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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Janvier - Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2014-01, Collections de BAnQ.

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[" PP CONVENTION : 40012169 Pour qui veut une société juste NuméRo 770 févRieR 2014 ass»®-* ¦ w\" Swl* Le déclin de l'hégémonie américaine L'empire du capitalisme Un monde dominé par la Chine L'OTAN, le bras armé des États-Unis Africom, hors de l'Afrique! Des foyers de résistance La renaissance des cultures du monde 7,00 $ 0 2 ARTISTE INVITÉ: ALAIN RENO 8024320258899 ReLatioNs Numéro 770, jaNvieR-févRieR 2014 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS La Catalogne: un nouvel État européen?\t9 Santi Torres, s.j.LE CARNET DE NAÏM KATTAN L'ère du faux\t10 SOIFS CHRONIQUE LITTÉRAIRE Apprivoiser Isidore\t32 Marie-Célie Agnant AILLEURS La Hongrie aux Hongrois\t34 Yann Breault REGARD Radio Colifata, à la folie\t36 Sarah Champagne DÉBAT Le hockey: miroir réfléchissant ou aliénant?Suzanne Laberge\t38 Alain Deneault\t39 MULTIMÉDIAS\t41 LIVRES\t43 Couverture : Alain Reno, Et ça tourne, 2013 dOSSieR UN MONDE QUI VACILLE Un monde qui vacille\t12 Emiliano Arpin-Simonetti Le déclin de l'hégémonie américaine\t14 Immanuel Wallerstein L'empire du capitalisme\t16 Jacques Alexandre Mascotto Un monde dominé par la Chine\t18 Loïc Tassé Le fondamentalisme au service de l'ordre néolibéral 19 Mouloud Idir L'OTAN, le bras armé des États-Unis\t21 Raymond Legault Africom, hors de l'Afrique!\t23 Entrevue avec Aziz Salmone Fall L'Afrique, entre unité et alignement\t24 Amzat Boukari-Yabara Des foyers de résistance\t26 François Houtart La renaissance des cultures du\tmonde\t28 Entrevue avec Enrique Dussel ARTISTE INVITÉ Alain Reno est né à Hull, en 1964.Diplômé en design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal, ville où il vit et travaille, il partage son temps entre l\u2019illustration et le design graphique.Il illustre livres, magazines, affiches, livres pour enfants et pochettes de disques depuis 1987.Il aime mettre son travail au service de la culture, des luttes syndicales et des groupes populaires.Il aime aussi, à l\u2019occasion, présenter d\u2019autres aspects de son travail dans des expositions collectives ou en solo.Il est aussi guitariste à ses heures au sein des Mauvaises mines, un groupe de rock\u2019n\u2019roll formé d\u2019amis illustrateurs.foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Emiliano Arpin-Simonetti et Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATION Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Yves-Marie Abraham, Gilles Bibeau, Gabriel Blouin-Genest, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agusti Nicolau, fGuy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS Marie-Célie Agnant, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Naïm Kattan, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans Y Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 6 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans : 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique : ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-05-1 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.CanadS BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ~| janvier-février 2014 RELATIONS Pour une politique de la solidarité Pour illustrer l\u2019expérience inspirante du printemps érable, qui avait réussi à fédérer des forces vives du Québec dans la construction d\u2019un projet politique novateur, j\u2019avais cité cette parole du philosophe tchèque Karel Kosik : « Une petite nation par le nombre cherche sa grandeur et la trouve dans le domaine de la culture et de la morale.La grandeur de cette petite nation tient à son esprit et non pas à sa force apparente» («Pour un projet de société », Relations, no 757, juin 2012).Il est bon de la rappeler, mais cette fois comme une mise en garde au moment où le gouvernement du Québec, par son projet de loi 60, est tenté d\u2019imposer le républicanisme jacobin à la française comme modèle politique québécois.Comme si celui-ci était l\u2019équivalent de la laïcité.Or, un tel acte politique relève de la fondation d\u2019une nation et ne peut émaner d\u2019en haut, passant outre un processus *CSi* © Alain Reno démocratique d\u2019assemblée constituante qui le légitime.C\u2019est ce qui explique que loin d\u2019être le projet ras-sembleur qu\u2019elle prétend incarner, la « charte de la laïcité » proposée par le gouvernement n\u2019arrive qu\u2019à semer profondément la division au sein de la société québécoise : chez les indépendantistes, chez les féministes et chez les tenants de la laïcité, à gauche comme à droite.Sans parler du clivage qu\u2019elle creuse entre la région métropolitaine et les autres régions du Québec.Si le gouvernement ne s\u2019en rend pas compte - toute critique n\u2019aboutissant jusqu\u2019à présent qu\u2019au durcissement de sa position -, ne serait-ce pas parce qu\u2019il est mû avant tout par la logique d\u2019une idée qui n\u2019a que faire des gens concrets et de la réalité pour se justifier et se déployer?Nous ne serions plus ici dans le politique comme tel mais dans l\u2019 « idéologie » au sens que donnait à ce mot Arendt.Espérons que la commission parlementaire sur le projet de loi 60 donnera un nouveau souffle au débat et sera l\u2019occasion pour le gouvernement d\u2019un véritable discernement.Car une telle politique de la force ne peut que miner la vie citoyenne, en exacerbant les conflits et en fragilisant les liens sociaux et la protection des minorités.L\u2019impasse dans laquelle elle nous conduit est d\u2019autant plus flagrante que le modèle républicain jacobin -qui sacralise l\u2019État et ses institutions, centralise à outrance et police la citoyenneté - est étranger à la tradition politique du Québec.Celle-ci s\u2019inspire davantage d\u2019une politique de la solidarité, décentralisée, promouvant une vie associative autonome et plurielle.C\u2019est dans cette direction qu\u2019il faut poursuivre, soucieux de favoriser le déploiement de toute la richesse civile et populaire, religieuse et morale, veillant à ne pas réifier les forces constituantes de la société sous des chapes fonctionnelles et procédurales ou encore identitaires.L\u2019État n\u2019a pas à incarner une nation: c\u2019est le rôle de la culture, qu\u2019il doit pour cette raison soutenir avec conviction contre les forces économiques qui cherchent à dissoudre la société et sur lesquelles s\u2019arc-boutent les fondamentalistes antipolitiques et le repli communautariste tant décrié.Mais le plus consternant dans cette affaire, c\u2019est que cette manière péquiste de prétendre fonder la laïcité nous détourne de la véritable menace religieuse qui pèse sur la société québécoise comme sur tous les peuples du monde.Une laïcité du XXIe siècle devrait pourtant y répondre avec force et détermination.Or, la seule «religion» qui règne en maître au sein de l\u2019État est laissée tranquille.Une religion implacable, sans rêve ni espoir qui, au nom du dieu Argent, «considère l\u2019être humain en lui-même comme un bien de consommation qu\u2019on peut utiliser et ensuite jeter», comme le dénonce le pape François dans sa dernière exhortation.On aura beau croire la laïcité enfin accomplie, nos politiques continueront d\u2019être soumises à ses dogmes et nos politiciens, de célébrer ses rites et de baiser les mains de ses « prêtres ».L\u2019année 2014 inaugure le passage de Relations à 6 numéros qui comporteront dorénavant 48 pages toutes en couleurs.Pour vous, cela signifiera plus de beauté graphique et de temps pour nous lire et, pour nous, plus de temps pour assurer la promotion de la revue dans l\u2019espace public et médiatique afin de mieux la faire connaître.Des changements plus en profondeur sont à l\u2019horizon pour le 75e anniversaire de la revue, en 2016.D\u2019ici là, nous vous souhaitons de continuer avec nous cette belle et nécessaire aventure dans les sentiers toujours à explorer de la pensée critique et de notre humanité.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS janvier-février 2014\t|3 actuaLités ^ f2 M.© Jk co / (Soo'Jei'nervieyit èü C2oébfic il frope 1 I CV?P/ ; / y poputAipe «Si®» La pauvreté durable La politique de « solidarité durable » annoncée par le gouvernement du Québec est nettement insuffisante.EVE-LYNE COUTURIER Lauteure est\tTn mars dernier, il a été révélé que chercheuse à l'IRIS ^des coupes seraient portées aux prestations d\u2019aide sociale.Les personnes âgées de 55 à 58 ans et les personnes à la tête de familles ayant des enfants de moins de 5 ans verraient, dans les prochains mois, leur chèque amputé d\u2019un supplément qui compensait leur employabilité réduite.En même temps, ces personnes apprenaient que les dépenses liées à des cures de désintoxication ne seraient compensées que pour un maximum de deux séjours par an, jusqu\u2019à concurrence de 90 jours au total.Devant les critiques, la ministre de l\u2019Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, a tenté de rassurer la population en promettant des réajustements futurs et en garantissant que l\u2019ensemble des personnes touchées seraient rencontrées afin d\u2019offrir des parcours de retour à l\u2019emploi adaptés à chacun.Réagissant aux critiques d\u2019experts du milieu de la 4| janvier-février 2014 RELATIONS toxicomanie, le nombre total de journées couvertes a été rapidement allongé à 183, mais pour le reste, il a fallu attendre des mois.C\u2019est en novembre que la nouvelle est finalement tombée: à partir de 2014, l\u2019aide-sociale sera augmentée de 20$ par mois, puis de 10$ supplémentaires mensuellement pendant trois ans pour atteindre une bonification totale de 50$ par mois en 2017.Cette augmentation ferait partie d\u2019une nouvelle stratégie globale que le gouvernement a nommée la «solidarité durable».Mais avant de s\u2019enthousiasmer, il est important de rappeler les nuances et détails qui jettent un doute sur l\u2019efficacité des mesures, de même que sur la « durabilité » de ladite solidarité.D\u2019abord, la majoration des prestations d\u2019aide sociale ne concerne que les personnes seules aptes au travail qui ne reçoivent aucune aide au logement (comme l\u2019accès à un HLM et au supplément de loyer) et qui touchent des prestations d\u2019aide sociale depuis au moins six mois sans interruption.Bref, une fraction des prestataires.Lorsqu\u2019on connaît le prix des loyers, on peut également se demander si la bonification aura un effet réel sur la capacité de boucler les fins de mois.Ensuite, rappelons qu\u2019aucune mention d\u2019indexation n\u2019est présente dans le document présenté par la ministre, ni dans aucune déclaration qui l\u2019a suivi.Si les montants déclarés sont finaux et qu\u2019un ajustement au coût de la vie n\u2019est pas prévu, les prestations de l\u2019aide sociale, en2017, même avec 50$ de plus par mois, resteraient à leur plus bas niveau en plus de 20 ans.Finalement, la nouvelle enveloppe prévue par la politique gouvernementale pour les groupes communautaires n\u2019est pas destinée spécifiquement à la mission des organismes (bien qu\u2019elle puisse l\u2019être).Ainsi, un ministère peut choisir de dépenser ses budgets en déléguant certaines de ses missions à rabais à ces organismes communautaires, notamment dans le secteur de la santé et des services sociaux.Il devient alors légitime de se demander quels sont les objectifs de la actuaLités réforme proposée, et dans quelle mesure elle permettra de les atteindre.Cherche-t-on à diminuer le nombre de ménages qui bénéficient de l\u2019aide sociale?Cette proportion est pourtant déjà en régression depuis 1996.En effet, les données du ministère de l\u2019Emploi et de la Solidarité sociale montrent une diminution constante du nombre de ménages qui requièrent une assistance financière de dernier recours, à l\u2019exception des années suivant la crise financière de 2008.Le but recherché est peut-être, alors, de favoriser le retour au travail et de limiter le nombre de ménages qui font de l\u2019aide sociale une «carrière».Si tel est le cas, il est toujours important de rappeler que pour sortir de la pauvreté, il faut d\u2019abord en avoir les moyens.On oublie trop souvent que des coûts sont associés à la recherche (et au maintien) d\u2019un emploi.La catégorie de ménages qui demeurent le moins longtemps sur l\u2019aide sociale sont les familles monoparentales, et ce sont également elles qui reçoivent les prestations globales les plus élevées.La question se pose alors : la légère augmentation des prestations - destinée seulement aux nouveaux prestataires -permettra-t-elle vraiment une amélioration notable de leurs conditions d\u2019existence susceptible de les aider à réintégrer le marché de l\u2019emploi?Ainsi, dans le cas du financement des organismes communautaires comme dans celui des prestations d\u2019aide sociale, la solidarité, plutôt que d\u2019être durable, est rattachée à un ensemble de conditions sur lesquelles les personnes concernées n\u2019ont pas toujours le contrôle.En attendant de véritables mesures, cette politique de « solidarité durable» ressemble plus à une opération de marketing qu\u2019à une véritable réforme prenant en compte les défis et les besoins de ceux et celles qui en ont besoin.\u2022 Victoire chez Couche-Tard En ces temps d'offensives antisyndicales féroces, la syndicalisation de salariés de Couche-Tard est une victoire à célébrer.Une lutte caractéristique de la « manière CSN ».MICHEL RIOUX Le 28 octobre dernier, le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et le président de la Fédération du commerce (CSN) annonçaient la conclusion d\u2019une première convention collective entre six dépanneurs de l\u2019empire Couche-Tard et quelque 70 travailleuses et travailleurs.Une première en Amérique du Nord! Cette entente intervenait après près de trois ans de mobilisation et de procédures marquées par la fermeture de deux établissements où une requête en accréditation avait été déposée.Le 4 novembre dernier, c\u2019est à l\u2019unanimité que ces travailleurs ratifiaient cette première convention collective.Souhaitons que d\u2019autres salariés de l\u2019empire Couche-Tard emboîtent le pas.Dans cette lutte, ce sont les nouveaux moyens mis en place pour rejoindre les gens et les aider à établir un rapport de force non traditionnel qui sont à souligner.Quelque 500 syndiqués de la CSN « ont adopté des dépanneurs», qu\u2019ils visitaient aux deux semaines pour distribuer aux employés des tracts sur les lois du travail.Les résidents habitant à proximité des succursales en voie de s\u2019organiser pour se syndiquer ont ainsi été sensibilisés à la situation.D\u2019ex-travailleurs sont allés dans des cégeps pour obtenir le soutien des associations étudiantes et inciter les étudiants travaillant chez Couche-Tard à se syndiquer.Pendant plusieurs mois, un panneau publicitaire, le long de l\u2019autoroute 20 à la hauteur de Saint-Liboire, a invité les automobilistes à faire un arrêt au dépanneur Couche-Tard afin d\u2019encourager les employés qui luttaient pour faire reconnaître leur syndicat.On a aussi eu recours à une tactique peu utilisée au Québec: le militantisme actionnarial.C\u2019est ainsi que des actionnaires favorables à la syndicalisation, comme des communautés religieuses, ont donné des procurations à des travailleuses de Couche-Tard pour qu\u2019elles puissent intervenir en leur L'auteur est syndicaliste Photo : Michel Giroux/ Archives de la CSN uJT® & «des travailleurs des Couche-Tard - CSN RELATIONS janvier-février 2014\t|~ actualités nom à l\u2019assemblée des actionnaires.Le secrétaire général de la CSN s\u2019est même rendu en Norvège, au printemps, pour rencontrer le syndicat de Statoil Fuel and Retail, une entreprise récemment acquise par Couche-Tard, dans le but d\u2019établir un plan commun d\u2019action pour contrer toute manœuvre antisyndicale.La principale motivation qui a inspiré les travailleuses et les travailleurs de Couche-Tard est la recherche du respect de la part de l\u2019employeur.Ce respect se traduit désormais par des salaires qui dépassent le salaire minimum, avec des hausses de 2 % par année; le paiement de centaines de dollars à chaque employé pour les heures travaillées entre le dépôt de la requête en accréditation et la signature de la convention collective; des mesures assurant une meilleure sécurité au travail; des congés fériés, des congés mobiles, des congés sociaux, des congés de maternité et de paternité et des congés pour obligations familiales.Plusieurs syndiqués ont expliqué leur engagement en disant : « On le fait pour nous, mais on le fait surtout pour ceux qui suivent.» Lauteur, jésuite, est\tL\u2019histoire de la CSN est jalonnée membre du conseil d\u2019exemples de ce genre où il a fallu des de direction du Centre années avant que les travailleuses et les Bono en République travailleurs obtiennent justice et voient dominicaine\tleurs droits respectés.Pensons à la saga juridique qui a opposé la Centrale à Métro-Richelieu en août 1997.Faisant fi des dispositions des conventions collectives régissant les conditions de travail de plusieurs centaines de travailleurs regroupés dans quatre syndicats, l\u2019entreprise avait fermé des services, eu recours à la sous-traitance et mis à pied des dizaines d\u2019employés.L\u2019affaire est allée en cour et le règlement final s\u2019est traduit par le versement de dizaines de millions de dollars aux travailleurs lésés.Rappelons aussi le cas du Holiday Inn du centre-ville de Montréal où, le 24 décembre 1993 en soirée, le proprié- 1.Lire « La manière CSN : Ne pas lâcher, jamais! », Nouvelles CSN, 12 septembre 1997, disponible sur le Web.~| janvier-février 2014 RELATIONS taire Michael Rosenberg a annoncé sans ménagement aux employés qu\u2019ils étaient congédiés à la suite d\u2019un changement de propriétaire.Il a fallu 43 mois d\u2019une résistance soutenue par l\u2019ensemble du mouvement, qui y a investi plus d\u2019un million de dollars, avant que ces 70 travailleuses et travailleurs, dont une majorité était issue de communautés culturelles, ne retrouvent enfin leur emploi.La longue bataille pour la syndicalisation des salariés de Couche-Tard s\u2019inscrit ainsi dans une histoire à connaître1.Elle est représentative de la «manière CSN», une manière qu\u2019il fait bon mettre en valeur à l\u2019heure où l\u2019image du syndicalisme est ternie par les conversations édifiantes entendues à la commission Charbonneau entre le président de la FTQ, Michel Arsenault, l\u2019ex-directeur général de la FTQ-Construction, Jocelyn Dupuis, et des caïds de la mafia.\u2022 Des Dominicains dépouillés de leur citoyenneté La dénationalisation de milliers de citoyens envenime le climat social en République dominicaine.PABLO MELLA Le 23 septembre dernier, le Tribunal constitutionnel de la République dominicaine a rendu une décision qui a profondément divisé l\u2019opinion publique nationale et indigné la communauté internationale.Dans son arrêt 168-13, le Tribunal dépouille de leur citoyenneté des Dominicains et des Dominicaines nés au pays mais de parents étrangers ayant un statut migratoire irrégulier.Ce faisant, la cour applique rétroactivement jusqu\u2019en 1929 un changement introduit à l\u2019article 18 de la Constitution de 2010, qui restreint l\u2019accès à la nationalité dominicaine par droit du sol (jus soli).Cette restriction stipule que les enfants «d\u2019étrangers en transit ou résidant illégalement sur le territoire dominicain» (traduction libre) ne peuvent acquérir la citoyenneté dominicaine.Elle s\u2019appuie sur une définition de l\u2019expression «en transit» que seuls semblaient connaître les législateurs ayant voté pour son adoption lors des délibérations sur la Constitution de 2010.Ainsi: «est considéré en transit toute étrangère ou tout étranger défini comme tel dans les lois dominicaines» (traduction libre).Des interprétations de cette clause ont donc créé la situation absurde où des personnes qui vivent au pays depuis des décennies peuvent désormais être considérées «en transit».Plusieurs d\u2019entre elles sont même arrivées au pays après avoir été engagées comme travailleurs par le gouvernement dominicain.Cette information ayant été enregistrée par le biais d\u2019un système d\u2019identification aujourd\u2019hui désuet, leur statut peut désormais être considéré comme irrégulier dans certains cas.La position du gouvernement dominicain concernant cet arrêt demeure ambiguë au moment d\u2019écrire ces lignes.D\u2019un côté, il a reconnu publiquement que cela crée un «problème humain».De l\u2019autre, il ne veut pas contredire le Tribunal parce qu\u2019il a peur de confronter les partis alliés et une bonne partie de l\u2019opinion pu- actuaLités do\"\u2019: Soy d°niinicano blique dominicaine qui a des prises de position virulentes contre l\u2019immigration haïtienne.Cette situation a divisé la population dominicaine en deux camps principaux.D\u2019un côté, il y a ceux qui considèrent l\u2019arrêt du Tribunal comme une mesure juste et patriotique devant une « menace contre la souveraineté de la nation».De l\u2019autre, ceux qui considèrent qu\u2019elle est injuste et inconstitutionnelle, légalisant un véritable «génocide civique».Les deux groupes se sont mobilisés pour défendre leur position.Le 15 octobre dernier, le Comité national de solidarité avec les personnes dénationalisées a été formé, recueillant l\u2019appui de plus de 200 personnes parmi lesquelles figurent de nombreux intellectuels dominicains connus, notamment l\u2019écrivain Junot Diaz, lauréat d\u2019un prix Pullitzer.Le Comité a tenu une série de conférences de presse pour sensibiliser l\u2019opinion publique, le citoyen moyen n\u2019étant pas au fait des conséquences de la décision du Tribunal.Il a également œuvré à l\u2019organisation de la visite de la Commission interaméricaine des droits humains de l\u2019Organisation des États américains (OEA), en décembre dernier.De leur côté, ceux qui défendent l\u2019arrêt du Tribunal ont mis sur pied une association nommée le Réseau national pour la défense de la souveraineté.Celui-ci a organisé des manifestations à Santo Domingo, la capitale, et à Santiago, allant jusqu\u2019à appeler au meurtre des «traîtres à la nation», personnifiés par les principales têtes d\u2019affiche du mouvement d\u2019opposition à l\u2019arrêt 168-13.Accusés de trahison, voire de sédition, les journalistes Juan Boiïvar Dîaz et Huchi Lora sont principalement visés et ont même été traînés en justice par des groupes membres du Réseau.Ce dernier a également financé la publication de tracts au ton menaçant, dans lesquels des photos identifiaient certains des supposés « traîtres à la patrie ».GILLES L.BOURQUE La saison de promotion des régimes enregistrés d\u2019épargne-retraite (REÉR) arrive comme à chaque année et s\u2019accompagne d\u2019un lot d\u2019articles faits par des conseillers et chroniqueurs financiers.Depuis quelques années, les comparatifs entre le tradi- La communauté internationale a condamné d\u2019une seule voix la décision du Tribunal constitutionnel dominicain.La pression est surtout venue des pays des Caraïbes, qui ont appelé l\u2019OEA à sanctionner la République dominicaine.Ces États ont également exigé que lui soient retirés les bénéfices qu\u2019elle reçoit du Venezuela en vertu de l\u2019accord pétrolier Petrocaribe.Comme les décisions du Tribunal constitutionnel sont sans appel sur le plan national et que les recours judiciaires sont épuisés en République dominicaine, les opposants à l\u2019arrêt 168-13 - le Centro Bono de la Compagnie de Jésus en est - espèrent que la médiation des Nations unies et l\u2019intervention de la Commission interaméricaine des droits humains de l\u2019OEA pourront rectifier la situation.La solution devrait être « nationale», mais toujours en accord avec le droit international et le respect des droits humains.