Le devoir, 27 février 2010, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 EEVRIER 2010 LITTERATURE Le Bleu d’orage d’Émeline Pierre Page F 2 LITTERATURE Carole Massé, un style minimaliste et épuré Page F 3 MS Joe Jack La vie au bout des doigts CAROLINE MONTPETIT Lorsqu’il était jeune, dans les années 50, Joe Jack a fréquenté une école pour aveugles, la Perkins Schoql for the Blind, à Boston, aux Etats-Unis.Un jour, un semi-voyant dévoile à ses camarades Hveugles que Joe Jack est Noir.A partir de ce moment-là, Joe Jack se met à subir le racisme des autres aveugles.C’est l’une des anecdotes que l’on retrouve dans l’autobiographie L’Aveugle aux mille destins, de Joe Jack, qui vient de paraître aux éditions Mémoire d’encrier.L’Aveugle aux mille destins, c’est l’autobiographie d’un homme au destin inusité, une vedette de la musique haïtienne, chanteur de charme, qui a fait fureur en Haiti, à New York, à Paris et à Montréal, jusqu’à ce qu’il choisisse de venir s’établir ici, dans cette ville qu’ü aime et qu’il chérit toujours.Aujourd’hui, à 73 ans, Joe Jack habite toujours à Montréal-Nord.Si un AVC le prive désormais de jouer du clavier comme avant, il lui arrive encore de chanter dans des soirées ou lors de bap- têmes.Et on continue de le reconnaître dans la rue.L’Aveugle aux mille destins plonge d’abord dans l’enfance de Joe Jack en Haiti, alors que ses parents, déconcertés par sa cécité, le tramaient d’église en église en espérant Iq miracle qui lui rendrait la vue.A la première communion de Joseph, le miracle ainsi attendu ne se produit pas.avant d’immigrer au Canada.«A l’époque, je ne connaissais pas le Québec.Je croyais que cjétait un endroit comme les Etats-Unis où on parlait français», raconte-t-il.Joe Jack garde en effet d,e très mauvais souvenirs des Etats-Unis, où, selon lui, on est encore beaucoup plus raciste qu’au Québec.Ayant quitté un emploi d’enseignant «A l’époque, je ne connaissais pas le Québec.Je croyais que c’était f un endroit comme les Etats-Unis où on parlait français » «Arrivé devant le prêtre, j’ouvris la bouche.Il y déposa l’hostie.Puis, rien.Il fallut se rendre à l’évidence: le miracle tant attendu ne s’était pas produit.La fête qui devait avoir lieu pour célébrer cette guérison miraculeuse fut annulée», écrit-ü.Aveugle, Joe Jack l’est donc resté toute sa vie.Et c’est après s’être converti à la religion évangéliste pour obtenir une bourse qu’il réussit à poursuivre des études aux Etats-Unis, où il vivra par ailleurs par la suite.en Haiti pour suivre sa première femme, il se retrouve rapidement à New York sans emploi et sans argent.C’est au hasard d’une amitié qu’il reçoit un jour un accordéon électrique qui lui permet de lancer une carrière musicale qui lui apportera la gloire.Pourtant, Joe Jack n’a jamais chanté en anglais, mais bien en créole, en français, et en espagnol.C’est d’ailleurs alors qu’il était à New York, et qu’il s’ennuyait du français, qu’une Québécoise francophone a commencé à lui faire la lecture.Un premier contact qui portera ses fruits.En entrevue dans son apparte- ment de Monfré^-Nord, Joe Jack ajoute que les Etats-Unis n’ont pas résolu leur problème de racisme, malgré l’élection de Barack Obama à leur tête.«Il n’est capable de rien faire», commente-t-il.Et selon lui, cette présidence ne fait que polariser les extrêmes entre racistes et non-racistes.Là où vivent plusieurs de ses fans La musique, donc, qu’il a apprise sur le tard, lui apporte la fortune.«Avant, c’était un violon d’Ingres», se souvient-il.En 1979, lorsqu’il est demandé dans de grandes capitales du monde, il vient à l’occasion jouer à Montréal, «là où vivent plusieurs de [ses] fans», à la boîte de nuit chez Tonton.«Du jeudi au dimanche, les Haïtiens en mal du pays s’y ruent pour écouter de la musique, danser, prendre une bière enfin, pour rencontrer quelqu’un.Plusieurs d’entre eux sont des réfugiés au statut douteux.Moi, j’ai mon permis de travail», écrit-il.Joe Jack joue aussi, à Montréal, au petit club Zaragiu.Ensuite, il jouera longtemps à La Sarre, en Abitibi, où il a été abandonné par deux bons amis et où il dit avoir expérimenté un certain racisme.«Mes deux amis s’en offusquent avec raison.Mais moi, je ris de bon cœur.Je n’attache aucune importance aux ignorants ni à leurs propos.D’ailleurs, je ne suis pas venu en Abitibi pour les instruire, mais pour travailler.D’autant plus que n’ayant jamais rien vu de ma vie, qu’ai-je donc à faire de ces remarques sur les couleurs ou les nuances de peau?», écrit-ü encore.En fait, plutôt que pour la cause des Noirs, c’est pour la cause des aveugles qu’il a écrit.Ces aveugles qui n’ont pas leur place dans des pays du Tiers-Monde comme Haiti.Ces aveugles qu’on ignore trop souvent en agissant carrément comme s’ils n’étaient pas là.Et son livre dévoüe aussi une perception du monde sensible, nouvelle.Il écrit: «Je ne me trompais jamais.Une fille qui possède une voix douce est toujours une belle fille.» Pour un aveugle, cependant, pour qui l’ouie et le toucher remplacent la vue, les premières approches peuvent être compliquées.«C’est le toucher qui me révèle vraiment la personne.En braille, JACQUES GRENIER LE DEVOIR il s’agit de la méthode tactile pour faire connaissance.J’en connais quelques-uns qui ont reçu des gifles en l’appliquant trop vite.Avant de l’utiliser, messieurs les non-voyants, assurez-vous d’avoir la confiance de la personne!», écrit-il.Amoureux de Montréal, Joe Jack n’est pas retourné en Haiti depuis 2000.Et ü garde de cette dernière visite un souvenir morose: une insécurité montante, des services de base de plus en plus (Jéfaillants.Et s’il n’aime pas les Etats-Unis en général, ü apprécie du monde anglo-saxon le sens du respect des lois.Or, comment assurer le respect de la loi dans une société qui affiche un tel taux d’analphabétisme?Pour que quelque chose se passe en Haiti, ü faudra que de profonds changements y prennent place.Quelque chose qui bousculerait une élite en place là-bas depuis longtemps, trop longtemps.Le Devoir L’AVEUGLE AUX MILLE DESTINS Joe Jack Mémoire d’encrier Montréal, 2010,160 pages F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 FEVRIER 2010 LIVRES Les nouveaux héros antillais Dans Bleu d’orage, Émeline Pierre propose un acte d’accusation et de libération sous forme de petites notes écrites dans une langue précise, juste et imagée, jouées en sourdine, comme pour mieux défier la littérature, la prendre à son propre jeu.Emeline Pierre SUZANNE GIGUERE Manguiers, flamboyants, citronniers, bougainvilliers, arbre du voyageur.Si le cadre exotique des Antilles sert de toile de tond à Bleu d’orage, les récits de ce recueil noqs transportent bien au-delà.Emeline Pierre les appelle «les nouveaux héros antillais».Ce sont des êtres en mouvance qui laissent leur pays pour des terres