Écrits du Canada français, 1 janvier 1994, No 82
du Canada français Paul Beaulieu Dominique Blondeau Gerald Gaudet Clement Marchand Madeleine Ouellette-Michalska Lucien Parizeau Andre Ricard Louis Dantin et Albert Pelletier Les soubresauts d’une amitié Un crime d’autrefois Une douceur à soi Feuillets d’album Une poussière dans l’immensité du temps Une indéfectible présence Constance écrits ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Revue fondée en 1954 par Jean-Louis Gagnon Jean-Guy Pilon Louise Maheux-Forcier Marie Beaulieu Jean-Pierre Duquette Jean-Louis Gagnon Jean-Guy Pilon Jean Royer Fernande Saint-Martin Jean Éthier-Blais Jacques Folch-Ribas Madeleine Gagnon Naïm Kattan Claude Lévesque Louise Maheux-Forcier Madeleine Ouellette-Michalska La revue est publiée par l’Académie des lettres du Québec Prix de chaque volume : 7,50 $ Abonnement à trois volumes : Individuel : 20,00 $ ; Institutions et Étranger : 30,00 $ ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5724, chemin de la Côte Saint-Antoine Montréal (Québec) H4A 1R9 Téléphone : (514) 488-5883 Télécopieur: (514) 488-4707 Directeur : Secrétaire de rédaction : Adjointe administrative : Conseil d'administration Conseil de rédaction Le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal ont subventionné cette publication.Maquette de la couverture : JEAN PROVENCHER Copyright ©, Écrits du Canada français Dépôt légal 4e trimestre 1994 bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canaria ISSN 0013-0729 écrits du Canada français MONTRÉAL 1994 .5 Paul Beaulieu Louis Dantin et Albert Pelletier: les soubresauts d’une amitié ESSAI Pendant près de huit ans (1931 à 1938), deux critiques littéraires des plus écoutés en ces années ’30, Louis Dantin et Albert Pelletier, ont échangé, le long d’une correspondance intermittente, les conceptions qu’ils se faisaient de la littérature.Ces échanges avaient comme trame les chroniques qu’ils écrivaient sur les œuvres qui paraissaient à l’époque.Dantin publia ses textes dans La Revue Moderne de 1920 jusqu’en janvier 1934 et alternativement dans l’hebdomadaire L’Avenir du Nord, édité à Saint-Jérôme par Jules-Édouard Prévost.Pelletier, de son coté, fit paraître ses premiers textes dans le mensuel La Revue Moderne (1929 à 1930), et à partir de 1931 dans le quotidien Le Canada, dont Olivar Asselin était rédacteur en chef, enfin à compter de 1935 dans sa propre revue Les Idées.Nous avons dix-neuf lettres d’Albert Pelletier qui ont été conservées, mais les réponses de Louis Dantin ont malheureusement été perdues en même temps qu’une partie des archives de Pelletier.Celui-ci écrit à Lucien Parizeau (été 1971) : «Je te dis tout de suite que ma correspondance, tant avec Louis Dantin qu’avec tous autres, a disparu dans notre déménagement de Saint-Marc-sur-Richelieu à Montréal en 1965 (je pense que notre servante a voulu faire du zèle et qu’elle a fait passer par la flamme du foyer deux caisses de correspondance que j’avais pris soin de ranger et de classer par liasses alphabétiques)»1.Les lettres de Pelletier se répartissent en trois périodes : du 13 janvier au 3 octobre 1931 (six lettres); — une lettre du 26 juillet 1933 de caractère technique fait allusion à la correction des épreuves de la préface de Louis Dantin aux Meilleures pages de Walt Whitman traduites par Rosaire Dion-Lévesque et publiées la même année à la maison d’édition Les Elzévirs dirigée par Albert Pelletier, mais ce mot n’apporte aucun éclairage significatif à notre propos —; la deuxième série de lettres ira du 21 mars au 29 octobre 1934 (six lettres); la dernière court du 8 juin au 29 octobre 1938 (six lettres).Dans cette correspondance prédomine un désaccord fondamental à propos de la langue de nos écrivains, ceux qui intègrent à leurs écrits des mots canadiens à l’encontre de ceux qui pratiquent le français international — la langue du dictionnaire de l’Académie pour reprendre la formule ironique de Pelletier.Par ailleurs, les deux correspondants débattent du roman, de la poésie, de l’essai, de la critique littéraire.Le ton des échanges varie selon les humeurs.Au cours de la première période, celle de 1931, les lettres sont «amicales», même si à l’occasion elles révèlent des tiraillements à cause de l’entêtement que l’un et l’autre mettent à défendre leurs idées. 7 Un ton aigre-doux caractérise les missives de 1934 à 1935.Les rapports entre les deux critiques se sont refroidis, conséquences d’attaques et de ripostes plus vigoureuses de part et d’autre au cours de 1932.Moments de tension, car Dantin se sent de plus la cible des flèches empoisonnées de l’équipe du Canada, puis de celles de L’Ordre.Ces controverses répétées déteignent sur la sérénité des échanges.La dernière période, celle de 1938, tourne autour de la collaboration — développement imprévu — de Dantin à la revue Les Idées fondée en 1935 par Albert Pelletier, avec quelques amis, et demeurée sous sa direction jusqu’à sa cessation en 1939.Au cours des années, le directeur a mûri; aussi est-il moins agressif dans ses commentaires et moins enclin à contester l’autorité professionnelle de son aîné.La lecture des dix-neuf lettres d’Albert Pelletier à Louis Dantin réduit malheureusement à un monologue ce qui était un dialogue des plus vivants.Certes, la perte des missives de Dantin nous prive de ses réponses aux multiples questions que soulevait Pelletier et laisse dans l’ombre ses réactions aux problèmes qui les opposaient.Toutefois, deux sources renferment des éléments qui permettent de reconstituer l’essentiel des points de vue de Dantin et de cerner les soubresauts qui ont marqué les relations entre les deux critiques.Ainsi, Dantin a soigneusement consigné, dans plusieurs lettres à quelques confidents, entre autres Jules-Edouard Prévost, Alfred DesRochers, Robert Choquette, Rosaire Dion-Lévesque, les idées échangées et raconté avec force détails les contestations qui le heurtaient.Plus tard, il a réuni dans quatre volumes ses articles dispersés dans revues et journaux : deux séries de Poètes de l’Amérique française et deux de Gloses critiques dans lesquels sont développés ses concepts de la critique et ses jugements sur les œuvres littéraires les plus significatives des années 1931 à 1938.Pour saisir la véritable portée du commerce entre les deux correspondants, il importe donc de puiser à ces deux sources.Avant d’entreprendre la lecture des lettres de Pelletier, un retour en arrière s’impose.Ainsi, on apprend que la publication en 1928 par Dantin de Poètes de P Amérique française fut suivie d’une succession d’incidents qui empoisonnèrent au début les contacts entre Dantin et Pelletier.Alors que les amis de Dantin s’affairaient à faire connaître son premier ouvrage — Paul Morin en réponse à l’invitation de Jules-Édouard Prévost, alors rédacteur au Canada, avait accepté d’y consacrer une étude — un nouveau venu dans la critique, Albert Pelletier, soumettait au même rédacteur une analyse du volume.Voici en quels termes Prévost en parla à Dantin : «Quant à la critique de M.Albert Pelletier, ce monsieur me prie lui-même de ne pas la publier telle qu’elle est.Il m’écrit qu’il ne la destinait pas au public mais à moi seul.“Je reconnais, dit-il, qu’elle a besoin d’être modifiée pour rendre toute justice à Louis Dantin’’».N’y rencontrant pas l’idée qu’il se faisait d’une «critique claire, limpide et sereine», Prévost la soumet à Dantin (lettre du 20 novembre 1928).Celui-ci, tout en partageant l’appréciation de Prévost, ne souleva pas d’objection à sa publication dans Le Canada.Toutefois, vu l’engagement déjà pris par Jules-Édouard Prévost, préséance fut donnée au texte très élaboré de .9 Morin, qui fut publié dans ce journal en trois tranches les 19, 20, 21 février 1929.Par quel chemin la critique de Pelletier parvint-elle à Robert Choquette, alors rédacteur en chef de La Revue Moderne depuis mai 1928, si on se fie à sa lettre à Louis Dantin lui annonçant sa nomination (lettre du 16 mai 1928).L’intérêt que portait la revue à la littérature fut-il le facteur qui poussa Pelletier à cette démarche auprès de Choquette ou Pelletier fit-il appel au rédacteur en chef qu’il connaissait?Dans Y Anthologie Albert Pelletier2, Choqette raconte comment en 1929 Pelletier lui offrit son texte sur Poètes de l Amérique française que Prévost n’avait pas retenu pour Le Canada : Il (Pelletier) se présenta.La phrase était brève.Il me proposait un article.L’article était fait.Il l’avait dans sa poche.S’il m’agréait d’en prendre connaissance d’ici deux ou trois jours.Il partit.(.) Dès les premiers paragraphes de cet article sur Louis Dantin, je compris que La Revue Moderne allait s’enrichir d’un collaborateur de première force.Le recrutement d’un collaborateur ressort plus de l’enthousiasme que des faits, car Pelletier avait déjà ses entrées à la revue, ayant publié en février 1929 un texte littéraire consacré à La Flamme ardente de Jean Charbon-neau, et en mars de la même année une étude s>\\r L’Offrande aux Vierges folles d’Alfred DesRochers.Ou ces textes auraient échappé à l’attention de Choquette, ou bien, les réminiscences ayant été écrites vers 1971, près de quarante ans après l’événement, Choquette n’ayant pas en main sa documentation, la mémoire lui aurait fait défaut.Quoi qu’il en soit, la critique ayant été remaniée une ou deux fois par son auteur, Choquette la publia dans la livraison d’avril 1929, justifiant ainsi sa décision auprès de Dantin : «.elle est piquante, c’est vrai, mais fort bien faite et très sympathique du cœur, sinon de doctrine» (lettre du 6 mars 1929).Il s’ensuivit un échange de plusieurs lettres où le jeune rédacteur en chef et Dantin firent valoir leurs interprétations des pages de Pelletier, mais malgré le détachement affiché par Dantin, il s’avéra que le «piquant» de l’article avait blessé au vif l’amour-propre d’un être aussi sensible que l’auteur de Poètes de l’Amérique française.Pour quelle raison s’écoula-t-il près de deux ans entre la publication du texte contesté et un geste de conciliation?Dantin voulait-il éviter le premier pas qui l’aurait amené à remercier l’auteur d’une analyse dont il contestait les considérations et les conclusions?D’ailleurs la réponse de Dantin à Choquette lui suggérant d’écrire à Pelletier confirme la fermeté dans son refus : «je lui écrirais même si j’en avais le moindre prétexte, mais je n’en ai sûrement aucun.Ce ne pourrait être pour le remercier, et encore moins pour le gronder, de ne pas me trouver de génie critique !.» (lettre du 19 avril 1929).De son côté, un peu sur la défensive face à l’autorité de Dantin, Pelletier ne voulait pas s’engager dans une démarche de justification de son étude.La publication de Chanson citadine3 en fin d’année 1930 offrit à Dantin le prétexte pour faire signe à Pelletier. 11 L’envoi au début de janvier 1931 par Louis Dan tin à Pelletier d’un exemplaire dédicacé de sa Chanson citadine fut le geste qui déclencha cette correspondance.Aux yeux d’Albert Pelletier, l’identité de son correspondant, qu’il n'avait pas encore rencontré, demeurait mystérieuse.N’adresse-t-il pas sa première lettre (13 janvier 1931) à Alfred Circe, épellation phonétique qui montre combien le personnage d’Eugène Seers était bien protégé de toute indiscrétion, et peu nombreux étaient ceux qui connaissaient le nom réel et les antécédents de celui qui se cachait sous le pseudonyme de Louis Dan tin.La même discrétion était de mise à l’endroit des autres correspondants.Ce n’était qu’une fois persuadé du désintéressement de leurs sentiments qu’il levait le voile sur les étapes décisives de sa vie.Germain Beaulieu fut celui auquel Dantin multiplia les confidences.Ainsi dans une série de lettres des plus émouvantes écrites en avril 1909, ( Gabriel Nadeau dans son ouvrage, Louis Dantin, sa vie et son œuvre4, en cite de larges extraits sans identifier le destinataire, p.1955), Dantin lui raconte comment au cours d’un voyage en Europe, offert par son père au terme de ses études classiques au séminaire de Montréal en 1883, il se rendit à Bruxelles pour revoir quelques amis, novices au Monastère des Pères du Saint-Sacrement.Complètement subjugé par la forte émotion qu’exercèrent sur lui les cérémonies du culte, il prit la brusque décision d’opter pour la vie religieuse dans cette Communauté.Il avait dix-sept ans.Il fait état des hautes charges qui lui furent confiées après ses études théologiques à Rome et son ordination à la prêtrise.La perte de la foi entraîna son retour au couvent de Montréal en 1894.Dispensé des devoirs de son état de religieux, il fréquenta 12 les milieux littéraires et collabora à quelques journaux adoptant en 1900 le pseudonyme de Louis Dantin.Après avoir vécu près de dix ans cette vie artificielle, ce fut la rupture avec sa Communauté en 1903 suivie de son exil à Boston.S’il y eut chez Dantin un moment d’hésitation à compter Albert Pelletier parmi «les amis personnels» (mots imprimés sur les brochures) auxquels il destinait un exemplaire de Chanson citadine, il sut le surmonter, ainsi qu’il l’écrit à Alfred DesRochers : «J’ai déjà envoyé la plaquette à la plupart de ceux qui avaient reçu l’autre (Chanson javanaise), à Valdombre en particulier; mais non à Albert Pelletier, avec qui je n’ai eu d’autre relation jusqu’ici que l’article grincheux qu’il a écrit sur mes “poètes”, et à qui par conséquent le titre d’“amis personnels” semble s’appliquer assez mal.Mais ne croyez pas que je veuille faire de mon amitié un cercle où l’on entre par l’admiration.Ainsi je vais envoyer la Chanson à Albert Pelletier, et le compter au nombre de mes amis au moins futurs» (lettre du 10 janvier 1931).De la part de Dantin cet envoi était une marque d’estime, car il ne distribuait cette plaquette à tirage limité (une cinquantaine d’exemplaires), publiée par les soins d’Alfred DesRochers, qu’à des amis ou à des lecteurs triés sur le volet, craignant que les idées peu orthodoxes et les descriptions, osées pour l’époque, que renferme ce poème, soient cause de scandale parmi les bien-pensants.De surcroît, ces deux Chansons évoquaient des événements qui avaient marqué la vie de Dantin, entre autres deux liaisons amoureuses, l’une à Bruxelles (1893) (attachement passionné d’une adolescente bruxelloise, demeuré entier malgré un silence de 35 ans qui s’ensuivit après le départ forcé en 1894 de Dantin pour Montréal) et l’autre à Boston (1922) (l’héroïne 13 noire de son roman posthume Les enfances de Fanny).Et il avait grand soin de les garder hors d’atteinte du grand public.Aussi le partage de ces secrets avec quelques destinataires privilégiés créait-il un lien de complicité.Mis en confiance par cet envoi, Pelletier ne ménage pas, dans sa lettre accusant réception de la brochure, son admiration pour l’œuvre poétique de son correspondant et, dans l’enthousiasme que fait naître en lui la lecture du poème, il conféra d’emblée à Dan tin le titre de «Maître».Visait-il par cette marque de déférence à faire oublier quelques jugements catégoriques ou quelques expressions désobligeantes exprimés dans son essai consacré à Poètes de l'Amérique française5, essai paru dans La Revue Moderne^ et repris dans Carquois1 avec plusieurs modifications qui en atténuent le mordant.Dans une lettre subséquente, Pelletier cherche à minimiser la portée de ses réserves sur le volume de Dantin en insistant sur le fait qu’il en était à ses tout premiers débuts comme critique : «Quant aux flèches que ce Carquois contient à votre adresse, elles me font aujourd’hui, et elles me feront sûrement à l’avenir plus de mal qu’à vous.On ne pourra s’empêcher de constater que c’est vraiment mesquin, “cheap”, de critiquer un concurrent qui a beaucoup plus d’âge, d’expérience et de mérite que moi, comme je l’ai fait au sujet de Poètes de l’Amérique française.Ma seule excuse, que les lecteurs et les critiques ne connaissent pas ou à laquelle ils ne penseront pas, c’est qu’au temps où cette étude fut écrite je n’étais pas critique littéraire et n’avais aucune intention de le devenir.Quant aux raisons disséminées dans cette critique, je n’ai franchement pas l’idée de les renier; mais vous pouvez bien en sourire et en rire, puisque je ne ferai jamais aussi bien que vous» (lettre du 8 février 193 1). 14 Une seconde fois, Pelletier éprouve le besoin de s’excuser auprès de Dantin pour sa critique de son livre, excuse partielle, il est vrai, car il maintient son interprétation de la brève préface dans laquelle Dantin situait l’esprit qui orientait l’ensemble de ses études.Sa critique, écrit Pelletier, fut construite en regard de sa lecture d’«un avant-propos qui nous demande de l’(le livre) apprécier comme travail synthétique, et comme histoire d’une période littéraire» (lettre du 23 février 1931).Aussi reproche-t-il à Dantin de faire un travail d’annaliste littéraire, «d’effleurer à peine, et parfois d’ignorer totalement la pensée, la substance, la sève autant dire la poésie même, pour s’attacher plutôt à l’enveloppe, à l’écorce, à la forme, c’est-à-dire à la prosodie» (Carquois, p.80).Le critique ne semble pas avoir saisi l’intention de Dantin et son interprétation l’aurait entraîné sur une piste erronée, point de vue soutenu par Des-Rochers qui s’était tôt désolidarisé de l’article de Pelletier.En effet dès qu’il en eut pris connaissance, il écrit à Dantin : «Avez-vous lu la stupidité que Pelletier a consacrée à votre livre, dans La Revue Moderne ?Quand diable se rendra-t-on compte, dans les cercles supposés intelligents, que fond et forme sont un tout, ou que sans la forme, le fond n’existe pas.D’ailleurs, le style de cette appréciation était la plus belle condamnation que l’on pouvait trouver pour les idées qu’elle exprimait» (5 avril 1929).À Dantin qui invoque le témoignage désapprobateur de DesRochers, Pelletier, aiguillonné par le désir persistant d’atténuer les passages irritants de son analyse, déclare «que c’est moi-même qui ai demandé à DesRochers de remettre les choses au point».Et à l’appui, il cite de larges extraits de la lettre qu’il a écrite le 27 février au poète (lettre du 6 avril 1931). 15 Alfred DesRochers avait d’ailleurs déjà fait part à Dan tin de son interprétation de la préface: «À propos de Pelletier, je suis à écrire un article sur ses Carquois, où je le prends à partie pour son chapitre acariâtre sur vos POÈTES DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE, dont il n’a pas du tout compris la préface, à mon sens.Il n’y a rien qui m’amuse autant que le dogmatisme de certains de nos critiques.Ils déblatèrent contre la formation classique et ils n’ont conservé de toutes leurs études que la partie la moins bonne : l’assurance qu’il n’est point de salut en dehors de leurs cénacles» (lettre du 26 mars 1931).Les paragraphes de son étude sur Carquois, publiée dans La Tribune du 30 mars 1931, dans lesquels DesRochers se penche sur l’avant-propos n’ont guère réussi à convaincre Pelletier, car il revient à la charge: «Et dans tous les cas, je serais bien content, maintenant que vous connaissez que je ne m’appuie pas sur des mystères, si vous m’expliquiez cette page, et me donniez une leçon de lecture absolument profitable» (lettre du 6 avril 1931 à Dantin).Sensible à ce qu’il estimait être une appréciation plus équitable de son livre, Dantin s’empressa d’écrire à DesRochers : «Votre étude sur les Carquois d’Albert Pelletier est intéressante, bien écrite, et exprime des idées fondamentalement justes, à l’encontre de celles de l’auteur qui sont très souvent risquées et illogiques» (lettre du 31 mars 1931).C’est grâce à Alfred DesRochers que Pelletier eut en main un exemplaire de Chanson javanaise* et il fut conquis par ses strophes.DesRochers l’annonça à Dantin : «Savez-vous que votre Chanson javanaise est proclamée chef d’œuvre partout?Albert Pelletier, à qui j’en ai donné un exemplaire. 16.y voit la première manifestation de vraie littérature au Canada.Il en raffole et en sait de grands bouts par cœur, tout comme Valdombre, à ce que me dit le même Pelletier, qui est un de ses amis» (lettre du 11 mars 1930 à Dantin).L’enchantement dans lequel l’avait plongé Chanson javanaise se renouvelle à la lecture de Chanson citadine.Il s’ensuit de longues considérations sur la substance et la qualité du poème.Pelletier s’empresse d’en faire part à Dantin en termes débordants d’enthousiasme: «Les beaux vers y abondent; et surtout ces sentiments, qu’on a l’habitude chez nous de lancer dans le froid azur, vous êtes assez artiste pour les concrétiser, les appliquer à un être humain.Ainsi, ils se gravent dans l’esprit comme une belle sculpture ou une belle peinture représentant ce que vos vers expriment.C’est de l’art pur, et c’est ça qui nous arrache notre admiration.Si j’avais à primer un poète canadien, je vous le dis en toute sincérité, je voterais pour l’auteur de la Chanson javanaise, de la Chanson citadine, de La triste histoire de Li-Hung-Fung, sans m’occuper si les mots qu’il emploie ont le nombre de lettres de ceux du dictionnaire de l’Académie, parce que nous n’en avons pas qui soient plus humain — donc plus artiste» (lettre du 13 janvier 1931).Ces mots d’appréciation eurent un effet heureux sur l’attitude de Dantin à l’égard de son juge, comme il en ressort de la lettre qu’il adressa le 27 janvier 1931 à Alfred DesRochers : «.J’ai d’ailleurs eu le plaisir d’avoir de M.Pelletier une très aimable lettre au sujet de la Chanson citadine, qu’il a paru aimer beaucoup, et nous voilà, pour le coup, excellents amis.».Tôt ces bons sentiments furent soumis à rude épreuve.En effet deux tempéraments dissemblables s’affrontaient. 17 Aussi les heurts étaient-ils inévitables et se multiplièrent-ils.Pelletier, esprit entier, se rebiffait contre tout jugement qui ne lui semblait pas littérairement valable et allait droit au but, alors que Dantin, plus souple dans ses appréciations, louvoyait cherchant à éviter les jugements qui auraient entraîné une controverse.Enfin, autre facteur d’accrochage, les deux critiques différaient dans leurs approches de l’étude des textes.Dantin envisageait le rôle du critique sous l’angle de guide littéraire, n’hésitant certes pas à reprocher aux écrivains les fautes de goût ou de grammaire qu’il relevait dans leurs écrits, mais s’employant à offrir les suggestions propres à les aider à peaufiner le texte définitif.Tout en reconnaissant l’influence décisive exercée par Dantin sur les écrivains par ses critiques, Pelletier lui faisait grief d’être soumis aux contraintes de la tradition qui trop souvent péchaient par complaisance.Aussi faut-il s’en libérer et être plus sévère.«Ne croyez-vous pas que l’érein-tement s’impose au sujet de nos simples commerçants de papier noirci.» (lettre du 8 février 1931).Dogmatique, Pelletier poursuit sans rémission les faiblesses de style et de pensée chez l’écrivain.Au cours de cette période, se développe un échange de bons procédés sous forme d’envois de volumes et de commentaires sur leurs ouvrages dans des lettres ou des articles.Albert Pelletier porte un intérêt soutenu aux écrits de Dantin et c’est ainsi qu’il fait dans Le Canada9 du 3 février 1931 une chaleureuse analyse de La Vie en rêv^10, recueil de nouvelles que ce dernier venait de publier.Il met en vedette «le risque» qu’il qualifie de «petit chef d’œuvre» (lettre 13 janvier 1931). Pour sa part, Louis Dantin porte un jugement détaillé sur Carquois dont Pelletier lui avait envoyé un exemplaire comme en témoignent ces mots de Pelletier : «Tout d’abord, je suis bien convaincu que de toutes les critiques qui seront faites de mon livre, c’est la vôtre qui me sera la plus profitable.(.) Ensuite, vous les attaquez, mes défauts, avec brio, un allant, qui font de votre lettre l’une de vos plus vigoureuses et de vos plus vivantes pages de critique.(.)» ( lettre du 23 février 1931).Si Pelletier exprime en général son accord avec l’appréciation de Dantin sur Carquois, il réagit avec vigueur contre l’opposition de ce dernier à l’usage du vocabulaire canadien par nos écrivains.La promotion du langage de chez nous occupait une place prépondérante dans le credo littéraire de Pelletier, comme en témoignent trois répliques successives à Dantin (23 février, 9 mars et 6 avril 1931).Il réfute l’un après l’autre les arguments de Dantin dans des termes similaires à ceux du chapitre de Carquois et il y met une passion à défendre sa thèse que seule une conviction profonde peut provoquer.Il reproche amèrement à Dantin de qualifier de «patois infect» le langage canadien (lettre du 23 février 1931).Bien que Pelletier encourage nos écrivains à faire usage des mots de chez nous, il «les exhorte à cultiver le vocabulaire canadien et à s’en servir avec bon sens, avec goût, avec art».Il ne s’agit pas de créer un nouveau langage sans structure, mais de «respecter le génie de la langue qui consiste dans sa grammaire et sa syntaxe» {Idem).Emporté par son plaidoyer, Pelletier tente de prendre Dantin en défaut par rapport à sa propre théorie sur l’usage 19 que ce dernier fait du langage populaire dans quelques-uns de ses textes.«Vous avez écrit canadien sans le savoir».La rencontre entre les deux hommes aurait dû produire un sentiment de cordialité.Et pourtant la prise de contact, lors de la réunion des écrivains des Cantons de l’Est en juillet 1931, ne fut pas des plus chaleureuses, car à cette occasion Dantin prononça un vibrant plaidoyer en faveur de l’usage de la langue française par nos littérateurs qui allait à l’encontre de la thèse de Pelletier.Ce dernier ne se sentit-il pas visé ?Au début de décembre de la même année.Pelletier publie également dans Le Canada11, une étude sur Gloses critiques12, ouvrage dans lequel Dantin avait groupé ses articles antérieurs sur des poètes, romanciers, essayistes et sur des sujets controversés comme «La langue française: Notre instrument d’expression littéraire» et «L’Art et la Morale».Dès les premières lignes, Albert Pelletier écrit avec une pointe d’ironie : «Louis Dantin n’est pas un Jules Lemaître (sic) ni un Anatole France», mots qui en inspirent le ton critique.Certes, dans son analyse de Nord-Sud, roman de Léo-Paul Desrosiers, que l’on retrouve dans Gloses critiques, Louis Dantin vise Pelletier lorsqu’il célèbre l’écriture de Desrosiers : «Mais voici une rareté encore plus étrange : ce roman canadien est écrit en français de France et ne s’en porte pas plus mal» et se penchant sur la théorie de Pelletier en faveur de l’emploi du parler canadien il surenchère : «Et s’il en résulte “un patois trop difficile pour les académiciens, eh bien, tant mieux’’ nous dira fièrement M.Albert Pelletier, “c’est qu’alors nous aurons un langage à nous”» (p.121-123).A cette attaque peu de nature à susciter chez Pelletier un accueil favorable s’ajoute l’inclusion du discours prononcé 20.par Dantin sur l’usage de la langue française lors de la réunion des écrivains de l’Est en juillet 1931.Après avoir décrit les dangers d’une langue nationale sur notre culture, il conclua en offrant aux partisans d’un langage canadien un conseil non équivoque : «Que ceux à qui il faut le canadianisme intégral le réalisent au moyen du français intégral : leur succès en cela ne dépendra que de leur génie, car, en puissance et en richesse, la langue française suffit à tout» (P- 177).Loin de contribuer à une meilleure entente, certaines chroniques augmentèrent la tension.Les maladresses verbales de Pelletier eurent des conséquences malheureuses sur les rapports entre les deux écrivains.Ainsi le texte sur Gloses critiques publié dans Le Canada ne débutait-il pas par ces mots: «Ce que vous direz de mon livre me fera plaisir si c’est élogieux».Or ce bout de phrase attribué à Dantin était accompagné de commentaires qui mettaient en cause la probité intellectuelle de Dantin.L’indignation de Dantin ne tarda pas à se manifester, comme en témoigne sa lettre du 9 décembre 1931 à Prévost : «Avez-vous lu la critique d’Albert Pelletier sur mes Gloses?Et avez-vous pu deviner si c’était un éloge ou un éreinte-ment?Avez-vous démêlé l’énigme du premier paragraphe?Je suis le seul, je crois, à pouvoir la résoudre (.)».13 Quelques jours plus tard Dantin fit également part de sa réprobation à DesRochers, et ce dans des termes identiques : «Quand vous verrez Albert Pelletier, demandez lui donc qu’il vous montre la lettre entière d’où il a tiré la demi-phrase criminelle : “Ce que vous direz de mon livre, si c’est élogieux, me fera plaisir” ou simplement la phrase entière.S’il le fait, vous aurez une mesure de sa bonne foi. 21 Cette lettre, en réponse à une de sa part, où il m’avertissait qu’il ne ménagerait pas mes Gloses, n’était que l’expression de la plus totale indifférence; et cette phrase, complète, se lisait textuellement ainsi : “Ce que vous direz de mon livre, si c’est élogieux, me fera plaisir, et, si c’est le contraire, ne m’offusquera pas, pourvu que ce soit modérément bien élevé”.Et le reste de la lettre n’était qu’un long conseil de renoncer, en général, à traiter tout le monde de crétin, et se terminait par cette autre phrase textuelle: “Cela viendra, quand vous aurez épuisé vos «carquois» et cessé de voir dans la critique littéraire un tir à la cible.” Vous voyez avec quelle justice il cherche à faire croire au public que j’ai quémandé ses approbations ! Et c’est le même Albert Pelletier qui, pour nier mes interprétations de ses phrases les plus claires invoquait un “contexte” parfaitement inexistant ?.