin Ses prunelles crevées?Le Tombeau des rois s’achevait sur cette image d’espoir.Quelques annés plus tard, Anne Hébert amorçait un nouveau cycle poétique avec Mystère de la parole, où le souffle s’amplifie, le poème s’élargit et le vers devient verset.On y sent une parole délivrée, sortie des contraintes d’un air 23 raréfié, purgée de la nécessité du cri, en somme, et qui éclate d’abondance dans toutes les directions du monde pour en mesurer l’empan, avec des accents claudéliens: Toute la terre vivace, la forêt à notre droite, la ville profonde à notre gauche, en plein centre du verbe, nous avançons à la pointe du monde.Ce nouveau cycle de poèmes, écrits pour la plupart à la fin des annés cinquante, annonçait une ère de libéralisation extraordinaire au Québec comme l’éclatement d’un printemps longtemps retardé.Ces temps nouveaux le poète en aspirait le souffle, en ressentait l’enthousiasme, et d’autant plus que cette époque correspondait à son épanouissement personnel de femme et d’écrivain.Et c’est ainsi que, gonflés, soufflés par les vents qui se levaient des quatre coins du pays de Maria Chapdelaine, la petite flûte et le violon sur le toit des Songes en équilibre étaient devenus, dans ce Mystère de la parole, de grandes orgues épiques, quasi bibliques, accompagnant l’ouverture d’une Terre promise: La vie est remise en marche, l’eau se rompt comme du pain, roulent les flots, s’enluminent les morts et les augures, la marée se fend à l’horizon, se brise la distance entre nos sœurs et l’aurore debout sur son glaive.(«Des dieux captifs») Le propos du poète se faisait même prophétique à certains moments où perçait une fureur, une colère annonciatrice des violences qui allaient accompagner les revendications nationalistes de la Révolution tranquille: Main mise sur la ville entière, regards aux poings comme des torches, Connaissance sur les places ouvertes, l’arbre de la parole fait de l’ombre pour tout un peuple brûlé de colère.(«Et le jour fut») On sait qu’Anne Hébert n’a jamais été nationaliste, qu’elle est même aux antipodes d’un poète militant comme Gaston Miron, mais comme poète elle a ressenti, voire pressenti, les humeurs du temps.Aussi ne peut-on s’empêcher de songer aux bombes des jeunes extrémistes du FLQ quand on tombe sur ces vers particulièrement prémonitoires: Ô mon amour, fourbis l’éclair de ton cœur, nous nous battrons jusqu’à l’aube La violence nous dresse en de très hautes futaies Nos richesses sont profondes et noires pareilles au contenu des mines que l’éclair foudroie.(«La sagesse m’a rompu les bras») Mais, en même temps, s’inscrivait un autre thème annonciateur des temps nouveaux, dans le poème «Eve»: Mère du Christ, souviens-toi des filles dernières-nées, de celles qui sont sans nom ni histoire, tout de suite fracassées entre deux très grandes pierres.Le mouvement d’émancipation de la femme, la condition féminine, Anne Hébert aura l’occasion de broder amplement sur ce thème dans ses romans, de l’épouse révoltée du seigneur deKamouraska aux filles du Roi et autres orphelines du Premier jardin.Et cette fois encore, non pas avec la rage ou le fanatisme de la militante mais avec la sensibilité pénétrante, avec l’empathie vibrante du poète. 25 On pourrait remonter jusqu’à aujourd’hui, notamment jusqu’aux poèmes inédits qu’elle publie dans le présent numéro des Ecrits, pour montrer que la poésie d ’ Anne Hébert a toujours coïncidé profondément avec son temps.Parce que leur sensibilité et leur intuition poussent des antennes loin dans l’inconscient collectif, les poètes sont de véritables radars de l’histoire, ils enregistrent les moindres éclairs et secousses préalables aux grands bouleversements sociaux.C’est ainsi que dans le Québec des années quarante et cinquante, la poésie d’Anne Hébert a été l’un des pôles majeurs de la libération du verbe et de la conscience.Qui aujourd’hui nous apporte une parole aussi forte, aussi vraie, aussi authentiquement libératrice? 27 LE TITRE DU RECUEIL: LE PREMIER RÉCIT LE TORRENTD'ANNE HÉBERT Jean-Pierre Boucher Le titre d’un recueil de récits brefs annonce la composition de l’œuvre qu’il coiffe.Deux possibilités s’offrent à son auteur: inventer un titre original, ou utiliser celui d’un des récits.A moins de se satisfaire du terme générique «récits» ou «nouvelles», il créera dans le premier cas un titre qui signale au lecteur une piste réunissant ce qui paraît à première vue disparate.Le choix d’un titre identique à celui d’un des récits singularise par contre celui-ci.Sa place dans le recueil est alors déterminante.Rarement dissimulé au cœur du recueil, il occupe plutôt l’une des deux positions prépondérantes, la première et la dernière.En clôture de recueil, il tient lieu de conclusion, conférant à l’ensemble une unité peut-être autrement absente.En ouverture du recueil, il introduit à un univers qu’explorent les récits suivants.C’est ce choix qu’a fait Anne Hébert dans le Torrent} La dimension de ce récit-titre2 a cependant un impact bien différent selon qu’il ouvre ou ferme le recueil.En clôture, il exige quasi obligatoirement un volume imposant, voire le plus imposant des récits antérieurs qu’il complète.La lecture du recueil constitue alors une montée progressive vers ce dernier récit à valeur d’apothéose.C’est là une construction en gradation classique.Le cas du récit-titre en ouverture de recueil est fort différent.Comme aux échecs, plusieurs ouvertures sont possibles.Les deux principales sont simples: la brève et la longue.Amorcer un recueil par un récit court favorise l’entrée rapide du lecteur dans l’univers du recueil.Jacques Perron l’a montré dans ses Contes où «Retour à Val-d’Or» et «Servitude» n’ont guère plus d’une page chacun.La contamination des différents récits entre eux est inversement proportionnelle à leur longueur.Leur brièveté amplifie leur interaction.Le récit-titre posté en ouverture de recueil est toutefois rarement très court, car sa brièveté sied alors mal à sa fonction de rassembleur.Ouvrir un recueil par un long récit, voire le plus long du groupe, dénote par contre une construction audacieuse.Pareil récit-titre risque fort en effet d’écraser de sa masse les autres récits et d’occulter la cohérence de l’ensemble.C’est ce risque qu’a pris Anne Hébert dans le Torrent.La pénétration du lecteur dans l’univers du recueil est ainsi non pas facilitée mais entravée.Le temps matériel de la lecture du seul premier récit entraîne une focalisation sur celui-ci au détriment des suivants et de l’ensemble.Par analogie avec l’ordre des enfants dans une famille, on peut désigner ce phénomène comme le syndrome de l’aîné.L’ensemble des citiques ont réagi ainsi à la lecture du recueil d’Anne Hébert.Leurs analyses portent le plus souvent ( : B( d( éti cd vei l’ai 29 sur le seul récit-titre, les suivants à peine mentionnés, sinon oubliés.Cette attitude nie l’existence d’une composition d’ensemble dans laquelle s’intégre chacun des récits particuliers.Pour reprendre l’heureuse expression de Jean Roussel, une «lecture globale»3 du recueil est essentielle à moins de ne le considérer que comme un réceptacle d’œuvres autonomes.La première édition du Tbrmir4 comportait cinq récits dont trois étaient précédemment parus en revues et deux étaient inédits5.La seconde édition6, qualifiée de «nouvelle édition», fait suivre les cinq récits originaux de «deux nouvelles inédites» dont l’une paraît en revue la même année7, et l’autre, «la Mort de Stella», est véritablement inédite.La disposition des sept récits dans le recueil ne correspond ni à l’ordre chronologique de leur rédaction qui s’échelonne de l’automne 1938 pour «la Robe corail» à l’automne 1962 pour «la Mort de Stella», ni à celui de leur publication préalable en revue qui va de 1943 pour «la Maison de l’esplanade» jusqu’à 1963 pour «Un grand mariage».Leur ordre d’apparition dans le recueil révèle donc une structure formelle dégageant sa signification propre.Cela est particulièrement vrai pour les cinq récits originaux dont l’ordre demeure inchangé dans la «nouvelle édition»8.L’existence de diverses éditions d’un même recueil soulève plusieurs questions.L’étude des variantes éclaire le travail de l’écrivain.La présence d’ajouts — ou éventuellement de suppressions — est non moins importante.Ils peuvent être de deux ordres, internes ou externes.Les ajouts internes ne changent habituellement pas les rapports qu’entretiennent entre eux les différents récits.Tel n’est pas le cas avec les ajouts externes aux récits.L’addition des récits à ceux de l’édition originale modifie la structure entière du recueil.L’endroit où sont insérés les nouveaux récits est de grande conséquence.Glissé entre deux récits en milieu de recueil, l’ajout modifiera sans doute peu la structure d’ensemble.Placé en ouverture ou en fermeture, son impact est au contraire profond sur tout le recueil.C’est le cas de la seconde édition du Torrent.Les «deux nouvelles» ajoutées y sont disposées à la suite des cinq originales.Malgré la disposition inchangée de celles-ci, nous sommes en vérité face à un nouveau recueil, fort différent du premier.Loin de les confondre, il faut les distinguer et les comparer l’un à l’autre.Que le Torrent s’achève sur «la Maison de l’esplanade» (lere édition) ou sur «la Mort de Stella» (2e édition) n’est pas indifférent.Dans le premier cas le recueil se clôt sur le triomphe des forces conservatrices, dans le second sur la perspective de leur dissolution éventuelle.Les liens toujours importants entre les récits d’ouverture et de fermeture indiquent dans la première édition que la tentative de libération de François n’a été qu’un feu de paille puisque Stéphanie de Bichette incarne la permanence de la tradition.Dans la seconde édition, François trouve un double en la jeune Marie.Ne pas tenir compte de l’existence de ces deux éditions du recueil équivaut à négliger un élément formel essentiel à la signification de l’œuvre.La présence en ouverture de recueil d’un récit-titre par ailleurs le plus long du groupe introduit d’entrée de jeu un puissant ferment de déséquilibre.Ajoutée au nombre impair des récits tant de la première que de la seconde édition (cinq et sept mais jamais trois), cette architecture où ce qui vient en premier, et par association le passé, écrase de sa masse ce qui suit, le présent et l’avenir, insère les principaux champs 31 thématiques du recueil dans une structure formelle qui leur est remarquablement accordée.Cette construction bancale évoque en effet l’omniprésence du mal et d’un sentiment de culpabilité chez les personnages affligés de nombreuses tares physiques.François a hérité sa culpabilité de sa mère.Pour expier sa faute avec «l’homme horrible», Claudine contraint son fils à une vie de réclusion et de renoncement dominée par un silence «lourd à mourir» (p.13) et un «mutisme total» (p.10).François se comporte de même avec Arnica.Muet, il est en outre incapable de regarder tout visage humain, surtout celui de sa mère .Frappé par elle avec son trousseau de clés, il devient enfin sourd.Confinée à la cour de la maison familiale, Dominique est de même paralysée, réduite à rêver de pouvoir danser comme Ysa, alors que son père «dur d’oreille» (p.77) accepte la fatalité sans se révolter—«c’est comme ça» (p.94).Emilie, l’humble ouvrière de «la Robe corail» «dont la présence ténue et silencieuse ne se remarque même pas» (p.109), parle si peu qu’on «la croyait muette» (p.109).Elle s’enfonce dans son mutisme après avoir été abandonnée par Gabriel qui a pris en elle «jusqu’au son de sa voix» (p.120).Catherine affiche un air «fautif et coupable» qui résulte de «sa servitude et de sa crainte» (p.133).En s’identifiant comme «Catherine de l’Assistance» (p.137), elle avoue implicitement être comme François une «enfant trouvée», «une fille du vice» (p.136).Sa «taille minuscule» lui a valu le surnom de «la Puce» (p.132) comme si sa croissance avait été interrompue, et elle garde «ses épaules d’enfant battu, son regard oblique, sa tête basse, son air rampant et servile, [.] le ton bas, la voix hésitante, les yeux à terre» (p.133).Le frère de Stéphanie de Bichette, Charles, a été déshérité par son père pour s’être mésallié et il porte sur lui le poids de cette «malédiction» (p.164).La jeune épouse d’Augustin Berthelot aimerait pour sa part être «à jamais délivrée de son corps de jeune mariée» (p.176) et s’arrange pour échapper à son devoir conjugal.Augustin est poursuivi jusque dans la Haute-Ville de Québec par son ex-maîtresse qui personnifie le remords de sa faute d’avoir manqué à son serment d’épouser celle avec qui il a vécu en concubinage.Délia garde une immobilité de morte et s’enferme dans un «silence de pierre» (p.204) qui emplit toute la pièce «d’un poids énorme de révolte et de mépris» (p.206).En acceptant d’habiter sous le toit conjugal, elle se sépare de la médaille de Notre-Dame qu’elle n’avait jamais quittée, «abandonnant ainsi toute prière, tout recours à la grâce de Dieu, entrant d’un coup dans sa vie d’amoureuse honteuse à qui nul pouvoir du Ciel ou de la terre ne pourrait jamais rendre la fierté perdue» (p.209-210).Un mauvais «sort» (p.225) s’acharne enfin aussi sur la famille de Stella frappée par la pauvreté, la misère, les maladies et les morts successives, «mal d’origine» (p.243), «tare secrète» (p.241), »péché originel» (p.242), dont sont responsables les parents qui ne se sont eux aussi jamais mariés.Stella souffre d’une tuberculose dont «la racine du mal était trop profonde dans sa poitrine» (p.228), et sa fille aînée, Marie, souhaite «devenir sourde» (p.226) pour ne pas entendre chanter faux sa jeune sœur.Le chemin de la liberté fait passer beaucoup de personnages de leur état de dépossession à celui de possesssion par des forces occultes auxquelles ils se soumettent volontiers.Le dernier paragraphe du «Torrent» marque autant le second échec de François, la noyade étant pour lui la seule issue, que son acceptation d’un mal en lui jusque là combattu mais auquel il s’abandonne maintenant comme à la seule voie lui donnant prise sur un monde dont il est «dépossédé» depuis sa naissance.La division du récit en deux parties, la première annonçant la seconde qui à son tour reprend la première par le retour de situations analogues, délimite le cercle où tourne François.Dominique se laisse également aspirer par l’élément aquatique, conduite par un guide qu’elle suit aveuglément.Associé au surnaturel, Ysa est issu «d’un monde merveilleux» (p.82).«Ange», «sorcier» (p.105), «démon» (p.87), il pousse en se jetant à la mer, «au cœur même de son démon» (p.106), un «cri de damné qui meurt» (p.106).En lui ouvrant son cœur, Dominique tend son esprit «aux sortilèges marins» (p.75), n’offre aucune résistance à «l’enchantement» (p.79), subit «l’incantation» (p.85), s’engage dans «l’aventure du mystère» (p.96), devient envoûtée» (p.98) par une force supérieure qui «la meut» (p.100), comme le constate le médecin impuissant à son chevet.Le temps de son aventure amoureuse, Emilie vit aussi dans un «rêve» dans lequel l’entraîne Gabriel, surgi dans sa vie «telle une apparition de saint» (p.112), et dont le rire lui semble «le prélude d’un rite mystérieux auquel elle serait conviée» (p.lll).Contrairement à celui d’Émilie, le désir de liberté de Catherine est comblé.L’invasion du pays par les armées ennemies éventre la puissance des «anciens rites» (p.124) et impose un «ordre nouveau» (p.127).S’ouvre devant elle la route de la liberté dans un monde «horrible» mais où elle est «disponible»: «Il n’y a plus d’autorité.L’autorité est morte, corrompue par le centre, pareille à tout le reste.Nous sommes vaincus.Nos traditions orgueilleuses et fragiles sont vaincues.Nous sommes au paroxysme de la liberté.[.] Il n’y a plus ni maîtres, ni serviteurs, ni pères, ni fils.» (p.139).Elle éprouve alors «dans tout son être une circulation sauvage qui bouillonne, la glace et la brûle» (p.131).Révoltée contre «la honte et l’humiliation quotidienne» (p.133) de sa servitude et de sa peur, elle souhaite comme François toucher «au mal puisque c’est la seule brèche par laquelle [elle] puisse atteindre la vie!» (p.134).La première édition du recueil s’achevait cependant par le triomphe de l’ordre domestique.«La Maison de l’esplanade», le récit de clôture, étale en effet dans son titre même la permanence de la tradition centenaire qu’elle incarne.Les deux ajouts de la seconde édition renversent la situation.Augustin Berthelot, le héros d’«Un grand mariage» se retrouve en début de récit installé à la Haute-Ville, comme Stéphanie de Bichette.Au terme d’une longue ascension sociale, il jouit d’une réussite fondée sur le reniement de ses origines, la décision prise de refouler «ce monde insaisissable, incohérent, inutile, délétère qui dormait en lui» (p.186).Il se réconcilie avec les forces originelles en redevenant l’amant de Délia.Sa nature profonde l’emporte finalement sur sa personnalité apprise dont il s’est revêtu comme d’une livrée.Son pèlerinage dans la Basse-Ville l’ouvre «à un envahissement en règle de cette vie seconde, douce-amère, si bien cachée en lui» (p.186), véritable descente aux enfers: «Que le diable m’emporte où il voudra pourvu que je n’aie rien a décider, rien à affronter, rien à prouver, ni à expliquer, ni à justifier, ni à gagner, ni à perdre» (p.190).Au contraire de sa mère Stella résignée à sa mort prochaine, sa fille Marie se bat contre leur sort.En jurant d ’ arracher à une mort précoce son jeune frère, elle rejette le modèle maternel: «Moi, je veux pas vivre comme une bête! Tu m’entends, Stella Gauvin?Je veux pas vivre comme une bête.Moi, je veux pas! Je peux 35 pas!» (p.239).Signe de sa volonté toujours vivace, elle tient en fin de récit contre sa poitrine l’enfant endormi.La seule issue à l’état de dépossession semble donc être pour les personnages celui d’abandon à des forces supérieures.La première édition du recueil s’achevait avec «la Maison de l’esplanade» sur le triomphe du pouvoir social sur les individus.La seconde édition se clôt sur une scène de nature qui, d’une part contraste avec le milieu de la Haute-Ville décrit dans «la Maison de l’esplanade» et «Un grand mariage», et d’autre part rappelle la scène finale du «Torrent».Marie et François apparaissent alors des doubles postés aux deux extrémités du recueil.La difficulté des personnages de se libérer des forces qui les oppriment est illustrée par la lutte tout au long du recueil des première et troisième personnes du singulier en tant que point de vue narratif.L’utilisation de ce procédé traduit une domination grandissante du milieu sur les individus, la première personne du singulier étouffée au profit de la troisième9.Le seul récit narré à la première personne est le premier.Narrateur-personnage, François Perreault raconte lui-même sa propre histoire à partir d’un double point de vue.Rédigée au passé, portant sur des faits survenus il y a quinze ou vingt ans, la première partie évoque rétrospectivement l’enfance de François jusqu’à la mort de sa mère.Écrite au présent, la narration de la seconde partie est simultanée à l’action.François adulte ne dispose plus alors du recul nécessaire à une compréhension étendue de sa situation: «Je n’ai pas de point de repère.[.] Je ne serai jamais un homme libre.J’ai voulu m’affranchir trop tard» (p.36).Le passé écrase ici le présent.L’entreprise de libération de François dont témoigne sa prise de parole tourne en effet court.François 36 interroge son passé pour comprendre qui il est, mais il craint tout autant la lumière qu’il cherche à la faire jaillir: «Puis, il y a là un manque que je me harcèle à éclaircir, depuis ce temps.Et lorsque je sens l’approche possible de l’horrible lumière dans ma mémoire, je me débats et je m’accroche désespérément à l’obscurité, si troublée et menacée qu’elle soit.Cercle inhumain, cercle de mes pensées incessantes, matière de ma vie éternelle» (p.35).L’affirmation du je n’ira pas plus loin dans le recueil.Le combat décisif se déroule dès le récit initial.Le point de vue ironique et distant de «la Maison de l’esplanade» consacrait avec éclat la défaite du je au terme de la première édition.Se retrouve donc ici encore la structure pyramidale inversée caractéristique de ce recueil.«La Robe corail» et «la Maison de l’esplanade» sont narrés par un narrateur externe, omniscient et anonyme.De même «Un grand mariage» et «la Mort de Stella» où le narrateur restreint cependant à l’occasion son champ de vision à celui de certains personnages.Lors de ses promenades dans les rues de la ville, Augustin se rappelle son enfance, ses études, ses dix ans passés dans le grand Nord, et Stella à l’agonie plusieurs scènes de sa vie.«L’Ange de Dominique» est pareillement narré pour l’essentiel par le même type de narrateur sauf pour l’unique prise de parole de la jeune femme à l’approche de sa mort, qui est rendue dans un monologue intérieur mis entre guillements (p.96-98).«Le Printemps de Catherine» contient un passage semblable, «chant intérieur» de Catherine où elle raconte à la première personne sa libération de son passé d’asservissement (p.137).L’essentiel de ce récit est cependant fait à la première personne du pluriel, sans que l’identité de ce nous collectif ne soit clairement établie, et il se termine alors qu’un narrateur externe désigne Cathe- 37 rine tantôt par la troisième personne du singulier, tantôt s’adresse à elle directement par la deuxième personne du singulier.Même en cette circonstance favorable qu’est la guerre pour la libération de l’individu, celui-ci paraît incapable d’affirmer son identité de manière décisive et d’assumer entièrement la commande d’un récit dont sa vie forme pourtant la matière.Tout au long du recueil, le passé engage le présent et l’avenir des personnages, mais jamais avec plus de force que dans le récit inaugural: «J’étais un enfant dépossédé [.] par le décret d une volonté antérieure à la mienne» (p.9) proclame d’entrée de jeu François, coupable d’une faute commise par sa mère.Cet avant-texte détermine toute son existence comme ne cesse de lui rappeler Claudine: «Tu es mon fils.Tu me continues.Tu combattras l’instinct mauvais, jusqu’à la perfection.Tu seras prêtre» (p.19).Sa mère morte, le souvenir des événements dont il se sent responsable l’empêche de vivre, lui «pourrit le soleil sur les mains» (p.38).Même s’il finit par accepter sa condition — «Je veux me perdre en mon aventure, ma seule et épouvantable richesse» (p.65) — , il semble bien que jamais il ne s’arrachera à un état où il a été enfermé avant sa naissance.Les vies de Dominique, Émilie, Stella, Augustin sont également dominées par un passé qui n’apparaît jamais aussi tyrannique que dans «la Maison de l’esplanade».Seule de tous les personnages du recueil, et encore de manière ambiguë, Catherine réussit-elle à la faveur d’un bref printemps de guerre à se débarrasser de son passé de servitude.Chaque récit reprend avec insistance le motif de la destruction de la maison.Séquestré par sa mère à une «grande distance du village» (p.13), «à l’écart de toute voie de corn- munication» (p.14), François cherche à s’évader de «la maison de [son] enfance» qui agit encore sur lui, même après la mort de Claudine.Sa plongée dans le torrent dissout cette maison-prison: «La maison, la longue et dure maison, née du sol, se dilue aussi en moi.Je la vois se déformer dans les remous.La chambre de ma mère est renversée.Tous les objets de sa vie se répandent dans l’eau.Ils sont pauvres!» (p.65).Paralysée, Dominique s’étiole sous la garde de son père et de sa tante dans une maison également à l’écart du village, coincée entre le roc et la mer.Confinée à la cour adossée au rocher abrupt et qui «paraît inaccessible ailleurs que par la maison elle-même» (p.70), elle est libérée par Ysa, «l’enfant sans gîte et sans bagages» (p.82), qui lui fait symboliquement franchir la porte de la maison.De même Emilie s’échappe-t-elle de l’atelier de Mme Grospou à l’aide d’une échelle appuyée contre sa fenêtre que son amant lui fait franchir en la prenant dans ses bras.L’éclatement des maisons atteint son apogée dans «le Printemps de Catherine» où les bombardements ennemis détruisent le village, offrant à la jeune femme l’occasion inespérée de prendre la route: «Chacun quitte sa geôle, sa cuirasse, son étui, ses habitudes, ses conventions, ses manies, ses meubles, sa maison, son jardin, sa terre, sa famille», et «les maisons ouvertes par grands pans laissent voir leurs intérieurs» (p.135).«La Maison de l’esplanade», dernier récit de la première édition, associait la maison aux traditions, à la routine, à l’ordre ancien.Cette maison «de pierre de taille datant du régime français» (p.149) compte plus de pièces fermées qu’ouvertes, chacune condamnée quand partent leurs occupants, «en ayant soin de tout laisser dans la même disposition» (p.150).L’existence de Mlle de Bichette est «une suite de traditions» à respecter: «Oh! à la vérité, la vie de mademoiselle de Bichette se montrait un édifice parfait de régularité.Une immuable routine soutenait et sustentait la vieillotte et innocente personne.La moindre fissure à cette extraordinaire construction, le moindre changement à cette discipline établie auraient suffi à rendre malade mademoiselle de Bichette» (p.148).Cette forteresse de la tradition est située ironiquement face à une esplanade, ouverture sur l’espace auquel elle demeure aveugle.Les deux récits ajoutés dans la seconde édition témoignent cependant d’un éclatement possible du pouvoir des maisons.Suite à son mariage, Augustin Berthelot est propriétaire, rue des Remparts, d’une haute maison, à l’image de la société de la Haute-Ville, «société aux rites immuables, aux arbres généalogiques clairs et précis, faciles à dessiner jusque dans leurs moindres familles» (p.181).Comme Mlle de Bichette, Augustin y vit «au centre du monde» (p.181).Son passé nordique et surtout son enfance dans la Basse-Ville proche du fleuve l’arrachent toutefois à cette vie étriquée.L’arrivée de Délia introduit dans la maison les odeurs mêlées de l’enfance et de la nature que dégagent «des guirlandes de beaux oignons, des pyramides de citrouille orange et des barils de pommes sures» (p.209).Malgré le tragique de «la Mort de Stella», récit-clôture de la seconde édition, la dissolution de la maison familiale préfigure comme dans «le Torrent» une promesse de changement.Stella et ses trois enfants habitent en effet une maison isolée dans la campagne, «étroite cabane de planches, bâtie sur la terre, [.] coiffée d’un toit de papier noir goudronné, à peine incliné» (p.217-8).La fragilité même de «cette cabane [.] en carton» (p.238), perméable au froid et à l’eau, annonce sa disparition imminente.La dernière scène du récit et du recueil nous montre Marie sur le perron de la maison, aspirant les odeurs de la campagne environnante.L’écroulement des maisons coïncide dans tous les récits avec l’accès des personnages à la pleine nature.Les maisons coupent en effet leurs habitants du contact avec la terre, l’air et l’eau.Prisonnier dans la maison de sa mère, François n’a jamais eu accès à «la campagne offerte par la fenêtre» (p.9).Totalement insensible à la nature environnante, Claudine s’obstine à sarcler un carré de betteraves et à labourer la terre dure.L’«homme horrible», peut-être le père de François, sale et couvert de boue, dégage une «odeur fauve» mêlée «aux relents du marécage» (p.16).La remontée de François vers la lumière s’accompagne d’un abandon des tâches agricoles utilitaires: «Et, délaissant foin, faucheuse, légumes, fruits, mon âme se laissait gagner par l’esprit du domaine.Je restais des heures à contempler un insecte, ou l’avance de l’ombre sur les feuilles» (p.30-1).Il fait finalement corps avec le paysage tout entier: «Je suis identifié au paysage.Livré à la nature.Je me sens devenir un arbre ou une motte de terre [.].La pluie, le vent, le trèfle, les feuilles sont devenus des éléments de ma vie.Des membres réels de mon corps.Je participe d’eux plus que de moi-même» (p.37).Au dernier récit, Marie ouvre de même la porte de leur cabane pour qu’envahissent la cuisine la lumière et la beauté calme de la plaine.Le premier paragraphe du second récit décrit d’entrée de jeu l’opposition irréconciliable entre le village et la famille dont Dominique est prisonnière et les éléments premiers de la vie: «Entre la falaise et la mer, la ville minuscule est tapie contre le roc.On la dit à l’abri du vent; mais, par-dessus la 41 ville, le vent emmêle ses courants, et le vent de la mer rejoint celui de la falaise: c’est une petite ville sise sous une fontaine de vent.Tout y paraît paisible et rangé, et le vent, comme un nuage dominant les toits, glisse, court, et fait mille figures mystérieuses, pareilles à des présages» (p.69).Ysa entraîne la la jeune femme vers la mer, lui donnant avec le goût de la ie, danse celui de suivre «des rythmes sauvages» (p.83).Gabriel, la un gars de chantiers, rappelle à Émilie le bois de son enfance in- où les feuilles sentaient bon (p.114), et les deux amants s’en :ù vont à travers champs, «sautant les clôtures et les ruisseaux» èie (p.114), s’enfonçant dans la forêt où ils font l’amour dans une eut clairière éclairée par la lune.Augustin renoue avec les forces liée de la vie en séjournant dans son manoir, lieu de migration des te oies sauvages, et où la lumière et «l’odeur du sol humide et use, des feuilles macérées» (p.175) lui rappellent le Grand Nord: tdu «Là-bas, tout là-bas, après des jours d’eau grise: la terre : oii ingrate gelée comme la lune, des vêtements fourrés graissés ia|e.