Écrits du Canada français, 1 janvier 1991, No 71
acr du Canada français £.UIXLJC:i_ .un mystique de la con Liminaire : La pensée de Maurice Zundel Maurice Zundel 1897-1975 De quel homme parlons-nous et de quel Dieu ?Maurice Zundel au tournant de ma vie Deux textes inédits Une œuvre à redécouvri Marcel Naud : un inconditionnel de Maurice Zundel Maurice Zundel Jean Sulivan À la recherche de Maurice Zundel (dialogue Paul Beaulieu Marcel Brisebois Bernard de Boissière Jean-Claude Breton René Habachi Jean Mouton Maurice Zundel Yvon Allard Léa Pétrin Patrick McDonald Paul Beaulieu Louis Léger écrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Fondés en 1954 Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration : Président : Vice-président : Secrétaire-trésorier : Administrateurs : Le vérificateur : Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume 6,50 $ L’abonnement à quatre volumes : Canada : 25,00 $ ; Institutions : 35,00 $ ; Étranger : 35,00 $ payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction : Paul Beaulieu, Pierre Trottier.Secrétaire de la rédaction : Marie Beaulieu LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal (Québec) H3S 2N4 Paul Beaulieu Jean-Louis Gagnon Roger Beaulieu, c.r.Guy Roberge Pierre Trottier Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 71 MONTRÉAL 1991 Le Conseil des Arts Maquette de Dépôt légal du Canada la couverture : 4e trimestre 1990 a accordé une JEAN PROVENCHER Bibliothèque nationale subvention pour la publication du Québec de cet ouvrage Bibliothèque nationale du Canada ISSN 0013-0729 Copyright ©, Les Écrits du Canada français Les Écrits sont membres de la Société de développement des périodiques culturels québécois. ZUNDEL : UN MYSTIQUE DE LA CONDITION HUMAINE 7 LIMINAIRE Paul Beaulieu Il est des esprits novateurs dont la pensée laisse chez ceux qui les fréquentent des traces indélébiles.Leur puissance en veilleuse se manifeste au moindre choc avec une force renouvelée.Maurice Zundel est l’un d’eux.Il a suffi que son nom soit évoqué au cours d’une récente conversation entre amis pour que me revienne Le Poème de la Sainte Liturgie que j’avais lu, il y a de nombreuses années, au temps fervent de La Relève.Ce livre traitait de l’attitude consciente face à la liturgie, symbole de la substance que renferment les paroles et les gestes des offices religieux auxquels les fidèles participent de façon souvent distraite.Devant l’inconscience de maints croyants, Jean Le Moyne se faisait notre porte-parole et dans quelques textes impétueux publiés dans La Nouvelle Relève : «La messe d’ici » (mars 1943, p.306), « Le chant à l’église » (août 1943, p.476) dénonçait la déformation qui s’était produite dans ces manifestations liturgiques et appelait comme correctif un retour aux sources.S’était-il nourri des écrits de Zundel, je l’ignore, mais indubitablement une complicité les unissait dans cette tâche de redressement.Les propos de Maurice Zundel ne se limitaient pas à une protestation : le théologien dégageait la portée surnaturelle de ces gestes destinés à mettre en pleine lumière le mystère sacré.Conséquence de ces réminiscences, le livre soigneusement rangé au fond de ma bibliothèque revint aux tout premiers rayons.Sans consultation préalable, quelques familiers de Zundel sentirent le besoin de relever les traces de l’écrivain pour sonder l’actualité de ses écrits.La voix de Zundel se fait entendre davantage en Europe et en Orient où il a fait de nombreux adeptes.Aussi avons-nous fait appel au Père Bernard de Boissière, exécuteur littéraire de Zundel et qui par ses écrits et par le truchement de l’Association des Amis de Maurice Zundel dissémine l’enseignement du penseur.Son dialogue avec l’abbé Marcel Brisebois dans le cadre de la série « Rencontres » à la télévision de Radio-Canada, diffusé en 1986, mais qu’il a soigneusement revu et complété, est une invitation à partager ses découvertes.Avec grande générosité, il a mis à la disposition des Écrits deux inédits de Zundel, particulièrement émouvants dans leur forme incomplète.Le philosophe René Habachi, que j’ai fréquenté au Liban dans les années 60, analyse avec la perspicacité qui le caractérise des aspects fondamentaux de l’œuvre de celui qui séjourna plusieurs années en Égypte, pays d’origine de notre collaborateur. .9 Enfin Jean Mouton dont plusieurs ont pu apprécier l’ouverture d’esprit et la curiosité intellectuelle alors qu’il était conseiller culturel auprès de l’ambassade de France à Ottawa, célèbre la qualité de l’amitié qui rayonnait de la personnalité de Zundel.Et où se situe Maurice Zundel parmi nous ?Recréant dans des pages lumineuses l’homme et le penseur, le Père Jean-Claude Breton dégage les lignes maîtresses d’une pensée sans cesse en évolution.Par une bibliographie commentée, l’abbé Yvon Allard décrit l’accueil qu’ont reçu auprès de la critique en France et en Suisse les nombreux ouvrages de Zundel lors de leur parution.Le texte bouleversant de Léa Pétrin racontant les derniers jours de Maurice Naud illustre combien la fréquentation d’une pensée marque une vie et jusqu’à quel point est allé l’accompagnement fraternel de Zundel.Une correspondance échangée entre Patrick McDonald et Paul Beaulieu dessine un rapprochement entre Maurice Zundel et Jean Sulivan, deux êtres à l’écoute de l’Esprit.Pour compléter, il nous a paru à propos de nous tourner vers des jeunes qui, face au désarroi spirituel de la société québécoise qu’a entraîné la remise en question des valeurs traditionnelles dans le domaine religieux, social et culturel, s’interrogent non d’une façon livresque, mais avec une volonté d’engagement personnel, sur les nouvelles orientations susceptibles de combler ce vide.Comme facteur positif de ce ressourcement notons la multiplication chez nous d’îlots de spiritualité animés par des équipes de religieux et de laïcs : La Maison de prières d’Emmaüs, Foi et Vérité, Centre Christus, Le Centre Leunis, Le Cursillo, La Qéhilla, pour n’en nommer que quelques-uns.Ces centres œuvrent pour dégager la voie à des attitudes chrétiennes qui tiennent compte des mutations du monde d’aujourd’hui.Le hasard nous a mis en rapport avec un petit groupe de réflexion et d’échanges qui s’est récemment penché sur la vision du mystique et humaniste suisse.Trois participants à une série de six « rencontres » avec Maurice Zundel ont été interrogés par le responsable du projet.Venus de milieux différents, leur approche varie selon leurs préoccupations, mais leurs réponses sont complémentaires.Leurs témoignages démontrent qu’ils ont puisé dans les ouvrages de Zundel des éléments de réponses à leur recherche.Soulignons que c’est une maison d’édition de Québec, celle d’Anne Sigier, qui publie les inédits ou réédite les ouvrages de Zundel épuisés en Europe.Ce maître à penser se révèle ainsi présent parmi nous.Pourquoi honorer un mystique dans une revue littéraire?Tout d’abord ce mystique est un écrivain dont l’importante somme d’ouvrages publiés justifie à elle seule cette publication.À notre sens la littérature déborde le littéraire pour sonder son auteur.Tout écrit qui ouvre des perspectives sur l’homme appartient à la culture.Zundel est réceptif aux penseurs qui se penchent sur les questions fondamentales que se pose l’homme, que ces penseurs soient chrétiens, tenants d’autres doctrines religieuses, agnostiques, voire athées.Il est peu 11 commun de trouver dans une homélie dominicale les appels des Evangélistes ou des Pères de l’Eglise conjugués à ceux de Camus, de Sartre ou de Gandhi.Cet esprit audacieux possède une perception de l’universalité des valeurs que défendent les deux premiers ainsi que le troisième, apôtre de la non-violence.Chez Zundel aucune tentation de les intégrer au camp chrétien ; seule l’inspire la solidarité avec ceux qui défendent la liberté de l’homme.Il leur fait confiance.En retour il attend d’eux le même respect de la vérité.Chez Maurice Zundel, le spirituel ne contredit pas l’humain, ne l’affadit pas, mais il en dégage tout le sel. LA PENSEE DE MAURICE ZUNDEL Marcel Brisebois — Bernard de Boissière M.B.— Père de Boissière, qui était Maurice Zundel ?B.de B.— Vous me posez là une question tellement vaste ; ce que je peux vous dire c’est la façon dont je l’ai rencontré, ensuite j’irai beaucoup plus vite à la personne elle-même.Zundel parlait des heures étoilées dans la vie, une expression de Stefan Zweig.Ma première rencontre, c’était une heure étoilée qui a joué un rôle capital dans ma vocation quand j’avais quinze ans et demi.Il est venu nous parler dans l’école où je me trouvais, où j’avais la chance d’avoir un aumônier, un homme remarquable, l’abbé Joly qui a écrit Le beau risque de la foi, livre bien connu, et qui faisait venir de temps en temps des témoins pour nous préparer à notre vie de chrétien plus tard.Et ce contact avec ce prêtre m’a bouleversé.Je n’avais jamais vu parler quelqu’un avec une telle authenticité dans sa foi, une telle profondeur.J’avais l’impression que tout ce qu’il disait, c’était une sorte de vision personnelle qu’il nous transmettait sortant des profondeurs d’un puits, comme Jésus avec la Samaritaine : une grâce jaillissant en vie éternelle ; et cela m’a effectivement mobilisé pour toujours.Si bien que, après l’avoir entendu, — je ne me rappelle pas ce qu’il m’a dit: Ça n’a pas tellement d’importance —, je me suis précipité à la chapelle où je suis resté très, très longtemps en silence pour recueillir cette grâce pour qu’elle ne se perde pas.Et depuis je n’ai jamais rencontré un homme qui m’ait parlé de Dieu, et ouvert en même temps à tout ce qui était humain et divin, avec une unité extraordinaire, dans sa personne, entre le dire et le faire ; son comportement extérieur, le mouvement de ses yeux, de ses mains, de tout le corps,.lié de façon extraordinaire à sa parole.C’était un homme habité, un homme possédé de Dieu.M.B.— Maurice Zundel était un prêtre suisse ?B.de B.— Oui, du diocèse de Fribourg, Lausanne et Genève.M.B.— Mais un prêtre un peu marginal.B.de B.— Marginal par sa sainteté, j’ose dire.Quand il a commencé son ministère de jeune prêtre à 23 ans comme vicaire à Genève, à St-Joseph, qui est une paroisse pauvre, il a tout de suite attiré l’attention sur lui, et suscité des jalousies parce qu’il ne se comportait pas comme les autres prêtres.Il prêchait d’une façon très personnelle, sans répéter les cours appris au séminaire, et il allait chez les familles par tous les temps, dormant d’ailleurs moins de trois heures par nuit pour prier et préparer au maximum son enseignement tout neuf et se donner à tous ces pauvres dont il était 15 devenu l’ami.Et j’ai vu, récemment encore, un certain nombre de ces personnes qui se souviennent de ce temps de 1920-1925 comme d’hier, tellement il leur avait apporté un témoignage exceptionnel d’amour et de don de soi en même temps qu’une façon très concrète et dans la vie, très humaine, de donner à de nombreux jeunes des cours sur tous les sujets pour qu’ils puissent se cultiver, eux qui devaient aller au travail dès l’âge de quinze-seize ans.Mais très soucieux de leur éducation morale et religieuse, il leur faisait des cours de thomisme et les initiait à la beauté de la liturgie.Il leur parlait aussi des grands auteurs contemporains, de littérature, de science, de musique, de tout, exactement comme dans une université, et avec un langage qui les touchait en profondeur.Si bien que certaines de ses anciennes élèves, des femmes restées célibataires m’ont dit avoir appris grâce à lui à assumer dans la joie leur célibat et à en faire une ascension sur le plan humain et divin comme personne d’autre n’aurait pu le faire.M.B.— Et cet homme, ce prêtre exceptionnel qui s’occupe des pauvres, qui est très près des gens, est quand même exclu de son ministère et doit se réfugier plus tard à Paris, si on peut dire, où il va y connaître à peu près tous les grands noms de la vie intellectuelle.B.de B.— Oui, il est d’abord envoyé en septembre 1925 à Rome pour y « refaire » sa théologie parce que la sienne déconcertait en étant essentiellement personnaliste et mystique.Tout en restant fidèle à saint Thomas, il ne suivait pas du tout le catéchisme classique, avec ses questions, ses définitions et des réponses toutes faites, mais il vous jetait tout de suite dans le ¦ 16.cœur de Dieu en parlant essentiellement d’amour, transmettant aux autres sa propre expérience semblable à celle de saint Augustin dans ses Confessions à laquelle il reviendra constamment : « Beauté toujours ancienne, beauté toujours nouvelle, tu étais au dedans de moi, c’était moi qui étais en dehors.» Si bien qu’il n’était pas du tout l’homme d’une sacristie ou l’homme d’une chaire qui prêchait « les grandes vérités », il était constamment en relation vivante et très proche avec ses paroissiens, au point qu’il a été dénoncé auprès de son évêque pour avoir un comportement qui n’était pas commun, et son évêque l’a envoyé à l’Angelicum, à Rome, la grande faculté thomiste dominicaine, pour y refaire sa théologie.En fait de théologie, il y passe une thèse de doctorat de philosophie sur un sujet qui lui était apparu capital : « L’influence du nominalisme sur la pensée chrétienne ».Il y dénonçait prudemment mais fermement le rationalisme desséchant d’une scolastique décadente qui informait beaucoup trop notre catéchisme en en faisant une accumulation de savoir, au lieu que ce soit essentiellement une affaire de relation personnelle, cœur à cœur avec le Seigneur.M.B.— Mais quand on lit les œuvres de Zundel, celles qui sont republiées actuellement pour une part grâce à vous et à l’Association des Amis de Maurice Zundel et, d’autre part, aussi grâce à Madame Anne Sigier, éditeur à Québec, quand on lit donc ces ouvrages, on est étonné de la connaissance de Zundel aussi bien dans les domaines de la science, des sciences positives, de la psychologie, de la littérature, on a l’impression que cet homme a tout lu, qu’il était très cultivé.à 17 B.de B.— Je n’ai jamais vu un homme aussi ouvert.Une phrase d’Einstein qu’il aimait souvent répéter provenant donc d’un des grands génies de notre époque qui, sans être à proprement parler croyant, était cependant déiste, à la manière de Spinoza : « L’homme qui a perdu sa faculté d’admiration et d’étonnement, est comme un homme mort ».Et toute la vie de Zundel a été la mise en œuvre de cette phrase de Einstein, en prenant pour modèle celui qu’il considérait en un sens comme le plus grand des saints : François d’Assise, qui communiait à chaque instant avec l’univers entier, dans une vision cosmique, beaucoup plus optimiste que celle de Pascal.« Le silence éternel des espaces infinis » loin d’effrayer Zundel le comblait de bonheur, comme saint Ignace de Loyola contemplant les étoiles de sa petite terrasse romaine, et dans la joie de voir ce monde que Dieu lui confiait, par un don parfaitement gratuit et reçu comme tel.Il n’était qu’un pur gérant, et c’est bien notre vocation à tous, qui sommes tentés de tout utiliser en propriétaire soucieux de récupération.Il recevait au contraire tout comme un cadeau, encore fallait-il recevoir ces cadeaux, et tout était un don de Dieu pour lui, même le péché, j’ose dire, « Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ».Il avait une façon de voir tout d’une façon positive et tous ceux qui l’ont approché en sont repartis valorisés.Quelqu’un qui se confessait à lui d’avoir une maîtresse qu’il ne pouvait pas quitter, il lui disait : « Aimez-la davantage ».Et cette personne a compris, c’est-à-dire qu’il y avait différents niveaux d’aimer quelqu’un.Il a compris qu’en aimant cette maîtresse, il s’en servait encore comme un objet de plaisir, un objet, et qu’en l’aimant pour elle-même, eh bien, il pourrait peut-être continuer de la voir, mais en approfondissant son amour jusqu’au point de pratiquer la chasteté, dans une découverte progressive du véritable amour, alors que le plus souvent l’amour n’en est qu’une caricature.M.B.— Il y a un bouquin, enfin un ouvrage, de Maurice Zundel qui vient d’être réédité : Morale et mystique, et justement il y a toute une conception de la morale qui, j’ose le dire, va même pour moi beaucoup plus loin que Bergson, qui aborde à peu près les mêmes thèmes de « la morale et de la mystique ».B.de B.— Oui, c’est un des chapitres les plus profonds, les plus beaux des Deux sources de la morale et de la religion : « Mécanique et mystique ».Mais Zundel, au fond, ne fait que reprendre cette phrase bien connue de saint Augustin : « Aime et puis ce que tu veux, fais-le ».Quand on aime vraiment, et tout le problème est de savoir ce qu’est l’amour, eh bien, on ne fait pas n’importe quoi.Et Zundel a découvert très tôt que l’amour c’était l’amour de Dieu, l’amour au sein même de Dieu qui va jusqu’au don complet de lui-même puisque le Christ n’avait même pas où reposer sa tête, alors que les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nid, Il est mort nu sur la Croix par amour pour nous, pas par vengeance de son Père, mais pour nous montrer jusqu’où peut aller l’amour.Et chez Zundel toute sa vie était un dépouillement complet; il n’avait jamais rien à lui, il donnait toujours tout, au point qu’un jour même un clochard arrivant et, Zundel n’ayant plus rien à lui donner, le clochard furieux s’était mis à se 19 bagarrer contre lui.Arrive le vicaire d’à côté pensant pouvoir délivrer Zundel du clochard qui descend alors l’escalier à toute vitesse ; et voilà que Zundel court à sa poursuite, le rejoint et se met à genoux devant lui pour lui demander pardon d’avoir été traité comme cela par le vicaire.M.B.— Assez exceptionnel ! B.de B.— Mais c’était naturel chez-lui, je pourrais vous citer bien d’autres cas semblables ! M.B.— Vous aviez donc avec lui, une amitié intense ?B.de B.— Je lui dois tout, je dois vous dire.C’est-à-dire, je dois énormément, bien sûr, à ma vie de jésuite, mais il m’a fait comprendre plus que n’importe qui, j’ose dire, que Dieu n’est qu’amour, il n’y a rien d’autre en lui.Il n’y a aucune autre puissance en Dieu que celle de l’amour.Ce qui le rend « fragile » parce que quand on aime, on respecte celui qui refuse de vous aimer et on en meurt.M.B.— Chez Zundel, c’est plus qu’une fragilité, c’est une pauvreté de Dieu.B.de B.— Oui, la fragilité c’est un aspect de la pauvreté.M.B.— Dieu se vide de lui-même.B.de B.— Dieu n’a pas besoin de se vider, il est déjà vide depuis toujours.Il disait souvent : Dieu est Dieu parce qu’il n’a rien ; il n’y a aucune possession en Dieu.On est prisonnier de ce qu’on possède.Dieu a déjà tout donné une fois pour toutes, dans son être même.Le Père n’a que son Fils, mais pas en tant que possédé.Le Père n’est Père que par le Fils et le Fils * 20.doit tout à son Père.Sa volonté, sa nourriture est de faire la volonté du Père.Il n’y a pas de noyau dans aucune personne de la sainte Trinité, chaque personne est relation pure.Pur amour ! Il ne reste rien en chacune si ce n’est d’aimer l’autre.Zundel a découvert vitale-ment qu’étant créée à l’image de Dieu, la réalisation de la personne humaine consistait à tendre vers cette même perfection de pure relation, c’est cela la sainteté, rien d’autre : non une morale de perfection à partir de soi mais un pur altruisme où tout est donné.M.B.— Il y a là toute une conception de l’homme.Zundel est un théologien sans doute, mais on peut dire aussi qu’il y a tout un discours.B.de B.— Oui, il y a toute une anthropologie.On peut dire que Zundel a touché à toutes les disciplines et c’est ce dont se sont scandalisés certains, comme pour Teilhard, parce qu’on a dit de lui : c’est un poète, c’est un mystique, c’est un philosophe, c’est.et finalement il n’est rien du tout à vouloir mélanger tous les genres.Et c’est ce qui fait l’intérêt passionnant de Zundel, c’est que c’est un homme qui est tout à la fois dans une unité par le dedans exceptionnelle.Il n’a rien voulu laisser de côté, comme la petite Thérèse de Lisieux, d’une autre façon.M.B.— Ce qui m’a beaucoup frappé dans la lecture des ouvrages que j’ai pu lire de Zundel, c’est le fait qu’il sait incorporer des pensées qui apparemment pourraient être les plus étrangères au christianisme.Je pense par exemple à la pensée de Sartre, à la pensée de Camus, et je trouve même qu’il va très loin enfin.On sent qu’il a lu Foucault, qu’il a lu Lévi-Strauss, et qu’il . est capable d’intégrer tout cela et d’en faire une pensée très personnelle.B.de B.— Prenons le cas par exemple de la phrase de Rimbaud, « Je est un autre », qui est devenue le titre de ce livre qu’Anne Sigier vient heureusement de rééditer.« Je est un autre » était déjà un de ces éclairs fréquents chez Rimbaud survenu dans une lettre à un ami.Zundel a repris ces mots, mais en leur donnant une acception beaucoup plus profonde, sans trahir pour autant Rimbaud, mais en l’élevant jusqu’au niveau où Rimbaud souhaitait peut-être inconsciemment le faire, sans pouvoir y atteindre dans la prison de sa vie.J’ai vu de près la façon dont Zundel travaillait ; il défonçait littéralement chaque auteur avec une mémoire extraordinaire, en se rappelant très bien à quel endroit, quelle page, se trouvait telle phrase ; et il le conduisait jusqu’au bout de ses intuitions premières qui souvent s’arrêtaient en marche.Par exemple pour Marx, il adopte entièrement sa critique des conditions dans lesquelles on travaillait à l’époque : des enfants dès l’âge de douze ans, dans des caves humides dix heures de suite, mourant très tôt de tuberculose.autant de faits épouvantables.Alors il a repris à son compte tout ce qu’il y avait de positif dans le communisme au risque très fréquent de se faire sinon condamner, du moins d’être traité très tôt de « progressiste », mais en montrant très bien comment seul le Christ permet de prendre à son compte ces intuitions premières, de les purifier et d’en tirer jusqu’au bout les conséquences parce que lui-même aura été toute sa vie le Grand Pauvre. M.B.— Mais comment expliquez-vous que pendant très longtemps cette pensée si profonde de Zundel soit restée, semble-t-il, limitée le plus souvent à de petits cercles?Pourquoi n’a-t-elle pas eu le rayonnement qu’elle méritait?B.de B.— Je pense en effet que ce fut un très grand manque à gagner pour la pensée et l’agir chrétiens.Mais j’espère bien que dans les années à venir on lui rendra pleinement justice.À mon avis, il y a deux raisons à ceci ; il était Suisse et dans un contexte de l’époque surtout administratif, peu mystique et trop clérical, dans le cadre théologique d’un thomisme étroit, exclusif et axé surtout sur une vive polémique de défense d’arrière-garde.M.B.— Il était pourtant lié à Monseigneur Journet ?B.de B.— Il connaissait très bien le Cardinal Journet pour avoir fait leurs études ensemble et ils se sont toujours écrit des lettres très amicales.Mais à vrai dire, le Cardinal Journet a toujours empêché Zundel de venir prêcher à Fribourg et en particulier de prendre contact avec ses séminaristes parce qu’il considérait que sa pensée était floue et de plus beaucoup trop imma-nentiste, subjective, pas assez institutionnelle, et pas assez dans la droite voie de l’Église.Ce n’est que très tardivement, les séminaristes ayant écrit une lettre collective, admirable d’ailleurs, à leur directeur pour le supplier d’avoir un homme de Dieu, pour leur retraite d’ordination, que celui-ci finit par obtempérer.Le directeur avait demandé Balthazar ou Zundel à Monseigneur Journet, et finalement c’est Zundel qui est venu, non pas à Fribourg, mais non loin à Hauterive, dans un 23 couvent de Cisterciens, et c’est alors qu’un certain nombre de ces jeunes séminaristes ont découvert avec éblouissement la personne de Zundel.C’est la première fois qu’ils entendaient parler de Dieu d’une telle façon.Tout l’enseignement du séminaire jusqu’ici était resté beaucoup trop scolaire et systématique avec des thèses et des vérités, des erreurs, à apprendre par cœur, etc.M.B.— Donc une raison qui tenait d’une part au fait du contexte clérical où il vivait et qui était alors fréquent dans l’Église.B.de B.— Oui et de plus c’était un homme éminemment modeste, simplement auxiliaire attaché à la paroisse du Sacré-Cœur à Ouchy, de 1946 jusqu’à sa mort en 1975, c’est un premier point.Il ne se mettait jamais en avant tellement il était humble, il fallait toujours aller le chercher.Et c’était trop les mêmes, surtout des admiratrices enthousiastes dont certaines le chapeautaient, il est facile de l’imaginer, si bien qu’il a été longtemps en partie paralysé par ce même petit groupe de personnes souvent rivales entre elles et vis-à-vis desquelles il avait peine à prendre ses distances comme aussi vis-à-vis des clochards qui le harcelaient, tellement il était bon.Il en faisait à chaque fois un appel du Seigneur, mais il a, sans le montrer, souffert beaucoup de n’avoir pu avoir de ce fait un auditoire plus vaste.Il a toujours regretté infiniment de ne pas pouvoir toucher davantage de jeunes et de gens.Par contre au Liban et en Égypte cela n’a pas été la même chose.Il y a eu une immense audience et quand je suis allé plusieurs fois là-bas récolter des témoignages, des notes et des enregistrements de sa prédication, j’ai pu constater le souvenir extraordinaire qu’il y a laissé.M.B.— Est-ce qu’il n’est quand même pas étonnant que, par exemple au moment où l’Église va faire une mutation importante à l’occasion du Concile Vatican II au début des années 60, Zundel semble absolument absent de cette mutation.?B.de B.— Non, Zundel n’en est quand même pas absolument absent, d’ailleurs Paul VI lui a demandé de prêcher la retraite au Vatican en février 72.Paul VI l’a cité, il n’y a pas longtemps, parmi les cinq ou six meilleurs auteurs actuels pour initier les adultes à la foi.Paul VI avait une immense admiration pour Zundel dont il disait que c’était un des grands génies spirituels de notre époque avec des fulgurations ; et je pense au colloque sur Zundel à l’Institut Catholique de Paris, à la fin du mois de mai 1986, qui a été un très grand succès, au point que je puis dire qu’un certain nombre de professeurs de l’Institut Catholique ont même été surpris d’un tel succès supérieur à celui d’autres colloques d’auteurs très connus.Il n’y a pas eu assez de places pour tous les assistants, obligés de rester dans des couloirs.Teilhard lui aussi n’a été longtemps connu que d’un petit cercle d’admirateurs, ne serait-ce que parce qu’il a toujours été officiellement censuré de son vivant.M.B.— Et dont la pensée a été surtout découverte après sa mort.B.de B.— Exactement, je pense qu’il en sera de même pour Zundel parce qu’il y a un parallèle saisissant entre Teilhard et Zundel.Zundel est vraiment, je dirais, à mon avis celui qui a peut-être le mieux compris les problèmes de notre époque, et qui donne une réponse éblouissante, mais ça suppose déjà de la part de celui qui le lit, au moins d’être un homme de désir et de culture, capable d’admiration et de respect et qui a soif de vie intérieure et ce n’est pas le fait de tous.M.B.— Et pourtant très tôt Zundel a eu une grande influence.B.de B.— Son Poème de la Sainte Liturgie (1934), puis L’Évangile intérieur (1935) ont eu de grands retentissements.Tout récemment, les deux beaux livres du Père Varillon : L’Humilité de Dieu, et La Souffrance de Dieu ont eu une très grande audience.Or le Père Varillon y a puisé principalement son inspiration chez Zundel dont je lui procurais régulièrement les écrits publiés ou inédits et pour lesquels il avait une immense admiration, même s’il ne le citait pas souvent très explicitement.Mais vous dire que c’était des livres nouveaux, le Père Varillon avait éprouvé le besoin d’aller voir le Père de Lubac, c’est lui-même qui me l’a dit, pour lui demander s’il avait le droit de parler de la souffrance de Dieu et de l’humilité de Dieu, expressions refusées alors par la plupart des théologiens, alors que Zundel en parlait déjà depuis cinquante ans.M.B.— Oui, mais justement ce concept de souffrance de Dieu est un concept quand même un peu étonnant.J’aimerais que vous l’expliquiez.B.de B.— Eh bien, on parlait jusqu’ici de la souffrance de l’humanité du Christ.M.B.— Oui, la souffrance de l’homme qui est un scandale. B.de B.— Oui, bien sûr, déjà.Zundel a été obnubilé, obsédé toute sa vie par le problème du mal.Il a même eu une correspondance passionnante avec Camus à ce sujet, et Camus lui a écrit une très belle lettre, une des rares choses qui ait été conservée, parce que tout le reste a été brûlé pour appliquer son testament dans lequel il demandait qu’on brûle absolument tous ses papiers personnels.Mais on a sauvé cette lettre de Camus.Pour Zundel, et on retrouve ça par exemple aussi chez René Girard, dans son beau livre : Les choses cachées depuis le commencement de la création, Dieu prend sur lui toutes nos souffrances.Ça on le disait déjà, mais trop abstraitement.Par contre, Zundel y a vu très tôt l’amour le plus pur et le plus réel, au lieu d’un sacrifice expiatoire qui faisait de la rédemption surtout un rachat sanglant.Le film récent : « Thérèse » (consacré à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus dont le réalisateur étant agnostique ne peut être accusé de parti pris), montre d’ailleurs bien que sa spiritualité essentiellement d’amour exclut tout dolorisme.Ainsi Zundel avait-il un immense amour de la création en même temps qu’il partageait pleinement la souffrance des innombrables personnes qu’il a pu rencontrer.Je l’ai constaté dans sa correspondance souvent bouleversante.A travers la souffrance humaine, il s’identifiait vraiment avec le Christ à l’agonie sur la Croix.Ce redoutable problème du mal est posé magnifiquement mais non résolu dans le livre de Job.En effet, Yahvé remet Job en place sans nous satisfaire en lui disant : tu n’as donc pas vu toute ma création, l’hippopotame, le crocodile et tout ça.Là, Yahvé ne fait que renvoyer Job à sa toute-puissance dominatrice, tandis qu’à l’opposé Zundel montre comment la Révélation suprême du Nouveau Testament radicalement neuve par rapport à celle de l’Ancien, — le plus petit dans le Nouveau Testament est plus grand que Jean-Baptiste le plus grand de l’Ancien —, eh bien, cette nouveauté inimaginable auparavant, c’est que Dieu a pris sur lui toute notre souffrance.Il a véritablement souffert et pas simplement dans son humanité comme si son humanité était étrangère à sa personne.C’est sa personne divine assumant l’humanité qui souffre.Jusqu’ici il ne fallait pas dire que Dieu puisse souffrir parce qu’on considérait que c’était une infériorité, une faiblesse.M.B.