Écrits du Canada français, 1 janvier 1994, No 81
du Canada français Claire Martin Nairn Kattan Andre Brochu Madeleine Monette Roselme Cardinal Daniel Gagnon Gisèle Villeneuve Claudine Bertrand Louise Maheux-Forcier Lettre ouverte à un ami lointain et dont je ne sais presque rien Au carrefour des cultures et des religions : Maïmonide Autoportraits bleus et noirs Une salsa Le livre de cuisine Madame Delacroix Le Prix du Nobel Dans ses songes Deux fois dimanche : Pierres de lune Les roses de la vie écrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Revue fondée en 1954 par Jean-Louis Gagnon Directeur : Secrétaire de rédaction : Adjointe administrative : Conseil d’administration : Conseil de rédaction : Jean-Guy Pilon Louise Maheux-Forcier Marie Beaulieu Jean-Louis Gagnon Jean Royer Fernande Saint-Martin Jean-Pierre Duquette Jean-Guy Pilon Madeleine Gagnon Louise Maheux-Forcier Madeleine Ouellette-Michalska Jean Éthier-Blais Jacques Folch-Ribas Nairn Kattan Claude Lévesque Le prix de chaque volume : 7,50$ Abonnement à trois volumes : Individuel : 20,00 $ ; Institutions et Étranger : 30,00 $ Payable par chèque ou mandat à l’ordre de : Ecrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5724, chemin de la Côte Saint-Antoine Montréal (Québec) H4A 1R9 Téléphone : (514) 488-5883 Télécopieur: (514) 488-4707 Les Écrits ont reçu des subventions du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal pour cette publication.Maquette de la couverture : JEAN PROVENCHER Copyright ©, Écrits du Canada français Dépôt légal 3e trimestre 1994 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada ISSN 0013-0729 écrits du Canada français 81 MONTREAL 1994 LETTRE OUVERTE À UN AMI LOINTAIN ET DONT JE NE SAIS PRESQUE PLUS RIEN LETTRE OUVERTE À UN AMI LOINTAIN ET DONT JE NE SAIS PRESQUE PLUS RIEN Claire Martin Cher ami.Depuis quelque temps j’ai très envie de vous écrire.Vous le verrez, je crois, à la longueur de ma lettre : j’ai de grandes provisions de propos que je garde pour vous.Vos occupations, les miennes, font que le moment propice n’est jamais là.Or, les propos que l’on retient trop s’éventent.Il arrive qu’on soit obligé d’en improviser la chute, car la mémoire est une faculté autonome qui fonctionne à part et comme elle le veut bien.On m’a parlé de vous hier soir.En bien.Et puis, après, en mal.J’étais bien d’accord.Il fut un temps où je ne voyais que vos qualités.La vie passe sur tout.Trente ans d’amitié! Un peu long peut-être.Trente années au cours desquelles les choses ne se sont pas arrangées.Ni dans nos cœurs, ni partout ailleurs.Vous arrive-t-il d’écouter les informations en pariant avec vous-même que vous entendrez une bonne nouvelle, une seule; que vous verrez une seule belle chose sur ce petit écran maudit, l’invention d’une rose bleue, la découverte d’un tableau ignoré.Ne pariez pas, vous y perdriez votre chemise.Les informations que je 8 recueille dans le miroir ne sont pas bonnes non plus : chaque jour griffe.Je n’ose même plus risquer de perdre ma chemise.Vous savez de reste que ce qui me fait le plus grogner c’est la laideur qui s’est répandue comme une lèpre sur les objets, les maisons, les vêtements, les chevelures, le langage, les spectacles, la musique et bien d’autres choses encore.En tout, nous avons perdu, que dis-je, nous avons rejeté l’élégance.Et je ne suis pas sûre que le mot même soit encore admis dans les milieux cool ni même branchés.Prenons les spectacles.Où se réfugie la beauté quand de jeunes hommes, trempés de sueur, le visage orné d’un demi-centimètre de barbe exhibé fièrement, comme on montrerait un petit bout de sexe pour prouver qu’on est un homme, dirigent vers la salle de frénétiques signaux pelviens qui, pour ma part, restent sans écho, sans compter que ces garçons tonitruent à s’en casser la voix?Où se situe le respect que l’on doit à sa propre beauté quand on laisse voir un genou charmant par la déchirure d’un «jean» en lambeaux?C’est de la provocation, me dit-on, il faut comprendre cela.Je comprends surtout que je suis dans un monde en déraison, la grande, la petite, l’éphémère, la durable, depuis les siècles des siècles.C’est notre humaine nature.Seuls les symptômes changent.Éléonore de Grandmaison, la plus aventureuse — que je sache — de mes ancêtres, et dont nous avons parlé si souvent, pensait peut-être déjà à ces déraisons en posant sa jeune tête sur le traversin conjugal dans le manoir de Deschambault, avec la neige qui bloque les portes, les loups qui hurlent pas bien loin et l’enfant prochain qui piétine dans le ventre.Aventureuse.mais comme les aventures ont 9 changé d’elle à moi! Comme les dangers sont différents! Comme le courage nécessaire s’est transformé! Je me demande souvent — car souvent je pense à elle — si malgré les péripéties, elle s’ennuyait.De toute évidence, elle n’avait peur de rien, ni de l’incertain, ni du froid, ni des Iroquois.Mais l’ennui, c’est autre chose.Que lisez-vous ces temps-ci?— C’est le mot «ennui» qui m’amène là, le mot «lecture» restant l’antidote rêvé.— Vous me demandiez cela tous les jours comme s’il était possible d’avaler un fort bouquin en une demi-journée.Si le métier ne l’exige pas est-il nécessaire de pratiquer la lecture rapide?Pourquoi lire aussi vite?Et quand pleure-t-on alors?J’ai beaucoup admiré, chez vous, cette capacité de lire, et d’étudier un livre jusqu’au mot «Fin» même si vous n’êtes d’accord en rien avec l’auteur.C’est de la patience, de l’optimisme ou le sens du devoir?J’ai été et resterai une abandonneuse tenace.Si parfois je m’y tiens ce sera, j’en ai presque honte, parce qu’il y a des abandons qu’on n’ose pas, face à l’idée qu’on se fait de soi.Je devrais peut-être jeter là-dessus un voile pudique, mais pourquoi?Tenez, il y a des moments — et justement celui-ci — où l’on rencontre partout des allusions à La Vie de Rancé.On en reparle, on le re-cite, moi qui me suis «tapé» sans broncher Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, Atala et le Génie du Christianisme — naturellement, je ne parle pas ici des Mémoires d’outretombe que j’ai lus et relus avec délices —j’ai eu bien des difficultés à traverser Rancé (je n’ose répéter le mot entre guillemets).Ces jours-ci, j’ai tiré le livre de son rayon, mais j’éprouve un peu de terreur à l’idée de m’y remettre.Peut-être parce que je n’ai guère d’affinité ou d’atomes crochus avec un trappiste et réformateur qui plus est.Ah! j’aurais dû, dans le temps lire Rancé à haute voix avec vous comme nous le faisions pour les Lettres Persanes, mais la difficulté n’est pas la même.Je m’en tiendrai peut-être au livre troisième.Je pense à un passage où Chateaubriand parle d’une correspondance entre deux personnes qui se sont aimées.Et pourquoi pas qui se seraient aimées d’amitié, cela compte aussi et la correspondance existe.Vous savez à quel point j’adore relire.Si tous les éditeurs, les écrivains, les imprimeurs fermaient leurs portes demain, j’aurais de quoi vivre sans sortir de chez moi car je ne conserve que ce que je veux relire, mais cela je le garde bien.Je pourrais reprendre Proust — ce serait la huitième fois — et puis, tenez les Fables de La Fontaine avec les belles figures d’Oudry depuis La Cigale et la Fourmi, jusqu’à arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire qui vient en dernier.Avez-vous déjà fait cela?Moi, une fois.Et c’est là que j’ai compris les enfants qui préfèrent les histoires qu’ils connaissent.Il se pourrait qu’un jour toutes me contentent.Vous avouerai-je que j’ai sur mes rayons, venant de je ne sais où, conservés pour leur droit d’aînesse et par une sorte de fétichisme, deux ou trois bouquins d’avant-guerre — celle de 1914-18 — de ces livres qui furent follement à la mode à l’époque: Monsieur des Lourdines, L’Homme à l’Hispano, Métropolis, La neige sur les pas.Je les relirai quand je serai centenaire.La neige sur les pas, c’est d’Henry Bordeaux.Vous le connaissez au moins par sa réputation d’auteur bien-pensant.Apprenez, mon cher, qu’en sa jeunesse, il fut l’amant de Jane Avril dont Toulouse-Lautrec fit un si beau portrait.Elle était danseuse, il me semble, et l’on peut croire que, par son truchement M.Bordeaux fut amené à côtoyer Toulouse-Lautrec, ce qui vaut à vrai dire un petit mouvement d’étonnement.Tous ces Bordeaux, Bourget, Anatole France — qui vient d’obtenir la reconnaissance de la Pléiade — n’ont, en somme, que le seul démérite d’être démodés.Ou bien faut-il croire que nos grands-parents, qui les lisaient, étaient de fiers imbéciles?Ah ! les autres, peut-être, mais pas les miens ! Vous savez de reste que, lorsque je fais allusion à mes ascendants, je ne parle que d’un côté de mon arbre.Il y a beaucoup de branches, tout l’autre côté, que j’ai émondées.Il me semble que l’on ne peut pas renier un écrivain qui fut grand ou qui fut célèbre, parce qu’il est démodé, parce que ses options politiques n’existent plus, parce qu’on n’écrit plus aussi fleuri ou parce qu’il est devenu de bon ton de professer que Maurois, vraiment, c’est dépassé.Vous me direz que personne ne dit cela de Montaigne, de Molière, de Flaubert, de Balzac.Faut-il avoir du génie?Si l’on croit cela, on n’ a qu’ à déposer la plume.Nous ne sommes pas très portés là-dessus.J’aurais peut-être été un meilleur écrivain si mes études avaient été orientées vers les humanités plutôt que vers le catéchisme.Rien ne me consolera de n’avoir pas étudié le latin.J’aurais fait cela très sérieusement, je vous assure et, maintenant, je le parlerais couramment.Mais hélas! de mon temps, l’éducation des filles.comme disait l’auteur de mes jours «À quoi est-ce utile pour servir un homme?» De là à se demander pourquoi on a retiré le latin aux garçons aussi.que vous en semble?Je m’interroge.L’abandon des humanités me paraît coïncider avec le relâchement du langage.Le latin et le grec sont nos poutres maîtresses.C’est de ce moment que date, par exemple, le tutoiement obligatoire et immédiat d’où l’incapacité de conjuguer la première personne du pluriel.«Je ne voudrais pas que l’on refassions les mêmes erreurs» dit un ministre à la télévision.C’était peut-être ses débuts dans la Ligue pour la propagation de l’imparfait du subjonctif dans les classes populaires.Autre exemple: l’arrivée en force du «on» au lieu de «nous».Sous ce double assaut, «nous sommes, nous fûmes, nous voyions» — je ne choisis pas les plus perfides — font figure d’équations à plusieurs inconnues.Le français est une langue difficile, mais si on en abolit les lois il n’y a plus de fautes ni en orthographe, ni en phonétique, ni en syntaxe.Dans le jouai, il n’y a pas de fautes.Comme cela, on est tranquille.Mais comme cela aussi, quand nous allons au théâtre, nous ne comprenons presque plus rien.Si j’écoute la radio, les énormités quotidiennes me jettent sur le téléphone afin de partager avec ma sœur Marguerite ces horreurs trop grosses pour mes seules oreilles.Vous souvenez-vous, très cher, de nos rires quand nous nous lisions nos sottisiers respectifs.C’était ordinairement la radio qui les remplissait.Je n’ai pas oublié que nous avons beaucoup ri ensemble.Le rire est aussi bon pour l’amitié que pour l’amour.Cela rend content de soi et content de l’autre surtout s’il «pige» rapidement ce en quoi vous ne me déceviez pas.Pour revenir à mon propos, je vous avouerai que je trouve comique notre petit combat contre les anglicismes — je parle des mots et non de la syntaxe — quand nous aurons banni tous les barbarismes jusqu’au dernier, nous nous apercevrons que, d’anglicismes il nous en reste bien peu.Ils auront été emportés par la vague qui aura emporté les barbarismes ! Je rêve, dites-vous?Ce n’est pas défendu.Avez-vous remarqué que l’abaissement de la langue est souvent une affaire de mode?Et souvent cela passe en rafale.Quand je vivais en France, j’ai vu ce genre de phénomène passer sur le pays et s’y étendre en moins de temps qu’on ne peut le croire.Avec la télévision, la radio, le tam-tam, le bouche à oreille et les journaux, le territoire est couvert; un mot a changé de sens, ou bien il est devenu son contraire, «risquer» veut dire «courir la chance».«Evident» n’a pas changé de sens, mais «pas évident» veut dire «difficile» à présent.«J’ai pris sept heures pour aller à Paris, avec la circulation, c’est pas évident.» Avec la télévision, la radio et tout le reste, la traversée de l’Atlantique n’a pas mis beaucoup de temps.Nous disons «Vous risquez de gagner» comme nos ancêtres les Gaulois.Le beau risque ! Vous n’êtes pas sans savoir — sans ignorer, comme dit la petite blonde qui donne les informations à 17h30 — que le mot «glauque» veut dire «verdâtre», vous qui savez tant de choses.Eh bien! je vais vous en apprendre une autre: verdâtre, c’est fini.Plus maintenant! En 1994, cela veut dire sinistre, inquiétant et peut-être aussi gluant ou torve.Un œil glauque, ce n’est plus un bel œil vert, c’est un regard sinistre, c’est un œil torve.Que voulez-vous, c’est cela une langue.L’incorrection d’aujourd’hui sera acceptée demain.Parfois, on fait marche arrière.On brûle ce qu’on a adoré.Vous avez vu le recul de M.Alain Rey qui avait commencé par présenter au baptême tous nos barbarismes et qui a fait une seconde édition revue et corrigée de son dictionnaire québécois.J’aime bien les gens qui se rétractent quand ils se sont trompés.Il faut être intelligent et cela m’inspire beaucoup de respect pour avoir dû supporter, en mon jeune âge, des personnages qui avaient toujours raison.Du coup, j’ai acheté son Dictionnaire historique de la langue française qui est, mais vous le savez, une source de délices.Au temps de la publication du Dictionnaire québécois, M.Rey avait traité les protestataires de puristes.Puriste ?Mais je veux bien, nous en manquons et s’il y a des puristes qui me lisent qu’ils se fassent connaître.Ils seront couronnés d’or et de laurier.S’il y avait une mode de purisme qui s’abattait sur nous pour une année ou deux, juste assez pour laisser des traces, je serais fort contente de celle-là.Je vois bien qu’ici puriste est une injure.Je suis prête à l’accepter.Intellectuelle, perfectionniste, puriste, voilà de ces injures que je voudrais mériter tous les jours, chaque minute de ma vie.Pour finir là-dessus, je veux vous faire part d’une citation de Xavier de Maistre: «Toute dégradation individuelle ou nationale est annoncée sur le champ par une dégradation proportionnelle dans le langage.» Vous avez eu la chance d’avoir sous la main, quand vous étiez enfant, les livres qui constituent le vieux et beau fond de notre culture : Homère, Virgile, Montaigne, Racine et, avec le passé qui s’allonge, Flaubert, Diderot, Balzac, Gide.Moi, presque rien, des choses comme ça grappillées au hasard — mais peut-être que le désir inassouvi de lire n’est pas négligeable.Quand j’ai connu mon mari, à ce moment-là j’aurai eu bientôt vingt-cinq ans, j’ai trouvé tout cela dans sa bibliothèque.J’ai lu Y Odyssée, Yllliade, Y Enéide.J’étais contente.Quand j’ai attaqué la Jérusalem délivrée, je me suis mise à m’ennuyer ferme.Mes rapports 15 avec Le Tasse se sont terminés vers la page 50.À peine.Plus jamais Le Tasse ! Cela me rappelle une anecdote qui me fait toujours rire.Lope de Vega allait s’éteignant.«Quand vous me verrez sur le point de mourir, dit-il à son médecin, avertissez-moi.J’ai une déclaration importante que je ne veux faire plus tôt.» Quelques heures après: «Lope de Vega, vous allez mourir» dit le médecin.Toute l’assistance se penche avec avidité, espérant entendre des paroles définitives sur l’avenir du monde ou, au moins sur le destin de l’Espagne.Alors Lope de Vega ouvre un œil et dit fortement: «Dante m’a toujours emmerdé.» Moi, ce n’est pas Dante c’est Le Tasse.et quelques autres.Si vous le permettez, car cette lettre s’allonge, je vous raconterai encore ceci : quand j’avais seize ans et pensionnaire au couvent, il arriva qu’une bonne sœur s’amourache de moi et c’est vraiment peu de le dire — beaucoup de sœurs se toquèrent de moi comme ça et d’autres pas du tout.Dès le début des vacances elle se mit à m’écrire, à m’écrire.Je répondais sans enthousiasme.Un jour, je reçus une lettre de seize pages.Décourageant! de plus, elle avait une écriture un peu gothique qui me tirait les yeux.Je n’eus jamais le courage de la lire et ne donnai plus signe de vie.Fin de l’idylle.Fin de l’idylle.cela me ramène à notre amitié qui fut idyllique en son temps, on peut le dire.Il n’en existe pas souvent d’aussi parfaite.Qu’est-elle devenue?Ce que je pense en mon secret, je ne le dirai pas.Moi qui adore le mystère, en voilà un et les raisons invoquées au début n’en sont assurément pas.Si vous pensez à moi, parfois, vous regrettez peut-être ce sentiment parfait que nous avons partagé.Il ne lui aura rien manqué, pas même la chasteté ce qui n’exclut pas la ferveur.Allez ! «Il n’est rien ici-bas d’éternelle durée Et ceux qui sont contents ne le sont pas longtemps.» Malherbe! Enfin Malherbe vint.Avant qu’il ne reparte, je voudrais vous faire part de la réponse que je ferais à Monsieur Pivot s’il me posait sa question : «Si Dieu existe que souhaiteriez-vous qu’il vous dise à votre arrivée là-bas?» Réponse: «Parlez-vous français?» Et je comprendrais que je suis rendue au ciel.Comme dit le Bonhomme à la fin de sa dernière fable : «Par où sçaurois-je mieux finir?» Avril 1994 AU CARREFOUR DES CULTURES ET DES RELIGIONS : MAIMONIDE essai AU CARREFOUR DES CULTURES ET DES RELIGIONS : MAIMONIDE Naïm Kattan Peu d’hommes autant que Maimonide ont vécu des événements historiques aussi divers et fait face à des confrontations, des vicissitudes, des contradictions aussi multiples.De plus, se trouvant au carrefour de religions, de philosophies et d’idéologies en lutte les unes avec les autres, il fut appelé à tout moment à faire des choix.Sa grandeur réside dans l’immense capacité qu’il avait non pas de trancher mais de chercher et de mettre en lumière les points de rencontre, de faire ressortir les évidences communes.En d’autres termes, son génie n’est pas tant d’avoir accumulé des savoirs aussi divers que d’avoir tenté et su les réconcilier.Pour cela, il a d’abord eu besoin d’une ligne de pensée solide, d’une permanence incontestable.Pour lui ce sera le judaïsme.Il a vécu des fins de civilisations, connu les empires en décadence et les religions dans leurs périodes de fanatisme et de rétrécissement.Il dut résister aux appels à la démission, à la tentation de se résigner et à la facilité de se réfugier dans le rôle d’observateur, d’analyste à distance qui laisse faire et se recroqueville dans une hautaine dignité, se tenant au-dessus de la mêlée et s’abstenant de juger. Les circonstances de sa vie ne furent pas toutes défavorables.Il est né à Cordoue en 1135 dans une famille dont le niveau d’éducation était élevé.Son père, un savant, un juif dans la grande tradition, avait tout naturellement transmis à son fils un savoir, un comportement, un esprit.Leur rapport en était un d’être.La tradition n’était pas vue comme un simple bagage que l’on transporte à travers les générations mais comme une voie dans laquelle l’être se meut en frayant son propre chemin dans divers sentiers.Son père, descendant d’une lignée de savants, ne connaissait qu’un code, celui de la Torah.Il vécut dans son époque, mais d’abord dans sa communauté.Il se plaisait à dire qu’il était pauvre, affichant non pas du mépris mais plutôt de l’indifférence pour le confort et les biens.Son fils avait plus d’appétit.Il respecta et honora son père, et eut surtout pour lui, et plus tard pour son frère, un amour infini.Pour lui, la fidélité consistera à parcourir le chemin, à aller de son propre pas, le plus loin possible, quitte à retrouver son père, celui-là reconnaissant en lui le fils et se reconnaissant en lui à son tour le fils, le fils de son fils.Cordoue était alors à son apogée.Les musulmans, possédant une double sécurité, celle du royaume, du règne et celle de la foi, pouvaient dès lors accepter les autres, les prédécesseurs et les contemporains, dans le sillage et l’héritage commun du Livre.Les chrétiens semblaient résignés, mais dans leur soumission se lisaient déjà les signes d’une impatience porteuse de violences et de révoltes futures.Royaume paisible dans ses privilèges qui commençait, toutefois, à être miné par le refus, à être secoué par des besoins jusqu’alors tus mais qui se mueront en revendications. .21 Depuis des siècles, les Berbères étaient islamisés et soumis aux Arabes venus du Levant, du Machreq.Comment pouvaient-ils secouer le joug, prendre un pouvoir trop assuré de lui-même pour ne pas être vulnérable aux appétits des soumis, des ethnies dominées?Un Berbère se lèvera et battra l’Arabe à son propre jeu; il sera plus musulman que le prince des croyants, s’installera au pouvoir par le rigorisme et s’y maintiendra dans le fanatisme.Les Almohades conquièrent Cordoue en 1148 et imposent la conversion à l’islam aux juifs et aux chrétiens.La famille de Maimonide quitte alors l’Espagne et s’installe à Fez en 1160.La bataille que mena Maimonide fut d’une nature autrement plus complexe et ardue.Qu’était le judaïsme auquel son père l’avait initié et auquel il adhérait?Pour le savoir il importait d’abord, paradoxalement, de se rendre compte de ce qu’il n’était pas.Or, à Cordoue au Xe et XIe siècles, la symbiose judéo-arabe était à son apogée.Avant l’accession des Almohades au pouvoir, l’islam, assuré de sa prédominance, pratiquait ce qui était inscrit dans le Coran et le Hadith.Les juifs étaient, comme les chrétiens, un peuple du Livre.Il n’était donc pas question de les forcer ni même de les inciter à embrasser l’islam.Or, celui-ci, en raison de sa puissance, disposait d’une élite intellectuelle subtile, diversifiée, aguerrie et au sein de laquelle les débats étaient constants, parfois même forcenés.Il se formait alors non seulement des mouvements de pensée mais aussi des factions, car un penseur musulman est, en raison de la nature même de cette religion, un juge et un législateur.Tout débat théorique finit donc nécessairement par déboucher sur une confrontation politique.La nature de l’islam, ce rapport entre la pensée et le comporte- ment, le culte et la vie quotidienne, étant semblable à celle du judaïsme, vu la symbiose judéo-musulmane, il importait, il urgeait même d’en tracer les limites, les lignes de démarcation qui étaient de deux ordres : le rapport entre théologie et philosophie et le rapport entre religion et mystique.Maimonide prend acte des débats à l’intérieur de l’islam.Les moutakallimin prônaient une méthode.Ils ne prétendaient pas détenir une science, mais à partir de la parole, kalam, ils se livraient à un débat rationaliste lequel n’était point une illustration de la pensée grecque mais une incursion aux sources de l’islam qui impose une prise constante sur le réel, voire