Le petit Canadien : organe officiel de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal fondée en 1834 et de la Caisse nationale d'économie fondée en 1899, 1 mai 1918, Mai
Vol.15 MONTREAL, MAI 1918 No 5 • V* • t Le Petit Canadien Organe de la Société Saint - dean - Baptiste de Montréal %.SOMMAIRE Les écoles acadiennes de ITle du Prince-Edouard J.-H.Blanchard Le Canada et l'impérialisme militaire .Adélard Leduc Cette guerre a-t-elle étouffé la poésie !.J.-Albert Savignac M Fleurs de lys Une lettre de M.Léon Lorrain Léon Lorrain Pierre Le Moyne dTberville.Fr.Elie La survivance française.Joseph-D.de Grandpré Choses d’Abitibi.Abbé Ernest Lalonde Livres de chez nous.C.H.et E.B.PA6M LA CAISSB NATIONALE D’ÉCONOMIE Pour l’individu et pour la race.Arthur Gagnon Tableau d’honneur des organisateurs permanents J.-Arthur Dubé Bilan du mois de mars 1918.Arthur Gagnon Rédaction et administration : 296, rue Saint-Laurent, Montréal Abonnement annuel : Canada (Montréal excepté), 50 sous.Montréal et Etranger, 60 sous.Le Petit Canadien parait rers le 25 de chaque mois.— Les abonnement parlent invariablement du 1er janvier.— Toute demande de rsArtsae doit être aacs-pagnée de I «ms ea Umbrea-poste. SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTREAL Grand aumônier: Monseigneur l’Archevêque de Montréal.Président général: Victor Morin, LL.D., notaire, 97, rue Saint-Jacques.1er Vice-président général: V.-E.Beaupré, I.C., professeur, 676, rue Saint-André.2e Vice-président général: J.-B.Lagacé, professeur, 836, rue Saint-Hubert.Secrétaire général: Guy Vanter, LL.L., avocat, 97, rue Saint-Jacques.Trésorier général: Joseph Hurtubise, courtier, 2, place d’Armes.Directeurs: L’hon.L.-C.David, sénateur.Hôtel de Ville; — E.-P.Lachapelle, D.M., 267 ouest, rue Prince-Arthur; — Thomas Gauthier, courtier, 11, place d’Armes ; — Victor Doré, professeur, 214, rue Berri ; — J.-V.Desaul-niebs, courtier en immeubles, 11, place d*Armes; — Omeb Héboux, journaliste, 43, rue Saint-Vincent ; — Arthur Courtois, notaire, 35, rue Suint-Jacques.Chef du Secrétariat: Emii.e Miixer, bureau I, Monument national.Sous-chef du Secrétariat: Joseph Duuand, bureau I, Monument national.Cobpobations filiales de IA Société: Caisse Nationale d'Economie — Caisse de Remboursement — Compagnie du Monument national — Société Natio-naîe de Fiducie. Le Petit Canadien ORGANE DE LA SOCIÉTÉ SAINT - JEAN - BAPTISTE X>33 IVEOUTnÉ-A-Ij Vol.15 MONTREAL, MAI 1918 No 5 LES ÉCOLES ACADIENNES DE LTLE DU PRINCE ÉDOUARD Pour se faire une juste idée de la situation actuelle des écoles acadiennes de l’Ile du Prince-Edouard, il faut tout d’abord connaître un peu la situation générale des Acadiens de cette petite province.D’après le recensement de 1911, la population de Tile du Prince-Edouard s’élevait à 93 000 âmes.Sur ce nombre, 13 000 étaient Acadiens.Ces Acadiens se trouvent à peu près tous groupés dans sept paroisses, communément désignées “les paroisses acadiennes .Ces paroisses sont presque totalement françaises.En outre de ces sept paroisses, les nôtres forment à peu près la moitié de la population des paroisses c e Summereide et de Hope-River.Il y a aussi des groupes d’Acadiens a Charlottetown et à la Nouvelle-Acadie.Presque la moitié de la paroisse de Rollo-Bay est aussi d’origine acadienne, mais ce petit groupe étant isolé au milieu d’éléments étrangers, on n’y parle presque plus le français; c’est un petit contingent perdu pour nous.Nous pouvons ajouter que, exception faite de ce dernier groupe, nos gens parlent le français a l’exclusion de l’anglais, en famille et dans leurs relations sociales.Autre détail à noter : la plupart de nos Acadiens sont occupés à l’agriculture.Jusqu’à présent, nous sommes restés presque sans représentation dans les professions libérales et dans le commerce._ Les écoles de l’Ile du Prince-Edouard sont organisées d’apres un acte de la législature provinciale adopté en 1877.Cet acte qui n’a subi a peu près auçune modification notable depuis son adoption, ne faisait nullement mention du français.Toutes nos écoles devaient être anglaises et neutres, — c’est-à-dire protestantes, — dans l’intention des législateurs de l’époque.Il nous fait plaisir de dire que ces prévisions ont été plus ou mains déjouées dans nos paroisses.Selon cet acte de 1877, toutes les écoles dépendent du Bureau d Education qui, de fait, se trouve être le gouvernement provincial, avec le Surintendant d’Education (nommé par le gouvernement), comme secretaire.Les écoles sont sous la direction générale de celui-ci et sont admi- 130 LE PETIT CANADIEN nistrées directement par une commission locale de trois syndics élus par les contribuables.Dans nos paroisses,les districts d'école étant presque exclusivement français, les syndics choisis sont français, et ainsi nous pouvons donner une direction plus ou moins française à nos écoles.Mais il v a plus.Quoique nous ayons dit plus haut que l’acte de 1877 ne fasse pas mention du français, nous jouissons toutefois, depuis cette date, de plusieurs concessions, des différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir., .En 1891, on nous accorda le droit de faire usage de la série de livres de lecture Montpetit.Nos écoles ont beaucoup profité, de ces livres ; mais il y a deux ans, ne pouvant plus nous procurer cette série, nous nous sommes vus obligés de faire adapter la nouvelle série qui venait d’être rédigée pour les écoles françaises de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick.Cette série ne vaut pas l’autre, mais toutefois nous en som-mes passablement contents.En 1892, le gouvernement faisait un pas de plus en avant, en noms donnant un inspecteur acadien pour surveiller l’enseignement du français dans nos écoles.Un inspecteur anglais et protestant visitait encore nos écoles pour les autres matières du programme; mais aujourd’hui nous pouvons dire que le double inspectorat est alwli et que, depuis 1911, nos écoles ne reçoivent que la visite de l’inspecteur acadien.Etant donnes ces avantages et le fait que nos écoles sont sous la surveillance immédiate de syndics acadiens, nous n’avons peut-être pas trop à nous plaindre.Il y a dans cette petite province, sur un total de 478 écoles publiques, quarante-quatre écoles françaises, dites écoles acadiennes, où le français est enseigné, à peu d’exceptions près, par des instituteurs ou des institu-trices de notre nationalité.Sur ce nombre, trente-deux sont des écoles primaires d?un département, neuf des écoles graduées ou deux ou trois départements, et trois des écoles supérieures dites “ écoles de grammaire ”, formant en tout 60 departements.Dans ces écoles 1 650 élèves reçoivent im enseignement primaire en langue française.Le programme du cours français se borne à renseignement de la lecture, de la grammaire française et de la redaction.De plus, les ele\ es sont initiés, au moyen de la langue française, aux premières notions d'arithmétique et de géographie.Le jeune élève, en arrivant à 1 ecole, doit d abord apprendre a lire le français.Au bout de la première année, généralement, il doit commencer l'étude de la langue anglaise, et ensuite jusqu à la fin de son cours, rélève apprendra concurremment les deux langues.D ordinaire, la séance de ravant-midi est consacrée à l’étude du français, et celle de l’après-midi à l’anglais. LE PETIT CANADIEN 131 Toutes nos écoles sont dirigées par des instituteurs et institutrices laïques, munis de brevets de l’Ecole normale de Charlottetown Quant a leur formation pédagogique, elle laisse beaucoup à ë du Prinee-de-Galles, de Charlottetown, qui est aussi 1 Ecole normale ae la province et la seule institution octroyant les brevets d instituteur, n dorme qu’un cours très élémentaire de français.Tout normalien est tenu deTuivre c^ cours de français.Le directeur est acadien mais 1 enseignement se fait en anglais ; ainsi les instituteurs et * bieTensei-diens ne reçoivent pas la formation française necessaire pour bien en crnpr la langue française dans nos écoles., \niourd’lmi, nos plus grandes difficultés nous viennent < e a pum rie d^nstituteurs formés et exercés à la pratique d’un programme vraiment bilingue.Nous n'avons pas assez, d’instituteurs acadiens competents pour pouvoir élever le niveau de l’éducation chez nous.Il y a meme auelqucs-uncs de nos écoles qui sont sous la direction de maîtres qui U N„„S —* tK'nreus 4.