Écrits du Canada français, 1 janvier 1993, No 77
PER E-419 I series du Canada français Orphée : le triomphe d’une illusion Le lancement L’impressionnisme Nommer ses démons et ses dieux La fuite ironique comme refus de l’autorité chez Christiane Rochefort L’équinoxe d’automne I Retour de Russie : un espace-temps d’un autre type ?La promesse du Nord Le Québec des années trente La révolte de n’être rien Lucien Parizeau Pierre Chatillon Jean-Claude Brochu Lucie Joubert Jean-Pierre Duquette Anne-Hélène Trottier Anne Ben Ichou Marcel Olscamp Jacques Desautels du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Fondés en 1954 Publiés par les Ecrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration : Président : Vice-président : Secrétaire-trésorier : Administrateur : Le vérificateur : Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume : 6,50 $ L’abonnement à quatre volumes : Canada : 25,00 $ ; Institutions : 35,00 $ ; Étranger : 35,00 $ payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le Conseil de rédaction : Paul Beaulieu, Pierre Trottier.Secrétaire de la rédaction : Marie Beaulieu LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754, avenue Déom Montréal (Québec) H3S 2N4 Paul Beaulieu Jean-Louis Gagnon Roger Beaulieu, c.r.Pierre Trottier Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 77 MONTRÉAL 1993 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture : JEAN PROVENCHER Dépôt légal 1er trimestre 1993 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada ISSN 0013-0729 Copyright ©, Les Écrits du Canada français Les Écrits sont membres de la Société de développement des périodiques culturels québécois. ORPHÉE: LE TRIOMPHE D’UNE ILLUSION ORPHEE: LE TRIOMPHE D’UNE ILLUSION Lucien Parizeau Le mythe d’Orphée me parle d’un rêve et d’un risque.Dans la remontée des enfers, quelque chose meurt et quelque chose naît de la mort.Une femme, «intangible, nous dit Rilke, en sa virginité nouvelle», n’est pas sitôt atteinte d’un regard qu’elle revient à sa nuit.C’est que, dans ce regard, un mot a été dit.Eurydice nommée, conquise à l’univers des signes, passe à la transparence d’une pensée.Orphée triomphe ainsi des forces ténébreuses.Il leur cède une part de réel pour ne garder que sa part de rêve : téméraire échange où les fêtes promises de la chair ont moins de prix que la récompense incertaine du chant.Orphée tourne le dos à la sénescence obligée du vif.Il enfreint déraisonnablement la consigne des dieux pour sacrifier la Tant-Aimée chamelle à l’Eurydice immarcescible que sa poésie veut soustraire à la mort.Car le silence parlant dans le regard d’Orphée n’est pas la voix muette d’une impatience: c’est le signe équivoque d’un refus.Et loin que ce renoncement soit ascèse, il se fait objet de passion.Le manque, la fissure où se blottit la source de toute poésie comblera mieux son attente que ne ferait l’épousée vivante, «cette île et ce parfum dans le lit large» par la mort abolis.Lumière pensée, inextinguible aurore, Eurydice doit revivre, non dans les étreintes désapprises, mais dans la sécurité du souvenir.Cette mémoire qui chante a sa sonorité, puisqu’elle émeut le silence et séduit à la fois les bêtes et les rochers, mais sa résonance n’est pas celle du sang qui halète dans le tourment d’aimer.Voix formée hors de toute bouche, pleur tombé de nulle paupière, c’est le tressaillement de l’esprit qui s’éveille sous les doigts magiques du langage.Sans doute y a-t-il ici un enfer, un envers du réel; mais cet enfer, Orphée l’enferme dans sa plainte, et c’est dans l’abîme de cette plainte intime qu’Eurydice choit et se consume, ne laissant à sa place vide que le mot dit par des yeux et que, sourde au langage du monde, elle ne pouvait entendre et n’a pas entendu.Mais qu’importe?Orphée amant n’aspirait qu’aux festins fugaces de la terre, aux baisers lents où s’exténue la voix promise aux durs travaux du chant.Orphée poète, par le jeûne de la chair, s’affranchira des lisières qui limitent le destin des autres hommes.Il vivra, veuf étemel, parmi les constellations, et le nom d’Eurydice sera porté par sa lyre aux plus lointains des mondes.Tel est bien le secret qui permet à l’homme de survivra à la mort; il peut laisser une œuvre, une preuve, un morceau de soi qui échappe à l’appétit du feu — serait-ce l’ironie d’un soulier d’airain aux lèvres du cratère —, une statue, une musique, un poème, quelque chose enfin qui réitère au profit des vivants qu’un être mortel eut un jour la faculté divine de graver un acte dans la durée.L’art abolit ainsi la nécessité du miracle.L’œuvre infidèle.L’homme a besoin de croire à la pérennité de ses créations et qu’elles seront, émancipées de sa tutelle, les gardiennes jalouses de la part de lui-même qu’il leur a consentie, comme si, vibrantes de son langage, elles devaient ébranler en elles, jusqu’à la fin des temps, l’inaltérable écho de ce qu’il a pensé.Mais nos œuvres n’ont ni tant de mémoire ni tant de fidélité : elles naissent sevrées de nos soins.Un jour qu’on reprochait à Gœthe d’avoir permis le suicide du jeune Werther (ne l’avait-il pas créé à sa propre image?ne l’avait-il pas affligé de ses propres tourments?), il répondit: «Cela ne me regarde pas.» Il n’y a plus à ses yeux de Lotte imaginaire à l’image d’une Charlotte de chair, ni même de Werther, fidèle sosie du jeune avocat Jérusalem, et la passion malheureuse de Gœthe pour la fiancée de Kestner ne se reflète plus dans l’amour tragique de son héros.Ces êtres qu’il a mis au monde cessent à ce moment d’être son bien.Werther devenu livre tourne le dos à son auteur et prend en charge sa destinée d’emprunt.Picasso disait, dans le même sens, que la toile évince le peintre dès l’instant qu’il la signe.Heidegger rencontre aussi cette pensée : l’artiste est, par rapport à son art, un passage nécessaire mais que la création, une fois achevée, abolit.Si bien que l’œuvre, allégée de cette vie qui a d’abord nourri la sienne, s’abandonne sans gratitude aux hymens fortuits qui, l’un après l’autre et l’un récusant l’autre, combleront sa vacance toujours refaite et sa virginité sans cesse recouvrée. 10.Mallarmé, plus que tout autre ouvert aux risques de l’exégèse, craignait que le lecteur, en s’arrogeant un droit d’auteur sur ce qu’il lit, ne condamne l’œuvre à la banalité.Il arrive que ce soit vrai.C’est banaliser Cervantes que de réduire son Quichotte aux moulins de la Manche, de confiner Machiavel à ses astuces, Swift au Gulliver ligoté de Lilliput, Matisse à ses odalisques paresseuses, Beethoven aux mesures d’attaque de la Ve Symphonie.Les clichés de cet ordre se tiennent à la porte des œuvres qu’ils n’ont pas visitées.Mais puisque l’œuvre acquiert un sens dans l’instant même qu’elle est lue, ou vue, ou écoutée, puisqu’elle se refait ainsi hors d’elle-même en passant par le tamis d’un langage soit d’une autre nature, soit d’un autre temps, comment pourrait-elle ne pas céder au lecteur, au spectateur, à l’auditeur, quitte à brouiller son intention première, le droit que l’auteur eut un moment sur elle?C’est à cette appropriation, à la fois gratuite et fertile, que la critique doit son existence et la créance dont elle jouit, à tort ou à raison, dans nos cultures.Ce n’est pas que, libéré de sa source, le livre devienne chose et sourd, comme la chose, aux échos de la mémoire: le flux abstrait qui circule dans le corps des œuvres, le sang invisible qui bat dans les phrases, gonfle les formes, anime les couleurs, purifie les bruits sales de la nature, ce mouvement est le gage certain d’une certaine vie, le témoignage irrécusable d’un don; mais dans l’œuvre déjà livrée au regard ou à l’oreille d’autrui, ce n’est plus le sang vierge du donneur.Ainsi Orphée étant venu pleurer sa solitude parmi elles, les femmes de Thrace ne voulurent entendre que leurs noms, ne chercher que la réponse à leur désir dans les appels nostalgiques de sa lyre.Orphée « rencontre enfin son risque.Le chant, peu à peu, se vide du chanteur.Tant que, trahie par l’inconstance des hymnes qui lui servaient de refuge, Eurydice meurt pour la dernière fois.Non, l’éternité de l’œuvre n’est pas la durée blanche de l’absence, ce qui reste du créateur dans le legs de sa création; ce n’est pas le lieu magique où tous les commencements échappent à la déchéance.C’est l’endroit où, au contraire, tout est toujours à décider, à reprendre, à corriger, puisque l’écriture, parole refroidie, promesse immobile de mouvement, reçoit son branle d’une force extérieure à elle-même, d’un regard qui la parcourt et l’apprécie, en un mot d’un langage qui n’est pas le sien.Nulle œuvre n’est à l’abri de ce risque.Rien ne lui appartient à coup sûr qui ne lui soit donné.Sans doute abrite-t-elle un sens originel, enfoui dans sa genèse, mais tout dépend de qui le cerne.Sans doute a-t-elle plus d’une éloquence, mais tout dépend de qui lui parle ou l’écoute.Sans doute détient-elle dans son secret la possibilité de mille accords, mais tout dépend de la main qui l’éveille.Rien ne se conserve en elle que le pouvoir, d’ailleurs illimité, de recevoir des plénitudes passagères.De là que tant de livres, de tableaux, de musiques, dépouillés de leur origine par nos soins, aient perdu la mémoire de ce qu’ils furent à la naissance.De là que chacun de nous, en recomposant leur image, ait mis au monde des Eurydices neuves qu’Orphée n’eût jamais ni connues ni chantées.Lorsque le poète, comme il est fréquent chez notre Alain Grandbois, rêve de perpétuer «ce mortel instant d’une fuyante éternité», l’instant fût-il celui d’un vers ou d’un amour, il attend de l’éternité qu’il appelle, et dont il désespère, qu’elle instaure l’éphémère dans la durée, qu’elle mue l’informe en monumental.Il veut une mer qui, dans la 12 conque pressée contre l’oreille, se passera de la mer.Il demande à ses dieux, à titre de privilège, puisque ses créations lui entrouvrent la porte sacrée de leur royaume, de lui épargner les mortelles brisures qui, l’une après l’autre, ont trahi le sens et la continuité de son chant.Les idées en exil.Des présocratiques aux philosophes de la conscience, l’histoire du logos se donne comme une immense chaîne d’histolyses où, dans la destruction symbolique des formes antérieures, la pensée sans cesse reconquiert ses droits à la vie ailée.Non que l’essence se perde dans la suite des métamorphoses.On ne saurait parler ici de morts successives, comme si l’œuvre-mago naissait toujours d’une chrysalide abolie et que toute création récente ne fût que feu-follet sur les charniers millénaires de l’esprit.Rien au ciel de l’intelligible ne brille avec plus d’éclat que les hypothèses neuves qui ont évincé les vieilles certitudes.N’est-ce pas là pourtant une gloire éphémère, le signe éblouissant d’une agonie, le spasme lumineux des idées qui, l’une après l’autre, vont mourir?Les atomes lisses d’Epicure, l’orbe pur de Parménide et d’Empédocle, la vision héraclitéenne d’un monde antérieur à l’intervention des dieux: autant de pensées qui ont embrasé les esprits avant de s’éteindre.C’est que la nature de l’univers est récente et le sera toujours.Dans ce mot de Lucrèce, je vois une réalité qui se noue et se dénoue, se compose et s’effrite dans l’affairement ludique de l’esprit.Des relations d’incertitude gouvernent l’imprévisible chorégraphie des électrons, mais aussi, et sur toutes les scènes où l’homme déploie ses jeux graves, la contredanse querelleuse du dogme et du doute, de la gnose i et de la négation.Car nulle vérité ne se lève si impérieuse sur le monde, qu’une autre vérité demain ne la conteste.Pour autant, vérité déchue n’est pas vérité morte puisque, dans son exil, elle continue de nourrir les vérités qui la nient.Le concept d’espace-temps n’a pas anéanti l’espace homogène d’Euclide; la géométrie analytique n’a pas abrogé les figures planes des Anciens; l’univers de Newton n’a pas péri dans les holocaustes de l’atome.Les idées, donc les œuvres, ont un autre destin.Outils privés de leur âme ouvrière, elles perdent leur inhérence au monde.Repliées sur leurs virtualités oisives, elles n’offrent plus de prise au langage et ne servent plus nos projets.L’histoire atteste encore leur présence, mais une présence murée dans le passé.À cet avenir passif où le temps altère à la fois leur sens et leur visage, les œuvres sont promises : c’est la rançon de leur durée, la rupture de leurs propres limites et de tout ce qui en elles nous refusait l’entrée.S’il en est ainsi, c’est que toute œuvre est un dire interrompu.Il y aura toujours, pour l’ouvrir à nos intrusions, la chute du poème et de la symphonie qui sert de prélude à leur silence, le galbe de la statue qui borne et contraint l’épanouissement des formes, le dernier mot sur lequel le livre se referme comme sur un adieu.Ainsi la parole que je tente aujourd’hui, si je l’arrêtais dans son déroulement, laissant inachevée la trame où le sens allait paraître, mais immobile et figée sur le métier, et que, longtemps après, je la rendisse à son branle initial, il est clair qu’elle ne retrouverait pas l’intention qui l’avait mise au monde, mais que, plutôt, ne l’entendant plus comme autrefois je fis, je la verrais sombrer sans avenir dans sa propre ténèbre, à jamais sans mémoire du sens qu’elle portait en elle et qu’elle ne 14 reconnaît plus.Ou encore, pour peu que je fusse agile, la phrase coupée se collerait un corps étranger à celui qu’elle se destinait au départ, le sens abordé ne serait plus le sens conquis, et d’une vérité en voie d’apparaître sortirait une vérité tout autre, peut-être même une vérité contraire et comme le reniement tardif d’une paternité.Rien ici que l’expérience ne confirme: le sens n’est pas immanent à l’œuvre, non plus que le langage n’est dans le répertoire de nos mots, la chanson dans la voix, ou, dans la truelle du maçon, le meurtre à commettre ou le mur à bâtir.Le dire au-delà du dit.Je rappelle ici ce qui, dans la pensée d’aujourd’hui, a l’allure et l’autorité d’une maxime: la signification canonique des vocables, liée à des référents perceptibles, ne cautionne pas le sens qui la déborde et souvent la trahit.Ce principe régit d’ailleurs tous les arts.Le sens, c’est la chair nue de l’œuvre ouverte, et comme la révélation d’une nouvelle déhiscence; c’est, au-delà de l’immédiate apparence, la douce ironie de la Renaissance que Sartre voyait fleurir dans le sourire de la Joconde; c’est l’hymne à la danse que la VIIe Symphonie évoquait pour Wagner; c’est ce que Foucault met savamment dans les Ménines de Velasquez; ce sont les vertigineux soleils de Van Gogh dans l’univers de sa déraison: c’est, saisie au cœur incandescent des œuvres, la flamme dont chacun de nous illumine sa propre vision de l’homme et du monde.L’œuvre, pour chacun de nous, dévoile ses possibles dans le résidu de ses évidences, comme l’image d’un hippocampe ou d’une étoile se forme, inattendue, dans les feuilles de thé.Cette vérité en sursis ne compose tous ses i 15 traits que dans la tasse vide.Si la tasse n’est pas vide, si l’œuvre n’est pas vacante, débarrassée de son premier occupant, les sédiments du thé, les arrière-pensées de l’œuvre flotteront, hasards sans but et sans emploi, dans une matière achevée qui n’a plus besoin d’eux.Tous les livres, on le sait bien, n’abritent pas un sens qui se dérobe, quelque seconde image qui s’éclaire dès que la première s’éteint; certains logent même dans leurs pages moins de sens qu’un seul mot n’en contient.Mais toutes les œuvres qui marquent une étape lumineuse dans le cheminement sans fin de l’esprit portent en elles ce que Montaigne, à propos de ses histoires tues, appelait «la semence d’une matière plus riche et plus hardie» que la transparence étudiée des choses dites.Aussi faut-il chercher Montaigne au-delà des aises dont il mitonnait sa vie, Pascal au-delà des certitudes sévères dont il déguisait ses doutes, Descartes au-delà des a priori que dissimule sa rigueur, pour rejoindre la tache d’ombre au fond de leur clarté.Car chez les plus grands, cette ombre est celle des feuillages drus où le fruit se réserve.Demain, disait Merleau-Ponty, nous lirons un nouveau Bergson, un Alain inédit, un Husserl repensé, parce que des étrangers «vont venir, se saisir des mêmes livres, et en faire autre chose»: méduses, dragons, anges ou démons fortuits dans leurs feuilles de thé.Or il y a longtemps déjà que les étrangers sont venus, et nous lisons tous les livres à travers tous les livres que nous avons lus.Sous les yeux sans pitié d’un Nietzsche encore jeune, que devient le Socrate, source de mesure et de sagesse, dont Platon nous a légué l’image?Un «logicien despotique», un meurtrier de l’âme grecque, un monstre génial qui s’évertue «à verser le philtre magique dans la poussière».Le Montaigne que Pascal trouve dans les Essais (avant de désavouer ses paroles), est-ce l’intelligent regardeur de la vie auquel il doit tant de richesses ?Non, c’est le Montaigne entouré de ses raisons et de sa quiétude, l’homme qui ne pense «qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre».Mais la réprobation, on le sait bien, s’exhalait de la bouche d’un souffrant pour qui la mort ne pouvait être qu’un rite sacrificiel mêlé d’horreur et de sacré.Montaigne concevait autrement le «bout de la vie».Dans les sédiments du thé, il ne voyait que le vide de sa tasse, ce qui reste quand on a tout bu.La faculté d’enfanter nos monstres est donc ce qui, dans l’œuvre, échappe à la mort.Par là, du moins, l’écriture défie la caducité qui menace la survie des signes.Je parle ici d’une infidélité, mais d’une infidélité sans insolence, d’un devoir de lecture par quoi l’immobile s’ébranle, la limite recule, l’inachevé s’achève, la création recrée ses pouvoirs et des fêlures éclatent à la surface du sens pour dévoiler un sens au-delà du premier.Cette ingratitude de la lecture assure la naissance de nouvelles ingratitudes dont chacune mettra d’autres ingratitudes au monde.La continuité de ces reniements les relie dans une lignée, les confond dans un même mouvement de l’esprit, comme les ruisseaux divergents, et si loin qu’ils s’égarent, appartiennent tous à la source qu’ils ont fuie.Car la grandeur de l’œuvre, la durée fertile de son règne se mesurent aux trahisons aimantes qu’elle inspire: elle est la source mère et l’unique amont des fleuves innombrables qui font quittée. La seconde genèse.Pascal — le premier nom qui me vient toujours à l’esprit — Pascal est innombrable.Autant d’hommes ont recomposé ses pensées éparses, autant d’images avons-nous aujourd’hui du sens et de l’ordre que, peut-être, il y eût mis.C’est que cet esprit moins troublé par ses doutes que par ses certitudes s’offre à des prolongements qu’il n’a pas atteints, à des horizons qu’il n’a pas ouverts mais qui se promettaient à sa démarche.En me dévoilant ses possibles, son œuvre me consent son intimité, elle me cède son droit au silence hors de ce qu’elle dit, elle m’ouvre l’espace qu’elle occupe dans le territoire sans frontières de l’esprit.Il est vrai que cette soumission m’engage.Je suis maintenant responsable des mots qu’un autre a rangés sur la page, des signes qu’ils me font, des itinéraires qu’ils me proposent.J’interpelle ce silence qui parle, et c’est dans l’écho de ma propre voix qu’il me répond ; mais l’écho n’est plus tout à fait ma voix, avec ses chutes, ses brisures, ses reprises, car il porte l’empreinte de la matière verbale qui l’a repercuté.De sorte que, changeant le livre, je suis par lui changé, comme si la graine que j’y sème à mon tour germait, repentir tardif, dans l’esprit du premier semeur.Et cette pensée que je mets dans le terroir accueillant de l’œuvre me reviendra chargée d’un sens qui, sans trahir tout à fait le mien, n’y sera pas non plus tout à fait fidèle: miracle d’hybridation qui donnera naissance à des fleurs que ni l’auteur ni le lecteur n’avaient imaginées.Les grandes œuvres ont cette étrange perversité de sonder l’esprit qui les interroge et d’y puiser un sens qu’elles ne contenaient pas.Le jeune Nietzsche replace 1 18.Dionysos et Apollon dans un éclairage où le mythe ne se reconnaît plus.Il mine dans la pensée socratique des filons de sens que Platon n’a pas vus et ne pouvait pas voir.Il fera de même, plus âgé, de Tristan et d’Iseut.Ainsi parle Rilke d’Orphée, Heidegger de Rilke, Blanchot de l’un et l’autre; ainsi mettons-nous dans les œuvres de Dante et de Cervantes, de Gœthe et de Holderlin, de Proust et de Bergson, et même des morts neufs tels que Sartre et Camus, des soleils de sens dont chaque homme ne portait que la nébuleuse.La lecture est donc, non pas la «création continuée» de la théologie, ce qui supposerait un auteur toujours présent dans son œuvre et maître de sa matière, mais une création recommencée par autrui.Pour que cette seconde genèse soit possible, encore faut-il qu’il y ait dans l’œuvre même une fissure hospitalière, un sillon où la graine fraîche puisse s’insérer, germer, répandre des racines et que la matière féconde d’une saison révolue porte en elle la puissance d’un nouveau don.Non plus que la terre assolée l’œuvre ne meurt.Mais elle change et se multiplie.C’est qu’elle contient, non sa propre identité en tant que présent sans mémoire, donc nécessaire comme les choses, mais la possibilité toujours ouverte d’être autre chose que ce qu’elle est, de se métamorphoser dans sa propre chair et cent fois d’éveiller en elle des Lazares assoupis.Si l’on a parfois l’impression que sa cohérence intime s’effrite sous le regard qui la frappe et fait peser sur elle une sensibilité étrangère et peut-être hostile à la sienne, la raison en est que nulle création des hommes ne s’est jamais refermée sur son commencement.L’identité de l’œuvre à elle-même n’a jamais existé que dans la coïncidence plus large qu’elle eut un jour . 19 avec un moment de l’histoire, c’est-à-dire un moment où, dans l’histoire, l’homme s’est reconnu.Eût-elle été prisonnière du temps qui l’a vue naître, impuissante à dissoudre la parenthèse qui l’a d’abord insérée dans le discours du monde, qu’elle se serait nourrie de sa propre substance et que, depuis longtemps déjà, ses sources seraient taries.À proprement parler, elle n’aurait plus de sens.Si, au contraire, elle survit à ses premières évidences, elle sera jusqu’à la fin des temps la terre d’élection des sourciers, une Hippocrène inépuisable où chacun portera sa soif.La vie éphémère des certitudes.Dans l’œuvre la plus exemplaire, dans le fruit le plus pur de la pensée, s’est-il jamais trouvé un noyau de savoir ou de sagesse à ce point achevé et si dense que c’eût été vain labeur, profanation futile du sacré que de le fendre pour y trouver ce qui, peut-être s’y cachait?Qu’y a-t-il dans Vego cogito cartésien qui, de force ou de droit, m’interdise aujourd’hui de révoquer mon assentiment spontané d’hier?Est-il vrai que ce principe rassurant, mais si près d’un immense a priori, soit la réponse nécessaire, donc inextensible, à la question de l’être?Ne dois-je pas reconnaître que toute certitude, serait-ce la plus irréfléchie ou la plus hostile à la raison, nie par essence sa propre mortalité?Les idées sont faites pour être trahies et ainsi se refaire.Mais alors, que ce soient des trahisons aimantes, des profondeurs creusées par le langage en dessous du langage afin que l’œuvre s’y enfonce, s’entoure et se pénètre d’une inquiétude dont elle ne portait pas le poids.Que Y être est de Parménide, double copule qui résume le mystère du monde, hautaine énigme sur quoi près de trois mille ans de pensée se reposent, ait abouti au Cogito et, par-delà les abandons et les reprises, aux gloses désespérées de Heidegger, puis au «s’être» et au «s’exister» de Sartre, ces morts et ces infatigables renaissances d’une vision lointaine témoignent l’infidélité fondamentale de l’esprit à ses propres conquêtes et que ses certitudes n’auront jamais ni l’attrait ni le prix de l’indécidé.Ainsi la pensée confère-t-elle à ses interrogations la dignité qu’elle prêtait jadis à ses réponses.Mais «la réponse, dit Maurice Blanchot, est le malheur de la question.» Trouver ce qu’on cherche, c’est déjà le chercher ailleurs.Lorsque la question cesse d’interroger, lorsqu’elle n’est plus que l’obscur sous-entendu de la réponse, lorsque le Sphinx, mystère surpris, énigme déchue, croule dans son abîme, à ce moment l’homme désarmé par trop de pouvoir se fige comme une borne à sa propre limite.Ici se joue un drame étrange.Pleurant sa mobilité perdue, ses horizons abolis, l’itinéraire trop vite parcouru de l’inquiétude à l’assurance, le passage du clair-obscur d’un doute à la lumière crue d’un décret, l’homme ne peut qu’il ne rappelle la nuit qui convient à sa quête.Différant une fois encore l’échéance décevante du but atteint, du souhait accompli, il reprend sa peine, il assume de nouveau sa faim, son risque, sa vulnérable liberté.Car il se sait l’unique effet capable d’engendrer sa cause, la seule réponse qui se conteste, le seul être vivant du monde qui s’épuise à traquer son essence et sa raison.Et né tel, je ne veux pas devenir tel Que jusqu'au bout, ce que je suis, je ne le cherche Ce sont les mots que Holderlin, à propos des traductions de Sophocle, met dans la bouche d’Œdipe.Ce sont les mots de la question qu’une réponse menace déjà de mort.Dans l’inquiète recherche de l’introuvable (Holderlin parle ici d’un excès), Pascal, qui éprouvait plus douloureusement que d’autres ce malaise infini, a vu la «maladie principale» de l’homme.Nous dirions aujourd’hui que la curiosité de l’enfoui, la soif inassouvie des abîmes, ceux de l’âme et ceux des mondes, est une loi de notre condition.« Nous sommes nés, dit Montaigne, à quêter la vérité.» Mais dans les profondeurs où Œdipe poursuit la sienne, il n’entendra d’abord que l’écho de ses pas, et ses yeux scruteront en vain l’opacité qu’il porte en lui-même, et sa main se tendra, implorante, incertaine, vers la réponse que sa question déjà contient et, opiniâtrement, refuse.Pour cet être que les dieux ont dupé, la paix qu’il dit chercher est impossible, non qu’il en méconnaisse le prix, mais parce que la matière vénéneuse de ses doutes est moins mortelle que la certitude vers laquelle il s’avance en détournant les yeux.Pour déjouer la mort.L’homme énonce sa vie entre deux silences.Tout ce qu’il fait, ses arts, ses oraisons, ses blasphèmes, il le loge fébrilement dans cette parenthèse, dont il tâche à repousser les serres avant qu’elles se referment sur son cri.Tant qu’il parle, il peut croire à l’éternité de son sursis et qu’il aura le dernier mot contre la mort qui, elle, n’a rien à dire.Chanter, pour Orphée, n’a pas d’autre but.Écrire, pour le poète, n’a pas d’autre fin.L’acte même d’écrire n’est-il pas, comme Gide le pensait, une tentative désespérée pour soustraire à l'empire de la mort un peu du territoire de l’esprit? L’œuvre faite, fût-elle promise à toutes les trahisons, à toutes les hérésies des hommes qui se pencheront sur elle, n’est-ce pas l’affirmation d’un pouvoir humain sur l’insolence impunie des dieux ?Une vie finit.Elle disparaît tout simplement du monde.Mais quand le peintre ou le poète termine son œuvre, c’est alors qu’elle lui échappe et s’insère dans la durée, même si c’est en changeant qu’elle dure.Sans doute avons-nous là, dans cette échappatoire qui permet à nos créations de tromper la mort, ou de nous tromper sur elle, la raison pour laquelle le créateur qui sent sa fin prochaine est obsédé par le besoin de parfaire, avant sa dernière heure, le poème, le temple, la symphonie qu’il a sur le métier, comme si l’entreprise qu’il achève était la négation ironique de sa finitude.Jorge Luis Borges, ce grand obsédé de l’infini, renonce au suicide qu’il avait prémédité six ans plus tôt parce que, dit-il à un journaliste américain «outre la paresse et la lâcheté», il y a chez lui la volonté passionnée de terminer avant de mourir cinq ouvrages qui le travaillent1.Et le poète, fût-il hanté par l’idée d’une réconciliation sereine avec sa mort, n’exerce-t-il pas dans le poème ses droits au défi, sa souveraineté à l’égard de son propre destin?