sur le concret.Ceux-ci ont pu avoir été influencés par la pensée aristotélicienne mais il s’agit d’une impulsion plutôt que d’une prise en charge.Deux écoles s’affrontaient au sein des moutakallimin, les moustazila et les achaariya.En gros, les rationalistes et les fidéistes, les libéraux et les conservateurs.Plus tard, Maimonide découvrira les mêmes attitudes non seulement chez les Grecs et les musulmans en général, mais aussi chez les juifs, dix siècles auparavant, dans le Talmud.Il découvrit alors le dilemme auquel les juifs, aux cours des siècles, et jusqu’à nos jours, ne cessent d’être confrontés : vivre dans le milieu ambiant, plonger dans l’océan non juif et risquer de se perdre, de se laisser absorber, d’être engloutis; ou bien s’isoler, construire des barrières, des murs protecteurs.Dans un cas comme dans l’autre le risque est grand : disparition par dissolution ou par inanition.Avait-il le choix?Les académiciens juifs de Bagdad avec lesquels il engagea un débat non pas de confrontation mais tout d’abord de temporisation puis ensuite de réconciliation ne se trouvaient pas, comme lui, 23 aux avant-postes.Ils pouvaient ignorer le monde extérieur car il ne menaçait pas leurs positions.Ils conservaient leur assurance, leur confiance, mais aussi leur confort.Certes, il aurait pu partir à temps, éviter les menaces et les risques, mais son génie lui dictait un autre comportement.Faire face non par bravade, accès de confiance ou croyance aveugle, mais dans F interrogation sinon le doute.Là encore, une voie de facilité et de fuite, glorieuse sinon honorable, était toute tracée devant lui ! Au nom d’une universalité fascinante et valorisante dans l’immédiat, laisser le judaïsme, le balayer, le reléguer à un archaïsme, à un comportement dépassé au nom d’un modernisme affiché.C’est la tentation constante d’être de son temps qu’au cours de son histoire le judaïsme a éprouvé, délaissé ainsi par des élites pressées, oublieuses finalement par aveuglement.Ceux qui l’abandonnent par intérêt ne méritent pas qu’on s’y arrête, même s’ils sont nombreux.Les Grecs, les chrétiens et les musulmans qu’il a connus, étudiés, auxquels il s’est mêlé, n’éloignèrent pas Maimonide du judaïsme.Ils l’incitèrent au contraire à s’y plonger.Avant de délaisser une tradition, il s’agissait de l’explorer, de la connaître.Maimonide l'a vécue et lui a donné vie.Il l’a vécue dans sa famille, avec son père, sa mère, son frère.Persécutés à Grenade et à Fez, il a vu les juifs réagir, se soumettre ou résister, et il a constaté la persistance du Livre.Il est là, mais comment le recevoir?Dieu a parlé, mais sa parole unique se prête à des interprétations diverses sinon contradictoires.Chacun peut se prévaloir de la faculté, de la liberté et du droit d’interpréter.On ne peut pas isoler le texte, le séparer du monde ambiant, de la pensée grecque, du christianisme et de . l’islam, et tout d’abord, on ne peut pas l’isoler de l’intérieur, du sein de la communauté.Il y a débat, certes, mais il y a aussi autorité.Le texte n’est pas matière à opinion, quelle que soit l’information dont on dispose.Il est matière à étude.Il s’inscrit dans une tradition, tradition de vie, de vie communautaire, et d’étude.D’où la répugnance de Maimonide pour les retraites, l’étude dans un désert.L’interprétation individuelle n’est pas celle d’une personne mais celle d’une communauté.Il n’y a qu’une seule manière de respecter le texte, c’est de l’étudier avec la communauté, avec d’autres savants, dans la concertation, le soutien ou la différence; non dans la lutte, la confrontation ou la polémique, mais dans le respect et la compréhension.On ne s’improvise pas interprète, autrement s’ensuit la confusion et surtout une lutte pour le pouvoir qui aliène le texte et le subordonne au plus fort, à celui qui, ultimement, se déclare l’interprète autorisé.Le texte vit, se prolonge dans le réel.Et le réel est la communauté qui vit dans le temps, une histoire qui se fait non pas comme dogme et déterminisme, mais comme mouvement de vie.La lecture de la parole de Dieu passe par la tradition, l’interprétation première, qui s’inscrit dans la vie de la communauté, dans son quotidien.Pour parer à la dispersion, à la dissolution de la tradition à travers les migrations, les soumissions et les résistances, il importait de mettre de l’ordre dans cette interprétation, de voir clair dans les règles qui régissent le comportement du juif, non pas selon sa propre volonté, son inclinaison, son interprétation du texte, mais selon une tradition véhiculée par des générations et vécue dans le présent.Ce fut la Michna. Le karaïsme qui prônait une adhésion rigoureuse au texte, s’il avait gagné, aurait réduit le judaïsme à un ensemble de sectes où les rituels auraient fini par prédominer sur le texte.Or, comme dans l’islam, la pratique religieuse juive n’est pas un mysticisme auquel vient s’ajouter un culte.L’intégration du quotidien au spirituel rend le texte insuffisant, l’existence d’un code qui explique la Loi, la prolonge dans des règles qui permettent la pratique au sein d’une société devient donc nécessaire.Le judaïsme n’est pas une simple philosophie, une doctrine, encore moins une idéologie, mais une gouverne, une pratique.Sans communauté vivante pour la pratiquer, la Loi se réduirait à un document historique.Or, cette communauté, ouverte au monde, minoritaire, était menacée.Par la persécution, certes, mais aussi par l’absorption menant à la disparition.Maimonide assistait à ces menaces, les subissait lui-même ! Persécution par les Almohades et amitié avec le philosophe le plus ouvert, Ibn Ruchd (Averroès).L’islam rejetait et embrassait, respectait et fascinait à la fois.Pour résister autant à la persécution qu’à l’assimilation, il fallait commencer par se tenir debout.Résister.Au nom de quoi?Pourquoi?Pour Maimonide, le judaïsme était vivant pour ceux qui, le connaissant, se comportaient en justes.Il fallait donc que les autres, l’ensemble de la communauté, puissent y avoir accès.D’où le besoin, non pas tant de mettre à jour, mais de renouveler l’affirmation.C’est la tâche à laquelle il s’attela.Son livre, le Michné Torah, terminé en 1180 est un travail de base, un instrument de connaissance, un outil de la pratique. Confronté lui même à des situations douloureuses, Maimonide énonce deux principes fondamentaux qui gouverneront dès lors son comportement et tous ses écrits : Supposons que survienne un païen et qu’il contraigne un Israélite à transgresser, sous peine de perdre sa vie, l’un des commandements qu’énonce la Loi.L’Israélite devra consentir à la transgression et ne pas se laisser tuer.Le verset porte en effet : «Que l’homme exécute [les commandements] afin de vivre par eux».Le texte ne dit pas afin qu’il en meure.Cette disposition vaut pour tous les commandements de la Loi à l’exclusion de trois interdictions concernant l’idolâtrie, les unions illicites et le meurtre.Mis en demeure de commettre l’un de ces trois crimes ou de périr de la main d’un païen, l’Israélite devra préférer la mort à la transgression (Livre de la Connaissance, p.68-69).Maimonide ne fit que réaffirmer le fondement du judaïsme: primauté de la vie sur la Loi, non pas la vie uniquement comme existence animale, mais la vie qui porte un sens.Condamné à l’idolâtrie, le juif est un mort-vivant, il prolonge, dans l’humiliation, une existence dépourvue de sens.Les deux autres interdictions comportent des exceptions.«Qui peut sauver sa vie et se soustraire par la fuite à la tyrannie d'un roi impie — et ne le fait pas — celui-là est semblable au chien qui revient à son vomissement.Il reçoit le nom d’esclave volontaire de l’idolâtrie.» Par ailleurs, si la vie prime, cela ne peut pas se faire au prix d’une autre vie.Si un homme condamné à mort est réclamé par l’autorité païenne sous peine de mettre à mort toute la communauté, il faut le livrer, sauf si l’homme est innocent.En ce cas, il vaut mieux que toute la communauté se fasse assassiner plutôt que de le livrer, car livrer un innocent entache la vie que l’on sauvegarde et par conséquent atteint le principe de la primauté de la vie.Aussi Maimonide repoussait-il le martyr volontaire et l’austérité comme punition, comme moyen d’adoration.Là nous revenons au sens qui pour lui était synonyme de service de Dieu.Se priver de jouissance, c’est réduire ce service à un appel de la sensualité même s’il s’agit de ne pas répondre à cet appel.Se priver de jouissance n’est pas une condition encore moins une garantie d’un meilleur service de Dieu.Il nous a fait cadeau de la vie pour qu’on la garde, qu’on en jouisse.Si celle-ci est enlevée ou dégradée au point qu’elle perde sa substance, le service du Créateur devient impossible.Ainsi celui qui garde sa vie en se sauvant, se donne le moyen de servir Dieu plus tard.Celui qui se laisse assassiner, emporte dans sa disparition et les principes et les moyens de les défendre.L’autopunition est étrangère, voire contraire à la primauté de la vie.Pour Maimonide, et en cela encore une fois il ne fait que réaffirmer l’une des bases du judaïsme, la souffrance acceptée, infligée par soi, ne pourrait en aucun cas être un moyen d’atteindre un plus grand bonheur, un bonheur supérieur.L’on sait que la pratique tribale de la vengeance s’est poursuivie sous l’islam.En dépit de l’idée simpliste qui veut que le judaïsme observe la loi du talion, Maimonide énonce le sens du pardon : Lorsque le coupable demande à l’offensé de lui pardonner, l’offensé lui pardonne de tout son cœur et de bon gré.Même si le transgresseur l’a fort affligé et a envers lui beaucoup de torts, il ne se vengera pas de lui ni ne lui gardera rancune.C’est là la conduite appropriée à ceux qui sont de la semence d’Israël et les sentiments qui leur conviennent (Livre de la Connaissance, p.364).Maimonide poursuit en distinguant les juifs des païens, mais le principe vaut tout autant pour les musulmans.Le rejet de la vengeance est une conséquence du principe essentiel de la primauté de la vie.Celui qui pardonne ne fait pas que préserver la vie de l’autre, de celui qui l’a offensé, il charge la sienne de sens.Il est apte alors à jouir de l’existence et à servir le Créateur.Le sens ne se réduit pas à une intuition, à un sentiment, à une grâce donnés en cadeau.Il est effort et acquisition, d’où l’importance de l’étude.Pour suivre les commandements, on doit les connaître et c’est là le moyen d’aimer Dieu.La connaissance de la Loi donne son sens à l’adhésion et celle-ci devient dès lors liberté.L’obéissance à la Loi de Dieu est liberté, car c’est la voie de l’amour.«On n’interrompra jamais l’étude des enfants même pour rebâtir le Temple».(Livre de la Connaissance, p.175).Il n’y a pas de prière de soumission.Il y a une prière d’étude et de connaissance.L’amour de Dieu est libre.«La sainteté de la maison d’études est plus considérable que celle des synagogues».(Livre de la Connaissance, p.191).Mettre de l’ordre, voilà la tâche première.Maimonide écrivait, s’attachait à l’étude, était même tenté de s’y perdre, mais le monde extérieur existait, résistant, menaçant. Celui-ci n’est certes pas tout le réel, mais le réel ne se soumet pas par un acte de l’esprit, par un mouvement de la pensée.Et le monde extérieur le plus proche est celui de la communauté.Or, la science et la pensée sont aussi des ingrédients du pouvoir et sont vite transformées en instruments par leurs détenteurs.L’Académie de Bagdad, détenant le pouvoir intellectuel, portait la clef de la doctrine et n’était pas prête à les lâcher.Maimonide était un intrus, un dérangeur.Il était au loin et solitaire.On commença par l’ignorer puis, avec tout le poids de l’autorité, on mit en question sa connaissance, mais surtout ses interprétations.Toute confrontation aurait mené au conflit: schisme, guerre ouverte, division déclarée et confusion.Maimonide n’était pas l’homme de la confrontation.Il ne cherchait pas à éliminer l’adversaire, ni même à le vaincre.Le concilier, l’amener à une entente ou, au pire, le neutraliser.Et ce ne sera jamais au prix de la pensée elle-même.Il était prêt à mettre des nuances, mais non à changer de voie.Il acceptait l’autorité à condition que la ligne de partage soit le texte, la parole de Dieu.Il pouvait exister des subtilités, voire des divergences dans l’interprétation mais la rigueur dans la lecture et la rectitude dans l’entendement devaient être respectées.Dans la pratique, il avait à faire face à des circonstances autrement plus exigeantes, dont les menaces n’étaient que trop réelles.D’abord à Fez.En 1160, un souverain fanatique, Abdul Mumin Ibn Ali Al Qumi, qui trahit la religion dont il prétendait être le défenseur, somma les non-musulmans à se soumettre ou à partir.Maimonide ne partit pas.Du moins pas à la date prescrite.Certes, il existe une controverse qui persiste encore aujourd’hui sur sa conversion à l’islam.Le philosophe égyptien contemporain Abdul Rahman Badawi ne la met pas en doute, mais Colette Sirat conclut dans des travaux récents qu’aucun document historique n’en fait foi.Disons d’abord qu’à l’époque de Maimonide, la conversion n’était pas un jeu intellectuel.Le converti se mettait au ban de la communauté et son retour était considéré par ses nouveaux coreligionnaires comme une apostasie, crime passible en Islam de la peine de mort.Certes, Maimonide n’a cessé de dire que le juif réel est le juif vivant à condition qu’il ne se renie pas et qu’il ne s’adonne pas à l’idolâtrie.Or, dire comme les musulmans la ilaha illallah (il n’y a pas de dieu que Dieu) ne met en rien en question le judaïsme.Par contre ce qui suit est plus problématique : oua Mouhammada rasouloullah (et Mohammed est son envoyé).A la rigueur, un juif peut, avec des restrictions, le dire, admettant qu’il s’agit d’une croyance soutenue par les musulmans.Il n’y aurait là que des modalités de survie, à condition de ne pas subir l’autre tentation, bien plus complexe et bien plus sérieuse, d’aller jusqu’au bout de la connaissance de l’autre, se transformer, fût-ce momentanément en l’autre pour le connaître, tout en prenant des précautions mentales pour ne pas franchir le seuil.Jusqu’où peut-on aller dans la pénétration, l’acquisition de la connaissance de l’Autre sans se laisser dépouiller de soi, sans aliéner sa propre substance, sans posséder et sans se laisser posséder?Non pas changer, en se transformant, en gardant le rapport avec l’origine, le lien avec un passé surgissant de l’ombre de l’oubli et recréant le temps, mais en devenant soi-même l’Autre, un autre.Maimonide affirma la primauté de la vie, par conséquent, il importait de la préserver.Sa conversion, fût-elle imaginaire, ne peut pas être réduite à un camouflage.Et même si ce n’était qu’un subterfuge, un expédient, un tel camouflage, une fois accompli, dépasserait de par sa nature le simple voile jeté sur le visage.Car le visage n’ayant plus les mêmes traits, n’est plus le visage.On ne peut pas impunément cacher, couvrir ses traits sans les modifier.Ainsi on peut aller plus loin et dire que dans ces conditions la conversion est une tentation.Elle débute par une audacieuse, voire téméraire tentative d’aller jusqu’au bout de soi, à la frontière de l’autre, et dans la rencontre se ramasser, s’arrêter afin de ne pas se transformer, puis elle peut aller jusqu’à changer son caractère, modifier sa propre nature, faire le saut périlleux, accepter décidément le risque et la menace d’être l’Autre, momentanément, pour un temps limité, pour ressentir l’effet, éprouver ce que peut être l’absence totale à soi, la perte.Et revenir.À condition de ménager ce retour, sans être submergé par sa propre tentative et céder à la tentation, car s’il y a retour, il y a perte de substance.Une descente en enfer?Un jeu intellectuel, mesuré.Un pas en avant, un pas en arrière.Ce serait un divertissement de haute classe, de haute qualité mais, comme tout divertissement, une atteinte à l’essentiel.Et c’est là qu’entre en scène le médecin.Maimonide était autant médecin qu’il était philosophe.Il connaissait la maladie physique pour l’avoir observée et pour avoir cherché à la guérir.Le corps est une totalité.Il n’est pas une enveloppe, un contenant où gît un esprit, une âme invisible.Le corps est lui-même substance, et âme et esprit.Il n’y a pas de séparation.On ne s’isole pas dans un désert physique pour retrouver son âme et la préserver.L’âme est le corps lui-même.Et le médecin poussa sa quête, chercha et, à travers l’expérimentation, cerna la maladie, l’isola.On ne peut pas guérir sans connaître, on ne peut pas expérimenter sans courir de risques, y compris celui de contracter la maladie qu’on cherche à vaincre.Et la tentative ne prend pas l’aspect d’une souffrance, au contraire, elle se présente comme plaisir, jouissance, confort et consolation.Maimonide savait que son appartenance à la religion de son père, de ses ancêtres était inébranlable.Rien ne pouvait altérer son amour et sa crainte de Dieu.Entouré de musulmans qu’il aimait et admirait, il cherchait à pénétrer leur univers, à le connaître de l’intérieur.Comment peut-on être musulman?Contrairement aux autres religions, et notamment au christianisme, le judaïsme ne prétend pas détenir une vérité réduite à un dogme, une vérité universelle à laquelle personne ne peut résister si ce n’est par ignorance ou par résistance malhonnête.L’islam réserve cette attitude aux païens.Il accepte les ancêtres, les juifs et les chrétiens, et affirme que Mohammed est le dernier prophète.On peut donc adhérer à un monothéisme antérieur à l’islam.Il n’y en aura pas de postérieur.Le judaïsme transmet la Loi.Une Loi donnée à un peuple réel, concret et dont la Bible nomme les membres, les familles qui le composent.Il n’est pas question d’une humanité abstraite, d’une humanité qui ne serait réelle que dans le futur.C’est de l’humanité présente au pied du mont Sinaï qu’il s’agit, une humanité récalcitrante, et qui, d’ailleurs, trahit la Loi avant même d’avoir commencé à l’observer.Cette humanité-là est élue pour servir, pour être le témoin de la Loi, de sa réalité et par conséquent de l’existence de Dieu, de son amour et de son exigence, de sa sévérité et de sa miséricorde. Maimonide appartient à cette humanité-là.Il voulait affirmer cette Loi, exemple vivant, concret, actuel dans la temporalité, de l’éternité de Dieu.Le temps futur?Il est là, à proximité puisqu’on attend le Messie, puisqu’on appelle sa venue rapidement et dans un temps proche.L’humanité existe.Elle n’est pas juive et elle existera toujours à l’extérieur du judaïsme.Dieu a choisi un peuple pour le servir et pour être ses prêtres, ses cohanim, des célébrants pour l’humanité entière.Et cette humanité entoure les juifs, les persécute et les aime, les menace, les attire et les submerge.Comment peut-on être membre de cette multitude, non pas un nombre, une abstraction, mais une réalité?Maimonide ira jusqu’au bout de la connaissance.Il connaîtra la tentation mais saura comment y résister, car en tant que médecin il aura appris qu’il faut connaître la maladie pour la vaincre, non pas la contracter pour en souffrir, mais en dépister la nature pour l’abattre.Sauf que la religion des autres n’est pas une maladie.Le musulman restera un musulman et Maimonide ne souhaitait pas qu’il en soit autrement.Il voulait savoir comment frôler la tentation, le renversement de soi, et comment apprendre à se préserver, afin de remplir le rôle assigné par Dieu pour le servir et l’aimer.Connaître l’autre pour rester soi-même.Etre soi-même pour aimer l’autre et à travers cet amour servir Dieu et l’aimer, et observer la Loi sans interruption et sans relâche.Il n’y a pas de retour, si la transgression atteint le rapport avec Dieu, s’il y a soumission à l’idolâtrie.Être au seuil d’une autre religion, pour la connaître, tout en observant la Loi, n’implique pas un départ.Le retour est semblable à celui de la Torah que l’on sort de l’Arche et que l’on préserve à nouveau dans l’Arche.La Torah doit être exposée au grand jour, à la vue de la communauté réunie, il faut en lire le contenu, en vivre la substance, avant de la remettre dans l’Arche.La présence de Dieu est manifeste même dans le silence de l’Arche.Qui est l’Autre?Où commence-t-il?Où se situe la frontière de son territoire?Maimonide l’a éprouvé quand il a commencé à dire qui il était.Dans quelle langue allait-il s’adresser à ses lecteurs?Des juifs, des hakhamiml Des savants qui consacraient leur temps à la lecture du texte et au commentaire?Ce serait limiter la communauté à une élite dont l’existence était certes essentielle à la vie de la communauté.Il écrivit la Michné Torah en arabe et la traduisit lui-même en hébreu.Mais plus tard, en 1190, le Guide des égarés sera rédigé en arabe, en caractères hébraïques.Son public connaissait cette langue.Les juifs communiquaient entre eux en arabe.Mais une langue, instrument impersonnel, n’est pas un vecteur neutre.Écrire l’arabe en caractères hébraïques est une décision lucide.Le sens est juif, le vocable arabe et la lettre hébraïque.Or, on ne peut pas explorer Tailleurs si on perd pied, si on ne se situe nulle part, si on n’affirme pas un rapport avec un être originel, une première acquisition.