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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
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No 69
Genre spécifique :
  • Revues
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    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1990, Collections de BAnQ.

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du Canada français Jean Racine janséniste 1) L’aquarium 2) Les apparences Le puits ou une histoire sans queue ni tête Autobiographie obligée sur Julien Green et Chaque homme dans sa nuit 1) Miron poète malgré lui 2) Poulin: une nouvelle carte du tendre 1) Un conte cosmique 2) Du Frioui à Montréal D’eau et de vin et vice-versa René Garneau Louise Maheux-Forcier Négovan Rajic Jean-Claude Brochu Mario Pelletier Barbara Trottier Letendre Relation de Sœur Porlier (1755-1756) texte ancien édité par Ghislaine Legendre et terminé par Marthe Faribault du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Fondés en 1954 Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-président: Secrétaire-trésorier: Administrateurs: Paul Beaulieu Jean-Louis Gagnon Roger Beaulieu, c.r.Guy Roberge Pierre Trottier Le vérificateur: Michel Perron, C.A.Note de gérance Les Ecrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction: Paul Beaulieu, Pierre Trottier.Secrétaire de la rédaction: Marie Beaulieu.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal, Québec IBS 2N4 écrits du Canada français 69 MONTRÉAL 1990 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal 2e trimestre 1990 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada ISSN 0013-0729 Copyright © 1990, Les Écrits du Canada français Les Écrits sont membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois. JEAN RACINE JANSÉNISTE Les Écrits regrettent d'avoir oublié le 350e anniversaire de Jean Racine, qui échéait en 1989.Si René Garneau avait encore été parmi nous, il aurait sûrement voulu célébrer cet anniversaire d'un écrivain pour lequel il nourrissait une prédilection marquée, comme il l'avait fait avec ferveur en 1939, par une série de trois conférences, à l'occasion du 300e anniversaire.Dans leur numéro 50, les Écrits ont déjà publié: «Le tragique raci-nien».Le texte d'aujourd'hui nous paraît s'imposer par sa pénétration psychologique et la lumière qu'elle projette sur un grand classique. JEAN RACINE JANSENISTE René Garneau Le destin des grands hommes prend une figure nouvelle à chacun des moments de l’humanité où sous quelque choc d’événements ou d’idées les civilisations qui se réclament d’eux ont recours à leurs témoignages pour éclairer la route.Les grands hommes nous enrichissent en nous guidant, mais peuvent-ils justement nous reprocher ce pillage posthume de leur vie et ce ballotage divers de leurs œuvres d’un siècle à l’autre quand en réalité ils s’enrichissent autant que nous dans ces mouvements ininterrompus d’eux à nous?Le poulet que les mains sacrées des anciens égorgeaient pour lire dans ses entrailles avait raison de se plaindre.Il donnait tout et ne recevait rien.Nos héros donnent beaucoup et reçoivent à l’intérêt composé.Ils reçoivent évidemment du meilleur et du pire.Chacun les tire à soi sans se soucier des répugnances qu’ils auraient à certaines intimités.Que dirait Wagner s’il voyait Hitler s’imprégner de sa musique avant d’aller promener son somnanbulisme à travers l’Europe?Quelle serait la réaction de Racine s’il apprenait que ¦ 8 lui, le premier dans son siècle et peut-être dans la littérature française à réussir ce magnifique divorce entre l’action et la poésie, sert aujourd’hui d’exemple pratique, précisément par cette pureté toujours préservée de son art, aux esprits qui veulent élever le désintéressement intellectuel et artistique à la hauteur d’une morale de l’esprit.C’est un paradoxe de situation ou plutôt une revanche de la vie sur laquelle je n’insiste pas, car nous avons trop à voir l’intérieur de l’œuvre même de Racine pour nous préoccuper de ses prolongements et de ses leçons.Le point de vue méritait d’être signalé quand même puisque c’est peut-être par cela plus encore que par les joies de la contemplation esthétique qu’on peut expliquer ce mouvement d’enthousiasme autour de la célébration du troisième centenaire de Racine en 1939.Faiblesse de l’esprit moderne qui cherche des maîtres et non des penseurs, des prophètes et non des poètes, des doctrines et non des idées.Au cours de ces trois conférences, nous verrons chez Jean Racine les lignes maîtresses de la vie de l’homme, nous étudierons la poésie pure dans son premier et peut-être dans son plus parfait état et nous chercherons les qualités originales de ce tragique qui a amené la scène française à un niveau au moins égal à celui du théâtre grec le plus parfait.A cause de quelques épigrammes sans ménagement dont il honora ses adversaires, à cause de cette espèce de frénésie qu’il mit à triompher de Corneille dans la Préface de Bérénice, à cause de certaines lettres à son fils en ambassade où les soucis minutieux du courtisan révèlent une nature un peu trop près de ses intérêts, Racine apparaît chez plusieurs de ses historiens sous les traits d’un parfait homme de lettres.Il l’était, je crois, dans le sens que Giraudoux l’a dit, c’est-à-dire qu’il vivait des lettres ou plutôt des bénéfices et besognes que le monde moderne réserve à ceux qui pratiquent la littérature.Pas plus.Mais il n’était rien moins qu’un tempérament d’homme de lettres comme on l’entend aujourd’hui.Rien ou à peu près de son expérience personnelle n’a d’écho immédiat dans son œuvre.On a dit le contraire mais on ne l’a pas démontré.François Mauriac qui, dans un article récent, affirmait ce parallélisme impénétrable de la vie et de l’œuvre raciniennes, est allé jusqu’à l’extrême limite permise au romancier qui écrit une biographie, en disant à propos de l’auteur de Bérénice: «Une seule parole sur l’amour est le prix de tout un destin passionné».Vérité trop générale, qui s’applique à trop d’écrivains pour qu’elle indique un lien sûr entre l’homme et l’œuvre, lien qui n’existe pas plus et pas moins d’ailleurs chez lui que chez les plus objectifs.Parce qu’il a aimé, Racine a pu écrire Andromaque, Bérénice, Bajazet, Mithridate et Phèdre’, l’amour est la valeur fondamentale de son théâtre.Mais que sait-on de son amour pour Mademoiselle Du Parc et de sa liaison de sept ans avec «cette pouponne de Champmeslé par qui l’on est tout stimulé», comme l’écrivait le gazetier Robinet, qui nous autorise à voir dans l’une ou l’autre de ses héroïnes une idéalisation des figures aimées et dans l’une ou l’autre de leurs attitudes sur la scène un prolongement de leurs gestes dans la vie?«L’écrivain, affirme Paul Valéry, en dit toujours plus et moins qu’il ne pense.Il enlève et ajoute à sa pensée.Ce qu’il écrit enfin ne correspond à aucune pensée réelle, c’est plus 10 riche et moins riche, plus long et plus bref.Plus clair et plus obscur.C’est pourquoi, conclut-il, celui qui veut reconstituer un auteur à partir de son œuvre se construit nécessairement un personnage imaginaire».Les contemporains de Racine qui, autant que les critiques romantiques, avaient la manie de chercher dans une œuvre les laves encore chaudes des amours de l’auteur, ne pensaient pas ainsi.Madame de Sévigné qui élevait les potins de son temps à la hauteur d’une esthétique, écrivait de Racine: «Racine fait des comédies pour la Champmeslé.Ce n’est pas pour les siècles à venir.Si jamais il n’est plus jeune et qu’il cesse d’être amoureux, on verra si je me » Athalie devait répondre pour Racine contre Madame de Sévigné.L’art de Racine, parce qu’il est le plus classique, est le plus indépendant et le plus libre qui soit vis-à-vis les servitudes de sa vie amoureuse.Il a aimé et il a été aimé.Ses relations avec Mademoiselle Du Parc, qui avait créé Andromaque à l’Hôtel de Bourgogne, portent ce poids de fatalité des grandes amours.Elle meurt en 1668 à trente-cinq ans, pas assez longtemps après le début de sa liaison avec Racine, pour que celui-ci pût se faire rapidement une raison de cette mort.Puis en 1680, brutalement, le souvenir de l’interprète d’Andromaque s’impose à Racine qui apprend que dans sa déposition devant la Chambre ardente la Voisin vient de déclarer à ses juges «qu’elle avait connu la demoiselle Du Parc comédienne et que sa belle-mère nommée de Gorla lui avait dit que c’était Racine qui l’avait empoisonnée».Les potinages du dix-septième siècle veulent que Racine ait été à ce moment l’objet d’une lettre de cachet et qu’il n’ait dû qu’à 1 11 l’amitié de l’un des membres du tribunal, son collègue à l’Académie, de ne pas être autrement inquiété.Quoi qu’il en soit, il y a dans l’histoire Du Parc-Racine suffisamment de tragique passionnel pour que cet unique trait d’impressionnabilité auquel Henri Bremond a voulu réduire le caractère de Racine, nous paraisse d’interprétation un peu exhaustive.Le premier temps de la critique de Bremond, celui qu’il a consacré à démontrer l’indépendance absolue de l’œuvre en regard de la vie de Racine, est irréfutable.Mais pourquoi le subtil abbé a-t-il renchéri jusqu’à donner l’impression d’un Racine à moitié amputé de lui-même et s’attachant à cultiver exclusivement tout le cours de sa vie ce cynisme qui lui faisait écrire vers 1661 — il avait vingt-deux ans — au sujet d’une pauvre fille d’Uzès qui avait pris de l’arsenic: «On croyait qu’elle était grosse et que la honte l’avait portée à cette furieuse résolution mais on l’ouvrit tout entière et jamais fille ne fut plus fille».Non, l’expérience amoureuse de Racine fut profonde et passa par toutes les gammes depuis ses premières fanfaronnades avec son ami Le Vasseur jusqu’à cette liaison aussi et peut-être même plus professionnelle que sentimentale avec la Champmeslé.Cette expérience est à la source éloignée des grands caractères de son théâtre, mais ceux-ci n’en sont ni la transposition directe ni la résonance fidèle.Entre Racine amoureux et Racine poète il y a Racine critique clairvoyant qui ne laisse filtrer de l’un à l’autre que cette chaleur indéterminée qu’il lui faut pour soutenir le désespoir d’Hermione, attendrir les plaintes de Bérénice et animer les imprécations de Phèdre.La veine passionnelle de l’un à l’autre est peut-être la a même, mais le sang s’est purifié à la lumière de l’esprit critique.Il n’en est pas de même du Racine janséniste, dont le sens des antiques fatalités et le goût et la pratique de la réflexion sur soi se retrouvent chez ses personnages les plus importants.Racine, comme l’a très bien dit Giraudoux, était d’une nature imperméable aux philosophies et aux doctrines.Artiste pur, il ne s’embarrassait pas de métaphysique, mais il s’est trouvé que le jansénisme fût son milieu naturel de formation et que par les circonstances de sa naissance, de sa parenté et de ses amitiés il resta toute sa vie — bien malgré lui pendant sa période la plus brillante — dans l’orbite de Port-Royal.Le jansénisme mûrit en lui sans qu’il s’en aperçut et il filtra jusqu’aux clameurs de Phèdre pour laquelle le sévère Arnauld condescendit à fléchir de sa rigueur contre le théâtre.La digue que Racine avait mise entre les aventures de sa vie et son œuvre, laissa passer le filet d’eau pure qui chantait déjà autour de son berceau.C’est que Racine poète avait la maîtrise parfaite de sa sensibilité et de ses sens, mais qu’il ne se souciait guère de préserver son art d’une doctrine dont il ne s’était jamais occupé d’approfondir les fondements.Je sais que ce n’est pas là l’opinion du plus subtil des exégètes de Racine, Thierry Maulnier, qui, avec une virtuosité dialectique aussi nuancée que celle de Giraudoux, a soutenu dans son très beau livre sur Racine que l’auteur de Phèdre a mis trop de grâce artistique, qu’il a déployé autour de ses personnages trop de nuances psychologiques, qu’il a posé des êtres trop chaleureux et qu’il en a exalté les passions avec trop d’éclat pour qu’on découvre dans ses héros les traits fondamentaux de la morale janséniste.«Loin d’écraser la nature terrestre de l’homme au profit de sa destination surnaturelle, écrit Thierry Maulnier, son œuvre ne fait jamais la chair plus présente et plus triomphante que dans la fatalité, les malheurs et la mort».Peut-on vraiment parler de triomphe de la chair quand le moment le plus aigu de ce triomphe — rappelez-vous Hermione et Phèdre — coïncide précisément avec celui où le héros anéantit sa chair et ses fatalités par le suicide?Et n’y a-t-il pas le gauchissement d’une influence nietzschéenne à l’origine de cette interprétation paradoxale des valeurs raciniennes?Que l’art de Racine ait dépassé le jansénisme qui en est souvent la matière, il n’y a pas de quoi s’étonner, cette doctrine étant en dernière analyse une philosophie de la vie et non une esthétique.Mais pas plus Thierry Maulnier que les autres grands commentateurs de Racine ne peuvent récuser dans son théâtre cette pesanteur de fatalisme, ce déterminisme moral, cette recherche de la victoire sur sa facilité personnelle, ce réalisme douloureux de l’analyse psychologique qui sont tout ce que le jansénisme pouvait apporter à l’arrière-plan d’une œuvre d’art et tout ce qu’il a apporté en fait au théâtre de Racine.Ce n’est donc pas forcer les faits au profit d’une thèse que de résumer sa vie dans l’éclairage de ce foyer janséniste dont Joubert a dit qu’il a porté dans la religion plus d’esprit de réflexion et d’approfondissement, dans la pensée plus d’austérité et dans l’entendement des habitudes plus chrétiennes.Par sa proche hérédité, Racine touchait déjà au jansénisme.Quand il naquit, en décembre 1639 à La Ferté 14 Milon, il y avait un peu plus d’un an que trois des plus éminents solitaires de Port-Royal, fuyant la dispersion qui avait suivi l’arrestation de Saint-Cyran, s’étaient réfugiés chez Nicolas Vitart père d’un écolier de Port-Royal et époux de Claude des Moulins.Claude des Moulins était la sœur de Marie des Moulins, grand-mère de Racine, qui devait elle-même finir ses jours à Port-Royal, près de sa fille Agnès Racine, la mère Agnès de Sainte-Thècle, tante du poète.L’influence de ce milieu janséniste devait être d’autant plus grande sur Racine qu’après la mort de son père, qui suivit à peine de deux ans en 1643 celle de sa mère, il alla vivre chez son grand-père Jean Racine où Marie des Moulins prit soin de son éducation.Près de cette grand-mère dont Angélique Arnauld écrivait en 1652 qu’elle était «une très bonne femme», Racine apprit à prier le Dieu terrible des jansénistes.Les souvenirs qu’il garda du foyer de Jean Racine ne furent pas aussi terribles puisque dans deux lettres de 1663 à sa sœur Marie qui avait été recueillie par Pierre Sconin, l’aïeul maternel des enfants, il disait de Marie des Moulins: «Il faudrait que je fusse le plus ingrat du monde, si je n’aimois une mère qui m’a été si bonne et qui a eu plus de soin de moi que de ses propres enfants».Sur la nature de cette éducation les détails nous manquent.On peut la supposer bien soignée et déjà orientée par ces disciplines de l’esprit et du cœur que l’on cultivait à Port-Royal.En 1649 meurt le grand-père Racine.Marie des Moulins va blottir sa vieillesse apeurée au monastère des Champs où sa fille Agnès a pris le voile et elle met son petit-fils au collège de Beauvais où Port-Royal a des amis.i À 16 ans Jean Racine laisse Beauvais pour entrer à l’École des Granges à Port-Royal que dirigeaient Nicole et Lancelot.Celui-ci était un helléniste remarquable, le plus savant de ce groupe d’austères érudits que les grands adversaires des jansénistes, les Jésuites, ont qualifié de «secte des hellénistes de Port-Royal».Nicole consacrait le temps que la méditation lui laissait au latin et à la logique où son esprit positif et un peu lourd trouvait de solides assises.Ces deux «Messieurs», comme on disait en parlant des Solitaires, étaient soutenus dans l’œuvre de formation religieuse et intellectuelle de Racine par le brillant Antoine Le Maître qui, touché par la grâce après des succès éblouissants au Palais, était venu frapper à la porte de Port-Royal en demandant comme tout partage de vouer sa vie aux travaux les plus humbles de la maison.Le Maître semble avoir aimé comme son fils celui qu’il appelait le «Petit Racine» et qu’il formait aux lettres profanes et à la diction.C’est de lui que Racine prit cette manière admirable de lire les vers qu’il devait employer plus tard à distraire les insomnies de Louis XIV et à fortifier la déclamation hésitante de la Champmeslé.En 1656, après la dispersion des écoliers et de leurs maîtres, Racine, probablement parce qu’il avait sa grand-mère et sa tante à Port-Royal, resta avec elles aux Champs où il eut pour unique maître ce bon Monsieur Hamon à qui on avait accordé la faveur de ne pas s’exiler parce qu’il était le médecin des religieuses.Entre le maître et l’élève solitaire s’établit une intimité qui paraît avoir dépassé en affection réciproque les rapports bienveillants que Racine avait avec les autres précepteurs puisque dans son testament c’est aux pieds de la tombe de Monsieur Hamon qu’il demanda qu’on le déposât.Ce médecin théologien est une figure encore plus originale que toutes les autres de cette grande école mystique que fut Port-Royal.Jules Lemaître raconte qu’il prenait ses repas debout dans un couloir de la maison et qu’il ne chevauchait dans la campagne que monté sur un âne.L’étrangeté des manières de Monsieur Hamon devait nécessairement le rendre plus sympathique au Petit Racine dont la nature spontanée était certainement un peu rebutée par la sévérité d’habitudes des autres messieurs.Cette spontanéité se manifesta à ce moment autant qu’elle le pouvait dans les sept Odes sur Port-Royal que Racine rima à la gloire des «saintes demeures du silence» où Paul Mesnard, son biographe le plus sérieux, veut bien voir un prélude aux chœurs à’Esther, mais qu’il est difficile de mettre plus haut que les essais poétiques de ce benoît de Louis Racine, qui fut aussi mauvais poète que bon fils.Elle se révélait mieux dans les lectures de Racine qui partageait ses loisirs entre les tragiques grecs et ce roman des Amours de Théagène et Chariclée dont on lui enleva trois exemplaires et qu’il finit par apprendre par cœur pour se le réciter à sa guise.La pratique des littératures anciennes était la seule volupté que se permettaient les solitaires de Port-Royal.Eux qui dans leurs écrits condamnaient en bloc l’exercice des lettres profanes, n’avaient jamais eu la force d’humilier complètement leur humanisme.Ils formaient les écoliers au latin par des traductions expurgées de Térence, et Nicole lui-même, qui avait pourtant asséné un rude traité de logique sur la philosophie du siècle, ne songeait pas qu’en utilisant les 17 textes profanes de l’Antiquité pour former des humanistes chrétiens, risquait fort de dépasser son but et de préparer des humanistes tout court, peu soucieux de christianiser les poètes païens, une fois sortis de l’École des Granges.Racine, au moment de sa dispute avec Nicole au sujet des Lettres sur l’hérésie imaginaire devait rappeler amèrement à ses anciens maîtres l’illogisme de leur méthode.Avec d’autant plus de cruauté d’ailleurs que son génie était le résultat éclatant de l’excellente discipline par les Anciens qu’on lui avait inculquée.Évidemment, à l’âge où il sortit de Port-Royal pour faire sa philosophie au Collège d’Harcourt où son oncle Antoine Vitart l’avait précédé, Racine ne mesurait pas encore la densité de la culture que son esprit devait à l’École des Granges.Mais déjà les germes du classicisme le plus pur mûrissaient en lui sans nuire aux pousses un peu sèches de la morale janséniste, germes et pousses qui devaient se réunir plusieurs années après en cette magnifique synthèse de Phèdre où autant par le tragique inéluctable des situations et la fièvre contenue du ton que par la résurrection païenne des mythes anciens dans une atmosphère moderne se retrouvent l’esprit humaniste et la morale désespérée de Port-Royal.Parmi ses nouveaux maîtres du collège d’Harcourt, Racine reconnaît des amis de Port-Royal mais dès ce moment il semble dénouer les liens moraux qui le rattachent au jansénisme.De toute évidence, Paris l’éblouit.Mais les liens officiels entre Port-Royal et lui subsistent puisque Nicolas Vitart, qui exerce sur Racine une surveillance indulgente, est l’ancien élève de Lancelot et très près des jansénistes par ses fonctions chez le duc de Luynes, lui-même janséniste de stricte obédience.Mais il y a Le Vasseur et La Fontaine qui ne sont pas plus rigoristes qu’il ne faut, le premier qui rime des vers à l’adresse d’une certaine dame Lucrèce, laquelle n’a pas l’air d’un commerce farouche, et le second dont le tempérament facile lui fait oublier qu’il eut un jour la distraction de se marier.L’émancipation de Racine, à ce moment, se fait surtout sur le plan intellectuel.Il rime à propos de tout et il a ses premiers succès littéraires.La Nymphe de la Seine, une ode qu’il écrit à l’occasion du mariage du Roi, lui vaut des éloges de Chapelain et de Perrault et une gratification de Colbert.Il fréquente des comédiennes et son biographe, Paul Mesnard, nous dit qu’il en reçoit des encouragements sans préciser de quelle nature ils sont.Port-Royal intervient et l’accable de lettres.Racine se cabre et ne ménage pas ses épigrammes à l’adresse des malheureux solitaires «tombés du trône de s.Augustin», comme il l’écrit avec trop de plaisir.À ce moment, comme il n’a pas d’occupation régulière à Paris, il accepte d’aller à Uzès chez son oncle maternel, le grand vicaire Antoine Sconin, où il étudiera la théologie en attendant un bénéfice ecclésiastique.De bénéfice il n’en obtint jamais qui compta vraiment, bien que dans des actes de 1667 conservés à La Ferté Milon on lise à côté de son nom le titre de prieur de l’Épinay.Mais on ne dira jamais assez, à mon sens, l’importance de son séjour à Uzès dans la formation de son génie.Il y travailla sans doute un peu la théologie, mais dans les textes des Pères grecs de préférence à ceux des scolastiques et surtout il rédigea ses remarques sur 1 ’Odyssée et sur les Olympiques qui révèlent un poète bien déterminé à égaler les plus grands en approfondissant les secrets de leur métier.Il ne faudrait pas se méprendre.Les remarques de Racine en marge de VOdyssée ne sont pas de la critique moderne.Dans un siècle où les meilleurs esprits comme Boileau avaient une philosophie de l’art très courte, si on la compare aux débauches subtiles des esthéticiens du dix-neuvième siècle, Racine n’est pas le plus remarquable par ce que nous appelons aujourd’hui l’esprit critique.Ses remarques sont de détail, très souvent naïves, mais qu’importe puisqu’en les rédigeant Racine se laissait pénétrer par la beauté du texte qu’il commentait et qu’ainsi, inconsciemment, il élaborait les richesses qu’il devait donner plus tard.Déjà à Uzès le grand poète est né en Racine.Dans une lettre à Vitart datée de 1662 on trouve deux vers où la musique racinienne laisse pressentir cette douceur sensuelle du ton.Racine décrit les nuits d’hiver à Uzès et il finit par ces vers qui ne dépareraient pas Bérénice: Le ciel est toujours clair tant que dure son cours Et nous avons des nuits plus belles que vos jours Même remarque à propos de certains vers des Stances à Parthénice, peut-être un peu gâchés par la préciosité: La douceur de ta voix enchanta mes oreilles Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens, Je ne voyais en toi rien qui ne fut aimable Je ne sentais rien en moi qui ne fut amour. 20 Racine ne séjourna guère plus qu’un an chez le chanoine Sconin.En 1663, quand sa grand-mère Racine meurt, il est à Paris.Et c’est le début de sa carrière de poète tragique avec la Thébaïde en 1664 et Y Alexandre en 1665.Encore une fois recommence autour de lui ce que Giraudoux a appelé «la ronde des vieillards austères de Port-Royal».Sa tante Agnès Racine, la mère Agnès de Sainte-Thècle, lui écrit une lettre où elle s’en prend plus aux comédiennes que fréquente son neveu qu’au théâtre auquel il a définitivement décidé de se livrer, mais qui, par l’espèce d’excommunication qu’elle signifiait à son neveu s’il ne quittait pas gens et choses du théâtre, amena une rupture de 13 ans entre le Petit Racine et sa grande famille janséniste.Aussi Racine, encore blessé du rigorisme de la mère Agnès, n’hésita-t-il pas peu de temps après à prendre parti cruellement contre Nicole dans la querelle qui l’opposait à Des Maretz, champion des Jésuites contre l’Ecole de Port-Royal.Nicole avait écrit de Des Maretz qu’un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d’une infinité d’homicides spirituels.Racine sentit le coup et répondit par deux lettres dont, grâce à son ami Boileau, qui prenait soin de son honneur aussi bien que de ses vers, une seule fut publiée de son vivant.Ces deux lettres de Racine sont avec les Provinciales le chef-d’œuvre de la polémique française.Aucun des anciens amis de Racine ne trouva grâce devant lui.M.Le Maître lui-même, qui l’appelait autrefois «son cher fils» et qui n’avait rien à voir dans la querelle puisqu’il était mort depuis longtemps, ne fut pas É épargné.Quant à la mère Angélique Arnauld elle écopa d’une anecdote qui dut faire bondir le grand Arnauld assez chatouilleux sur la réputation de sainteté de sa famille.Voici le passage de la lettre de Racine qui a trait à la mère Angélique et qui nous éclaire sur la finesse de la lame dont l’auteur des Odes de Port-Royal frappait ses anciens maîtres : Je suis ravi qu’il ne reste aucune apparence de blessure sur le beau front d’Angélique; elle n’est pas la seule beauté qui ait souffert de si douloureuses aventures.Et veneris violata est vulnere dextra1; et peut-être bien que qui aurait considéré l’endroit où elle tomba y aurait vu naître des roses et des anémones pareilles à celles qui sortirent du sang de Vénus; mais il est trop tard pour y aller voir; et, quand il y serait venu des roses, l’hiver les aurait fort mal traitées; elles auraient été plus en sûreté en ce pays (Racine est dans le Midi), où nous voyons, dès le mois de janvier Schietti arborscelli e verdi fronde acerbe Amorose e pallide viole2.Tout est dans ce ton, et porte aussi vigoureusement dans les deux lettres.Passons rapidement sur l’activité et la gloire littéraire de Racine, qui commencèrent vraiment avec Andro-maque et se terminèrent avec Phèdre.Sept chefs-d’œuvre 1.La main de Vénus elle-même ne fut-elle pas profanée par une blessure ?2.Des arbustes déjà verts, des feuilles naissantes.D’amoureuses et pâles violettes. 