^^ nendant qu’il y a amélioration sous ce rapport.Ln des facteurs les p rAssociation des Instituteurs Acadiens formée en 1893.Cette tion, fondée par un petit groupe de patriotes, a tenu des c0,lgr®! t giques chaque année, depuis sa fondation.L été proc am, aum ______ ^ doit avoir lieu à Rustico, — la plus ancienne de nos paroisses, vingt-cinquième congrès.Tous nos instituteurs et ^^tutnees acadie^ y assistent.Le clergé acadien se fait toujours un ce LpXrté.Ces congrès f„i, »„ bien in.n.ense «*¦ »»” pas de le dire, ont opéré un réveil national parmi la population aca dienne.L’avenir nous paraît plus rassurant apres ces congres.Quant à ee, avenir, il tau, dire ,ue nous ne le voyons pas des p us brillants, mais nous gardons une ferme espérance.Nous sommes une bie petite minorité; nous ne sommes pas riches; nos hommes instruits sont peu nombreux; nos gens ne semblent pas apprécier a sa juste valeur l’avantage d’une bonne instruction avancée; 1 apathie est encore n° r Znd défaut; on somme, il n’y a pas assez d’ambition et de fierté de race Mais d’autre part, nous avons à notre tete le noble cierge acat n n qui ne compte pas ses peines pour faire triompher notre ^ ; nous avoim un corps enseignant très enthousiaste et entreprenant La vaillante Société Mutuelle de l’Assomption seconde tous nos ^ ^ s’éveillent peu à peu, et pourvu que nos esprits dirigeants fassent devoir et se montrent dignes des ancêtres, nous croyons que 1 aven r réserve de beaux jours pour la belle langue française, dans la minuscule province de l’Ile du Prince-Edouard.^ ^ Blvnciiakd Charlottetown, I.-P.-E., ce 19 avril 1918. 132 LE PETIT CANADIEN LE CANADA ET L’IMPÉRIALISME MILITAIRE Nos hommes d’Etat, gouverneurs, ministres et députés, sous les différents régimes constitutionnels, depuis la Cession jusqu’à la Confédération, nous ont appris, avons-nous vu, que notre seul devoir était de garder et de préserver les frontières du Canada avec l’appui de l’Angleterre.Si l’on réfléchit sur les actes de 1868, de 1883 et de 1904, nous répudions les assertions de nos impérialistes qui veulent nous faire assumer de nouvelles obligations en faveur de l’Empire, dût la patrie canadienne y trouver sa perte.Lois de 1S68 et de 18S3.— Après la Confédération, le gouvernement conservateur se met en mesure d’exécuter le traité conclu entre le Canada et les autorités britanniques au sujet de la défense du pays, et en 1868, il présente une nouvelle loi de la milice.L’article 61 de cette loi dit: Sa Majesté pourra appeler en tout ou en partie la milice au service actif,dans ou hors la Puissance, lorsque la chose sera en aucun temps jugée à propos en conséquence de guerre, invasion ou insurrection ou d apprehension d’aucun de ces dangers.” Ce cabinet avait commis l’imprudence de retrancher les mots “ contigus à la province 99, compris dans les lois de 185o et de 1863.On ne prévoyait pas alors qu’un cabinet impérialiste profiterait de cette imprudence et livrerait le pays à la banqueroute, en le grevant d’une loi de conscription; car on n’avait en vue que la defense de nos frontières et l’on n’ambitionnait aucunement de coopérer aux guerres que l’Angleterre aurait à livrer aux puissances d’Europe ou d’Asie.En cela McDonald, en 1884, lors de la guerre du Soudan, et sir Alexandre Campbell, en 1887, lors de la première conférence coloniale, nous donnent tous deux raison, ainsi qu’on le verra plus loin.Passons vite sur la loi de la milice de 1883, qui n’est qu une refonte des lois antérieures, pour arriver à la guerre du Soudan.Interprétation de ces différentes lois.— Pendant la guerre du Soudan, en 1884, les hommes d’Etat britanniques demandent des secours aux Canadiens.Sir John MacDonald refuse en disant que “ le gouvernement est prêt à approuver le recrutement au Canada pour service en Egypte, ou ailleurs.Ces forces devront être enrôlées spécialement sous 1 autorité de Y Imperial Army Discipline Act et tirées de divers bataillons locaux, la dépense devant être tout entière supportée par l’Echiquier impérial . 133 LE PETIT CANADIEN N’est-il pas juste d’affirmer que, même après la loi de 1868, notre devoir national nous défendait toute dépense pour soutenir l’Angleterre dans ses guerres ?Sir Alexandre Campbell n’est pas d’un autre avis.A la séance du 22 avril de la première Conférence coloniale, il fit un excellent expose de l’entente conclue par l’Angleterre et le Canada en 1865, quant a la protection de notre territoire.“ Le gouvernement britannique, dit-U, convint alors de se charger de la défense navale du Canada et les autorités canadiennes se chargèrent de la défense territoriale de la colonie.C est sur cette base que la Confédération de toutes les provinces fut complétée.Les troupes de Sa Majesté devaient être retirées et le gouvernement local ne se chargeait que de la défense du territoire.En 1896 le colonel Nathan, secrétaire du Colonial Defence Committee opine dans le même sens.“ L’Amirauté, dit-il, a accepté la responsabilité de protéger toutes les terres britanniques en dehors du Royaume contre les invasions d’outremer.En 1902, le War Office est également de cet avis, s’il faut en croire le rapport du colonel Altham.• • • Guerre d’Afriquc-Sud.— Aux déclarations des hommes d'Etat du passé, ajoutons-en quelques-unes, venant de ceux qui dirigent encore la politique de ce pays.Chamberlain suscite les offres de contribution des colonies autonomes, lors de la malheureuse guerre du Transvaal, en 1899.Le gouvernement canadien fait mine de résister.Sir Wilfrid Laurier envoie au Globe du 4 octobre 1899, cette déclaration qu il avait lui-meme dictée dans son cabinet à Ottawa : “ Suivant mon interprétation de la loi de la Milice, dit-il, et je puis dire que j’ai'quelque peu étudié ce point récemment, nos volontaires sont enrôlés pour servir à la défense du Dominion.Ils forment des troupes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada.” Et plus loin : “ Quant à la question d’offrir un régiment au nom du Canada, le cabinet ne l’a pas discutée a cause des raisons que je vous ai indiquées et que comprendront, je crois, tous ceux qui comprennent les lois constitutionnelles qui déterminent cette question.” Avons-nous démontré autre chose, au cours de cette étude ?Par malheur, la tempête que firent certains Loyalistes obligea sir Wilfrid a changer son attitude et, avec l’aide de l’honorable Israel Tarte, il fit envover un contingent, puis deux, mais après avoir eu la précaution d insérer une clause par laquelle on demandait aux futurs parlements de ne pas se servir de cette loi en faveur de l’Angleterre.La porte s’entrou- 134 LE PETIT CANADIEN vrait devant l’impérialisme.Depuis 1899, la porte est enlevée complètement et nous voilà lancés dans toutes les guerres “ justes ou injustes de l’Angleterre.L’heure est trop grave pour rechercher les responsables.Rouges et bleus ont rivalisé de zèle à l’égard de l’Angleterre, depuis ce temps-là.Mais, est-ce par réaction! il y eut un regain de nationalisme de 1902 à 1908.Sir Wilfrid Laurier devint l’idole de son peuple au moment où il se montra nationaliste par son attitude en Angleterre, lors des conférences coloniales de 1902 et 1907 ; mais sir Wilfrid ne joue pas toujours sur la même corde de son merveilleux instrument.Il veut satisfaire tout le monde; son dernier manifeste en est la preuve.Redevenu impérialiste en 1909, il l’est encore.La loi de la Milice de 1904 votée à une époque où tout le monde voulait être nationaliste, et avec raison, dit entre autres choses : “ Art.69 — lie gouverneur en Conseil peut mettre la milice ou toute partie de la milice en service actif partout dans le Canada, pour la defense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où il paraît à propos de le faire en raison de circonstances critiques.Le chef de l’Opposition, le premier ministre actuel, demande au ministre de la Milice pourquoi il tient à modifier le texte de la loi.Voici sa réponse: Ces mots “ pour la défense du Canada ” sont introduits afin d’établir sans ambiguité que la milice ne peut être appelée à servir en dehors du territoire pour d’autre objet que celui de la défense du Canada.” Je crois avoir suffisamment démontré quelle est la part respective de l’Angleterre et du Canada dans la défense de notre pays.Nous n’avons aucune obligation d’aider l’Angleterre dans aucune de ses guerres, ainsi que le prétend la nouvelle école impérialiste.L un des chefs de cette école, M.Laurier, dit: “ Quand l’Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre.” Je réponds avec le duc de Newcastle: quand le Canada est en guerre, l’Angleterre est en guerre.