Relations, 1 septembre 2013, Septembre
[" PP CONVENTION : 40012169 ReLatiONS Pour qui veut une société juste NüméRO 767 septemBRe 2013 ¦'B '\t.-j ,\t1.\t1 Ji-l-Tii Th, ¦ T1 1\t,V'1 f.¦ ^ V J H.ra,\t.T?.\t.'-.A v- ^ , ¦j*, y *! Alphabétisation populaire: regard Nord-Sud Un apprentissage mutuel Lire et écrire à l\u2019ère du numérique La pauvreté, berceau de l\u2019analphabétisme Le droit d\u2019apprendre Vivre analphabète Nouveautés Carnet de Naïm Kattan Chronique littéraire de Marie-Célie Agnant Lire entre les lignes de l\u2019analphabétisme 6,00 $ 5?7i 85679 ARTISTE INVITÉE: MURIEL FAILLE ReLatioNs Numéro 767, septemBRe 2013 ACTUALITÉS\t4 EN BREF\t8 HORIZONS Pour une justice transitionnelle\t9 Elias Omondi Opongo, s.j.LE CARNET DE NAÏM KATTAN À quoi sert la littérature?\t10 AILLEURS Tchétchénie: un conflit en mutation\t28 Pierre Jolicœur SOIFS CHRONIQUE LITTÉRAIRE Sofialorène, si loin de la délivrance\t30 Marie-Célie Agnant REGARD Vieillir dans la rue\t33 Jean Gagné et Mario Poirier DÉBAT Le travail est-il un droit?Lucie Lamarche\t36 Rolande Pinard\t37 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture : Muriel Faille, Les mots volent, s\u2019envolent, 2010, pliures de textes imprimés, bois et plumes.Dans la portée d\u2019un monde II (détail), 2012, huile sur toile.Photo: Daniel Roussel dOSSieR LIRE ENTRE LES LIGNES DE L\u2019ANALPHABÉTISME Au-delà des statistiques alarmantes auxquelles on réduit souvent les personnes analphabètes au Québec, quelle réalité vivent-elles et quels enjeux cache leur situation?Que nous dit l\u2019analphabétisme sur notre réseau d\u2019enseignement et de formation, et sur le droit à l\u2019éducation?N\u2019indique-t-il pas une véritable ligne de fracture dans notre « société du savoir », de l\u2019information et du numérique?Comment lutter contre l\u2019analphabétisme et quel rôle peuvent jouer les groupes d\u2019éducation populaire, notamment auprès des nouveaux arrivants confrontés simultanément au défi de la francisation et de l\u2019alphabétisation?Ce dossier se penchera également sur des expériences menées en Afrique, qui inspirent des formateurs ici, au Québec.Lire entre les lignes de l\u2019analphabétisme\t11 Emiliano Arpin-Simonetti La pauvreté, berceau de l'analphabétisme\t13 Nicole Jetté Contre une perspective utilitaire\t14 Christiane Tremblay Le droit d\u2019apprendre\t16 Daniel Baril et Ronald Cameron Vivre analphabète\t18 Joane Bergeron Un apprentissage mutuel\t20 Richard Latendresse Conjuguer alphabétisation et francisation\t21 Joseph Sauveur Alphabétisation populaire: regard Nord-Sud\t23 Martine Fillion Lire et écrire à l\u2019ère du numérique\t25 Hervé Fischer ARTISTE INVITÉE Muriel Faille est titulaire d\u2019un baccalauréat en arts plastiques et d\u2019un certificat spécialisé en arts d\u2019impression de l\u2019UQAM.Elle a publié huit livres d\u2019artistes dans sa maison d\u2019édition, Kimanie.Elle a initié «Champ de Mauve» en 2003, un happening artistique qui se tient chaque année en Estrie au mois d\u2019août et où artistes, historiens et critiques d\u2019art partagent leurs expériences et leur savoir-faire dans le domaine des arts visuels.Les matériaux qu\u2019elle privilégie dans ses créations sont la peinture à l\u2019huile, l\u2019encre, le fusain et les crayons de bois.Consciente de faire partie du monde, d\u2019être en mouvement, elle tente de dire et de traduire une manière d\u2019habiter notre temps.En 2011, elle a reçu le prix international Saint-Denys Garneau soulignant ses 28 ans de production et de diffusion du livre d\u2019artiste. foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Eve-Lyne Couturier, Céline Dubé, Guy Dufresne, Mouloud Idir, Nicolas Milot, Agusü Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS Marie-Célie Agnant, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Naïm Kattan, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger: 55 $ Étudiant: 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique : ISSN 1929-3097 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca septembre 2013 RELATIONS L\u2019autre 11 septembre Onze septembre 1973.Les forces armées chiliennes dirigées par Augusto Pinochet renversent le premier gouvernement socialiste élu au suffrage universel d\u2019Amérique latine.La Moneda, le palais présidentiel, est prise d\u2019assaut.Le président Salvador Allende réussit à adresser un dernier discours à la nation, diffusé sur la seule station dont les ondes n\u2019ont pas encore été brouillées.Un appel à l\u2019espérance, à la résistance et au courage.Après avoir invité ses partisans encore à ses côtés à se rendre pour éviter une mort certaine, il préférera le suicide.La dictature commence alors son œuvre de terreur: enlèvements, tortures, exécutions, disparitions, carnages caractériseront les premiers temps du régime.Cette date du 11 septembre a marqué une époque - particulièrement au Québec, où des milliers d\u2019exilés chiliens ont contribué à l\u2019inscrire dans notre mémoire collective.Ce fut un -30 Muriel Faille, Dans la portée d\u2019un monde II, 2012, huile sur toile.Photo: Daniel Roussel jour sombre pour la démocratie et l\u2019humanisme.Il dévoilait crûment que lorsque le peuple - et non simplement un groupe révolutionnaire - s\u2019écarte de la soumission aux dogmes capitalistes et exprime démocratiquement sa volonté de transformer radicalement les bases de la société, la dictature devient préférable à la démocratie 1.Voir « Guerre à la guerre », Relations, n° 738, février 2010.pour les élites possédantes et financières.Allende ne se trompait pas, qui, dans son dernier discours, accusait « le capital étranger, l\u2019impérialisme, unis à la réaction», avec l\u2019armée, d\u2019être à l\u2019origine du coup d\u2019État, afin de protéger les privilèges de quelques-uns.Il fallait en effet remettre à sa place ce peuple impertinent qui osait changer les règles du jeu; il fallait écraser avec lui les idéaux démocratiques de justice, de solidarité, d\u2019égalité et de partage portés par de vastes mouvements sociaux et populaires.La grande tâche des militaires était d\u2019expurger la démocratie de son âme, n\u2019en conservant qu\u2019une coquille vide facilement ma-nipulable.C\u2019était compter sans le courage et les convictions de ceux et celles - ouvriers, paysans, pobladores (habitants des bidonvilles), hommes et femmes (et elles furent nombreuses) -qui avaient goûté la liberté et n\u2019 étaient plus prêts à plier l\u2019échine.Il faut aussi souligner le rôle de l\u2019Église chilienne, composée de nombreux évêques et prêtres sensibles au cri et au rêve des humiliés.L\u2019horreur aurait pu être pire, comme sous la dictature argentine quelques années plus tard (plus de 30000 disparus entre 1976 et 1983), n\u2019eût été de la décision de cette institution, jouissant d\u2019un statut social privilégié, d\u2019offrir protection aux persécutés, au nom de l\u2019Évangile, faisant fi du diktat des militaires : « Mêlez-vous de vos affaires, et il ne vous arrivera rien ».À travers, entre autres, la Vicaria de la solidaridad (le service juridique de l\u2019archevêché de Santiago) et les multiples communautés ecclésiales de base, au sein des paroisses, où les chrétiens célébraient leur espérance et organisaient la résistance, l\u2019Église a prêté sa voix à ceux qui étaient bâillonnés et offert un espace vital de liberté au cœur de l\u2019oppression.Ainsi, le 11 septembre est aussi l\u2019amorce d\u2019une résistance créative - jusqu\u2019à la victoire éclatante du No au référendum de 1989 qui mit fin au règne de Pinochet - et d\u2019une immense chaîne internationale de solidarité qui en a répercuté l\u2019écho dès les premiers instants.Quarante ans plus tard, elle résonne encore comme un profond appel à la vigilance et au courage politique.Le rêve écrasé d\u2019une société fondée sur la solidarité plutôt que sur les privilèges, sur le partage plus que sur l\u2019accaparement de la richesse par quelques-uns, ne peut être enterré.Il survit toujours dans le cœur et le combat des hommes et des femmes qui se refusent à cautionner l\u2019injustice.La révolution socialiste et démocratique est plus que jamais à l\u2019ordre du jour.Comment ne le serait-elle pas quand on pense aux transformations radicales qu\u2019exigent non seulement le cri des peuples et des pauvres, mais la Terre elle-même, saccagée par des rapaces insatiables, pendant que les pouvoirs politiques se comportent comme des laquais des élites financières et possédantes?La dictature a certes mauvaise presse de nos jours, mais ne nous illusionnons pas trop sur notre liberté - l\u2019affaire Snowden dissipe toute naïveté.Ni sur la paix, qui pourrait être un autre nom pour la guerre1.*¦ * *¦ Cet automne, nous sommes heureux d\u2019accueillir dans nos pages un ami de longue date de Relations, le grand écrivain québécois d\u2019origine irakienne Naïm Kattan.Il rédigera les Carnets jusqu\u2019en août 2014.Quant à la chronique littéraire, c\u2019est à une collaboratrice plus récente de la revue qu\u2019elle échoit, l\u2019écrivaine d\u2019origine haïtienne Marie-Célie Agnant; son ami, le peintre haïtien Ronald Mevs, l\u2019accompagnera de ses œuvres.Amies lectrices, amis lecteurs, bonne rentrée! JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS septembre 2013 actuaLités Converger vers © la souveraineté populaire?Plus que l\u2019unité des partis indépendantistes, c\u2019est la confluence des militants et des groupes de la société civile qui a marqué le premier congrès de la Convergence nationale.EMILIANO ARPIN-SIMONETTI L'auteur est secrétaire ndispensable à la réalisation du de rédaction à Relations I projet d\u2019indépendance du Québec, la convergence de toutes les forces souverainistes, en particulier les partis, ne sera pas facile à réaliser.Les participants du premier congrès de la Convergence nationale, organisé par le Nouveau mouvement pour le Québec, du 24 au 26 mai dernier, ont pu le constater.Les lignes de fracture qui ont conduit, au cours des dernières années, à l\u2019éclatement de la coalition que constituait le Parti québécois (PQ) depuis sa création sont en effet toujours présentes et se sont même creusées.D\u2019une part, la gauche indépendantiste incarnée par Québec solidaire (QS) reproche entre autres au PQ de Pauline Marois de ne pas avoir su s\u2019écarter de la voie Jacques Goldstyn néolibérale empruntée sous Lucien Bouchard et d\u2019avoir délaissé pour de bon son option sociale-démocrate au profit du dogme du déficit zéro.D\u2019autre part, certains indépendantistes plus «pressés», notamment à Option nationale (ON), rejettent la stratégie péquiste de la «gouvernance souverainiste» qui, dans les faits, tient plus du fédéralisme asymétrique que de l\u2019indépendantisme.Dans ce contexte, les rapprochements entre le Parti québécois, Québec solidaire et Option nationale s\u2019annonçaient difficiles, d\u2019autant que Pauline Marois a appelé, peu avant la tenue du congrès de la Convergence nationale, au sabordage des autres partis indépendantistes au nom de «la cause».Québec solidaire était par ailleurs le seul parti à y avoir une délégation officielle -bien qu\u2019il ait formellement exclu toute entente électorale avec le PQ.Malgré tout, les organisateurs du congrès ont réussi à réunir, in extremis, des représentants des trois partis sur scène, pour le discours final.Il demeure néanmoins évident qu\u2019on est loin d\u2019un pacte électoral, tel que souhaité par les congressistes, qui ont d\u2019ailleurs adopté une série de propositions allant en ce sens lors de l\u2019assemblée plénière qui clôturait le rassemblement.Nonobstant le peu d\u2019enthousiasme affiché par l\u2019exécutif des partis, les militants de la base étaient présents en grand nombre au congrès.Et, malgré des débats parfois difficiles lors des différents ateliers - notamment celui portant sur la possibilité d\u2019adopter une stratégie d\u2019accession à l\u2019indépendance commune aux trois partis -, l\u2019ambiance était à.la convergence.S\u2019il est une avancée prometteuse à ce congrès, c\u2019est d\u2019ailleurs de ce côté qu\u2019elle est à chercher.Il a en effet permis de constater qu\u2019en dehors de la joute partisane, tant les militants des TÉ v&v /oi'E* % *iC\u201e Cout^F- M ûù FAiui 'tor&p RELATIONS L* &\t*\tS ia (ILj, ^\tieR l\u2019exclusion et qui bloque la reprise en main collective des problèmes qu\u2019il engendre.Les formateurs qui œuvrent dans le domaine de l\u2019alphabétisation populaire le constatent: les contraintes liées à la pauvreté dans laquelle vivent la majorité des personnes analphabètes et la honte d\u2019avouer leur condition, entre autres, les éloignent des ressources disponibles et les confinent à la marginalité.Pour accepter de surmonter la honte et de s\u2019alphabétiser, aujourd\u2019hui, il faut une grande dose de courage.Car ne savoir ni lire ni écrire dans une société où le texte est omniprésent - surtout avec l\u2019explosion de l\u2019utilisation des technologies de l\u2019information et de la communication-, c\u2019est être profondément démuni.C\u2019est se sentir constamment dépossédé d\u2019une emprise sur le monde, qui nous renvoie sans cesse notre handicap au visage.Une emprise que peut certes redonner l\u2019apprentissage de la lecture, mais qui, à elle seule, ne suffit pas à transformer les causes structurelles de l\u2019analphabétisme.Sans une prise de conscience et une prise de parole des laissés-pour-compte, ces structures ne peuvent changer et sont condamnées à se reproduire.Paulo Freire, ce pédagogue brésilien qui luttait pour l\u2019émancipation par l\u2019alphabétisation des classes populaires enAmérique latine, l\u2019avait bien compris.Dans Pédagogie des opprimés, son ouvrage-phare publié en 1974 qui inspire toujours des groupes d\u2019alphabétisation populaire de par le monde (notamment au Québec), Freire insiste sur l\u2019importance d\u2019une conscientisation des exclus.La méthode d\u2019alphabétisation qu\u2019il y développe ne se borne pas à la transmission mécanique et étroite du code écrit: elle s\u2019appuie sur la riche culture orale du peuple pour permettre aux analphabètes de développer leur connaissance de la grammaire du monde, celle dans laquelle s\u2019écrit leur oppression, celle qui régit leur vie et leur quotidien, les réduit à l\u2019ignorance.En leur permettant de faire, à partir de leur vécu, une «lecture politique de la réalité», la méthode de Freire les incite aussi à se faire poètes de la réalité.À transformer activement cette grammaire pour faire surgir un monde plus juste, plus fraternel.C\u2019est d\u2019ailleurs à la même époque où Freire développe sa pédagogie, dans les années 1960 et 1970, que le poète Gérald Godin, s\u2019appropriant les mots du peuple, lance un appel aux Québécois pour qu\u2019ils dépassent leur condition d\u2019opprimés, de colonisés.Chez Godin, le joual, qui témoignait à la fois de l\u2019aliénation coloniale et de l\u2019inventivité populaire, est le point de départ d\u2019une prise de conscience menant à la prise en main de l\u2019avenir collectif.Une révolte contre la honte.Il y a indéniablement, dans la lutte contre l\u2019analphabétisme, une dimension politique porteuse de transformation sociale et d\u2019émancipation qu\u2019il importe de restituer.Depuis plusieurs années, celle-ci est en effet mise à mal par une conception utilitariste, essentiellement tournée vers l\u2019employabilité des personnes analphabètes.Comme si l\u2019émancipation passait par«unejob steady pis unbonboss».Cela, dans un contexte où l\u2019éducation populaire est de moins en moins soutenue par l\u2019État.Ainsi, en avril dernier, un regroupement de six centres d\u2019éducation populaire de Montréal, menacés de fermeture en raison de coupes budgétaires à la Commission scolaire de Montréal, interpellait le gouvernement Marois.Ils ont bien sûr demandé au gouvernement d\u2019intervenir en leur faveur, mais aussi de revoir sa conception technocrate de l\u2019éducation populaire aux adultes.La lutte contre l\u2019analphabétisme implique la défense d\u2019une conception large et citoyenne de l\u2019éducation, qui vise la participation des exclus et des moins favorisés à la vie publique.Sans quoi, les conditions sociales qui produisent l\u2019analphabétisme et l\u2019exclusion ne changeront pas de sitôt.Mais aussi, surtout, parce que les personnes analphabètes - tout comme les étudiants qui déferlaient dans les rues du Québec au printemps 2012, d\u2019ailleurs - sont des citoyens à part entière avant d\u2019être de la main-d\u2019œuvre potentielle.\u2022 « Avant de parler il tourne les mots dans sa tête il voit ceux qui passent bien et ceux qui le font buter et l\u2019audace c\u2019est choisir ceux qui le font buter » Gérald Godin, « L\u2019eau dasse », Les Botterlots « Personne n\u2019éduque autrui, personne ne s\u2019éduque seul, les hommes s\u2019éduquent ensemble, par l\u2019intermédiaire du monde.» Paulo Freire, Pédagogie des opprimés 12| septembre 2013 RELATIONS La pauvreté, berceau de l\u2019analphabétisme Pour la famille qui reçoit en héritage la pauvreté avec ses conséquences - souvent transmises de génération en génération -, le risque est grand de devenir un foyer de l\u2019analphabétisme.NICOLE JETTÉ Les personnes identifiées comme analphabètes parlent souvent de leur vécu en termes de honte, d\u2019exclusion, de non-accessibilité à des informations vitales et de manque d\u2019autonomie, entre autres.Globalement, ces personnes ressentent un sentiment d\u2019inadaptation sociale.Les effets dans leur vie sont divers et se manifestent sous plusieurs aspects : physique, psychologique, relationnel, politique.LA PAUVRETÉ Dans un monde où la réussite est basée sur des critères de rendement, vivre l\u2019angoisse de ne pas savoir comment tenir jusqu\u2019au bout au quotidien, jusqu\u2019à douter si le lendemain est souhaitable, condamne à l\u2019incompétence.