22 de lui se succédèrent sur la scène française pendant dix années.Dix années où Racine semble dans sa vie avoir oublié le jansénisme, mais où l’esprit de Port-Royal tour à tour violent et contenu, fataliste et tragique dans les fureurs d’Hermione, l’impétuosité qui emporte Néron vers son vrai caractère, dans les exigences de Roxane, dans l’atmosphère de ciel bas d’Iphigénie et de Mithri-date, dans les amours traversés de Titus et de Bérénice jusqu’à cet éclatement janséniste de Phèdre.Dix ans d’un chant merveilleux et toujours soutenu jusqu’à ce silence écrasé, rompu deux fois pour la seule louange d’un Dieu vengeur et courroucé et qui se confond à la fin avec le silence de la mort.Le silence littéraire de Racine après Phèdre, on l’a interprété de toutes les façons.Comme il coïncide à peu près avec son élévation au poste d’historiographe du Roi, on y a vu le sacrifice du génie qui se consacrait sans retour à l’unique glorification des gestes du grand Roi.Comme il suivait la cabale de l’Hôtel de Bouillon contre Phèdre, d’autres ont écrit que Racine, convaincu du demi-succès de son chef-d’œuvre, s’était décidé, avec cette fougue du tempérament qu’il portait dans sa vie professionnelle, à ne plus écrire pour le théâtre.De plus subtils ont décidé que Phèdre était le dernier cri de résistance d’un être déjà repris par la grâce et qui ne pouvait plus résister à l’anéantissement total en Dieu.Thierry Maulnier, qui voit en Phèdre une nietzschéenne prématurée, prétend que les tumultes de Phèdre effrayèrent Racine et l’acculèrent à une espèce de désespoir silencieux.Giraudoux a écrit : « Si Racine s’est tu après Phèdre, ce n’est pas que Phèdre fut par nature la dernière de ses pièces.Elle était au contraire i ¦ 23 la première d’une série terrible, et le malheur pour nous est que le poète ne se sentit pleinement déchaîné qu’au moment précis où sur l’homme une coalition de préjugés, d’amis, d’ennemis, de devoirs et de responsabilités passait tous ses liens.» Ghéon a un point de vue plus simpliste: «Racine n’ayant plus rien à dire de significatif, se tait.» Mauriac, qui excelle à purifier les actes et les sentiments de ses héros dans une casuistique bien étonnante chez ce janséniste du XXe siècle, ne répugne pas à l’idée que Dieu se soit servi de l’ambition de Racine courtisan et de l’amertume de Racine auteur d’une Phèdre discutée pour le tirer dans ses filets.Je crois bien que cette interprétation, précisément parce qu’elle renie les éléments de toutes les autres, est la plus proche de la vérité.On ne peut pas aller plus loin avec le plus admirablement discret de tous les poètes.Racine est donc historiographe du Roi, marié à une femme qui n’avait probablement lu aucune de ses pièces, en tout cas qui ne les avait pas vues au théâtre.Il devient aussi rapidement que possible père de sept enfants, dont il surveille les rhumes et les purgations.Réconcilié par Boileau avec Port-Royal, il essaie de mener à la Cour la vie d’un solitaire et il perd peu à peu l’amitié du Roi qui le trouve trop porté vers les jansénistes que sa police persécute.Son génie réapparaît dans Athalie, et il ressuscite dans les chœurs et certains passages d’Esther cette douceur sensuelle des vers qu’il considérait comme un bien gros péché s’il ne l’avait pas retrouvée sur l’ordre exprès de Madame de Maintenon.Et puis, il embête son fils, à qui il défend d’aller au théâtre et qu’il gourmande pour avoir pris le chemin des écoliers en rejoignant son ¦ ambassade.Racine est malade, et comme l’écrit son ami M.Villard, un janséniste de ses voisins, «on ne peut découvrir quelle est la source d’un abcès qu’il a dans le corps, si elle est au concave ou au convexe du foie.» La lassitude de ce cœur impétueux qui n’a plus que des tracas d’argent, des inquiétudes paternelles et l’amertume de sa disgrâce en Cour pour s’assouvir apparaît dans l’une de ses dernières lettres où j’aime à voir un symbole : « Le jour me manque, et je suis paresseux d’allumer de la bougie.» De toute apparence, cette vie qui comme toutes les vies bien ordonnées a commencé par l’amour et s’est achevée par l’ambition, finit très près de Dieu.Mais le Dieu que nous servons est le Dieu des combats, chantaient les jeunes Israélites dans Esther.Quand Racine est revenu à Dieu, il est revenu à un Dieu janséniste, à Jéovah.Que les ombres sont lourdes dans cette chambre où il meurt à l’aurore du 21 avril 1699.On l’enterre le lendemain à Port-Royal aux pieds de Monsieur Hamon.L’auteur de Bérénice et de Phèdre est revenu se blottir auprès de ceux qui l’ont vraiment aimé. DEUX NOUVELLES L’AQUARIUM LES APPARENCES L’AQUARIUM Louise Maheux-Forcier Élisabeth ne supporte pas le hockey.Moi non plus.C’est atavique, héréditaire, congénital.enfin bref, ça ne s’explique pas.Je connais beaucoup de femmes qui souffrent de la même alllergie mais, en général cela ne leur empoisonne pas l’existence.Tout au plus cela réveille parfois dans leur mémoire de longues soirées orageuses alors que les parents divorçaient pour plusieurs heures.Aux deux bouts de la maison luttaient à armes inégales la radio du salon diffusant à plein volume des beuglements de foule en délire et de commentateurs hystériques et le petit poste de la chambre émettant en sourdine, pour une brodeuse aux yeux rougis, un Mozart tout en perles et en dentelle.Les temps ont changé.La télévision s’est installée, délogeant à coups d’agressions visuelles et sonores à la fois l’ange Mozart et les épouses exaspérées.J’en connais même d’extrêmement futées et, pour tout dire, carrément immorales, qui planifient en conséquence des loisirs autrement passionnants et passionnés, élisant dès septembre, > 1 28 en début de série, un partenaire qui leur tiendra lieu de fourrure et de musique tout au long de l’hiver et leur contera encore fleurette au printemps pendant que, sur la glace fondante des «éliminatoires», les costauds des forums s’enverront en l’air et à l’hôpital, trois ou quatre fois par semaine, pour une histoire de rondelle en caoutchouc pas plus grande qu’une tartelette, et que les bons gros maris sédentaires, ivres de bière et d’enthousiasme au fond de leurs fauteuils à bascule, seront prêts à bondir eux-mêmes dans les filets déserts au moindre disque égaré dans l’assistance.Il m’a toujours semblé naturel que chacun s’adonne aux distractions de son choix et parfaitement injuste que, sous prétexte de mariage, l’un des conjoints impose ses loisirs à l’autre.Mais ma chère et blonde Élisabeth, la douce amie dont le temps de l’école m’a fait cadeau pour la vie, n’est pas de nature frivole et encore moins infidèle.Je perds ma peine chaque fois qu’en fin de saison, alors que les matches se multiplient et s’allongent de périodes supplémentaires, je l’incite à déguiser en séance de cinéma quelque rendez-vous galant; je vais jusqu’à l’offusquer si je m’engage, en riant, à lui fournir une escorte.La seule pensée d’avoir à cacher un amant l’affole et la révolte tout autant que l’idée de devoir raconter un film qu’elle n’aurait pas vu.Cette existence-là n’est pas pour elle.En ce qui concerne l’amant, elle sait qu’il ne serait pas de passage et la prendrait tout entière.Et pour ce qui est des films qu’elle a la manie de rapporter à la lettre et à une image près, non seulement se sentirait-elle à la merci d’une vérification, mais elle serait tout à fait incapable de les i inventer, son imagination se limitant à créer dans son jardin de fabuleuses plate-bandes, à faire naître dans l’âtre de la cheminée des feux de bois qui durent des heures sans qu’on les tisonne, à concevoir et confectionner pour ses deux filles, de vraies robes de princesses et à tenir sa petite maison de banlieue comme une bonbonnière où j’ai plaisir à me réfugier quand me fait trop cruellement défaut ce qui rend si plaisante et merveilleusement ordinaire la vie des femmes épousées et rangées.Pour moi, Elisabeth, c’est la transparence en personne, une belle grande fenêtre panoramique, dépourvue de rideaux, dont le vitrage est toujours propre et me livre son cœur nu.Devrai-je, à l’avenir, conjuguer tout cela à l’imparfait?En début de soirée, au téléphone, la voix de mon amie avait des intonations inhabituelles.C’était une sorte de chuchotement douloureux, entrecoupé de hoquets, qui me disait pourtant des choses anodines.qu’elle se sentait un peu fatiguée, que les petites étaient premières à l’école et célébraient l’événement chez la voisine, que Charles était déjà installé devant la télé, entouré de ses «petites affaires», que la joute de ce soir allait probablement clôturer la série.qu’ensuite tout rentrerait dans l’ordre, redeviendrait «normal».Elle disait: «J’ai un peu de couture à terminer, un livre aussi.» Elle ne disait pas, pas encore: «Puis-je te voir?Nous pourrions nous rencontrer quelque part.» Elisabeth sait que certains soirs, j’ai ma vie! Que ces soirs-là, je ne suis pas pour elle une grande baie panoramique qui donne franchement sur le paysage où 30 tremblent à tous vents, pareilles aux feuilles des arbres, les confidences et les émotions.Elle me sait passagère d’un navire en perdition où je n’ai pour fenêtre qu’un tout petit hublot immergé dans des eaux troubles, brouillées de grains de sel, de poussière de sable et d’éclats de nacre, une échappée de lumière glauque, ourlée de mystère, que viennent lécher des franges d’algues et d’écume, et qu’habitent des regards qui ne veulent rien dire, des yeux couleur de noyade, couleur de néant.C’est un soir peuplé comme un lit d’océan d’ondoyantes créatures en maraude, affamées comme moi de frôlements accidentels, d’attouchements fortuits et de plongeons dans l’inconnu, un soir de cathédrale engloutie où virer dans le son fêlé des cloches, où danser dans l’encre noire de la plurielle solitude en oubliant qu’ailleurs, au matin, sur la terre ferme et rouge, le soleil illuminera des bonheurs candides que nous refusons.Élisabeth sait que ces soirs-là, j’ai ma vie marine, ma vie de petite enfant flottante dans un ventre de mère, ma vie d’avant la peine de vivre, quand l’amour était tout trouvé, et donné, pain blanc avant le pain noir, manteau d’hermine avant les langes, les robes et le linceul.Elle n’a jamais voulu en connaître davantage, ma blonde Élisa.Quand je lui raconte, à petits mots couverts, par petites touches impressionnistes, le décor de l’Aquarium, l’alignement des bouteilles derrière le bar, pareilles à des bouées empêtrées dans des filets de pêche, la pluie d’étoiles que les marcassites du plafonnier tournant déversent sur le grand miroir de la piste où les filles obéissent, de tous leurs corps qui se déhanchent, à la formidable distorsion de la musique, et dansent.dansent, sauvages.â 31 quand je lui brosse mon beau petit tableau noir, elle ne dit jamais, Elisabeth : « Et ensuite ?» comme on dit quand les histoires nous surprennent et nous captivent.Elle dit seulement, toute douce, tout inquiète: «Fais attention à toi ! » Craie au visage, feu aux lèvres, charbon autour des yeux, frisottée rousse jusqu’au ciel, échancrée jusqu’à la taille, juponnée de satin mauve et bottée de cuir verni, j’avais rangé l’attirail à masquarade, refermé l’armoire aux accoutrements et enfermé les chats dans la cuisine.Comme d’habitude, dix heures sonnaient à la vieille horloge de ma sainte grand-mère qui a élevé douze enfants à la campagne sans jamais compter son temps ni mettre le nez dehors après le coucher du soleil.C’était le moment de claquer la porte et de me taper les douze étages d’ascenseur, un petit air sifflé entre les dents, en espérant qu’un quidam — de préférence un sexagénaire — m’y tiendrait compagnie en promenant sur ma personne un regard réprobateur ou libidineux, le dernier regard humain de la journée.La sonnerie du téléphone a retenti de nouveau.Ce n’était pas la voix d’Elisabeth, c’était une voix de folle: — Je n’ai pas tenu ! Ce soir, ça n’a plus été possible, comprends-tu?Je me suis mise à tout haïr! et je suis partie.— Partie où, Élisa?Où es-tu?Elle riait tellement fort que j’étais obligée d’éloigner l’écouteur de mon oreille.Je suis habituée au vacarme de l’Aquarium mais pas à ce rire d’Élisabeth.— C’est tellement ridicule ce qui m’arrive.— Où es-tu ? 32 — A la gare centrale.J’ai pris le train.J’avais bu.Et puis, l’auto, je n’en veux pas non plus.Je ne veux plus rien.Rien.Si tu savais comme c’est ridicule ce qui m’arrive.— Mais non, tu es fatiguée.— Tu ne comprends pas.Ce qui m’arrive, là, maintenant, en ce moment, dans ce bar de la gare centrale.— Qu’est-ce que tu fais là?— C’est le troisième.Je voulais être seule, me recueillir, réfléchir tranquillement.Il y en a trois.Les trois avec des écrans géants ! Écoute.tu n’entends rien?Elle est obligée de crier le nom du bar; à la télé, le gueulard se déchaîne, la foule délire, la rondelle virevolte.C’est un but! Le but décisif! Le but de la «Coupe».Cette fois, son fou rire est vraiment fou.— Attends-moi, Élisabeth.Ne bouge pas de là.Attends-moi, j’arrive.Le patron du bar m’a dit que c’est elle qui a commencé! Qu’elle s’est mise debout sur sa table et qu’elle a visé l’image avec une pleine bouteille de bière.C’est un geste.Rien qu’un geste de femme exaspérée.D’accord, ça leur a peut-être bousillé un peu la victoire, à tous ces partisans fanatiques, mais on ne me fera quand même pas croire que c’est ma douce et frêle et blonde Élisabeth en tailleur Chanel qui a, du coup, déclenché l’émeute ! A la clinique, ils l’ont pansée, piquée, endormie.J’ai dit à Charles de ne pas s’inquiéter, que je la veillais, de rester à la maison avec les enfants, que, de toute façon, la ville est impraticable.Les vitrines ont volé en éclats, fe 33 les pillards les ont dévalisées, de jeunes arbres qui étaient bien arrimés à leurs tuteurs gisent maintenant le long des trottoirs, saupoudrés du contenu des poubelles.La police a perdu tout contrôle sur la foule qui hurle et titube.Les fêtards les plus doux ont des chansons grivoises à la bouche, les autres, des couteaux à la main.Il va falloir agrandir les prisons.Il va falloir soigner la ville, la panser, la piquer, l’endormir.Il paraît que c’est nous qui avons remporté la coupe Stanley ! Si nous avions perdu, la ville aurait certainement rendu son dernier soupir à l’heure qu’il est! La ville ne serait plus que cadavres sous les décombres fumants.Je veille sur Élisabeth.Chez moi, au douzième étage du pigeonnier, l’horloge de ma grand-mère doit être en train de préparer les cinq coups de l’aube.Les chats commencent peut-être à rôder, à griffer la porte persienne.Parfois ils arrivent à l’ouvrir et vont déchirer ce qu’ils trouvent.Ils n’aiment pas mes nuits blanches.Ce sont des nuits qui les énervent.Moi, d’habitude, à cette heure-ci, je coule à pic dans une alcôve étrangère.J’imagine que les draps sont des voiles de bateau, des manteaux de lynx.Quand chavire la raison et que meurt la chair vive, au sommet du plaisir, j’imagine que le souffle brûlant qui me fait un collier de frissons tout autour du cou, c’est le souffle d’Élisabeth.Quel bonheur de veiller sur elle que j’aime d’amour depuis le pain béni de l’école.depuis le commencement du monde.A l’Aquarium, il n’y a pas la télé.A l’Aquarium, à l’autre bout de la ville, le hockey n’existe pas.On s’occupe d’autre chose. ¦ 34 Elle y sera bien.Elle y dansera, sauvage, dans la poussière des étoiles en marcassite, dans le grand charroi des algues chargées d’écume.Et si elle tient mordicus à passer pour une femme «normale», épousée, rangée, je renoncerai aux couleurs de mon visage, à mes coiffures délirantes, à mes décolletés provoquants et à mes froufrous de satin.Je ne garderai que mes bottes d’amazone.Pour le reste, j’ai tout ce qu’il faut dans mon armoire aux accoutrements.J’aurai l’air, tout à fait, d’un chevalier à la rose.Mais je me demande ce que nous ferons de Charles, des deux petites filles et de la grande fenêtre panoramique qui donne sur un si clair et si merveilleux jardin.» LES APPARENCES 35 Louise Maheux-Forcier «L’occasion ne se représentera jamais plus.» On ne savait, dans l’entourage affectueusement inquiet de Fabienne, comment interpréter cette phrase qu’elle murmurait d’heure en heure, invariable, à l’adresse de n’importe qui se trouvant près d’elle à ce moment-là.Le reste du temps, livide, stoïque, et comme enracinée pour toujours dans son fauteuil, elle gardait le silence.Certains pensaient que la mort d’Edmond, si effroyablement subite, avait plongé la pauvre femme dans un tel désespoir que sa raison chavirait.D’autres attribuaient aux médicaments que les médecins prescrivent en pareils cas, non seulement cette phrase-leitmotiv que nul complément ne venait éclaircir mais l’attitude non moins bizarre de Fabienne qui n’avait pas versé une seule larme et qui — d’heure en heure également, et d’un geste automatique qui semblait découler de la phrase énigmatique — consultait le miroir de son poudrier comme pour s’assurer, justement, que son regard 36 était parfaitement clair et, cela fait, le poser à nouveau sur le profil blafard émergeant des bouillons de satin et s’y tenir à l’affût de tout profil féminin approchant du cercueil.C’était un regard sauvage, perçant, qui détaillait froidement toute la silhouette avant de revenir dessiner, en suivant le parcours des cheveux, une sorte de lasso qui semblait destiné à prendre les têtes au piège.On pensa plus tard que c’était exactement le regard d’un limier cherchant la bonne piste ou d’un enquêteur face à plusieurs inculpés ou, pire encore, celui d’un malfaiteur guettant la proie.Plus tard également, on comprit pourquoi Fabienne ne visait de cette façon que les femmes et, en particulier, les inconnues qu’un ami ou un parent lui présentait ou celles, plus étrangères encore, qui, prenant ce lieu funèbre pour un moulin, entraient et sortaient sans s’identifier.douces petites sœurs des défunts ou nécrophiles en puissance que l’abolition de ces mœurs macabres renverront hanter les columbariums mais qui, au temps de cette histoire, étaient encore admises dans l’intimité de la stupeur, dans la terrible odeur des corps et des fleurs qui se décomposent ensemble.femmes-fantômes ne laissant pour trace de leur passage dans l’enfer terrestre que l’écho décroissant d’une prière en latin et, dans le registre, que le «barbot» d’une signature indéchiffrable.pareille à la signature volontairement déformée d’un billet doux clandestin.Mais, pour l’heure, dans l’entourage de la femme solitaire que chacun avait connue inséparable de son compagnon, et parfaitement heureuse pendant de si longues ê années, on songeait surtout à l’horreur qui devait l’habiter, peut-être irrémédiablement, et on pensait que le sort réservé à tous les humains aurait pourtant dû faire exception pour ces deux-là, en différant de quelques années encore le coup fatal, l’insoutenable douleur de la séparation définitive.Et tandis que Fabienne, repoudrant son visage et faisant mousser sa belle chevelure blanche, murmurait sa phrase folle, on se disait autour d’elle, en pleurant, qu’en effet «l’occasion ne reviendrait jamais plus» de les voir et de les aimer ensemble.On se souvenait.Edmond et sa femme avaient vécu tous les deux sous le signe de l’élégance, de la déférence et de la discrétion tout en ayant l’un pour l’autre une dévotion si affichée que leur couple en portait comme une auréole colorée de mille attentions, de sourires continuels et de constantes allusions à leurs qualités et mérites respectifs, si bien qu’en leur présence, on se serait cru en présence de deux divinités se reflétant pour se vouer un culte exclusif, sans pour autant créer le vide autour d’elles comme il arrive si souvent que le bonheur et la beauté — par la jalousie qu’ils inspirent — agissent en véritables repoussoirs et confinent à la solitude les êtres privilégiés par la nature et le destin; bien au contraire, et depuis toujours, au milieu de leur salon ou des salons qu’ils fréquentaient, leur couple rivalisait avec le feu des cheminées, irradiant sur les cœurs enneigés une chaleur délicieuse et bénéfique qui réconfortait sans blâmer, consolait sans juger, et consumait la peine sans jamais la divulguer car, de toute évidence, les sentiments qui les animaient 38 étaient d’essence si noble qu’ils rayonnaient sur le genre humain en général et, dans le particulier, attiraient dans un fin réseau d’affection, d’indulgence et de sympathie tous ces malheureux qui hantent le monde en souriant alors qu’en réalité ils cherchent désespérément un creux d’épaule pour y fondre en larmes.Il était impensable qu’existât entre eux cette détestable connivence qui existe souvent entre un homme et une femme mariés depuis longtemps et si bien amalgamés qu’un seul coup d’œil complice leur suffit pour assassiner une tierce personne; on se rapprochait d’eux avec la certitude que, même au terme d’une soirée assommante, ils n’échangeraient nuis propos désobligeants ou railleurs à l’égard de ceux qu’ils avaient rencontrés et écoutés; on était convaincu qu’ils demeuraient, dans l’intimité de leur chambre, les êtres merveilleux qu’ils étaient en public et continuaient de filer dans le moelleux de leur lit cette passion exclusive que le temps avait enrobé de calme tendresse et d’un infini respect, avant de sombrer ensemble dans un sommeil que devaient peupler de rêves semblables leurs deux personnes enlacées comme en leur lointaine jeunesse.Et c’est toujours avec un brin d’envie que les ménages désaccordés, ne partageant que reproches et griefs avant de s’endormir en chamaille, songeaient à la douceur d’une autre chambre où Roméo et Juliette devenus Philémon et Baucis, se retrouvaient enfin seuls dans un grand lit carré.garni de taies blanches.et fleuri de pervenches.Mais finalement, le spectacle du bonheur avait eu au moins l’avantage de prouver que le bonheur Ê 39 existe et la pensée de ce couple, si bellement accompli, invitait à l’espoir les pires désenchantés.Or, évoquant tout cela, chacun se trompait, victime des apparences.La vérité, c’est que Fabienne et Edmond faisaient chambre à part depuis vingt ans et que leurs entretiens ne pouvaient ni attaquer ni encenser personne pour la simple raison qu’ils ne s’adressaient plus la parole depuis lors, que devant témoin.Pour la galerie ! C’est ce qui avait été convenu au bout de cinq années idylliques qu’un bout de papier égaré, parlant d’amour et signé d’un informe gribouillis, avait transformé en cinq années d’imposture.Il arrivait à Fabienne ce qui n’arrive qu’aux autres: l’accroc monumental ! mais d’une banalité si classique et si affligeante qu’elle s’en trouva plus honteuse que meurtrie, si bien qu’une fois le choc passé, l’aveu obtenu et le billet détruit, elle avait résolu de sauver cette chose au monde qu’à ses propres yeux stupéfaits elle découvrait plus importante que l’amour: l’image de l’amour ! C’est ainsi que fut arrêté entre eux cet arrangement singulier qui devait à la fois les unir pour toujours, plus solidement que n’avait fait leur mariage devant Dieu et les désunir à jamais devant la loi des hommes.Comme, dans l’intérêt des enfants, certains parents consentent à jouer à l’amiable la comédie conjugale, eux avaient décidé, dans l’intérêt de cet unique mais prodigieux enfant qui était leur «image», de divorcer en bons termes et dans le plus grand secret, ne dérogeant à aucune de leurs habitudes extérieures et de leurs obligations mondaines, tout en continuant d’habiter la même maison demeurée intacte, sauf pour une pièce attenante au bureau d’Edmond — et jusque-là sans emploi — où il installa ses quartiers nocturnes sans aucun risque d’indiscrétion car, l’ayant oubliée lui-même, faute d’en avoir besoin, il n’en avait, jamais mentionné l’existence.Toutefois, avant de conclure toutes les ententes, de passer chez l’avocat et d’effectuer le déménagement qui chambardait, le temps de s’y faire, son existence quotidienne, Edmond avait posé une condition, une seule, mais expresse: s’étant engagé lui-même à garder sa liaison cachée, il exigeait de Fabienne la promesse formelle que jamais elle ne tenterait de connaître «l’autre», par aucun moyen, tant qu’il vivrait.Non sans avoir hésité, elle avait finalement souscrit à cette condition, jugeant, d’une part, que si cela infligeait à sa curiosité une épreuve de taille, cela lui épargnait, d’autre part, une épreuve non moins difficile à supporter: les affres d’une jalousie «identifiée» et de comparaisons précises dont elle ne sortirait probablement pas victorieuse, puisque son mari avait fait son choix.Au fil des années, cet arrangement, d’abord insolite, et quelquefois héroïque, avait donné de si plaisants résultats que Fabienne en oubliait parfois la cause, ne vivait plus que pour ces heures voyantes où, chaque fois, se trouvant tous les deux en «représention», ils pouvaient de nouveau triompher dans les rôles qui les avaient rendus célèbres et se dire, comme au théâtre, ce qu’ils ne se disaient plus dans la vie.Elle en oubliait même que, dans les coulisses, sa «doublure» attendait peut-être une défaillance.Elle en oubliait surtout, tant le jeu la séduisait, ¦ 41 qu’elle aussi, parfois, s’accordait le plaisir de répéter son rôle.sur d’autres scènes.Certains soirs pourtant, il lui semblait que son partenaire favori jouait moins bien.C’était un moment de distraction.un mot d’esprit sans écho.une pâleur soudaine.ou bien, un regard attardé dans un autre regard.Tout cela imperceptible évidemment! Tout cela naturel en société ! Et fulgurant ! sauf pour Fabienne qui s’imaginait alors voir en chair et en os, vieillissant au même rythme qu’elle, la rivale jusque-là sans corps ni visage qui avait, d’un petit soufflet de papier barbouillé d’encre, anéanti son bonheur.Mais il avait dit: «Tant que je vivrai ! » — L’occasion.— Fait le larron ! D’un petit trait de voix blanche comme une lame, Mariette avait coupé la phrase en deux et, du même coup réveillé Fabienne qui eut subitement l’impression de sortir d’un cauchemar pour se retrouver enfant dans la cour de l’école, en train de jouer aux proverbes inachevés avec sa meilleure amie.Elle la regarda tendrement: — Enfin ! tu es là ! — Je suis là depuis deux jours, Fabienne ! Seulement, de temps en temps je vais manger.— Oui.pardonne-moi.Avec prudence, comme on s’avance en terrain miné, Mariette risqua, maternellement: — De quelle «occasion» parles-tu sans cesse?— J’ai pensé, vois-tu, qu’elle ne pourrait pas s’empêcher de venir.qu’une dernière fois, elle voudrait.— Qui ?.voudrait quoi ?m — La maîtresse d’Edmond.Qu’elle viendrait lui dire adieu.Mais, vois-tu, je n’ai aucun indice.Je suis obligée de les soupçonner toutes et d’attendre un signe.mais lequel?Fabienne raconta.raconta tout, mais pendant le long moment de silence qui suivit, Mariette, incrédule, épouvantée, imaginait, pour l’avenir de son amie, de blancs palais anonymes au fond de lugubres jardins grillagés.Et cadenassés.Esquissant un triste sourire, et songeant à la teneur probable de leurs futurs dialogues, dans des parloirs d’aliénés incurables, elle osa timidement, pour la distraire: — Tout vient à point.Comme voulant chuchoter la suite, Fabienne mit ses mains en cornet autour de sa bouche et se pencha vers la chevelure que tant de fois elle avait crêpée ou caressée avant d’y enfouir — comme dans un nid bien chaud pour les faire éclore — ses projets de mauvais coups et ses premiers secrets d’amour: — Qui est cet homme, là, prostré?.Là.près de la porte, à côté du registre.?— Je ne sais pas.Toi non plus?— Non.Fabienne fixait l’homme qui, lui aussi, la regardait intensément; dans le velours de ses prunelles, là où s’imprime, sans mots, le texte intégral de toute vie et de toute passion humaine, la vérité scintillait de mille feux.pendant que Mariette, décontenancée, enfilait des bouts de phrases : — Un collègue de bureau, probablement; un confrère, je suppose.En tout cas, il n’a pas quitté ce 43 fauteuil depuis deux jours.c’est un fidèle lui aussi.Il devait l’aimer !.L’aimer beaucoup !.Allons, viens avec moi, viens manger un morceau.Il n’y a personne d’autre en ce moment.