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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juillet - Août
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2014-07, Collections de BAnQ.

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[" ENTION : 40012169 ReLatiüNS Pour qui veut une société juste NuméRO 773 août 2014 L'Inde,\ti» rn terre de luttes et d'espoirs Entre l'Inde qui brille et l'Inde qui pleure Nationalisme et fondamentalisme hindous La réinvention de l'Inde millénaire Les campagnes en crise Le pays aux millions de révoltes Les Indiennes à la conquête de leurs droits ¦ -/4Üf\t.y-.¦R*.ARTISTE INVITE: BRUNO RICCA 7,00 $ 7447085879 ReLatioNS \u201cfç) A* Mf°^L j^AjÇyo^ Numéro 773, juiLLet-août 2014 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Apprendre des réfugiés\t9 Mario Brisson, s.j.LE CARNET DE NAÏM KATTAN Présence de l'histoire\t10 SOIFS CHRONIQUE LITTÉRAIRE Poèmes sans âge\t32 Marie-Célie Agnant AILLEURS L'Afrique du Sud, de l'apartheid à aujourd'hui 34 Marianne Severin EN BREF\t36 DÉBAT Le microcrédit: outil précieux ou arnaque?Lucille Daumas\t38 Louis Favreau\t39 MULTIMÉDIAS\t41 LIVRES\t43 Couverture : Bruno Ricca, L'enfant à la fenêtre.Photo prise dans la gare de Mysore, janvier 2013 dOSSteR L'INDE, TERRE DE LUTTES ET D'ESPOIRS L'Inde, terre de luttes et d'espoirs\t12 Jean-Claude Ravet Entre l'Inde qui brille et l'Inde qui pleure\t14 Aurélie Leroy Nationalisme et fondamentalisme hindous\t17 Mathieu Boisvert Les Églises chrétiennes en Inde\t18 Walter Fernandes La ghettoïsation des musulmans, terreau de l'islamisme\t20 Jean-René Milot La réinvention de l'Inde millénaire\t21 Entrevue avec Ashis Nandy, réalisée par Gilles Bibeau Les castes aujourd'hui\t23 Gilles Bibeau Les campagnes indiennes en crise\t25 Karine Peschard Le pays aux millions de révoltes\t27 Anthony Dias Les Indiennes à la conquête de leurs droits\t29 Karine Bates ARTISTE INVITÉ Graphiste et photographe, Bruno Ricca se décrit également comme un épicurien.Il expérimente aussi bien avec des appareils photo en plastique qu\u2019avec des appareils professionnels numériques.Il aime entre autres créer des portraits de dos et des images panoramiques verticales de plus de 180 degrés pour immerger le spectateur dans un univers particulier.À l\u2019occasion du 75e anniversaire d\u2019Air France, le National Geographic a publié une de ses photos.En 2013, il comptait parmi les 333 lauréats du grand concours photographique organisé par le magazine Photo, pour lequel près de 50 000 photos étaient en lice.foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti TRADUCTION Emiliano Arpin-Simonetti et Catherine Caron DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATION Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Yves-Marie Abraham, Gilles Bibeau, Gabriel Blouin-Genest, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agusti Nicolau, fGuy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS Marie-Célie Agnant, Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Naïm Kattan, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans Y Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 6 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans : 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-09-9 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ~| juillet-août 2014 RELATIONS F1, Mondial : plaisirs coupables Les Brésiliens se révoltent contre les sommes investies par leur pays pour l\u2019accueil du Mondial de football, pendant que leurs services publics sont gravement déficients et qu\u2019on expulse des milliers de personnes de favelas (voir notre article en p.5).Voir de telles protestations dans ce pays qui est la Mecque du foot, c\u2019est littéralement comme voir les junkies se révolter contre leur pusher.Ainsi, parfois, la coupe est pleine.Les jeux sans le pain, ça ne passe plus.La présidente brésilienne Dilma Rousseff s\u2019est retrouvée assise sur un ballon explosif.À l\u2019heure d\u2019écrire ces lignes, on ne sait si ce Mondial, sans doute ultra-sécurisé, déraillera ou non sous la pression sociale.Manifestation d\u2019un ras-le-bol répandu dans une grande partie de la population brésilienne, cette révolte sociale est certes signe de désespoir, mais elle est aussi une lueur d\u2019espoir.Photo : Bruno Ricca, Signe que l\u2019indignation, la raison, le 2013\tsens de la dignité humaine peuvent parfois l\u2019emporter sur l\u2019indécence, l\u2019injustice.Signe aussi d\u2019une faille grandissante dans l\u2019attitude jouisseuse mais un brin masochiste qu\u2019ont souvent les populations à l\u2019égard de ces méga-événements sportifs.En effet, les gens aiment.ce qui leur fait aussi du tort.Ces événements siphonnent des fonds publics et laissent le coût de leurs externalités négatives à la collectivité en privatisant les profits, et pourtant, on en redemande.La Fédération internationale de football association (FIFA) ressemble à une mafia?Ce n\u2019est rien, c\u2019est le sport qu\u2019on aime, pas les escrocs qui nous le vendent.Il est pourtant grand temps de dire basta! à la FIFA, qui est la quintessence de l\u2019organisation-parasite, du corporate bum : non seulement paie-t-elle peu d\u2019impôts dans son pays (la Suisse) et fait-elle payer la majeure partie du Mondial par le pays hôte, mais elle exige, de plus, d\u2019importantes exemptions fiscales pour elle-même et ses principaux partenaires, les multinationales qui commanditent l\u2019événement, ainsi que les associations étrangères de football impliquées.Plusieurs centaines de millions de dollars vont ainsi échapper au Brésil.InspirAction, le pôle espagnol de Christian Aid, a lancé une campagne et une pétition internationales pour exiger la fin de ce scandale fiscal.Le Grand Prix de Formule 1, dont le cirque s\u2019arrêtait à nouveau à Montréal en juin, est de la même école.Entre autres affaires financières et de corruption, son grand patron, Bernie Ecclestone, a été ciblé cette année dans ce que la BBC a désigné comme étant peut-être la plus grande affaire d\u2019évasion fiscale individuelle du Royaume-Uni.Mais ce n\u2019est pas grave, on a besoin de lui pour faire rouler l\u2019économie.Sa pétarade polluante inspirera ainsi les comportements arrogants de milliers de conducteurs de ces voitures obèses et sur-performantes qui envahissent nos villes.Certes, l\u2019industrie de la F1 s\u2019affiche carboneutre; mais acheter son droit de polluer et en compenser les effets par des projets pas toujours si écologiques et, surtout, par le biais des marchés financiers, reste une solution contestable à la crise climatique.À quel prix le maire Denis Coderre est-il prêt à accueillir ce Grand Prix pour les dix prochaines années?Dix-sept millions de dollars en subventions annuelles indexables octroyées par les pouvoirs publics, auxquels s\u2019ajoutent 32,6 millions pour moderniser des équipements ne bénéficiant pas aux Montréalais.Tout ça pour des retombées réelles à démontrer, et de 3 à 5 millions en redevances.À l\u2019heure de la « rigueur budgétaire» du bon docteur Couillard, ces millions ne seraient-ils pas nécessaires pour satisfaire des besoins plus urgents en santé ou pour le logement social?Quelle médecine faut-il donc prescrire à des élites qui s\u2019imaginent conserver la moindre once de crédibilité en prétendant lutter contre la mauvaise gestion, la corruption, la pollution, le gaspillage, l\u2019évasion fiscale, le sexisme et l'exploitation des femmes aussi, tout en se montrant bienveillants à l\u2019endroit de tels événements?Une société qui s\u2019imagine que tout cela «fait rouler l\u2019économie» est une société malade, servile et qui va étouffer dans l\u2019étau funeste de ses contradictions.Le rôle social de la F1 est plus que contestable.Quant au foot, s\u2019il offre une voie vers l\u2019intégration, l\u2019apprentissage de l\u2019effort, de l\u2019esprit d\u2019équipe et du plaisir sportif partagé, il reste contaminé, sur le plan professionnel, par le règne de l\u2019argent.Certes, il faut faire rouler l\u2019économie, mais il faut le faire autrement qu\u2019à tombeau ouvert.Les méga-événements sportifs ne pourraient-ils pas être purgés d\u2019une grande part de ce qui les déshonore?N\u2019existe-t-il pas aussi d\u2019autres exutoires, vecteurs de joie, d\u2019excitation, de fierté et de passion -l\u2019instinct de domination en moins?L\u2019art, à ce titre, reste sans rival pour allier performance, ravissement et capacité d\u2019élévation de l\u2019âme et du cœur humains.CATHERINE CARON RELATIONS juillet-août 2014\t|3 actualités © Nuages sur la politique de lutte à l'itinérance Le Québec s'est enfin doté d'une politique de lutte à l'itinérance, mais le retour au pouvoir des libéraux suscite de grandes inquiétudes.L'auteur est coordonnateur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) Marche pré-budgétaire du 16 mai 2014, organisée par le RSIQ et le FRAPRU.Photo: André Querry PIERRE GAUDREAU En février dernier, à quelques jours du déclenchement des élections, le gouvernement du Québec annonçait l\u2019adoption de sa Politique nationale de lutte à l\u2019itinérance.Les organismes communautaires, qui demandaient une telle politique depuis plus de huit ans, ont accueilli celle-ci très positivement.Dans un contexte où, pour un septième hiver consécutif, les ressources d\u2019hébergement pour les sans-abri à Montréal ont vu un nombre croissant de personnes cogner à leurs portes, cela donnait de l\u2019espoir.Parmi les rares voix dissonantes, il y a eu celles des députés libéraux.« Où est le Plan d\u2019action?» ont-ils twitté, en accusant la Politique d\u2019être une coquille vide.Tous les acteurs concernés conviennent certes qu\u2019un plan d\u2019action, accompagné de mesures et d\u2019investissements conséquents, doit suivre.Cela dit, l\u2019adoption d\u2019une politique instaurant un cadre et une vision était un préalable important, ce que n\u2019a jamais reconnu le Parti libéral du Québec (PLQ).En effet, en 20082009, une commission parlementaire s\u2019est tenue sur le phénomène de l\u2019itinérance sous sa gouverne.Celle-ci a recommandé l\u2019adoption d\u2019une politique en matière d\u2019itinérance dans les plus brefs délais.Or, le gouvernement Charest s\u2019est contenté d\u2019adopter, en 2009, un plan d\u2019action sans grande vision, avec peu de moyens, et le phénomène de l\u2019itinérance n\u2019a fait que s\u2019aggraver.En campagne électorale, le PLQ n\u2019a pris aucun engagement en faveur de la mise en œuvre de la Politique natio- nale de lutte à l\u2019itinérance, ni de façon globale ni sous l\u2019angle de mesures spécifiques.Le logement social, l\u2019aide sociale ou le soutien aux organismes ne font pas partie des « vraies affaires » qui préoccupent ce parti.Cette politique fait de la lutte à l\u2019itinérance un enjeu de société.Elle reconnaît la responsabilité de l\u2019État dans la diversité d\u2019actions à mener pour prévenir et réduire l\u2019itinérance, tant sur le plan des causes structurelles que sur celui de l\u2019organisation des services.Elle reconnaît aussi la responsabilité des institutions, tels les centres jeunesse, les hôpitaux et les établissements en milieu carcéral.Elle souligne autant l\u2019importance de rehausser les revenus des personnes seules que celle de leur assurer un toit.Comme plusieurs intervenants l\u2019ont souligné, cette politique nationale est audacieuse en reconnaissant le droit au logement, ce que la Charte des droits et libertés de la personne du Québec ne fait pas.Cette avancée est certes due en bonne partie à l\u2019action soutenue des organismes de lutte à l\u2019itinérance qui, en proposant leur Plateforme pour une politique en itinérance, ont porté sans relâche, depuis 2006, une vision qui s\u2019incarne dans des droits : de cité, au logement, au revenu et à la santé.Cette politique est aussi le fruit de l\u2019action du Parti québécois, premier parti à avoir repris cette idée, qui s\u2019est retrouvée dans les engagements du discours inaugural de Pauline Marois, en octobre 2012.Adoptée quelques jours après le budget Marceau, en février dernier, elle ne fut jamais sou- 59] OOP IOGI MlgTSft \u201cJ\t( uwt HU^Jsemble mise au vote, mais contenait des actions ciblées, dont 500 nouveaux logements sociaux destinés aux sans-abri - mesure maintenue par le PLQ - et 6 millions de dollars pour des services de soutien en santé.Certes, ce type de politique nationale ne fait pas disparaître un problème, mais positionne un dossier dans les affaires de l\u2019État; elle énonce une vision d\u2019une problématique, la définit et affirme des principes.Elle identifie des priorités qui se retrouvent dans les plans d\u2019action qui s\u2019ensuivent.La Politique d\u2019intervention en matière de violence conjugale a en fourni un bon exemple; son cadre bien pensé a contribué à nommer et à faire reculer des réalités inacceptables.Cela s\u2019est fait par le développement d\u2019actions telles la consolidation des ressources d\u2019hébergement pour les femmes violentées dans toutes les régions, par la réalisation de campagnes de sensibilisation pour combattre les préjugés et par un travail auprès des forces policières et des tribunaux pour qu\u2019ils modifient leurs façons de faire.Pour arriver à ce résultat, les groupes féministes ont dû assurer un suivi serré de la politique et maintenir la mobilisation.Il faudra faire de même avec la Politique de lutte à l\u2019itinérance, en espérant que Philippe Couillard saura changer d\u2019idée, lui qui s\u2019opposait à l\u2019adoption d\u2019une telle politique à l\u2019époque où il était ministre de la Santé.\u2022 juillet-août 2014 RELATIONS actuaLités « Il n'y aura pas de coupe du monde » Les conséquences sociales de la Coupe du monde de football 2014 nourrissent une vive protestation populaire au Brésil depuis 2013.© JAMES FREEMAN En juin 2013, la mobilisation populaire contre l\u2019augmentation des tarifs de bus à Sâo Paulo s\u2019est rapidement répandue à l\u2019ensemble du Brésil, un pays où les raisons de prendre la rue ne manquent pas.Recoupant un vaste éventail de causes, le mouvement a mobilisé quelque 1,5 million de personnes à son apogée, le 20 juin 2013, dont plusieurs centaines de milliers à Rio de Janeiro.S\u2019il est parfois difficile, dans le cas des mobilisations décentralisées d\u2019aujourd\u2019hui, d\u2019identifier clairement toutes les raisons pour lesquelles les gens prennent la rue, à Rio, la révolte populaire était clairement un rejet du modèle de la ville néolibérale.La Ville de Rio poursuit en effet une stratégie urbaine entrepreneuriale depuis au moins le début des années 1990, alors qu\u2019elle était dirigée par le maire Cesar Maia.S\u2019inspirant du « succès » des Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, elle a engagé des consultants catalans afin de redessiner ses espaces publics et se lancer dans le circuit des méga-événements d\u2019envergure internationale.Rio réussira finalement à se tailler une place dans le marché des mégaévénements sportifs avec l\u2019obtention des Jeux panaméricains, en 2007, qui deviendra son passeport pour l\u2019organisation de la Coupe du monde de football de 2014 (dont la finale aura lieu à Rio) et des Jeux olympiques d\u2019été de 2016.Cette stratégie ne vise qu\u2019à répondre aux besoins du capital et t| ne sert la population locale qu\u2019à travers de très hypothétiques «retombées économiques».Elle im- plique la privatisation des services publics comme le transport en commun et la réalisation de la plupart des interventions urbanistiques sous la forme de partenariats public-privé.L\u2019argent public est donc dépensé pour favoriser les profits privés pendant que les pauvres sont de plus en plus déplacés de force et la ville restructurée en fonction des intérêts d\u2019une minorité fortunée.Ces intérêts, quels sont-ils au juste?À l\u2019échelle globale, il y a d\u2019abord ceux de la FIFA et du Comité international olympique, qui vendent aux médias leurs droits de télédiffusion et signent des ententes de commandites avec de grandes marques comme Visa et Coca-Cola, qui verront leur image associée à celle de Rio de Janeiro.Ensuite, il y a les intérêts des multinationales brésiliennes de génie-conseil comme Ode-brecht et OAS, qui ont obtenu la part du lion des contrats publics pour la construction de stades, d\u2019aéroports et d\u2019autres infrastructures de transport.Enfin, on constate que plusieurs projets associés à la tenue des deux méga-événements visent à faire bondir la valeur du marché immobilier dans certains secteurs de la ville, notamment le vieux port de Rio, le vil- L'auteur est chargé de lage olympique, les zones bordant les cours et professeur nouvelles routes ou se trouvant à associé au Départe-proximité de favelas.\tment de géographie, Ces activités économiques ne pour- urbanisme et envi-raient avoir lieu sans la «pacification » ronnement de de certaines favelas dont l\u2019emplace- l'Université Concordia ment est stratégique.En effet, quelle image aurait la ville si la favela de Mangueira, située en arrière-plan du spectaculaire stade Maracanâ, était toujours contrôlée par des gangs de trafiquants de drogue?La vaste entreprise de visibilité internationale et de relations publiques déployée par la Ville de Rio pour consolider son image de marque se retournerait contre elle si les médias étrangers pouvaient déambuler à leur guise dans les favelas pour interviewer des adolescents armés jusqu\u2019aux dents.Le Mondial de football et les Olympiques permettent ainsi de justifier des interventions militaires à -2!p RELATIONS juillet-août 2014\t|~ actuaLités grand déploiement dans le tissu urbain, menées sous le signe de l\u2019état d\u2019exception, court-circuitant le processus démocratique et la recherche de véritables solutions aux problèmes de la pauvreté, de la drogue et de la violence.Aussi, des travaux de «réfection » en tout genre ont été menés dans des favelas bien ciblées, fournissant un prétexte idéal pour en démanteler des grands pans.Au moins 19000 familles ont été déplacées sous différents pré- textes depuis l\u2019entrée en poste du maire Eduardo Paes, en janvier 2009.La plupart sont envoyées dans des logements sociaux situés dans la périphérie ouest de la ville, à trois heures de transport en commun (privatisé) de leurs lieux de travail, leurs écoles et leurs réseaux sociaux.Le Comité populaire pour la Coupe et les olympiades, une coalition qui regroupe plusieurs organismes préoccupés par les coûts sociaux de ces événements sportifs, estime qu\u2019environ 100 000 personnes seront déplacées à travers le pays en raison de la Coupe du monde.Tout ce processus de privatisation des profits et de socialisation des coûts a été imposé à la population sans consultation démocratique.Ces dépenses faramineuses sont par ailleurs faites dans un pays où les systèmes publics d\u2019éducation et de santé sont clairement déficients.La population a eu raison de prendre la rue pendant les « journées de juin», en 2013, en scandant «Il n\u2019y aura pas de Coupe du monde! ».Elle aurait tout autant raison de le faire cette année.\u2022 Ce que révèle la réélection de Bouteflika L'auteur est responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi Des jeunes du mouvement Barakat («Assez») appelant au boycott des élections présidentielles, en mars dernier à Alger.Photo: PC/Anis Belghoul Le scrutin du 14 avril dernier, en Algérie, témoigne du mépris d'une oligarchie qui fait tout pour se maintenir au pouvoir.MOULOUD IDIR Les récentes élections présidentielles, à l\u2019issue desquelles le président Abdelaziz Bouteflika a été réélu avec près de 82 % des voix, auront été un autre rendez-vous manqué.Ce régime militaro-politique ne cesse de multiplier les subterfuges, avec grand mépris pour la population.Même si le chômage et la corruption gangrènent actuellement l\u2019Algérie et sont un terreau fertile à une radicalisation, l\u2019embellie financière - essentiellement attribuable à la manne pétrolière - permet à l\u2019élite d\u2019acheter une relative paix sociale.Cela se fait en domestiquant une partie de la classe politique et du tissu associatif par une logique clientéliste de cooptation.Pour les parrains traditionnels des élites algériennes -les États-Unis et la France -, Bouteflika s\u2019avère un allié régional indispensable pour consolider des prés carrés que leur disputent désormais les pays émergents.L\u2019oli- garchie algérienne marchande avec l\u2019allié étasunien dans les domaines de la sécurité et de l\u2019énergie.Dans ce contexte, le régime oligarchique use de différents subterfuges pour amadouer la population.Il brandit entre autres la menace à la cohé- sion nationale et invoque le « péril islamiste», comme ce fut le cas après les élections législatives de 1991-1992, qui ont été suivies de violences ayant fortement ébranlé la population.Le taux de participation de 51 % aux récentes élections témoigne du fait que la population attendait peu de l\u2019exercice électoral.Elle l\u2019entrevoyait comme un simple instrument de l\u2019État qui s\u2019appuie sur une classe affairiste et U.jeunesse.S'en^lgf k\tDÉ6f\\Q[ ® POUCE «J\u2014\u201c juillet-août 2014 RELATIONS actuaLités opportuniste.Une partie de l\u2019élite considère en effet l\u2019État comme le seul garant de l\u2019unité, d\u2019où son parti pris autoritaire sous prétexte de moderniser les mentalités.Cette conception restreinte de la démocratie ne tient pas compte du lien entre le politique et le social.