Être pauvre équivaut à ne pas avoir accès aux ressources nécessaires pour se qualifier à cette compétition.De cette inéligibilité découle un état d\u2019exclusion de la société.Les conséquences de la pauvreté dépendent du contexte social, mais en aucun cas elles sont positives.Louise Séguin, chercheuse à l\u2019Institut de recherche en santé publique de l\u2019Université de Montréal, oriente ses travaux sur les effets de la pauvreté sur la santé.Elle qualifie de «marques indélébiles» les effets de la pauvreté sur un enfant de moins de cinq ans.Même dans le cas de familles qualifiées de «nouveauxpauvres», où la mère a une formation universitaire, si elle vit sous le seuil de la pauvreté, son enfant a deux fois plus de risques d\u2019avoir des problèmes de santé.Nous pouvons reprendre ces conclusions en remplaçant les mots «problèmes de santé» par «problèmes d\u2019apprentissage».Le troisième rapport national sur l\u2019état de santé de la population du Québec, «Riches de tous nos enfants.La pauvreté et ses répercussions sur la santé des jeunes de moins de 18 ans », paru en 2007, en témoigne.Les enfants et les adolescents des milieux moins favorisés sont beaucoup plus nombreux que les autres à rencontrer des problèmes comme les retards de langage, l\u2019hyperactivité et, à l\u2019école, des troubles graves de comportement, des difficultés d\u2019apprentissage, des retards scolaires, lesquels ont, bien entendu, des conséquences sur le taux d\u2019obtention d\u2019un diplôme.«Ils risquent, plus que les autres [.] d\u2019avoir ensuite de la difficulté à trouver un emploi et des revenus de travail adéquats, et enfin de subir l\u2019exclusion sociale et la marginalisation.» LE SYSTÈME SCOLAIRE Devant ce constat d\u2019inégalité des chances, l\u2019école a l\u2019obligation d\u2019ajuster ses interventions aux capacités et besoins des enfants en se rappelant qu\u2019ils font partie d\u2019une famille.Pour atteindre ses objectifs, le système scolaire doit adopter une approche globale adaptée aux diverses réalités des élèves.«Ainsi, sans porter tout le blâme, l\u2019école a donc ses torts.L\u2019institution scolaire a la responsabilité d\u2019élever les élèves L'auteure est militante depuis 18 ans au sein du Front commun des personnes assistées sociales du Québec Muriel Faille, Le poids des mots, 2009, encre de Chine, bois, roche et feuillets imprimés RELATIONS septembre 2013 B dOSSieR Rllrtf Muriel Faille, Mémoires, 2010, crayon Prismacolor et texte imprimé sur Somerset au même niveau, ne serait-ce que parce qu\u2019ils arrivent inégaux», rappelle Marc-André Deniger, professeur à la Faculté des sciences de l\u2019éducation de l\u2019Université de Montréal, dans un entretien accordé au quotidien Le Devoir (10 novembre 2012).C\u2019est là le rôle «compensatoire» de l\u2019école.Dans un contexte où l\u2019approche privilégiée par les décideurs politiques et le monde de la finance est celle de la performance basée sur la compétition, guère d\u2019espace n\u2019est laissé pour mettre en place des ressources adaptées qui favorisent la solidarité et l\u2019implication des enfants, des parents et de la communauté.Cette situation est illustrée, entre autres, par l\u2019indice de défavorisation en milieu scolaire qui sert au gouvernement du Québec pour offrir aux enfants de milieux défavorisés un «accès privilégié » à des services spécifiques - à l\u2019intérieur du système public ou par le biais de partenaires communautaires et philanthropiques - tels l\u2019aide aux devoirs, le Club des petits déjeuners, la pédiatrie sociale et les magasins-partages pour la rentrée scolaire.Cet indice de défavorisation en milieu scolaire est obtenu à l\u2019aide de deux variables : l\u2019indice du seuil de faible revenu et celui du milieu socioéconomique (IMSE).Les critères pour établir ce dernier sont les suivants : la proportion, dans un milieu socioéconomique donné, des familles avec enfants dont la mère n\u2019a pas de diplôme, certificat ou grade et la proportion de ménages dont les parents n\u2019étaient pas à l\u2019emploi durant la semaine de référence du recensement canadien.Cette pratique statistique fausse en quelque sorte la réalité en laissant croire que pour « mériter l\u2019aide », il est nécessaire que les parents pauvres vivent dans un quartier où la pauvreté domine.En se bornant aux apparences, elle esquive le fond du problème : les familles, parents et enfants, continuent à vivre au quotidien L'auteure a été chargée de projet en alphabétisation pendant plusieurs années Contre une perspective utilitaire CHRISTIANE TREMBLAY Depuis quelques années déjà, des efforts sont déployés par nos gouvernements pour faire de l\u2019alphabétisation une clé menant à l\u2019emploi.Plusieurs programmes de subvention entendent soutenir exclusivement l\u2019intégration au marché du travail au détriment des autres motifs qui poussent une personne à s\u2019alphabétiser.Certes, pour bon nombre de personnes analphabètes ou peu alphabétisées, le désir de trouver un emploi rémunérateur et à des conditions avantageuses est vif, comme l\u2019est le désir des employeurs de donner aux travailleurs les moins outillés de leur entreprise la possibilité de développer leurs connaissances.Les uns veulent se faire une place au soleil, les autres souhaitent accroître leur compétitivité.Mais que fait-on des femmes et des hommes qui veulent s\u2019alphabétiser sans pour autant intégrer le marché de l\u2019emploi?Ils sont nombreux à fréquenter les groupes d\u2019alphabétisation pour des raisons qui n\u2019ont rien à voir avec le travail.Pouvoir régler les factures après le départ du conjoint, comprendre les messages inscrits dans l\u2019agenda scolaire de leur enfant, passer leur permis de conduire ou ne plus avoir à dépendre des autres pour accomplir des tâches du quotidien sont des objectifs souvent mentionnés.Et que dire de celles et ceux qui veulent apprendre à lire et à écrire dans le seul but de retrouver leur dignité?Pour plusieurs, l\u2019alphabétisation permet d\u2019abord et avant tout de se tenir droit dans sa tête, d\u2019effacer peu à peu les marques laissées par des mots durs tapis au fond de soi: ignorant, paresseux, retardé.Il y a autant de raisons de s\u2019alphabétiser qu\u2019il existe de personnes.Malheureusement, l\u2019aide financière et les ressources disponibles présentement, du côté des gouvernements, visent d\u2019abord à soutenir les projets en pré-employabilité.On y encourage des personnes ayant une faible estime de soi et éprouvant fréquemment des difficultés d\u2019apprentissage à devenir, en quelques semaines à peine, compétentes, confiantes et prêtes à faire valoir leurs mérites devant des employeurs potentiels.Il est difficile, désormais, de consacrer du temps à des apprentissages dont les bénéfices ne se l4 septembre 2013 RELATIONS l\u2019exclusion et les conséquences de la pauvreté tant dans l\u2019espace privé que public.Dans ce contexte, peut-on prétendre que l\u2019accessibilité aux ressources est garantie et respecte le droit à l\u2019éducation pour tous et toutes?Comme l\u2019expliquait M.-A.Deniger dans une autre entrevue au Devoir (22 décembre 2012): «Quand un jeune commence l\u2019école, l\u2019inégalité qui est sociale se transforme en inégalité scolaire.La \u201cvaleur\" de l\u2019élève s\u2019installe très tôt et il va se construire à partir de cette valeur qu\u2019on lui accorde.Il va se créer une représentation de lui-même selon qu\u2019il est étiqueté bon ou faible et ça aura une influence sur bien des aspects de sa vie.» L\u2019école offre-t-elle l\u2019espace pour entendre, traduire et comprendre la parole des élèves qui, de par leur provenance sociale, ont d\u2019importantes difficultés à s\u2019exprimer avec les mêmes références que les autres de leur âge?Si l\u2019on se fie au taux de décrochage scolaire des jeunes issus de ces milieux, il semble que la réponse soit négative.Si l\u2019école ne parvient pas autant qu\u2019elle le devrait à jouer son rôle pour briser la chaîne qui mène de la pauvreté à l\u2019échec scolaire - cause importante de l\u2019analphabétisme-, on devrait s\u2019attendre au moins à ce que des programmes de formation continue corrigent la situation.Or, les programmes de formation offerts par le ministère de l\u2019Emploi et de la Solidarité sociale s\u2019adressent principalement aux personnes dont le potentiel d\u2019employabilité peut, dans un court laps de temps, répondre aux besoins des entreprises.L\u2019alphabétisation, qui est un processus long, n\u2019apparaît pas comme une priorité même si la majorité des personnes analphabètes se retrouvent dans le cycle infernal : aide sociale, emploi précaire, assurance-chômage, aide sociale.Ces personnes sont ainsi astreintes à demeurer dans le ghetto de la pauvreté, privées de leur droit d\u2019exercer pleinement leur citoyenneté.DEVOIR DE SOCIÉTÉ Comme société, nous avons le devoir de développer une dynamique de dialogue pour une réelle intégration sociale.Pour que la famille se transforme en lieu d\u2019apprentissage de la lecture, de socialisation, d\u2019implication, il est urgent de cesser de parler de «défavorisation» et de garantir les ressources financières et sociales nécessaires à une véritable pratique de la justice sociale, pour une société solidaire.La pauvreté est «le plus grand des maux et le pire des crimes», écrivait George Bernard Shaw, en 1907.Il est illusoire de prétendre que nous vaincrons les problèmes liés à la pauvreté, comme l\u2019analphabétisme, sans une répartition équitable des richesses et, pour toutes et tous, une véritable accessibilité à l\u2019éducation, pour que chaque personne développe son potentiel et puisse remplir ses obligations citoyennes.\u2022 Il est illusoire de prétendre que nous vaincrons les problèmes liés à la pauvreté, comme l\u2019analphabétisme, sans une répartition équitable des richesses et, pour toutes et tous, une véritable accessibilité à l\u2019éducation.mesurent pas facilement ou qui peuvent se faire sentir parfois à très long terme, mais qui auront une réelle incidence sur la qualité de vie.Ils sont jugés accessoires.N\u2019en déplaise aux fonctionnaires et dirigeants de ce monde, l\u2019alphabétisation n\u2019ouvre pas uniquement les portes de la rentabilité et de la compétitivité.Elle ne permet pas uniquement de tracer de belles lignes droites d\u2019un point A à un point B dans un parcours professionnel.Elle emprunte le plus souvent des chemins défoncés, à peine praticables et dont on ignore la destination.Il faut beaucoup de courage pour ne pas s\u2019enfuir au tournant.L\u2019alphabétisation peut être vécue comme le début d\u2019un long périple, une sorte de passage obligé pour accéder à un monde de possibilités.De plus, grossir la masse des travailleurs n\u2019est vraiment pas la seule manière de jouer un rôle dans le développement de la richesse collective.On peut apporter autrement sa contribution à la société.Je me rappelle les derniers mois de vie d\u2019une amie atteinte d\u2019un cancer.Nous, ses proches, allions à tour de rôle lui tenir compagnie et prendre soin des enfants.Le plus assidu d\u2019entre nous était un artiste sans le sou, sans emploi rémunéré, sans statut acceptable aux yeux de bien des gens.C\u2019était pourtant celui sur lequel nous pouvions compter sans réserve pour amener un peu de douceur dans le quotidien de notre amie.Il était clair pour nous que son travail était de loin plus nécessaire que le nôtre et aurait dû être pleinement reconnu.Être en mesure de soutenir ses enfants à l\u2019école, leur donner en exemple le goût d\u2019apprendre et de relever des défis, n\u2019est-ce pas une tâche essentielle?Actualiser son plein potentiel, appliquer ses nouvelles connaissances dans toutes les sphères de sa vie, n\u2019est-ce pas aussi rentable?Savoir exprimer ses opinions, prendre parti de manière éclairée, comprendre les enjeux d\u2019un nouveau règlement municipal, c\u2019est à cela aussi que contribue l\u2019alphabétisation.Celle-ci fournit des outils qui mènent à soi et qui permettent d\u2019avoir les moyens de sa quête.Qu\u2019il s\u2019agisse de trouver un emploi lucratif, de pouvoir lire des histoires à ses enfants ou petits-enfants, de se faire respecter par un fonctionnaire arrogant, de se tenir debout lorsqu\u2019il le faut, toutes ces raisons sont d\u2019une importance capitale.En réduisant la portée et le rôle de l\u2019alphabétisation, en la destinant seulement à des fins utilitaires, ne sommes-nous pas en train de nous appauvrir?RELATIONS septembre 2013 EB dOSSieR Le droit d\u2019apprendre Les auteurs sont respectivement agent de recherche et de développement et directeur général de l'Institut de coopération pour l'éducation des adultes (ICÉA) Éradiquer l\u2019analphabétisme, c\u2019est favoriser le droit des adultes à apprendre tout au long de leur vie et ainsi forger une société plus épanouie et plus apte à relever les défis des années à venir.DANIEL BARIL ET RONALD CAMERON LJ exercice du droit d\u2019apprendre pour les adultes ne peut exister qu\u2019à condition de disposer des capaci-¦ tés suffisantes pour poursuivre un programme de formation, formelle ou non.Ainsi, l\u2019alphabétisation d\u2019une population constitue un véritable enjeu social tant elle est au cœur de cette capacité d\u2019agir et d\u2019apprendre des adultes, et ce, dans tous les champs de la vie en société.Trop souvent, le droit à l\u2019éducation est associé à la génération montante -on l\u2019a constaté lors du «printemps érable»- sans qu\u2019on prenne toute la mesure du fait que l\u2019alphabétisation est aussi le point de départ fondamental permettant l\u2019exercice du droit à l\u2019éducation tout au long de la vie.D\u2019après le site du Programme des Nations unies pour le développement, le Canada est réputé avoir un taux d\u2019alphabétisation de 99 % chez les adultes de plus de 15 ans, étant donné son niveau de développement et de revenu et une scolarisation qui est obligatoire jusqu\u2019à 16 ans.Cette information est trompeuse, car décoder les signes est une chose, mais comprendre ce qu'on lit en est une autre.C'est pourquoi la notion de littératie - qui désigne la capacité d\u2019une personne de lire et d\u2019écrire- s\u2019est imposée et fut utilisée par l\u2019Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), en 1994, dans le cadre d\u2019une première enquête internationale portant sur les aptitudes et les compétences des adultes.Elle fut l\u2019objet d\u2019une mise à jour, en 2011, dont les résultats, très attendus, sont annoncés pour l\u2019automne 2013.Pour l\u2019instant, les dernières données disponibles remontent à 2003.AU-DELÀ DE LA CAPACITÉ DE LIRE L\u2019alphabétisation de la population québécoise ne peut pas se mesurer par la seule capacité de lire, voire d'écrire, acquise grâce au système scolaire.Même dans une société industrialisée comme le Québec, ces capacités ne sont pas nécessairement acquises pour toute la vie.Pour situer les défis que pose l'alphabétisation d'une population, cinq niveaux de littératie sont utilisés.Le niveau 1 correspond à un faible niveau d\u2019alphabétisation; le niveau 2 à la com- préhension de textes simples, mais sans que la personne n\u2019arrive à décoder pleinement le sens par manque de connaissances; le niveau 3 est quant à lui considéré comme suffisant pour fonctionner dans la société.Suivant cette grille d\u2019analyse, l\u2019Institut de la statistique du Québec (ISQ) observe que près de la moitié de la population du Québec, âgée entre 16 et 65 ans, se situe aux deux premiers niveaux: soit 16 % ou 780 000 personnes au niveau 1, et le double, 33 %, au niveau 2.Le nombre d\u2019adultes ne possédant pas un diplôme d\u2019études secondaires, soit 26% de la population âgée entre 16 et 65 ans, selon des données de 2005 du ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport du Québec (MELS), expliquerait en partie cette situation.Un autre facteur en cause est lié au fait que les apprentissages faits au cours du parcours scolaire ne sont pas nécessairement acquis à tout jamais, indépendamment de l\u2019évolution sociale ou personnelle.Il est possible de désapprendre ce qu\u2019on savait.D\u2019où l\u2019importance de favoriser le droit d\u2019apprendre tout au long de la vie afin de permettre aux personnes - et aussi aux collectivités - d\u2019actualiser leur potentiel, à la faveur des réalités nouvelles.