à l’intérieur comme des sardines, des chiens sauvages aux idau yeux bleus, puis l’été singulier qui vient avec des lichens doux 0 sous les pieds, des paysages pierreux, des jours de mai aveuli giants de lumière, et la femme à l’odeur forte qui se donne 0 sans jamais se reprendre» (p.200).Seule de tous les person-jAu nages, Stéphanie de Bichette se barricade dans sa maison, jbane dont elle ne sort que pour effectuer toujours la même promenade routinière, et qu’elle réintègre en fermant les fenêtres de façon étanche, disposant «plusieurs doublures d’étoffes et de eDt(ée lattes vernies entre elle et les maléfices de la nuit» (p.154).La présence de l’eau évidente dans le récit-titre s’é-pde tend en vérité à plusieurs autres.François s’échappe de sa prison en communiquant avec l’esprit du domaine environnant, fait de marécages et de chutes.En s’identifiant au torrent, il retourne à l’élément aquatique originel.Dominique effectue le même cheminement.Elle suit Ysa venu «sur les vagues de la mer» (p.75) et qui a capté les «sortilèges marins» (p.75).Les deux jeunes gens plongent dans la mer et rejoignent ainsi «le centre obscur des grands rythmes et des marées» (p.106).Ysa décrit à la jeune femme le choix qui s’offre à elle, et qui est celui auquel sont confrontés plusieurs autres personnages du recueil: Toi, qui es près de la mer, savoure bien l’amer de ce goût d’eau qui pénètre toute chose.Tressaille aux cris sauvages des oiseaux aquatiques.Ne détourne pas ton âme de l’angoisse, goûte-la, tel un don supérieur.Regarde les feuilles: elles dansent, fidèles au vent, jusqu’à la dissolution complète.Les vagues, les nuages suivent un rythme sans jamais se reprendre; les enfants jouent: seules les grandes personnes ne savent ni jouer, ni suivre un rythme qui les dépasse.Il faut se décider une fois pour toutes: ou ne pas partir, et amasser, pour la perditiion de soi, des choses qui portent déjà en elles leur propre germe de décomposition, ou tout quitter pour le trait du moment, aussitôt né, aussitôt détruit, et le refaire chaque fois aussi excellemment que pour l’Éternité.La voix parle à travers le vent et le bruit des vagues.Dominique regarde de loin le ballet des goélands.Les ailes blanches tracent des chemins invisibles et toujours à refaire dans le ciel, tandis que les gens d’ici, craignant le risque et, satisfaits d’eux-mêmes, restent enfoncés dans l’ornière, à perpétuité (p.99-100). Attirée par Gabriel dont les yeux luisent «comme les rivières délivrées après la débâcle du printemps» (p.112), Emilie sent en elle que «la digue s’est rompue» (p.113).Augustin se serait-il pour sa part arraché à son existence dévorée par les affaires s’il n’était retourné sur le bord du fleuve, rappel des «mille cascades délivrées» (p.184) du Nord.En se terminant avec «la Maison de l’esplanade», la première édition du recueil excluait la nature sauvage et l’eau.La seconde édition s’achève avec «la Mort de Stella» sur une reprise de la fin du premier récit.Stella et ses enfants habitent au cœur d’un domaine aquatique où coule une rivière dont l’un des deux embranchements est semé de rapides.La nuit, Stella entend comme François le bruit du torrent: «Depuis que Stella restait de longues heures éveillée, la nuit, à tousser et à grelotter dans sa chemise mouillée de sueurs, elle se laissait envahir par le bruit des chutes.C’était un immense abandon aux forces obscures de ce monde» (p.219).Pendant son agonie, la pluie tombe sans arrêt sur le toit de leur «maison de carton» qu’elle transperce: «Il pleut très fort.Chaque goutte de pluie se détache, nette et dure sur le toit.Puis, les gouttes viennent toutes ensemble en avalanche.L’eau coule du toit dans la chambre, fait flic flac avec entrain, gicle dans les seaux déjà pleins» (p.239).Sa fille Marie se laisse en fin de récit pénétrer par «la beauté odorante de la plaine, murmurante d’eau et d’insectes» (p.248), en tenant dans ses bras son jeune frère qui «grimace en rêves sous une averse salée» (p.248).La montée de l’élément aquatique s’accompagne souvent de la présence d’animaux sauvages, non asservis par l’homme à des tâches utilitaires.Le chat et le cheval sont ainsi associés aux forces occultes.«Aussi agile qu’un chat» (p.79), Ysa a dans les yeux et la démarche «quelque chose de félin» (p.76).Stella «aiguise ses pattes, lentement, indéfiniment» (p.240) sur le drap comme une chatte.En revanche, Mlle de Bichette, au diminutif ironique, est «une petite vieille, haute comme une chatte à genoux» (p.163).Claudine n’a quant à elle jamais voulu avoir de chat, «probablement parce qu’elle savait qu’aucun d’eux ne se plierait jamais à la servitude, [n’acceptant] que des bêtes qu’on peut tenir en main et faire ramper, tremblantes à ses pieds» (p.51).L’arrivée peu de temps avant sa mort d’un chat, «bête maléfique» (p.52) qui épie François, annonce la venue d’Arnica, la «sorcière» (p.52) au même regard perçant.Le cheval est cependant la bête rebelle par excellence.Si Claudine a fait mourir à la tâche Éloi, elle se heurte à Perceval, «cheval quasi sauvage [qui] ne se laissait pas mater» (p.31).Cette bête vit dans la fureur et la rage perpétuelle d’être enchaînée, «démon captif» (p.34) qui, délivré, tuera sa maîtresse.La couverture dont s’enveloppe Catherine sur le chemin de la liberté est aussi l’«ancienne des chevaux» (p.134) à laquelle elle tient précieusement.Avant sa «descente aux enfers» de la Basse-Ville, la situation d’Augustin Berthelot est analogue à celle de Stéphanie de Bichette, et leurs équipages se ressemblent.Celle-ci effectue ses promenades routinières traînée par «une vieille rosse» (p.158) menée par un «cocher endormi» (p.159), alors qu’Augustin se fait conduire par une paire de chevaux qui finissent «par attraper le souffle dans les côtes abruptes de la ville» (p.182) et que conduit un cocher endormi, «le menton sur la poitrine, offrant aux passants sa nuque maigre de poulet crevé» (p.187).Quand il se remémore son passé, il bougonne «contre la lenteur précau- 45 donneuse des chevaux» (p.190) freinés par le cocher, et rêve que son équipage avance «sur une route imaginaire très étroite d’où tout chemin de traverse se trouvait soigneusement banni» (p.201).Les bêtes sauvages montrent donc à l’homme asservi le chemin de la liberté.Étienne, le mari de Stella, n’a-t-il pas failli mourir dans un feu de forêt en voulant se cacher, alors qu’il «aurait fallu courir avec les animaux sauvages débusqués, souffle à souffle, au pas de charge, dans une panique folle, à la recherche de l’eau et de l’air» (p.234).Le Torrent présente donc en ouverture de recueil un récit-titre dont l’importance témoigne d’une esthétique de la discordance.Affligés de tares physiques et morales, prisonniers de leur milieu, les personnages arrivent difficilement à se libérer.La prise de parole initiale de François tourne court.Le motif récurrent de la maison détruite souligne cependant la présence chez plusieurs d’un fort sentiment de révolte.Ce désir de renversement des valeurs sociales honnies pouvait-il être mieux représenté qu’en donnant au recueil son architecture de pyramide inversée?L’ajout de deux récits en clôture de la seconde édition du recueil modifie par ailleurs profondément sa structure.La première édition s’achevait avec «la Maison de l’esplanade» sur l’apothéose des forces de la mort.Dans la seconde édition, à partir d’une situation semblable à celle de Stéphanie de Bichette, Augustin Berthelot renoue tout d’abord avec les forces de la vie.Puis Marie, dans «la Mort de Stella», apparaît comme une réincarnation de François, mais portant dans ses bras la promesse d’un avenir meilleur personnifié par son jeune frère arraché à la mort.Au lieu de s’y opposer, le dernier récit de la seconde édition reprend le premier mais en lui donnant une conclusion différente. NOTES 1.Anne Hébert, le Torrent, nouvelle édition suivie de deux nouvelles inédites, Montréal, Éditions HMH, «l’Arbre no 1», 1963,248 p.Toutes les références à l’œuvre seront désormais indiquées dans le texte entre parenthèses et renvoient à cette édition.2.Je propose cette appellation pour désigner le récit qui dans un recueil lui donne son titre.3.Jean Rousset, Forme et signification.Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, Librairie José Corti, 1962, p.XII.4.Le Torrent, Montréal, Éditions Beauchemin, 1950,171 p.5.«la Maison de Amérique française, septembre 1943, p.38-47, et novembre 1943, p.42-47; «l’Ange de Dominique», Gants du Ciel» 9, automne 1945, p.15-40; «Au bord du torrent» [«le Torrent»], Amérique française, octobre 1947, p.32-43.«La Robe corail» et «le Printemps de Catherine» étaient pour leur part des inédits.6.Voir note 1.7.«Un grand mariage», Châtelaine, avril 1963, p.30-31, 54, 56, 58, 60, 62, 65.8.On ne tient pas compte ici de l’édition française de 1965, et de l’édition anglaise de 1973 où «l’Ange de Dominique» est supprimé.9.Ce n’est pas la seule œuvre de l’époque ainsi composée.À titre d’exemple, rappelons que Ils posséderont la terre de Robert Charbon-neau publié en 1941 s’amorce par un long prologue écrit à la première personne du singulier, et dont le narrateur est André Laroudan, alors que la suite est narrée à la troisième personne par un narrateur externe non identifié disposant d’un point de vue omniscient. 47 NOTES SUR LE PREMIER JARDIN, D’ANNE HÉBERT* Jeanne Lapointe Le premier jardin, d’Anne Hébert, déconcerte à première lecture, ceux qui pensaient retrouver là quelque grande saga pleine de passion et de fureur comme Kamouraska ou Les Fous de Bassan.Le premier jardin malgré le sous-titre roman, bouscule les règles du genre.Un récit tout simple, celui d’une visite à Québec, encastre des évocations-poèmes, qui nous tiennent souvent «au bord des larmes», selon le bel aveu de Jean Royer dans Le Devoir (17 mars 1988).Quelques-uns des thèmes présents ici apparaissaient déjà dans les Poèmes.Souvenez-vous: J’abandonne les petites villes de mon enfance Je te les offre Comprends-tu bien le présent redoutable Je te donne d’étranges petites villes tristes Pour le songe Et ailleurs on lisait: Retourne sur tes pas ô ma vie Visite ton cœur souterrain L’œuvre est «cachée comme derrière un rempart.Il y a dedans un secret», disait dès la parution du livre une très sensible et très lucide lectrice d’Anne Hébert.— «Il y a toujours un secret», reconnaissait Anne Hébert elle-même devant ce commentaire.Les lecteurs ou lectrices qui s’arrêtent surtout au récit premier, cette simple promenade d’une comédienne de passage avec un jeune homme aimable, parcours entrecoupé de rêveries et de souvenirs, s’aperçoivent bien vite que cette promenade n’est pas innocente.«Mais prenez-y garde», disait déjà Pierre Emmanuel dès la préface des premiers poèmes.«Cette discontinuité est la vôtre, non celle du poète [.] Les mots d’Anne Hébert [.] si loin que vous les sondiez, vous ne les épuiserez pas.Les espaces qui sont entre eux, les vides [.] ne le sont que pour le lecteur superficiel: ce sont en vérité des étendues de relation, innervées de rapports invisibles, que le lecteur peut susciter ou même créer à sa guise.» Emmanuel nous indique déjà en somme comment lire une «œuvre ouverte», chacun la prolongeant selon ses voies.Prenons-y garde, nous aussi, à cette promeneuse parmi nos rues.Ces rues ont leurs traquenards.Et la démarche est celle des poètes.«Elle a accès à ce qu’elle ne sait pas encore, qu’elle devine seulement dans les ténèbres du temps qui marche.» Ce «temps qui marche» constitue le thème unificateur de ce livre poignant et superbe.S’y entremêlent 49 aussi la quête de l’identité et la recherche des origines, illustrée en particulier par cette litanie des noms réels des Filles du Roi que nos historiens n’avaient pas cru bon de retenir, ces jeunes femmes, orphelines, ou sans foyer, ou vagabondes, parfois accusées de mendicité ou délits divers, toutes enfermées et abandonnées à La Salpêtrière, puis un beau jour emmenées ici pour croître, se multiplier et peupler notre terre.Leur sang coule encore dans les veines de la plupart d’entre nous.Comme déjà dans les Poèmes, apparaît alors une inoubliable célébration en l’honneur de cette grande mère Ève collective «embarquée un jour sur un grand voilier [.] pour venir vers nous qui n’existions pas encore, pour nous sortir du néant et de l’odeur de terre en friche.» Cette structure du livre par enchâssement d’évocations, reliées au moyen du léger fil conducteur du récit premier, fait penser à un coffret aux tiroirs secrets, remplis d’objets du passé, sorte de grand poème épars retenu ensemble par le cœur toujours battant de cet inexorable «temps qui marche».Dans un texte dépouillé de toute rhétorique ou sentimentalité vont défiler des oubliées de notre histoire.Que signifient, par exemple, et quel lien rattache ensemble ces quatre litanies de noms de fillettes ou de femmes: noms réels des Filles du Roi, liste des orphelines brûlées vives à l’Hôpital Saint-Charles (appelé ici Hospice Saint-Louis), à Québec en 1927, autre série des noms de ces orphelines en robe de serge noire qui reviennent plus tard à la mémoire de Flora Fon-tanges, beaux prénoms anciens des bonnes de la Grande Allée; GEMMA, AURORE, LUDIVINE, JULIA et les autres.Il y a des réseaux d’allusions bien concrètes dans ce livre déchirant, grave et doux à la fois, plein de «connaissance, de compassion, d’enracinement» comme il est dit de Flora Fon-tanges s’identifiant à ses personnages.La rencontre d’aujourd’hui pourrait rappeler un peu celle de Flora Fontanges avec ses jeunes amis: «Ils sont assis par terre dans le petit parc de l’Esplanade.Ils attendent de sa part on ne sait quel discours magique [.] Ne possède-t-elle pas le pouvoir de changer les mots ordinaires?.Elle voudrait être à la hauteur de leur attente.Leur réciter un beau poème tout bas.tout contre leur oreille.» [.] Ces notes sont extraites d’une allocution de présentation d’Anne Hébert, à TUniversité Laval, le 6 avril 1988, lors du lancement au Québec de Le premier jardin. 51 SYMBOLISME DE L’EAU DANS DEUX ŒUVRES DRAMATIQUES: LE TEMPS SAUVAGE D’ANNE HÉBERT ET DOUBLE JEU DE FRANÇOISE LORANGER.Lucile Martineau Entre 1948, Tit-Coq de Gratien Gélinas, et aujourd’hui, le théâtre québécois a passé par de rapides et constantes mutations, dont les manifestations les plus surprenantes sont peut-être la percée internationale de Michel Tremblay et le succès de salle des pièces féministes.Alors que les années 60 peuvent apparaître comme ayant déjà établi une sorte de classicisme, avec Marcel Dubé et Françoise Loranger première manière, des fermentations internes préparaient en même temps l’explosion à la fin de la décennie, de ce qui a été appelé «le Nouveau Théâtre», et pendant ces moments d’extrême vitalité et de quelque confusion, durant lesquels le mouvement féministe ne s’était pas encore vraiment concré- tisé, deux pièces, peut-être mal remarquées dans l’effervescence générale, ont fait usage du symbolisme de l’eau.C’est un thème étemel, mais ici, grâce aux ressources de la convention théâtrale, il acquiert une beauté particulière, et peut-être surtout des significations spéciales, à la fois pour la dramaturgie québécoise et pour l’œuvre des deux auteurs, Anne Hébert, jusqu’ici surtout connue comme poète et romancière, et Françoise Loranger, déjà solidement établie dans le théâtre et la télévision.Bien qu’Anne Hébert ait travaillé et écrit pour Radio-Canada, Le Temps sauvage est son seul ouvrage pour la scène.Classique de forme, et claudélienne par son sens de grands mouvements intérieurs et par les accents poétiques, parfois même liturgiques de son dialogue, la pièce n’a reçu, nous a-t-on dit, qu’un succès d’estime à la représentation, en 1966.Il semble plutôt aujourd’hui qu’elle a souffert d’incertitude dans l’interprétation.Agnès Joncas, femme orgueilleuse autrefois trahie par sa propre sœur, a voulu défier ce monde injuste et ingrat en créant une sorte d’anti-monde à elle.Forte du pouvoir de maternité que lui a conféré un mari épousé sans amour — un des personnages les plus complexes et les plus émouvants d’Anne Hébert — Agnès élève son clan dans une nature isolée, où elle seule fait la loi, «.à l’abri du monde entier, dans une longue enfance sauvage et pure.» Mais la vie elle-même déjouera ces plans, la vie représentée par ses enfants et l’enfant innocente de sa perverse sœur, toute cette nouvelle génération avec ses désirs, ses besoins et ses gestes.Au dernier acte, pendant un été étouffant et une longue sécheresse qui tarit tous les puits du village en contrebas, la fille la plus révoltée forcera sa mère à s’ouvrir malgré elle à la vie et aux autres, en invitant l’enfant des voisins à remplir ses seaux à leur puits, qui retient jalousement les eaux de la montagne.Une des grandes beautés de la pièce est justement la manière dont le thème de l’eau est lié à la structure dramatur-gique, la manière dont tous les mécanismes convergent irrésistiblement vers le moment final du don de l’eau, moment qui garderait tout son sens même sans le soutien du dialogue, comme dans un ballet par exemple, grâce à l’ingéniosité cachée de l’arrangement des actes et des saisons.Pendant les deux premiers actes en effet, les eaux du long hiver sont figées en neige et glace, puis au troisième les rivières débordent avec toute la violence d’un printemps tardif, tandis que la rébellion des jeunes commence à se préciser, et au quatrième, l’été brûlant, l’eau est maintenant en réserve au plus profond de la terre.Cette richesse cachée nous fait naturellement penser au thème du secret, si important dans la poésie d’Anne Hébert {Le Tombeau des rois, ou l’évocation saisissante d’un poème comme «L’Envers du monde»), mais c’est aussi la seule fois, dans l’œuvre entière, depuis Le 7bAre/U jusqu’à Le premier jardin, que l’eau n’a pas une signification inquiétante mais au contraire bienfaisante, positive.Naturellement, il serait facile de voir ici des réminiscences, plus ou moins conscientes, d’un christianisme lointain et tenace.Mais ce serait une interprétation trop étroite, et cette eau de réserve à partager est beaucoup plus qu’une eau sacramentelle.Elle est aussi la provision d’eau du voyageur, de Pexorciste.Temps sauvage se situe exactement à mi-chemin, écrit en 1963, entre la publication du premier livre Les Songes en équilibre, et celle du plus récent Les Fous de Bassan (1942 et 1982).C’est aussi le moment où Anne Hébert va s’éloigner de ses sources vives en se fixant à Paris, et c’est enfin les débuts de la 54 troisième période de sa création continue.Ayant déjà réussi un roman Les Chambres de bois, elle va désormais cheminer dans un univers nouveau, probablement plus redoutable que ses univers poétiques précédents, et dont les étapes sont Kamouraska, Les Enfants du Sabbat, Héloïse, Les Fous de Bassan et Le premier jardin.Elle va donner corps et visage à la violence, à la folie, à la sorcellerie, au meurtre, au vampirisme, à tous les fantasmes d’une inquiétante fin de siècle, et sortir apparemment intacte, nous donnant par là l’espoir de pouvoir faire de même.Le Temps sauvage a peut-être été pour son auteur un temps privilégié, un temps de repos et de douceur, et un point tournant.Pièce sous-estimée, mal comprise et pas assez connue, elle a plus d’affinités pour le théâtre nouveau que la critique ne l’a senti en 1966, car elle est en réalité un cérémonial, sa langue accusée d’artificiel et de préciosité représente un extrême dont Les Belles-Sœurs représentera l’extrême opposé, et par là elle prépare une rupture prochaine avec la convention théâtrale des années ’60.Comme moment de dramaturgie québécoise, elle est plus près de Sainte Carmen de la Main (1976), que des pièces de Marcel Dubé qui lui sont contemporaines.Double Jeu de Françoise Loranger, le contraste est total, sauf sur un point, mais le point majeur: il s’agit de nouveau ici de changement, de transition, de rupture même, et de renouvellement.On peut se demander quelles forces ont poussé Françoise Loranger, au sommet de son succès à la scène comme à la télévision, si peu de temps après la réussite & Encore cinq minutes, à prendre le risque d’abandonner les formes conventionnelles pour une pièce aussi révolutionnaire que l’indique le vocabulaire de ses critiques: psychodrame, 55 happening, expérience, jeu, test, aventure, spectacle de participation.etc.Sur la scène, une classe des cours du soir, treize hommes et femmes ordinaires, d’âges et d’occupations variés, venus pour prendre part, avec un professeur, à un test de comportement dont la base est le texte suivant: «Une jeune 1 fille voit un jour de l’autre côté d’une rivière un jeune homme dont elle devient amoureuse.Aussitôt, elle part à la recherche d’une barque afin d’aller le retrouver.Après une longue marche dans la forêt, elle rencontre un solitaire à qui elle raconte son histoire.Le solitaire refuse de lui prêter sa barque et lui conseille d’oublier ce garçon qu’elle ne connaît même pas.Le plus qu’il accepte de faire pour elle est de lui indiquer ]ue l’adresse du passeur.La jeune fille va voir le passeur qui ,M refuse de lui faire traverser la rivière à moins qu’elle n’accepte ni! de se mettre nue devant lui.Elle le fait, et le passeur la conduit sur l’autre rive où elle rencontre un arpenteur à qui elle demande de la guider à travers un marais qui la sépare encore [d du jeune homme.L’arpenteur refuse d’abord, mais après fiinn avoir écouté son histoire, il veut bien la conduire à la condi-soni tion de faire l’amour avec elle.Elle accepte.Et la voici enfin devant l’homme qu’elle aime, à qui elle raconte toutes les [jsl difficultés qu’elle a dû surmonter pour arriver jusqu’à lui.Le litd jeune homme la regarde avec dégoût et la repousse en lui ême.disant qu’il n’a rien à faire avec une fille comme elle.» Le titre est modeste, car malgré la nature simpliste et ;à abracadabrante des péripéties (qui ne contredit d’ailleurs pas assit celle des psychodrames professionnels lesquels, visant la connaissance de soi, sont faits pour déclencher des réactions mailt intenses, parfois même violentes), Double Jeu recèle d’in-Udit nombrables richesses et met en marche d’innombrables mé- canismes dans le conscient et l’inconscient des spectateurs.Mais la pièce va beaucoup plus loin et c’est là son originalité la plus grande: comme résultat d’un travail de collaboration étroit entre l’auteur et le metteur en scène, André Brassard, elle a jeté les bases d’une véritable interaction entre la salle et l’action dramatique.A chaque représentation, il était prévu en effet de faire descendre les acteurs parmi les spectateurs, de leur parler et de les encourager à venir eux-mêmes improviser sur la scène un épisode de leur choix, préparant ainsi une sensibilité nouvelle, une réceptivité nouvelle pour le théâtre à venir.Que 248 personnes soient venues interpréter 53 scènes au cours des 29 représentations de Double Jeu est certainement une justification de l’étonnant projet de Françoise Loranger, qui raconte avoir été elle-même tellement prise au jeu qu’elle était surprise au début quand, à la fin de l’entracte, les comédiens étaient rappelés sur la scène pour que reprenne la vraie pièce.Pourtant, et bien au delà de toute participation active, la force de celle-ci réside probablement dans le choix du symbole central, la rivière, c’est-à-dire l’eau en mouvement, dont on connaît bien le pouvoir obsédant, et qui parle à l’imagination même du simple lecteur.A la représentation, et grâce aux ressources modernes de l’audio-visuel, la rivière est rendue concrète en étant projetée sur un vaste écran central.C’est une vraie rivière du Nord au printemps, gonflée, menaçante, dangereuse, implacable, et aussi inévitable que les conditions de la vie qu’elle symbolise.Et c’est une vision plus saisissante encore parce qu’elle est imaginaire, car comme l’ont remarqué des critiques québécois, le symbole de la rivière, si simple, est un symbole ancestral qui rattache curieusement cette pièce d’avant-garde à la tragédie antique. L’éloquence que la rivière déchaîne fait foi de la fascination que celle-ci exerce.Dans le texte, les étudiants-acteurs la décriront comme «un torrent», «tumultueuse», «dangereuse», «traître», «vertigineuse», «pas navigable», «en délire», etc.Chez eux, elle dévoilera des mécanismes cachés, déclenchera des comportements inattendus, désunira des couples, apportera des révélations de tendresse ou d’égoïsme, mais le risque qu’elle pose est celui-même de la condition humaine.Avec Françoise Loranger, nous ne sommes pas seulement «poussés vers de nouveaux rivages», mais nous sommes condamnés à avancer, sous peine de périr sur place, ce qui est la pire forme de la fatalité.Imagine cette eau qui se précipite sur toi, imagine la beauté bouleversante de cette eau capable de t’engloutir à tout moment, et qui te porte là où tu veux aller, parce que tu veux y aller! Au moment où le théâtre québécois était déjà en train de s’engager dans une voie qui lui était enfin totalement propre, vers des formes nouvelles pour lesquelles d’autres dramaturges ont reçu plein crédit, peut-être un peu injustement, Françoise Loranger semble ouvrir d’avance la porte à toute l’aventure.Ses deux autres pièces de la période, Le Chemin du Roy, et Médium saignant, (1968 et 1970), sont plus marquées par leur date et par leur identité québécoise.Pour cette raison, peut-être, son Double Jeu, pièce préférée de son auteur, trouvera-t-il un jour sa vraie place dans l’évolution de la dramaturgie en général, et une signification spéciale pour toutes les époques où des individus, un groupe ou un peuple se cherchent, à travers l’existence ou à travers le théâtre. 