Relations, 1 juin 2013, Juin
[" PP CONVENTION : 40012169 ReLatiüNS Pour qui veut une société juste NüméRO 765 JUIN 2013 micus Cap sur la décroissance Rompre avec la croissanc remettre le monde à l\u2019en ¦\tIL En finir avec l\u2019homo œcon Ce que décroître veut Les dangers d\u2019une décroissance sauvage Témoignage de Roy Bourgeois: Je me tiens aux côtés des femmes 6,00 $ ARTISTE INVITÉE: RAPHAËLLE DE GROOT ReLatioNs \"JO M ASÿ^vL^fmAÇasït NüméRO 765, JUIN 2013 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Küme Mongen : le cadeau des Mapuches 9 Carlos Bresciani Lecannelier, s.j.LE CARNET DE JOSÉ ACQUELIN\t L\u2019entre-mondes CONFIDENCES À EMMA-ROSE CHRONIQUE LITTÉRAIRE\t10 L\u2019étoile du matin Virginia Pésémapéo Bordeleau\t28 AILLEURS\t Jordanie: appels au changement Myriam Ababsa\t30 REGARD\t Je me tiens aux côtés des femmes Roy Bourgeois DÉBAT Souveraineté alimentaire: sommes-nous sur la bonne voie?\t33 Claire Bolduc\t36 Roméo Bouchard\t37 EN BREF\t38 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture : Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Vue de paysage i), 2012 dossieR CAP SUR LA DÉCROISSANCE Depuis le rapport Halte à la croissance?du Club de Rome, paru en 1972, la notion de décroissance a fait du chemin, remettant en question le paradigme au cœur de nos sociétés capitalistes : la croissance économique.Nourrie de plusieurs courants idéologiques et théoriques parfois contradictoires, elle bouscule néanmoins la façon dont nous concevons généralement la richesse et le développement.Comment la décroissance peut-elle être envisagée au Québec?Comment l\u2019est-elle dans les pays du Sud, où le développement est souvent perçu comme un droit?Quelles sont ses dérives potentielles?Ce dossier scrutera l\u2019idée d\u2019une décroissance qui n\u2019est pas synonyme d\u2019austérité.Cap sur la décroissance\t11 Catherine Caron Rompre avec la croissance, remettre le monde à l\u2019endroit 13 Louis Marion Le mouvement de la décroissance au Québec\t14 Serge Mongeau En finir avec l\u2019homo œconomicus\t17 Yves-Marie Abraham Concevoir la richesse autrement\t18 Yves-Marie Abraham La décroissance: perspective du Sud\t20 Alan Ainer Boccato-Franco Ce que décroître veut dire\t21 Éric Pineault Les dangers d\u2019une décroissance sauvage\t25 Andrea Levy ARTISTE INVITÉE L\u2019artiste montréalaise Raphaëlle de Groot détient une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l\u2019Université du Québec à Montréal.Son œuvre prend le plus souvent la forme de performances, d\u2019installations, d\u2019objets, d\u2019images et de vidéos.Les images qu\u2019elle présente dans ce numéro de Relations sont des fragments d\u2019une collection d\u2019objets hétéroclites reliée au projet «Le poids des objets» qu\u2019elle développe depuis 2009 à partir d\u2019objets ordinaires recueillis au Canada, aux États-Unis, au Mexique et en Italie.Attentive à la mémoire, à l\u2019identité, aux affects et aux valeurs qu\u2019ils mettent en jeu, l\u2019artiste cherche à éprouver la capacité des objets à faire signe ou sens de nouveau.Récipiendaire du prestigieux Prix artistique Sobey en 2012, elle sera la première artiste à représenter le Québec par une performance à la Biennale de Venise de 2013. foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Jean-Claude Ravet, Claude Bédard-Claret DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Eve-Lyne Couturier, Céline Dubé, Guy Dufresne, Mouloud Idir, Nicolas Milot, Agusti Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau, Cécile Sabourin COLLABORATEURS José Acquelin, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Vivian Labrie, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger: 55 $ Étudiant: 25 $ Abonnement de soutien: 100 $ (un an) TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique : ISSN 1929-3097 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qcxa www.revuerelations.qc.ca 2| juin 2013 RELATIONS ramraraiw La marche du monde On entend souvent dire dans les médias que le but des terroristes, c\u2019est de semer la terreur parmi la population.Il ne faut surtout pas, nous avertit-on, tomber dans leur piège : cela saperait les fondements démocratiques de la société.Cependant, plus rarement entend-on dire que le terrorisme est instrumentalisé par l\u2019État contre la démocratie.On le devrait.À la suite de l\u2019attentat du marathon de Boston, il s\u2019est passé un événement sans précédent aux États-Unis : le gouvernement américain a décrété l\u2019état de siège dans la région.Le plus pacifiquement du monde, avec la plus grande collaboration de la population, celle-ci a été confinée chez elle.Des milliers de policiers et de militaires, tanks et tutti quanti à l\u2019appui, ont ainsi occupé les rues désertées de villes comptabilisant plus d\u2019un million d\u2019habitants à la recherche d\u2019un terroriste.Une pre- Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Intérieur abandonné Power Co.), 2012 f' - mière aux États-Unis.Le plus ironique dans cette histoire, c\u2019est que le jeune fuyard a finalement été localisé par.un civil qui était sorti de chez lui.Ce déploiement inimaginable ne pouvait être une improvisation, il répondait à un plan tracé d\u2019avance, n\u2019attendant qu\u2019un événement « providentiel » comme déclencheur.Mais, au-delà de son utilité pratique contestable, sa finalité pourrait bien être d\u2019un autre ordre: ébrécher les fondements démocratiques, entamer une étape décisive dans le contrôle policier de la population.Un pas inquiétant vers une « démocratie » surveillée où l\u2019état d\u2019exception deviendrait la norme et la liberté non plus un droit fondamental, mais un privilège, voire un luxe.La réponse consentante des habitants de la région de Boston ne peut que réjouir ceux qui profitent de la marche autoritaire du monde.Elle montre que l\u2019état d\u2019assujettissement est tel que l\u2019arsenal répressif peut être déployé sans complexe, au nom de la démocratie et de la menace terroriste.Qu\u2019espérer de mieux pour renforcer l\u2019ordre établi?Stephen Harper en prend acte en fustigeant, comme s\u2019ils faisaient le jeu des terroristes, ceux qui posent encore l\u2019exigence de «comprendre » les actes terroristes -c\u2019est-à-dire de les penser et non de les soutenir.Le personnage de la Peste dans L\u2019état de siège de Camus disait: «L\u2019essentiel n\u2019est pas qu\u2019ils comprennent, mais qu\u2019ils s\u2019exécutent.» Mais cette mise au pas de la population n\u2019est pas que de l\u2019ordre d\u2019une volonté politique ou d\u2019un stratagème.Elle relève d\u2019une dynamique interne du système économique et social dominant qui dicte, en quelque sorte, l\u2019espace du possible, la manière correcte de penser et de se comporter.Comme le notait déjà George Orwell, à la fin des années 1930, à propos du capitalisme : «Le progrès est dirigé vers une efficacité toujours plus grande, c\u2019est-à-dire en fin de compte vers un monde où rien ne saurait aller de travers » (Le quai de Wigan).Si elle est laissée à elle-même, la logique de contrôle, de rentabilité, d\u2019efficacité absolus, qui meut le progrès technique et financier, n\u2019aura de cesse de s\u2019étendre à tous les champs de l\u2019existence et de marginaliser l\u2019humain, jusqu\u2019à mettre la liberté sous stricte surveillance.Aussi ne devrions-nous pas être trop insouciants à l\u2019égard de la liberté, comme si elle nous était une fois pour toutes acquise.Car elle est peu à peu rognée.Nous le voyons à Montréal avec le règlement municipal P-6 qui cherche à empêcher et à criminaliser un grand nombre de manifestations non encadrées.La dépolitisation de la société ne peut plus durer.Elle huile trop les rouages des pouvoirs financiers, technocratiques et militaires, et génère une servitude volontaire d\u2019une ampleur insoupçonnée.Plus que jamais, l\u2019heure est à la résistance, à la pensée critique, à l\u2019agir collectif qui institue la liberté dans l\u2019espace public, à une nouvelle socialité fondée sur la solidarité.Il nous incombe de préserver le monde de la déchéance programmée, et de faire mentir les propos du milliardaire Warren Buffet: « Il existe bel et bien une lutte des classes, mais c\u2019est ma classe, la classe des riches, qui la fait et c\u2019est nous qui gagnons.» Il en va de la suite du monde.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS juin 2013 actuaLités © Faire primer la liberté religieuse?La création du bureau fédéral de la liberté religieuse soulève de vives inquiétudes quant à sa raison d\u2019être et ses objectifs.GREGORY BAUM L'auteur est théologien LH a fondation du Bureau de la liberté religieuse par Stephen ¦Harper, en février dernier, n\u2019est pas une surprise.Dès l\u2019élection fédérale de mai 2011, M.Harper avait annoncé que la défense de la liberté religieuse dans le monde serait une priorité de la politique étrangère de son gouvernement.Il se disait profondément ému par les privations et les persécutions infligées aux minorités religieuses dans un grand nombre de pays.En octobre 2011, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait tenu à huis clos une première consultation à laquelle étaient invités des représentants chrétiens et juifs, proches du gouvernement conservateur.L\u2019absence de représentants des autres religions et des organisations laïques qui, comme Amnistie internationale, dénoncent la persécution religieuse depuis des années, avait été vivement critiquée.M.Baird avait répliqué que le Bureau ne privilégierait pas les C ÉTÉ?MA* c z£t minorités chrétiennes mais défendrait la liberté religieuse de tous les croyants ainsi que la liberté de conscience des non-croyants.Pour afficher son respect pour le pluralisme religieux, M.Harper a invité des représentants de toutes les grandes religions à la cérémonie d\u2019inauguration du Bureau de la liberté religieuse, le 19 février 2013.On est cependant en droit d\u2019être encore profondément préoccupé.On rappellera qu\u2019un bureau semblable a été créé aux États-Unis sous le gouvernement Clinton, en 1998, et qu\u2019il est souvent accusé de défendre principalement les droits des minorités chrétiennes et la liberté des missionnaires évangéliques.Par ailleurs, le fait que le gouvernement Harper ait fermé l\u2019agence Droits et Démocratie et l\u2019ait en quelque sorte remplacée par le Bureau de la liberté religieuse suggère que ce gouvernement s\u2019intéresse moins à la défense des autres droits humains.Le gouvernement est-il en train de hiérarchiser les droits en attribuant une priorité à la liberté religieuse, cautionnant ainsi certains pays qui, au nom de la religion, ne respectent pas les droits humains et maintiennent les femmes dans un statut inférieur?Défendre la liberté religieuse sera une priorité de la politique étrangère du gouvernement Harper.Mais quelle est actuellement la politique étrangère du Canada?Le gouvernement voit d\u2019un mauvais œil les organisations canadiennes qui, actives dans le tiers-monde, promeuvent la justice et s\u2019opposent aux politiques néolibérales.Il a coupé les fonds à Alternatives, Kairos et à Développement et Paix, entre autres.La coopération internationale appuyée par le gouvernement ne favorise plus les mouvements sociaux présents dans ces sociétés appauvries : le soutien est maintenant donné aux organisations caritatives qui coopèrent avec les entreprises canadiennes, les compagnies minières, par exemple.On se souviendra de Bev Oda qui, alors qu\u2019elle était ministre des Affaires étran- V* LIBERTE juin 2013 RELATIONS a actualités gères, répondit à un journaliste qui lui demandait quelle distinction elle faisait entre la politique étrangère et commerciale du Canada et l\u2019aide au développement: « Je n\u2019en fais pas.» On est ainsi en droit de se demander si la défense de la liberté religieuse, devenue partie intégrante de la politique étrangère du gouvernement Harper, ne viserait pas plutôt l\u2019intérêt économique et politique du Canada.Le nouveau Bureau refusera-t-il alors de critiquer l\u2019oppression de minorités religieuses en Chine et en Arabie saoudite, étant donné que ces pays sont d\u2019importants partenaires commerciaux du Canada?On peut aussi se demander si certains aspects de la politique étrangère du gouvernement conservateur n\u2019ont pas pour but de s\u2019attirer les votes de certains groupes.L\u2019appui sans réserve du Parti conservateur à l\u2019État d\u2019Israël, indifférent aux droits humains des Palestiniens, a persuadé en effet un pourcentage considérable de juifs de voter pour lui.Le Bureau de la liberté religieuse ne tenterait-il pas de créer le même effet du côté de certains groupes évangéliques ou de communautés d\u2019immigrants qui ont expérimenté la discrimination religieuse dans leur pays d\u2019origine?L\u2019ambiguïté des visées du Bureau de la liberté religieuse nous force à suivre de près l\u2019activité de ce nouvel organisme gouvernemental.\u2022 Eau vs pétrole en Gaspésie La menace que fait peser Pétrolia sur l\u2019eau mobilise des citoyens et les élus municipaux de Gaspé.RITA GAGNÉ On connaît depuis longtemps le potentiel pétrolier de la Gaspésie.Ces dernières années, des compagnies investissent pour relancer l\u2019exploration et l\u2019exploitation de gisements dans la région.L\u2019un de ces gisements, exploité par la compagnie Pétrolia, est situé près du secteur habité de Haldimand, dans le grand Gaspé, ce qui inquiète vivement les résidents.Le comité de citoyens Ensemble pour l\u2019avenir durable du grand Gaspé s\u2019est ainsi formé, en 2012.Une de ses premières actions a été de présenter une pétition à l\u2019Assemblée nationale du Québec demandant un moratoire permanent sur la fracturation hydraulique.En décembre 2012, laVille de Gaspé s\u2019est dotée d\u2019une règlementation pour mieux protéger les sources d\u2019eau potable à l\u2019intérieur de ses limites territoriales, n\u2019ayant pas obtenu les garanties suffisantes de Pétrolia à cet effet.Une bonne partie de la population a appuyé cette décision.D\u2019autres villes ont depuis adopté un règlement similaire.Mus par un sentiment de prudence et de responsabilité, les citoyens qui s\u2019opposent à l\u2019exploitation des gisements veulent s\u2019assurer qu\u2019aucune fracturation hydraulique ne polluera les eaux potables, ni celles des rivières et de la baie.Ils demandent que la non-nocivité des matières utilisées pour extraire le pétrole soit garantie et qu\u2019un dédommagement suffisant soit prévu en cas d\u2019accident écologique; ils veulent aussi pouvoir compter sur des redevances et des emplois signifiants pour la région.La compagnie Pétrolia a menacé quant à elle de recourir aux tribunaux pour défendre ce qu\u2019elle considère être des droits acquis en vertu de la Loi sur les mines - complètement anachronique.Le gouvernement a certes promis une nouvelle loi, mais elle tarde à venir et les attentes sont énormes.Chose certaine, de nombreux citoyens au Québec ne veulent pas d\u2019une société régie par les seules lois du commerce sans égard pour la qualité de vie de la population.Certes, d\u2019autres personnes, au nom de la création d\u2019emploi et du déve- loppement économique de la région, ont choisi de signifier leur appui à la compagnie pétrolière.Deux types de solidarités se manifestent dans la région : l\u2019une en faveur de la protection de l\u2019eau potable et l\u2019autre en faveur de l\u2019exploitation du pétrole.Mais pourquoi faudrait-il choisir entre l\u2019or bleu et l\u2019or noir?Ces deux symboles indiquent la vraie lutte à mener: celle qui consiste à conjuguer, avec équilibre, les valeurs humaines et l\u2019économie, à inventer ensemble des alternatives pour assurer les besoins en énergie dans le respect de l\u2019écologie, de l\u2019eau notamment.Des forums se tiennent actuellement, réunissant des gens de tous les horizons en vue d\u2019arrimer les deux solidarités.La lutte des citoyens qui s\u2019opposent aux pétrolières est amplifiée par un haut taux de chômage et un nombre élevé de prestataires d\u2019allocations sociales dans la région.Ça crève les yeux et le cœur.Que de richesses est-on venu exploiter ici.pour ne laisser que des fermetures d\u2019usines! Après les richesses de la mer, des montagnes et du vent, on convoite maintenant celles du sous-sol.L\u2019enjeu majeur est donc de pouvoir échanger sur les visions d\u2019avenir et les L'auteure est membre du comité citoyen Ensemble pour l'avenir durable du grand Gaspé RELATIONS juin 2013 actuaLités expertises sur le développement, et d\u2019encourager les initiatives locales.Tant d\u2019efforts ont été déployés jusqu\u2019à présent pour le développement économique et entrepreneurial de la région.Pensons aux éoliennes, qui font désormais partie du paysage! Aux investissements pour les deuxième et troisième transformations des ressources, ainsi qu\u2019aux coopératives.Actuellement, 85 % du territoire est exploitable; est-ce trop demander de protéger les 15 % qui restent, occupés par des personnes qui y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux?D\u2019autant plus que d\u2019autres gisements de pétrole existent ailleurs qu\u2019à proximité des gens qui ont déjà creusé leur puits et bâti leur nid.Aussi longtemps qu\u2019il s\u2019agira d\u2019évoluer culturellement, socialement et économiquement en conservant l\u2019intégralité et la beauté de notre territoire, et le bonheur que nous avons à y vivre, nous opterons pour l\u2019eau avant le pétrole.Nous pouvons vivre sans pétrole mais pas sans eau.Notre espérance, c\u2019est qu\u2019une solidarité se tisse entre tous ceux et toutes celles qui ont à cœur la Gaspésie.\u2022 Le droit au logement mis à mal Le rapport de la Commission populaire itinérante sur le droit au logement révèle l\u2019ampleur insoupçonnée de la crise du logement au Québec.FRANÇOISSAILLANT L'auteur est coordonnateur du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) Bobby Snowball, président de l'Association des aînés du Nunavik.Photo: Priscilla Bittar Urgence en la demeure.Le titre du rapport de la Commission populaire itinérante sur le droit au logement, rendu public le 20 mars, en dit long sur les observations et les recommandations faites à la suite d\u2019une vaste tournée de consultation menée à l\u2019automne 2012, à l\u2019initiative du Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).C\u2019est un portrait troublant de la situation de l\u2019habitation qui est dressé r 1 dans ce texte rédigé, en toute indépendance, par 14 experts de différents milieux (universitaires, juristes, personnes impliquées dans les milieux syndicaux, féministes ou communautaires).Cela les amène à affirmer d\u2019emblée: «La Commission a acquis la certitude qu\u2019au Québec, il y a une crise du logement.Cette crise est un miroir frappant de l\u2019importance de la fracture sociale qui s\u2019aggrave au Québec.Au-delà des faits, des chiffres et des statistiques qui nous ont été soumis, les commissaires ont entendu des témoignages bouleversants qui, par moment, les ont menéEs à se demander comment la société québécoise, parmi les plus riches au monde, pouvait tolérer de telles situations.» De véritables cris du cœur ont été lancés tout au long de la tournée qui a mené les commissaires dans 19 villes des 17 régions administratives du Québec.Afin de bien montrer l\u2019importance accordée aux conditions scandaleuses de surpeuplement et de délabrement des logements chez les peuples autochtones, le FRAPRU avait choisi de débuter les audiences à Kuujjuaq, dans le territoire inuit du Nunavik, et de les terminer dans la communauté anish-nabe de Lac-Simon, en Abitibi.Au total, la Commission aura entendu les témoignages de 151 personnes directement affectées par les problèmes de logement et d\u2019itinérance, ainsi que des représentants de 200 groupes qui sont en contact quotidien avec ces problèmes.Lors du dévoilement du rapport, une commissaire, Lucie Lamarche, professeure de droit à l\u2019Université d\u2019Ottawa, a témoigné en ces termes de tout ce qu\u2019elle avait entendu: «Nous avons été consternés par la nature de certains témoignages que nous avons recueillis.Dans certaines régions, la crise du logement est telle que des gens se retrouvent sans domicile fixe, passant d\u2019un ami à un parent, avant de finir par vivre dans leur voiture.Souvent, ces graves pénuries sont causées par des dynamiques économiques régionales, ici le tourisme, là l\u2019extraction des ressources : jamais on ne semble avoir prévu de stratégies pour contrer leurs effets pervers sur le logement.Plus juin 2013 RELATIONS X V préoccupant encore, plusieurs femmes ont témoigné qu\u2019elles avaient été contraintes d\u2019offrir des faveurs sexuelles pour éviter d\u2019être évincées d\u2019un logement, sachant très bien qu\u2019elles ne trouveraient pas d\u2019autre lieu où aller accroissement de la part du logement social dans l\u2019ensemble des logements locatifs.Il y a dans ce rapport matière à réflexion, discussion et action.Le FRA-PRU s\u2019assurera d\u2019en tirer le maximum actualités © en animant des discussions et des débats au cours d\u2019une nouvelle tournée qui, d\u2019avril à novembre 2013, le mènera aux quatre coins du Québec.Il en profitera pour diffuser le documentaire Au pied du mur, réalisé par les cinéastes Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist, à partir des travaux de la Commission.Pour consulter le rapport : .