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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2013-12, Collections de BAnQ.

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[" ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRo 769 DécemBRe 2013 w: y La promesse du don La valeur du lien Les fondations privées: pas si charitables La petite bonté La force subversive du don La générosité du receveur La fragilité partagée ARTISTE INVITÉE: LUDMILA ARMATA 72527485879812 ReLatioNs \"JO M ASÿ^vL^fmAÇasït ACTUALITÉS\t4 HORIZONS S'aider en aidant les autres\t9 Julie Désilets LE CARNET DE NAÏM KATTAN Les villes invisibles\t10 SOIFS CHRONIQUE LITTÉRAIRE Tout cela\t30 Marie-Célie Agnant AILLEURS El Salvador: les gains\tet les écueils du FMLN 32 Claude Morin EN BREF\t35 DÉBAT La gentrification, un mal pour un bien?Hélène Bélanger\t36 Louis Gaudreau\t37 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture : Ludmila Armata, Exode, 2009, eau-forte et pointe sèche, 94 x 125 cm Numéro 769, DécemBRe 2013 dOSSieR LA PROMESSE DU DON À l\u2019approche de Noël, la question se pose : pourquoi donne-t-on?Celui qui reçoit a-t-il voix au chapitre?Au-delà de la charité, le don est un mode de circulation des choses qui existe dans toutes les sociétés humaines - même si le marché tente d\u2019imposer son hégémonie sur toute relation d\u2019échange, fragilisant par le fait même le lien social.Dans la tradition chrétienne, cette réalité a été relue à travers les notions de grâce et de don de soi.Ce dossier cherche à montrer la centralité du don - trop souvent sous-estimée - dans la recherche d\u2019un nouveau modèle de société axé sur la réciprocité, le partage et le désintérêt.La promesse du don\t11 Jean-Claude Ravet La valeur du lien\t13 Entrevue avec Jacques T.Godbout, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti La petite bonté\t16 Bernard Émond La force subversive du don\t18 Paul Ariès Le logiciel libre, cette drôle de\tmarchandise\t20 Cyrille Béraud La générosité du receveur\t21 Michel Métayer La fragilité partagée\t23 Patrice Bergeron Le don d'une présence\t24 Céline Dubé Merci pour la tendresse\t26 Hélène Monette Les fondations privées: pas si\tcharitables\t27 Catherine Caron ARTISTE INVITÉE Originaire de Pologne, Ludmila Armata vit et travaille au Québec depuis plus de 30 ans.Ses estampes, gravures et peintures marquent un désir d\u2019exprimer des processus et des phénomènes enfouis dans l\u2019inconscient, qui revêtent pour elle une dimension originelle.Les formes abstraites ou plus figuratives qu\u2019elle fait jaillir cherchent notamment à traduire le sens et l\u2019expressivité des gestes.Ses œuvres font partie de collections importantes, dont celles de la Banque d\u2019œuvres d\u2019art du Conseil des arts du Canada, de la Bibliothèque nationale du Québec et du Musée national des beaux-arts du Québec.Elles font régulièrement l\u2019objet d\u2019expositions individuelles ou collectives au Canada et à l\u2019étranger.À Montréal, elles peuvent entre autres être vues à la Galerie D\u2019Este. foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Yves-Marie Abraham, Gilles Bibeau, Gabriel Blouin-Genest, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agush Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS Marie-Célie Agnant, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Naïm Kattan, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger: 55 $ Étudiant: 25 $ Abonnement de soutien: 100 $ (un an) TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique : ISSN 1929-3097 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ~| décembre 2013 RELATIONS Des citoyens qui ont des droits?La personne humaine - rien de plus normal - nous passionnera toujours davantage que les entreprises, quand bien même celles-ci seraient « des citoyens qui ont des droits1 », comme l\u2019a déjà affirmé avec outrecuidance Lucien Bouchard, ou qu\u2019elles agiraient en psychopathes, comme l\u2019a montré le film The Corporation.L\u2019autre est celui qui nous attire ou nous dérange.On le voit bien dans le débat sur la Charte des valeurs.La confusion entourant les termes de ce débat et les amalgames faits sont déplorables.Ils permettent non seulement de nourrir une peur démesurée de l\u2019autre, mais de fustiger sans modération tous les dieux en omettant commodément le dieu-marché.L\u2019influence néfaste du dieu-marché sur notre monde est pourtant la plus criante.Or, qui s\u2019alarme, par exemple, des graves atteintes à nos valeurs et à nos droits causées par les poursuites d\u2019entreprises contre les États?Pas un K *v \\ }' > t Ludmila Armata, éditorial ou un sourcillement de mi-Vous êtes ici?2003, nistre n\u2019 a accueilli, en octobre dernier, pointe sèche et la nouvelle confirmant que Lone Pine morsure ouverte, 1.\tLors de l\u2019audition en commission par- 55 x 55 cm\tr lementaire de l\u2019Association pétrolière et gazière du Québec, le 31 mai 2011.2.\tVoir .3.\tLire J.-C.Ravet, «Profiteurs d\u2019injustice », Relations, no 762, février 2013.Resources poursuit le gouvernement canadien pour 250 millions de dollars, parce que les Québécois ont mis un frein à l\u2019exploitation des gaz de schiste par fracturation hydraulique en exigeant un moratoire.La compagnie s\u2019estime lésée par la révocation de son permis, une décision arbitraire, capricieuse et illégale - ce sont ses mots -qui la prive de son précieux droit de forer et de fructifier.Ayant son siège social à Calgary, elle poursuit son propre pays grâce à l\u2019ALÉNA en étant incorporée aux États-Unis, dans le paradis fiscal du Delaware.Édifiant.C\u2019est animée par le souci du bien commun et une exigence démocratique que la population a obtenu de haute lutte ce moratoire, par ailleurs fragile, insuffisant et honni par l\u2019opposition, qui fait tout pour qu\u2019il n\u2019entre pas en vigueur.Plusieurs organismes ont ébruité cette poursuite et une pétition de plus de 5000 noms recueille toujours des signataires2.Alors comment expliquer que le baromètre de notre indignation reste plutôt au neutre et que nul débat public n\u2019émerge sur pareil enjeu avec, de surcroît, un gouvernement souverainiste au pouvoir?Une telle poursuite est pourtant une attaque directe contre le droit souverain des Québécois de protéger leur eau, leur environnement et leur milieu de vie, et de décider si et comment ils exploitent leurs ressources naturelles.C\u2019est aussi une charge contre tout principe de précaution.À l\u2019opposé, les Français ont une belle victoire à fêter: en octobre, la plus haute instance juridictionnelle du pays confirmait le droit du gouvernement français d\u2019interdire la fracturation hydraulique sur son territoire et d\u2019abroger les permis des entreprises comme il le fait, par une loi qui est en vigueur depuis deux ans.La mobilisation de la population a, là aussi, forcé l\u2019adoption de cette loi.Une compagnie texane l\u2019a contestée, elle a perdu.Pour l\u2019instant.Car elle risque fort de revenir à la charge si la France accepte que l\u2019Union européenne signe des accords avec les États-Unis ou le Canada, qui vont donner aux entreprises le pouvoir de la poursuivre pour casser des lois-sacrilèges.Nos gouvernements acceptent absurdement cette situation au péril de leur souveraineté, de la protection de nos droits et de l\u2019état de nos finances publiques.Servilement, ils défendent les intérêts des fleurons du Québec et du Canada Inc.et leur droit de poursuivre d\u2019autres pays, sans égard pour les populations.Pour faire passer la pilule, on nous vante les améliorations faites à ce régime juridique parallèle, privé, coûteux et non imputable3, qui n\u2019en tisse pas moins sa toile tentaculaire pour neutraliser le pouvoir des élus et des peuples.Qui va réagir?D\u2019autres enjeux - plus «humains», plus personnalisés, plus incarnés -nous passionnent toujours plus et c\u2019est compréhensible, voire légitime, car ils nous offrent plus de prise et nous donnent cette impression que nous avons notre mot à dire.Mais cela ne nous fait-il pas trop négliger - ou ne pas voir- le fait qu\u2019une grande part de notre pouvoir de décider de notre vie collective nous est dérobée un peu plus chaque jour?Il faudra bien y faire face.Ses partisans célébreront, en 2014, les 20 ans de l\u2019ALÉNA, le modèle qui a pavé la voie à ce système de poursuites de plus en plus délirant, comme en atteste le cas récent de la minière canadienne Infinito Gold, qui poursuit le Costa Rica pour un milliard de dollars! Assurons-nous de gâcher la fête en imposant un bilan critique des conséquences qu\u2019a ce régime sur nos sociétés et en faisant de cette lutte une priorité pour la défense de nos valeurs et de nos droits.CATHERINE CARON RELATIONS décembre 2013\t|3 actuaLités © L'auteur est président de la Ligue des droits et libertés Jacques Goldstyn Qui surveillera la police?Le nouveau Bureau des enquêtes indépendantes ne dote pas le Québec d'un mécanisme de surveillance des forces policières indépendant, efficace et transparent.DOMINIQUE PESCHARD Il y a 15 ans, le j uge Lawrence Poitras concluait son rapport sur les dérapages policiers dans le cadre de l\u2019affaire Matticks par la question: «qui police la police?» Les événements des dernières années ont montré à quel point cette question demeure d\u2019actualité.L\u2019esprit de corps prévalant au sein des forces policières, qui porte les policiers à défendre leurs actions coûte que coûte, rend plus nécessaire que jamais la mise en place de mécanismes institutionnels de surveillance de leur action.Il suffit de penser à l\u2019enquête complaisante de la Sûreté du Québec dans l\u2019affaire Freddy Villanueva; au réflexe des collègues de l\u2019agente Stéphanie Lapointe (alias matricule 728), prêts à falsifier leur rapport d\u2019intervention afin de couvrir ses bavures; ou encore au refus des forces policières de la Ville de Montréal et des autorités municipales de reconnaître les pratiques de profilage et les violations de droits commises par les corps policiers lors de la grève étudiante de 2012.Ces mécanismes de surveillance doivent être impartiaux, indépendants, transparents, à caractère civil et assortis des moyens et des pouvoirs appropriés pour mener des enquêtes sur tous les aspects du travail des forces policières.C\u2019est dans cet esprit que la Ligue des droits et libertés, dans la foulée de l\u2019affaire Villanueva, a mené campagne pour la mise en place d\u2019un mécanisme d\u2019enquête qui respecterait ces critères.En mai 2013, l\u2019Assemblée nationale adoptait le projet de loi 12 et créait le Bureau des enquêtes indépendantes, qui n\u2019est toutefois pas encore en activité.Celui-ci est chargé d\u2019enquêter lorsqu\u2019une personne décède, subit une blessure grave ou est blessée par une arme à feu utilisée par un policier lors d\u2019une intervention ou lors de sa détention par un corps de police.Malheureusement, le Bureau est calqué en grande partie sur le modèle existant en Ontario, dont l\u2019inefficacité a été mise à nue par l\u2019ombudsman de la province, André Marin.Ainsi, la moitié des enquêteurs du Bureau québécois seront d\u2019anciens policiers, une situation que M.Marin a identifiée en Ontario comme étant un facteur principal minant l\u2019indépendance de ce type d\u2019organisme.Le Bureau relèvera du ministre de la Sécurité publique (le «ministre de la police») alors qu\u2019il devrait plutôt relever du ministre de la Justice.Bien qu\u2019elles soient déterminantes pour la crédibilité des enquêtes, les règles concernant leur déroulement ne sont pas énoncées dans la loi; elles seront établies par réglementation, sans dé- bat public.De plus, aucune obligation de faire connaître le résultat des enquêtes aux proches des victimes et à la population n\u2019est prévue.S\u2019ajoute à cela le pouvoir très limité d\u2019initier des enquêtes.C\u2019est au corps de police responsable d\u2019un événement ayant entraîné un décès, une blessure grave ou une blessure par arme à feu d\u2019informer le ministre, qui demande alors au Bureau de mener une enquête.Or, l\u2019absence d\u2019une définition claire de ce que désigne l\u2019expression «blessure grave» ouvre la porte à l\u2019arbitraire dans la décision de rapporter un événement.Le fait de devoir passer par le ministre pour saisir le Bureau d\u2019une affaire fait, de plus, craindre des délais susceptibles de compromettre l\u2019enquête.Plus grave encore, des pans entiers de l\u2019action policière échappent au pouvoir d\u2019enquête du Bureau, qui ne peut initier des enquêtes concernant les problèmes de fonctionnement systémique des corps policiers, par exemple en matière de profilage ou lors d\u2019événements comme la grève étudiante.Par conséquent, dans ces situations, les enquêtes dépendent du bon vouloir du gouvernement, ce qui décembre 2013 RELATIONS actualités nous a donné la Commission spéciale d\u2019examen des événements du printemps 2012 (commission Ménard), dont le mandat et les pouvoirs restreints ne permettront pas de faire la lumière sur les violations de droits commises lors de la grève étudiante.Notons qu\u2019à ce chapitre, le Québec est plus mal loti que l\u2019Ontario, où le Bureau du directeur indépendant de l\u2019examen de la police joue un rôle intéressant.À la suite du sommet du G20 qui a eu lieu à Toronto, en juin 2010, ce bureau a produit un rapport étoffé faisant état des violations de droits commises par les forces policières.Le gouvernement québécois n\u2019a pas eu le courage de mettre en place un mécanisme de surveillance des forces policières qui soit indépendant, efficace et transparent.\u2022 Pétrolière canadienne sévèrement jugée en Colombie En août dernier, un tribunal international d'opinion a sévèrement jugé une pétrolière canadienne pour ses agissements en Colombie.CONSTANCE VAUDRIN Le 18 août dernier, le Tribunal populaire sur les politiques extractives en Colombie a jugé coupable la pétrolière canadienne Pacific Rubiales Energy de violations des droits humains, du travail et de l\u2019environnement.Le Tribunal populaire, qui s\u2019inspire des pratiques des divers tribunaux internationaux d\u2019opinion comme le Tribunal Russell et le Tribunal permanent des peuples, a rendu son verdict à la suite des témoignages de victimes entendus lors d\u2019audiences préalables, organisées par diverses organisations sociales colombiennes, dont la Red de Herman-dad et l\u2019Union Sindical Obrera (USO), le syndicat pétrolier national.À Puerto Gaitan, l\u2019audience a rassemblé plus de 600 personnes, dont 19 délégués représentant huit organisations sociales, syndicales et politiques québécoises et canadiennes, une délégation coordonnée par le Projet accompagnement solidarité Colombie.C\u2019est dans les environs de Puerto Gaitan, dans le département de Meta, que se trouve le principal champ pétrolier de l\u2019entreprise canadienne enregistrée à Toronto, et qui compte plusieurs filiales dans les secteurs pétroliers et miniers en Colombie.L\u2019extraction pétrolière est la cause d\u2019une diminution importante du volume d\u2019eau, par ailleurs de plus en plus contaminée et source de maladies de la peau chez les habitants du territoire où vivent les peuples autochtones Sikuani.De plus, la compagnie a procédé à la construction d\u2019un oléoduc sur des territoires ancestraux sacrés, causant des dommages sociaux, environnementaux et culturels, le tout sans respect du principe de consultation préalable.Entre autres graves problèmes, les camions transportant le pétrole se succèdent sur une route de terre régionale, causant des accidents.Le jury du Tribunal populaire a condamné la pétrolière pour violation du droit d\u2019association syndicale, du droit au travail (conditions de travail, embauche et taux salarial en violation des normes colombiennes) et des droits de la personne (agressions contre les ouvriers syndiqués, menaces de mort, attentats, diffamation, tentatives d\u2019assassinat).On estime que 6000 hommes armés protègent les installations de l\u2019entreprise où travaillent environ 14 000 ouvriers dans des conditions déplorables, à coup de contrats renouvelables d\u2019une durée de 28 jours.Lors des audiences, l\u2019 USO a témoigné que depuis un confit de travail en 2011, l\u2019entreprise refuse de reconnaître le syndicat et a négocié un nouvel accord avec un syndicat patronal, l\u2019UTEN, licenciant par le fait même les 3000 travailleurs membres de l\u2019USO.En décembre 2012, un syndicaliste, qui avait déjà reçu des menaces de mort, a été Lauteure, membre du Comité pour les droits humains en Amérique latine, a fait partie de la délégation du Projet accompagnement solidarité Colombie (PASC) à Puerto Gaitan en Colombie.Photo: Constance Vaudrin RELATIONS décembre 2013\t|~5 actuaLités créés des mécanismes d\u2019accès à la justice et un meilleur contrôle des agissements des entreprises canadiennes à l\u2019étranger.Cette vigilance est d\u2019autant plus nécessaire que l\u2019Accord de libre-échange avec la Colombie, entré en vigueur en 2011, facilite l\u2019exploitation pétrolière et minière faite par des entreprises canadiennes.Loin de diminuer les violations de droits humains, comme l\u2019affirme le gouvernement canadien, cet accord risque d\u2019accroître - comme cela a été le cas jusqu\u2019à présent - la militarisation, le dépla- © assassiné.Ce meurtre a forcé l\u2019USO à fermer son local à Puerto Gaitan.Devant de telles injustices, l\u2019appui international aux organisations sociales, syndicales et autochtones colombiennes, de plus en plus menacées, doit être maintenu et renforcé.La délégation canadienne, témoin important, entend maintenir les liens de solidarité créés lors de ces audiences et poursuivre des actions auprès du gouvernement canadien pour exiger que soient Le Canada, terre d'accueil?Alors que la guerre en Syrie provoque une grave crise humanitaire, le Canada multiplie les embûches à l'accueil de réfugiés de cette région.L'auteur est directeur de la section montréalaise du Conseil syrien canadien FAISAL ALAZEM Depuis le début du conflit en Syrie, on estime à 4,5 millions le nombre de déplacés internes.Ces derniers sont les plus vulnérables : ils vivent dans des camps et des zones constamment bombardés ou assiégés, où l\u2019eau potable, les soins médicaux de base et l\u2019éducation manquent cruellement.Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime par ailleurs à 2,5 millions le nombre de déplacés externes, principalement dans les pays voisins, notamment le Liban, la Jordanie, l\u2019Irak, la Turquie et l\u2019Égypte.Étant donné l\u2019instabilité politique et économique régnant dans ces pays, les réfugiés syriens s\u2019y retrouvent aussi dans une situation précaire et sont sujets à la violence, aux humiliations, aux agressions à caractère xénophobe et aux abus de toutes sortes -notamment les femmes et les enfants.Devant l\u2019ampleur de la crise humanitaire, alors qu\u2019un tiers de la population syrienne est déplacée et que plus de la moitié des maisons ont été détruites, on pourrait s\u2019attendre à ce que le Canada joue un rôle de premier plan dans l\u2019accueil des réfugiés, comme il l\u2019a fait par le passé dans d\u2019autres crises.Malheureusement, depuis le début de cette guerre, en mars 2011, le Canada n\u2019a reçu que 53 réfugiés syriens, et seulement 9 en 2013.À cet égard, la majorité des Canadiens d\u2019origine syrienne ont fait savoir que leurs demandes de visa pour faire venir des membres de leur famille au Canada, en vertu du programme de réunification familiale, ont été systématiquement rejetées.Les agents des bureaux des visas soupçonnent en effet les réfugiés de vouloir rester au Canada après la fin de la période de séjour temporaire autorisée.Le même prétexte est également cement des populations, la contamination environnementale et les violations des droits humains dans les régions où les compagnies exploitent les gisements pétroliers et miniers.En effet, selon le Bureau du vérificateur de Colombie, «87 % des réfugiés internes proviennent des régions d\u2019exploitation pétrolière et minière, alors que 78% des crimes commis contre les syndicalistes et 89 % des violations des droits des peuples autochtones y sont aussi perpétrés ».\u2022 servi aux étudiants syriens, même s\u2019ils répondent à tous les prérequis pour entrer au Canada (preuves d\u2019admission à une université, critères financiers, etc.).Le 3 juillet dernier, le gouvernement canadien s\u2019est finalement engagé à accueillir 1300 réfugiés syriens, dont 200 aux frais de l\u2019État et 1100 par le biais de parrainages privés.Même si c\u2019est peu, les Canadiens d\u2019origine syrienne ont accueilli la nouvelle avec enthousiasme.C\u2019était toutefois avant de découvrir les nombreux écueils d\u2019un processus de parrainage privé extrêmement long et coûteux.Par exemple, dans le cas d\u2019une famille syrienne de quatre personnes ayant fui en Égypte, le délai moyen entre le dépôt d\u2019une demande de parrainage et la réception d\u2019une lettre d\u2019admission est de 40 mois.De plus, les signataires de la demande de parrainage doivent verser 26000$ en garantie pendant toute la durée du processus, montant qui ne leur sera remboursé qu\u2019à l\u2019arrivée au Canada de leur famille.En plus de ces contraintes, le programme ne ~| décembre 2013 RELATIONS actualités s\u2019applique qu\u2019aux réfugiés qui se trouvent à l\u2019extérieur de la Syrie, hormis la Turquie.En d\u2019autres mots, il ne s\u2019applique ni aux 4,5 millions de déplacés internes, ni aux 500000 Syriens réfugiés en Turquie.Comparativement, le Brésil a récemment annoncé l\u2019émission de visas humanitaires spéciaux aux Syriens désirant trouver refuge sur son sol.L\u2019Allemagne s\u2019est engagée à offrir des permis de résidence de deux ans à 5000 Syriens réfugiés au Liban.La Suède a quant à elle annoncé qu\u2019elle accorderait la résidence permanente à tous les Syriens lui demandant l\u2019asile.Bien des Canadiens d\u2019origine syrienne se demandent donc ce qui est advenu du Canada qu\u2019ils ont choisi comme terre d\u2019accueil et qui, historiquement, a souvent mis sur pied des mesures spéciales afin de répondre à différentes catastrophes, naturelles ou pas.On n\u2019a qu\u2019à penser aux mesures d\u2019urgence mises en place pour venir en aide aux Haïtiens après le tremblement de terre, en 2010, à celles destinées aux réfugiés irakiens, en 2007, ou encore à l\u2019évacuation des Canadiens d\u2019origine libanaise, à Beyrouth, en 2006, au moment de la guerre avec Israël.Dans toutes ces crises et plusieurs autres, le Canada s\u2019est impliqué pour apporter de l\u2019aide humanitaire et accueillir d\u2019urgence des réfugiés.En novembre 2012, le Comité permanent des affaires étrangères de la Chambre des communes a adopté une motion en appelant à accélérer le traitement des démarches de réunification familiale et à soutenir les réfugiés syriens.La motion n\u2019est cependant pas contraignante.Or, comment est-il possible que 7 millions de déplacés, 150000 civils tués et l\u2019utilisation d\u2019armes chimiques ne suffisent pas à rendre cette motion éthiquement et moralement contraignante aux yeux du gouvernement et du Parlement?