promises parce que leurs dirigeants sont impuissants à leur garantir des conditions de vie satistaisantes.Aux Antilles, on le sait, la trace ancienne est celle de l’arrachement.Les dictatures, les épidémies, les abandons, la mélancolie de la chair, les passions forment la toile de tond sur laquelle ces nouveaux héros antillais évoluent.Dans leurs ré- misère, ces Haïtiens n’ont dorénavant pour seul horizon qu’un travail exténuant sous un soleil de plomh.Des vies suppliciées, des histoires d’espoir et de rêves hrisés.Dans Mon père, ce héros, une temme de ménage de la Dominique travaille chez de riches Martiniquais.Au plus gris de l’exil et de ses malheurs, elle se tient debout pour que sa tille ne subisse pas le même sort.L’auteure rend ici hommage au caractère rebelle de la temme antillaise.Quand la possession devient appropriation, tel pqurrait être le thème que creuse Emeline Pierre dans Cours particuliers: la temme d’un planteur, délaissée par son mari, s’éprend du jeune Antillais à leur service.Le malaise identitaire apparaît dans plusieurs récits, comme dans Ix Déclin de la can- Si le cadre exotique des Antilles sert de toile de fond à Bleu d’orage, les récits de ce recueil nous transportent bien au-delà cits où l’intime joue une part essentielle, ils défont les noeuds et laissent dire patiemment ce qui a été tu.Petit à petit, les récits cèdent la place à une réflexion sérieuse et profonde sur la migration, l’identité créole et la résistance.Ces «nouveaux héros antillais» vivent à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues et de diverses traditions culturelles.Ils sont coupeur dans une plantation de canne à sucre en Guadeloupe (La Terre promise) ou ouvrière en République dominicaine (Lyannaj).Profondément attachés à leur pays, contraints à l’exil pour en tuir la ne.Un Eran-çais d’origine guadeloupéenne trouve pénible d’avoir constamment à se justifier: à Paris on lui demande d’où il vient, en Guadeloupe on lui tait sentir qu’il vient d’ailleurs.Devant ce flottement identitaire, il décide d’aller travailler en Guadeloupe: «Je ne désire qu’une chose: retrouver mes racines, car j’ai besoin de me fixer.Pour peut-être repartir?» Le dernier récit nous montre un chauf-teur de taxi montréalais, ancien tonton macoute sous Duvalier, qui n’a aucun remords, puisqu’il a agi «pour le bien de son pays».L’aveuglement idéologique, point d’appui des dictateurs, une dimension non pas seulement continentale mais universelle (Rencontre fortuite) Bleu d’orage est un acte d’ac- cusation et de libération.Le,s récits que nous donne à lire Emeline Pierre sont de petites notes écrites dans une langue précise, juste et imagée, jouées en sourdine, comme pour mieux défier la littérature, la prendre à son propre jeu, qui est d’en-treindre les règles du silence.Car c’est bien là, dans l’éclatement de ce silence créole, que tout se joue.Qui parle en nous?Qui nous raconte les histoires qu’à notre tour nous transmettons?four répondre à ces questions, Emeline Pierre n’a tait que remonter le cours des vies de ses personnages, en puisant dans son identité «rhizomqtique», «à racines multiples» (Edouard Glissant).Née en Guadeloupe, de père hai-tjen et de mère dominicaine, Emeline Pierre vit et enseigne à Montréal.Bleu d’orage est sa première oeuvre de fiction.Collaboratrice du Devoir BLEU D’ORAGE Émeline Rerre Édition de la Pleine lune Lachine, 2010,132 pages L’auteure de Bleu d’orage, Émeline Pierre JOSEE LAMBERT LITTERATURE ETRANGERE Clé fictive, façon José Carlos Somoza SUZANNE GIGUERE Le Grand Train de 7h45 vient de s’ébranler à destination de Hambourg, quand, à son bord, le modeste employé Daniel Kean distingue une flaque rouge sang aux pieds d’un passager.Celui-ci, couvert d’explosits, l’interpelle.Il affirme détenir un secret qui pourrait révolutionner le cours de l’humanité.Agonisant, il lui chuchote quelques mots à l’oreille.Daniel Kean devient malgré lui le dépositaire d’un terrible secret qu’il ne devra révéler à personne, jamais: l’existence d’une «clé de l’abîme» permettant de localiser la demeure de Dieu sur terre.Kean repense aux paroles énigmatiques que sa tille Yun a prononcées le matin même: «Tu partais dans un train très sombre et tu ne revenais jamais.» Ce n’était qu’un rêve, lui avait-il répondu.Kean ne le sait pas encore, mais cette rencontre va le pousser au milieu de deux bandes rivales (croyants et non-croyants) qui se lancent à la recherche de la mystérieuse clé dans une course-poursuite haletante, semée d’indices et d’épreuves, de découvertes inattendues et souvent dangereuses, qui les emmène vers un Japon onirique englouti sous les eaux et dans les terres désertiques et sauvages de la Nouvelle-Zélande.Comme souvent dans les romans de José Carlos Somoza, l’action de La Clé de l’abîme se passe dans un tutur très lointain.Dans un monde sans couleur où les êtres «biologiques» sont rares et suscitent le dégoût avec leur odeur et leurs poils.Comme ils s’adonnent à la lecture, ils sont perçus comme étranges, car lire les aide à savoir «et, comme l’ignorance abonde, les rares personnes qui savent sont de plus en plus bizarres».Minoritaires, ils sont entourés d’hommes et de femmes issus de manipulations génétiques qui ont un physique androgyne.Ils ne lisent que la Bible, la «Sainte Bible de l’Amour et de l’Art», une épopée en quatorze chapitres, quatorze tables composées de références voilées qui renvoient aux récits fondateurs de H.R Lovecratt sur la cosmogonie, que les initiés qui connaissent l’œuvre du maître américain de la scîen-ce-tlctîon et de l’horreur décrypteront rapidement.Même si les préoccupations métaphysiques (l’existence de Dieu et la crainte qu’il Inspire aux hommes) sont au centre du récit, la réflexion ne prend pas le pas sur l’action, et I’hlstolre se resserre davantage sur la quête de Kean et de ses compagnons.La force du roman tient à l’épilogue, où on assiste à un retour- nement de situation extraordinaire autant qu’inattendu.José Carlos Somoza, le grand maître espagnol du tan-tastlque, nous ottre avec La Clé de l’abîme un roman d’an-tlclpatlon palpitant doublé d’une joute philosophique passionnante sur l’existence de Dieu, un dogme qui emprisonne l’esprit de l’homme depuis des siècles.Le romancier a déclaré un jour que la littérature ne répond pas à nos questions mais les éclaire.La Clé de l’abîme parle d’un monde qui n’est pas si éloigné du nôtre: «Notre époque se caractérise par des gouvernements qui se défendent d’être religieux mais qui n’osent pas abandon- ner les superstitions.Nous avons peur d’admettre que nous ne croyons en rien.» SI cette révélation se réveille en vous, alors qu’elle dormait depuis si longtemps, détournée mais jamais oubliée, essentielle et si personnelle, elle fera de vous une autre personne.Qui a dit qu’un livre ne pouvait