• • • Qu’on ne prétexte pas la grandeur du cataclysme actuel pour pré-tendre qne nous devons prendre part à cette guerre, comme possession de l‘Angleterre.Certes, je ne suis pas de ceux qui croient que nous devrions rester indifférents à cette guerre; mais j ai cru et je crois encore qu’il est possible d’apporter à la cause des alliés, — je ne dis pas à 1 Angleterre, — un appui juste et raisonnable, proportionné à nos forces, sans faire pour cela l’abandon des principes qui nous ont toujours guidés LE PETIT CANADIEN 135 depuis 1777 jusqu’à la guerre d’Afrique.Le Canada vaut bien la Serbie.la Roumanie ou la Bulgarie.Ces pays ont pris part a la guerre en tant qu'Etats indépendants.Que n’avons-nous fait de meme - Et nous sommes un Etat jouissant véritablement de l'indépendance, si j en crois Mav, sir Frederick Pollock, Balfour et Chamberlain.Dés 1861, sir Erskine May, un jurisconsulte éminent, déclarait que, lorsque l’évolution du droit colonial aurait atteint son terme norma, Les Etats coloniaux, tout en reconnaissant la souveraineté honoraire de rAngleterre, et pleinement armés pour assurer leur propre defense aussi bien'contre elle que contre les autres nations, ne feront plus partie des dépendances de 1 Empire britannique.Le traité de 1865 et les lois de la milice de 1883 et de 1904 ont pousse le Canada vers l’indépendance prédite par May.Sir Frederick Pollock 1 a justement reconnu.“ Laissons de côté les conventions, dit-il, et ne regardons qu’aux réalités.Nous constatons que les colonies autonomes sont en fait des royaumes distincts, ayant le même roi que la mère-patrie, mais consentant volontairement d’abroger cette partie de leur pleine autonomie qui touche aux affaires étrangères.La souveraineté britannique est une fiction.Les Etats de l’Empire sont sur un pied de parfaite égalité.En 1911, monsieur Balfour disait à ce sujet: ‘‘ Légalement, le parlement britannique possède la suprématie sur le parlement du Canada et de l’Australie, du Cap et de l’Afrique-Sud, mais en réalité ces parlements sont indépendants, absolument indépendants.” Le grand pontife de 1 impérialisme, Chamberlain, ne craignait pas d’ajouter que Le trône est le seul lien constitutionnel entre les colonies et nous.En toute autre chose, ces grandes communautés autonomes sont aussi indépendantes que nous.” Le gouvernement impérial votait en 1900 la loi organique .lu Commonwealth d’Australie.Le ministre des Colonies, monsieur Chamberlain.voulut y apporter quelques modifications, mais les délégués australiens lui firent savoir que si la constitution australienne n était pas acceptée telle que présentée, ils retourneraient chez eux et que, demain, L Australie se déclarerait indépendante et se proclamerait la République d’Australie.Chamberlain ne dit rien et le Commonwealth fut approuvé.Nous sommes donc véritablement indépendants.Ce sol que nous foulons est à nous ; les institutions qui font sa beauté et sa richesse méritent de croître et de fleurir dans l’indépendance, parce qu elles sont nôtres.Nos clochers, “ ces voeux impuissants arrêtés dans leur envol par la tyrannie de la matière ”, nous délient de l’esclavage volontaire où veulent 136 IÆ PETIT CANADIEN nous pousser certains Canadiens.Semblables à ces animaux qui ne peuvent s’élever à une certaine hauteur sans périr, serons-nous des esclaves qui meurent dans l’atmosphère de la liberté ?.Plierons-nous le genou devant ce dieu despotique qui a nom l impérialisme?.Arrêtons-nous dans cette course vers l’asservissement, si nous voulons rester maîtres de nos destinées.Le statu quo politique n’est plus possible, je le sais.Nous avons démoli pour reconstruire.Reconstruirons-nous mieux?C’est le vieil édifice aux trois quarts démoli que j’ai voulu rappeler à votre esprit et à votre coeur, afin que le nouveau contienne autant de droits et de libertés dont nous aurons raison d’être fiers.• • • En dépit des ordonnances, contrats, traités, et au mépris de la constitution, nous avons pris part à la guerre que l’Angleterre livre avec ses alliés aux Empires du Centre; continuerons-nous la guerre au préjudice des principes économiques que tout pays doit respecter s’il ne veut aller à la ruine ?Monsieur de Vergennes était si convaincu du peu de fond qu il y a à faire sur la parole d’un ministre, que, promettant au duc de Manchester quelque chose dont le duc paraissait douter, le ministre, pour le rassurer, lui dit: 44 Monsieur le duc, vous pouvez m’en croire, je ne parle pas ici en ministre mais en gentilhomme.” Nous en avons fait assez, et, à mon tour, je vous déclare que ‘‘ vous pouvez m’en croire, je ne parle pas ici en candidat ni en député, mais en gentilhomme et en patriote.” Le 7 juin 1917, au Monument national, l’assemblée qui a écouté si attentivement MM.Montpetit, Perrault, Lamarche et David, acclama un voeu lu par le docteur J.-B.Prince, formulé en ces termes : iC Nous croyons que tout effort additionnel de la nation doit avoir pour unique objet de réorganiser les forces économiques du pays et d’apporter aux alliés, dont le Canada a épousé la cause et particulièrement à 1 Angleterre, les secours de ravitaillement qu’ils réclament avec tant d’instance.Le peuple n’est pas le seul à réclamer la réorganisation des forces économiques de la nation, les hommes politiques des deux continents, de même que leurs économistes, ont écrit et parlé en ce sens.Relisons ces avertissements que donnait lord Shaughnessy, le 10 mars 1916: “ Le Canada a accompli des merveilles jusqu’ici, mais je ne puis croire que la proposition que l’on nous fait de lever 500 000 hommes LE PETIT CANADIEN 137 soit une proposition pratique ou possible.Nous avons tant de choses à faire, des munitions à fabriquer, des terres à cultiver.On nous demande d’aider à nourrir la nation anglaise; enfin, nous avons le problème des finances.En envoyant 500 000 hommes du Canada, nous ferions dans la population ouvrière de ce pays un vide qui pourrait avoir de sérieux résultats.” Lord Shaughnessy pourrait-il nous dire pourquoi il trouve plus pra-tique aujourd'hui de faire un vide dans la population de ce pays ?Est-ce que ce ne serait plutôt pas, par hasard, plus pratique rien que pour lui?.We know, ajoute sir Edmund Walker, président de la Canadian Bank •/ Commerce, that the future prosperity of the country with its load of war debt, depends upon greater production in the field, the pastures, the forests, the mines, the sea and in the workshop.Et Arthur Richmond Marsh, directeur de VEconomic World, expliquant la situation des Etats-Unis au point de vue agricole, constate l’insuffisance de la production américaine même pour ce pays.Cette réorganisation des forces économiques de la nation est vivement désirée par les ministres anglais eux-mêmes.Ce n’est pas tant des hommes qu’il nous faut, nous répète Bonar Law.D’accord avec son ministre des Finances, Lloyd George, premier ministre d’Angleterre, insiste davantage et dit “ que le producteur des vivres est un soldat plus nécessaire que celui qui porte un fusil.” Lord Rhondda ainsi que MM.Hanna et Bennett ont fait des déclarations identiques.Je comprends bien cet appel pressant, désespéré, du brillant professeur de l’université Laval, M.Edouard Montpetit : 11 Et si nous avons des forces, dit-il, et si nous avons des bras, produisons pour l’amour de Dieu et de l’humanité, produisons pour l’amour de la France, produisons pour l’amour de l’Angleterre ”.Chamfort disait “ Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu’il faut recommencer l’entendement humain.” Le temps presse chez nous, recommençons au plus tôt la reorganisation des forces économiques de la nation, et pour mieux atteindre ce but, créons des compétences, ainsi que le veut M.Montpetit.Nos Seigneurs les évêques Bruchési et Gauthier, dans une lettre datée du 10 novembre 1917, lancent le même appel à messieurs les juges du tribunal d’exemption en faveur des étudiants, compétences de demain: “ Ces professionnels, que l’Université n’aura pas pu former, manqueront au bien-être de notre population et a la direction du pays. 138 LE PETIT CANADIEN N 'est-il pas temps de dire avee le ministre de l’Agriculture, au parlement de Québec : “ Le Canada, qui a déjà fourni 420 000 hommes enrôlés, est rendu à la limite de son effort en hommes et en argent.C est par la finance, remarquait M.Bergerec, que les Etats périssent, et c est par elle que les révolutions débutent, ajoute M.Paul Hamelle.Quel est Tétât de nos finances?La réponse nous est donnée par le directeur du Statist de Londres, M.Georges Paish.Le Canada, dit-il, eu égard à sa population, à son développement actuel, a emprunté au point d’approcher la limite de la sécurité.Il a, à l’heure actuelle, une dette totale d’emprunts publics qui se chiffre a deux milliards et demi.Cette parole était prononcée à Winnipeg en 1913, avant la déclaration de la guerre.Ajoutons à ce chiffre déjà effrayant les sommes énormes que nous avons englouties dans la guerre à outrance, et il faut conclure que, si l’on tient compte des dettes provinciales et municipales, nous devons bien près de cinq milliards.