Écoute-moi.Viens, je t’en prie.La soirée sera pénible.et demain.Fabienne n’entendait plus.Elle se leva d’un bond et se dirigea vers le registre.Au bas de toutes les signatures bien fignolées, le gribouillis s’y trouvait.tel qu’en sa mémoire elle en avait conservé farouchement le double.Lorsqu’elle les vit sortir ensemble, Mariette eut l’intuition qu’ils ne reviendraient pas.que, jamais plus, on ne les reverrait.Et elle ne fit rien.rien d’autre que raconter ce qu’elle savait, ou supposait.en essayant de conclure: «Tout est bien qui finit bien!» ¦ A LE PUITS OU UNE HISTOIRE SANS QUEUE NI TÊTE Pièce en un acte et un tableau Personnages: l’homme du puits le visiteur du soir Décor: La coupe d'un puits suivant un plan passant par son axe imaginaire.La paroi du puits est en acier inoxydable.Le fond circulaire est précisé par un demi-cercle rouge dont le prisonnier du puits n 'a pas le droit de sortir.Hors du puits, le décor rappelle un tableau de Magritte.A l’arrière-plan, on devine les pavillons de banlieue noyés dans la verdure.On distingue également une clôture en bois et une cabane à outils.La scène s’ouvre au crépuscule.Les maisons et les arbres se profilent contre un ciel encore clair.Près du puits, mais derrière la clôture, il y a un lampadaire.Il est placé de telle façon qu ’il éclaire le fond du puits.Les changements de luminosité du ciel et du lampadaire indiqueront la suite des jours qui passent entre deux apparitions du visiteur du soir.La nuit on entendra des chiens aboyer et le jour, le bruit sourd de la ville avec, de temps à autre, celui des klaxons de voitures ou le hurlement des sirènes de police ou des pompiers.Au moment où la pièce commence, l’horloge d’une église frappe les huit coups du soir.On entend le bruit d’une voiture qui s’approche, passe tout près, et s’éloigne dans la nuit.Ensuite tout replonge dans le silence interrompu seulement, de temps à autre, par l’aboiement des chiens. ¦ 47 LE PUITS OU UNE HISTOIRE SANS QUEUE NI TÊTE Négovan Rajic PREMIÈRE VISITE Au fond du puits un homme tourne en rond et chantonne l'air du chœur des soldats dans le Faust de Gounod.On entend un bruit de planches et un autre homme surgit de la demi-obscurité.LE VISITEUR DU SOIR.C’est vous qui chantez?L’HOMME DU PUITS, levant la tête.Bonsoir, et qui voulez-vous que ce soit?Ici, je suis seul.C’est un chantier abandonné.LE VISITEUR DU SOIR, très surpris.Bonsoir, mais qu’est-ce que vous faites, à cette heure-ci, au fond de ce trou ?L’HOMME DU PUITS.D’abord, ce n’est pas un trou, c’est un puits en acier inoxydable, et puis vous voyez bien ce que je fais : je me ¦ 48 promène ou, si vous voulez, je tourne en rond et je chantonne.LE VISITEUR DU SOIR.Vous chantez faux.Mais c’est quand même bizarre.L’HOMME DU PUITS.Qu’est-ce qui est bizarre?Que je chante faux?LE VISITEUR DU SOIR.Vous exagérez ! L’HOMME DU PUITS.Ah ! Vous pensez à ma situation ici.Bizarre, si on veut.En vérité, il n’y a rien de bizarre.C’est un simple accident.LE VISITEUR DU SOIR.Quand cela vous est-il arrivé?L’HOMME DU PUITS.Lin soir de juillet.Je faisais ma promenade dans le quartier — j’habite rue Bardinet, pas très loin d’ici — et en longeant la clôture de bois, l’envie m’était venue de voir ce qu’il y avait derrière.Alors, je me suis glissé par un trou de la clôture et dans l’obscurité, je suis tombé dans le puits.LE VISITEUR DU SOIR.Pourtant, c’est écrit en gros caractères: Interdiction de pénétrer sur le chantier.L’HOMME DU PUITS.C’est justement cela qui m’a attiré.Les gens sont comme ça; il suffit de marquer sur un mur: interdiction d’affi- i cher, loi de 1883 et tout le monde collera ses placards dessus.D’ailleurs, vous aussi, vous êtes entré malgré l’interdiction ! LE VISITEUR DU SOIR.Moi, c’est votre air qui m’a intrigué.Avouez, ce n’est quand même pas tous les jours que vous entendez une voix venant des profondeurs de la terre chantonner un air d’opéra.si je ne me trompe pas?L’HOMME DU PUITS.Vous ne vous trompez pas.C’est la marche des soldats dans le Faust de Gounod.LE VISITEUR DU SOIR.Mais, ma foi, vous avez de l’instruction ! L’HOMME DU PUITS.C’est ce qu’on appelle de l’esbroufe.En vérité, je ne sais grand’chose.De la culture, je n’ai que le vernis, mais j’aurais aimé en avoir.Maintenant, c’est trop tard.Que voulez-vous?la guerre.l’exil et maintenant ce puits où je n’ai guère l’occasion de m’instruire.LE VISITEUR DU SOIR.Vous êtes un curieux bonhomme.L’HOMME DU PUITS.C’est vous qui êtes curieux.Vous passez à côté, vous entendez quelqu’un chantonner et hop ! vous traversez la clôture.La curiosité est un piège diabolique.La preuve ?.ma chute! Mais vous, au moins, vous avez été plus prudent, vous n’êtes pas tombé dans le puits.Heureusement car vous auriez pu m’assommer et puis il y déjà si peu de place ici.LE VISITEUR DU SOIR.Ah ! vous ne comprenez pas : un bonhomme curieux et un curieux bonhomme, ce n’est pas la même chose.On voit bien que la langue n’est pas votre fort.Mais dites-moi: depuis quand êtes vous là?L’HOMME DU PUITS.Depuis 99 ans.LE VISITEUR DU SOIR.Vous plaisantez ! L’HOMME DU PUITS.Bien sûr, mais vous savez, la solitude et le désœuvrement, cela vous allonge bigrement la vie d’un homme.LE VISITEUR DU SOIR.Non, mais je vous le demande sérieusement.L’HOMME DU PUITS.A vrai dire, j’ignore depuis combien de temps je me trouve dans ce puits.Tout ce que je peux affirmer avec certitude c’est que je suis tombé ici au mois de juillet.LE VISITEUR DU SOIR.Vous n’êtes pas sérieux ! Nous sommes en octobre et vous prétendez être ici depuis ce temps-là ! C’est absurde ! L’HOMME DU PUITS.C’est absurde pour vous, pas pour moi.Tout est relatif.Imaginez un pays où on élève un monument à un enfant ¦ 51 qui a dénoncé ses parents comme ennemis du peuple et vous verrez aussitôt la non-dénonciation devenir absurde.Et si l’exemple vous paraît tiré par les cheveux, rappelez-vous ce qui est écrit sur les autobus de notre ville: collaborez avec la police, dénoncez les vandales.C’est toujours comme ça, on commence par dénoncer les vandales et on finit par moucharder les honnêtes gens.LE VISITEUR DU SOIR.Je ne vois pas très bien la relation avec votre situation dans ce.puits.L’HOMME DU PUITS.Mais si.mais si ! Contrairement à ce que vous croyez, ce n’est pas tellement absurde de trouver un homme dans un puits.Savez-vous que dans le Burgenland se trouve un château Esterhazy dans lequel les prisonniers turcs ont passé dix ans au fond d’un puits.Par surcroît, ils étaient obligés de creuser, s’enfonçant de plus en plus dans la terre?Ici, au moins, personne ne me force à travailler.LE VISITEUR DU SOIR.Je crois qu’à vous entendre parler je deviendrai fou.L’HOMME DU PUITS.Mais non ! mais non ! J’ai pensé la même chose quand je suis tombé ici.Mais avec le temps on s’habitue à tout.LE VISITEUR DU SOIR.Vous m’étonnez de plus en plus ! m L’HOMME DU PUITS.Et ce n’est pas fini ! Si je vous disais que ma chute ne date pas de juillet dernier ?LE VISITEUR DU SOIR.De mieux en mieux ! Alors, si je comprends bien, vous êtes ici depuis plusieurs années.Pourquoi pas avant le Déluge?L’HOMME DU PUITS.N’exagérons rien ! Vous savez, au début on ne fait pas attention au temps qui passe.On n’a qu’une idée: sortir de là au plus vite.LE VISITEUR DU SOIR.Et qu’avez-vous fait alors pour sortir?L’HOMME DU PUITS.J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place, j’ai commencé par appeler au secours.Seulement, la nuit il n’y a pas beaucoup de monde qui se promène dans une banlieue.Si un passant m’a entendu, il a dû presser le pas.Vous savez comment sont les gens; personne n’aime être mêlé à une histoire louche.Ainsi, j’ai passé ici ma première nuit, la plus pénible, je dois l’avouer.Après, cela allait déjà un peu mieux.Simple question d’habitude.LE VISITEUR DU SOIR.Et le lendemain matin? L’HOMME DU PUITS.Le lendemain matin, j’ai crié de nouveau, mais avec les bruits de la ville je n’avais aucune chance d’être entendu.A la fin, j’ai cessé d’appeler au secours.LE VISITEUR DU SOIR.Ensuite, vous vous êtes résigné?L’HOMME DU PUITS.Pas tout à fait, mais au bout d’une semaine, j’ai compris que je ne sortirais pas de si tôt.Alors, je me suis mis à marquer, avec ma clé, des traits sur la paroi.Un trait pour chaque jour.Seulement, l’acier de la paroi est dur et je n’arrivais pas à le rayer comme il faut.Très vite, je me suis embrouillé dans les dates; à cause des mois de trente et de trente-et-un jours.Sans parler des années bissextiles.J’ai fini par laisser tomber mon calendrier mural.D’ailleurs à quoi m’aurait-il servi?En prison.en prison au moins, cela vous donne une idée du temps qui vous reste à faire, mais ici il n’y a ni condamnation ni sentence ! Dès lors, quelle importance de savoir si on est le 7 mars ou le 24 juin?LE VISITEUR DU SOIR.Ecoutez-moi ! Si je vous ai laissé parler, c’est par politesse, mais il ne faut pas croire que je prends vos élucubrations au sérieux.Mon pauvre ami, si vous prétendez avoir vécu depuis je ne sais combien d’années au fond de ce puits, vous êtes un homme malade.Un homme normal ne peut pas vivre longtemps sans nourriture, sans eau et sans installations sanitaires. L’HOMME DU PUITS.Vous me faites rire avec votre homme normal.homme normal, mais c’est justement là toute la question: est-ce que moi, je suis un homme normal ?LE VISITEUR DU SOIR.Avec tout ce que vous me racontez, vous êtes assurément fou ! L’HOMME DU PUITS, triomphant.Alors, si je suis fou, je ne suis pas normal.J’ai donc pu vivre ici depuis l’éternité, non?C’est aussi simple que deux et deux font quatre.LE VISITEUR DU SOIR.Doucement !.doucement ! Ne vous faites pas d’illusions.Il y a quelque chose qui cloche dans votre raisonnement.Je ne sais pas quoi exactement, mais je suis sûr que vous manquez de logique.L’HOMME DU PUITS.Ah ! non, ne me parlez pas de logique ! Savez-vous combien de bêtises et de crimes ont été commis au nom de la logique?LE VISITEUR DU SOIR.Oh! vous vous piquez de philosophie! Quelle histoire! C’est complètement dingue ! L’HOMME DU PUITS.Qu’est-ce qui est dingue? ¦ 55 LE VISITEUR DU SOIR.Vous êtes dingue, je suis dingue, nous sommes dingues, mais cela n’a pas d’importance.N’empêche, j’ai pitié de vous et la seule question qui m’intéresse est: avez-vous, oui ou non, envie de sortir de votre trou?L’HOMME DU PUITS.Ce n’est pas un trou, je vous l’ai déjà dit.C’est un puits en acier inoxydable.Il devait servir pour les fondations d’une école.LE VISITEUR DU SOIR.Aucune importance.Vous tombez dans la digression.L’HOMME DU PUITS.Je suis tombé dans un puits, je peux bien tomber dans la digression.LE VISITEUR DU SOIR.Vous commencez à me fatiguer! Je vous demande une dernière fois: avez-vous, oui ou non, l’intention de remonter parmi les hommes?L’HOMME DU PUITS.Oui ! bien sûr ! Mettez-vous à ma place.LE VISITEUR DU SOIR.Ah ! non merci ! Je n’ai aucune envie de me mettre à votre place.L’HOMME DU PUITS.Vous manquez d’imagination.¦ LE VISITEUR DU SOIR.Peut-être, mais je ne changerai pas mon sort avec le vôtre ! L’HOMME DU PUITS.Moi non plus ! LE VISITEUR DU SOIR (criant).Assez ! assez de bavardages ! Je vous demande et vraiment pour la dernière fois: Voulez-vous sortir de là?L’HOMME DU PUITS.Oui! LE VISITEUR DU SOIR.Enfin une parole sensée ! Alors, écoutez-moi, dès demain matin je vais aller chercher le chef de chantier.L’HOMME DU PUITS.Pourquoi pas ce soir?LE VISITEUR DU SOIR.Ce soir, c’est trop tard.D’habitude, je me couche assez tôt et voilà qu’il est déjà 11 heures ! (Il consulte sa montre gousset au moment où l’horloge commence à frapper les heures).Je disais donc que le chef de chantier ouvrira la cabane à outils.Il doit certainement s’y trouver une corde qui lui permettra de vous sortir de là.Après, mon ami, il vous faudra consulter un bon médecin et vous faire soigner.A vrai dire, vous n’êtes pas malade, mais il y quand même chez vous quelque chose qui ne tourne pas rond.Maintenant, je dois vous quitter.Vous m’avez épuisé et, demain, je travaille.Vous, vous pouvez faire la grasse matinée, pas moi.Bonsoir, mon vieux ! dormez bien.Tout va s’arranger ! L’HOMME DU PUITS.Bonsoir et merci de tout cœur ! LE VISITEUR DU SOIR.Ne me remerciez pas ! C’est tout naturel.À demain, probablement.Le visiteur du soir s'en va.Entre-temps, le ciel s'est parsemé d'étoiles.L'hotnme dans le puits se couche pour dormir.De temps à autre on entend des chiens qui aboient.L'horloge sonne gravement les heures de la nuit puis l'aube pointe lentement.Enfin, le jour se lève, la ville bourdonne et l'homme du puits se réveille.PREMIER MONOLOGUE L’HOMME DU PUITS, s'étirant et se frottant les yeux.Je n’arrive pas à croire qu’aujourd’hui je pourrais remonter là-haut.Voilà une éternité que je vis dans ce puits et pas un soir, pas un seul je n’ai douté que ce puisse être le dernier que je passerais ici.Avais-je tort?Avais-je raison?L’espoir est-il une maladie mortelle?Seul l’avenir me le dira.Il essaie de se voir dans le miroir déformant de la paroi.S'il se regarde dans la position droite, son image est allongée.S'il incline la tête, son visage s'élargit exagérément. Je me demande à quoi je dois ressembler maintenant?La paroi est un véritable miroir, mais il n’y a pas moyen de se voir comme il faut.Tantôt je suis maigre, tantôt je suis gros.Debout, je me vois mince comme un roseau.En me penchant de côté, mes joues et mes babines s’étirent et je ressemble à un crapaud.Si je me mets en biais, je suis tout tordu.Ce puits est un miroir diabolique.Je verrai aujourd’hui comment je suis en réalité; à condition, bien entendu, que le visiteur d’hier soir ne m’ait pas posé un lapin.Certainement, j’ai dû beaucoup vieillir.J’espère pas autant que le colonel Brankov.Quel tragique destin ! Quand il avait retrouvé, après six ans de prison, sa liberté et son image dans le miroir, ses cheveux avaient blanchi et son visage s’était ratatiné.On lui avait tortillé les testicules.Pas par méchanceté.Dans l’intérêt supérieur du Parti.Pourtant, il lui avait donné le meilleur de lui-même.C’est drôle de penser que le Parti avait besoin des organes génitaux d’un colonel pour prouver qu’il avait raison.Après, il a voulu se suicider.Finalement, il avait choisi l’exil.Il m’avait raconté cela pendant que nous marchions sur les Grands Boulevards.Si jamais je remonte, je lui enverrai une carte.Mes meilleurs souvenirs, fraternellement vôtre.Il doit être déjà midi.Qu’est-ce qu’ils font là-haut?Pourtant il m’avait promis qu’il irait chercher le chef de chantier dès le matin.Pendant que l'horloge sonne les heures, il ne cesse de tourner dans son cercle.Ainsi passe le jour.Pour indiquer la rotation apparente du soleil, les ombres glissent de gauche à droite.Le lampadaire s'allume et de nouveau le spectateur est devant un 59 tableau de Magritte.On entend le bruit des planches et le visiteur du soir apparaît.DEUXIÈME VISITE LE VISITEUR DU SOIR, jovial.Bonsoir ! Avouez-le, vous avez pensé que je vous avais oublié.L’HOMME DU PUITS.Non, pas vraiment.Seulement, vous m’avez dit que le chef de chantier viendrait dès ce matin pour me lancer une corde.LE VISITEUR DU SOIR, gêné.Oui !.oui ! Sans doute, mais les choses sont souvent plus compliquées qu’elles ne paraissent, surtout vues de votre perspective.Enfin, je dois vous dire la vérité: le chef de chantier est mort depuis déjà un certain temps et je n’ai pas pu trouver la clé de la cabane.Vous comprenez, les travaux ont été abandonnés depuis longtemps.Impossible même de savoir qui est l’actuel propriétaire de ce terrain.L’HOMME DU PUITS.Mais enfin.LE VISITEUR DU SOIR.Je sais, je sais ce que vous allez me dire.j’y ai pensé moi-même.je suis allé à la police.L’HOMME DU PUITS.Et alors? LE VISITEUR DU SOIR.Au commissariat, ils m’ont demandé si c’était pour un vol ou un crime.J’ai dit: «Non, il s’agit d’un accident stupide».Monsieur, tous les accidents sont stupides, m’a répondu un flic.Finalement, ils m’ont conseillé d’aller voir les pompiers.Autrement dit, ils m’ont envoyé promener.poliment.Qu’est-ce que vous-voulez?Ils sont débordés ! L’HOMME DU PUITS.Et qu’est-ce qu’ils vous ont dit, les pompiers?LE VISITEUR DU SOIR.Ils ont voulu savoir s’il s’agissait d’un feu de cheminée.J’ai dû leur expliquer qu’il ne s’agissait pas d’une cheminée, mais d’un puits.Alors, ils m’ont demandé s’il y avait du feu dans votre puits.L’HOMME DU PUITS.Du feu !.du feu dans un puits ! C’est le comble ! Ce sont des pompiers de l’opéra bouffe.Je ne sais pas quoi vous dire ! LE VISITEUR DU SOIR.Je comprends !.je vous comprends ! L’HOMME DU PUITS, angoissé.Mais vous n’allez quand même pas me laisser tomber! LE VISITEUR DU SOIR.Calmez-vous ! Bien sûr que non.D’ailleurs, je ne vois pas comment je pourrais le faire.De toute évidence, vous ne pouvez pas tomber plus bas, mais trêve de plaisanterie, si ___________________________________________________61 vous voulez que je vous aide, il serait préférable que j’en sache un peu plus sur vous.Vous pouvez tout me dire.Considérez-moi comme un ami qui vous veut du bien.L’HOMME DU PUITS.Merci, mille fois merci ! Mais que voulez-vous savoir sur moi?LE VISITEUR DU SOIR.D’abord : votre nom, votre adresse et votre profession.L’HOMME DU PUITS.En somme, mon état civil.Ah ! ah ! cela me rappelle des souvenirs pas très agréables.LE VISITEUR DU SOIR.Ne craignez rien!.Je travaille dans une banque.La discrétion cela me connaît et je n’ai rien à voir avec la police.L’HOMME DU PUITS.Et moi, je n’ai rien à cacher, mais il ne s’agit pas de cela.Ce qui m’embête c’est que mon état civil n’est pas très orthodoxe.Enfin, si vous voulez.je m’appelle Michel Célegin.LE VISITEUR DU SOIR.Vous avez un drôle de nom ! Vous n’êtes pas d’ici?Vous êtes de quel pays ?L’HOMME DU PUITS.Laissez ça.Je suis d’ailleurs et de nulle part ! - LE VISITEUR DU SOIR.Bon ! bon ! je n’insiste pas et votre adresse?L’HOMME DU PUITS.Mon adresse.mon adresse.je ne sais pas quoi vous dire.Autrefois, c’était au 3 rue Bardinet.Maintenant, celle du chantier.Cela s’appelle avoir un domicile fixe, n’est-ce pas?.un peu trop fixe,.ha, ha ! (un petit rire nerveux).Par contre sans profession fixe.LE VISITEUR DU SOIR.C’est vrai, ce n’est pas très orthodoxe, mais enfin, vous devez en avoir un métier, même les chômeurs en ont un.L’HOMME DU PUITS.Vous savez comme on dit: trente-six métiers, trente-six misères.C’est précisément mon cas.Oui, j’ai été laveur de vitres, ouvrier dans un chantier de monuments funéraires, danseur mondain et j’en passe.J’ai même commencé des études sérieuses, mais je les ai abandonnées.faute de moyens matériels.ou intellectuels.qui sait?LE VISITEUR DU SOIR.Vous vous perdez sans cesse dans les détails.Ça ne m’étonne pas que vous n’ayez pas terminé vos études.Je vous demande votre dernière occupation?L’HOMME DU PUITS.Technicien au laboratoire de Physique à l’École Polytechnique, mais je vous ai prévenu, avec moi, ce n’est jamais simple.Plus j’essaie de ressembler à tout le monde, plus je me singularise.Disons que je suis un touche-à-tout ou alors, pourquoi vous le cacher puisque vous tenez à le savoir: je suis écrivain ! LE VISITEUR DU SOIR, très surpris.Vous seriez écrivain?L’HOMME DU PUITS.Pourquoi pas ?LE VISITEUR DU SOIR.Ah ! Mais c’est magnifique ! Je n’ai encore jamais rencontré un écrivain en chair et en os.Je les imaginais toujours étranges, presque comme des êtres venant d’un autre monde.Peut-être à cause de leurs photos.L’HOMME DU PUITS.De leurs photos?LE VISITEUR DU SOIR.Oui, sur les photos ils ont toujours l’air si intelligents, avec leur regard qui vous transperce.On dirait que rien ne leur échappe.Ne soyez pas vexé, mais vous.vous ne ressemblez pas à un écrivain.Évidemment, cela ne veut rien dire.Donc vous avez écrit au moins un best-seller?L’HOMME DU PUITS.Que Dieu m’en garde! Je déteste les best-sellers.LE VISITEUR DU SOIR.Vous détestez les best-sellers ! Est-ce parce que vous n’en avez jamais écrit un?Vous n’êtes, peut-être, pas un vrai écrivain ? 64 L’HOMME DU PUITS.Quoi que je vous dise, vous allez croire que je suis envieux, aigri.Alors, à quoi bon discuter?Libre à vous de penser ce que vous voulez.LE VISITEUR DU SOIR.Au fond, je n’aurais pas dû vous poser cette question.Si vous aviez écrit un best-seller, vous ne seriez certainement pas au fond d’un trou ! L’HOMME DU PUITS.Votre opinion ne m’intéresse pas, mais je vous en supplie, ne me parlez plus du trou.Vous dites cela exprès, par méchanceté ! LE VISITEUR DU SOIR.Pas du tout, pas du tout, j’ai seulement lu dans un magasin l’histoire d’un homme qui a écrit la vie d’une femme très riche.Le livre est devenu un best-seller.Il s’est vendu tellement bien que son auteur est devenu riche à son tour.Peut-être que maintenant un deuxième homme pourrait écrire l’histoire du premier afin de devenir lui-même riche et ainsi de suite.Qui sait si l’humanité tout entière ne pourrait pas devenir ainsi riche grâce aux best-sellers?Une idée originale, n’est-ce pas?L’HOMME DU PUITS.Taisez-vous! taisez-vous! Vous m’énervez.Vous ne connaissez rien en littérature.LE VISITEUR DU SOIR.Je n’ai jamais dit le contraire, mais vous, qui prétendez vous y connaître, qu’avez-vous écrit?i 65 L’HOMME DU PUITS.Premièrement, vous inventez! Je n’ai jamais prétendu connaître grand’chose en littérature.C’est justement pour cela que j’écris; ceux qui ont lu tous les livres n’écrivent plus rien.Deuxièmement, je n’ai rien écrit ou presque.LE VISITEUR DU SOIR.Donc, j’avais raison, vous n’êtes pas un vrai écrivain ! L’HOMME DU PUITS.C’est possible.En tout cas, j’ai écrit, mais je n’ai rien publié.Les éditeurs qui publient des auteurs vivant dans un puits, ne courent pas les rues.N’empêche : on peut être auteur sans être écrivain et l’inverse.On est écrivain par tempérament.Le reste ne compte pas.Tenez, ma tante était écrivain, mais si quelqu’un lui avait proposé de mettre sur le papier ce qu’elle racontait, elle lui aurait ri au nez.LE VISITEUR DU SOIR.Vous avez du bagout.Bien que vous ne soyez pas un vrai écrivain, je commence à vous trouver intéressant.Moi, à la banque, je m’ennuie souvent.Cela s’explique: toute la journée des nombres.des chiffres.Tandis que vous, vous laissez libre cours à votre imagination.Ça doit être passionnant! Et vous devez certainement connaître l’orthographe et la grammaire.L’HOMME DU PUITS.Malheureusement assez mal, mais ce n’est pas très grave; du moins je le pense.J’écris avec un peu d’imagination et avec beaucoup de rage.Je suis un écrivain enragé. LE VISITEUR DU SOUL Vous êtes un écrivain engagé?L’HOMME DU PUITS.J’ai dit enragé, mais ça revient au même.LE VISITEUR DU SOIR.Pourquoi êtes-vous enragé?L’HOMME DU PUITS.Je ne sais pas exactement.Peut-être à cause du trop-plein de ma mémoire.Certains jours, elle me cause une vive douleur dans le lobe droit de mon cerveau.J’ai alors l’impression que ma tête va éclater.Ah! si je pouvais raconter ou écrire toutes ces histoires qui me hantent je serais certainement soulagé.LE VISITEUR DU SOIR.Mais ce n’est toujours pas une raison pour être enragé.L’HOMME DU PUITS.Oh! que si! Pendant que j’hiberne ici comme une marmotte, le temps passe et ma mémoire fléchit chaque jour davantage.Déjà certaines images sont irrévocablement perdues et certains visages sans nom me hantent.Or, il s’agissait d’êtres en chair et en os, qui avaient aimé, souffert et qui sont morts.D’autres, encore vivants, sont condamnés au silence.Et pendant que ma mémoire dépérit, là-haut les gens s’agitent comme si rien ne s’était passé.Pire, ils lisent un tas de livres insipides qui racontent des histoires sans queue ni tête. 67 LE VISITEUR DU SOIR.Je ne sais pas quoi vous dire.Je crains que tout cela n’existe que dans votre tête.L’HOMME DU PUITS.C’est possible, néanmoins cela existe.LE VISITEUR DU SOIR.Ah ! quel homme buté vous êtes ! N’empêche, j’aimerais vous aider.Si vous me confiiez la clé de votre logement, je pourrais peut-être aller chercher vos manuscrits et, qui sait, vous trouver un éditeur.L’HOMME DU PUITS.Je n’y avais pas pensé, mais cela me paraît une excellente idée ! LE VISITEUR DU SOIR.Cela vous permettrait, peut-être, de sortir de là très rapidement?On ne sait jamais.L’HOMME DU PUITS.J’accepte.Voilà la clé de mon logement {il lance un trousseau de clés hors du puits).N’oubliez pas: c’est au 3 rue Bardinet, premier étage, porte à gauche.Dans le couloir, il y a une armoire de cuisine.En bas à droite vous trouverez un paquet de manuscrits.Je serais évidemment ravi si vous réussissiez à dénicher un éditeur.LE VISITEUR DU SOIR.Avez-vous une prédilection pour l’un d’eux en particulier? L’HOMME DU PUITS.68 Non, mais j’ai pensé quand même à Malligard.LE VISITEUR DU SOIR.Vous êtes prétentieux.L’HOMME DU PUITS.Pourquoi s’il vous plaît?LE VISITEUR DU SOIR.Ne jouez pas la comédie.J’ai beau ne pas connaître grand’chose en littérature, je sais néanmoins que Malligard publie la plupart des grands écrivains.L’HOMME DU PUITS.Qu’est-ce que cela veut dire un grand écrivain?Et si certains de ces écrivains n’étaient pas vraiment grands?Et si j’étais un grand écrivain?Pourquoi pas?Tous les grands écrivains ont commencé par être des écrivains inconnus.Je plaisante, bien entendu, mais supposons seulement que je sois un écrivain authentique, je veux dire un de ceux qui écrivent avec leur sang.LE VISITEUR DU SOIR.Vous avez des goûts morbides.Pourquoi écrire avec son sang quand on peut le faire avec un simple stylo à bille?L’HOMME DU PUITS, (à mi-voix).Quel idiot! {et reprenant à voix haute).Laissez-moi terminer!.je dis donc pourquoi alors ne pourrais-je pas essayer d’être publié chez Malligard?Qu’est-ce que je risque?Qu’il me refuse?Cela me ferait presque autant plaisir qu’une acceptation.Les échecs sont ma drogue. 69 LE VISITEUR DU SOIR.Vous êtes un mégalomane fou ! Il n’y a pas d’autre mot.L’HOMME DU PUITS.Remarquez: tous les mégalomanes le sont.Le contraire n’est pas vrai, mais il est possible que vous ayez raison, du moins en ce qui me concerne — encore que je sois plutôt du genre micromane — comme il est possible que je sois tout simplement un écrivain.Le plus terrible est que personne ne peut trancher, ni moi ni les lecteurs de chez Malligard.Combien de fois se sont-ils trompés en refusant d’accepter un écrivain dans leur écurie pour, ensuite, le regretter amèrement.LE VISITEUR DU SOIR.Les écrivains ne sont quand même pas des chevaux de course ! L’HOMME DU PUITS.Bien sûr que non, mais beaucoup d’éditeurs les voient comme des poulains qui défendent les couleurs de leur écurie.Les éditeurs sont des sortes de turfistes.Leur art consiste à deviner le cheval qui va gagner.C’est un art très difficile car il ne comporte que des exceptions à des règles.qui n’existent pas.LE VISITEUR DU SOIR.Vous avez des idées bizarres.L’HOMME DU PUITS.Quand on vit comme je vis, on ne peut pas en avoir d’autres ! Encore que je me demande même si j’en ai, car il m’arrive de penser un jour exactement le contraire de ce à quoi la veille je croyais dur comme fer.LE VISITEUR DU SOIR.C’est un véritable charabia.Je renonce à y voir clair.Vous m’épuisez avec vos histoires, or demain, je travaille.Vous, vous pouvez faire la grasse matinée, pas moi ! Je vous dis donc bonsoir et à un de ces jours.L’HOMME DU PUITS.Attendez un instant ! Puis-je à mon tour vous poser une question?LE VISITEUR DU SOIR.Allez-y, mais dépêchez vous ! Je suis pressé.L’HOMME DU PUITS.Qui êtes-vous ?LE VISITEUR DU SOIR, riant.On dirait que vous avez de l’instruction.L’HOMME DU PUITS.Pourquoi ?LE VISITEUR DU SOIR.Qui êtes-vous?D’où venez-vous?Où allez-vous?En voilà des questions ! L’HOMME DU PUITS.Non! non, la philosophie ne m’intéresse pas.Quand on vit au fond d’un puits on ne se soucie pas des grandes questions.Je vous demande simplement qui vous êtes? LE VISITEUR DU SOIR.71 Je savais que vous alliez me demander cela.Quelle importance?Je suis un passant, un simple passant.Je vous ai déjà dit un ami qui vous veut du bien .La preuve: je ne vous laisserai pas tomber même si parfois vous m’agacez.Dès demain, je vais réfléchir aux moyens de vous faire sortir de là, c’est-à-dire d’ici.À bientôt, à très bientôt ! (il se sauve en courant).DEUXIÈME MONOLOGUE Les étoiles scintillent sur un ciel très clair.L'homme du puits est couché et regarde le firmament.L'horloge frappe gravement 11 heures.L’HOMME DU PUITS.Ce ciel est un véritable gouffre.Il m’arrive de penser qu’il pourrait m’aspirer, me faire quitter aussi bien le puits que la terre.Je deviendrais ainsi l’éternel voyageur de l’univers, parcourant des milliards d’années-lumière et revenant sans cesse au point de départ car, d’après les hommes de science, l’espace serait courbe.J’atteindrais peut-être ainsi ce lointain et mystérieux point où les sciences et la poésie se rejoignent pour n’être plus qu’une seule et même chose.Je suis un astronome raté.Pour tout instrument, je ne dispose que d’un tube vide braqué en permanence sur une infime partie du ciel.Les étoiles la traversent en une dizaine de minutes.Du moins, je le pense, car je ne possède pas de montre.Privé du temps, je suis incapable de m’orienter dans l’espace.Seul le soleil me donne une vague idée des quatre points cardinaux.Malgré tout, j’ai . la prétention d’observer l’univers.Qui sait si les dieux ne m’ont pas condammé à vivre au fond de ce puits pour me punir de ma présomption?Pourtant, il m’arrive de penser que mon salut viendra du ciel.Une nuit, à la fin d’un été, j’étais couché sur le dos et regardais les astres glisser lentement d’un bord du puits à l’autre.Tout à coup, j’ai vu une étoile filante traverser, en un éclair, l’objectif de mon téléscope.Hélas ! ému par ce miracle, j’avais oublié de formuler un vœu.Après coup, j’ai pensé à la probabilité, infiniment petite, d’un tel événement.Les étoiles filantes sont déjà si rares ! Moi, je ne vois qu’une infime parcelle de ce ciel immense et c’était justement elle qu’un de ces corps célestes venait de traverser.Cela ne pouvait pas être un simple hasard.La Providence me faisait signe de garder espoir.Et que la nuit suivante le ciel fût couvert n’y changeait rien.ma rétine avait gardé, pour longtemps, la trace d’une étoile filante.La voix de l’homme dans le puits devient de plus en plus faible et il finit par s’endormir.II reste immobile.Alors les variations de la lumière et les effets sonores doivent suggérer les jours qui s’écoulent.Le ciel passera alternativement, et plusieurs fois, de la lumière du jour à l’obscurité de la nuit.Pendant cette dernière, seules les étoiles scintilleront sur le firmament.L’horloge sonnera des heures, d’abord lentement, puis en accélérant de façon à suggérer la fuite du temps.Enfin, les coups de l’horloge deviendront de nouveau plus espacés.C’est le crépuscule.Après un septième coup, l’homme du puits se lève lentement et tourne en rond en bougonnant. 73 TROISIÈME VISITE L’HOMME DU PUITS.II se fait tard.Il ne viendra plus.Il ne viendra peut-être jamais.J’avais tort d’espérer.Il n’y a pas de doute: l’espoir est ma maladie mortelle.Seule la mort peut m’en guérir.On entend le bruit des planches et l'homme dans le puits sursaute.Le visiteur du soir apparaît.LE VISITEUR DU SOIR.Bonsoir, mon ami ! Comment ça va?L’HOMME DU PUITS.Bah ! Comment voulez-vous que ça aille quand on est au fond d’un puits ?LE VISITEUR DU SOIR.La déprime?Je comprends.je comprends.Mais ne vous l’ai-je pas dit: je ne vous laisserai pas tomber, devrais-je remuer ciel et terre pour vous sortir de ce puits.L’HOMME DU PUITS.Laissez le ciel à ses mystères.(Après un bref silence).Remuez surtout la terre et les hommes.Voyez-vous, avant votre première apparition, certes je n’avais pas cessé d’espérer, mais je m’étais presque habitué à ma situation, tandis que depuis.depuis que vous êtes venu pour la première fois, je ne tiens, pour ainsi dire, plus en place, je piaffe d’impatience et je dors très mal.Dans mes rêves, je me vois déjà là-haut.Ce n’est pas facile ! ¦ 74 LE VISITEUR DU SOIR.