— Dieu est supposé être impassible, enfin c’est ce que nous dit Aristote.B.de B.— Oui, c’est le grand danger d’un certain enseignement thomiste encore récent, qui trop dépendant du Dieu d’Aristote ne serait peut-être plus celui de saint Thomas aujourd’hui, lui par ailleurs si mystique, mais qui était resté très marqué par la séduction de l’aristotélisme.Vouloir atteindre Dieu d’abord par la raison pure, avec un ensemble de preuves rationnelles très élaborées de son existence, n’était pas sans danger.La suite l’a montré.On avait alors d’un côté un Dieu qu’on connaissait par la raison, gratifié de toutes sortes de perfections, puis d’un autre l’image de Yahvé dans l’Ancien Testament, armé de sa toute-puissance utilisée si souvent pour écraser et broyer les ennemis, punir et se venger.Quel contraste avec le Christ, l’innocence par excellence et la victime qui prend tout sur lui, tous nos péchés, jusqu’à se faire péché. M.B.— Et cette image-là, cette ancienne image du Dieu d’Aristote, impassible et suffisant, et celle du Dieu tout-puissant de l’Ancien Testament, Zundel va la critiquer ! B.de B.— On peut dire effectivement que l’essentiel de son œuvre sera de nous introduire enfin dans le Nouveau Testament.Pour lui, on n’y est pas encore entré et c’est pourquoi on n’osait pas, encore récemment, parler de la douleur de Dieu.Dieu restait celui de l’Ancien Testament, ou celui des philosophes, comme dans la conversion de Pascal : « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et non pas des philosophes et des savants », mais Pascal lui-même reste encore marqué par son jansénisme et la terreur du jugement.Zundel va prendre éminemment au sérieux l’Incarnation, gratuite certainement, mais qui n’est pas purement contingente.On voulait avant tout sauvegarder la gratuité de la grâce en disant que Dieu aurait pu ne pas créer, que Jésus aurait pu ne pas s’incarner ni mourir, etc.Zundel est avant tout existentiel et non spéculatif.Avec lui, nous partons d’un état de fait; il n’y a pas d’un côté la nature préalable et de l’autre la surnature qui viendrait se rajouter pour nous sauver.Nous ne connaissons Dieu qu’à travers l’humain et qu’à travers l’humanité du Christ.Et c’est le Christ qui nous révèle le Père et avec lui le vrai Dieu dans son mystère trinitaire, dans sa souffrance comme dans sa joie.M.B.— Mais ça l’amène quand même à des discours un peu difficiles et très risqués, par exemple sur l’immaculée Conception, ou sur la maternité virginale de Marie, ce sont des discours très audacieux, très risqués.B.de B.— Je dirais plutôt des discours neufs.Mais je ne pense pas qu’ils soient risqués quand on veut bien entrer dans leur réalisme.M.B.— Je vais vous dire pourquoi ils sont risqués à mon point de vue.C’est qu’ils me semblent si humains et tenir compte d’une si forte expérience de l’amour humain, qu’on se dit: mais comment ce prêtre peut-il parler de cette façon-là ?B.de B.— Parce que c’était un prêtre qui avait un cœur « gros comme ça ».Et c’est aussi le fait d’un immense effort de prière continuelle, de don de lui-même, de désappropriation et de pauvreté.Comme saint François d’Assise qui n’est pas devenu pauvre comme ça du premier coup, Zundel s’est livré sans retour toujours plus aux autres en comprenant finalement ce qu’est l’essentiel pour que se réalise pleinement l’humanité que nous portons tous en nous, et qui reste le plus souvent infantile.Il se pose souvent avec angoisse la question : « Y a-t-il seulement un homme ?», et sa retraite au Vatican s’intitulera: « Quel homme et quel Dieu ?».Il aurait voulu qu’au Vatican on se mette d’abord d’accord sur ce que sont l’homme et Dieu.On a mis cette question fondamentale plus ou moins entre parenthèses comme si on était tous d’accord au départ, alors qu’en fait cet accord est loin d’exister dans nos inconscients.Pour Zundel, devenir homme, c’est arriver comme la très Sainte Vierge à ne plus s’apercevoir de soi, c’est-à-dire à vivre ce mystère de l’immaculée Conception qui n’est pas du tout quelque chose 30.d’abstrait ni de lointain.Plutôt que de parler de l’absence de péché originel, ce qui ne touche guère, voyons-y essentiellement le modèle de la pureté, de la transparence dans nos relations.Et donc arriver à être vide de soi pour être parfaitement présent aux autres et permettre à l’autre d’être lui-même en face de vous.Et c’est ce qui m’a bouleversé dans ma première rencontre avec Zundel.Et j’ai eu l’impression qu’en s’adressant à tous les élèves présents, j’étais en même temps concerné très profondément, et personnellement, dans tout mon avenir.Je puis dire que mes désirs antérieurs de vocation ont été alors sensibilisés d’une façon exceptionnelle.Je me suis senti vraiment saisi comme dans la conversion de saint Augustin où rien ne serait plus comme avant dans ma vie.M.B.— Votre vie.?B.de B.— Oui.j’étais très jeune, avec de grandes ambitions de réussite, mais encore très prisonnier de moi-même.J’étais devant des choix encore troubles et obscurs.Mais je me suis dit tout d’un coup devant Zundel: c’est formidable! quelle grandeur! Et aussi comme on peut passer facilement à côté ! Il n’y a qu’à voir les émissions de télévision.La plupart de ce que je vois ici, comme en France, excusez-moi de dire la chose, c’est d’une bassesse ! il y a de quoi pleurer souvent à voir la façon dont l’homme est traité.Il n’y a plus de dignité, plus de grandeur, plus de respect.les femmes, les garçons, il faut voir leur comportement maintenant ! C’est exactement comme si l’on voulait écouter un choral Bach joué par Clara Haskil ou Dinu Lipatti au milieu d’un concert de pop.¦ .31 M.B.— Mais il y aurait quand même eu chez Zundel un respect du pop.B.de B.— Certainement, Zundel ne s’indignerait pas comme je le fais.Je suis encore trop prisonnier de moi-même et de mes pulsions.M.B.— Vous êtes encore en devenir, donc vous correspondez à l’homme qui reste à faire selon Zundel.B.de B.— Oui, Zundel comprendrait le pop.Il comprendrait aussi ces jeunes, qui couchent ensemble comme ça, et qui ne semblent pas avoir de morale.Il les aimerait comme ça, sans pour autant intérieurement les approuver, moi j’essaie plus difficilement de les aimer aussi, bien sûr.Mais si le Christ a eu certaines indignations, Il n’a jamais condamné personne en particulier.Moi, j’ai toujours tendance à m’en prendre aux gens, et de les juger, mais Zundel avait une certaine façon de souffrir terriblement du péché, de la médiocrité des gens, mais quand la personne était devant lui, elle se sentait parfaitement aimée.M.B.— Mais à vous entendre on croirait que Zundel était un saint.B.de B.— Je le crois.Seulement, je n’aime pas trop le dire parce que c’est à l’Église d’en juger.Mais je pense qu’un saint, ce n’est pas forcément celui que l’on met sur l’autel.Le saint, ça pourrait être la petite balayeuse d’un couloir du Vatican qui serait plus sainte que le pape.M.B.— Oui, mais cela c’est à cause de Vatican, c’est que tout transpire la sainteté au Vatican.B.de B.— Euh.je le souhaiterais, enfin il faudrait voir de près l’histoire de l’Église.Heureusement nous avons quand même de grands papes depuis un certain temps.La sainteté, ce n’est absolument pas quelque chose de spectaculaire et ce n’est pas parce que l’on est consacré saint officiellement par le pape et puis toutes ces cérémonies qui coûtent d’ailleurs très chères.Non, la sainteté, c’est dans la banalité quotidienne, et Zundel c’était l’homme de la banalité.M.B.— Mais là vous, vous avez consacré votre vie maintenant à la diffusion de la pensée de Zundel.B.de B.— Oui, parce que il se trouve par grâce que, d’une façon inattendue et inespérée, je l’ai donc rencontré très jeune et que beaucoup plus tard je l’ai souvent revu et que nous étions devenus très amis.Les dernières années d’ailleurs ont été bouleversantes parce qu’il était paralysé.Il ne pouvait plus parler; il s’est accroché à moi en m’embrassant longuement et en pleurant.Il est resté six mois dans une nuit complète sans aucune consolation, comme Thérèse de l’Enfant Jésus.Il est passé par une agonie terrible dans un suprême dépouillement.Et devenu depuis son exécuteur testamentaire, nous nous efforçons avec l’Association de ses amis de le faire connaître auprès du grand public : sa personne, sa vie et sa pensée, en continuant après lui d’aider le maximum de gens à mieux croire à la grandeur de leur vocation dans le respect, et l’admiration que chacun doit avoir l’un pour l’autre, au delà de nos différends et surtout de nos fautes, en sorte que chacun se sente aimé dans son péché même, sans pour autant aimer le péché.Et c’est ça qui leur permet de s’en sortir.Ainsi cet homme à qui Zundel avait dit : « Aimez davantage votre maîtresse », ce que peu de prêtres oseraient dire, il a compris ce que ça voulait dire : accédez à un niveau supérieur de l’amour où l’on aime l’autre gratuitement pour lui-même.On ne pèche jamais que par manque d’amour, c’est le seul péché.M.B.— Père de Boissière, je vous remercie. MAURICE ZUNDEL 1897-1975 Jean-Claude Breton Le nom de Maurice Zundel apparaît depuis longtemps dans certaines bibliographies théologiques, mais sans que toute la place qui lui revient ne lui soit reconnue.Il est toutefois à prévoir que, dans les prochaines années, le travail de l’Association des Amis de Maurice Zundel, surtout par la réédition de ses ouvrages, contribue à redonner une certaine notoriété à ce penseur par trop négligé.1.Le vingtième siècle catholique Même si notre siècle tire à sa fin, il est encore trop tôt pour essayer d’offrir un bilan définitif du catholicisme du 20e siècle.La situation que nous connaissons actuellement n’est d’ailleurs pas tout à fait la même que celle vécue par Zundel.Nous assistons de nos jours à différentes tendances qui donnent lieu à autant d’interprétations.Certains parlent du « retour du religieux », tandis que d’autres annoncent l’arrivée définitive d’une sécularité irréversible.La modernité est ¦ 36 saluée par certains comme la condition d’une nouvelle naissance de la vie de foi, et décriée par d’autres comme la cause du déclin actuel de la religion.Même le concile Vatican II est l’objet de commentaires discordants.Alors qu’on célèbre dans certains milieux le tournant positif qu’il aurait inspiré à l’Église, des analystes plus factuels s’interrogent sur sa réception.Tout cela déborde l’expérience des milieux catholiques connus de Zundel.Décédé en 1975, il a vécu presque tout son itinéraire durant la période dite pré-conciliaire de notre siècle et le chrétien qu’il a été s’est formé dans le contexte d’avant Vatican IL Nous tenterons donc une lecture de l’histoire encore fraîche, avec tous les risques que comporte la référence à une situation toujours mouvante.Autour de certains faits de plus en plus reconnus, nous risquerons quelques interprétations.Les historiens commencent à s’entendre pour reconnaître une sorte de phénomène d’alternance dans les attitudes adoptées par les papes, depuis un peu plus d’un siècle.Ainsi, après le Pie IX du Syllabus, Léon XIII, avec la première encyclique portant sur le social, apparaît comme plus ouvert, sinon comme plus libéral.Son successeur, Pie X condamnera, au début du siècle, ce qu’on a appellé le « modernisme » et mettra un frein aux premiers élans œcuméniques.C’est dans ce contexte que Zundel est né et a grandi.À la fin du siècle dernier, l’Église a pris conscience de l’influence du marxisme sur le monde ouvrier qui échappe de plus en plus à la zone d’influence chrétienne et elle a commencé à développer ce a .37 que l’on appelle habituellement sa « doctrine sociale ».Il ne nous appartient pas d’évaluer ici cette doctrine.Quoi qu’on en dise, il faut reconnaître qu’elle marque le début de la préoccupation pour les pauvres et la misère, et qu’elle a contribué à intégrer peu à peu les exigences de justice dans le discours sur la charité chrétienne.Cette ouverture sociale s’est accompagnée d’une fermeture dans le domaine de la foi, autour de ce qu’on nomme la « crise moderniste ».Les historiens sont à peu près unanimes aujourd’hui pour constater que le modernisme condamné par l’encyclique Lamentabile de Pie X en 1907, n’a jamais existé ailleurs que dans la synthèse élaborée en vue de sa condamnation.Les œuvres et les auteurs condamnés partent sans doute d’une inspiration commune et tendent dans la même direction, mais les présumés tenants du modernisme n’ont jamais formalisé ce courant autant que ceux qui l’ont condamné.Il s’agissait, pour une large part, de la rentrée, rien de moins qu’unanime, dans le monde catholique des recherches et réflexions associées au protestantisme libéral du 19e siècle.Le grand nom associé au mouvement, dans le monde catholique français, est celui de Loisy.Si on corrige quelques-unes de ses erreurs, dues largement aux conditions de pionnier de sa recherche, on doit reconnaître que la majorité de ses conclusions sont aujourd’hui passées dans l’enseignement le plus habituel de l’exégèse.Quoi qu’il en soit de l’histoire à écrire encore au sujet du modernisme, il n’en reste pas moins que sa condamnation a entraîné dans la vie de l’Église un 38.courant de surveillance, voire de délation, qui s’est prolongé presque jusqu’à Vatican II (et qui aurait tendance à renaître aujourd’hui !).Toutes les tentatives de mettre les nouvelles sciences, en histoire et en exégèse, au service de la compréhension de la foi, toute tendance à recourir à la raison dans la critique des croyances, étaient soupçonnées de modernisme et vouées à la même condamnation.* C’est sans doute ce qui vaudra à Zundel sa mise à l’écart à titre de franc-tireur et d’original.Son travail pastoral ne l’assimilait pas spontanément aux historiens, philosophes et exégètes, soupçonnés de modernisme, mais son style donnait à penser que peut-être il subissait leur influence.En corollaire à la condamnation du modernisme, il faut signaler le frein mis aux efforts de l’œcuménisme naissant.Dans la mesure où le modernisme était associé à des idées protestantes, l’œcuménisme apparaissait comme dangereux.Les expériences personnelles de Zundel viendront contrer chez lui la méfiance officielle à l’égard de l’œcuménisme.Soulignons aussi que les sciences bibliques étaient une des cibles privilégiées de la méfiance à l’égard du modernisme.Le Père Lagrange avait su, dans sa sagesse politique, trouver les moyens de « sauver les meubles » et d’assurer la survie de l’École Biblique encore jeune.Quand Zundel fréquentera cette école, il * En même temps, les efforts intellectuels visant à la restauration étaient encouragés et donnaient naissance à une production impressionnante par sa cohérence.Une partie de ce mouvement est représenté par ce qui s’est appelé alors le néo-thomisme. .39 s’approchera d’un lieu encore considéré comme dangereux.Il serait encore possible d’illustrer par de^ nombreux exemples le climat qui a prévalu dans l’Église, de la condamnation du modernisme jusqu’à l’arrivée de Jean XXIII, et qui a contribué, comme il apparaît à l’évidence aujourd’hui, à accentuer le retard de l’Église à assimiler les exigences de la pensée moderne.Face au modernisme, l’Eglise tentait de confirmer la solidité de sa doctrine, surtout par le retour au thomisme, tel que compris dans la néo-scolastique.Au moment où tous les mouvements de pensée faisaient confiance au renouveau des sciences, l’Église investissait dans un système spéculatif dégagé de son contexte historique.Alors que Thomas d’Aquin avait proposé ses réflexions comme une façon d’exprimer la foi dans la nouvelle rationalité de son époque, la néo-scolastique prônait un recours à Thomas pour combattre la nouvelle rationalité en train de naître.* Sans compter que la lecture alors proposée des œuvres de Thomas était encombrée de siècles de commentaires pas toujours adaptés aux conditions du 20e siècle.Le titre de la thèse défendue par Zundel à l’Angelicum, L’influence du nominalisme sur la pensée chrétienne, manifeste bien sa sensibilité à l’incohérence vécue dans le catholicisme défensif du début du siècle.* L’école de théologie du Saulchoir, d’abord alimentée par l’esprit néo-scolastique, devait toutefois bientôt sortir de ce type de retour au passé, justement par un recours plus scientifique à l’histoire et aux nouvelles méthodes historiques. La référence à notre catholicisme québécois d’avant le Concile pourrait encore servir à illustrer la situation ecclésiale dans laquelle a vécu Zundel.Catholicisme clérical et ultra-mondain, plus préoccupé de défendre ses options doctrinales que de répondre aux exigences du moment.Un exemple: l’activité missionnaire à l’étranger.Opération très louable en raison de sa générosité manifeste, elle a consisté bien souvent à reproduire le modèle ecclésial de l’hémisphère nord en des pays soumis aux empires coloniaux.Opération aussi qui distrayait des questions décisives posées à l’existence chrétienne moderne.Au plan politique et économique, il faudrait souligner l’impact des deux guerres mondiales et de la période économique difficile à la suite du krach de 1930.Qu’il suffise de les nommer et de relever le fait que Zundel, par sa nationalité, ses activités et ses lieux de résidence, s’est trouvé au cœur de tous ces bouleversements.2.Situation historique de Zundel On connaît l’histoire personnelle de Zundel entre autres à partir de ses confidences à une amie.Déjà malade, il avait accepté de répondre à son invitation de relater les grands événements de son histoire.Zundel est né en Suisse et s’est donc trouvé entouré, dans sa jeunesse, par des germanophones et des protestants.Sa grand-mère maternelle était d’ailleurs protestante et anti-catholique.Ce qui ne l’empêcha pas d’être un des personnages marquants de l’enfance de Zundel et d’être celle qui l’a le plus influencé dans toute sa vie.Elle est demeurée fidèle à la promesse faite à son mari d’élever ses enfants dans la foi catholique, même si elle vivait comme une impiété et un blasphème la prière de l’ave maria.Zundel a retenu d’elle son amour pour les pauvres et sa vie constamment en présence de Dieu.Il dira : « De tous mes parents, elle était la plus chrétienne.» Il a dix ans quand elle meurt.Mentionnons sans plus les proches parents de Zundel.Son père, Wilhelm, est administrateur des postes à Neuchâtel ; engagé dans les œuvres de la ville et de la paroisse, il est aussi inscrit au parti radical.Sa mère, Léonie, s’affiche comme une femme travailleuse, qui mourut en 1942 alors que Maurice est bloqué au Caire par la guerre.On compte aussi deux sœurs, Renée et Gabrielle, et un frère Willy.Un oncle, Auguste, frère des Écoles Chrétiennes à Neuchâtel, aurait peut-être influencé Zundel, si son père n’avait pas mis un frein à cette influence qui ne lui inspirait pas confiance.Maurice fréquenta quand même les Frères, mais uniquement pour la messe du matin et le petit déjeuner; il poursuivit ses études à l’école communale.Il est heureux à l’école où il n’éprouve aucune difficulté intellectuelle ; il y étudie jusqu’à quinze ans sous la direction bienveillante et intelligente de maîtres uniquement protestants.Catholique isolé dans ce milieu, il apprend les réponses aux éventuelles objections.Il lit des livres savants et déjà il commence à écrire dans les journaux.Voici comment il se décrit : « J’étais un petit théologien.et je n’avais pas de contact réel avec Dieu.» Ce qui s’adapte bien au catholicisme neu-châtelois décrit comme « une pratique religieuse sans 42 aucune expérience de Dieu ; les formules étant justes et vraies, donc admissibles, mais mornes.» Dans un contexte plutôt anti-œcuménique, Zundel s’habitue au jeu de la controverse permanente, ce qui ne l’empêche pas de développer « un sens critique de tout ce qui, dans le catholicisme, n’est pas pur évangile.» Deux événements de sa vie à Neuchâtel le marqueront de façon permanente, par leur signification sans doute, mais aussi du fait qu’ils le rejoignent durant l’adolescence.Le premier se situe le 8 décembre 1911.Il a quatorze ans, à l’église de Neuchâtel, devant une statue de Notre-Dame de Lourdes.Cette expérience personnelle mystérieuse s’accompagne à la même époque d’un deuxième événement vécu dans la rencontre avec un ami protestant.Apprenti-mécanicien, voisin et du même âge que Maurice, cet ami lui apparaît ainsi : « Un jour, il me demanda : ‘Tu connais le Sermon sur la montagne?’ Et moi, plein de confusion, j’ai répondu que non.En effet, je l’avais entendu lire à l’église, de ce ton que prennent si souvent les prêtres pour lire l’Évangile ; ça rentra par une oreille et sortit par l’autre.Alors ce garçon m’a lu le Sermon sur la montagne avec un accent si pénétrant, si personnel, si convaincu, que j’en étais bouleversé.L’Evangile devint pour moi la voix de Quelqu’un, la voix d’un ami, et ces mots étaient pour moi une confidence personnelle qui s’adressait au plus profond de moi-même.Depuis ce temps-là, l’Évangile m’est devenu tout à fait personnel.» Une expérience qui donne accès à Zundel à la « réalité divine » que ni les rites formels de la religion ambiante, ni les livres savants ne lui avaient fait connaître.« Ce sentiment d’une présence invisible qui se joue à travers une histoire humaine jaillit d’un contact et non d’un raisonnement.L’évidence dont il se nourrit ressemble à la lumière où confluent deux intimités qui se découvrent transparentes l’une à l’autre.» Peu de détails sont connus sur sa décision de devenir prêtre, sinon qu’elle l’amène à Fribourg.Il y trouve l’ambiance du collège lamentable.Après une année malheureuse, il décide de poursuivre ses études à Einsiedeln, dans une abbaye bénédictine.Il y retrouve la paix intérieure : « La Sainte Vierge y faisait partie de la vie.» La règle monastique lui plaît et la liturgie baroque l’émerveille; il gardera toujours ce goût pour la liturgie.Il y découvre aussi les trésors du silence « habité ».« C’est la patrie de mon esprit, et je suis resté oblat de saint Benoît.» Il doit toutefois revenir au Grand Séminaire à Fribourg pour y être exposé à la théologie thomiste, alors régnante dans l’Église.« On offrait saint Thomas formulé par le R.P.Sertillanges ou le Père Garrigou-Lagrange ; on essayait de faire circuler daps les Facultés le sang du converti Jacques Maritain.» A dix-huit ans, il se trouve durement éprouvé.« La Parole de Dieu devint un sujet d’examen, ce qui est quelque chose d’extrêmement douloureux pour quelqu’un qui a commencé à connaître Dieu par l’Évangile et qui est attiré par une certaine expérience de Dieu.» Sans compter que les leçons ne sont pas brillantes ; on enseigne en mauvais latin.Pour contourner l’interdiction de veiller le soir, Zundel se lève tôt le matin.L’aube le trouve plongé dans la Somme depuis N déjà trois heures.A ce compte, il devint, lui aussi, capable de prouver la vérité par des arguments.Plus ou moins disciple de son ami Charles Journet, de peu son aîné, il se transforme en « thomiste convaincu, éblouissant ».Mais dans cette atmosphère, « il n’y avait plus d’expérience religieuse.» Il est ordonné le 20 juillet 1919 à vingt-deux ans et demi et nommé vicaire à Genève.Il commence d’abord par tenter d’adapter le thomisme à son catéchisme et à ses cours à l’Université.Mais « le monde marchait, le freudisme apparaissait et la nouvelle physique ; des quantités de problèmes surgissaient, qui ne se posaient pas à l’heure du thomisme.» En plus, il éprouve une honte croissante à prouver l’existence de Dieu avec des arguments.« Je sentais que c’était faux et malhonnête, que cela ne prouvait rien du tout, que cela ne pouvait convertir personne.» Pendant six ans de ministère paroissial, le malaise intellectuel et spirituel s’accentue.Viennent s’y ajouter des charges trop lourdes qui menacent sa santé.Il ne dort presque plus et se met à douter de son équilibre affectif.Toutes les conditions sont réunies pour perdre pied.Mais « grâce aux pauvres et spécialement à la Sainte Vierge qui m’est restée toujours présente, ainsi que l’Évangile goûté dans mon adolescence, j’ai pu surnager.» Une dénonciation à l’évêché mit fin à son séjour genevois et à tout ministère régulier dans son diocèse, si l’on excepte trois ans d’aumônerie à la Tour-de-Peilz, dans un collège de filles tenu par des sœurs françaises.On lui reprochait de se référer davantage aux livres païens qu’aux livres catholiques et on estimait que sa doctrine n’était pas orthodoxe.Même si Zundel estima plus tard cette vilenie comme un acte de charité, il dut sur le coup entreprendre de fortes études théologiques pour se donner le « sensus catholicus ».L’abbé Zundel se rend donc à Rome, à l’Ange-licum, pour y poursuivre ses études pendant deux ans.Ses études romaines lui ont appris, de son propre aveu, à bien poser les questions et il loue saint Thomas d’avoir su répondre aux questions de son temps.Mais ce qu’il admire le plus chez ce grand docteur, c’est la qualité de l’expérience mystique en regard de laquelle ses écrits lui paraissent de la paille.Malgré son titre de docteur en philosophie, Zundel n’est pas jugé apte à exercer un ministère dans son diocèse.On lui recommande Paris, où il pourra être utile auprès des étudiants.Il vit cette recommandation comme une épreuve et se considère en exil.* Il se demande pourquoi on ne veut plus de lui et où est dans tout cela le « visage de Mère-Église ?» Il insiste pour obtenir un poste dans son diocèse, ce qui ne va pas sans étonner, quand on tient compte de ses traits cosmopolites.À Paris, personne ne l’attend.Il échoue, en 1927, dans la banlieue de Charenton, pour y collecter les tarifs et garder la sacristie.« Au bout de six mois, je n’en pouvais plus.» Les Bénédictines de la rue Monsieur n’ayant, heureusement pour lui, plus d’aumônier, se * Dans une lettre à son évêque et, plus tard, dans des confidences à des religieuses. font une joie de l’accueillir.« J’y ai recommencé à vivre » ; il y reste dix-huit mois.Chaque jour, après la messe ou ailleurs, il rencontre des personnalités parisiennes dont la conversation éclaire son exil : Charles Du Bos, Louis Massignon, Edouard Le Roy, Pierre Janet, le Père Dieux de l’Oratoire, l’abbé Alterman, Mme Camille Mayran, Mme Adrienne Lebrun (qui le recevra, sur recommandation du Dr André Schlemmer, comme aumônier de l’École Lafayette de 1933 à 1937), Louis Chaigne, Pierre van der Meer, M.et Mme Henri Gouhier, Jean Mouton, Henri Bergson (« très pur, très noble »).Il est au cœur des questions qui se multiplient dans tous les domaines et il lui faut tout assumer, selon la loi de son esprit.Avec la permission de l’Index, il se tient « au courant de tout » et il expérimente sur lui-même, selon son expression, « les mises en question qui se faisaient jour.» Il essaie d’« écouter la Vérité telle qu’elle se présente » à lui et de laisser mûrir les difficultés dans le silence.Nouveau départ vers Londres.Comme à Paris, l’étude et la liturgie rendent son exil moins pesant.« Je crois que c’est à cette époque que j’ai trouvé ma pensée à moi.» Une pensée encore théorique et qu’il était loin de mettre en pratique.Elle était pourtant organisée autour de la notion de pauvreté et impliquait la nécessité de remettre en question la Tradition, la liturgie, la morale, la philosophie, la conception de la connaissance et de la science, le droit de propriété, la hiérarchie.Zundel savait bien que la notion de pauvreté ne pouvait suffire à l’entreprise.Il fallait encore le conseil des Pères du .47 désert, que « de l’esprit, elle (la pauvreté) descende dans le cœur ».* Mais pourquoi est-ce au temps de l’exil que survint « la grâce des grâces, la présence de saint François d’Assise?» En compagnie de François, la notion de pauvreté s’est métamorphosée en un Visage vivant.« Alors l’incendie s’est allumé en moi ; je percevais que la mystique trinitaire était l’expression d’une générosité.» Vu dans cette lumière, ce que les théologiens lui « avaient appris de meilleur », à savoir qu’en la Trinité divine la distinction des Personnes repose sur une relation, venait en effet de lui donner son intuition fondamentale : l’Être absolu est relatif et cette relation à l’autre implique un don total de soi.« Dieu n’a rien, avait pressenti Sénèque, Dieu est nu.» Cette intuition devait l’inspirer jusqu’à la mort, autant dans sa pensée que dans son existence.