\u2022 L'audience de la Commission populaire itinérante sur le droit au logement à Gaspé.Photo: Réal Michaud vivre.» Bien d\u2019autres problèmes sont relevés dans Urgence en la demeure : coût élevé du logement obligeant les personnes et les familles à couper dans leurs autres besoins essentiels ou à risquer d\u2019être évincées par la Régie du logement pour non-paiement de loyer; appartements dangereux pour la santé et la sécurité des personnes ; discrimination au moment de la location des logements ; harcèlement, intimidation, violences à l\u2019endroit de locataires plus vulnérables ; inaccessibilité physique des logements pour les personnes ayant des limitations fonctionnelles, etc.Le rapport s\u2019inquiète également de la faible utilisation, par les locataires, des recours dont ils disposent à la Régie du logement ou à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, de même que de leur méconnaissance des programmes gouvernementaux d\u2019aide aux locataires - notamment le programme d\u2019allocation-logement.Pour la Commission populaire, cet état des choses signifie en pratique une absence de droits.Le rapport Urgence en la demeure se termine par une série de recommandations visant à assurer le respect du droit au logement, incluant la reconnaissance explicite de ce droit dans la Charte québécoise des droits et libertés, l\u2019adoption d\u2019une politique québécoise d\u2019habitation ainsi qu\u2019un Un FSM à l\u2019épicentre du printemps arabe Le Forum social mondial de Tunis a permis aux Tunisiens de remettre les revendications du printemps arabe au centre de l\u2019attention.RAPHAËLCANET Le 10e Forum social mondial (FSM) s\u2019est déroulé à Tunis, en Tunisie, du 26 au 30 mars dernier.Il a rassemblé 60000 personnes qui ont participé aux assemblées et à quelque 1000 ateliers tenus à l\u2019Université El Manar, ainsi qu\u2019à deux grandes marches organisées dans les principales avenues de la capitale tunisienne.Tenir l\u2019édition 2013 du FSM en Tunisie, un pays en plein processus révolutionnaire, constituait un défi de taille - relevé de manière assez exceptionnelle - pour les organisateurs lo- caux comme pour la mouvance alter-mondialiste.Cela confrontait directement le Forum à la question de son utilité politique.À cet égard, politiquement, l\u2019événement a été une réussite sous trois aspects.Premièrement, ce FSM a remis la révolution tunisienne sous les projecteurs.Des militants et des représentants de médias alternatifs du monde entier étaient sur place afin de rendre compte et d\u2019apprendre des processus de transformation en cours.Ainsi, les Tunisiens et Tunisiennes ont pu faire connaître mondialement leurs luttes et leurs aspirations, sans passer par le filtre réducteur des médias de masse.L'auteur est professeur à l'École de développement international et mondialisation de l'Université d'Ottawa ?RELATIONS juin 2013 actualités © Grande manifestation Avec leurs compatriotes d\u2019autres pays du fsm 2013.Photo:\tarabes, ils ont ouvert une nouvelle fsm\tphase dans la lutte contre le néolibé- ralisme et l\u2019impérialisme, dans le processus de reconquête de la dignité des peuples.Les embûches sont nombreuses, notamment à cause des pressions extérieures exercées par le Fonds monétaire international et le G8 dans le cadre du Partenariat de Deauville, qui limite l\u2019autonomie du pays.De plus, la situation intérieure du pays est très complexe avec la radicalisation de la question identitaire par les partis religieux, la violence des groupes sala-fistes et l\u2019impatience de la jeunesse à vivre de réels changements.Mais il est crucial de comprendre qu\u2019une nouvelle page de l\u2019histoire contemporaine est en train de s\u2019écrire sous nos yeux à travers ces transitions démocratiques.Si personne ne peut en prévoir l\u2019issue, il est possible d\u2019en influencer positivement le cours en encourageant un dialogue ouvert entre les parties opposées.C\u2019est d\u2019ailleurs le second aspect positif de ce FSM.La présence de nombreuses délégations étrangères, dont une formée de 200 Québécoises et Québécois, a offert aux groupes et organisations de la société civile tunisienne une occasion inédite de dialogue et de convergence.Dans un climat social tendu et polarisé par les divisions politiques, le FSM permettait d\u2019échanger sur d\u2019autres bases.Pour beaucoup, le résultat de la première élection libre en Tunisie, tenue en octobre 2011 et ayant porté au pouvoir une coalition dominée par le parti islamiste Ennahda, qui a joué la carte identitaire et religieuse, a détourné la révolution tunisienne de son objectif premier: régler la question sociale et les ^ inégalités économiques.Le FSM a permis de remettre ces revendications au cœur du débat national et de tisser des alliances afin de créer les institutions et les mouvements sociaux nécessaires pour qu\u2019aucune dictature politique, économique ou religieuse ne puisse s\u2019installer à nouveau.Dans la phase actuelle et incertaine de transition du pays vers la démocratie, une chose est désormais acquise : la société civile tunisienne a une voix forte et il sera très difficile de la réduire au silence.Les mouvements sociaux et politiques nés du printemps arabe sont les manifestations les plus concrètes de la capacité des peuples à se mobili- ser pour provoquer le changement.Si la lutte du peuple tunisien pour son émancipation et contre l\u2019oligarchie a inspiré des mobilisations à travers le monde, notamment les mouvements des Indignés et Occupy qui ont fleuri depuis 2011, c\u2019est que beaucoup pouvaient voir des similitudes dans les formes d\u2019oppression.La troisième réussite de ce FSM est d\u2019avoir permis de mieux les comprendre et de réaffirmer que c\u2019est un chapitre de la révolution mondiale des peuples contre les oligarchies et la nouvelle pensée unique de l\u2019austérité qui se joue au cœur du printemps arabe.Les conséquences économiques et sociales des politiques d\u2019austérité qui s\u2019imposent dans de nombreux pays depuis la crise financière de 20072008 sont les illustrations les plus convaincantes de la signification du néolibéralisme, que les altermondia-listes font connaître et combattent depuis les années 1990.Aussi dramatiques soient-elles, il est impératif d\u2019en faire un moteur de mobilisation.Le prochain défi du FSM se trouve peut-être dans le renforcement, cette fois, de la société civile au Nord.Dans cette perspective, pourquoi ne pas accueillir le FSM 2015 au Québec?Le printemps arabe peut encore féconder notre printemps érable.\u2022 SE METTRFDANS éri csdtffusioh avec £spûcéUbre .avec IcMM-rraiKm-sNadoau \\ Geneviève Rochette'\" - v ¦ Mylcne Kay\"' Philippe Ducros ¦ et Kohèrt M.tepiae rie-Au dé St-A niant Du pieu if aïïléot hé r S pèiltiq u e 10 au 15 juin 20h30 à Espace Libre Un paPjGQurs théat Stv ach.it en ligne; www.espacellhre.cic.ca juin 2013 RELATIONS HORIZONS Küme Mongen : le cadeau des Mapuches CARLOS BRESCIANI LECANNELIER, S.J.Il y a 12 ans, un groupe de jésuites chiliens dont je faisais partie a décidé de vivre dans la communauté mapuche d\u2019Anillen, près de Tirua, dans la province d\u2019Arauco, au sud du Chili.Le chef (lonko) de la communauté, don Teodoro, et son épouse, la papay Mar-celina, nous ont accueillis sur leurs terres.Nous y avons appris à partager la vie et l\u2019espérance d\u2019un peuple.Récemment, en prenant le maté chez don Teo, comme nous l\u2019appelons affectueusement, nous discutions de ce que nous attendons de la vie.Je lui disais qu\u2019en général, chacun cherche à améliorer la sienne.Don Teo, avec la sagesse qui le caractérise, resta silencieux un moment, regarda par la fenêtre, puis me dit: «Regarde.Nous les Mapuches nous ne cherchons pas à vivre mieux.Nous voulons vivre bien.Küme Mongen pi ta mapuche («Bien vivre, dit le Mapuche»).Vouloir vivre mieux, c\u2019est ne pas être content de ce qu\u2019on a.Moi, je suis heureux de ce que j\u2019ai.ma famille, mes bêtes, ma terre, etc.Tout cela, Chaw (Dieu) me l\u2019a donné.Mais il est vrai qu\u2019un Mapuche qui n\u2019a pas de terre ne peut vivre bien.» Voilà la vie et l\u2019espérance d\u2019un peuple, et je dirais même, de tout peuple.C\u2019est une vie dont toutes les dimensions sont en harmonie, en interrelation, en équilibre.La relation avec soi-même, autrui, la terre, le monde et Dieu.Voilà l\u2019expérience que j\u2019ai vécue chez les Mapuches, apprenant à cheminer à leurs côtés.Vivre ici est un cadeau de Dieu.Tout est occasion de découverte : dans les rencontres amicales, le partage du maté, les repas, le purrûn (danse traditionnelle) et le ttettipun (prière collective).1.Jusqu\u2019à la mal nommée Pacification de l\u2019Araucanie, en 1880, le peuple mapuche possédait de vastes terres cultivées et le plus grand cheptel du Chili.Dans les mains et les pieds incrustés de terre.Dans la rage d\u2019un frère jeté en prison ou d\u2019une sœur discriminée à cause de son origine.Dans l\u2019angoisse des enfants de voir surgir la police à n\u2019importe quelle heure de la nuit.À travers tout cela, on découvre une vie puissante.Un peuple vivant.Le mystère de la vie de Dieu qui se fraie un chemin comme une semence dans la terre.Mais cette vie et cette espérance qui courent dans les veines du peuple mapuche sont toujours menacées.Par les préjugés et la discrimination.Par la négation du droit d\u2019un peuple d\u2019exister.Cette recherche d\u2019une vie bonne, pourquoi ne serait-elle pas aussi la quête, la vie et l\u2019espérance de tout un pays?Par des mégaprojets miniers et des lois abusives.Une vieille femme, un jour, me dit en regardant le lac artificiel créé par un barrage hydroélectrique : « Dans le fond se trouvent nos ancêtres, nos arbres fruitiers et nos plantes médicinales.Croient-ils que nous sommes des baleines pour inonder nos terres de la sorte?» On peut entendre des propos semblables concernant les ressources de la mer que la pêche industrielle a presque épuisées, de la terre rendue improductive à cause des mégaplantations de pins et d\u2019eucalyptus, et de tant d\u2019autres choses.Combien de fois ai-je entendu les plaintes des anciennes au sujet de l\u2019usurpation de leurs terres?La rage des jeunes contre le modèle capitaliste qui leur vole leur âme et leur identité?À cette douleur s\u2019ajoute celle de la répression policière quand les Mapuches osent s\u2019exprimer sur la place publique.La dépossession et l\u2019humiliation qu\u2019ils ont vécues il y a 130 ans, quand l\u2019État chilien s\u2019est approprié leurs terres, sont encore très vives dans la mémoire de ce peuple.C\u2019est, en grande partie, la cause principale de leur situation de pauvreté actuelle1.Aujourd\u2019hui, les accusations de terrorisme contre les Mapuches servent les intérêts des grandes entreprises forestières, hydroélectriques et minières qui convoitent le territoire où ils vivent.Elles servent également à jeter le discrédit sur les revendications sociales et politiques des Mapuches, fondées sur le principe de Küme Mongen, notamment : la reconnaissance constitutionnelle du peuple mapuche, la restitution de terres, afin de vivre d\u2019elles et en relation avec elles, l\u2019autonomie et le droit de décider de son destin.Ces demandes et recherches d\u2019une vie bonne, pourquoi ne seraient-elles pas aussi la quête, la vie et l\u2019espérance de tout un pays?De nous tous?Comme société, ne cherchons-nous pas aussi ce «bien-vivre»?Nos frères et sœurs mapuches nous encouragent à embrasser cette manière de concevoir la vie et à résister à l\u2019invasion d\u2019une culture marchande qui tend à tout transformer en marchandises : les choses et les êtres, les relations entre nous, avec la terre et avec Dieu.Si nous dépassions nos préjugés et nous nous reconnaissions, au Chili, comme une société plurielle et multiculturelle, peut-être alors serions-nous capables de découvrir la richesse de ce peuple.Nous pourrions enfin comprendre la quête de reconnaissance, de terres et d\u2019autonomie qui l\u2019habite, qui n\u2019est autre chose que le désir d\u2019un peuple d\u2019exister.C\u2019est seulement en nous considérant comme une société dans laquelle vivent plusieurs peuples, avec leur histoire, leur langue et leur cosmovision propres que nous serons en mesure de construire un pays plus fraternel.\u2022 L\u2019auteur est responsable de la communauté jésuite de Tirua, au Chili RELATIONS juin 2013 Le caRNet De josé acçueLiN qui nous modèle, module et démode dans un jeu de silence et de fureur, dans un feu de clameur et d\u2019étouffement, dans ce peu de temps qui nous pousse à inventer l\u2019infini, juste par peur du fini et manque de génie.Vue d\u2019avion, organique réalité en mouvements arrondis, la Terre semble déjà plus acceptable.Combien plus ahurissante quand elle est perçue de plus haut.Laissons le ciel descendre en nous pour nous déraciner de notre glaise et nous reconduire vers la franchise de nos poussières cosmiques.Il n\u2019est aucune expérience extérieure qui ne renvoie à une expérience intérieure.La perspective que donne le fait d\u2019avancer en âge s\u2019avère celle de vivre de plus en plus simplement et sans assurance-soi-même.J\u2019acquiesce à la lenteur physique pour me détacher de la vitesse sociale obligée.Je corrobore même l\u2019immobilité pour favoriser un nomadisme naturel de l\u2019esprit.Je me dissocie plus facilement de mes écartèlements psychiques pour une présence sans redevances au passé ou à l\u2019avenir.Je ne compte plus sur ceci ou cela, je décompte, par la beauté du moins, vers cet idéal étrange qu\u2019est le zéro.Toute perte d\u2019objectif assumée va avec une annihilation consentie du subjectif.À condition de n\u2019y voir ni répit ni dépit, cela avoisine l\u2019accomplissement primal.Même les paupières closes, je vois le soleil incarnat.J\u2019imagine alors un livre à lire les yeux fermés.À partir de notre nuit intime.Avec quelques persistances rétiniennes comme seuls éclairages.Et aussi avec cette question récurrente: que peut-on retenir de ce monde pour traverser les jours restants?\u2022 L\u2019ENTRE-MONDES Je vieillis, j\u2019accumule les morts autour de moi, de plus en plus moisi, de moins en moins moi.Quand on part, on n\u2019a plus l\u2019envie d\u2019ici.Parce qu\u2019on n\u2019est déjà plus là, en cette dimension que l\u2019on doit quitter.Un ami, fort conscient de sa mort prochaine, disait : si la vie peut parfois être partagée entre vivants, la mort, elle, ne se partage pas, même avec ceux qu\u2019on Photo: Gabor Szilasi aime le plus.Il y a une unification de soi, une insécabilité de sa propre personne, hermétique aux plus proches, qui fait peut-être qu\u2019on n\u2019a jamais été autant soi-même alors même qu\u2019on est assuré de ne plus pouvoir être.Et cela fait peur à ceux qui restent.La vie est sourde à la mort, aveuglée par ce dont elle refuse d\u2019être concernée.Pour ne pas avoir à mourir, il aurait fallu ne pas naître.Telle n\u2019est pas notre liberté.Et s\u2019il y a une liberté, elle est intraitable, elle est le privilège d\u2019une déesse qui se passe de tous les petits dieux que nous nous croyons être.Dans cet univers de matière si efficace qu\u2019elle nous efface, nos idées en carton-pâte et nos sentiments fugitifs constituent notre réalité célibataire à jamais.Et s\u2019il nous reste une vérité plus vraie, c\u2019est notre solitude seule, celle enceinte de notre mort, qui pourra nous sauver de la vie.Le monde des humains est si terriblement précaire que l\u2019on peut aisément comprendre pourquoi ils se sont inventés des dieux pour les aider à se supporter eux-mêmes.La foi n\u2019est sans doute que l\u2019aveu de notre propre faiblesse lancé à tout ce qui dépasse notre condition et notre conditionnement.Cet aveu, on peut aussi l\u2019appeler prière.Et il n\u2019est aucune prière qui n\u2019ait inversé la rage d\u2019exister en l\u2019espoir d\u2019un autre âge, en souhait d\u2019un autre temps, y compris en ce vœu élémentaire de ne plus dépendre d\u2019aucun temps, donc d\u2019être mort à nos misères ou d\u2019être mort tout court.Des fois il fait beau et nous pleu-vons, des fois il pleure et nous rayonnons.Des fois nous sortons de la loi obligée, des fois nous entrons dans l\u2019insoupçonné.Des fois il n\u2019y a plus aucune foi de fiable.Cette tristesse de l\u2019humanité qui ne sait jamais quoi et comment faire pour être autrement que soif même.Chaque jour est trop long, trop platement interminable pour l\u2019infini d\u2019une seconde incomprise des horloges.Le ou la pendule du cœur ne marche qu\u2019au sang donné à l\u2019amour pour qu\u2019il tente malgré tout de poursuivre.Qui peut se permettre de ne pas imiter le soleil?Mais trop souvent nous brûlons nos trop proches et nous faisons tourner ceux qui ne brûlent pas.Depuis le soleil, la vie est une prison où les merles chantent, où la lune blanchit et où il faut se libérer avant d\u2019en sortir.C\u2019est ainsi que l\u2019âme se fait perce-peau, le cœur un crocus violet, l\u2019esprit un busard circonvolant, le passé une jonquille cendrée et le présent un reflet stellaire qui nous accorde, parfois avec indulgence, de traverser la nuit de l\u2019avenir.Nous ne sommes là que pour faire vivre la vie, faire mourir la mort avec notre ignorance naïve et nos paroles lacunaires.Nous ne sommes ici que pour passer le passage, dépasser la révolte contre l\u2019incompréhensible.Éternellement il n\u2019y a rien à expliquer; simultanément rien à prouver.Seulement un souffle juin 2013 RELATIONS dOSSieR Cap sur la décroissance CATHERINE CARON Il faut une certaine audace pour proposer un dossier sur la décroissance à l\u2019heure où la précarité et le chômage guettent de plus en plus de personnes, et que la majorité de la population subit les conséquences de politiques d\u2019austérité injustes et délétères.Mais la décroissance est un thème familier aux lecteurs et lectrices de Relations, qui l\u2019ont croisé sous différents aspects au fil des années, parfois de manière explicite - pensons au texte de Paul Ariès, «La décroissance en débat» (no 699, mai 2005) -, souvent de manière indirecte, à travers des réflexions sur un nouveau modèle de société que la crise écologique impose, ou encore sur la nécessaire réappropriation politique du territoire.Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Causeuse), 2012 Parler de décroissance, c\u2019est en effet parler du changement de cap nécessaire pour que la vie humaine soit encore possible un jour sur cette planète.La Terre ne supporte simplement plus tous les excès de nos sociétés gloutonnes, égoïstes, gaspilleuses, voire décadentes, oublieuses de l\u2019instinct et de l\u2019intelligence qui ont permis aux êtres humains de ne pas mettre en péril leur milieu de vie jusqu\u2019ici.Devant cela, la décroissance s\u2019offre non pas comme projet mais plutôt comme principe moteur en vue de rendre possible la transformation de nos sociétés, leur refondation sur la base d\u2019une nécessaire sobriété s\u2019appliquant à tous - à ne pas confondre avec l\u2019injuste austérité actuelle -, et d\u2019une relation de respect à réinventer entre les humains et RELATIONS juin 2013 üeR « Non seulement on peut vivre mieux en travaillant moins et en consommant moins et autrement, mais cette limitation volontaire et collective de la sphère de la nécessité permet dès à présent, et permet seule, une extension de la sphère de l\u2019autonomie, c\u2019est-à-dire de la liberté.» André Gorz, Ecologica la nature - plutôt que le modèle de prédation et de pollution qui fait des ravages.Un chemin naturel nous a conduits au présent dossier, jalonné d\u2019étapes significatives avec la publication de «L\u2019urgence écologique» (no 699, 2005), «La Terre aux abois» (no721, décembre 2007) et «Des voies pour réinventer l\u2019économie» (no 741, juin 2010), notamment.Un chemin tracé d\u2019avance en quelque sorte: nous allions aborder un jour ou l\u2019autre le thème de la décroissance, mais le faire aujourd\u2019hui n\u2019a pas tout à fait le même sens que si nous l\u2019avions fait avant.C\u2019est que les récentes négociations sur le climat aux Nations unies - dans une révoltante impasse - et la crise financière de 2007-2008 ont changé la donne.Bien des vies basculent, et les populations du Nord goûtent à leur tour à une médecine éprouvante, prescrite jusqu\u2019ici davantage aux pays du Sud.La croissance économique reste un impératif pour les élites politiques et économiques qui ne pensent qu\u2019à ajouter des rails au-devant du train fou du capitalisme, feignant d\u2019ignorer sa destination finale et ne comprenant pas qu\u2019il faille changer non seulement de véhicule, mais aussi de direction.Un groupe réunissant des chercheurs et des militants au Forum social mondial thématique de Porto Alegre, en janvier 2012, avant la Conférence des Nations unies sur le développement durable 2012 (dite Rio+20), résumait ainsi la situation : «Aujourd\u2019hui, face à une crise encore plus profonde et complexe, le capitalisme lance une nouvelle attaque qui combine les mesures d\u2019austérité du consensus de Washington - comme nous pouvons le voir en Europe -avec une offensive pour trouver de nouvelles sources de croissance et de profits à travers, en particulier, l\u2019\u201céconomie verte\u201d.Si le capitalisme a toujours été basé sur l\u2019exploitation du travail et de la nature, cette dernière phase d\u2019expansion capitaliste cherche à tirer profit de l\u2019attribution d\u2019une valeur monétaire aux capacités essentielles de la nature à donner la vie.» Ainsi, l\u2019économie verte devient la panacée, avec la bénédiction scandaleuse du Programme des Nations unies sur l\u2019environnement.Celle-ci ne se résume pas à rendre plus « verts» les produits et les modes de production, de trans- port, etc.Après la marchandisation des ressources naturelles et de la biodiversité, elle donne l\u2019assaut final au bien commun en ambitionnant de donner un prix aux « services environnementaux et écosystémiques » gratuits que la nature nous rend.Cette avancée dans la «mise à prix» de la nature implique de nouveaux droits de propriété privée sur les biens naturels, des «services» naturels mis en concurrence, ainsi que des marchés, fonds d\u2019investissement et spéculateurs qui salivent devant les nouvelles perspectives qui s\u2019ouvrent à eux.La Fondation David Suzuki, ici au Québec, est de ceux qui s\u2019engouffrent dans cette approche en nous apprenant, par exemple, que les biens et services écologiques que procure la Ceinture verte du Grand Montréal valent 143 millions de dollars.La nature est gratuite, vitale et d\u2019une valeur inestimable.Croissance oblige, il faudrait que ça cesse et qu\u2019on la coince définitivement dans les colonnes comptables sans voir que c\u2019est là le plus sûr moyen de la dénaturer.Vendue à des populations paupérisées et fragilisées par la crise cherchant la moindre perspective d\u2019emploi, cette vision de l\u2019économie doit nous alarmer sur l\u2019ampleur de la crise de valeurs que traversent nos sociétés, d\u2019autant que s\u2019y juxtapose la privatisation croissante des biens et services publics.Si on n\u2019y prend garde, ce processus nous privera toujours davantage de notre capacité de penser autrement - et donc de transformer - la vie, le travail, la nature, le bien commun et le lien vital qui nous unit aux écosystèmes.Plus que jamais, cette phase du capitalisme rend urgente et incontournable la révolution que contient en germe l\u2019idée de la décroissance telle qu\u2019elle se déploie en ces pages et qui est tout le contraire du déclin civilisationnel que signifie la fuite en avant actuelle.Nous nous faisons porteurs des possibilités, des questionnements et des exigences qui accompagnent cette idée, ainsi que des horizons qu\u2019elle ouvre en vue de réinventer notre façon d\u2019exister en tant qu\u2019humanité.\u2022 l2| juin 2013 RELATIONS Rompre avec la croissance, remettre le monde à l\u2019endroit Sans proposer un projet politique défini, les mouvements pour la décroissance partagent un horizon commun : celui d\u2019une société plus écologique et plus juste, libérée de l\u2019idéologie de la croissance et du capitalisme technicien.LOUIS MARION Plutôt qu\u2019un concept scientifique, la décroissance, c\u2019est le cri de ralliement de divers courants de pensée politique et écologique radicaux qui sont critiques du mode de reproduction matériel actuel de la société et qui tentent de penser une alternative et une transition vers un monde plus écologique et plus juste.En tant qu\u2019horizon politique, la décroissance réfère à un ensemble d\u2019idées et de valeurs permettant de fonder des pratiques émancipatrices ciblant les problèmes essentiels qu\u2019affronte l\u2019humanité, c\u2019est-à-dire les crises écologiques et sociales causées par notre mode et notre échelle de production ainsi que par notre consommation croissante de ressources limitées et fragiles.Face à la crise sociale, anthropologique et environnementale provoquée par les nuisances du capitalisme, du productivisme et des révolutions industrielles, la décroissance ne cherche pas à réconcilier l\u2019économie capitaliste et l\u2019écologie, ni la justice sociale avec l\u2019efficacité.Il ne s\u2019agit plus de faire des compromis avec l\u2019économie, de justifier la pollution en fixant des taux acceptables, mais plutôt d\u2019abolir à la racine la logique d\u2019une civilisation économi-ciste qui s\u2019acharne à reproduire ses déchets industriels.Les objecteurs de croissance ne visent pas la récession; ils remettent en question la place qu\u2019occupe l\u2019économie en tant que représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse par rapport à la société, détachée des besoins réels et de toute responsabilité normative et collective.Quand les marchés non imputables parlent, tous doivent se taire et obéir religieusement aux diktats des affaires.Serge Latouche parle ainsi d\u2019« a-croissance » avec le a privatif pour expliquer que les objecteurs sont des athées de la croissance; ils ne veulent pas tout faire décroître, mais ils répudient ce dogme selon lequel la croissance du PIB est la solution à tous nos problèmes.Ils rejettent l\u2019imaginaire social qui cautionne cette tutelle de la logique marchande et technologique sur l\u2019ensemble de la société.Il s\u2019agit d\u2019une émancipation vis-à-vis de la logique économique productiviste et son idéologie de la croissance, du toujours plus, comprise à tort par certains économistes comme condition sine qua non du bonheur collectif.Les idées que prônent aujourd\u2019hui les objecteurs de croissance trouvent leur origine dans plusieurs disciplines et chez plusieurs auteurs des XIXe et XXe siècles.Au XIXe siècle, certains penseurs s\u2019inquiètent déjà des conséquences d\u2019une croissance infinie et des dangers du développement industriel, notamment le socialiste ukrainien Sergei Podolinski.D\u2019autres, comme le géographe allemand Ernst Friedrich, ont réfléchi au problème du pillage des ressources finies, alors que certains, pensons à l\u2019écrivain, poète et peintre préraphaélite britannique William Morris, faisaient déjà à cette époque une critique de l\u2019idéologie du progrès technique.Au XXe siècle, l\u2019écologie radicale et la critique philosophique de la technique deviennent d\u2019importants affluents théoriques à ce qui se nomme aujourd\u2019hui la décroissance.Mentionnons ici le travail d\u2019André Gorz, qui a renouvelé l\u2019écologie politique en France, ou encore celui de Jacques L'auteur est philosophe, essayiste, conférencier et membre de plusieurs collectifs, dont le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale et le Groupe de recherche d'intérêt public de l'UQAM Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Premier soir chez une gardienne), 2012 2L RELATIONS juin 2013 dOSSieR Ellul et d\u2019Ivan Illich, qui ont fait une solide critique de la technologie, parmi bien d\u2019autres qui arment théoriquement les objecteurs de croissance contemporains contre les nuisances du productivisme et les mettent en garde contre les sirènes du développement durable.À cet égard, le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance1, publié en 1972, marque un autre jalon important.En somme, la décroissance n\u2019est pas la chasse gardée d\u2019une spécialité académique, puisque ses sources appartiennent à la fois à la physique, à la géographie, à l\u2019économie, à l\u2019écologie, à la philosophie et à la sociologie.UN HORIZON POLITIQUE Devant la fragilité du monde accentuée par la croissance des échanges marchands, les objecteurs de croissance proposent de réduire l\u2019impact de l\u2019activité humaine sur la biosphère.Ils veulent faire décroître notre pression sur les écosystèmes en vue de garantir l\u2019équilibre et la possibilité, à long terme, de la vie humaine sur Terre.Pour ce mouvement, ce sont avant tout les inégalités sociales et notre empreinte écologique qu\u2019il s\u2019agit de faire décroître, afin d\u2019éviter l\u2019accélération d\u2019une décroissance déjà en marche et aux terribles conséquences: celle de la biodiversité, de la fertilité des sols et de la banquise arctique, entre autres.Dans cette optique, le «projet» politique des objecteurs de croissance vise une relocalisation de la production matérielle.Il s\u2019agit de développer des sources d\u2019énergie propre, des infrastructures écologiques et des circuits de production, de distribution et de consommation courts, c\u2019est-à-dire qui n\u2019exigent pas de longs transports et une utilisation abusive d\u2019énergie.Par exemple, en favorisant la souveraineté alimentaire plutôt que la dépendance aux produits importés, on dynamise les circuits courts.Une telle pratique permet de diminuer notre empreinte écologique parce qu\u2019elle renonce à une multitude d\u2019étapes intermédiaires énergivores entre la production et la consommation des produits de la terre.Il ne s\u2019agit pas de culpabiliser le consommateur, mais de choisir d\u2019autres règles que la surproduction et la surconsommation qu\u2019exige le capitalisme: construire une société où l\u2019on ne se demande pas seulement qui produit et comment on produit, mais qu\u2019est-ce qui vaut la peine d\u2019être produit, une société où la marque de notre voiture, de nos vêtements ou de notre téléphone portable ne sont pas des caractéristiques définissant notre identité.Parmi les alternatives que les objecteurs souhaitent instaurer à la place de l\u2019économie actuelle, il y a, pour les échanges, l\u2019utilisation de monnaies locales que l\u2019on ne pourrait thésauriser et qui pourraient servir à échanger des biens produits localement et faits pour être réparables Le mouvement de la décroissance au Québec SERGE MONGEAU Depuis quelques années déjà on parle de décroissance en France.Au Québec, le concept a intéressé quelques personnes, notamment au sein de la mouvance de la simplicité volontaire, qui ont décidé de former un groupe de réflexion pour ensuite prendre position publiquement sur le sujet.C\u2019est en 2007, après un peu plus d\u2019un an de travail, qu\u2019a été rendu public le Manifeste pour une décroissance conviviale.Évidemment, les discussions du groupe s\u2019alimentaient des nombreux textes qui arrivaient de France.Dans la foulée de la publication du Manifeste est né le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC), qui s\u2019est donné deux principaux objectifs : d\u2019une part, « provoquer dans la population du Québec la prise de conscience de l\u2019impossibilité de poursuivre la croissance économique» et, d\u2019autre part, «travailler à la mise en place d\u2019une société équitable, autonome, solidaire et frugale».Depuis sa fondation, le MQDC est animé par un collectif d\u2019une dizaine de personnes et compte une liste de 700 sympathisants, qui reçoivent chaque semaine une infolettre électronique.Un petit groupe existe aussi à Québec, qui fournit à ses membres des occasions de réflexion, notamment par le biais d\u2019un site Web bien alimenté en textes divers.Afin de poursuivre son objectif de sensibilisation à la nécessité d\u2019abandonner l\u2019idée d\u2019une croissance économique continue qui mène à l\u2019impasse, le mouvement a par ailleurs mis sur pied un journal trimestriel, L\u2019Objecteur de croissance.Ce journal, qui vient d\u2019achever sa courte vie, sera remplacé par le blogue , un projet né d\u2019une collaboration avec le Réseau québécois pour la simplicité volontaire et le Réseau Transition Québec.Le MQDC a aussi organisé quelques manifestations pour dénoncer des événements et des projets qui incarnent bien la société de consommation et le capitalisme sauvage: le Grand Prix de Formule 1 de Montréal et le Plan Nord de Jean Charest.À cela s\u2019ajoutent des projections de films, des clubs de lecture, des conférences, etc.Le mouvement est aussi souvent sollicité pour des conférences dans les cégeps et ailleurs.En parallèle, et en collaboration avec des membres du MQDC, des colloques universitaires ont également été organisés pour approfondir la réflexion sur la décroissance: l\u2019un aux HEC, en mai 2009, sur les différences entre décroissance et développement durable1; l\u2019autre, en mai 2012, en | juin 2013 RELATIONS et recyclages en utilisant une énergie propre et renouvelable.Mais l\u2019objectif n\u2019est pas d\u2019avoir de l\u2019énergie propre pour continuer de produire des choses « sales ».Il s\u2019agit de préparer la décroissance des forces productives industrielles au profit de l\u2019autoproduction et du partage de biens durables, réparables et recyclables.Les objecteurs militent pour le remplacement de l\u2019automobile par le transport actif (marche, vélo, etc.) ou en com- Pour ce mouvement, ce sont avant tout les inégalités sociales et notre empreinte écologique qu\u2019il s\u2019agit de faire décroître, afin d\u2019éviter l\u2019accélération d\u2019une décroissance déjà en marche et aux terribles conséquences.mun, pour la permaculture urbaine, la gratuité des services publics et la possibilité de ne plus dépendre de la grande industrie pour l\u2019approvisionnement énergétique, grâce à l\u2019installation de petites éoliennes, par exemple.Pour respecter les contraintes liées aux gaz à effet de serre dans notre atmosphère, il s\u2019agit aussi d\u2019utiliser des ressources renouvelables et d\u2019adopter d\u2019autres mesures de bons sens 1.\tThe Limits to Growth, aussi appelé « Rapport Meadows », a été traduit en français sous le titre Halte à la croissance?2.\tS.Latouche, « La décroissance : un projet politique », Entropia, no 1, 2006.du même type, pourtant si difficiles à mettre en œuvre aujourd\u2019hui sous l\u2019hégémonie des critères économiques capitalistes.La gauche sociale-démocrate est également critiquée et remise en question par les objecteurs de croissance, principalement parce qu\u2019elle ne rejette pas forcément l\u2019idéologie de la croissance et du progrès technique.Comme l\u2019exprime Serge Latouche : «Remettre en cause la société de croissance implique de remettre en cause le capitalisme tandis que l\u2019inverse ne va pas de soi1 2».Entrer dans une logique de décroissance implique en effet la décroissance des forces productives, ce qui est forcément contraire à la logique du capitalisme.En revanche, on peut chercher à obtenir un contrôle collectif des moyens de production sans réfléchir à la nocivité de l\u2019appareil de production lui-même, ce qui ne cadre pas dans la logique de la décroissance.Bon nombre d\u2019arguments des objecteurs de croissance s\u2019articulent ainsi autour de la critique du développement durable.L\u2019application de solutions techniques à nos grands problèmes industriels a en effet ses limites, «puisqu\u2019on aura beau avoir un appareil productif moins polluant et moins consommateur de ressources, si la production et la consommation continuent de croître - comme c\u2019est le cas lorsqu\u2019il y a croissance -, le système continue globalement à être de plus en plus néfaste pour l\u2019environnement», comme l\u2019expliquait Stéphane Lavignotte dans un entretien collaboration avec les quatre universités de Montréal, avait pour thème «la décroissance dans les Amériques».En mai dernier, encore aux HEC, a eu lieu un troisième colloque, celui-ci sur l\u2019utilisation des richesses collectives au Québec.Dès septembre prochain, un cours de niveau maîtrise sur la décroissance sera offert aux étudiants des HEC.Pour atteindre son second objectif, la mise en place d\u2019une société «équitable, autonome, solidaire et frugale», le MQDC est à la recherche de moyens pour favoriser une certaine désurbanisation.Et pour aider concrètement à la naissance d\u2019alternatives communautaires, il a contribué au lancement du mouvement des villes en transition au Québec2.Si le changement social se fait par en bas, il se fait aussi par l\u2019action politique.En France, l\u2019idée d\u2019intervenir sur le plan politique ne remporte pas l\u2019adhésion de tous les partisans de la décroissance.Certains préconisent la formation d\u2019un Parti de la décroissance, d\u2019autres s\u2019y opposent sans pour autant nier l\u2019importance de l\u2019action politique.Au Québec, quelques membres du MQDC ont décidé de s\u2019impliquer dans Québec solidaire pour y faire cheminer l\u2019idée 1.\tLes actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Décroissance versus développement durable, sous la direction d\u2019Yves-Marie Abraham, Louis Marion et Hervé Philippe, Montréal, Écosociété, 2011.2.\tLire I.Séguin Aubé, « Le mouvement des villes en transition », Relations, no 741, juin 2010.de la décroissance.Ils ont profité de l\u2019ouverture de ce parti aux «clubs politiques» et ont formé le Collectif décroissance conviviale, qui, sans liens formels avec le MQDC, travaille à la diffusion dans le parti de l\u2019idée de la décroissance.Le programme de Québec solidaire, issu d\u2019un long processus démocratique, montre bien que cette idée y fait son chemin: «La croissance économique doit cesser d\u2019être considérée comme un objectif en soi.Tout en favorisant un développement qui permet d\u2019améliorer le bien-être collectif et d\u2019assurer le plein respect des droits de toutes et de tous, Québec solidaire prendra des mesures immédiates d\u2019ordre juridique, réglementaire, fiscal ou autres pour décourager la surproduction, la surconsommation, le surendettement et toute autre activité non viable à long terme.En ce sens, nous accorderons moins d\u2019importance à l\u2019indicateur du Produit intérieur brut (PIB) et valoriserons des indicateurs alternatifs tenant compte des externalités sociales et environnementales causées par l\u2019activité économique.» Partout dans le monde, de plus en plus de gens reconnaissent la nécessité de remettre en question la croissance économique et le système productiviste à sa base.Le changement de paradigme qui s\u2019impose ne surviendra pas du jour au lendemain; le MQDC entend bien continuer à s\u2019impliquer dans la recherche des moyens les plus adéquats pour mener à bien cette transition.RELATIONS juin 2013 dOSSieR Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Entrepôt i), 2012 qui tous souhaitent remettre en question la folie du toujours plus et l\u2019emprise démesurée du système économique.Bref, ils s\u2019entendent sur la nécessité de questionner la valeur des normes et des institutions qui structurent et conditionnent nos manières de vivre, de travailler, de parler, de manger, etc., mais beaucoup moins sur le statut qu\u2019il faut donner à l\u2019État, à l\u2019économie et au travail dans ce changement civilisationnel nécessaire à la reconnaissance des limites et de la contingence fragile du monde.Malgré ces divergences, une certaine approche pragmatique s\u2019est imposée chez plusieurs militants qui, d\u2019une manière générale, conçoivent leur engagement comme appartenant à trois dimensions de la reproduction sociale : la sphère privée, où il s\u2019agit de suivre les conseils des «sages» et de pratiquer la simplicité volontaire pour ne pas se rendre esclave des choses ni de l\u2019envie suscitée par une société consumériste ; la sphère collective, où il s\u2019agit d\u2019organiser des alternatives concrètes (mouvement des villes en transition, permaculture urbaine, etc.); et la sphère étatique, où il s\u2019agit de prendre le pouvoir, de l\u2019influencer ou de le déconstruire d\u2019une manière non violente.Cette diversité des approches est d\u2019autant plus grande que la décroissance est un mouvement international qui possède des adeptes et des penseurs dans plusieurs pays.Mais peu importe le lieu ou la langue, il s\u2019agit toujours en définitive de s\u2019émanciper vis-à-vis de l\u2019imaginaire économique dominant de la croissance quantitative des biens et services marchands, encore considérée socialement presque partout comme la condition nécessaire à la satisfaction des besoins humains et à la réalisation de la justice.