«J’écris, je ne veux pas mourir», proteste Georges Bataille, dans le Coupable.Dans VEspace littéraire, Maurice Blanchot fait écho à ce cri à propos d’un aveu d’André Gide, qui disait écrire «pour mettre quelque chose à l’abri de la mort».Croire à la perpétuité des bâtiments de l’esprit, à la permanence de leur sens et de leur intégrité, à l’immortalité désincarnée d’Eurydice par le sortilège du chant: l’illusion orphique pénètre et justifie toutes nos créations parce qu’une mort rebelle au moindre compromis, une mort qui tout emporte .23 ferait de la vie et de nos travaux une absurde aventure.Mais puisque nous croyons, par nos oeuvres, dérober au non-être une part de nous-mêmes, une sorte d’espoir secret nous est permis, et le rêve d’Orphée anime notre quête.Le drame est donc ailleurs.Gide lui-même, ayant dit tout ce qu’il avait à dire, «se pose [.] la question du suicide2».C’est, dans le tragique corollaire d’une mort sans cesse reculée par l’écriture, la vie désarmée du créateur qui ne sait plus créer.Lorsque le romancier Hemingway, déserté lui aussi par la grâce, se retrouve seul en face d’une page blanche qui réclame vainement ses mots, il s’écrie : «1 can’t finish the book, I can't!3» Dans cet instant, la vie perd son sens pour que la mort récupère le sien, et c’est d’elle, l’ultime recours des êtres brisés, qu’il attendra la guérison de son mal.Comme les sirènes qui chantent l’une pour l’autre sans chercher l’oreille d’un Prufrock devenu vieux, les mots continuent de se parler entre eux, mais ils ne parlent plus à leur maître déchu.Ne plus savoir ce qu’on a su, ne plus revoir ce qu’on a vu, ne plus entendre la voix des sirènes: la réalité vient de chasser le rêve, et c’est ainsi que T.S.Eliot termine la chanson d’amour du malheureux Alfred: We have lingered in the chambers of the sea By sea-girls wreathed with seaweed red and brown Till human voices wake us, and we drown.La survie dans Pécho.Il faut imaginer Orphée près de la mort.Sa lyre s’est tue qui, au temps de VArgo, avait par ses accords dominé le chœur ensorcelant des sirènes.D’autres ont recueilli, pour pleurer d’autres Eurydices, les échos altérés de son chant. Au lieu des hymnes divins qui berçaient leur colère, les bêtes sauvages entendent maintenant le bruit que fait la chair d’un homme.Parmi les femmes de Thrace, sourdes au nom de l’aimée qui seul s’exhale de sa bouche, il ne parle plus qu’au silence de ses nuits, et les Ménades déchaînées le déchirent, et elles jettent au fleuve, qui la roulera au tombeau de la mer, sa tête coupée où, sur un cri muet, s’ouvrent les lèvres à jamais inutiles.Pourtant, il aura vécu de son illusion.Il aura cru, jusqu’à la déchéance de ses dons, que ni le temps ni les hommes n’interrogeraient la raison de sa descente aux enfers ou de son choix ambigu de l’art au détriment du vif.Mais si souvent que les siècles, et le nôtre, en aient remanié la substance et l’image, son œuvre, comblée de sens fortuits par nos effractions répétées, aura retrouvé, dans chacune de ses métamorphoses, le secret de la durée : elle aura trompé la mort. NOTES 25 1.Entretien de Borges avec Douglas C.Mine, de Y Associated Press.Texte paru dans le Citizen d’Ottawa, 24 août 1983.2.Voir Georges Gusdorf, La Parole (6e édition, 1968), Presses universitaires de France, p.65.3.Voir Malcolm Crowley, «The Image and the Shadow», dans Horizon, vol.XV, n° 1, American Heritage Foundation Publishing Co., New York, 1973. DEUX CONTES ¦ DEUX CONTES Pierre Chatillon LE LANCEMENT Le lancement de mon dernier livre eut lieu le vingt août dernier, à Montréal, au restaurant Le Lux.Je m’étais rendu dans la métropole pour la circonstance ; quelques-uns de mes amis nicolétains et trifluviens avaient fait de même.André Côté se trouvait parmi eux.Professeur de littérature au cégep de Trois-Rivières, discret, très conventionnel, toujours vêtu à peu près de la même manière: chandail gris, pantalon gris.À un moment, il s’approcha de moi et me demanda à voix basse, en relevant, du bout du doigt, ses lunettes sur son nez: «Sais-tu qui est cette belle fille, là-bas, debout près de la colonne ?» Bien sûr que je le savais, c’était un de mes personnages.Il m’arrive d’avoir l’esprit occupé par trois ou quatre projets de contes et de ne pas trop savoir lequel écrire en premier.Les personnages alors se bousculent dans ma tête et, lorsqu’ils se sentent trop à l’étroit, ils sortent de mon imagination et se baladent, visibles pour moi seul, en toute liberté.Je suis habitué à ce phénomène et je ne m’occupe guère de leurs allées et venues.Ainsi cette jeune personne, sans me demander mon avis, m’avait accompagné à Montréal et elle se tenait là, debout près d’une colonne.Elle était particulièrement séduisante, avec de longs cheveux noirs ondulant jusqu’à la taille.De plus, elle portait un tailleur rouge vin et de longs bas de la même couleur, costume qui aurait fait d’elle le centre d’attraction du lancement, si elle eût été autre chose que l’une de mes chimères.Sur le coup, je m’étonnai qu’André puisse la voir, lui si myope, puis je finis par me dire qu’un professeur de littérature, particulièrement sensible à la poésie, pouvait peut-être avoir développé une double vue.De toutes façons, j’étais occupé à autographier des livres et, sans prendre le temps de beaucoup réfléchir, je m’empressai de présenter André à la superbe jeune femme.Cela me fut d’autant plus agréable que je la voyais s’ennuyer terriblement car, bien que je l’eusse créée, je ne l’avais encore intégrée à aucun conte et elle restait là, sans histoire.Elle ne portait même pas de nom.Je lui donnai le premier qui me vint à l’esprit et je dis à André: «Voici Sylvie Montplaisir, je vous laisse lier connaissance et causer ensemble.» C’est le lendemain seulement, de retour à mon domicile de Nicolet, que je regrettai mon geste.Ce personnage féminin, vêtu de rouge de la tête aux pieds, j’aurais dû le garder pour moi.C’est avec une compagne comme elle que j’aurais aimé refaire ma vie, moi qui venais de me séparer d’avec la femme avec laquelle j’avais vécu pendant dix années.Mais il me restait assez de tête sur les épaules pour ne pas m’éprendre d’une chimère et puis, le cœur brisé, je préférais tout oublier de l’amour. ¦ .31 J’avais pensé écrire une histoire avec Sylvie Mont-plaisir comme personnage principal, mais je décidai de la reporter beaucoup plus tard.J’optai plutôt pour un conte qui n’engageait en rien mon émotivité et que j’intitulai La collection.Je fus interrompu dans mon travail par une visite d’André.Je le reconnus à peine tant le bonheur le transfigurait.Il n’en finissait plus de me remercier, me parlait du coup de foudre, Sylvie par ci, Sylvie par là, il n’avait que ce nom sur les lèvres.Il m’avoua sa lassitude d’enseigner la littérature, de disséquer des œuvres témoignant trop souvent du côté sombre de la vie, de présenter de savants exposés sur des thèmes comme ceux de l’absurde, du malné, de l’incommunicabilité, du mort-vivant.Se promenant un jour pieds nus sur la plage de Port-Saint-François, avec Sylvie, des pas soudain s’étaient dessinés sur le sable à côté de lui, des pas qui s’imprimaient en même temps que les siens.En sa mémoire se réanimèrent alors les vers de Saint-Denys-Gameau : Je marche à côté d’une joie D’une joie qui n ’est pas à moi D’une joie à moi que je ne puis pas prendre Je marche à côté de moi en joie J'entends mon pas en joie qui marche à côté de moi Mais je ne puis changer de place sur le trottoir Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là et dire voilà c’est moi Sylvie, dansant dans la lumière, lui avait conseillé de mettre ses pieds dans ces traces, et depuis, rempli . ¦ 32.d’optimisme, il n’était plus le même homme.Il me parut si surexcité par son aventure que je m’inquiétai un peu, mais, les jours suivants, je les oubliai, lui et sa Sylvie rouge, et me replongeai dans La collection.Lorsque Eugène Langlois mourut, à quatre-vingt-deux ans, il laissait sa grande maison dans un état fort singulier.Agent d’assurances, ennemi du moindre risque, il avait poussé à l’extrême la manie du collectionneur.Pendant plus de cinquante ans, il n’avait pour ainsi dire rien jeté.Si bien que, de la cave au grenier, sa maison débordait d’objets hétéroclites: plaques d’immatriculation, chandelles en forme de Père Noël, d’anges, de bûches, des centaines de petits arbres de Noël pour décorer les tables, des centaines de pots de verre, de pots de plastique, des pipes, des souliers, des vêtements, des montagnes de revues, d’albums dans lesquels il collait des articles de journaux sur tous les sujets: mariages princiers, guerres, politiciens, sportifs.Dans la cave s’accumulaient tous les journaux conservés depuis cinquante ans.S’empilaient des liasses de papiers d’emballage de tablettes de chocolat, d’étiquettes de bouteilles de bière et de bouteilles de vin, de jeux de cartes, de cartons d’allumettes, de photos d’acteurs, de dépliants publicitaires qu’on donne chez les vendeurs d’autos.Des collections complètes de cartes de joueurs de hockey, de baseball, d’animaux, d’oiseaux, de drapeaux, d’avions, d’armes, cartes trouvées dans des boîtes de céréales, de savon ou d’autres produits.Et pourtant, dans ce caphar-naüm, rien n’était laissé au hasard.Eugène Langlois avait consacré tous ses loisirs à classer, étiqueter, dater, envelopper dans du papier, attacher avec de la ficelle.Dans des petites bouteilles en forme d’éprouvettes, il déposait des i .33 milliers de pièces d’un sou, de cinq sous, de dix sous, toutes bien polies, isolant chaque pièce avec un petit rond de papier.Il poussait la folie de l’ordre jusqu’à disposer les boîtes de carton vides comme des poupées gigognes, mettant les petites dans les moyennes, les moyennes dans les grandes.Et sur les boîtes il écrivait : boîtes de boîtes vides ! Sa femme ayant un jour jeté quelques journaux, Eugène avait piqué une crise.Puis il s’était mis à amonceler tant d’objets dans la chambre à coucher, sous le lit, partout, que sa femme avait fini par le quitter.Eugène, lui, se sentait heureux parmi cet incommensurable amas de vieilleries disparates.Il redoutait le vide et l’imprévu des émotions; il vivait là comme en un cocon, s’y sentant protégé contre les autres et contre le temps.Mais le temps, fouillant avec ses longues mains froides parmi ce bric-à-brac, finit par retrouver Eugène, et le vieillard mourut d’une attaque cardiaque sur un lit encombré de boîtes contenant des boîtes de chocolat vides.Lorsque Eugène avait quatre ans, sa mère, qui ne conservait rien, avait jeté, sans le prévenir, un ours en peluche laid et usé que l’enfant adorait.Le chagrin du petit Eugène fut si grand qu’après cette perte il se mit à tout garder.De là venait sa manie délirante de collectionneur.Après la mort du vieil homme, ses héritiers passèrent des mois à vider la maison, découragés par l’ampleur de la tâche, répétant: «On n’en viendra jamais à bout!» Eugène, lui, à son arrivée au ciel, fut tout heureux de retrouver ses parents.Mieux encore, il retrouva son ours en peluche dont il ne se sépara presque jamais.Il le fit pourtant un jour pendant trois heures pour assister à un concert donné par une chorale de séraphins.Et lorsqu’il revint, sa mère en avait profité pour jeter le vieil ours dans le néant, par-dessus le garde-fou du Paradis.Alors Eugène, inconsolable, recommença à collectionner.Il se mit à accumuler les harpes, les clavecins, les luths des anges.Il entassa les tuniques usées, les auréoles défraîchies dans des boîtes sur lesquelles il écrivit: boîtes d’auréoles bleues, boîtes d’auréoles roses, etc.Périodiquement, par un phénomène de mue, les anges perdaient leurs ailes aussitôt remplacées par de nouvelles.Eugène classa, étiqueta les ailes, les disposant dans des boîtes: boîtes d’ailes d’archanges, boîtes d’ailes de chérubins, etc.Si bien qu’un jour, le ciel, surchargé, s’ouvrit sous le poids et que tous ces objets retombèrent dans la cour de la maison d’Eugène.Je vous laisse imaginer les cris de colère des héritiers lorsque, revenant de travailler, ils aperçurent ce monceau de harpes, d’auréoles et d’ailes entassées pêle-mêle jusqu’à la toiture.Ils s’exclamaient, découragés, les bras en l’air: «On n’en viendra jamais à bout! On n’en viendra jamais à bout ! » Ainsi prenait fin mon conte intitulé La collection.Après l’avoir achevé, j’en écrivis plusieurs autres.Et un jour je reçus une enveloppe contenant un carton d’invitation: Sylvie Montplaisir et André Côté ont le plaisir de vous inviter à leur lancement qui aura lieu à neuf heures, le quinze novembre, sur le quai de Port-Saint-François.Absorbé par la rédaction de mes contes, je les avais oubliés, ces deux-là.C’est donc poussé par une grande curiosité que je me rendis sur les lieux de l’événement. .35 Trois mois s’étaient écoulés depuis que je les avais présentés l’un à l’autre.Néanmoins, il faisait soleil, le matin du quinze, et la température paraissait devoir rester clémente.Une trentaine d’étudiants, invités comme moi, bavardaient sur le quai de Port-Saint-François.À 8 heures 45, l’auto d’André stationna près des blocs de béton interdisant aux véhicules l’accès du quai.Sylvie, toujours vêtue de rouge, en descendit la première.Puis, à ma totale stupéfaction, j’en vis sortir une créature singulière qui, dépliant de grandes ailes orange striées de noir, se révéla être un papillon, un superbe monarque de la taille d’un homme.Il vola jusqu’à moi, me tendit l’une de ses pattes duveteuses.Malgré les longues antennes, je reconnus André aux lunettes qu’il portait sur la trompe roulée qui lui tenait lieu de nez.Devenu migrateur, comme tous les monarques, il m’expliqua, joyeux, qu’il se préparait, lui qui détestait l’hiver, à partir vers le Sud en compagnie de Sylvie.Il disposa ses pattes de manière à former une sorte de siège sur lequel prit place la jeune femme et il s’envola dans le ciel, tandis que Sylvie, au-dessous de lui, se balançait comme sur une escarpolette.Je restais là, éberlué par ce spectacle, lorsqu’un étudiant, s’approchant de moi, entreprit de me raconter l’histoire d’André.Dès la mi-septembre, André avait tout chambardé dans son cours.S’écartant du programme, rejetant toute explication de textes, toute analyse de structures et de thèmes, il lisait des poèmes d’amour, debout devant la classe, lentement, avec beaucoup d’émotion, en essayant d’en communiquer toute la beauté. ¦ 36 Un matin, à l’époque de l’été des Indiens, les étudiants s’esclaffèrent en le voyant entrer dans la classe, car une aile de monarque sortait par chacune des oreilles de leur professeur.André les laissa rire tout leur soûl puis il leur raconta comment s’était produite cette mutation : «Hier, je me baladais dans un champ, près de Port-Saint-François, en compagnie de Sylvie.Sur son conseil, je me penchai pour humer une des dernières fleurs de la saison, lorsqu’un monarque pénétra dans ma tête par mon oreille gauche.Je sursautai comme lorsqu’une petite mouche d’humidité nous entre dans un œil.Je me rassurai en me persuadant que l’insecte allait ressortir par l’oreille droite, mais, à ma grande stupéfaction, il demeura dans ma tête, et ce sont ses deux ailes qui sortirent par chacune de mes oreilles.Comme mon allure amusait beaucoup Sylvie, je ne m’inquiétai pas davantage et me voici, ce matin, devant vous, dans cet étrange appareil, mais cette situation ne doit pas nous empêcher de poursuivre notre cours.» Et il recommença à lire des poèmes.Quelques jours plus tard, son corps se couvrit de longs poils gluants qui adhéraient au bureau, à la chaise, au tableau.Et peu à peu André se retrouva emmitouflé dans un cocon.S’élevant d’un bond étonnant, il se fixa au plafond de la classe.Et c’est de là-haut, tout enveloppé de soies, qu’il continua à réciter des poèmes d’auteurs québécois et français.Puis, pendant une quinzaine de jours, il ne prononça plus une seule parole, sa tête ayant disparu dans l’enveloppe brune et caoutchouteuse constituée autour de lui.Mais un matin, devant ses élèves qui applaudissaient, André, aidé par Sylvie, se dégagea de sa chrysalide . .37 et, déployant deux superbes ailes orange et veloutées, il se posa sur le bureau.Sylvie ouvrit une fenêtre et André prit son envol au-dessus des arbres.Je restais là, debout sur le quai de Port-Saint-François, en ce jour de novembre, écoutant l’étudiant me raconter cette histoire.Lorsqu’il eut terminé, je levai les yeux vers le ciel, mais Sylvie et André, filant vers le Sud, avaient disparu.Soudain, un vent du nord se leva.La surface du fleuve se rida de vagues grises.Il se mit à faire froid.Des nuages noirs montèrent de l’horizon.Il allait bientôt pleuvoir.Envahi de mélancolie, j’aurais tout donné pour pouvoir fuir moi aussi l’interminable hiver que j’allais devoir affronter seul.Songeant aux si beaux voyages effectués jadis avec ma compagne, je me sentais accablé sous le poids des années.Je me mis en route vers mon domicile, mais parvenu à proximité de ma maison, j’aperçus, accumulé jusqu’à la toiture, un fouillis de vieilles harpes aux cordes rompues, de clavecins rouillés, d’auréoles bosselées et d’ailes d’anges cassées. L’IMPRESSIONNISME 38 Depuis quelques années, je songe à écrire une chronique relatant les faits et gestes de personnages singuliers ayant vécu à Nicolet.Parmi ceux-là, je désire consacrer aujourd’hui quelques pages à Rémi Lemieux qui fit beaucoup parler de lui en 1982.C’était un étudiant en lettres.Âgé de vingt-sept ans.Inscrit à l’université Laval, il achevait la rédaction de sa thèse de doctorat.Au début de mai 1981, voulant prendre quelques jours de congé, il partit, au volant de sa petite Volkswagen bleue, en direction de la Nouvelle-Angleterre.Sur les bords du Saint-Laurent, les feuilles commençaient à peine à déplier leurs limbes, et les bois se couvraient d’une mousse de verdure si légère qu’elle paraissait intangible, d’un duvet de fraîcheur donnant aux arbres l’allure d’oiseaux nouveau-nés, un frisson vert évoquant ces frimas de janvier qui irréalisent les branches, un tendre frimas vert.Mais à mesure que Rémi filait sur les routes mon-tueuses du Vermont, à mesure qu’il se rapprochait du Massachusetts, les arbres feuillaient avec abondance, pareils à des femmes dénouant leurs chevelures.Et lorsqu’il parvint à Williamstown, ville étudiante camouflée tel un nid dans les Green Mountains, pommetiers et lilas déployaient leur feuillage tacheté de fleurs comme d’une profusion de petites touches de peinture rose.Williamstown était le but de son voyage.On lui avait parlé d’un musée, le Clark Art Institute, riche d’une remarquable collection de chefs-d’œuvre de peintres impressionnistes.Mais, avant même de visiter le musée, ce fut la petite ville qui l’enthousiasma: partout des arbres, des pelouses, des rues ondulées comme des vagues, les bâtiments de Williams College et de superbes maisons.Il passa la nuit dans un motel dans la cour duquel jaillissait la fontaine d’un énorme saule pleureur et, le lendemain matin, il se rendit au Clark Art Institute: au fond d’un grand parc fleuri de pommetiers, des buissons d’azalées rouges flambaient au pied d’un édifice en marbre blanc.Du côté nord, un bel étang s’ouvrait comme une bouche essayant de boire le soleil.Une fois à l’intérieur.Rémi parcourut lentement les corridors, ébloui par les Corot, les Pissarro, les Turner, les Gauguin.Mais lorsqu’il pénétra dans la salle principale, consacrée à Monet et à Renoir, il ne se contint plus d’admiration, ne sachant pas vers quel tableau se diriger en premier.Le Champ de tulipes à Sassenheim de Monet l’attira, à cause des coulées d’or et de feu vibrant à sa surface.Puis il entendit rire : c’étaient six onions de Renoir, aux rondeurs de seins et de joues, exubérants comme des jeunes filles rousses en train de jouer, leurs tresses soulevées de plaisir.Puis un murmure de vagues s’allongeant sur le sable le séduisit et il se retrouva devant la Baigneuse blonde de Renoir, peinte en 1881.Enchâssé dans un large cadre de bois doré tout sculpté de menues fleurs, le tableau représentait une jeune femme nue, aux longs cheveux blonds, aux yeux bleus, assise au bord de la mer.Rémi voulait voir les autres toiles, mais il prit place sur un banc et resta là, envoûté par cette baigneuse née de l’union du soleil avec la mer.Tout le tableau était blond: même un petit rocher, à l’arrière-plan, à la base mouillée par l’eau blonde, semblait un petit rocher blond.Renoir avait trempé son pinceau dans la source de la lumière pour peindre l’ovale exquis du visage, la rondeur des seins, des épaules, des fesses.Il émanait de cette jeune personne une douceur d’avant l’invention du mal.L’artiste avait effacé autour d’elle toute trace de temps, et sa blondeur irradiait telle une aube venant mettre fin pour toujours à la nuit.Vint pourtant l’heure de la fermeture et Rémi dut quitter le musée.Au crépuscule, il se promena par les rues, admirant l’architecture des splendides demeures.Une maison retint particulièrement son attention.De style néo-gothique, elle était construite en planches de couleur vieux rose.Coiffée d’un toit de tuiles où alternaient, en damier, des carrés verts et des carrés roses.Les fenêtres s’ornaient d’auvents en forme d’ogives.Une frise constituée de fleurons décorait sur toute sa longueur le bord de la toiture.Des pins, de somptueux érables s’érigeaient tout autour, mais le plus bel arbre était un chêne énorme : une de ses branches supportait une balançoire dont la planchette permettait à deux personnes de s’y asseoir.Un oiseau moqueur, caché parmi les ¦ 41 feuilles, se lança dans des vocalises variées et harmonieuses, et c’est à ce moment que Rémi aperçut, sur l’escarpolette, la jeune femme blonde du tableau de Renoir.Et son étonnement s’accrut encore lorsqu’elle lui fit gentiment signe de la main.Il s’approcha.«Bonjour, dit-elle d’une voix qui rappelait le murmure d’une source, je vous reconnais, vous étiez, cet après-midi, au musée.» Rémi se sentait très mal à l’aise à l’idée d’avoir passé des heures à contempler cette jeune femme sans savoir qu’elle-même l’observait.Mais elle paraissait si heureuse de faire sa connaissance qu’il surmonta son embarras et finit par prendre place à côté d’elle sur la balançoire.Elle lui révéla, très émue, que depuis toujours elle attendait l’amour.Bien des jeunes gens, depuis cent ans, avaient circulé devant elle et parfois, au crépuscule, elle les avait revus se promenant par les rues de la petite ville.À quelques reprises, elle leur avait envoyé la main, mais aucun n’avait répondu à son signe.Elle savait bien qu’elle n’était visible que de jour, sur le tableau de Renoir, et que, dès qu’elle en sortait, on ne pouvait plus l’apercevoir.Aussi avait-elle souhaité qu’un soir un garçon répondît à son appel et s’était-elle persuadée que celui-là la verrait parce qu’il la regarderait avec les yeux de l’amour.Effectivement, Rémi était tombé amoureux de cette jeune blonde, au musée, mais il se sentait terriblement mal à l’aise de constater avec quelle spontanéité elle lisait dans son cœur.Malgré son trouble, il finit par avouer: «La vérité est que, cet après-midi, au musée, vous avez fait sur moi une très forte impression. 42 — C’est çà l’impressionnisme, murmura-t-elle avec un sourire.» Et maintenant qu’ils s’étaient accordé une confiance réciproque, elle lui raconta sa vie.Depuis que Renoir l’avait peinte sur cette toile, en 1881, elle restait là, assise, gardant la pose.Elle n’était pas malheureuse, bien qu’il lui fût impossible de bouger tant qu’elle demeurait dans ce tableau.Aussi, en fin d’après-midi, à la fermeture, devenant invisible, elle sortait du tableau.Elle se plaisait beaucoup dans la petite ville de Williamstown, se baladant par les rues tranquilles, et elle avait élu domicile dans cette maison sans que les propriétaires ne soupçonnent sa présence.Au crépuscule, elle se berçait sur la balançoire puis elle passait la nuit dans une chambre inoccupée.Le matin, elle retournait au musée pour y reprendre sa place dans le cadre doré.En acceptant de poser jadis pour Renoir, elle ne savait pas, dans sa naïveté, qu’elle allait perdre jusqu’au souvenir de son nom et qu’elle deviendrait la Beauté.Elle ne le regrettait pas car cette mutation lui avait permis d’échapper au temps, mais elle s’était mise à vouloir connaître l’amour.Assis sur la planchette de la balançoire, les deux jeunes ^ens continuèrent de bavarder toute la nuit durant.A un moment, sentant le serein se déposer sur sa tête.Rémi offrit son blouson à la jeune femme pour qu’elle s’en couvre les épaules, mais il constata que son corps nu n’avait aucune consistance.Même sensation étrange lorsqu’il voulut lui prendre la main et n’étreignit que de l’air.Pourtant, sur la fin de la nuit, il l’enlaça avec ardeur, l’embrassa de façon passionnée et la belle blonde devint une femme réelle entre ses bras.> 43 «Fuyons, proposa Rémi, je vous enlève au monde de l’art, fuyons vers la vraie vie!» La jeune femme courut vers la maison, déroba des vêtements et revint, presque méconnaissable, habillée d’un jean et d’une blouse de coton jaune.L’aube se levait.Ils sautèrent dans la Volkswagen et filèrent sur l’autoroute 91.Au début, ils s’arrêtèrent souvent pour s’embrasser, mais ils durent mettre un frein à leur désir car ils redoutaient d’être pourchassés par la police.Dès l’ouverture du musée, en effet, l’alerte serait donnée.Ils ne s’étaient pas trompés et, lorsqu’ils écoutèrent, à la radio, les premiers bulletins de nouvelles, on annonçait la disparition d’un personnage de Renoir.L’événement était unique dans l’histoire des célèbres vols d’œuvres d’art.Cette fois, précisait le reporter, le tableau se trouvait toujours suspendu au mur du musée, et seul manquait le personnage.Aussi ne savait-on pas comment interpréter cet acte.Certains le qualifiaient de vol, d’autres de rapt, d’autres se hasardaient à parler de l’évasion d’un personnage.Toutes les routes allaient donc être surveillées.Rémi, rendu nerveux par ce message, accéléra.Puis il se dit qu’ils avaient déjà parcouru beaucoup de chemin et qu’on ne les chercherait probablement pas aussi loin.Et puis le paysage était si magnifique autour d’eux.Le soleil promenait sur les montagnes son pinceau de lumière, nuançant le feuillage des forêts des plus subtiles teintes de vert.Des touffes de lilas s’épanouissaient avec une élégance vaporeuse rappelant les tutus roses des ballerines admirées la veille par Rémi dans le tableau de Degas intitulé L’entrée des danseuses.A l’orée des bois, moussaient les fleurs blanches des merisiers.L’or liquide des pissenlits, coulant sur les pentes, s’étalant en nappes dans les champs, évoquait les couleurs vives de Champ de tulipes à Sassenheim.Et la jeune blonde, s’abandonnant à la joie, s’exclamait: «C’est l’impressionnisme ! C’est l’impressionnisme ! » En approchant de la frontière, toutefois, ils redevinrent inquiets, redoutant que le signalement de la fugitive n’eût été donné aux douaniers.La belle blonde releva donc ses cheveux en chignon et se cacha les yeux derrière de larges verres fumés.Ce subterfuge réussit et les deux jeunes gens se retrouvèrent bientôt sur les routes du Québec.Une fois à Nicolet, Rémi loua une maison mobile à Port-Saint-François, tout au bord du fleuve, et les deux amoureux s’y installèrent pour l’été.Chaque jour, ils faisaient de longues balades à vélo.La jeune femme, certaine de n’être pas reconnue, laissait flotter sur ses épaules ses longs cheveux, et sa beauté soulevait l’admiration.À peine s’étonnait-on, en la voyant passer, d’un léger bruissement d’eau qui semblait toujours l’accompagner.Rémi, lui, s’était vite habitué à ce phénomène, et ce murmure de source ajoutait encore à la séduction émanant de sa compagne.Un jour, il revint à la maison avec un anneau d’or qu’il passa à l’annulaire gauche de son amie, en gage d’amour.Tout l’automne et tout l’hiver, ils vécurent à cet endroit, Rémi continuant de rédiger sa thèse de doctorat.Essayant, en tout cas, de la rédiger car, à tout moment, il s’interrompait pour embrasser sa bien-aimée.Un soir de mars, alors que la jeune femme feuilletait un grand album consacré à l’Impressionnisme, elle aperçut une reproduction de Baigneuse blonde et se reconnut avec 45 émotion.Sur le coup, elle se réjouit d’avoir échappé au cadre doré qui l’avait retenue captive pendant cent années, mais ce moment d’euphorie céda la place à une étrange mélancolie.Elle se regarda dans le tableau comme en un miroir.Elle toucha ses joues, son cou et demanda à Rémi s’il n’y découvrait pas la naissance de quelque ride.Rémi s’amusa de cette inquiétude tout à fait injustifiée et la lui fit oublier par la douceur de ses caresses.