« Combien j’ai peiné pour apprendre la pauvreté de Dieu, je veux dire pour mettre la pauvreté de Dieu dans ma vie et aussi pour connaître le Dieu pauvre.Combien j’ai peiné pour ne pas entrer dans les discussions.Combien j’ai peiné pour prendre la dernière place.La pauvreté de Dieu devient tous les jours plus claire pour moi, tous les jours plus exigeante : c’est tous les jours à recommencer et à me convertir de nouveau chaque matin.» Fort de ses découvertes, il tente un retour au pays.De 1930 à 1933, il occupe le poste d’aumônier à la Tour-de-Peilz, dans un collège de filles.Malgré de réelles amitiés, l’expérience tourne court.Le séjour * Il poursuit ses études et acquiert la maîtrise de l’anglais. n’est pas heureux.On lui a concédé pour ses temps libres un ministère occasionnel raréfié, surveillé.En plus, dans sa période de « chômage », il s’est permis d’écrire sur ses préoccupations, notamment dans la Revue internationale de la Croix-Rouge, en 1933.On craint que, dans les milieux politiques et économiques, son langage ne soit utilisé au préjudice de l’Église.Il revient donc à Paris où Mme Lebrun l’engage à l’École Lafayette.Son travail de second aumônier lui permet de rédiger ses causeries pour Radio-Luxembourg rassemblées sous le titre L’Evangile intérieur.Puis d’écrire aussi Notre-Dame de la Sagesse et le livre litigieux : Recherche de la Personne.Dans une lettre relative à ce dernier livre, Mgr Besson lui reproche surtout son langage trop réaliste en matière d’amour humain et il craint que la jeunesse n’en soit troublée.Reprise de la route.« Depuis, je mène une vie errante entre Paris, Jérusalem, l’Orient et la Suisse.» Il n’aura plus désormais dans son diocèse qu’un pied-à-terre à la paroisse d’Ouchy, où il fut reçu, jusqu’à sa mort, à titre d’auxiliaire.En 1937, son vieux désir est exaucé : il peut enfin passer un an à cette École Biblique de Jérusalem, encore suspectée en hauts lieux.Jérusalem est à proximité du Caire ; il y fait un premier voyage.Quinze jours passés chez les Dominicains ; il ne pouvait savoir que la guerre allait l’y retenir pendant six ans, dès 1939.Au Caire, durant la guerre, le Père Hakim, alors directeur du Collège grec-catholique, l’introduit à un ministère d’autant plus intense que les prêtres ne peuvent plus venir d’Europe.Zundel est attaché au mouvement .49 scout, garçons et filles, mais aussi, grâce au professeur René Fiechter, il se rend souvent à Alexandrie pour y donner des conférences.Il essuie dans cette ville ses premiers bombardements, en 1941.En 1942, il apprend la mort de sa mère, survenue le 5 juillet.C’est au Caire qu’il écrit ses œuvres les plus philosophiques, Allusions, L’homme passe l’homme, et Itinéraire.Il fait la connaissance de René Habachi, qu’il retrouvera à Paris comme directeur de la section philosophie à l’Unesco ; de Pierre Jouguet, directeur de l’Institut français d’archéologie et de Charles Kuenz, son successeur.Il y retrouve Louis Massignon, professeur d’arabe classique, qui consacra sa vie à la connaissance de l’Islam, à la suite d’un événement personnel.La rencontre capitale fut toutefois celle avec l’Islam.Zundel est immédiatement frappé par la puissance religieuse extraordinaire de cette religion qui embrasse toute la vie et dont le message est porté par les haut-parleurs de toutes les mosquées, plusieurs fois par jour.Comment comprendre qu’une si grande religion ait surgi après la révélation chrétienne et en rivalité avec elle.Il interroge le Coran en arabe.L’expérience musulmane de Zundel ne fait que rendre plus sensible son attitude à l’égard des grands phénomènes religieux de l’histoire.« De quoi s’agit-il, en effet, sinon partout de la présence de Dieu dans le cœur de l’homme ?Car là où il n’y a pas l’homme, nous ne saurions trouver Dieu.» Les religions ont échoué dans la mesure où elles se sont dégradées en simples régulatrices des mœurs au lieu de susciter « l’homme nouveau qui doit naître de l’esprit.» Ne connaissant pas de frontières, l’oecuménisme de Zundel l’a préservé de tout anathème.Une expérience authentique d’où qu’elle vienne témoigne que la liberté de Dieu suscite celle de l’homme.Il n’en aurait pas été persuadé sans l’intuition franciscaine du Dieu pauvre, dont il voyait la suprême expression dans le dogme de la Trinité.On ne peut pas terminer cette note biographique sans mentionner l’amitié personnelle de Paul VI pour Zundel.Avant d’être pape, il connut les écrits de Zundel sur la liturgie et, durant son pontificat, il invita Zundel à prêcher une retraite au Vatican, connue sous le titre Quel homme et quel Dieu ?Zundel a été un auteur fécond : dix-neuf livres, un grand nombre d’articles sans compter les retraites et les conférences.Plus orateur qu’écrivain, Zundel n’acceptait pas volontiers de lier sa parole à un texte, aussi ses ouvrages nous viennent souvent du travail de ses auditeurs attentifs.Jetons maintenant un coup de sonde dans son œuvre à partir d’un ouvrage à mon avis typique : Croyez-vous en V homme ?3.Un ouvrage typique : Croyez-vous en Vhomme ?Cette phrase n’est pas qu’un titre accrocheur; elle exprime l’angoisse de Zundel devant ce qui se passe en notre siècle.Son livre s’ouvre sur trois exemples concrets.Un premier emprunté aux événements de la vie courante aux USA : les efforts mis pour sauver une petite fille tombée dans un tuyau dont elle ne peut plus sortir.Le deuxième évoque les efforts de militaires pour sauver un marin victime d’une crise d’appendicite.Le troisième renvoie à la fameuse histoire Dreyfus.Dans .51 ces trois cas, Zundel voit une constante : les efforts fournis pour sauver l’homme possible plutôt que de s’attacher à l’homme réel.Au delà des principes qu’inspire la considération de l’homme réel, il affirme : « L’action immédiate qu’exige et entraîne presque toujours l’intuition d’une suprême valeur, perçue en raison même du danger qu’elle court, suscite la générosité plus qu’elle n’instruit l’esprit » (p.13).Il y va de ce que des personnes intuitionnent comme pouvant arriver bien plus que ce que l’individu pourrait réclamer pour lui-même.La cause Dreyfus, défendue par Péguy, vaut par l’investissement de ce dernier bien plus que par ce qu’est devenu par la suite le juif libéré.C’est le choix entre quelque chose et quelqu’un; c’est le choix de l’amour, son métier « d’opter pour les possibles contre le réel opaque, puisque c’est de leur accomplissement que doit surgir le visage qui justifiera son attachement » (p.17).Tout au long de son livre, Zundel reprendra cette opposition entre l’homme possible et l’homme réel, entre le quelqu’un et le quelque chose, entre l’esprit et le biologique1.Cette dernière opposition ne doit pas nous amener à croire à un retour au dualisme de type platonicien.Le biologique pour Zundel représente beaucoup plus que le corps physique; il s’agit du réel constatable et mesurable, du réel avec ce qu’il implique d’obligations et de contraintes.Face à ce biologique symbolique, l’esprit devient l’espace de liberté, parce que lieu de libération.Quand Zundel demande « croyez-vous en l’homme ?», il pense à l’homme possible qui doit nous permettre de dépasser les contraintes de l’homme réel; il demande si nous sommes assez libres pour permettre la libération de l’homme possible.L’option ainsi campée entre l’homme possible et l’homme réel, l’homme objet de foi et l’homme objet de constatation, est reprise tout au long du livre pour essayer de dénouer les questions qui hantent nos contemporains.Nous allons suivre Zundel dans son approche de quelques-unes de ces questions.Il faut toutefois ajouter encore un autre mot d’explication plus générale avant d’aborder les questions particulières : l’influence de François d’Assise sur Zundel.Pour opter en faveur de l’homme possible, il faut vivre la pauvreté à la manière de François à l’égard du monde et de l’homme réels.Dans une compréhension spirituelle de François que l’on pourrait qualifier d’intuition mystique, Zundel affirme que c’est dans la pauvreté que l’homme (possible) se réalise2.Pour s’atteindre vraiment, François a besoin de se dépouiller dans la pauvreté.Cette citation nous introduit aussi à la première question : la transcendance de l’homme, ou de la personne.La transcendance de la personne telle que comprise par Zundel part de l’expérience.L’expérience de donner et de recevoir, mais aussi l’expérience d’une universalité qui dépasse l’image du surhomme.L’expérience surtout de se reconnaître comme source et fin, qui conduit à l’affirmation d’être plus que soi.Il ne s’agit pas d’une transcendance seulement donnée toute faite, ni d’une transcendance uniquement de l’ordre du faire; il s’agit d’une transcendance atteinte par la personne qui devient ce qui lui est possible3. Face à semblable compréhension de la transcendance de la personne, la question des droits de l’homme ne se solutionne pas dans la ligne de la définition légaliste de droits identifiés à partir du réel et du biologique.Pour Zundel, « le droit est la garantie, le titre inviolable d’une générosité qui requiert, pour s’exercer normalement, une santé sociale, comme elle requiert une santé mentale » (p.34).Le rôle des droits ne consiste donc pas d’abord à enregistrer les acquis (cf p.36), mais à « rendre cette générosité possible » (p.35)4.On retrouve la même cohérence avec les positions de départ dans les propos de Zundel sur la transcendance divine.Il connaît la position du jeune Barth, si désireux de respecter l’ineffable de Dieu, mais il reconnaît que « tout ce qui se dit de Dieu dans le langage humain, après tout, ce sont des hommes qui le disent » (p.42).Il va donc essayer de rendre compte de la transcendance divine sans remettre en cause la transcendance humaine déjà affirmée.Son intuition s’exprime ainsi: « Dieu et l’homme grandissent ensemble, dans la connaissance à laquelle nous avons accès, comme ils subissent ensemble le même décroît, quand un automatisme verbal se substitue au dialogue vivant de la rencontre » (p.43).Après avoir évoqué l’expérience vécue dans la chapelle des Médicis, à Florence, Zundel interprète ce qu’il y a compris de la réalité humaine5.Disponibilité foncière, la personne n’est pas contrainte par la présence de Dieu6, elle en est au contraire grandie7.Il ira même jusqu’à reconnaître que cette rencontre de deux transcendances, vécue dans la pauvreté de la transcendance humaine, n’est possible que dans la pauvreté de la transcendance divine8.Le chapitre suivant, intitulé Le cercle de Pascal, lui donne l’occasion de réfléchir sur l’expérience ecclésiale.Zundel comprend l’Église comme le sacrement de la rencontre possible avec Dieu, de la communion9.Si « la mystique des fins ne doit pas faire oublier le réalisme des moyens » (p.52), il lui faut en même temps dépasser « un vague idéalisme d’origine lointainement chrétienne, détaché de sa source le plus souvent et d’autant plus inconsistant » (p.53).L’Église doit se défaire de tout esprit de ghetto pour réaliser sa vocation10.Même dynamique d’ouverture encore au sujet du sexe, ou du moi viscéral.Il s’agit de vivre la relation à l’autre dans la perspective du tiers possible; de ne pas s’enfermer en soi11.C’est surtout la dimension source et origine que Zundel juge à propos de souligner ici et cela l’amène à suggérer sa compréhension du péché originel12.Zundel ne s’écarte jamais de ses options de départ, comme en témoignent encore ses propos sur la propriété.« Toute la mystique du droit de propriété est là: passer de la nécessité à la gratuité, de l’angoisse à la joie, de la servitude à la liberté » (p.80).Ou encore, ne plus se posséder soi-même pour être libre de soi.Zundel se démarque de la justification traditionnelle du droit de propriété, dans la logique de son anthropologie13.Il s’agit pour lui d’un droit qui inclut la pratique de l’altruisme14.Et d’illustrer son propos par l’exemple d’un jeune industriel désireux de construire une .55 chapelle dans son entreprise.Zundel lui demande si ses employés sont bien payés et il continue : « Commencez donc par vous en informer, si vous ne voulez pas que votre chapelle, construite avec les bénéfices de l’entreprise, au détriment des ouvriers, leur fasse blasphémer votre Dieu » (p.85).Le travail aussi doit répondre à cette exigence de permettre l’avènement de l’homme plutôt que la création de choses (p.89).Zundel fait lui-même le point sur sa réflexion, dans un chapitre intitulé Création et décréation, dans les termes suivants : « Libéré de moi-même, je deviens moi-même, en V autre, dont la présence suscite et remplit l’espace où ma générosité éclôt et se dilate dans la sienne, au cœur du dialogue silencieux dont l’amour est l’unique parole » (p.97)15.C’est l’occasion pour lui de parler du mal, de la perte d'être, et de Dieu.Plus loin, mais dans la même ligne, il parlera encore de la mort, pour distinguer la mort naturelle de la mort volontaire16.La générosité toujours présente dans les réflexions de Zundel s’épanouit ainsi en amour.« L’amour se nourrit de la découverte qu’il espère toujours en faire et il dure autant que dure cet espoir » (p.131).Il serait bien intéressant de continuer à enregistrer ainsi les positions concrètes adoptées par Zundel sur les questions permanentes de l’expérience humaine et de voir comment ses intuitions premières y demeurent toujours présentes.Je voudrais plutôt amorcer une conclusion en soulignant quelque peu comment l’approche de Zundel l’offrait au soupçon d’immanentisme, reproche levé contre tous ceux qui mènent leur quête de Dieu à partir de préoccupations anthropologiques.Je vous propose quelques extraits où il affirme la coïncidence entre la foi en Dieu et la foi en l’homme et je vous invite à vérifier si ces affirmations mettent de quelque façon en question la transcendance de Dieu.C’est en cette rigoureuse solidarité que notre foi en l’homme et en Dieu ne cesse de jaillir dans une expérience qui est, pour nous, la racine de toute authenticité.Chaque visage qui s’éveille à sa dignité nous est une nouvelle révélation de l’homme et de Dieu et nous ramène au silence intérieur, qui est l’espace hors duquel la dimension humaine ne peut ni apparaître ni se déployer.Chaque visage qui se ferme, également, en avivant la blessure de l’absence, nous ramène à la présence dont toute vertu procède et toute forme d’art, toute sagesse et toute science, toute sociologie et toute politique (p.135).Le génie du christianisme est d’avoir identifié cet unique nécessaire avec un au-delà-de-l’homme qui doit devenir intérieur à l’homme, comme une dimension infinie dont chacun est appelé à s’accroître (p.137).Ce qui veut dire que, dans la plus haute expérience chrétienne, le contact avec la divinité s’établit précisément sous l’aspect d’une aimantation personnifiante, qui atteint aux racines de l’être pour le faire jaillir en liberté.La transcendance divine conditionne ainsi et suscite notre immanence et ne se manifeste concrètement à nous que par elle.Nous restons extérieurs à Dieu, en d’autres termes, autant .57 que nous le sommes à nous-mêmes, comme nous lui imposons nos limites, aussi longtemps que nous n’en sommes pas affranchis.C’est pourquoi la perfection de l’homme et le règne de Dieu pratiquement coïncident et constituent, dans notre univers, une seule et même chose (p.139).S’accomplir et se dépasser: solidarité indivisible de l’immanence et de la transcendance, de l’espace intérieur et de l’élan vers autrui, de l’intimité humaine et de l’aimantation divine.(p.146).On est libre de tout, en effet, quand on l’est de soi; on porte son univers en soi quand on n’a d’autre lien avec l’existence que le don qui lui confère une expansion illimitée ; on devient réellement intériorité, une immanence, que rien ne peut désintégrer, quand on n’a d’autre demeure que l’amour où l’on ne cesse de se quitter (pp.146-147).Il est impossible de dire plus nettement que toucher à l’homme c’est toucher à Dieu et que l’on trouve Dieu dans la mesure où l’on devient, pour l’homme, le don infini qui l’ouvre au dialogue où il découvre, tout ensemble, soi et Dieu (p.152).Apparaissent ainsi les derniers traits de la toile de fond contre laquelle Zundel pose la question de la foi en l’homme.C’est à partir de son expérience même de l’homme qu’il met de l’avant cet homme possible, objet de foi, lieu de la découverte de Dieu.L’immanence de Zundel n’est pas le produit d’une théorie, elle est la réponse qui se dégage de son expérience.Cette 58.immanence ne cherche pas non plus à réduire la transcendance de Dieu, elle s’affirme comme la condition de s’approcher de Dieu.Si Zundel donne une telle portée à son expérience personnelle, cela tient à sa conviction que l’universel est donné dans le personnel17.Il accepte de partager les convictions issues de son expérience, mais tout en maintenant l’incommunicabilité de l’âme: le secret de chacun n’est pas communicable18.Zundel serait sans doute d’accord avec Marcel Légaut* pour dire qu’on s’approche du secret, du mystère de l’autre dans la mesure où l’on s’ouvre à son propre secret, à son propre mystère.De même que Légaut accepterait l’affirmation de Zundel disant que c’est dans la générosité, dans le don de soi à l’autre, que l’on découvre qui on est.Dans Morale et mystique, Zundel reprend les mêmes intuitions fondatrices exposées ici.Le coup de sonde jeté dans son œuvre nous laisse entrevoir une pensée à la fois profondément chrétienne et tout à fait accessible à un esprit contemporain.Il reste à explorer les autres ouvrages pour confirmer cette intuition et pour tirer profit d’une réflexion aussi riche.* Voir mon livre Foi en soi et confiance fondamentale.Dialogue entre M.Légaut et Erik H.Erikson, Montréal/Paris, Bellarmin/Cerf, 1987. NOTES 1.Le biologique se retrouve dans les pratiques des gouvernements.Mais cette situation n’est-elle pas inévitable, si la Cité est d’abord une biologie collective organisée ?Comment pourrait-elle aimanter la vie publique et privée de ses membres en direction de l’homme possible, s’il est vrai que celui-ci ne surgit qu’en la rencontre solitaire dont nous avons tenté de pénétrer le secret (P- 54).La vérité nue, c’est que chacun des plénipotentiaires assemblés autour du tapis vert est le mandataire d’une biologie collective, en quête du compromis qui sauvera le mieux ses intérêts.Aucun n’est la voix d’une conscience universelle dont tout homme pourrait entendre l’appel (p.69).Il est contrainte : « La biologie nous tient aux entrailles.Il faut manger.Ce cordon ombilical qui nous lie à la terre n’est jamais rompu.La raison aggrave cette dépendance par le souci du lendemain.Prévoir, c’est se tourmenter.» (p.79).2.C’est par un dépouillement analogue, dont la puissance de rayonnement révèle la plénitude, que saint François découvrit, dans la pauvreté, l’accomplissement de toutes ses ambitions.Épris de gloire, comme il l’était, impatient de conquérir le monde dont il voulait forcer l’attention et l’hommage, il comprit, à Spolète, que c’était trop peu pour lui.On atteint vite aux limites du monde quand on le veut asservir: ce qu’il fallait c’est que son cœur n’en eût point.Alors, il pourra porter le monde qu’il rêvait de mettre sous ses pieds et l’aimer gratuitement en l’entraînant en l’offrande qu’il fera de lui-même.Il rejoignait ainsi, à sa manière, l’intuition du savant — engagé dans ses recherches jusqu’au don de sa vie — où la transcendance humaine s’affirme comme une transcendance ouverte, comme un espace illimité offert à tous et à tout, mais d'abord. à ce plus-que-soi qui est la raison d’aimer tout ce qui n’est pas lui (pp.24-25).3.Ainsi se constitue, toujours, la valeur où l’homme atteint à la dignité de source et de fin, la transcendance qui fait de lui un bien universel : par un total dépassement de soi, dans le don de soi qui la suscite ou la confirme en autrui.C’est dire que cette transcendance se révèle comme une générosité qui en interpelle une autre pour s’identifier avec elle (p.23).Sans vouloir préciser davantage la réalité que recouvre ce plus-que-soi, il convient d’insister sur l'intériorité réciproque des esprits qui se transcendent en lui, en échangeant l’espace qu’ils deviennent par ce dépassement.Ils circulent vraiment les uns dans les autres en l’unité diaphane où ils se reconnaissent, sans violer pourtant le secret — inexprimé le plus souvent — vers lequel ils conjuguent leurs mouvements et qui est, à la fois, leur bien propre et celui de tous.Car cette communion n’a pas de limites, ni de race ni de classe, ni d’âge ni de sexe (p.25).4.Le droit périt sans cette droiture intérieure qui l’ordonne à l’esprit et ce n’est plus en son nom qu’on lutte, dès que l’on ne vise plus l’homme possible qu’il veut susciter dans l’homme réel (P- 35).Ce qui rend tragiquement puériles toutes les déclarations des droits de l’homme aussi bien, c’est qu’elles supposent acquis ce qu’il est indispensable de conquérir, en se transcendant.Il faut, en effet, que l’homme surgisse de l’animal, en nous, pour que ces privilèges solennellement promulgués trouvent l’espace qui leur convient.Sinon, ils explosent comme une bombe dans le champ d’une biologie incapable de les comprendre et de les porter (p.36).5.Je connais désormais la mesure de l’homme.Il n’existe que dans cet échange où « je est un autre ».Il n’est libre que dans cette disponibilité foncière envers l’hôte silencieux qui écarte toute limite.Il n’est créateur qu’en devenant, pour autrui, le ferment discret d’une même libération.Il n’est digne de lui-même qu’en laissant transparaître la vie infinie qui fait de lui une source et une fin. .61 6.Loin que la transcendance divine s’y révèle dans une intrusion écrasante qui nous rejette au néant, c’est elle, au contraire, qui fait surgir la transcendance humaine où chacun émerge de sa biologie en valeur universelle (p.46).7.C’est pourquoi il nous est impossible de souscrire à la dévalorisation de l’homme, sous le prétexte, même le mieux intentionné, d’exalter Dieu.C’est pourquoi nous voyons dans la libération effective de l’homme le critère décisif de toute religion authentique.C’est pourquoi nous croyons en l’homme — en chacun — dans l’attente passionnée de sa grandeur possible.C’est pourquoi nous comprenons, avec un cœur déchiré, la révolte d’un monde qui aspire à sa majorité contre une transcendance divine conçue comme une tutelle (p.47).8.La présence qui nous restitue à nous-mêmes dans l’univers intérieur qu’elle suscite en nous, en quoi pourrait, dès lors, consister sa transcendance — cette transcendance qui fait d’elle le ferment de notre libération — sinon dans le dépouillement infini qui la constitue comme suprême liberté (p.49).9.L’Église, sous son vrai jour, en effet, réalise l’équation parfaite de la communauté et de la solitude, parce qu’elle lie ses membres par un lien sacramentel qui passe par le centre intérieur, où chacun, d’un regard unique, découvre le visage où toutes les âmes confluent, et y puise une vie qu’il n’assimile qu’en la communiquant (pp.58-59).10.L’Église, aussi bien, n’est pas un ghetto où un peuple élu s’enferme dans sa bigoterie.Elle est sans frontière comme le Christ lui-même.Comment ne voudrait-elle pas parler à ceux qui se croient dehors, et qui la confondent encore avec un pouvoir tyrannique, le langage de leur majorité humaine, dont la revendication est le cri de leur dignité blessée vers l’Amour qui en est l’étemelle et inviolable caution (p.61).IL II y aurait quelque chose de tragiquement ridicule, en effet, à se poser comme le représentant de l’humanité, sans la porter tout entière en soi et au niveau même où elle doit se constituer : par l’éveil en chacun, de l’homme possible où chacun se reconnaît, au delà de toute différence et de toute partialité.Mais pour opérer un tel rassemblement, et sur une telle base, il ne suffirait plus d’être un homme, il faudrait être /’homme en qui chacun vient à soi.Ce qui est peut-être une manière de dire : il faudrait être Christ (pp.69-70).12.Si nous laissons l’élan vital à son aveuglement, si nous le transmettons sans lui donner un visage, s’il nous emporte dans sa frénésie, alors tout demeure livré aux impulsions de la biologie — privée en nous d’automatisme régulateur parce que confiée à la régence de notre raison — tout, même l’usage de nos techniques les plus raffinées.Et voilà, pour chacun de nous, à chaque retour de l’instinct, l’occasion pathétique d’une sorte de péché originel, qui est précisément le refus d’être une origine où toute l’histoire se récapitule dans la générosité de l’esprit, où toutes les générations deviennent contemporaines dans un regard d’amour, où le genre humain se rassemble tout entier dans une qualité humaine qui ne peut être à tous qu’en devenant consubstantielle à chacun.Peut-être, est-ce ainsi, sous un certain aspect tout au moins, que l’on pourrait interpréter la tradition biblique de la première faute : comme le refus d’être créateur, d’être origine, par une espèce d’avarice qui colle au résultat, qui est possédée par ses possessions (pp.75-76).13.L’homme, en effet, a autre chose à faire qu’à entretenir sa biologie.Il a autre chose à faire, parce qu’il est autre chose.Et c’est justement cette autre chose qu’il est, cette valeur qu’il peut devenir, cette création gratuite dont il a le pouvoir, cette puissance de générosité où l’univers reçoit de chacun une nouvelle origine, qui fonde le droit comme la caution d’une possibilité créatrice qui est la chance d’un suprême bien (p.82).La définition du droit de propriété qui s’est imposée à nous : un espace de sécurité qui garantit un espace de générosité implique précisément cette régulation interne qui en rend l’abus strictement impossible (p.84).14.Il est donc absolument impossible de se prévaloir d’un droit authentique pour couvrir son égoïsme, comme le faisait devant nous un homme qui ne s’était rien refusé : « Mon argent est à .63 moi ; j’en fais ce que je veux, et s’il me plaît de le jeter à la mer, personne n’a le droit de m’en empêcher ».Un tel raisonnement est faux, non seulement parce qu’il refuse toute limitation extérieure à l’usage désordonné d’un droit, mais d’abord, parce qu’il méconnaît l’altruisme proprement constitutif du droit.Nous ne nous lasserons pas de répéter que notre biologie, si nous ne sommes pas autre chose, ne mérite pas plus d’égards que celle d’une punaise ou d’un virus (pp.83-84).15.Ce qui rejoint ses propos sur les valeurs : « On vaut réellement par ce que l’on est — non par ce que l’on fait — par l’espace intérieur qui donne du champ à l’acte, l’empêche de coller à soi et d’y engluer les autres.On vaut, en d’autres termes, par le degré de liberté que l’on a conquis à l’égard de soi (p.98).16.Au niveau de la biologie pure notre mort ne signifie rien de plus que le terme normal de la lente intoxication qui finit toujours par dissoudre un organisme tant soit peu complexe, en déséquilibrant et en dissipant ses énergies négatives dans un combat auquel il devient toujours plus inégal (pp.116-117).Il y a des moments, autrement dit, où l’homme accède à lui-même que par la mort, où l’exigence qui préfigure l’homme possible dans l’homme réel ouvre un crédit d’être que la mort consacre, auquel le héros souscrit et auquel nous souscrivons nous-mêmes dans l’admiration que nous lui vouons.Nous n’en pouvons douter : le traître est mort avant de mourir.Le héros est vivant quand il achève de mourir (p.120).17.Une telle lecture des signes sacrés où s’atteste le plus parfait équilibre entre communauté et solitude, publicité et secret, rayonnement et recueillement, confirme l’identité, déjà soulignée et si souvent méconnue, du plus personnel avec le plus universel.Universel, en effet, dans le règne de la valeur et de la dignité — où se situe l’homme possible — ne signifie pas : commun, général et qui se trouve partout en raison de propriétés ou d’impulsions naturelles — comme est universel dans ce sens l’appel du sexe qui mélange toutes les races — mais aptitude à devenir en toute conscience un ferment de valeur en ouvrant un espace à sa liberté.Ce qui suppose que l’on exprime par tout son être une mélodie que chacun, avec son timbre propre, peut exprimer par tout le sien.Mais justement la personnalité est cette résonnance même, cette sonorité créatrice où éclate, dans le silence de soi, la musique de l’éternel amour (pp.144-145).18.Le secret d’une âme, aussi bien, ne lui appartient pas.Il lui est confié.Il ne faut pas lui demander de le dire.Comme elle n’en prend conscience qu’à la distance de soi où il devient accessible à une saisie désappropriée, elle ne le peut transmettre que sous le voile d’un amour qui se transcende pour l’accueillir.Ainsi il garde son altitude et le regard du confident ne fait que redoubler « l’écart de lumière » à l’abri duquel l’âme qui s’ouvre poursuit sa silencieuse oblation.Toute rencontre véritable exige cette distance de respect de l’un à l’autre, qui correspond à celle que chacun doit garder à l’égard de soi.Dès qu’elle s’abolit, la proximité sombre dans la promiscuité et la biologie mène le jeu.Il n’y a plus rien à communiquer, plus rien à défendre, car il n’y a plus personne (p.150). DE QUEL HOMME PARLONS-NOUS ET DE QUEL DIEU?SELON MAURICE ZUNDEL René Habachi Une grande méprise a défiguré la pensée philosophique et théologique depuis le XIXe siècle, et il n’est pas sûr que nous soyons en train d’en sortir autant que Maurice Zundel nous y porte.Ce penseur né au bord du lac de Neufchâtel, au croisement des théologies protestante et catholique, de la philosophie existentielle, et du personnalisme et ne pouvant opposer de l’indifférence à l’athéisme ambiant pas plus qu’aux justes revendications du marxisme, ce penseur dont la vie s’exposait à toutes les blessures de ce siècle afin d’y participer et de tenter de les guérir à travers l’unité de sa vie et de sa pensée, ce témoin de feu et de silence nous précède de quelques décennies.Et il n’est même pas sûr que, nous qui l’aimons, ayons mesuré toute l’audace de son projet.Nous mettrons du temps encore avant de comprendre que Dieu est une désappropriation créatrice, et que l’homme n’existe peut-être pas encore.Maurice Zundel sait que le destin de Dieu est noué indissolublement à celui de l’homme.Une présentation monstrueuse de Dieu a chassé de la culture toute dimension religieuse, et cette présentation est peut-être à mettre au compte des hommes — des hommes d’Église aussi bien que des hommes de toute culture — mais d’hommes qui, se trompant déjà sur l’image qu’ils se faisaient de l’homme lui-même, ne pouvaient que se tromper sur celle de Dieu.Car un homme réduit à l’état d’objet ne peut concevoir qu’un Dieu seigneur des objets, c’est-à-dire propriétaire, revêtu de toutes les perfections et de tous les pouvoirs qui régissent un univers d’objets : ce Dieu despote qui a provoqué justement la haine de Marx, de Nietzsche ou de Jean-Paul Sartre.Seul un homme qui s’éveille au statut de sujet peut entrer en relation vivante avec un Dieu sujet, un Dieu personne qui, précisément ne communique qu’avec des personnes, un Dieu liberté qui n’entre en dialogue qu’avec des libertés.Mais il faudrait alors que l’homme lui-même se maintienne éveillé, refusant la dégradation pour lui-même, et faisant de sa vie une voie de libération.Alors, spontanément, il expulse le Dieu tyran qui ne saurait consonner avec lui, — comme a d’ailleurs commencé à le faire l’humaniste athée.Mais ce refus de Dieu, qui débarrasse l’humanité des fétiches, suffit-il à remettre l’homme à la garde de lui-même, à le sauver, du même coup, de la prison de lui-même et de toutes les broussailles de déterminisme qui l’étouffent ?Les expériences de ce siècle ne sont guère rassurantes.Elles attestent qu’une autonomie humaine radicale retombe sur elle-même encore plus bas que son point de départ, retournant contre elle toutes les séductions de l’esprit dont elle avait le privilège, — à moins d’être elle-même aimantée par une réalité qui respecte la liberté humaine, à moins d’être prise en un dialogue avec une réalité pour laquelle l’homme compte plus que tout; et de façon si totale que, pour cette réalité, sauver l’homme des caricatures de Dieu et du charme des idoles en le sauvant en même temps des risques de lui-même devienne le principal enjeu de la civilisation, et le critère majeur d’une révélation si le mot révélation garde un sens.C’est pourquoi, pour Maurice Zundel, l’homme est la porte de toute découverte et le pivot de toute recherche.Dis-moi quel homme tu es, et je te dirai quel Dieu tu mérites.En cela, Maurice Zundel est bien un homme de notre siècle, même si ses conclusions nous devancent.Le premier livre de Maurice Zundel commençait par ces mots : « La vie nous révèle à nous-mêmes comme une capacité d’infini.C’est le secret de notre liberté.Rien n’est à notre taille et Vimmensité des espaces matériels n’est qu’une image de notre faim.Toute barrière nous révolte et toute limite exaspère nos désirs.» (Le Poème de la Sainte Liturgie p.13).