\u2022 Des journalistes précarisés La tournée de consultation nationale de la Coopérative de journalisme indépendant révèle une situation préoccupante pour la presse indépendante.NICOLAS FALCIMAIGNE Un Far West qu\u2019on croyait révolu, c\u2019est ce qu\u2019évoque le secteur de l\u2019information.Laissé aux lois du marché, ce pilier de la démocratie s\u2019effrite.La concentration de la presse accentue à l\u2019extrême la précarité des journalistes indépendants, qui doivent encore lutter, en 2013, pour obtenir un salaire minimum.Dans 30 localités du Québec, de Sherbrooke à Kangiqsua-lujjuaq en passant par Gaspé, Montréal et Chibougamau, la Coopérative de journalisme indépendant, basée à Trois-Pistoles, a recueilli au printemps dernier plus de 700 interventions et près de 40 heures d\u2019entrevues qui décrivent cette réalité.C\u2019est un portrait préoccupant qui se dégage de cette tournée de consultation sur le journalisme indépendant, entreprise par la coopérative pour apporter le point de vue de l\u2019ensemble de la population québécoise aux États généraux du journalisme indépendant.Organisés par l\u2019Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), ils se tenaient à Montréal le 28 septembre dernier.Dans toutes les régions, l\u2019isolement est un problème récurrent, trame de fond sur laquelle se dessine le portrait d\u2019un journalisme indépendant de plus en plus précaire.Plusieurs des journalistes indépendants rencontrés considèrent être parmi les rares, voire les seuls, à exercer ce métier dans leur L'auteur est président de la Coopérative de journalisme indépendant et du journal Ensemble Au printemps dernier, l'entreprise TC Média (Transcontinental) a tenté d'imposer un contrat abusif à ses journalistes indépendants, mais a dû reculer devant la mobilisation.Photo: Nicolas Falcimaigne jr-.-S-' RELATIONS décembre 2013\t|~ actualités région, et confient du même souffle devoir faire de la pige pour les médias montréalais, faute de contrats locaux.C\u2019est que la concentration de la presse a eu raison de nombreux médias indépendants régionaux.Le nombre d\u2019hebdos québécois qui ne font partie ni du groupe TC Média (Transcontinental), ni de l\u2019empire Qué-becor a fondu de moitié en sept ans.Dans ces grands groupes de presse, l\u2019essentiel des ressources est consacré à la publicité, devenue l\u2019unique source de financement, et les journalistes font face à des conditions de travail ridicules.TC Média a même supprimé des tâches de journalisme dans plusieurs de ses hebdos pour les remplacer par un « journalisme citoyen» - bénévole, bien sûr.La pénurie de journalistes qu\u2019on observe dans certaines régions n\u2019est donc pas un mystère.Pour bien gagner sa vie, il est souvent nécessaire de se «montréaliser », à l\u2019instar de l\u2019information et de la propriété des médias.La concentration de la presse a aussi l\u2019effet de limiter l\u2019accès des journalistes indépendants à certains événements, où seuls les médias de masse sont accrédités, alors qu\u2019autrefois la diversité des médias empêchait ce type de pratique.La proximité économique et sociale entre les médias, les journalistes, les élus et le pouvoir financier a également été dénoncée par plusieurs intervenants comme étant un obstacle à la liberté de presse.Victimes d\u2019intimidation économique, morale ou même physique, les journalistes peinent à traiter des sujets sensibles.Si certains représentants de la presse régionale, notamment au Témiscamingue et à Chibougamau, ont affirmé que leur milieu avait acquis une certaine «maturité politique », d\u2019autres ont encore beaucoup de chemin à faire avant de voir une véritable presse libre apparaître dans leur paysage médiatique.La population, quant à elle, est difficile à mobiliser sur ces enjeux, car les pratiques des médias de masse entretiennent la confusion des genres.Ne pouvant distinguer la bonne information de la mauvaise, elle reste en général indifférente aux conditions de production de cette information.Enfin, selon plusieurs journalistes, la formation dispensée ne semble pas les préparer adéquatement à l\u2019exercice du journalisme indépendant, mais seulement à la pratique du métier dans les médias de masse.Pour l\u2019ensemble des personnes rencontrées lors de cette tournée, il est donc prioritaire d\u2019adopter une loi sur les conditions d\u2019engagement des journalistes indépendants, de manière à contraindre les éditeurs à négocier collectivement leurs contrats avec une association qui représente les journalistes.C\u2019est par une telle loi qu\u2019il sera possible de protéger le droit fondamental de s\u2019informer, pilier de la démocratie.Pour permettre aux éditeurs indépendants d\u2019offrir de meilleures conditions, il a été proposé de les soutenir par un fonds indépendant, financé par une taxe sur la publicité de tout ordre.Ce soutien serait attribué selon des critères d\u2019indépendance de propriété, notamment.Afin de diversifier les revenus des éditeurs indépendants et de leur permettre une plus grande liberté de presse, des citoyens ont également soulevé l\u2019idée d\u2019un crédit d\u2019impôt pour l\u2019abonnement à des journaux indépendants.Certaines personnes ont en outre proposé plusieurs initiatives pour améliorer la qualité de l\u2019information, notamment la mise sur pied d\u2019un organisme de certification des articles de journalisme indépendant permettant au lectorat de distinguer l\u2019information fiable de l\u2019information sujette à d\u2019éventuels conflits d\u2019intérêts.Il a aussi été proposé de développer le projet de plateforme d\u2019information communautaire régionale de Télé-Québec, d\u2019octroyer des pouvoirs coercitifs au Conseil de presse du Québec, de se regrouper en coopératives et d\u2019adopter une solide réglementation anti-trust pour la presse écrite.\u2022 Notre dernier numéro : Mourir dans la trilogie : vieillir-mourir-naître (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org Cahiers de spiritualité ignatienne 3 ni micros /xir un La spiritualité en dialogue avec la culture contemporaine décembre 2013 RELATIONS HORIZONS S'aider en aidant les autres JULIE DÉSILETS Faire un stage d\u2019initiation à la coopération internationale représente une aventure incroyable.C\u2019est l\u2019occasion unique d\u2019aller à la rencontre de gens de pays appauvris, qui nous inspirent par leur force et leur résilience devant les épreuves de la pauvreté.Mais une telle expérience comporte aussi son lot de dépassement personnel pour faire face aux défis de l\u2019adaptation interculturelle et au déracinement temporaire de notre nid douillet québécois.Les stagiaires de Mer et Monde en savent quelque chose et sont amenés à repousser leurs limites personnelles et à porter un regard nouveau sur notre monde et sur eux-mêmes.Depuis une dizaine d\u2019années, au Québec, des projets innovateurs sont développés pour mettre ce potentiel de changement et de croissance au service de jeunes décrocheurs ou de jeunes vivant des difficultés d\u2019insertion socioprofessionnelle.À Mer et Monde, c\u2019est depuis 2011 que nous participons activement à ces initiatives audacieuses grâce à la mise en place d\u2019un tout nouveau programme: les stages socioprofessionnels de groupe.Ces derniers, en plus des objectifs généraux de sensibilisation à l\u2019engagement citoyen et à la consommation responsable visés par Mer et Monde, ont pour objectif spécifique la remise en action des participants.En collaboration avec des organismes en employabilité, dont les Carrefours jeunesse-emploi (CJE), Mer et Monde accompagne ces jeunes dans la réalisation de stages de formation et de solidarité internationale s\u2019échelonnant généralement sur 15 semaines, dont trois semaines à l\u2019étranger.Ces stages permettent aux participants de vivre et de travailler dans un contexte socioculturel nouveau, ce qui les invite à se dépasser et à accroître leur confiance en soi, des ingrédients indispensables pour les motiver à retourner aux études et leur ouvrir de nouvelles perspectives d\u2019emploi.Ces stages ont généralement lieu en Amérique centrale.Pendant le séjour à l\u2019étranger, les participants partagent le quotidien d\u2019une famille d\u2019accueil et vivent « avec et comme les gens» qui les reçoivent.Ils deviennent, pendant ces trois semaines, un membre à part entière de la famille, ce qui est souvent Le sentiment de contribuer à quelque chose de plus grand que soi nourrit certainement l'engagement des individus dans leur propre vie et dans la société en général.très significatif pour des jeunes provenant la plupart du temps d\u2019un milieu familial plutôt difficile.Ils participent aux tâches domestiques et aux activités sociales de la famille et y prennent tous les repas.Par ailleurs, le travail manuel est au cœur de l\u2019appui apporté à la communauté.Le groupe de stagiaires s\u2019implique ainsi dans un projet concret comme la rénovation d\u2019une salle de classe, l\u2019installation de latrines dans une école, l\u2019aménagement d\u2019un jardin communautaire, etc.Ce travail manuel, en appui à un projet défini et initié par le partenaire local, est également jumelé à des activités plus sociales : l\u2019animation d\u2019activités pour enfants dans une école ou une garderie, des ateliers de cuisine locale, des activités sportives, etc.Des moments sont également prévus pour des cours d\u2019espagnol ainsi que pour des rencontres individuelles et de groupe entre les participants et les intervenants qui les accompagnent.La concrétisa- tion d\u2019un tel projet, au-delà de l\u2019aide apportée à nos partenaires étrangers, permet aux participants de se sentir vivants, utiles et engagés dans une démarche constructive.La vie a ainsi plus de sens! Ce sentiment de contribuer à quelque chose de plus grand que soi nourrit certainement l\u2019engagement des individus dans leur propre vie et dans la société en général.Le fait de venir en aide à leur communauté d\u2019accueil procure un grand sentiment de fierté à ces jeunes.Cette dose d\u2019estime personnelle est probablement ce qui compte le plus dans ce genre de stage.Myriam Paquette, stagiaire du projet Horizon-Honduras du CJE de Matane, en témoigne bien : « L\u2019apprentissage si humain que ma famille d\u2019accueil a entrepris avec moi m\u2019a permis de penser différemment.Ces 12 jours ont été comparables à des mois de travail intense sur moi-même, car l\u2019intégration dans une autre culture permet de se dépasser, de chercher à aller plus loin.» Par ailleurs, un autre élément déterminant est la rencontre de personnes et de communautés qui deviennent, pour les jeunes participants, des modèles inspirants, par leur manière de faire face aux défis de taille que leur pose la situation socioéconomique et politique de leur pays.Ainsi, ces projets ont des retombées directes pour les stagiaires et pour l\u2019ensemble de la société québécoise -déjà, une centaine de jeunes ont participé à un tel stage avec Mer et Monde.Le taux de retour aux études ou d\u2019intégration en emploi des participants est estimé à 93 %.C\u2019est beaucoup, sachant que 86% d\u2019entre eux n\u2019avaient pas de diplôme post-secondaire et que 69 % recevaient des prestations d\u2019aide gouvernementale avant leur stage.\u2022 Lauteure est coordonnatrice pédagogique de la formation à Mer et Monde RELATIONS décembre 2013\t|9 Le caRNet De Nairn kattaN LES VILLES INVISIBLES Il y a quelques années, à la fin d\u2019un colloque consacré à la francophonie tenu à l\u2019Université Jawaherlal Nehru à New Delhi, j\u2019ai visité, en compagnie de collègues montréalais, des sites célèbres comme le Taj Mahal.Deux images se sont imprimées dans ma mémoire.D\u2019abord celle, inoubliable, de la beauté de ce monument, un sommet artistique et architectural.Puis l\u2019autre, cette foule d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants qui nous entouraient et nous proposaient des objets d\u2019une incalculable variété, pour recevoir non pas une aumône, mais plutôt une reconnaissance d\u2019existence, eux que l\u2019on regarde sans les voir.Il faisait chaud.Un garçon de 14 ou 15 ans, sommairement vêtu, des sandales aux pieds, me sourit.Je répondis à son salut, à son accueil, et c\u2019était le pacte.Je m\u2019étais engagé.Il me tendit un fouet avec des lanières en cuir et m\u2019en donna le prix.Une aubaine, un privilège.«Je n\u2019en ai pas besoin», dis-je.Il ignora mon inacceptable refus.«Regarde, me dit-il, c\u2019est du véritable cuir.Il est le produit d\u2019un maître.» «Je n\u2019ai pas besoin d\u2019un fouet», insistai-je.«Touche, m\u2019invita-t-il.C\u2019est d\u2019une qualité supérieure.Du véritable cuir.Je fais un prix pour toi.» Le guide intervint pour me sortir de l\u2019embarras.Le garçon se tourna vers un autre acheteur possible.« L\u2019échange de regards est un engagement tacite», me prévint le guide.Les années ont passé et je m\u2019interroge encore.Où était l\u2019Inde que je visitais alors?Dans le Taj Mahal ou dans les yeux du garçon qui cherchait à assurer sa subsistance?Avait-il une famille?Fréquentait-il l\u2019école?Où habitait-il?Cette Inde, la sienne, m\u2019est demeurée inconnue.J\u2019ai écouté des discours, prononcé le mien, admiré des monuments, assisté à une séance de danse offerte par l\u2019université.Mais l\u2019Inde, celle de plus d\u2019un milliard d\u2019habitants, celle de la foule que nous retrouvions à chaque arrêt, celle du vendeur de fouets, m\u2019estpassée inaperçue.Une année plus tard, ma visite du souk de Rabat fut tout autre.La veille, j\u2019avais donné une conférence à l\u2019université et le professeur qui me recevait me proposa d\u2019explorer le souk.À l\u2019entrée, des adolescents se bousculaient pour proposer leurs services comme guide.Je leur répondais, en arabe, que nous n\u2019en avions pas besoin.Le souk?Rien n\u2019était moins exotique pour moi.À Bagdad, je traversais tous les jours celui de Chorja pour aller à l\u2019école.C\u2019était familier, banal.À Rabat, en dépit de la différence de nos dialectes, j\u2019étais un possible client local, comme chez moi, dans mon paysage d\u2019enfance.J\u2019y reconnaissais les visages, les gestes des hommes qui vantaient leurs marchandises.Ainsi, ce pays était-il, dans le détail et les nuances, reconnaissable.Bref, je n\u2019étais pas un touriste, un étranger.Quel voyageur passe à côté du voyage?J\u2019en mentionnerais deux catégories.D\u2019abord, celle restreinte, bien définie, des archéologues et spécialistes de langues, de cultures et de religions.On peut passer sa vie à étudier et à analyser le mandarin sans s\u2019intéresser à la vie sociale et politique de la Chine, comme on peut se retirer dans un ashram en Inde pour étudier et vivre la religion hindoue sans se soucier des millions de musulmans qui partagent cette terre, sans tenir compte du système des castes et de ses implications sociales et politiques.On peut également se plonger dans la poésie arabe du VIIe siècle sans remarquer la censure qui sévit aujourd\u2019hui dans certains pays arabes.L\u2019autre catégorie est celle d\u2019un type récent de vacanciers.Depuis quelques années, on assiste à un accroissement rapide des touristes de la classe moyenne un peu partout dans le monde.Cela a fait naître une grande industrie touristique de masse.Les hôtels, les lignes aériennes et ferroviaires s\u2019appuient sur des agences de voyages - et maintenant sur Internet -et, avec l\u2019aide des gouvernements, transforment le tourisme en une vaste entreprise de consommation.Aucune ville disposant d\u2019un patrimoine historique ne peut ou ne veut s\u2019opposer à l\u2019afflux de ces millions d\u2019étrangers de passage.Quand on offre des tours d\u2019Égypte, de l\u2019Inde ou du Maroc, par exemple, en une semaine ou en dix jours, incluant la course aux monuments, aux musées ou aux sites naturels, je me demande toujours comment les touristes qui y prennent part peuvent affirmer avoir parcouru tel ou tel pays alors qu\u2019il n\u2019ont fait qu\u2019apercevoir des populations souvent soumises à la dictature, à l\u2019oppression, accablées par la misère et la pauvreté.Certes, les médias ne nous épargnent pas les mauvaises nouvelles venant d\u2019ailleurs: voitures piégées, explosions, manifestations, soulèvements.Nous finissons par nous y habituer.La télévision nous fait part quotidiennement de multiples tragédies.Les bulletins de nouvelles débutent par les faits divers locaux suivis par les hécatombes lointaines.Nous lisons, dans les journaux, le nombre de victimes de meurtres en Irak ou au Pakistan.Et un touriste, qui est passé d\u2019un château à un temple, traversant des rues où la misère s\u2019étale, peut prétendre, du fond de son indifférence, connaître ces pays.\u2022 10 décembre 2013 RELATIONS dOSSieR La promesse du don Ludmila Armata, Romero, 2011, huile sur toile, 182 x 125 cm JEAN-CLAUDE RAVET Quand on parle de don, on pense communément au don de charité ou humanitaire et, en ce temps de Noël, à la guignolée par exemple.Mais le don renvoie aussi à un chemin de rencontre avec l\u2019autre dans sa fragilité; c\u2019est le don de soi par amour ou par compassion, qui s\u2019exprime dans l\u2019hospitalité, le partage et l\u2019écoute, dans le souci sans compter des blessés de la vie, des humiliés ou des opprimés, qui peut aller jusqu\u2019au sacrifice de soi.Le don, dans toutes ses manifestations, témoigne d\u2019une dimension éthique fondamentale de l\u2019existence qui pose la présence de l\u2019autre comme constitutive de soi.Je suis en quelque sorte le gardien de mon frère, de ma sœur en humanité.Protecteur de leur dignité.Leur souffrance et leur cri ébranlent à jamais ma quiétude, cherchent à arracher de moi une réponse, attisant la conscience du don, au nom de notre commune humanité.Grâce à cette conscience, je me tiens vivant, debout et vigilant.Cette attitude oblative et ce sentiment de responsabilité RELATIONS décembre 2013 «J'avais devant moi toute la richesse de la terre, et mes yeux se portaient pourtant vers le plus humble, le plus petit.Où serions-nous, nous, pauvres humains, sans la terre fidèle?Qu'aurions-nous sans tant de beauté et de bonté?» Robert Walser, cité par Ernesto Sabato dans La Résistance s\u2019enracinent dans une manière d\u2019habiter le monde, de faire société, dans laquelle le lien qui unit les personnes entre elles est plus fondamental que ce qui les unit aux choses et à l\u2019argent.Plus se déploie le monde technique et financier, et sa logique utilitaire et vénale qui atomise l\u2019existence, plus nous sommes tentés d\u2019esquiver notre devoir à l\u2019égard des autres.Croire que le monde humain puisse survivre à cette fuite, à cette déliaison, est peut-être la plus tragique des illusions contemporaines qui nous livre, dans la plus grande insouciance, à la prédation financière et à la technicisation de l\u2019humain.Quand l\u2019anthropologue Marcel Mauss a publié son Essai sur le don, en 1923, la morale des marchands, comme il se plaisait à l\u2019appeler, faisait déjà ses ravages dans la société.Cette morale réduit la vie sociale au calcul, à l\u2019intérêt, au profit, traduisant les rapports sociaux en termes strictement abstraits, marchands et techniques, comme s\u2019il s\u2019agissait de rouages d\u2019une machinerie sociale.La valeur monétaire s\u2019imposait déjà comme l\u2019étalon à l\u2019aune duquel devait être jugée la vitalité de la société: «le triomphe de l\u2019animal économique».Mauss avait conscience du caractère subversif de la notion du don héritée des sociétés dites primitives, sans laquelle il ne peut y avoir de société humaine.Ce faisant, il soutenait « théoriquement» les brèches qui se creusaient dans la société capitaliste grâce aux luttes en faveur d\u2019une solidarité sociale fondée sur le devoir du don.