À quelques jours de là, toutefois, parcourant un album consacré à Rodin, la jeune blonde s’arrêta devant la reproduction d’une sculpture intitulée Celle qui fut la belle heaumière, sculpture cruelle représentant, seins flasques, peau parcheminée, une vieille au corps ravagé par le temps.Cette fois, la belle blonde ne put contenir sa frayeur et se mit à pleurer.Rémi s’efforça de la consoler, mais, au cours des semaines qui suivirent, l’affolement qui venait de s’emparer d’elle devant le spectacle atroce du vieillissement ne fit que s’accentuer.Cette hantise devint si obsédante qu’une nuit, en larmes, elle supplia Rémi de la ramener à Williamstown.Certes, dans le monde de l’art, elle devait passer ses journées à garder la pose, assise dans un tableau, mais dans ce monde-là, depuis cent ans, elle avait toujours vingt ans et, pour peu qu’elle y retournât, elle échapperait de façon définitive aux flétrissures du temps.Rémi eut beau argumenter pour la convaincre de rester à Port-Saint-François, rien n’y fit.Aussi, au début de mai, remontèrent-ils dans la petite Volkswagen bleue et se dirigèrent-ils vers les montagnes de la Nouvelle-Angleterre.Le soleil promenait son pinceau sur la toile de la nature, distribuant les verts, les ors, les roses avec une maîtrise éblouissante, mais les deux jeunes gens roulaient en proie à l’anxiété.A Williamstown, les pommetiers en fleurs et les massifs de lilas parfumaient les rues ondulées comme de douces vagues.Rémi loua une cabine au même motel qu’au printemps dernier, motel dans la cour duquel jaillissait la fontaine d’un énorme saule pleureur.A l’aube, après une ultime nuit d’amour, Rémi et la jeune blonde se rendirent dans le parc du musée.Ils descendirent de l’automobile et marchèrent, main dans la main, vers les buissons d’azalées qui flamboyaient au pied des marches de marbre blanc.Depuis plusieurs semaines, la jeune femme avait réfléchi à la façon de réintégrer sa place dans le tableau.Elle devait, pour y parvenir, quitter son corps de chair.Et comme le tableau de Renoir baignait dans une atmosphère marine, elle devait faire appel à l’eau pour y retourner.Du côté nord de l’édifice en marbre, s’arrondissait parmi la verdure un étang profond et calme.Ils s’y dirigèrent en silence.A l’ouverture du musée, les gardiens s’émerveillèrent de constater que la jeune femme avait repris sa place sur la toile.C’était bien elle, souriante, nimbée d’éternité, elle l’incarnation de la Beauté.Mais ils n’étaient pas au bout de leur surprise car on leur apprit bientôt que deux corps venaient d’être retirés de l’étang.Deux corps étroitement enlacés.Si l’on n’eut aucune difficulté à reconnaître dans cette noyée le personnage de Renoir, il fut plus ardu d’identifier Rémi, mais, dès que les formalités furent accomplies, la nouvelle se répandit jusqu’à Nicolet et les journaux 47 locaux relatèrent en long et en large l’étonnante aventure de l’étudiant.Comme la jeune femme, autant celle repêchée dans l’étang que celle représentée sur la toile, portait un anneau d’or qui témoignait de son amour pour Rémi, on en déduisit que le jeune homme, incapable de se séparer d’elle, avait dû la suivre dans le monde de l’art.Comme toutefois on ne l’apercevait pas sur la toile, on suggéra qu’il se tenait peut-être caché derrière le petit rocher peint au fond du tableau.Ainsi, soucieux de ne rien changer à ce chef-d’œuvre, il pourrait passer l’éternité, tout près de sa belle amie, à nager dans la mer et à se prélasser au soleil, discrètement abrité derrière ce rocher.Et telle est la version que racontent les guides aux amateurs de peinture qui, depuis 1982, se rendent visiter le Clark Art Institute de Williamstown et qui s’arrêtent, éblouis, devant la Baigneuse blonde de Renoir. NOMMER SES DEMONS ET SES DIEUX NOMMER SES DEMONS ET SES DIEUX1 Jean-Claude Brochu «[Les professeurs de lettres] sont les défenseurs de l’inutile et du beau dans un ordre où l’utilité évidente est l’unique passeport reconnu.Leur domaine est celui de l’éternel et de la contemplation.» (Allan Bloom, l’Ame désarmée.Essai sur le déclin de la culture générale, p.296) Pourquoi enseigner la littérature et quoi enseigner?Un cours de littérature est fait d’une suite de leçons de vie et de beauté.Ces questions de la solitude partagée ou impartageable, par exemple, ou de la nostalgie sans objet, mal causé par le seul fait d’être un homme dans la main du temps, intéressent les humains de toutes les époques dans toutes les littératures.La vie neuve doit apprendre à nommer ses démons et ses dieux.La littérature peut l’inspirer. L’expérience de la beauté doit aussi émouvoir.«Il n’y a qu’une phrase française», écrit Jean Éthier-Blais, une seule de Pascal à Mauriac ; auteur et lecteur ne font que la redécouvrir dans un esprit d’imitation et d’admiration.L’enseignement de la littérature peut donc, par surcroît, apprendre à écrire et à lire.Somme toute, nous enseignons cette inutilité qui mêle la vie simple et le travail de l’esprit dans le creuset de la beauté : Alors, si la bougie que tenait leur frère, jeunet de quatre ans, pleurait dans le pétrin, la mère se relevait sérieuse pour le prier de redresser la lumière et une minute la maison, toute la ville, le monde entier, Dieu lui-même se taisaient pour écouter la danse du pain que trois petits visages adoraient dans le nimbe d’un cierge.(Marcel Jouhandeau, le Parricide imaginaire, p.23) La littérature ritualise la vie ordinaire pour son rachat.Rien n’y est perdu.L’œuvre littéraire ne se présente cependant pas comme un miroir, mais tel un voile tissé de mots, difficile à traverser pour mieux se connaître.Elle se distingue à son exigence.Il faudrait peut-être prendre l’habitude d’inaugurer un cours de littérature québécoise par une lecture commentée d’un extrait des Voyages de Jacques Cartier et faire un sort à son leitmotiv incantatoire: «Nous nommâmes.» Pour Cartier comme pour nous, prendre possession, c’est nommer.Les noms donnés par l’explorateur sont induits de la réalité, de sa description, de son inventaire.Ainsi en va-t-il de tout homme.Pour se nommer, en effet, il doit se .53 comprendre, s’appartenir.Marguerite Yourcenar, dans sa préface au Coup de grâce, suggère que la troisième personne du singulier (le point de vue de l’auteur) s’impose au romancier quand son personnage principal se montre incapable de faire face à sa vie ou de s’expliquer.Le «thésaurus littéraire», ou le «ciel des fixes», pour reprendre les admirables désignations de Charles Du Bos, propose le plus vaste répertoire des perceptions du moi pour apprendre la «lecture» et l’«écriture» de sa vie à la première personne: de Thérèse Raquin à Rue Deschambaulî, le jeune lecteur découvre en lui l’embryon du pire ou du meilleur des êtres.Le choix lui incombe.En mentionnant Pascal (la grâce), Racine (la fatalité) et Gide (le libre-arbitre et les tyrannies du moi), on pourrait, en prime, compléter le tableau des déterminismes à affronter.Mais, et il faudra y revenir, c’est l’altérité qui nous nomme et non l’homogénéité.À lire un personnage d’abord différent de soi, on souligne et surtout on amenuise certains écarts pour briser la coquille de l’unicité.«Je ne suis pas qu’une exception monstrueuse et je puis réintégrer la communauté humaine », explique encore Du Bos dans Qu ’est-ce que la littérature ?Robinson a besoin de Vendredi.Les noms de nos souffrances nous viennent des livres.Comme toute manifestation d’ironie, la boutade de Gilles Archambault recèle un fond d’inaltérable vérité: «Ce sont les livres qui m’ont appris que l’amour est difficile, que la vie est courte et semée de désillusions.Tout seul, je n’aurais jamais éprouvé ces sentiments» (Chroniques matinales, p.130).L’expérience en classe le révèle, la littérature sert de point d’ancrage pour les émotions.«Un vagabond frappe à notre porte», une nouvelle de Gabrielle Roy, fixe chez les étudiants la compréhension du mot «rejet».Ce type d’étranglement bien particulier éprouvé à la lecture du récit signifiera , pour l’avenir, le rejet.(Mais, à première vue, il s’agit encore du rejet d’un autre et non du leur.) Le livre en enferme le sens dans un objet à constante portée de la main.Voilà un usage de la littérature : Les mots font cela pour nous : ils érigent le monument d’un moment (Du Bos).UHermyne pourrait nous transporter jusqu’aux îles de Sorel.Le portrait d’une étudiante analysé dans Une société des jeunes?nous apprend qu’«elle a passé l’automne en Saskatchewan, l’hiver en Indonésie [.], le printemps [.] à Sainte-Foy et l’été en République dominicaine» (p.144).Le reste de leurs rêves, les étudiants les abandonnent à la musique.Certes, rien de tout cela ne semble condamnable.La littérature offre cependant de nous éclairer sur le malaise que camouflent souvent ces choix.George Steiner s’amuse ainsi: «Si Dante écrivait aujourd’hui le vers où se cristallise la passion suprême qui nie le monde, il dirait, je crois : “Et ils n’écoutèrent plus rien ce jour-là”» {Dans le château de Barbe-Bleue, p.135).Anticipant sur Pascal, Dante ajouterait peut-être: «.tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre» (fragment 139).Lire isole.L’expérience de la lecture opère aujourd’hui à elle seule le nécessaire sevrage du monde.Sur la proposition du professeur, une épreuve initiatique à la Robin Norwood tombe ici à point nommé : Vous remplissez le réfrigérateur le vendredi soir, suggère le professeur aux étudiants, vous débranchez le téléphone, vous éteignez le téléviseur et la radio et, en compagnie d’un livre, de quelques feuilles blanches, d’un crayon et d’un peu de musique .55 classique, sans alcool ni drogue, vous passez une fin de semaine surtout en colloque avec vous-mêmes.La plupart, d’entrée de jeu, déclarent forfait.Nous sommes donc à notre insu des «petits-dieux-des-routes», des nomades poussés par un ennui viscéral, par la fuite de soi.Le paysage ne se modifie pas suffisamment pour nous étourdir et, quoi qu’il en soit, s’il existe un invariant sur et au bout de la route, c’est bien soi-même.Peut-être que se transforme notre regard?Le mouvement de toute façon devient le but et l’homme se dupe en y cédant.«.on aime mieux la chasse que la prise » (fragment 139), confirme Pascal.Les livres s’imposent comme les derniers cerbères de la solitude : .le bonheur que les livres m’avaient donné, je voulais le rendre.J’avais été l’enfant qui lit en cachette de tous, et à présent je voulais être moi-même ce livre chéri, cette vie des pages entre les mains d’un être anonyme, femme, enfant, compagnon que je retiendrais à moi quelques heures.Y a-t-il possession qui vaille celle-ci?Y a-t-il un silence plus amical, une entente plus parfaite?(Gabrielle Roy, Rue Deschambault, p.245).Au fond, ne s’agit-il pas de l’unique solitude partagée : celle avec les livres qui nous comprennent mieux que nous-mêmes ?C’est ainsi (à nommer, à immobiliser) que la littérature inspire la vie, et particulièrement, comme le souligne Saul Bellow, «à une époque où les exemples vivants de valeur élévée sont rares» (préface k l'Âme désarmée d’Allan Bloom, p.19).La langue écrite et parlée suppporte malheureusement trop bien la comparaison avec les êtres.Évidemment, nous avons tous notre sottisier, recueil de perles estudiantines du genre: «Mes jambes sont remarquées par leur démarche.», mais il importerait davantage d’assortir chaque cours d’une sorte d’anthologie, soit quelques phrases alignées sous le titre: «À apprécier».Pourquoi cette phrase de Giraudoux — politiquement incorrecte — est-elle belle : « Je permis une fois que la sœur de Rimbaud tombât d’une échelle, une fois que se noyât l’amie de Mallarmé2»?(Suzanne et le Pacifique).La répétition du complément circonstanciel lui donne un rythme et le chiasme, par le rapprochement des deux verbes, concentre l’intérêt de la phrase en son milieu.La beauté d’une phrase réside ordinairement dans son rythme; celle d’une page, dans l’organisation de son avènement.Les étudiants n’écriront pas mieux, il faut en convenir.Mais que nous enlève l’admiration des livres et de la langue des livres (Cf.François Ricard, «la Littérature saisie par la science», p.155)?Et qui nous a donné cette mauvaise conscience devant la beauté ?Il est vrai que la porte arrière de notre art — littéraire, pédagogique — donne sur l’antichambre de la science.Sans science et sans lettres, Marguerite Yourcenar n’en lisait pas moins Phèdre de Racine à 8 ans: «.je trouvais cela beau.Maintenant, qui était exactement Thésée, qui était Hippolyte, cela n’avait peut-être pas beaucoup d’importance.C’était beau, cela chantait [.].Notre époque ignore et nie trop le génie de l’enfance» (les Yeux ouverts, p.29).L’esprit de sérieux nous empêcherait de faire aimer avec l’esprit de finesse.Il faut un manque de foi ou de la prétention pour penser que .57 quelques étudiants peuvent mettre la beauté sous le boisseau.On ne peut rien contre la Lumière.«Quel monde a-t-on quand on n’a rien lu.?», cherche Danièle Sallenave (le Don des morts, p.76).Un monde sans histoire, où l’on n’a rien à situer dans le temps et dans l’espace, rien à se raconter, rien à interroger.Quel monde a-t-on quand on ne sait ni lire ni écrire?Le monde des autres, de la télévision, de la culture-divertissement et de la pensée défaite, le monde-génération spontanée de cette étudiante, au demeurant merveilleuse, qui me demandait s’il n’y avait pas un «contraire» dans l’expression de Nelligan: «volupté sordide».Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, elle donnait dans l’hédonisme du jour, notre épicurisme mal compris.Je lui ai répondu que dans la nature d’un poète comme Nelligan l’âme n’est pas forcément réconciliée avec la matière et le corps.Elle se sent étrangère à tout ce qu’elle n’arrive pas à éléver par un savant contrôle, jusqu’à la perfection formelle.Et j’ai continué avec de «moindres mots» en me répétant toutefois que la langue fonde notre capacité d’abstraction.C’est tout le sens de la première partie des Poésies complètes qu’il a fallu mettre en lumière.et l’histoire du Québec d’avant 1960 autour de Refus global.Il faut enseigner les classiques en extension et en compréhension, définir tous les mots.Que signifient «hédonisme», «épicurisme» et le mot «âme» chez Nelligan?La mention de Pascal, dans une «chronique matinale» de Gilles Archambault intitulée «la Rue des Pensées», nous conduira à «Ascenseurs» où il faudra expliquer brièvement la rhétorique pascalienne illustrée par le titre et le texte3.«Misanthropie» du même Archambault nous fournira l’occasion de . faire un peu d’étymologie, d’apprendre aux élèves en passant que «misandre» — l’absent de tous les dictionnaires — est l’équivalent de «misogyne», de leur parler de la formation des mots, de leur demander à la fin, pour arriver à Molière, comment en vient-on à détester ses semblables.Encore un détour par le film Tous les matins du monde, puis il sera permis de revenir à leur «vécu»: «La solitude effraye une âme de vingt ans» (Célimène).De même, «C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.» pourra servir à une explication sur l’accord de l’épithète ou sur l’accord de «tout» adverbe en français moderne avant d’éclairer un fatalisme amoureux assez ambiant.Mais la leçon passe d’abord par la différence et la difficulté.Faire de la littérature, l’a-t-on oublié, c’est faire des liens.Encore faut-il détenir une culture vivante (qui prête vie) par sa capacité de convoquer le maximum et de le focaliser sur l’œuvre devant soi.La littérature se reconnaît à son exigence.Le rejet des classiques nous vaut une espèce d’inversion du débat romantique où l’on voyait Victor Hugo réagir au théâtre mineur du XVIIe siècle par lassitude du sublime.Sur le sol de l’Eldorado voltairien tous les diamants sont des cailloux et inversement.Un ennui comparable nous guette devant la culture de masse.Si d’aucuns objectaient, à la manière de Foglia, que l’humanisme est élitiste — élitiste comme le mot «liberté» —, on devrait leur recommander la lecture du Don des morts de Danièle Sallenave qui souscrirait assurément à cette paraphrase d’une autre formule de Du Bos: La vie du plus grand nombre doit à la littérature sa survie (p.12).Que seraient les mineurs sans Germinall À en juger par nos conversations de corridor, plusieurs parmi .59 nous ont la conscience malheureuse de trancher sur le plus petit dénominateur commun, alors que nous pourrions trouver dans cette résistance une motivation à tout le moins.Finkielkraut rappelle que nous ne sommes pas engagés pour «enseigner la jeunesse aux jeunes».Le professeur ne peut pas toujours refuser d’être de sa génération.Ils aiment la musique, je leur fais entendre des extraits d’opéras; ils aiment le cinéma, je les envoie aux Visiteurs du soir; ils aiment Stephen King, je leur propose Zola.Ces œuvres, du reste, n’appartiennent pas à nos générations.Ils n’ont pas besoin de nous pour tenir la balance égale entre vérité et mensonge, cliché et invention, beauté et laideur, valeur et insignifiance.Je suis toujours étonné par nos entretiens sur «les livres qui marchent», comme si l’Iliade et Achille Talon — choisi pour le jeu de mots ! — étaient interchangeables, pourvu que «ça marche».Mon premier professeur de français au cégep de Rimouski en 1978 avait dû méditer sur la question avant de nous imposer — quel verbe inéquitable ! — Madame Bovary, la Métamorphose, la Symphonie pastorale, Bonheur d’occasion et Menaud, maître-draveur.Nul besoin de nous donc pour parcourir des bandes dessinées ou regarder des films américains de seconde zone.Bourdieu, Dumont et d’autres sont formels : à la socialisation des adultes par les adolescents, le professeur doit répondre par une violence symbolique.C’est le relativisme actuel, soit l’adéquation illusoire entre une existence meilleure et n’importe quoi, qui vide l’intersection de la vie et de la littérature.Devons-nous l’entretenir?Qu’a-t-on besoin de la littérature comme inspiratrice de la vie lorsque tout se vaut? Le malheur, faut-il insister, ne vient pas de se rencontrer avec le plus grand nombre, puisque le suffrage de tous n’appelle pas automatiquement l’insignifiance.Le problème réside dans la facilité.Le loisir, le divertissement au sens pascalien, l’abstention de la pensée recouvrent maintenant le nom de culture, d’où l’abondance des miroirs plutôt que des modèles.Mitsou a déclaré un jour: «Nous avons grandi assis devant la télévision avec l’illusion qu’il suffisait de se lever pour devenir des stars.» L’éclipse de la valeur travail — regardons seulement la publicité des voitures destinées aux jeunes — nie, par suite, toute possibilité de culture littéraire, car, en littérature, le lecteur ne reçoit que ce qu’il donne (Du Bos encore, p.18).Lire consiste donc en ce travail par lequel nous partons à la recherche du «moi» d’un personnage ou d’un écrivain.Le lecteur ne se retrouve qu’à ce prix.Et cela nous ramène à la barre de nos exigences que nous devons fixer haut comme la pensée qui donne droit, à la vie ordinaire, en plus de pouvoir identifier ses maux et leur origine, de «compter ses bénédictions».De tels livres pour apprendre à penser, à lire et à écrire ne peuvent se retrancher de la tradition, être tout à fait contemporains, sans entrer quelque peu dans l’éphémère démotivant.Nos réponses «datées» aux questions du monde d’aujourd’hui ne vaudront que ce qu’elles valent, mais présenteront au moins l’avantage, dans la problématique de l’adolescence, d’être des réponses d’adultes, et conséquemment, des réponses critiquables.Évitons la neutralité.Il faut croire en la permanence de ce que l’on enseigne: «l’homme existe en tant que tel, partout et toujours», écrit encore Saul Bellow. Bien sûr, on se butera trop souvent contre une paresse à nommer, alors que l’autonomie commence précisément par le nom.L’autonomie grammaticale, par exemple, comme je me plais à le répéter en classe, passe par la dépendance aux outils grammaticaux.Mais comment ouvrir Grevisse si on n’arrive pas à reconnaître un verbe pronominal ?Il arrive cependant, dans ce pénultième contact avec la langue des livres et la littérature que représente souvent le cégep, que l’âme de nos étudiants se fraye un chemin jusqu’à cette vie symbolique où une cuiller raclant à grands coups circulaires le fond de la tasse de Phonsine (vous vous souvenez au début de Marie-Didace) fait basculer tout un monde.C’est tout cela que je me disais en écrivant ce texte d’abord pour ranimer mon zèle, puisque je le lisais en même temps par-dessus mon épaule. NOTES 62 1.Texte présenté lors du colloque de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, Faire flèche de toutes lettres, tenu à Montréal les 10 et 11 avril 1992.2.Cette phrase est analysée et commentée dans Georges Schlocker, Equilibre et symétrie dans la phrase française moderne, Paris, Klincksieck, 1957, p.48.3.«S’il se vante je l’abaisse.S’il s’abaisse je le vante.Et le contredis toujours.Jusqu’à ce qu’il comprenne Qu’il est un monstre incompréhensible» (Pascal, fragment 420).«Je suis monté dans l’ascenseur ne songeant à rien de particulier qu’à mes fins dernières [.] Soudain, j’entendis ma propre voix sortir d’en haut.J’était tout intimidé [.] Une dame dit tout à coup : “Archambault nous élève.” Pourquoi le cacher, j’en ai été tout heureux [.].«Je devais descendre au douzième étage.Je ne suis descendu qu’au vingt-troisième, au cas où la femme ajouterait quelque chose de gentil.Je suis parfois prêt à toutes les bassesses pour recueillir des hommages.Ne voilà-t-il pas qu’elle ajoute à l’intention de sa compagne : “Archambault ne maintiendra pas son rythme bien longtemps.On sent qu’il redescendra bientôt.” Que j’ai eu honte ! » (p.54-55). 63 ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE 1.Allan Bloom, l’Ame désarmée.Essai sur le déclin de la culture générale.Montréal, Guérin littérature, 1987.332 p.2.Charles Du Bos, Qu’est-ce que la littérature ?Lausanne, l’Âge d’homme, 1989.102 p.(Coll, «le Bruit du temps»).3.Fernand Dumont, Une société des jeunes ?Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1986.397 p.4.Alain Finkielkraut, la Défaite de la pensée.Paris, Gallimard, 1989.185 p.(Coll.«Folio/Essais», n° 117).5.Jacques Grand’Maison, le Drame spirituel des adolescents.Profils sociaux et religieux.Montréal, Fides, 1992.241 p.(Coll.«Cahiers d’études pastorales», n° 10).6.François Ricard, «la Littérature saisie par la science», le Messager européen, n° 5 (1991), p.141-158.7.Danièle Sallenave, le Don des morts.Sur la littérature.Paris, Gallimard, 1991.189 p.8.George Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue.Notes pour une redéfinition de la culture.Paris, Gallimard, 1990.156 p.(Coll.«Folio/Essais», n° 42). LA FUITE IRONIQUE COMME REFUS DE L’AUTORITÉ CHEZ CHRISTIANE ROCHEFORT LA FUITE IRONIQUE COMME REFUS DE L’AUTORITÉ CHEZ CHRISTIANE ROCHEFORT Lucie Joubert Christiane Rochefort fait partie de cette race d’écrivains qui n’hésitent pas à bousculer nos idées reçues, à secouer nos léthargiques conforts et à choquer nos morales vacillantes.Elle déclare la guerre à toutes les formes d’oppression et défie l’autorité, quelle qu’elle soit.Elle fustige les «ils», pronom à la fois personnel et peu défini qu’elle donne aux tenants du pouvoir; ce «ils» désigne «les dominants, les gens qui [la] dominent depuis qu’[elle est] née [.] ceux qui [la] malmènent, qui [lui] donnent des ordres1».L’auteure vise sans relâche la même cible: le Pouvoir.Elle le traque partout, peu importe la forme qu’il revêt.Cette pulsion se traduit, entre autres, par l’ironie qui imprègne tous ses romans; grâce à cette arme «trop cruelle pour être vraiment comique2», la romancière va pouvoir attaquer, critiquer, remettre en question l’ordre social et l’idéologie bourgeoise.Elle va aussi exploiter à fond le «potentiel social» de l’ironie que Jankelevitch définit comme une sollicitation de «f intellection, [.] un appel qui dit: complétez vous-mêmes, rectifiez vous-mêmes, jugez par vous-mêmes1 * 3».En effet, l’ironie met les autres (le public) à profit en provoquant leur jugement; cette particularité « fait sa force et rend redoutables sa ruse et son mordant, d’autant plus qu’elle se cherche souvent un témoin, troisième larron, ou s’adresse à la cantonnade, suscitant des complicités4».De fait, l’auteure harponne le lecteur pour le rallier à ses personnages contre le Pouvoir et ses représentants.Elle lui démontre combien rebelles sont les héros et les héroïnes qu’elle crée pour l’amener à partager son point de vue à travers divers scénarios.Le lecteur devient alors spectateur privilégié des combats que livrent ces gens contre toutes les formes d’autorité: nous nous attarderons ici plus spécifiquement à la résistance à l’autorité familiale et conjugale symbolisée par la fuite ironique.Car l’ironie est essentiellement une antiphrase, une manifestation verbale ou une attitude qui dit «moins pour signifier plus, dans le but de révéler une vérité profonde5».En ce sens, la fuite comme moyen de résistance à l’oppression constitue l’inscription textuelle toute désignée pour illustrer l’ironie du procédé.1.La fuite en dehors de soi Le repos du guerrier, premier roman de Christiane Rochefort, exploite à fond un certain aspect de l’ironie qu’il convient dès l’abord de définir clairement.On remarque que le personnage qui en fait usage retourne constamment l’arme contre lui-même.Or, si «l’ironie se pratique toujours .69 aux dépens de quelqu’un (ou de quelque chose), [et qu’elle] comporte un ironiste et une victime [.] », «quand la victime de l’ironie est l’ironiste lui-même, on parle d’auto-ironie6».Elgozy affirme pour sa part que «toute ironie sur soi est humour7».Nous maintiendrons ici la terminologie de Stora-Sandor car même si celui qui se choisit comme cible semble atténuer le côté tranchant de l’ironie pure, il «décoche des flèches empoisonnées d’accusation [.] dont la plus meurtrière est toujours dirigée contre la poitrine de [l’accusateur lui-même]8».L’auto-ironie requiert donc une distance entre l’objet traité et le sujet, même si, dans ce cas particulier, les deux éléments coïncident.De ce dédoublement résulte «une vraie défaite transformée en fausse victoire9».Ce défaitisme nostalgique se retrouve profondément inscrit dans Le repos du guerrier.L’héroïne, Geneviève, tombe amoureuse d’un ivrogne qu’elle a sauvé du suicide.Son univers bascule suite à ce coup de foudre ; la personne rangée qu’elle était se mue soudainement en esclave attentive aux moindres désirs de Renaud, son nouveau maître.Dès lors, Geneviève s’applique à se regarder sombrer dans la déchéance, lucidement, impitoyablement, sans pour autant être capable de réagir et de se soustraire au joug que lui impose son amant.Le regard qu’elle projette sur elle-même est dépourvu de complaisance et de sympathie.Déjà, au tout début de cette liaison trouble, elle s’écoute parler et se raille: «“Vous n’avez besoin de rien?” Belle question à poser à un mort10».Elle subit la désapprobation de son entourage sans piper; elle perçoit les regards furibonds de la logeuse, le sarcasme de sa mère et les supplications de son fiancé mais ces attitudes la laissent indifférente, comme si elles s’adressaient à «l’autre» Geneviève, celle d’avant Renaud.Seule compte sa nouvelle relation amoureuse ; pourtant, le personnage est soumis mais pas aveugle: Non, je n’ai pas apporté à boire.J’avoue n’y avoir pas pensé.Je viens seulement de sacrifier tout un avenir paisible avec un homme qui m’aimait.Lui.Et pour un qui n’y songe pas une seconde.Qui regarde mes mains dans l’espoir d’y voir une bouteille car Monsieur Sarti a soif voyez-vous, et je suis sa pourvoyeuse.C’est tout de même bien commode11.Il y a quelque chose de tragique chez Geneviève qui prend le lecteur à témoin de sa misère morale ; la situation est intolérable, mais acceptée.L’auto-ironie devient alors le symptôme de cette fuite en dehors de soi que fait Geneviève.Celle-ci se dédouble et s’observe avec attention, mesurant les étapes qu’elle franchit dans cette descente aux enfers consentie: «J’avais bien orgueilleusement attribué un rôle à mon corps; il n’en fallait donner qu’à ma cave12» conclut-elle en constatant sa nième défaite pour s’attirer l’amour de son bourreau.En prenant ses distances avec celle qu’elle est en train de devenir, Geneviève s’éloigne aussi du reste du monde; ses interventions se teintent alors d’un certain cynisme qui «est un rire ironique totalement ravageur» car «il est joie paradoxale d’être seul.au monde13».C’est la manifestation la plus dévastatrice de l’auto-ironie car « les deux personnages — mystificateur et mystifié — qui sont l’un devant l’autre dans l’ironie simple [.] ne font qu’un chez le cynique14».L’intonation devient carrément 71 douloureuse, à la limite du supportable mais semble en même temps contenir un espoir.En effet, «la conscience cynique cherche froidement la situation sans issue, car elle sait que lorsque l’injustice est trop grande, le destin lui-même a honte pour nous15».C’est cette certitude diffuse qui anime Geneviève et lui donne la force (ou la lâcheté ?) nécessaire pour affonter le mépris ironique de son amant comme en témoignent les remarques suivantes : — Tu es malade ?