Être T Autre, c’est parcourir le cercle pour se retrouver.Savoir au départ qu’il y a un retour, que l’aboutissement est le commencement.L’instant de création et de naissance se trouve dans le retour, le temps poursuit son déroulement, il n’y a pas de point d’arrivée.L’arrivée, c’est le Messie.Maimonide a vécu le lien étroit entre religion et politique.La religion étant la Loi, celui qui étudie le judaïsme étudie la Loi.La réflexion ne se dissocie pas de la pratique, elle est cette pratique.Ce rapport ne se vit pas aussi facilement dans la réalité.Quand, en 1171, cinq ans après son arrivée au Caire (Postât), Maimonide reçut le titre de raïs al yahoud (le chef des juifs), il n’avait que trente-trois ans.Il devait affirmer son autorité au sein de la communauté, se faire reconnaître par les autorités juives mondiales et œuvrer comme porte-parole auprès des autorités musulmanes.On sait qu’il était en rapport étroit avec Al Afdal, fils de Salah Eddine (Saladin) pour lequel il composa maints traités médicaux.On peut imaginer ses liens avec Salah Eddine lui-même puisqu’il a servi comme médecin de la cour.Quand il fut nommé raïs al yahoud pour la première fois, il dut réfléchir au rapport entre pouvoir et puissance, politique et religion, autorité de l’esprit et pratique de l’autorité.Salah Eddine exerçait le pouvoir parce qu’il avait acquis la puissance par les armes, le courage, l’esprit de décision, mais aussi par la ruse, sachant naviguer entre deux eaux, établir des alliances temporaires, se joindre à Damas pour battre Postât et, une fois Postât vaincue, régner et affirmer sa présence face à Damas.Il avait ainsi battu les Croisés réduits à des factions, rongés par l’avidité, avilis par le confort et la décadence.Il savait qu’il était solitaire, qu’il se battait seul, qu’il était un Kurde parmi les Arabes, que ses minces forces étaient celles qu’il parvenait à rallier et à garder sous sa dépendance.Maimonide tirait son autorité de cette puissance qui le tenait sous la suzeraineté du pouvoir et du souverain.Il savait, sans y avoir encore mûrement réfléchi, sans avoir eu l’occasion d’inscrire son déchiffrement de la réalité, que la première vertu du juif est de persister et de la communauté juive, de survivre.Allait-il avoir assez d’autorité pour assurer cette persistance?Comment la communauté, dont il avait été institué le chef allait-elle survivre, s’appuyer sur l’autorité d’un suzerain, si abondantes que fussent ses faveurs ?N’ayant pas de substance propre, son autorité au sein de la communauté était minée, car elle s’appuyait sur un pouvoir extérieur et une puissance protectrice.Il devait par ses responsa, ses «réponses» affirmer sa capacité sans mettre en question l’autorité de l’Académie de Bagdad devenue conservatrice des prérogatives qu’elle exerçait sur tous les juifs, quels que fussent les lieux et les communautés.Son autorité ne pouvait être qu’intellectuelle, non pas celle de la rébellion et du refus, mais celle de la lecture, de la pénétration du texte et de l’affirmation de la substance.Une autorité obtenue par la négation ne peut pas survivre, à moins qu’à une affirmation elle en substitue une autre plus vigoureuse, plus ardente et tout aussi fidèle au texte.Il dut ensuite se battre contre des jalousies et des convoitises plus mesquines.Des familles juives locales avaient pris l’habitude de gouverner la communauté avec des prébendes et la corruption.Elles cherchaient à protéger leurs proches, à défendre leurs droits acquis.Il n’allait pas ravaler son autorité à ce niveau.Comment gagner sinon par la seule autorité garante de la persistance du judaïsme : le texte de la Loi et son esprit.Loi enfouie par des générations d’autorités paresseuses, jalouses de leur confort, satisfaites de durer par la complicité sinon la compromission.Il reviendrait.Mais, en attendant, il allait se retirer dans ses livres, étudier le corps et l’esprit, en découvrir les maux, les maladies, les remèdes et les moyens de guérison.Il serait un .37 guide plutôt qu’un satellite de souverain.Il servirait le souverain, mais à ses propres conditions.C’est dire qu’il n’allait pas cacher son judaïsme encore moins l’oblitérer.Au contraire, l’heure était venue de le découvrir, ou plutôt de le redécouvrir.Il se mit à l’étude du texte, s’attelant à la tâche de la lecture et de la relecture.Il regarda autour de lui, et d’abord dans sa communauté.Les ordres, les explications législatives venaient de Bagdad.L’Académie, assise sur son autorité, n’était pas prête à laisser agir librement ceux qui, fussent-ils lointains comme Maimonide, ne mettaient pas en question sa légitimité, ni même son autorité, mais certaines de ses opinions.En apparence, cela semble conforme au judaïsme qui s’appuie sur l’autorité du texte, mais en réalité cette attitude en était la dégradation sinon la négation.Car l’interprétation de la Loi n’est que cela, une interprétation.Toute décision, toute réponse à une requête peuvent être remises en question.Le judaïsme est aussi opinion et débat même si celui-ci se déroule à propos d’une Loi.Maimonide était le chef d’une communauté.Il était jeune et seul.Il n’attendait pas de secours des notables dont il avait dérangé les privilèges, ni de l’Académie avec laquelle il avait tenté d’établir un dialogue.Il se mit à l’étude.Pour lui-même, c’est-à-dire en tant que juif, et pour la communauté.Celle-ci avait besoin d’un guide, et ce guide n’était pas un homme, mais un Livre, relu et interprété à la lumière des réalités du jour.Là, Maimonide s’est retrouvé tel qu’il était.Aux confluents des influences, des courants contradictoires, des tendances conflictuelles.Il était l’homme de la modération, du juste milieu, de la conciliation, c’est-à-dire de la réconciliation et en premier lieu de la conciliation à l’intérieur de . l’homme.La santé du corps étant liée à la place, à l’importance qu’on accorde à l’âme, celui-ci apparaît alors comme un instrument au service de l’intelligence et de l’imagination qui, se conjuguant, mènent à la connaissance de Dieu qui est amour et crainte; l’amour découlant de la connaissance et de la crainte, de l’observation de la Loi.Tentative colossale que celle de concilier la Torah et la pensée grecque.Maimonide partageait la pensée d’Aristote sauf en ce qui a trait à la création du monde et à sa pérennité.Il formula les mêmes objections devant les penseurs arabes, les moutakallimin et les achaarites.D’une manière constante, sous-jacente à toute son entreprise, il affirmait que l’homme n’est pas gouverné par les forces aveugles de la nature.Ainsi, il répondit à la fois aux Grecs et aux idolâtres sabéens.Pour lui, l’idolâtrie était la question centrale, primordiale, car l’homme idolâtre se dépouille de son rapport avec lui-même pour s’en remettre, se soumettre, à des forces visibles mais séparées : les astres, les arbres, les montagnes, la nature.Dieu est invisible, il agit par épanchement.Il est l’Être parfait qui ne se situe ni dans un temps ni dans un espace.A partir de Lui tout devient relatif, y compris l’univers qu’il a créé.L’homme a des devoirs envers le Créateur.Il est libre et son destin lui appartient, mais il devient l’esclave de son corps s’il n’en prend pas la responsabilité par l’intelligence et l’observation de la Loi.Il devient l’esclave de la nature s’il ne prend pas acte de sa relativité par rapport à l’Être.Le rapatriement de la responsabilité crée des conditions de comportement.Il faut mener sa vie selon des règles physiques pour prendre conscience des devoirs de l’âme.Grâce à l’intelligence et à l’imagination, auxquelles il faudrait ajouter la piété, on peut atteindre la sagesse et on peut même se trouver doué de prophétie.En fait, quand on l’observe de près, le nabi, le prophète de Maimonide, ressemble à un écrivain qui reconnaît son rapport avec l’au-delà et qui accepte les forces de l’imagination quand elles sont unies à celles de l’intelligence.La Loi est donc soumise à la raison.Ainsi, il peut expliquer les règles diététiques, le cachrout, les relations illicites, sans avoir à se soumettre à la dictée d’un cadre incompréhensible, fût-il supérieur, fût-il divin.Cette prise de responsabilité crée des degrés dans la maîtrise des facultés intellectuelles.Car il s’agit d’un effort, d’une longue route, et il serait inutile de présenter, de citer, d’indiquer les rapports complexes entre l’homme, la nature et l’au-delà à une personne qui ne se serait pas longtemps adonnée à l’étude, qui n’appartiendrait pas à une certaine élite.Et il n’est pas possible de faire l’économie de cette complexité.L’homme non initié, l’homme du commun, a besoin d’être guidé pour observer la Loi; Dieu sera alors présent et l’accompagnera.Rapatrier la responsabilité, l’accepter, c’est se réconcilier avec l’au-delà.Il ne s’agira plus alors d’affronter un univers régi par des forces obscures, mais de trouver un lieu dans un univers créé, régi par une force évidente, reconnaissable sans qu’elle soit visible.Elle est sensible par ses effets, elle exerce son action par un épanchement de l’Être.Dans le texte biblique il est fait référence à la main de Dieu, à sa jambe, à sa face.Si Dieu emprunte le langage de l’homme, c’est pour que celui-ci le comprenne.Aussi bien la nature que les astres sont-ils gouvernés par cette force.Ils ne sont donc puissants en eux-mêmes, ni obscurs.L’homme se place ainsi sur une voie de maîtrise à condition qu’il aime cette force suprême et la craigne.En prenant acte de la soumission de la nature à Dieu, l’homme tente de la domestiquer.C’est une tentative de réconciliation.Réconciliation aussi avec l’Autre puisqu’il est création de Dieu destiné à l’aimer et à le servir.En développant l’intelligence et l’imagination dont il est doté, l’homme chemine sur la voie qui mène à la sagesse.Il tient ainsi son destin entre ses mains.Si la responsabilité, admise, reconnue et exercée, est un gage de liberté, c’est aussi sa limite et son apprentissage.Pour Maimonide, la recherche d’une réconciliation est une constante.Suivre la voie droite, découvrir par l’effort la ligne qui conduit à Dieu et à la sagesse.On n’obéit au texte qu’en en faisant la lecture, en l’expliquant et en le commentant.Le texte est vivant, car l’auteur est présent.Il est perpétuellement actuel, fournissant ainsi les seules réponses aux dilemmes du jour.Après une longue période d’étude et de maturation, Maimonide sera, en 1180, à nouveau raïs al yahoud, chef de la communauté, son porte-parole et désormais son véritable guide.Il existe une hypothèse selon laquelle Salah Eddine aurait songé à fonder un État juif.Maimonide savait qu’il s’agissait d’un aléa de la politique.Le chef militaire s’en servirait comme un mur, un tampon pour empêcher l’affrontement entre musulmans et chrétiens.Il doterait ainsi les juifs d’un pouvoir pour s’en servir, leur octroierait une puissance pour ses propres fins.Maimonide aurait dit non.Si les juifs disposaient d’un gouvernement, ce devrait être pour leurs besoins propres, c’est-à-dire pour servir Dieu, pour observer la Loi.En attendant, Maimonide leur fournissait un instrument, un guide pour qu’ils puissent le faire individuellement, un par un, et ainsi se constituer en communauté véritable, c’est-à-dire, non pas une masse anonyme mais un ensemble de personnes, une collectivité d’individus.Maimonide était un visionnaire mais il veilla d’abord au présent.Il était guide parce qu’il était médecin.Salah Eddine était un conquérant de l’espace, un bâtisseur d’empire.Maimonide fut un maître du temps.L’empire appartenait à Dieu, l’homme le sert dans un espace, car autrement il se perdrait dans l’abstraction.Ce serviteur est le contraire de l’errant.L’espace n’a d’existence que sous le regard de l’éternité, il est un lien.Si Maimonide s’était déplacé, c’était pour trouver le lien, l’inventer, le vivre pleinement.Maimonide vécut dans le monde juif, et à travers lui dans le monde tout court, pendant une période de crise, c’est-à-dire de décision et de choix.Orient et Occident, Loi et pouvoir, guide ou puissance.Y a-t-il une limite au culte, au rituel, à une langue, à une religion?Et d’abord quelle attitude choisir?Le monde est là, étranger, inconnu, envahissant.Un monde menaçant.Doit-on ériger des murs protecteurs, pour vivre à l’intérieur d’une forteresse imprenable?Non, il n’y a d’autre forteresse que celle bâtie par la connaissance et l’étude, il n’y a d’autre protection que celle de Dieu, à condition de le craindre et de l’aimer et, pour commencer, d’observer sa Loi.Il a accepté la menace du monde parce qu’il a commencé par construire le sien.Celui-ci trouvait sa solidité dans sa substance propre, mais aussi dans toutes les intrusions et les menaces, intégrées, absorbées.Le judaïsme de Maimonide est riche de l’islam et du christianisme, de la pensée grecque et de la présence arabe.Un judaïsme que les mises en question affermissent et que les menaces confirment dans le cheminement qui se transforme en voie.Car ce judaïsme ne craint pas de se regarder, de s’examiner, il est sûr de sa substance quand elle est portée par le dynamisme de l’interrogation, l’étape première, nécessaire, de la confiance sinon de la certitude.Car il n’y a de certitude que dans l’absolu, il n’y a de vérité que dans la présence du Créateur invisible.Et là, pour Maimonide, il n’était pas question de choix mais d’une simple prise en acte de l’évidence.S’il fournit la preuve de la création du monde et de l’absolu divin, c’est pour dire simplement ce que le judaïsme n’est pas.Ce qu’il est, c’est la vie et l’évidence de la Création.Une fois cette confiance affirmée ani maamin (j’ai confiance, je crois), la voie s’ouvre à l’échange, au débat et au métissage.Pour Maimonide, le judaïsme n’avait pas besoin de protection.Dieu le protégeait, à condition qu’il soit porté dans l’esprit et le cœur, que sa parole et sa Loi soient constamment interrogées et redécouvertes.Maimonide ne niait pas le choix de l’Autre ni même une démarche semblable à la sienne.La menace du monde existe, elle est réelle.Il faut s’en protéger et la repousser.Mais plus grave est la menace qui naît de la perte de confiance, de l’évidence obscurcie par l’oubli et l’oblitération de soi.On ne peut vivre que d’une substance reconnue.On se retrouve alors aux côtés de tous ceux qui, à partir d’une substance autre, mais non moins reconnue, espèrent l’avènement d’un monde de justice et qui, l’attendant, tentent tout au moins de faire reculer l’injustice.{Maimonide est mort à Fostat (Le Caire) en 1204.Il serait enterré à Tibériade) AUTOPORTRAITS BLEUS ET NOIRS poèmes AUTOPORTRAITS BLEUS ET NOIRS André Brochu 1 Né de près.Souffle court.Aspirations certes, jeté cul nu dans l’absolu, gras faisceau.Ferai mort convenable.M’aime mal.Me dorlote épouvantable.Rage au coin des doigts.Spathe de haine, gaine serrée.Je me veux vil.Pierre d’air, bloc hilare, je poursuis le dessein d’exister par-dessus ce qui me déchire.Viol, violence, tout me met mal.Tout m’est piège.Un seul mépris me scie de haut en bas, du crâne au sexe, un seul mépris m’agenouille au pied de la vulve effrayante.Je suis un garçon couturé de silences.Je vis, je vis de part et d’autre.Bric et broc.Je prie au fond du lac où la nuit, houille amère, fige.Je ferai un mort convenable, 46.tant de kilos, sang froid, lèvres fermées sur.Plus un recours.Plus un frisson de convoitise, vil.Je me veux.Je m’étanche, doux, du suint des peines sans nom et des désirs navrés.Vous voyez qui je suis?Un franc compagnon du ciel bas.Cousin du rat.Jumeau de l’araignée.Je m’aime vil. 2 M’aime.Un peu, passionnément, tout le rectangle de ma carrure d’os et chair.Belle pièce d’insignifiance parmi autres bipèdes.Marche obstinément vers son étoile qui là-bas cligne étranglée, étoile à destin double.Espoir : densité faible.Rayonnement modéré.De la substance de cerveau en quantité insuffisante.Voilà pour l’insignifiance.Il s’en faudrait de peu que, semblable à une gloire vert-de-gris, je n’attire à moi tout le colloque des ramiers.Je froisse l’air où je pose, mes yeux fixés myopes sur la courte immortalité, les poings collés au pantalon.Plan américain.Je suis à quatre feuilles et j’attire la chance.Une fois que je la tiens, je l’adosse au silence et la crucifie face à face sur moi.Nous mourons ensemble de petite mort horrible.Je ne suis pas insignifiant, je suis indifférent.Voilà qui me va mieux.Je trouverai les mots pour me faire impression.Indifférent comme un grand jeune garçon pâle et sérieux, dont la vie est une sentence de mort lentement apprise.La lumière pénètre peu sa prunelle pâle qu’on dirait à moitié remplie d’eau qui tremble.On dirait qu’il va bien et mal, que son désir est une lointaine déflagration de souffrance. Il vibre peu.Il recherche les murs où appuyer sa distraite rigueur.Pour un peu, il tomberait, doucement, comme on pleure.Il est pourtant indifférent à soi et au tas d’air qui bouge autour de lui et aux formes qui s’y meuvent.Il vit entre sa peau de dos et sa peau de poitrine, ni peu ni prou, juste ce qu’il faut pour fabriquer une conscience.Une visée verte.Une conscience de soi supportable parmi les grands périls de la dérision.Voilà le fou jeune homme indifférent sur qui je projette les surfaces de mon autre moi, si autre, si contraire à mon âme de paix.Il est la solution inverse et proportionnelle de mon insignifiance.Je le loue, je l’adore et l’exècre, je confonds les pans de son atonie avec ma main de fièvre, le cloue de coups impuissants.Il me renvoie à moi-même, très haut parmi les présences, carquois de chair orné pour les creux sacrifices.i, 3 Entre la peau de dos et la peau de poitrine, il vit, son cœur bat, du sang circule et les humeurs baignent l’os et l’os, le muscle, le viscère.L’organe déploie son excellence proportionnelle, en rapport avec tout.C’est rouge mais tout noir, réseau de chair où circule un vent chaud, où pleut une folie de vie que le cœur exaspère.Entre la peau et la peau, entre l’os et l’os, un mystère épais de torse.Là l’origine de son parler.Celle surtout de son silence.Là frémit, dans un poing noir, la foudre attendant le signal.Un coup de nuit égare sa prunelle.L’horreur chavire.Il faudra bien que le cri s’exhale comme une chance de pus jeté à la face et que les hommes, toupies souriantes, s’inclinent sous cette pentecôte.Il faudra que le son, issu de la tiède stupeur du corps, étale son sacrement rouge et noir.Le sang dans l’ombre n’est que nuit.Il vocifère dans l’air blond quand les conditions sont propices.Voir.Être visible.Éclairer.Photons, supports de l’ostensible.Grande pluie de lumière qui rit.Grande pluie de lumière qui crie. 4 Toupies hommes toupies — moines gras.Obésités ronflantes lâchées sur la place, sourires distraits, lassitude.Rien n’y fait.Rien ne perturbe le ballet bas.Hommes, femmes, totons laqués de vitesse, tout sur la pointe, que rapproche le hasard des rotations, que disjoint une fureur de translation.Humanité ! vaine ruche accroupie sur son gâteau filant.Tas d’ailes et de dards confondus dans un spasme de miel.Je suis une de ces monades emportées toujours au-delà du point qui les a vues naître, je m’échappe, j’embrasse en rond le monde qui m’entoure, présence totale, symphonie de matière solide et subtile où je baigne, dieu banal.Nous sommes, la vie et moi, un cirque débonnaire. 5 Qui est-il quel est quel -t-il l’autre second frère lui que je suis sa harpoise la flèche et les pelures de son sourire je ne me quitte pas.Je m’adonne à moi-même.Le poteau de la honte est inébranlable.J’y suis lié comme au corps des siècles, amen ! La terreur rémanente des suppliciés qui m’ont précédé me tord.Elle est là, main de feu et de fiente.Je donne à l’autre, mon frère, le spectacle de ma douleur.Plage complète : de haut en bas, l’ondulation lâche.Les cris partent de moi comme des poignées de flammes dans l’air.Je suis trempé de pénitence.Depuis le temps, je n’existe plus que sur un seul plan, surface infecte agitée par les vents.Je suis une page de crime, de boue.Les pleurs flagellent mes émois, je suis rayé d’ostensible regret.Je regrette les temps bien avant mon enfance, bien avant ce qui m’a conduit au seuil.Je regrette les temps où je n’étais pas, où j’aurais pu ne pas être.Où rien ni personne ni Dieu n’avait eu l’idée de moi.C’était un grand confort parmi la lumière des siècles.Pas un pli ne ridait l’eau, jaune sacrement.Pas une erreur.Je suis l’erreur d’un dieu vivant, mon frère, mon âme devant moi, qui assiste à ma destruction piaculaire.Il jouit de chacun de mes os mis à nu.Je n’ai de pitié à attendre de personne.Surtout pas de ceux que mon cœur a distingués, dans la conjoncture, ciel ouvert, pour être mes bourreaux. 6 Ciel fermé, maintenant.Hanches de soie.Elles défilent, les reines modestes et belles comme les mains de la lumière entre les feuilles.Un vent frais frôle le nid de fauvettes comme un sein.Et puis le ventre où j’écoute le soleil de sang commettre ses douces cymbales, effleurant le danger.Miroitement du repos.Le jour se reprend à couler entre les tiges de cristal.Les plus pures couleurs du prisme mouillent les corps.Les femmes d’acajou tremblent, mêlant leur haleine aux lents orages.Je suis baigné d’elles, de leur bonté.Le ciel est fermé comme le poing qui tient ensemble toute la chair.Bouillons de lin ! Baiser profus de la femme accordant le pardon.Hélas ! de quel drame suis-je — depuis quel jour — le silentiaire ? 7 Drame de moi.Majesté apprise.Je suis aux genoux de ma vie.Cassé de déférence, j’adore en moi la méprise assassine.Un destin m’a voué à l’erreur familière d’âme.Voyez mes mains commises aux travaux du scribe.J’écris au petit point.Un soleil de très vieux or éclaire la lente progression de l’ombre sur la page.J’avance.À petits pas.Mon stylo trace la patiente mise en scène de mon cœur.Il n’y aura plus d’esquive quand tout sera prêt, paré pour l’épouvante.Le monstre nu est là.Il attend, faiseur d’ombre.Il sèche ses suints de laideur sur sa chair tuméfiée.Quand je serai face à son intense putréfaction, mes défenses tomberont.J’avouerai ma vie.Je serai seul coupable.Le jour basculera dans l’outrepas d’insignifiance où toi, moi, toutes choses égales, suppurerons d’inexistence.Dieu — Dieu comble ! Dieu faste ! — sur nos brisées brille de force, ensanglante nos crimes de sa lueur sacrée.Et nous restons là, toi, moi, buvant nos sanglots dans nos mains ravagées.Toi, moi, nos fièvres, restées disjointes, sèchent sur pied, petits hochets fichés dans la terre jaune.Nous sommes deux frères vraisemblables.Un mouton nous ressemble.Paix ! le seigneur est mon berger.Notre berger, ô mon frère de laine 8 J’écris à bout à bout de bras de dérision de trahison surtout de tout de tout ce qui m’a fait de ma face absente où palpitait le papillon du regard poignée de douceur j’écris de mon sang plein de chaux les mots du présent défini j’écris à fleur de carcasse un poème d’aube rabougrie où geignent les rêves de pierre où se désole l’aboyante clarté majeur oubli j’écris l’envers de ma vraie vie. 9 Frère pareil à mon amour où couches-tu tes fièvres fragiles fléaux où caches-tu tes faims de la chair animante de la femme aux seins qui muent sous la paume en bécasses d’été de la femme au sexe empoigneur clair miracle motte de ciel mon frère au sang de bordeaux vif où donc se ruent tes ruisseaux vainqueurs je suis à l’endos de ton cœur comme un atermoiement de larmes tu es mon songe mis au noir mes mains sur ton âge déclinent. 10 Je suis pareil à l’amitié quand vient la femme souriante avec ses mains de planètes et l’oiseau de ses pieds son corps sous sa robe respire comme une fontaine feuillue comme une vasque de plein ciel où s’aurore un soupir sois mienne en tes sources de chair en tes tôles de toute grâce en tes plans en tes miracles tournés vers l’unique stupeur sois mienne et je me tue en toi de douce mort et de merveille et j’assassine mes regrets tas de louves vermeilles pour en charger tes bras le crépuscule est ton trophée. 11 Cette nuit sera nôtre plantée de petits couteaux nous irons pieds nus sur les sentiers de sable tenter la rose des sorts et ta hanche sous la robe illuminera mille fois la confidence. 1 60.12 Sertie de regards comme mille plaies émeraude et tes lèvres formant les mots nécessaires tu es une première mère à la racine de mes matins tes seins font un éclat vermeil parmi toutes les chutes et parmi l’amitié parmi le pain d’herbes et d’oranges tu es tu encenses les jambes du jour si haut conversent les oracles. 