pas changer le monde?Collaboratrice du Devoir LA CLÉ DE UABÎME José Carlos Somoza Traduit de l’espagnol par Marianne Million Actes Sud / Leméac Arles / Montréal, 2009,382 pages éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Jacques Senécal Le cerveau amoureux L’amour à la lumière de la théorie des trois cerveaux ©Lfubreit Pc Sabouiin Jacques Senécal Le cerveau amoureux l.'amour a la lumière de la theone 206 pages, 24 dollars Le nouveau roman de l’auteur à succès Denis Monette DENIS MONETT En librairie dès maintenant Denis MONETTE illi E N BREF GROUPE LIDREX Une ODmpagnie de Québécor Media PHOTO © GUY DEAv?KÉ Libre Expression | Logiques | Pubiistar | Stanké | Trécarré GROUPELIBREX.COM XVZ, un quart de siècle en nouvelles La revue de la nouvelle XYZ célébrait ses 25 ans d’existence cette semaine.Pour l’occasion, elle lance son numéro 101, une anthologie des meilleures nouvelles d’XYZ depuis un quart de siècle.On y retrouvera, entre autres, des textes d’André Major, de Gifles Pellerin, de Germaine Dionne, de Mélanie Vincelet-te, de Monique Larue et de Pierre Yergeau.Dans son introduction, Gaétan Lévesque raconte qu’il avait fondé cette revue pour taire la promotion du «petit genre», comme l’appelait Gilles Pellerin.Depuis 25 ans, donc, un collectit d’une quinzaine de nouvel-liers québécois se réunissent deux fois par année pour choisir des thèmes et des textes.Depuis 25 ans, ils ont ainsi publié quelque mille nouvelles, d’auteurs reconnus comme de nouveaux arrivants.Récemment, la maison d’édition XYZ passait aux mains des éditions Hurtubise HMH.Gaétan Lévesque a alors décidé de conserver l’indépendance de la revue de la nouvelle.Et plus tôt cette année, celle-ci demandait aux auteurs, pour le centième numéro, de broder autour du nombre «cent».-Le Devoir Les livres québécois disponibles en numérique Tous les livres numériques des éditeurs québécois se retrouveront désormais sur le site transactionnel www.livre quebecois.com, selon une entente entre les librairies indépendantes du Québec et les éditeurs québécois qui étaient déjà présents dans l’entrepôt numérique De Marque.Le site www.livre quebecois.com, développé par les librairies indépendantes du Québec, reçoit déjà plus de 100 000 visiteurs par mois.Les librairies indépendantes du Québec travaillent de concert avec l’Association des libraires du Québec.- Le Devoir LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 EEVRIER 2010 F 3 LITTERATURE Sur le seuil c Danielle Lauein ¦ est Marguerite Du-^ ras qui disait: «Je n’ai jamais rien fait d’autre qu’attendre devant une porte fermée.» Dans L’arrivée au monde, de Carole Massé, ils sont trois, trois enfants qui attendent, devant une porte fermée.«Pour les enfants qui ont attendu», écrit l’auteu-re, en guise de dédicace.Son livre, mi-nimaliste, épuré, distancié, et d’autant plus cruel, met en scène des triplés, séquestrés par un père tout puissant, tyrannique.La mère?Disparue, partie.Elle a foutu le camp, en disant: «Je reviendrai.» Mais elle ne revient pas.Les jours, les mois, les années passent dans cette maison du bout du monde où régnent le silence et la terreur.Pas de repère.Pas de dates.Aucun lieu identifiable.Nous sommes dans un endroit isolé, à la campagne.C’est tout.Nous sommes dans une maison de fous.Où le père fait la loi, instaure des règles inimaginables.Et où les enfants obéissent en baissant la tête, sans chercher à comprendre, parce que c’est comme ça.Cet homme, qui est-il au juste?On ne le sait pas.Ce qu’on connaît de lui se résume à ceci: sa femme est partie, il ne s’en est pas remis.Il l’aimait, possessif et jaloux.Elle étouffait, elle est partie.Voilà.Celle qui parle, qui raconte, n’a pas de nom.Elle est la sœur de Jade, de José.Elle est l’enfant d’une mère qui s’est enfuie et d’un père dément.C’est tout.Elle est celle qui cherche un l sens à tout cela.«Nous venons de nulle part.» C’est la première phrase du livre.«Je viens de nulle part et je n’irai nulle part», peut-on lire 70 pages plus loin.A la dernière page.Quel contraste.Rien à voir avec le roman précédent de Carole Massé, Secrets et pardons.Une fresque historique à grand déploiement, de plus de 600 pages: une histoire d’amour déchirante, avec en toile de fond Montréal à la fin du XK® siècle.C’est ce qu’on appelle savoir surprendre.Savoir se renouveler.De la part d’une écrivaine qui publie, à petite dose, de la poésie, des récits, des romans, depuis 35 ans déjà.Secrets et pardons avait des airs de Jane Austen et d’Edith Wharton.L’arrivée au monde rappelle par certains aspects Le grand cahier, d’Agota Kristof Le contexte de la guerre en moins.Mais pour le reste, pour le confinement auxquels sont contraints les enfants, pour la cruauté dont ils sont l’objet et qu’ils finissent eux-mêmes par pratiquer, et parce qu’ils sont livrés à eux-mêmes, finalement, on s’y croirait presque.Même ton, aussi.Sec, cassant.Qui donne la chair de poule.Qn ne peut s’empêcher non plus de penser à La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy.A cause du père monstrueux, de la réclusion des enfants, dans un lieu inquiétant, isolé.De la rage qui se déchaîne.Mais sur un mode différent.De façon plus allusive, elliptique.Une étrangeté, qu’on ne saurait expliqqer, se dégage de l’ensemble.A la limite, on pourrait aussi trouver des références chez Kafka.Mais L’arrivée au monde, à vrai dire, crée son propre univers, creuse ses propres sillons.Le livre se suffit à lui-même.Nous sommes ici dans une œuvre achevée.Qui porte en soi sa propre part d’insaisissable.Economie de mots.Evocation du trop, de la douleur, du manque, plutôt qu’étalement des sentiments.Pour parler du père, de sa froideur, on a droit à ceci: «Il ne nous donne jamais ses bras, il les garde pour lui.» Pourquoi?«On soupçonne que notre mère a emporté les vrais bras dans sa valise et que ceux qu’il porte sont faux.» C’est-à-dire: «Il ne veut pas risquer de se les voir arracher une seconde fois, s’il nous les tend à nous, faméliques mendiants d’amour.» Il y a des passages qui nous happent.Dont on n’arrive pas à se défaire.Comme celui qui suit.SOURCE VLB Le plus récent livre de Carole Massé est minimaliste, épuré, distancié, et d’autant plus cruel.Il met en scène des triplés, séquestrés par un père tout puissant, tyrannique.quand la narratrice raconte que le soir, à son arrivée, le père donne à ses enfants enfermés toute la journée, tout nus, affamés, du poisson.Du poisson cru.Qn lit: «Après avoir enduit de lait les chairs visqueuses nous y fixons nos canines, en commençant par les yeux.» Puis: «Si ceux-ci résistent, nous les extirpons avec nos doigts et les croquons comme des bonbons avant de déchiqueter les filets.» Jamais l’écriture n’est appuyée, jamais l’auteure ne souligne à grands traits quoi que ce soit.