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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juillet - Août
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2013-07, Collections de BAnQ.

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[" ReLatiONS Pour qui veut une société juste NüméRO 766 août 2013 Libérer l\u2019imagination ., ¦ y .\t'/_ L\u2019illusion de la pensée xlairev 1 ri \u2019\t1\t^ La doublure du monde Par-delà sagesse et folie Utopistes contre réalistes^ La compagne mystérieuse de l\u2019écri A la découverte d\u2019un trésor caché 6,00 $ ARTISTE INVITÉE: CATHERINE RONDEAU 72527485770808 ReLatiONS fO/**0 ^ Numéro 766, juiLLet-août 2013 ACTUALITÉS\t4 EN BREF\t8 HORIZONS Les souliers du pape\t9 Victor Codina, s.j.LE CARNET DE JOSÉ ACQUELIN Stellarium\t10 CONFIDENCES À EMMA-ROSE CHRONIQUE LITTÉRAIRE La poésie\t30 Virginia Pésémapéo Bordeleau AILLEURS Qatar: une micro-monarchie ambitieuse\t32 Nabil Ennasri DÉBAT Verrons-nous le retour du tramway à Montréal?Richard Bergeron\t34 Paul Lewis\t35 REGARD Que reste-t-il de nos alliances?\t36 Jacques Bélanger et Aubert Bertrand MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture : Catherine Rondeau, Initiation, 2011, et L\u2019empreinte de l\u2019ange (détail), 2013 dOSSieR LIBÉRER L\u2019IMAGINATION Indissociable de l\u2019expérience humaine, l\u2019imagination est une brèche ouverte sur l\u2019inattendu et sur un infini de possibles qui nous permet d\u2019envisager le monde autrement.Parce qu\u2019elle permet de faire éclater les idées et les croyances figées, étouffantes, l\u2019imagination a un rôle politique essentiel à jouer.Mais si elle est associée à la liberté, l\u2019imagination ne peut toutefois se passer de contraintes, au risque de devenir psychose, perte de contact avec le monde, enfermement dans l\u2019irréalité.Bien souvent, d\u2019ailleurs, que ce soit chez les artistes ou même les prisonniers, les contraintes peuvent devenir un puissant stimulant à la créativité, au rêve, à la faculté d\u2019imaginer.Libérer l\u2019imagination\t11 Jean-Claude Ravet L\u2019illusion de la pensée claire\t13 Gilles Bibeau Voyage au cœur de l\u2019imaginaire enfantin\t13 Catherine Rondeau La doublure du monde\t17 Éric Gagnon Par-delà sagesse et folie\t20 Sylvie Germain Utopistes contre réalistes\t22 Etienne Tassin La compagne mystérieuse de l\u2019écrivain\t24 Claude Vaillancourt Portraits imaginaires\t26 Hélène Dorion À la découverte d\u2019un trésor caché\t27 Entrevue avec Mohamed Lotfi, réalisée par Catherine Caron ARTISTE INVITÉE Catherine Rondeau est artiste photographe, vidéaste et auteure.Son récent travail de création investit un univers singulier: l\u2019imaginaire enfantin.Ses images s\u2019inscrivent dans le sillage d\u2019études sur le conte.Elles mettent en scène ses enfants qui, tels des héros de récits fabuleux, affrontent leurs peurs et assouvissent leurs désirs les plus intimes.Empreints de poésie et de candeur expressive, les trompe-l\u2019œil oniriques de l\u2019artiste invitent à plonger dans la rêverie grouillante et bigarrée de l\u2019enfant occupé à négocier son rapport au monde.Ses œuvres ont été exposées à Montréal, à Mont-Saint-Hilaire et à Sherbrooke.Sa prochaine exposition aura lieu du 9 août au 27 septembre 2013 au Centre d\u2019art de Kamouraska, dans le cadre de l\u2019événement « Étude du rêve ». foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATION Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Eve-Lyne Couturier, Céline Dubé, Guy Dufresne, Mouloud Idir, Nicolas Milot, Agusd Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau, COLLABORATEURS José Acquelin, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Vivian Labrie, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de libres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.CanadS BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 2^ juillet-août 2013 RELATIONS D\u2019évasion estivale.et fiscale A13h18, le 2 janvier 2013, premier jour de travail de l\u2019année, les 100 PDG les mieux payés au Canada avaient déjà gagné 45448$, selon le Centre canadien des politiques alternatives.Un travailleur moyen mettra un an, à temps plein, pour amasser une telle somme et récolter son petit deux semaines de vacances (parfois plus s\u2019il a de l\u2019ancienneté) .Ces vacances du travailleur moyen seront tout à la fois source de repos et de plaisir, mais souvent aussi d\u2019endettement et de frustration.Rien à voir avec le luxe des paradis fréquentés par nos 100 PDG, dirigeants de grandes entreprises et de multinationales qui, pour la plupart, prospèrent en utilisant d\u2019autres paradis - fiscaux ceux-là.Ah! mais il nous faut être compréhensifs envers nos élites, car elles ont grand besoin de repos.C\u2019est éreintant, après tout, faire semblant d\u2019investir dans l\u2019économie productive Catherine Rondeau, Migration, 2013, photomontage numérique alors que les grandes entreprises canadiennes, de l\u2019aveu même du ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty, nagent dans des réserves de liquidités colossales servant à spéculer et à enrichir PDG et actionnaires plutôt qu\u2019à créer de l\u2019emploi.Il est épuisant aussi de « découvrir » la réalité de l\u2019évitement fiscal pratiqué par les multinationales, comme l\u2019a fait l\u2019OCDE en février dernier, dans un rapport intitulé Lutter contre l\u2019érosion de la base d\u2019imposition et le transfert des béné- fices.On s\u2019y alarme des conséquences pour l\u2019économie, l\u2019équité fiscale et la souveraineté des États de la chute des recettes fiscales.Celle-ci est causée par les baisses d\u2019impôt accordées aux grandes entreprises et le fait qu\u2019elles transfèrent leurs bénéfices là où les taux d\u2019imposition sont quasi inexistants, ce qu\u2019on appelle «l\u2019optimisation fiscale » - l\u2019évasion fiscale légalisée, quoi.L\u2019adage est connu: aujourd\u2019hui, si une multinationale paie des impôts, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019a pas de bons avocats et fiscalistes.Tout en saluant cette sortie majeure de l\u2019OCDE, une soixantaine d\u2019organismes de divers pays ont remis quelques pendules à l\u2019heure dans un rapport intitulé No more shifty business : « Les problèmes que les leaders politiques mentionnent maintenant -qui permettent aux multinationales d\u2019éviter de payer leur juste part d\u2019impôt et minent les efforts pour réduire la pauvreté et les inégalités - ne sont pas nouveaux.Depuis des décennies, les pays en voie de développement ont été les principales victimes d\u2019un système fiscal injuste et inefficace, une réalité que nous, les signataires de ce document, dénonçons depuis longtemps.C\u2019est seulement lorsque les conséquences désastreuses ont commencé à se faire sentir dans les pays riches que le G20 et les leaders de l\u2019OCDE ont demandé des solutions » (traduction libre).Les centaines de milliards de dollars qui échappent à l\u2019impôt dans le monde se payent de souffrance humaine, de malnutrition, de chômage, d\u2019analphabétisme, de travail des enfants, de maladies évitables ou mal soignées, etc.Des rêves brisés.Une solidarité humaine en vacances.De passage à Montréal à la fin mai, John Christensen, directeur du Tax Justice Network, affirmait que la crédibilité même de l\u2019OCDE (sans parler du G20) est plus que jamais en jeu.À ses yeux, nous sommes à la croisée des chemins: ou la lutte contre les paradis fiscaux franchit une étape capitale, ou on se dirige vers des guerres fiscales et une montée du fascisme dans différents pays.Bien qu\u2019elles ne constituent que la pointe de l\u2019iceberg, les Offshore Leaks - cette méga-fuite d\u2019informations relatives à des affaires de fraude fiscale et de blanchiment d\u2019argent - contribuent à sonner la fin de la mascarade qu\u2019est jusqu\u2019ici la lutte contre les paradis fiscaux.Le secret bancaire se fissure.Et un consensus émerge concernant l\u2019échange automatique d\u2019informations fiscales entre pays, en voie de devenir le standard international.C\u2019est une avancée majeure (et d\u2019autres sont possibles) qui permettra aux fiscs d\u2019identifier les acteurs de la fraude et de l\u2019évasion fiscales, de repérer et de récupérer des sommes dues.Le gouvernement de Stephen Harper - faut-il s\u2019en étonner?- s\u2019objecte à cette mesure et fait le cancre.Un cancre-bouffon et cynique qui annonce la mise sur pied d\u2019une «escouade» de 6 à 10 experts pour traquer l\u2019évasion fiscale au moment où 3000 postes sont en voie de disparition à l\u2019Agence du revenu du Canada.Été ou pas, c\u2019est la pêche aux petits poissons plutôt qu\u2019aux gros qui caractérise encore l\u2019approche générale du Québec et du Canada en matière d\u2019évasion fiscale.La campagne «Levez le voile sur les paradis fiscaux! Combien d\u2019impôts nous échappent?» du groupe Échec aux paradis fiscaux vise à les forcer à vraiment reconnaître le problème, en exigeant que nos gouvernements produisent des estimations officielles qui révéleront les impacts directs qu\u2019a l\u2019évasion fiscale -légale comme illégale - sur les revenus de l\u2019État québécois et de l\u2019État canadien.Allez, c\u2019est l\u2019été.levons le voile! CATHERINE CARON RELATIONS juillet-août 2013\t|3 actualités iSr#- Le rapport D\u2019Amours sur les retraites S\u2019il contient des éléments discutables, le rapport D\u2019Amours alimente une réflexion nécessaire sur l\u2019avenir des régimes de retraite au Québec.L'auteure est chercheure à l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) « C'est super cool Mélissa : Pour chaque année travaillée à partir de la mise en place de la rente de longévité, 0,5% de notre salaire sera prélevé pour financer la rente qui nous sera versée quand on aura 75 ans.C't'au boutte!» EVE-LYNE COUTURIER Le 17 avril dernier, le rapport D\u2019Amours sur le système de retraites au Québec a été rendu public.Soucieux de dénouer une éventuelle crise liée au vieillissement de la population et aux déficits accumulés des fonds de retraite, le gouvernement Charest avait commandé un rapport à Alban D\u2019Amours, ancien président du Mouvement Desjardins.Avec six collègues bénévoles, il a rencontré de nombreux groupes afin de dresser un portrait le plus juste possible de la situation des retraites au Québec, particulièrement en ce qui a trait aux régimes complémentaires d\u2019employeurs et à l\u2019épargne personnelle.Après un changement de gouvernement, quelques reports et redéfinitions de mandat, le document de 233 pages a enfin vu le jour.On y retrouve des constats partagés par un ensemble d\u2019intervenants qui se sont penchés sur la question dernièrement, dont l\u2019OCDE, la Régie des rentes du Québec et l\u2019IRIS.D\u2019abord, si les personnes les plus pauvres parviennent à obtenir un bon taux de remplacement de leur revenu1 grâce aux programmes publics fédéraux et provincial, il en va autrement pour ceux et celles qui ont des revenus moyens ou supérieurs à la moyenne.Le rapport constate ainsi l\u2019importance de maintenir les régimes à prestations déterminées, les seuls qui permettent de garantir des revenus de retraite prévisibles.Il critique du même souffle les REÉR pour leur faible rendement, le risque entièrement porté sur les épaules des épargnants et les frais de gestion élevés.Du côté des solutions, les auteurs du rapport vantent le système des Pays-Bas, où les régimes complémentaires d\u2019employeurs sont obligatoires.Plusieurs règles de gestion y sont également différentes, permettant d\u2019éviter les déficits de capitalisation tout en maintenant les garanties sur les prestations.Logiquement, les auteurs auraient donc dû proposer des moyens significatifs pour étendre la couverture des régimes à prestations déterminées.Or, bien que le rapport présente différents modèles qui cherchent à contourner certains obstacles à la généralisation des régimes à prestations déterminées (comme les régimes à prestation cible, à risques partagés ou à financement salarial), il suggère surtout de changer les règles de solvabilité des régimes déjà existants pour tenter de les rendre plus stables.On vante ensuite le Régime volontaire d\u2019épargne retraite (RVÉR), qui s\u2019apparente aux REÉR pourtant critiqués.En effet, le risque est encore une fois entièrement reporté sur le dos des épargnants, qui ne reçoivent aucune garantie de rendement.De plus, les employeurs n\u2019ont pas à cotiser, mais choisissent tout de même l\u2019institution financière qui gèrera les comptes de leurs employés.Pour plusieurs, la pièce maîtresse du rapport D\u2019Amours est plutôt la rente de longévité.Son fonctionnement est simple : pour chaque année travaillée à partir de la mise en place de la rente, 0,5 % du salaire est perçu auprès de l\u2019employé et de l\u2019employeur afin de financer une rente qui sera versée lorsque la personne aura atteint l\u2019âge de 75 ans.Bien que le comité se garde de recommander un report de l\u2019âge de la retraite, il reste favorable à l\u2019idée.De plus, le calcul même de la rente de longévité incite à rester le plus 1.Pourcentage des revenus à la retraite en fonction des revenus avant la retraite.On juge généralement qu\u2019un taux de remplacement adéquat est d\u2019au moins 70%.4^ juillet-août 2013 RELATIONS actualités 6 S -\te:.les régimes seraient renfloués.Ainsi, un retraité pourrait voir ses rentes diminuer non seulement en dollars constants, mais également en dollars courants.La prévisibilité du régime, avantage souligné par les auteurs du rapport D\u2019Amours, deviendrait alors caduque.Il est trop tôt pour dire quelles suites aura le rapport D\u2019Amours, car les solutions qu\u2019il propose doivent d\u2019abord faire l\u2019objet d\u2019une commission parlementaire dont la tenue pourrait être perturbée si des élections provinciales - gouvernement minoritaire oblige - devaient avoir lieu prochainement.Chose certaine, ce rapport permet d\u2019alimenter une discussion nécessaire pour décider collectivement des orientations qui correspondent aux valeurs et aux priorités des Québécois en matière de retraite.\u2022 Brésil : une avancée pour les aides domestiques Le gouvernement de Dilma Roussef est passé à l\u2019action pour améliorer les conditions d\u2019embauche et de travail des travailleuses domestiques.longtemps possible sur le marché du travail.Avec cette idée, on cherche à mutualiser les «risques» de la longévité.Pour le moment, lorsqu\u2019une personne retire les bénéfices d\u2019un régime à cotisations déterminées ou d\u2019un REÉR, elle doit estimer combien de temps elle croit vivre encore afin de prévoir les prestations dont elle bénéficiera.Avec la rente de longévité, il pourrait être possible de choisir de prendre la majorité des prestations jusqu\u2019à 74 ans, pour ensuite profiter de cette rente.Derrière toutes ces recommandations semble se profiler un réalignement majeur du système de retraite.Car si le rapport fait l\u2019éloge du système des Pays-Bas et souligne l\u2019importance des régimes à prestations déterminées, ses propositions semblent plutôt aller vers un lent démantèlement de ces derniers pour aller vers des régimes à prestation cible où les risques seraient assumés en grande majorité par les employés.Advenant une solvabilité déficiente, c\u2019est à la fois à travers les cotisations des employés, mais également l\u2019indexation des prestations, - voire le nivellement de celles-ci - que GERARDO AIQUEL En Amérique latine, il est courant de trouver des aides domestiques, en majorité des femmes, qui font la cuisine, le ménage et s\u2019occupent des enfants dans les maisons de la classe moyenne.Paysannes, femmes autochtones ou noires, le plus souvent analphabètes et mal payées, elles sont issues des couches les plus pauvres et marginalisées de la population.Elles peuvent passer des années au sein d\u2019une famille et travailler de longues journées, avec peu de temps libre pour visiter les leurs.En somme, les conditions de travail sont plus près de celles décrites dans un roman de Dickens que de celles des telenovelas brésiliennes dans lesquelles l\u2019héroïne, une domestique, tombe amoureuse du patron, finit par le marier et par vivre heureuse.Le travail domestique est toujours resté dans la sphère privée, pratiquement invisible, exercé le plus souvent dans des conditions exécrables.De plus, la difficulté d\u2019organiser des syndicats ou des associations de travailleuses domestiques limite depuis longtemps leur capacité de faire respecter leurs droits.Selon une étude de l\u2019Organisation internationale du travail, réalisée dans 117 pays, les femmes représentent 92,6% de la main-d\u2019œuvre domestique au Brésil.Le pays compte 7,2 millions de travailleuses domestiques; 45% d\u2019entre elles n\u2019avaient droit ni à une journée de congé durant la semaine, ni aux jours fériés rémunérés et encore moins à un congé de maternité.L\u2019étude signale également qu\u2019une bonne partie de ces travailleuses étaient mineures.L'auteur est responsable du dossier des droits humains en Amérique latine à L'Entraide missionnaire ?RELATIONS juillet-août 2013\tB5\"\u201d actuaLités L'auteure est coordonnatrice du Projet Accompagnement Québec-Guatemala Un procès historique au Guatemala La justice pour les victimes des crimes commis durant la dictature est-elle un espoir inaccessible?Mais les choses sont en train de changer sous le gouvernement de Dilma Roussef, du Parti des travailleurs.Afin de rendre le travail domestique plus humain, le gouvernement a réussi à proposer des changements législatifs importants, avec l\u2019appui d\u2019une grande majorité des parlementaires.Le 2 avril dernier, le Congrès national brésilien a adopté un amendement constitutionnel concernant l\u2019article 7 de la Constitution de 1988 touchant aux droits du travail, dont étaient exclus les travailleurs et les travailleuses domestiques.La sénatrice Lîdice da Mata, du Parti socialiste brésilien, a salué l\u2019adoption en ces termes : « elle répond au besoin de modernisation de la société brésilienne, notamment celui de garantir les droits de ceux qui en étaient privés : presque huit millions de travailleurs et travailleuses domestiques du Brésil » (, 13 mars 2013).Ces travailleuses et ces travailleurs ont dorénavant les droits suivants : la durée d\u2019une journée de travail ne peut dépasser huit heures et la semaine de travail, 44 heures; une augmentation de 50 % du taux horaire est prévue pour chaque heure supplémentaire travaillée; les risques inhérents à leur travail sont réduits grâce à de nouvelles normes de santé, d\u2019hygiène et de sécurité.De plus, la discrimination salariale en raison du sexe, de l\u2019âge ou de l\u2019état civil est désormais interdite, de même que celle visant l\u2019exclusion des personnes atteintes de déficiences (intellectuelles ou physiques).Aucun travail nocturne, dangereux ou dans des conditions d\u2019insalubrité n\u2019est permis pour les moins de 18 ans, et l\u2019embauche de mineurs sera proscrite, sauf en tant qu\u2019apprentis et seulement à partir de 14 ans.Si la réaction a été positive parmi les groupes de défense des droits et de lutte pour la justice sociale, la réaction de la droite a été négative.Sans doute a-t-elle peur de se retrouver sans domestiques au prochain réveillon de Noël! \u2022 MARIE-DOMINIK LANGLOIS Le procès pour génocide et crimes contre l\u2019humanité de l\u2019ancien dictateur du Guatemala, Efram Rios Montt, et de son chef du renseignement militaire, Rodriguez Sanchez, est historique: jamais auparavant un ancien chef d\u2019État n\u2019a été accusé de génocide devant un tribunal national.Il s\u2019agit aussi d\u2019une incroyable saga: après plusieurs rebondissements, au moment d\u2019écrire ces lignes, le 20 mai dernier, la Cour constitutionnelle du Guatemala provoquait détresse et stupéfaction en annonçant qu\u2019elle annulait la condamnation de Rios Montt en raison d\u2019un vice de procédure, de même que toutes les étapes ayant suivi l\u2019interruption temporaire du procès, le 19 avril, à cause d\u2019un autre vice de procédure.Le 10 mai, Rios Montt avait été condamné à 80 ans de prison, soit 50 ans pour génocide et 30 ans pour crimes de guerre.Quoi qu\u2019il advienne, la justification du procès et les témoignages ne sont pas remis en cause.Plus d\u2019une centaine d\u2019experts, de témoins d\u2019origine maya ixil et des survivants d\u2019exactions commises durant le règne de l\u2019exdictateur ont enfin pu bénéficier d\u2019une tribune.Quatre-vingt-quatorze d\u2019entre eux ont signalé qu\u2019au moins un membre de leur famille avait été assassiné par les forces armées sous le règne d\u2019Efram Rios Montt, qui a été à la tête d\u2019un gouvernement militaire pendant un peu plus d\u2019un an entre 1982 et 1983.Cette période fut la plus meurtrière de la guerre civile qui a bouleversé le Guatemala de 1960 à 1996.Celle-ci a fait plus de 200000 morts (dont 80% étaient d\u2019origine maya), 50000 disparus, un million de déplacés internes et 500000 réfugiés.Étant membre du Congrès, Rios Montt a bénéficié d\u2019une immunité jusqu\u2019en 2012.Amorcé le 19 mars dernier, le procès concernait des actes perpétrés entre 1982 et 1983 dans la région ixil (département du Quiché), notamment l\u2019assassinat de 1771 personnes maya ixil, des violences sexuelles contre les femmes ixil et le déplacement forcé de communautés - la dictature ayant pratiqué la politique de la terre brûlée.Dans une société guatémaltèque toujours très polarisée, il s\u2019est tenu dans un contexte d\u2019extrême tension.De nombreuses manifestations en faveur du dictateur ont été organisées par des organisations d\u2019anciens militaires clamant qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de génocide et que le procès menaçait la stabilité et la paix du pays.Des menaces et des gestes d\u2019intimidation ont été perpétrés à l\u2019encontre des victimes, des juges et des parties ayant porté les accusations (il y a de cela 12 ans).La défense a utilisé plus d\u2019une centaine d\u2019injonctions visant à ralentir le procès et à invalider, si possible, l\u2019ensemble de la démarche, notamment en discréditant les juges.Cette stratégie a eu comme résultat de créer de la confusion en ce qui a trait aux procédures légales, d\u2019interrompre le bon déroulement du procès et de faire gagner du temps aux accusés (Rios Montt a 86 ans).Le tribunal rendait néanmoins son jugement le 10 mai dernier: il acquittait Rodriguez Sanchez, arguant ^ juillet-août 2013 RELATIONS actualités of** 'jm 'i t* qu\u2019il n\u2019entrait pas dans ses fonctions de donner des ordres, mais il condamnait Rios Montt.La juge Yassmin Barrios a confirmé que les violences ciblant l\u2019ethnie maya ixil s\u2019inscrivaient dans des plans militaires visant son extermination.Elle a mentionné que le racisme institutionnel a permis de justifier ces actes et que les viols collectifs visaient à détruire le peuple à même le système reproducteur des femmes ixil.Elle a, de plus, ordonné au Ministère public d\u2019ouvrir de nouvelles enquêtes pour faire la lumière sur d\u2019autres crimes commis lors du conflit, afin que le pays puisse connaître une paix véritable.Le jugement a été applaudi par les groupes de victimes au Guatemala et les organisations internationales.Dans un pays où le taux d\u2019impunité s\u2019élève à 98% et où le taux d\u2019homicide est l\u2019un des plus élevés au monde, celles-ci voient là un signe que les institutions guatémaltèques sont aujourd\u2019hui suffisamment solides pour rendre justice.Est-ce vraiment le cas?Souhaitons que, plus de 30 ans après les atrocités, ce procès connaisse enfin une issue à la hauteur de la persévérance et de la force exemplaires dont ont fait preuve les victimes et leur famille.Pour obtenir les dernières nouvelles du procès, consulter .