13 Je suis l’un et je suis l’autre.Mon cœur crie, vain grimoire, sous le style de deux semblables magies adverses traçant les mots de sang.Patience abjecte.Il faudrait raturer les pleines pages, piller le trésor des tropes, mettre en pièces la fable de mon espérance et me nuire à genoux de mes deux mains hostiles, ouvrir mon corps à la justice d’une plaie absolue.Mais baste, basta, bastard ! je souffre et ne me tue pas.J’existe au minimum parmi les colères qui sifflent, le nez haut, l’oeil crevé, je brave et surexiste et mon sexe est une armée qui piaffe et bave dans le décoloré des jours.Je résiste au sorite sournois de la mort, calme comme la pierre qui bée.J’attends mon tour — le tour de l’aube sans pitié. 14 Oui à genoux oui oui je me traîne accru de rages mes mains flambent — mains noires flammes d’encre — oui je vais à l’autel maudit où crépite la Face crevée l’ignoble est un miracle dans la custode sans reflet diaphragme de verre trouble dont le recto s’inverse je prie entre deux dieux entre deux bancs de chair qui étouffent le jour qui chassent l’air je suis pris dans ce kyrie de chair mauve de muscle qui pue même la mort n’est d’aucun secours. 15 Quoi m’arrive, lumière?Pourquoi tes poings de béton bas ?Pourquoi tes genoux qui boxent, bourrent ma face, cherchant les yeux, malaxent la tendre enveloppe de mon crâne ?Je ris, inepte, entre tes coups.Je suis au-dessus de ce qui m’abolit.J’apprends à pactiser avec le sort, à m’avilir plus que de raison.J’espère ainsi décourager ce qui me roue. 16 Pas d’apaisement.Un siècle parfois se détache de ma longue souffrance et va s’abattre au pied des falaises.Mais moi je tiens dur.Mon corps est une cartographie défiant l’érosion.Tous les burins du mal et de la honte y ont tracé la carie comme une âme ineffaçable.Cette âme est mienne.Elle est un fin réseau de traits et compose le visage multiple de mes états.On peut y lire une forme songeuse de femme éclairée de présages; ou l’astre solitaire hérissé de cruautés.On peut y lire dimanche ébloui de démence ou la pauvre passion allumée dans un coin, giflée de vent.Cette âme est un rictus arraché à la chair qui, du fond de la naissance, adjure le ciel d’être une mère. 17 Une mère pour qui, pour quoi faire?Je suis un suffisant enfant.J’existe au dos des orages, tranquille.Ma vie est un métier.La dérision m’habite.Les grands soufres du soir colmatent mes regrets.J’ai vu mes frères, beaux comme des comètes, étrangler l’enfance à hauteur de buisson.J’ai vu mes soeurs secouer le chapitre des pudeurs au nez du rêve hagard.J’ai vu les sangs et les sangs crier Dieu dans les poings, les sexes durs, les rages de regards comme un tas de couteaux fracassés — et je suis, moi, dans un calme sans nom.Je suis sans nom, sans face dans ma peine, sans souvenir de faim ni de caresse.Un lait de pierre m’a bercé.Je suis fils du feldspath et de la tourmaline.Je suis un champ d’épis ravagés.Les astres que je regarde noircissent et le ciel vomit mes oraisons.Suis-je damné ?damné ?Hé ! comme ce mot a saveur de charbon ! Suis-je fils par la houille et l’amer des siècles improbables où rouille la raison ?Crucifiez-moi, je concède un pan de corps hâve que constellent des ombres — seins, sexe, nombril, tout un crépuscule de plaies — crucifiez ma chair hâve.J’embrasserai vos rages crépues.Je publierai la louange de ce qui m’immole, avec ma bouche bourrée de corbeaux.Je saignerai mon dernier sang sur les débris de mon dernier courage en regardant flamber les martyrs hystériques.J’entrerai seul dans la gloire du temps neuf, ceint de mensonge, amer et doux, lumière étranglée entre les poings de colère, sauvé. UNE SALSA extrait d’un roman en préparation La Lemme furieuse UNE SALSA Madeleine Monette Lélia, aussi connue sous le nom de Milly, a secrètement renoué avec son amour de jeunesse.Elle et Bello se retrouvent chez lui, dans un des grands immeubles d’une cité ouvrière.Une fête d’enfants bat son plein dehors, sur le gazon pelé transformé en piste de danse.Jusque-là, Milly et Beilo avaient à peine fait attention à la musique des danseurs qui montait de la pelouse, soulevait par battements énormes la légèreté du soir, mais après avoir roulé l’un à côté de l’autre dans la pénombre veloutée, ils ont souri ensemble au rythme d’une salsa.Complices, ils avaient reconnu le refrain de la chanson et s’étaient transportés dans cet hôtel du sud, entouré de palmiers grisâtres aux abords d’un aéroport, où ils avaient passé une nuit en plein ouragan tropical, avant que leurs avions pussent reprendre le ciel.Murs et toits crissant, prêts à se détacher dans le saccage assourdissant, vitres défoncées par des bourrasques de cailloux et de sable, sinon par de gros objets volants, paysage tordu par le vent jusqu’à montrer m ses dessous terreux, arbrisseaux roulant leurs bombes poudreuses, palmiers royaux décapités et champs rasés au plus près, bateaux de plaisance grimpés sur les pistes d’atterrissage, poteaux téléphoniques craquant plus sèchement que des allumettes, avant de tremper leurs longs fils dans les chemins inondés, voitures froissées se pourchassant dans le parc de stationnement, couleurs et formes effacées par des pluies d’abat sans trêve, plus épaisses et denses que des rideaux de chute, tout cela et bien d’autres désastres tandis que la frayeur de mourir, au milieu d’étreintes vertigineuses, tenait tantôt de l’exaltation et tantôt du délice.Milly était cuivrée de la tête aux pieds, d’un brun encore brûlant, sauf sous les fines découpures de son bikini restées crémeuses et tendres.Elle redécouvrait sa beauté auprès de Bello en même temps qu’elle réapprenait à savourer la peur, associant celle-ci à celle-là avec le sentiment d’une splendide audace recouvrée, presque d’une rage inespérée de défier la catastrophe, mariage agonisant ou cataclysme.Elle venait d’assister à un séminaire dans un centre de villégiature, récompense offerte aux chefs de rayon de la chaîne de grands magasins, qui avaient prêté l’oreille trois heures par jour à des éloges de l’entreprise et traînassé le reste du temps autour de la piscine ou sur la plage, absorbé la chaleur cuisante du soleil jusqu’à l’abêtissement bienheureux, goûté tous les cocktails pastel d’un bar aquatique et dansé sous un toit de palmes séchées dans la mollesse des nuits marines, engourdissant leur inconfort du mieux qu’ils pouvaient entre les séances cousues de fil blanc, qui présageaient des mises à pied.Par un hasard inouï elle avait retrouvé Bello, le grand amour fou et déchirant de ses quinze ans, dans la 71 petite aérogare rudimentaire déjà secouée de vifs courants d’air, où les passagers informés de l’annulation de leurs vols se heurtaient avec frénésie dans un va-et-vient sans queue ni tête ni raison, se disputaient de rares renseignements dans des bousculades sauvages ou s’affaissaient au pied des murs en attendant qu’on disposât d’eux, loin des blancheurs cotonneuses de leur hiver qui semblaient à présent l’ultime paradis.La plupart des vacanciers, privés de journaux et de radio pendant leur séjour, n’avaient rien soupçonné des vents cycloniques qui s’amenaient, prenant pourtant leur élan depuis l’Afrique.Chacun de son côté, Milly et Bello venaient d’apprendre la nouvelle et de déposer leur bagage au milieu de la place, en regardant autour d’eux comme pour aviser.Leurs yeux s’étaient croisés, et tout de suite étaient restés bien accrochés, sans l’ombre même passagère d’un doute.L’instant d’après, ils s’embrassaient en se serrant gauchement la main, puis s’étreignaient d’une seule impulsion avec une force aussi craintive que délicate, tremblants comme au sortir d’un mauvais rêve, ils perdaient tout sens de la réalité présente qui cependant les happait, tant d’années avaient passé et toujours une émotion insolente, une séduction immédiate qui rendait le désir haletant, son visage à elle immobilisé entre ses larges paumes, effleuré partout de ses lèvres hâtives, mais ils ne se connaissaient même plus ! une envie impérieuse de toucher sans demander, de s’abandonner en se foutant du reste.D’abord ils n’avaient pas beaucoup parlé, se tenant solidement par la main pour ne pas se reperdre de sitôt.L’aéroport allait être épargné, leur avait-on dit et répété jusqu’à la nausée, en organisant le transport des voyageurs vers les hôtels des environs.L’œil de la tempête passerait au large, causerait des inondations et endommagerait les frêles constructions de la côte, mais laisserait sûrement intactes les retraites des touristes, dont les structures d’acier et de béton tiendraient le coup.Il y aurait de sérieux ravages, le soleil blanc qui répandait son auréole dans le ciel ne devait tromper personne, il faudrait ne sortir sous aucun prétexte et se tenir loin des portes et fenêtres, tâcher de ne pas rester seul.Dans un jour ou deux les avions recommenceraient à voler, pour le moment il valait mieux se cramponner, en se comptant chanceux d’avoir une île sous les pieds.Et comment aurait-on avoué que cet ouragan capricieux, qui avait démenti sur son chemin presque toutes les prédictions, pourrait à la dernière minute frapper la terre de front, sinon en couper une longue tranche au passage ?Bello avait terminé seul ses vacances, sa fille étant repartie comme prévu trois jours plus tôt avec ses enfants.Lui et Milly, gagnés par la déroute des autres voyageurs, avaient refusé qu’on les séparât avec une ferveur inattendue de déportés, devant quelques autres chefs de rayon ébahis.Pendant le trajet en minibus, Milly avait eu un accès de panique en se voyant ainsi en route avec Bello, n’était-ce pas tout à fait pardonnable, et même plutôt bon signe?Le regard fixé sur les doigts épais de son voisin de banquette, où se hérissaient de hauts poils sel et poivre, elle s’était demandé ce qui pouvait rester en lui de l’adolescent qui se fiait à ses engouements, du jeune travailleur musclé avant l’âge qui trimait plus fort qu’un homme, de l’amoureux novice qui déployait des merveilles de sensualité, se démenait corps et âme comme s’il apprenait tout trop vite, grâce à une sorte d’imagination du plaisir, mais après que Bello eut évoqué leurs traversées clandestines de la rivière, en l’appelant Milly comme autrefois, elle avait laissé son excitation reprendre le dessus et presque appelé le danger, lancé sa raison par-dessus bord.Cet homme à l’aspect aguerri, elle le désirait déjà depuis longtemps, à croire que sa mémoire n’avait jamais cessé de travailler le présent.Au lieu de se joindre à une petite foule au sous-sol de l’hôtel, Milly et Bello avaient décidé d’occuper la chambre qu’on leur avait assignée.L’hôtel était un complexe d’un seul étage, qui se déployait autour de jardins paysagers desséchés, de ruisseaux artificiels et de bassins en escalier taris et craquelés, de bosquets de végétation tropicale sans doute plantés après le départ des bulldozers, sans trop d’espoir ni d’enthousiasme.Face au lit, une porte-fenêtre donnait sur une piscine agitée de hautes vagues, carré de mer qui semblerait plus tard sur le point de jaillir tout d’un bloc de son moule turquoise.Au-delà de massifs d’arbres fruitiers et d’hévéas poussiéreux, entre deux autres bâtiments de crépi rose, l’océan n’était plus au loin qu’une raie de lumière douteuse, comprimée sous un ciel jaune tournant rapidement au noir.Au sortir de l’aéroport, ils avaient longé une route côtière battue par des vagues féroces, puis avaient dévié vers une plaine semée de huttes de tôle et de bois ; à distance respectueuse de la mer, mais toujours en vue des pistes d’atterrissage, ils étaient descendus dans cet établissement sans vocation nette, ni paradis tropical ni hôtel de transit.Quand les grands vents s’étaient abattus sur F île, l’avaient détrempée d’une seule bourrasque et enveloppée dans un cauchemar violent, quand l’ouragan avait creusé des canyons dans le port de plaisance et fait dégorger la mer en torrents, donné à l’aérodrome l’aspect d’un dépotoir submergé et envoyé en l’air tous les toits de tôle, les pelant aisément d’un seul trait, quand la porte-fenêtre avait explosé dans une ruée d’éclats, comme aspirée vers le centre de la chambre, Milly et Bello avaient cru faire l’amour sur le dos d’un avion en plein déluge, tellement la force du vent lui donnait la densité de l’eau.D’ailleurs avec la pluie qui ruisselait tout autour, lapait les murs à coups cinglants et les ébranlait de turbulences, créant l’effet de trous d’air où ils résistaient à tomber, l’illusion était complète.Ainsi, ensevelis sous la tempête qui hurlait, tirait et poussait à toute allure, arrachait et fracassait, flagellait à grande eau, tourbillonnait à l’accéléré dans sa lourde démence, ils s’étaient découvert des légèretés d’acrobates de l’air, des douceurs à se faire gémir sans voix et à s’étourdir au bord de la défaillance, des délicatesses qui tournaient en violences exquises jusqu’au désir fou de mourir là, crucifiés au fond bleu du ciel.Depuis le lit où leurs corps s’épandaient de fatigue, pesants au sein d’une félicité aérienne et heureux de cette tension sublime, ils rouvraient les yeux sur les cocotiers qui mordaient le sol pliés en deux et que Milly comparait à des femmes au sortir du bain, crinière renversée en avant et pissant des masses d’eau, ils voyaient les arbres extirpés de terre jusqu’aux racines sablonneuses ou effeuillés comme au cœur insolite d’un premier hiver, les palmiers royaux qui avaient perdu leur tête en plumet et pris l’aspect de hautes colonnes inutiles, dressées au hasard jusqu’à la mer, le vent qui se matérialisait dans les cascades de pluie se chassant l’une l’autre, prenait différentes couleurs au gré de vastes coups de brosse, dans ce tableau où tournoyaient les choses .75 les plus inattendues, ils étaient attentifs à la poésie du moment plus qu’à la précarité de leur situation, plus qu’aux ravages qui s’arrêteraient net avant la dévastation totale, ils n’étaient sensibles qu’à la beauté de cette véhémence, tant l’amour était leur fin du monde.[.] La salsa qui avait bercé l’île entière avant l’ouragan, aussi inévitable que le soleil, s’était éteinte a cappella.A la façon dont la chanson se dépouillait, pour ne conserver à la fin qu’une seule voix de femme, elle semblait se transformer d’elle-même en souvenir.Avaient suivi quelques lignes d’un curieux rap aux sonorités japonaises, au milieu de gloussements et de sifflets railleurs, puis un silence prolongé et des protestations d’enfant.On avait dû annoncer la dernière danse, en même temps que l’heure déchirante du coucher, mais quelle dernière danse, un vieux bunny-hop ! LE LIVRE DE CUISINE nouvelle LE LIVRE DE CUISINE Roseline Cardinal Il se souvenait encore, quarante ans plus tard, de sa fascination, la première fois qu’il avait tenu entre ses mains ce livre de cuisine à couverture rouge, cartonnée et engravée, tenant à la fois du gros dictionnaire pour intellectuel et du missel d’une église particulière, entièrement vouée à l’art culinaire français.Quelle émotion devant ce savoir transmis à travers les siècles, et qui aboutissait dans le capharnaüm d’une petite librairie parisienne à ce jeune Québécois désargenté, au ventre souvent creux, prêt pourtant à absorber théoriquement tous les secrets du mieux manger pour un jour mieux vivre.Ainsi comprenait-il les recettes de quelques-uns de ces grands cuisiniers, à l’époque encore inconnus de lui : Ali-Bab, Darenne, Carême, Escoffier, Montagné, Cumonsky, Brillat-Savarin, Pellaprat.Plus que la préparation, le dosage parfait des ingrédients et la réussite d’un mets, par-delà une gourmandise satisfaite, il pressentait le développement et le raffinement non seulement du sens gustatif, mais aussi de l’odorat, du toucher, de l’habileté manuelle intervenant dans la confection, de la vue et du bon goût nécessaires à leur présentation.Logiquement, un tel contentement physique devait provoquer le bien-être de l’esprit, l’équilibre de l’un dans l’autre puis l’harmonie du sujet avec autrui et le monde entier.Il suffirait ensuite de généraliser cette simple méthode pour résoudre tous les problèmes de communication des humains.De là à reconnaître d’utilité publique la cuisine et à l’enseigner à tous à l’école, il n’y avait qu’un pas.Il le franchit en pleine euphorie, visité par une inspiration pata-physique, voyant déjà se propager cette nouvelle religion Lucullienne avec ses évangiles selon les Ali-Bab et les Escoffier de la planète, ses délectables communions quotidiennes sous forme de banquets où s’affaireraient les quelques milliards de toques blanches du globe, tour à tour cuisiniers et dégustateurs, voués au bien manger et à la paix.Cuisine contre guerre : une farce philosophico-épicurienne concoctée par son imagination pour sublimer un appétit mal comblé, mais d’où surgit cependant une constatation élémentaire, cette fois bien réelle, qui établissait un lien de plus entre la nourriture et lui : manier, mélanger, monter, lier, réduire, épaissir, passer une sauce, le renvoyaient à la cuisine de la couleur, à ce savoir des pigments, de leur broyage, de leur mélange à l’huile, différent pour chaque couleur, de leur texture, de la finesse, de la richesse, de l’onctuosité, de la tenue de la couleur.Si un peintre ne cache pas forcément l’étoffe d’un grand cuisinier, un vrai coloriste se doit de posséder aussi le talent d’un maître saucier et je serai l’un et l’autre, se jurait-il, en salivant à la promesse des 3750 recettes, mangeant des yeux les «216 gravures en noirs et les 500 sujets en couleurs» promis en page de titre.Les années passant, il avait accumulé une impressionnante collection de livres de cuisine, aux photos mille fois plus belles que sa bible des années cinquante.Cependant, lorsqu’il la consultait il retombait sous son charme, de nouveau jeune peintre de vingt-cinq ans, expatrié par force d’un pays où les arts alors, n’avaient guère droit de cité, enivré de découvrir, malgré un Paris hivernal et humide dans sa livrée gris souris, une vie artistique aussi effervescente.Bien sûr, cela ne signifiait pas la fortune pour les artistes, mais au moins la reconnaissance de ce qu’ils apportaient à un pays.On leur accordait ce regard visionnaire, analytique et synthétique, où l’hier marié à aujourd’hui préfigurait la mémoire collective de demain.Si l’on suivait leurs propositions avec plus ou moins de bonne volonté, rechignant souvent devant l’effort, parfois le refusant, — car l’artiste que sa fonction singularise, irrite toujours un peu —, chose certaine, l’incompréhension naissait non pas d’une complète indifférence, comme au Québec d’alors, mais d’un regard mal informé.Cela supposait encore une traversée dans le désert, mais avec la promesse d’oasis en cours de route, se rabâchait-il, chaque fois qu’il devait rogner sur sa nourriture pour acheter du matériel.À cette époque-là, il calait souvent son estomac de pain, de fromage, de saucisson et de sardines, tout en découvrant les secrets de la cuisine française dans cette librairie si bourrée de volumes que le regard ne rencontrait pas un centimètre de mur, à croire le magasin bâti uniquement de livres, comme dans un conte de fées. Il était donc une fois, une accueillante maison toute en livres, qui ne fermait qu’à neuf heures du soir, et dans laquelle il avait pris l’habitude de venir, à la nuit tombée, arrondir son souper par la lecture de quelques recettes, potassant les termes particuliers contenus dans le glossaire, se délectant à la description de plats compliqués.Ainsi, il resta cinq jours sur les galantines de volailles, la garniture seule de l’une d’elles exigeant, d’après Ali-Bab, du madère, porto ou xérès, des truffes, du cognac, des pistaches, les filets mignons de la poularde et deux cent cinquante grammes de LANGUE À L’ÉCARLATE, ingrédient qui, à lui seul, le mettait en joie, justifiait l’appartenance de la cuisine à l’art, et le faisait rêver du jour où il réaliserait ce plat, ainsi que décrit en page 511, pour dix-huit à vingt personnes.Aurait-il jamais les moyens et surtout autant de connaissances à Paris lui qui, six mois après son arrivée, se trouvait toujours aussi seul?Un soir, alors que, vendredi oblige, il s’absorbait dans la recette du Homard Cardinal et de la sauce du même nom, le libraire s’approcha de lui.Plutôt replet, le cheveu gris et rare, l’homme possédait le regard profond de celui qui, s’étant frotté longuement à tous les angles de la vie, accorde d’office le respect à chaque être humain.C’est donc d’une voix douce qu’il s’enquit : — Excusez-moi de vous déranger, jeune homme, mais je remarque que vous lisez tous les soirs le même livre; pourquoi ne l’achetez-vous pas?Lejeune homme sursauta, confus.L’argent lui manquait, hélas, sinon, depuis longtemps.Ils bavardèrent de cette époque d’incertitudes et de remous dans laquelle chacun nageait plus ou moins bien puis, apprenant la profession de son amateur de livre de cuisine gros et rouge, le libraire lui proposa en souriant un troc.Voilà: sa femme et lui viendraient voir ses tableaux et ma foi, s’ils en trouvaient un à leur goût, ils le prendraient et lui ouvriraient au magasin un compte correspondant au prix de l’œuvre.Qu’en pensait-il ?La réponse partit comme une flèche : — Quand venez-vous?ce soir?Rendez-vous pris, quelques jours plus tard, le couple choisit deux tableaux, proposa d’en payer un comptant et d’ouvrir avec le montant de l’autre un crédit au magasin.Cela lui agréait-il?S’il avait osé, il aurait embrassé le libraire aux regards couleur de caramel, une véritable terre de Sienne, ainsi que son épouse, une douce rougeaude à l’accent chantant.Par timidité, il se contenta de leur broyer longuement les mains, si heureux ensuite qu’il marcha quatre heures d’affilée au hasard des rues, avec l’envie d’arrêter tous les passants pour leur annoncer : — Vous savez, j’ai vendu deux tableaux : l’un pour manger, et l’autre pour lire ! Le lendemain, il se précipita au magasin et acheta le livre de cuisine.Sur une page blanche de son registre noir, le libraire marqua son nom, data, inscrivit le montant du crédit, la somme de l’achat, fit la soustraction et prononça ces mots magiques : — Il vous reste encore.Il rentra en jubilant dans sa chambre d’hôtel, fit chauffer une soupe en boîte sur son petit réchaud, dévora des sardines, du pain, une pomme, puis se mit au lit, son manteau sur le dos pour contrer l’humidité qui triomphait du radiateur tiède.Il ouvrit le livre de cuisine avec un sentiment de fierté et de toute-puissance étourdissant car demain, s’il le voulait, il pourrait retourner à la librairie, désigner du doigt un autre livre et dire : — Je veux celui-là!.Comme un roi ! Les mois suivants, il épuisa son crédit en achetant en éditions courantes tout