Ça crisse, ça hérisse, mais ça glisse.Comme si la vie c’était ça finalement: une longue suite de glissades dans un tunnel sans fin où on n’a de prise sur rien.Jusqu’à ce que.Jusqu’à ce que la vengeance éclate et que la révolte prenne le dessus.Ce père fou, cette loque, va vieillir, ses enfants aussi.Il faudra bien sortir, quitter la maison du bout du monde pour découvrir l’ailleurs, la vraie vie.Mais comment savoir ce que l’on fera de sa liberté une fois la porte franchie?Comment se débarrasser de ses prisons intérieures?Comment faire pour ne pas perpétuer la violence inscrite en nous?Comment savoir si on peut aimer, et être aimé?C’est ici que le chemin des enfants devenus grands se sépare.Ici que l’on verra chacun réagir différemment.Le même passé, le même enfer vécu, le même utérus partagé, la même mère enfuie et le même père dément, rien de cela n’empêche l’individualité, la singularité des êtres.L’arrivée au monde ne donne pas de clé.Pas de clé unique dans le sens de vérité unique.Pas d’explication.Un simple constat: certains s’en sortent, d’autres pas.Mais qu’est-ce que s’en sortir, au juste?Pour certains, comme la narratrice, ce peut être de mettre des mots sur le silence, l’attente, la violence, la folie.Ce peut être d’abattre les cloisons entre elle-même et ce qui la sépare du monde de toutes les façons.Mais est-ce que cela a du sens pour autant?Qu’est-ce que le sens d’une vie?Que signifie l’arrivée au monde, finalement?Qn ressort de cette fable cruelle, tragique, la tête pleine de questions.Et foncièrement troublés.L’ARRIVÉE AU MONDE Carole Massé VLB Montréal, 2010,80 pages Une petite fille traverse l’enfer nazi et illumine chacune de ces nouvelles Hitler et la fillette nouvelles « Un livre remarquable, admirable, inclassable.Une pièce d’orfèvrerie.(.) Jamais rien lu de semblable sur la Shoah.» - Danielle Laurin, Le Devoir Flammarion 1 AVEC Jean-Claude Germain LE 6 MARS À 14 HEURES, À LA LIBRAIRIE MONET Nous étions le nouvGau monde Le feuilleton des origines La conférence se fera autour de son dernier livre: NOUS ÉTIONS LE NOUVEAU MONDE Réservations: 514-337-4083 ou reservations@librairiemonet.com M réinventons la librairie Galeries Normandie, 2752 de Salaberry, Montréal, H3M 1L3-Tél.: 514.337.4083’librairiemonet.com LITTERATURE QUEBECOISE Des marées, des cailloux et (les destins CHRISTIAN DESMEULES Chaque année, quelques typhons et une centaine de tremblements de terre frappent Hualien, ville taïwanaise de taille moyenne exposée aux forces débridées du Pacifique.Sur la plage de galets, Pao-yu, fille de paysans et veuve d’un petit imprimeur, vient faire chaque jour la paix avec elle-même.Elle y communie avec ce qui la dépasse.«Avec le temps, les superbes cailloux avaient, à ses yeux, acquis la fascination des étoiles.Ils venaient d’aussi lointains caprices des dieux, autant que du génie de la nature.» Michel Régnier, né en 1934, cinéaste documentaire et globe-trotter particulièrement sensible aux réalités Nord-Sud {Sucre noir, Aymaras de toujours), auteur de nombreux romans {L’Homme courbé, La Nuit argentine.Le Vol bas du héron), explore cette fois, dans Les Galets de Hualien, «les ambiguïtés de l’âme formosane» à travers quelques dizaines de destins d’hommes et de femmes évoluant sur tout un siècle.Composé de deux récits distincts qui finissent par se rejoindre, le roman retrace ainsi méticuleusement l’histoire familiale de Pao-yu et de Tak-ming, lointains parents qui auront la chance de se rencontrer brièvement.Elle est de Hualien, issue d’une lignée ancienne et de traditions séculaires.Lui, Montréalais d’ascendance chinoise, issu d’une longue chaîne d’immigration, ressent le besoin de re- nouer avec ses origines lointaines, de tremper ses pieds dans l’eau du Pacifique.Si Les Galets de Hualien est parfois alourdi d’un certain didactisme — visite touristique, leçon d’histoire et de choses —, son écriture est malgré tout généralement empreinte de sensualité et d’une certaine poésie.Le rythme accéléré, la généalogie zappée et la multiplication effrénée des personnages secondaires font qu’il est toutefois difficile, comme lecteur, de s’y installer confortablement.Le roman offre aussi un survol fascinant de l’histoire encore trop méconnue de l’immigration chinoise au Canada.Une incursion sensible et dépaysante au cœur d’un monde à la «profonde humanité».Mais un monde largement disparu, en réalité, qui évolue à l’ombre lourde d’une Chine à la fois regrettée et menaçante — «la Chine n’est pas un pays, mais un monde sans frontières et sans dates».Un monde de souvenirs lointains, où les regards se portent vers l’enfance ou les origines.Gu vers la mer.Comme les cailloux de Hualien polis par le mouvement millénaire des marées du Pacifique, le roman de Michel Régnier rend compte de ces existences multiples «travaillées» par le temps.Collaborateur du Devoir LES GALETS DE HUALIEN Michel Régnier Fides, Montréal, 2010,200 pages ARCHAMBAULTSI Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES Résultats des ventes: du 16 au 22 février 2010 ROMAN LA COMMUNAUTÉ DU SUD T.7 Charlaine Harris (Flammarion Québec) RU Kim Thüy (Libre Expression) PARCE QUE C’ÊnUT TOI Marc Rsher (Québec Amérique) IV 1£S HÉRITIERS O'ENKIDIEVT.1 AnneRobillard(Wellan) DÉRIVES Biz (Leméac) LE SYMBOLE PERDU Dan Brown (JC Lattés) ^VuNMONOESANSHN Ken Follett (Livre de Poche) AUBOUTDEL’EnLT.2 Micheline Duff (Québec Amérique) L’ÉNIGME OU RETOUR Dany Laferrière (Boréal) LES SEPT JOURS DU TAUOH Pafrick Senécal (Alire) JEUNESSE JOURNAL D’UN VAMPIRE T.3 Usa Jane Smifh (Hachette Jeunesse) R PERCY JACKSON T.1 : LE VOLEUR DE.Rick Riordan (Albin Michel) L’ÉPOUVAHIEURT.6 Joseph Delaney (Bayard-Jeunesse) PVgogirlit.i Rowan McAuley (Héritage) HARIITOT.46 Masashi Kishimoto (Kana) LA MORTE QUI MARCHAIT T.1 Linda Joy Singleton (ADA) LOUI LASER NINJA T.5 Julien Neel (Glénat) LA MAISON DE LA NUIT T.1 RC.Cast / Kristin Cast (Pocket Jeunesse) UNE GOUVERNAHIE ÉFATAHIE Dominique Demers (Québec Amérique) LE ROYAUME DE LA HtHIAISIE Geronimo Stilton (Albin Michel) OUVRAGE GÉNÉRAL | vous DEVEZ LIRE CE UVREI Jack Canfield/Gay Hendricks PDA) LA MAGIE DES MOTS VOL.1, N°1 Christine Robertson (ADA) DÉMAQUIllÉE Dominique Bertrand (de l’Homme) pv ÇA POURRAIT ÊTRE PLREI Guy Bourgeois (de l’Homme) CUISINER AVEC ROSIE : LES RECETTES.Rosie Dalev lADAl B LE GUIDE DE LA MOTO 2010 Bertrand Gahel (MCG) LA MÉDECINE SOIGNE, L’AMOUR GUÉRR Christine Angélard (Fides) LA CLÉ POUR VIVRE SELON LA LOI DE.Jack Canfield/D.D.Watkins (AD/^ QUELQUE CHOSE COMME UN GRAND.Joseph Facal (Boréal) VIVRE JUSQU’AU BOUT Mario Proulx (Bayard) ANGLOPHONE DEAR JOHN Nicholas Sparks (Grand Central Publishing) THE SCARECROW Michael Connelly (Grand Central Publishing) SHUTTER ISLAND Dennis Lehane (Harper Collins) D lAMOZZV Ozzy OsbournG (Grand Central Publishing) BREAKING BAWN Stephenie Meyer (LitUe Brown & Co) B