\u2022 Femmes ixil écoutant les témoignages pendant le procès de Rios Montt, au Guatemala.Photo : James Rodriguez umiVtMl MONDE otnNSTmnou DU 14 AU 17 y.UNE SEULE IDEE ^ LPEUT TOUT CHANGER uNivwsinouQUtJK 10 Une\técole\tde\tcitoyenneté aux airs de festival pour les 15 à 35 ans.L'École (Tété est soutenue financièrement par le Secrétariat a la jeunesse dans le cadre de la Stratégie d'action jeuiesse 2009-20W * Québec SS | UQÀM , w|_\t@=SSs |\tsee* Inscrivez-vous dès maintenant inm.qc.ca/ee2013 li'lMi LE DKVOIR RELATIONS juillet-août 2013\t[7 eN BRef PRINTEMPS ÉRABLE ET RÉPRESSION Un groupe d\u2019organismes de la société civile rassemblés autour de la Ligue des droits et libertés a récemment réitéré sa demande d\u2019une commission d\u2019enquête publique sur la répression policière lors du printemps érable.La tenue à huis clos de certaines audiences et le mandat inadéquat de la Commission spéciale d\u2019examen des événements du printemps 2012, mise sur pied par le ministre de la Sécurité publique, constituent un détournement de la demande initiale, selon la Ligue.Suivant les conclusions du rapport Répression, discrimination et grève étudiante: analyses et témoignages, rendu public en avril dernier, cette demande visait à faire la lumière sur les abus policiers du printemps et à envisager la création d\u2019un mécanisme indépendant et civil de surveillance des forces de l\u2019ordre.Renseignements : .AMÉRIQUE LATINE Fin avril dernier se tenait à Guayaquil, en Équateur, la première Conférence ministérielle des pays d\u2019Amérique latine affectés par les intérêts des transnationales.Les représentants de 13 pays étaient réunis pour élaborer une stratégie commune devant les assauts répétés de ces entreprises qui, en vertu des mécanismes d\u2019arbitrage de nombreux traités de libre-échange, multiplient les poursuites visant à casser certaines lois ou réglementations adoptées par des États souverains.L\u2019Amérique latine rejoint ainsi d\u2019autres pays, tels l\u2019Australie, l\u2019Inde et l\u2019Afrique du Sud, qui remettent en question ces mécanismes d\u2019arbitrage.D\u2019autres rencontres auront lieu dans le cadre de ce partenariat qui deviendra permanent, afin, entre autres, de mettre sur pied des instances d\u2019arbitrage parallèles pour les pays d\u2019Amérique latine, région particulièrement visée par les poursuites d\u2019entreprises transnationales.FEMMES ET MINISTÈRES En réponse à «l\u2019insoutenable timidité des évêques canadiens » sur la question des femmes en Église, lors du synode romain d\u2019octobre 2012, le réseau Femmes et Ministères a récemment émis une proposition pour que la Conférence des évêques catholiques du Canada tienne une commission sur la question des ministères dans l\u2019Église d\u2019aujourd\u2019hui.Parallèlement, le réseau demande aussi que le pape convoque un synode extraordinaire sur la question.Cette double initiative locale et internationale, à laquelle les femmes seraient appelées à participer activement, fait suite à des demandes restées sans réponse visant à permettre dans l\u2019immédiat l\u2019accès des femmes à différents ministères, notamment au diaconat permanent.Renseignements : .RECTO VERSO Les archives complètes du magazine Recto Verso (1997-2004) sont désormais disponibles en ligne, dans la collection numérique de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.Elles viennent compléter une importante collection qui remonte à 1951, date à laquelle le magazine a été fondé par les pères oblats.D\u2019abord appelée L\u2019Action catholique ouvrière, la publication a changé de nom plusieurs fois, suivant l\u2019évolution et les préoccupations de la société québécoise.Les oblats quitteront la direction de la revue dans les années 1980, et c\u2019est en 1997 qu\u2019elle devient le magazine d\u2019information alternative Recto Verso.Malgré ses nombreuses transformations au fil du temps, la publication a conservé jusqu\u2019à la fin son ancrage à gauche et son intérêt pour les luttes sociales et populaires.Consulter : .Notre prochain numéro : Mourir dans la trilogie : vicillir-mourir-naîtrc , (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org La spiritualité en dialogue avec la culture contemporaine \t \t \t \t Q juillet-août 2013 RELATIONS HORIZONS Les souliers du pape VICTOR CODINA, S.J.La démission de Benoît XVI, la période de vacance qui l\u2019a suivie, puis l\u2019élection du pape François, le 23 mars dernier, ont donné lieu à une abondante couverture médiatique.Même les plus séculiers des grands médias ont consacré un espace important à des nouvelles sur l\u2019Église catholique, sur le pape sortant, les pa-pabili (leur âge, leur provenance, leur inclination) de même qu\u2019au nouveau souverain pontife.Dans bien des cas, les commentaires étaient tout à fait anecdotiques et superficiels : comment s\u2019appellera désormais Benoît XVI et quels habits revêtira-t-il?Pourra-t-il continuer de porter ses souliers rouges ou devra-t-il user ses souliers bruns, fabriqués par un artisan cordonnier mexicain?C\u2019est sans compter les intrigues internes de la curie vaticane et les scandales financiers l\u2019impliquant qui ont refait surface, de même que la question des abus sexuels commis sur des enfants par des membres du clergé catholique.L\u2019Église s\u2019est trouvée ébranlée par cette charge de sensationnalisme.Mais tout ce folklore médiatique reflète-t-il vraiment l\u2019image de l\u2019Église d\u2019aujourd\u2019hui?Est-ce vraiment l\u2019image que les catholiques renvoient au monde?Heureusement, les médias sociaux ont permis de faire circuler des articles plus sérieux et éclairants sur la tâche et les défis qui attendent l\u2019Église contemporaine, notamment sur le profil recherché du futur pape, la nécessité de revenir aux recommandations du concile Vatican II et à une Église des pauvres, ou encore sur la décentralisation des structures ecclésiales.D\u2019autres articles ont également soulevé des questions comme la participation du peuple de Dieu à l\u2019élection des évêques, la démocratie au sein des instances de l\u2019Église, la fin du célibat obligatoire pour les membres du clergé, l\u2019ordination des femmes, la ré- vision de la morale sexuelle et matrimoniale, l\u2019œcuménisme et le dialogue interreligieux ou encore l\u2019ouverture aux enjeux écologiques, entre autres.L\u2019élection du pape François a quant à elle soulevé une vague de commentaires positifs et remplis d\u2019espoir, et ce, non seulement en raison du fait qu\u2019il soit latino-américain ou même jésuite.Ce qui attire l\u2019attention, c\u2019est en effet son parcours marqué par la proximité avec les pauvres, sa sobriété et son Le pape nous réserve sans doute des surprises qui iront plus loin que ce que laissent entrevoir les manifestations pour le moment davantage symboliques de son style de direction.humilité - lui qui vivait dans un modeste logis d\u2019un quartier populaire de Buenos Aires et se déplaçait en autobus.Son souci pour les membres du clergé en situation difficile, son opposition au gouvernement argentin actuel ou encore sa solide formation et sa profonde spiritualité ont également été soulignés.Plusieurs de ses premiers gestes en tant que pape ont d\u2019ailleurs été salués : le fait qu\u2019il demande au peuple de prier pour lui et de le bénir, lors de son premier discours; le choix d\u2019appeler les gens « mes frères » et « mes sœurs » plutôt que « mes enfants »; celui de se présenter simplement en tant qu\u2019évêque de Rome; son souhait de ne pas emménager, pour l\u2019instant du moins, dans le palais pontifical du Vatican; le choix du nom François, aussi, qui traduit un souci de pauvreté et d\u2019amour des pauvres, ou encore ses vœux d\u2019harmonie avec l\u2019ensemble de la Création.Les thèmes de ses premiers messages se démarquent ainsi par leur simplicité et leur profondeur: la miséricorde et l\u2019altruisme, l\u2019appel à rejoindre et à côtoyer ceux qui se trouvent en périphérie, de même que le souci du dialogue et le retour à Jésus et à la Croix.Le nou- veau pape ne porte pas des souliers rouges; il garde les souliers noirs qu\u2019il usait dans les rues de Buenos Aires et que son cordonnier raccommodait.Aussi, nous réserve-t-il sans doute des surprises qui iront plus loin que ce que laissent entrevoir les manifestations pour le moment davantage symboliques de son style de direction.Cela dit, malgré l\u2019espoir suscité, on constate au sein de grands secteurs de l\u2019Église (et pas uniquement chez les commentateurs des grands médias), un manque de formation théologique et ecclésiale pour juger du rôle de l\u2019évêque de Rome en convivialité avec le peuple de Dieu.On identifie volontiers l\u2019Église à sa hiérarchie cléricale, elle-même identifiée au pape et à la curie vaticane.On exagère les nouvelles provenant de la curie et on accorde une place surdimensionnée à la figure du pape (« Dieu sur Terre », «Chef de l\u2019Église», « Vicaire du Christ », etc.), alors que ce dernier est simplement l\u2019évêque de Rome, successeur de Pierre dans sa mission de garder l\u2019unité de la foi dans l\u2019Église universelle.On oublie trop souvent que ce sont tous les baptisés qui forment l\u2019Église, qui est le peuple de Dieu, communauté des pèlerins de Jésus de Nazareth, lieu de présence (non exclusive mais significative) de l\u2019Esprit.On oublie trop souvent, aussi, que Jésus était un charpentier de Nazareth qui fut exécuté par l\u2019Empire romain, que Pierre a été tout à la fois nommé «pierre fondamentale de l\u2019Église » et « pierre de scandale et Satan».Ne devrions-nous pas délaisser le Vatican, avec tout son apparat baroque d\u2019État si loin de la réalité que vit la grande majorité de l\u2019humanité appauvrie.et retourner là où elle se trouve (Mathieu, 28,6)?Car c\u2019est là que le Seigneur ressuscité continue de se manifester aujourd\u2019hui, et où Pierre ne porte ni des souliers rouges, ni bruns, ni noirs, mais de simples sandales de pêcheur.\u2022 L'auteur, jésuite, est professeur émérite de l'Institut des études théologiques de l'Université catholique bolivienne de Cochabamba RELATIONS juillet-août 2013\t|9 Le caRNet De josé acçueLiN STELLARIUM «L\u2019impensable est la seule image qui puisse satisfaire celui qui la contemple.» François Jacqmin Comme n\u2019importe quel être, fragment de terre, j\u2019attends: ce qui revient à sectionner le temps, à le sélectionner selon un plan dicté par le besoin de faire arriver à tout prix Photo:Gabor Szilasi quelque chose ou quelqu\u2019un.Négliger le présent, c\u2019est l\u2019empêcher de nous traverser alors qu\u2019il nous imprègne avant toute volonté.Il s\u2019agit moins d\u2019être de son temps que d\u2019être du temps du temps.Pour paraphraser un dicton amérindien concernant la Terre : le temps ne nous appartient pas, nous appartenons au temps.Et même, nous ne sommes qu\u2019un des appartements du temps, un appartement nomade et sans cesse en train de se métamorphoser.Il n\u2019y a qu\u2019un seul art, c\u2019est l\u2019art de vivre.Et je crois que tout artiste travaille surtout quand les autres ne travaillent pas ou veulent se reposer de leur emploi.Plus intimement, je suis persuadé que tout artiste est fondamentalement travaillé par ce que les autres n\u2019ont pas le temps de travailler : le temps.S\u2019il y a une seule vitesse à laquelle j\u2019aimerais aller, c\u2019est celle qui me permettrait de me maintenir exactement sous l\u2019étoile la plus proche; quitte à en cramer plus vite encore et à vouer à l\u2019oubli le rythme circadien.Cela ne se pouvant pas, je vais donc lentissi-mement, toujours en retard sur la lumière solaire.Si une orange peut azurer l\u2019air, le flegme de la Terre peut-il apaiser les frénésiaques?Face aux patientes dérives tectoniques des sols où nous posons et reposons nos orteils, nous ne sommes que des épiphénomènes épisodiques.Le peu de compréhension des choses que l\u2019on peut frôler par l\u2019éclair du temps concédé ne semble pas pouvoir nous guérir de nous-mêmes.Quelle sagesse peut-on tirer de notre inaptitude à se dépêtrer des dimensions manifestes?Le palmipède volant, qui fait sa sieste à l\u2019ombre du mélèze le plus proche, se contrefiche de la question autant que d\u2019une quelconque résolution.Mais quand le boucan de nos gestes s\u2019estompe, l\u2019inenvisageable prend la figure d\u2019une pensée en poudre qu\u2019on laisse s\u2019envoler à la première brise impromptue.Si l\u2019air passe si facilement, pourquoi s\u2019inquiéter de son invitation à l\u2019imiter?Il y a des fois où l\u2019on se dit très clairement: à quoi bon la noirceur de nos fourmillements?Nous ingérons de la matière autant que nous sommes ingérés par elle.Bref nous ne gérons rien.Nous sommes générés comme nous générons.La matière n\u2019est qu\u2019une manifestation partielle de ce que nous nous croyons aptes à percevoir.Imaginer n\u2019est pas une faculté personnelle: tout interréagit.Il ne s\u2019agit donc pas du comment et pourquoi être.Cela s\u2019agite hors des prévisions disponibles.Le poème ne négocie pas avec le quantifiable; il est suscité par l\u2019inqualifiable qu\u2019il peut lui-même mettre aux mondes.Nous sommes par ce qui est déjà et nous nous inventons par l\u2019insuffisance d\u2019être autre que ce qu\u2019on nous dit être.Désobéir, c\u2019est se pousser hors soi et se laisser attirer par ce qui nous échappe.Le poème nous invite à nous désin- toxiquer d\u2019un existentialisme lour-dingue.Il n\u2019y a pas que la vie et la mort, le faire et le défaire, le savoir-faire et l\u2019urgence d\u2019être défait.Il y a ce que nous ne pouvons avoir - nous sommes déjà eus.Il y a ce que nous connaîtrons si nous dénaissons des limites incorporées.Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a personne au jardin.Seulement des croyances perdues et des carouges en verve, des juncos ardoisés et des mésanges hospitalières qui conduisent, avec un soin naturel, mon soi au soân1.Une fine fumée immole l\u2019instant, le temps n\u2019idolâtre rien.D\u2019où sa gloire neutre, inatteignable pour ceux qui ne passent que pour faire d\u2019eux-mêmes un feu énervé d\u2019éléments incontrôlables.Alors que dans le fond comme en surface, le non-principe coïncide très précisément avec la non-finalité.Ou, plus simplement, quand il n\u2019y a plus de quand qui me tienne par la main.Toutes pensées penchant vers un «chut!» général, les oiseaux font silence et j\u2019entends l\u2019inimaginable d\u2019un vent immobile.Le bleu du ciel rejoint le vert des arbres par le jaune du soleil.Un jour il n\u2019y aura plus de jour, une nuit il n\u2019y aura plus de nuit.Parfaite égalité où le mot lumière sera lui-même devenu obsolète.\u2022 1.Soân : au Japon, petit pavillon, faisant face à un jardin ou un paysage, conçu pour s\u2019imprégner de la beauté de la nature.juillet-août 2013 RELATIONS dOSSieR Libérer l\u2019imagination ¦¦H JEAN-CLAUDE RAVET Le monde autour de nous fourmille d\u2019imagination.La publicité omniprésente ne déploie-t-elle pas tout un arsenal de créativité pour captiver notre attention?Véritable gorgone tentaculaire au service d\u2019un centre mondialisé de production et d\u2019achat.Elle est un rouage indispensable à l\u2019empire du capital qui n\u2019a de cesse de coloniser toutes les sphères de la vie individuelle et collective intériorisant inlassablement une manière d\u2019être, de faire et de penser adaptée à l\u2019American way of life.L\u2019imagination ne chôme pas.Elle exploite le potentiel de la technologie, des technosciences, de l argent et de leurs miracles à venir.Elle entretient le rêve d une humanité délivrée de la pesanteur du corps, de la fragilité de la vie, des limites du monde, des scories encombrantes du passé et de la mémoire - une imagination à gage.Pendant ce temps, dans la vie réelle, se généralise le sentiment d\u2019 impuissance et de fatalité et se resserre l étau de la rationalisation économique.Et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, plus on nous bombarde d\u2019 images évoquant la liberté individuelle, plus se renforce la conception de l être humain calculateur, égoïste, déraciné, sans attache, et moins il est question de décider par nous-mêmes des orientations et des normes de la société.C \u2019 est le marché tout-puissant qui s\u2019 en chargera.La Catherine Rondeau, politique devient simple gestion, management.\tLe lac, 2012, photo- La liberté est celle de consommer - et encore montage numérique faut-il en avoir les moyens -, complètement disjointe de la responsabilité à l\u2019 égard des autres, de l\u2019 action politique et du devoir de réflexion, de jugement et de compréhension.Nous devenons des fonctionnaires d une vie superficielle, apathique, anesthésiée, prisonniers d une logique abstraite, instrumentale, déshumanisante: le mort saisit le vif.Quiconque conteste cette tyrannie du réel dissimulée derrière le rêve capitaliste est qualifié de dangereux utopiste.Comme si la démesure économique et technoscientifique -et sa règle d\u2019 or: «tout ce qui est techniquement possible doit être réalisé»- n\u2019 incarnait pas une utopie destructrice étendue à l échelle planétaire et de moins en moins dissimulable : le train emballé du « progrès » sapant les bases de la vie sur Terre, condamnant à l inhumanité des personnes jetables, superflues, inutiles obstacles à la croissance à tout prix.Terrible idéologie que celle qui se cache derrière le voile du réalisme et mobilise une imagination aseptisée, formatée, neutralisée, devenue elle-même une supermarchandise du divertissement et de l abêtissement collectif, huilant un système qui uniformise les comportements pour mieux les modeler à sa convenance.On se RELATIONS juillet-août 2013\t|ll ;ieR « L\u2019imaginaire s\u2019articule sur la réalité, en suscite le mouvement, en compose le relief, la vie profonde.Sans lui, le réel ne serait qu\u2019une plaine basse, presque déserte.Il nous invite à rejoindre un monde autrement inaccessible, à figurer les conditions de notre présence.Le poème refuse de laisser les choses telles qu\u2019elles sont.Il va vers l\u2019invisible et consent à l\u2019obscurité qui l\u2019entoure.» Hélène Dorion, Sous l\u2019arche du temps rappellera ce fameux plan du film d\u2019anticipation de Terry Gilliam, Brazil, où une auto traverse un paysage bucolique qui se révèle n\u2019être que l\u2019effet de gigantesques panneaux bordant la route, masquant une terre en ruine.N\u2019est-ce pas là ce qu\u2019évoquait le philosophe Walter Benjamin sous le nom de «fantasmagorie du capitalisme»?L\u2019éblouissement onirique des marchandises et de la technique qui ensorcellent la modernité, dissimulant le règne implacable du capital sur nos vies : la marchandisation généralisée du monde.Au point où l\u2019humanité, disait Benjamin, devient «assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier la nature.La fragilité est la faille par où s\u2019immisce notre humanité.Nous arrivons à vivre - à survivre - en imaginant, en projetant notre être en avant.En instituant un monde.En nous le représentant.En en parlant.L\u2019humanisation est pour nous un projet vital.L\u2019être humain est dans l\u2019imagination comme un poisson dans l\u2019eau, car son environnement est un monde médiatisé de sens, tissé de fils symboliques et langagiers qui lient historiquement entre eux les êtres, les choses, le sol, la Terre, l\u2019univers.C\u2019est ce que nous appelons la culture.Prendre conscience de cette dimension constitutive de l\u2019existence et de la société oriente nécessairement notre manière de se rapporter à soi, aux autres, au monde.Exister, c\u2019est alors entrer dans le mystère du sens, s\u2019efforcer de le comprendre.Habiter poétiquement la Terre.