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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Mai - Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2015-05, Collections de BAnQ.

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[" PP CONVENTION : 40012169 ReLatiüNS Pour qui veut une société juste NuméRo 778 JUIN 2015 Francophonie en Amérique : entre rêve et réalité Une francophonie nord-américaine plurielle Québec/Canada francophone : le mythe de la rupture La résilience acadienne Mes langues à moi sont toutes mortes Le renouveau du leadership autochtone 7,00 $ ARTISTE INVITÉE: VIRGINIA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU 07447085879906 ReLatiONS Numéro 778, mai-juiN 2015 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Mémoire subversive en temps de crise\t9 Xavier Alegre Santamarïa, s.j.LE CARNET DE MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE Un aller simple pour la Turquie\t10 PLAIN-CHANT CHRONIQUE LITTÉRAIRE Dans la lumière de la mort\t28 Paul Chamberland AILLEURS République centrafricaine: le rôle de la «communauté internationale»\t30 Arsène Brice Bado REGARD À qui la Charte?À nous la Charte!\t32 Lucie Lamarche Le renouveau du leadership\tautochtone\t35 Paul Wattez DÉBAT L'engouement pour la bouffe: quel sens lui donner?Geneviève Sicotte\t38 Dalie Giroux et Amélie-Anne Mailhot\t39 EN BREF\t40 MULTIMÉDIAS\t41 LIVRES\t43 Couverture : Virginia Pésémapéo Bordeleau, Oiseaux V, 2012, acrylique sur papier, 41 x 61 cm dOSSteR FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE: ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ Francophonie en Amérique: entre rêve et réalité 12 Emiliano Arpin-Simonetti Une francophonie nord-américaine\tplurielle\t14 Joseph Yvon Thériault Québec/Canada francophone: le mythe de la rupture\t17 Anne-Andrée Denault La résilience acadienne\t19 Entrevue avec Maurice Basque, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti Quitte ou double\t22 Lise Gaboury-Diallo Mes langues à moi sont toutes mortes\t23 Rodney Saint-Éloi Ma parole rouge sang\t24 Natasha Kanapé Fontaine ARTISTE INVITÉE Artiste multidisciplinaire d\u2019origine crie et métisse, Virginia Pésémapéo Bordeleau est née en 1951 en Abitibi-Témiscamingue.Elle peint depuis plus de 30 ans et a exposé au Danemark, en France et au Mexique.En 2006, elle a obtenu le prix d\u2019excellence en création, remis par le Conseil des arts et des lettres du Québec et, en tant qu\u2019écrivaine, la mention Télé-Québec en poésie.En 2012, elle a remporté le Prix littéraire de l\u2019Abitibi-Témiscamingue et a publié, chez Mémoire d\u2019encrier, un recueil de poèmes intitulé De rouge et de blanc, puis deux romans, L'amant du lac (2013) et Lenfant hiver (2014).Elle a signé et illustré la chronique littéraire de Relations en 2012-2013..foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATION Jacques Goldstyn, Lino, Christine Palmieri RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Yves-Marie Abraham, Gilles Bibeau, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agusti Nicolau, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Paul Chamberland, Amélie Descheneau-Guay, Marie-Andrée Lamontagne, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Ses articles sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans Y Index de périodiques canadiens.ABONNEMENTS SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca 6 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans : 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-14-3 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ~| mai-juin 2015 RELATIONS Élan vital pour la suite du monde Le manifeste pour un Élan global, () déjà endossé par des milliers de signataires, est un vibrant et courageux appel à faire front contre les puissances de l\u2019argent qui cherchent à s\u2019enrichir toujours plus, quitte à dévaster la Terre, à détruire les écosystèmes, à rendre invivable la vie pour une grande partie de l\u2019humanité - les premières victimes étant les pauvres.Cette insurrection des consciences face à la rapacité aveugle, au pillage éhonté des biens communs - que sont la terre, l\u2019eau, l\u2019air, la nature dans toute sa diversité -prend pour cible prioritaire les projets d\u2019exploitation d\u2019hydrocarbures, les sables bitumineux ainsi que le gaz et le pétrole de schiste, notamment.Pas question de poursuivre dans cette voie sans issue qui nous mène tout droit à la catastrophe et que les larbins des puissances financières essayent de nous vendre comme étant inéluctable.~ y T _ ».Su Virginia Pésémapéo Le refus catégorique de cette « uto-Bordeieau, La neige pie destructrice » renoue avec les tombe, 2014,\tfondements de la démocratie, deve- acryiique sur toile, nue une coquille vide en évacuant 92 x 92 cm (photo: la dimension éthique du politique.Christian Leduc) L\u2019impératif moral qui s\u2019impose de toute urgence, sauf à consentir à devenir complice d\u2019un monde inhumain, s\u2019exprime à travers un enga- gement résolument politique.Les signataires du manifeste se déclarent à la fois objecteurs de conscience et résistants.Non seulement les pétrolières les trouveront sur leur passage, mais ils et elles s\u2019engagent dans un projet de société qui sort du productivisme et du consumérisme et favorise «un développement véritablement durable, viable, juste et équitable » qui mise sur la sobriété énergétique et sur une économie écologique au service des communautés plutôt que d\u2019une élite financière.L\u2019Institut économique de Montréal, la Fédération des chambres de commerce du Québec et leurs alliés des grands médias -Alain Dubuc de La Presse en tête - ont aussitôt taxé les signataires de réacs, de gauchistes infantiles, d\u2019inconscients dangereux voulant nous ramener à l\u2019éclairage à la chandelle.Ce discrédit en dit long sur l\u2019idéologie régnante qui fait de la marchandisation du monde une fatalité.La remettre en question, c\u2019est vouloir sortir de l\u2019histoire.La croissance et le profit illimités sont des dogmes indiscutables.En contester les fondements relève de la rêverie ou, au pire, de la folie.L\u2019idéologie capitaliste s\u2019avère une religion sacrificielle et perverse d\u2019une ampleur inégalée, dans laquelle les multitudes de victimes sacrifiées sur l\u2019autel de l\u2019Argent et de la Force doivent rendre grâce d\u2019être ainsi dépossédées pour que s\u2019accomplisse la volonté divine : la transfiguration de la vie en Capital.En entonnant l\u2019antienne «Les affaires sont les affaires », le premier ministre Couillard montre fièrement et servilement l\u2019exemple : exploiter les hydrocarbures, accueillir les pipelines transportant le pétrole sale de l\u2019Ouest, brader les ressources du Nord, rien ne l\u2019arrête.Pour apaiser les mauvaises consciences, il brandit la solution miracle des adorateurs de la main invisible du marché : le marché du carbone.Loué par les grands pol- lueurs et pilleurs de ressources de ce monde, il leur permet de « blanchir» leurs pollutions et leurs pillages, et de se parer dès lors de la vertu du « développement durable», transformant l\u2019écologie en un autre rouage de la démesure financière et technique.Qui sont vraiment les dangereux utopistes?Ce sont ceux qui croient que la dévastation et la cupidité peuvent impunément tenir lieu de progrès; la diffusion du vide, de culture; et la déshumanisation du monde, de promesse d\u2019avenir.Il n\u2019est pas étonnant que les détracteurs du manifeste se moquent de sa poésie, preuve flagrante pour eux d\u2019un manque de sérieux.Si pour les gens d\u2019affaires habitués à tout réduire à des colonnes de chiffres, la poésie est risible et inutile, elle n\u2019en n\u2019exprime pas moins le sublime de la vie et de la liberté, la profondeur et la dignité de l\u2019existence.Couillard et son triumvirat d\u2019économistes néolibéraux jouent avec sérieux une farce grotesque aux conséquences tragiques, comme si nous n\u2019étions pas revenus penauds de l\u2019illusion productiviste et de ses promesses radieuses.Les applaudissements des tenants de l\u2019apathie et de l\u2019insouciance n\u2019arriveront pas à couvrir le tumulte du «réveil démocratique [.] qui milite sous de multiples formes avec courage pour la suite de notre monde».Qu\u2019une majorité reste tétanisée devant l\u2019ampleur du défi, ce n\u2019est pas étonnant devant les chants abrutissants des sirènes médiatiques et publicitaires incitant à l\u2019inertie.Une minorité convaincue, habitée par le courage de vivre, a toujours suffi à fissurer l\u2019apparente inébranlabilité de l\u2019injustice.« Levain dans la pâte », murmure depuis des millénaires l\u2019Évangile.Il n\u2019en sera pas autrement aujourd\u2019hui.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS mai-juin 2015\t|3 actualités Une nouvelle loi liberticide Le projet de loi antiterroriste C-51 met en péril de nombreuses libertés civiles.L'auteur est président de la Ligue des droits et libertés DOMINIQUE PESCHARD Dans la foulée du climat de peur entretenu par le gouvernement conservateur à la suite de l\u2019assassinat de deux soldats canadiens en octobre 2014, à Saint-Jean-surRichelieu et à Ottawa, celui-ci déposait le 30 janvier dernier le projet de loi C-51.Ce nouveau projet de loi antiterroriste représente la plus grave atteinte aux droits et libertés depuis l\u2019adoption de la Loi antiterroriste de 2001.Les mesures et nouveaux pouvoirs proposés n\u2019ont rien à voir avec la prévention d\u2019actes comme ceux d\u2019octobre 2014 et le gouvernement n\u2019a fait aucune démonstration de leur nécessité pour contrer le terrorisme.Ce projet de loi contient de nombreuses mesures liberticides que les quelques amendements apportés n\u2019ont pas corrigées.D\u2019abord, C-51 amende la loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) afin de permettre à celui-ci de mener des actions, tant à l\u2019intérieur qu\u2019à l\u2019extérieur du Canada, contre des activités qui représentent une menace à la sécurité nationale.Ces mesures pourront même être illégales et en violation de la Charte canadienne des droits et libertés, ce qui nous ramène 40 ans en arrière, quand la GRC volait les listes de membres du Parti québécois, brûlait une grange, émettait des faux communiqués du FLQ.pour contrer la menace séparatiste.Selon le projet de loi, une «activité portant atteinte à la sécurité du Canada» comprend, entre autres, le fait d\u2019« entraver le fonctionnement d\u2019infrastructures essentielles» et de «se livrer à une activité au Canada qui porte OP£#\\Ti$|A àe SüTOfOMce ^ Sortie y QuintusMarketi 8| mai-juin 2015 RELATIONS HORÎZONS Mémoire subversive en temps de crise XAVIER ALEGRE SANTAMARIA, S.J.* Nous vivons des temps difficiles, temps de crises économique, politique, sociale et religieuse.Face au pouvoir de la finance et du capitalisme néolibéral, grande est la tentation de désespérer et de baisser les bras.L\u2019éradication de la misère semble être devenue un projet irréalisable.Les riches deviennent de plus en plus riches alors que les pauvres s\u2019appauvrissent toujours plus, au point de devenir des exclus du système.Est-il devenu impossible d\u2019envisager un autre monde, qui ne soit pas inhumain et injuste, mais solidaire et fraternel?Le christianisme est-il porteur d\u2019espérance?Une crise d\u2019ampleur semblable a frappé le monde méditerranéen au Ier siècle.Elle a donné naissance à une vaste littérature de résistance contre l\u2019Empire romain qui peut encore nous inspirer.Le livre de l\u2019Apocalypse du Nouveau Testament a joué ce rôle.L\u2019auteur, Jean, s\u2019adresse à sept Églises (Ap 2-3), à savoir l\u2019ensemble des communautés chrétiennes de l\u2019époque -le nombre sept symbolise la plénitude.Dans ces temps d\u2019oppression, de calomnie, d'emprisonnement et d'exclusion, la tentation du découragement et de la soumission au diktat de l'Empire est grande pour les chrétiens qui cherchent à incarner dans leur vie les valeurs évangéliques.Celles-ci sont en contradiction avec les fausses valeurs de l\u2019Empire, qui commande « que tous, les petits et les grands, les riches et les pauvres, les hommes libres et les esclaves, on leur mette une marque sur leur main droite ou sur leur front pour que personne ne puisse acheter ou vendre, sinon celui qui a la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom» (Ap 13, 15-17).Jean cherche ainsi à organiser les bases d'une résistance en démasquant les mensonges qui cherchent à tromper et démobiliser les victimes du système politique et économique.La propagande trom- peuse est un dispositif typique de tout empire pour briser la résistance des opprimés et les empêcher de défendre leurs droits et de s\u2019opposer aux intérêts de l\u2019Empire.C\u2019est pourquoi l\u2019auteur de l\u2019Apocalypse parle un langage codé, en utilisant des clés symboliques, car sa dénonciation est subversive.Contrairement aux interprétations des fondamentalistes chrétiens, l\u2019Apocalypse parle moins de la fin du monde et des catastrophes qui l\u2019accompagnent que de la réalité douloureuse des communautés à l\u2019époque de l\u2019empereur Domitien.LApocalypse nous aide à affronter la crise actuelle.Face aux empires politico-économiques, la critique pénétrante est toujours requise pour contrer leur propagande trompeuse.Dans une situation critique où la domination de l\u2019Empire romain semble sans rival et invincible, Jean cherche à donner espérance aux Églises pour qu\u2019elles persévèrent dans leur fidélité à l\u2019Évangile et dans leur confiance en Dieu.Par sept fois dans l\u2019Apocalypse, il attribuera le titre de Pantocrator («Maître-de-tout») à Dieu.C\u2019est lui, le vrai seigneur de l\u2019histoire, non Domitien qui se fait adorer comme « seigneur et dieu ».La domination de l\u2019Empire n\u2019aura qu\u2019un temps: elle durera 42 mois ou 1260 jours (Ap 11, 3), soit la moitié de sept ans.L\u2019Empire sera détruit par les fléaux qu\u2019il aura lui-même provoqués (Ap 1718).« Malheur ! La grande ville, Ba-bylone la ville puissante ! Car en une heure est venu ton jugement ! Et les marchands de la terre pleurent et mènent le deuil sur elle, parce que personne n\u2019achète plus leur cargaison : cargaison d\u2019or, d\u2019argent, de pierres précieuses [.] et des esclaves, et des personnes humaines.» (Ap 18, 1113).Le symbole de cette victoire, c\u2019est l\u2019Agneau immolé, le juste crucifié pour la justice debout devant Dieu, signifiant par-là que la justice triomphera sur la Terre.C\u2019est là une « mémoire subversive» pour l\u2019Empire.Car la manière par laquelle les chrétiens contribuent à sa chute, c\u2019est en maintenant vive la mémoire de Jésus, le premier martyr chrétien, et en incarnant l\u2019Évangile dans leur vie, symbolisée par le «petit livre» que Jean doit manger, assimiler : « dans la bouche doux comme le miel » mais « plein d\u2019amertume » dans le ventre, car qui le vit avec radicalité se voit persécuté par l\u2019Empire (Ap 10, 811).C\u2019est ainsi que les chrétiens deviennent témoins contre l\u2019Empire, qui les persécutera, les assassinera mais ne pourra éviter qu\u2019ils « ressuscitent », «se tiennent debout», emplis d\u2019un souffle de vie venant de Dieu, témoignant contre leur bourreau (Ap 11, 3-13).L\u2019Apocalypse nous aide ainsi à affronter la crise actuelle.Face aux empires politico-économiques, la critique pénétrante est toujours requise pour contrer la propagande trompeuse du système néolibéral, qui vise à nous faire croire que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles.Mais nous avons aussi besoin de maintenir vivante l\u2019espérance en un autre monde non seulement possible, mais nécessaire ; un monde où la justice et la paix régnent; un monde où Dieu règne réellement.Parce que, comme l\u2019a déjà si bien souligné Ignacio Ellacuria - jésuite assassiné par des militaires au Salvador, en 1989 -, les peuples cessent d\u2019être crucifiés quand règne le partage et que les lois défendent les pauvres.Cette espérance incarne les valeurs « contre-culturelles » de l\u2019Évangile et maintient vivant le témoignage de Jésus, crucifié pour son option pour les pauvres et sa courageuse condamnation de l\u2019injustice.\u2022 * Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.L'auteur, jésuite, est bibliste à la Facultat de Teologia de Catalunya, à Barcelone mai-juin 2015 RELATIONS Le caRNet_________ De maRie-aNDRée LamoNtagNe social, sans être vraiment nourrie de réflexions, de débats philosophiques et théologiques.Hormis Marie de l\u2019Incarnation ou Jeanne Le Ber, mais c\u2019était à l\u2019époque de la Nouvelle-France, et Jean Le Moyne, mais il ne fut l\u2019homme que d\u2019un seul livre (Convergences, 1961), le Canada français n\u2019a guère donné de mystiques, de théologiens ou d\u2019écrivains chrétiens d\u2019envergure susceptibles de donner à la foi un terreau au-delà de l\u2019observance du rite.Ôtez l\u2019armature sociale de la religion et, faute de pensée pour l\u2019irriguer en profondeur, la pratique religieuse disparaît elle aussi.Ne reste que le vide, qui se remplit de tout ce qui passe à portée.