• * * Lorsque le train s'éloigne du Chicot pour se rendre à la gare de Saint-Eustache, il m’est arrivé, tout le long de la route, de regarder à ma droite le panorama qui se déroule sous mes yeux.Au couchant, le soleil, dans sa retraite, allume un vaste incendie dont bientôt l’ombre aura raison.Sur ce fond rouge d’or se desvsinent çà et là une multitude d’arbres d’espèces et d’attitudes différentes.lies uns altiers et droits semblent des moines en contemplation, les autres aux branches recourbées et tombantes font penser à des vieillards dont les bras sont chargés de bénédictions.Des arbres moyens sont là, dans une attente inquiète, dirait-on, et ce sont les plus nombreux.Imaginez qu’une main irréfléchie oserait mettre la cognée à ces majestueux éléments de nos paysages.Quel aspect auraient ces plaines qui se déroulent depuis les montagnes d Oka, jusqu’aux Lau-rentides?Quelle tristesse envelopperait cas pâturages sans frondaisons et sans ombrages?.Ce serait — n’est-il pas vrai?— comme faire tomber les colonnes d’un temple auprès desquelles de pieux travailleurs cherchent le repos dans le calme et le recueillement.Telle est, me semble-t-il, l’image de notre pauvre pays dans la tourmente qui l’épuise.Cet incendie, c’est le champ de bataille.Ces arbres ne rappellent-ils pas notre clergé, nos pères de famille et nos fils d’âge militaire, ces forces vives de la nation ?Avec la guerre “ jusqu’au bout ”, soit par enrôlement volontaire, soit par enrôlement forcé, quel aspect aura demain notre malheureux pays?Toute l’ossature nationale sera rongée par le monstre de la guerre, et la nation périra dans la consomption de ses forces vitales. LE PETIT CANADIEN 139 44 Le sang crie ”, clament les impérialistes, afin de nous exciter à la tuerie.Oui; mais au Canada, n'oublions pas que le “ cri saigne ”, et ce cri inquiet, désespéré, de tous les nôtres ressemble étrangement à celui qu'échappait le poète Baudelaire, lorsqu'il regardait les corbillards entrer dans son église paroissiale : Et de longs corbillards, sans tambours, ni musique, Défilent lentement dans mon âme.L'Espoir Vaincu, pleure : et l’Angoisse atroce, despotique.Sur mon crâne incliné, plante son drapeau noir.Malgré la tristesse profonde qui nous atteint comme une marée montante, n’allons pas désespérer; les races faibles seules perdent l’espoir.Nous avons connu sous l'Union des jours plus sombres.Ressaisissons-nous, étudions, agissons, et bientôt, VAngoisse atroce, despotique, sera vaincue et VEspérance, sur nos fronts plus libres, aura planté son drapeau blanc.Adélard Leduc CETTE GUERRE A-T-ELLE ETOUFFE LA POESIE Nous avons bien l'air d'être en plain matérialisme.En effet, dans le temps présent, toutes les questions se règlent par la force ; elles sont dominées, semble-t-il, par la matière.L'esprit lui est asservi.La science a nourri l'ambition de se substituer à la pure nature ; et elle est bien près de réussir en créant ce monde artificiel, ce monde de mécanique et d'automates.Depuis déjà pas mal d'années nous nous dirigions sûrement dans cette voie.Tout devenait truqué et faux en nous et autour de nous.Et la liberté humaine serait sûrement broyée par le sale machinisme, si le ciel n’était d'azur et plein d'espoir.Mais de même que le soleil prodigue sa chaleur jusqu'à la tanière sombre où se cache le hideux sanglier, ainsi la poésie se révèle partout.C'est qu’elle se trouve partout à l'état permanent, car elle n'est pas comme on le croit bien trop, le cadeau d'une minute merveilleuse; elle n'est pas la coupe d'eau trouvée soudain dans le désert de la vie; elle n'est pas la chanson furtive d'un oiseau du ciel qui vient, à votre oreille, vous en dicter la mélodie.La poésie est le tabernacle de l'âme ; elle est sa sauvegarde de tous les instants; elle est son hymne intérieur perpétuel.Et il n'y a qu'à regarder pour s'en convaincre; il n'y a qu'à vouloir la trouver pour qu'elle se livre; il n'y a qu'à rester silencieux pour l’entendre. 140 LE PETIT CANADIEN Et puis l’idée, n’est-ce pas encore elle qui mène les hommes ?Ils sont les serviteurs qui attendent son appel et, pendant qu ils s’occupent de leurs petites affaires, ils sentent bien qu’ils ne remplissent pas leur destinée toute entière.Non, cette guerre n’a pas étouffé la poésie.Et c’est au seul poète qu'il appartient de révéler ce qui se passe parmi nous de profond ; de répéter partout et souvent que la plus haute dignité de l’homme est dans l’aspiration vers Dieu, et cela, au moment où son être est dégagé de tout engrenage mécanique, de la matière.A quoi sert la poésie 1 nous demande-t-on.A nous faire voir Tautre côté de la nature, à nous introduire dans le cercle éblouissant des esprits.Au poète le pouvoir de connaître notre âme; à lui la charge d'interprète de la triste et morne armée des hommes; à lui la fortune de transmettre à nos enfants les éternelles légendes qu’il aura créées avec nos faits d’armes, avec nos luttes pour la conservation de la foi et de la langue.En vérité, voilà la mission active, énergique, idéale du poète.Il jette de la lumière sur nos vies.N’est-ce pas de lui que dépende tant de gloire?De plus grands combats que celui de Carillon se sont livrés au Canada, mais qui en aurait le souvenir profond que nous en conservons encore aujourd’hui, si notre poète le plus sincère, le plus vrai, Crémazie, ne l’avait ravivé par son immortel chant du Drapeau de Carillon?Qui, de Châ-teauguay, de de Salaberry et sa poignée de braves, sans Mermet, Fréchette et Suite?Les héros de la guerre de Troie auraient-ils encore tant de renommée sans Homère ?Non, la guerre n’a pas étouffé la poésie ! Et le poète, cet être bizarre, de pauvre condition et de maigre figure à qui a été dévolue une puissance auprès de laquelle celle de bien des princes ne paraît pas toujours aussi durable, continuera de passer pas le monde comme un magicien, pour qui tout n’est que prétexte à fantasmagories, sujets de songes, thèmes de lyrisme, invitation à des voyages dans la lune.tout près du paradis.Comme le trouvère d’autrefois, il chantera la ballade pour distraire les hommes et inspirera alors tant d’amour que les pauvres rêveurs croiront encore à l’amélioration humaine.Il continuera d’entrer dams les demeures, avec simplicité, sans se croire jamais inférieur ni supérieur à personne.Il n’appartiendra à aucun parti, à aucune confrérie, à aucune tyrannie.Il sera encore l’interprèe du pauvre comme du riche, car il comprendra que les hommes s’équivalent en esprit sur la terre et qu’il ne faut pas humilier l’un afin de mieux grandir l’autre.Une dernière pensée.ou plutôt un dernier rêve! Dans un pays LE PETIT CANADIEN 141 bien réglé ne serait-il pas charmant que les affaires de l’Etat fussent aux mains des politiques, et la guerre aux mains des capitaines, et la religion aux mains des prêtres, et la philosophie aux mains des philosophes, et la littérature aux mains des poètes ?Mais ceci, c'est la perfection.Regrettons quand même que la littérature ne consente pas où ne consente plus guère à n’être qu’une poésie.Combien l’humanité en retirerait un profit universel: le poète n’est-il pas, lui aussi, un prêtre, un augure, un Esprit.Supérieur aux savants, car non seulement il sait, mais il peut ce qu’il veut, il met sur la science le ciel, arrache le mal de l’âme méchante, glorifie le martyre, divinise l’amour ! J.-Albert Savignac Avril 1918.• FLEURS DE LYS 99 Une lettre de M.Léon Lorrain Montréal, 6 mai 1918.Monsieur le secrétaire, J’ai reçu il y a déjà plusieurs semaines l’intéressant volume de la Société Saint-Jean-Baptiste, Fleurs de lys, que vous avez bien voulu me faire tenir.Je vous en remercie très cordialement.Je suis en retard, mais je ne m’en excuse pas ; je le ferais plutôt, si, comme cela arrive parfois, m’a-t-on dit, je vous en accusais réception sans en avoir coupé les feuilles.Enfoui sous un tas de choses à voir, votre bon ouvrage a attendu son tour tout ce temps-là.Je l’ai lu avec grand plaisir.Ce sont de belles pages, évoquant notre passé français qu’il importe d’autant plus de faire revivre que nous sommes les seuls qui veuillions bien nous le rappeler.L’histoire d’autres petits peuples, ni plus glorieuse, pourtant, ni plus édifiante, jouit dans le monde d’un prestige que la nôtre n’a pas encore, mais que notre génération lui donnera peut-être.Ce ne sont pas seulement les savants in-folio qui le lui donneront; c’est aussi la vulgarisation, la légende des héros et des prouesses, l’histoire des humbles gens, probes et tenaces, qui ont fait les héros et les prouesses, et que les savants 142 LE PETIT CANADIEN in-folio dédaignent, — du peuple obscur qui peine et qui souffre, qui vit et croît, qui tient.Le prestige de notre histoire nous est aussi nécessaire à l’extérieur qu’à l’intérieur: à l’étranger pour eontrepeser la calomnie organisée, et surtout nous faire comprendre à ceux qui ne nous connaissent point et à ceux qui ne nous reconnaissent pas; au pays, pour nous restituer la fierté de race et nous indiquer le sens où doit s’accomplir notre évolution.C’est pourquoi il est heureux qu’aient vu le jour les Flfurit de lys, oeuvres de prosateurs connus qu’on retrouve avec plaisir et de nouveaux ouvriers dont on salue avec