À ce premier coup de sonde jeté sur le désir infini qui hante l’homme sans repos, Maurice Zundel sera toujours fidèle.Quand un jour il en viendra à affirmer : « Jamais moins que l’infini », telle est la seule morale à la mesure démesurée de l’homme, il aura prouvé que c’est la noblesse humaine qui fut son obsession constante.Mais cet homme existe-t-il ?Telle est la première question qu’il faut bien affronter.Car il se pourrait que l’homme ne soit qu’une illusion.Il se pourrait que, comme le pense Michel Foucault dans Les Mots et les choses, il ne soit qu’une idée récente en voie de dépérissement; ou que comme l’annonce Lévi-Strauss dans L’Homme nu, qualifié de « requiem structuraliste » par Jean-Marie Domenach, l’homme se meure par entropie, affirmation contredite évidemment par la néguentropie de Teilhard de Chardin.Mais Maurice Zundel va plus loin, et sa question est plus troublante parce que plus radicale.L’homme a-t-il jamais existé?Et cette question ramasse en elle, d’emblée, toutes les variations sur le thème de l’absurde si familières depuis Sartre et Camus.Ne serait-ce que poser la question suppose déjà « de l’homme » sous quelque forme, même balbutiante.D’où viendrait la révolte de Camus : « L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est », et la définition de Sartre qui suffirait à le sauver de l’oubli : « L’homme est un animal révolutionnaire »?D’où monterait surtout ce raz-de-marée de la dignité humaine qui soulève les masses des aliénés de tous régimes d’Est ou d’Ouest, les peuples du Tiers-Monde, le Sud contre le Nord et, plus récemment la femme contre la phallocratie ?« Comme il serait étrange, réplique Maurice Zundel, qu’un univers absurde ait produit un être capable de devenir tout entier protestation contre Vabsurde jusqu’ à refuser V existence qui l’y condamne » (La .69 Pierre vivante p.15).Au fond de toute révolte il y a donc une intimité inviolable qui refuse d’être méconnue, qui résiste à l’effraction du viol des corps aussi bien qu’à celui des consciences.Le jeune héros du roman de Keller, Henri le Vert, l’atteste déjà sans le savoir, quand à neuf ans il refuse désormais de prier parce que sa mère voulait l’y contraindre.Dans toute révolte il y a les chances et les risques de l’homme.L’homme existe au moins comme possibilité, mais possibilité si fragile, si menacée qu’elle n’en est que plus tragique.Un rien peut la blesser, comme on blesse le regard d’un enfant.L’homme pourrait n’apparaître que le temps d’une étincelle pour s’éteindre à jamais.Et la menace pourrait bien surgir de lui-même.Car si sensible qu’il soit aux incursions du dehors, celles du milieu et des autres, il oublie que cette inviolabilité qui le constitue n’a de titre que s’il la protège contre lui-même.Il est si fréquent qu’il se déchaîne contre les agressions externes qui le réduisent au niveau d’objet, en omettant que lui-même ne peut se traiter et se manipuler comme un objet, et profaner d’une main indiscrète sa propre intimité, aussi inviolable pour lui que pour les autres, aussi bien que pour Dieu, si Dieu existe.Car c’est là le second terme de la méprise initiale.L’homme s’imagine exister déjà, d’une existence qui fonde ses droits au respect, à la reconnaissance de sa dignité, aussi bien qu’à la propriété des ressources de la nature.Mais qu’est-il donc cet homme plus vulnérable que le roseau de Pascal, qui proteste au nom d’une consistance qu’il n’est pas encore.Que mettons- nous dans ce « moi-moi-moi » que nous brandissons dans nos revendications alors que nous n’existons pas encore en notre nom, à titre de sujet, et nous défendons jusqu’aux dents une autonomie à laquelle nous n’avons encore aucun droit.Car ce « moi » derrière lequel s’abrite notre narcissisme congénital, en sommes-nous vraiment le créateur ?est-il nôtre ?est-il nous ?Sans mérite de notre part, le plus souvent hérité de notre milieu, de notre éducation, de la culture ambiante, et de toute une végétation confuse de tendances biologiques et psychiques, marqué dans son inconscient d’un infantilisme lucidement déterré par Freud et qui en accompagne beaucoup jusqu’à leur mort, faisceau de déterminismes enracinés dans les profondeurs du cosmos et de l’histoire, et nous en sommes fiers ou humiliés selon les conjonctures qui présidèrent à notre naissance, et nous disons « moi » alors que nous n’y sommes pour rien, et nous exigeons au nom de notre moi alors que notre biographie réelle n’a pas encore commencé, pas plus dignes d’intérêt qu’un morceau de la nature, qu’un objet parmi les objets.Voilà le tour que joue le moi à l’existence commençante de l’homme.Il se prend pour ce qu’il n’est pas encore.Il confond la possibilité d’être homme avec la réalité effective de l’homme.C’est ici que Maurice Zundel introduit une distinction fondamentale — qui apparaîtra bientôt comme l’un des ressorts de sa pensée — entre le « moi/préfabriqué » et le « moi/source ou origine ».Si le moi/fabriqué est celui que nous venons de décrire, résidu de cosmos, subi passivement, auquel nous n’avons pas coopéré, ni dans ses grâces ni .71 dans ses disgrâces, le moi/origine, lui, ne s’annonce que par la création de nous-mêmes par nous-mêmes.Le relief proprement existentialiste de ce moi/origine ne saurait échapper à personne.On croirait retrouver les accents de Kierkegaard, de Sartre ou de Heidegger, sauf que paradoxalement ce moi/origine ne va pas s’affirmer en se reprenant, en s’opposant, mais au contraire, et c’est là le paradoxe de Zundel, en se donnant.Car l’homme ne commence vraiment que par le don.Alors il devient vraiment moi/origine, moi/source ou moi/oblatif.Il faut prendre ces mots en leur sens littéral : l’homme ne se crée qu’en se donnant.La création de soi est à la mesure du don de soi.Entendons cet aphorisme dans le contexte de personnalisme d’Emmanuel Mounier ou de Gabriel Marcel plus que dans celui de l’individualisme existentialiste.D’autant qu’il ne s’agit pas de faire fi du moi/fabriqué, de le déprécier comme si l’on pouvait s’en arracher.Il constitue notre terroir et, refoulé, il resurgira implacablement par le sous-sol de l’inconscient, ou par les proclamations vengeresses d’une conscience claire qui en a assez de se marcher sur la tête comme ce fut le cas de Nietzsche.Non, il ne s’agit pas de masquer hypocritement les déterminismes, mais de s’aviser que la seule manière de les retourner et de les convertir est de respecter leur véritable tropisme qui est l’infini.Maurice Zundel dira : « La personne est la manière unique dont chaque homme, en prenant appui sur ses propres déterminismes, réalise son intériorité et sa générosité » {Dialogue avec la vérité p.163).De là, la portée universelle de cet aveu de la femme pauvre : « Le grand malheur des pauvres, voyez-vous, c’ est que personne n’a besoin de leur amitié ! ».La femme pauvre, dans sa simplicité, ne sait pas qu’elle fait ainsi le plus accablant procès d’un monde où les colonisés, les misérables, les handicapés de toutes sortes n’ont rien à donner parce qu’on n’attend plus rien d’eux que le seul reproche qu’ils nous font de leur précarité.Au nom des deux tiers du monde, la femme pauvre nous dit que l’homme se meurt de ne pouvoir donner et se donner.Tant il est vrai que l’homme ne commence qu’avec l’invention de la gratuité.Sur ce couple dialectique du moi/préfabriqué et du moi/origine va s’emboîter un autre couple plus intérieur, car il faut bien montrer comment le moi/origine peut subsister en échappant aux sollicitations du moi/fabriqué.Celui-ci parle au nom de toutes les puissances possessives de l’instinct et du cosmos qui sans cesse nous traversent et nous harcèlent de leurs exigences après tout légitimes, et qui auraient raison de nous si rien ne les appelle à se transformer en plus qu’elles-mêmes.Si le moi/origine n’a pas le caractère provisoire d’un mouvement du cœur ou d’un vague sentimentalisme, il faudrait que s’ouvre devant lui une carrière aussi incessante que la vie.Sans quoi il retomberait sur lui-même, comme Icare, avec ses illusions perdues.Et son échec tournerait à la victoire du moi/préfabriqué devenu d’autant plus vindicatif que serait ainsi prouvé son caractère indéracinable.Nous savons tous les revanches de l’instinct quand il s’éprouve frustré pour rien.La crise religieuse des années 60, qui n’a pas fini 73 de défigurer le christianisme, prouve bien que si l’homme ne dialogue pas avec plus que lui-même, s’il éprouve ses dons de soi comme autant de privations pour rien, toutes les digues qu’il avait élevées avec opiniâtreté ne tiennent alors pas plus qu’un fétu de paille.Mais la réalité de ce plus que lui-même, auquel l’homme pourrait se donner sans s’éprouver frustré, a-t-elle vraiment besoin d’être démontrée ?N’est-elle pas déjà postulée par l’éveil de l’homme à lui-même comme existant et comme sujet ?Ne se trouve-t-elle pas déjà au fondement de la révolte et de toute revendication de dignité.Celles-ci, en effet, eussent été impossibles si, dans la révolte, elle ne fermentait déjà ; et si, dans la dignité, il n’y avait un « être-digne-devant », devant quelque réalité pressentie, non encore reconnue ; et si vouloir s’ériger en sujet n’impliquait un « être-su-jet-pour » quelqu’un d’autre que soi.Car, quelle dérision que de s’ériger en sujet pour soi-même dans un monde d’objets anonymes ! L’homme a besoin d’être reconnu, et n’être reconnu que par soi-même le désespère, comme s’il se bouclait dans une citadelle de solitude qu’il ne manquerait pas de faire sauter à court terme.Pour héroïque que soit le stoïcisme, il recouvre un pessimisme destructeur.Le suicide de Montherlant nous en a donné une preuve récente.Mais si l’existence d’un plus-que-l’homme est fondée, resterait à en pressentir la nature, et c’est encore à partir de l’homme que celle-ci est saisissable.Pour nous inviter à devenir moi/origine et créateur, il faudrait qu’elle-même n’ait pas de moi/préfabriqué.Pour mûrir notre liberté en la respectant, il faudrait qu’elle-même soit liberté pleinement délivrée de toute pesanteur.Pour approfondir notre intimité inviolable, il faudrait qu’elle-même soit un dedans sans aucune extériorité.Pour mériter notre don, il faudrait qu’elle soit don sans retour et pur élan vers l’autre.En d’autres termes, moins descriptifs et plus philosophiques, je dirais que pour soutenir le dynamisme de notre « être-relationnel » il faudrait qu’elle soit pure « relation » dynamique.Cette réalité, postulée par l’inviolable intimité de l’homme, Maurice Zundel va chercher à la repérer à travers les expériences les plus diverses : celles de l’art, de la vérité scientifique, et des relations inter-personnelles.Qu’il s’agisse du beau, du vrai ou de l’amour: voilà autant d’approches du grand fait de la « culture » qui les englobe toutes trois.Car la culture, en ses formes les plus simples ou les plus évoluées, est un apprentissage indispensable pour Maurice Zundel.Elle ouvre en l’homme un espace de liberté, qui est celui de l’esprit, sans lequel le décollement de soi serait impossible, condamnant le passage du moi/préfabriqué au moi/origine à demeurer inespéré.Comment résumer ces analyses qui remplissent des livres comme Allusions, Dialogue avec la vérité, L’homme passe l’homme, où les références aux œuvres d’art, aux découvertes scientifiques les plus récentes, à la littérature surréaliste ou bien marxiste, montrent toute l’audace d’une pensée qui a bouleversé Camus lorsqu’il prit connaissance de la conférence de Maurice Zundel consacrée à La Peste.Pour ne garder ici que le schéma de ces itinéraires réduits à leur charpente essentielle, et je sais bien que c’est les vider ainsi de leur richesse et de leur 75 puissance de conviction, il faudrait souligner que la beauté (esthétique), la vérité (scientifique) et l’amour (dans les relations inter-personnelles) se présentent à l’expérience de l’artiste, du scientifique et de ceux qui s’aiment comme des « valeurs » ; c’est-à-dire des pôles d’aimantation, inlassablement cherchés et jamais atteints, dont chaque tentative d’artiste, de savant ou d’amour, garde le reflet sans en épuiser la source, provoquant l’homme à un dépassement incessant, d’œuvre en œuvre, de formules de vérité à nouvelles formules plus achevées et appelant ceux qui s’aiment à une étreinte de plus en plus enveloppante à l’égard de leurs vocations personnelles et de la société où s’est inscrite leur vie, jusqu’à englober les autres, ou ce qu’on appelle généralement le bien commun.Tout en évoquant la courbe de création artistique qui traverse l’histoire, ou de la vérité scientifique qui humanise le monde de génération en génération et de théorie en théorie, ou de la solidarité qui progressivement rassemble les hommes, Maurice Zundel préfère cependant s’attarder à ce moment exceptionnel de la création, de la découverte ou de l’amour, à « ces nuits étoilées de Vhumanité » comme dit Zweig, où l’homme est arraché à lui-même dans une sortie de soi, dans une sorte d’extase qui le délivre de son moi/préfabriqué et possessif pour le projeter en pur élan vers une rencontre qui n’a plus rien d’utilitaire ou de narcissique.L’être se trouve alors comblé par une présence gratuite qui le désenchaîne de lui-même, en l’éveillant à son moi/origine, en le confirmant dans cette assurance qu’il n’est lui-même que dans l’élan où il se donne, dans la relation où il se crée, dans cette ferveur où son moi s’efface au bénéfice de la valeur qu’il devient.Dans un texte inédit, dédié à Montherlant, qui venait de publier Aux Fontaines du désir, Zundel lui écrit ces mots : «¦ Un spectacle de la nature, une œuvre d'art, une trouvaille de génie, ou simplement un visage heureusement proportionné, peuvent également faire sourdre, au cœur, cette extase qui délivre un instant et vous projette hors de vous-même, dans un cri d’admiration.Le même émoi : d'un discours plein de pensées et d’une symphonie justement orchestrée, d’un Michel-Ange et d’un Gréco, d’un beau fruit sur la nappe, et d’un beau rire d’enfant.— Le même dans le divers.— Un rapt soudain, et dans cette beauté V affleurement rapide de la Beauté.» (« Montherlant et François d’Assise », inédit).Maurice Zundel rejoint ainsi l’aveu de Pierre Fermier quand ce géologue parle de « la joie de connaître », et de Jean Rostand, le biologiste, témoignant que la science est confrontée à un ineffable « qui passe toute expression », ou d’un Albert Einstein.Cette relation à une présence, qui se dit à travers l’art, la vérité ou l’amour, est d’autant plus personnelle, évidemment, que l’artiste, le savant et l’homme de désir deviennent des personnes.Mais déjà, comment expliquer les énergies qu’ils consomment dans leur aventure, et souvent au détriment de leur vie, s’ils ne pressentaient ce rendez-vous avec une personne méritant le don qu’ils font d’eux-mêmes, dans l’enthousiasme ou dans l’effort douloureux de la recherche ?En contrepartie, quoi de plus décevant qu’un artiste retombant sur son moi possessif pour s’approprier la beauté et se savourer .77 avec complaisance.Sait-on que Jean-Sébastien Bach, au témoignage d’Anna Magdalena, n’a composé la Passion selon saint Matthieu qu’en sanglotant?Quoi de plus destructeur qu’un savant qui, exigeant d’être respecté comme fin et pas comme moyen, accepte cependant la complicité d’une science qui dégrade l’homme en moyen, le manipulant comme objet de laboratoire.Et qui nous dira les dévastations d’un amour dont l’égocentrisme des conjoints défigure le monde, les acculant, ainsi que leurs enfants, au mur de l’absurde ?Ces retombées dans le moi/possessif demeurent toujours possibles — nous ne le savons que trop — elles sont « humaines, trop humaines », mais elles signalent néanmoins les moments où le moi/origine que nous rêvons tous de devenir a perdu le souffle parce que « le courant ne passe plus » entre lui et ce pôle intérieur qui appelle artistes et savants et tous les hommes au-delà d’eux-mêmes, au-dedans d’eux-mêmes, vers la valeur qu’ils deviennent en la réalisant, vers ce bien infini où passe le souffle délivré de la liberté et de l’esprit.« La grande tragédie de VOccident, écrit Zundel pendant la dernière guerre, c’est que l’intelligence, chez lui, s’est retournée contre l’esprit » (Allusions).Il pourrait le redire, aujourd’hui de toutes les aventures de l’homme contemporain qui se sont retournées contre l’esprit et la vraie liberté.Car la vraie liberté est d’être libéré de soi-même, pas seulement des déterminismes du dehors, et de la végétation confuse de notre subjectivisme qui nous tient enlisés dans le préfabriqué et le tout-fait, alors que l’esprit est la virginité de ce qui n’est pas encore fait et que peut seul combler l’infini.Ainsi donc, la dialectique moi/préfabriqué — moi/origine recouvre une autre dialectique plus secrète entre le moi/origine et un pôle intérieur à lui-même.Et Zundel rappelle avec un frémissement toujours nouveau ce verset d’Augustin de Thagaste, dans ses Confessions : « Tard je t’ai aimée, Beauté antique et si nouvelle, tard je t’ai aimée, et pourtant tu étais dedans, et moi j’étais dehors me ruant sur ces beautés que tu as faites.Tu étais avec moi.C’ est moi qui n’ étais pas avec toi.» Et cet aveu brûlant d’un homme de trente ans, éduqué en paganisme, et d’une vibrante sensualité, est rejoint par le cri de Rimbaud qui, comme tous les génies, ignorait peut-être la profondeur de ce qu’il proférait : « Je est un autre ».Il y aurait donc un autre, au-dedans de l’homme : un autre plus intérieur à lui que lui-même, et qui suspend la vie à son expectative.Avec lui, la dialectique zundélienne passe du dehors au dedans.L’être-relationnel tend sa relation à partir de l’homme, mais au dedans de l’homme.Quelle est donc cette présence qui se lève dans un monde pas encore fait, quel est cet « X » qui ne peut se dire que si nous le disons ?Pour être capable de le reconnaître, il faudrait que l’homme se fasse origine, source, créateur de lui-même, liberté délivrée de toutes les pesanteurs du moi afin de laisser l’autre transparaître à travers lui.Resterait en somme à devenir pure relation à l’autre pour que l’autre irradie en l’homme la relation qu’il est.La dynamique humaine est une sorte de « révélation implicite » attendant d’être authentifiée par .79 une « révélation explicite ».Mais d’où pourrait venir cette révélation ?Zundel est trop respectueux de l’homme pour se tourner ailleurs que vers l’homme.Il ne peut supporter une révélation qui s’abatte d’en-haut comme une chape de plomb sur les épaules de l’existant.S’il y a révélation, elle ne saurait que monter d’en-bas, de l’homme lui-même, dans la ligne de son intériorité, se frayant un chemin à travers les générations.Aussi bien, comment l’homme supporterait-il d’être révélé à lui-même par quelque réalité étrangère à son histoire ?Et comment accepterait-il une révélation sur la présence qui l’habite si elle ne se situait pas sur le prolongement de lui-même ?C’est pourquoi Zundel en vient à imaginer ce qu’il appelle « un cas-limite ».Si l’humanité pouvait nous fournir l’éventualité d’un être tellement accompli qu’il serait totale ouverture à l’autre, que son moi/préfabriqué soit tellement ordonné à son moi/origine que sa nature ne soit plus qu’élan vers l’autre, une relation pleinement offerte et sans reprise, et que, portant l’expérience humaine à son sommet, l’expérience de l’artiste, du savant, de l’amour, et de toute humanité née ou à naître, ce « cas-limite » soit une extase constitutive de sa personne, pour ainsi dire, c’est-à-dire pur acte d’oblation, si bien qu’il ne serait lui-même qu’en étant ouvert à l’autre, et qu’en lui s’incarnerait enfin la merveilleuse intuition de Rimbaud, « Je est un autre ».Alors, mais alors seulement, toutes les vannes de notre humanité pourraient s’ouvrir devant celui qui n’a pas de moi parce que son moi c’est l’autre et qu’il est l’homme en état de don, le don fait homme.L’instinct de conservation qui nous retient dans notre possessivité n’aurait plus de méfiance devant celui qui est dépossession, l’autonomie humaine n’éprouverait plus de raison de se défendre devant celui qui est sans défense, ni de se reprendre devant celui qui ne peut empiéter sur elle.Plus que cela, et positivement cette fois, notre liberté pourrait se déployer sans retombée sur elle-même devant celui qui serait liberté en personne, et notre gratuité serait sollicitée en permanence par celui dont la gratuité est sans arrière-pensée.Toute notre personne passerait en sa propre oblation à l’égard de celui qui est oblation sans réserve.A ce moment l’homme surgirait vraiment moi/origine, créateur de lui-même, selon le désir profond de toute créature.« S’il y avait des dieux, disait Nietzsche, comment accepterais-je de n être pas un dieu?».Or ce cas-limite, Maurice Zundel le voit poindre et se profiler à travers le peuple de la Bible.Que le peuple juif soit le peuple élu, cette élection est étrangère à toute raison de race, de langue ou d’ethnie.Sa seule raison est d’annoncer un homme sans clôture aucune, précisément, ni grec ni juif, ni maître ni esclave, un homme en état d’ouverture sans frontière et qui, par là-même, incarne l’homme, tout homme, de toute couleur, le paradigme de l’homme, l’homme en son universalité.Comme il est liberté, il ne cherchera pas à s’imposer, mais respectant l’inviolabilité humaine il ne fera que se proposer, et pour l’éduquer à la liberté, il entrera librement dans le jeu de la pesanteur et de la grâce, laissant même défigurer son message par les .81 passions de ce peuple qui s’obstine à une terre promise possédée ici-bas, alors que cette terre est promise en son devenir intérieur qui est ouverture à l’universel et don de soi : seuls bien commun de l’humanité.C’est pourquoi, pour Maurice Zundel, tout ce qui, dans la Bible, n’est pas confidence d’amour et éveil de la liberté ne tient pas de la révélation mais du terroir humain, de la boue et du sang que jette la possessivité des hommes sur la dépossession de celui qui vient.Quand le drame s’intensifie et l’antagonisme atteint son point de non retour, la rupture n’est plus seulement psychologique ou sociologique : elle est métaphysique.En effet, quand le peuple veut en faire un roi, Jésus s’échappe et se cache.Sa vocation ne l’entend pas de cette manière.C’est du dedans des hommes et de leur liberté qu’il veut être reconnu.Lui-même se reconnaît mieux dans le lavement des pieds de ses amis.En s’agenouillant devant eux, il les rappelle à leur intériorité, eux qui sont paysans, pêcheurs et banquiers.Il les rend à leur dignité.Et il n’y aura de Pentecôte que lorsqu’après sa séparation d’avec eux ils seront enfin aptes à écouter du dedans le sens de sa présence.Mais cet homme, le pèlerin de Palestine, le « cas-limite » de la liberté faite homme, accomplissant l’exigence fondamentale de l’esprit qui est un pur espace de liberté, ce témoin désarmé pour mieux être désarmant, en ouverture si totale qu’il consent à ce que l’autre fasse de lui ce que bon lui semble, quel est donc son mystère?Et pourquoi ne l’avoir pas reconnu s’il était vraiment la réponse à la question de l’homme ? 82.C’est alors que Zundel, ouvrant l’évangile de Jean à cette page extraordinaire qui rapporte le dialogue de Jésus avec la femme Samaritaine, trouve ces mots : « Dieu est esprit.Il faut V aimer en esprit et en vérité.Dieu est amour ».Ces mots, si transparents dans leur aveuglante simplicité, que personne jusqu’à présent ne les a pris dans leur sens littéral.C’est pourtant toute la révélation qu’apporte Jésus.Voici la révélation explicite venant confirmer la révélation implicite qu’est l’homme à la recherche de la liberté et de l’esprit.Les Évangiles, autant que la vie de Jésus, ne sont qu’un commentaire de cette confidence que Dieu n’est ni puissance, ni pouvoir despotique, ni regard objectivant l’homme, ni essence pure, ni existence foudroyante ; et que, de surcroît, l’amour n’est pas en lui une faculté ajoutée à une nature, mais que sa nature elle-même est amour.L’amour est la texture de son être.Il n’est pas d’abord être pour aimer ensuite.Son être est l’amour.C’est-à-dire que la relation à l’autre est au principe de son être.Il est désappropriation de soi.Dieu n’a pas de moi possessif dont il doive se délivrer pour être pur élan vers l’autre.Il est cet élan gratuit, éternellement offert et sans reprise.« Si tu savais le don de Dieu ».Si tu savais le don qu’est Dieu.Maurice Zundel n’hésite pas à risquer alors les définitions de Dieu les plus inouïes, qui mériteraient de fonder une révision de la théologie, de la métaphysique et de la morale.« Dieu est une désappropriation subsistante », « Dieu est un pur altruisme », « Dieu n'a de prise sur son être qu'en le donnant », « Dieu est un vide créateur » et celle qui les résume toutes : « Dieu est la Pauvreté en personne ».«h Toutes ces définitions qui parsèment des livres comme La Pierre vivante.Je est un autre, ou Quel homme et quel Dieu ?, visent la même réalité : en son être, Dieu est vidé de tout moi pour n’être qu’élan vers l’autre.On comprend alors que l’intuition fondamentale de Maurice Zundel, la matrice de sa pensée, n’est pas celle d’un Dieu « solitaire » mais d’un Dieu « trini-taire ».Car, qu’est-ce que la Trinité sinon cette relation qui jette le Fils dans les bras du Père par tout l’élan de l’Esprit, trois foyers personnels, chacun en extase vers les autres, être-relationnel, relation d’être, qui consacre la Trinité en infini d’amour, dans la transparence totale de la gratuité.Voici la pierre d’angle de la pensée zundélienne : cette présence trinitaire qui constitue la nature d’un Dieu Un et Trine à la fois, radicalement différent des deux autres monothéismes solitaires et qui, du coup, au lieu de fermer l’homme sur lui-même dans une immanence recourbée par la crainte ou l’abandon, en le surplombant d’une hauteur de transcendance qui le jette dans l’effroi ou dans l’agenouillement, est au contraire une invitation à la liberté.A la lumière de quoi s’éclaire la personne de Jésus le Verbe, c’est-à-dire encore la relation puisque le Verbe est communication, en qui la Trinité s’incarne, car tout acte de l’une des personnes est toujours un acte de la Trinité, inséparablement.Il est l’homme, le cas-limite évoqué tout à l’heure, tellement ouvert à l’autre que Dieu l’assume et s’incarne en Lui.Si bien que deux natures complètes sont en communication en lui.Il est fils de l’homme, issu de la branche de Jessé, portant ¦ 84 1 humanité à son âge adulte et à son amplitude universelle, en même temps qu’il est fils de Dieu.