Ça va aller, vous verrez, mon vieux.Regardez la belle journée que nous avons eue aujourd’hui.cette profusion de couleurs d’automne.ces enfants qui ramassent les châtaignes dans le parc.cette abondance de fruits au marché, tout cela devrait vous inciter à un peu plus d’optimisme ! L’HOMME DU PUITS.Ah ! non ! Vous vous payez ma tête.Qu’est-ce que je vois, du fond de ce puits, de toutes ces merveilles?Une pauvre feuille jaune qui de temps en temps tombe et que je regarde longtemps avant de la manger car je manque de vitamines.Et vous me parlez d’une belle journée d’automne ! Arrêtez ce jeu cruel, je vous en supplie ! LE VISITEUR DU SOIR.Bon ! Bon ! Ne soyez pas intraitable.C’est vrai, vous ne pouvez pas jouir pleinement de tout ça, mais si vous étiez un écrivain authentique et un artiste, comme vous le prétendez, une seule feuille vous suffirait pour imaginer la beauté du monde.L’HOMME DU PUITS.C’est facile à dire, mais dans ma situation.LE VISITEUR DU SOIR.Mais si, mais si ! Remarquez, je sais ce qui vous tracasse.Seulement, vous oubliez: j’ai mes propres obligations.Je ne peux quand même pas me consacrer uniquement à vous.Tout le monde a des problèmes.Pas les mêmes, bien entendu, mais enfin à chacun son lot.Ce qui me vexe le plus c’est que vous me faites des reproches juste au 75 moment où je vous apporte beaucoup de nouvelles intéressantes.L’HOMME DU PUITS.Je suis curieux de les connaître ! LE VISITEUR DU SOIR.Vous ne serez pas déçu ! Mais par quel bout commencer?Bon ! premièrement, je suis allé rue Bardinet.Je vous apporte votre courrier.La boîte aux lettres était pleine et le facteur avait glissé d’autres plis sous la porte.Tenez! (il jette un paquet de lettres dans le puits.L'autre les attrape avec empressement et commence à les déchirer et à les regarder).LE VISITEUR DU SOIR.Attendez ! Vous aurez tout votre temps pour les lire.Écoutez-moi d’abord ! Qu’est-ce que je voulais dire?Ah ! oui, j’ai retrouvé vos manuscrits.Vous êtes graphomane.Je ne m’attendais pas à en trouver autant, mais il faut d’abord que je vous raconte ma démarche en votre faveur.J’en ai eu assez de courir d’un sous-fifre à l’autre et je suis allé voir notre député en personne.Je lui ai dit : Monsieur le député, il est inadmissible qu’en cette fin de siècle notre société laisse un authentique artiste pourrir au fond d’un puits ! L’HOMME DU PUITS.Et que vous a-t-il répondu?LE VISITEUR DU SOIR.Il a pouffé de rire.Ensuite, il m’a dit: mais ce n’est pas un artiste, c’est un Diogène ! J’ai dû lui expliquer que vous n’étiez pas philosophe et que vous n’habitiez pas dans un tonneau, mais dans un puits.L’HOMME DU PUITS.Et alors?LE VISITEUR DU SOIR.Alors, il m’a dit, plein d’admiration: «Mais cet homme est tout simplement génial.Avec ce truc publicitaire, ses livres se vendront comme des petits pains.» Malheureusement, Monsieur le député a été très déçu d’apprendre que vous n’aviez encore rien publié.L’HOMME DU PUITS.Mais est-ce que vous lui avez expliqué qu’il s’agissait d’un accident?LE VISITEUR DU SOIR.Je lui ai tout expliqué.Il a trouvé votre aventure extraordinaire.Illico, il a donné plusieurs coups de téléphone.Renseignements pris, votre cas n’est pas de son ressort.Finalement, il pense que le mieux est de s’adresser aux pompiers.L’HOMME DU PUITS, {très découragé).Ah ! non ! Encore les pompiers ! Alors on tourne en rond ! LE VISITEUR DU SOIR.Si j’ose dire, dans votre situation c’est tout à fait naturel ; mais attendez, il ne faut pas se décourager tout de suite.J’ai d’autres nouvelles pour vous.L’HOMME DU PUITS, {résigné).Je vous écoute. 77 LE VISITEUR DU SOIR.J’ai retrouvé vos manuscrits et je me suis permis d’y jeter un petit coup d’œil.A propos, je voulais vous demander: qu’est-ce que cela veut dire les cataphiles ?L’HOMME DU PUITS.Les cataphiles sont ceux qui aiment explorer les galeries souterraines de toutes sortes.C’est un mot inventé par un philosophe qui a une prédilection pour les êtres souterrains.LE VISITEUR DU SOIR.J’ai remis votre récit Les Cataphiles à Malligard, j’ai confié Lût confession d’un soldat inconnu à Michel Aubin et Klingenthall à Lavoie.Pour simplifier les choses, je me suis présenté comme votre agent littéraire.J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient.L’HOMME DU PUITS.Pas du tout.Au contraire, vous avez bien fait.Quand aurez-vous la réponse?LE VISITEUR DU SOIR.D’ici quelques semaines.J’ai insisté pour avoir une réponse rapidement, mais on ne m’a rien promis.Il semble que les éditeurs soient littéralement submergés de manuscrits.En cette fin de siècle, tout le monde s’est mis à l’écriture.Que voulez-vous, l’alphabétisation se propage à une vitesse effrayante.L’HOMME DU PUITS.Alors, je n’ai pas beaucoup de chances. LE VISITEUR DU SOIR.On ne sait jamais.Il existe des milliers d’éditeurs.Il suffit de tomber sur le bon (l’horloge sonne dix coups pendant qu ’ils parlent).Oh ! là ! là !.déjà dix heures (regardant sa montre gousset).Vous m’evcuserez mon ami, mais moi demain, je travaille.Dès que j’aurai des nouvelles d’un éditeur, je viendrai vous voir.En attendant, vous aurez de quoi vous amuser en lisant votre courrier.L’HOMME DU PUITS.Attendez un instant ! J’aurais à vous demander deux petits services.Premièrement, auriez-vous la gentillesse de passer à l’École Polytechnique et de vous informer avec beaucoup de précautions si je fais encore partie du laboratoire du professeur Lavigne.Je tiens beaucoup à le savoir.Ce n’est pas tellement la question de mon salaire qui me tracasse, mais.je ne sais pas comment vous expliquer.c’est une longue histoire.enfin, sachez que j’ai passé six années heureuses dans ce laboratoire.Deuxièmement, pourriez-vous m’apporter la prochaine fois un petit morceau de Cantal.Ce n’est pas que j’aie tellement faim, mais ce fromage est mon péché mignon.LE VISITEUR DU SOIR.Aucun problème, mon vieux.Je suis heureux de pouvoir faire quelque chose pour vous.Bonne nuit et à très bientôt ! 79 TROISIÈME MONOLOGUE Resté seul, l'homme du puits s'assied de façon à pouvoir lire son courrier à la lumière du lampadaire.Il commence à éplucher la pile de lettres et à froisser et à jeter autour de lui celles qui sont sans importance.L’HOMME DU PUITS.Facture.facture.premier avertissement.deuxième avertissement .dernier avertissement.comme c’est drôle! Ils peuvent toujours me couper l’eau, l’électricité et le gaz, je n’en serai pas plus malheureux ! Vivre dans un puits a quand même certains avantages.Et si quelqu’un veut que je le paie, il n’a qu’à me sortir d’abord d’ici.En décachetant une nouvelle lettre.L’Alliance des anciens étudiants, Cité de la fraternité.Qu’est-ce qu’ils me veulent ceux-là?«Vous avez bien voulu vous inscrire parmi nos membres.» Mais je ne me suis jamais inscrit.Qui a pu donner mon adresse ?(continue la lecture) «Le moment est venu de nous envoyer votre cotisation.nous avons entrepris une œuvre de longue haleine.Les difficultés inattendues rencontrées au cours de l’année dernière ne doivent pas nous détourner de la poursuite de notre objectif qui est de réunir dans notre association tous les anciens étudiants de la Cité de la fraternité.Elles ne doivent pas non plus occulter les résultats positifs déjà obtenus dont vous trouverez le rappel dans le numéro du Bulletin en cours de distribution.Nous vous demandons donc de nous renouveler votre confiance et vous en remercions à l’avance.» Bêtise ! (il déchire la lettre et en ouvre une nouvelle qu ’il se met à lire).« Cher Monsieur et cher camarade, A l’occasion du cinquantième anniversaire de la fondation de la Maison des provinces, l’association des anciens étudiants de la Cité de la fraternité et en particulier les anciens résidents de la Maison des provinces ont le plaisir de vous inviter au banquet qui aura lieu au grand salon de la Maison Internationale.À cette occasion notre ami et camarade Roland de Bellefleurs, avocat et membre du conseil d’Etat, prononcera une conférence : Les meilleures années de notre vie et Vidéal de la Cité de la fraternité.Nous serons ravis de vous accueillir à cette occasion et vous prions de croire, cher Ancien, à nos sentiments cordialement dévoués.Paul Duvage P.S.Prière d’envoyer le chèque pour les frais du banquet au secrétariat de VAssociation des anciens de la Cité de la fraternité.» (L’homme du puits se lève et commence à tourner en rond en proie à une agitation que son monologue, un peu confus, reflète).Qui a pu donner mon adresse à ces gens-là?Comment?Comment est-ce possible?C’est une plaisanterie.C’est une farce cruelle ou tout simplement de l’inconscience.Mais alors, ils ne consultent donc jamais les archives ou tout simplement les archives n’existent pas.Quel intérêt y a-t-il à garder pendant quarante ans les dossiers des anciens étudiants?Une fois les études terminées, les jeunes gens rentrent chez eux, trouvent un poste, s’embourgeoisent tranquillement et commencent à s’ennuyer. 81 Alors ils inventent des associations pour se remémorer leur jeunesse et se retrouver entre gens arrivés.Mais je n’ai rien à voir avec ces gens-là.Je suis resté à la Maison des provinces à peine un an et on m’en a vidé comme un malotru.J’avais faim.Les derniers jours du mois, j’attendais devant le restaurant universitaire pour taper les copains d’un ticket de repas.Dans cette Cité de la fraternité, j’étais un faux étudiant dissimulant péniblement mon exil et ma misère, apprenant mal, l’esprit tou-jour rivé à mes années de guerre, gardant perpétuellement dans les yeux le reflet des flammes et dans les oreilles le cri rauque jeté par la victime innocente à la face du peloton d’exécution: Vive la Liberté! Au milieu de cette joyeuse jeunesse, je portais un lourd secret: j’étais celui à qui on avait volé la sienne.Finalement, on m’avait mis à la porte.J’avais échoué à mon examen.Le règlement était strict: les étudiants qui n’avaient pas réussi la première année ne pouvaient pas rester à la Cité de la fraternité.Le directeur a été formel.Un grand chimiste.Je n’ai rien dit, j’ai fait mon baluchon et je suis parti.On m’a vidé comme un malotru.Au fond, c’était juste.Je n’étais pas vraiment étudiant; j’étais exilé.Je ne suis pas rentré chez moi.Je n’avais pas de chez moi.J’ai traîné ma bosse ailleurs.Enfin, je me demande si mon véritable chez-moi n’est pas précisément au fond de ce puits?Non! même si je le pouvais, je n’irais pas à ce banquet.Je déteste les beaux discours, les réunions mondaines, les hommes arrivés.Je suis un aigri, un raté, et j’entends le rester.{Après un silence et sur un ton plus conciliant). 82 Enfin, je ne peux pas les blâmer.Notre dignité, notre seul bien, les empêchait de voir notre dèche.QUATRIÈME VISITE (Comme précédemment, c'est le crépuscule et, après le bruit habituel de planches, le visiteur du soir apparaît).LE VISITEUR DU SOIR.Bonsoir, mon vieux ! Il commence à faire frisquet.Je m’inquiétais pour vous.Dans quelques jours, nous serons en novembre.Heureusement, vous sortirez bien avant l’hiver.L’HOMME DU PUITS.J’aimerais beaucoup, car vous m’avez redonné le goût de la littérature.Je rêve de retourner chez moi, de m’installer tous les soirs devant une lampe en opaline verte et d’écrire des heures entières.LE VISITEUR DU SOIR.Cet abat-jour en opaline verte est une véritable obsession chez vous.L’HOMME DU PUITS.Pourquoi ?LE VISITEUR DU SOIR.Comment?Vous ne vous rappelez donc pas ce que vous avez écrit?L’HOMME DU PUITS.Non, je ne vois pas ce que vous voulez dire.i ¦ 83 LE VISITEUR DU SOIR.Mais c’est dans les Sept roses pour une boulangère.Vous rappelez-vous le moment où l’homme au complet marron monte la colline de Meudon et voit une fenêtre derrière laquelle un inconnu écrit à la lumière d’une lampe en opaline verte?L’HOMME DU PUITS.Vous avez donc lu ce récit?LE VISITEUR DU SOIR.Bien sûr! J’ai lu plusieurs de vos manuscrits.L’HOMME DU PUITS.Et comment les avez- vous trouvés?LE VISITEUR DU SOIR.Pour être franc, bizarres.En général, vous commencez bien, mais souvent ça se termine en queue de poisson.Je ne sais pas.quand je lis un best-seller je comprends tout.Là on vous dit clairement ce qui se passe: Il épaule sa carabine, il vise, il tire et pouf! le bonhomme s’écroule mort ou alors le tireur a raté la cible et la victime s’en sort indemne.C’est l’un ou c’est l’autre.Chez vous on ne sait jamais comment cela s’est vraiment terminé.D’ailleurs, on tue très peu dans vos histoires.C’est peut-être précisément pour cela que vous n’écrirez jamais un best-seller.Remarquez, je ne veux pas vous décourager.Il y a quand même des choses qui ne sont pas trop mal.Il ne faudra pas lâcher.L’HOMME DU PUITS.Lâcher quoi ?a L’HOMME DU PUITS.Mais l’écriture.L’HOMME DU PUITS.Vous croyez?(sceptique).Mais je change complètement le sujet : Avez-vous eu le temps d’aller à l’École Polytechnique?Quelles sont les nouvelles des éditeurs?Vous savez que tout cela m’intéresse énormément.De plus en plus, je commence à croire que c’est la seule façon de m’en sortir.LE VISITEUR DU SOIR.Rassurez-vous.À l’École Polytechnique, tout est réglé.J’ai vu personnellement le professeur Lavigne.Il m’a dit de ne pas vous inquiéter et de prendre votre temps.Lui, comme tous les chercheurs, comprend votre situation et vous souhaite bonne chance.D’après lui, la poursuite des recherches sur les cristaux ne pâtira nullement du fait de votre absence.Des gens vraiment très chics.L’HOMME DU PUITS.Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous me soulagez.Justement cette nuit j’ai eu un cauchemar.Je rêvais de mon retour au laboratoire.Autour de moi se tissait un invisible réseau d’hostilité.Je comprenais très bien pourquoi.Tous ces chercheurs, thésards et scientifiques se rendaient compte, d’ailleurs avec raison, que j’étais un imposteur.Par leur comportement, ils me faisaient comprendre qu’il était temps que je débarrasse le plancher.Je me sentais comme un intrus et je m’attendais à recevoir à chaque instant une lettre de congédiement.Pourtant j’aimais bien ces cristaux de sulfure de cadmium.Si je pou- « 85 vais ne pas me disperser, ne pas penser sans arrêt à l’écriture, j’aurais volontiers passé ma vie à étudier la physique.Quel martyre n’ai-je pas souffert à tromper ces hommes loyaux.Quand je me suis réveillé, je me suis dit que si jamais je sortais de ce puits, j’irais leur dire la vérité et donnerais ma démission, devrais-je crever de faim.LE VISITEUR DU SOIR.Comme vous êtes cérébral ! Vous n’arrêtez pas de penser, d’inventer des choses qui le plus souvent n’ont aucune existence réelle.Je me demande si ce n’est pas la véritable cause de votre chute dans ce puits.Dommage seulement que votre cerveau tourne en rond.L’HOMME DU PUITS.Pour une fois, je vous donne raison.Il s’est emballé et il tourne de plus en plus vite.Mais quoi de plus normal dans ma situation?Comme un maelstrom, il m’entraîne vers l’abîme.Certaines nuits, dans mes rêves, je vois le fond du puits se dérober sous mes pieds.Je commence alors une chute sans fin vers le magma en fusion.LE VISITEUR DU SOIR.Bon ! il ne faut quand même pas exagérer.Tout n’est pas aussi noir en ce monde que vous avez tendance à vous l’imaginer.La preuve, cette lettre que je vous apporte de Malligard.Je me suis permis de la lire.Ne suis-je pas, en quelque sorte, votre agent littéraire?L’HOMME DU PUITS.Oui ! bien sûr ! Mais qu’attendez-vous pour me la lire? 86 LE VISITEUR DU SOIR, sort de sa poche une lettre déjà ouverte et commence à lire.«Monsieur, Nous vous remercions de nous avoir communiqué le manuscrit de votre ouvrage Les Cataphiles dont nous avons pris connaissance avec grande attention.Ce récit habile, souvent ingénieux, correctement écrit, où les péripéties s’enchaînent bien, et qui se place à mi-chemin entre la politique et le fantastique nous est apparu tout à fait digne d’intérêt, mais il ne renouvelle pas, à notre sens, un thème maintenant connu, et ne parvient pas à donner une portée originale à la mise en cause d’une certaine société.Ses qualités littéraires ne sont, en effet, pas suffisantes pour s’imposer par rapport aux témoignages déjà publiés sur ce sujet.En outre, nos lecteurs vous reprochent un certain aspect didactique de votre récit.Nous n’avons donc pas jugé possible de retenir votre livre pour notre programme.Avec mes regrets, je vous prie de croire,.» L’HOMME DU PUITS.Ah ! je le savais.je le savais dès la première phrase.LE VISITEUR DU SOIR.Il y a quand même des choses que vous ne savez pas.L’HOMME DU PUITS.Par exemple?LE VISITEUR DU SOIR.Que vous aviez, dans le comité de lecture, deux ardents défenseurs de votre manuscrit.I ¦ 87 L’HOMME DU PUITS.Qui sont ces fous?LE VISITEUR DU SOIR.Roger Caillot et Raymond Knot.L’HOMME DU PUITS.Je suis navré, mais je n’ai jamais entendu parler d’eux.Vous savez, moi, je ne suis pas très érudit.LE VISITEUR DU SOIR.N’empêche, pour un écrivain, vous manquez singulièrement de culture.Renseignements pris, le premier était un esprit clairvoyant.Il semblerait que la lecture de ses œuvres vous rend un homme plus intelligent; du moins c’est ce qu’on dit.Quant au second sa réputation d’écrivain n’est plus à faire depuis longtemps.L’HOMME DU PUITS.Ah ! quel ignorant je suis ! LE VISITEUR DU SOIR.Et je peux vous dire aussi que vous n’avez pas de chance.L’HOMME DU PUITS.Dans ma situation, cela me paraît tout à fait naturel.LE VISITEUR DU SOIR.Non, vous ne comprenez pas ce que je veux dire.Roger Caillot et Raymond Knot sont morts tous les deux en l’espace de quelques semaines.¦ L’HOMME DU PUITS.Ah ! vous dites morts ! {après un petit silence).Bizarre ! oui et non ! Je ne serais pas étonné d’apprendre que c’est à cause de moi.Je porte la guigne.Je suis curieux de savoir ce qu’ils écrivaient.Si vous pouviez me procurer quelques-uns de leurs livres, je vous serais reconnaissant.LE VISITEUR DU SOIR.Pourquoi pas?Je vais tâcher d’y penser, mais je continue.Donc, je suis allé aussi chez Lavoie.Leur directeur littéraire vous reproche d’écrire des choses qui se passent ailleurs.Il m’a dit: Klingental, Klingental où cela se trouve-t-il?Ce n’est pas chez nous.Il faut écrire des histoires qui se passent chez nous, pour ainsi dire dans le bistrot, derrière le premier coin de la rue.L’HOMME DU PUITS.Mais qu’est-ce que cette sottise?Si j’écris des histoires d’ici, elles seront d’ailleurs pour des gens qui sont d’ailleurs et si j’écris des histoires d’ailleurs, elles seront d’ici pour les gens qui sont ailleurs, sans parler qu’ailleurs pourrait devenir un jour ici.Avec ces choses là, on ne sait jamais.Il n’y a plus d’ici et d’ailleurs.Cette planète est devenue aussi petite qu’un ballon d’enfant.Et si un écrivain s’obstine à écrire des histoires d’ici, il ne sera jamais lu ailleurs.Vous pouvez lui dire que j’écris des histoires de nulle part, c’est à-dire de partout.Ou plutôt, ne lui dites rien.Ce n’est pas la peine de perdre votre temps.De toute façon, il ne comprendrait rien. 89 LE VISITEUR DU SOIR.Je n’ai aucune intention d’y aller.De toute façon, je ne serai pas capable de lui expliquer votre ici et votre ailleurs.Je n’ai rien compris.Je suis fatigué et demain je travaille.Vous pouvez faire la grasse matinée, pas moi.Je vous dis donc bonsoir et à un de ces jours.Bonsoir.L’HOMME DU PUITS, d'une voix résignée.QUATRIÈME MONOLOGUE Resté seul, l'homme du puits se met à tourner en rond.D'un ton dramatique et véhément il raconte une histoire qui lui tient à cœur.L’HOMME DU PUITS.Personne ne connaîtra donc jamais le destin de mon ami Dimitri.Alors je le raconterai à ce puits.Cette paroi d’acier inoxydable aura plus de pitié pour son destin que tous ces lecteurs professionnels qui ont lu trop de livres, appris trop de choses et qui, installés dans leurs bureaux feutrés, auraient bâillé en lisant son histoire.Un jour, un jour la vérité sortira du puits.Un après-midi d’octobre 1941, Dimitri marchait escorté de soldats ennemis.Il pleuvait.On l’amenait, avec des milliers d’autres, à l’exécution.À la maison, il avait une femme et deux enfants en bas âge.Il ne voulait pas mourir.Alors, il s’était rappelé que sa femme était de la même race que ces soldats qui marchaient à côté de lui, chaussés de courtes bottes noires.Il demanda à parler à un officier et lui expliqua son cas.On le fit sortir des rangs.On l’interrogea.Il eut la vie sauve.Quand la guerre s’acheva, on l’arrêta.On l’accusa d’être encore en vie.On le trouva coupable de n’avoir pas été fusillé et on le condamna à deux ans de prison.Ce n’était pas un grand criminel ni un homme dangereux.Un simple instituteur qui avait survécu au cataclysme.On le laissa rentrer chez lui, en attendant que les prisons dégorgent tous ces pauvres types qui n’avaient pas compris le sens de l’Histoire.L’homme, pris de panique, quitta femme et enfants, passa clandestinement la frontière et se retrouva en exil, ne connaissant aucune langue, n’ayant ni amis ni relations dans le vaste monde, et déjà avancé en âge.Partout il fut généreux, partageant avec ses compagnons d’infortune le pain et le vin.Il se mit à boire.Qui aurait osé le lui reprocher?Il habitait sous les combles d’un hôtel borgne, dans la puanteur des miasmes.Il travaillait dur sur un chantier de chemin de fer.Un jour, il eut assez de cette vie de chien.Il lâcha tout et se fit clochard.Pour être à l’abri de la pluie, il s’installa sur le banc d’une station de métro.Après le dernier train, il transportait ses hardes sur la bouche d’aération de ce même métro si plein de miséricorde pour les gueux.Toute la nuit, elle le réchauffait avec son haleine viciée.Un soir, très tard, Dimitri dormait sur un banc de la station Maubert-Mutualité.Le chef de gare a voulu le réveiller.La dernière rame venait de passer et il était temps que le pauvre homme décampe, mais son cadavre s’écroula, tel un pantin désarticulé.Il s’était endormi pour l’éternité.Ainsi était mort, en exil, mon ami Dimitri.Tous les jours, les clochards meurent dans le métro.Il ne faut pas en faire un drame. 1 91 Je sais ce qu’il faut pour réussir dans les lettres.Le destin de l’homme, il faut l’édulcorer.Sinon, vous allez décourager les âmes sensibles.Et surtout, ces messieurs les lecteurs n’aiment pas le tragique.Des choses légères, badines sont préférables, pour que le lecteur puisse se détendre, s’amuser, mais les sadiques et les pervers trouveront grâce à leurs yeux.Le mal pour le mal, n’est-ce pas un peu l’art pour l’art et l’assassinat ne peut-il être considéré comme un des Beaux-Arts ?Enfin, n’essayez surtout pas de passer un message.Les gens n’aiment pas qu’on les dérange.Pas de ton didactique non plus.Ils savent tout et n’ont donc plus rien à apprendre.Allons ! les beaux esprits, réveillez-vous ! Un jour, peut-être très bientôt, vous marcherez escortés de soldats qui ne seront pas des soldats de plomb.Brusquement le ton change car l'homme du puits a un malaise.Il parle et respire avec difficulté.Il porte sa main gauche au cœur.Simultanément, on entend les battements oppressants de son cœur, d'abord lentement, puis d'une façon à peine supportable.Ah ! mon cœur.mon cœur ! Qu’est-ce qui se passe ?Ma main gauche est pleine de fourmis.Je vais, peut-être, mourir au fond de ce puits.non pas encore.pas encore ! Progressivement le pouls redevient normal.L'homme du puits se couche et s'endort.Au-dessus de lui, la ville somnole avec ses bruits nocturnes.¦ CINQUIÈME VISITE De nouveau, comme précédemment, les effets de lumière et du son doivent donner l’illusion du temps qui passe.Et de nouveau, le bruit des planches et des pas qui s’approchent annoncent le retour du visiteur du soir.LE VISITEUR DU SOIR.Bonsoir! vous n’avez pas l’air en forme?L’HOMME DU PUITS, tenant sa main gauche sur le cœur.Je ne sais pas ce qui se passe.J’ai comme des pincements au cœur et ma main gauche est pleine de fourmis.Je me demande si mon cœur n’est pas en train de flancher?LE VISITEUR DU SOIR, irrité.Mais non !.mais non ! Ce n’est rien.Sachez que, contrairement à ce que les gens pensent, le cœur ne fait jamais mal.C’est un organe dépourvu de nerfs sensoriels.Soyez sans crainte, vous vivrez encore longtemps.L’HOMME DU PUITS.Vous croyez cela?Je ne suis pas sûr.Un nouvel hiver vient tout doucement et je me demande si j’aurais la force de tenir le coup.LE VISITEUR DU SOIR.Il le faut! D’ailleurs, vous savez que les secours s’organisent et que bientôt vous serez parmi nous.i L’HOMME DU PUITS.93 Je sais.je sais, vous me l’avez dit plusieurs fois et je vous suis reconnaissant, mais voyez-vous, j’ai déjà passé tant d’hivers dans la solitude.oh! ça ne vaut pas la peine d’en parler.tenez, cette nuit, j’ai eu un rêve étrange.LE VISITEUR DU SOIR.Des rêves.des rêves.tout le monde a des rêves.Il faut se cramponner à la vie, à la réalité, mon vieux ! Mais si cela vous fait tellement plaisir racontez-moi votre rêve! L’HOMME DANS LE PUITS.Un rêve bizarre.Je ne sais pas si vous allez le comprendre.Je voyais une vaste clairière entourée de pins centenaires et faisant partie d’une forêt seigneuriale.Au milieu de la clairière, envahie par les hautes herbes, se trouvait un petit cimetière.Les pierres tombales dévorées par le lichen semblaient très vieilles.Une tombe ouverte, fraîchement creusée, attendait un voyageur de l’éternité.LE VISITEUR DU SOIR.Il n’est pas très réjouissant votre rêve.Plutôt inquiétant.L’HOMME DU PUITS.Peut-être, mais je lui trouve malgé tout une certaine beauté.Imaginez une clairière au milieu d’un immense parc appartenant à quelque château et tout autour le silence d’un jour d’été.Et la nuit, le chant des cigales, un ciel immense.reposer pour l’éternité dans un tel endroit.je ne sais pas.c’est difficile à expliquer.a ¦ 94 LE VISITEUR DU SOIR.Arrêtez ! Votre rêve est lugubre ! Vous me faites peur.Si je continue à vous écouter je dormirai très mal.Je préfère vous dire au revoir et à très bientôt car la semaine prochaine j’ai rendez-vous avec un lecteur de chez Malligard.Ah ! oui ! tenez, je ne vous ai pas oublié.Vous avez là un morceau de Cantal et la moitié d’une baguette.Bonsoir, mon vieux, et pardonnez-moi de ne pas bavarder plus longtemps avec vous.Je ne me sens vraiment pas d’humeur à écouter vos rêves plutôt sinistres.De toute façon, je viendrai vous voir quand j’aurai des nouvelles d’un éditeur.Allez, bonsoir et tâchez d’avoir des rêves plus gais.En prononçant ces paroles, il jette un petit paquet dans le puits et disparaît.L’HOMME DU PUITS (d’une voix éteinte).Bonsoir.DERNIER MONOLOGUE Resté seul, l’homme du puits prononce, avec emphase, le dernier monologue.Pendant que l’homme raconte comment il sortira du puits, il mime les mouvements d’une araignée remontant la paroi.À ce moment, il porte brusquement sa main gauche à son cœur.Simultanément, on entend, d’abord très lentement, puis de plus en plus fort, les battements de son cœur.Le pouls, très irrégulier s’accélère, ralentit, a plusieurs ratés et finit M par s'arrêter.Après un dernier soubresaut, l'homme meurt.L’HOMME DU PUITS.Je ne suis pas dupe.Depuis la première visite de cet homme, au tréfonds de moi-même, j’ai douté.J’ai accueilli aussi avec scepticisme ses promesses et, si je me suis tu, ce n’est point par jobardise ou par couardise, mais par pudeur; je déteste jouer au sermonneur ou au juge.Je n’ai point besoin de remonter là-haut pour connaître la vérité: sur le chantier abandonné poussent les mauvaises herbes et les enfants l’ont déserté.Au-dessus de ma tête, s’agite et grouille la multitude et si l’homme qui me veut du bien le voulait vraiment, il y a longtemps que j’aurais quitté le fond de ce puits.Seulement le veut-il vraiment?A qui la faute?A lui ?A moi ?Non ! Il ne sert à rien d’implorer la pitié des autres ni de soi-même.C’est dans son cœur ardent que l’homme doit puiser la force de s’en sortir.Rien ne m’empêchera de quitter bientôt mon puits.Je sais, la remontée ne sera pas facile.Le puits est profond, sa paroi en acier inoxydable dure et lisse n’offre point de prises, mais je sortirai.je sortirai.je le jure ! Pour sortir, il me suffit de regarder le monde et d’apprendre.N’ai-je jamais vu une araignée monter allègrement le long d’un mur?Ne pourrais-je pas faire de même le long de la paroi en acier inoxydable?C’est de la folie, je sais, mais l’homme a-t-il jamais créé quelque chose sans un grain de folie?Que je n’aie pas de ventouses aux extrémités de mes membres, comme en ont au bout de leurs pattes certains insectes, ne change rien. Pourquoi ne pourrais-je pas les acquérir à force de volonté et d’exercices acharnés ?Pourquoi ?L’homme n’est-il pas un éternel mutant?Comment rendrai-je mes ventouses collantes ?Je mordrai mes lèvres jusqu’au sang et avec ce liquide rouge et poisseux, je collerai les paumes de mes mains et les plantes de mes pieds aux parois en acier inoxydable.Pas à pas, gauchement, comme le premier spécimen de la nouvelle race d’hommes-araignées, je grimperai jusqu’en haut.Derrière moi resteront les traces sanglantes de mes pattes, mais je sortirai.non pas pour sauver ma vieille carcasse exsangue, mais pour ramener à la lumière du jour mon seul trésor, le souvenir d’hommes au destin estropié.Ah ! le cœur ! Ça recommence.je vais mourir et je n’ai encore rien écrit, rien fait dans ma vie.rien.rien.trop tard.trop tard.LA DERNIÈRE VISITE Les effets du son et de la lumière indiquent que la dernière visite se situe le lendemain à 8 heures.On retrouve le décor inspiré par un tableau de Magritte.LE VISITEUR DU SOIR, accourt tout excité et agitant une lettre.C’est la victoire ! Malligard accepte ! Malligard accepte de vous publier.Bientôt, les gens pourront lire vos élucubrations.Je dis cela en plaisantant.J’ai vu le vieux Malligard en personne.Il me l’a confirmé. 