joie l’arrivée.Les Flctirs de lys, ce sont les pièces primées dans le 3e concours de la Société Saint-Jean-Baptiste ; les concurrents des deux premières joutes littéraires, dont les travaux ont paru dans la Croix du chemin et dans la Corvée, étaient invités à peindre les moeurs et les coutumes populaires.Et c’était très bien.C’est faire oeuvre louable que d’engager ceux qui tiennent une plume à nous entretenir des choses de jadis et de celles d’aujourd’hui.Ne conviendrait-il pas qu’ils se préoccupassent aussi de celles de demain ?L’écrivain canadien qui servira le mieux son pays, ne sera-ce pas celui qui se penchera parfois sur le passé, et qui, parfois, se tiendra aux écoutes de l’avenir f Quelle psychologie notre lignage français nous a-t-il faite, comment réagit-elle sur la vie de notre communauté mixte, qu’y apportons-nous, qu’y perdons-nous ?D’une race loyale, nous respectons, malgré tous les accrocs que d’autres y ont faits, la constitution canadienne dans son esprit et dans sa lettre ; si, apres la tourmente, elle est restaurée, dans quel état d’esprit entreprendrons-nous cette reprise ?Que de questions ! direz-vous, Monsieur le secrétaire.Vous reconnaîtrez, pourtant, que ce sont de celles qui nous préoccupent.Si l’on ne peut espérer qu’elles soient résolues dans un concours littéraire, on peut du moins souhaiter qu’elles soient envisagées.C est le voeu que j exprime ici, en même temps que celui de voir toujours prospérer la Société Saint-Jean-Baptiste et ses patriotiques initiatives.Bien cordialement à vous. LE PETIT CANADIEN 14:i PI EH RE LE MOYNE IEIBER VILLE 1 D Iberville ! C’est notre Du Guesclin, notre Jean Rart, un nouveau Champlain.Soldat intrépide, il prend part aux expéditions de la baie d’Hudson, de Corlar et de Terre-Neuve ; marin audacieux, il affronte les mers glacées du nord et sillonne le vaste Atlantique; explorateur infatigable, il parcourt le golfe du Mexique, le MLssissipi, et fonde la Louisiane, dont il sera le premier gouverneur.Type de chevalier, d Iberville avait le front haut, les yeux vifs, le nez aquilin et la lèvre impérative ; la perruque longue et ondoyante, caractéristique du grand siècle, rehaussait merveilleusement son énergique figure.Un torse puissant, à poitrine rebondie et aux larges épaules, une forte membrure d’athlète, dénotaient chez notre capitaine une vigueur peu commune.A la noblesse des sentiments, à l’amour de la patrie, il joignait 1 élévation de la pensée et la solidité du jugement.Bref, il était, dit Charlevoix, l’idole de ses rudes matelots et de ses hardis coureurs de bois ; il les aurait menés au bout du monde.Notre héros appartenait à une famille illustre dans la colonie.Son père, Charles Le Moyne, sieur de Longueuil, avait été anobli par Louis XIV, pour hauts faits d’armes.Neuf de ses frères se couvrirent de gloire en luttant contre l’Anglais et ITroquois.Aussi la postérité désignera-t-elle cette noble lignée une famille de héros.Pierre Le Moyne d’Iberville, le plus célèbre des Le Moyne, naquit à Villemarie (Montréal), le vingt juillet 1661.Garde-marine à quatorze ans, il navigua d’abord sur le Saint-Laurent, puis traversa plusieurs fois l’Atlantique.Il fit ses premières armes sous le chevalier de Troyes, en 1686.Les Anglais, malgré les protestations des Français, s’étant établis à la baie d’Hudson pour y faire la traite, refusaient de quitter la contrée.De Troyes reçut la mission d’aller les déloger.Il rassembla une troupe d’élite, composée de soldats et de coureurs de bois.Les soixante-dix Canadiens qui prirent part à cette aventureuse expédition avaient pour commandants d’Iberville et ses deux frères : Maricourt et Sainte-Hélène.Le départ s’effectua en mars, pendant une bordée de neige.Raquettes aux pieds, il fallut traîner jusqu’au Long-Sault, vivres et bagages sur 1 Montréal a honoré par le bronze la mémoire de ce glorieux soldat.Le 19 juin 1894, elle lui érigeait un monument en face de l’église de Sainte-Cunégonde. 144 LE PETIT CANADIEN des toboggans.Le voyage se poursuivit en canots d’écorce, non sans de grandes difficultés.De nombreux portages à travers les bois et les marécages demandaient des jarrets d’acier et une grande vigueur physique.L’embarcation de notre capitaine chavira dans un rapide, et deux hommes se noyèrent; quant à d’Iberville, empoignant un autre de ses compagnons qui disparaissait, il atterrit heureusement avec son fardeau.Après avoir parcouru deux cents lieues, la troupe atteignit la baie d’Hudson.Le fort Monsipi, érigé par les Anglais au sud de la baie, était flanqué de quatre bastions portant douze pièces d’artillerie.Une redoute ou blockhaus occupait le centre de la place.Tandis que de Troyes, à coups de bélier, enfonce la porte principale du fort, d’Iberville et Sainte-Hélène franchissent la palissade avec cinq ou six hommes et attaquent le blockhaus, où se tient la garnison; la porte de la redoute cède, et d’Iberville se précipite à l’intérieur, où il soutient seul, une lutte terrible.“ Hardi ! les gars ! Sus à l’Anglais ! ” s’écrie Sainte-Hélène, en s’élançant à la rescousse de son frère.L’héroïque capitaine est aussitôt délivré et les Anglais rendent les armes.Peu après, en face du fort Rupert, d’Iberville aperçoit un navire ennemi.Sur la grève se trouvent deux canots d’écorce : il en commandera un et Maricourt l’autre.Neuf braves sont choisis, et les embarcations voguent vers le vaisseau anglais.En silence, on aborde le bâtiment.L’homme de quart, enveloppé dans sa couverte, dort profondément ; il est tué sur place.D’Iberville donne alors l’alarme en frappant du pied sur le pont.Quelques matelots accourent ; reçus à coups de sabre, ils s’enfuient dans la chambre du capitaine.Le héros canadien les poursuit, enfonce la porte à coups de hache et les oblige à se rendre.De son côté, de Troyes n’est pas inactif: il attaque vigoureusement le fort et s’en rend maître.De là, nos infatigables soldats se dirigent vers le fort Sainte-Anne ou Albany, qu’ils enlèvent après quelques heures d’un bombardement intense.• • • Les rudes gars d’Iberville étaient dignes de leur chef.Deux de ces hommes envoyés pour reconnaître un vaisseau engagé dans les glaces, furent pris par les Anglais et jetés à fond de cale, où ils passèrent l’hiver.Au printemps, le maître d’équipage se noya, et on fit servir à la manoeuvre l’un des prisonniers.Un jour, le Canadien s’aperçut que la plupart des Anglais étaient occupés dans la mâture.Une hache est sur le gaillard LE PETIT CANADIEN 145 d’avant.Il s’en empare, casse la tête au capitaine et au second, puis court libérer le captif.Nos audacieux trouvent ensuite des armes et remontent précipitamment sur le pont.“ Ohé! les amis, one by one, en bas ”, crie le nouveau commandant, aux cinq matelots encore dans les vergues.Les Anglais, terrifiés par les pistolets des Canadiens, descendent l’un après l’autre: garrottés à mesure qu’ils mettent le pied sur le pont, ils doivent, à leur tour, descendre à fond de cale.Le navire est aussitôt orienté vers les ports français.Soudain, une voile apparaît à l’horizon.Alerte.Mais!.Le drapeau fleurdelisé! C’est sûrement d’Iberville.Une voix impérative et claironnante retenjtit du pont du navire en vue : Qui va là?.Rendez-vous ! — On les tient, capitaine, on les tient ! répond le maître improvisé, tandis que son camarade entonne à plein gosier : C’est la belle Françoise, Ion, gai.C’est la belle Françoise.— Attention aux grappins d’abordage.Bonne prise ?— Oui! des provisions, de l’eau-de-vie, des peaux de castor.et cinq gros rats de cale, ah ! ah ! ah ! bien vivants.— Hop ! tope là, mes agnelets ! vous êtes des braves ! je suis fier de vous.Et d’Iberville les embrassa tous deux.Les marins profondément émus remarquèrent une larme à la paupière du capitaine.C’est qu’il les aimait, ses gars, ses hardis coureurs de bois.Cette même année, 1687, la paix signée entre la France et l’Angleterre permettait à notre héros de se rendre à Villemarie.La reprise des hostilités (1689) le trouve à la baie d’Hudson.Deux navires ennemis se présentent bientôt dans ces parages.Comme d’Iberville n’a qu’une trentaine d’hommes sous ses ordres, il entre en pourparlers avec les Anglais.Mais apprenant qu’ils ont fait pointer deux pièces de canon chargées à mitraille, sur l’endroit où doit avoir lieu l’entrevue, il leur dresse des embuscades, s’empare d’une bonne partie des équipages, et finalement oblige les navires à amener pavillon.Confiant alors à de Maricourt le soin des postes de la contrée, il se dirige sur Québec avec une riche cargaison. 