« Voici mon fils bien-aimé », lit-on dans l’Évangile.Jésus est révélation de l’homme autant qu’il est révélation de Dieu.Ses deux natures ne sont pas un système de juxtaposition mais un mystère de communication qui manifeste l’être-relationnel de Dieu.Il est seul à porter à son paradigme «Je est un autre », et cela par une générosité sans frontière.Et c’est pourquoi, devant surgir de lignée humaine, il fallait qu’il naisse de la générosité d’une femme qui prend signification à partir de lui.Car Maurice Zundel ne manque pas de rétablir la Vierge Marie dans sa noblesse ontologique, que certains discutent sur le plan de la sexualité humaine, alors qu’elle est prise dans le circuit de la Trinité par ce « oui » qui va permettre à un homme d’être l’incarnation du oui de la Trinité.Tant pis pour ceux qui persistent à se demander si la virginité de Marie est possible : ils montrent par là qu’ils abordent le problème par la voie de leur moi biologique et non par la voie de la liberté.Il avait plus de sens ontologique le peuple qui a dédié cette cathédrale où nous sommes à Notre-Dame.Il avait plus de tact métaphysique en trouant cet obscur vaisseau d’une dentelle qui fixe la lumière dans ses vitraux, comme si la pierre, elle aussi, disait oui à la clarté du jour, permettant à ses parois de clamer à leur manière « Je est un autre ».Mais Zundel, situant la personne de Jésus à ce niveau qui est le sien, peut se permettre d’éclairer K .85 maintenant deux problèmes qui hantent la conscience moderne : le problème de la création et celui du mal.On sait combien l’intelligence moderne, stimulée par la science la plus avancée, s’intéresse au commencement ou à l’éternité du monde.La majorité des savants affirme aujourd’hui que le monde résulte d’une explosion de matière que les astro-physiciens datent à quinze milliards d’années derrière nous, avant de s’éteindre par entropie dans quelques milliards d’années.Mais que le monde ait un commencement ou n’en ait pas, si Dieu est cet altruisme subsistant que nous révèle la Trinité, l’univers n’est plus né d’une nécessité interne, ni d’une insuffisance, pas plus qu’il n’est la manifestation d’une toute-puissance qui voudrait se fournir des adorateurs, tenant à les retenir dans l’agenouillement des esclaves et des choses, les aliénant dans une morale d’esclave et de remords.Tant pis pour Marx aussi bien que pour Nietzsche ou pour Jean-Paul Sartre.Si Dieu est gratuité et liberté, le monde est né d’un acte de gratuité.Et l’homme n’y a pas surgi pour être aliéné mais pour être libre et devenir moi/source, moi/origine, et en quelque manière pour devenir Dieu afin d’entrer avec Dieu en dialogue d’altruisme et de liberté.Le mystère de la croix l’atteste sans doute possible.Si l’homme-Dieu s’offre en oblation en toute liberté, c’est parce que sur la croix, Jésus nous révèle qu’au regard de Dieu l’homme égale Dieu.Telle est l’équation que nous n’osions pas imaginer.Maurice Zundel n’hésite pas à affirmer: « Sur la croix l’homme égale Dieu », puisque la mort d’un Dieu est le contrepoids de la vie de l’homme. Sur le problème du mal, alors, cette découverte jette d’étranges clartés.On ne s’y attendait pas.Quand la Bible nous parle, dans le langage du mythe, de la faute originelle, c’est-à-dire du refus de l’homme de devenir un moi/origine, il ne saurait être question d’une épreuve d’obéissance, ou d’un test de dépendance.Bien sûr, nous savions déjà qu’Adam et Ève ne désignent pas un couple précis, Adam signifiant l’Homme et Ève la Vie.Mais que l’humanité ait apparu en un premier couple ou par nappes humaines, c’est-à-dire par monogénisme ou par polygénisme, Dieu ne pouvait infliger à la pensée au moment de sa prise de conscience d’elle-même, à la cime de l’évolution, à cette liberté en émergence, il ne pouvait lui infliger ce vilain tour de la soumettre à l’épreuve d’un interdit contraire à la nature divine aussi bien que contraire à la nature humaine.Maurice Zundel n’a jamais critiqué Étienne Gilson.Mais j’en veux, pour ma part, à ce grand Étienne Gilson, le plus grand des historiens de la philosophie en notre siècle, de suggérer dans ce monument qu’est L’esprit de la philosophie médiévale (Vrin) qu’il s’agissait « du signe sensible de cette dépendance radicale de la créature » (p.123), que cet interdit, en somme, avait pour but d’éprouver la dépendance d’Adam et d’Ève.Et cela montre qu’avec Gilson, qui semble prendre à son compte cette interprétation médiévale, nous ne sommes pas encore sortis de la mentalité biblique, d’un Dieu solitaire dont la toute-puissance est jalouse de ses prérogatives, comme s’il hésitait devant la révolution d’un Dieu-Trinitaire dont seule la liberté est la loi.Il ne pouvait s’agir d’une .87 interdiction mais d’une invitation à entrer en dialogue pour le rendez-vous de deux libertés.Dieu entreprend de révéler l’histoire à elle-même en en faisant une histoire d’amour, une histoire-à-deux, et sollicite l’homme à se reconnaître en lui par l’élan qui le précipite en Dieu en l’arrachant à moins que lui.Mais la liberté ne serait qu’un vain mot, une illusion fallacieuse, si elle ne comportait la possibilité de se refuser.Il eut été évidemment plus facile de substituer à la liberté humaine un déterminisme, un déterminisme individuel ou un déterminisme historique comme le prétendent certains philosophes aujourd’hui, mais cette escroquerie métaphysique eût été contraire à la nature de Dieu dont Zundel dit : « Dieu peut tout ce que peut l’amour, et ne peut rien de ce que ne peut l’amour », et que serait devenue, alors, la vocation humaine dont la croix nous a appris que l’homme égale Dieu?Le drame de l’origine, car il est question d’un drame, précisément, et pas d’un jeu manipulé par un deus-ex-machina, concerne l’univers en ses assises.Toute la création est convoquée à ce moment, tout l’ample geste de la création qui de l’extérieur se déploie dans le temps mais du dedans est un geste simple où l’univers se ramasse tout entier dans le regard de l’homme, car l’univers est le corps même de notre liberté, pour le surgissement d’une pensée enfin libérée et qui en est l’unique raison d’être.Et ce moment de création est à la fois éternel et historique, puisqu’il se situe au point de tangence entre le créateur et la création.Et si l’homme, invité à être Dieu par le don de soi comme est Dieu lui-même, préfère être Dieu non par . l’Être mais par l’Avoir et la possession de soi, ce moment eût pu être celui d’une alliance d’amour et d’une extase de la liberté, l’homme dont la liberté est le ministre de cette alliance, mais dont la liberté contient aussi les chances du oui et les risques du non, l’homme peut se refuser à ce Dieu qui ne saurait s’imposer à lui mais subir seulement l’affront de cet arbitrage.Ce moment, au lieu d’être celui du Verbe, c’est-à-dire de la communication première, absolument virginale, l’homme par son refus le transforme en rupture.Quoi d’étonnant alors qu’il reflue sur le temps et sur l’éternel.Sur l’éternel, puisqu’il appelle aussitôt la manifestation nouvelle d’un Verbe en la personne de Jésus ; et sur le temps, puisque l’univers en est ébranlé jusque dans ses fondements.Il est ébranlé en arrière de lui-même, rétroactivement, puisque ce moment d’éternité retentit à travers toute la durée, si bien que Maurice Zundel en vient à faire l’hypothèse que le mal et la violence d’avant l’homme en sont une conséquence (et Zundel reprend ici l’hypothèse d’un Père grec, Théophile d’Antioche, qui déjà pensait que les mœurs de la jungle n’étaient qu’un effet du futur comportement de l’homme).Mais l’univers est également exorbité dans le présent de ce moment, et c’est pourquoi Maurice Zundel a l’audace d’avancer que la création n’a pas encore commencé, que notre histoire est la caricature d’un monde qui n’est pas encore né, et que, comme le confesse Rimbaud — car il n’est pas dit qu’un poète quand il est génial, ne soit pas inconsciemment prophétique — « Nous ne sommes pas au monde, la vraie vie est absente ».Mais ce moment retentit aussi bien sur .89 l’avenir, et ce que nous appelons « péché originel » n’est que le mal des origines, ce manque, ce refus de présence, cette absence de l’homme, cette panne de liberté qui se dilate comme une veine au long de l’histoire, parce que l’essence de l’homme a été frappée au moment de sa constitution.Le péché originel ne renvoie pas à quelque hérédité spirituelle ou psychologique dont on ne voit pas comment elle se transmettrait de génération en génération, mais il se réfère à une faille dans la nature humaine au moment de sa définition spécifique.C’est ainsi que Maurice Zundel se demande: « L’homme existe-t-il ?», titre d’un de ses livres, car il n’est pas dit que l’homme, qui aurait pu être, existe.Sa blessure de liberté, et sa nostalgie à la fois, prouvent bien que l’exigence qui le tourmente et à la satisfaction de laquelle il a droit, demeure insatisfaite et comme une plaie toujours béante.Telle est la dimension effroyable du Mal.Le Mal a visage de personne, et cette personne est Dieu, qui a été atteint en son intimité au moment où celle-ci s’ouvrait à l’homme.Et que pouvait Dieu, alors, lui qui ne sait que le langage de l’amour et de la liberté, sinon s’offrir de nouveau et librement sous le visage de Jésus, pour devenir « l’icône indélébile d’un amour crucifié ».La rédemption par la croix est la réplique imprévisible de la croix par refus de rédemption.Elle est une surabondance de liberté dont la portée va beaucoup plus loin que ne l’a vu René Girard dans sa thèse « Des choses cachées depuis la fondation du monde ».Elle n’est pas l’acte d’une victime compensatoire, ou d’un bouc émissaire, elle n’est pas un acte de justice, car la 90________________________________________________ justice à elle seule est loin de s’identifier à la valeur la plus haute, elle n’est pas seulement un don, mais elle est un « pardon », c’est-à-dire un don second, absolument gratuit, une surexistence débordant à la rencontre de l’existence, une invitation renouvelée à la liberté, la première ayant été annulée par le refus.Et cela explique le scandale de Zundel chaque fois qu’on accuse Dieu du mal: alors qu’il en est la première victime, et qu’il porte en Lui le grand deuil de la création.Cette troublante interrogation, l’athéisme moderne l’a bien comprise et c’est à son honneur, car l’homme même dans ses errements, demeure sensible à la virginité de Dieu, lorsqu’il affirme Dieu inconciliable avec le mal, et qu’avec le Camus de La Peste il juge que la souffrance des innocents se dresse indubitablement contre l’affirmation de Dieu.Quoi de plus vrai.Dieu, s’il est, est incompatible avec la souffrance, à plus forte raison comment s’en ferait-il complice ?Mais si le mal nous apparaît aussi absolu qu’il nous met en demeure de choisir entre lui et Dieu, c’est qu’il éclate sur le fond d’une conscience d’absolu qui serait un bien possible absolu, et qu’en vérité c’est Dieu lui-même qui se scandalise à travers notre scandale.Et cette expérience atteste, une fois de plus, que Dieu est toujours du côté des victimes.Zundel ne cesse de proclamer : « Dieu est innocent du mal ! » Comme l’avait pressenti en cette cathédrale (Notre Dame de Paris) où nous sommes, au pied du deuxième pilier à droite, le poète Claudel, saisi soudain par la révélation de « l’innocence déchirante de Dieu ». Cette innocence d’un Dieu radicalement donné, n’est-ce pas elle qui est manifestée par la résurrection de Jésus-Christ ?Un être désintéressé de soi, le Dieu de la générosité, peut bien agoniser mais ne saurait périr définitivement parce qu’on lui a arraché la vie.Sa résurrection est le garant de sa fidélité à sa nature comme de sa fidélité aux hommes.En quelque manière, elle est naturelle et point faite pour susciter l’admiration.On pourrait dire qu’elle n’a rien d’un miracle, si l’on se souvient que Jésus n’a jamais opéré de miracle en vue de s’imposer mais pour ceux qui, ayant déjà la foi, ne pouvaient confondre le miracle avec quelque sortilège aliénant.Le langage banal de Jésus est le miracle, c’est lorsqu’il s’en retient qu’il est miraculeux, et alors c’est par délicatesse, pour ne pas se prêter aux jeux des pouvoirs, pour ne point laisser la foi, qui est ouverture, se corrompre avec la magie ou la superstition, qui est fermeture et possessivité.La résurrection de Jésus devrait étonner philosophes et théologiens infiniment moins que sa mort; cette mort qui, précisément, nous a livré le secret de la création pour la liberté, et de la grandeur incomparable de l’homme.Du même coup s’éclaire la Mystère de l’Église.Car l’Église n’est église que lorsqu’elle se dépouille au fur et à mesure de son poids d’histoire, de la rouille de ce moi/préfabriqué que lui font les siècles et les contingences temporelles, afin de laisser l’Autre s’exprimer à travers elle.C’est dans sa désappropriation de soi et dans sa pauvreté qu’elle se sacralise en devenant le prolongement de la personne de Jésus et le corps mystique du Christ.Autrement, au lieu d’irradier l’altruisme 92.trinitaire, elle l’emprisonne derrière la grille de ses institutions.Non point que les institutions soient fastidieuses mais qu’elles n’ont de sens qu’en demeurant le mémorial vivant d’une pauvreté essentielle.L’Église est ainsi plus proche de certains qui se croient hors d’elle que d’autres qui se comptent dedans.Et la hiérarchie qui scande ses structures est évidemment une hiérarchie de responsabilités dont le prix est une hiérarchie de dépossession croissante ; si bien que si l’on parle de l’infaillibilité de Pierre, c’est au moment où Pierre ne parle plus en son propre nom mais en son nom propre qui est le Christ en personne, c’est-à-dire l’altruisme ouvert à l’universalité.Le Pape par excellence, et tous les consacrés à sa suite, se souviennent qu’ils tirent leur vocation et leur autorité d’un dieu agenouillé devant les hommes pour les rappeler à leur propre noblesse.Ainsi, la pensée zundélienne s’est déployée sur quatre couples dialectiques, intérieurs les uns aux autres.Nous avons tenté de les mettre en lumière sans les immobiliser.Au dedans des deux couples déjà évoqués, s’est ajouté celui de la dialectique des deux natures ouvertes l’une sur l’autre en la personne de Jésus, tirant finalement leur dynamisme de la Trinité elle-même en qui l’être-relationnel, c’est-à-dire la relation, déborde en plénitude.La Trinité est bien la pierre d’angle sur laquelle repose cet itinéraire vers le dedans, dont pourraient sortir renouvelées théologie, philosophie et morale.Pour finir sur ce que pourrait être une morale zundélienne, on devine qu’elle n’est plus conciliable .93 avec une morale de l’interdit et de la prescription, puisque c’est de l’intérieur de l’élan qui la porte qu’elle trouve sa mesure.Tous les gestes de la vie s’anoblissent et deviennent sacrés quand ils ne retombent plus sur le moi égoïste qui les dépersonnalise.Dans ses attitudes les plus affectives comme les plus opérationnelles, la vie devient liturgie, puisqu’à travers les démarches croisées des individus et des groupes, elle s’ouvre, par attention aux autres, sur l’éclosion de la liberté et sur la libération de leur moi-origine qui est le seul bien commun de l’humanité.N’est-ce pas ce moi-origine qui dans sa croissance donnera la mesure du droit de propriété, aussi bien que de l’apprentissage de la sexualité ou de la virginité ?Car la différence entre virginité et sexualité n’est point le refus du désir.Au contraire, il faut « respecter les passions » assez profondément pour les porter jusqu’au terme qu’elles souhaitent : « jamais moins que l’infini », tel serait l’unique principe de l’éthique zundélienne.Le Bien n’est plus quelque chose à faire mais quelqu’un à aimer.Et cette éthique est infiniment plus exigeante qu’aucune autre parce qu’en libérant le désir elle lui fait découvrir en même temps son centre de gravitation qui est le visage de la divine Pauvreté.Beaucoup de ceux qui suivirent Maurice Zundel en Europe ou en Orient n’arrivaient pas toujours à le comprendre.Son regard d’aigle parcourait les grands espaces de la pensée et ne manquait cependant aucune des tendresses de chaque jour.Il était comme absent et cependant infiniment présent.Il parlait en public comme une braise s’allume.Et ses auditoires — chrétiens, musulmans ou juifs ; croyants ou athées ; anarchisants ou marxistes ; très cultivés ou de moindre culture — se trouvaient comme magnifiés par ses paroles et rendus à eux-mêmes.Ils étaient témoins d’un penseur exceptionnel dont la vie était identique à la pensée.Car cet homme ne s’appartenait pas, et rien ne lui appartenait.Il vivait comme le Poverello d’Assise.Cela ne m’aurait pas étonné qu’il puisse dialoguer avec « mon frère le soleil » et avec « ma sœur l’eau ».Et quand il parlait de la liberté, on devinait que Noël pouvait commencer : un petit d’homme fragile, exposé et nu, remis à la garde de chacun de nous, et dont la liberté peut embraser le monde.Tout peut encore commencer.Tout peut encore commencer. MAURICE ZUNDEL AU TOURNANT DE MA VIE Jean Mouton J’ai rencontré Maurice Zundel au tournant de ma vie.En fait c’est lui qui provoqua ce tournant de ma vie, qui l’accentua.J’allai voir Maurice Zundel à Neuilly dans un collège féminin de la rue Charles Laffitte, le Collège Lafayette, dont il était l’aumônier.À plusieurs reprises durant cette année, je renouvelai mes visites.Au cours de l’une d’elles, je lui fis part du suicide de René Cre-vel, brillant écrivain surréaliste, gravement touché par la tuberculose, et que j’avais retrouvé à Davos.René Crevel n’avait pu supporter l’annonce d’une recrudescence de sa maladie, et se croyant abandonné par ses amis politiques (il appartenait à l’entourage d’André Breton) il se donna la mort par asphyxie. w 96.L’immensité salvatrice de Dieu Apprenant les circonstances qui avaient déterminé ce tragique événement, une des premières réactions de Maurice Zundel fut de me dire qu’à son avis René Crevel était sauvé : il mettait en regard les limites de la faute et l’immensité de Dieu.Je touchais ainsi une échelle de valeurs absolument nouvelle : l’échelle juridique ne peut s’appliquer aux secrets les plus profonds de l’âme, où, en dépit de toutes les obscurités, une flamme d’amour, même vacillante, continue à brûler.La gestuelle de Zundel Maurice Zundel soulignait fortement l’importance du geste comme marque du fait religieux.Les signes de croix qu’il traçait pendant sa messe montraient toute l’ampleur de sa bénédiction, ce n’était pas le mouvement saccadé du bras qui secoue une main, mais c’était une main qui s’élevait, s’abaissait, allait à droite et à gauche lentement : elle ne fendait pas l’air, mais le partageait comme une matière douce et subtile.Ce geste évoquait la fluctuation des eaux qui suit régulièrement une ligne mélodique.L’air qui était séparé par la montée vers le haut et la descente vers le bas se rassemblait aussitôt comme le balancement de la droite et de la gauche, symbole de l’immensité de l’univers, immensité demeurant cependant cohérente.Certains événements de la vie de Maurice Zundel montrent à quel point il établissait une communication interne, subtile, entre des êtres qui ne s’étaient pas approchés, qui se trouvaient à une distance sensible les * .97 uns des autres ; il jouait le rôle d’un relais de transmission.Un jour, à la fin d’une rencontre avec lui quai de la Tourelle où nous habitions alors, je l’accompagnai à la recherche d’un taxi; l’un d’eux venait justement de s’arrêter à une cinquantaine de mètres, et nous vîmes en descendre un homme et une femme dont je ne remarquai pas les visages.Le taxi ainsi libéré s’approcha de nous et nous montâmes dedans.Arrivé à la gare de Lyon, d’où Maurice Zundel devait prendre le train pour Genève, je demandai le prix de la course ; le chauffeur me répondit : « rien, la course a déjà été payée ».Maurice Zundel ne manifesta aucun signe d’étonnement.Je sollicitai du chauffeur une explication qu’il ne me donna pas.Je le remerciai très vivement, sans comprendre ce qui s’était passé.Ainsi donc, celui à qui on doit tout ne doit rien.Le miracle surréaliste s’efforce de « réaliser » ce que l’on a rêvé : par exemple le héros d’André Breton, dans Nadja, rêve qu’il aperçoit la jeune femme et en fait derrière une fenêtre du quai, à côté d’un rideau rouge qui vient d’être tiré, tout à coup, le visage de Nadja le fixe.Avec Maurice Zundel, le miracle ne provenait d’aucune apparition ou métamorphose visuelle, les âmes se révélaient perméables les unes aux autres.Zundel et le respect des règles En 1954 nous allâmes, Madge et moi, le rencontrer à Lausanne avec nos trois enfants.Il était attaché à la paroisse du Sacré-Coeur à Ouchy.Dans sa chambre, dont la fenêtre plongeait sur le lac Léman, il nous acceuillit, vêtu d’une soutane blanche ; toute sa person- 98.nalité rayonnait, mais sans la moindre domination.Il donnait le sentiment, non pas d’être au-dessus des règles mais d’aller jusqu’au fond de leur origine ; et ainsi de les envelopper de lumière, de leur donner un rôle d’amical soutien.On les respecte alors sans que leur poids aille jusqu’à l’intolérable.Paroles d’un saint Le célèbre adage : « les paroles volent, les écrits restent » subit une modification quand il est appliqué à Maurice Zundel.Oui, ses paroles volaient, mais elles volaient vers nous, en nous, nous apportant une force plus sensible que celle d’un écrit condensé : on pense aux « paroles ailées » des héros d’Homère.Maurice Zundel était plus un être qui parle que quelqu’un qui écrit.Charles Du Bos évoquait la « monotonie » des génies : Maurice Zundel, comme saint Jean, reprenait sans cesse le même thème : celui de ^ Vamour qui n est pas aimé », selon Jacopo de Todi, et qui doit finalement être aimé.Il aurait pu s’identifier à la remarque de Proust sur lui-même, désignant tout ce qu’il avait à dire par ces mots : « cela se presse en moi comme des flots ».Chez Maurice Zundel, on n’avait jamais l’impression d’un trop-plein qui se rompt, mais d’un flux soutenu apportant tantôt sérénité et tendresse, tantôt chaleur et élan.V A la surface de cette « eau qui coule », pour reprendre le titre que Marguerite Yourcenar donne à un récit, tout à coup un rayon de soleil frappe directement une surface limitée de son cours, créant, en l’immobilisant, un diamant qui scintille — tels ces raccourcis ¦ .99 saisissants que l’on découvre dans la parole de Maurice Zundel : — Dieu est Dieu parce qu’il n’a rien.— La transparence des choses est devenue ma prière.— Il y a peu d’hommes réellement existants.— Je ne suis pas, mais je puis être.— Nos origines humaines sont en avant de nous.Maurice Zundel, pour ceux qui l’ont connu, ne cessera jamais de poser les questions les plus fondamentales.De toute évidence il était un saint ; et, comme un saint, il se manifestait par des paroles et par des actes qui constituaient autant de paradoxes. « 101 DEUX TEXTES INÉDITS Maurice Zundel I DÉSIR, MAGIE ET INCARNATION* Le Caire (Sans date) Nos erreurs, comme nos passions, empruntent leur puissance à cet appétit d’existence, à cette volonté d’être qui rive à soi toute réalité, et que l’on retrouve jusque dans le suicide qui est désir frustré d’être et qui n’accepte pas sa déception.Le drame des passions, nous l’avons observé, est un drame métaphysique, ou plutôt il n’y a drame que parce qu’il y a métaphysique.Nos passions sont philosophes.Elles prennent le visage du bien, d’autant plus aisément qu’elles représentent, en effet, un certain bien, en satisfaisant immédiatement à certaines tendances qui pourraient s’épanouir en vertus, si elles allaient jusqu’au bout d’elles-mêmes.* Manuscrit très difficile à déchiffrer.Le titre n’est pas de Maurice Zundel. 102.Quand nous les défendons, c’est cet aspect de bien qui nous fascine et nous ne pouvons les surmonter qu’à partir du moment où elles nous apparaissent comme des réalités tronquées, comme un arrêt dans notre élan vers l’être.Alors elles se décolorent et nous en sommes radicalement guéris, même si l’habitude en conserve encore pour un temps l’expression.Tant que ce point n’est pas atteint, c’est la vertu qui nous paraît abstraite, irréelle et contre-nature, et la raison elle-même ne peut que se ranger du côté des passions en découvrant sans effort les arguments qui les justifient.La même situation se reproduit dans le cas de l’erreur.Tout le monde veut que ce qu’il croit, soit la vérité, et il arrive toujours à se convaincre parce qu’il y a toujours dans sa position quelque chose qui est vrai.L’erreur ne subsiste que par la vérité qu’elle exploite et qu’elle tient captive, comme le mal vit du bien derrière lequel il se cache.C’est pourquoi il importe tellement de dissocier l’erreur de la part de vérité où elle puise sa force.Si l’on parvient à dégager cet aspect-lumière de la gangue de ténèbres qui l’enveloppe, l’esprit se sent honoré de ce que l’on reconnaisse qu’il adhérait au fond à quelque chose de vrai et qu’il manquait simplement d’en saisir avec précision les contours, et il peut s’attacher avec d’autant plus de fermeté à son véritable objet, mieux délimité, qu’il n’est pas obligé de se renier.Tout ce que nous avons dit du respect des passions, pourrait être répété à propos de l’erreur, en sorte que l’on pourrait parler, sinon du respect de l’erreur, tout au moins du respect des errants. Il ne s’agit pas d’exiger des abjurations et des repentirs, mais de replacer dans une plus vive clarté ce qu’elle avait visé sans le voir.En adoptant cette attitude positive qui vise à préserver l’adhésion au vrai, sans incriminer les mélanges qui en ont pu altérer la perception, on découvrira naturellement que ce sont les plus grandes erreurs qui dissimulent le plus de vérité et qui exigent le plus de compréhension.Et l’on s’apercevra du même coup que ce sont aussi les plus excusables, en raison, justement, de tous les motifs plausibles dont elles peuvent s’autoriser.Dans un certain sens, aussi bien, l’erreur est naturelle à l’homme.Si l’on voit comme on est, si le niveau de l’objet correspond à la qualité du regard, il faudrait avoir atteint une perfection indépassable pour ne se tromper jamais.Jusque-là, c’est-à-dire en deçà de ce terme, pratiquement hors d’atteinte, l’erreur ne peut être évitée qu’au prix d’une adhésion qui reste toujours ouverte à de nouvelles clartés.Mais c’est là encore précisément une exigence presqu’impossible à satisfaire quand il s’agit d’idées qui nous engagent en mettant en question le sens même de notre vie.Si nous nous demandons, par exemple, « qu’est-ce que la lumière » ou « qu’est-ce que la radioactivité », nous pourrons différer notre réponse sans modifier en rien notre attitude fondamentale en face du monde et de nous-mêmes.Mais si nous demandons : « l’homme est-il capable de liberté » ou « est-il, au contraire, irrévocablement soumis à ses déterminismes », la réponse quelle qu’elle soit, et même la non-réponse, nous engagent immédiatement tout entiers. Si nous sommes doués d’un minimum de prudence, nous opterons ici pour une conciliation ; nous admettrons que, si le problème se pose, c’est qu’il y a deux éléments en présence dont il ne faut nier ni l’un ni l’autre.Mais même en allant jusque-là, même en récusant l’assertion ferme: que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, ou proviennent peut-être, comme le suppose J.Rostand : de la qualité des chromosomes dont l’enfant hérite au moment où il est conçu, cela ne nous indique pas le sens de la conciliation qu’il s’agit d’opérer.On peut concevoir par exemple, comme Gide, comme certain existentialisme, que la plus haute liberté réside dans un acte absolument gratuit, que rien ne motive, et choisi justement pour cela, parce qu’il est sans raison ; en acceptant Vabsurde pour mieux sauvegarder l’indétermination de la volonté que tout motif compromettrait.On arrivera d’autant plus aisément à une telle solution que si le déterminisme est donné, tout prêt à se déclencher dès que l’instinct sera en présence de son objet ; la liberté, elle, doit s’affirmer par une continuelle reprise et une incessante création.C’est toujours le même cercle de fond.Il faudrait être en possession d’une liberté parfaite pour le concevoir dans toute sa pureté et dans toute sa vérité.Et il en sera toujours ainsi toutes les fois qu’un problème nous confrontera avec le dualisme où notre nature a son mystère, corps et âme, chair et esprit, visible et invisible, temporel et éternel, fini et infini. 105 La magie est précisément une tentative de résoudre ce dualisme, et c’est ce qui constitue toute son importance.Pour ne pas la définir injustement, rappelons- nous le stoïcisme ancien en qui l’esprit réside.