58 Aussi différentes que soient les deux pièces Le Temps sauvage zl Double Jeu, et leurs auteurs, leur message aquatique est le même en ce qu’il est un acte de foi devant le risque de vivre.i L’ACCOMPAGNATEUR DU MOURANT 61 L’ACCOMPAGNATEUR DU MOURANT Barbara Trottier Pour achever le reste de notre vie dans la paix et la pénitence, demandons au Seigneur une fin chrétienne, sans douleur, sans honte, t paisible.1 Liturgie de S.Jean ) Chrysostome La mort d’autrefois était une tragédie, plus ou moins comique, où on jouait à celui qui va mourir.La mort aujourd’hui est une comédie, toujours dramatique, où on joue à celui qui ne sait pas qu ’il va mourir.Philippe Ariès Naguère encore et depuis la nuit des temps, la mort et son mystère angoissant appelaient tout un cérémonial destiné à maintenir ou rétablir l’ordre troublé par le trépas, dans une famille, une collectivité, un royaume, selon l’importance et le grade du trépassé.Par contre, plus près de nous et de notre temps, on a semblé vouloir conjurer, contourner, apprivoiser, aseptiser, dédramatiser, désacraliser, banaliser, voir occulter la mort pour qu’elle ne comporte plus ni mystère, ni angoisse.Aujourd’hui, toutefois, la mort reprend une place nouvelle dans notre conscience grâce à des penseurs qui ont . ouvert la voie à ce qu’on peut appeler la thanatologie.En France, Philippe Ariès; aux États-Unis, le Dr Élisabeth Kü-bler-Ross.Bien d’autres encore.Grâce à eux se définit une sociologie ou une psychologie (ou un mélange des deux) de la mort comme processus terminal ou agonique plus ou moins prolongé, nécessitant, outre les soins, l’hygiène, la technique perfectionnée et le personnel spécialisé de l’hôpital, une approche plus morale, une dimension spirituelle (au sens large du terme) susceptible d’équivaloir dans une certaine mesure à l’entourage familial de jadis quand on mourait chez soi entouré des siens.Car il ne s’agit pas uniquement de prodiguer aux mortels, malades et finalement mourants, les meilleurs soins matériels possibles que permettent une science, une technologie devenues des fins en soi, trop axées sur les défauts matériels ou mécaniques du corps.Il s’agit d’ajouter à l’allègement des souffrances physiques le souci moral de l’humain, de la personne humaine, de la personne mourante.Serait-ce par suite d’un matérialisme pratique en réaction peut-être contre les valeurs d’antan qu’on oublie cette dimension humaine dont l’absence vaut probablement à nos sociétés tant de solitaires, de marginalisés, de mésadaptés, comme aussi tant de mourants spirituellement abandonnés dans nos hôpitaux?Or, pour chacun des groupes précités, et nombre d’autres, il y a de plus en plus de bénévoles dans des domaines de plus en plus nombreux.Entre autres, il y a un groupe qui s’occupe très exactement de l’accompagnement des mourants.«L’accompagnateur» veut dire celui qui est avec, qui est présent, au sens fort du terme, au chevet du mourant 63 lorsque les soignants ou la famille ne peuvent pas y être; et à plus forte raison, lorsque le mourant n’a ni famille ni ami.La célèbre thanatologue, le Dr Elisabeth Kübler-Ross, a fait œuvre de pionnière aux États-Unis dans le domaine de la phase terminale de la vie.Sans nier la nécessité et la valeur de la médecine et de l’hôpital, elle plaide pour une attitude plus compréhensive envers le malade qui meurt, afin qu’on accepte que la mort est notre fin inéluctable à nous tous, et pas simplement un échec médical qu’il faut occulter (et par là priver le mourant de la tendresse et de la compréhension dont il a besoin).Tout est dans cette présence compréhensive.Il ne s’agit pas de s’activer, bien au contraire, mais d’être là, de parler ou de se taire, et surtout d’écouter.De rester là, tranquillement, sans compter son temps.Car, à cette époque où tout le monde est pressé, ce que nous, les accompagnateurs, pouvons offrir, c’est notre temps.Ce n’est pas simple bien sûr.Nous ne sommes pas des êtres simples.Chaque mourant, comme chaque accompagnateur, est une personne spécifique, et il n’y a pas de façon uniforme et globale de l’aborder.Nous avons, cependant, quelques points de repère pour nous orienter et améliorer notre compréhension: ce sont les étapes de fin de vie, telles qu’analysées par le Dr Kübler-Ross.Chacun à sa manière doit faire face à l’ultime épreuve de l’existence, en la refusant ou en l’acceptant, en se révoltant ou avec détachement, tristement ou agressivement.Tous ces mouvements vont de pair avec les diverses étapes psychologiques possibles à l’approche de la mort.Il s’agit pour l’accompagnateur de bien comprendre la nécessité de ces étapes, qui sont autant de mécanismes de défense permettant au mourant de réduire son angoisse et de s’adapter tant bien que mal à son état.Lui laisser exprimer sa détresse est donc fondamental, quelle que soit la forme qu’elle prenne.Il s’agit de lui offrir un soutien, lui tenir la main, lui parler s’il le veut, ou ne pas parler du tout, car il y a silence et silence: une présence réconfortante peut se passer de paroles.Alors moi, l’accompagnatrice, qu’est-ce que je ressens, moi, à côté de celui ou celle qui gît là, avec les tubes, les bouteilles, les appareils, qui respire difficilement en dépit de l’oxygène, qui ne peut plus parler, qui ne répond que faiblement ou pas du tout à la pression de ma main, qui souffre et qui va bientôt quitter cette vie?Eh bien, je ressens une immense solidarité.Nous partageons la même condition humaine; il s’agit en quelque sorte de moi-même.J’espère que mon accompagnement, l’espace d’un bout de chemin, lui aura facilité le passage. TOUR D’HORIZON DE GALERIES ET MUSÉES ¦ 67 GALERIES ET MUSÉES: DE FRAGONARD, BORDUAS, L.COMTOIS ET QUELQUES AUTRES Jean-Pierre Duquette Après le Grand Palais, c’est le Metropolitan Museum qui accueillait l’hiver dernier quelque deux cents œuvres de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), troisième peintre français du XVIIIe siècle à connaître les feux de la redécouverte après Watteau et Boucher.Il fut du reste l’élève de ce dernier, et il passa également par l’atelier de Chardin.L’influence italienne est aussi très marquée chez lui: un premier séjour en Italie lui fit très tôt connaître et admirer les peintres vénitiens, surtout Tiepolo.Il ramènera de ce voyage quantité d’esquisses et de dessins dont plusieurs figuraient à cette exposition de Paris et New York.Il connut brièvement la gloire, une (vingtaine d’années avant la Révolution, et même sans l’appui de la Pompadour ou de Marie-Antoinette.Paysages, scènes de genre, vues de l’Antiquité, portraits (son justement célèbre Diderot.): il fixa avec bonheur, sinon toujours avec une très grande intensité, des images qui parlent de la seconde moitié du siècle et des engouements de l’époque.La couleur est d’abord très claire, la lumière presque blanche; puis monte peu à peu dans sa peinture le célèbre bleu Fragonard emprunté d’abord à Boucher, etqu’il personnalise, qu’il fait absolument sien.Prudemment replié à Grasse, sa ville natale, pendant les remous de la Révolution et de la Terreur, il remontera ensuite à Paris où il travaille à ce qui commence alors à devenir le Musée du Louvre.Il avait certes admirablement saisi dans plusieurs de ses tableaux cette fameuse «douceur de vivre» de la fin de l’Ancien Régime.Les Hasards de Vescarpolette (1768), la Fête de Saint-Cloud (1775), les Baigneuses et autres Colin-maillard et Progrès de VAmour (sans oublier la Jeune fille sur son lit qui fait danser son chien, cuisses nues et rondes dans un désordre de linge et d’oreillers): autant d’instantanés coquins ou libertins, ou de grands panoramas d’une fête champêtre raffinée, décadente, «masques et bergamasques», et construite d’une manière savante autant que somptueuse.Philippe Sollers a défini en quelques phrases cet univers: «Les personnages ne viennent de nulle part, ils sont immergés dans l’instant.C’est la fête.La peinture est une fête.Elle va privilégier les parcs et les lits.Une nouvelle humanité savante, amusée, encyclopédique et gracieuse, habite enfin chez elle, pour la première et peut-être la dernière fois.Le temps glisse mais ne disparaît plus.Aucune mélancolie, chaque détail a son absence de poids, la musique, les parfums, les couleurs se répondent.» Aucune mélancolie?voire.Cette espèce de légèreté («insoutenable»), presque de vacuité, de suprême insouciance, ne cesse de pointer à l’horizon la brusque catastrophe qui mettra fin à jamais à cette ère si brève de tous les plaisirs.Sellers ajoute justement: «L’Histoire, tout à coup, paraît désorientée, elle s’arrête.» Mais c’est pour mieux repartir, furieuse, tragique, emportant tout sur son passage.Au moment du quarantième anniversaire de la parution du Refus global, c’est à une véritable redécouverte de Borduas que nous invite la superbe rétrospective du Musée des Beaux-Arts de la rue Sherbrooke, du 6 mai au 11 septembre 1988.Étrange destin d’un artiste et de son œuvre! Tout (ou presque) se joue en définitive sur le malentendu que suscita ce manifeste, faux brûlot s’il en fut, et qui jette une lumière cruelle sur cette époque de l’histoire intellectuelle et culturelle du Québec.Sans le vent de réaction paniquée que déclencha la parution de ces quelques dizaines de feuillets ronéotypés, et qui nous paraît aujourd’hui relever d’une hystérie collective soigneusement entretenue par quelques be-dauds effarés, qui sait le cours qu’eût suivi la carrière de Borduas et l’évolution de son œuvre?et quelle bénéfique influence aurait exercé cette vision libératrice — sinon toujours clairement articulée?Au lieu de cela, les grands étei-gnoirs, Église en tête comme souvent, eurent la peau de Borduas (à bon compte, assurément), retardant d’une dizaine d’années environ la mise en marche de la Révolution tranquille (ce n’est pas là le moindre paradoxe dans l’histoire du Québec qui se sera toujours révolté tranquillement, frileusement, sous la houlette des habiles profiteurs de tous bords qui ont orchestré notre velléité collective depuis deux cent trente ans).Tout a été dit et répété à satiété, sur les abîmes d’ignorance et d’obscurantisme de la «grande noirceur» si bien nommée.Les clercs de toute appartenance y trouvaient leur intérêt: on a fait le tour de la question dix fois plutôt qu’une.Il n’est pas besoin non plus de revenir encore sur «l’épopée automatiste», sur l’exil obligé des esprits en mal de liberté, et sur celui de Borduas en particulier.Il est à souhaiter que cette belle exposition nous purge enfin de ces ressassements moroses dont nous avons le secret, de ce nombrilisme maladif d’adolescents perpétuels qui n’en ont jamais fini de régler leurs comptes avec le monde entier et avec eux-mêmes.Mais c’est peut-être trop attendre d’une seule rétrospective, toute réussie qu’elle fut.La structure de l’exposition avait de quoi laisser quelque peu perplexe.Séduisante certes, mais avec tout de même quelque chose de biscornu dans le projet comme tel.Prenant le parti — au demeurant fort louable — de rompre avec la classique progression chronologique, le conservateur invité décidait de distribuer selon quatre grands pôles les cent quarante-sept numéros de la rétrospective: de Saint-Hilaire à Paris, en passant par Montréal et New York, chacun des points d’ancrage proposant en quelque sorte une démarche en partie répétitive, à travers les envois regroupés par Borduas lui-même à ses principales expositions, et ce, jusqu’à la fin.Cette démarche en forme de valse-hésitation avait toutefois le mérite non négligeable de coller au plus près du rapport entre le créateur et la réception de son œuvre, d’étape en étape.Le musée a eu l’excellente idée d’inviter M.François-Marc Gagnon pour monter cette exposition (à qui aurait-on pu s’adresser, du reste, qui connût plus à fond Borduas, ses idées, l’ensemble de son œuvre?); il est également l’auteur du fastueux catalogue qui demeurera un ouvrage de référence incontournable.!( d an à fl ki oit êl des cou suk sein dec 71 :cla M\ La dernière exposition new-yorkaise de Louis Comtois, à la Galerie Louis K.Meisel en février 1988, offrait à l’évidence ce qu’il a produit de plus audacieux et de plus puissant depuis bientôt vingt ans qu’il expose.Entre les découpages géométriques des grandes murales en aluminium anodisé de 1969 (Galerie du Haut-Pavé, Paris) et les constructions actuelles, un cheminement personnel en forme de réflexion de plus en plus approfondie sur la couleur / lumière le conduit à ces architectures monumentales, d’un dépouillement ascétique à une sorte d’exubérance de la matière-surface — mais toujours sous un contrôle strict, avec une maîtrise éblouissante.Vers 1975, les acryliques sur toile composaient des bandes verticales de tons rompus presque à l’infime de la couleur, proposant des tensions de contrastes chromatiques subtils: un peu dans le sillage du minimalisme, Comtois semblait opter pour une monochromie apparente qui faisait de ces «grands tableaux calmes» autant de vibrations lumineuses.En 1978, à l’occasion d’une exposition de Louis Comtois au Centre culturel canadien à Paris, Marcellin Pley-net pouvait écrire: «C’est selon moi dans la subversion du parcours visuel et dans la façon dont il déjoue le piège moderniste de la réduction spatiale à un effet de surface que réside toute l’originalité de Louis Comtois.À jouer la surface réelle avec la surface feinte (artificielle) Louis Comtois désorganise la logique (la chronologie) du parcours visuel [.].De telle sorte que l’œuvre tout entière, dans le passage chromatique de l’une à l’autre des très proches valeurs chromatiques, tend à faire volume de couleur, ou, comme semble le suggérer très finement Louis Comtois, de lumière.Nous sommes évidemment loin du «surfacisme» auquel un certain théoricisme critique a voulu réduire la peinture américaine [•••]•» Puis, on assiste peu à peu à une sorte de montée de la couleur, en même temps que Comtois aborde des matériaux inédits (plâtre, bois, métal, ciment) tout en conservant en gros les répartitions structurales qu’il avait pratiquées jusqu’alors: rectangles inégaux accolés, matières diversement texturées captant et renvoyant la lumière selon des modalités particulières à ces supports.La nouvelle polychromie est encore enrichie, d’une certaine manière, par les superpositions de couleurs qui jouent en transparences, striures, interstices.L’exposition de février 1988 donnait à voir un aboutissement éblouissant des recherches antérieures.Six très grands formats, dont deux immenses triptyques, occupaient tout l’espace principal de la Galerie Meisel à Soho.Il faut véritablement parler ici de retables, tant par la monumentalité de ces pièces, par leur architecture même, que par l’atmosphère sacrée qui s’en dégage.Ces deux œuvres majeures, hautes de près de trois mètres, frappent d’abord par la matière et son traitement, et ce, même si Comtois affirme que «la couleur doit l’emporter sur la matière».Les panneaux sont ici constitués, encore une fois, de bois, de plâtre et de ciment, mais une nouvelle texture se présente sous la forme de toile de jute repliée sur elle-même et enduite de plâtre.C’est ainsi que le premier de ces triptyques offre un panneau central en diverses tonalités de rose [!.] où jouent des transparences de jaune, appliquées sur ces jutes repliés et plâtrés, matière «tendre», sensuelle, vivante, comme répartie en couches stra-tigraphiques (on note que le panneau central, dans cette production récente, compose une vie de la couleur qui vient du fond, et qui est peu à peu recouverte, mais demeurant 73 toujours présente, active).Les modules latéraux se répondent, selon un équilibre savant, éminemment réfléchi.Comme dans les œuvres qui précèdent cette série, les structures ne sont jamais pré-établies: elles évoluent lentement, comme des pièces d’un puzzle qui tombent, chacune à sa place, et selon une ordonnance qui ne pouvait être que celle-là.De même pour les dimensions des composantes, et pour la couleur elle-même.Ces constructions naissent et se développent sous le regard de l’artiste qui s’engage ainsi sur une corde raide, tant que l’ensemble n’est pas complet.Le second triptyque, plus dur de couleur (dominé par le bleu du panneau central où jouent des transparences de rouge), moins «spirituel» peut-être, affirmé d’une façon plus évidente, se déploie selon une combinatoire similaire: un grand panneau central dominant la répartition des quatre éléments complémentaires de chaque côté.Un long rectangle étroit, toujours à la verticale, peut parfois jouxter le panneau central.Des appliques de bois découpé enrichissent encore la surface en volumes se répondant en diagonale, dans les panneaux latéraux.Les quatre constructions qui accompagnent ces deux triptyques sont conçues en structures semblables, plus fragmentées toutefois, plus «décomposées», avec des modules qui se répondent encore.Dans la petite salle, des suites de collages («Chromatic Topology.», «Chromatic Presence.») s’offrent comme des assemblages où l’équilibre des répartitions d’éléments s’impose peut-être davantage, au premier regard.Plus «classiques» que les œuvres de très grande dimension, elles ne sont absolument pas des «miniatures», ou des avant-projets: leur autonomie est parfaitement affirmée.Les couleurs et les textures apparaissent plus précieuses, plus finement travaillées, comme des enluminures rares.Mais, autant que les grandes œuvres à relief, ces collages se donnent par la profonde intériorité qui en émane, par une qualité qui s’affirme et trouve ici un sommet d’expression pure.Une de ces quelques expositions qui vous comble, littéralement, de la joie peu fréquente d’une contemplation gratifiante.* * * Les grandes carcasses pantelantes de Betty Goodwin, mal équarries, souvent charbonneuses, parfois ocre-rouge, offrent de la figure humaine une image hautement tragique de corps désarticulés, pliés, cassés en deux, comme en chute libre dans l’espace — ou dans une a-pesanteur d’entre-deux-eaux.Ils ne commencent ni ne finissent jamais vraiment: flottant dans un temps indifférencié, dans un no man’s land sans perspective, bougés insensiblement, livrés à on ne sait quelle volonté de destruction, de dé-structuration, ces apparences d’être humain se situent à la limite de l’existence, à mi-chemin entre géhenne et limbes, torturés subtilement de l’intérieur, pétris de douleur abstraite et sans véritable souffrance, au demeurant.Avec des lenteurs d’algues remuées au gré de courants inconnus, ils flottent à la surface d’une densité illusoire du réel, intouchables, impalpables, et pourtant terriblement présents, ombres fantomatiques à la recherche d’un improbable destin.Spectacle troublant de ces ombres sans regard, aux membres atrophiés, engagés dans une quête sans objet mais d’autant obstinée, dans des gestes esquissés, repris, dédoublés: ce tremblement sulfureux dit l’inutilité de tout, l’implacable certitude du néant de l’être.Néanmoins le monstrueux pantin vit encore confusément, à la façon, presque du Willie de Samuel Beckett: éructations, grognements, borbo-rygmes.Encore un beau jour, malgré tout.L’interminable 75 m [ui de de i, ^ue iule lux- ent M sail PF- :e,à sursis sc prolonge, énigme indéchiffrable, question à jamais sans réponse: ces mouvements immobiles, suspendus, se déploient dans un enfer glacé où l’air raréfié ne remplit plus les poitrines peu à peu asphyxiées, ces sombres douleurs en marche se consument sans fin, aussi gratuites que la vie même, ou que la mort, entre la vie et la mort.La matière, autant que la couleur rare, est fascinante: poudre de fusain, pastel, huile, cire, grandes plages de papier translucide qui constituent moins des supports que des strates ou des voiles dans l’espace, miroirs sans tain traversés par la mort qui va et vient, circulant doucement à contre-courant, attirante et ignoble à la fois.Ces vastes papiers, au Musée des Beaux-Arts de la rue Sherbrooke, en février-mars-avril derniers, suscitaient à coup sûr un malaise indistinct, troublant.Rarement a-t-on vu à Montréal (mises à part les Stations des Cent jours, été 1987) une œuvre aussi profondément dérangeante.* * * sau osilé lerti- d'un sa® :sa® |uedu # inaH6 Ayant exposé ici dès 1963 et 1964 à la Galerie Camille Hébert (avec Borduas, Riopelle, Rita Retendre et quelques autres), James Guitet devait revenir un peu plus tard, chez Gilles Corbeil, en 1972,1973 et 1978.Puis cette galerie ferma ses portes, automne 1985, et quelque temps après Gilles Corbeil perdait tragiquement la vie dans un accident de la route, au cours d’un voyage en Australie.Guitet ne devait exposer de nouveau à Montréal qu’au printemps 1988, à l’initiative du critique Monique Weinmann invité à préparer ce retour attendu à la Galerie de l’UQAM.Un second volet d’œuvres de très petit format était présenté simultanément à la Galerie John A.Schweitzer. 76 À l’UQAM, les soixante-neuf numéros de l’exposition affirmaient d’emblée la primauté d’un caractère proprement architectural de ces «tableaux» et des objets / livres creusés en volumes, comme évidés par couches suggérant des villes, des monuments fabuleux de grandeur, et aussi imposants, presque, que les temples mayas, que les grandes pyramides à degrés de l’Egypte ancienne.Les constructions mêmes que sont les tableaux renvoient à la fois à la peinture médiévale, de l’aveu de l’artiste qu’on a aucune hésitation à suivre là-dessus, et pré-existent à toute couleur.Dans une entrevue de 1978, Guitet déclarait: «mon tableau a une stature plastique avant même le premier coup de pinceau.Il y a déjà des tensions qui s’installent entre les différentes surfaces, la manière dont elles sont reliées ou séparées, et le jeu de l’ensemble avec le plan du mur.» Ces sortes de stèles colorées, comme des fausses portes de mastaba égyptien, découpent parfois des meurtrières débouchant sur l’infini mystère d’une question non formulée comme telle, et pourtant terriblement présente.Parfois un voile (du temple?.) recouvre l’essentiel de l’œuvre, et ce caché/dévoilé ne fait qu’approfondir encore le parcours du regard dans cet espace du rêve entrevu et qui aspire toute curiosité, toute interrogation.La couleur, discrètement somptueuse, s’offre en tonalités très assourdies, veloutées, et très proches les unes des autres.La définition la plus pertinente de cette production vient du conservateur invité, dans son texte du catalogue: «Il s’agit d’une abstraction qui n’est ni paysagiste, ni géométrique, ni formelle, ni romantique, ni néo.» Et, plus précisément: «Abstraction mystique si l’on veut, non plus lyrique ou expressionniste [.], en ce sens qu’elle a pour sujet le mystère de la peinture dans la transparence de son être et dans sa Ne® h 77 présence désignée comme objet.» Cela s’applique aussi bien au second volet de l’exposition, à la Galerie John A.Schweitzer: ces «X Positions», papiers de soie aquarellés, en suites ou en solitaires, sont comme des enluminures abstraites, précieuses, et aussi méticuleusement structurées que les grands formats.James Guitet se veut à la recherche du «signe des choses»: il part «des figures essentielles qui participent d’un jeu, d’une espèce de gratuité du jeu.» Double exposition à la fois stimulante et qui donne envie de revoir plus fréquemment à Montréal les œuvres de James Guitet.** * Au 6e Symposium de Baie Saint-Paul, en août 1987, \epape de la critique américaine Clement Greenberg montait en épingle la peinture de Michèle Drouin qui avait, seule parmi seize autres artistes, trouvé grâce à ses yeux à cause de son utilisation de la couleur.Sa dernière exposition montréalaise, à la Galerie Elca London en avril-mai 1988, comportait une quinzaine d’œuvres de grand format réalisées au cours de l’année précédente.L’on retrouvait alors avec bonheur cette célébration de la couleur exubérante, tourbillonnant en girations exaltées, sous les amples mouvements du geste libre de toute préméditation.Couleur audacieuse le plus souvent, et qui ferait grincer des dents plus d’un spectateur (rose fondant, vert chou.), et pourtant à ce point lumineuse, vibrante; juxtapositions au bord de la catastrophe et qui ne basculent pourtant jamais dans l’informe, dans le chaos insignifiant ou dans la facilité.Ces improvisations relèvent d’une liberté enthousiaste, nourrie par une réflexion constante («Mes tableaux sont encore maintenant les figurations de ma vision intérieure du monde», confiait-elle à Normand Biron dans une entrevue de Cahiers, été 1988).Ces «chorégraphies de la lumière» se déploient sans limite, en gestations épanouies, pleines du bonheur de peindre qui se perçoit aisément au premier regard.On croit voir l’artiste en action, dominant la toile étalée, bougeant autour, et le tableau prenant forme sous nos yeux: peinture vivante, animée, dynamique.Michèle Drouin a exposé très simplement sa technique: «je travaille au sol avec des couleurs acryliques que je modifie avec des gels et médiums pour transformer la texture et la densité des pigments.Je peins sur la toile non préparée — la première couleur est bue par la toile qui est mouillée quand je fais le tableau.Et progressivement, je monte la couleur avec des épaisseurs plus denses au fur et à mesure que la toile sèche; c’est un travail spontané — le premier jet de couleur sur le tableau détermine ce qu’il sera.Bien que je fasse des esquisses préparatoires, j’obéis à des tracés de couleurs, des idées d’arcs, de ponts, de montagnes où la forme triangulaire et la circularité se chevauchent, tout en tentant que les lignes irradient du noyau central, en s’ouvrant sur les côtés du tableau, se transforment en verticales, en diagonales.» (entrevue citée).Cette exécution directe, sans repentirs visibles (possibles?), produit des œuvres qui occupent l’espace avec une audace tranquille, affirmées par leur mouvement propre et leur structure évidente.Comme pour tous les créateurs qui ont quelque chose à dire, on attend toujours avec impatience la suite, la prochaine exposition de Michèle Drouin. DEUX CONTES INSOLITES DEUX CONTES INSOLITES 81 Pierre Chatillon LA LUNE Benoît Beaulac était enchifrené.En plein mois de juillet.Peut-être la fièvre des foins.Il n’en était pas certain et moi non plus d’ailleurs.Cette contrariété pourtant ne l’empêchait pas de s’adonner à la pêche au doré avec son ami Yvon Rinfret, menuisier dont la femme de Benoît admirait l’habileté manuelle.Un après-midi qu’ils pêchaient ensemble, en chaloupe, au milieu du fleuve, Benoît Beaulac éternua si fort que sa tête, se détachant de son cou, tomba dans l’eau où elle fut j happée par un énorme poisson, un esturgeon, au dire d’Yvon, mais je n’en crois pas un mot.En tout cas, son corps demeura là, assis dans la o chaloupe, le cou tranché comme avec la lame d’un rasoir, sans une bavure, sans une goutte de sang.Il ne restait plus qu’à le ramener au bord, ce qu’Yvon s’empressa de faire.Quand un homme meurt, on dresse un bilan de sa vie, qui se termine presque toujours par cette conclusion: «Drôle de type, tout de même.» C’est ce que ruminait Yvon Rinfret en dirigeant le moteur hors-bord qui poussait rapidement la chaloupe vers la rive.< Il connaissait Benoît depuis toujours, mais sans le connaître vraiment.Benoît était professeur de français à l’école secondaire de Nicolet.Il adorait la poésie, regrettant de ne pouvoir l’enseigner à ses étudiants autant qu’il l’aurait voulu.Avait toujours le nez dans un livre.Adorait sa vieille chaise berceuse peinte en bleu dans laquelle il passait le plus clair de son temps.A lire, bien entendu.A l’occasion, il citait quelques vers.Yvon se rappelait très bien ceux-ci: Au calme clair de lune triste et beau Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d’extase les jets d’eau, Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.C’était un homme distrait, un lunatique, un être sans malice.Il racontait en rigolant qu’il était tombé sur la tête, en bas de sa chaise haute, vers l’âge d’un an.Et qu’à la suite de cet incident il lui était resté au crâne une fêlure responsable de sa passion pour la poésie.Allez donc savoir! Il adorait aussi son gros chat gris à poil long.Qui lui ressemblait.Car, à trente-huit ans, Benoît avait déjà tous les cheveux gris.Peut-être n’était-il pas très heureux, mais il ne se plaignait jamais.Tout au plus disait-il parfois qu’il ne se sentait à sa place ni à l’école ni sur la terre.Il ne paraissait vraiment bien qu’à la pêche ou en train de lire.Comme Yvon, il habitait à Port-Saint-François.Tel était Benoît.