« Le travailleur a donné sa vie et son labeur à la collectivité d\u2019une part, à ses patrons d\u2019autre part, et, s\u2019il doit collaborer à l\u2019œuvre d\u2019assurance, ceux qui ont bénéficié de ses services ne sont pas quittes envers lui avec le paiement du salaire, et l\u2019État lui-même, représentant la communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concours à lui, une certaine sécurité dans la vie, contre le chômage, contre la maladie.Contre la vieillesse, la mort1.» Mauss appréhendait avec lucidité l\u2019offensive néolibérale actuelle consistant à privatiser les services publics et à brader le bien commun.Plus que jamais, en ce sens, la dynamique du don se présente comme une forme de résistance aux chants des sirènes capitalistes qui cherchent à nous convaincre que nous sommes des êtres calculateurs, sans attaches ni appartenance, ni souci du bien commun et de la solidarité sociale, mus par leurs seuls intérêts privés, modelés étrangement à l\u2019image des maîtres de notre temps.En nous rappelant que nous sommes toujours, dès la naissance, en dette envers les autres et envers la vie qui nous comble de sa beauté et de sa bonté, le don amène à nous centrer sur notre fragile humanité et notre seule demeure, la Terre.Le partage, l\u2019entraide, la solidarité apparaissent comme les fondements de la société, et le marché et l\u2019État au service de celle-ci.L\u2019amour des êtres, le sentir des choses et la soif d\u2019une transcendance, que porte avec lui le don, nous enracinent dans la terre humaine en rendant compte de quelles matières symboliques les êtres humains sont faits.La promesse du don est plurielle.Elle est à la fois éthique, sociale, politique, culturelle et spirituelle.Elle appelle à renouer avec une existence pétrie de rêves, d\u2019inquiétudes et de mythes, et taraudée par la question du sens et de la dette.Elle incite à consentir à notre fragilité qui atteste la beauté de la vie et sur laquelle devrait se fonder, comme sur un roc, la cité accueillante.Elle nous donne en héritage la terre des vivants.Elle redonne sens et valeur à la pluralité des cultures, à l\u2019interdépendance et à l\u2019immaîtrisable.Par elle, nous nous exerçons à la solidarité tenace, à la résistance au diktat du marché et des technocrates, à la défense de la dignité comme gage de notre commune humanité et de notre fidélité à la Terre.Car, en fin de compte, nous sommes des êtres de don, d\u2019échanges et d\u2019entraide, débiteurs insolvables d\u2019une dette contractée en entrant dans un monde habité -une dette qui rfest pas tant là pour être remboursée que pour nous ouvrir à la richesse de la vie comme une grâce.\u2022 lifer 12| décembre 2013 RELATIONS 1.M.Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p.261. La valeur du lien Entrevue avec Jacques T.Godbout Malgré la toute-puissance du marché comme mode de régulation des échanges, les relations fondées sur le don continuent de jouer un rôle essentiel dans nos sociétés marchandes.Pour le sociologue Jacques T.Godbout, la logique du don est au cœur même des sociétés humaines et inspire de nouveaux modèles de société.Auteur de nombreux ouvrages, notamment L'esprit du don (Boréal, 1992) et Ce qui circule entre nous.Donner, recevoir, rendre (Seuil, 2007), il a bien voulu nous accorder cet entretien.Ludmila Armata, Un peu de silence, 2009, eau-forte et pointe-sèche, 55 x 55 cm Relations: On a tendance à penser que le don se résume à un acte de bienveillance à l\u2019égard d\u2019autrui; mais votre analyse de ce phénomène va bien au-delà de ce constat.Quelle est la logique du don?Comment opère-t-elle?Jacques T.Godbout: Le don, c\u2019est une façon de faire circuler les choses entre nous.Il se distingue des deux autres formes qui, dans notre société, ont pris une importance inédite, soit le marché et l\u2019État.L\u2019État fait circuler les choses en fonction d\u2019un principe autoritaire et d\u2019un principe de droit - c\u2019est en fonction des droits qu\u2019on accède aux services et aux biens qu\u2019il redistribue.Jusque dans les années 1970, il y avait un mouvement dans la société qui souhaitait faire passer presque tout par l\u2019État.J\u2019aime bien rappeler un rapport du gouvernement québécois de l\u2019époque qui fixait comme idéal que toutes les personnes âgées soient en institution.C\u2019est intéressant parce qu\u2019aujourd\u2019hui on trouve cette idée tout à fait absurde; on veut plutôt favoriser le maintien à domicile, etc.Mais ce rapport révèle les caractéristiques de ce mode de circulation qu\u2019est l\u2019État, et ce qu\u2019il laisse de côté.Ce qui comptait à l\u2019époque, c\u2019était la compétence professionnelle de celui qui donne le service à la personne âgée; c\u2019était un idéal très technocratique, en somme, où la qualité du lien personnel n\u2019était pas du tout prise en compte.À la faveur du néolibéralisme et des crises des finances publiques, entre autres, le marché a ensuite pris une importance sans précédent dans nos sociétés.Mais le marché a aussi ses limites, dont on commence à être de plus en plus conscient.Car au cœur du système de valeurs qui l\u2019accompagne se trouve cet individualisme affirmant que l\u2019on ne doit rien à personne, que tout nous est dû, et que la meilleure distribution possible des choses se fait lorsque chacun veille à son intérêt personnel.Donc le marché ne tient pas compte, lui non plus, du lien social - sans parler des inégalités et de l\u2019exploitation.Il essaye d\u2019extraire la circulation des biens et services du lien social.Cela nous amène donc à l\u2019une des caractéristiques premières du don, qui est de faire circuler les choses en tenant compte du lien qui existe entre les membres d\u2019une société.C\u2019est essentiel : les choses qui circulent par le don portent le lien social, elles le transportent.C\u2019est pourquoi il reste omniprésent malgré la présence des deux autres formes de circulation.Rel.: Comment expliquer cette permanence du don, malgré les prétentions hégémoniques du marché?J.T.G : On ne peut tout simplement pas se passer du don.Pour tout ce qui compte vraiment, dans tout ce qui a trait au lien personnel, au lien intime, familial, le marché piétine.Il pénètre difficilement.Et bien que dans la sphère RELATIONS décembre 2013 llT dOSSieR familiale, par exemple, il y ait plus de choses qu\u2019autrefois qui circulent par l\u2019intermédiaire du marché, il y a encore énormément de services, de cadeaux, etc., qui sont hors marché et qui sont voulus comme tels.On le constate aussi chez les gens d\u2019affaires, qui sont pourtant au cœur du monde marchand: ils ont besoin du don.Cadeaux et invitations sont le lot quotidien des gens Ludmila Armata,\td\u2019affaires.Dans les revues d\u2019affaires et de marketing, sur série Ouvertures,\tlesquelles j\u2019ai conduit une petite recherche, plusieurs 2010, aquarelle et\tarticles offrent des conseils sur les sortes de cadeaux à faire encre, brûlé au feu,\tà ses partenaires d\u2019affaires, pour quelles occasions, etc.9 x 14 cm\tPourquoi le don semble-t-il aussi indispensable dans ce monde fondé sur sa négation?Pour communiquer, essentiellement: pour établir et renforcer les liens entre associés; pour maintenir la confiance, aussi, et assurer les conditions préalables à un échange marchand réussi.Il est certes intéressé.Mais quand on y regarde de plus près, on y constate là aussi le grand paradoxe du don : il est d\u2019autant plus intéressant qu\u2019il est désintéressé.Plus celui qui reçoit aura l\u2019impression qu\u2019un cadeau a été fait de façon intéressée, moins il aura envie de donner à son tour.Car c\u2019est là le fondement même du phénomène du don : le fait de recevoir quelque chose sous la forme d\u2019un don (plutôt que sous la forme d\u2019un échange marchand ou en vertu d\u2019un droit, par exemple) engendre l\u2019envie de donner à son tour.C\u2019est un phénomène social fondamental dans toutes les sociétés et sans lequel il n\u2019y aurait peut-être même pas de société.Contrairement au modèle néolibéral de la personne humaine, dans lequel l\u2019individu est défini comme étant autosuffisant et recherchant son intérêt, dans le modèle du don, l\u2019être humain est défini comme un être en dette qui donne à son tour.C\u2019est ce que j\u2019ai appelé l\u2019homo donator, par opposition à Y homo œconomicus.Être en dette n\u2019est pas quelque chose de négatif dans cette optique : si on a beaucoup reçu d\u2019une personne que l\u2019on aime, on aura envie de lui donner.On ne cherchera pas à liquider la dette qui nous lie à cette personne.La notion de dette économique, au contraire, est quelque chose que l\u2019on doit rembourser absolument sans quoi on perd en liberté, en autonomie.Dans l\u2019idéal du marché, une fois qu\u2019une chose a circulé de A à B, la relation s\u2019arrête.C\u2019est souhaitable dans certains cas, car on n\u2019a pas envie d\u2019être en relation intense avec toutes les personnes de qui on acquiert des biens dans une société.Mais c\u2019est aussi une limite, qui rend d\u2019autres modes de circulation nécessaires.Rel.: Comment le don peut-il être complémentaire au marché et à l\u2019État?J.T.G.: Quand on pense aux invitations que l\u2019on reçoit, aux services que l\u2019on rend, on réalise que ce qui circule par le don n\u2019occupe pas une part aussi congrue qu\u2019on pourrait le penser.Bien sûr, ce sont davantage les relations personnelles qui sont concernées, mais elles constituent quand même la majorité de nos relations! En outre, le don ne se réduit pas aux liens primaires; il y a, par exemple, le don aux inconnus, la philanthropie, le don humanitaire, etc.Dans ces derniers cas, on entre dans un espace où le marché, l\u2019État et le don sont en concurrence, et où aucun de ces trois modes de circulation ne doit prendre toute la place.Le don, en effet, n\u2019a pas que des avantages.Il a des inconvénients, en particulier pour le receveur.Lorsqu\u2019on reçoit quelque chose sous la forme d\u2019un don, on n\u2019a en effet rien à dire : à cheval donné, on ne regarde pas la bride, comme dit le proverbe.De plus, comme je l\u2019ai mentionné, lorsqu\u2019on reçoit, on a envie de donner en retour.Aussi, dès lors qu\u2019on n\u2019a pas la capacité de le faire, il y a une forme d\u2019humiliation, et un problème _ü décembre 2013 RELATIONS Dépassé la souffrance il y a quelque chose de moelleux dans l\u2019humanité si quelqu\u2019un se plaît à tes côtés s\u2019il te veut au lieu de t\u2019en vouloir ça permet de respirer renverser la vapeur dégager les fondations des ruines pelleter les nuages dans l\u2019entrée mettre la table allumer les bougies toute la liste HÉLÈNE MONETTE social survient.Dans une situation où l\u2019inégalité est trop grande, le don peut être un instrument pour dominer, humilier l\u2019autre.C\u2019est le sens du slogan des pays du tiers-monde « Trade not aid » : ils veulent avoir accès aux marchés du Nord, pas vivre sous perfusion.Donner avec le message que le receveur est incapable de donner à son tour, c\u2019est le nier.Dans tous ces cas, le marché, mais surtout l\u2019État, est préférable comme mode de circulation, parce qu\u2019il donne des droits au receveur, alors que sous la forme du don, le receveur n\u2019a aucun droit et ne peut rien exiger.Mais malgré ces inconvénients, le don a un rôle primordial à jouer.Le marché ne fonctionne que si quelqu\u2019un trouve son intérêt à faire circuler quelque chose, et l\u2019État, même s\u2019il a une philosophie redistributrice et non seulement égoïste, n\u2019en demeure pas moins un appareil bureaucratique souvent inconscient des besoins, particulièrement les besoins naissants.Le don a donc sa place partout où, de par son imbrication avec le lien social, il permet de répondre à de nouveaux besoins, à de nouveaux problèmes sociaux, notamment par la mise sur pied d\u2019associations, de groupes d\u2019entraide, etc.Toutefois, il ne doit pas se substituer au marché ni à l\u2019État.Actuellement, suivant le modèle américain, la philanthropie prend de plus en plus la place de l\u2019État.C\u2019est une tendance importante qui peut devenir dangereuse, notamment parce que les grands philanthropes définissent De la même façon que le don définit la personne comme un être en dette, dès lors que l'on considère ce que l'on reçoit de la nature comme un don, on aura une attitude plus respectueuse à son égard.eux-mêmes les causes importantes et que les problèmes les plus urgents de la société peuvent être complètement négligés.Ce n\u2019 est pas une façon de fonctionner : il faut dans ce cas que l\u2019État ait un rôle très important.Rel.: La logique du don peut-elle nous aider à penser un système alternatif au modèle marchand?J.T.G.: Le don inspire déjà d\u2019autres modèles dans la société actuelle.Il s\u2019insère même dans le monde de l\u2019économie : pensons, par exemple, au domaine du logiciel où s\u2019est développé le mouvement du copyleft, qui interdit l\u2019appropriation privée et la vente, à l\u2019opposé du copyright, qui protège le droit du vendeur.Il y a tout un mouvement qui semble affirmer que même à l\u2019intérieur du monde des affaires, certaines choses circulent mieux sous la forme du don que sous la forme du profit, de l\u2019intérêt.Dans ces nouveaux secteurs que le marché veut coloniser, le don est souvent plus efficace.Il y a la valeur marchande, la valeur d\u2019usage et, aussi, la valeur de lien; il faut en tenir compte.Évidemment ça ne se comptabilise pas, mais on peut progresser énormément si on développe un autre indicateur de richesse que le PIB.Il faut modifier la façon actuelle de comptabiliser ce qui a de la valeur.C\u2019est notre grand défi actuellement.Car malgré ses qualités, le modèle marchand inclut le paradigme de la croissance, qui considère notamment la nature comme un réservoir de ressources fait pour être exploité de façon illimitée par les humains, ce qui n\u2019est pas durable.Car si on prend conscience le moindrement de ce que donne aujourd\u2019hui encore la nature aux humains, l\u2019idée que nous sommes là pour la dominer, l\u2019exploiter et en profiter au maximum sans se soucier une seconde de ce qu\u2019on lui inflige est d\u2019une présomption ridicule, stupide, suicidaire.Sa force est sans commune mesure.Le modèle du don, lui, transforme complètement notre rapport à la nature.De la même façon que le don définit la personne comme un être en dette, dès lors que l\u2019on considère ce que l\u2019on reçoit de la nature comme un don, on aura une attitude plus respectueuse à son égard.Nous nous sentirons en dette envers elle.Ce qui change beaucoup de choses.D\u2019abord, nous serons responsables de ce que nous produisons jusqu\u2019au bout, en tenant compte des effets sur la nature, de l\u2019ensemble des externalités, comme disent les économistes.Ensuite, nous accepterons de recevoir et donc nous ne voudrons plus en arriver ultimement à tout produire - et toujours en plus grande quantité -, comme c\u2019est le cas maintenant.Jusqu\u2019à récemment, et pendant des millénaires, la nature donnait tout.Aujourd\u2019hui, le marché pourchasse tout ce que peut donner la nature pour le transformer en marchandises.Les tentatives des multinationales comme Monsanto pour imposer aux agriculteurs des semences stériles constituent à cet égard une image très forte.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR EMILIANO ARPIN-SIMONETTI RELATIONS décembre 2013\t(ÏT dOSSieR La petite bonté Il y a en nous quelque chose qui nous dépasse et nous lie à autrui.Cela s'exprime communément par des gestes banals de générosité, de gratitude, de don.Mais, devant le mal et l'injustice, n'est-ce pas tout ce qu'il nous reste pour persévérer dans notre humanité?BERNARD ÉMOND Lauteur est cinéaste\te plus en plus, nous avons l\u2019impression que la ma- chine du monde marche sans nous et que nous atteignons des limites de tous ordres.Nous avons parfois le sentiment que nous fonçons vers l\u2019abîme et que nous sommes impuissants devant les catastrophes qui s\u2019annoncent.Et si, dans un moment de lucidité, nous entrevoyons que nous ne sommes pas innocents et que l\u2019exercice de notre liberté (à travers les mille et un choix de la vie moderne) contribue justement à l\u2019horreur dans laquelle nous nous enfonçons, ne ressentons-nous pas un désarroi encore plus grand?Comment alors espérer?Dans un des plus grands romans duXXe siècle, Vie et destin1, Vassili Grossman, pourtant témoin des pires horreurs de la guerre2, avance l\u2019idée que la petite bonté est un rempart inexpugnable contre le désespoir.Un des personnages du roman, Ikonnikov, incarne fortement cette idée.Prisonnier dans un camp de concentration allemand, ancien tolstoïen ayant abandonné ses études pour enseigner à la campagne, puis communiste désabusé par les horreurs de la collectivisation et, enfin, chrétien ayant perdu la foi, il est le souffre-douleur de son baraquement, celui qu\u2019on fait dormir à côté du seau d\u2019aisance.Affecté à des travaux de terrassement, il découvre qu\u2019il travaille en fait à la construction d\u2019une chambre à gaz.Il demande à ses camarades prisonniers de ne pas participer « aux préparatifs de cette épouvante».Quelqu\u2019un lui répond : -\tOù vous croyez-vous?En Angleterre, peut-être?Que ces milliers de personnes refusent de travailler et on les tuera toutes dans l\u2019heure qui suit.-\tNon, je ne peux pas, dit Ikonnikov.Je n\u2019irai pas, non, je n\u2019irai pas.-\tSi vous refusez de travailler, on vous fera la peau sur-le-champ3.Un des prisonniers est un prêtre italien, Guardi.Ikonnikov l\u2019interroge : -Que dois-je faire, mio padre?Les yeux de Guardi firent le tour des visages.-\tTout le monde travaille là-bas.Et moi je travaille là-bas.Nous sommes des esclaves, dit-il lentement.Dieu nous pardonnera.lë| décembre 2013 RELATIONS -\tVoilà, je ne veux pas qu\u2019on me pardonne mes péchés.Ne dites surtout pas : les coupables sont ceux qui te contraignent, tu es un esclave, tu n\u2019es pas coupable car tu n\u2019es pas libre.Je suis libre! Je suis en train de construire une chambre à gaz, et j\u2019en réponds devant les hommes qu\u2019on y gazera.Je peux dire « non »! Quelle force peut me l\u2019interdire si je trouve en moi celle de ne pas craindre la mort! Je dirai non! je dirai non! mio padre, je dirai non! La main de Guardi frôla les cheveux blancs d\u2019Ikonnikov.-\tDonnez votre main, dit-il.Il porta la main sale d\u2019Ikonnikov à ses lèvres et la baisa.Dans cette scène magnifique, c\u2019est paradoxalement Ikonnikov le non-croyant qui fait preuve d\u2019espérance.Le prêtre, lui, a l\u2019espoir de ne pas mourir s\u2019il continue à travailler à la construction de la chambre à gaz, et l\u2019espoir encore d\u2019être pardonné pour sa faiblesse.Mais il comprend que l\u2019espérance d\u2019Ikonnikov est plus grande et c\u2019est pourquoi il lui baise la main.Mais cette espérance, sur quoi est-elle fondée?Il n\u2019y a plus d\u2019espoir; la mort est partout; les prisonniers sont impuissants; toutes les issues sont fermées.Pour Ikonnikov, qui ne croit plus en Dieu, quel est donc le sens de son geste?Quelle est cette chose, plus forte que la mort, en quoi Ikonnikov espère?Le lecteur de Vie et destin l\u2019apprend un peu plus tard, alors que quelques feuillets écrits par Ikonnikov tombent après sa mort entre les mains d\u2019un autre prisonnier.«En quoi consiste le bien?Existe-t-il un bien en général, applicable à tous les êtres, à tous les peuples, à toutes les circonstances?Ou, peut-être, mon bien réside-t-il dans le mal d\u2019autrui, le bien de mon peuple dans le mal de ton peuple?Le bien est-il éternel et immuable, ou peut-être, le bien d\u2019hier est-il aujourd\u2019hui le vice et le mal d\u2019hier, aujourd\u2019hui le bien?» atÇ'JL* .J»».-«r *1 3*~ Ikonnikov ne peut que constater que l\u2019idée du bien est variable, que le bien des riches n\u2019est pas celui des pauvres et que «celui des Blancs n\u2019est pas celui des Noirs ou des Jaunes».Et même le christianisme, doctrine de paix et d\u2019amour dans laquelle, à l\u2019origine, il n\u2019y avait «pas de différence de Juif et de Grec», a fini par aboutir aux schismes, à l\u2019Inquisition et aux guerres de religion.Ainsi en va-t-il du communisme, cette idée généreuse qui aboutit à la dictature et aux goulags.C\u2019est ainsi que le « grand bien» devient un fléau, un mal plus grand que le mal.«Mais il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours.C\u2019est la bonté d\u2019une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c\u2019est la bonté d\u2019un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d\u2019un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif.[.] Cette bonté privée d\u2019un individu à l\u2019égard d\u2019un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie.On pourrait la qualifier de bonté sans pensée.La bonté des hommes hors du bien religieux ou social.Mais, si nous y réfléchissons, nous voyons que cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie, est éternelle.[.] Plus les ténèbres du fascisme s\u2019ouvrent devant moi, plus je vois clairement que l\u2019humain continue invinciblement à 1.\tAchevés en 1960, les manuscrits du roman sont aussitôt confisqués par le KGB.Grâce à une copie sauvegardée sur microfilm sortie clandestinement d\u2019URSS, il paraît pour la première fois en Suisse en 1980.2.\tGrossman a été correspondant de guerre pour le quotidien de l\u2019Armée rouge de 1941 à 1945; il couvrit notamment le siège de Stalingrad et fut un des premiers à découvrir l\u2019horreur des camps d\u2019extermination nazis.Sa propre mère fut victime des massacres des juifs par l\u2019armée allemande en Ukraine, en 1941.3.\tV Grossman, Œuvres, Robert Laffont, 2006, p.252-253.4.\tId., p.344-346.vivre en l\u2019homme, même au bord de la fosse sanglante, même à l\u2019entrée de la chambre à gaz.J\u2019ai trempé ma foi dans l\u2019enfer.Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz.J\u2019ai vu que ce n\u2019était pas l\u2019homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j\u2019ai vu que c\u2019était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l\u2019homme.Le secret de l\u2019immortalité de la bonté est dans son impuissance.Elle est invincible.Plus elle est insensée, plus elle est absurde, impuissante, plus elle est grande4.» Ludmila Armata, La petite bonté: voilà donc cette chose «insensée,\tMigration, 2009, absurde, impuissante mais invincible» en vertu de laquelle eau-forte et aquatinte, Ikonnikov sacrifie sa vie.Ainsi, il y aurait donc en nous 95 x 115 cm quelque chose de plus grand que nous, quelque chose d\u2019incompréhensible qui nous traverse malgré tout et qui fonde l\u2019espérance.Cette chose, Ikonnikov refuse de la nommer autrement qu\u2019en les termes les plus banals: c\u2019est la petite bonté et rien d\u2019autre.Il refuse de s\u2019engager sur le terrain des prophètes, des doctrinaires, des philosophes : il préfère se tenir coi devant le mystère.