(.) — Un peu.— Elle est toujours malade quand il faut dit Renaud.Geneviève est parfaite.Pas une erreur16.Peu à peu, cette abnégation, aussi inconcevable puisse-t-elle sembler au lecteur, s’inscrit dans le quotidien du personnage qui relate froidement les derniers événements de sa vie de soumission: «Objectivement, c’est peu de chose une gifle, et je devenais objective; il le fallait bien.(.) Parfois j’allais au lavabo, vomir un peu17».L’autoironie de Geneviève devient un froid constat du désespoir de sa condition; la jeune femme qui s’est dédoublée pour se regarder «vivre» se retrouve «séparée du dehors.Maintenant [elle] est toujours séparée par une vitre mais c’est elle qui l’a produite et elle est au-delà — dehors18».Processus typiquement rochefortien, cette scission de la personne atteint cependant un point de non-retour au-delà duquel le personnage se retrouve, c’est-à-dire refait la fusion entre les parties séparées de son être ou, au contraire, se perd définitivement.Dans le cas de Geneviève, l’élément déclencheur de la réconciliation avec son double sera la découverte de sa future maternité.En effet, la grossesse imprévue de l’héroïne lui fera prendre conscience de la présence d’un être plus important qu’elle-même et que Renaud.À partir de ce moment précis, tous ses efforts seront investis dans la protection de cette vie nouvelle.Renaud lui-même, monstre d’égoïsme, constate avec surprise et amertume que Geneviève ne lui appartient plus exclusivement.La fuite en dehors d’elle-même, que l’héroïne s’était imposée pour accepter ce que rationnellement elle ne pouvait endurer, se dissout au profit d’un retour vers le «dedans», c’est-à-dire un retour vers la source, le ventre maternel.Elle se réfugie dans cette partie précieuse d’elle-même; son ventre devient une forteresse qui lui permet, dans un certain sens, de retourner la situation à son avantage et de prendre l’ascendant sur Renaud.Symboliquement d’ailleurs, le roman se termine par le mariage des deux personnages: Renaud, finalement, a été «vaincu» par l’amour de Geneviève.A son insu, elle s’est infiltrée dans sa vie et s’est rendue indispensable.De plus, elle porte en elle sa fille ou son fils, assurant donc une continuité dans la chaîne de la vie, chaîne qu’il avait essayé de casser pour lui-même au début du roman en tentant de se suicider.L’auto-ironie et la fuite en dehors de soi, dans ce roman, permettent donc au personnage de subir de loin le mépris des autres et d’aller au bout de sa quête, quelle qu’elle soit.Ces deux éléments sont utilisés différemment, cependant, dans Les stances à Sophie.Ici, le personnage central, Céline, mesure l’aliénation de sa condition dès le début, comme Geneviève; toutefois, contrairement à celle-ci, elle refuse de se fondre dans la soumission et décide de «jouer» à la soumise, pour avoir la paix.Au début, Céline 73 s’auto-ironise, se dénigre, se fâche contre elle-même de n’être pas à la hauteur des attentes de son mari :«son regard se détourne de moi; le soleil se voile, la terre s’obscurcit.J’ai fait une faute.Je me suis exprimée.Je n’aurais pas dû19».Très vite, cependant, Céline détourne ses remarques auto-ironiques vers son mari, comme en témoigne cet échange de répliques savoureux: — Je sais moi, ce qu’il y a de meilleur en toi.[.] — Ah! Qu’est-ce que c’est?— Tu es une femme.C’est là qu’ils sont merveilleux.[.] — Au fait c’est vrai que [les huîtres] sont bonnes.Ce qu’il y a de meilleur en elles, c’est les huîtres20.La stratégie de Céline, sur le plan du langage, consiste à reproduire un certain vocabulaire [des plus stéréotypés], certains schèmes argumentatifs afin de mieux les tourner en dérision pour en faire comprendre l’insipidité à son mari sur un ton ironique qui échappe évidemment à l’intéressé.La fuite en dehors de soi n’est pas aussi vitale pour Céline justement parce qu’elle peut cibler autre chose qu’elle-même; le dédoublement se limite dans son cas à une mascarade sociale dont elle n’est pas dupe mais qui lui assure une certaine tranquillité: «On récite France-Femmes, soins de beauté recettes de cuisine produits d’entretien Horoscope.Comme ça, ils sentent qu’ils ont des femmes.Chiantes, mais tout est à sa place et eux sont en paix21».Notons au passage la présence de ces fameux «ils» pourchassés par Rochefort qui prennent ici le visage des maris inconscients.Céline, donc, grâce à son attitude ironique, prend ses distances vis-à-vis une vie conjugale et un code social qu’elle ne peut supporter.Ce jeu de cache-cache avec la réalité ne lui convient pas longtemps.Quand elle se rend compte qu’elle ne peut passer sa vie à côté d’elle-même, elle décide de quitter son mari et, de ce fait, toutes les conventions qu’il symbolise.Contrairement à Geneviève qui trouve le salut en se concentrant sur son ventre, Céline «éclate» au-dehors.2.La fuite vers Tailleurs Geneviève et Céline ont tenté, chacune à sa façon, d’échapper à l’autorité conjugale.Certains autres personnages de Rochefort cherchent à se soustraire au joug familial.Deux romans en particulier, Printemps au parking et Encore heureux qu’on va vers l’été traitent de la question.En effet, ces deux œuvres mettent en scène respectivement un adolescent et des enfants qui décident de fuguer pour aller voir ailleurs parce qu’ils en ont «ras le bol».Remarquons déjà une quelconque parenté dans les titres: nous sommes au printemps, à l’approche de l’été, saison que l’on associe inévitablement à la liberté, à l’évasion, aux sorties qui mettent un terme à l’hibernation annuelle.Ici, le mot fuite prend tout son sens littéral: il y a bien un changement d’espace significatif pour les personnages ; ils ne se contentent plus de se replier sur eux-mêmes pour échapper à un réel insoutenable mais passent à l’action et changent de lieux.L’espace romanesque ne se limite plus aux murs de la maison conjugale ou paternelle et de l’école mais s’étend aux mesures de la ville.Il y a aussi un certain déplacement dans le ton de ces deux romans.Alors que les œuvres citées jusqu’à maintenant exploitaient l’ironie et T auto-ironie, on découvre dans ces textes de fuite vers 75 Tailleurs une mordante critique de l’idéologie sociale.Celle-ci, bien sûr, se fait sur un mode ironique mais elle frôle souvent la satire, qui est une charge dirigée contre quelqu’un, une attaque contre les vices et les travers d’une société.La romancière, effectivement, se permet avec assurance de ridiculiser un monde que ses personnages découvrent, en s’évadant, avec stupeur et fascination.Les dialogues entre Christophe et Thomas sont éloquents sur la question : — Tu es né ici ?— Non, dans le XIIIe, on a été relogés.— Déportés, dit Thomas.— Peut-être, oui.Quand ils ont rénové22.Le glissement de sens que le personnage attribue au mot «relogés» et la récurrence des «ils» traduisent clairement ce que Tauteure pense des pseudo-améliorations apportées par le gouvernement.Elle raille carrément ces projets de restructuration des quartiers défavorisés où Ton voit «les bonheurs à la file, tous pareils comme des jumeaux, ou un cauchemar [qui s’empilent] les uns sur les autres23.» La fuite vers Tailleurs permet donc au personnage de voir «son» univers de l’extérieur, comme un visiteur, et de prendre contact avec le reste du monde.La comparaison se fait instantanément pour l’adolescent qui n’a connu que les «achèlèmes»: Ce qu’il y a de bien dans les appartements des riches c’est qu’on n’entre pas dans la pièce où il y a tout le monde qui saute immédiatement sur l’occasion de vous demander d’où on vient, pourquoi on arrive si tard, etc24. Toute la misère des classes sociales dites inférieures se trouve inscrite dans cette citation.Rochefort est obsédée par ces distinctions de classe qu’elle condamne avec toute la vigueur ironique dont elle est capable; témoin l’affirmation de Fabrice, le dandy homosexuel: «Voyez comme la vie est bien faite, (.) les gens qui peuvent les payer ont justement envie de visons, n’est-ce pas merveilleux?25».Cependant, si la fuite dans Tailleurs permet de mesurer la richesse quelquefois scandaleuse des mieux nantis, elle amène aussi l’évadé à prendre conscience de la fragilité des règles sociales et à apprendre comment les tourner à son avantage.Christophe a fait cet apprentissage : J’étais à présent en mesure d’écrire le Guide du Parfait Fugueur.Vous ne voulez pas qu’on vous reconnaisse.Changez de classe sociale.Pour ça prenez un conseiller technique vous n’y arriverez pas tout seul, les classes sociales ignorent tout l’une de l’autre au fond: les différences sont faites de nuances (trois poils), la moindre erreur peut vous trahir26.Ainsi, la fuite de Christophe dans Printemps au parking lui aura permis d’évaluer sa force comme élément de société en se confrontant aux autres.Dans Encore heureux qu'on va vers l’été, les enfants fugueurs, pour revenir à la maison, négocient un changement de comportement chez leurs parents.Les deux œuvres, finalement, prônent la nécessité de la fuite vers Tailleurs pour éviter l’étouffement du milieu originel. 77 3.La fuite dans le texte Il existe un autre moyen de se soustraire à une situation que l’on juge intolérable.Geneviève et Céline se sont dédoublées, Christophe et les enfants se sont évadés, l’héroïne de La porte du fond se dissimule dans le texte pour ne pas avoir à affronter le réel.Le titre évocateur annonce justement le lieu du secret, cette porte que nul ne franchit sans l’autorisation du personnage principal.Le titre du premier chapitre, «Vous qui entrez27», est très éloquent; le personnage ose laisser pénétrer des intrus dans son univers, seul contrôle qu’il garde encore sur sa destinée.La jeune fille qui se confie au lecteur, en effet, apparaît totalement dépossédée d’elle-même.Elle ne se nomme jamais et personne ne l’appelle par son nom tout au long de cette tragique confession.Elle n’existe pas, elle a été annulée par un père incestueux.Rochefort a réussi le tour de force d’intégrer l’ironie comme arme de combat dans une problématique d’inceste, sujet tabou entre tous.L’héroïne, en effet, trouve un exutoire à sa détresse en ironisant sur son père et en faisant du lecteur un complice attentif à ses efforts pour fuir la situation : — Tu peux me demander de t’aider.Ça vieux, compte dessus28.Cette technique typiquement rochefortienne est «le procédé ironique par excellence sous sa forme le plus simple: la représentation par le contraire ou l’antiphrase29».Ceci permet aussi au lecteur d’accéder à la conscience du personnage; il entend les pensées de la jeune fille à l’insu du père qui est tourné en dérision.Ce moyen rhétorique amplifie en outre la divergence de point de vue entre la 78.victime et son bourreau et oblige, dans un certain sens, le lecteur à se rallier à l’héroïne.L’ironie agit ici comme une stratégie de lecture, permettant l’inscription du lecteur dans le texte: — Et dis-moi, qu’est-ce qu’il te reste à perdre [.] C’est vrai.C’est déjà perdu.Mes illusions.— D’ailleurs on n’y peut rien, ce qui est fait est fait [.].Puisqu’il le dit.— Ou alors il n’aurait pas fallu que tu commences du tout.Que «je» commenced.] — Si c’est ça qui te dérange [.] je peux te rassurer: c’est pratique courante dans les familles.Rassurée30.Dans ce roman, toute l’ironie utilisée par le personnage pour survivre est empreinte d’une profonde tristesse et frôle souvent le cynisme ; la jeune fdle se compare elle-même d’ailleurs à la fameuse chèvre de Monsieur Séguin qui finit par perdre sa bataille.L’auteure a cependant l’extrême habileté d’éviter l’apitoiement qui est souvent de mise pour traiter ce sujet.Encore une fois, le procédé rhétorique privilégié par la romancière est signifiant au sein de l’univers textuel: — Hélas il en existe de ces salauds [qui consomment entièrement].Aussi, ne va pas suivre le premier venu, en espérant qu’il sera comme moi.Vertige.— Tu lui casserais la gueule?¦ 79 — Je le tuerais.Il ne voit jamais quand je blague31.De cette façon, la complicité se resserre entre la jeune fille et le lecteur qui découvre à travers les commentaires narratoriaux [puisque ces réflexions restent informulées pour l’oppresseur] toute l’horreur du père incestueux.Les jeux de mots, même, reflètent le désabusement total ; alors que, dans Le repos du guerrier, Renaud exerçait un mépris ironique sur Geneviève, ici c’est le personnage principal qui exploite cette forme de mépris sur lui-même: «Ces brillants entretiens se déroulent dans l’antichambre (tiens, anti chambre )32», et «voilà que je baisse culotte à la première sommation33».Certains passages reprennent aussi l’idée d’une dépossession complète: le percutant «J’allais de soi34» indique sans équivoque que l’héroïne appartient à une troisième personne du singulier35.Dans un autre ordre d’idée, même l’adjectif possessif est détourné de son sens, comme dans la séquence où le père donne à la fille le choix entre la poursuite des relations sexuelles ou l’internement à l’asile: J’attends ta décision.[.] «Ma» décision36.Aussi, face à tant d’aliénation, l’héroïne prend la fuite dans le texte ; elle se cache dans les phrases, à la fois honteuse et en colère, pour se donner le temps de «retrouver ses morceaux»: «Et moi, moi, où je suis?Moi, je suis en pièces détachées je ne cohabite plus je suis incompatible37».La structure du texte, morcelée, fragmentée avec ses retours en arrière, ses bonds dans l’espace et dans le temps, contraste franchement avec la linéarité des autres romans et témoigne par là de la gravité de la situation.Les espaces blancs entre les phrases agissent aussi comme des aveux, des sous-entendus lourds de conséquences : — Alors ce livre, il t’a plu.Viens me dire ça.Il me tend la main.Je me suis retrouvée de l’autre côté38.Dans cette construction de texte éclatée, c’est à la toute fin qu’on assiste au point de non-retour, au moment critique qui déclenche la confidence du personnage et lui permet de tout raconter au lecteur: Si tu as quelque chose à dire, dis-le.Et je me tais.Et je me tais.Et je me tais39.Les espaces blancs trahissent le combat intérieur de la jeune fille qui se tait devant le bourreau mais décide de se trouver des appuis ailleurs ; en somme, le roman est un genre d’auto-thérapie à laquelle s’astreint l’héroïne pour faire éclater ce carcan qui l’étouffe.Maladroite au début du texte, elle embrouille les événements, les confond dans le temps ; elle se cache derrière des périphrases qui énoncent malgré elle ce qu’elle veut dissimuler, comme par exemple ces mots laconiques cités plus haut:«je me suis retrouvée de l’autre côté40». .81 Peu à peu, le lecteur retrace le fil de sa vie, perçoit l’intensité du non-dit et comprend pourquoi, malgré son désespoir, la jeune fille n’arrive pas à dénoncer son père.La fuite dans le texte donne au personnage le temps de rassembler son courage et les morceaux épars de sa vie pour ensuite passer à la fuite au sens littéral du terme et échapper à sa condition.4.Le déplacement de l’ironie Entre la première et la dernière œuvres de Rochefort publiées jusqu’à maintenant (soit Le repos du guerrier et La porte du fond ), on note un déplacement significatif de l’ironie.Dans Le repos du guerrier , Geneviève incarne le «je» féminin ironisé, c’est-à-dire celui qui fait les frais du « il » ironisant.La jeune femme exerce son ironie presque exclusivement contre elle-même, comme si elle voulait se punir de ne pas réagir à l’insupportable de sa situation.Renaud, le «il», profite allègrement de la vulnérabilité de la jeune femme en augmentant son complexe de culpabilité par un mépris souverain ou une indifférence savamment calculée.Cette attitude a pour résultat d’amener Geneviève à accentuer f auto-ironie qu’elle s’assène sans complaisance.Avec La porte du fond ressurgit l’opposition «je/il» mais dans des rôles inversés.En effet, comme si l’auteure arrivait au terme d’un long parcours de reconquête de soi, elle met en scène une jeune fille qui, bien que victime, n’en est pas moins le «je» ironisant dont la raillerie ironique se fait aux dépens d’un «il» ironisé.Le personnage principal, d’abord étouffé par le père, se rebelle et arrive à prendre le dessus sur l'oppresseur.Les flèches viennent en effet de la victime apparente ; elle ne renverse pas vraiment le pouvoir mais reprend au moins le contrôle de sa propre vie.Ainsi donc, au fil de la production rochefortienne se produit un transfert de la cible de l’ironie.Le masochisme de Geneviève qui se désigne comme principale destinataire de sa propre ironie se métamorphose; il se transforme en agressivité chez l’héroïne anonyme qui attaque [en son for intérieur, évidemment, le lecteur étant le seul complice de sa révolte] le père incestueux ignorant les armes que fourbit contre lui sa fille abusée.Il faut voir là un signe de l’efficacité de l’ironie comme moyen de s’approprier un certain pouvoir.Roche-fort le prouve, en effet, dans la gradation de prise en charge de soi des personnages qui animent son univers romanesque, dans ce passage difficile du «je» féminin ironisé par le «il» ironisant au «il» ironisé par le «je» féminin ironisant.Les êtres fictifs se heurtent d’abord à eux-mêmes avant de détourner cette force et de la canaliser vers une cible extérieure. .83 NOTES 1.Christiane Rochefort, «La femme et l’écriture», Liberté, vol.18, nos 4-5, juillet-octobre 1976, p.118.2.Vladimir Jankelevitch, L’ironie, Paris, Flammarion, 1964, p.9.3.Vladimir Jankelevitch, op.cit., p.68-69.4.Éric Blondel, Le risible et le dérisoire, Paris, PUF, 1988, p.27.5.Judith Stora-Sandor, L’humour juif dans la littérature.De Job à Woody Allen, Paris, PUF, 1984, p.17.6.Judith Stora-Sandor, op.cit., p.24.7.George Elgozy, De l’humour, Paris, Denoël, 1979, p.20.8.Judith Stora-Sandor, op.cit., p.225.9.Ibid., p.301.10.Christiane Rochefort, Le repos du guerrier, Paris, Grasset, «Le livre de poche, 559», 1983, p.29.IL Ibid., p.69.12.Ibid., p.97.13.Éric Blondel, op.cit., p.29.14.Vladimir Jankelevitch, op.cit., p.112.15.Vladimir Jankelevitch, op.cit., p.119.16.Christiane Rochefort, Le repos du guerrier, op.cit., p.230.17.Ibid., p.121.18.Anne Ophir, Regards féminins : condition féminine et création littéraire, Paris, Denoël-Gonthier, 1976, p.106.19.Christiane Rochefort, Les stances à Sophie, Paris, Grasset, 1963, p.18.20.Ibid., p.22-23.21.Ibid., p.147. 22.Christiane Rochefort, Printemps au parking, Paris, Grasset, «Le livre de poche, 3101», 1971, p.99.23.Christiane Rochefort, Les petits enfants du siècle, Paris, Grasset, «Le livre de poche, 2637», 1977, p.81.24.Christiane Rochefort, Printemps au parking, op.cit., p.102.25.Ibid., p.120.26.Ibid., p.126.27.Christiane Rochefort, La porte du fond, Paris, Grasset, 1988, p.IL 28.Ibid., p.58.29.Judith Stora-Sandor, op.cit., p.115.30.Christiane Rochefort, La porte du fond, op.cit., p.61.31.Ibid., p.70.32.Ibid., p.148.33.Ibid., p.85.34.Ibid., p.53.35.Ces techniques de jeux de mots, ou de jeux de langage devrait-on plutôt dire, correspondent à des exemples précis de la grille de Freud dans Le mot d’esprit et ses rapports à l’inconscient.Traduit de l’allemand par Marie Bonaparte et le Dr.M.Nathan, Paris, Gallimard, 1930, [Coll.«Idées NRF»], p59.La phrase « (tiens, anti chambre) » appartient à la catégorie .‘Utilisation du même matériel :c)Tout et parties.Le même mot, en effet, séparé en deux et amené par l’interjection tiens amorce l’effet de surprise qui fait sourire le lecteur pour ensuite insister sur la polysémie du préfix anti.Le deuxième exemple cité «baisser culotte à la première sommation» appartient plutôt à la catégorie: Condensation accompagnée d’une modification.Le lecteur s’attend à lire «baisser pavillon»; le mot culotte le renvoie tout de suite à l’aspect sexuel de la défaite.Enfin, .85 l’expression «j’allais de soi» relève de la même catégorie que la précédente dans la mesure où le pronom personnel «je » crée une disjonction avec le pronom neutre «cela» que l’on trouve habituellement dans cette formulation: l’effet suggère donc que le personnage est ravalé au rang d’objet.36.Christiane Rochefort, La porte du fond, op.cit., p.206.37.Ibid., p.185.38.Ibid., p.48.39.Ibid., p.233.40.Ibid., p.48. L’ÉQUINOXE D’AUTOMNE .89 L’ÉQUINOXE D’AUTOMNE Jean-Pierre Duquette Pourquoi l’automne?comment, l’automne?Sous quel prétexte, par quelle improbable erreur du calendrier?Sanglots longs et violons, langueur monotone, vent mauvais qui emporte.Le refrain est connu, la ritournelle obsédante, exaspérante à force de clichés.Flaubert, toujours lui: «Pourquoi les premiers jours d’automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps?Je n’en suis plus cependant aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m’enchante.Tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre.Je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château.Sous de larges cheminées, on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir.» C’était à Croisset, un mercredi de la fin septembre 1853, à minuit et demi.Entre l’évocation des années révolues et la projection d’un avenir imaginaire, greffés sur le retour cyclique et chaque fois fascinant de l’automne, se trouvent le lac, la montagne, la maison.Et, inévitablement, paysage intime et cent fois parcouru, l’âme, le cœur, le coips.Sentier zigzaguant, rapport inespéré qui surgit du fond des sensations évanouies, comme des lambeaux d’images, comme les vieilles affiches aux palissades, qui palpitent dans le vent aigre de novembre.Heureux temps des divagations sans but, où il n’y a qu’à se laisser emporter au gré du temps qui passe, dans les intermittences feutrées de la mémoire.Automne : lent glissement en arrière, dans un déjà plus pourtant si proche, si familier encore, et si étranger d’heure en heure, comme à des années-lumière.Parfums presque éventés où persistent de brefs courants, fugitives odeurs reconnues.«Quels sont ces vers inoubliables.?» Magie imprévisible du souvenir, voyage de retour à l’orée de la conscience où sont rangés dans un indescriptible désordre apparent des états antérieurs, des images, des sentiments, des sensations qu’on croirait oubliés, des visages entrevus en rêve, et jusqu’à ces gestes qu’on a eus sans y penser.Inépuisable grenier de trésors enfouis, jamais si bien réveillés qu’en cette heureuse saison, entre le lac et l’âme grise, de la montagne au cœur repu, de la maison au corps libéré.*** Le lac en cette saison, toujours agité de courtes vagues rageuses, convulsives, qui déferlent sur le quai et dont l’écume bat jusqu’aux fenêtres de la pièce d’angle toute vitrée sur deux côtés, le lac accapare l’attention du rêveur, s’impose au regard qui y revient toujours, attiré par le mouvement incessant de ces eaux sales, boueuses, des fonds soulevés par les forts courants du chenal proche.Le vent secoue par brusques rafales les branches tombantes des deux grands saules, à la limite de la pelouse, entre lesquels le .91 soleil disparaît en été, au bout de l’horizon.Une marée de nuages sombres roule du plus loin du ciel, sans pourtant éclater en orage qu’on devine imminent.Les après-midis se passent ainsi, dans l’attente d’autres tempêtes qui ne viendront pas.Puis, une fois les vents retombés, il ne reste plus qu’une grande fraîcheur humide, glaçant jusqu’aux os le promeneur téméraire.La nuit venant, des bancs de brume odorante glissent depuis les tas de feuilles mortes qu’on brûle plus loin vers le sud, parfum entêtant reconnu des lointains de l’enfance.Pays de chasse, lieu de rassemblement et de passage des oiseaux sauvages par milliers, dont les cris déchirés vous éveillent au petit matin avec la détonation des fusils embusqués dans les huttes de branchages flottant près des rives, dans la lumière incertaine de cinq heures.Les voliers de canards et d’outardes zèbrent le ciel en herses dont l’angle aigu, un instant brouillé par la défection de l’un ou l’autre, se reforme bientôt en figure impeccable, géométrie secrète et millénaire.Les brefs cris rauques se répondent en s’éloignant sous la grisaille désolée, pendant des jours, au fil de la migration.Il faudra bientôt quitter cette maison inhabitable l’hiver, où déjà les nuits grelottantes sous les édredons empilés ont un goût d’extrêmes vacances.Toutes les ouvertures aveuglées de lourds contrevents, la dernière lampe éteinte, la dernière porte refermée, l’ombre plus noire que celle d’un tombeau enveloppe les meubles, les objets, jusqu’au prochain printemps.Le vent du lac siffle dans les branches nues, tandis que l’orage éclate en trombes violentes, saccadées. L’âme en automne, lieu des envoûtements nostalgiques, approche d’une rupture, goût fragile de ce qui va disparaître pour toujours.Comment mieux dire cette légèreté de tout, comme une feuille qui se détache et divague en vol plané, jusqu’au sol crissant sous les pas, qu’en songeant au temps qui tourne sans bruit, emportant pêle-mêle dans les replis innombrables de son vaste manteau les rêves et les petits bonheurs, les triomphes et les désillusions.L’âme revenue des éblouissantes surprises, des emballements qui chaviraient d’enthousiasme le cours des journées jamais pareilles, entraînant chaque fois l’assurance d’un renouvellement perpétuel, de mille amours possibles, entrevues, d’innombrables félicités offertes; le désir infini, toujours neuf, avide, sans limites; l’indicible soif de tout, d’être tout, de tout vivre.Comme si cette large avenue baignée d’une lumière d’or fauve ne devait jamais trouver son terme.La perspective démesurée pourtant s’étrangle peu à peu, les balises apparaissent plus rapprochées, les contraintes plus impérieuses.L’âme en automne sait que tout a une fin, elle mesure avec plus d’acuité, mathématicien circonspect, l’étendue réelle de cette figure unique que dessine à chacun le destin, sans complaisance, indifférent aux goûts passagers, insensible aux préférences d’un moment.Toutes choses étant égales, à quoi bon tendre vers tel ou tel but, imaginer des urgences plus pressantes, courir vers une issue comme si le sort allait modifier sa trajectoire?L’âme en automne a commencé l’apprentissage de la fatalité inscrite au plus profond de l’être.Une fois devinée, cette sagesse venue du plus loin de l’existence ne peut être éludée : elle creuse et fouit toujours plus avant dans la nuit.Elle s’affirme avec une insistance grandissante et finit par 93 imposer comme une évidence la seule certitude qui soit: ce qui arrive devait arriver.Mais alors, quel soulagement, et quelle sérénité! L’inquiétude fébrile, les questions constantes, le tremblement d’impatience devant l’inconnu: tout prend désormais sa vraie place et sa juste fonction, grands et petits événements, voyages, villes jamais visitées, nouveaux visages, émotions, sans l’avide et douloureuse curiosité à l’idée de n’avoir jamais assez vu, assez senti, assez vécu.*** Au soleil levant, un rougeoiement s’allume vite, à perte de vue sur les sommets arrondis, et glisse d’instant en instant, comme une avalanche incandescente, dans les creux, les replis, et jusqu’aux failles les plus étroites.En ces jours miraculeux de l’été indien, la promenade matinale révèle un glacis de gelée blanche au bord des sentiers, sous le tapis craquant des aiguilles tombées des branches.Parfois un bruissement subit fait sursauter le marcheur distrait : un lièvre détale brusquement, une perdrix s’arrache de son vol paresseux.Une sorte d’étrange allégresse vaguement répandue, à la pensée de ces instants fragiles et de l’inappréciable don qu’ils signifient, réchauffe l’âme et accorde sa respiration au rythme de l’émoi éprouvé.Le silence habité de brefs appels, de trilles, de prestes roulades, rend plus poignants encore cette accalmie passagère et l’apaisement étonné de celui qui va ainsi, délivré de l’habituel tracas, du combat quotidien avec les choses, avec l’ennui des mots, le dur métier de dire.Comme si, subitement, un poids devenu insensible à force d’habitude s’évanouissait dans la lumière ténue de ce matin de fin octobre, à cette minute précise.Comme si, d’en avoir subitement conscience, le promeneur solitaire rentrait en possession d’un talisman depuis longtemps perdu, qu’il n’espérait plus retrouver, ayant pris son parti de ne plus jamais le revoir.