«Drôle de type, tout de même.» Oui, mais il fallait maintenant le ramener et raconter l’étrange aventure à Huguette, sa femme, petite brune dynamique, autoritaire.Combien de fois n’avait-elle pas reproché à Benoît de vivre dans les brumes de ses rêves.Et elle ne se gênait pas pour le traiter de mangeur de nuages et de tête légère.Mais lorsqu’elle aperçut le corps au cou bien lisse, elle fut inconsolable.Et tant qu’il parut vivant, elle le garda à la maison, assis dans sa vieille chaise berceuse.Il y resta longtemps.Sans manger.Sans boire.Sans lire.Plus d’un mois.Va-t-on le croire?Les gens racontent n’importe quoi.Un jour, il sembla privé de vie et on le conduisit à l’église pour le service funèbre.«Voici notre frère Benoît qui retourne vers le Seigneur, déclara le prêtre en aspergeant d’eau bénite le cercueil.Bienheureux les sans tête car ils verront Dieu avec les yeux du cœur.» On pleura beaucoup et on l’enterra.Quatre mois plus tard, à Noël, Huguette surmontait si bien son chagrin qu’elle épousait Yvon Rinfret dont elle avait tant de fois vanté devant Benoît l’habileté manuelle.De fait, Yvon ne rêvait jamais et on ne lui connaissait pas son pareil pour construire, clouer, scier, rénover.Beaucoup de qualités, mais un gros défaut: Yvon était un fieffé menteur.Confirmant le proverbe qui dit que les contraires s’attirent, son amitié pour Benoît remontait à l’enfance.L’été suivant, en juillet, Yvon retourna souvent à la pêche.Un jour qu’il surveillait la surface de l’eau, un gros poisson bondit hors du fleuve, éternua et rejeta par sa gueule ouverte la tête de Benoît qui vint atterrir sur l’un des bancs de la chaloupe.La tête avait les yeux grands ouverts, paraissait bien portante, mais restait là, sans parler, avec l’air égaré de quelqu’un qui vit dans un autre monde.Il fallait voir la binette d’Huguette lorsqu’Yvon rentra à la maison, tenant précautionneusement la tête dans ses bras.Qu’allait-on faire de cet étrange morceau d’humain?Ce n’est pas mon problème et j’en suis bien content. 84 Huguette la posa sur une petite table, dans un coin discret du salon, à la manière d’un bocal de poissons rouges.Mais comment vivre en présence de ce témoin muet et gênant?Aussi Huguette finit-elle par la couvrir comme on le fait pour une cage d’oiseau.Mais.Un mois plus tard, la tête sembla privée de vie et on la porta à l’église dans un coffret de chêne.«Voici la tête de notre frère Benoît qui retourne vers le Seigneur, déclara le prêtre, en secouant son goupillon.Bienheureux les sans corps car ils verront Dieu avec des yeux que n’auront pas souillé les désirs de la chair.» On pleura beaucoup et on l’enterra.Mais la tête, une fois sous terre, retrouva le corps avec une grande joie et reprit sa place sur le cou.Le corps était intact, sans la moindre trace de décomposition.Comment cela se produisit-il?Je l’ignore mais la dépouille de certains saints, parfois, échappe à la putréfaction; on le prétend du moins.En tout cas, Benoît creusa le sol du mieux qu’il put, sortit de la fosse et revint, un soir, à sa maison.Il faillit s’enfuir toutefois car un doberman haut sur pattes, attaché à une chaîne, se précipita vers lui en jappant et en lui montrant les crocs.Il le contourna prudemment et, comme à son habitude, entra sans frapper.C’était le deux novembre, le jour des morts, et le choc fut pénible pour tout le monde.Huguette et Yvon, qui commençaient à somnoler, poussèrent un cri de terreur.Benoît, lui, resta là, bras ballants, muet d’étonnement.Il ne gardait aucun souvenir de sa mésaventure en chaloupe et il fallut tout lui raconter, ses deux enterrements, tout.A plus forte raison, il ne pouvait comprendre ni pourquoi ni comment il revenait de chez les défunts.Aussitôt qu’un événement nous dépasse, oi C su Cl! ses leoif beiji % on se met à douter, à argumenter, on cherche des explications.C’est ce qu’ils firent tous les trois sans apporter de lumière sur la situation, sauf que Benoît était bien là, vivant.Abasourdi, Benoît voulut s’asseoir dans sa vieille chaise berceuse, mais Yvon l’avait jetée aux ordures pour lui substituer un fauteuil confortable dans lequel pourtant Benoît ne parvint pas à se trouver à l’aise.Il voulut caresser son chat gris, mais on l’avait fait tuer pour le remplacer par le chien rageur qui avait failli le mordre à l’entrée.Benoît s’excusa, se dit sans rancune envers sa femme et son ami et s’installa tant bien que mal dans cette maison qui, depuis tant d’années, était bien son foyer.Il voulut se réfugier dans la poésie: on avait jeté ses livres.Il se fit petit, parla peu, mangea peu, essaya de ne pas déranger, mais il ne se sentait plus chez lui et la tristesse, peu à peu, dessina ses ombres sur son visage.Un soir qu’il se promenait sur le haut quai de béton de Port-Saint-François, en compagnie d’Yvon, il resta longtemps à rêvasser, près d’une bitte de fer, tout au bord, à quinze pieds au-dessus des flots tumultueux.Il ventait fort, il faisait froid.Yvon, obéissant à une impulsion, le heurta de l’épaule et Benoît, perdant pied, tomba dans les eaux noires du fleuve.Le corps, aussitôt, disparut, attiré par le fond, mais la tête, étrangement, se mit à flotter.Puis elle s’illumina, un peu à la manière d’une citrouille de l’Halloween, et descendit emportée par le courant.La pleine lune se levait à l’horizon, au ras des flots, et la tête, d’un coup, se fondant avec l’astre, se mit à monter dans le ciel.Alors Yvon prit peur et, s’adressant à la tête et à la lune qui ne composaient plus qu’un même orbe blême, il cria: «Benoît, c’est un accident, tu sais bien que je ne t’ai pas volontairement poussé dans le fleuve, j’ai trébuché sur je ne sais plus quoi, je t’ai heurté par accident, par accident, il ne faut pas m’en vouloir! — Mais je ne t’en veux pas, répondit la tête-lune, je ne me suis jamais trouvée aussi bien de toute ma vie.Pour la première fois, je me sens enfin à ma place, ici.Salut!» Et la tête-lune s’éleva lentement jusqu’au sommet du firmament.C’est une version des faits que, personnellement, je considère comme extravagante, mais c’est la version d’Yvon, ce fieffé menteur.En tout cas, Yvon, rassuré, rentra dormir auprès d’Hu- guette. L’ENNUI «Vingt-deux ans, soupira Juliette, vingt-deux ans!» Oui, c’était aujourd’hui, en ce dix-huit juin, le vingt-deuxième anniversaire de son mariage avec Raoul Dupont.Mais elle le fêtait seule puisqu’elle était divorcée depuis plus de dix ans.Et pour comble il pleuvait à plein ciel depuis trois [ jours.Elle aurait dû retourner en ville, mais elle se sentait lasse de la ville, de son appartement où elle venait de vivre en solitaire pendant tout l’hiver.Elle avait donc cherché refuge, comme à l’habitude, ) dans sa vieille maison de campagne, non loin du lac Caché, ] pour essayer d’y oublier ses soucis en faisant un peu de j jardinage.Mais il s’était mis à pleuvoir de façon déraisonna-j ble, puis son téléviseur ancien avait cessé de fonctionner et i maintenant, depuis plus de cinq heures, il y avait panne d’électricité.Alors, ne sachant plus comment lutter contre l’ennui, : elle s’était installée dehors, sur la galerie couverte, à l’abri de .la pluie, pour y décaper un vieux banc.Cela l’occuperait un bon moment, tant qu’il ferait assez clair pour travailler, en attendant le retour de l’électricité.Armée d’un grattoir, elle s’activait donc à nettoyer ce vieux banc des quatre couches de peinture qui en recouvraient la surface.Mais son esprit s’obstinait à ne penser qu’à Raoul, son Imari, à son mariage, à son divorce.Elle était restée comme morte pendant les trois années qui avaient suivi cette catastrophe.Ne sortant presque jamais de son appartement, pleurant des nuits entières, ne voyant plus personne.Vidée de toute énergie.Comme une morte, une enterrée-vivante, pen- dant trois années.Par la suite, elle avait vécu, par périodes, avec quelques compagnons, mais ces tentatives de reformer un couple ne duraient jamais longtemps.Justement, au milieu de l’automne, elle avait rompu avec son dernier ami.Et l’hiver de solitude qu’elle venait de passer l’avait moralement épuisée.; Non, l’homme de sa vie, son grand amour, avait été d et resterait toujours Raoul Dupont, épousé à vingt ans, alors n qu’elle était belle et jeune.Et Raoul lui manquait aujourd’hui, d le Raoul d’autrefois, lui manquait à tel point qu’elle en aurait crié.in Quand on pense très fort à quelqu’un, quand on évoque intensément sa présence par le souvenir, on a l’impression parfois qu’il revit, tel un fantôme, à nos côtés.On sent son haleine sur notre peau, son rire retentit presque dans la pièce, on peut presque le toucher.Juliette sentait Raoul tout près d’elle, mais recouvert par plusieurs couches de temps comme le vieux banc par plusieurs couches de peinture.Et il lui vint l’idée saugrenue de gratter l’air à côté d’elle.Elle s’y essaya et ne fut pas peu surprise de constater qu’en tâtant l’air, elle rencontrait, à certains endroits, un peu plus de résistance qu’à d’autres.A sa gauche, particulièrement, du côté du cœur, une large zone, pourtant transparente, offrait assez de dureté pour être grattée.C’est que le temps est un étrange vernis recouvrant nos souvenirs de plusieurs couches d’un enduit qui semble translucide.On a l’impression que tout est lisse, que tout se confond avec l’air, mais nos souvenirs reposent encore là, sous cet enduit, pareils à des momies dans leurs sarcophages.Il suffit de tâter l’air pour sentir les zones de résistance sous lesquelles ils sont cachés.Et de gratter, de gratter, peut-être, pour les retrouver.det brill boiij porn caiii Elle dépoi l'âge fôpei Juliette s’attaqua donc à l’air avec son grattoir.Elle ei en badigeonnait la surface avec un produit liquide pour déca-:ii per et grattait, soulevant par galettes les couches de vernis du ci temps.Et elle parvint à dégager un bras, un torse, un menton, )hî puis toute la tête et tout le corps de Raoul.Elle s’arrêtait parfois, s’épongeait le front, reprenait son souffle et grattait :lc de nouveau, ressemblant à ces archéologues qui travaillent )[$ minutieusement à extraire des strates du passé quelque statue ni,! de dieu.Finalement, Raoul fut là devant elle, debout, âgé de trente ans.Elle aurait pu gratter davantage pour le décaper on jusqu’à l’âge de vingt ans, mais elle s’arrêta là, contente de iui le retrouver tel qu’il apparaissait peu avant leur divorce, dans 0i la force de sa jeunesse, avec sa moustache et son petit sourire ms de séducteur.Ah! elle n’avait vraiment aimé que lui! Et [oui comme elle s’ennuyait de son corps, elle gratta ses vêtements ups et le retrouva dans toute la beauté de sa nudité.Il n’était pas Eli complètement vivant toutefois.On aurait dit une sorte de statue habitée par une âme.Par un cœur aussi car elle l’enten-'aii, dait battre en appuyant son oreille sur sa poitrine.Et au bout ÎI1C{ de quelque temps, sa chair devint de la vraie chair.Ses yeux brillaient.Mais il ne parlait pas et ne paraissait pas pouvoir iretî bouger.Il respirait, vivait, mais restait là, immobile.Juliette le souleva avec difficulté et finit par le trans-jduit porter à l’intérieur.Elle l’installa au milieu du salon, debout comme un Apollon, elle s’assit devant lui et le contempla.Elle aurait bien voulu pouvoir gratter sa propre peau, la dépouiller de l’enduit du temps et se retrouver elle aussi à l’âge de trente ans.Elle s’y essaya, mais comprit vite qu’on ne peut décaper que les souvenirs. L’électricité revint et Juliette passa la soirée à admirer son œuvre.Puis elle allongea son ex-mari dans son lit et se coucha à côté de lui.Elle en éprouva d’abord une grande joie, mais comme il ne bougeait pas, ne parlait pas et qu’elle n’en pouvait retirer aucun plaisir autre que celui de se coller contre lui, elle eut l’impression de dormir avec un paralytique.Aussi, au bout de trois nuits, elle préféra coucher seule et laisser Raoul là, debout, au milieu du salon où, toute la journée, elle pouvait le regarder comme une œuvre d’art.Une quinzaine de jours plus tard, en pleine nuit, elle fut réveillée par de légers bruits.On aurait dit des pas, des chuchotements, des rires retenus.Inquiète, elle s’arma d’un d projecteur et marcha sur la pointe des pieds jusqu’au salon, n Tremblant à l’idée d’affronter des cambrioleurs, elle n’en dirigea pas moins son faisceau lumineux vers l’endroit d’où ni provenaient les murmures.Et quelle ne fut pas sa stupéfaction Ui de surprendre Raoul en train de faire l’amour sur le divan avec El une jeune femme.Elle la reconnut rapidement d’ailleurs, c’était la fille d’un de ses voisins, une petite brune d’à peine vei vingt ans.La petite brune sursauta, enfila sa robe, regarda Juliette d’un air frondeur en demandant à Raoul: «C’est ta vie femme, ça?» Mais Juliette, soulevée de colère, la prit par les ! ti épaules et la jeta dehors.Puis elle revint vers Raoul sur qui ei,s elle passa sa furie.Ah! c’était bien le même qu’autrefois! Et c dire qu’elle avait oublié toutes les souffrances qu’il lui avait cou, causées.Et dire qu’elle était assez sotte pour s’ennuyer de lui Ju|jE jusqu’à le ressusciter.C’était bien le même qu’autrefois.A peu près nul au lit avec elle, ne lui parlant que rarement, mais pour faisant le jolicœur à gauche et à droite et sautant comme un EnC()j coq sur toutes les jeunes femmes qu’il arrivait à séduire.Et lo^ dire qu’elle s’était ennuyée de lui jusqu’à en avoir mal au ventre! Et dire qu’il faisait semblant de ne pas pouvoir bouger, mais qu’il bondissait sur la jeune voisine dès qu’elle avait le dos tourné! Non vraiment, c’en était trop.Et elle le somma de quitter la maison sur-le-champ.«Mais Juju, minaudait Raoul, voyons Juju, prends pas ça comme ça.Faut pas faire des drames avec des riens.Si on ne peut plus s’amuser un peu maintenant.Et puis tu n’es pas pour me mettre à la porte en pleine nuit, tout nu, après tout je suis ton mari et je te connais bien, tu as meilleur cœur que ça.Ecoute Juju, apaise-toi, laisse-moi dormir ici pour ce soir et demain tout va s’arranger, tu vas voir, nous discuterons à tête reposée, d’accord?» Et Juliette, malgré sa colère, lui permit de passer la nuit sur le divan.Trop bonne, elle était toujours trop bonne.Une fois de plus, elle lui pardonnait presque cette frasque.Elle retourna dans sa chambre, détestant sa faiblesse.Mais elle ne parvenait pas à dormir et une idée de vengeance naquit en son esprit.Elle attendit longtemps, se leva sans faire de bruit.Au salon, Raoul ronflait sur le divan.Juliette passa dans la cuisine, en revint avec un pinceau et un vieux contenant de peinture grise.Elle en souleva difficilement le couvercle, retira la pellicule qui en scellait la surface et, sans hésiter, elle en recouvrit à grands coups de pinceau le corps de son mari.Surpris, il voulut résister, mais la peinture collait si bien à lui qu’il ne réussit qu’à se mettre debout.Et Juliette le badigeonnait généreusement.Il cessa bientôt de bouger.Juliette laissa sécher la peinture en surveillant Raoul pour s’assurer qu’il ne se sauvait pas.Puis elle en appliqua encore plusieurs couches.Finalement, elle s’empara d’un tourne-vis et traça sur le corps de son mari des craquelures imitant celles qu’on voit sur les surfaces peintes depuis d’innombrables années.Raoul ressemblait maintenant à quelque vieille statue de bois qu’on aurait retrouvée dans un grenier.Satisfaite, Juliette le regarda avec mépris et le poussa dans un coin du salon.Quelques jours plus tard, on frappa à la porte.C’était un bel homme, dans la quarantaine, grand, barbu, un brocanteur qui circulait dans la campagnes en quête d’objets antiques qu’il achetait au plus bas prix afin de les revendre à un intermédiaire de Montréal qui, lui, en tirait un gros profit, aux États-Unis.Juliette le laissa entrer, contente d’avoir quelqu’un avec qui causer pendant quelques minutes.Dès que le brocanteur aperçut Raoul, il lui tourna le dos, faisant mine de ne pas l’avoir vu.Mais il voulait cette statue pour n’importe quel montant.Il s’agissait là d’une pièce rare qu’il était certain de revendre avec un considérable bénéfice.Aussi parla-t-il de chose et d’autre, et, lorsqu’il fut sur le point de quitter la maison, il dit: «Je m’excuse de vous avoir dérangée, d’autant plus que je n’ai rien trouvé chez vous qui puisse m’intéresser.en tant que brocanteur.Par contre, comme vous m’avez gentiment reçu — c’était vrai, elle lui avait servi un café avec un gros morceau de gâteau —, je peux vous rendre service en vous débarrassant de certaines vieilleries dont vous ne savez probablement pas quoi faire et qui, soit dit sans vouloir vous blesser, déparent votre maison.Je pense, par exemple, à cette vieille statue de bois, dans le coin de votre salon.Vous êtes jeune, vous êtes belle, pourquoi vivre en contact avec une pareille horreur?Tenez, je vous en donne dix dollars et je la jette dans mon camion, mais c’est vraiment pour vous rendre service car personne ne va vouloir m’acheter cette vieillerie.I e tf s vc l’a Il( sar — Vous êtes gentil de me dire que je suis jeune, l’interrompit Juliette.A quarante-deux ans, je ne refuserai certainement pas le compliment.— Mais la vie commence à quarante ans, ma petite madame, la vie commence à quarante ans! A votre âge — il lui fit un clin d’œil —, ou vous vous laissez glisser lentement dans la vieillesse ou vous réagissez et vous entamez une nouvelle jeunesse.A votre âge, c’est bon pour le moral de s’entourer de moderne, de tourner la page sur le passé.Défaites-vous de cette statue, ça vous vieillit! Juliette n’était pas dupe de son jeu.Aussi prétendit-elle qu’il s’agissait d’un souvenir de famille, sans valeur de revente peut-être, mais auquel elle se disait très attachée sentimentalement.Elle marchanda, elle fit monter les prix et finit par la céder pour soixante-dix dollars.—J’ai quarante-cinq ans, dit l’homme en rigolant, vous n’en paraissez guère plus de vingt-cinq, additionnons nos deux âges et entendons-nous pour soixante-dix dollars.Ils riaient tous les deux de bon cœur, satisfaits l’un et l’autre du marché.Mais l’homme ne désirait pas que la statue.Il cherchait un prétexte pour revenir et mieux faire la connaissance avec Juliette.Lorsqu’il vint pour payer, il fit semblant de manquer d’argent: —Je vais passer à la banque du village; je reviendrai ce soir, promit-il, et je vous paierai comptant.— D’accord, dit Juliette, je vous garde la statue jusqu’à ce soir.Et vous prendrez quelques minutes pour boire un café.Et tant qu’à faire, vous mangerez bien aussi un morceau de gâteau.Tenez, si j’en trouve le temps, je vais même vous préparer du crémage au chocolat.» GÉRARD BESSETTE ET SON ŒUVRE ¦ 97 GÉRARD BESSETTE ET SON ŒUVRE Guy Sylvestre L’œuvre de Gérard Bessette n’a cessé de grandir, de s’approfondir, de se renouveler d’un livre à l’autre depuis ses Poèmes temporels parus en 1954 (mais qui avaient été pour la plupart écrits dix ans plus tôt) jusqu’aux Dires d’Orner Marin publiés en 1985; une œuvre qui comprend un volume de poésies, huit romans (ou huit romans et demi, si l’on compte les Dires d'Orner Marin présentés comme un roman /journal), un volume de nouvelles, une farce en un acte, Le Cocktail publiée dans les Mélanges de civilisation cana-dienne-française offerts au professeur Paul Wyczynski (1977); trois ouvrages indispensables pour qui veut étudier la littérature canadienne-française, Les Images en poésie cana-dienne-française, Une littérature en ébullition et Trois romanciers québécois, à quoi il faut ajouter son Anthologie d'Albert Laberge (un écrivain avec lequel il se trouve beaucoup d’affinités) et deux ouvrages scolaires, une Histoire de la littérature canadienne-française, en collaboration avec Lucien Geslin et Charles Parent, et un choix de nouvelles et . récits du Canada français intitulé De Saint-Boniface à Québec, ces deux ouvrages comprenant des textes choisis précédés de notes biographiques et critiques et suivis de questions destinées à attirer l’attention des étudiants, voire des enseignants, sur le sens et les qualités littéraires des textes en question; enfin un petit livre révélateur, Mes romans et moi, mais guère plus révélateur, en somme, que ses romans dans lesquels il se projette, en tout ou en partie, dans des personnages qui vivent, plus ou moins transposés, non seulement des événements réels de sa vie, mais des rêves, des obsessions révélateurs de son moi le plus intime, ce qui confirme une fois de plus que la fiction est parfois plus vraie que la réalité.Et pourtant, à travers cette densité se retrouve une unité, des constantes qui lui donnent sa vérité propre.Cette œuvre abondante et diverse, celle du romancier, celle du critique (mais peut-on vraiment dissocier l’une de l’autre?), a amené certains commentateurs à se demander laquelle est supérieure: — Gérard Bessette est-il meilleur romancier que critique?est-il meilleur critique que romancier?— une question oiseuse à mon sens, car Bessette est bon critique et bon romancier, et l’un ne se compare pas à l’autre, ce sont des genres je ne dirais pas étanches (car il y a dans son cas des phénomènes d’osmose de l’un à l’autre), mais différents au point de ne pouvoir être comparés.Quoi qu’il en soit, ses mérites comme professeur ont été reconnus par d’anciens étudiants qui en ont porté témoignage, comme par les universités qui, outre celles où il a enseigné, l’ont invité comme professeur invité.Il a voulu prolonger le rayonnement de son enseignement oral, direct, personnel par la publication des études mentionnées il y a un moment.Ses qualités de romancier, d’autre part, lui ont mérité des marques de reconnais- c c p; 01 .lai cl pn La avf fa 99 sance non moins nombreuses et prestigieuses.Trois fois lauréat des concours de la province de Québec, deux fois récipiendaire du prix du Gouverneur général, il a reçu le Prix David pour l’ensemble de son œuvre.Dès 1964, il fut l’objet, ou le sujet, d’une des premières conférences J.A.de Sève instituées par l’Université de Montréal pour souligner l’importance des écrivains contemporains, conférence de son collègue Glen Shortliffe, qui fut aussi son ami et son traducteur et même, si je ne m’abuse, le modèle d’un de ses personnages.Plus tard, la Queen’s University de Kingston ' organisa un colloque où son œuvre fut décortiquée, mise à nu r par des collègues dont les communications (y compris deux b ou trois que j’appellerais plutôt des blocages ou des brouillages) ont été publiées en 1982 sous le titre Lectures de et Gérard Bessette.Le plus attentif peut-être de ses lecteurs, le de professeur Réjean Robidoux lui a consacré tout un ouvrage, La création chez Gérard Bessette, au terme duquel il saluait - avec admiration «le solide monument d’une grande œuvre ail' d’art».Après avoir, dans une remarquable thèse sur «les lie, i images en poésie canadienne-française», pratiqué une criti-soo que surtout formelle, Bessette en vint très tôt, sous l’influence lté de Freud et de Charles Mauron, à s’adonner à la psychocriti-à que qui, comme la critique marxiste, a exercé ses ravages des iens deux côtés de l’Atlantique, comme si l’on pouvait compren-vet- dre et expliquer toutes les œuvres, surtout les plus grandes qui line échappent à une approche unidimensionnelle, entièrement sot par des conflits de classes sociales ou par l’inceste maternel, ijft Dans 1 ’ introduction à sa thèse de doctorat, achevée à l’époque n2t où il découvrit la psychocritique et l’appliqua pour la press' mière fois à l’analyse du/ÆAïimd’fl/îtaA! de Nelligan en 1948, texte reproduit 20 ans plus tard dans Une littérature en ébullition, il écrit: «Puisque Freud a pu étudier avec tant d’intérêt les actes inconscients de la vie quotidienne, et que les psychologues attachent une telle importance aux actions automatiques, comment ne pas s’étonner qu’ils n’aient pas davantage étudié à ce point de vue les figures de style, qui constituent pourtant la partie la plus inconsciente, la plus automatique du langage?