14G LE PETIT CANADIEN • • • Frontenac était revenu au pays en 1689.Homme d’énergie et d’action, il voulut user de représailles envers les Anglais, instigateurs du massacre de Lacbine, où les Français étaient tombés nombreux sous le tomahawk de ITroquois.Pendant Fhiver de 1690, il organisa trois expéditions qui portèrent la terreur dans la Nouvelle-Angleterre.Dès les premiers join's de février, Sainte-Hélène et d’Ailleboust se mettaient à la tète de deux cents hommes, Canadiens et sauvages.Parmi les volontaires se trouvaient d Iberville, de Repentigny, de Mari court et bon nombre de ceux qui avaient pris part à la campagne de la baie d’Hudson.Au chant: “ En roulant, ma boule roulant ”, entonné par d’Iberville et cadencé par les ohé! ohé! rythmiques des sauvages, nos braves quittèrent Villemarie, raquettes aux pieds, provisions sur les épaules, et fusil en bandoulière.Bientôt ils entrent en pleine forêt ; le vent souffle en tempête ; la poudrerie couvre hommes et choses ; la course est rude et le soir commence à tomber.“ Compagnons, halte! s’écrie Sainte-Hélène, on bivouaque ici Pins et mélèzes tombent dru sous la hache : des abris s’élèvent, le feu crépite, et bientôt rôtissent des tranches de caribou.Une voix entonne : A la claire fontaine, M’en allant promener, J’ai trouvé l’eau si belle Que je m’y suis baigné.Les refrains montent joyeux dans la nuit : Lui va longtemps que je t’aime, Jamais je ne t'oublierai.Après le repas, une courte prière, et chacun s’endort roulé dans sa couverte de laine.Seules, les sentinelles veillent sous le vent qui abat la neige en rafales.On ne fait qu’un somme jusqu’au moment où la grosse voix de Sainte-Hélène clame : 44 Debout les enfants! ” La tempête s’est calmée; à travers les bras dénudés des bouleaux et des érables, le soleil, disque rouge immense, monte à l’horizon; il atteint rapidement la cime des arbres et inonde la forêt d’une vive lumière, réverbérée de toutes parts par la neige qui lance les feux de ses diamants, par LE PETIT CANADIEN 147 le givre qui transforme en lustres éblouissants toute 1 armée des arbres.On déjeune, on chausse les raquettes, et la colonne reprend sa marche.Et c'est ainsi, avec quelques variations, pendant des jours et des semaines.Le corps expéditionnaire, en marche depuis trente jours, arrive devant Corlar.Par un froid intense, au milieu de la nuit, d’Ailleboust donne le signal de l’attaque.Les sauvages poussent leur redoutable cri de guerre.Clameurs et vociférations s’élèvent; heurts de l’acier et coups de mousquets retentissent.Aux lueurs de 1 embrasement, comme dt*s démons furieux, les assaillants frappent sans merci.Sauvages représailles du massacre de Lachine! soixante personnes périssent, et le bourg n’est plus qu’un monceau de décombres fumants.La troupe se retire après avoir semé dans ces parages la crainte du nom français.Mais que sont ces faits d’armes, comparés aux exploits qui s accomplirent à Terre-Neuve et à la baie d’Hudson, en 1696-1697 ?Tout d abord, dIberville démâte le Newport, vaisseau de vingt-quatre canons, s’en rend maître sans perdre un seul homme, et détruit Pemaquid, place forte des Anglais en Nouvelle-Angleterre.Poursuivi par sept bâtiments, il leur échappe avec ses trois vaisseaux en longeant la côte bordée d’écueils, et atteint Plaisance dans l’île de Terre-Neuve.Le gouverneur de la place, de Brouillan, homme intelligent et courageux, mais cupide et violent, devait se concerter avec d’Iberville pour détruire les établissements anglais de l’île.Eu quatre circonstances, notre capitaine traité de façon cavalière par l’irascible commandant, sut faire violence à ses justes susceptibilités pour ne pas compromettre le succès de l’expédition; il parla même de se retirer en France, mais les Canadiens déclarèrent hautement qu’ils ne reconnaîtraient pas d’autre chef que monsieur d’Iberville, et l’impérieux de Brouillan dut céder.L attaque de Saint-Jean, poste considérable des Anglais dans Terre-Neuve, est résolue.D’Iberville, secondé par de Montigny, multiplie les faits de haute vaillance.Un jour, à la tête d’une troupe de Canadiens, il se jette à genoux, reçoit l’absolution de l’abbé Beaudoin, puis fond sur l’ennemi, le met en déroute, et pénètre avec lui dans Saint-Jean, où il s’empare de deux forts avant l’arrivée du corps d’armée.Le commandant anglais demande à parlementer; de Brouillan ne consulte pas même le héros, et signe seul l’acte de capitulation.Après la reddition de la place, d’Iberville, avec ses cent vingt-cinq volontaires, entreprend sa prodigieuse campagne d hiver.Il détruit presque tous les établissements anglais de l’île, tue deux cents hommes et fait sept cents prisonniers. 148 LE PETIT CANADIEN A la mi-mai 1697, arrivait à Plaisance une escadre de quatre vaisseaux, sous les ordres de Sérigny, porteur de commissions très importantes pour le sieur d’Iberville, son frère.Ce dernier avait ordre de se rendre à la baie d’Hudson et d’en chasser les Anglais.S’adressant à ses inlassables compagnons, d’Iberville leur dit : — Amis, de par la volonté du roi, notre maître, je prends le commandement de l’escadre de Sa Majesté, pour courir sus à l’Anglais.— Vive le Roi ! Vive d’Iberville ! s’écrient les coureurs de bois.Le 11 juillet, l’escadre, comprenant le Pélican, le Profond, le Palmier, le Wesp et VEsquimau, est en rade; elle appareille.Dans la mâture de jeunes voix chantent : A Saint-Malo, beau port de mer, Trois gros navir’s sont arrivés ; Nous irons sur l’eau nous y pronT promener.Nous irons jouer dans Tile.Sur le pont des voix plus fortes font écho: “ dans l’île, dans l’île Tout à coup le drapeau fleurdelisé est arboré sur le Pélican; c’est le signal du départ.LTn vivat enthousiaste retentit: Vive la France!.On lève les ancres et la flotte prend hardiment la direction du nord.Le trois août, par un temps orageux, l’escadre s’engage dans le détroit d’Hudson.Tandis que les pétrels, au bec crochu et aux longues ailes,-fuient devant la tempête, les goélands, à grosse tête et à manteau noir, affrontent l’ouragan.Leurs cris lugubres se mêlent à ceux des pingouins, perchés par bandes nombreuses sur les hautes falaises.D’énormes banquises, poussées par le vent, s’entre-choquent avec un bruit formidable ; une pluie glacée rend presque impossible la manoeuvre ; les vaisseaux courent les plus grands dangers.Le Palmier a son beaupré rompu et n’échappe au désastre qu’en se réfugiant dans l’échancrure d’une banquise; quelques jours après, VEsquimau est écrasé, et c’est avec peine qu’on en sauve l’équipage.Puis on se perd de vue.Le quatre septembre, le Pélican vogue seul en mer libre.Le cinq au matin, du haut du mât de misaine, une voie crie: “ Voiles à l’horizon ”.— Où?demande d’Iberville.— Tout droit, à notre avant.— Combien ?continue-t-il.— Trois, mon capitaine. LE PETIT CANADIEN 149 — Nos trois vaisseaux ?— Non, mon capitaine, ce sont des Anglais.— Tonnerre d’un nom î et ils sont trois î Quelle est leur direction ?— Droit sur nous.A ses marins qui l’observent, d’Iberville dit : — Ça va cogner dur, mes enfants, car ils sont trois; la route est bloquée, mais vive Dieu, nous leur montrerons que nous sommes Canadiens.— \ ive d’Iberville ! Mort à l’Anglais! s’écrie l’équipage.— Allons, chacun à son poste de combat.A leur grande surprise, les Anglais virent que le hardi marin prenait ses dispositions pour les attaquer.“ Hors le petit foc ; bordez et hissez les humiers ”, ordonne le commandant, et le Pélican augmenta de vitesse.De neuf heures à midi, les trois vaisseaux ennemis cherchent à démâter le navire français; ce dernier riposte vaillamment.D’Iberville, qui a 1 avantage du vent, observe que les bâtiments anglais ne conservent pas leur distance.— De la toile au vent, commande-t-il ; larguez la brigantine et les ris des huniers.La mâture craque et le voilier file avec vitesse ; tout en courant, il envoie, de toutes ses pièces, une bordée au Hampshire, une autre au Hudson Bay, puis par une manoeuvre des plus habiles, range le Hampshire sous le vent.— Canonniers, s’écrie le commandant, pointez à couler bas.Feu! Un nuage de fumée enveloppe le Pélican, dont la membrure est secouée dans toutes les parties.La volée porte si juste que le Hampshire, la carène fracassée, sombre aussitôt.Laissons parler de la Potherie, qui commandait le château d’avant sur le Pélican; A mesure qu’ils prolon-geoient notre vaisseau, nous tirâmes nos batteries, mais nos canons étoient pointez si à propos qu’ils firent un éfet admirable, car nous ne fûmes pas plutôt séparez l’un de l’autre, VH amp shire sombra dans le moment sous voile.” Vive le Roi! Vive d’Iberville! clament les marins canadiens.L’Hudson Bay, sur le point d’etre abordé, amène pavillon ; quant au Herring, à la faveur de la nuit il réussit à s’échapper. 150 LE PETIT CANADIEN Cet exploit si glorieux eut un dénouement tragique: une tempête épouvantable s'éleva et, en dépit des efforts surhumains de l'équipage, le Pélican et sa prise furent jetés à la côte.L'atterrissage s'effectua dans les conditions les plus difficiles, et bon nombre de matelots périrent.Deux jours après ce désastre, les vaisseaux français, dégagés des glaces, vinrent secourir les malheureux naufragés ; on mit bientôt le siège devant le fort Nelson, qui hissa peu après le pavillon blanc et se rendit.La paix de Ryswick (1607), qui assurait à la France toute la baie d Hudson, rendit sa liberté à d'Iberville.