À cet instant exact, il sait que ce court bonheur passera lui aussi, et que cet état de grâce ne peut durer que le temps d’un éclair.Et de le savoir, sa jouissance en est encore augmentée, presque trop vive, presque mortelle.Mais le regard d’ironique amusement qu’il jette aussitôt sur ces transports suspects le retient au bord de l’exaltation.L’indifférence souriante vaut mieux, et la courtoise urbanité qui n’attend rien de la vie ou de quiconque.Au soir, sur le vallonnement aux courbes adoucies, le soleil déclinant glisse en caresses tendres, comme la main sur la peau tiède et veloutée d’un corps familier redécouvert par miracle, chaque fois le même, et chaque fois nouveau.Les creux s’effacent bientôt dans l’ombre verte, et ne surnage plus alors que le haut des sommets qui se noient à leur tour, peu à peu, comme si une mer étale et indistincte achevait de tout recouvrir.*** Automne des amours, heureuse trêve du cœur revenu des secousses et des émois; jonchées de souvenirs comme des feuilles mordues par le froid ; paquets de vieilles lettres et de photos qu’on remet toujours de détruire.Traces, cailloux de papier dessinant les itinéraires d’affections passées, de pays traversés main dans la main, l’histoire des prêtés et des rendus de la tendresse.Mémoire non pas nostalgique, malgré tout : on ne peut avoir de regret que des 95 ratages et des lamentables fourvoiements de la confiance mal accordée.Mémoire souriante plutôt, mémoire amusée, attendrie à l’évocation inopinée d’un geste, d’un regard, d’une odeur particulière.Ce qui surgit dans la réminiscence n’a pas été vécu d’abord pour plus tard, engrangé pour nourrir le cinéma futur des soirs de solitude.Et l’on demeure étonné, souvent, de la précision extrême d’une image, de sa définition, de la ténuité même de son objet.Comment donc un frisson aussi fugitif a-t-il pu laisser une marque aussi profonde qu’après des années, et des amours plus tard, il vous revienne, vivace et vibrant comme lorsqu’un certain soir d’automne, dans un frôlement furtif, toute l’inclination du monde vous poussa vers l’autre, et l’autre vers vous.Mais passées les fulgurances et les soudaines morsures du désir, à l’heure du bilan des liaisons disparues, il faut bien convenir que les blessures qu’on croyait fatales ne laissent d’autres empreintes qu’un pincement de dépit, parfois, à l’idée que d’autres bras enlacent cet être qu’on a caressé, que d’autres lèvres se posent sur les siennes, que le plaisir du corps lui vient d’ailleurs.Il n’y a pas de jalousie qui ne soit pas physique.Mais ce nouveau tourment est plus passager que tous les autres: et l’idée qu’à l’heure même des voluptés les plus grisantes, cet amour vous échappait aussi sûrement que s’il avait été à des lieues infinies des draps froissés et de la courte lutte qui vous emmêlait tous deux, suffirait déjà à passer outre, à vous entraîner au large des mélancoliques repentirs et des ressassements importuns.L’automne venu, ces évocations glissent sans bruit dans la profonde hotte qu’emporte sur son dos le temps qui va, grand vieillard imperturbable dont la marche n’est interrompue par aucune supplique, aucun obstacle.Et plus léger, on poursuit sa route qui raccourcit à mesure, sans pourtant désemparer, accueillant d’un œil serein la solitude qui vient à sa rencontre, soulagé des éclats et des traverses de la passion, le cœur aguerri, le corps apaisé.Heureuse saison, quand «cette grande banalité de l’existence, l’amour», se retire enfin de la vôtre.Alors tout redevient possible.Et, libre d’entraves, flânant au hasard dans le soleil roux d’un après-midi d’octobre, vous allez droit au prochain piège, vers un nouvel amour.*** Jamais comme en automne la maison n’a-t-elle les vertus chaleureuses qui en font un havre, lui donnant toute sa magie, l’attrait irrésistible qu’un seul mot résume : le foyer.Calfeutrée, déjà prête à affronter l’hiver qui vient, elle offre la sécurisante promesse des soirées protégées, loin des gêneurs et des sollicitations du dehors: plus d’invitation qui tienne, pas de théâtre ou de cinéma, pas de concert où les voisins papotent comme en leur cuisine et les catarrheux se donnent rendez-vous.Rien que la tranquille certitude que rien ne viendra perturber ces moments solitaires, ni le téléphone, ni la porte: on n’y est plus.À l’heure des lampes qui s’allument, on est rentré en interrogeant le halo doré qui brille aux fenêtres derrière lesquelles on invente décors et personnages, déchirements ou roucoulades, banals scénarios pour romancier en mal d’inspiration.Dans les rues, autour de soi, regards vides, démarches épuisées, déprime ordinaire et grisaille habituelle.Mais rentrer chez soi !.retrouver à leur place les objets, les livres, les disques, les tableaux.Le lieu apprivoisé de notre existence en dit davantage à l’observateur attentif .97 que toutes les analyses de caractère, les cartes du ciel ou les tracés de la chiromancie la plus savante.Lieu d’un égoïste et bienheureux isolement, à l’écoute distraite ou attentive d’une musique familière, à la lecture enthousiaste ou paresseuse d’un roman tiré des derniers envois; lieu des rêveries et des voyages immobiles, des songeries secrètes qui rougeoient comme des tisons remués.Tandis que la pluie glacée fouette les vitres et que le vent siffle tout autour, le feu ranimé dans la cheminée flamboie en courts soubresauts, jetant à travers la pièce de vifs éclats de lumière chaude.La nuit s’emplit peu à peu de silence, par couches, insensiblement, et la quiétude grandit, vous envahissant d’un insidieux bien-être qui vous ferait croire que la vie, après tout, a peut-être du bon ; que la bêtise peut bien rouler son train, la mesquinerie triompher sous les multiples masques de l’amitié et des propos amènes.: rien de tout cela ne saurait entamer, ce soir, la souriante indolence, le suprême détachement devant les machinations et les manèges qui grouillent autour de pauvres banalités, jusque chez les agioteurs qu’on aurait crus les moins avides.A quoi bon ces sourdes menées?pourquoi tant d’âpres manigances ?Quoi donc pourrait justifier la peine que l’on prend, de droite et de gauche, pour qu’on parle de vous, pour triompher de tel ou tel, pour paraître en gloire?Le spectacle de la vanité est plaisant lorsqu’on n’ambitionne rien que la tranquillité d’une retraite isolée, loin des fanfares et du bruit de toutes les convoitises.Savoir «demeurer en repos dans une chambre» est de loin préférable à tous les divertissements.Que souhaiter d’autre dans l’existence, pourquoi toujours regarder ailleurs?. Le corps entre en paix dans l’automne, sachant plus sûrement que l’esprit de combien de caresses, de combien d’autres corps il est redevable au destin prodigue.La chasse fiévreuse n’est plus de saison, l’inquiète et obsédante recherche, la drague éperdue pour meubler, quelques heures, l’angoisse de vieillir.Comme si ne pas tout avoir, c’était n’avoir rien; comme si l’inassouvissable soif de la chair devait éperonner sans cesse le corps en manque.L’appel incoercible du désir doit pourtant trouver un jour son terme, le corps rassasié entrer un jour dans l’intolérante chasteté qui suit les innombrables jouissances.puisqu’aussi bien, tous les plaisirs s’usent à force d’en user, ceux-là plus que tous les autres.En prendre son parti n’est pas autrement douloureux, tant s’en faut: les frissons passagers ne laissant jamais qu’un goût d’inachevé, en multiplier le nombre ne saurait vraiment combler l’amant transi.Et puis ces lassants exercices ont leur époque : la jeunesse et la beauté — trésors éphémères — se conjuguent au mieux avec ce corps à corps toujours recommencé.Passons, passons.Tout le reste est fécond, multiple.Il est des enivrements plus simples, des vertiges plus subtils, d’autres jubilations des sens.Tant d’inexploré s’offre encore à notre quête, tant d’inconnu, de secrètes joies.Mille splendeurs apparaissent à chaque pas, au détour d’une rue, sur un quai de métro.Plaisir de la curiosité étonnée, ravissement soudain à la vue d’une tête agréable, d’une démarche ailée, de la beauté qui s’ignore.Quoi de plus stupéfiant que ce coup de poing inattendu, cette gifle troublante qui vous immobilise, bouleversé, sans que rien trahisse pourtant le bref saisissement, la commotion fulgurante qui vous étreint en secret.Mais au bout de la convoitise glacée du seul regard, au fond du froid désir de 99 l’œil, ne voilà-t-il pas que se lève une faim nouvelle, une envie oubliée, comme le bruit indistinct d’une fête lointaine, d’un festin du passé.?N’y aura-t-il pas un dernier visage sur cette route, chargé de promesses, un nouveau corps aimable, une ultime célébration ?Et puis une autre, et une autre encore?On se croit détaché, revenu de tout.On croit avoir tout vu, tout connu, mesuré la vanité de toute chose.On se croit incapable de jamais plus s’intéresser à cela même qui, il y a peu, habitait au centre de son être.Et puis vient l’automne du cœur et de l’âme, l’automne du corps et de la vie.Rien ne saurait remplacer cette prodigieuse saison de plénitude heureuse.«L’automne aux mains pleines» s’avance, prodigue, généreux.Tous les fruits, tous les bonheurs sont là, à la portée de la main et d’un sourire, et ne demandent qu’à être cueillis.L’automne annonce d’autres étreintes, d’autres frémissements.Le naufrage n’est pas pour demain. RETOUR DE RUSSIE: UN ESPACE-TEMPS D’UN AUTRE TYPE? i RETOUR DE RUSSIE: UN ESPACE-TEMPS D’UN AUTRE TYPE?Anne-Hélène Trottier Les quelques pages qui suivent constituent le bilan d’une année d’observation, un rapport non pas d’activité, mais d’expérience; le rapport que je me fais à moi-même non sur ce que j’ai (hypothétiquement) réalisé en Russie, mais sur ce que j’ai pu vivre de la réalité profonde de ce pays.Des missions musicales et musicologiques, pour le compte d’autrui ou pour le mien propre, m’ont amenée à séjourner souvent en Russie, en particulier depuis l’été 1991.Ces séjours, pendant lesquels je n’ai aucun contact avec les Occidentaux ni avec les conforts réservés aux touristes, produisent sans doute l’effet que d’aucuns appellent «bain de culture», «immersion complète» — ce n’est pas en soi le but que je recherche, mais l'immersion obtenue est effective et totale.Il m’est naturel, en Russie, de vivre 104 à la russe (à la soviétique.); ce pays n’est pas un pays étranger pour moi, si peu russe de sang que je sois.J’en parle la langue; j’en comprends ou ressens profondément la culture — tel est, du moins, mon sentiment d’Occidentale russophile.Mais comprend-on jamais vraiment une culture dans laquelle on n’a pas ses racines de naissance et d’enfance?Cette «immersion», effet secondaire de ces séjours, est en rapport direct avec le type de travail qui m’a amenée en Russie, loin des coopérations officielles et protocolaires, loin des négoces où le dollar est roi, loin des échanges entre savants ou techniciens qui rarement se comprennent même autour d’une spécialité commune.Il s’agit en effet de recherche dans le domaine de la musique.S’il est banal de dire que la musique est un langage universel qui passe pardessus les barrières linguistiques, celles qui m’occupent en Russie, musiques populaires et musiques liturgiques, sont dans les deux cas des répertoires aux enracinements anciens, exigeant de ma part le franchissement d’autres barrières, ethniques, culturelles, conceptuelles.Ma première mission russe a consisté à étudier le très particulier domaine de l’ethnomusicologie soviétique et à aborder le vaste champ des musiques populaires des Slaves orientaux, dans le cadre d’un travail éditorial.J’ai voulu prolonger ces recherches par une expérience plus concrète, par une pratique musicale partagée avec un ensemble qui se consacre au chant liturgique de l’ancienne Russie.Ces travaux m’en ont certes beaucoup appris sur la musique russe ancienne, de l’église et du peuple, mais ce n’est pas de musique que je rends compte ici.Je raconterai plutôt ce que j’ai rencontré à la faveur de ce truchement i 105 qu’est la musique, ce véhicule impalpable de l’âme des peuples et des êtres.La première mission m’a ouvert un monde étrange, et pourtant étrangement proche.Les chants populaires de la Russie, ce ne sont pas ceux, «arrangés», harmonisés et édulcorés par les ensembles officiels de la défunte U.R.S.S.qui en ont été les principaux vecteurs dans le monde.Le chant populaire russe authentique, c’est le son de voix brutes, nasillardes et perçantes ou graves et vibrantes, archaïque et familier tout à la fois.Des voix de femmes presque toujours, puisqu’elles sont restées dépositaires des traditions que les hommes, déplacés des campagnes ou tués à la guerre, ne véhiculent plus depuis longtemps.Des chants de femmes, qui, traditionnellement, accompagnent les rites entourant les événements capitaux que sont le mariage et la mort, ou encore ceux, archaïques et pré-chrétiens, du cycle agraire.Comme dans la majorité des traditions populaires orales qui sont restées à peu près intactes, proches de leur finalité sociale ou magique, ancrées dans leurs lieux et leurs communautés propres, ces chants véhiculent un monde radicalement différent de notre univers efficace, standardisé et confortable, un monde dont on se dit que c’est cela, la nuit des temps, un monde où le temps est autre.Le temps existe bien dans ces traditions archaïques, le temps humain, le temps musical, le temps saisonnier., mais ce n’est pas le même que le temps communément pratiqué et ressenti à travers tout l’Occident des sociétés industrielles et postindustrielles.C’est le temps cyclique des paganismes ruraux.Or, il est paradoxal que ce temps archaïque survive ainsi dans un pays qui, hier encore, était l’autre superpuissance dominant le globe terrestre, un pays qui s’est vécu dans la modernité et projeté dans l’avenir avec une gigantesque industrie lourde, un hyperarmement nucléaire et une impressionnante conquête des spécialités de pointe, notamment l’exploration spatiale — un pays qui, pour réussir de tels paris, doit nécessairement vivre et mesurer le progrès selon des concepts temporels qui sont aussi les nôtres, ceux de l’Occident, un pays qui, fonctionnant implicitement selon le même cadre temporel, invoquant pareillement les vertus du progrès, constitue pour l’Occident un interlocuteur naturel.Un interlocuteur naturel?Interlocuteur obligé, il y a peu, et encore plus obligé depuis qu’il est devenu démocratique, et qu’il appelle l’Occident à l’aide pour lui montrer le droit chemin de l’économie de marché.Un interlocuteur naturel?Bien entendu, nous partageons, n’est-ce pas, la même culture universelle, Hugo, Tolstoy, Shakespeare; les écoliers de là-bas sont aussi, ou plus, instruits que les nôtres; nous sommes tous indo-européens et nos peuples ont tous grandi depuis un ou deux millénaires sur le substrat religieux du christianisme.Tout cela est bien vrai.et tout cela est bien vite dit.Interrogez plutôt les hommes d’affaires, les représentants d’organismes gouvernementaux ou non, n’importe quel Occidental revenant de Russie après un séjour professionnel.Mis à part une poignée d’entrepreneurs de l’Ouest qui y déploient un négoce lucratif (il suffit de vendre là-bas des bribes d’Occident dûment estampillées d’une marque célèbre ou de sa contrefaçon — les consommateurs y sont innombrables, avides et peu avertis) la majorité de ceux qui veulent véritablement coopérer et développer les potentialités locales reviennent à la fois désespérés et ravis. 107 Désespérés, parce qu’«on ne peut rien faire avec ces gens-là», ravis parce que «ah, le contact humain, l’échange ! Des moments inoubliables.» Ces joies et ces frustrations, je les ai aussi connues, toute avertie et privilégiée que je fusse.J’avais beau bénéficier de contacts directs, connaître la langue et les procédures, le travail avançait lentement.Il fallait poser et reposer la même question à dix moments différents avec dix angles d’attaque différents pour obtenir une réponse, ou tout simplement pour la sentir effectivement comprise.Il est classique, et caricatural, d’avoir affaire à un fonctionnaire qui n’est là que, disons, le mardi et le vendredi, devant le bureau duquel on patiente deux heures le mardi et pour entendre quelqu’un dire par hasard que ledit fonctionnaire peut ne pas venir le mardi, et qui, le vendredi, vous dira affablement, ou haineusement, ne pas pouvoir viser votre document faute d’encre pour le tampon.On pourrait dire qu’on s’y attend, à ces incidents caricaturaux, qu’on les intègre automatiquement et par avance au «budget-contrariétés» de son voyage en Russie.Il est beaucoup plus difficile d’admettre, et de s’expliquer, qu’il puisse exister des «faux-contacts» aussi flagrants entre collègues, entre gens qui pratiquent la même spécialité.Ainsi ai-je obtenu, au fil des mois, à une même question factuelle et non chargée de risque politico-scientifique («quelqu’un a-t-il déjà étudié le problème musi-cologique X?Je ne voudrais pas refaire le travail s’il est déjà fait»), des réponses diamétralement opposées: pendant des mois je n’ai entendu que des réponses catégoriquement et unanimement négatives; puis on m’a dit qu’il serait difficile, mais pas impossible, de trouver une personne qui ait 108.travaillé dans ce sens; récemment, par contre, on m’a indiqué que tout le monde ou presque avait travaillé sur ce problème ! J’ai pendant un temps pensé que ces gens, ces collègues, dont plusieurs étaient devenus mes amis, craignaient de livrer à une étrangère des connaissances qu’ils souhaitaient garder pour eux — ce genre de paranoïa existe un peu partout au monde ; de surcroît, il existe en Russie une ancestrale méfiance, pas toujours avouée, de la «gent latine»: l’agent du latin, l’autre versant de la chrétienté.Il m’est effectivement arrivé d’avoir affaire à des réticences ainsi motivées, à des plates-bandes et à des chasses plus ou moins bien gardées.Mais je constatais le plus souvent l’attitude contraire: le très grand désir de combler mon attente, qui contrastait étrangement chez mes interlocuteurs russes avec l’insuffisance et l’imprécision des réponses que j’en obtenais.Or j’ai malgré tout, petit à petit, au fil de conversations et de rencontres, fortuitement, reçu une foule de renseignements; j’en ai reçu le plus à des moments où je ne cherchais justement pas à obtenir des informations, mais au détour d’autres sujets, entre deux portes, à propos d’autre chose.C’est donc non seulement l’expérience du temps — constatai-je — mais aussi les attitudes autour du savoir, de la connaissance, qui divergent entre Est et Ouest.Ainsi faut-il accepter, lorsque l’on monte un projet «sur le terrain» avec des Russes, que le rapport au savoir, comme le rapport au temps, soit autre ; que les modalités de cheminement et de transmission des connaissances sont différentes des modalités occidentales; que l’information, la production d’informations, l’accès à l’information, ¦ ¦ 109 l’échange d’informations, toutes choses qui constituent un des piliers du fonctionnement de la vie socio-économique en Occident, n’ont pas ce statut — il s’en faut — en Russie.Il me semble que le concept même d’information demande, dans ce pays, à être commenté et défini, ce concept que l’Occidental prend pour acquis, lui qui se noie dans la surinformation.Il y aurait toute une étude à mener sur les paramètres variables et interdépendants — paramètres de fond et de forme, certes, mais aussi paramètres de temps et de lieu, de manière, de cause, de finalité, et bien d’autres encore — à faire intervenir dans le phénomène «information» tel qu’il se présente de part et d’autre d’une frontière des mentalités que l’on ferait coïncider avec la frontière orientale de la Pologne.En Russie, «informatsia», on sait que c’est important, on sait qu’il en faut.Rares sont ceux qui conçoivent que l’information puisse être échangée, organisée, canalisée, structurée, hiérarchisée, assimilée à un produit ou à un service.Guère conceptualisée pour l’instant, elle s’inscrit sans doute dans le plus large contexte d’un espace-temps autre, dont il conviendrait également de cerner le concept.Un espace-temps autre.bien sûr, un espace tel que l’espace russe ne peut pas ne pas modeler le temps tel que le vit le Russe.Certes, que l’espace de la Russie soit radicalement différent, par son ampleur, des espaces ouest-européens, c’est une évidence, mais il l’est beaucoup moins des espaces nord-américains, où pourtant les conceptions du temps sont nettement plus proches de celles que l’on trouve en Europe occidentale.A l’heure actuelle, j’en suis persuadée, à notre époque de communications, de satellites et d’aviation, tant à l’est no.qu’à l’ouest, ce n’est plus tant l’échelle de l’espace qui est responsable de la qualité différente du temps des Russes.Je croirais même assez volontiers que c’est, à l’inverse, leur qualité de temps qui rend leur espace encore plus grand ! Cette qualité de «temps russe» est sans doute aussi largement responsable de ce qu’il y peut y avoir, selon notre jugement, de relative inefficacité en Russie.Et c’est une qualité de temps qui fait également que le temps, parfois, s’évanouit, s’abolit ou qu’il prend un goût d’éternité.Au petit jeu de la vérité et du mensonge, si nous taxons le Russe d’inefficacité il sera d’accord, et si nous plongeons le regard dans le sien, nous ne saurons y discerner le passé, le présent ou l’avenir, même au pied d’une fusée «Mir» ou d’une centrale atomique explosée.Les livres de chant liturgique dont certains sont encore en usage, calligraphiés et copiés jusqu’aux premières décennies de ce siècle par certaines communautés, portent une notation dont le fonds paléographique est paléo-byzantin, vieux de plus de mille ans.Sans prétendre développer plus avant les thèmes de l’information ou du temps à l’échelle russe, je me contente de passer brièvement en revue quelques éléments qui me paraissent importants parmi les déterminants des mentalités et comportements des sociétés contemporaines, et dont on a peut-être tendance à oublier, à l’heure actuelle, la spécificité dans le cas particulier des relations entre l’Occident et la Russie.Après le temps et la connaissance, en l’espèce de leurs avatars modernes, l’efficacité et l’information, il convient de se tourner vers une composante incontournable a Ill de la vie russe, la spiritualité — avec son avatar typique et réducteur, la trop galvaudée «âme slave».C’est ici que j’évoquerai le deuxième volet de mes expériences musicales en Russie, le travail de formation et de concert que j’ai mené avec cinq chanteuses russes qui se consacrent à l’ancien chant liturgique slave.Les moments que j’ai partagés avec ces femmes constituent pour moi comme un condensé de vie russe que j’ai pu partager de façon directe, étant donné à la fois la qualité de notre travail commun et la qualité humaine que représentent ces femmes.Celles-ci, orthodoxes très croyantes, consacrent la plus grande partie de leur temps au chant d’église, et préservent, dans leur manière de chanter, comme dans leur manière de vivre, à la fois un style d’authenticité populaire et une intense aspiration au religieux, fréquemment synonyme pour elles de spiritualité.Nous nous sommes trouvées et aimées dans une rencontre très forte autour des chants de la chrétienté ancienne, dans une sorte de communion des voix, des cœurs et des âmes, où nous avons ressenti puissamment à quel point nos racines, notamment chrétiennes, étaient les mêmes, avant, et par-delà, les temps des schismes.Après cette première rencontre, si forte, si convaincante dans son résultat musical, nous avons décidé de poursuivre l’exercice pour perfectionner notre ensemble.Je savais qu’avec un peu de pratique régulière, ces femmes pouvaient aller beaucoup plus loin.Or, au fil des mois, je constatai que ce minimum de travail personnel n’était pas fait entre mes séjours en Russie, que mes amies ne travaillaient qu’en ma présence, lorsque j’étais là pour insuffler vie et élan à l’exercice.Nos séances de travail, auxquelles j’ai continué de me prêter de bonne foi, me sont devenues infiniment pesantes.Il ne s’agissait plus de mettre en forme une matière vocale, il me fallait la recréer à chaque fois, porter l’ensemble, pallier l’insouciance des chanteuses dont aucune n’assumait individuellement la responsabilité de son chant.A l’issue de ces séances, j’émergeais épuisée tandis que mes amies soupiraient: «Aujourd’hui, c’était difficile, l’esprit n’était pas là.C’est à cause de nos péchés.» En parallèle, j’ai passé de longs moments avec elles, à Moscou et en tournée, ce qui m’a obligée à vivre à leur rythme, et à commencer à les comprendre, un petit peu.L’interminable partout: interminables voyages en train, interminables attentes devant guichets, magasins, téléphones., interminables conciliabules, interminables aveux.tout cet interminable qui, sans prendre fin, se résout en un lendemain, en une rencontre, en une solution, autant de suites du même interminable; là les conflits se dissolvent, les attentes sont ou non couronnées de succès, les amours sont ou non consommées — il importe peu puisque tout s’inscrit dans l’interminable.J’ai senti que je tombais dedans, moi aussi, dans cet interminable.J’ai laissé passer les jours, improductifs, sans me reprocher le temps perdu.J’ai vécu sereinement d’éventualités non concrétisées.Je n’ai plus pensé, un soir que je n’avais pas mangé: «qui dort dîne», mais «on trouvera à manger demain».J’ai ressenti la douceur de l’acceptation que l’on prend pour de la résignation, mais qui est en réalité une fantastique confiance.Confiance en quoi?Ce que l’on veut: la Russie, Dieu, la providence divine, demain.Entre «qui dort dîne», où l’on fait un effort individuel de compensation, de permutation, et la confiance impersonnelle en un lendemain plus clément, il y a un fossé des mentalités. 