\u2022 tionnel REÉR et le nouveau compte d\u2019épargne libre d\u2019impôt (CÉLI), créé par le gouvernement Harper en 2008, s\u2019ajoutent au tableau, sans qu\u2019aucun des enjeux sociétaux de fond que posent ces outils financiers ne soit abordé.Si les REÉR sont déjà source d\u2019inégalités parce qu\u2019ils concernent ces Le coût fiscal du CÉLI Le CÉLI est un abri fiscal qui doit être remis en question tant il deviendra lourd de conséquences pour les finances publiques.Un garçon d'origine haïtienne tient une pancarte où l'on peut lire «Je suis Dominicain», lors d'une manifestation à Santo Domingo, en septembre dernier.Photo : PC/Ezequiel Abiu Lopez Lauteur est coordonnateur des Éditions Vie Économique et chercheur à l'Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) RELATIONS janvier-février 2014\t|~ actuaLités personnes qui ont les moyens d\u2019y investir pour s\u2019assurer une meilleure retraite, les CÉLI sont encore plus préoccupants.Car là où le REÉR est basé sur un mécanisme de report d\u2019impôt et non d\u2019élimination de l\u2019impôt, le CÉLI, sans offrir un crédit d\u2019impôt, offre bien plus aux épargnants, soit la possibilité de faire fructifier leurs placements complètement à l\u2019abri de l\u2019impôt.De ce fait, cet avantage fiscal représente une véritable bombe à retardement pour les finances publiques du gouvernement fédéral et pour les provinces.Tout Canadien âgé de 18 ans et plus peut cotiser 5500 $ annuellement dans un CÉLI (la norme initiale de 5000$ ayant été augmentée en 2013).Les droits de cotisation inutilisés sont automatiquement reportés aux années suivantes.Les retraits d\u2019un CÉLI sont non imposables et peuvent être utilisés par leur détenteur comme il lui convient.Les véhicules de placement permis sont les mêmes que ceux d\u2019un REÉR et comprennent les certificats de placement garanti, les fonds communs de placement, les obligations ainsi que les titres cotés en bourse.Le CÉLI est vendu à la population comme étant un outil destiné à quiconque a besoin d\u2019épargner pour pouvoir réaliser de beaux projets.Cet objectif noble cache une réalité moins rose : plutôt que de placer leur argent dans un REÉR, plusieurs choisissent de plus en plus le CÉLI.On aurait tort de croire que seuls les ménages qui ont des moyens élevés d\u2019épargne en profitent et on peut se demander combien de ménages moins fortunés utiliseront le CÉLI plutôt que d\u2019épargner de manière responsable pour leur retraite.Ainsi, les cotisations annuelles des Canadiens dans les CÉLI sont passées de 19,1 milliards $ en 2009, à 30,7 milliards $ en 2011.À titre comparatif, durant la même période, la moyenne des cotisations annuelles des Canadiens aux REÉR a été de 34 milliards $.En décembre 2012, les Québécois détenaient pour leur part un actif de 12,6 milliards $ dans plus d\u2019un million de CÉLI (soit un peu moins de 10 000 $ par compte en moyenne), soit 24 % de l\u2019actif total des Canadiens dans ces comptes.En plus, cet argent est placé dans des fonds communs de placement, au détriment des comptes d\u2019épargne (moins risqués).Le coût fiscal et social d\u2019une telle mesure n\u2019est jamais scruté par les grands médias où abondent, par ailleurs, les publicités moussant ces produits financiers aux yeux du public.Il est pourtant considérable.Le gouvernement fédéral estime que cette mesure lui a coûté 305 millions$ en 2012 en impôts non perçus (61 millions $ pour le gouvernement québécois).Lorsque cet outil sera pleinement uti- lisé par la population canadienne, soit vers 2029, la dépense fiscale est estimée à 600 millions $ par année pour le gouvernement québécois.Notons que le ministre Flaherty a récemment réitéré la promesse du gouvernement conservateur de faire passer à 10000$ les droits de cotisation annuels au CÉLI lorsque l\u2019élimination du déficit fédéral sera atteinte en 2015, ce qui aurait comme conséquence de devancer et d\u2019aggraver les pertes (dépenses) fiscales pour les gouvernements.Pourquoi les gouvernements encouragent-ils une mesure qui s\u2019avè-rera à la longue un gouffre pour les finances publiques?Clairement, l\u2019esprit de Thatcher rôde - « there is no such thing as society » - l\u2019individu prime et le message qu\u2019on lui envoie est que son argent sera mieux utilisé à l\u2019intérieur des mécaniques financières privées qu\u2019à l\u2019intérieur des finances publiques.Il est préoccupant de constater la complaisance dont jouit le CÉLI et le peu de débats publics à ce sujet, même au sein de la gauche, alors qu\u2019il est clair que le maintien et le développement d\u2019une telle mesure va à l\u2019encontre de tout principe de solidarité sociale et de justice fiscale, et contribuera à creuser encore davantage les inégalités en tout genre dans la société.\u2022 néfic Ligue des droits et libertés Au cœur des luttes depuis 50 ans EUDI 20 FEVRIER >,00$ Vin de solidarité à19h00 Soirée à 20h00 Cabaret du Mile-End 5240 av.du Parc Information et billets: 514-849-7717 (#21) info@liguedesdroits.ca 8| janvier-février 2014 RELATIONS HoRiZoNs La Catalogne : SANTI TORRES, S.J.Le 11 septembre 2012, plus d\u2019un million de personnes remplissaient les rues de Barcelone scandant un même slogan: «La Catalogne, un nouvel État d\u2019Europe».Un véritable succès qui avait même surpris l\u2019Assemblée nationale catalane, qui avait œuvré durant des mois à l\u2019organisation de l\u2019événement.Le conflit politique catalan atteignait pour la première fois une importante visibilité internationale.Un an plus tard, le 11 septembre 2013, une chaîne humaine de plus d\u2019un million et demi de personnes a relié le territoire catalan du nord au sud -soit plus de 400 km.Cette fois, la manifestation réclamait clairement la tenue d\u2019un référendum sur l\u2019indépendance.Pour comprendre ce qui se passe en Catalogne, il faut revenir sur le long processus politique dont ces événements sont l\u2019aboutissement, à savoir l\u2019érosion continue du pacte constitutionnel qui avait été établi par le nouveau régime démocratique espagnol à la fin de la dictature franquiste, particulièrement hostile à la culture, à la langue et aux institutions catalanes.La Constitution de 1978 jeta les bases d\u2019une structure institutionnelle de l\u2019État caractérisée par deux principes fondamentaux: l\u2019unité indissoluble de la nation espagnole et un système de décentralisation politico-administrative subdivisé en 17 communautés autonomes.Celles-ci possèdent aujourd\u2019hui un grand nombre de prérogatives dans des domaines importants comme la santé, l\u2019éducation, la protection sociale et, dans certains cas, la culture.Toutefois, cette décentralisation n\u2019a pas répondu entièrement aux revendications de certaines communautés autonomes (la Catalogne et le Pays basque, par exemple) caractérisées par une forte conscience nationale et qui n\u2019ont pas vu, durant ces années de démocratie, de changement significatif un nouvel État européen?dans la reconnaissance de leur identité et en faveur d\u2019une vision plurinationale de l\u2019État.Dans le cas catalan, l\u2019échec de la tentative de réforme du Statut d\u2019autonomie de la communauté autonome de Catalogne, réalisée en 2006, a joué un rôle important.Un arrêt du Tribunal constitutionnel avait en effet invalidé, en 2010, un grand nombre d\u2019articles du nouveau Statut.Celui-ci avait pourtant été approuvé non seulement par le Parlement catalan, mais Bien que les différentes parties insistent sur la nécessité d'une sortie de crise négociée, ce qui est certain, c'est que le processus souverainiste va de l'avant et gagne en popularité.aussi par le Parlement espagnol, après des négociations longues et ardues et maintes modifications, puis finalement ratifié à la suite d\u2019un référendum.Cet échec a sans aucun doute contribué à détourner une bonne partie de la population catalane de la voie réformiste; en peu d\u2019années, le soutien aux options indépendantistes a explosé.Un autre élément pouvant aider à comprendre la situation est la grave crise économique qui secoue l\u2019Espagne, avec un taux de chômage qui dépasse les 27 % et atteint même 50% chez les jeunes.Cette crise a touché directement les administrations publiques et mis en évidence les déficiences du financement de certaines communautés autonomes.Le budget de la Generalitat - dénomination historique du gouvernement autonome de Catalogne - est presque totalement dépendant de la contribution de l\u2019État espagnol.Le gouvernement catalan n\u2019 a pas assez de leviers fiscaux pour financer les services publics qui relèvent de sa compétence.Cette situation, aggravée par la crise économique et la réduction des recettes, génère un déficit fiscal annuel très élevé, un des plus élevés de toute l\u2019Union européenne, et ce, malgré le fait que la Catalogne est une des régions les plus riches d\u2019Espagne et celle qui contribue le plus, par les impôts de ses citoyens, aux coffres de l\u2019État espagnol.Les compressions budgétaires, les graves problèmes du trésor public et la sensation d\u2019étranglement et de dépendance au sein de la population ne font qu\u2019accroître le mécontentement et renforcer la volonté indépendantiste.Actuellement, c\u2019est l\u2019impasse.D\u2019un côté, l\u2019État espagnol, gouverné en ce moment par le Parti populaire, de droite et nationaliste, va dans le sens d\u2019une recentralisation par une série de réformes amorcées en vue de récupérer certaines compétences des communautés autonomes.De l\u2019autre, le processus souverainiste catalan se poursuit, avec pour objectif la tenue d\u2019un référendum en 2014, par lequel se concrétiserait la volonté de créer un nouvel État européen.Entre les deux, une proposition de réforme constitutionnelle au niveau fédéral tente de préserver à la fois l\u2019unité de l\u2019État et le cadre des réalités territoriales particulières, mais elle ne recueille guère d\u2019appuis.Bien que les différentes parties insistent sur la nécessité d\u2019une sortie de crise négociée, ce qui est certain, c\u2019est que le processus souverainiste va de l\u2019avant et gagne en popularité.L\u2019internationalisation du conflit, le rôle de l\u2019Europe et le processus initié en Grande-Bretagne avec le prochain référendum écossais sont autant d\u2019éléments qui rendent plausible, pour la première fois depuis des décennies, l\u2019idée que la Catalogne devienne un État d\u2019Europe.Malgré la fin de non recevoir de Madrid, la majorité des partis et du peuple catalan est déterminée à tenir un référendum le 9 novembre 2014.Les prochains mois mettront sans aucun doute à l\u2019épreuve la capacité politique des négociateurs et la maturité démocratique de l\u2019État et de la société espagnols.\u2022 L'auteur est directeur adjoint et responsable des publications au centre jésuite Cristianisme i Justfcia à Barcelone RELATIONS janvier-février 2014\t|9 Le caRNet De Naïm kattaN L'ÈRE DU FAUX J|ai constamment le sentiment de vivre dans un univers où les images se superposent au réel, le masquent et le relèguent à l\u2019oubli.La publicité récupère tous les gestes qui traduisent notre humanité en les dénaturant avec acharnement pour mousser la consommation.Je regarde les nouvelles à la télévision, interrompues par des images d\u2019hommes et de femmes qui se délectent de hamburgers ou de pizzas: insurpassables délices.Cinq minutes plus tard, les nouvelles d\u2019assassinats, de meurtres, d\u2019inondations, quelque part dans le monde, sont interrompues par des annonces faisant l\u2019éloge de voitures toujours les meilleures, quelle que soit leur marque et leur provenance.Puis, l\u2019évocation des catastrophes reprend et sera suivie par des visages de femmes au sommet de la séduction grâce à l\u2019effet miraculeux d\u2019une crème.Je suis ainsi poussé à une frénétique consommation d\u2019objets dont je saurais pourtant bien me passer.Pour me divertir, c\u2019est-à-dire pour m\u2019éloigner de mes préoccupations quotidiennes, de multiples documentaires me font aussi envier des plages ensoleillées et des villes pleines de trésors et de mystères.Ainsi, le monde est un spectacle à ma portée qui se déroule, jour et nuit, en images.Certes, si je laisse la télévision allumée sans choix préalable, des scènes d\u2019horreur, de violence et de misère abondent également dans les télé-feuilletons.Frappé, choqué, mon émotion est aiguillonnée, ma sympathie ciblée.Cela finit par être exacerbant et je ne cherche plus à m\u2019abstenir de prendre acte du monde qui existe, tel qu\u2019il existe.Mais à force de voir des scènes qui se répètent indéfiniment, celles-ci finissent par tomber dans la banalité.Ayant épuisé mes réserves d\u2019émotions, je fais alors face à mon impuissance.Je n\u2019ai plus le choix qu\u2019entre l\u2019indignation et la tristesse, qui finissent par se neutraliser en indifférence.Face au spectacle, à la perpétuelle représentation d\u2019images sans âme, de témoin je deviens spectateur, c\u2019est-à-dire que je me trouve à l\u2019extérieur du réel, ailleurs.D\u2019autres sollicitations me parviennent aussi en nombre d\u2019autres sources.Sans que je n\u2019aie rien demandé, Fa-cebook, par exemple, me propose des «amis».J\u2019en connais certains.J\u2019ignore le nom des autres.Je n\u2019ai qu\u2019à appuyer sur un bouton et je suis automatiquement pourvu d\u2019« amis ».Or, je sais pertinemment qu\u2019on a de la chance si on peut compter plus d\u2019une douzaine d\u2019amis au cours de notre existence.Ainsi, le sens de l\u2019amitié se perd et cela dépasse Internet car, avec les nouvelles technologies, les mots perdent souvent leur sens quand il n\u2019est pas dénaturé.Les mots se transforment en paravents reléguant le sens à la pénombre.Il est vrai que les prétendants à la gouvernance pèsent de tout leur poids et favorisent cette perte de sens par leur recours à un double langage.À force d\u2019accorder différentes significations aux mots «démocratie», «liberté», « sécurité », par exemple, on devient tenté de ne plus prêter l\u2019oreille aux discours politiques et, en y percevant les contradictions et les mensonges, de passer notre chemin.Mais la pire mystification du réel est peut-être la corruption.Les contrats de construction à Montréal en sont l\u2019illustration.Je ne suis pas seulement victime des mensonges qui l\u2019accompagnent et que la télévision me déverse au visage chaque jour; je suis aussi lésé en payant des taxes pour enrichir des escrocs.Le phénomène est mondial.De l\u2019exaspération on passe à l\u2019indignation.Les médias annonceront des espoirs de renouveau, des printemps qui mettront longtemps à naître et qui mourront aussitôt.Pour beaucoup de ses amoureux, le sport, avec ses champions et ses arbitres, semblait être immunisé contre la corruption.Or, on a découvert qu\u2019il n\u2019échappait pas au phénomène.On savait depuis longtemps que la lutte était réduite à une représentation théâtrale.Mais maintenant, c\u2019est la plupart des sports qui tombent sous le soupçon du faux.Les sommes d\u2019argent misées dans les compétitions sportives -les courses notamment- étant considérables, les escrocs y ont découvert un marché lucratif.Matchs arrangés, vainqueurs désignés au préalable.Les parieurs sont victimes de vol.D\u2019autres sports, telle la course cycliste, sont dans le collimateur.Récemment, les champions de courses cyclistes ont dû reconnaître après coup qu\u2019ils étaient arrivés les premiers grâce à des drogues.La présence constante de la télévision peut nous faire craindre une amplification de la corruption.Ce qui est pernicieux, ce n\u2019est pas seulement que le spectacle lui-même deviendrait faux.La télévision carbure à cette mise en spectacle du faux.Mais en faisant du sport, même amateur, une industrie lucrative, elle le transforme directement et carrément.en pur mensonge.\u2022 10 janvier-février 2014 RELATIONS dOSSieR Un monde qui vacille >*f f4»5 .1 r-mEÈ^ vin Alain Reno, Et ça tourne, 2013 Dans le contexte de l'émergence de nouveaux pôles d'influence dans le monde, du côté de la Chine notamment, assiste-t-on au déclin de l'Occident et de l'hégémonie américaine?Comment lire la reconfiguration des forces qui s'opère actuellement, en particulier les grandes luttes pour le contrôle des ressources?Comment évolue le rôle des États-Unis, une puissance militaire inégalée, appuyée par une OTAN en expansion?Leur contrôle de la mondialisation capitaliste reste puissant, mais partout des résistances s'expriment.Regards croisés sur certaines des grandes transformations et lignes de tension qui font vaciller l'ordre géopolitique mondial actuel.11 >ieR Un monde qui porteur des germes de la guerre et d\u2019une course aux armements déjà amorcée avec la Chine (dont le budget militaire a crû en flèche au cours des dernières années), constitue une inconnue potentiellement explosive dans la nébuleuse de la «transition hégémonique» que nous vivons, pour reprendre l\u2019expression d\u2019ImmanuelWallerstein.Dans cette grande joute, le rôle de l\u2019Inde constitue une autre partie importante de l\u2019équation, elle qui devrait devenir la deuxième économie mondiale d\u2019ici la moitié de ce siècle, devant les États-Unis, selon les prévisions de EMILIANO ARPIN-SIMONETTI La direction que prendra le monde au cours des prochaines décennies nourrit bien des hypothèses et des conjectures, parfois contradictoires.Elles portent tantôt sur le déclin des États-Unis et l\u2019émergence de la Chine comme nouvelle superpuissance, tantôt sur l\u2019avenir du capitalisme ou sur l\u2019issue de la crise écologique, entre autres enjeux.Au cœur même du présent dossier, des perspectives s\u2019affrontent, confrontant leurs limites et apories, attestant la complexité du monde et l\u2019incertitude qui, certes, caractérise toujours l\u2019avenir, mais peut-être davantage ces temps troubles.Malgré les approximations et les divergences qu\u2019il est difficile d\u2019éviter quand vient le temps de donner sens, de manière globale, aux nombreux soubresauts et circonvolutions qui secouent la planète, certaines dynamiques profondes émergent néanmoins et permettent de pressentir les points de basculement possibles de l\u2019ordre géopolitique mondial.Au cœur de ce «basculement du monde», pour reprendre le titre du livre de Michel Béaud (La Découverte, 1998), l\u2019émergence de la Chine comme nouveau centre de l\u2019économie mondiale apparaît comme un élément incontournable.Si les États-Unis gardent un puissant contrôle de l\u2019infrastructure juridique et informatique de la globalisation et en demeurent les principaux gestionnaires, la Chine, elle, en est devenue le moteur: c\u2019est elle qui permet à un système carburant à la croissance de se maintenir.Ainsi, en 2016, elle supplantera officiellement les États-Unis au rang de première économie du monde.Cette transition ne s\u2019opère pas du jour au lendemain, et le statut de superpuissance des États-Unis ne leur a pas encore été ravi.Malgré l\u2019essoufflement relatif de leur économie, leur influence politique, culturelle et, surtout, militaire, reste en effet inégalée.Celle-ci demeure un des piliers sur lesquels s\u2019appuie l\u2019oncle Sam pour se garantir un accès à certaines ressources stratégiques (minéraux, énergies fossiles, eau), devant la concurrence accrue des puissances émergentes comme le Brésil, la Russie, l\u2019Inde, la Chine et l\u2019Afrique du Sud (le fameux BRICS).Son pari militariste, 12 janvier-février 2014 RELATIONS vacille l\u2019OCDE.Le numéro de juillet-août 2014 de Relations y sera consacré, ce qui explique en partie notre choix de ne pas l\u2019aborder dans le présent dossier.Mentionnons simplement que certains enjeux géostratégiques importants se poseront entre l\u2019Inde et la Chine au cours des années à venir, en particulier ceux liés à l\u2019eau.Des contentieux frontaliers entre les deux pays existent déjà, une situation qui pourrait s\u2019aggraver en raison des changements climatiques qui accélèrent la fonte des glaciers de l\u2019Himalaya.Ces tensions sont susceptibles de jouer un rôle déstabilisateur dans la région appelée à devenir le centre du monde.* * * Dans ce climat d\u2019incertitudes multiples marqué par le déclin de l\u2019Occident, une chose est sûre toutefois : la mondialisation capitaliste n\u2019est aucunement menacée.Bien au contraire: elle s\u2019approfondit, à travers une financiarisation implacable, l\u2019expansion de la toile juridique contraignante des traités commerciaux, le pillage accéléré des ressources et la destruction de l\u2019environnement.L\u2019essor des pays du BRICS, loin d\u2019endiguer le phénomène, en draine plutôt les dividendes vers de nouveaux centres, au profit de nouvelles classes d\u2019enrichis qui demeurent minoritaires même si leur poids tend à s\u2019accroître.En adoptant les structures productives et les modes de gestion du capitalisme avancé, ces pays deviennent ainsi de nouveaux relais importants permettant à ce vaste réseau qu\u2019est l\u2019économie mondiale de fonctionner, en distribuant les risques, même lorsque d\u2019autres centres vacillent.Malgré cette configuration chaque jour plus connectée du capitalisme mondial, la circulation toujours plus rapide des flux mondiaux de capitaux et de marchandises accélère ses contradictions internes et constitue une autre source d\u2019instabilité.Alors que le système mondial s\u2019approche d\u2019une forme oligopolistique gérée par un club de pays riches (le G20, avec en son centre le G8 et le BRICS), la tentation -ou la nostalgie - du monopole du pouvoir chez les élites des différentes puissances mondiales pourrait bien créer de vives tensions.Dans ce contexte, le rôle qu\u2019entend se donner chacune de ces puissances dans le concert des nations est à surveiller.Si ce rôle est en partie déterminé par les logiques et les dynamiques propres au capitalisme -et l\u2019expansionnisme dont il est porteur-, il l\u2019est aussi par les « La sortie de l'ère coloniale et le déclin de l'occidentalocentrisme ouvrent la voie à un véritable dialogue des civilisations qui, en retour, rend possible l'avènement d'un nouvel universalisme.Un universalisme à plusieurs voix, un pluriversalisme.» Manifeste convivialiste.Déclaration d'interdépendance luttes politiques menées au sein de ces pays, au nom de principes et de représentations du monde de plus en plus diverses.Car partout, des résistances parfois tenaces émergent face à la brutale dépossession qui caractérise le développement capitaliste, en particulier dans sa phase actuelle, alors que son découplage avec la démocratie et l\u2019idéologie des droits humains semble de plus en plus consommé à mesure que l\u2019autoritarisme s\u2019impose comme le garant de l\u2019efficience marchande et technocratique.Signe d\u2019une perte d\u2019influence de l\u2019Occident, ces résistances qui éclosent se font dans bien des cas au nom de représentations du monde indigènes, souvent même en dehors des catégories de pensée occidentales, notamment celles du libéralisme et du socialisme «scientifique».Pensons simplement au « buen vivir» et à la défense de la Terre-mère des mouvements indigénistes en Amérique latine -mais aussi en Amérique du Nord-, qui mobilisent une conception du monde et de l\u2019environnement radicalement opposée au consumérisme, à l\u2019hyperindividualisme et à l\u2019extractivisme caractérisant le modèle capitaliste.Ces résistances, qui sont autant de réponses des sociétés du monde aux effets déstructurants du capitalisme, reflètent la richesse et la diversité des civilisations et doivent être l\u2019objet de la plus grande attention.En offrant des alternatives nouvelles, elles nous indiquent les angles morts de nos luttes et nous invitent, à notre tour, à décoloniser notre héritage culturel: celui de la modernité.D\u2019une part pour dépasser ses limites en y intégrant les apports des cultures du monde, comme nous y convie Enrique Dussel dans les pages de ce dossier; mais aussi, d\u2019autre part, pour renouer avec l\u2019humanisme dont la modernité était porteuse avant sa récupération bourgeoise, utilitariste et impérialiste.Enfin, ces résistances nous invitent aussi à éviter le piège d\u2019une solidarité fondée sur le seul grégarisme ethnique et le chauvinisme -ce que l\u2019historien Eric Hobsbawm appelait «le communisme des idiots»-, tel que promu par les mouvements d\u2019extrême droite qui se présentent, eux aussi, comme des réponses au sabotage capitaliste, mais qui n\u2019en sont que des créatures zombifiées.