À cet égard, les variations des taux de participation à des activités de formation au Québec doivent nous préoccuper.Selon les mêmes données de l\u2019ISQ, 43 % de la population du Québec participe à des activités de formation tant formelles que non formelles, par exemple celles offertes par les organismes communautaires.Mais pour les personnes se situant aux niveaux 1 et 2 de maîtrise de l\u2019écriture et de la lecture, le taux de participation se situe respectivement à 8 % et 20% seulement.POUR UNE STRATÉGIE NATIONALE CONTRE L\u2019ANALPHABÉTISME Lors des consultations menées par l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes en vue de définir les grandes orientations pour un «Québec apprenant», les réseaux en alphabétisation ont défendu l\u2019importance de l\u2019alphabétisation pour favoriser l\u2019éducation tout au long de la vie.Si les secteurs scolaire et communautaire considèrent crucial le leadership du MELS, tous demandent la contribution des autres instances gouvernementales et ministérielles ainsi que celle des acteurs sociaux pour soutenir une stratégie de lutte contre l\u2019analphabétisme.En effet, comme le rappelle le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), une telle stratégie nécessite tout autant une meilleure collaboration entre les milieux de l\u2019emploi et ceux en al- L\u2019alphabétisation de la population exige un plan interministériel structuré, axé sur un partenariat avec les acteurs du milieu et intégré à l\u2019ensemble des mesures visant l\u2019apprentissage tout au long de la vie des adultes.septembre 2013 RELATIONS phabétisation qu\u2019une intervention pour éliminer les causes structurelles de l\u2019analphabétisme.Dans cette perspective, la lutte contre la pauvreté, une amélioration des conditions de vie et d\u2019exercice des droits des adultes, la prévention durant la petite enfance, la réussite de la formation initiale ainsi que le maintien des compétences sont des aspects majeurs.L\u2019importance de lever les obstacles financiers (coûts du transport, garde de personnes à charge, etc.) qui nuisent à la participation des personnes à des activités d\u2019alphabétisation ou de formation de base, qu\u2019elles soient offertes par des centres d\u2019éducation des adultes ou des groupes populaires en alphabétisation, a aussi été soulignée par le RGPAQ.Toutefois, pour qu\u2019une telle stratégie réussisse, un préalable est nécessaire : celui de reconnaître et de valoriser la diversité des objectifs de formation et des parcours.L\u2019accroissement des capacités d\u2019écriture et de lecture des personnes les moins alphabétisées est lié au renforcement de leur autonomie, de leur participation citoyenne tout autant que de leur insertion en emploi.Dans cette perspective, le droit à l\u2019éducation n\u2019est pas une fin en soi, mais une condition d\u2019autonomisation des personnes, du développement de leur plein potentiel et de leur participation à l\u2019évolution de leur communauté et de la société.L\u2019ACTION GOUVERNEMENTALE Au Québec, la Charte des droits et libertés de la personne et la Loi sur l\u2019instruction publique sont les deux principales lois qui consacrent le droit à une éducation de base pour tous.Le réseau public d\u2019éducation à tous les niveaux d\u2019enseignement et sur tout le territoire est l\u2019instrument-clé permettant la concrétisation de ce droit, sans oublier l\u2019offre de services éducatifs pour les adultes et d\u2019autres lois comme celles visant la formation de la main-d\u2019œuvre ou l\u2019aide financière aux études, par exemple.Moins contraignantes, différentes politiques publiques énoncent aussi, mais davantage sur un plan moral, un droit à l\u2019éducation pour les adultes.Elles proposent une vision large et riche de l\u2019éducation des adultes dans le domaine de la lecture et du livre, ou de la science et de la technologie, entre autres.Par ailleurs - et c\u2019est un élément très important dans la lutte contre l\u2019analphabétisme -, la Politique gouvernementale d\u2019éducation des adultes et de formation continue, adoptée en 2002, est une avancée notable dans la reconnaissance morale du droit à l\u2019éducation des adultes.Un premier plan d\u2019action l\u2019accompagnait, dont la révision, prévue en 2007, n\u2019a cependant jamais eu lieu.La nouvelle titulaire du MELS, Marie Malavoy, a annoncé la révision non seulement du plan d\u2019action, mais aussi de la politique dans son ensemble.Dans l\u2019attente, un constat semble largement partagé au sein des milieux concernés : l\u2019action gouvernementale est demeurée prisonnière d\u2019une vision réductrice du rôle de l\u2019État en matière d\u2019éducation des adultes, l\u2019approche se limitant au développement de l\u2019employabilité des personnes.Or, l\u2019une des principales conclusions de la consultation pour un «Québec apprenant» fait ressortir l\u2019importance de l\u2019alphabétisation dans tous les domaines de la vie sociale.L'État doit se doter d\u2019une vision globale, cohérente et à long terme du problème de l\u2019analphabétisme.Il s\u2019agit véritablement d\u2019un enjeu de société qui ne peut être abordé dans la perspective limitée du rôle, certes fondamental, que doivent jouer le système scolaire et le MELS sur le plan de la formation de base.L\u2019alphabétisation de la population exige un plan interministériel structuré, axé sur un partenariat avec les acteurs du milieu et intégré à l\u2019ensemble des mesures visant l\u2019apprentissage tout au long de la vie des adultes.Une véritable bataille doit s\u2019engager pour permettre l\u2019exercice du droit à l\u2019éducation par toute la population.\u2022 Muriel Faille, Livre d\u2019heures, 2009, encres, encaustique sur feuillets imprimés et cordes RELATIONS septembre 2013 dOSSieR Vivre analphabète L'auteure est travailleuse communautaire au Centre d'organisation mauricien de services et d'éducation populaire (COMSEP) Que vivent les personnes analphabètes au Québec?Qu\u2019ont-elles à nous dire et à nous apprendre de leur expérience?Douze personnes1 peu scolarisées ont bien voulu s\u2019exprimer pour nous sur le sujet, dans le cadre de differents ateliers organisés par le Centre d\u2019organisation mauricien de services et d\u2019éducation populaire (COMSEP).Voici un regard sur leur situation, suivi de quelques extraits de leurs témoignages.JOANE BERGERON L\u2019 J analphabétisme est un grave problème que vivent de nombreuses personnes au Québec.C\u2019est un handicap social important que d\u2019avoir de nos jours de la difficulté à lire, à écrire et à compter.Une réalité qui rime trop souvent avec préjugé, pauvreté et isolement.N\u2019importe qui peut être analphabète : un jeune décrocheur, une personne âgée qui n\u2019a pas pu aller à l\u2019école, une personne immigrante, un chômeur ou un salarié, une maman qui a de jeunes enfants.Les personnes qui ont participé à nos ateliers disent de manière unanime que l\u2019estime personnelle et la confiance en soi sont pratiquement à zéro.Il y a un manque.un vide.Étant peu scolarisées, ces personnes sont limitées à plusieurs égards: bon nombre d\u2019entre elles ont une vie sociale très restreinte, car elles cachent leur handicap, les possibilités d\u2019emploi intéressantes sont pratiquement inexistantes et un retour aux études n\u2019est pas ou peu envisageable.Le risque d\u2019isolement est donc accru.Être analphabète, au quotidien, c\u2019est être dépendant des autres.C\u2019est devoir souvent demander de l\u2019aide pour faire l\u2019épicerie, remplir des formulaires, comprendre la posologie des médicaments, chercher un numéro de téléphone ou comprendre le courrier reçu, lire les étiquettes sur les produits, prendre des ententes de paiement de comptes; c\u2019est aussi ne pas être capable d\u2019utiliser un ordinateur, ne pas pouvoir aider son enfant dans ses devoirs, etc.Toutes les choses exécutées facilement par quiconque deviennent d\u2019une extrême complexité pour les personnes analphabètes.UNE RESPONSABILITÉ PORTÉE SEUL Le fait de ne pas savoir lire et écrire peut augmenter le stress et causer également un manque de vocabulaire chez plusieurs analphabètes.Ayant de la difficulté à s\u2019exprimer et à choisir les bons mots - devant un professionnel de la santé, par exemple -, la communication est difficile et la compréhension peut faire défaut.La plupart des gens n\u2019osent pas avouer qu\u2019ils ont de la difficulté à comprendre les consignes ou les mots qui sont employés.Le sentiment d\u2019inégalité est alors immense et la honte s\u2019installe.Honte de ne pas comprendre.Honte d\u2019avouer qu\u2019on a de la difficulté à lire et à écrire.Malheureusement, les personnes analphabètes essaient généralement d\u2019éviter les situations où elles doivent lire et écrire.Elles se culpabilisent et portent souvent seules la responsabilité de leur problème d\u2019analphabétisme.De plus, étant souvent pauvres, ces personnes peuvent difficilement se projeter dans le futur, développer des projets à long terme.Il leur est difficile d\u2019imaginer pouvoir s\u2019en sortir un jour.Dans bien des cas, pour elles, un changement de situation n\u2019est pas envisageable; elles s\u2019enferment dans cet état et restent aux prises avec un sentiment d\u2019impuissance.Briser l\u2019isolement est pour plusieurs très important.Se sentir utile, être moins seul, avoir une meilleure estime de soi et se valoriser, pouvoir participer, voilà quelques raisons pour apprendre à lire et à écrire.La réinsertion sociale est essentielle.Les personnes peu scolarisées ont besoin d\u2019être accompagnées pour reprendre leur place dans la société, soit par le marché du travail, soit en s\u2019impliquant bénévolement dans différents organismes, ou encore en se réappropriant des rôles comme celui de parent, de citoyen.Les participants et participantes qui se sont exprimés pour contribuer à cet article veulent être les acteurs de leur propre vie et de leur cheminement.Apprendre à lire et à écrire est souvent long, ardu et complexe.Les personnes analphabètes sont d\u2019accord pour admettre qu\u2019elles ont un manque de connaissances générales.Par le fait même, ayant peu de ressources, de sco- _Ü septembre 2013 RELATIONS sys larité et de réseaux d\u2019entraide, elles sont les premières démunies de la société.De là, arrive la pauvreté qui colle à la peau pour la majorité d\u2019entre elles.Par ailleurs, l\u2019école est considérée par plusieurs comme un de leurs plus grands échecs.Certains ont eu des difficultés d\u2019apprentissage, ou encore des problèmes comme l\u2019hyperactivité, qui leur renvoyait l\u2019image négative d\u2019être un enfant retardé et turbulent.D\u2019autres ont subi des moqueries, de l\u2019intimidation et d\u2019autres formes de violence de la part de leurs compagnons de classe.Tous ces problèmes n\u2019aident pas à aimer l\u2019école et expliquent que certains ont tout simplement abandonné et sacrifié la lecture et l\u2019écriture.Le décrochage scolaire est aussi dû, dans bien des cas, à des problèmes familiaux comme la pauvreté des parents, la difficulté de grandir dans certaines familles monoparentales ou dans les foyers d\u2019accueil.Les différentes situations familiales négatives jouent un rôle important dans la décision d\u2019arrêter des études qui ne sont pas valorisées.PRISES DE PAROLE Les propos des personnes qui ont contribué à ce texte nous font prendre conscience des difficultés et des défis aux- 1.\tGaétan Beaudet, Jessyca Dallaire, Yvon Demontigny, Roger Fournier, Murielle Gaudet, André Gosselin, Céline L\u2019Heureux, Elcira Macanilla, André Pageau, Eddy Pépin, Yannick Prévost et Jacques Rabouin.Leurs propos ont été recueillis par des animateurs d\u2019alphabétisation populaire.2.\tLes prénoms des personnes citées dans ce paragraphe sont parfois fictifs pour respecter leur anonymat.quels sont confrontés les analphabètes.Pour Maxime, l\u2019analphabétisme est égal à la pauvreté; pour Roch, le jugement des autres entraîne le jugement envers soi-même; pour Francine, l\u2019analphabétisme ne devrait pas exister, mais c\u2019est une utopie de penser pouvoir l\u2019éradiquer; pour Nancy, travailler fort pour s\u2019en sortir est la clé du succès et pour Denis, c\u2019est déjà une délivrance que de mettre les pieds dans un organisme communautaire1 2.D\u2019autres participants et participantes appuient Denis quand il exprime que le milieu communautaire est une planche de salut.Eddy affirme: «Alors que je n\u2019avais plus rien devant moi, voilà que je découvre COMSEP Une vraie bouée de sauvetage.Je peux améliorer mon français, mes mathématiques et écrire pour le journal de l\u2019organisme.Être avec des personnes qui sont sensiblement dans la même situation que moi.Je me découvre maintenant de nouvelles passions et, finalement, je reprends espoir.C\u2019est intéressant de voir qu\u2019on peut encore grandir.Depuis 2008, je ne suis plus la même personne.» Quant à Céline, elle mentionne: «Je participe présentement à des ateliers d\u2019alphabétisation dans le but d\u2019apprendre à lire et à écrire.Dans la vie de tous les jours, mon conjoint m\u2019aide énormément lorsque nous allons à l\u2019épicerie ou au restaurant.Il m\u2019aide à lire les ingrédients, les étiquettes ou le menu.Encore aujourd\u2019hui, des personnes ne savent pas lire ni écrire et il faut en parler pour changer cette réalité.» Pour Yannick, reprendre confiance en lui lui donne espoir de retourner sur le marché du travail.«Le fait de ne pas savoir lire et écrire est un inconvénient majeur lorsqu\u2019on veut se trouver un emploi.Je travaillais, mais avec les coupures de postes, j\u2019ai été le premier à être mis à pied.Je n\u2019ai pas encore trouvé un nouvel emploi, car les employeurs demandent un secondaire V complété.Actuellement, je trouve très gênant de recevoir de l\u2019aide sociale et de me sentir différent des autres.C\u2019est extrêmement difficile de n\u2019avoir qu\u2019un chèque par mois.J\u2019aimerais bien mieux avoir un travail régulier.Mais, depuis que je fréquente cet organisme communautaire, je reprends confiance en moi et j\u2019y arriverai bien un jour.» Comment une société industrialisée comme la nôtre peut-elle produire tant d\u2019analphabétisme?Comment peut-on accepter que la pauvreté augmente sans cesse et fasse autant de dommages?Ce sont ces questions que l\u2019on doit se poser.Par leurs propos, les personnes ayant participé à la rédaction de ce texte expriment qu\u2019elles portent seules la responsabilité de leur analphabétisme.Pourtant, n\u2019avons-nous pas comme société une responsabilité?\u2022 Comment une société industrialisée comme la nôtre peut-elle produire tant d\u2019analphabétisme?Comment peut-on accepter que la pauvreté augmente sans cesse et fasse autant de dommages?Muriel Faille, Correspondances, 1990, eaux fortes et encre de Chine sur papier Saint-Gilles RELATIONS septembre 2013\tD9 dOSSieR Un apprentissage mutuel L'auteur a travaillé comme formateur dans des groupes populaires d'alphabétisation durant 15 ans Muriel Faille, Les paliers du savoir, 2010, encre, bois et feuillets imprimés RICHARD LATENDRESSE L\u2019alphabétisation, c\u2019est aussi apprendre à se faire confiance, être en relation, prendre la parole, prendre conscience de son savoir et de son pouvoir.Et témoigner de son humanité.Quand on parle d\u2019analphabétisme, on sort des statistiques; plus rarement aborde-t-on le sujet de l\u2019intérieur.Je voudrais partager une partie de mon expérience de formateur en alphabétisation en traitant des questions suivantes : qui sont les personnes qui poursuivent une démarche d\u2019alphabétisation?Comment cela se passe-t-il du point de vue des participants et des formateurs?Qu\u2019ai-je appris de mon expérience?Mon témoignage s\u2019appuie principalement sur mon travail dans les groupes populaires d\u2019alphabétisation.Dans ces organismes communautaires, répartis dans toutes les régions du Québec, l\u2019alphabétisation est basée sur l\u2019approche développée par le pédagogue brésilien Paulo Freire.Pour lui, l\u2019analphabétisme est avant tout un problème social, car les sociétés sont organisées de telle sorte qu\u2019elles engendrent et maintiennent la pauvreté, les inégalités et, par conséquent, l\u2019analphabétisme.L\u2019alphabétisation, selon lui, a pour but d\u2019agir à la fois sur les causes et sur les conséquences de ce problème, et ce, dans une perspective de changement social.Ce processus de transformation ne peut se faire qu\u2019avec les personnes concernées et la démarche de formation en alphabétisation doit refléter leur vécu et leur réalité.L\u2019approche de Paulo Freire s\u2019appuie également sur l\u2019établissement de relations égalitaires entre les participants et les formateurs.Elle aide à développer l\u2019autonomie et l\u2019esprit critique des personnes afin qu\u2019elles puissent agir individuellement et collectivement sur leur milieu.L\u2019ALPHABÉTISATION DANS LES GROUPES POPULAIRES Les ateliers d\u2019alphabétisation réunissent des personnes âgées entre 17 et 80 ans.Plusieurs ont travaillé une partie de leur vie active, certaines comme serveuses dans des restaurants, femmes de ménage dans des hôtels, travailleuses et travailleurs d\u2019usine; d\u2019autres comme facteurs, chauffeurs de camion et mécaniciens.Beaucoup ont occupé de mul- tiples emplois en alternance, entrecoupés de périodes de chômage et d\u2019aide sociale.D\u2019autres encore n\u2019ont jamais pu travailler.Plusieurs vivent en couple et ont des enfants.On retrouve aussi des Québécois qui n\u2019ont pas complété leur secondaire V et des personnes immigrantes, non alphabétisées dans leur langue maternelle, qui veulent apprendre à lire et à écrire en français.Les femmes sont les plus nombreuses dans les ateliers d\u2019alphabétisation, peut-être parce qu\u2019elles demandent plus facilement de l\u2019aide que les hommes.Elles sont encore très souvent mères monoparentales et cherchent à améliorer les conditions de vie de leur famille.De plus, elles ont tendance à suivre et à soutenir de façon plus assidue les apprentissages scolaires de leurs enfants.Enfin, je crois que, de façon générale, les femmes accordent une importance plus grande au langage et à la communication et, par conséquent, à la lecture et à l\u2019écriture.Les adultes cherchent à s\u2019alphabétiser pour de multiples raisons: s\u2019intégrer et fonctionner dans la société québécoise, être plus autonome et mieux se débrouiller dans la vie, apprendre et être fier de soi, augmenter ses chances de trouver un emploi, briser son isolement, faire une activité valorisante, pouvoir aider ses enfants à l\u2019école, être capable d\u2019administrer ses biens à la suite du décès de son conjoint ou encore être mieux outillé, pouvoir mieux se défendre et ne plus se faire avoir, etc.Les ateliers d\u2019alphabétisation réunissent des participants n\u2019 ayant pas tous les mêmes origines, les mêmes habiletés, le même bagage de connaissances générales, les mêmes expériences de vie.Les activités qu\u2019on y fait sont variées : lectures et discussions sur des sujets qui préoccupent les personnes 20 septembre 2013 RELATIONS du groupe (changements sociaux, questions portant sur l\u2019environnement, résultats sportifs, etc.), écriture, calcul, acquisition de connaissances générales (histoire, géographie, fonctionnement des institutions politiques) et de connaissances utiles dans la vie quotidienne (se maintenir en santé, comprendre la posologie de médicaments et les étiquettes de valeur nutritive des aliments, savoir utiliser une carte routière).La mise en pratique des notions acquises se fait notamment par la réalisation de divers projets : écrire une lettre collective, par exemple, pour sensibiliser le gouvernement aux conséquences de la privatisation des soins de santé; créer et monter des pièces de théâtre; lutter pour conserver une bibliothèque de quartier, etc.La salle où se déroulent les ateliers est disposée de manière à ce que tous puissent facilement entrer en communication les uns avec les autres et partager ainsi leurs connaissances et leurs expériences.L\u2019enseignement s\u2019apparente à un travail d\u2019animation.Le formateur fait appel aux connaissances des participants, à leur capacité d\u2019observation et de déduction afin que ces derniers découvrent eux-mêmes le sujet à l\u2019étude et les éléments qui s\u2019y rattachent.Pour étudier une notion, le formateur l\u2019inscrit dans un contexte en utilisant des phrases que les participants ont composées ou qui font référence à des choses connues, ou encore un texte dont le sujet est familier à tous.