(lettre du 13 décembre 1931) ».Devant une déformation aussi flagrante de sa pensée, comme est justifiée l’indignation de Dantin! Prenant conscience de la gravité de l’impair.Pelletier se racheta par la suppression de la phrase mal venue dans Égrappages.*** 1934-1935 : période de hauts et de bas dans le comportement de Pelletier et de Dantin : tantôt coopération, tantôt récrimination.Ces deux années furent fructueuses dans la carrière de Pelletier qui s’engagea de plus en plus dans des entreprises littéraires du Québec.C’est ainsi qu’il se lança dans l’édition avec Lucien Parizeau.À la maison d’édition Les Elzévirs, dont l’existence fut de courte durée, succéda en 1934 celle des Éditions du Totem.«Le Totem, écrit Pelletier à Dantin le 3 juillet 1934, va tout de même faire son possible pour mettre au jour des œuvres en prose qui soient valables».La nouvelle maison d’édition se signala par son audace dans le choix des écrivains et la liberté totale d’expression.Elle publia entre autres le roman de Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, celui de Jean-Charles Harvey, Les demi-civilisés, qui valut à son auteur les foudres de l’archevêque de Québec, le recueil de poèmes de Medjé Vézina, Chaque heure a son visage, des ouvrages de Damase Potvin, de Georges Bugnet.Ajoutant au fardeau d’éditeur, Pelletier dirigera pendant quatre ans la revue mensuelle, Les Idées, dont il résumait l’objectif en quelques mots : «Revue libre et d’idées» (lettre du 3 juillet 1934).Ces deux initiatives accrurent considérablement son audience parmi les écrivains et le public lecteur.Dantin s’associera indirectement aux travaux de Pelletier en publiant des chroniques sur les auteurs du Totem et éventuellement en collaborant aux Idées.S’apprêtant à rédiger une étude sur Chaque heure à son visage,recueil qui faisait, par ses accents passionnés, des remous dans le monde culturel, Dantin s’enquiert de son auteur auprès de Pelletier.Celui-ci dans un esprit de coopération s’empressa de lui fournir de nombreux détails sur le milieu familial et sur la vie privée de la poétesse, notamment l’annulation de son mariage, qui marqua de mélancolie les sentiments exprimés dans ses poèmes (lettre du 21 mars 1934).L’expérience humaine de Medjé Vézina trouva un écho chez Dantin que la vie avait également malmené et sa 23 chronique15 inspirée par cette similitude compte parmi les meilleures qu’il ait consacrées à la poésie.Par delà la nouveauté de la forme, le critique scruta la substance des strophes: «rêves exaspérés, appels ardents, jouissances aiguës, souffrances magnifiques», autant d’expressions qui révèlent l’âme du poète.Poésie de confidences à laquelle était profondément sensible Dantin.L’appréciation admirative de Pelletier sur cette analyse ne tarda pas et elle révéla chez lui une connaissance approfondie de la poésie.Néanmoins, il exprima de sérieuses réserves quant au bien-fondé de la comparaison faite par Dantin entre la qualité artistique des œuvres de nos poètes et celle des poètes français.En effet, dans les dernières lignes de son article, Dantin «nomme» parmi ses poètes de prédilection : Blanche Lamontagne, Jovette Bernier, Èva Senécal, Simone Routier, Alice Lemieux, Medjé Vézina, «six muses de notre sol poursuivant chacune une beauté distincte, mais ayant toutes l’instinct, le souffle, le talent d’explorer leur cœur et de le définir».Cette énumération le pousse à poser une question-piège: «une question qui va faire dresser les cheveux à toute une école, (.) voudrait-on nous nommer six poétesses de France qui, à l’heure actuelle, dépassent de beaucoup et, là, bien clairement, notre demi-douzaine»?En omettant de mettre de l’avant quelques noms français comme points de comparaison, Dantin se place dans une délicate position.En réplique Albert Pelletier a beau jeu d’opposer à ces poétesses : la comtesse de Noailles, Cécile Sauvage, Hélène Vacaresco, Mme Gérard d’Houville, Marie Noël.Avec verve, il démolit la prétendue supériorité de nos poétesses en déclarant finie la carrière d’Eva Senécal «parce 24 qu’elle est devenue bas-bleu» et qu’elle «ne fut jamais poète que par la bonne grâce de Louis Dantin et d’Alfred DesRochers».Quant aux «beaux vers de Simone Routier, c’est à Jean-Charles Harvey que nous les devons».Même Medjé Vézina ne trouve grâce et ne peut «soutenir la comparaison avec Marie Noël».À ses yeux la supériorité des poétesses françaises réside dans «la très haute inspiration» et «l’intensité très civilisatrice» de leur œuvre.Et pour conclure sur une note ironique, Pelletier ajoute: «(.) il est admis que les français sont de médiocres poètes, tandis que c’est évidemment en poésie que nous excellons» (lettre du 3 juillet 1934).Dans le même temps, Dantin fait part à Pelletier du mécontentement que lui causent les notes acidulées des rédacteurs de L’Ordre sur son travail critique et particulièrement les attaques de Berthelot Brunet, espérant peut-être que Pelletier interviendrait auprès d’Olivar Asselin pour que cesse cette campagne de dénigrement.Dans sa réponse du 27 mars.Pelletier reproche à son correspondant d’attacher trop d’importance aux attaques de Berthelot Brunet qui, selon lui, ne méritent pas un tel «honneur».Comme à l’accoutumée, Dantin envoya à Pelletier un exemplaire dédicacé de son nouveau livre: Poètes de l’Amérique française (IIe série)16.Piqué par l’adjectif, académique, mis entre guillemets deux fois par l’auteur dans sa préface.Pelletier, s’estimant personnellement visé, mit Dantin «au défi de me montrer une phrase où j’aurais dit que la poésie classique ne vaut rien parce que “académique”; que la perfection du style ne compte pas parce que “académique”» (lettre du 18 août 1934).Cette saute d’humeur le retint de parler de ce volume dans sa revue. .25 En revanche, la publication de Gloses critiques (2e série)17 de Dantin suscita une analyse dévastatrice de la part de Pelletier18.Impénitent, il répéta dans le corps de son article la formule lapidaire par laquelle il concluait sa lettre à Dantin : « Et pensez-y : en envoyant vos derniers papiers à l’éditeur, vous n’avez peut-être voulu que faire reluire le fond de vos tiroirs !» (lettre du 3 septembre 1935).*** L'ultime phase de cet échange épistolaire, celle de 1938, témoigne de la solidité des liens qui au-delà des divergences littéraires et des sautes d’humeur a maintenu vivant le dialogue entre les deux interlocuteurs.L’invitation que Pelletier avait adressée à Dantin, le 3 juillet 1934, à collaborer à la revue qu’il allait fonder: «Il est bien entendu qu’on vous y accueillera comme un père» lui avait-il écrit, eut des suites heureuses.Même si la réponse affirmative tarda, en faisant abstraction des disputes acrimonieuses des années passées, Dantin donnait une preuve de bonne volonté.Ainsi, durant 1938, offrit-il trois textes au directeur des Idées : le premier, un de ses meilleurs poèmes «Alchimie», publié dans la livraison de juillet-août.Revirement quasi complet de sujet: en septembre, c’est une étude sociologique «Propriété privée» et en décembre, retour aux sources, un nouveau poème, «L’heure de l’âme».Les deux poèmes ont été repris dans Poèmes d’outre-tombe^, recueil posthume dû à l’initiative de Gabriel Nadeau.Les dernières lettres de Pelletier traitent presque exclusivement des textes que lui soumettait Dantin pour sa revue.Elles sont révélatrices à plusieurs égards.Elles 26.donnent un aperçu de sa conception du rôle de directeur.Pelletier évalue soigneusement les arguments à l’appui du thème qui articule le texte soumis et, sans chercher à influencer l’auteur, il soupèse le développement de l’argumentation.Ces missives font connaître une autre facette de la personnalité de Pelletier: un esprit qui se penche avec passion sur les problèmes politiques et les idéologies de l’époque.Le littérateur se double d’un homme qui affirme sa présence au monde.Malgré les assurances données à son nouveau collaborateur qu’il ne modifierait en rien, sans son autorisation, ses textes, dans deux lettres (8 et 11 juin 1938) il met en doute le bien-fondé du titre de la première pièce soumise, le poème intitulé «Alchimie».Le pronom il qu’on trouve dès les premiers vers et qui se répète tout le long des strophes déroute le lecteur vu le genre féminin du titre.Aussi Pelletier suggère-t-il à Dantin de changer le titre par «L’Alchimiste ancien» pour la première partie du poème et «L’Alchimiste moderne» pour la deuxième.Ainsi «le mot il représenterait alors quelque chose».Dantin défend l’emploi du pronom il attirant l’attention de Pelletier sur l’épigraphe de Freud accolée au poème : «L’instinct esthétique, inspirateur des œuvres belles, n’est qu’une sublimation de l’instinct créateur des corps».Voilà le mot clef : le pronom il se référant à l’instinct créateur «d’un processus de la création corporelle ou intellectuelle» (11 juin 1938).Tout en prenant note de cette précision, Pelletier réitère son point de vue et, respectueux des assurances données, cède devant la persistance du poète à maintenir le titre choisi.1938, c’est également l’année où, chez Dantin, les problèmes économiques et politiques prennent préséance .27 sur les questions littéraires.Cette même année débuta sa collaboration au Jour de Jean-Charles Harvey, qui se poursuivra jusqu’en 1942.Le premier texte qu’il y publia «La complainte du chômeur» (16 avril 1938) est, par la sympathie qu’il manifeste pour les dépossédés, symptomatique de cette nouvelle orientation.L’insertion de textes politiques dans Les Idées ne soulevait pas de problème pour Pelletier mais, dans sa lettre du 8 juin 1938 à Dantin, il précisait les conditions à respecter: «je demande seulement qu’on traite les questions d’un point de vue politique et non politicien ou en regard de nos partis».Conscient des tendances socialisantes de Dantin, il lui donne un conseil: «Avec votre modération, vous êtes probablement le plus apte à montrer ce qui, dans le socialisme, peut améliorer l’économie présente» (lettre du 11 juin 1938).C’est dans cet éclairage qu’il faut lire «Propriété privée», le deuxième texte proposé à Pelletier.«L'Avenir du Nord, écrit Dantin à Rosaire Dion-Lévesque, toujours à l’affût des articles de son ami, en a publié quelques autres (articles); et les prochaines Idées imprimeront une étude économique, à tendances bolchévi-santes, qu’Albert Pelletier, pourtant bourgeois très orthodoxe, a jugé assez modéré pour sa revue» (lettre du 7 octobre 1938).Par leur radicalisme, les considérations sur le concept de propriété, énoncées par Dantin, auraient pu effaroucher le directeur.Et pourtant tel ne fut pas le cas; voici en quels termes Pelletier décrit son attitude : «Pour en revenir à votre article, il me semble que le mieux est de me l’adresser.Si j’y trouve quelque chose de dangereux, pour la revue ou pour moi-même qui suis à l’emploi de M.Duplessis, je vous le 28.signalerai franchement.Je suis assez indépendant pour publier des idées contraires aux miennes, mais pas assez pour perdre le gagne-pain de ma famille» (16 août 1938).Quant aux idées de Dantin sur les questions sociales, il ne faut pas s’étonner de leur tendance avant-gardiste, car il était à l’emploi de la Harvard University Press comme typographe.Sa connaissance du milieu ouvrier n’est donc pas littéraire, mais expérience vécue.Si l’article sur la propriété privée fut qualifié d’«excellent» par Pelletier, par contre les idées sociales et politiques énoncées par Dantin dans ses lettres sont passées au crible par Pelletier dans quatre de ses réponses (11 juin, 16 août, 19 août et 24 août).Pelletier n’est pas dupe des affirmations tendancieuses de son correspondant, entre autres deux petites phrases: («preuve que personne au monde ne nie la propriété privée, .constatation que le communisme n’est qu’un mot ou un mythe») : il estime tendancieuses ces deux petites phrases «tournées de façon qu’elles ne sentent pas l’hérésie, et qui la sentent pas mal si on les gratte un peu!»(lettre du 16 août 1938).Toutefois, cet échange nous apprend davantage sur l’idéologie politique de Pelletier.Dès le début une déclaration de principe se dégage avec force : «Bien que je ne sois pas socialiste (je l’ai été pourtant en 1930 ) et que je ne le serai probablement jamais parce que la dictature est incompatible avec mon tempérament et que le socialisme n’est possible, à mon avis, que sous un régime de dictature absolue» (lettre du 11 juin 1938), profession de foi à ce point ancrée chez lui qu’il la réitérera subséquemment.Avec verve et conviction, il reprend les affirmations de Dantin sur l’apport du socialisme et en formules lapidaires les réfute et 29 les condamne.En contrepartie Pelletier prône la liberté individuelle et l’initiative privée «qui est le plus grand ressort de progrès pour l’humanité depuis qu’elle existe» (16 août 1938).Dantin défendra son orientation idéologique non seulement devant ses lecteurs du Québec, mais aussi devant ceux de son pays d’adoption.C’est ainsi qu’en réplique à l’article d’un collaborateur anonyme du Travailleur, hebdomadaire de Worcester au Massachusetts, appelant à la lutte contre la présence du communisme dans les universités américaines, il envoie avec sa lettre (1er novembre 1938) au directeur, Wilfrid Beaulieu, un exemplaire des Idées contenant son étude sur la propriété privée .Dans sa lettre que l’hebdomadaire inséra dans son édition du 1-8 décembre, chapeautée par la rédaction d’un titre provocateur «Gare!.», Dantin tout en se défendant d’être communiste lui-même s'oppose en termes clairs à tout appel «à l’intolérance et au fanatisme» visant à exclure de l’enseignement un professeur à cause de son idéologie politique.Son argumentation repose sur le postulat suivant : «Il suffit d’avoir conservé le respect de la dignité intellectuelle et du droit de chacun à prendre la vérité là où il la découvre par une étude sincère».La polémique se poursuivit par l’envoi d’une nouvelle lettre de Dantin au Travailleur ( 10 décembre 1938) réitérant avec force le droit au libre choix d’idéologie politique, argumentation à laquelle répliqua le collaborateur anonyme du journal par une fin de non recevoir.N’était-il pas illusoire de croire possible une conciliation entre deux visions diamétralement opposées: d’un côté l’ouverture aux nouvelles idéologies et de l’autre le repli réactionnaire sur une fausse certitude? 30.Ce début de rapprochement entre Pelletier et Dantin, par le truchement d’une collaboration aux Idées, amorçait-il une réconciliation?«J’ai l’intention, en janvier prochain (1939), lui écrit Pelletier, de porter de 64 à 96 le nombre des pages de la revue.Pourrai-je alors compter sur une collaboration assez régulière de votre part?.Je voudrais améliorer aussi la qualité de la collaboration, et il faut bien pour cela compter sur nos meilleurs écrivains» (lettre du 29 octobre 1938).Cet appel aurait-il eu une suite si le mensuel n’avait cessé sa publication en juin 1939 après cinq années de parution?*** La valeur de l’enseignement que transmet le dialogue entre les deux critiques ne saurait être trop soulignée.En effet, les échanges font revivre des débats qui ont secoué une période de transition de notre littérature, débats sur des problèmes de base toujours présents : la langue écrite de nos écrivains, les exigences formelles de l’écriture, l’abandon, en faveur d’un regard sur l’homme, des thèmes tirés du terroir, qui jusqu’alors avaient inspiré poètes et romanciers.Ils rappellent également un moment où les écrivains n’hésitaient pas à s’identifier aux théories sur lesquelles s’échafaudait leur projet littéraire et où ils défendaient avec ferveur et partialité leurs jugements sur les œuvres qu’ils analysaient consciencieusement au risque de compromettre l’harmonie entre interlocuteurs.De ces affrontements parfois blessants se dégagent des lignes de force qui entraîneront la littérature dans une nouvelle voie. .31 Les antécédents de formation et les traits de caractère des deux critiques sont des gages de la crédibilité de leurs démarches : un critique chevronné et un autre à ses débuts.Le premier, Louis Dantin, par son don de découvreur — n’avait-il pas en 1902 dans une analyse en profondeur de l’œuvre encore éparse de Nelligan deviné le génie du jeune poète — et par sa perspicacité n’était-il pas reconnu par le milieu intellectuel d’ici comme l’arbitre digne de confiance?De plus, de son lieu d’exil il était devenu le mentor recherché et écouté de nombre de jeunes écrivains à la poursuite de l’expression juste de leurs ébauches.Chez Dantin, l’approche toute de souplesse face aux écrits n’est nullement refus de porter un jugement, mais présage d’un verdict équilibré.Le second, Albert Pelletier, nouveau venu à la critique, apporte un regard neuf et se distingue de ses collègues par un style contestataire.Aussi ses appréciations sont-elles sans merci et sans appel.Ses Carquois contiennent des flèches qui, décochées, touchent la cible en plein centre, alors Egrappages ne retient «que ce qui mérite l’attention, à cause d'une influence bonne ou mauvaise, dans notre production intellectuelle des dernières années».Au-delà de jugements abusifs et d’excès de vocabulaire, ce qui caractérise Pelletier, c’est une grande probité professionnelle et un don d’accueil.Fort de ces qualités, son rayonnement s’accrut au cours des années et autour de lui se groupa une pléiade d’écrivains et de journalistes20.De cette étude se détache en premier plan le portrait de deux critiques dédiés de tout leur être aux lettres.Par leur fidélité exemplaire à des exigences fondamentales sur lesquelles repose leur credo littéraire : l’originalité de la pensée et le respect de la langue, ils ont fait prendre conscience des 32.normes que l’écrivain doit maîtriser pour atteindre sa plénitude.Malgré des vues contradictoires sur quelques points, dans l’ensemble leurs prises de position sur les grands thèmes demeurent complémentaires.Ainsi, leurs efforts conjugués ont donné un regain de vigueur à la vocation littéraire du Québec.Louis Dantin et Albert Pelletier, deux figures de proue trop négligées de nos jours mais que créateurs et critiques auront grand profit à fréquenter. 33 NOTES 1.Ecrits du Canada français, 1972, vol.34, p.16.2.Idem, p.20.3.Louis Dantin, Chanson citadine, tirée à 50 exemplaires pour les amis personnels de l’auteur.Sans nom d’éditeur, janvier 1931.(D’après les renseignements imprimés sur la brochure).4.Gabriel Nadeau, Louis Dantin, sa vie et son œuvre.Les Editions Lafayette, Manchester, New-Hampshire, 1948, p.19ss.5.Louis Dantin, Poètes de l’Amérique française, Louis Carrier et Cie, Les Éditions du Mercure, Montréal, New York et Londres, 1928.6.Albert Pelletier, «Poètes de l’Amérique française» de Louis Dantin, La Revue Moderne, avril 1929, p.9.Reproduit dans Carquois, p.75-93.7.Albert Pelletier, Carquois, Librairie d’Action canadienne-française, Montréal, 1931.8.Louis Dantin, Chanson javanaise, Samarang, Java, 1930.Tirée à 40 exemplaires pour les amis personnels de l’auteur.9.Albert Pelletier, « La vie en rêve », Le Canada, 3 février 1931, p.4.Article repris dans Égrappages, p.168-175.10.Louis Dantin, La Vie en rêve, Librairie d’Action canadienne-française Ltée, Montréal, 1930.11.Albert Pelletier, «Gloses critiques», Le Canada, 4 décembre 1931, p.1 et 7.Article reproduit dans Égrappages, 1933, p.82-93.12.Louis Dantin, Gloses critiques, Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1931.13.Écrits du Canada français, vol.43/44, p.90. 34 14.Medjé Vézina, Chaque heure a son visage, Éditions du Totem, Montréal, 1934.15.Louis Dantin, « Chaque heure a son visage », L’Avenir du Nord, 15 juin 1934.Reproduit dans Poètes de l’Amérique française (IIe série), p.180-193.16.Louis Dantin, Poètes de l’Amérique française (IIe série), Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1934.17.Louis Dantin, Gloses critiques (2e série), Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1935.18.Albert Pelletier, «Gloses critiques» (2e série), Les Idées, septembre 1935, p.186-190.Reproduit dans La Renaissance, 2 novembre 1935, p.5.19.Louis Dantin, Poèmes d’outre-tombe, Les Cahiers Louis Dantin, Cahier numéro un, Éditions du Bien Public, Trois-Rivières, 1962.20.Écrits du Canada français, vol.34, « Anthologie Albert Pelletier » (Lucien Parizeau, Alfred DesRochers, Jovette Bernier, Medjé Vézina, Willie Chevalier, Robert Choquette, Albert Lévesque, Françoise Gaudet-Smet, Clément Marchand, Roger Lemelin), Montréal, 1972. Dominique Blondeau Un crime d'autrefois NOUVELLE La première fois que je vis Philippine, elle faisait les cent pas sur un quai de métro.Elle n’était ni très belle ni très grande.Sa manière souveraine de marcher me la fit remarquer, ainsi que le galbe parfait de ses jambes.C’était l’été.Sa robe d’un vert très pâle, ondulait comme un voilage sur son corps.Elle suggérait des grâces que mon œil d’artiste peintre ne manqua pas de mettre à nu.Dans le wagon, je m’assis en face d’elle et, à mon aise, j’admirai les traits inachevés de son visage.La rosi té de sa peau s’alliait parfaitement avec les yeux pers et les cheveux roux aux reflets blonds.Philippine était à l’âge où l’adolescence craint de nous quitter.Ses cheveux négligemment retenus sur la nuque par deux peignes ornés de perles, de la même teinte que ses yeux, me plaisaient.J’aimais la liesse de sa féminité.Quand elle descendit, je n’hésitai pas à la suivre puis, à l’aborder.Elle n’en fut pas surprise.Je me présentai, j’ajoutai que.Elle m’interrompit.Elle savait qui j’étais. 36.Je cherchais un modèle, une femme au charme indéniable.Dans ma profession, j’avais affaire à des corps redoutablement beaux, désespérément sans âme.Seuls, les mouvements ou les poses leur conféraient un semblant d’originalité.Les femmes que ces corps habitaient, alimentaient peu mon art, le désir de les posséder ne m’effleurait pas.Dans un accès de mauvaise humeur, il m’était même arrivé de chasser un modèle.Il en fut autrement avec Philippine.Je lui dis ce que j’attendais de son corps: une émotion inaltérable, une sensualité particulière.Enfin, des sensations indispensables à l’élan créateur des formes et des lignes, des débordements esthétiques dont elle serait l’inspiratrice.Je lui dis encore qu’elle ne devait pas me quitter, ni rencontrer des hommes.Je devais faire connaissance avec ses expressions les plus intimes, peut-être inconnues d’elle-même.Philippine fut troublée.Avant de consentir à mes exigences, elle m’arracha la promesse de visiter sa famille et ses amis, de temps à autre.J’acceptai.Philippine, allant et venant entre l’appartement et la pièce qui me servait d’atelier, semblait heureuse.Parfois, elle me quittait quelques heures mais, le plus souvent, elle jugeait les toiles que j’avais exposées à maintes reprises et à maints endroits.J’étais surpris de sa sévérité.Quand je lui en parlais, elle répondait qu’elle faisait confiance à son instinct; pour cette raison, elle m’avait suivi.Je l’avertis qu’elle, Philippine, m’indifférait, mais que son corps, à peine expulsé de la coquille friable de l’adolescence, me fascinait.Qu’elle ne se méprenne point et ne regrette rien: j’étais un peintre et un homme.Dualité avec laquelle elle devrait composer! Son regard s’alluma .37 d’un feu étrange, feu qui me surprendrait chaque fois qu’une émotion incontrôlable bouleverserait Philippine.Il faisait très chaud.Malgré une climatisation agréable, elle se promenait à peu près nue dans l’atelier et dans les autres pièces.Elle parlait peu, attendait je ne savais quoi.Mais attendait-elle?Merveilleusement gracieuse, elle glissait plutôt qu’elle ne marchait.La pliure d’un coude, le galbe de l’avant-bras, la rotondité d’un genou m’enchantaient.Jusqu’à son prénom qui m’envoûtait ! Nuit et jour, je la harcelais.Je dessinais, je peignais la vision mensongère de son corps; il m’éloignait de la jeune femme qu’elle était, mais m’assimilait à l’intimité de sa chair.Je craignais que sa grâce encore enfantine la quitte.Philippine examinait longuement mes esquisses, déclarait en riant : «Ce n’est pas moi ! Ce n’est jamais moi ! » Ses affirmations me firent réfléchir.Guidant ma main, troublant mon esprit, elle me provoquait et, peut-être, mentait.La vérité est parfois si douloureuse qu’elle crée un malentendu, nourrit un pressentiment.Mais je ne doutais pas de mon talent.Un après-midi assombri par la menace d’un orage, je laissai tomber crayons et fusains.Étendue sur le divan, Philippine m’observait de son regard étincelant.Comme moi, elle était épuisée.L’incomplétude de notre relation me fut révélée à cet instant; un flot de contradictions me submergea; désir, fureur, jalousie.Un peu d’amour que je refusai d’admettre.Je m’approchai et m’assis près d’elle.Je contemplai les seins ronds, le ventre plat, les cuisses entrouvertes.Le triangle pileux du sexe était roux.Mes yeux remontèrent jusqu’à son visage.Les lèvres fines, bien dessinées, 38.m’attiraient.Si je désirais follement ce corps, je m’opposais farouchement à la femme qui, les cheveux éparpillés, se taisait.Elle ferma les yeux et ce fut l’ombre des cils sur les joues qui fit me pencher vers elle.Je l’embrassai, ouvris ses lèvres.Sa chair tiède s’enflamma sous la mienne; pour ne pas que Philippine se débattit, je maintins ses épaules à plat sur le divan.Elle posa ses mains sur ma nuque et, avide, me laissa couler, me noyer dans mon propre désir.Philippine me convoitait et je ne soupçonnais rien ! Je retardais le moment de la prendre.La rassasiant de caresses, je pensais qu’elle était ce premier regard dont l’œil englobe un tableau.Premier regard ne creusant pas les apparences.Voilà ce que je découvrais en mordillant les seins, le ventre de Philippine.Elle poussait de petits cris; elle se cabrait, consentante, corps et cœur en émoi.Pour anéantir la femme, je devais pétrir cette chair comme l’aurait fait un sculpteur d’un bloc de glaise avant de lui donner vie.Je l’initiais à des fantaisies génésiques auxquelles elle répondait avec passion.Tel un oisillon, elle frémissait entre mes bras, sous le jeu érotique de mes mains.J’eus l’orgueil de me dire que Philippine dépendrait dorénavant de moi.Pendant que l’orage grondait et que la pluie giflait les vitres, je conquis le corps de Philippine.Dans l’obscurité que des éclairs biffaient, ma jeune amante ronronnait des mots d’amour que, le cœur battant, j’écoutais, mes jambes enroulées autour des siennes.Dans l’amour, certains visages de femmes s’enlaidissent.Le visage de Philippine rayonnait et le feu étrange de son regard brasillait, comme si deux étoiles se fussent .39 égarées dans l’orage.Soudain, la roucoulade amoureuse de Philippine m’irrita.J’avais beau penser que cet élan passionnel avait existé entre nous, je m’entêtai une fois de plus dans la tricherie des apparences.Les paroles de mon amoureuse n’avaient rien à voir avec l’absolu que je visais.Je manquais de simplicité.Beaucoup de temps s’écoula dans cette folie érotique.Philippine sortait de moins en moins.Dessins, peintures, désirs assouvis mais à fleur de peau, se confondaient.Le corps de Philippine allait au devant du mien, il consentait à mes extravagances, il se pliait à mes ardeurs.J’avais peur de le perdre.Elément liquide que la chair de Philippine quand je me vidais en elle : sueur, salive, sperme se répandaient sur cette pulpe carnée, comme enrobée d’une couche amniotique.Nous étions enfermés dans un bonheur au goût de sang.Bonheur qui m’enivrait, aurait dû me suffire.Ma méfiance, ma jalousie allaient pourrir ce qui était vrai et beau entre nous.J’en voulais à Philippine de ce bonheur qui l’embellissait et inspirait mon œuvre.La matinée s’achevait quand mon meilleur ami, Armand, sonna à ma porte.Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre.Il aperçut Philippine vêtue d’une robe ample et fleurie sous laquelle elle était nue.J’aimais la trousser et la prendre sans son consentement.Je la laissais pantelante contre un mur ou sur un plancher, son plaisir atteint.Elle ne comprenait pas très bien ces élans forcenés.La quintessence du désir, même inassouvi, devait s’inscrire dans mon œuvre.Un soir, j’avais exigé davantage.Elle avait refusé mais quand je l’accompagnai sur la pente du plaisir solitaire, elle consentit.Ma stupéfaction 40.fut grande quand, la jouissance submergeant Philippine, je retrouvai sur son visage renversé — yeux clos, lèvres ouvertes —, les extases de Thérèse d’Avila! Armand qui me parlait à l’oreille me fit sursauter.Ironique, il demandait qui était cette jeune beauté.Son œil inquisiteur fixait lourdement Philippine.D’où venait-elle?À quelle famille appartenait-elle?Avait-elle un amant?Mon oreille subissait un interrogatoire qui me semblait odieux, mais je dus me rendre à l’évidence.Jamais Philippine ne m’avait parlé d’elle.Lui en avais-je laissé l’occasion?Elle partageait ma vie et mon art, elle disait m’aimer.Stupéfait, mes yeux allaient de Philippine à Armand.Ils se rencontraient pour la première fois et me donnaient la désagréable impression de s’être déjà entrevus.J’étais furieux contre Armand.Quand il susurra : «Ne t’en fais pas, je vais éclaircir ce mystère ! » je ne trouvai rien à répliquer.Il lança un dernier coup d’œil à Philippine et sortit en riant.Elle se jeta dans mes bras.Frémissante, elle pleura.Cet homme lui voulait du mal.J’essayai de la rassurer.Armand était une vieille connaissance.Lui aussi peignait.Le succès ne Payant pas effleuré, il exerçait mille autres métiers.Je ne sus la convaincre et je la vis s’assombrir, s’irriter.Elle secoua vigoureusement sa chevelure cuivrée, augura qu’il nous porterait malheur.Je savais peu de choses sur Armand.Je l’avais rencontré quatorze années plus tôt, lors d’une exposition.Il s’était accroché à mes pas, ombre fidèle.Dans la ville, il connaissait tout le monde, je ne lui connaissais aucun ami.Plusieurs fois, il s’était plaint de sa solitude et j’avais eu pitié de lui.Je l’avais laissé pénétrer ma vie, sans qu’il me 41 dérangeât.Les femmes ne l’intéressaient pas; une présence féminine à mes côtés l’agaçait.C’est tout ce que j’avais à confier à Philippine.Sa tête appuyée sur mon bras, elle dit qu’il était jaloux de moi.Éberlué, je fronçai les sourcils.Oui, insista-t-elle, il était jaloux; elle n’aimait pas sa blondeur, ses yeux pâles, sa démarche féline.Je déplorais l’assurance de ma jeune Cassandre.Je suppliais Philippine d’oublier Armand.Je l’entraînais dans l’atelier et l’allongeais sur un tapis.Je la désirais.Réticente, elle se laissait caresser.Dans son cou, à son oreille, contre sa bouche, je murmurais des mots éternels.C’était la première fois que j’usais de paroles semblables, comme si je voulais conjurer un malheur qui pouvait nous désunir.Nos corps, tournoyant dans un vertige à la fois tendre et violent, s’épousèrent avec une ferveur délirante puis le désir nous aspira, tels deux fétus emportés par un vent impérieux.J’entendis le cri de Philippine, cri mêlé de pleurs et de rires, qui se répandit dans l’atelier.Étreinte désespérée, suscitée par l’ombre néfaste d’Armand: elle empoisonna nos esprits, nous fit garder le silence; nos corps allongés l’un près de l’autre me firent penser à deux corps gisants et pétrés.L’image m’effraya.Je me tournai vers Philippine; elle s’était assoupie.Son visage détendu me retint de l’éveiller.Le sommeil éloignait son tourment.Je me levai.Il avait plu.Derrière les vitres, la pluie s’égouttait; elle perlait le bout des feuilles.Le vent soufflait, les arbres secouaient leurs branches.Doucement, j’ouvris la fenêtre.À l’horizon, une bande de ciel jaune et lumineux me charma.Je me dis que tant de beauté ne pouvait donner raison à Philippine. 42 Deux semaines plus tard, Armand revint et Philippine partit se promener.J’étais inquiet.Et si elle ne revenait pas?Si elle retournait dans sa famille?J’avais failli l’adjurer de s’enfermer dans notre chambre.Je m’étais tu, laissant le destin s’accomplir.Tôt ou tard, il me faudrait faire face aux railleries d’Armand et, peut-être, subir les cachotteries innocentes de Philippine.J’essayai d’être désinvolte.Quand Armand sonna, j’étais prêt à l’écouter puis, à le chasser de chez moi.J’avais oublié son charme diabolique, l’emprise qu’il exerçait sur ma personne.Quand tout fut terminé, je me suis demandé qui, des deux, Philippine avait le plus redouté.Tout d’abord, Armand s’étonna de l’absence de ma compagne et vanta sa discrétion.En riant, j’affirmai que je n’avais jamais séquestré aucun de mes modèles.Il profita de ma bonne humeur, s’approcha de moi, effleura ma main.Ce contact me fut désagréable, je m’écartai.Armand glissa derrière moi, ses doigts forts empoignèrent mes épaules.Paralysé, j’entendais les paroles fielleuses qu’il prononçait.Il disait que mon amie était jeune, qu’il était normal qu’elle rejoignit quelque amoureux de son âge.je ne pouvais lui imposer tout à fait l’austérité de ma vie.D’un mouvement sec, je détachai mes épaules de ses doigts vigoureux, me tournai vers lui.J’avais dû pâlir car il demanda ce qui n’allait pas.Je n’eus pas le temps de protester, Armand racontait l’histoire de Philippine en contemplant la toile inachevée, dressée sur le chevalet.Elle était la deuxième fille d’une famille nombreuse, presque pauvre.Son départ n’avait inquiété personne, ses parents étant habitués à ses fugues; elle rejoignait son jeune amant, un garçon de son quartier, aussi démuni qu’elle. .43 Tous les deux épuisaient leur jeunesse dans les bars les moins recommandables de la ville.Armand éclata de rire.«Tout ça n’est pas grave, nous avons été jeunes nous aussi ! » Il allait partir quand, enfin, je réagis.Une rage dévastatrice me secoua de la tête aux pieds.Je hurlai à Armand qu’il mentait.Nous nous aimions, Philippine et moi; elle n’avait pas d’amant, elle partageait ma vie et n’avait pas exprimé le désir de me quitter pour.Sa voix sentencieuse m’interrompit: «Mon cher, les jeunes ne sont plus les romantiques que nous avons été.Ils vivent l’instant présent, le reste ne compte pas.» Je l’injuriai, rien ne semblait l’atteindre.J’étais fou de jalousie, je ne décolérais pas.Mon erreur vint de là.J’aurais dû le mettre à la porte.Attendre le retour de Philippine, m’expliquer calmement avec elle.Aveuglé par des sentiments destructeurs, j’étais incapable de raisonner.Il suffit d’une seconde d’égarement pour que toute vraisemblance bascule dans le mensonge.Armand me proposa de le suivre.Pourquoi l’ai-je fait?C’était courir au désastre et je le savais.Nous avions marché une dizaine de minutes puis, Armand s’était arrêté, m’avait fait remarquer une terrasse occupée par des filles et des garçons de l’âge de Philippine.Très vite, je repérai sa chevelure rousse et dorée.Philippine avait posé sa tête sur l’épaule d’un garçon qui, d’un bras, entourait ses épaules.Ils se regardaient longuement, riaient comme deux enfants longtemps séparés.J’en avais vu assez et rentrai chez moi.Je m’étais allongé sur le divan où tant de fois, sans restriction, ni pudeur, nous nous étions aimés.Dans chacune de nos étreintes.Philippine était morte pour renaître plus 44 aimante.Grâce à elle, le désenchantement me quittait; je pensais que nous nous sauvions l’un par l’autre.De quoi aurais-je sauvé Philippine, elle était si jeune, et inoffensive.Quand elle entra dans l’atelier, elle courut vers moi.J’aurais dû ouvrir les bras, la bercer, l’aimer.J’aurais dû.Plus tard, elle aurait parlé de sa promenade.Au lieu de cela, l’innocence de son visage me ravagea.Je la repoussai si fort qu’elle buta sur le chevalet et tomba.Sans comprendre, elle se releva.Ses yeux brillèrent de leur feu étrange.Je la criblai de questions; ses réponses m’éclaboussèrent comme autant de paroles souillées, habilement agencées.Elle jura que Paul, le garçon avec qui elle avait bu un verre, était un ami d’enfance.Ensemble, ils avaient grandi dans la misère, s’étaient réconfortés.Je ne la crus pas.«Dis-moi aussi que c’est ton frère!» Elle chuchota que, oui, que c’était un peu ça.Elle se moquait de moi et, de mes forces décuplées par sa perversité, je la giflai.Elle me faisait horreur.Le sang coulait de ses narines.Elle était sans résistance et combien touchante par la crainte que je lisais dans son regard embué.Je lui dis qu’Armand m’avait raconté son histoire, conduit à la terrasse où je l’avais surprise avec Paul.«Et c’est lui que tu crois?» Je rétorquai que, depuis quatorze ans, il était mon ami et, qu’elle, partageait ma vie depuis trois mois.J’ajoutai qu’une femme honnête ne m’aurait pas délibérément suivi ! Je ne sais ce qu’elle pensait mais d’une voix lasse, elle me pria de rencontrer Paul.Je refusai, prétextant que je n’attendais aucune sincérité d’un délinquant.Philippine s’était assise à mes côtés.Du revers de la main, elle avait essuyé le filet de sang qui coulait jusqu’à sa bouche.Sans me regarder, elle murmura: «Quel dommage 45 que tu aies tout gâché.» Son entêtement m’horripilait.Je voulais qu’elle avoue ses incartades amoureuses avec Paul.Elle niait d’une manière si farouche qu’un homme normal l’aurait cru, aurait cessé de la tourmenter.J’allongeai Philippine sur le divan; elle sourit et ferma les yeux.Je plaçai mes mains sur le cou nu et parfumé de mon amante; je le caressai, l’esprit chargé d’une intention inconsciente.Ce furent sans doute des minutes pareilles à des siècles, car je ne pus imaginer Philippine enlacée par le bras de Paul.L’idée douloureuse de la perdre faillit détourner ma main, faillit m’abandonner à la tendresse de son visage apaisé.L’éclat de rire d’Armand tonna dans mon cerveau et, roulèrent, écho infernal, ses paroles diaboliques.Pris entre ces tenailles, je serrai le cou de Philippine.Saisie, je crois, par la surprise plus que par la terreur, elle employa ses mains pour détacher les miennes, mais la lutte fut inutile et, devant son insuffisance, elle se laissa faire.Vers la fin, elle agita les bras, tâchant de se redresser, dans un dernier soubresaut.Mon front, comme il arrive à la suite d’un effort démesuré, était inondé de froides gouttes d’horreur.On peut me demander pourquoi j’ai agi ainsi.Après avoir vu Philippine avec son ami Paul, j’avais pressenti que je n’étais pas fait pour elle.Sa passion éteinte, elle serait allée vers lui, ce garçon qu’elle n’aimait pas encore d’amour.De moi, elle aurait aimé l’artiste peintre et non l’homme.La machination d’Armand n’avait pas été vaine : il avait su ce qui arriverait.Dans mon esprit tout est noir.Une histoire identique à la nôtre me poursuit, par bribes.Elle appartient à un autre siècle, il y est question de jalousie, de perfidie, d’un amour qui s’exalte dans la mort.Ces amants ont été manipulés par 46.un homme qui ressemblait à Armand et, tous les trois, sont entrés dans la légende.The rest is silence.Une dernière fois, je contemple le visage tant aimé de Philippine et je le baise.La froideur de ses lèvres me surprend.C’est un signe et un appel.À une poutre, j’ai accroché une corde. 47 Gérald Gaudet Une douceur à soi FICTION POÉTIQUE Il y a du café bien chaud, il y a la voix de Kiri Te Kanawa qui s’élève dans un ciel d’enfance, il y a la lumière qui se détache d’un regard posé sur vous hier soir, il y a la mémoire qui cherche à se détourner de son lit, il y a un carnet où mettre des projets, des décisions, quelques noms familiers, des histoires un peu légères, immensément émouvantes, des mots déjà guettés par la mort aussi.C’est presque le commencement des gestes tendres.On dirait le sourire de Giuletta Massina dans le film Juliette des esprits.Parfois je me sens si loin avec Giuletta, si perdue avec elle au cœur des choses, que ma tête se remplit de capitaines avec une vraie mer pour toucher le ciel avec toutes ses étoiles.Le temps passe sans les minutes, sans l’usage des jours noirs.Puisque la pensée veut, dans le bref éclat d’yeux clairs, apprendre à brûler dans le jour de grâce, on dirait le sourire de Giuletta Massina rencontrant l’œil soudain rassuré de mon père quand il a un peu trop peur de la mort, quand, doucement fatigué, comme étourdi par le 48.grand air, encore blessé par le feu dans sa gorge, il ne parle plus, qu’il me manque déjà Alors vous vient l’idée que votre père aurait pu ne jamais être aimé.Personne ne pouvait vouloir cette idée à votre place.Pourtant il vous est nécessaire de la rendre convaincante.Cette idée, elle est ce que vous êtes; elle est ce que vous inventez.Elle est le bleu dans votre gorge.Elle enveloppe votre ciel transparent de façon totale avec du vent dans les voiles.* Cette idée que l’on ne croyait pas avoir, qui vous est venue lors d’un voyage à Paris, dans les pages d’un roman de Peter Handke, au cœur d’une conversation avec votre amie Suzanne autour du film Parfum de femmes on l’avait vue parfois s’approcher.On l’avait remarquée sans trop lui porter attention.Vous ne saviez pas qu’elle mettait de la fraîcheur dans l’air, de la bonté dans le temps.Elle était apparue à la façon du mouvement des visages contre l’œil hébété de ceux qui s’étaient tournés vers leur ennui pendant que vous vouliez leur raconter une histoire d’amour.Cette idée, elle est là, devant vous, de l’autre côté de la vitre, dans la marche d’un jeune père qui promène son enfant l’après-midi, dans cet amour qui est toute la marche, l’aventure de marcher, qui est le bonheur tout simple de faire plaisir, de prendre le large pour ce seul plaisir de s’abandonner l’un à l’autre, avec cette seule voix dans l’univers, dans un seul souffle de l’âme qui tremble puis dort tout près de Dieu. 49 Sous le visage, le jeune père est libéré des soucis.Sa voix, dans la lumière, amène sa propre lumière.Elle ramasse l’intelligence, les étés, l’exactitude de l’enfance.Ce jeune père est si heureux de marcher avec son enfant qu’il en oublie les fardeaux du jour, la lourdeur des abandons au cœur du monde.Seul dans ce pur plaisir, il a un bonheur qui reste secret, il atteint le plus secret de lui-même.Qu’encore on lui reproche la guerre, le travail, l’ambition; qu’on oublie l’amour, qu’on perde le regard qui montre les étoiles, les bruits du monde, les plus hautes exigences, cela importe peu.Il ne s’appesantit pas sur le don qu’il fait de lui-même.On dirait qu’il a tout son temps.Les livres sont de côté, il les reprendra la nuit prochaine ou au petit matin avant que l’enfant ouvre les yeux.Les livres, c’est sans fin.Il en manque toujours comme de l’amour.Avec la venue de l’enfant, la pensée apprend à nommer la légèreté, ce qui se dérobe dans la joie, ce qui se goûte avec le désir après le désir.Vous remarquez le rire dans le visage du jeune père, la fierté aussi, un affectueux détachement, dans le visage d’un homme qui a recueilli sur lui toute la lumière, qui a échangé un livre contre la leçon des choses.Vous étiez en attente, sans le savoir, d’une telle possibilité d’approfondissement, de cette fierté un peu tardive au centre de votre voyage en haute mer.Elle ne vous manquait pas, cette lumière qui vient au monde des bras d’un père aimant, de la plus chaude tendresse.Il s’agit de presque rien, d’un rire trop clair que vous aviez tenu loin des yeux depuis des jours, mais à portée de voix.Une voix manquait à votre temps comme la main sur votre épaule, comme un souffle dans la gorge de l’enfant gagné sur des parfums 50.d’éternité, sur des blessures indécises.Tout cela dormait dans les châteaux construits par les mains rudes de votre père, et cela célèbre votre nom dans toutes les langues.Elle ne vous manquait pas, cette lumière qui vient au monde des bras d’un père aimant, et vous voilà malheureux de ne pas vous retrouver en train de déjeuner d’un croissant au beurre, d’un peu de confiture aux framboises et de quelques bons fromages devant la mer à Venise ou à Corfou avec votre père.Vous ne voulez apprendre que de cette seule idée d’être comme l’enfant de l’autre côté de la vitre qui s’abandonne à ses jeux dans son petit costume de matelot devant son père qui consent, lui, à son sourire.Elle est votre désir aimé de Dieu sur lequel il est mieux de ne pas trop faire de bruit, avec lequel il n’y a rien à attendre si ce n’est le regard d’un autre homme qui vous regardera comme vous n’aurez jamais osé regarder votre père.Jamais aussi directement.* Cette idée, elle avait ses raisons d’attendre avant de commencer.Il fallait de la précaution, de belles images, de la solitude, un creux au ventre.On se dit qu’avec une telle idée, qui a poussé dans les chairs, la pensée veille sur l’invisible.C’est plus qu’une idée, c’est l’impression tardive des paroles de clartés non encore prononcées une sorte de volonté impudique de changer le sens du vent, la couleur des rêves; c’est une intelligence amusée, un surplus d’humanité, qui ne va pas sans le mal, sans la certitude que vous ferez des malheureux, qu’on n’admettra pas votre point de vue, .51 que vous deviendrez triste un jour à force d’avoir cru à une chose si peu solide.* La lumière de cette image, c’est quelque chose qui vous est réservé à vous seul.Elle met au cœur des choses une bonté rieuse, apaisée, enfin consentie dans le visage, comme l’enfant lassé de jouer qui vient de s’endormir aux pieds de son père prenant un café sur la terrasse, qui vient de vous apercevoir.Vous ne parlerez pas encore d’elle, elle a la fragilité d’une connaissance que les anges vous ont fredonnée, à voix basse.Elle a la pureté d’une cérémonie, comme lorsque vous prenez un bain chaud sous une vaste transparence de fin de journée : il y a la vapeur, l’eau, la mousse, puis quelque chose d’immense, pour vous seul, qui est du temps aimé, si proche, si pur, mais si simple, comme de l’imagination retrouvée, dans une douceur à soi, aménagée par vous comme de lents séjours en haute mer avec votre père, comme une langue d’origine qui vous rend déraisonnable face à l’actualité un peu artificielle du monde.Cette douceur océane, inhumaine, elle existe vraiment.C’est un lit immense avec des draps de dentelles, des fenêtres ouvertes dans la clarté du matin.C’est un amour incroyable qui vous rend plus réel même si la vie devient plus aérée.Elle va de soi.Elle est l’ampleur quotidienne du monde délivré par votre volonté d’aimer votre père malgré l’enfance, exilé, au-delà de la vie, aux racines d’une langue ruisselante, avec du temps retrouvé.Kiri Te Kanawa chante Ruhe sanft\ mein holdes Le-ben.C’est l’abîme qui nous repose, vous et moi, du désastre 52.de l’adolescence sans amour, chialeuse et ignorante.Comme baigné dans le sourire de Giuletta, on a besoin parfois comme vous d’écrire sur la solitude de son père sans qu’il le sache, encore plus seul, plus blessé et plus fragile à cause de cette discrétion.Chaque homme est seul comme mon père.Seul derrière son nom.Seul comme quelqu’un que l’on aurait enterré pendant que les autres continuent à faire leurs courses.Les planètes mourront, seules, avec la méconnaissance de nos rêves difficiles.Seules et inconsolées derrière le silence des habitudes, des tristesses, des vraies incendies. Clément Marchand de l’Académie des lettres du Québec Feuillets d’album ESSAI En me dirigeant vers Boston par les Montagnes Blanches, je m’égarai sur une route secondaire qui ne mène nulle part.Je m’arrête dans un minuscule village pour demander mon chemin.Je descends de l’auto, je marche un peu et je m’aperçois que je foule un trottoir de marbre.Je regarde.De cette pierre calcaire toute blanche, à peine veinée et d’un beau poli, il y en a partout; perrons, chambranles, entrées en exhibent.Ici le marbre semble avoir coûté moins cher que le béton ou l’asphalte.Je m’arrête, toise d’un regard étonné le paysage fantastique qui enserre les maisons basses.Ma vue est circonscrite des deux côtés par de gigantesques escarpements de ce marbre brut qui font croire que le village est construit au centre d’une fabuleuse carrière abandonnée. 54 Cocteau, prophète de l’art nouveau, n’a pourtant rien rejeté des écritures antérieures.Il ne déteste pas de se présenter à nous comme un classique.Notamment dans sa pièce Renaud et Armide écrite en alexandrins rigoureusement prosodiques.La métrique et la rime ne le gênent aucunement.À l’instar de Rimbaud, il ne se détache du vers racinien qu’après l’avoir bien maîtrisé.Apollinaire et lui, fort singuliers tous les deux, ne courbent pas le front devant ce terrorisme vétilleux exercé par les avant-gardes et qui tient absolument à se braquer contre la norme du passé.Le génie ne craint pas d’affronter, comme en se jouant, l’ensemble des règles fixant les modes et les genres littéraires.* Retour de Rimbaud.Il revient mourir sur les lieux où il a vécu sa prime jeunesse, après avoir couru le monde, muet sur lui-même, à la recherche de quoi?Si, au lieu de se fuir, il s’était impliqué dans la vie littéraire de son époque, s’il était resté un écrivain actif et qu’il eût publié toute sa vie, il n’aurait peut-être pas été un phare, un demi-dieu ; il se serait surchargé, embourbé, contredit, peut-être nié.Idéalement, le poète devrait toujours mourir à vingt ans.J’ai beaucoup aimé cet étonnant ouvrage de Gilles Marcotte, La prose de Rimbaud, dont il faudra bien un jour reparler, car c’est là, à mon humble avis, un des hauts moments de l’essai littéraire au Québec.* .55 Anna de Noailles demanda à être enterrée dans une robe de Lanvin.«Le cœur innombrable» qu’elle avait si bien chanté allait être une dernière fois couvert d’un filet de lumière.C’est Paul Morin, son favori et son féal, qui, un jour, égrenant des souvenirs, m’a raconté ce dernier exploit de la grande poétesse.* Certains poètes exigent, pour s’accomplir, qu’on les rendent malheureux.Prenons, par exemple, un cas classique, celui de Gaston Miron.Chaque fois qu’un amour ne tourne pas rond ou tourne court, il transforme son chagrin en un merveilleux poème, en une parfaite élégie.* S’il est artiste, le tueur ne signe pas son crime; il le déguise.Alors on dira de lui, dans les médias, qu’il est un meurtrier exceptionnel, intelligent, de classe.On épiloguera sur son genre, sa façon, son originalité propre.Presque toujours ce criminel habité d’une grande persuasion a su mettre au point un numéro sans bavure.Telle est la raison de son succès.Le secret de tout cela est que le sadisme, chez lui, correspond à une exigence précise, celle du désintéressement.Là est sa force.L’acte qu’il ne peut éviter de poser est d’autant plus inexplicable qu’il est parfaitement gratuit.Tout, dans le crime, commis, réfère au seul plaisir de la chose, sans plus. 56.Au cœur de la nuit, mû par un instinct sûr, le guetteur isole sa victime.Confondu au troupeau anonyme et clairsemé d’une rue mal éclairée, il travaille avec conscience et application, variant son attaque (dans les détails seulement).L’essentiel reste le même: faire peur aux femmes seules, soit en ouvrant la porte non verrouillée, soit en sautant le mur et en s’introduisant par la fenêtre ouverte, soit en surgissant de l’escalier, la main gantée, le visage couvert d’un classique bas de nylon.Semer l’angoisse, l’horreur, voilà une âpre jouissance pour laquelle il vit.Depuis le temps qu’il s’adonne à cette activité — mais jamais plus de trois ou quatre fois par an, pour ne pas saturer —, il a développé de la maîtrise.Tout ce qui fait dilettante a été éliminé.Il n’a rien de l’amateur.Dès le début de cette carrière, il a manifesté les qualités du professionnel.Ce sérieux à la besogne est inné chez lui.Chaque nuit, comme un acteur, il répète.Il pratique ses pas, ses gestes.Il se pénètre de son rôle.Il est indéjouable, ce mystificateur.Il est trop fort.Qui pourrait, en effet, identifier en lui l’auteur d’une dizaine de crimes?Comment pourrait-on arriver à découvrir que le tueur nocturne c’est lui, le brave bourgeois, l’entrepreneur en bâtiment qui, l’air préoccupé, dirige ses hommes, que c’est lui le bon père de famille qui, entrant chez lui, après la journée faite, embrasse femme et enfants, met le poste aux nouvelles, se sert un whisky bien mérité avant de passer à table?Oui, qui pourrait s’introduire derrière la trompeuse façade et, d’un seul coup, arracher de ce visage le masque rassurant du citoyen utile et paisible?Depuis longtemps il a choisi sa proie, celle qui paiera de sa vie, ce soir.Il l’a suivie dans la rue jusque chez elle, 57 silhouette imprécise parmi d’autres.Cette fois, c’est celle-là, l’élue; tant pis pour elle.Il ne la quitte plus de son œil acéré.Il n’attend plus de sa future victime qu’un peu de collaboration : une imprudence, une méprise, une bévue.Et ça ira.Comme il en a l’habitude il la maîtrisera d’un bras qui a la force électromotrice d’une mécanique; de la main il étouffera le cri d’effroi.Pendant quelques secondes, longues indéfiniment, il verra enfin sa propre image fixée dans ce regard empli de terreur.Il goûtera ce moment rapide d’identification avec sa nature profonde, pendant qu’il passera sous le menton son foulard, garrot fiable, dont l’enser-rement exorbitera vite les yeux dilatés par l’effroi.Et graduellement — ah! que ce bref instant a pour le tueur passionné comme une valeur d’éternité ! — le corps gesticulant de l’étranglée s’apaise, se détend, s’immobilise tout à fait.Le visage de cette femme n’a plus aucune expression, la langue épaissie coule de la bouche ouverte comme un caillot de sang.Soufflant un peu comme le bon ouvrier, il reprend son foulard, le passe à son cou, redresse sa taille, s’éloigne de ce cadavre qui ne l’intéresse plus, marche un peu dans la pièce, l’air songeur et, sans perdre plus de temps, ouvre des tiroirs, les vide, laissant croire une fois de plus que le mobile du crime crapuleux était certainement le vol et non la simple manifestation d’un tueur ayant agi sans but précis.Comme cela arrive toujours, on cherchera dans la liste des petits détrousseurs qui peuvent devenir extrêmement dangereux quand il leur faut à tout prix trouver les moyens d’acheter la coca.«De l’assassinat comme un des beaux-arts», avait fort bien titré l’autre. 58.Par sa manœuvre habile, par le maquillage impeccable de son acte, il a rendu impossible le surgissement d’une situation dans laquelle il pourrait être inquiété.Même s’il a complètement bluffé le flair des limiers, il n’a pu éviter de fâcher l’opinion publique, quand même! Mais tout s’est passé comme cela se devait.Souvent le tueur devient prisonnier de sa facilité, il est condamné à la réussite du crime parfait.Non?* Délire idéologique: marque d’époque.Désintégration du style, croissance maladive du vocabulaire.Époque de convulsion mentale livrée aux anarcho-dépaveurs.On a parlé de cassure culturelle.Nouveau roman, nouvelle philosophie, nouveau ci nouveau ça.Tout a la faiblesse de se croire ou vouloir nouveau.Et, dans le même enchaînement, goût pour l’utopie.Brisure entre une foi candide en Dieu et une foi cynique en l’homme.Divinisation des corps, démolition des lois morales.Libertés nouvelles, oui toujours plus de libertés, jusqu’à l’absurde.* Le chic pour l’écrivain d’aujourd’hui est de décevoir.Toute satisfaction est monnaie bourgeoise, instinct régressif, conception arriérée.Le culte de la déception domine les lettres contemporaines.Le sado-masochisme — autrefois maladie — s’érige en système et élimine du texte tout plaisir autre que celui de l’extrême privation qu’on ressentira à le lire.Le sens est devenu richesse coupable.Le non- 59 sens quasi-absolu est le point de tombée de cette nouvelle démarche de l’esprit.Le chemin pour en arriver là a été long, mais il débouche enfin sur un concret de l’absurde, conquête ultime hors de laquelle tout effort d’expression est ruiné avant de naître.