(lignes indéchiffrables).On peut la réduire à la simple entreprise de capter et d’asservir des forces invisibles ou des énergies spirituelles par des rites appropriés dont l’accomplissement mécanique doit être infailliblement suivi d’effet.C’est ainsi que Simon le magicien, dans les actes des Apôtres, demandait à acheter le pouvoir de donner le Saint-Esprit par l’imposition des mains.Mais cette conception n’offre d’ailleurs pas grand intérêt, car au fond le dualisme y est plus apparent que réel.L’invisible est simplement ce qui est hors d’atteinte.Il ne diffère pas, par nature même, du monde qui est à notre portée.On n’en attend qu’un profit matériel.On ne désire pas s’unir à lui, en voulant tout ensemble qu’il reste ce qu’il est: invisible, spirituel, et qu’il devienne tangible en offrant une prise à nos sens.C’est sous cet aspect seulement, comme désir d’union, que la magie nous émeut, tel le cri des Hébreux disant au frère de Moïse : « fais-nous un dieu qui marche devant nous »(Ex 31, 1).Nous ne pouvons pas plus sortir de notre corps, en effet, que nous ne pouvons contenir l’élan de notre esprit.Davantage : devant cette situation originale qui conditionne proprement nos actes, notre corps, aussi bien, ne demande qu’à suivre l’élan de notre esprit, pourvu que, aussi bien, on ne lui demande pas, en retour, de cesser d’être ce qu’il est, de renoncer aux seuls moyens de connaître, de saisir et de jouir, qui sont les siens.Et c’est là, justement nous induire au compromis qui constitue proprement la magie.Si le corps était seul en jeu, nous ne serions pas dupes, et nous éviterions aussitôt le piège.Mais le corps prétend jouer le jeu de l’esprit sans cesser de jouer le sien ; davantage, en justifiant son jeu par cela même qu’il joue le jeu de l’esprit et qu’il nous permet d’atteindre ainsi à une parfaite unité.Ses déterminismes apparaissent dès lors purifiés et sanctifiés.Tendu vers les voluptés de l’esprit, le corps projette pour ainsi dire, autour de soi, une atmosphère où la lumière spirituelle se prismatisera dans les plus somptueux embrasements, dans les plus enivrants couchers de soleil.Quand Rilke parle « de ce centre des Béatitudes où la création complète jouit de son droit le plus bienheureux », il donne le ton exact de cette magie où l’émoi sexuel qu’il a en vue devient spontanément un lyrisme religieux.Sartre, avec sa cruelle lucidité, a analysé sans pitié cette appropriation du spirituel par le charnel, cette tentative de posséder la transcendance en dessinant la figure du monde que le désir projette devant soi.L’être qui désire, dit-il, est la conscience se faisant corps.Tel est l’idéal impossible du désir: posséder la transcendance de l’autre comme pure transcendance, et pourtant comme corps : J’essaie d’envoûter l’autre.Le désir est une conduite d’envoûtement, il s’agit de faire engluer la liberté de l’autre de façon que le « pour soi », la suprême intimité d’autrui, vienne affleurer à la surface de son corps.Ainsi serai-je rassuré sur les possibilités permanentes d’une transcendance qui peut, à chaque instant, me pénétrer de toute part.Elle demeurera incluse dans les bornes d’un objet et, de ce fait même, je pourrai la posséder.Cette dernière phrase trahit sans doute la hantise sartrienne du regard d’autrui comme effraction dans notre monde et comme anéantissement de notre liberté.Il reste cependant qu’il a vu, mieux que personne, le caractère magique du désir et son entreprise d’envoûtement.Tagore s’exprime plus discrètement, dans le rythme de l’étemel romantisme, qu’est l’étemelle magie : XXXI Mon cœur A trouvé son ciel dans tes yeux Mes chants sont perdus dans leurs abîmes Laisse-moi prendre mon essor dans ce ciel Dans ta solitaire immensité Laisse-moi fendre ses nues Et déployer mes ailes dans son soleil.XXII Le bord de sa robe m’a touché On dirait d’un pétale arraché d’une fleur Qui tombe sur mon cœur Comme un soupir de son corps Comme un murmure de son cœur.Le poète n’aspire plus qu’à remplir ses bras des charmes qui l’affleurent: 108.i L Mon cœur languit jour et nuit Après cette rencontre avec toi Après cette rencontre pareille à une mort Qui tout engloutit.Balaie-moi comme une tempête Prends tout ce que j’ai Dépouille-moi de mon univers Dans cette dévastation Laisse-nous devenir un dans la beauté.Cette ivresse d’absolu déchante sans doute à l’expérience.XLIX Qui peut détacher V azur du ciel ?J’essaie de saisir la beauté Elle m’échappe Ne laissant qu’un corps entre mes mains Déçu et las, je recule Comment le corps toucherait-il la fleur Que l’esprit seul peut atteindre ?XLVIII Délivre-moi de tes charmes Et rends-moi ma virilité Pour que je puisse t’offrir un cœur délivré* La magie échoue en fin de compte.Tagore et Sartre sont d’accord sur ce point ; mais il reste que la tentation magique est universellement répandue ; davantage : qu’elle * The Gardner, traduction de Maurice Zundel.(Cf Recherche de la Personne pp.63, 71-72, 71, 106).i. 109 constitue comme la religion naturelle de l’homme jusqu’à sa rencontre avec le Christ, parce que, justement, il ne semble pas y avoir d’autre voie pour surmonter le dualisme qui nous écartèle.Sartre ne s’y est pas trompé, il a bien vu que ce n’est pas le désir du plaisir qui est le motif profond de la possession charnelle, mais l’appétit métaphysique d’une transcendance, d’une liberté qui s’est confondue avec la chair, pour réaliser cet impossible : l’étreinte physique d’un dieu.Comment sortir de là sans se mentir à soi-même, sans déprécier le corps, sans renier toute la beauté du monde, sans tomber dans les froides abstractions d’une Vérité désincarnée, impersonnelle comme un principe, rigide comme une loi, et guindée comme un refoulement ?Et quelle force pourra déployer cette exigence incolore, emprisonnée comme un objet dans un système de concepts contre l’attrait d’une magie si chaudement colorée et si spontanément accordée à tous nos rêves et à tous nos instincts ?Il me semble que Y Incarnation apporte seule une réponse qui puisse trouver audience, en imprégnant à la chair et à toute la réalité sensible l’aimentation d’une Présence divine.Tout d’abord, il y a là Quelqu’un, ce Moi qui éclate dans le Sermon sur la Montagne, et qui personnifie la morale comme la connaissance.La magie était une ferveur en quête de son dieu, et bientôt une ferveur qui créait son dieu, en haussant imaginairement l’individu au niveau d’un rêve transcendant, et en le mettant simultanément à portée de notre 110 main.L’individu se laissait faire parce qu’il projetait sur l’autre le même mirage, pour céder en fin de compte à des mythes cosmiques où la personne de plus en plus s’effaçait, en même temps que la transcendance jetait ses derniers feux.Par l’Incarnation, au contraire, à travers l’humanité du Christ, tout l’univers visible est axé sur une Personnalité divine, celle-là même en qui il se personnifie, et tous les symboles sacramentels que le Christ emprunte au monde sensible deviennent par là même au premier chef des signes personnels, des appels de la Personnalité divine à la personne.Ainsi notre élan ne pourra plus se perdre dans une ferveur diffuse et sans contours, où nos instincts viendraient inscrire sans résistance la précision de leurs déterminismes.Il en sera de ces signes sensibles comme de l’Humanité du Christ, que l’on ne peut toucher à moins de remonter avec Lui jusqu’au Père.Le contact s’établira en esprit et vie entre notre intimité affranchie d’elle-même et celle du Seigneur qui est notre liberté ; autrement, il ne se passera rien.Songez, si vous le voulez, à la différence entre le baiser d’une personne qui se pâme dans l’émoi de la chair et le baiser des disciples de saint François à leur père mourant.Là, les lèvres s’engluent dans le désir cosmique, ici elles se purifient dans l’échange des âmes.Le régime sacramentel établit un échange de cette nature, intérieur, libre, personnel.Nous hésitions, devant l’homme, à identifier la personne.Il était si souvent prisonnier de sa gangue cosmique, si souvent réduit à un morceau d’univers, qu’il n’y avait d’autre A Ill ressource pour le magnifier, le grandir, que de le replonger dans Tunivers et de le confondre avec lui, en l’investissant de ces grandes forces obscures et impersonnelles par lesquelles la magie prétendait justement communiquer avec lui et surprendre son intimité.Le Christ est venu et II a jeté dans la pâte humaine sa personnalité divine comme ferment de la nôtre en nous rendant sensibles les exigences personnelles qui sommeillaient en nous et qui ne pouvaient se réaliser qu’en la relation transcendante qui fait de tout notre être un élan vers Dieu, Être absolu.Alors notre liberté a pris un sens, comme le pouvoir de disposer de nous, comme le pouvoir de nous donner et de tout donner en nous donnant.Il ne s’agit plus de nous diluer dans l’univers et de nous fondre amoureusement dans son inconscient, comme si le monde était la source et la mesure de notre grandeur.C’est le contraire qui doit se produire.Notre liberté ne peut se réaliser en cédant aux déterminismes cosmiques où elle se renie et se détruit.Notre liberté, à son tour, devient l’axe du monde et la grandeur de l’univers, c’est de pouvoir se personnifier en nous, en devenant en nous l’offrande gratuite d’un amour où tout est don.La conception sacramentelle issue de l’Incarnation rassemble toute la matière autour d’une ligne verticale qui pointe vers un visage dont l’éclat personnel exorcise toutes les divagations de la magie.Car la force de la magie résidait dans cet indéfini dont la ligne fuyante se prêtait à tous les compromis en enlevant à l’esprit toute arête et en l’invitant à se nourrir de tous les mirages. Mais la force du Sacrement réside en l’Infini dont la Liberté est tout l’Être et dont nous ne pouvons nous approcher qu’en refusant de rien subir, qu’en nous arrachant, et l’univers avec nous, à tous les déterminismes qui ferment et nous ferment avec lui à la vie créatrice de l’Esprit.Cela ne décolore pas l’univers, pas plus que la pureté où il baigne ne décolore un visage d’enfant.Au contraire, jamais l’univers n’est plus beau que lorsqu’il se profile sur le visage que toute réalité évoque désormais par une discrète allusion.Et nous pourrons l’aimer maintenant sans réserve, parce qu’il n’est plus question de confirmer son esclavage par le nôtre, en y aliénant notre liberté — qui est son seul espoir d’affranchissement — parce qu’il n’est plus possible de nous y arrêter, parce que cet arrêt est un non-sens pour lui comme pour nous, parce qu’il est ouvert et qu’une musique silencieuse ordonne son tumulte, parce que la goutte d’eau jaillit en vie éternelle, parce que François l’appelle sa sœur en s’inclinant devant la Présence dont elle reflète la clarté.L’Incarnation réalise ainsi l’Unité dont la magie portait le rêve qu’elle dissipait dans l’envoûtement impersonnel où l’homme perdait son visage, en empêchant l’univers d’acquérir le sien.Nous ne sommes plus dans le monde comme un morceau d’univers contraint à devenir chose avec lui, c’est le monde qui est en nous, dans la mesure où nous sommes en Dieu, en nous comme l’Hostie diaphane de la Présence qui nous affranchit tous les deux : le monde et nous.La magie, si nous sommes fidèles aux exi- 113 gences de l’Incarnation, ne nous tentera plus.Nous ne chercherons plus à posséder une transcendance, à engluer une liberté.Car on ne possède que des choses, et il n’y a plus de choses fermées à l’esprit, mais seulement des signes qui sont autant d’appels vers l’Amour en qui tout est don.La liberté d’autrui cessera de nous apparaître comme une limite pour la nôtre, car la liberté est une présence fidèle à Dieu dans la relation qui nous emporte tout entier vers Lui, et une présence totale à tout.Nous sommes à l’intérieur des autres autant que nous sommes intérieurs à Dieu.Il n’y a pas de porte à forcer, il n’y a qu’une Présence à enfanter, hors de laquelle tout n’est qu’absence, au sein de laquelle toute réalité est présente et acquiert signification.Notre corps peut exprimer la liberté de la grâce, notre visage en porter le sourire, et cette humble petite fleur elle-même peut offrir à un ami toute la joie de la Fête-Dieu, comme le savaient bien les marchands de fleurs parisiens qui ont inscrit à la craie sur les humbles boutiques : « Exprimez-vous avec des fleurs ».Nous serons entrés dans un monde tout neuf où toute chose vous renvoie à la Présence de l’Unique et où il nous faut marcher sur la pointe des pieds, sans faire de bruit avec nous-mêmes, pour ne jamais cesser d’entendre le silence d’Amour qui meut comme des dieux le soleil et les autres étoiles. n LA VRAIE RELIGION* Probablement Le Caire (1948 environ) Qu’un professeur de droit puisse dire, en souriant, au moment le plus aigu du conflit indo-chinois : « Mais, pour moi, l’Indochine est une question de riz », et satisfaire son esprit et sa conscience par une telle explication; qu’à la même table un prêtre puisse affirmer avec conviction, en parlant d’un autre secteur de l’Union française : « Mais ces gens-là sont faits pour être domestiques»; qu’un assyriologue, qui identifie une tête en Mésopotamie, refuse de communiquer sa découverte simplement parce qu’il déteste le Directeur de la Section asiatique au Louvre, et meure en emportant son secret dans la tombe ; cela montre assez combien est absurde le règne des idées-objets, des idées-potiches ou des idées-tremplins qui ornent les discours et fournissent aux propagandes les thèmes les plus aptes à domestiquer l’esprit.L’idée-objet se prête à toute fin, en effet, car c’est une idée morte, comme l’œil d’un cadavre.C’est une idée qui, contrairement à son étymologie, a cessé * Le titre n’est pas de Maurice Zundel. 115 d’etre un regard, une vision.C’est une fausse fenêtre qui ne s’ouvre sur rien, c’est un cadavre d’idée.C’est pourquoi elle devient une limite, c’est pourquoi elle contient un refus de l’universel comme un corps mort qui traîne dans la pensée et qui paralyse le fonctionnement, même si elle en est l’énoncé, comme est l’idée même de l’universel.Car cet universel n’est ni vu, ni perçu, ni vécu, ce n’est pas un ferment spirituel capable de porter la lumière en tout esprit.C’est la définition d’un nom logé dans les magasins de la mémoire en attendant le déclic qui le fera sauter dans le discours.L’idée-vivante, au contraire, l’idée-sujet, est événement de la vie spirituelle, c’est un regard, une vision, qui saisit les choses dans le Jour qui les révèle en les révélant, comme une œuvre d’art, dès qu’elle est comprise comme telle, nous rend sensible la beauté dont la perception atteste justement qu’elle est une œuvre d’art.Cette analogie nous fournit à propos une comparaison que tout le monde comprendra : l’idée-objet, c’est le tableau sous le bras du marchand qui cherche à le placer au meilleur prix ; l’idée-vivante ou l’idée-sujet : c’est le tableau dans le regard qui adhère à la Beauté dont il est l’invention.La science, pour l’avoir observé, la science désintéressée, en opposition avec la technique utilitaire, la science qui, comme dit Louis de Broglie, est une grande œuvre de l’esprit, ne s’intéresse au monde-objet que dans la mesure où il est tangent au monde-sujet, dans la mesure où circule à travers lui le souffle de l’Esprit, dans la mesure où il est apte à faire lever en nous cette lumière, ce jour qui éclate dans la joie de 1 116__________________________________________________________________ connaître, laquelle est identique dans toutes les sciences, à tous les moments décisifs du savoir, parce que, justement, si elle passe à travers toutes les structures du monde-objet, elle les dépasse toutes, n’étant pas autre chose que le repos de l’esprit dans la Présence tout intérieure et constitutive de notre intimité, qui est la Vérité même.La philosophie a pour domaine le monde-sujet en tant qu’il se dessine dans ses contacts avec le monde-objet, cette Présence, cette Vérité en Personne, si vous le voulez, saisie dans les relations qui tendent vers elle l’esprit et la conscience, à travers tous les cheminements de la pensée et de l’action, relations qui prennent tout leur sens dans les instants privilégiés où se produit la rencontre en la transparence du monde délivré de sa matérialité, avec l’autre au plus intime de nous-mêmes, qui constitue notre liberté.La Foi a pour domaine le monde-sujet, l’intimité divine elle-même et toute réalité perçue dans le jour de cette intimité, le monde-sujet dans la révélation personnelle qu’il fait de lui-même.(Universalité) — On peut résumer tout cela très simplement en disant : la science a pour domaine l’objet vers le sujet ; la philosophie, le sujet dans ou à travers l’objet; la Foi, le sujet dans la lumière de sa propre intimité.Ceci étant posé, nous pouvons nous poser la question que ces prémisses nous aideront peut-être à résoudre : Quelle est la vraie religion ?Une petite anecdote nous fournira l’image propre à soutenir l’effort de notre pensée.Un Khédive recevait a un jour le Patriarche copte de l’époque, dont il venait de confirmer l’élection.Voulant éprouver son esprit et voir comment il pourrait se tirer d’une situation difficile, il lui dit à brûle-pourpoint : « Eh bien, Amba*, dites-moi quelle est la véritable religion.» Le patriarche, conscient du piège et du péril, lui répondit : « Votre Altesse, la véritable religion est une chaîne d’or suspendue avec une multitude d’autres chaînes en vil métal au plafond d’une chambre si obscure qu’il est impossible d’y rien discerner.Chacun saisit une chaîne et affirme que c’est la chaîne d’or de la véritable religion ».Cette réponse était évidemment la plus fine et la plus opportune qui pût être faite.Elle constitue un refus poli de ne point s’engager et implique l’admission que le débat est sans issue, parce que chacun ne peut qu’affirmer que la véritable religion est justement la sienne, chacun a sa religion, ses traditions, ses miracles et son apologétique qui démontre que ses preuves sont décisives et que les autres sont dans l’erreur.Chacun a conscience d’appartenir au peuple élu et projette dans le ciel les frontières de sa secte en liant Dieu à son nationalisme religieux.Chacun se croit porteur d’une sagesse contenue dans ses livres, ses rites et ses coutumes, et pense qu’il doit combattre les autres ou les convertir ou les mépriser.Et sous cette forme, en effet, le débat est insoluble.Le livre de Jonas, qui est une satire et non une histoire, relève avec beaucoup d’humour les limites et * Amba = Père.Titre donné aux prélats de l’Église copte : évêques et patriarches. les partialités d’une telle attitude, en nous montrant son héros obligé, malgré lui, de prêcher la pénitence aux païens de Ninive, — après avoir tenté vainement de fuir, la baleine ayant déjoué savoureusement son projet, et tout attristé du succès de ses remontrances qui aura pour effet le salut de Ninive — tellement que Dieu est obligé, par le signe du ricin, qui l’abrite d’abord contre le soleil et qui, ayant séché, l’expose ensuite à ses atteintes, de lui rappeler qu’il est le Dieu de tous les peuples et qu’Israël n’a pas seul le privilège de sa miséricorde.Comment donc convient-il de poser la question ?Nous avons dit que la Foi a pour domaine le monde-sujet dans la révélation personnelle qu’il fait de lui-même.Qu’est-ce que cela veut dire ?Suffit-il qu’un homme affirme que Dieu lui a parlé, que son Esprit s’est emparé de lui et qu’il se borne à transmettre un message auquel il ne mêle rien de lui-même ?Non, évidemment, car toutes les révélations qui se donnent pour telles s’affirment par là-même comme paroles de Dieu.Comment sortir de là?: puisque c’est toujours par des hommes que les révélations font leur entrée dans l’histoire, lesquels sont-ils les véritables envoyés et lesquels sont-ils simplement le jouet d’une pieuse illusion ?Je pense que la notion de révélation personnelle peut fournir une clé.Quel est l’élément qui nous personnifie, qui fait de nous des personnes, qui nous constitue comme être-source, comme être-sujet, en nous faisant émerger du monde des objets ?C’est la rencontre si souvent évoquée avec la Présence qui nous délivre 119 de nous-mêmes et de tout, qui suscite notre intimité comme un élan vers elle et vers tout, comme une présence à elle et à tout, qui nous restitue à nous-mêmes, en un mot, par cela même qu’elle nous rend universel, en faisant éclater toutes nos frontières pour que notre vie devienne le bien et le foyer de tous.L’Elément qui nous personnifie est un principe d’universalité.Une révélation personnelle de Dieu s’attestera donc comme un éclatement d'universalité.Il faudra que, soit dans le message du prophète, soit dans sa conduite — si sa personne elle-même fait partie du message ou le constitue — il faudra que l’exigence d’universalité, contenue dans le surgissement de notre personnalité, prenne un tel relief, se réalise avec une telle plénitude, que toutes les barrières à tous les niveaux soient définitivement renversées, pour que la révélation elle-même apparaisse définitive et qu’elle constitue la vraie religion.C’est, sans doute, ce qu’entendait Fénélon, lorsqu’il disait: « la différence de Dieu est de n’en avoir aucune ».Toute définition est une convergence, un système de négations.Le loup n’est pas l’agneau, le chien n’est pas le veau.Dire ceci, c’est exclure cela, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas ceci.C’est, comme dirait Sartre, cerner un être du néant de tout ce qu’il n’est pas.Le monde-objet est tout hérissé de frontières.Il n’échappe à ces frontières qu’en s’ouvrant au Jour qui le rend transparent dans notre esprit à la Vérité en personne qui ordonne tous ses rythmes matériels en mélodie intelligible. 120.Ce jour intérieur, où la Présence divine entre en contact avec notre esprit, nous manifeste clairement Dieu comme l’Anti-frontière, l’Anti-limite, comme Celui que rien ne borne et dont la différence, précisément, est de n’en avoir aucune.Il n’est pas ceci à l’exclusion de cela.Il n’a pas d’aptitude à être une existence déterminée qui se distinguerait d’une autre qu’elle ne serait pas.Il EST tout simplement, sans être ni ceci ni cela, ce qui le ramènerait à être objet et l’obligerait à se dégager du ceci ou du cela pour devenir Universel.Il est dans l’éclatement de l’élan, sans attache, où II s’atteste comme pur sujet sans aucune adhérence à l’objet.La vraie religion ne pourra être que la propagation de cet élan qui est le jaillissement même de l’intimité de Dieu, le progrès silencieux de cette immense vague d’amour dont son Cœur est le centre d’expansion.Il ne s’agira pas d’opposer un système d’idées à un autre, les doctrines aux doctrines, les miracles aux miracles — en un mot : les objets aux objets.C’est en cela que la comparaison du Patriarche était erronée, indépendamment de toute sa finesse, sa chaîne d’or étant une chaîne parmi les autres.La vraie Religion n’est pas une religion parmi les autres.Elle n’entre pas en compétition avec elles.Sa différence est de n en avoir aucune.Elle n’est pas ceci ou cela, ceci à l’exclusion de cela.Elle n’est objet d’aucune manière.Elle est sujet lui-même, sans aucune adhérence, sans frontière et sans particularité.Elle est l’Amour sans attache, dans son universalité sans limites.Elle est l’Amour qui n’est qu’Amour — et le reste est signe et sacrement.é. 121 Le Catholicisme est cela ou rien rl’anti-limite, l’anti-frontière, l’anti-fanatisme, l’anti-servitude, la démission totale de soi, le don total de soi à autrui, l’agenouillement silencieux au Lavement des pieds, qui ne réfute ni ne condamne personne, mais qui offre humblement cette avance d’amour où le cœur de l’homme pourra découvrir le Cœur de Dieu.Que de peine perdue pour amener les autres à changer de formules et à parler un langage que l’on n’entend point soi-même.Comme si un changement de formules avait la moindre importance ! Comme si la Parole de Dieu était un objet et non le Verbe qui respire l’Amour! Tous les mots de la Révélation sont des sacrements.Ils n’entendent pas définir, c’est-à-dire limiter, mais indéfinir, c’est-à-dire libérer.Ce sont des mots-sujets, sans adhérence à l’objet : le murmure, dans le souffle de l’Esprit, d’une confidence où l’Amour atteste le Don qu’il est.Et c’est pourquoi le sens unique de tous ces mots est le Cœur de Dieu.Être catholique ne signifie rien d’autre que porter en soi pour le donner aux autres le Cœur de Dieu.Quand nous les aurons amenés à être sans frontière, sans autre argument qu’un Don sans limite et un Amour sans partialité, ils seront catholiques et nous avec eux. K 123 UNE ŒUVRE À REDÉCOUVRIR Bibliographie commentée Yvon Allard «Une vision sacramentelle de l’univers».Pour une fois, la bande d’un livre dit vrai : c’est cela même qu’est Le Poème de la Sainte Liturgie par l’abbé Maurice Zundel.Cité au cours de l’ouvrage, le si profond aphorisme de Coventry Patmore : « Toutes les réalités chantent, rien d’autre n’est susceptible de chanter» nous place ici au centre de gravité.Voilà ce qu’écrit Charles Du Bos en accueillant, en 1934, le premier d’une vingtaine de livres qu’allait publier Maurice Zundel et, dans la même page, le critique notait ceci qui s’appliquera à toute son œuvre: «Dans ce livre, rien n’est dit qui n’ait été intérieurement entendu, où l’acte de dire ne soit pas l’affleurement du mode le plus intime d'écouter ; ici il n’est parole qui ne remonte du sein d’un silence jamais interrompu ».{Approximations, Fayard, pp.1359-1360). Très vite traduit en anglais, en allemand et en italien, cet ouvrage qui connut beaucoup de succès consistait en un remaniement complet d’une première mouture (1926) publiée sous le pseudonyme de Frère Benoît et que le Père Sertillanges avait ainsi salué : « Lâchons le mot, puisque nous le croyons juste, c’est un livre magnifique ».{Revue des Jeunes, 25 février 1927).Repris en 1954 avec des ajouts, le Poème demeure avec L’Esprit de la liturgie de Romano Guardini, l’un des grands livres non dépassés par les changements en ce domaine et qui échappe aux nostalgies par son immense qualité esthétique où poésie et connaissance s’allient harmonieusement.Livre à déguster, livre de chevet, livre de soutien.« Comme on aimerait que ce livre fût, pour les incroyants, le premier où ils apprissent la vérité chrétienne.à la lumière du poème de la sainte liturgie, chaque heure est comme frappée d’éternité.»(Louis Chaigne, La Vie sociale, 8 février 1935) Maurice Zundel né en Suisse (Neuchâtel, 1897) ordonné prêtre en 1919, fut, jusqu’à sa mort en 1975, un moine errant, généralement dépourvu de ministère officiel pour cause d’originalité.Cette disponibilité offerte en fit un prédicateur recherché tant en France qu’en Belgique, qu’en Égypte (où il séjourna durant la deuxième guerre mondiale) qu’au Liban, en Angleterre et même à Rome, à la demande de Paul VI en 1972, sans oublier son pays natal.Très cultivé, lecteur de Nietzsche, de Pascal, de Newman, il s’intéresse aussi aux sciences, à la psychanalyse et beaucoup aux problèmes sociaux.Relevons 125 parmi les nombreux articles prospectifs écrits à propos de ce dernier champ de réflexion : « Le suffrage féminin » Courrier de Genève, 1921 « Le problème du chômage » Revue internationale de la Croix-rouge, 1933 «Les droits de l’homme» Revue du Caire, 1945 « L’expansion démographique et le contrôle des naissances » Le Réveil, (Beyrouth) 1965 Pour le cours de sa vie, renvoyons à Claire Lucques (Zundel : Esquisse pour un portrait, Médiaspaul, 1986) et à Gilbert Vincent {La liberté d’un chrétien : Maurice Zundel, Cerf 1979) et reprenons notre propos bibliographique.Notons, pour être complet, deux œuvres antérieures : L’influence du nominalisme sur la pensée chrétienne, thèse de doctorat en philosophie, rédigée en 1927, qui critique toute forme de dogmatisme en dénonçant la sclérose d’une certaine théologie devenue un ensemble de thèses et qui donnera naissance à Mystère de la connaissance (1932) que le Père Sertillanges juge ainsi sur manuscrit: «La tradition s’y retrouve en des formules neuves, bien à vous, et que le lecteur fera siennes sans avoir le sentiment de suivre une ornière ».Citation qui, comme celle de Du Bos mais de façon plus extérieure et intellectuelle, caractérisera toute la production subséquente.L’année qui suit la parution du Poème, donc en 1935, paraît Notre-Dame de la Sagesse, petit livre dense, rempli d’éclats de poésie dont le premier chapitre intitulé: «Sagesse et Pauvreté» institue un hommage filial à la Vierge qui vécut ces deux vertus en identité puisque «La pauvreté se rattache à l’intériorité qui est le propre de la vie spirituelle authentique, de même que l’esprit de possession coïncide avec l’extériorité de l’être, précipitant sa chute dans l’irréel.» (p.9, dans la collection Foi vivante).Suit, en 1936, L'Évangile intérieur, un recueil de méditations sur la rencontre de soi, issu de quinze émissions-causeries données à Radio-Luxembourg.« Pour beaucoup de chrétiens, l’Évangile a perdu de sa saveur.Ils en sont à ce point saturés qu’ils ont cessé de s’en émerveiller et qu’il leur est devenu «extérieur».L’abbé Zundel, justement, sait le rendre « intérieur » et le présenter de telle façon qu’il est remis d’une manière unique dans cette lumière ineffable, qui «éclaire tout homme venant au monde», c’est-à-dire dans la personne de Jésus.» (Claude Vignon, La Vie spirituelle, 1er avril 1937).Recherche de la Personne publié en 1938 et constitué d’un ensemble d’essais éthiques et de chroniques sociologiques fut très vite retiré de la circulation à cause d’un chapitre trop audacieux pour l’époque sur l’amour-sacrement.Des formules comme «Le sexe est l’altruisme scellé dans notre chair» pouvaient rendre craintifs les évêques d’alors.Une réédition, cinquante 127 ans après en 1989, démontre le ton prophétique de l’ensemble.Dédié à Charles Du Bos, mort en août 1939, Ouverture sur le vrai attendra lui aussi cinquante ans avant d’être publié.Inédit à cause de la guerre, il sera pour ainsi dire vulgarisé dans un petit livre paru au Caire en 1941 : Allusions.L’homme passe l’homme, au titre pascalien, est de 1944, (une 2e édition en 1948 sera enrichie de nombreuses additions) comporte sept chapitres en paragraphes numérotés, développement selon Claire Lucques (p.119) d’un plan social élaboré dès 1933 qui inspirera d’une part le Père Lebret pour son mouvement Economie et Humanisme et d’autre part, l’encyclique Mater et Magistra de Jean XXIII.Itinéraire écrit dans la même ligne de pensée et publié en 1947 inspirera ce commentaire à son compatriote Paul Zumthor : Moins qu’une étude exhaustive de problèmes métaphysiques, l’auteur s’est donné pour tâche de « suivre», de nos origines psychiques et surnaturelles à notre comportement quotidien, un certain nombre de thèmes spirituels par lesquels est orchestrée la notion centrale de liberté.Moins qu’une définition de valeurs et de principes, nous avons là une redécouverte, profondément incarnée dans l’expérience, de ces valeurs; si incarnée que le lecteur n’y rencontre rien qu’il ne puisse d’une manière ou d’une autre, dans la diversité des vocations, retrouver en lui-même.» (Courrier de Genève, 9 août 1937). En 1949 et 1951, paraissent deux ouvrages qui sont le résultat de recherches catéchétiques entreprises et vécues par l’auteur en tant qu’aumônier à Neuilly, avant-guerre entre 1933 et 1939.Recherche du Dieu inconnu et Rencontre du Christ se présentent en un style simple et poétique, non comme des exposés systématiques mais plutôt comme des initiations avec questions et réponses selon une démarche clairement pédagogique.Citons la première sentence : «Dieu n’est pas une invention, c’est une découverte» et l’avant-dernière: «La Religion chrétienne est moins le cri de l’homme vers Dieu que le cri de Dieu vers l’homme, moins la somme de nos efforts que la somme de ses miséricordes, moins la vérité accessible à nos esprits que celle qui est le propre secret de Dieu : toutes nos faiblesses à coup sûr, mais consumées dans le feu de son amour.» Ces deux ouvrages stimulants et vivants sont dotés d’index analytiques par un frère dominicain qui fut l’instigateur de cette double publication.Le livre suivant, La Pierre vivante (1954) précise la pensée «sociale» de L’homme passe l’homme où l’éducation de la personne est conçue comme une solide entreprise où doivent se concerter et non se rejeter le bien commun et le bien personnel.Zundel n’avait-il pas dit souvent: «Le droit de propriété n’est rien d’autre qu’un espace de sécurité pour ménager un espace de générosité » ?Avec Croyez-vous en l’homme ?