À l\u2019ère de la mondialisation des problèmes sociaux et écologiques, le moment semble donc venu de commencer à juger notre histoire et le progrès lui-même, pour reconnaître avant qu\u2019il ne soit trop tard les conséquences aujourd\u2019hui néfastes de nos anciennes réussites.L\u2019Occident n\u2019a pas eu raison sur tout et doit désormais abandonner certaines de ses croyances concernant un progrès technique illimité, qui serait nécessairement émancipateur, pour laisser les peuples exister librement.Car il n\u2019y a plus d\u2019avenir dans la nuit sans étoiles de la dévastation économique infinie.Il n\u2019y a plus que l\u2019appauvrissement du monde par la technologie et l\u2019économie marchande.\u2022 accordé à la Revue internationale des livres et des idées, en mai 2010.Dans un système qui reproduit la croissance, ce que l\u2019on gagne avec l\u2019efficacité technique est aussitôt perdu avec l\u2019augmentation de la consommation globale.Par exemple, la voiture économe en essence permet de s\u2019en servir plus souvent ou d\u2019aller plus loin et, au final, il n\u2019y a pas de gain dans l\u2019économie d\u2019énergie.QUELS MOYENS POLITIQUES?Dans ce contexte, peut-on identifier les moyens d\u2019action nécessaires à une transition sociale vers un mode de vie soutenable à long terme pour les écosystèmes dans leur diversité?Les objecteurs de croissance (du moins dans le monde francophone) semblent partager une critique radicale de la société actuelle et ont plusieurs idées pour l\u2019organisation écologique solidaire, mais les moyens politiques de cette transition trouvent encore difficilement leur condition sociale de réalisation, et ce, malgré la crise.C\u2019est pourquoi il y a toujours débat sur les moyens.Certains misent sur le caractère «pédagogique» des catastrophes naturelles pour ramener l\u2019être humain à plus d\u2019humilité et de simplicité.D\u2019autres pensent qu\u2019il est temps de fonder des partis politiques «décroissancistes», d\u2019autres encore que la décroissance ne peut être une initiative de l\u2019État imposée «par en haut».Le spectre est donc large: il y a des républicains, des humanistes, des écosocialistes, des anarchistes RELATIONS En finir avec l\u2019homo œconomicus Notre manière de vivre et de concevoir l\u2019économie se nourrit de fausses évidences.D\u2019où la nécessité de déconstruire certaines vérités établies pour réinventer les fondements de la vie collective.YVES-MARIE ABRAHAM La décroissance est d\u2019abord un slogan révolutionnaire, un appel à rompre de manière radicale avec notre modèle de société, jugé destructeur, injuste et aliénant, dans le but d\u2019inventer de nouvelles façons de vivre ensemble qui soient écologiques, égalitaires et émancipatrices.Une telle invention présuppose, entre autres conditions de possibilité, un travail de « décolonisation de notre imaginaire».Par cette expression inspirée des idées de Cornelius Castoriadis, l\u2019économiste Serge Latouche désigne la nécessaire remise en question d\u2019un certain nombre ^«évidences», qui non seulement rendent possible notre monde actuel, mais nous empêchent d\u2019en concevoir un autre qui soit plus souhaitable1.La publicité, le crédit et l\u2019idéologie libérale, relayés notamment par les médias de masse, contribuent à faire de nous ces animaux « croissancistes » dont le capitalisme a absolument besoin.Pour en arriver à couper la tête de Louis XVI et tenter d\u2019en finir avec la monarchie, les révolutionnaires français ont probablement eu besoin de se libérer de l\u2019idée que le roi était investi par Dieu et que sa présence était indispensable à la bonne marche du monde.De même, pour oser sortir de la course à la croissance, il convient de se débarrasser de certaines convictions qui nous la font paraître inéluctable.UN DOGME À DÉBOULONNER La plupart des défenseurs de la croissance, mais aussi une bonne partie de ses critiques, notamment écologistes, considèrent en fait, de manière implicite, que la croissance est inscrite dans la nature de l\u2019être humain.Pour eux, 1.\tS.Latouche, Survivre au développement.De la décolonisation de l\u2019imaginaire économique à la construction d\u2019une société alternative, Paris, Mille et une nuits, 2004.2.\tM.Weber, l'éthique protestante et l\u2019esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, p.61.3.\tM.Sahlins, Âge de pierre, âge d\u2019abondance.L\u2019économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard, 1976, p.52.comme pour Adam Smith il y a plus de deux siècles, les humains sont des animaux qui cherchent sans répit à améliorer leur sort.La croissance économique et le progrès technologique sur lequel elle s\u2019appuie ne sont donc jamais que la conséquence de cet impérieux désir.Dans cette perspective, prôner une société de décroissance ne peut être que pure utopie.Chassez le naturel, il reviendra au galop! On n\u2019arrête pas le progrès, tout simplement parce qu\u2019il est l\u2019expression d\u2019un besoin humain fondamental.S\u2019il faut protéger la planète contre certaines «externalités négatives », régulons ou orientons la croissance.Et si cela ne suffit pas, réduisons le nombre d\u2019humains vivant sur Terre.Mais il est vain, et dangereux, de penser que l\u2019on puisse aller contre le désir d\u2019améliorer sa condition.Force est de constater, à la lumière d\u2019un tel point de vue, que nous nous comportons en effet très souvent comme si nos besoins étaient illimités.Peut-on en déduire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un trait de la «nature humaine»?Bien des anthropologues et des historiens le contestent.Citons Max Weber, par exemple, qui écrivait : « L\u2019homme ne désire pas \u201cpar nature\" gagner de plus en plus d\u2019argent, mais [.] désire, tout simplement, vivre selon son habitude et gagner autant d\u2019argent qu\u2019il lui en faut pour cela2.» Ou encore Marshall Sahlins, qui précise dans un texte fameux sur les sociétés primitives : « Les chasseurs-collecteurs n\u2019ont pas bridé leurs instincts matérialistes; ils n\u2019en ont simplement pas fait une institution3.» Pour ces chercheurs, le souci d\u2019améliorer continuellement son sort est la conséquence de notre modèle de société «croissanciste» et non pas sa cause.Unique dans l\u2019histoire de l\u2019humanité, cette course sans fin à la production de marchandises dans laquelle nous sommes collectivement enrôlés ne peut se perpétuer que si nous consommons ces marchandises - il s\u2019agit d\u2019éviter la surproduction, risque majeur de la «société bourgeoise», comme nous l\u2019a enseigné Marx.La publicité, le crédit et l\u2019idéologie libérale, relayés notamment par les médias de masse, contribuent à faire de nous ces animaux «croissancistes» dont le capitalisme a absolument besoin.La «nature» n\u2019y est pas pour grand-chose et, en tout cas, ne devrait pas constituer un obstacle à la création d\u2019un monde sans croissance! IL N\u2019Y A PLUS DE TRAVAIL?PROFITONS-EN! Autre argument opposé systématiquement aux objecteurs de croissance, autre évidence qu\u2019il s\u2019agit de questionner: la croissance est le seul moyen de résoudre le problème du chômage de masse et de réduire les inégalités au sein de nos sociétés.Cette justification se retrouve dans la bouche de tous nos responsables politiques, de droite comme de L\u2019auteur est professeur à l\u2019École des hautes études commerciales de Montréal RELATIONS juin 2013 dOSSieR gauche, ainsi que dans celle des dirigeants d\u2019entreprise et des représentants syndicaux.Pourtant, la corrélation entre la croissance et l\u2019emploi est loin d\u2019être parfaite.Soutenue par le développement du secteur financier et l\u2019introduction d\u2019une nouvelle génération de machines hyper-productives (électroniques/informatiques), la croissance n\u2019a guère généré d\u2019emplois en Occident au cours des dernières décennies.La formule Concevoir la richesse autrement Qu\u2019est-ce que la croissance économique?C\u2019est l\u2019augmentation de biens et de services, ayant une valeur monétaire, produits par une population donnée.En d\u2019autres termes, c\u2019est l\u2019augmentation de la production de marchandises.Cette production est mesurée sur le plan national par le fameux produit intérieur brut (PIB), un indicateur économique inventé pendant la Grande dépression aux États-Unis.Les objecteurs de croissance ne considèrent pas la baisse du PIB comme un objectif en tant que tel.Décroissance est d\u2019abord et avant tout un « mot-obus» (Paul Ariès), destiné à pulvériser l\u2019idée selon laquelle une croissance économique continue serait la condition sine qua non du bonheur de l\u2019humanité.De fait, toutes les enquêtes du genre le montrent : passé un certain seuil, la hausse du PIB n\u2019a plus de corrélation avec une augmentation du sentiment de bien-être chez les membres de nos sociétés.C\u2019est qu\u2019il ne faut pas confondre richesse et valeur économique; une confusion savamment entretenue en Occident, au moins depuis la publication par Adam Smith de sa fameuse Recherche sur les causes et la nature de la richesse des nations, en 1776! André Gorz en disait ceci: «Nous vivons avec l\u2019économie capitaliste sous un régime où l\u2019important, le but de toute activité n\u2019est pas la création de richesses, c\u2019est la création de valeurs, c\u2019est-à-dire la création de choses échangeables et monnayables.Et ce qui n\u2019est pas monnayable n\u2019a pas de statut dans l\u2019économie capitaliste: donc l\u2019amour, l\u2019affection, la solidarité, le soin pris de la nature, est éliminé par la rationalité de la \u201cValeur\", la dictature de la \u201cValeur\"» (entrevue donnée à l\u2019émission «Les vendredis de la philosophie» de France Culture, le 14 octobre 2005).Faire objection de croissance, c\u2019est précisément en appeler à la préservation de tout ce que cette « dictature de la valeur» menace d\u2019éliminer aujourd\u2019hui, par amour pour la vie, souci de justice et volonté d\u2019émancipation.Y.-M.A.d\u2019Hannah Arendt semble plus que jamais d\u2019actualité : «Ce que nous avons devant nous, c\u2019est la perspective d\u2019une société de travailleurs sans travail, c\u2019est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste.On ne peut rien imaginer de pire» (Condition de l\u2019homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p.38).Face à cette incapacité apparemment grandissante du capitalisme à créer de l\u2019emploi, on peut certes s\u2019engager corps et âme dans la «guerre des places», en se préparant du mieux possible à se battre pour des emplois de plus en plus précaires.Mais on peut aussi en profiter pour tenter de s\u2019inventer une vie sans travail, c\u2019est-à-dire sans la nécessité d\u2019œuvrer « pour le compte d\u2019un tiers, en échange d\u2019un salaire, selon des formes et des horaires fixés par celui qui vous paie, en vue de fins que l\u2019on n\u2019a pas choisies soi-même» (André Gorz, Adieux au prolétariat, Paris, Galilée, 1980, p.7).Il s\u2019agirait en somme, désormais, non plus de libérer le travail du capital, comme le revendiquait le marxisme traditionnel, mais de se libérer du travail! Pas facile, évidemment, d\u2019en appeler à une telle rupture alors que le capitalisme a imposé le travail, au sens donné par Gorz résumé ci-haut, comme la principale médiation sociale de notre monde : ce que nous sommes et les relations que nous entretenons les uns avec les autres en dépendent étroitement.Pourtant, il faut rappeler que cette forme d\u2019activité est une invention historique récente et que la place que nous lui accordons est tout à fait unique dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.Par ailleurs, tenter de se libérer du travail ne signifie pas rechercher l\u2019oisiveté.L\u2019objectif est d\u2019en finir avec l\u2019obligation de gagner de l\u2019argent pour vivre, en produisant des marchandises - des valeurs d\u2019échange.C\u2019est la production de valeurs d\u2019usage, destinées à satisfaire directement nos besoins plutôt qu\u2019à valoriser un capital, qu\u2019il est question de réhabiliter.Autrement dit, il faut recommencer, collectivement, à produire nous-mêmes ce que nous consommons et à consommer ce que nous produisons.Ceci implique notamment d\u2019avoir accès aux savoirs et aux moyens matériels nécessaires à cette « autoproduction».Leur privatisation et leur concentration entre les mains de quelques-uns doivent donc être remises en question.En ce sens, le projet socialiste n\u2019a rien perdu de sa pertinence.Dans la perspective d\u2019une transition vers une société libérée du travail, on peut mesurer tout le potentiel d\u2019un instrument tel que le revenu inconditionnel d\u2019existence ou, mieux encore, la dotation inconditionnelle d\u2019autonomie, soit la combinaison de droits de tirage sur des ressources essentielles (eau, énergie, terre.), de services publics gratuits et de moyens d\u2019échange non thésaurisables.Au minimum, ces dispositifs rendent concevable et désirable une situation dans laquelle nous ne serions plus obligés, pour vivre, de vendre notre force de travail et, partant, de contribuer à la croissance économique.Ils nous aident à nous débarrasser de notre «travaillisme »._ü juin 2013 RELATIONS 'ft ft QUEL PROGRÈS?Troisième argument central en faveur de la croissance : elle conditionne le progrès scientifique et technique, et contribue de la sorte à l\u2019amélioration de nos existences.Comment pourrait-on alors souhaiter la fin de la croissance?Comme les deux précédentes, cette évidence nécessite, elle aussi, d\u2019être questionnée.Tout d\u2019abord, il faut bien admettre que les recherches scientifiques et les innovations techniques qui en constituent l\u2019aboutissement s\u2019orientent toujours plus en fonction de leur capacité à générer un profit, plutôt qu\u2019à améliorer L\u2019emploi du mot décroissance participe de cet effort d\u2019émancipation, dans la mesure où, contrairement à la notion de « développement durable », il entre en totale contradiction avec l\u2019imaginaire capitaliste.notre bien-être.Autrement dit, la technoscience ne se développe que dans la mesure où elle crée de la valeur et contribue à la croissance économique.D\u2019où toutes ces situations scandaleuses dans lesquelles des humains en détresse sont laissés à eux-mêmes parce que leurs problèmes ne se prêtent pas à la mise en place de solutions économiquement rentables.Quant aux innovations techniques qui s\u2019imposent, ce n\u2019est pas forcément parce qu\u2019elles améliorent effectivement notre bien-être.C\u2019est bien souvent parce qu\u2019elles instaurent une relation de dépendance avec leurs utilisateurs, parce qu\u2019elles deviennent incontournables.C\u2019est ce qu\u2019Ivan Illich appelait la situation de «monopole radical» (La convivialité, Seuil, 1973), typique des techniques de l\u2019ère industrielle qui réduisent notre autonomie en prétendant réduire notre labeur: on peut choisir sa Raphaëlle de Groot, marque de voiture, mais il est à peu près impossible de Collections (fragment vivre sans voiture.\tParfait pour faire de Enfin, ultime problème que posent ces techniques\tla casse), 2012 industrielles, à la fois effets et causes de la croissance : dès lors qu\u2019elles sont devenues inévitables, elles tendent à être contre-productives, c\u2019est-à-dire à produire l\u2019inverse de ce qu\u2019elles sont censées produire.La voiture, qui promettait de nous rendre plus mobiles et plus rapides, finit par nous ralentir et nous encombrer quand tout le monde ou presque en possède une.Les antibiotiques qui devaient nous protéger de certains micro-organismes finissent par rendre ceux-ci plus résistants, donc plus menaçants, à force d\u2019être massivement utilisés.Bref, et sans même parler de ses effets pervers sur le plan écologique, auxquels les économistes ont donné le nom d\u2019«externalités négatives», ce fameux progrès technoscientifique n\u2019améliore pas forcément notre bien-être.Bien difficile, dans ce cas, de l\u2019invoquer pour justifier la quête de croissance économique.Le capitalisme n\u2019est évidemment pas qu\u2019une affaire d\u2019imaginaire.Il s\u2019agit d\u2019une forme de vie sociale bien réelle qui, fait unique dans l\u2019histoire de l\u2019humanité, est en passe de s\u2019imposer partout sur la planète.On ne s\u2019en débarrassera pas en modifiant simplement notre façon de l\u2019envisager.Le travail de décolonisation de l\u2019imaginaire esquissé ici n\u2019en reste pas moins indispensable pour rendre possible l\u2019avènement d\u2019une autre forme de vie sociale, à la fois différente et désirable.L\u2019emploi du mot décroissance participe de cet effort d\u2019émancipation, dans la mesure où, contrairement à la notion de « développement durable », il entre en totale contradiction avec l\u2019imaginaire capitaliste.\u2022 J9 RELATIONS juin 2013 dOSSieR L'auteur est membre du Réseau brésilien pour la décroissance La décroissance : perspective du Sud ALAN AINER BOCCATO-FRANCO* La décroissance appliquée à certaines régions du monde, en particulier aux pays du Sud, paraît proprement néfaste pour certains.La raison en est que cette notion s\u2019oppose à une vision du développement économique - et du monde - largement répandue qui masque une réalité dévastatrice.Un des aspects de cette impasse planétaire est la surconsommation.En effet, la consommation d\u2019une infime minorité de la population mondiale -concentrée dans les pays riches du Nord - a déjà provoqué des changements significatifs dans les écosystèmes de la planète, menaçant la reproduction de la société humaine.La généralisation d\u2019une telle consommation à l\u2019ensemble de la planète s\u2019avère ainsi intenable.Cela implique, dans la perspective de la décroissance, de limiter sérieusement la consommation des (pays) riches pour permettre à la grande majorité de l\u2019humanité l\u2019accès au bien-être.La déconcentration de la richesse et une meilleure redistribution de celle-ci est incontournable, et cela, au Sud comme au Nord.Le cas du Brésil est éloquent.La concentration du revenu y est d\u2019une injustice flagrante : en 2011, le quintile des plus riches détenait 57,7 % du revenu national, tandis que le quintile des plus pauvres, à peine 3,5 %.La fortune des 49 Brésiliens les plus riches atteint 300 milliards d\u2019euros, l\u2019équivalent du revenu annuel de près de 90% des ménages brésiliens (environ 57 millions de ménages)* 1.Cette minorité richissime ne s\u2019approprie pas seulement le revenu, mais aussi la propriété de la terre, le contrôle des médias, du marché de détail et du système politico-institutionnel, entre autres.Parler de décroissance, c\u2019est donc remettre en cause cette concentration de la richesse et du pouvoir, et s\u2019attaquer aux structures et à l\u2019idéologie qui soutiennent le consumérisme et le productivisme irresponsables et générateurs d\u2019exclusion.Une autre dimension de la décroissance, comprise à partir du Sud, réfère à la redéfinition de la notion de besoin.Car celle-ci devrait être au centre des stratégies pour résoudre les problèmes auxquels font face les populations du Sud.Contrairement à la croissance, qui sert les besoins du système économique, la décroissance se préoccupe des besoins humains.Prenons l\u2019exemple du transport urbain: dans la logique de la croissance, c\u2019est la production et la vente d\u2019autos qui sont considérées comme un «besoin essentiel», puisqu\u2019elles servent à faire rouler l\u2019économie.Ainsi, de 2008 à 2011, le Brésil a produit en moyenne 2,5 millions d\u2019autos par an; et cette production a été soutenue et stimulée par le gouvernement fédéral par le biais de réductions d\u2019impôts, de taux d\u2019intérêts favorables, etc.Dans la logique de la décroissance, c\u2019est plutôt l\u2019amélioration de la mobilité humaine qui est considérée comme le besoin essentiel.Revoir ainsi cette logique aurait des conséquences bénéfiques dans les pays du Sud où les besoins humains sont énormes.Mentionnons d\u2019autres aspects de l\u2019approche de la décroissance qui concernent d\u2019une manière prioritaire le Sud : la rupture avec la dépendance culturelle et économique à l\u2019égard du Nord; la relocalisation de l\u2019économie; la solidarité comme valeur centrale dans les relations humaines; la radicalisation de la démocratie dans le champ politique et social, mais aussi en rapport à la production, au système financier et aux marchés; la compréhension du marché comme un moyen et non une fin; l\u2019autoproduction et l\u2019échange de biens et services comme manière d\u2019équilibrer le système socioéconomique.Ces dimensions sont non seulement présentes dans les études sur la décroissance et les revendications des militants du mouvement, mais aussi dans la plupart des mouvements sociaux du Sud.Au Brésil, par exemple, il y a certainement convergence entre les tenants de la décroissance et ceux de l\u2019économie solidaire, les paysans sans terre, le mouvement pour la permaculture et les écovillages, entre autres.La notion de Buen Vivir («bien-vivre »), promue par les mouvements autochtones d\u2019Équateur et de Bolivie, influence de plus en plus la façon d\u2019envisager notre manière de nous rapporter au monde et à l\u2019avenir.Il est clair que le mouvement de la décroissance se doit de faire alliance avec d\u2019autres mouvements sociaux dans le but de créer une société nouvelle.La décroissance possède une matrice de significations valable autant pour le Nord que pour le Sud.Sa singularité consiste à mettre au cœur des débats publics la non-viabilité du modèle productiviste et consumériste occidental.Sans prétendre être un modèle unique et généralisable, elle vise à ce que nos sociétés s\u2019affranchissent d\u2019une manière de vivre qui conduit à une impasse écologique et sociale.