* * * Il m\u2019arrive d\u2019éprouver, devant le spectacle de la nature, devant un ciel étoilé, face à l\u2019immensité de l\u2019univers, mais aussi devant un visage, ou devant les grandes œuvres de la littérature ou de la musique, une sorte de gratitude.Il n\u2019y a pas rien: il y a quelque chose et nous sommes là pour le voir.Quelle splendeur! Quel mystère insondable! J\u2019aime à penser que la petite bonté pourrait être une sorte de réponse à ce mystère.Il y a le monde et nous sommes là: peut-être sommes-nous ainsi redevables d\u2019une sorte de grande bonté, d\u2019une bonté incommensurable, sans nom, inconnaissable.Peut-être n\u2019y a-t-il pas de Donateur, mais enfin il y a un donné, l\u2019univers, et nous sommes là pour le recevoir, et nous en sommes redevables, ce qui implique le devoir de rendre, inscrit dans toutes les cultures.Donner, recevoir, rendre : cette triple obligation est au cœur de toutes les cultures et de toutes les sociétés : nous recevons le monde, nous recevons la vie, nous recevons la culture; ainsi sommes-nous toujours en dette de quelque chose que nous devons rendre.Nous sommes en dette, parce que le monde nous est donné : peut-être est-ce cette dette, cette obligation enfouie au plus profond de nos âmes et de nos sociétés, qui est la source de la petite bonté.La gratitude que nous éprouvons parfois devant la beauté du monde, la richesse de notre héritage ou la simple bonté d\u2019un inconnu, cette gratitude nous engage à rendre.Peut-être est-ce une raison suffisante pour croire que tout n\u2019est pas perdu.\u2022 RELATIONS décembre 2013\t(ÏT dOSSieR La force subversive du don L'auteur, politologue et directeur du mensuel Les Z/indigné(e)s/ a publié entre autres Le socialisme gourmand.Le bien vivre: un nouveau projet politique (La Découverte, 2012) Ludmila Armata, Moifa, 2011, eau-forte et pointe sèche, 94 x 75 cm ü décembre 2013 Dans une société dominée par la logique marchande capitaliste, la logique du don est profondément subversive.Elle a des implications politiques et suscite de nouvelles manières de vivre et de se rapporter au monde.PAUL ARIÈS la nature ou le don, par exemple- pour pervers.Il suffit pour s\u2019en convaincre de considérer le sort réservé aux objecteurs de croissance, systématiquement diabolisés.La lutte contre le don a pris des siècles, avec notamment la destruction des propriétés et biens communs, et elle se poursuit aujourd\u2019hui avec le débat sur l\u2019appropriation privée des semences agricoles, la production de la vie en laboratoire, la lutte contre les logiciels libres, etc.Le capitalisme n\u2019est pas seulement un système économique qui repose sur l\u2019exploitation du travail et le pillage des ressources naturelles, notamment du Sud: c\u2019est aussi l\u2019imposition d\u2019un mode de vie spécifique avec ses produits particuliers.C\u2019est également une réponse à nos angoisses existentielles, à la peur de mourir, au sentiment de finitude, sur le mode du «toujours plus» : toujours plus de production et de consommation, toujours plus vite, plus loin, plus grand, toujours plus de pouvoir, de croissance, etc.Et plus ces dissolvants d\u2019angoisse existentielle se déploient, plus ils emportent avec elle le besoin d\u2019amour, de gratuité, de beauté, de don et de contre-don qui était au cœur des rapports humains.Dans une conférence prononcée en octobre 2003, le sociologue Jacques T.Godbout faisait un constat alarmant: «Il y a une attaque contre le don sans précédent dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.Nous assistons actuellement à l\u2019ultime effort de l\u2019humanité, le dernier stade pour enfin éliminer entièrement le don et faire en sorte qu\u2019on contrôle tout, que tout soit produit, que rien ne soit donné, et que triomphe l\u2019 homo œcono-micui.» Cette haine du don a plusieurs visages: le saccage des biens communs et des services publics, la marchandisation de la société, les théories explicatives de l\u2019amour, de l\u2019amitié et de l\u2019engagement en termes de coûts/avantages, etc.Le fait que l\u2019on porte peu attention à la dimension anthropologique du capitalisme, y compris à gauche, nous empêche de voir les changements anthropologiques radicaux qu\u2019il induit.La haine du don est bien sûr manifeste dans les milieux néolibéraux et au cœur de la révolution conservatrice mondiale, mais elle se développe aussi dans certains réseaux qui confondent décroissance et austérité et qui combattent toute idée de revenu garanti.Le combat contre le capitalisme et le productivisme est donc tout autant anthropologique que strictement économique, social, culturel ou politique, comme on le croit souvent.La grande difficulté, c\u2019est que le capitalisme est parvenu à «naturaliser» ses fondements anthropologiques et à faire passer les autres - qui mettent enjeu le respect de DONS DU SUD L\u2019essentiel est de refuser ce diktat qui voudrait que le don ait presque disparu de la société, qui chercherait à n\u2019en faire qu\u2019une subsistance, voire une aspiration pathologique.La grande force du système est en effet de rendre invisible tout ce qui lui échappe.Il suffit donc de partir à la découverte de la logique bien vivante du don.Je n\u2019insisterai pas sur ce qu\u2019il y a de don dans nos générosités (du don d\u2019argent au don d\u2019organes) et dans nos engagements lorsque nos personnalités se frottent les unes aux autres, poursuivant des buts qui ne sont pas ceux de l\u2019enrichissement ni d\u2019un investissement.La meilleure façon de rencontrer le don, c\u2019est de se RELATIONS mettre à l\u2019écoute de tous les nouveaux chemins de l\u2019émancipation qui tentent de s\u2019ouvrir à l\u2019échelle planétaire.Ce sont, à mes yeux, des dons que fait le Sud au Nord, ce sont des dons que font les «pauvres» aux «riches», nous offrant de «nouvelles» notions pour penser un autre monde possible.Pensons d\u2019abord au « sumak kawsay» ou « buen vivir» des Autochtones d\u2019Amérique du Sud, qui oriente l\u2019agir des gouvernements équatorien et bolivien actuels.Comme le rappelle Alberto Acosta, l\u2019un des pères du mouvement du buen vivir, ce n\u2019est pas ici de bien-être au sens de la société occidentale dont il s\u2019agit, mais du fait d\u2019inventer d\u2019autres relations aux autres fondées sur le partage et un rapport harmonieux avec la nature.Un autre grand cadeau du Sud qu\u2019il faut mentionner est la notion de « pachamamisme» (défense de la Pachamama, Terre-Mère), considérée avec méfiance par une gauche inquiète d\u2019un retour possible de l\u2019obscurantisme.Cette peur est cependant bien davantage une phobie occidentale qu\u2019une appréhension fondée sur des faits.Face au capitalisme qui entend soumettre la nature aux lois du marché (avec le marché du carbone, par exemple), le « pachamamisme » est une incitation à soumettre l\u2019économie aux lois du vivant, c\u2019est-à-dire aux conditions de la reproduction biologique et sociale.Cette passion du vivant passe nécessairement par la reconnaissance de droits à des sujets non humains (les animaux, les écosystèmes, etc.), ce qui n\u2019a rien de plus farfelu qu\u2019un capitalisme ayant reconnu la qualité de personne morale à des entreprises commerciales.Pensons aussi à la notion de «mieux-être» de la philosophie bantoue de l\u2019existence.Selon la vision négro-africaine La meilleure façon de rencontrer le don, c'est de se mettre à l'écoute de tous les nouveaux chemins de l'émancipation qui tentent de s'ouvrir à l'échelle planétaire.Ce sont, à mes yeux, des dons que fait le Sud au Nord, ce sont des dons que font les « pauvres » aux « riches».du monde, le développement de l\u2019être est indissociable du communautaire, il ne peut réussir qu\u2019en s\u2019enracinant dans une communauté et non de façon strictement individualiste.«La voie capitaliste du développement, la voie individualiste de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme et donc la voie égoïste du progrès est étrangère à sa conception du monde et donc à son authenticité1 2.» Deux proverbes illustrent bien cette primauté de la communauté dans la conception bantoue : «Bulanda na bakuenu» («la pauvreté avec ses frères») et « Bupeta na bakuenu » («la richesse avec ses frères»).Un humain véritable est celui qui met sa richesse au service de sa communauté.1.\tLe texte de cette conférence, « La logique du don », est accessible sur le site .2.\tJosé Kaputa Lota, Révolution culturelle et développement en Afrique, Paris, L\u2019Harmattan, 2012, p.175.Toutes ces «nouvelles» notions croisent d\u2019une façon ou d\u2019une autre celle du don.Elles ont le mérite aussi de faire passer des passions tristes aux passions joyeuses en frayant des chemins vers une jouissance d\u2019être opposée à la jouissance d\u2019avoir.Nous retrouvons ici ce qui se dit dans des langages différents depuis longtemps, que l\u2019on songe aux espérances révolutionnaires mais aussi aux théologies de la libération; c\u2019est toujours la même option préférentielle pour les plus pauvres : donner plus à ceux qui ont moins.Toutes ces notions évoquées se prêtent fort bien à toutes sortes de déclinaisons.Elles nous rappellent que nous avons le don chevillé au corps, quoi qu\u2019en disent les puissants, à travers nos relations amoureuses, amicales ou associatives, à travers les biens communs, les services publics, etc.LE PARTAGE DE LA GRATUITÉ Je reste convaincu qu\u2019aucun retour à la logique du don ne sera possible sans changer notre regard sur les pauvres et la pauvreté et, plus largement, sur les milieux populaires.Nous acceptons comme allant de soi la définition que les riches donnent des pauvres.Nous définissons toujours les milieux populaires en termes de manque : en économie, le manque de pouvoir d\u2019achat; en culture, le manque d\u2019éducation; en politique, le manque de participation; en société, le manque de civilité, etc.Je fais ici le pari d\u2019une positivité potentielle des milieux populaires, des autres façons de vivre.Un pauvre n\u2019est pas un riche à qui ne manquerait que l\u2019argent.Un pauvre a une autre richesse, d\u2019autres rapports à soi, aux autres, au temps et à la nature.Nous devons, pour redécouvrir cette altérité, revenir à la notion de don et à sa traduction politique, notamment par la défense et l\u2019extension de la gratuité des services publics.On nous rétorquera que la gratuité n\u2019existe pas, que même l\u2019école publique a un coût.Cette fausse évidence oublie que la gratuité, ce n\u2019est pas la chose libérée du coût, mais du prix.Chacun des biens communs rendus gratuits a nécessairement un coût économique pour la société, qu\u2019il s\u2019agisse, par exemple, de l\u2019eau, qui est vitale, des transports en commun, de la restauration scolaire, des services funéraires, etc.Mais ce coût de revient est socialisé et non couvert par un prix de vente.C\u2019est pourquoi nous parlons toujours de gratuité construite économiquement, culturellement, politiquement.J\u2019aime ces élus qui interpellent ainsi la population: compte tenu des moyens limités qui sont les nôtres, préférez-vous maintenir la gratuité du stationnement pour les voitures ou construire une autre gratuité profitable à tous et écologiquement responsable?Tout cela permet de prendre conscience de la possibilité de revaloriser politiquement la logique du don et de prendre acte du faitque la première richesse des pauvres, c\u2019est en effet toujours la construction de «communs», le partage de la gratuité.\u2022 RELATIONS décembre 2013 dOSSieR L'auteur est président de l'entreprise Savoir-faire Linux 20 décembre 2013 Le logiciel libre, cette drôle de marchandise CYRILLE BÉRAUD En constituant l\u2019armature qui fait fonctionner Internet, les logiciels libres ont une influence directe sur nos vies.Leurs développeurs sont ainsi au cœur de l\u2019extraordinaire révolution du numérique qui transforme le monde, son économie, ses modèles organisationnels ainsi que nos relations sociales.En acceptant de subordonner le fruit de leur labeur à la loi du don, du partage, de la collaboration, du travail et de la liberté individuelle, ils créent néanmoins, curieusement, de la richesse.Inventé au début des années 1980 par Richard Stallman, chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), le logiciel libre est synonyme d\u2019un nouveau cadre juridique qui en organise le commerce et la circulation.Tout logiciel est dit libre si la licence qui lui est associée confère à l\u2019utilisateur les quatre libertés suivantes: la liberté d\u2019exécuter sans frais le programme, pour tous les usages; la liberté d\u2019étudier le fonctionnement du programme et de l\u2019adapter à ses besoins; la liberté d\u2019en redistribuer gratuitement des copies; et la liberté d\u2019améliorer le programme et de distribuer gratuitement ces améliorations au public.À partir de ce cadre, Richard Stallman invitera la communauté des programmeurs à récrire l\u2019ensemble des logiciels qui constituent un système informatique complet.En quelques années, c\u2019est l\u2019ensemble du spectre des applications nécessaires, tant aux entreprises qu\u2019aux particuliers, qui sera ainsi mis librement à la disposition de tous.Grâce au modèle de développement collaboratif, ces logiciels s\u2019améliorent chaque jour et s\u2019enrichissent de nombreuses fonctionnalités.Il faut souligner avec insistance que le logiciel libre s\u2019appuie sur le respect scrupuleux de la propriété intellectuelle et s\u2019inscrit donc pleinement dans l\u2019échange marchand.S\u2019il est mis en circulation librement et gratuitement, son codesource, lui, demeure la propriété de ses auteurs.Mais comment une économie basée sur le partage, la collaboration et sur une marchandise que l\u2019on donne, peut-elle fonctionner?Qu\u2019est-ce qui est donné?Où se trouve la création de la valeur?La théorie de la marchandise de Karl Marx1 2 nous éclaire sur ces questions : dans l\u2019économie du logiciel libre, c\u2019est la valeur d'usage qui est donnée.La valeur d\u2019échange, conférée par la propriété intellectuelle du code-source du logiciel, n\u2019est pas mise en circulation par ses détenteurs.Elle est retenue, mise en suspens volontairement, librement.C\u2019est sur la rétention de la valeur d\u2019échange que l\u2019économie du logiciel libre se fonde.Notons qu\u2019elle échappe ainsi au mécanisme de fétichisation de la marchandise, ce phénomène social analysé par Marx selon lequel les échanges de mar- chandises en viennent à se substituer aux relations sociales.C\u2019est donc dans l\u2019ombre, dans le désintérêt des marchés et de la population consumériste que se développe l\u2019économie du logiciel libre.Qu\u2019en tire alors le développeur, qui fournit la force de travail?Principalement, l\u2019usage des logiciels libres développés par les autres.Comment crée-t-il de la valeur?En négociant sur le marché sa force de travail, autrement dit en vendant son savoir-faire, c\u2019est-à-dire sa maîtrise de l\u2019usage des logiciels libres.Cette pratique collective, basée sur le deuil que l\u2019on consent à faire de la valeur d\u2019échange, s\u2019organisera autour d\u2019un type de lien social spécifique.Au cours de son séminaire Le désir et son interprétation2, Jacques Lacan, dans les pas de la théorie des pulsions de Sigmund Freud, complète la théorie marxienne de la valeur d\u2019usage et de la valeur d\u2019échange en introduisant la valeur rituelle : «Le rite introduit une médiation par rapport à ce que le deuil ouvre de béance.» Ainsi, on ne sera pas étonné de voir l\u2019économie du logiciel libre s\u2019organiser en communautés et en fondations (Free Software Foundation, Linux Foundation, etc.) dont les membres disent être des évangélistes -parfois prompts au prosélytisme, voire à une certaine forme de sectarisme.Le logiciel libre sera-t-il l\u2019ultime contradiction qui fera imploser le capitalisme, comme l\u2019annonce Slavoj Zizek dans son essai Vivre la fin des temps (Flammarion, 2011), ou bien permettra-t-il au capitalisme de se transformer en une nouvelle forme plus humaine, fondée sur l\u2019organisation en réseaux et la collaboration, comme le pressent Jeremy Rifkin3?Dans son dernier film, World War Z, Marc Forster nous offre une allégorie de nos sociétés ravagées par le virus de la fétichisation de la marchandise ayant transformé la population en zombies amorphes.Le héros, interprété par Brad Pitt, dans une quête désespérée, part à la recherche du remède à travers le monde.Il ne le trouvera pas.Mais, à la fin de son voyage, au milieu de scènes apocalyptiques, il découvre que les humains malades d\u2019un autre virus deviennent invisibles aux zombies.« Ce n\u2019est pas un remède, c\u2019est un camouflage.» En injectant ce virus aux rescapés, «la guerre peut commencer» contre les zombies.Le logiciel libre, une marchandise camouflage?1.\tK.Marx, Le Capital, Livre I, chapitre 1.2.\tJ.Lacan, Le désir et son interprétation, Séminaire VI, séance du 29 avril 1959, Éd.de La Martinière, Paris, 2013.3.\tJ.Rifkin, La troisième révolution industrielle, Paris, Éd.Les Liens qui libèrent, 2012.RELATIONS wmm \u201cS!%i Ludmila Armata, Détachement, 2001, eau-forte et pointe sèche, 66 x 90 cm La générosité du receveur Le sens que nous donnons à certains bienfaits qui embellissent nos vies peut différer de ce qu'ils sont en réalité.Ainsi, le don n'existe parfois que dans l'œil du receveur.MICHEL MÉTAYER Les conditions de possibilité du don libre sont multiples, mais il est naturel de voir dans la générosité du donneur son moteur essentiel.Les spécialistes du don nous ont cependant appris qu\u2019il fallait accorder autant d\u2019importance au pôle opposé de la relation.Le don ne saurait advenir, en effet, sans la présence chez le receveur potentiel d\u2019une disposition à recevoir.Même le don le plus généreux et le plus sincère peut être refusé, mal reçu ou mal interprété par son destinataire.La contribution du receveur est donc essentielle au don, même si le geste de générosité du donneur conserve une priorité logique et réelle sur elle.Mais cette priorité est-elle toujours avérée?Peut-être pas.En effet, il existe des contextes dans lesquels c\u2019est la disposition à recevoir qui instaure le don ou qui le crée, littéralement.Je parle ici de cas dans lesquels c\u2019est le receveur qui fait preuve de générosité en interprétant comme un don un geste ou un événement qui n\u2019en est pas réellement un ou qui n\u2019a pas été fait dans cette intention.Une personne peut, par exemple, ressentir de la gratitude envers un professionnel qui ne fait pourtant que jouer le rôle attendu de lui dans le cadre d\u2019une relation fonctionnelle, ou encore envers son chien pour sa loyauté, son enthousiasme ou les services qu\u2019il lui rend; elle peut aussi être reconnaissante envers un être ou une chose qui lui donne de la joie, de l\u2019émerveillement ou du réconfort: Mozart, la mer, l\u2019oiseau qui se laisse photographier.Dans tous ces cas, nous sommes enclins à voir du don là où il n\u2019y en a probablement pas.La psychologie évolutionniste explique en partie ce phénomène en insistant sur la tendance naturelle qu\u2019a l\u2019être humain d\u2019attribuer des intentions aux forces vivantes ou naturelles qui influencent le L'auteur, philosophe, a publié entre autres La morale et le monde vécu.Pour une éthique concrète (Liber, 2001) RELATIONS décembre 2013 2L dOSSieR Ludmila Armata, Pi-Arcus, 2003, eau-forte et pointe sèche, 89 x 70 cm 22 décembre 2013 cours des choses.Ce serait une des sources originelles de l\u2019esprit spiritualiste et religieux, porté à attribuer des intentions bienveillantes ou malveillantes aux animaux, aux forces naturelles ou à des divinités.Mais l\u2019intentionnisme déborde le cadre religieux.Même le non-croyant s\u2019y laisse prendre.Un grand bonheur inattendu ou encore la dissipation d\u2019une frayeur intense suffisent à générer le besoin de remercier quelqu\u2019un ou quelque chose pour ce bienfait, ce don.Certains remercieront «la vie », le « ciel» ou la « bonne étoile sous laquelle ils sont nés».L\u2019artiste remerciera «sa muse ».Cette gratitude incoercible peut inspirer un constat du genre : «La vie a été bonne pour moi.» L\u2019un des ressorts fondamentaux de cette tendance est le besoin existentiel de trouver un sens à ce qui nous arrive et de l\u2019insérer dans une trame signifiante.Certains contextes sont particulièrement favorables à l\u2019expression de cette gratitude « insensée».La gratitude envers le chien, par exemple, découle de la relation d\u2019attachement intense et continue qui se développe entre le maître et l\u2019animal.Le fait de savoir que la conduite du chien s\u2019explique par l\u2019instinct ou par un processus systématique de conditionnement n\u2019entache en rien ce sentiment que l\u2019on rencontre même chez des dresseurs de chien professionnels.L\u2019enthousiasme et la loyauté sans bornes de l\u2019animal - donneur infatigable - sont simplement irrésistibles.Plusieurs études de psychologie ont démontré que les gens sont plus généreux quand ils viennent de vivre un événement heureux qui les a mis de bonne humeur.Mais le phénomène s\u2019applique tout autant au receveur.Celui qui vient d\u2019apprendre une bonne nouvelle ou de vivre un grand soulagement sent le besoin de manifester sa reconnaissance : il remerciera le messager pour le message réconfortant, le médecin pour sa promptitude à répondre à une demande, le plombier pour une facture beaucoup moins salée qu\u2019anticipé.Le paradoxe heureux de cette attitude est que c\u2019est le receveur, ici, qui prend en quelque sorte le relais du donneur.C\u2019est lui qui prend l\u2019initiative de faire tourner la roue du don en se montrant généreux dans sa propension à croire au don, envers et contre tout.Le don n\u2019existe parfois que dans l\u2019œil du receveur.Comme toute tendance humaine «naturelle», l\u2019aptitude à la gratitude peut être renforcée ou inhibée par des fac- RELATIONS teurs culturels.Bien des traits de la culture actuelle font obstacle à son émergence: la figure du sujet individuel autonome bardé de droits, architecte de sa propre vie, celle de l\u2019enfant-roi, celle du client-contribuable en attente de services dûment payés au commerçant, au professionnel ou à l\u2019État.En revanche, le démantèlement des formes d\u2019expression de la gratitude codifiées et institutionnalisées (envers l\u2019autorité religieuse, le roi, les ancêtres, etc.) permet à celle-ci de se manifester plus librement et spontanément, de se glisser dans le fil de nos expériences de vie suivant les voies créatives de l\u2019imagination.De nouvelles pratiques Le receveur prend l'initiative de faire tourner la roue du don en se montrant généreux dans sa propension à croire au don, envers et contre tout.Le don n'existe parfois que dans l'oeil du receveur.sociales lui ouvrent également des avenues inédites, comme le don de sang ou d\u2019organes, qui est une occasion pour le receveur de vivre le sentiment de reconnaissance à l\u2019état pur, dirigé vers un donneur anonyme ou inconnu, souvent idéalisé.Dans un monde où tant de choses reçues sont considérées comme un dû, la générosité ne se rappelle pas seulement à nous dans le geste du donneur, mais aussi dans l\u2019attitude de celui qui sait encore dire «merci », même lorsque cela n\u2019est pas requis.