* Dans la grotte, à la lueur des torches, l’artiste préhistorique n’a pas d’école.Il est un commencement, il ne doit rien à la tradition.D’une main sûre, il inscrit sur la paroi des traits essentiels, nets, mouvants.La superbe bête qu’il dessine passe par sa vision originelle des choses, vision idéale qui élague tout superflu, tout détail inutile.L’avant-garde impose déjà sa rigueur, son économie, son expressivité.Un art, pour se justifier, doit être net et péremptoire, incisif de moyens, mais fulgurant dans sa brève trajectoire.Cela avait déjà été trouvé dès la fin du quaternaire.* Le tonnerre.Les dieux là-haut pour se distraire s’envoient le mobilier par la tête.La chute résonnante des balourdes commodes, des placides bureaux, des innocentes chaises et des fauteuils produit dans l’air répercutant ces sons fondamentaux, tout à fait élémentaires, ces timbres creux étonnamment distincts et martelés qui toujours épatent l’ouïe, pendant que l’œil, séduit, épouse la sombre divagation des nuages bleu glaise dont les éclairs brefs décousent la panse à coups d’épée précis. 60.* Plus que la bibliothèque, la salle de séjour ou le living, — la pièce la plus constamment assiégée, quand on reçoit, est celle qu’on appelle, avec un brin d’humour, «le petit endroit».C’est dans cette pièce que l’homme enregistre sa première différence avec la bête.Aux U.S.A., les décorateurs déploient des prodiges de talent pour rendre ce séjour esthétiquement agréable.Le dernier cri : des toilettes jumelles non cloisonnées qui permettent de continuer à échanger bien tranquillement, en se vidant.* Les remorques tractées par les chevaux ne font plus partie du paysage des villes depuis les années trente.Même chose à la campagne.Quand je m’engage en voiture sur les routes secondaires et que je me rends compte de la disparition quasi complète des chevaux de trait dans les champs, je suis content.Et pourquoi donc?J’ai souvent constaté que le terrien était trop rude pour sa bête.Quand ce noble animal devenait vieux, les os lui perçant la peau, son maître, hart à la main, que ce soit au labourage ou au hersage, — durs travaux s’il en est —, le gratifiait de coups répétés, surtout si, accouplée à un jeune, la pauvre rosse morfondue, l’œil vitreux, se laissait traîner sur le bacul.Mais ce n’est encore rien à côté de ce que le cheval a enduré dans les chantiers.Seules les haridelles appelées à y .61 mourir étaient choisies pour ce dernier hiver de misère.L’écume aux flancs malgré le terrible froid, la bête de somme — plus belle conquête de l’homme — se démenait dans les brancards, la neige au poitrail, vicieusement attelée à une trop lourde charge de billots gelés.Pour arracher un ultime effort, on allait jusqu’à frapper la croupe pointue à coups de chaîne et même, m’a-t-on raconté, jusqu’à percer la langue dans laquelle, par un comble de barbarie, on passait une corde à tirer.J’ai souvent entendu décrire les cruautés extrêmes que ces bêtes sacrifiées eurent à subir de la part du bûcheron qui, mécontent de son sort, se défoulait sans remords sur ce qui, à la fin du contrat, allait devenir le festin des loups.Il est bien que le cheval de labeur soit disparu et, avec lui, le pesant harnais qui était pour lui la défroque du combat et de la mort, au champ d’honneur du servage.Chaque fois que j’apprends qu’une espèce animale a disparu, je me réjouis.* Des tableautins m’éclairent l’Histoire.L’Empereur, le maître du Céleste Empire, délaisse le pouvoir pour se livrer à la poésie.Pendant des mois il s’isole dans ses chambres, se concentre, vit en lui-même, évitant toute dispersion de l’esprit.Il a une idée à rendre et il doit y réussir dans un poème de seulement trois vers.Les empereurs chinois de la dynastie Ming avaient le culte du Vide, comme en témoigne le mausolée de Hong-Won.C’est là un des traits essentiels de «la Chine éternelle».Imaginez : la grande allée conduit à une tombe vide, 62.siège ou centre de l’Empire millénaire.La Pure Absence, quintessence de la métaphysique existentielle.C’est sur elle que s’appuie symboliquement tout pouvoir des Sages en la Cité Interdite.L’Inca autistique, Pinça autoritaire et raffiné interdit la recherche et les manifestations de l’esprit créateur.Il fait régner sur le Pérou une espèce d’éternité dont tout mouvement est banni.Le temps est comme suspendu au-dessus du royaume où la malpropreté et la liberté n’existent plus.Socrate boit la ciguë.Décrire l’état de son esprit avant qu’il ne se donne la mort.Il avait fait scandale auprès de la jeunesse en lui révélant prématurément les réalités de la vie.On doit laisser les jeunes le plus longtemps possible dans l’illusion et le mensonge.Pour la société, les mythomanes sont plus importants que les philosophes.Dans les corridors du palais de Versailles l’atmosphère est irrespirable.Les chambrières se bouchent le nez en enlevant les vases de nuit que les courtisanes, en train de se lever, ont déposés près des portes.Par ce frileux matin d’hiver, toutes issues fermées, le palais se réveille.Une odeur nauséeuse flotte sur les lambris, monte jusqu’aux caissons dorés du plafond, odeur où s’interprètent tous les mouvements du bas-ventre, où s’emmêlent les déjections des corps qui s’étirent encore sur les lits moelleux, pendant que débute le babil innocent des couples.Les visages sont encore sans fards et les têtes sans perruques.La Cour se lève, se lave et s’habille avec lenteur — rite cérémonieux qui marque le début des journées; emphase des gestes qui caractérise le règne du Roi-Soleil, solennité même des miasmes que dissipera bientôt l’air pur des hautes fenêtres ouvertes sur le plus beau jardin d’Europe. .63 La veille de son exécution, Louis XVI passe la soirée, placide et détendu en son misérable réduit, à jouer avec des serrures et des pièces d’horlogerie, — son violon d’Ingres par anticipation.Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, il embarquera dans la charette, peut-être en compagnie de Marie-Antoinette, qu’agaceront une dernière fois certains tics de son royal mari.N’aura-t-il pas cette façon bien à lui d’aller se faire guillotiner, qui énerve?C’est pour demain, mais rien n’empêche Louis Capet de jouir une dernière fois de son passe-temps favori.Les mains potelées manient de délicats ouvrages en fer forgé, des clés, d’anciennes pendules.Le Roi est détendu, les combinaisons sont palpitantes d’intérêt.L’inconvénient avec cette passion est que le temps passe trop vite et que ce sera, hélas, trop tôt demain.Le mourire de mère Térésa à Calcutta où lépreux et tuberculeux agonisent.C’est le soir de Noël.Armand Marquiset (fondateur des Petits Frères des Pauvres) a fait préparer quarante bouquets de douze roses chacun.Des roses pour chacun des grands malades qui n’ont même plus la force de sourire.Dans les bras atrophiés reposent les roses comme des taches de sang.Sous les regards de Térésa et de Marquiset, ces âmes de feu, ces fous de charité, «la souffrance et la mort étaient soudain enfouies sous trois haies de roses rouges», raconte Jean d’Ormesson dans Le Figaro.* Il est poli de ne pas montrer aux autres qu’on a peur de la mort.Parler de ses angoisses est un sujet vulgaire. 64 Cette terreur existentielle, que nous vivons tous par rapport à notre fin, doit être inhibée, gardée pour soi.* La réalité est souvent plate; seuls les mots pour la décrire sont magiques.Et ces mots bien trouvés, on les surprend sur les lèvres des êtres hors série, de ceux qui vivent au-dessus de la moyenne, à des niveaux que n’atteignent pas le vulgum pecus et la désespérante routine.Ce que les grands racontent c’est frais, c’est intelligent, c’est comme une musique.Seules m’intéressent les déclarations des gens célèbres, des barons sacrés.Ce qu’ils ont à dire est d’habitude important.Peu verbeux, ils résument en quelques mots d’immenses sujets.Performants dans la vie et cautionnés par le succès, ils sont les penseurs les plus acérés, les plus drus que je connaisse.Par contre, les lamentos des inconnus, même sublimes, m’indiffèrent.* Pour la maman, son enfant est toujours génial, singulier, unique.De tout temps ce rapport a été exécuté.C’est une des opérations que la nature répète avec le plus de constance, à chaque maternité.Le nouvel enfant est toujours un prédestiné.Il faut penser — et cela n’a l’air de rien — que tout enfant détruit sa mère.Il faut donc qu’il y ait compensation dans l’esprit de cette dernière.De là ces prétentions qui font sourire. .65 * Dans les ailes psychiatriques aux portes verrouillées, on médicalise les dérangés, les délirants, leur refusant la crise, ce moyen pour eux de survivre.L’excès d’angoisse existentielle ne saurait être toléré dans sa brusque dérive vers une théâtralité pathologique, non plus que toute autre manifestation d’une morbidité active, c’est-à-dire qui cherche à s’extraire d’elle-même.Qu’elle soit acquise ou congénitale, cette émotivité maladive virée au trouble extrême, cette atroce incapacité de vivre hors des fantasmes est considérée comme une bouche de folie que les narcotiques devront fermer.Il ne peut être permis, pour les raisons que l’on imagine, à ces porteurs de morbidités, de malsanités, de s’offrir une décompression.Or, ces déconnectés de la réalité tentent désespérément de se fuir eux-mêmes, si l’on veut, mais ils ne sont pas déments, loin de là.Rivés à 1’hyperconscience de leur propre cas, ils suivent, dans la terreur, le déroulement de leur tourmente.Ils se regardent intérieurement évoluer.Ils se sentent devenir des monstres et ont peur de devenir dangereux.La thérapeutique qui les attend, ce n’est pas le défoulement salutaire, la libération bienfaisante par le geste ou le cri de tendances inhibées, mais bien la surdose, l’enfermement plus ou moins prolongé dans la chambre nue, parfaitement insonorisée, meublée du minimum: le paillasson au milieu du plancher, et le terrible supplice, en certains cas, de la camisole de force emprisonnant les bras le long du corps.On a figé dans la gorge du périclitant ces proliférations de mots sans suite, ces poussées, ces avortements de l’expression et, dans les membres, ces frénésies de la 66.gesticulation.Inimaginable en milieu institutionnel, toute délivrance au moyen d’une libération, même momentanée, des pulsions désordonnées est référée à la seringue, au doping.* L’université de ma ville m’invite au lancement collectif de vingt nouveaux ouvrages de ses profs.J’applaudis mais, d’autre part, je suis atterré devant ce qui paraît être le rituel de l’avenir.Car l’écriture (comme on dit maintenant) se généralise.L’écriture devient rapidement le plus éminent problème auquel la civilisation ait donné naissance et auquel la société actuelle se voit confrontée.La rage de l’expression sévit partout, insensée, destructrice, et bientôt on en sera à se demander quelle médication lui appliquer pour tenter de la freiner.Qui, demain, n’en étant pas, évitera d’être consterné devant la multiplication menaçante de ces toqués du verbe répartis en de multiples catégories ?Autrefois, il n’y a pas si longtemps, il n’y avait qu’un très petit nombre d’écrivains et la compétition était presque inconnue dans le milieu littéraire.Aujourd’hui, on rencontre de moins en moins de gens qui ne sont pas porteurs de ce redoutable syndrome.Cette morbidité partout présente semble avoir commencé dans les cégeps et les universités, vastes laboratoires où l’on inocule à nos jeunes le virus du mot.Pour contrer les effets désastreux du gigantisme littéraire, il faudrait montrer dans les cégeps et les universités des écrivains rongés par leur œuvre, prématurément vieillis, enlaidis par l’effort, défigurés par l’angoisse existentielle dans laquelle, finalement, s’enlise l’expression. Il faudrait exhiber ces épouvantails dont les jeunes imaginations pourraient se détourner avec une utile horreur avant de s’engager sur des voies qui, dans la majorité des cas, débouchent sur le néant, après de pénibles circonvolutions au bord du vide.Le monde de l’écriture en est un de fébrilité et de souffrance, de plongées aveugles dans un terrible inconnu, de doute lancinant de soi.Il faudra un jour, par des politiques appropriées, empêcher les gens de devenir écrivains, si l’on veut éviter la menace de psychopathies collectives.* Les eaux coulent vers la lumière, excepté celles des grottes et des puits, qui sont comme des miroirs immobiles, les unes réfléchissant le noir opaque du calcaire souterrain, les autres un coin de ciel illuminé.Le destin des eaux : le plaisir de celles qui courent sur la mousse, deviennent ruisseau, et l’attente figée des autres qui mirent toujours ces mêmes visages penchés à la margelle.Il y a aussi celle-là.Au creux des cavernes stagne l’eau silencieuse et noire, compacte comme un solide, l’eau fossile, emprisonnée ici depuis des millénaires, parfaitement obscure dans la ténèbre totale, l’eau piégée, qui ne peut s’écouler par le bas ni s’évader par évaporation, la seule eau parfaitement sans vie et sans mouvement.Eau qui n’aura jamais connu le vent ni la lumière. 68.À une certaine forme de laideur la nature associe une allergie au plaisir, à la sensualité.Le laid qui peut difficilement séduire ne se soucie pas de conquérir.Il contemple la beauté, avec délectation peut-être, mais en même temps avec détachement, oubli de soi, avec le désir de la servir, cette beauté, sans rien en attendre.Le laid se réfugie volontiers dans la jouissance métaphysique, fuyant toujours la confrontation avec les humains qui le regardent, rejettent ou plaignent la dissymétrie de ses traits et de son corps.Souvent hélas, comble d’infortune, la laideur physique est le signe extérieur de la laideur morale.L’esprit inlassablement sculpte le corps.* Les amants fols qui ne cultivent que leur sensualité ne sont pas longs à atteindre l’apogée de leurs performances et, par la suite, à rapidement se quitter pour chercher ailleurs le frisson inédit.Les amants sages, eux, épuisent lentement leurs possibilités et jouissent longtemps l’un de l’autre sans lassitude et sans ennui.Il faut se garder, dans les ébats amoureux, d’établir trop tôt un sommet qui ne pourra être dépassé.Le corps, dans la jouissance, a moins de ressources que l’esprit.* La naissance d’une grande passion vous replastifie un visage, en cinq secs.Elle atténue les rides, remonte les traits, revivifie cet air morne qui dénonce l’âge et l’usure du terrible quotidien.En résumé, cette passion a un effet .69 magique ; elle transfigure.Et plus cette passion empruntera à l’inattendu, à l’imprévisible, plus spectaculaire sera son action régénératrice sur le corps tout entier.Non seulement les traits du visage auront été redessinés par le désir latent, mais les épaules auront été redressées, le port rectifié, le geste et le mouvement assouplis.L’amour rend à cette machine usée force et élasticité.Pour se produire, ce phénomène ne réclame aucune occurrence de plaisir.Seule la pensée abstraite suffit.C’est elle qui agit, qui commande et dirige la métamorphose.* Les lumières de la ville scintillent à la fenêtre emper-lée de pluie.Dans la nuit passent les anges du sommeil, distributeurs des rêves.La fatigue exhalée de mon corps reste en suspens dans la chambre excédée de la touffeur de juillet.Mon activité vient de prendre fin.Pendant que j’écrivais depuis des heures, une moiteur affleurait à mes aisselles et sur le plat de mon ventre ; ma pensée encore suante puait, expulsait dans Pair méphitique l’odeur des pourritures intellectuelles, des détritus langagiers, des stases imaginatives, des putrescentes fermentations d’idées emmagasinées dans tout mon corps.Je comptai les pages dûment terminées.Une demi-douzaine étaient issues du magma des avaries et des flétrissures.* 70.Les lignes ouvertes (radiophoniques) sont, pour la plupart, une concluante démonstration de l’infinie variété de la bêtise humaine.C’est une compétition à longueur de journées entre ces grands champions de l’imbécillité que sont trop de ces intervenants.Les abîmes insondables dans lesquels se déroulent ces sombres tournois ont quelque chose de sophistiqué et de délirant, d’inconcevable et d’irréel qui confond et vous laisse pantois.* Il ne suffit pas de savoir l’anglais pour comprendre Shakespeare.Il est à lui seul un langage, comme le note judicieusement Vigny dans Carnets d'un poète.Ses sonnets ne peuvent être pénétrés dans leur sens absolu que par l’Anglais cultivé, familier des langues mortes dont la sémantique investit les célèbres stances.C’est précisément ce côté savant, ce raffinement extrême de la langue qui ont fait douter de l’existence de Shakespeare dont on croit qu’il fut, plutôt que le comédien connu sous ce nom, un grand seigneur, lord Bacon, par exemple.Mais peu importe ! Seule l’œuvre compte vraiment et non plus l’identité de l’auteur.* Ah! si l’expérience se transmettait! Comme, alors, le monde serait vite transformé en simple machine à réussir, ennuyeux peut-être à fréquenter à cause du succès devenu partout inévitable, et à cause surtout du manque d’incertitude qui est, en somme, le fondement de tout intérêt et, peut-être même, le seul charme de l’existence. 71 Heureusement, l’une des constantes de l’expérience est de ne servir à rien à personne.Si le contraire allait se vérifier, je ne voudrais pas connaître l’état de béatitude obligée qui résulterait d’un système de vie, à ce point perfectionné, que tout mécompte en serait banni.Mais voilà! Cette utopie ne se réalisera jamais.Il nous sera toujours possible de comparer notre maladresse à celle des autres.Il y aura toujours à fréquenter des gens peu malins, à jamais inexpérimentés, qui savent commettre de grossières erreurs et se montrer inefficaces dans les moindres choses, incertains et hésitants à tous les carrefours.* Les riches gémissent, et d’autant plus que personne ne les prend au sérieux, n’étant nullement convaincu de leurs insuffisances.Il est donc difficile sinon impossible pour le riche de se faire plaindre.Si éclatants qu’ils puissent être, ses malheurs n’arrivent pas à convaincre.Le pauvre envie le riche, même sur son lit de mort.Il est rassurant de mourir, pense-t-il, quand on ne laisse pas de dettes mais des montagnes de biens derrière soi.On a développé cette idée simpliste: il est impossible au riche d’être malheureux, quoiqu’il lui arrive.* Lautréamont a certes lancé les moutonniers et autres contrefacteurs de son génie sur une fausse piste, celle de la divagation langagière et de la formulation enfantine des 72.sentiments morts-nés dont semblait l’avoir imbu le roman noir anglais.Mais, en même temps, si on le lit bien, il a averti qu’on dût prendre garde d’aller trop loin dans cette direction qui débouche sur un néant organisateur d’ennui.L’esprit s’encanaillant, on eut tendance après lui à se réclamer de ces dépravations mentales d’une antique schizophrénie.Ce genre d’écriture issue du délire lautréamontais — sublime en lui-même — a accompli beaucoup de ravage avant que, finalement, sur les brisées de Bataille et de Barthes, les Structuralistes, Sobers en tête, arrivent à y mettre fin, réglant ainsi leur compte à une foule de petits épigones serviles, individus méprisables et sans authenticité dont l’œuvre est une tentative de souiller le verbe en le maculant de leurs obscénités imaginatives.* Sur terre, toute gent animale vieillit, souffre, agonise, mais ne sait pas qu’elle va mourir.Seul de tous les êtres vivants, l’homme, cruellement privilégié, détient l’abominable secret.Est-ce que la nature n’a pas un peu forcé la note en constituant ainsi l’homme seul dépositaire de 1 idée de sa propre fin ?En nous rendant conscients de notre état de mortels, la nature se devait au moins de nous donner en même temps la force de supporter cette pensée terrible, qui se présente partout dans notre vie et empoisonnera même nos joies les plus folles. 73 Ce pari contre la terreur de vivre éprouvée par l’humain se sachant périssable, la nature l’a tenu, et c’est probablement là sa plus grande prouesse en même temps que, sur le plan existentiel, sa seule excuse.L’homme arrive à connaître un semblant de bonheur en oubliant qu’il est mortel, et c’est à son extrême étourderie qu’il le doit.Sa faculté d’oubli, toujours à l’œuvre, est une des réussites majeures de l’évolution.Avoir greffé sur le cerveau intelligent une mémoire débile quant à l’obligation la plus préoccupante — celle de devoir disparaître un jour — voilà ce qui prouve que la nature, habituée à surclasser les difficultés, n’a pas complètement manqué son coup avec l’homme et a même atteint un maximum d’efficacité dans des circonstances de toutes les façons aggravées.Cette secourable faculté d’oublier sa propre mort — car elle est toujours celle des autres — est peut-être plus salvatrice dans notre psychoéconomie que celle d’aimer.Sans elle, d’ailleurs, qui pourrait survivre à ce régime de coups bas que la vie nous inflige?Grâce à une mémoire qui s’obstine à laisser tomber les mauvais souvenirs et la plus fâcheuse éventualité, nous arrivons à vivre presque heureux, en nous étourdissant un peu. Ufa 75 Madeleine Ouellette-Michalska de l’Académie des lettres du Québec Une poussière dans l’immensité du temps JOURNAL INTIME L’instant est semence vivante.Clarice Lispector, Agua viva Chacun a chez soi le commencement du monde.Bernard Noël, Le journal du regard Le soir du 15 juin 1994 Il existe une façon simple de compter les années.Vous vous laissez imprégner par une sensation, vous remontez le fil de la perception, puis apparaît bientôt, quelques minutes, quelques heures ou quelques jours plus tard, l’incident ou l’événement qui a marqué une étape importante de votre vie.Je roule sur la 129, en direction de Saint-Lambert.À l’arrêt marquant l’entrée d'un village, un parfum de fleurs 76.remplit la fenêtre, miel et girofle, et j’ai tout à coup la nostalgie des journaux intimes si souvent écoutés pendant que je filais sur cette même route, au cœur d’étés aussi chauds.Les vibrations nocturnes, mêlées à une espèce de folie harmonieuse, forment un instant de bonheur parfait.La part de réel liée aux mots entendus alors, aux rêveries et aux émotions qu’ils faisaient naître, s’impose avec une telle intensité que je ressens à la fois un sentiment de vide et de plénitude.Dix ans plus tôt, à moins que ce soit douze ou treize, le directeur du Service des émissions culturelles de Radio-Canada FM, lançait sur les ondes une série de journaux intimes à laquelle je collaborai.C’était Jean-Guy Pilon.La diffusion de ces journaux, qui firent rêver le Québec pendant plusieurs étés, avait lieu le soir, heure bienheureuse où tous attendent un signe de paix, un signe d’amour qui prend parfois la forme d’une voix.Le lendemain, Louise-Maheux Forcier me téléphonera pour demander si j’accepte d’ouvrir la série de journaux intimes que les Ecrits du Canada français, dont l’Académie vient d’hériter, projettent de publier.À l’aube du 16 juin Un oiseau qui croyait traverser l’air libre se frappe à la fenêtre de ma chambre.Aussitôt éveillée, le regret me taraude.Je m’étais pourtant promis de m’accorder un été de flânerie.Et puis, dans les treize livres publiés — encore le chiffre treize, arcane de la Mort marquant les changements 77 de cycle en tarologie — j’ai trouvé une sortie de secours pour mes urgences.Mais là n’est pas l’essentiel.La passion d’écrire m’a quittée.Quel bonheur! Je suis désormais libre de mon temps et de ma vie.L’été de l’île de Grâce a mis un terme à mon itinéraire.Le reste serait un post-scriptum circonstanciel : prière d’insérer — veillez noter les corrections X.Y.Z.— un ajout de quelques pages figure dans cette dernière édition, etc.Vous croyez y voir un subterfuge.Minuit moins quart vient de sonner à l’heure de la post-modernité.On connaît ça.Elle fait des manières pour dire que les journaux intimes, ça ne se fait plus, mais qu’elle le fera quand même.Les écrivains d’avant-garde se croient toujours tenus de prendre leurs distances avec les académies, les prix littéraires, jusqu’au jour où leur échoit une reconnaissance publique, un siège d’immortel, une rame de papier vierge.Vous n’y êtes pas du tout.Entrer à l’Académie me fut un plaisir, et je n’ai jamais porté la bannière d’aucune avant-garde même si certains de mes livres figurent au palmarès de la post-modernité.Non.C’est vraiment la paresse.Et le vide.Perdre la passion d’écrire, c’est perdre la capacité d’écrire.Car la passion, partout où elle s’infiltre, annule d’avance la question du pourquoi ou du comment faire.19 juin Attendant l’inspiration par osmose, j’ai placé une pile de journaux intimes près de mon lit.Je ferme les yeux et celui que ma main attrapera ira tout de suite dans mon sac de 78.voyage, car je pars bientôt pour les Danaïdes.Saint-Denys Garneau, Virginia Woolf, Kafka, Sophie Tolstoï, Kierkegaard, Anaïs Nin, Barthes, Lispector attendent le verdict du hasard objectif qui les sauvera de mon indifférence.Le livre le plus épais ressort: Journal de Kafka Pas de chance.Un homme triste en voyage, c’est mortel.Je lorgne du coin de l’œil les livres évincés, mais l’honnêteté m’interdit de tenter ma chance une seconde fois.L’ouvrage aux pages jaunies s’ouvre de lui-même à la page 165.Quand je commence à écrire après m’être interrompu assez longtemps, c’est comme si je tirais les mots du vide.En ai-je obtenu un, je n’ai encore que celui-là et tout le travail recommence.Voilà ce qui m’attend.Je fixe Kafka, son chapeau melon, son air de bonne bête en train de caresser un animal sans visage, et du coup l’acte manqué prend figure de prémonition.20 juin D’ici à ce qu’une passion assez forte pour faire reculer le vide m’habite, je lis au hasard.Ou plutôt j’entre dans ma bibliothèque, bien rétrécie après deux déménagements, et je fixe les étagères comme on contemple un arbre chargé de fruits mûrs sans être tenté d’y porter la main.J’ai déjà dévoré quatre à cinq livres par semaine, mais présentement je n’ai ni faim ni soif de lecture.Cette absence de gourmandise me nourrit.Au mot poire ou au mot pêche, je préfère la saveur du fruit, ce qui faisait dire hier à Gérald Gaudet que si je m’abandonne trop — et trop .79 longtemps — à ce penchant je me retrouverai bientôt «en voie d’analphabétisation».En fait, le seul journal que je souhaiterais écrire maintenant est un journal sans date, sans heure, marquant une durée ininterrompue qui se garderait de faire irruption dans la continuité du monde.L’invisible fuit l’événement.Il se tient loin du vacarme des phrases qui tentent avec ruse, perfidie ou désespoir, de se l’approprier.21 juin Ce matin, la splendeur de l’écriture m’émeut moins que la fleur rose qui vient d’apparaître au balcon.Je continue la tournée des journaux intimes et, compte tenu de mes dispositions, tous me paraissent insupportables.Sophie Tolstoï pleure ses malheurs, Anaïs Nin est vraiment trop narcissique.Le ressouvenir de Diane de Margerie distille un érotisme froid, les Incidents de Barthes exposent l’avilissement du jeune Arabe qui suivra l’intello raciste dans sa chambre pour un paquet de Gitanes.Malgré ma sévérité, Virginia Woolf en profite pour lancer sa question shakespearienne: Puis-je encore écrire ?c’est là voyez-vous toute la question.Celle qui s’est donné l’impossible tâche de tenir la chose, toutes les choses, toutes les innombrables choses ensemble, confesse je souffre de l’effort et ose avouer écrire est le désespoir même.Cette rigueur puritaine décourage.Elle ranime l’odeur des meubles victoriens rapportés du Massachusetts par les grands-parents paternels, dont nous 80.héritâmes et que je devais épousseter chaque samedi matin.C’était une odeur de vernis âcre et austère qui incitait à bâcler la besogne.Heureusement, Clarice Lispector, fille d’Ukraine et du Brésil, apporte une bouffée d’air frais dans la pièce.Je transfigure la réalité et alors une autre réalité, rêveuse et somnambule, me crée.Et tout entière je roule et, à mesure que je roule sur le sol, je m’accrois en feuilles (.).Il y a aussi ceci qui me plaît dans Agua viva : L’érotisme propre de ce qui est vivant est répandu dans l’air, dans la mer, dans les plantes, en nous, répandu dans la véhémence de ma voix.Clarice fut emportée par le cancer, et Virginia choisit de suivre Ophélie.Mais naturellement je préfère celle qui dit: j’écris au courir des mots — escrevo ao correr das palabras, ou encore la folie est voisine du plus cruel bon sens, à celle qui s’épuise à courir après les mots avant d’aller préparer le dîner — haddock et chair à saucisse — ou de tirer un numéro dans le sweepstake du Derby qui l’empêchera de filer trop vite vers la rivière, la jupe remplie de cailloux.Dimanche le 26 juin Plattsburg, PBS.La mort de Jackie Bouvier Kennedy est un choc pour l’Amérique, et un bon scoop pour la télévision.Je regarde le film Jackie Onassis : An Intimate Portrait.On lui pardonne sur le tard d’avoir remplacé l’irremplaçable jeune président du plus riche pays du monde par le .81 richissime Aristote Onassis qui ne sut jamais dissimuler sa richesse.Le discours public de femmes médiatiques, médiatisées, présente des récurrences navrantes.En quelques semaines, des femmes issues de milieux différents, venues de cinq continents, répondent de la même manière aux questions posées devant les caméras.Jackie, jeune mère, est devenue la première dame des Etats-Unis.On nous la montre, royalement assise dans un fauteuil de démocrate où les reines font si souvent mauvaise figure.Elle déclare de sa petite voix adolescente, voix grêle et appliquée que les années modifieront à peine, qu’elle servira le pays en secondant son époux John.Christine Bravo vient de dire la même chose à TV5 au nom de l’équipe de Frou-Frou.Certaines d’entre elles sont divorcées, ou n’ont jamais eu de mari.On se rattrape alors en rassurant ses fans de la façon exemplaire dont chacune s’acquitte de son rôle de mère.Certaines n’ont jamais été mères non plus, mais qu’importe.Le mensonge est souvent l’art de dire la vérité.Au XXe siècle, on contraint encore l’opinion publique à considérer l’homme — fut-il un chef d’État — comme un grand enfant qui doit être logé, nourri, compris par son épouse-mère et top model.Miss Monde 94 — brave fille plutôt mal attifée qui fait du bénévolat en Bolivie — a répété le même refrain il y a quelques semaines sur une importante chaîne de télévision américaine.Et l’ensemble des finalistes — diplôme universitaire en poche ou curriculum du Tiers-Monde — ont toutes promis d'aimer follement leur mari, d’avoir beaucoup d’enfants, et d’occuper leurs loisirs à des causes humanitaires. 