À vrai dire, certains psychanalystes, surtout ceux de l’école de Vienne, ont tenté quelques expériences dans ce domaine.Mais (ajoutait-il), selon leur habitude, ils ont voulu tout ramener à une question de libido».J’ai l’impression, mais peut-être me trompé-je, que Bessette en est venu à reconnaître éventuellement le caractère limitatif de cette forme de critique qu’il a longtemps pratiquée avec brio et qui, si elle peut éclairer certains aspects d’une œuvre, en laisse néanmoins dans l’ombre d’autres qui peuvent être non moins importants, ou même plus importants.A force de vouloir tout expliquer par des symboles d’origine sexuelle, on oublie que Freud lui-même, observait un jour: «Ce cigare, messieurs, est peut-être un symbole phallique, mais n’oubliez pas que c’est aussi un cigare».En terminant ces brefs propos sur la critique, j’ajouterai que je ne sache pas d’écrivain de chez nous qui ait autant que lui, avec autant de lucidité et je dirais d’honnêteté, jeté un regard critique sur ses propres écrits, non seulement à l’occasion d’entrevues révélatrices, ou dans les textes réunis dans Mes romans et moi, mais aussi et surtout dans le roman autobiographique sur lequel je reviendrai plus loin, Le Semestre.Le premier ouvrage d’un écrivain est habituellement révélateur de son moi le plus profond, qu’il soit réussi ou non.Après une pièce de théâtre, non publiée d’ailleurs, mais qui m.p 101 présage sans doute l’importance que la parole — monologue ou dialogue — prendra dans son œuvre, c’est par les vers que Bessette débuta avant de les abandonner pour la prose (je n’ai pas dit: la poésie, mais les vers, car la poésie peut se trouver dans la prose comme dans les vers).Ce qui frappe maintenant dans ses Poèmes temporels, c’est non seulement l’évidente ü' attention qu’il porte dès lors au langage, le culte des mots qui V est déjà manifeste dans ces vers de toute évidence très travaille- lés, ce qu’il y a de très fabriqué avec cette «longue impatience» dont parlait Valéry dont il avait subi l’influence; ce 'ai: culte des mots qu’il continuera de pratiquer dans ses œuvres en en prose, à travers les divers changements de registre qu’on de y trouve; mais encore l’émergence, le surgissement de rio thèmes, d’intuitions, d’un univers dont on constate avec un en certain étonnement qu’ils ont, par rapport à ses œuvres fu-loo turcs, une valeur séminale et prémonitoire.Je ne citerai que de quelques vers où se trouve déjà comme une anticipation, sans doute inconsciente mais d’autant plus révélatrice, du monde aie.intérieur qui donnera plus tard à des romans comme Vlncu-lez bation et meme les Anthropoïdes, leur tissu et leur couleur, ipos Ainsi, dans le Coureur, où la course dans le temps et à travers id l’espace figure l’itinéraire intérieur d’un moi toujours chan-Clj géant et pourtant identique à lui-même, le poète nous est présenté comme un Chimiste distillant poisons et aromates Dans une ténébreuse et tendre cavité.eie- Ailleurs, ces vers précurseurs: Esprit rongé de monstres récurrents, Dans ce corps mien par le vœu d’une mère, s fii Quel instinct, cette nuit, te conglomère, Et quelle atroce volupté?.Entends-je Frémir la peur de ce qui s’avouerait ange Dans la caverne où l’on vit et l’on meurt?Précurseurs aussi, ces vers de VHymne à Vesprit alcoolique', Esprit flottant sur la nuit capiteuse, Par moi divers élan vers les sanglots Obscurs d’éteintes races.Ailleurs encore, il évoque les «hurlements funèbres» des «êtres hagards issus de ton cerveau» et annonce que .sur le tombeau des préceptes divins La triomphante chair commencera son œuvre et après avoir évoqué Les pompes à venir où vient le créateur Artistement saisir la perspective étrange De se fuir en songe en lequel il se change, n’est-ce pas son œuvre future qui est anticipée dans ces derniers vers de VHymne: Périsse donc aux fastueux replis De mon néant toute lampe fictive, Et se fragmente en cimes instinctives Le fluxueux tracé qui me prolonge Tel aujourd’hui, bercé de noirs mensonges, Qu’en un sein clos diffusément je fus Centre d’un monde aux messages confus.? Ces vers illustrent qu’il n’y a pas de solution de continuité (sinon au niveau des apparences superficielles) dans son œuvre où se retrouve, d’un genre à un autre ou, au sein d’un même genre, d’une technique à une autre, la même inspiration profonde.L’atmosphère, la sensibilité des personnages qui y respirent et s’y agitent se trouvent déjà, sinon explicitement du moins à l’état latent, dans ces vers qui doivent pourtant tant à la raison ouvrière, mais qui trahissaient déjà les monstres de son moi le plus secret.Gérard Bessette a ensuite débuté comme romancier par des romans de mœurs, écrits comme la tradition le voulait à la troisième personne et qui sont des tranches de vie ou des peintures sociales largement inspirées par l’observation des milieux urbains qu’il avait fréquentés, ceux de l’enseignement et de ce qu’on appelle aujourd’hui des services: les transports et la banque (mais ce sont de bien grands mots eu égard aux fonctions modestes remplies quelque temps à la Montreal Tramways et à la Chase National Bank) à quoi il faudrait sans doute ajouter la librairie, dont il a tâté brièvement.Si l’on excepte Le Cycle et Les Anthropo'ides, on constate que le plus grand nombre de ses personnages appartiennent au monde de l’enseignement et de l’écriture: le plébéien Jules Lebeuf qui aspire à la culture et voudrait devenir écrivain, le patricien Augustin Sillery, pédéraste au langage précieux, l’Américain Ken Weston qui sert de témoin des deux premiers dont il observe l’antinomie qui n’en est pas une seulement de caractères (viril et efféminé), de milieux (ouvrier et bourgeois) et d’aspirations (réussir sa vie et se laisser vivre), mais aussi de langage (jouai et ce qu’il appelle le français hexagonal). Dans les Pédagogues, l’univers s’élargira, les personnages y seront beaucoup plus nombreux: au trio d’étudiants de la Bagarre succédaient ici non seulement tout le corps enseignant de l’École Pédagogique (lisez l’École Normale Jacques Cartier), dont chaque membre est un type nettement différencié de tous les autres, le ministre dont relevait l’enseignement et sa femme, ainsi que les femmes ou les amantes (ou les deux) des professeurs; tout ce petit monde de l’enseignement qui était le microcosme le plus fidèle, sans doute, du Québec d’avant la Révolution tranquille où la connivence du Trône et de l’Autel exerçait sur les individus et les institutions une hégémonie presque complète, étouffante, anémiante, dont les uns s’accomodaient soit pour en tirer profit (comme le ministre et le directeur de l’École), soit en se retirant dans leur cocon d’indifférence (comme certains enseignants), et contre laquelle très peu de personnages s’élevaient, sauf notamment le professeur Sarto Pellerin qui quittera l’enseignement pour devenir militant syndicaliste.Ce qu’il évoque chez ses personnages, non seulement de la Bagarre et des Pédagogues, mais aussi du Libraire et des romans qui allaient suivre, ce sont surtout leurs tares, leur veulerie ou leur arrivisme, leur égocentrisme ou leur bêtise, et même (à de rares exceptions près) leur laideur physique autant que morale.Ses personnages, la plupart d’entre eux du moins, font penser à ceux de Toulouse-Lautrec, ou encore de Georges Rouault ou de Georges Grosz, car l’observation des travers de l’homme ne manque pas chez lui de férocité, il a l’humour noir, l’œil cruel, l’esprit railleur, voire méprisant qui se manifestent dans son œuvre soit sur le ton de l’ironie (dont Renan disait que c’est «un acte de maître par lequel l’esprit humain établit sa supériorité sur le monde»), soit par un rire sarcastique qui atteint parfois à des proportions rabelaisiennes quand il en-15 tremêle langage scatologique et néologismes de sa fabrication ?' fabriqués avec un plaisir évident (je dirais presque trop évi-^ dent parfois).Les traits de ses personnages, les plus caricaturaux comme les plus sordides, iront s’accentuant, surtout n- après qu’il aura de plus en plus délaissé la forme traditionnelle 1» du roman de mœurs écrit à la troisième personne pour les romans d’ordre psychologique, introspectifs, écrits à la première personne et où il recourt à ce que les anglophones ont appelé le stream of consciousness et qui permet d’entremêler )ns événements, souvenirs, fantasmes et obsessions sans nul île, égard à la chronologie.Cette forme de récit lui permet de i s’abandonner à la disposition évidente qu’il a pour la logor-ans rhée (bien qu’il s’en défende) et de s’amuser à brouiller à i.ei plaisir, derrière le désordre apparent des choses et des êtres, iaui un ordre que le lecteur doit souvent découvrir comme la sei- solution d’un casse-tête.Cela est vrai, non seulement d’un roman comme l'Incubation où les chassés-croisés des personnages obéissent néanmoins à une savante chorégraphie du lient maître de ballet qu’il s’y révèle, mais aussi dans le Cycle dont jfij.la trame romanesque, si réduite soit-elle, ne peut être recons-[ares tituéepar le lecteur qu’après en avoir repéré les éléments dans Ses1 les sept monologues successifs dans lesquels il les a parsemés.se[i Mais ici, comme dans les autres romans de sa maturité, ce ilou sont en définitive moins cette trame qui compte que ce que [ge i monologues (parlés ou intérieurs) et dialogues révèlent de ses l'jjil : personnages.Par opposition à la plupart de ses romans où l’action est souvent enchevêtrée et le langage truculent, le Libraire est plus un récit qu’un roman, bref comme René, Adolphe ou l'Etranger, un récit sobre et linéaire, quoique écrit, lui aussi, à la première personne, sous forme de journal et non de monologue intérieur, où les faits sont réduits à leur plus simple expression, les personnages aussi, et le style d’une sécheresse voulue que je qualifierais de monastique si je parlais d’un autre que lui (bien qu’il y ait quelque chose de bénédictin chez lui, de bénédictin laïque comme le fut Flaubert), de sorte que je dirais du Libraire qu’il est la litote d’une œuvre surtout hyperbolique ou, si vous voulez, que c’est un passage mezzo voce dans un opéra où abondent, fortissimo, les airs tonitruants.Dans la Commensale, Jérôme Chayer sera, lui aussi, comme l’Hervé Jodoin du Libraire, un raté, indifférent à tout, pour qui rien n’a d’importance dans un monde absurde, ennemi des solutions que seraient la religion ou le suicide, et qui trouve refuge dans l’écriture.Il y a sans doute chez lui quelque chose de l’auteur puisqu’on doit sans doute penser que son œuvre a été la grande chose de sa vie, qu’il y a exorcisé ses démons, dissipé ses hantises, l’écriture étant en définitive une catharsis plus efficace que l’alcool (incidemment, on boit beaucoup dans son œuvre, on y boit beaucoup plus qu’on y mange, sauf dans les Anthropo'ides, où d’autres fonctions corporelles s’accomplissent encore plus fréquemment que dans ses autres romans dans lesquels il y a pourtant déjà beaucoup d’anatomie, de physiologie, et même de pathologie).Il me paraît significatif que, jusque dans cette reconstruction fabuleuse de tribus de primates, où le stupre et la guerre occupent une grande place, il ait aussi donné un rôle important aux paroleurs et à leurs parolades, ce qui ne fait que confirmer l’observation que je faisais au début sur l’importance qu’il a toujours accordé au langage.Il n’est pas d’illustration meilleure, d’ailleurs, que son dernier roman (le dernier paru, en tout cas), cet extraordinaire Si per an ^'eni 107 »] 0 Semestre où pour la première fois dans son œuvre il raconte, par le dedans, la vie d’une professeur, de cet alter ego qu’est pour lui le professeur Orner Marin au cours du dernier semestre de sa carrière d’enseignant (par contraste avec la description de ceux des Pédagogues), roman qui illustre bien l’intériorisation de l’action et du regard depuis VIncubation, l’essentiel de l’action étant ici le cours du professeur Orner Marin sur le roman de Gilbert LaRocque, Serge d'entre les morts, dont l’analyse le ramène, par coïncidence ou par différence, à sa propre vie, à son passé lointain ou récent, à ses propres obsessions et fantasmes, toute l’action (sauf l’épisode du motel), se situant dans la classe ou le bureau du professeur à l’université ou dans son appartement au bord du lac (les deux séparés ou reliés par le parc traversé plusieurs fois par jour), et où la nature jusque là absente de son œuvre, sauf dans les Anthropoïdes, fait ici une apparition tardive; mais ce n’est ni la flore, ni la faune, mais le grand lac dont le cours houleux, aperçu par la fenêtre de l’appartement est maintes fois évoqué dans le récit, sans doute parce qu’il correspond au flux intérieur, souvent houleux lui aussi, des pensées, des sentiments, des obsessions, des fantasmes, des regrets de son alter ego en qui il s’est transmué mais non sans subir de modifications au cours du processus d’alchimie que tout vrai créateur fait subir à la réalité.Dans cette œuvre où, comme je l’ai signalé plus haut, la nature est très peu présente (ce qui ne peut manquer d’étonner chez un écrivain élevé d’abord à la campagne et chez qui, s’il reconnaît lui-même n’être pas un visuel, l’olfaction joue un rôle important, quoique plus souvent comme repoussoir que comme attraction), il n’y a guère non plus d’enfants (sauf le Jacot du Cycle dont le monologue est un ¦ morceau de bravoure très réussi, comme l’auteur en a parsemé plusieurs ici et là dans ses récits) l’auteur a créé un univers d’adultes désabusés, un univers sombre, sans foi, sans espérance et sans amour, un monde dont le créateur pourrait répéter après le poète: La chair est triste hélas! et j’ai lu tous les livres.Version abrégée et corrigée du discours de présentation de Gérard Bessette à l’Académie canadienne-française, le 6 novembre 1988. RÉFLEXIONS D’UN TÉLÉCRITIQUE REFLEXIONS D?UN TÉLÉCRITIQUE 111 Paul Toupin I PROLOGUE La Presse, fin décembre 1960, publiait sur trois colonnes l’article qui suit: La critique est-elle aisée?Les phrases célèbres ne sont pas toujours justes.Celle qui affirme que la critique est aisée et Fart difficile, me paraît discutable.Et c’est souvent le contraire qui est vrai, surtout en ce qui concerne la télévision où, précisément, c’est la critique qui est difficile et l’art plutôt facile.Aussi convient-il de rendre hommage à mon prédécesseur, Marcel Valois, qui inaugura ici même la critique de la télévision.Homme de vaste culture et de grandes connaissances, l’esprit alerte, le jugement solide, son érudition n’empêchait pas son discernement qui n’empêchait pas son enthousiasme.D’aucuns le trouvaient trop indulgent.C’est par charité que sa critique se logeait plus dans l’interligne que dans la ligne.Il était l’éclectisme incarné.Musique, ballet, théâtre, littératures anciennes et modernes, radio, de quoi, de qui ne fut-il pas le critique?Lui succéder n’est pas une sinécure.Il me donne l’exemple d’une indiscutable . probité.Et si la conscience professionnelle se pouvait imiter, je l’imiterais sans hésiter.Il me faudra beaucoup de bonne foi dans ce domaine qui en manifeste naturellement si peu, ou qui en exige comme à regret.Faire de la critique n’est pas l’art de se faire des amis.C’est plutôt l’art de perdre ceux qu’on a.Mais la direction de ce journal ne me confie pas ce poste pour que j’y célèbre l’incompétence, le manque de talent, ou pour que j’y écrive jouai.En critique comme ailleurs, le sarcasme peut être gai, le mépris indulgent, l’aménité circonspecte, le compliment clairvoyant.La télévision n’est pas un médium — médium est un anglicisme —.Elle est, dérivatif national, un peu, beaucoup le fourre-tout de nos diverses activités.Elle ne doit pas nous humilier, car, humiliés, nous le sommes déjà assez.Elle doit concourir à notre fierté.Telle quelle, elle n’est pas fatalement bonne ou mauvaise; elle est bonne, médiocre, mauvaise, imitatrice.De petits talents s’y sont bâtis, sous fausse représentation, c’est le cas de le dire, de grandes réputations.De solides talents y sont passés inaperçus.La réclame commerciale l’assujettit et lui dénature l’esprit, si elle a un esprit.Elle paraît un vice impuni.Ceux qui en vivent jouissent d’une immunité comparable à la parlementaire, et, de surcroît, à nos dépens, car nous payons ses émissions réussies et ratées.Sans doute, le succès, celui de l’intelligence ou de la bêtise, est un phénomène social qui échappe à toute loi causale.Néanmoins, l’opinion publique a son rôle à jouer.C’est sur l’opinion publique que le critique exerce son Rieur à influence.Comme à trop forte dose, la télévision peut abrutir, ramollir le cerveau, à tout le moins le paralyser, et afin de ménager tant la santé du téléspectateur que la mienne, je ne critiquerai qu’une émission par jour; chaque émission aura son tour de critique.Ainsi, les impatiences seront tôt ou tard satisfaites.Télévision, je vous ai donc à l’œil! Pour la nouvelle année, je vous souhaite de bonnes émissions.A demain, petit En écran! Cet article, aucun mot n’en a été changé, aucune de ses fautes corrigée.Il date de plus de 28 ans, ce qui ne rajeunit ni ceux qui le lurent ni celui qui l’écrivit.Le temps passe si > vite qu’on ne le voit pas passer.Et pourtant, il passe; il ne fait : que ça; il fait aussi vieillir.C’est lui le grand critique, le 2 critique des critiques.Que retiendrait-il de ce que j’écrivis?' ! Sans doute la question que je posais et qui est toujours d’actualité: la critique est-elle aisée?Quant à la réponse, celle : d’autrefois vaudrait-elle encore aujourd ’hui?Oui, à condition d’être plus explicative, plus détaillée que celle publiée dans \la Presse, où l’espace alloué me contraignait à la faire courte, abrupte, tranchante.En lui donnant la forme de prologue puis 1 de dialogue, ma nouvelle réponse se prête à de plus amples réflexions et considérations, voire à des digressions et à des uie:‘ apartés qui la rendent moins pédante, plus accueillante.Rappelons, car on peut ne pas s’en souvenir, que ^ Ichaque époque s’est fait une idée de la critique.Dès le 17e me, siècle, pour La Bruyère, elle est «un métier, où il faut plus de Si santé que d’esprit, plus de travail que de capacité, plus d’haut bitude que de génie».Un siècle après, d’Alembert, collabo-joufr rateur à l'Encyclopédie de Diderot, affirme qu’elle est «le ce son discernement juste et fin des beautés et des défauts d’un ouvrage».Rivarol, préromantique révolutionnaire, la compare «à une âme qui se passionne, que le beau ravit, que le sublime transporte, et que, furieuse contre la médiocrité, la flétrit de ses dédains et l’accable de son ennui.» Il y a 50 ans, Paulhan, grand manitou de la N.R.F.et de Gallimard, lui attribua trois fonctions distinctes: «préventive, créatrice et rhétoricienne, celle-ci étant propre à frayer les voies au drame ou au poème.» Paul Valéry estime, lui que «si elle avait le pouvoir magique d’effacer, d’abolir ce qu’elle condamne, et que si ses arrêts, s’exécutant à la rigueur, pouvaient annihiler ce qu’elle juge déplorable ou nuisible, les destins (des œuvres) en seraient fâcheusement affectés.» La Nouvelle critique, celle de 1960 à nos jours, et dont un humoriste disait qu’elle s’alimentait à la Nouvelle cuisine, la dirigea vers l’utopie, ce qui plut assez à un groupuscule d’universitaires en mal de nouveauté.Dans un langage qui eût enchanté Les précieuses ridicules de Molière, Roland Barthes, son porte-parole, la tînt sous la haute surveillance d’une dialectique contradictoire, stérile et confusément paradoxale.Mais bien avant ces dernières décennies, un pur Anglais, Lytton Stra-chey la battit par knock-out en déclarant: «Criticism is always too late.» Constat irréversible, car la critique paraît lorsque la pièce de théâtre a été jouée, le ballet dansé, le film rôdé, le livre édité, et diffusée l’émission télévisée.A cela, en reprenant connaissance, elle aurait pu rétorquer que son rôle n’est ni celui de précurseur ni d’oracle, et qu’à tout considérer, trop tard vaut mieux que jamais, sa tâche ne se réduisant pas tant à juger les vivants qu’à exhumer les morts, ceux surtout qui le sont depuis longtemps ou qui furent méconnus de leurs contemporains.Elle opposerait ainsi un démenti formel à 111 Nietzsche qui l’accusait de vivre du sang de ses victimes, lui-même ayant été un fameux vampire des valeurs établies.!£' Mais Nietzsche exagérait.La critique n’a pas fait que des victimes, elle a fait aussi des bénéficiaires.Si les premiers la lsi couvrent de médisances et de calomnies, les seconds obser-iul vent à son endroit le plus profond mutisme, car ils ne tiennent el pas à crier sur les toits où elle les a juchés, la prospérité qu’ils lui doivent.Il n’importe, l’attitude des uns ou des autres ne tire pas à conséquence puisqu’elle est, pour citer Strachey, ,et «too late».En conclusion de tant d’opinions diverses et différentes, ce que l’on appelle la critique n’est rien d’autre des que ce que la fait celui qui la personnifie: le critique.C’est-à-dire une personne en chair et en os, en nerfs sail aussi ajoutent les malicieux.Donc, un être doué d’une intel-/«s ligence préférablement vive, alerte, vigilante, qui, comme le nés commun des mortels, a le droit, non le privilège, de se te tromper, mais le moins souvent possible, et s’il se trompe, de itle- l’admettre, ce qui requiert une certaine dose de courage et de itjuc probité.Il lui faut contrôler autant sa bonne que sa mauvaise fa ! humeur, résister à l’appel de ses préjugés, se laisser guider itra- par sa bonne foi, ne pas louer systématiquement ce qui lui np déplaît ni blâmer systématiquement ce qui lui déplaît, déceler ne sous d’apparentes qualités les défectuosités réelles, ou vice lé, versa.Son esprit d’analyse qui lui permet de voir le détail, v mais sans s’y attarder, ne doit nullement l’empêcher de le ,,’$1 relier à l’ensemble.S’il a à juger, il n’a pas à condamner.Il trop lui faut posséder une grande capacité d’attention, car la moin-stanl dre distraction peut l’égarer jusqu’à mêler, comme disait ma jtqi grand-mère, les torchons avec la dentelle.Son enthousiasme |eu excessif peut l’entraîner à déraper tout comme son indifférence à le blaser.Plus que l’étendue de ses connaissances laborieusement ou facilement acquises, et qu’il devrait s’interdire d’étaler, sous peine de fatuité, plus que sa lucidité qui l’éclaire, c’est à ce que Pascal appelait l’esprit de finesse qu’il devrait avant tout se fier, sinon, scs facultés d’observation, si puissantes soient-elles, s’exercent à faux et lui sont inutiles.Il va de soi qu’il sache s’exprimer en un style qui ne soit ni plat, obscur, protocolaire, mais vif, animé, personnel.Et la somme de tant de conditions fait le critique idéal.Existe-t-il?Peut-être; jusqu’à présent, je ne l’ai pas rencontré.En tout cas, ce n’est pas l’auteur de ces lignes.Il est vrai que le télécritique œuvre en un domaine différent de celui de ses confrères.Il n’est pas obligé de se plier comme eux à une vie sociale surtout mondaine, avec ce que cela implique: premières, galas, festivals, réceptions, cocktails, déplacements, etc.Il est, en fait, un solitaire, un ermite qui n’a à se soucier ni de son apparence, ni de sa tenue vestimentaire, ni de son auto à garer.S’il reçoit des invitations, et il en reçoit, personne ne s’attend à ce qu’il en accuse réception.Il ne peut être le point de mire du public, comme il le serait, par exemple, au théâtre, à l’opéra ou au concert.Il n’a donc pas à surveiller son comportement, «ses manières.» Il n’a personne à saluer ou à ne pas saluer, à attendre ou à éviter; aucun voisin à écouter ou à faire taire.Il n’a ni à se lever de son siège ni à se rasseoir pour se lever de nouveau puis de nouveau se rasseoir.Pas de mains à serrer, pas de casse-pieds à fuir, pas d’entractes à subir, pas de potins à colporter.Il est seul devant le petit écran.Et son chat, s’il a cette chance d’en avoir un qu’il aime, peut tout à son aise ronronner.Il est seul; ses confrères ne le sont jamais.C’est sa solitude qui lui permet de voir la TV telle quelle est: un produit typiquement américain, même s’il est ¦ 117 polyglotte; aussi américain qu’est italien le bel canto et espagnole la corrida.Américain de corps et d’esprit, comment ne le serait-il pas?Né du cinéma parlant, élevé puis instruit à Hollywood, l’Amérique et sa société de consommation — F American dream — l’exportèrent en Europe occidentale et ailleurs, où il fut accueilli à bras ouverts.Fort de l’expérience de son grand frère aîné, le petit écran s’installa partout.Quelle maison n’a son antenne, son câble?Le téléviseur n’est-il pas devenu la pièce la plus importante du mobilier, le meuble qui occupe une place d’honneur?Victor Hugo ne pourrait plus écrire que lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille se se r resserre.Non.La famille ou ce qui en tient lieu, dès que sonne ce l’heure de la TV — elle sonne maintenant 24 heures sur 24 b,-s’aligne d’urgence devant son poste; l’enfant cesse de en: crier, les parents de se quereller et le vieillard de se parler, ce.C’est l’extase collective.Tous en croient leurs yeux.La TV tH leur donne non l’impression, mais la sensation de leur révéler ise j la Réalité.Cette réalité, sans être falsifiée, ne correspond nullement à celle des êtres et des choses; elle est attrayante parce s,» que matériellement apprêtée.— En quoi un meurtre réel eàj serait-il attrayant?— C’est une réalité de rechange, d’apparat, isei arrangée, cousue de fils invisibles, sans relief tangible, due à 0 des effets d’éclairage et à des couleurs plaquées.Tout y est dejvoulu.Le jour où la TV projettera la vraie réalité, celle uiljqu’aucun procédé ne peut créer ni inventer, son public ne s’y ilafreconnaîtra plus.Il la regarde parce qu’elle le délivre provi-jistisoirement de ses problèmes et soucis.De là sa préférence à se mobiliser massivement dès que se diffusent des compéti-ellfitions sportives, car là, tout se déroule comme non prévu, à Ics.lrimproviste, instantanément, de surprise en surprise, au ha- a sard du jeu et à sa mobilité.Minute après minute, un suspense s’intensifie au gré des péripéties, à la merci de la chance ou de la malchance.Seulement à la toute dernière seconde se connaît le résultat d’un spectacle que ne dirigeait pas la TV, mais durant lequel, elle était dirigée, son rôle se limitant à le filmer «en direct».Ce triomphe du sport comme spectacle télévisé, longtemps je me suis creusé la tête afin d’en chercher l’explication; ce n’est que récemment que je l’ai trouvée, mais dans un livre de Philippe Simonnet, intitulé: Homo sportivus.L’idée de ce remarquable essai repose sur une pensée de Pascal: «L’homme est naturellement mauvais et veut s’imposer par la force plutôt que par le droit.Alors, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait (le sport) que ce qui est fort fût juste.» Un télécritique ne saurait mieux raisonner.C’est à se demander si Pascal n’avait pas prévu les émissions sportives télévisées, car le téléspectateur croit dur comme fer «que ce qui est fort» — le vainqueur — apparaît.comme juste.Ma dernière Télécritique à la Presse se terminait par une phrase empruntée à Verlaine: «De la musique avant toute chose».Musique équivaut ici à beauté.De la beauté avant toute chose, c’est ce qu’au nom du journal, j’espérais de la TV.Était-ce trop lui demander?Et pouvait-elle me l’accorder?Elle en avait les moyens techniques et financiers, disposait d’un personnel compétent.Pourquoi s’est-elle contentée de fonctionner de manière routinière?Pourquoi, sans doute trop occupée à plaire, plaire est son idée fixe, son obsession, pourquoi ne se méfiait-elle pas de la laideur qui, à l’opposé de la beauté, est toujours envahissante?Mieux que ce prologue, un dialogue pourrait peut-être, peut-être dire pourquoi. II DIALOGUE ENTRE CLIC ET CLAC CLIC — Puisque personne ne nous a présentés, eh bien, présentons-nous, monsieur.?CLAC — Clac.C majuscule, 1 , a , c minuscules.Il n’y a pas de q dans mon nom, monsieur.?CLIC — Clic.C majuscule, 1, i, c minuscules.Il n’y a pas non plus de q dans mon nom, monsieur Clac.CLAC — Et votre profession?CLIC — Télécritique.CLAC — Oh! télécritique.Ce doit être intéressant?CLIC — Plus ou moins.Et vous, monsieur Clac, votre profession?CLAC — Je n’en ai pas.Je ne suis qu’un simple téléspectateur.CLIC — Téléspectateur! Aujourd’hui, c’est quasiment une profession.CLAC — Pas encore.Je suis, comment vous dire, un téléspectateur amateur.CLIC — Amateur.admiratif?CLAC — Parfois oui, parfois non.Cela dépend de l’émission.Et vous?CLIC — Je connais trop la télévision pour l’admirer ou la dénigrer.CLAC — Vous la connaissez depuis longtemps? CLIC — Il y a belle lurette.J’ai assisté à sa naissance, comme invité, bien entendu, non comme participant.CLAC — Cela s’est bien passé?CLIC — Comme ci comme ça.Vous n’avez rien manqué.Elle n’était pas belle à voir.Elle avait l’air égaré.Pour la circonstance, on l’avait trop maquillée; elle ressemblait à ses parents d’Hollywood.CLAC — Elle leur ressemble encore.CLIC — Tout dépend, monsieur Clac, du point de vue où l’on se place.L’expérience m’a appris à ne l’examiner ni de trop près ni de trop loin.De trop près, ses défauts sautent aux yeux; de trop loin, ses qualités sont indistinctes.CLAC — Je trouve aussi que ce qu’elle dit ne rime souvent à rien.CLIC — C’est qu’il lui faut parler sans cesse, et dans le vide.Et le vide, monsieur Clac, nécessite bien des paroles pour l’emplir.Ne l’imitons donc pas.Parlons sans nous laisser emporter par des mots savants, des mots techniques, ambigus, abstraits.CLAC — Quels mots emploierons-nous alors?CLIC — Les plus simples, les plus courants, ceux qui nous viennent spontanément à la bouche, des mots qui ne mordent pas la langue, ne pincent pas le bec.Parlons sans réticence, sans restriction mentale, la plus funeste des restrictions; parlons sans ces arrière-pensées qui sont invariablement amères et méchantes.Excluons de nos propos les noms de famille ou des personnes qui se prennent pour la TV. CLAC — Je me suis toujours demandé pourquoi elles se prenaient pour la TV.CLIC — C’est parce qu’elles y sont employées ou qu’elles y travaillent à leur compte.Donc, monsieur Clac, , aucune allusion obligeante ou désobligeante à l’adresse de madame la directrice de ci, de monsieur le directeur de ça.Ne ! mentionnons surtout pas toutes celles et tous ceux qui rappor-i tent ce qu’elles ou qu’ils écoutent aux portes.Ici, il n’y a d’ailleurs pas de porte.:i I CLAC — C’est éliminer beaucoup de monde.CLIC — Beaucoup.Notre dialogue en sera plus court .et plus allégé.Tenons-nous en strictement à la TV, seulement à la TV, rien qu’à la TV.mel CLAC — Alors, entrons dans le vif du sujet.Selon vous, qui êtes télécritique, qu’est-ce qu’elle est celte sacrée, damnée, puissante et omniprésente TV?tel CLIC — En général, elle est toute cette cascade de ; qualificatifs, et en particulier, une entreprise commerciale, un instrument de propagande et aussi, hélas! d’abêtissement.CLAC — D’abêtissement! Vous ne mâchez pas vos 1 mots, monsieur Clic.CLIC — Nous étions convenus de parler franchement.Ce dialogue n’est pas une conférence de presse.Per- ¦ sonne ne nous écoute.;l(ic| CLAC — Dans votre cas, la TV n’a pas réussi à vous 10J abêtir.CLIC — Nia m’empêcher de la croire dangereuse.CLAC — Dangereuse, en quel sens? CLIC — En ce sens que les gens qui la regardent se fient à ce qu’elle leur montre.CLAC — Mieux ne vaut-il pas qu’ils se fient à ce qu’elle leur montre qu’à ce qu’elle leur dissimulerait.CLIC — Ah! vous pensez qu’elle ne leur dissimule rien.CLAC — Qu’aurait-elle à dissimuler?CLIC — Ce qu’elle veut.CLAC — La politique, peut-être?CLIC — La politique! La politique, elle en inonde le petit écran.C’est à croire que l’on est en perpétuelle période d’élections et que le téléspectateur est un animal électoral.CLAC — Je songeais plutôt à la politique qui se fait à huis-clos.CLIC — Celle-là préfère ne pas se montrer.Néanmoins, on l’aperçoit de temps à autres, mais masquée afin qu’on ne puisse l’identifier.Laissons-la à ses coulisses.La TV se dissimule en se substituant au sens critique, au jugement, à la réflexion.Un inconditionnel de la TV, c’est quelqu’un qui ne se rend compte ni de son état de prostration cérébrale ni de sa fainéantise corporelle.CLAC — En somme, si elle était une personne, vous lui reprocheriez de n’être pas à la hauteur de sa réputation.CLIC — Voilà! Mais comme elle n’est pas une personne, mon reproche ne l’atteint pas.Elle est ce qu’elle est.Et pour vous, monsieur Clac, qu’est-ce qu’elle est?Jusqu’à présent, vous me laissez monologuer.Or, monsieur Clac, un dialogue, cela se fait à deux. CLAC — Mon point de vue, monsieur Clic, n’est que celui d’un amateur.CLIC — En quoi serait-il moins valable que le mien?Il est peut-être plus juste.CLAC — Plus juste?J’en doute.Enfin, selon moi, la TV c’est d’abord la plus active, la plus dynamique agence de publicité qui soit au monde.CLIC — Cela vous étonne?CLAC — Ma foi, oui.CLIC — Oubliez-vous qu’elle est une entreprise qui a besoin, comme toute entreprise, de revenus; que ses revenus, c’est la publicité qui les lui procure, que si elle en était privée, elle vivoterait, se cantonnerait dans la grisaille, le banal, le quotidien, impuissante à produire des émissions de qualité.Une TV pauvre, appauvrie, serait une calamité.CLAC — C’est la publicité qui est sa calamité.CLIC — Si je ne mâche pas mes mots, monsieur Clac, votre indignation d’amateur rend les vôtres cruels.CLAC — La publicité, quelle horreur! quel abus de ion confiance! quel tour de passe-passe! Ah! Qu’cst-ce qu’il faut voir! Papier hygiénique parfumé, tranquilisant en vente libre, autos à pneus increvables, eau détergente ou revivifiante, sous-vêtements unisexe, jeans à braguette soyeuse, et j’en passe! Et qu’est-ce qu’il faut entendre! Supervedettes, champions de base-bail ou de ping-pong, tous ces messieurs dames ou ces dames souvent messieurs du hit parade, tous et toutes • évidemment multimillionaires, jurant sur leurs trophées que - grâce aux produits dont ils ou elles sont les usagers, leurs dents sont blanches, leur corps sain et beau; que sont disparus à tout jamais: maux de tête, névralgie, fatigue, stress et consort; que la vie est merveilleuse, que le téléspectateur qui veut les suivre sur le chemin du bien-être n’a qu’à s’acheter au plus pressé le ou les produits dont ils garantissent les prodigieux effets, produits à la portée des bourses les plus plates.Ah ! si vous saviez comme je m’en fiche de la publicité.CLAC — De son côté, elle se contrefiche de ce que vous en dites.Oui, elle s’étale partout, et l’opinion publique ne s’en formalise pas.CLAC — L’opinion publique s’en moque.CLIC — Moins que vous ne l’affirmez.Et les produits qu’elle annonce se vendent mieux que ceux qu’elle n’annonce pas.CLAC — Elle m’exaspère.CLIC — Elle convainc.C’est sa raison d’être et son objectif.Disons, pour concilier nos points de vue divergents, que si elle est un mal, c’est un mal nécessaire, irrémédiable.CLAC — Ma parole, monsieur Clic, tout de la TV vous paraît rose.CLIC — Oh non, monsieur Clac, je ne suis pas daltonien; je la vois sous ses vraies couleurs dont plusieurs, hélas! sont grisâtres.se CLAC — Comme par exemple?