Évitons tout malentendu.Il ne s\u2019agit pas ici de plaider pour un retour à la religion des aïeux, et pas davantage à une foi médiévale, qui serait l\u2019âge d\u2019or de l\u2019Occident chrétien.Il s\u2019agit de s\u2019extirper, par la pensée, du bourbier des jours qui vous condamnent à l\u2019insignifiance et à l\u2019horizon bas de la médiocrité.Et, ce faisant, de redonner droit de cité à l\u2019absolu et à l\u2019idéalisme.L\u2019essayiste Jean-Philippe Trottier n\u2019est ni clerc ni théologien.Pourtant, dans La profondeur divine de l\u2019existence (préface de Charles Taylor, éd.Mé-diaspaul, 2014), il montre bien, parmi plusieurs considérations éclairantes sur la liberté ou le dualisme corps/ esprit, que la foi des simples, laissée sans objet une fois disparues les traditions religieuses et culturelles, se «dilue» dans la consommation, les rires télévisés ou les hurlements dans les stades.«L\u2019amour, c\u2019est l\u2019absolu à la portée des caniches», ricanait Céline dans Voyage au bout de la nuit.Que dirait-il des virées au centre commercial?\u2022 UN ALLER SIMPLE POUR LA TURQUIE Photo : Martine Doyon Ainsi donc l\u2019Occident fabrique lui aussi des terroristes.Aiguillés par des réseaux, des jeunes gens se mettent en route, contre l\u2019avis de leur famille, qui les revoit plus tard sur Internet, cagoulés et un coutelas à la main.Il faut compatir au désarroi des familles, craindre pour nos sociétés et trouver des moyens pour purger les esprits de ce radicalisme.Mais on n\u2019aura rien fait si on ne se pose pas la question: d\u2019où vient le goût pour le djihad?Vous avez 20 ans, l\u2019âge où, si tout se passe bien, l\u2019on vomit les tièdes et les demi-mesures, l\u2019âge des poèmes fiévreux et des tourments, l\u2019âge de l\u2019absolu.Vous regardez autour, et que voyez-vous?Des foules abruties qui arpentent des centres commerciaux de plus en plus gigantesques, de plus en plus nombreux.Vous prêtez l\u2019oreille, et qu\u2019entendez-vous?Les rires gras d\u2019une industrie de l\u2019humour qui se fait appeler culture; des tombereaux de niaiseries déversés dans l\u2019espace public; des louches de sirop psy déposées sur chaque geste, sentiment ou action; la médiocrité de la classe politique; et j\u2019en passe.Il y a pire : certains jours vous ne pouvez plus en douter, vous êtes dans la foule; vous consommez, vous riez à des niaiseries, vous répétez des lieux communs, sûr d\u2019être original, comme tout le monde.Que l\u2019Occident, en crise sur le plan de la transmission, ne permette plus à l\u2019absolu de s\u2019exprimer à l\u2019âge absolu n\u2019est qu\u2019une partie du problème terroriste, de surcroît envisagé ici sous le seul aspect des jeunes Occidentaux convertis à l\u2019islamisme terroriste.Mais si le goût du danger, l\u2019adrénaline des combats, l\u2019exotisme, l\u2019adhésion à une cause qui les dépasse étaient des facteurs déterminants dans les mobiles de ces jeunes gens au moment de prendre un aller simple pour la Turquie ou la Syrie, pourquoi les mêmes ne rallient-ils pas plutôt le camp des résistants qui offrent aussi tout cela, par exemple celui des Kurdes héroïques qui, hommes et femmes, repoussent Daech pied à pied, les armes à la main?Les faits ne suffisent pas.Il faut aussi, et surtout, de la rhétorique, une flamme, ce que le langage courant appelle le feu sacré.La foi est le royaume de l\u2019absolu.Elle est profane quand elle s\u2019efforce de faire naître par l\u2019action un monde nouveau, spirituelle quand elle balise la vie intérieure, religieuse quand elle est dialogue entre l\u2019âme et Dieu.À de telles cimes, l\u2019air est souvent raréfié et il faut bien redescendre dans la vallée.Ce sera pour y croiser le plus souvent des clercs de tout poil, prompts à rétrécir l\u2019absolu pour le mettre à la portée de tous.La foi des simples n\u2019est pas méprisable pour autant.Elle peut même être un idéal, comme l\u2019enseignent les Béatitudes, loin des subtils détours théologiques.Soit le catholicisme au Québec.En trois siècles, la convergence d\u2019intérêts politiques et religieux, combinée à des données historiques et sociologiques, aura érigé un édifice clérico-social dont chacun peut lire la description dans les manuels d\u2019histoire.Cet édifice qui paraissait fermement en place s\u2019est effondré comme un château de sable dans la seconde moitié du XXe siècle.Une telle rapidité suscite encore aujourd\u2019hui l\u2019étonnement des historiens et des sociologues.Pour certains, elle s\u2019explique en partie par le visage qu\u2019avait pris la foi au Canada français, au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, à savoir une pratique religieuse faite surtout de conformisme JO mai-juin 2015 RELATIONS dOSSteR Francophonie en Amérique : entre reve et réalité Virginia Pésémapéo Bordeleau, Oiseaux V, 2012, acrylique sur papier, 41 x 61 cm Dans les Amériques, la francophonie est un archipel de peuples aux histoires contrastées, entretenant des rapports complexes et souvent troubles entre eux, mais aussi avec la langue française.Au Québec, en Acadie et au Canada, le français a un caractère identitaire fondamental, mais pour les Haïtiens, les Antillais et les Autochtones, il est d'abord la langue du colonisateur.Au sein de cet ensemble éclaté, marqué par l'échec du grand projet colonial d'une Amérique française, penser une forme d'unité tient-il du rêve éveillé?Une francophonie plurielle, polyphonique et fondée sur la solidarité entre les peuples est-elle possible en terre d'Amérique?RELATIONS mai-juin 2015\t11 >ieR Francophonie en Amérique : EMILIANO ARPIN-SIMONETTI Lf Amérique a toujours été cette terre où la civilisation occidentale a i projeté ses fantasmes de puissance, de richesse, de conquêtes, d\u2019exotisme, de recommencement du monde.La Nouvelle-France et le grand projet d\u2019une Amérique française se déployant des rives du Saint-Laurent aux Antilles en passant par le Midwest et la Louisiane furent une des incarnations de ce dessein civilisationnel et colonial.Ce que nous appelons aujourd\u2019hui le fait français en Amérique découle de ce grand rêve et de ses avatars - qui fut en même temps un cauchemar pour bien des peuples-, et plus particulièrement de son échec, qui a laissé dans son sillage un archipel de collectivités aux destins fort contrastés.Cette seule évocation, très générale, rappelle à quel point le terme francophonie surnage à la confluence de multiples courants de fond s\u2019agitant dans la mémoire collective.Des courants souvent violents, dont les remous font rejaillir les débris de rêves, de traumatismes et d\u2019espoirs, mais aussi l\u2019écume d\u2019un brassage culturel constant et fécond entre les populations qui ont le français en partage sur ce continent.C\u2019est de cette francophonie plurielle - de ces francophonies, pourrions-nous dire - dont nous avons voulu témoigner dans ce dossier.Loin de plonger tête baissée dans la quête fantasmée d\u2019une unité fondée sur les restes d\u2019une continuité historique lointaine, il s\u2019agit plutôt, ici, de tendre l\u2019oreille à la polyphonie.Car la langue a ses ressorts : ses accents, en chantant leur différence, nous interpellent, forcent l\u2019écoute.Ce faisant, ils nous invitent à repenser notre propre histoire et, surtout, nos relations avec les porteurs de ces voix plurielles qui sont autant de chemins entre les nombreux îlots de l\u2019archipel francophone américain.Au Québec et au Canada, où sont concentrés la majorité des francophones du continent, ces relations sont trop souvent marquées d\u2019ambiguïté, de méfiance.Le Québec représente certes un centre culturel incontournable et dynamique, en tant que principal foyer de population francophone en Amérique.Toutefois, l\u2019affirmation d\u2019une identité québécoise distincte, à partir des années 1960 - et du projet indépendantiste ensuite -, sont encore perçus par bien des francophones «hors Québec» comme un abandon, un rejet du Canada français, voire comme la marque d\u2019un nombrilisme québécois.Si un regard historique approfondi permet de remettre en question cette vision des choses, celle-ci n\u2019en structure pas moins aujourd\u2019hui les relations entre le Québec et les francophonies canadiennes.Relations, par ailleurs, qui sont déjà compliquées par la segmentation et la division imposées par les structures de l\u2019État fédéral, qui mettent régulièrement à l\u2019épreuve la solidarité entre le Québec et les autres peuples et collectivités francophones.À cet égard, les rapports avec l\u2019Acadie - elle-même écartelée entre les quatre provinces de l\u2019Atlantique- sont révélateurs.Lieu de fondation de l\u2019Amérique française, en 1604, sa trajectoire historique, marquée par la grande déportation de 1755, la démarquera du Canada français dès le ü mai-juin 2015 RELATIONS entre rêve et réalité XIXe siècle.Mais, malgré son caractère national indéniable et une vitalité culturelle unique, elle reste mal connue au Québec ainsi que dans le reste du Canada et souvent perçue comme l\u2019avant-poste de l\u2019assimilation.Son destin de peuple minoritaire dans un océan anglophone et les débats qu\u2019elle connaît sur la qualité du français, pour ne donner que ces exemples, ne sont pourtant pas étrangers aux Québécois, ni aux Franco-Ontariens ou aux Franco-Manitobains, d\u2019ailleurs.Le rapport qu\u2019entretient chaque collectivité avec la langue française en terre d\u2019Amérique est en effet souvent très compliqué, mais il est un enjeu déterminant dans la nature des rapports inter-francophones à tisser sur ce continent.Héritage fragile à protéger et/ou à célébrer pour les uns, le français est aussi un legs colonial douloureux pour les autres : les Antillais et les Haïtiens en savent quelque chose, de même que certains peuples autochtones qui l\u2019ont adopté sous la contrainte jusqu\u2019à la quasi-extinction de leur propre langue.Dans cet espace culturel commun né d\u2019une expérience différenciée de la colonisation française en Amérique, il devient donc impératif de s\u2019ouvrir à de nouveaux imaginaires.Les poètes et écrivains ont à cet égard un rôle important à jouer, eux qui tordent et triturent la langue pour y faire entrer leur univers.Pour cette raison, le présent dossier leur donne une place importante.Qui de mieux qu\u2019eux, en effet, pour secouer les charpentes et les colonnes de la langue afin d\u2019y faire résonner l\u2019appel à la justice et à la fraternité qu\u2019il nous faut entendre si nous voulons que le français (sur)vive sur ce continent?À travers leurs voix, nous saisissons les défis auxquels est confrontée l\u2019idée d\u2019une francophonie américaine qui serait plus que la somme de ses identités fragmentées.Par-là, il ne s\u2019agit pas d\u2019en appeler à la création d\u2019une réplique, à l\u2019échelle des Amériques, d\u2019une Organisation internationale de la Francophonie dans laquelle le Québec prendrait le relais de la France comme métropole, rejouant ainsi le drame impérialiste sous la forme d\u2019une farce.Le Québec a certes un rôle important à jouer, mais il ne peut l\u2019exercer sans embrasser réellement son américanité, qui est consubstantielle de sa fragilité sur ce continent.Au cas où nous l\u2019aurions oublié, il n\u2019est pas loin le temps où nous nous disions des nègres blancs d\u2019Amérique.Prenant acte de son caractère périphérique, le Québec pourrait être le moteur d\u2019un nouveau modèle d\u2019interrelation entre les peuples francophones.Et - puisque c\u2019est aussi de rêve dont il est question dans ce dossier - cesser une fois pour toutes de se regarder d\u2019abord à travers les yeux de la France pour enfin proposer un véritable modèle postcolonial de coopération entre peuples minorisés -et fiers de l\u2019être.La réalité, bien sûr, est tout autre.Le Québec ne semble pas près de sortir d\u2019une vision coloniale du monde - l\u2019annonce de la nouvelle mouture du Plan Nord, en avril dernier, le confirme -, et il est dirigé par un gouvernement pour qui le français est au mieux une occasion d\u2019affaire, au pire une nuisance qu\u2019on s\u2019empresse de cacher lors des visites officielles à l\u2019étranger.Mais malgré les difficultés Virginia Pésémapéo sur le plan politique; malgré la hantise, toujours lanci-\tBordeleau, Oiseaux IV, nante, de l\u2019assimilation qui entretient la méfiance ; et mal-\t2012, pastel sur gré, il faut le dire, des relents tenaces de colonialisme, les\tpapier, 41 x 61 cm solidarités se tissent néanmoins entre les peuples, à travers les nombreux échanges, métissages et migrations qui s\u2019accélèrent depuis quelques décennies.Les liens de solidarité entre le Québec et Haïti, par exemple, sont nombreux et vont en se resserrant, notamment grâce à l\u2019initiative d\u2019une diaspora haïtienne dynamique qui compte dans ses rangs des passeurs qui font un travail inestimable de rapprochement entre les cultures.Les éditions Mémoire d\u2019encrier, dirigées par Rodney Saint-Éloi (qui signe un texte dans ce dossier), sont une de ces initiatives qui contribuent à rapprocher non seulement le Québec et la francophonie antillaise, mais aussi à faire entendre la voix des oubliés parmi les oubliés, les Autochtones d\u2019ici.Si beaucoup reste à faire pour voir naître un réel rapport de nation à nation avec ces derniers, une ouverture se développe entre autres à travers le travail patient de sensibilisation de mouvements comme Idle No More (Fini l\u2019inertie) et grâce aux amitiés, aux fraternités qui se nouent.Ce sont ces relations, qui se tissent d\u2019abord «par le bas», qui jettent aujourd\u2019hui les bases du monde de demain.« Mais donne la main à toutes les rencontres, pays ô toi qui apparais par tous les chemins défoncés de ton histoire aux hommes debout dans l'horizon de la justice qui te saluent» Gaston Miron, «Compagnon des Amériques» RELATIONS mai-juin 2015\tD3 dOSSieR Une francophonie nord-américaine plurielle Il n'existe pas une francophonie d'Amérique, mais des francophonies d'Amérique, mues chacune par des caractéristiques distinctes.En elles, le Québec trouve à exorciser sa peur de disparaître.JOSEPH YVON THÉRIAULT L'auteur, professeur au Département de sociologie de l'UQAM, est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Mondialisation, citoyenneté et démocratie Le Centre de la francophonie des Amériques, créé par le gouvernement du Québec en 2008, définit ainsi l\u2019Amérique francophone: «Aujourd\u2019hui, ce que nous appelons l\u2019Amérique francophone se présente comme un ensemble de dégradés linguistiques et culturels dont les pourtours restent le plus souvent invisibles.Pourtant, cette Amérique diasporale continue de résister et d\u2019affirmer ses différences, de structurer sa parole particulière et de revendiquer son identité francophone.À travers le continent, dans des communautés parfois isolées, l\u2019héritage français résonne.Des rives de l\u2019Acadie jusqu\u2019aux grandes étendues des Prairies de l\u2019Ouest canadien, en passant par la Louisiane et les Caraïbes, le français en Amérique continue à faire vibrer, à faire rire, à faire pleurer, à faire danser, à faire chanter et à faire vivre1.» La francophonie d'Amérique, c'est encore le refus de la tragédie qui habite le Québec francophone, cette peur de disparaître, cette peur de ne plus faire société.Il y aurait, dit-on, 20 millions de francophones en Amérique du Nord (9,6 millions au Canada et 11 millions aux États-Unis), 30 millions si l\u2019on inclut l\u2019Amérique latine et les Caraïbes.Ces chiffres, évidemment, font référence à des locuteurs de langue française : des individus ayant le français comme langue maternelle, des immigrants issus de l\u2019ex-empire colonial français ayant le français comme langue seconde, des immigrants québécois ayant le français comme langue commune, des citoyens canadiens et américains francophiles, etc.Ces locuteurs du français forment-ils pour autant une communauté?La description de l\u2019Amérique francophone réalisée par le Centre de la francophonie des Amériques semble répondre oui à cette question.Dans son appellation même, la «francophonie» est au singulier.L\u2019Amérique francophone, bien que «diasporale», «continue de résister et d\u2019affirmer ses différences, de structurer sa parole particulière et de revendiquer son identité francophone».Le texte hésite toutefois : la francophonie aurait une identité, mais ü mai-juin 2015 RELATIONS celle-ci se déclinerait « comme un ensemble de dégradés linguistiques et culturels ».Vision québécocentriste, dirat-on, car l\u2019Amérique francophone apparaît ici comme un ensemble dégradé d\u2019une communauté plus authentique : le Québec.Il ne faut toutefois pas voir dans ce dégradé une proposition postcoloniale du Québec à l\u2019égard du reste de l\u2019Amérique francophone.La proposition d\u2019une francophonie des Amériques ne vise pas à réinscrire le Québec dans le vieux récit de l\u2019Amérique française (notre « Grande aventure», disait Lionel Groulx), c\u2019est-à-dire dans cette épopée continentale des XVIIe et XVIIP siècles.Elle ne vise pas non plus à s\u2019inscrire dans la continuité du providentialisme canadien-français (milieu du XIXe au milieu du XXe siècle), qui avait lui aussi comme velléité de produire, en Amérique, une civilisation catholique française.Le Québec aurait plutôt voulu, en empruntant l\u2019expression d\u2019Amérique francophone, se dégager de ce rêve civilisationnel, au grand dam, d\u2019ailleurs, des francophones minoritaires canadiens qui, pour un temps, avaient cru que le Centre de la francophonie des Amériques