\u2022 © Alain Reno RELATIONS janvier-février 2014\t|l3 dOSSieR Le déclin de l'hégémonie américaine Depuis les années 1970, les États-Unis ont géré tant bien que mal leur déclin hégémonique.Il est actuellement patent.IMMANUEL WALLERSTEIN Lauteur est senior\t^ eul pouvoir industriel ayant pu échapper à la destruc- research scholar\ttion après les deux guerres mondiales, les États-Unis se à l'Université Yale,\tsont imposés en tant que pouvoir hégémonique vers la aux États-Unis\tmoitié du siècle dernier, au terme de ce que j\u2019appelle une guerre de trente ans.Ayant écarté leur grande rivale l\u2019Allemagne et n\u2019ayant pas de concurrence économique immédiate, ils ont alors pu succéder à la Grande-Bretagne en déclin et utiliser ce pouvoir énorme pour s\u2019imposer politiquement et culturellement partout dans le monde.Leur seul obstacle, en 1945, était le pouvoir militaire de l\u2019URSS.Les États-Unis acquirent une suprématie incontestable de manière implicite avec les Accords de Yalta, où se décida le partage du monde : les deux tiers environ pour eux, le reste à l\u2019URSS, chacune des deux parties acceptant tacitement de ne jamais rompre ce pacte.La guerre froide ne servit qu\u2019à masquer cette volonté commune de ne rien changer à la situation mondiale.Comme il ne sert à rien d\u2019être le pouvoir économique le plus fort du monde s\u2019il n\u2019y a pas de clients à qui vendre ses marchandises, il a fallu que les États-Unis reconstruisent l\u2019Europe occidentale - ce qu\u2019ils firent avec le plan Marshall -et le Japon avec des aides similaires.De son côté, l\u2019URSS consolidait à sa manière sa zone d\u2019influence.Les États-Unis sont demeurés le pouvoir hégémonique jusqu\u2019aux années 1960, moment charnière où ils ont dû faire face à deux grands problèmes.D\u2019une part, l\u2019Europe occidentale et le Japon devenaient des concurrents économiques grâce à l\u2019amélioration des conditions de vie de leurs populations.D\u2019autre part, un nombre grandissant de pays n\u2019acceptaient plus le statu quo imposé par les deux grandes puissances.Le Vietnam, l\u2019Algérie et Cuba ont refusé le statu quo de Yalta.La Chine, de son côté, a refusé de suivre les conseils de l\u2019URSS qui suggérait un compromis avec le Kuomintang (le parti nationaliste chinois de Taïwan), manifestant de cette façon une indépendance politique importante à son égard.Ainsi, à partir des années 1970, les États-Unis n\u2019ont plus été un pouvoir hégémonique au sens strict du mot, à savoir un pouvoir qui peut s\u2019imposer politiquement à n\u2019importe quel moment sur n\u2019importe quel enjeu mondial.À partir de ce moment, l\u2019effort principal des États-Unis a consisté à masquer le déclin de leur pouvoir hégémonique, en disant à l\u2019Europe occidentale et au Japon, en pleine ascension économique: «Vous étiez auparavant nos satellites, dorénavant vous serez nos partenaires.» Cela s\u2019est l4 janvier-février 2014 RELATIONS concrétisé de diverses manières.On a créé notamment le Forum économique mondial de Davos, en 1971, la Trilatérale, en 1973, et le G7, en 1976.La hausse des prix du pétrole par l\u2019OPEP, en 1970, est à situer dans ce contexte de «rivalité » entre les États-Unis et leurs « partenaires».Les pays de l\u2019OPEP, l\u2019Arabie saoudite et l\u2019Iran du shah en tête, alliés inconditionnels des États-Unis, n\u2019auraient jamais autorisé cette hausse, en effet, sans leur accord préalable.Les États-Unis, dépendant moins de ce pétrole que l\u2019Europe et le Japon, comptaient ainsi faire mal à ces pays.Mais à partir de 1989, avec la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l\u2019URSS, en 1991, le déclin irréversible de l\u2019hégémonie américaine est devenu manifeste.Cette période a représenté un véritable désastre pour les États-Unis, car avant ils pouvaient compter sur l\u2019URSS -leur alliée fondamentale dans la division systémique mondiale - pour discipliner ses satellites.Saddam Hussein, par exemple, n\u2019aurait jamais pu envahir le Koweït avant, comme il l\u2019a fait en 1990 : l\u2019URSS l\u2019en aurait dissuadé.Les élections américaines de 2000 sont un autre point tournant dans la dégringolade.Dès son arrivée au pouvoir, George W Bush s\u2019entoure d\u2019une équipe de néoconservateurs issus du think tank appelé Project for the New Les États-Unis sont donc actuellement dans une situation post-hégémonique caractérisée par une multipolarité du monde et par des alliances instables.American Century.Selon celui-ci, le déclin s\u2019explique par des présidents « faibles» (incluant même Reagan) en matière de politique étrangère.Pour récupérer leur hégémonie, les États-Unis, pensaient-ils, devaient déployer sans complexe leur machine militaire - et de préférence sans alliés.Il s\u2019agissait de montrer à la face du monde le pouvoir implacable des États-Unis.Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New York leur offriront le prétexte pour mettre en pratique cette stratégie définie trois ans plus tôt dans le rapport Rebuilding America\u2019s Defenses.Il a fallu six ans à George W.Bush pour constater la faillite de cette entreprise militaire : il remercia ses anciens conseillers néoconservateurs, Donald Rumsfeld et Dick Cheney, qui n\u2019auront fait qu\u2019accélérer le déclin.MONDE MULTIPOLAIRE Les États-Unis sont donc actuellement dans une situation post-hégémonique caractérisée par une multipolarité du monde et par des alliances instables.Une dizaine de puissances autonomes importantes sont en concurrence entre * * -K \u2022* -K -K * \u2014 elles : outre les États-Unis, il y a l\u2019Europe occidentale, le Japon, la Russie, la Chine, l\u2019Inde, le Brésil, etc.Comme elles sont trop nombreuses, des alliances deviennent nécessaires et fluctuent au gré des circonstances.La Russie s\u2019allie parfois avec la Chine, parfois avec les États-Unis, parfois avec l\u2019Europe occidentale.C\u2019est la même chose pour les autres puissances.L\u2019instabilité dans les alliances géopolitiques est là pour durer.Ce qui est sûr, c\u2019est que les États-Unis ne sont plus en position de dicter quoi que ce soit: ils doivent marchander.Au Moyen-Orient, par exemple, l\u2019Égypte, Israël, l\u2019Arabie saoudite, l\u2019Irak, l\u2019Iran et la Syrie en font à leur tête.Leur seul souci, c\u2019est de ménager la susceptibilité américaine - encore nostalgique de sa puissance - qui pourrait faire commettre aux États-Unis de graves erreurs géostratégiques pouvant nuire à tout le monde, y compris à eux-mêmes.Les États-Unis détiennent cependant deux pouvoirs qui leur assurent encore une supériorité par rapport aux autres pays.Le premier est militaire, mais comme il repose principalement sur la possession d\u2019armes nucléaires et de drones, cet avantage demeure relatif puisqu\u2019ils ne peuvent véritablement en tirer profit.Les guerres sont gagnées en utilisant les soldats au sol : or, la résistance publique américaine à cette idée est maintenant trop forte.Le deuxième, c\u2019est le dollar US, qui leur permet de s\u2019endetter sans en souffrir les conséquences.Il n\u2019y a pas d\u2019autre monnaie plus sûre, même si le dollar est en déclin constant.Les principaux créanciers des États-Unis, au premier chef la Chine, continuent d\u2019y investir et d\u2019acheter des bons du Trésor américain afin de les maintenir à flot comme acheteurs et soutenir la devise.Par contre, ils sont placés devant le dilemme propre à n\u2019importe quel acteur boursier qui voit baisser la valeur de ses actions en bourse : leurs investissements en dollars perdent sans cesse de la valeur, mais s\u2019ils se retirent, ils craignent la banqueroute des États-Unis et donc la perte complète de leurs investissements.Ils doivent choisir le «bon » moment pour se retirer définitivement, avant le désastre inévitable.Mais comme tout investisseur le sait, il n\u2019y a pas moyen de discerner le bon moment.Entre temps, ils se retirent graduellement.Les États-Unis n\u2019auront bientôt d\u2019autre choix que de s\u2019allier à l\u2019une ou l\u2019autre des puissances qui émergeront en force comme pouvoir hégémonique potentiel.Selon moi, © Alain Reno tout laisse croire que ce sera l\u2019Asie du Nord-Est (Chine, Japon et les deux Corées, une fois réunifiées).Face à cette puissance, la Russie se tournera vers l\u2019Europe occidentale pour former une alliance rivale.Les États-Unis auront à choisir entre les deux.À mon avis, ils iront avec l\u2019Asie du Nord-Est.Il y a plusieurs raisons à cela.D\u2019une part, l\u2019Europe ne recouvrira jamais son autonomie culturelle si elle ne se libère pas de la connexion étatsunienne.D\u2019autre part, les possibilités économiques des États-Unis sont plus fortes avec l\u2019Asie du Nord-Est qu\u2019avec l\u2019Europe.Dans tous les cas, la stabilisation des alliances prendra du temps à s\u2019établir.Et quoi qu\u2019il arrive, les États-Unis ne seront plus perçus comme le géant du monde.\u2022 PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-CLAUDE RAVET ET EMILIANO ARPIN-SIMONETTI RELATIONS janvier-février 2014\t|l5 dOSSieR L'auteur est sociologue © Alain Reno L'empire du capitalisme Les États-Unis sont devenus les gestionnaires de la globalisation capitaliste, qui n'a de cesse de détruire le socle civilisationnel des sociétés pour qu'elles deviennent un seul et vaste marché.JACQUES ALEXANDRE MASCOTTO Il faut se défaire de l\u2019idée du déclin des États-Unis.Ceux-ci n\u2019ont jamais été aussi puissants et prépondérants qu\u2019ils le sont maintenant.Disons que s\u2019il y a eu un petit âge d\u2019or de 1948 à 1970, un deuxième encore plus doré marque la période allant de 1980 à 2010.C\u2019est alors qu\u2019ils mettent en pratique, pour la première fois, l\u2019essence même du capitalisme dont parle Fernand Braudel dans son œuvre: l\u2019osmose entre les relations interétatiques conflictuelles et les relations compétitives entre les formes organisationnelles du capital (les transnationales, par exemple); la mobilité du capital vers des marchés lucratifs, capables de pomper de hauts taux de profit; la conversion rapide du profit en capital abstrait, en spéculation - boursière ou immobilière- et une financiarisation globale réalisée avec la complicité de l\u2019État.Le capitalisme l\u2019a toujours fait, mais jamais de manière aussi systématique et élargie - nous sommes tous embrigadés dans cette mécanique.Cela est possible grâce aux gigantesques capacités militaires, organisationnelles et technologiques dont dispose l\u2019État américain qui est en mesure, pour la première fois, de convertir du jour au lendemain sa puissance militaire en puissance économique, et vice-versa.Cet État américain est devenu le principal État responsable du management de la globalisation.Il dispose d\u2019un système sophistiqué d\u2019information et de cyber-surveillance (PRISM, Xkeyscore) et dirige la production et la définition du cadre juridique tentaculaire qui accompagne la déréglementation et la libre circulation des capitaux: des règles élaborées par des firmes de comptables, d\u2019avocats et de consultants qui sont les premières forces productives du pays.Tous les États obéissent à ces règles qui forment la « constitution» du capitalisme1.La lutte de classes, les mouvements ouvriers et syndicaux dans les diverses sociétés les en empêchaient jusqu\u2019ici.Avant, ils dominaient de facto; maintenant ils dominent de jure.Le droit commercial a une primauté absolue sur le droit public et les autres sortes de droit.Ne serait-ce que pour étendre l\u2019espace abstrait de la propriété -dans le domaine intellectuel, de la nature, du vivant.C\u2019est en ce sens que les États-Unis sont le centre de l\u2019innovation financière (produits et services financiers) : leur dette gigantesque ne veut plus rien dire, puisque les inves- tissements affluent et afflueront toujours parce qu\u2019on y fait de juteux profits.Ils sont devenus une hyperpuissance qui a imposé une internationalisation accélérée des États, par l\u2019intermédiaire d\u2019abord du G7, puis du G8 et enfin du G20, en exigeant qu\u2019ils entrent dans la gouvernance de la globalisation chapeautée par les États-Unis.Nous sommes donc en face d\u2019une hyperpuissance et d\u2019un archipel d\u2019États, incluant les États émergents, qui participent pleinement à cette gouvernance mondiale se déployant dans l\u2019acceptation du fait que les crises sont devenues inévitables, permanentes, multiformes et parfois même vues comme salutaires et dotées de propriétés immunologiques.Avec le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Banque des règlements internationaux et le G20 - avec en son centre le G8 et l\u2019OTAN -, s\u2019est mis en place un système international inédit dans l'histoire, qui mobilise les États à son service ainsi que les universités, l'appareil scientifique et technique, les médias et les grandes ONG.Le système moderne des relations internationales s'est transformé en un gigantesque réseau de dispositifs d'incorporation, qu'il s'agisse de toutes les formes possibles d'exploitation du travail, de l\u2019appropriation du temps et de l\u2019espace (terres agricoles, fonds marins, etc.) ou encore de formes de résistance récupérées et converties en information stratégique servant à la gestion de crises.16 janvier-février 2014 RELATIONS Il n\u2019est donc pas étonnant d\u2019entendre, par exemple, l\u2019exprésident du Conseil des ministres en Italie, Mario Monti, adulé comme expert dans la gestion de crises, déclarer que : « Ceux qui gouvernent ne doivent pas se laisser lier les mains par les parlementaires1 2.» En clair, ils doivent se borner à répondre aux «signaux du marché» et obéir aux algorithmes des ordinateurs, aux diktats du FMI, aux verdicts des agences de notation, etc.DÉTRUIRE LA SOCIÉTÉ Le capitalisme n\u2019a ainsi plus besoin d\u2019un empire formel.Il a dépassé le stade de la domination des sociétés.Ce qu\u2019il cherche, c\u2019est la destruction de la société en tant que société.La société, quelle que soit la forme qu\u2019elle prend, est un obstacle en tant qu\u2019ensemble d\u2019institutions, en tant que mémoire, en tant que culture; elle est un obstacle à l\u2019accélération du capital et aux flux de capital abstrait.Il ne doit plus y avoir que des rapports utilitaires et intéressés entre des individus sans attaches.« There is no such thing as society », disait Thatcher.Dans ce contexte, la géopolitique se transforme; elle liquide les frontières entre l\u2019«intérieur» et l\u2019«extérieur», pour n\u2019avoir plus qu\u2019un ennemi intérieur, dans l\u2019optique de permettre au capital d\u2019assouvir son fantasme d\u2019être libéré de tout contexte social et historique.Elle ne vise plus qu\u2019à mener des guerres civiles, en quelque sorte, contre toute société, contre tout ce qui relève de la solidarité sociétale, de la particularité culturelle et nationale.Le capitalisme n'a ainsi plus besoin d'un empire formel.Il a dépassé le stade de la domination des sociétés.Ce qu'il cherche, c'est la destruction de la société, qui fait obstacle à l'accélération du capital et aux flux de capital abstrait.Or, il se trouve que les sociétés n\u2019ont jamais existé toutes seules.Comme le disaient Fernand Braudel et Michel Freitag: il n\u2019y a pas de société qui ne soit accrochée à d\u2019autres sociétés dans un ensemble civilisationnel.On comprend dès lors le sens véritable, dans l\u2019optique de la globalisation capitaliste, du projet de Bernard Lewis et Samuel Huntington: le choc des civilisations.Ils ne parlent pas d\u2019une réalité objective, mais souhaitée: ils veulent ce clash parce qu\u2019ils savent très bien que le seul véritable obstacle qu\u2019il reste à la domination capitaliste sous la férule des États-Unis, c\u2019est la présence de civilisations, l\u2019existence de 1.\tLes États se soumettent par exemple à des tribunaux spéciaux non imputables, capables de les pénaliser pour des politiques publiques adoptées démocratiquement, mais nuisant aux entreprises.Voir Lori Wallach, « Le traité transatlantique, un typhon qui menace l\u2019Europe», Le Monde diplomatique, novembre 2013.2.\tCité par Mario D\u2019Eramo, « Populism and the New Oligarchy », New Left Review, no 82, juillet-août 2013.leurs bases matérielles, symboliques, éducationnelles, en somme, tout ce qui s\u2019est établi dans la durée, dans un rapport à une transcendance et qui résiste au diktat de malléabilité aux lois du marché.Ce que vise le capitalisme, c\u2019est la pure immanence, incarnée dans le triomphe de la technologie et de la financiarisation de l\u2019économie et, dès lors, la destruction des civilisations, irréductibles les unes par rapport aux autres, mais constituant les multiples visages humains du monde.L'INCORPORATION Une bonne part de la géopolitique actuelle relève de la logique de l\u2019incorporation qui régit la globalisation capitaliste.Celle-ci exacerbe et multiplie les conflits d\u2019ordre territorial-stratégique entre États.La question centrale qui se pose est le plus souvent celle-ci: s\u2019incorporer ou être incorporé de force?Demeurer ou devenir un acteur de et dans l\u2019incorporation/globalisation, ou bien y figurer à titre de zone sinistrée, de zone touristique ou de camp de réfugiés?Ce qui se passe au Moyen-Orient est de cet ordre.Il y a bien sûr des raisons géostratégiques de contrôler les gisements et l\u2019acheminement du pétrole et du gaz.Mais il y a aussi une volonté de détruire cet ensemble civilisationnel important, où cohabitent trois religions monothéistes, qui fait obstacle à la globalisation.Cela se fait par la balkanisation (ethnique et confessionnelle) de sociétés, comme on le voit en Irak, un phénomène qui menace aussi maintenant la Syrie.Pour y arriver, on joue le fondamentalisme contre la religion, laquelle est indissociable d\u2019un ancrage culturel, pour affaiblir son potentiel de résistance et qu\u2019elle devienne un agent immanent de l\u2019incorporation capitaliste.Les Frères musulmans (du moins leur faction dominante débarrassée des tendances réformatrices), soutenus par le Qatar, et les salafistes, soutenus par l\u2019Arabie saoudite, en sont les protagonistes puissants, incapables de modifier, voire d\u2019infléchir minimalement la «politique étrangère» des pays où ils ont accédé au pouvoir.La congruence géopolitique - à laquelle ont concouru la logique et la dynamique de la guerre froide - entre système de pouvoir, système économique et Empire américain, a atteint une densité telle qu\u2019on ne peut plus éviter la question: nous dirigeons-nous vers la déflagration ou vers un commonwealth des civilisations?Dans les deux cas, il est urgent de démanteler l\u2019Empire global du capital/des États-Unis.Cela ne peut s\u2019imaginer qu\u2019en reconsidérant la nation comme unité de base de la politique et de l\u2019économie, opposée à la mégastructure impériale du capitalisme.L\u2019économie ne relève pas tant de l\u2019échange économique que de l\u2019organisation et de la géopolitique.Repenser la nation en tant qu\u2019organisation cumulative d\u2019héritage et de sens peut nous permettre de répondre à la question: comment s\u2019organiser contre l\u2019archipel organisationnel du capitalisme globalisé?\u2022 RELATIONS janvier-février 2014\t|l7 dOSSieR Un monde dominé par la Chine La Chine est en train de devenir la plus grande puissance militaire, économique et culturelle de ce siècle.En toute probabilité, elle deviendra le nouveau centre du monde dans quelques années.LOÏC TASSÉ La puissance d\u2019un pays est fondée sur plusieurs facteurs.Déjà, à la fin du XIXe siècle, le Japon des Meiji avait conclu correctement que la domination des pays occidentaux reposait sur la supériorité de leurs armées, qui elle-même s\u2019appuyait sur une économie productive, laquelle était régie par un système politique efficace.Ses dirigeants empruntèrent aux pays occidentaux ce qu\u2019ils avaient de meilleur dans les diverses branches de la connaissance.Ils réformèrent leurs institutions politiques, leur économie et leur armée.Après quelques décennies, le Japon avait assimilé l\u2019essentiel des connaissances occidentales et il devenait la première puissance orientale.Le même phénomène se produit maintenant en Chine.Les institutions politiques, l\u2019économie et l\u2019armée du pays ont été réformées en ce sens.Alors que la supériorité des puissances occidentales reposait aussi sur un haut degré d\u2019avancement scientifique, cette avance n\u2019existe plus.La Chine qui émerge, comme le Japon de naguère, possède les mêmes avantages scientifiques et technologiques que les pays occidentaux.SUPERPUISSANCE EN MARCHE La puissance chinoise émerge d\u2019abord grâce à sa force économique.Jamais dans l\u2019histoire de l\u2019humanité un pays n\u2019a connu de tels taux de croissance sur une aussi longue période.Cette croissance a permis à la Chine de se moderniser dans tous les domaines.Exprimée en dollars américains, l\u2019économie de la Chine devrait atteindre cette année environ 60% de la taille de l\u2019économie des États-Unis.Cependant, étant donné la très forte sous-évaluation de la monnaie chinoise face au dollar américain et en raison du soutien artificiel dont ce dernier bénéficie, il se pourrait bien qu\u2019elle soit déjà plus importante que celle des États-Unis.Elle se transforme suivant les plans prévus par le gouvernement, c\u2019est-à-dire que la consommation intérieure prend le relais des exportations, les produits exportés sont moins bas de gamme et le système financier chinois se prépare à éventuellement supplanter celui des États-Unis, notamment par le remplacement du dollar américain comme monnaie de réserve internationale.Cette économie forte permet à la Chine de développer son armée.Les budgets militaires du pays augmentent plus T8 janvier-février 2014 RELATIONS L'auteur, politologue, est spécialiste de la Chine rapidement que sa croissance économique.Les progrès technologiques chinois sont tels que le niveau de développement de l\u2019armement chinois devrait rejoindre celui des États-Unis dans une dizaine d\u2019années.Les politiques de défense du gouvernement chinois en Mer de Chine montrent que le pays devrait bientôt devenir la première puissance militaire de la région.Pour le moment, l\u2019absence de base militaire à l\u2019étranger empêche la Chine de devenir une puissance militaire globale, mais son système d\u2019alliances lui permettrait probablement assez rapidement de remédier à cette situation.Malgré tout, il faudra du temps avant que la Chine puisse, comme les États-Unis, posséder plus de 700 bases militaires à travers le monde.Par ailleurs, si peu d\u2019universités chinoises se classent parmi les meilleures au monde, les investissements massifs faits ces dernières années dans les infrastructures de re- Le système politique autoritaire chinois devient une source d'inspiration.Déjà, des gouvernements peu recommandables se sentent confortés par ce modèle autoritaire, percevant les divisions politiques au sein des pays démocratiques comme des sources de problèmes économiques.cherche commencent à porter fruit.Le nombre de publications scientifiques et de brevets chinois augmente en flèche.La Chine sera bientôt la plus grande puissance scientifique du monde.Signe des temps, cette année, pour la première fois, les universités américaines n\u2019ont pas réussi à recruter le nombre d\u2019étudiants chinois auxquels elles avaient droit.C\u2019est que, pour les étudiants chinois, étudier à l\u2019étranger est devenu moins prestigieux qu\u2019avant.RÉGIME AUTORITAIRE ET DÉVELOPPEMENT CAPITALISTE L\u2019exemple du Japon des Meiji a aussi montré qu\u2019un système politique autoritaire, et même éventuellement totalitaire, n\u2019est pas incompatible avec le développement économique et scientifique, du moins pendant un certain temps.Si la transformation de la société japonaise dans les domaines économiques et scientifiques a réussi, la transformation politique a abouti à un échec, en raison de l\u2019impossibilité d\u2019instaurer au Japon une véritable démocratie et en raison du système totalitaire qui s\u2019est installé progressivement dans le pays après 1900.D\u2019une certaine manière, la Chine suit une trajectoire politique inverse.Son système politique a évolué d\u2019un système totalitaire, sous Mao Zedong, à un système autoritaire, à partir de 1978.Il est peu probable que la Chine retourne à un régime politique totalitaire.On voit mal cependant comment le Parti communiste chinois accepterait de renoncer à sa domination sur le pays.