^ CLIC — Les exemples abondent.Ainsi, ces débats ne débattant rien sinon les questions qui ne se posent pas: le sexe s’e des anges, l’avenir du bilinguisme canadien, le droit de véto ^ québécois, le French Power à Ottawa, et autres ritournelles; 125 'V£t' I séminaires où s’affrontent aux dépens des sujets traités, l’a-mour-propre et la vanité des séminaristes laïques ou religieux; enfin ces colloques de solennel ennui.Et que dire des inévitables émissions bien mal surnommées alimentaires puisqu’elles sont indigestes! CLAC — Au contraire, le public les digère si bien qu’il ne s’en lasse pas et les redemande.CLIC — Le public?Plutôt une certaine audience facile à épater, infantile quoique adulte, qui rêve de pouvoir mener une vie aussi aventureuse que celle de son héros favori, car il y en a toujours un dont elle devient inconsciemment amoureuse, fût-il un dangereux gangster, pourvu qu’il ait une carrure d’athlète et ne soit pas trop méchant.CLAC — Il y a de captivants westerns.CLIC — On y voit, en effet, de superbes chevaux et d’admirables chevauchées; les cow-boys eux-mêmes, qui mugissent plus qu’ils ne parlent, font partie du bétail.CLAC — Et les séries, les continuités?CLIC — Il y en a à toutes les sauces: grasses, pimentées, avec un zeste de porno, sans fin ou à fin finale successivement prolongée.Celles à prétention psychologique deviennent insupportables à cause même de leur prétention.Les personnages, qui confondent sentiment affectif et pulsion sexuelle, éprouvent des angoisses à fleur de peau.Il en résulte que personne ne comprend personne.C’est le mélodrame «New Look», robotisé.Depuis la contagion du sida, on s’embrasse moins ou moins longtemps qu’avant; depuis la course aux armements, on s’assassine plus souvent.CLAC — Vous êtes sévère.¦ 126 CLIC — Non, exigeant.CLAC — J’ai vu, et vous en avez vu, des téléfilms très réussis.CLIC — Ce sont des téléfilms d’adaptation, car le cinéma reste le vivier où la TV pêche ses films et les apprête.Pourquoi se hasarderait-elle à réaliser ce qui l’a déjà été?Ce qui est bon au grand écran l’est aussi au petit.Non, le domaine où elle est souveraine, sans rivale, originale, autonome comme on dit aujourd’hui, c’est celui du documentaire sur les plus récentes recherches et données de la science.Alors, chapeau! Le petit écran se fait microscope, téléscope, laboratoire, paysage sous-marin, alpiniste, archéologue, etc.Elle triomphe également à présenter des interviews avec d’éminentes personnalités internationales.En une demi-heure, elles nous en apprennent davantage que les plus gros traités d’art, d’histoire, de philosophie, de sciences humaines.Et suprême leçon à retenir de ces interviews, c’est l’attitude modeste, la clarté d’expression de ceux qui y sont invités.On est aux antipodes du show bizz.Pour les jeunes d’aujourd’hui, quelle chance que n’eurent pas leurs aînés, de pouvoir s’instruire à si peu de frais et en ne s’ennuyant pas! Cette chance, c’est à la TV qu’ils en sont redevables.CLAC — Ces émissions-là sont peu fréquentes.La TV ne leur doit pas sa popularité.CLIC — Sa popularité, elle ne la doit à aucun genre d’émission, mais à notre type de société.CLAC — Qui est quoi?CLIC — Qui est une société de loisirs, car des loisirs, tout le monde en a; les uns en ont plus, les autres en ont moins. CLAC — Et ceux qui en ont moins en veulent davantage.CLIC — C’est normal.Or, ces loisirs, la TV est toute désignée à les occuper, à s’en occuper, à les prendre à sa charge, à leur consacrer son activité.Quelle chaîne n’affiche à son programme «sa soirée» de hockey, de ciné, de théâtre, de vaudeville, de variétés, de loterie, et tout cela gratuitement, où que l’on soit: au pôle nord ou sud, à la maison, en voyage, à l’hôpital, en prison.CLAC — Dans la rue, les magasins, les marchés, partout.CLIC — Sa popularité, elle la doit à nombre de facteurs économiques, culturels et autres, mais principalement à un fait, disons, d’ordre psychique.La TV tient à distance les deux grandes peurs que redoute notre époque.CLAC — La peur du nucléaire et de l’insécurité?CLIC — Non, la peur de la solitude et du silence, deux peurs qui sont chroniques.La TV par sa présence qui n’est jamais silencieuse, en éloigne la menace, la refoule.CLAC — Avec toutes ses images et bruits de guerre et de révolutions, elle peut faire peur aussi.CLIC — Oui, mais cette peur-là, ce n’est pas elle qui la suscite ou la fomente.Elle n’est pas responsable des événements qui surviennent aux quatre coins de l’univers.Les événements, elle les observe.C’est tout.CLAC — Elle les montre, les commente et en fait le pain quotidien de ses bulletins de nouvelles.CLIC — Pain qu’elle ne pétrit pas. CLAC — Mais qu’elle offre à son public.CLIC — Attention! Ce n’est plus elle que vous mettez en cause, c’est son public.CLAC — On ne peut la dissocier de son public.CLIC — Elle en est complètement indépendante.Si son public se complaît davantage à des spectacles morbides et barbares, elle n’y peut rien.CLAC — Tout de même, monsieur Clic! CLAC — Monsieur Clac, on a la TV que l’on mérite.Il est inutile de s’en plaindre.Elle est notre miroir et nous renvoie notre image, que cette image nous plaise ou pas.Toutefois, elle a pu réaliser une émission que tous les autres média audiovisuels réunis n’eussent jamais été capables d’accomplir: l’arrivée de l’astronaute Armstrong à la lune.CLAC — Ah! quelle émission! Quel événement spectaculaire! CLIC — Ce n’était pas de la science-fiction, de l’ima-ginaire, du Jules Verne, l’aventure quelconque de Superman, ni celle de Blanche-Neige et de ses nains: le décor n’était pas préfabriqué.C’était l’exploit de quelqu’un qui, à chaque instant, à chaque pas, à chaque geste, risquait sa vie, et que l’on entendait converser avec des techniciens de Houston.Pour la premère fois depuis que le monde existe, un homme parvenait, en titubant, à fouler le sol d’une planète jusque là inaccessible.Et, image inimaginable, la terre où se trouvaient des centaines de millions de téléspectateurs, la terre vue de la lune, minuscule perle bleuâtre perdue dans l’immensité noire de l’espace. CLAC — L’événement était exceptionnel.CLIC — C’est l’exploit qui était exceptionnel: exploit de l’astronaute, bien sûr, et exploit de la TV.Et si l’exploit d’Armstrong se fût terminé en catastrophe, celui de la TV n’en eût pas été affecté; il continuait de se réaliser quand même.CLAC — L’émission vous a impressionné à ce point?CLIC — Plus qu’impressionné, elle me donnait la preuve que la TV peut se dépasser lorsque l’occasion lui en est fournie.CLAC — Se dépasser?CLIC — Oui, en devenant elle-même comme elle le fut cette fois-là.Elle s’émancipait enfin de la tutelle du cinéma qui, lui, en a pris un coup de vieux.Mais si je continue à parler, ce dialogue va s’enliser dans le blablabla.Oh! un dernier point, monsieur Clac, très important.La TV nous laisse la plus grande liberté qui soit.CLAC — Laquelle?CLIC — La liberté de ne pas la regarder. UNE MISSION POÉTIQUE À BUCAREST UNE MISSION POETIQUE A BUCAREST 133 Pierre Trotlier IJe me suis rendu à Bucarest les 28 et 29 mars 1983 pour animer une manifestation littéraire et surtout poétique, à l’invitation de l’Ambassade du Canada et de l’Union des Écrivains roumains.Il s’agissait de marquer la publication de la dernière anthologie de poésie québécoise en traduction roumaine, sous un titre qui était directement emprunté d’un de mes poèmes, publiés dans la dite anthologie.Le titre: > «L’étoile des Grands lacs».En roumain: «Steaua marilor lacuri».Or, l’événement déborda largement le contexte d’une simple publication d’anthologie pour devenir une manifestation, voire une explosion de sentiments roumano-québécois.Mais voilà qui appelle une explication.J’avais bien été prévenu que ma visite allait être un événement, tant était grande en Roumanie l’estime dans laquelle on tenait notre littérature et plus spécialement la poésie québécoise.On m’avait expliqué que l’on recevrait ma causerie à l’Union des Écrivains dans un silence recueilli et ¦ 134 particulièrement attentif, tous regards avidement fixés sur f moi et toutes oreilles grandes ouvertes à une parole qui serait peut-être moins la mienne que celle d’un lointain Québec, lo Toutefois, je n’avais pas encore compris, et je l’avoue à ma courte honte, que l’intérêt roumain pour notre littérature ffi francophone était déjà vieille d’un demi-siècle et même plus Fi et qu’elle provenait d’une prise de conscience roumaine de le notre existence comme avant-poste de la latinité, dans l’Ex- en trême-Occident d’outre-Atlantique, avant-poste entouré d’un ni: océan d’anglophonie, situation jugée comparable par les Rou- rai mains à la leur comme avant-poste de la latinité dans un j’é Extrême-Orient européen où ils se sentaient entourés d’un cai océan slave (et hongrois).Notre survivance était perçue par pei eux comme un témoignage, sinon une garantie de leur propre coi capacité de survie dans leur contexte géographique.ii Lundi 28 mars Une première visite à l’Union des Ecrivains, le lundi te matin 28 mars, pour régler le scénario de la soirée littéraire ipoi; du même jour, me fit comprendre l’ampleur de cette sympa- mm thie étonnante, ahurissante et même bouleversante.Je corn- espi pris que la partie était gagnée d’avance.pau; Comme on me l’avait prédit, à 18 h 30 dans la Maison Iri] des Écrivains, on me présenta avec un respect ému, on m’é- leoij coûta parler pendant 45 minutes environ dans un silence recueilli et une attention quasi religieuse pour ensuite écouter iaî| des poèmes en traduction roumaine et des inédits qu’on me parii réclama en français.(Les gorilles roumanophones étaient là!) j Mais une fois la séance levée, les apartés qui s’ensuivirent : furent d’une chaleur et d’une ferveur qui démentirent la i politesse mesurée des applaudissements: simple confirmation de la schizophrénie du comportement humain en régime totalitaire.Retour chez l’Ambassadeur et sa femme pour se restaurer bien après 21 heures avec Mademoiselle Elena Filipoiu comme quatrième à table.C’était elle qui avait réglé les détails de ma visite.L’Ambassadeur se félicitait d’avoir enfin pu organiser cette soirée.L’Ambassadrice faisait chorus.Elena aussi, mais avec la discrétion qui convenait à son rang d’employée roumaine à l’Ambassade.Quant à moi, j’étais ravi d’avoir pu prendre la parole pour rendre à la bonne cause un service qui dépassait largement l’importance de ma petite personne individuelle.Je me sentais quand même comme l’incarnation' momentanée, la présence physique, peut-être passagère mais non moins réelle d’une certaine littérature, d’une certaine poésie.En fin de soirée, nous montons tous en voiture pour aller reconduire Elena chez elle.Arrivés à destination, nous descendons pour faire la bise à Elena.Je me limite à une poignée de main mais.qui ne fut pas du tout une poignée de main, encore moins un serrement de main mais plutôt une espèce d’application soutenue de la paume d’Elena sur ma paume, une sorte de pression ou de palpation insolite mais si furtive que je revins aussitôt au souvenir d’une journée bien remplie et à une nuit de sommeil bien méritée dès le retour à la maison.Je ne pris même pas la peine de demander aux maîtres de maison si les Roumains avaient des usages un peu particuliers tant l’incident me paraissait comme un hors-d’œuvre sans rapport avec le reste du menu de la journée. 136 Je me suis tout simplement fait la réflexion que, pour iso éviter les micros cachés, la communication tactile, furtive et lloi fugitive acquérait sa valeur propre de témoignage.31; Mardi 29 mars En suivant l’ordre le plus rigoureusement chronolo- ma gique du déroulement de mon séjour de 48 heures à Bucarest, tel j’en arrive à ma deuxième journée, plus libre parce que (mi terminée la réunion officielle de la veille.Il y aura un déjeuner pré amical d’une douzaine de personnes et une réception à l’Am- par bassade à 18 heures.Ma matinée et mon après-midi sont mai libres.On me détache Mademoiselle Filipoiu pour me servir ent de cicérone.ta Mademoiselle Filipoiu et moi partons pour le Museo del de Oro, équivalent de son homonyme que j’ai connu à Lima, m ou de son homonyme que j’ai connu à Bogota ou encore de leur la collection dite «l’or des Scythes» que j’avais déjà vue deux ioui ou trois fois à l’Hermitage de Leningrad et qui a déjà fait une tournée en Occident.J’ignorais tout de l’existence de ce live: Musée à Bucarest jusqu’à ce mardi matin 29 mars.D’entrée bu de jeu, je fus tenté de l’appeler «l’or des Daces», par analogie ita avec «l’or des Scythes».ici En effet, les objets exposés étaient présentés comme |yS remontant à 4000 ans environ avant Jésus-Christ.Ils pou- !éser valent donc refléter une appartenance à un même âge néoli- ibc thique que les collections précitées quoique «l’or des Scythes» me revenait à la mémoire (plus ou moins défaillante oiur3 de ma soixantaine approchante) comme plus ciselé, plus filigrané, au moins dans certains objets, que dans cet «or des Daces», moins ouvragé dans le détail mais plus rond, plus ^ kce :nirée illantj ,p souple, plus harmonieux dans ses courbes et ses spirales que tous les autres, de Russie, de Colombie ou du Pérou, davantage stylisés.J’avais l’impression, sans prétendre le moindrement faire de l’écologisme, d’assister à une présence de l’homme à sa nature environnante, tantôt clémente en années de vaches grasses, tantôt hostile en années de vaches maigres, mais toujours présence qui lui permettait de reconnaître, dans cet or qu’il avait appris à extraire de cette même nature (minérale), quelque chose de plus durable parce que plus précieux et pouvant mériter offrandes travaillées et ouvragées par ses soins pour une divinité soit panthéiste, soit polythéiste, mais toujours digne d’une respect adorateur dont l’objet d’art en or devenait le témoignage auquel participait l’effort transformateur de l’artisan qui devait être un artiste sans rien savoir de la distinction que nous faisons de nos jours entre artisan et artiste.Un respect intégral de la matière et de l’esprit et de leurs interprétations réciproques devait peut-être les animer pour que, religieusement, artistes et artisans se rejoignissent.«L’or des Daces» me reste en mémoire (hélas fugitive: un peu plus d’une heure de visite) comme ayant une beauté formelle plus totale, plus massive et pour moi plus présente que celle de «l’or des Scythes», plus tarabiscoté.Ceci est un jugement qui est peut-être le fruit du souvenir le plus récent qui, comme tel, estompe les autres.Sous cette réserve, je n’en garde pas moins l’impression sans réserve d’une extase que j’éprouvai devant les trois-quarts des objets du musée, au prix desquels le dernier quart, représentant des ouvrages plus récents (mitres épiscopales, évangéliaires, couronnes royales du siècle dernier) m’apparut comme riche en orfèvrerie, en «perlerie», en bijouteries diverses (diamants, rubis, saphirs sans doute richissimes) mais sécularisés et pratiquement tombés dans un domaine plus ou moins profane et qui ne me suggéraient plus rien du contact passé, du contact immédiat de l’homme avec sa ou ses divinités.Je tiens à Elena un discours plus ou moins inspiré dans le sens de ce que je viens de décrire en insistant sur la qualité supérieure de l’art ancien par comparaison avec l’art des couronnes royales et des évangéliaires plus récents.Elle me répond avec modestie qu’on lui avait toujours parlé d’une différence entre l’art primitif et l’art plus récent, soi-disant plus évolué.Je proteste avec la véhémence de ma nature souvent expansive.Elle me répond qu’on ne lui en avait jamais parlé comme cela.Progressisme matérialiste et marxiste oblige! Sans doute! Mais je vois les choses autrement.11 Elle se fait silencieuse et nous quittons les couronnes et les mitres et les évangéliaires pour revenir aux objets «primitifs» que je trouve supérieurs et que, peut-être elle commence à voir, sous mon influence sans doute indue mais qui a le mérite ^ d’être immédiate, d’un œil un peu plus semblable au mien.$ïr Sommes-nous en train de communier à une vision comparable d’objets vieux de 6 000 ans et qui n’ont aucun rapport direct avec nous, sinon précisément celui de la.communion à quelque chose que nous avons déjà été jadis dans la personne i de nos ancêtres, il y a longtemps, longtemps, longtemps?Au sortir du musée, j’apprends qu’elle est la première de sa famille à être née à Bucarest, que son père était né paysan et qu’il avait, seul de sa famille, quitté la terre pour revenir à Bucarest où il avait travaillé comme comptable avant de prendre sa retraite.J’apprends que sa mère était morte à l’âge de 58 ans.Je lui demande: «Maladie grave?Ma propre mère est morte au même âge d’un cancer abominablement pénible.» Elle se rembrunit et, de la tête, m’oppose une dénéga- lion: «C’était pire en un sens: elle s’est laissée mourir!» «De découragement?» demandé-je.Un signe d’assentiment.S’est-il agi de l’emprisonnement, de la torture ou de l’exécution d’un proche?Par respect, je n’interroge pas plus avant.Une communion s’est quand même établie, en silence, sans insistance entre deux mondes séparés par un soi-disant rideau de fer qu’il ne faut pas trop forcer mais dont les mailles ne sont quand même pas totalement imperméables à une certaine communication de deux sensibilités, dont l’une, forcément brimée, donc contenue, donc retenue, donc à respecter.Nous nous rendons au Restaurant Kosh pour le déjeuner amical auquel participent, entre autres, Madame le vice-ministre des Relations étrangères (fille du premier Président de la République roumaine devenue socialiste par la grâce de Monseigneur Staline, et par la force militaire de l’Armée Rouge) et le vice-président de l’Union des Écrivains Monsieur Balaci.Celui-ci n’a jeté qu’un regard peut-être pénétrant sur le visage d’Elena et se tourne vers moi pour me dire: «Monsieur l’Ambassadeur ou peut-être devrais-je dire Monsieur le Poète, voilà qu’en 36 heures à Bucarest, vous vous êtes doté d’une amitié amoureuse!» Je suis effectivement depuis 36 heures à Bucarest.Il y a eu effectivement hier soir, un pressement de main.Moi, j’ai été tout entier à ma causerie, à mon public roumain et, ce matin, tout à mon extase à la découverte de «l’or des Daces».Le vice-président Balaci est vice-président, donc dignitaire, donc fiable aux yeux du régime.Essaie-t-il de mettre sous mes pieds je ne sais quelle peau de banane?Un coup d’œil furtif vers Elena.Elle ne bronche pas.Moi, je ne bronche pas non plus.Le déjeuner se déroule.Je fais mon baratin à gauche et à droite.On me demande de lire des vers.À déjeuner! Je m’exécute.Je suis sur mes gardes.Je me camoufle sous mes vers que je lis, que je dis, en cherchant l’expression d’une émotion rigoureusement poétique.Je fais allusion à l’identité culturelle qu’entretiennent les Daces depuis «l’or des Daces» que j’ai vu au musée durant la matinée et qui me paraît garante de leur avenir.Nous nous trouvons ainsi dans l’histoire plus que millénaire.Pas d’allusions politiques.Rien de personnel non plus.Le déjeuner se termine dans les formes à une heure plutôt avancée.Reste la réception à 18 heures.Les invités s’amènent.L’un d’eux me dit qu’il doit partir tôt car il a une conférence publique à donner qu’il ne peut contremander, mais il s’excuse en m’assurant qu’en l’honneur de mon passage à Bucarest, il me la dédiera publiquement devant son auditoire dès son introduction.Le fera-t-il?Peu importe.Il n’était pas strictement obligé de me dire une chose comme ça.Le fait qu’il me l’ait dit doit constituer déjà un compliment.Plus tard, un professeur, poète dans ses loisirs, me dit qu’il tient sa chaire universitaire en tant que scientifique, hébraïste, helléniste et latiniste.Comme tel, il se dit sensible à la dimension gréco-latine et mythologique de ma poésie dont il croit rendre un écho dans sa propre poésie en roumain.Il s’excuse d’être en retard: «J’avais deux heures de cours à donner à l’université, mais au bout de trois quarts d’heure je n’en pouvais plus.J’ai demandé à mes étudiants de me donner congé pour venir m’entretenir avec le poète que vous êtes.Ils m’ont donné congé à condition que je leur relate fidèlement dès le prochain cours les propos que vous tiendriez sur la dimension mythique et religieuse de la poésie que j’avais déjà décelée dans votre causerie d’hier soir».01 0 ré «c loi el Af Ici D: Is Oirii risse meni oui «soi cille, ( Voilà des compliments qu’on n’entend pas généralement dans un cocktail parisien ou londonien ou autre en Occident.On se presse autour de moi tout au long de la réception.Je suis en mission.Je suis à la disposition de ma «clientèle».Je me laisse faire.Je réponds de mon mieux à toutes les questions.Mais voilà que de la main on me touche et même me serre légèrement le bras, l’avant-bras, l’épaule.Affaire de communication tactile.Debout avec un interlocuteur, je me noue les mains derrière le dos, machinalement.Derrière moi, deux mains me dénouent les mains et pressent chacune de leur paume dans chacune de mes deux paumes avec une palpation comme celle de la veille.Je tourne vivement la tête et je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule.Il s’agit d’un homme et d’une femme, d’une main d’homme et d’une main de femme.Au cours d’une autre conversation, je me croise les bras.Deux personnes s’approchent de moi par derrière.L’une me prend la taille de la main droite et me fait une légère pression mais cette fois d’un peu plus que seulement de la main.L’autre m’enlace de la même façon mais du bras gauche.Encore une fois un homme et une femme.J’ai l’impression d’être un prophète, un nouveau Christ qu’on veut toucher dans l’espoir que ce toucher guérisse le toucheur de sa lèpre.communiste.ou tout simplement de cette lèpre isolante qui fait que les citoyens d’outre-rideau-de-fer n’ont plus accès à l’Occident que dans ces moments rares où un occidental vient les visiter.On me demande de lire un de mes inédits.Je m’exécute.C’est un long poème à thème mythologique où je décris 142 une situation oppressante dans laquelle je dis dans un vers très simple que «une opinion publique est devenue privée».L’opinion publique, c’était celle qui s’exprimait poliment, en applaudissements contenus à la Maison des Ecrivains et qui, devenue privée, en aparté, s’exprimait en tous ses épanchements directs, simples, sommaires, furtifs mais non moins éloquents pour n’avoir été parfois que purement tactiles.La réception tire à sa fin au bout de deux heures et demie.J’ai été debout sans arrêt.J’ai parlé à tout le monde ou presque.On m’a demandé un manuscrit pour publication en roumain avant qu’il ne paraisse à Montréal.J’ai reçu des requêtes et des suppliques.On me demande la dernière édition romaine du Droit Canon amendé récemment! J’ai besoin de reprendre mon souffle.Il reste une poignée d’invités qui vont s’asseoir au salon.Je vais au bar.Je me sers un grand verre d’eau teintée de whisky pour me désaltérer et souffler deux minutes dans un petit recoin obscur et reprendre mes sens après cette petite orgie inattendue de pressions de mains, de palpations, et d’enlacements furtifs.Qu’est-ce qui m’est arrivé?Ou plutôt, que va-t-il m’arriver encore?C’est une femme qui s’approche et qui me dit, dans un mélange invraisemblable de roumain, de français et d’anglais qu’elle n’est pas poétesse, qu’elle n’est même pas traductrice mais qu’elle veut me dire merci avec ce qui lui reste «de libre et que je vous offre en toute liberté», en scandant ces derniers mots et me passant les bras autour du cou: en m’attirant vers elle et se penchant vers moi, elle me donne doucement le baiser au lépreux, qui pouvait bien être moi, qui pouvait aussi bien être elle, elle ou moi, indifféremment.Ayant été tout entier à la disposition de ma «clientèle» de la soirée, je continue à l’être encore une fois mais, cette fois, moins passif que réceptif, surpris sans l’être, étonné sans l’être.Mais qui était-ce?Elena?Une autre?Mon petit recoin est si obscur.Qu’importe! L’émotion qui me noue la gorge porte le nom d’une Roumaine, peut-être le nom d’Elena et cette émotion n’est pas que purement esthétique. t UN MOIS DANS LA RUSSIE DE