Rilke et Giono.Avec le premier, Autrichien amoureux de la France, «Ô ma vie, je n’ai que toi, je vais te faire belle», il satisfaisait un certain romantisme, le goût du mystère et de la spiritualité ; avec le provençal Giono, il collait sensuellement à une nature divinisée.Ainsi, sans l’avoir prémédité, grâce à ses lectures poétiques et culinaires, ce solitaire se forgea une discipline de travail faite de patience, d’opiniâtreté, de respect de toutes les étapes de la connaissance technique sans laquelle, malgré une foi ardente et l’inspiration, on risque de demeurer à l’orée de la peinture.Peu à peu, il vendit quelques toiles, se dénicha un petit atelier, rencontra quelques personnes de poids, reçut au bon moment les appuis nécessaires si bien que, les événements s’ajoutant lentement les uns aux autres, sa carrière se monta à la manière d’une mayonnaise dont l’huile, d’abord versée patiemment, goutte à goutte, crée une émulsion et réussit la sauce.De carrément pauvre, il le devint moins, ensuite à l’aise, puis très à l’aise pour finir enfin riche et célèbre, autant dans son art qu’en gastronomie.Il était retourné chaque année au Québec, mais en touriste, pour visiter sa famille, pêcher et chasser, certain un jour de s’y réinstaller, comme se le promettent tous les immigrants partis depuis trop longtemps.Un matin qu’il se rencontrait un peu plus longuement dans sa glace, il vit arriver la soixantaine.Déjà! Elle expliquait probablement une certaine fatigue générale, mais aussi cette curiosité de plus en plus obsessive pour son pays natal où, lui avait-on affirmé, non seulement les arts étaient maintenant admis et reconnus, mais encore SUBVENTIONNÉS ! Quelle nouvelle faramineuse ! Il imagina un paradis où tous les artistes solidairement unis, créaient sans angoisse du lendemain, entourés d’amour et de respect, se stimulant les uns les autres avec générosité.Ce beau rêve, il le fit si souvent qu’un jour, il rentra pour de bon chez lui, non pas appâté par l’aspect monétaire, ou par l’idée que sa renommée lui devrait honneurs, fanfares et tapis rouge, mais seulement pour goûter, sur le tard, à cette acceptation dont il avait été privé dans sa jeunesse, et qui donnait à son pays natal le tendre profil de l’ultime oasis.L’accueil le surprit.Déférent envers l’un des rares peintres du pays à avoir fait une carrière internationale, et en même temps rancunier de cette réussite venant d’ailleurs.On lui reprochait son départ, un trop long séjour à l’étranger, son succès ; on questionnait les raisons de son retour.Les «vraies» raisons ! Il s’en expliqua sans convaincre quiconque, tant il est vrai que l’on peut écouter sans entendre.Il découvrit avec stupéfaction une nouvelle solitude du créateur particulière au pays, où l’existence de l’artiste enfin reconnue, — un peu par le public, si peu encore, mais surtout grâce à un système de bourses, contrats et achats par le gouvernement —, celui-ci, en distribuant sa manne avait, paradoxalement, engendré un asservissement paternaliste en même temps qu’un climat artistique étouffant de jalousies, d’intrigues et de méfiance.Désormais, chacun dans son coin surveillait qui pouvait le menacer ou le supplanter dans l’appareil bureau- cratique, ne se liait plus qu’à bon escient, s’affairait à enseigner, à trouver un projet à la mode, à monter un bon dossier, à théoriser, faussant de la sorte tout élan créateur en reléguant à l’arrière-plan la véritable liberté de choisir.D’abord surpris, un peu blessé même de cette attitude négative à son égard, il en prit bientôt son parti et se réfugia dans un certain détachement qui lui permit d’observer le malsain enfermement provoqué par cet état de fait.Curieusement, il aggravait ce tempérament propre à ici, ombrageux, foncièrement taciturne, facilement replié sur lui-même, hostile aux changements et y aspirant en même temps assez pour se lancer parfois collectivement dans de folles entreprises.Un tel comportement tribal expliquait sans doute la punition infligée au lâcheur qu’il figurait à leurs yeux, mais cette quarantaine, — il préférait la nommer bouderie —, au lieu d’être passagère dura, l’installa dans une sorte de purgatoire dont il comprit, au bout de trois ans, que seule la mort l’en tirerait.et encore! Jusque là, on admettrait sans fierté sa stature d’artiste international et on ignorerait poliment sa présence.Pour se faire accepter, il lui eût fallu une grande gueule de dogmatique farci de jugements à l’emporte-pièce, un ego juché sur des échasses, ou alors, s’humilier longuement, courber le dos, quémander son pardon.Taillé ni pour mépriser son prochain ni pour s’abaisser, il vivait donc «en loup solitaire dans le splendide isolement de son atelier», selon la prose journalistique, découvrant que l’on peut se sentir étranger même dans son propre pays, refusant les entrevues puisque toutes celles accordées à son arrivée n’avaient tourné qu’autour du «pourquoi» de son départ et de son retour, à la 87 manière de ces interrogatoires biaisés où, inlassablement, Ton pose la même question à l’accusé dans le but de lui extirper, non pas sa vérité, mais celle arrêtée d’avance par l’opinion publique.Le journaliste qui cette fois le sollicita, avait longuement insisté, affirmant vouloir définir l’importance de l’artiste dans la société québécoise et de l’établir dans le rôle d’ambassadeur des arts de ce pays auprès du reste du monde, pas moins ! Un bien vaste et ambitieux programme à boucler en une demi-heure d’émission, mais il finit par accepter, espérant qu’une centième explication convaincrait, et qu’on admettrait enfin ce vieil enfant prodigue, toujours à la porte de chez lui.Lorsque le journaliste se présenta, nez en l’air, blond, désinvolte, confiant autant que peut l’être celui nanti de diplômes, et d’une bonne éducation, il lut dans son œil bleu la politesse de l’incompréhension, l’ignorance de l’art en général, du sien en particulier, le sempiternel survol des problèmes de l’artiste, les lieux communs de la création, et le procès en forme de «pourquoi» pointant à l’horizon.Quelques minutes d’entretien lui confirmèrent son impression et l’inutilité de cette entrevue.Son premier mouvement fut, par dépit, de jouer les vedettes capricieuses et d’envoyer au diable caméras, projecteurs et journaliste blondinet, mais l’humour vint à sa rescousse.Juste avant que l’émission ne commence, il alla chercher le vieux livre de cuisine et à peine l’introduction du journaliste terminée, il désarçonna son interlocuteur en l’interrompant par ces mots : — Changement de programme, au lieu de répondre à vos questions, je vais plutôt vous raconter une histoire vraie, la mienne, commencée il y a quarante ans, alors que vos yeux bleus ne voyaient pas encore ce monde, et que j’achetais ce livre de cuisine.Le journaliste tenta bien de l’interrompre à plusieurs reprises, mais il usa de la même technique employée par les politiciens lors des débats, il haussa la voix et poursuivit son récit aussi imperturbable qu’un tracteur en pleine action.Ainsi, une bonne fois pour toutes, par le biais d’une anecdote, de ce livre de cuisine mué en allégorie, il répondit à toutes les questions qu’on lui avait déjà posées, s’offrit le luxe de s’en poser de nouvelles et même de s’adresser à ses détracteurs : — Oui, je peins depuis longtemps, je continue encore, je continuerai jusqu’à ce que j’aie peint LE tableau.Le jour où j’y parviens, promis, je m’arrête ! La demi-heure de l’entrevue se termina dans la gaieté.Finalement, le journaliste se déclara ravi de la forme inattendue de leur rencontre qui, à n’en pas douter, le révélait sous un jour nouveau, celui d’un authentique conteur, et permettrait sûrement à tous de mieux le connaître.Souhait sans suite, bien entendu ! Qu’importe! Le peintre avait de nouveau plié bagages.Se souvenant de cette phrase de Giono : «Il n’y a pas un seul millimètre de monde qui ne soit savoureux», l’envie l’avait saisi, au mitan de la soixantaine, d’aller la vérifier sur-le-champ.Après tout, se faire la vie belle de par un monde savoureux ne lui paraissait pas inaccessible : il possédait une imagination rayonnante, un pouvoir d’émerveillement et une passion de peindre intacts, un joyeux appétit pour tout et.sa dernière illusion venait juste de s’envoler! MADAME DELACROIX nouvelle MADAME DELACROIX Daniel Gagnon I Au bord du lac, tout était calme et suave.L’étendue tranquille de l’eau venait mourir sans bruit au pied de la montagne.La maison n’avait rien perdu de son charme mystérieux et restait un lieu privilégié pour la découverte de l’art.L’élégance du lieu s’ajoutait à la fascination qu’exerçait sur les esprits la maîtresse de maison.On racontait que la maison de madame Delacroix était hantée et qu’elle envoûtait les curieux qui s’en approchaient.Madame Delacroix avait été une des toutes premières personnes à collectionner les œuvres de Giraldeau, un peintre de la région dont elle était tombée amoureuse.«Je veux, avait-elle dit peu de temps après le suicide de l’artiste, que l’exposition des tableaux de Giraldeau ait l’ampleur d’une fête, d’une sorte d’opéra».Les appartements somptueux et baroques de la mécène semblaient être le cadre idéal pour une sorte de Requiem. Des cartons d’invitation avaient été envoyés à des amateurs et à de riches amis, à des dirigeants d’entreprises, à des cadres et à plusieurs membres des professions libérales et même à quelques ministres.Jaguars, Mercedès et BMW étaient stationnées à l’entrée du domaine.Un chauffeur conduisait les invités dans une navette jusqu’à l’imposante maison.Ils étaient accueillis dans la bibliothèque, qui contenait de trois à quatre mille ouvrages consacrés à l’art et à l’architecture ainsi qu’une impressionnante collection de petites sculptures.«Giraldeau était unique, avait écrit madame Delacroix en préface au catalogue de l’exposition, sa peinture ne ressemble à rien de connu et personne n’en veut.Quoi qu’on en dise, il était très moral.Certains n’ont voulu voir dans son œuvre que le spectacle du désir, il est vrai qu’il n’était pas un tiède, qu’il était plutôt un passionné et que sa peinture flirtait avec les sens et la folie, mais je peux affirmer que Giraldeau n’a jamais voulu faire de concessions à notre époque dissolue et ses compositions enchantées n’ont jamais sombré dans le délire sensuel ou dans la chronique salace.Sa peinture peut paraître anarchique et scandaleuse au regard de la norme, souvent excessive, elle peut inquiéter les tenants de la raison, les défenseurs de l’institution, les censeurs, les théoriciens et les thérapeutes de tout acabit, mais l’expérience artistique n’est-elle pas toujours déconcertante?Giraldeau entendait ouvrir le champ de la vision plutôt que de l’emprisonner et s’adressait à ceux qui ne craignent pas l’aventure.Giraldeau était un peintre irréprochable.S’il vous plaît, prenez le temps de regarder ses tableaux, vous découvrirez en eux cette douceur, cette cadence harmonieuse, vous goûterez des instants de bonheur, .93 instants pendant lesquels le voile se lève sur une réalité qui purifie tout, une réalité intense, lumineuse et suprêmement bonne.Giraldeau n’était pas un névrosé ni un halluciné.Sa vision dépassait le simple délire.Pourquoi lui jetterait-on la pierre, à lui qui a réussi à rester indépendant de toutes les modes et qui est resté fidèle à son idéal?La peinture de Giraldeau est un miracle.Ses tableaux m’ont toujours donné vie et en échange je l’ai aidé.J’ai toujours cru en lui et l’ai soutenu et aujourd’hui je n’ai pas honte de l’exposer au grand jour».On ne pouvait que constater le discernement qui guidait madame Delacroix et c’est sans doute au cours de voyages à Rome, à Paris, à Moscou et surtout aux États-Unis, à Washington, à New-York et à Philadelphie qu’elle avait acquis un incomparable album imaginaire de la peinture moderne.Elle avait été vivement touchée, à travers toutes les formes d’art, par une aspiration profonde et essentielle à l’humanité, une aspiration qui s’était incarnée pour elle dans la pure flamme et l’étrange pouvoir du pinceau de Giraldeau.Giraldeau n’était pas un peintre qui avait beaucoup attiré l’attention.Depuis l’exposition de ses œuvres à North Hatley en 1958, on avait peu vu son travail et on avait peu de choses à dire.Mais l’exposition organisée par la mécène avait l’intérêt de susciter l’étonnement, sinon l’admiration.Certaines des jeunes femmes assises des tableaux lui ressemblaient, mais elle-même n’était plus une jeune fille.À l’occasion de son soixante-quatrième anniversaire, Madame Delacroix avait fait descendre de ses cimaises les plus beaux tableaux de sa collection, dont deux Matisse, un Dali, trois Riopelle, un Lemieux, pour n’y accrocher que des Giraldeau.comme si elle voulait le consoler de ne pas avoir été connu de son vivant et le rassurer outre-tombe.La mise en scène de la mécène atteignait une sorte de perfection.Pas de réquisitoire, pas de message, peu de documents, seulement un mince dossier photographique qui la présentait parfois aux côtés de Giraldeau, et toujours ses grands yeux tristes qui semblaient dire: «Si vous m’aimez, comment pouvez-vous ne pas aimer la peinture de Giraldeau ?» Giraldeau nous présentait un étonnant mélange de paysages symboliques, de saynètes érotiques, d’envolées lyriques, un album de souvenirs amoureux, jamais grinçants, à la limite de la parodie parfois, mais interprété de main de maître.L’érotisme n’était jamais le centre d’intérêt du tableau.L’anecdote sentimentale et le récit des belles heures du passé ne bridaient pas l’inspiration du peintre, mais servaient très souvent de prétexte à un admirable élan.On glissait spontanément de la réalité au rêve, on lisait la chronique sentimentale de deux amoureux, on devinait ce goût du rêve auquel ils s’étaient obstinément accrochés.II Si Giraldeau avait disparu, laissant toute la place à ses tableaux, Madame Delacroix, elle, n’avait pas voulu quitter la scène.Dans la progression dramatique de l’exposition, de salles en salles, les menus incidents qui avaient composé les saisons de leurs amours restaient sans explication, sans intrigue, les épisodes se suivaient les uns les autres sans commentaire aucun.«Je voulais, avait-elle dit, qu’au terme du parcours de l’exposition, le spectateur nous retrouve dans le silence». Le sort des tableaux de Giraldeau était vraiment curieux.Il ne fallait pas s’étonner que dans la région on n’ait jamais pu trouver des peintures d’importance de ce peintre.La plupart de ses toiles n’avaient jamais été vues.On dit que la mécène en possédait des centaines dans ses voûtes.Tout concourait à la réussite de leur légende, un conte où transparaissaient les rapports obscurs qui, dans les âmes simples des gens des villages, unissaient dans un même récit les élans de l’art et de la passion.Le 16 juillet 1961, un jeune homme, les vêtements tachés de peinture, marchait dans l’érablière à la recherche d’un paysage à dessiner.Cet étudiant des beaux-arts, c’était Giraldeau, et vingt-cinq ans plus tard il écrivait le récit de cette journée dans un roman resté inédit.À la première personne, mais sans parler de lui, Giraldeau s’appelait Ludovic, et c’est Ludovic que nous voyions marcher vers cette femme mystérieuse, vers cette maison qui deviendrait pour le peintre une prison, où il trouverait gîte et nourriture à condition de ne jamais peindre d’autre femme qu’elle.Pourquoi ne l’avait-il jamais quittée?Le roman ne nous le disait pas, peut-être Ludovic F avait-il aimée.Il allait s’enfoncer au cœur de cette vie, victime d’un piège, victime qui ne réalisait pas ce qui l’attendait.Un jour il avait préparé ses valises pour fuir et ne plus jamais revenir, mais il n’était jamais parti, il avait continué à peindre sous la surveillance quotidienne de sa mécène.Elle avait réquisitionné toute sa peinture.À chaque nouvelle crise d’angoisse, elle le calmait, elle le consolait en lui répétant inlassablement les mêmes explications rassurantes.Comment aurait-il pu la convaincre de le laisser partir?Il ne représentait rien dans la société, on ne comprenait pas ce qu’il voulait faire, on se méfiait d’un homme qui allait d’échec en échec.Pour lui, c’est le jour où il était né que la traversée de l’enfer avait vraiment commencé.Il savait où il était, mais il n’avait pas la force de partir, il se convainquait de rester.Il avait retardé son suicide des années durant, il voulait faire une bonne action et accomplir une grande œuvre, c’était un idéaliste.Et malgré la grande différence d’âge, il avait aimé madame D., leur histoire était une histoire d’amour, un brusque élan les avait jetés dans les bras l’un de l’autre et avait prolongé les jours du peintre.Le roman se terminait par le suicide de Ludovic qui franchissait les portes de la mort pour retrouver sa liberté.De son vivant, les rumeurs les plus folles allaient bon train.Giraldeau était de la famille des écorchés.Sa philosophie de la vie était empreinte d’un pessimisme foncier.Il ne cessait de se déprécier et de trouver la vie grotesque, ridicule et vaine.À quoi bon vivre?La comédie humaine ne lui plaisait pas.Malgré un coup d’œil exceptionnel, une rare maîtrise du pinceau, une touche sûre, Giraldeau désespérait de sa peinture.Il ne trouvait aucun réconfort spirituel en elle.Il ne relevait d’aucune école, il allait seul son chemin.L’inspiration de ce peintre ne semblait jamais l’avoir entraîné dans la complaisance.À moins que le regard insistant de certains spectateurs n’eussent voulu voir dans les allusions du peintre des perversions morbides ou des scènes d’amours incestueuses, les nymphes dont il peuplait ses palais rouges et noirs n’étaient pas des filles nues, mais des anges ailés.Madame Delacroix invitait à regarder l’œuvre de Giraldeau, son peintre, et à le penser encore vivant et jeune, plein de fureur comme elle l’avait aimé.Dans cette tapisserie de corps féminins, c’était elle, toujours elle qui apparaissait dans les arabesques, dans les formes des hanches, des seins, des croupes, dans la splendeur plastique, c’était elle qui était fêtée, chantée.Toutes ces femmes délicates des tableaux ne vieillissaient plus.Toutes ces images, toutes ces silhouettes, toutes ces sœurs d’elle-même ne lui redonnaient cependant pas son Giraldeau, elle ne connaissait plus les élans de compassion que lui causaient les colères soudaines du peintre, ses emportements et ses rages de destruction (elle l’avait vu détruire tant de tableaux), elle ne connaissait plus ce plaisir de se sentir indispensable quand il venait la réveiller en pleine nuit pour lui parler de son désespoir.La mort avait cherché à encercler l’âme de l’artiste disparu.Le flamboiement des toiles sur les murs était une victoire téméraire sur l’inexorable avancée du temps.La mécène avait tout de même voulu accueillir le public, le guider invisiblement dans les grandes pièces vides de sa maison, gratuitement, par amour, pour la beauté du geste et la gloire de l’art.III Les collectionneurs étaient arrivés vers 19 heures, le soir du vernissage.Tout au long du parcours dans le dédale des appartements somptueux et baroques de la mécène, ils avaient poursuivi leur visite avec patience et admiration, scrutant les quelque deux cents tableaux et collages de Giraldeau, mais s’interrogeant aussi sur la secrète, la troublante, la contradictoire Madame Delacroix.Déambulant comme des promeneurs de salon en salon, guidés par deux valets silencieux et muets comme des carpes, ils n’avaient rien appris sur le déroulement de la soirée, et quand ils avaient demandé où était l’hôtesse, on leur avait souri poliment, énigmatiquement.La fortune de Madame Delacroix n’avait jamais été chiffrée avec précision, elle était généralement estimée à dix millions de dollars environ.Dessinatrice, elle possédait une chaîne de quarante-six boutiques de décoration et de design.Peu connue en dépit de sa réputation légendaire de femme excentrique et même de sorcière, Madame Delacroix était un personnage difficile à saisir.À la fois louée et vilipendée, elle était parvenue à s’imposer grâce à une envie implacable pour les richesses et une soif immodérée de pouvoir.Elle avait toujours été ulcérée par la pauvreté des arts et des artistes, car elle-même avait beaucoup souffert dans sa jeunesse du manque d’argent.À treize ans, elle avait aspiré à devenir une grande artiste, elle avait étudié le piano de cinq à dix heures par jour et elle avait montré de telles dispositions que ses parents avaient consenti à l’envoyer se perfectionner à New-York, mais faute de fonds nécessaires pour payer les cours, sa carrière s’était arrêtée là.À la suite de cette déception, elle s’était enfermée pour toujours dans son univers intérieur.Après avoir épousé un puissant banquier, elle était entrée de plain-pied dans un monde qui la fascinait depuis toujours.Elle n’avait pas tardé à demander le divorce et à se retrouver libre.Elle s’était mise alors à fréquenter les milieux d’artistes, à visiter les musées et les galeries d’art des grandes villes, volant sans cesse d’une capitale à l’autre à la recherche de son rêve. .99 Mais elle était resté mortifiée, elle n’aimait pas sa vie, elle voulait changer de peau et son argent ne lui apportait pas le bonheur.Elle s’était retirée dans un grand domaine acheté en 1955, qu’elle avait fait rénover à grands frais.Le premier signe d’espoir pour elle avait été la rencontre de Giraldeau qu’elle avait adoré tout de suite, qu’elle avait admiré.Mais la tragédie avait suivi son cours, Giraldeau ne l’avait pas aimée comme elle l’aurait voulu et le malheur l’avait frappée quand le peintre avait décidé de s’enlever la vie en jetant son avion contre les falaises de la montagne un après-midi d’octobre 1987.