\u2022 La fragilité partagée La tradition chrétienne insiste sur le don gracieux, sans attente de réciprocité.A travers ce don, elle invite à la rencontre de l'autre dans la fragilité - la sienne comme la nôtre.PATRICE BERGERON Donner généreusement et charitablement, sans rien attendre en retour, a été et demeurera toujours une manière importante et chrétiennement louable de donner.D\u2019ailleurs, s\u2019il est une période de l\u2019année où cette manière de donner prend du relief, c\u2019est bien le temps de Noël.Les gens sortent et se mobilisent, les générosités s\u2019éveillent, l\u2019ambiance est contagieuse.On sort et on donne; d\u2019abord à ses proches et à ses amis, mais aussi aux gens dans le besoin.Et heureusement, les chrétiens n\u2019ont pas le monopole de la générosité.Mais il existe une autre manière de donner, indissociable celle-là d\u2019un «recevoir», et qui invite à faire un pas de plus pour se lier à celui ou à celle à qui l\u2019on donne.Cette C'est toute la radicalité de l'appel chrétien à recevoir et à donner que la fête de Noël invite à revisiter.manière de donner est plus engageante.À travers ce que l\u2019on donne, c\u2019est un peu de soi que l\u2019on offre.Et lorsque le don est reçu avec plaisir et gratitude, on se sent reconnu et apprécié.Or, les gens seuls, fragiles, vulnérables et exclus ne reçoivent que très rarement de tels cadeaux.Donner à une personne dans le besoin est une chose honorable et nécessaire, mais se lier à elle en vérité, en acceptant non seulement de donner, mais aussi de recevoir et de prendre au sérieux sa réponse et son don, c\u2019en est une autre, un peu plus rare, et un peu plus compliquée, parce que plus compromettante.Le meilleur de la tradition chrétienne invite certes à donner généreusement, mais il invite aussi, me semble-t-il, à ne pas s\u2019en contenter et à faire un pas de plus pour risquer la rencontre -et la blessure qui parfois l\u2019accompagne.C\u2019est toute la radicalité de l\u2019appel chrétien à recevoir et à donner que la fête de Noël invite à revisiter.La rencontre de l\u2019autre, et plus particulièrement du pauvre, occupe non seulement une place centrale dans la tradition chrétienne, mais elle est le lieu par excellence de la rencontre mystérieuse et improbable de Dieu.Qu\u2019est-ce que possède de si spécial le pauvre pour être ainsi mis de l\u2019avant dans le christianisme?Il ne possède rien, justement.Et ce «rien» lui ouvre l\u2019essentiel, à savoir qu\u2019il n\u2019y a pas de vie humaine sans les autres.De par sa condition, il est en mesure de reconnaître l\u2019importance première des autres dans sa vie, et du même coup sa propre importance dans la leur.Sa vulnérabilité incarne et révèle ce que toute existence humaine recèle de fragilité et de dépendance, du début à la fin.Non seulement avons-nous tous et toutes reçu la vie de quelqu\u2019un, mais nous avons commencé à exister à partir du moment où une personne -nos parents, pour la majorité d\u2019entre nous- nous a accueillis et reconnus avec amour.Et, tout au long de notre vie, nous cherchons à être accueillis et reconnus de nouveau, à exister pour d\u2019autres.Ce qu\u2019il y a de plus important, à commencer par la vie elle-même et la reconnaissance la plus fondamentale, nous ne pouvons nous l\u2019accorder nous-mêmes : nous ne pouvons que le recevoir.En d\u2019autres mots, ce qui met l\u2019être humain en marche, c\u2019est le manque et non la plénitude.LA FRAGILITÉ RÉVÉLÉE Pourquoi est-ce si difficile de passer du temps avec les personnes âgées, malades ou confuses?Il peut y avoir bien des raisons, légitimes et variées.Mais n\u2019est-ce pas un peu parce qu\u2019elles nous révèlent de manière criante notre propre fragilité -passée, présente et à venir- et notre propre manque?Dans la perspective qui vient d\u2019être évoquée, les personnes âgées et fragiles ont beaucoup à nous apporter, précisément parce qu\u2019elles n\u2019ont souvent plus rien à offrir sinon l\u2019essentiel: elles peuvent encore être des personnes avec qui et pour qui exister, même quand elles ne sont plus toutes là.L'auteur, doctorant en théologie à l'Université Laval et à l'Université de Lausanne, est coordonnateur du Tisonnier, une communauté chrétienne de Québec Ludmila Armata, Roma Nova, 2013, eau-forte et pointe sèche, 55 x 55 cm RELATIONS décembre 2013\t|23 dOSSieR La fragilité est difficile à regarder en face, tant pour ceux qui en sont témoins que pour les personnes qui la subissent.Le mystère chrétien d\u2019un Dieu fragile parmi les fragiles invite à se faire proche d\u2019elle, à la fréquenter et à en attendre rien de moins que la vie.De manière inattendue et paradoxale, la foi chrétienne invite à reconnaître la vie donnée au cœur même de la vie fragile.On le voit, le don invite à bien davantage qu\u2019à la générosité unilatérale et désintéressée.Il invite à se faire proche des autres, à se compromettre pour les pauvres, et à espérer avec eux, au risque de se blesser et de tomber.Loin d'être un obstacle, la fragilité actuelle des communautés chrétiennes peut être l'occasion pour elles de redécouvrir l'importance des autres et la centralité du don, tant en leur sein qu'au cœur de la tradition qu'elles portent.La scène de la crèche de Noël nous le rappelle à sa façon.Quoi de plus dépendant et vulnérable qu\u2019un enfant?Pour vivre, il doit tout recevoir.Et pourtant, c\u2019est en cet enfant que les bergers, eux aussi fragiles, ont reconnu leur sauveur et la « gloire de Dieu » (Luc 2, 10-20).Il en va de même avec la croix : au cœur de la vulnérabilité radicale, celle d\u2019une mort injuste, les chrétiens sont invités à reconnaître le don tout aussi radical de la vie.Ils sont du même coup invités à accueillir comme un don leur propre vulnérabilité, tout comme celle de leurs contemporains.Le contexte actuel leur en donne l\u2019occasion d\u2019une manière particulière.LE RISQUE DE L'AUTRE Les communautés chrétiennes font aujourd\u2019hui l\u2019expérience de la fragilité.Habituées aux grandes œuvres, elles doivent désormais composer avec la perte de crédibilité, de confort et de ressources (humaines, matérielles et financières).Leur présent chancelant et leur avenir incertain les obligent à réagir.Elles peuvent marchander leurs «biens de salut1 » et entrer en compétition avec la multitude des marchands de salut.Elles peuvent aussi entretenir la nostalgie du monopole de la vérité et chercher à reconquérir les consciences.Ou encore, elles peuvent chercher à créer des communautés consensuelles repliées sur elles-mêmes.D\u2019ailleurs, ces trois réactions vont souvent ensemble.Mais ces communautés peuvent aussi continuer à prendre le risque de l\u2019autre et choisir de marcher au cœur du monde qu\u2019elles habitent, pour échanger avec l\u2019autre et partager ses difficultés.Comme on l\u2019a vu, on peut penser que le meilleur de leur tradition les invite à faire ce choix, car la foi n\u2019est-elle pas justement une invitation à se fier aux autres, à mettre sa confiance en eux et en l\u2019inconnu de la vie?1.Raymond Lemieux et Jean-Paul Montminy, Le catholicisme québécois, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2000.Lauteure est sœur de la Congrégation de Notre-Dame Le don d'une présence CÉLINE DUBÉ Depuis 25 ans, j\u2019ai choisi de vivre parmi les familles immigrantes de Montréal, partageant leurs espoirs et leurs difficultés.La proximité ouvre à la confiance, au dialogue, à la découverte de l\u2019autre et à l\u2019enrichissement mutuel.Les préjugés tombent pour faire place à la vérité des êtres avides de vivre dans la paix et la liberté.Qu\u2019est-ce que ça veut dire «être présente et solidaire» dans la vie quotidienne?Comme l\u2019apôtre Pierre, c\u2019est avouer: «Je n\u2019ai ni or ni argent, mais ce que j\u2019ai, je te le donne» (Actes 3,6).Que les personnes soient d\u2019origine haïtienne, africaine, mexicaine, russe ou maghrébine, en arrivant au Québec, elles vivent toutes un dépaysement qui bouscule leurs repères.Le fait d\u2019être isolées de leur famille et de leurs réseaux les prive également de rapports affectifs importants.Dès leur emménagement dans mon immeuble, je vais leur souhaiter la bienvenue et offre mon numéro de télé- phone, en cas de besoin.Les contacts se font plus réguliers au fil des jours sous forme d\u2019invitations à se rencontrer et à partager un repas pour découvrir la culture culinaire des uns et des autres, par exemple.Puis, les événements de la vie (une naissance, un deuil, une fête d\u2019anniversaire ou une réussite scolaire) donnent lieu à un partage culturel des plus enrichissant.En tant qu\u2019ex-enseignante, je m\u2019intéresse particulièrement au cheminement scolaire des enfants, surtout à l\u2019apprentissage du français.Ainsi, le petit Adam vient chez moi, après l\u2019école, pour les devoirs de français, et d\u2019autres enfants viennent à l\u2019occasion pour des explications supplémentaires ou pour s\u2019exercer à une communication orale.Parfois, je passe une partie du dimanche à la bibliothèque municipale avec quelques jeunes: une sortie appréciée, gratuite, qui fournit des livres pour les loisirs le temps de quelques semaines.À l\u2019heure des choix à faire au cégep, je réponds aux questions sur le système d\u2019éducation supérieure québécois.C\u2019est une grande joie pour moi de les voir progresser, grandir, devenir des femmes et des hommes autonomes et responsables.En retour, je reçois énormément de marques d\u2019attention et des services de toutes sortes: accompagnement à l\u2019ur- 24| décembre 2013 RELATIONS _____ De fait, et heureusement, certaines communautés chrétiennes font ce choix.Le Tisonnier en est et nous y découvrons chaque jour à quel point la pluralité du monde est au cœur même de notre communauté et demande à être reçue.L\u2019autre est d\u2019abord mon voisin, mon frère, ma sœur, mon enfant.Pas besoin de chercher loin pour retrouver les autres et le sens du don et de la réciprocité, ils sont déjà là, au cœur même des défis qu\u2019implique le rassemblement en communauté.Ils sont là, dans la diversité des parcours et des provenances de ceux et celles que l\u2019on croit connaître.Ils sont là, dans ce qui déborde ou enrobe les rites et les coutumes habituels, à chaque fois que quelqu\u2019un prend le risque de demander un service, à chaque fois qu\u2019une parole de réconfort est offerte et reçue, à chaque fois que quelqu\u2019un offre temps et écoute à celui qui dérange, à chaque fois qu\u2019un visage connu s\u2019en va sans revenir ou qu\u2019une nouvelle personne est accueillie dans la simplicité.Loin d\u2019être un obstacle, la fragilité actuelle des communautés chrétiennes peut être l\u2019occasion pour elles de redécouvrir l\u2019importance des autres et la centralité du don, tant en leur sein qu\u2019au cœur de la tradition qu\u2019elles portent, souvent à bout de bras.Dans un monde où il est devenu trop facile de vivre anonymement, des espaces alternatifs comme une communauté chrétienne ouverte, accueillante et curieuse, ou encore une cuisine collective au cœur du quartier Limoilou à Québec, prennent du relief.En effet, l\u2019ensemble des milieux associatifs et communautaires gardent vivants des espaces de don où les biens, les services et la parole peuvent circuler et s\u2019échanger autrement.Lorsqu\u2019elles ne se contentent pas du passé et du confort, lorsqu\u2019elles sont sensibles à toute la vie qui déborde et nourrit leurs pratiques habituelles (prières, partages, lectures, célébrations), les communautés chrétiennes contribuent, avec d\u2019autres, à garder vivants ces précieux espaces où l\u2019on peut se donner, et où l\u2019autre peut être reconnu et accueilli.\u2022 Ludmila Armata, Genera, 2013, eau-forte et pointe sèche, 55 x 55 cm gence, entretien domestique et déneigement, soutien informatique et préparation d\u2019une présentation PowerPoint qui enrichit une de mes conférences, etc.Pour ces familles, je suis devenue une mère ou une grand-mère québécoise, selon leurs dires, soucieuse d\u2019établir une relation signifiante avec chacun et chacune.Il arrive que j\u2019invite des voisins à ma table pour un repas ou un thé.C\u2019est l\u2019occasion de partager des préoccupations sociales communes et de s\u2019engager ensemble.Par exemple, nous avons décidé de prier ensemble, chrétiennes et musulmanes, pour les victimes de la traite des femmes et des enfants.Des femmes ont aussi accepté de faire signer des pétitions à ce sujet dans leur milieu d\u2019études ou de travail, même à l\u2019arrêt d\u2019autobus.À vrai dire, ces échanges teintent ma propre lecture de l\u2019actualité nationale et internationale et me font comprendre des points de vue qui diffèrent de ma propre expérience.Ma passion pour la vie se fait aussi compassion devant la discrimination vécue par les immigrants sur le marché du travail ou, quelquefois, dans la rue.Des hommes et des femmes universitaires se voient offrir des formations collégiales pour des postes de techniciens.Une dévalorisation sournoise menace leur estime d\u2019eux-mêmes et anéantit le beau rêve de vivre comme citoyens à part entière dans un Québec ouvert à la différence.Cela leur prend parfois huit à dix ans avant de décrocher un emploi régulier avec des conditions acceptables pour assurer le minimum à leur famille.Durant toutes ces années d\u2019attente, que de besognes ont-ils acceptées parce qu\u2019ils n\u2019avaient pas le choix: dans des compagnies à numéro sans possibilité de connaître l\u2019employeur, ou en recevant leur rémunération en argent comptant la journée même, sans supplément pour les heures supplémentaires ou les frais occasionnés quand l\u2019auto est requise, etc.Or, la seule intégration valablese fera par un travail décent, respectueux des talents et des compétences, afin qu\u2019ayant assuré la survie de leur famille, ces personnes puissent s\u2019impliquer à tous les niveaux de la société.L\u2019immigration est un cadeau qui nous fait puiser aux richesses universelles, en nous ouvrant aux différences culturelles et religieuses, tout en nous confortant dans nos valeurs et dans notre foi en l\u2019humanité ou en Dieu.C\u2019est là mon expérience qui me fait redire, avec l\u2019écrivain Yasmina Khadra, que « chaque jour naît comme une bénédiction».RELATIONS décembre 2013 dOSSieR Lauteure est poète Merci pour la tendresse1 HÉLÈNE MONETTE Tu as le don de me faire aimer Tu as le don de vivre Ça m\u2019illumine complètement (même quand je suis la plus sombre de cette ville de rigoristes en pleine forme occupés trop heureux) J\u2019ai le don de te faire rire et de résonner parfois Dans les harmonies fabuleuses des chants de ta vie avec ses mille histoires connaissances joies peines mélodies souvenirs souhaits et envies Et nous avons un plan Prochainement Nous nous tendrons les mains le cœur en personne (au lieu de mourir d\u2019asphyxie devant l\u2019écran actuel branché total qui se fout de tous à force de faire disparaître les sens de la vie et l\u2019autre des autres plus jamais chéri) Ma prochaine J\u2019irai te voir et j\u2019apporterai un poulet avec les dictionnaires On s\u2019en parle, on cultive la drôlerie comme un atout léger dans notre jeu (oui, on fait ça!) On nomme ce projet de soirée « faire poulet-dictionnaires» Voilà pour l\u2019échange le rire l\u2019amour la suite dans les idées Tout à coup souffle l\u2019espoir parce que l\u2019autre c\u2019est la vie On va le faire, on va faire poulet-dictionnaires pas plus tard que ce soir J\u2019apporterai mes oreilles et tu m\u2019offriras volontiers les tiennes Splendides palais que je n\u2019avais encore jamais visités à ce point, même pas dans les contes de fées Ton ouïe, oui, unique, sensible, musicale, mondialement cultivée, ton entendement sculpté finement Et nos mains, elles y seront Nos mains si humaines encore Encore humaines, est-ce possible, diantre, les tiennes, de mains, tes belles mains de pianiste, avant-avant-hier, brûlées sur le dessus (mauvaise bouilloire du dernier week-end à la campagne de tes familles multipliées, truc brisé qui a depuis fini aux rebuts -les choses, les choses, attention, elles résistent2) Oui, tes mains douées de Fée Courageuse que j\u2019admire tant Les tiennes, qui s\u2019ouvrent en grandissant, tendues comme les plus beaux poèmes de tous les temps Des temps difficiles du verbe Aimer autant Tes mains d\u2019enfant portant la vie entière Qui respire, conjuguée Elles trancheront le pain, verseront l\u2019eau et le vin, tes mains de femme maintenant Elles pèleront les pommes, les trancheront, les disposeront Et le monde, enfin, sentira bon Concentré un moment dans l\u2019odeur épicée des pommes chaudes De la meilleure croustade de tous les temps, je le jure sur ma vie Vraiment Ce sera une vraie rencontre (il n\u2019y aura pas d\u2019effort, d\u2019injure, de vanité, de ressentiment) Ça dépassera l\u2019optimisme (et l\u2019injonction au conformisme, tous ces boniments de néo-apocalypse-tout-confort qui fonctionne à plein régime3) Ça dépassera le désespoir et l\u2019émerveillement Ça flottera au-dessus des ponts coupés, des vaisseaux brûlés Car tu as le don de me donner la vie Tout bonnement (tu ne me dois surtout rien) Tu as le don indomptable de l\u2019amour vrai qui ne désire point m\u2019abandonner Mon Ourse, ma planète, franche et fraîche Terre qui me reste 1.\tParoles tirées de la chanson Les gens qui doutent d\u2019Anne Sylvestre, reprise par Jorane sur le très bel album Une sorcière comme les autres.2.\t« Les choses résistent » : gravé dans un tableau par un regretté jeune poète disparu (que nous laisserons ici inconnu).3.\tEn référence à la chanson «À plein régime» de Sébastien Lacombe sur l\u2019indispensable album Territoires : « Alors on vit à plein régime / plein régime de peur / la guerre de l\u2019invisible.» décembre 2013 RELATIONS Les fondations privées : pas si charitables Est-ce que les fondations privées sont des organismes si généreux?À l'heure où le philanthrocapitalisme est de plus en plus valorisé et en expansion au Québec, la fiscaliste Brigitte Alepin est de ceux qui osent poser la question en exposant quelques vérités qui dérangent.CATHERINE CARON Pour l\u2019auteure des best-sellers Ces riches qui ne paient pas d\u2019impôts (Méridien, 2004) et La crise fiscale qui vient (VLB, 2011), le constat est implacable: lorsqu\u2019on demande à une fondation privée d\u2019aider la collectivité, c\u2019est à nous tous que nous le demandons en réalité.C\u2019est un mythe de penser que ces fondations apportent tant à la société.Dans une conférence qu\u2019elle a donnée lors du colloque sur les PPP sociaux1 qui s\u2019est tenu à Montréal les 31 janvier et 1er février 2013, Brigitte Alepin en a fait la démonstration, chiffres et lois de l\u2019impôt à l\u2019appui.Il importe d\u2019abord de préciser que c\u2019est la fondation privée qui pose problème à ses yeux, et non pas les fondations publiques ou les œuvres de bienfaisance.La fondation privée se caractérise par sa structure de pouvoir, soit le fait qu\u2019elle est contrôlée par un seul donateur ou une seule famille à travers un conseil d\u2019administration dont la moitié ou plus des membres ont un lien de dépendance entre eux.