* Avec la collaboration de Carlos Pereira da Silva, Mildred Gustack et Elimar Pinheiro do Nascimiento.1.Recoupement des données de Forbes et de Pesquisa nacional por amostra de domicilias, IBGE, 2011.20 juin 2013 RELATIONS Ce que décroître veut dire Comprendre ce qui doit décroître et ce qui doit grandir est essentiel pour concevoir le tournant que le Québec doit prendre dans le contexte de la crise écologique.ERIC PINEAULT Critiquer la croissance, c\u2019est, dans un premier temps, souligner les limites des solutions économiques à la crise écologique actuellement mises de l\u2019avant au Québec, pour ensuite envisager les conditions de possibilité d\u2019une transition écologique radicale - et donc exigeante - autant sur le plan culturel que politique et économique.Une véritable transition implique une série de ruptures, non seulement avec le dogme de la croissance matérielle comme vecteur de progrès, mais plus largement avec le régime de propriété et le mode de consommation et de production qui caractérisent le capitalisme en tant que tel.Finalement, décroître veut aussi dire reconnaître l\u2019existence d\u2019autres types d\u2019économies que cette économie capitaliste et les valoriser.Or, pour plusieurs, inutile d\u2019aller si loin! Tant à gauche qu\u2019à droite, on pense que les approches qui vont du «capitalisme vert» au «keynésianisme écologique» permettraient d\u2019amorcer une transition vers un autre modèle de croissance en évitant l\u2019effondrement écologique que prédisent plusieurs scientifiques.La plus sérieuse de ces propositions, le keynésianisme écologique, mise sur des politiques publiques structurantes, en particulier une taxe sur le carbone et des dépenses publiques élevées.Le keynésianisme écologique est certes anti-néolibéral, ce qui lui donne un air de radicalité, et il semble séduisant dans le contexte actuel qui voit notre économie s\u2019enfoncer dans un cycle de longue stagnation renforcé par des politiques d\u2019austérité.Mais il ne va pas jusqu\u2019à rompre avec le capitalisme.Au contraire, une telle approche se présente comme capable de «sauver le capitalisme de lui-même».Par l\u2019investissement public massif dans les technologies vertes et la reconversion écologique des infrastructures (industries, routes, parcs immobiliers), elle pourrait sortir l\u2019économie du piège «stagnation/austérité» tout en évitant les conséquences sociales et écologiques négatives de ce régime.Au Québec, les projets d\u2019électri- fication des transports et de sortie de notre dépendance au pétrole sont des exemples types de cette approche.Si elle n\u2019est pas nécessairement contre certains projets de modernisation écologique, l\u2019approche de la décroissance considère néanmoins que le keynésianisme écologique ne peut que différer pour quelque temps (des décennies, des années) l\u2019inévitable effondrement d\u2019un système économique basé sur la croissance illimitée dans un monde biophysique limité.Inévitable, la décroissance serait, dans cette perspective, l\u2019horizon économique indépassable des sociétés humaines.Il s\u2019agit alors de savoir comment elle s\u2019imposera à nous : par un effondrement chaotique des civilisations à mesure que se détériorent les fondements L'auteur est professeur au Département de sociologie de l'UQAM RELATIONS juin 2013 dOSSieR écosystémiques de nos sociétés, ou par une transition vers une économie plus conviviale qui réduit non seulement son empreinte écologique, mais aussi son emprise sur les rapports sociaux et la vie en général?TROIS ÉCONOMIES Mais d\u2019abord, de quelle économie parlons-nous?L\u2019économie qui doit décroître est celle qui prend la forme d\u2019une économie monétaire de production (en l\u2019occurrence capitaliste, mais qui pourrait être organisée selon d\u2019autres modalités).C\u2019est celle que mesure le PIB et dont nous nous sommes voués à assurer la croissance sous une forme capitaliste depuis les deux à trois derniers siècles.Or, ceux qui réfléchissent à la transition écologique font valoir que celle-Raphaëiie deGroot, ci n\u2019est qu\u2019une de nos trois «économies», au sens étymolo-Coiiections (fragment gique du terme oikos-nomos, qui renvoie aux modalités par Petite lampe articulée),\tlesquelles nous assurons la reproduction matérielle de 2012\tnotre société et produisons nos biens et services.Il faut donc aussi tenir compte de l\u2019existence d\u2019une économie vernaculaire et ordinaire (non monétaire) de production, propre à un cadre de production domestique ou communautaire, et de ce que nous pouvons nommer une économie naturelle, que représentent les écosystèmes avec lesquels nous coproduisons la structure métabolique de notre société.La notion de structure métabolique, élaborée par le sociologue John Bellamy Foster, renvoie à la reconnaissance du fait que notre société dépend non seulement des processus métaboliques de la nature (grands cycles géobiochimiques), mais aussi du fait que depuis l\u2019avènement de l\u2019agriculture et la sédentarisation des sociétés humaines, nous participons activement et massivement à la formation et à la régulation des écosystèmes dont notre mode de vie dépend; cette participation s\u2019exprime notamment à travers les diverses cultures.Or, depuis quelques siècles la croissance de l\u2019économie monétaire de production capitaliste se fait aux dépens de ces deux autres types d\u2019économie, menaçant autant les rapports sociaux qui forment le cœur vernaculaire de notre société que les équilibres écosystémiques fondamentaux sur lesquels repose l\u2019économie naturelle.Décroître signifie donc renverser l\u2019emprise de cette économie monétaire sur les deux autres autant qu\u2019effectuer de profonds changements dans la base technologique de notre mode de production et nous défaire d\u2019une norme de consommation fondée sur le gaspillage.Décroître, c\u2019est accepter de consacrer plus de temps et de ressources sociales au développement des activités et institutions de l\u2019économie vernaculaire, ce qui implique de revaloriser les activités de production de biens et services qui s\u2019effectuent dans le cadre domestique et communautaire (tout en tenant compte de la nécessaire reconfiguration des rôles sociaux de genre dans ces sphères).Cela peut se traduire, par exemple, par une plus grande produc- 22| juin 2013 RELATIONS tion et transformation agro-alimentaires sur le plan local, et par une plus grande part d\u2019activités consacrées à l\u2019entretien, la réparation et la ré-utilisation de biens durables et semidurables qui, actuellement, sont plutôt produits selon le principe de l\u2019obsolescence accélérée.Quant à l\u2019économie naturelle, il faut non seulement veiller à ce que nos systèmes productifs tiennent compte de la lenteur et des limites métaboliques des écosystèmes, mais aussi améliorer notre interrelation avec les écosystèmes eux-mêmes afin de faire exister des communautés écologiques riches, complexes et diversifiées - osons dire « belles » -, là où nous engendrons présentement des friches déstructurées, des monocultures et surtout des déserts urbains ou péri-urbains.Le développement économique ne doit plus être jugé à l\u2019aune de la croissance du PIB, de même que le temps de travail consacré à l\u2019économie monétaire de production doit être diminué significativement au profit d\u2019un temps d\u2019activité non rémunéré consacré aux deux autres sphères économiques.De tels propos, sous leur forme abstraite, peuvent sembler raisonnables, mais leurs implications concrètes sont rien de moins que révolu- tionnaires.Elles constituent des ruptures culturelles et sociopolitiques profondes et globales que nous ne sommes malheureusement peut-être pas encore prêts à vivre, et surtout, à provoquer.LA TRANSITION, UNE RÉVOLUTION CULTURELLE Au Québec, il existe un consensus à l\u2019effet que la transition écologique nécessite d\u2019importants changements dans la base énergétique de notre économie.Le débat public est déjà entamé sur comment nous pouvons «sortir du pétrole» grâce à notre vaste potentiel hydroélectrique ainsi que par la mobilisation de nouvelles (et vieilles) sources énergétiques renouvelables telles que l\u2019éolien, le solaire, la géothermie et la biomasse ligneuse (bois et résidus de bois).Mais la perspective de la décroissance est beaucoup plus exigeante; elle exige que nous réduisions notre usage de l\u2019énergie afin de soutenir la sortie du pétrole et du charbon chez nos voisins immédiats.Une telle «descente» énergétique nécessitera d\u2019importantes modifications de nos habitudes de transport, et donc, dans notre rapport à la distance et à la vitesse.Elle impliquera aussi un mode de production et de distribution de l\u2019énergie beaucoup plus décentralisé et diversifié en termes de sources d\u2019approvisionnement.Il faut penser à une mosaïque énergétique, ancrée localement et régionalement.La même chose doit être dite de la base matérielle de notre vie quotidienne : l\u2019habitat, les véhicules et la multitude de choses qui nous entourent.La décroissance implique de développer un mode de production et de circulation des biens basé sur le développement de circuits économiques courts plutôt que longs, minimisant les transports et les intermédiaires - et ce, non seulement dans le domaine agro-alimentaire, mais aussi dans le domaine des produits manufacturés.De cela découle la nécessité de mieux ancrer localement nos systèmes productifs et de promouvoir la décentralisation et la différenciation de la production et des produits en fonction des potentialités locales.On peut, par exemple, facilement envisager la chose dans le secteur de la construction/rénovation de bâtiments résidentiels et commerciaux, où les matériaux pourraient mieux refléter les économies naturelles, un peu comme le terroir se manifeste sur le plan agro-alimentaire.Pensons à un meilleur usage du bois comme matériau de structure - en particulier les bois francs dans le sud du Québec - ainsi que des matériaux isolants de source végétale.On peut se réjouir qu\u2019une telle transition se traduise par une certaine ré-industrialisation de l\u2019ensemble des régions du Québec et, en cela, le point de vue présenté ici rejoint celui du keynésianisme écologique.Mais cette transition signifie aussi et surtout la décroissance générale de notre dépendance à la production industrielle, parce qu\u2019il nous faut réduire dans l\u2019absolu notre consommation matérielle et éliminer toutes les formes de gaspillage qui sont actuellement des moteurs d\u2019une croissance économique liant surproduction et surconsommation.Cela signifie également que le temps libéré par la réduction du temps de travail ne pourra pas être consacré à plus de consommation et au flânage dans les centres commerciaux, mais devra être consacré au moins en partie à des activités dans la sphère domestique ou communautaire (production, entretien, réparation).Une même révolution est à faire dans le secteur des services.Et dans les deux cas, cette ré-inscription dans notre quotidien d\u2019activités vernaculaires nécessitera de réapprendre des savoir-faire oubliés.Il faudra se questionner finalement sur la division fonctionnelle du territoire québécois, c\u2019est-à-dire repenser autant l\u2019urbanité et la rura-lité que leur interrelation.Est-ce viable que la moitié de la population vive concentrée dans la grande région métropolitaine?Qu\u2019en est-il de cet entre-deux qu\u2019est la ville-dortoir de banlieue et qui est profondément incompatible avec la décroissance?Ainsi, une transition faite dans une optique de décroissance provoquera un bouleversement fondamental de notre mode de vie.Une telle révolution est culturelle dans le sens profond du terme : elle implique, d\u2019une part, la nais- En particulier, il faudrait faire de l\u2019économie sociale un principe et un vecteur d\u2019une économie vraiment socialisée plutôt qu\u2019un simple secteur à développer en complément du secteur capitaliste, comme c\u2019est le cas actuellement.sance d\u2019une nouvelle culture et, d\u2019autre part, une critique radicale des structures de notre quotidien, de nos valeurs et de nos aspirations, critique qui est passablement rebutante et peut même paraître régressive.La décroissance a beau se vouloir conviviale, elle commande une simplicité qui est loin d\u2019être évidente - ni même volontaire! Le choc culturel à venir sera aussi important que celui qu\u2019a connu le Québec lorsqu\u2019il devint une société industrielle et urbaine au XXe siècle.UNE RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE?Nous avons jusqu\u2019ici fait abstraction du caractère capitaliste de l\u2019économie monétaire de production, comme si sa tendance productiviste ne s\u2019incarnait pas dans des rapports sociaux particuliers et relevait simplement de valeurs ou d\u2019une idéologie.C\u2019est d\u2019ailleurs trop fréquemment de cette manière que les tenants de la décroissance abordent cette question.Or, comme le soulignent Fred Magdoff et John Bellamy Foster dans What every environmentalist needs to know about capitalism (New York, Monthly Review Press, 2011), la tendance à l\u2019expansion continue de l\u2019économie RELATIONS juin 2013 23 dOSSieR monétaire de production découle directement de son caractère capitaliste, qui fait de l\u2019accumulation du capital sa finalité.Le PIB que cible la décroissance n\u2019est qu\u2019un reflet de la logique plus fondamentale d\u2019accumulation.Et donc, pas de décroissance sans une transformation majeure -une révolution - dans les relations sociales de propriété qui caractérisent l\u2019économie monétaire de production.Pour faire court, les rapports de propriété dans l\u2019économie monétaire de production doivent être socialisés sur une base non productiviste (car une socialisation producti-viste consacrée à la croissance fut au cœur des expériences des socialismes totalitaire et social-démocrate du XXe siècle).Cela veut dire que la corporation de droit privé, la société par actions à qui on attribue une personnalité morale et qui vise l\u2019accumulation infinie, doit être interdite et abolie comme forme de propriété.Quelles nouvelles relations sociales de propriété devront la remplacer?Il y a de multiples institutions et traditions qui existent toujours et qui peuvent nous permettre d\u2019impulser un changement vers des formes de propriété non capitalistes et non totalitaires.En particulier, il faudrait faire de l\u2019économie sociale un principe et un vecteur d\u2019une économie vraiment socialisée plutôt qu\u2019un simple secteur à développer en complément du secteur capitaliste, comme c\u2019est le cas actuellement.La propriété entrepreneuriale pourrait être Certains socialistes et écologistes radicaux espèrent lier la décroissance à l\u2019anticapitalisme et à un nouvel esprit du socialisme.Dans cette optique, la transition pourrait s\u2019inscrire dans un contexte de lutte de classes potentiellement capable de contester directement les structures de pouvoir du capitalisme.tolérée uniquement dans la mesure où elle serait sévèrement balisée et limitée dans son potentiel d\u2019expansion et d\u2019exploitation.La finance privée céderait la place à une finance socialisée et réglementée.Il faudra mieux utiliser les formes de propriété ou de possession alternatives qui existent déjà comme la coopérative de solidarité, l\u2019organisme à but non lucratif, la fiducie à vocation communautaire et l\u2019entreprise publique.Ces formes de propriété autour desquelles pourrait se construire une économie monétaire de production socialisée et écologique sont connues et compatibles avec le projet de la décroissance, mais elles sont profondément étrangères aux logiques culturelle et de classe du capitalisme avancé.De ce fait, une transition vers une économie centrée sur ces formes rencontrera inévitablement une forte résistance culturelle de la part d\u2019une population habituée à l\u2019entreprise privée et, surtout, une âpre et certainement violente résistance politique et économique de la part d\u2019une élite d\u2019affaires liée au capitalisme.Il serait irresponsable de présenter les choses autrement, comme on a tendance à le faire généralement.i± juin 2013 RELATIONS COMMENT INITIER LA TRANSITION?Comment initier une transition qui implique de telles ruptures culturelles, politiques et économiques?Force est d\u2019admettre que les études sur la décroissance offrent des réponses profondément ambivalentes et je dirais insatisfaisantes à cette question.Pour plusieurs critiques de la croissance, souvent issus du milieu scientifique et ayant peu de liens avec les mouvements de contestation sociale, la réponse était évidente: c\u2019est par un discours raisonné et argumenté, qui s\u2019adresse au pouvoir, que la transition sera initiée une fois que l\u2019élite politique et le public en général auront pris connaissance de leurs analyses et conclusions.Portée par les Meadows du Club de Rome, Harvey Mead ici au Québec ou un scientifique de la stature du climatologue James Hansen, la stratégie de la délibération publique et de la conversion scientifique de l\u2019élite d\u2019État demeure le véhicule qu\u2019ils ont privilégié pour penser la transition à l\u2019intérieur des cadres de la démocratie libérale.L\u2019échec patent de cette approche a débouché sur une seconde conception de la transition qui passe, en premier lieu, par une période apocalyptique d\u2019effondrement écologique.Celui-ci devrait, dans le meilleur des cas, éveiller les consciences ou, dans le pire des cas, se traduire par un effondrement civilisationnel qui épargnerait les communautés déjà engagées à petite échelle dans une transition.C\u2019est en partie dans cette optique que le mouvement des villes en transition s\u2019est établi ici au Québec, en mobilisant les communautés afin qu\u2019elles développent leur résilience pour faire face à l\u2019effondrement inévitable.Ce millénarisme qui combine utopie et petites communautés contre-culturelles n\u2019a aucune chance de devenir un mouvement de masse et une force politique significative, mais il constitue un terreau fertile pour expérimenter les ruptures culturelles qu\u2019implique la décroissance.Une troisième réponse a été proposée par des socialistes et écologistes radicaux qui espèrent lier la décroissance à l\u2019anticapitalisme et à un nouvel esprit du socialisme.Il faut préparer une «révolution» écologiste, comme le souhaitent John Bellamy Foster et d\u2019autres écosocialistes.Une telle proposition a l\u2019avantage de pouvoir s\u2019arrimer à la tradition de mouvement de masse du salariat et des classes populaires, et de s\u2019adresser aux syndicats et aux groupes sociaux activement engagés dans la lutte contre le néolibéralisme.La transition pourrait alors s\u2019inscrire dans un contexte de lutte de classes potentiellement capable de contester directement les structures de pouvoir du capitalisme, ce dont les autres stratégies de transition ne tiennent pas compte.Mais la limite principale de cette approche est qu\u2019actuellement, les forces sociales anti-néolibérales, telles que les organisations syndicales les plus militantes, sont plutôt engagées dans une lutte contre l\u2019austérité, contre la stagnation et donc pour un retour de la croissance.Une contradiction de plus dans ce que décroître veut dire au Québec.