À la suite de cette catastrophe.Madame Delacroix avait racheté tous les tableaux que Giraldeau avait peints avant leur rencontre.Elle s’était promis de faire connaître à tout prix l’œuvre de Giraldeau et de le faire entrer dans les grands musées, lui qui «n’avait jamais été reçu nulle part».IV Les invités avaient été projetés dans un tourbillon de couleurs et une invisible force semblait les conduire toujours plus en avant, vers on ne sait où.Pas question de revenir sur leurs pas pour revoir tel ou tel tableau ou pour tout simplement sortir prendre l’air et ainsi échapper à cette sorte d’envoûtement mystérieux et inquiétant, ils se serraient tous les uns contre les autres de peur de se perdre dans cette immense maison dont l’architecture insolite était elle-même un spectacle.Ils avaient traversé lentement toutes les pièces sombres de la maison et avaient finalement débouché dans une dernière salle éclairée par la lumière du couchant filtrant à travers le dôme de plexiglas et ensanglantant indéfiniment la blancheur maculée des murs.Plus un seul tableau ne traînait dans l’atelier de Giraldeau, toute la production qui n’avait pas été exposée était soigneusement accrochée sur de grands panneaux coulissants.Ce lieu de travail et d’expérience du peintre ressemblait maintenant à un laboratoire.C’était là que la sexagénaire avait choisi d’être exposée.Au centre de l’atelier de Giraldeau, sur une tribune recouverte d’une peau d’hermine, gisait Madame Delacroix, vêtue d’une longue jupe fourreau sortant d’une cape de velours bourgogne étalée en éventail autour d’elle.Ses pieds étaient chaussés de jolis escarpins de velours de même couleur.Toute la pose de son corps avait été soigneusement étudiée pour laisser croire à une belle langueur et à un profond abandon.Sa longue chevelure grise flottait librement sur la cape.Devant ce visage à peine maquillé, à la peau d’une blancheur spectrale, devant ce corps inerte et froid comme la pierre, les collectionneurs étaient tous sidérés.Il existait un écart prodigieux entre la gisante et les jeunes filles assises du peintre.Les couleurs d’une pureté merveilleuse illuminaient les tableaux, mais on restait glacé devant le corps exposé de madame Delacroix.Son chic maintien et sa coquetterie de dame du grand monde ne trompaient pourtant plus personne et ses beaux atours ne réussissaient pas à faire oublier sa rigidité cadavérique.Madame Giraldeau était morte vendredi le 12 mai, dans sa maison, d’une infection bronco-pulmonaire, son état s’était brusquement aggravé dans la nuit du 11 au 12, mais déjà tous les tableaux de Giraldeau avait été accrochés pour l’exposition et tout avait été soigneusement mis en place, les cartons d’invitation ayant même été envoyés quelques jours avant son décès.Les invités étaient frappés de stupeur.Les délicieuses toiles dans lesquelles la passion de la mécène retrouvait le souvenir de son peintre leur semblaient maintenant sacrilèges et les plongeaient dans de tristes pensées.Cette dernière représentation que Madame Delacroix faisait d’elle-même était plastiquement réussie, mais inexplicable, on ne décelait guère la justification de ce geste ahurissant, fût-ce dans sa volonté d’être l’ultime modèle et l’ultime création du peintre. LE PRIX DU NOBEL nouvelle LE PRIX DU NOBEL Gisèle Villeneuve À la mémoire de Patrick White « As we went to bed we had no idea of the awfulness awaiting us.» (Flaws in the Glass) À l’instant même où j’apporte mon bol de soupe à la table, des cris dans la rue cassent le silence du soir et me font sursauter.Le bouillon me brûle les doigts et, avant que j’aie pu corriger l’angle du bol, la soupe a débordé et souillé mon pantalon.Que le bruit me contrarie! Irrité, je me change en vitesse avant de me précipiter sur le balcon.Ma foi, c’est une rafle au numéro 20! J’ai toujours soupçonné ces deux messieurs de nous cacher quelque chose.Ce n’est pas normal de vivre dans un quartier pendant dix ans sans jamais adresser la parole à ses voisins.Même pas un simple bonjour discret en passant.Rien.Des hommes et des femmes sautent de camionnettes stationnées à la hâte dans notre rue étroite et assaillent la maison d’en face par-devant et par-derrière.On allume des projecteurs qui aplatissent la façade comme à midi en plein été.Ne me dites pas qu’on tourne un film! A-t-on idée de choisir la propriété la plus mal entretenue du quartier! Si vous voyiez son jardin! Il est si négligé qu’on croirait la maison abandonnée; ou comme le disent les enfants du quartier: une vraie maison hantée.On tourne un film d’art, sans doute.Ou un film d’horreur.A moins qu’il s’agisse des nouvelles.Ce serait plutôt cela.Un des deux aurait tué l’autre.Rien de moins amènerait radio, télévision et journaux tous à la fois dans notre quartier.Au numéro 20, on sonne, on frappe et on appelle longtemps avant que la porte s’entrouvre enfin.— Que se passe-t-il?demande l’homme dans la soixantaine d’un ton poli mais alarmé.Il garde la porte à demi fermée, comme on tient une serviette de bain pour se cacher.Sa peau basanée trahit ses origines étrangères; son accent les confirme.C’est la première fois que je l’entends parler, mais je le reconnais : c’est lui qui s’occupe des travaux domestiques au numéro 20.Dans le groupe massé sur le balcon, une femme élève la voix.Elle aussi a un accent; mais elle est blonde.— Monsieur Ducharme ?— M.Ducharme ne reçoit pas.— N’avez-vous pas appris la nouvelle?On vient de décerner à M.Ducharme le prix Nobel de littérature.Je suis venue de Stockholm et mes collègues du monde entier pour l’interviewer.— Il dort.Un jeune Allemand vêtu de cuir se fraie un passage en jouant des coudes.Son photographe le suit de près, une grande quantité d’appareils suspendus sur sa poitrine comme des choses obscènes. — Réveillez-le ! somme le Germain avec son accent dur.— Je regrette.M.Ducharme ne peut être dérangé.Une Chinoise pose une question intéressante.— M.Ducharme se dérangera-t-il pour accepter son prix?— Pensez-vous! répond l’Allemand.Il peut toujours lever le nez sur une médaille mais pas sur la coquette somme du Nobel.— Le Nobel est un grand honneur, pas une vulgaire transaction financière, riposte la Suédoise.— Quand même ! M.Ducharme acceptera son prix, vous verrez, réplique-t-il en se rengorgeant.Il doit donc nous accorder des entrevues.C’est la règle.— Je regrette.M.Ducharme ne peut être dérangé, répète le fidèle compagnon de l’écrivain.Alors qu’il s’apprête à fermer la porte, les protestations des journalistes reprennent de plus belle.Encadré par son caméraman et son preneur de son, un homme de haute taille se détache du groupe.Je reconnais un célèbre présentateur d’un réseau de télévision américain.— Qui diable êtes-vous?demande-t-il avec l’autorité de ceux qui gagnent de monstrueux salaires.— Je suis Monsieur Salinger.S’il vous plaît, baissez le ton ! Vous ameutez tout le quartier.— Vous ne vous rendez pas compte, mon bon monsieur! lance une journaliste française.M.Ducharme est lauréat du prix Nobel de littérature.On se réveille pour ça! On se dérange pour ça ! — Monsieur Salinger, je suis le traducteur canadien de M.Ducharme.J’ai promis des articles en français et en anglais à plusieurs publications.Sûrement, M.Ducharme acceptera d’accorder une entrevue à son traducteur canadien.Les journalistes élèvent la voix et se tiennent les coudes ; eux aussi ont droit à leur part du grand écrivain.— M.Ducharme n’accorde jamais d’entrevues, affirme M.Salinger sans perdre contenance.C’est sa règle et je ne puis l’enfreindre.Bonsoir, conclut-il en fermant et en verrouillant la porte.L’outrage fait à la presse internationale ! On appelle, on frappe, on colle l’œil aux fenêtres; on sonne, on sonne, puis on sonne encore et encore.Rien.Si ce tumulte n’a nullement intimidé M.Salinger ni décidé M.Ducharme à sortir de ses draps, il a néanmoins perturbé notre heure sacrée du souper.Sur leurs balcons, mes voisins s’interrogent quant à cette curieuse scène.J’annonce la nouvelle.— Il paraît que M.Ducharme a gagné le prix Nobel de littérature.Tout le monde parle en même temps.— Qui est M.Ducharme?— M.Ducharme est écrivain?— Notre voisin?Au numéro 20?— C’est lequel, M.Ducharme?Le basané ou le pâle?J’explique que le monsieur basané s’appelle M.Salinger et qu’il ne semble pas être écrivain lui-même.— M.Salinger, c’est celui qui prétend jardiner, alors?lance M.Lavigne au-dessus des jappements excités de son chien.Une horreur, cette brousse ! — Si ce M.Salinger était écrivain et s’il écrivait comme il prétend jardiner, il n’aurait jamais gagné le prix Nobel de littérature. Mes voisins accueillent mon badinage avec bonheur.— Vous êtes certain, Monsieur Sintonge, qu’il s’agit bien du Nobel?me demande Mme Dion.— Vous vous trompez sûrement, affirme son mari sorti en vitesse et sans chemise.Ce M.Ducharme a pas du tout la tête d’un écrivain.— C’est bien le Nobel, croyez-moi, Monsieur Dion.— Tant que vous voulez, cher ami, poursuit mon voisin qui ne semble nullement troublé de se montrer en public sans chemise.Mais ça explique pas pourquoi les médias se massent devant chez lui.— Le prix Nobel est un grand honneur, vous savez.En plus, M.Ducharme recevra une grosse somme d’argent.— Enfin ! Ils pourront se payer un vrai jardinier, observe M.Lavigne en caressant son chien qui jappe de plus belle.— Pensez donc! s’exclame Mme Dion.Les journaux et la télévision du monde entier, ici, dans notre rue ! — Ils vont peut-être nous interviewer, suppose M.Lavigne.— Il faut se mettre sur notre trente-six, conseille Mme Dion en poussant son mari dans l’entrée de leur demeure.— Vous, Monsieur Sintonge, essayez donc de savoir quand ça passera à la télé, me demande M.Lavigne en poussant son chien dans son vestibule.Je veux enregistrer ça, vous pensez bien ! Pendant que nous bavardions entre nous, ces messieurs et ces dames de la presse ont plié bagage, vaincus, semble-t-il, par le silence absolu au numéro 20.Les techniciens éteignent leurs projecteurs et les camionnettes s’éloignent.La nuit et le silence se referment dans notre rue.Malgré tout avant de se replier, ils ont annoncé qu’ils reviendraient demain à l’aube.À l’aube! J’admire leur engagement et leur ténacité, mais leur bruyante présence anéantira la tranquillité particulièrement délicieuse qui règne dans notre quartier tôt le matin.Et cela, en vain, car les messieurs du numéro 20 s’obstineront à se retrancher dans leur grand silence comme ils le font depuis dix ans.Quel manque de civisme! Refuser de parler à la presse internationale comme si le prix Nobel était une vulgaire potiche offerte par une tante gâteuse! Non seulement on accepte un tel honneur, mais on le partage, messieurs ! Pourtant, l’attitude de mes voisins d’en face ne me surprend nullement.Ils n’ont jamais daigné participer à nos bingos ni aider nos scouts ni même contribuer aux campagnes de souscription que nous organisons régulièrement dans le voisinage.Maintenant que nous connaissons enfin le métier de M.Ducharme (je présume que M.Salinger est tout simplement homme de maison), son refus de prendre part à nos soirées littéraires me semble du plus profond mépris.Comment même se réconcilier avec le désordre de leur propriété?M.Lavigne l’a souligné plus tôt: leur jardin est une brousse.Les vignes, les héliotropes, les framboisiers, tout y pousse dans un fouillis végétal, car M.Salinger s’entête à ce que la nature suive son cours.Quelle idée saugrenue ! En pleine ville, monsieur le jardinier, la nature, on la tient sous contrôle.Nous avons même un jour pétitionné la Ville qui a déclaré que ces messieurs n’enfreignaient aucune loi.Donc, impossible de croire que la nouvelle célé- Ill brité de son ami persuadera M.Salinger de tailler ses haies ou enjoindra M.Ducharme lui-même de développer son sens civique.Il refusera de parler aux journalistes qui ne capituleront tant qu’il n’auront recueilli quelque information.Leur présence chambardera le calme de nos vies pendant des semaines.Qu’à cela ne tienne! Nous leur donnerons ce qu’ils sont venus chercher et, en même temps, nous réglerons nos comptes avec MM.Ducharme et Salinger.M.Ducharme est un écrivain célèbre.Soit! À partir de ce soir, il nous appartient.En gagnant le Nobel, il est devenu un homme public.Il le paiera cher, son prix ! * * * Nous réussirons la création du personnage de M.Ducharme pourvu que nous agissions avec circonspection.En tout temps, au nom des rapports de bon voisinage, nous devons paraître récalcitrants à divulguer le moindre renseignement.De plus, nous devons nous montrer ni envieux ni fiers de la gloire littéraire de notre voisin; simplement heureux de son succès.Finalement, lorsque la presse nous aura convaincus de parler, nous relaterons des détails à la fois anodins et intrigants de sa vie quotidienne et suggérerons des pistes plausibles mais mystérieuses sans pour autant donner trop de poids à nos propos.Ainsi, en collaborant avec la presse internationale à rendre publique la vie intime de ce reclus prétentieux, nous aurons, nous aussi, notre heure de gloire.Si M.Ducharme proteste contre cette intrusion et dénonce notre fabrication, il sera forcé de sortir de l’ombre.Nous ne pouvons perdre. Après le souper, je me suis mis au travail avec Mme Dion et M.Lavigne.Toute la soirée et jusque tard dans la nuit, le téléphone a sonné d’une maison à l’autre et nos ombres furtives se sont croisées dans la rue comme des chats en chaleur.Notre activité nocturne n’a en rien troublé le silence habituel au numéro 20.Nous avons consulté des dictionnaires biographiques et, à notre grande joie, n’y avons trouvé que les titres des œuvres de M.Ducharme.Sur sa vie, rien.Nous avons fouillé nos mémoires et les ordures du numéro 20 et avons étudié nos instantanés des événements communautaires.À notre grande joie, nous avons retrouvé une photo de nos messieurs assis dans leur jardin sauvage, photo qu’un jour M.Lavigne avait prise à leur insu pour appuyer notre pétition à la Ville.Cette image inespérée de l’écrivain est vraisemblablement la seule qui, un jour bientôt, pourrait être mise en circulation.Finalement, nous nous sommes réunis chez moi.Nous avons passé une partie de la nuit à préparer notre stratégie et, tenant toutefois en bride nos imaginations trop fringantes, avons composé un portrait de l’écrivain en tant que voisin.* * * Derrière nos rideaux, nous observons la même scène qu’hier soir.Les journalistes ont beau sonner, frapper, appeler, nos chers voisins du numéro 20 refusent de donner signe de vie.Je sors sur mon balcon et me prépare ostensiblement à repeindre une vieille chaise.Je me racle discrètement la gorge. — Je crains que vous ne fassiez chou blanc, dis-je d’une voix calme.Je trempe mon pinceau dans la peinture.Du coin de l’œil, j’aperçois la journaliste chinoise traverser notre étroite rue.— Je suis Emma Lee, du Singapore Express.Vous ne pourriez pas persuader M.Ducharme de nous consacrer dix minutes?Monsieur?— Sintonge.Cyprien Sintonge.Je regrette, Madame Lee, mais je n’ai pas ce pouvoir.Je peins un barreau de la chaise avec application.L’Américain grassement rémunéré fait signe à ses techniciens de le suivre et il traverse la rue à son tour.— Mais vous, rien ne vous empêche de nous parler, hein?— Que puis-je vous raconter?dis-je avec modestie.D’anciennes histoires d’écoliers?Rien qui ne puisse vous intéresser.Oh! mais ils sont affamés, ces messieurs et ces dames de la presse! Immédiatement, ils convergent tous vers moi.Je me sens déjà vedette, à la fois nerveux et excité.— Tout ce que vous pouvez nous dire sur lui nous intéresse, affirme la Française.— Nous avons si peu d’information, confirme la Suédoise.— Je traduis ses livres depuis des années, explique le Canadien.Mais c’est comme si avant hier, l’homme derrière ses livres n’avait jamais existé.Déclarations rassurantes, mais n’en mets pas trop, Sintonge ! — Vous affirmez l’avoir connu à l’école?demande Emma Lee.— A l’école primaire, oui.Il y a cinquante ans.Un homme change en cinquante ans.— Justement.Comment l’avez-vous reconnu après tant d’années?— Par un geste, dis-je avec hésitation.Oui, ce geste-là lui appartient en propre.On me photographie et mes paroles sont ponctuées des déclics qui ressemblent à des claquements de langue.Je cesse de peindre ma chaise.— M.Ducharme venait d’emménager au numéro 20.Je suis allé lui souhaiter la bienvenue, selon ma coutume.Par hasard, il a ouvert avant que j’aie pu sonner.Nous avons sursauté, bien sûr, mais en plus, il a levé le bras pour se protéger le visage comme si j’étais pour le frapper.Il était si terrifié que je me suis rappelé cet écolier qui ne pouvait souffrir qu’on l’approche et qui se protégeait toujours de cette manière.Ce geste-là ne pouvait appartenir qu’à M.Ducharme.Les journalistes enregistrent mon anecdote et prennent des notes.L’enfance des célébrités avec leurs hantises et leurs drames représente pour les médias la légende à partir de laquelle on peut retracer l’itinéraire de leur vie.En ce dimanche matin, l’Américain suggère qu’un traumatisme familial aurait affecté l’enfance de l’écrivain; au cours des semaines suivantes, la presse l’affirmera.Je laisse planer un court silence, trempe à nouveau mon pinceau dans la peinture et reprends calmement mon travail.Je hoche la tête.— Il passait les récréations dans un coin isolé de la cour d’école et écrivait.Des poèmes, je crois.En plus, il 115 était souvent pris de vertige et il souffrait d’allergies.Et, chose très curieuse, la couleur rouge le terrifiait.Les yeux d’Emma Lee mesurent ce témoignage.— Il a sans doute été victime d’un incendie, suggère l’Allemand.— Si c’est pas malheureux! s’indigne la Française.Dites-moi, Monsieur Sintonge, avait-il au moins un ami?Vous, par exemple?Je souris modestement.— En quelque sorte, oui.À cause d’un accident qui s’est produit un hiver sur l’étang gelé derrière l’école.Nous avons forcé le jeune Ducharme à s’y aventurer et la glace a cédé.C’est moi qui l’ai sauvé des eaux, en quelque sorte.Ensuite, nous sommes devenus un peu amis.— Ces détails de son enfance expliquent certains des thèmes les plus significatifs de son œuvre, réfléchit à haute voix le traducteur canadien.— Sans votre courage.Monsieur Sintonge, s’exclame la Française, la littérature aurait été privée d’un grand génie ! Elle a mis dans le mille ! Plus tard, sous mon visage cadré en extrême gros plan, les réseaux de télévision me déclareront tour à tour voisin, ami d’enfance et ange gardien de l’auteur.* * * M.Lavigne promène son chien.Il s’arrête un moment pour s’enquérir de mes robinets.Avec reconnaissance, j’affirme que, grâce à sa compétence en plomberie, toute la tuyauterie du quartier fonctionne à merveille, incluant, dis-je mine de rien, celle du numéro 20 depuis la catastrophe.M.Lavigne explique timidement que, lors de pluies torrentielles, la maison de MM.Ducharme et Salinger avait subi de sérieux dégâts à cause de la plomberie désuète.Les journalistes s’intéressent au témoignage de M.Lavigne.Son chien jappe.Par la suite dans tous les extraits d’entrevues, nous entendrons son épagneul s’épancher comme si l’animal avait de grands secrets à révéler.Mon voisin s’éclaircit la voix avec panache.— Il a fallu tout refaire.Un gros travail qui a pris des semaines et a demandé un investissement majeur de la part de ces messieurs.Il insinue qu’il avait pris des arrangements avec eux pour amortir une si lourde dette.— M.Ducharme vit-il dans une situation financière précaire?demande l’Américain.L’épagneul court autour des jambes du plombier et s’étrangle dans sa laisse.Mon voisin se penche pour libérer l’animal qui se remet à japper.— Les écrivains ne sont-ils pas toujours dans la dèche?observe-t-il.Je veux dire, les vrais, ceux qui écrivent des choses sérieuses et compliquées.— Si c’est pas malheureux ! s’exclame à nouveau la Française.Un écrivain de sa trempe î Tout en peignant le fond de ma chaise, je laisse échapper que M.Lavigne écrit de la poésie et que depuis les grands travaux M.Ducharme est devenu le mentor du plombier.Mon voisin proteste qu’il n’écrit que de bien pauvres poèmes, mais ces renseignements suffisent à établir que M.Lavigne connaît bien les habitudes quotidiennes du lauréat.Ainsi, le grand public apprendra bientôt que 117 M.Ducharme écrit ses romans sur du papier quadrillé jaune avec les crayons à mine qu’il collectionne dans de vieilles boîtes de conserve sur son bureau et que M.Salinger tape ensuite les textes.— M.Salinger s’en plaint, précise M.Lavigne.Il dit que M.Ducharme souffre d’anxiété et que son écriture est illisible.— Est-ce votre opinion, M.Lavigne ?demande Emma Lee en le toisant.— Je suis plombier, madame, pas graphologue.Le monde entier saura également que M.Ducharme travaille de l’aube à midi, qu’il fait la sieste après un frugal repas de pain frotté d’ail et copieusement arrosé de vin rouge et qu’il écoute ensuite des lieder avant de se remettre à la tâche jusqu’à minuit.— Il ne sort jamais?s’enquit l’Allemand.— Jamais, Monsieur.En jappant, l’épagneul bave sur le pantalon de son maître.M.Lavigne toussote.— Il souffre d’agoraphobie, précise-t-il avec sollicitude avant de s’éloigner avec son chien.* * * En face, Mme Dion sort sur son balcon et arrose ses bégonias.Elle lève la tête et, dès qu’elle reconnaît les journalistes, elle serre son collier de perles et rentre en vitesse.J’explique que ma chère voisine rend d’innombrables services aux messieurs du numéro 20, surtout lorsque M.Salinger souffre de son lombago, et que, de ce fait, elle connaît mieux que quiconque leur vie privée.Avant que les journalistes traversent chez elle, je les préviens qu’ils pourraient faire chou blanc.— N’est pas encore né le journaliste qui la persuadera de parler.Elle est la discrétion même.Plus tard, cette semaine-là, nous avons appris par divers reportages que M.Ducharme avait la hantise de la page blanche et qu’il craignait de mourir fou.Ces obsessions le poussaient à travailler avec tant d’acharnement qu’il était incapable de se détendre.Mme Dion avoua également que cet épuisement si profond était la source de fréquentes querelles entre les deux hommes.Ces terribles disputes faisaient tousser M.Ducharme à rendre l’âme et M.Salinger finissait toujours par demander pardon.Ainsi, la presse avança de nombreuses théories quant à la passion qui liait les deux hommes.Les journalistes revinrent à la charge, mais nous n’avons donné que de vagues réponses.M.La vigne baissa les yeux; j’aspirai bruyamment entre les dents ; Mme Dion caressa ses perles.Par la suite, Mme Dion accepta de donner à la rédactrice d’une revue de décoration certains détails sur l’aménagement des pièces au numéro 20.De plus, elle décrivit d’étranges objets rituels que M.Salinger avait rapportés de voyages de jeunesse.À défaut de photographies, l’article fut accompagné de minutieuses illustrations qui créèrent chez nos reclus un environnement exotique et choquant.Cette invasion de leur espace intime me paraît vengeance à sa juste mesure, mais j’avertis mes deux alliés que si nous en mettons trop, nous finirons par nous faire prendre.Malgré nos excès, je suis surpris que M.Ducharme nous laisse agir sans réagir.Je décide qu’il est temps de clore ce jeu, mais je veux le faire en grand.Ainsi, je choisis 119 de donner à Emma Lee la photo de ces messieurs assis dans leur jardin inextricable.En l’offrant à la journaliste la plus méfiante, je double l’enjeu.— Je ne comprends pas votre zèle, Monsieur Sintonge, m’avoue-t-elle au téléphone.Et puis, qui me dit que l’homme assis avec M.Salinger est vraiment M.Ducharme?— C’est vraiment lui, Madame Lee.Je vous donne ma parole d’honneur.Elle garde le silence et, très loin là-bas à Singapour, j’ai l’impression d’être démasqué.À ma grande surprise, elle éclate de rire.— Dans notre métier, Monsieur Sintonge, il est toujours sage d’aller directement à la source.