À partir de cette mise en situation, on peut, par exemple, reconnaître les verbes et leur fonction dans une phrase, repérer les différentes conjugaisons et comprendre leur rôle ou encore distinguer l\u2019orthographe des homophones ce et se pour en saisir le sens.Parce que les contenus sont accessibles et signifiants et parce que les adultes cherchent activement à comprendre, les apprentissages se font plus aisément.LA RICHESSE ET LES RESSOURCES DES PERSONNES ANALPHABÈTES Non seulement les adultes participent-ils à la construction de leur savoir, mais chacun d\u2019entre eux peut également se rendre compte qu\u2019il sait des choses et que cela contribue à la création d\u2019un savoir collectif.Dès lors, les participants ne sont plus passifs, ils sont en interaction avec les autres, la matière et le formateur.Étant placés dans une dynamique de la parole et de l\u2019agir, il leur est plus facile d\u2019évaluer la pertinence du contenu proposé et de s\u2019interroger sur son sens, de faire des demandes et des propositions pour améliorer la formation.Ils deviennent engagés, partie prenante de leur formation, ce qui favorise leur apprentissage.La clé de voûte de la démarche d\u2019alphabétisation populaire est, pour moi, de favoriser la prise de parole chez les participants : de les amener à partager leurs idées, à exprimer leurs opinions, leurs désaccords et leurs besoins, etc.En s\u2019exprimant, les personnes entrent en relation les unes avec les autres, se rendent visibles, s\u2019affirment, s\u2019engagent.Prendre la parole, c\u2019est sortir de l\u2019ombre, prendre un risque; c\u2019est s\u2019accorder de la valeur, se faire confiance.Le dévelop- pement de la confiance en leurs propres moyens est un autre facteur qui favorise inévitablement l\u2019alphabétisation des personnes.Prendre la parole est donc une chose essentielle parce que cela donne du pouvoir sur sa vie, sur son milieu et sur son environnement.C\u2019est aussi un moyen de favoriser la participation à la société.Le travail de formateur en alphabétisation en est un avant tout de relation que l\u2019on développe avec chaque personne.Ces relations, qui se construisent au quotidien, ont cours entre personnes qui peuvent apprendre les unes des autres.De cette façon, on voit plus facilement les forces que les lacunes, on cesse de considérer les personnes peu alphabétisées comme des gens démunis qu\u2019il faut aider.Si ces personnes sont souvent économiquement démunies, elles sont loin de l\u2019être sur d\u2019autres plans.Elles savent très Conjuguer alphabétisation et francisation JOSEPH SAUVEUR Dès sa création, en 1973, le Centre N A Rive a mis tout son poids dans la balance pour lutter contre un fléau qui attaque le fondement même de notre société: l\u2019analphabétisme.Tous les efforts de la direction, des formateurs et des bénévoles convergent en ce sens.Au début, les services du Centre étaient conçus pour les nouveaux arrivants haïtiens.D\u2019abord, on commençait par leur organiser des ateliers de francisation.La réalité linguistique quotidienne à laquelle étaient confrontés les apprenants exigeait une intégration rapide dans la société et, par conséquent, une connaissance minimale du français.Cependant, on a vite remarqué que ces immigrants étaient analphabètes au sens premier du terme.Le Centre s\u2019est donc engagé simultanément sur les voies de l\u2019alphabétisation et de la francisation.En matière d\u2019alphabétisation, on appliquait l\u2019approche fonctionnelle, avec des méthodes syllabique, globale, mixte et contextuelle.En matière de francisation, on mettait l\u2019accent sur la communication.À l\u2019époque, l\u2019apprenant était d\u2019abord alphabétisé dans sa langue maternelle, le créole, une approche qui donnait de très bons résultats.Ce succès était possible grâce au travail inlassable du comité pédagogique qui outillait les formateurs et les animateurs avec du matériel bien conçu.Toutefois, au moment où l\u2019on commençait à récolter les fruits de ce bon travail, le contexte a changé.En effet, dans les années 1990, le Centre a commencé à accueillir de nouveaux immigrants venus de divers horizons, L'auteur est formateur au Centre N A Rive RELATIONS septembre 2013 dOSSieR bien utiliser les ressources de leur milieu et se constituer un réseau social.Elles sont souvent bâties pour passer au travers des difficultés.En effet, les personnes analphabètes n\u2019ont pas la vie facile.Beaucoup d\u2019entre elles vivent la pauvreté et les mauvaises conditions de vie qui en découlent.Lorsqu\u2019elles occupent un emploi, elles n\u2019ont pas nécessairement de bonnes conditions de travail.Connaissant peu ou mal leurs droits et leurs recours, elles sont plus sujettes à subir des injustices ou à être exploitées.Elles ont peu accès aux loisirs, à la culture et ont moins de possibilités de développer leur potentiel.Elles sont marquées par les préjugés, l\u2019exclusion sociale et les séquelles psychologiques que cela entraîne.Mais les personnes analphabètes cherchent à tirer le meilleur parti de ce qui leur arrive, à se créer la meilleure vie possible.Elles sont, elles aussi, animées par la recherche du bien-être et du bonheur.Pendant toutes ces années comme formateur, j\u2019ai appris à travailler avec les participants et non pour eux.Travailler pour, c\u2019est travailler seul, croire qu\u2019on détient la vérité, qu\u2019on sait et qu\u2019eux ne savent pas.Au contraire, travailler avec veut dire être en relation, agir à partir des besoins manifestés par les participants eux-mêmes.\u2022 notamment d\u2019Asie et d\u2019Amérique latine.Ils formaient deux catégories: les uns avaient été alphabétisés dans leur langue maternelle et avaient surtout besoin de cours de francisation; les autres étaient tout à fait analphabètes et entraient d\u2019emblée dans le programme d\u2019alphabétisation.Cette réalité sociolinguistique a rendu la tâche plus complexe.Beaucoup d\u2019allophones, bien qu\u2019alphabétisés dans leur langue maternelle, ignorent notre système alphabétique, comme c\u2019est le cas avec les Asiatiques.Il fallait non seulement leur apprendre le français, mais aussi les alphabétiser dans cette langue.Dans ce contexte multilingue, l\u2019approche de la langue maternelle ne convenait plus.Une volte-face était nécessaire.C\u2019est en participant à la fondation du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation, dans les années 1980, que le Centre N A Rive a conçu une approche populaire et «conscientisante» de l\u2019alphabétisation qui l\u2019a grandement aidé à faire face à ces nouveaux défis.À l\u2019instar de Paulo Freire, nous partons du principe «que l\u2019éducation n\u2019est un instrument valable que si elle établit une relation dialectique avec le contexte de la société dans lequel l\u2019homme est en-raciné1.» Ainsi, nous ne cherchons pas à imposer l\u2019alphabétisation aux apprenants.Au contraire, nous les amenons à prendre conscience par eux-mêmes du besoin de s\u2019instruire et de s\u2019alphabétiser pour pouvoir agir sur leur milieu.Cette démarche s\u2019appuie sur des valeurs axées sur la primauté et l\u2019intégrité de la personne, le respect et la valorisation de l\u2019être.C\u2019est cette philosophie qui a permis au Centre de maintenir le cap en s\u2019adaptant à différentes situations comme le sous-financement, la variabilité de la clientèle, etc.Aujourd\u2019hui, on constate de nouveaux changements : les salles de classe qui étaient bondées sont maintenant quasiment vides.La pression sociale exercée sur les analphabètes est tellement forte qu\u2019ils se sentent coupables et éprouvent de la gêne et de la honte.Ils fuient les centres d\u2019alphabétisation.Souvent, c\u2019est par l\u2019entremise de notre programme d\u2019insertion et d\u2019employabilité qu\u2019ils arrivent à intégrer l\u2019alphabétisation, parfois à l\u2019insu de leurs amis à qui ils veulent cacher leur réalité.Ce comportement rend leur formation encore plus difficile, car l\u2019assiduité, la motivation, la persévérance et l\u2019estime de soi font défaut.Pour renverser cette tendance, le Centre, après avoir mûrement réfléchi, a pris la décision de prendre le virage de «l\u2019alpha-numérique».Ce virage est motivé par les résultats encourageants d\u2019un projet de recherche-expérimentation intitulé Intégration de l\u2019ordinateur dans la formation de base offerte en milieu de travail.Axé sur l\u2019usage des technologies de l\u2019information et de la communication en milieu de travail, ce programme a permis aux employés participants de vaincre l\u2019analphabétisme et de découvrir tous les bienfaits de l\u2019alphabétisation.Ainsi, depuis septembre 2012, nous mettons cette approche en application tout en l\u2019adaptant à notre clientèle, à notre milieu.Avec ce programme, nous comptons atteindre notre objectif premier: vaincre l\u2019analphabétisme chez les participants tout en leur donnant l\u2019occasion d\u2019apprivoiser l\u2019ordinateur, et leur permettre d\u2019être des acteurs dans la société d\u2019aujourd\u2019hui.Cette approche augmente considérablement leur estime.Ils sont tout à coup fiers de parler à leurs proches de leur formation, du progrès qu\u2019ils ont accompli et des sites Web qu\u2019ils ont visités.Ils développent plus rapidement leur autonomie.Naviguer sur Internet n\u2019est plus un mystère pour eux.Par conséquent, l\u2019apprentissage ne se fait plus uniquement en salle de classe : il se poursuit à la maison, à la bibliothèque et partout.De plus, le fait de pouvoir communiquer par courriel avec leurs proches et leurs amis contribue à briser l\u2019isolement dont souffrent ces personnes tout en poursuivant leur apprentissage.1.J.-P.Hautecœur (dir.), Introduction aux pratiques et politiques en alphabétisation, Montréal, UQAM, 1985, p.321.~22 septembre 2013 RELATIONS Alphabétisation populaire : regard Nord-Sud Les approches d\u2019alphabétisation populaire développées au Sud, là où une culture orale domine, peuvent enrichir les pratiques d\u2019alphabétisation québécoises.En retour, ces dernières inspirent de nouveaux projets au Sénégal.MARTINE FILLION « Nous avons le grand plaisir d\u2019apprendre que des Québécois suivent la formation Reflect que nous pratiquons au Sénégal.Nous vous encourageons à vous y mettre à fond.C\u2019est extraordinaire.Nous sommes une famille.Bonne réussite! Ici, nous assistons à des ateliers sur la valorisation du savoir-faire de l\u2019apprenant.Nous partageons nos sentiments de bonheur et de malheur en atelier.Nous voyons qu\u2019il est toujours possible d\u2019innover, de résoudre les problèmes et d\u2019adapter son approche.» Message de l\u2019équipe d ' ALPHADEV, au Sénégal, AUX FORMATRICES DU QUÉBEC Au mois de février dernier, j\u2019étais à Malika, une banlieue populaire de Dakar au Sénégal.J\u2019y étais pour offrir une formation sur les pratiques participatives à des formatrices, formateurs et superviseurs d\u2019ALPHADEV, un organisme d\u2019éducation non formelle, soit l\u2019équivalent de ce que nous appelons ici l\u2019alphabétisation populaire.Autour de la table, les participants y allaient de leurs questions tantôt sur la gestion d\u2019un groupe multi-niveaux, tantôt sur l\u2019évaluation ou les stratégies à favoriser pour implanter des pratiques d\u2019écriture dans un quotidien dominé par la culture orale.Au même moment, au Québec, plus précisément à Joliette, une douzaine de formatrices de groupes d\u2019alphabétisation populaire étaient réunies pour participer à une session d\u2019initiation à Reflect1 (REgenerated Freirean Literacy through Empowering Community Techniques), une approche participative en alphabétisation et en empowerment.Deux animatrices québécoises, initiées au Sénégal, donnaient la formation.L\u2019ÉCHANGE DE SAVOIR-FAIRE C\u2019est en 2006 que le CECI est venu frapper à la porte du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) avec l\u2019intention d\u2019initier, à travers son programme Uniterra, une rencontre entre des réseaux 1.Pour plus de détails: .Muriel Faille, Tout chante son âme, 2000, et métal d\u2019éducation non formelle du Sud et des réseaux d\u2019alphabétisation du Nord, et de développer des liens de coopération.L\u2019idée suscita aussitôt la curiosité et l\u2019intérêt des membres du RGPAQ, mais encore fallait-il s\u2019assurer de la pertinence réelle d\u2019un tel projet.C\u2019est ainsi que j\u2019ai eu mon baptême de l\u2019Afrique.Je me suis retrouvée sur le terrain, dans un cercle d\u2019alphabétisation Reflect, les deux pieds dans le sable et entourée de femmes qui s\u2019activent pour s\u2019attaquer au problème du paludisme dans leur quartier.Dès cet instant, malgré des contextes diamétralement opposés, et même si tout se passait en wolof, j\u2019ai su que nous parlions le même langage.Nous partagions la vision d\u2019une alphabétisation émancipatrice, qui permet de développer un pouvoir sur sa vie et d\u2019intervenir sur son propre environnement par l\u2019action.Rapidement, l\u2019idée d\u2019un partenariat permettant un échange réciproque de savoir-faire s\u2019est imposée.Pour nous, apprendre à se connaître et «se nourrir mutuellement» était une façon stimulante d\u2019aborder la coopération.C\u2019est à la suite de ce premier voyage que nous avons été en mesure de cibler l\u2019approche Reflect comme étant la plus pertinente pour les formateurs d\u2019ici.Une mission au Québec a ensuite permis à nos partenaires sénégalais d\u2019explorer à leur tour nos pratiques, en milieu rural ou urbain, et de déterminer celles qui pouvaient être significatives pour eux.avec textes et peintures originales sur papier Saint-Gilles L'auteure est responsable de la formation à l'Atelier des lettres, à Montréal L\u2019APPROCHE REFLECT Reflect se veut une approche participative de l\u2019apprentissage inspirée par la méthode de conscientisation de Paulo Freire et par la Méthode accélérée de recherche participative.Elle met de l\u2019avant un ensemble d\u2019outils d\u2019animation RELATIONS septembre 2013\t03 sociale s\u2019appuyant souvent sur des éléments visuels pensés pour la communication orale qui se révèlent très utiles pour des formatrices dont le quotidien est largement régi par la culture écrite, comme c\u2019est le cas au Québec.À travers des démarches d\u2019animation et d\u2019analyse, l\u2019objectif est de créer un espace où les gens discutent et agissent sur les questions et enjeux importants de leur vie.L\u2019apprentissage du code écrit se greffe au renforcement des habiletés de communication.On vise une participation significative des populations visées.Pour nous, le lien avec l\u2019alphabétisation populaire ne peut être plus direct.Que l\u2019on soit au Nord ou au Sud, pour qui s\u2019intéresse à l\u2019analphabétisme, les dénominateurs communs restent les questions liées à la pauvreté, l\u2019exclusion, la santé et l\u2019exercice de la citoyenneté.DES RESSEMBLANCES, DES PARTICULARITÉS Que l\u2019on soit au Nord ou au Sud, pour qui s\u2019intéresse à l\u2019analphabétisme, les dénominateurs communs restent les questions liées à la pauvreté, l\u2019exclusion, la santé et l\u2019exercice de la citoyenneté.Au Québec, nous abordons abondamment ces questions dans le domaine de la formation des adultes.La création d\u2019une importante banque de matériel didactique en résulte.Au Sud, ces mêmes questions sont plutôt abordées à travers des projets d\u2019animation sociale très bien conçus.Nos expériences terrain divergent, mais à l\u2019heure du partage, on se rend compte à quel point nous sommes complémentaires.Au cours des 30 dernières années, les groupes d\u2019alphabétisation populaire du Québec ont conçu des approches et des projets novateurs destinés aux adultes.Tout était à inventer, car le seul matériel pédagogique existant était destiné aux enfants.Il a fallu adapter et créer de nouveaux outils - une riche banque de matériel - afin de répondre adéquatement aux besoins spécifiques des adultes analphabètes en situation d\u2019apprentissage.L\u2019alphabétisation populaire est à la base d\u2019un changement: elle doit être non scolaire et se fait donc à travers des projets créatifs - arts visuels, théâtre, expositions, livres, documentaires - où l\u2019apprentissage dépasse les limites strictes du code écrit pour devenir un lieu d\u2019expression.Les initiateurs d\u2019ALPHADEV ont pour leur part mis au cœur de leurs pratiques l\u2019approche Reflect, au point d\u2019en devenir des spécialistes incontestés en Afrique de l\u2019Ouest.Ils offrent un espace de réflexion et d\u2019action aux femmes qui se réunissent dans les cercles d\u2019alphabétisation.