\u2022 ordre ».Le présent dossier n\u2019abordera pas cet aspect aliénant de l\u2019imagination.Mais il fallait ici l\u2019évoquer pour saisir toute l\u2019urgence et la portée du thème au cœur des grands enjeux de notre époque, de même que sa dimension politique, éthique et spirituelle.Car si l\u2019imagination peut être instrumentalisée pour consolider la résignation à l\u2019ordre établi, elle est avant tout la fidèle compagne de la liberté et de la joie de vivre.Elle célèbre la beauté de la vie et du monde sensible, et élève spontanément, en son nom, des barricades devant les assauts des forces conformistes et coercitives; elle le fait sous des formes poétiques, romanesques, artistiques, mais aussi politiques et sociales, comme autant d\u2019insurrections de la liberté et d\u2019épiphanies d\u2019humanité.Elle entretient le printemps dans l\u2019hiver des temps sombres et mornes d\u2019une société hallucinée par les fantasmes de la puissance technique et financière.Elle maintient éveillée, sur le qui-vive, cette part de nous-mêmes tombée dans l\u2019oubli ou occultée -et pourtant vitale- sous le fatras des marchandises et les diktats répétés des maîtres.C\u2019est cette dimension émancipatrice de l\u2019imagination que nous voulons visiter.Celle qui restitue la vie comme projet et le sens comme horizon de l\u2019existence.Celle qui rappelle à l\u2019homme et à la femme le souffle qui les anime, qui rend présent le monde qui les habite et qu\u2019ils habitent -le corps comme «chair du monde».L\u2019existence humaine est, en effet, radicalement imaginative.Nous entrons dans le monde assoiffés de sens, de signes et de paroles autant que de lait maternel.Vulnérables, dépourvus de défenses «naturelles», infiniment dépendants des autres durant de longues années, l\u2019imagination pallie notre faiblesse et nous permet de faire face à m/*'% 12| juillet-août 2013 RELATIONS L\u2019illusion de la pensée claire Les métaphores, le langage imagé et l\u2019imagination sont essentiels pour dire le monde dans sa complexité et son caractère souvent impénétrable.Cela vaut aussi pour la science, qui doit éviter de s\u2019enfermer dans des concepts clairs et lisses, au risque d\u2019appauvrir dangereusement notre vision du monde.GILLES BIBEAU «La Bibliothèque (que d\u2019autres appellent l\u2019Univers) est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible.» Jorge Luis Borges, La bibliothèque de Babel, 1941 Dans un conte taoïste, un sage écrit que les choses situées par-delà ce que nous révèlent nos sens importent tout autant que les perceptions que nous nous faisons du monde, de la vie et de ce que nous sommes.Pour penser clair dans l\u2019ordre cosmique, biologique et humain, il laisse entendre qu\u2019il faut être mû par des images, par des mises en re-présentation du monde, et porté par une vision complexe, mythique autant que poétique, de la réalité.Ce que le mythe et le poème communi- Voyage au cœur de l\u2019imaginaire enfantin CATHERINE RONDEAU Lorsque, vers l\u2019âge de trois ans, ma fille aînée se réveillait paniquée au milieu de la nuit, convaincue que des monstres se cachaient dans les recoins de sa chambre, le meilleur moyen de la rassurer était de chasser les vilaines créatures à grands coups de balai.Quelques années plus tard, quand sa petite sœur a commencé à avoir des terreurs nocturnes, une autre stratégie faisant appel à l\u2019imagination s\u2019est révélée encore plus efficace: placarder des affiches interdisant la présence de monstres autour de son lit.Comme par enchantement, les bêtes effrayantes n\u2019osaient plus s\u2019approcher et nous pouvions tous dormir tranquilles.Ces anecdotes parlent de la puissance de la fonction de l\u2019imaginaire dans la vie psychique des jeunes enfants.C\u2019est bien connu, l\u2019enfant prend ses croyances pour la réalité.Tout petit, son animisme spontané l\u2019incite à donner quent, ce n\u2019est pas la saisie du monde à sa surface et dans son objectivité; c\u2019est, avant tout, l\u2019entrée dans la profondeur même des choses, là où la réalité se déploie dans une complexité telle qu\u2019elle échappe à notre perception et dépasse la capacité de nos concepts et de nos mots à dire ce que sont le monde, la vie et l\u2019être humain.L\u2019imagination - cette folle fantaisie installée dans le logis de la raison - modifie, il est vrai, la perception qu\u2019on se fait de la réalité, poussant en quelque sorte le travail des sens jusqu\u2019à ses limites extrêmes.L\u2019imagination est néanmoins fidèle, à sa manière bien sûr, à la réalité qu\u2019elle cherche à rejoindre jusque dans ses articulations les plus profondes; elle restitue le monde, imprégné de symboles, de langage, de sens, d\u2019une infinité de signes en le donnant à voir à travers des images.Elle n\u2019invente pas tant qu\u2019elle ajoute du sens.Aux antipodes même de l\u2019abstraction qui donne naissance aux idées, le travail de l\u2019imagination prend appui sur les formes, les sons, les couleurs et la pesanteur des choses tout en ouvrant un chemin vers une transcendance qui est arrachement à l\u2019égard de l\u2019objectivité et dépassement des signes à travers lesquels la réalité se donne à voir.Si on n\u2019ajoute pas des images vives, vivantes, au grenier - souvent encombré - de notre pensée, là où l\u2019on stocke les idées claires, on risque de s\u2019emprisonner dans une lecture strictement réaliste et objectivante, aussi plate que tronquée, de la réalité de l\u2019univers et de l\u2019humain.Cette lecture se révélera impuissante à dresser le catalogue des liaisons vie à tout ce qu\u2019il rencontre.Ainsi les plantes, les animaux et les pierres discutent et éprouvent, comme lui, des sentiments.Il n\u2019a pas une conscience claire de la séparation entre le réel et l\u2019irréel.En grandissant, il apprend progressivement à discerner les contours du vraisemblable.Un glissement insaisissable s\u2019opère entre la pensée magique et son exploitation apparemment ludique.Car même les enfants ayant atteint l\u2019âge de raison ont l\u2019habitude de s\u2019échapper dans une dimension parallèle où l\u2019impossible se réalise au quotidien.Une fillette s\u2019amuse à imiter un chat; un garçon prend plaisir à s\u2019imaginer voler comme un oiseau; deux jeunes sœurs s\u2019inventent une histoire où leurs parents sont morts.D\u2019où vient cette propension des enfants à s\u2019évader ainsi?Que se passe-t-il de l\u2019autre côté du miroir?Une clé pour comprendre les mécanismes de la rêverie enfantine réside dans le constat que les enfants usent de leur imagination pour relâcher des tensions intérieures.L\u2019enfance n\u2019est pas un long chemin tranquille.Le fait d\u2019être petit dans le monde des grands entraîne immanquablement certaines craintes.Le penchant naturel pour le jeu des images intérieures, hors du cadre rationnel, se révèle L'auteur est professeur émérite au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal L'auteure, artiste photographe, a publié Aux sources du Merveilleux.Une exploration de l\u2019univers des contes (Presses de l'Université du Québec, 2011) Catherine Rondeau, Mutation, 2012, photomontage numérique RELATIONS juillet-août 2013\tjl3 dOSSieR complexes qui contribuent à former de vastes réseaux de sens entre les choses inertes, vivantes et humaines, lesquelles se font constamment signe entre elles, comme si elles se reflétaient les unes dans les autres à la surface d\u2019un immense miroir.Pour dire ce qu\u2019est le monde, Jorge Luis Borges décrit une bibliothèque avec ses longues étagères de livres dressées le long de murs circulaires, ses galeries hexagonales superposées, reliées par des escaliers en colimaçon, des lampes qui sont « des sortes de fruits sphé- Sans l\u2019appui des images, des métaphores et des analogies, nous ne pourrions pas penser l\u2019inconnu à partir du connu, le complexe à partir du simple, l\u2019abstrait à partir du concret.riques» et des glaces qui «doublent fidèlement les apparences ».Depuis que la bibliothèque - le monde - existe, de nombreux lecteurs sont à la recherche du livre qui pourrait donner la clef et le résumé parfait de tous les autres livres.Personne n\u2019a jamais pu mettre la main dessus, note Borges.Ainsi, incertitude et perplexité accompagnent la quête jamais achevée du savoir : c\u2019est là la condition humaine, qui ne peut produire qu\u2019un savoir toujours approximatif et provisoire sur la réalité du monde, que l\u2019analogie poétique de Borges veut traduire.Sans l\u2019appui des images, des métaphores et des analogies, nous ne pourrions pas penser l\u2019inconnu à partir du connu, le complexe à partir du simple, l\u2019abstrait à partir du concret.C\u2019est l\u2019imagination qui met en jeu cette riche procédure de liaison permettant d\u2019évoquer une chose en parlant d\u2019une autre, de faire voyager des images depuis un lieu vers un autre, et d\u2019établir une parenté entre des éléments distants et étrangers du monde.Sans l\u2019imaginaire, nous ne pourrions, en définitive, ni vraiment penser, ni abstraire, ni généraliser, ni dire ce que nous sommes.Mais que sommes-nous donc, au juste?Sans doute serons-nous d\u2019accord pour dire que nous sommes des êtres dotés d\u2019une conscience réflexive, des vivants capables de se représenter la réalité de l\u2019intérieur même de celle-ci, des êtres parlants qui manient l\u2019ironie et la substitution métaphorique, des créateurs de tragédie et des êtres de communication dont la parole, toujours adressée à quelqu\u2019un, exige écoute et réponse.ÊTRE DE LANGAGE L\u2019expression de notre pensée sur le monde, sur les autres et sur nous-mêmes se fait toujours à travers une parole, interrelationnelle et dialogale, qui est au fondement même du vivre-ensemble, de la construction de nos identités et de notre discours sur le monde qui oscille toujours entre science et mythe.La langue que nous employons pour dire la réalité s\u2019enroule dans des systèmes de signes et de sens qui nous enveloppent de toutes parts; et nous y circulons comme l\u2019araignée circule sur la toile qu\u2019elle tisse à partir des fils qu\u2019elle fait naître de son propre corps.Nous habitons le langage.Nous n\u2019en visitons les limites qu\u2019en passant par des jeux de langage: ces échappées disent notre hésitation - jusqu\u2019à nous rendre parfois muets - à évoquer la réalité dans toute sa complexité et sa profondeur.Avant toute chose, il nous faut écarter la tentation d\u2019affirmer l\u2019existence d\u2019une activité pensante - c\u2019est-à-dire de re-présentation du monde - qui serait indépendante de la langue, de la parole et de l\u2019écriture.Nommer, c\u2019est en effet extrêmement bénéfique sur le plan de la construction identitaire.Quand l\u2019enfant joue, c\u2019est du travail.Ses rêveries viennent à la rencontre de ses désirs et les comblent, lui permettant ensuite de mieux composer avec la réalité.Il suffit d\u2019être attentif aux échappées fantastiques de nos enfants pour nous apercevoir que les scénarios qu\u2019ils construisent traduisent très souvent les sentiments contradictoires qui les habitent dans leur souhait de devenir adulte : le désir de sécurité que procurent les parents ne va pas sans une puissante envie de se soustraire à leurs exigences.Le fait de s\u2019imaginer abandonnés d\u2019eux ou en proie à la dureté du monde permet une gestion des peurs fondamentales, une préparation mentale saine et nécessaire.D\u2019où l\u2019attirance intuitive des enfants pour les histoires de grands méchants loups, qui leur donnent l\u2019occasion de jouer, symboliquement, avec des phénomènes psychologiques troublants et de gagner en confiance.L\u2019imaginaire permet alors un décalage par rapport au réel, éveillant chez l\u2019enfant des résonances affectives qui l\u2019aident à surmonter les difficultés de son Moi en dé- veloppement et à marcher ainsi d\u2019un pas plus confiant vers sa vie d\u2019adulte autonome.Se profile ici un paradoxe : la nécessité de se protéger sous l\u2019aile de ce qui effraie.Apparemment absurde, ce constat atteste la puissance de l\u2019effroi mais révèle surtout la capacité de l\u2019humain, même très jeune, à dialoguer avec ses craintes.Si les enfants tremblent à la perspective de perdre la protection du cocon familial, les parents leur apparaissent trop souvent comme énonciateurs de consignes arbitraires et injustes : «Ne parle pas la bouche pleine.Finis tes devoirs.» La liste d\u2019interdits et d\u2019obligations est bien longue à cinq, dix, quinze ans.D\u2019où l\u2019attrait de la désobéissance et de la fuite, thèmes récurrents de la rêverie enfantine, qui donnent aux jeunes la possibilité de s\u2019affranchir provisoirement du joug des adultes tout en se couvrant d\u2019un manteau d\u2019invisibilité et d\u2019impunité.L\u2019onirisme animalier demeure l\u2019une des formes d\u2019évasion privilégiées.Se glisser dans la peau d\u2019une bête assouvit un désir sporadique d\u2019échapper à soi-même, de se dépouiller de ses traits et tracas humains.Confrontés aux tentatives des grandes _ü juillet-août 2013 RELATIONS ordonner les choses les unes par rapport aux autres, c\u2019est découper la réalité en fragments et la recomposer à partir d\u2019un système de significations: c\u2019est là un attribut que l\u2019on a longtemps prêté aux dieux, celui de posséder le monde en le nommant.Nos mots disent la réalité en saisissant celle-ci à sa surface; notre raison dissèque cette réalité qu\u2019elle transforme en des objets différenciés de savoir; notre imagination ouvre le champ des connaissances en combinant images et concepts, en établissant des liaisons entre les éléments du monde et en re-globalisant le savoir.Sans imagination, la Lune ne serait pas un « croissant », le soir ne « tomberait » pas sur le jour et la montagne n\u2019aurait pas de «pied »; il n\u2019y aurait pas non plus de « virus» dans nos ordinateurs.C\u2019est aussi par l\u2019imagination que l\u2019artiste imite la nature et la transforme, que les nuages acquièrent la forme d\u2019une allégorie et que le système de similitudes et de ressemblances fait apparaître des assemblages dont la structure échappe à l\u2019observateur coincé dans la pure objectivité.En faisant de la perception autre chose qu\u2019une simple stimulation sensorielle, l\u2019imagination investit, de part en part, notre expérience sensible.À la pâle transcription des faits et à l\u2019ouvrage de la raison qui tend à recopier le monde, s\u2019ajoute l\u2019imagination qui dévoile la saveur intime de la vie, dans son dehors et son dedans, en racontant que la réalité est une sorte d\u2019alchimie où rien ne se perd et où tout se crée.L\u2019imagination fait ainsi naître une connaissance qui est an-exacte plutôt qu\u2019in-exacte; elle est fidèle sans qu\u2019elle ne soit jamais une simple photocopie du réel; elle ne trahit pas la vérité de ce qui se donne à voir, mais elle cherche plutôt à exprimer toutes les dimensions, celles-là mêmes qui se cachent au regard.Me revient en mémoire la phrase que personnes de l\u2019éduquer, de faire de lui un être raisonnable et responsable, l\u2019enfant se réjouit de la part irréductiblement libre de l\u2019animal.De la même manière, le tapis volant, la fusée ou la cape d\u2019invisibilité deviennent des voies de sortie immédiates, hors de la portée des adultes et de leurs sollicitations intempestives.Haltes récréatives et compensatoires, ces voyages imaginaires permettent aux enfants de se fortifier et de mieux faire face à une réalité perçue comme oppressante.En outre, les jeux imaginaires, tout comme la lecture d\u2019histoires fantastiques, jouent un rôle décisif dans l\u2019épanouissement de l\u2019acuité et de la vivacité d\u2019esprit, en invitant les enfants à élaborer peu à peu leurs propres réponses.Ce dérèglement du réel active la pensée autonome et inventive, permettant ainsi aux enfants de s\u2019exercer à surmonter les difficultés de manière créative, à résoudre les problèmes par le biais de l\u2019imagination -une fabulation indispensable au développement d\u2019un enfant qui, demain, aura à inventer le monde.«31 O V o M V « [ g V* i I ÆÊ I Boris Vian met au début de L\u2019écume des jours : «Cette histoire est entièrement vraie, puisque je l\u2019ai imaginée d\u2019un bout à l\u2019autre.» LES LIMITES DES IMAGES Comme Platon, je me demande ce qui arriverait à notre pensée si l\u2019image venait à remplacer le concept, si l\u2019eixon (icône) se substituait totalement à l\u2019eidos (idée).On peut penser que le récit que nous raconterions alors au sujet du monde prendrait des airs de poésie et qu\u2019il s\u2019achèverait sans doute dans le mythe ou dans l\u2019art.C\u2019est à cette dérive potentielle que la pensée de la modernité, celle-là même qui est née avec Galilée, Descartes et Newton, a voulu s\u2019opposer en nous forçant à utiliser des concepts clairs, à recourir à une méthode rigoureuse dans notre étude de la réalité et à remplacer le mythe par la science.De colossales avancées des savoirs ont été rendues possibles grâce à la révolution scientifique de la modernité; par contre, il nous a fallu payer par de grandes pertes nos conquêtes dans le champ des savoirs, où les concepts se sont imposés au détriment des images.Catherine Rondeau, Clair de lune, 2011, photomontage numérique ?RELATIONS juillet-août 2013 |lÿ dOSSieR Catherine Rondeau, Envol, 2012, photomontage numérique Tout comme les idées ou les concepts, les images ont toutefois aussi leurs limites; elles sont même parfois porteuses de dangereuses dérives.Ainsi, je me suis opposé radicalement à l\u2019usage de l\u2019analogie du programme informatique dans les travaux de biologie moléculaire (Le Québec transgénique.Science, marché, humanité, Montréal, Boréal, 2005).Pour moi, l\u2019analogie linguistique me semble plus à même d\u2019exprimer la complexité de la vie, beaucoup plus en tout cas que la métaphore informatique du «programme génétique » qui établit une analogie avec l\u2019ordina- Tout comme les idées ou les concepts, les images ont toutefois aussi leurs limites; elles sont même parfois porteuses de dangereuses dérives.teur.Nous devons nous défaire de cette analogie informatique si nous ne voulons pas basculer dans un réductionnisme simplificateur et un désolant déterminisme qui ne peuvent qu\u2019aboutir à une mécanisation de l\u2019humain.Nous ne serions plus que des machines, certes la plus compliquée, mais des machines quand même.La métaphore du programme génétique risque en effet de faire croire que les processus en jeu chez les vivants sont beaucoup plus simples qu\u2019ils ne le sont en réalité, qu\u2019ils possèdent la même linéarité que les programmes d\u2019ordinateur, avec pour seule différence le volume des instructions qu\u2019il manipule.Les généticiens hésitent encore : les uns voient dans la molécule d\u2019ADN le « programme de l\u2019ordinateur de la vie»; d\u2019autres préfèrent y reconnaître une «grammaire », en reprenant la métaphore de la langue qui s\u2019appuie sur le fait que nous sommes, de part en part, des êtres de parole.Chez ces derniers biologistes, l\u2019étude de la vie intègre, à la fois, la sémantique des métaphores linguistiques et la prise en compte des liens entre la pluralité des niveaux (cellules, tissus, organe, organisme), seule voie permettant de comprendre l\u2019architecture complexe des formes de vie.La position mécaniciste est clairement héritée de la conception de Newton, de la mathématisation du cosmos et de l\u2019action de forces anonymes (gravitation, thermodynamique, etc.) à sa base.On oublie que les physiciens contemporains nous ont libérés de cette lecture mécanique de la matière et de l\u2019ordre cosmique en introduisant, avec Einstein, la théorie de la relativité (restreinte et générale), le principe d\u2019incertitude avec Heisenberg, et la théorie quan- tique avec Bohr, Niels et bien d\u2019autres.Aucun physicien n\u2019analyse plus l\u2019infiniment petit (l\u2019atome) et l\u2019infiniment grand (le cosmos) dans un schéma de type newtonien : tout est devenu relatif (relations entre les éléments), la matière est elle-même historique; le cosmos est né, a évolué et il s\u2019éteindra, tout comme la vie.Tout comme l\u2019humain.La métaphore dominante pour dire l\u2019univers n\u2019est plus, depuis près d\u2019un siècle, celle de l\u2019horloge.Tant les sciences que le parler de la vie quotidienne usent de concepts flous et de métaphores, lesquels ne doivent pas nous faire peur: sans doute n\u2019y a-t-il que quelques partisans de la science classique qui continuent à penser que les concepts doivent être propres, lisses et bien définis.Pour ma part, je crois que la souplesse et la plasticité des concepts sont absolument cruciales pour le travail scientifique : à trop vouloir les préciser, on finit par les rigi-difier et par les priver de leurs potentialités explicatives.Chacune des métaphores est porteuse d\u2019un univers différencié d\u2019interprétation, qu\u2019il s\u2019agisse du cosmos, de la vie, de la pensée ou de la société.Ce n\u2019est pas rien.Elles disent quelque chose de nous-mêmes, de notre manière de nous rapporter au monde et aux autres.Elles tracent la frontière de nos rêves et l\u2019espace des possibles.\u2022 X V \u2022 \u2022 21 juillet-août 2013 RELATIONS La doublure du monde L\u2019imagination est constitutive de notre manière de percevoir et d\u2019habiter le monde.ÉRIC GAGNON Pour Andrée Dans Les villes invisibles (Seuil, 1974), Italo Calvino imagine un dialogue entre Marco Polo et le Grand Khan.Le voyageur vénitien décrit à l\u2019empereur des Tartares les cités qu\u2019il a visitées.Il lui parle d\u2019une ville dont la moitié est de pierre et fixe, l\u2019autre moitié démontable, mobile et provisoire; d\u2019une ville entière sur pilotis, avec ses galeries, passerelles et échelles; d\u2019une ville bâtie de manière à se refléter en tous points dans le lac qu\u2019elle borde; d\u2019une ville recouverte d\u2019échafaudages, en continuel chantier pour ne pas voir débuter son usure et sa destruction; d\u2019une ville où toutes les personnes que l\u2019on croise rappellent un disparu; d\u2019une ville dont le cimetière est sa réplique exacte, mais souterraine.Et de bien d\u2019autres encore, avec leurs enchevêtrements de ponts, de canaux et d\u2019escaliers, le tracé particulier de leurs rues et le style caractéristique de leurs édifices, les habitudes étranges de leurs habitants, les marchandises que les navires y transportent et qui s\u2019échangent au marché, ce qu\u2019en disent les voyageurs qui y sont allés ou les bergers qui n\u2019osent y entrer, la manière dont elles se présentent à nous venant de la mer, du désert ou de la grande route.Villes rêvées, villes mystérieuses.À chacune, Calvino a donné un nom de femme.Villes invisibles, parce qu\u2019elles sont bien sûr le produit de l\u2019imagination, de cette faculté qu\u2019ont les hommes et les femmes de se faire une image de ce qui n\u2019est pas là, n\u2019est plus là ou n\u2019a jamais existé.Villes invisibles parce qu\u2019imaginaires, mais surtout parce qu\u2019elles sont aussi, en quelque sorte, bien présentes sans qu\u2019on puisse les voir.Les fables de Marco Polo nous parlent en effet des villes biens réelles que nous habitons, plus exactement des rêves et des désirs qui les animent, de la mémoire et des peurs qui les hantent, de ce qui attire les étrangers ou garde leurs habitants en attente, du dessein qui a présidé à leur fondation, de l\u2019ordre ou du mouvement général derrière la confusion apparente, de ce qui les fait vivre et mourir.Ces villes invisibles sont bien là, elles se profilent derrières nos villes, comme leur fantôme ou leur âme.Villes imaginées certes, mais néanmoins familières parce qu\u2019elles nous disent quelque chose sur les lieux que nous habitons et sur ce que nous sommes.LA MATIÈRE DE TOUTE EXPÉRIENCE L\u2019art du conteur est de faire apparaître ou entrevoir ces lieux.Il nous faut en effet de l\u2019imagination pour voir le monde que nous habitons, pour percevoir ce qui l\u2019anime et le fait bouger.Pour comprendre un geste, il faut imaginer une motivation.Pour saisir l\u2019intrigue d\u2019un film ou d\u2019un reportage, il faut imaginer les événements qui précèdent les faits relatés ou la culture du milieu dans lequel évoluent les protagonistes.Pour saisir une confidence, il faut se représenter les sentiments de la personne.Pour donner une unité à notre propre vie, il faut se donner un projet, un destin ou une vocation, qui en relie toutes les dimensions.Il faut de l\u2019imagination pour remplir les vides et les silences de notre existence, un peu comme le font les historiens avec l\u2019histoire, dont ils doivent imaginer de larges pans, compléter les « trous », à partir de ce qu\u2019ils savent ou de leur propre expérience.Il en faut pour rapailler les événements et trouver un fil conducteur entre eux, pour réunir et donner une signification aux multiples perceptions que nos sens recueillent à chaque instant.Il faut beaucoup d\u2019imagination pour vivre dans le réel.L\u2019imagination sert non seulement à se projeter ailleurs, dans l\u2019avenir ou dans un autre lieu, mais à être présent dans RELATIONS juillet-août 2013\t| L'auteur est sociologue et essayiste fl if il w* rÇ SAM J \u2022iV t\u2019jÀ-v HH dOSSieR ., .vdr.» .