— Mais lorsque la source se fait souterraine.Madame Lee, boire à la fontaine étanche tout aussi bien la soif.Ainsi, j’ai été cité, pas toujours correctement, dans la presse internationale.L’unique photo de M.Ducharme a aussi fait le tour du monde, souvent accompagnée de ma citation au sujet de la source et de la fontaine.* * * Peu à peu, nos vies sont rentrées dans l’ordre.Sauf la mienne, je dois l’avouer.Par mon jeu singulier, j’ai développé un besoin malsain de m’attacher à ces messieurs du numéro 20.Je rêve souvent à eux et, dans mes rêves, je partage leur vie comme si nous étions de vieux amis retrouvés.Rêve, réalité, désir; tout se mêle.De plus, ce besoin malsain m’a poussé à faire l’erreur fatale de lire l’œuvre de M.Ducharme.Dès lors, j’ai compris son silence : je ne le menace ni ne le touche.Je suis bouleversé par la puissance de l’écriture, la complexité de sa vision et la dextérité diabolique avec laquelle il dissèque les tissus les plus fragiles du cœur humain.Dans son exploration de la nature humaine, il m’a anticipé cent fois.Chaque page révèle son infini pouvoir qui me force à reconnaître puis à toucher ces endroits les plus enfouis de ma vie secrète.Tant que sans points de repère je pouvais l’inventer à ma guise, sa vie, je croyais, m’appartenait.C’est lui maintenant qui me contrôle.Plus que jamais, je veux me glisser dans sa vraie vie; entendre sa voix; écouter ses mots à lui.Ma pauvre imagination n’a rien à lui prêter qu’il ne saurait dépasser.Oh ! je l’ai eue, mon heure de gloire ! J’ai bien créé le monstre sacré de M.Ducharme pour punir l’homme secret de nous avoir fait l’affront pendant dix ans de refuser de participer à nos soirées littéraires ou d’emprunter la tondeuse à gazon de M.Lavigne.Qui est donc cet homme qui s’est laissé inventer par moi sans m’ouvrir sa porte?* * * Aujourd’hui, le premier décembre, il neige à plein ciel.Au numéro 20, M.Salinger déblaie son entrée.Dès qu’il m’aperçoit dans la rue, il s’appuie, essoufflé, sur le manche de sa pelle.— Monsieur Sintonge, puis-je vous parler un moment?Voici l’heure venue d’avouer mon crime, me dis-je, voyeur pris en flagrant délit. — M.Ducharme désire vous remercier de lui avoir offert le bouclier de vos inventions.— Je vous assure.— Ne vous alarmez pas.On peut scruter et interpréter les livres de M.Ducharme tant qu’on le veut.Ses livres, ils sont publics.Mais la vie privée de M.Ducharme n’appartient qu’à lui.Grâce à vous, son intimité a été sauvegardée.— 11 aurait tout de même pu parler à la presse.— Cher Monsieur ! Vous, M.Lavigne et Mme Dion, vous avez dit tout ce qu’il y avait à dire.La presse est gourmande et vous l’avez très bien nourrie.— Vous n’êtes pas fâchés?je demande dans un souffle en fixant le bout de mes chaussures.— Au contraire! Même qu’à la demande des journalistes, j’ai confirmé l’exactitude de vos dires.Je lève la tête, ahuri.Il poursuit avec calme.— Ce mythe de M.Ducharme, que la presse l’ait créé à partir de vos révélations ou à partir des nôtres, quelle différence cela fait-il?Un personnage célèbre n’est plus jamais tout à fait un homme, n’est-ce pas?Nous nous tenons face à face, moi sur le trottoir, lui sur sa propriété de l’autre côté de la clôture.J’ai attendu si longtemps le châtiment que cette rétribution me coupe le souffle.La neige tombe sur nous.La réalité devient le temps fictif mesuré par M.Ducharme, mon quartier un lieu dans son imaginaire et moi, un personnage qu’il manipule à sa guise.M.Salinger me contemple, déférent.— Puisque vous connaissez M.Ducharme mieux que quiconque et que vous avez l’habitude des médias, il a annoncé par son éditeur que c’est vous qui iriez à Stockholm recevoir son prix.Ne vous alarmez pas.Vous serez splendide.— Je ne pourrai jamais ! — M.Ducharme devra-t-il alors faire savoir que celui qui un jour lui a sauvé la vie se dérobe?Piégé, j’acquiesce, le visage levé vers le ciel qui m’envoie mille baisers gelés.— C’est bien.Je dirai à M.Ducharme que vous acceptez avec plaisir.— Mais je le lui dirai moi-même ! — Cher ami, vous le savez très bien, M.Ducharme ne reçoit pas.M.Salinger remonte lentement les marches du balcon et disparaît dans cette maison que je ne connais qu’à travers mon imagination affamée.Je reste seul à grelotter sur l’estrade à Stockholm.Les projecteurs braqués sur moi brûlent le fraudeur que je suis, fraudeur envoyé là pour protéger cette intimité même que par malice j’ai voulu saboter, pour protéger cette vie même qui m’est refusée. DANS SES SONGES et autres poèmes DANS SES SONGES Claudine Bertrand Dans la chambre éclairée par le réverbère à deux faces elle se joue la comédie humaine la musique de la rue lui monte à la tête tous les sentiments qu’elle éprouve sont là où il faut comme des objets sans grande valeur sa vie a l’aspect d’une tragédie contemporaine sa vie a la notion des vérités sans conséquence elle perd toute certitude il ne répond plus de lui les vœux d’émerveillement ne la protègent plus les enlacements de belle folie la hantent ça lui rappelle les passions privilégiées jusque dans ses songes de nuits égarées sa vie s’éloigne avec celui qui a tout gâché Aucune page blanche Elle ne voudrait pas fermer les yeux sur le jour qui la fait vivre heureuse elle se rappelle le dortoir de la misère au temps de l’enfance impossible il fait un calme profondément noir elle se sent bien et sans angoisse c’est déjà le réveil de l’aurore elle se recueille près du matin une odeur froide la trahit elle inscrit tout dans son journal et ne laisse aucune page blanche c’est son refuge intégral Une main contre le délire Près de perdre la raison en prémonitions elle ravive des pans de faits divers une rose rouge morte au sol un amour vient de la quitter c’est la peur qui se referme la paume à portée des doigts sous sa robe aux couleurs d’avenues l’eau coulisse en perles le long des cuisses ses paroles cherchent le clair-obscur de l’autre et dans ses si sombres cheveux à l’arrière elle reste avec un nom sur le bout de la langue Sous la pluie trop loin Ses pieds froids sur le tapis byzantin une odeur de terre de Sienne elle s’allonge comme avant certaine de ses nuits maltraitées dessine une étoile de mer sur sa cheville défaite elle se souvient de tout désespérément et le temps file entre ses doigts comme une passion de grand espace elle s’entend déjà rire aux larmes sous l’orage qui gronde au loin pluie qui la trahira comme d’habitude elle sourit sans remords c’est ce qui l’inquiète du dedans Un sujet bien gardé Une femme soulève le voile les yeux agités de la réclusion ses maux comme lésions orales un rire à faire voir en mauve une plume d’oiseau contre l’oreille elle suggère un chant de déraison quelqu’un à ses pieds en tout temps c’est joli à voir et ça l’envahit son corps si seul reprend goût à la vie de tous les jours crises éperdues dans son living-théâtre tout s’inscrit sous son élan mental comme si l’allégresse de l’univers n’avait plus de causes ni d’effets alors elle suit le cours des choses possibles Jusqu’au lendemain Ce principe des ténèbres qui la tourmente et qui vient hanter ses moindres matins sans nom elle fixe de travers sous ses cils vénitiens son corps de rêveuse court la fête des mots elle tressaille jusqu’à sa chevelure d’ivoire elle s’aime torrentielle à qui mieux mieux que cherche-t-elle aussi près de cette fin de siècle avec ses gestes d’ensorceleuse tout le temps lorsqu’elle s’oublie contre une épaule marquée d’un mandala de poésie c’est ce qui la reconduit du jour au lendemain 131 À force d’aimer Elle cherche le corps de l’autre à bout de souffle c’est l’homme du soir trop long à raconter il la charme à l’air du temps tout un jazz d’odeurs à élucider elle désire une réclusion de fortes charmilles les légendes aux chevilles à propos de rien elle conserve les airs rétros de sa silhouette ainsi que ses cambrures néo-romantiques son regard confondu aux paysages des peintres contemporains plus rien que l’intolérable spirale de sa mémoire elle refuse de quitter celui qu’elle contraint à l’amour Ne plus rien taire De toutes ses antériorités en toile de fond elle joue le rôle de celle qui rôde et ne veut rien entendre elle ne fait qu’à sa tête et si farouchement c’est elle qui est mise en scène de l’intérieur théâtre d’ombres baroques autour de l’écriture c’est pour tout dire qu’elle s’ennuie à mourir dans les coulisses de son existence elle cille et libre enfin se confie sans retenue il l’écoute si bien sous ses draps de belle au bois trop blanc c’est de lui qu’elle voudrait ne plus rien taire lorsqu’il la chagrine amèrement Une femme à fables Elle est enfantée d’histoires à dormir debout son manteau de pluie est un arc-en-ciel de blessures et d’outrages c’est beau de la voir longer les murs en fin de journée elle exprime une troublante langue de pièges sa mémoire lui joue de vilains tours de force elle porte en elle un secret de bruine c’est devant son grimoire qu’elle conçoit ses crises de nerfs c’est une promeneuse sémantique et singulière elle sent l’intrusion à pleines pages c’est son trajet de ravissement qui la brouille elle retourne brusquement sur ses pas ailleurs héroïne à la recherche du mythique comme si faisait demi-tour et ne s’en prenait plus qu’à sa raison d’être Une démesure d’écrivaine Un collier de perles baroques une chevelure d’étincelles et de feux d’artifice elle entrevoit une fête occulte pour son sexe d’orchidée c’est une démence d’écriture une fiction à main levée Sa voix la brouille aux lèvres elle n’aura rien écrit d’autre Quelques mots à la démesure un monde de fureurs et de livres Comme ivre de jamais dit elle ne sait lire qu’à mots voilés ses images aux mille maux dans son grimoire d’écrivaine DEUX FOIS DIMANCHE PIERRES DE LUNE LES ROSES DE LA VIE nouvelles PIERRES DE LUNE Louise Maheux-Forcier Boulevard du Dimanche, juste en face de l’église, à mi-chemin entre l’école et ma maison, il y avait ce qu’on appelait, en ce temps-là, un «magasin de variétés».Ancêtres des «dépanneurs» d’aujourd’hui, ces établissements regorgeaient de marchandises hétéroclites, amas de choses utiles ou superflues voisinant à la bonne franquette, les unes éparpillées sur des tables, les autres empilées le long des murs sur des étagères, les plus petites et les plus coûteuses gardées sous verre dans des présentoirs dont les enfants avides — à la fois torturés de convoitise et contrariés par l’obstacle — tatouaient les parois transparentes de leurs empreintes digitales et des ronds de buée qu’y laissaient, pareils à des traces de ventouse, leur souffle mouillé de salive.Certaines de ces boutiques, en plus de subvenir aux besoins élémentaires et de fournir pêle-mêle aux imprévoyants l’objet immédiatement indispensable à la vie quotidienne — allant de la pâte dentifrice aux lacets de chaussures — s’offraient le luxe d’une «spécialité» qui relevait le plus souvent du domaine alimentaire, sous forme de pâtisserie ou de charcuterie, et dont la réputation, portée de bouche à oreille, s’étendait rapidement bien au-delà des limites du quartier.Aux jours et aux heures connus des arrivages et des fournées, il en résultait de sérieux engorgements ayant pour corollaire une caisse tapageuse et dodue à souhait.Bien que le commerce qui me revient en mémoire eût pour spécialité une denrée non périssable et non comestible dont l’usage était recommandé, et même prescrit, en tout temps, il n’en reste pas moins qu’il était lui aussi rituellement encombré, proie consentante et ravie d’une cohue d’amateurs — grands connaisseurs ou fervents profanes — qui le prenaient d’assaut à heure et à jour fixes, tous cordons de bourses déliés.Cela se passait le dimanche.invariablement le dimanche matin.Reine et maîtresse des lieux, costumée d’une jupe à volants fleuris, d’un pull échancré et de petits escarpins claquants, Sandrine valsait d’un comptoir à l’autre, le sourire aux lèvres.Sa longue et sombre chevelure distribuait des boucles désordonnées autour de son fin visage en porcelaine qu’illuminait un regard de nuit bleue parsemée d’étoiles.Se déplaçant avec la grâce et l’agilité d’un poisson exotique au milieu des bulles de son aquarium, Sandrine, ces matins-là, en oubliait sa trentaine avancée qu’à tout autre moment une effroyable solitude endeuillait et, dans son petit fief tout à coup surpeuplé, elle officiait avec autant d’ardeur, de compétence et de précision qu’en face, dans l’enceinte sacrée, maniant l’encensoir, haranguant l’assemblée et distribuant les rondelles de pain azyme, officiait son ancien amant, accoutré de lingerie d’apparat et de bijoux sacerdotaux.Animée des meilleurs et plus joyeux sentiments du monde qui, en tout autre jour, se muaient en chagrin et réflexions moroses, Sandrine, dans son for intérieur, allait parfois jusqu’à s’imaginer investie, elle aussi, d’un pouvoir bénisseur; alors, tout au fond de sa pensée, elle dessinait une croix de paix sur le front dégarni du bon pasteur qui, après l’avoir si éperdument choyée et charnellement explorée avec tant de fougue, d’impudeur et d’extravagance, s’était finalement rendu, de guerre lasse, de peur d’enfer, ou simplement d’amour épuisé, aux ukases de l’Éternel; le temps de ficeler un paquet ou de jouer des castagnettes avec le tiroir-caisse, il arrivait même à la concubine répudiée de reconnaître au creux de son estomac la merveilleuse petite crampe de reconnaissance qu’y déclenchait le souvenir toujours vivace du singulier cadeau de rupture que lui avait offert le curé repenti, promettant de maintenir en vigueur cette permission jadis accordée dans l’euphorie des coupables extases: celle d’exercer son métier le dimanche, autrement dit l’autorisation tacite d’ouvrir les portes de son magasin le jour du Seigneur, tant et aussi longtemps qu’aucun paroissien n’y verrait motif à scandale et raison d’alerter le Saint-Siège.Toute à la joie du magnanime privilège qui assurait son gagne-pain, Sandrine avait toujours négligé ou refusé de comprendre que le cadeau était empoisonné et que son bienfaiteur, s’étant contenté de fermer les yeux sur l’infraction et de s’en laver les mains sans même en avoir discuté avec le grand Législateur, s’était débarrassé d’elle aussi définitivement qu’avec de l’arsenic.La soustrayant au terrible péché d’impureté, il la condamnait tout de même à vivre en état de péché mortel et s’en délestait, ipso facto, jusque dans l’au-delà.où, pourtant, les tourtereaux les plus tragiquement et injustement séparés peuvent au moins espérer de célestes retrouvailles.Jamais il ne venait à l’idée de Sandrine qu'ad vitam aetemam elle brûlerait vive dans les fourneaux de Satan pendant que son bien-aimé voguerait à gogo dans les poussières de l’azur où n’attendraient que son bon plaisir et ses bons offices d’innombrables filles de noces encores vierges — et plus du tout martyres — ayant misé sur la résurrection de la chair et les fabuleux harems du Saint-Esprit.Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler ici aux vieillards dont la mémoire somnole et aux jeunes gens à la mémoire encore trop courte qu’en ce temps-là, on ne badinait pas avec le repos dominical et que Dieu n’y allait pas de main morte quand il s’agissait de punir les contrevenants.Par exemple, si on préférait un champ de cailloux à une récolte de pommes de terre, si on préférait au pommier en fleurs un arbre déchiqueté par la foudre et, à la maison flambant neuve une torche embrasée, il suffisait de semer, de planter et de bâtir.le dimanche! Ainsi, aux fléaux qui s’abattaient sur leurs possessions reconnaissait-on les mécréants et cessait-on de les fréquenter comme si leurs personnes eussent été en même temps victimes de la peste ou de la lèpre.En ce qui concerne Sandrine et son commerce illicite, le châtiment sembla pendant plusieurs mois suspendre son vol.jusqu’à ce dimanche de mes quinze ans, maudit entre tous, où nous fûmes tous deux visés par un ange exterminateur, en la personne ensoutanée d’un freluquet: l’abbé Vincent. Venu prêter main-forte au curé déclinant que distrayaient de plus en plus de son ministère des visions éroti-co-paradisiaques et délicieusement extra-terrestres, le jeune vicaire, frais émoulu des saintes écritures, ne fut pas long à voir la poutre dans l’œil de cette paroisse et à se targuer de l’épisode des vendeurs du temple pour venir, en grandes pompes, déloger l’impie.Ce matin-là, entre deux offices, pendant que les battants endiablés menaient un saint vacarme dans le clocher de l’église et que, pareillement, dans ma poitrine habitée d’un tambour se déchaînait un roulement formidable qui allait du décolleté de Sandrine à sa chevelure folle et à ses ongles nacrés, l’histrion zélé, armé d’un évangile et d’une petite mallette, tout de noir vêtu comme un grand corbeau de malheur, fit irruption dans la boutique qu’il balaya d’un regard assassin.Cela fait, majestueusement et en silence, il vint vers le présentoir vitré sur lequel restaient soudées de surprise mes deux mains moites; il posa le livre et, l’ayant ouvert à la page qui racontait le foudroyant courroux de son illustre prédécesseur, il se mit ensuite à remplir sa mallette de tous les petits corps du délit lovés dans l’ouate de leurs écrins comme de minuscules serpents endormis sur la mousse, leurs anneaux bien empilés.C’est alors que Sandrine, émergea du peloton que formait la clientèle pétrifiée.Martelant le dallage de ses talons pointus, armée seulement de son radieux sourire, des fleurs de sa jupe et des fruits de son corsage, elle vint doucement et très innocemment poser son regard couleur de nuit criblée d’étoiles dans le regard incandescent de l’intrus.qui en perdit du coup sa majestueuse contenance ecclésiastique et tomba raide amoureux comme le plus insignifiant rejeton du commun des mortels.Je n’ai jamais pu faire la part des choses en me souvenant de Sandrine à ce moment-là.A peine ai-je l’impression rétrospective qu’un éclair de vengeance l’a traversée tout entière quand elle a compris que l’abbé Vincent défroquerait pour elle.Quant à moi, je fus terrassé irrémédiablement par l’immonde éclair de la jalousie.*** Le tendre vieillard qui partage aujourd’hui ma chambre et avec qui je radote à cœur de jour m’assure qu’il n’y a plus de magasin de variétés, boulevard du Dimanche, juste en face de l’église, et que même, on ne trouve plus que rarement — et en général jouxtés aux sacristies — de pareils étals d’objets religieux.Par contre, et en conséquence, il prétend qu’elle vaut son pesant d’or, la petite mallette noire, bourrée à craquer, avec laquelle je me suis enfui ce jour-là et que j’ai trimballée toute ma vie de refuges en asiles, de maisons de correction en pénitenciers et jusqu’au dernier hospice où m’a roulé le tambour battant que j’ai depuis lors dans la poitrine.Paraît-il, au dire de mon acolyte, que des chapelets.on n’en fait plus ! et c’est pourquoi ma collection est inestimable.J’en possède en grains de café, d’ivoire, de noyaux d’olives, de jade, de corail, de cristal de roche, d’argent ciselé, de perles noires.Mon plus beau est en pierres de lune. LES ROSES DE LA VIE Louise Maheux-Forcier C’est au premier étage d’un grand magasin que je me garderai bien d’identifier.On sait trop de quelle façon et à quelle vitesse se propagent les bonnes adresses, à l’instar des médisances, des calomnies et des secrets.Ce sont les plumes d’un coq ébouillanté sur la place du marché ; elles servent de bourre à tous les oreillers du village.Ce sont les perles d’un collier dont le fil a été rompu; elles s’en vont une à une chez l’orfèvre usurier qui en fera des bagues pour des mains étrangères.Une bonne adresse ne doit jamais être divulguée.C’est pour avoir violé ce sage principe qu’on retrouve, polluée par l’affluence et convertie en champ de bataille touristique sous forme de luxueux palace affichant «complet», l’humble et paisible petite auberge qu’on a eu le malheur de vanter.C’est ainsi que, pour en avoir révélé l’emplacement, on retrouve souillée par le vacarme des transistors et bariolée de couleurs sauvages, véritable carnaval d’animaux déchaînés, la plage autrefois déserte et silencieuse où ne se mirait dans l’eau bleue que le bleu du ciel à peine dérangé quelquefois par le passage d’un nuage gris ou le cri d’un oiseau blanc.Mais il peut arriver aussi qu’une bonne adresse relève de goûts intimes si particuliers qu’on soit l’exception qui trouve le nirvana là où le commun des mortels ne perçoit que désolation glaçante et misère humaine.De toute façon, la prudence est de rigueur en cette matière, peu importent les circonstances et les motifs, peu importe qu’on veuille se tenir à l’écart des foules ou que, tout simplement, on redoute les sarcasmes.A l’abri de cette précaution élémentaire, j’ai tout de même pris le parti de raconter cette merveille de ma vie — autrement sans histoire — d’une part pour en préserver le souvenir car un incident récent, et troublant, risque d’en reléguer le charme aux oubliettes et, d’autre part, par générosité humanitaire, convaincue de rendre subtilement service à quiconque, ayant les mêmes penchants que moi, saura décrypter les indices commandés par le récit, indices qui le conduiront sans peine au lieu de ma félicité.Je m’y rends chaque jour depuis des années, sauf le dimanche, bien entendu, que je passe à ranger dans l’appartement tout ce que mes absences ont négligé et à débattre avec Auguste l’une des questions cruciales qui nous divisent depuis des temps immémoriaux comme au commencement des commencements elles ont divisé l’ange et le démon qui, à coup de bien et de mal, n’en finissent plus de se chamailler dans un grand froufrou d’ailes, si bien qu’à mon avis, le Jugement dernier les trouvera aussi dégarnis l’un que l’autre et grelottants de froid dans les impudiques costumes 145 d’Adam et Eve.Du coup, c’en sera fait du mystère qui entoure le sexe des anges ! En attendant, Auguste et moi défendons chacun notre cause avec une ardeur étrangement décuplée par l’attachement, notre union, d’une durée exceptionnelle, accréditant un vieil adage : «Les contraires s’attirent».Depuis toujours, en effet, Auguste prône une vie d’ascète, garante de longévité terrestre et d’un outre-tombe éternellement béat, alors que je me spécialise dans la béatitude immédiate que procurent les plaisirs de l’existence, en particulier celui de succomber de bonne grâce à toutes les tentations, même condamnables, même nocives, et de me laisser porter par les caprices du présent comme une bûche de cheminée s’abandonne joyeusement aux caprices du feu qui la dévore.Autant dire qu’Auguste et moi avons mené une vraie vie de voie ferrée, chacun sur son rail, parallèles mais irréconciliables, lui n’apercevant de son côté que les ronces et les épines et moi, du mien, que les roses! disposition qui m’a d’ailleurs valu, au fil des ans, au nom du mariage, et en raison de mon incorrigible optimisme, d’être le plus souvent perdante face à mon cher adversaire, finissant toujours, de guerre lasse, par régler mon horloge sur la sienne, par considérer la table, le lit et le travail comme des nécessités sans intérêt, sinon des instruments de torture, et par trouver à l’église les distractions et les mascarades que j’aurais bien voulu connaître au bal, en grand décolleté, le champagne aux lèvres et les pieds dansants.Enfin bref, j’ai payé si largement son tribut à la longévité que me voilà vieille ! mais bien décidée, cette fois. 146.