82_ Curieusement, on omit d’approvisionner la lauréate du female politically correctness en couches, torchons et casseroles.Et on ne lui offrit pas non plus de cours de cuisine, d’infirmière, de blanchissage, de pressing — au sens où l’entendrait Sol — ou de psychologie enfantine et maritale.Elle reçut des parfums et des bijoux griffés, une trousse de maquillage, un manteau de vison, une garde-robe complète et des dessous affriolants comme en portent Kim Basinger et Cindy Crawford.Sans compter la Camaro, un voyage autour du monde, et quelques mille autres babioles.Jeudi 30 juin, 1 lh30 À compter d’aujourd’hui, ce journal prend une autre couleur.Je viens de débarquer avec J.M.sur la seule île habitée de l’archipel des Danaïdes.Le visible s’articule si parfaitement à nos yeux, et à nos lèvres, que nous allons à la rencontre du réel, et à tout ce qui se cache derrière lui, avec des gestes fous.Tout l’espace du continent s’offre à nous.Le fleuve, grande bouche d’eau ouverte sur la beauté du monde rend nos phrases dérisoires.Et puis, le regard se cloue au vaisseau fantôme échoué dans l’anse de VAuberge des Dunes.Sombre et massif, il masque les aubes folles dissimulant les gouffres rimbaldiens où se précipita un génie évadé des cinq sens prescrits.L’embarcation qui tangue doucement au bout de l’île aux Grues est le Bateau ivre — nom donné par les habitués du bar — dont parlait le journal de fin de semaine, machinalement feuilleté, qui nous fit quitter la ville. .83 Ce vaisseau brouille la transparence du fleuve.Il rétablit la limite du regard là où l’on voudrait des jaunes et des bleus translucides, des roses et des violets évanescents, quelque couleur délirante suggérant la symphonie de midis peuplés de poissons d’or et de nuits striées d’arcs-en-ciel.Le soir du même jour Nous sommes légers et souverains.Plus rien d’extérieur à la beauté ne nous rejoint : ni les rumeurs et les bruits urbains, ni les factures de Bell Canada, ni le courrier d’affaires, ni même l’air du temps.Nous entrons dans l’immobilité vertigineuse du silence en nous agitant un peu.Mais déjà nous parlons moins depuis que nous avons aperçu la pointe de terre qui, à partir du seuil où dorment nos valises, pousse doucement vers la mer ses jeux de lumière et de cailloux.La texture marine n’en finit plus de s’ouvrir, de rouler ses vagues en deçà et au-delà du visible.A l’heure du dîner, lorsque nous gravissons la passerelle du Bateau ivre à l'intérieur duquel le repas est servi, il nous paraît que les mots O que ma quille éclate! Ô que j'aille à la mer! tracés sur la quille du vaisseau, trahissent un bien mauvais poète.Les quelques strophes ajoutées nous font à peine un meilleur effet.Qui eut l’idée d’inscrire de façon si ostentatoire la trace de son passage là-bas?Un touriste en mal d’éternité, ou un employé de l’auberge payé pour défigurer la beauté?Le lendemain, ou le soir même — ici le temps cesse de marquer le temps — notre méprise nous saute aux yeux 84 La honte s’empare de nous lorsque nous reconnaissons l’auteur du Bateau ivre.Mais nous nous trouvons des excuses.La signature, signe et signal d’une voix, d’une œuvre, d’une notoriété, était absente.Nous étions seuls face aux mots.Seuls face à l’aride et confondante nudité du poème.A son retour chez lui, J.M.me passera un coup de fil après être allé dans sa bibliothèque.Il dira: «Ce que nous avons lu là-bas, c’étaient les plus faibles strophes du Bateau ivre.» Ensuite, il paraîtra hésiter, ajoutera autre chose.Puis j’entendrai j’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides.Croyant que ce vers improvisé dénonce notre ignorance, j’irai à mon tour dans la bibliothèque.Oui.Le rêve américain avait aussi fait rêver Rimbaud.1er juillet Aujourd’hui, nous avons beaucoup marché.Nous avons traversé Pile de part en part en voiture.Puis nous avons refait une partie du trajet à pied, avant d’aller manger des friandises sur le quai.Au retour, J.M.s’amuse à montrer du doigt les échafaudages métalliques plus ou moins sophistiqués, dressés derrière les granges, qu’il dit post-modernes.Dans ce décor simple, et cette lenteur du temps, le mot paraît saugrenu.À vingt heures, le soleil est déjà bas.Des montagnes apparaissent soudain, très bleues, occupant la moitié du ciel arrondi dont la courbure touche le fleuve.Un garçon joue dans un jardin bordant la route étroite à peine grugée par l’ombre.Nous lui demandons s’il connaît le nom de ces montagnes.Il hésite avant de répondre .85 que ce sont les Laurentides.Puis il se ravise, tend un bras vers la gauche, «ma mère est là, elle peut vous dire que c’est vrai».L’autre bras s’étend vers la masse bleue allongée au-dessus des eaux virant au gris.Puis il dit «mon grand-père habite là-bas, dans les montagnes».Il parle des Laurentides, comme s’il venait d’en oublier le nom.Dans son esprit, il s’agit du degré absolu des montagnes, ce lieu de la géographie qu’atteint à peine le regard.L’innommable contient tous les noms propres.Partagé entre l’incrédulité et l’éblouissement, J.M.répète plusieurs fois la phrase de l’enfant.Un peu plus tard, dans le même jardin, une adolescente, taille fine et longue chevelure, nous confie son rêve.Elle deviendra archéologue pour «voyager, aller dans tous les pays du monde, voir comment c’est ailleurs».Cette moitié du monde ne lui suffit pas, elle veut voir l’autre versant des choses, l’autre splendeur des visages.Ici, l’odeur de mer si prégnante, et l’étendue des eaux qu’elle fixe d’un regard sans âge, font peut-être peser sur elle une telle procession de siècles, un horizon si dilaté, qu’elle veut partir, toucher l’asphalte des villes, en finir avec l’écoulement des choses, tout ce qui avance et reflue, tout ce qui fuit en demeurant sur place.2 juillet J.M.lit.Je pars explorer l’île, ignorant si je me dirige vers l’est ou vers l’ouest.Derrière mon ombre, une tête inclinée contemple l’eau qui bat ses vagues avec douceur. 86.La terre avance dans le même sens que le fleuve.Tous les repères sont disparus, sauf le rond de sable sous mes pieds.L’île est l’endroit idéal pour se promener.Si l’on perd de vue le mouvement du soleil, les quatre points cardinaux n’indiquent plus que des mots flottant au-dessus des herbes courbées par le vent.Tout est là en moi et autour de moi comme dans un seul et même lieu.Il n’y a plus de distance entre l’air et ma bouche, entre le paysage et ma main.La réalité, si présente au corps, est totale.Je ne sens plus le besoin d’interrroger les choses, le commencement et la fin de tout.Quelque part, au bord des eaux luminescentes qui flambent sous mes cils, me revient pourtant déjà la question — c’était du Leibniz ou du Heidegger?— pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?Cette question, qui pourrait tout autant être inversée dans ce lieu lui sert de commentaire, avait été lue distraitement un jour où les mots, fermés sur eux-mêmes, contenaient leur propre réponse.3 juillet Dès le lever, Rimbaud nous souffle les mots.Comme je descendais les fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les haleurs.Un temps d’arrêt, et l’on hésite entre les glaciers bleus et les soleils d’argent, puis l’on se précipite vers les fleuves qui ont laissé descendre où je voulais.J.M.rit plus que d’habitude.Il hésite un peu, déclame et dès lors, je me suis baigné dans le Poème, et ça lui va comme un gant.Plus tard, il ajoute moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, je courus, et nous avons déjà un pied 87 pointé vers l’avant, prêts à foncer vers le portique désert.Plus un mot.Nous nous taisons jusqu’à ce qu’il ressuscite le poème oublié dont il lui reste seulement des bribes — des hippocampes noirs, des archipels sidéraux, des brumes violettes — qu’il lance comme du foin d’odeur sous mes narines.Ce matin, l’archipel des Danaïdes semble compter deux ou trois îles de plus.Nous filons vers le quai, et il continue de s’enthousiasmer sur la splendeur de l’infini, son mystère, l’invraisemblable exubérance de l’air.La couleur bleue baigne toute forme, toute ombre, toute chose qui se dilue aussitôt.L’espace s’ouvre tellement, à chaque seconde et à chaque minute, que la multitude d’ouvertures offertes au regard finissent par se confondre et s’abolir.J.M.raconte ses jeux d’enfant, les excursions en forêt, les maisons et châteaux construits avec des bouts de planches et quelques clous.Il lui faut peu de choses pour se mettre à rêver et souhaiter rendre le monde conforme à ses rêves.Ainsi, il croit que les gens de l’île ne peuvent être malheureux.J’affirme le contraire: où que l’on soit, où que l’on aille, il y a toujours place pour le bonheur et le malheur.Un insulaire qui travaille à Montréal dit qu’il revient passer ses fins de semaines sur file.En ville, il a l’impression de manquer d’air.J.M.écoute en silence.Une fois seul avec moi, il concède que la vie, sur une terre aussi exiguë, pourrait lui devenir étouffante.4 juillet La chambre est étroite.J’avise J.M.que je ferai un peu de bruit pendant quelques instants.Il répond avec une 88.pointe de cynisme: «Partout où vous passez, madame, ça fait toujours un peu de bruit».Le lendemain, il m’appelle la Dame qui fait du bruit, et je dis m’adresser au Monsieur qui pense.Notre répertoire de calembours grossit de jour en jour.Lorsque J.M.ronfle trop fort, je vais parfois me sustenter dans la cuisine de Banana Yoshimoto — on dirait un pseudonyme inventé pour des motards — où l’on prend le thé encore plus souvent que chez Virginia Woolf.Banana est ma sœur.Elle suit des cours de gastronomie, adore les gourmandises suaves, préfère les cuisines tenues par d’autres.Son père, un érudit de Tokyo, ami de Michel Foucault, n’approuverait sans doute pas les aventures loufoques ficelées par l’orpheline qui cache son nom pour mieux se compromettre à chaque page.Sous le propos échevelé, assez inattendu, s’affirme une détresse contenue, un style que Gallimard a nommé en français international Kitchen et qui relève du «minimalisme flou».Banana est étonnante.Entre des candeurs naïves, des séances de vidéo, de jogging, et de perfides invraisemblances, elle nous glisse parfois de petites phrases insidieuses.Le bonheur, c'est de mener une vie où rien ne vous oblige à prendre conscience de votre solitude.Un jour sans date J.M.dit: «Ce qui me refait, c’est l’immensité de la mer».Ou encore: «La mer me console de la petitesse 89 humaine».Lorsque je ne pouffe pas de rire, je corrige: «Moi, ça m’aide à ajuster ma petitesse à la grandeur du monde».On parle tout autant du fleuve que de la mer, c’est-à-dire de l’éternité : ce qui ne finira jamais.Peut-on parler du mystère de l’espace et du mystère du temps autrement qu’avec des mots banals ?Mon dernier livre, L'été de Vile de Grâce, plus encore que les précédents, m’a appris que non.Un jour sans heures Ici, il n’y a pas de temps, mais une incessante coulée de lumière, une profusion de radiations solaires réverbérées par la mer dont le grondement ébranle la nuit.Tôt, ce matin, j’ai entendu s’éveiller les eaux, et déferler l’espace.J’ai vite couru vers le fleuve.Aussitôt, les vagues soulevèrent la masse aquatique qui imprégnait la peau, les os, le sang, et des mouettes déchirèrent le prisme solaire qui éclatait sur mes mains ruisselantes.Maintenant, c’est pareil.Le réel explose, incendie, se dissipe avant que je parvienne à lui donner un nom.On ne nomme jamais qu’une face des choses.L’autre face croule au fond du regard, ou fond sur la langue, avant que la sensation n’ait trouvé son mot.7 juillet Nous sommes dans la salle à manger du Bateau ivre, lorsque tout à coup un convoi de remorques, remplies d’hommes assez jeunes, fait irruption sur la plage. 90.Le convoi file vers une étroite langue de terre qui plonge dans les eaux enflammées du soleil couchant.Puis les hommes le quittent et se dirigent à la file indienne vers l’extrémité de cette bande de terre après s’être livrés, torses nus, à des rituels dont nous devinons les étapes.Quelqu’un parle d’enterrement de vie de garçon, et la curiosité s’éveille, semblable à celle ressentie lors de spectacles légèrement obscènes qui éveillent des désirs troubles.Au bout des eaux rouges, les cris montent avec de plus en plus d’intensité, formant une sorte de chœur désordonné renforcé par des éclats de rire qui nous parviennent assourdis par la distance.Sans doute boit-on pour fortifier son audace.Ou peut-être les imaginons-nous ainsi, provocants, profanateurs, sur le point de perpétrer le meurtre d’innocences préservées.Après un certain nombre d’allées et venues entre le rivage et le fleuve, le rythme des célébrations paraît fléchir.Les cris et les rires s’espacent.L’ivresse paraît tomber, en même temps que le pas des hommes s’alourdit.Il n’y a bientôt plus personne sur la langue de terre d’où se retire le soleil.Les remorques réapparaissent au bord des rochers.Lorsque leur bruit se rapproche, je tente d’identifier celui pour qui l’auberge prépare la noce du lendemain, cent cinquante couverts, la salle à manger remplie de fleurs, mais aucun visage ne ressort.J’échoue à me représenter cette fête qui paraît si lointaine, et compromise.Par-dessus tout je me sens triste.Et J.M.ne semble pas non plus très heureux. 8 juillet .91 Tout de suite après le petit déjeuner, nous allons nous promener sur le rivage, suivant la direction prise par les remorques d’hier soir.Curieusement, à part quelques échancrures où s’ébattent des oiseaux distraits, il ne se trouve aucune langue de terre qui avance dans la mer.Et pourtant, de la table où nous étions assis, nous avons vu cette bande de terre, étroite et longue, se détacher du littoral.Cette langue de terre a-t-elle réellement existé, ou était-elle une création du regard, un effet de mirage suggéré par le lieu d’où venait le regard?Rien n’est plus clair, croit-on, que l’image du réel saisie par les yeux.Mais cette image n’est peut-être que le reflet du déjà vu, ou l’appel de ce qui pourrait être.Les yeux sont aveugles.L’intériorité du monde n’est saisie que par le dedans du corps.Là où la surface des choses n’indique plus à la pensée, de façon trop abusive, ses limites et ses excès.Le soir du 9 juillet Le Bateau ivre semble glisser vers le large à l’instant où nous nous en approchons.Le fleuve, que le soleil incendie à l’horizontale, paraît acquérir une certaine densité comme s’il devait se mettre à couler plus lentement ou même s’immobiliser tout à fait.Un peu ébouriffé, J.M.se met à réciter Rimbaud.Je sais le soir, l'aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, et j'ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir. 92.La voix couverte par le bruit des remorques disparues, il évoque le bruit des oiseaux clabaudeurs, Véveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.Puis il se penche sur la passerelle du pont et fait le geste de se jeter par-dessus bord, plus léger qu ’un bouchon j’ai dansé sur les flots.Il n’a encore rien bu.C’est sa façon à lui de résoudre l’énigme du réel.Le même jour, à minuit J.M.ronfle, heureux comme un roi.La chambre penche légèrement vers la gauche, mais puisque je ne suis pas seule dans cette pièce où s’ouvrent parfois des bouches d’ombre affamées de délire, mes peurs ne prennent jamais des proportions effarantes.Je tire Kafka de ma table de chevet sans trop d’enthousiasme.Parfois, cet homme me tue.Dans ses Notes de voyage, il écrit à propos de l’hôtel de Friedland où il était descendu un soir, et s’y trouvait le seul client: Le grand hall.Je me rappelle un Christ en croix qui n’y était peut-être pas du tout.Pas de chasse d’eau dans les cabinets, la tempête s’y engouffrait par en bas.Dans le même paragraphe d’une page et demie que j’ai peine à terminer, il ajoute, je me rappelle maintenant qu’une fois, pendant un bref instant, il m’est arrivé d’entendre de la musique.Mais il n’y avait pas de piano dans la salle commune, cela venait peut-être de la salle réservée aux noces.Je marche vers la fenêtre et soulève le rideau pour vérifier si la langue de terre est bien là.Tout est noir, aucune forme ne troue l’obscurité.Je retourne à Kafka, au lit tiède. .93 À la page suivante, mon compagnon de nuit fait la description du château de Friedland dont il s’est probablement inspiré dans Le château.Il a tout à coup cette phrase éclairante, il n’est pas construit sur un large sommet, c’est plutôt le sommet, assez pointu, qui est entouré de bâtiments.Voilà la réponse à la question d’hier.J.M.ronfle toujours, mais j’arriverai peut-être à dormir d’une oreille.Inutile d’imaginer Kafka en train de suivre deux jeunes filles inquiètes et curieuses, qui se retournent pour l’épier.Il ne se passera rien.Le poursuivant poursuivi se sent lui-même inquiet et curieux et, en outre, indécis.Demain, Kafka visitera seul la maison de Schiller, la maison de Liszt et la maison de Goethe.Mais j’irai le voir à Jungborn.Il vient de se fouler un pied, et il s’ennuie.Le soir, il prend plaisir à regarder la petite Suzanne Puttkam-mer, neuf ans, en petite culotte rose.10 juillet J’étais partie au hasard, sans bruit, sans but, simplement faire une promenade.Mais à l’extrémité d’une anse pierreuse, j’ai vu apparaître une stratification rocheuse, édifiée en terrasse, qui me fascina.Les rangées de pierrres, toutes coupées à l’oblique et parfaitement alignées, s’ajustaient si parfaitement les unes aux autres qu’on aurait pu les croire liées par du mortier.Au-dessus de ce fabuleux travail d’artisan, pour qui la symétrie semblait tenir lieu de mémoire, un bouleau poussait à l'horizontale.Depuis combien de temps cet arbre défiait-il les lois de la gravitation, vivait-il ainsi à l’écart des autres, penché sur le vide? 94 Y avait-il d’ailleurs un vide?Cet arbre se tenait bien au-delà de la matière ligneuse à laquelle quelques fibres le reliaient.11 désignait l’irrationnel, l’indicible dont les mots veulent toujours se saisir.Car l’arbre qui se trouvait là, incliné au-dessus du vide, habitait d’autres lieux que le territoire visible.Il habitait la plage entière, le roc et les eaux, le sable et les épaves, chaque arbre et chaque liane accrochée aux pierres entre lesquelles coulaient des sources froides.J.M.à qui je fis part de ma découverte n’y vit rien d’exceptionnel.La nature n’est-elle pas rythme et chaos, cohérence et désordre, fantaisie et répétition.Au lieu de se laisser barrer la voie par l’arbre qui me séduisait, il préféra aller au-delà, suivre les pistes conduisant à d’autres arbres et d’autres rochers.Peu avant son départ, il avait lu sur un mur bariolé de Montréal, on ne renonce pas si facilement à l’infini.Je continuai de contempler l’arbre, les motifs de la terrasse, puis je ramassai ensuite des lamelles d’ardoise semblables à celles sur lesquelles je prenais plaisir à écrire à six ou sept ans.Lorsque J.M.revint, il m’en offrit une qui faisait presque la largeur de la paume.Un oiseau y était dessiné, surpris dans son vol.L’ardoise, comme l’oiseau, c’est le secret du livre que j’aurais voulu écrire, un livre d’une austère beauté qui aurait été lui-même le lieu de l’envol, le lieu du plus grand éblouissement.11 juillet 1994 Une île minuscule s’inscrit dans le lointain, surmontée d’une sorte de signe chinois comme j’ai appris à en .95 tracer il y a quelques années dans un cours de chinois.De ce cours, j’ai retenu qu’une tige à trois branches désigne un arbre, et que trois tiges semblables représentent une forêt.Mais peut-être était-ce seulement deux tiges.Quand ma mémoire me joue des tours, je ne peux naturellement pas compter sur Kafka pour me tirer d’affaire.J.M.voit pour sa part, au sommet de nie, un homme juché sur des échasses qui avance vers lui.Une troisième et une quatrième personne y verraient peut-être une girafe ou un pylône à haute tension.J’oublie l’énigme.Mais au dîner servi sur le pont supérieur du Bateau ivre qui sert de salle à manger, le cœur me bat soudain.Debout devant la large fenêtre surplombant l’arrière de la pièce meublée comme un ancien salon d’évêque, quelqu’un dit en pointant l’île du doigt: «C’est la Grosse île».Ces mots me ramènent au présent d’un jour passé.14 juin 1988 Je reviens au présent d’un jour passé.Le vent tombe lorsque je débarque sur l’île de la quarantaine.Au bout du quai où la marée précédente a laissé la marque d’une ligne noire parfaitement tracée, quelqu’un me tend la main.«Ainsi donc, vous écrirez sur l’île?Vous raconterez son histoire et lèverez le secret qui pèse sur elle?» Je réponds que je me mettrai au travail plus tard, qu'il me faut d’abord absorber le spectacle de l’eau, légère- 96.ment brouillée de glaise, qui bat ses vagues contre les herbes et les rochers bordant les deux côtés du quai.C’est ce jour-là que tout commence.C’est là que les personnages de L'été de l'île de Grâce prennent corps.J’ai tout de suite vu Agnès Frémont s’avancer, mettre ses pas dans ceux de la jeune femme, aux cheveux coupés courts, venue nous accueillir.Le Dr Milroy apparut un peu plus tard à l’extrémité du quai qui n’existait pas encore, puisque cela se passait cent cinquante ans plus tôt.Mais une si grande distance dans le temps n’altérait pas l’image que j’avais du couple.Le sable du rivage garde la trace de ceux qui y passent, et peut-être est-ce cela qui séduit.Tout paraît s’effacer dans l’effritement poreux qui avale les pas, mais il en reste la sensation, le souvenir, une image qui vous suit pendant des jours.Aujourd’hui, une odeur de framboise et de pollen parfume l’air.Je peux difficilement imaginer la pestilence des étés meurtriers qui ont ravagé l’île au siècle dernier.On dit que cinq mille morts ont été enterrés ici l’année de l’épidémie de typhus, et autant l’année du choléra.Je visiterai tout : la buanderie, la morgue, les glacières souterraines, les entrepôts, le hangar de désinfection, les deux chapelles, le vieux lazaret aux murs gris qui éveille la hantise du fait divers.Sur le sol brûlé du cimetière de l’est, j’entends décoller un avion de la piste d’atterrissage taillée dans la haute futaie plantée derrière nous.Les guêpes bourdonnent.Quelques dalles funéraires, des croix modestes, souvent anonymes, constituent la seule mémoire tangible du lieu.L’étudiant en médecine indique les renflements de terre suivant l’alignement des fosses communes que les .97 marées découvrent parfois au printemps.Ce site, ensemencé de corps qui ont été jetés là-bas, enrobés de chaux, cordés les uns sur les autres comme des enfants insensibles, dégage un souffle sépulcral malgré les pots d’immortelles qui s’étiolent en contrebas du chemin où nous nous trouvons.L’année suivante, il pleuvra lorsque je retournerai là-bas.La terre sera grise et détrempée.Une grande tristesse suintera du ciel bas, de la forêt sombre, du lazaret aux vitres noircies par l’orage.L’image d’Auschwitz me poursuivra jusqu’au hangar de désinfection.Ce sera alors facile d’imaginer le fléau.Mais aujourd’hui, la flamboyance de l’été efface tout ce qui n’est pas pur bonheur.L’île paraît faite pour le rêve, l’insouciance, les herbes aromatiques, les appareils-photo.13 août 1990 Je suis revenue passer quelques jours sur l’île de la quarantaine.C’est un temps de grande chaleur.Les fleurs embaument et la douceur des herbes rend les drames anciens irréels.Ce matin, les touristes sont nombreux à vouloir humer l’odeur du désastre exhumé par les journaux qui redonnent vie à l’événement.Un train-balade rouge et bleu nous amène faire le tour de l’île, s’arrêtant aux étapes prévues.Dans l’éclatante lumière, un soupçon harcèle la mémoire future.La mort des autres indique la voie qu’il faudra prendre un peu plus tard.Aussitôt, les yeux se tournent vers une autre direction et l’espace de compassion se rétrécit.Nous revenons au bavardage, aux gestes étourdis.Les blessures de l’histoire 98.ne nous atteignent plus.Nos préoccupations, redevenues profanes, perdent la conscience des douleurs anciennes qui nous atteignaient un peu plus tôt comme si elles avaient été tirées de nos vies.Le train-balade nous ramène au chemin poudreux conduisant à l’hôtel de deuxième classe, construit en haut de la falaise, où l’on sert des rafraîchissements.De longues cicatrices fauves, tracées par des siècles de gel et de vent, marquent les récifs au bord desquels nous nous tenons.Nous croyons fixer le fleuve, alors que nous contemplons du temps à l’état pur.Un siècle et demi plus tôt, Karen, Brian, Mary, Michael et Williams ont posé là leur regard, et il me semble que c’est un seul et même regard qui dure, une seule et même masse marine qui roule ses vagues depuis toujours.Quelqu’un s’étonne: pourquoi n’a-t-on pas pensé à décorer de fleurs la façade de l’hôtel?Un autre, qui se croit à Hollywood, s’informe : pourquoi ne trouve-t-on nulle part de plaque commémorative donnant le nom d’Irlandais morts là-bas, dont les descendants sont devenus riches et célèbres ?Refusant de prendre des airs affligés qui perpétueraient l’atmosphère oppressante du malheur, plusieurs risquent d’autres suggestions, mais il suffit que l’un d’eux se taise quelques minutes de trop pour que la vérité du lieu éclate à nouveau.Aussitôt la visite terminée, le train-balade nous ramène au quai, et les distances se rétablissent.L’île de Grâce ne forme bientôt plus qu’un trait sombre vacillant au bout de l’archipel des Danaïdes dont s’éloigne l’embarcation.Nous pensons au restaurant où nous irons manger, au courrier et aux appels téléphoniques qui nous attendent. .99 Nous nous évadons de la station de quarantaine.L’île de Grâce redevient un mot.Mon roman progresse.16 juillet 1994 Le premier des deux fragments de la comète Shoemaker-Lévy vient de heurter Jupiter, planète reconnue pour porter chance.Jupiter, qui transite depuis bientôt un an dans la constellation du Scorpion avec ses seize lunes, se trouve à quelque 800 000 millions de kilomètres de la Terre, petite planète qui n’a qu’une seule lune comme satellite.C’est loin, très loin.Et pourtant quelle femme ou quel homme né sous le signe du Scorpion n’a pas, en 1994, pris quelques kilos, mené une grande vie sociale, lancé des initiatives heureuses sous l’influence de cette généreuse planète.Depuis que j’ai lu dans un magazine que la Terre, comparée à Shoemaker-Lévy, a la grosseur d’un raisin, je mange mes figues et mes raisins de Corinthe beaucoup plus lentement.Et je me prends à rêver que la pluie de Perséïdes qui inondera bientôt Montréal couvrira peut-être mon balcon de pierres de lune et d’orchidées.18 juillet À propos de l’île, une image se reforme chaque fois que je retourne là-bas.La vigueur avec laquelle le fleuve fouette les rochers, couvre le littoral, et porte son écume entre les tombes effondrées. 