(1956), Maurice Zundel poursuit son interrogation sur la liberté et la vérité en un brillant plaidoyer en faveur de la transcendance humaine. Même recherche noble et patiente dans le livre suivant au titre décisif :La liberté de la foi (1960).Quinze courts et denses chapitres démontrent que celle-ci « mûrit dans la mesure où elle trouve à qui se donner» et que « les vrais problèmes sont ceux que l’on est et les vraies solutions sont celles que l’on devient».La Gazette de Lausanne du 21 octobre 1962 publie un long article du grand écrivain romand, Jacques Mercanton, où celui-ci fait le point sur l’œuvre de Zundel à l’occasion de son dernier livre paru : Morale et mystique : Dès la publication du Poème de la Sainte Liturgie, saluée naguère avec chaleur par Charles Du Bos, les lecteurs sensibles à la singularité d’un accent ont retenu le nom de Maurice Zundel.Et les ouvrages qui ont suivi ce premier livre ne les ont pas déçus.Ils marquent les étapes d’une profonde méditation spirituelle, tantôt plus complexe, tantôt plus allégée, mais toujours orientée dans le sens d’une vue religieuse de la grandeur de l’homme.Recherche de la Personne, Notre-Dame de la Sagesse, L’homme passe l’homme, hier La liberté de la foi, aujourd’hui Morale et mystique, tous ces ouvrages jalonnent la suite d’un effort pour rendre à la figure humaine sa plénitude et délivrer l’homme des ombres et des masques qui lui cachent son propre visage.Certes, il ne s’agit pas ici d’un développement linéaire.La pensée de Maurice Zundel n’est pas na- turellement discursive.Chaque livre, mais aussi chaque chapitre, marque une étape, mais non point comme le moment d’un discours, bien plutôt selon une série d’approches successives d’un foyer d’inspiration dont la lumière se fait de plus en plus transparente.Et si l’on peut parler d’un progrès, c’est dans le sens d’une saisie sans cesse plus limpide d’un propos essentiel.L’œuvre de Maurice Zundel n’est pas de celles que l’on goûte ou dont on se contente d’entretenir sa propre réflexion.On participe à son élan ; on en subit la contagion; on est porté par elle au cœur d’une vérité qui délivre.Puis, en 1964, poursuivant son exploration qu’irrigue sans cesse son activité de prédicateur itinérant et qu’on qualifiera à bon droit de réalisme mystique, Zundel nous invite à un Dialogue avec la vérité dont Pierre-Henri Simon fait une lecture consciencieuse dans Le Monde du 3 février 1965 : Pour M.Zundel, c’est par la connaissance que la personne se délivre : connaissance sensible ou poétique, qui impose au moi-sujet la présence du monde-objet et l’amène à intérioriser ce monde en se formant de lui une image harmonieuse ; connaissance rationnelle ou scientifique, que les progrès de la science obligent à devenir de plus en plus abstraite, idéale, rectifiée sur les données du sens commun et structurée par l’intelligence, qui mesure sa propre puissance en l’exerçant sur ce qui lui est extérieur; connaissance métaphysique enfin, qui découvre la transcendance de l’être dans l’objet et dans le sujet et donne à la personne le sentiment de son autonomie et de son irremplaçable originalité, en soi et dans autrui.Un autre écrivain romand, Maurice Zermatten, insiste sur un aspect original et très lucide pour cette époque : Le livre que voici est une très haute et très pressante invitation adressée à l’homme d’aujourd’hui de rejoindre, par delà une science périmée, mais éventuellement par le chemin d’une science humanisée, la souveraine explication du monde.M.Zundel montre avec un rare bonheur que les plus hautes autorités scientifiques d’aujourd’hui ne se permettent plus d’affirmer l’inexistence d’une transcendance.A travers l’œuvre d’un Gaston Bachelard, d’un Jean Rostand, l’auteur décèle des implications métaphysiques qui ne semblent pas avoir été remarquées jusqu’ici.Le monde scientifique d’aujourd’hui ne se contente plus de subir le réel ; il cherche à saisir du dedans.Ce dépassement de la science purement naturelle conduit aux plus hautes méditations qu’un Père Teilhard a poursuivies de son côté aussi loin que l’on sait.{Feuille d’Amis du Valais, 13 février 1965).Hymne à la yo/e (1966) est publié dans une collection populaire aux Édition ouvrières de même que L’homme existe-t-il ?paru en 1967.Ce livre au titre interrogatif traite du problème de la technologie, très souvent anti-humaniste sinon inhumaine, et se présente . il ^5 comme une série d’entretiens aux dialogues courts, alertes et concis, lui donnant un aspect participatif.Au début de 1971, paraît son dernier livre écrit, au titre rimbaldien : Je est un autre.« Nous sommes, d’une certaine manière, les créateurs de nous-mêmes, mais dans une offrande d’amour qui nous désapproprie de nous-mêmes en l’Amour infini qui nous reçoit.» Livre solidement appuyé tant sur la patristique que sur saint Jean de la Croix et Dante et parfaitement informé des développements de la philosophie et de la science contemporaines : Heidegger, Sartre, Bachelard, Jean Rostand.Le critique anonyme de La Vie spirituelle le signale ainsi dans la livraison de septembre-octobre 1972 (p.788) : Bien que parfois d’une lecture assez difficile, ce livre est remarquable par la profondeur de ses vues, l’originalité et l’équilibre de sa doctrine, la précision et le chatoiement de son style.Il nous offre une véritable cure de désintoxication de tout matérialisme, fût-il en apparence le plus scientifiquement établi ; il nous aide à redécouvrir le monde des valeurs spirituelles, il nous révèle le seul accomplissement possible de notre liberté.J’ai trouvé dans ce livre une des meilleures réponses au livre de Jacques Monod : Le hasard et la nécessité.Au début de cette année 1972, Maurice Zundel fut invité personnellement par le pape Paul VI à prêcher la retraite au Vatican.Le texte ne paraîtra qu’en 1976, un an après sa mort, sous le titre Quel homme et quel Dieu ?chez Fayard.¦ 133 C’est un véritable testament-bilan de sa pensée où se retrouve son expérience intérieure de la rencontre avec le Dieu humble et pauvre de l’Évangile.Il ne s’agit donc pas d’une série de sermons soigneusement rédigés mais plutôt d’une profonde méditation, d’une longue réflexion remplie de rebondissements parfois inattendus.La préface du Père Carré est précieuse en ce qu’elle convoie de multiples témoignages de ceux et celles qui l’ont fréquenté.Cette bibliographie ne serait pas intègre si elle ne tenait pas compte depuis, de plusieurs parutions d’inédits reproduits grâce au Père de Boissière, son légataire spirituel.Les quelques titres que nous avons cités et qui constituent la part écrite de l’œuvre forment la partie émergée d’un « corpus » de plus de 8000 pages et de quelques 500 cassettes à décrypter, échos sauvegardés d’une carrière de prédicateur de 1925 à 1975.En 1983 et 1987, parurent donc deux tomes d’inédits recueillis sous quatre thèmes : «L’homme à la rencontre de Dieu » ; « Dieu humble et pauvre » ; «l’Église, présence de Dieu»; «Une existence en forme de don ».Les deux premières sections sont incluses dans le premier volume, L’Humble présence et les deux autres dans le second, Témoin d’une présence.Ces deux anthologies unifiées et thématiques sont l’œuvre de l’abbé Marc Donzé auteur d’un grand ouvrage sur La pensée théologique de Maurice Zundel (1980) qu’elles accompagnent en contrepoint.Autre initiative à partir du même fonds : Ta parole comme une source (1987) qui contient 85 sermons classés selon l’année liturgique et Ton visage ma lu- ¦ 134 mière (1989) qui recueille 90 autres homélies par thèmes.Ajoutons une retraite à des religieuses enregistrée en 1953, publiée sous le titre Avec Dieu dans le quotidien (1989) qui offre une vingtaine de sermons spontanés.Terminons en citant Dialogue avec les amis de Maurice Zundel, bulletin ronéo dont 30 parutions, depuis 1982, ont offert plusieurs textes inédits circonstanciés.Un grand colloque à Paris en 1986 (publié chez Beauchesne), un autre à Bordeaux en 1989 (à paraître) témoignent de la vitalité d’une œuvre qui n’a pas fini de resurgir.¦ 135 MARCEL NAUD, UN INCONDITIONNEL DE MAURICE ZUNDEL D’après les confidences du mourant et de l’un de ses amis intimes, Louis Dussault Léa Pétrin Les proches qui ont entouré de soins et d’affection les derniers mois de Marcel Naud, ont gardé de cet homme le souvenir d’un chrétien passionné et intransigeant, en communion avec Maurice Zundel concernant les rapports de Dieu avec l’être humain.Le Centre hospitalier Côte-des-Neiges est une institution spécialisée en soins de longue durée.Marcel Naud y fut admis le 14 mars 1990, au début de la dernière phase d’une affection dégénérative du système nerveux, et y mourut le 12 juillet suivant, à l’âge de cinquante-huit ans.Quand il prit possession de sa chambre, il pouvait encore parler mais avec grand effort, d’une voix saccadée et puissante.De haute stature, droit dans son fauteuil roulant, il respirait beaucoup plus la vie que les afflictions qui la lui retiraient inexorablement.Jusqu’à son immobilisation complète, on eût dit qu’il faisait une course contre la montre.Il se déplaçait sans cesse de sa chambre à la chapelle ainsi qu’aux divers services du CHCN pour ordonner lui-même avec minutie les détails de ce séjour, comme ceux d’une escale précédant le départ définitif.La responsable du Bénévolat au CHCN m’avait suggéré de rendre visite à Marcel Naud.Elle ne m’informa pas autrement de son état.Il m’accueillit aimablement, avec un brin de curiosité —j’étais la première bénévole à se rendre à sa chambre — et il eut tôt fait de me renseigner sur la nature exacte de sa maladie, sur les détériorations progressives qu’elle entraînait et sur son échéance fatale.Le tout comme s’il eût expliqué un programme de cours ou les opérations d’un mécanisme, avec le détachement de l’homme qui reste en dehors des événements.C’était déconcertant.Je lui demandai s’il souffrait.« Non, dit-il.— Angoissé ?— Non.Quand j’ai appris qu’il me restait deux ans, ma femme et moi, nous nous sommes préparés à ma mort.» Son regard était direct, attentif, au milieu du visage privé de mobilité.Je restai quelques secondes à le regarder sans parler.J’eus la certitude qu’il voulait continuer le dialogue. «La mort, vous n’avez aucune crainte?— Non.Mon corps est emprunté.Il ne m’appartient pas.Je vais le remettre comme mon âme.» Il me demanda d’aller à la fenêtre.Sur le rebord, deux livres.Le titre de celui de Maurice Zundel, Quel homme et quel Dieu ?*, que j’avais lu et relu, me sauta aux yeux.Une douce complicité s’établit entre Marcel Naud et moi.«Ouvrez, dit-il, page 150.» C’est le chapitre 12, intitulé « Se conquérir soi-même : vaincre la mort dans sa vie ».« Tout vivant ne subsiste qu’à coups d’emprunts, cela est vrai tout particulièrement de l’être humain [.] Nous avons le choix entre nous subir ou nous recréer.» lit-on au début du chapitre.Lors de nos rencontre subséquentes, il répéta souvent ces mots qu’« il remettait son corps.» Lorsqu’il pleura devant son ami (voir ci-après), il lui dit : « Ne t’en fais pas, ce n’est que le corps qui le demande.» Il vivait effectivement la désappropriation totale.Un thème fort de Zundel.Plus tard, quand il ne communiqua qu’au moyen d’un alphabet et de pictogrammes sur un tableau devant lui, il me fallut souvent me référer à ce grand mystique pour décoder dans les mots difficilement épelés, les pensées qu’il désirait exprimer.Maurice Zundel, Quel homme et quel Dieu ?(Retraite au Vatican), Éditions Saint-Augustin, Saint-Maurice, Suisse, 1976. 9 138 LOUIS DUSSAULT « Je ne connais de l’œuvre de Zundel que ce que Marcel Naud m’en a appris, dit-il.Il l’a découverte il y a quatre ans.» Louis Dussault est l’un des amis intimes qui suivirent le malade jusqu’à ses derniers moments.«Marcel et moi demeurions à proximité l’un de l’autre, avenue Isabella.Nous avions pris l’habitude de promenades, le soir.Nous empruntions un chemin désaffecté qu’il affectionnait et qui menait aux jardins de l’Oratoire Saint-Joseph.Il était toujours habité par ses lectures, par l’analyse de l’actualité, et par des préoccupations intérieures, en relation avec le Christ.Quand il découvrait un auteur vigoureux, il s’en imprégnait.C’est par Je est un autre* qu’il a connu Zundel.L’effet, chez lui, fut fulgurant, comme une révélation.Il s’est procuré le livre, l’a lu, l’a médité longuement; puis Zundel a ensuite occupé entièrement tous nos échanges.Il faut une grâce pour arriver à pénétrer un tel mystique, dit Louis Dussault.Marcel l’avait, comme il possédait celle de communiquer ce qu’il avait assimilé.Il voulut connaître l’œuvre au complet et en passa commande en Suisse.Il s’inscrivit en même temps à l’Association des Amis de Zundel.Quel homme et quel Dieu ?, qu’il garda à son chevet jusqu’à sa mort, l’avait profondément marqué.» * Maurice Zundel, Je est un autre, Édition Anne Sigier/Desclée de Brouwer, 1986. 139 Marcel Naud avait pris, au Collège des Dominicains d’Ottawa, des cours de théologie du père Jean-Marie Tillard.Sur son lit de mort, il se fit lire un article de ce dernier.N A partir de ces études théologiques, Marcel Naud avait suivi un itinéraire spirituel qu’on peut percevoir à travers ses fréquentations littéraires : Georges Bernanos, dont il partageait le mépris de la médiocrité et de la futilité ; Paul Claudel qui le confirma dans son besoin de dépassement de soi (qu’il reconnaîtra plus tard comme l’une des lignes de fond de Zuiidel) ; Léon Bloy chez qui, selon Louis Dussault, il rencontre un caractère qui correspond le plus au sien : rigoureux sur les questions de principe, sans demi-mesure ni compromission.Plus tard, il a dévoré, au fur et à mesure de leur parution, tous les ouvrages d’André Frossard.Louis Dussault décrit son ami comme un homme vivant dans le concret, d’une façon entière, et d’une disponibilité naturelle qui provoquait chez tout interlocuteur, quelle que fût son rang social, l’ouverture d’esprit capable d’accueillir des vues élevées, vastes, aboutissant sur la réflexion et les valeurs vraies.L’intensité de sa foi s’exprimait avec la même passion que d’aucuns mettent à vivre un amour en le propageant à l’univers.«Quand Marcel parlait de valeurs, dit Louis Dussault, il s’agissait d’abord de sa passion : le Christ et son Eglise.Il défendait le clergé tout en sachant, au besoin, lui rappeler la vérité évangélique, non seulement avec justesse, mais aussi avec rigueur.On le respectait.» «Il se préoccupait beaucoup, ajoute-t-il, du virage politique du Québec, de sa rupture avec ses valeurs fondamentales, celles du christianisme, qui ont façonné le monde occidental.Il aurait aimé travailler à restaurer ces valeurs.» Une fois libéré de ses obligations de professeur de français, Marcel Naud entendait se livrer à des travaux apostoliques dans les créneaux officiels et familiers du catéchuménat et ceux de sa paroisse à partir de sa maison de campagne sur la rive ontarienne de l’Outaouais, mais sa maladie, que le médecin crut imputable, peut-être, à un excès de stress sur une prédisposition génique, mit fin à ses projets.Le mal insidieux s’installa d’abord comme fatigue et impuissance dans ses membres.L’homme solide, très vigoureux qu’il était, a senti, toujours lucide, ses muscles s’atrophier les uns après les autres jusqu’à l’inertie totale et l’aphonie.Jusqu’à la fin, il commanda à l’œil ce qu’il pouvait régler de son destin humain.D’une paille entre les lèvres, il dicta sur son alphabet ses besoins de soins, mais surtout, la rectification d’erreurs de jugement ou de connaissance dans des arguments de foi qui avaient pu être énoncés autour de lui.Il avait choisi dans le recueil des « Mots pour prier»* les oraisons et prières qu’il désirait entendre à son chevet.Toutes évoquaient la Rencontre imminente.Les lecteurs, amis ou bénévoles, ne devaient pas achopper * Des mots pour prier (Prières des grands croyants), rassemblés par Jean Dorcasse, Cerf, Paris, 1988. 141 sur ces Mots.Un léger battement de paupière les avertissait.L’immobilité que sa maladie imposa à ses traits a dû être un tourment pour la sensibilité de son être tendu par le besoin de communiquer.Le dernier texte que je lui lus fut le chapitre 3, «Le Dieu inconnu» de L’Évangile intérieur* de Zundel.Certains passages l’ont ému profondément.Il acquiesçait d’un faible mouvement et de l’intensité du regard.Il paraissait parfois attristé.Le 5 mars, neuf jours avant son hospitalisation, il avait rédigé à l’intention de ceux qui partageraient ses derniers moments, un testament spirituel que son épouse, Ayako**, devait remettre aux parents et amis.En lisant les exhortations qu’il leur adressait à l’effet d’exercer leur discernement dans la confusion du discours religieux d’aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec la réprobation qu’exprimait Zundel des abus d’un enseignement religieux qui est devenu un discours et une cause de confusion au lieu d’être une vie.*** * Maurice Zundel, L'Évangile intérieur, Desclée de Brouwer, 1977, p.35.** Marcel Naud, qui avait enseigné le français au Japon et appris la langue du pays, avait épousé Ayako, une Japonaise.Elle adopta la religion de son mari.Sa mère, venue les rejoindre à Montréal, se convertit avant sa mort.« Ce fut l’une des plus grandes joies de la vie de Marcel, rappelle Louis Dussault.Sa belle-mère demanda tout à la fois le Baptême, la Confirmation, l’Eucharistie et l’Extrême-Onction.» Marcel Naud a fait partie du Catéchuménat de Montréal.Un de ses élèves, magistrat vietnamien, fut baptisé à la paroisse Notre-Dame-des-Neiges.*** Idem, p.37 et passim. Au milieu d’actes de foi et d’extraits de la Parole, ce testament de Marcel Naud dit : Par la mort, je suis entré en possession de l’ESPÉRANCE chrétienne, cette espérance occultée par tant de faux docteurs contemporains, négateurs de la parole de Jésus-Christ, adulateurs publics des faiblesses humaines régulièrement promues par des sondages commandés.Même au sein de l’Église catholique, il est devenu impérieux de se prémunir contre la confusion de faux prophètes orgueilleux, opposés par leur désobéissance au CHEF visible de l’Église.N’ayez pas peur des intimidations : réactionnaires, passéistes, rétrogrades, traditionnalistes, intégristes.adressées contre la fidélité pour l’ébranler.Soyez persuadés que la vérité ne se confond pas avec la nouveauté et que nous sommes baptisés dans l’Église non pour la changer, mais pour nous changer et nous transfigurer.Nos échecs et nos défaites rencontrés dans le combat pour vivre en union avec le Christ, si nombreux, si graves soient-ils, sont l’objet de l’amour infiniment miséricordieux et puissant de Dieu.J’avais éprouvé, dès ma première lecture de Zundel {Je est un autre), une émotion intense et une soif de me ressourcer à cette spiritualité.Quand je rencontrai Marcel Naud, je me sentis privilégiée, malgré les circonstances.Les pages de Zundel sur la Trinité, la fragilité de Dieu, la découverte d’Augustin d’Hippone, et ce « quelque chose de meilleur que nous, qui vit en nous » ont meublé mes heures de silence à son chevet. m MAURICE ZUNDEL -JEAN SULIVAN Deux approches convergentes Patrick McDonald - Paul Beaulieu Ottawa, 21 mars 1990 Cher directeur, Je suis très heureux de rencontrer sur ma route, quelque 21 années presque après mon premier contact avec lui, un auteur que j’ai lu et relu et qui continue de m’influencer : Maurice Zundel.?J’avais lu et médité en ’59 son Evangile intérieur et j’avais continué jusqu’en ’70-71 à relire ce petit fascicule qui me nourrissait tout autant que Jean Sulivan l’a fait avec Matinales, Itinéraire spirituel.Je vois d’ailleurs des rapprochements très étroits entre ces deux penseurs et peut-être Zundel avait-il en tête Sulivan lorsqu’il écrivait : Les mots qui en parlent (de Dieu), les livres qui l’exposent produisent trop souvent un malaise intolérable : comme une confidence d’amour qui serait répétée sans amour.En vérité, rien ne risque de détourner les âmes de Dieu plus qu’un enseignement religieux qui est devenu un discours au lieu d’être une vie.«Ne parlez pas de Dieu», disait un prêtre de la banlieue parisienne en envoyant ses assistantes sociales dans les familles éprouvées, «ne parlez pas de Dieu, autrement vous l’abîmeriez» (L’Évangile intérieur, pp.37-38, édition 1936 et pp.36-37, édition 1977).Ne voyez-vous pas une parenté entre ces deux penseurs, vous qui les connaissez beaucoup mieux que moi ?N’y a-t-il pas une même source d’inspiration, une même impatience face au langage doctrinal, une même visée et un même objectif de pureté, de vérité face au contact personnel plutôt que notionnel avec Dieu ?Une phrase de Bernard de Boissière, dans l’entretien reproduit dans ce numéro, résume bien ma pensée : il y avait chez Zundel, « une unité extraordinaire, dans sa personne, entre le dire et le faire ».Je dois également à Zundel la vraie réponse à la question que Jean Sulivan posait dans son livre, à savoir qu’il serait impossible de parler de Dieu, que toute parole le réduit.Zundel répond « il est sans doute impossible de parler de Dieu sans mêler à sa lumière beaucoup de notre ombre» (Idem p.15, 1936, p.12, 1977).Quelle nuance dans ce « sans doute.sans mêler.»! Au lieu de parler d’impossibilité, il faut être très humble et concret et accepter d’en parler, car on ne peut pas faire autrement tant que nous sommes des hommes sur terre.Brice Parain disait également que l’homme ne peut pas ne pas parler, que c’est là même son essence, sa différence spécifique, que le langage ne doit pas être confondu avec la réalité.Zundel est donc plus réaliste peut-être que Sulivan et il nous donne une motivation à continuer de parler de Lui avec humilité.Lui seul après tout peut se révéler, n’est-ce pas ?On ne lit pas plus Zundel que Sulivan toutefois : on reconnaît, à les côtoyer, la source qui nous fait vivre.On trouve une voie nouvelle pour accéder à la Personne que nous cherchons.Il n’y a que les «lecteurs» donc qui ressentiront un malaise de ne pas savoir lequel des deux auteurs a écrit les lignes suivantes, tellement, à mon avis, et à ma connaissance des deux, elles auraient pu être écrites par l’un ou l’autre.C’est à dessein que je ne donne pas les références, qui ne sont pas importantes après tout pour celui qui veut se nourrir plutôt que se cultiver.«Méfiez-vous de l’absolu, l’indicible.Préférez un caillou, une phrase, un visage qui disent l’indicible » ; « Quand le savoir notionnel prend la première place, il rend presque impossible la communion réelle » ; «Dieu est nostalgie tant qu’il est confondu avec les idées » : 148.«S’il ne demande pas d’abord à être compris c’est qu’il veut être cru.» Et depuis ces années de rencontres avec Zundel, que j’ai retrouvé grâce à vous comme on renoue avec un ami, j’ai continué dans le même sillon et j’ai forcément trouvé d’autres voies, pas plus neuves, mais tout aussi ressourçantes et ainsi nourriture plutôt que lecture.Bruckberger, dans La révélation de Jésus-Christ par exemple, me redonne cet éclairage trouvé chez Zundel : « Dieu n’est pas une notion harmonieuse et enchanteresse, c’est un être vivant»; mon curé de campagne, dans son bulletin dominical, me pose une question fondamentale dans le même sens : « À qui ou à quoi est-ce que je crois ?» ou encore : « Si la foi n’est qu’un traité de philosophie ou un système de morale, le Christ n’avait pas besoin de venir sur la terre pour nous imposer cela : il aurait pu s’éviter un pareil déplacement » ; une auteure qui témoigne beaucoup plus qu’elle n’écrit, Andrée Pilon Quiviger, un Fernand Dumont dans une entrevue à la revue RND (Revue Notre-Dame, Sillery, Québec, numéro 3, mars 1989).etc., voilà mes bouées actuelles.Et j’aime ce terme de bouée, parce que dans la navigation on se dirige d’abord sur la lumière qu’elle irradie, lumière qui se confond au loin avec elle, puis on s’en approche et on s’en sert pour s’orienter vers le but qu’elle nous signale.Le langage ne serait-il pas ainsi ?Zundel et Sulivan pour moi sont ces flèches indicatrices qui me disent où aller et qui s’effacent devant la Voie.Je suis en effet disciple ¦ de Parain, en ce qu’il a dit avant moi qu’il fallait se méfier du langage.Vous aurez deviné, à mon agressivité face aux « intellectuels », que je me débats toujours avec une tendance à me contenter d’une notion de Dieu.Il m’est difficile d’aller à Sa rencontre parce que c’est l’incertitude du saut, aussi impérieux soit-il et autant que je le veuille.Je SAIS qu’on n’aime pas une idée mais est-ce que j’aime Dieu?J’ai longtemps fréquenté et goûté les joies de l’intellect, et le passage au faire est déchirant parfois.Voilà pourquoi Zundel m’attire tant et répond à un besoin.Pour terminer cette longue missive où se mêlent un peu d’analyse et beaucoup de données de ma propre conscience, j’ajoute un dernier élément.Une chose m’avait alors frappé chez Zundel et continue de m’éclairer : je suis personnellement aimé de Dieu, je suis irremplaçable, je compte à Ses yeux (que je ressens donc aujourd’hui la vérité de tout ceci, en pensant à mon fils qui est irremplaçable, unique mais qui ne sera plus dans sa chair, donc dans son incarnation pourtant si indispensable à notre sensibilité, cette facette nécessaire de nous, humains, puisque même la foi nous assure que nous ressusciterons avec un corps.Comme la souffrance se marie bien à la foi et l’espérance ! J’avais peut-être oublié que la charité ne l’excluait pas).(Aux êtres affolés de solitude) « leur existence doit être indispensable à quelque sublime dessein puisqu’elle leur est donnée aujourd’hui par une Sagesse infinie» (L’Évangile intérieur, p.49, 1936, p.50, 1977).«quelque chose doit naître par nous dans Tunivers, qui ne pourrait exister sans nous » (p.114, 1936, p.119, 1977) ; et surtout « l’acte irremplaçable (pour chacun de nous), c’est le rayonnement de l’Être, le sourire de la bonté, l’élan du cœur: tout ce qui vient du dedans, en la gratuité du don.C’est par là que tout être est nécessaire, que toute vie est infinie» (p.24, 1936, p.21, 1977).Non que je sois un « affolé de solitude », mais la doctrine du caractère indispensable de chacun était beaucoup trop froide pour m’atteindre, à ce moment-là, par le biais des manuels « morts », alors que la simplicité du texte de Zundel était et est encore révélante et me frappait, me touchait, m’invitait à accepter, me forçait à exercer ma liberté.Voilà pourquoi j’ai réagi si longuement lorsque vous m’avez parlé d’un numéro consacré à Zundel.Par ce que nous avions échangé sur Sulivan récemment, j’ai vu un rapprochement entre les deux.Une fois parti, pourquoi ne pas continuer le filon jusqu’à aujourd’hui, alors que nous participons tous deux à des rencontres avec des amis, dans un climat de ressourcement, de mise en commun de nos expériences ?Vous trouverez sans doute amplement matière à commenter et à corriger dans ce long texte.Soyez indulgent; scrutez l’objet visé plutôt que l’enveloppe.En toute amitié et avec mes remerciements pour m’avoir forcé à me concentrer pour écrire ce que je vis pourtant pleinement ces jours-ci.P.McD Montréal, le 15 septembre 1990 Cher ami, Le rapprochement que vous faites dans votre lettre entre Maurice Zundel et Jean Sulivan a retenu mon attention, car on a trop tendance à ne noter que les éléments de la pensée des maîtres spirituels qui sont propres à chacun plutôt que de chercher à délimiter le domaine où ils se rencontrent.La connaissance approfondie de l’œuvre de Zundel et de celle de Sulivan que vous voulez me reconnaître me paraît trop généreuse.Zundel remonte loin dans mon questionnement intérieur à un moment de ma vie où j’étais davantage réceptif aux influences, alors que la rencontre quasi fortuite avec Sulivan est récente et en conséquence moins ancrée dans mes préoccupations.Cependant les similitudes entre les deux écrivains que vous évoquez, abordent des points de substance et appellent des commentaires ; je m’en voudrais de les laisser sous silence, même s’ils ne font qu’effleurer le sujet.Tout comme vous, je ne crois pas qu’il y ait des divergences fondamentales entre l’enseignement doctrinal de Zundel et celui de Sulivan.Comme l’illustrent les extraits que vous citez, ils vivent les mêmes inquiétudes et partagent la même orthodoxie.C’est par le mode d’expression de leurs idées qu’ils se différencient sans toutefois s’éloigner fondamentalement l’un de l’autre.L’atavisme hérité de leur milieu natal conditionne largement leur style.Le cheminement intellectuel de Maurice Zundel est profondément marqué par son pays, la Suisse.Tout en étant foncièrement réformiste, Zundel demeure plus mesuré.De tempérament serein, il poursuit sa démarche en ligne droite, sans chaos, par étapes.Esprit tourné vers la contemplation, il ignore le littéraire pour écouter l’appel du surnaturel chez l’homme, mais sa réponse est pleinement incarnée, car, à ses yeux, on ne saurait dresser des barrières entre le spirituel et le charnel.Jean Sulivan, lui, est modelé par le pays breton avec son passé bagarreur.De même qu’il enfourchait autrefois sa puissante motocyclette pour dévorer à toute vitesse les routes de France, dans ses écrits il fonce impétueusement au but.Intelligence en ébullition, il ne maîtrise pas toujours les mots et le lecteur se sent quelquefois dérouté par la signification provocatrice qu’ils portent.Sulivan appartient davantage à la lignée des polémistes qu’à celle des contemplatifs.Son rejet de tout conformisme religieux et social est largement déterminé par le comportement marginal de sa vie quotidienne.Prêtre séduit par le milieu littéraire — ne fut-il pas lecteur chez Gallimard?