\u2022 t ^ .>¦.¦y\\ ¦ Raphaëlle de Groot, Collections (fragment Sur le chemin des vieux potagers), 2012 Les dangers d\u2019une décroissance sauvage ANDREA LEVY Si elle n\u2019est pas choisie démocratiquement, la décroissance risque de s\u2019imposer de manière autoritaire au profit d\u2019une minorité.La question n\u2019est pas de savoir si l\u2019on est pour ou contre la décroissance.La décroissance est une réalité incontournable, comme en témoigne l\u2019un des auteurs de Halte à la croissance?, le rapport du Club de Rome de 1972, Dennis Meadows, qui déclarait dans une entrevue en juin 2012: «il n\u2019y a tout simplement pas de croissance physique infinie sur une planète finie.Au-delà d\u2019un certain seuil, la croissance s\u2019arrête.Ou bien nous l\u2019arrêtons^ en changeant notre comportement, ou bien la planète l\u2019arrêtera1 ».Le choix qui s\u2019offre à nous est alors clair : la décroissance choisie ou subie.On peut ainsi entreprendre une décroissance contrôlée et démocratique visant à diminuer de façon radicale l\u2019empreinte écologique de l\u2019humanité et à réduire l\u2019énorme écart entre les pays riches et les pays pauvres - car ce sont ces derniers qui vont subir en premier les pires conséquences de la dégradation des écosystèmes due à la croissance économique effrénée.Ou bien, à l\u2019opposé, on peut s\u2019attendre aux solutions draco- 1.L\u2019entrevue, en anglais, se trouve sur le site .2.Cité dans « Now the Pentagon tells Bush: climate change will destroy us », The Observer, 22 février 2004.niennes qui s\u2019annoncent avec ce qu\u2019on appelle la « sécurisation» de la crise environnementale.Vu l\u2019échec de la réduction globale de la consommation de combustibles fossiles, la majorité des scientifiques prévoient aujourd\u2019hui un réchauffement planétaire de trois à six degrés Celsius au cours du XXIe siècle.Alors que s\u2019amenuisent les chances de prévenir cette hausse de température qui risque de bouleverser la vie sur Terre comme jamais auparavant, on entend parler de plus en plus d\u2019« adapta- L'auteure est histo-tion».Il faudrait cependant s\u2019inquiéter des formes qu\u2019elle rienne et journaliste pourrait prendre.Les États se préparent déjà à des scénarios écologiques catastrophiques.Prenons l\u2019exemple des États-Unis.Un rapport secret du Pentagone, rendu public en 2004 par le journal britannique The Observer, prévoit que les changements climatiques mèneront la planète au bord du chaos et envisage la menace d\u2019attaques nucléaires de la part de nations préoccupées par leurs stocks de nourriture, d\u2019eau et d\u2019énergie : «La guerre définirait de nouveau la vie humaine2», affirme le rapport.Le discours sur les guerres de ressources, les guerres climatiques, les guerres de l\u2019eau se multiplient en Occident.Au lieu de mettre l\u2019accent sur l\u2019interdépendance des espèces et des écosystèmes, comme le fait l\u2019écologie, ces discours, inspirés du darwinisme social, traitent les problèmes environnementaux comme les déclencheurs d\u2019une compétition accrue entre les sociétés humaines qui aboutira à une lutte de survie.Selon le sociologue américain Christian Parenti, les effets bouleversants des changements climatiques, mêlés à l\u2019aggravation de la pauvreté et de la violence sociale, ris- RELATIONS juin 2013 dOSSieR quent de créer un mélange explosif.«Tout comme les individus blessés, les sociétés éclatées (damaged) réagissent souvent aux nouvelles crises de manière irrationnelle, imprévisible et autodestructrice3», remarque-t-il.L\u2019accaparement de terres agricoles dans les pays pauvres par les multinationales agro-alimentaires des pays riches, particulièrement en Afrique et en Asie du Sud-Est, peut être vu comme un signe avant-coureur de cette « adaptation» dont parlent certains.Il viserait à assurer l\u2019approvisionnement alimentaire à long terme des pays riches et à produire des agrocarburants, privant ainsi les paysans et les peuples du Sud de leurs sources de subsistance.Le resserrement des frontières auquel on assiste actuellement dans les pays du Nord annonce des politiques d\u2019immigration encore plus restrictives dans le cadre d\u2019une décroissance subie d\u2019une manière autoritaire.Les pays riches commencent déjà à craindre l\u2019afflux massif de «réfugiés écologiques» ou «réfugiés climatiques», poussés à quitter les territoires qu\u2019ils habitent à cause de la crise écologique : la hausse du niveau des mers, par exemple, due à la fonte des glaciers, risque de devenir un problème énorme dans les décennies à venir.On hésite encore à ac- corder un statut légal à ce type de réfugié, même si certains estiment que leur nombre actuel dépasse déjà le nombre de réfugiés politiques.En même temps, l\u2019Europe, le Canada et l\u2019Australie ont tous adopté au cours des dernières années des politiques visant à décourager et à exclure les demandeurs d\u2019asile.Si nous qui tenons à la justice sociale, à la solidarité, à la démocratie et à l\u2019écologie n\u2019arrivons pas à influencer la forme que prendra la décroissance, elle pourrait bien alors aboutir à une réalité très éloignée d\u2019un monde libéré de la dépendance à l\u2019égard des énergies fossiles, autolimité, coopératif et convivial envisagé par les objecteurs de croissance.En l\u2019absence d\u2019orientations politiques réfléchies, l\u2019interruption inéluctable de la croissance imposée par les limites biophysiques de la planète pourrait bien annoncer un monde sombre et âpre, qui pourrait prendre la forme d\u2019États-forteresses, autoritaires et militarisés, indifférents au sort des populations vulnérables (à l\u2019extérieur comme à l\u2019intérieur de leurs frontières) qui subissent les effets pervers de la course à la croissance.\u2022 3.C.Parenti, Tropic of Chaos : Climate Change and the New Geography of Violence, New York, Nation Books, 2011, p.8.Traduction libre.POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES ABRAHAM, Yves-Marie, MARION, Louis et PHILIPPE, Hervé, Décroissance versus développement durable, Montréal, Écosociété, 2011.ARIÈS, Paul (dir.), Décroissance ou récession.Pour une décroissance de gauche, Lyon, Parangon, 2011.BAYON, Denis, FLIPO, Fabrice, SCHNEIDER, François, La décroissance.Dix questions pour comprendre et débattre, Paris, La Découverte, 2012.GEORGESCU-ROGEN, Nicholas, La décroissance.Entropie - écologie - économie, Paris, Sang de la terre, 1995.GORZ, André, Misères du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, 1997.HOPKINS, Rob, Manuel de transition.De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Écosociété, 2010.KEMPF, Hervé, Fin de l'Occident, naissance du monde, Paris, Seuil, 2013.LATOUCHE, Serge et HARPAGÈS, Didier, Le temps de la décroissance, Paris, Thierry Magnier, 2010.MEADOWS, Dennis et Donnella, RANDERS, Jorgen, Les limites à la croissance, Montréal, Écosociété, 2013 [2004].MONGEAU, Serge (dir.), Objecteurs de croissance.Pour sortir de l'impasse : 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écologie politique », no 721, décembre 2007; P.Ariès, « La décroissance en débat », no 699, mars 2005.DVD Simplicité volontaire et décroissance de Jean-Claude Decourt, 2007.DVD de la Soirée Relations « La décroissance : une alternative socioéconomique viable?» (en vente au Centre justice et foi ).SITES WEB : Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable : Mouvement québécois pour la décroissance conviviale : Parti politique français : Réseau Transition Québec : Série documentaire abordant notre rapport au recyclage et aux déchets juin 2013 RELATIONS PROCHaiN NUméRO Le numéro de juillet-août de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 12 juillet.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur l\u2019imagination Indissociable de l\u2019expérience humaine, l\u2019imagination est une brèche ouverte sur l\u2019inattendu et sur un infini de possibles qui nous permettent d\u2019envisager le monde autrement.Parce qu\u2019elle permet de faire éclater les idées et les croyances figées, étouffantes, l'imagination a un rôle politique essentiel à jouer.Mais si elle est associée à la liberté, l\u2019imagination ne peut toutefois se passer de contraintes, au risque de devenir psychose, perte de contact avec le monde, enfermement dans l\u2019irréalité.Bien souvent, d\u2019ailleurs, que ce soit chez les artistes ou même les prisonniers, les contraintes peuvent devenir un puissant stimulant à la créativité, au rêve, à la faculté d\u2019imaginer.À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur le tramway à Montréal; \u2022\tun hommage au capucin Benoît Fortin, un an après sa mort; \u2022\tune analyse sur le Qatar; \u2022\tle dernier Carnet de José Acquelin; \u2022\tla dernière chronique littéraire de Virginia Pésémapéo Bordeleau; \u2022\tles œuvres de notre artiste invitée, Catherine Rondeau.Catherine Rondeau, Clair de Lune, 2011 Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet : .Aux Éditions Écosociété, on ne cesse d\u2019augmenter notre nombre de titres sur la décroissance.g DÉCROIS- SANCE VERSUS DEVELOP- PEMENT DURABLE Les limites à la croissance Objecteurs di\t1 croissance il RELATIONS juin 2013 coNfipeNces à emma-Rose CHRONiçue LittéRaiRe L'étoile du matin TEXTE ET ILLUSTRATION : VIRGINIA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU Les grands-parents inventent de belles histoires afin de maintenir les ponts de l'espérance qui relient la route de l'enfance à celle de la vieillesse.Tu vas traverser ces ponts qui te mèneront vers la destination de ton choix.Je nous souhaite que cette aventure soit lumineuse et qu'elle te rende forte d'expériences positives.Voici une vision qui m'a été confiée par l'esprit de l'étoile du matin alors que je méditais avant la naissance du jour.Je marchais dans une forêt, c'était l'été, la lumière transperçait le dôme de feuillages au-dessus de ma tête.Il y avait de la mousse sur le sentier que traversait un ruisseau.Tu étais là, assise sur une pierre, et semblais m'attendre.Ta petite robe fleurie tombait sur tes jambes, que tu bougeais au rythme d'une musique venue de nulle part.Le tableau était si beau, si émouvant que mon cœur a palpité de joie.Que venais-tu faire au milieu de ces bois qui m'appartenaient intimement?Tu as couru sur la piste et ta course a soulevé des myriades de papillons multicolores et d'oiseaux endormis.Tu riais aux éclats et les jolis insectes venaient à toi, se posaient sur ta robe et sur tes doigts, les oiseaux s'égosillaient en s'envolant vers la crête des arbres.Après, tu as marché devant moi entourée de cette flopée d'ailes colorées.Parfois tu lé-vitais, flottais dans les airs, ce qui m'effrayait, car je craignais que tu ne sois enlevée par une bourrasque de vent et que tu disparaisses dans l'infini.Mais non, tu remettais doucement les pieds au sol et tu me souriais.Nous avons traversé la forêt, toi jouant avec les papillons et parfois chantant avec les oiseaux d'une voix cristalline qui n'existe que dans les rêves.Nous sommes arrivées devant une grande plaine fleurie.Des roses.Ta mère était là, au milieu de cet espace odorant, paisible et confiante.Tu as crié son nom et tu as recommencé tes cabrioles dans les airs, je tentais de te retenir en attrapant ta robe mais tu m'évitais agilement.Lorsque tu t'es posée sur l'herbe, tu as rejoint ta mère, tu as mis ta menotte dans sa main et tu m'as saluée de l'autre.Vous vous êtes éloignées tranquillement, comme si vous n'aviez rien d'autre à faire, que vous aviez beaucoup de temps et que votre route était longue.Je restais derrière, sentant que j'étais à ma place, sans le regret de ne plus être avec vous.En ouvrant les yeux, j'ai vu l'étoile du matin briller juste avant le lever du soleil.La planète Vénus - dont la rose est le symbole, la reine des papillons et des insectes, ce petit peuple qui se mêle à l'esprit des lieux - est, elle-même, l'esprit féminin de l'aurore.On raconte qu'elle était une jeune fille nommée Winonah.C'est une légende amérindienne que j'ai découverte quelques mois après avoir eu cette vision de toi.Parfois il ne faut pas se poser trop de questions.Que tu portes le nom de Rose c'est concret, mais que tu viennes à moi en esprit pour me rassurer sur ton avenir et me présenter tes totems protecteurs est merveilleux! Dans notre culture, nous avons des totems issus des différents règnes de la nature : minéral, végétal et animal.Le papillon si fragile est en même temps le totem de la transformation constante, du cheminement de l'être qui ne craint pas d'évoluer de l'état de larve à celui de chrysalide pour enfin devenir une élégance ailée, libre de se déplacer au soleil telle une broderie de soie.Certains d'entre eux volent sur des distances inimaginables pour des insectes, afin de se multiplier et de retourner à leurs sources.Quant à la rose, la fleur de l'amour, sous sa protection, il ne me servirait à rien de m'inquiéter pour toi.\u2022 juin 2013 RELATIONS 1*5!) Le sentier, 2011, acrylique sur bois, 30 x 30 cm RELATIONS juin 2013 29 aiLLeuRS Jordanie : appels au changement Soutenu par les puissances occidentales, le régime hachémite doit affronter de plus en plus la contestation venant de l\u2019armée, de l\u2019opposition politique et de la population appauvrie.MYRIAM ABABSA L'auteure est chercheure associée à l'Institut français du Proche-Orient La Jordanie fait figure d\u2019exception au Moyen-Orient par l\u2019apparente stabilité politique qui la caractérise depuis la proclamation de son indépendance, en 1946, cela malgré le défi qu\u2019a constitué l\u2019intégration de plusieurs vagues de réfugiés palestiniens (100000 en 1948,350000 en 1967 et 300 000 expulsés par les pays du Golfe en 1991), irakiens (500000 entre 2003 et 2013) et, tout récemment, syriens (300000 depuis 2011).Elle a fait de cette stabilité et de la paix signée avec Israël, en 1994, avec l\u2019appui des puissances occidentales, une rente économique: l\u2019aide publique au développement qu\u2019elle reçoit des pays développés est parmi les plus élevées, par habitant, au monde.Depuis février 2011 et les manifestations du «printemps arabe», le régime est cependant contesté.Les manifestants réclament l\u2019instauration d\u2019une véritable monarchie parlementaire, une meilleure représentation des habitants des grandes villes et la fin de la corruption.Après cinq remaniements ministériels en deux ans, le changement de la loi électorale et la TURQUIE ^\ty\u2014 _i\tCHYPRE MER\tliban MEDITERRANEE ISRAËL CISJORDANIE BANDE DE GAZA EGYPTE SYRIE ¦\u2014 Amman \" JORDANIE ARABIE SAOUDITE création d\u2019une commission électorale indépendante, les élections législatives de janvier 2013 n\u2019ont pas permis de rétablir la crédibilité du gouvernement.Elles ont en effet été boycottées par le principal parti: le Front d\u2019Action islamique (FAI), organe politique de l\u2019association des Frères musulmans depuis 1992.Le roi Abdallah II a toutefois lancé une série de dialogues nationaux autour de textes qui annoncent plus de démocratie, de transparence et de responsabilité des institutions devant les citoyens.Mais il fait face au puissant conservatisme de l\u2019élite politique jordanienne1.LE CONTRAT SOCIAL JORDANIEN Le Royaume hachémite a offert la citoyenneté pleine et entière aux réfugiés palestiniens en 1949, fondant sa légitimité sur ce contrat social - le roi de Jordanie étant garant de leur droit au retour.Les Palestiniens, qui résident en majorité dans les grandes villes d\u2019Amman, Russeifa, Zarqa et Irbid, forment actuellement environ 45 % de la population, qui compte environ 6,5 millions d\u2019habitants.La population transjordanienne (les familles qui vivaient avant 1948 à l\u2019est du Jourdain, soit la Jordanie actuelle), organisée en gra des familles citadines ou en tribus dans le milieu rural ( ont seulement 10% ont un mode de vie nomade), ne forme que 40% de la population totale.Massivement intégrés à l\u2019administration publique et dans l\u2019armée, ses membres forme le socle du régime.Mais él ig és du centre du pouvoir, ils s son sentis victim s des cures d\u2019austérité et des pri atisations faites par le gouvernement depuis la fin des années 1980, dans le cadre des programmes d\u2019ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales.De plus, ces populations ne bénéficient pas d\u2019avantages sociaux conséquents (aide sociale, scolarité et soins de santé gratuits), à la différence des réfugiés démunis enregistrés à l\u2019Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine et du Proche-Orient.L\u2019armée - avec ses 100000 militaires et 65000 réservistes - constitue le soutien traditionnel du régime hachémite.La Jordanie est le cinquième pays le plus militarisé au monde - après Israël, Singapour, la Syrie et la Russie - si l\u2019on considère le ratio militaires/population active et la part du budget national consacrée à l\u2019armement lourd.Les États-Unis financent cet armement.En échange, on leur permet d\u2019établir des bases temporaires dans le pays (comme en 2003 et en 2012-2013).Cependant, le mécontentement a gagné les rangs d\u2019anciens officiers, lassés par la corruption qui a caractérisé les opérations de privatisation des principales société d\u2019État du pays (dans le secteur du phosphate, de l\u2019eau, de l\u2019électricité, des télécommunications) et le fait que la Jordanie serait, selon eux, devenue une patrie de substitution pour les réfugiés palestiniens.Le Manifeste du comité des vétérans de l\u2019armée, rendu public le 1er avril 2010, en atteste.L\u2019ancien premier inistre, ex-directeur des services de renseignement et du Comité national des droits de l\u2019Homme, Ahmad Obei-dat, lui a opposé un contre-manifeste, en mai 2010, signé par des milliers de personnalités jordaniennes, d\u2019origines transjordanienne et palestinienne, ap-pe nt à l\u2019union nationale mais aussi à la rupture de l\u2019accord de paix avec raël.30 juin 2013 RELATIONS aiLLeuRS DES RÉFORMES ÉLECTORALES MINIMES Dans la foulée des contestations du printemps arabe, le 19 mai 2011, Ahmad Obeidat a annoncé la création du Front national pour la réforme, qui incluait le FAI et la majorité des petits partis jordaniens (le Parti démocratique, le Parti communiste, le Parti socialiste, le parti Baas, la Gauche sociale) ainsi que l\u2019Union des femmes.Ce front national ayant pour but de réformer les institutions démocratiques, n\u2019a toutefois pu se pérenniser du fait de dissensions concernant la réforme de la loi électorale.De petits partis de jeunes, désignés sous le nom générique de Hirak (mouvement), sont alors apparus.Relativement proche des revendications démocratiques libérales des Frères musulmans, sans leur être affilié, ce mouvement demande la réduction des pouvoirs du roi.Alors que les partis politiques réclamaient que la moitié des 120 sièges de député soient désignés par un scrutin de listes (réservé jusque-là à 17 sièges) et non selon le principe en vigueur d\u2019«un homme, une voix» qui privilégie les chefs tribaux par le biais des allégeances locales, l\u2019amendement de la loi électorale de juin 2012 