Étant donné la mainmise du parti sur l\u2019armée, le système judiciaire, les médias, les grands leviers de l\u2019économie et les forces sociales comme les syndicats, il semble improbable que le régime se transforme en une démocratie.Toutefois, ceux qui pensent que l\u2019absence de démocratie nuira au développement de la Chine se trompent.Ou alors, le pro- blème ne se posera pas avant très longtemps.Par contre, la corruption, le développement des zones intérieures, l\u2019exode rural et la pollution sont parmi les problèmes actuels les plus préoccupants.CONFUCIANISME La domination mondiale d\u2019une «société confucéenne» serait différente de celle des sociétés de tradition chrétienne, le confucianisme traditionnel étant agnostique et, dans sa mouture communiste actuelle, athée.Mais un des aspects les plus troublants du confucianisme est la relation d\u2019autorité qu\u2019il établit entre diverses catégories de la population.Ainsi, le respect des cadets à l\u2019égard des aînés peut accentuer le pouvoir des personnes les plus âgées au détriment des personnes plus jeunes.Il s\u2019agit d\u2019un vecteur de conservatisme, de gérontocratie et de sclérose sociale.Par exemple, lors de conférences scientifiques en Chine, il est d\u2019usage de laisser parler les chercheurs par ordre d\u2019âge décroissant.Les plus jeunes chercheurs ont donc tendance à modeler leur discours sur celui des plus anciens et sont dissuadés de critiquer et de remettre en question significativement des théories établies.Ce type de doctrine et le système politique qu\u2019elle soutient sont menaçants pour les démocraties.De tous temps, Le fondamentalisme au service de l'ordre néolibéral MOULOUD I DI R Pour comprendre comment opèrent les mouvements qui se réclament de l\u2019«islamisme fondamentaliste» face à l\u2019ordre géopolitique dominant, il importe tout d\u2019abord de rappeler qu\u2019ils se manifestent dans des pays où sont menées des politiques économiques néolibérales, avec toutes les conséquences socioéconomiques désastreuses que cela implique et qui constituent une des raisons importantes des soulèvements populaires en cours.Le fondamentalisme issu de la religion musulmane, qu\u2019il s\u2019agisse du wahhabisme ou des nombreuses variantes que l\u2019on retrouve au sein de la nébuleuse djihadiste, ne pouvait trouver, dans ce contexte néolibéral, qu\u2019un terreau fertile.Mais les mouvements islamistes n\u2019ont aucune volonté de contester l\u2019ordre capitaliste dominant, pas plus qu\u2019une réflexion ou une proposition alternative en termes d\u2019économie politique.Cela fait l\u2019affaire des maîtres de l\u2019ordre géopolitique mondial, pour qui le plus important semble de faire avali- ser une logique qui maintient précisément les pays arabes dans le système économique mondialisé et financiarisé.Ainsi, malgré une rhétorique anti-occidentale destinée aux populations locales, les directions des partis et autres mouvements qui se réclament de l\u2019islam cautionnent trop souvent une situation qui confine les États arabo-musulmans dans une posture d\u2019États-clients des puissances de l\u2019OTAN.Elles le font à la condition qu\u2019on les laisse dominer politiquement dans leurs pays.On voit bien, dans le dossier iranien, entre autres, comment l\u2019Arabie saoudite et d\u2019autres monarchies font front commun avec les pays de l\u2019OTAN et Israël.Dans cette optique, les émirats et les monarchies du Golfe financent à coup de milliards de dollars l\u2019«islamisme fondamentaliste».Et cette stratégie semble être cautionnée -quand elle n\u2019est pas soutenue- par les puissances occidentales.Il faut voir que cet islamisme joue un rôle pour contenir et neutraliser la radicalité sociale des mouvements et classes populaires, des syndicats et de la paysannerie, porteurs d\u2019une revendication fondamentale: l\u2019égalité citoyenne.Contrairement à ce que le discours médiatique laisse entendre depuis le 11 septembre 2001, ce qu\u2019ont à cœur les puissances occidentales, ce n\u2019est pas tant la sécularisation, © Alain Reno L'auteur, politologue, est responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi RELATIONS janvier-février 2014\t|19 dOSSieR © Alain Reno les peuples du monde ont imité ceux qu\u2019ils croyaient être les plus forts.Le système politique autoritaire chinois devient une source d\u2019inspiration.Déjà, des gouvernements peu recommandables se sentent confortés par ce modèle autoritaire, percevant les divisions politiques au sein des pays démocratiques comme des sources de problèmes économiques et qui doivent être évitées.Par ailleurs, l\u2019opinion publique des pays occidentaux a adopté une attitude très critique à l\u2019égard de la corruption la laïcité ou l\u2019amélioration des droits des femmes et des conditions de vie des populations dans les pays musulmans que de protéger d\u2019abord et avant tout leurs intérêts.Et les directions des groupes et partis fondamentalistes dans l\u2019islam contribuent au maintien et à la consolidation d\u2019un ordre de domination économique et géopolitique qui sert ces intérêts en même temps que les leurs.D\u2019ailleurs, ces groupes et partis politiques ne sont pas présents dans les forums internationaux où sont remis en cause la nature des institutions internationales et leurs visées.Ils confortent plutôt la position régionale des monarchies féodales du Golfe qui, tout en ressassant des querelles de l\u2019époque médiévale sur les successions de l\u2019islam politique et les ruptures chiites-sunnites, financent des groupes djihadistes qui se déploient au Mali, en Syrie et ailleurs et servent la plupart du temps de sous-traitants engendrée par les investissements à l\u2019étranger.Une partie des politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international est motivée par la lutte contre la corruption et encourage l\u2019adoption des institutions démocratiques libérales.Ce genre d\u2019exigence n\u2019existe pas avec les investisseurs chinois.Bien au contraire, ils n\u2019hésitent pas à corrompre les diverses élites locales pour entrer sur des marchés ou pour avoir accès à des ressources.Auparavant, la supériorité scientifique, économique et politique des puissances occidentales leur procurait un avantage décisif.À présent, les progrès gigantesques de la Chine risquent de faire croire que la prospérité et le développement scientifique sont liés à l\u2019adoption d\u2019un système d\u2019inspiration chinoise.Un monde dominé par la Chine ne sera pas nécessairement plus violent.Mais la survie des régimes démocratiques y sera plus difficile.Ceux-ci ne bénéficieront plus du même prestige, ni des mêmes privilèges économiques, ni non plus de l\u2019assurance que leur procurait leur avance scientifique.\u2022 aidant les puissances de l\u2019OTAN à consolider leur position géostratégique.Le nombre de bases militaires de l\u2019OTAN dans la région illustre bien cette alliance entre les monarchies du Golfe et les grandes puissances occidentales.Cependant, depuis 2011, avec les soulèvements du «printemps arabe» en faveur d\u2019avancées démocratiques et populaires, un nouvel horizon se donne à voir.C\u2019est tout le champ du politique qui s\u2019ouvre graduellement, se libère et s\u2019autonomise dans des sociétés où l\u2019on a tendance à penser que c\u2019est de la seule domination religieuse dont il faut s\u2019affranchir.S\u2019il faut une autonomie du politique par rapport au religieux, il le faut aussi par rapport au militaire, au policier, à l\u2019injustice de l\u2019arbitraire.Or, dans le cas de l\u2019Égypte, notamment, la situation est dans l\u2019impasse.C\u2019est politiquement que l\u2019on peut efficacement lutter contre le fondamentalisme, nullement par des coups de force; c\u2019est en permettant aux sociétés concernées de faire l\u2019expérience du politique en apprenant que l\u2019État n\u2019est ni religieux, ni antireligieux, mais areligieux.Comme le dit le sociologue algérien Lahouari Addi, qui rapprochait le récent coup d\u2019État du général Abdel Fattah Al Sissi, en Égypte, et l\u2019annulation, en 1992, par les militaires algériens, des élections remportées par un parti islamiste : « Le coup d\u2019État ne règle pas la question islamiste; il la complique.Les militaires finissent par s\u2019entendre avec les islamistes en leur disant: à nous l\u2019État et ses richesses matérielles et à vous la société et ses espérances utopiques.» 1.L.Addi, « L\u2019Égypte: entre le compromis stérile et la régression féconde », El Watan, 12 juillet 2013.20 janvier-février 2014 RELATIONS L'OTAN, le bras armé des États-Unis Depuis la fin de la guerre froide, l'OTAN s'est progressivement transformée pour devenir l'instrument militaire global de la domination étasunienne, au détriment de l'ONU.RAYMOND LEGAULT Mise en place à Washington, en 1949, l\u2019Organisation du Traité de l\u2019Atlantique Nord (OTAN) regroupe alors douze pays.Au sein de cette alliance, le déséquilibre des forces est immense entre les États-Unis, puissance dominante sur le plan économique, politique et militaire, le Canada, et la dizaine de pays d\u2019Europe de l\u2019Ouest et du Nord, affaiblis et en ruines après la guerre.Combinée au plan Marshall, l\u2019OTAN sera donc, avant tout, un instrument de la politique étrangère de la nouvelle superpuissance.L'EXPANSION POST-GUERRE FROIDE Contrairement à certaines attentes, la chute du mur de Berlin, en 1989, et la dissolution du Pacte de Varsovie et de l\u2019URSS, en 1991, n\u2019entraînent pas la dissolution de l\u2019OTAN.Les États-Unis et leurs alliés élaborent plutôt une nouvelle stratégie d\u2019élargissement du cadre et du mandat de l\u2019Alliance.En janvier 1994, un «Partenariat pour la paix» est lancé, visant l\u2019adhésion des anciens États communistes.En 15 ans, l\u2019OTAN passe de 16 à 28 pays membres.Elle multiplie aussi les partenariats avec des groupes de pays non membres, comme le Dialogue méditerranéen (sept pays) ou l\u2019Initiative de coopération d\u2019Istanbul (quatre pays).Elle signe également des «partenariats mondiaux» avec des pays spécifiques: Afghanistan, Australie, Irak, Japon, République de Corée, Mongolie, Nouvelle-Zélande, Pakistan et, bientôt peut-être, la Colombie.La fin de la guerre froide n\u2019apporte pas, non plus, les «dividendes de la paix».Au lendemain de l\u2019invasion du Koweït par l\u2019Irak en 1990, les États-Unis font adopter les sanctions économiques les plus dures de l\u2019histoire de l\u2019Organisation des Nations unies (ONU), bloquent toute possibilité de solution négociée et déclenchent leur « guerre du Golfe», qui détruira une grande partie des infrastructures civiles et industrielles de l\u2019Irak.À la tête de coalitions à géo- 1.Ces concepts sont des énoncés de la politique de défense commune de l\u2019Alliance.Ils établissent ses « tâches de sécurité fondamentales» et les engagements des pays membres, sur la base d\u2019une analyse « du nouvel environnement de sécurité ».Documents secrets principalement élaborés par les états-majors militaires pendant la guerre froide, ils sont devenus des documents publics pris en charge par les autorités politiques.métrie variable, ils se lanceront dans plusieurs autres guerres : Somalie (1993), Kosovo/Serbie (1999), Afghanistan (2001 et toujours en cours), Irak (2003), Libye (2011).L'OTAN ET LA STRATÉGIE DES ÉTATS-UNIS Au début des années 1990, la situation mondiale est radicalement différente de celle qui prévalait 50 ans plus tôt.Les ressources naturelles des régions auparavant sous le contrôle ou l\u2019influence de l\u2019URSS deviennent accessibles, mais la compétition est devenue très serrée sur le strict plan économique, notamment avec l\u2019Europe, le Japon, la Chine et la Russie.Les États-Unis ne sont désormais plus assurés de l\u2019emporter sur ce terrain.Par ailleurs, leur supériorité sur le plan militaire est absolument incontestable et leur fournit une alternative : recourir à la force des armes pour rafler ce que la seule concurrence économique ne leur permettrait pas toujours de gagner.Dans Rebuilding America\u2019s Defenses (2000), les idéologues néoconservateurs du Project for a New American Century (PNAC) préconisent que les États-Unis préservent leur avance insurmontable sur le terrain militaire pour être en mesure de mener victorieusement plusieurs guerres simultanées de grande envergure; de s\u2019acquitter de nom- L'auteur est l'un des porte-parole du Collectif Échec à la guerre; il s'exprime ici à titre personnel Il s'agit de faire pression en faveur de l'intégration en une seule grande armée, devant promouvoir les intérêts théoriquement convergents des pays membres de l'OTAN.breuses tâches constabulaires post-guerre ou visant à préserver une situation leur étant favorable; d\u2019opérer une «transformation» technologique tous azimuts pour porter la guerre à un autre niveau.Les lignes directrices énoncées par le PNAC se manifestent non seulement dans les politiques de défense des États-Unis, mais également dans les «concepts stratégiques»1 de l\u2019OTAN et dans les politiques de défense de ses pays membres, dont le Canada.Envisageant un avenir d\u2019agressions et d\u2019occupations militaires multiples, les États-Unis ont beau avoir des centaines de bases militaires et des commandements distincts pour toutes les régions du monde, ils ont besoin d\u2019une armée encore plus grande.D\u2019où l\u2019élargissement de l\u2019OTAN et la multiplication de ses partenariats, en insistant non seulement sur des politiques communes et un commandement unique (le leur), mais sur un armement commun (très largement fourni par leur industrie militaire), sur l\u2019 « interopérabilité » des contingents, sur des entraînements et des exercices communs plus fréquents et de plus grande envergure, etc.Bref, il s\u2019agit de faire pression en faveur de l\u2019intégration en une seule grande armée, devant proRELATIONS janvier-février 2014\t|21 dOSSieR mouvoir les intérêts théoriquement convergents des pays membres de l\u2019OTAN, mais que seuls les États-Unis peuvent effectivement diriger.Évidemment, tout cela ne va pas sans heurts.Et tout en intensifiant leurs pressions intégratrices, les États-Unis négocient les alliances et les mandats «à la pièce» pour chaque nouvelle guerre dont ils décident du déclenchement: obtenir l\u2019aval du Conseil de sécurité de l\u2019ONU si possible, sinon l\u2019engagement de l\u2019OTAN, sinon celui d\u2019une « coalition de volontaires», membres ou non de l\u2019OTAN.L'OTAN ET L'ONU En avril 2007, Daniel Fried, secrétaire d\u2019État adjoint aux affaires européennes et eurasiennes des États-Unis, décrivait ainsi l\u2019aboutissement de la transformation de l\u2019OTAN en instrument militaire global de l\u2019hégémonie étasunienne : «[.] l\u2019OTAN s\u2019est transformée en une organisation transatlantique effectuant des missions globales, de portée globale avec des partenaires globaux.[.] L\u2019OTAN est en train de développer les capacités et les perspectives politiques nécessaires pour s\u2019attaquer aux problèmes et aux éventualités qui surviennent dans le monde entier.» Parallèlement à cette transformation, les États-Unis et leurs plus proches alliés ont fréquemment dévalorisé l\u2019ONU, critiquant son «indécision», son «incapacité» ou ses «faibles moyens» pour résoudre les conflits.Ces critiques constituaient aussi une tentative de justifier leurs © Alain Reno\tpropres campagnes guerrières, généralement illégales en vertu de la Charte des Nations unies et des autres instruments du droit international.Le développement de l\u2019OTAN après la guerre froide entre donc ouvertement en contradiction avec le mandat de l\u2019ONU, dont le but premier est de «maintenir la paix et la sécurité internationales».Alors qu\u2019elle prétend vouloir contribuer «à la maîtrise des armements, à la non-prolifération et au désarmement», l\u2019OTAN est pourtant responsable de 57% des dépenses militaires mondiales.Les États-Unis, maîtres d\u2019œuvre de l\u2019Alliance et bons premiers au sein des dix pays qui ont les dépenses militaires les plus élevées de la planète, dépensent plus que les neuf autres réunis.Ils exercent des pressions constantes pour que les pays membres et les nombreux « partenaires» de l\u2019OTAN haussent leurs dépenses militaires.Et tous ces développements ont pour effet de relancer la course aux armements avec la Russie et la Chine.CONTRADICTIONS INTERNES ET NOUVELLE CONJONCTURE Les États-Unis défraient 75% du budget de l\u2019OTAN mais n\u2019en retirent pas tous les bénéfices escomptés.En Afghanistan, plusieurs pays membres ont refusé de se déployer dans les Tous ces développements ont pour effet de relancer la course aux armements avec la Russie et la Chine.zones de combat.Et plusieurs se sont très peu engagés dans la guerre en Libye.L\u2019Allemagne s\u2019est même abstenue - avec le Brésil, la Russie, l\u2019Inde et la Chine - lors du vote sur la Résolution 1973 du Conseil de sécurité sur la Libye.Généralement fidèle haut-parleur des priorités étasuniennes au sein de l\u2019OTAN, le Canada s\u2019est récemment retiré de deux de ses programmes de surveillance.En mars 2013, le Canadian Defence and Foreign Affairs Institute de Calgary, partisan des politiques militaristes du gouvernement Harper, publiait même un document d\u2019orientation intitulé Is NATO Still Necessary for Canada?Les dissensions internes à l\u2019OTAN ne sont cependant pas le plus important problème que rencontre l\u2019empire éta-sunien dans sa détermination à faire contribuer l\u2019Alliance aux guerres qu\u2019il juge dans son intérêt de mener.En effet, dans le cas récent de la Syrie, c\u2019est plutôt le rôle plus actif de la Russie et de la Chine dans l\u2019arène internationale qui a mis en échec la décision des États-Unis de bombarder le pays pour faire tomber le régime de Bachar el-Assad.D\u2019abord, la volonté russe et chinoise d\u2019exercer leur droit de veto au Conseil de sécurité de l\u2019ONU n\u2019a pas permis d\u2019obtenir l\u2019aval de cette instance.Ensuite, alors que les États-Unis et la France se disaient prêts à agir sans cette autorisation, la diplomatie russe les a complètement déjoués en obtenant du régime syrien qu\u2019il accepte l\u2019inspection et la destruction de son arsenal chimique.Si ces développements ont permis de désamorcer une campagne de bombardements imminente, ils ne sont pas pour autant rassurants pour l\u2019avenir, présageant peut-être des tensions accrues entre l\u2019empire étasunien, d\u2019une part, et la Russie et la Chine, de l\u2019autre.\u2022 22| janvier-février 2014 RELATIONS Africom, hors de l'Afrique! Entrevue avec Aziz Salmone Fall En 2007, les États-Unis ont mis en place l'Africom, un commandement militaire qui a pour cible l'Afrique.Le politologue Aziz Salmone Fall, membre du Groupe de recherche et d'initiative pour la libération de l'Afrique (GRI LA), jette un regard critique sur cette initiative.Relations: Pouvez-vous nous expliquer la genèse de l\u2019Africom et comment il s\u2019insère dans la stratégie géopolitique américaine?Aziz S.Fall: La politique militaire et stratégique du gouvernement de George W.Bush a ouvert, dès 2003, un nouveau champ d\u2019action ciblant le continent africain.Après le Northcom (Amérique du Nord), l\u2019Eurocom (Europe), le Centcom (Asie du Sud-Ouest), le Pacom (Pacifique) et le Southcom (Amérique centrale et du Sud), qui divisaient déjà régionalement la planète, le US Africa Command - ou Africom - s\u2019est ajouté.Devenu opérationnel dès 2007, mais sans qu\u2019aucun pays africain ne veuille l\u2019accueillir, il a son quartier général à Stuttgart, en Allemagne.Il serait composé actuellement de 3600 militaires.Pourquoi en Allemagne?Entre autres parce qu\u2019elle exige depuis un certain temps le rapatriement d\u2019une bonne partie de son or entreposé aux États-Unis - 674 tonnes -, lesquels sont réticents à le lui rendre.L\u2019Allemagne ne veut donc pas compromettre ses négociations avec les États-Unis.Le GRILA prépare d\u2019ailleurs en ce moment un documentaire sur ce sujet.On peut lire dans la version française du site Web de l\u2019Africom qu\u2019il «protège et défend les intérêts de sécurité nationale des États-Unis en renforçant les capacités de défense des États africains et des organisations régionaux (sic), et conduit des opérations militaires quand ordonné de le faire (sic), dans le but de décourager et de mettre en échec les menaces transnationaux (sic) et assurer une ambiance (sic) de sécurité qui résultera (sic) une bonne gouvernance et un bon développement».C\u2019est de la pure propagande.Derrière une image de relative discrétion et un vernis humanitaire se cache en fait ce qui constitue une grande menace pour l\u2019Afrique.Cette initiative s\u2019inscrit davantage dans la volonté de puissance des États-Unis, qui souhaitent reprendre le leadership contesté du bloc occidental en Afrique.Plusieurs membres de puissants lobbies réunis autour de l\u2019Institute of Advanced Strategic Studies et du Project for a New American Century, mais aussi des think tanks comme l\u2019or- © Alain Reno ganisation mondiale Bilderberg, prônent une gouvernance mondiale sous le signe de la «guerre contre la terreur», venant remplacer l\u2019équilibre qui était celui de la guerre froide.Le remodelage géopolitique du monde et le redéploiement des alliances correspondent à une volonté délibérée d\u2019assurer l\u2019accumulation du capital par la mise en réserve ou la ponction des ressources par des oligopoles qui se trouventsous la houlette des États-Unis principalement, mais aussi de l\u2019Europe.L\u2019Africom s\u2019insère dans ce processus mené sous l\u2019égide de l\u2019OTAN et de l\u2019OCDE.C\u2019est pourquoi, le 25 mai dernier, à l\u2019occasion du cinquantenaire des «indépendances» africaines, le GRILA lançait une déclaration cosignée par 50 personnalités africaines et allemandes, intitulée Africom go home, ni en Afrique ni enAllemagnê.D\u2019ailleurs, à cette occasion, j\u2019ai pu constater comment les États-Unis transgressent allègrement le droit international sur le territoire national allemand.Alors que je tentais de distribuer la déclaration du GRILA à des officiers de la base de Stuttgart, je m\u2019y suis fait arrêter par la police militaire américaine qui a confisqué mon passeport.Je me trouvais pourtant sur un trottoir sous juridiction allemande.Cette action de sensibilisation a abouti cependant à une petite victoire: comme les frappes et les RELATIONS janvier-février 2014\t|23 1.Voir . dOSSieR assassinats ciblés faits au moyen des drones sous le commandement de l\u2019Africom violent la Constitution allemande, nos alliés du parti Die Linke viennent de porter plainte contre le gouvernement Merkel, créant un embarras supplémentaire pour l\u2019Africom.Rel.: Vous avez dit que le quartier général de l\u2019Africom est à Stuttgart.Mais y a-t-il des bases en Afrique?A.S.F.: Il y a des effectifs et des services au Kenya, en Centrafrique, au Niger, au Soudan du Sud, au Sénégal, au Burkina Faso, au Liberia, en Éthiopie, en Ouganda, à Djibouti et des installations militaires dans plus d\u2019une trentaine de pays.L\u2019Afrique est progressivement insérée de force sous le parapluie de l\u2019OTAN.Le Liberia fait du zèle pour accueillir une base de l\u2019Africom, mais nous savons qu\u2019il n\u2019est plus le seul; nous