100.Les siècles avancent, et cela n’a pas cessé d’être.La mort illustre l’absence à vivre qui nous habite.C’est sa façon à elle de redonner corps et visage aux disparus.Mais les morts restent présents dans le cœur de ceux qui les cherchent, ignorant que le temps les a remis sur leurs deux pieds, vigilants, aiguisant le regard de qui voit le monde sans rien distinguer de sa splendeur et de son chaos.5 août 1994 Dans mon répondeur, je trouve la voix fêlée d’un ami poète.«Denise L.nous a quittés la nuit dernière.» L’appel remonte sans doute à plusieurs jours.Hier aurait pu être dimanche, le jour faste de la semaine.Elle aurait choisi son jour avec éclat et discrétion, comme tout ce qu’elle faisait?J’ai souvent croisé Denise L.dans des soirées ou des réceptions.Elle avait un corps de danseuse, des yeux pleins de reflets de miroirs.Finement découpée dans un fourreau noir couvert d’une écharpe de soie colorée, ou légère sous les jupes à volants qui tourbillonnaient autour d’elle, elle allait et venait, comme appelée en même temps par tous les points de l’espace.Elle passait entre les invités comme un fil qui ne s’accrochait à rien.Elle ne posait aucune question, parlait de son jeune fils Alexandre, né au Brésil, qu’elle disait fait pour le bonheur.Et l’on se souvenait du timbre de sa voix, de l’émotion qui la faisait vibrer.Elle semblait faite pour le passage.Et la grâce.Même dans la douleur, la légèreté resta son don. 101 Je l’ai vue la dernière fois en mai, le jour où Marie-Claire Blais entra à l’Académie.Elle avait beaucoup maigri.Un peu de cendre pâlissait ses yeux noirs.Elle me parla encore de son fils, des bains flottants et des méditations qui la régénéraient.Elle parla aussi des lectures qu’elle faisait encore, de la morphine qu’elle avait commencé à prendre.Elle parlait, et à travers ses mots, se profilait un monde lointain, immense, qui concernait bien peu les invités.Pour la première fois, elle portait des vêtements à la mode, ce qui laissait croire qu’on l’avait habillée dans une boutique du centre-ville parce qu’elle n’était plus en état de choisir elle-même ses vêtements.Finalement elle se leva, fermement appuyée à une lourde canne comme en traînent les vieilles dames, mais le geste avait gardé quelque chose de primesautier.Elle disait avoir besoin de bouger.Je la vis se diriger du côté des tables où l’on servait l’apéro.Sa blouse bleue de brume fit quelques taches claires sous le plafond, puis s’effaça comme les mouettes des îles dans leur envol.Ce fut, je crois, son dernier passage dans la vanité du monde.Un jour de 1963 Jean-Guy Pilon achève de rédiger Pour saluer une ville.Il écrit : Nous remontons le cours inassouvi des siècles jusqu’à l'éclatement de toute la mémoire du monde, jusqu 'à la nuit blanche et odorante de notre naissance: temps perdu, temps retrouvé, qui connaît l'énigme? 102.Ce soir, la vérité de ce fragment prend figure d’évidence incontournable.Dans la mémoire du monde, la nuit de la naissance et la nuit de la mort sont ce point absolu de lumière qui, soudain, déchire l’espace et découvre un corps dont l’émergence ravit ou révulse.Mais l’on s’étonne toujours de voir des vides, des espacements, sur la ligne continue du temps.12 août 1994 Je range le courrier, les revues et les journaux accumulés pendant une nouvelle absence.Puis je feuillette mon carnet de téléphone, sans avoir le courage de le remettre à jour.Je repère un mort à la page B, un autre à la page A.A la page C, deux amies sont disparues au fil des ans, accaparées par leurs amours, et il en est de même à la page D.À la page E, qui ne compte que six lignes, rien n'a changé.À la page F, je cherche un adolescent mort du sida, à la page L, une femme emportée par le cancer.Ailleurs, je trouve quelques amis fidèles, des départs, des trahisons.La page M est totalement remplie.Mais soudain, à la page O, je suis saisie d’un vertige — la crainte, peut-être, de ne plus trouver mon nom.Certains jours, la vie tient à nous par des points de contact si étroits, si fragiles, qu’il suffirait d’un rien pour les dissoudre.17 août Julien, mon petit-fds, célèbre aujourd’hui ses quatre ans. 103 J'ouvre un livre où se trouvent une table et un gâteau d’anniversaire couvert de chandelles allumées.Il dit : «C’est un gâteau de fête et des chandelles.» L’an dernier, il posait un doigt sur la même page, le même gâteau, et à la question «C’est quoi?» il répondait: «La fête» en applaudissant joyeusement.Un an plus tôt, il se contentait de frapper dans ses mains en riant.Cette séquence illustre le processus d’apprentissage du langage.Il y a d’abord le corps à corps avec l’objet, puis le passage du geste au nom — matière première de la parole.Ensuite vient la phrase complète entraînant le rétrécissement du geste, ou sa disparition.21 septembre Le siècle s’achève, le prochain millénaire est à nos portes, et l’on s’entretue toujours au Rwanda et en Bosnie, ailleurs cela reprendra un jour ou l’autre.L’U.R.S.S.s’est volatilisée, le mur de Berlin est tombé comme le souhaitait tellement le grand rêveur Dieter K.Le malheur suit son cours.La peste sévit aux Indes, l’Afrique affamée voit la CEE et l’Aléna dresser leurs bilans.Les boat people fuient Cuba, Haiti est sur un pied de guerre, et 25 000 personnes pour qui Ad mare usque ad mare reste l’antichambre du rêve américain viennent d’être reçues par Immigration Canada.Mais le père de J.M.vient de retrouver son fils dans un poème, et les gens continuent de dire «je t’aime».Lysiane et Cannelle ont mis au monde un garçon et une fille cette nuit, à l’heure où une fleur de cosmos s’est glissée dans 104.la haie de framboisiers sauvages du jardin.Toute cette beauté tempère la violence du monde.24 août Cent ans plus tôt, ma grand-mère Clara, dix-sept ans, écrit dans son journal : Je devrais me faire toute rayonnante, toute joyeuse, pour recevoir celui qui, dans huit jours, serait mon mari.William mourut assez jeune, mais en dépit du conditionnel je devrais qui pesait sur leur union, ils s’aimèrent d’amour et eurent neuf enfants.Un demi-siècle passe et Virginia Woolf cuit son filet d’haddock dans sa maison de Bloomsbury.Au même instant, un dimanche après-midi, Mélanie ma mère — fille de Clara — profite de quelques heures de liberté pour écrire à l’encre mauve, au bas d’une page remplie d’anagrammes et de jeux de société comme elle aimait en inventer, ou en transcrire : Qu 'est-ce que tout le monde fait en même temps ?Réponse : Vieillir.C’est génial.Et pourtant, cent ans, cinquante ans ce ne sont que des poussières dans l’immensité du temps.Clara avait quand même noté auparavant, un jour où elle se plaignait d’être restée un mois sans écrire, c ’est le tissu de la vie.Un soir de l’été 1984 L’une des huit filles de Mélanie, qui n’a mis au monde que deux enfants, écrit dans La tentation de dire : L’espace des mots rêve la chair intérieure qui habitait le langage avant sa formation en syllables.Car 105 le corps sait longtemps avant d’entendre et de dire.Il apprend d'abord par perception organique.Il capte le sens premier par contact symbiotique, bien avant que l’extérieur ne l’instruise des usages de la parole.Le journal intime garde la nostalgie de cette forme de connaissance venue du dedans.Il se tourne vers le dehors par défaut, éprouvant constamment la puissance du paradoxe.Ce qu’on appelle le pacte autobiographique, cette complicité entre la personne qui reçoit le journal et celle qui le signe, repose sur la croyance en U indéfectible rencontre.On écrit pour se nommer, se reconnaître, se constituer.On lit pour s’inventer des visages, des fusions, des extases.Clara et Mélanie comprennent.Pour Sophie Tolstoï, cela va de soi.Mais Virginia jette un regard interrogateur à Clarice — What does she means?— et propose d’en discuter avec Léonard, Kafka, Kierkegaard, Anaïs, Barthes, J.M.et quelques autres.Mais Clarice, sauvageonne à qui les discussions mondaines répugnent, est déjà en train de se rouler dans les feuilles.19 avril 1986 Séquence d’ouverture à la 14e Rencontre québécoise internationale des écrivains.La petite-fille de Clara propose le théorème : La tentation autobiographique, c’est la tentation du temps rassemblé.Cela n’ajoute rien à la chrono- 106.logic du monde.Cela indique simplement ce qui, de soi, excède le temps de l’horloge et le temps de l’Histoire.Ce qui de l’Autre ne s’achève pas, ne s’additionne pas, mais nous habite hâtivement avant de retourner à la nuit du corps envoûté par la part d’ombre qui le constitue.Une voix violente — voix parisienne inconnue qui vient de se trouver une tribune — proteste violemment.L’Histoire, c’est sacré.(Sans Histoire, sa voix serait tout de suite coupée de moitié ou des trois quarts.) Du côté québécois, personne n’ouvre la bouche.Le silence fait partie de notre histoire.2 octobre 1994 On attend toujours l’événement qui fera irruption dans le tissu serré des jours pour nous informer du présent, et si possible de l’avenir.Comme si le temps pouvait être rompu.Comme si l’on pouvait à la fois le saisir et s’en départir dans un même instant.L’événement n’est rien.Il n’est que l’instant-presque-là ou l’instant-déjà-plus en train de disparaître.Seul l’instant présent retient.Seul le présent de l’instant, si fugace et fragile, meurt de n’être pas perçu.Le journal intime suit la mesure des calendriers pour mieux la déjouer.S’aidant de la fiction du jour, il met bout à bout des moments épars qui s’additionnent.Il atteint l’unité par la fragmentation.À la continuité du monde, il substitue des durées tangibles qui laissent croire au triomphe du «je», à son immortalité. 107 Et je sais bien que je vous perds lorsque je vous raconte comment l’on s’y prend pour fusionner l’espace intérieur et l’espace inventé par la main qui créa l’horloge.Escrevo ao correr das palabras — j’écris au courir des mots.On croit découper le temps à sa guise.On croit se l’approprier, l’empêcher d’effacer notre ombre, l’arrondi du visage, l’écho de la voix.Or, il nous porte toujours là où il faut aller: à l’intérieur des choses.L’invisible loge toujours derrière les yeux, au creux du rien apparent qui nourrit la passion d’être au monde.La passion d’être, ce lieu d’où sourd l’ultime parole qui est aussi parole première, le cœur de l’instant faisant toucher le noyau invisible — irradiant et silencieux —, du réel. 109 Lucien Parizeau Une indéfectible présence ESSAI Il y a une sorte de silence où les mots, fatigués à l’usage, se reposent.On l’éprouve parfois lorsque, sous le poids d’un trop-plein de bonheur ou d’un surcroît de peine, l’esprit se dissout dans la non-pensée, dans une brume paresseuse où rien, ni présent ni mémoire, n’aspire plus à la forme.Sans figure à nommer, sans naissance à parfaire, la conscience abdique ses pouvoirs de sage-femme.Pourtant, on le sent bien, quelque chose veille dans cette étrange immobilité: la conscience même d’une grisaille, d’une heure étale et, semble-t-il, infinie car cette impuissance à vivre la vie des mots n’est qu’une force qui s’assemble, et ce silence est toujours langage, et cet insolite abandon est quand même fidélité.J’ai connu ce délaissement, un jour de mai, dans les terres arides de Tzintzuntzan.La lumière était chargée de reproche à travers son voile de brume grise.C’était le temps de la calma michoacanaise.Chaque goutte d’eau suspendue entre ciel et terre se gonflait du menu grain de poussière que les vents printaniers avaient arraché à l’érosion des pentes et no.des combes, et cette voûte renvoyait, feutrés, comme déçus, les bruits de la campagne mexicaine.Le ciel engrangeait ses pluies.Bientôt il les donnerait en pâture aux pentes assoiffées, tous les jours, à la même heure, pour retrouver tous les matins la même brûlure et la même vieillesse sur la face des choses.Soif inconsolée de cette terre où la mort, toujours présente dans les lentes balafres noires que le busard inflige à l’azur, paraphe le discours du monde.J’avais vu ce ciel mille fois guérir de ces blessures, mille fois la mort mourir dans la revanche quotidienne du soleil et de la joie.Mais ce jour-là, il me parut soudain que plus rien ne féconderait les pentes labourées par les pluies, n’était le miraculeux ensemencement du verbe.Le silence aigu du mageye appelait la parole, demandait à ma bouche le suc sonore du langage.Je devais parler au nom de ce mutisme.Que si j’antais le mot sur ce paysage désolé, j’enchanterais d’une illusion la calme pauvreté des choses.Mais je me sentais démuni.Rien ne remontait du puits de ma mémoire que des phonèmes desséchés, comme si c’était en moi que la terre avait épuisé ses offrandes, en moi que s’étaient répandues les saumures rongeuses de sa sénilité.Jadis, avant les coupes claires du potier, les pentes étaient vertes, le colibri bruissait dans les buissons hospitaliers et le crotale cherchait ailleurs, loin de l’exubérance et de la menace humaines, ses refuges rocailleux.Les hommes venus d’Espagne connurent ce paradis qui, plusieurs années durant, devait échapper à leur conquête.11 n’en restait qu’une légende, une page d’histoire qu’on n’ouvrait plus, comme l’absence d’une absence, l’oubli de l’oubli.Dans cette contrée, à cette heure pénible, tout avait été dit comme si les mots, abeilles vaines, refusaient de se poser sur les choses.Plus tard, et chaque fois Ill que cette image envahirait ma mémoire, je penserais au Roquentin de La Nausée, lui qui, les yeux fixés sur la racine d’un marronnier, ne se rappelait plus que c’était une racine.La conscience avait cessé de parler à la conscience, et l’en-dophasie, ce langage insonore, s’était évanoui dans une absolue mutité.Puis, brusquement, les mots crevèrent la bulle du silence.Un rire d’enfant, le klaxon d’une voiture endiablée dans la route étroite, le tintement d’une cloche, des bribes de guitare se nommèrent tour à tour dans ma conscience réveillée.Le silence des dieux Mais il y a un autre mode du silence, et qui hante mes nuits.Ce silence n’est ni des hommes ni des choses.Ce n’est pas en lui que leur chuchotement s’est tu, que s’est abîmée leur image, que le remuement du quotidien s’est changé en mémoire.Ce silence ne se souvient pas : il n’est pas né d’un bruit.Ce n’est pas la mort qui l’habite, puisque la mort doit tout à la vie qu’elle éteint; et ce n’est pas, ce silence plénier, un trou de langage que le langage creuserait en lui-même pour abriter le repos et la seconde chance des paroles épuisées.Mais alors, comment concevoir un ordre du silence au-delà des catégories de l’esprit?Pensée difficile que celle d’un rêve sans rêveur, d’un songe dense, hautain, tout encombré de soi comme une éternité, d’un miroir infini qui, infiniment, en réfléchit un autre, d’un mutisme qui n’a rien à taire, d’une fermeture qui n’a rien à sceller, d’un refus de dire étranger à tout ce qui a pu se dire ou un jour se dira, de quelque monstrueux oubli qui serait l’échec et le remords des dieux. 112.L’homme ni l’ouragan ne rejoindront jamais leur centre, cette zone de silence, cet œil qui les regarde tourner en rond et autour duquel, l’un et l’autre, ils crient.Mais quel est le centre de nos langages?Quel est le destin des mots que le logos enchaîne?Où vont les chevaux accoués du manège?Je cogne désespérément sur ce silence au-delà du silence sans que jamais une porte s’ouvre à mon appel?C’est peut-être que le mot ne sait forcer que ses propres serrures.Les silences du verbe, c’est toujours la voix du verbe qui les forme.Sitôt coupée l’herbe sonore, elle repousse dans le sillon impatient de ses lèvres.Ordonne-t-il des effacements de lui-même, des pudeurs, des litotes inattendues, ce sont des disparitions où, se voulant muet, il murmure et, se croyant caché, il paraît.Or, s’il en est ainsi, si le langage est la copule qui renvoie le langage au langage, à quoi peut-il tendre, à quoi peut-il rêver que déjà, de tout son temps, il ne contienne ?Ce silence que j’essaie de dire, est-ce l’ultime hapax, le signe absolu qui aspire et consume en lui toutes les significations, les mortes et les vives et, néant lui-même, réannexe les mots des hommes au domaine de l’incréé?Ainsi la prose du monde, passant outre aux virgules transies de ses morts, chemine inexorablement vers ce point final, antérieur à tous les commencements, synthèse et but suprême de tous les dires depuis que le premier homme, en disciplinant les tumultes de sa voix, la brusquerie de ses gestes, y a trouvé les noms qui convenaient à la lumière et à la nuit.Mais ce vide absolu, cette béance infinie, rien de cela n’est du monde des hommes, et j’ai besoin des mots pour me l’imaginer.Ici, tout est langage, et le silence même 113 n’en est que la resserre et la promesse, ruche close où bourdonne l’essaim des paroles ailées.La maison de l’être Pour qu’il y eût silence, ce silence où le langage, toutes lampes éteintes, s’engloutirait dans la nuit d’avant l’homme, il ne suffirait pas que chacun de nous se tût.Encore faudrait-il que chacun tuât les mots qu’il croit taire en ne les disant point.Il faudrait même davantage.Le silence absolu exigerait pour instaurer son règne que le discours du monde s’abîmât dans une hécatombe sans merci, que la limaille des vocables râpés par les lèvres humaines, que les bruits figés sur la page, le mur, le fronton des temples au cours des âges, que la mémoire des gestes verbaux par quoi l’esprit, depuis son aurore, mime et recrée l’univers, et la mémoire même de cette mémoire : il faudrait que tout cela fût happé, tassé, durci dans l’orbe d’un univers inaccessible à l’homme, hors de portée de sa conscience inquiète et chercheuse, de telle sorte qu’il se retrouvât seul dans l’aphonie brumeuse des origines où toute chose avait l’incorruptibilité de l’ineffable et la frustre innocence du non-dit.Alors, oui, desserti de sa langue naturelle, l’homme serait tout entier mutisme, pépite nue, parole pétrifiée, jeté comme une chose parmi les choses, jusqu’à ce que de nouveau, après des millénaires, l’intelligence ayant enfin déchiré sa stupeur, l’objet se découvrit charnel et fût capable d’un rire ou d’un sanglot.Heidegger a dit de la parole qu’elle est la halte de l’être.Où que j’aille, je dois passer par cet endroit.Quelque itinéraire que je me trace, j’en dois suivre le progrès à travers les couloirs murmurants de ce sérail intime.Le 114 bûcheron de Rashomon se fraye un chemin dans la forêt et, par les meurtrières sans nombre des feuillages, de brefs soleils lui criblent les yeux.Or, l’écran s’est éteint il y a plus de trente ans et les bruits se sont tus.Je ne peux aujourd’hui rejoindre cette heure passée qu’en traversant les mots de forêt, de soleil, de feuillage par quoi ma conscience s’éveille à sa tâche d’imagière.Si, par le souvenir, je recompose dans mon esprit les traits d’un homme ou le galbe d’un vase, comment détacherais-je de l’homme et du vase les mots auxquels ils restent l’un et l’autre liés jusque dans leur absence?C’est bien, je crois, ce que le philosophe des Chemins entend: je n’irai jamais à la fontaine sans visiter «toujours déjà» le vocable de fontaine, que je le passe sous silence ou que je sois insensible à sa présence en moi.Il est peu satisfaisant pour la raison d’accepter que la conscience s’atteigne elle-même et se dépasse dans la médiation des mots.Tout objets qu’ils sont dans le lexique, petits écriteaux routiers qui acheminent la pensée vers l’oreille et les yeux d’autrui, les mots n’en portent pas moins une charge affective, un héritage social, des significations étagées, la mémoire de millions de gestes visibles ou sonores, donc une matière vivante sans laquelle l’homme ne saurait ni qu’il pense ni qu’il est.Le lot et l’idée, réciproquement, s’engendrent, dans un pacte subtil dont nous savons encore peu de chose, mais que l’expérience intérieure nous dévoile chaque fois que la conscience, par le détour de ce qu’elle nomme, s’éveille à sa propre existence et à la réalité merveilleuse de ses pouvoirs.Pensée vieille comme le monde.Fut un temps où l’immensité du ciel était vide et sans voix, dit la fable quichée du Popol Vuh.Il en fut ainsi jusqu’à la naissance de la parole.Alors les engendreurs, 115 «Tepeu et Gucumatz parlèrent [.] et ayant médité, ils joignirent leurs paroles et leur pensée.» Ils décidèrent de créer la vie et les premiers hommes.Mais ces pantins modelés de boue, puis de liège et de paille, n’étaient pas sitôt faits que, privés de langage raisonnable pour rendre hommage aux dieux, ils disparaissaient l’un après l’autre de la terre.Enfin, après maint échec, des hommes furent mis au monde, qui pouvaient «s’exprimer par la parole» et survivre.Tous les mythes sont, dans ce sens, la divinisation du verbe.Quand un dieu porte un nom, il est le dieu dont le nom même définit la nature et circonscrit la puissance : dieu du soleil, de la mort, de la danse ou, comme le Tlaloc aztèque, dieu de la pluie et des fertilités.Quand un dieu n’a plus de nom, c’est que, réunissant en lui les attributs de tous les dieux, il transcende le langage qu’il a créé.Il devient Celui qui est, le Jawwah, le Grand Soi, la Source de toute manne, le Verbe des chrétiens ou, chez le brahmane, le Nombril de son propre monde.Ernest Cassirer a vu cette identité du verbe et du dieu dans toutes les cosmongonies mythiques qu’il nous soit possible de retracer en remontant le cours de l’histoire.Pour l’homme, dont le langage se mesure aux exigences de ses tâches terrestres et à son rôle de figurant dans un univers céleste hors d’atteinte et de raison, les dieux sont avant tout les mots qui les découpent du suprasensible et les insèrent par nécessité dans l’ersatz familier de l’image; et c’est pour accorder les dieux à son propre langage qu’il façonne les effigies approchables des dieux.Tepeu et Gucumatz «joignirent leurs paroles et leur pensée».Voici qu’un récit très ancien et, dans sa forme hiéroglyphique, sans doute antérieur à la Genèse, nous rappelle cette chose simple, que nos classiques méprisaient : mot et 116.pensée retentissent l’un sur l’autre.Isolés, discrets de leur jumelage radical, le mot flottant dans son espace historique, la pensée dans son espace virtuel, ils ne sont l’un et l’autre que nuages.C’est en se choquant qu’ils allument l’éclair sur les paysages de l’esprit.S’il n’y avait pas de mots, comme Merleau-Ponty l’avait compris, il n’y aurait que des idées invisibles qui fréquenteraient des idées qu’elles ne pourraient pas voir.Le monde de la pensée serait un vaste remous de possibles irrésolus, et les dieux de légende, n’ayant pas de mots pour savoir ce qu’ils pensaient, n’auraient pas mis d’êtres parlants sur la terre.L’homme et le nommé Dans un monologue intérieur du comte Mosca, Stendhal évoque le pouvoir obscur par quoi le mot enfante ce qu’il nomme.On connaît le passage.Passionnément épris de la duchesse Sanseverina, Mosca se trouble à la pensée que le jeune Fabrice habite un appartement chez elle et que peut-être.Il en perd la raison.Il songe même un instant à poignarder l’élu, puis à se tuer sous les yeux de la femme qu’il imagine infidèle.Mais la prudence prend le dessus.S’il fait une colère, la duchesse, par «simple pique de vanité», est fort capable d’accompagner Fabrice à Belgirate, «.et là, se dit Mosca, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre.» Dans le climat propice de cette intimité, le mot tombé des lèvres fera germer l’amour.Sartre, citant ce passage de mémoire, réfléchit que l’écrivain «sait qu’il est l’homme qui nomme ce qui n’a pas encore été nommé ou ce qui n’ose dire son nom, il sait qu’il fait “surgir” le mot d’amour et le mot de haine, et avec eux l’amour et la haine, 117 entre des hommes qui n’avaient pas encore décidé de leurs sentiments.» Pour un esprit qui ne trouve guère dans le langage qu’un outil à dégauchir la matière brute de l’idée, Sartre va donc très loin en sens contraire.Il semble fasciné par cette puissance occulte du mot qu’il a tant de fois récusée.Eut-il relu La Chartreuse au moment d’écrire, qu’il y eût trouvé cette réflexion de Mosca, encore plus troublante que l’autre : «Une fois que j’ai prononcé le mot fatal jalousie, mon rôle est tracé à jamais.» Si, en effet, il formule le mot, il prononce l’arrêt de mort de son espoir fragile.S’il se dit jaloux, il le sera, appelant sur lui tous les tourments, toute la déraison, tout l’enfer que cette passion met dans l’homme.Écartant, au contraire, le mot de ses lèvres, refusant de mettre au monde cette émotion qui le travaille, il éloigne de son cœur une mortelle réalité : il reste «maître de tout».Benjamin Constant tient le même langage.Le héros d'Adolphe, échauffé par son propre style dans une lettre qu’il écrit à Ellénore, finit par éprouver «“un peu de la passion” qu’il a mise dans les mots [.], comme si les rédactions changeaient le fond des choses», comme si l’homme usait du langage pour se révéler à lui-même ce qui l’agite ou l’enchante.Et le langage altère en vérité la nature des choses, puisqu’il substitue la notion de valeur à la notion de réalité.Valéry trouvait étrange que les choses fussent telles, «et non telles autres».Mais dans cet esprit, pourtant si difficile, s’étonnait d’un reflet.Les choses sont ce qu’elles sont parce que l’homme est ce qu’il est.Nous cherchons toujours notre contrefaçon dans la figure du monde.