113 J’ai su que je pouvais accepter de m’en remettre à cet être collectif qui m’entourait et m’envahissait de sa chaleur, cette «âme russe».C’était donc cela, cette russification que j’avais pu constater chez quelques rares étrangers ; je sentais qu’au plus profond de moi je pouvais me couler dans cette façon d’être et de vivre, hors des frontières du temps, dormant et dînant là où l’occasion vous pose, acceptant comme également normales l’abondance fortuite et la disette, et baignant constamment dans une chaude torpeur: celle d’un amour comme nous n’en connaissons plus la saveur en Occident, un amour patient, confiant et total comme celui de l’enfant, enveloppant et généreux comme celui de la mère, pardonnant tout et n’exigeant pas de réciprocité — l’idéal de l’amour parfait, en somme! Soit.Mais aussi le piège.Car cet amour est une masse statique, envahissante, paralysante, qui retient et soude mollement les membres de la communauté dans sa douce et gluante tiédeur — ce confort de F «être-ensemble» russe est une puissante protection contre les innombrables adversités, les réelles difficultés de l’existence dans ce pays.Peut-être, du même coup, est-ce un obstacle à l’amélioration, au «progrès», puisque bien souvent il y manque l’ingrédient essentiel de ce dernier, l’aspiration au changement.Cet amour statique, infiniment tolérant, infiniment accueillant, donc absolument informe, ne comprend pas, ne conçoit pas la liberté individuelle des membres du groupe — certes, chacun est libre de faire ce qu’il veut car il n’est pas possible d’empêcher la liberté de s’exprimer.Bien fou cependant l’individu qui voudra véritablement Faire quelque chose, car il se démarquera, s’en ira, se fera du mal; d’ailleurs il finira bien tôt ou tard par revenir là où il fait bon rêvasser bien au tiède, même au prix d’une perte de réalisation individuelle ou de niveau de vie.En effet cet amour est un bien donné, négation du bien auquel aspire quiconque cherche à aller plus loin.Il est un cercle, clos sur lui-même, quoiqu’accueillant pour l’étranger en attendant que ce dernier reparte ou se fonde dans la masse.Cet amour-là, si parfait et si immobile, comment se conjugue-t-il avec la spiritualité, la quête de l’âme?Leur articulation offre-t-elle un modèle à l’humanité occidentale, dénuée d’âme, hypermatérialiste?L’Occident, à tort ou à raison, a depuis des siècles œuvré pour ce que l’on nomme le progrès.La Russie, dans son inertie prépondérante, s’en moque, du progrès.Elle aspire à Dieu, maintenant surtout, dans un grand regain religieux post-socialiste.Or elle s’enlise dans cette aspiration car elle est prise à son propre piège, ce piège d’amour inépuisable et informe, qui ne se laisse mobiliser, canaliser, que dans les grandes catastrophes, mais qui ne connaît pas le travail minutieux du polissage quotidien.Dans cet amour universel qui s’aime tant et se complaît tant en lui-même qu’il n’aspire pas à s’améliorer, la quête du sacré, de la spiritualité russe reste vissée sur place, coincée dans l’immobilisme.Ainsi peut-on vivre, croyant de longue date ou récemment converti à l’orthodoxie, dans le cycle inexorable, épuisant, mais somme toute indulgent et peu exigeant, des chutes et des rémissions, des péchés et des confessions, une vie semblable à une éternité.Combien de temps encore pourra durer cette éternité ? LA PROMESSE DU NORD LA PROMESSE DU NORD Anne Ben Ichou Leila avait tenu à faire le voyage en train malgré la longueur du trajet.Elle désirait savourer cette découverte.Elle l’attendait depuis si longtemps.Elle la souhaitait grandiose et mythique.Pour l’occasion elle s’était munie d’un walkman et d’une unique cassette de Bill Ackerman, douce, émouvante, lancinante.Elle avait vigoureusement refusé la cabine individuelle que l’employé de la compagnie ferroviaire lui avait proposée.Il fallait tout voir, découvrir les forêts, les rivières, mais aussi les regards, les postures, les gestes, la profondeur des voix, puisqu’elle ne soupçonnait rien de leur langue.Elle avait tant de fausses visions dans la tête.Vingt huit heures de train, une cassette de quatre-vingt-dix minutes, ce serait le Nord ! Le train s’éloignait tranquillement de Toronto et Leila rêvait à une autre vie; ses pensées vagabondaient dans ses souvenirs.Transbahutée de continents en continents, elle avait eu une enfance étrange.Elle était née dans un petit bourg du Sud Algérien dont elle ne gardait comme images que le vermillon des tulipes et la ruine du château d’eau qui un beau matin lâcha négligemment un lourd débris sur son crâne.Puis, les parents avaient voulu découvrir le Vietnam, mystérieux et ensanglanté.Leila se souvenait avec délice de ses escapades dans les fourmillements du marché de Saigon, avec son amie Sophie.Leurs cheveux brûlés par le soleil prenaient des reflets blonds et cuivrés qui leur attiraient mille caresses et des brassées d’offrandes.Elles repartaient toujours chargées des plus beaux fruits de la saison.Elles raffolaient par dessus tout de ces pamplemousses géants dont la pulpe rose craquait sous la dent en relâchant par petits jets un jus doux et parfumé.Et il y avait ces tonnes de friandises collantes sous les doigts faites de riz et de soja qui prenaient les teintes les plus délirantes.Ce vert acide côtoyait dangereusement le suintement de cette pâte rose fluo, le chatoiement de ce jaune d’or sous les caresses du soleil, ces blancs laiteux qui doucement épousaient mille nuances.Elles mangeaient tout ce qui leur était habituellement interdit et rentraient à la maison le ventre tordu par les violents assauts de coliques foudroyantes.Leila ne savait plus trop bien où étaient ses origines.Elle n’était même pas vraiment sûre d’où venaient ses grands parents.Et aussi étrange que cela puisse paraître, ça ne l’interessait pas.Les seuls souvenirs qu’elle emportait avec elle se résumaient à quelques anecdotes anodines, des images chatoyantes de couleurs et quelques odeurs délicates.Un visage de ci de là auquel elle rajoutait quelques belles rides.Elle continuait à parcourir le monde comme si elle voulait à jamais se défaire de son histoire.Dans ces départs incessants, Leila trouvait la satisfaction de l’étemel recommencement, celui qui permet de se défaire de 119 l’oppression des fardeaux et donne l’illusion de repartir à zéro.Tout coulait sur Leila, rien ne s’ancrait en elle; et elle ne s’attachait nulle part.Elle savourait cette musique légère qui accompagnait voluptueusement le lent mouvement du train.La mélodie s’envolait doucement comme une harmonie; puis soudain se revêtait d’ombres et de drames, sans s’y arrêter; elle s’élevait à nouveau plus sereine et plus forte.Ces instants mêmes procuraient à Leila une merveilleuse sensation.Oublier son histoire ou plutôt choisir ce qu’elle désirait oublier de cette histoire.Leila tentait d’effacer l’année dernière, passée avec Vincent.Ils avaient partagé leurs vies et s’étaient aimés, comme ils avaient pu.Vincent portait en lui tous les maux et les contradictions de l’époque.Une mère sombrant dans la folie, un père inconnu qui lui avait laissé pour seul présent la noirceur de sa peau.Une enfance remplie de violence, de haine, de solitude.Vincent possédait l’intelligence des gens qui n’ont pas appris et la hargne des enfants mal aimés.Son agressivité et le manque effrayant de toute espèce de politesse lui attiraient inévitablement les haines les plus féroces.Il était capable, Vincent, des mensonges les plus vils et des plus grandes trahisons.Leila réalisa qu’ils avaient eu en commun l’incertitude de leur histoire, et c’était cela qui les avaient tant rapprochés.Ces scènes du passé, ces bouffées de mélancolie l’exaspérèrent.Il y avait une contradiction intolérable entre le mouvement de ce train vers l’avant et le vagabondage de son esprit dans le passé.Il fallait oublier Vincent et Sophie, il fallait être neuf, vierge, disponible. Le walkman était muni d’un dispositif de retour automatique.La musique entamait son troisième tour.Dans une vaine tentative pour se recentrer sur le présent, Leila griffonna le calcul sur un bout de papier.Vingt-huit heures de train, une cassette de quatre-vingt-dix minutes, cela faisait dix-huit et demi.Le paysage devenait plus beau, plus sauvage; les rivières plus larges.Ses pensées erraient dans l’immensité du ciel.Elle n’avait jamais vu un espace si vaste.C’était son premier voyage en Amérique.Elle était arrivée un mois auparavant.Elle avait découvert New York avec émerveillement, le calme de Montréal, puis Toronto si riche et si hautaine.Elle consacrerait trois semaines à sa rencontre avec le Nord; elle monterait jusqu’à Moosonee au sud de la Baie James, le dernier arrêt de la ligne de chemin de fer.Là, elle prendrait le bateau jusqu’à l’île de Moose Factory où elle logerait chez Guillaume qu’elle ne connaissait pas mais qui était l’ami d’un de ses amis.Les rivières traçaient vigoureusement leurs sillages dans la densité des bois; le ciel avait encore grandi.Ni l’éclat des deux méditerranéens, ni les firmaments tropicaux n’avaient procuré à Leila ce sentiment de liberté.Dans cette immensité bleue qui ne semblait avoir aucune fin, tout était permis.Les phantasmes les plus fous, les peintures les plus extravagantes, les croyances les plus irrationnelles, les envolées les plus lointaines.Tout était si démesuré qu’on distinguait au loin les rondeurs de la terre.La nature déployait ses majestés et Leila s’assoupit, sereine, pour la première fois depuis le départ.Lorsqu’elle se réveilla, le train entrait dans une gare vétuste, la dernière petite ville avant d’atteindre le Nord. 121 Leila observa le visage des indiens qui attendaient pour gagner les wagons.Ils semblaient fatigués, misérables.Deux jeunes s’assirent non loin d’elle.Elle ne parvint pas à leur donner un âge.Quatorze ans, dix-sept ans ?Ou peut-être même avaient-ils atteint la vingtaine ?Ils dévoraient un gigantesque paquet de chips et expédiaient chaque bouchée avec de sonores et interminables lampées de Coca Cola.Leila détestait les chips et par conviction refusait toute absorption de boissons gazeuses.Le spectacle l’agaça.Il bouleversait le scénario qu’elle avait minutieusement imaginé.Il lui dérobait sa découverte.Le regard des jeunes hommes n’exprimait ni bonheur, ni chagrin, ni révolte.Aucune lueur, aucune vie n’animaient leurs yeux.On aurait cru qu’un épais linceul les voilait.Leila eut honte de son impatience.Elle réalisa alors que la musique s’était interrompue.Elle appuya sur play, la bande s’embourba sur les têtes de lecture et se brisa dans un long et douloureux gémissement.*** À dix heures le matin, le convoi atteignait Moosonee.La gare n’existait plus depuis bien longtemps.Un baraquement délabré annonçait le lieu dit.Il n’y avait que la poussière qui volait et quelques pauvres habitations de préfabriqué qui résistaient à grand peine aux élans du vent.La température était étrangement douce en ce début de septembre.De rares individus traversaient les nuages de poussière comme des fantômes errants.Tout dans leur apparence dénotait la misère et un linceul voilait leurs yeux.Moosonee était un cimetière.Seule la rivière Moose gardait sa dignité malgré les carcasses des voitures qui salissaient ses berges. 122.Quelques indiens proposaient la traversée jusqu’à Moose Factory pour la modique somme de un dollar.Leila embarqua dans une des chaloupes.Elle se protégea des embruns sous une épaisse bâche de plastique opaque qui lui voila la vue.Le moteur souffreteux s’éteignait presque à la venue des vagues.Le trajet lui parut interminable.Un homme long, maigre, à l’allure plutôt gauche, attendait debout sur le ponton.C’était Guillaume.Guillaume habitait Moose Factory depuis sept ans.Il était arrivé comme archéologue pour retrouver les fondations d’un fort érigé là au XVIIIe siècle.Mais à Moose Factory, la terre abandonne son histoire ; la fonte des neiges emporte au printemps chaque strate du sol que la grande rivière Moose s’empresse de rejeter dans l’embouchure de la Baie.Du fort, il n’en avait donc découvert aucune trace.Mais il était resté là sans trop savoir pourquoi.Il gagnait modestement sa vie de l’exportation d’artisanat local.Il s’était associé avec un vieil indien, Sam Konapuskatiskwun.En cri cela signifie «celui que la neige éloigne du troupeau.» Sam et Leila devinrent grands amis.Pour Leila, Sam incarnait la sagesse.Quant à lui, il aimait chez elle sa façon de ne jamais questionner, ses silences, sa capacité de ne pas juger.Sam était à la fois mystérieux et transparent.Son port de tête avait la fierté et la dignité d’un homme qui ne se livre pas.Mais son regard révélait, à qui voulait le sonder, toutes ses émotions.Lorsqu’il était contrarié, deux éclairs traversaient fugitivement ses yeux.Il n’évoquait jamais la misère de son peuple, les injustices et les révoltes.C’est lui qui fit visiter l’île à Leila.Il y avait bien peu à voir à Moose Factory; l’organisation relevait d’une simplicité déconcertante : d’un côté les blancs, de l’autre les ¦ 123 indiens.Chacun restait à sa place comme si un pacte avait été signé.Pour mieux séparer ces deux univers, un hôpital monumental s’élevait pareil à un blockhaus infranchissable.Il ne semblait surgir de nulle part.Sa présence sur cette terre éloignée de tout avait quelque chose d’insolite et d’angoissant.Il ressemblait à une gigantesque machine à soigner, à une affirmation indécente de pouvoir.Non loin de là, c’était le centre commercial qui fabriquait une quantité hallucinante de canettes, de toutes les couleurs, de toutes les marques.Les Coca Cola, les Soda, les Seven Up, un choix incalculable de limonades et de bières.Leila n’aurait jamais pu imaginer une telle variété dans la boisson gazeuse.Les jeunes indiens se regroupaient par bandes dans quelques sombres recoins pour ingurgiter leurs mixtures.Les canettes vides s’accumulaient en petits tas tout autour du bâtiment et quelques corps vautrés dans la poussière cuvaient laborieusement leur bière.L’unique fierté de Sam était la petite école crie pour laquelle il s’était tant battu.Pas un arbre ne poussait sur le sol de Moose Factory.Partout ce n’était que le sable, la poussière et le désespoir.Leila aurait voulu pénétrer dans la réserve indienne mais Sam le lui interdit formellement.Non pas que ce fût dangereux, mais ça ne se faisait pas.Il fallait respecter cet accord tacite.Un soir, elle éprouva le besoin d’écrire à Vincent ou peut-être, tout simplement, l’envie de se confier à un proche. 124 Vincent, j'ai enfin découvert le Nord.La nature est majestueuse, mais si indifférente.Te souviens-tu de nos interminables conversations sur la misère du Sud ?Il faudrait maintenant que je te raconte celle du Nord.Je crois qu 'elle est bien plus tragique.Le Dieu Coca Cola règne ici aussi, tout puissant.Te rends-tu compte Vincent! Je t’ai déjà pardonné tous tes mensonges.Tendresses, Leila.La nuit il se passait des choses étranges.Le vent soufflait parfois déchaîné, d’autres fois caressant, puis s’éclipsait tout d’un coup.Après ces instants de répit, il revenait sans s’annoncer en hurlant, rugissant.Il beuglait de rage sous les portes des maisons et son cri ressemblait à une armée d’agonisants.La chaleur de son souffle et les tonnes de sable qu’il transportait avec lui étaient terrifiantes.Il s’amusait à faire tournoyer les canettes qu’il rencontrait sur son passage dans un tintamarre métallique épouvantable.Il les projetait furieusement contre les portes et les fenêtres.Leila ne pouvait pas dormir.Elle arrivait tout juste à dérober quelques heures de sommeil au petit matin.Le jour, le vent tombait mais on sentait sa chaleur à travers les vêtements.D’innombrables canettes écrasées par la violence des coups jonchaient le sol.La douceur de la température inquiétait de plus en plus les habitants de Moose Factory.Guillaume se montrait perplexe.Lorsque Leila l’interrogeait il se 125 contentait d’énumérer une multitude de suppositions et d’en mesurer scientifiquement les probabilités.Comme tous les archéologues, Guillaume n’affirmait jamais, il doutait.Selon Sam, c’était la colère de Sava-Ni-Yottin.Sava-Ni-Yottin, c’est le Vent du Sud qui chaque année apporte le printemps aux terres les plus reculées.Il les parcourt de son souffle doux et chaud, et de ses caresses emporte les épaisses couches de glace qui revêtent les rivières et les lacs.Autrefois, Sava-Ni-Yottin fut le plus grand des séducteurs.Il charmait les femmes partout sur son passage, s’insinuait sous leurs jupes, remontait le long de leurs cuisses; il s’amusait délicieusement dans leurs chevelures.Et tous les ans, les femmes impatientes l’attendaient et l’accueillaient de leurs plus beaux sourires, de leur entier consentement; leurs visages s’illuminaient de grandioses émotions.Les hommes le déclarèrent leur rival incontestable.L’un d’entre eux furieusement jaloux entreprit de percer les secrets de Sava-Ni-Yottin.Il s’y appliqua si bien qu’il découvrit les gestes de l’amour.Sava-Ni-Yottin ne s’était point fâché, au contraire il s’était plutôt senti fier et heureux de leur avoir enseigné le plaisir.Que lui prenait-il aujourd’hui de déployer sa fureur sur la misérable terre de Moose Factory?Etait-il fou, possédé?Sam affirmait l’avoir vu rôder la nuit près du centre commercial et ramasser des sacs entiers de . canettes qu’il avait rageusement lancées contre les maisons.D’autres aussi l’avaient surpris errant sur l’île.Mais il croyait plutôt à un Windigo, un de ces esprits maléfiques qui possèdent les hommes et les poussent aux actes les plus insensés, les plus cruels.Les blancs ne croyaient rien de tout cela.Ils avaient pourtant bien aperçu un homme étrange dans la réserve, mais il s’agissait sûrement d’un conspirateur chargé d’organiser la contestation contre les barrages, l’hôpital, ou ils ne savaient quoi encore.Les nuits sans sommeil se succédaient, lugubres et éreintantes.La fatigue terrassait les habitants de Moose Factory.Pour tuer le temps, Leila écrivait à Vincent.Vincent, j’ai l’impression d’avoir atteint le bout du monde.Tout est si démesuré, si excessif qu ’on ne peut plus penser pareil.Même les certitudes se désagrègent.Un indien m’a dit qu’ici les hommes blancs deviennent fous.Tout cela est si étrange.Tendresses, Leila. Elle occupait ses journées à aider Guillaume et Sam au stockage des provisions pour l’hiver car le froid et la neige arrivent dès la mi-septembre et l’île reste bloquée jusqu’à ce que la rivière soit complètement gelée.Elle avait pris l’habitude de remonter quotidiennement le cours de l’eau par les berges, jusqu’au débarcadère où elle était arrivée le premier jour.Là, elle tournait le dos à la misère de l’île et l’oubliait quelques instants.Elle se laissait guider par chaque mouvement de l’eau, chaque petit tourbillon; et le moindre courant l’emmenait loin, très loin jusqu’à l’horizon.Alors que son regard se perdait dans le lit sinueux de la Moose, étrangement son esprit fouillait au plus profond d’elle-même, grattait ses strates les plus intimes.Elle se surprit à exhumer d’étranges réminiscences, profondément enfouies, dont elle ne soupçonnait même pas l’existence.Elle se rappela que petite fille, lorsqu’elle avait quitté l’Algérie, elle avait voulu emporter naïvement le désert avec elle, sous son bras.Elle avait ramassé des grains de sable correspondant à chaque nuance d’ocre du Sahara.Elle les avaient méticuleusement rangés dans de minuscules petites boîtes tapissées de papier de soie.Il y avait exactement quatre-vingt-trois petites boîtes, chacune contenant un grain de sable d’une couleur différente.Cela avait été sa façon à elle de dire adieu au désert, et de l’emporter, un tout petit peu.Elle était bien jeune à l’heure du départ mais elle avait déjà compris que là où elle irait le désert n’existait pas et elle avait secrètement versé quelques larmes sur tous ces petits grains de sable.Dans ses multiples déménagements, Leila avait perdu les traces de ce trésor, mais elle se promit fermement qu’elle le retrouverait un jour. Sam lui avait révélé l’existence d’un second débarcadère de l’autre côté de l’île, dans la réserve, juste en face de la baie.L’endroit offrait selon lui le panorama le plus saisissant de la région.Malgré l’interdiction de traverser la réserve, Leila projeta de s’y rendre en secret.Elle ne cessait d’imaginer la beauté et la grandeur du paysage qu’elle découvrirait là bas.L’occasion se présenta enfin.Un matin, alors que Sam et Guillaume étaient partis chasser pour deux ou trois jours, elle alla jusqu’à l’hôpital et se glissa dicrè-tement dans ce territoire inconnu.Les maisons étaient déposées les unes à côté des autres à la manière d’un jeu de Légo.À l’arrière de certaines d’entre elles, quelques malheureux tipis tenaient à peine debout.Leur allure était si misérable qu’ils ressemblaient à ces épouvantails que les paysans fabriquent dans les pays méditerranéens, pour éloigner les oiseaux des arbres fruitiers.Mais il n’y avait rien à protéger sur cette terre aride.Peut-être se gardaient-ils d’eux-mêmes?Elle imaginait derrière les portes des regards qui l’observaient, la suivaient.Elle croisa seulement une poignée d’enfants qui jouaient dans la poussière.De près, leur misère était terrifiante.Elle avait pourtant rencontré au Vietnam des regards graves et sages à force de pleurer; elle avait touché la violence sur des corps juvéniles qui avaient oublié de grandir.Elle avait même surpris la haine sur les visages des tout-petits, mais il y avait toujours au fond de leurs yeux une lueur qui semblait dire merde à la guerre et qui narguait la mort.Les regards des enfants de Moose Factory n’exprimaient que la haine de soi-même, comme des yeux de petits suicidés.Leila regrettait d’être venue en voyeur impudique, en spectatrice odieuse, indifférente au 129 spectacle.La blancheur de sa peau lui était tout à coup intolérable.Elle pressa le pas.Elle atteignit enfin le débarcadère, et tout bascula.L’infinitude de la baie l’attirait impérieusement comme un aimant.Elle se laissa plonger dans le vertige que lui procurait cet espace sans fin.Le temps était suspendu; c’était un moment d’harmonie parfaite, un rêve illimité où chaque chose devient évidente, absolue.Un instant où tout s’explique depuis la création du monde jusqu’à la raison de l’homme sur la terre.Leila n’avait jamais ressenti un tel sentiment de plénitude, d’éternité.Au loin, des canots glissaient paisiblement sur la rivière à peine ridée par la brise.Alors qu’elle s’amusait à suivre leur cadence elle sentit tout près d’elle une présence; un homme penché sur son canot.Un grand vide glacé envahit son corps et ses jambes ne la soutinrent plus.Une sueur perla sur son front, sur ses tempes et dans les paumes de ses mains.Elle était terriblement émue.Cet homme dégageait une sorte de poésie, un sentiment supérieur presque mystique, une fascination irrésistible mais Leila n’osait l’approcher comme si une zone infranchissable le protégeait, une immense auréole interdite.Il avait entendu ses pas et se retourna doucement sans surprise ni sursaut.Leila ne put soutenir son regard.Elle était incapable de continuer son chemin ni même de retourner sur ses pas.Elle resta plantée là, bêtement, les yeux fixés sur la rivière.«— Je m’appelle Sava-Ni-Yottin, ou si tu préfères, Vent du Sud.Je prépare mon canot.Je repars dès ce soir pour le Sud, par là, tout droit, en descendant la rivière.Je vais chercher du vent plus chaud encore et je le ramènerai d’ici peu.Ce sera un souffle irrésistible.Je le veux envoûtant, amoureux, brûlant.As-tu rencontré ces carcasses rouillées qui pourrissent les eaux de la rivière?As-tu croisé ces enfants gavés de sucreries jusqu’à en perdre leurs dents ?Je voudrais leur réapprendre la dignité, et l’amour aussi.Je voudrais que les femmes se souviennent des caresses, des tendresses.» L’homme s’était approché de Leila.Elle distinguait maintenant ses traits avec netteté.Son visage semblait désespéré, épuisé par le manque de sommeil et le découragement.Leila réalisa qu’il l’avait invitée ou plutôt incluse dans son espace à lui.Et à cet instant, elle eut l’impression qu’elle ne s’appartenait plus, qu’elle se regardait parler, bouger, en spectateur de soi-même.Un étrange mélange de compassion pour le désespoir de cet homme et de courroux contre ses maladresses et sa cruauté l’envahit soudainement.«— Tu ne connais rien des vents.Depuis que je t’entends, tu ne fais que crier et hurler.Tu ne transportes que la haine avec toi.Tu nous effraies.La chaleur de ton souffle déconcerte toute la nature, et les gens aussi.Je connais une multitude de vents; je sais distinguer leur haleine, leur chaleur, leur douceur.Chacun d’eux possède son odeur, toujours différente.Et puis il y a ceux qui en sont 131 dépourvus et crois-moi, Sava-Ni-Yottin, c’est si triste une brise inodore.Je sais exactement à quelle heure ils arrivent, par où ils passent, et quand ils s’éteignent.Et leurs voix, oui .parfaitement.leurs voix.Certains d’entre eux fredonnent des mélodies extraordinaires.Du pays d’où je viens, un peu avant six heures, le soir, il y a une brise qui arrive de la mer, de très loin, depuis l’horizon.Elle est à la fois chaude et fraîche et transporte avec elle toutes les odeurs du large.Pour s’annoncer, elle tinte gaiement.Quand ils l’entendent, les enfants courent dehors pour l’accueillir et se rafraîchir.Si tu veux, je partirai avec toi.Je saurai te guider et je t’apprendrai à les écouter, à les apprivoiser.» La fièvre s’emparait de Leila; elle grelottait, transpirait.Elle conta à l’étranger toutes ses connaissances des dérives aériennes.Elle lui confia sa terreur des rafales du mistral, des caprices de la tramontane, son soulagement quand, petite fille, résonnait à ses oreilles le vent de la mousson.Et il y avait la danse des grains de sable dans le désert, sous les déchaînements du sirocco.«— Tu ne viendras pas avec moi.Mais si tu le désires, tu pourrais m’aider d’une autre façon.La nuit sera noire et j’aurais besoin d’un grand feu pour naviguer.Il me guidera dans l’obscurité.Je te préparerai un foyer juste à côté de l’hôpital.Je voudrais que tu l’allumes, ce soir, un peu avant minuit.Emprunte le chemin qui ¦ 132.contourne l’hôpital par le Nord.Surtout n’apporte ni lampe ni torche, juste une poignée d’allumettes.Tu devras être discrète et extrêmement prudente.Et après, tu te sauveras vite, très vite.» Leila se retrouva seule chez Guillaume sans comprendre où elle avait puisé les forces nécessaires pour parcourir le trajet du retour.La fièvre gonflait son visage et ses membres tremblaient fébrilement.Elle tenta de reprendre contact avec elle-même en écrivant à Vincent.Vincent, je crois que je me suis perdue dans le Nord.Son effort demeura vain; son esprit était ailleurs, très loin.Elle se raisonnait, tâchait de s’interdire ce périple nocturne.Mais au fond d’elle-même, elle savait que tout était déjà joué, que ces hésitations n’étaient que les piètres simulations de sa bonne conscience.Le soir, elle irait inébranlablement au rendez-vous.Elle contournerait l’hôpital par le nord jusqu’au foyer qu’elle embraserait d’un feu puissant et majestueux.Elle imaginerait alors la solitude de Sava-Ni-Yottin sur le lit de la grande rivière Moose et se réjouirait à l’idée que ces flammes fussent son unique repère. 133 Leila rôda jusqu’à l’aube autour de l’hôpital .Elle arpenta chaque recoin du bâtiment, chercha les traces du foyer et crut maintes fois les apercevoir.Elle fouilla dans l’obscurité, comme une obsession.Mais elle ne trouva rien.Note: Les récits des Windigos et de Sava-Ni-Yottin sont des contes indiens de tradition orale.Ils ont été respectivement retranscrits dans les ouvrages suivants: Howard Norman, Where the chill came from.North Point Press, San Francisco, 1982; Bernard Assiniwi et Isabelle Myre, Anish-Nah-Be, Collection Mon Ami Mon Frère, Léméac, 1971. LE QUÉBEC DES ANNÉES TRENTE 137 LE QUÉBEC DES ANNÉES TRENTE Marcel Olscamp S’il est une période de l’histoire fertile en événements, c’est bien la décennie des années 1930; frappé de plein fouet par la crise boursière de 1929, le Québec, comme la plupart des pays occidentaux, connut de nombreux bouleversements qui le précipitèrent pour ainsi dire dans le monde moderne, presque à son corps défendant.Cette société, jusque-là paisible et ancrée dans des certitudes séculaires, eut soudain à faire face à de multiples problèmes qui nécessitaient des solutions rapides, et surtout inédites.La grande période de prospérité des années vingt, au cours de laquelle chaque Nord-Américain se levait tous les matins un peu plus riche que la veille, se trouva brusquement interrompue.Bousculé dans ses fondements, le Canada français se retrouva dans la pénible obligation de remettre en question (ou du moins de revoir attentivement) la presque totalité de ses croyances: Si les années 30 sont celles de la résignation, elles sont aussi celles de la recherche de solutions nouvelles.C’est une période de contestation, de revendications à la fois idéologiques, sociales et politiques.De l’extrême droite à l’extrême gauche, une variété d’organisations proposent des trains de réformes [.j1.On peut dire, sans grand risque de se tromper, que cette période convulsive de l’histoire a agi comme un révélateur de « l’âme canadienne-française», pour employer une expression du temps.Les événements dramatiques suscités par la Crise ont en quelque sorte obligé tout le monde à prendre position sur des valeurs qui, jusqu’alors, avaient généralement l’assentiment de tous.D’où l’intérêt de se pencher sur ce Québec des années trente : c’est un véritable laboratoire qui permet de saisir sur le vif les enjeux de cette société en mutation.Bien entendu, certains individus (et certains groupes) virent dans cette tragédie mondiale l’occasion de secouer le joug idéologique qui pesait depuis trop longtemps, à leur avis, sur le Québec.Car les «effets de la Crise débordent le champ économique et provoquent une instabilité sociale et politique qui se manifeste tout au long de la décennie2»; cette conjoncture incertaine favorise à coup sûr l’implantation de nouvelles idées, d’autant plus que les drames humains engendrés directement ou indirectement par la Dépression sont particulièrement pénibles et que la société tout entière vit en état d’urgence.S’il existe un consensus au milieu de toute cette fermentation, c’est bien sûr la notion de «changement», modulée d’une multitude de manières.Mais les époques troublées, pour celui qui les observe, ont aussi les défauts de leurs qualités: il peut s’avérer difficile de saisir, au coeur de la multiplicité, un fil conducteur permettant de penser adéquatement la société.Sans compter que tout classement a posteriori demeure toujours aléatoire: comment, en effet, dégager «la» cohérence d’un groupe humain lorsque celui-ci traverse l’une des périodes les plus perturbées de son histoire?Face à cette décennie plutôt fertile en rebondissements, l’étude de ce qu’il est convenu d’appeler les discours sociaux peut se révéler une avenue particulièrement féconde.Dans ses travaux portant sur la société française du XIXe siècle, le sociologue Marc Angenot définit le discours social comme étant l’ensemble des idées et des thèmes circulant dans une société donnée, à une époque donnée de son histoire : [Le discours social], c’est très largement la production sociale de l’individualité, de la spécialisation, de la compétence, du talent, de l’originalité («acceptable»); c’est la production sociale de l’opinion dite «personnelle» [.] ; ce n’est pas seulement des doctrines communes, mais les formes réglées de la dissidence [.]3.Cette approche de type sociologique a l’avantage de rendre plus aisée l’analyse des forces disparates et contradictoires qui agissent au cours des périodes plus tourmentées de l’histoire.Dans le cadre du présent article, nous retiendrons quelques-uns des principaux champs d’investigation définis par M.Angenot, par le biais desquels nous tenterons d’observer la société québécoise des années trente ; ces différentes 140.catégories nous permettront peut-être de cerner d’un peu plus près ce qui constitua la spécificité de la culture du Québec pendant la Grande Crise.Parmi les groupes d’intellectuels qui foisonnèrent durant toute la décennie et qui tentèrent, chacun à sa façon, d’apporter des solutions au drame de l’époque, il en est un qui retiendra plus particulièrement notre attention.Il s’agit des jeunes écrivains gravitant autour de la revue la Relève : Robert Charbonneau, Paul Beaulieu, Jean Le Moyne, Robert Élie, Claude Hurtubise et Hector de Saint-Denys-Gameau, pour ne nommer que les plus connus.Les idées défendues par ce petit cercle d’amis représentent à la fois un condensé de tout le discours social des années trente et une rupture face à ce même discours.C’est pourquoi nous essaierons de voir, à l’occasion, comment les grandes préoccupations de l’heure pouvaient s’incarner dans ce groupe d’avant-garde.