97 (Le visiteur du soir se penche au-dessus du puits, mais l'homme du puits semble dormir.Au loin, on entend le hurlement lugubre d'une ambulance.) Vous dormez déjà! Ce n’est pas le moment! Réveillez-vous ! réveillez-vous ! Vous serez publié chez Malligard ! Il va organiser aussi votre sauvetage.Il me l’a promis.Il connaît de grosses légumes.Vous ne travaillerez plus au labo de Polytechnique.Vous allez vivre de votre plume, comme un coq en pâte.Vous m’entendez?Ce n’est pas le moment de dormir.Êtes-vous sourd ou quoi?(Enfin, avec consternation).Ah ! mais il est peut-être mort.il est mort.il n’y a pas le moindre doute.Que faire avec le cadavre?On ne peut pas quand même le laisser pourrir au fond de ce puits.Ça serait horrible ! Il va falloir prévenir les autorités sanitaires.comme c’est bête!.juste au moment où.Les voix du choeur des soldats dans le Faust de Gounod se mêlent aux accords graves de la marche funèbre de Chopin.Un instant, les deux airs semblent lutter.Finalement, c'est le chœur des soldats qui l'emporte avec force.Rideau I AUTOBIOGRAPHIE OBLIGÉE SUR JULIEN GREEN ET CHAQUE HOMME DANS SA NUIT ¦ 101 AUTOBIOGRAPHIE OBLIGÉE SUR JULIEN GREEN ET CHAQUE HOMME DANS SA NUIT Jean-Claude Brochu Ainsi ces œuvres épousent-elles notre plus secrète histoire, et parler d’elles, c’est parler indirectement de nous.François Mauriac Les propos que voici ont essaimé d’une entrevue enregistrée pour le réseau AM de Radio-Canada dans le cadre d’une émission de son bloc spirituel intitulée Sur les traces d'un maître.Les questions de l’animatrice, Diane Desrosiers, portant sur l’influence de Julien Green sur ma vie, sur mes années d’apprentissage toujours en cours, le lecteur ne s’étonnera donc pas du ton paradoxalement confidentiel de ces lignes, et que je me sois permis ici d’appuyer encore plus sur ce qui institue l’essayiste: la fonction testimoniale.Je dois aussi à la vérité de dire que si j’ai le tort d’être jeune pour aborder de biais «ce que je suis, ce que je souffre et ce qui me fait peur» (Mauriac dans sa préface au Journal de Jean-René Hugue-nin), le réalisateur, Jean-Charles Déziel, voulait bien voir là une justification de son travail.Quant à la prétention, elle est synonyme d’écriture. 102 J’ai découvert l’œuvre de Julien Green à l’adolescence.Dans ce chaos d’où l’être émerge, elle mettait à ma portée un premier point de contact avec la littérature.Prévenu par un maître devant cette œuvre capitale, et animé, comme tous les disciples, par ce que Gide appelle un urgent besoin d’admirer, un roman m’a vite rejoint.J’ai donc lu d’abord Chaque homme dans sa nuit que je reprends par intervalles pour me réconcilier avec la lecture.Il s’agit avant tout de décryptage de soi à cette époque de la vie où l’on cherche à dire je.Cette volonté est assortie d’une tentative de se comprendre comme l’écrit Marguerite Yourcenar: l’emploi de la première personne montre «un être humain faisant face à sa vie, et s’efforçant plus ou moins honnêtement de l’expliquer» (préface au Coup de grâce).Dire je suppose qu’on entrevoit le principe directeur, le projet ou le but de sa vie.M’autorisant de l’attitude de Wilfred, le héros de Chaque homme dans sa nuit, je me suis reconnu, puis affermi par la lecture de ce roman : Lorsqu’il se fut un peu calmé, il tira de sa valise le roman de la veille et se mit à lire près de la fenêtre, mais son attention s’évadait sans cesse de la page, car il ne retrouvait pas son histoire dans ce livre, or c’était son histoire qu’il voulait /./ Il voulait qu’on lui parlât de lui.1 Aussi ai-je laissé le livre parler de moi.Il y est question d’un jeune homme qui doit départager la Vie et «les soins du monde».2 Je l’ai reçu ainsi.Green a répondu, pour l’adolescent que j’étais, au besoin i 103 insatisfait de ses jeunes années: il a brisé la coquille de l’unicité, l’enfer du cercle le plus intime.Les romans et l’autobiographie de Green franchissent les derniers retranchements de la solitude: le désir et la foi.Il (se) raconte pour nous raconter.L’œuvre de Green, c’est la Bouteille à la mer (titre d’un tome de son Journal) qu’il n’a pas reçue lui-même.Avec elle, j’étais moins seul.Voilà pour le premier degré du narcissisme dans la lecture.A un second degré, plus esthétique et plus tardif, la fréquentation de l’œuvre greenienne a débouché sur une réception active des textes littéraires.J’étais frappé par ses phrases bien tournées que le passage au «gueuloir» de Flaubert n’endommageait pas.J’ai commencé alors à lire Green en me répétant : «J’aurais dû écrire cela.» Le processus s’engage à la faveur de certains fragments descriptifs, passages «inachevés» de l’œuvre qui jouent essentiellement sur l’espace intime clos et ouvert, sur la chambre avec fenêtre.Cet espace invariable chez Green s’ordonne autour de l’homme d’étude — le lecteur, par identification — seul avec un livre, les évocations de la mère et de l’autre, la lampe allumée, la fenêtre ouverte, les odeurs émanant du sol après la pluie, le bruissement du vent dans les feuilles: Il est tard.Ma mère dort.La maison est plongée dans le silence et l’air qui vient de la fenêtre ouverte sent les arbres et la terre mouillée.Une averse est tombée tout à l’heure, à grand fracas dans les feuilles des platanes, et la nuit est moins lourde3. 104 Au sens mallarméen du mot, il s’agit à coup sûr de l’atmosphère du livre de Green: Écrire un livre dans lequel il y aurait le mystère des arbres dans la brume, la beauté des rires d’enfants, le reflet de la pluie sur les pavés d’une cour parisienne, il faudrait pour cela du temps et une très grande liberté d’esprit.C’était pourtant mon livre, le livre que j’aurais voulu écrire; des fragments épars s’en trouvent un peu partout dans mes récits.4 Topos somme toute assez romantique, et avec lequel Green entretient un rapport d’écrivain romantique, à savoir que, s’essayant à le fixer dans l’écriture, il consent par avance l’échec de son entreprise.Ce Saint des Saints dilate cependant ma conscience par l’aveu que je m’y fais à moi-même de qui j’ose aimer.Car la lettre d’amour prolonge ce décor d’une manière consubstantielle chez Green.Chaque homme dans sa nuit dévoile le sentiment d’Angus pour Wilfred et achève ainsi de purifier (comme l’écrirait Mauriac cité par Green) la source trouble d’où le courant romanesque de Green dérive.Mil neuf cent soixante ouvre la décennie de l’autobiographe qui ne s’aide plus du romancier pour tout dire.Dans ce roman de fin de course (1960), il y a encore une allégorie de la confession sous forme de lettres : /Wilfred/ écrivit à Phoebé une lettre de trois pages et demie dans laquelle il lui expliquait ce qu’il désirait obtenir d’elle.Cela lui rendit la paix et lui permit de rédiger ensuite une petite lettre tran- N 105 quille et polie avec ce qu’il fallait de respect et la nuance d’amitié permise !./ Les deux lettres avaient la même épaisseur, une feuille de papier pliée en quatre ayant servi à l’une et à l’autre, mais la seconde couverte sur une page seulement.Il n’était plus possible, à présent, de les distinguer, de savoir laquelle il convenait de faire partir et laquelle jeter à l’égout qui semblait sa destination naturelle /./ «L’une de ces lettres, au hasard, sera jetée à la boîte, se dit-il.Çe sera le destin qui décidera.» /./ Il y avait un bureau de poste à trois maisons de la sienne.Prenant une des deux lettres, il la tint entre ses doigts pendant près d’une minute, dans la fente de la boîte.Enfin il ouvrit les doigts et la lettre s’échappa.Rien à faire pour la ravoir, mais c’était peut-être la lettre convenable qui se trouvait maintenant au fond de la boîte.Il n’y avait qu’un moyen de le savoir, qui était d’ouvrir la lettre qui restait dans sa poche, mais cela, il ne le fit pas /./ Jamais il ne comprit tout à fait pourquoi, revenant sur ses pas avec la nonchalance d’un promeneur, il passa devant la boîte, et là, d’une main rapide et sûre, envoya la seconde lettre rejoindre la première.5 Les romans correspondent jusqu’à cette date à la lettre recevable et expédiée de fait, les romans recèlent le journal et l’autobiographie chiffrés du «malfaiteur» (titre d’un roman de Green publié en 1955 et dont l’édition définitive augmentée d’une «confession» sur «l’amour 106 incommunicable6» date de 1973) dans l’attente de l’Autobiographie ut sic et du Journal intégral (qui paraîtra posthume).En purifiant la source, Green dévie encore une fois le cours de l’eau: la part de l’ombre, ou l’appartenance à une communauté inavouable, est remplacée par l’Histoire {les Pays lointains et les Étoiles du Sud).Green corrobore le romanesque par l’autobiographique et ainsi mutile mortellement le roman personnel.Il ne faudrait tout de même pas se leurrer sur le contenu des tiroirs de Green.Rien de moins licencieux.Ce qu’il garde par-devers soi — peut-être pour ne pas répondre vivant aux horizons d’attente créés par quelques intégristes ou pour éviter de son mieux l’étiquette «écrivain catholique»?—, ce qu’il réserve appartient probablement à la face édifiante de son œuvre.Toute chair étalée, mais seulement pour qui sait lire, sa pudeur touche plus que jamais au spirituel: On ne parlait pas de religion, la religion, c’était le plus intime de l’être, c’était le secret.7 L’œuvre inédite de Green s’installera sûrement à demeure au carrefour de Chaque homme dans sa nuit et du Journal : Un disciple pour /./ trahir /le fils de Dieu/.Ne cherchez pas, je suis là.Un disciple pour l’aimer.Voilà le plus douloureux de toute cette histoire, le plus mystérieux aussi, car enfin tu sais bien que ce sera moi8.À ma façon, je l’aime aussi /./ C’est sa passion qui recommence, qui continue dans le sacrilège: les insultes, les crachats, les coups des soldats.i 107 D’une gifle, on le fait vaciller et d’une autre on le redresse, et il ne dit rien, il ne me dit rien, à moi, mais j’ai besoin de lui9.Cet homme divisé en lui-même, Chaque homme dans sa nuit le reprend par l’opposition de l’esprit à la chair ou mieux de la beauté toujours heureuse au désir sombre: De toutes les parties du corps /./, aucune ne lui paraissait d’une beauté plus singulière que le cou /./ La poitrine, les flancs, les jambes ne parlaient que de volupté, la tête même, le visage surtout.Mais le cou était pur.Le sien était long et puissant, d’une blancheur qui résistait au hâle /./ Le cou était à lui seul pareil à un corps, mais un corps innocent10.Je sortais de la chambre de ce garçon que ma mère venait d’engager à son service, et je traversais la maison silencieuse.Tout à coup, une tristesse horrible a fondu sur moi, une tristesse mortelle, inexplicable11.Le désir gâte tout par la tare congénitale de l’appropriation — qu’il s’agisse de possession charnelle ou de propriété.Nos possessions nous possèdent, et dans la possession physique, comme l’écrit Proust, orfèvre en la matière, on ne possède rien.Ecartelé, pudique, vrai et libre, tel est le Green que j’aime: «La liberté, c’est la vérité», écrit Éric Jourdan en quatrième de couverture d’un essai de Green sur la Liberté publié chez Julliard.Face à soi et aux autres, «la fidélité au regard que l’on porte sur soi» (Jean Éthier-Blais) rend libre.Green représente toujours pour moi un axe d’approfondissement de la vérité.Green a infléchi ma vie par son désir de «laisse/r le monde/ passer près de lui comme un grand fleuve sonore12», son goût pour le détachement et l’ascèse, ses « intermittences du cœur » qui parle parfois de tout quitter.Je suis encore sensible à une haute exigence à son propre endroit, au «moi haïssable» des jansénistes que j’entends en sourdine en le lisant, aux diatribes de Green contre lui-même, bien tempérées par une estime réelle de soi : Si j’avais été seul au monde.Dieu y aurait fait descendre son Fils unique afin qu’il fût crucifié et qu’il me sauvât.Voilà, me dira-t-on, un étrange orgueil.Je ne le crois pas.13 Il s’agit de dignité.Me touche par-dessus tout dans les descriptions de Green dont il est fait mention au début de ces pages, la possibilité d’assumer ce monde dans l’intimité d’une lecture et de mettre au jour une réalité à l’image de ce monde, c’est-à-dire plus vraie que la réalité ambiante.Il faut adopter une discipline du regard qui ressemble à la caméra «dédoublante» des cinéastes expressionnistes.Regarder êtres et choses jusqu’à ce qu’une ombre (l’essentiel) s’en détache.Un regard de poète et de visionnaire qui donne consistance à l’invisible: Dans la brise tiède qui soufflait de la fenêtre, les rideaux blancs s’enflaient et se creusaient avec des remous qui fascinaient la vue.On pouvait se figurer que des mains invisibles les agitaient en si- ¦ 109 lence, sans arrêt, et si on les regardait assez longtemps, il n’y avait plus que cela de vrai au monde14.À suivre jusqu’au bout la loi de ce regard, on arrive à un solipsisme qui n’aurait pour contrepoids que Dieu lui-même: la seule réalité intrinsèque et extrinsèque à l’homme.Hors Dieu, le reste tient du «pour-soi»: .à la chapelle, il s’était senti heureux et l’idée s’ancrait dans sa tête que si ce bonheur était vrai, le monde était une illusion.Entre les deux, il n’y avait aucune comparaison possible et l’un excluait l’autre.Pour la première fois, il regardait le magasin autour de lui en se demandant s’il existait ailleurs que dans son imagination15.Dieu, comme le soleil, est la mesure de ce qui existe.« Vanitas vanitatum.» La Vie réside dans ce qui n’est pas directement accessible à la conscience.Autant dire, avec Pascal, l’inspiration initiale de, L’autre sommeil, que nous rêvons.Note: Si lire consiste à saisir le fil d’or dans une œuvre et à le filer, je me suis saisi de Chaque homme dans sa nuit pour filer dans l’œuvre de Julien Green.Je suis conscient des dangers qu’il y a à prêter à l’auteur les paroles de ses personnages, mais je m’appuie sur une connaissance suffisante de l’œuvre pour soutenir que tous les propos «fictifs» cités ici pourraient être illustrés par des extraits du corpus autobiographique.Il m’a plu de vouloir démontrer que toute la palette greenienne se trouve réunie dans ce roman que je préfère entre tous.¦ ¦ 110 NOTES Toutes les citations de Julien Green sont extraites de ses Œuvres complètes en cinq volumes publiées dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».La seule mention du titre, du tome et de la page constitue donc le renvoi.1.Chaque homme dans sa nuit, T.HI, p.44S.2.Ibid., p.478.3.Ibid., p.527.4.Journal, T.IV, p.558.5.Chaque homme dans sa nuit, T.HI, p.624-625.6.le Malfaiteur, T.III, p.296.7.Chaque homme dans sa nuit, T.HI, p.508.8.Journal, T.IV, p.1371.9.Chaque homme dans sa nuit, T.HI, p.605-606.10.Ibid., p.540.11.Ibid., p.631.12.le Malfaiteur, T.III, p.197.13.Journal, T.IV, p.1370-1371.14.Chaque homme dans sa nuit, T.HI, p.672.15.Ibid., p.546.I CHRONIQUES — RECENSIONS É 113 MIRON POÈTE MALGRÉ LUI Mario Pelletier «Miron le magnifique», dit-on.Eh bien, il faut voir! Il faut voir cette litanie de misères qui s’égrène au fil des lettres que le poète a adressées à Claude Haeffely, de 1954 à 1965, et que Leméac a eu l’heureuse idée de publier l’automne dernier1.La faim, les dettes, l’échec amoureux, la solitude, la maladie, l’amertume, la désespérance quotidienne dans un pays double, équivoque, incertain.Magnifique, Miron l’est et l’a toujours été sans doute, par le côté flamboyant de son verbe, de sa nature.Mais ici, dans ces lettres qui remontent à une trentaine d’années, c’est de toutes ses vicissitudes surtout qu’il flamboie, tison ardent dans la cendre des «petites semaines pleines de poches de néant».La faim, d’abord.Il s’en plaint dès le début de sa correspondance avec Haeffely, à l’automne 1954: 1.A bout portant Correspondance de Gaston Miron à Claude Haeffely, 1954-1965, Leméac, Montréal, 1989. .du 15 novembre au 30, quinze jours de famine.Comme l’homme est réductible.Oui mon vieux, je n’avais qu’une seule idée en tête, me trouver quelque 50 cents pour pouvoir manger durant la journée.Et ça va continuer tout décembre.(.) Cela me dégoûte à jamais de toute activité de l’esprit.Il serait si simple de devenir pierre.Mur.À cette époque, Miron vit de petits métiers et consacre beaucoup de temps aux Éditions de l’Hexagone, qu’il vient de fonder en 1953 avec Louis Portugais, Gilles Carie, Jean-Claude Rinfret, Mathilde Ganzini et Olivier Marchand (coauteur avec lui du recueil Deux sangs, paru aussi en 1953).Il vit à ce moment-là une première mésaventure d’amour.Son inspiration poétique qui était d’essence amoureuse, selon lui, s’est tarie, il n’écrit plus.Même s’il continue de s’occuper de l’Hexagone et de poésie, il se veut de plus en plus un homme d’action, un militant politique.Il finira par s’insurger contre la «réputation surfaite» de poète qu’on lui fait.Il le criera même en lettres capitales, dans la lettre du 16 avril 1958: «JE DIS QUE LA POÉSIE CHEZ MOI EST UNE IMPOSTURE.» Après un autre échec sentimental en 1957, il tombe sérieusement malade et doit prendre plusieurs mois de repos à Sainte-Agathe.Il songe à tout abandonner, à quitter Montréal, à revenir aux travaux de la terre ou de la forêt comme ses aïeux.Il ne veut plus rien entendre de la littérature.Puis il part pour Paris à la fin d’août 1959; il y restera une vingtaine de mois.On sait qu’il a eu là-bas plusieurs contacts avec des artistes et des intellectuels 115 québécois et français, mais ses lettres n’en portent guère témoignage.Dans la capitale française, il dit qu’il sort peu parce qu’il n’a pas le sou, et après quelque temps, il finit par en avoir assez de marcher dans les rues.En juin 1960, au moment où le Québec amorce le grand virage de la Révolution tranquille, Miron, toujours sur les bords de la Seine, songe au suicide.Au début de 1961 il revient au Québec, pour connaître une autre rupture amoureuse.Il se lance à corps perdu dans le travail et le militantisme politique.Ses grands cycles poétiques (La Marche à l’a-mour, La Vie agonique, L'Amour et le militant) commencent à paraître dans diverses publications.Voilà, en gros, l’itinéraire que couvrent ces lettres à Haeffely, qui s’arrêtent au moment où ce dernier vient s’établir définitivement au Québec (où il prendra charge notamment de la revue Culture vivante).C’est justement l’année suivante, en 1966, que Jacques Brault accolera à Miron l’épithète de «magnifique», après une période dont la traversée a été rude, comme en témoignent les lettres.On est souvent touché, ému par l’âpre sincérité de l’aveu, le regard sans compromission que Miron porte sur sa pauvre humanité, sa misérable incarnation, ses inconstances et ses contradictions.face aux espoirs immenses qu’on place en lui et dont il s’estime sans cesse indigne.Car la haute idée qu’il a de la poésie, et de la littérature en général, s’accorde mal avec la faible estime qu’il a de lui-même.Et c’est peut-être la raison pour laquelle il a été souvent davantage le propagandiste d’autres œuvres que la sienne.Avec sa force d’entraînement, sa pétulance, sa verve, il a été et continue d’être le haut-parleur de la poésie québécoise. 116 D’aussi loin que remontent ces lettres, il s’est toujours voulu militant, homme d’action, tribun populaire, héraut de la cause ouvrière et nationale; il préfère d’emblée la place publique, le forum, les débats dans la rue au silence et au recueillement des chambres où on écrit.Il ressemble à Maïakovski comme un frère: grande gueule au cœur sensible comme lui, il aurait pu être le chantre fraternel d’une révolution dévoyée, et s’enlever la vie par désespoir d’amour.Et tandis que le poète russe porte son cœur «comme un chien/qui traîne vers sa niche/ sa patte écrasée par un train», Miron, lui, «marche avec un cœur de patte saignante»: je marche à toi je titube à toi je meurs de toi jusqu’à la complète anémie lentement je m’affale tout au long de ma hampe je marche à toi, je titube à toi, je bois à la gourde vide du sens de la vie à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud à ces taloches de vent sans queue et sans tête je n’ai plus de visage pour l’amour je n’ai plus de visage pour rien de rien (La Marche à Vamour) Car ce grand gueulard de Miron est un profond sentimental, un écorché vif; et il n’arrête pas de s’égratigner, de se déchirer aux rudes calvaires de l’impossible amour.i ¦ 117 Miron l’écorché vif ou plutôt saint Miron, car s’il y a une sainteté de la poésie, la marche dans le désert du cœur, seul avec sa gueulante intérieure, Miron a gagné son ciel de poète malgré lui, envers et contre tous ceux qui le statufient vivant et qu’il dénonçait déjà dans les lettres à Haeffely.A une autre époque, il aurait pu très bien être Mgr Félix-Antoine Savard ou le curé Labelle; il a le tempérament, la carrure du défricheur, du colonisateur, et il l’a prouvé en faisant œuvre de pionnier dans l’institution littéraire de ce pays.Miron est de la race des Rutebeuf, des Villon, des Verlaine (le côté «mauvais garçon» mis à part), de tous ces crève-la-faim de l’âme qui n’ont cessé de s’empêtrer dans les contradictions et de défoncer leurs savates sur les mauvais pavés de la vie .tous ceux pour qui la poésie est une expression vitale plutôt qu’un exercice en vanité, qu’une boursouflure de l’ego, qu’une jonglerie narcissique avec des mots.Fils des forêts du Nord, Miron avance dans l’écriture comme on marche dans les bois, trébuchant sur des souches, des arbres renversés, s’emmêlant dans les racines et les arbustes, écartant les feuilles et les branches pour déboucher soudain sur de lumineuses clairières ou des coins de ciel soudains entrevus et qui nous frappent d’une fulgurance (brève et ramassée comme un coup de poing) qui reste longtemps en tête et au cœur.Ces lettres à Haeffely constituent un document quasi-archéologique sur l’homme d’avant la Révolution tranquille, le chaînon manquant de Yhomo quebecensis émergeant des limbes de l’Histoire.C’est le crépuscule ¦ 118 d’une époque glaciaire du Canada français, ces années cinquante où tout bougeait dans les profondeurs des consciences, où l’intelligentsia québécoise était unanimement dressée contre Duplessis; l’époque où Miron et Trudeau aurait pu giguer côte à côte à une soirée CCF à Outremont; l’époque où Anne Hébert sortait des Tombeaux des rois, qui étaient ceux de tout un peuple frileux, enterré vivant par ses prêtres, mais conservé aussi par eux dans le formol de la grâce, un peuple vendu à des empires successifs pour trente deniers de pouvoir dérisoire que se partageaient des notables rondouillards et magouillards.Elles constituent un document de la petite histoire littéraire, ces lettres qui parlent des débuts de l’Hexagone, de ces nouvelles voix qui montaient, ces jeunes poètes qui s’appelaient Jean-Guy Pilon, Paul-Marie Lapointe, Fernand Ouellette, Pierre Trottier, Yves Préfontaine, Roland Giguère.Toute cette génération qui inventait une nouvelle parole québécoise et dont Miron disait, en 1957 : L’effort inouï, inimaginable, que nous avons dû fournir, pour nous mettre au monde.Cela nous a tout pompé, jusqu’à notre ombre.(.) Nous devons chercher nos mots à quatre pattes dans le trou-vide.N’eût été de son arrimage tellurique, cette solidité terrienne, paysanne, qu’il possède indéniablement, Miron aurait sûrement fini aussi misérablement — aussi défait psychiquement — que Nelligan ou Saint-Denys Garneau, ou encore Hubert Aquin.N’eût été de cette santé, bien sûr, mais encore là on a vu qu’elle avait été drôlement ébranlée à la fin des années cinquante.C’est à se demander si la libération de l’imaginaire collectif consécutive à la Révo- i 119 lution tranquille n’a pas «sauvé» Miron, comme d’ailleurs plusieurs autres poètes et artistes de sa génération.Oui, fort probablement, cette révolution les a sauvés en les propulsant.Comme nous tous, d’ailleurs. 120 POULIN: UNE NOUVELLE CARTE DU TENDRE Mario Pelletier Roman après roman, Jacques Poulin compose une nouvelle géographie intérieure, dessine un monde enchanté avec le crayon magique de la tendresse.Peut-être jette-t-il les fondements d’un genre : le roman tendre ou, mieux encore, le roman du nouveau Tendre mais sans mièvreries.Et son narrateur, toujours le même sous divers habits et appellations, y poursuit une épopée intime, la quête de quelque Saint-Graal du cœur, avec la belle obstination rêveuse d’un Quichotte des temps modernes.Auparavant, avec Volkswagen Blues, Poulin nous avait transportés à travers l’Amérique, de Gaspé à San Francisco, à la recherche d’un frère, d’une enfance, d’une patrie oubliée, levant l’étendard de la tendresse envers et contre tout.Maintenant, avec Le Vieux Chagrin1, il nous ramène dans une exploration dont l’espace cette fois, 1.Le Vieux Chagrin, Leméac/Acte Sud, 1989.I 121 vertical et profond, est celui du cœur.Le cœur qui est pays d’enfance par excellence et qu’on peut retrouver notamment au coin d’une anse, au bord d’une crique où s’amarre un voilier.Ainsi commence le roman.Le narrateur habite la vieille maison de son enfance au bord du fleuve, près de Québec.Il travaille à un roman qui avance laborieusement.Le minibus Volkswagen est toujours là, comme une fidèle Rossinante, mais il ne bougera guère car l’aventure est à quelques pas.Quelques pas mystérieux sur la grève, en face de la maison, dont notre héros aperçoit la trace un beau jour de printemps.Il la suit, cette trace, avec le vieux Chagrin, son chat, qui par rapport à son maître joue le rôle d’un compagnon méfiant, instinctif et terre à terre.Les pas aboutissent à une petite caverne que le narrateur connaît bien pour y avoir joué souvent durant son enfance.Et, dans la caverne, quelqu’un s’est installé avec un sac de couchage : une femme, semble-t-il, d’après le nom qu’il voit écrit dans un livre de chevet, un exemplaire des Mille et une nuits.Le nom est Marie K., que le narrateur transforme aussitôt en Marika.Et il passera le reste de la belle saison à essayer de voir, de rencontrer, de cerner cette Schéhéra-zade des cavernes, dulcinée aussi omniprésente dans ses pensées qu’évanescente dans la réalité.Au cours de cette quête de l’objet d’amour idéal, il advient ce qui arrive souvent dans la vie réelle: le narrateur trouve autre chose qu’il cherchait.Ainsi, lui qui veut connaître à tout prix cette Marika, avec une passion que le temps et l’échec exaltent, obtient l’affection d’une autre, une jeune fille abandonnée, en mal du père qu’elle n’a pas eu.Cette fille, surnommée la «Petite», s’installe peu à peu chez lui, à l’instar des chats errants qu’il héberge, aussi naturellement et instinctivement qu’eux, et elle gagnera son affection de même.Le roman se fermera d’ailleurs sur «la lumière douce et bleutée» qui illumine son visage quand elle reçoit enfin l’assurance qu’elle sera adoptée par le narrateur.Tout l’art de Poulin réside dans son efficacité à nous embarquer avec lui dans cette histoire un peu abracadabrante d’une femme entrevue, ou plutôt devinée, sur une grève et que son héros n’arrive jamais à atteindre.Le récit nous ravit justement par une écriture précise, qui coule sans bavures, et par une atmosphère de nostalgie feutrée que l’auteur excelle à suggérer.Nostalgie de l’enfance, nostalgie des autrefois et des ailleurs, scandée par l’évocation de souvenirs ici et là et par l’usage un peu emphatique de l’épithèthe «vieux»: le vieux Chagrin, le vieux Hemingway, le vieux Québec, le vieux grenier, les vieux running shoes, etc.Il y a aussi la présence bien réelle, bien concrète, de la Petite, qui fait contrepoids au risque de dérapage onirique du récit.Elle garde au narrateur les pieds sur terre, lui qui risque à tout bout de champ de prendre la mer pour une Marika de brume.Dans cette projection, ne s’agit-il pas de l’homme contemporain cherchant la femme disparue ?Que sont nos princesses des mille et une nuits, que sont nos enchanteresses devenues?Il n’y a plus de Schéhérazade, il n’y a plus de Vénus surgies de la mer, il n’y a que des petites filles en quête de père pour les materner.Ce n’est probablement pas ce que Jacques Poulin a voulu dire, mais une lecture de son roman le suggère fortement.De même que son narrateur abandonné par une femme et qui en 123 souffre, il y a sans doute bien des mâles solitaires du Québec et en Occident en général, en cette époque d’indéterminisme sexuel, qui reviennent aux cavernes de l’enfance dans l’espoir d’y débusquer l’amoureuse idéale.La hantise de la survenante; et celle-ci, comme par hasard, arrive portée sur des eaux dont le symbole est tout maternel.Sans mentionner l’image utérine de la caverne.Tout cela, bien sûr, reste en arrière-plan du roman.Le narrateur, quant à lui, se contente de dire que Marika n’est autre que son double, la partie féminine de lui-même.Et cette partie féminine, il l’a trouvée et rejointe finalement en adoptant la Petite avec toute la tendresse d’une mère.Par ailleurs, cette femme rêvée est aussi un symbole de l’inspiration littéraire, et le choix des Mille et une nuits comme fétiche du récit n’a rien de gratuit, évidemment, car Schéhérazade, conteuse intarissable des nuits de Bagdad, est l’inspiration et l’imaginaire même dans son pur jaillissement et ses ramifications sans limite.Enfin, pour revenir à la tendresse dont nous parlions au début, elle enrobe le roman comme une sorte d’apesanteur.Il n’y a rien qui heurte ni qui se heurte dans ce livre: ni violence, ni colère, ni agressivité.Tout se passe en douceur: les jours, les joies et les peines, de même que le regard porté sur toutes choses.Le narrateur est d’une bonté et d’une patience inépuisables pour ses chats qui font du grabuge dans la maison et pour les humains qui l’envahissent ou le trahissent.Sa femme, par exemple, qui le quitte pour un autre homme, il la laisse partir sans un mot, sans un cri; il ne lui en veut pas vraiment; il la retrouve même quelque temps après et ce sera l’occasion d’une étrange nuit à trois.Comme dans le 124 jardin d’éden, avant la faute, avant le désir.Même chose pour la Petite qui vient se blottir dans son lit, contre lui.Ainsi, dans ce monde délivré comme par enchantement de la gravité de la libido, tout flotte dans une tendresse angélique.C’est beau et un peu naïf, comme l’enfance. 