À l\u2019opposé, la diversité et l\u2019indépendance des donateurs comme des adminis-dateurs caractérisent la fondation publique.Qu\u2019a observé la fiscaliste en cherchant à savoir si les fondations privées sont vraiment généreuses?D\u2019après les statistiques publiques disponibles, les ménages consacrent en moyenne 9 % de leur capital aux impôts, aux différentes taxes et aux dons, comparativement à 4% dans le cas d\u2019importants organismes comme les fondations Chagnon, J.A.De Sève, Marcelle et Jean Coutu ou Molson.Le fait est que la plupart font généralement le minimum, soit respecter la norme qui leur est imposée pour conserver leur statut de fondation privée.En vertu des lois fiscales canadiennes, celles-ci doivent en effet consacrer au moins 3,5% de leur capital à des fins sociales, excluant les dépenses d\u2019activités et d\u2019administration.Cette norme, appelée le «contingent de versement», était plus élevée dans le passé, mais au fur et à mesure que les taux d\u2019intérêt ont diminué, elle a été abaissée afin de ne jamais être plus élevée que le taux de rendement moyen.En règle générale, les fondations privées veulent conserver leur capital intact et ne donner que le rendement de ce dernier.Pour Brigitte Alepin, cette attitude s\u2019explique par le désir d\u2019éternité qui caractérise les personnes derrière ces fondations mises en place avec la bienveillance des gouvernements.Or, cette richesse que l\u2019on souhaite éternelle crée une entorse aux finances publiques qui, dans un contexte de crise et d\u2019austérité tendant à perdurer - voire à se normaliser -, est inacceptable, selon elle.En effet, le donateur qui place sa fortune dans une fondation reçoit un crédit d\u2019impôt qui correspond environ à 50% du montant l\u2019année de la création de celle-ci.Ensuite, la fondation est non imposable durant toute sa vie.Le pacte fiscal dont bénéficient L'auteure est rédactrice en chef adjointe à Relations les fondations privées est au désavantage des contribuables qui, en bout de ligne, n\u2019ont pas un réel retour sur leur investissement, comme on le dirait dans le langage des gens d\u2019affaires.La Fondation Chagnon, par exemple, a coûté à ce jour plus d\u2019un milliard de dollars aux contribuables québécois selon la fiscaliste, lorsqu\u2019on additionne le crédit d\u2019impôt accordé au fondateur et le congé d\u2019impôt dont elle profite.Ludmila Armata, série Ouvertures, 2010, Aquarelle et encre, 14 x 9 cm 1.Organisé par le Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal, le Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal, le comité éducation et le comité santé et services sociaux du Conseil central du Montréal métropolitain-CSN.Voir : .RELATIONS décembre 2013\t|57 dOSSieR Ludmila Armata, série Ouvertures, 2010, aquarelle et encre, 14 x 9 cm En retour, depuis sa création, ses activités de charité sont d\u2019une valeur d\u2019environ 375 millions de dollars, si on se fie à ses rapports financiers.Déjà, en 2003, son portefeuille était cinq fois plus élevé que celui du Fonds de lutte contre la pauvreté du gouvernement québécois, «faisant d\u2019elle une entité plus importante que l\u2019État sur des questions d\u2019État2».Cela risque peu d\u2019avoir changé depuis.Non seulement cette fondation ne paie-t-elle pas d\u2019impôts, mais son partenariat avec le gouvernement s\u2019est développé au point où les contribuables financent 50% de ses projets sans détenir le pouvoir décisionnel correspondant.De nombreux organismes sociaux décrient cette situation et sont d\u2019accord avec Alepin pour dire qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une menace pour la démocratie.Dans La crise fiscale qui vient, elle écrit : « Le plus inquiétant avec le régime fiscal et juridique qui encadre les fondations de charité est qu\u2019il permet que des personnes non élues bénéficient de pouvoirs qui, dans un régime démocratique, devraient revenir exclusivement au gouvernement élu par le peuple» (p.91).DES SOLUTIONS Un tel régime fiscal n\u2019incite donc pas les fondations privées à être vraiment généreuses.C\u2019est un problème d\u2019une ampleur indéniable sachant qu\u2019il existe quelque 5000 fondations privées au Canada et alors que les finances publiques souffrent déjà des effets néfastes de l\u2019évasion et de la fraude fiscales, d\u2019une part, et des importants avantages fiscaux consentis aux entreprises canadiennes et étrangères, d\u2019autre part.28| décembre 2013 RELATIONS Pourquoi ce capital jamais destiné à la charité n'est-il pas imposable?Brigitte Alepin propose trois solutions.Premièrement, elle insiste sur la nécessité d\u2019augmenter la norme du 3,5% d\u2019obligation charitable des fondations privées.C\u2019est politiquement facile à demander à ses yeux, tant cette norme est peu élevée.Il serait même possible d\u2019aller jusqu\u2019à 8% (aux États-Unis, c\u2019est 5%).Il faut ensuite songer à imposer une taxe sur le capital des grandes fondations privées.Pourquoi ce capital -jamais destiné à la charité- n\u2019est-il pas imposable?Pourquoi ces organismes ne font-ils pas leur juste part comme les autres contribuables?Finalement, l\u2019important crédit d\u2019impôt initial accordé aux fondations l\u2019année de leur création devrait aussi être revu en fonction du critère suivant : y a-t-il vraiment un don lorsque, dans les faits, c\u2019est seulement le rendement du capital qui sera dépensé?Selon Brigitte Alepin, plusieurs règles dans la loi de l\u2019impôt stipulent, dans des cas similaires, qu\u2019il n\u2019y a pas de don.Ces solutions ne sont pas irréalistes.Ce ne serait que justice que de mettre fin à l\u2019indécence d\u2019une situation où les fondations privées sont démesurément choyées et s\u2019ingèrent de plus en plus dans des secteurs comme la santé, pendant que les compressions budgétaires gouvernementales affectent la population -en particulier les plus démunis- et détériorent la qualité des services dont elle a besoin, comme le confirmait le rapport annuel de la protectrice du citoyen déposé à la fin septembre.Il y a là un enjeu politique, une question de transfert de pouvoir insidieux et un pacte-cadeau fiscal consenti aux fondations privées auquel les Québécois n\u2019ont, au fond, jamais donné leur accord par la voie démocratique.\u2022 2.B.Alepin, Ces riches qui ne paient pas d\u2019impôts, Montréal, Méridien, 2004, p.35. SoiRées .ReLatiQNS LA COMMISSION CHARBONNEAU: RÉVÉLATRICE D'UNE PENSÉE ANESTHÉSIÉE?Les audiences de la Commission Charbonneau nous donnent à voir un triste spectacle dans lequel certains, refusant de porter un jugement sur le sens moral de leurs actions, en viennent à faire primer leurs seuls intérêts individuels et corporatifs sur le bien commun.Cette anesthésie volontaire de la pensée empêche tout discernement entre le bien et le mal.Serions-nous, alors, devant ce que la philosophe Hannah Arendt a décrit comme «la banalité du mal», qui consiste entre autres à suivre la norme dominante, légale ou illégale, sans aucun questionnement sur sa moralité?Venez y réfléchir et en débattre avec nos conférenciers invités: MARC CHABOT, philosophe et parolier; DARIO DE FACENDIS, sociologue; MARGUERITE MENDELL, professeure titulaire à l'École des affaires publiques et communautaires de l'Université Concordia et directrice de l'Institut Karl Polanyi.Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.À MONTRÉAL LE LUNDI 27 JANVIER 2014 de 19h À21 h30 MAISON BELLARMIN 25, RUE JARRY OUEST, MONTRÉAL (MÉTRO JARRY OU DE CASTELNAU) Contribution suggérée : 5 $ RENSEIGNEMENTS: Agustf Nicolau: 514-387-2541, poste 241 ou anicolau@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES CAILLÉ, Alain, Don, intérêt et désintéressement, Paris, La Découverte, 1994.CHANIAL, Philippe, La société vue du don.Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée, Paris, La Découverte, 2008.GODBOUT, Jacques T., Ce qui circule entre nous.Donner, recevoir, rendre, Paris, Seuil, 2007 et Le don, la dette et l'identité, Montréal, Boréal, 2000.GODELIER, Maurice, L'énigme du don, Paris, Fayard, 1996.HÉNAFF, Marcel, Le don des philosophes.Repenser la réciprocité, Paris, Seuil, 2012.LAKEL, Amar, MASSIT-FOLLÉA, Françoise et ROBERT, Pascal (dir.), Imaginaire des technologies d'information et de communication, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2009.MAUSS, Marcel, Essai sur 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revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales).Relations : D.Boisvert, «Repenser nos modes de vie », no 745, décembre 2010; J.-C.Ravet, « La halte de Noël», no 721, décembre 2007; Controverses : «La philanthropie en question», no 717, juin 2007 et « Le bénévolat : résistance à la logique marchande?», no 681, décembre 2002; C.Saint-Germain, « L'illégitime appropriation du vivant», no 663, septembre 2000.FILMS La donation, de Bernard Émond, Montréal, 2009.SITES WEB : Comité pour l'annulation de la dette du Tiers Monde : Mouvement de solidarité Emmaüs : Association pour l'appropriation collective de l'informatique libre au Québec : Le Réseau de l'action bénévole du Québec RELATIONS décembre 2013\t|29 soifs_________________ CHRONiçue LittéRaiRe Tout cela TEXTE: MARIE-CÉLIE AGNANT ILLUSTRATION: RONALD MEVS «La terre est ma patrie et l\u2019humanité, ma famille.» Khalil Gibran Cet homme qui dormait avec des ombres était mon voisin.Il s\u2019appelait Isidore.À travers le mur mitoyen, je l\u2019entendais la nuit.Cris étouffés, mots incompréhensibles.Un homme, terriblement seul, pris dans les rets d\u2019une parole inexistante.Il gémissait parfois jusqu\u2019à l\u2019avancée du jour, jusqu\u2019à l\u2019heure où les oiseaux s\u2019éveillent.Sa maison était immense: 16 pièces sur 2 étages.Il y habitait seul.Il vivait derrière ses portes obstinément closes.Quels souvenirs insupportables, quels spectres terrifiants s\u2019invitaient dans son sommeil?Où trouver le baume pour le rendre à ses silences, me demandais-je inutilement nuit après nuit.Jamais de visites.Il n\u2019avait ni chien ni chat.Il risquait parfois un œil éteint par une des fenêtres de sa cuisine et, lorsqu\u2019il m\u2019apercevait, vite, il se calfeutrait derrière les lambeaux d\u2019un rideau qui pendouillait, voile en loques d\u2019un bateau à la dérive.Certaines nuits, Isidore s\u2019agitait tant qu\u2019on l\u2019aurait cru parfois en train d\u2019invectiver quelqu\u2019un.Mes enfants et moi étions effrayés tout en sachant que nous ne courions aucun risque, sauf celui d\u2019être réveillés.Et, comme de fait, j\u2019émergeais du sommeil avec la certitude qu\u2019un jour, policiers et ambulanciers viendraient pourchasser Isidore à travers sa maison, tandis que lui courrait comme un fou, se roulant par terre, terrassé par son désespoir secret.Je m\u2019imaginais aussi capable de m\u2019introduire chez lui, sur la pointe des pieds, pour le délivrer des fantômes qui l\u2019assaillaient.Un soir, je vérifiai plusieurs fois l\u2019afficheur pour me convaincre que cette voix graillon-neuse et trébuchante au bout du fil était bien la sienne.« C\u2019est Isidore, votre voisin.J\u2019ai cherché votre numéro.» Sa voix hésitante rappelait le geste du baigneur prudent qui, du bout des orteils, tâte l\u2019eau glaciale, la peur l\u2019agrippant au ventre.«Je ne veux pas vous importuner mais j\u2019aimerais emprunter un ouvre-bouteille», termina-t-il dans un souffle.La voix avait quelque chose de soyeux et d\u2019infiniment mélodieux, quelque chose que ses effrayantes lamentations nocturnes n\u2019avaient jamais laissé percevoir.«Vous ne dérangez pas, balbutiai-je à mon tour pour le rassurer.Contente de vous parler, nous sommes si proches voisins et depuis si longtemps.» Il n\u2019écoutait pas, se confondait en excuses et remerciements.Je raccrochai et me sentis envahie par une sensation unique, étrange, pareille à ces petites joies sans nom qui colorent une journée et nous laissent avec l\u2019intime conviction que le soleil va renaître, que l\u2019humain peut être beau, que l\u2019espoir est là, enfin.Oui, un moment de délire heureux.Comment ce simple appel pouvait-il autant me remuer?Mes enfants rigolaient sous cape, à demi inquiets de cette histoire qui m\u2019emplissait d\u2019une joie frénétique.Ce vieil homme n\u2019avait-il pas quitté sa réserve, son tombeau, et fait l\u2019effort de trouver mon numéro de téléphone?«Il a demandé à la téléphoniste», rétorqua le plus jeune, plus effronté.«Qu\u2019importe?répondis-je, confuse, il a appelé.» Était-ce Yom-Kippour, Souccot, Pessah ou Roch Hachana?Quel temps de l\u2019année était-ce?Laquelle de ces fêtes devait célébrer Isidore, seul, dans sa prison aux 16 cellules?Mon fils aîné lui porta un tire-bouchon.Isidore entrebâilla la porte et tendit la bouteille.Mon garçon me rapporta que la main d\u2019Isidore tremblait tellement qu\u2019il eût peur de voir la bouteille lui échapper.Il enleva le bouchon pour lui.Isidore le remercia et referma la porte aussitôt.Jeune Noir de 17 ans, grand de taille, mon fils incarnait sans doute un de ces dangers qui assombrissaient tant l\u2019existence d\u2019Isidore; il crut toucher du doigt la peur de l\u2019homme, et il était si triste tandis qu\u2019il me racontait avoir entendu trois tours de serrures plus le tintement insolite et sinistre des chaînes qu\u2019Isidore mettait en place pour se protéger.Toute la soirée j\u2019essayai de deviner quel bonheur ténu, quelle célébration s\u2019abritait derrière ce vin qu\u2019Isidore buvait dans sa solitude.30| décembre 2013 RELATIONS t - US* Puis un matin, sortant de la maison, sa voix.Il était sur sa terrasse, tout de noir vêtu et portait sa kippa.Je pris le parti d\u2019arriver en retard au travail.Je refusais de ne pas prendre le temps de parler à Isidore.Ses yeux très bleus et son sourire bienveillant m\u2019étonnèrent.Il commença à m\u2019entretenir des réparations à entreprendre dans la maison, et moi, je pensais à l\u2019homme de jadis.Tout à coup, il retroussa une manche, me montra un numéro tatoué sur son bras.Une manière de présentation.Mon cœur fit un bond terrible, tandis qu\u2019en silence il détournait la tête, rattrapé par une sorte de pudeur.Son regard se voila.Sa main tremblait, tandis qu\u2019il reboutonnait sa manche.Lorsqu\u2019il ouvrit enfin la bouche, il me dit: «C\u2019est depuis ce temps-là que le temps s\u2019est arrêté.Je suis venu vivre ici avec mes parents mais la roue ne s\u2019est jamais remise en marche.» -\tVous devriez en parler, répondis-je bêtement.Des psychologues, pourraient vous aider.-\tComment parler lorsqu\u2019on n\u2019a plus de mots?Ne restent que ceux de la blessure.Rattraper les mots qu\u2019ils m\u2019ont dérobés?Impossible.Vous savez.(il regarda au loin) quand je pense à tout cela, une seule image me vient: je suis debout au bord d\u2019une falaise.Je prie, je supplie, personne n\u2019entend.La falaise me happe, m\u2019engloutit.Un fracas énorme, puis, tout s\u2019éteint.Ne demeure alors que le cri, un cri qui n\u2019est plus tout à fait le mien puisque son écho se propage dans l\u2019univers.Même lorsque l\u2019univers demeure sourd, le cri est là, persistant.Les mots sont au fond du précipice, le précipice est dans le carrousel.je ne sais plus.Il fit un geste large de la main.« Le cri est ici, ailleurs; le carrousel, partout.» Perplexe, j\u2019écoutais l\u2019homme.Faisait-il allusion à des versets de la Kabbale?Avait-il perdu la tête?Désemparée, je ne savais rien sauf cette impression que j\u2019avais de grandir, de grimper, de gravir des échelons; une sensation physique, effrayante, mais à laquelle je ne voulais pas me soustraire.«Mes parents avaient acheté cette maison que ma sœur veut vendre pour faire taire le cri, reprit-il.Je refuse.C\u2019est ma prison et mon seul espace de liberté.Esther dit avoir quitté le carrousel, moi, j\u2019y suis, j\u2019y serai pour toujours.» Mes conversations avec Isidore devenaient de plus en plus longues.Il savait toujours le moment où je franchirais ma porte le matin, et il apparaissait alors que je quittais bien à l\u2019avance, pour éviter d\u2019être en retard.Un jour, il me parla de la Nuit de Cristal, du sang dans les rigoles et, souvent, il n\u2019avait que deux mots pour tout dire: «Tout ça.» «Mon village, quelques rues, de pauvres maisons à colombages, des barrières en bois toujours enchaînées.Ma mère se levait jusqu\u2019à dix fois la nuit pour vérifier le portillon.Cela n\u2019a rien empêché : toutes les chaînes, tous les cadenas.Rien n\u2019a pu empêcher tout ça.» \u2022 Gardien V, 2009, acrylique sur papier, 30,5 x 30,5 cm RELATIONS décembre 2013 pT aiLLeuRS El Salvador : les gains et les écueils du FMLN À la veille des élections présidentielles, prévues pour le 4 février, l'heure est au bilan pour le premier gouvernement de gauche à avoir dirigé le Salvador depuis la fin de la guerre civile.CLAUDE MORIN L'auteur, historien spécialiste d'Amérique latine, est professeur retraité de l'Université de Montréal Depuis 1992, avec la signature des Accords de paix, la lutte armée a cédé la place à la lutte électorale au Salvador.Le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) a déposé les armes et s\u2019est transformé en parti politique.L\u2019extrême droite -représentée par l\u2019Alliance républicaine nationaliste (ARENA) - a conservé son emprise sur le pouvoir, mais le FMLN a progressivement conquis des espaces.D\u2019abord la mairie de San Salvador, en 1997, puis d\u2019autres municipalités, accroissant parallèlement sa présence à l\u2019Assemblée législative avant d\u2019accéder à la présidence, en mars 2009, avec Mauricio Funes.Cette victoire du FMLN a été qualifiée d\u2019historique.Elle semblait annoncer l\u2019avènement d\u2019un nouveau Salvador, celui pour lequel des mouvements sociaux s\u2019étaient formés et mobilisés dans les années 1970, celui pour lequel le FMLN avait combattu les armes à la main dans une guerre civile qui l\u2019avait opposé pendant 12 années à l\u2019oligarchie, aux forces armées et aux États-Unis.En février prochain, les Salvadoriens sont appelés à élire MEXIQUE iUATÉMAL HONDURAS Mer des Caraïbes NICARAGI EL SALVAD Océan Pacifique OSTA leur président.Or, rien n\u2019assure que le FMLN pourra conserver ce poste-clé.DES POLITIQUES SOCIALES DANS UN CADRE NÉOLIBÉRAL Le gouvernement de Mauricio Funes s\u2019est pourtant distingué par ses politiques sociales.Rappelant l\u2019engagement de M?1 Oscar Romero en faveur des pauvres, Funes avait affirmé lors de sa victoire qu\u2019il allait «favoriser les pauvres et les exclus».En conformité avec sa promesse, il a créé des programmes sociaux ciblés pour les municipalités ou les familles les plus pauvres.Ces dernières ont vu leur accès aux services de santé, aux hôpitaux et aux médicaments s\u2019améliorer de manière notable.Les petits consommateurs ont bénéficié de subventions pour l\u2019achat de gaz propane.Des enfants ont droit à des fournitures scolaires (comprenant des souliers et des uniformes de fabrication locale) dans un certain n m re de municipalités.Près d\u2019un million d\u2019enfants reçoivent du lait trois fois par semaine.Le gouvernement a aus i distribué plu de 40 000 titres de propriété.Les petits agriculteurs et artisans ont profité indirectement de ces programmes.Les 100000 aides domestiques, en majorité des femmes, sont désormais inscrites à la sécurité sociale.Les salaires et les pensions des fonctionnaires ont été augmentés.En revanche, faute d\u2019un financement adéquat, le plan « Maison pour tous» n\u2019a connu qu\u2019une application modeste.Le gouvernement s\u2019est aussi préoccupé de l\u2019environnement.Un projet de loi, par exemple, vise à interdire les pesticides toxiques, mais la droite s\u2019y oppose.Des projets d\u2019exploitation minière et de construction de barrages ont aussi été suspendus, faisant face à une forte résistance des communautés.Cela dit, l\u2019économie a représenté le talon d\u2019Achille du gouvernement.L\u2019état des finances publiques ne lui a pas permis de réaliser plusieurs engagements annoncés en juin 2009.Mauricio Funes n\u2019a pu opérer une rupture avec les politiques néolibérales de ses prédécesseurs.Il ne faut pas entretenir d\u2019illusions à ce chapitre.Majoritaire à l\u2019Assemblée législative, la droite dispose d\u2019un réel pouvoir de veto.Elle n\u2019avait consenti aux Accords de paix que dans la mesure où la guerre civile menaçait ses intérêts économiques.De plus, l\u2019oligarchie s\u2019est renouvelée depuis une trentaine d\u2019années.La vieille oligarchie liée à l\u2019agroexportation (notamment du café), qui avait été un protagoniste déterminant dans la guerre civile et la répression, a été supplantée par une nouvelle oligarchie centrée sur le commerce, les services, le tourisme.Cette dernière a développé des intérêts dans toute l\u2019Amérique centrale et a partie liée avec des transnationales étrangères.Formée de grandes familles, elle a poussé pour l\u2019adoption du dollar US comme devise, en 2001, et pour la signature de traités de libre-échange (do l\u2019Accord de libre-échange avec l Amérique centrale et la République dominicaine, entré en vigueur en 2006).Or, ces deux mesures, que dénonçait le FMLN, n\u2019ont eu aucun effet sur la création d\u2019emplois.Le Salvador continue d\u2019exporter massivement sa main-d\u2019œuvre.En effet, tous les jours, 600 Salva-doriens, en moyenne, abandonnent leur pays en quête d\u2019une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leur famille.Plusieurs risquent leur vie - et la perdent - dans cette migration vers le 32| décembre 2013 RELATIONS aiLLeuRS \\ ul ll^JjACioxconFr' ZÊTJ3 jsvtw Nord à travers le Guatemala et le Mexique.Aux 6,6 millions de Salva-doriens demeurés au pays s\u2019ajoutent 3\tmillions d\u2019autres qui vivent à l\u2019étranger, principalement aux États-Unis, au Canada et en Europe.Une culture de l\u2019émigration tient lieu de projet national.L\u2019économie salvadorienne dépend aujourd\u2019hui largement des transferts (remesas) effectués par ces émigrants établis à l\u2019étranger.Ceux-ci sont passés de 686 millions de dollars, en 1992, à 4\tmilliards en 2012, représentant plus de la moitié des revenus extérieurs.Les États-Unis jouissent toujours d\u2019un énorme pouvoir au Salvador.Ils se sont ingérés dans de précédentes campagnes électorales.Des programmes d\u2019assistance, tel le Fomilenio (orienté sur les infrastructures : ponts et chaussées, électrification rurale, tourisme, éducation, etc.), leur servent de leviers.L\u2019ambassade a ainsi manœuvré pour l\u2019adoption de la Loi du partenariat public-privé qui donne la clé des ports, des aéroports et des routes du pays aux transnationales étatsuniennes.Le FMLN n\u2019a donc pu remettre en question les grandes orientations économiques promues par l\u2019Association nationale des entreprises privées (ANEP) et les autres organisations patronales.Condamné au pragmatisme, il ne peut faire la promotion du socialisme sans qu\u2019on lui oppose l\u2019épouvantail du communisme.L'INSÉCURITÉ, UN ENJEU SOCIAL ET ÉLECTORAL Entre 1980 et 1992, la guerre civile a fait 75000 morts, 12000 blessés et 8000 disparus.Mais la fin de la guerre est loin d\u2019avoir mis fin à la violence extrême: la violence sociale aurait fait quelque 50000 morts depuis.Assassinats, enlèvements et extorsions sèment la peur chez les riches et les pauvres.En 2010, on enregistrait 70 meurtres par 100000 habitants, un taux parmi les plus élevés de la planète.On a beaucoup fait état de la violence déployée par les bandes de rues, les maras.Ces bandes sont nées au sein de l\u2019émigration salvadorienne en Californie et la déportation des jeunes délinquants par les États-Unis a déplacé le problème au Salvador.Mais cette criminalité juvénile n\u2019est pas la seule en cause.Le crime organisé, les narcotrafiquants, les anciens combattants démobilisés et réduits au chômage contribuent aussi à la violence dont les victimes sont particulièrement les femmes.Partisans de la « mano dura », les précédents gouvernements ARENA avaient politisé la criminalité en vue de faire des gains auprès de l\u2019électorat pauvre et des classes moyennes.Le FMLN préconise pour sa part une approche globale qui tient compte des racines socio-économiques de la délinquance.En mars 2012, les maras ont décidé d\u2019une trêve entre elles, grâce à des personnes proches du gouvernement, un aumônier militaire et un ancien commandant de la guérilla, qui ont agi comme médiateurs.La moyenne quotidienne de meurtres a chuté de 15 à 6.En janvier dernier, 11 municipalités s\u2019engageaient à mettre en place des plans de réinsertion sociale pour les membres des bandes qui rendaient leurs armes.Le succès de cette approche met en danger la stratégie d\u2019ARENA fondée sur l\u2019exploitation électoraliste de l\u2019insécurité.Ce parti a répliqué par son initiative «Alliance citoyenne », incitant les gens à se trans- former en vigiles et à seconder la police.En même temps, les États-Unis ont critiqué la politique de sécurité du gouvernement, menaçant de suspendre leur assistance s\u2019il est démontré que l\u2019argent a servi à la réinsertion des délinquants.C\u2019est comme si la droite et Washington souhaitaient l\u2019échec de la trêve pour éviter que le FMLN n\u2019en recueille des dividendes politiques.Un autre dossier explosif concerne l\u2019impunité.Le Parlement a voté, en 1993, une loi d\u2019amnistie générale pour les crimes commis entre 1980 et 1992.Des groupes de victimes réclament des procès pour que justice soit rendue.Ils invoquent le crime de lèse-humanité, qui ne serait pas couvert par l\u2019amnistie.Même si le président Funes a demandé pardon au nom de l\u2019État - geste que la droite a dénoncé - pour le massacre d\u2019El Mozote, le plus connu d\u2019une centaine de massacres commis durant la guerre civile, il n\u2019a toutefois pas remis en cause l\u2019amnistie.Son gouvernement compte d\u2019anciens officiers et d\u2019anciens guérilleros à des postes de ministres ou de conseillers.POUR L'AVENIR Trois candidats peuvent aspirer à la présidence en février 2014.Salvador Sanchez Cerén, un ex-commandant du FMLN, devrait finir premier.Mais à défaut de l\u2019emporter au premier tour, il risque de perdre au second tour face à une alliance entre Norman Quijano, représentant l\u2019ARENA, et Antonio Saca, pour une nouvelle coalition de droite, le mouvement Unidad.Ces deux candidats sont sous enquête, le premier pour sa gestion comme maire de San Salvador, le second en raison de plusieurs scandales survenus alors qu\u2019il était président (2004-2009).Les accusations de corruption joueront un rôle dans la campagne.Malgré ses limites, comme nous l\u2019avons vu, le gouvernement issu du FMLN a représenté une avancée significative à plusieurs égards.