À cet égard, nous assistons en Algérie, comme ailleurs dans la sous-région, à l\u2019émergence de catégories sociales dont les membres n\u2019avaient pas pu s\u2019exprimer jusqu\u2019à maintenant sur les choses de la Cité.Nous sommes témoins d\u2019une véritable appropriation des espaces publics et de formes de mobilisation inédites.Dans ce contexte, la rue n\u2019est pas seulement un espace social, mais aussi un lieu de conflits et de luttes politiques.Dans tout le pays, des citoyens organisent quotidiennement des mobilisations pour améliorer leurs conditions de vie.Les chômeurs et les travailleurs précaires revendiquent de meilleurs emplois.Des luttes syndicales s\u2019organisent pour améliorer le pouvoir d\u2019achat de la population et défendre le secteur public que le gouvernement du premier ministre Abdelmalek Sellal a affaibli, au profit des secteurs privés local et étranger.En effet, le centre de décision du régime s\u2019est en partie déplacé de l\u2019armée vers le monde des affaires.Les louanges du patronat pour les mesures économiques libérales de Sellal et les satisfé-cits des puissances impérialistes témoignent de cette transformation.La parole politique se libère graduellement dans une société où la sphère politique doit s\u2019affranchir non seulement du poids du religieux, mais aussi et surtout des sphères militaire et policière, de même que d\u2019un affairisme mafieux.Ainsi, lorsque les élites algériennes font état du « spectre des soulèvements populaires », elles expriment surtout leur hantise que l\u2019exercice démocratique ne soit plus réservé aux seuls professionnels dociles de la politique et aux oligarques qui en font une chasse gardée.Le Front des forces socialistes, de même que de nombreux groupes et personnalités, plaident pour une conférence nationale regroupant l\u2019ensemble des acteurs sociaux en vue d\u2019élaborer une Assemblée constituante.Des acteurs sociaux importants comme le Syndicat national autonome des personnels de l\u2019administration publique, le Rassemblement Actions Jeunesse et la Ligue algérienne pour la défense des droits humains s\u2019ajoutent à ce front.Les consultations se multiplient pour mettre en place des alliances efficaces et des plateformes communes.S\u2019il faut reconnaître un avantage au quatrième mandat de Bouteflika, c\u2019est celui de rassembler de manière pacifique des discours et des actions en faveur d\u2019un changement de régime.\u2022 L'autonomie autochtone aujourd'hui au Québec Revendications et nouveau leadership autochtones ont été au cœur de la Journée d'étude organisée par le Centre justice et foi.PIERRE LEPAGE Les participants à la Journée d\u2019étude intitulée « L\u2019autonomie autochtone aujourd\u2019hui au Québec » organisée par le Centre justice et foi, le 12 avril dernier, ont été particulièrement nombreux, signe que la visibilité grandissante des mouvements de résistance autochtone dans le débat public suscite un besoin de compréhension de la réalité autochtone au Québec.C\u2019est notamment ce besoin que cherchait à combler cette journée d\u2019étude en abordant de front les thématiques des revendications et du leadership autochtones.En première partie de journée, la question des revendications a été présentée sous l\u2019angle de la distinction entre droits historiques et droits nouveaux.Me Renée Dupuis en a abordé les différents enjeux par une explication très éclairante sur l\u2019évolution, au Canada, de la pensée juridique relative aux droits des peuples autochtones.S\u2019il y a un fait juridique à retenir, c\u2019est l\u2019arrêt Calder, rendu en 1973, par la Cour suprême du Canada.Il marque un tournant fondamental dans les relations entre Autochtones et alloch-tones : il « a renversé 100 années de jurisprudence » fondées sur l\u2019exigence de fournir une preuve tangible de l\u2019existence écrite des droits réclamés.Dès lors, Ottawa a mis en œuvre un processus de revendications territoriales (globales et particulières) permettant aux Autochtones d\u2019espérer un règlement de leurs revendications, particulièrement dans des provinces comme le Québec et la Colombie-Britannique, où des traités relatifs aux terres n\u2019avaient jamais été conclus.Le témoignage du chef de la communauté innue de Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean, Gilbert Dominique, quant à la négociation engagée il y a plus de 30 ans entre les Innus, Ottawa et Québec, a illustré de manière éloquente la complexité de ce processus.Même si les changements de gouver- L'auteur, anthropologue, est consultant en affaires autochtones et en droits de la personne RELATIONS juillet-août 2014\t|7 actuaLités nements ont un effet direct sur la cadence des négociations et que certaines décisions politiques ont porté atteinte à l\u2019entente de principe conclue en 2004, il s\u2019est dit confiant d\u2019aboutir à une entente finale en 2015.Sa seule crainte est la perte de confiance de la population qui « affecte la crédibilité du processus de négociation ».¦rYïî SJ fl Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, lors de la Journée d'étude.Photo: Gilbert Pilette La deuxième partie de la journée a ensuite permis de mettre les participants en contact avec les personnes qui incarnent le nouveau leadership autochtone, notamment celui de la jeune génération (25-50 ans).Comme l\u2019a fait remarquer Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec depuis 2012 et Innue de Ma-liotenam sur la Côte-Nord, le nouveau leadership est grandement marqué par l\u2019apport des femmes.À titre d\u2019exemple, au sein des conseils de bande, sur 250 postes, 103 sont occupés par des femmes.Attestant cette nouvelle donne, l\u2019ancienne grand chef de la nation Atikamekw et présidente du Conseil de la nation Atikamekw de 2006 à 2013, Eva Ottawa, a témoigné de façon émouvante de son parcours personnel et de ses aspirations futures.Face au processus de négociation avec les gouvernements dans lequel sa nation s\u2019est engagée, elle a aussi rappelé que la meilleure voie est celle de l\u2019action, donnant en exemple la mise sur pied du Système d\u2019intervention d\u2019autorité atikamekw, un beau modèle d\u2019autonomie en matière de protection de la jeunesse, adapté à la culture et à la réalité de ce peuple.Chad Diabo, mohawk de Kahnawake, a abondé en ce sens et insisté sur l\u2019importance de l\u2019autonomie des nations autochtones en utilisant l\u2019allégorie du wampum, une ceinture de coquillages qui a une signification importante au sein des nations iro-quoises.Les deux voies parallèles qui y sont représentées rappellent que les relations entre Autochtones et non-Autochtones doivent se fonder non pas sur l\u2019opposition ou l\u2019ingérence au sein d\u2019une autre nation, mais sur l\u2019autonomie et le respect mutuel.De son côté, Mélissa Mollen-Dupuis, cofondatrice de la section québécoise du mouvement pancanadien Idle No More (Fini l\u2019inertie), a souligné, entre autres, que le mouvement a pris une ampleur inattendue au Québec parce qu\u2019il a comblé le manque d\u2019instances politiques autochtones en milieu urbain.Elle a également insisté sur l\u2019importance de l\u2019éducation populaire et de la création d\u2019alliances avec des non-Autochtones.Ces alliances sont cruciales, comme l\u2019a également souligné Viviane Michel, estimant que sans elles, «les gouvernements nous ignorent totalement [les Autochtones] ».À cet égard, elle a rappelé les actions menées par la Coalition pour les droits des peuples autochtones, qui regroupe entre autres la Ligue des droits et libertés, Amnistie internationale et le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).Pour clore la journée, la poète-slameuse Natasha Kanapé-Fontaine a su communiquer les espoirs et les rêves de la jeune génération montante.Ce grand désir de communication et de collaboration aura d\u2019ailleurs été un des aspects à retenir de la journée d\u2019étude.Le contact des participants -en majorité des non-Autochtones -avec la nouvelle réalité autochtone a suscité un grand intérêt qui pourrait éventuellement porter fruit et, souhaitons-le, se traduire en de nouvelles solidarités.\u2022 Vous vous intéressez à l\u2019Asie du Sud?Le CERIAS réalise des études et des activités de formation sur sa population, sa culture, sa diaspora et ses liens commerciaux avec le Québec.CERIAS Consultez notre site www.cerias.uqam.ca 8| juillet-août 2014 RELATIONS Centre d\u2019études et de recherche sur l\u2019Inde, l\u2019Asie du Sud et sa diaspora HoRiZoNs Apprendre des MARIO BRISSON, S.J.Ce qui me vient immédiatement à l\u2019esprit lorsqu\u2019il s\u2019agit de m\u2019exprimer sur mon expérience auprès des immigrants et des réfugiés, c\u2019est cette parole de Jean : « ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, car la vie s\u2019est manifestée.» (Premier épitre de Jean 1,1).Ce verset me nourrit quotidiennement et me donne la force de continuer, de durer, de garder l\u2019empathie et la sérénité devant tant de personnes et de familles qui vivent la détresse des leurs, dont les conditions de vie sont extrêmes, voire infrahumaines.En écrivant ce billet, je me sens pris dans un débat intérieur : est-ce qu\u2019en parlant en leur nom, je ne fais rien d\u2019autre que parler de moi, ou si je les laisse plutôt s\u2019exprimer à travers mes propos?Spontanément, il me semble que cette tension trouve une issue paisible, car je connais et comprends les situations de ces personnes qui viennent solliciter la Compagnie de Jésus pour le parrainage d\u2019êtres chers.C\u2019est dans cette perspective que s\u2019ouvre en moi un nouvel horizon, une conception de ce que peut signifier le paradigme du vivre-ensemble.Le « nous », c\u2019est le fruit de cette rencontre.Je considère comme un privilège de participer à cette œuvre humanitaire qui se fait proche des réfugiés et des immigrants, qu\u2019ils soient d\u2019origine rwandaise, érythréenne, éthiopienne, afghane, pakistanaise, irakienne ou syrienne, et de croyances religieuses si diverses.réfugiés Cela me rappelle la phrase d\u2019un de mes professeurs de philosophie: «Si vous voulez connaître, comprendre, il faut entrer dans le pays de votre auteur».Trouver une façon d\u2019entrer dans son horizon.Il me semble que lorsque nous parlons de l\u2019intégration des nouveaux arrivants, il ne faut pas oublier que cela se fait dans les deux sens.S\u2019opère alors une fusion des horizons, qui fait de moi et de l\u2019autre un «nous », un peuple qui évolue et se tourne vers l\u2019avenir.J\u2019ai été témoin maintes fois du courage et de la détermination des nouveaux arrivants que j\u2019ai rencontrés.Par exemple, cet Érythréen qui, dès la première semaine de son arrivée, avait déjà trouvé un emploi alors qu\u2019il avait peu de ressources, ne connaissait pra- Chaque fois que nous accueillons des réfugiés, non seulement nous nous enrichissons humainement, mais nous participons aussi à une œuvre de justice et de libération.tiquement rien de notre culture ni de la langue française et ne possédait que quelques rudiments d\u2019anglais.Ou cet ouvrier afghan sans instruction, qui s\u2019est présenté à moi en présence de son père afin que nous puissions parrainer le frère de ce dernier.Il m\u2019a appris en quelques mots ce que veut dire espérer.Comme il voyait mon hésitation à répondre à sa demande, il me dit à propos de son père : « donnez-lui une raison de surmonter sa peine, une lueur d\u2019espoir même si cela prendra des années, car il craint pour la vie de son frère tous les jours.Permettez-lui de trouver, en son vieil âge, une joie de vivre .» Je pense aussi à cet homme d\u2019origine rwandaise dont le beau-frère a été assassiné durant le génocide.Il souffre quotidiennement de penser que sa sœur et ses enfants pourraient connaître le même sort dans leur camp de réfugiés.Combien je suis impressionné par les nouveaux arrivants et réfugiés qui renoncent à des projets personnels pour assurer l\u2019avenir de leurs enfants.Par ceux et celles qui arrivent ici et qui ne peuvent exercer leur métier parce que leur formation n\u2019est pas reconnue et qui, pris par l\u2019urgence de travailler pour le bien-être de leur famille, acceptent d\u2019abandonner leur carrière afin que leurs enfants puissent réaliser ce qu\u2019eux-mêmes auraient voulu atteindre.De tout cela, une conviction émerge: chaque fois que nous accueillons des réfugiés, non seulement nous nous enrichissons humainement, mais nous participons aussi à une œuvre de justice et de libération, faisant en sorte d\u2019éviter qu\u2019ils soient victimes d\u2019une nouvelle forme d\u2019esclavage, de la traite humaine, ou encore qu\u2019ils deviennent des apatrides.Nous participons ainsi à une forme de réconciliation avec le monde et nous faisons advenir une terre nouvelle.Mon contact avec les immigrants et les réfugiés m\u2019apprend à être solidaire de celles et ceux qui sont prêts à lier le « Je» au « Tu», pour que le « Nous » puisse naître et dire : nous sommes un même peuple.La qualité humaine d\u2019un peuple est directement proportionnelle à sa façon de prendre soin des laissés-pour-compte de la société.\u2022 L'auteur, jésuite, est responsable des parrainages de la Province jésuite au Québec RELATIONS juillet-août 2014\t|9 Le caRNet De Nairn kattaN PRÉSENCE DE L'HISTOIRE Alors que la mondialisation règne et entraîne une massification des identités, les questions d\u2019origine et d\u2019appartenance remontent à la surface.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une régression par un retour à l\u2019origine, mais d\u2019une quête de définition de soi.Le piège est de tomber dans des identités mythiques auxquelles on s\u2019accroche d\u2019autant plus fanatiquement qu\u2019elles sont imprécises et, souvent, imaginaires.L\u2019histoire se transforme dès lors en paravent, devient un abri contre les autres, et l\u2019idéologie entre en scène.Des politiciens assoiffés de pouvoir instrumentalisent une histoire qu\u2019ils font sortir de l\u2019ombre afin de prouver le bien-fondé d\u2019une démarche.Le plus souvent, celle-ci est l\u2019expression et la mise en action d\u2019une ambition autoritaire personnelle qui se dégrade parfois en pratique dictatoriale.Pour se maintenir au pouvoir, des porteurs d\u2019emblèmes font la promotion d\u2019une histoire dont ils sélectionnent des épisodes par calculs tactiques ou délires paranoïaques.Au Proche-Orient, par exemple, trois empires ont régné sur la région: les Sassanides (224-661), les Omey-yades (650-750) et Arabes abbassides (750-1258), et les Ottomans (12991923).Au nom d\u2019un chiisme qui est surtout un rituel, des mollahs et ayatollahs ainsi que leurs représentants politiques (notamment en Iran) voudraient dominer toute la région afin de reconstituer un empire à l\u2019image de celui des Sassanides, ce qui entre en conflit avec d\u2019autres stratégies géopolitiques à visée hégémonique.De son côté, le président égyptien Gamal Abdel Nasser a tenté de conjuguer le nationalisme arabe avec l\u2019islam pour faire renaître un empire arabe s\u2019étendant de l\u2019Espagne jusqu\u2019à la Chine.Son rêve fut brisé par le désaccord entre plusieurs présumés porteurs de cette histoire, mais surtout peut-être en cherchant à devenir réalité.L\u2019échec de Nasser fut suivi des tentatives de Saddam Hussein qui se posait comme successeur des Abbas-sides, une dynastie dont la capitale était Bagdad.Il confirmait sa prétention en voulant être également l\u2019héritier de Nabuchodonosor, roi de la Babylone antique.Le président syrien Bachar el Assad s\u2019est affirmé quant à lui comme le continuateur des Omey-yades, dont la capitale était Damas.Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019islam de l\u2019Arabie saoudite, appuyée par de riches émirats, qui prend le relais.En Turquie, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a fait remonter à la surface un autre empire, celui des Ottomans.Au début du XXe siècle, Kemal Atatürk avait éliminé l\u2019observation des traditions religieuses vestimentaires et poussé l\u2019adhésion au modernisme occidental jusqu\u2019à l\u2019adoption du Code Napoléon et de l\u2019alphabet latin.Pour montrer son retour à l\u2019islam, Erdogan a donc organisé une grande exposition à Istanbul pour célébrer ses prédécesseurs ottomans, dont l\u2019empire s\u2019étendait du Proche-Orient à la Hongrie.Sa démarche s\u2019inscrivait dans un islam sunnite en rivalité avec l\u2019islam chiite des mollahs iraniens.On le voit, les recours à l\u2019histoire comme paravent amènent des rivalités hégémoniques entre hommes politiques.L\u2019instrumentalisation de l\u2019histoire au Kosovo en est une autre illustration.La mondialisation ne préserve pas des conflits et des expéditions guerrières.De nos jours, l\u2019histoire est encore reconstituée à des fins de domination au nom d\u2019empires mythiques.Mais cette dangereuse tentation n\u2019a rien à voir avec la recherche par des hommes et des femmes des liens et des références à une histoire qui ne se limite pas à l\u2019abstraction.Qu\u2019on soit musulman tchétchène, chrétien copte, maronite ou arménien, juif séfarade ou ashkénaze, bouddhiste shintoïste, cela ne prend un sens que si l\u2019on s\u2019identifie à une culture commune vécue pacifiquement.La route demeure cependant jalonnée de contestations et de rivalités.La mondialisation économique et financière, en plus de massifier les identités, provoque des déplacements forcés de populations ainsi que des migrations volontaires.Ces changements éloignent ces personnes de leur langue, de leur culture et de leur religion d\u2019origine.Celles-ci subsistent dans des relents têtus, qui risquent parfois de se muer en fidélité quasi fanatique à des images du passé dont l\u2019éclat s\u2019affadit devant tant de réalités différentes.Dans mon roman L\u2019anniversaire, j\u2019ai mis en scène un homme dont les parents sont originaires d\u2019Alep en Syrie.Après une enfance vécue au Brésil et à New York, il étudie l\u2019histoire québécoise à Montréal et s\u2019y identifie.Son lieu d\u2019adoption le conduit à adopter le passé de sa nouvelle société.Il découvre que cette histoire devenue sienne est une manière de construire son identité au présent.À 70 ans, il se rend compte que sa construction identitaire ne sera complète que s\u2019il recouvre une histoire autre, celle de ses racines, qui ne sera nullement en contradiction avec celle à laquelle il a consacré une partie importante de sa vie.Cet homme constate que tout présent vécu dans sa réalité comporte le passé, mais pas un passé figé dans des formes immuables.C\u2019est seulement ainsi que l\u2019histoire devient une dimension du présent, une composante du réel.\u2022 JO juillet-août 2014 RELATIONS dOSSieR L'Inde, terre de luttes et d'espoirs Bruno Ricca, L'enfant à la fenêtre.Photo prise dans la gare de Mysore, janvier 2013 Géant aux visages multiples et puissance mondiale en devenir, l'Inde connaît un essor indéniable depuis deux décennies, en dépit du ralentissement économique des dernières années.Le développement d'un capitalisme indien sur fond d'inégalités profondes entraîne son lot de transformations et de résistances dans lesquelles les mouvements sociaux jouent un rôle majeur, notamment dans le domaine de l'agriculture paysanne.Entre modernisation à l'occidentale, traditions millénaires et gestion d'un pluralisme politique, juridique, culturel et religieux vertigineux, la « plus grande démocratie au monde », qui sort tout juste d'une élection législative, négocie et invente sa modernité.Ce dossier se penche sur l'originalité et le dynamisme social de ce pays-continent.RELATIONS juillet-août 2014\t11 >ieR L'Inde, terre de luttes JEAN-CLAUDE RAVET Véritable sous-continent, l\u2019Inde est avec son 1,2 milliard d\u2019habitants le 2e pays le plus populeux du monde - mais selon toute vraisemblance, elle détrônera la Chine au 1er rang dans moins d\u2019une décennie.L\u2019Uttar Pradesh, l\u2019un des 35 États de la fédération indienne, à lui seul, compte une population de 200 millions d\u2019habitants, ce qui le placerait au 5e rang mondial s\u2019il était une nation.En plus des deux langues nationales, l\u2019hindi et l\u2019anglais, l\u2019Inde a 21 langues officielles (divisées principalement en trois groupes linguistiques : indo-aryen, dravidien et tibéto-birman), qui varient selon les États.C\u2019est sans compter les milliers de dialectes qu\u2019on y parle.Cette extraordinaire diversité s\u2019exprime aussi dans le domaine religieux.En plus d\u2019une forte majorité hindoue (80%), elle-même divisée en une multitude de sectes, l\u2019Inde possède aussi une importante minorité historique musulmane (entre 160 et 170 millions de personnes), qui en fait le 3e pays musulman dans le monde après l\u2019Indonésie et le Pakistan.Viennent ensuite les sikhs (concentrés au Pendjab) et les chrétiens, tous deux constituant 2 % de la population et, en nombre moindre, les bouddhistes, les zoroastriens, les juifs et autres adeptes des quelque 1700 religions recensées en Inde.Par sa richesse culturelle, spirituelle et religieuse millénaire, l\u2019Inde a depuis longtemps fasciné l\u2019Occident.Mais à l\u2019ère de la globalisation, ce qui attire le plus souvent les regards des médias, c\u2019est sa croissance économique exceptionnelle, mesurée à l\u2019aune du PIB, qui la fait émerger comme une puissance mondiale de plus en plus incontournable.Ce n\u2019est pas de cette «Inde qui brille», marquée du blanc-seing des institutions financières internationales, dont parle ce dossier, sinon en arrière-plan.Mais de l\u2019Inde des déshérités, des opprimés, des dépossédés, celle des 900 millions d\u2019Indiens et d\u2019Indiennes vivant avec moins de 2$ par jour (dont 600 millions avec moins de 1,25$ par jour), selon la Banque asiatique de développement.Cette Inde sacrifiée sur l\u2019autel d\u2019un développement ne visant que l\u2019enrichissement boulimique d\u2019une infime élite.Le « miracle » indien est le plus souvent un mirage.Dans les campagnes, où vit 70 % de la population, mais aussi 12| juillet-août 2014 RELATIONS dans les villes, même si elles hébergent la grande partie de la classe moyenne (10% de la population).Aux côtés de la trentaine de villes indiennes de plus d\u2019un million d\u2019habitants (dont 3 de plus de 10 millions: Mumbai, Kolkata et Delhi), on compte une vingtaine de bidonvilles de plus de 200 000 habitants; le plus imposant, Dharavi, à la périphérie de Mumbai, en entasse un million.Voilà les destinations privilégiées de l\u2019exode rural.Ce sont là les fruits empoisonnés du virage néolibéral qu\u2019a négocié l\u2019Inde dans les années 1990, sous les directives du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.Le gouvernement n\u2019a pas seulement tourné le dos à l\u2019État social, mais il a précarisé l\u2019agriculture paysanne au profit de l\u2019agriculture intensive, axée sur l\u2019exportation et les OGM, une véritable catastrophe pour une population à grande majorité rurale.Aux faillites massives d\u2019agriculteurs se sont ajoutés des problèmes comme la déforestation, l\u2019expropriation de terres agricoles (environ 2 millions d\u2019hectares entre 1990 et 2008), le déplacement massif et forcé de populations, sans parler des problèmes liés à l\u2019eau, cruciaux dans un pays qui abrite le cinquième de la population et d'espoirs mondiale mais à peine 4 % des réserves d\u2019eau douce.Notons en particulier la contamination des eaux de surface et le tarissement des nappes phréatiques -notamment au Pendjab, considéré comme le grenier de l\u2019Inde.Le fossé abyssal qui se creuse entre les riches et les pauvres alimente une véritable poudrière sociale.En plus des multitudes de mouvements sociaux résistant à la dépossession et à l\u2019exploitation, on assiste à la radicalisation des luttes de type guérilla dans les régions montagneuses, riches en forêts et en minerais.On observe aussi l\u2019instrumentalisation des tensions interethniques et religieuses qui s\u2019exprime par la multiplication d\u2019émeutes et la disparition des zones de mixité, notamment entre hindous et musulmans - ces derniers se réfugiant dans des ghettos.Le fait qu\u2019un parti ultranationaliste, alliant idéologie néolibérale et fondamentalisme hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP), ait raflé la majorité des sièges au Parlement lors des élections de mai dernier, n\u2019a rien pour rassurer.Ni le fait que son chef, le populiste et très controversé Narendra Modi -accusé d\u2019incitation à l\u2019émeute contre des populations musulmanes-, se retrouve premier ministre de l\u2019Inde, d'ailleurs.Tout le monde s\u2019attendait à cette victoire, devant la grogne populaire que suscitait le Congrès national indien, principale composante de la coalition précédemment au pouvoir et devenu le symbole de la corruption systémique de l\u2019État indien.Mais la plupart se consolaient en pensant que le BJP serait minoritaire et allait devoir s\u2019allier à d\u2019autres partis pour gouverner, ce qui ne sera pas le cas.Cette victoire consacre ainsi la fuite en avant dans les recettes néolibérales qui sont une des importantes sources des problèmes brûlants de l\u2019Inde d\u2019aujourd\u2019hui.Il n\u2019est donc pas étonnant qu\u2019on en vienne à exacerber politiquement le sentiment ethnique et religieux afin de détourner de la sphère politique la révolte des pauvres, de plus en plus laissés à eux-mêmes.Le riche héritage culturel et spirituel de l\u2019Inde, ainsi que sa longue tradition de luttes sociales et politiques non violentes, nous font cependant garder un regard confiant sur ce géant pris dans la tourmente.Les convulsions sociales dont ce pays est le théâtre sont à n\u2019en pas douter le prélude\tPhoto : Bruno Ricca, à de nouvelles naissances, comme l\u2019Inde l\u2019a démontré tout 2013 au long de son histoire.Le courage quotidien, la force tranquille, la joie de vivre et la fréquentation familière avec le divin dont le peuple indien est le témoin admirable couvent mille promesses d\u2019humanité.Elles sont déjà en germe, notamment dans le projet de réforme agraire et foncière en vue de faire justice aux millions de paysans sans terre, dans la démocratie villageoise participative et dans l\u2019agriculture biologique et la protection de la biodiversité qui font rager les Monsanto de ce monde.\u2022 « Mais moi je te remercie de ce que mon lot est avec les déshérités qui souffrent et portent le fardeau de la puissance, et cachent leur visage, en étouffant leurs sanglots dans l'obscurité.Car chaque pulsation de leur peine a palpité dans la secrète profondeur de ta nuit, chaque insulte a été recueillie dans ton grand silence.Et le lendemain leur appartient.O Soleil, lève-toi sur les cœurs qui saignent; qu'ils fleurissent en fleurs du matin, et que les torches des orgies orgueilleuses soient réduites en cendres.» Rabindranath Tagore, La corbeille de fruits RELATIONS juillet-août 2014\tD3 dOSSieR Entre l'Inde qui brille et l'Inde qui pleure La croissance économique n'est pas synonyme de développement pour tous en Inde.Les inégalités y ont explosé au cours des dernières décennies et l'arrivée au pouvoir du gouvernement affairiste de Narendra Modi n'augure rien de bon pour y remédier.AURÉLIE LEROY L'auteure, historienne, est chargée d'étude au Centre tricontinental (CETRI) et a coordonné le dossier « L'Inde, une modernité controversée » (septembre 2011) de la revue Alternatives Sud Lf Inde vient de réussir la prouesse de mener à bien le plus grand scrutin jamais organisé dans le monde.i Quelque 815 millions d\u2019électeurs ont été appelés aux urnes pour renouveler la chambre basse du Parlement et désigner le nouveau premier ministre - Narendra Modi, chef du Bharatiya Janata Party (BJP Parti du peuple indien), parti nationaliste hindou- qui dirigera le pays pendant cinq ans.La réalisation d\u2019une telle performance met en lumière plusieurs atouts de la démocratie indienne.Outre des élections libres et un multipartisme bien ancré, l\u2019Inde se démarque par des taux de participation allant croissant depuis l\u2019indépendance et qui ont atteint le taux record de 66,38% en 2014.Fait spécifique au sous-continent : les masses pauvres et analphabètes, politisées, votent massivement.Le fracas créé autour de la lutte contre la corruption a aussi incité nombre de jeunes à voter pour la première fois.AFGHANISTAN CHINE Cachemire PAKISTAN Pendjab Delhi# Gujarat Mer d\u2019Arabie LADES Kolkatai Maharashtra Orissa Mumbai Andhra Golfe du Bengale OCÉAN INDIEN LANKA La nature démocratique du régime est un élément central du soft power indien que les autorités n\u2019ont jamais manqué d\u2019exploiter et de valoriser à leur avantage, mais le potentiel d\u2019attraction du pays s\u2019est considérablement accru lorsque libéralisation politique et dynamisme économique en sont venus à coïncider au tournant des années 1990, après les réformes adoptées par les autorités en bonne entente avec les institutions internationales.Cette singularité de l\u2019acteur indien, dont les équivalents sont rares dans l\u2019espace asiatique, est un élément qui a contribué à sa reconnaissance inter ationale comme puissance émergente.Les réformes ont incontestablement dopé la croissance.La dérégulation interne de l\u2019économie et son ouverture progressive vers l\u2019extérieur ont marqué un tournant par rapport au modèle d\u2019économie mixte et socialisante à la Nehru.Le système des licences qui bridait jusque-là les entrepreneurs indiens a été démantelé, laissant libre cours à leur esprit d\u2019entreprise et à leur ambition.Sur le plan des relations économiques extérieures, des mesures importantes ont été décidées telles que la levée graduelle des quotas à l\u2019importation, l\u2019abaissement des droits de douane, la dévaluation de la monnaie et l\u2019ouverture aux investissements étrangers.Si ces réformes ont permis à l\u2019Inde de se défaire de l\u2019image de pays pauvre qui lui était associée, elles ont par contre échoué à résorber la pauvreté de masse.Les bienfaits annoncés de la « croissance inclusive» ne se sont ainsi pas avérés.Outre le fait que la croissance elle-même a fléchi - un taux de 5% en 2012 et 2013, par rapport à une moyenne de 8,2 % entre 2007 et 2011 -, les retombées positives de celle-ci n\u2019ont pas « ruisselé » jusqu\u2019aux couches les plus pauvres de la population.En réalité, en misant sur le développement des classes moyennes urbaines et instruites et d\u2019un secteur de l\u2019économie (les services de pointe et de haute technologie), les dirigeants indiens ont favorisé l\u2019émergence d\u2019un segment de la population au détriment de l\u2019ensemble.Les inégalités ont explosé, des fortunes colossales ont été créées et une classe moyenne (entre 10% et 15 % de la population) a émergé.Le fait qu\u2019on estime que 70% de la population continue à vivre avec moins de deux dollars par jour n\u2019est sans doute pas étranger au fa que les campagnes ont été les grandes oubliées, dans un pays où la majorité de la population reste rurale.Le taux de croissance annuel moyen du produit agricole a été d\u2019à peine 2 % dans les années 2000-2010 - sa part dans l\u2019économie nationale ne cessant de diminuer -, alors que les secteurs industriels et des services enregistraient des taux records.Le modèle d\u2019économie mixte, en dépit des limites et contradictions qui le caractérisaient, était parvenu à mieux 14| juillet-août 2014 RELATIONS \u2022\t.'T contenir les inégalités.Avec le virage néolibéral des années 1990, les différences socioéconomiques entre les castes, les classes et les communautés religieuses se sont accentuées, les lignes de fracture entre les régions se sont intensifiées et l\u2019asymétrie dans les rapports entre hommes et femmes a été maintenue, voire renforcée.« Inde qui brille» et « Inde qui pleure» se côtoient.Classe moyenne urbaine dorée d\u2019un côté; ruraux, dalits («intouchables»), Adivasis (tribus autochtones) et musulmans de l\u2019autre.Deux trajectoires opposées d\u2019un même «développement ».Ainsi, le départ de Manmohan Singh, qui a été l\u2019un des grands architectes des réformes néolibérales des années 1990 et premier ministre sans interruption depuis 2004 (un fait rare en Inde), laisse entrevoir un héritage mitigé.BILAN DE DEUX COALITIONS UPA Le premier gouvernement de l\u2019Alliance progressiste unie (UPA), une coalition dominée par le parti du Congrès national indien (communément appelé le Congrès), a été généralement apprécié de 2004 à 2009.Profitant d\u2019une conjoncture économique favorable, il a réussi à créer un «équilibre» entre le programme pro-marché du premier ministre Singh et les préoccupations sociales portées par la figure emblématique de Sonia Gandhi, chef de file du parti du Congrès.Des politiques innovantes ont été mises en place.Mentionnons la Loi nationale de garantie de l\u2019emploi rural qui garantit 100 jours de travail au salaire minimum dans les zones rurales.En dépit de pratiques mafieuses et de ratés notoires, elle a contribué à améliorer les revenus et\tPhoto : Bruno Ricca, les conditions de vie de 50 millions de foyers par an depuis\t2013 2008, soit environ un quart des ménages ruraux du pays.Le Right to Information Act (2005) a pour sa part contraint les gouvernements nationaux, régionaux et locaux à plus de transparence et permis de mettre à jour des pratiques frauduleuses à petite et grande échelle.La Mission nationale pour la santé rurale, visant l\u2019amélioration des soins de santé dans les zones rurales, fait aussi partie des programmes qui ont soulagé le quotidien de nombre de ménages vulnérables.Elle a contribué à apaiser le climat social en écartant le spectre des flambées de violence interconfessionnelle que le pays a connues notamment en 2002, lors du massacre de 2000 musulmans dans l\u2019État du Gujarat que dirigeait alors Narendra Modi.Paradoxalement, alors que les mesures sociales et redistributives ont fortement pesé dans la reconduction de la coalition au pouvoir en 2009, le gouvernement UPA n\u2019a pas poursuivi dans cette voie.Il a plutôt fait la part belle au marché et aux approches managériales et technocratiques, dans un contexte économique devenu défavorable qui a exacerbé le mécontentement contre lui.Le ralentissement soudain de l\u2019économie a en effet irrité la minorité privilégiée, habituée depuis dix ans à une forte croissance économique.En réaction, le parti du Congrès a tenté une offensive de séduction en misant sur une stratégie du « tout à la croissance».Plusieurs secteurs encadrés de l\u2019économie comme le commerce de détail ont été RELATIONS juiNet-août 2014\t(ÏT dOSSieR Photo : Bruno Ricca,\touverts à des enseignes étrangères, telles Walmart et Car- 2013\trefour, avides de nouveaux marchés.Une large opposition qui craignait pour les petits commerces locaux en raison d\u2019une concurrence déloyale et une attitude réservée des investisseurs ont toutefois freiné le processus.Ensuite, afin de limiter le déficit public, des aides publiques ont été réduites, affectant les plus pauvres de même que la classe moyenne.La fuite spectaculaire des investisseurs étrangers depuis mai 2013 a aussi joué.Le resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine en est une des causes, mais les faiblesses structurelles de l\u2019économie indienne également.Parmi les plus importantes : le déficit d\u2019infrastructures en matière de transport, d\u2019approvisionnement énergétique et de réseaux de distribution d\u2019eau.À cela s\u2019ajoutent la corruption et les lourdeurs bureaucratiques qui ont nourri la méfiance des investisseurs et attisé le ras-le-bol de la population.Rappelons le scandale des Jeux du Commonwealth de 2010 : entre 300 000 et 400000 personnes ont été expulsées des alentours de Delhi pour faire place à des installations flambant neuves, construites au prix de violations flagrantes des lois et normes du travail, avec une généralisation du travail des enfants.NARENDRA MODI ET LE MODÈLE GUJARATI Narendra Modi a donc su instrumentaliser à son avantage cette vague de mécontentement en martelant l\u2019idée selon laquelle la coalition UPA avait « ruiné » l\u2019économie indienne et que le BJP, à l\u2019inverse, la ferait « prospérer».Depuis son accession au poste de chef du gouvernement du Gujarat en lë| juillet-août 2014 RELATIONS 2001, Modi se démarque par une vision économique ultralibérale qui séduit le monde des affaires - au point que certains le surnomment le «Reagan indien ».Dans cet État, les entreprises bénéficient d\u2019aides fiscales, de subventions et de taux d\u2019intérêt avantageux.Mais ces largesses ne sont pas sans conséquence sur l\u2019endettement croissant du Gujarat au cours des dix dernières années et posent la question d\u2019un développement à long terme.Modi est craint et critiqué en raison des désastres sociaux et environnementaux que ses politiques ont engendrés - près du quart de la population gujaratie, par exemple, vit sous le seuil de la pauvreté-, de son goût pour la centralisation du pouvoir et de sa posture d\u2019ardent défenseur de l\u2019hindutva (nationalisme extrémiste hindou) liée à ses attitudes antimusulmanes.Les perspectives futures sont donc incertaines pour l\u2019Inde.La « croissance inclusive » du dernier gouvernement UPA avait échoué tant sur le plan de la croissance que sur celui de l\u2019inclusion.Qu\u2019en sera-t-il avec le nouveau gouvernement de Modi?Son leitmotiv actuel de la « croissance à tout prix» -intenable à l\u2019échelle du pays et aveugle aux inégalités - et son rôle dans l\u2019émergence d\u2019un «capitalisme de connivence » qui favorise certaines entreprises, semblent une solution douteuse au phénomène de la corruption qu\u2019il prétend combattre.Par ailleurs, sa position sur les minorités laisse craindre qu\u2019il ne soit pas un porte-parole exemplaire des intérêts des plus faibles.Espérons toutefois, comme le souligne Ganesh Devy dans Le Monde du 16 mai dernier, que « la diversité indienne opère comme valve de sûreté contre toute forme d\u2019idéologie d\u2019exclusion».\u2022 Nationalisme et fondamentalisme hindous Hindouisme et nationalisme s'enchevêtrent à des degrés divers dans l'histoire politique de l'Inde moderne, donnant souvent lieu à des tensions avec l'importante minorité musulmane.MATHIEU BOISVERT Le nationalisme et le fondamentalisme religieux sont deux concepts bien distincts.Il n\u2019est pas rare cependant que l\u2019un et l\u2019autre soient intimement liés, que ce soit aux États-Unis, au Pakistan ou en Inde.Afin de comprendre ces deux notions et leur articulation dans le contexte indien, il importe de faire un bref retour historique qui nous permettra de contextualiser l\u2019émergence, de saisir l\u2019évolution et d\u2019appréhender les manifestations contemporaines du nationalisme indien et du fondamentalisme hindou.Dès le XVme siècle, les Britanniques, utilisant leur pratique de « diviser pour régner», contribuèrent à créer en Asie du Sud une scission entre les diverses communautés religieuses qui, bien que différentes, cohabitaient en harmonie relative.L\u2019instauration de deux codes civils distincts, hindou et musulman, n\u2019en est qu\u2019un exemple.Cependant, vers la fin du XIXe siècle, cette distinction fut reprise et alimentée par plusieurs leaders nationalistes hindous qui mirent de l\u2019avant l\u2019identité religieuse comme une force pouvant mobiliser la population contre la puissance coloniale.LES PÈRES DU NATIONALISME EN INDE Bal Gangadhar Tilak (1856-1920) est l\u2019un de ces nationalistes.Avocat, enseignant et journaliste, il était perçu par les Britanniques comme étant le « père de l\u2019insurrection indienne ».Afin de mobiliser les foules alors que la Couronne avait interdit tout rassemblement populaire à des fins politiques, Tilak utilisera la fête du dieu Ganesh pour promouvoir devant de grandes foules un message explicitement politique mettant l\u2019accent sur la notion de svaraj, «l\u2019auto-gouvernance».Il fut l\u2019un des pionniers du mouvement home rule.Bien qu\u2019utilisant le religieux à des fins politiques, son objectif était avant tout l\u2019indépendance.Vinayak Damodar Savarkar (1886-1966) fut pour sa part le premier à utiliser le terme hindutva (« hindouité»).Son objectif était de rallier la majeure partie de la population du sous-continent sous cette bannière identitaire.Savarkar étant rationaliste et positiviste, l\u2019hindutva était avant tout pour lui un sentiment d\u2019appartenance à une culture sud- asiatique dans laquelle le système des classes et des castes (varna et jati), propre à l\u2019hindouisme, n\u2019avait pas en soi de raison d\u2019être, mais permettrait de créer un pays hindou.Il militait également pour la reconversion des hindous s\u2019étant tournés vers le christianisme ou l\u2019islam.Radicalement opposé à la partition du sous-continent, en 1947, il fut accusé de participation à l\u2019assassinat de Gandhi, mais sera acquitté faute de preuves.Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948) est généralement perçu comme le «père de la nation indienne» et est connu pour le mouvement de désobéissance civile qu\u2019il représentait.En 1921, il devint le leader du Congrès national indien, un regroupement civil et politique d\u2019intellectuels indiens créé en 1885 afin d\u2019entrer en dialogue officiel avec le gouvernement britannique et qui devint le principal parti politique à partir de l\u2019indépendance, en 1947.