GORBATCHEV UN MOIS DANS LA RUSSIE DE GORBATCHEV 147 Didier Leloup L’apprentissage des nouvelles données en URSS commence à la frontière, à Brest.Le contrôle des passeports et des visas est vite fait.Suit la douane.Un préposé d’un certain âge est d’accord pour nous laisser passer sans histoires avec la voiture, vu que nous sommes invités par un diplomate en poste à Moscou.Survient un jeune qui veut faire du zèle.Il nous fait sortir tous les bagages et commence une fouille complète; point de mire: nos carnets d’adresses.Il y trouve des inscriptions en russe et il fait des problèmes.Finalement, ) comme je me fâche en disant: «Où est la perestroïka?», il : appelle son supérieur.Celui-ci est un gradé kirguize qui juge ! la situation avec un certain flair et dit: «C’est très bien d’avoir des amis en Russie — passez.» Il devenait clair qu’il y avait là un signe de lutte sourde entre partisans et adversaires de la » «nouvelle direction».De nouveau en route nous arrivons à la nuit tombante i aux faubourgs de Minsk.Rien n’est plus reconnaissable depuis notre dernier passage, il y a dix ans.La ville est devenue tentaculaire, elle s’est multipliée.Nous demandons notre chemin à un automobiliste, arrêté à côté de nous au feu rouge.Avec la gentillesse proverbiale des Slaves, il nous mène jusqu’à l’hôtel où nous avions déjà logé jadis.Nous n’avons pas de réservation mais tout se passe bien: sans difficulté, nous obtenons une chambre.De petits «cadeaux» facilitent les choses.Rien de changé: Attente pour les ascenseurs.Attente dans la salle à manger.Musique étourdissante.Les gens, plus ou moins jeunes, dansent comme des fous.La nourriture.approximative.Les neuf-dixièmes des mets indiqués sur le menu ne sont évidemment pas disponibles.Enfin, jusqu’ici pas de surprises, sinon que vin et vodka sont introuvables: il n’y a que du «sovietskoë champanskoë».Le lendemain nous retrouvons la voiture, laissée avec beaucoup de bagages au parking sous bonne garde (moyennant «cadeau»).Comme nous n’avons pas de bons de carburant, nous nous procurons le «diesel» dont nous avons besoin à prix gonflé et en offrant des petits «souvenirs».Mais la difficulté était de trouver une pompe qui soit pourvue en gazole.C’est ainsi qu’à Moscou, par exemple, le diesel manque depuis des mois en ville.Il faut aller le chercher en grande banlieue aux stations réservées pour les camionneurs.Ceux-ci vous font le plein de bonne grâce sur le compte de leur «Kombinat» (complexe industriel) en siphonnant leur réservoir.Cela leur fait de l’argent de poche, disent-ils.Mais quelle perte de temps! Sur la route nous sommes plusieurs fois arrêtés et longuement interpellés par la police routière.Raison donnée: «Vous n’avez pas respecté le “celioneï pounkt”».Nous ne comprenons rien; nous pensons «zelione pounkt» qui signifie point vert, on n’a pas vu de point vert.Peu importe.Il aurait USltf mi fallu ralentir à 50 km/h.Pourquoi?Finalement nous comprenons.Le «point» en question n’est pas vert mais il s’agit d’une signalisation en blanc au bord de la chaussée indiquant qu’on approche d’une agglomération («celo» en russe), même s’il ne s’agit que de quelques isbas à peine perceptibles.Finalement nous arrivons à Moscou chez notre ami.Grand «ouf» après 3 000 km en trois jours.Dans les «compounds» pour les étrangers, diplomates et autres, on se trouve comme toujours sous la «protection» de la milice.Et comme toujours on va dans la rue, trouver une cabine de téléphone publique pour reprendre contact avec les amis russes.C’est plus sûr pour éviter les écoutes de «big brother», du moins ce l’était selon nos souvenirs.Notre dernier séjour à Moscou date de trois ans.Nous sommes revenus pour voir, écouter, discuter, savoir quels sont les changements.Il y en a, et pas mal.Les médias ne sont plus muselés comme avant.Ils s’expriment librement, peuvent critiquer tout ce qui va mal.Mais attention: Sans toucher aux tabous — parti, hiérarchie, forces armées, c’est-à-dire aux «essentials» du régime.Peu importe.Les gens respirent enfin.L’atmosphère, et pas seulement dans la capitale, est moins opprimante.Restent les réticences.Partout on hésite avant de se réjouir de plein cœur parce que trop de problèmes surgissent: A cause des remous chez les nationalités des républiques périphériques baltes et caucasiennes.À cause des résistances à épouser le «nouveau cours» qui émanent de tous ceux qui craignent de perdre leurs privilèges.À cause de l’horreur générale à l’idée de prendre des responsabilités à son propre compte.Et enfin en ce qui concerne l’armée — à cause d’une possiblité de tentation bonapartiste; car on se demande si elle va digérer l’échec de l’Afghanistan et les perspectives d’un désarmement, même partiel, qui va la priver de ses jouets préférés et de ses bases avancées.Devant tant d’inconnues les gens de tous bords se É réfugient dans un attentisme prudent avec pour devise: «pour- Ei vu que ça dure».eu En même temps l’économie officielle va assez mal: lei Magasins d’État aussi vides que par le passé, montée des prix, pn files d’attente pour tout.S’approvisionner aux marchés libres dé kolkhoziens est, comme d’habitude, hors de portée pour la ass grande majorité de la population.Comment payer un kilo de ;lei tomates dix roubles ou plus en hiver quand on gagne entre pei cent et deux cents roubles par mois?Mais, là, il y a actuelle- pri ment un palliatif: Sont tolérées des paysannes qui vendent sur off le trottoir des produits de leur lopin de terre — lopin jusqu’ici e!< «privé» mais que dorénavant l’État veut seulement leur lais- Or ser «en bail».Leurs prix se situent à mi-chemin entre ceux son des «gastronomes» (nom russe des magasins d’État) et ceux (pr du marché kolkhozien.En tout cas, les femmes s’y précipi- del tent.A part cela, la grande nouveauté c’est la création des lesi coopératives.Elles poussent comme des champignons en automne dans tout le secteur tertiaire de l’économie, c’est-à- lad, dire non dans la production proprement dite de l’industrie ou de l’agriculture mais dans tous les domaines relevant de men l’artisanat ou des «petits métiers», comme la couture, les C’es réparations, la restauration, etc.Et là, l’expression «coopéra- ^ tive» n’est qu’un voile pudique pour camoufler la notion L maudite (dans le marxisme-léninisme de stricte observance) i ^ d’entrepriseprivée, obéissant aux seules lois du marché plutôt qu’au Plan.it| Quiconque veut se lancer dans l’aventure d’ouvrir, en ^ dehors de l’État régulateur, une officine artisanale de tailleur,, ;. de serrurier, de bistro, d’orfèvre, de cordonnier, etc., doit s’associer avec, au moins, une ou deux autres personnes et demander une autorisation auprès des autorités compétentes.En général cette autorisation est accordée sans grande difficulté.Et si les demandeurs manquent de moyens pour mettre leur affaire en marche — l’État bienveillant leur accorde des prêts à des taux dérisoires.Cela leur donne la chance de démarrer.Comme ça, un projet bien ficelé peut se réaliser assez vite.Avec un peu de savoir-faire, et après avoir repéré le créneau voulu où tout, ou presque, reste à faire, les affaires peuvent démarrer et c’est du tonnerre.Mais attention: Les prix doivent rester compétitifs par rapport à ceux du secteur officiel (si mal pourvu qu’il soit), le service doit être meilleur et surtout être aussi rapide qu’aimable dans ses prestations.Or ceci n’est pas toujours facile, parce que les coopératives sont obligées de s’approvisionner au marché officiel et qu’elles subissent des restrictions sévères.Par exemple: pas de boissons alcooliques dans les restaurants «privés» (mais les clients peuvent apporter leurs propres bouteilles), pas de tapage publicitaire — tout doit se dérouler dans le calme, dans la discrétion.D’autant plus que bon nombre des membres des coopératives roulent entre-temps sur l’or, ou plus prosaïquement sur des tas de billets (grandes coupures) de roubles.C’est dans la «société sans classe» — en principe — la classe nouvelle des nouveaux millionnaires.Et ils ne sont pas bien vus par tout le monde.Exemple: Dans un magasin officiel de textiles où il y a un arrivage de crêpe de chine uni (rare), les femmes font la queue et s’arrachent des coupons pour faire une blouse ou une robe.Survient un «coopérativiste» qui parle en douceur avec la vendeuse, paye comptant à la caisse le prix d’une pièce entière du crêpe de chine en question et 152 disparaît en l’emportant sous le bras au grand dam du reste bi de la clientèle qui devra guetter le prochain arrivage.Seule la vendeuse est ravie du «cadeau» qui lui a été discrètement f remis.in Même chose dans une «galanteria» (sorte de mercerie).Bagarre serrée de femmes au comptoir des fermetures éclair car le choix est maigre.Arrive un «coopérativiste» qui rafle quasiment tout pour son «atelier de tailleur».Les clients réagissent avec un mélange de perplexité et de fureur.Ah! comme c’est difficile l’apprentissage du capitalisme — et surtout sous la surveillance d’un «chaperon rouge».Parmi nos amis de toujours, les intellectuels et les artistes que nous avons rencontrés sont en majorité ravis de la «glasnost» et de la «perestroïka».Par contre, les dirigeants dans leurs associations le sont moins.Que vont-ils devenir alors que la notion de dissidents a pratiquement disparu et qu’ils n’auront donc plus rien à réglementer, alors que Sotheby vend aux enchères à Moscou les œuvres des ex-dissidents surtout qu’elles sont acquises à grand coup de publicité, par des étrangers?C’est irréversible clament les uns! Cela ne peut pas continuer comme ça sans mettre en péril le système disent les autres! sc SC se re qu d'i le en les di me for cor nan pou lem an Ce dernier argument, on l’entend aussi dans les «ba-nyas» (littéralement: bains publics).Cette institution typiquement russe, ancestrale et toujours en vogue, mélange de bain public, sauna, salle de gym’, lieu de massage et de soins cosmétiques — pudiquement divisée en sections pour hommes et femmes.Les langues s’y délient, d’autant plus que les étrangers ne s’égarent pour ainsi dire jamais par là.En plein après-midi, on y rencontre, entre autres, dans des ca- prer COUf bines de repos pour quatre ou six personnes, toute une classe de fonctionnaires, venus en voiture de service, apportant de quoi manger et boire entre-temps.La vodka pratiquement introuvable, ailleurs, est sans restriction pour de telles personnes.Seul le caviar manque.Là, on donne libre cours à ses sentiments: «Pensez donc, on veut supprimer les voitures de service, sauf pour les très hauts gradés.Mon chauffeur va se retrouver comme camionneur en Sibérie, sa femme sera plus que mécontente car ils ne profiteront plus des petits avantages d’un travail qui laisse, entre autre, du temps libre pour faire le «taxi au noir».Et ma femme! Plus question de la faire emmener pour les courses! Et mes gosses! Plus possible de les faire conduire en voiture à l’école! Moi-même obligé d’acheter une «Jigouli» (voiture de fabrication soviétique modeste exportée en Occident sous le nom de «Lada») au prix fort sur une liste d’attente de longueur indéterminée et d’agir comme mon propre chauffeur».En vérité, la «perestroïka» s’annonce sévère pour les nantis qui étaient jusqu’ici les piliers du régime.Sévère aussi pour les dirigeants d’entreprises d’État.Dans le bon vieux temps de la «stagnation» (expression officielle pour qualifier la récente période) brezhnevienne, on exécutait des ordres venus d’en haut.Un point et c’était tout.Maintenant il faut prendre des initiatives, voir à la rentabilité et aux besoins de la population, subir et affronter la concurrence, porter la responsabilité de ses décisions.C’est cruel et on risque beaucoup.Pas le «goulag» bien sûr, mais quand même! Ainsi les sentiments sont assez mitigés en ce qui concerne la «nouvelle vague politico-économico-sociologique».Par surcroît tout le monde sent que Gorbatchev est un saltimbanque.Aimé et respecté par les uns, craint et presque haï par les autres.Or, il y a très peu de hauts dignitaires du régime sur lesquels Gorbatchev peut vraiment compter.Li-gatchev, ancien numéro deux du Politbureau et ennemi numéro un du maître en titre plus ou moins absolu à la tête du Parti et de l’État, est toujours en place.Gorbatchev a changé ses attributions, mais il n’est pas arrivé à l’éliminer.Cependant le vrai critère pour monsieur et madame tout-le-monde, c’est la pénurie qui subsiste dans bien des domaines.«Glasnost» et «perestroïka» — à la bonne heure, mais pourvu que les magasins se remplissent enfin! Hélas, on est loin de là, même si personne ne meurt de faim.Seulement, la disette fait tache d’huile.Certains pensent que les dizaines de milliards de dollars que les Occidentaux ont consenti comme crédit pour développer le secteur «consommation», pourraient être détournés pour servir, directement ou indirectement, à des fins militaires, quitte à soulager pour une petite part le secteur civil.Par contre, il y a pour certaines gens (surtout à Moscou, à Leningrad et quelques autres villes) ayant des relations à l’étranger une bonne consolation: Ils peuvent enfin recevoir leurs amis étrangers chez eux.Ils peuvent également recevoir des appels téléphoniques de l’étranger ou appeler eux-mêmes sur demande dûment présentée et agréée.Et les voyages à l’étranger (ça veut évidemment dire «à l’ouest») sont, pour beaucoup, plus faciles à réaliser, sans même avoir à laisser derrière eux, dans la patrie soviétique, mari, femme ou enfant comme otage.Le bon peuple ordinaire, lui aussi, se sent plus détendu et libre.Nos amis ne nous demandent plus de téléphoner d’une cabine publique comme autrefois.Ils n’ont plus peur de nous recevoir.Ils ne craignent plus de dénoncer l’inégalité É ni à: F P2 m de Le «mi lus IÉ!e$ des conditions dans leur pays, de parler des méfaits du stalinisme et de critiquer ouvertement tout ce qui ne va pas.Quant à nous, étrangers, nous avons pu observer qu’en province on peut maintenant s’arrêter sans problème selon le hasard du parcours, lequel est cependant toujours obligatoirement soumis d’avance aux autorités.Quand on parle russe, il n’y a pas de difficultés notables ni pour se loger ni pour s’alimenter.Les Russes sont toujours d’une hospitalité, d’une chaleur humaine, d’une compréhension adorables.Les rares exemples du contraire ne font que renforcer l’impression générale.Avec tous les impondérables de leur situation actuelle, pour ainsi dire «entre deux eaux», la grande majorité du bon peuple sent et ressent confusément que son avenir, son bonheur, dépendent de deux facteurs: Que Gorbatchev et son équipe réussissent à s’imposer à la caste de fonctionnaires de tous poils, pour une grande partie stérile, parasitaire et corrompue, et d’autre part de leur propre effort pour transformer une économie qui fonctionne cahin caha en outil de production mondialement concurrentiel et fiable.Deux «anecdotes», comme les Russes appellent leurs blagues politiques, jettent une lumière crue sur cet état de chose: Une délégation japonaise visite l’Union Soviétique.On lui montre tout.A la fin les responsables soviétiques demandent à leurs visiteurs: «Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné ici — notre industrie?» Réponse: «Non.» «Notre science et notre technologie?» Réponse: «Non.» «Notre armée ou notre effort spatial?» Réponse: «Non.» «Mais quoi alors?» Réponse: «Vos enfants.» «Mais pourquoi nos enfants?» Réponse: «Parce que tout ce que vous faites avec vos têtes ou vos mains ne vaut rien.» 156 Autre anecdote: Comment définit-on le nouveau chien de la «perestroïka»?Réponse: «Il a une laisse beaucoup plus longue, son écuelle est encore plus éloignée — mais il peut aboyer tant qu’il veut!» FIN DE NON-RECEVOIR del FIN DE NON-RECEVOIR 159 Noël Laflamme Et Dieu dit: «Que la lumière soit!» Et la lumière fut.Il y eut un soir, il y eut un matin: premier jour.Qu’on me tue toute cette vermine de va-nu-pieds qui pullulent sur les vastes territoires du premier, du deuxième, du tiers, du quart ou du cinquième monde.Qu’on m’expédie dans la géhenne toutes ces affreuses, sales, méchantes, fragiles et vulnérables loques humaines qui polluent la planète de leurs gémissements et de leurs soupirs nauséabonds.Qu’on m’assassine tous ces gringalets et tous ces impuissants qui refusent d’aller chercher ailleurs l’abondance quand elle vient à manquer chez eux et qui se plaisent, se complaisent à croupir à la Job sur leurs tas de merde.Qu’on me les occise tous ces fauchés, tous ces cham-branlants qui ne sont bons qu’à engraisser la terre, et encore, de leur pourriture de corps en décomposition.Qu’on me les bousille tous ces petits nécessiteux qui ne valent pas une chiure de mouche.Qu’on me les fasse crever tous ces ruinés sans initiative qui se laissent maudire sans mot dire et qui croupissent sous le soleil. Qu’on me les descende ces dépourvus autant en biens matériels qu’en cervelle.Qu’on me les fauche, qu’on me les étende ces caricatures d’hommes et de femmes squelettiques ainsi que tous leurs chiares qui ballonnent d’un ventre où fourmillent amibes et autres microbes apparentés.Qu’on me les raie ces êtres nuis, qu’on me les liquide.Qu’on me nettoie ces contrées, qu’on me culbute ces nullités dans les fossés, qu’on n’entende plus leurs lamentations indécentes et leurs jérémiades.0 œ su UO' fro Dieu dit: «Qu’il y ait un firmament.!» Il en fut ainsi.Il y eut un soir, il y eut un matin: deuxième jour.Zigouillons tous les pauvres de la terre puisqu’ils sont tous tarés et inutiles.Envoyons ad patres tous ces déficients qui encombrent nos vies et nos espaces.Euthanasions-les avec prodigalité et promptement: plus vite on fera place propre et mieux ce sera.Envoyons-les dans l’autre monde tous ces indigents et qu’on ait la paix! Il faut qu’on ait leur peau à tous ces appauvris avant qu’ils n’aient la nôtre.Faisons-nous leur peau à ces misérables pour qu’ils sachent qui dirige.Pourfendons-les tous ces miséreux qui traînent dans les rues la nuit venue.Poignardons-les tous ces mendiants qui gênent les portes et obstruent les couloirs.Coupons-leur le bras quand ces demandeurs d’aumônes élèvent leur sébile malpropre.flouf; K, fetus’ Coupons-leur les deux mains, foutons-les-leur dans leur coupe à oboles, puis laissons-les respirer un peu pour qu’ils voient, ces salauds, ce qu’on pense d’eux avant que de leur décoller la tête d’un bon coup de machette, d’un seul bien placé, de sorte que leur tronche tranchée reste en place comme si de rien n’était.Puis qu’on me les trisse dans un trou, dans une fosse d’aisance, tiens! Voilà ce qu’ils méritent! Lapidons tous ces quêteux qui viennent frapper effrontément à nos portes.Frappons-les à notre tour.Frap-pons-les bien et fort jusqu’à ce que mort s’ensuive et jusqu’à ce que plus encore.Puis frappons-les encore et encore, par acquit de conscience.Ça leur apprendra! Empoisonnons tous ces empêcheurs de tourner en rond, tous ces paumés, ces parasites, tous ces dans le besoin.Asphyxions-les une fois, deux fois, trois fois pour être bien sûrs.Dieu dit: «Que les eaux inférieures au ciel s’amassent en un seul lieu.!» Il en fut ainsi.Dieu vit que cela était bon.Dieu dit: «Que la terre se couvre de verdure.!» Il en fut ainsi.Il y eut un soir, il y eut un matin: troisième jour.Étouffe-moi tous ces faibles, faiblards et affaiblis.Étouffe-les-moi bien, serre-les bien fort tous et toutes: pères, mères, grands enfants, petits enfants et bébés.Et jusques aux fœtus, oui jusques aux fœtus mêmes, surtout jusques aux fœtus, voire jusques aux embryons pour qu’elle ne te puisse plus se renouveler cette race de timorés superflus.Étrangle-les, que je te dis, strangule-les jusqu’à ce que décapitation s’ensuive tous ces défaillants, tous ces débiles, toute cette humanité en sus, toute cette ébauche d’humanité en sus.Ne le vois-tu pas qu’elle est en sus?Noie-les, tiens, noie-les-moi bien profondément, deux fois plutôt qu’une, tous ces chétifs et tous ces malingres dont les corps constituent une insulte à l’esthétique.Exécute-les en long et en large, exécute-les-moi de toutes parts, si je puis dire, de haut en bas, de l’occiput à la plante des pieds, de l’orient à l’occident, par devant, par derrière, puis bis! tous ces anémiques et tous anémiés qui ne se meuvent que par procuration.Anéantis-les dare-dare toutes ces frêles fêlures, toutes ces carcasses infirmes qui foutent quoi, dis-moi, qui foutent quoi, emmanchés pareillement?Ces fêlés, ces chiures d’humanité qui n’ont d’autre fonction, me le dénieras-tu?que de narguer autrui.Vas-y vite, anéantis-moi ça, fais diligence, et bisse! Cf la lo: F ta 011 S0! Fa F les pai du K! r.’ lé Décime-moi toute cette peuplade d ’impotents et d’invalides qui débordent des maisons et des institutions, qui ne possèdent plus une seule parcelle d’autonomie, qui empestent, qui occupent trop de place, qui existent quoi! Décime-les-moi sur-le-champ! Extermine-moi toute cette vermine de fluets et de faiblards, amoindris dans leur corps et dans leur cerveau.Que n’ont-ils honte de se montrer affublés de chairs et de squelette pareils?Sus à ces caricatures d’humains qui polluent les regards! Que n’a-t-on besoin de semblables guenilles! Va, extermine-moi ça sans parcimonie.Massacre-moi ces freluquets d’hommes et de femmes, blêmes comme des draps blanchis à la Javel, sépul- !Cü tep: F’c seul bi sou: à le; seu|( cres blanchâtres, qui osent être, qui osent vivre! C’est scandaleux.Ces lobotisés ambulants déambulent depuis trop longtemps.Assez! Mettons-y le holà.Finissons-en avec ce péché! Massacre! Massacre! J’en appelle au massacre.Vas-y bien fort, fais fissa! Massacre-les-moi tous et plus encore pour n’en oublier aucun.Trucide-moi toutes ces choses pâles qui osent, rien de moins! prétendre au titre d’humains.Crucifie-moi tous ces sous-développés qui régressent et recroquevillent à vue d’œil.Fais-moi de la place que j’avance sans avoir à me salir les pieds, que je ne sente plus ces grouillements visqueux sous les pieds quand je baguenaude.Je ne veux plus qu’on écrase par mégarde ces pâlottes créatures diminuées, ces pâlichonnes traînées d’êtres sous-humaines: je veux qu’on les écrabouillé délibérément.Systématiquement.Va, trucide-moi ces paquets d’os, une fois, deux fois, et trisse! Fais-moi mourir illico tous ces porteurs de nerfs asthéniques et de muscles adynamiques.Ne vois-tu pas dans leur regard qu’ils implorent ta bonté de bourreau?Fais-leur rendre l’âme au plus sacrant: leur seule existence m’est un reproche, une condamnation.Je suis le plus fort et je te le veux prouver à tous! Je veux une solution finale! Qu’ils disparaissent de ma vue, je les hais, ils m’horripilent, je les abhorre, je leur crache dessus, je les exècre, je les déteste, je ne peux plus souffrir leur présence.Le seul regret qui pourrait m’assaillir à les voir disparaître, ce serait de ne plus pouvoir les abominer.Et puis non, les prendre en grippe, à bien y penser, c’est lassant à la longue.Alors va, n’hésite plus: fais-les-moi mourir, fais-leur boire la ciguë, qu’ils meurent comme une seule femme! Dieu dit: «Qu’ily ait des luminaires au firmament.!» Il en fut ainsi.Dieu vit que cela était bon.Il y eut un soir, il y eut un matin: quatrième jour.164 Je t’écrase ces tout-nus, ces sales va-nu-pieds désarmés jusqu’aux méninges.Je te les déshabillerais si cela était possible avant que de te les écraser.Pouahff! ce qu’ils me répugnent! Je te les abats ces déguenillés dénués de tout, ces lamentables somnambules qui s’accrochent à la vie comme si ça leur était un droit.Canaille! Restez quiets un moment, connards, que je vous abatte d’un seul coup, en un temps un mouvement.Bougez pas, j’ai dit! Tenez! Prenez ça! et ça encore! Voilà: vous n’êtes plus, partant vous ne criez plus; pourtant permettez-moi d’imaginer que vous êtes encore en mesure d’ouïr et conséquemment de souffrir: prenez ça encore! et ça! et encore ça! Ahhh! Vlan! Re-vlan! Que mon émule Lucifer vous emporte au diable vau-vert! Je te nous débarrasse de vous pauvres hères dépenaillés, pauvres loques encanaillées.Hors ma vue! Ajamais! Couvrez ces chiens que je ne saurais voir.Je te la couvre et recouvre bien hermétiquement cette racaille haillonneuse, tant et si bien qu’à la fin elle étouffe à qui mieux mieux et rend prestement l’âme.Voilà qui est bien fait.Ça leur apprendra! Ils ont fini de nous emmerder ces sales chiens sales.Je les ruine jusqu’à l’os ces déjà ruinés qui revendiquent, ce que l’on peut entendre! qui revendiquent la charité des autres.Halte-là, en voilà assez! Je vous ruine drette là, tiens toé! malgré votre nudité.Je vous délabre, je vous désé- . 165 quilibre, je vous écartèle, je vous écorche, je vous pèle, vous démantibule, vous disloque, vous déglingue, vous démonte, vous casse, vous démantèle, vous tranche en rondelles, vous rondelle, vous mortadelle, vous saucissonne, vous décortique, vous dépouille de toutes vos couches de derme et d’épiderme, de tous vos muscles, de tous vos nerfs, de tous vos ligaments, de tous vos tendons, de tous vos ulcères, de toute votre graisse, pour ce qui vous en reste, de tous vos organes bien mal en point, je vous dis.Je vous pulvérise jusqu’à votre âme et conscience! Je te les supprime tous ces microbes, tous ces virus d’hommes et de femmes malades et contagieux.Je te les mets en quarantaine pour 40 millards de fois 40 jours.Il n’y a pas de risques à prendre.Je t’en fais des cobayes de tous ces microcéphales et assimilés.Qu’on me les charcute, me les découpe, me les découpaille, me les brûle, me les pique, me les cisaille, me les scie, me les tranche, me les morcelle, me les débite, me les partage, me les dépèce, me les démembre, me les écorche, me les taille, me les démette, me les luxe, me les triture, me les déchiquette, me les gruge, me les broie, me les pile, me les pulvérise, me les malaxe, me les pétrisse, me les égruge.Peu me chaut la manière, c’est le résultat qui compte.La fin justifie les moyens.Je te les détruis ces parasites de clochards itinérants qui pullulent dans nos belles cités.Je te les édente ces édentés.Je te les salis ces saligauds.Je te les empeste ces puants ambulants.Je te leur coupe les pieds malodorants et je te les garroche, ces pinceaux, dans un bain d’acide.Je te les scalpe et y flanque le feu à ces nids de poux embroussaillés qu’ils portent obstinément et scabreusement sur leur crâne fêlé et bosselé.Je te poste leurs restes tout à trac, payable sur réception, aux anthropophages pour qu’ils te les fassent bien cuire à petit feu dans une cuve d’eau archibouillante, seule manière de faire sortir la crasse qui leur obstrue les pores de la peau à ces porcs qui dégagent des odeurs éminemment pestilentielles.Et que l’on gobe tout, qu’on ne laisse aucun vestige! Je te les démolis ces mal vêtus, ces dévêtus, ces mal foutus, ces mal fagotés, honte pour les visiteurs.Je te les rase, te les sape ces mal fringués.Tiens, je te les habille plutôt, ça t’en bouche un coin hein! je te les habille si généreusement, tant et si bien qu’ils en étouffent.Oui, c’est ça, je les emmi-touffle, je les couvre si chaudement qu’ils s’asphyxient, qu’ils étouffent, qu’ils suffoquent, qu’ils rendent l’âme.Sans que j’aie à souffrir leurs cris et leur râles bien assourdis par la fourrure, les plaids, et la bâche ignifuge qui les enveloppent.Je te les éreinte ces gueux tenaces qui nous relancent, voyez-vous ça! à toutes les portes et à toutes les intersections.Je te leur casse le nez à ces vagabonds de malheur.Je te leur plume la tête à ces vauriens, puis le cou, puis le dos, puis les jambes, alouette! Je te les exténue, cela ne se dit pas mais cela se fait! je te les exténue ces sans-domicile, ces nomades profiteurs, ces commensaux pique-assiette.Je te les use jusqu’à la corne ces écornifleurs importuns.Je te l’extirpe cette purulente ivraie qui hante encore nos villes et nos vertes campagnes.Au bûcher tous ces marginaux! Haro sur les galvaudeux, les galvautrois, les galvauquatre, et ainsi de suite! 