À l\u2019opposé, le retour au pouvoir de l\u2019ARENA (ou d\u2019Antonio Saca) constituerait un net recul.\u2022 Cunegunda Pena, lors d'une manifestation en 2011, tenant la photo de son fils disparu pendant la guerre civile au Salvador.Photo : PC/Luis Romero RELATIONS décembre 2013 I33 PROCHaiN NUméRO Le numéro de janvier-février de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 17 janvier.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur la géopolitique mondiale Dans le contexte de l\u2019émergence de nouveaux pôles d\u2019influence dans le monde, du côté de la Chine, de l\u2019Inde et du Brésil notamment, assiste-t-on au déclin de l\u2019Occident et de l\u2019hégémonie américaine?Comment lire la reconfiguration des forces qui s\u2019opère actuellement, en particulier les grandes luttes pour le contrôle des ressources?Comment évolue le rôle des États-Unis, une puissance militaire inégalée, appuyée par une OTAN en expansion?Son contrôle de la mondialisation capitaliste reste puissant, mais partout des résistances s\u2019expriment.Ce dossier se penchera sur certaines des grandes transformations et lignes de tension qui caractérisent la géopolitique mondiale actuelle.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet : .Alain Reno, Et ça tourne, 2013 À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur le hockey; \u2022\tune analyse de la situation sociopolitique en Hongrie; \u2022\tun regard sur la laïcité; \u2022\tle Carnet de Naïm Kattan; \u2022\tla chronique littéraire de Marie-Célie Agnant; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Alain Reno.no \u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 Le de* es-f\" un de «énérest-hé.e& un ac-fe de se/i'dan'-^e, ü décembre 2013 RELATIONS eN BRef IMPUNITÉ AU SALVADOR Lfarchevêché de San Salvador a .annoncé, le 30 septembre dernier, qu\u2019il fermait définitivement son service d\u2019aide juridique aux pauvres.Ce service avait été créé par M^ Oscar Romero, en 1977, dans un contexte de forte répression politique et de graves violations des droits humains au Salvador.Au fil du temps, le service a recueilli une mine colossale de témoignages et de preuves incriminantes pour les autorités politiques et militaires du pays, responsables de nombreux massacres, notamment durant la guerre civile (1979-1992).En tout, ce sont quelque 50000 dossiers de plaintes dont le sort est désormais incertain en raison de la fermeture annoncée par l\u2019archevêché.Cette décision survient au moment où la Cour suprême du pays doit se prononcer sur la constitutionnalité de la Loi d\u2019amnistie de 1993, qui pourrait lever l\u2019immunité juridique des responsables de crimes de guerre.QUÉBEC SANS PAUVRETÉ \\ A l\u2019occasion de la Journée internationale pour l\u2019élimination de la pauvreté, le 17 octobre dernier, le Collectif pour un Québec sans pauvreté a rendu publique la déclaration commune Pour que le Québec fasse mieux.On y dénonce les nombreuses décisions du gouvernement québécois qui affectent directement les plus pauvres, que ce soit le maintien de la taxe santé, la hausse des tarifs d\u2019électricité, ou les coupes dans l\u2019aide sociale.Alors qu\u2019encore 750000 personnes au Québec ne couvrent pas leurs besoins de base, le Collectif rappelle que «l\u2019élimination de la pauvreté passera par une solution politique ».Il exhorte le gouvernement, au nom de l\u2019égalité en dignité et en droits, à garantir aux plus démunis « un revenu au moins égal à la mesure du panier de consommation ».VIOLENCE ENVERS LES FEMMES Dans le cadre des 12 jours d'action pour l\u2019élimination de la violence envers les femmes, plusieurs activités de sensibilisation auront lieu du 28 novembre au 6 décembre.Organisée par la Fédération des femmes du Québec, la campagne de cette année sera menée sous le thème «Nier les inégalités met les femmes en danger».Elle culminera avec un rassemblement devant le Palais de justice de Montréal, le 6 décembre, date qui marque le sombre anniversaire de la tuerie de Polytechnique.La campagne vise à souligner que les discours banalisant ou niant carrément la spécificité de la violence envers les femmes contribuent à accentuer leur vulnérabilité.Au Québec, 80 % des victimes d\u2019agression sexuelle et 81 % des victimes de violence conjugale sont des femmes.Pour connaître le calendrier des activités, visiter le .AÉCG : PÉTITIONS À SIGNER Depuis que le gouvernement canadien a conclu une entente de principe en vue de la signature de l\u2019Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l\u2019Union européenne, les voix se multiplient pour exiger la divulgation immédiate des textes de cet accord et la tenue d\u2019un véritable débat démocratique avant sa signature.Cette entente peut avoir des conséquences majeures sur nos contrats et nos services publics, le coût des médicaments et le pouvoir de réglementer des États, entre autres.La population est invitée à signer deux pétitions, l\u2019une s\u2019adressant au gouvernement fédéral: ; l\u2019autre s\u2019adressant au gouvernement québécois.Celle-ci est disponible sur le site de l\u2019Assemblée nationale : .INDUSTRIE EXTRACTIVE CANADIENNE Lf organisme Développement et paix vient de lancer une campagne intitulée «Une voix pour la justice », qui vise à faire pression sur le gouvernement fédéral pour que soit créé un poste d\u2019ombudsman indépendant pour l\u2019industrie extractive canadienne.Nombreuses sont les voix qui s\u2019élèvent pour dénoncer les pratiques de cette industrie, au Canada mais aussi dans les pays du Sud.Plusieurs collectivités de par le monde sont en effet victimes de déplacements forcés, de conflits ou de la pollution de leur environnement, entre autres, en raison des activités de compagnies minières ou pétrolières canadiennes.Renseignements : .RAPPORT SUR LES DROITS HUMAINS Dans son Rapport sur l'état des droits humains au Québec et au Canada, publié en juin dernier et endossé par une quarantaine d\u2019organismes, la Ligue des droits et libertés souligne le « recul généralisé des droits humains ».Constatant que les conditions de réalisation de ces droits ne sont plus réunies, elle en appelle à rompre avec le modèle d\u2019organisation économique, sociale et politique actuel et avec la primauté de la croissance économique, le tout-au-marché et l\u2019effritement de la vie démocratique qui l\u2019accompagnent.Selon les signataires, le plein respect des droits humains passe par un projet de société fondé sur une véritable solidarité.Afin d\u2019élargir la diffusion du rapport de 48 pages et de mobiliser la société civile autour de ses conclusions, une version abrégée et un guide d\u2019animation ont été produits et sont disponibles sur le site de la Ligue : .RELATIONS décembre 2013\t|35 DéBat Lauteure est profes-seure au Département d'études urbaines et touristiques de l'UQAM La gentrification, un mal pour un bien?Revitaliser des quartiers en limitant les effets négatifs de la gentrification sur les plus pauvres est possible.HÉLÈNE BÉLANGER La gentrification, qui peut être provoquée ou facilitée par des projets de revitalisation, semble inévitable tant elle est généralisée dans nos villes.L\u2019amélioration de l\u2019environnement physique des quartiers les rend plus attrayants pour une population plus fortunée qui vient s\u2019y installer.Mais les transformations matérielles et sociales des quartiers peuvent éveiller craintes et inquiétudes chez leurs résidents, voire provoquer l\u2019émergence de mobilisations anti-gentrification.Pourtant, n\u2019est-il pas possible, sous certaines conditions, de revitaliser les quartiers au bénéfice de tous, incluant les résidents plus pauvres?Nous le pensons.La gentrification peut permettre, du moins au début du processus, l\u2019augmentation de la mixité sociale, qui est un objectif à atteindre pour diminuer la concentration de la pauvreté dans les quartiers et réduire l\u2019exclusion sociale.Aussi, les nouveaux résidents sont des clients potentiels attirant de nouvelles activités commerciales.Si on peut déplorer l\u2019arrivée de restos chics, par exemple, c\u2019est parfois aussi une bonne épicerie qui s\u2019installe dans des quartiers souvent défavorisés en la matière.L\u2019augmentation de l\u2019assiette fiscale et des taxes foncières est de plus un levier permettant à une ville de réinvestir dans les infrastructures publiques, allant de la réfection routière à la création d\u2019espaces publics.Malgré ces effets positifs, certaines précautions sont à prendre pour contrer les effets négatifs.L'ENJEU DU LOGEMENT Les craintes des résidents prennent racine dans l\u2019idée que la gentrification est responsable du déplacement - par les évictions et les pressions du marché immobilier - des ménages à moyen et bas revenu, et de leur remplacement par une population mieux nantie.Ainsi, c\u2019est avec suspicion qu\u2019on observera les projets de réhabilitation d\u2019immeubles industriels à des fins résidentielles ou les nouvelles constructions de condos.Or, ces projets s\u2019ajoutent à l\u2019offre résidentielle existante et ne déplacent pas directement la population; ils peuvent même permettre à la frange en ascension sociale de demeurer dans le quartier.Le problème vient plutôt de la conversion de logements locatifs en condos.Même en présence d\u2019un moratoire, la pratique reste possible et retire de nombreuses unités locatives du marché privé.Notre étude des rôles d\u2019évaluation de l\u2019arrondissementVille-Marie à Montréal, entre 2004 et 2011, montre une perte nette de 211 logements locatifs.Difficile à évaluer, cette perte serait encore plus élevée en réalité, en raison de la conversion de plus de 1300 logements qui étaient en mode de tenure régulière (locatifs et condos indivis) en condos divis; ce changement n\u2019a pas été compensé par un nombre suffisant de nouvelles constructions locatives.Le logement social (et communautaire) est donc essentiel pour protéger la population locale des pressions du marché immobilier et ralentir le processus de gentrification.Mais le retrait du gouvernement fédéral du financement de nouveaux logements sociaux dans les années 1990 et sa décision récente de se retirer complètement du domaine du logement social ont de graves conséquences.À Montréal seulement, 22000 ménages sont en attente d\u2019une place en HLM, parfois pendant plusieurs années, selon la Société d\u2019habitation du Québec.La Stratégie d\u2019inclusion de logements abordables dans les grands projets résidentiels, adoptée par la Ville de Montréal en 2005, est une approche intéressante.En priorisant les projets incluant du logement abordable, la Ville fait la promotion de la mixité sociale en tentant de répondre aux besoins en logement de la population locale, tout en favorisant la revitalisation des quartiers.Cette stratégie devrait-elle être plus contraignante et devenir une véritable politique d\u2019inclusion de logements abordables dans les projets privés?Le risque demeure qu\u2019une politique trop contraignante nuise à l\u2019investissement privé.CHANGER LA TAXATION FONCIÈRE Nous pensons plutôt que nos villes pourraient changer leur système de taxation foncière.Le logement locatif serait moins sensible à la spéculation foncière si ce système était basé, en tout ou en partie, sur la valeur locative des logements (donc les revenus) plutôt que sur la valeur marchande des biens immobiliers.Cette avenue pourrait faciliter le maintien, voire favoriser la construction de logements locatifs abordables dans les quartiers.En somme, il est possible de protéger, du moins en partie, les populations «traditionnelles» des quartiers en gen-trification.Pour cela, nos villes se doivent d\u2019être proactives afin d\u2019assurer le maintien et la construction d\u2019unités de logement abordable sur leur territoire tant dans le domaine du logement locatif privé que dans celui du logement social et communautaire.\u2022 36| décembre 2013 RELATIONS DéBat La gentrification est un phénomène répandu dans les grandes villes du Québec et d'ailleurs.Sous la pression du marché immobilier, l'embourgeoisement des quartiers populaires s'accentue.Pour les uns, ce processus peut avoir du bon si on pallie ses effets négatifs.Pour les autres, il est indissociable d'un projet néolibéral à combattre.La lutte contre la gentrification s'impose et passe par la remise en question du projet néolibéral qui transforme nos villes.LOUIS GAUDREAU Au cours de la dernière décennie, les opérations de «revitalisation intégrée» se sont imposées comme stratégie privilégiée pour s\u2019attaquer au phénomène de la gentrification.Elles consistent à réunir les principaux acteurs d\u2019un quartier afin qu\u2019ils s\u2019accordent sur les orientations à donner à son développement.Bien qu\u2019elles aient pu avoir des retombées positives en certaines occasions (la construction de logements sociaux par exemple), ces initiatives se heurtent souvent à un marché de l\u2019immobilier qu\u2019elles ne contrôlent pas et dont la récente croissance a pourtant constitué, dans bien des secteurs, le principal moteur de la gentrification.Ce sont des mesures palliatives, mais pour vraiment combattre la gentrification et ses effets sur les classes les plus pauvres - qu\u2019elle tend à chasser progressivement de leur quartier -, il est nécessaire de s\u2019attaquer à la racine du mal et d\u2019aborder le phénomène sous l\u2019angle de ses causes structurelles.Au cœur de celles-ci, on retrouve la propriété privée.Voici quelques illustrations du rôle qu\u2019elle est appelée à jouer dans le monde néolibéral contemporain.LA DÉPENDANCE À LA VALEUR FONCIÈRE Tout d\u2019abord, les municipalités sont soumises à de fortes contraintes qui les incitent à promouvoir la mise en valeur de leur territoire.La plus importante provient de leur mode de financement, qui repose en très grande partie sur l\u2019impôt foncier, c\u2019est-à-dire sur une taxe calculée en fonction de la valeur marchande des terrains et immeubles.Dans ces conditions, les villes qui souhaitent augmenter leurs revenus sont donc structurellement encouragées à favoriser un développement générateur de valeur foncière et à stimuler la croissance du prix de l\u2019immobilier.Cette tendance est aussi renforcée par la pression qui s\u2019exerce sur elles pour accroître leur rayonnement international.Les villes sont aujourd\u2019hui devenues des points d\u2019ancrage du capitalisme globalisé, au sein duquel elles se livrent une forte concurrence pour attirer des investissements liés aux domaines de la haute finance, des technologies de pointe et du tourisme de masse.Or, ces activités sont souvent incompatibles avec des mesures favorisant l\u2019accessibilité des centres-villes comme lieux de résidence pour les personnes à faible et à moyen revenu.L'ESSOR DE L'ACCESSION À LA PROPRIÉTÉ Par ailleurs, depuis le milieu des années 1990, les politiques publiques en matière d\u2019habitation ont encouragé l\u2019accession à la propriété au détriment du développement du logement locatif et social.Que ce soit par l\u2019entremise de la Société canadienne d\u2019hypothèques et de logement ou de sociétés paramu-nicipales comme la Société d\u2019habitation et de développement de Montréal, les pouvoirs publics ont mis en place des programmes très populaires visant à élargir l\u2019admissibilité des ménages aux prêts hypothécaires.Ces programmes sont cependant conçus de manière à ce que l\u2019endettement auquel accèdent les nouveaux acheteurs ne soit viable que s\u2019il est compensé par une augmentation du prix de l\u2019habitation.En engageant des fonds publics dans un tel soutien au marché de l\u2019habitation, ces mesures exercent une pression supplémentaire sur la valeur de l\u2019immobilier et favorisent la gentrification.De plus, l\u2019acquisition d\u2019une résidence dans l\u2019espoir qu\u2019elle prenne de la valeur est désormais conçue comme une réponse adaptée au nouveau contexte néolibéral qui, comme on le sait, a eu pour conséquences d\u2019affaiblir les protections sociales, de freiner la progression des salaires et de renvoyer aux seuls individus la responsabilité de prendre en charge leurs conditions d\u2019existence.Elle est présentée comme un investissement sans risque, une protection contre les imprévus et comme un moyen de pallier l\u2019insuffisance des régimes de retraite.Les institutions f-nancières ont su tirer avantage de cette situation en proposant à leurs clients de compenser l\u2019écart grandissant entre leur salaire et le coût de la vie au moyen d\u2019emprunts garantis par la hausse prévue du prix de revente de leur propriété.L\u2019acquisition d\u2019une propriété devient en quelque sorte une solution de remplacement à la dissolution de l\u2019État-providence et joue un rôle dans l\u2019augmentation du coût du logement et la gentrification des quartiers urbains.Bien qu\u2019elle soit localisée dans ses effets, la gentrification est donc indissociable des transformations à plus large échelle qui ont donné vie au projet néolibéral dans nos villes.Les efforts pour lutter contre ce phénomène doivent donc aller de pair avec une remise en question en profondeur du modèle de société qui en est la cause.\u2022 L'auteur est professeur à l'École de travail social de l'UQAM RELATIONS décembre 2013 * * uFAE, éducation FÉDÉRATION DE L'ENSEIGNEMENT www.lafae.qc.ca TYPO Helene Donon s'adresse à notre fragilité.Celle que nous ne voulons pas voir, ressentir, vivre et qui pourtant nous ouvre à la vie.Celle qui est masquée sous l\u2019épaisseur des images de puissance, de contrôle, Helene Dorion Sous l'arche du temps essai suivi à entretiens de rentabilité.Jean-Claude Ravet TYPOll 38| décembre 2013 RELATIONS EXPOSITION BEAT NATION DU 17 OCTOBRE 2013 AU 5 JANVIER 2014 AU MUSÉE D'ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL COMMISSAIRES : KATHLEEN RITTER, TANIA WILLARD ET MARK LANCTÔT Le hip-hop, l\u2019art de rue et la culture autochtone ont en commun une formidable capacité d\u2019absorption, d\u2019innovation et de transformation.C\u2019est ce que nous donne à voir cette exposition, qui explore les multiples variations de la culture autochtone d\u2019après ses fusions contemporaines avec la culture hip-hop, notamment autour des thèmes du rythme, de la scène, de la rue et du tag.Fidèles à un certain hip-hop conscientisé et revendicateur, les œuvres ont une portée clairement politique.L\u2019humour et la dérision sont aussi convoqués, autant comme arme politique que comme outil de relativisation du poids de l\u2019histoire, ce qui est rafraîchissant à tout point de vue.Pas moins de 28 artistes de tout le continent nord-américain (des Tlingits d\u2019Alaska aux Navajos du Nouveau-Mexique en passant par les Haïdas de la Côte Ouest ou encore les Inuit du Nunatsiavut) sont réunis, s\u2019exprimant à travers des médiums artistiques variés.Le visiteur se fait happer par des œuvres vidéographiques, photographiques, musicales, performatives, de toutes tailles, plus ou moins en mouvement et élaborées selon de multiples techniques de peinture, de collage, de sculpture, de graffiti et de confection vestimentaire.Toutes présentent ou représentent des objets du quotidien typiques de la culture hip-hop et de l\u2019art de rue (platines, vinyles, vélos lowrider, planches à roulettes, etc.) mixés et remixés avec les mythes, les récits et les symboles autochtones.