À l\u2019instar de Tilak, le concept de svaraj était le fondement de l\u2019activisme de Gandhi; autour de celui-ci, cependant, gravitaient d\u2019autres concepts tels satyagraha - « s\u2019accrocher à la vérité » - et ahimsa - «non-violence ».Ce sont ces deux concepts d\u2019origine explicitement hindoue qui transformèrent la plateforme de Gandhi en une idéologie percutante.Satyagraha devait être le fondement profond de sa doctrine.L\u2019une de ces «vérités» à laquelle il faut s\u2019accrocher est justement l\u2019autodétermination des peuples, des nations, réifiant ainsi le svaraj de Tilak.D\u2019autre part, la notion d\u2019ahimsa sous-entend que la lutte pour parvenir aux objectifs doit être virulente, engagée, omniprésente, mais nécessairement non-violente.Ces concepts gandhiens, d\u2019origine sanskrite et strictement hindoue, auront une incidence directe sur l\u2019avenir de la région.Le charisme de Gandhi permit de mobiliser des millions d\u2019individus dans la lutte pour l\u2019indépendance.Quelques mois après celle-ci, le 30 janvier 1948, il fut toutefois assassiné par un groupe paramilitaire nationaliste et fondamentaliste hindou fortement opposé à la partition du sous-continent et à la création du Pakistan, acceptées par le Congrès national indien.Un autre courant qui permet de mieux comprendre la tension entre hindous et musulmans est celui incarné par Muhammad Ali Jinnah, créateur de la Ligue musulmane panindienne, en 1913, parti qu\u2019il dirigea jusqu\u2019à la création du Pakistan.Jinnah promouvait initialement l\u2019unité entre hindous et musulmans dans le combat contre le colonialisme britannique.Cependant, en 1920, il se retira du Congrès national indien lorsque celui-ci accepta que les principes de satyagraha et d\u2019ahimsa de Gandhi dominent dans sa plateforme; il estimait en effet qu\u2019ils étaient empreints d\u2019une idéologie fondamentalement hindoue et RELATIONS La création de l'Inde et du Pakistan, en 1947, ne fit qu'alimenter l'opposition entre les deux identités, hindoue et musulmane.L'auteur est professeur au Département de sciences des religions de l'UQAM juiNet-août 2014\tna dOSSieR religieuse ralliant des foules ferventes souvent très favorables à l\u2019hindutva proposé plus tôt par Savarkar.Devant l\u2019ampleur du mouvement gandhien, il opta pour la création d\u2019un État distinct; c\u2019est ce que prônait la résolution de Lahore de 1940, adoptée par les membres de la Ligue musulmane.La création de l\u2019Inde et du Pakistan, en 1947, l\u2019exode massif qui s\u2019ensuivit et les massacres de chaque côté de la frontière ne firent qu\u2019alimenter l\u2019opposition, en territoire sud-asiatique, entre les deux identités, hindoue et musulmane.C\u2019est dans ce contexte que fut élaborée la Constitution de l\u2019Inde entrée en vigueur le 26 janvier 1950.Les premières lignes du préambule affirment que le peuple de l\u2019Inde vient de créer une république socialiste, démocratique et laïque qui se doit de protéger la liberté de pensée, d\u2019expression, de culte, de croyance et de pratique de l\u2019ensemble de ses citoyens.Le pays nouvellement formé se dote ainsi d\u2019un outil juridique afin d\u2019instaurer une nouvelle dynamique entre hindous et musulmans, bien entendu, mais également entre croyants de toute confession religieuse : la nouvelle république laïque indienne en sera une inclusive et pluraliste.LE « NOUVEAU » NATIONALISME HINDOU Dans les années 1980, un nouveau parti politique indien naquit, le Bharatiya Janata Party (BJP).Celui-ci, à l\u2019instar de Savarkar jadis, incarne la droite fondamentaliste et promeut la création d\u2019une Inde hindoue.L.K.Advani, le prési- dent du BJP à la fin des années 1980, fut d\u2019ailleurs l\u2019un des acteurs-clés des événements d\u2019Ayodhya.Cette ville au nord de l\u2019État indien de l\u2019Uttar Pradesh est perçue par les hindous comme étant le lieu de naissance du dieu Rama, le héros de la grande épopée millénaire qu\u2019est le Ramayana.Advani devint populaire en insistant sur le fait que la mosquée de Babri, construite par le premier empereur moghol Babur, fut érigée là où est né Rama lui-même et où se trouvait initialement un temple hindou en son honneur.Bien que sa rhétorique politique juxtaposait histoire et mythologie, la stratégie d\u2019Advani fut un succès : des milliers d\u2019hindous, devancés par des groupes de sadhus - ascètes, moines hindous -convergèrent vers Ayodhya en 1992 et détruisirent le monument historique.Les musulmans de toute l\u2019Inde furent profondément choqués.En 2002, alors que plusieurs pèlerins hindous venaient de se réunir afin d\u2019encourager la construction d\u2019un temple en l\u2019honneur de Rama, un train de pèlerins revenant d\u2019Ayodhya prit feu; 58 personnes périrent.Certains accusent les musulmans d\u2019avoir attaqué le train; d\u2019autres suggèrent plutôt un accident technique.Il semble que le premier ministre du Gujarat de l\u2019époque, Narendra Modi, incita les hindous du Gujarat à riposter, et plusieurs centaines de musulmans furent assassinés.Après cet événement, Modi fut déclaré persona non grata en Angleterre et aux États-Unis.Fraîchement élu premier ministre de l\u2019Inde, le 16 mai dernier, Modi, maintenant chef du BJP, a toutefois dû modérer ses ardeurs fondamentalistes afin de rassembler une population plus large et diversifiée pour se faire élire.Modi a dû modérer ses ardeurs fondamentalistes afin de se faire élire par un électorat diversifié.L'auteur, jésuite indien, est directeur de recherche au Arrupe Research Centre au Myanmar Les Églises chrétiennes en Inde WALTER FERNANDES Les chrétiens en Inde ne représentent que 2,3 % de la population, soit environ 29 millions de personnes.De ce nombre, 17 millions sont catholiques et le reste se partage entre orthodoxes et protestants.Les chrétiens de rite syriaque, qui représentent environ le quart de tous les chrétiens du pays, appartiennent à l\u2019une des plus anciennes Églises du monde.Selon la tradition, l\u2019apôtre Thomas serait arrivé en Inde en l\u2019an 52 et serait mort en martyr en 72.Même ceux qui n\u2019adhèrent pas à ce récit s\u2019entendent sur le fait que les chrétiens sont présents dans l\u2019État du Kerala depuis le IVe siècle au moins.Une partie des chrétiens de rite syriaque est demeurée catholique, tandis que l\u2019autre s\u2019est révoltée contre les Portugais qui tentaient de contrôler et de «latiniser» leur communauté au XVIIe siècle.Ces croyants appartiennent désormais à l\u2019Église catholique syro-malabare.Les Portugais ont évangélisé les territoires conquis de Mumbai, Goa et Mangalore sur la côte du Sud-Ouest, y implantant l\u2019Église romaine, aux XVIIe et XVIIIe siècles.Mais le christianisme s\u2019est répandu au-delà, dans les États d\u2019Andhra Pradesh, de Tamil Nadu et de Karnataka grâce au jésuite Roberto de Nobili, qui amorça sa mission en 1606.C\u2019était l\u2019époque du mouvement bhakti (qui signifie «dévotion »), une mobilisation des basses castes pour l\u2019égalité.La mission jésuite a pu ainsi s\u2019inscrire dans un mouvement politique et offrir un message chrétien en dialogue avec la culture indienne, à un moment où le régime portugais cherchait à imposer la culture occidentale.Cela a démontré que l\u2019Église catholique pouvait se fondre dans une culture hindoue.Un grand nombre de personnes appartenant aux basses castes l\u2019ont rejointe, bien que Roberto de Nobili visait davantage la conversion de brahmanes (caste supérieure).18| juillet-août 2014 RELATIONS À cet égard, lors de la récente campagne électorale, le discours du BJP était paradoxal.Modi, omniprésent dans les médias, s\u2019est présenté comme étant ouvert aux autres traditions religieuses, affirmant toutefois que son parti, une fois élu, ne soutiendrait qu\u2019une seule religion, qu\u2019un seul credo et qu\u2019un seul livre sacré : ceux que représentent la nation et la Constitution indiennes.Dans une même optique, à quelques reprises, lorsque convié à des rassemblements politiques organisés par des regroupements sikhs et parsis, Modi a accepté de porter, pour la durée de l\u2019événement, le turban sikh ou le chapeau traditionnel parsi.Cependant, lors d\u2019une rencontre ultérieure organisée par un groupe musulman, il a catégoriquement refusé de porter le tobi ou takiya musulman.Cette timide ouverture du leader du BJP à l\u2019égard des traditions autres que l\u2019hindouisme - mais excluant l\u2019islam, qui est pourtant la 2e religion de l\u2019Inde avec environ 170 millions de musulmans- pourrait toutefois n\u2019être qu\u2019une stratégie afin de rallier des appuis plus larges.Car la majorité des candidats du BJP ne semble pas la partager, comme en témoigne le commentaire de Giriraj Singh, leader du parti dans l\u2019État du Bihar, à l\u2019effet que ceux qui ne voteront pas pour Modi pourront se réfugier au Pakistan.Il faut souligner que ces factions fondamentalistes - toutes confessions confondues - ne représentent qu\u2019une portion de l\u2019ensemble de la population indienne.La grande majorité des Indiens sont tolérants et partagent harmonieusement le territoire du village, de la ville ou du district qu\u2019ils habitent.Certains sont plus religieux et les croyances et pratiques de leur tradition structurent leur quotidien jusqu\u2019aux menus détails; pour d\u2019autres, la religion n\u2019est qu\u2019une identité de référence, sans grand impact sur leur existence.Cela dit, l\u2019Inde demeure une république laïque où tout individu possède le droit inaliénable de pratiquer la foi qui l\u2019anime.\u2022 Photo : Bruno Ricca, 2013 Cela s\u2019est poursuivi lorsque le régime britannique a changé les lois foncières (land law), privant ainsi les paysans sans terre, en majorité des dalits («intouchables»), de la sécurité matérielle - déjà précaire- dont ils disposaient sous l\u2019ancien système.Un grand nombre d\u2019entre eux ont alors été déportés dans des conditions proches de l\u2019esclavage pour travailler dans des plantations ou des mines britanniques aux Indes occidentales, en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique, et dans les îles du Pacifique.Lorsqu\u2019ils croisaient des missionnaires qui partageaient leur quête d\u2019égalité, les dalits les suivaient.Il s\u2019agissait davantage de missionnaires protestants venant d\u2019Europe du Nord et ayant connu les luttes des mouvements ouvriers.Les basses castes qui ont joint la mission de Nobili ont utilisé, quant à elles, les structures de l\u2019Église pour se hisser dans la société qui les marginalisait, exclusion à l\u2019origine de plusieurs luttes sociales.Quant aux tribus autochtones, elles se sont senties attaquées lorsque les lois coloniales, ne reconnaissant que la propriété individuelle, ont transformé leurs terres commu- nales en propriétés de l\u2019État.Visées aussi dans leur culture et leur identité par les classes dominantes hindoues, elles ont vu le christianisme comme un rempart même si les missionnaires, pour la plupart, ne les comprenaient pas et considéraient leur culture comme des superstitions.Les tribus menacées ont fait du rassemblement dominical un lieu de résistance où elles pouvaient se tenir unies.De même, le fait que des jeunes venant de différentes tribus en guerre ont pu étudier ensemble dans les écoles catholiques leur a permis de se forger une nouvelle identité commune.Ils ont utilisé la structure de l\u2019Église pour reconstruire leur fierté dans leur histoire et leur identité.Aujourd\u2019hui, les Églises chrétiennes doivent, dans un esprit prophétique, se montrer solidaires des luttes des tribus autochtones et travailler à l\u2019égalité de tous les peuples.Elles doivent appuyer les tribus dans leurs aspirations en faveur d\u2019une paix nourrissant une fierté identitaire capable d\u2019être inclusive.Cela seul peut instaurer en Inde une paix véritable, basée sur la justice.RELATIONS juiNet-août 2014\t(Ï9 dOSSieR L'auteur est professeur associé au Département de sciences des religions et chercheur à la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté de l'UQAM La ghettoïsation des musulmans, terreau de l'islamisme JEAN-RENÉ MILOT LJ Inde compte entre 160 et 170 millions de musulmans, deux fois plus que l\u2019Égypte ou l\u2019Iran.Ceux-ci sont i toutefois largement minoritaires, ne représentant que 13 % de la population totale du pays.Pour la majorité d\u2019entre eux comme pour la majorité des hindous, le fait de vivre dans un État laïque est compatible avec une allégeance religieuse avant tout personnelle.Cela n\u2019empêche toutefois pas des franges islamistes de nourrir l\u2019utopie de transformer l\u2019Inde en un État islamique.Les groupes islamistes actifs en Inde se rattachent à trois mouvances principales.La première est issue de l\u2019École de Deoband.Selon son idéologie à saveur panislamiste, tout musulman, dans chacun des pays où l\u2019islam est menacé, a le devoir sacré de défendre le territoire de l\u2019islam contre les ennemis.En l\u2019occurrence, ces ennemis sont les chrétiens et les sionistes qui attaquent des pays musulmans voisins.Cet appel au djihad est généralement resté rhétorique sans se traduire par des actes de violence en Inde.La deuxième mouvance est celle du parti Jamaat-e-Islami, fondé en 1941 par Abu Ala Maududi, le tout premier théoricien de l\u2019État islamique, une sorte d\u2019État-nation moderne islamisé soumis à Allah, au Coran et aux normes de la charia.Propulsé par le succès de la révolution islamique iranienne de 1979, son parti a connu un succès électoral durable au Pakistan et au Bangladesh, où l\u2019islam est largement majoritaire.En Inde, toutefois, cette stratégie étant inappropriée, le Jamaat s\u2019est tourné vers une autre recette gagnante, celle que les Frères musulmans ont appliquée en Égypte et au Moyen-Orient : tout en prônant l\u2019harmonie, il enjoint aux musulmans de s\u2019engager dans l\u2019action sociale et de convertir les non-musulmans quand c\u2019est possible.Un rejeton djihadiste, désavoué par le Jamaat, le Students Islamic Movement of India, a été interdit par le gouvernement indien en 2001.La troisième mouvance, le wahhabisme, provenant de l\u2019Arabie saoudite, compte peu de membres du fait qu\u2019il suscite un attrait culturel limité.En effet, l\u2019islam indien1 est très différent de celui pratiqué en Arabie saoudite : le soufisme, abhorré par les wahhabites, a exercé une influence marquante en Inde, non seulement auprès des musulmans, mais également dans la vie des hindous et des sikhs.Cela n\u2019a pas empêché les monarchies du Golfe d\u2019injecter des pétrodollars pour la construction de mosquées et d\u2019écoles islamiques en Inde.Par ailleurs, le groupe djihadiste wahhabite le plus important, le Lashkar-e-Taiba («Armée des purs»), est placé sur la liste officielle des organisations terroristes par l\u2019Inde et divers pays occidentaux.En tant que minorité elle-même visée par le terrorisme fondamentaliste hindou, les musulmans indiens ne peuvent se passer de coalitions démocratiques qui rendent inopérantes les idéologies extrémistes.Toutefois, ces idéologies deviennent opérantes lorsqu\u2019elles prennent racine dans le terreau fertile que constitue la situation précaire des communautés musulmanes indiennes.Ségrégation spatiale, discrimination, ghettoïsation et paupérisation sont autant de séquelles des émeutes intercommunautaires.Pour échapper à cette violence, des musulmans n\u2019ont souvent d\u2019autre recours que de fuir vers des bidonvilles.Victimes de discrimination sur le marché du logement, d\u2019autres viennent se joindre à ces communautés par ailleurs facilement repérables et vulnérables au profilage résidentiel.C\u2019est ainsi que disparaissent progressivement des zones mixtes où cohabitaient hindous et musulmans et que se forment des ghettos ethnoconfessionnels.La ghettoïsation est à son tour porteuse de paupérisation : la vie aux marges de la société entrave l\u2019accès à l\u2019éducation et à l\u2019emploi.Les jeunes musulmans deviennent alors une proie facile pour les stratégies de bienfaisance déployées par des groupes islamistes.En même temps, le travail à l\u2019étranger - notamment dans les pays arabes du Golfe - devient un moyen providentiel de subvenir aux besoins d\u2019une famille.Toutefois, de retour chez eux, les travailleurs ainsi exposés à un type d\u2019islam rigoriste deviennent perméables à l\u2019idéal islamiste de purification de l\u2019islam indien, marqué au fil des siècles par les influences de la culture ambiante.C\u2019est sur cette toile de fond que le Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi a été porté au pouvoir en mai dernier.Cela n\u2019a pas de quoi rassurer les musulmans, en raison du rôle que Modi semble avoir joué dans les émeutes de 2002 au Gujarat alors qu\u2019il y était au pouvoir (voir article de Mathieu Boisvert, p.17).Plus récemment, le BJP promettait aux électeurs deux actions chères aux fondamentalistes hindous : construire un temple dédié au dieu Rama sur l\u2019emplacement de la mosquée détruite à Ayodhya et imposer aux musulmans un code civil commun, étant entendu que ce code serait celui de la majorité, c\u2019est-à-dire inspiré de l\u2019hindouisme.Paradoxalement, c\u2019est faire là ce dont rêve l\u2019islamisme, à savoir transformer un État officiellement laïque en un État régi par une loi religieuse.Ce n\u2019est pourtant pas ce dont rêvent la plupart des hindous et des musulmans, eux qui désirent voir inscrites dans une loi laïque commune les valeurs d\u2019égalité et de liberté qui les unissent au-delà des affrontements entre extrémistes religieux.1.Voir J.-R.Milot, « L\u2019islam indien », dans L\u2019Inde et ses avatars, Montréal, PUM, 2013, p.333-358.20 juillet-août 2014 RELATIONS La réinvention de l'Inde millénaire Entrevue avec Ashis Nandy, réalisée par Gilles Bibeau Psychologue et sociologue d'origine bengalie, Ashis Nandy est considéré comme le père des études postcoloniales et culturelles en Inde.Actuellement à la tête du Committee for Cultural Choices and Global Futures, il a publié entre autres The Romance of the State and the Fate of Dissent in the Tropics (2004) et A very Popular Exile (2007), parus chez Oxford University Press à New Delhi.En combinant les apports de la psychologie culturelle et de la sociologie politique, ses travaux ont porté sur la critique des colonialismes, les diverses formes de nationalisme, les tensions entre religion et sécularité et la survie des cultures indigènes, entre autres sujets.Gilles Bibeau: Comment l\u2019Inde a-t-elle métabolisé l\u2019héritage colonial qui lui a été transmis par l\u2019Empire britannique?Quelles stratégies l\u2019Inde d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui a-t-elle mises en place pour résister à l\u2019occidentalisation?Ashis Nandy: Je ne crois pas qu\u2019il suffise de répéter, comme le font souvent les intellectuels originaires des ex- colonies, que les citoyens des pays hier colonisés vivent à la frontière de plusieurs mondes, et que cette situation hybride est particulièrement propice à engendrer des syncrétismes dans tous les domaines -du vêtement à la cuisine, des formes d\u2019art aux visions du monde et aux systèmes éthiques- et à faire surgir le «revivalisme » des langues et des cultures locales, les nationalismes ethniques et les fondamentalismes religieux.Mais je me refuse par ailleurs à simplement faire écho, avec les héritiers de Frantz Fanon, aux cris des victimes de l\u2019impérialisme occidental, ou encore à me demander, à l\u2019exemple de mes collègues partisans des Subaltern Studies, si les ex-colonisés peuvent encore tout simplement parler, au lendemain de leur expérience de la colonisation.À ces perspectives, j\u2019oppose l\u2019idée suivante: les intellectuels, les artistes, les scientifiques et les leaders politiques de l\u2019Inde, et tout le peuple indien avec eux, se doivent de prendre la parole en leur nom propre sans avoir à se demander si les autres - qu\u2019ils soient d\u2019Occident ou d\u2019ailleurs - les autorisent à le faire.De plus, il ne s\u2019agit pas simplement, pour nous Indiens, de faire revivre le passé de l\u2019Inde en tant que passé; il nous faut plutôt prendre appui sur les vecteurs centraux de nos traditions de pensée afin d\u2019inventer des modèles nous permettant de construire le présent et de nous projeter dans l\u2019avenir.Notre grand défi consiste à «remettre au travail» dans l\u2019Inde d\u2019aujourd\u2019hui nos anciennes traditions de pensée et à les ajuster aux L'auteur est professeur émérite au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal.Il a côtoyé Ashis Nandy à l'occasion de plusieurs séjours de recherche en Inde.Photo : Bruno Ricca, 2013 RELATIONS juiNet-août 2014\tpT dOSSieR situations neuves qui se posent.C\u2019est du dedans même de sa propre histoire que l\u2019Inde se doit de réapprendre à se penser elle-même, dans ce qu\u2019elle a été au fil des siècles et dans ce qu\u2019elle est en train de devenir.J\u2019ai insisté, dès mon ouvrage The Intimate Enemy (1983), sur les subtiles stratégies de résistance, de subversion et de retrait mises en place, dès l\u2019époque du Raj (1858), par les populations indiennes.Face à l\u2019imposition hégémonique de la culture impériale britannique, les Indiens n\u2019avaient pas seulement le choix entre l\u2019opposition, éventuellement par la violence, ou l\u2019acceptation, en s\u2019en accommodant, des valeurs apportées par le colonisateur.Ils pouvaient aussi opter - et ils l\u2019ont fait - pour une troisième voie, celle du retrait et de la non-collaboration, qui est la voie du «non-joueur», mot utilisé en écho à la nonviolence de Gandhi.Cette distanciation à l\u2019égard des valeurs impériales a permis aux Indiens de jouer une autre partie, et ce, à partir d\u2019autres règles que celles imposées par le colonisateur britannique.Photo : Bruno Ricca,\tIl faut bien sûr dénoncer l\u2019ancienne oppres- 2013\tsion coloniale, mais il faut aussi remettre en mou- vement notre propre pensée, dans la liberté et l\u2019ouverture aux autres, de manière à trouver des solutions, à notre manière, aux problèmes qui se posent dans nos sociétés hier colonisées et aujourd\u2019hui souveraines: inégalités sociales, conflits entre classes, corruption, etc.Les sujets postcoloniaux doivent désormais parler d\u2019eux-mêmes et pour eux-mêmes, dans la fidélité à leur propre histoire en se détachant de l\u2019expérience coloniale et de l\u2019Occident.Il est urgent de redonner force, dans notre âge mondialisé, à la stratégie du non-joueur, laquelle se présente sous la forme d\u2019une résistance qui vient constamment subvertir l\u2019héritage occidental imposé aux pays qui furent occidentalisés.Dans les faits, ce que nous appelons la mondialisation n\u2019est qu\u2019un prolongement, sous un masque nouveau, des impérialismes d\u2019hier, avec la différence toutefois - et elle est majeure- que la résistance des non-joueurs est aujourd\u2019hui beaucoup plus forte qu\u2019elle le fut au temps des colonies.G.B.: Quand vous parlez de l\u2019illégitimité du nationalisme, que voulez-vous dire au juste?Comment définissez-vous le nationalisme légitime en Inde?A.N.: Avec mon maître Rabindranath Tagore, je refuse toute forme de nationalisme dominateur et narcissique qui jette le moi collectif d\u2019un peuple contre celui des autres, contre l\u2019étranger du dedans comme du dehors.Un tel nationalisme ne peut que conduire à la destruction des sociétés.Dans ses conférences sur le nationalisme, Tagore s\u2019oppose aux patriotismes agressifs qui dressent les nations mm les unes contre les autres tout en souhaitant voir apparaître une nation indienne ouverte à la communauté humaine universelle.Seuls les peuples qui déploient « une vision de l\u2019unité spirituelle» de l\u2019humanité se maintiendront alors que « ceux qui développent constamment leur instinct de guerre » disparaîtront.Les nationalismes promoteurs d\u2019intérêts nationaux égoïstes étaient à la mode quand Tagore proposait de construire la nation de l\u2019Inde dans le refus d\u2019opter pour une pâle imitation des modèles occidentaux.Avec la mondialisation, on peut dire que le temps est venu, plus que jamais, de penser la pluralité de l\u2019humanité dans une ouverture à ce qu\u2019il y a de commun dans les sociétés humaines et non à partir des frontières nationales qui divisent les humains.Le pluralisme ne pourra cependant advenir entre les nations, et au sein même de chacune d\u2019elles, que s\u2019il est porté par un idéal de justice soucieux de l\u2019égalité des citoyens et de la reconnaissance des différences.Quand l\u2019Inde sera capable d\u2019une telle ouverture, on pourra dire qu\u2019elle est devenue une société véritablement démocratique, capable de conférer une vraie citoyenneté à tous les Indiens, quelles que soient leur origine, leur caste et leur religion.Et si nous atteignons cette destination, nous sentirons alors collectivement une authentique libération.Pour échapper à la colonisation des esprits, il faut déployer notre stratégie dans deux directions principales: d\u2019un côté, il faut s\u2019attaquer à la tradition intellectuelle occidentale fournisseuse de catégories et de concepts pour 22| juillet-août 2014 RELATIONS penser tous les mondes, quels qu\u2019ils soient; de l\u2019autre, il faut conduire le combat chez nous, à l\u2019intérieur même des sociétés hier colonisées.Dans une Inde où les citoyens se déplacent constamment entre religion et sécularité, entre villages et villes, entre l\u2019est et l\u2019ouest, un des grands défis consiste à savoir regarder vers l\u2019avenir sans se détourner entièrement des croyances et pratiques du passé.En réponse à la question « Qu\u2019est-ce qui unit l\u2019Inde?», les Indiens reconnaissent que leur pays a connu une histoire de mouvements séparatistes, de violence sectaire, d\u2019agitations communautaristes et de pogroms religieux.En dépit de tous ces événements tragiques, ils reconnaissent que leur pays tient encore ensemble, sans doute parce qu\u2019ils ont su tirer les leçons des profondes blessures infligées, au temps de la partition de 1947, à tous les citoyens quels qu\u2019aient été leur religion, leur caste et leur niveau d\u2019éducation.C\u2019est à l\u2019idéologie de l\u2019État-nation homogène que l\u2019Inde doit résister, tant est grande la diversité du pays dans tous les domaines.Il n\u2019y a pas si longtemps encore, les élites des pays colonisés s\u2019occidentalisaient massivement alors que les populations continuaient, en milieu rural surtout, à vivre à partir de leurs valeurs culturelles propres.Aujourd\u2019hui, ces Les castes aujourd'hui GILLES BIBEAU Dans un récit mythique du Rig Veda, le premier des grands textes védiques (1800 à 800 av.J.