THE LOVELY BONES Alice Sebold (Utile Brown & Co) i HRSTRUHILY David Baldacci (Vision) THE lASTSONG Nicholas Sparks (Grand Central Publishing) THE LOST SYMBOL Dan Brown (Doubleday) MISA, QUATGHI AND / ET SUMI.Collectif (Whitecap Books) '“CacJeau Jouez la carte delà culture! ARCHAMasuiTa F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 EEVRIER 2010 LITTERATURE Le Cabane des castors Louis Hamelin Kahnawake, Grey Owl.Entre ces extrêmes se déploie toute la gamme des possibles identitaires, du repli ethno-racial à l’invention et l’auto-définition.La femme de Grey Owl, Anahareo, alias Gertrude Bernard, était d’ailleurs une Mohawk.L’identification totale à une culture, lorsque, poussée à la limite, comme chez Grey Owl, elle amène un homme à se réinventer jusqu’à l’origine, peut être vue, au choix, comme une imposture ou comme le plus formidable hommage qui puisse être rendu à cette culture et aux peuples qui la portent.Si on considère le sort qu’ont connu l’œuvre, pratiquement tombée dans l’oubli pour cause de «supercherie», et le personnage, ce «faux indien» devenu l’idéal repoussoir, une sorte de clown, dès que les complexes questions d’identité et d’autochtonie sont abordées, il faut constater que la première perception a semblé prévaloir jusqu’ici.A trois quarts de siècle de distance, le destin de Grey Owl ressemble à une interrogation capable d’intéresser tout autant le Québécois de 2010 que le Mohawk épris de génétique.Le temps est peut-être venu de jeter un coup d’œil plus sérieux à ce drôle de Guibou.11 est réédité à Paris, profitons-en.A part quelques agaceries de langage (pirogue pour canoë, ça choque un peu l’oreille, surtout pour décrire des tribulations se déroulant pour l’essentiel dans le nord-est de l’Ontario, l’Abitibi et le Témiscouata; et puis, les castors de ce livre ont la bizarre habitude de procréer des chatons, ce qui aurait normalement dû rendre même le plus stupide des traducteurs un peu perplexe; mais bon, on parle là d’une époque lointaine et ce genre de traduction parigote est aujourd’hui tout à fait impensable, n’est-ce pas?), à part, dis-je, ces quelques agaceries, on a droit à un bel ouvrage, avec juste assez de photos et de dessins de la main de l’auteur pour rompre la monotonie du texte imprimé.Je parle ici du livre que j’ai lu, le second écrit par Grey Owl, mais son premier est lui aussi réédité par cet éditeur au nom éminemment poétique {Souffles), que je ne connaissais pas.Et c’est un projet qu’il faut saluer.Je suis bien tombé.Car je n’ai pas vu la poutine holljwoodienne qui a été tartinée sur le sujet, avec un ancien James Bond dans le rôle-titre, et c’est donc avec une douce, quasi jubilante satisfaction que j’ai découvert que les aventures les plus marquantes de Grey Owl, celles qui vont exercer sur son existence une influence déterminante, sa traversée du Rubicon, se sont déroulées sur le territoire du Québec.Je savais, parce que la chose est parfois mentionnée, mais comme toujours en passant, simple rumeur que personne ne se serait jamais donné la peine d’approfondir, que l’homme avait été vu par chez nous dans les années 30.Pour moi, il restait un homme de l’Ouest dont les exploits s’étaient passés quelque part du côté des Rocheuses.11 finira, de fait, ses jours dans un parc national de la Saskatchewan, une des rares fois où, plutôt que de foutre les humains dehors comme à Lorillon et à Kouchibou^ac, on en invite un à s’installer et à prendre racine.Mais le chapitre le plus décisif de l’histoire de cet homme de plume a lieu au Québec.Le fait semble un peu occulté.En anglais, l’article de Wikipedia, avare de locabsations géographiques, se contente de faire référence au Canada comme à un beau grand tout.Et en français, on a droit à une magnifique page blanche, virginale.Même la biographie incluse à la fin du présent volume fait l’impasse sur la cruciale incursion de plus de deux ans au Témiscouata, là où naît le projet d’une colonie de castors vouée à l’étude et à la conservation.En googlant ce chouette Indien, on découvre qu’il aurait laissé son nom à up fromage de chèvre de Notre-Dame-du-Lac.Evidemment, l’électronique ne fait pas foi de tout et il va falloir fouiller un peu du côté des livres, qui peuvent toujours servir, pas vrai?Nourri d’histoires de cow-boys et d’indiens, Archibald Belaney débarque à Témiskaming, sur l’Outaouais, à l’âge de 19 ans.De la vie des bois, les Ojibways vont tout lui apprendre.La Dernière Erontière qu’il décrira passe quelque part entre les anciens postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson, tel que Moose Eactory, et les immenses forêts qui courent vers le Septentrion et rUngava.Plus tard, il se dirige vers l’Abitibi, «contrée vaste, peu explorée», en quête de nouveaux territoires de trappe, et y affronte la déception de croiser nos braves colons arrivant en sens inverse des vieilles paroisses du Sud et débarqués par pleins wagons de chemin de fer.Cet Européen ensauvagé n’eut pas des mots trop tendres pour décrire nos chômeurs expédiés au nord par bon débarras: «batteurs de buissons de la plus basse espèce, malpropres et mal tenus, une stupide paysannerie d’Europe en train de mettre en pièces la forêt.» Et leur entreprise: «deux moissons par an, l’une de neige, l’autre de cailloux».Quand on voit, aujourd’hui, des trembles fauchés par les castors jusque dans les fossés de l’autoroute 40, on se sent bien loin des dévastations d’alors.Au pays des fourrures même, le castor avait pratiquement disparu.Et les deux grandes histoires d’amour de Grey Owl commencent à peu près en même temps, quelque part du côté du lac Simon et du grand lac Victoria: Anahareo, ravissante femme-enfant d’après une photo, doublée d’une prospectrice d’or; et les castors.Le couple adopte d’abord les deux petits d’une mère tuée par Grey Owl.Ce dernier, adouci par son Iroquoise au cœur tendre, dit alors adieu aux pièges et sa vie, leur vie, change du tout au tout.Au-delà de la simple question identitaire soulevée par le cas Grey Owl, on s’entend maintenant à reconnaître en lui un précurseur indispensable du mouvement conservationniste.Vu comme naturaliste.Grey Owl incarne un chercheur dont le sujet principal est notre rapport au monde vivant.J’abrège: il prouve que la symbiose homme-animal est possible et ne peut pas toujours être réduite à cet anthropomorphisme qui est l’utile bête noire de quidams qui parlent à travers leur chapeau (de poil).Ceux à qui importent les vieilles amitiés du pure-laine avec le monde autochtone devraient au moins lire les pages réservées à Ca-bano, la ville où, chez les notables, on se découvre devant le Sauvage.hamelinlo@sympatico.ca UN HOMME ET DES BÊTES Grey Owl Traduit de l’anglais par Jeanne Roche-Mazon Edifions Souffles Paris, 2009,350 pages LETTRES ERANCOPHONES Ananda Devi