«Peut-être, disait Proust, l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et 118.pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles.» Immobile, en effet, cet immense columbarium, construit de nos langages, où tous les objets reposent dans une immarcescible ressemblance avec l’idée que nous nous faisons d’eux.Dans l’acte de percevoir et de sentir, ce ne sont pas les choses, ce sont les mots qui se dressent au seuil de la conscience.Ce clocher qui pose un doigt sur le nuage, cet arbre qui enfreint l’azur, cet homme qui pousse un invisible guidon contre la pente du vent, cette grotte qui avale la mer, cette cloche qui bat de l’aile dans son campanile : tous ces événements de l’espace et du temps, nous les raccordons dans nos images verbales, dans nos tableaux, dans nos musiques, comme si, depuis l’aube originelle, ils eussent été promis à ce destin privilégié.Tâchant à résoudre le problème que lui posait l’espace dans une sculpture d’une fillette sautant à la corde, Picasso s’écrie soudain : «J’ai trouvé sur quoi repose la petite fille quand elle est en l’air.Sur la corde, naturellement.Comment n’y avais-je pas pensé?.Il suffit de regarder la réalité.» Mais justement, cela ne suffit pas.Picasso pose ici un acte poétique.Loin de «regarder la réalité», il l’a d’abord abolie pour y substituer un objet irréel, dans ce cas la figure d’une enfant suspendue au-dessus de sa corde et qui peut impunément défier la pesanteur.De même est-il absurde de croire qu’il y ait entre les termes d’une image poétique des liens de causalité qui existent ailleurs que dans la conscience verbalisante du poète.Séparées l’une de l’autre sur la frise du réel, les choses ne se fréquentent pas plus entre elles qu’elles ne sont intéressées à nous connaître; elles n’ont d’affinités réciproques que par la maïeutique élective de la pensée qui les met au monde.La tige ne voit pas sa fleur, du moins pas comme nos yeux la 119 voient, ni la fleur les autres fleurs, ni la rivière ses orpailles, ni le soleil ce qu’il éclaire, ni la nuit ce qu’elle éteint.Les choses ne nous appartiennent pas : nous ne possédons d’elles que les images dont notre vision les déguise.Ce qui les dérobe à notre possession, disait encore Merleau-Ponty, c’est leur réalité autonome par rapport à notre activité volontaire, leur totale indifférence à la perception que nous avons d’elles.La même réflexion amène les esprits inquiets à considérer la puissance négative du langage, puisque nommer les choses, c’est les priver de leur être pour les agréger au monde des hommes, les annexer par décret à un univers étranger.Tout objet habite donc à l’état sauvage la région inexpugnable de l’en-soi.Tout langage est effort d’apprivoisement et de conquête De cette simple vérité, la poésie, du moins, n’a jamais douté.Elle sait que le langage n’exprime pas la nature du monde, mais celle de l’esprit; et la nature de l’esprit, c’est de muer ce que voit le regard en ce que le rêve ou la pensée s’invente.L’intuition poétique «Le monde est plus profond que le jour ne pense», disait mystérieusement Nietzsche.Mais s’il est profond, n’est-ce pas d’abord qu’il est humain?L’immobilité des choses est celle d’un alphabet monumental dont nous composons notre intuition du monde, cette lecture du dedans que le mot intueri suggère.Un monde privé de l’homme serait un monde sans secrets : quels secrets le monde enfermerait-il que l’homme n’eût d’abord interrogés en lui-même?Un monde privé de l’homme serait un monde sans profondeur: quelle profondeur le monde aurait-il que l’homme n’eût d’abord sondée dans ses propres remous?Ce forage dans 120.l’épaisseur des choses, la poésie, qui est pur langage, le fait mieux que la logique ou la raison : c’est le sabot de Pégase, non l’ironie de Socrate, qui déchire le flanc de la montagne et fait jaillir le sang clair de l’Hippocrène, la fontaine où l’homme abreuve encore ses songes et trompe son ennui.Non que l’expérience intérieure parle au poète autrement qu’elle nous chuchote ses secrets; mais alors que pour nous ce ramage est bruissement intelligible de salle comble, chez le poète, au contraire, l’endophasie peu à peu se précise en un concert d’images, de sorte qu’un chant reconnaissable monte de la conscience.Telle est, semble-t-il, ce qu’on est convenu d’appeler l’intuition poétique.Cette activité préverbale, ce mouvement prélogique s’apparente à la formation spontanée des mythes dans les têtes primitives.Et, parce qu’on a cru saisir que ce travail se faisait dans sa propre conscience sans le ministère apparent de la volonté, on a conclu que l’idée vient au monde avant le langage et sans sa maïeutique.Mais la pensée peut-elle naître, sauf à l’état d’un possible, qu’elle ne se nomme elle-même?L’élan n’est pas le saut.La pulsation intuitive n’est pas encore la forme dans laquelle le langage s’assagit, la discipline et la dévoile, non plus que les sons épars des instruments qui s’accordent ne sont que la symphonie qu’ils préparent.Les sensations confuses qui tendent vers l’être ne sont intelligibles au poète même qu’à partir des mots, plus ou moins idoines, plus ou moins exigeants, qui les font ce qu’ils devaient être.Cette fusion apparente de la conscience et de l’objet, qui est la démarche poétique fondamentale, s’accomplit par le langage, par une médiation qui cesse d’exister dès que l’objet, dans son opacité, se dissout et cède sa place à l’opaque présence du mot qui le désigne.Brice 121 Parain ne dit pas autre chose.Pour lui, la conscience «n’existe qu’accouplée au langage, et ce n’est pas elle qui apparaît, c’est lui».Je crois à cette préséance.Je n’ai pas sitôt écrit le mot arbre, que l’arbre plonge ses racines, émeut son feuillage dans ma conscience, comme si c’était dans ce lieu d’un instant qu’il avait grandi.Je sais bien pourtant qu’il est où il a toujours été, hors de moi dans le monde des choses, et que le signe par quoi je le reconstitue ne réduit jamais son éloignement par rapport à mon geste de reconnaissance, ni son étrangeté devant cette nomination qui le tutoie.Oui, le langage mène aux choses puisqu’il se pose sur elles, mais c’est à leur seuil qu’il s’arrête et le montre du doigt.Voici qu’un autre mot naît sur la page: je viens d’accrocher une étoile aux cheveux de cet arbre que mon langage avait planté.Or, dès que je dis étoile, le vocable par quoi je nomme la chose retentit sur elle et me renvoie, non l’essence, non l’en-soi de l’étoile, mais la figure transparente de l’idée dans laquelle le mot s’est aboli; et c’est bien cette insaisissable image qui, par la nomination, institue dans l’esprit l’existence de l’étoile, et c’est bien d’une grâce humaine que mon étoile vit.Si l’on a pu dire que «ce n’est pas l’écrivain qui pense son langage, mais le langage qui pense en lui», c’est que la pensée moderne s’est détournée de la classique en niant le rôle passif du langage dans la constitution du pensé.Car «JE est un autre», et cet autre n’est pas autrui, c’est-à-dire une présence hors de moi et devant laquelle je me dresserais comme devant un objet à regarder ou à saisir.Ce je qui parle est l’autre face du moi car, porteur de langage, c’est à moi qu’il apporte le langage et, dans le même geste, éveille ma conscience au sens que les mots éveillent pour moi les 122.choses.En même temps que, par la parole, je parle à autrui, je me parle à moi-même et, en même temps que je communique à autrui des significations prélevées sur les innombrables possibles du langage, je me les révèle à moi-même.De sorte que Rimbaud, s’il prête au je qui parle et qui pense une existence propre, ne le détache point pour autant de l’être où, avec le moi qui écoute ou qui lit, indissolublement il cohabite, comme la couleur et le son coïncident avec les ondes qui acheminent l’une vers l’œil et l’autre vers l’oreille.Si je porte autrui en moi, ce n’est que dans le sens où je porte en moi un langage fait par autrui dont j’assume, mon tour venu, la promesse et le risque, Rares, disait Rimbaud, sont les chansons qui soient la pensée «chantée et comprise du chanteur».Il y a donc en moi quelque chose qui me semble hors de moi et qui parle, et qui œuvre, et qui transfigure ce que je vois.Il y a dans le fond le plus obscur de l’artiste une force qui assure le passage de la matière vierge à l’œuvre maniée, du bloc de carrare à la statue, de l’or pris dans sa gangue au coutret dégagé du brut, de la nature qu’elle est dans sa transcendance à la nature expropriée et arrêtée par l’esprit.Rimbaud parle, dans le même sens, du cuivre qui «s’éveille clairon», du «bois qui se trouve violon» par cette cérémonie du langage dont l’écrivain détient innocemment 1’arcane.Qu’est-ce donc que ce pouvoir indéfini qui nous contient dans le monde, dans le commerce des hommes et des choses, mais que, pourtant, nous contenons en nous comme une source privée?Si, au regard du sens commun, c’est un geste de l’appareil laryngo-buccal, une discipline articulatoire que l’homme impose aux bégaiements de l’affectivité, vers quoi ce mouvement réglé se dépasse-t-il? 123 Quelle est cette chose qui naît et qui meurt et, par l’écriture, défie sa temporalité?Quelle est cette force qui participe à la fois du corps, puisque c’est la bouche ou la main qui la forme, et de l’esprit, puisque le langage interroge le langage, est pour lui-même un objet de pensée, mais qui, cependant, n’est ni l’un ni l’autre, mais l’un et l’autre à jamais confondus ?L’idée de ce pacte intangible nous mène loin de la distinction scolaire entre le fond et la forme, entre la pensée et sa structure sensible.Ici, au sens fort du terme, le mot et l’idée, réciproquement, s’engendrent.Sans doute aurions-nous deviné, même sans Descartes, qu’il faut peu de raison «pour savoir parler», mais il n’en faut pas du tout pour reconnaître la faim, la soif, la peur, tous les commandements naturels auxquels les animaux muets obéissent comme nous.La brûlure de la soif ni le tiraillement de la faim ne sont des pensées.Pour penser, il faut des mots; et ce sont les mots qui font la différence entre la tyrannie héritée des glandes génitales et la transmutation de cette obscure exigence dans les creusets de l’esprit.Parler de la «sincérité» de l’écrivain, c’est dire en somme bien peu de chose, car on entend généralement par là, malgré qu’on en ait, la spontanéité expressive dont les animaux nous donnent l’exemple.Comment oublier, par orgueil ou par mépris, le fondement biologique de nos cultures?Nous recommençons tous les gestes de nos ancêtres les plus grossiers, primates et phocènes relégués à la nuit des millénaires.Nous les imitons sans pudeur et sans mémoire lorsque, par exemple, nous nous grattons allègrement un coin de peau qui supplie qu’on le gratte.Mais, comme l’Anglais C.S.Lewis aimait à dire sans mépriser le moins du monde l’agrément d’un grattage à point et délicat, 124 je ne puis égaler un frisson de l’épiderme à la joie de l’esprit, ni le réflexe atavique au plaisir que procure à mon oreille ou à mes yeux le déroulement d’un poème d’Eluard, de Char ou de Miron.J’aime à penser que dans le ciel de l’intelligible, autant et plus que dans le royaume des sollicitations sensibles, je trouve ce qui me fait différent du singe ou du cheval.Que si, malgré tout, nous conservons en nous certains comportements de nature, il n’en reste pas moins que la part de l’automatisme dans nos conduites ne sera jamais ce qui le plus m’enchante.Qu’une femme veuille bien me gratter le dos, qu’elle mette dans cet office la tendresse apprise dont elle a le secret, je ne saurais imaginer sur l’heure de contentement plus exquis; mais tous les soupirs du monde lui diront moins que les mots où je mettrai demain, altérée dans les chimies verbales, la mémoire de cette volupté.Dans ce sens, le maître Alain nous rappelle encore aujourd’hui que «les cris n’expriment rien», qu’il faut «un contour imperturbable, fermement tracé, pour circonscrire les grands tumultes».Il s’étonnait de la puissance du langage et qu’il lui eût suffi de connaître tous les mots du lexique pour tout connaître du monde et des hommes.Jean Paulhan pensait ainsi, qui confiait à Robert Mallet: «S’il m’était donné de connaître à fond le langage, tout le reste me serait donné par surcroît.» Tout le reste, ce ne serait pas la connaissance d’un monde dont l’essence nous échappe, mais celle des pouvoirs par quoi l’esprit change le monde en lui-même.Le mot, on le sait bien, incendie plus de têtes que jamais bûcher ne fit, asservit plus de royaumes que jamais glaive ne conquit.Un moine obscur, par la parole, ébranle l’Église et l’Europe.Pour l’homme éthique, disait Rousseau, la vérité n’est pas ce qui est, mais ce qui est bien.C’était 125 comme l’écho poliment adouci des thèses sonores du théologien de Wittenberg.Il y a donc une négativité de la morale, qui substitue son être propre à l’être indifférent des choses.Le langage est aussi une modalité de l’éthique, car en lui et par lui le réel devient ce qui est vrai pour l’esprit, le réel se change en valeur, si bien que la fleur dans son lit de verdure nous paraît plus morale et plus heureuse que le chiffon boueux entraîné vers l’égout.Quelle superbe tricherie, quelle orgueilleuse magie par quoi la chose accède au royaume de l’idée ! Si je peux, exerçant mon droit de royauté, donner de l’être à ce qui n’a jamais été, et même aux dieux fortuits que je nomme les Causes, c’est que je mets, pour dévoiler ma vérité, le mensonge du mot sur le secret des choses.Mais ce territoire de la pensée remanie constamment les frontières au gré du nouvel arrivant.Sur les idées qu’il reçoit, les œuvres qu’il lit, les femmes qu’il touche, chacun laisse une empreinte qui les déguise et révèle une façon personnelle de regarder la vie.L’acteur, en maquillant son visage, y met à son gré les colères d’Ulysse ou les vices de César.De ces artifices plus ou moins médités, il compose la vérité de ses personnages.Mais le théâtre me propose autant de Césars qu’il est d’acteurs, d’auteurs, de metteurs en scène pour incarner chacun sa propre vision du monde.C’est que chaque homme a son langage, et chaque temps.Bien qu’issus de la même légende, il n’y a rien de commun entre le Faust ingénieux de Goethe et le Faust tragique de Marlowe parce qu’il n’y a rien de commun entre l’air raréfié du calvinisme et le vent de confiante liberté qui soufflait sur 126.Weimar.Le tout ou rien de Marlowe, ce triomphe brutal du tiers exclu, et le tout pour rien de Goethe, cette appropriation gratuite des plaisirs terrestres, présentent de Faust deux natures et deux destinées essentiellement contraires.Ce qui est chez l’un la soumission à l’alternative doctrinaire du salut ou de la damnation est chez l’autre ruse légale et compromis.Où l’un signe de sang son pacte avec le diable («Avec mon propre sang, j’affirme que mon âme appartient au grand Lucifer»), l’autre répond à l’invitation de Méphis-tophélès («Tu te serviras pour signer ton nom d’une petite goutte de ton sang») à peu près en ces termes : «Si tu n’y vois pas d’inconvénient, mettons ça au compte de la plaisanterie, et passons.» En substituant leur éclairage à la réalité telle qu’elle est, toute en soi, hors de leur rayonnement, les mots que l’homme gouverne, puisqu’il les a choisis, gouvernent secrètement à leur tour ses actes et ses pensées.Ainsi, Psyché, levant sa torche sur Bros endormi, découvre le monstre dont elle vient d’accueillir les caresses nocturnes.Pourtant, l’horreur n’est point dans l’objet qu’elle arrache aux ténèbres: la vision, si soudainement qu’elle surgisse, habitait déjà son regard.Mais un autre langage s’éveille en elle et lui parle, tant que, par les larmes, elle retrouve Bros, bel et pur, sur sa couche.Ce n’est pas qu’il ait remis son masque désirable, c’est que l’amour renaissant de Psyché le baigne d’une autre lumière, tient la bête dans l’ombre, montre le jeune dieu.Elle ne voit plus dans le réel que les mots impérieux de son désir.Dans une large mesure, la vérité d’un homme est celle que les instances réitérées de son langage instaurent dans son esprit.Il pourrait tout aussi bien décider que la vie vaut la peine d’être vécue pour les raisons, toutes investies 127 de mots, qui en inclineraient un autre au suicide.L’un ou l’autre, suivant sa pente, ferait d’ailleurs le choix qu’il devait faire.Tous les Césars, toutes les Phèdres, tous les Fausts s’expliqueraient si l’on y pensait bien, et tout langage, s’il n’explique pas la vérité du monde, explique le monde du langage, qui a sa propre vérité. 129 André Ricard Constance NOUVELLE Le quai, à marée basse, oscille sous les ondes de chaleur, endormi dans F odeur des varechs.Dallaire a posé une pierre sur le bout de sa perche pour faire contrepoids et s’est rendu soulever la ligne de Giroux qui a frémi.Dans le panier auquel il tourne le dos, une loche enfarinée de poussière a une convulsion.J’enroule le fil verdâtre sur le moulinet, je vide à l’eau ma boîte d’appâts.Une clarté de crépuscule, soudain, a supprimé les couleurs.Tout apparaît baigné d’un jour brun, comme dans les photos anciennes: Dallaire et Giroux, penchés l’un vers l’autre pour allumer leurs cigarettes, le phare, les cordes de bois, les quelques voitures qui stationnent.Je fiche les hameçons dans le manche de ma canne à pêche.Un coup de vent fait rouler le sac à sandwiches de Giroux, renverse la boîte à tabac en fer blanc.Dans la poussière qui retombe, les fumeurs se rapprochent encore, ouvrent les mains pour abriter la flamme, surpris de la fraîcheur moite de l’air.Puis Giroux bondit sur ses agrès.L’eau est tout agitée, soulevée de pics couleur de fer.Les pas de ma course sur le quai sont assourdis dans la 130.poussière qui m’enveloppe, soulevée en rafale.Les saules tressaillent et le foin de mer verse sur sa face argentée.Le fleuve montre les dents, comme une bête qu’on caresse à rebrousse-poil.Les vagues ravivent la grève de tuf rouge.Giroux passe, droit sur sa bicyclette, le bras au côté, au bout duquel balle son panier avec la loche et les quelques poulamons qu’il a pris, son tabac, la ligne bobinée sur un bout de planche, le sandwich qu’il n’a pas eu le temps de manger.Près de la gare, les passants se hâtent, rasant les murs.Mais dans la rue principale, sous les enseignes transversales et la criée des haut-parleurs, plus question de courir.C’est toujours l’encombrement de la foire.Le vent salin qui tourne semble encore exciter le mouvement, oblige les femmes à ramener sur leurs épaules des tricots aux couleurs suaves.Soudain, dans un bruit de déchirure, l’averse s’abat.Il y a des exclamations, une bousculade.En un instant les trottoirs sont vides, et la pluie y crépite et rebondit.J’ai trouvé refuge sous un auvent.On est serrés les uns contre les autres, chacun tourné vers la rue, d’où vient de temps en temps une rafale chargée de vapeur.Tous les pieds alors ont un réflexe pour refouler ceux d’en arrière plus loin sous l’auvent, jusque dans l’entrée du casse-croûte où la plupart des tabourets sont occupés.Un coup de tonnerre secoue la rue, provoque la stupeur et puis le rire.Les pieds avancent tout contre le rideau qui tombe de l’auvent pour voir s’accroître encore le débit de l’averse.Il se forme des torrents en bordure du trottoir.On distingue à peine l’autre côté de la rue.En face, c’est l’immeuble de la douane et de la poste.Un parvis de quelques marches mène à un ¦ 131 enfoncement entre des pilastres où prend place une personne, un homme, qui s’adosse aux doubles portes.Des journaux ouverts au-dessus d’eux, des groupes hilares courent, d’un abri à l’autre, font irruption, s’insérant parmi nous avec l’odeur du ciment détrempé.Une masse compacte se presse, dont je tiens à occuper le front.Des campagnards, derrière, lancent des quolibets à l’un des leurs, qui déambule sous l’averse, paumes ouvertes.Une femme rougeaude, dont le goitre s’étale par-dessus l’encolure, secoue ce repli énorme de ses rires.La pluie, déviée par une poussée de vent, paraît mourir, et puis elle redouble.Du bout de ma canne à pêche, je guide les cartons gras formant embâcle dans le caniveau.Il se trouve, à côté des nouveaux arrivants, en première ligne comme moi, des hommes en chaussures blanches qui encadrent une femme portant des sandales à semelles compensées, très hautes.Par un trou, dans l’empeigne, s’aperçoivent les ongles.Ils sont peints en rouge.L’un des talons de la sandale oblique vers l’extérieur, désaxé.Les deux hommes tiennent la femme par le bras.Elle est plutôt grasse, blanche de peau et molle.Les doigts s’enfoncent dans le bras.Elle est trop fardée, et gauchement.Ou bien s’est-elle barbouillée en se défendant contre les hommes.Elle est tranquille.Tous trois ont les cheveux mouillés.Ceux de la femme sont relevés avec des peignes qui glissent.Une mèche pend, et on entrevoit le bourrelet de crin sous le renflement de la peignure en couronne qui aboutit à une frange courte au-dessus de sourcils entièrement épilés et redessinés au crayon.L’un des hommes fait un bond hors de l’abri pour héler une voiture qu’il voit lentement s’avancer.La voiture « 132.accélère, puis s’immobilise devant eux.Depuis deux minutes je suis retenu par le visage de la femme.Elle paraît ne vivre que dans les yeux autour desquels l’eau trace des cernes, des couleés noirâtres.Le regard vole au loin, par-delà le rideau de pluie grise.Il est intense, ému.La femme est entraînée vers la voiture policière.Sa robe de coton imprimée porte par endroits des marques rougeâtres.La femme demeure indifférente même à son talon gauchi qui tout à coup s’écrase et la force à boiter lourdement.Elle regarde toujours en direction de l’immeuble à fronton, en face.Au moment où ses yeux baissés rompent le contact avec l’objet qui les aimantent par-delà le voilage couleur d’acier, au moment où la femme se penche pour monter dans le véhicule, un son strident transperce le chu-chotis de l’averse, et elle relève brusquement sa poitrine pesante.Le son, un moment tenu, s’arrête.Elle ne tourne pas la tête.Elle sourit dans ses cheveux qui collent.Le bourrelet de crin, raidi, tombe comme elle renverse le front pour introduire entre ses dents deux doigts d’une main qu’elle dégage brusquement de la poigne des gardiens.Deux doigts, le pouce et l’index, formant un O, qu’elle loge dans sa bouche pour produire un sifflement pareil à l’autre, un son aigu capable de se faufiler loin dans le maillage de fer.Elle reste là encore une seconde à attendre, les traits animés d’une joie bondissante.Celui des gardes qui entrait avant elle dans la voiture sort pour briser l’entêtement de la femme qui, tout à coup, oppose la force de l’inertie.Le collègue pivote sur ses souliers blancs, cherche à prévoir de quelle direction viendra le prochain appel.Mais il ne s’en produit pas, et la femme est poussée dans la voiture qui disparaît dans un chuintement rapide. ¦ 133 La stupéfaction, sous l’abri de toile, dure encore un peu.Puis un murmure se répand, monte, et bientôt tout le monde glapit.Ceux qui occupaient des tabourets dans le casse-croûte, se hissent sur la pointe des pieds, interrogent la caissière.En face, le porche de la douane est désert.Une silhouette, ployant les épaules, s’enfonce dans l’épaisseur de la pluie sur la moto qu’on n’a pas entendu démarrer.Passé le cinéma, on la perd de vue.Le soleil lèche les rues qui fument.Mes semelles à chaque pas gargouillent.Je n’ai pas voulu me changer.Je saute à pieds joints, espérant faire gicler l’eau hors de la mousse de caoutchouc.Tous les étals sur les trottoirs sont réinstallés, les porte-manteaux, les présentoirs à vaisselle, les meubles, les bijoux, les tondeuses.Giroux est assis sur le bord du trottoir dans la déambulation qui a repris.Il roule des cigarettes pour lui et pour Dallaire.Dallaire palpe un blouson de cuir noir à cloutage nickelé.Giroux me prend sur la barre de sa bicyclette.Sa main aux jointures éraflées sur le guidon à côté de la mienne.Elle tient la cigarette.C’est Dallaire, à travers la cohue, qui nous fraye un chemin.Il prend par les abords de la gare, moins encombrés, coupe à travers les allées graveleuses du parc, derrière l’hôpital.Près de la gare, le stationnement flamboie.Nous nous faufilons entre les voitures.Un amoureux tient par le cou une fille qui porte un énorme ourson de peluche bleue.Des familles refluent vers leur véhicule.Les enfants accrochés à quelque fermière efflanquée plongent le visage dans le sucre filé en cornet.Plus loin se dresse la coopérative, sa tour carrée recouverte de tôle; des cars s’alignent dans le dégagement 134 latéral, puis ce sont les tentes et les remorques de la foire aux amusements dont on voit les mécaniques tournoyantes clignoter contre l’azur.Sur le marche-pied d’un camion, un homme est assis, les coudes aux genoux.Un nain, penché sur lui, debout sur ses courtes pattes arquées, chuchote en gesticulant.Une silhouette transparaît derrière une corde à linge.On voit les chevilles, les pieds lacés de sandales d’une femme aux ongles carmin.Je saute à bas de la bicyclette, débalançant Giroux qui jure, et qui décrit un cercle en face de la remorque avant de se rétablir.La femme, sur un réchaud à trépied, grille des viandes.Elle porte un short vert lime qui plisse, un soutien-gorge orangé à pois blancs.Ses épaules sont brunies par le soleil.D’une main, elle relève en nous apercevant une chevelure acajou nouée en queue de cheval.L’homme à qui parle le nain nous crie après, d’une voix gutturale, nous signifiant du geste de déguerpir.En bordure du campement, sitôt après la voie ferrée et l’entrepôt frigorifique, le remblai s’interrompt brusquement et la pente tombe dans les aulnes, les quenouilles, les épilobes.Dallaire et Giroux rangent les bicyclettes entre les pilotis d’une remise qui abrite les châssis grillagés d’une pêche à anguilles.Je devine aussi une chaloupe en appuyant le visage contre le carreau.Dallaire et Giroux parlent entre eux de la femme au short vert lime.Ils me laissent un peu à la traîne comme nous remontons vers le parc.Je crois reconnaître le moment où ils vont tâcher de me semer.J’achète des frites et je laisse Giroux mettre du vinaigre même si je n’aime pas ça.Nous obtenons de monter à trois dans la cabine en forme de dirigeable accrochée au bout d’un axe pareil au fléau d’une balance.Un opérateur nous fiche en haut, le 135 temps, assez long, de faire monter des amateurs dans l’aéronef situé à l’autre extrémité.On voit très loin, ainsi perchés.La coopérative paraît proche.Des groupes s’agglomèrent autour des cars.Je discerne des hommes en blanc au milieu des excursionnistes.On en remarque aussi à l’entrée de chaque car.Un grognement, puis la cabine, tel un marteau, pique du nez vers le sol, pour ensuite accomplir, dans sa remontée, une complète révolution sur elle-même.Nous crions tous les trois, mais nous retenons notre souffle lorsque l’appareil, plutôt que de plonger encore vers l’avant, hésite une seconde pour nous basculer avec un renâclement vengeur dans une chute accélérée où la frayeur creuse un trou énorme au milieu du corps.N’étaient les ressources, limitées, nous passerions l’après-midi entière à reproduire ce sentiment augmenté d’existence.Nous stationnons au milieu des badauds devant une estrade où le bonimentateur désigne du geste une danseuse hawaïenne.Elle fait onduler, bas sur les hanches, une jupe de paille.Elle a des bourrelets.Le type est chauve, avec une voix aigre.On entend mal ce qu’il dit, bien qu’il crache dans un micro qu’il tient à la main.Des toiles peintes, enfilées à des tubulures d’acier, forment un haut écran où sont représentés un homme à deux têtes, une famille de nains prenant le thé, des bébés siamois, une femme enroulée d’un boa constrictor.Derrière un mur de contre-plaqué, au bruit qui vrille les oreilles, on devine les acrobaties exécutées sur des pistes aériennes.Un motard, à l’échancrure d’une bâche, se présente, vêtu d’un pantalon de cuir et d’un tricot sans manche.Il a des tatouages bleus comme des veines.Dallaire et Giroux chuchotent et regardent en direction de la plateforme voisine.Un type est assis près d’un rouleau de tickets. 136.Ils font un dernier compte de leurs sous, ils me disent de rester là et, contournant T Hawaïenne, ils entrent chez la femme-serpent.Le motard escalade l’échafaudage de tuyaux, auquel s’accrochent les toiles peintes, il cherche à voir au loin, au-dessus des baraques, des tentes.Il a des cheveux très noirs, formant des crans, une expression de tristesse, un regard profond et sombre.Il plisse les paupières dans l’effort, grimace une sorte de sourire.Et tout à coup, il siffle, avec les deux doigts enfoncés dans la bouche.Et il recommence.Mais on dirait que le son retombe devant lui, incapable de percer le vacarme ambiant.L’acrobate de la moto reste encore un moment près de l’échafaudage.Enfin, il noue sous le menton un serre-tête comme en coiffent aussi les aviateurs, avec des lunettes globuleuses sur le devant.Il est redescendu lorsqu’on entend, à travers les exhortations amplifiées des bonimenteurs, démarrer et manœuvrer ensemble, du côté de la coopérative, les cars qui stationnaient, le nez dans le foin de mer.Dallaire raconte à Giroux, qui réclame pour la dixième fois de l’entendre, que plus tôt, en cherchant des néréides dans la vase, en route pour le quai, ce matin, il a vu un homme et une femme s’étreindre du côté des rochers.Aux airs de mystère qu’il fait, aux hésitations qui précèdent les réponses, on comprend qu’il n’a pas vu grand-chose.Il semble croire en tout cas que la femme blonde qu’on a arrêtée en pleine rue et dont tout le monde parle était bien la même.Elle a mis le blouson de l’homme devant ses seins — énormes, à en croire Dallaire —, lorsque l’amant et elle se sont redressés à son approche.Giroux en veut à Dallaire 137 d’avoir signalé sa présence, et Dallaire s’en veut encore plus.Ils frappent chacun leur tour avec la masse, et la bille de métal qui monte le long du thermomètre pour faire tinter la cloche à cent degrés ne grimpe qu’à cinquante-cinq pour Giroux et à quarante pour Dallaire.Je pense essayer à mon tour et lorsque je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, je me rends compte que Dallaire et Giroux ont disparu.Sur la plage de tuf rouge que Dallaire a traversée ce matin, on peut dans les flaches humides, discerner le passage de la bicyclette.Je trouve aisément ce que je pense être le lieu.Je cherche entre les rochers, puis aux alentours, des signes de leur présence.Le tuf, couleur de sang séché, est à peine éraflé.Quelqu’un en partant, traînait une branche avec laquelle il a tracé une ligne qui serpente à même les écailles rouges, solidement pressées, pour mourir avec le bois abandonné.La ligne est trop molle pour former un mot.Au départ, on croirait lire un G suivi d’un O, peut-être un V ensuite, à moins que ce ne soit un N, un M, mais il s’étire trop, jusqu’à se défaire.D’ailleurs le G n’est peut-être, à bien y regarder, qu’un cercle mal refermé.Au milieu a été déposée une algue toute noircie et sèche.Je pense que c’est la femme qui a commencé d’écrire.La plage, par endroits, porte l’empreinte de ses talons.Le couple ne se dirigeait pas vers le quai, il ne regagnait pas non plus la braderie.Mais peut-être allait-il vers le parc d’amusement.Et peut-être aussi ailleurs, plus loin.Us ont été empêchés.C’est ici selon toute apparence qu’est survenu l’incident.Ici, la plage est entamée, labourée sur de courts espaces.