-C.), on raconte que le monde est issu du démembrement sacrificiel de l\u2019homme primordial : de la bouche sont nés les brahmanes, des bras les kshatriyas, des mains les vaisyas et des pieds les shudras.Ces quatre varna - mot traduit généralement par « caste»- sont divisés en des milliers de jati qui forment des communautés ou des familles élargies dans lesquelles les individus pratiquent, mais pas toujours, des occupations particulières.À cette hiérarchie des varna s\u2019est ajouté le groupe des «intouchables », aujourd\u2019hui appelés dalits, situés au plus bas le long d\u2019une échelle de pureté.Dans l\u2019idéologie du mythe fondant le système des varna, le groupe advient avant l\u2019individu de sorte que la naissance dans une varna et un jati détermine la position occupée dans l\u2019organisation sociale ainsi que dans l\u2019ordre de pureté, allant des brahmanes aux dalits, le contact avec ces derniers étant considéré comme « polluant ».Le système profondément inégalitaire des castes a structuré, durant des millénaires, l\u2019idéologie et l\u2019organisation de la société hindoue : vivre une vie juste et remplir les devoirs qui incombent à sa caste devaient permettre de renaître dans une caste supérieure après la mort.Ce système s\u2019est fortement affaibli, notamment depuis l\u2019indépendance, car la Constitution indienne ne reconnaît pas le système de castes.Malgré cela, le système antique continue à s\u2019imposer dans la vie quotidienne de la société indienne d\u2019aujourd\u2019hui -notamment pour le choix du partenaire dans le mariage, les interdits alimentaires, etc.La politique énergique de discrimination positive lancée dès 1947 par le gouvernement indien a permis de corriger substantiellement les inégalités liées au système des castes.Les politiques de quotas dans le secteur public ont permis d\u2019accélérer l\u2019intégration des groupes les plus marginalisés, notamment les quelque 225 millions de dalits : des millions ont été recrutés comme fonctionnaires, 90 sont membres de la Lok Sahba (Parlement) et quelques-uns sont chefs de gouvernement dans des États de l\u2019Inde.Un dalit, K.R.Narayanan, a même été président de l\u2019Inde de 1997 à 2002.Le Bahujan Samay Party forme un puissant parti politique qui défend leurs intérêts tout en s\u2019attaquant à l\u2019ensemble du système des castes.Il reste cependant beaucoup à faire, notamment dans les entreprises du secteur privé, qui résistent vigoureusement à l\u2019imposition gouvernementale d\u2019une politique de quotas.Les plans gouvernementaux de développement continuent néanmoins à se structurer en fonction de la lutte contre l\u2019injustice structurelle du système des castes et l\u2019inégalité des chances qu\u2019il engendre.Les changements en cours ont bouleversé le système, les basses castes s\u2019opposant désormais à leurs anciens exploiteurs.Les experts indiens considèrent cependant qu\u2019il faut distinguer deux dimensions principales dans les castes: d\u2019une part, le système lui-même en tant qu\u2019édifice vertical gouvernant les relations entre les personnes et les groupes et, d\u2019autre part, l\u2019identité en tant qu\u2019espace de reconnaissance et de revendication pour les membres d\u2019un même jati ou varna.Dans le passé, c\u2019est le système vertical qui prédominait; aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019identité commune au sein du groupe qui est centrale en tant que base permettant de mener des actions politiques.Une grande majorité des membres de ces différents groupes, ne voulant pas d\u2019un retour au système des castes, font tout pour s\u2019éloigner des occupations traditionnelles dans lesquelles leur vie a été autrefois circonscrite : les yadavs, par exemple, ne veulent pas être limités à l\u2019élevage, ni les jats à l\u2019agriculture, ni les brahmanes aux fonctions rituelles dans les temples.Ils sont néanmoins loyaux à leur identité respective, laquelle devient un levier pour leurs revendications.Même si l\u2019idée de caste ne correspond pas à celle de classe sociale - un brahmane, par exemple, pouvant être plus pauvre qu\u2019une personne provenant d\u2019une basse caste et un dalit pouvant être millionnaire-, les deux tendent globalement à se recouper sous l\u2019effet de la modernisation de l\u2019Inde.RELATIONS juillet-août 2014 B dOSSieR mêmes populations souhaitent souvent, en grand nombre, accéder à une vie meilleure dont le symbole est l\u2019Occident pendant qu\u2019une bonne partie de l\u2019élite s\u2019est transformée en ardente défenderesse du retour aux traditions culturelles, artistiques et philosophiques de leur pays.Le rouet de Gandhi ne fait plus partie, depuis longtemps, de l\u2019imaginaire des villageois qui revendiquent désormais leur part de la richesse collective du pays; la dignité de la pauvreté chantée par le Mahatma est peut-être encore une composante du style de vie dans les villages, mais cette dignité est de moins en moins canonisée par les fermiers qui ont été acculés au suicide après avoir perdu leurs terres.À travers toute l\u2019Inde, des jeunes urbains de classe moyenne rêvent de travailler dans des entreprises multinationales pendant que les jeunes des bidonvilles savent qu\u2019un tel travail ne leur sera, le voudraient-ils, jamais accessible.G.B.: Comment le nationalisme hindou (hindutva) menace-t-il la sécularité de l\u2019État indien?Pourquoi certains partis politiques ont-ils recours au religieux pour faire avancer leur idéologie?A.N.: Les études montrent que le nationalisme hindou est largement responsable de la destruction de la mosquée Babri Masjid d\u2019Ayodhya, des pogroms antimusulmans qui ont eu lieu au Gujarat, au Rajasthan et dans le nord de l\u2019Inde et, plus largement, du recours massif au discours religieux lors des récentes campagnes électorales.La « vague safran» a certes été poussée par les leaders du Bharatiya Janata Party (BJP), mais il faut reconnaître que de nombreux autres groupes, religieux et politiques, sont aussi les promoteurs de l\u2019idéologie de l\u2019hindutva qui inspire tous les mouvements nationalistes hindous (voir l\u2019article de Mathieu Boisvert, p.17).Pour comprendre l\u2019utilisation que les leaders politiques font du religieux, il faut examiner non seulement les dérives du processus de sécularisation de la société indienne, mais interroger également les processus qui conduisent certains groupes de citoyens à adhérer, sur les plans psychologique, social et culturel, à l\u2019idéologie de l\u2019hindutva.Pour de nombreux chercheurs, le nationalisme hindou est la réponse apportée par des Indiens occidentalisés, urbanisés, de classe moyenne et souvent de caste brahmanique face à un déracinement culturel et psychologique qui provoque en eux anxiété et peur.L\u2019hindutva trouve ainsi ses racines dans le sentiment de fragilisation ressenti par des Indiens déculturalisés des villes, trompés par les promesses de la modernité et abandonnés le long du chemin du progrès alors qu\u2019ils continuent de rêver à la position éminente qu\u2019ils devraient occuper dans la société, à la mesure des 80 % d\u2019Indiens de religion hindoue.L\u2019hindutva semble ainsi surgir au cœur d\u2019une tension qui afflige les hindous modernisés incapables de trouver une vraie défense psychologique pour faire face aux peurs venant du marché, de la vie dans les villes et de la modernisation.D\u2019un côté, le nationalisme hindou exprime l\u2019anxiété de citoyens qui veulent grimper les échelons de la société indienne moderne et qui craignent d\u2019être poussés dans les rangs du prolétariat urbain par les classes supérieures; de l\u2019autre, il traduit le désir chez ces mêmes citoyens d\u2019être reconnus en tant que membres de la majorité du pays.Cette tension qu\u2019ils vivent se canalise dans la peur de leurs compatriotes musulmans, même si ceux-ci forment eux-mêmes en Inde des communautés d\u2019artisans en voie de prolétarisation.Ils se trompent de cible.Paradoxalement, la croissance de Y hindutva semble s\u2019être appuyée sur des «hérésies démocratiques » - l\u2019État moderne, le nationalisme et l\u2019identité nationale -qui n\u2019ont pourtant aucune place dans la théologie hindoue.L\u2019hindutva représente en effet, dans sa forme populaire dominante, les fondements d\u2019une vision du monde qui associe, paradoxalement, un certain sécula-risme à l\u2019idéologie néolibérale.L\u2019entrée de l\u2019Inde dans la mondialisation a provoqué un repositionnement des hindous à l\u2019égard de leur identité religieuse, laquelle s\u2019est transformée, chez plusieurs, en un marqueur qui sert à définir le territoire de la nation.Un tel virage ne pouvait que provoquer discrimination, rivalité, violence religieuse et pogroms, notamment à l\u2019égard des Indiens de religion musulmane.Heureusement, le nationalisme hindou possède des limites territoriales, à savoir les frontières de l\u2019Inde occidentalisée et urbaine.Il a du mal à pénétrer dans l\u2019Inde rurale où l\u2019hindouisme résiste encore et dans les régions où les hindous sont moins portés à projeter leur peur sur les musulmans.Si l\u2019on veut s\u2019opposer à l\u2019avancée de la «vague safran », les choix sont clairs.Il ne suffit pas de proclamer que l\u2019État doit parler le langage de la sécularité ou de lutter directement contre les diverses formes de nationalisme religieux.La solution me semble plutôt se trouver dans l\u2019alliance à établir avec les forces qui s\u2019opposent au projet néolibéral marginalisant de larges segments de la population.Tout comme l\u2019impérialisme du XIXe siècle - une autre pathologie du politique - s\u2019est écroulé, l\u2019hindutva mourra, bien que cette mort pourrait ne pas être aussi naturelle que dans le cas d\u2019autres idéologies.L\u2019euthanasie à laquelle il faudra recourir fait partie de ce qu\u2019on appelle le politique : il ne suffira sans doute pas de simplement faire appel au respect des droits de l\u2019Homme pour dresser un barrage face à l\u2019énorme vague du fondamentalisme hindou qui pourrait déferler sur tout le pays.L\u2019Inde se devra d\u2019inventer des solutions, pour elle-même.\u2022 Notre grand défi consiste à « remettre au travail » dans l'Inde d'aujourd'hui nos anciennes traditions de pensée et à les ajuster aux situations neuves qui se posent.24| juillet-août 2014 RELATIONS Les campagnes indiennes en crise Les trois quarts des habitants de l'Inde vivent en milieu rural et dépendent de l'agriculture comme moyen de subsistance.Berceau de la « révolution verte » dans les années 1960, le pays traverse aujourd'hui une grave crise agraire.du midi aux enfants scolarisés, et des lois nationales sur la garantie de l\u2019emploi rural et la sécurité alimentaire nationale.Mais aussi louables soient-elles, ces mesures se sont révélées insuffisantes pour changer la donne et s\u2019attaquer de front à la précarité économique que subissent de nombreux paysans.\u2022*r* KARINE PESCHARD En Inde, l\u2019agriculture intensive, introduite avec la « révolution verte » et fondée sur les entrants chimiques, l\u2019irrigation et les variétés à rendements élevés, a certes permis une augmentation importante de la production de céréales.Mais alors qu\u2019un nombre restreint de grands producteurs ont accaparé les profits de l\u2019agriculture intensive, c\u2019est l\u2019ensemble des paysans qui en paient aujourd\u2019hui le prix écologique: contamination des cours d\u2019eau, baisse du niveau des nappes phréatiques, érosion des sols et de la biodiversité.De plus, l\u2019accès à la terre demeure extrêmement inégal : 60 % des ménages ruraux possèdent 5% des terres cultivables, alors qu\u2019à l\u2019autre extrême, 10 % des ménages plus aisés concentrent 55 % des terres.LE PROBLÈME TENACE DE LA FAIM Si les famines ont été enrayées, la faim et la malnutrition demeurent un problème majeur.Selon le dernier rapport de l\u2019Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture (FAO) sur l\u2019état de l\u2019insécurité alimentaire dans le monde, 214 millions d\u2019indiens - soit 17% de la population- souffrent d\u2019un apport déficient en calories et micronutriments.Le problème est particulièrement aigu en milieu rural, où l\u2019insécurité alimentaire touche trois personnes sur quatre.En 2001, à la suite d\u2019un litige d\u2019intérêt public, des militants indiens lancent la Campagne nationale pour le droit à l\u2019alimentation.La même année, la Cour suprême reconnaît le droit à l\u2019alimentation comme un droit humain et partie intégrante du droit à la vie prévu à l\u2019article 21 de la Constitution.Cette campagne a obtenu un certain nombre de succès au cours des dix dernières années, dont un décret de la Cour suprême obligeant l\u2019État à fournir des repas DÉTRESSE DANS LES CAMPAGNES Dans les années 2000, le nombre élevé de suicides parmi les paysans qui cultivent du coton OGM choque l\u2019opinion publique et attire l\u2019attention sur leur situation.Selon le Bureau national de statistique criminelle, plus de 250 000 paysans se sont enlevé la vie entre 1995 et 2009.Si on considère que de nombreux suicides ne sont pas déclarés, le nombre réel est sans aucun doute plus élevé.Avec un sens de l\u2019humour noir, les régions les plus durement frappées sont désignées par la population comme des « zones d\u2019élimination spéciales», en référence aux Zones économiques spéciales1 créées par les politiques de libéralisation.Les causes de ces suicides sont controversées.Il semble toutefois clair que la fluctuation des prix agricoles dans un contexte de dérèglementation, l\u2019absence de filet de sécurité sociale et un système de crédit usuraire rendent les paysans particulièrement vulnérables.Dans ces conditions, une mauvaise récolte due aux piètres performances du coton OGM ou à la sécheresse est souvent fatale.Triste ironie : les paysans s\u2019enlèvent la vie en ingé- 1.Zones franches de production pour l\u2019exportation où les entreprises ne sont pas soumises au droit du travail et bénéficient d\u2019exonérations fiscales.-.\u2022 - L'auteure est anthropologue et chercheuse postdoctorale à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève Photo : Bruno Ricca, 2013 t^a| RELATIONS juillet-août 2014 dOSSieR rant les pesticides mêmes qui sont à l\u2019origine de leur endettement.En 2004, une commission nationale sur les agriculteurs est mise sur pied pour analyser la situation de la paysannerie indienne.Son rapport confirme la précarité économique et la détresse de nombreux paysans, et reconnaît que ceux-ci ne peuvent faire face aux conséquences d\u2019une mauvaise récolte quand elle est associée aux coûts élevés d\u2019une culture comme le coton OGM.Malheureusement, peu de ses recommandations - que ce soit une augmentation significative des investissements publics en irrigation, la mise en place d\u2019un système de crédit formel ou la promotion de technologies appropriées- se sont concrétisées.POLITIQUES PUBLIQUES L\u2019initiative phare du gouvernement indien en matière de politique rurale est la Loi nationale de garantie de l\u2019emploi rural, introduite en 2005.En vertu de cette loi, le gouvernement s\u2019engage à garantir 100 jours de travail manuel rémunéré par année à chaque ménage rural.Bien que le Bureau du contrôleur et de l\u2019auditeur général de l\u2019Inde ait relevé un certain nombre de problèmes liés à sa mise en œuvre, le programme se révèle très populaire parmi les travailleurs journaliers.Un autre programme public d\u2019envergure pour le droit à l\u2019alimentation a été approuvé en 2013.Après deux années de débats intenses, le gouvernement de l\u2019Alliance progressiste unie (UPA) a coupé court à l\u2019opposition du Parlement en faisant passer son projet de loi sous forme d\u2019ordonnance.La Loi sur la sécurité alimentaire nationale prévoit ainsi la distribution de denrées de base subventionnées aux deux tiers de la population en situation d\u2019insécurité alimentaire.Il est encore trop tôt pour en évaluer l\u2019impact, mais la loi est critiquée tant à droite - en raison de son coût élevé, de l\u2019ordre de 7,5 milliards de dollars US annuellement - qu\u2019à gauche - parce qu\u2019elle privilégie des mesures d\u2019assistance sociale plutôt que de s\u2019attaquer aux causes structurelles de la malnutrition et de la faim.MOBILISATIONS SUR LA QUESTION DES SEMENCES Avec l\u2019accès à la terre, la question des semences est également cruciale en Inde.Le 3 mars 1993, plusieurs centaines de milliers d\u2019agriculteurs manifestent à New Delhi contre les négociations de l\u2019Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), qui mèneront à la création de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC).Les organisations paysannes indiennes s\u2019opposent en particulier à l\u2019inclusion de l\u2019agriculture dans les accords de libre- échange.Leur mouvement porte le nom de Beej Satya-graha, qu\u2019on peut traduire librement par « mouvement de désobéissance civile pour la défense des semences».En effet, en plus de dénoncer la libéralisation de l\u2019agriculture, les paysans indiens revendiquent leurs droits sur les semences, menacés par l\u2019institution de droits de propriété intellectuelle sur les variétés végétales, les semences et les gènes en vertu du controversé Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC).Leur résistance persistera tout au cours des deux décennies suivantes, marquées par la libéralisation croissante du secteur agricole, l\u2019entrée sur le marché indien d\u2019entreprises transnationales telles que Monsanto et Syngenta, et l\u2019introduction des cultures de coton OGM.Sous la pression de la société civile et à la différence de nombreux pays, l\u2019Inde a toutefois adopté, en 2001, la Loi sur la protection des obtentions végétales et les droits des agriculteurs.Cette loi introduit des droits de propriété intellectuelle sur les semences, comme l\u2019exigent les accords de l\u2019OMC.Elle accorde aussi des droits significatifs aux paysans.Ceux-ci, par exemple, sont reconnus comme « sélectionneurs » et peuvent obtenir des droits sur leurs semences au même titre que les sélectionneurs tant du secteur public que privé.Ils conservent également le droit de garder, utiliser, (re)planter, échanger, partager ou vendre leurs semences, y compris de variétés protégées, comme avant l\u2019entrée en vigueur de la Loi.Bien que celle-ci garantisse des droits importants aux paysans, il reste qu\u2019elle favorise la logique des droits privés sur les semences, y compris pour les variétés paysannes, plutôt que de favoriser leur libre circulation.CONTRADICTIONS DE LA POLITIQUE INDIENNE Malgré les succès obtenus par plusieurs campagnes et mobilisations populaires -comme la reconnaissance du droit humain à l\u2019alimentation et des droits des agriculteurs, par exemple-, les politiques publiques rurales en Inde sont pour le moins contradictoires.Ainsi, alors qu\u2019un moratoire national interdit la culture d\u2019une variété d\u2019aubergine OGM, le gouvernement s\u2019apprête à passer un projet de loi instituant une Autorité de règlementation de la biotechnologie dont l\u2019objectif déclaré est de faciliter la commercialisation des variétés OGM.Et alors même que le gouvernement investit massivement dans un programme national de lutte contre l\u2019insécurité alimentaire, sa politique de libéralisation des échanges agricoles contribue à augmenter la précarité économique de nombreux paysans indiens.Mais une chose est sûre : comme le démontrent les mobilisations populaires (voir l\u2019article d\u2019Antony Dias, p.27), les pouvoirs publics doivent de plus en plus composer avec une société civile vigilante et mobilisée.