«k-j «\u2022x'51 .>, \u201e Catherine Rondeau, La petite fille aux allumettes, 2011, photomontage numérique le monde.Elle ne nous projette pas seulement hors de nous, dans les représentations, fabulations ou constructions que nous créons; elle anime chacun de nos gestes, chacune de nos pensées; elle est dans nos multiples façons d\u2019être, de bouger, de sentir.Circuler tout simplement dans une rue requiert notre imagination.Trier et assembler les multiples perceptions (visuelles, sonores, tactiles, olfactives et gustatives) en déambulant à la recherche d\u2019un restaurant ou en léchant les vitrines, implique un travail de l\u2019imagination, qui retient certaines images et les associe à d\u2019anciennes perceptions pour leur donner un sens et une valeur.Les fantômes qui peuplent une mémoire font préférer ou éviter des lieux.Un paysage est lu avec un souvenir d\u2019enfance, qui sert de point de comparaison et met en perspective ce qu\u2019on a sous les yeux.Chacun transporte ainsi avec lui tout un imaginaire qui oriente sa vision et ses mouvements.À chaque coin de rue, l\u2019imagination est mise en branle : on se demande ce que peut penser ce vieil homme debout sur le bord de la porte, ce que le sourire de cette jolie passante pouvait signifier («s\u2019adressait-il à moi?»), ou ce qui se cache derrière les fenêtres closes.On devine la chaleur étouffante qu\u2019il doit faire l\u2019été dans les mansardes des toits ou ce qu\u2019un groupe d\u2019hommes gesticulant mais inau- juillet-août 2013 RELATIONS dibles peuvent bien se dire.Le récit qui sera fait plus tard de ces déambulations va mobiliser lui aussi l\u2019imagination, afin de le rendre compréhensible aux autres, intéressant, voire surprenant: un style de narration sera choisi, une forme donnée aux événements, avec des descriptions, des attentes, des surprises et des déceptions.En réorganisant ainsi l\u2019espace, en sélectionnant les souvenirs, en amplifiant ou en omettant des détails, on reconstruit la ville parcourue.Même l\u2019œil du voyageur qui se rend pour la première fois dans une ville anticipe ce qu\u2019il va voir à partir des images déjà vues, des romans lus, des cartes postales reçues ou des récits entendus.Ces représentations préalables guident le regard, déterminent les lieux où il croit devoir se rendre, le chemin à suivre et le temps requis, les obstacles ou les ralentissements possibles.Son imagination lui permet de «voir venir» comme on dit si bien.La ville est imaginée avant d\u2019être perçue, et si l\u2019anticipation est démentie, il faut là encore faire appel à l\u2019imagination pour déchiffrer l\u2019inattendu, le comprendre et l\u2019intégrer à la représentation d\u2019ensemble de la ville.On ne découvre jamais rien d\u2019un œil vierge, tout est regardé à travers le prisme de notre imagination.Un peu à la manière d\u2019un manteau, notre expé- rience sensible est doublée et renforcée de représentations qui la complètent, en relient les différentes parties, l\u2019ajustent à notre personnalité et notre situation.En tous lieux, nous traînons avec nous cette doublure d\u2019imaginaire avec laquelle nous percevons et habitons le monde.NOTRE MODE D\u2019ÊTRE Notre imagination, de surcroît, est stimulée constamment par de nouvelles images : la publicité omniprésente ou les couvertures de magazines, qui nous parlent de ce que nous ne sommes pas ou nous ne ferons jamais; qui nous proposent des utopies sous la forme d\u2019aspirations professionnelles, familiales et matérielles; les étalages des marchés avec leurs épices, tapis, tissus et bijoux, et tout ce qu\u2019ils recèlent d\u2019exotisme; les graffitis ou les sans-abri qui viennent briser l\u2019image trop parfaite des lieux en introduisant une lézarde dans notre imaginaire trop lisse, un doute dans notre bonheur; les déchets et leurs odeurs, qui font faire des détours, brouillent la représentation idéalisée ou confirment les craintes.Et tant d\u2019autres images encore.Toutes ces images et perceptions nouvelles qui naissent de l\u2019expérience de la ville transforment imperceptiblement notre manière d\u2019être et de réagir à ce qui nous arrive ou nous sollicite directement.Elles nous racontent nos joies, nos pertes, nos espérances et nos renoncements, tout en modifiant notre façon de les percevoir.Si nous projetons notre imaginaire sur la ville, celle-ci en retour nous en propose un qui fournit son lot de nouvelles images avec lesquelles nous nous regardons et déchiffrons, ou encore nous nous projetons; un imaginaire sans lequel on ne pourrait se voir ni se comprendre, qui fait surgir de la nouveauté, des doutes et des questions pour lesquels il faut donner une signification ou trouver une réponse.L\u2019imagination n\u2019est pas pure création de l\u2019esprit: elle naît de notre expérience sensible et y retourne, pour ainsi dire, en modifiant notre perception.Il en va ainsi de toutes nos expériences: notre imagination anticipe, relie, fait bifurquer, organise, ouvre des possibles.Dans l\u2019érotisme, le sensible et l\u2019imaginaire s\u2019épousent si étroitement qu\u2019on ne peut les démêler.La faculté de se représenter ce qui n\u2019est pas immédiatement perceptible par nos sens est essentielle dans la séduction, où les feintes, les dissimulations et les mystères ont leur part; elle est essentielle dans la prise en compte du désir et du plaisir de l\u2019autre, dans la reconnaissance même de son propre désir.Devant le voile, le silence et la pudeur, elle enrichit notre sensibilité corporelle, l\u2019excite ou l\u2019apaise, mais plus encore la nourrit de l\u2019expérience de l\u2019autre dans laquelle on se projette en l\u2019imaginant.Point d\u2019empathie ou de pitié, de compassion ou de répulsion, d\u2019admiration ou d\u2019amour sans imagination.L\u2019éthique repose précisément sur la croyance que la vie ne se réduit pas à ce qu\u2019on en voit, et le politique, sur la projection imaginaire d\u2019un monde idéal, d\u2019une vie autre.Dans les mythes, les romans, les spéculations philosophiques ou les théories scientifiques, l\u2019imagination déploie toutes ses ressources pour parvenir à figurer l\u2019infigurable : les origines de l\u2019Univers, l\u2019histoire des civilisations, le destin d\u2019un individu.Une expérience proprement humaine a toujours un caractère poétique, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019assembler ou de combiner des images et des signes pour produire des représentations et des significations toujours renouvelées et parfois inattendues.Sans imagination notre vie aurait bien peu de consistance.Pour tout dire, nous ne tiendrions pas debout.L\u2019imagination n\u2019est donc pas quelque chose qui se surajoute après coup à notre expérience, ni un voile qui la recouvre, l\u2019obscurcit ou la fausse, mais ce qui relie les Une expérience proprement humaine a toujours un caractère poétique, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019assembler ou de combiner des images et des signes pour produire des représentations et des significations toujours renouvelées et parfois inattendues.dimensions de cette expérience.On ne peut être dans le monde sans d\u2019abord et continuellement l\u2019imaginer.L\u2019imagination est notre mode d\u2019être.Elle nous permet de donner forme au monde, et ainsi de se former, de donner une forme à sa vie.Toujours elle nous projette vers ce qui n\u2019est pas présent en raison de cette absence qui est au centre de notre vie et vers laquelle nous tendons : désir, questionnement, tout ce qui se dérobe à nous.Constamment mise en mouvement, il faut même la réfréner si on ne veut pas être submergé et paralysé par des représentations délirantes et inquiétantes de menaces, de complots ou de rumeurs; si l\u2019on ne veut pas non plus se laisser enfermer dans de belles représentations où toutes les questions trouvent leur réponse et les événements leur explication, où il n\u2019y a plus de place pour le doute, les démentis, les surprises.L\u2019imagination est portée à la fois par le désir d\u2019ouvrir les portes et celui de les refermer.Les hommes et les femmes n\u2019ont ainsi de cesse de recourir à leur capacité de se représenter ce qu\u2019ils n\u2019ont pas connu et ne pourront jamais connaître, ce qu\u2019ils ont connu et ne peuvent retrouver, ce qu\u2019ils croient connaître mais qui leur demeure pour une large part inconnu.Leur puissance fabulatrice leur est nécessaire simplement pour voir et entendre.Et s\u2019ils ont le bonheur de lire un ouvrage comme celui de Calvino, ils s\u2019apercevront qu\u2019il y a encore bien d\u2019autres choses à voir.L\u2019imagination d\u2019un autre enrichit la leur et, par là, change jusqu\u2019à leur perception du monde.\u2022 RELATIONS juillet-août 2013 dOSSieR L'auteure, essayiste et romancière, a publié, entre autres, Rendezvous nomades (Albin Michel, 2012) Par-delà sagesse et folie La foi est sœur de l\u2019imagination et de la raison.Loin de s\u2019opposer à elles, elle est leur compagne dans l\u2019existence, une façon d\u2019appréhender le mystère inscrit dans la chair du monde.SYLVIE GERMAIN «C\u2019est assez fait si, toute notre vie durant et dans un grand insu, nous avons cherché sans l\u2019éventer l\u2019essence des choses, comme un parfum.[.] La poésie véritable ne complique pas le réel: elle le découvre, elle le constate pour en décrire instantanément l\u2019évidente simplicité.» François Cassingena-Trévedy, Étincelles LJ imagination a longtemps été tenue en suspicion tant par les philosophes que par les théologiens.1 Certaines formules condamnatoires sont célèbres, telle celle de Pascal la traitant de «maîtresse d\u2019erreur et de fausseté», ou celle de Malebranche la taxant de «folle du logis, et qui se plaît à faire la folle».Mais il en va de cette fonction fabulatrice comme de toutes les autres facultés de l\u2019esprit humain : tout dépend de son fonctionnement, de sa capacité à se réguler, à s\u2019inscrire dynamiquement, et non despotiquement, dans l\u2019ensemble des facultés cognitives grâce auxquelles nous appréhendons la réalité et tentons de l\u2019explorer jusque dans ses marges les plus reculées.La foi, l\u2019imagination, la raison : ces trois mots ne sont pas inconciliables, à condition que l\u2019on renonce à certains préjugés, tant ceux visant la croyance en Dieu que ceux en défaveur de la puissance imaginative ou des capacités de l\u2019intellect.Il est important, et salutaire, qu\u2019en notre logis cérébral s\u2019active une folle qui se plaise à introduire un peu de fantaisie, à déranger l\u2019ordre trop strict instauré par la raison, à repousser les limites fixées par le bon sens.Le monde est trop ample, trop tortueux et obscur pour que la raison aille seule à sa rencontre: elle a besoin de la compagnie de l\u2019imagination, plus fantasque et audacieuse, pour franchir certaines frontières, s\u2019aventurer dans les zones d\u2019ombre, découvrir des détails, des liens insolites et des jeux de résonances non perceptibles à première vue, non recevables par l\u2019entendement trop épris de logique.«Ce qui est, est plus que ce que l\u2019on voit, écrit Abraham Heschel.Ce qui est, est lointain et profond.L\u2019être est mystère.[.] Le monde du connu est un monde inconnu.» Et il précise que «le mystère est une catégorie ontologique1 ».Dieu est le nom par excellence du mystère, et celui de la suprême illusion pour ceux qui en nient l\u2019existence.Si on ne peut révoquer le monde dans sa matérialité et sa factua-lité sans distordre, voire congédier sa propre raison, on peut très bien en revanche nier l\u2019existence de Dieu sans porter atteinte à la raison.Certains penseurs estiment même que l\u2019athéisme, ou au minimum le scepticisme, est une marque de saine intelligence, et qu\u2019au contraire la croyance en Dieu est le symptôme d\u2019une certaine déficience intellectuelle -pire, « une démence ordinaire », ainsi que la qualifie le philosophe Nicolas Grimaldi dans un ouvrage portant ce titre.« Si on définit l\u2019intelligence comme la faculté d\u2019adaptation à l\u2019action, la foi est le contraire de l\u2019intelligence.Indifférente au monde, la foi est en effet une croyance dont l\u2019unique fondement est notre volonté de donner réalité à ce qui n\u2019en a pas.Sans rien vouloir entendre, aveugle à toute expérience, elle se constitue comme une inadaptation délibérée au réel.C\u2019est ce qui en fait une démence ordinaire2.» Cette condamnation de la foi réduite à une inflammation suraiguë de l\u2019imagination est sans appel; ce n\u2019est pas la faculté d\u2019imaginer qui est ici critiquée, mais son dévoiement.Mais la foi n\u2019est pas davantage le fruit vénéneux d\u2019une imagination troublée, pervertie, qu\u2019elle n\u2019est ennemie de la raison.Quand elle le devient, ainsi qu\u2019il arrive dans les emportements et pétrifications propres aux fanatismes religieux, elle cesse d\u2019être ce qu\u2019elle prétend pourtant, et avec véhémence, être, à l\u2019instar d\u2019un amour qui se défigure et n\u2019est plus digne du beau nom dont il se pare dès qu\u2019il se laisse enivrer de passion, dévaster par la jalousie, étourdir de violence.* * * «Ne pense pas tout, mais donne beaucoup à penser; que ta pensée, nombreuse et infime à la fois, scintille simplement comme le sable de la grève et les étoiles du ciel; qu\u2019elle soit ce peu de poussière auquel se mêle beaucoup d\u2019océan, ce peu de lumière auquel se mêle beaucoup de nuit.» François Cassingena-Trévedy, Étincelles La foi, l\u2019imagination, la raison : ces trois mots ne sont pas inconciliables, pas du tout antagonistes, à condition que l\u2019on renonce à certains préjugés, tant ceux visant la croyance en Dieu que ceux en défaveur de la puissance imaginative ou des capacités de l\u2019intellect.«Deux excès: exclure la raison, n\u2019admettre que la raison.» La justesse de ce constat lapidaire émis par Pascal demeure intacte si on substitue le mot imagination à celui de raison.L\u2019une ne va pas sans l\u2019autre, sinon elle boite, ou tourne vite en rond.La patience, la rigueur, la minutie du travail conceptuel, critique, discursif et discernant accompli par la raison, la 20 juillet-août 2013 RELATIONS ¦I \u2019 h : ¦¦ «sage et sensée du logis», sont indispensables à la marche de la pensée, y compris celle se donnant Dieu comme « objet» de réflexion.Mais aussi acérée et subtile soit la raison, elle n\u2019est pas suffisante, elle n\u2019a pas accès à tout, pas accès au tout mêlé de rien du réel, au mystère inscrit dans la chair du monde, diffus dans le souffle du temps.Elle reste et s\u2019active, la raison raisonnante, dans le domaine où elle se reconnaît droit et compétences d\u2019exercice, elle sait qu\u2019elle perd sa légitimité au-delà du champ du phénoménal, de l\u2019expérimentable, du démontrable.Sa force et son efficacité sont dans le respect de son champ d\u2019application, et elle n\u2019a pas à condamner ce qui la dépasse, seulement à s\u2019en étonner et à questionner les réponses suggérées par d\u2019autres voies de la pensée.L\u2019imagination, elle, se joue des frontières, elle fait science buissonnière, elle braconne sur les territoires du connu autant que dans les contrées de l\u2019inconnu où elle flâne, extravague, rêve éveillée, fouille dans les angles morts, glane des traces, des éclats de savoir qui peut être gai autant que tragique, des presque-rien qu\u2019elle transforme en idées insolites, en images qui se révèlent mirages ou merveilles, c\u2019est selon.Elle flaire le monde, elle joue avec, elle le regarde avec des yeux de libellule qui réfléchissent le visible en un jeu d\u2019innombrables miroirs, elle le scrute avec des yeux de félin qui voient dans la pénombre, décèlent des remuements dans l\u2019invisible.Toutes ces glanures, ces bribes de découvertes, elle les confie à la raison censée savoir en tirer profit, ou qui les rejettera, après examen, tri et évaluation.L\u2019imagination n\u2019est pas qu\u2019une semeuse d\u2019illusions et de 1.\tA.Heschel, Dieu en quête de l\u2019homme.Philosophie du judaïsme, Paris, Seuil, 1968.2.\tN.Grimaldi, Une démence ordinaire, Paris, PUF, 2009, p.119.faussetés, elle est bien davantage une pourvoyeuse d\u2019intuitions, d\u2019inspiration.Elle offre à profusion «matière» à penser.Ni exclusion ni exclusivité à pratiquer, donc, mais complémentarité à instaurer entre ces deux facultés inventives que sont la raison et l\u2019imagination - au double sens du mot «invention», à savoir: découverte etmiseàjour de quelque chose qui existe mais demeurait caché, enfoui, perdu, oublié (Inventio Sanctæ Crucis, fête qui commémorait la découverte des reliques de la Sainte Croix; invention par un explorateur d\u2019un trésor, de vestiges.) et création, innovation, trouvaille, inspiration (fiction, fable, mythe).La foi ne s\u2019oppose pas plus à la raison qu\u2019elle ne se confond avec l\u2019imagination dont elle serait un produit particulièrement extravagant, voire «dément»; elle se nourrit de l\u2019une et de l\u2019autre, elle s\u2019approfondit en partie avec leur soutien, mais elle les précède et les excède toutes deux.Elle trouve sa source et son élan ailleurs.Elle est une intuition fondamentale, ou, plus exactement, un don que l\u2019on intui-tionne et que l\u2019on invente en l\u2019exhaussant du fond de soi où il était déposé, proposé, en attente.La foi n\u2019est ni sage ni folle et cependant l\u2019une et l\u2019autre; elle se situe en marge de ces catégories, en-deçà, au-delà.Elle défie la raison, elle la met à l\u2019épreuve, tout en exigeant de faire alliance avec elle; la théologie spéculative porte haut et loin cette exigence.Elle pousse à bout l\u2019imagination, elle l\u2019épuise et la relance sans fin; les écrits des mystiques témoignent de cette prodigalité éperdue.«Et puis, ayant donné, efface-toi: c\u2019est assez si, de ce peu que tu as donné, d\u2019autres s\u2019élancent à l\u2019infini.» François Cassingena-Trévedy, Étincelles \u2022 Catherine Rondeau, Les bulles, 2011, photomontage numérique RELATIONS juillet-août 2013\t|2Ï\" dOSSieR Utopistes contre réalistes Devant l\u2019emprise d\u2019une conception gestionnaire et policière du politique, il est important de rappeler le pouvoir émancipateur de l\u2019imagination.ETIENNE TASSIN L'auteur, professeur\tn oppose ordinairement la realpolitik -sérieuse, de philosophie politique\tresponsable, pragmatique et efficace- à l\u2019utopie, et chercheur au Centre\trêveuse et insouciante, imaginative certes, mais de sociologie des\tinappropriée aux solutions politiques qu\u2019un monde pratiques et représen-\taujourd\u2019hui globalisé exige en raison de concurrences éco- tations politiques\tnomiques contraignantes, de pressions géopolitiques de l'Université Paris\tincontournables, de menaces écologiques inévitables.Diderot, a publié, entre\tL\u2019heure n\u2019est pas à l\u2019imagination.Ou alors celle-ci doit être autres, Le maléfice de\tuniquement au service des moyens et des solutions, non la vie à plusieurs.La po-\tdes perspectives et des évasions.Car il y a deux ordres de litique est-elle vouée à\tl\u2019imagination : soit celle-ci est servile, employée à résoudre l'échec?(Bayard, 2012)\tdes problèmes qu\u2019elle n\u2019a pas créés mais que la réalité nous impose; soit elle est libre, si sa grâce d\u2019inventer est illimitée Catherine Rondeau,\tet si la projection des possibles n\u2019est imposée par aucune Objectif Terre, 2013,\tnécessité ni circonscrite aux frontières du faisable.Dans le photomontage\tpremier cas, l\u2019imagination est instrumentale; dans le numérique\tsecond, elle est émancipatrice.Si le premier se rapporte davantage à la sphère économique, le second est certainement politique.UN RÉALISME DESTRUCTEUR On a souvent recours à Machiavel, le fondateur de la science politique moderne, pour justifier le réalisme en politique - le fameux machiavélisme.Certes, en écrivant Le Prince, en 1513, l\u2019intention de Machiavel était bel et bien « d\u2019écrire des choses profitables à ceux qui les entendront», opposant aux « républiques imaginaires qui ne furent jamais connues pour vraies » l\u2019analyse de ce qui se fait plutôt que celle de ce qui devrait se faire (Le Prince, chapitre XV).Mais s\u2019agissait-il de plaider en faveur d\u2019un réalisme opportuniste, contre une utopie irréaliste?Ce n\u2019est évidemment pas ce que suggère Machiavel et j\u2019ajouterais même ce qu\u2019aucun homme ou aucune femme politique véritablement soucieux de la chose publique ne revendiquerait.On appelle imagination la faculté de créer, non par reproduction d\u2019images de ce qui est, mais par production d\u2019images de ce qui pourrait être.Or, ce qui pourrait être n\u2019est pas forcément ce qui devrait être.L\u2019imagination est soit un art des possibles susceptibles d\u2019être réalisés, soit un art des impossibles qui défient et déjouent toute réalisation, mais éclairent le possible d\u2019une lumière sans laquelle le «faisable» n\u2019est qu\u2019aveuglement aux enjeux et renoncement aux promesses.On commence à penser quand on se soustrait à l\u2019évidente nécessité des choses; et qu\u2019on la renverse pour inventer du nouveau.Telle est aussi la leçon machiavélienne.Le réalisme est désabusé et résigné; l\u2019utopie, désillusionnée et libératrice.Puissance de désillusion, l\u2019imagination l\u2019est parce qu\u2019elle délivre de l\u2019obsession du prétendu «réel».En se réclamant du réalisme le plus sérieux-se soumettre au faisable plutôt que de rêver à l\u2019impossible-, la realpolitik est en réalité la forme accomplie et déniée de l\u2019illusion.Comme les prisonniers enchaînés au fond de la caverne platonicienne, les réalistes ne voient que les images qui défilent sous leurs yeux.Ces images-là ne sont pas le fruit de leur imagination, tout entière stérile : ce ne sont que de pauvres apparences qui miroitent devant leurs yeux et qu\u2019ils prennent -là est l\u2019erreur- pour la réalité, mais aussi -là est l\u2019illusion- pour objet de leur désir.Incapables d\u2019imaginer ce qu\u2019ils ne sauraient voir, les réalistes ne désirent que ce qu\u2019ils voient.Faisant de l\u2019apparence l\u2019objet de j22 juillet-août 2013 RELATIONS leur désir, ils prennent la consommation de ces images sans imagination pour l\u2019effectuation du réel.Ils ne désirent que ce qu\u2019ils voient, et ne voient que ce qu\u2019ils peuvent consommer.Le consommable est le faisable, et vice-versa.Cette posture est celle du néolibéralisme planétarisé.Consommons le monde! C\u2019est-à-dire les apparences auxquelles, par défaut d\u2019imagination, par souci d\u2019efficacité et par cupidité, on le réduit.Ainsi le monde est détruit par le réalisme.Lequel ne laisse derrière lui que des immondices, ces déchets de la consommation, pour prix des profits que la course aux gains et à la suprématie génère.