À travers une série d\u2019outils d\u2019animation sociale, celles-ci arrivent à poser un regard critique sur leur environnement et se dotent de plans d\u2019action pour agir et modifier le cours des choses.C\u2019est après avoir visité divers groupes au Québec qu\u2019ALPHADEV a mis sur pied un centre d\u2019apprentissage populaire multiservices qui s\u2019inspire largement de l\u2019expérience vécue au Québec.S\u2019en sont suivi différentes mis- sions avec des personnes expérimentées appartenant au réseau d\u2019alphabétisation québécois, afin de les guider dans la consolidation de leur centre.En plus des approches participatives que nous avons mises en œuvre, notre utilisation des technologies de l\u2019information et de la communication en alphabétisation ainsi que notre travail auprès des familles intéressent aussi particulièrement nos partenaires.Quant au RGPAQ, à la suite de missions de formation pour maîtriser l\u2019approche Reflect, des efforts soutenus ont été multipliés en vue d\u2019intégrer celle-ci à ses pratiques.Plusieurs formations (au Sénégal et au Québec), des rencontres-échanges, un document d\u2019expérimentation Reflect relatant les expériences faites au Québec ainsi que la création d\u2019un réseau permanent d\u2019échange en découlent.Au tout départ, j\u2019avais l\u2019idée que nous étions dans des barques différentes et que nous ramions dans la même direction.Au bout de six ans de travail, nous pouvons voir qu\u2019aujourd\u2019hui, les pratiques s\u2019entremêlent.En le constatant, j\u2019ai envie de dire que nous sommes maintenant dans la même embarcation, les yeux fixés sur un même horizon.\u2022 Lire et écrire à l\u2019ère du numérique En plus de poser d\u2019importants défis aux personnes ne sachant ni lire ni écrire, l\u2019expansion des technologies de l\u2019information et de la communication crée une nouvelle catégorie d\u2019analphabètes: ceux du numérique.mondiale qui serait analphabète à divers degrés.Le progrès est donc très lent, alors même qu\u2019il met en jeu un mode d\u2019inclusion sociale, d\u2019égalité des chances et de développement individuel majeur.On peut dire que l\u2019analphabétisme demeure un enjeu collectif prioritaire, alors que l\u2019imprimé est devenu un mode de communication sociale omniprésent.HERVE FISCHER LJ analphabétisme, considéré comme un problème de dysfonctionnement social méritant notre grande attention, n\u2019était pas, à l\u2019origine, un problème de pauvreté.Ce concept n\u2019existait pas encore lorsque les aristocrates et le roi lui-même se targuaient de se faire faire la lecture à haute voix plutôt que de lire par eux-mêmes, et avaient un secrétaire pour écrire.On pourrait dire que c\u2019est la généralisation de l\u2019imprimerie qui a créé un analphabétisme inconnu des sociétés de communication orale.Et on notera que depuis l\u2019invention de Gutenberg, en 1454, c\u2019est-à-dire plus de cinq siècles plus tard, nous devons encore aujourd\u2019hui compter avec un cinquième de la population & LES PROMESSES DU NUMÉRIQUE On a prétendu que l\u2019avènement de la communication numérique et son essor fulgurant inaugureraient une « ère de nouvelle oralité» qui résoudrait de fait en partie le problème de l\u2019analphabétisme, avec la fin annoncée du papier imprimé et la généralisation de la civilisation de l\u2019image et du multimédia électronique.En effet, les écrans d\u2019ordinateurs et de téléphones fonctionnent de plus en plus non pas avec du texte, mais avec des icônes qui sont facilement reconnaissables et utilisables, même par ceux qui ne savent pas lire.C\u2019est le cas, par exemple, du Simputer, ce petit ordinateur commercialisé en Inde, qui se vendra bientôt pour 100 dollars, connectable à Internet, et qui comporte un écran tactile avec des icônes lui permettant d\u2019afficher des menus compréhensibles à une population encore fréquemment analphabète et partagée entre près d\u2019une vingtaine de langues différentes.Il est vrai aussi qu\u2019environ 20% des êtres humains utilisent déjà un ordinateur et Internet, alors que la création du Web ne date que de 1995; 20% en 20 ans, c\u2019est très rapide et prometteur.Beaucoup plus rapide que le développement de la lecture et de l\u2019écriture depuis 500 ans.Et il est raisonnable de prévoir que cet élan va continuer avec les nouvelles générations, les natifs du numérique, beaucoup plus enclins à adopter les nouvelles technologies que les immigrants du numérique, les générations déjà actives avant son émergence et qui peinent souvent à s\u2019y adapter.Ce taux de pénétration mondiale pourrait atteindre les 50% d\u2019ici 50 ans, estime-t-on, moins par la généralisation des ordinateurs que par celle des téléphones mobiles intelligents.Mais conclure que l\u2019analphabétisme reculerait grâce au numérique est d\u2019une naïveté consternante.D\u2019abord, le développement du numérique atteindra un taux de saturation autour de 60% à 70% de la population mondiale en raison de la L'auteur, artiste et philosophe, a publié plusieurs ouvrages dont Le choc du numérique (VLB, 2001) et CyberProméthée (VLB, 2003) Muriel Faille, Eau, 2009, encre de Chine sur papier BFK Rives et cordes septembre 2013 il dOSSieR fracture économique, que des prévisions trop optimistes n\u2019admettent pas volontiers aujourd\u2019hui.Avec un revenu quotidien d\u2019un ou deux dollars par jour, qui est encore le lot d\u2019un milliard et demi de personnes (et qu\u2019on ne se donne pas les moyens d\u2019améliorer, bien au contraire, sous la gouverne du néolibéralisme), on voit mal comment cette limite pourrait être repoussée.Il faut donc se méfier des gourous et des grandes sociétés de prévision payées pour nous annoncer un avenir radieux.Ils raisonnent selon la seule logique technocommerciale.Certes, cet « analphabétisme de seconde génération », comme on appelle l\u2019incapacité à utiliser le numérique, et qui est aujourd\u2019hui dû à la fois à l\u2019écart générationnel et à la fracture économique, se résorbera en partie avec l\u2019arrivée des nouvelles générations.Mais la fracture économique et sociale demeurera un facteur majeur d\u2019analphabétisme, tant traditionnel que numérique.Nous allons donc devoir faire face dorénavant à un double analphabétisme.Dans le nouveau contexte social d\u2019économie du savoir et du numérique, économie dont on n\u2019a cesse de nous dire qu\u2019elle sera la locomotive de l\u2019emploi dans nos sociétés postindustrielles, les analphabètes « traditionnels » sont en quelque sorte sommés de s\u2019adapter, sous peine de se voir précarisés encore davantage, exclus d\u2019une nouvelle économie dans laquelle ils partent dans bien des cas avec un double désavantage (car il faut tout de même savoir lire et écrire pour apprendre à maîtriser le numérique dans un cadre professionnel).SOCIÉTÉ DE L\u2019ÉCRIT 2.0 En outre, même si on peut espérer que l\u2019attractivité des nouveaux outils numériques, beaucoup plus ludiques et puissants que le livre traditionnel, incitera beaucoup d\u2019utilisateurs analphabètes à se familiariser davantage avec eux, il faut bien admettre que, paradoxalement, le numérique est loin de créer une «société orale», comme le prédisaient certains gourous un peu naïfs.Il crée au contraire un usage beaucoup plus grand de la lecture et de l\u2019écriture que ne le fit l\u2019invention de Gutenberg.Ainsi, contrairement à ce qu\u2019on affirme, on typographie du texte plus que jamais.Et force est de constater que nous n\u2019avons jamais tant écrit ni tant lu qu\u2019aujourd\u2019hui.Nous passons quotidiennement des heures à naviguer sur Internet, à lire et à écrire des courriels et des messages sur nos écrans de téléphone, à clavarder, à rédiger et à envoyer des CV, à enregistrer et à lire des informations sur les plateformes des médias sociaux, à produire du contenu sur les sites Web 2.0, etc.On écrit plus sur Internet qu\u2019on n\u2019a jamais écrit sur du papier.Même les jeunes sont devenus hyperactifs, apprenant par nécessité à POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BÉLISLE, Rachel, Écrire, lire et apprendre à l\u2019âge adulte, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012.BLAIS, Hélène, Analphabète ou allographe?Pour une vision renouvelée de l\u2019analphabétisme et de l\u2019alphabétisation, Montréal, Éditions Logiques, 1995.EBRAHIMI, Mehran et TODD, Emmanuel (dir.), La mondialisation de l\u2019ignorance.Comment l\u2019économisme oriente notre avenir commun, Montréal, Isabelle Quentin éditeur, 2000.FILLION, Martine, ALBERT Jacques et al., De l\u2019enfance à l\u2019espoir, Montréal, Atelier des lettres, 2010.FISCHER, Hervé, Le 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incluant les claviers de téléphones et d\u2019innombrables équipements et gadgets.La commande vocale demeure rare.Alors qu\u2019on nous disait que le livre disparaîtrait, les bibliothèques virtuelles sont en plein essor, proposant toujours des livres, certes numériques, mais désormais accessibles partout via Internet, y compris dans les campagnes ou en région éloignée.C\u2019est par ailleurs en milliards de pages que l\u2019on compte les sites Web.En bref, nous nageons, nous surfons, nous plongeons dans un océan de lettres et de mots.Paradoxalement, et contrairement à la prophétie de McLuhan nous annonçant la fin de la parenthèse Gutenberg et le retour de l\u2019oralité du fait de la généralisation des médias électriques (il pensait alors au téléphone, à la radio, à la télévision), nous connaissons une deuxième phase du développement de l\u2019alphabétisme.Beaucoup plus extensive que la première, celle-ci est encore plus immersive du fait de l\u2019émigration massive des populations rurales vers les agglomérations urbaines, de la généralisation des services publics avec support papier ou numérique nécessitant de savoir lire et écrire pour avoir accès à sa propre identité civile, remplir d\u2019innombrables formulaires pour payer ses impôts, obtenir une assurance, des services de santé et, finalement, gérer toute sa vie quotidienne, professionnelle et familiale dans des mégastructures bureaucratiques anonymes.Fini le temps où l\u2019on pouvait régler tous ces problèmes oralement avec les chefs du village et avec ses voisins.Mais le numérique n\u2019est pas seulement un nouveau problème qui s\u2019ajoute à l\u2019analphabétisme traditionnel.Il est aussi une partie de la solution.Car il devient notre meilleur allié - y compris à l\u2019école - pour réduire l\u2019analphabétisme.Nous observons qu\u2019il est un outil efficace de motivation des jeunes pour lire et écrire sur les médias sociaux.Il permet aussi, grâce à la séduction qu\u2019il exerce sur eux - sa magie ludique - de ramener vers l\u2019école des jeunes qui l\u2019avaient quittée trop tôt, les décrocheurs rebelles à la pédagogie traditionnelle livresque et aux efforts qu\u2019elle implique.Le numérique permet aussi, grâce à des didacticiels attrayants et efficaces, de faciliter le travail des enseignants et l\u2019apprentissage de la lecture et de l\u2019écriture dans les centres d\u2019éducation pour les adultes.C\u2019est la vertu du numérique d\u2019offrir les moyens d\u2019une nouvelle pédagogie interactive, ludique, multimédia et donc plus attrayante et certainement plus efficace pour aider les groupes sociaux défavorisés, jeunes ou adultes, à accomplir l\u2019effort persévérant qu\u2019exige nécessairement toute alphabétisation, et donc à accéder à l\u2019inclusion sociale qu\u2019exige la vie moderne.Il demeure que le numérique n\u2019est pas la baguette magique qu\u2019on prétend et qu\u2019il ne résoudra pas la fracture économique, cet écart souvent grandissant entre les riches et les pauvres que nous déplorons aujourd\u2019hui comme toujours, et même plus que jamais dans la jungle du néolibéralisme qui prétend s\u2019imposer à nous.Ce n\u2019est pas une technologie qui aura ce pouvoir, même si elle est extraordinairement puissante.C\u2019est du développement de notre éthique planétaire et de l\u2019engagement de chacun, beaucoup plus déterminants, mais beaucoup plus incertains que le progrès de la technologie, que dépend l\u2019avenir de l\u2019humanité.\u2022 Le numérique n\u2019est pas seulement un nouveau problème qui s\u2019ajoute à l\u2019analphabétisme traditionnel.Il est aussi une partie de la solution.Depuis sa création en 1990, la ligne de référence info-Alpha a guidé 65 000 personnes désireuses de retourner en formation de base.La Fondation pour l'alphabétisation a besoin de votre soutien pour poursuivre cette mission.Donnez généreusement: fondationalphabetisation.org/donnez ou (514) 289-1178 posté 235.1 800 361-9142 A Fondation pour l'alphabétisation Des mots d'espoir RELATIONS septembre 2013\tE7 aiLLeuRS Tchétchénie : un conflit en Depuis la révélation de l\u2019identité des frères Tsarnaev, auteurs présumés de l\u2019attentat de Boston, en avril 2013, la Tchétchénie, foyer de tension depuis de nombreuses années, est de nouveau sous le feu des projecteurs.PIERRE JOLICOEUR L'auteur est directeur du Département de science politique du Collège militaire royal du Canada à Kingston L a Tchétchénie est une république de la Fédération de Rus-¦sie, située sur le versant nord du Caucase et peuplée d\u2019environ 1,3 million d\u2019habitants.Elle est assez petite (deux fois la taille de l\u2019île d\u2019Anticosti), montagneuse au sud et à majorité musulmane.Elle est frontalière à l\u2019ouest avec le Daguestan, à l\u2019est avec l\u2019Ingouchie et l\u2019Ossétie du Nord, et au sud avec la Géorgie.Son passé est marqué par de nombreux conflits qui l\u2019ont rendue tristement célèbre d\u2019abord en Russie, mais aussi dans le monde.L\u2019ORIGINE DES CONFLITS Ce n\u2019est qu\u2019au début du XIXe siècle que la Russie, sous la houlette du tsar Nicolas 1er, envahit le Caucase et prend le contrôle des régions que nous connaissons aujourd\u2019hui sous le nom de Tchétchénie et de Daguestan.Depuis lors, les Tchétchènes ont toujours été animés par la flamme séparatiste qui leur a permis d\u2019opposer une féroce résistance à la conquête russe.Après la révolution bolchévique, en 1922, la RUSSIE \t RUSSIE Mer- Noire TCHETCHENIE TURQUIE DAGUESTAN MENIE N AZERBAÏDJAN KAZAKHSTAN Tchétchénie devient une région autonome au sein de l\u2019Union soviétique.Après avoir fusionné avec la région autonome d\u2019Ingouchie, elle acquiert le statut de république en 1936.Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Tchétchènes font partie de la quinzaine de nationalités accusées par Staline de collaboration avec les nazis.Environ 600 000 d\u2019entre eux sont déportés en moins de six jours vers la Sibérie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et d\u2019autres régions d\u2019Asie centrale.La république est dissoute et ne sera rétablie qu\u2019en 1957 par Khrouchtchev, qui a autorisé les exilés à revenir dans leur patrie.Ces différents épisodes d\u2019opposition au contrôle russe de leurs terres ont solidement influencé la culture de ce peuple de résistants qui exulte les valeurs guerrières et s\u2019enorgueillit d\u2019avoir toujours résisté à l\u2019occupation.La résistance, dans sa dimension historique et mythique, constitue l\u2019élément central de la consolidation nationale.Le discours identitaire tchétchène est entièrement centré sur les facteurs sociaux qui favorisent cette résistance, qu\u2019il s\u2019agisse des valeurs traditionnelles claniques ou de l\u2019islam.EnTchétchénie, la liberté est érigée en véritable culte de la dignité personnelle.Les paroles échangées par les Tchétchènes pour se saluer traduisent cet esprit d\u2019indépendance: «Viens, homme libre! » LES GUERRES RÉCENTES En 1991, alors que l\u2019URSS est en état de déliquescence, Djokhar Doudaev, un général tchétchène, prend le pouvoir à Grozny, la capitale, et proclame l\u2019indépendance.L\u2019année suivante, la Ü septembre 2013 RELATIONS mutation Tchétchénie se sépare de l\u2019Ingouchie et le général Doudaevmène une vigoureuse politique nationaliste antirusse.Les républiques voisines demandent au président russe de l\u2019époque, Boris Eltsine, d\u2019intervenir.C\u2019est le début de la première guerre de Tchétchénie.L\u2019armée russe prend Grozny, en mars 1995, malgré une résistance farouche.Les indépendantistes tchétchènes ne faiblissent pas et se radicalisent à travers des attaques spectaculaires comme la prise d\u2019otages de Boudennovsk, en Russie, en juin 1995, suivie par celle de Kizliar, au Daguestan, en janvier 1996.La brutalité de la répression contribue à renforcer la radicalisation des Tchétchènes et la mutation de leur nationalisme en djihadisme.En 1996, un accord de paix signé entre la Russie et laTchétchénie -l\u2019accord de Khassaviourt, signé pendant la campagne électorale présidentielle russe, dont Eltsine est ressorti victorieux en partie grâce à cette entente-prévoit le retrait des troupes russes ainsi que l\u2019organisation d\u2019élections libres en Tchétchénie, tout en repoussant à 2001 la définition du statut de la république tchétchène.Une vague d\u2019attentats commis dans plusieurs villes de Russie, en septembre 1999, amorce la deuxième guerre de Tchétchénie.Bien qu\u2019il n\u2019en ait jamais fourni la preuve, le Kremlin attribue les cinq attentats, qui ont fait 290 morts, aux indépendantistes tchétchènes.Dans le même temps, l\u2019intrusion de forces tchétchènes au Daguestan voisin -où elles ont occupé deux villages et déclaré vouloir fonder une république islamique - incite Vladimir Poutine à envahir la république caucasienne, qualifiant l\u2019opération d\u2019« antiterroriste», un terme au goût du jour.C\u2019est la guerre en Tchétchénie qui permet à Poutine, alors directeur du Service fédéral de la Sécurité (FSB, ex-KGB), de prendre les rênes du pays en ry ?tant que premier ministre, après plusieurs années d\u2019instabilité gouvernementale.S\u2019agit-il de deux guerres distinctes ou d\u2019une seule?La question se pose.Si les autorités russes et les dirigeants indépendantistes tchétchènes ont signé, le 31 août 1996, l\u2019accord de Khassa-viourt mettant fin aux hostilités du premier épisode guerrier, le Kremlin n\u2019a jamais véritablement misé sur son application.Les fonds nécessaires à la reconstruction de la république n\u2019ont pas été débloqués et les pourparlers en vue de l\u2019adoption d\u2019un statut définitif n\u2019ont jamais eu lieu.Quant à l\u2019armée russe, elle remâchait son humiliation et rêvait de revanche.Faut-il alors s\u2019étonner de l\u2019anarchie qui a régné pendant les trois ans séparant les deux épisodes guerriers dans une région en ruine dont les seuls revenus provenaient de trafics en tous genres et dont les dirigeants n\u2019avaient aucune expérience du pouvoir?La reprise des hostilités, à l\u2019automne 1999, peut donc être envisagée comme la suite directe du premier conflit et non comme