\u2022 Comme le démontrent les mobilisations populaires, les pouvoirs publics doivent de plus en plus composer avec une société civile vigilante et mobilisée.26| juillet-août 2014 RELATIONS Le pays aux millions de révoltes tjv ¦**£ mÎ0i.\\ 7 Devant le fossé qui se creuse entre les possédants et les démunis en Inde, une multitude de mouvements sociaux se lèvent et témoignent du courage et de la détermination de la population face à l'injustice.ANTHONY DIAS Obsédé par un modèle centré sur la performance économique strictement mesurée par le PIB et le taux de croissance, l\u2019État indien est prêt à piétiner les droits humains et à polluer l\u2019environnement.Ses politiques ont creusé plus profondément le fossé entre les possédants et les démunis, au point où l\u2019inégalité est devenue l\u2019un des plus graves problèmes du pays.L\u2019Inde mainstream, l\u2019Inde des villes et des élites rurales a prospéré ces dernières années aux dépens des tribus autochtones et des autres habitants des forêts, pour qui le «développement » a été synonyme d\u2019appauvrissement et de marginalisation.Mais ils s\u2019organisent en une multitude de mouvements pour revendiquer un développement qui réponde à leurs besoins.DES LUTTES DE NATURES DIVERSES Les mouvements sociaux en Inde peuvent être classés en quatre grandes catégories : les mobilisations des Adivasis et des habitants des forêts contre les projets invasifs de l\u2019État ou le comportement prédateur des multinationales; la résistance des villageois contre de grands projets tels les barrages, les parc industriels, les centrales nucléaires, qui menacent de les chasser de leur habitat et dégradent l\u2019environnement; les campagnes de la société civile contre le crime et la corruption; les luttes sécessionnistes pour le droit à l\u2019autodétermination dans le nord-est du pays et le Cachemire.Je m\u2019attarderai ici aux deux premières.De grands mouvements de masse, forts d\u2019appuis internationaux, ont marqué les dernières décennies.Dans les années 1970-1980, par exemple, le mouvement de la Silent Valley, contre un projet hydro-électrique sur la rivière Kunthipuzha située dans l\u2019État du Kerala, a réussi à faire pression sur la première ministre de l\u2019époque, Indira Gandhi, pour que soit protégée cette vallée riche d\u2019une grande biodiversité et abritant des espèces menacées.La zone est devenue un parc national et un processus obligatoire d\u2019évaluation des impacts environnementaux préalable à la réalisation de tout projet majeur y a été mis en place.Le mouvement Chipko (qui signifie « étreindre » en hindi) a réussi pour sa part à protéger les arbres de la région du Garhwal dans l\u2019État de l\u2019Uttarakhand.C\u2019est en enlaçant les arbres que ce mouvement, mené par des femmes de l\u2019Himalaya dans les années 1970, a empêché leur coupe et le déboisement de vastes zones destinées aux activités de Photo : Bruno Ricca, 2013 L'auteur, jésuite, est directeur du Xavier Institute of Social Research & Action à Mumbai LA GUÉRILLA NAXALITE Le précédent gouvernement de l'Alliance progressiste unie, dirigé par Manmohan Singh, voyait dans les groupes naxalites d'obédience maoïste la « plus grande menace à la sécurité intérieure» de l'Inde, avant même le terrorisme.Ces groupes d'extrême-gauche contrôlent presque le tiers des districts situés à l'est de l'Inde, connus sous le nom du Corridor rouge.La répression de l'État face à la violence sociale et politique est aussi choquante que contreproductive, l'injustice dont les populations de ces régions sont victimes, notamment le déplacement forcé et la pauvreté, étant à la source de cette guérilla -et non pas un simple problème de « loi et d'ordre».Le gouvernement fédéral a, entre autres choses, lancé l'opération «Chasse verte», formant et armant des commandos chargés de chasser les naxalites de ces zones forestières riches en minéraux1.A.D.1.Lire Walter Fernandes, «Autochtones marginalisés de l'Inde», Relations, no 758, août 2012.RELATIONS juillet-août 2014\t|27 dOSSieR LES DALITS Un architecte de la Constitution indienne de 1950, et dalit lui-même, Babasaheb Ambedkar a initié un des premiers mouvements d'émancipation des dalits.Le mouvement Mahar dans l'État du Maharashtra a pris une ampleur nationale.Il a mené à la conversion en masse de dalits au bouddhisme, en protestation contre le système des castes de l'hindouisme qui les traite comme des êtres inférieurs.En plus de l'article 17 de la Constitution qui abolit la pratique raciste de l'« intouchabilité », l'État indien a dû promulguer en 1989 une loi sévère, la Loi castes et tribus, pour contrer les atrocités qui continuent d'être commises1.A.D.1.Lire Christine Mongin, «Opprimées de l'Inde», Relations, no 707, mars 2006.grandes sociétés.Il a fait école dans d\u2019autres États indiens et ailleurs dans le monde.Un autre mouvement important, mené par Medha Patkar1 et l\u2019écrivaine Arundhati Roy, a été lancé en 1985 pour sauver le fleuve Narmada.Il a contribué à une redéfinition des termes développement, compensation, réhabilitation et droits humains.S\u2019il n\u2019a pu empêcher la construction des barrages géants auxquels il s\u2019opposait, il a réussi à forcer le gouvernement à prendre au sérieux la question du déplacement des populations touchées et à prendre davantage en considération les coûts humains et environnementaux du développement dans ses politiques.Il a aussi contraint de puissantes institutions financières comme la Banque mondiale à repenser leurs politiques.Les résistances des populations indiennes s\u2019inscrivent le plus souvent dans la tradition gandhienne de l\u2019action non-violente; elles font souvent preuve d\u2019inventivité et de persistance.La capacité de survie même des personnes étant souvent en jeu, elles prennent aussi parfois un caractère dramatique.Dans le cas du mouvement pour sauver le fleuve Narmada, en juin 2012, devant le refus des autorités d\u2019entendre les demandes de compensation et de soutien des personnes menacées d\u2019expropriation, quelque 250 personnes sont entrées dans les eaux montantes du fleuve dans une sorte de long suicide par l\u2019eau.Ce n\u2019est que lorsque les médias se sont intéressés à leur sort que le gouvernement a promis d\u2019entendre leurs demandes et qu\u2019elles en sont sorties, 13 jours après.L\u2019énergie nucléaire, considérée par l\u2019État comme une nécessité dans un contexte où la population et la production sont toujours croissantes, est aussi un enjeu qui mobilise de nombreux groupes, en raison des dangers qui sont associés aux centrales nucléaires et des mesures d\u2019indemnisation déficientes proposées aux populations déplacées.C\u2019est le cas notamment à Jaitapur dans l\u2019État du Maharashtra (une zone d\u2019activité sismique rendant la chose d\u2019autant plus inquiétante) et près de Kanyakumari, dans l\u2019État du Tamil Nadu.Dans la plupart des cas, l\u2019État va de l\u2019avant avec ces projets, laissant la population en colère, anxieuse et insatisfaite.Les résistances des populations indiennes s'inscrivent le plus souvent dans la tradition gandhienne de l'action non-violente.Comme partout dans le monde, les activités de compagnies minières en territoires autochtones suscitent aussi des mouvements d\u2019opposition en Inde.Mentionnons les luttes qui durent depuis 2005 dans l\u2019État d\u2019Orissa contre les compagnies Vedanta (Royaume-Uni) et POSCO (Corée du Sud), vivement critiquées pour leurs violations des droits des tribus autochtones de la région et des lois protégeant la forêt et l\u2019environnement.Grâce aux relais d\u2019ONG internationales, les pressions populaires portent fruit.En juillet 2013, un fonds de pension danois s\u2019est retiré de ces projets invoquant l\u2019insuffisance des améliorations en matière de droits humains et environnementaux.REMÉDIER AUX CONTRADICTIONS Dans ce pays, qui n\u2019a de la démocratie que le nom, des millions de personnes, en particulier parmi les Adivasis et les dalits, n\u2019ont pas le droit à la citoyenneté la plus fondamentale.Elles sont sans papiers et ne peuvent se prévaloir d\u2019aucun droit, encore moins de privilèges.La situation est pire en ce qui concerne leurs droits économiques et sociaux, ce qui explique la montée des tensions et du mécontentement social que connaît l\u2019Inde sous la forme de manifestations, de résistances et de conflits.Les succès de quelques-uns de ces mouvements sociaux sont toujours un signe encourageant, même si le chemin vers une paix sociale durable, basée sur la justice et l\u2019équité, semble long et hasardeux.Ces « millions de révoltes » sont la démocratie en marche.Dans ce long chemin de luttes, les riches traditions culturelles et religieuses de l\u2019Inde, caractérisées par une relation symbiotique entre l\u2019être humain et la nature, continuent d\u2019être une source d\u2019inspiration pour protéger l\u2019environnement.Dans la période védique (1800 à 800 av.J.-C.), cette relation s\u2019exprime par de nombreux hymnes à la nature.L\u2019ensemble du cosmos est considéré comme un tout unifié (Rta) dans lequel tous les écosystèmes distincts convergent pour créer un univers harmonieux.Une autre notion importante, cette fois propre aux populations tribales, est celle du « bois sacré », rendant compte d\u2019un mode de vie en étroite relation avec la nature.Les noms des tribus sont associés aux animaux et divers éléments de la forêt, par respect et vénération.Ce lien étroit et organique avec la nature est actualisé dans l\u2019Inde contemporaine par une célèbre parole de Gandhi, qui inspire les mouvements écologistes : «La Terre peut répondre aux besoins de chacun, mais pas à l\u2019avidité de tous.» \u2022 1.Elle était candidate du parti Aam Aadmi (parti de « l\u2019homme ordinaire »), né des mobilisations de 2011-2012 contre la corruption, aux élections de 2014.28| juillet-août 2014 RELATIONS Les Indiennes à la conquête de leurs droits Navigant entre droit traditionnel et moderne, les femmes indiennes inventent des façons de faire valoir leurs droits qui sont adaptées à leur contexte.KARINE BATES Bien que ces problèmes aient été très médiatisés dernièrement, il serait injuste de résumer la situation des femmes en Inde aux questions des inégalités et des viols collectifs.Injuste parce que globalement, d\u2019immenses changements positifs ont marqué la vie des femmes depuis l\u2019indépendance en 1947, qu\u2019il suffise de mentionner l\u2019augmentation du taux d\u2019alphabétisation et de participation à l\u2019économie, la diminution du taux de mortalité au moment de l\u2019accouchement, et la représentation et la participation accrues des femmes en politique.Certes, de nombreux Indiens, qu\u2019ils soient de la société civile, juristes, chercheurs ou militants pour les droits des femmes, s\u2019entendent pour dire que les femmes n\u2019ont pas atteint le statut d\u2019égalité visé par la Constitution.Ils recon- naissent toutefois que les choses vont toujours en s\u2019améliorant bien qu\u2019il reste des luttes à mener.L'ORGANISATION FAMILIALE ET LA PLACE DES FEMMES Dans l\u2019ensemble, les femmes indiennes connaissent leurs droits et savent que des lois existent pour les protéger contre la violence domestique.Le problème de l\u2019accès à la justice réside principalement dans le fait que la bureaucratie étatique est lourde, coûteuse et réputée comme étant largement corrompue.Faire face seule à une telle machine est très difficile.Pourtant, les femmes dénoncent de plus en plus les injustices, souvent avec l\u2019aide d\u2019ONG qui les accompagnent au poste de police ou chez un avocat, puis au tribunal.D\u2019ailleurs, le fait qu\u2019il y ait des manifestations et une plus grande couverture médiatique lorsque des viols collectifs sont commis, par exemple, semble révéler une augmentation de la dénonciation plutôt qu\u2019une croissance du nombre de viols.Au cours de mes recherches, j\u2019ai constaté qu\u2019une des sources des importantes difficultés auxquelles les femmes font face réside dans l\u2019organisation familiale et dans l\u2019im- L'auteure est profes-seure agrégée au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal et directrice du Pôle de recherche sur l'Inde et l'Asie du Sud du CÉRIUM \"¦wwï .\u2022 ¦ H g, * Photo : Bruno Ricca, 2013 RELATIONS juiNet-août 2014 dOSSieR Photo : Bruno Ricca, 2013 -iy ^ y v:;/ Vf mtâ j portance du mariage dans la société indienne.Selon le modèle le plus répandu, après le mariage, la nouvelle épouse va vivre dans la maison de son époux, qui habite souvent avec ses parents ou dans une résidence très proche.Dans les deux cas, l\u2019épouse a le devoir de s\u2019occuper de ses beaux-parents et est intégrée au réseau familial de son mari, qui devient sa propre famille.Les mariages étant arrangés, il est possible que les époux se connaissent très peu.Ainsi, le mariage implique souvent que la jeune femme doive refaire son réseau de sécurité en s\u2019assurant d\u2019être acceptée par sa belle-famille.Ensuite, il est impératif qu\u2019un enfant naisse de cette union, de préférence un fils, ainsi qu\u2019en témoignent les chiffres : il y a en effet 933 femmes pour 1000 hommes en moyenne en Inde.Cette préférence s\u2019explique entre autres par les raisons suivantes: seul un fils peut pratiquer les rituels funéraires au moment du décès des parents; la filiation est patrilinéaire; le fils prendra soin de ses parents lorsque ceux-ci seront plus âgés, tandis qu\u2019une fille les quittera après son mariage.Cette préférence pour les fils est une des principales raisons qui explique le nombre croissant d\u2019avortements sexo-sélectifs, une pratique pourtant illégale en Inde.Bien que près de 50 % des Indiens soient âgés de moins de 27 ans, la population indienne dans son ensemble vieillit.En l\u2019absence d\u2019un régime de retraite et d\u2019un système de santé publics fiables, les personnes âgées ne peuvent pas envisager vivre de manière «autonome» à moins d\u2019être très riches.Dans ce contexte, la famille demeure le principal réseau de sécurité pour l\u2019ensemble de la population indienne.LES DROITS DES FEMMES La Constitution indienne prévoit l\u2019égalité entre les hommes et les femmes.Après l\u2019indépendance, de nombreuses réformes juridiques ont modifié le droit de succession pour assurer aux femmes le droit d\u2019hériter d\u2019une partie de la propriété de leur défunt mari.La mise en œuvre de ce droit reste cependant complexe.D\u2019une part, environ 9 % des Indiennes sont veuves et, sur le plan spirituel, le lien du mariage persiste au-delà du décès du mari.D\u2019autre part, les pratiques d\u2019héritage patrilinéaire qui ont préséance de- puis des siècles ne cèdent pas facilement la place au droit moderne.Pour les Indiennes, perdre leur mari risque d\u2019accroître leur dépendance envers leur belle-famille, surtout si elles n\u2019ont pas de fils ou si ces derniers sont encore trop jeunes pour pourvoir aux besoins de leur mère.Obtenir un droit indépendant de la lignée du mari est donc un phénomène d\u2019exception.Les visées égalitaires de la Constitution ont aussi encouragé la mise en place de dispositions législatives qui offrent aux femmes un droit à une pension alimentaire en cas de séparation.Un droit dont les femmes se prévalent de plus en plus depuis 20 ans, notamment grâce à l\u2019aide d\u2019ONG locales de défense des droits.Ces organismes ont développé une expertise d\u2019accompagnement des femmes chez des avocats et au tribunal.Se présenter seule chez un avocat, au tribunal ou bien à la police - notamment dans les cas de violence domestique - est en effet un défi de taille.Les dédales procéduriers coûteux de la bureaucratie juridique ainsi que le jargon du droit moderne sont des obstacles majeurs à l\u2019accès à la justice.Les accompagnatrices, si elles ne sont pas elles-mêmes avocates ou travailleuses sociales diplômées, proviendront de milieux économiquement défavorisés et auront reçu une formation juridique informelle.30| juillet-août 2014 RELATIONS Il faut aussi savoir que revendiquer ses droits et les articuler dans le langage juridique dans un contexte où le taux d\u2019alphabétisation des femmes est de 65 % - comparé à 82 % pour les hommes- tient souvent du tour de force.Les parents n\u2019ont pas toujours les moyens d\u2019envoyer leurs enfants faire des études supérieures.Et, lorsque les moyens financiers existent, il y a souvent une crainte de voir sa fille quitter le village pour vivre dans une ville où il n\u2019y a que des Les Indiennes apprennent à composer avec un pluralisme juridique où les seules solutions offertes par le droit moderne ne peuvent suffire à répondre à leurs besoins, ni à leur idéaux de justice.inconnus.Dans les villages, de plus en plus de jeunes filles terminent leur secondaire mais restent ensuite à la maison en attendant de se marier.Travailler temporairement dans une compagnie à l\u2019extérieur du village est mal perçu, car on ne pourra pas savoir si la jeune fille a toujours un «bon comportement» et cela diminue ses chances d\u2019être considérée comme bonne à marier.La pression est forte pour que l\u2019attitude et l\u2019habillement des jeunes filles, et des femmes en général, fasse honneur à la famille et à la belle-famille.En accompagnant les femmes dans l\u2019intégralité du processus de prise de conscience et de réclamation de leurs droits, les ONG tentent d\u2019augmenter la mobilité de celles-ci et donc de pallier les déficits d\u2019accès aux droits.Mais dans la mesure où, malgré le phénomène d\u2019urbanisation, environ 65% de la population indienne réside toujours en milieu rural, des millions de femmes n\u2019ont pas ou peu accès à du soutien de ce genre.Ces quelques exemples nous montrent que les femmes indiennes cherchent des solutions adaptées à leur propre contexte.Pour ce faire, elles apprennent à composer avec un pluralisme juridique où les seules solutions offertes par le droit moderne ne peuvent suffire à répondre à leurs besoins, ni à leur idéaux de justice.Nous avons beaucoup à apprendre de leur refus de se résigner et de leur détermination.Beaucoup à apprendre, aussi, du courage quotidien de millions d\u2019entre elles qui, dans les bidonvilles, arrivent à avoir des emplois - précaires et peu payés certes- tout en galérant pour s\u2019assurer de pouvoir recueillir de l\u2019eau dont leur famille a besoin et qui n\u2019est disponible que deux ou trois heures par jour aux robinets publics.Ou de celles qui, en milieu rural, travaillent dans les champs sous un soleil de plomb pour un salaire de misère tout en se battant pour de meilleures conditions de travail.Il existe en Inde, au plus profond de la vie quotidienne, des millions de femmes battantes qui sont autant d\u2019exemples de dignité.Des porteuses d\u2019espoir qui peuvent nous inspirer dans nos propres luttes.\u2022 POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES ASTRUC, Lionel, Vandana Shiva.Victoires d'une Indienne contre le pillage de la biodiversité, Mens, Terre vivante, 2011.BOISVERT, Mathieu, Un monde de religions: les traditions de l'Inde, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1996.DELIÈGE, Robert, Les castes en Inde aujourd'hui, Paris, Presses Universitaires de France, 2004.DUSSAULT, Andrée-Marie, Voyage dans l'Inde des Indiennes, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2013.GRANGER, Serge, JAFFRELOT, Christophe, BATES, Karine et BOISVERT, Mathieu (dir.), L'Inde et ses avatars.Pluralités d'une puissance, 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août 2012; F.Guntipilly, «L'Inde: le sursaut des pauvres», no 694, août 2004; J.