125 UN CONTE COSMIQUE Les jardins de l’enfer Francine D’Amour Montréal, 1989, VLB éditeur.Barbara Trottier Voici un roman qui tient superbement les promesses du premier livre de Francine D’Amour, Les Dimanches sont mortels.Le projet est de taille, et l’auteur relève haut la main le défi qu’elle s’est elle-même proposé.Les outils littéraires qu’elle affectionne n’ont rien perdu de leur remarquable efficacité; au contraire, ils conduisent son œuvre vers de nouvelles hauteurs.Gabriel Langevin, poussé au désespoir par son amour obsédant et équivoque pour deux jeunes parasites, Marianne et Alexis, qui sont en train de le dépouiller de tout — ses biens matériels, son mode de vie, son cœur et jusqu’à son âme — a pris la décision radicale de les fuir aussi loin que possible, jusqu’au bout du monde, là où il pourra se perdre à jamais : les îles Galapagos, les «jardins de l’enfer» comme les a nommés Darwin.Là, parmi les chaos des blocs de lave aux formes torturées et les espèces du début du monde, il se laisse ¦ 126 lentement mais inexorablement engloutir.Son aspiration vers le néant s’inscrit dans la même trajectoire que son envoûtement irrésistible par les deux enfants terribles aux «yeux flous» qui, n’eût été quelques indications à peine mentionnées de Rimouski et de Mont-Laurier, sembleraient venir de nulle part.Insaisissables, ils ont l’innocence effrayante des êtres totalement amoraux, attendant qu’une main secourable — en l’occurence celle de Gabriel — pourvoie à leurs besoins de gîte et de couvert et à leurs caprices du moment.Tels les iguanes, ils restent des heures immobiles blottis l’un contre l’autre, se confondant avec les objets qui les entourent — comme les créatures archaïques aux Galapagos se confondent avec les roches — et perdus dans le même rêve du vide.Le lecteur entre tout de suite au cœur de l’histoire, par le truchement du message enregistré que Gabriel fait à l’intention de ces deux jeunes qu’il a abandonnés à Montréal.C’est une brillante entrée en matière, permettant à la fois de situer l’histoire et les protagonistes, de pénétrer à l’intérieur du drame de Gabriel grâce au discours direct, et d’éprouver d’une manière immédiate l’étrangeté de ces îles uniques au monde.Que de subtilités du cœur humain révélées dans ce message, dans lequel sont intercalés les récits des deux jeunes, ainsi que celui de Bernadette, qui est devenue leur proie par la suite.A la différence du monologue de Gabriel, ces autres personnages sont évoqués au moyen du discours indirect libre, ce qui permet de saisir sur le vif, et avec une grande finesse, leurs démarches psychologiques.Une des multiples forces du roman, c’est que chacun d’eux est assez banal: les deux paumés avec leur naïveté i ¦ 127 maléfique, leur conviction que les autres n’existent que pour être à leur service, ils sont tout à fait vrais.Par les temps qui courent, on les rencontre fréquemment.Avec quelle intuition, alors, l’auteur ne fait-elle pas d’eux les instigateurs de cette danse de la mort, avec leur «mal de vivre» et leur «torpeur maligne».Et quelle est la source de cette fascination qu’ils exercent sur Gabriel et, plus tard sur Bernadette?Car, en contrepoint, il y a Bernadette, maternelle, bonne ménagère, qui aime ranger, dorloter, mitonner de bons petits plats.Ses qualités très terre-à-terre servent à mettre en lumière l’intériorité tourmentée de Gabriel, bien que, elle aussi se soit laissée grignoter par les enfants terribles.Il existe pourtant un être bienfaisant, sans subterfuge, qui aime d’amour vrai: c’est la chatte Aurore.Elle a l’instinct sûr: elle appelle un chat un chat et les enfants terribles les lézards, dont elle flaire le danger qu’ils représentent pour son Bien-Aimé, c’est-à-dire son maître, Gabriel.Alors que Gabriel va en s’identifiant progressivement aux êtres archaïques, animés et inanimés, qui l’entourent, la chatte Aurore, elle, aurait préféré naître être humain.Tous ces rapprochements, ces parallèles et ces enchevêtrements créent une œuvre extraordinairement riche.Tout se tient: les oiseaux qui vivent au dépens d’autres espèces rappellent les deux parasites à Montréal ; les notes que prend Gabriel avant de les enregistrer, faisant marche arrière, effaçant et re-enregistrant, traduisent sa compulsion de revivre le passé, de cerner ce qu’il n’arrivera jamais à exprimer, et ceci «forme d’épaisses ¦ 128 strates de mots qui se superposent les uns par-dessus les autres», comme les couches géologiques.Le texte est un miroir qui renvoie les uns aux autres des éléments disparates de l’univers.Dans la perspective de la totalité des choses, l’auteur abolit espace et temps, forme et matière: dans le lointain Québec, la chatte Aurore reconnaît le profil de son Bien-Aimé dans un monticule de pierres; et la forme de la chatte se voit dans une constellation boréale.Au terme de son itinéraire de contre-évolution, Gabriel donne la dernière chose qui lui reste, son nom — et donc son existence — à un volcan nouveau-né qui vient de surgir des profondeurs de l’océan, avant de sombrer dans la magma des origines.C’est la fine pointe de rencontre du premier et du dernier souffle, et une conclusion magistrale de ce beau livre.M m 129 DU FRIOUL À MONTRÉAL Une femme à la fenêtre Bianca Zagolin Éditions Robert Laffont, S.A.Paris, 1988.Barbara Trottier Aurore est une belle jeune veuve, d’une famille bourgeoise italienne, qui mène une existence feutrée, gardant le deuil des années durant, fleurissant fidèlement chaque semaine la tombe de son mari, veillant impeccablement à la bonne marche de sa maison et aux soins dus à ses trois filles.C’est une femme effacée, rangée, résignée à jouer le rôle que la société et les siens lui ont assigné.Le pressentiment l’effleure, pourtant, de l’existence d’un univers autre, un univers palpitant où elle pourrait s’épanouir, que la route toute tracée qu’elle est obligée de suivre, n’est peut-être pas inéluctablement la seule.En même temps, elle sait que son «vieil ennemi» (ainsi qu’elle désigne la mort) la guette, prête à s’emparer d’elle; seule la présence de la cadette de ses filles, Adalie, l’attire vers la vie et rétablit l’équilibre.m Brusquement, cette vie lisse et sans contours est bouleversée par son départ pour le Québec; et là, concurremment avec sa découverte de ce pays si radicalement différent du sien, elle vit, totalement et sans arrière-pensée, la passion amoureuse.La plénitude de l’amour heureux la libère enfin des contraintes du passé et l’amène à la découverte d’elle-même.C’est une Aurore épanouie, sûre d’elle, qui s’affirme et qui fait valoir ses droits à sa place au soleil.Illustrant l’apogée qu’elle a atteint, le texte prend des couleurs vives, les propos deviennent lyriques, audacieux, voire acerbes, contrastant avec les tons pastels et les réflexions, jusqu’ici, douces-amères du récit.L’espace d’une saison, Aurore jouit de sa propre renaissance, tout en sachant «que le contrôle de l’essentiel lui échappe», et que le destin l’attend inévitablement au tournant.Effectivement la catastrophe arrive: son amant, catalyseur de toutes ses nouvelles énergies, meurt subitement.Ce deuxième deuil laisse Aurore sans les mécanismes de défense qu’elle avait pour le premier, c’est-à-dire la résignation propre aux êtres désincarnés.Cette fois-ci elle souffre sans relâche dans toute la force de sa chair et de sa sensibilité mise à nu.Inexorablement s’amorce son déclin.La blessure profonde ne se cicatrise pas, même si parfois Aurore parvient à se ressaisir et à regagner un semblant de sérénité.Un retour dans son Italie de douce mémoire ne sert qu’à lui révéler à quel point elle est devenue étrangère aux siens, qui la voient repartir sans regret.Même le secours réconfortant du souvenir de son pays lui est également enlevé.Revenue au Québec totalement désemparée, elle décroche de la 131 réalité insoutenable et, malgré les efforts de la petite Adalie pour l’arrimer à la vie, elle ne parvient plus à résister et se donne la mort.Ce roman de Bianca Zagolin est remarquablement bien écrit.La charpente solide soutient un texte dense et profond, la belle langue grave évoque admirablement l’odyssée intérieure d’Aurore, les méandres de son cheminement vers la lumière et de sa descente vers les ténèbres.L’auteur tire parti des contrastes entre la beauté ensoleillée, antique et ordonnée de l’Italie, dont Aurore elle-même est une émanation, telle une vestale «dans l’ordre parfait de son univers qui ressemblait étrangement à l’éternité», et la nature turbulente et généreuse du Québec.Même que le «paysage intérieur» d’Aurore se met à s’harmoniser avec le paysage printanier canadien, un paysage et un pays pleins de promesses ; et finalement, l’appel de la mort revêt «l’épaisse blancheur» de la «neige inhumaine».On pourrait reprocher peut-être une certaine unidimensionnalité au récit, les autres personnages qui font partie de la vie d’Aurore, même la petite Adalie, étant les ombres.On comprend le souci de l’auteur de braquer ses projecteurs exclusivement sur la personne et la psychologie d’Aurore, mais l’absence d’interlocuteurs plus substantiels prive le roman d’une certaine texture humaine.En fait, il se lit comme une allégorie, la rencontre foncière du Vieux et du Nouveau Continent, Aurore étant l’esprit des lieux, guetté par la mort; or à la fin c’est la vie qui a le dernier mot, en la personne d’Adalie, qui «croit à la beauté du monde, elle croit à la vie qu’Aurore lui a léguée».Ce qui est essentiellement féminin en cette écriture, c’est le sens intime du réel, cette faculté de pénétrer au cœur de l’être, faculté en l’occurrence très bien servie par le style de Bianca Zagolin, dont le français n’est pas la langue maternelle, (mais l’est devenue, en un sens), et dont je salue bien bas le talent. D’EAU ET DE VIN ET VICE-VERSA i 135 D’EAU ET DE VIN ET VICE-VERSA Samuel Letendre C’est par Veau, j’en conviens, Que Dieu fit le déluge; Mais ce souverain juge Mit les maux près des biens; Du déluge, l’histoire Fait naître le raisin.C’est l’eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.Armand Gouffé J’ai mis en exergue de ce texte quelques vers d’Armand Gouffé, chansonnier (1775-1745) en même temps que sous-chef au ministère des Finances du Directoire (heureuse époque où les fonctionnaires avaient de l’esprit), membre de la Société gastronomique «Les dîners du Vaudeville».Gouffé a une manière bien à lui de célébrer l’eau.Lorsque, par quelques tours de force, nous parvenons à sortir momentanément du courant de la vie moderne, qui nous entraîne à une allure de plus en plus affolante, et que nous consentons à nous arrêter pendant quelques instants pour donner libre cours à nos réflexions sur les éléments les plus familiers de la vie quotidienne, nous demeurons surpris, étonnés même d’en avoir sou- m 136 vent oublié l’importance et l’originalité.Sans aller chercher midi à quatorze heures, à titre d’exemple, choisissons l’eau.Existe-t-il un produit plus répandu, plus connu, plus usuel?Nous savons tous, pourtant, qu’elle a sans cesse hanté l’esprit des hommes, dans la vie desquels elle joue un rôle irremplaçable, et pour lesquels, d’autre part, elle constitue toujours un danger.Peu familier avec la science océanographique, je me garderai bien, au départ, de vous entraîner dans des propos, pourtant fort captivants, de la «circulation de l’eau » qui se trouve sur notre planète, que ce soit celle des océans, des mers ou celle des continents ; je risquerais fort de m’y noyer.Je ne vous apprendrai rien en soulignant, en passant, le problème vital, j’allais dire impératif, crucial que constitue et constituera de plus en plus l’approvisionnement moderne non pas simplement d’eau, mais je précise: «d’eau potable».Point n’est besoin d’être médecin pour savoir que l’eau joue chez tout être humain un rôle excessivement important, voire essentiel.Chaque jour, l’homme doit absorber une ration d’eau tout comme il existe une ration de base pour les autres aliments.Souvenons-nous d’une vieille et sage vérité: «Il y a Manger et Savoir — Manger, tout comme Boire et Savoir — Boire».On a tendance à écrire et répéter, non sans raison, que pour vivre dans un équilibre normal, l’homme devrait absorber quotidiennement six à huit verres de liquides.Cette quantité comprendra tout corps qui se présente à l’état de fluide: l’eau, les consommés, potages, bouillons, tisanes, thé, café, bière, etc, etc.et, i 137 bien sûr, le sang de la vigne.Serait-il superflu d’ajouter, à titre d’exemple, que 100 gr.de raisins mûrs contiennent, en moyenne, 80 gr.d’eau?«L’homme est un animal aquatique», selon l’opinion d’un quidam, qui avait le sens de l’humour, et qui ajoute: «ses tissus sont baignés d’eau».Cependant, peut-il vivre sans boire?laver les tissus de son organisme sans boire?uriner sans boire?etc.La réponse: c’est non.Il est bon, je crois, de rappeler, même succinctement, la très haute valeur de l’eau comme agent physiologique dans l’évolution de notre existence quotidienne.En effet, cette action physiologique qu’exerce l’eau dans l’ensemble des êtres organisés, est liée à des propriétés déterminées, telle sa «faculté de dissoudre» (ou rendre plus assimilables) les substances nécessaires à la vie cellulaire (c’est-à-dire les aliments).Dans le métabolisme cependant (qui représente l’ensemble des transformations chimiques et biologiques qui s’accomplissent dans l’organisme), l’eau est également des plus importantes pour l’absorption et l’acheminement des produits intermédiaires, et pour l’élimination des résidus.S’il est un phénomène qui démontre d’une façon probante le rôle non seulement important, mais indispensable de l’eau pour l’organisme humain, il suffit de se rappeler qu’une diminution d’environ 15% de sa quantité totale est incompatible avec la vie.Ainsi, pour un adulte pesant près de 70 kg (soit 154 Ibs), la quantité totale d’eau est approximativement de 45 kg (soit 100 Ibs) et par conséquent représente environ 64 % du poids total.De faibles pertes d’eau occasionnent déjà des troubles.Il est connu que l’homme supporte la faim plusieurs 138 jours sans présenter de manifestations spéciales, alors que le manque d’eau produit tôt une sensation torturante de soif, suivie de crampes musculaires douloureuses.Le système nerveux devient aussi le siège de dérangements, de perturbations (dont le délire, entre autres).Si la mort par inanition n’a rien de dramatique en soi et constitue une lente agonie avec diminution du métabolisme et faiblesse musculaire croissante, pendant laquelle, du reste, l’activité intellectuelle n’est pas nécessairement atteinte, la mort par la soif est, au contraire, pleine d’épouvante et accompagnée des plus grandes angoisses.D’après le professeur E.Abderhalden, de Zurich, «la signification du sentiment de la soif est claire, puisqu’il est l’avertissement du danger d’un apport d’eau insuffisant.Le grand nombre de causes occasionnant la soif démontre qu’il s’agit d’un sentiment et non d’une sensation objective.Tandis qu’il existe chez l’animal une régulation instinctive du besoin et de l’absorption d’eau, rien de semblable ne se trouve chez l’homme civilisé, depuis bien des générations.» C’est à dessein que j’ai fait ce rappel de quelques grands thèmes touchant ce produit de la nature, de plus en plus inconsidérément mésestimé et criminellement profané, que représente l’eau.L’homme contemporain, étant sollicité de tous côtés et souvent distrait des valeurs premières, nous croyons que, nous souvenant du conseil fort pertinent de l’auteur de l’Art poétique «Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.», il devient de plus en plus pressant de remémorer à l’homme de l’ère atomique, et autant qu’il en est nécessaire, les vérités qui, elles, ne meurent pas.I ¦ 139 L’eau?mais elle est partout; impossible de faire un pas sans en rencontrer la trace.Nous sommes tellement assurés de sa constante présence que nous avons fini par croire qu’elle est inépuisable.Quelle utopie! Il faut être bien peu réaliste pour ignorer que ce produit de la nature, indispensable à la vie, pose des problèmes de plus en plus complexes, face à la croissance graduelle et inquiétante de la population du globe, à l’évolution du niveau de vie dans divers pays qui entraîne automatiquement un accroissement des besoins en eau dans la consommation domestique, dans l’industrie, le commerce, les services publics, etc.Et puis, à ces facteurs ne devons-nous pas ajouter le gaspillage éhonté qu’on fait de cette eau, et la pollution — crions-le bien haut — grandissante de toutes les sources possibles de ce produit naturel, à juste titre considéré de première nécessité.Devant ce tableau peu rassurant, des hommes sensés, et non des faux prophètes, ont lancé le cri d’alarme et n’ont pas craint de dire et d’écrire qu’au rythme où vont les choses, selon toute apparence, on s’achemine plus ou moins lentement, mais inexorablement, vers une disette d’eau qui se fait sentir dans des zones chaque fois plus nombreuses, aux quatre coins du monde.Faut-il rappeler la disette de ce précieux liquide qu’ont connue les New-Yorkais, il y a peut-être une vingtaine d’années?Ce fut dramatique ! il va sans dire; mais davantage en ce pays où les habitants, par tempérament, ont vite fait de dramatiser tout ce qui peut venir troubler leur quiétude galetteuse.Ils sont pourtant entouré d’eau.Les continents sont, eux aussi, entourés d’eau; ils en sont même littéralement baignés.Ne couvrent-ils pas, au total, une superficie d’en- m 140 viron 138 millions de km2, soit moins du tiers de la surface terrestre?Par conséquent, prédominance de la masse liquide! Et, cependant, le problème de l’eau est, à l’heure actuelle, loin d’être résolu.Je viens de faire allusion à la disette d’eau que connurent les New-Yorkais il y a environ deux décennies, et j’ajoutais qu’ils sont pourtant entourés d’eau.Montréal est également entourée d’eau.En quoi sommes-nous, chez nous, plus à l’abri d’une pénurie de ce précieux liquide?.Un fait est indéniable: l’eau demeure toujours un produit de la nature indispensable à notre subsistance.Les New-Yorkais, qui n’en sont pas à un problème près, se sont attaqués à une situation qui, pourrait-on dire au départ, frôle le ridicule.En l’occurrence, il ne s’agissait pas de milliards de dollars mais de l’eau, simplement de l’eau, et ce fut pourtant tragique ! À telle enseigne que la Régie responsable de l’approvisionnement décréta que tout restaurateur qui offrirait un verre d’eau à ses clients (sauf sur demande expresse) serait passible d’une amende de $50.Et la dite Régie n’avait pas du tout l’intention de badiner.Friands de statistiques, les Américains «piquèrent un sprint» dans le gigantesque réseau de leurs conduites hydrauliques, pour découvrir que ces millions de verres d’eau distribués aux tables, et cela, dans la seule ville de New York, se traduisaient par un total quotidien de 15,000,000 de gallons; on aura vite compris la panique, l’épouvante de la Régie et le motif qui amena cette dernière à désirer mettre une fin rapide à la «vidange» (passez-moi le mot) de ses réservoirs.i 141 Les gastronomes, ces amis de la table, sans aller jusqu’à se réjouir des infortunes d’autrui — en l’occurrence les citadins New-Yorkais, gens pressés, même à table — ne peuvent tout de même pas ne pas apprécier à sa valeur les avantages de cette décision.Si c’était vraiment la mort d’une tradition pour ces infortunés aqua-philes de la table, ce serait trop beau.Songez qu’il n’est pas facile de déraciner cette habitude qu’acquièrent la serveuse ou le gaçon dès leur formation.Le verre d’eau automatiquement apporté à table est, chez nos voisins du Sud, une manière de faire habituelle qui hélas! a forcé nos frontières pour s’installer chez nous en maître insolent.Quand cesserons-nous d’imiter la pseudo-civilisation américaine, surtout en ce qui touche le SAVOIR-MANGER et le SAVOIR-BOIRE?Nous ne cessons d’entretenir une sorte de complexe d’infériorité imprimé dans notre fond de culotte; est-il à ce point si pénible de nous débarrasser de cette idiote coutume qui, à la rigueur, pouvait autrefois trouver quelque justification en cas de grande chaleur ou de canicule?.Oui, répétons avec conviction que le verre d’eau, surtout froide, présenté, ou plutôt flanqué en pleine table, est un non-sens et une coutume stupide.De l’eau glacée à réfrigérer les papilles gustatives autant que les sucs digestifs, des heures durant, est un « modus bibendi » aussi barbare qu’antiapéritif et antiphysiologique, et qui a cours dans tous les établissements qu’on appelle communément «restaurants».Vous entrez dans une de ces boîtes pour y manger paisiblement.A peine avez-vous eu le temps de vous asseoir et de glisser vos deux jambes sous la table, qu’une personne «stylée» ou «formée», comme poussée Il 142 par un instinct sauvage, arrive en trombe à votre table avec le verre d’eau glacée traditionnel, rempli à ras bord, avec ses icebergs, flottants ou entassés, selon l’importance de la maison, qu’elle dépose sans vergogne, sous le menton, entre la serviette et la fourchette, ou selon quelque autre variante.Chaque convive est assuré d’avoir son verre-haut, que je devrais plutôt appeler le verre «iceberg», et qui devient vite un embarras !.L’eau étant un milieu souvent pollué, une sorte d’aquarium à microbes, et, en plus, ayant été la punition des méchants — référons-nous au déluge — ne serait-il pas plus logique et combien plus agréable de remplacer ce verre d’eau, plutôt quelconque, par le verre de vin de l’honnête homme, qui, du même coup, assurerait l’épargne d’une «commodité» plus essentielle à la gent poissonnière qu’aux humains.Écoutons ce bref jugement, réconfortant et plein de sagesse, formulé par nul autre que le découvreur de la pénicilline, Alexandre Fleming, et qui se lit comme suit: «C’est la pénicilline qui guérit les humains, mais c’est le vin qui les rend heureux».Il y a environ une douzaine d’années, lors d’un chapitre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, — à laquelle j’ai le plaisir d’appartenir depuis 1963 et qui, en 1985, me fit le grand honneur de m’élever à la plus haute dignité, soit celle de GRAND-OFFICIER du Tastevin — donc à ce chapitre tenu au château du Clos de Vougeot, en Bourgogne, un humoriste bien connu lança cette boutade: «Ne bois pas trop d’eau; pense aux années de sécheresse».Tous les convives se mirent à rire, naturellement.Mais derrière cet humour, voyons un double en- i 143 seignement: ne bois pas trop d’eau, elle est de qualité douteuse.Porte tes faveurs vers le jus de la treille; mais ne gaspille pas l’eau.«Que d’eau! que d’eau!» se serait écrié le Maréchal Mac-Mahon, quand il se rendit à Toulouse lors de la terrible et dévastatrice inondation de 1875.Très abondante dans la nature, l’eau joue un rôle capital dans la constitution et le fonctionnement des êtres vivants.Vous êtes-vous déjà arrêtés à songer — et voilà bien l’aspect tragique de la situation — qu’elle représente 65 à 70% du poids d’un être humain?Que les deux tiers de notre masse corporelle soient constitués par des liquides représente une vérité aussi épouvantable à écrire qu’un inquiétude terrible à vivre, et ne peut que nous rappeler notre extrême fragilité et la précarité de notre destin.Donnez-vous la peine, un jour, de vous arrêter devant votre miroir; ayez soin de vous placer en pleine lumière et mettez tout le temps qu’il faut pour vous observer le plus minutieusement possible, des pieds à la tête.Devant ce miroir d’une rigoureuse et froide impassibilité, vous serez vite amenés à vous dire: «Eh bien ! mon vieux, laisse tomber cet air gourmé et ne perds jamais de vue qu’il y a là-dedans trois quarts de flotte».On peut déjà entrevoir l’état d’épouvante et de malédiction qui pèse sur l’espèce humaine.À telle enseigne que c’est à vous faire pleurer à chaudes larmes — ce qui aurait tout de même l’heureux effet d’alléger, du moins pour un moment, notre masse hydrophile d’une partie de son contenu liquide.Il faut donc nous soumettre aux strictes exigences de la physiologie humaine.Cette loi est inexorable.«Dura lex, sed lex».Que vous soyez «puissant ou misérable», comme l’écrit La Fontaine, débordant de vie ou chétif manant sous les soins encore gratuits d’un professionnel de la Santé du Québec; vedette sportive aux cachets ahurissants, politicien sagace ou obtus ; agent de la « paix » aux atours peu rassurants ou militant syndicaliste au cœur noyé de justice, cela ne changera rien à votre aquosité.Constatation peu réconfortante, n’est-ce pas, mais qui ne peut que renforcer ma conclusion: la gloire éphémère de ces gens, leur pseudoscience et leur astuce ne parviendront jamais à masquer que, pareils à nous-mêmes, ils ne sont que des aquariums en perpétuel renouvellement.Comment pouvons-nous, sans effroi, prendre conscience de cette terrifiante évidence du péril des eaux que nous portons en nous et qui fait que les relations humaines ne seront dorénavant régies que par les lois sur la densité des liquides?