une nouvelle guerre.La répression contre les Tchétchènes a été d\u2019une grande sauvagerie.On estime que 100 000 personnes sont mortes et que 400000 ont fui au cours des années de guerre.Une fois la rébellion écrasée, en février 2000, Poutine instaure la gouvernance directe de Moscou dans la République tchétchène.Les attaques terroristes se poursuivent néanmoins et, chaque fois, Mos- cou ne fait pas de quartier, n\u2019hésitant pas à sacrifier les otages en même temps que les kidnappeurs.Ce fut le cas au théâtre de la Doubrovka, à Moscou, en 2002 (169 morts, dont 129 spectateurs) et dans une école primaire à Beslan, en Ossétie du Nord, en 2004 (330 personnes, dont la moitié étaient des enfants).QU\u2019EN EST-IL AUJOURD\u2019HUI?Installé au pouvoir en Tchétchénie par le Kremlin, le régime de Ramzan Kadyrov -que de nombreuses organisations de défense des droits de la personne accusent de torture, d\u2019assassinats et d\u2019enlèvements- n\u2019a pas mis fin aux tensions.En 2009, Kadyrov a annoncé la «fin de l\u2019insurrection», mais des groupes djihadistes persistent dans la région.Sous la chape de plomb de ce régime, l\u2019incompréhension demeure entre la population tchétchène et un gouvernement proKremlin qui s\u2019obstine à dompter ce désir d\u2019indépendance, historiquement ancré dans l\u2019histoire de cette république.Si l\u2019on peut parler actuellement d\u2019une certaine stabilisation de la situation en Tchétchénie -les attentats, les enlèvements d\u2019étrangers et les demandes de rançon sont devenus plus rares-, celle-ci est largement attribuable au climat de terreur imposé par le président Kadyrov et ses miliciens.Cette réalité ne devrait toutefois pas cacher la régionalisation du conflit, amorcée depuis longtemps.D\u2019abord, celui-ci a toujours débordé les fron- aiLLeuRS tières de la Tchétchénie, les attentats étant davantage perpétrés dans les républiques caucasiennes voisines ou ailleurs en Russie.Ensuite, on observe une «dé-ethnicisation » de la résistance tchétchène.Ce ne sont plus uniquement des Tchétchènes qui participent aux attentats, mais également des individus issus des divers groupes ethniques de la région (Avars, Ingouches, etc.).La poursuite de la rébellion tchétchène, malgré l\u2019essoufflement de sa dimension sécessionniste, se transforme de manière inquiétante et le radicalisme islamique y gagne en importance.La Russie essaie d\u2019ailleurs d\u2019attirer l\u2019attention de la communauté internationale sur la présence de forces islamistes dans la région depuis de nombreuses années.Par ailleurs, les attentats de Boston pourraient constituer l\u2019amorce d\u2019une tentative d\u2019internationalisation du conflit.Cette interprétation viendrait renforcer l\u2019idée que le conflit a perdu son caractère purement sécessionniste, car la «zone de combat » ne se limite plus au terrain ennemi, à savoir la Russie.Une véritable internationalisation du conflit est toutefois peu probable.Les puissances occidentales n\u2019ont clairement pas l\u2019intention de s\u2019impliquer dans ce qu\u2019elles continuent de percevoir comme une affaire interne à la Russie.Il faut cependant retenir que la région du Caucase du Nord n\u2019est toujours pas stable.On ne peut exclure que d\u2019autres actes terroristes risquent d\u2019y être perpétrés prochainement.Ceci pourrait venir jeter une ombre sur la décision du Comité international olympique de confier à la Russie, et particulièrement à Sotchi - limitrophe de cette région- l\u2019organisation des Jeux olympiques d\u2019hiver 2014.Une chose est sûre, la Russie devra redoubler d\u2019efforts pour assurer la sécurité des Jeux, déjà les plus coûteux de l\u2019histoire, et dont la facture risque encore une fois d\u2019être révisée à la hausse.\u2022 Les enfants oubliés de Tchétchénie, Grozny, 31 décembre 2005.Photo: AP/ Musa Sadulajew RELATIONS septembre 2013\t09 soifs_________________ CHRONiçue LittéRaiRe Sofialorène, si loin de la délivrance TEXTE: MARIE-CÉLIE AGNANT ILLUSTRATION: RONALD MEVS Les parents de Mademoiselle l\u2019encourageaient quotidiennement à se rendre à pied à l\u2019école.Excellent pour sa santé, clamaient-ils, et, somme toute, pas si pénible puisque Sofialorène l\u2019accompagnait et portait ses livres.Grande, forte, et surtout bien replète, Mademoiselle allait sur ses 11 ans.Sofialorène, elle, en avait peut-être huit à en juger à son apparence chétive - bien que ce terme soit plutôt faible pour décrire celle que l\u2019on nommait plus couramment Sofia et qui affichait les signes les plus évidents d\u2019une malnutrition sévère.Sofialorène faisait donc partie de ces enfants de l\u2019en dehors, mal nourris déjà dans le sein maternel et qui aboutissaient dans les familles plus fortunées pour servir de bêtes de somme, comme si, pour eux, ce destin était tout tracé.Ils arrivaient, sans âge, ou plutôt avec l\u2019âge que leur conférait la misère et, avec pour tout bagage, un prénom, souvent glané on ne sait où par de malheureux parents convaincus qu\u2019un nom à consonance grandiose ne pouvait qu\u2019influer de manière positive sur la destinée de leur progéniture.Tous les matins, devant le portail du collège, Sofialorène tendait à Mademoiselle son cartable bourré de livres et de cahiers.Sans un mot, Mademoiselle s\u2019en emparait, lui tournait le dos et pénétrait dans la cour de l\u2019école.Pendant quelques minutes, Sofialorène se tenait debout, complètement atone, voûtée, ses petites mains déjà tout abimées, ses doigts rabougris aux ongles cassants, agrippés à la barrière de métal.Fétu de paille perdu dans un océan de questions sans réponses, les yeux noyés, Sofia regardait fixement cette frontière définitive dressée contre elle, la séparant de ce qu\u2019elle considérait comme le plus grand, le plus puissant des bonheurs : l\u2019école.Puis, seule dans ses vêtements rapiécés, elle retournait sur ses pas.À onze heures trente précises, Sofia reprendrait le chemin pour porter le repas de Mademoiselle puis, à seize heures, elle reviendrait une fois de plus reprendre le cartable que, sans un mot, Mademoiselle lui tendrait.Elle le porterait sur la tête cette fois-ci, ses bras maigres, à cette heure de la journée, n\u2019en pouvant plus de fatigue.Sur le chemin, Sofia déambulerait comme toujours à quelques pas de Mademoiselle, son petit corps de huit années éteint; ses yeux emplis d\u2019une incroyable fièvre.Mais un matin, un vent dément se mit à souffler de toutes ses forces, saccageant tout.Le ciel annonçait l\u2019orage.Lourd, pesant, il pendait si bas qu\u2019on aurait cru qu\u2019il allait à tout moment s\u2019abattre sur la terre.Des trombes d\u2019eau, bientôt, se mettraient à tomber.Mademoiselle, ce jour-là, conduite par papa et maman, partit donc en voiture.Pour cause, Sofialorène ne put l\u2019accompagner.En ce matin d\u2019orage, Sofia suivit longuement du regard le véhicule qui s\u2019en allait, emportant Mademoiselle.L\u2019auto longea l\u2019allée.Sofia la vit tourner.Crissement des pneus, puis: le déclic.Dans l\u2019âme de Sophia, soudain, la tempête se mit aussi à faire rage.Les mêmes tourbillons, la même violence qui planait dans l\u2019air s\u2019engouffra dans son corps menu.La même folie indicible qui, dehors, s\u2019était emparée des éléments, s\u2019est mise à déferler en elle, avec la même furie.Au-dedans d\u2019elle, un fracas irréel, 30 septembre 2013 RELATIONS Partage, 2009, technique mixte sur papier des lames de fond l\u2019envahissaient, surgissant d\u2019on ne sait quel océan.Ces lames l\u2019emportaient loin de la vie, loin de l\u2019espoir, de la lumière.loin de tout, car tout se trouvait dans le cartable de Mademoiselle: ses rêves d\u2019ailes et d\u2019horizons, son espérance, tout cela s\u2019était maintenant envolé.Cruel abandon! Comment croire que tout cela lui avait été enlevé?Sans ce cartable dans les bras, comment vivre, se demandait Sofialorène, hurlant son désespoir?Comment poursuivre, comment exister avec dans le ventre cette brutale dépossession?Sofia ne savait plus si elle avait perdu la raison ou sa raison d\u2019être.Elle ne savait qu\u2019une chose, ce matin-là: c\u2019est qu\u2019elle n\u2019était rien sans ce cartable, rien d\u2019autre qu\u2019un cri.Un cri qui se déversait en elle et sortait d\u2019elle tout à la fois; un cri qui fouaillait son cœur, cherchant son chemin au centre de ses os, un cri qui courait en elle, comme jaillissant d\u2019une saignée.Le cri était son mal et le nourrissait; le cri était sa voix et sa seule et unique voie, car So-fialorène, encore enfant, ne savait pas encore qu\u2019elle aurait à crier toute sa vie.Qu\u2019elle allait vivre une éternité de cris que nul n\u2019entendrait.Elle ne savait pas que dans cette vie, on lui prendrait tout; qu\u2019on ne lui laisserait que les ténèbres.Les ténèbres et son cri.Elle criait déjà quotidiennement au rythme des coups de la maîtresse de maison; elle aurait à crier bientôt sous les assauts des hommes de la maison -père et fils.Elle crierait en vain pour implorer la pitié des silhouettes assassines qui, depuis sa naissance, font la ronde autour d\u2019elle.Elle crierait encore et encore.Sans parole.Sans voix.Sans lumière.et si loin de la délivrance.\u2022 RELATIONS septembre 2013 El PROCHaiN NUméRO Le numéro d\u2019octobre-novembre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 18 octobre.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur les municipalités et la démocratie Le monde municipal au Québec traverse une zone de turbulence.Les enquêtes de l\u2019Unité permanente anticorruption et la commission Charbonneau, entre autres, révèlent au grand jour des problèmes qui minent depuis longtemps la vie démocratique municipale.Entre corruption, abus de pouvoir, emprise des promoteurs sur des élus, désengagement citoyen, cynisme et médias locaux souvent complaisants, le lien de confiance entre citoyens et élus semble compromis, voire brisé.À l\u2019approche des élections municipales, ce dossier se penchera sur les causes structurelles du malaise tout en réfléchissant aux moyens de redresser la barre, en région comme dans la métropole.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet: .HE! Photo: ©Pierre Crépô À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur les intellectuels au Québec; \u2022\tune réflexion sur la Commission de vérité et réconciliation pour les peuples autochtones; \u2022\tun regard sur la Bosnie; \u2022\tle carnet de Naïm Kattan; \u2022\tla chronique littéraire de Marie-Célie Agnant; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, le photographe Pierre Crépô.Secret de polichinelle Placez les lettres de chaque colonne dans la case appropriée de ma nié re a former une phrase complète.Les mots sont séparés par une case noire.\u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 32 septembre 2013 RELATIONS RegaRD Vieillir dans la rue De plus en plus de personnes âgées vivent dans la rue et ont recours à des ressources d\u2019hébergement.Une situation inquiétante encore trop mal connue.JEAN GAGNÉ ET MARIO POIRIER LJ avenir n\u2019est pas rose pour tous les baby-boomers, bien que cette génération est à plusieurs égards ¦ l\u2019une des plus choyées.L\u2019Institut de la statistique du Québec nous a déjà prévenus: 11% des personnes nées entre 1946 et 1955 se retrouveront éventuellement à la retraite sans provision financière suffisante et 5 % (soit 60000 d\u2019entre elles) devraient être considérées très vulnérables à cet égard1.De plus, les plus démunis risquent d\u2019être bientôt confrontés aux contraintes liées à la nouvelle réglementation de la sécurité du revenu du Québec.Celle-ci consiste à repousser de 55 à 58 ans le moment où on leur accordera enfin un supplément de prestation d\u2019aide sociale en raison des contraintes à l\u2019emploi qu\u2019impose le vieillissement.Les plus jeunes de la cohorte seront pour leur part rattrapés par les récentes modifications faites au programme canadien de la Sécurité de la vieillesse, qui repoussera progressivement, d\u2019ici une dizaine d\u2019années, l\u2019âge d\u2019admissibilité de 65 à 67 ans.Entretemps, les annonces récentes de fermetures d\u2019usines - l\u2019une de croustilles à Lachine, l\u2019autre d\u2019appareils ménagers à l\u2019Assomption, totalisant 1500 travailleurs âgés d\u2019une cinquantaine d\u2019années en moyenne - ne sont pas de bon augure.Déjà, l\u2019hiver dernier, des organismes dédiés aux personnes sans-abri de Montréal, l\u2019Auberge Madeleine et le Pas de la rue, sensibilisaient le public à l\u2019augmentation du nombre de personnes de plus de 50 ans vivant des situations d\u2019itinérance à Montréal.VIEILLISSEMENT PRÉMATURÉ Le phénomène de l\u2019itinérance des aînés est documenté ailleurs au Canada, aux États-Unis et dans plusieurs autres pays riches.Pour vérifier si leurs observations étaient partagées par le milieu local et s\u2019appliquaient au Québec, nous avons entrepris une recherche auprès des intervenants des organismes communautaires et d\u2019établissements publics.1.\tH.Gauthier (dir.), Vie des générations : aujourd\u2019hui et demain (vol.2), Québec, Institut de la statistique du Québec, 2007.2.\tJ.Maisondieu, « La vieillesse est-elle synonyme d\u2019exclusion?», Gérontologie et société, vol.3, n° 102, 2002.Cette recherche est encore en chantier, mais les événements économiques et les décisions politiques des derniers mois nous poussent à révéler immédiatement certaines données issues de la littérature spécialisée et de quelques-unes de nos observations glanées directement sur le terrain.Vivre dans la rue n\u2019est jamais une situation de tout repos, mais arrivé à un certain âge, cela devient encore plus intenable : «Dans la rue, on vieillit vite mais on meurt jeune2.» L\u2019espérance de vie d\u2019une personne en situation d\u2019itinérance est de 10 à 20 années en deçà de celle de la population en général.Dans les études américaines et européennes, la barre de franchissement du troisième âge pour les personnes qui sont à la rue est fixée à 50 ou 55 ans.Ce vieillissement prématuré est aussi constaté par la dizaine d\u2019intervenants et de responsables de ressources publiques ou communautaires que nous avons interrogés sur le sujet.Que l\u2019on soit jeune ou vieux, vivre dans la rue présente un risque élevé de contracter diverses maladies physiques et mentales liées à la promiscuité sociale, à la mauvaise alimentation, à l\u2019exposition quotidienne à des températures extrêmes, au sentiment constant d\u2019insécurité ou, simplement, parce que l\u2019on ne dispose pas des moyens et des ressources adéquates pour se soigner.Mais plus que les jeunes, les itinérants âgés sont susceptibles d\u2019être affectés par plusieurs problèmes de santé en même temps.La majorité souffre d\u2019au moins une maladie chronique et de problèmes de santé mentale tels que l\u2019anxiété et la dépression.À 50 ans, ils souffrent déjà des maladies du grand âge, de problèmes musculo-squelettiques graves, d\u2019hypertension, d\u2019incontinence, de pertes cognitives, etc.Le refuge bien connu de la Maison du Père s\u2019est adapté à cette nouvelle réalité.Il a aménagé des plages d\u2019accueil qui permettent aux aînés de rentrer plus tôt et d\u2019être un peu à l\u2019écart des jeunes.Depuis plusieurs années, la Maison du Père gère une résidence pour personnes âgées issues de la rue, mais ce qui est nouveau, c\u2019est l\u2019aménagement de nouvelles places réservées pour ce service, à même les locaux du refuge.Ailleurs, là où l\u2019on offre aussi à cette population du logement subventionné à long terme, on constate une augmentation similaire de la demande.Les plus âgés du groupe deviennent des assidus des refuges, puisque c\u2019est la seule stratégie qui leur soit accessible pour passer le moins de temps possible dans la rue chaque jour, à défaut d\u2019en sortir complètement.Peu bruyants et peu exigeants, ils peuvent passer inaperçus pendant de longues périodes et Plus que les jeunes, les itinérants âgés sont susceptibles d\u2019être affectés par plusieurs problèmes de santé en même temps.La majorité souffre d\u2019au moins une maladie chronique et de problèmes de santé mentale tels que l\u2019anxiété et la dépression.Les auteurs sont professeurs à la TÉLUQ RELATIONS septembre 2013 RegaRD Lino, Sans adressefixe, 2011, acrylique et collage sur papier i± septembre 2013 RELATIONS RegaRD sans que l\u2019on dépiste chez-eux des problèmes parfois déjà devenus graves.Ils vivent « sous le radar » des services sociaux et de santé, dont les conditions d\u2019accès aux services réguliers sont inadaptées au mode de vie de l\u2019itinérant âgé.Ralentis par les ans et soumis par nécessité à un quotidien scandé par des activités de survie, il n\u2019est pas aisé pour eux de se rendre à des rendez-vous fixés de longue date, ni de respecter des horaires de prise de médicaments - qu\u2019ils risquent souvent de se faire voler.Les intervenants communautaires ou des services de première ligne peuvent assez souvent repérer des personnes qui sont ainsi en danger.Il n\u2019est toutefois pas facile pour autant d\u2019obtenir pour elles les ressources et les soins adéquats.De plus, les habiletés et les aptitudes associées au fonctionnement «normal» d\u2019une personne ne sont pas faciles à évaluer lorsque celle-ci est complètement immergée dans un univers hors normes.NOUVELLE COHORTE Si la croissance du nombre de personnes âgées dans la population des sans-abri est certainement un phénomène inquiétant, le fait qu\u2019elles forment une double cohorte l\u2019est peut-être encore plus3: aux côtés des personnes vieillissantes qui sont encore à la rue après avoir connu des épisodes d\u2019itinérance à répétition depuis leur prime jeunesse, de nouvelles personnes s\u2019y retrouvent pour la première fois à près de 50 ans, ou même à un âge encore plus avancé.Plus démunies que les premières, elles seraient aussi plus nombreuses.Il s\u2019agit en bonne partie de gens qui vivaient «sur un fil», dépendants d\u2019un proche avec une source précaire de revenu ou une santé fragile.Ils se retrouvent en situation d\u2019itinérance après une crise causée par la perte d\u2019un emploi, le décès d\u2019un proche, une rupture familiale, ou à cause d\u2019une détérioration de leur santé physique ou mentale qui les a conduits à la perte ou à l\u2019éviction de leur logement habituel.Des intervenants nous ont aussi parlé de congés d\u2019hôpitaux donnés sans préparation sociale convenable ou de convalescents qui, parce que sans adresse permanente, ont été conduits au refuge d\u2019urgence.Déjà, deux de ces refuges à Montréal, la Old Brewery Mission et la Maison du Père, conçoivent des projetspilotes pour assumer plus adéquatement cette fonction, qu\u2019ils prennent déjà en charge de facto.Ces ressources communautaires et d\u2019autres reçoivent aussi des personnes rejetées par leur milieu à cause de comportements souvent causés par des problèmes co- Ces personnes vivent « sous le radar » des services sociaux et de santé, dont les conditions d\u2019accès aux services réguliers sont inadaptées au mode de vie de l\u2019itinérant âgé.3.Voir M.Crane et A.M.Warnes, « Homelessness among older people and service responses », Reviews in Clinical Gerontology, vol.20, no 4, 2010.gnitifs ou de santé qui, mal interprétés, sont considérés comme des incivilités.N\u2019ayant jamais vécu dans la rue auparavant, ces personnes ne connaissent souvent que le refuge auquel on les a référées.Elles sont des victimes toutes désignées d\u2019agressions ou d\u2019abus par des plus jeunes ou des plus aguerris.Elles deviennent craintives et se découragent.Elles s\u2019isolent mais sans trop s\u2019éloigner du refuge, devenu leur seul havre de sécurité.