à ne pas attendre l’outre-tombe pour mettre un terme à ce marché de dupes.C’est donc ici-bas, clandestinement, voluptueusement que je m’offre — avec Niko que l’austérité n’a pas épargné non plus — deux heures quotidiennes au paradis.premier plancher d’un grand magasin, rayon des chaussures pour hommes.Rien n’empêche: en m’y rendant, je crains chaque fois de ne plus trouver dans la même attitude et le même décor les personnes et les choses qui m’attirent là.J’ai toujours peur qu’une loi nouvellement votée ou bien un décret farfelu de la police — que mon sévère compagnon s’acharne à prédire — ne me contraignent à nouveau aux seuls pèlerinages de la pensée dont j’ai pris l’habitude à force d’ennui et qui me ramènent tantôt vers un parc ancien où mon cœur a battu d’amour pour la première fois et tantôt me renvoient, la prémonition aidant, vers un parc autrement lugubre où mon cœur aura cessé de battre, enfoui dans les entrailles de la terre, aussi profondément et irrévocablement qu’une pierre au fond d’un lac.Moins alerte qu’au premier temps que j’évoque mais infiniment plus heureuse qu’au dernier.que j’appréhende ! je m’engouffre dans le présent comme dans une étoile.Entre deux cloisons de la porte tournante, serrant mon précieux cabas contre ma poitrine, je lorgne d’un œil hostile l’écriteau qui, d’une double croix rouge, frappe d’interdit les chiens et les cigarettes.Souvent, même si la porte a effectué son demi-tour vers l’intérieur, je reste volontairement prisonnière du tourniquet, histoire de me refaire une physionomie.À la révolution complète, j’aperçois dans le vitrage le visage émerveillé et quasi surnaturel de La vieille dame indigne lorsqu’elle se dirige vers les escaliers mobiles et que la caméra complice, en superposant les images, nous la fait voir dans un unique temps symbolique, à la fois ascendante et descendante comme si elle voulait explorer de bas en haut et de haut en bas la petite montagne qu’a été sa vie.Le sourire étant contagieux, j’arrive au pied de la mienne en n’ayant croisé que le bonheur tout au long des comptoirs du rez-de-chaussée, comme si personne n’avait trouvé rien de mieux à faire en ce monde, rien de plus extraordinaire, que de vendre des parfums ou d’acheter une paire de gants! n’en déplaise à mon rabat-joie pour qui le commerce est la onzième plaie d'Egypte.Au fond de mon «prétendu» cabas, Niko aussi jubile.Ma main fait glisser doucement de moitié la fermeture éclair d’où émerge aussitôt, de son habitat portatif, la tête frisée de mon petit caniche m’assurant, d’un regard amoureux et d’une truffe mouillée d’impatience, que les provisions sont toujours là: la boîte aux sucreries et le paquet de Gauloises.Eh oui ! dans ces repaires d’interdictions et de tabous que sont en train de devenir tous les endroits publics — à la grande satisfaction de mon saint homme ! — subsiste, à son insu, une oasis de licence complète, un îlot permissif, un havre providentiel pour nous, pauvres pécheurs.De prime abord, c’est tout au plus une aire de repos qui fait couloir entre les tables jonchées de souliers masculins et les antiques toilettes pour dames.ce qui pourrait donner à croire que ce voisinage insolite a été conçu par un cafetier à la retraite qui se languirait de la terrasse de son bistro et d’une balustrade où poser les pieds tout en jaugeant les passantes.Ce n’est pourtant pas, en général, pour cette sorte de divertissement qu’on s’y donne rendez-vous entre amateurs ou qu’on s’y dirige en solitaire.On y va à cause des fauteuils ! dont les pattes et les accoudoirs doivent bien remonter à la guerre des Boers mais dont la cuirette, couleur de tabac blond, est si joliment ocellée de taches anthracite qu’une bonne âme, aux poumons roses comme ceux d’Auguste, y verrait probablement de la peau de panthère.Mais le fumeur averti a vite fait de s’apercevoir que ce tissu est en réalité parsemé de brûlures, en même temps qu’il avise d’un œil expert les lourds cendriers cylindriques que le profane pourrait prendre pour des tambours décoratifs.A l’accueillante commodité du lieu, il faut ajouter l’avantage de la discrétion car, pour peu qu’on choisisse son fauteuil avec sagacité, en tenant compte du jeu des colonnes, on est sûr d’y garder son secret pour soi.En effet, ces admirables piliers de soutien sont disposés en quinconces ainsi que sont les arbres dans une forêt civilisée et, comme pour parfaire cette rafraîchissante illusion champêtre, on a recouvert leurs troncs d’un papier nervuré et mordoré, semblable à de l’écorce à laquelle on greffe, à tour de rôle aux changements de saisons, des éventails de feuilles mortes, des branches de sapins enneigés, des brassées de lilas, ou bien — comme en ce bel été — d’abondantes chevelures de saules qui servent d’écrans et, vous empêchant de voir, vous empêchent également d’être vu.Voilà! C’était déjà une chance de dénicher un tel refuge mais c’est carrément un miracle d’y avoir rencontré un vendeur de ma génération et de mon tempérament, grand connaisseur en caniches, qui me signale les patrouilleurs lorsque Niko donne un peu de la voix et qui garde toujours en réserve, dans son tiroir-caisse, une vraie cargaison de morceaux de sucre et de bâtonnets inflammables en cas d’oubli ou de manque.Au contraire d’Auguste, Armand pense que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si c’est déjà la mort et qu’on n’a pas le droit, sous prétexte de longévité, d’empoisonner l’existence, de toute façon éphémère, des femmes et des chiens.Armand et moi avons de longues conversations à ce sujet.Soit par paresse, négligence ou avarice, les hommes n’abandonnant leurs chaussures qu’en dernière extrémité, mon vieil ami a tout le temps de se tourner les pouces en ma compagnie et de philosopher tout à son aise entre deux clients grognons, outrés de ne jamais retrouver, au même présentoir, le modèle exact des godasses qu’ils ont achetées dix ans plus tôt et, bien entendu, usées jusqu’à la corde.Ces grognons-là me font penser au mien, mais, c’est curieux, lorsque j’en parle avec Armand, la comparaison me porte à rire plutôt qu’à pleurer.Tout allait si bien jusqu’à hier, dimanche.Niko empiffré et moi, bien enfumée, retournions tranquillement au monastère, subir d’une oreille sourde et d’un air innocent tous les sermons d’ordre religieux, diététique ou «boucanier» qu’avaient inspiré à notre bon pasteur, en nos absences assidues, la lecture non moins assidue de la Bible, la rédaction méthodique de menus sans calories et la pratique du bénévolat téléphonique visant à ramener au bercail de l’abstinence les brebis dipsomanes ou tabagiques.Forts d’un alibi sans faille qui vantait en sourdine les bienfaits de la marche au grand air — face à ce pénitent confiné d’office au logis —, Niko et moi étions des ouailles d’autant plus faciles à manœuvrer que nous avions atteint la satiété en matière de fruits défendus.Sauf le dimanche! jour maudit de frustrations engendreuses de mauvais poil et d’aboiements.Or, en cet hier matin dominical, — ayant comme d’habitude retardé mon saut du lit sous couleur de nuit blanche noircie de cauchemars et de malaises, mais en vérité dans le double espoir, toujours renaissant, d’écourter ce jour infernal et d’échapper à la messe — voilà que j’ai trouvé mon Auguste à la cuisine, en train d’apprêter pour le mettre au four un impressionnant gigot d’agneau piqué d’ail.Le comptoir était en outre encombré d’ustensiles et de victuailles en nombre suffisant pour assurer au moins dix services, depuis le saumon fumé aux câpres jusqu’aux cinq variétés de fromages en passant par des endives, des chicorées et des bouquets de cresson fraîchement essorés qui fleuraient bon la fontaine vive et le potager après la pluie.Un peu en retrait, sur la desserte qui nous sert de «console à téléphone», trônaient une charlotte russe, impressionnante elle aussi, sinon par la taille du moins par la garniture, et, rempli de cerises au marasquin, le ravissant compotier que m’avait donné ma grand-mère la veille de mes noces et dont j’avais complètement oublié l’existence.Je ne me souvenais pas non plus des autres reliques qui avaient fait partie du même lot d’offrandes sacrifiées par Auguste et enterrées au fin fond d’un bahut.Exhumées une à une, intactes, elles s’exhibaient fièrement sur les tables du salon ou de la salle à manger pour enchanter mon regard et réchauffer mon cœur en me parlant de ma jeunesse.C’était le grand vase de Daum, jamais fleuri, et cette fois crêté d’une douzaine de roses rouges.C’était deux flûtes à champagne que je n’avais jamais eu le plaisir de laver et un magnifique cendrier que je n’avais jamais eu le plaisir de souiller.C’était enfin, agrémentés de brillante argenterie, deux couverts originaires de Limoges disposés non pas sur les deux rituels napperons en plastique qui, d’ordinaire, accueillent nos écuelles, mais sur la somptueuse nappe que ma belle-mère avait jadis brodée pour l’autel d’un archevêque et que son pieux enfant avait récupérée, je ne sais à quel prix et j’ignore dans quelle louable intention sinon celle, encore confuse mais pourtant déterminée, de faire pompeusement les choses le jour où il déciderait de vendre son âme au diable!.Car c’est ainsi : à en juger par les denrées jointes à ces accessoires — Veuve Clicquot cartouche de Gauloises et coffret de House of Lord — il était clair et net que les interdits venaient d’être levés, que le bien virait au mal et vice-versa!.opinion renforcée par ma réflexion sur le bizarre comportement d’Auguste qui admirait ces apprêts comme un thaumaturge son miracle, me regardant du même coup comme une ressuscitée, mais.pour la première fois de sa vie : avec un petit air égrillard, pour ne pas dire carrément démoniaque ! Ébahie, baissant la tête pudiquement, je me suis aperçue, à ce moment précis, qu’au lieu de porter les savates éculées qui assortissent normalement son vieux pyjama, Auguste arborait des souliers de cuir verni flambant neufs, dont les bouts rutilaient comme deux crânes de nègres chauves au soleil, inquiétants comme deux chefs de condamnation, inexorables comme deux preuves à l’appui.Je n’avais pas le choix; j’attendis la suite.l’esprit bombardé d’éclairs; «Il sait tout!».«Il nous a filé!. Comme un sale détective, il a profité de la chevelure éployée d’un saule pleureur pour s’y dissimuler et nous épier, Niko et moi !».«Mais, comment se fait-il que Niko n’ait pas flairé son maître et bondi dans sa direction?».«Quelle tristesse! les chiens vieillissent, eux aussi!».«Il s’agit sans doute d’une démonstration par l’absurde!».«La thérapie par l’écœurement!».«L’édification par le spectacle de l’abjection!».«Le grand Crucifié, c’est un égoïste à côté du martyre que j’ai devant moi, prêt à sombrer dans la géhenne pour assurer ma lévitation dans les sphères éthérées de l’au-delà!».«Le firmament va me tomber sur la tête comme une table de la Loi sur la tête d’une hébreusel».«A la fin, où veut-il en venir, mon patriarche?».«Qu’il s’explique! Qu’il vocifère! Mugisse! Tonitrue!.mais qu’il ouvre la bouche!».Me laissant languir de frayeur et d’angoisse comme une Jeanne au bûcher fixant la torche allumée du bourreau, le mien ne desserra les dents qu’une fois la Veuve Clicquot «déboutée» et les flûtes inondées dans un grand charroi de bulles.Alors.Alors.rescapant la sienne et la brandissant comme un étendard, il s’écria, sur le ton d’Ali Baba ordonnant à Sésame de s’ouvrir : «À la santé d’Armand ! » Ciel! mon mari! Auguste ne m’accusait pas d’aller fumer en cachette au premier étage de ce grand magasin, il m’accusait d’y aller rencontrer mon amant ! Ô prodige ! Ô damnation ! Auguste était jaloux ! Nous avons passé une journée délicieuse.Ravagée par la fête, la maison résonne encore ce matin du tintamarre des apostrophes et des anathèmes entre- coupés de protestations indignées, de fausses confidences et de déclarations d’amour.Mon oreille émerveillée peut même y percevoir à nouveau les échos de Y Hymne à la joie sur lequel — profane et quasi sacrilège — notre couple rieur exécutait des tangos et des valses en petits pas chaloupés, tandis que Niko se régalait à même le compotier posé par terre à son intention pour l’empêcher de faire des ronds dans nos jambes.Ah ! quel beau dimanche ! tout imprégné encore de la fragrance à la fois déroutante et exquise que répandaient ensemble, dans l’air enfumé, les parfums conjugués de l’ail, des cerises et des roses.Hélas ! qu’ils sont loin les sommeils de plomb après la bombance ! et les glorieux lendemains de la jeunesse !.Proie de l’insomnie, aux prises avec les séquelles de la stupéfaction, du champagne et de la crème Chantilly, assaillie d’émotions et de raisonnements contradictoires, je me perds en conjectures à propos de l’avenir tout en sirotant mon café noir tandis que mon pauvre petit Niko blanc, terré dans sa niche, l’oeil terne et l’air abattu, semble torturé lui aussi par des pensées paradoxales.le cœur sans doute encombré de peine par la faute de son flair défaillant et l’estomac tout barbouillé par la faute, précisément, de son museau! qui a détecté comme odeur amicale l’odeur traîtresse du marasquin.Pour ce qui est d’Auguste, Dieu seul peut savoir dans quel état physique et quelles dispositions morales il émergera de notre cellule après cette tendre nuit conjugale, malheureusement ponctuée de vadrouilles entre l’armoire de la cuisine (pour le bicarbonate) et l’armoire à pharmacie (pour l’aspirine et le sirop contre la toux).pendant que je l’interpellais d’un filet de voix égrenant inlassablement la même petite phrase, comme un refrain de litanie : « Il est tard, Auguste ! Il est bien tard ! » Etonnant que, dans les brumes de la nuit et les errances de mon cerveau, je ne me sois pas trompée de prénom ! Car, à ce détail près — et faisant allusion à l’heure de la vie que marquent nos visages — c’est l’exacte petite phrase que je murmure à l’oreille d’Armand lorsque sa main rencontre la mienne dans la fourrure de Niko, lorsque nous nous souvenons ensemble de ce parc ancien, peuplé d’écureuils joueurs et d’arbres centenaires, où il m’a donné, en même temps que le goût des plaisirs coupables, des bêtes si tendrement complices et des banderoles de feuillage en guise de ciels de lit, le goût.de la «nikotine».Armand, mon amour! que je n’ai pas épousé parce qu’il ne croyait ni en Dieu ni en Lucifer, parce qu’en-dehors de moi — sa déesse et son feu de joie ! — il ne prenait ni ciel ni terre au sérieux. PETIT DICTIONNAIRE BIOBIBLIOGRAPHIQUE CLAUDINE BERTRAND : Née à Montréal en 1948.Poète et essayiste.Maîtrise en études littéraires à TUniversité du Québec à Montréal.Professeur de littérature au Collège de Rosemont, depuis 1973.Fondatrice, en 1981, (et directrice depuis lors) de Arcade, seule revue littéraire exclusivement féminine au Canada.Invitée à participer à une exposition de poèmes-affiches à la Maison Stendhal de Grenoble, lors de la 2e Biennale des poètes de langue française, ainsi qu’au Mai de poésie, en Rhône-Alpes (1992).Animatrice d’ateliers d’écriture et très active dans le milieu littéraire, elle a publié des textes dans diverses revues québécoises, canadiennes et européennes, collaboré à des anthologies, participé à de nombreuses lectures publiques et donné des conférences au Québec et en France.ŒUVRES : Plusieurs recueils de poésie, aux Éditions du Noroît, dont Fiction-nuit et La dernière femme.Co-auteure de La passion au féminin, suite d’entretiens parus aux Éditions XYZ (1994).ANDRÉ BROCHU : Né à Saint-Eustache en 1942.Participe à la fondation de Parti pris (1963).Professeur de littérature à l’Université de Montréal.Chroniqueur de poésie à la revue Voix et images.Directeur de la collection Poésie à l’Hexagone.Prix Gabrielle Roy pour La visée critique, prix du Gouverneur général pour La croix du nord, prix du Journal de Montréal pour La vie aux trousses.ŒUVRES : Poésies dont : Les matins nus, le vent (1989) ; Dans les chances de l’air (1990) ; Particulièrement la vie change (1990).Romans dont : La croix du nord (1991) ; La vie aux trousses (1993).Essais dont : L’instance critique (1974); La littérature et le reste, avec Gilles Marcotte (1980); L'évasion tragique, essai sur les romans d’André Langevin (1985) ; Le singulier pluriel (1992) ; La grande langue, éloge de l’anglais (1993).ROSEL1NE CARDINAL : Née à Thonon-les-Bains (France) en 1941.Écrivain.Vit au Québec depuis 1970.Premier prix au 7e concours d’œuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada, catégorie 30 min.(1978).Prix Mc Clelland et Stewart (Prix du magazine canadien) pour une nouvelle 156.parue dans Châtelaine (1984).Deuxième prix du 13e concours d’œuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada, catégorie 60 min.(1985).Elle travaille actuellement à l’écriture d’un diptyque romanesque.ŒUVRES : Le goût d'être heureux, nouvelle parue dans Châtelaine (1975) ; Les rendez-vous de la chouette, nouvelle parue dans Châtelaine (1983); Juliette et les autres, nouvelles (1989); de 1978 à 1988 : 15 nouvelles, 2 séries de poèmes tirées du Narguilé des rêves, 3 dramatiques diffusées au réseau MF de Radio-Canada, une nouvelle diffusée par la Radio Suisse romande.DANIEL GAGNON : Né à Beauport en 1946.Romancier, nouvelliste et peintre.Directeur de la collection L’ère nouvelle chez XYZ (1988-1989).Membre du conseil d’administration de l’UNEQ (1989-1990).Écrivain en résidence à l’UQAM (1993).Doctorat ès lettres de l’Université de Sherbrooke (1994).Prix Molson de l’Académie canadienne-française (1985).Il a peint, jusqu’à maintenant, les portraits de soixante-quinze écrivains.ŒUVRES : La fille à marier, roman (1985) ; Mon mari le Docteur, roman (1986); Le Péril amoureux, nouvelles (1986); La Fée Calcinée, roman (1987); Ô ma source!, roman (1988); Venite a cantare, roman (1990); Circumnavigatrice, nouvelles (1990); un roman sur Marc-Aurèle Fortin, (1994); Rendez-moi ma mère, roman sur le fils de Marie de l’Incarnation (1994).NAÏM KATTAN : Né à Bagdad (Irak) en 1928.Romancier, essayiste et critique littéraire.Directeur du Service des lettres et de l’édition du Conseil des arts du Canada pendant vingt-cinq ans.Actuellement professeur à l’Université du Québec.Membre de la Société Royale du Canada et de l’Académie des lettres du Québec.ŒUVRES : Essais dont : Le réel et le théâtral (1971); La mémoire et la promesse (1978) ; Portraits d’un pays (1994).Romans dont : Adieu Baby-lone (1975) ; La fiancée promise (1983) ; Farida (1991) ; A.M.Klein (1994).Nouvelles dont : Dans le désert (1974) ; La traversée (1976) ; Le sable de File (1981) ; La reprise (1985). 157 LOUISE MAHEUX-FORCIER : Née à Montréal en 1929.D’abord musicienne, elle opte pour la littérature vers 1960.Prix du Cercle du Livre de France avec un premier roman.Amadou (1963).Prix du Gouverveur général avec Une forêt pour Zoé (1970).Membre de l’Académie des lettres du Québec et de l’Ordre du Canada.ŒUVRES : Romans : Amadou (1963) ; L'île joyeuse (1965) ; Une forêt pour Zoé (1969) ; Paroles et musiques (1973) ; Appassionato (1978).Nouvelles : En toutes lettres (1980).Journal intime : Le sablier (1984).Théâtre : Un parc en automne, version radiophonique (1981), version théâtrale (1982) et version télévisée (1985).Cinq téléfilms dont : Un arbre chargé d’oiseaux (1975) ; Arioso (1982).Douze dramatiques-radio dont : Le papier d’Arménie (1982) ; À l’Auberge des goélands (1990).CLAIRE MARTIN : Née à Québec en 1914.Speakerine aux postes CKCV de Québec (1941), CBV de Québec (1944), CBF de Montréal (1945).Elle se consacre à l’écriture en 1957.Prix du Cercle du Livre de France (1958).Prix de la province de Québec (1965).Prix France-Québec (1965).Prix du Gouverneur général (1966 et 1967).Médaille de la reine Élisabeth II (1967).Officier de l’Ordre du Canada.ŒUVRES : Avec ou sans amour, nouvelles (1958); Doux-amer, roman (1960); Quand j’aurai payé ton visage, roman (1962); Dans un gant de fer, autobiographie (1965); La joue droite, autobiographie (1966); Les morts, roman (1970); Moi, je n'étais qu’espoir, théâtre (1972); La petite fdle lit, récit (1973).MADELEINE MONETTE : Née à Montréal en 1951.Professeur de littérature aux cégeps de Sherbrooke (1972-1974) et Édouard-Montpetit (1974-1979).Maîtrise en littérature à l’Université du Québec à Montréal (1975).Prix Robert-Cliche (1980).Écrivaine en résidence à l’Université du Québec à Montréal (1994).Première Bourse d’écriture Gabrielle-Roy (1994).ŒUVRES : Le Double suspect, roman (1980); Fuites et poursuites, nouvelles, en coll.(1982) ; Petites Violences, roman (1982) ; Plages, nouvelles, en coll.(1986); L’Aventure, la mésaventure, nouvelles, en coll.(1987); Amandes et melon, roman (1991) ; Nouvelles de Montréal, nouvelles, en coll.(1992). 158.GISÈLE VILLENEUVE : Née à Montréal.Diplômée de l’Université du Québec en communication.Scénariste, traductrice, narratrice, rédactrice et journaliste à Londres, à Ottawa et à Calgary.Egalement, nouvelliste, romancière et dramaturge.Prix McClelland et Stewart pour la fiction (Prix du magazine canadien) pour une nouvelle parue dans Châtelaine (1981).ŒUVRES : Diverses nouvelles diffusées à la radio et publiées dans des revues dont Une très vieille femme (Châtelaine, 1981) ; un roman : Rumeurs de la Haute Maison (Québec/Amérique, 1987) ; une traduction littéraire : Courtepointe (roman, Québec/Amérique, 1991) ; deux pièces de théâtre : La Génération velcro (créée à Calgary, 1991) et Oldest Woman in the World (Maenad Theatre, Calgary, 1994). 159 TABLE DES MATIÈRES Claire MARTIN Lettre ouverte à un ami lointain et dont je ne sais presque plus rien 7 Naïm KATTÂN Au carrefour des cultures et des religions : Maimonide 19 André BROCHU Autoportraits bleus et noirs 45 Madeleine MONETTE Une salsa 69 Roseline CARDINAL Le livre de cuisine 79 Daniel GAGNON Madame Delacroix 91 Gisèle VILLENEUVE Le prix du Nobel 105 Claudine BERTRAND Dans ses songes 125 Louise MAHEUX-FORCIER Deux fois dimanche : Pierres de lune 137 Les roses de la vie 143 Petit dictionnaire biobibliographique 155 Photocomposé par Mégatexte.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux inc.le premier septembre Mil neuf cent quatre-vingt quatorze.Imprimé au Canada Printed in Canada
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