À ceux qui font profession de réalisme, qu\u2019il reste encore ici et là un monde humain, c\u2019est là un dommage collatéral.Aux autres qui imaginent, au-delà de l\u2019implacable réalité, au-delà des images qui poussent à la consommation, et qui rêvent le monde au lieu de le consommer, à ceux-là est promis un monde : le monde que nous habitons, un monde commun libéré des fantasmes de l\u2019efficacité et de la rentabilité.Ce qui fait défaut au réaliste - et ce manque le tient en servitude -, c\u2019est la puissance imaginative du désir qui corres- Il n\u2019y a sans doute pas de plus dangereuse illusion en politique que de circonscrire la demande au seul domaine du faisable.De cela, les forces de l\u2019ordre se chargent avec succès.pond à ce qu\u2019Ernst Bloch a nommé l\u2019excédent utopique.Imaginer, c\u2019est voir en excès du vu, désirer en excès du désiré, penser en excès du concevable.L\u2019imagination utopique est excessive, elle imagine plus que le représentable et désire plus que le souhaitable : elle invente l\u2019impossible, l\u2019irréalisable, et le rend désirable sans pour autant rendre sa réalisation nécessaire ni même souhaitable.Le monde rêve à plus que ce à quoi l\u2019ingénierie capitaliste lui fait croire qu\u2019il a droit.L\u2019humanité a le droit de ne pas rester prisonnière de cette fiction d\u2019un réel fini et contraignant.«Il suffit pour ça d\u2019un peu d\u2019imagination », chante Charles Trenet.Les discours, doctrines et programmes qui se prévalent de réalisme ou de pragmatisme invoquent le principe de réalité en renvoyant les désirs excédents au principe de plaisir.Cette ordinaire protestation anti-utopique est en réalité antipolitique.Car elle repose sur le préjugé que la politique serait l\u2019art d\u2019imposer l\u2019obéissance au peuple, couplé à celui d\u2019administrer sagement la société.Mais cette représentation, pourtant ordinaire et répandue de la politique, confond le gouvernement avec un état-major d\u2019armée et le conseil des ministres avec un conseil d\u2019administration d\u2019entreprise.Elle oublie que la politique est avant tout l\u2019ensemble des actions par lesquelles des peuples prennent en charge collectivement leur liberté et leur souci de l\u2019égalité ou de la justice.Cette conception entretient ainsi une double illusion courante sur le politique: d\u2019une part, que la politique est affaire de domination, de pouvoir exercé sur des individus, des groupes ou des institutions afin qu\u2019ils obéissent et, d\u2019autre part, que la politique est affaire de gestion des rapports sociaux, d\u2019équilibre ou d\u2019économie entre des forces antagonistes qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019harmo-niser.Ces deux illusions qui vont de pair transforment la politique en économie des moyens, en simple police, si l\u2019on entend par là, comme à l\u2019époque classique, non seulement le contrôle des populations par les forces de l\u2019ordre mais aussi le gouvernement de la société, sa mise en ordre et en rang qui assure la docilité du peuple par la satisfaction de ses besoins, à commencer par son besoin de sécurité.Le travail policier du gouvernement consiste avant tout à refouler la puissance insurrectionnelle, mal contrôlable, des imaginations et des désirs, dénoncés comme illusoires et dangereux en ce qu\u2019ils excèdent l\u2019ordre établi et brouillent la bonne distribution des places et des fonctions au sein d\u2019une société «bien ordonnée».DEMANDER L'IMPOSSIBLE On devrait reconnaître, à l\u2019inverse, que le politique n\u2019existe qu\u2019en raison même de la dimension utopique d\u2019un désir d\u2019autre chose qui se sait désir de l\u2019irréalisable.Le slogan tant brocardé qui avait fleuri dans la brèche de Mai 68 et qu\u2019on a vu renaître dans celle du printemps érable dit la stricte et heureuse vérité de l\u2019utopie: «Soyez réalistes, demandez l\u2019impossible».Il est en effet bien irréaliste de demander le possible, c\u2019est-à-dire le réalisable : le possible ne se réalise qu\u2019en cessant d\u2019être ce qu\u2019il est.Il n\u2019y a sans doute pas de plus dangereuse illusion en politique que de circonscrire la demande au seul domaine du faisable.De cela, les forces de l\u2019ordre se chargent avec succès.L\u2019imagination utopique, cette manière de demander l\u2019impossible, de désirer l\u2019excédent de tout réel et de s\u2019en tenir à ce désir irréalisable qui fait coïncider le nowhere («le nulle part») et le now-here («l\u2019ici et maintenant»), enchante le monde réel par le désir lui-même.Elle est la conscience lucide et critique du rêve de toute conscience.Loin de réveiller celle-ci pour la ramener au réel, l\u2019imagination éveille au contraire la conscience à son rêve.Comme l\u2019écrivait Marx à Ruge en septembre 1843 : « Depuis longtemps, le monde possède le rêve d\u2019une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement.» «Au centre de la politique, écrit Hannah Arendt, on trouve toujours le souci pour le monde et non pour l\u2019homme» (Qu\u2019est-ce que la politique?, Seuil, Paris, 1995, p.44).Le souci pour le monde est porté par une imagination créatrice capable d\u2019inventer plus que ce qui est donné, de sorte que les êtres humains puissent s\u2019émanciper de leur « caverne».«Le souci pour l\u2019homme», assez trompeur en réalité, est un souci d\u2019efficacité dans l\u2019ordre du faisable qui finit par le priver de son monde et donc de sa liberté.On ne peut mieux servir les êtres humains qu\u2019en les laissant imaginer leur monde, car c\u2019est par l\u2019imagination qu\u2019advient un monde qui peut prétendre être un monde humain.\u2022 RELATIONS juillet-août 2013\t03 dOSSieR La compagne mystérieuse de l\u2019écrivain Alliée capricieuse de l\u2019écrivain, l\u2019imagination s\u2019impose à lui et se renouvelle au cœur d\u2019une expérience de création qui est constamment à apprivoiser.CLAUDE VAILLANCOURT L'auteur, professeur de littérature et écrivain, a publié, entre autres, Le paradoxe de l\u2019écrivain (Triptyque, 2003) et L\u2019inconnue (Québec Amériques, La L\u2019imagination travaille lentement, jour et nuit, à pas de tortue, et donne une consistance à l\u2019histoire qui demandera avec toujours plus d\u2019insistance qu\u2019on l\u2019écrive.a plupart des écrivains considèrent leur propre imagination comme bien mystérieuse.Pour certains, elle coule de source et se renouvelle constamment; pour d\u2019autres, elle demeure active pendant un nombre limité d\u2019années, puis s\u2019assèche; pour d\u2019autres encore, elle est une matière plutôt rare qui les force à prendre leur vie comme principal sujet de leur œuvre, sous toutes ses facettes et dans ses aspérités.Dans tous les cas, je crois, elle est un miroir qui ne montrerait jamais l\u2019image exacte et attendue de soi qui devrait pourtant apparaître.L\u2019imagination est aussi une compagne capricieuse, indispensable dans mon cas, qui dicte sa ligne de conduite plutôt que de se soumettre tranquillement aux désirs de l\u2019auteur.Sa voix dérange, obsède même, elle ordonne et demande des comptes.L\u2019imagination s\u2019accommode mal des contingences de la vie: elle kidnappe notre attention, nous transforme en lunatique et, lorsqu\u2019on choisit de lui accorder l\u2019attention qu\u2019elle demande, elle nous rend moins productif, plus maladroit dans les tâches quotidiennes.Elle impose sa cadence et m\u2019a fait comprendre que je ne gagne rien à lui résister.Avec le temps, j\u2019ai appris à la connaître, ce qui n\u2019a pas été facile.Chaque livre qu\u2019elle me permet d\u2019écrire suit le même processus.Au départ, une ébauche d\u2019histoire surgit à un moment inattendu.L\u2019idée même du récit apparaît avec une brutalité et une sorte d\u2019évidence qui ne cessent de me surprendre.J\u2019ai décrit cette expérience dans un de mes romans, L\u2019inconnue : «Rien de plus mystérieux que la naissance de certaines de nos idées.Elles explosent dans nos têtes à même une forme de néant comme un big bang microscopique.Impossible d\u2019expliquer leur apparition, d\u2019en retracer le cheminement.J\u2019étais dans la plus grande incapacité d\u2019inventer quoi que ce soit.Et voilà! Quelques secondes plus tard, je savais tout.» Comme un sujet de roman ou de nouvelle ne survient pas au moment où je le désire, il me faut nécessairement le remiser : d\u2019autres travaux sont à terminer et les occupations de la vie de tous les jours nécessitent toute mon énergie.De toute façon, le sujet qui s\u2019impose est encore trop chétif pour nourrir une véritable histoire, surtout un roman élaboré, avec ses propres règles et un propos convaincant soutenu par une solide colonne vertébrale.juillet-août 2013 RELATIONS LE TRAVAIL DE L\u2019IMAGINATION Cette histoire sagement rangée est aussi semblable à une plante.Elle grandit d\u2019elle-même, développe de nouvelles branches.L\u2019imagination travaille lentement, jour et nuit, à pas de tortue, et donne une consistance à l\u2019histoire qui demandera avec toujours plus d\u2019insistance qu\u2019on l\u2019écrive.Pour moi, l\u2019écriture d\u2019un roman n\u2019est pas un projet, mais un appel.Si les occupations de ma vie m\u2019empêchent d\u2019y répondre, ou d\u2019autres contraintes qui affectent les auteurs, comme le découragement ou l\u2019absence de confiance en soi, je deviens malheureux, en manque d\u2019accomplissement, l\u2019esprit tiraillé.Puis vient le moment où je me lance enfin.Les premiers paragraphes ont tourné dans ma tête depuis longtemps, les premiers mots sont propulsés sur la page, enfin libérés, comme poussés par un puissant torrent.Après quelques pages d\u2019écriture furieuse, tout se calme : le torrent se transforme en eau presque stagnante et arrive la grande interrogation: aurai-je la matière pour poursuivre ce récit jusqu\u2019à son aboutissement?Certaines balises sont pourtant bien placées.Je ne commence pas un récit sans avoir une idée précise de la fin.Seulement, entre le point A du début enthousiaste et le point B de la conclusion inévitable, d\u2019innombrables cheminements sont possibles.Commence alors le véritable travail d\u2019écriture, un labeur régulier; il me faut prendre le râteau et secouer une terre rugueuse.Il s\u2019agit aussi du moment où le dialogue avec mon imagination, que je pousse dans ses derniers retranchements, devient le plus riche et le plus inattendu.J\u2019aime comparer mon imagination à un grand sac.Lorsque je commence à travailler, le sac est bien rempli et les phrases coulent sur le papier avec aisance.Puis après une heure ou deux, rien ne va plus.Mes idées sont à sec.Je n\u2019arrive plus à résoudre les problèmes que me pose l\u2019intrigue, à trouver les bonnes formulations, à sortir mes personnages du pétrin.J\u2019ai appris à ne pas m\u2019obstiner.Il ne sert à rien de rester devant la page pour essayer d\u2019avancer.Le sac est vide, il ne me livrera plus rien.Alors je pars, je m\u2019occupe autrement, je vaque à différentes occupations.Dans les cas graves, j\u2019entreprends une longue promenade.Pendant ce temps, mon imagination accomplit à nouveau son travail.Elle remplit le sac d\u2019idées nouvelles et de phrases justes.Et cela sans effort, aussi naturellement que la respiration.Si bien que lorsque je me remets à écrire, tout semble se résoudre, les mots me reviennent de même que des idées séduisantes pour moi.Je f*- Z7 * ne m\u2019explique pas pourquoi tout m\u2019apparaissait tellement bloqué.Je dois le dire : tant que je ne cherche pas à forcer mon imagination, écrire demeure facile pour moi.ENTRE PROUST ET KAFKA Je ne choisis pas les lieux où me mène mon imagination.En la matière, je considère que les auteurs ont tendance à se situer entre Marcel Proust et Franz Kafka, qui ont vécu à la même époque, sur le même continent, et sont considérés parmi les plus grands écrivains du XXe siècle, mais qui ont fait un usage très différent de leur imagination.Proust nourrissait son travail d\u2019une observation méticuleuse, voire obsessionnelle, de ses contemporains.Au moment de l\u2019écriture, il créait de savants mélanges, de multiples transpositions, donnant à ses personnages ce qu\u2019il a vu chez des modèles parfois reconnaissables, parfois plus difficiles à identifier.Complice, il laissait entendre à ses lecteurs que ses créations plus vraies que nature n\u2019étaient jamais très loin du monde réel et qu\u2019à travers elles, il nous aidait à comprendre la vie et la complexité de nos perceptions.Son imagination visait surtout à styliser l\u2019ambitieuse mise en œuvre de ses observations.Les romans de Kafka enchaînent les folles péripéties d\u2019un rêve - ou d\u2019un cauchemar, le plus souvent.L\u2019auteur laissait voguer sans contraintes son imagination.Ses personnages se perdent dans un parcours labyrinthique et insensé qui nous touche parce que dans notre déraison, et victimes de nos phobies, il nous arrive de nous inventer de semblables angoisses.Ses histoires se déroulent sans attaches avec une réalité trop concrète, sinon par le biais peu contraignant et flou de la fable.C\u2019est, par exemple, sans avoir visité les États-Unis que Kafka a écrit L\u2019Amérique, parce qu\u2019une connaissance réelle de ce pays ne lui aurait rien apporté de plus.Entre Proust et Kafka, une importante marge de manœuvre existe et l\u2019écrivain peut soit laisser vagabonder son imagination, soit lui mettre des brides afin de mieux cerner la réalité immédiate.Si j\u2019avais le choix, je déciderais probablement de me lancer dans l\u2019invention d\u2019univers très imaginatifs, comme Kafka.Les prouesses des artistes à l\u2019univers délirant, tels Jérôme Bosch en peinture, Fellini au cinéma, Gabriel Garda Marquez en littérature - pour n\u2019en nommer que quelques-uns - m\u2019ont toujours grandement fasciné.S\u2019évader des contraintes de la réalité, grossir le trait, offrir un portrait inattendu du monde par de puissantes allégories demeurent d\u2019excellentes stimulations pour l\u2019intelligence.Trop d\u2019angles de compréhension échappent encore au réalisme le plus adroit et le plus rigoureux.Les limites de mon imagination ne m\u2019entraînent cependant pas à faire de ma vie et des gens de mon entourage le sujet de mes livres.Tout ne s\u2019ordonne pas autour de moi de manière à inspirer des intrigues de romans et, même si c\u2019était le cas, une réserve pudique et la nécessité de préserver mes proches des regards scrutateurs des lecteurs ne me le permettraient pas.Heureusement, mon imagination est un bon guide pour m\u2019empêcher d\u2019avoir recours à ce procédé si jamais l\u2019envie me venait.En alchimiste ingénieuse, elle mélange les ingrédients les plus divers, brouille les pistes, fait constamment appel à d\u2019innombrables observations que j\u2019accumule presque malgré moi ainsi qu\u2019à ma mémoire, pour débusquer des souvenirs enfouis qu\u2019elle transforme à sa guise.Elle ne décolle pas de la réalité mais me plonge dans toutes sortes de vies qui ne sont pas la mienne.Elle m\u2019a fait connaître des castrats, des gens d\u2019affaires, des policiers, des chorégraphes, des prostituées, des victimes des camps nazis, des pharmaciens, des boxeurs, des don Juan, des femmes et des hommes au destin tourmenté dont j\u2019ai usurpé le cerveau le temps de quelques mensonges qui disent la vérité.Et je lui en suis grandement reconnaissant.Ses histoires singulières, foisonnantes, dont je me fais l\u2019humble messager, et les romans parfois volumineux qui en découlent choquent, étonnent et dérangent parfois, refusant un\tCatherine Rondeau, peu trop certains attirails pour plaire.\tEffroi 2, 2012, photo- Mais mon imagination me nourrit sans montage numérique cesse et ne semble toujours pas se tarir.Je sens -et j\u2019espère - qu\u2019elle restera encore auprès de moi pour me surprendre et me stimuler pendant de longues années.\u2022 Mon imagination ne décolle pas de la réalité mais me plonge dans toutes sortes de vies qui ne sont pas la mienne, le temps de quelques mensonges qui disent la vérité.RELATIONS juillet-août 2013\tE3 dOSSieR Portraits imaginaires L'auteure est poète HÉLÈNE DORION i je ne sais pas dessiner, pas mettre de la couleur autour des traits noirs, pas fixer une image, pas suivre l\u2019ombre, pas mouiller le papier, tremper le pinceau dans l\u2019eau, éponger avec un chiffon pas faire dire à la main ce qu\u2019elle voit, à la lumière ce qu\u2019elle touche, je ne sais pas le visage, ne sais pas forcer la bouche à s\u2019ouvrir, le corps à s\u2019étirer sur toute la longueur de la page, avec le doigt, estomper le bleu du ciel, ajouter un peu de mauve, au bout de l\u2019horizon, dire voilà c\u2019est l\u2019aube II est-ce toi dans ce paysage de vastes montagnes qui traces du doigt les courbes de l\u2019horizon, est-ce toi devant la mer qui regardes le ciel s\u2019effilocher, au bout du jour, serais-tu soudain dans une forêt dense que secouent les vents forts, sur la face cachée des mots ou derrière une lunette d\u2019approche est-ce toi qui arpentes, cartographies, mesures le néant où tu éprouves ta gravité et rêves d\u2019autres univers, est-ce toi qui dessines ces étoiles dans tes cahiers, toi qui cherches et désires et touches, touches comme une lumière dans le poème III je sais la transparence de la mer, celle des feuilles ivres qui s\u2019engouffrent dans un ciel, je sais la transparence de l\u2019orage ou du silence des ombres parfois, et toujours celle du cœur de la langue par laquelle je regarde le monde embué, je sais la transparence de l\u2019hiver qui nous dénude jusqu\u2019au rien ce bord léger des choses que l\u2019on touche pour ne cesser d\u2019entendre les voix humaines qui nous broient la stupeur qui traverse l\u2019histoire, la souffrance serait-elle nouée à la beauté, je sais la transparence de la mémoire tatouée de lumière qui nous happe, je sais si peu de celle des heures et du mystère qui s\u2019ouvre telle une lampe au bout des doigts le désordre n\u2019atténue pas le don lumineux ni ces vents durs contre lesquels on écrit je sais la transparence que l\u2019on caresse, celle où l\u2019on baigne comme au milieu des vagues qui soufflent et nous révèlent ce qui est libre et vaste juillet-août 2013 RELATIONS À la découverte d\u2019un trésor caché Entrevue avec Mohamed Lotfi Depuis 1989, le journaliste Mohamed Lotfi produit, réalise et anime l\u2019émission radiophonique « Souverains anonymes1» avec des détenus de la prison de Bordeaux.En prenant la parole, en libérant leur créativité par la poésie, la chanson et différents projets artistiques, en rencontrant des personnes de la communauté - des artistes pour la plupart -, les « souverains de Bordeaux » brisent des murs et créent des ponts.Non seulement l\u2019imagination est-elle au cœur de cette aventure inédite, mais elle a une fonction vitale dans l\u2019univers carcéral.Voici quelques extraits de l\u2019entretien que Mohamed Lotfi nous a accordé pour parler des chemins vers l\u2019épanouissement, l\u2019estime de soi et la dignité humaine qu\u2019ouvrent l\u2019expression et l\u2019imagination.Relations: Quel rôle joue l\u2019imagination dans votre vie et dans celle des détenus que vous côtoyez?Mohamed Lotfi: Au début, je suis arrivé à la prison de Bordeaux avec un projet journalistique : je voulais savoir ce qu\u2019un détenu avait à dire devant un micro.Mais rapidement, j\u2019ai compris que son témoignage n\u2019était pas le but.Le but, c\u2019est de faire de ce témoignage la matière avec laquelle on travaille l\u2019imagination, celle du détenu comme la mienne, d\u2019ailleurs.J\u2019exerce et j\u2019expose continuellement ma propre imagination dans mon travail d\u2019animation pour l\u2019émission de radio, notamment lorsque je reprends ce que les détenus me racontent.On explore ainsi la créativité.Les détenus sont souvent les premiers à ignorer leur potentiel en la matière.C\u2019est à travers divers exercices qu\u2019ils découvrent souvent l\u2019ampleur de ce qu\u2019ils sont capables de faire avec l\u2019imagination et il y en a toujours un pour s\u2019étonner de se découvrir plus imaginatif qu\u2019il ne le croyait.Je leur dis souvent : l\u2019important n\u2019est pas de raconter les choses telles qu\u2019elles se sont passées; ça peut d\u2019ailleurs souvent être assez ennuyeux.Il faut y mettre un peu de style, un peu de manière, ajouter un petit détail et ne pas nécessairement s\u2019en tenir à la stricte vérité (on s\u2019en fout!) et pour ça, il faut faire appel à l\u2019imagination.J\u2019apprends ainsi à ceux que j\u2019appelle «mes souverains» à construire un récit et à le rendre intéressant.C\u2019est naturel, je suis un passionné de littérature, mais aussi de cinéma, de théâtre, de danse, de tous ces univers qui font appel à l\u2019imagination, la nourrissent et font en sorte que la vie soit supportable.En prison, même la personne la moins imaginative est obligée de l\u2019être.Une personne privée de liberté, qui vit dans cet état d\u2019enfermement, doit absolument compenser.Quand ces gars ferment leurs yeux dans leur cellule la nuit, ils laissent place aux grands voyages, aux grandes évasions, aux grandes imaginations! Ils font reculer les murs de la prison.C\u2019est parfois une question de survie.J\u2019essaie, pour ma part, de canaliser leur imagination dans quelque chose de constructif et de la mettre au service de leur épanouissement personnel.Il n\u2019y a pas de limites à l\u2019imagination pour se construire une histoire, une identité, une appartenance : tout ça ne peut se faire sans elle.De plus, plusieurs détenus sont immigrants ou fils d\u2019immigrants : ils possèdent donc une imagination culturelle différente, d\u2019une autre couleur.On le sent bien dans leurs créations musicales, par exemple, particulièrement le rap.Si je mets l\u2019accent sur la créativité artistique, c\u2019est parce qu\u2019on a tous un peu besoin de s\u2019ac- 1.Diffusée par plusieurs radios communautaires au Québec, dont CIBL 101,5 FM, et sur le site .Catherine Rondeau, Place de l\u2019horloge, 2011, photomontage numérique RELATIONS juillet-août 2013\tsa dOSSieR complir par elle et que chacun peut être ainsi source d\u2019émerveillement et d\u2019imagination pour l\u2019autre.On arrive alors à créer un sentiment d\u2019appartenance et un espace de liberté salutaires.Par ailleurs, pour que cela soit possible, j\u2019interdis aux détenus de me dire quel crime ils ont commis; je ne veux pas le savoir.Ils l\u2019apprécient et ça permet de libérer tout le reste.Il me suffit de savoir que le gars est là et qu\u2019il paie sa dette envers la société.J\u2019estime que de le rejuger serait un manque d\u2019imagination de ma part et qu\u2019il est préférable que je porte sur lui un regard chargé d\u2019espoir; c\u2019est ce qui permet de susciter sa propre imagination.Rel.: Qu\u2019en est-il des idées noires, voire violentes qui peuvent aussi hanter leur imagination?M.L : Au sujet de la violence, les détenus me disent parfois : il vaut mieux la mettre en mots, en images, que dans la réalité.Il est vrai que de grands artistes explorent aussi cette voie.Tout en leur disant qu\u2019ils n\u2019ont pas tout à fait tort, je les sensibilise au fait que cela n\u2019aide cependant pas à combattre les préjugés que les auditeurs de l\u2019émission peuvent avoir à leur sujet.Or, on peut éviter cela et plutôt les surprendre.Par exemple, un jour, un Américain qui venait d\u2019un quartier très dur de Los Angeles, un détenu particulièrement violent mais en même temps très imaginatif, un performer incroyable, faisait un rap improvisé à partir de mots dictés par d\u2019autres détenus.J\u2019arrive et je lui propose: peace and love.Il est devenu tout troublé.