À la suite d’aussi troublantes considérations, une question ne se présente-t-elle pas à notre esprit, ne trouble-t-elle pas notre cœur?Que devient l’amour dans un tel contexte — ou tel contenant?Comment devient-il possible de s’enflammer quand on porte pareille masse hydrique?Vous vous targuez, téméraire Don Juan, de tenir dans vos bras celle que vous considérez comme la plus belle femme du monde; mais la terrible réalité ne vient-elle pas vous rappeler soudain que votre conquête renferme 70% d’eau?.A vrai dire, qu’est-ce après tout que le cœur, sinon un pauvre petit îlot perdu, résistant à qui mieux mieux aux courants continus qui le menacent?.Chers amoureux, continuez de vivre votre idylle, en vous regardant bien l’un l’autre dans le plus touchant attendrissement.Mais hélas ! quoique vous fassiez, vous ne saurez, fatals Narcisses, éviter d’admirer et de contempler votre propre image qui, inéluctablement, se reflète dans l’eau de votre partenaire, fût-il le plus captivant des Adonis ou fût-elle la plus ravissante des filles d’Eve.L’Histoire, cette science des faits, des événements qui se déroulent au cours des temps, est une mine inépuisable qu’on a tort de ne pas explorer plus fréquemment.Ce qu’elle en sait des choses, mais des choses.Ainsi, touchant le problème de l’eau, ne nous apprend-elle pas qu’il y a fort longtemps, à une époque très reculée, Yahvé se rendit compte que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée.Il se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et s’affligea dans son cœur.Il décida alors d’effacer de la surface du sol les hommes qu’il avait créés, et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel.Toutefois, dans son insondable justice, le Créateur n’avait pas manqué de reconnaître et de retenir celui de ses serviteurs qui lui était resté fidèle et qui avait trouvé grâce à ses yeux; il s’appelait Noé.C’était un homme juste, intègre parmi ses contemporains, et il marchait avec Dieu.Or, un jour, Yahvé fit connaître sa décision à Noé et lui ordonna d’entreprendre la construction d’une immense arche en bois résineux et en roseaux, puis de l’enduire de bitume en dedans et en dehors.Cette construction aurait paraît-il exigé cent ans de travail ! Lorsque l’arche fut terminée, Noé et ses fils, avec la femme de Noé et les trois femmes de ses fils entrèrent dans l’arche, et, avec eux, tous les animaux dont Dieu avait fait mention ainsi que tout ce qui se mange et constitue des provisions de nourriture pour la famille et tout ce qui vit.Et Yahvé ferma la porte sur Noé.De cultivateur, Noé devint capitaine au long cours, et «En avant, arche!» Le Créateur fit alors jaillir toutes les sources du grand abîme et commanda aux écluses du ciel de s’ouvrir.Il y eut le déluge sur terre pendant quarante jours et quarante nuits; les eaux grossirent et soulevèrent l’arche, qui fut élevée au-dessus de la terre et bientôt vogua à la surface des eaux, qui montèrent, recouvrant les montagnes.Alors périt toute chair qui se meut sur la terre ferme.La coupe du courroux divin était remplie à satiété de ce liquide qu’on qualifie d’incolore, d’inodore et d’insipide.Au jour fixé par Lui, Dieu fit souffler un vent sur la terre et les eaux désenflèrent; la pluie fut retenue de tomber du ciel et les eaux se retirèrent graduellement.L’arche, enfin, s’arrêta sur les monts Ararat.Lorsqu’après son troisième envol, la colombe, lâchée par Noé, ne revint pas, le patriarche enleva la couverture de l’arche; il regarda, et voici que la surface du sol était sèche.Or, dans son immense générosité, Dieu avait décidé de récompenser son fidèle serviteur.Ainsi, ce faisant, pourquoi pas, du même coup, lui offrir un cadeau qui pût lui faire oublier le goût de l’eau?Imaginez! Quarante jours et quarante nuits dans la flotte ! Dès les premières pages du Livre de la Genèse, on peut lire que Dieu parla à Noé et lui fit savoir avec satisfaction qu’il pouvait sortir de l’arche avec sa famille et rendre la liberté à tous les animaux de l’arche.Puis, il lui fit le plus appréciable des cadeaux qui soient: la vigne, que Noé fut sans doute exhorté à cultiver avec 147 soin et amour, afin de pouvoir, à son tour, léguer à la postérité cette plante merveilleuse pour le plus grand bonheur des humains.Le Livre de la Genèse rapporte qu’une fois sorti de l’arche, sur la terre, comme dit Victor Hugo, «encore mouillée et molle du déluge», Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne, et en récolta bientôt le raisin.Ayant bu du vin, il fut enivré.Que se passa-t-il entre le jour où, quittant la haute mer pour redevenir cultivateur, il mit en terre les pieds de la vigne, et celui où, la vendange terminée, le vin fut jugé prêt à boire, nous n’en savons rien, car le Livre saint ne nous fournit aucun détail sur cet espace de temps, sauf qu’ayant bu du vin, Noé fut enivré.Ces trois derniers mots constituent, à mon humble avis, un jugement irrévérencieux et non mérité.Qu’il se soit trouvé enivré à un moment donné de sa dégustation, se conçoit aisément, car Noé ignorait sûrement tout des effets inattendus et malencontreux de la fermentation (alcoolique) du jus de raisins frais.Et puis, admettons tout de même que Noé était un homme intègre, irréprochable, et qu’il n’avait rien d’un «soiffard» !.Alors ! A cet ancêtre vendangeur fort respectable, peut-on vraiment tenir rigueur de la griserie, aussi involontaire qu’inconsciente, dont il fut victime lors de sa première dégustation du réconfortant produit de la vigne?^4 mon avis, non.Soyons justes et sans parti pris; et, d’un commun accord, rendons à ce patriarche digne, comme le rappelle la chanson qu’en bas âge nous chantions avec tant d’entrain, rendons à Noé le témoignage posthume, bien ressenti, de notre haute appréciation pour la réussite qu’il obtint de sa première cuvée avec un tel brio.Corneille aurait écrit: Et pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître ! Ce récit, à la fois simple et succinct, prouverait en premier lieu, s’il en était besoin, que rien d’important ne se produisit entre Yahvé et le titulaire de son alliance terrestre, tant que la vigne n’eut pas produit son fruit, le raisin, qui, par les divers procédés de vinification, donna à l’homme un breuvage appelé «vin».Ce breuvage constitua une présence marquante, en même temps qu’il joua un rôle important dans la vie sociale des peuples de r Univers connu et prospecté même dans les temps mythologiques, affabulateurs nécessaires pour l’imagination humaine, et passa à la postérité, d’âge en âge, dans le cours de l’histoire, pour atteindre l’époque moderne, la nôtre, et y connaître une faveur sans précédent.Secondairement, ce bref récit du déluge nous aura appris qu’après avoir avec vaillance affronté la haute mer pendant 40 jours et 40 nuits, Noé sut faire de sa première vendange une réussite dont on parle encore de nos jours.Aussi, à la suite de Pierre Dupont, poète et chansonnier français du siècle dernier, nous redisons : Seigneur, nous te pardonnons le déluge, puisque Noé sauva la vigne.Entre l’eau et le vin, semble-t-il, la différence est claire : qui trop aime l’eau et dédaigne le vin, va au-devant de fâcheuses surprises.N’est-ce pas encore Pierre Dupont qui écrivit : Tous les méchants sont buveurs d’eau, C’est bien prouvé par le déluge. 149 Des gens savants — ou qui se prétendent tels — diront qu’il n’y a qu’une boisson naturelle de l’homme: l’eau.A ces enragés de l’hygiène à qui des cuistres, pédants vaniteux et ridicules, ont tourneboulé la cervelle, ne craignez pas de répondre: Soit, mais il ne faut jamais en boire; pas une goutte, pas une traître goutte.Pour boire de l’eau, surtout de nos jours, il faut être fou, fou à lier.Pourtant, on est bien forcé quelquefois d’en boire, quand on n’a pas autre chose pour se mettre la langue à flot.Alors, prudence, un accident est vite arrivé.L’apaisement de la soif par l’eau n’a-t-elle pas, un jour, provoqué, une drôle de réaction chez le chansonnier Lucien Boyer qui, à ce propos, écrivait avec un esprit fin et vif: Et l’eau guérit la soif, faut-il qu’elle soit bête ! Vous recommandez l’eau, monsieur l’hygiéniste, fort bien, mais vous y croyez à l’eau pure?Ne devrait-on pas, plutôt, affirmer hautement que l’eau pure est un mythe?Vous êtes un fervent des marches dans les grands espaces et la forêt?Vous y avez découvert un ruisseau qui serpente gentiment et vous l’avez suivi jusqu’à sa sortie du bois.Il fait chaud, spontanément vous auriez une folle envie d’y tremper le nez et le menton et d’en boire une bonne goulée.Mais vous êtes un scientifique.Prenez donc une goutte de cette eau transparente et mettez-la sur la platine du microscope.Vous y voyez: un poil de rat, une aile de mouche, des spores de champignons, une fibre de viande mal digérée.Faites-en cultiver une autre goutte, toute la flore microbienne y passera; et vous m’en reparlerez dans huit jours. Il est vrai qu’à la ville nous sommes choyés; plus aucun danger! L’eau qu’il nous faut boire «parfois» a été scientifiquement traitée: on l’a «chlorée» ou javellisée.Merci de l’attention, messieurs les responsables de la Santé.D’inodore et insipide qu’elle était auparavant, elle est devenue odorante, et, en plus, quel affreux bouquet ! Nous souvenant que si le chlore possède des propriétés antiseptiques, il en possède également d’autres: oxydantes et décolorantes.Nous voilà fixés.Ne craignons donc pas de clamer bien haut que c’est un sacrilège de mêler de l’eau terrestre au vin qui est divin.Et n’oublions jamais que le Christ n’a pas changé le vin en eau, mais l’eau en vin.Il faut donc reléguer l’eau au rang de «médicament pour usage externe», car l’eau est un liquide sale, impur, qui vous gratifiera de la diarrhée, de la typhoïde, et de bien d’autres choses encore.Et, le pire, c’est que, sans que vous vous en rendiez compte, elle vous fiche de méchante humeur.L’eau est sale, ai-je dit, mais si elle n’était que sale.Il y a pis encore : elle n’est pas isotonique.Par contre, le vin, la soupe, la bière, le cidre, sont isotoniques.Vous connaissez sans doute l’anecdote suivante: un jour, quelqu’un demandait à Curnonsky: «Pourquoi, monsieur, ne buvez-vous pas d’eau?» «J’ai, répondit le prince des Gastronomes, un estomac de fer, je ne tiens pas à ce qu’il rouille».Peut-être certains d’entre vous ignorent qui est ce monsieur?Eh bien! voici.Curnonsky est un surnom fantaisiste, un pseudonyme.C’était le Paris de 1900! Maurice-Edmond Sailland débarque de son Anjou pour venir étudier à Paris.L’alliance Franco-Russe est à l’ordre du jour ; tout finit en «sky » et en «off », et lorsqu’il s’agit 151 de choisir un pseudonyme, l’un de ses amis souffle: «Pourquoi pas sky»?C’est décidé, et le latiniste qui ne dormait pas en lui traduit en latin «Cur non sky».— Curnonsky est né d’un canular.Il y a des gens qui ne jurent que par les eaux minérales.Tenez, un de mes vieux amis qui exerçait dans la région parisienne, et qui avait le sens de l’humour, me racontait qu’un jour, un de ses patients, arrivant de voyage au cours duquel il s’était particulièrement attardé à visiter les stations d’eau minérale, l’aborde en lui disant, la bouche en cœur: «Vous savez, docteur, j’ai appris beaucoup de choses durant mon voyage, et maintenant je ne bois jamais que de l’eau minérale.» Il souriait, content de son petit effet, et attendait, sans doute, une louange.Le vieux médecin, qui en avait entendu bien d’autres, lui répond: «Moi, mon bon ami, je ne bois jamais que de l’eau végétale».Il faut parfois — peut-être souvent — retourner à l’animal pour y réapprendre quelques leçons de bon sens.Vous êtes-vous déjà arrêtés à observer les pauvres bêtes?Elles sont bien forcées de boire de l’eau; elles en crèvent parfois.Au moins, elles suivent leur instinct et possèdent la sagesse de n’en boire qu’en dehors des repas.Une parenthèse pour porter à votre attention un événement d’une assez grande importance, que j’appellerais la leçon du repas ou de la dégustation belge, qui est vraiment catégorique.On avait servi des huîtres qui malencontreusement étaient contaminées.Seuls eurent la typhoïde les abstinents du produit de la vigne, qui n’avaient bu que de l’eau, du thé, ou je ne sais trop.Cela se passait en Belgique avant la dernière grande guerre ou possiblement dans les années qui la suivirent.On peut sourire, peut-être, face à cette observation, mais je puis vous assurer qu’elle est scientifiquement prouvable, et qu’elle l’a été par la suite.En 1954, sortait de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux, France, une thèse relatant les multiples travaux entrepris non seulement à Bordeaux, mais dans le monde entier et même à Ottawa, et qui attestent l’authentique véracité du pouvoir bactéricide du vin sur les Entérobactériacées, telle que la Salmonella paratyphi A, B, Eberthella typhosa et Eschirichia coli, c’est-à-dire qu’il détruit le bacille de la typhoïde et les colibacilles, tellement répandus.Je ferme ici la parenthèse.Buveurs d’eau, qui aspirez à une fin heureuse et tranquille, écoutez plutôt le sage conseil que donnait Ronsard, au XVIe siècle quand il écrivait: L’homme qui lave sa panse D’autre breuvage que le vin, Mourra d’une mauvaise fin.Plus près de nous, Francis Jammes a écrit une réflexion que je vous livre, non pas seulement dans un sentiment d’altruisme, qu’Anatole France qualifiait de «charité froide», mais en toute franchise et amitié: «Je ne dis point, écrivait-il, que les buveurs d’eau sont tristes, mais plutôt maladifs: à toutes leurs infirmités ils ajoutent celle de l’abstention du vin».Avant de clore ces propos, dont je n’avais malheureusement pas mesuré la tension osmotique, permettez-moi de vous citer deux petits poèmes, d’inspiration 153 hydrique, il va sans dire, mais pas de la même source.Le Ier est une réaction à l’insipidité de l’eau, qui, du même coup, nous enseigne comment nous prémunir contre pareille déconvenue, alors que le IIe fait le portrait, peu réjouissant, de certaines catégories d’habitués des sources thermales.SUR L’INSIPIDITÉ DE L’EAU Ayant le dos au feu et le ventre à table, Estant parmi les pots pleins de vin délectable, Ainsi comme un poulet Je ne me laisseray mourir de la pépie, Quand en devrois avoir la face cramoisie Et le nez violet.Quand mon nez deviendra de couleur rouge ou perse Porteray les couleurs que chérit ma maistresse; Le vin rend le teint beau ! Vaut-il mieux avoir la couleur rouge et vive, Riche de beaux rubis, que si pasle et chétive, Ainsi qu’un buveur d’eau?Olivier Basselin (1400-1450).Aux Buveurs d’eau: «.nec vivere carmina possunt Quæ scribuntur aquæ potoribus».(Pensée fantaisiste d’Horace, Épitre I, 19, 3) «Ils ne peuvent pas vivre, les poèmes qui sont écrits par des buveurs d’eau.» ¦ œNTRÉXE VILLE 154 Le goutteux sensuel, farci de sels uriques; Le vieux rhumatisant; l’ami du fin bordeaux; Le sombre calculeux, aux affres néphrétiques, Implorent à l’envi le secours de tes eaux.Tous ces désespérés de l’humaine misère Se traînent lourdement, comme des limaçons, L’un râlant sa douleur, l’autre geignant sa pierre, Et viennent se grouper autour de tes griffons.Alors, la coupe en main, comme aux festins antiques, On les voit se gorger des eaux béatifiques, Que prescrit Esculape en termes solennels.Nymphe de cette source, amèneras-tu l’heure Où je pourrai suspendre, en quittant ta demeure, Parmi les ex-voto, ma sonde à tes autels?Docteur Camuset À part l’eau qui ne vaut pas le diable, à part le lait qui est une plaisanterie bonne pour les petits enfants — mais dont abusent beaucoup de grands —, souvenons-nous qu’il y a le vin, précieux cadeau du Créateur, qui tonifie le corps et réchauffe le cœur, dissipe les noirs soucis et les tristes chagrins, en même temps qu’il permet aux fronts de se dérider et à l’âme de s’ouvrir tout entière à la franchise et la loyauté, vérités de plus en plus rares de nos jours.Allons-y donc d’un dernier jugement sur l’eau ?— Le voici provenant d’un poète moderne, Xavier de la Perraudière; c’est un quatrain, empreint d’un humour si a 155 fin et suave, qui, du même coup, proclame la consécration divine au vin : Dire qu’elle est délectable, c’est l’avis qu’une cane a; l’eau ne fut jamais potable que, par miracle, à Cana. RELATION DE SŒUR PORLIER (1755-1756) TEXTE ANCIEN Édité par Ghislaine Legendre (t 1987) et terminé par Marthe Faribault TABLE Présentation.159 Principes d’édition.162 Chronologie .163 Le texte de la RELATION.166 Glossaire .178 Index des noms propres .182 Notes historiques.183 Bibliographie.185 159 PRÉSENTATION LE MANUSCRIT Le manuscrit de Sœur Porlier est conservé au monastère des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph (R.H.S.J.), à Montréal.Il est composé de 6 pages.Dans les deux cartons où ont été rassemblées les trois premières Annales de la communauté, il suit VHistoire simple et veritable de rétablissement des Religieuses hospitalières de Saint Joseph en l’isle de Montreal, diste a presant Ville Marie, en Canada, de Vannée 1659.de Marie Morin (ms.1-317) et la Relation de sœur Cuillerier, 1725-1747 (ms.318-351)*.Le manuscrit porte un titre: Peutite Relation des différend evenemens arrivé dans notre monastère depuis la fin de Vanné 1756.C’est ultérieurement qu’on a substitué le titre de Relation de sœur Porlier, 1755-1757 au titre original (voir Chronologie ci-dessous).Le manuscrit est accompagné d’une copie de trois pages du début de la Relation (ms.352-3), exécutée par une autre main, contemporaine de Sœur Porlier.CATHERINE PORLIER Catherine Porlier est née à Montréal en 1733 ou 1734.Elle est la fille de Claude-Cyprien Porlier, marchand, greffier et notaire, et de Angélique Cuillerier, * Écrits du Canada français, vol.42, pp.150-192. 160 nièce de la Sœur Véronique Cuillerier, auteur Annales de 1725 à 1747.Elle entre chez les Hospitalières de Saint-Joseph le 21 novembre 1755 et fait sa profession le 24 novembre 1757.Elle meurt le 25 mars 1763 à l’âge de 29 ans.LA RELATION DE SOEUR PORLIER (1755-1756) Catherine Porlier entreprend son récit à la toute fin de l’année 1756 ou au plus tard au début de 1757, à la demande expresse de ses consœurs, pour poursuivre la tradition d’envoyer des mémoires aux sœurs de France.Elle succède dans sa tâche à Véronique Cuillerier, qui avait pris en charge \zs Annales de la communauté de 1725 à 1747, à la suite de Marie Morin.Son texte se présente comme un court mémoire des années 1755 et 1756.Il aurait normalement dû être suivi des annales de la communauté pour les années subséquentes.On ignore les raisons exactes qui ont empêché Catherine Porlier de poursuivre sa tâche d’annaliste.On peut cependant supposer que le surcroît de travail amené à l’hôpital par la guerre rendait ce genre d’activité futile, au regard du nombre de blessés à soigner.A la suite de la capitulation de Montréal (1760), il sera même question de rapatrier la communauté en France.La vie du monastère reviendra à la normale à partir de 1766.Mais il faudra attendre le XIXe siècle pour que la tradition des annales soit reprise par les religieuses.Les annales de communauté ne sont pas des textes publics.Elles sont l’histoire et la mémoire des commu- 161 nautés et ne s’adressent qu’à elles seules.Les événements rapportés sont, dans la plupart des cas, extérieurs à la communauté, mais ils trouvent tous leur «point de chute» à l’intérieur de celle-ci.Ainsi, de ces années troublées par la guerre, Catherine Porlier ne retient que ce qui est de conséquence pour l’hôpital: arrivées de blessés et de scorbutiques en grand nombre, obligation d’agrandir l’hôpital, épidémies de variole et de fièvre.À ce surcroît de travail amené par la guerre s’ajoutera un incendie, à l’occasion duquel les sœurs se feront voler.Le récit des événements extérieurs est complété par la chronique des sœurs décédées: simple mention pour les plus humbles, brève apologie pour la supérieure Louise-Angélique Bou-thier, biographie anecdotique pour Marie-Geneviève Jo-rian.Ce texte n’a pas la grandeur de VHistoire simple et veritable.de Marie Morin, véritable épopée du temps des établissements, des choses à bâtir.Il n’a pas non plus la valeur historique de la Relation de Véronique Cuille-rier, récit d’époque, qui raconte au quotidien ce qu’on vit ici, quand on est ici, pour des années généralement mal documentées (1730-1740).Il clôt, dans toute sa simplicité, le cycle des premières Annales de IHôtel-Dieu de Montréal, amorcé en 1659. 162 PRINCIPES D’ÉDITION Le texte manuscrit a été déchiffré par Ghislaine Legendre et publié sous forme d’édition critique (non définitive) dans Textes québécois des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles (volume I).La présente édition est une translittération en français moderne de cette première version.Ce n’est pas une traduction, puisque le texte a été conservé dans son intégralité (vocabulaire et tournures syntaxiques de l’époque).L’orthographe, le genre des noms et les accords verbaux ont simplement été régularisés suivant l’usage actuel.Les chiffres entre crochets à l’intérieur du texte renvoient aux pages du manuscrit original.Afin d’aider le lecteur peu habitué au français du XVIIIe siècle, nous avons cru bon d’expliquer un certain nombre de mots et expressions dans un Glossaire présenté à la suite du texte; ces cas sont signalés dans le texte par un astérisque.Certains pronoms peuvent être difficiles à interpréter; nous les avons explicités entre crochets brisés.Enfin, le texte est complété par un Index des noms propres et de brèves Notes historiques. 163 CHRONOLOGIE Après consultation de la documentation (Archives des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph, Dictionnaire biographique du Canada, L’Hôtel-Dieu de Montréal 1642-1973), il est apparu que la seule date exacte que donne sœur Porlier dans sa Relation est celle de la victoire de Belle Rivière, en 1755 (ms.p.356).Toutes les autres dates doivent être reculées d’un an.Ainsi l’entrée au monastère de sœur Porlier (ms353 : fin 1756; ARSHJ : 24 novembre 1755), le décès de sœur Bouthier (ms355: 7 août 1757 ; ARSHJ : 7 août 1756), le décès de sœur Jorian (ms356: 1757; ARSHJ: 22 juillet 1756), la sortie du noviciat de sœur Jorian (ms356: 1723 ou 1724 ; ARSHJ : 1722) et la victoire de Chouaguen (ms357: 1757; DBC: 1756).De plus, certains événements relatés peuvent être datés de façon précise.Ainsi le décès de sœur Lantagnac (ms357 ; ARSHJ : 16 novembre 1756), la prise d’habit de sœur Lassaussaye (ms357; ARSHJ: 1756), le décès de sœur Coulon (ms357; ARSHJ: 5 décembre 1756), le décès de sœur Dagüilhe (ms357; ARSHJ: 17 décembre 1756).Enfin, une lettre de Vaudreuil (citée dans L'Hôtel-Dieu de Montréal 1642-1973, p.41-42) permet de situer le logement des malades dans le grenier (ms353) à l’automne 1755 et le logement des malades dans l’église pendant la construction de deux nouvelles salles (ms355) dans le courant de l’année 1756.Nous avons corrigé les dates du manuscrit original en conséquence.Une fois cette correction effectuée, la chronologie des événements relatés par sœur Porlier se présente somme suit: 164 ms.353 fin 1755 : entrée en communauté de Sœur Portier été 1755 : garde des environs de Montréal continuation de l’établissement de Belle Rivière (vallée de l’Ohio) arrivée de blessés, en provenance de cette région épidémie de « picote » malades en provenance de Carillon installés dans l’église novembre 1755 : installation des malades dans le dortoir des sœurs, au grenier ms.354 fin décembre 1755 : retour des malades dans les salles mi-janvier 1756 : retour à la normale incendie : les sœurs se font voler ms.355 printemps 1756 : épidémie de fièvre assauts prévus: l’église est préparée pour recevoir les blessés et on entreprend la construction d’un nouvel édifice 10 novembre 1756: les malades sont déménagés dans les nouveaux bâtiments printemps à automne 1756 : chronique des sœurs décédées : sœur Bouthier (7 août 1756) ms.356 chronique des sœurs décédées : sœur Jorian (22 juillet 1756) victoires sur l’ennemi 1755 : victoire de Belle Rivière ms.357 1756 : prise de Chouaguen (Oswego) : les salles sont pleines novembre 1756 : épidémie de fièvre chronique des sœurs: décès de sœur Lantagnac (16 novembre 1756), prise d’habit de sœur Lassaussaye 165 (1756), décès de sœur Coulon (5 décembre 1756), puis de sœur Dagüilhe (17 décembre 1756). LE TEXTE DE LA RELATION [352] Petite relation des différents événements arrivés dans notre monastère depuis la fin de l’année 1755.Plusieurs fois, nos sœurs m’ont proposé de faire cette relation avec tant d’instance*, en me témoignant le plaisir qu’elles en auraient, que j’ai cru ne leur devoir pas refuser.Ainsi, je crois qu’elles loueront au moins ma complaisance* si elles trouvent à blâmer dans ma manière d’écrire, en ce qu’elle n’exprimera que très faiblement des événements réels et suivis*, qui fourniraient ample matière à des esprits qui seraient capables d’en marquer* tous les traits et de vous les dépeindre avec des couleurs vives et naturelles tel qu’il leur conviendrait.Mais, au reste, j’espère qu’elles ne le trouveront point mauvais, si elles considèrent un peu les motifs qui m’y engagent.Car enfin, mon intention n’est point, mes sœurs, de rappeller à votre souvenir les différents genres de souffrances que vous avez essuyées — puisque je suis assurée*, à n’en pouvoir douter, que vous ne les avez point oubliées et que tous les jours de nouvelles* vous fournissent l’occasion de vous les remémorer — mais bien j’ai celle de l’adresser à nos sœurs de France par l’espérance que j’ai qu’une paix prochaine nous procurera l’occasion de leur envoyer .Ce qui m’engage à profiter de tous les moments que j’aurai, me flattant que ce leur fera plaisir, non qu’elles trouvent de ces aventures récréatif* non, il n’en est point que de celles qui peuvent faire gémir et attendrir les cœurs les plus insensibles, et quelque peu de grâce que j’aie à les décrire, ils sont si marqués* que les moins habiles en ce genre le feraient avec facilité.Mais 167 s’ils excitent nos chants de tristesse, je pourrais vous dire, mes sœurs, qu’ainsi que David, en adressant nos plaintes à notre Dieu, nous ne laissons* pas que d’y mêler le son des musiques pour y louer un Dieu infiniment miséricordieux dont la profondeur des jugements est impénétrable.Joignez donc vos voix aux nôtres, et de concert remercions à jamais un Dieu souverainement bon qui nous a soutenus de sa main bienfaisante dans le temps même que son bras paraissait le plus s’appesantir sur nous.Le commencement de ce que je vais vous marquer* dans cette relation n’est qu’un échantillon de ce qui nous était promis pour la suite, tel que vous le verrez.Mais comme on n’arrive point aux lieux qu’on s’est fixés sans avoir marché, de même, devant* que d’arriver à l’état où nous sommes, je parcourrai un peu les années qui les ont précédées et tâcherai surtout de ne rien omettre de ce qui contribuera le plus à nous faire admirer la providence qui, comme une bonne mère, veille toujours aux besoins de ses enfants et qui n’abandonne jamais ceux qui se confient* en elle.Redoublons donc notre confiance et disons avec le saint apôtre: «Sera-ce les croix et les tribulations qui me sépareront de Jésus-Christ?Non, la mort même ne m’en séparera jamais».