signerait avant tout le retour du Québec dans le giron de la francophonie canadienne2, selon les dires de Benoît Pelletier, concepteur de ce projet et ministre responsable de la Francophonie canadienne dans le gouvernement Charest.Dans les faits, l\u2019idée de la francophonie d\u2019Amérique signe bien la mise à distance du Québec d\u2019une proposition substantielle, c\u2019est-à-dire qui implique une dimension historico-communautaire, ayant comme ambition d\u2019englober dans une même communauté les francophonies d\u2019Amérique du Nord, canadiennes ou américaines.Si on persiste à parler d\u2019unité de la francophonie d\u2019Amérique, c\u2019est parce qu\u2019on envisage ce projet comme une extension de la politique extérieure du Québec, un peu comme la France le fait pour la francophonie mondiale.L\u2019unité postulée est une unité d\u2019intérêt en tant que valeur ajoutée, non une unité identitaire ou sociétale.Gérard Bouchard avait déjà proposé, dans son ouvrage La nation québécoise au futur et au passé (VLB éditeur, 1999), de faire de la nation québécoise «une francophonie nord-américaine».Il voulait dire par cela que le Québec devait asseoir son nationalisme sur «la langue française à titre de matrice ou de commun dénominateur, soit comme langue maternelle, soit comme langue d\u2019usage, soit comme langue seconde ou tierce».La langue comme outil de communication, seul élément d\u2019un projet québécois, seul «coefficient d\u2019ethnicité de cette nation».L\u2019idée de la francophonie d\u2019Amérique est une sorte d\u2019application ici de la notion d\u2019américanité, longtemps développée par Gérard Bouchard, notion selon laquelle le Québec est une société d\u2019Amérique, société neuve, sans mémoire longue3. Ressortissants français LES FRANCOPHONIES D'AMÉRIQUE Il est possible de lire la francophonie d\u2019Amérique en dehors de ce schéma québécocentriste.J\u2019ai proposé, dans l\u2019ouvrage dirigé par Dean Louder et Eric Wadell, Franco-Amérique (Septentrion, 2008), une description de la francophonie nord-américaine qui ne serait pas un dégradé linguistique et culturel du Québec, mais une tentative de rendre compte de la pluralité de la francophonie d\u2019Amérique.Il s\u2019agirait de lire de manière endogène les multiples groupements des francophonies d\u2019Amérique sur deux axes.Celui de leur rapport à la langue (forte identification ou faible identification à la langue française) et celui du rapport à l\u2019identification communautaire ou sociétale (forte identification communautaire ou cosmopolitisme).Ce tableau se limite à l\u2019Amérique du Nord, où les francophonies d\u2019Amérique se sont largement déployées sur fond d\u2019Amérique française ; il ne rend pas compte des francophonies des Antilles (Haïti, Guadeloupe, Martinique) dont le déploiement identitaire et l\u2019intégration à une francophonie d\u2019Amérique demanderaient un autre développement.Le premier groupe (I, en haut à droite du quadrant) compte des composantes dont l\u2019identité linguistique est forte et généralement associée à une idée communautaire.On y trouve l\u2019essentiel de l\u2019ancien Canada français, le Québec se situant près de l\u2019axe du centre en raison de la tension qui y règne entre un rapport purement instrumental à la langue (la francophonie nord-américaine selon Bouchard) et l\u2019évident maintien d\u2019un rapport culturel-communautaire à la langue française.Le deuxième groupe (II, en bas à droite) comprend des communautés dont l\u2019identité communautaire reste forte, mais dont la langue n\u2019est pas le vecteur central.On pense aux Cajuns de la Louisiane, où le français est de plus en plus évanescent: il reste comme un souvenir construisant la frontière communautaire du pays Cadjin.On situe là aussi les Haïtiens de la Floride, pour qui le français est une langue de « civilisation», le créole restant la grande langue identitaire.Cela est vrai aussi des communautés autochtones ou métisses qui peuvent avoir le français comme langue d\u2019usage et dont l\u2019identité ne repose pas sur la langue française, mais bien sur une communauté historique.Les Innus au Québec et les Houmas en Louisiane sont exemplaires à cet effet.Le troisième groupe (III, en bas à gauche) comprend principalement des francophones qui ont appris le français comme langue seconde (les Canadiens ayant connu l\u2019im- mersion française à l\u2019école), ceux qui proviennent de pays colonisés par la France (ils ont acquis le français comme un «butin de guerre» à leur indépendance), et ceux qui sont des descendants américanisés d\u2019immigrants québécois ou acadiens.Ici, l\u2019appartenance à la langue, autant qu\u2019à la communauté qu\u2019elle circonscrit, est généralement faible.Enfin, un dernier groupe de francophones d\u2019Amérique (IV, en haut à gauche) conserve une identité francophone forte mais très peu liée à un aménagement communautaire ou sociétal (plus on va vers la gauche du tableau, plus le rapport au français est cosmopolite).Ce sont les immigrants français d\u2019Amérique ou encore les Québécois en Floride, qui ne forment pas une communauté, sinon comme diaspora.FRANCOPHONIES D'AMÉRIQUE DU NORD L'IDENTITÉ LINGUISTIQUE FRANCOPHONE Suébécois e Floride FORTE IV Ouest canadien FAIBLE 4- COSMOPOLITISME Franco-Américains (Nouvelle-Angleterre) Francophiles (Canada) III Diaspora acadienne Québec Acadiens du Nouveau-Brunswick Ontario français Acadiens de l'Atlantique ¦> FORTE COMMUNAUTARISME Cajuns (Louisiane) Autochtones et métis francophones Haïtiens de Floride Francophonies internationales (E.-U.) FAIBLE ENTRE FLUIDITÉ ET TRAGÉDIE Il n\u2019existe donc pas une francophonie d\u2019Amérique, mais des francophonies d\u2019Amérique mues chacune par des caractéristiques distinctes.Même décrochée de son cadre québé-cocentriste, l\u2019Amérique francophone ne renvoie pas à un postcolonialisme québécois mais au constat de francophonies diverses, aux contours et identités multiples, parfois substantielles (ancrées dans de fortes communautés historiques), parfois fluides (débarrassées du besoin d\u2019appartenance sociétale).Bref, elle renvoie à une identité postmoderne, à la légèreté de nos appartenances, à l\u2019effacement du Canada français qui, décidément, est une mémoire trop lourde à porter.Le Québec aime mieux s\u2019identifier à l\u2019Amérique francophone, espace de fluidité, RELATIONS mai-juin 2015\tD3 rV.'.Vÿ* Vjr - v;*- Virginia Pésémapéo Bordeleau, Volcan, 2010, acrylique sur toile, 102 x 76 cm 'J.ŸtïcmfK*\t|C dOSSieR ¦ * \u2022***, qu\u2019à la québécitude, terme désuet et vieillot -encore davantage que canadien-français, terme qui renvoie irréductiblement le Québec à un enracinement.Il y a néanmoins une nostalgie dans la référence à l\u2019Amérique francophone.On l\u2019a rappelé, en référence à Lionel Groulx, l\u2019Amérique française fut «notre seule grande aventure», le moment dans notre histoire où nous avions un destin continental assuré.Ce fut notre grande aventure mais aussi notre grand échec.Les chantres du nationalisme canadien-français reprirent sous forme d\u2019allégorie cette formidable aventure en la ramenant au destin providentiel du catholicisme français en Amérique.M^ Louis-Adolphe Paquet a ce mot célèbre en 1902 : « Notre mission [en Amérique] est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu\u2019à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée4.» Nostalgie d\u2019un passé glorieux, mémoire d\u2019un moment où nous fûmes grands.La francophonie d\u2019Amérique résonne aussi comme le refus de la petitesse.Le refus de reconnaître le confinement de l\u2019Amérique française -son projet de faire société- aux rives du Saint-Laurent et de quelques îlots canadiens (on me disputerait si j\u2019oubliais l\u2019Acadie).Il y avait de la substance dans l\u2019Amérique française, il n\u2019y a que de la fluidité ü mai-juin 2015 RELATIONS dans la francophonie d\u2019Amérique.L\u2019Amérique francophone est une nostalgie de l\u2019Amérique française évidée de tout sujet historique.Autrement dit, au lieu d\u2019affronter son confinement, sa petitesse, le Québec rêve d\u2019une Amérique francophone.La francophonie d\u2019Amérique, c\u2019est encore le refus de la tragédie qui habite le Québec francophone, cette peur de disparaître, cette peur de ne plus faire société.Il ne s\u2019agit évidemment pas de vouloir définir la francophonie à partir d\u2019un centre qui serait le Québec (attitude néocoloniale), mais de souligner ici que le Québec français cherche dorénavant à se fondre en elle.Il s\u2019agit pour le Québec d\u2019un saut dans l\u2019abstraction continentale pour ne pas avoir à parler de la fragilité de son enracinement dans ce petit coin de l\u2019Amérique du Nord.\u2022 1.\tVoir .2.\tRobert Dutrisac, « Le Québec réintègre le giron de la francophonie canadienne.Jean Charest et Benoît Pelletier présentent la nouvelle politique québécoise », Le Devoir, 8 novembre 2006.3.\tJ.Y.Thériault, Critique de l\u2019américanité, Montréal, Québec Amérique, 2005.4.\tDans «Vocation de la race française en Amérique », sermon prononcé le 23 juin 1902 à Québec. Québec/Canada francophone : le mythe de la rupture Pour bien des francophones du Canada, l'affirmation identitaire du Québec depuis la Révolution tranquille est perçue comme un abandon.Ce mythe tenace cache pourtant une continuité dans les relations, malgré leur transformation.ANNE-ANDRÉE DENAULT Depuis les années 1960, le fossé n\u2019a cessé de s\u2019élargir entre le Québec et les francophones du reste du Canada [.] la province a une fois de plus tourné le dos aux autres francophones du pays, pour protéger ses propres lois linguistiques», pouvait-on lire dans le synopsis de l\u2019émission Faut pas croire tout ce qu\u2019on dit, le 7 février dernier, à la radio de Radio-Canada.Cette façon de généraliser et de dramatiser les rapports entre le Québec et les francophones hors Québec, en mettant l\u2019accent sur les divergences, n\u2019est évidemment pas nouvelle.La littérature sur les relations entre francophones est majoritairement marquée d\u2019un discours de rupture et d\u2019abandon de la part du Québec, que bien des Québécois ont eux-mêmes intégré, se permettant à l\u2019occasion quelques séances d\u2019autoflagellation.Pourtant, quand on observe de plus près les actions de l\u2019État québécois depuis 60 ans, il y a lieu de nuancer cette vision.Bien que les communautés ressentent toujours à l\u2019occasion un sentiment d\u2019abandon de la part du Québec, empiriquement, les relations et liens de solidarité perdurent, d\u2019où l\u2019importance de les contextualiser.LES ÉTATS GÉNÉRAUX ET LA FIN DU CANADA FRANÇAIS Les rapports d\u2019avant la Révolution tranquille étaient majoritairement organisés par l\u2019Église à travers ses établissements de santé, d\u2019éducation et de bienfaisance que l\u2019on retrouvait un peu partout au Canada et aux États-Unis.Dans les années 1960, l\u2019Église perd de son influence tandis que le nombre de ses fidèles diminue, particulièrement au Québec.Les nouvelles institutions mises en place par l\u2019État finissent d\u2019enterrer le rêve d\u2019une civilisation canadienne-française catholique en Amérique, tel que porté jusqu\u2019alors par le mouvement clérico-nationaliste.Dans l\u2019imaginaire collectif, le moment qui marque symboliquement ce changement est l\u2019issue des États généraux du Canada français, en 1967.Réunis à Montréal, près de 2000 délégués élus affluent alors de partout au Canada.En tout, 17 documents de travail portant entre autres sur les droits linguistiques, l\u2019éducation et le rôle du gouvernement fédéral sont soumis aux délégués pour adoption.La der- nière résolution, proposant le droit à l\u2019autodétermination du Canada français en tant que nation, et désignant du même souffle le Québec comme son territoire national, fit couler beaucoup d\u2019encre, tellement qu\u2019on en oublie le consensus entourant les 16 autres résolutions qui ont été débattues.En fait, ladite résolution, associée à tort à un élan indépendantiste, en est venue à incarner le moment de rupture du Canada français et, surtout, l\u2019abandon du Québec1.Appuyée en majorité par les délégués du Québec, l\u2019histoire oublie qu\u2019elle a aussi été appuyée en majorité par les délégués de l\u2019Acadie et de la Colombie-Britannique et que bon nombre de délégués se sont abstenus de voter.Cette thèse de la rupture qui domine le discours public est donc à nuancer, et ce, pour trois grandes raisons.D\u2019abord, elle tient faussement pour acquis que les relations entre francophones en Amérique du Nord, avant les États généraux, étaient lisses et harmonieuses alors que dans les faits, il existait une concurrence entre les collectivités qui créait de réelles tensions.Deuxièmement, en concentrant son attention sur le Québec et son projet nationaliste, cette thèse fait abstraction de la cristallisation identitaire perceptible aussi dans chacune des provinces.Les francophones se tourneront vers leur État-providence provincial et, éventuellement, vers le gouvernement fédéral pour assurer leur développement.Troisièmement, la fin du projet canadien-français ne signifie pas la fin des relations, mais leur transformation vers une étatisation de celles-ci.L'auteure est profes-seure au Département des sciences sociales du Cégep de Trois-Rivières et chercheure associée à la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l'Université d'Ottawa LES POLITIQUES DU QUÉBEC Dès son accession au pouvoir, en 1976, René Lévesque met en place des programmes originaux pour fédérer les francophones en Amérique.Étrangement, ce sont toutefois les paroles malheureuses qu\u2019il a prononcées en 1968, qualifiant les francophones hors Québec de dead ducks, qui La littérature sur les relations entre francophones est majoritairement marquée d'un discours de rupture et d'abandon de la part du Québec.Pourtant, il y a lieu de nuancer cette vision.demeureront dans l\u2019imaginaire, apportant ainsi de l\u2019eau au moulin des tenants de la rupture.Ses politiques, ses programmes et surtout la vision de son gouvernement resteront malheureusement méconnus.Lévesque croyait en des rapports plus serrés avec les francophones en Amérique.Il prendra l\u2019initiative d\u2019organiser à Québec, en 1978, un grand rassemblement de francophones de partout en Amérique sous le thème du retour aux sources.Les participants par- RELATIONS mai-juin 2015\tna dOSSieR tageront leur histoire et leur culture commune lors de cette rencontre, qui sera d\u2019ailleurs un moment de révélation pour Zachary Richard.Le succès est tel qu\u2019on répétera l\u2019événement et qu\u2019une agence gouvernementale sera créée : le Secrétariat permanent des peuples francophones.Malgré un climat économique morose, le gouvernement Lévesque octroie un crédit additionnel de 490000$ pour sa création.Sa mission est de faire connaître les milieux variés de la francophonie nord-américaine et d\u2019être un lieu de coordination des relations entre francophonies en assumant une permanence.Le Québec devra projeter une plus grande image de cohésion et d'unité s'il veut se faire reconnaître comme foyer de la langue française en Amérique.En fermant ses portes, en 1992, le Secrétariat laissera un vide chez les francophones aux États-Unis, qui bénéficiaient d\u2019un financement de leurs organisations, tandis que les communautés au Canada se tourneront encore davantage vers le gouvernement fédéral1 2.Son existence aura permis de renforcer les relations entre francophones au Canada et aux États-Unis, palliant la perte des réseaux traditionnels de l\u2019Église catholique.Parallèlement, le Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes, créé par Québec en 1984, continue ses programmes, mais ses orientations demeurent floues et ses budgets modestes servent davantage à saupoudrer du financement pour des projets mineurs.Il faudra attendre 1995 pour que soit mise sur pied une politique claire visant les communautés francophones du Canada.UNE NOUVELLE ÈRE?Au début des années 2000, l\u2019État québécois annonce un renouvellement dans la façon d\u2019envisager les rapports avec les collectivités francophones en Amérique.Il déclare le retour du Québec dans le giron de la francophonie canadienne et affirme le Québec comme foyer principal.Cette orientation politique s\u2019inscrit dans les recommandations de la Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française au Québec (2001), qui recommande une plus grande solidarité et plus d\u2019échanges, de partenariats et de ressources pour appuyer les francophones à l\u2019extérieur du Québec.Le gouvernement a aussi comme projet la création d\u2019une institution, le Centre de la francophonie des Amériques.Il cherche à renouer avec l\u2019ensemble des collectivités francophones, mais aussi avec tous les francophiles des Amériques.Cette visée continen- ü mai-juin 2015 RELATIONS tale signale une nouvelle orientation qui ne s\u2019adresse plus uniquement aux collectivités qui partagent une culture et une histoire commune.Selon certains, le Québec dénationalise ses rapports avec les francophones.En élargissant son mandat aux Amériques et aux Caraïbes, le Centre devient surtout un instrument pour le développement de relations internationales misant sur le français comme langue d\u2019usage.Les relations entre le Québec et les collectivités francophones d\u2019Amérique n\u2019ont jamais été au beau fixe.Le Québec ne leur a toutefois pas tourné le dos pour autant.Bien qu\u2019elles se soient radicalement transformées, les relations perdurent dans un contexte où le cadre fédératif ne permet pas toujours la marge de manœuvre nécessaire à une solidarité sans failles.Depuis quelques années, le Québec, en tant qu\u2019unique État francophone en Amérique, tente d\u2019établir son leadership à travers le renforcement de ses liens et de se réinscrire dans l\u2019Amérique francophone.Les efforts semblent payer.Le Centre de la francophonie des Amériques a acquis une bonne crédibilité dans les milieux francophones et la nature des rapports change progressivement.Il reste toutefois beaucoup à faire.D\u2019abord, il faut cesser de brasser les vieux discours de la rupture et analyser les phénomènes dans leur contexte.Surtout, il faut mieux appuyer les francophones du Canada, notamment en revendiquant le principe du fédéralisme asymétrique.Trop souvent, la lecture que font les représentants de l\u2019État québécois des luttes des francophones à l\u2019extérieur du Québec nuit à une relation solidaire tant souhaitée.La position du Québec à l\u2019égard de la cause de la Commission scolaire francophone du Yukon en est un exemple.Le Québec s\u2019est récemment opposé, devant la Cour suprême, à ce que la Commission scolaire ait le pouvoir de décider de l\u2019admission d\u2019élèves francophones, de crainte que ce pouvoir ne s\u2019applique également aux commissions scolaires anglophones québécoises, dont la situation est juridiquement similaire, mais politiquement et culturellement très différente.Le Québec devra projeter une plus grande image de cohésion et d\u2019unité s\u2019il veut se faire reconnaître comme foyer de la langue française en Amérique.Il devra aussi tenter de dissiper le malaise qui habite toujours les communautés francophones du Canada, celles-ci n\u2019étant pas conquises d\u2019avance.