À moitié emboutie dans le tuf, je ramasse une ceinture de cotonnade imprimée que termine une boucle d’ambre.Une ceinture vert tendre à 138 motifs ivoire et abricot.Les couleurs que portait la femme qu’ils ont emmenée.Sous les marches de la boutique, nichait hier une portée de chats.On plongeait la main, et on ramenait au jour ces minuscules choses, les yeux à peine ouverts, qui agitaient comme en nageant leurs pattes griffues.Ils étaient ronds comme des bouts de saucisse, ils avaient le poil ras et serré sur le corps, et déjà ils feulaient et menaçaient.Mais la chatte les a transportés.On a beau se pencher pour voir par les contremarches, ils n’y sont plus.Giroux tourne la manivelle et Dallaire pose sur la meule le tranchant de la hache.Dans la demi-obscurité où disparaît l’établi, la meule qui ronfle crache une gerbe d’étincelles.C’est comme un feu, mais qui ne brûle pas quand on y porte la main.Quelqu’un obstrue la lumière de la porte ouverte.C’est le frère aîné de Dallaire.Il râle après ses outils qu’on n’arrête pas de lui gâter; il taloche un peu Dallaire.Il le met en demeure de retrouver des pinces qui manquent à son coffre.Giroux et moi, on file discrètement.La braderie est terminée.La rue a repris son aspect cafardeux, les commerçants ont ramené derrière les vitrines les robes et les râteaux, les harnais, les statues en plâtre, les aspirateurs et les valises.Giroux dit qu’hier les mérites avaient été décernés très tard; qu’avant on avait jeté des contre-plaqués sur la sciure dans la halle des encans, et que les gens quittaient les estrades pour danser.Ensuite, on avait entendu des violoneux d’au moins quatre des localités 139 voisines qui s’étaient lancé un défi.Mais d’abord, — et penser que je dormais moi ! — Dallaire et lui avaient vu des écuyers et des écuyères, en culotte collante et veste noire, sur des chevaux tout lustrés, effectuer des exercices de dressage, et puis pendant la parade des taureaux, que les propriétaires tiraient à la file par l’anneau qu’ils ont à leur nez percé, ils avaient, tous deux et pour l’embêter, suivi le frère de Dallaire avec ses amis jusqu’au comptoir sous les estrades et, à condition qu’ils aillent ailleurs se faire voir, le frère de Dallaire leur avait payé à chacun une bière.Une Boswell, précise Giroux.Comme ça, leur bière à la main, ils avaient dérivé jusqu’à la clarté blafarde qui parvenait du parc.On démontait la piste aérienne d’acrobatie.«Qui?» je demande.Comment, qui?Des gens du cirque; ils martelaient le soutènement, une forêt enchevêtrée de montants et de traverses métalliques qui supportait l’ondulation des pistes de roulement.Plus loin, on abattait une tente.Dallaire et lui se sont trouvés en travers d’hommes qui couraient dans le souffle que faisait le chapiteau du manège en s’effondrant.L’un des hommes, qui avait les avant-bras tout velus et une clé à molette dans la main leur a intimé l’ordre de ficher le camp.Mais plutôt que vers la bâtisse hexagonale des encans, Dallaire et lui se sont dirigés vers les remorques.D’une roulotte, portière entrouverte, s’échappait une lueur.Ils se sont rapprochés du hublot, riant silencieusement de nervosité, et une femme qui fumait dehors les a interpellés d’une voix de gorge et ils auraient voulu s’enfuir mais il était trop tard.Ils ne voyaient que le tison de sa cigarette et ils se sont rapprochés.La femme, ils la reconnurent tout de suite, même si elle ne portait pas son maillot en peau de panthère.À quelques pas de la roulotte, elle tâchait de faire « 140.sortir de sa cage un serpent qui sifflait et menaçait.Elle avait éteint, croyant que l’obscurité le rassurerait, mais elle ralluma l’ampoule crue et parvint, armée d’un bâton, à déloger le récalcitrant.Vert et noir, avec les flancs souffrés, il se coula dehors en un balancement majestueux, mais touchant terre, il s’anima d’un glissement fluide qu’il interrompit au sentiment d’une présence au-dessus de lui et se dressa en position de défense.La dompteuse, avec son bâton terminé en fourche, le cloua au sol.Le reptile secouait furieusement ses anneaux, dardait une langue couleur de feu.Cependant, la femme, remplaçant la branche dentée par la main, saisit la bête à la nuque et se releva avec elle.Le serpent, au bout de son bras, traînait encore à terre et continuait de se tordre.Soulevant le ventre annelé sur l’autre bras, la dompteuse approcha d’une cuve pleine d’eau et y engagea la tête du reptile, qui, brusquement, se détendit.Alors elle relâcha sa prise derrière la mâchoire et on vit le serpent, docile, apaisé, s’immerger dans l’eau, roulant plusieurs fois son corps contre la paroi.La femme se redressa, et la cigarette toujours collée à la lèvre inférieure, nettoya rapidement la cage au tuyau d’arrosage.Puis, reprit Giroux sur un ton de mystère et de grande fébrilité, elle nous invita à la suivre.— Et le serpent?m’inquiétai-je.— Le serpent.répéta distraitement Giroux.Eh bien ! il avait sorti la tête de l’eau, et il hissait sa cambrure au-dessus du bain, le serpent, les couleurs électriques de sa géométrie encore avivées par l’eau qui le vernissait.Dallaire, comme la femme entrait, eut le réflexe de s’enfuir.Mais elle, sans rire, de sa voix rocailleuse, le retint.— Elle le laissait là? 141 — Mais non! Elle le tirait par la main en montant dans la roulotte.— Le serpent, rectifiai-je, pas Dallaire.Giroux s’impatientait.De fait, m’expliqua-t-il avec condescendance, le serpent semblait ne pas devoir quitter la cuve.C’était comme si le vide s’étalait autour de lui.Et il ressaisit le fil de ce qui était plus insolite, mille fois plus inouï que la proximité d’une bête fauve laissée à elle-même immergée dans une cuve au milieu d’une ville endormie.Il baissa encore la voix.Au fond de la roulotte, poursuivit-il, sur une banquette, un jeune enfant dormait, enveloppé d’une nappe cirée.La femme tira un rideau de cotonnade sur un fil qui ployait et nous demanda à voir l’argent que nous avions.Devant notre hésitation, elle nous attira l’un après l’autre à elle et retourna nos poches.Elle regarda la poignée de petite monnaie, le billet d’un dollar que Giroux avait plié en dix, et enfouit le tout dans la poche de son tablier.Elle se pencha alors sur Giroux et lui donna un baiser.un baiser comme il n’en avait jamais reçu.Puis elle embrassa Dallaire à son tour qui resta immobile devant elle.Il y eut un court silence.Puis, elle rit un peu et nous poussa vers la porte en disant sur le ton de l’adieu : «Bed time, now, bed time.» Était-ce bien ce que le frère de Dallaire entendait en leur disant d’aller de ce côté-là se faire déniaiser?Aujourd’hui, le stationnement est vide.Personne non plus au quai, où Giroux finit de me raconter les émouvantes péripéties de la veille, personne sinon ceux du moulin de sciage qui vident un camion et font des empilements de madriers.La poussière s’élève haut avec le claquement des planches, plane du côté du fleuve, luisant comme une lame 142.et fleurant l’huile crue.Les pieds dans le vide, Giroux contemple les jeux de l’eau qui avance entre les pieux, les quartiers de roc dont est formé le centre du quai ; quelques secondes, puis le courant, en sens inverse, repasse.C’était, conclut Giroux, la femme que nous avions aperçue à sa cuisine de plein-air.Je n’ose remarquer, crainte encore une fois de bêtifier que ce serpent, que décrit Giroux, ne ressemble en rien au boa qui, sur la toile peinte, enroulait cinq fois le corps de la dompteuse avant de s’étaler sur son bras tendu.Giroux est perdu dans ses rêves.Moi, la pensée de celle que les gardiens ceinturaient pour la forcer dans l’automobile, me revient, comme elle ne cesse guère de me poursuivre.Je dis à Giroux que, toute réflexion faite, il s’agit d’une espionne.Nous marchons à la suite l’un de l’autre sur un rail du chemin de fer.Dans l’hôtel de ses parents, chez Giroux, un grand bac réfrigérant suinte, où flottent des compartiments étanches.Hier, Giroux a jeté là la loche qui vivait encore.Elle a fait surface, immobile sur le côté, puis a repris sa vigueur.Mais elle se tient parmi les bouteilles immergées, à part des cinq ou six truites qui elles, s’alignent près de l’entrée d’eau, nez dans le remous.Le métal du bac est cousu de soudure.C’est agréable, passé le premier saisissement, d’y appliquer la joue.La cuisinière pose le rouleau à pâtisserie pour s’essuyer avec son tablier.Giroux déchire un coin de l’abaisse de tarte.Les poissons se jettent sur les boules de pâte.Mais pas la loche, que Giroux essaye d’inciter, passant le bras à travers le treillis des pintes de lait, et il a 143 le bras tout rouge à la fin, de la pousuivre.Il semble que les vagues qu’il fait ont mis de l’eau dans le beurre en carreaux et la cuisinière, menaçant d’appeler le père de Giroux à la rescousse, nous chasse.Une des filles, à la buanderie, parle de loin avec Fernande, qui est assise devant la machine à repasser.«La femme qu’on a ramassée hier, sur la grève, tu sais qu’elle ne s’ennuyait pas.» — N’empêche, c’était mal à cet homme, répond Fernande, de profiter d’un être qui n’a pas ses esprits.— Comment tu sais qu’il n’était pas du groupe, lui aussi?Voilà ce qui en était, au vrai, de l’espionne.Giroux le savait bien.Chaque année, lors de la foire commerciale et agricole, ça arrive.Des cars transportent au chef-lieu les patients les plus dociles.Ils se promèment dans la ville, achètent des vêtements, des souvenirs, se distraient.Mais chaque année il s’en trouve un ou deux pour tenter d’échapper à la surveillance des gardiens.— Elle est entrée à la mercerie Lacroix, poursuit Fernande, elle est descendue au sous-sol, là où il y a les caoutchoucs et les couvre-chaussures, puis, allez savoir comment, elle s’est évaporée.Les néréides sont ces sortes de mille-pattes à dos irisé qu’on trouve en bêchant les espaces découverts par la marée.A chaque coup de pelle, dans les creux où se déposent les algues, on sait qu’on en déterre.Le sol est facile à entamer, glaiseux mais sans racines, et il fait relativement frais au bord de l’eau.Les néréides font de bons appâts.À ceci près qu’elles sont armées de crochets, qui leur servent à 144.attirer les têtes mucilagineuses des algues.Elles se défendent lorsqu’on veut les enfiler sur l’hameçon.Souvent je le fais pour Giroux à qui ça remue l’estomac.Dallaire, lui, se sert d’un gant de vaisselle, à la main gauche, car les crochets blancs, rétractiles, lorsqu’ils apparaissent pour menacer, lui inspirent presque autant de peur que de dégoût.Il y a un homme sur le quai.Il est seul.Il se profile contre l’horizon, les îles toutes pâles dans le lointain.Il fume, assis sur le rebord, les pieds allongés vers sa motocyclette.Il tourne le dos à l’horizon, à la vague verte.Il regarde vers la petite ville éblouie de soleil que caresse le vent d’été.Il regarde au bout de la rue principale, vers la montée rapide qui mène à l’autoroute.Tout semble arrêté, dans ce midi pesant de sommeil; seul nous parvient le claquement occasionnel, suivi d’un faible écho, de la porte à glissière des wagons qu’on charge à la coopérative.Une voiture s’engage sur le quai.Par les fenêtres ouvertes sort une musique endiablée.La voiture stoppe devant le slip, qui, près du phare, tout au bout du quai, mène abruptement aux vagues.L’accordéon, au milieu d’un reel, se tait sur un soupir.La femme qui en jouait l’abandonne sur le siège, poussant la portière.Elle embrasse longuement le chauffeur et puis elle descend.Elle est grosse.Elle titube.Elle contourne par l’arrière la voiture en y posant la main.Elle s’accroche à la rainure au-dessus de la fenêtre où sourit le chauffeur, qui lui tend une bouteille plate et verte.Elle se penche pour l’embrasser encore.La voiture manœuvre avec brusquerie.Les pneus crachent la poussière.La femme reste seule, sa robe, sa chevelure secouées par le vent. ¦ 145 Dallaire trouve que ça ne mord pas.Même au milieu du quai, entre les rocs.Il enfourche le vélo.Il a sa gaule de merisier sur l’épaule.Un bout de fil plombé danse au bout.Non, je ne vais pas avec eux.Ils sont un peu surpris.Giroux m’offre encore la barre de sa bicyclette, et puis il part en sifflant, panier enfilé au guidon.Je soulève ma ligne et la relance au loin, sans trop y voir.Le moulinet chuinte en se dévidant.L’homme à la moto est resté assis.Il croise ses bras nus ornés de tatouages.La femme le regarde.Elle sourit.Il se lève, démarre son engin de deux ou trois grands coups de talon, s’approche d’elle.Elle dégage le serre-tête, passé à la poignée tournante d’accélération, l’installe à la manière d’un bonnet phrygien sur ses cheveux blonds-blancs que lance le vent d’un côté et de l’autre, elle tire sur la bande élastique pour rabattre les lunettes de protection.Elle fait mine, avec un geste d’adieu, de le quitter, et il la rattrape, lui barre la route.Il l’attire à lui par la cuisse, et elle se cambre au point de perdre l’équilibre.Elle chancelle contre lui, l’enveloppant de ses chairs moelleuses.Il se secoue d’elle, retire la main de sous sa robe.Et elle s’assied en amazone sur la selle, cherche un moment où poser les pieds.Ses bras enserrent la taille de l’homme, elle applique la joue entre les épaules fortes, elle rit.Elle garde dans les mains, nouées autour de l’homme qui ne sourit pas, la bouteille verte à étiquette blanche en forme de cœur.Ils font un large demi-tour sur le quai.Une dernière fois le visage de la femme, blafard, joues plaquées de rouge, cheveux pâles qu’elle libère du bonnet de cuir usé, et qu’elle secoue avant de remettre sa tête contre le dos arqué; et puis « 146.les yeux de l’homme, d’un noir intense, son masque recuit que creusent des sillons pareils à des cicatrices.Plus loin, ils prennent la grève et roulent un bon moment encore après que le son s’est éteint.Puis ils disparaissent.La marée descend.Ses abords saignent.À petit coups de langue, la bête lèche ses plaies.Il s’est formé sur une pointe un enchevêtrement de troncs et de branchages arrachés par les crues de printemps et ancrés là dans les galets et le sable.Un énorme bouquet d’amélanchiers en jaillit, plein de baies sombres, et tout bruissant d’oiseaux noirs qui s’élancent à votre rencontre avec des piaillements agressifs.La moto est là.La bouteille, verte, avec des stries, à plat contre les galets.Très loin, à l’orée de l’eau qui est au plus bas, la silhouette d’un homme seul qui marche entre les rochers.J’ai les doigts violets d’avoir cueilli tant de baies.Les corbigeaux ne s’habituent pas à ma présence.Au moindre déplacement, ils se propulsent de la gerbe comme de la mitraille, leurs cris pareils au grincement des clôtures quand on enjambe les broches.L’homme s’est assis sur un rocher.Il fume.Je le vois du haut de la montée que j’emprunte, je le vois minuscule contre la surface étamée qui s’étale au-delà de lui.D’entre les nuages, perce un rayon qui dépose une tache de souffre sur la lame d’acier.Giroux et Dallaire, tout excités, me le confirment: c’était bien elle.La même qu’on a enlevée dans la rue il y a ¦ 147 trois jours.Elle aurait fait du stop après s’être échappée.On la cherche partout.Le fait est qu’elle se serait présentée au milieu de l’après-midi dans la salle à manger, chez Giroux.Elle aurait bu du coca-cola, aurait commandé le menu du jour.Elle se serait informée des toilettes.En sortant, plutôt que de revenir sur ses pas, elle a poussé la porte battante, a traversé les cuisines, emprunté l’arrière-cour.Il aura fallu ensuite qu’elle enfile l’escalier.La cuisinière, à ce moment-là, mettait du charbon dans le poêle.Autrement, pour le sûr, elle aurait marché sur ses talons.Cet escalier communique avec la ruelle en pente que borde un trottoir de bois.De là, on peut, si on veut, bifurquer vers la côte de l’église.Marie-Anna, celle qui fait les chambres et sert aux tables, dit que Cécile, la fille de l’organiste l’a vue.Assise dans le jardin.Sa robe à ramages déchirée sur l’épaule.Elle avait l’air heureuse.Cécile la voyait de sa fenêtre.Comme c’était arrivé, voilà, Cécile chantait en s’accompagnant au piano et le visage de la femme s’était encadré dans la fenêtre.Cécile dit qu’elle n’avait pas eu peur.Surprise seulement, qu’elle avait été.La femme, voyant que la chanteuse se taisait, avait gagné le banc sur les dalles de pierre.Cécile la voyait qui émergeait d’entre les roses trémières.Elle avait déposé des chaussures à semelles compensées sur le banc.Il y avait, débordant du muret où s’adosse le banc, des flots de capucines, plus haut encore des dahlias, et au-devant d’elle, des lis d’un jour.La femme avait étendu les bras sur le dossier, elle se tenait la tête renversée vers le ciel.Des oiseaux voletaient.Elle s’était levée, on aurait dit, pour suivre un oiseau-mouche qui piquait du bec dans les chèvrefeuilles grimpants.Ensuite elle avait longé le massif azur des pieds-d’alouettes, puis avait disparu en contournant le kiosque.« 148.Cécile était sortie, avait cru, par-delà le bosquet d’aubépines, la voir remonter les rangs du potager contigu des Belleau.Ce qui avait frappé Cécile, à part la bizarrerie, bien sûr, pour une étrangère de pénétrer dans le jardin de particuliers et d’escalader les coteaux en pieds de bas, c’est qu’elle avait l’air si tranquille, si exclusivement occupée de ce qu’elle faisait, et qui était ce que nous appelons ne rien faire.Une fourgonnette a laissé descendre une flopée d’hommes en blanc.L’organiste est venu remettre à celui qui dirige l’équipe les espadrilles à semelles de liège.Tout le monde à l’hôtel a des détails à fournir sur l’échappée de l’asile.Les brancardiers commandent des boissons fraîches au comptoir.Il fait toujours très lourd.La mère de Giroux dit que ma mère a téléphoné, que je suis parti de la maison depuis le matin, qu’on s’inquiète là-bas.Devant l’hôtel, pendant que je m’achemine par la rue principale, passe la moto avec l’homme en noir.La rue résonnante de son tapage, comme stupéfaite.L’après-midi est au déclin.Des volontaires ont participé à la battue.Le soir tombe.«On ne l’a toujours pas reprise,» lance un passant à ma mère qui est sur sa véranda.À la radio, on dit qu’un débarquement a eu lieu en Normandie, que le front est enfoncé sur plusieurs points, que les Allemands dépêchent des renforts.Mon père, qui finissait son repas, détourné de la table, l’oreille penchée vers le poste, se lève brusquement.Il lance son assiette sur la table et sort.Tous les voisins sont sur leur seuil, s’interpellant.Mon père maugrée.Qui aura-t-on jeté, cette fois, sur les plages minées, à l’assaut des nids de mitrailleuses?Mon père a un frère dans l’infanterie. ¦ 149 Il aurait, là-bas, épousé une Anglaise.C’est lui, avant de partir, le plus jeune de mes oncles, qui m’a offert une canne démontable pourvue d’un moulinet qui fait l’admiration de Dallaire et de Giroux.Je file sans qu’on prenne garde à moi.La fourgonnette n’est pas près de l’église comme on disait.Je reviens par la côte creusée de rigoles vers la maison de l’organiste, m’insinue dans le jardin par le portail blanc en bois découpé.Plus haut, s’étend un verger que longe une route envahie d’herbe.La fourgonnette, à quelque distance, déteint, blême, contre l’obscurité qui descend.Sous les pommiers, il n’y a que de l’ombre.La fourgonnette, ainsi que la voiture portant l’inscription radio-police sur son flanc, sont immobilisées là où finit la route.Mais un sentier la prolonge qui bientôt rampe sous la forêt.Des voix confuses proviennent de l’épaisseur du sous-bois.Un infirmier quitte le couvert, s’avance dans la demi-obscurité pour braquer les phares sur la voûte taillée à même la verdure.Puis il travaille à rabattre les sièges de la fourgonnette, d’où il tire une civière.Le groupe des volontaires et des hommes en blanc débouche de la trouée sous le feuillage.Leur avancée titubante dans la lumière qui éclabousse.L’homme à la civière se porte à la rencontre.D’entre les secouristes, qui l’encerclent, j’entrevois la femme dans sa blondeur abandonnée.On la soutient de partout, masse coulant à travers l’effort des mains et des bras.Sa robe est relevée sur des cuisses blanches, que sillonnent les jarretelles.Ses bas ont filé, l’un d’eux est ravalé au genou.Ses socquettes jaunes sont trouées, pétries de boue, hérissées d’aiguilles de sapin.On la dépose sur le côté, et puis on la roule sur le ventre.Elle a m 150.une culotte saumon en rayonne.On jette sur elle une couverture, on boucle les sangles.Rameutés par les cris dont retentit l’obscurité, ceux que la battue avait dispersés apparaissent dans le double jet de lumière, courant aux nouvelles.Elle se débattait.On lui a fait une piqûre.Elle allait bientôt atteindre l’autoroute.Ils vont la transférer dans l’aile la mieux gardée.Déjà ils repartent, la plupart à pied derrière la fourgonnette qui tangue dans le chemin creux.De la forêt, d’où sortent les derniers rabatteurs, émane un arôme sauvage.Les étoiles les plus brillantes commencent d’émettre leur signal.L’herbe est haute et coupante par les raccourcis que je prends.Le lendemain, toutes les cloches ont sonné.C’était à cause d’une victoire paraît-il qu’a remportée le bataillon des nôtres avec les Alliés.Je suis retourné sur la grève.J’ai mis dans un renfoncement mouillé d’eau de mer l’algue desséchée qui était dans le cercle.Elle a une tige creuse qui la relie à un galet.Les racines sont un peu comme des doigts enserrant avec une telle force le caillou qu’il est impossible de leur faire lâcher prise.Je balbutie, m’ingéniant à compléter le mot qui débute avec ce cercle mal bouclé.Elle a voulu, je crois, écrire son nom à lui.Conrad.A moins que ce ne soit le sien propre, Constance.Elle aurait entrelacé leurs deux noms si elle n’avait été interrompue.C’est à quoi je songe en m’éloignant.Conrad, assurément, n’est pas ce qu’il faut, mais Constance lui sied à elle.Un nom, il me semble, apte à évoquer la pâleur opulente de ce qui est précieusement gardé derrière des murs, à l’abri des voleurs, ¦ 151 des saltimbanques, des malfaiteurs.Quant à la pointe aux amélanchiers, plus loin, la marée, à l’étale, la baignait sur deux côtés.J’ai bu le gin qui restait dans la bouteille plate.Je me suis couché sur le tuf.L’eau clapotait autour de ma presqu’île.Les nuages tournaient en une valse très lente.Tout est signe.— Et si la troisième lettre, au lieu d’un N était plutôt un M?Au retour, le diable, je crois, me menait en chaloupe.L’algue, brunie et oxydée, vidée de son mucus s’était assouplie dans l’étang que tiédissait le soleil.Les pointes, renflées, se doraient déjà.Je l’ai repêchée avec son galet, je l’ai remise dans le cercle incertain de la lettre initiale, annonce et assurance que le mot resterait à jamais ouvert, soumis, pour peu que le pas du promeneur ralentisse, à tant d’autres présomptions.La femme blonde a jeté son cœur dans ce maillon brisé.Un cœur ondoyant et curieux qui n’attend que le moment de revivre, défait encore de sa chaîne d’ancre.Qu’elle fasse la morte, cette algue, autant qu’elle le peut et que, constante, elle espère la marée d’équinoxe.Alors, effacé le mot même que je trace et qui est commencement, elle sera rendue à l’entier hasard des vagues.N’est-ce pas ainsi que fait celle qui attend près d'une fenêtre, dans la salle où trente autres femmes se bercent, jour après jour; et cette femme, blonde et blanche rompt, en fuyant du regard par la fenêtre, le cercle oscillant de celles qui, peut-être, ne sont pas sans désir.Sur la branche qui me sert à graver les lettres manquantes, je pivote, sans trop savoir comment je me retrouve à genoux.Freiner la giration des choses autour du bâton, les dérapages, les sautes de l’entendement.Revoir les forains, leur caravane s’éloigner sur la route bleue.Ils rallieront un autre « 152.chef-lieu, hors duquel, peut-être, s’étendent les corps bâtis d’un hospice, ou bien l’asile.On y autorise les patients à se disséminer à travers les aires en culture pour faire du désherbage.Ceux de la zone de surveillance, eux, ont peu d’accès au jardin, aux sorties.Ils sont mangés de lumière.Je m’allonge.Je crois que je vais être malade.Sur fond de nuages m’apparaît encore la femme-lune, sa robe, ses cheveux secoués au vent de juillet, son visage patient éclairé tout à coup d’une joie indicible.Est-ce d’avoir pu, enfin, atteindre l’autoroute à la poursuite des forains, des loustics?Nomade sous les néons. PETIT DICTIONNAIRE BIOBIBLIOGRAPHIQUE PAUL BEAULIEU : voir volume 72 des Écrits.DOMINIQUE BLONDEAU : née en France en 1942.Romancière et nouvelliste.A écrit de nombreuses émissions pour la radio FM de Radio-Canada et collaboré à plusieurs revues.Lectrice, correctrice et réviseure pour plusieurs maisons d’éditions.Prix France-Québec pour Un homme foudroyé (1986).ŒUVRES : Romans : Les visages de l’enfance (1971), L'agonie d’une salamandre (1979/1990), Les funambules (1980), Les errantes (1983), Un homme foudroyé (1985).Nouvelles : Femmes de soleil (1988), Destins (1989).Récits : La poursuite (1986), Fragments d’un mensonge (1993).GERALD GAUDET : né à Bécancour en 1950.Poète, critique littéraire et essayiste.Professeur de littérature au Collège de Trois-Rivières et à l’UQTR.Directeur de la revue de poésie Estuaire (1984-1993).Chroniqueur au Nouvelliste, au Devoir, à Lettres québécoises.Président de la Société des écrivains de la Mauricie et responsable du dossier littéraire pour le journal culturel aXe.ŒUVRES '.Dictionnaire des écrivains de la Mauricie (1992).Entretiens : Voix d’écrivains (1985).Fictions poétiques : Lignes de nuit (1986), Il y a des royaumes (1989), Le lendemain du monde (1991).CLÉMENT MARCHAND : né à Sainte-Geneviève de Bastican en 1912.Jounaliste, écrivain et poète.Directeur du journal Le bien public (1932-1978).À partir de 1929, il publie nombre d’essais, poèmes et récits dans divers journaux et revues, collabore à plusieurs émissions culturelles à Radio-Canada et s’implique dans la vie culturelle de sa ville, Trois-Rivières.Prix David (1939 et 1942).Prix Benjamin-Suite (1980).Grand prix de littérature SSJB (1981).Décoré de l’ordre des francophones d'Amérique et de l’Ordre des Hebdos régionaux.Membre de la Société royale du Canada et de l’Académie des lettres du Québec. 154 ŒUVRES : Courriers des Villages, récits (1941) ; Les soirs rouges, poèmes (1947) ; Le choix de Clément Marchand, (1986) ; Le choc des idéologies, dans De la philosophie comme passion de la liberté (Hommage à Alexis Klimov).MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA : voir volume 80 des Ecrits.LUCIEN PARIZEAU : voir volume 77 des Écrits.Décédé en 1993.ANDRÉ RICARD : né à Sainte-Anne-de-Beaupré en 1938.Poète, dramaturge, metteur en scène.Cofondateur et directeur artistique du Théâtre de l’Estoc.Auteur de huit pièces de théâtre, de plusieurs pièces radiophoniques et télévisuelles et de trois suites poétiques, il a également signé plusieurs traductions de dramaturges anglais et américains.Prix de la Communauté radiophonique de langue française (1988).Prix de création dramatique de la Place des Arts (1994).Troisième Prix de théâtre épique du concours TNM/CEAD.ŒUVRES : Théâtre : La gloire des filles à Magloire (1975), Le Casino voleur (1978), Le tir à blanc (1983), Le déversoir des larmes (1988).Récit : Les baigneurs de Tadoussac (1993). TABLE DES MATIERES 155 Paul BEAULIEU Louis Dantin et Albert Pelletier : les soubresauts d’une amitié 5 Dominique BLONDEAU Un crime d’autrefois 35 Gérald GAUDET Une douceur à soi 47 Clément MARCHAND Feuillets d’album 53 Madeleine OUELLETTE- Une poussière MICHALSKA dans l’immensité du temps 75 Lucien PARIZEAU Une indéfectible présence 109 André RICARD Constance 129 Petit dictionnaire biobibliographique 153 Photocomposé par Mégatexte inc.Imprimé par les Ateliers graphiques Marc Veilleux inc le dix décembre Mil neuf cent quatre-vingt quatorze Imprimé au Canada Printed in Canada wmmgmm WÊÊKÊ
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