*** Marc Angenot, dans l’article précité, identifie plusieurs aspects du discours social dont le premier (et le plus important) est appelé bases topiques', il s’agit de l’ensemble des idées auxquelles une société se réfère automatiquement à une époque donnée de son histoire, sans qu’il ne soit même nécessaire de les mentionner.Dans le Québec des années trente, le premier de ces référents, l’idée qui semble en filigrane de tous les discours est justement l’absolue nécessité d’une réforme.Qu’il s’agisse du Programme de restauration sociale, de la League for Social Reconstruction, du Mouvement national corporatiste ou même de l’encyclique 141 Quadragesimo Anno, ce changement aux accents de Révolution tranquille avant la lettre est universellement réclamé, à un point tel qu’il n’est même plus besoin d’en faire mention : il est comme la prémisse de toute prise de parole.Évidemment, le renouvellement de la société n’a pas la même signification pour tous.Pour la majorité francophone du Québec, d’autres bases topiques — tout aussi vivaces que la première — viennent ralentir considérablement l’élan réformiste.Ainsi, il est inconcevable, pour la plupart des Canadiens-français, de remettre en question le système capitaliste, qui constitue le fondement inamovible de la société: Plusieurs groupes, où se rencontrent progressistes et traditionalistes, préconisent [.] diverses réformes ou réaménagements qui permettraient de corriger ou d’éviter les abus du capitalisme, mais sans l’abolir ni en détruire les valeurs essentielles.Au Québec, cette [.] tendance l’emporte nettement sur [les tendances socialistes]4.Cette réticence à modifier le système économique et politique est étroitement liée à un troisième élément qui fait lui aussi l’objet d’un large consensus social: la religion.Comme la plupart des mouvements à caractère «socialisant» sont animés par des anglophones, ils sont presque automatiquement rejetés par les Québécois de langue française, qui tiennent à l’«étanchéité» linguistique et confessionnelle de la société : Le caractère anglo-saxon et protestant [de la League for Social Reconstruction] offre à priori peu d’attraits à la clientèle québécoise habituée à s’inspirer d’une toute autre idéologie.[.] Le contenu du message, si conforme à l’éthique protestante, s’avère peu susceptible de toucher le Québec.La foi des militants en un monde meilleur, la conviction que ce monde puisse se réaliser ici-bas, entrent en conflit avec le spiritualisme catholique tout orienté vers l’au-delà5.Même les groupes francophones qui se voulaient plus avancés éprouvaient des réticences à «sortir» de la pensée catholique.Dans son roman «à clés» intitulé Chronique de l’âge amer (qui met en scène les principaux animateurs de la revue la Relève), Robert Charbonneau se souvient des difficultés à concilier une pensée progressiste avec l’idéologie de son époque: La Revue se situait à gauche.Cela ne paraissait pas tellement au début à cause de notre point de vue thomiste.Nous croyions, avec Maritain, à la possibilité de continuer à penser à l’intérieur de ce système.C’était d’ailleurs, au départ, la condition de notre action dans un milieu mal évolué6.Les clivages que les différents groupes religieux croient nécessaires d’entretenir entre eux nuisent même — ce qui est plus grave — au bon fonctionnement des œuvres charitables, car «leurs perspectives étroitement communautaires et religieuses en limitent sérieusement l’efficacité7».La quatrième base topique nous mène directement au cœur de ce qui fut à l’origine de la Crise: le manque de travail.Le chômage généralisé obligea des centaines de milliers d’individus à faire de la recherche d’un emploi la principale préoccupation de leur existence ; toute la société se vit dans l’obligation d’orienter soudainement son action 143 vers la recherche désespérée de remèdes à cette tragédie.On ne peut évidemment pas passer sous silence un élément aussi capital.Encore ici, le changement semble avoir été trop brusque pour que les mentalités s’adaptent aux bouleversements sociaux.En pleine dépression économique, le travail est toujours perçu par tout le monde comme une valeur sacrée.Le chômage, lui, est vécu comme une déchéance personnelle qu’il faut à tout prix éviter: les Québécois d’alors acceptent l’idée que le travail relève de la responsabilité individuelle: s’il n’y a pas de travail, c’est de leur faute, pas de celle de la société.La plupart d’entre eux aussi, catholiques comme protestants, acceptent la hiérarchie qui dans la société place les pauvres — comme ils le méritent et pour toujours — tout en bas de la pyramide8.Avec une telle conception du travail, on imagine facilement l’humiliation ressentie par les chômeurs condamnés à dépendre de l’aide gouvernementale pour survivre.Les «secours directs», improvisés pour subvenir aux besoins les plus pressants, agissent d’ailleurs comme révélateurs d’une autre base topique de la société des années trente : la valorisation des familles nombreuses.Dans la logique des idées de l’époque, «il importe de donner priorité aux pères de familles plus nombreuses; les célibataires, qui se retrouvent en fin de liste, sont de ce fait pratiquement exclus9».Ce sont là les principaux éléments de la plate-forme idéologique partagée par tous les Québécois au cours de la période qui nous occupe.On voit bien qu’il s’agit d’un «plus petit dénominateur commun», et qu’à l’intérieur de ce cadre, un grand nombre d’interprétations divergentes sont permises, surtout en ce qui a trait à la volonté universelle de changement.On remarque aussi que quatre des cinq bases de la société (primauté du capitalisme, de la religion, du travail et de la famille) sont restées essentiellement les mêmes que par le passé.Dans ces circonstances, on comprend mieux pourquoi les divers paliers de gouvernement furent si lents à entreprendre des modifications en profondeur du système.Tributaires d’un électorat encore largement attaché aux valeurs traditionnelles, les dirigeants voulurent sans doute procéder avec la plus extrême prudence ; si bien que, à toutes fins pratiques, le débat sur les problèmes sociaux se déroule essentiellement à l’extérieur des cercles politiques.Etudiants, enseignants, nationalistes, clergé, groupes d’étude, associations professionnelles, écrivains et journalistes, discutent tous des misères et des menaces liées à la Crise10.Mais cette belle unanimité achoppe, on le sait, sur les moyens à prendre pour restaurer ou reconstruire le tissu social; les remèdes préconisés diffèrent considérablement d’un individu à l’autre et dépendent en grande partie de la conception de la société qui sous-tend les actes de chacun.Marc Angenot nomme paradigme thématique cette «vision du monde» qui porte en elle-même les conditions selon lesquelles la nouvelle société améliorée sera possible ; elle implique le choix d’un «mode d’être» avant de risquer toute modification sociale.En d’autres termes, le paradigme thématique (ou vision du monde) pose la question suivante: «dans quel monde voulons-nous vivre?» et entreprend d’y répondre. 145 Dans le Québec francophone des années trente, la réponse vient tout de suite à l’esprit: la communauté future sera catholique ou ne sera pas.La presque totalité des groupements et mouvements sociaux de l’époque se lancent dans des critiques chrétiennes du libéralisme, et cherchent les causes de la Crise dans l’imperfection foncière de l’homme.La corruption des mœurs, le manque de charité, le matérialisme effréné sont vus comme les principaux responsables du chômage et de la misère contemporaine.Cette analyse fortement imprégnée de moralisme débouche sur des solutions qui valorisent un mode de vie plutôt traditionnel : on s’empresse par exemple de relancer la colonisation du nord québécois, histoire de replonger les chômeurs dans une atmosphère plus saine et moins propice aux errements.Le cadre de cette vision du monde est donc bien celui d’un humanisme chrétien qui a peu à voir avec les revendications sociales des organismes non-francophones.Même les groupements d’avant-garde comme la Relève ne peuvent faire abstraction de ce moralisme dans leur critique des années de Crise: L’option corporatiste de la Relève, sa défense de la petite propriété, la façon toute spiritualiste qu’elle a de parler de la Crise et de la Révolution, ses fréquents recours à l’armature thomiste et aux encycliques papales sont des faits d’époque, qui n’invitent pas à parler de rupture11.Le mot révolution est bien sûr prononcé, mais du bout des lèvres, et il ne s’agit pas, dans l’esprit des collaborateurs, de bouleversements sociaux devant mener à un hypothétique Grand Soir.La revue «propose une rédemption des âmes, 146 et c’est bien en termes religieux qu’elle compte réaliser sa révolution12».L’un des plus illustres membres de la Relève, Saint-Denys-Gameau, représente une sorte d’archétype de cette génération d’intellectuels pour qui le catholicisme fut une matrice obligée de la vision du monde.Jean Le Moyne, dans son essai «Saint-Denys-Gameau et son temps», décrit cet état d’âme particulier, tel qu’il se laisse lire dans le Journal du poète : C’est l’expression classique des grands moralistes français, c’est l’austérité particulière à l’école française de spiritualité, avec une pointe augustinienne aisément reconnaissable.Nous avons là un prolongement de notre plus haute tradition humaniste et chrétienne, nous nous retrouvons là parfaitement chez nous.De sorte qu’avant même de nous en rendre compte quelque chose en nous adhère à cette pensée d’allure si sage13.Sage, sans doute.Mais Saint-Denys-Gameau et ses amis amenèrent quand même, à leur manière, un souffle de fraîcheur idéologique en questionnant de l’intérieur la religion dogmatique et triomphante de leurs compatriotes.Le catholicisme inquiet du personnalisme français exercera une influence décisive sur cette nouvelle génération, et contribuera fortement à modifier le paysage intellectuel québécois.Mais la vision du monde «catholique» du Canada français est indissociable d’un autre mouvement de pensée sans lequel l’histoire du Québec serait incompréhensible: il s’agit bien sûr du nationalisme, dont les premiers signes se sont manifestés au pays dès le Régime français.Toujours a 147 présente depuis lors dans les débats d’idées, cette tendance connaît cependant, à la faveur de la Crise, un essor notable : Le nationalisme — il s’agit là d’un lieu commun — représente avec le libéralisme une des deux idéologies dominantes des années 1930.Ses propagandistes veulent une plus grande autonomie provinciale au sein d’un pays bilingue.Quelques-uns rêvent même d’un état catholique et français14.Largement accepté par l’ensemble de la population francophone, le nationalisme trouve pourtant, au cours de cette période difficile entre toutes, ses plus ardents zélateurs parmi l’intelligentsia et la bourgeoisie.Les élites, cherchant avant tout à préserver la paix sociale, trouvèrent dans l’exaltation de la patrie une manière idéale de canaliser le mécontentement populaire.Depuis des décennies en effet, les mêmes idées ou presque circulaient sur le destin de la nation française en Amérique.Pour leur donner une impulsion nouvelle, il suffisait de les servir sous un emballage attrayant et d’une façon plus dynamique en les présentant comme «la» solution à tous les problèmes.La vieille unanimité québécoise, un instant ébranlée par l’instabilité sociale, retrouva ainsi sa cohésion grâce à un discours nationaliste plus agressif: Étonnons-nous, rions un peu; il reste qu’à l’époque, au Québec, [une parole excessive] était possible, auto-risé[e] par un mouvement idéologique qui dans un langage exaspéré, sous des mots nouveaux, reconduisait en fait les rêveries traditionnelles du Canada français, notamment celle d’un «nous» quasi mystique où s’abolissait toute catégorie sociale ou politique15. Toutes les inégalités et les injustices se trouvent précisément gommées par ce pieux mensonge.Les luttes fratricides entre Québécois doivent être évitées dans l’intérêt supérieur de la Nation française et catholique.Le statu quo se trouve ainsi rétabli, et les velléités de révolte engendrées par la Crise sont réduites à néant; «l’élite intellectuelle [.] s’applique à perpétuer le mythe de la vocation intellectuelle des Québécois, augmentant ainsi la dichotomie entre cette illusion et la réalité économique16».Mais tous ne sont évidemment pas d’accord avec ce retour en force du nationalisme ; à la Relève, par exemple, on semble au contraire prendre l’exact contrepied de tous les mots d’ordre en ce sens.Le contenu de la revue en fait foi: les textes publiées sont rarement consacrés aux questions qui retiennent l’attention des lecteurs dans tous les autres périodiques.Robert Charbonneau décrit ainsi l’état d’esprit qui régnait au comité de rédaction de la Relève à propos de la « question nationale » : À ce moment, le nationalisme bourgeois avait donné ses plus beaux fruits.Tout empêtré maintenant dans ses idées d’élite, de chef national, il allait à contre-courant de l’histoire.Il ne venait pas du peuple et, en dépit de la bonne volonté de ses dirigeants, il n’allait pas vers le peuple17.Par cette volonté ferme de ne pas répéter le discours ambiant, par son effort sincère pour se retourner sur elle-même et «aller voir ailleurs», la Relève constitue, si l’on veut, l’exception qui confirme la règle, à savoir que toute parole émise dans le Québec de la décennie 1930 doit être comprise en tenant compte du nationalisme.Si ces jeunes intellectuels n’avaient que contribué à introduire un nouveau mysticisme, leur apport aurait malgré tout été très important; mais c’est par leur conception de l’homme, inédite jusque-là au Québec, que leur revue peut revendiquer à juste titre le privilège d’avoir ouvert des avenues intellectuelles «révolutionnaires».La Relève introduit au Canada français une nouvelle vision du monde, qui a bien peu à voir avec les autres mouvements d’idées de l’époque.Au moment où la fameuse question nationale occupe la plus grande partie de l’espace discursif, les écrivains de la revue, sous l’influence du personnalisme, s’ouvrent enfin au reste du monde : La Relève doit sa raison d’être à un refus.Elle est en premier lieu rupture avec son entourage idéologique.Cette revue se présente comme l’expression d’une nouvelle génération, celle de la crise.Jeunesse d’abord inquiète.Inquiète de son destin, de l’insertion de l’homme dans son histoire.Elle se définit d’emblée en fonction du monde et non plus d’après les frontières de la petite patrie18.Bref, comme l’a bien vu Gilles Marcotte, «La Relève , c’est le loup dans la bergerie19»; c’est le symptôme et le premier indice d’une vision du monde en train de se modifier.Pourtant, la revue n’aborde presque jamais les véritables problèmes sociaux posés par la crise économique ; cette dernière, perçue «comme problème d’ordre moral d’abord, [.] n’est envisagée que comme un vague problème de civilisation qui devrait se résoudre grâce à un réaménagement de la hiérarchie des valeurs20». Pour mesurer le fossé qui sépare, sur ce plan, les francophones et la communauté anglophone du Québec, il suffit de jeter un coup d’œil au manifeste de la League for Social Reconstruction , que l’on peut considérer comme une émanation de la vision du monde anglo-saxonne de la même époque : The manifesto described the LSR as « an association of men and women who are working for the establishment in Canada of a social order in which the basic principle regulating production, distribution and service will be the common good rather than private profit21».Des textes comme celui-ci nous permettent de toucher du doigt la réalité des «deux solitudes».Ce socialisme qui ne dit pas son nom finira quand même par avoir un certain effet dans l’ensemble du Canada, contribuant ainsi à une transformation des mentalités.Au fur et à mesure que la Crise s’aggrave, on se rend bien compte que les cataplasmes appliqués jusqu’ici sont particulièrement inefficaces, et qu’il faut de toute urgence trouver des solutions à plus long terme.Ces solutions «tournent toutes autour du même principe: la reconnaissance de la responsabilité de l’État22» dans le bien-être des citoyens.Lentement, la vision du monde de la société canadienne tout entière tend à se transformer pour favoriser dorénavant la recherche d’un mieux-être collectif, quitte à délaisser quelque peu la sacro-sainte notion du « laissez-faire » capitaliste.Tout groupe social possède un certain nombre de phobies et de censures qui figurent, en quelque sorte, l’envers exact de la vision du monde.Certaines notions sont 151 quasi-biologiquement inscrites dans une société donnée; d’autres sont carrément impensables et «marquent les limites du pensable et de l’intelligible23».On peut aussi inclure dans cette catégorie «les racismes, chauvinismes, xénophobies, sexismes24», etc.Il s’agit donc maintenant d’analyser les côtés plus sombres d’une société, ceux par lesquels elle manifeste ses répulsions et ses antipathies.Cette étude est aussi révélatrice, sinon plus, que celle des «affinités» car elle permet de voir jusqu’où, dans un groupe particulier, on pouvait se permettre de penser.Toute société comporte en elle-même ses propres limites intellectuelles, qui sont souvent repoussées (pour le meilleur et pour le pire) par la génération suivante.La première de ces phobies, celle qui semble à la base de toutes les autres dans les années trente, est la crainte de l’agitation sociale ou des changements trop brusques.Cette peur n’est peut-être pas formulée de façon aussi précise dans le discours social de l’époque; elle peut aussi entrer en contradiction avec le paradigme thématique qui réclame, on l’a vu, des améliorations importantes de la société.Mais la Dépression, survenue de façon si soudaine, constitue en elle-même un changement qu’il faudra des années pour assimiler; les modifications demandées par les citoyens ne visent qu’a rétablir un ordre (comme le rappelle le nom, symptomatique, d’un journal d’Olivar Asselin) et non à entreprendre une série de bouleversements.C’est pourquoi, Parallèlement à la montée du chômage, grandit la crainte d’une agitation sociale.Avec près de quatre cent mille personnes [.] au chômage dans les pires années de la crise, les autorités se sentent justifiées de prédire le pire.Elles craignent les manifestations.Elles tremblent à la venue d’un syndicaliste américain ou même à la seule pensée de la Ligue d’unité ouvrière25.Habituée à une évolution beaucoup plus lente, la société québécoise craint par-dessus tout cette instabilité chronique, à plus forte raison lorsqu’elle a sous les yeux l’exemple d’une situation internationale explosive, dont elle subit les contrecoups idéologiques (montée des totalitarismes, guerres civiles, etc.).Les dirigeants feront tout en leur pouvoir pour contenir, bien souvent avec maladresse et parfois avec violence, ces mouvements sociaux désordonnés.L’une des solutions proposées contre la Crise par beaucoup de nationalistes québécois avait aussi l’avantage de réduire les risques d’émeutes dans les villes: la colonisation.En plus de son côté moral et traditionaliste, elle visait aussi à tenir occupés les chômeurs, groupe potentiellement dangereux: [Les apôtres de la colonisation sont stimulés par] des motivations morales et politiques plutôt qu’économiques.L’éloignement de certains groupes des concentrations urbaines s’avère un excellent instrument de stabilité sociale.Encadrés par leurs pasteurs religieux, les chômeurs échapperont aux tentations et aux possibilités d’unir leurs protestations [.] on attribue à la vie rurale la vertu de soustraire les sans-travail à l’influence du communisme26.Ceci nous amène à parler d’une deuxième phobie québécoise, découlant directement de la crainte du changement brutal : la peur du communisme.Cette idéologie et ses 153 multiples clones plus ou moins édulcorés recelait en elle le plus haut degré d’«impensable» pour les Québécois: l’athéisme.Condamné par l’Église, le communisme n’avait probablement aucune chance de s’implanter dans la province; au cours de la décennie, on assista pourtant à une véritable mobilisation générale de toute la société contre le «fléau», ce qui eut au moins pour effet de stimuler la réflexion.Car il fallait, bien entendu, proposer des solutions de rechange: l’Église cherche à limiter les dégâts en confiant à l’École sociale populaire le soin de mener une contre-propagande [.].[Cet organisme] prépare un programme de restauration sociale qui débouche sur la vision d’un État corporatiste et catholique27.La phobie du communisme s’étend aussi à tout ce qui a une coloration gauchisante, ou même progressiste.Cette méfiance engendre petit à petit une répression politique et policière qui culmine en 1937 avec la loi dite «du cadenas», votée par le gouvernement de Maurice Duplessis.Les syndicats sont harcelés de diverses manières ; les mouvements progressistes anglo-saxons, telle la League for Social Reconstruction, qui cherchent désespérément un leader crédible de langue française pour séduire la population québécoise, doivent cacher leurs origines socialistes : «Flying a socialist flag [.]would harm the LSRs chances of attracting Roman Catholics and French-Canadians members2*», dira-t-on en coulisses.La haine du communisme, au Québec, conduit presque automatiquement à une forme insidieuse de xénophobie.En effet, comme la majorité francophone était à peu ¦ 154 près unanime à condamner toutes les formes de collectivisme, il en résultait que les individus «de gauche» étaient très souvent d’origine étrangère, et acquéraient ainsi une visibilité sans précédent: On se représente le véritable communiste comme quelqu’un venant de l’extérieur, probablement de race juive, parlant une langue étrangère [.] ce qui provoque la xénophobie à l’origine de bien des discours religieux et politiques de cette époque29.Bref, comme le dit Susan Mann Trofimenkoff, «la seule influence étrangère qui soit acceptable, c’est celle du pape30».En ce qui concerne plus particulièrement la communauté juive, l’attitude que développent à son endroit les Québécois francophones permet, comme le fait justement remarquer Pierre Anctil, de constater à quel point est négative la perception de l’Autre et de l’étranger pendant les années de Crise: Le Juif porta donc sur lui [.] l’odieux d’une prise de conscience particulièrement pénible au Canada français, à savoir que l’heure de l’industrialisation et du cosmopolitisme avait sonné et, partant, celle de la pénétration d’influences exogènes, radicalement inédites et jusque-là perçues comme néfastes.Une certaine intelligentsia franco-québécoise jugea que [.] l’arrivée des Juifs à Montréal représentait [.] un sinistre présage des bouleversements à venir31.L’émancipation féminine constitue aussi, dans les années trente, un «fléau» qui dure et s’accentue depuis la Première guerre mondiale, et qu’on aimerait bien enrayer à > 155 la faveur de la dépression économique.Le rôle stabilisateur de la femme est en train de disparaître — du moins, c’est ce que l’on croit à l’époque — et un important mouvement d'opinion prône le retour au foyer de la mère ou de l’épouse: Le refus des femmes de se soumettre constitue peut-être le plus grand scandale de ce monde bouleversé qu’est la décennie 1930.Leur présence dans le monde du travail, et qui plus est, parmi les grévistes et les syndicalistes représente un défi à l’ordre naturel des choses, déjà bien ébranlé32.L’Eglise et les milieux conservateurs voient donc dans le travail féminin une menace pour la cohérence de la société.De plus, des groupes de femmes se rendent régulièrement au parlement de Québec pour exiger le droit de vote aux élections provinciales, ce qui, année après année, leur est refusé.On peut voir dans cet entêtement gouvernemental la manifestation d’une phobie sociale plus générale, soigneusement entretenue par les autorités.Car l’émancipation féminine représente vraiment un changement important, et suscite à ce titre beaucoup d’inquiétudes.En cette période de chômage généralisé, on va même jusqu’à dire que toute femme au travail risque de priver d’emploi un bon père de famille.Le groupe de la Relève nous sera à nouveau utile, brièvement, pour illustrer une autre forme de peur qui semble avoir eu cours dans les années trente: le refus de la rupture.L’époque se prêtait pourtant à une approche nihiliste de la société; l’avenir paraissait bouché pour longtemps, et bien des valeurs morales s’avéraient inutiles dans le monde nouveau qui était en train de naître.On aurait pu s’attendre à ce qu’une phalange d’intellectuels comme celle de la Relève en vienne à remettre en question certains dogmes ou certaines croyances.Or il n’en est rien: jamais les collaborateurs ne manifestent le besoin d’un «décrochage» social (pour utiliser un terme actuel).La société est toujours valable: tel semble avoir été le mot d’ordre de la revue et de la plupart des intellectuels québécois.La Relève parvient à s’affranchir de l’orthodoxie cléricale et nationaliste de son milieu grâce à la caution morale qu’offre le catholicisme français.Il y avait toujours le recours possible à la rupture totale d’avec l’orthodoxie, mais [.] cette option n’a jamais été envisagée par [la revue] ; c’était de toute évidence extérieur à ses schèmes33.Lorsqu’une société se trouve dans l’impossibilité de rompre avec un ordre ancien, il peut arriver que l’imaginaire prenne les devants.On voit alors surgir des œuvres littéraires provocatrices qui «choquent le bourgeois» et annoncent la fin prochaine d’une hégémonie.Tel n’est cependant pas le cas dans le Québec de la décennie 1930: partout, en effet, on cherche des solutions à la Dépression, sauf dans les œuvres de fiction.Tout se passe comme si cette période de l’histoire avait été trop difficile à vivre pour que les écrivains (sauf peut-être le poète Jean Narrache) aient envie de s’y replonger par l’intermédiaire de leurs écrits: Même si, au début des années 30, la crise a un impact énorme sur la population [.], on note une absence inquiétante de la tragédie qu’est cette crise dans la littérature canadienne-française de l’époque. 