-M.Biron, « Un forum social mondial à saveur indienne», no 691, mars 2004.FILMS ET MULTIMÉDIAS La marche des gueux, la force libératrice de la non-violence de François Verlet et Louis Campana, France, 2008.Le pays qui n'aimait pas les femmes de David Muntaner, ARTE, 2013.SITES WEB : Centre d'études et de recherche sur l'Inde, l'Asie du Sud et sa diaspora : Pôle de recherche sur l'Inde et l'Asie du Sud : Réseau international de solidarité avec les dalits (en anglais) : Organisation de lutte contre les violences intercommunautaires (en anglais) RELATIONS juillet-août 2014 EU soifs_________________ CHRONiçue LittéRaiRe Poèmes sans age TEXTE : MARIE-CELIE AGNANT ILLUSTRATION : RONALD MEVS Au calendrier des déshérités les jours sont immobiles rien ne s\u2019émousse rien ne renaît Dans cet immense et macabre théâtre on joue à guichets fermés le spectacle est le même les spectateurs aussi Les voilà assis, plutôt accroupis sommés de laisser leur cerveau au vestiaire le même spectacle, dans les mêmes lieux la raison recule à l\u2019infini Ce mouvement giratoire de l\u2019ignorance défie l\u2019imagination le carrousel ne s\u2019arrête jamais.Ne fais plus le compte des mensonges ni des badauds ou des sanglots ils sont trop nombreux.Hume le temps, prends le pouls de la nuit comme ce vieillard fatigué, qui sent venir le bout du chemin apprends plutôt ces vestiges toutes ces traces au cœur tous ces coups de burin la sirène mugit.Dans la clarté de la lune sur le trottoir, contre les parois de la nuit une fille sans nom offerte dans ses chiffons made in China se dilue dans un sourire artificiel plus seule que la girouette au clocher de l\u2019église qui a le vent pour compagnon, plus seule qu\u2019un arbre, la fille, l\u2019arbre jouit de la compagnie des oiseaux.On lui disait qu\u2019il n\u2019existait qu\u2019un seul et unique chemin celui du désarroi et de l\u2019errance lèvres closes, elle s\u2019obstinait redessinait les mêmes contours de la même route cherchant obstinément loin des taillis des bosquets où dorment d\u2019un seul œil les créatures de l\u2019ombre.Mon enfant peut-il être chanson sans musique?demandait-elle partout La déchirure était présente son nom, le nom de ses enfants, tout cela avait été raturé, gommé.Elle se souvenait quand même, l\u2019absence n\u2019avait pas de prise l\u2019oubli n\u2019existait point.Ses phrases se délitaient, parfois ses mots s\u2019émiettaient elle parlait quand même.Sa voix?Plus qu\u2019une rumeur sourde émergeant du fond des eaux sombres de la mémoire son chant, meurtri par le temps sa parole jadis prisonnière, aujourd\u2019hui rebelle, tenaillée par l\u2019urgence cherche obstinément, dans les décombres d\u2019un pays perdu cette langue de lumière pour modeler les rêves de ses enfants juillet-août 2014 RELATIONS Las d\u2019arpenter sentiers raboteux venelles tortueuses et la géométrie sinistre de cieux pleins de hargne, tu voudrais partir.Las de toutes ces saisons démentes de l\u2019impossible clarté du silence complice et des bâillons plus appréciés que le plaidoyer du poète.Las de ta terre prise dans les rets des humiliations séculaires terre où chaque nouveau-né, avec la première tétée, étrenne d\u2019une fiole, dedans, ses cendres déjà refroidies.La révolte à portée de ta bouche, à portée de tes mains le cœur atrophié tu cherches à savoir s\u2019il existe un défaut de fabrication dans le moule de la dignité.L\u2019envie de vivre, la tentation du monde c\u2019est pas pour les chiens, dis-tu, l\u2019envie de vivre, ni lamentations, ni nostalgie.L\u2019envie de vivre?Un sang debout! Entends-tu?Explosions ARDEUR Éblouissements L\u2019envie de vivre! Décrocher l\u2019avenir Passer les portes des terres atteintes d\u2019amnésie Trébucher dans les sillons de la mémoire se relever, confondre douloureusement, et trop souvent l\u2019aube et le crépuscule mais poursuivre.Comme une torche allumée, ton regard fait fi des mirages, des illusions.Torche allumée tu voudrais inventer un autre réveil pour les oiseaux une autre lumière pour jouer, innover, et créer Serais-je seras-tu serions-nous fugitifs à jamais prisonniers d\u2019une alchimie qui transforme tout ce qui respire en valeurs boursières le corps de tous au plus offrant le cerveau en écume sans espérance En quoi se convertit ton corps rivé au mien?Je te veux Machine! Système! Dispositif! Assemblage! Engin! Je te veux infaillible Arsenal Je te veux Axes, Bielles! Bras, Boulons! Métal Hurlant! Pilonnant! Vis! Fer! Acier! Épée! Poignard! Ainsi tu dois être et.si tu atteins l\u2019éden convoité avant moi je te tue et ton cadavre sera vendu au plus offrant Four Comers II, 2006, technique mixte RELATIONS juillet-août 2014\t|33 aiLLeuRS L'Afrique du Sud, de l'apartheid à aujourd'hui Après deux décennies au pouvoir, l'ANC ne peut blâmer l'apartheid pour tous ses échecs et devra se remettre en question, d'autant que le parti tend à devenir une organisation captatrice de richesses en faveur d'une minorité.MARIANNE SEVERIN L'auteure est chercheuse associée au LAM (Les Afriques dans le Monde)/Sciences Po Bordeaux Fêtant cette année les 20 ans de sa démocratie, l\u2019Afrique du Sud a vécu en même temps sa cinquième campagne électorale démocratique et multiraciale depuis la fin de l\u2019apartheid, en 1994.Cette célébration a également eu une connotation toute particulière puisque Nelson Mandela, une des plus grandes figures de la lutte anti-apartheid et le premier président noir de la toute nouvelle République sud-africaine, est décédé le 5 décembre 2013.LA SORTIE DU RÉGIME D'APARTHEID Cette démocratie est née à la suite des accords né ociés entre l\u2019ancien gouvernement d\u2019apartheid, dirigé par le Parti national (NP), et le Congrès national africain (ANC) au cours de deux phases importantes.La première, au milieu des années 1980, fut marquée par une violence politique à son apogée et une crise économique majeure, au point où, d\u2019un côté, le régime ne pouvait plus se permettre l\u2019apartheid et, de l\u2019autre, la lutte de libération était à elle seule incapable de renverser le régime.Les deux forces n\u2019eurent pas ZIMBABWE NAMIBIE BOTSWANA MOZAMBIQUE OCÉAN ATLANTIQUE Johannesbourg si \\\tLESOTHO AFRIQUE DU SUD , kLe Cap'~v~\\ OCÉAN INDIEN Cap de Bonne-Espérance d\u2019autre choix que d\u2019entamer des pourparlers secrets qui allaient aboutir à la fin officielle de l\u2019apartheid, à la libération de tous les prisonniers politiques et à la légalisation de tous les partis d\u2019opposition.Durant la seconde phase, entre la fin de 1991 et le début de 1994, les ennemis d\u2019hier négocièrent of iciellement ce qui allait devenir la nouvelle Afrique du Sud, avec l\u2019organisation des toutes pr mières élections démocratiques et multiraciales de l\u2019histoire du pays.La formule consacrée «un homme, une voix » prit tout son sens en avril 1994, avec l\u2019accession au pouvoir de l\u2019ANC, soutenu par la majorité discriminée.Le contexte aurait pu donner lieu à une confiscation totale du pouvoir politique de la part de l\u2019ANC et à une tentative de revanche au lendemain de sa victoire, ce qui ne fut pas le cas.Pour comprendre ce non-basculement, il faut tenir compte de plusieurs facteurs.D\u2019abord, afin de préserver la minorité blanche, l\u2019ANC fit l s compromis nécessaires pour s\u2019assurer un meilleur contrôle des leviers gouvernementaux.Ces concessions eurent toutefois pour effet de sap r sa capacité à mettre en place ses premières ré ormes.Ensuite, la personnalité « rassurante » de Nelson Mandela y est pour quelque chose, lui qui, comme nouveau chef d\u2019État, cherchait une réconciliation entre tous les Sud-Africains et non une domination d\u2019un groupe identitaire sur un autre.Les partisans du o grès exprimèrent toutefois très rapidement leur mécontentement, soutenant que les avancées économiques et sociales n\u2019accompagnaient pas la nouvelle liberté politique.Il faut savoir que le gouvernement sortant avait laissé une dette extérieure très élevée, dont le remboursement engloutissait 91 % du budget de l\u2019État.Pour y remédier, l\u2019ANC contracta un prêt auprès du Fonds monétaire international (FMI), déjà en cours de négociation à la veille des élections de 1994.Ce mal nécessaire plaça l\u2019ANC dans une position impossible : d\u2019un côté, il renonçait à sa capacité de mener la politique économique « radicale» qu\u2019il avait toujours souhaitée en acceptant les exigences de libéralisation/privatisation imposées par le FMI et, de l\u2019autre, il promettait de restituer les terres détenues à plus de 80 % par la minorité blanche à la majorité noire, qui ne possédait alors que 13 % des terres sud-africaines.Sans surprise, la minorité blanche se transforma en « entité de blocage » hostile à tout changement, tant dans la sphère économique (qu\u2019elle domine toujours) que dans l\u2019administration, gangrénée par la corruption et refusant toute réforme, freinant ainsi la mise en œuvre des politiques de l\u2019ANC.Avec l\u2019adoption de la Constitution sud-africaine, en 1996, le Parti national (NP) se retira du gouvernement d\u2019unité nationale pour entrer dans l\u2019opposition parlementaire.L\u2019ANC eut alors le champ libre pour appliquer ses réformes visant à éliminer toutes les inégalités politiques et économiques dont étaient victimes la majorité noire et les communautés indienne et métisse.Il fit ensuite disparaître les derniers vestiges du système d\u2019apartheid subsistant dans plusieurs domaines, notamment la réforme agraire et les systèmes éducatif et judiciaire.Parallèlement à cette phase de démocratisation, le vice-président d\u2019alors, Thabo Mbeki, profitant du départ du NP, accéléra les réformes néolibérales, davantage en phase avec les directives du FMI qu\u2019avec les orientations traditionnelles de son parti.juillet-août 2014 RELATIONS aiLLeuRS \u2014 UNE JEUNE DÉMOCRATIE ÉBRANLÉE Élu président en 1999, Mbeki fut réélu pour un deuxième mandat en 2004 avec une forte majorité au Parlement.L\u2019année suivante toutefois, une opposition interne -composée principalement du Parti communiste sud-africain et du Congrès des syndicats sud-africains, la plus grande confédération syndicale du pays- dénonça son style présidentiel autoritaire et, surtout, sa politique économique libérale contraire aux idéaux de gauche des alliés du gouvernement de l\u2019ANC.Cela conduisit à une véritable rupture au sein de l\u2019ANC lors des élections du parti, en décembre 2007.En effet, Mbeki, à sa tête depuis 1997, fut obligé de suivre les directives de la nouvelle direction assumée par Jacob Zuma.Lors des quatrièmes élections démocratiques et multiraciales du pays, en 2009, l\u2019ANC a été réélu sans conteste avec près de 66 % des voix au Parlement, faisant de Jacob Zuma le troisième président noir du pays.C\u2019était cependant une grave erreur politique des pro-Zuma de penser pouvoir le faire pencher vers des politiques de gauche.Malgré les promesses d\u2019une meilleure administration, Zuma fut vite rattrapé par l\u2019incompétence chronique de certains de ses ministres et par les scandales entachant régulièrement sa réputation déjà ternie.LA RÉALITÉ SOCIOÉCONOMIQUE L\u2019Afrique du Sud est considérée comme l\u2019une des puissances économiques du continent africain et comme un pays émergent au même titre que le Brésil, la Russie, l\u2019Inde et la Chine.Elle a la particularité de représenter deux mondes, le premier correspondant aux standards occidentaux de développement, l\u2019autre étant «un îlot sous-développé» à l\u2019instar de plusieurs pays du continent africain.D\u2019un côté, son dynamisme économique s\u2019appuie sur des infrastructures sophistiquées (réseaux routier, ferroviaire, électrique efficaces) et sur un système financier stable.Son orthodoxie budgétaire lui a permis de résister à la crise économique mondiale de 2008, bien que celle de la zone euro l\u2019ait fragilisée depuis 2011.De l\u2019autre côté, l\u2019écart de richesses se creuse avec le développement d\u2019une classe moyenne-supérieure.En effet, l\u2019un des effets pervers du Black Economic Empowerment, une politique mise en place sous Mbeki afin d\u2019assurer une répartition plus équitable du capital et des opportunités en faveur des Noirs, est le développement d\u2019une « oligarchie d\u2019affaires africaine » particulièrement proche de l\u2019ANC.Le pays est aussi miné par un chômage de masse qui atteint officiellement un taux de 25 % (40 % selon les syndicats) et qui touche principalement la population noire.Un tel taux s\u2019explique par un décalage entre la demande de compétences sur le marché du travail et la qualité de la formation dispensée par le système éducatif sud-africain, qui présente encore d\u2019importantes lacunes.Le pays souffre ainsi d\u2019une grave pénurie de main-d\u2019œuvre qualifiée, pourtant essentielle au développement économique.UNE SITUATION SOCIALE EXPLOSIVE?L\u2019apartheid de type socioéconomique perdure : par exemple, les enfants des écoles privées bénéficient d\u2019un enseignement de qualité, alors que leurs camarades de condition beaucoup plus modeste reçoivent une éducation médiocre.Par ailleurs, la qualité du système de santé qui a été implanté sur tout le territoire varie selon l\u2019importance économique des provinces.La pénurie de personnel qualifié et le manque de transparence dans l\u2019utilisation des fonds ont souvent eu des incidences graves, cela dans un pays où environ 5,5 millions d\u2019habitants vivent avec le VIH/SIDA et ont besoin de programmes antiviraux ainsi que de soins contre la tuberculose.L\u2019enjeu de la violence est aussi central et concerne en tout premier lieu les personnes les plus fragiles comme les femmes, régulièrement victimes de violence sexuelle dans les townships et les zones rurales.Avec la montée de la pauvreté et du chômage, et malgré la stagnation de la criminalité, le gouvernement est dans l\u2019obligation de mener une politique de prévention et de tolérance-zéro face à la violence.Ces enjeux sociaux, s\u2019ils ne sont pas considérés par l\u2019État à leur juste mesure, pourraient menacer à terme cette jeune démocratie qui est politiquement stable.À la lumière du résultat des élections du 7 mai dernier, l\u2019ANC -reconduit au pouvoir avec 62 % des voix- conserve encore la confiance de la majorité de la population, en dépit d\u2019un contexte économique et social tendu.Accusant une perte d\u2019appuis d\u2019un peu plus de 3 % par rapport aux élections précédentes, le parti doit toutefois être conscient qu\u2019il est grandement temps d\u2019accélérer les réformes économiques et sociales en faveur d\u2019«une meilleure vie pour tous», selon son slogan de campagne.\u2022 Malgré les avancées politiques, les inégalités socioéconomiques persistent en Afrique du Sud, 20 ans après la fin de l'apartheid.Photo : PC/Schalk van Zuydam RELATIONS juillet-août 2014 ES eN BRef RADIO PROGRESO EN DEUIL Un membre de l\u2019équipe de la station Radio Progreso, un projet des jésuites du Honduras, a été assassiné en avril dernier.Carlos Mejia Orellana, comme d\u2019autres collaborateurs de la radio, avait déjà reçu des menaces de mort.Le directeur de la station, le père Ismael Moreno, a dénoncé le meurtre et demandé la tenue d\u2019une enquête rigoureuse permettant de faire la lumière sur les circonstances du crime et de punir les coupables.Des ONG présentes dans la zone et Reporters sans frontières ont déjà manifesté leur appui à cette demande d\u2019enquête, dans un pays où on assiste à une escalade de violence depuis plusieurs années, en particulier contre des journalistes et des défenseurs des droits humains (à ce sujet, lire I.Moreno, « Du micro de Radio Progreso, au Honduras », Relations, no 736, novembre 2009).2e forum social BAS-LAURENTIEN Du 19 au 21 septembre 2014 se tiendra la deuxième édition du Forum social bas-laurentien à Saint-Mathieu-de-Rioux, dans la MRC des Basques.Trois ans après une première édition qui a connu un franc succès, les citoyens et acteurs sociaux de la région sont convoqués sous le thème de la cohabitation, de l\u2019intégration et de la cohésion sociale.Ils sont appelés à discuter d\u2019actions concrètes à prendre en ce sens et à renforcer leurs alliances dans certaines luttes, entre autres celle concernant le projet de port pétrolier de TransCanada à Ca-couna.La tenue de ce 2e forum social prolonge une importante tradition de mobilisation sociale dans la région, qui a notamment vu naître les Opérations dignité, contre la fermeture des villages, dans les années 1970.Renseignements : .MILITARISME AU CANADA Le militarisme est au cœur de l\u2019idéologie du gouvernement Harper.Il se déploie à grands frais pendant que l\u2019État délaisse le champ social et affaiblit les institutions et processus démocratiques.Pour outiller la population à mieux comprendre ces enjeux, le Collectif Échec à la guerre a récemment fait paraître une brochure intitulée La montée inquiétante du militarisme au Canada.Ce document de 44 pages documente les moyens par lesquels la culture du militarisme s\u2019implante actuellement au Canada et ce que cela signifie.Renseignements et commandes : info@echecalaguerre.org, .DÉTOURNEMENT D'HYDRO-QUÉBEC Alors que la société d\u2019État souligne cette année les 70 ans de sa création, en 1944, il est bon de se rappeler quelle était sa mission de départ pour voir ce qu\u2019elle est devenue aujourd\u2019hui.Le document d\u2019information « Détournement de mission, le courant avant les profits », préparé par la Coalition non aux hausses, permet de suivre l\u2019évolution du rôle d\u2019Hydro-Québec dans la société québécoise.Créée pour être un outil collectif de maîtrise énergétique et pour assurer un approvisionnement en électricité à la population à un coût stable et raisonnable, la société d\u2019État s\u2019est progressivement transformée en entreprise à vocation commerciale visant à renflouer les coffres de l\u2019État.La hausse constante des tarifs d\u2019hydroélectricité et leur indexation, depuis 2014, s\u2019inscrivent dans cette logique, alors que les profits d\u2019Hydro-Québec se comptent en milliards de dollars.Pour lire le document : .FEMMES AUTOCHTONES DISPARUES Alors que la Gendarmerie royale du Canada reconnaissait récemment avoir recensé 1186 cas de femmes autochtones assassinées ou disparues au pays, le gouvernement refuse toujours de tenir une enquête publique sur ces crimes au caractère ciblé.Différentes actions sont prévues au cours des prochains mois afin d\u2019exiger une commission d\u2019enquête pan-canadienne qui tienne compte de la réalité des femmes autochtones dans chaque province et de lever le voile sur les discriminations qui permettent cette violence.Femmes autochtones du Québec mène notamment une étude afin de suppléer au manque de données sur la situation au Québec.Des vigiles régionales seront aussi organisées le 4 octobre prochain, en collaboration avec la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes.Renseignements: et .LE CRIME D'AIDER DES RÉFUGIÉS Aider des réfugiés peut désormais être considéré comme une infraction criminelle selon la Cour d\u2019appel de la Colombie-Britannique, dans un jugement rendu dans l\u2019affaire Appu-lonapa.Cette décision confirme une tendance croissante au Canada et dans d\u2019autres pays, où on tend à voir l'aide aux réfugiés de plus en plus comme un crime contre la souveraineté des frontières.Or, il s\u2019agit d'un devoir moral et d'une obligation légale.Pour le Conseil canadien pour les réfugiés, il est impératif que le droit international et canadien prenne en compte cette réalité, sans quoi il est absurde de prétendre reconnaître le droit fondamental de personnes persécutées de chercher asile.Voir .36 juillet-août 2014 RELATIONS PROCHaiN NUméRO Le numéro de septembre-octobre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 19 septembre.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur : L'éducation Les différentes crises qu\u2019a connues le système d\u2019éducation québécois ces dernières années - et en particulier le printemps étudiant de 2012 - ont révélé de profonds malaises qui couvent en son sein.De l\u2019école primaire à l\u2019université, la mise au pas de l\u2019éducation aux logiques néolibérales transforme sa mission, dans une société québécoise qui entretient par ailleurs une relation trouble avec le savoir et la connaissance.Prenant le relais de critiques souvent formulées au cours des dernières années, ce dossier examinera les voies menant à un renouveau de la mission humaniste de l\u2019école, au dépassement des limites de ses cadres organisationnels, sociaux et politiques actuels, ainsi qu\u2019à son rôle de vecteur de transmission d\u2019une histoire et d\u2019un monde communs.Pierre Pratt À lire aussi dans ce numéro : \u2022\tun débat sur les droits des animaux; \u2022\tune analyse de la situation politique en Égypte; \u2022\tun bilan de la première année du pape François; \u2022\tle nouveau Carnet de Marie-Andrée Lamontagne; \u2022\tla nouvelle chronique littéraire de Paul Chamberland, illustrée par Christine Palmieri; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Pierre Pratt.