devant Fhorreur d’une profonde nuit Romancière d’origine mauricienne, Ananda Devi s’est fait connaître en 1997 par L’Arbre fouet, publié chez l’Harmattan, qui fut fort bien accueilli par la critique.Depuis lors, elle a publié pas moins de sept romans, pour la plupart dans la collection «Continents noirs» de Gallimard.les jeunes nés' à l'avenir de leur société?Des jeunes et l’avenir du Québec % Paul St-Pierre Plamondon PRÉFACES : Bernard Descôteaux et Marc Lalonde DES JEUNES ET L’AVENIR DU QUEBEC les rêveries d'un promeneur solitaire PAR PAUL ST-PIERRE PLAMONDON Préfaces de Bernard Descôteaux et Marc Lalonde LISE GAUVIN Elle vient de faire paraître, désormais hors collection mais toujours chez Gallimard (signe d’une notoriété plus grande?), Le Sari vert, un roman que j’avoue avoir eu du mal à lire jusqu’au bout, tant la mise en scène de l’horreur y est totale et sans rémission.L’auteure aurait pu inscrire en exergue de son roman le vers bien connu de la Phèdre de Racine: «C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit».Mais à côté du déballage de monstruosités que propose le livre, la tragédie racinienne en paraît presque inoffensive.Le personnage principal, pn médecin généraliste de l’Ile Maurice, se remémore son passé au cours d’une nuit d’agonie en compagnie de sa fille, Kitty, et de sa petite fille, Malika.L’une et l’autre veulent le contraindre à l’aveu de ses torts et de ses crimes envers les membres de sa famille.Un procès se met ainsi en place, chacun des protagonistes tenant tour à tour le rôle de l’accusateur et de l’accusé.La voix dominante toutefois est celle du Dokter, un homme assoiffé de pouvoir mais dépourvu de véritables lieux où l’exercer et qui a préféré se cantonner dans la tyrannie domestique.Or cet être qui prend la parole sous la forme d’un long monologue ne semble éprouver aucune compassion ni aucun regret pour les actes commis.On a là l’exemple le plus complet du parfait macho: batteur de femme, violeur, colérique, jaloux, lâche, etc.Pour chacune de ses actions et attitudes, le personnage donne une justification qui se résume à ces quelques phrases: «Hommes, mes frères, croyez la parole d’un mourant lorsqu’il vous dit que la culpabilité est une notion inutile.L’espèce femelle pratique une nouvelle forme de prédation: elle nous massacre de hontes.Il faut nous battre en retour, sinon à quoi aura servi tant d’assiduité à construire le monde?[.] Qu’ont-elles fait pour le monde, en vrai?Qui ont été les plus grands, les découvreurs, les défricheurs, les fondateurs?» Puis, comme si cela n’était pas suffi-sanL cet autre aveu: «Je pisse sur les gentils, je chie sur les gentils, je vomis sur les gentils, je les envoie balader dans la fosse septique de leurs sourires.» Peut-être est-il nécessaire de rappeler que de tels monstres existent ou ont existé.On sait aussi que les bons sentiments ne font pas la bonne littérature et que des écrivains célèbres ont déjà écrit de magrùfiques chants à partir de la misère humaine.Mais n’attend-on pas de tout êfie romanesque un minimum d’ambivalence?Celui-ci en semble dépourvu, devenant ainsi une sorte de caricature de l’humanité.Un des rares moments où il manifeste de la compassion est devant la souffrance d’une vache.En lui donnant une piqûre de morphine, il dit à l’enfant qui l’accompagne: «Je vais la guérir.» Ce que la petite fille traduit par un mot d’enfant: «Tu vas la mourir.» De tels moments de grâce sont rares dans ce livre où la dialectique du maître et de l’esclave se déploie de manière systématique jusqu’au renversement final, hélas trop prévisible.On se croirait presque devant im répertoire des manifestations de violence et des clichés misogynes produits par la société.Bien que la prose d’Ananda Devi soit efficace dans son évocation de l’horreur, une certaine monotonie se dégage de ces btanies de l’abjection.Collaboratrice du Devoir LE SARI VERT, Ananda Devi Gallimard Paris, 2009,215 pages THOMAS LOHNES AFP L’écrivain israéiien Amos Oz LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Naufragés sous les étoiles imprécises CHRISTIAN DESMEULES On entre dans Tel-llan comme sur une île inconnue.Dans ce petit village israélien centenaire et somnolent campé «sous les étoiles imprécises», un peu hors du temps, où chacune des maisons et chaque coin de rue semblent résonner d’histoires ancestrales, de solitudes partagées, les habitants ressemblent à des naufragés oubliés depuis longtemps.En huit nouvelles fortes, Amos Oz {Seule la mer.Une histoire d’amour et de ténèbres, La Boîte noire), l’un des écrivains israéliens les plus importants de sa génération et fervent partie de la solution d’un double Etat au conflit israélo-palestinien, nous construit une bulle dont il est difficile, après deux cents pages, de s’extraire tout à fait.Entouré de champs et de vergers, de quelques vignes, plongé dans une atmosphère d’oppression subtile (religion, désir, menaces sécuritaires, temps), Tel-llan vibre de ses ardeurs passées.Une tante angoissée attend la visite de son neveu en permission militaire {Les Proches).Un agent immobilier se voit offrir une visite guidée singulière et chargée de sensualité retenue de la vieille maison qu’il convoitait depuis longtemps {Perdre).Un très vieil homme, ancien député vivant dans la même maison que sa fille, est réveillé chaque soir par des bruits de forage — coups de pioche, cliquetis, grattements — qui lui semblent venir de la cave {Creuser).Un adolescent rêveur et solitaire s’embrase pour la bibbothécaire divorcée (Lés Etrangers).On attend beaucoup dans ces Scènes de vie villageoise, on exprime maladroitement ses désirs, on reste sur place.L’avenir y est suspendu.«Un jour, avant, il y a longtemps, on s’aimait un peu.Pas tout le monde.Pas beaucoup.Pas toujours.Par-ci pardà.Mais maintenant?A notre époque?Les coeurs sont morts.C’est fini.» Amos Oz nous donne à voir un peu, le temps de traverser un village endormi, la permanence de ces amours fantômes.Collaborateur du Devoir SCÈNES DE VIE VILLAGEOISE Amos Oz Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen Gallimard, Paris, 2010,206 pages uîeîllesse à l'ère èes cleiuns l’Inconvénient no 40 Aussi dans ce numéro Isabelle Daunais Patrick Nicol Charlotte Abramovitch Marc Chevrier Rachel Laverdure David Dorais Olivier Maillart Geneviève Letarte François Ricard Lakis Proguidis Gilles Marcotte RéJean Beaudoin Serge Bouchard LE DEVOIR LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 EEVRIER 2010 F 5 LIVRES Plaisirs en ligne assez fous Le site Beautiful Agony -facettes de la petite mort propose aujourd’hui près de mille huit cents vidéos de visages orgasmants.On ne craint pas d’y afhrmer: «Vous n’aurez jamais rien vu de plus érotique, et pourtant, chacun n’y montre que son visage: c’est là que les gens sont réellement nus [truly naked].» Les acteurs se sont hl-més eux-mêmes, ce qui en ferait, selon l’éditeur du site, des «artistes».