Ça ne faisait pas partie de son langage, de ses thèmes habituels.J\u2019ai insisté, et comme tout le monde a répété ces mots avec moi, il s\u2019est mis à fouiller dans son imagination.Il est d\u2019abord tombé dans le caricatural, puis il s\u2019est pris au jeu et a fini par faire quelque chose de beaucoup plus profond parce qu\u2019il a compris que les autres attendaient de voir comment il allait relever le défi.Depuis plus de 23 ans, c\u2019est un pont entre l\u2019univers carcéral et la communauté que « Souverains anonymes » a permis de créer.Depuis l\u2019automne 2012, je poursuis l\u2019aventure avec « La vie devant soi», un projet cinématographique dans lequel mes «souverains», en confiant leurs rêves et leurs projets devant une caméra, s\u2019engagent à se réapproprier leur qualité de citoyens à part entière, ayant des droits et des devoirs.Ils s\u2019engagent envers la société et envers eux-mêmes.La caméra devient leur miroir et le symbole d\u2019une porte de sortie.Là encore, l\u2019imagination est à l\u2019œuvre pour concevoir et communiquer, en peu de mots, leur vision d\u2019un avenir enviable et réalisable.Des artistes participent toujours et apportent leur regard, leur écoute et entrent en dialogue avec les détenus.À travers cette personne de l\u2019extérieur, c\u2019est un peu toute la société qui est là.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR CATHERINE CARON POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES ABENSOUR, Miguel, L'Homme est un animal utopique / Utopiques II, Arles, Les Éditions de La Nuit, 2010.ANDERSON, Benedict, L'imaginaire national: réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2006.BÉDARD, Mario, AUGUSTIN, Jean-Pierre et DESNOILES, Richard (dir.), L'imaginaire géographique : perspectives, pratiques et devenirs, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2012.BORDUAS, Paul-Émile, Refus global et autres écrits, Montréal, Éditions TYPO, 2010.BOURIAU, Christophe, Qu'est-ce que l'imagination?, Paris, Vrin, 2003.CASTORIADIS, Cornelius, L'Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.CHOLLET, Laurent, Les Situationnistes: L'utopie incarnée, Paris, Gallimard, 2004.DUMÉRY, Henry, Imagination et religion, Paris, Les Belles Lettres, 2006.ESQUENAZI, Jean-Pierre, La vérité de la fiction : comment peut-on croire que les récits de fiction nous parlent sérieusement de la réalité?, Paris, Hermès Science Publications, 2009.GLISSANT, Édouard (entretiens avec Lise GAUVIN), L'imaginaire des langues, Paris, Gallimard, 2011.JUARROZ, Roberto, Poésie et création, Paris, José Corti, coll.Ibériques, 2010.MAIZELS, John, L'art brut, l'art outsider et au-delà, Paris, Phaïdon, 2003.MARÉCHAL, Ilke Angela, Sciences et imaginaire, Paris, Albin Michel, 1994.SARTRE, Jean-Paul, L'imagination, Paris, PUF, 2012.SOMERVILLE, Margaret, L'imagination éthique, Montréal, Liber, 2009.ARTICLES ET REVUES IRIS, revue du Centre de recherche sur l'imaginaire de l'Université de Grenoble.Relations : M.Chabot, « Éloge du roman ou l'écume de l'existence », no 757, juin 2012; B.Haentjens, « Résistance », no 746, février 2011; J.-C.Ravet, « À quoi bon les artistes?», no 735, septembre 2009; N.Laurin, « Des mondes secrets», no 719, septembre 2007; J.Pichette, «L'imagination en sursis », no 679, septembre 2002.Spirale, dossier «Imaginaires du numérique», no 188, janvier-février 2003.FILMS Des hommes de passage de Bruno Bouliane, 2002 (sur l'émission « Souverains anonymes ») SITES WEB : Équipe de recherche sur l'imaginaire contemporain, la littérature, les images et les nouvelles textualités : Observatoire de l'imaginaire contemporain : Université de foulosophie juillet-août 2013 RELATIONS PROCHaiN NUméRO Le numéro de septembre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 30 août.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur l\u2019analphabétisme Au-delà des statistiques alarmantes auxquelles on réduit souvent les personnes analphabètes au Québec, quelle réalité vivent-elles et quels enjeux cache leur situation?Que nous dit l\u2019analphabétisme sur notre réseau d\u2019enseignement et de formation, et sur le droit à l\u2019éducation?N\u2019indique-t-il pas une véritable ligne de fracture dans notre « société du savoir», de l\u2019information et du numérique?Comment lutter contre l\u2019analphabétisme et quel rôle peuvent jouer les groupes d\u2019éducation populaire, notamment auprès des nouveaux arrivants confrontés simultanément au défi de la francisation et de l\u2019alphabétisation?Ce dossier se penchera également sur des expériences menées en Afrique, qui inspirent des formateurs ici, au Québec.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet: .Muriel Faille, Une main de mots, 2009, encres et encaustique sur feuillets imprimés À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur le droit au travail; \u2022\tune réflexion sur l\u2019itinérance chez les aînés; \u2022\tune mise à jour sur la situation en Tchétchénie; \u2022\tle nouveau Carnet de Naïm Kattan; \u2022\tla nouvelle chronique littéraire de Marie Célie Agnant; \u2022\tles œuvres de notre artiste invitée, Muriel Faille.Ht ! Le pouvoir de I imagination se développe avec l\u2019éducation.\u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 A RELATIONS juillet-août 2013\tE9 coNfipeNces à emma-Rose CHRONiçue LittéRaiRe La poésie TEXTE ET ILLUSTRATION : VIRGINIA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU Nous en sommes déjà à la dernière confidence.Il y a tellement de choses que je veux te transmettre en héritage! Je vais te dire encore par une histoire, vraie celle-là, le plus important dans la vie.Quand j'étais petite, si petite que les Algonquins parmi lesquels nous vivions me nommaient Tcitcitèche - ce qui se traduit par «Un tout petit enfant » -, maman reçut la visite d'un cousin qui avait perdu un bras lors d'un accident de chasse.Il monta sa tente à une distance respectueuse de notre campement.Quand il invita ma mère à prendre un thé, celle-ci me recommanda de garder silence, d'être bien sage et de rester assise à ses côtés.Jusque-là cela allait.J'examinais le cousin, cherchant ce qui clochait dans son allure.Maman me surveillait du coin de l'œil, mais je lui échappai en m'élançant vers le cousin et, la main sur sa manche de chemise vide, je lui demandai : « Où as-tu mis ton bras?» Au cri de maman, j'ai su que je venais de faire une bêtise, alors je corrigeai vite en disant : « Belle, elle est belle ta chemise.! » Il avait l'air étonné, ébloui même: «Mais elle parle cri, ta fille?» dit-il, en me prenant sur ses genoux.J'allais avoir trois ans dans quelques mois, mais les gens me donnaient facilement un an de moins.Il n'y a pas si longtemps, j'étais dans un groupe d'amis poètes dont plusieurs viennent d'Haïti et du continent africain.Nous fêtions notre rencontre, je crois que j'étais un peu grise.Il y avait un poète sénégalais qui semblait las ou triste, car il avait la tête basse.Mon regard était fixé sur ses mains racées, grandes et fines en même temps, aux ongles roses comme une certaine teinte de nuages lorsque le soleil descend vers l'écrin de la nuit ou encore celle des pétales d'églantine tombés sur du velours noir.J'ai touché ses doigts : «Tu as du vernis?» Il m'a souri : « Non, mais non.» Je me suis rappelé la maladresse avec le cousin manchot; un peu gênée, j'ai ajouté : « C'est joli, ce rose! » Souriant toujours, il m'a dit : « Merci! » J'ai vite enchaîné sur un autre sujet, m'informant de son travail; il enseigne dans une importante université au Sénégal, il écrit aussi.Écoute cette phrase : « Ta voie est un sentier qui ne fut jamais emprunté, une herbe haute qui n'attend que tes pas pour s'aplatir » (Felwine Sarr).C'est beau, l'image est simple et forte.De la poésie.De la beauté.Tu sais, la beauté est partout.Dans les yeux d'une enfant, comme toi, dans son innocence, sa spontanéité qui traverse les interdits qu'elle ne connaît pas.Je vois encore, parfois, avec ces yeux-là, la beauté du monde, dont celle des phrases enlevantes écrites par des poètes avec des doigts aux ongles rose bonbon.C'est difficile de rester à l'écart de la désillusion, de la perte de l'espoir quand les épreuves nous arrachent la peau jusqu'à toucher les os de notre petitesse humaine.Parfois la tentation est forte de céder à l'appel du gouffre qui attend en permanence le moment où le pied s'accrochera une fois de trop pour nous précipiter dans le tourbillon du vide.Mais il ne faut jamais désespérer : cherche toujours la rose, le parfum, la trace la plus infime de lumière dans la nuit la plus profonde.Va vers les autres, il y a quelqu'un qui attendta main, ton sourire, afin de continuer sa route; n'abdique pas, car tu es puissante dans ton élan vers l'avenir.Tu es un poème vivant.30 juillet-août 2013 RELATIONS JLJfc-.I V r , Avant la cérémonie, 2011, acrylique sur toile, loi x 76 cm.Photo: Daniel Gingras Ton rire éclate Pétard de joie qui explose Il caracole sur les murs de ma vie.Ton rire éclate Apaisant et rond, Il me traverse au bon moment Eau fraîche pour mon âme.Ton rire éclate Oiseau libre qui pavoise Jusqu'au silence de la mare Où les sarcelles méditent l'été.\u2022 RELATIONS juillet-août 2013\tRi\"\" aiLLeuRS L'auteur, spécialiste du Qatar, a publié L\u2019énigme du Qatar (Armand Colin/IRIS Éditions, 2013) Qatar : une micro-monarchie ambitieuse Croulant sous les milliards de dollars que lui rapportent ses ressources gazières, cette minuscule monarchie autoritaire cherche à s\u2019imposer autant sur la scène régionale, déstabilisée par le printemps arabe, qu\u2019à l\u2019échelle internationale.NABIL ENNASRI Devenu un acteur important dans le concert des nations, le Qatar continue à mener une politique ambitieuse qui le fait intervenir dans différents champs.Du sport aux médias et des relations internationales à la sphère économique, l\u2019émirat ne néglige aucun domaine d\u2019activité pour exprimer son désir de puissance.Passée de l\u2019ombre à la lumière en moins de 15 ans, cette micro-monarchie suscite désormais de plus en plus de questionnements, notamment en ce qui a trait à la conduite de sa diplomatie.Quels en sont les ressorts et comment analyser la disparité de postures qu\u2019adopte le Qatar envers les différents acteurs des relations internationales?Car la différence est grande entre, d\u2019un côté, la proximité de l\u2019appareil d\u2019État qatari avec les mouvements islamistes du mo de arabe et, de l\u2019autre, la volonté d\u2019entretenir en même temps des partenariats stratégiques avec les grands p ys occidentaux lesquels voient d\u2019un œil plutôt méfiant la connivence entre le Qatar et les gouvernements issus de la matrice des BAHREÏN \u201e QATAR ARABIE SAOUDITE \u2022Doha tL ÉMIRATS ARABES UNIS I OMAN Frères musulmans.Certains le soupçonnent même de soutenir des forces djihadistes.DANS L\u2019ŒIL DU CYCLONE Le premier élément à mettre en évidence est d\u2019abord la position géostratégique du Qatar.Coincé entre deux grands voisins (l\u2019Arabie saoudite et l\u2019Iran) dont les velléités de grandeur et de leadership régional ont toujours créé une sensation d\u2019extrême vulnérabilité auprès de la famille royale Al Thani, le Qatar est un État richissime, très petit et fragile.Il compte un peu plus de 1,9 million d\u2019habitants (dont la très grande majorité a le statut de travailleurs étrangers) sur un territoire de 11586 km2 - à peu près la superficie de la Montérégie.Cette situation qui nourrit une sorte de complexe d\u2019assiégé est un facteur explicatif déterminant pour saisir le mode d\u2019affirmation des décideurs du pays, résolus à sortir de cet état de faiblesse par le biais d\u2019une politique de visibilité internationale exacerbée.En ce sens, le soft power1 déployé par les autorités répond d\u2019abord à un impératif de sécurité destiné à fixer le Qatar sur la carte du monde afin de rompre avec l\u2019anonymat dans lequel était confiné le pays depuis son indépendance et jusqu\u2019en 1995, année du coup d\u2019État du cheikh Hamad qui a destitué son père dans une opération effectuée sans effusion de sang.Monarchie autoritaire habituée aux coups d\u2019État (le premier émir avait été destitué par son neveu quelques mois après l\u2019indépendance), le Qatar est devenu, selon les indications du magazine américain Forbes, le pays le plus riche si l\u2019on se base sur le PIB par habitant.Disposant d\u2019un fonds souverain dont la valeur, estimée à plus de 100 milliards de dollars, en fait l\u2019un des plus dynamiques de la planète, l\u2019émirat est assis sur une véritable mer de gaz et concentre à lui seul les troisièmes réserves de gaz naturel de la planète (derrière la Russie et l\u2019Iran).Cette stratégie du rayonnement international tient aussi à l\u2019histoire récente de la région du Golfe.Les raisons de cette politique sont certainement à chercher dans les soubresauts de la première guerre du Golfe, qui démarre avec l\u2019invasion du Koweït par l\u2019Irak, le 2 août 1990.Cet évènement tragique résonne jusqu\u2019à aujourd\u2019hui comme le contre-exemple absolu pour tous les monarques de la région.À partir de cette date, les dirigeants du Qatar comprennent qu\u2019ils ne seront jamais en sécurité et qu\u2019un pays arabe (fût-il «frère») pourrait à tout moment rompre n\u2019importe quel pacte de nonagression, ravivant l\u2019urgence pour Doha de se prémunir contre toute agression potentielle.Le corollaire de cette équation a été l\u2019alliance stratégique déployée avec le gendarme de la région, menant à la signature d\u2019un partenariat de défense militaire avec les États-Unis, en 1998.Cet accord sera définitivement scellé avec l\u2019installation, en 2003, du Centcom (Commandement central américain) qui fera du 1.Concept utilisé en relations internationales pour décrire la capacité d\u2019un acteur d\u2019influen- cer indirectement le comportement d\u2019un autre acteur par des moyens non coercitifs.32 juillet-août 2013 RELATIONS aiLLeuRS sol qatari la plus grande base militaire américaine en dehors des États-Unis.LE PARTENARIAT STRATÉGIQUE AVEC L\u2019OCCIDENT Cette alliance indéfectible avec les Américains se prolonge à travers des accords de coopération dans le domaine de la défense, signés avec d\u2019autres États occidentaux, afin d\u2019éviter une dépendance trop grande à l\u2019égard de la puissance américaine.Dans l\u2019esprit des dirigeants, les grandes puissances européennes, au premier rang desquelles la France et la Grande-Bretagne, constituent des points d\u2019appui solides pour diverses raisons.Membres permanents du Conseil de sécurité de l\u2019ONU, ces deux pays disposent également d\u2019armées considérées comme les plus robustes de la planète et sont à la tête de réseaux diplomatiques parmi les plus influents.Dans ce cadre, la France va prendre progressivement une place importante, notamment sur le plan militaire : pendant de nombreuses années, près du trois quarts de l\u2019armée qatarie sera équipée avec du matériel français.Au-delà de cette proximité stratégique fondée sur la coopération militaire, le Qatar entreprend la mise en place d\u2019un arc diplomatique destiné à densifier ses relations avec les grands pays occidentaux en élargissant la coopération aux volets économiques.Là aussi, la Grande-Bretagne - expuissance coloniale au Qatar - est la favorite et reçoit, dès les années 1970, une partie des placements financiers effectués par les pétromonarchies grâce au boom pétrolier; suit, plus récemment, la France, sous l\u2019impulsion de la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012).L\u2019EFFET DU «PRINTEMPS ARABE» L\u2019alliance avec les États occidentaux, qui reste la colonne vertébrale du Qatar dans sa projection sur la scène internationale à court, moyen et long termes, doit se comprendre de manière complémentaire avec l\u2019attitude de l\u2019émir à l\u2019égard de son voisin immédiat, l\u2019Arabie saoudite.Même si la relation tumultueuse que Doha a entretenue avec Riyad pendant une grande partie des années 2000 ne s\u2019est pas complètement apaisée (pendant toute cette période, le Qatar a constamment pris le contre-pied des options défendues par la dynastie des Al Saoud, et ce, dans une dialectique de confrontation/affirmation), l\u2019irruption du «printemps arabe» a durablement réorienté les priorités stratégiques qataries dans la région.Avec un sens aigu du prag-matisme-voire de l\u2019opportunisme- et aidé dans la conduite de sa diplomatie par un système de gouvernement où la prise de décision ne s\u2019opère qu\u2019entre quelques personnes à la tête de la famille royale, le Qatar a su tirer profit d\u2019une configuration régionale dans laquelle les traditionnels poids lourds ne pouvaient plus jouer de grand rôle.Avec une Égypte paralysée par son processus révolutionnaire de transition, une Arabie saoudite engluée dans ses querelles de succession, un Irak plongé dans des convulsions confessionnelles et une Algérie trop lointaine, Doha a su profiter de cette vacance pour jouer un rôle de leadership qui, même s\u2019il semblait trop grand pour lui, lui a permis de s\u2019affirmer davantage comme une puissance émergente.Cette ambition est d\u2019abord motivée par la volonté de jouer un rôle crucial dans des périodes transitoires à l\u2019intérieur d\u2019un espace géographique où son intérêt stratégique est primordial.Pays arabe et musulman, le Qatar a saisi que les révoltes qui frappaient cette région pourraient avoir des conséquences directes sur le plan intérieur, notamment en ce qui concerne la revendication d\u2019une démocratisation plus affirmée.Adeptes de la realpolitik, les élites dirigeantes ont fait le pari d\u2019une victoire durable des forces islamistes dans les pays nouvellement acquis au « printemps arabe».De l\u2019Égypte à la Tunisie en passant par la Syrie, le soutien médiatique, financier et diplomatique que le Qatar offre aux organisations proches des Frères musulmans se base sur le constat qu\u2019à chaque fois que des nations arabes sont appelées aux urnes, ce sont ces formations qui sortent vainqueurs du processus électoral.L\u2019autre élément qui joue en faveur de cette inclination est la place prépondérante que joue le guide spirituel des Frères musulmans, le cheikh Youssef Al Qaradhawi.Mufti officieux du régime et ouléma d\u2019envergure internationale, ce dernier, qui bénéficie de la vitrine médiatique d\u2019Al Jazeera pour légitimer les révoltes en cours, joue un rôle de plus en plus important dans la conduite de la diplomatie qatarie.Le fait que le Qatar souhaite renforcer ses positions en Occident, tout en soutenant les forces islamistes dans le monde arabe, paraît en définitive n\u2019être qu\u2019un paradoxe apparent.Car ce qui reste déterminant aux yeux des autorités du Qatar, c\u2019est leur volonté farouche d\u2019exercer une influence dans une région du Golfe fortement instable.\u2022 Doha, la capitale du Qatar, entre hyper-modernité et traditions, richesse et inégalités.Photo : AP/Kamran Jebreili RELATIONS juillet-août 2013 B! DéBat L'auteur, urbaniste, est chef de Projet Montréal et candidat à la mairie de Montréal i± juillet-août 2013 Verrons-nous le retour du à Montréal?Le nouveau tramway est un instrument privilégié de la relance de Montréal.RICHARD BERGERON Certains réseaux de tramway ont traversé les époques : aux Pays-Bas, en Allemagne et, plus près de nous, à Toronto.Ce sont toutefois des cas d\u2019exception, puisqu\u2019au cours des années 1950, ils furent démantelés pratiquement partout.General Motors en fut le principal instigateur aux États-Unis1.À Montréal, c\u2019est avec un bel enthousiasme qu\u2019en un temps record nous avons fait disparaître le tramway de nos rues.Aujourd\u2019hui, c\u2019est du nouveau tramway dont il est question.Quiconque a fait l\u2019expérience de la version modernisée du tramway souhaite que ce mode de transport soit implanté à Montréal le plus rapidement possible.Ce sont les Français qui ont réinventé le tramway.Comme d\u2019autres, ils avaient tout fait pour adapter leurs villes à l\u2019automobile.Dès le milieu des années 1970, ils constatèrent qu\u2019ils avaient commis une grave erreur, la stratégie du « tout à l\u2019auto » étant en voie de tuer le cœur historique des villes françaises.L\u2019inauguration du réseau du nouveau tramway de Nantes, en 1984, de Grenoble en 1987 et de Strasbourg en 1993, a fait la preuve que le déclin des villes-centres n\u2019était pas irrémédiable, tout le contraire.Depuis lors, toutes les villes françaises de plus de 50000 habitants ont réintroduit le tramway.L\u2019Italie a suivi, de même que l\u2019Espagne, l\u2019Autriche ou encore l\u2019Irlande.L\u2019Amérique (Houston, Phoenix) n\u2019a pas échappé à une tendance de plus en plus mondiale, qui a récemment conquis le Proche-Orient (Jérusalem) et l\u2019Afrique du Nord (Casablanca).RELATIONS L\u2019ANCIEN ET LE NOUVEAU Le nouveau tramway innove quant à chacun des motifs qui avaient conduit au démantèlement du tramway dans sa forme ancienne.On le disait vieillot, désuet: rien ne fait plus moderne maintenant.Englué dans la circulation, il était inefficace : implanté en site exclusif, le nouveau tramway se moque de la circulation.Il était bruyant et inconfortable : le nouveau tramway est le mode de transport dont l\u2019accès est le plus aisé, pour les personnes en fauteuil roulant notamment, et il file dans un silence monacal.Les fils et les rails déparaient la ville : l\u2019implantation du nouveau tramway est l\u2019occasion d\u2019une opération d\u2019embellissement urbain s\u2019étendant sur toute la longueur du corridor emprunté.Le tramway n\u2019avait pas plus de capacité qu\u2019un autobus : les rames du nouveau tramway accueillent de 150 à 300 passagers, rem-plaçantjusqu\u2019à cinq autobus.Je pourrais continuer longtemps à vanter les vertus du nouveau tramway.Il suffit de dire que plus de 100 villes du monde en ont fait l\u2019instrument principal de leur inscription résolue dans le XXIe siècle.ESSENTIEL ET COMPLÉMENTAIRE Le nouveau tramway ne doit être opposé ni au métro, ni à l\u2019autobus urbain.Il prend simplement sa place entre ces deux modes, contribuant à enrichir une offre globale de transports urbains de qualité.Il coûte cher, rétorquent les sceptiques.En réalité, les coûts d\u2019investissement sont trois à quatre fois moindres que ceux du métro et les coûts d\u2019exploitation, deux à quatre fois moindres que ceux de l\u2019autobus.En tramway fait, le métro, le nouveau tramway, l\u2019autobus et le train de banlieue composent ensemble une offre globale qui doit être développée sans tarder, l\u2019objectif devant être de doubler l\u2019achalandage du transport collectif d\u2019ici une vingtaine d\u2019années.Pour finir, parlons de développement économique.Le Québec ne produisant ni pétrole, ni automobiles, son économie est déficitaire de 25 milliards de dollars pour l\u2019achat de ces produits.Deux études réalisées par SECOR (en 2004 et en 2010) ont démontré que les transports collectifs sont trois fois moins chers que l\u2019automobile pour l\u2019usager, en plus de créer trois fois plus d\u2019emplois que cette dernière dans l\u2019économie du Québec.Par conséquent, investir dans le tramway et dans les transports collectifs électrifiés est incontestablement le choix économique le plus censé que nous puissions faire.En prime, le nouveau tramway s\u2019est révélé partout dans le monde un formidable moteur de développement urbain qui attire l\u2019investissement le long des corridors empruntés.En quelques années, tous les terrains vacants ou sous-utilisés, comme les stationnements de surface, cèdent la place à des immeubles aux fonctions diverses, au premier rang desquelles figure l\u2019habitation.Ainsi, l\u2019implantation d\u2019un réseau de nouveau tramway permettrait à Montréal de redevenir concurrentielle face aux banlieues en termes d\u2019attractivité résidentielle pour les classes moyennes.Tout Montréalais ne peut qu\u2019être doublement séduit par cette perspective.