ignorons cependant les raisons qui font que les États Unis n\u2019ont pas retenu pour l\u2019instant les offres de ces quelques régimes opportunistes.Le continent est donc truffé de drones et d\u2019installations militaires rendant au fond inutile la présence d\u2019une mégabase.En 2002, cela a commencé par l\u2019initiative pansahé-lienne antiterroriste avec quatre pays du Sahel.Trois ans plus tard, cinq pays s\u2019y ajoutaient.En 2005, l\u2019initiative antiterroriste de l\u2019Afrique de l\u2019Est englobait pour sa part six autres pays.Dans la même année, l\u2019OTAN est venue assister l\u2019Union africaine au Darfour.En 2007, elle jetait les bases de ce qui deviendra la Force africaine en attente, censée maintenir la paix continentale, et qui sera opérationnelle en 2015.Tout cela constitue un déni de la souveraineté continentale.L\u2019OTAN et l\u2019Africom n\u2019ont en réalité pas besoin de plus que leur actuel officier de liaison militaire de haut rang agissant comme point de contact avec l\u2019Union africaine.L\u2019attitude de cette dernière est pour l\u2019instant pitoyable.Cette mise sous tutelle des armées nationales africaines, ou ce qui en reste, la perspective de voir déménager en Afrique la base de l\u2019Africom, la recrudescence des interventions militaires françaises ou autres, la base militaire du Japon à Djibouti, récemment créée, et celles du Canada au Sénégal et au Kenya à l\u2019état de projet, tout cela hypothèque toute réelle intégration africaine.Il s'agit d'isoler les puissances émergentes qui dérangent l'hégémonie de l'impérialisme et de coopter tous les pays derrière cette stratégie martiale qui criminalise le pacifisme et le discours internationaliste.Rel.: Dans ce contexte de la «guerre contre le terrorisme», le djihadisme qui s\u2019étend en Afrique serait-il un prétexte tout désiré pour justifier cette présence militaire?A.S.F.: Certes, il y a une dynamique suspecte de pompiers-pyromanes à l\u2019œuvre.Il ne faut pas perdre de vue que les origines des conflits que les puissances impérialistes disent vouloir enrayer découlent de l\u2019échec du développement et de la pauvreté, des incidences de leurs propres politiques, de délinquances et trafics issus de conflits per- L'Afrique, entre unité et alignement AMZAT BOUKARI-YABARA L'auteur est historien au Centre d'études africaines de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris Dans la nouvelle géopolitique mondiale marquée par l\u2019essor des pôles capitalistes ou énergétiques d\u2019Asie, la reconfiguration du Grand Moyen-Orient, les turbulences économiques et diplomatiques entre les alliés occidentaux, sans oublier la solidarité progressiste sud-américaine, la thèse d\u2019une nécessaire unité africaine paraît théoriquement irréfutable.Car à défaut de s\u2019aligner sur ces grands ensembles, les États africains doivent s\u2019unir politiquement pour défendre leurs intérêts et régler des problèmes d\u2019ordre sécuritaire et économique insolubles si chacun reste isolé.Par exemple, qui doit défendre l\u2019Afrique?La situation est complexe depuis la guerre de l\u2019OTAN en Libye, qui a consolidé l\u2019implantation du commandement militaire américain de l\u2019Africom et entraîné la déstabilisation du Mali par une nébuleuse de groupes armés liés notamment à Al-Qaïda, lesquels ont été repoussés par une coalition africaine dirigée par l\u2019armée française.Une clarification des alliances entre les pays subsahariens et nord-africains s\u2019impose, ces derniers (sauf le Maroc) étant à la fois membres de l\u2019Union africaine et de la Ligue arabe.Et la question de la capacité des Africains de construire une politique de défense collective et de diplomatie indépendante face à la « communauté internationale» reste entière.Selon l\u2019analyste Horace Campbell, l\u2019ONU, entérinant la décolonisation de l\u2019Afrique sous une forme balkanisée depuis la crise fondatrice de la République démocratique du Congo (RDC), en 1960, entretient une situation de gestion expérimentale du chaos assimilant la paix à l\u2019absence de guerre, et la démocratie à la tenue d\u2019élections.La confusion règne : les missions internationales dites de paix ou de stabilisation (RDC, Mali, Centrafrique) contrastent avec la menace ou l\u2019usage répété de la force par les pays de l\u2019OTAN intervenant dans les affaires intra-africaines.S\u2019appuyant, par exemple, sur des justifications juridiquement controversées (le concept de responsabilité de protéger), cet usage de la force illustre en réalité l\u2019obsolescence du Conseil de sécurité de l\u2019ONU et à quel point la révision du monopole occidental exercé sur la démocratie et la justice en Afrique - à travers la Cour pénale internationale notamment - est nécessaire.241 janvier-février 2014 RELATIONS durant, et de l\u2019instrumentalisation du désordre au service d\u2019intérêts économiques et géopolitiques.De plus, il y a aussi des « Frankenstein de l\u2019impérialisme».Ces groupes de nature terroriste ou d\u2019aventuriers politiques, au départ instrumentalisés, déploient désormais leurs propres objectifs, ce qui entraîne une insécurité inhabituelle sur le continent, nuisant autant à « l\u2019ordre du monde » qu\u2019aux pays africains.Ce sont des épiphénomènes, mais ils justifient le militarisme de l\u2019Africom.L\u2019annexion des zones où il y a des troubles fait partie de la stratégie du tout sécuritaire.La sophistication des armements, leur miniaturisation et leur prolifération restent cachées tandis que la violence «légitime » de la guerre s\u2019impose, notamment sous le couvert des concepts de «responsabilité de protéger » et d\u2019attaques dites préventives.Les assassinats ciblés de l\u2019Africom, comme les interventions virtuellement téléguidées, cherchent à créer un état de fait et à faire accepter le consensus politique mondial qui existerait, soi-disant, en faveur de la guerre.Il s\u2019agit d\u2019isoler les puissances émergentes qui dérangent l\u2019hégémonie de l\u2019impérialisme et de coopter tous les pays derrière cette stratégie martiale qui criminalise le pacifisme et le discours internationaliste.Rel.: Vous avez fait allusion aux intérêts occidentaux en Afrique que l\u2019Africom aurait pour objectif de sauvegarder.La présence grandissante d\u2019une puissance concurrente comme la Chine y est-elle pour quelque chose?A.S.F.: Cette initiative militaire vise certainement à contrer l\u2019influence de plus en plus grande de la Chine sur le continent africain et à réaffirmer la prééminence des États- Unis.L\u2019Afrique demeure, hélas, toujours inféodée à l\u2019impérialisme.La nébuleuse intégrée de firmes transnationales, principalement américaines, impose ses conditions économiques iniques aux pays africains et «légalise» le pillage des ressources minières au détriment des peuples africains.Toutefois, l\u2019émergence de formations sociales africaines plus dynamiques, l\u2019appétit boulimique de la Chine et de l\u2019Inde pour les ressources, l\u2019arrivée en scène d\u2019acteurs non moins importants comme le Brésil, le Qatar ou Israël, viennent perturber la situation.L\u2019échec du néolibéralisme et les conséquences de trois décennies de libéralisation et de démantèlement des espaces de souveraineté font surgir de nouvelles logiques de partenariat multipolaires.Ces logiques sont de type Sud/ Sud et changent le terrain géopolitique, économique et culturel.Les dettes de pays sont épongées; on troque des matières premières contre des projets d\u2019infrastructures ou des occasions d\u2019affaires sans imposer de conditionnalités, cela alors que l\u2019aide publique au développement de l\u2019OCDE diminue et est maintenant inférieure aux transferts monétaires que les immigrants africains envoient depuis l\u2019étranger.Cela inquiète les puissances économiquement essoufflées, mais géopolitiquement prédominantes.Elles jouent donc la carte militariste pour maintenir leur prééminence.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR JEAN-CLAUDE RAVET ET CATHERINE CARON Par ailleurs, dans des pays fragiles ou en reconstruction, l\u2019impatience de la communauté internationale à financer et contrôler l\u2019organisation d\u2019élections présidentielles écarte la possibilité de relancer un véritable processus démocratique par des élections locales.Ce sont pourtant les seules permettant d\u2019élire des élus proches du peuple et préservés du système de cooptation oligarchique et néocolonial.Le fait est que cette volonté de reconstruire l\u2019Afrique depuis la base requiert un temps qui n\u2019est pas celui du capitalisme prédateur.En outre, alors que l\u2019OTAN contrôle les couloirs transatlantiques avec des supertankers, le droit des forces navales étrangères à mener des opérations militaires (Atalanta, Ocean Shield) dans les eaux territoriales est-africaines a été entériné par l\u2019ONU, sous prétexte de lutte contre la piraterie.Occidentaux, Indiens, Russes et, depuis décembre 2008, Chinois et Japonais déplacent ainsi leurs rivalités dans les eaux africaines de l\u2019océan Indien, devenu le nouveau centre maritime du monde.Depuis le précédent du Soudan du Sud, les germes économiques et politico-culturels de l\u2019éclatement qu\u2019on a vu dans plusieurs grands pays (Mali, Libye, Somalie, Nigeria, Tchad, Centrafrique, RDC) inquiètent, tant en lien avec les processus de naissance d\u2019États qu\u2019avec ceux de regroupe- ment autour de pôles émergents.Certes, la Communauté économique des États de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, la Communauté de développement d\u2019Afrique australe et la Communauté est-africaine tempèrent les risques de repli sur des bases nationales en constituant des pôles de croissance régionaux.Mais ces pôles économiques néolibéraux se font concurrence au lieu de travailler leur complémentarité.À la jonction de ces trois ensembles, la RDC reste le centre géopolitique majeur où s\u2019opposent des forces d\u2019éclatement et de regroupement continental, ses richesses attirant la convoitise des grandes puissances et multinationales.Sur le plan socio-économique, depuis la crise financière mondiale de 2008, les taux de croissance insolents affichés dans ces trois communautés d\u2019intégration économique conduisent les institutions de Bretton Woods à annoncer avec emphase «l\u2019émergence de l\u2019Afrique».S\u2019accompagnant d\u2019une poussée démographique dynamique, cette croissance se traduit certes mécaniquement par un essor des classes moyennes, mais aussi par un accroissement des inégalités.La capacité des sociétés africaines à sortir de ce système cri-sogène de croissance sans développement sera déterminante pour l\u2019avenir et afin de redonner une place à l\u2019Afrique au centre de la géopolitique mondiale.RELATIONS janvier-février 2014\t|25 dOSSieR L'auteur, prêtre, sociologue et professeur émérite à l'Université catholique de Louvain en Belgique, est le fondateur du Centre tricontinental (CETRI) et de la revue Alternatives Sud © Alain Reno Des foyers de résistance Derrière les grands enjeux géopolitiques se profilent toujours ceux d'un capitalisme globalisé qui suscite de multiples luttes à travers le monde.FRANÇOIS HOUTART Les résistances populaires aux différents aspects du capitalisme mondialisé sont nombreuses et diverses comme on le sait.Je m\u2019attarderai ici à deux pôles principaux, soit celui de l\u2019extractivisme et des luttes paysannes et autochtones, et celui des révoltes arabes.LA PRÉDATION DES RESSOURCES Depuis plusieurs années, l\u2019extractivisme, c\u2019est-à-dire la forme capitaliste d\u2019utilisation des richesses naturelles, suscite sans conteste l\u2019une des principales luttes sociales contemporaines sur la planète.Les protestations contre les entreprises minières et pétrolières se multiplient.C\u2019est que depuis la Seconde Guerre mondiale et, surtout, depuis l\u2019ère néolibérale du «Consensus de Washington», l\u2019extraction des matières premières connaît une expansion accélérée, au point où leur épuisement est à l\u2019ordre du jour.Pour certains métaux, on parle de quelques années.Pour d\u2019autres, et pour les sources d\u2019énergie fossile, il s\u2019agit de quelques décennies; seules quelques ressources comme le charbon ont un horizon dépassant une centaine d\u2019années.On assiste donc à une véritable course aux matières premières, utilisant des techniques plus avancées qui permettent un meilleur accès aux ressources : mines à ciel ouvert pour les métaux, fracturation hydraulique pour le pétrole et le gaz de schiste, notamment.Cela a des effets considérables sur les luttes paysannes, car l\u2019épuisement progressif des richesses minérales et fossiles amène à se tourner vers la biomasse pour compenser les manques et en tirer profit.De plus, une utilisation intensive des sols (cultures de soja, palme, canne à sucre, etc.) se traduit par une reconcentration des terres et par leur accaparement sous diverses formes par de grands groupes de l\u2019agro-industrie, qu\u2019il s\u2019agisse de propriétaires terriens ou d\u2019entreprises transnationales.Les petits agriculteurs perdant leur travail, surtout dans les continents du Sud, de nombreux conflits ont éclaté.Les paysans sans terre sont de plus en plus nombreux et la migration vers les villes s\u2019amplifie alors que les conditions sociales d\u2019une vie digne ne sont pas réunies.Les mouvements paysans luttent non seulement pour la survie de l\u2019agriculture familiale, mais aussi pour la protection du patrimoine écologique.Les peuples autochtones, qui représentent plus de 250 millions de personnes dans le monde, sont particulièrement T3 >i 0) O O « 5 O S +j y u OT3 it c c « ce a -fil Lsista concernés.Partout, ils protestent contre des expropriations ou contre une utilisation de leurs terres provoquant une destruction accélérée de leurs milieux d\u2019existence, de leur histoire, de leur organisation sociale et de leur culture.Face à ces résistances, tristement, la réponse des entreprises et des gouvernements, néolibéraux comme progressistes, est souvent la criminalisation par le biais de recours judiciaires, quand ce n\u2019est pas la violence directe.Au cœur des luttes paysannes et autochtones, un nouveau modèle de développement est mis de l\u2019avant qui s\u2019oppose à une vision commandée par la logique du profit à court terme, appuyée sur une idéologie scientiste et technocrate voulant que la science et les technologies parviendront toujours à résoudre les problèmes.Ce nouveau modèle prône plutôt une vision d\u2019ensemble -holistique-de la réalité, prenant en considération tous les facteurs écologiques et sociaux dans une perspective de long terme.Il cherche à restaurer l\u2019équilibre du métabolisme entre la nature et le genre humain par une utilisation rationnelle et raisonnable des richesses naturelles et par le développement d\u2019une agriculture paysanne renouvelée et biologique, plus efficace à long terme que les monocultures.LE PRINTEMPS ARABE Un autre pôle de résistance majeur à l\u2019heure actuelle est celui des mouvements populaires arabes qu\u2019on observe depuis 2011 dans plusieurs pays, de la Tunisie au Yémen en 26| janvier-février 2014 RELATIONS passant par l\u2019Égypte et la Syrie.S\u2019ils n\u2019étaient pas attendus par l\u2019opinion mondiale, de nombreux analystes du monde arabe s\u2019attendaient à l\u2019explosion de tels mouvements, qui sont le résultat de deux facteurs principaux ayant déjà provoqué des effets semblables dans d\u2019autres parties du monde.Ces divers pays, dont certains avaient adopté des orientations socialistes de redistribution du revenu national, sont passés au néolibéralisme au cours des années 1980 et 1990, sous l\u2019égide du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.Un appauvrissement des populations, surtout dans les campagnes, et une augmentation des inégalités sociales en ont résulté.Puis, comme tous ces États étaient gouvernés par des régimes politiques autoritaires, se joignit à l\u2019insécurité économique un désir de liberté civique.La conjonction de ces deux facteurs a fourni la base des révoltes que l\u2019on a appelées le « printemps arabe ».Dans une grande mesure, il s\u2019est agi de réactions similaires à celles des peuples de pays d\u2019Amérique latine, des Philippines ou d\u2019Indonésie confrontés à ces problèmes.Mais contrairement à l\u2019Amérique latine, cela n\u2019a pas débouché sur des gouvernements post-néolibéraux.La phase néolibérale du capitalisme n\u2019a guère été remise en question.Les nouveaux régimes se sont plutôt alignés sur un changement de leadership politique.Le facteur religieux a joué un rôle dans cette évolution.Les Frères musulmans, ayant développé des actions so- ciales assistantielles auprès des plus pauvres, surtout ruraux, ont gagné de l\u2019influence politique au point d\u2019assumer le pouvoir en Tunisie et en Égypte, après la Turquie.Créés à la fin des années 1920 en Égypte, proches des mouvements fascistes européens dans les années 1930, ils prônent un islam dit modéré, mais partisan de la charia.En même temps, les mouvements islamistes radicaux, liés ou non à Al-Qaïda, partisans d\u2019un rétablissement des califats musulmans anciens, ont trouvé un terrain d\u2019action favorable et ont amplifié leurs actions violentes, de l\u2019Irak à la Tunisie en passant par la Syrie, la Somalie et le Mali.L\u2019évolution de ce « printemps » n\u2019est pas compréhensible sans le recours à l\u2019histoire du colonialisme occidental, qui favorisa les courants islamistes contre le nationalisme arabe, considéré comme le véritable danger pour ses intérêts.Elle ne l\u2019est pas non plus sans considérer les intérêts pétroliers européens et étatsuniens qui provoquèrent les guerres en Irak et en Afghanistan et les interventions directes ou indirectes faites en Libye et en Syrie.S\u2019il s\u2019agit donc pour l\u2019instant de révolutions « partielles », qui remettent peu en question le modèle économique dominant, la conscience qu\u2019ont une partie des mouvements arabes de l\u2019importance de cette remise en question pourrait faire évoluer leur action vers des objectifs à plus long terme tendant vers une réelle émancipation.\u2022 POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES AMIN, Samir, La déconnexion.Pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1985.ARRIGHI, Giovanni, Adam Smith à Pékin, Les promesses de la voie chinoise, Paris, Max Milo, 2009.BÉAUD, Michel, Le basculement du monde, Paris, La Découverte, 1998.CHOMSKY, Noam, Futurs proches, Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle, Montréal, Lux éditeur, 2011.CORM, Georges, Le nouveau gouvernement du monde.Idéologies, structures, contre-pouvoirs.Paris, La Découverte, 2010.HOBSBAWM, Eric, L'empire, la démocratie, le terrorisme, Bruxelles/Paris, André Versaille Éditeur/Le Monde diplomatique, 2009.JAFFRELOT, Christophe, BOUISSOU, Jean-Marie et GODEMENT, François, Les géants d'Asie en 2025- Chine, Japon, Inde, Arles, Picquier, 2012.L'Atlas Mondes émergents, Paris, Le Monde diplomatique, 2012.MAMDANI, Mahmood, La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste, Paris, Demopolis, 2008.MBEMBE, Achille, Sortir de la grande nuit.Essai sur l'Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010.WALLERSTEIN, Immanuel, Comprendre le monde.Introduction à l'analyse des systèmes-monde, Paris, La Découverte, 2006.ARTICLES ET REVUES Alternatives Sud, revue publiée par le Centre tri-continental (CETRI).DUBÉ, François-Philippe, TASSÉ, Loïc et TURCOTTE, Sylvain, «Les relations Inde-Brésil-Chine : nouveaux axes de coopération et d'affrontement», Groupe de recherche en économie et sécurité, vol.4, no 5, mai 2002.DUSSEL, Enrique, «Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques», Chronique des Amériques latines, vol.3, no 62, 2009.Manière de voir, dossiers «La Chine, état critique», no 123, juin-juillet 2012 et « Le basculement du monde», no 107, octobre-novembre 2009.Relations, dossiers : «L'Amérique latine: boussole pour les temps présents», no 754, janvier-février 2012; «La Chine: au-delà du miracle», no 725, juin 2008; « La vague militariste», no 715, mars-avril 2007; «Les veines ouvertes de l'Afrique», no 713, décembre 2006; « L'empire vu du revers du monde», no 688, novembre 2003.ZIBECHI, Raul, «Le Brésil est-il en train de construire son propre pré-carré?», RISALinfo, [en ligne], le 4 mars 2009.FILMS Chine, le nouvel empire de Jean-Michel Carré, France, 2013.Sans terre, c'est la faim d'Amy Miller, Québec, 2013.OTAN: machine de guerre, machine de paix?de Hubert Dubois, France, 2009.RELATIONS janvier-février 2014\t|27 dOSSieR La renaissance des cultures du monde Entrevue avec Enrique Dussel Historien et philosophe mexicain d'origine argentine, Enrique Dussel est professeur émérite à l'Universidad Nacional Autonoma de México.Depuis de nombreuses années, son œuvre philosophique porte une attention particulière à l'ébranlement de l'hégémonie capitaliste et moderne dans les pays du Sud, lequel se manifeste notamment par la valorisation de grandes cultures et philosophies qui ont été marginalisées et discréditées comme « primitives » depuis des siècles, au nom de la modernité.Il a publié, entre autres, L'éthique de la libération à l'ère de la mondialisation et de l'exclusion (L'Harmattan, 2003).Relations: Un des aspects importants qui caractérisent notre époque est, selon vous, la remise en question de l\u2019hégémonie des États-Unis et du capitalisme.Comment s\u2019exprime-t-elle?Enrique Dussel: Nous sommes en effet dans une période de grande transition.La crise du pouvoir hégémonique des États-Unis, rendue manifeste avec l\u2019effondrement de l\u2019URSS, en 1990, et les différents affrontements militaires américains après 2001, ont donné lieu à l\u2019émergence de différents pôles de pouvoir à travers le monde.Nous ne sommes déjà plus dans un monde divisé entre le centre (les É.