«Que font-ils?Comment (seuls ou avec d’autres) ?Nous ne savons qu’une chose: it’s real and sexy like hell.» Qui dira pourquoi les femmes (1320 orgasmes) y sont trois fois plus nomhrepses que les hommes (460)?A vingt têtes d’orgas-mants par page, le site rappelle les catalogues de l’identité judiciaire.Mais c’est en réalité le contraire: un registre de gens innocentés, blanchis de tout soupçon par leur exhibition.Baudelaire notait amèrement que la jouissance des amants ressemble à une torture ou à une opération chirurgicale.Ces gémissements, ces cris, ces râles.Ces yeux de somnambules révulsés, ce^ raidissements galvaniques.«Epouvantable jeu où il faut que l’un des joueurs perde le gouvernement de soi-méme!» Mais qui est le tortionnaire dans le plaisir solitaire?D’ailleurs, est-il jamais réellement solitaire?Je ne parle pas de la présence éventuelle, ici, d’un complice invisible à la caméra, mais de la caméra elle-même.Voyons (gratis) la performance de l’artiste A1637.Comme elle est consciente, à chaque instant, que le grand Œil l’observe! Comme elle connaît bien la loi nouvelle! Jouis, a commandé le Collectif, et elle obéit, en femme libérée du vingt-et-uniè-me siècle.Pendant qu’elle se besogne, sur son visage passent le souci, la lassitude, puis le courage, l’opiniâtre décision d’en venir à bout.Elle interroge le ciel, grimace, sourit, fait la gamine, la sérieuse, la fatale, sourcille, se crispe, ouvre la bouche, oui, ouvre enfin grand la bouche, ouiiiii! Jamais elle n’oublie la caméra, balayant sournoisement l’objectif de son œil mi-clos, tout en prenant son air souffrant comme pour supplier qu’abrège son épreuve le grand Autre qui a cornmandé son sa-cribce charnel.A la bn, les yeux basculent dans la graisse de bines, pas grand-chose, pauvre fdle.Qu’importe.Ce n’est pas jouir qu’il fallait mais, je dirais, obéir au commandement: tu ne mentiras pas.Elle a subi la Question.Elle a réussi l’examen.Elle sera inscrite au re-gisjre des non-coupables.Ecoutons les «confessions» où certains artistes, maintenant détendus, théorisent volontiers sur leur performance (la proportion de garçons augmente notablement dans cette section Jean Larose du site).Qn confie sa satisfaction d’avoir vaincu la fausse pudeur, joint le mouvement de la transparence universelle.Nous comprenons enfin que ces artistes ne font pas ça pour le plaisir.Public, leur orgasme est militant.De quelle révolution?Ces artistes croient sincèrement qu’ils ne représentent pas leur orgasme, mais le vivent directement, sans artibce formel.Ils ne font pas ça pour le plaisir, mais le plaisir est la preuve que c’est vrai.Qn les offenserait si on parlait de styles, d’écoles, de tendances à propos de leurs orgasmes.Ce numéroté qu’ils ont laissé sur Internet pour l’éternité n’est pas une trace historique, un lieu de mémoire avec lequel il leur faudra vivre, mais leur passeport pour sortir de l’histoire.Enfin, un art sans mensonge! La modernité est accomplie, la présentation parfaitement adéquate au flux de la présence, saisi à sa naissance même.Rien de sexuel dans tout ça.C’est de la philosophie de l’art.Est-ce pour cela que je n’y trouve rien d’érotique?Je suis un homme de l’ancien régime, un littéraire.11 me fqut la forme, la faute et le secret.A eux aussi, bien sûr, les beaux innocents, mais ils ne veulent pas le savoir.Leur visage ne s’assume pas en tant que scène du crime.Un onzième commandement, dit Kundera, accable l’humanité moderne: ne mens point, commandement que Dieu n’a pas donné à Moïse, car 11 aurait dû lui accorder aussi le droit de police et d’interrogatoire.Les habitants de la maison de verre du projet Here and Now (visibles et audibles 24 heures sur 24 sur Internet) avaient posé les principes du totalitarisme communicationnel: «Je veux montrer mon visage en permanence, même en dormant.Je n’aime pas mentir.Ce qui est sûr, c’est que nous sommes les pionniers d’un mouvement qui va s’étendre.Bientôt, beaucoup de gens vivront comme nous.Surtout des jeunes.» Sois vrai, ne cache rien, laisse-moi voir et tout entendre chez toi.Qn lit sur Internet des apologies jeunistes de la transparence, où l’attachement à la vie privée passe pour une valeur bourgeoise dépassée.C’est troublant, Sfali-ne pensait la même chose.Évidemment, pour lui, seul l’État devait tout savoir, les autres, rien.Big Brother communicationnel n’est apparemment pas le même que celui du communisme totalitaire.Derrière la caméra de surveillance, ce n’est plus un policier qui veille, mais le collectif réseauté des communicants perpétuels.A quand un site d’agonies réelles?Cela vient, n’en doutons pas.Sophie Calle a filmé la mort de sa mère.Heureux celui qui pourra mourir caché et tourner son visage contre le mur à l’heure du désastre.L DAMIEN MEYER AFP PIERRE VERDY AFP Camille Laurens Marie Darrieussecq Le droit de reproduire Camille Laurens et Marie Darrieussecq s’affrontent par livres interposés GUYLAINE MASSOUTRE Camille Laurens, dans son roman Romance nerveuse, et Marie Darrieussecq, dans son essai Rapport de police, tentent de régler un compte que la justice ne peut apurer.Ces deux personnalités d’amadou offrent le spectacle d’un diptyque où, l’une guettant l’autre, elles se lancent des couteaux.Le différend porte sur une question de plagiat.Qu’est-ce que le droit de propriété en création?Protestations, accusations, argumentation, détestation, invectives.Que nous disent ces cris d’orfraie?Rappelons que Laurens et Marie NDiaye ont, par deux fois, accusé Darrieussecq de plagiat.Celle-ci rétorque en passant au crible des cas d’acharnement célèbres, notamment sur Paul Celan, qui s’est suicidé.Deux conceptions s’opposent: l’une voit le roman comme un témoignage au premier degré, la véracité vécue, amorale, illimitée; là régnent l’émotion et la subjectivité, jusqu’à l’obsession.L’autofiction réaliste veut que le livre saigne, que l’écriture lave toujours plus blanc.L’autre conception, romantique, revendique l’intuition: on peut connaître qqelque chose sans l’avoir vécu.Écrire serait une divination, le roman, un don: Darrieussecq défend le génie de l’anticipation et l’imaginaire fécond.Ces écrivaines si authentiques çt sincères finiront-elles K.