À peine sorties le matin, elles attendent l\u2019heure où il leur sera permis d\u2019y revenir faire la file.La méconnaissance du vieillissement de la population itinérante peut s\u2019expliquer par cette grande discrétion, mais sans doute aussi par des pratiques d\u2019itinérance cachée.Ce peut être le « couch surfing» ou le fait d\u2019être hébergé pour de courts séjours chez des amis ou des membres de la famille.Les femmes, en particulier, utilisent des ressources d\u2019aide pour victimes de violence conjugale et, plus que les hommes, acceptent des conditions de cohabitation difficiles.PRÉCARITÉ FINANCIÈRE Plusieurs intervenants nous ont rappelé que le revenu alloué par le régime d\u2019aide sociale québécois à une personne seule et sans emploi était insuffisant pour permettre de payer un loyer décent non subventionné en même temps que de se nourrir et de se vêtir convenablement.Le supplément alloué aux plus de 55 ans peut aider, mais il se situe bien en deçà du nécessaire - le bénéficiaire passant ainsi d\u2019un revenu mensuel de 604$ à 733$.Le régime de pension fédéral desserre l\u2019étau de l\u2019indigence, en permettant d\u2019atteindre un peu moins de 1290$ par mois et d\u2019être ainsi moins stigmatisé.Les nouvelles politiques de Québec et d\u2019Ottawa annoncent cependant des temps difficiles pour les personnes démunies qui deviennent trop âgées pour convaincre d\u2019éventuels employeurs de recourir à leurs compétences et sont encore trop jeunes pour bénéficier du soutien accordé aux personnes ayant atteint l\u2019âge de la retraite pour tous.Il faudra se pencher davantage sur les parcours de vie des itinérants âgés en vue d\u2019en identifier les points tournants et d\u2019imaginer les interventions sociales susceptibles de les prévenir ou de les infléchir positivement.Ce travail auprès des individus est à notre avis nécessaire, mais il ne saurait être pleinement efficace si, par ailleurs, nous ne le soutenons pas avec de meilleures politiques économiques et sociales, guidées par un souci réel des personnes vieillissantes.\u2022 RELATIONS septembre 2013 b DéBat L'auteure est profes-seure à la Faculté de droit et directrice de recherche au Centre d'enseignement et de recherche sur les droits de la personne à l'Université d'Ottawa Le travail est-il un droit?Évolutif et structurant, le droit au travail est un pilier de l\u2019édifice des droits humains.LUCIE LAMARCHE Depuis que la droite néoconservatrice et néolibérale s\u2019est appropriée la notion de droit au travail, le concept fait sourciller les défenseurs des droits humains et de la justice sociale.En effet, certaines provinces canadiennes, dont la Saskatchewan, tentent d\u2019importer au Canada la notion de « right to work », laquelle prévaut dans 24 États américains.Dans ces États, le prélèvement obligatoire de la cotisation syndicale est interdit, ce qui porte gravement atteinte au droit à la négociation collective et à la viabilité des syndicats.UNE RECONNAISSANCE JURIDIQUE Toutefois, la droite n\u2019a pas le monopole du débat.Et le fait que l\u2019on tente aujourd\u2019hui de démanteler le droit au travail prouve bien qu\u2019il existe sur le plan juridique.Dans les discussions qui ont précédé l\u2019adoption de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme, la Commission des droits de l\u2019homme des Nations unies avait bien affirmé que le droit au travail n\u2019est pas qu\u2019une aspiration philosophique.Lorsqu\u2019on constate l\u2019imposant appareillage juridique qui organise ce droit, on se doit de lui donner raison.La Déclaration universelle des droits de l\u2019homme et les pactes des Nations unies reconnaissent le droit au travail, tout comme d\u2019autres traités internationaux et régionaux.Ce droit n\u2019équivaut évidemment pas à la garantie d\u2019obtenir un travail.Il s\u2019agit plutôt d\u2019un droit structurant la relation de travail et la relation au travail, lequel comporte une dimension individuelle et collective.Sur le plan individuel, le droit au travail pose la nécessité que des législations protègent les conditions de travail et la sécurité physique, psychologique et économique du travailleur.Il nécessite aussi un encadrement juridique qui interdit le travail forcé et les formes d\u2019exploitation les plus abusives, tout autant que la traite et le trafic de travailleurs.À titre d\u2019exemple, l\u2019article 46 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec garantit le droit de toute personne de travailler dans des conditions justes et raisonnables qui respectent sa santé, sa sécurité et son intégrité physique.Sur le plan collectif, le droit au travail garantit celui des travailleurs de s\u2019associer, de négocier et de faire la grève dans le but d\u2019améliorer leurs conditions de travail.Il exige également que les politiques en matière d\u2019emploi soient effectives et non discriminatoires.Le droit au travail, comme les autres droits humains, se déploie en relation d\u2019interdépendance avec ceux-ci.On le juge essentiel à la jouissance de toutes les libertés fondamentales et l\u2019État a l\u2019obligation de le protéger, de le promouvoir et de le mettre en œuvre.En constante évolution, il ne se limite pas au travail salarié et on revendique de ce fait aujourd\u2019hui des lois inclusives qui protègent tout autant le travailleur saisonnier agricole que la travailleuse domestique ou le migrant temporaire.TRAVAIL DÉCENT En 1999, en adoptant l\u2019Agenda du travail décent, l\u2019Organisation internationale du travail précisait ce que le droit au travail signifie : un travail productif et convenablement rémunéré, une protection sociale appropriée, des conditions de sécurité sur les lieux du travail et la protection des libertés fondamentales du travail.Certes, le droit au travail est aujourd\u2019hui soumis aux intenses pressions d\u2019une économie débridée et désordonnée.Dans ce contexte, les employeurs proposent d\u2019en redessiner les pourtours, de « flexibiliser » les garanties de protection liées au travail, par exemple, ou encore de faire en sorte que la protection sociale et celle du revenu soient de la seule responsabilité du travailleur.En ces temps difficiles, rattacher le droit au travail au domaine des droits humains constitue donc un avantage.Car le droit au travail en appelle directement à l\u2019égalité, à l\u2019égale dignité et à la possibilité pour tous les travailleurs de librement choisir une activité rémunératrice dans des conditions décentes.Certes, ceux et celles à qui ce droit reste dénié sont nombreux, hélas.Mais aussi imparfait et fragile soit-il, le droit au travail n\u2019est pas pour autant illusoire.\u2022 septembre 2013 RELATIONS DéBat En général, le droit au travail est vu comme essentiel et interrelié avec les autres droits humains.Il doit être encadré et permettre une vie digne.Toutefois, une telle conception ne néglige-t-elle pas de voir à quel point le système capitaliste structure ce droit qui, par conséquent, s\u2019en trouve piégé?Nos auteures invitées en débattent.Le travail dont le capital a besoin, fait d\u2019exploitation et de concurrence entre salariés, ne peut être revendiqué comme un droit.ROLANDE PINARD Dans le préambule de la Constitution française de 1946, il est écrit: «chacun a le devoir de travailler et le droit d\u2019obtenir un emploi».Le travail est ici entendu comme l\u2019activité que tout un chacun doit accomplir pour gagner sa vie; l\u2019emploi est quelque chose qui est octroyé -par les entreprises et par l\u2019État, qui le favorisent.Selon les conventions internationales, l\u2019État doit rendre le droit au travail effectif en mettant en place des programmes visant le plein emploi.Ce droit implique également l\u2019accès à un travail décent, sur les plans du salaire, de la santé et de la sécurité, des heures de travail, etc.Il renvoie aux emplois offerts par les employeurs, plus ou moins réglementés selon les États, suivant les droits et protections obtenus par les luttes des travailleurs et des travailleuses.TRAVAIL ET EMPLOI Il faut donc distinguer travail et emploi pour cerner le sens du droit au travail.Le travail est associé aux travailleurs, dont dépendent les employeurs; ces derniers offrent l\u2019emploi, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une faveur.Il y a une distinction fondamentale entre les deux.Historiquement, le travail -ou plutôt son arrêt, la grève - a été utilisé comme moyen de pression contre les patrons pour l\u2019obtention de droits par les ouvriers.L\u2019emploi renvoie plutôt aux décisions d\u2019entreprises désireuses d\u2019op- timiser leur usage du travail, d\u2019en réduire les coûts.Ainsi, en Amérique du Nord, l\u2019emploi a été laissé à la discrétion des employeurs, qui peuvent en disposer à leur guise -le sécuriser, le réduire, le transformer, l\u2019éliminer, le délocaliser, le précariser-, selon ce qu\u2019ils estiment être le meilleur moyen d\u2019arriver à leurs fins.La dynamique actuelle des classes capitalistes, notamment entre capitalistes financiers et productifs, provoque la déréglementation de l\u2019emploi là où l\u2019État était intervenu sous la pression ouvrière.Ce phénomène révèle l\u2019ambiguïté du droit au travail.Les pertes massives d\u2019emplois, provoquées par leur délocalisation, les réorganisations d\u2019entreprises et la mobilité du capital, mettent en concurrence les États chargés du respect du droit au travail.Les conditions et les droits liés à un travail décent se délitent pour un nombre croissant de salariés.Ainsi, le droit au travail, à travers diverses interventions étatiques, se confond de plus en plus avec le développement de l\u2019employabilité des individus, le workfare, les législations pour le « right to work » à l\u2019américaine ou encore la bien nommée «assurance-emploi» canadienne.Ce sont là des mesures qui visent toutes à assurer la mise à disposition d\u2019employés pour les employeurs, aux conditions de ces derniers.RENFORCER LE CAPITALISME?Le droit au travail implique l\u2019acceptation du salariat, subordonné économiquement et juridiquement à la classe capitaliste qui l\u2019a créé, c\u2019est-à- dire l\u2019acceptation de l\u2019assujettissement à un système économique fondé sur l\u2019exploitation des êtres humains et la destruction de la planète.La globalisation actuelle de ce système lui permet d\u2019étendre sa logique à des régions et à des populations du globe qui y échappaient jusqu\u2019ici, d\u2019y diffuser les conditions d\u2019exploitation qui l\u2019ont caractérisé dès ses débuts, au tournant du XIXe siècle.Le travail dont le capital a besoin, qui sème la concurrence entre salariés à travers la planète, ne peut être revendiqué comme un droit.En Occident, nous avons eu tendance à l\u2019oublier, voire à accepter ce système comme souhaitable, en vertu des quelques avancées sociales et des droits gagnés sur la base du salariat.Leur remise en cause actuelle nous rappelle que la lutte pour les droits des travailleurs et des travailleuses implique, aujourd\u2019hui comme hier, ici comme ailleurs, celle contre le capitalisme.Or, lutter pour le droit au travail revient à lutter pour renforcer ce système, les capitalistes étant aussi dépendants du travail que les salariés.C\u2019est en jouant de cette interdépendance que les ouvriers ont obtenu des droits et protections liés au travail, en retirant précisément leur force de travail dont dépend le capital (le droit de grève).Les droits des travailleurs s\u2019opposent au travail qu\u2019a créé le capital.L\u2019expression «droit au travail» reflète le fait que les droits, fruits des luttes, comportent deux versants opposés : l\u2019un qui représente les intérêts des travailleurs - ce sont les droits des travailleurs et des travailleuses - l\u2019autre, ceux des capitalistes - c\u2019est le droit au travail entendu comme « droit» à l\u2019emploi.\u2022 L'auteure est sociologue RELATIONS septembre 2013 b SoiRées ReLatiQNS m> LA SANTE MENTALE: AU-DELÀ D\u2019UNE BIOLOGISATION REDUCTRICE On considère souvent que la santé mentale est déterminée par des facteurs strictement biologiques ou qu'elle serait le simple résultat de parcours de vie individuels.Pourtant, l'influence des dynamiques sociales et des considérations existentielles sur la santé mentale est bien documentée.Il y a donc lieu de se demander: y a-t-il des causes sociétales au mal-être contemporain?Pourquoi la médicalisation en santé mentale est-elle une tendance dominante dans nos sociétés?Quel rôle jouent la spiritualité et la religion sur la santé mentale?À MONTREAL LE LUNDI 23 SEPTEMBRE DE 19 H À 21 H 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou de Castelnau) à quÉbec LE MERCREDI 25 SEPTEMBRE DE 19 H À 21 H 30 Tam Tam Café 421, boulevard Langelier, Québec AVEC: ELLEN CORIN, psychanalyste et chercheuse émérite à l'hôpital Douglas; MARCELO OTERO, sociologue, auteur de L'Ombre portée.L'individualité à l'épreuve de la dépression (Boréal, 2012); ROBERT THÉORAT, responsable à l'action politique au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec.AVEC: ÉRIC GAGNON, sociologue et chercheur au CSSS de la Vieille-Capitale; DORIS PROVENCHER, directrice générale de l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec; ANNIE TREMBLAY, psychiatre à l'Hôtel-Dieu de Québec et professeure à la Faculté de médecine de l'Université Laval.Contribution suggérée : 5 $ RENSEIGNEMENTS: Agusti Nicolau: 514-387-2541, poste 241 ou anicolau@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.AVENi\tR >4 A AhJ 5 50 propositions pour le monde de demotn.înm.qc.ca\t1 w m INSTITUT DU NOUVEAU MONDE Ü.septembre 2013 RELATIONS DVD HUGUETTE OLIGNY, LE GOÛT DE VIVRE RÉALISATION : PASCAL GÉLINAS PRODUCTIONS TRIANGLE, 2013,52 MIN.Huguette Oligny, grande dame de la télévision et de la scène théâtrale québécoises, est décédée le 9 mai dernier à l\u2019âge de 91 ans.Pascal Gélinas (fils de Gratien Gélinas, dont Huguette Oligny a été la seconde épouse) venait tout juste de compléter et de lancer ce beau documentaire qui deviendra, dans les circonstances, le véritable testament spirituel de la comédienne.Sans être un retour exhaustif sur sa longue carrière ayant débuté en 1939 et marquée, entre autres, par ses rôles dans de nombreuses téléséries (La Famille PJouffe, Rue des Pignons, Le Clan Beaulieu, Cormoran, etc.), le réalisateur a plutôt voulu recueillir les réflexions et les confidences d\u2019une femme arrivant à la fin de son parcours.Il en ressort un vibrant message de joie, d\u2019espoir et de foi, livré tout juste avant la dernière tombée du rideau.Dans une lettre à sa mère écrite alors qu\u2019elle n\u2019avait que 24 ans, Huguette Oligny affirmait : « Chaque matin en m\u2019éveillant, je suis heureuse de sentir que j\u2019existe et que la beauté du jour qui vient dépend de la beauté que je veux y mettre.» Toute la personnalité de cette femme d\u2019exception semble résumée en ces quelques lignes.Malgré les coups durs et les épreuves de sa vie (sur lesquels elle reviendra pour la première fois publiquement dans ce documentaire), Huguette Oligny semble marquée depuis toujours par un profond «goût de vivre» qu\u2019elle veut communiquer aux autres.C\u2019est cer- tainement ce qui a inspiré Pascal Gé-linas, qui a cherché à saisir ici l\u2019ultime message d\u2019espoir d\u2019une vielle dame n\u2019ayant plus rien à perdre, de même que l\u2019héritage d\u2019une comédienne n\u2019ayant plus d\u2019image à défendre.À travers les témoignages de Françoise Faucher, Marguerite Lescop, Gilles Pelletier, Gérard Poirier et Janine Sutto, entre autres, le réalisateur nous fait découvrir combien la joie de vivre d\u2019Huguette Oligny a rayonné dans des liens d\u2019amitié qui ont traversé le temps.Sachant ce temps bien compté, la comédienne dira: «C\u2019est quand on arrive dans la vieillesse que l\u2019on se rend compte que la vie est tellement courte, tellement belle.La vie! Quel cadeau! C\u2019est incommensurable! Qu\u2019est-ce qu\u2019on attend pour être heureux?» La caméra de Pascal Gélinas nous montre ainsi une femme apaisée, vivant la fin de sa vie avec une sérénité exemplaire.