• • • Les vastes pays du sud, visités par La Salle et abandonnés depuis la fin tragique de l'explorateur (1682), avaient depuis longtemps attiré 1 attention de d'Iberville.La Louisiane va désormais être son champ d'action.Cinglant vers les bouches du Mississipi, il explore ce fleuve, fonde Biloxi (1699), puis retourne en France, où il est décoré de l'ordre de Saint-Louis, à ruban “ couleur de feu ".Revenu à la Louisiane en 1701, il érige un fort sur le Mississipi, afin d’empêcher les Anglais de venir y faire la traite.L'année suivante, de concert avec Bienville, son frère, il jette les bases de Mobile, puis fait construire des magasins et des casernes dans l'île Dauphine (île du Massacre).En 1702, le roi le crée successivement capitaine de vaisseau, chef d'escadre et gouverneur de la Louisiane.C'est alors qu'il propose à la cour d'attaquer les flottes de la Virginie et de Terre-Neuve, et de ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre.Son projet agréé, il réunit, en 1706, onze bâtiments de guerre et se rend à l'île Barbade, dont il veut d'abord s'emparer; mais les Anglais y sont puissamment fortifiés et il renonce à ce projet.L escadre se dirige alors vers l’île Nevis qu’elle enlève; vingt-cinq voiliers sont capturés; tous les habitants, six mille nègres et le gouverneur de la place tombent en son pouvoir.Ce fut le dernier rexploit d’Iberville.Arrivé à la Havane, il mourut soudainement d'une attaque de fievre jaune, le 9 juillet 1706, à l'âge de quarante-cinq ans.Dans sa personne, la Nouvelle-France perdait le plus illustre de ses soldats et le plus grand de ses marins.Il fut vivement regretté de toute la colonie.Fr.ÉLiE, des Écoles Chrétiennes. 151 LE PETIT CANADIEN LA SURVIVANCE FRANÇAISE De la Défense, le nouvel et vaillant organe des Canadiens franeais d'Essex et de Kent (Ont.) : Notre survivance dans cette région des Grands Lacs est prodigieuse, si Ton considère les circonstances exceptionnellement difficiles dans lesquelles nous avons du vivre pendant de longues années.Séparés de nos frères du Québec par une distance de plus de cinq cents milles, enserres comme dans un etau gigantesque entre la masse américaine d'un côté et l'élément anglo-ontarien de l'autre, privés à peu près de toute communication avec le groupe le plus important de la race par suite de la difficulté et de la longueur des voyages, nos pères n’en sont pas moins restes attaches a leur religion, à leur langue et à leurs traditions nationales, et le français n'en a pas moins continué à rester jusqu aujourd hui, et pour la grande majorité des nôtres dans la péninsule d'Essex et dans celle du Michigan, la langue qui se parle et la langue qui se chante.Pour rester ce que nous sommes, noms avons dû peiner, nous avons dû nous battre.La cause pour laquelle nous nous sommes battus, ne nous en est que plus chère.Nous sommes aux avant-postes et nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment de fierté et d’orgueil en songeant que nos souffrances et nos luttes, dans le passé comme dans le présent, et surtout dans 1 avenir n ont pas profité et ne profiteront pas seulement à nous, mais que ces batailles livrées pour le maintien de la civilisation catholique et française chez nous profiteront également à toute la grande armée de ceux qui veulent perpétuer sur ce sol, sans nuire aux autres races d'Amérique, les gestes de Dieu par les Francs.Josepii-D.de Grandpré.Windsor (Essex), Ont. 152 LE PETIT CANADIEN CHOSES IP ABITIBI Nos lecteurs savent déjà que T Abitibi est une région de colonisation naturellement riche et qui est destinée à un grand avenir.La lettre suivante, que nous communique un ami éclairé de la terre neuve, précisera les connaissances sur les conditions économiques d un pays où 1 on devrait driger tous ceux des nôtres qui ont la vocation agricole et qui cherchent à s’établir avantageusement.“ Sous le rapport de la culture, je regrette que l’Abitibi soit si peu ^ avancée.Si depuis vingt ans nos Canadiens s’étaient dirigés davantage vers les terres neuves, nous pourrions fournir autant d’hommes et plus de vivres pour gagner la victoire.Mais enfin, pour être bien tard, il ne l’est peut-être pas trop, et il faut continuer de s’organiser.Je recom- « mande fortement à mes gens de “ faire de la terre ”, de ramasser 1’abatis de bonne heure, puis de faire brûler et de semer.Ils m’ont l’air bien encouragés.La nature va les aider : la neige est disparue il a fait chaud la semaine dernière et hier, et aujourd’hui une pluie pas froide va dégeler la terre.1 “ Us n’ont pas fait, l’hiver dernier, autant que j’aurais cru.Le bois ne s’est pas vendu aux stations du chemin de fer, ainsi que cela s’était déjà pratiqué.Quelques-uns, qui comptaient vendre très cher, avaient commencé de gros chantiers et ont perdu de l’argent; d autres ont attendu, perdu leur temps ; d’autres se sont découragés et se sont engagés pour la compagnie Abitibi Pulp, dTroquois-Falls, et n’ont pas avancé beaucoup dans le travail de leur terre.Ceux qui partaient me donnaient cette raison: “ Il faut bien vivre, nous et notre famille.’’Ils sont revenus ce printemps et feront un peu d’ouvrage, mais pas autant qu’ils auraient pu, en travaillant sur leurs lots.Ceux qui ont fait le mieux, ce sont ceux qui ont bûché sur leurs lots, seuls ou avec les garçons.Ils n’ont pas de salaire à payer ; ils ont vendu à la compagnie Abitibi Pulp, puis ils ont vendu du bois de service pour être scié, se sont fait du bois pour bâtir leur maison ou agrandir leurs dépendances, puis dès l’été prochain, ils vont mettre en culture et semer le morceau de terre nouvellement défriché.i Cette intéressante lettre est datée du 3 avril 191S. LE PETIT CANADIEN 153 “ Il me semble que le gouvernement aurait pu trouver des wagons.C'est, dit-on,ce qui a paralysé le commerce du bois.L'organisation a d’ailleurs manqué; actuellement, il y en a, les compagnies d'Ontario ont acheté le bois a un prix minime, et le bois se transportera.Le gouvernement ne s est pas occupé de la chose d'une manière assez intéressée, sous prétexte que tout allait bien en Abitibi ; mais il y avait beaucoup à faire encore pour garder l'élan donné, et le travail n'a pas été fait, et des paroisses comme Dupuy, une partie de La Reine, Privât, Authier, en ont beaucoup souffert.Et les chemins?Le gouvernement provincial est certainement très bien disposé ; il y a de l'argent de voté ; il y a aussi, je le sais, un bon travail d'organisation de fait.Les municipalités, là où elles sont érigées, vont faciliter le travail et le rendre plus efficace.Ce qui peut manquer, ce sera la vigilance, l'activité de quelque surintendant, ce sera la bonne entente.En somme, j'ai confiance et je suis satisfait." Abbé Ernest Lalonde, curé à La Sarre.LITRES DE CHEZ NOUS Les premiers coups (Pailes.— 1 vol.in-8 de x-251 pp., illustré.Les Clercs de Saint-\ iateur, Montréal, 1918.Précédé d'une préface de l’abbé Philippe Perrier et d'une dédicace des élèves du Séminaire de Joliette à leurs petits frères canadiens-français.Ces premiers coups d’ailes sont l'oeuvre de plusieurs jeunes auteurs, tous élèves du même séminaire et font honneur à leur Alma Mater comme aussi à leurs professeurs.Il y a là une belle collection d'écrits du terroir qui évoquent les gens et les choses de chez nous avec un bonheur d’expression surprenant.Ceux qui ont lu avec avidité et délices les livres de l’abbé Groulx et d’Adjutor Rivard, comme aussi ceux de la Société Saint-Jean-Baptiste à la suite de ses concours, trouveront dans celui-ci les mêmes sujets traités, les mêmes coutumes décrites, les mêmes gens repré- 154 LE PETIT CANADIEN sentes par des plumes novices d'écoliers, c’est évident quelquefois, mais souvent aussi de main de maîtres.Plusieurs des jeunes auteurs de ce recueil montrent des qualités solides d’écrivain, et 1 on sent que, tandis que leurs ailes ont poussé, ils ont été nourris d’une savoureuse moelle classique, en même temps que d’une becquée substantielle de sucre du pays.Ces pages sont délicieuses parce qu’elles nous font revoir le milieu reposant des familles canadiennes, prêchent le patriotisme, 1 amour du sol, le culte des ancêtres, et nous croyons avec le préfacier qu’elles méritaient d’être citées à l’ordre du jour pour toutes les salutaires leçons qui s’en dégagent.” C.H.Le Catholicisme en Ontario.— Par J.