[353] Je commencerai donc par vous détailler l’état où je trouvai la maison à mon entrée, qui fut à la fin de l’année 1755.La guerre, comme vous le savez, depuis nombre d’années désole le Canada, et on peut dire que toujours ce fléau a fourni de grandes occasions à la pratique de la vertu et à la multiplicité et différence des sacrifices.Le récit que nous en avons entendu faire à* nos ancêtres des guerres anciennes excitait facilement notre compassion sur leur sort.Cependant, elle n’a jamais été au point où nous sommes.Et c’est ce que vous verrez dans ce recueil.Mais pour revenir à vous démontrer les peines qu’elle a procurées en particulier à notre communauté, il faut vous dire que tout l’été qui a précédé mon entrée, on avait fait de gros partis* de tous côtés, tant pour la garde des postes des environs de Montréal que pour la continuation de l’établissement de la Belle Rivière1 qui a été le tombeau de tous nos plus braves Canadiens, qui ont péri tant par l’ennemi que par la grande misère qu’ils y ont essuyée par les va-et-vient, dans les saisons les plus dures, joints à la mauvaise nourriture qui leur a causé les plus effroyables maladies.En vérité, rien de si pitoyable.Et je me souviens que, deux mois devant* mon entrée, très souvent j’entendais dire «vingt malades viennent d’arriver».D’autres fois, à huit heures du soir, je les ai vus arriver au bord de l’eau, attendant fort longtemps qu’on eût trouvé le moyen de les transporter tous un peu commodément, tombant pour ainsi dire par morceaux, tant ils étaient mangés de scorbut.L’hôpital, en peu de temps, se trouva extrêmement plein.La picote* se trouva* alors, qui fut bientôt répandue dans la ville, ce qui augmenta si fort les malades que, ne trouvant plus de coins et recoins qui ne fussent occupés, elles des sœurs> déterminèrent, quoiqu’avec bien de la peine, tel que vous le pouvez juger, à préparer leur église pour y placer des malades blessés arrivant de Carillon2, dont la quantité était prodigieuse.Ils avaient été ainsi tout l’été, mais les frais* du mois de novembre ne permettaient plus de laisser les malades dans l’église, et le nombre 169 devenant toujours considérable, ils résolurent d’agrandir notre dortoir du dernier étage en démanchant* une cloison qui le séparait.Et par ce moyen, il devint spacieux et capable de contenir 100 malades, non d’une manière commode et pour eux et pour nous, en ce qu’ils ne pouvaient que pâtir* de froid, les deux poêles n’étant pas suffisants pour échauffer* un si grand galetas*.Du reste, il était extrêmenent gênant pour nous d’avoir des malades dans l’intérieur de notre maison, dont un plancher simple ne nous pouvait garantir du bruit jour et nuit.Aussi les pauvres sœurs qui veillent journellement n’avaient-elles aucun repos, quoique cependant elles en auraient eu grand besoin, car on peut dire qu’il n’y avait rien à ajouter aux fatigues d’un grand nombre, dont la charité qui les animait les faisait si fort oublier elles-mêmes que je ne concevais pas que d’aussi faibles tempéraments* ne succombassent [354] pas à tant de travaux.Il est bien vrai de dire que la charité est forte comme la mort.Et l’exemple que m’en ont donné nos sœurs m’a fait tenir cette vérité pour incontestable.Enfin, pour revenir à nos pauvres souffrants, que le froid qu’ils enduraient tenait dans un frisson continuel, il obligea, à la fin du mois de décembre, de les réunir à ceux des deux salles*, et par le moyen de quelques arrangements on trouva celui de les placer tous.Ils étaient bien pressés*, mais comme plusieurs étaient convalescents, cela ne dura pas longtenps et vers la mi-janvier on commença à ne plus excéder en nombre.Quelques jours se passèrent assez tranquilles et on jugeait qu’il de calme> pourrait durer le reste de l’hiver, lorsque tout à coup nous entendîmes, à 5 heures du soir, crier au feu auquel nous fûmes alertes*.Mais, hélas, en levant les yeux, nous le voyons sortir des fenêtres de notre voisin, dont les flammes se jettent sur notre église et paraissent déjà l’envelopper.Sans perdre un instant, tout est envisagé pour sauver notre pauvre butin*, ne doutant point d’un malheur qui nous paraissait certain.Mais ranimons notre confiance, et bientôt le Dieu de bonté fera plutôt un miracle que de nous voir encore réduits à cette extrémité où a été trois fois différentes ce monastère3.Nous fûmes donc délivrés, sans toutefois comprendre que cela dût être.Et plusieurs, retirés dans le jardin, à qui on assura que rien de la maison n’était endommagé, les regardaient avec étonnement, croyant que la frayeur leur avait tourné l’esprit, tant ils s’assuraient* voir le feu consommer* la couverture de tous le corps du logis.Je ne dirais point que ceux-ci étaient sans raison.Si les premiers disaient vrai, les seconds, sans extravagance*, le pouvaient croire tant il y avait d’apparence*.Mais, grâce à Dieu, ils ont jugé faux et nous rentrâmes dans notre galetas*, sans autre chaise et lit que le plancher, où la fatigue de quelques-unes leur fit prendre un peu de repos.Enfin, le lendemain matin, quand nous vîmes notre désastre et tout notre train* semé dans les jardins* et dans les cours, nous ne savions plus comment venir à bout de démêler nos affaires d’avec celles de nos voisins, qui avaient apporté en quantité.La joie que nous avions d’avoir échappé* un malheur qui paraissait inévitable nous troublait tellement que le plus souvent nous n’étions* point à nous.Nous fûmes trois ou quatre jours sans clôture*, ce qui donnait occasion à bien des entrées qui 171 nous fatiguaient plus que le travail que procurait un si grand dérangement.Enfin, tout finit, et chacune, faisant l’inventaire de son office*, se trouva avec beaucoup de choses de manque*, et par cette raison nous aperçûmes* que nous avions été volées considérablement.Mais, au reste, nous avions notre maison qui nous dédommageait [355] assez pour arrêter* notre sensibilité* sur le reste.Nous voilà donc remises en tranquilité, qui se serait soutenue* au moins jusqu’au printemps si les fièvres ne se fussent point communiquées aux sœurs.Je fus du nombre de celles qui les eurent, mais si elles mettaient en danger, toutefois il n’en mourut aucune et nous en fûmes quittes pour la peur.Mais que dirai-je de cette guerre qui s’apprête à devenir plus sanglante que jamais.Déjà, on prévoit que les assauts qu’on veut livrer à l’ennemi ne seront pas sans carnage ni qu’une passée*, que plusieurs années s’écouleront ainsi et que de nouveaux combats, se succédant les uns aux autres, nous réduiront au plus pitoyable état, tel que je vous le décrirai en son lieu.Il fallut donc prendre des précautions et la prudence l’exigeait des puissances*.Ils des puissances> viennent nous annoncer que notre église va encore servir de salle*, qu’incessamment des malades doivent arriver, mais que pour ne nous plus exposer à cette sorte de révolution*, ils allaient incontinent* visiter le terrain, tant celui des pauvres* que le nôtre, pour y construire des salles*.Cette proposition n’alarma pas peu quelques-unes qui prévoyèrent, dans le moment même, ce qu’elle nous procurerait de croix* pour la suite.Mais quoi qu’il en fût, 172 il fallut s’y soumettre et l’édice fut bientôt en chantier.Les malades furent dans notre église jusqu’au moment qu’il fut achevé, qui fut le 10 novembre, où ils furent transportés dans les nouveaux bâtiments pour y essuyer bien des misères, tel que je vous le ferai voir dans la suite.Mais revenons sur nos pas et voyons du printemps à l’automne ce qui se va passer, et, pour cet effet, prenons chaque article avec ordre; les sujets le demandent ainsi.Notre très honorée sœur Bouthier tomba malade assez dangereusement dans le mois de mars, mais Dieu eut en ceci quelque égard pour ses servantes en leur épargnant les révolutions* que la mort précipitée d’une personne tendrement aimée doit naturellement occasionner.On la vit donc, à la satisfaction de toutes, en convalescence, mais, hélas, elle tomba dans une langueur qui a duré quatre mois, que Dieu ne permit que pour nous disposer toutes à ce grand sacrifice, quoique cependant l’amour, toujours ingénieux à se flatter aux moindres apparences de mieux, ne craignait pas moins au plus petit redoublement.Ainsi, tout ce temps se passa entre l’espérance et la crainte, et tous nos vœux et nos prières furent inutiles.Nous ne méritions plus de posséder une âme dont les pensées et les affections ne tenaient plus à la terre.Ainsi, ce fut le 7e d’août de l’année 1756 qu’elle rendit sa belle âme à Dieu, dans la charge d’assistante*, âgée de 65 ans et 8 mois, nous laissant dans des regrets plus faciles à comprendre qu’à bien exprimer.Et pour vous en donner une idée plus juste, il ne vous faut dire que quelques mots de ses vertus.Du moment qu’elle se voua à Dieu par sa profession et oublia tous parents, amis pour se consacrer entiè- 173 rement aux pauvres*, de lors* elle conçut une si ardente charité pour eux, si propre* de notre état, qu’elle a conservé jusqu’au dernier soupir, qu’on peut dire que ç’a été sa passion dominante.Point de secours qu’elle n’ait tâché de leur procurer, pas de bontés et de prévenances qu’elle n’eût pour eux.Et enfin, elle s’y livrait entièrement elle-même, comme elle l’a prouvé surtout dans l’office* d’apothicaire*, de dépositaire*, d’hospitalière* et de supérieure*, offices* qu’elle a exercés, et bien d’autres, ayant successivement été appelée à toutes les charges de la maison.Son application égalant ses talents, elle les a remplies à la plus grande satisfaction de toutes.On peut dire que l’on voyait en elle reluire toutes les vertus.Elle s’attacha si fort, dans le commencement, à la règle* qu’elle devint une règle vivante.Son exemple animait et fortifiait les plus découragés.Et quoiqu’elle fût d’une santé délicate, toutefois on ne remarqua jamais en elle de ces airs abattus et nonchalants, faisant paraître dans les plus petites comme dans les plus grandes choses un amour et une ferveur qui ne paraissaient souffrir aucune altération.C’est ainsi qu’elle passa ses jours et finit sa vie, que l’idée du bonheur dont elle jouit est seule capable de consoler.[356] Mais disons, à présent, un mot de notre très chère sœur Jorian, qui mourut quinze jours environ devant* ma sœur Bouthier.Pour juger de sa vertu, il ne vous faut savoir que l’état de souffrance et sa patience à les supporter depuis sa sortie du noviciat, qui fut en 1722, jusqu’à sa mort en 1756.Des douleurs aigües et continues, pendant un si long espace*, lui avaient rendu, une dizaine d’années devant" sa mort, le corps si difforme qu’on ne savait si ses jambes, ses pieds et ses mains étaient de l’humain.Elle était hors d’état de se rendre le plus petit service si son esprit industrieux ne lui en eût suggéré le moyen capable d’être admirée.Un petit bâton, de la longueur d’une coudée", lui était d’un grand secours.Elle se le faisait entrer dans ses doigts ratatinés, après lequel elle prenait au bout son mouchoir, et trouvait moyen de se moucher, s’essuyer le visage et s’y porter une prise de tabac.Enfin, son petit bâton fut son fidèle compagnon, et sans lui elle eût beaucoup pâti" de ces sortes de nécessité, en ce qu’elle se serait extrêmement gênée* pour demander qu’on lui rendît ces services.Comme elle écrivait très bien, elle trouva également le moyen de le faire et rendit, par là, service à bien des sœurs qui s’adressaient à elle dans leurs besoins.Se tenant auprès, elles lui donnaient l’encre et lui mettaient la plume dans les doigts, et, ainsi servie, elle écrivait sa lettre autant* bien qu’on eût pu le souhaiter.Enfin, elle ne perdit rien de son esprit et de son humeur en joie, de sa complaisance et cordialité qui faisait son caractère distinctif.Contente dans sa souffrance, elle ne désirait d’autre soulagement que la volonté de Dieu, de laquelle elle parlait d’une manière si agréable qu’on trouvait en s’édifiant de quoi s’amuser.On prenait toujours un singulier plaisir à l’entendre.Elle imprimait en l’âme un si grand amour pour la vertu et pour la vie religieuse qu’on se sentait aussitôt un grand désir de pratiquer l’une et de s’attacher à l’autre.Je ne finirais pas si je voulais vous détailler toutes les vertus que j’ai remarquées en cette aimable fille et je rechercherais trop moi-même à me satisfaire et passerais 175 les bornes de ce que je me suis proposé et de ce que je vous ai annoncé.Au reste, le peu que j’en ai dit est suffisant pour vous convaincre et de son mérite et de son esprit.Ne craignez point de porter vos idées trop haut, elle mérite tout ce que l’on peut penser de bien, ainsi vous ne serez point répréhensibles*.Pendant cet intervalle, il s’était fait de gros partis* pour donner sur l’ennemi, sur lequel on remportait toujours des victoires si marquées* que le plus mauvais reconnaissait avec les bons qu’elles ne pouvaient être attribuées qu’à la protection particulière du Ciel sur le Canada qui, depuis son établissement, a fait le sujet d’admiration même des infidèles.Mais cette trop triste colonie a bien changé de face, et par quelle fatalité a-t-elle perdu les grâces de son Dieu, et l’a-t-il obligé à la punir dans sa rigueur, tel que je vous le démontrerai ci-après ?Mais pour connaître combien on doit gémir sur notre état présent, voyons ce qu’elle était ci-devant*, en remportant quelques signalées* victoires.Quoi de plus admirable, ce qui arriva en 1755 à la Belle Rivière4 où quatre mille ennemis furent tués et faits prisonniers de la moitié et le reste mis en déroute par 600 Canadiens et Sauvages.Ce que dirent les ennemis de ce combat est merveilleux, car ils avouèrent qu’ils avaient toujours tiré sans apercevoir un seul de leurs adversaires, mais bien une grande dame ayant un sabre à la main, avec un air si menaçant, qui jetait une telle confusion parmi eux qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient, tandis que nos gens, quoique très inégaux de parti*, étaient tranquilles, comptant tous sur l’assurance que leur donna le commandant de la protection de la sainte Vierge, laquelle reconnais- saient-ils être [357] visible.Aussi chantèrent-ils des cantiques en son honneur et lui en attribuèrent-ils les merveilles sans qu’aucun d’eux s’avisa d’en tirer quelque gloire.Un officier qui me conta ce qui s’y passa ne pouvait dire deux paroles sans ajouter: «Oui, c’est un miracle», et paraissait toujours dans l’étonnement.Et effectivement, jamais victoire ne fut plus complète.Rappelons encore ces merveilles de mil sept cent cinquante six.Qu’y avait-il de plus consolant et qui méritât plus d’action de grâce que la prise qu’on fit de Chouaguen5?Je les vois, il me semble encore, arriver triomphant, les drapeaux de l’ennemi en main, suivis d’une troupe infinie de prisonniers qui paraissaient aussi tristes que nos vainqueurs avaient lieu d’être contents.Enfin, les petits partis* journellement faisaient de si beaux coups que c’était un miracle continuel.Laissons un moment les événements de la guerre pour voir ce qui se passe dans notre communauté.Les salles* étaient pleines et les malades si resserrés par la grande quantité, jointe à la différence des maladies, qu’en peu de temps ils contractèrent une fièvre maligne qui réduisait au tombeau en quatre et cinq jours.Elle n’eut pas peine à pénétrer dans notre maison.La première qui en fut attaquée fut ma sœur Lantagnac, qui fut le 4e novembre que ma sœur Lassaussaye avait pris l’habit.Elle mourut le 13e jour.Ma sœur Coulon la suivit de près, qui était arrêtée* depuis la mort de ma sœur Bouthier.Ma sœur Dagüilhe était dans une situation qui nous affligeait fort.Le dérangement de santé lui avait tellement aliéné l’esprit que, pendant quatre mois, elle avait quelquefois des marques de folie.Étant devenue un peu mieux, on espérait que sa maladie n’aurait point de suite lorsque, tout à coup, elle se trouva saisie des fièvres qui la réduisirent au tombeau en cinq jours.Et finit ainsi leur cours, à la fleur de l’âge, ayant fourni*, en peu de temps, à une longue carrière. GLOSSAIRE Les chiffres renvoient aux pages du manuscrit original, signalées entre crochets carrés dans le texte.à prép.353 : En français du XVIIIe siècle, à est souvent employé à la place de par derrière le verbe faire.alerte adj.354: attentif apercevoir que 354: s’apercevoir que.Construction non pronominale courante en français de l’époque, apothicaire n.f.355 : sœur responsable de la préparation et de l’administration des médicaments.apparence n.f.354: vraisemblance.Tant il y avait d’apparence: «tant cela était vraisemblable».arrêté adj.357: immobilisé, arrêté dans son travail.Euphémisme pour «malade», arrêter v.tr.355: retenir, assistante n.f.355: adjointe de la supérieure, assuré adj.352: sûr, certain, assurer /s’— / 354: être sûr, certain, autant bien que 356: aussi bien que.butin n.m.354: ensemble des effets mobiliers.Courant en québécois dans le sens de «vêtements, linge»; restreint au sens de «prise de guerre, produit d’un vol» en français de l’époque comme d’aujourd’hui, ci-devant adv.356: auparavant.clôture n.f.354: enceinte d’un monastère, interdite aux laïcs.Jusqu’en 1925, les R.H.SJ.étaient sous clôture de droit pontifical et à vœux solennels.Aujourd’hui, elles prononcent des vœux simples perpétuels.La grille extérieure disparaîtra en 1959.complaisance n.f.352: dévouement, confier en /se — / 352: mettre sa confiance en. 179 consommer v.tr.354: consumer, détruire, coudée n.f.356: unité de mesure d’environ 50 cm.croix n.f.p.355 : calamités, malheurs.démancher v.tr.353 : défaire, démonter.Courant en québécois ; restreint au sens étymologique {démancher un balai, un outil) en français de l’époque.dépositaire n.f.355 : sœur responsable de l’administration des biens temporels (achats et comptabilité en particulier), devant prép.353, 356: avant, devant que de 352: avant de.échapper qqch 354: échapper à qqch.La construction sans préposition est courante en français de l’époque.échauffer v.tr.353: chauffer.espace n.m.356: moment, durée, laps de temps.être /ne pas — à soi/ 354 : ne plus se posséder, ne plus contrôler son émotion.extravagance /sans — / 354 : sans déraisonner.fournir à 357 : pourvoir à, remplir, achever.frais n.m.353 : fraîcheur, temps froid au moment des premières gelées.galetas n.m.353, 354: grenier, logement pratiqué sous les combles.Courant en français de l’époque, gêner /se — pour demander qqch 356: être embarrassé de demander qqch.L’expression est courante en français actuel, mais uniquement sous sa forme négative et avec un sens péjoratif («ne pas se gêner pour.»), ce qui n’était pas le cas en français de l’époque.hospitalière n.f.355 : sœur responsable des soins aux malades.incontinent adv.355 : immédiatement, aussitôt.inégal adj.356: inégaux de parti: en nombre inférieur.instance n.f.352: sollicitation, empressement.jardin n.m.354: jardin potager.Voir: pauvres.laisser /ne pas — de faire qqch/ 352 : le faire néanmoins, malgré qqch. lors /de — / 355 : depuis ce temps, à partir de cet instant, manque /de — / 354: manquant, marqué adj.352, 356: remarquable, marquer v.tr.352: indiquer.nouvelles /jour de — / 352: Le «jour de nouvelles» est le jour où est distribuée La Gazette, imprimé hebdomadaire contenant des nouvelles de différents pays.office n.m.354,355 : charge, emploi.Par extension : lieu où l’on exerce cette charge.parti n.m.353, 356, 357: patrouille, détachement de troupes.inégaux de parti, 356: inférieurs en nombre, passée /n’être qu’une — / 355: n’être que passager, n’être qu’une escarmouche, pâtir de 353, 356 : souffrir de.pauvres n.m.pl.355 : les malades.L’Hôtel-Dieu était constitué de deux propriétés administrées séparément: celle des «pauvres» (de l’hôpital) et celle des sœurs.En 1756, chacune des deux propriétés comprend des bâtiments, deux cours et six potagers.Les deux «salles royales» (ou «Hôpital militaire») seront construites sur le terrain des pauvres, à l’angle des rues Saint-Paul et Saint-Joseph.picote n.f.353 : variole.Courant en québécois.Peu courant en français de l’époque ; picoté, adj et n., sert cependant à désigner une personne marquée de petite vérole, pressé adj.354: serré, tassé, propre de 355 : propre à.puissances n.f.pl.355 : autorités (civiles et militaires), récréatif n.m.352: réjouissance, divertissement.«Non qu’elles trouvent de ces aventures récréatif» : non qu’elles trouvent dans ces aventures de quoi se réjouir, règle n.f.355: Statuts de la communauté; ils sont définis dans Coutumier et petites règles.(voir bibliographie), répréhensible adj.356: blâmable, révolution n.f.355 : changement. 181 salle n.f.354, 355, 357 : local où sont alités les malades, sensibilité n.f.355 : attachement, signalé adj.356: remarquable, soutenir /se — / 355 : se maintenir.suivi adj.352: deux sens possibles dans la langue de l’époque: 1) continu; 2) qui a attiré l’attention des contemporains.Les deux sens sont possibles dans le contexte, supérieure n.f.355: sœur responsable de la direction de la communauté et de l’hôpital.tempérament n.m.353 : état physiologique, constitution particulière du corps.train n.m.354: affaires, objets personnels.Limité au sens de «serviteurs et équipage» en français de l’époque, trouver /se — / 353 : se déclarer, éclater. 182 INDEX DES NOMS PROPRES Belle Rivière: 353, 356.Bouthier, Louise-Angélique: 355, 356, 357.Canada, en 1691 ou 1692 — Montréal, 1756.Fille de Guillaume Bouthier.R.H.S.J., profession en 1708.Canada : 356.Canadien: 353, 356.Carillon : 353.Chouagen: 357.Coulon de Villiers, Marie: 357.Montréal 1725 ou 1726 — 1756.Fille de Nicholas-Antoine Coulon de Villiers et d’Angé-line Jarrets de Verchères.R.H.S.J., profession en 1743.Dagüilhe, Marie-Louise: 357.Boston 1717 — Montréal 1756.Fille de Jean-Joseph Dagüilhe.R.H.S.J., profession en 1743.France:352.Jorian, Marie-Geneviève: 356.Québec 1698 — Montréal 1756.R.H.S.J., profession en 1722.Jantagnac, Charlotte Adhémar de : 357.Québec 1729 — Montréal 1756.Fille de Gaspard Adhémar de Lantagnac.R.H.S.J., profession en 1747.Lassaussaye, Louise-Amable Dagneaux Dauville, dite: 357.Montréal 1738-1761.R.H.S.J., profession en 1757.Sauvage:356. 183 NOTES HISTORIQUES 1.C’est-à-dire la vallée de l’Ohio.À partir de 1753, les Français décident de fortifier davantage leur position dans la vallée en érigeant un certain nombre de forts: Presqu’île, Le Bœuf, Venango, Duquesne.2.Le fort Carillon (Ticonderoga, N.Y.) est érigé en 1755 à quelques milles du fort William-Henry.Par sa situation géographique, Carillon est un des derniers postes de passage des troupes avant d’arriver à Montréal.3.L’Hôtel-Dieu a subi trois incendies qui l’ont détruit complètement: en 1695, 1721 et 1734.On peut lire le récit des deux premiers incendies dans Y Histoire simple et véritable.de Marie Morin (ms.p.248ss., 292-317) et le récit du troisième dans la Relation de sœur Cuillerier, 1725-1747 (ms.p.336ss.).4.Il s’agit sans doute ici de l’affrontement mettant aux prises Liénard de Beaujeu et Braddock.À l’été 1755, Braddock, à la tête de 3000 soldats, s’avance vers le fort Duquesne pour le détruire et chasser les Français de l’Ohio.Marche ralentie par l’énorme matériel de guerre que les Anglais transportent.Prévenu de l’arrivée prochaine de Braddock, Beaujeu, nommé commandant du fort Duquesne, en remplacement de Contrecœur qui y demeure cependant, projette de prendre en embuscade l’avant-garde anglaise de 1500 hommes.Beaujeu avait sous ses ordres 637 Indiens, 146 miliciens canadiens et 108 officiers et soldats.Victoire française due à la guerre de «guérilla indienne» et à la surprise, sans ajouter l’incompétence notoire de Braddock.Voir Dictionnaire Biographique du Canada, III, sous « Liénard de Beau-jeu, Daniel-Hyacinthe-Marie» et Guy Frégault, La Guerre de la Conquête, Montréal, Fides, 1955, p.137-140. 184 5.La prise de Chouagen (Oswego) a lieu en 1756.Le gouverneur du Canada, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, ordonne à Montcalm de prendre Chouaguen.Montcalm atteint le fort, au mois d’août, à la tête d’une armée de 3000 hommes.François-Pierre de Rigaud de Vaudreuil (frère du gouverneur) le rejoint.«On fit 1700 prisonniers, on s’empara de plusieurs vaisseaux armés, d’un grand nombre de canons, de munitions et d’approvisionnements de toutes sortes et d’un coffre de guerre qui contenait des fonds dont la valeur atteignait 18 000 livres».Voir Dictionnaire biographique du Canada, III, sous « Montcalm», p.497. BIBLIOGRAPHIE 185 Archives des religieuses hospitalières de Saint-Joseph (ARSHJ).Coutumier et petites règles des religieuses hospitalières de la congrégation de Saint-Joseph.Laflèche, Imprimerie de E.Jourdain, 1850.Dictionnaire biographique du Canada.Québec, Les Presses de l’Université Laval (DBG).Paillon, Étienne-Michel (p.s.s.).Vie de Mlle Mance et histoire de VHôtel-Dieu de Ville-Marie dans Vüe de Montréal, en Canada.Ville-Marie, chez les sœurs de l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie, 1854, 2 tomes.Frégault, Guy.La guerre de la Conquête.Montréal, Fides, 1955.L’Hôtel-Dieu de Montréal, 1642-1973.Montréal, Hurtubise HMH, Cahiers du Québec, 1973.Legendre, Ghislaine.Relation de sœur Cuillerier (1725-1747), Écrits du Canada français, no 42, 1979, p.148-192.Legendre, Ghislaine.Textes québécois desXVIIe, XVIIIe etXIXe siècles (volume I).Montréal, Département de linguistique et philologie, 1978.[Mondoux, Maria (R.s.h.j.)].L’Hôtel-Dieu, premier hôpital de Montréal, 1642-1763.Montréal, Hôtel-Dieu de Montréal, 1942.Morin, Marie.Histoire simple et véritable (Annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 1629-1725).Édition critique par Ghislaine Legendre.Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1979. 187 PETIT DICTIONNAIRE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE JEAN-CLAUDE BROCHU: chargé de cours à l’université McGill, enseignement du français et des littératures française et québécoise.A publié des études et participé à des émissions de radio et de télévision Ont paru dans Voix et images : « La leçon des choses » dans le « Dossier Jacques Brault », 1987 ; dans la revue Trois : « Le texte, le critique et moi », 1988 ; « Éduquer le regard », compte rendu des deux récents livres de Bernard Noël, 1989 ; dans les Ecrits du Canada français : « François-Xavier Garneau et une lecture européenne » ; en préparation étude sur le recueil de poèmes de Paul Chanel Malenfant.Émissions : sur Jacques Brault, 1986 (Portraits de chercheurs), sur Julien Green, 1988 (sur la trace des Maîtres).MARTHE FARIBAULT : université de Montréal: maîtrise en linguistique ; université de Paris IV - Sorbonne : doctorat en philologie française.1976 à 1978: boursière du ministère de l’Éducation du Québec et du Conseil de Recherches en Sciences humaines du Canada.Depuis 1978 professeur au Département de linguistique, philologie et traduction de l’université de Montréal, où elle enseigne l’ancien français et l’histoire du français au Québec.ŒUVRES: Publications scientifiques sur l’enseignement de la terminologie, auquel elle s’est consacrée pendant dix ans, et sur l’histoire du français, plus particulièrement du français au Québec.RENÉ GARNEAU: à compter de 1934 fut journaliste, critique littéraire au CANADA pendant plusieurs années; donna de nombreuses causeries littéraires à Radio-Canada.Avec Pierre Daviault, Jean-Pierre Houle et Guy Sylvestre il a fondé Im Nouvelle Revue Canadienne.Secrétaire français de la Commission royale sur les arts, les lettres et les sciences.A collaboré au Mercure de France, aux Nouvelles littéraires, aux Cahiers de l’Ouest et à des revues belges.Entré au ministère des Affaires extérieures, il a occupé plusieurs postes diplomatiques à l’étranger: France, Belgique, ambassadeur en Suisse, consul général à Bordeaux, ambassadeur auprès de l’UNESCO, (Paris).A son décès en 1983, les Écrits du Canada français lui ont consacré un Numéro Hommage comprenant des témoignages d’amis et un choix de textes littéraires publiés au cours des années. 188 GHISLAINE LEGENDRE: université de Montréal: licence en lettres; université de Strasbourg: doctorat en philologie romane.1969 à 1973 boursière du gouvernement français (France-Québec); 1970 à 1973 boursière du Conseil des arts du Canada.De 1973 à sa mort en 1987 professeur au département de linguistique et philologie de l’université de Montréal.Promue professeur agrégé en 1979 et titulaire en 1987.ŒUVRES: Histoire simple et véritable de Marie Morin.(Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 1659-1725).Montréal, PUM, 1979; Maria Chapdelaine, récit du Canada français de Louis Hémon.(Édition critique en collaboration avec Nicole Deschamps), Montréal, Boréal Express, 1980; «Relations de 1725-1747 de Véronique Cuillerier», Écrits du Canada français, No 42, 1979; Poèmes inédits d’Alain Grandbois.(Édition critique en collaboration avec Marielle Saint-Amour et Jo-Ann Stanton).Responsable scientifique de l’édition critique de l’œuvre d’Alain Grandbois, projet mené par une équipe de littéraires, de philologues et d’informaticiens sous la direction de Jean-Cléo Godin, au département d’Études françaises de l’université de Montréal.Constat 60 (recueil de poèmes.Éditions du Noroît, 1984).Plusieurs poèmes publiés dans des anthologies et des revues.SAMUEL LETENDRE: docteur en Médecine de l’université de Montréal (1923-1929); spécialisation en Gynécologie (Paris, 1937-1939), New York et Boston (1940).Devient membre correspondant étranger de la Société d’Obstétriquc et de Gynécologie de Paris (1939).Organiste titulaire des orgues du Séminaire de Saint-Hyacinthe (1919-1923) et de l’église Notre-Dame du Rosaire de Montréal (1923-1937).Responsable de la chronique de «Gastronomie» dans le mensuel Le Médecin du Québec (1966-1988).Chevalier de l’Ordre du Mérite Agricole de la République Française (1979).Grand-Officier du Tastevin 1985, au Château du Clos de Vougeot, Bourgogne.LOUISE MAHEUX-FORCIER : débute sa carrière comme pianiste, participante remarquée au Concours du Prix d’Europe en 1952; abandonne en 1959 une carrière musicale pour se consacrer à l’écriture.ŒUVRES: Romancière: elle remporte en 1963 le «Prix du Cercle du Livre de France» pour son premier roman.yf/nadoM, et en 1970 le « Prix du Gouverneur général » pour Une forêt pour Zoé.A publié trois autres romans: L’île joyeuse (1964), Paroles et musique (1973), Appasionata (1978).S’est également intéressée à la nouvelle: En toutes lettres (1980) et à l’écriture dramatique.A donné à la 189 télévision de Radio-Canada cinq téléfilms dont Un arbre chargé d’oiseaux (1975) représentait le Canada au Concours Louis-Philippe Kammans e\.Arioso (1982).De nombreux textes dramatiques pour la radio ont été diffusés sur les ondes de Radio-Canada (Chrysanthème, Le papier d’Arménie, Comme un oiseau, Un jardin défendu, À la brunante, etc.) Aussi à Radio-Canada, un Journal intime (Le sablier) ainsi qu’une série de onze émissions documentaires (Auteurs de notre temps).Un parc en automne fut présenté au Café de la Place des Arts, en 1982.Toutes ses œuvres ont été publiées chez Pierre Tisseyre.La traduction en anglais des romans par David Lobdell a paru chez Oberon Press.Régulièrement membre de maints jurys littéraires et collaboratrice occasionnelle à plusieurs revues.Louise Maheux-Forcier fait partie de l’Académie canadienne-française, de la Société royale du Canada et est décorée de l’Ordre du Canada.MARIO PELLETIER : voir volume 46 des Écrits.NÉGOVAN RAJIC : voir volume 66 des Écrits.BARBARA TROTTIER : voir volume 68 des Écrits. TABLE DES MATIERES René GARNEAU Jean Racine janséniste 7 Louise MAHEUX-FORCIER L’aquarium 27 Les apparences 35 Négovan RAJIC Le puits ou une histoire sans queue ni tête 47 Jean-Claude BROCHU Autobiographie obligée sur Julien Green et Chaque homme dans sa nuit 101 Mario PELLETIER Miron poète malgré lui 113 Poulin: une nouvelle carte du tendre 120 Barbara TROTTIER Un conte cosmique 125 Du Frioul à Montréal 129 Samuel LETENDRE D’eau et de vin et vice-versa 135 Relation de Sœur Porlier (1755-1756) texte ancien édité par Ghislaine Legendre (tl987) et terminé par Marthe Faribault 157 Petit dictionnaire bio-bibliographique 187 Photocomposé par Les Éditions du Beffroi inc.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.le 31 mai Mil neuf cent quatre-vingt-dix.Imprimé au Canada Printed in Canada if.
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