«Je suis complètement heureuse.Je nage dans le bonheur.L\u2019âge me convient parfaitement.je suis une vieille personne comblée», dira-t-elle d\u2019ailleurs avec fougue et conviction.En outre, ce documentaire intimiste lève le voile sur les croyances religieuses de la comédienne.En montrant un crucifix artistique qui l\u2019accompagne depuis qu\u2019elle a 15 ou 16 ans, elle dira: « Je suis devenue fermement croyante, et c\u2019est un réconfort extraordinaire!» Comparant sa foi à un rocher solide et inaltérable sur lequel s\u2019appuyer, elle confiera simplement: «Dieu me parle.Je ne suis jamais seule.Il est là constamment.On se parle.C\u2019est mon ami.Le plus grand ami que j\u2019ai.» Parmi les nombreux dialogues qui parsèment ce film, un des plus succulents est certainement celui où muLtiméDias Huguette Oligny lance à Pascal Géli-nas : « J\u2019ai un pied dans l\u2019éternité, là, moi.» Et son interlocuteur, de répondre à brûle-pourpoint : « Moi je dirais déjà les deux! C\u2019est ça qui est beau » (laissant entendre par-là que «le grand passage » est déjà amorcé, pour elle, en toute sérénité).Un peu interloquée par la réponse, elle reprend sur un ton songeur: «Les deux.» Et puis, avec un sourire enjoué et les yeux pétillants, elle répète: «Eh! Les deux pieds dans l\u2019éternité! » Il y a là, comme enserré dans un écrin, toute la richesse de ce documentaire qui nous donne accès à une partie de la vie intérieure d\u2019une femme qui a su vieillir avec grâce, gardant son cœur d\u2019enfant et un amour aussi joyeux que profond pour la vie.Un petit bijou qui nous rappelle combien les aînés de notre société peuvent être des puits de sagesse et de sérénité.Il n\u2019y a, en effet, pas d\u2019âge pour avoir « le goût de vivre»; même et surtout lorsque l\u2019on a déjà « les deux pieds dans l\u2019éternité ».MARCO VEILLEUX RELATIONS septembre 2013\tE9 LiVRes â VERS UNE MÉDECINE DE L\u2019ÂME?Guy Jobin, Jean-Marc Charron et Michel Nyabenda (dir.) SPIRITUALITÉS ET BIOMÉDECINE: ENJEUX D'UNE INTÉGRATION Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2013, 181 p.Dirigé par Guy Jobin, Jean-Marc Charron et Michel Nyabenda, respectivement issus de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval, du Centre d\u2019étude des religions de l\u2019Université de Montréal et du Centre de formation et de recherches cliniques en soins spirituels du CHUM, ce livre ambitieux fait suite à deux colloques ayant eu lieu, en 2010, sur la place de la spiritualité et de la religion dans les institutions du champ de la santé.Comme l\u2019indique le titre, l\u2019ouvrage cherche à réfléchir de manière large et critique sur les «enjeux d\u2019une intégration» de la spiritualité à la biomédecine.Il aborde en trois temps les aspects épistémologiques, organisationnels et cliniques de l\u2019«hippocrati-sation de la spiritualité», que les chercheurs définissent comme le phénomène d\u2019imbrication croissante des questions du sens et de la métaphysique dans le paradigme biomédical.La majorité des articles nous renseignent sur les organisations, la réalité empirique et les enjeux pratiques et légaux liés aux soins spirituels offerts dans le milieu de la santé, surtout dans les contextes de fin de vie.Cet ancrage dans la mécanique même de cette intégration fournit au lecteur des données récentes et pertinentes, dans un langage accessible.Ce débroussaillage plus que nécessaire est bien effectué grâce aux articles sur l\u2019Association des intervenants et intervenantes en soins spirituels du Québec (Danièle Bourque), celui sur les orientations du ministère \t\t WH J-fciV tabfrffW de la Santé et des Services sociaux en matière d\u2019animation spirituelle (Jean-Marc Charron), celui sur l\u2019interaction entre les milieux hospitalier et de la pastorale (Martine Tremblay) et, enfin, celui sur les dynamiques entre spiritualité et religion dans les CSSS du Saguenay-Lac-St-Jean (Jacques Cher-blanc).Ces chapitres nous permettent de suivre les changements rapides dans les rapports qu\u2019entretiennent les Québécois à la spiritualité et devant lesquels les institutions tentent tant bien que mal de suivre le rythme, dans un contexte de pluralisme ethnoculturel croissant.Quelques contributions (Guy Jobin, Maxime Allard) parviennent avec brio à esquisser une géographie des écueils possibles présents dans la rencontre entre les univers de sens parfois distendus (et conflictuels) de la spiritualité et de la biomédecine.Par contre, force est de constater que la distance analytique nécessaire à des postures dites « critiques » n\u2019est l\u2019apanage que de trop peu de contributions, et le lecteur reste sur sa faim à cet égard.Néanmoins, il est intéressant de noter que l\u2019article de Pierre R.Gagnon et al, qui propose l\u2019utilisation de questionnaires psychologiques dans l\u2019intervention auprès des mourants en soins palliatifs, incarne, par son contenu même, nombre des critiques que Guy Jobin adresse à la biomédicalisation et à la rationalisation de la spiritualité.Plutôt que d\u2019y voir une contradiction, il faut saluer cette diversité des points de vue au sein d\u2019un même ouvrage.Parallèlement, les articles de Didier Caenepeel et de Mélany Bisson, même s\u2019ils nous fournissent de précieux concepts et des sources pertinentes, pèchent parfois par excès d\u2019impressionnisme et par manque de rigueur.Malgré de nombreuses zones d\u2019obscurité conceptuelle dans plusieurs textes et un travail d\u2019édition qui aurait dû être poussé plus loin, cet ouvrage deviendra rapidement un jalon incontournable pour quiconque cherche un portrait récent des différentes conceptions de la spiritualité présentes dans les institutions du champ de la santé.Elles oscillent entre la tendance populaire à faire communiquer spiritualité et études basées sur des données issues de la recherche biomédicale, le courant psychanalytique qui n\u2019a pas dit son dernier mot, en passant par des réflexions théologiques en pleine renaissance.JULIEN SIMARD LES PROSTITUEURS: CLIENTS INCONNUS Victor Malarek LES PROSTITUEURS : SEXE À VENDRE.LES HOMMES QUI ACHÈTENT DU SEXE Montréal, M éditeur, 2013, 248 p.Un des grands absents des débats sur la prostitution est le «client».En effet, s\u2019il est souvent question des personnes prostituées, des proxénètes ou de l\u2019industrie du sexe, peu d\u2019ouvrages traitent des consommateurs, de ceux qui créent la demande.En 2003,Victor Malarek publiait The Natashas, une enquête sur la traite humaine à des fins sexuelles dans les pays de l\u2019Europe de l\u2019Est.Aussi, n\u2019est-il pas étonnant que ce journaliste d\u2019enquête canadien décide de s\u2019intéresser à ceux qui achètent les actes sexuels : les prostitueurs.Après tout, ils sont les principaux responsables de l\u2019exploitation sexuelle de millions de femmes et d\u2019enfants à travers le monde, y compris au Canada.L\u2019auteur a interviewé plusieurs femmes prostituées et des clients, mais le corpus analysé est surtout constitué des commentaires recueillis sur les forums en ligne où les clients s\u2019échangent des conseils.Victor Malarek ne fait pas que rapporter leurs propos : il les examine pour révéler les motivations de ces hommes.Leur langage est cru et leurs propos sont souvent violents envers les fem- 40 septembre 2013 RELATIONS mes occidentales - trop émancipées-, mais aussi envers les prostituées.Les clichés sont nombreux: la sexualité masculine est un besoin, il est donc naturel d\u2019acheter du sexe; les femmes prostituées sont des femmes «qui aiment le sexe»; elles ne font que tirer profit d\u2019un « talent »; je suis gros, c\u2019est la seule façon pour moi d\u2019avoir du sexe avec une belle femme.À travers ces échanges, on trouve une description de l\u2019industrie du sexe : les lieux, les actes achetés, le tourisme sexuel, etc.Il est inquiétant de constater que ces prostitueurs se posent peu de questions sur cette industrie.La violence, la pauvreté ou les réseaux criminels les préoccupent peu.Pour eux, il s\u2019agit d\u2019un commerce comme un autre.Comme le mentionne Victor Malarek, « approcher la sexualité ainsi leur évite de se questionner et de réfléchir sur leur comportement, à leur rapport avec les femmes».À la lecture, on se prend à s\u2019inquiéter de ces clients, mais aussi des hommes en général, sachant qu\u2019un sur dix fréquente les différents lieux de la prostitution.Les derniers chapitres proposent quelques pistes de solution.À l\u2019instar de plusieurs ONG et groupes de femmes dénonçant la banalisation de la prostitution, Victor Malarek considère qu\u2019elle constitue une violence et une atteinte aux droits fondamentaux.Il s\u2019oppose à la légalisation de la prostitution.Pour lui, il ne fait aucun doute qu\u2019il faut interdire l\u2019achat d\u2019actes sexuels comme l\u2019ont fait la Suède, la Norvège et l\u2019Islande.L\u2019auteur encourage la pénalisation des clients.Il préconise la mise en place de « John schools », ces formations imposées aux clients reconnus coupables d\u2019avoir acheté des actes sexuels.Finalement, l\u2019auteur plaide pour une prise de conscience des effets de la demande et en faveur d\u2019un véritable débat sur la prostitution.Il faut questionner le rôle des clients qui achètent des actes sexuels sans se soucier des conséquences pour les femmes et les enfants prostitués ni pour la société.Il plaide aussi pour la justice envers les femmes prostituées et invite à moins de complaisance concernant la violence des prostitueurs.Voilà donc un livre qui arrive à point, alors que la Cour suprême du Canada rendra cette année une décision sur la légalité des articles du Code criminel portant sur la prostitution.LOUISE DIONNE UNE ÉGALITÉ À ATTEINDRE Denise Veillette (dir.) LES RÉPONDANTES DIOCÉSAINES À LA CONDITION DES FEMMES : 25 ANS D'HISTOIRE 1981-2006.TOME V: DES QUESTIONS DE FEMMES QUI INTERPELLENT Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2012, 1110 p.\u2022v A l\u2019occasion du rapport de la Commission royale d\u2019enquête sur la situation de la femme au Canada (rapport Bird), en 1970, des chrétiennes présentaient aux évêques canadiens leurs recommandations sur la place des femmes dans l\u2019Église.Elles initiaient ainsi un important dialogue, échelonné sur 13 ans, entre les femmes et les évêques.C\u2019est dans le sillage de ce dialogue que l\u2019Assemblée des évêques du Québec prenait, en 1981, la décision innovatrice de nommer, dans chaque diocèse, une personne responsable du dossier de la condition des femmes.En 2006, après 25 ans d\u2019existence, les répondantes diocésaines à la condition des femmes ont souhaité témoigner de cette expérience unique dans l\u2019Église catholique.Elles voulaient rendre compte de la manière dont leur réseau avait tissé des liens de solidarité entre l\u2019Église, les chrétiennes LiVRes et la cause des femmes, mais aussi comment il contribuait à la dénonciation du patriarcat de l\u2019intérieur même de l\u2019Église, à partir du vécu des femmes engagées.Elles ont confié l\u2019entreprise à Denise Veillette, professeure retraitée de l\u2019Université Laval, sociologue et spécialiste en études féministes de la religion.Le projet d\u2019un livre est progressivement devenu celui d\u2019un ouvrage de 4000 pages, divisé en cinq tomes regroupant 205 textes rédigés par plus de 160 auteurs, principalement des femmes.Pour des raisons logistiques, c\u2019est le cinquième tome qui est paru le premier.La publication des autres volumes est annoncée pour la prochaine année.Ce cinquième tome rassemble de façon remarquable tous les textes qui ont été produits au fil des expériences des répondantes dans différents diocèses au Québec.Il propose aussi des réflexions inédites plus substantielles sur les expériences de partenariats en Église, sur l\u2019accès des femmes aux ministères ordonnés ou sur les quêtes d\u2019égalité dans les autres Églises et religions.Si l\u2019organisation des textes -souvent disparates- dans les différentes sections du volume n\u2019est pas toujours claire, la valeur de cet ouvrage pour la mémoire collective demeure indéniable.Le réseau des répondantes diocésaines survit encore aujourd\u2019hui, même si le nombre des répondantes diminue et que le temps qu\u2019elles peuvent consacrer au dossier de la condition des femmes est de plus en plus marginal, certaines choisissant même d\u2019assumer bénévolement une partie importante du travail pour que cette cause ne soit pas reléguée aux oubliettes.Le contexte ecclésial des dernières années révèle aussi des résistances fortes aux propositions et innovations dont le réseau est issu ou qu\u2019il a permis de faire émerger.RELATIONS septembre 2013 E0 LiVRes Les trois dernières sections du livre parlent des réalisations et des rêves pour une Église reconnaissant pleinement la place et l\u2019apport des femmes.On y retrouve aussi plusieurs textes d\u2019actrices de cette histoire évoquant la lassitude, les blessures encore vives, les impasses et, pour certaines, leur retrait d\u2019une structure qui s\u2019enlise dans le statu quo clérical et patriarcal par son refus d\u2019accueillir la vie, la passion et l\u2019expression différente de la foi des femmes.On termine cette lecture en s\u2019interrogeant sur ce qui pourrait être fait de plus pour mettre fin à cette inégalité persistante, alors que tout semble avoir été tenté.Depuis 2000, le recours à la désobéissance civile séduit mais, comme le dit si bien Denise Veillette, « ces menaces semblent davantage des manifestations d\u2019indignation, d\u2019impatience et d\u2019exaspération que de véritables projets de rébellion ».Pourtant, la foi dont nous nous revendiquons est un chemin de libération qui éveille à la pleine dignité.Il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019autres voies possibles que celle de l\u2019audace de faire Église autrement, ici et maintenant.ÉLISABETH GARANT THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION: UNE EXPÉRIENCE CHILIENNE Yves Carrier THÉOLOGIE PRATIQUE DE LIBÉRATION AU CHILI DE SALVADOR ALLENDE Paris, L\u2019Harmattan, 2013, 539 p.Le théologienYves Carrier fait œuvre d\u2019historien depuis déjà quelque temps en présentant l\u2019histoire des mouvements progressistes et radicaux de l\u2019Église catholique en Amérique latine.Il est l\u2019auteur de deux études sur l\u2019archevêque salvadorien Oscar Romero, martyr de la foi, et d\u2019un livre sur Gérard Cambron, prêtre du diocèse de Sher- ü septembre 2013 RELATIONS Théo4ofte pratlqu* de liberation ¦ni ÇhiE éb ^alvidtir AllrmS*- brooke, missionnaire au Brésil et promoteur de la théologie de la libération.Son nouveau livre poursuit dans cette voie en se penchant cette fois sur Ca-lama, une équipe de prêtres ouvriers au Chili dont faisait partie le prêtre québécois Guy Boulanger, missionnaire oblat.Le livre témoigne de cette aventure pastorale.Cet ouvrage de plus de 500 pages comporte quatre parties qui peuvent se lire indépendamment l\u2019une de l\u2019autre.La première partie présente une brève histoire politique du Chili afin de situer l\u2019arrivée du régime socialiste d\u2019Allende.La deuxième introduit à la théologie politique allemande ainsi qu\u2019à la théologie de la libération latino-américaine en vue de comprendre le courant libérateur dans l\u2019Église catholique.La troisième, la plus importante, a pour sujet la création et l\u2019œuvre pastorale de l\u2019équipe Calama, notamment les séminaires créés pour la formation de ses membres.Les sources d\u2019information de cette partie reposent sur des entrevues que l\u2019auteur a réalisées avec le père Guy Boulanger et sur les procès-verbaux de ces séminaires que ce dernier a rapportés avec lui quand il a dû fuir le Chili, en 1973, après le coup d\u2019État qui a renversé Salvador Allende.Enfin, la dernière partie traite de la survivance précaire du projet Calama sous la dictature de Pinochet.L\u2019initiateur de Calama, Jan Cami-nada, un prêtre original et intrépide d\u2019origine hollandaise, reste à peu près inconnu dans le monde francophone.Carrier comble cette lacune en présentant en particulier sa correspondance avec les théologiens Johann Baptist Metz et Karl Rahner - qui ont été ses professeurs durant sa formation uni- versitaire en Allemagne - portant sur le projet pastoral de Calama.L\u2019objectif de Calama était de politiser les ouvriers à la lumière de l\u2019Évangile, de les aider à analyser les forces qui les exploitaient et les opprimaient, et de leur montrer qu\u2019une économie socialiste est plus proche des valeurs catholiques que le capitalisme.Dans les séminaires, les prêtres discutaient de la situation politique et de la stratégie que devrait adopter le mouvement ouvrier.La formation de l\u2019équipe incluait aussi des conseils psychologiques, pour aider les prêtres engagés dans ce projet pastoral à garder leur paix intérieure, et, surtout, des conseils spirituels aidant les prêtres actifs du matin au soir à rester enracinés en Dieu.Jan Caminada voulait que ce projet pastoral innovateur et audacieux reste pleinement ancré dans la tradition catholique.Il affirmait avec force que cette œuvre pastorale politisée était bénie et légitimée par la grande théologie qu\u2019il avait apprise à l\u2019université.Le souci théologique de l\u2019équipe Calama est partagé par d\u2019importants théologiens de la libération comme Gustavo Gutiérrez et Leonardo Boff, ce qui n\u2019a pas semblé être le cas du groupe Chrétiens pour le socialisme, fondé à la même époque au Chili.Quand j\u2019ai étudié les textes de ces derniers, il y a bien des années, j\u2019ai constaté que ce groupe préférait exprimer davantage son projet social et politique dans un discours « scientifique », suivant le marxisme althussérien venant de France, sans aucun effort pour articuler la dimension humaine et spirituelle de son engagement.Je suis content qu\u2019Yves Carrier, travaillant avec Guy Boulanger, ait sauvé de l\u2019oubli l\u2019œuvre originale de cette expérience pastorale inédite qui aurait pu bouleverser la société latino-américaine si la hiérarchie ecclésiastique l\u2019avait appuyée! GREGORY BAUM ¦ik-v.-' M B WM&4P;' -Æ- 'V-yi :\t;¦> - ¦ ÿ.s:¦:¦¦¦¦¦-ir,/- ¦¦¦^ > - ¦ -v *j- %™fevS ' \u2018 ::v*- \u2019in v'.-i* >¦- \"ÿ fc&s 'AA-AA- Vv^-j rÀ-CA.:^-A S'Sfc > W AA: >-s.^'V-V ?»£55&3»3Sflr*:5?90l£4* Au plaisir de vous y voir.Votre appui nous est précieux! "]
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