10' F k la k h: las cei au; spe Q3[ Eoi mk biei stac b j que £1 k Dieu dit: «Que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que Voiseau vole au-dessus de la terre.» Dieu vit que cela était bon.Il y eut un soir, il y eut un matin: cinquième jour.Organisez-vous pour qu’ils se suicident ces mous et tous ces oisifs qui ralentissent le progrès.Organisez-leur un petit voyage d’agrément quelque part en Guyane et là-bas une belle petite séance collective d’endoctrinement.Puis faites-leur porter un toast à la ciguë à ces ordures.S’ils résistent, ces barbares incultes, énucléez-les puis jetez-les dans un ancien bagne pour qu’ils y moisissent l’éternité durant.Les dégeu-lasses! Vérifiez que le stade olympique soit en mesure d’ac-ceuillir un maximum de ces mauviettes et faites-les-y jouer aux gladiateurs.Quand ils se seront tous entre-tués, que le spectacle continue avec pour nouveaux effectifs tous ces connards de paresseux voyeurs qui auront investi les gradins.Empilez sur place les trucidés et faites se combattre les mirmillons et les rétiaires avec comme tapis les cadavres frais bien allongés.Quand les dépouilles rempliront à demi le stade, videz les jardins zoologiques d’alentour de leurs bêtes les plus féroces et conduisez-les dans la fosse olympique.Et que le spectacle recommence! Souhaitons que les belluaires et les bestiaires livrent un combat acharné à ces fauves.Je veux que les macchabées empilés forment un tas compact qui s’élève jusqu’à la toile.Si le stade ne suffit pas à contenir tous les défunts, on en construira un autre! Vogue la galère! Fouette cocher! 168 Brûlez-moi tous ces caducs de corps et d’esprit, tous ces malades du mental qui sont eux-mêmes las de vivre.Brûlez-les-moi non seulement au troisième degré — ne laissez aucune Quintana en réchapper! — mais au quatrième, au cinquième, je ne sais pas moi au dixième degré.De la cendre! Je veux tous les voir réduits en poudre, pulvérisés, vous m’entendez?Dispersez-moi cet abject résidu pulvérulent aux quatre points cardinaux.Rien! Je veux qu’il n’en subsiste rien! Vivement le génocide de tous les faibles! Écorchez-les-moi vifs ces êtres médiocres.Tailladez-les-moi en menus morceaux, en beaux petits cubes sanguinolents qu’on fera cuire pour les ensuite distribuer aux pourceaux leurs semblables.Fouettez-les-moi tous ces gens sans caractère.Tous ces médiocres, tous ces fades, tous ces incertains du bulbe, empalez-les-moi sur les poteaux de téléphone, bien à la vue de leurs contemporains pour qu’ils sachent, iceux, ce qui les attend dans un futur immédiat.Pendant qu’on y est, enroulez-leur quelques fils électriques autour du cou à ces embrochés, histoire de leur changer le mal de place.Clouez-moi sur les premiers murs venus tous les souffreteux.Débitez-les-moi tous en fines parcelles ces languissants incapable d’esprit et sans initiative.Allez! Ouste! Débarrassez-m’en! Découpez-les-moi en tronçons ces inertes, ces immobiles, ces lâches, ces timorés.Faites-moi des casse-tête des corps dépecés de tous ces pusillanimes.Sciez-moi leur l’anatomie à tous ces veules, à tous ces bonasses et à tous ces complaisants.Passez-moi ça au hachoir à viande.Hachez-moi fin toute cette came malingre.Ahhh! je commence déjà à mieux respirer.d d n il f! é< ii fa P1 P' di DE di; ce cei av; iCf Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance.!» Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa.«Remplissez la terre et dominez-la.» Il en fut ainsi.Dieu vit tout ce qu’il avait fait.Voilà, c’était bon.Il y eut un soir, il y eut un matin: sixième jour.Tu me les étêtes, dis, tous ces analphabètes?Tu parles d’un fardeau, Charles, cette engeance d’illettrés dépourvus d’autonomie! Va: collectionne-moi ces têtes de linotte et qu’on me les réduise jusqu’à ce qu’invisibilité s’ensuive! Tu me les rôtis, dis, ces béotiens, ces incultes, ces ignares?Tu me la cuis à petit ou à gros feu cette canaille ignoble! Va: fais-lui faire un petit tour au four crématoire.Tu me les écrases, dis, tous ces bandits qui violent nos règlements et nos “ interdictions?Tu me les écrabouillés bien proprement ces faquins impertinents qui me tombent sur la rate! Oui, c’est ça, presse bien fort, fais-en sortir tout le jus.Pouahff! Tu me les piétines, dis, tous ces scélérats infâmes?Tu me les fais disparaître bien net, n’est-ce pas, tous ces polissons?Vas-y, ne te gêne pas, saute-leur dessus à pieds joints, à pieds lSÏ disjoints, à genoux joints et disjoints.Bravo! Tu me les dévores, s’il te plaît, tous ces fripons, tous s : ces escrocs! T’en as pas marre de les voir baguenauder impunément?Tu ne vois pas qu’ils nous rient en pleine face, ces filous mal embouchés?Bouffe-les tous, déglutine-les, avale-les, ingère-les, absorbe-les, ingurgite-les, boulotte-les, repais-t’en, goinfre-t’en, bâfre-les, empiffre-t’en, fais-en ton déjeuner, ton dîner, ton souper.Bouffe tout, n’en laisse pas un seul fragment.Bien fait pour eux! Tu me pulvérises ces gredins et ces chenapans?Dis, tu me les élimines tous ces malfaiteurs! Ne te gêne pas.Laisse aller ton imagination.Sache que tous les moyens sont bons.Vas-y: que ça saute! Tu me les broies ces garnements! Jusqu’à ce que poussière s’ensuive! Tu me les piles, tu me les pilonnes.Tu me les égorges ces marauds! Quoi?Ils se permet-tents de verser dans l’humour ces maroufles! Ils osent! Va: saigne-les bien.On verra bien qui de nous ou de ces verrats riront les derniers! Tu me les réduis en miettes, dis, tous ces pendards! N’en laisse échapper aucun! Qu’ils périssent tous! Tu me les émiettes, dis, tous ces lymphatiques: Plus vite que ça! Le ciel et la terre et tous leurs éléments furent achevés.Dieu acheva un septième jour Vœuvre qu’il avait faite, il arrêta au septième jour toute Vœuvre qu’il faisait.Dieu bénit le septième jour et le consacra car il avait alors arrêté toute l’œuvre que lui-même avait créée par son action.N’est-il pas temps d’anéantir toutes ces personnes grêles et trop délicates?Tombons-leur dessus à bras raccourcis au plus sacrant.Quoi! merde, croient-elles qu’on va les laisser déambuler comme ça paisiblement dans les sentiers de la vie?Nenni! Ô que nenni! Anéantissons-les de bon cœur, retournons-les au néant d’où elles n’auraient jamais dû sortir.Néantissons-les! Qu’attendons-nous pour faire crever définitivement ces demi-crevés et tous ces avortons qui se prélassent grisés d’impunité sur les parterres de la vie, sur nos parterres?Débarrassons-nous à l’instant même de tous ces prématurés, de tous ces à demi-évolués, de tous ces nains, nains dans leur physique et dans leur mental, de tous ces nabots, de tous ces demi-avortés.Qu’est-ce qu’on a à fichtre de tous ces quidams maigrichons qui sont une insulte à l’œil?Jetons-les du haut des falaises tous ces minables loustics, du haut des ponts s’il n’y a pas de falaises dans les alentours.Construisons des ponts s’il n’y en a pas pour ce faire et creusons des rivières s’il le faut.Rejetez-moi aux rebuts toutes ces ordures, tous ces pourris, tous ces maigres, tous ces sous-humains facétieux! Que n’a-t-on besoin des fragiles, des susceptibles et des sensibles! Il nous faut te les balancer au cœur de l’océan, probablement étranglés, ficelés, avec les pieds coulés dans le ciment, arrangés à la Hell’s, quoi.Expulser les malingres et les rachitiques: comment est-ce possible que cela n’ait pas encore été fait?Aux ordures tous ces grabataires, à la géhenne tous ces humains-fardeaux.Qu’ils crèvent, bon sang et mauvais sang! et vite! Tu me te les zigouilles incontinent! Scheisse! Bas ta! En finir une fois pour toutes avec les faibles, avec les imparfaits qu’ils soient de l’indicatif ou du subjonctif! Qu’on te me les élimine! Tiens, qu’on les liquéfie, tiens oui, qu’on les liquéfie! Voilà cequ’il faut en faire: du liquide, du vulgaire liquide que l’on pourra ensuite faire passer à l’état gazeux, oui, qu’on me les fasse évaporer.Qu’on me les fasse s’éclipser mais s’éclipser immédiatement, irréparablement! Qu’on me les vaporise tous, pchfuittss! Qu’on s’assure qu’ils soient tous bannis ces malades et ces chancelants de la surface de cette planète.Que dis-je?qu’ils soient bannis, eux et leurs bornés de rejetons, de l’univers! Qu’ils soient proscrits à jamais, refoulés pour toujours, déportés aux confins des espaces sidéraux et au-delà, qu’ils soient exclus, exilés, oubliés ad vitan ætemam, amen! Qu’on fasse table rase de tous les maladifs, les peureux, les valétudinaires, les égrotants, les souffrants, les inachevés, les non-aboutis, les incomplets, les défectueux, les laids, les ratés, les manqués, les boiteux, les abominables, les malveillants, les vaches, les corrompus, les difficiles, les pénibles, les foutus, les fichus, les cons, les dégoûtants, les dégoûtés, les puants, les sales, les tocards, les désagréables, les nuisibles, les défavorables, les funestes, les sinistres, les sinistrés, les dangereux, les marginaux, les pernicieux, les exécrables, les horribles, les pires, les moins pires ainsi que tous leurs pareils! Votons-leur, opposons-leur une grosse fin de non-recevoir, en lettres capitales, à tous ces tarés, à tous ces différents, à tous ces AUTRES! Telle est la naissance du ciel et de la terre lors de leur création.Puis le Seigneur Dieu transforma la côte qu’il avait prise à l’homme en une femme qu’il lui amena.Le huitième jour, Dieu se repentit.Le Dieu Créateur se repentit d’avoir inutilement ajouté à sa création, déjà parfaite, l’être humain.Aussi n’aura-t-il de cesse que lorsqu’il se sera débarrassé de lui. CHRONIQUES 175 LES PÉRIPLES DE LUCIEN PARIZEAU Périples autour d’un langage Lucien Parizeau Collections Essais littéraires Éditions de l’Hexagone Montréal, 1988 Jean-Yves Soucy Mettons cartes sur table: dans ce magistral essai, M.! Lucien Parizeau nous offre la plus belle langue imprimée au Québec depuis belle lurette.Et que ceux à qui le dithyrambe répugne tournent la page! Avec Périples autour d'un langage, l’auteur propose une lecture personnelle de la poésie d’Alain Grandbois, en Imême temps qu’il procède à une mise en perspective de cette œuvre avec la poésie du XXe siècle.Il en montre la «modernité» tout autant que les attaches qu’elle maintient encore avec la tradition.M.Parizeau fait ressortir les «contradic- lions» de cette poésie, éclaire ses points forts et son originalité sans laisser dans l’ombre ses faiblesses, et ainsi, nous rend Grandbois plus vivant, plus parent.La plus grande réussite de cet essai est sans nul doute de donner envie de relire l’un de nos plus grands poètes, le premier que l’on puisse véritablement qualifier d’universel, toujours contemporain par ses thèmes et son inquiétude qui rejoint la nôtre.Par moments, nous avons la sensation que l’auteur nous entraîne en quelque grenier secret où Grandbois s’occupe à la «transmutation du réel en symboles que produit l’art».Illusion, bien sûr: ce n’est pas d’une révélation des secrets de Grandbois dont nous sommes témoins, mais d’une magie créée par l’art de M.Parizeau lui-même! Lors, son essai devient illustration du «langage aux prises avec l’ineffable», réflexion sur les mots, l’écriture, la poésie.Je dirais même un cours de langue étrangère: initiation à la lecture de la poésie.Quiconque traverse cet essai — «se laisse emporter» serait' plus approprié — saura ensuite lire la poésie sans être lui-même poète, de la même façon qu’on pourrait lire l’anglais sans être capable de le parler.Déjà par sa seule forme cet essai constitue une leçon d’écriture dont les jeunes écrivains pourraient tirer profit.Et les lecteurs aussi, à qui l’on ne donne trop souvent à se mettre sous la dent qu’une langue «pauvre en calories»! Ce que Lucien Parizeau dit à propos de la poésie de Grandbois s’applique à merveille à son propre texte: «J’aime assez, quant à moi, ces reflux fortuits dans le présent des sources que l’on croyait taries: ils baignent la langue des laits qu’elle a bus dans ses langes.» L’auteur utilise toutes les richesses du français pour traduire un discours qui ne le cède en rien au niveau de l’opulence.Expressions et tours surannés (que d’aucuns pourraient croire des licences), mots pris dans leur acception ancienne: l’on songe à Jean de La Fontaine repêchant vocables et tournures tombés en désuétude et leur insufflant un souffle nouveau de vie.Et comme le fabuliste en son temps, Lucien Parizeau forge une langue qui ne fait pas vieillotte.On assiste alors au mariage de cette écriture élégante et racée, d’un étonnant classicisme, avec une pensée nourrie par la fréquentation des artistes et des théoriciens de notre siècle et une sensibilité tout à fait contemporaine.Mots, langage, écriture, poésie; oui.Mais aussi: plongée dans l’intériorité de l’auteur (Lucien Parizeau), méditation sur la vie et le destin de l’homme, somme de savoirs divers mis à contribution.Le titre, Périples autour d'un langage, relève d’un choix judicieux.L’auteur voyage au large de l’archipel Grandbois, profile sa propre pensée sur la pensée de l’autre, en passant d’abord par la pensée de l’autre.A tel point que l’on pourrait croire que le poète sert de prétexte.Non que l’analyse critique de la poésie de Grandbois ne soit réussie, tout au contraire, cependant cet essai est beaucoup plus que ce qu’il annonce par son sous-titre: L'œuvre poétique d'Alain Grandbois.On peut imaginer que son livre n’aurait pas été tellement différent si M.Parizeau s’était attaché plutôt à Saint-John Perse, Saint-Denys Garneau ou tout autre poète de conséquence.«Mais c’est toujours à moi que je parle: dans les mots d’un autre langage, et si grande que soit ma soif de vérité, je puise à mon insu, non l’offrande d’une source neuve, mais l’eau cent fois rebue de ma propre pensée.» Par l’acceptation de sa subjectivité et l’empreinte de sa personnalité qu’il imprime à son texte, Lucien Parizeau rejoint les critiques marquants de notre siècle qui sont plus créateurs que glossateurs.Nous manquons cruellement de ces Grands Lecteurs qui, au-delà de la recension ponctuelle ou de l’inventaire globalisant et nivelant, inventent le discours sur la littérature, construisent ces mythes sans lesquels elle ne possède ni passé ni trajectoire dans l’avenir.Bravo, Lucien Parizeau.Et merci. MEMOIRES ENCHANTEURS Souvenirs d’Amours Marguerite Beaudry Éditions Libre Expression Montréal, 1988 Barbara Trottier Ah, quel bouquin sympathique que cette autobiographie amoureuse de Marguerite Beaudry! Elle a réussi un tour de force, non seulement par la qualité de la langue, fort belle, mais par sa distanciation vis-à-vis d’elle-même.En effet, que d’écueils pour qui entreprend une autobiographie.Quelle entreprise hasardeuse: où est-ce qu’on se place?quelle importance est-ce qu’on s’octroie?comment est-ce qu’on s’éclaire, et à la lumière de quels événements, dans quels lieux, avec quelles autres personnes?On doit éviter le narcissisme, la vanité, la futilité des détails sans importance, la mièvrerie.Marguerite Beaudry évite avec aisance tous les pièges.De telles difficultés, dirait-on, ne s’étaient jamais présentées.Tout de go elle avoue, joyeusement, cette maladie inguérissable, celle de la manie d’écrire, et elle nous met immédiatement en appétit de savoir ce qu’elle va nous raconter.Son enfance, au sein d’une famille heureuse, c’est de l’or pur, un peu analogue à l’enfance de Pagnol, en ce sens que les parents, de milieu modeste, ont des qualités de cœur et d’esprit, de culture vraie, qui font que les enfants s’épanouissent dans un climat de sécurité et de chaleur, tout en s’ouvrant au monde merveilleux de la littérature et de la musique.Ses premières amours, donc, ce sont ses parents, ses frères et ses sœurs.Elle évoque, sans la moindre goutte d’eau-de-rose, cette famille aimante, sans l’idéaliser, sans masquer ni petits défauts de caractère ni malentendus occasionnels, et elle nous la restitue ainsi dans toute sa vérité.Plus tard, c’est l’agonie et la mort de sa sœur Georgette qui lui inspirent ses pages les plus poignantes et ses interrogations les plus angoissées sur la souffrance et l’énigme de l’existence.Elle ne cache pas sa sensualité en racontant les hommes de sa vie.Elle se livre en toute franchise dans ses passions amoureuses sans jamais éveiller le moindre voyeurisme.Elle les aime, ces hommes, entièrement, goulûment, pourrait-on dire.Pourtant, ils manquent de substance, ils ne revivent pas pour le lecteur autant que les membres de sa famille bien-aimée.La manière dont elle traite la faculté de mémoire a quelque chose de fascinant: «.la réminiscence elle-même se transforme en un souvenir de réminiscence»; et elle se demande «si le rappel du souvenir n’est pas plus doux que l’événement lui-même.» Comme si la mémoire, distillée par les annés et la lente maturation de l’être, rendait les souvenirs plus vrais, comme un alcool de fruits a un goût plus intense que le fruit dont il est distillé.Parfois elle trouve des accents proustiens quand, bien plus tard dans sa vie, un petit bruit particulier de papier froissé lui fait revivre tout un moment de son enfance.Elle se regarde elle-même sans fausse modestie, mais sans complaisance, assumant pleinement la responsabilité de ses propres défauts, de ses quelques échecs, et de sa solitude, cette solitude que finalement elle a apprivoisée, dont elle s’est faite une alliée.Car, malgré toutes ces amours au long de sa vie, elle se rend compte qu’elle est foncièrement une solitaire.Marguerite Beaudry a cette justesse de ton qui confère de l’authenticité.De surcroît elle est bonne raconteuse, retenant notre intérêt et notre sympathie du début jusqu’à la fin.On pourrait peut-être hasarder que son plus grand amour, c’est la langue française. AVENTURES D’UN CARDIAQUE Une Histoire de Cœur Jacques Savoie Éditions Boréal Montréal, 1988 Barbara Trottier Dans l’avion qui le mène de Montréal à New York, un écrivain rêve au scénario qu’il apporte dans ses bagages à un producteur de films.Il s’agit de l’histoire d’un grand savant, Maurice Renard, très malade, auquel on a greffé un nouveau cœur.Guéri, mais troublé par le silence inquiétant qui entoure la provenance de son nouveau cœur, il recherche la trace du donneur, ce qui le mène bien loin de son existence feutrée entre son laboratoire et sa femme Elizabeth, musicienne, qu’il adore.Cette recherche va transformer à jamais son mariage et sa vie.L’écrivain, rendu chez le producteur, rencontre les acteurs qui vont interpréter les personnages du scénario.Chacun veut changer les rôles et les lieux de l’action à sa guise; l’écrivain essaie en vain de défendre l’intégrité de son texte, mais finalement se laisse entraîner par ce monde extra- vagant du cinéma dans une aventure de plus en plus rocam-bolesque.Nous suivons en parallèle l’histoire de l’écrivain et l’histoire de son scénario.La première est plus invraisemblable que la seconde.La réalité s’estompe.A la fin, l’écrivain est tellement habité par les personnages qu’il a créés qu’il entre tout-à-fait dans leur monde.C’est très astucieux comme intrigue.Si c’était mieux écrit on pourrait marcher.Cependant les personnages man-j quent de relief, leurs relations sont artificielles, leurs réactions factices.A tout bout de champ nous butons sur des contresens («le sac de papier contre le mal de l’air»; «enturbannée de la tête aux pieds»), des fautes d’orthographe («la Rochefou-caud»), de géographie («Mourmansk était le seul port sovié-tique donnant sur l’Atlantique»), ou de français ri, | («désenrouler»), des énormités comme «Ce cœur qui se dé-55 battait dans son ventre», et j’en passe.Quant à la scène finale, l’apothéose, où le quatuor à un ; cordes dont Elizabeth fait partie joue — à Salzbourg, pas anl moins — ce sera bien la première fois qu’on aura trouvé les :|if musiciens déjà en place, avant le lever du rideau, comme au théâtre.La description du public qui patientait poliment «tout 51.en se tortillant dans leur fauteuil» (sic) laisse rêveur.Quant ,aj( au concert, c’est bourré de fausses notes.Le scénario d’«Une Histoire de Cœur» pourrait peut-, être donner un film (on devine que c’est le but recherché par l’auteur), mais ce n’est pas de la littérature.L’éditeur a dû avoir des distractions à en juger par la quantité de coquilles qu’il a laissé imprimer.P k Ca ais li iff Hc( v:ts très ico 185 PETIT DICTIONNAIRE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE JEAN-PIERRE BOUCHER: né à Montréal en 1944.Études classiques et universitaires à l’Université de Montréal (B.A.), à l’Université McGill (M.A.), et à l’Université de Besançon (doctorat de 3e cycle).Professeur de littérature québécoise et française à l’Université Concordia, à l’Université de Sherbrooke, et depuis 1972 au Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill.3 ŒUVRES: A publié des articles et des ouvrages de critique littéraire, notamment Jacques Perron au pays des amélanchiers (Presses de l’Université de Montréal, 1973), les 3 Contes de Jacques Perron, (l’Aurore, 1974), Instantanés de la condition québécoises (HMH, 1977), les diaboliques de Barbey d’Aurevilly, Une esthétique de la dissimulation et de la provocation (Presses de l’Université du Québec, 1976).Est aussi l’auteur de deux œuvres de fiction, Souvenirs d’un enfant de choeur (Libre expression, 1981), et Thérèse (Libre expression, 1982).PIERRE CHATILLON: voir volume 63 des Écrits.JEAN-PIERRE DUQUETTE: secrétaire général de l’Académie cana-dienne-française, professeur de littérature française et québécoise à l’Université McGill; est l’auteur de Flaubert ou l’architecture du \dde (Les Presses de l’Uni-versité de Montréal, 1972), Germaine Guèvremont: une route, une maison (Les Presses de l’Université de Montréal, 1973), et Fernand Leduc (Coll.Arts d’au-j jourd’hui, Hurtubise HMH, 1980), Colette, l’amour de l’amour (HMH, 1984).Il i a également publié des chroniques et des articles dans Liberté, Voix et images, Etudes françaises, Livres et auteurs québécois, la Revue d’Histoire Littéraire de la France et Vie des Arts.ANNE HÉBERT: née à Sainte-Catherine de Fossambault, près de Québec.Etudes à Québec.A publié des recueils de poèmes: Les Songes en équilibre (1942), Le lambeau des Rois (1953); des pièces de théâtre: La Mercière assassinée, Le Temps sauvage (1967); des contes: Le Torrent (1950; des romans: Les chambres de bois (1958), Kamouraska (1970), Les enfants de sabbat (1975), Héloïse (1980), Les Fous de Basson (1982), Le premier jardin (1988).A reçu de nombreux prix dont le prix des Librairies en 1971, le prix Fémina en 1982; en 1984 l’Académie canadienne-française lui a décerné sa Médaille annuelle pour l’ensemble de son œuvre.NOËL LAFLAMME: voir volume 62 des Écrits.JEANNE LAPOINTE: professeur à la faculté des lettres de l’Université Laval.A publié des articles dans plusieurs journaux et revues, notamment Le Devoir, Recherches sociographiques, La Revue de l’Université Laval, Cité libre, Écrits du Canada français.DIDIER LELOUP: notre collaborateur désire garder l’anonymat.LUCILE MARTINEAU: voir volume 64 des Écrits.MARIO PELLETIER: voir volume 46 des Écrits.JEAN-YVES SOUCY: voir volume 64 des Écrits.GUY SYLVESTRE: membre de la Société royale du Canada et de l’Académie canadienne-française.A collaboré à plusieurs revues littéraires dont L# Relè\>e et La Nouvelle Relève] longtemps directeur de la page littéraire du Droit] a fondé Gants du ciel.A publié: Louis Francœur, journaliste (sous le pseudonyme de Biaise Orlier), Situation de la poésie canadienne d’expression française, Poètes catholiques de la France contemporaine, Sondages, Impressions de théâtre, Amours, délices et orgues (sous le pseudonyme de Jean Bruneau), Anthologie de la poésie canadienne-française, Un siècle de littérature canadienne.PAUL TOUPIN: études au collège Jean-de-Brébeuf de Montréal, à la Sorbonne et à l’Université Columbia.Successivement journaliste, attaché au Conseil des arts du Canada, professeur de littérature à l’Université de Sherbrooke et au Collège Loyola, devenu l’Université Concordia, est docteur ès lettres de l’Univer- sité d’Aix-en-Provence et a été membre de l’Académie canadienne-française.Lauréat du Prix de littérature de la province de Québec en 1952, a obtenu un prix de l’Académie française en 1960 avec Souvenirs pour demain (meilleur ouvrage écrit en français par un étranger) et, la même année, le Prix du gouverneur général.Auteur d’une douzaine d’ouvrages — récits de voyage en Espagne, pièces de théâtre, biographie de Berthelot Brunet, romans, essais, souvenirs—, il a collaboré à plusieurs revues littéraires et beaucoup écrit pour la radio-télévision.BARBARA TROTTIER: née à Guilford, Surrey, Angleterre.De 1948 à 1951 séjourne à Toronto, à Washington, à New York (secrétariat des Nations Unies).Enseigne le français au Collège Elmwood d’Ottawa dans les années ’60, l’anglais à l’Ecole française de Moscou en 1970-73.S’intéresse aux littératures comparées en français et en anglais, des deux côtés de l’Atlantique.PIERRE TROTTIER: diplomate de carrière.A occupé plusieurs postes à l’étranger: Moscou, Djakarta, Londres, Paris, Lima, qui ont inspiré le poète.Membre du Conseil d’administration et du Conseil de rédaction des Ecrits du Canada français.ŒUVRES: A publié des recueils de poèmes et des essais: Le Combat contre Tristan, Poèmes de Russie, Les Belles au bois dormant, Le Retour d’Œdipe, Mon Babel, Sainte Mémoire, Un pays baroque, La Che\>elure de Bérénice, Ma dame à la licorne. TABLE DES MATIERES Présence d’Anne Hébert Anne HÉBERT Sept poèmes inédits 7 Mario PELLETIER La poésie d’Anne Hébert 15 Incidence littéraire et coïncidence historique Jean-Pierre BOUCHER Le titre du recueil: 27 Le premier récit Le Torrent d’Anne Hébert Jeanne LAPOINTE Notes sur Le premier 47 jardin, d’Anne Hébert Lucile MARTINEAU Symbolisme de l’eau dans 51 deux œuvres dramatiques: Anne Hébert et Françoise Loranger Essais — Nouvelles — Chroniques Barbara TROTTIER L’accompagnateur du 61 mourant 190 Jean-Pierre DUQUETTE Galeries et musées de Fragonard, Borduas, L.Comtois et quelques autres 67 Pierre CHATILLON Deux contes insolites La lune 81 L’ennui 87 Guy SYLVESTRE Gérard Bessette et son œuvre 97 Paul TOUPIN Réflexions d’un télécritique I Prologue 111 II Dialogue entre Clic et Clac 119 Pierre TROTTIER Une mission poétique à Bucarest 133 Didier LELOUP Un mois dans la Russie de Gorbatchev 147 Noël LAFLAMME Fin de non-recevoir 159 Jean-Yves SOUCY Les périples de Lucien Parizeau 175 Barbara TROTTIER Mémoires enchanteurs 179 Barbara TROTTIER Aventures d’un cardiaque 182 Petit dictionnaire bio-bibliographique 185 ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Fondés en 1954 par un groupe d’écrivains, les ÉCRITS ont accueilli les écrivains les plus représentatifs et ont contribué à lancer nombre de débutants qui aujourd’hui comptent parmi les meilleurs créateurs de la jeune génération.Laissant complète liberté aux collaborateurs de toutes les disciplines intellectuelles, mais en respectant scrupuleusement la tenue littéraire et l’intégrité de l’esprit, les ÉCRITS ont publié des textes des plus divers: poèmes, nouvelles, essais littéraires, pièces de théâtre, textes anciens.Ils offrent par cette ouverture une synthèse de l’évolution culturelle et de l’orientation des différents courants de pensée.Je désire m’abonner à partir du no .Nom.Adresse.Code postal .Abonnement à quatre volumes : individu: $25.00 institutions: $35.00 Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat postal à l’ordre de : LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal, Qué.H3S 2N4 Photocomposé par Les Editions du Beffroi inc.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.le 15 février Mil neuf cent quatre-vingt-neuf.Imprimé au Canada Printed in Canada
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