—, même s’il se défend contre l’artifice de ce monde, l’attrait de la littérature demeure vivace, et ne tombe-t-il pas à l’occasion dans ses filets ?En lui soif de solitude et besoin d’action se livrent une lutte.En dernière analyse Sulivan délaissera l’activité débordante qui fut sienne après la Libération : conférences sur les écrivains, ciné-club d’avant-garde, direction d’un journal, et tournera sa pensée vers ce qu’il appelle son «itinéraire spirituel», évolution que laissait présager l’aventure du personnage central de son roman Mais il y a la mer.Quelle transformation radicale que celle du cardinal Juan Ramon Rimaz qui se dépouille graduellement de tout l’apparat du prince de l’Église et en arrive à endosser la tenue du prisonnier politique dont il a machiné l’évasion à l’occasion d’une fête populaire durant laquelle se déroulent chaque Vendredi saint les Stations de la Passion.Ce dénuement conscient lui permet de reconquérir l’identité perdue.Maurice Zundel, esprit davantage tourné vers la contemplation, se refuse à toute facilité doctrinale.Ce qui se dégage de ses écrits, c’est la présence agissante du divin dans l’homme.Jean Sulivan, contestataire, axe son enseignement autour de problèmes vécus, mais avec la même exigence d’authenticité.Par des voies différentes, ces deux réformateurs se rejoignent au même carrefour.Dans sa préface à Mais il y a la mer, Brice Parain écrit ces quelques lignes qui disent l’accomplissement et la force rayonnante des paroles de Maurice Zundel et de Jean Sulivan: «Les paroles ont besoin d’être accomplies pour être vraies.C’est la revanche du réel.Les dictionnaires restent à moitié chemin entre le départ et l’arrivée des mots ».Je vous quitte sur ces quelques réflexions qu’a provoquées votre lettre et que la fréquentation de ces deux humanistes chrétiens nous permettra d’approfondir. . 155 À LA RECHERCHE DE MAURICE ZUNDEL Louis Léger Nous avons rencontré trois Québécois qui ont participé à un groupe de réflexion et d’échanges sur Maurice Zundel.Ils ont partagé avec nous divers aspects de leur démarche spirituelle.Thérèse Dumouchel est religieuse et s’occupe d’éducation dans un milieu de jeunes filles.Roger Éthier est prêtre et travaille parmi de jeunes adultes âgés de 18 à 30 ans.Daniel Laprès a 24 ans.Il est étudiant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et milite dans divers groupes populaires et communautaires.Zundel occupe une place privilégiée dans leur vie.* * * L.L.— Comment êtes-vous, les uns et les autres, venus en contact avec Maurice Zundel ?Quelles œuvres avez-vous approfondies ? 156.T.D.— Il y a une dizaine d’années une compagne m’a signalé À l’écoute du silence, recueil de textes de Zundel choisis par France du Guérand.Ce livre m’a accompagné dans une retraite.Ce fut une découverte.J’y trouvai un contact plus profond avec Dieu.Puis je me suis mise à ses livres, notamment Je est un autre.Son œuvre est devenue la base de ma vie spirituelle et de ma prière.Il devance maintenant à mes yeux certains autres grands maîtres spirituels.L.L.— Avez-vous un livre préféré sur Zundel ?T.D.— Oui: Témoin d’une présence de Marc Donzé, et aussi L’humble présence.J’y découvre toujours la profondeur et la tendresse de Zundel dans son rapport avec les personnes qui l’entouraient.J’ai fait une retraite avec son livre Avec Dieu dans le quotidien.Et j’ai constaté, depuis, que son enseignement reste valable.J’en ai retenu une phrase que je me répète tous les matins : « Que Dieu vous soit neuf tous les jours ».L.L.— Ne pourrait-on pas dire que Zundel a probablement souhaité que son œuvre soit neuve tous les jours aussi.?T.D.— Sans doute.R.E.— À l’époque où j’étais étudiant en théologie, j’ai lu Le Poème de la Sainte Liturgie, qui m’avait rejoint.Zundel n’était pas tellement connu à ce moment-là.La session que je suis présentement m’a réveillé.Depuis quelques mois, je me remets à lire Zundel de façon suivie.D’abord Hymne à la joie, Croyez-vous en l’homme ?, L’Évangile intérieur, Je est un autre, À l’écoute du silence.Mon projet, c’est de lire son œuvre ¦ complète, et de la relire.Pour moi, c’est la démarche spirituelle qui m’atteint le plus.L.L.— Avez-vous une attirance pour un livre en particulier ?R.E.— Oui, mais pour un ouvrage que je n’ai pas encore lu : son fameux livre L’homme existe-t-il ?que je ne réussis pas à trouver.Cette question me paraît sous-tendre sa pensée majeure.C’est à partir de l’homme qu’il projette sa vision de Dieu et de l’univers.L.L.— Comment avez-vous entendu parler de ce livre ?R.E.— C’est un livre annoncé partout.L’homme existe-t-il ?représente pour moi tout un programme que je devine d’après les autres œuvres que j’ai lues.La question est pertinente : l’homme ayant du chemin à faire, étant en devenir.Dans son œuvre, Zundel parle à plusieurs reprises de l’homme possible, et il affirme que la transcendance est pour un homme la seule possibilité d’exister.D.L.— Au début, ce furent les titres mêmes de ses ouvrages qui ont suscité mon intérêt.La liberté de la foi ou Quel homme et quel Dieu ?renfermaient des thèmes et questionnements qui me sont chers.Ce qui a déclenché un article intitulé « Christianisme et révolution » qu’il avait écrit dans les années cinquante et qui était demeuré inédit à ce jour.J’ai aussi été très touché par son humanisme, car je suis convaincu que si le christianisme ne conduit pas à un humanisme toujours plus authentique, il est faux et contraire aux options du Christ.J’ai aussi été frappé par le grand respect de Zundel pour les philosophies, les religions et les penseurs qui, au premier regard, ne semblent avoir rien de commun avec le christianisme; son respect est tel qu’il leur confère une valeur.Cette dimension m’est très précieuse, car elle prouve qu’il n’était nullement figé et qu’il était réellement évangélique.Le respect de l’autre fut l’attitude même de Jésus qui ne demandait jamais d’abord : « Penses-tu comme moi ?» avant de s’adresser à autrui.Il l’écoutait et l’accueillait tel qu’il était, attitude que Zundel partage entièrement, ceci transparaissant clairement dans ses écrits.Dans l’œuvre de Zundel, il y a toutes les exigences de la foi, qui nous invite à transformer le monde, nécessité à laquelle nous mène l’Évangile.Il y a aussi la dignité humaine et la liberté, qui sont sacrées pour Zundel.Pour lui, la liberté est surtout créatrice et doit servir à nous ouvrir aux autres, à nous donner.Cette nécessité de liberté est importante à souligner, car là où il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de vie.J’ai lu plusieurs de ses ouvrages: Quel homme et quel Dieu ?, Hymne à la joie et Croyez-vous en Vhomme ?Dans ces derniers, Zundel nous dit que la finalité de l’être humain, sa raison d’être, c’est de pouvoir participer à « l’hymne à la joie » de la création, de contempler, de développer son potentiel créateur, de favoriser l’épanouissement et l’accomplissement humains.Mais pour y atteindre, il faut s’engager, exigence incontournable chez Zundel.Si tous sont invités à participer à cet « hymne à la joie », il faut reconnaître que les humains qui sont réduits à vivre dans la misère n’ont pas accès à cette joie de la création.Voilà pourquoi nous devons nous engager à libérer de ses servitudes de tous genres, morales, humaines et matérielles ces groupes 159 qui vivent dans la misère.Plus Zundel creuse la question de l’intériorité, plus la dimension de don de soi est présente.Il dit souvent que quiconque a une relation intime avec le Christ ne peut faire autrement que se libérer de soi et aller vers les autres.Autrement dit: plus on avance en profondeur dans la vie intérieure, plus on doit aller vers l’engagement et le don de soi.Je peux dire que j’ai absolument besoin de Zundel, car il m’aide à garder la sérénité devant la dure réalité du monde, qui est assez inquiétante.Il est essentiel de pouvoir, dans l’engagement social et humain, conserver la capacité de s’émerveiller et d’aimer.Zundel m’est essentiel précisément sur ce point-là.L.L.— Qui est cet homme pour vous ?T.D.— Pour moi, Zundel est un penseur profondément humain, à l’écoute de ce qu’il est pour aller vers l’autre.La ligne n’est pas seulement horizontale, elle est aussi verticale.Cette intériorité qui l’anime nous conduit de plus en plus profondément vers Dieu.Zundel est l’homme de la tendresse, au cœur d’un profond silence.Il fait silence en lui pour atteindre une plus grande présence aux autres.L.L.— Un témoin.T.D.— Un témoin.Il m’apprend que plus on fait silence en soi, plus on se découvre soi-même et par ricochet on découvre l’autre.Dieu se manifeste à travers l’autre.L.L.— Cette présence silencieuse.T.D.— Exactement.La musique.Écouter la musique silencieuse des autres.Il m’a permis de découvrir la dimension du corps.C’est l’émerveillement.C’est un homme qui s’est émerveillé de tout, du regard de l’enfant, du beau.C’est rien que cela, mais c’est tout cela.Zundel nous porte à l’émerveillement de soi, de l’autre et de Dieu.R.E.— Pour moi, Zundel incarne le mieux ce qu’il écrit d’ailleurs dans Croyez-vous en l’homme ?Il y dit: «Du point de vue de l’esprit, l’homme n’est pas encore né.» Il illustre par sa vie et par sa pensée cet homme en train de naître.C’est comme s’il commençait à le réaliser dans une vision d’avenir.Depuis une vingtaine d’années je travaille l’Écriture Sainte.Je l’enseigne.C’est peut-être Zundel qui articule le mieux ce que j’y puis découvrir présentement.Zundel n’était pas esclave de l’exégèse de l’Ancien Testament.C’était un homme libre.L’articulation de sa pensée m’aide à mieux identifier les découvertes que je puis faire à travers la vie.L.L.— Il apporte un langage nouveau.R.E.— Exactement.Un langage qui, à mon avis, sera toujours nouveau.Pour Zundel, l’homme doit devenir origine, source.D.L.— Zundel nous incite à aller plus loin, pour que nous soyons davantage nous-mêmes.Ne disait-il pas dans son livre Itinéraire, publié en 1947 : «Le premier devoir d’un homme qui parle en public est d’arracher ses auditeurs à l’anonymat de la foule, pour obtenir de chacun une présence personnelle, capable de fructifier en libre adhésion.Il doit dissoudre cette masse toute prête à s’abandonner au vertige d’une passion collective, où chacun renonce à ses responsabilités.Il doit refuser cet assentiment facile des viscères et des glandes qui rassemble les individus dans une commune servitude. Il doit se méfier d’une ferveur disponible prête à se livrer à n’importe quel Dieu.» Cette citation montre à quel point Zundel tenait à la liberté de chacun.Rares sont les personnages publics qui, dans l’histoire, ont professé un tel respect de la personne humaine.À notre époque où les consciences sont plus que jamais « cho-sifiées » dans les mêmes moules, la pensée de Zundel est très pertinente pour ceux qui tiennent à la dignité humaine.Zundel veut que l’on ne reste pas prisonnier de formules et de « maîtres ».L.L.— Est-ce qu’on peut dire de Zundel qu’il est un instrument de Dieu ?D.L.— C’est clair.Il a lui-même voulu n’être qu’un instrument.Il a voulu n’être que cela, mais il a été tout cela.Il vit encore aujourd’hui parce qu’il fait vivre.Il peut parler même à des athées.Il peut faire vivre des gens qui ne se considèrent pas comme chrétiens.Pour lui, ce qui est important, c’est que le christianisme fasse vivre, c’est que les gens puissent vivre une vie signifiante.C’est un libérateur.En ce sens-là, il a suivi l’itinéraire de Jésus.Il nous invite à le suivre à notre façon dans le contexte d’aujourd’hui.C’est ce que Jésus a fait, et heureusement il y a eu des gens comme Zundel dans l’Église qui nous ont permis de garder la foi.L’autoritarisme, religieux ou politique, tue la foi.Zundel a été victime de l’autoritarisme et, à cause de cela, il jouit d’une crédibilité qui nous aide à garder la foi.L.L.— Puisque tous les trois vous avez accepté de cheminer avec Zundel, je présume que votre adhésion spirituelle n’est plus ce qu’elle a été? R.E.— Ce que j’avais découvert par mes lectures, mes recherches, ma spiritualité et par l’Écriture Sainte, Zundel vient pour ainsi dire l’articuler.Il en fait en quelque sorte une vision d’ensemble.Quand j’entre chez Zundel, je me reconnais.Ma foi y est comme confirmée.L.L.— Un élan.R.E.— Oui.Un élan.L.L.— Est-ce que l’on peut parler d’une confirmation qui ressemble à une conversion ?R.E.— Une confirmation, c’est toujours un peu une conversion aussi.On dirait que Zundel trouve des choses qui passent la rampe immédiatement, même dans le grand public.J’avais vu à Québec, sur un rocher les mots : «Ést-ce qu’il y a une vie avant la mort» ?Cela n’était pas signé, mais on trouve la même idée dans Zundel.Je ne sais pas si cela a été pris chez Zundel, ou si c’est un cas de transmission de pensée.En tout cas, cela m’a beaucoup frappé quand je l’ai lu chez Zundel.L.L.— C’est presque mot à mot.R.E.— Je me rends compte qu’il y a en Zundel des expressions fortes qui ont passé la rampe et atteint le grand public.T.D.— Ma foi est différente.Dans le livre de France du Guérand sur Zundel, j’ai noté comme il signale « une espèce de silence profond et admirable qui nous rend disponibles à la contemplation et aux rencontres privilégiées où la vie de l’esprit atteint son sommet».Il dit aussi: «N’est-ce pas la musique en effet qui éveille en nous le sens le plus délicat de la liberté, 163 de l’admiration et de la tendresse.» Quand on lit Zundel, on ne peut pas en rester là.J’ai toujours le goût d’en parler avec quelqu’un après une fin de semaine de réflexion ou de congé.Sa parole provoque des rencontres, des approfondissements.Sa poésie me parle.Son œuvre en est pleine, ainsi que de l’amour de la nature, l’amour de l’être humain et le respect qu’il a de la dignité de l’homme.La beauté avec laquelle il en parle fait qu’on ne peut pas en rester là.Cela évoque toujours des images du plus loin, du plus haut, du plus profond.L.L.— Ce que vous vivez avec Zundel est vraiment une expérience intérieure qu’il est difficile de décrire avec des mots.T.D.— Oui.J’ai une énorme admiration pour Hymne à la joie et pour L’humble présence.Quels beaux titres ! Mais il ne faut surtout pas que ça reste au niveau intellectuel.D.L.— Si je n’avais pas connu Zundel, la foi, je ne l’aurais plus.Je me suis posé, il y a trois ans, des questions existentielles telles que : Pourquoi est-on ici ?, la foi, si elle ne nous fait pas mieux vivre notre vie humaine, est-elle pertinente ?La foi comme « évasion » ne m’intéressait pas.Le sens de la vie est de vivre avec notre capacité d’aimer, de nous émerveiller.La poésie, c’est un hymne à la création, la joie de contempler ce qu’il y a de plus profond dans la vie humaine (il n’y a pas de mot pour le dire).Si Dieu est amour, c’est par l’amour que ça passe.Zundel a été celui qui m’a aidé à garder la foi car il m’a révélé l’Évangile.Il m’a prouvé que l’Évangile ne peut être tué, que le printemps ne pourra être arrêté par ceux qui veulent empêcher la liberté de la foi.Je garde la croyance en ce que Jésus a vécu.C’est bien plus ce qu’il a vécu qui m’intéresse que les définitions que l’on en fait après sa mort.Zundel est aussi celui qui a provoqué chez moi des déplacements de foi.Ce n’est plus de croire en une structure hiérarchique ou en ce qu’elle définit, notamment les dogmes.Il nous dit dans L’humble présence que la foi se résume à un Dieu qui est amour.L’important c’est d’aider les gens dans leur capacité d’aimer.C’est comme cela qu’on leur fait rencontrer Dieu.Il y dit aussi qu’« il n’est pas pleinement important de croire, il est beaucoup plus important de croire en l’humain, car sous le nom de Dieu on peut mettre n’importe quoi.Jésus-Christ n’a-t-il pas été condamné au.nom de Dieu ?Cela n’engage pas tout l’être à croire en Dieu, car ce peut être une forme d’esthétique ou une comédie.Mais croire en l’humain comporte un engagement.Dieu croit en l’humain et nous devons croire en l’humain.Il y a certains moments si difficiles où soi-même on se pose la question de savoir si on peut croire encore en l’humain.Tant que je peux répondre que je crois encore en l’humain, je crois en Dieu.C’est bien ça, sinon il n’y a plus rien.» Alors, il consacre l’importance de croire en l’humain.Puis c’est cette capacité d’aimer qui est une preuve de l’existence de Dieu.Il y a des déplacements de foi qu’il nous fait faire et qui nous rendent plus libre.Il n’y a pas de négation de l’existence de Dieu là-dedans.Au contraire, il nous dit que c’est ce qui est essentiel qui nous conduit à Dieu, la vie humaine, la dignité humaine.Faire éclater ce meilleur en soi-même et dans les autres.C’est ça vivre l’expérience de Dieu.Quand on dit que chaque personne fait une quête religieuse, spirituelle, c’est d’abord une quête de vie dont on parle.Les gens veulent vivre une vie signifiante.La vie de Zundel a été consacrée à préserver cette soif de vie.C’était sacré pour lui.L.L.— Donc un engagement chez vous.D.L.— Pour le moment, c’est encore une désir d’engagement.Il est clair que si la foi n’entraîne un don de soi, elle n’est rien.Si l’Église n’est pas une communauté humaine engagée au nom de ce que Jésus a vécu pour la dignité des autres, elle ne sert à rien.Zundel m’a aidé à découvrir qu’il n’y a rien dans la personne de Dieu qui ne puisse servir aux humains.L.L.— Nous sommes depuis quelque temps en train de redécouvrir Zundel.Il faut présupposer qu’il propose quelque chose de neuf.Qu’est-ce à dire?D.L.— Je dirais qu’il a été quand même un prophète de son temps.Lorsque j’ai lu L’Évangile intérieur pour la première fois, j’ai découvert l’état de foi qu’il fallait privilégier aujourd’hui.Il y a un caractère prophétique dans ce qu’il dit.Aujourd’hui, l’Église, comme peuple des croyants, est conviée à devenir un peuple engagé dans la libération de l’être humain.On connaît la théologie de la libération, qui est une théologie qui vient des peuples opprimés d’Amérique latine surtout, mais d’Afrique également.Il s’agit de développer une expression de la foi qui dynamise l’engagement en faveur de la dignité humaine.Zundel nous invite dans son livre Hymne à la joie à participer à cet hymne à la création, à cette apothéose de créativité à laquelle chaque être humain est conviée, donc à libérer les gens de 166.ce qui les étouffe : les structures sociales, les déterminismes psychologiques.Zundel accorde de l’importance à chaque aspect de la vie.Il nous permet d’intégrer à la fois les dimensions sociales, politiques et spirituelles.Il aide à garder la dimension de vie intérieure qui est essentielle si l’on veut trouver et garder le souffle qui nous anime, sinon, on peut développer l’arrogance qui peut nuire à la cause.L’attitude de Jésus dans l’Évangile était le service.Ce n’était pas de prendre le pouvoir, même au nom de nobles idéaux puis en arriver à écraser l’autre après.Pour garder cette dimension de service, il faut être pur au plan intérieur.L.L.— Intégrer à la fois la dimension sociale, politique et religieuse.D.L.— .spirituelle et profonde.Je dois avouer que j’aime moins le terme religieux, dans le sens où la religion comme telle peut être figée.C’est une question de mots.Il faut vraiment se laisser toucher par cette présence de Dieu qui est amour.Il faut que l’engagement vienne de là et non pas des déterminismes.Moi, je m’engage vraiment à ce que les gens dans mon milieu puissent garder à l’esprit que c’est au nom de l’amour et dans l’amour que l’on doit s’engager.Zundel, c’est celui qui nous aide à développer une crédibilité sur ce plan-là autant que sur le plan de la vie spirituelle et intérieure.L.L.— Thérèse, nous sommes depuis quelques années à redécouvrir Zundel et on peut penser effectivement qu’il apporte beaucoup de neuf.Selon vous, quels sont les éléments neufs ? T.D.— Pour moi, c’est la dignité de l’homme qu’il importe de remettre à l’honneur.Certaines personnes oublient que les êtres humains sont importants.On parle de droits, ceux des jeunes, de liberté.Zundel me fait réaliser que l’on annonce beaucoup de choses, mais est-ce que les gens y pensent réellement, dans le sens de dépasser le niveau intellectuel ?L.L.— Lorsque vous dites personnes, est-ce que vous voulez dire individus ?T.D.— Oui.Il s’agit de pouvoir dépasser ce que telle personne veut dire.Pour moi, c’est le pas de plus.Dans le fond, on se laisse souvent arrêter par l’humain, il faut faire un pas en avant.Il y a des gens dans nos milieux de travail qui nous dérangent.Si j’écoute ce qu’ils disent au lieu de m’arrêter à qui le dit, je réalise qu’il y a un quelque chose, des droits.Il faut écouter les autres dans ce qu’ils sont.Ce n’est pas facile mais cela vaut le coup.L.L.— Roger ?R.E.— C’est aussi ma pensée.Je n’ai pas encore tout parcouru Zundel, mais je sais qu’il s’agit d’une théologie, d’une spiritualité très vigoureuses.On a souvent eu une spiritualité de la désincarnation.Pour Zundel, c’est le contraire.C’est vraiment l’incarnation.Evely disait, en s’inspirant peut-être de Zundel, que pendant que nous nous désincamons, Dieu s’incarne.Il y a le danger de rester pris dans une spiritualité de la désincarnation, dans l’humain, alors que Zundel, tout en mettant l’accent sur l’humain découvre sa transcendance.Et c’est dans cette transcendance qu’il pose selon moi la question : l’homme existe-t-il ?L’homme a une dimension transcendante et Zundel part toujours de l’homme. i BIBLIOGRAPHIE DE MAURICE ZUNDEL 1926 Le Poème de la Sainte Liturgie, sous pseudonyme Fr.Benoît.Œuvre St-Augustin, St-Maurice, Suisse, 198 p.Epuisé.1934 Le Poème de la Sainte Liturgie, Œuvre St-Augustin et Desclée de Brouwer, 7e éd., 1954, 439 p.1935 Notre-Dame de la Sagesse, Coll.« Les Cahiers de la Vierge », n° 12, Cerf-Juvisy, 86 p.illus.Épuisé.1936 L'Évangile intérieur.Œuvre St-Augustin et Desclée de Brouwer & Cie, 168 p., 2e éd., DDB, 1977, 142 p., repris par l’Œuvre St-Augustin.1938 Recherche de la Personne, Œuvre St-Augustin et Desclée de Brouwer, 385 p., 2e éd., Desclée, 1989.1941 Allusions, Le Caire, Éd.du Lien, 100 p., 2e éd., Desclée, 1989.1944 L'homme passe l'homme, 2e éd., La Colombe, Vieux-Colombier, 1948, 253 p., diffusion : Abbé Petit, 13200 Raphèle-les-Arles.1947 Itinéraire, La Colombe, Vieux-Colombier, 190 p., diffuseur : Abbé Petit.1949 Recherche du Dieu inconnu, 3e éd., Desclée, 1986, 199 p.1950 Notre-Dame de la Sagesse, 3e éd., 1979, Coll.« Foi vivante », 123 p.1951 Rencontre du Christ, Éd.Ouvrières, 224 p.Épuisé.Cf.AMZ.1954 La Pierre vivante, Éd.Ouvrières, 178 p.Épuisé.Cf.AMZ.1956 Croyez-vous en l'homme ?, 2e éd., Desclée, 1987, 175 p.1960 La liberté de la foi, 2e éd., Desclée, 1986, 175 p.1962 Morale et mystique, 2e éd., Anne Sigier (Québec), 1986, 140 p.1964 Dialogue avec la vérité, 2e éd., Desclée, 1987, 173 p.1965 Hymne à la joie, 2e éd., Desclée, 1987, 120 p.1967 L’homme existe-t-il ?, Éd.Ouvrières, 167 p.Cf.AMZ.1971 Je est un autre, 2e éd., Anne Sigier (Québec), 1986, 215 p.1976 Quel homme et quel Dieu ?Retraite au Vatican, 1972, 2e éd., St-Augustin (Suisse), 239 p.1987 Un réalisme mystique.Actes du colloque 1986, Éd.Beauchesne. 1987 Ta Parole comme une source (85 sermons), Éd.Anne Sigier, Desclée, 442 p.1987 Avec Dieu dans le quotidien, Éd.St-Augustin, 141 p.1989 Ouvertures sur le vrai, Éd.Desclée, 141 p.1989 Ton visage, ma lumière (90 sermons), Éd.Desclée, 512 p.1990 Silence, parole de vie (retraite), Éd.Anne Sigier, 248 p.1990 Je parlerai à ton cœur (retraite), Éd.Anne Sigier, 330 p.1990 L'homme, espérance de Dieu (retraite 1963), Éd.St-Augustin.OUVRAGES SUR MAURICE ZUNDEL 1978 France du Guérand : À V écoute du silence, 3e éd., Téqui, 112 p.1979 Gilbert Vincent : La liberté d’un chrétien : M.Zundel, Cerf., 188 p.1980 Marc Donzé : La pensée théologique de M.Zundel : pauvreté et libération.Cerf et le Tricorne, 335 p.1983 René Habachi : Trois itinéraires : Gabriel Marcel, Maurice Zundel et Teilhard de Chardin, Éd.Pr.Univ.de Laval, Québec, 148 p.1983 Marc Donzé : L'humble présence, inédits de M.Zundel (1er tome), Éd.Le Tricorne, Genève, 199 p.1986 Claires Lucques : Zundel : Esquisse pour un portrait, Medias-paul, 224 p.1986 Pierre Bout : Zundel, Braises (morceaux choisis), Éd.Levain, 127 p.1987 Marc Donzé : Témoin d'une présence, inédits de M.Zundel (2e tome), Éd.Le Tricorne, Genève, 183 p.1987 XXX, préface de René Habachi : Maurice Zundel, un réalisme mystique, Mediaspaul, Paris, 224 p.1990 Ramon Martinez de Pison : La liberté humaine et l’expérience de Dieu chez Maurice Zundel, Éd.Bellarmin/Desclée. 171 NOS COLLABORATEURS YVON ALLARD : voir volume 62 des Écrits.PAUL BEAULIEU : voir volume 68 des Écrits.BERNARD de BOISSIÈRE : membre de la compagnie de Jésus.Habite Paris.A connu personnellement Maurice Zundel dont il est l’héritier littéraire.Par ses articles et conférences, il dissémine la pensée et les écrits du penseur suisse.JEAN-CLAUDE BRETON : dominicain, est présentement professeur à la faculté de théologie de l’université de Montréal, après avoir enseigné au Collège Dominicain d’Ottawa et avoir assumé la direction de l’Institut de Pastorale, à Montréal.Intéressé surtout par les questions de vie spirituelle et de foi, il est l’auteur de nombreux articles et recensions sur ces sujets et de deux livres récents : Foi en soi et confiance fondamentale.Dialogue entre Marcel Légaut et Erick H.Erickson, Montréal/Paris, Bellarmin/Cerf, 1987 et Approche contemporaine de la vie spirituelle, Montréal, Bellarmin, 1990.MARCEL BRISEE OIS : après une longue carrière à la télévision de Radio-Canada comme animateur de l’émission : « Rencontres », est maintenant directeur du Musée d’Art contemporain à Montréal.RENE HABACHI ; né en Égypte, ses origines libanaises l’ont amené à s’établir à Beyrouth où il donna une série de conférences au Cénacle libanais sur le thème : « Pour une pensée méditerranéenne ».Depuis 1969 réside à Paris.A dirigé le département de philosophie à l’UNESCO.En 1980, il fut invité par l’université Laval à donner des cours à la faculté de philosophie.A publié de nombreux essais philosophiques à Beyrouth et à Paris, entre autres Commencements de la créature, La Colonne brisée de Baalbeck, G.Marcel, M.Zundel, Teilhard de Chardin et T Être-rationnel, Le Transgresseur. ¦ 172.LOUIS LÉGER : né en 1959.Études en psychologie, sociologie et théologie.Psychothérapeute et chargé de cours en psychologie au Collège Ma-rie-Victorin.Enseigne également en psychologie et théologie au Centre Saint-Pierre et en théologie au Centre Christus où il est notamment responsable du séminaire sur Zundel.PATRICK MCDONALD I 1968-1980 professeur de philosophie à l’université de Sherbrooke.S’est particulièrement intéressé à l’œuvre de Brice Parain.Depuis a occupé divers postes dans la Fonction publique à Ottawa.Présentement attaché à l’ACDI.JEAN MOUTON : voir volume 46 des Écrits.LÉA PÉTRIN : journaliste au Soleil de Québec et au Nouveau-Journal de Montréal.Collaboration à des revues de langue française et anglaise.Auteur de Tuez le traducteur, chez Déom, en 1969, et des Intrus, aux Éditions de La Presse, en 1978.Contribution à des émissions dramatiques sur les ondes FM de Radio-Canada.En bénévolat auprès des personnes âgées depuis une dizaine d’années.B 173 TABLE DES MATIÈRES Paul BEAULIEU Liminaire 7 Marcel BRISEE OIS — La pensée de Maurice Bernard de BOISSIÈRE Zundel 13 Jean-Claude BRETON Maurice Zundel 1897-1975 35 René HABACHI De quel homme parlons-nous et de quel Dieu ?Selon Maurice Zundel 65 Jean MOUTON Maurice Zundel au tournant de ma vie 95 Maurice ZUNDEL Deux textes inédits Désir, magie et incarnation 101 La vraie religion 114 Yvon ALLARD Une œuvre à redécouvrir Bibliographie commentée 123 Léa PÉTRIN Marcel Naud, un inconditionnel de Maurice Zundel 135 Patrick McDONALD - Maurice Zundel - Paul BEAULIEU Jean Sulivan Deux approches convergentes 145 Louis LÉGER À la recherche de Maurice Zundel (dialogue) 155 Bibliographie de Maurice Zundel 169 Nos collaborateurs 171 Photocomposé par Mégatexte.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.le 21 décembre Mil neuf cent quatre-vingt-dix.Imprimé au Canada Printed in Canada Bibliothèque et Archives nationales Québec I 7^ I *7 Ecrits du Canada français Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 if.
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