-U.et leurs alliés : l\u2019Europe et le Japon) et la périphérie (le reste du monde).Nous sommes en face d\u2019une pluralité de centres plus ou moins autonomes, ce qu\u2019atteste la montée en puissance de la Chine, en Asie, de la Russie, au Moyen-Orient, et du Brésil en Amérique latine.Cette nouvelle reconfiguration du monde plus complexe qui pointe à l\u2019horizon est accompagnée d\u2019une prise de conscience de l\u2019impasse, à la fois écologique et structu-relie, à laquelle se heurte l\u2019ordre économique mondial.Pour un nombre toujours croissant de gens, le capitalisme n\u2019a plus d\u2019avenir.Les médias électroniques y contribuent en permettant une large diffusion des observations et des analyses critiques.Certes, le capitalisme globalisé n\u2019est pas menacé en soi -il est toujours sans rival.Mais il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il fait l\u2019épreuve de ses limites absolues.La crise écologique en est une.Le capitalisme carbure depuis son origine à l\u2019usage irrationnel de l\u2019énergie non renouvelable en vue de produire, consommer et accroître les profits toujours plus.Or, actuellement, il frappe non 28| janvier-février 2014 RELATIONS seulement le mur de l\u2019épuisement des ressources, mais aussi celui de la catastrophe écologique, menaçant la survie même de l\u2019humanité.La croissance illimitée du taux de profit, principe sur lequel se fonde le capitalisme, apparaît de plus en plus antinomique avec la vie humaine sur Terre.L\u2019autre limite absolue s\u2019exprime par la succession de crises de plus en plus fréquentes et graves, alimentées à la manière d\u2019une spirale: les «solutions» capitalistes avancées pour résoudre une crise en provoquent d\u2019autres plus graves encore, rendant impossible une véritable sortie de la crise dans les limites du capitalisme.Rel.: Un autre aspect de la crise contemporaine, qui est inextricablement lié à l\u2019impasse du capitalisme, c\u2019est la remise en cause de la modernité en tant que « culture dominante».Quels liens établissez-vous entre modernité et capitalisme?E.D.: L\u2019ébranlement du système économique auquel nous assistons ne peut aller de pair qu\u2019avec l\u2019ébranlement de la conception du monde qui lui tenait lieu de ciment.La Toute prétention hégémonique prend fin quand les mondes périphériques commencent à prendre conscience de leur histoire et de la valeur intrinsèque de leurs traditions, remettant en question le prétendu universalisme occidental.modernité telle qu\u2019elle s\u2019est imposée dans le monde est en effet indissociable du développement du capitalisme, qui a permis à une philosophie régionale, moderne et européenne de prétendre être la philosophie tout court, élevant sa particularité au rang d\u2019universalité.L\u2019expansion coloniale a paralysé le développement civilisationnel des régions du monde «colonisées», à partir de la fin du XVe siècle.En Amérique latine, par exemple, le processus de la conquête espagnole, qui est en quelque sorte l\u2019acte d\u2019inauguration de la modernité capitaliste -le « Je conquérant» précédant d\u2019un siècle le « Je pensant» de Descartes-, détruisit l\u2019ensemble des ressources des grandes cultures amérindiennes.L\u2019Europe, puis l\u2019Amérique du Nord, qui en est la prolongation, se sont situées ainsi géopolitiquement, économiquement et culturellement au centre du monde, reléguant toutes les autres cultures à la périphérie.Non seulement celles-ci ont été disqualifiées et considérées inutiles au projet moderne, mais elles ont été amenées à cultiver à l\u2019égard de ce qui leur est propre un mépris croissant, engendrant un oubli de leurs propres traditions et provoquant une V\\ confusion entre le développement du capitalisme et la vérité universelle.Toute prétention hégémonique prend fin quand les mondes périphériques commencent à prendre conscience de leur histoire et de la valeur intrinsèque de leurs traditions, remettant en question le prétendu universalisme occidental.C\u2019est ce qui se passe actuellement.On le voit en Amérique latine, par exemple.L\u2019effritement de l\u2019hégémonie occidentalo-centriste s\u2019accompagne non seulement d\u2019une certaine autonomie politique et économique, mais aussi culturelle.La culture amérindienne se décolonialise, s\u2019auto-valorise, alors qu\u2019elle avait été jetée dans l\u2019oubli, marginalisée et dénigrée comme «primitive», «arriérée», «irrationnelle».Une nouvelle époque de l\u2019humanité apparaît ainsi possible, au-delà de la modernité.J\u2019appelle cet horizon de possibilité la transmodernité.À la modernité universelle succéderait une transmodernité pluriverselle où les différentes cultures du monde auraient récupéré et réinterprété leurs traditions ancestrales.Je parle ici, par exemple, des cultures chinoise, indienne, arabe, bantoue, amérindienne.Par cela, je fais référence à un projet mondial qui essaie d\u2019aller au-delà de la modernité.Ce n\u2019est pas ce que certains appellent la postmodernité, qui est certes une réinterprétation critique de la modernité, mais partielle, puisqu\u2019elle part d\u2019un point de vue européen et nord-américain.Ce n\u2019est pas non plus la renaissance telles quelles des traditions millénaires, mais leur réinterprétation critique comme héritage à préserver - qui assume la critique et l\u2019herméneutique-, à partir de leurs propres ressources, et non pas à partir de l\u2019Occident.Cela ne peut aboutir qu\u2019à une époque radicalement nouvelle et caractérisée par un dialogue interculturel authentique, aux frontières de la modernité.Rel.: Comment s\u2019exprime cette remise en question de la modernité capitaliste comme conception dominante et prétendument universelle?E.D.: Prenons la conception de la rationalité véhiculée par la modernité capitaliste.Elle est de plus en plus battue en brèche comme une conception étriquée de la rationalité.Sur le plan de la productivité économique, cette irrationalité s\u2019exprime dans le critère de la croissance illimitée du profit, posé comme condition sine qua non.La croissance de la production d\u2019automobiles sert d\u2019indicateur de développement.Mais c\u2019est là l\u2019exemple d\u2019une mesure irrationnelle, basée non sur la valeur d\u2019usage des marchandises, mais sur leur valeur fétichisée.Cela révèle une rationalité coupée de la vie, qui en arrive à concevoir comme rationnelle une croissance d\u2019un point de vue purement quantitatif et abstrait, qui ne tient compte du bien-être ni des personnes ni de la société.Cette irrationalité fabrique des individus solipsistes et contribue à l\u2019invention de technologies toujours plus sophistiquées qui en arrivent à détruire la subjectivité, à faire de l\u2019individu un simple rouage d\u2019une mécanique inhumaine.Une rationalité en harmonie avec la nature doit devenir une dimension fondamentale de l\u2019âge qui vient.Elle ne sera pas fondée sur une conception de la nature comme ressource purement exploitable, vendable, destructible.C\u2019est la qualité de la vie humaine et le respect de la nature qui devraient être les critères fondamentaux.L\u2019irrationalité économique du capitalisme trouve son fondement dans la rationalité cartésienne qui a séparé la subjectivité cognitive de son environnement.Or, celle-ci est indissociable du monde et, plus particulièrement, de la communauté, où chacun vit.Nous ne sommes pas seulement des sujets cognitifs, nous sommes des sujets émotifs, sensibles, symboliques.Les cultures amérindiennes, par exemple, prennent en compte les relations entre les individus, avec la communauté, les moyens de subsistance et la nature.Bien qu\u2019elles soient taxées de «primitives», elles © Alain Reno RELATIONS janvier-février 2014\t|29 dOSSieR © Alain Reno\tportent des valeurs essentielles que la modernité a perdues.Et cette perte est à l\u2019origine de son irrationalité.Un autre aspect de la modernité qui est critiqué, c\u2019est l\u2019exclusion de tout récit mythique ou religieux en tant qu\u2019irrationnel.Comme l\u2019a montré le philosophe Paul Ricœur, en effet, ce type de récit n\u2019est pas forcément irrationnel: il tente de donner une réponse rationnelle à une question humaine qui se rapporte au sens de la vie, de la mort, de l\u2019existence.Il exige pour être compris un processus herméneutique qui dévoile le sens rationnel du récit.Le mythe donne à penser.Rel.: Samuel Huntington, dans Le choc des civilisations, a cherché à opposer la modernité occidentale à la civilisation musulmane.Il part, comme vous, du constat d\u2019une pluralité de civilisations.Qu\u2019est-ce qui vous en distingue?E.D.: La thèse de Huntington est de montrer un monde islamique fondamentalement violent, irrationnel, voire fanatique, en complète opposition avec la civilisation occidentale, incarnant seule la rationalité.Cette vision unilatérale évacue totalement la valeur et la richesse des autres cultures.Et ne cherche qu\u2019à justifier la confrontation et même la guerre.Ma perspective est opposée à la sienne.Il n\u2019y a pas de choc des civilisations.Le maître-mot n\u2019est pas le choc mais le dialogue.Le dialogue interculturel est au cœur de l\u2019époque qui vient.L\u2019écoute y est centrale.La découverte d\u2019autrui me concerne autant qu\u2019elle concerne l\u2019autre.Autrui est ce qui permet de m\u2019approprier ma propre altérité.L\u2019attitude de Huntington, qui fustige le fondamentalisme islamiste, est elle-même fondamentaliste.Ce qu\u2019il 30| janvier-février 2014 RELATIONS cherche à légitimer, c\u2019est une relation fondamentaliste entre deux cultures.Ce qui caractérise les fondamentalistes, au fond, c\u2019est leur manque de foi dans le pouvoir de leur propre tradition, de leur propre culture; ils ne peuvent concevoir, à ce titre, la possibilité d\u2019un véritable dialogue dans le respect de l\u2019autre.Ni la culture arabe, pour les uns, ni la modernité, pour les autres, ne peut être le point de départ pour aller au-delà de soi-même.Car cet «au-delà» est ressenti comme une menace.Le fondamentalisme essentialise une partie des valeurs de sa propre culture en les opposant d\u2019une manière frontale à une partie des valeurs de l\u2019autre culture, essentialisées elles aussi.Chacune se présentant ainsi comme la négation absolue de l\u2019autre.Les fondamentalismes mettent leur force dans la négation du dialogue entre les cultures.C\u2019est évidemment un cul-de-sac.L\u2019Amérique latine témoigne de la puissance d\u2019un dialogue fondé sur la confiance en sa propre tradition et sur l\u2019accueil de l\u2019autre.Si le fondamentalisme s\u2019est fortement incarné dans les dictatures militaires installées par les États-Unis, il n\u2019a pas eu prise dans le peuple latino-américain.Celui-ci est entré en dialogue avec la modernité à partir de ses propres traditions.Ce dialogue est éminemment créateur.Il en émerge, par exemple, un autre type de démocratie où la communauté a un rôle important à jouer et où la participation, sans nier l\u2019importance de la représentation, est centrale.La démocratisation n\u2019est plus confinée à l\u2019horizon indépassable de la démocratie libérale, qui a plus à voir avec l\u2019oligarchie qu\u2019avec la démocratie, la modernité capitaliste ayant en effet installé un certain type de démocratie représentative qui permet à une minorité d\u2019accaparer le pouvoir.Au Venezuela, une loi du pouvoir populaire a été votée en 2011, qui vise à arrimer la représentation avec la participation.La démocratie directe pourrait se vivre au niveau des quartiers et déterminer les besoins à une échelle locale.Mais aux niveaux municipal, provincial et national, elle doit être articulée à la démocratie représentative.En Bolivie, Evo Morales, en dialogue avec la culture autochtone, parle de «pouvoir obédientiel».Au Mexique, les zapatistes disent que chez eux, au Chiapas, «on commande en obéissant ».Cela relève d\u2019une autre définition du pouvoir politique qui n\u2019est plus la domination, mais l\u2019obéissance, l\u2019écoute du peuple.Les nouvelles constitutions de Bolivie et d\u2019Équateur témoignent de cet effort pour repenser le pouvoir, la démocratie et l\u2019organisation de l\u2019État.Aux côtés des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, qui caractérisent l\u2019ordre bourgeois libéral, on reconnaît enfin un quatrième pouvoir : le pouvoir citoyen.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR JEAN-CLAUDE RAVET CONFÉRENCE PUBLIQUE ceNtRe Justice et foi cœur des de de société Décoloniser l'ordre géopolitique mondial Conférencier: Enrique Dussel 'ordre géopolitique mondial demeure encore tributaire d'une domination exercée par des forces économiques, politiques, militaires et culturelles du bloc occidental.Cette domination, dont les racines remontent à la conquête de l'Amérique, s'érode toutefois de plus en plus en raison de l'affirmation de différents pôles culturels et civilisationnels dans le monde.Dans la foulée du présent dossier de Relations, nous nous interrogeons : \u2022\tEn quoi ces pôles émergents sont-ils porteurs d'alternatives libératrices face à l'ordre mondial et à ses fondements socioéconomiques et culturels néolibéraux?\u2022\tAssistons-nous à une réelle contestation de l'ordre géopolitique dominant?\u2022\tQuelles sont les voies par lesquelles ce pluralisme culturel, politique et civilisationnel peut devenir le ferment d'un monde plus juste, équitable et solidaire?Enrique Dussel, professeur émérite de l'Universidad Nacional Autônoma de México, est un des grands penseurs de l'éthique et de la philosophie politique.Comptant parmi les fondateurs de la philosophie de la libération, il a consacré sa réflexion à la critique de la centralité politique et culturelle de la modernité occidentale et à la reconnaissance de la diversité culturelle et civilisationnelle dans l'analyse géopolitique.Le jeudi 27 février 2014, de 19 h à 21h30 Centre St-Pierre, Salle 100 - Marcel-Pépin 1212, rue Panet, Montréal (Métro Beaudry) Contribution suggérée: 10$ (5$ pour étudiants et faible revenu) Renseignements : Agusti Nicolau, 514-387-2541, poste 241 ou anicolau@cjf.qc.ca / www.cjf.qc.ca RELATIONS janvier-février 2014\t|31 soifs_________________ CHRONiçue LittéRaiRe Apprivoiser Isidore TEXTE: MARIE-CÉLIE AGNANT ILLUSTRATION : RONALD MEVS Je savourai longuement et pendant plusieurs semaines ce que j\u2019appelais ma première victoire sur Isidore1.J\u2019avais déployé tant d\u2019efforts: tondu à plusieurs reprises sa pelouse, sorti et rentré ses poubelles, fait ses commissions.J\u2019avais aussi nourri l\u2019espoir secret que mes deux garçons se joindraient à moi dans ces nouvelles tâches.En vain, j\u2019avais attendu qu\u2019ils se décident à me seconder puis je les surpris un soir dans la salle de lavage, ergotant à qui mieux mieux à propos de ma nouvelle croisade.Je fis la sourde oreille quelques minutes mais lorsque j\u2019eus atteint la dernière marche de l\u2019escalier, je les tançai vertement, les accusant d\u2019être des petits bourgeois minables, individualistes et morveux comme tous les petits bourgeois du monde.Leurs yeux s\u2019écarquillèrent d\u2019étonnement, mais je lisais tant de tristesse dans leur regard.«Il ne pensera même pas à te remercier», protesta l\u2019aîné, un peu honteux d\u2019avoir été surpris en plein délit de médisance.«Qu\u2019est-ce que ça changerait qu\u2019il m\u2019adresse des remerciements?» leur demandai-je, l\u2019émotion plein la voix.Je poursuivis sans leur laisser le loisir de répondre: «Ces actions me sortent du spectacle de ma misère, et pourquoi pas?Si elles me contraignent à poser mon regard sur un autre horizon, à contempler un peu moins mon nombril ainsi que le vôtre, à voir autre chose que les barreaux de ma propre cage, c\u2019est beaucoup de gagné.» Ils baissèrent la tête mais le cadet enchaîna aussitôt: - Tu oublies que le monde, c\u2019est aussi la Palestine, la Palestine avec la dépossession qui n\u2019en finit plus, les territoires volés, les morts que nul ne compte et dont personne ne se soucie; la Palestine avec ses cris, ses enfants assassinés, ses larmes et cette misère innommable.N\u2019est-ce pas toi qui nous as depuis toujours rabâché les oreilles avec une situation que tu as toujours qualifiée d\u2019ignoble?Stupéfaite, j\u2019avais soudain l\u2019impression d\u2019être sur un radeau à la dérive, errant sans savoir à quoi me raccrocher, tandis que lui avait les larmes plein les yeux.Je trouvai quand même la force de leur demander ce qu\u2019Isidore, avec ses 80 ans ou plus, pouvait bien avoir à voir avec la situation palestinienne.Ils se mirent à balayer mes arguments, associant Isidore au soutien sans faille des communautés juives de la diaspora aux régimes des Sharon et des Begin.«La Cisjordanie, Gaza, Sabra et Shatila, les F16, les tanks Merkavas : ce dont il s\u2019agit c\u2019est d\u2019une guerre totale contre un peuple, clamaient-ils, une politique d\u2019extermination qui perdure, avec la bénédiction et la complicité de tous et, surtout, l\u2019appui des grandes puissances.» Mon aîné venait d\u2019entamer sa deuxième année d\u2019université, il faisait partie de je ne sais plus combien d\u2019associations militantes et je me retrouvais soudain -moi qui les exhortais sans cesse à garder les yeux ouverts sur le monde - à me demander ce qui leur avait été transmis et comment; étais-je en décalage ou en retard?Sans me laisser le temps de reprendre mes esprits, ils enchaînèrent: -\tLa lutte que mènent les Palestiniens ne concerne pas uniquement le monde arabo-musulman -leurs voix dans ma tête se confondaient-, comprendre ce qui se passe là-bas implique que l\u2019on en analyse toute la complexité.Il faut, disait la voix, citant Edward Saïd, se rappeler ce que Nelson Mandela ne s\u2019est jamais lassé de répéter à propos de son propre combat : avoir la conscience du fait que la Palestine est l\u2019une des grandes causes morales de notre temps, qui exige d\u2019être défendue comme telle.Qui défend les Palestiniens, qui leur tend les bras?-Mais.Ils me jetèrent un regard que je crus empreint de commisération.Je ravalai mes paroles et leur dis que je montais me coucher, fatiguée par une trop longue journée au travail.-\tCe sont plutôt tes nouvelles occupations avec cet homme qui t\u2019épuisent.Je reconnus la voix du cadet.L\u2019argent qu\u2019il envoie à Israël, il devrait l\u2019utiliser et embaucher une compagnie d\u2019entretien pour son gazon.Et puis, quelle idée folle d\u2019aller le forcer à faire ces promenades quotidiennes au parc, tout cela après ton tra- 32| janvier-février 2014 RELATIONS ¦i*rr V \\ i fi vail.Tu n\u2019en as pas assez de ta propre carcasse?Tu as l\u2019air d\u2019une nounou lui soutenant le bras.- Votre regard est jeune mais moi je vois aussi le monde comme un grand fleuve qui charrie tant de cadavres.Isidore est déjà sur l\u2019autre rive et depuis si longtemps, toute la sympathie que nous pouvons éprouver pour la situation qui prévaut en Palestine saurait-elle empêcher la compassion pour un vieil homme cristallisé dans sa douleur?La solitude est souvent anonyme, mais dans ce cas précis, elle ne l\u2019est pas.Faut-il se croiser les bras sans lever le petit doigt, le regarder sombrer plus profondément chaque jour dans cette incommensurable solitude, alors qu\u2019il suffit de peu?Faut-il être jeune pour ne pas comprendre que cet homme n\u2019a absolument plus rien à quoi se raccrocher, faut-il le considérer comme un homme déjà mort?Ces sorties au parc sont si importantes pour Isidore.Il m\u2019a confié qu\u2019elles étaient ses seules et uniques distractions depuis si longtemps.Et puis, dites-vous qu\u2019en toutes circonstances, l\u2019indifférence et le manichéisme exacerbé contiennent sans contredit les mêmes ferments.Un soir, je revins du parc avec Isidore et m\u2019arrêtai d\u2019abord à la maison.Peu après, les garçons arrivèrent.Interloqués, ils nous trouvèrent Isidore et moi, assis devant un guéridon; nous disputions une partie de cartes.La curiosité l\u2019emportant, ils se rapprochèrent 1.Voir M.-C.Agnant, « Tout cela », Relations, no 769, décembre 2013.et, au bout d\u2019un moment, prétextant avoir\tDebate on BUe ii, 2006, quelque chose dans le four, tranquillement je techniques mixtes m\u2019éclipsai.Par la porte entrebâillée me parvint la voix cassée d\u2019Isidore: «Lorsque je me suis rendu en Israël, j\u2019avais le cœur gonflé d\u2019espérance, mais peu à peu j\u2019ai compris que le monde était une bien triste comédie, la même comédie, un peu comme un carrousel, tournant sur lui-même, revenant sans fin avec les mêmes acteurs qui arborent des masques différents; il ne s\u2019agit pas d\u2019une loi, mais cette façon de faire régit le monde entier, se manifeste dans toutes les actions des êtres humains.Le carrousel est partout, ici, ailleurs.J\u2019ai vécu deux ans là-bas puis, je me suis mis à l\u2019abri derrière le paravent de l\u2019art et de la poésie.Lorsque je n\u2019arrive pas à peindre ou à écrire, je me noie.Quand l\u2019écriture me déserte, que mes pinceaux se rebellent, le parfum atroce des jours d\u2019antan, cette odeur abominable des chairs brûlées se marie en moi à celle des chairs écrasées par les bulldozers de cette armée d\u2019occupation qui assiège les populations désarmées, là-bas, sur une terre que l\u2019on dit bénie.Tout cela me pénètre dans la gorge, je suffoque, et c\u2019est alors que je hurle.Je hurle pour chasser les ombres des bourreaux, qui rôdent autour de moi, ceux de jadis, ceux d\u2019aujourd\u2019hui.» Je montai dans ma chambre où je pleurai tout mon saoul.Lorsque je redescendis, il faisait déjà nuit.Les garçons m\u2019avaient laissé une note sur la table m\u2019annonçant qu\u2019ils étaient partis chez Isidore regarder ses tableaux.\u2022 RELATIONS janvier-février 2014\t|33 aiLLeuRS La Hongrie aux Hongrois Le gouvernement hongrois allie des réformes économiques audacieuses avec un discours et des pratiques nationalistes, autoritaires et xénophobes.YANN BREAULT L'auteur, docteur en science politique, est chargé de cours à l'UQAM Que Dieu bénisse les Hongrois»: cette courte incantation tirée de l\u2019hymne national (adopté par la monarchie en 1903) n\u2019est pas un vestige folklorique.Elle ouvre le préambule de la nouvelle Constitution de la Hongrie, dont l\u2019adoption en novembre 2011 et les amendements subséquents suscitent la controverse.Depuis que son parti, le Fidesz, a remporté les élections d\u2019avril 2010 avec près de 53% des voix, le premier ministre Viktor Orban contrôle les deux tiers du parlement, ce qui lui donne les coudées franches pour transformer à souhait les fondations juridiques de l\u2019État.MYSTICISME ETHNOLINGUISTIQUE À juste titre, l\u2019attention des commentateurs a surtout porté sur la façon dont Viktor Orban a transformé la Constitution pour en fai un outil de ren-forc ent de son pouvoir politique.Faisant fi des critiques adressées par le Parlement européen, le régime a fait adopter, en mars 2013, un nouvel amendement à la loi fondamentale qui circonscrit dangereusement le pouvoir de la Cour constitutionnelle : celle-ci se POLOGNE RÉPUBLIQUE TCHÈQUE SLOVAQUIE UKRAINE AUTRICHE \u2022 Budapest HONGRIE ROUMANIE LOVÉNI, CROATIE SERBIE voit désormais empêchée de se référer aux jugements antérieurs à l\u2019entrée en vigueur de la Constitution.Pour Viktor Orban, la manœuvre vise à bétonner sa vision politique de renouveau national et à l\u2019empêcher d\u2019être affaiblie par une jurisprudence portant encore les marques du passé communiste.Il s\u2019agit aussi d\u2019une stratégie d\u2019alliance avec les pouvoirs religieux établis.La Constitution garantit toujours le droit à la liberté de religion, mais elle va plus loin en enfourchant plus fermement qu\u2019avant une morale conservatrice, en interdisant, entre autres, l\u2019avortement.En ce qui a trait aux relations internationales, l\u2019aspect le pl s troublant réside dans l\u2019affirmation d\u2019une communauté ethnolinguistique hongroise.Car le préambule de la Constitution est explicite sur le fait que la «nation hongroise» n\u2019est plus composée des citoyens de la république, mais bien des membres d\u2019une communauté millénaire, réunis par la couronne de saint Étienne.Cette nation « déchirée par les orages du siècle dernier» doit maintenant pouvoir retrouver «son unité intellectuelle et spirituelle ».Pour y parvenir, la loi fondamentale prévoit un devoir extraterritorial de protection des minorités hongroises, et même de soutien à leurs r vendications autonomistes.Depuis 2010, le pays célèbre annuellement le jour de l\u2019unité nationale, dont la date coïncide avec la signature du traité de Trianon, en 1920, par lequel la Hongrie a été dépossédée des deux tiers de son territoire et des millions de Hongrois coupés de leur patrie.Les leaders de la diaspora des pays voisins y sont invités pour commémorer la tragédie de leur désunion politique.L\u2019expression constitutionnelle de ce « devoir d\u2019ingérence» est d\u2019autant plus irritante pour les États voisins qu\u2019elle se conjugue avec l\u2019adoption d\u2019une loi sur la citoyenneté permettant à cette diaspora, depuis janvier 2011, d\u2019obtenir le passeport hongrois.PATRIOTISME XÉNOPHOBE Quant à la situation interne à l\u2019égard des minorités nationales, elle ne contribue pas à apaiser les craintes vis-à-vis de la résurgence de l\u2019ethno-nationalisme.On remarque plutôt l\u2019expression d\u2019un patriotisme xénophobe de plus en plus ouvertement dirigé contre la minorité tsigane, dont les conditions de vie déplorables, causées par un taux de chômage dix fois supérieur à la moyenne nationale, sont bien moins dénoncées que les comportements antisociaux dont on l\u2019accuse de toutes parts.La haine contre ce groupe en pleine explosion démographique (qui compterait entre 8% et 10% de la population totale) est librement relayée par le Jobbik, parti d\u2019extrême-droite, une force politique montante qui a obtenu près de 17% des voix aux élections de 2010.Ce parti contrôle des bourgades comme Gyôngyôspata, qui fait les manchettes en raison de ses parades dirigées par des brigades paramilitaires, circula t dans les secteurs habités par des familles tsiganes à qui l\u2019on crie des injures.Le gouvernement ne semble pas pressé de calmer le jeu.Non seulement tolère-t-il ces manifestations de xénophobie, mais il en rajoute en versant dans une sorte d\u2019antisémitisme de moins en moins subtil, comme en ^4 janvier-février 2014 RELATIONS témoigne la réhabilitation de l\u2019écrivain Joseph Nylrô, admirateur notoire de Goebbels, qui a retrouvé sa place dans le curriculum scolaire.Dans la mesure où le Fidesz cherche à séduire l\u2019électorat d\u2019extrême-droite, le caractère xénophobe du discours politique pourrait continuer de prendre de l\u2019ampleur.