157 Occultation et censure vont de pair dans la polémique entre l’exaltation des valeurs terriennes [.] et, d’autre part, [.] un art pour l’art suspect qui est toute l’ouverture permise à une société étroitement contrôlée34.Il faudra attendre la fin de la Seconde guerre mondiale pour que certains romanciers (notamment Gabrielle Roy) consentent, avec le recul, à mettre en scène des épisodes de la Grande Crise.Ce «retard» de la littérature sur l’histoire est après tout bien compréhensible: quel lecteur aurait aimé retrouver dans la fiction romanesque la misère qu’il côtoyait tous les jours ?La littérature des années trente, en ce sens, est bel et bien une littérature d’évasion, dans le sens le plus noble du terme.*** Nous le savons déjà: s’il fallait résumer en un seul mot tout l’esprit des années trente au Québec, ce serait évidemment celui de crise.Crise économique et sociale, bien entendu, mais aussi crise morale d’une gravité sans précédent, comme si le Canada français n’avait attendu qu’une occasion, un prétexte, pour se retourner sur lui-même et se mettre à réfléchir en des termes nouveaux.On a même dit, à propos de cette période, qu’il s’agissait d’une première Révolution tranquille brusquement interrompue par l’arrivée au pouvoir de l’Union Nationale.Il est bien sûr parfaitement inutile de ré-imaginer l’histoire (ou de la conjuguer, comme dit François Ricard, au «conditionnel passé35»); mais on peut raisonnablement penser que les bouleversements survenus au Québec durant les années 158 soixante auraient eu lieu beaucoup plus tôt si le régime duplessiste n’était venu entre-temps interrompre le mouvement de réforme mis en branle par la Crise.Au cours des années trente, la base idéologique sur laquelle reposait le Québec a paru vaciller.Rien encore n’avait vraiment changé en profondeur, mais, sans doute pour la première fois, la possibilité du changement était devenue réalité.La révolution n’a pas eu lieu, mais au cours de ces quelque dix années fertiles en événements et en émotions de toutes sortes, les Québécois ont au moins fait l’apprentissage douloureux de la remise en question.Pendant la plus grande partie des années de Crise, les forces du statu quo continuent à dominer la situation.Les solutions proposées consistaient souvent en un raffermissement et une extension des valeurs séculaires du Canada français.Paix sociale, soumission aux autorités, nationalisme, traditions et religion, tels sont, dans un premier temps, les remèdes prônés par la plupart des « intervenants » du discours social.Bien vite, cependant, il a fallu plonger dans l’inédit et créer de toutes pièces, à côté de ces mesures devenues insuffisantes, de nouveaux outils d’intervention.La décennie que nous venons — bien rapidement — de survoler marque effectivement la fin d’un «mode d’être» et le début d’un autre.Ce fut l’un de ces moments privilégiés où une société, jusque-là ancrée dans un certain nombre de certitudes, prend conscience, à la faveur d’une évolution soudaine, de l’ordre qui la régit. NOTES 1.Paul-André Linteau et al., Histoire du Québec contemporain.II.Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p.17.2.Ibid.3.Marc Angenot, «Le discours social: problématique d’ensemble», Cahiers de recherches sociologiques, vol.2, n° 1, avril 1984, p.21.4.Paul-André Linteau, op.cit., p.102-103.5.Andrée Lévesque, Virage à gauche interdit.Les communistes, les socialistes et leurs ennemis au Québec.1929-1939, Montréal, Boréal Express, 1984, p.20.6.Robert Charbonneau, Chronique de l'âge amer, roman, Montréal, Éditions du Sablier, 1967, p.58.7.Paul-André Linteau, op.cit., p.81.8.Susan Mann Trofimenkoff, Visions nationales.Une histoire du Québec, traduit de l’anglais par Claire et Maurice Pergnier, Saint-Laurent, Éditions du Trécarré, 1986, p.321.9.Paul-André Linteau, op.cit., p.79.10.Susan Mann Trofimenkoff, op.cit., p.329.IL Gilles Marcotte, «Les années trente: de Monseigneur Camille à la Relève», Littérature et circonstances, essais Montréal, Éditions de l’Hexagone, «Essais littéraires, 4», 1989, p.62.12.André-J.Bélanger, Ruptures et constantes.Quatre idéologies du Québec en éclatement, Montréal, Hurtubise HMH, 1977, p.23.13.Jean Le Moyne, « Saint-Denys-Garneau, témoin de son temps», Convergences, Éditions HMH, «Convergences,!», 1961, p.220.14.Andrée Lévesque, op.cit., p.46-47. 15.Gilles Marcotte, op.cit., p.54.16.Andrée Lévesque, op.cit., p.13.17.Robert Charbonneau, Chronique de l’âge amer, op.cit., p.59.18.André-J.Bélanger, op.cit., p.15.19.Gilles Marcotte, op.cit., p.63.20.André-J.Bélanger, op.cit., p.25.21.Michiel Horn, «F.R.Scott, the Great Depression, and the League for Social Reconstruction», dans Sandra Djwa et R St.J.Macdonald (dir.), On F.R.Scott.Essays on his Contribution to Law, Literature and Politics, Montréal, Kingston, McGill-Queen’s University Press, [cl983], p.74.22.Paul-André Linteau, op.cit., p.82.23.Marc Angenot, «Le discours social: problématique d’ensemble», loc.cit., p.29.24.Ibid., p.30.25.Susan Mann Trofimenkoff, op.cit., p.320.26.Andrée Lévesque, Virage à gauche interdit, op.cit., p.38.27.Paul-André Linteau, Histoire du Québec contemporain, op.cit., p.89.28.Michiel Horn, op.cit., p.75.29.Andrée Lévesque, op.cit., p.122.30.Susan Mann Trofimenkoff, op.cit., p.319.31.Pierre Anctil, Le Rendez-vous manqué.Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, p.27.32.Susan Mann Trofimenkoff, op.cit., p.322-323.33.André-J.Bélanger, op.cit., p.24. 34.Patrick Imbert, « Question sociale, question nationale et marxisme dans la littérature québécoise (1930-1980)», Littérature, n° 66, mai 1987, p.36.35.François Ricard, la Littérature contre elle-même, essais, avec une préface de Milan Kundera, Montréal, Boréal Express, « Papiers collés», 1985, p.125. I LA RÉVOLTE DE N’ÊTRE RIEN LA REVOLTE DE N’ETRE RIEN Jacques Desautels Cet après-midi, sous le prunier au double visage de mon jardin, je joue les entomologistes.Le livre tombé des mains, j’observe la colonie de fourmis anonymes qui tournent à mes pieds, vaste machine où s’affairent par centaines, par milliers, des petites choses qui me paraissent n’avoir retenu de la vie que le mouvement.À mes yeux, ils sont identiques, ces minuscules insectes, et tous hautement insignifiants; l’individu n’existe pas.Je les regarde et me prends à souhaiter qu’il n’en soit pas ainsi.Que les uns se rebellent, que d’autres espèrent; qu’à la rigueur, certains écrasent les plus faibles de leurs ambitions, de leur volonté de réussir, pour signifier au moins un certain élan interne, un brin d’intelligence.Et qu’il en soit aussi qui se révoltent de n’être que des founnis laborieuses.De n’être rien.La révolte de n’être rien.Comment ne pas penser, sur la même lancée, à ces milliards d’êtres humains dont la terre s’est repue depuis les étemels recommencements du monde.À ces millions d’Occidentaux qui ne se sont jamais 166.rendu compte qu’ils fabriquaient des époques, et n’ont rien vu des Renaissances qu’on leur a attribuées.À ces milliers d’ancêtres dont je suis, dans ma solitude, le singulier épigone.Tous sont nés, ont œuvré en silence, ont engendré et sont morts d’avoir vécu, sans que rien ne subsiste d’eux.Pas même leur nom, dans la plupart des cas.En eux-mêmes, ils n’ont été rien.Que les pâles figurants d’un fugitif théâtre, les «rêves d’une ombre».Qui oserait reprocher à la fourmi de vouloir qu’on la reconnaisse?L’idée de n’être rien me révolte.Sans doute crée-t-elle un semblable sentiment chez certains de mes contemporains puisqu’ils sont nombreux, semble-t-il, à décider un matin de ne plus se contenter du rien.Il est maintes façons de sortir de ce rien.Jadis, du temps d’Achille et d’Hector, les hauts faits des soldats assuraient le renom.Surtout s’il se trouvait sur leur route un poète qui, par des vers inspirés, sût fixer dans la mémoire des hommes leur glorieux souvenir.À ces héros qui avaient pu dépasser la simple quête du pain quotidien, à laquelle leurs contemporains occupaient l’enfilade de leurs journées, l’intervention du poète, nourrisson des dieux et porte-voix de la communauté, procurait l’immortalité bienheureuse.Pour les Anciens, la gloire mise en verbe par un Pindare l’octroyait à coup sûr, cette désirable immortalité.Le silence, lui, rend obscur.La seule autre façon de l’acquérir, c’était de prolonger son nom à travers la postérité des siens, de procréer.On s’en est vite rendu compte, cependant: les enfants ont tôt fait d’oublier les parents, pour peu que ceux-ci aient disparu de la scène depuis un temps un peu long.Les messes 167 anniversaires dépassent rarement la troisième année.Il restait alors une dernière issue: tabler sur la vie étemelle, récompense d’une vie sans faille qu’on aurait toute épuisée à gagner son ciel ! Celle-là non plus ne semble pas avoir suffi à nos rédacteurs de mémoires.Heureusement pour nous.Car c’est d’eux dont je veux parler, ces fourmis sorties du rang qui laissent monter pour nous la résurgence de leurs souvenirs.Parmi mes lectures d’été, j’avais en effet inscrit les mémoires respectives de l’humaniste Jean Éthier-Blais et de l’historien Marcel Tmdel; j’en ai tiré un immense plaisir, je ne le cache pas, mais aussi une évidente matière à réflexion.«Est-il sot de se peindre?», me demandais-je en songeant aux opinions contraires que Pascal et Voltaire ont émises sur le sujet, et que cite fort judicieusement Marcel Trudel, en exergue à ses Mémoires.Cette question de poids, venue de bien loin, elle m’a hanté à chacune des pages que j’ai lues de ces deux auteurs.Pour prendre un terme que les romans policiers affectionnent, qu’est-ce qui peut pousser un homme à «se mettre à table», me disais-je constamment; qu’est-ce qui lui donne la démangeaison de se raconter, le plus gratuitement du monde, tout d’un coup et sans crier gare?Quelle mouche a piqué ces très honnêtes hommes pour qu’ils osent ainsi se dénuder en public, pour qu’ils décident, aujourd’hui et maintenant, que leur vie a pris une telle importance dans l’histoire du monde qu’elle vaut la peine d’être racontée, décrite, décortiquée, commentée, pour le bénéfice de leurs contemporains ? ¦ 168.«Je suis un homme du XVIIIe s.», nous affirme d’entrée de jeu Marcel Trudel qui, en bon mémorialiste, ne me paraît pas manquer d’admiration pour lui-même.Le siècle qu’il a traversé n’a rien eu d’un salon rempli de cerveaux inquiets.Il n’est pas évident qu’il aura été le même que celui dans lequel a vécu Jean Éthier-Blais.Marcel Trudel pose dès le départ la figure d’un homme qui devra se battre toute sa vie pour occuper une place que rien ne le destinait à prendre.Orphelin ballotté de l’un à l’autre, adolescent privé d’affection et rivé à ses livres, c’est un solitaire décidé qui entame une longue course à obstacles; chaque victoire sera notée, soulignée parfois, mais jamais célébrée: l’homme qui a tracé sa voie à la force de ses bras sait le prix de la victoire et ne pavoise pas.La pudeur est de mise dans ce récit en rase-mottes.Le lyrisme n’est pas dans la nature de Marcel Trudel, il nous le rappelle plus d’une fois, ni non plus les effets de toge.La vie qu’il décrira se déroule comme un document que l’historien examine, qu’il décrit sobrement et dont il souligne les apports pour celui qui le consulte.Sans plus.Le lecteur ne peut pas ne pas s’intéresser à un récit qui colle d’aussi près à la réalité du siècle: à travers les yeux de ce petit pauvre à la Dickens vont défiler des personnages et des situations dont la description n’est jamais poussée à fond, hélas.Ils constituent cependant de bons prototypes de ce qu’aura été la première partie du siècle: les familles campagnardes, les sœurs de l’orphelinat, l’atmosphère des collèges, la pauvreté intellectuelle d’un certain clergé, la naissance de l’université québécoise.Dans tout cela, un jeune homme décidé, qui ne se raconte pas d’histoires et relève ses manches, un Québécois qui fait l’apprentissage de la vie intellectuelle dans un monde où l’esprit tient peu de place.Les Mémoires de Marcel Trudel décriront donc le trajet d’un entêté intelligent qui deviendra, contre vents et marées, l’un des meilleurs historiens de sa génération.Il a innové en matière intellectuelle, il a créé des traditions et des instituts, il a écrit des livres et ce faisant, il a réalisé ses rêves de jeune homme : il tient beaucoup à ce qu’on le sache et il n’hésite pas à nous le dire, deux fois plutôt qu’une! En somme, l’homme n’est pas mécontent de lui, et la fourmi ne regrette en rien son labeur, pourvu qu’on le sache.Marcel Trudel fut toute sa vie laboureur et soldat.Les contraintes pénibles liées à cette double tâche marquent le récit de sa vie : le paysan a inscrit sur les soliveaux de sa grange la liste des saisons qu’il a traversées et qu’il a su mettre à sa main, année après année, tandis que le soldat n’a jamais omis d’encocher la crosse de son fusil à chaque fois qu’il a abattu un loup! Marcel Trudel n’a pas aujourd’hui de comptes à régler; on sent toutefois qu’il prend un malin plaisir à dresser la liste des tribus et des hommes qui ont fait obstacle à ses rêves.Le lecteur saura bien retrouver aussi ceux qui ne sont pas nommés ! Il n’en a pas été de même pour Jean Éthier-Blais : de bonnes fées ont présidé à sa naissance, et sa vie dans le siècle prendra des teintes de «Déjeuner sur l’herbe».Après l’historien sujet aux passions tristes, après Xénophon préoccupé de défendre son rôle dans une Anabase locale, voila Socrate qui s’étend sous son palmier et s’apprête à réécrire Phèdre.On n’est plus en face de l’homme de cran, du lutteur, du gymnaste volontaire qui a bâti sa vie heure après heure, jour après jour, entre deux cours à donner, des couches à changer et une carrière à soigner.Avec Jean Éthier-Blais, voici l’homme intérieur, l’esthète, l’esprit raffiné que rien des combats du siècle ne parait avoir encore atteint.Il faut dire toutefois que Marcel Trudel a estimé suffisant de tout raconter en un volume, tandis que Jean Éthier-Blais, en deux volumes de mémoires déjà parus, n’en est qu’au seuil de l’âge adulte: le lecteur n’en sera que plus exigeant lorsque viendra le temps pour le mémorialiste de narrer ses autres combats.Jean Éthier-Blais maîtrise à fond l’art de l’écriture.Il mène son lecteur où il veut et comme il le veut; il sait le rendre captif de la séquence heureuse des phrases.On n’en est plus au document froid et frileusement égoïste qu’a produit un historien soucieux de dire son siècle, mais à l’œuvre littéraire: le charme des mots et la longue habitude d’une pensée déliée réinventent pour le lecteur une enfance de rêve, dont le premier trait est d’apparaître intemporelle et donc de se situer d’emblée dans le monde de l’art.Ce ne veut pas dire cependant qu’il ne s’agit pas d’une enfance réelle.Fragments d’une enfance se passe près d’une mère bien vivante, au milieu d’une famille de frères et de sœurs pas moins turbulents que ceux que nous connaissons.A sa mère qu’il décrit avec la minutie d’un vieil enfant, Jean Éthier-Blais voue un culte ; il ne la canonise pas toutefois ni ne cache les zones obscures qui en font une vraie femme, sans qu’en soit diminuée l’image.Autour d’elle, c’est tout le quartier huppé d’une minuscule ville de province qui s’anime, d’une Sturgeon-Falls ontarienne dont le lecteur peu familier avec des régions apparemment si périphériques — je le mets au défi de ne pas se demander, 171 une fois au moins durant sa lecture, comment diable peut-on naître aussi Persan ! —, dont le lecteur, dis-je, découvrira la sympathique vitalité.Avec, en filigrane, les combats perdus d’une société en voie d’être dépassée.Jean Éthier-Blais n’est pas un enfant ordinaire; il finit par nous en persuader.Attentif aux moindres manifestations de la vie, aussi bien de la vie quotidienne que d’une vie intérieure en voie de poindre, l’enfant du volume a une conscience aiguë de lui-même.Il observe, il constate, il engrange; les hommes et les femmes qui entourent cette enfance facile, parents, religieuses, voisins, compagnons de jeu, surgissent à travers les pages de ces Fragments, et nous sont présentés comme des êtres qu’on a vite le sentiment d’avoir soi-même connus, malgré le ton immensément détaché sous lequel en parle le narrateur: Jean Éthier-Blais semble se donner tout entier dans le personnage qu’il fait vivre, et pourtant une visible pudeur le retient constamment de tout dire.Ce qui aboutit à nous livrer une image «fragmentée» d’une certaine enfance, qui est celle de l’auteur, incontestablement, mais qu’il a pris soin de revoir, de peaufiner, d’embellir en la dépouillant trop fortement de ce qui fait qu’un enfant est par lui-même attachant.L’enfant revu et corrigé par l’homme mûr qui le décrit nous prépare ici à la venue de l’adolescent.Tel est en effet le thème du second volume de ces mémoires.Le seuil des vingt ans.Ce livre au titre bien choisi est un vibrant hommage aux années de collège.Un jeune homme solitaire — Jean Éthier-Blais partage avec Marcel Trudel ce sentiment de solitude, «misère et fierté des hommes supérieurs», a-t-on déjà dit, ou simplement détresse du déclassé ! —, un jeune homme solitaire donc, 172.capable d’être brillant, sensible à l’extrême, ouvert comme on l’est peu d’ordinaire à cet âge, s’engage dans les apprentissages multiples de ce qu’on appelait alors le cours classique.Jean Éthier-Blais, comme j’aimerais avoir fréquenté le même collège que vous ! Comme je m’ennuie de n’avoir pas connu ces professeurs uniques qui savaient, eux, dire les choses comme je voudrais aujourd’hui qu’ils les aient dites; comme je me plains de n’avoir pas fréquenté ces camarades exceptionnels avec qui vous avez découvert, en même temps que l’amitié, la musique, la culture, le culte de la beauté, sans que jamais le doute adolescent ou le simple dégoût d’être ne paraissent vous avoir atteint.C’est trop beau pour être vrai, mais Dieu que c’est sympathique ! D’avoir pensé à donner le nom de ses professeurs les plus chers aux différents chapitres du volume confirme, s’il en était besoin, le culte que l’auteur veut leur rendre.Mieux encore, au-delà de l’image qu’il en donne, c’est l’apprentissage progressif des études classiques auxquelles chacun de ces jésuites l’a introduit qui défile devant le lecteur.Un homme se souvient avec amour et piété de son adolescence ; il ressuscite un collège dont nul n’aurait pensé qu’il ait pu faire naître de semblables vocations, si éloigné qu’il était des courants intellectuels du temps et des sphères où aurait pu prétendre se bâtir un pays.Comment ne pas souligner la profonde culture classique qu’y acquiert l’adolescent: se peut-il que les collèges aient produit d’aussi lucides humanistes?que le grec et le latin aient laissé des traces aussi profondes ?Marcel Trudel rêvait de se changer en helléniste ; Jean Éthier-Blais vit avec les Classiques comme s’ils étaient de sa race ! Je sais plus d’un finissant des collèges classiques de jadis qui prendra 173 plaisir à lire le second tome des mémoires de cet ancien de Sudbury, et ne rechignera pas à refaire de l’intérieur le cheminement intellectuel qu’il aura conscience de n’avoir jamais terminé, lors de ses vingt ans.«Rends-moi ma jeunesse», chante Faust en exergue: à défaut d’y parvenir, Le seuil des vingt ans la fera revivre pour une multitude de lecteurs enchantés.Voilà donc deux hommes, révoltés chacun à sa manière, qui se sont obligés à prendre la plume pour dire au monde leur époque et rappeler le caractère essentiellement agonistique de la vie, éphémère substance qui n’acquiert de valeur en fin de compte que si l’on sait donner la préséance aux choses de l’esprit.Chacun à sa manière, Jean Éthier-Blais et Marcel Trudel l’on fait, magistralement, dans les méandres d’une époque au demeurant bizarre.Leur témoignage est majeur.Ceux qui ont vécu la première partie du XXe siècle en ce pays n’ont pas fini de comprendre ce qui leur est arrivé.Longtemps encore, ils continueront à trouver difficile de saisir d’où ils viennent.Des livres comme ceux-là les y aideront.La fourmi est anonyme, elle se noie dans la masse et n’apparaît jamais exceptionnelle pour la race des hommes qui la contemplent.À moins qu’elle ne décide autrement, par un réflexe d’impudeur que l’observateur peut avoir quelque difficulté à comprendre dans un premier temps, jusqu’à ce que lui-même, il se laisse entraîner vers une zone parallèle de lecture: les mémoires de l’un et de l’autre l’incitent à revivre sa vie, à revisiter son époque, à puiser dans ses propres combats pour retrouver le plaisir qu’en fin de compte on éprouve à vivre.Un regard sur le passé, une ouverture sur l’avenir. NOTES Jean Éthier-Blais, Fragments d’une enfance.Montréal, Leméac, 1989, 179 p.Jean Éthier-Blais, Le seuil des vingt ans.Montréal, Leméac, 1992, 239 p.Marcel Trudel, Mémoires d’un autre siècle.Montréal, Boréal, 1987, 313 p. 175 PETIT DICTIONNAIRE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE ANNE BEN ICHOUlnée en Algérie, en 1964.Vit depuis six ans à Montréal.A étudié l’histoire de l’art et l’archéologie en France et au Québec, spécialisée en muséologie.Travaille actuellement comme rédactrice en arts visuels.A publié plusieurs articles sur l’art contemporain dans des revues québécoises.JEAN-CLAUDE BROCHU : professeur de français au collège Édouard-Montpetit et chargé de cours à la faculté de l’Éducation permanente de l’université de Montréal.A publié quelques études sur des auteurs français et québécois dans les Écrits du Canada français.Tangence, Trois, Voix et images.A de plus réalisé quelques entrevues, participé à des colloques, à des émissions de radio et de télévision.Auteur d’un mémoire de maîtrise sur l’œuvre romanesque de Julien Green, il rédige actuellement une thèse de doctorat sur Gabrielle Roy et sa conception de la littérature.PIERRE CHATILLON : né à Nicolet.Enseigne et anime des ateliers de création à l’université du Québec à Trois-Rivières.Habite près de Port-Saint-François, tout au bord du fleuve.ŒUVRES :LÏ/£ aux fantômes, contes, 1977.Éditions du Jour, Montréal; La mon rousse, roman, édition remaniée, 1983.Collection « Québec 10/10», n° 65.Éditions Alain Stanké, Montréal; Poèmes, rétrospective des poèmes (1956-1982) regroupant Les cris, Le livre de l’herbe, Le livre du soleil, Soleil de bivouac.Poèmes posthumes, Blues, Le mangeur de neige, Le château fort de feu.Le beau jour jaune, Le printemps.Nuit fruit fendu.L’oiseau-rivière, Amoureuses, 1983.Éditions du Noroît, Saint-Lambert; La fille arc-en-ciel, contes et nouvelles, 1983.Éditions Libre Expression, Montréal; Philédor Beausoleil, roman, édition remaniée, 1985.Éditions Libre Expression, Montréal; Le violon vert, poèmes, 1987.Écrits des Forges, Trois-Rivières ; L'arbre des mots, poèmes, 1988.Écrits des Forges, Trois-Rivières; La vie en fleurs, nouvelles, 1988.XYZ Éditeur, Montréal; Le violon soleil, poèmes.Écrits des Forges, Trois-Rivières, 1990; L’Atlantidien, contes.Édition Héritage, Saint-Lambert, 1991. JACQUES DESAUTELS : professeur de langue, de littérature et de civilisation grecques à la Faculté des lettres de l’université Laval, à Québec.Parallèlement à sa carrière d’helléniste, il a exercé diverses fonctions dont celle de Vice-recteur à l’enseignement et à la recherche de l’université Laval.Il a publié un grand nombre d’études dans des revues spécialisées; il a également rédigé quelques volumes dans les domaines de sa spécialité dont l’un.Dieux et mythes de la Grèce ancienne, fut finaliste au Prix du Gouverneur général du Canada en 1989.JEAN-PIERRE DUQUETTE : secrétaire général de l’Académie cana-dienne-française, professeur de littérature française et québécoise à l’université McGill.A publié des chroniques et des articles dans Liberté, Voix et images.Études françaises, Livres et auteurs québécois, la Revue d’Histoire Littéraire de la France, Vie des Arts, Écrits du Canada français.ŒUVRES : Flaubert ou l’architecture du vide, Les Presses de l’université de Montréal, 1972; Germaine Guèvremont: une route, une maison, Les Presses de l’université de Montréal, 1973 ; Fernand Leduc, Coll.Arts d’aujourd’hui.HMH, 1980; Colette l’amour de l’amour, HMH, 1984.LUCIE JOUBERT : rédige présentement une thèse de doctorat à l’université McGill sur l’ironie dans la littérature des femmes du Québec.Membre du GRETI (Groupe de recherche en traductologie) et chargée de cours à cette même université, elle enseigne aussi à l’université du Québec à Trois-Rivières.Elle a publié dans diverses revues comme Le Sabord, Estuaire, Femmes d’action, la Revue des Forges et Littératures.MARCEL OLSCAMP : né à La Sarre (Abitibi) en 1958.Chargé de cours à l’université McGill, il y prépare aussi une thèse de doctorat sur le romancier Jacques Ferron.Il collabore régulièrement aux revues Le Sabord et Estuaire, et a publié dans Études françaises.Lettre internationale.Littératures, Écrits du Canada français.Il est également l’auteur de deux recueils de poèmes, parus aux Ecrits des Forges en 1984 et 1987.LUCIEN PARIZEAU : a été journaliste à la Patrie et au Canada, devient en 1934 secrétaire de la rédaction et éditorialiste à l’Ordre, journal d’Olivar Asselin.Durant la Deuxième Guerre mondiale, assume la direction des services d’information française du Comité national des finances de guerre (section Québec).En 1943, fonde les éditions Lucien Parizeau et 177 publie, en trois ans, trente-deux titres originaux, dont les îles de la nuit d’Alain Grandbois.A la fin de la guerre, ses analyses quotidiennes de l’actualité sur les ondes radiophoniques CKAC lui valent le trophée La Flèche.Suit une longue carrière dans la fonction publique internationale, d’abord au secrétariat de l’O.N.U.à New York, puis, à l’invitation de l’U.N.E.S.C.O., comme professeur au Centre régional d’éducation de base pour l’Amérique latine au Mexique.Rentré au pays en 1959, il occupe diverses fonctions, entre autres commissaire général associé de la participation du Canada à l’Expo 67.ŒUVRES : Outre ses travaux de traduction et sa collaboration occasionnelle à diverses revues, il a été membre du comité de rédaction des Écrits du Canada français (1967-1977) et président du jury de la traduction littéraire du Conseil des Arts du Canada (1967-1978).Auteur de Périples autour d’un langage, essai capital sur l’œuvre poétique d’Alain Grandbois, publié à l’Hexagone en 1988.ANNE-HÉLÈNE TROTTIER : née de parents diplomates, reçoit une éducation cosmopolite.Baccalauréat français en 1972.Études supérieures: à la faculté de philologie de l’université d’État de Moscou, 1972-1973 ; en France : à la Sorbonne, études slaves 1973-1976 ; à l’École Supérieure d’interprètes et Traducteurs, 1976-1978; à la Sorbonne, études italiennes, 1979-1980.Licence et Maîtrise en langue et histoire russes (Sorbonne).Membre de l’Association internationale des Interprètes de conférences depuis 1991.Interprète (russe-anglais-français) au service de l’OCDE (Paris) depuis 1991.Elle s’associe en 1992 à l’ensemble moscovite «Sirine», spécialisé dans l’étude et l’interprétation des répertoires liturgiques de l’ancienne Russie.Concerts à Moscou et en Allemagne.A assuré la préparation d’un ouvrage sur les polyphonies populaires russes pour faire suite à un colloque organisé sur ce thème par l’association «Polyphonies vivantes», pour la collection «Rencontres à Royaumont» (parution janvier 1993).Consacre actuellement l’essentiel de sa recherche à la paléographie-sémiologie des neumes russes anciens, sous la direction du Professeur Christian Hannick (universités de Trêves et de Vienne). 179 TABLE DES MATIÈRES Lucien PARIZEAU Orphée : le triomphe d’une illusion 7 Pierre CHATILLON Le lancement 29 L’impressionnisme 38 Jean-Claude BROCHU Nommer ses démons et ses dieux 51 Lucie JOUBERT La fuite ironique comme refus de l’autorité chez Christiane Rochefort 67 Jean-Pierre DUQUETTE L’équinoxe d’automne 89 Anne-Hélène TROTTIER Retour de Russie : un espace-temps d’un autre type?103 Anne BEN ICHOU La promesse du Nord 117 Marcel OLSCAMP Le Québec des années trente 137 Jacques DESAUTELS La révolte de n’être rien 165 Petit dictionnaire bio-bibliographique 175 Photocomposé par Mégatexte.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.le II janvier Mil neuf cent quatre-vingt-treize.Imprimé au Canada Printed in Canada
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