À plusieurs reprises, l\u2019image et le son sont produits de concert, en grand format et à fort volume, dans des espaces plus ou moins clos, et transforment la visite en véritable expérience sensorielle.À d\u2019autres moments, la mise en scène plonge le visiteur davantage dans un état de contemplation ou de muLtiméDias réflexion.L\u2019exposition offre ainsi diverses interactions entre le public et les œuvres.Les démarches artistiques présentées ne suivent pas la recherche d\u2019un équilibre entre tradition et modernité ou entre la réserve (le rural) et la ville (l\u2019urbain), selon les termes d\u2019une conception dualiste occidentale qui, par son caractère dichotomique, en appelle à des identités exclusives et des représentations caricaturales.Au contraire, les processus créatifs sont davantage engagés dans une contemporanéité absorbant et transformant les legs incessants de l\u2019histoire en marche et de l\u2019histoire passée.Ils témoignent ainsi d\u2019une contribution réciproque importante entre la culture autochtone, la culture hip-hop et l\u2019art de rue.La perspective offerte permet alors une critique subtile et particulièrement savoureuse des représentations postcoloniales - historiques et actuelles - des Autochtones telles que véhiculées au sein de la société dominante nord-américaine, notamment dans sa culture populaire.Les expressions de la réappropriation de l\u2019image et de la définition de la personne autochtone proposées dans cette exposition investissent les interstices entre dérision et réflexion, gravité des réalités autochtones et fierté des gens qui les vivent au quotidien.Ces espaces significatifs, mis en valeur artistiquement, ne peuvent que rendre plus efficace la dimension revendicative des œuvres.Le message politique en est ainsi d\u2019autant plus remarquable qu\u2019il porte tant sur la dénonciation des préjugés racistes envers les Autochtones que sur l\u2019affirmation d\u2019une identité autochtone, certes clairement revendiquée comme distincte, mais aussi réclamée comme humaine, tout simplement.Au final, les stéréotypes envers les Autochtones volent en éclats.C\u2019est un tribut important de cette exposition.Les battements de ce projet, conçu par la Vancouver Art Gallery en 2008, résonnent fortement aujourd\u2019hui en écho aux martèlements politiques des plus récentes mobilisations autoch- tones, comme le mouvement Idle No More / Fini l\u2019Inertie et les différents actes d\u2019expression (marches, manifestations, etc.).Seul bémol, l\u2019absence du rap.C\u2019est d\u2019abord une surprise, puis un non-sens compte tenu des réalités (re)présen-tées dans cette exposition et du foisonnement de rappeurs autochtones au ( \\ f Canada (Team Rezofficial, Samian, Violent Ground, Draven, Winnipeg\u2019s Most, etc.) et aux États-Unis (Buggin Malone, Quese IMC, Yaiva, etc.).Le rap est en effet un véhicule artistique et politique central de dénonciation, de dérision et d\u2019affirmation de soi, très investi par la jeunesse autochtone.Entendre les voix, écouter les messages politiques (ou autres) qu\u2019elles auraient à livrer, aurait rendu cette exposition exhaustive, au moins du point de vue des médiums, ce qui n\u2019est pas une mince affaire.Nicholas Galanin, Tsu Heidei Shugaxtutaan, part 1 & 2, 2011.Image tirée d'une vidéo PAUL WATTEZ RELATIONS décembre 2013 I39 LiVRes UN RÉPUBLICANISME PROPRE AU QUÉBEC?Marc Chevrier LA RÉPUBLIQUE QUÉBÉCOISE.HOMMAGES À UNE IDÉE SUSPECTE Montréal, Boréal, 2012, 454 p.MarcCHI VRII R La République québécoise Hommage* à une idée suspecte V Si l\u2019on peut déplorer la fâcheuse habitude qu\u2019ont certains intellectuels et politiciens québécois à vouloir importer tel quel le modèle républicain français, on ne peut accuser Marc Chevrier d\u2019en faire partie.Son ouvrage baroque - tant par l\u2019aspect dense et fouillé de son contenu que par son style maniéré - est en effet porté par une volonté manifeste de développer une pensée politique républicaine proprement québécoise, enracinée dans l\u2019histoire du Québec.En fait foi, notamment, le long chapitre consacré à la Nouvelle-France dans la première partie du livre.Évitant la polarisation habituelle entre l\u2019école de Montréal et celle de Québec sur l\u2019interprétation à donner à la Conquête britannique, l\u2019auteur propose plutôt de voir dans le choc entre le monde européen inégalitaire duquel provenaient les colons français et l\u2019univers amérindien, l\u2019émergence d\u2019une nouvelle représentation de la liberté qui se rapproche de l\u2019idéal républicain.L\u2019auteur effectue ensuite un survol des nombreux «sursauts civiques» de l\u2019histoire du Québec, des insurrections patriotes de 1837-1838 jusqu\u2019à la Révolution tranquille en passant par les deux référendums sur la souveraineté.S\u2019il voit poindre un idéal républicain plus ou moins assumé, selon le cas, dans chacun de ces sursauts, il ne peut que constater l\u2019échec d\u2019une fondation où le peuple aurait proclamé sa souveraineté dans une constitution républicaine -un moment sans cesse repoussé tant au Québec qu\u2019au Canada.Prenant acte des échecs référendaires de 1981 et 1995, Chevrier se propose dès lors d\u2019esquisser les contours d\u2019une démarche vers la fondation d\u2019une république québécoise, que son 40 décembre 2013 RELATIONS avenir soit à l\u2019intérieur ou à l\u2019extérieur du Canada.Cette démarche, qui passe par l\u2019adoption d\u2019une constitution pour le Québec, aurait plusieurs avantages selon l\u2019auteur.Elle permettrait d\u2019organiser le droit politique québécois, de cristalliser un projet de réforme démocratique, d\u2019actualiser la souveraineté populaire, de clarifier les valeurs communes (notamment en consolidant l\u2019idée de culture publique commune) et de doter les citoyens d\u2019un outil de pédagogie politique.Outre ces avantages au plan de la politique intérieure, l\u2019adoption d\u2019une constitution québécoise aurait aussi celui de redonner au Québec l\u2019initiative en matière constitutionnelle, qu\u2019il a en quelque sorte abandonnée depuis l\u2019échec référendaire de 1995.En adoptant une constitution républicaine au sein d\u2019un Canada monarchiste, le Québec placerait Ottawa devant la nécessité d\u2019adapter son cadre constitutionnel en conséquence.En cas de refus, le Québec aurait alors en sa constitution une solide base sur laquelle proclamer son indépendance.Cette démarche, dont Chevrier expose sommairement les différentes possibilités, connaît d\u2019ailleurs un regain d\u2019intérêt depuis quelques temps au sein de certains cercles indépendantistes, surtout intellectuels, mais aussi militants.On sent, au cœur de cet ouvrage, la volonté assumée de libérer le nationalisme québécois de la stricte défense d\u2019un «substrat identitaire soudé jadis par la foi, aujourd\u2019hui par la langue et par une manière d\u2019être» particulière (p.281), pour l\u2019ancrer plutôt dans un projet civique tributaire d\u2019un héritage républicain à revisiter.Toutefois, certaines questions importantes restent en plan et devront être approfondies dans les discussions qui se tissent déjà autour de ce livre.Pour n\u2019en nommer qu\u2019une des plus fondamentales, la place des Autochtones dans une éventuelle république québécoise est totalement absente.Pourtant, dans la première partie de l\u2019ouvrage, l\u2019auteur va jusqu\u2019à voir dans la Grande Paix de Montréal, signée en 1701 entre le régime français et les nations autochtones, l\u2019esprit d\u2019un pacte confédéral qui aurait pu « souder la constitution d\u2019une République des républiques» (p.166).Or, une pensée républicaine ancrée dans l\u2019histoire du Québec ne saurait faire l\u2019économie d\u2019une réflexion sur le rôle que doivent jouer les Premières nations dans l\u2019élaboration d\u2019un agencement institutionnel qui serait propre à l\u2019État que nous voulons voir naître.Notre identité est trop redevable des relations que nous avons entretenues avec elles, tout au long de notre histoire, pour que nous puissions les tenir à l\u2019écart d\u2019un projet politique aussi fondamental.EMILIANO ARPIN-SIMONETTI AU CŒUR DU CONFLIT SOUDANAIS Guillaume Lavallée DANS LE VENTRE DU SOUDAN Montréal, Mémoire d'encrier, 2012, 270 p.Cet ouvrage nous permet de remonter le fil des évènements ayant précédé l\u2019indépendance du Soudan du Sud.Il nous plonge au cœur des tribulations ayant ponctué les mois précédant l\u2019indépendance de ce pays, en janvier 2011.La population sud-soudanaise a voté à 98,8% pour la sécession lors de ce référendum historique.Près de quatre millions d\u2019électeurs s\u2019étaient inscrits à ce scrutin, pour une population d\u2019environ huit millions d\u2019habitants.Le référendum était un élément-clé d\u2019un accord de paix de 2005, qui avait mis fin à deux décennies de guerre civile entre le gouvernement de Khartoum, la capitale soudanaise, et les rebelles du Sud.Le journaliste Guillaume Lavallée connaît visiblement bien l\u2019actualité politique récente du Soudan.Il faut dire qu\u2019il a été correspondant de l\u2019Agence France-Presse dans ce pays, où il s\u2019est installé à Khartoum en 2009 pour couvrir et témoigner des conséquences du mandat d\u2019arrêt de la Cour pénale internationale contre le président Omar El-Béchir. LiVRes DANS GUILLAUME LAVALLÉE «MOipt.# Si les médias ne cessent de parler de crimes de guerre, de crimes contre l\u2019humanité, de génocide au Darfour, ils fournissent toutefois peu d\u2019analyses de fond permettant de mieux décrypter ces réalités complexes et les multiples enjeux géopolitiques sous-jacents au conflit soudanais (voir M.Idir, «Soudan du Sud: la naissance d\u2019un nouvel État», Relations, no 753, décembre 2011).Ce livre fait donc œuvre utile, surtout que la grande majorité des publications portant sur ce sujet sont de langue anglaise.L\u2019auteur fournit ainsi au public québécois une analyse plus élaborée que celle qu\u2019il était astreint à produire dans le cadre plus limitatif des dépêches d\u2019agences de presse.La somme d\u2019informations distillée dans ce livre permet notamment de comprendre la rationalité des acteurs pour qui la violence est un levier politique important, qu\u2019il s\u2019agisse desdites milices proches de l\u2019armée nordiste, des rebelles sudistes, voire des rebelles de la région du Darfour.Elle permet aussi de saisir les interstices d\u2019un conflit qui confinera de larges pans de la population à des conditions de dénuement.Le journaliste les raconte dans un style littéraire et une langue qui nous permettent de déceler un regard à la fois aguerri, mais aussi sensible et très au fait des codes culturels locaux.Les péripéties et rencontres qui ponctuent l\u2019ouvrage permettent de mieux prendre la mesure de ce qu\u2019exige une couverture journalistique en zone de guerre.Elles fournissent de plus à l\u2019auteur le prétexte idoine pour faire une sorte de sociologie du conflit armé.Des témoignages font entendre la voix des populations locales qui expriment leur exaspération et décrient le sort qui leur est dévolu malgré la manne pétrolière.Sans oublier l\u2019enjeu de l\u2019eau dans la région.La lecture nous plonge aussi au cœur d\u2019enjeux post-référendaires, notamment le sort des populations originaires du sud habitant au nord et le difficile choix qu\u2019elles doivent faire au terme de la naissance du nouvel État au sud.L\u2019auteur aborde cet enjeu tout en nous introduisant à la réalité du phénomène migratoire qui caractérise le vécu de ces personnes.En tant que nouvel État, un des défis auquel est confronté le Soudan du Sud est le recrutement et la formation de cadres et de fonctionnaires.À cet égard, l\u2019auteur n\u2019hésite pas à critiquer la forte présence d\u2019ONG et d\u2019organismes d\u2019aide internationale dans le pays, qui risque de miner la construction de l\u2019État naissant et la capacité de celui-ci à résister aux pressions des intérêts étrangers.Comme la population du pays est caractérisée par une très grande diversité, l\u2019État devra aussi veiller à ce que ses diverses composantes soient intégrées dans ses institutions.Le livre nous introduit subtilement à ces enjeux par le biais de témoignages et de récits de rencontres, mais aussi par des rappels historiques : cela permet d\u2019aller au-delà des simplismes que charrient trop souvent les lectures ethnicistes des conflits.MOULOUD IDIR HOLLYWOOD PEUT-IL ÊTRE SUBVERSIF?Claude Vaillancourt HOLLYWOOD ET LA POLITIQUE Montréal, Écosociété, 2012, 164 p.Hollywood traîne la réputation d\u2019être une industrie vouée à la production de marchandises culturelles de consommation rapide, d\u2019abord destinées au divertissement innocent de ses myriades de spectateurs.Pourtant, le cinéma hollywoodien met souvent en scène des récits historiques de guerres, d\u2019espionnage, de diplomatie, de luttes sociales et de crises humanitaires.On pourrait donc s\u2019étonner, nous dit l\u2019essayiste Claude Vaillancourt, que tant de films issus de cette usine à rêves abordent des sujets sociaux et politiques sérieux, et bien réels.Mais que disent les films hollywoodiens lorsqu\u2019ils causent politique et société?Dans un style clair et avec une visée nettement pédagogique, cet ouvrage se donne pour tâche de proposer au lecteur un survol raisonné des différentes options idéologiques qu\u2019empruntent les films concernés par la chose publique, dans un éventail allant de l\u2019inénarrable conservatisme d\u2019un Rocky IV à l\u2019intransigeance critique de Silver City, en passant par l\u2019ironie caustique de Bowling for Columbine.Le résultat de l\u2019exercice est un essai qui encourage à voir et à revoir ces films, en nous interrogeant mieux sur ce qu\u2019ils ont à nous dire.En deux chapitres offrant une présentation bien ramassée du mode de production hollywoodien d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, Claude Vaillancourt pose d\u2019emblée que ces films sont produits dans un milieu où les impératifs de rentabilité commerciale ont un double effet: d\u2019une part, ils restreignent tout élan de liberté artistique trop contestataire, mais ils peuvent, d\u2019autre part, encourager l\u2019originalité créative de certains auteurs, comme une promesse de renouvellement de l\u2019offre commerciale.Entre ces deux pôles, les films étudiés par l\u2019auteur seront donc rangés en trois grandes catégories : Le cinéma du statu quo, éminemment conservateur; le cinéma du questionnement, où les films dénoncent des travers ponctuels de la société, sans oser en pointer les causes plus fondamentales; et le cinéma subversif, petite minorité d\u2019œuvres à la posture critique nettement plus courageuse et moins mitigée, florissant notamment dans le domaine du documentaire.Dans un exposé qui ne prétend pas être systémique - et encore moins exhaustif - mais où abondent les exemples de films connus et moins connus, chacune de ces trois postures de base est raffinée en sous-catégories, dont les intitulés pourront parfois Hollywood et la politique RELATIONS décembre 2013 iL LiVRes paraître étonnants à qui s\u2019attendrait à ne voir traités que des films à sujets spécifiquement politiques.Par exemple, «le film catastrophe» (Armageddon, parmi d\u2019autres) est présenté comme un avatar du cinéma du statu quo, où s\u2019exprime le respect de l\u2019ordre social établi; et « le charme discret de la banlieue» traite de certaines des caractéristiques du cinéma du questionnement dans un étrange quasi-genre rassemblant des films prenant pour décor ce chromo emblématique de l\u2019American way of life qu\u2019est la banlieue.Ainsi, la question cardinale de cet essai - qui annonce qu\u2019il « sera important de se limiter [.] à des films qui abordent clairement des questions sociales et politiques» (p.31-32) et qui pourrait se résumer à demander ce que dit Hollywood sur la politique et la société- s\u2019inverse plusieurs fois au fil du propos pour devenir une interrogation quant à ce que l\u2019on peut dire en termes politiques sur les films hollywoodiens, thématique peut-être plus classique dans les études sur le cinéma.Et si cette hésitation peut sembler trahir une légère difficulté à bien cerner l\u2019objet de l\u2019étude, on se dit aussi qu\u2019Hollywood et la politique file tout au long de ses pages, du fait même de cette hésitation, une réflexion riche et vivante sur la définition de ce qu\u2019il convient de considérer comme pertinemment politique dans l\u2019art et la culture.SÉBASTIEN BAGE HISTOIRE DE LA GAUCHE CHRÉTIENNE Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (dir.) À LA GAUCHE DU CHRIST.LES CHRÉTIENS DE GAUCHE EN FRANCE DE 1945 À NOS JOURS Paris, Éditions du Seuil, 2012, 614 p.Ce recueil d\u2019articles, écrits en grande partie par des historiens, traite des engagements de la gauche chrétienne Min PELLETIER lUIlOtltt SCHLEGEL LES CHRETIENS DE GAUCHE EN FRANCE DE 1945 k NOS JOURS (catholique et protestante) en France depuis la Deuxième Guerre mondiale en trois grandes périodes: de 1944 à 1962, quand la mémoire de la résistance marquait les luttes sociales de la gauche; de 1962 à 1981, quand le concile Vatican II et la contestation des jeunes (Mai 68) animaient la gauche chrétienne; et de 1981 à aujourd\u2019hui, période où la gauche est affaiblie par la montée de la culture néolibérale.Ce qui préoccupe les auteurs, ce sont les engagements des chrétiens de gauche, les groupes qu\u2019ils forment, les organisations qu\u2019ils constituent, les revues et les bulletins qu\u2019ils publient, les grands rassemblements qu\u2019ils organisent, leurs relations à des partis politiques de gauche et la pensée religieuse qui les anime.Les auteurs s\u2019intéressent aussi aux théologiens qui ont eu de l\u2019influence auprès de ces mouvements.Plusieurs exposés rapportent les réactions des catholiques de gauche à des phénomènes ou événements contemporains, comme la guerre d\u2019Algérie, les crises dans le syndicalisme, la contestation de mai 1968, les partis politiques marxistes, l\u2019essor du féminisme, le projet de l\u2019autogestion, le Parti socialiste sous François Mitterand, l\u2019arrivée de la «deuxième gauche», ou encore la montée du tiers-mondisme.Les lecteurs québécois liront avec grand intérêt bon nombre de ces articles, car ils y verront des parallèles entre les mouvements du christianisme français et des courants de l\u2019Église québécoise.Une bonne table des matières permet d\u2019ailleurs au lecteur d\u2019orienter sa lecture vers les sujets qui lui sont plus familiers.La publica- tion de ce livre français nous fait toutefois prendre conscience que l\u2019histoire de la gauche catholique au Québec reste à écrire.Ce que ce livre raconte, c\u2019est aussi l\u2019histoire de l\u2019essor et du déclin des mouvements liés à la gauche chrétienne en France.Dans son article, Yvon Tranvouez estime que, dans les années 1970, entre 20 000 et 25 000 catholiques et protestants s\u2019identifiaient à la gauche chrétienne.Il arrive à ces chiffres en examinant les listes de personnes abonnées à des revues et des bulletins publiés par les groupes chrétiens de gauche à travers tout le pays.Il tient également compte de la participation à de grandes réunions annuelles tenues par ces groupes.La même méthode de recherche est utilisée vers la fin du livre par Jean-Louis Schlegel pour démontrer le déclin rapide de la gauche chrétienne à partir des années 1980.Réagissant au courant conservateur appuyé par Jean-Paul II, surtout dans la deuxième partie de son pontificat, plusieurs groupes catholiques de gauche ont adopté des positions extrêmes, parfois hostiles à l\u2019Église, se coupant de la tradition catholique et de la vie spirituelle qu\u2019elle véhicule.Mais le déclin de la gauche chrétienne est aussi lié à la déchéance du marxisme, à la mondialisation du néolibéralisme et à un nouvel individualisme.La conclusion, écrite par Jean-Louis Schlegel, qui a codirigé la publication, interprète l\u2019émergence de la gauche chrétienne comme une parenthèse dans le catholicisme, un mouvement de courte durée qui n\u2019a rien changé à l\u2019Église.Selon moi, Schlegel se trompe.Corrigeant l\u2019interprétation individualiste de l\u2019Évangile, la gauche chrétienne a privilégié sa dimension sociale, son appel à l\u2019engagement social pour la justice, la paix et les droits humains.Une dimension aujourd\u2019hui reconnue dans des textes du magistère, même si celui-ci la met rarement en pratique.GREGORY BAUM 42| décembre 2013 RELATIONS Winston Churchill a déjà dit qu'on gagnait sa vio avec ce qu'on recevait, mais qu'on la bâtissait avec ce qu'on donnait.n, r/tKEQ y croit! areq.qc.net L\u2019Association des retraitées et retraités de l\u2019éducation et des autres services publics du Québec AREQ (CSQ) regroupe plus de 56 000 membres répartis sur tout le territoire québécois.AREQ^i CSCL® 4\t' k.Une force pour la jocie'té Radio Ville-Marie 91,3 fm Montréal f \u2022 Radio Ville-Marie, j'y crois, je donne ! 100,3 fm\tSherbrooke\tTél.: 514 382-3913 89,9 fm\tTrois-Rivières\tSans frais.: 1-855-212-2020 89,3 fm\tVictoriaville 104,1 fm\tRimouski 1350 am\tOttawa-Gatineau\tWWW.radiovm.com detw LUNDI Radio Ville-Marie t/vt/ r/e /vr Du lundi au vendredi de 19h00 à 19H30 1- MERCREDI JEUDI VENDRE! \t\t\t\t \t\t\t\t \t\t\t\t ' 2\"%: .\u2022*».¦>»*.1 /-TV/' \u2022«Pv-Vy r?-S-f \\r - - ¦!¦.*¦» V.T\u2019 '/' ¦z'?'.\u2018-ï-'- -/V.f.S; g.WJ&& ^7- ZjSSyï j&Zjr/ïï' ssêsg ¦s-?' 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