\u2022 1.R.Bergeron, « Une industrie vorace », Relations, no 702, août 2005. DéBat Bien des villes sont plus novatrices que Montréal en matière de transports publics et d\u2019aménagement urbain.Le tramway y occupe souvent une place de choix, pour le plus grand plaisir des usagers.Doit-il et va-t-il enfin réapparaître, tel qu\u2019annoncé, dans les rues de Montréal?Le retour du tramway à Montréal est improbable.PAUL LEWIS Montréal rêve du tramway depuis au moins une vingtaine d\u2019années.Les Montréalais devront sans doute se contenter d\u2019en rêver encore longtemps, car le projet apparaît pour le moins incertain.Le tramway est une technologie du XIXe siècle.Il est malgré tout parfaitement adapté à la ville contemporaine, surtout dans ses déclinaisons modernes.Montréal pourrait en tirer profit, d\u2019autant qu\u2019il présente des avantages indéniables, comme le montre l\u2019expérience de nombreuses villes européennes ou nord-américaines.Plus agréable que l\u2019autobus, même s\u2019il est moins polyvalent, son parcours ne pouvant être modifié pour s\u2019ajuster à la demande ou aux travaux, il présente en outre l\u2019avantage d\u2019une plus grande capacité et, surtout, il fonctionne à l\u2019électricité, source d\u2019énergie non polluante, renouvelable, sans émission de gaz à effet de serre (au Québec du moins).Ses avantages sur le métro sont aussi bien réels (sauf peut-être sur le plan de la capacité) : les coûts de construction sont moindres; le spectacle urbain est plus captivant pour les usagers; l\u2019accès est facile, se faisant depuis le trottoir, plutôt qu\u2019en sous-sol.Le tramway permet de plus de valoriser la rue.Plusieurs y voient d\u2019ailleurs un puissant moteur de redéveloppement, bien que ce ne soit pas toujours le cas.UN PROBLÈME DE FINANCEMENT La Ville de Montréal a proposé de réintroduire le tramway dans son Plan de transport (2008); elle en faisait même son premier chantier (sur 21).Le tramway devait entrer en fonction en 2017.Les responsables des transports à la Ville visent maintenant 2021, l\u2019« horizon de l\u2019espoir», qui paraît toutefois peu probable.Même au-delà de 2021, les perspectives ne sont guère encourageantes.C\u2019est principalement le financement du projet qui pose problème.Les grandes infrastructures de transport (sur rail) sont à la charge du gouvernement du Québec.Mais ce dernier ne semble pas croire au tramway, même s\u2019il a fait du transport collectif sa priorité et que l\u2019électrification des transports collectifs constitue l\u2019un de ses chantiers.Le gouvernement privilégie plutôt le prolongement du métro (surtout le prolongement de la ligne bleue dans l\u2019est de l\u2019île de Montréal, qui est une «priorité absolue»), de même qu\u2019un système léger sur rail (SLR, une sorte de tramway) sur le nouveau pont Champlain.Le SLR est incontournable puisque le pont doit être reconstruit d\u2019ici dix ans; une somme de près de deux milliards de dollars a été réservée dans le Plan québécois des infrastructures 2013-2023.Les trois prolongements du métro, pour leur part, étaient évalués à au moins six milliards en 2009.En comparaison, le coût du tramway est relativement raisonnable : environ un milliard de dollars pour la première ligne de 13 km (Côte-des-Neiges et centre-ville).Sur une base annuelle, ce n\u2019est pas une dépense extravagante.Les gouvernements peuvent assurément le financer.Un groupe de travail sur le financement du tramway, formé par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain en 2012, estimait toutefois que la Ville seule ne pouvait financer le tramway, la pression sur les finances municipales étant trop forte.Il fallait associer au projet différents partenaires.Sans le gouvernement du Québec, la réalisation du tramway apparaît donc improbable.D\u2019AUTRES SOLUTIONS PRIORITAIRES Pour séduisant qu\u2019il soit, le tramway n\u2019apparaît sans doute pas comme la meilleure solution à court terme: les coûts sont très élevés pour les bénéfices que nous pourrons en retirer.De l\u2019aveu même des responsables de la Ville, la première ligne de tramway ne parviendra à attirer que très peu d\u2019automobilistes; l\u2019essentiel des usagers seront ceux de l\u2019autobus ou du métro.Il y a peut-être mieux à faire avec l\u2019argent des contribuables pour développer l\u2019utilisation du transport collectif, par exemple des voies réservées aux autobus.Car c\u2019est là l\u2019objectif que nous devons tous poursuivre : réduire la dépendance à l\u2019automobile et augmenter non seulement l\u2019achalandage, mais également la part du transport collectif dans les déplacements faits dans la région de Montréal.Le tramway a fait un retour remarqué dans de nombreuses villes qui l\u2019ont adopté avec enthousiasme.En avons-nous les moyens?J\u2019aimerais dire oui.Mais cela ne semble pas le cas, surtout que ce n\u2019est peut-être pas la meilleure solution, à court terme, alors que nous manquons d\u2019argent pour assurer les missions de base de l\u2019État québécois.\u2022 L'auteur est professeur titulaire à la Faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal RELATIONS juillet-août 2013\tes RegaRD Que reste-t-il de nos alliances?Infatigable artisan de paix et de justice et d\u2019une Église pauvre avec les pauvres, Benoît Fortin s\u2019éteignait en juillet dernier, emporté par une tumeur au cerveau.Un an après sa mort, deux de ses frères capucins lui rendent hommage en retraçant une page de l\u2019histoire sociale du Québec.JACQUES BÉLANGER ET AUBERT BERTRAND Les auteurs sont capucins Q Les communautés religieuses, partisanes de la justice, ne pouvaient pas se contenter de compenser les effets néfastes de l\u2019action des riches: elles devaient s\u2019y opposer.uand Benoît Fortin est décédé, le 4 juillet 2012, il laissait plusieurs chantiers ouverts.À peine un an plus tôt, à 72 ans et apparemment en bonne santé, il avait été élu ministre provincial des capucins, nom donné à la charge d\u2019animation de groupe dans cet ordre religieux auquel il appartenait.Il avait déjà rempli cette fonction autrefois, de 1984 à 1990, et l\u2019on se souvenait que l\u2019une des caractéristiques de son mandat avait été de refuser d\u2019en faire « un job à plein temps».À ses yeux, le monde présente trop d\u2019enjeux sérieux, voire vitaux, pour qu\u2019un homme en bonne santé se consacre uniquement au soin de sa communauté religieuse.Par conséquent, il n\u2019avait diminué ni sa présence dans les organismes sociaux, communautaires et syndicaux, ni ses activités de prédication et d\u2019écriture.On savait donc, quand on l\u2019a élu de nouveau, que son second mandat serait aussi «éparpillé» que le premier.On ne savait pas, cependant - et il l\u2019ignorait lui aussi -, qu\u2019une tumeur maligne s\u2019était développée dans son cerveau.Il a fallu l\u2019apparition d\u2019un comportement vraiment erratique chez cet homme qui n\u2019avait jamais eu peur de déconcerter pour qu\u2019un médecin, puis un groupe de spécialistes, l\u2019examinent.Le diagnostic fut brutal: la tumeur était inopérable et l\u2019espérance de vie -de vie pénible- réduite à quelques semaines.Après sa mort, lorsqu\u2019on a fait l\u2019inventaire des travaux qu\u2019il avait laissés en chantier, on a trouvé la commande d\u2019un article pour Relations, qui devait paraître dans le dossier de septembre 2012, «Une Église appauvrie: une chance?».Il devait y réfléchir à l\u2019engagement des communautés religieuses en faveur d\u2019une Église pauvre avec les pauvres.Sans savoir exactement ce que Benoît voulait y proposer, nous voudrions tenter de lui rendre hommage, un an après sa mort, en évoquant ici une page de la vie des capucins et de plusieurs autres communautés dans lesquelles il a joué avec intensité un rôle remarqué./v UNE CONVERSION SOCIALE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES Au cours des années 1970, dans plusieurs communautés religieuses, les appels du concile Vatican II à renouer avec leurs sources historiques et le charisme de leur fondation provoquaient des prises de conscience et des corrections concernant la visée de leur mission.La vision prophétique de leurs origines leur imposait un nouveau regard sur la société actuelle et le rôle qu\u2019elles y jouaient.En 1973, la Conférence religieuse canadienne (CRC), réunie à Moncton, s\u2019était convaincue de devoir prêter une oreille plus attentive à la clameur des pauvres.Grâce à l\u2019influence de Claude Lefebvre du Centre de pastorale en milieu ouvrier, on avait identifié deux façons de se lier avec le monde des pauvres.On pouvait soit aller vers eux et s\u2019établir dans leurs quartiers, soit visiter avec eux les maisons des riches pour y déceler les causes de la pauvreté et revendiquer des changements.Armand Veilleux, de l\u2019abbaye cistercienne de Mistassini, et Jacques Bélanger, capucin, avaient voulu que ces questions prennent corps dans l\u2019organisation des communautés religieuses et deviennent pour elles une préoccupation existentielle.L\u2019année suivante, le comité Justice sociale de la section québécoise de la CRC (CRC-Q) fut fondé.Jacques Bélanger, Rachel Vinet, des sœurs du Bon-Conseil de Montréal et Raymond Levac, oblat, en devinrent des membres particulièrement actifs.juillet-août 2013 RELATIONS RegaRD Dans ces années-là, on a offert à tous les religieux et toutes les religieuses du Québec de nombreuses sessions de sensibilisation.On voulait raviver l\u2019idée que l\u2019engagement social des communautés religieuses n\u2019était pas une « activité caritative » presque facultative, mais bien un mouvement de solidarité qui faisait partie de leur définition même.Les propositions du comité ne manquaient pas d\u2019en effrayer plusieurs puisqu\u2019il incitait carrément les groupes à quitter les institutions d\u2019enseignement et les hôpitaux pour aller promouvoir, dans les quartiers populaires, une prise en charge responsable et réaliste.On parlait de «vivre avec» les gens et de partager avec eux nos ressources en personnel, certes, mais aussi nos locaux et notre argent.Avec la fondation du Comité de priorité dans les dons de la CRC-Q, en 1976, on voulait que les dons en argent des religieuses et des religieux s\u2019insèrent dans une stratégie de changement social et se présentent comme un véritable appui, consenti en toute connaissance de cause, aux objectifs des groupes communautaires qui menaient le mieux la lutte en faveur de ce changement.Pour que cela soit clair, on ne se contenterait jamais d\u2019envoyer des chèques.On visiterait ces groupes et participerait à leurs activités.On deviendrait pour eux des partenaires visibles, des alliés actifs.Quand on participait au financement d\u2019une soupe populaire, on ne se donnait pas pour objectif, par exemple, qu\u2019après avoir servi 300 repas par jour, l\u2019organisme augmente sa capacité à 500 ou 700.On voulait plutôt qu\u2019il devienne inutile d\u2019en servir plus que 200, parce que la fierté de s\u2019offrir soi-même son repas aurait suppléé au besoin de mendier sa nourriture.Dans toutes les démarches de cette époque, ce que ressentaient le plus profondément les animatrices et les animateurs de la vie religieuse, c\u2019était la nécessité de revoir leurs alliances.Les communautés religieuses, si souvent nées pour servir les plus démunis dont la pauvreté semblait contraire à la volonté et au projet de salut de Dieu, s\u2019étaient, dans bien des cas, laissées absorber par la société.Elles voyaient la misère des pauvres comme une conséquence inévitable et structurelle d\u2019un modèle de développement économique qu\u2019il ne fallait pas remettre en question.Dès lors, les communautés religieuses, informellement financées par la société, jouaient un rôle de compensation nécessaire justifiant l\u2019ordre établi et étaient, en quelque sorte, la bonne conscience des riches.On voulait donc secouer ce schéma.Il n\u2019était pas juste que le système social favorise une minorité aux frais de la société.Les communautés religieuses, partisanes de la justice, ne pouvaient pas se contenter de compenser les effets néfastes de l\u2019action des riches: elles devaient s\u2019y opposer.Et si elles voulaient contribuer à l\u2019instauration d\u2019une société juste, c\u2019est avec les groupes communautaires luttant pour le changement social qu\u2019elles devaient conclure des alliances durables.LA PARTICIPATION DES CAPUCINS Chez les frères capucins, la conviction de la nécessité d\u2019un renversement d\u2019alliances se développait avec une certaine ferveur parce qu\u2019elle s\u2019appuyait sur la spiritualité traditionnelle du groupe.En faisant la relecture des événements fondateurs de leur famille spirituelle, comme le demandait Vatican II, ils ne pouvaient pas esquiver la figure de François.Celui-ci a été forcé de quitter Assise pour pouvoir suivre les traces de Jésus.Il a dû se désolidariser de la prospérité économique génératrice d\u2019inégalités sociales et de violences qui ne cessaient de s\u2019amplifier afin de pouvoir vivre «selon la forme du saint Évangile», selon la formule consacrée de François d\u2019Assise.Ce mouvement n\u2019allait pourtant pas enfermer François dans l\u2019isolement.Des frères le rejoignirent bientôt et ensemble, ils revinrent offrir à Assise le défi de l\u2019Évangile, après s\u2019être donné volontairement l\u2019appellation de «mineurs» que les puissants (les «majeurs») imposaient aux plus pauvres : ils seraient dorénavant, en solidarité avec eux, des «frères mineurs».Cette association de deux mots provenant de mondes séparés, l\u2019un religieux et ecclésial, l\u2019autre économique et social, était une première dans l\u2019histoire de l\u2019Église et de la société.Ainsi, à la fin des années 1960, dans une communauté qui ne comptait pas 200 membres au Québec, une bonne quarantaine de frères se concertaient sur la manière de «redéployer» leur vocation pour suivre plus clairement la trace de leur fondateur et l\u2019appel de l\u2019Église rénovée par le Concile.Pour poursuivre la «promotion de la paix» dans l\u2019esprit de François, ils s\u2019allièrent aux appauvris pour participer à des mouvements sociaux transformateurs.Leur migration sociale était réelle : ils changeaient de lieu d\u2019habitation, ils adoptaient de nouvelles formes de prière et, surtout, ils se laissaient adopter par des gens heureux d\u2019intégrer à leur famille et à leurs espérances des frères certes un peu spéciaux, mais des frères tout de même.Plusieurs, aujourd\u2019hui décédés, étaient devenus des points d\u2019appui importants dans les milieux où ils vivaient: Bernard Lemelin, Claude Lavoie et Benoît Fortin à Québec, Claude Hardy et Normand Voisine à Montréal, Isidore Ostiguy et Arthur Bolduc à Gatineau - où Benoît Fortin vint par la suite prendre leur relève.En même temps qu\u2019ils partageaient l\u2019expérience des milieux populaires, ils en rapportaient, dans le cadre des RELATIONS juillet-août 2013 b Dès lors, on peut considérer que les alliances nouées entre religieux et groupes populaires dans les rues de nos villes n\u2019avaient pas seulement pour résultat d\u2019appuyer des revendications sociales locales, mais allaient jusqu\u2019à modifier aussi des structures d\u2019Église. RegaRD échanges internes de la communauté, les visions franches et résolues d\u2019une analyse sociale et d\u2019une lecture de l\u2019Évangile faites à partir «d\u2019en-bas».Nous le savons, la foi très concrète et si souvent éprouvée des gens simples peut renforcer la fidélité des religieux aux alliances fondamentales qui sont les leurs.Avec le temps, l\u2019expérience des capucins d\u2019ici s\u2019est ajoutée à des expériences parallèles faites ailleurs par les membres de cet ordre présent dans le monde entier.Conformément à la tradition franciscaine, ces expériences diverses ont été examinées et combinées, jusqu\u2019à marquer les textes d\u2019orientation de l\u2019ordre des capucins et sa législation.Dès lors, on peut considérer que les alliances nouées entre religieux et groupes populaires dans les rues de nos villes n\u2019avaient pas seulement pour résultat d\u2019appuyer des revendications sociales locales, mais allaient jusqu\u2019à modifier aussi des structures d\u2019Église.La permanence institutionnelle allait en faire durer les acquis.ET MAINTENANT.Cette vive complicité entre capucins et mouvements communautaires aura duré une trentaine d\u2019années au cours desquelles plusieurs congrégations de femmes et d\u2019hommes ont vécu la même expérience.On ne peut certainement pas dire qu\u2019il n\u2019en reste rien.Benoît Fortin lui-même était encore à l\u2019œuvre lorsque la maladie l\u2019a frappé.Mais le nombre de religieux impliqués a diminué radicalement.Ceux des débuts ont vieilli, plusieurs sont décédés, et il n\u2019y a pas eu de relève.C\u2019est un fait connu que les communautés religieuses n\u2019ont que très peu de relève.Mais il faut ajouter à cela que leurs nouveaux membres sont plutôt soupçonneux à l\u2019endroit des mouvements sociaux laïques.Ils s\u2019investissent plus facilement dans des mouvements à connotation religieuse évidente.Chez les capucins, et probablement aussi dans d\u2019autres groupes, à la faveur du vieillissement et de la diminution des effectifs, la part «casanière» de la tradition, l\u2019attention portée en premier aux dynamiques et aux besoins internes de la communauté, a repris le dessus.Le puissant appel qu\u2019avait lancé le concile Vatican II a été peu à peu supplanté par les charismes particuliers et les inspirations personnelles de Jean-Paul II et de Benoît XVI.L\u2019Église a changé et elle est plus sensible à la nostalgie à l\u2019égard d\u2019acquis anciens qu\u2019elle sent compromis que portée à être attentive à des expérimentations audacieuses et inédites dont elle ne pourrait pas contrôler tous les éléments.Dans l\u2019action des églises locales, cela se traduit par des associations avec des mouvances spirituelles qui sont davantage attirées par les congrès eucharistiques que par les manifestations sociales revendicatrices et se mobilisent plus volontiers pour les Journées mondiales de la jeunesse que pour les Forums sociaux mondiaux.Par ailleurs, les contributions financières des communautés religieuses se sont alignées sur ces nouveaux objectifs.C\u2019est l\u2019histoire.On ne peut pas vivre de regrets; mais on ne doit pas non plus répudier les grandes années de fidélité sous prétexte qu\u2019elles n\u2019ont plus la cote.D\u2019ailleurs, tout n\u2019est pas parti en fumée.Nos groupes religieux ont vieilli et se sont amenuisés.Si les quelques nouveaux membres qui se joignent à nous ne sont pas particulièrement enclins à marcher sur les chemins accidentés de la solidarité avec les groupes populaires et communautaires, nos alliés, les groupes que nous avons pu soutenir pendant plusieurs années, eux, sont toujours là, vivants et actifs, car ils ont su former une relève dont nous sommes fiers avec eux.Ouverts à l\u2019imprévu, nous n\u2019avons pas écrit l\u2019avenir.L\u2019arrivée du pape François, par exemple, et quelques beaux gestes des débuts de son ministère n\u2019invitent-ils pas à entretenir l\u2019espérance?\u2022 \t\tRobin Fortin\tMICHEL FREITAG \t\tMisère de la pensée\tCulture, pouvoir.\t\tLa philosophie cette imposture 178 pages, 24$\tcontrôle In mode, Je rcpniduuion formel, de U iouM \t\t\tH Julnth)tK ri une \tH |\t\t \t\t\tlAo éditions Liber Michel Freitag Culture, pouvoir, contrôle Les modes de reproduction formels de la société 492 pages, 40 $ juillet-août 2013 RELATIONS EXPOSITION RAYMOND KLIBANSKY (1905-2005).LA BIBLIOTHÈQUE D\u2019UN PHILOSOPHE DU 13 NOVEMBRE 2012 AU 25 AOÛT 2013, PRODUITE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC ET PRÉSENTÉE À LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE Cette exposition retrace la biographie intellectuelle du philosophe québécois de renommée mondiale, Raymond Klibansky.S\u2019y aventurer, c\u2019est s\u2019exposer à une expérience intense.D\u2019abord des sens, grâce à la présence fascinante de livres et de gravures d\u2019époque.Grand collectionneur de livres anciens et rares, Klibansky en avait des milliers - dont a hérité l\u2019Université McGill.L\u2019exposition en montre une infime mais magnifique partie.Il y a des œuvres de l\u2019Antiquité grecque et romaine, fondatrices de la pensée européenne, parfois dans leurs premières éditions imprimées: Augustin d\u2019Hippone, Apulée, Platon, Plotin, Plutarque, Proclus, pour ne nommer que ceux-là.D\u2019autres des grands humanistes que Klibansky a étudiés et dont il a établi parfois des éditions critiques.D\u2019autres, encore, de ses contemporains.Par ailleurs, le visiteur se trouve d\u2019emblée plongé dans le bouillonnement intellectuel d\u2019une époque.Le jeune Klibansky fréquente le cercle du poète Stefan George; il a pour compagnons de classe deux fils de l\u2019écrivain Thomas Mann, Klaus et Golo; il est l\u2019étudiant des philosophes Ernst Cassirer et Karl Jaspers, et l\u2019assistant du sociologue Ferdinand Tonnies.Pensons aussi à tous ceux avec qui il se liera d\u2019amitié tout au cours de sa vie : les philosophes Jean Wahl, Paul Ricoeur, Jan Patocka et combien d\u2019autres.RAYMOND KLIBANSKY -LA- BIBLIOTHÈQUE D'UN PHILOSOPHE muLtiméDias Cette magnifique exposition, qui intègre de nombreux éléments audio et vidéo tout au long du parcours, est constituée de sept zones, qui sont autant de chapitres de la vie de Klibansky.La première concerne sa jeunesse allemande, nourrie de ses lectures de Pindare, Rilke, Holderlin, jusqu\u2019à ses études universitaires.