\u2022 1.\tPar un glissement de sens, de nombreux auteurs parleront par la suite de la résolution sur l\u2019autodétermination du Québec.Cette confusion montre en partie à quel point le discours de la rupture a été efficace pour blâmer le mouvement nationaliste québécois dans cette transformation identitaire du Canada français.2.\tCertaines institutions franco-américaines et cadiennes financées par le Québec ne survivront pas, tandis que d\u2019autres, portées à bout de bras, se transformeront. V, frit***»\t10 au», La résilience acadienne Entrevue avec Maurice Basque Fondée en 1604 à l'île Sainte-Croix, l'Acadie est le premier foyer de peuplement francophone en Amérique du Nord.À l'instar de cette réalité historique, l'identité acadienne et son caractère distinct, forgés par une histoire mouvementée, restent pourtant méconnus dans la francophonie, et ce, malgré un dynamisme culturel indéniable depuis plusieurs décennies.Maurice Basque, historien et directeur de l'Institut d'études acadiennes de l'Université de Moncton de 2007 à 2010, s'est entretenu avec nous de la place qu'occupe l'Acadie dans la francophonie américaine.Relations: La réalité et le caractère national de l\u2019Acadie ne sont pas toujours connus, même au Québec.Comment expliquez-vous cette méconnaissance?Maurice Basque: Avant toute chose, lorsqu\u2019on discute de la société acadienne contemporaine, il faut préciser que c\u2019est de l\u2019Acadie des quatre provinces de l\u2019Atlantique dont on parle -à laquelle on peut inclure les Îles-de-la-Madeleine, où la majorité de la population s\u2019affiche autant acadienne que québécoise.En somme, ça représente environ 300000 personnes qui parlent français au quotidien, et dont la masse critique se retrouve au Nouveau-Brunswick.Cette province est la seule officiellement bilingue et la seule à l\u2019extérieur du Québec où les droits des francophones sont assez bien précisés dans la Constitution canadienne.Même si seulement le tiers de la population du Nouveau-Brunswick est francophone, celle-ci a aujourd\u2019hui des hôpitaux, des municipalités et un système scolaire qui va de la maternelle au 3e cycle universitaire, ce qui est assez exceptionnel compte tenu de l\u2019histoire.Virginia Pésémapéo Bordeleau, Masque volant, 2010, acrylique sur toile, 76 x102 cm (photo : Daniel Gingras) ?mai-juin 2015\tD9 RELATIONS dOSSieR Or, l\u2019Acadie est souvent vue au Québec comme l\u2019avant-dernière station avant l\u2019assimilation totale.Bernard Landry, lorsqu\u2019il était premier ministre du Québec, avait d\u2019ailleurs appelé les Acadiens à déménager au Québec, le « foyer » de la francophonie, pour éviter l\u2019assimilation.Ce faisant, il oubliait qu\u2019il y a deux foyers de peuplement francophone dans l\u2019histoire nord-américaine : l\u2019Acadie, fondée en 1604, puis Québec, fondée en 1608.Bref, les Acadiens ne retournent pas chez eux s\u2019ils déménagent au Québec! Si la crainte de l\u2019assimilation est fondée dans certains cas en Acadie, il faut toutefois reconnaître que la vapeur a été renversée.Dans les années 1970, on croyait en effet que les Acadiens seraient disparus d\u2019ici l\u2019an 2000, comme le prévoyait l\u2019historien Michel Roy dans son essai L\u2019Acadie perdue.Mais dès les années 1980-1990, on sent le vent tourner et une fierté, une effervescence culturelle s\u2019installer.Ce n\u2019est pas le seul facteur, mais la politique du bilinguisme officiel adoptée par Pierre Elliott Trudeau a beaucoup contribué à ce renouveau.Pour nous, le bilinguisme, c\u2019était surtout la capacité de demander des services en français; c\u2019était une manière de s\u2019épanouir, d\u2019être fiers au sein du Canada.Au Québec, pour plusieurs, cela a été vu comme une compromission, plutôt que comme un compromis acceptable.Malheureusement, à travers les médias québécois notamment, on a souvent l\u2019impression que le succès d\u2019une Acadie qui vit son rapport au français différemment, dans un contexte minoritaire, est perçu comme un désaveu du modèle québécois d\u2019aménagement linguistique, ce qui n\u2019est bien sûr pas le cas.Nous ne sommes simplement pas sur la même planète linguistique qu\u2019au Québec, où l\u2019on peut vivre en français au quotidien, une situation enviable en Amérique du Nord ! Tout ça pour dire qu\u2019il y a beaucoup de chemin à faire pour qu\u2019on ait des rapports de «peuple à peuple» et qu\u2019on puisse se parler franchement, c\u2019est-à-dire en reconnaissant que, d\u2019une part, les Acadiens sont en contexte minoritaire et, d\u2019autre part, les Québécois sont en contexte majoritaire.Ce sont deux rapports au monde.Rel.: Vous avez parlé d\u2019effervescence culturelle; les Congrès mondiaux acadiens en sont une manifestation intéressante.Quel est l\u2019apport de ces grands rassemblements?M.B.: Le premier Congrès mondial acadien (CMA) a eu lieu en 1994 dans le sud-est du Nouveau-Brunswick et c\u2019est Virginia Pésémapéo Bordeleau, Tente tremblante, 2004, acrylique sur toile, 92 x 92 cm jT* * / .wm 'j ?.' \u2018 J*.r » \u201e 20 mai-juin 2015 RELATIONS celui qui a probablement eu l\u2019impact le plus considérable.Il s\u2019est tenu dans une région où, historiquement, la cohabitation entre francophones et anglophones se vit à l\u2019avantage des anglophones.Ce congrès a redonné aux gens la fierté de s\u2019exprimer et de s\u2019afficher publiquement en français.Quand le secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros Ghali, est venu rencontrer les Acadiens à l\u2019invitation du CMA, les médias anglophones de Moncton et du Nouveau-Brunswick ont réalisé tout à coup que leurs voisins n\u2019étaient peut-être pas si méprisables.Ce fut un peu la même réaction en 1999, lors du Sommet de la Si la crainte de l'assimilation demeure dans certains cas en Acadie, il faut toutefois reconnaître que la vapeur a été renversée.Dès les années 1980-1990, on sent une fierté, une effervescence culturelle s'installer.Francophonie, quand les chefs d\u2019État et de gouvernement ont défilé sur la rue Principale à Moncton.Pour les Acadiens, en particulier les jeunes, ce fut un moment fort qui a fouetté la fierté nationale.Cependant, les Congrès mondiaux acadiens subséquents, qui se tiennent aux cinq ans, ont montré les limites de ce genre de rassemblement.Ils attirent en effet beaucoup d\u2019Acadiens de la diaspora, pour qui l\u2019appartenance acadienne est surtout généalogique.Or, ce qu\u2019on essaie de faire dans ces congrès, du côté des chercheurs et des intellectuels, c\u2019est d\u2019avoir des moments de réflexion sur ce qu\u2019on appelle la vraie Acadie, c\u2019est-à-dire celle qui existe et celle qui vit, pas l\u2019Acadie mythifiée de la diaspora qui, par ailleurs, parle surtout anglais, ce qui pose problème.Rel.: Quel rapport maintenez-vous avec la Louisiane, où un nombre important d\u2019Acadiens se sont retrouvés après la déportation de 1755?M.B.: Le rapport des Acadiens avec la Louisiane est complexe, en partie à cause d\u2019une certaine méconnaissance de la réalité louisianaise.La grande majorité des Acadiens s\u2019imagine en effet une Louisiane peuplée d\u2019émules de Zachary Richard, revendicateurs, qui parlent français.Dans les faits, la très grande majorité du demi-million de Cajuns en Louisiane sont des anglophones.Pour eux, le français est pratiquement disparu - sauf dans quelques chansons -, mais ça ne les empêche pas d\u2019avoir une identité dont ils sont fiers.C\u2019est une culture qui a assimilé beaucoup d\u2019allemand, d\u2019espagnol, de créole, et dont les noms de famille sont souvent différents des patronymes «canoniques» acadiens.Une très petite frange, très minoritaires -les Cadiens-, parle encore français, mais l\u2019essentiel de la culture cajun se vit en anglais et s\u2019affiche la « fin de semaine » pour ainsi dire : elle n\u2019est pas vécue au quotidien.Elle n\u2019est pas politique.Aussi, le rapport à la Louisiane, bien qu\u2019on ne se l\u2019admette pas toujours, demeure trouble.La «louisianisation», ce n\u2019est pas un terme positif, ça demeure une hantise.Car on sait qu\u2019il faut toujours rester vigilant.L\u2019Université de Moncton, l\u2019Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse et les collèges communautaires francophones demeurent les fers de lance de cette vigilance, voire de cette résilience acadienne, car leurs diplômés s\u2019installent très majoritairement en Acadie et continuent, à leur façon, de construire cette Acadie de l\u2019Atlantique.Rel.: Quel rôle l\u2019Acadie peut-elle jouer dans la francophonie américaine?M.B.: Le handicap majeur de l\u2019Acadie est qu\u2019elle n\u2019a pas d\u2019État: les efforts reposent donc sur les citoyens et le milieu associatif.Or, dans les années 1970, il y avait deux ou trois associations qui rassemblaient une bonne partie des Acadiens.Aujourd\u2019hui, comme ailleurs en Occident, le monde associatif a éclaté en de multiples niches.C\u2019est plus difficile de s\u2019investir individuellement dans une francophonie plus large.Le fédéral n\u2019a pas aidé non plus en exigeant, dans les années 1970, que l\u2019action collective francophone se fasse par province.Dans l\u2019Acadie de l\u2019Atlantique, cela a donné lieu à un morcellement.La Société nationale de l\u2019Acadie, qui regroupe tous les Acadiens, existe toujours, mais les questions plus politiques relèvent maintenant des associations provinciales comme la Société de l\u2019Acadie du Nouveau-Brunswick, la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse, etc.Malgré ces difficultés, je crois que les Acadiens peuvent et doivent s\u2019ouvrir davantage à la francophonie.Il ne faudrait pas qu\u2019on s\u2019assoie sur nos acquis et qu\u2019on se désintéresse des autres collectivités francophones en se disant «qu\u2019elles s\u2019organisent de leur côté».Par exemple, on oublie souvent que c\u2019est en Ontario qu\u2019il y a le plus de francophones, en dehors du Québec, avec son demi-million de personnes.Or, en dehors des cercles intellectuels et universitaires, on connaît mal l\u2019Ontario francophone, son système scolaire, ses lois linguistiques, les transformations liées à l\u2019arrivée d\u2019immigrants africains, européens, asiatiques, etc.Même en Acadie, entre le Nouveau-Brunswick qui dit incarner une Acadie «en santé» et les autres provinces de l\u2019Atlantique, il n\u2019y a pas assez de coopération.On n\u2019aide pas suffisamment l\u2019Île-du-Prince-Édouard, Terre-Neuve et même les Îles-de-la-Madeleine, alors qu\u2019on connaît leurs difficultés : on sait ce que c\u2019est d\u2019être en périphérie, en difficulté économique, en situation d\u2019exode rural.Aussi, malgré le morcellement géographique, il est facile aujourd\u2019hui, grâce à Internet notamment, de maintenir des liens et un dialogue, de créer un espace où l\u2019on peut discuter des différentes réalités.Car on a en partage quelque chose de précieux, qui est la langue française.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR EMILIANO ARPIN-SIMONETTI RELATIONS mai-juin 2015 EH dOSSieR Quitte ou double L'auteure, poète et essayiste, est pro-fesseure de français et de littératures francophones au Collège universitaire de Saint-Boniface, à Winnipeg LISE GABOURY-DIALLO jejoue malgré moi quitte ou double ma vie ici en marge de la marge à la frontière d\u2019une périphérie imaginaire où est l\u2019Ouest again une mise perdue entre les racines mêlées tangled oubliée entre les survenants du far Est venus avec Lagimodière Taché La Vérendrye avec les Breton les Nadeau et les Dupas qui continuent d\u2019affluer qui passent en soupirant leur trame s\u2019estompe s\u2019efface dans les albums de souvenirs familiaux on n\u2019enseigne plus ou mal ce passé accentué qui comprend ma chanson métissée en balado-effusion confusion dans les deux langues double mise doublée entre la Belle et l\u2019anglais vampire nourri à la sève de sang impur qui ne coule qu\u2019au dégel il fait un froid sec de huard envolé les couteaux sont longs la ligne d\u2019horizon couchée sur ma prairie vibre de mes étés coupés de leur splendide clarté limites du possible où vous me déshéritez m\u2019offrez en guise de parenté une connaissance démographique très approximative tangentielle et terminale une mosaïque populationnelle temporaire où vous dites n\u2019avoir jamais figuré en marge des bandes d\u2019écoute et de dire j\u2019abandonne mon innocence comme une écharpe d\u2019hiver tricotée pas si serré après tout je joue temporellement malgré vous de la réalité du vice de tous les prétextes textés et envoyés ma dette doublée je m\u2019en fous j\u2019affirme le contraire de ce qui est de mise je continue dans les deux voix je ne suis pas encore disparue 22| mai-juin 2015 RELATIONS Mes langues à moi sont toutes mortes En Haïti, le français, langue des maîtres, a été associé à la dépossession, à l'aliénation.Mais il a été aussi une voie d'émancipation.RODNEY SAINT-ÉLOI «Écrire est un long silence qui écoute Un silence de toute une vie.» Assia Djebar, Ces voix qui m\u2019assiègent Je n\u2019ai pas de langue maternelle.Je suis né dans un village nommé Cavaillon.Personne ne parlait le français autour de moi.J\u2019ai grandi dans la ferveur des contes créoles, avec une merveilleuse grand-mère, Tida, qui m\u2019a tout appris de la vie.Tida ne savait pas un mot de français.Elle disait: « Pale franse pa dit lespri» (Parler français n\u2019est pas signe d\u2019intelligence).Elle chantait et entretenait d\u2019étranges conversations avec les anges.Elle était plus philosophe que tous les philosophes (Socrate, Cicéron, Montaigne, Spinoza, etc.) que je serais appelé à lire.Elle chantait dans la pureté de sa langue créole « Lè lapè va fèt nan syèl la nou va la » (Quand ce sera la paix au ciel, nous y serons).Je n\u2019ai pas de langue maternelle.J\u2019ai pourtant deux choses : une enfance et une grand-mère.Ma mère, elle se réveillait tôt, allait travailler à l\u2019usine Haïti Métal, et revenait tard.J\u2019aime dire que les mères n\u2019ont pas de langue.Trop occupées à baisser-lever, à dévisager le quotidien et à repousser le malheur, elles battent l\u2019eau pour en faire du beurre, font sortir du sang à même les pierres.Elles entourent leurs reins d\u2019un grand madras bleu et luttent tous les jours pour rester debout.C\u2019est pourquoi je ne peux pas vous parler de langue maternelle.Une langue maternelle est une langue douce, une mémoire de tendresse et d\u2019espoir glissée sous la peau d\u2019un enfant.Tu peux tutoyer alors la terre entière en nommant les choses.Les choses existent quand elles sont nommées.C\u2019est le mot qui rend l\u2019objet vivant.C\u2019est grâce à la puissance du mot soleil que le soleil existe.La mer existe si elle est chantée et si elle est habitée par cette reine qui vit dans la profondeur des mers.Dans la religion vau-doue, le possédé, dit-on, parle des langues étranges.C\u2019est une initiation au monde.Comme si parler des langues même mystérieuses et nommer les choses suffisaient à donner vie et lumière.J\u2019ai été ce bambin tombé dans une langue qui n\u2019est pas la sienne.On m\u2019a interdit la truculence et la gravité du créole.On m\u2019a reproché de parler la seule langue que je connaissais.