ne leur a concédé que 27 sièges sur 150 (30 sièges ayant été ajoutés).Le quota réservé aux femmes a été augmenté de 3 sièges (12 à 15, dont 3 pour les bédouines).Devant ces réformes mineures, le principal parti, le FAI, mais aussi les petits partis de gauche et le mouvement Hirak, ont boycotté les élections qui ont suivi.La seule véritable nouveauté est que le premier ministre, qui était nommé par le roi, est désormais désigné après consultation du parlement.UNE ÉCONOMIE FRAGILE Pauvre en richesses naturelles, exposée à plusieurs reprises aux chocs démographiques générés par le conflit israélo-arabe, la Jordanie doit essentiellement sa survie économique à des sources de revenus externes.En effet, son économie est soutenue par les transferts d\u2019argent de ses 260000 travailleurs expatriés dans le Golfe per-sique (3,2 milliards de dollars en 2010, soit 12% du PIB), les revenus du tourisme (2,4 milliards de dollars en 2010), les investissements étrangers (1,5 milliard de dollars en 2010) et les aides étrangères fournies par les États-Unis, l\u2019Arabie saoudite et l\u2019Union européenne (en tout, plus d\u2019un milliard de dollars).La situation des ménages est précaire : environ 13 % d\u2019entre eux vivaient, en 2008, sous le seuil de pauvreté absolu, fixé à 56,7 dinars jordaniens (JD) par mois et par personne - un dinar jordanien valant environ 0,7 dollar américain.Mais entre ces plus pauvres de la société et les classes moyennes, qui forment environ 20 % de la population, se situe plus du tiers des ménages jordaniens dont les membres occupent des emplois précaires ou mal payés, travaillent au noir et tentent tant bien que mal de se loger.Aussi, la population est-elle très sensible à la hausse des prix des matières premières et des aliments qui a conduit à des révoltes sociales en 1989, en 1998 et en 2002, dans le Sud jordanien appauvri et négligé, notamment à Maan.Plus récemment, en octobre 2012, l\u2019augmentation soudaine du prix de l\u2019essence, du fuel et du gaz a entraîné un large mouvement de protestation - que le régime a du mal à endiguer - touchant l\u2019ensemble de la population.Dans le contexte d\u2019ajustement structurel des années 1980, le gouvernement a créé, en 1986, le Fonds national d\u2019aide, qui offre une assistance financière mensuelle aux citoyens les plus vulnérables pour leur permettre de couvrir leurs soins de santé, leurs frais de scolarité et de créer des microentreprises.En 2008, 5 % des ménages jordaniens bénéficiaient de cette aide qui varie de 40 à 180 JD par mois (selon le nombre d\u2019enfants).Certaines familles parviennent à la compléter par l\u2019assistance fournie par l\u2019association des Frères musulmans, œuvrant dans le domaine caritatif, médical et éducatif dans le pays depuis 1963.Elle gère un réseau de 2 hôpitaux, 14 centres de santé et 50 écoles dans tout le pays.Elle prend en charge 18500 orphelins (contre 3000 pour le gouvernement).Le budget annuel de l\u2019association s\u2019élèverait à 60 millions de JD, dont 25 millions pour le volet caritatif.Les aides sont accordées de façon progressive, au cours des années, suivant l\u2019adhésion des bénéficiaires à l\u2019idéologie islamique.C\u2019est à travers ce travail associatif que les Frères musulmans et leur parti gagnent l\u2019adhésion grandissante d\u2019une population appauvrie.\u2022 1.M.Ababsa (dir), 2013, Atlas of Jordan.History, Territories and Society, Presses de l\u2019Institut français du Proche-Orient, Beyrouth, 485 p.Ouvrage trilingue français, anglais, arabe.Manifestation contre la corruption au sein du gouvernement jordanien, à Amman, la capitale, en novembre dernier.Photo: AP/ Mohammad Hannon il RELATIONS juin 2013 7 AA \\ M LE WEBZINE Le Centre justice et foi présente un nouveau webzine consacré aux débats sur l\u2019immigration, le pluralisme culturel et la diversité religieuse, avec un parti pris pour la justice sociale et une citoyenneté active.ceNtRe Justice et foi Ne manquez pas les prochains envois! Inscrivez-vous à notre liste de diffusion sans tarder: www.cjf.qc.ca/ve La sitaWicji^ vo\\ov(Laire, jassc var I SauçaiÎQ»tj \u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURS ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 A 32 juin 2013 RELATIONS RegaRD Je me tiens aux côtés des femmes Le prêtre Roy Bourgeois a été excommunié l\u2019année dernière pour avoir appuyé l\u2019ordination des femmes.Très connu pour ses actions de désobéissance civile contre l\u2019École des Amériques1, aux États-Unis, où l\u2019on formait des militaires latino-américains à réprimer et à torturer, il nous retrace son parcours qui l\u2019a conduit du silence à la solidarité.ROY BOURGEOIS JJ ai grandi dans une petite ville de la Louisiane.J\u2019ai fréquenté durant 12 ans une école publique où régnait la ségrégation raciale.Avec ses cinq derniers bancs réservés aux Noirs, notre petite église catholique était elle-même ségrégationniste.En pensant à ces années, je n\u2019arrive pas à me souvenir d\u2019un Blanc qui, dans notre petite ville, aurait eu le courage de dire: «Nous avons ici un grave problème, il s\u2019appelle le racisme.» Par contre, j\u2019entends encore ce mantra: «La ségrégation fait partie de notre tradition.Les Noirs sont séparés mais égaux.» Après l\u2019école secondaire, je suis entré à l\u2019université, en 1956, pour étudier la géologie dans l\u2019espoir de devenir riche grâce aux champs pétroliers du Texas.Mais à la fin de mes études, mû par un sentiment patriotique, je me suis engagé dans l\u2019armée.Cela a été l\u2019occasion d\u2019explorer le monde.Devenu officier naval, je suis parti comme volontaire au Vietnam.Le Vietnam a été un point tournant dans ma vie.Jamais auparavant je n\u2019avais expérimenté une telle violence, une telle souffrance, une telle peur.Dans la folie de la guerre, Dieu et la foi chrétienne sont devenus très importants dans ma vie.J\u2019ai alors senti un appel à devenir prêtre.J\u2019en ai parlé au chapelain de l\u2019armée et il m\u2019a recommandé de me joindre aux Missionnaires de Maryknoll, une communauté qui œuvre auprès des pauvres un peu partout dans le monde.C\u2019était à la fin de ma première année au Vietnam.J\u2019ai retrouvé ma famille et mes amis en Louisiane, reconnaissant d\u2019être encore en vie.Je suis entré au séminaire des Maryknoll et les six années qui suivirent furent pleines de prières, de joie et d\u2019espérance.Ordonné prêtre catholique en 1972, j\u2019ai été envoyé à La Paz, en Bolivie.Pendant les cinq années qui suivirent, j\u2019ai vécu dans un bidonville à la périphérie de la ville.Les pauvres m\u2019y ont enseigné la théologie de la libération et montré un Dieu qui donne la force et l\u2019espérance aux pauvres, un Dieu aimant qui ne veut qu\u2019aucune personne, quelle qu\u2019elle soit, souffre de la pauvreté, de l\u2019oppression, de la violence ou de la discrimination.Les pauvres m\u2019ont aussi fait connaître l\u2019importance et la signification du mot solidarité.En Bolivie, cela signifiait « accompagner » et « marcher avec ».Faire sien le combat pour la justice, la paix, l\u2019égalité.Cela me mettait en colère de voir mon pays, les États-Unis, appuyer le brutal dictateur bolivien, le général Hugo Banzer et les militaires qui réprimaient les pauvres - pour protéger les intérêts économiques américains.Ce peuple exploité revendiquait haut et fort la justice et mettait sur pied des organisations d\u2019entraide.Roy Bourgeois avec des Pour cela, beaucoup ont été jetés en femmes aymara dans prison et exécutés.Arrêté avec leur coopérative près d\u2019autres, j\u2019ai été expulsé du pays.de La Paz, en Bolivie.À cette époque, la répression fai- ©soaw file photo sait rage au Salvador.Le 24 mars 1980, l\u2019archevêque salvadorien Oscar Romero, qui s\u2019était fait « la voix des sans voix», était assassiné.Quelques mois plus tard, quatre religieuses américaines engagées auprès des pauvres étaient violées et tuées par des militaires salvadoriens : une ursuline, Dorothy Kazel, une missionnaire laïque, Jean Donavan, et deux de mes\tRoy Bourgeois mani- amies, des sœurs de Maryknoll, Maura Clarke et Ita Ford.\ttestant devant l'École Encore une fois, je voyais les États-Unis fournir des armes des Amériques.et entraîner militairement les responsables des mas- ©soaw file photo sacres.Des pauvres du Salvador étaient assassinés au nom du peuple américain et avec l\u2019argent de ses impôts.fc 1.Rebaptisée l\u2019Institut de l\u2019hémisphère occidental pour la sécurité et la coopération en 2001, dans une tentative pour faire oublier la tristement célèbre école qui poursuit sa mission.Voir « What is the SOA?», .L\u2019ÉCOLE DES AMÉRIQUES Lorsque 525 militaires salvadoriens sont arrivés à l\u2019École des Amériques (SOA : School of the Americas), à Fort Benning, en Géorgie, pour un entraînement militaire, des amis et moi avons vivement protesté.Trois d\u2019entre nous nous sommes déguisés en officiers de haut rang et nous sommes introduits de nuit à l\u2019école, «armés» d\u2019un puissant magnétophone.Nous avions l\u2019enregistrement de la dernière homélie de l\u2019archevêque Oscar Romero, qui ordonnait aux soldats d\u2019arrêter leurs tueries.Nous avons W ELCCM fc FOPVWENN 4\t¦¦ ;4RA STOP killing 33 RELATIONS juin 2013 RegaRD Jeûne pour la paix au Salvador devant l'École des Amériques, 1990.©SOAW file photo Roy Bourgeois avec Janice Sevre-Duszynska à son ordination, le 9 août 2008 ItCCllt TO FOOT »ENNU*È LL s.ARMY JÉ^j» grimpé à un arbre près des baraques où se trouvaient les militaires sal-vadoriens et quand les dernières lumières furent éteintes, nous avons fait entendre à plein volume les paroles de Romero,qui se terminent ainsi : «Au nom de Dieu, au nom de ce peuple souffrant, dont les lamentations montent jusqu\u2019au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous prie, je vous supplie, je vous l\u2019ordonne, au nom de Dieu : arrêtez la répression! » Arrêtés, traînés en justice, nous avons été condamnés à une peine de prison d\u2019un an et demi.Le séjour en prison a été pénible.Mais nous y trouvions une significationqui nous a aidés à traverser l\u2019épreuve: c\u2019était une véritable expérience de solidarité.Le bain de sang s\u2019est poursuivi au Salvador.Parmi les massacres, un a fait la manchette partout dans le monde.Le 16 novembre 1989, six jésuites, leur femme de ménage et sa fille de 15 ans ont été assassinés par les militaires.Quand un groupe de travail du Congrès américain a fait savoir, après enquête, que les responsables des tueries avaient été formés à la SOA, nous avons entamé, un groupe d\u2019amis et moi, un jeûne public d\u2019une trentaine de jours devant l\u2019école militaire.C\u2019est ainsi qu\u2019est né, en 1990, SOA Watch, pour surveiller les activités de la SOA.Des milliers de personnes ont rejoint notre mouvement pour réclamer la fermeture de la SOA quand les Nations unies ont révélé que la plupart des militaires responsables des massacres en Amérique latine avaient été formés à Fort Benning et qu\u2019un reportage du Washington Post, en 1996, eut révélé l\u2019usage de manuels de torture à la SOA.C\u2019est au cours des centaines d\u2019entrevues que j\u2019ai données à ce sujet, dans les églises et des collèges catholiques, que j\u2019ai commencé à faire la connaissance de femmes engagées dans l\u2019Église qui me disaient sentir l\u2019appel de Dieu à devenir prêtre.Ces femmes sont rejetées par la hiérarchie parce que l\u2019Église catholique enseigne que seuls les hommes baptisés peuvent être ordonnés prêtres.Cela m\u2019a remis en mémoire l\u2019école et l\u2019église ségrégationnistes de mon enfance.J\u2019étais resté muet devant le péché du racisme.Mais depuis, j\u2019avais appris que lorsqu\u2019il y a injustice, le silence devient la voix de la complicité.POUR L\u2019ORDINATION DES FEMMES En 2000, j\u2019ai été invité à prendre la parole dans un grand congrès religieux qui se tenait à Rome, en Italie, pour parler de la SOA et de la politique étrangère américaine en Amérique latine.Des centaines de prêtres, religieux et religieuses y participaient.La veille de mon retour aux États-Unis, j\u2019ai été interviewé en direct durant une quinzaine de minutes par Radio Vatican sur le même sujet.À la toute fin de l\u2019entrevue, poussé par l\u2019Esprit, j\u2019ai décidé de saisir cette occasion pour exprimer ma solidarité avec les femmes dans l\u2019Église, en disant : « Nous avons discuté de l\u2019injustice de la politique étrangère américaine en Amérique latine.Mais en tant que prêtre catholique, j\u2019aimerais aussi dire qu\u2019il y aura une profonde injustice dans l\u2019Église aussi longtemps que les femmes n\u2019auront pas accès à la prêtrise.» Le directeur de Radio Vatican a aussitôt ordonné de couper le micro, mettant en ondes de la musique religieuse.Cette nuit-là, j\u2019ai bien dormi: j\u2019avais profité d\u2019un moment privilégié pour briser le silence.Dorénavant je ne pouvais plus me taire.Le récit des expériences de nombreuses femmes dans l\u2019Église catholique m\u2019a fait prendre conscience que leur exclusion de la prêtrise est non seulement une grave injustice envers elles, mais aussi envers l\u2019Église et Dieu lui-même qui appelle à la prêtrise tant les femmes que les hommes.J\u2019abordais ouvertement les questions suivantes dans mes conférences : Pourquoi les femmes, comme les hommes, ne seraient-elles pas appelées à la prêtrise?L\u2019Église catholique n\u2019enseigne-t-elle pas que les femmes et les hommes ont été créés égaux en droit et en dignité?Les Écritures n\u2019attestent-elles pas qu\u2019 «il n\u2019y a ni homme ni femme, car en Christ vous êtes tous un» (Lettre aux Galates 3, 28)?Les prêtres ne professent-ils pas que l\u2019appel du sacerdoce est un don de Dieu?Alors nous qui sommes prêtres, qui sommes-nous pour dire que notre appel est authentique mais que celui des femmes ne l\u2019est pas?C\u2019est en me posant ce genre de questions que j\u2019ai compris clairement que l\u2019enseignement de notre Église, qui justifie l\u2019exclusion des femmes de l\u2019ordination, s\u2019enracine dans le sexisme.Or, le sexisme, comme le racisme, est un péché.On aura beau justifier cette discrimination de toutes sortes de façons, elle n\u2019en restera pas moins insoutenable en regard de l\u2019amour de Dieu qui nous a créés tous égaux.i± juin 2013 RELATIONS RegaRD C\u2019est après avoir participé à l\u2019ordination d\u2019une femme, en 2008, que j\u2019ai reçu une lettre du Vatican statuant que je devais désavouer mon comportement sous peine d\u2019excommunication.La lettre soutenait aussi que l\u2019ordination des femmes était un «grave scandale » dans l\u2019Église catholique.Pour la majorité des catholiques, le mot « scandale» fait penser aux abus sexuels commis sur des enfants par des milliers de prêtres et que de nombreux évêques ont gardés cachés; pas à l\u2019ordination des femmes.J\u2019ai répondu au Vatican que ma conscience ne me permettait pas de renier ma conduite, que la conscience est au plus haut point sacrée, car elle nous presse toujours de faire ce qui est juste et vrai.«Au fond, vous me demandez de mentir et de vous dire que je ne crois pas que Dieu a créé les hommes et les femmes égaux en droit et en dignité.Cela je ne peux le faire.» J\u2019ai ainsi continué d\u2019écouter ma conscience et d\u2019exercer mon ministère en plaidant pour la fermeture de la SOA et l\u2019ordination des femmes.En octobre 2011, j\u2019ai accompagné une délégation internationale de porte-parole pour l\u2019ordination des femmes au Vatican.Nous avons rencontré des membres de la hiérarchie de l\u2019Église, en leur remettant une pétition de 15 000 noms en appui à notre cause.Nous avons montré le documentaire Pink smoke over the Vatican («Fumée rose sur le Vatican») dans une salle de cinéma, et nous avons tenu une vigile silencieuse sur la place Saint-Pierre en tenant des bannières affichant ces slogans : « Ordonnez les femmes catholiques » et « Dieu appelle les femmes à devenir prêtres».Trois membres de notre délégation, dont moi-même, ont été expulsés de la place Saint-Pierre par la police romaine et détenus durant trois heures.Nos bannières ont été confisquées.Une fois encore, ce fut un grand moment de solidarité.Ce n\u2019est qu\u2019au moment où j\u2019ai commencé à exprimer ma solidarité avec les femmes dans l\u2019Église que j\u2019ai compris à quel point le sexisme et le goût du pouvoir étaient imprégnés profondément dans le clergé.D\u2019une certaine façon, nous nous sommes égarés, nous avons oublié l\u2019enseignement de Jésus et avons évolué dans le sens d\u2019une culture cléricale faite de puissance et de privilèges.Je suis attristé de voir tant de mes confrères prêtres considérer les femmes comme une menace à leur pouvoir.Nous enseignons que les hommes et les femmes ont été créés à l\u2019image de Dieu, mais en tant qu\u2019hommes, nous avons créé Dieu à notre image, un Dieu bien mesquin, très mâle, qui considère que les femmes sont moindres que les hommes.Le 19 novembre 2012, le responsable des Maryknoll m\u2019a avisé que le Vatican m\u2019avait démis de la prêtrise et banni de la communauté après 46 ans de vie en son sein.Cela a été pour moi très difficile et douloureux.Toutefois, je suis conscient que mon sentiment de rejet n\u2019est rien en comparaison du rejet que les femmes connaissent depuis des siècles dans l\u2019Église catholique.J\u2019ai fait savoir au Vatican et aux responsables des Ma-ryknoll qu\u2019ils pouvaient me démettre de mes fonctions mais qu\u2019ils ne pouvaient se débarrasser aussi facilement de la question de l\u2019égalité des sexes dans l\u2019Église catholique.Car celle-ci est enracinée en Dieu, dans la justice et dans la dignité, et elle ne disparaîtra pas.Après 40 ans de prêtrise, mon seul regret est d\u2019avoir pris tellement de temps avant de me confronter à la question du pouvoir mâle et de la domination dans l\u2019Église.Pour ceux et celles qui aimeraient en savoir plus sur mon parcours et ma position sur l\u2019ordination des femmes, ils peuvent consulter mon opuscule My Journey from Silence to Solidarity, publié sur Internet à l\u2019adresse .