-Albert Foisy, rédacteur en chef du Droit, Ottawa, 1918; brochure de 32 pp.; chez tous les libraires, 27 sous franco.Voici une brochure aussi intéressante et consolante qu’instructive.Elle est une preuve de plus que l’avenir du catholicisme au Canada est lié à celui de la race française.Preuve d’autant plus éloquente qu elle est basée sur des chiffres inattaquables dans leur immuabilité.M.Foisy s’est attaché à démontrer qu’en Ontario, terre bien française, puisqu’elle a bu les sueurs et le sang des premiers colons et des premiers évangélisaieurs français, le catholicisme n’a cessé de faire des progrès dans les milieux canadiens-français, tandis que dans les centres catholiques anglais, son rayonnement s’est restreint, à cause des ravages du protestantisme et des mariages mixtes.Cette brochure est un hommage à la vérité et à l’Eglise catholique, et une destruction de la thèse, répandue par certains hauts personnages ecclésiastiques que le sort du catholicisme au Canada est lie à celui des catholiques anglophones.Joignant au mérite d’établir une thèse claire et forte, celui de contenir une foule de statistiques d’importance première sur la vitalité française et catholique en Ontario, cet ouvrage mérite d’être entre les mains de tous les Canadiens français.E.B. LE PETIT CANADIEN 155 CAISSE NATIONALE D’ÉCONOMIE POUR L’INDIYIDU ET FOIR LA RACE Dans un article précédent, je crois avoir démontré qne la Caisse Nationale dfEconomie est remarquablement utile au point de vue particulier de ses membres, et que le placement qui est fait par chacun d’eux est sans doute le plus avantageux qui soit, si Ton exclut les spéculations qui rapportent plus ou moins, au gré du hasard.Je veux examiner aujourd’hui la Caisse en tant que institution nationale, et démontrer que, par son fonctionnement certain et régulier, elle est d’ores et déjà une institution de premier ordre pour le placement de la petite épargne du peuple.Le capital inaliénable de la Caisse, constitué par les contributions mensuelles des sociétaires, est administré par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal; cette société étant financièrement désintéressée dans le placement de ces fonds, s’applique à leur faire produire, en tenant compte des statuts, le plus d’intérêts possible, afin d’assurer aux sociétaires le maximum de revenus, lorsque pour eux est arrivée l’époque de la distribution des rentes.Ce capital qui aura atteint, dans quelques mois, deux millions de piastres, s’accumule indéfiniment et s’augmente chaque année, par les contributions de tous les sociétaires.Il est vrai que, pendant une certaine période, cet accroissement de capital ne sera que de quelques centaines de mille piastres par année, mais il est aussi certain que cette augmentation annuelle atteindra bientôt un demi million, probablement un million de piastres, avant que la Caisse ait traversé une période de vingt (20) ans.Point n’est besoin d’escompter le brillant avenir qui est réservé à notre Caisse pour juger de son utilité financière.Aujourd’hui aussi bien qu’aux premiers jours de son existence, le capital de la Caisse ne doit pas un sou à qui que ce soit, et il n’aura jamais de dettes ; il n’est pas non plus obligé de faire produire des revenus pour verser des dividendes à des actionnaires,ainsi que tant d’autres institutions sont tenues de le faire. 156 LE PETIT CANADIEN Il est stipulé dans les satuts de la Caisse Nationale drEconomie que tous les intérêts produits par son capital sont distribués en rentes annuelles et viagères, entre chacun de ses membres vivants qui ont vingt (20) ans de présence dans la Société.Telle est la garantie parfaite et indubitable du sociétaire.Il touche sa part des intérêts produits chaque année par le capital, à compter de la vingt-et-unième (21e) année de sociétariat, jusqu’à son décès.Après sa mort, sa mise de fonds demeure la propriété des survivants ; il en sera de même pendant un siècle et plus, ce qui augmentera toujours le montant de la rente annuelle pour le plus grand bienfait des membres futurs de la Caisse.Il y aura toujours chaque année des sociétaires nouveaux, qui, à leur tour, paieront des contributions pendant vingt (20) années subséquentes, avant de devenir rentiers, comme il s’en trouvera chaque année, qui seront retranchés par suite de décès ou d’abandon.Entre temps, le capital inaliénable accomplit toujours son rôle patriotique; il alimente les municipalités, les commissions scolaires, les fabriques, de l’argent nécessaire pour le fonctionnement respectif de ces institutions nationales.La Société encaisse les intérêts que produit ce capital inaliénable ; elle les remet à ses sociétaires rentiers, de sorte qu’aucun argent ne sort de notre pays ; et ce que la Société retire d’une main, elle le paie de l’autre, et cela, très souvent aux mêmes personnes qui l’ont originairement déboursé.Les avantages que présente un tel roulement de la richesse n’ont pas besoin d’être plus longuement démontrés.Voilà la définition nationale et patriotique de la Caisse et les motifs irréfutables pour lesquels il est d’abord de l’intérêt personnel de tout compatriote de s’y inscrire ou d’y faire inscrire ses enfants, et, dans l’intérêt général, il doit au plus tôt faire partie de notre institution, pour aider au développement de notre pays et accroître, de ce fait, la puissance financière des nôtres.Arthur Gagnon, Administrateur.8 mai 1918. LE PETIT CANADIEN 157 TABLEAU D’HONNEUR DES ORGANISATEURS PERMANENTS Inscriptions des mois de mars et d’avril 1918 1 F.-X.Cabana 2 J.-I.Fiché 3 O.de Lottinville 4 Raoul Cousineau 5 Eudore Rousseau 6 J.-H.-R.David 7 J.-B.Ricard 8 Désiré Buisson 9 Albert Thinel 10 Joseph Boucher 11 J.-A.Beauparlant 12 J.-Fortunat Coté Moyenne par semaine 1 Jean Ricard 2 F.-X.Cabana 3 Raoul Cousineau 4 Albert Thinel ô O.de Lottinville 6 J.-H.-R.David 7 J.-I.Fiché 8 Eudore Rousseau 9 Désiré Buisson 10 J.-A.Beauparlant 11 J.-Fortunat Côté 12 Joseph Boucher J.-Arthur Duré, Directeur du Recrutement.LES EDITIONS DE LA SOCIÉTÉ Recueil-souvenir des fêtes du 75e anniversaire de l’Association S.-Jean-Baptiste.In-8, 387 pages, illustré.40 sous, franco 50 sous.La Croix du Chemin, premier concours littéraire de la Société, 1916.In-8, 160 pp., illustré.Ed.de luxe, numérotée, $1.50; franco, $1.60.La Corvée, deuxième concours littéraire de la Société, 1917.In-8, 240 pp., illustré.75 sous; franco, 85 sous.Edition de luxe, exemplaires numérotés, $1.50; franco, $1.60.Fleurs de lys, troisième concours littéraire de la Société, 1918.In-8, 160 pp., illustré.60 sous.Ed.de luxe, numérotée de 1 à 50, $1.50 ; franco, $1.60.L’Histoire acadienne.Conférence de M.Tabbé Lionel Groulx.In-16, 32 pp., avec carte et gravure.10 sous, franco.Vers les terres neuves, par le R.P.Alexandre Dugré, S.J.In-16, 64 pp., éd.de propagande, 5 sous, franco.Silhouettes canadiennes.Dédié aux petits Canadiens français de VOn-tario, par Laure Conan, In-8, 75 sous; franco, 85 sous.Occasions : a) ha, Corvée, l’Histoire acadienne et les Silhouettes canadiennes, franco, $1.50.I) Recueil-souvenir: Histoire acadienne et Fleurs de lys, franco, $1.00.Conditions spéciales aux maisons d’enseignement et aux commissions scolaires.Au Secrétariat, Monument national, 296, rue Saint-Laurent. 158 LE PETIT CANADIEN CAISSE NATIONALE «’ÉCONOMIE BILAN DES MOIS DE MARS ET AVRIL 1918 RECETTES : Balance au 31 mars 1018.Versements Classes “ A ” MARS $4,580.00 AVRIL 3,480.25 “ b ” “ C ” 44 D ” 83 822.50 $122.50 $3.00 2.050.00 1G7.40 72.00 Frî»res du Sacré-Coeur, intérêt .___ — amortissement “ E ” $84.00 $8.537.00 5.871.05 275^32 5,505.22 Ste-Philomène de Rosemont, intérêt L’Orphelinat Catholique, intérêt .Ville de Montréal Est.intérêt - Paroisse Saint-Stanislas, intérêt .Ville de Uobcrval, intérêt .___ — amortissement Ville de Roberval, intérêt .__ — amortissement .Ville de Vietoriaville, intérêt .__ — amortissement Ville de Longueuil, intérêt .— — amortissement Ville de Longueull, intérêt .— — amortissement .Canton de Windsor, intérêt.—.—, amortissement 145.18 20.28 f,916.23 369.17 2,370.61 360.59 577.08 _ 78.42 i,944'5Ï 88.49 287.57 40.18 Ville Saint-Michel .— Laaalle .— de Porion .— de Nicolet, intérêt .— — amortissement 306.41 300.09 Intérêts sur dépôts .Intérêts sur contributions mensuelles DEBOURSES : Escompte mensuel .Remboursement de décès 526.96 .75 $11,156.22 14,408.65 5,780.54 1,120.00 4,387.50 315.00 6.046.87 165.46 2.285.40 2,731.20 655.50 2.033.00 327.75 1.500.00 1.250.00 1.050.00 606.50 43.11 .78 $55,863.48 527.71 Balance en banques $55,335.77 , CAPITAL INALIÉNABLE AU 31 MARS 1918 PRETS : Comm.Scol.Côte S.-Louis.$20.000.00 Oeuvre et fabrique de la paroisse de La bel le .17.938.35 Mun.du canton de Maniwaîd.7.604.11 Comm.scolaire, S iawinigan.10.645.91 Ecoles séparées, Alfred, Ont.900.00 __ Nepean, P.3.000.00 Mun.de Jonquières.24,235.51 — Sturgeon Falls.26.614.36 — Sudbury.Ont.9.285.92 Comm.Seo.de RigauG.6.109.46 Ville de Roberval.5.786.73 Victoriavilî
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