À l\u2019école, les réprimandes - «Exprime-toi » - sont pareilles aux coups de fouet.Exprime-toi dans cette belle langue que tu n\u2019as jamais parlée.Exprime-toi en français.Exprime-toi pour devenir quelqu\u2019un.Tu prends alors ton bâton d\u2019Haïtien et tu te fais violence, répétant : «Je suis jeté.Je suis ramassé.» Les autres sont pas mal fiers, répétant : «Bravo, parlez-moi de ça.» En douceur, tu apprends à détester les tiens, tes paysages, et tout ce qui te ressemble.Tu trahis ton âme et tout cet être créole qui bouge en toi.On t\u2019a donné à rêver L'auteur est écrivain, poète, essayiste et éditeur aux éditions Mémoire d'encrier Virginia Pésémapéo Bordeleau, Mes cornes et mon panache, 2014, acrylique sur toile, 92 x 92 cm (photo : Christian Leduc) mai-juin 2015 B RELATIONS dOSSieR de toi, d\u2019un lendemain et d\u2019un testament dans une langue étrangère.On t\u2019a dépossédé.Tu t\u2019appelles Rodney sans savoir d\u2019où vient ce prénom.On t\u2019enseigne l\u2019histoire des rois de France.Certains de tes camarades martèlent avec conviction : «Nos ancêtres les Gaulois.» On a volé ton corps.On a volé ta langue et tes rêves.Et pour ne pas te perdre, tu as fait le pari d\u2019écrire.Écrire en créole.Écrire en français pour te ressaisir.Pour reprendre ta mémoire et ton histoire.Écrire est une route à ouvrir, un combat à gagner.La vérité : je suis entré par effraction dans la langue française.Personne ne pouvait prévoir que je gagnerais ce pari consistant à vivre en français.Personne ne m\u2019a enseigné cette langue.Personne autour de moi n\u2019en avait les moyens.J\u2019avais le pressentiment que j\u2019allais exister dans cette langue.La majorité des intellectuels haïtiens sont entrés dans la langue française par effraction.En lisant Voltaire, Corneille, Racine, Rousseau, Hugo.En faisant des 26 lettres de l\u2019alphabet français le pari de leur vie.Dès qu\u2019un Haïtien entreprend d\u2019écrire, il fait face à un dilemme: en quelle langue écrire ?Pour ma part, j\u2019ai commencé par griffonner quelques textes en créole, mais je me trouvai vite face à une impossibilité.Aliénation, direz-vous bien.Il me paraissait naturel et salutaire d\u2019écrire dans la seule langue que je connaissais.Mais cela ressemblait un peu trop à mon quotidien.J\u2019avais longtemps pensé qu\u2019écrire c\u2019était pour parler aux autres.Écrire en créole me paraissait au départ un acte gratuit.Le mot écrire n\u2019existant pas dans la langue créole, on criait.On disait.On parlait.On médisait.On dédisait.On dansait.On s\u2019exprimait par la voix.Par le corps.Par les mots.La langue créole étant un tambour qui résonne en moi, je ne pouvais pas écrire.Je ne savais pas si on pouvait oser écrire dans cette familiarité.Il fallait écrire contre soi, oser se mettre en danger.Écrire comme on voyage en terre inconnue.Sortir de son territoire.Voyager.Aller plus loin.Écrire en créole remuait en moi des blessures que je voulais oublier.Quand j\u2019ai commencé à écrire, c\u2019était pour me chercher d\u2019autres géographies et d\u2019autres langues du monde.Je n\u2019avais pas compris que dans ma fuite, le créole me ferait signe.Je n\u2019avais pas compris que ma langue première me serait toujours fonda- L'auteure, innue de Pessamit, est poète et slameuse.Elle a publié N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2012) et Manifeste Assi (2014) aux éditions Mémoire d'encrier Ma parole rouge sang NATASHA KANAPÉ FONTAINE Je parle français depuis que je suis entrée à l\u2019école.Le véritable choc s\u2019est produit à 16 ans, lorsque j\u2019ai mis la vidéocassette de mon cinquième anniversaire dans le lecteur VHS chez ma mère, découvrant ces images.Cette petite fête où je parlais une autre langue.L\u2019Innu-aimun.Mes petits cheveux noirs, ma peau si pâle pour une enfant de mon village natal, mon chapeau de carton surplombant ma frange droite au-dessus de mon front.«Kutaminess nui men!'» Ma voix résonne.Les rires, la voix de ma grand-mère.Celle de ma mère.Mon père est toujours silencieux.J\u2019avais cinq ans.Et je parlais rouge.Sans cette vidéocassette, mon rapport à la langue française n\u2019aurait pas été le même.Si j\u2019avais perdu ma langue, je n\u2019aurais pas appréhendé les choses de la même manière.Au cours des dernières années, mon tournant poétique s\u2019est fait pareil à une bourrasque arrachant mon gouvernail.Cette barque que je suis a alors appris, selon les vents et les marées - selon la lune et le soleil- à trouver son propre gouvernail intérieur devant les dérives, devant les routes calmes de l\u2019étale.Cela s\u2019est fait presque sans douleur, outre les sacrifices nombreux qui se sont imposés par la suite.N\u2019ayant qu\u2019une seule arme, ma maîtrise de la langue française, je ne pouvais faire autrement que de répondre à l\u2019appel de cette entité qui me dépassait, qui me dépasse encore, et qui me dépassera toujours.Je dis bien «ma maîtrise», car là d\u2019où je viens, le français est une langue seconde.Très facultative.L\u2019anglais vient loin derrière.Pour revenir à l\u2019époque de mes cinq printemps, ma famille avait pris la décision d\u2019aller «vivre en ville», comme on dit chez nous.Nous sommes donc passés de Pessamit à Baie-Comeau.Le changement de communauté s\u2019est intégré à mon petit esprit d\u2019une manière assez vague.Peut-être avais-je simplement une capacité inhabituelle d\u2019adaptation à de nouveaux environnements, capacité qui a sans doute affecté le souvenir que je garde de cette époque.Je tente de trouver une réponse, sans me forcer la main ni la mémoire.Quel est donc ce choc, lorsque nous passons d\u2019une communauté autochtone de la Côte-Nord à la ville voisine habitée par un autre peuple que le nôtre, parlant une autre langue que la nôtre, vivant d\u2019une autre manière que la nôtre (ils ont l\u2019heure, nous avons le temps).D\u2019une école à une autre.Je n\u2019y suis pas arrivée comme une étrangère.À cet âge, les enfants ne font pas la différence.Les changements radicaux peuvent provoquer une certaine amnésie, m\u2019a-t-on déclaré un jour.Cela expliquerait l\u2019oubli presque total de ma langue maternelle.C\u2019est vers 16 ans que j\u2019ai pris conscience de cette réalité qui hantait mon quotidien: j\u2019avais oublié que j\u2019étais innue.ü mai-juin 2015 RELATIONS mentale.Car, si j\u2019écris en français, c\u2019est pour me rappeler une enfance, une chanson, une image du monde et la beauté d\u2019une grand-mère.Tout cela m\u2019est venu en créole.L\u2019invention est de coller bout à bout ces deux imaginaires et J'ai été ce bambin tombé dans une langue qui n'est pas la sienne.On m'a interdit la truculence et la gravité du créole.On m'a reproché de parler la seule langue que je connaissais.À l'école, les réprimandes - «Exprime-toi » -sont pareilles aux coups de fouet.d\u2019exister finalement dans ces voix et ces sonorités.Refuser le monolinguisme en séduisant langues et formes dans leur fascinante diversité.Je pense au premier poème créole de l\u2019auteur Félix Morisseau-Leroy.Le poète se représente écrivant en créole, montrant l\u2019audace et l\u2019impossibilité d\u2019une telle opération.Il le justifie par des formules altruistes comme écrire pour les siens, pour le peuple, et finit par conclure qu\u2019il lira le texte pour eux à la radio (puisqu\u2019ils ne maîtrisent pas l\u2019écriture).D\u2019où l\u2019entre-deux: l\u2019écrit et l\u2019oral.J\u2019écris me disant: quelles sont ces voix qui m'assiègent?- pour reprendre la fameuse expression d\u2019Assia Djebar.Comment surgit la voix de Tida, qui m\u2019a enseigné la dignité humaine, le langage des fleurs et le goût de la mort ?Elle regardait le ciel et chantait tous les soirs les contes de Malice et de Bouki.Elle avait sa tombe à un mètre de la maison et la fleurissait de lilas et de poin-settias.Elle me faisait réciter le psaume 23 de David: «L\u2019Éternel est mon berger.Je ne manquerai de rien.Il me fait reposer dans de verts pâturages.Il me mène à des eaux paisibles.» J\u2019entends en moi la voix de Tida, cette musique créole, les glissements, les cris et inflexions rauques que l\u2019on interprète si facilement.C\u2019est aussi le temps de la montagne blanche de Cavaillon.On regardait l\u2019horizon pour savoir s\u2019il allait pleuvoir.On pouvait y lire l\u2019heure exacte.On parlait de la quantité de récoltes de café afin d\u2019évaluer l\u2019âge d\u2019une personne.On ne nommait pas les directions.On disait en haut, en bas.On savait simplement que dèyè mon gen mon (les La langue est un grand territoire.Elle est une de ces latitudes invisibles, nécessaires, des territoires physiques que nous connaissons.Chaque langue porte en elle la vibration d\u2019une terre qui lui est propre ; chaque langue est propre à une terre qui l\u2019a mise au monde.Tout comme la culture.Langue et culture.Ces deux grandes dames épousent le territoire dans une digne fusion distincte.Ma langue s\u2019est forgée sur le territoire qui se trouve au-delà de la rive nord du fleuve.La retrouver, c\u2019est reprendre une grande part de mon identité fondamentale.C\u2019est aussi, par ailleurs, un moyen incontournable pour devenir une femme.De plus, la langue de la terre parle le langage de la Terre; lorsque nous apprenons ce langage, nous entrons dans notre propre mystère, le mystère de la relation intime avec la Nature qui nous est apparemment inaccessible.La langue française est une langue coloniale.C\u2019est ainsi que malheureusement je la perçois, de ma position de jeune femme native du territoire aujourd\u2019hui nommé Québec et Canada.Ils diront que la langue française a été colonisée par la langue anglaise.Les Britanniques ont apporté le système colonialiste comme d\u2019autres s\u2019y sont greffés uniformément.La discrimination et le racisme ne proviennent pas seulement de l\u2019ignorance.Ils proviennent autant de l\u2019attitude colonialiste transmise par les premiers conquérants de ces terres magnifiques et vierges, attitude que beaucoup portent encore sans s\u2019en rendre compte.Parfois il n\u2019y a rien à sauver.D\u2019autres fois, par bonheur, le dialogue et le respect arrivent à s\u2019installer.Le respect des femmes et le respect des peuples de la terre.Je parle français parce que je n\u2019ai pas eu le choix.Cependant, le français sera mon arme de déconstruction massive contre le colonialisme, cette attitude outrancière rencontrée au quotidien.Cette arme affinera ma pensée, elle agrandira ma mémoire, elle émancipera mes opinions et ma parole.Ma parole dansera avec les sons et les verbes de l\u2019Innu-aimun (langue), le langage de l\u2019InnuAssi (territoire), la pensée de l\u2019Innu (être humain), la puissance de YInnu-aitun (culture).Dans une union presque impossible, valseront les mécanismes intellectuels distincts de chaque langue, au milieu de mes paumes.Ils danseront un makusham avec ma mémoire.Je serai l\u2019instrument de la parole.Je reçois un don qui ne m\u2019appartient pas.Je ne m\u2019appartiens pas.J\u2019appartiens à la parole dite et chantée et j\u2019appartiens aux langues qui seront dites et chantées.La langue française sera mon arme de reconstruction massive.Ma parole aura la couleur de mon sang.1.«Je veux boire de la liqueur (boisson gazeuse) », traduction et transcription libres de l\u2019Innu-aimun.RELATIONS mai-juin 2015 E dOSSieR montagnes se suivaient).Pour les dieux, y\u2019en a beaucoup.On apprivoisait la nuit les dieux du vaudou et le jour on se prosternait devant l\u2019Éternel, Dieu des armées.L\u2019entre-deux, c\u2019est qu\u2019on les associe à volonté.Y\u2019a tous ces paradoxes qui Le mot écrire n'existant pas dans la langue créole, on s'exprimait par la voix.Par le corps.Par les mots.La langue créole étant un tambour qui résonne en moi, je ne pouvais pas écrire.Je ne savais pas si on pouvait oser écrire dans cette familiarité.fondent la culture.Ces deux imaginaires, ces deux langues.C\u2019était notre rôle de choisir et d\u2019aller de l\u2019avant.De parler le français sous les menaces du maître jusqu\u2019à en faire notre langue.Je pense aux écrivains haïtiens qui ont fait du créole une véritable langue, notamment Oswald Durand Frankétienne, Félix Morisseau-Leroy, Georges Castera.J\u2019avais toujours la sensation que je devais parvenir à quelque chose de différent et que seule la langue française pouvait me l\u2019offrir.J\u2019avais envie d\u2019un autre soleil.J\u2019étais alors en négociation avec deux pans de moi-même.Cette tension chaotique me nourrit tellement que j\u2019ai écrit ces mots : «Et là, je suis à Port-au-Prince.Dans une rue qui s\u2019appelle Boulevard X et qui pourtant n\u2019est qu\u2019une impasse.Et je danse une musique d\u2019un mini-jazz qui s\u2019appelle Trio Select et qui pourtant a douze musiciens.Je suis avec des amis haïtiens et en partant, ils me disent M\u2019ap vini (Je viens), puis ils s\u2019en vont et ne reviennent plus.Je vis et écris dans ce CHAOS.Je vis et écris dans cet espace ambivalent où l\u2019espace du réel et l\u2019espace de la fiction s\u2019emboîtent.Je vis et écris chez moi.Dans cet écartèlement de moi à l\u2019autre, du mot à la chose.Et j\u2019expérimente, chemin faisant, ces zones grises où moi-même, à chaque carrefour, je glisse comme le pays : Ayiti se tè glise1.» \u2022 1.Boutures, vol.1, no 3, septembre 2000.POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BACON, Joséphine, ACQUELIN, José, Nous sommes tous des sauvages, Montréal, Mémoire d'encrier, 2011.FRENETTE, Yves, RIVARD, Étienne et ST-HILAIRE, Marc (dir.), La francophonie nord-américaine, Québec, Presses de l'Université Laval, 2013.GABOURY, Lise, Homestead: poèmes du cœur de l'Ouest, Régina, Éditions de la Nouvelle plume, 2005.GLISSANT, Édouard, Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997 LEBLANC, Gérald, Lieux transitoires, Moncton, Michel Henry éditeur, 1986.LOUDER, Dean, MORISSET, Jean et WADDELL, Éric (dir.), Visions et visages de la Franco-Amérique, Montréal, Septentrion, 2001.NEPVEU, Pierre, Intérieurs du Nouveau Monde, Montréal, Boréal, 1998.POITRAS, Marie-Hélène et Collectif Haïti-Québec (dir.), Bonjour voisine, Montréal, Mémoire d'encrier, 2013.THÉRIAULT, Joseph Yvon, GILBERT, Anne et CARDINAL, Linda (dir.), Francophonies minoritaires au Canada: nouveaux enjeux, nouvelles perspectives, Montréal, Fides, 2008.SAINT-ÉLOI, Rodney, Haïti, Kenbe la!, Paris, Michel Lafon, 2010.ARTICLES ET REVUES DENAULT, Anne-Andrée et CARDINAL, Linda, « L'évolution des rapports entre le Québec et l'Acadie: le rôle de la société civile », Quebec Studies Journal, vol.43, 2007.Francophonies d'Amérique, Revue pluridisciplinaire de l'Université d'Ottawa sur les francophonies nord-américaines et antillaise.Liaison, revue des arts et de la culture francophones en Ontario, en Acadie et dans l'Ouest canadien.Mens, revue d'histoire intellectuelle et culturelle du Québec, du Canada français et de l'Amérique française.Relations, articles : J.-C.Ravet, « Le fondement symbolique d'une société.Entrevue avec Gilles Gagné», no 760, novembre 2012; J.Y.Thériault, «Seule la mémoire canadienne-française rend compréhensible l'existence d'une communauté politique québécoise », no 685, juin 2003; É.Ollivier, «La langue sur l'établi», no 682, février 2003; M.Kanapé, « L'innu : l'autre combat linguistique », no 680, novembre 2002.Dossiers : «Que vive la langue! », no 760, novembre 2012; « Que résiste la langue!», no 680, novembre 2002.FILMS ET MULTIMÉDIA Un rêve américain de Bruno Boulianne et Claude Godbout, Québec, 2014.Tintamarre - La piste Acadie en Amérique d'André Gladu, Canada, 2004.ONF, Espace francophonie : sélection de films sur la francophonie canadienne.Voir : .SITES WEB : Encyclopédie du patrimoine culturel de l'Amérique française : Webzine politique, social et culturel sur l'Acadie < fcfa.ca>: Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada : Centre de la francophonie des Amériques : Blogue de Natasha Kanapé Fontaine 2.mai-juin 2015 RELATIONS PROCHatN NUméRO Le numéro de juillet-août de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 10 juillet.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur: l'éphémère A.\"1' Notre rapport au temps est rempli de paradoxes.Dans nos sociétés qui valorisent à outrance la jouissance éphémère d\u2019une consommation sans lendemains, la finitude de nos existences - tout aussi éphémères - tend à être évacuée au profit d\u2019un idéal de jeunesse éternelle; la révolte est passagère, mais elle sème des germes de changement dans le temps long de l\u2019histoire ; l\u2019expérience de la beauté et de l\u2019infini ne peut se vivre que dans un instant très court ; les œuvres d\u2019art éphémères laissent des traces plus pérennes qu\u2019on ne l\u2019imagine.Derrière toutes ces apories se dessine la nécessité d\u2019être à l\u2019écoute de la fragilité au cœur de la vie.Ce dossier nous y convie.r, *t -% À lire aussi dans ce numéro: \u2022\tun débat sur la radicalisation ; \u2022\tune analyse de la situation au Burkina Faso ; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Jacques Goldstyn.Jacques Goldstyn, «Le petit garçon et son arbre, Bertolt», tiré de Larbragan, Montréal, La Pastèque, 2015 .\t.\t.\t.\t\u201d v .Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Web : .un \t\tf.B*\t\tîi \t\t \t\t| \t\t RELATIONS mai-juin 2015 m PLaiN-cHaNt CHRONiçue LittéRaiRe Dans la lumière de la mort TEXTE : PAUL CHAMBERLAND ILLUSTRATION: CHRISTINE PALMIERI La parfaite indifférence du cosmos, une définitive absence de réponse, en tout séjour l'inhabitable, et, nouée au creux du ventre, la peur atavique.D'où lancé l'épieu qui ouvrit l'œil de l'ancêtre, en nous toujours terrifié d'avoir à porter le cadavre qu'il devient, à peine a-t-il connu la rare extase des éphémères?Aux parois de la grotte, les proies divines promises au chasseur endurant d'un coup s'éteignirent quand Gilgamesh aperçut l'ombre de l'éternité s'emparer d'Enkidu, l'ami qui ne l'avait jamais quitté, vivant.Le plus souvent, de nos jours, le brusque rappel du destin de l'espèce ne déclenche guère plus qu'une crispation vite réprimée.Cette tasse de café refroidi sur une table de Second Cup, la serveuse affairée la reprend d'un geste sec après qu'une ambulance a emporté le corps du vieil homme qui s'était effondré là.28 mai-juin 2015 RELATIONS '&W4ÊÊ&.Derniers rayons, 2015, impression numérique, 46 x 60 cm RELATIONS mai-juin 2015 29 aiLLeuRS République centrafricaine : le rôle de la « communauté internationale » Déchirée par la guerre civile, la République centrafricaine cherche les chemins du dialogue et du retour à une paix durable.Quel rôle la communauté internationale y joue-t-elle ?ARSENE BRICE BADO L'auteur, jésuite, est doctorant en science politique à l'Université Laval et chercheur invité à l'Université Yale de New Haven, aux États-Unis L a République centrafricaine (RCA) est assez mal connue; on a ten-«dance à la confondre avec le sous-continent d\u2019Afrique centrale où elle se situe et dont elle cristallise les différents maux.Il s\u2019agit d\u2019un petit pays qui fait un peu plus du tiers de la superficie du Québec.Sa population, estimée à environ 5 millions d\u2019habitants en 2014, est très jeune: 40,6% des personnes ont moins de 15 ans et 60,7%, moins de 25 ans.L\u2019espérance de vie à la naissance n\u2019y est toutefois que de 51 ans, la RCA faisant partie des trois pays les plus pauvres au monde, selon l\u2019indice de développement humain.Ainsi, trois personnes sur cinq viv nt sous le seuil de pauvreté, et la moitié connaît l\u2019insécurité alimentaire.CAUSES DE LA GUERRE CIVILE Depuis mars 2013, la RCA, dont la situation sociopolitique et sécuritaire durant la dernière décennie a toujours été fragile, a finalement basculé dans une guerre civile atroce qui a culminé en des affrontements aux allures interconfessionnelles.Cependant, malgré TCHAD SOUDAN NIGERIA SOUDAN ^ RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE Bangui\tA DU SUD CAMEROUN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO CONGO GABON RWAI BURU OCÉAN ATLANTIQUE TANZANIE' l\u2019existence des affrontements entre la rébellion Seleka1 - à dominance musulmane - et les milices anti-balaka - que l\u2019on qualifie à tort de milices chrétiennes -, les causes de la guerre civile sont loin d\u2019être religieuses.Elles résultent plutôt d\u2019une combinaison de plusieurs facteurs internes et externes.Parmi les principaux, la déconfiture de l\u2019État et son incapacité à se projeter comme puissance publique sur l\u2019ensemble du territoire national a laissé le champ libre au développement de rébellions, certaines provenant d\u2019autres pays.L\u2019échec de l\u2019exercice pacifique et démocratique du pouvoir politique a fini par conduire à une militarisation du mécontentement social et de la vie politique, à un point tel que les rébellions constituent aujourd\u2019hui le mode ordinaire d\u2019expression du désaccord politique.De plus, l\u2019effondrement de l\u2019économie, la ande pauvreté, la faiblesse des systèmes d\u2019encadrement de la jeunesse ainsi que les nombreu es ingérences de pays étrangers ou de multinationales agissant en prédateurs es ressources naturelles constituent autant de facteurs explicatifs, voire d\u2019amplificateurs du conflit.Les causes du conflit centrafricain, cependant, ne sont pas qu\u2019endogènes, car ce conflit entretient des rapports directs avec l\u2019insécurité qui prévaut en Afrique centrale et orientale.Quatre des six pays voisins de la RCA, à savoir la République démocratique du Congo, le Tchad, le Soudan (Darfour) et le Soudan du Sud, font face à des rébellions.Quant aux deux autres pays voisins, le Cameroun et le Congo-Brazzaville, le premier est en lutte avec la secte nigériane Boko Haram et le second se remet d\u2019une guerre civile achevée il y a seulement une quinzaine d\u2019années.Ainsi, l\u2019insécurité dans les pays voisins participe du conflit en RCA, ce qui complexifie davantage la recherche de solutions et, aussi, l\u2019action de la communauté internationale.MANQUEMENTS DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE Notons d\u2019emblée que la notion même de «communauté internationale» est piégée, son contenu étant flou et très élastique.Ici, nous regroupons sous cette désignation les acteurs bilatéraux et multilatéraux.Si la quasi-totalité des institutions et des acteurs majeurs sur la scène internationale reconnaissent la gravité du conflit centrafricain, tant sur le plan sécuritaire qu\u2019humanitaire, ils ne se sont cependant pas précipités au chevet de la Centrafrique.Cette lenteur à réagir - guère nouvelle - rime avec désintéressement et contraste avec les discours officiels empreints de compassion et de promesses d\u2019engagement immédiat.En effet, il a fallu attendre le 15 septembre 2014, soit 22 mois après le déclenchement du conflit armé, pour qu\u2019une intervention étrangère de grande envergure voie le jour à travers le déploiement - encore timide aujourd\u2019hui - de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA).Afin d\u2019éviter la confusion relative à l\u2019existence de différents types d\u2019interventions étrangères, il importe de préciser que la MINUSCA est une mission d\u2019imposition de la paix établie en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies.La résolution 2149 du Conseil de sécurité, adoptée le 10 avril 30| mai-juin 2015 RELATIONS aiLLeuRS 2014, décline son mandat à travers les responsabilités suivantes: la protection des populations civiles contre les risques imminents d\u2019atteinte à l\u2019intégrité physique; la restauration de l\u2019autorité de l\u2019État et le maintien de l\u2019intégrité du territoire national; le renforcement de l\u2019État de droit ; la facilitation de l\u2019acheminement en toute La MINUSCA comptera à terme 12 000 employés dont 11 200 soldats et seulement 800 civils.Certes, le plus urgent est l\u2019arrêt des massacres et les forces militaires ont un rôle important à jouer.Mais l\u2019arrêt des hostilités doit permettre l\u2019ouverture du dialogue politique et sociétal entre les Centrafricains et avec les différents groupes armés, si essentiel à l\u2019instauration d\u2019une '¦yjjrti, SidesC sécurité de l\u2019aide humanitaire; la promotion et la protection des droits de la personne ; le désarmement, la démobilisation, le rapatriement et la réintégration des ex-combattants et éléments armés.Il s\u2019agit d\u2019objectifs nobles visant non seulement à mettre fin à la guerre, mais aussi à jeter les bases d\u2019un retour à la normalité.Cependant, le mandat de la MINUSCA n\u2019est pas à l\u2019abri des critiques, car il l\u2019autorise, d\u2019une part, à «prendre tous les moyens nécessaires» (y compris l\u2019usage de la force) «pour rétablir la stabilité ainsi que l\u2019autorité de l\u2019État», tout en maintenant, d\u2019autre part, que l\u2019accomplissement de cette mission devrait se faire « sans préjudice de la responsabilité principale des autorités centrafricaines».On ne voit guère comment le très faible État centrafricain pourrait éviter une mise sous tutelle.paix durable.Ce dialogue politique a été initié par la communauté internationale, mais non sans ambiguïtés, car les présidents Denis Sassou-Nguesso du Congo-Brazzaville, Ali Bongo du Gabon, et Idriss Déby du Tchad ont chacun tenté de s\u2019imposer en médiateur avant que le premier l\u2019emporte.Cette rivalité a été dommageable pour les négociations.LE FORUM DE BANGUI Il faut saluer cependant le dialogue inter-centrafricain en cours qui a permis de déployer, en janvier dernier, des facilitateurs formés dans les parties sécurisées du pays pour initier un dialogue à la base avec les populations.Cela a conduit à la tenue du Forum de Bangui, en avril dernier, qui a réuni toutes les forces vives de la nation -et non pas seulement les groupes armés-, incluant les églises, les mos- quées et des ONG qui mènent de nombreuses initiatives de paix aussi importantes que les accords de paix avec les groupes armés.L\u2019action de la communauté internationale serait également plus efficace si elle était plus cohérente.Plusieurs contrats miniers et de cession de droits d\u2019exploitation ont été obtenus de façon frauduleuse par des sociétés étrangères.C\u2019est le cas, par exemple, de la société française Areva, qui exploite l\u2019uranium.De même, avec la complicité d\u2019entreprises étrangères, le diamant centrafricain, une source de financement pour les rébellions, s\u2019écoule bien sur le marché international.Pourquoi ces entreprises étrangères ne sont-elles pas sanctionnées, d\u2019autant que leurs sièges sociaux se trouvent presque toujours dans des pays occidentaux qui figurent en bonne place dans la dite «communauté internationale»?Il en est de même du commerce des armes qui alimente le conflit et dont on peut retracer la provenance.Somme toute, l\u2019action de la communauté internationale est encore insuffisante.Or, elle est indispensable, comme l\u2019a si bien affirmé la présidente de la RCA, Catherine Samba-Panza, à la tribune des Nations unies à la fin de septembre 2014: «Je suis dans une situation compliquée sur le terrain, avec une armée absente, des forces de défense et de sécurité complètement démantelées et sans moyens pour ramener la sécurité.Je suis obligée de m\u2019en remettre aux forces internationales pour m\u2019accompagner dans la recherche de la paix et de la stabilisation de mon pays.» C\u2019est un appel au secours! La communauté internationale doit se hâter de l\u2019entendre et redoubler d\u2019efforts.\u2022 Le projet Espaces de paix, écoles de réconciliation, réalisé par les missionnaires salésiens en République centrafricaine.Photo : Donboscocar 1.Voir B.M.Sané, «Anatomie du conflit centrafricain», Relations, no 776, février 2015.mai-juin 2015 EU RELATIONS RegaRD L'auteure est pro-fesseure titulaire au Département des sciences juridiques de l'UQAM R mai-juin 2015 À qui la Charte ?À nous la Charte ! La Charte des droits et libertés de la personne du Québec traverse bien l'épreuve du temps.Son 40e anniversaire offre toutefois l'occasion d'insister à nouveau sur l'urgence de consolider et de rendre pleinement effectif son chapitre sur les droits économiques et sociaux.LUCIE LAMARCHE Quel événement ce fut lorsque, le 27 juin 1975, le législateur québécois adopta la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, un document dont la nature serait éventuellement décrite par la Cour suprême comme étant quasi constitutionnelle.Fruit du long travail d\u2019un groupe d\u2019experts et de militants des droits humains, cette charte a fait l\u2019orgueil des Québécois et des Québécoises, et pour cause.Non seulement exprimait-elle l\u2019entrée du Québec dans la modernité juridique, mais aussi, la volonté de celui-ci de se conformer aux prescriptions du droit international.En effet, la Charte décrétait l\u2019interdiction de la discrimination ainsi que le caractère fondamental des droits et des libertés de la personne, auxquels il ne pourrait être porté atteinte que dans le respect des valeurs démocratiques, de l\u2019ordre public et du bien-être général, précisera-t-on en 1982.En cela, la Charte se distinguait des codes des droits de la personne adoptés par les autres provinces au Canada.UN PARCOURS REMARQUABLE L\u2019évolution du texte de la Charte ainsi que son interprétation sont le résultat non seulement des décisions des tribunaux, mais aussi des luttes menées par la société civile : l\u2019ajout de motifs interdits de discrimination comme la grossesse ou l\u2019orientation sexuelle, ou encore l\u2019interdiction du harcèlement en lien avec un motif déjà interdit de discrimination, constituent de bons exemples.De même, l\u2019interdiction de la discrimination par le profilage - racial, social, voire politique - résulte du travail plus récent réalisé conjointement par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) avec la société civile.Enfin, la Charte démontre une remarquable capacité de prise en compte de problèmes complexes tels la multi-vulnérabilité des populations migrantes ou itinérantes, l\u2019exploitation des personnes âgées, ou encore la situation des travailleurs précaires.Bref, la Charte et son institution amirale - la CDPDJ -ont traversé avec succès l\u2019épreuve du temps.Ce n\u2019est pas peu dire considérant le sort qu\u2019on réserve à de telles institutions dans certaines provinces canadiennes1.De plus, la RELATIONS création du Tribunal des droits de la personne du Québec, en 1989, a permis l\u2019éclosion d\u2019une jurisprudence spécialisée en matière de droits de la personne, laquelle a une valeur à la fois interprétative et pédagogique incontestable.Cela dit, toutes les luttes menées au nom des droits de la personne ne furent pas d\u2019éclatants succès.Le chapitre de la Charte dédié aux programmes d\u2019accès à l\u2019égalité, adopté en 1982, est négligé et devrait être davantage utilisé.C\u2019est un enjeu crucial pour les personnes en situation de handicap notamment, qui pestent chaque jour de leur vie par manque d\u2019accès aux services ordinairement offerts au public.DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX: LA DÉCEPTION La principale déception à propos de la Charte est incontestablement liée au sort réservé aux droits économiques et sociaux garantis au chapitre IV de celle-ci.Non seulement l\u2019énumération des droits énoncés dans ce chapitre est-elle incomplète (où sont le droit à la santé ou au logement, par exemple?), mais en plus, tous les droits qu\u2019il garantit sont La Charte des droits et libertés du Québec a ceci de fondamental qu'elle représente un outil d'inclusion - et non d'exclusion - sociale.Elle protège les plus vulnérables de notre société bien avant d'être un rempart de protection de la culture québécoise.soumis aux limites des lois ordinaires.Et malgré des rappels soutenus, les recommandations à cet égard faites en 2003 par la CDPDJ, en lien avec son bilan des 25 ans de la Charte, sont restées lettre morte.Pourtant, ce champ du droit international évolue rapidement, de même que l\u2019interprétation qui est faite de diverses constitutions à travers le monde reconnaissant l\u2019égale importance des droits économiques et sociaux par rapport aux droits civils et politiques et à la norme d\u2019égalité.Pour autant qu\u2019on sache, aucun État n\u2019a encore fait faillite pour avoir garanti les droits économiques et sociaux de sa population! Dans la même veine, l\u2019ajout en 2006 de l\u2019article 46.1, qui garantit à toute personne le droit de vivre dans un environnement sain et respectueux de la biodiversité - bien que dans les limites prévues par la loi - est à souligner.Toutefois, les récents développements au Québec dans le domaine minier et énergétique - les gaz de schiste notamment -, qui posent des risques aux réserves d\u2019eau douce et potable, nous incitent à douter de la valeur contraignante de cette disposition pourtant riche d\u2019un potentiel dont on a fort peu tiré parti.En résumé, le chapitre IV de la Charte constitue une étrange macédoine où se côtoient des droits de nature dif- À la suite d\u2019un débat houleux, le Code criminel a été jugé comme étant l\u2019instrument approprié pour disposer des crimes d\u2019expression haineuse.