À cet égard, les deux lois controversées que le gouvernement hongrois a adoptées concernant les médias, en décembre 2010, risquent de lui servir: l\u2019une a placé les canaux de télévision étatiques sous le contrôle direct du gouvernement; l\u2019autre a créé un conseil des médias chargé de surveiller les journaux, la télévision, la radio et Internet.Ce conseil (principalement composé de membres du Fidesz) est habilité à imposer de lourdes amendes en cas de couverture «biaisée» ou « non respectueuse de la dignité humaine».Les journalistes doivent lui fournir sur demande leurs sources.En outre, les éditeurs sont maintenant forcés de lui dévoiler l\u2019identité de leurs commanditaires.STRATÉGIE POPULISTE?Il faut garder à l\u2019esprit que les choses ne se sont guère améliorées sur le front de l\u2019économie et des inégalités, qui ont permis l\u2019arrivée au pouvoir du Fidesz en 2010.La Hongrie peine à se remettre de la crise financière de 2008.Le malaise social perdure.La désillusion à l\u2019égard du néolibéralisme reste profonde et touche de larges pans de la population1.1.Lire Attila Jakab, « La Hongrie : néolibéralisme et discours identitaire », Relations, no 745, décembre 2010.Compte tenu de l\u2019endettement important du pays (80% du PIB annuel), le gouvernement doit composer avec une marge de manœuvre fort limitée pour relancer la croissance.Viktor Orban en a d\u2019ailleurs fait ses choux gras, en dénonçant la politique monétaire de l\u2019Allemagne.Non seulement s\u2019oppose-t-il maintenant à l\u2019inclusion de la Hongrie dans la zone euro, mais il plaide pour une véritable autonomie financière.Il s\u2019est félicité de la fermeture des bureaux du Fonds monétaire international à Budapest, en août 2013, et s\u2019est tourné vers les marchés asiatiques pour refinancer la dette du pays.Pour retrouver cette autonomie, le premier ministre a posé, en novembre 2010, un geste pour le moins audacieux - même s\u2019il n\u2019était pas innovateur-, en transférant près de 15 milliards de dollars de fonds de pension privés dans le système de pension étatique.Dans l\u2019objectif de renflouer les coffres vides de l\u2019État, les entreprises étrangères ont aussi été mises à contribution et contraintes d\u2019accepter une forte augmentation des impôts.En prévision des prochaines élections législatives, prévues au printemps 2014, le premier ministre poursuit une croisade visant à augmenter le pouvoir d\u2019achat des ménages par une diminution du coût de certains services.En décembre 2012, il imposait une première réduction de 10% des prix de l\u2019électricité, du gaz et du chauffage.Quelques mois plus tard, en juin 2013, le parlement votait une baisse de 10% des tarifs exigés pour les aqueducs, les égouts et le ramassage des ordures.Plus récemment, Orban décidait d\u2019aller plus loin en exigeant, à compter de novembre 2013, une réduction supplémentaire de 11%.Dénonçant férocement les profits trop importants que les compagnies de ce secteur auraient engrangés, il propose même de trans- aiLLeuRS former celles-ci en organisations publiques à but non lucratif.S\u2019agit-il là de mesures populistes préélectorales?Rien n\u2019est moins sûr.Il est vrai qu\u2019au cours de son premier passage au pouvoir, entre 1998 et 2002, Orban s\u2019est fait connaître comme un néolibéral, partisan d\u2019une politique de réduction des dépenses et de lutte à l\u2019inflation.Mais son discours a considérablement évolué durant son passage dans l\u2019opposition.Dans un manifeste publié en 2007, il a dénoncé le fait que le modèle néolibéral (systématiquement appliqué par la «gauche» lorsqu\u2019elle était au pouvoir) stimulait l\u2019individualisme au détriment de la solidarité dans la famille, le voisinage et la communauté.Il s\u2019en est pris au capitalisme sauvage, allant même jusqu\u2019à dire que la plus grande menace pour la nation venait du dogme de l\u2019omnipotence du marché.Manifestement, le régime souhaite expérimenter un modèle qui transcende le traditionnel clivage idéologique entre la gauche et la droite.L\u2019austérité fiscale et les compressions dans les programmes sociaux se conjuguent avec une concentration du pouvoir et un interventionnisme économique accru.Défiant les forces néolibérales de l\u2019Union européenne, une élite indigène s\u2019attaque aux intérêts étrangers et cherche à reprendre le contrôle sur son destin économique.Si l\u2019on peut voir d\u2019un œil positif la perspective d\u2019une certaine «décolonisation» économique, culturelle et politique, le discours légitimateur que tient le régime hongrois demeure cependant des plus inquiétants.Dans cet espace postcommuniste où d\u2019autres États éprouvent les mêmes frustrations socioéconomiques, les appels au conservatisme religieux et au nationalisme ethnique risquent de trouver écho et de réveiller les démons endormis.\u2022 Viktor Orban, lors de la campagne électorale de 2010.Photo : PC/Bela Szandelszk RELATIONS janvier-février 2014\t|35 RegaRD Radio Colifata, à la folie Chaque samedi après-midi depuis 20 ans, à l'hôpital psychiatrique Dr José T.Borda de Buenos Aires, Radio Colifata tend le micro à.des fous.Loin d'être un spectacle de gens bizarres, elle démystifie la maladie mentale pour des millions d'auditeurs.SARAH CHAMPAGNE Lauteure est journaliste A près avoir passé la barrière, un obstacle psycholo- indépendante\tgique plus que réel, on se retrouve dans l\u2019enceinte de l\u2019hôpital Borda.Au bout d\u2019une longue allée boisée, une cour intérieure plus colorée que lugubre.Une table, une console, trois micros et des chaises en cercle.Les patients affluent.Les plus habitués vont à la rencontre de chaque visiteur, leur souhaitent la bienvenue, leur font la bise ou leur demandent une gorgée de leur boisson gazeuse.On se salue et on fume.Nous sommes à la Radio Colifata.Colifata signifie «folle», ou «dingue», en argot de la capitale argentine.Le projet de Radio Colifata a beaucoup évolué depuis 1991.C\u2019est son fondateur, Alfredo Olivera, alors étudiant en psychologie, qui avait eu l\u2019idée de faire parler les «fous» d\u2019eux-mêmes.À l\u2019époque, Radio Colifata «n\u2019était qu\u2019un enregistreur qui se promenait», comme s\u2019amuse à le dire la coordonnatrice générale Veronica Kazimierczak.Puis, d\u2019une fois à l\u2019autre, des auditeurs enregistrent leurs questions sur des bandes, qui retournent jusque dans les chambres des patients internés.Grâce à la rétroaction du public, la conversation se poursuit.«L\u2019idée germe alors de pouvoir sortir des murs à travers la voix», raconte Mme Kazimierczak.Quelques enregistrements plus tard, on demande aux patients du Borda de donner leur opinion sur le thème de la femme.Un saut qualitatif est marqué : «Déjà, ce n\u2019 étaient plus seulement des fous qui parlaient de la folie.» UNE VOIX VERS LES AUTRES Les participants se sont ainsi réapproprié le mot « colifato», et ils en ont transformé le sens.Un colifato, « c\u2019est un fou qui veut que tous soient heureux», définition qui fait aujourd\u2019hui consensus au Borda.La volonté est de briser les préjugés sur la démence.On s\u2019est cependant vite rendu compte des effets thérapeutiques du projet chez les participants.Un suivi statistique fait entre 2002 et 2011 a établi que 3 % d\u2019entre eux sont en mesure de sortir de l\u2019hôpital chaque année, un taux hautement satisfaisant compte tenu de la nature chronique des troubles mentaux.La vie en communauté redevient possible.De tous ceux qui passent «de l\u2019autre côté», seuls 10% seront ré-internés.36| janvier-février 2014 RELATIONS Alfredo Olivera rappelle dès qu\u2019il en a l\u2019occasion que la Colifata cherche d\u2019abord à reconstruire le langage chez ces personnes, dont la perte est associée à la psychose.Parler à la radio, c\u2019est parler à un tiers, absent dans une chambre d\u2019hôpital.Quand on demande à Maria del Carmen Makinistian si la radio a eu un effet sur son traitement, elle répond par un oui sonore.Puis elle tremble, à cause de ses 72 ans.ou de ses souvenirs.«J\u2019ai retrouvé ma famille et l\u2019envie de survivre, raconte-t-elle.Avant j\u2019étais seule.Mon fils avait honte de moi devant ses enfants.» Son fils s\u2019est rapproché d\u2019elle à nouveau quand il a réalisé qu\u2019elle avait regagné un peu d\u2019autonomie et qu\u2019elle parlait à la radio.Maria del Carmen Makinistian est maintenant debout et elle pleure de joie.«Mes dernières années je vais les vivre comme il se doit, humainement.» Veronica Kazimierczak souligne cette volonté qui sous-tend le projet.C\u2019est «la possibilité de récupérer et de mettre en valeur le discours de ces personnes, une parole historiquement déshabilitée », affirme-t-elle, le verbe appuyé.Il s\u2019agit de refaire le lien social, à partir de la prémisse que la parole des fous «est respectable et contribue au discours public ».Eduardo Codina partait de loin lui aussi, après avoir vécu dans la rue avec sa mère.Il est fier d\u2019avoir pu se rendre en Espagne avec l\u2019équipe de la Colifata, invitée à Madrid pour un congrès sur la résilience.« La résilience, commente savamment Eduardo, c\u2019est la capacité de luil'ifniiliii mm surmonter des situations critiques et d\u2019en sortir fortifié.C\u2019est peut-être comment je me sens, moi.une personne capable de réussir des choses», conclut-il.PLUS JAMAIS INVISIBLE Confrontés à eux-mêmes, les patients le sont aussi à la société, incarnée par les auditeurs et les visiteurs.Être diagnostiqué d\u2019un trouble mental et interné «est déjà assez souffrant sans que les personnes doivent subir une condamnation sociale en plus», rappelle Veronica Kazimierczak.Il faut défaire les représentations cristallisées de la maladie mentale, « susciter un questionnement là où il y a une certitude».À la Colifata, on visite aussi sa propre angoisse.Plusieurs auditeurs finissent par mentionner les «fous» qu\u2019ils ont connus : cousin, ami ou voisine.Veronica Kazimierczak en a vu des langues se délier depuis dix ans.«C\u2019est aussi un espace profondément digne, humanisant.Ici, il est permis d\u2019exprimer sa subjectivité, à la différence de ce que font la médecine et la médication, qui homogénéisent les gens», résumait une spectatrice de passage, Ramina Cacheiro.Radio Colifata « a transcendé les murs, ce qui n\u2019est pas le cas de beaucoup de projets en santé mentale», dit la coordonnatrice en se référant aux 160 000 fans de leur page Facebook et aux centaines de courriels reçus.Des milliers de visiteurs se rendent sur place chaque année, sans compter la dizaine de prix remportés et les nombreux documen- taires sur la Colifata.Le chanteur et musicien très populaire Manu Chao est devenu parrain du projet, signe d\u2019une reconnaissance d\u2019une audience déjà incontestable.L\u2019expérience en a inspiré d\u2019autres.On compte aujourd\u2019hui des dizaines de radios semblables, certaines plus notables, comme Radio Abierta, au Mexique, et Radio Citron, à Paris.Le Québec pour sa part a une émission consacrée à la maladie mentale, Folie Douce, sur les ondes de Radio Centre-Ville.Elle existe depuis aussi longtemps que la Colifata.Selon son animateur, Yvon Bujold, des personnes aux prises avec des troubles mentaux participent à la préparation de l\u2019émission et parlent en ondes à l\u2019occasion, mais l\u2019enregistrement n\u2019est pas réalisé dans un hôpital psychiatrique.La Colifata ne sera plus jamais invisible, mais elle reste fragile.Le financement de l\u2019organisation est difficile, jamais gagné.Par ailleurs, des menaces de fermeture planent sur l\u2019hôpital Borda.L\u2019administration du district fédéral de Buenos Aires a en effet annoncé, en 2008, son intention de reconfigurer le système de soins en santé mentale.Une volonté de décentralisation accueillie avec réserve.Plusieurs craignaient alors que le maire de la capitale, Mauricio Macri, en profite plutôt pour faire fleurir le commerce immobilier dans cette zone proche du centre-ville.Cinq ans - et beaucoup de controverses - plus tard, ni l\u2019hôpital Borda, ni son équivalent féminin, le Moyano, ne se sont laissés convaincre par ses promesses.Le 26 avril dernier, M.Macri a utilisé la méthode forte pour mener à bien un volet de son projet.Ce matin-là, la police anti-émeute a reçu à coups de balles de caoutchouc les travailleurs, les patients et les sympathisants du Borda qui tentaient d\u2019empêcher la destruction d\u2019un atelier de réhabilitation.Les opposants à ce changement ont fait face à une répression violente.On a compté une quarantaine de blessés, dont des patients.LA SUITE: ENTRE FOLIE ET POLITIQUE Un autre jour à la Colifata.Hugo Lopez, un patient externe qui continue à faire partie du noyau de la Colifata, ironise en poète : «J\u2019ai déjà vu des gauchistes de droite et des puits qui se creusent vers le haut.» Il ne peut s\u2019empêcher de dénoncer le contexte socioéconomique qui aggrave la vulnérabilité des malades mentaux: «Je vais vous le dire, je hais le néolibéralisme.» Cet après-midi radiophonique sera résolument politisé.On se laisse surprendre par l\u2019intelligence acérée, le commentaire acide qui dissout la langue de bois.La nuit est tombée, la radio s\u2019est faite intime, les micros, froids.\u2022 Photos : © Julieta Colomer RELATIONS janvier-février 2014\t|37 DéBat Lauteure est profes-seure au Département de kinésiologie de l'Université de Montréal Le hockey : miroir réfléchissant ou aliénant?Devenu à la fois plus élitiste et plus inclusif, le hockey offre un miroir de la société.SUZANNE LABERGE On pourrait croire que le hockey est de plus en plus loin du peuple en raison de certaines contraintes d\u2019accessibilité (le prix des billets, la télédiffusion en français réservée à des chaînes spécialisées, etc.).Pourtant, la prégnance de ce sport au sein de la collectivité québécoise ne fait pas de doute, bien que ce soit sous des formes et des fonctions différentes de celles du passé.Trois principaux indicateurs, interreliés, permettent de distinguer ces changements: le développement du hockey féminin, la médiatisation grandissante et les affinités avec les valeurs néolibérales dominantes.LE HOCKEY FÉMININ Le développement du hockey féminin dans les écoles, les centres de loisirs et l\u2019institution sportive a élargi la base des personnes pratiquant ce sport.On rejoint désormais un groupe social qui, dans le passé, en était presque exclu.Cela a contribué au maintien de l\u2019intérêt populaire pour cette activité sportive.Le cas de Manon Rhéaume (gardienne de but dans une équipe de la LNH -le Lightning de Tampa Bay-au début des années 1990) a alimenté les rêves de bien des jeunes filles, nourri les médias et suscité des débats tant chez les partisans que chez les joueurs et dans la population en général.La présence relativement ré- cente d\u2019équipes féminines de hockey aux Jeux olympiques contribue également à la visibilité et à l\u2019importance de ce sport dans l\u2019imaginaire collectif.Elle fouette le nationalisme et soulève les passions dans les pays en compétition.Bien sûr, le développement du hockey féminin n\u2019est pas étranger à la concurrence que se livrent les associations sportives pour augmenter leur membership, lequel est déterminant pour leur survie.Chose certaine, la présence accrue des femmes dans le hockey contribue au fait que ce sport rejoint directement une plus grande part de la population que par le passé.Les médias, toutes catégories confondues, assurent évidemment la présence continue du hockey dans l\u2019imaginaire collectif.Ce sport a la cote auprès d\u2019eux, car il est une «mine d\u2019or de spectaculaire» et un appât de choix pour recruter des commanditaires.Il offre émotions et suspense.Le jeu est très rapide, le nombre de joueurs imposant et le fait d\u2019autoriser les bagarres (sans bâtons) et les mises en échec favorise les incidents fournissant les drames et le sensationnel dont les médias vont se nourrir.La population a toujours été attirée par ce type de confrontation agressive, parfois dramatique, dont la reproduction à l\u2019identique est impossible et le résultat incertain.Bien sûr, d\u2019autres sports d\u2019équipe (par exemple, le football ou le soccer) offrent certaines de ces propriétés spectaculaires.Toutefois, ils ne sont pas aussi présents et n\u2019ont pas l\u2019importance historique du hockey au Québec.UN MIROIR Par ailleurs, le spectacle du hockey ne fait pas que distraire ou alimenter les passions.Il propose une représentation de la vie conforme au néolibéralisme qui façonne de plus en plus le quotidien de la population, qui s\u2019y reconnaît.À titre d\u2019exemples, on y trouve le culte de la performance, le revenu basé sur cette performance (synonyme d\u2019acceptation des inégalités économiques), la mesure du rendement au moyen de statistiques, le dépassement de soi au travail.Cela se fait souvent aux dépens de la santé des joueurs, qui sont prêts à subir des commotions cérébrales - cela « fait partie du jeu»- et ont recours à une pharmacopée presque sans limites pour contrôler leur corps et supporter la prise de risque valorisée dans un contexte de compétition accrue.Bien sûr, les spectateurs n\u2019ont pas le salaire des joueurs de hockey.mais ils évoluent souvent dans un univers de travail régi par des valeurs, normes et exigences analogues (la multiplication des burnout équivalant aux commotions).On ne s\u2019étonnera pas de voir les discours entrepreneurial et politique emprunter leurs métaphores au domaine sportif.Le hockey est récupéré comme icône confortant un mode de vie économiquement inégalitaire, où règne la performance et où la fin justifie les moyens.Et qu\u2019on soit joueur ou non, fan ou anti-fan, on se trouvera un jour ou l\u2019autre exposé à une représentation du hockey dans notre vécu quotidien, tant sa prégnance dans l\u2019imaginaire collectif des Québécois reste forte.\u2022 38| janvier-février 2014 RELATIONS Sport national des Québécois, le hockey est-il de plus en plus contaminé par l'argent et les valeurs néolibérales?Quel rôle joue-t-il dans la société québécoise et comment ce rôle évolue-t-il?Nos auteurs invités en débattent.Le hockey est-il jamais autre chose qu'un théâtre idéologique visant à abuser les masses?ALAIN DENEAULT Le Club de hockey Canadien est une entreprise qui offre, au nombre de ses marchandises, un objet d\u2019identification collective.Ses affaires vont bien.Sa marque est aujourd\u2019hui la plus prisée des Québécois.LE POINT DE DÉPART Dès les origines du club, en 1909, le richissime James O\u2019Brien, sénateur à Ottawa, conçoit l\u2019équipe d\u2019abord et avant tout comme un point d\u2019ancrage symbolique destiné aux francophones.La minorité abusée qu\u2019ils constituent passe à ses yeux pour un marché fertile.L\u2019investisseur ne ménagera d\u2019ailleurs aucun stéréotype en fondant «Le Canadien».Il entrera en concurrence avec le National de Montréal, une autre entité du même genre, gérée plus conséquemment par la bourgeoisie francophone.Plus puissant économiquement, capable de recruter les joueurs talentueux arborant des patronymes de la communauté linguistique (Laviolette, Pitre ou Vézina), O\u2019Brien poussera le National à la faillite et thésaurisera seul la rente tirée de l\u2019identification psychologique de la population à son équipe.De façon concomitante, il créera les Creamery Kings de Renfrew, version ontarienne anglophone de sa créature montréalaise, et capitalisera en monnaie sonnante et trébuchante sur une « rivalité » montée de toutes pièces.Ce miroir déformant deviendra une source importante d\u2019illusions stériles et de productions idéologiques pour les francophones -un puissant objet de contrôle.D\u2019abord en donnant à la majorité blanche un récit d\u2019appro- priation originel du territoire canadien contribuant à reléguer dans l\u2019oubli le lien autrement plus fondamental et organique que les membres des Premières Nations entretenaient à son égard.Ensuite, en mettant en scène le conflit politique entre des francophones largement prolétarisés et des anglophones économiquement dominants, sur le mode stérile de la prouesse héroïque.Hubert Aquin s\u2019en désolera dans son fameux texte «La fatigue culturelle du Canada français », publié dans la revue Liberté en 1962 : «L\u2019exploit seul nous valorise et, selon cette exigence précise, il faut convenir que Maurice Richard a mieux réussi que nos politiciens fédéraux.Nous avons l\u2019esprit sportif sur le plan national et comme nous rêvons de fabriquer des héros plutôt qu\u2019un État, nous nous efforçons de gagner individuellement des luttes collectives.Si le défi individuel que chaque Canadien français tente en vain de relever dépend de la position du groupe canadien-français considéré comme totalité, pourquoi faut-il relever ce défi collectif comme s\u2019il était individuel?» Cette scène de la réussite et de l\u2019exploit possible -la surface glacée de la patinoire -, a longtemps passé pour le point d\u2019appui d\u2019un postulat d\u2019égalité entre les communautés.Après tout, ne se soumet-on pas tous aux mêmes règlements sur la glace?Comme dans la vie, induira-t-on.Cela a considérablement retardé la mobilisation collective des Québécois.On le sait, Le Canadien s\u2019est ensuite voulu un modèle de réussite symbiotique d\u2019un Canada exemplairement promu par Pierre-Elliott Trudeau.On y trouvait tout ce que le Canada possède de symboles ainsi que des Torontois et des Ontariens robustes et efficaces, épaulés par quelques personnages de soutien provenant des différentes régions du pays, tous menés bien sûr par de dévoués Québécois prenant dans ce cadre artificiel-là toute leur place.DISTRACTION MASSIVE À l\u2019ère de l\u2019ultralibéralisme économique mondialisé, Le Canadien sert toujours d\u2019écran de projection de la collectivité suivant des logiques marchandes et symboliques qui nuisent pourtant à l\u2019émancipation de celle-ci.On accourt au stade (ou dans les brasseries quand on n\u2019a pas les moyens de s\u2019abonner chez soi aux diffusions des matchs).On s\u2019y fait servir la défense et illustration récurrente d\u2019un ordre qui célèbre la disproportion des revenus, le dépassement de soi, la meurtrissure des corps dans la dévotion au travail, l\u2019obéissance à l\u2019autorité, la pression psychologique à rendre fou, le triomphe aveugle de la loi de l\u2019offre et de la demande, alors que ce sont là des poncifs idéologiques dont le public souffre à son échelle dans l\u2019ordre des activités qui sont les siennes le jour.Les spectateurs se réjouissent de la performance d\u2019un athlète en qui ils croient en arguant qu\u2019il ne gagne « que » deux millions de dollars par année.Ils connaissent davantage les décisions du coach et l\u2019évolution budgétaire de «leur» équipe que les actions du premier ministre et ce qu\u2019il advient du budget de l\u2019État.Ainsi, on en vient à restreindre sa conscience aux termes élémentaires d\u2019une arène qui simplifie à outrance les façons de concevoir le monde.\u2022 L'auteur, philosophe et essayiste, a créé le cours intitulé «La sociologie du sport comme spectacle de masse » au Département de sociologie de l'UQAM en 2008 RELATIONS janvier-février 2014\t|39 PROCHaiN NUméRO Le numéro de mars-avril de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 14 mars.