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet : .Proposer aujourd'hui Jésus Christ DIOCESEMONTREAL.ORG ffO RELATIONS juillet-août 2014 DéBat L'auteure est militante au sein d'ATTAC Maroc 38 juillet-août 2014 Le microcrédit : outil précieux ou arnaque?Microcrédit, macro-arnaque.LUCILE DAUMAS LJ énorme médiatisation du microcrédit, qui a culminé avec l\u2019attri-i bution du prix Nobel de la paix à Muhammad Yunus, a présenté ce secteur financier comme un outil de lutte contre la pauvreté et l\u2019exclusion.Des prêts proposés aux économiquement faibles leur permettraient de monter des microprojets qui les sortiraient de l\u2019indigence.Mais cette image idyllique cache certaines réalités.Récemment, la Banque mondiale a indiqué que les trois quarts des habitants de la planète vivant avec moins de 2$ par jour n\u2019ont pas accès aux services bancaires de base.Elle en a donc conclu qu\u2019il était urgent de « bancari-ser» cette population.Comme si c\u2019était là son seul manque! En quoi une banque va-t-elle lui servir?Sûrement à rien! Mais aux banques?Les pauvres ont certes des revenus insignifiants, mais 2,5 milliards de personnes, cela fait du monde.Les institutions de la microfinance (IMF), spécialisées dans le microcrédit, l\u2019ont bien compris et reconnaissent que bancariser les pauvres est bien un de leurs objectifs.Cela explique la course effrénée de leurs agents de terrain qui prêtent à tout-va, sans vérifier les capacités de remboursement de clients bernés par des promesses mensongères.MICROCRÉDIT OU PRÊTS USURAIRES?Loin des « tontines » pratiquées en Afrique et d\u2019autres formes de prêts populaires et autogérés à des taux voisins de zéro, le microcrédit qui prétend s\u2019en inspirer fonctionne avec du capital bon marché revendu à prix fort.RELATIONS Cela est généralement justifié par des frais de gestion proportionnellement plus importants lorsque les prêts sont petits.Certes, mais c\u2019est oublier que les fonds des IMF proviennent de subventions, de dons et de prêts à taux réduits et que plus les clients sont nombreux, plus les subventions sont importantes (les IMF se livrant à une concurrence impitoyable pour se partager le gâteau).Pour les emprunteurs, les taux d\u2019intérêt sont presque toujours à deux chiffres, pouvant atteindre parfois 50 %, voire plus.Sans parler des pénalités appliquées dès le moindre retard de paiement.Les sommes remboursées peuvent alors dépasser les 300 %, voire 400% de la somme empruntée! Les pauvres paient donc leur argent bien plus cher que les riches.Pourtant, ils remboursent bien, selon des conditions particulièrement rigides, la première échéance intervenant bien souvent dès le mois suivant le prêt.Quel projet économique peut générer si vite de tels bénéfices et couvrir de tels taux d\u2019intérêt?Conscientes de cette impasse, de nombreuses IMF dans le monde (j\u2019ai pu le constater au Maroc et en Bolivie, et une abondante littérature l\u2019atteste dans d\u2019autres pays) recourent à des pratiques éhontées pour assurer leurs recouvrements : harcèlement, menaces, saisies, violence.Aucun échelonnement n\u2019est accordé, aucun argument n\u2019est recevable, aucun recours n\u2019est possible.Aussi les suicides sont-ils fréquents, tout comme les abandons de famille, la prostitution ou le retrait des enfants de l\u2019école pour qu\u2019ils contribuent aussi au remboursement de la dette.C\u2019est à ce prix que certaines IMF s\u2019enorgueillissent de taux de recouvrement de 90 %, voire de 99%, des taux jamais atteints par les banques ordinaires! Par ailleurs, comment des sommes aussi dérisoires (de 1000$ à 5000 $ en moyenne, parfois moins) permettraient-elles aux familles de sortir de la pauvreté?Comment une micro-entreprise, située dans une zone d\u2019exclusion où le pouvoir d\u2019achat des citoyens est dérisoire, pourrait-elle être rentable?Tout juste permettrait-elle de survivre si les taux d\u2019intérêt et la spirale du surendettement (un crédit servant à rembourser le précédent) ne venaient pas engloutir le maigre bénéfice tiré de l\u2019activité créée - quand il y en a une, car le microcrédit se transforme souvent en crédit à la consommation vite épuisé.Comment blâmer quelqu\u2019un de penser à son repas du jour avant d\u2019envisager celui du lendemain?LA PAUVRETÉ : UN PROBLÈME PUBLIC La pauvreté n\u2019est pas seulement monétaire, elle englobe tous les aspects des besoins fondamentaux, ne se réduisant pas à la seule nourriture.Ce ne sont pas quelques centaines de dollars qui régleront le problème, mais des politiques économiques et sociales donnant accès à l\u2019emploi et à des services publics qui répondent aux besoins des citoyens, services par ailleurs menacés un peu partout par des politiques libérales tous azimuts.Les associations de microcrédit tendent à devenir des banques et les banques s\u2019intéressent de plus en plus au microcrédit, car il est rentable et permet à la finance d\u2019aspirer l\u2019argent des pauvres.Non, le microcrédit n\u2019est décidément pas un outil de lutte contre la pauvreté.\u2022 DéBat Le microcrédit a connu une expansion fulgurante dans le monde au cours des dernières décennies, s'imposant aux yeux de certains comme une solution miracle à la pauvreté.Cet engouement masque toutefois d'importantes dérives et le fait qu'il existe une variété de modèles de microcrédit.Nos auteurs invités font le point sur la question.Microcrédit et microfinance ne sont pas une arnaque.Ça change le monde! LOUIS FAVREAU Lorsqu\u2019on parle de microcrédit, il faut d\u2019abord départager certaines choses, notamment la provenance des fonds qui sont prêtés.Il y a en effet une différence entre les organismes de microcrédit et les institutions de microfinance (IMF) qui prêtent de l\u2019argent venant de banques privées ou d\u2019institutions financières internationales, et ceux qui misent sur une épargne locale qui est ensuite réinvestie dans la collectivité par le biais, entre autres, de micro-prêts.Cette microfinance solidaire, issue de la mouvance coopérative, est intéressante et questionne la place du privé dans ce secteur et ses taux d\u2019intérêt usuraires.Elle se définit comme une alternative.Au Québec, Développement solidaire international (DSI) et la Caisse d\u2019économie solidaire, deux organisations liées au syndicalisme (la Centrale des syndicats nationaux), sont dans cette mouvance.Bref, ne jetons pas le bébé avec l\u2019eau du bain.CONTRER LA DÉPENDANCE DES COMMUNAUTÉS La microfinance solidaire est un outil d\u2019épargne pour le développement.Dans un contexte où les collectivités locales craignent de plus en plus de perdre leur souveraineté sur l\u2019économie de leur territoire en raison de la menace que les multinationales font peser sur elles, l\u2019idée de renforcer une économie de proximité - ancrée dans les territoires, axée sur les besoins et disposant de règles prudentielles - est perçue comme un espoir, notamment parce que cette économie est plus faiblement exposée à la concurrence mondiale.Au Sud, cette pratique existait depuis longtemps, mais c\u2019est à la fin des années 1990 que le succès du microcrédit a ouvert la porte au développement de la microfinance coopérative, laquelle englobe aujourd\u2019hui toute une gamme de services financiers à destination des collectivités concernées : épargne, crédit, assurances, systèmes de prêts rotatifs1, fonds d\u2019investissement dédiés aux PME locales, etc.Le besoin lié à cette dynamique : le fait que la majorité des populations concernées manque de patrimoine, de revenus fixes et de relations pour obtenir du crédit.Elles ont néanmoins un droit strict d\u2019accès à des services financiers de proximité.Au Québec, les caisses Desjardins ne sont-elles pas nées de ce besoin-là?AU CŒUR DE L'ÉCONOMIE DE PROXIMITÉ Comment la microfinance solidaire fonctionne-t-elle concrètement?Un exemple probant : au Sénégal, des familles paysannes obtiennent un prêt auprès de la Caisse rurale de leur organisation, un regroupement paysan (5000 membres exploitant 2050 terres agricoles).Cette caisse a d\u2019abord été mise sur pied en collaboration avec une ONG française, puis a développé un système de prêts rotatifs adossé à un programme de formation (avec un organisme du Québec) qui débouche en fin de parcours sur un prêt.Ce prêt permet aux paysans emprunteurs de se consacrer à temps plein au travail de leur terre ou de démarrer des élevages.L\u2019expérience démontre que le taux de remboursement est généralement très élevé.Plusieurs initiatives du même genre ont essaimé dans le monde.Certaines des plus engagées dans cette dynamique se sont même donné un dispositif qui les met en réseau, la International Association of Investors in the Social Economy, qui regroupe une cinquantaine d\u2019organisations de finance solidaire présentes dans une trentaine de pays d\u2019Europe, d\u2019Amérique latine et d\u2019Afrique.Historiquement, cette microfinance est un des rares outils de développement qui ait été conçu en grande partie dans des pays du Sud.Elle s\u2019est consolidée en lien avec d\u2019autres actions de solidarité internationale, souvent à l\u2019initiative d\u2019ONG, de coopératives ou de syndicats agricoles.Le paysage de la microfinance demeure très varié.Mais plusieurs de ces initiatives, en grandissant, sont devenues de véritables institutions financières locales contrôlées par leurs membres.Aujourd\u2019hui, il n\u2019est pas rare de trouver des IMF financées à hauteur de 75 % par du financement local et à 25 % seulement par des fonds d\u2019investissement coopératifs ou mixtes (dont le capital provient d\u2019agences de développement international ou de fondations).La microfinance amène ainsi avec elle un changement du paradigme de la coopération, qui vise à la fonder non pas sur une logique de don, mais aussi sur l\u2019épargne collective et individuelle des uns et des autres pour faire du développement dans des collectivités qui veulent sortir de la seule économie de subsistance.\u2022 1.Le prêt rotatif est un financement autorisé par une ONG et/ou par une caisse d\u2019épargne et de crédit sous gestion d\u2019organisations locales.Ce prêt permet à une famille ou à un groupe de financer son développement en investissant dans un projet d\u2019entreprise.Le remboursement sert à aider de nouveaux projets.L'auteur, sociologue, est président du Fonds Solidarité Sud RELATIONS juillet-août 2014\tE39 Radio Ville-Marie 91,3 fm Montréal LA VOIX QUI NOUS RASSEMBLE Des émissions quotidiennes qui abordent les grandes questions humaines, spirituelles et sociales.LUNDI 11 h SOCIÉTÉS OUVERTES avec Louise Harel et Michel Rioux * LES MÉLOMANES avec Daniel Turp et Alexia Jensen MARDI MERCREDI MAISONNEUVE À LA UNE j\tavec \u2022 J Pierre Maisonneuve PASSION MARCEL avec Marcel Leboeuf v \\ 12 h MIDI-ACTUALITÉS avec Jean-Philippe Trottier et ses collaborateurs UNE RADIO QUE L'ON 13 h 30 AU GRÉ DU TEMPS ECOUTE AVEC ATTENTION ! avec Armand Dubois VENDREDI SAMEDI \u2022\tSix antennes au Québec et en Ontario \u2022\tUn demi-million d'auditeurs \u2022\tUne clientèle de choix JAZZ INDIGO avec Gilles Archambault AIRES DE PLAISANCE avec Serge Plaisance radiovm.com 1 855 212-2020 (sans frais) Suivez-nous sur facebook f DVD ANTICOSTI : LA CHASSE AU PÉTROLE EXTRÊME RÉALISATION : DOMINIC CHAMPAGNE PRODUCTION : LE BIEN COMMUN INC./ RAPIDE-BLANC QUÉBEC, 2014, 81 MIN.Tout ce que l\u2019on sait maintenant sur la fracturation hydraulique, une technique d\u2019extraction du gaz et du pétrole de schiste contestée partout dans le monde, n\u2019empêche pas nos gouvernements de financer des projets d\u2019exploration en quête de ce pétrole sale sur l\u2019île d\u2019Anticosti.Non seulement les réserves pétrolières n\u2019y sont pas prouvées et les risques d\u2019accidents sont élevés pendant la phase exploratoire, mais le projet est lui-même fortement antidémocratique, les Anticostiens ayant été carrément exclus du processus.Aucun membre de la classe politique n\u2019a d\u2019ailleurs mis les pieds sur l\u2019île depuis deux ans.Avec son premier documentaire, le metteur en scène et militant Dominic Champagne réussit, à la manière de du Saint-Laurent, Champagne pensait posséder tous les outils rhétoriques pour convaincre facilement les An-ticostiens des conséquences de l\u2019exploration pétrolière extrême sur leur territoire.Or, à son arrivée sur l\u2019île, il découvre la complexité des enjeux pour ses 230 habitants, dont la moitié juge que l\u2019exploitation pétrolière est justifiée pour contrer l\u2019exode de la population, travailler, survivre.D\u2019autant que le maire de Port-Menier arbore fièrement le logo de Pétrolia, muLtiméDias et sur la chasse quasi sacrificielle pour se nourrir, paraît en forte contradiction avec une exploitation pétrolière intensive et déconnectée de la nature.Pour nous le prouver, le documentaire fait un détour par le Dakota du Nord, où des agriculteurs nous montrent les dégâts causés par la fracturation hydraulique en vue de l\u2019extraction du gaz de schiste : des terres auparavant fertiles maintenant stériles, des milieux humides dévastés, une ville désorganisée socialement et économiquement où s\u2019entassent des travailleurs attirés par ce Klondike des hydrocarbures.« L\u2019effondrement d\u2019une société peut se fonder sur une série de mauvaises décisions dans l\u2019usage de ses ressources », nous rappelle Champagne.À l\u2019heure où la crise écologique est maintenant connue de tous, il est profondément irresponsable d\u2019exploiter une source d\u2019énergie qui bouleverse les conditions permettant l\u2019éclosion et le maintien de la vie.Ce film nous propose, à travers le cas d\u2019Anticosti, d\u2019ex- SIY'ADE\t¦\tQUÉBEC L'ARGENT\tI\tEXPORTATEUR À FAIRE,\tI\tDE PÉTROLE: POURQUOI Le\tI\tRÊVE C U PRIVÉ A BESOIN\tfl\tCAUCHEMAR?DE NOUS ?\tfl LE PÉTROLE\t¦\tEST-CE DE SCHISTE,\tfl\tQUE C\u2019EST CU\tfl\tL\u2019ÉNERGIE PROGRÈS\tfl\tVERTE OU DU\tfl\tEST UNE SUICIDE?\tfl\tUTOPIE?RELANCER\t¦\tC\u2019EST L\u2019ÉCONOMIE\tfl\tOÙ ANTICOSTI?GRÂCE À\t11\tY\u2019A DU MONDE ANTICOSTI,\tfl\tQUI HABITE OUI MAIS\tfl\tLÀ-BAS?À QUEL PRIX ?\tfl Pierre Perrault avec l\u2019Isle-aux-Coudres, à nous faire tomber amoureux d\u2019An-ticosti, de ses habitants extraordinairement inventifs, de sa faune et de sa flore uniques, grâce à des images magnifiques d\u2019une nature fragile et giboyeuse.Fous de bassan, cerfs de Virginie, petits animaux de la forêt boréale et saumons des eaux claires et lumineuses : leur présence suffit à elle seule à justifier la non intervention sur l\u2019île.Dominic Champagne, en compagnie de son fils Jules, dénonce la pure folie qui consisterait à continuer dans la voie du pétrole sur la plus grande île du Québec, à l\u2019heure du réchauffement climatique et de la crise écologique.Militant bien connu contre l\u2019exploitation du gaz de schiste dans la vallée croyant aux emplois promis et aux milliards que la compagnie fait miroiter à des habitants aux revenus modestes.Ce dilemme d\u2019une petite collectivité, prise entre les arguments liés à sa survie économique locale et son souci de transmettre un milieu de vie viable aux générations futures, Champagne le respectera pleinement en donnant la parole aux opposants et aux défenseurs du pétrole, aux anciens de l\u2019île comme aux jeunes néo-ruraux.Ce qui frappe à l\u2019écoute des inquiétudes exprimées, c\u2019est l\u2019attachement à un art de vivre insulaire, ancré dans le temps long et étranger à la frénésie qui anime notre continent.Cette manière de vivre ancestrale, fondée entre autres sur des pratiques solidaires de voisinage plorer notre rapport complexe au pétrole et à ses conséquences dévastatrices pour la pérennité de la vie sur Terre.Champagne réussit à éviter le piège de présenter Anticosti comme une île vierge et sauvage, sorte de domaine paradisiaque à préserver des êtres humains.C\u2019est plutôt le rapport des habitants à leur territoire qui doit être protégé et qui donne un sens à ce que le sociologue Gilles Gagné, interrogé dans le film, nomme «l\u2019habitation du monde».Car une nature sous haute protection pourrait devenir dans quelques décennies, on le craint, une destination exotique pour l\u2019élite financière globale.AMÉLIE DESCHENEAU-GUAY RELATIONS juiNet-août 2014\tGT ORANGES PRESSEES i «s VOTRE RÉVEILLE-MATIN MONTRÉALAIS Julien Poirier-Malo et son équipe Co-animation et chronique Émilie Lamine www.cibl1015.com 101,5 FM ou illico chaîne 574 En semaine de 6h à 9h Vu 3 la Ambon A ÉJtubrlh (innnl LivRes LES ÉCRITS DE JULIEN HARVEY Élisabeth Garant (dir.) JUSTICE SOCIALE, OUVERTURE ET NATIONALISME AU QUÉBEC.REGARDS DE JULIEN HARVEY Montréal, Novalis, 2013, 294 p.En 2013, le Centre justice et foi (CJF) fêtait ses 30 ans.Son fondateur, Julien Harvey, est décédé en 1998, il y a donc 15 ans.Ce double anniversaire a incité la directrice du Centre, Élisabeth Garant, à publier cet ouvrage qui regroupe principalement des textes de Julien Harvey, accompagnés de contributions d\u2019autres auteurs portant sur sa pensée.La recherche et, pourrait-on dire, la construction du volume, sont l\u2019œuvre de Stéphanie Tremblay, récipiendaire de la Bourse Bertrand du CJF et véritable pilier de ce projet.L\u2019ouvrage est organisé autour de trois thèmes fondamentaux de la pensée de Harvey: l\u2019exclusion sociale, le vivre-ensemble et le nationalisme territorial au Québec.Dans la première section, on retrouve l\u2019esprit qui animait Julien Harvey, son option préférentielle pour les pauvres, sa recherche de sources solides pour articuler sa pensée et porter un jugement circonstancié, de même que son souci constant d\u2019offrir des pistes d\u2019action.L\u2019article «L\u2019aide sociale dans une société responsable» (1985) est particulièrement éclairant à cet égard.En 1987, Julien Harvey avait présenté à la Commission de la culture de l\u2019Assemblée nationale un mémoire dans lequel il s\u2019inquiétait que l\u2019immigration accrue ne défavorise les pauvres.Il recommandait de développer un modèle d\u2019intégration fondé sur la convergence culturelle plutôt que sur le multiculturalisme afin de préserver la culture québécoise et la langue française.Le traitement médiatique de son intervention avait laissé l\u2019impression d\u2019une position xénophobe et timorée, ce qui l\u2019a obligé à préciser sa pensée.Sur ce point, il ne cessera de le faire jusqu\u2019à sa mort, comme en témoignent les articles de la section sur le |l s 11( h M K IM Jt\\ Ol AI R 11 RK FT NATO>NAI JSMK Al' C£l F.BFl Regards de lulicn Harvey vivre-ensemble.On y retrouve, entre autres, un texte - très audacieux pour l\u2019époque- sur la laïcité scolaire, paru dans Relations en 1992.La synthèse de la pensée de Julien Harvey autour de la notion de culture publique commune, offerte par Stéphanie Tremblay à la fin de cette section, est un bijou de précision et de clarté qui permet d\u2019en saisir encore toute la pertinence 20 ans plus tard.La troisième section aborde le nationalisme québécois.Comme bien d\u2019autres de sa génération, Julien Harvey est passé d\u2019un nationalisme identitaire canadien-français à un nationalisme territorial qui postule l\u2019indépendance du Québec.Parmi les articles sur cette thématique, soulignons celui paru dans le 500e numéro de Relations (mai 1984), où il trace la généalogie de «l\u2019indispensable nationalisme québécois», ou encore «Québec souverain et Parti québécois » (Relations, novembre 1988), très actuel, où il aborde la tension cruciale entre le désir de gouverner, cher à tout parti politique, et l\u2019option indépendantiste.Un article de Julien Harvey sur les valeurs chrétiennes, paru dans un ouvrage collectif (Le nouveau défi des valeurs, HMH, 1969), sert d\u2019épilogue au livre.Il s\u2019agit d\u2019un texte à caractère théologique, très robuste et bien construit.Après avoir évoqué l\u2019ère du soupçon par rapport à Dieu (Nietzsche), à l\u2019histoire (Marx) et à soi (Freud), il affirme : «Pour la première fois dans l\u2019histoire, nous nous libérons de la contrainte du cosmos» (p.264).Dans ce monde nouveau, il nous appartient de construire notre monde et nous-mêmes, en tant que croyants, acquiesçant à la sécularisation «née de la foi chrétienne» (p.266).Ce «croyant, plus lucide que jamais, est aussi plus modeste que jamais, plus conscient que jamais de ne se réaliser définitivement lui-même que dans ce que Newman appelait magnifiquement un abandon, un surrender à un absolu qui a voulu l\u2019avoir comme frère » (p.273).Un article signé Albert Beaudry, directeur de Relations de 1980 à 1988, clôt l\u2019ouvrage, traçant le portrait spirituel de Julien Harvey au sein de la grande tradition jésuite.Contemplatif dans l\u2019action, il associait la liberté et le défi de penser le vivre-ensemble avec la solidarité avec les pauvres.Au final, il s\u2019agit d\u2019un livre précieux, d\u2019une part parce qu\u2019il regroupe des articles dispersés de grande valeur, d\u2019autre part parce que la pensée de Julien Harvey sur la justice, la culture et le nationalisme garde toute sa pertinence.ANDRÉ BEAUCHAMP UNE BD ROMAN EXPLOSIVE Alexis Horellou et Delphine Le Lay PLOGOFF.UN COMBAT ANTINUCLÉAIRE POUR DEMAIN Paris, Éditions Delcourt, 2013, 192 p.LFhistoire racontée dans cette BD roman commence par la division d\u2019un noyau d\u2019atome en plusieurs nu-cléides dont la transmutation est déclenchée par un bombardement de neutrons.La réaction libère une énorme quantité d\u2019énergie.Et ça fait boum.En France, le gouvernement de Valéry Giscard d\u2019Estaing décide de tirer profit de cette atomisation.En 1978, il souhaite installer une centrale nucléaire à Plogoff, une paisible commune de l\u2019ouest de la Bretagne.On estime probablement que le petit nombre d\u2019habitants de ce bout du monde ne s\u2019en souciera guère.Mais ça fait boum.La mobilisation populaire contre ce projet prend racine dans les chaumières, le bistrot du village, le marché, la mairie.Mois après mois, année « RELATIONS juillet-août 2014 LiVR.es après année, elle s\u2019accroît autant que le silence des autorités sur les risques du nucléaire, dont les conséquences sont considérées quasi irrémédiables en cas d\u2019accident.La mobilisation décuple au moment où Paris lâche la bombe nommée «enquête d\u2019utilité publique ».Les irréductibles Plogoffistes se transmutent alors en fieffés révoltés.Sept escadrons de gendarmes sont alors réquisitionnés pour les maîtriser, un hélicoptère les surveille en permanence, des grenades incapacitantes sont employées en grand nombre contre des femmes et des personnes âgées.Et ça fait vlan.La scénariste Delphine Le Lay a grandi à 30 km de Plogoff.Elle et le dessinateur Alexis Horellou écoutent la radio quand survient l\u2019accident de la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon.Et ça fait boum dans leur tête.À l\u2019aide notamment des témoignages de Nicole et Félix Le Garrec, qui avaient h Tj gfc'.-W '-T; \u2022\u2022 ¦-'\u2022rr œxgZ.¦ , _ r- - » '¦ g^s- afeÿcsîé : wv \u2022'.>\u2022 \u2022.-' ivÿ; jS- >.¦\u2018frii&ZzL ïj}?3r.m w.';> ¦\tM /< v/v«.¦ i 3%'- wmm&ê &Jigm \" -r: -'.\ti wm- ^7?21 yySgga LE PROGRES SOCIAL DEPEND facebook.com/LaCSN | twitter.com/LaCSN csn.qc.ca VOIX ÏÎHjJ* PUBLIQUES L'ÉCOLE DE LA PARTICIPATION CITOYENNE VOIX il PUBLIOUES o & L'ÉCOLE DE LA PARTICIPATION CITOYENNE inscriptions au ecole.inm.qc.ca @INM_voix #ee2014 &\t°» -'O ' reïeve Québec SS «\u2019McGill # çd '0'- (S CSN LK DEVOIR métr© 0 -0- @INM_voix #ee2014 INSTITUT DU NOUVEAU MONDE "]
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