\u2014 férente, tels le droit des minorités ethniques, celui des parents de choisir le type d\u2019éducation à donner à leurs enfants ou encore le droit de tous à l\u2019information.De plus, alors qu\u2019il serait urgent qu\u2019on se mette au travail à cet égard, des enjeux contemporains concurrents volent la vedette et certains s\u2019imaginent alors que la Charte pourrait résoudre tous les problèmes du vivre-ensemble.Notons ici en exemple la célèbre crise dite des accommodements raisonnables; l\u2019opposition alléguée entre la norme d\u2019égalité hommes-femmes, d\u2019un côté, et les croyances religieuses et les habitudes culturelles, de l\u2019autre ; le débat sur la laïcité et, plus récemment, l\u2019enjeu de la «radicalisation» et de l\u2019intégrisme, qui fait l\u2019objet de tant de nuances sémantiques que l\u2019on ne sait plus au juste quel est l\u2019objectif recherché par les dénonciations le concernant sinon de viser l\u2019autre, l\u2019étranger.Cherchant sa place dans ces débats, la CDPDJ fait à la fois preuve de courage et d\u2019opportunisme: de courage lorsqu\u2019elle dénonce les dérives du débat portant sur la laïcité ; d\u2019opportunisme lorsque, dans la tourmente, elle offre la Charte en rempart contre la propagande haineuse, sachant très bien que la gestion de cette question s\u2019est avérée si douloureuse et complexe pour la Commission canadienne des droits de la personne qu\u2019elle a mené à l\u2019abrogation d\u2019une disposition en ce sens.Il s\u2019agit de l\u2019article 13 de la Loi canadienne sur les droits de la personne, abrogé en 2012, qui prohibait les télécommunications et les communications par Internet lorsqu\u2019elles étaient jugées haineuses ou fondées sur des stéréotypes de nature raciste.UN OUTIL D'INCLUSION Quel malaise ces mouvements croisés révèlent-ils au moment où l\u2019on célèbre les 40 ans de la Charte?Le choix des diagnostics invite à la retenue, mais on ne peut s\u2019empêcher de souligner certains faits historiques.Ainsi, quel « nous » est à la source de la Charte?Comment se déclinait-il en 1975?Il aura fallu 40 années pour réaliser que ce «nous», qui aurait quelque chose du fier et souverain village gaulois, résiste mal au mouvement global et croissant des migrations et de l\u2019immigration.Or, la Charte ne se destine pas à l\u2019identification du «bon» immigrant.Ce n\u2019est ni sa mission, ni sa fonction.Il est judicieux de le rappeler alors que le gouvernement québécois est à réviser sa politique d\u2019immigration.Voilà qui nous ramène au chapitre IV sur les droits économiques et sociaux, le réel maillon faible de la Charte.Car il est infiniment plus simple de discipliner l\u2019autre pour qu\u2019il s\u2019adapte à notre culture que de s\u2019attaquer aux inégalités et partager la richesse.C\u2019est en effet le fondement premier de ces droits : la dignité de tous ceux et celles qui, pour une raison ou pour une autre, foulent le sol québécois.Ainsi, il n\u2019est pas vain de souligner que la Charte des droits et libertés du Québec a ceci de fondamental qu\u2019elle représente un outil d\u2019inclusion - et non d\u2019exclusion -sociale.En ce sens, elle protège les plus vulnérables de notre société bien avant d\u2019être un rempart de protection de la culture québécoise dominante, cette domination soit-elle de nature culturelle ou économique.C\u2019est ce qu\u2019il faut célébrer en constatant le passage du temps.La Charte est en équilibre.Et, malgré l\u2019évocation facile des conflits de droits qu\u2019elle recèlerait, de tels conflits sont rarissimes et des outils juridiques existent pour en disposer.Certes, une analyse fine du texte révélerait le besoin d\u2019une certaine rénovation juridique, mais le travail concernant le chapitre IV sur les droits économiques et sociaux est de loin prioritaire.Sans lui, la Charte s\u2019expose à des récupérations qui l\u2019aviliront.Car elle n\u2019est ni le Code criminel, ni la politique d\u2019immigration et encore moins la police des frontières.À qui la Charte?À tout le monde.Vraiment à tout le monde.C\u2019est cette universalité qu\u2019il faut célébrer à l\u2019occasion de ce 40e anniversaire.\u2022 1.Lire à ce sujet Lucie Lamarche, Shelagh Day, Ken Norman (dir.), 14 Good Reasons for Human Rights Institutions in Canada, Toronto, Irwin Law, 2014.Lino, Au pied du mur, 2009, acrylique et collage sur papier RELATIONS mai-juin 2015\t03 LE DEVOIR rTKYwiTm^l RegaRD Le renouveau du leadership autochtone L'engagement croissant des femmes et des jeunes au sein des différentes communautés autochtones du Québec contribue à renouveler des processus décisionnels déjà pluriels.PAUL WATTEZ Le leadership autochtone au Québec est aujourd\u2019hui multiforme.Les milieux où il se manifeste ne se limitent pas aux instances de gouvernance créées par l\u2019État colonial canadien telles que la réserve, le conseil de bande ou encore la figure du chef de bande.Sans nier cette réalité historique et contemporaine ni en minimiser les implications, rappelons toutefois que la réalité est plus complexe, contrairement au portrait qu\u2019on tend à en donner.Dans le monde autochtone, les décisions se prennent aussi à l\u2019extérieur de ces instances coloniales, au sein d\u2019institutions dites traditionnelles ou ancestrales.Ainsi, le leadership autochtone ne peut pas être réduit au stéréotype de l\u2019Autochtone victime d\u2019un système colonial devant lequel il paraît inerte et démuni.Au Québec, le dynamisme avec lequel les Autochtones exercent actuellement leur leadership ne laisse aucun doute à ce sujet.PERSISTANCE DES INSTITUTIONS LOCALES HISTORIQUES L\u2019autorité et la prise de décisions politiques s\u2019exercent parmi les Autochtones depuis bien avant le système des conseils de bande et la création des réserves.Chez les Premières Nations et les Inuits présents au Québec, l\u2019organisation et le fonctionnement de la vie collective sont pluriels à plusieurs égards, que ce soit sur le plan de la culture (les modes de vie), des formes d\u2019autorité découlant du rapport au territoire, ou encore de la cosmologie.Aujourd\u2019hui, au Québec, les institutions dites traditionnelles ou ancestrales occupent une place centrale chez plusieurs Premières Nations, comme les Mohawks et les Cris.Elles ne sont pas sans influence sur les institutions coloniales adoptées et adaptées par une partie des Autochtones.Chez les Mohawks, la Maison longue, l\u2019institution locale historiquement garante de la souveraineté, a été rétablie à partir de la seconde moitié du XXe siècle.Aujourd\u2019hui très présente, elle exerce une forte influence sur la vie politique.Il peut en exister plusieurs au sein d\u2019une même communauté - il y en a trois à Kahnawake-, c\u2019est d\u2019ailleurs une marque de vitalité et de diversité politique.Si on la compare grossièrement à la pluralité de la représentation politique des États modernes, qui vise à assurer un fonctionnement multivoque de la vie poli- tique, cette réalité peut alors être vue comme bénéfique à la diversité d\u2019idées et d\u2019opinions.Chez les Cris, comme chez d\u2019autres Premières Nations algonquiennes historiquement caractérisées par un mode de vie axé sur la chasse, la trappe, la pêche et le nomadisme, l\u2019autorité dite traditionnelle est avant tout territoriale.Elle est incarnée par un réseau de maîtres de trappe.Étant donné que chacun d\u2019entre eux est responsable de la gestion d\u2019un territoire propre à un groupe familial plus ou moins étendu, leur réunion compose ainsi un système décision-naire collectif.L\u2019influence de cette autorité sur le conseil de bande tient au fait que les maîtres de trappe y occupent une place primordiale, notamment dans le processus décisionnel: ils sont les pourvoyeurs du savoir vernaculaire et ils sont des sources d\u2019inspiration quant aux valeurs et principes éthiques guidant le processus de négociation avec les différents acteurs de la société québécoise.Aujourd'hui, au Québec, les institutions dites traditionnelles ou ancestrales occupent une place centrale chez plusieurs Premières Nations.Elles ne sont pas sans influence sur les institutions coloniales adoptées et adaptées par une partie des Autochtones.La persistance de ces instances locales de pouvoir s\u2019inscrit dans un mouvement historique d\u2019actualisation politique auquel n\u2019échappent pas les institutions coloniales imposées aux Autochtones.Non seulement ces derniers investissent-ils ces institutions pour revendiquer des droits passés et contemporains, mais ils les transforment aussi en vue de tendre vers un idéal d\u2019autonomie.Les institutions politiques coloniales sont ainsi confrontées à une réactivation de la souveraineté autochtone historique.Ces résistances font appel à l\u2019imagination politique des peuples autochtones, alimentée par l\u2019espoir de concrétiser l\u2019idéal d\u2019autonomie.ESPOIR, CONTESTATION ET AUTONOMIE Le conseil de bande demeure malgré tout une obligation.La seule marge de manœuvre que les Autochtones y détiennent concerne le mode d\u2019élection du chef, qui peut être soit celui imposé par la Loi sur les Indiens de 1876, soit celui du système coutumier, s\u2019il correspond à un des modes d\u2019élection typiques des démocraties modernes occidentales.Le conseil de bande constitue encore aujourd\u2019hui l\u2019espace représentationnel et décisionnel primordial pour les Autochtones dans le système étatique canadien.Il leur permet de s\u2019assurer du respect des responsabilités de tutelle que le gouvernement fédéral exerce toujours sur eux, selon RELATIONS L'auteur, doctorant en anthropologie à l'Université de Montréal, était boursier au Centre justice et foi en 2013-2014 mai-juin 2015 ES RegaRD f' P* i if \\ £ » ¦itt' > ,il- I; 2 r \u2022 Sr > 1 k V y K\\ ¦>>** Virginia Pésémapéo Bordeleau, Danseur bleu, 2012, acrylique sur papier, 10 x 15 cm la Loi sur les Indiens.L\u2019État canadien garde ainsi un pouvoir tutélaire sur le territoire des réserves -il est le seul propriétaire-, sur les personnes y résidant - il est celui qui décide de l\u2019attribution du statut d\u2019Indien inscrit-, et sur le financement à accorder aux réserves -il administre, sous l\u2019autorité du ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, les fonds pour tous les secteurs d\u2019activité (règlements administratifs, éducation, santé, etc.).Aussi, le conseil de bande fournit aux Autochtones une «équivalence» institutionnelle gouvernementale, s\u2019il en existe une, pour négocier avec les pouvoirs provincial ou fédéral en fonction de leurs revendications territoriales et des enjeux qui les touchent.Cette équivalence est à la base du leitmotiv d\u2019une négociation de «nation à nation», consacré par la Paix des braves signée entre les Cris et le gouvernement du Québec, en 2002, et repris depuis par ce dernier et par plusieurs autres Premières Nations.Ces conditions peuvent toutefois être amenées à changer en cas de négociation de traités complètement nouveaux, dits modernes.Au Canada, seuls la Colombie-Britannique et le Québec n\u2019ont pas de traités historiques en matière de négociations territoriales avec les Autochtones.C\u2019est en partie pour cette raison qu\u2019au Québec, la Convention de la Baie James et du Nord Québécois (CBJNQ) a eu lieu.La création d\u2019un gouvernement régional chez les Inuits, d\u2019une fédération de communautés chez les Cris et d\u2019une confédération innue centralisée témoignent que de nouvelles ententes sont possibles.Ces réalisations maintiennent toutefois la souveraineté et la primauté des intérêts de l\u2019État canadien et du gouvernement du Québec, car la négociation a eu lieu sur la base du langage et des instruments juridiques coloniaux, perpétuant et renforçant ainsi un modèle de négociation et un rapport de force inégal entre Autochtones et non-Autochtones.Il ne faut pas pour autant oublier qu\u2019une partie des Autochtones contestent ces instances coloniales.La Loi sur les Indiens et le statut d\u2019Indien qu\u2019elle définit sont notamment l\u2019objet de vives remises en cause.Mais que ce soit en créant un statut distinctif sur une base discriminatoire ou en le supprimant sans proposer un autre critère de distinction, les différentes réformes proposées à ce jour n\u2019ont fait que perpétuer l\u2019assimilation, même si elle change de visage.Et donc, la résistance persévère.GOUVERNANCE PLURIELLE ET NOUVELLES TENDANCES Dans un article intitulé «La quête d\u2019autonomie des Autochtones du Québec: les projets de gouvernements des Innus, d\u2019Eeyou Itschee et du Nunavik»1, Thierry Rodon définit la «gouvernance autochtone» comme «l\u2019ensemble 36 mai-juin 2015 des structures, des processus et des pratiques permettant aux collectivités autochtones de participer aux décisions touchant leur devenir collectif».Selon lui, cela couvre une grande variété d\u2019expériences, qui vont des processus de cogestion du territoire et des ressources aux administrations locales, en passant par les projets de gouvernements locaux et régionaux.À cette définition de la gouvernance autochtone dans un cadre gouvernemental, on peut ajouter des dimensions paragouvernementales et civiles plus ou moins inédites.En effet, pour faire face aux pouvoirs gouvernementaux à l\u2019intérieur du système étatique canadien, les Autochtones ont tissé un réseau d\u2019organisations paragouvernementales, privées, associatives et communautaires.Depuis 1985, les Premières Nations, par exemple, se sont rassemblées en un collectif paragouvernemental : l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), qui les représente dans deux provinces et réunit périodiquement les chefs élus de 43 communautés.Elle vise à assurer l\u2019affirmation et le respect de leurs droits, à soutenir la reconnaissance des «gouvernements des Premières Nations»1 2 et à favoriser une plus grande autonomie financière.En ce sens, elle développe et soutient plusieurs initiatives, notamment par l\u2019intermédiaire de ses commissions spécialisées sur les questions économiques, éducatives, sanitaires et de services sociaux, ou encore concernant les jeunes ou le développement durable.Les femmes participent activement au renouvèlement du leadership autochtone.Elles ont un rôle de première importance puisqu'elles occupent des postes de responsabilité, et ce, autant dans les instances coloniales que dans les institutions dites traditionnelles.D\u2019autres initiatives à plus petite échelle proposent des services qui répondent aux besoins quotidiens des Autochtones.Elles se déploient notamment en milieu urbain, où les Autochtones sont de plus en plus présents depuis les années 1990, que ce soit dans des villes moyennes comme Val-d\u2019Or ou Chibougamau, ou dans les grands centres urbains comme Montréal ou Québec.Le Réseau pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone de Montréal a été créé en 2008 dans le but de regrouper l\u2019ensemble des organismes qui offrent des services aux Autochtones dans la grande région de Montréal.L\u2019APNQL et le Réseau participent ainsi à la gouvernance autochtone à travers leur structure organisationnelle et leur vocation fédératrice, dans une perspective de rapprochement entre Autochtones ou entre Autochtones et non-Autochtones.Il faut aussi compter les initiatives plus militantes, comme la section québécoise du mouvement pancanadien Idle No More (Fini l\u2019inertie).Fondamentalement engagée dans un travail d\u2019éducation populaire, elle est aussi très impliquée dans le rapprochement entre Autochtones et non-Autochtones.Dans ce contexte, depuis ce qui a été appelé le «printemps autochtone» en 2013, il existe au Québec une effervescence du monde sociopolitique autochtone et para-autochtone.LA PLACE CENTRALE DES FEMMES Les femmes participent activement au renouvèlement du leadership autochtone.Elles ont un rôle de première importance puisqu\u2019elles occupent des postes de responsabilité, et ce, autant dans les instances coloniales -gouvernementales et non gouvernementales- que dans les institutions dites traditionnelles.Si leur présence dans ces dernières n\u2019est pas un fait nouveau, elle l\u2019est davantage au sein des premières, où les femmes en général restent minoritaires.De plus, pour faire face à de graves problèmes les touchant directement - en particulier la violence conjugale, les meurtres et les disparitions dont elles sont victimes en plus grande proportion que le reste de la population canadienne -, les femmes autochtones ont su se mobiliser et attirer l\u2019attention surleur réalité.Des organismes comme Femmes autochtones du Québec, entre autres, ont assumé un leadership important au cours des dernières décennies pour alerter la société canadienne au sujet de ces crimes, et tenter de faire réagir les autorités.Cette réalité plurielle du leadership autochtone est à n\u2019en pas douter un des éléments à prendre en compte pour battre en brèche la discrimination et les stéréotypes toujours présents envers les Autochtones.La pluralité de ses formes historiques et contemporaines établit la preuve d\u2019un dynamisme et d\u2019une vitalité tout à fait remarquables, d\u2019autant plus que le leadership se renouvelle grâce à l\u2019engagement croissant de femmes et également de jeunes.Ces nouveaux leaders en herbe s\u2019investissent non plus seulement dans les réserves, mais également dans les villes moyennes ainsi que dans les grands centres urbains de la province.La relation à établir entre ces deux espaces est un enjeu majeur.Deux autres enjeux importants peuvent être identifiés: le rapprochement entre Autochtones et non-Autochtones, favorisé par un milieu urbain propice aux rencontres, et le rapprochement entre Autochtones au-delà du Québec, par des alliances tant politiques que culturelles et religieuses.\u2022 1.\tT.Rodon, dans A.Beaulieu, S.Gervais et M.Papillon (dir.), Les Autochtones et le Québec.Des premiers contacts au Plan Nord, Montréal, PUM, 2013.2.