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur les régimes de retraite Instrument majeur de solidarité sociale et intergénérationnelle, notre système de retraite est confronté à de sérieux défis.Que propose le plan d\u2019action gouvernemental sur les retraites faisant suite au rapport D\u2019Amours?Devant le déséquilibre démographique et les déficits actuariels appréhendés, la tendance à faire reposer sur les individus la responsabilité d\u2019épargner pour la retraite ne perpétue-t-elle pas des inégalités profondes, notamment envers les femmes et les immigrants?La bonification des régimes publics est cruciale pour repenser la notion d\u2019équité intergénérationnelle.À cet égard, l\u2019exemple de certains pays d\u2019Europe du Nord pourrait nous inspirer.Ce dossier se penchera sur l\u2019avenir d\u2019un système qui ne doit pas être dominé par les institutions financières privées.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet : .Louis-Pierre Bougie, Étude au quotidien, 2001, dessin sur papier Arches À lire aussi dans ce numéro: \u2022\tun débat sur le virage numérique des revues; \u2022\tune analyse sur l\u2019islamisme en Indonésie; \u2022\tun regard critique sur les interventions humanitaires; \u2022\tle Carnet de Naïm Kattan; \u2022\tla chronique littéraire de Marie-Célie Agnant; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Louis-Pierre Bougie.El ! Cahiers cie spiritualité ignatienne .7 mmlânis /nr un (418) 653-6353 cahiersi@centremanrese.org www.centremanrese.org La spiritualité en dialogue avec la culture contemporaine Notre dernier numéro : Naître dans la trilogie : vieillir-mourir-naître 40| janvier-février 2014 RELATIONS muLtiméDias DOCUMENTAIRE THE SQUARE, RÉALISATION: JEHANE NOUJAIM NOUJAIM FILMS, ÉGYPTE/ÉTATS-UNIS, 2013,99MIN.Colère, indignation, espoir, désespoir, terreur, cynisme, confusion, engagement: avec ce documentaire-choc, Jehane Noujaim capture toute la gamme des émotions vécues par les révolutionnaires égyptiens dans les rues du Caire au cours de ces trois dernières années fort mouvementées.Un regard anthropologique est ainsi posé sur les grandes étapes des crises politiques égyptiennes récentes : révoltes et chute de Moubarak en janvier-février 2011, gouvernement militaire, révoltes, élection des Frères musulmans en 2012, nouvelles révoltes, destitution du président Morsi à l\u2019été 2013, puis gouvernement militaire à nouveau.THESOUARE TV\"* THE CAMERA IS OUR WEAPON Plusieurs fils directeurs tissent la trame de ce magnifique travail.Les images de la place Tahrir et ses alentours scandent le spectacle au gré des mobilisations, renforçant la centralité symbolique et politique du lieu.Les nombreux plans serrés sur des peintures murales, dessins, pochoirs, caricatures et autres artefacts visuels aux couleurs et contrastes éclatants rythment également le film.Cette mise en abyme d\u2019œuvres d\u2019art politique dans l\u2019œuvre documentaire offre de beaux repères, illustrant avec originalité les revendications, les succès et les échecs des contestataires.Le fil central du récit demeure toutefois le trio de personnages composé de Magdi, le militant des Frères musulmans, Khalid, l\u2019acteur séculariste anglo-égyptien et Ahmed, le jeune militant de gauche issu des milieux populaires.Une avocate, une artiste, un chanteur - tous militants -apparaissent aussi régulièrement, mais sans vraiment structurer la trame.La marginalité relative de ces trois der- THE PEOPLE DEMANDTHE DOWNFALL OF THE REGIME THE SQUARE WâMéA niers personnages renvoie ainsi à celle, regrettable, des femmes dans ce récit: elles sont pourtant loin d\u2019être absentes des multiples leaderships de la contestation démocratique égyptienne, historiquement et pendant la période couverte.Le primat donné aux individus dans la démarche de la réalisatrice montre de plus certaines limites.Il cantonne une grande part du regard aux événements auxquels participent les personnages, qui sont privés de profondeur sociologique explicative.Dans cette galerie de portraits, c\u2019est Magdi, l\u2019islamiste chaleureux, tellement victime, tellement humain, tellement prisonnier de logiques politiques et personnelles contradictoires, qui suscite le plus d\u2019attention et d\u2019empathie, tant chez la documentariste que chez le spectateur.C\u2019est d\u2019autant plus remarquable que les autres choix de la réalisatrice attestent sa préférence pour les idées de la gauche séculariste.Autre limite de ce documentaire: l\u2019armée et la police sont absents du film à partir de l\u2019élection de Morsi l\u2019islamiste.Ils réapparaissent en destituant Morsi.Cela risque de valider la simplicité - sinon le manichéisme - du discours officiel: l\u2019armée aurait d\u2019abord destitué le dictateur Moubarak, puis laissé leur chance aux islamistes en se retirant du jeu politique le temps d\u2019une élection, pour enfin destituer Morsi et remettre en marche le pays saccagé par les islamistes.La réalité est plutôt que l\u2019armée et les élites de l\u2019ancien régime n\u2019ont jamais abandonné le pouvoir effectif.Dans un régime autoritaire prétorien, les postes officiels de représentation politique servent essentiel- lement à représenter les intérêts.des prétoriens.C\u2019est avant tout pour avoir voulu s\u2019affranchir de cette réalité que les Frères musulmans sont tombés.Mais la grande qualité du film est de permettre un regard diachronique sur les événements.Jehane Noujaim a plusieurs fois modifié son film et reporté sa sortie tant les étapes politiques intenses se sont succédées dans la capitale égyptienne depuis 2011.Elle a ainsi recueilli un corpus considérable.Elle donne à voir non pas un événement ponctuel, mais ses recompositions successives ainsi que l\u2019évolution des personnages et de leurs amitiés.Magdi l\u2019islamiste, symbole de l\u2019oppression militaire, survivant de la torture et militant avec ses amis de gauche contre Moubarak, devient un traître, un symbole de l\u2019ambition démesurée, cynique et effrayante des Frères musulmans, avant de redevenir l\u2019opposant pourchassé et acculé à une logique de survie.Une autre qualité du film, si l\u2019on ose dire, est de montrer la froideur répressive d\u2019une mécanique policière et militaire qui sort intacte des trois années de «transition» et des 100 minutes du documentaire.Les ridicules dénégations du porte-parole de l\u2019armée sont rendues obscènes par les atroces scènes de répression, pour une fois filmées du côté des opprimés grâce aux militantes et militants qui exposent leur vie pour exposer les tueurs.Enfin, ce film montre bien l\u2019ancrage, dans l\u2019action et par l\u2019action, chez toute une génération de citoyens, d\u2019une culture démocratique de la mobilisation et de la contestation, gage de bien des espoirs.et sans doute de nouveaux bains de sang.VINCENT ROMANI1 1.Avec la collaboration d\u2019Anaïs Salamon.Éléments visuels : «Le peuple exige la chute du régime» (en haut) et «La caméra est notre arme» (à gauche) RELATIONS janvier-février 2014\t|41 PART CIPATION Informer, débattre, proposer.Contribuez au pouvoir citoyen.m INSTITUT DU NOUVEAU MONDE Devenez membre à inm.qc.ca/membre LiVR.es CHRONIQUE D'UNE GRÈVE ANNONCÉE Collectif de débrayage ON S'EN CÂLISSE.HISTOIRE PROFANE DE LA GRÈVE, PRINTEMPS 2012, QUÉBEC Montréal, Sabotart, 2013, 283 p.CJest l\u2019histoire d\u2019une grève déclenchée par des étudiants contestant une énième hausse des frais de scolarité.À leurs revendications, le Souverain répondit avec mépris et férocité, soulevant l\u2019ire de la population et enflammant l\u2019ensemble de la province.Après moult évènements et affrontements, les sujets placèrent une nouvelle Souveraine sur le trône de l\u2019État, laquelle profita de la fatigue sociale pour imposer une hausse déguisée en indexation.«Si la plèbe est advenue comme une ondée, qu\u2019elle a crû en inondation et déferlé tel un torrent, elle s\u2019est ensuite retirée comme la vague d\u2019une marée» (p.200).Beaucoup de choses ont été écrites au crépuscule de la grève étudiante du printemps 2012.Nombre d\u2019ouvrages ont été publiés, trop rapidement diront certains pour avoir le recul nécessaire à ce genre d\u2019exercice.Dans ce caphar-naüm se démarque toutefois la réflexion profonde et intelligente que propose cet ouvrage, signé par le Collectif de débrayage.Tout en nous conviant à un véritable essai de philosophie politique appuyé de références à Hubert Aquin et Pierre Vallières ainsi qu\u2019à Deleuze, Baudrillard, Kantorowicz, Sorel, Benjamin, Fanon, Bataille, etc., il jette un éclairage nouveau sur le fil des évènements, qui aide à comprendre « ce qui a permis la grève et ce contre quoi elle a lutté» (p.19).L\u2019originalité de l\u2019ouvrage réside dans la volonté d\u2019exposer ce que la grève a révélé de la classe politique et de la société québécoises, société dont la fracture ne se révèle qu\u2019à travers une confrontation généralisée.Le livre dépeint un mouvement étudiant fort de sa «science syndicale» mais débordé COLLECTIF DE DÉBRAYAGE On s\u2019en câlisse NtITOII! PMMAMI HUUlVI raiNiiMn ion.qufaïc par des \u201cvagues successives demanifestations tout aussi novatrices qu\u2019incontrôlables.On y retrouve un «Nous» québécois individualiste et endetté, transpercé par une culpabilité collective et individuelle.On y voit une multitude affronter les forces de l\u2019ordre, niant de facto le caractère apolitique de l\u2019apathie et du conservatisme, sinon l\u2019ignorance.On y entend une cacophonie plébéienne jouer l\u2019air du Voisin inconnu, affichant sa solidarité « le temps d\u2019une transe» (p.199).On assiste à la contre-offensive étatique progressivement mise en scène, dont l\u2019apogée, la loi spéciale, précipitera la chute du gouvernement.L\u2019histoire profane de la grève est celle d\u2019une défaite collective aux accents de tragédie grecque, sans fin décisive ou destin inéluctable.Et c\u2019est bien ainsi, car la porte reste ouverte.Si nous avons encore échoué, nous avons néanmoins échoué mieux qu\u2019avant.Il ne revient qu\u2019à nous d\u2019aller un peu plus loin.Pour cette raison, le collectif de jeunes universitaires québécois et français signant cet ouvrage nous enjoint de ne pas ranger hâtivement la grève sur les tablettes de l\u2019histoire.«Si la grève est devenue un souvenir, une image qui hante les esprits, elle ne se décline pas pour autant au passé simple.Car elle est devenue un nouveau point de départ, une nouvelle origine, point focal d\u2019une séquence imprévisible» (p.278).BENOÎT COUTU L'ESPÉRANCE DANS LES DÉCOMBRES Gary Victor COLLIER DE DÉBRIS Montréal, Mémoire d'encrier, 2013, 79 p.Ce court récit d\u2019un des romanciers les plus estimés en Haïti a une consonance apocalyptique.C\u2019est un véritable cri d\u2019engagement social, tragique et métaphysique, découlant du terrible séisme qui a frappé Haïti en 2010.Tragique, d\u2019abord, parce qu\u2019il tente de fermer une fenêtre sur la nuit émotionnelle pour l\u2019ouvrir vers l\u2019horizon de l\u2019espérance, à l\u2019instar du personnage principal, Myrtha, avec qui le lecteur fait connaissance.Métaphysique, ensuite, puisque lire ce récit, c\u2019est mettre le cœur et l\u2019esprit en mouvement vers une réalité qui transcende l\u2019entendement humain.«Les débris sont-ils devenus notre présent et notre futur, notre visible et notre invisible?» demande l\u2019auteur.Myrtha met en valeur la résilience et la bravoure de la femme haïtienne.Bien que les débris aient enseveli son mari et son fils, elle n\u2019hésite pas à accepter de travailler au déblaiement des décombres pour pouvoir survivre avec sa fille, elle aussi rescapée du désastre.C\u2019est dur de se lancer dans ce genre de travail inhumain quand le cœur et l\u2019esprit sont encore sous les gravats.Le choc des émotions raconté dans ce texte est pluriel.Le romancier écrit aussi pour surmonter son désarroi: « Collier de débris m\u2019a permis de renaître, de me dégager des miasmes émotionnels du séisme.L\u2019espoir qui ne meurt jamais dans le cœur des oubliés a rallumé le mien», écrit-il.Son but n\u2019est pas d\u2019analyser la réalité comme le ferait un psychologue ou un sociologue : il s\u2019agit pour lui de poser un problème d\u2019éthique et de morale à l\u2019État haïtien et à la communauté internationale, de les confronter il RELATIONS janvier-février 2014 LiVR.es j£r.à la manière discutable dont ils ont traité la population.Dès lors, ces mots résonnent avec tout leur sens : « Les débris sont devenus une richesse» (p.49).Ce récit est écrit dans un langage assez fluide, mais l\u2019auteur y rajoute des mots en créole, sa langue maternelle, sans doute dans un souci d\u2019esthétique ou pour que le texte trouve un écho dans la sensibilité de ses lecteurs haïtiens, comme le font de nombreux écrivains bilingues.Or, l\u2019auteur aurait peut-être gagné à inclure un glossaire.D\u2019une part, cela nous aiderait à définir les nombreux sigles qui ponctuent l\u2019ouvrage; d\u2019autre part, cela aiderait aussi les non-créolophones à mieux comprendre le récit.Cependant, la beauté, la qualité et la sensibilité du texte font oublier ces quelques inconvénients.Gary Victor, comme il l\u2019exprime lui-même, a laissé libre cours à ses émotions, ce qui a été pour lui une renaissance.Toutefois, le séisme est un choc que ni lui, ni son lectorat, ni la ctuii COLLIER DE DÉBRIS \u2022*\u2018\u202221 société haïtienne, ni le personnage de Myrtha n\u2019auront jamais fini de surmonter, car il reste encore des débris à ôter : les blessures psychologiques qui en sont nées.En aussi peu de pages, Gary Victor arrive à confronter ses lecteurs à une réalité sociale complexe.Grâce à son métier d\u2019écrivain, dans une écriture métaphorique, il met en évidence le travail des ONG en relation avec la population.Tout compte fait, Collier de débris n\u2019est-il pas vraiment un cri d\u2019en- gagement social qui doit aider les Haïtiens à prendre leur destin en main?« À chacun sa vérité! », comme l\u2019aurait dit l\u2019écrivain italien Luigi Pirandello.Si l\u2019avenir reste aléatoire, je souhaite qu\u2019il ne nous fasse plus vivre pareille tragédie.La voix de Myrtha nous donne l\u2019espérance: « Ma fille a serré ma main et nous nous sommes avancées vers une nouvelle vie.Le collier de débris à mon cou avait la légèreté des ailes d\u2019un papillon » (p.79).EMMANUEL R.SAINT-HILAIRE UN PATRIMOINE VIVANT Guy Laperrière HISTOIRE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES AU QUÉBEC Montréal, VLB éditeur, 2013, 329 p.Spécialiste de l\u2019histoire religieuse québécoise, Guy Laperrière présente dans cet ouvrage une synthèse de l\u2019histoire des communautés reli- éducation I FÉDÉRATION ^AUTONOME DE L'ENSEIGNEMENT 441 janvier-février 2014 RELATIONS LiVRes gieuses du Québec, du début du XVIIe siècle à aujourd\u2019hui.L\u2019auteur y distingue quatre grandes périodes : les communautés en Nouvelle-France, leur histoire au XIXe siècle, dans la première moitié du XXe siècle (de 1900 à 1960) et, enfin, une dernière partie abordant la période de 1960 à nos jours.Sa périodisation est pertinente, sauf pour la période de 1760 à 1840 sous le régime britannique, qu\u2019il associe à l\u2019étude du régime français - sans doute pour une raison pratique liée au petit nombre de pages qui lui sont consacrées.Aussi, en éliminant de sa recherche, pour des raisons qui pourraient être contestées, la communauté des prêtres du Séminaire de Québec ainsi que toute référence aux évêques de Québec Briand et Plessis, l\u2019auteur s\u2019est privé d\u2019apporter un éclairage neuf sur cette période extrêmement difficile et souvent ignorée qu\u2019a traversée l\u2019Église catholique.Tout au long de l\u2019ouvrage, Laper-rière rappelle à juste titre la grande diversité des engagements des congrégations religieuses sur tout le territoire du Québec.Elles ont marqué l\u2019éducation, le secteur de la santé et des services sociaux.Par leur participation généreuse au mouvement missionnaire du XXe siècle, elles ont aidé à l\u2019ouverture du Québec sur le monde.Au cœur de leurs monastères et de leurs couvents, elles ont été des orantes auxquelles on confiait ses intentions et des contemplatives qui interpellaient les Québécois sur leur rapport à la transcendance.La vision d\u2019ensemble du livre exprime une vitalité, une créativité et un souci de la formation des religieux et religieuses qui impressionnent.Les difficultés rencontrées, les conflits et les compétitions, les hauts et les bas des communautés sont aussi exposés sans gêne ni retenue.L\u2019auteur utilise de nombreuses études statistiques.Ainsi, il rappelle qu\u2019en 1961, il y avait au Québec 12625 religieux et 46 933 religieuses répartis en 63 communautés d\u2019hommes et 133 de femmes.Cela constitue un sommet en termes de nombre.Il y avait alors un religieux ou une religieuse pour 102 catholiques, proportion légèrement inférieure à 1941, où l\u2019on notait un rapport de 1 pour 87.Aujourd\u2019hui, on compte, en tout, près de 15 000 religieux et religieuses et leur moyenne d\u2019âge est très élevée.Guy Laperrière HISTOIRE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES AU QUÉBEC Tl b idi< Dans la dernière partie de son livre, l\u2019historien prend le risque, pour le plus grand plaisir des lecteurs, de présenter sa compréhension du déclin d\u2019un système tout en attirant leur attention sur le renouveau des communautés et leurs nouveaux engagements en Église et en société.Il fait là œuvre utile au moment où plusieurs veulent reléguer la religion à la vie privée.Il rappelle les implications des communautés sur les terrains où les besoins sont les plus criants et où les personnes sont les plus démunies.Il évoque brièvement les prises de position publiques des congrégations religieuses dans le domaine de l\u2019investissement socialement responsable, de la paix, de l\u2019accueil des immigrés et de la place des femmes en Église et en société.Guy Laperrière ne se contente pas de présenter sa synthèse personnelle de cette riche histoire des congrégations religieuses, il offre au lecteur une bibliographie sélective de 70 des plus récentes études sur ce sujet et lui donne accès, par courriel, à une bibliographie comprenant 450 titres.Il permet ainsi à ceux ou celles qui le désirent de repérer facilement des ouvrages qui traitent d\u2019une période historique précise, d\u2019une communauté particulière, d\u2019un fondateur ou d\u2019une fondatrice.Ce livre facile à lire devient ainsi un instrument précieux pour toute personne intéressée à poursuive sa recherche.JACQUES RACINE LES RACINES DE L'ÉCOLOGIE SOCIALE Vincent Gerber MURRAY BOOKCHIN ET L'ÉCOLOGIE SOCIALE.UNE BIOGRAPHIE INTELLECTUELLE Montréal, Écosociété, 2013, 180 p.Père de l\u2019écologie sociale, le théoricien étasunien Murray Bookchin (1921-2006) est une référence majeure pour quiconque s\u2019intéresse au dépassement de la crise écologique actuelle.Constatant «l\u2019échec patent» du développement durable, le sociologue Jean-François Fillion, qui signe la préface de cet ouvrage, estime en effet que des pensées plus radicales comme celle de Bookchin sont promises à un bel avenir.C\u2019est cette pensée que l\u2019auteur Vincent Gerber, historien de formation, présente dans cet ouvrage en la mettant en perspective avec le contexte de son émergence et, surtout, avec le parcours de Bookchin.Né à NewYork au sein d\u2019une communauté juive décrite comme «une sorte de microcosme où les diverses tendances de gauche (syndicaliste, socialiste et anarchiste) se développaient» (p.23), celui-ci deviendra rapidement marxiste, avant d\u2019embrasser l\u2019anarchisme.Ouvrier d\u2019usine engagé dans le mouvement syndical, il vivra une forte désillusion quant au potentiel du prolétariat industriel à mener une révolution.Au cours des années 1950, déjà conscient que le capitalisme triomphant mène le monde vers un désastre environnemental, il s\u2019efforce d\u2019articu- il RELATIONS janvier-février 2014 LiVRes a Vincent Gerber 1er une alternative révolutionnaire stimulante.En harmonisant ses sensibilités du moment, « Bookchin a su voir le potentiel d\u2019une vision très humaniste et socialiste de l\u2019écologie, qui prône l\u2019émancipation des personnes plutôt que de pointer sur elles un doigt accusateur» (p.36), écrit Gerber.Son premier ouvrage, Our Synthetic Environment (1962), contribue alors à lancer la première branche politique de l\u2019écologie.«L\u2019écologie sociale », qui soutient que les problèmes écologiques découlent largement de problèmes sociaux profondément ancrés, apparaît ensuite.À travers différents écrits, dont Post-scarcity Anarchism (1971), le théoricien, devenu «figure phare de la scène anarchiste new-yorkaise », propose une décentralisation politique des villes, pouvant mener à un système d\u2019éco-communautés à taille humaine étroitement liées à leur milieu naturel.En se penchant sur les potentialités latentes à déployer pour favoriser le bien-être de chacun, Book-chin inspire.Bon orateur, il devient enseignant au Vermont où il cofonde, en 1974, l\u2019Institut d\u2019écologie sociale, encore partiellement actif aujourd\u2019hui.Après sa retraite, cet érudit publie son ouvrage majeur, The Ecology of Freedom (1982), qui «développe et rassemble, Murray Bookchin et l\u2019écologie sociale Une biographie intellectuelle Préface de Jean-François Filion éœsociété pour la première fois, l\u2019ensemble de ses réflexions sur l\u2019écologie sociale en une publication structurée » (p.86).Il y tente notamment de retracer l\u2019émergence de la hiérarchie au cours de l\u2019évolution des sociétés humaines, appelant à « essayer d\u2019extirper [cette orientation] de nos psychés».À la fois salué et critiqué, ce livre apporte des pistes de réflexion en matière d\u2019éthique et suggère le développement d\u2019une économie «morale».L\u2019écologie sociale en sort renforcée, souligne Gerber, et prend une place non négligeable au sein du mouvement vert étasunien alors en émergence.Un modèle concret de société écologique décentralisée sortira plus tard de son esprit à la fois rêveur et très rationnel: le municipalisme libertaire, ou communalisme.À la fois théorie politique et stratégie révolutionnaire, misant sur une transformation graduelle de la société initiée localement par les citoyens, ce programme imagine une société réorganisée en confédération de municipalités libres gérées par démocratie directe.«Ces assemblées et confédérations, par leur existence même, pourraient ensuite défier la légitimité de l\u2019État et des formes étatiques de pouvoir » (p.129), avance Bookchin.Personnage controversé, il sera parfois accusé d\u2019intransigeance vers la fin de sa vie.Selon Gerber toutefois, qui ne fait pas ici l\u2019économie des diverses critiques essuyées par le militant tout au long de sa vie, « la plupart des critiques de Bookchin visent surtout le ton de ses écrits», très tranché.L\u2019auteur ajoute aussi que «le fait qu\u2019il ne soit pas parvenu à vulgariser sa pensée a sans doute joué pour beaucoup dans la diffusion restreinte de l\u2019écologie sociale » (p.157).Cette biographie écrite dans un style accessible est susceptible d\u2019interpeller ceux et celles qui sont sensibles aux idées sur la décroissance et qui, comme l\u2019écrit Gerber, cherchent à « retrouver cet aspect utopique et séduisant qui doit pousser vers l\u2019action».BENOIT ROSE I Que les demandes d'améliorer les services aux citoyennes et citoyens soient entendues en 2014.\u2014 ALLIANCE DES PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 A 46| janvier-février 2014 RELATIONS -¦'Y'Y, \u2022m*': y&rs.- ?- -.- SE.-tf\u2019n y\"» SÿigS sa : ' vmg.\u2019ZïfZL \u2014\t'-f ^ ^ ' v \u2022 r\u2019^r'.c ,'.¦ ; ' ?' 'a \u2018 *.V \u2022 * .\t.*'.¦ &Ggxï/.- :¦ ¦ \u2022- ¦ S'V^: «* 'V/Ty - *y.'.\u2022 - SM* =£\u2022^5 Vjr*f?u5i?~ ¦ V -\u2022\u2019 & æXii&i W .'t*l% r-47-^ *Ss£ ¦'jSZ'z'.-r.J ¦'£/'.:r-m- .'/^.ss§> .KSÿ?fti '\u2022 -\u2022 ¦zïëæ&zL ¦ pur Jr-rv '.«Z -*2rr Çf4\" .'.\u2022\u2022v \u2022.\u2022 \u2018\t^-.¦Yr.-'K \u2019jï/Y\u2018 Ki/ti-Y /* «W*~ &£43£ï&.vzéstA' : /-\"£- ./ -'- :\u2014 :.s%ÿZs&*& t?¦'v\t~ \u2022f'A WS-zg*', m&rë&Y: >y^.Z /«A j» mz csn.qc.ca LE PROGRES SOCIAL DEPEND DE NODS r/tjm V'i i ifk rÆ 'f/faA \"Wfllllk Je choisis OfAwlitt mÊîi\u2019Û SSsm r* vlC l/* 'y Libre de penser "]
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