À 15 ans, son passage dans une école alternative dirigée par le théosophe Paul Geheeb a été déterminant.Tout en le sauvant de l\u2019éducation autoritaire de l\u2019époque - qui n\u2019est pas étrangère a la montée du nazisme -, il l\u2019a convaincu de poursuivre ses études en lien avec l\u2019humanisme.Un vers de Pindare mis en exergue traduit bien cette quête à laquelle il resta fidèle toute sa vie: «deviens qui tu es».La zone suivante retrace les recherches du jeune philosophe sur la tradition platonicienne qu\u2019il a aidé à reconstituer, et surtout le rôle qu\u2019elle a joué au Moyen-Âge, en particulier Le Timée -cette œuvre où Platon expose la vision du monde de son époque.La troisième zone relate son intérêt pour les grands penseurs humanistes: principalement Nicolas de Cues, dont il est un des grands spécialistes, et qui le conduira à étudier notamment Maître Eckart, Bohme, Ficin et Lulle.La quatrième zone est consacrée à l\u2019œuvre maîtresse de Klibansky, Saturne et la mélancolie, inspirée d\u2019une étude de Panofsky et de Saxl sur la gravure de Dürer, Melancholia I.Elle rappelle l\u2019époque où il a fréquenté la Bibliothèque de Warburg, qu\u2019il a d\u2019ailleurs aidé à sauver de la destruction par les nazis en la transférant à temps à Londres.Expo Klibansky, BAnQ.Affiche: Michael Schwarz, Heidelberg University Archives Georges Leroux, commissaire de l'exposition.Photo: Michel Legendre Photo: Louis-Étienne Doré La cinquième zone nous plonge au cœur tumultueux du XXe siècle, symbolisé par un autodafé.C\u2019est le temps où Klibansky, jeune professeur à l\u2019Université d\u2019Heidelberg, fuit l\u2019Allemagne en 1933, et se joint, durant la guerre, à l\u2019office britannique de contre-propagande.Cette période est relatée par des documents nazis, fascistes et de la résistance.La sixième zone présente ensuite l\u2019intérêt de Klibansky, une fois installé à Montréal, en 1946, pour les philosophes de la tolérance et du dialogue : Bayle, Hume, Locke, Spinoza.comme autant de résistants contre la barbarie.Enfin la dernière zone souligne son effort pour entretenir le dialogue philosophique au-delà du rideau de fer, notamment avec l\u2019italien Calogero, le polonais Kolakowski et le tchèque Pa-tocka, confirmant l\u2019engagement humaniste qui l\u2019aura habité toute sa vie durant.On ne peut que remercier Georges Leroux et Alexis Martin, respectivement commissaire et directeur artistique de l\u2019exposition.Grâce à eux, nous arrivons à toucher ce qui a façonné l\u2019Europe dans ce qu\u2019elle a peut-être produit de plus beau, de plus essentiel, mais aussi de plus fragile - l\u2019humanisme - ainsi que ce qu\u2019elle a produit de plus laid: le totalitarisme.Soulignons qu\u2019un magnifique catalogue est disponible, qui comprend de belles réflexions sur l\u2019œuvre du philosophe et de nombreuses illustrations tirées de l\u2019exposition.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS juillet-août 2013\t09 LivRes LA MEMOIRE VOCIFERANTE Collectif Fermaille FERMAILLE: ANTHOLOGIE Montréal, Moult éditions, 2013, 223 p.Printemps 2013.Un an après le déluge rubescent dans les rues du Québec, un devoir de mémoire s\u2019impose, nous dit-on.L\u2019injonction à se rappeler ce passé un peu trop récent est toutefois en passe de devenir un plaidoyer pour que le printemps érable soit converti en un simple objet de consommation historique parmi tant d\u2019autres, comme en témoignent ces publications perce-neige qui éclosent, marchandent le souvenir et fétichisent le moment.Dans tout ce régurgit de bonne volonté commémorative et de «lutte féroce contre l\u2019oubli», un ouvrage brille par son authenticité bien placée : l\u2019anthologie de Fermaille, la revue d\u2019un groupe d\u2019artistes du même nom initiée autour du mouvement de grève étudiante et qui a disséminé son espérance en 14 numéros, entre février et mai 2012.À l\u2019imaginaire totalement rationnel de l\u2019État qui a envahi nombre de sphères sociales et qui a atteint une forme de paroxysme avec le gouvernement libéral de Jean Charest, l\u2019équipe de ce brûlot poétique a décidé, dès février 2012, de répondre par la bouche de son indignation, à grands coups de nouveaux lemmes, contre la hausse tous azimuts.L\u2019an dernier, chaque fois que j\u2019avais pu trouver au hasard les «3 à 5 feuilles 81/2 par 11» de Fermaille, avec ses rimes, proses, citations et collages, je me réjouissais de voir se constituer une forme de «rêve général illimité» qui allait, paradoxalement, au-delà des mots.Des textes forts, qui marchent peut-être un peu trop à l\u2019amour, mais qui crient si bien la liberté - que l\u2019on pense à ceux de Renard Anarchiste, de A., de Catherine Lavarenne, débordante d\u2019identités, d\u2019Amélie Faubert, les yeux « tout écartillés » par l\u2019éclaircie, de Christian Girard qui a trop « sniffé de 40 juillet-août 2013 RELATIONS poudre aux yeux», ou encore de Sarah Brunet-Dragon, brûlante comme des pieds à la fin d\u2019une manif de soir.Il y avait aussi ces lettres, adressées à la parenté, que les rédactrices et les rédacteurs de la revue ont écrites à notre place, parce que leurs doigts étaient moins noués que nos gorges.À relire cette « géographie de la réflexion vive », on peut tout de même dire que nous ne sommes plus au même endroit que les vers qui grouillent au cœur de ce rapaillage, aux côtés des illustrations et affiches de l\u2019École de la montagne rouge, dont la reproduction en noir et blanc a quelque peu éteint la fougue.Fermaille, c\u2019était aussi cette page vierge où le « contour d\u2019un paysage symbolique» a été tracé.Ce petit atlas géographique d\u2019une identité demeure.Mais s\u2019agit-il d\u2019un simple passeport pour retourner dans le temps, à cet instant sublime où l\u2019imaginaire dominant a semblé s\u2019effondrer?Il ne sera pas possible de rejouer le concerto du printemps érable.Ce qui est mort, fermé comme un bel ouvrage embossé qu\u2019on a dévoré d\u2019un bout à l\u2019autre, est inhumé depuis.N\u2019est-ce pas triste de se dire qu\u2019on ne lira plus au présent cette poésie qui marche et rêve?Surtout que le discours dominant, lui, est loin d\u2019être mort; et nous le faisons revivre en partie en fantasmant sur le passé.Devant le cégep Maisonneuve, lors du dernier vote de grève des étudiants, m\u2019est revenue l\u2019image de ce graffiti aperçu sur le trottoir disant : « Pis sinon quoi?» La « vociférante » équipe de Fermaille avait proposé de nouvelles significations sociales, littéraires et identitaires dans ses pamphlets.Fer-maille, je parle de toi au passé, la rage en cours.MARIE-PIER FRAPPIER LE SIONISME DECONSTRUIT Shlomo Sand COMMENT LA TERRE D'ISRAËL FUT INVENTÉE Paris, Flammarion, 2012, 366 p.Certains termes nous sont tellement familiers que nous les tenons pour acquis.Pourtant, souvent, ils ne sont guère innocents et nous conduisent à accepter des mythes que nous aurions autrement rejetés.Les intellectuels, en particulier les universitaires, sont obligés de questionner les mythes qui sous-tendent toute société.C\u2019est ce que fait, depuis quelques années, l\u2019historien israélien Shlomo Sand de l\u2019Université de Tel-Aviv.Après avoir qualifié d\u2019invention l\u2019idée d\u2019un « peuple juif», il applique dans ce nouveau livrele même raisonnement à la Terre d\u2019Israël.Ce choix est logique: l\u2019idéologie sioniste repose sur ces deux concepts en exigeant, dès ses débuts, le transfert d\u2019« une terre sans peuple à un peuple sans terre».Sand veut se défaire de cette idéologie coloniale qui, selon lui, continue à engendrer des injustices et des violences en prétendant que la Terre d\u2019Israël appartient au peuple juif dispersé aux quatre coins du monde plutôt qu\u2019à ses habitants.L\u2019auteur s\u2019oppose fermement à l\u2019usage politique de concepts religieux.Ayant affirmé que le peuple juif n\u2019est qu\u2019une fabrication à la fois nationaliste et antisémite qui transforme un groupe religieux en une nation, voire en une race, cet Israélien ouvertement athée démontre que l\u2019allégeance au judaïsme constitue le seul dénominateur commun de groupes aussi visiblement disparates que les juifs allemands, les juifs yéménites ou les juifs iraniens.Le LiVRes Shlomo COMMENT LA TERRE D\u2019ISRAËL FUT INVENTÉE De la terre sainte à la mère patrie livre souligne que «tout comme la synagogue [a] effectivement pris la place du temple, et la prière celle des sacrifices, de même la terre sacrée de la Loi orale [s\u2019est] substituée à la terre réelle» (p.158); ce faisant, l\u2019auteur place le projet sioniste dans le contexte du nationalisme romantique et du colonialisme de peuplement européen de la fin du XIXe siècle.Tout un chapitre est consacré aux racines protestantes du sionisme qui expliquent, par ailleurs, tant le rejet immédiat de cette nouvelle idéologie par la majorité des juifs que la bienveillance inébranlable des élites britanniques et américaines à son égard, en particulier dans son incarnation étatique, qui viendra plus tard.Shlomo Sand n\u2019hésite pas à critiquer ses collègues historiens israéliens, dont la première génération a mis ses compétences au service de l\u2019endoctrinement sioniste en faisant une lecture littérale de la Bible et, en même temps, en passant sous silence des faits récents, comme la coexistence de différents groupes ethniques et religieux au sein de la société palestinienne ou l\u2019effacement de la carte de centaines de villages palestiniens.Il déplore également qu\u2019«à l\u2019instar de l\u2019histoire, la géographie a eu partie liée avec une nouvelle théologie pédagogique dans laquelle la terre nationale a empiété sur l\u2019hégémonie de la providence céleste : à l\u2019époque moderne, il est plus facile d\u2019ironiser sur Dieu que sur la terre des ancêtres» (p.87-88).J\u2019ai lu ce livre sans difficulté, non seulement parce que j\u2019en connais bien le contenu, ayant écrit un livre sur l\u2019op- position juive au sionisme (Au nom de la Torah, Québec, PUL, 2004), mais aussi grâce au travail remarquable du traducteur Michel Bilis qui arrive à rendre le texte limpide et précis.Malgré quelques imperfections mineures, le nouveau livre de Shlomo Sand, polémiste tant érudit qu\u2019acerbe, démystifie la mythologie sioniste.Ainsi, il expose l\u2019irrationalité du discours politique israélien qui, en plus de miner le droit international, discrédite la tradition juive millénaire, en encourageant «la disparition du judaïsme historique et sa transformation en un nationalisme juif» (p.147).YAKOV RABKIN L\u2019EXPÉRIENCE DU SENS Philippe Sers LA RÉVOLUTION DES AVANT-GARDES.L'EXPÉRIENCE DE LA VÉRITÉ EN ART Paris, Hazan, 2012, 223 p.Ce bel ouvrage sur l\u2019art contemporain nous introduit d\u2019une manière remarquable dans l\u2019univers des artistes qui lui ont ouvert la voie.Le bouleversement des formes et des cadres académiques dans lesquels les beaux-arts étaient encarcanés au début du XXe siècle n\u2019était pas qu\u2019un simple jeu esthétique de transgressions.L\u2019auteur montre bien que les pionniers de l\u2019art contemporain étaient porteurs d\u2019une vision éthique, d\u2019un sentiment de responsabilité à l\u2019égard du monde et de leur époque, se trouvant confrontés autant à la montée du totalitarisme, à sa cruauté et à sa barbarie, qu\u2019à l\u2019emprise grandissante et abêtissante de la mentalité capitaliste.Dans des domaines aussi divers que la peinture, la mise en scène, le cinéma et l\u2019architecture, des créateurs comme Beuys, Duchamp, Eisenstein, Kandinsky, Kantor, Malévitch, Man Ray, Mondrian, Richter, Schwitters et Van Doesburg - pour ne nommer que ceux-là - ont fait de l\u2019art « un mode de résistance aux injustices, un moyen de réflexion sur la société et un système d\u2019invention du futur » (p.9).C\u2019est que l\u2019art, pour eux, avant d\u2019être représentation du beau, est une expérience intérieure vitale, dans laquelle la beauté et la justice sont indissociables.L\u2019artiste a pour vocation d\u2019en rendre témoignage.D\u2019en indiquer le chemin.Il y a dans cette conception de l\u2019art une sorte de quête de vérité et de sens, d\u2019une transcendance dans le monde, d\u2019une altérité dans la présence, réfractaire à toute volonté de domination, à toute fuite dans les choses.Dans cette quête, les avant-gardes se laisseront guider par des arts délaissés, oubliés, dénigrés, comme l\u2019art primitif, l\u2019art oriental, l\u2019art russe des icônes.Car elles enseignent à leur manière une chose qui leur semble primordiale : ce qui est n\u2019est pas le but, mais le chemin.Un chemin de vie qui mène de l\u2019audible à l\u2019ineffable, au-delà du visible.Ainsi, la distorsion formelle de la réalité dans l\u2019art abstrait et non figuratif, ou encore la transgression des règles de la perspective et le recours fréquent aux fragments et aux collages, contribuent à ébranler une manière de voir et d\u2019être non seulement paresseuse, conditionnée par la routine, mais aussi trop souvent prisonnière d\u2019une abstraction rationnelle qui discrédite tout rapport symbolique au réel, au senti, au vécu.L\u2019objectivité peut devenir un mur qui nous empêche de voir l\u2019horizon de la vie, les profondeurs de l\u2019existence.L\u2019art est une brèche qui élargit notre vision.L\u2019artiste est le passeur d\u2019une rive à l\u2019autre du réel.Ainsi, en tant qu\u2019« expérience de la rencontre du sens » (p.60), l\u2019œuvre interpelle directement celui ou celle qui la regarde.Il ne peut rester devant elle en simple spectateur sans passer à côté de l\u2019essentiel.Il est convié à entrer dans cette même expérience boule- _La_révolution ^ _des_avant_gardes RELATIONS juillet-août 2013 LivRes versante que l\u2019œuvre tente de traduire.L\u2019art devient dès lors un compagnon d\u2019humanité, qui nous apprend à vivre.Art de vivre.L\u2019ouvrage de Philippe Sers, magnifiquement illustré par des œuvres qui ont accompagné les grands moments de la révolution artistique de l\u2019avant-garde, fait fonction pédagogique, en portant notre attention sur les dimensions éthiques, spirituelles et contes-tatrices présentes dès son origine, nous permettant ainsi de mieux comprendre et apprécier les œuvres contemporaines.Mais ce faisant, il fait aussi fonction de critique d\u2019art.Et à ce titre, il interpelle le milieu artistique, toujours menacé par le conformisme et le carriérisme qui transforment l\u2019art en un ciment esthétique de l\u2019ordre établi.JEAN-CLAUDE RAVET UNE HISTOIRE SOCIALE DES FEMMES Denyse Baillargeon BRÈVE HISTOIRE DES FEMMES AU QUÉBEC Montréal, Boréal, 2012, 278 p.En publiant, en 1982, L\u2019histoire des femmes au Québec, le premier ouvrage consacré à ce sujet (réédité en 1992), les membres du Collectif Clio ont montré que la connaissance de l\u2019univers des femmes est essentielle pour mieux comprendre les changements de société.Quoi de neuf dans cette Brève histoire des femmes au Québec?Denyse Baillargeon y affirme : «Il y a eu pas mal de nouvelles recherches dans les dernières décennies.et les perspectives sur l\u2019histoire des femmes ont changé.» Ce livre est indispensable pour appréhender cette histoire sous toutes ses facettes et dans toute sa complexité.DfcNYSI: BaILI ARCtON Brève histoire des femmes au Québec Borial Cette synthèse s\u2019appuie sur des concepts et des idées-forces développés par les historiennes féministes, notamment l\u2019articulation privé-public, supposant que le rôle, le statut et la place des femmes ne peuvent se comprendre isolément de l\u2019ensemble de l\u2019organisation sociale, et la perspective historique «genrée», c\u2019est-à-dire concevant les identités sexuées comme des constructions sociales qui varient dans le temps.Une attention particulière est, de plus, accordée aux autres marqueurs identitaires comme la classe, l\u2019ethnicité et la race qui, en interaction avec le genre et diverses forces économiques, sociales, politiques et idéologiques, ont façonné l\u2019expérience historique des femmes.Une expérience marquée par le capitalisme marchand et modelée, aussi, par le patriarcat, qui a restreint les droits des femmes et leurs activités.L\u2019auteure insiste par ailleurs sur deux particularités de l\u2019histoire québécoise: la forte présence de l\u2019Église catholique, dès l\u2019époque coloniale, et la question nationale, dès le XIXe siècle, qui ont toutes deux contribué à façonner les institutions et à structurer les rapports sociaux, notamment de genre.L\u2019analyse des rapports complexes entre la vie privée, la vie domestique et la famille occupe ainsi une place centrale.Par exemple, pour comprendre pourquoi les Patriotes, en 1837-1838, excluaient les femmes de la citoyenneté politique - tout en réclamant d\u2019elles le soutien à leur cause -, l\u2019auteure examine non seulement leurs conceptions de la féminité, mais aussi de l\u2019espace public.Cela en tenant compte du fait que jusqu\u2019au début du XIXe siècle, les femmes ont occupé une place importante dans la vie sociopolitique, puisqu\u2019elles étaient au cœur du réseau de production et de reproduction.Les décisions politiques étaient prises au sein des réseaux familiaux; c\u2019étaient les femmes qui cherchaient à placer maris et fils dans la sphère politique, en structurant les rapports sociaux de la maison en conséquence.Mais l\u2019industrialisation vient bousculer cet ordre des choses.Le lien entre le travail et la vie familiale est rompu, car les hommes partent travailler à l\u2019extérieur.L\u2019idéologie des prêtres et des élites confine les femmes à leur rôle de mère seulement, rôle dont les femmes s\u2019empareront pour négocier leur participation dans l\u2019espace public, notamment auprès des plus vulnérables, que ce soit dans les hôpitaux, le système d\u2019éducation ou dans les centres sociaux de toutes sortes.Cela se fera aussi beaucoup à travers les communautés religieuses, malgré le bon nombre de laïques qu\u2019on y retrouve également.C\u2019est donc en adoptant une perspective qui révèle l\u2019envers du décor, en quelque sorte, que l\u2019auteure aborde les grands thèmes qui jalonnent l\u2019histoire des femmes au Québec : les questions démographiques, l\u2019éducation, le travail salarié et domestique, la religion, le droit et les rapports entre les femmes et l\u2019État et, enfin, l\u2019action sociale et politique des femmes, y compris le féminisme.Les huit chapitres du livre découpent par ailleurs les moments charnière qui ont fait prendre une nouvelle direction à la vie d\u2019une majorité de femmes, de l\u2019époque de la Nouvelle-France à la société néolibérale contemporaine en passant par l\u2019industrialisation, au XIXe siècle, puis par la révolution féministe des années 1970 et 1980, entre autres.Cette synthèse claire et précise éclaire les enjeux et le parcours de l\u2019histoire des femmes au Québec, sous un angle contrasté, et représente un tour de force intellectuel remarquable.CÉLINE DUBÉ ü juillet-août 2013 RELATIONS Social\tSOC\t1000\t+ 123\tl'urable\tDUR\t1000\t+ 123\tSolidaire\tSOL\t1000\t+ 122 Solidaire\tSOL\t1000\t+ 123\t'quitable\tÉQU\t1000\t+ 123\tDurable\tDUR\t1000\t+ 122 Durable\tDUR\t1000\t+ 123\t'cial\tSOC\t1000\t+ 123\tÉquitable\tÉQU\t1000\t+ 122 Équitable\tÉQU\t1000\t+ 12-\ttolidaire\tSOL\t1000\t+ 123\tSocial\tSOC\t1000\t+ 122 Social\tSOC\t1000\tt 123\ti-iurable\tDUR\t1000\t+ 123\tSolidaire\tSOL\t1000\t+ 122 Solidaire\tSOL\t1000\t+ 123\tÉquitable\tÉQU\t1000\t+ 123\tDurable\tDUR\t1000\t+ 122 Durable\tDUR\t1000\t+ 123 î>\tj Social\tSOC\t1000\t+ 123\tÉquitable\tÉQU\t1000\t+ 122 Équitable\tÉQU\t1000\t+ 123 Dut\t3 Solidaire\tSOL\t1000\t+ 123\tSocial\tSOC\t1000\t+ 122 Misons sur un développement économique.Équitable Social Solidaire Durable Équitable Social Solidai Dur; Équit; Soc Soli Dur; Équit; Socia Solidairi Durable Équitable Social Solidaire Durable ÉQU 1000 +123 SOC 1000 +123 SOL 1000 +123 DUR 1000 +123 ÉC Durable Équitabl Social Solidaire Durable Équitabl cial DU1 1000 +123 + 123 aire 7 ocia.Solidaire Durable Équitable Social Solidaire Solidaire rable itab DURABLE EQUITABLE Social\tSOC\t1000\t+ Solidaire\tSOL\t1000\t+ Durable\tDUR\t1000\t+ , Équitable\tÉQU\t1000\t+ Social\tSOC\t1000\t (Solidaire\tSOL\t1000\t+ Larable\tDUR\t1000\t+ tÿïVtable\tÉQU\t1000\t+ Kocial\tSOC\t1000\t+ Solidaire\tSOL\t1000\t+ Durable\tDUR\t1000\t+ ÉQU 1000 +123 SOC 1000 +123 SOL 1000 +123 DUR 1000 +123 SQL\t1000\t+ 123\tSociæ^M\t\t\t #\t1000\t+ 123\tSolidaire\u2019\t\tIP\tflB ÉQU\t1000\t+ 123\tDurable\tP\trl(l)0\t+ 123 SOC\t1000\t+ 123\tÉquitable\t\t1000\t+ 123 SOL\t1000\t+ 123\tSocial\tSOC\t1000\t+ 123 DUR\t1000\t+ 123\tSolidaire\tSOL\t1000\t+ 123 ÉQU\t1000\t+ 123\tDurable\tDUR\t1000\t+ 123 SOC\t1000\t+ 123\tÉquitable\tÉQU\t1000\t+ 123 SOL\t1000\t+ 123\tSocial\tSOC\t1000\t+ 123 CSN UJUJUJ.csn.qc.ca 1000 1000 1000 1000 1000 1000 1000 1000 1000 Je m\u2019abonne ! Revue de théâtre À propos de quelques exemples contemporains de mise en action du spectateur au théâtre, en danse et en performance.info@revueieu 514 875 2549 org org www ujajui.facebook.com/LaCSN Suivez @Lacsn sur Tiultter Vous avez manqué un numéro?WM 78 ReLatiONS ReLatiONS latine L\u2019Amérique boussole riçuir les L\u2019itinérance sse à l\u2019accueil temps pi Il lin CŒE 753 L\u2019ITINÉRANCE: DE LA DÉTRESSE À L\u2019ACCUEIL 754 L\u2019AMÉRIQUE LATINE: BOUSSOLE POUR LES TEMPS PRÉSENTS mm.» ReLatiONS Souffrances 755 SOUFFRANCES ReLatiONS Notre démocratie: fiction ou réalité?Ucml(m4« 756 NOTRE DÉMOCRATIE: FICTION OU RÉALITÉ?i ReLatiONS L\u2019eau du Québec entre nos mains liH>ll turn «tsMune rt* ta Mum 4ê ras a mfcrte» Ami lotfW éa nom »\u2019if n\u2014 757 L\u2019EAU DU QUÉBEC ENTRE NOS MAINS rrniw ReLatiONS La mémoire vivante pan il >J : dvfir d'euMi 758 LA MÉMOIRE VIVANTE Prix d'excellence de la SODEP 2013 pour le meilleur dossier \t\t MA\t\t |r\tf\t \t\t \tl\t 759 UNE ÉGLISE APPAUVRIE: UNE CHANCE?a langue! ReLatiONS Que vive 760 QUE VIVE LA LANGUE! ReLatiONS Le rire: banal :)u vital?' -tSîs- .-JL.«s!W mm 761 LE RIRE: BANAL OU VITAL?[ | *{41 FSH [l]TU\t \t g * r -\tWl\t \t 762 FÉMINISMES: ÉTAT DES LIEUX U ReLatiONS Le racisme à découvert Van me pato«
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