\tTel que stipulé sur le site de l\u2019APNQL.RELATIONS mai-juin 2015 ES DeBat L'engouement pour la bouffe : quel sens lui donner?L'engouement pour la nourriture peut être un moteur d'engagement citoyen.GENEVIÈVE SICOTTE L'auteure est professeure au Département d'études françaises de l'Université Concordia Parle-t-on trop de nourriture?Dans l\u2019ensemble des pays occidentaux, la gastronomie - l\u2019amour de la bonne cuisine -, a connu une popularité qui s\u2019est littéralement emballée au cours des 20 dernières années.Comment comprendre ce phénomène, particulièrement quand ceux qui l\u2019encouragent sont désormais le plus souvent épargnés du souci millénaire de la subsistance?On peut bien y voir une préoccupation de riches gavés et décadents, qui planifient leur prochain repas alors qu\u2019ils sont encore en train de se curer les dents, avachis autour des restes de leur dernier festin.Ce serait une forme de régression: dans un monde perçu comme hostile et impossible à changer, la gastronomie ouvrirait un espace hédoniste et dépolitisé.Mais c\u2019est justement le fait d\u2019en proposer une telle définition, fondée sur une illusion et même une fuite complaisante, qui la rend futile.La préoccupation gastronomique peut, certes, prendre ce visage.Mais elle a le potentiel d\u2019être autre chose.Elle peut nous permettre d\u2019imaginer et de raconter autrement notre expérience du monde.LE DÉSIR DU CONCRET Nous sommes habités par le sentiment d\u2019une progressive et irrémédiable distanciation face au concret.Entourés d\u2019écrans, d\u2019interfaces, de dispositifs technologiques qui médiatisent de manière totalement nouvelle notre rapport au monde et aux autres, nous avons le sentiment d\u2019une déposses- 38 mai-juin 2015 RELATIONS sion.Il importe peu de savoir si cette perte est réelle ou fantasmée, puisque notre imaginaire contemporain ne cesse de la réitérer, sur un mode parfois ludique et fasciné, mais souvent inquiet et angoissé.Or, il me semble qu\u2019une préoccupation alimentaire réfléchie peut répondre à ce sentiment de perte.Valoriser la gastronomie, cela permet de s\u2019immerger dans le concret.De faire parler le corps, son rapport à la matérialité, son inscription dans le règne du vivant, son expérience de la faim et de la satiété.De mieux déployer des sens comme le toucher, l\u2019odorat, le goût, qu\u2019on laisse si peu exister qu\u2019ils en semblent même privés de capacité à se dire.D\u2019entrer en relation avec les gens, ceux qui produisent les aliments et les vendent, ceux avec qui l\u2019on cuisine, ceux avec qui l\u2019on partage un repas.Ces bribes quotidiennes de concrétude peuvent apaiser nos blessures hypermodernes.Et il ne s\u2019agit pas d\u2019un remède régressif, puisqu\u2019il est susceptible de transformer l\u2019expérience que nous faisons de notre corps et de nos relations avec autrui.Ainsi, la préoccupation alimentaire bien conçue peut être non pas une fuite, mais un contrepoids à tout le registre du virtuel, un ajout vivant qui provoquera un équilibre inédit.LA REVALORISATION DU POLITIQUE On objectera que cette valorisation du concret risque de s\u2019épanouir surtout dans la sphère individuelle.Ce serait un nouvel hédonisme, délicat et subtil, mais néanmoins peu convaincant, n\u2019exonérant pas vraiment la préoccu- pation alimentaire de ses torts.C\u2019est pourquoi il faut ajouter à la réflexion un second niveau : celui du potentiel politique que possède la gastronomie, un potentiel que l\u2019on commence à peine à comprendre et à mobiliser.Comment mieux habiter le sentiment de fraternité, celui qui devrait nous unir à l\u2019humanité entière, que par l\u2019humble biais de l\u2019aliment?Cet aliment porte une histoire, un parcours ; il est un témoin.Il faut écouter ce dont il témoigne et faire des choix, puisque chaque geste de consommation est un geste politique.Lutter contre les inégalités, limiter son empreinte écologique, valoriser des territoires et des terroirs, choisir de ne pas manger de viande ou de sous-produits animaux (ou choisir d\u2019en manger moins), résister à l\u2019uniformisation industrielle, tout cela passe par des choix alimentaires délibérés et réitérés.L\u2019économie actuelle est en partie la conséquence de tous les gestes souvent irréfléchis des consommateurs et des entreprises des pays développés depuis plusieurs générations.Si l\u2019on veut réformer cette économie, ou du moins l\u2019amender, une voie possible est de devenir des citoyens au sens plein du terme.Et cela exige, aussi, d\u2019être des «citoyens de notre alimentation».De s\u2019approprier la gastronomie comme un levier politique, qui sera d\u2019autant plus efficace qu\u2019il sera ancré dans le quotidien et le concret.La gastronomie, il ne faut pas moins en parler.Il faut surtout mieux en parler, et mieux la vivre; il faut surtout cultiver son jardin, et cuisiner.Sans jamais oublier que nous sommes des milliards à partager la même table.\u2022 DéBat Jamais l'acte fondamental de manger n'aura été l'objet d'autant d'attention médiatique qu'à notre époque livres, magazines, émissions et sites Web de toutes sortes pullulent, prenant parfois les airs d'une nouvelle obsession.Cette surexposition est-elle bénéfique ou accentue-t-elle plutôt notre rapport marchand à l'alimentation, détournant celle-ci de sa fin première?Nos auteures invitées en débattent.Notre rapport à l'alimentation s'inscrit dans un système en manque de sens.DALIE GIROUX ET AMÉLIE-ANNE MAILHOT Que penser de l\u2019engouement actuel pour la nourriture, les arts culinaires, les produits du terroir et la nouvelle gastronomie ?Il s\u2019agit d\u2019une tendance lourde et attrayante et le Québec, inscrit dans une économie mondialisée où le style de vie est devenu un produit industriel polymorphe et de haute valeur, n\u2019y échappe pas.Certains y verront un progrès : une valorisation des produits locaux et des terroirs, un nouvel entrepreneuriat urbain, une relance de l\u2019économie régionale, une démocratisation de la connaissance culinaire, une diversification de l\u2019expérience gustative, une ouverture sur le monde.Pour notre part, nous croyons qu\u2019il y a un problème de fond avec la manière contemporaine de se nourrir.Ce problème relève du fait que notre alimentation n\u2019est pas fondée sur un système qui vise fondamentalement à nourrir les personnes.Plutôt, elle est captive d\u2019un modèle de production qui vise à générer une activité économique, c\u2019est-à-dire des salaires et des profits.Pour l\u2019heure, c\u2019est en effet avec de l\u2019argent que nous mangeons.MANGER LIBREMENT Sur quels principes un système de production de la nourriture qui viserait d\u2019abord à nourrir les personnes reposerait-il?Premier principe: le partage radical.Comment se fait-il que de plus en plus de gens n\u2019arrivent pas à se nourrir adéquatement dans nos sociétés d\u2019abondance, où l\u2019offre alimentaire n\u2019a jamais été aussi grande?Le Bilan-Faim 2014 indique que les banques alimentaires au Québec ont reçu en moyenne 1,6 million de demandes par mois.Un système qui aurait comme visée première de nourrir les personnes s\u2019assurerait que chacun mange à sa faim.Dans ce système, le manque nous apparaîtrait fondamentalement injuste.Le principe de partage radical impliquerait que nous acceptions l\u2019idée que chacun a le droit de jouir d\u2019un accès direct, immédiat et sans condition aux moyens de se nourrir.Deuxième principe : pas de gaspillage.Comment se fait-il que dans l\u2019organisation actuelle de la production et de la distribution des denrées alimentaires, qui prétend à la plus grande efficacité et à la plus haute productivité, une grande partie de ce que nous produisons comme nourriture se retrouve à la poubelle?Selon l\u2019ONU, un tiers de la nourriture produite mondialement en 2011 a été gaspillé.Un système qui aurait comme visée première de nourrir les personnes n\u2019aurait pas de difficulté à envisager que tout ce qui est produit doit être mangé.Le gaspillage serait considéré comme une ponction criminelle sur le patrimoine commun de l\u2019humanité.Troisième principe: faire avec ce qu\u2019on a.Comment se fait-il que notre conception de la redécouverte des ressources alimentaires d\u2019un territoire passe par leur appropriation et leur exploitation par quelques individus, dans l\u2019objectif de se démarquer dans le marché mondial des produits alimentaires de luxe ?Le développement actuel de l\u2019économie régionale ne sert pas d\u2019abord à nourrir les populations locales.Un système qui aurait comme visée de nourrir les personnes ferait en sorte que l\u2019aménagement du territoire soit toujours d\u2019abord conçu en fonction de l\u2019autonomie alimentaire de la population dudit territoire.Dans une perspective démocratique, cela inclurait le maintien, le développement et le partage des savoirs locaux dans le but de favoriser un rapport d\u2019intimité entre les humains et les sources de vie.Dans ce système, chacun saurait ce qu\u2019il mange et comment il mange.CE QUI DEVIENT POSSIBLE Travailler à ce que chacun mange, où qu\u2019il soit, sans condition, en garantissant l\u2019accès aux sources communes de vie et en protégeant ces sources, incluant la connaissance et l\u2019approfondissement des arts du nourrir, telle serait la tâche d\u2019un système qui vise à nourrir les personnes.Or, nous n\u2019avons jamais été aussi loin d\u2019une telle chose.Que le chef Martin Picard achète une érablière pour en faire une exploitation commerciale compétitive dans le marché de la gastronomie québécoise ne nous donne pas accès au terroir, ne nous éduque pas à l\u2019acériculture, ne nous apprend pas à nous nourrir.Inéluctablement, cela nous appauvrit collectivement.Amorcer ce travail impliquerait d\u2019abandonner cette croyance selon laquelle hors du capital, point de salut.L\u2019argent n\u2019a jamais nourri personne.Ce sont les humains, sur la terre, en intimité avec leurs milieux de vie, qui le peuvent.Il n\u2019en sera jamais autrement.\u2022 Les auteures sont respectivement pro-fesseure et candidate au doctorat à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa mai-juin 2015 ES RELATIONS eN BRef KIOSQUES Après le Printemps des alternatives à Québec, le 25 avril, c\u2019est à Montréal que Relations tiendra des kiosques de vente prochainement.Le premier sera au congrès de Québec solidaire (30-31 mai).La Foire de l\u2019environnement et de l\u2019écohabitation, qui se tiendra à la Tohu les 13 et 14 juin, sera ensuite l\u2019occasion de faire connaître entre autres le dossier «Halte au capitalisme vert» (no 777, avril 2015).Puis, nous serons au Festival des solidarités, organisé par Alternatives et la Fondation Rosa Luxemburg à l\u2019UQAM, le 13 juin.Des bénévoles nous aident à tenir des kiosques.Ça vous intéresse ?N\u2019hésitez pas à communiquer avec nous! ou par téléphone au 514-387-2541, poste 273.ÉVÊQUE DANS LA TOURMENTE La nomination de M^ Juan Barros à la tête du diocèse d\u2019Osorno (au centre du Chili), en février dernier, soulève l\u2019indignation.Juan Barros a été longtemps le protégé d\u2019un des prêtres les plus influents du pays, Fernando Karadima, dont on a appris, en 2004, qu\u2019il était en fait un redoutable prédateur sexuel.On accuse Barros d\u2019avoir fermé les yeux sur les agissements pédophiles de ce dernier.Même s\u2019il plaide son innocence, sa capacité de discernement est irrémédiablement entachée, de sorte que de nombreuses voix dans l\u2019Église chilienne s\u2019élèvent pour demander sa démission.C\u2019est le cas notamment de José Aldunate, Fernando Montes et Felipe Bemos, des jésuites très respectés pour leur engagement pour la justice.ÉDUCATION AUX ADULTES La IXe Assemblée mondiale de l\u2019éducation et de la formation des adultes, organisée en collaboration avec l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes (ICÉA), se tiendra à Montréal du 11 au 14 juin prochain.Tous les quatre ans, cette assemblée rassemble des individus et des organisations de la société civile œuvrant à l\u2019éducation des adultes dans quelque 75 pays.Parmi les thèmes qui seront abordés en tables rondes, séminaires et ateliers, on retrouve : les stratégies pour sécuriser la portée universelle de l\u2019alphabétisation des adultes; l\u2019éducation des adultes en lien avec le développement durable; la protection du travail décent; l\u2019équité entre les genres et l\u2019élimination de toutes formes de discrimination en milieu familial, communautaire et de travail.Renseignements : .SOLIDARITÉ RISTIGOUCHE La petite municipalité de Risti-gouche, en Gaspésie, est poursuivie par la pétrolière Gastem pour avoir adopté un règlement visant à protéger ses sources d\u2019eau potable des conséquences de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation pétrolières.En l\u2019absence d\u2019une règlementation provinciale adéquate, ce sont plus de 70 municipalités québécoises qui ont adopté un tel règlement depuis 2011.Estimant subir un préjudice irréparable, Gastem réclame 1,5 million de dollars, soit 5,5 fois le budget annuel de Ristigouche.Une campagne de dons a été lancée pour aider la municipalité à se défendre en cour.Consulter : .au cœur de l'essentiel radiovm.com radio vm 91,3 FM\t100,3 FM\t89,9 FM\t89,3 FM\t104,1 FM MONTRÉAL\tSHERBROOKE\tTROIS-RIVIÈRES\tVICTORIAVILLE\tRIMOUSKI 40 mai-juin 2015 RELATIONS muLtiméDias DOCUMENTAIRE L'EMPREINTE RÉALISATION: YVANDUBUC ET CAROLE POLIQUIN PRODUCTION: ISCA FILMS QUÉBEC, 2014, 88 MIN.Le documentaire d\u2019Yvan Dubuc et Carole Poliquin prend la forme d\u2019une enquête historique et collective intrigante: il suit l\u2019acteur Roy Dupuis dans une quête des racines de l\u2019identité québécoise qu\u2019il mène, entre autres, auprès de divers intervenants, dont les anthropologues Serge Bouchard et Nicole O\u2019Bomsawin, et le sociologue Denys Delâge, connupour ses travaux sur la relation étroite entre les Autochtones et les colons de la Nouvelle-France.L\u2019argument fort, qui se construit tout au long du film, est que la culture et l\u2019identité québécoises doivent beaucoup plus qu\u2019on ne le croit aux Autochtones.En effet, dès le début de la colonie, au XVIe siècle, les colons français ont eu besoin des Autochtones pour s\u2019adapter à un environnement inconnu et faire fructifier le commerce des fourrures.Au passage, selon Serge Bouchard, les Français venus « civiliser les Sauvages» se seraient plutôt «ensau-vagés» en «prenant le bois», où ils pouvaient bénéficier d\u2019une liberté inconnue jusque-là.Selon Denys Delâge, c\u2019est la conquête anglaise qui a mis fin à ce métissage, les Canadiens-français préférant le nier afin d\u2019être considérés comme «civilisés» par leurs nouveaux maîtres britanniques et ainsi éviter de connaître le sort réservé aux «Sauvages ».C\u2019est donc avec la mémoire refoulée des mythiques 150 premières années de collaboration et d\u2019échange entre Français et Autochtones - collaboration qui aurait laissé une forte « empreinte» - qu\u2019Yvan Dubuc et Carole Poliquin invitent les Québécois à renouer.Mais dans quels domaines trouve-t-on la marque de cette empreinte culturelle ?Selon les réalisateurs, elle semble couvrir très large, mais on en repère quatre niveaux: économique, politi- ü L\u2019EMPREINTE que, judiciaire et moral.D\u2019abord, il y aurait une filiation entre le partage équitable des ressources prôné du côté autochtone et la vivacité du coopératisme québécois, le régime fiscal visant à atténuer les écarts de richesse et l\u2019importance du secteur communautaire agissant en solidarité avec les plus démunis.Ensuite, la recherche de consensus et le refus des rapports hiérarchiques qui caractérisent la prise de décision dans plusieurs milieux de travail québécois emprunteraient à la « démocratie participative » autochtone.De même, il y aurait un rapprochement entre la justice réparatrice autochtone et la place laissée à la réhabilitation et à la médiation dans l\u2019approche judiciaire québécoise.Enfin, la vigueur du mouvement féministe québécois, le nombre élevé d\u2019unions libres dans la province et la présence grandissante d\u2019institutions éducatives interculturelles auraient des origines dans la place importante accordée aux femmes chez les peuples autochtones ainsi que dans la liberté sexuelle et l\u2019ouverture à la différence qui caractériseraient les Premières Nations.En somme, les réalisateurs affichent une volonté nette de remettre en cause la mémoire collective québécoise et les rapports aujourd\u2019hui plus conflictuels avec les Premières Nations.En avant-première, Dubuc et Poliquin affirmaient d\u2019ailleurs sans ambages qu\u2019ils voulaient rompre avec l\u2019approche culpabilisante souvent prônée lorsque vient le temps d\u2019aborder les colonialismes canadien et québécois, notamment dans le documentaire de Richard Desjardins, Le peuple invisible (2007).Bien que cette approche parte de bonnes intentions, elle donne toutefois un caractère partial et nationaliste au documentaire, qui tend à enfermer l\u2019Autochtone dans une représentation idéalisée.À force de ne miser que sur ce qui rapproche les Québécois des Autochtones et de n\u2019interroger que des gens qui partagent le point de vue des réalisateurs, on a l\u2019impression qu\u2019une part de la réalité est éclipsée.D\u2019abord, les débuts de la colonie française n\u2019étaient pas idylliques.On a bien tenté d\u2019évangéliser les «Sauvages», après tout.Ensuite, le colonialisme du XVIe siècle n\u2019avait pas les moyens technologiques de celui du XIXe siècle.Nous ne savons pas ce que serait devenu le colonialisme français sans la conquête britannique.De plus, cette dernière n\u2019exonère pas les Québécois de leur responsabilité collective, eux qui ont pris part au colonialisme canadien, notamment avec les pensionnats autochtones et la colonisation du territoire.Dubuc et Poliquin, en voulant faire l\u2019apologie d\u2019une hybridité bienheureuse des identités, n\u2019en parlent évidemment pas.Au final, ce documentaire est à voir, mais en gardant à l\u2019esprit les aspects « culpabilisants » que Desjardins documente si bien dans Le peuple invisible.MICHAËL SÉGUIN ^i RELATIONS mai-juin 2015 VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?ü ReLatiONS Libérer l\u2019imagination 766 MHlI ReLatiONS Lire entre les lignes de l\u2019analphabétisme i pwimi.i r*n«lfh
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