\u2022 J\u2019ai fait savoir au Vatican et aux responsables des Maryknoll qu\u2019ils pouvaient me démettre de mes fonctions mais qu\u2019ils ne pouvaient se débarrasser aussi facilement de la question de l\u2019égalité des sexes dans l\u2019Église catholique.Notre prochain numéro : vieillir (418) 653-6353 call îersï@centnem an nese, org www.centnemannese.org La spiritualité en dialogue avec la culnire conwinporainc \t \t 35 RELATIONS juin 2013 DeBat Souveraineté alimentaire: sommes-nous sur la bonne voie?Un virage est nécessaire, mais la souveraineté alimentaire est possible.CLAIRE BOLDUC L'auteure est présidente\tarler de souveraineté alimen- de Solidarité rurale\ttaire, c\u2019est accepter de se poser du Québec\tles questions fondamentales tou- chant à l\u2019agriculture : quelle est sa mission, quel rôle veut-on lui faire jouer, comment doit-elle s\u2019inscrire dans le développement territorial?Il faut poser la question de la finalité de l\u2019activité agricole: produit-on pour produire ou pour se nourrir?UN CONTRAT SOCIAL Parler de souveraineté alimentaire au Québec, c\u2019est aussi se positionner sur la nécessité d\u2019un soutien de l\u2019activité agricole à même les deniers publics.Afin de renouveler le contrat social qui lie les agriculteurs, l\u2019État et les collectivités, il faut tenir un véritable débat avec les agriculteurs, puisqu\u2019ils occupent la place centrale pour livrer la mission socialement confiée à l\u2019agriculture.Avec l\u2019État, aussi, puisqu\u2019il est le détenteur des deniers publics, des leviers de la régulation et qu\u2019il décide des grandes orientations publiques.Avec les collectivités, enfin, puisqu\u2019il est question de la gestion du territoire, de l\u2019exploitation intégrée de ses ressources, du développement économique et social et de la cohabitation harmonieuse.Le contrat social qui lie ces trois acteurs est à la base du soutien public au monde agricole.Il faut donc l\u2019établir en se rappelant d\u2019abord le contrat social des années 1970, fondé sur l\u2019autosuffisance alimentaire, et, ensuite, le contrat d\u2019affaires des années 1990, axé sur la conquête des marchés.Par ailleurs, parler de souveraineté alimentaire, c\u2019est aussi faire le constat juin 2013 RELATIONS que si tout n\u2019est pas rose dans le monde agricole québécois, tout n\u2019y est pas totalement noir non plus.D\u2019une part, on constate qu\u2019en 20 ans, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, qu\u2019un fossé s\u2019est creusé entre le producteur et le consommateur et qu\u2019un endettement important étouffe les agriculteurs et décourage la relève.Le modèle agricole s\u2019essouffle, la concentration s\u2019est accélérée, alors que le «produire pour produire» a limité l\u2019agriculture à sa seule fonction marchande, réduisant du coup la diversification des produits et des entreprises.D\u2019autre part, on voit émerger, lentement mais sûrement, d\u2019autres modèles agricoles qui misent sur la valeur ajoutée et les nouveaux créneaux.On assiste à l\u2019émergence d\u2019une multitude de nouveaux produits et de nouvelles façons de pratiquer l\u2019agriculture et de contribuer à notre souveraineté alimentaire.Si l\u2019agriculture de masse demeure bien présente, on découvre -ou on redécouvre - des cultures fourragères qu\u2019on avait délaissées, des espèces animales oubliées, tandis qu\u2019on cultive des légumes sur les toits en pleine ville.On se surprend à fréquenter les marchés publics plutôt que les supermarchés et on est heureux de discuter avec le producteur de son labeur et des résultats qu\u2019il obtient, des produits qui nous sont servis avec fierté et que nous consommons avec plaisir.UN VIRAGE À PRENDRE Ces modèles d\u2019agriculture de spécialité, de terroir ou de proximité ne s\u2019imposent pas soudainement mais s\u2019établissent peu à peu, tant auprès des consommateurs que des institutions.Trop lentement au goût de certains?Bien sûr! Et tout le défi est là: à cette activité agricole qui a été fortement orientée vers une productivité toujours plus grande et la conquête des marchés, il faut maintenant permettre de prendre le virage de la proximité, de la variété et de la distinction.Ainsi, les politiques publiques doivent, d\u2019une part, être adaptées aux réalités locales diverses et, d\u2019autre part, viser à atténuer les handicaps naturels ou économiques que génèrent l\u2019éloignement d\u2019un producteur des marchés ou des infrastructures de transformation.Cette approche modulée et territoriale est nécessaire pour tendre vers la souveraineté alimentaire, ce qui signifie de mettre d\u2019abord l\u2019accent sur la production domestique, les particularités culturelles et territoriales et un environnement de qualité.Cela n\u2019exclut pas les exportations là où l\u2019agriculture détient réellement des avantages concurrentiels, mais suggère d\u2019orienter les aides publiques vers l\u2019atteinte de l\u2019objectif de la souveraineté alimentaire.L\u2019agriculture a contribué à l\u2019occupation du territoire québécois, elle l\u2019a modelé et continuera de le faire.Celle de demain doit s\u2019insérer dans un modèle rural multifonctionnel qui tienne compte des paysages, du tourisme, de la conservation du patrimoine et des autres activités humaines.Chose certaine, elle ne doit pas évoluer à l\u2019écart d\u2019une volonté citoyenne fortement exprimée en faveur de la souveraineté alimentaire.En tant que citoyens du Québec, il est important de se mêler de nos affaires et l\u2019agriculture est de celles-là.Voilà comment la souveraineté alimentaire pourra s\u2019inscrire dans un réel contrat social.\u2022 L\u2019été arrive.Plus que jamais, les Québécois veulent savourer la production agricole locale.Or, si tous se disent en faveur de la souveraineté alimentaire du Québec, sommes-nous pour autant en voie de la réaliser vraiment?DéBat La souveraineté alimentaire est devenue un concept qui ne veut plus rien dire! ROMÉO BOUCHARD Tout le monde est en faveur de la souveraineté alimentaire, mais chacun lui donne le sens qui fait son affaire.La question serait donc plutôt: quelle souveraineté alimentaire et quelle agriculture voulons-nous?Le terme a été popularisé par les mouvements paysans du Sud dans les années 1990, au moment où l\u2019inclusion des produits agricoles dans les ententes de libre-échange signait l\u2019arrêt de mort des agricultures paysannes en légalisant le dumping - c\u2019est-à-dire l\u2019invasion de produits subventionnés en provenance des pays riches, qui met hors compétition les productions locales.Pour les mouvements paysans, la souveraineté alimentaire est le droit de chaque communauté de protéger son agriculture afin d\u2019être en mesure de s\u2019en nourrir - ce qui n\u2019exclut pas les échanges équitables.Ce droit ne réfère pas seulement à l\u2019autosuffisance alimentaire : il s\u2019oppose surtout à un modèle d\u2019agriculture qui nivelle toutes les régions et les asservit à des structures centralisées de production et de distribution, sans égard pour les communautés qui occupent le territoire et veulent en vivre.C\u2019est une façon de s\u2019opposer à la mainmise des multinationales sur l\u2019agriculture et l\u2019alimentation, de favoriser une agriculture écologique de proximité et de faire en sorte que l\u2019alimentation puisse demeurer le lien premier d\u2019une communauté à son territoire.DÉTOURNEMENT DU CONCEPT Pour l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) et ses alliés, la souveraineté alimentaire est vue essentiellement comme une façon de favoriser l\u2019achat des «Aliments du Québec» et des «Aliments préparés au Québec», et surtout, de maintenir son monopole actuel sur la mise en marché des produits agricoles grâce à la gestion de l\u2019offre et aux plans conjoints obligatoires de mise en marché.Or, comme l\u2019a fort bien démontré le rapport de la commission Pronovost, en 2008, ces mécanismes de mise en marché, s\u2019ils peuvent constituer, en principe, une protection non négligeable contre le dumping dans certains secteurs, imposent, dans leur forme actuelle, des contraintes considérables au développement d\u2019une agriculture locale d\u2019appellation et de proximité visant la souveraineté alimentaire.Ils sont plutôt au service de la production et de la mise en marché industrielle, voire de l\u2019exportation à outrance, comme dans le cas de la production porcine.Le modèle d\u2019agriculture préconisé par l\u2019UPA et les politiques agricoles actuelles font très peu de place à la petite agriculture et à la mise en marché de proximité, donc à la vraie souveraineté alimentaire.Ils protègent les grands producteurs et les intégrateurs bien plus que les paysans et l\u2019agriculture locale.Ce n\u2019est pas un hasard si le ministre actuel de l\u2019Agriculture, François Gen-dron, et la plupart des partis politiques, lorsqu\u2019ils parlent de souveraineté alimentaire, évitent soigneusement de mentionner les réformes structurelles que le rapport Pronovost juge nécessaires pour y parvenir.Celles-ci concernent en particulier les structures actuelles de financement, axées sur les gros producteurs et les intégrateurs; les structures de mise en marché collec- tive, défavorables à la production de proximité et de créneau; la gestion de la zone agricole, réservée aux productions industrielles; le monopole de représentation syndicale, qui exclut tous ceux qui ne font pas partie du club des grandes productions commerciales; et, finalement, la réforme de la réglementation sanitaire et environnementale, conçue en fonction des seules productions industrielles.UNE ILLUSOIRE SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE La souveraineté alimentaire, promise dans la prochaine politique agricole du Parti québécois, restera une expression vide de sens si les modifications législatives liées aux réformes proposées dans le rapport Pronovost ne sont pas faites.Elles ont été écartées par l\u2019UPA et le gouvernement jusqu\u2019ici.La souveraineté alimentaire doit être plus qu\u2019une campagne d\u2019achat local sans contenu.Les «Aliments du Québec et préparés au Québec» ne proviennent d\u2019ailleurs qu\u2019en partie d\u2019ici, et très peu sont issus d\u2019une agriculture écologique et de proximité.De plus, le Québec n\u2019a que très peu de prise pour imposer ces produits aux grandes chaînes d\u2019alimentation qui obéissent aux lois du marché mondial.La seule façon de favoriser une authentique souveraineté alimentaire, c\u2019est de favoriser un nouveau modèle agricole, celui que développent seuls et sans soutien des milliers d\u2019agriculteurs artisans; celui que privilégie le rapport Pronovost pour le Québec; celui que la Suisse a inscrit dans sa Constitution en 1999, à la suite d\u2019un référendum d\u2019initiative populaire dont le résultat a été favorable à une agriculture multifonctionnelle, écologique et territoriale.Qu\u2019attendons-nous?\u2022 L'auteur est ex-président-fondateur de l'Union paysanne E.RELATIONS juin 2013 eN BRef OPÉRATION DROITS DEVANT LL Opération Droits Devant, lancée .en 2003 pour défendre les personnes victimes de profilage social et de judiciarisation, souligne cette année ses dix ans d\u2019existence.Fondée par le Réseau d\u2019aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et la Table de concertation jeunesse-itinérance du centre-ville, cette initiative a contribué à sensibiliser plusieurs acteurs des milieux politique, juridique et policier aux problèmes liés à la judiciarisation des personnes marginalisées.Malgré tout, le nombre de contraventions données à des sans-abris continue d\u2019augmenter, rappelant la pertinence de l\u2019Opération Droits Devant (lire à ce sujet C.Bellot et M.-È.Sylvestre, «La gestion pénale, une injustice de trop », Relations, no 753, déc.2011).Renseignements : .MARIE DENISE DUBOIS Après avoir consacré 40 ans de sa vie à la justice sociale en travaillant auprès des plus démunis au Chili, puis dans des zones rurales d\u2019Amérique centrale, la religieuse québécoise Marie Denise Dubois, sœur de la Congrégation Notre-Dame, s\u2019est éteinte à l\u2019âge de 79 ans en mars dernier.Au Chili, elle aura entre autres œuvré à faire connaître les horreurs de la dictature de Pinochet.Elle connaîtra un deuxième coup d\u2019État en 2009, au Honduras cette fois, où elle continua de venir en aide aux plus marginalisés malgré le climat de grande tension et de violence.Son abnégation, son courage et sa générosité avaient grandement impressionné Michel Chartrand, qui l\u2019avait rencontrée à Santiago en 1972.Peu de temps avant sa mort en 2010, Chartrand lui écrivait d\u2019ailleurs: «Ta généreuse persévérance à servir, engendrée par l\u2019amour du prochain, durant toute une vie me réconcilierait avec Dieu et l\u2019humanité si j\u2019avais douté de la fraternité des humains.» SOUVERAINETÉ POPULAIRE?Après une tournée de consultations publiques à travers le Québec, tout au long de l\u2019année 2012, les États généraux sur la souveraineté ont entamé leur deuxième phase le 6 avril dernier.Celle-ci verra la mise sur pied de trois chantiers dont le premier portera sur la souveraineté populaire et le pouvoir constituant.Il servira entre autres à définir les grands principes d\u2019une constitution québécoise et d\u2019une démarche constituante.Un deuxième chantier portera sur les leviers de développement (économique, régional, international, etc.) que donnerait au Québec l\u2019accession à l\u2019indépendance.Le dernier sera dédié à la création d\u2019une «organisation de la société civile» chargée de faire la promotion de l\u2019indépendance à l\u2019échelle nationale.Renseignements : .LE SPA DE L\u2019ATSA Du 10 au 15 juin, l\u2019Action terroriste socialement acceptable (ATSA) propose une nouvelle création qui promet de remettre en question notre rapport au confort.Le théâtre l\u2019Espace Libre, à Montréal, prendra les allures d\u2019un spa urbain pour les besoins de la cause, en proposant aux visiteurs une immersion caustique dans l\u2019industrie de la détente.En déambulant dans ce «parcours théâtral balnéothérapeuthique » intitulé Se mettre dans l\u2019eau chaude, le spectateur, placé au centre de l\u2019œuvre, est appelé à s\u2019interroger sur notre besoin de «décrocher», qui prend souvent le dessus sur notre conscience sociale.Renseignements : .AMINATA TRAORÉ Invitée à Berlin pour une conférence, en avril dernier, l\u2019essayiste, militante altermondialiste et an -cienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré, s\u2019est vue refuser par la France une demande de visa pour circuler en territoire européen.Grâce à un sauf-conduit délivré par le consulat allemand à Bamako, elle aura finalement pu prendre part à la conférence intitulée «Le Mali à la croisée des chemins : Après l\u2019intervention militaire et avant les élections », mais sans pouvoir transiter par la France.Aminata Traoré estime avoir fait les frais de ses critiques virulentes contre l\u2019opération militaire française au Mali et a dénoncé cette tentative de la bâillonner.Dans une entrevue accordée à Relations en 2011, elle soulignait déjà le musellement et l\u2019intimidation dont sont la cible les intellectuels africains dissidents (« Aminata Traoré : une femme porteuse de changement », Relations, no 747, mars 2011).DÉRIVES Alors qu\u2019essaiment les documents de toutes sortes commémorant l\u2019inventivité déployée lors du «printemps érable», le documentaire Dérives s\u2019interroge sur un legs plus inquiétant de la contestation de 2012: la banalisation de la répression policière, avec le concours tantôt tacite, tantôt direct de certains grands médias.Lancé en février dernier par le collectif 99%Média, le film soulève des questions troublantes sur la violence policière et la criminalisation de la contestation dans notre société.Alors qu\u2019une enquête publique indépendante sur les agissements de la police le printemps dernier, réclamée par de nombreux organismes et citoyens, se fait toujours attendre, le documentaire Dérives fait œuvre utile en en rappelant la nécessité.Il peut être visionné gratuitement sur Internet : .38 juin 2013 RELATIONS DVD MA VIE RÉELLE RÉALISATION: MAGNUS ISACSSON LES FILMS DU 3 MARS CANADA, 2012, 90 MIN.Rares sont les militants québécois qui n\u2019ont pas vu, à un moment ou l\u2019autre de leur vie, un film de Magnus Isacsson.Rappelons notamment ce documentaire audacieux, Vue du Sommet, qui portait sur le Sommet des Amériques de Québec en 2001.L\u2019originalité de sa démarche l\u2019avait amené à suivre simultanément, grâce à sept équipes de tournage, le parcours de sept participants.Isacsson, qui avait immigré de Suède en 1970, avait à son actif plus d\u2019une quinzaine de réalisations.Ma vie réelle, le dernier film qu\u2019il nous a laissé avant de s\u2019éteindre, en 2012, permet de prendre toute la mesure de son talent.Entre autres dans cette scène en apparence toute simple, où, au coin des rues Pascal et Lapierre, en plein cœur de Montréal-Nord, des jeunes bavardent en créole de l\u2019enfant qu\u2019attend la copine de l\u2019un d\u2019eux.Lorsqu\u2019on connaît le quartier, on sait que ce n\u2019était pas gagné d\u2019avance d\u2019arriver là avec une caméra et d\u2019enregistrer tout bonnement ces conversations de rue, sur ce « corner » qui a souvent fait les manchettes pour les mauvaises raisons.Les premières minutes du film, qui met à l\u2019écran la vie quotidienne de quatre jeunes de Montréal-Nord, donnent le ton.S\u2019y succèdent des images des émeutes qui ont suivi la mort de Freddy Villanueva aux mains de la police, en 2008, et celles d\u2019enfants qui jouent dans la neige, devant la Maison de la culture.Le contraste est frappant : Montréal-Nord a beau avoir des accents tantôt caribéens, tantôt méditerranéens, là aussi la neige s\u2019abat sur le mobilier urbain et, comme partout au Québec, les enfants se précipitent pour y jouer, avec les mêmes cris joyeux qui brisent l\u2019accalmie entre le vacarme de deux charrues qui déblaient.muLtimeDias Difficile de ne pas s\u2019attacher petit à petit aux protagonistes, quatre jeunes hommes qui nous dévoilent leur vie et leurs misères.Troublant, en même temps, de voir l\u2019univers dans lequel ils évoluent.D\u2019une part, il y a cette spontanéité des classes populaires, une espèce d\u2019authenticité plutôt bienfaitrice.Mais il y a aussi la précarité qui brime, qui étouffe, qui hypothèque la vie, qui tue.Cette précarité est corrosive.La caméra d\u2019Isacsson nous la montre sobrement en nous laissant nous faire notre idée, à l\u2019inverse de l\u2019info-spectacle que nous présentent les grands médias.Certaines scènes sont bouleversantes.Celle où Alex nous présente sa mère toxicomane, par exemple, après avoir auparavant longuement évoqué le souvenir douloureux des années passées chez elle et qui l\u2019ont conduit en famille d\u2019accueil.Pas exactement un conte de fée.La sagesse nous surprend, aussi, au moment où on s\u2019y attend le moins, comme dans tout bon quartier populaire.Cette fois, c\u2019est dans les réflexions d\u2019un employé d\u2019un prêteur sur gage qu\u2019on la retrouve.Ce commerce avait été ciblé par l\u2019émeute de 2008 et pour cause: le travail qu\u2019on y accomplit repose parfois sur une éthique douteuse.Mais dans une discussion avec un des personnages suivis par Isacs-son, le commis derrière le comptoir partage une vision éminemment lu- cide de la force toute particulière - et précieuse - qu\u2019acquièrent ceux et celles qui parviennent à se relever d\u2019une existence difficile à Montréal-Nord.Le rap est aussi l\u2019un des thèmes centraux du documentaire.Montréal-Nord serait d\u2019ailleurs, aux dires de certains, le berceau du rap québécois.Celui que l\u2019on entend dans Ma vie réelle n\u2019est toutefois ni le rap «bling-bling», ni le rap «réinsertion sociale».C\u2019est un canal d\u2019expression à l\u2019état brut, omniprésent dans la vie de chacun des protagonistes, y compris la mère et la grand-mère de Danny, qui reproduisent la gestuelle hip-hop au moment de fêter son anniversaire.Le dernier documentaire de Magnus Isacsson mérite d\u2019être vu.Ma vie réelle est une contribution importante à une réflexion suscitée par l\u2019actualité sur ce qu\u2019est un quartier populaire (en l\u2019occurrence, celui qu\u2019on cite trop souvent en exemple pour illustrer le «conflit social et multiculturel»).Au moment où s\u2019amorcent les préparatifs en vue des célébrations du 100e anniversaire de Montréal-Nord, la tentation est forte, en effet, d\u2019occulter la vie des plus modestes et des exclus.Il est ardu de mettre de l\u2019avant une imagerie qui concilie le triomphe et la misère.Magnus Isacsson y est parvenu avec sensibilité et originalité.GUILLAUME HÉBERT 39 RELATIONS juin 2013 LiVRes IDENTITES MOUVANTES Louis Rousseau (dir.) LE QUÉBEC APRÈS BOUCHARD-TAYLOR.LES IDENTITÉS RELIGIEUSES DE L'IMMIGRATION Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2012, 393 p.Ce livre fait état d\u2019une recherche dirigée par Louis Rousseau, professeur au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM, sur le processus de ré-articulation identitaire des membres de quatre communautés ethno-confessionnelles dont l\u2019immigration au Québec est récente: les bouddhistes cambodgiens, les hindous tamouls sri-lankais, les musulmans maghrébins et les pentecôtistes d\u2019Afrique subsaharienne.L\u2019étude analyse autant les formes religieuses agissant comme facteur primordial de cette ré-articulation identitaire que les différentes fonctions que chaque communauté attribue à son appartenance religieuse.L\u2019introduction de Louis Rousseau, intitulée «Découvrir le fil religieux de la conscience identitaire au Québec», a le grand mérite de bien situer le contexte québécois dans lequel s\u2019inscrit la recherche.Il expose également de façon claire les notions-clés sur lesquelles celle-ci s\u2019appuie, notamment celles de conscience ethnique et de recomposition identitaire.Chaque communauté est traitée dans deux chapitres.Le premier présente ses principales caractéristiques ethniques et religieuses, son implantation au Québec et les conditions de vie de ses membres.Le deuxième, plus détaillé, décortique la ré-articulation ethno-religieuse qui s\u2019opère chez ces derniers dans le contexte migratoire du Québec.Dans le cas des bouddhistes khmers, la recherche met en lumière le fait qu\u2019avant même leur arrivée en sol qué- 40 juin 2013 RELATIONS l.p Québec h\\!\u2018KF.S Jim h hiir ?ledevoir.pdf T| fà VIRTUEL I\t________FP Maintenant, nos versions en pdf et papier virtuel vous sont offertes gratuitement! IE DEVOIR Libre de penser Abonnez-vouslled evo i r.co m/abon neme nts "]
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