-Q.?A force de triturer la logique, autoproclamée aux applaudissements des suppor-teurs (leurs ventes, leurs blogues), le critique, jadis adversaire redouté, est ici invité en arbitre.Infantilisme, docteur?Prudence: à chacune ses autorités et ses références, ses armes et ses larmes.Apories du temps Que penser de ces livres, caractériels?Qu’y trouver, sinon fantômes et reflets?De là un malaise.Voulons-nous accompagner ce repli sur soi, puis la descente frénétique dans l’arène?La littérature a-t-elle besoin de ce narcissisme pour y voir plus loin et plus clair?Avant de répondre à ces questions, rappelez-vous: nul écrivain n’est à l’abri de la jalousie, du dénigrement, de la pensée obtuse.Ni d’en produire soi-même.Hubert Aquin s’est vu reprocher ses citations inexactes, un comble pour qui pratiquait si ouvertement la grimace esthétique, le canular révolté et révoltant, ou la photocopie dénaturée (exercice littéraire postmoderne).Pourtant, l’enjeu est bien la littérature.Démocratisée, commercialisée, multipliée, n’est-elle pas ce torchon qui brûle dans l’institution?Qui écrit?qui achète?qui lit?qui édite?Gdlimard, institution centenaire, a changé de réponses au cours de son histoire.Si bien que Romance nerveuse, récit obsessionnel qui cherche la bonne oreille, celle de l’éditeur d’abord, offre une qualité littéraire qui n’est ni nulle ni exceptionnelle, mais réelle, entendez vendeuse — avec sa dose d’égarement et de scandale, un vedettariat à vif comme chez Angot.Souffrance, colère et ressassement.Rapport de police de Darrieussecq dit autre chose.Parle d’une surveillance maladive, dénonce la possession névrotique des sources et des mots.Distancé et cultivé, il donne à réfléchir, sans toutefois éviter de franchir la porte de l’autojustification, qui ramène tout autre à soi.Gare aux amalgames! Sur la voie du «connais-toi toi-même», le cri du sujet mal sevré exige qu’on l’accompagne: regarde-moi, reconnais-moi, aime-moi! dit ce livre.Rejoindre alors cette auteure devient incertain, le sens se déplace.Compétition Le lecteur, qui ne se pensait pas arbitre, n’est-ü pas fondé de reprocher à ces écrivaines leur égocentrisme?La manie du top 10, loin de la littérature?Le voi- Le premier roman du cinéaste Jean-Claude Lord DVD inclus Jean-Claude LORD S==t^ En librairie dès maintenant llll _ ^_____ GROUPE LIBREX “ -it»® UnecompagnledeQuebecorMedla PHOTO © GROUPE uDELEx Libre Expression | Logiques | Publistar | Stanké | Trécarré GROUPELIBREX.COM éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Lionel Meney Main basse sur la langue Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec Lionel Meney Main basse sur la langue VI luierveniumnumc lintiuistique au Québec 512 pages, 40 dollars ci libre, en tout cas, de déterminer quelle rumeur sensible il laissera pénétrer son intimité.Elles ne parlent pas du même lieu.Quant aux succès immédiats, ils vous laissent sur un vide, ou sur leur cri.Car raccourcir le temps, en dépit des miracles d’Internet, permet-il la connaissance?Comprendre, est-ce tirer à soi?Gommée, la traversée des langues, des cultures, des contextes; simplifiées, les intentions.Laurens et Darrieussecq soulèvent à elles deux autant d’idées que de clichés.Les pièges sont innombrables — «borderline», dans Laurens, n’est-il pas propriété de Marie-Sissi Labrèche?Bataille de boules de neige, quand la symbolisation nécessaire à l’art souffre d’un excès de photoco- pie! Rendre public ne suffit pas à faire un bon livre.Quant à la valeur littéraire, rien à faire, tant que l’œuvre n’est pas passée à l’aune du temps.Demeure l’invention.Quand Réjean Ducharme inventa une langue, il fit un acte littéraire.Un roman et quelques livres.Ce genre de paternité ne se conteste pas.Collaboratrice du Devoir ROMANCE NERVEUSE Camille Laurens Gallimard Paris, 2010,223 pages RAPPORT DE POLICE Marie Darrieussecq PO.L.Paris, 2010,320-LV pages Daniel Pigeon Chutes libres Daniel Pigeon Chutes libres nouvelles Daniel Pigeon qui n’en est pas à ses débuts, démontre ime maîtrise de la nouvelle comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici.Souvent les textes débutent comme un état de grâce et alors on se surprend à souhaiter une finale, une chute, qui soit tout aussi ravissante.L’immense bonheur de constater que notre désir a été exaucé.editeior K'.'i K Donald Marie Thomas est de retour Donald Alarie Thomas ^ “ est de retour roman Donald Alarie nous livre ici un roman sur la quête du père fondé sur l’esthétique de la discrétion et du silence.Pas de cris mais des chuchotements.Une écriture qui, dans sa grande simplicité, nous fascine par son intense présence.www.editionsxyz.com F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 2 EEVRIER 2010 ESSAIS Comment être sainement pluralistes ?U Louis Cornellier Le pluralisme, au Québec, est un fait.Nous fréquentons tous, au quotidien, des gens qui ne partagent pas notre conception de ce qu’est une vie bonne.Pour certains d’entre nous, une vie qui vaut la peine d’être vécue s’inspire de préceptes religieux, qui sont eux-mêmes multiples, alors que pour d’autres elle se fonde sur des valeurs séculières.Ce pluralisme traverse non seulement la société, mais aussi les familles (frères, sœurs, parents et enfants ne s’entendent pas toujours entre eux à ce sujet) et parfois l’individu lui-même.L’homme moderne, en effet, est l’homme de l’examen de conscience permanent.Aussi, on ne peut que donner raison à Jocelyn Maclure et à Charles Taylor lorsqu’ils affirment, dans Laïcité et liberté de conscience, que «Vaménagement de la diversité morale et religieuse est un des défis les plus importants auxquels ont à faire face les sociétés contemporaines».Le débat sur la meilleure manière de relever ce défi est lui-même une illustration du pluralisme de notre société.À certains moments, il peut sembler acrimonieux, tant les positions défendues s’entrechoquent.Le Manifeste pour un Québec pluraliste, publié dans Le Devoir du 3 février dernier, s’ouvre même sur l’affirmation selon laquelle «le débat sur Videntité prend un virage dangereux».Le collègue François Brousseau, brillant observateur du vaste monde, ne partage pas ce constat.Dans sa chronique du 15 février, il évoque «nos sublimes débats» et note que «la cohabitation pluriethnique au Québec et tout le discours sur la chose figurent parmi les plus sophistiqués, les plus nuancés et modérés au monde».Il a raison.Là où Lucien Bouchard et certains penseurs qui se réclament du pluralisme voient du «radicalisme», il n’y a qu’un sain et nécessaire débat.Les tenants d’un modèle libéral-pluraliste favorisent une laïcité ouverte et les accommodements raisonnables, au nom de la liberté de conscience et de l’intégration.Les laïcistes prônent plutôt un modèle strictement républicain qui renvoie toute manifestation religieuse à la sphère privée.Ceux qu’on désigne comme des «nationalistes conservateurs» (Bock-Côté, Facal) critiquent le culte du pluralisme et les accommodements raisonnables au nom de la protection des valeurs québécoises, pas toujours bien définies.Le philosophe Michel Seymour, quant à lui, rappelle avec raison, dans Le Devoir du 9 février, que mener ce débat sans tenir compte du statut national des Québécois est une erreur.Le peuple québécois, explique-t-il, est sommé de s’accommoder, alors que lui-même n’est pas reconnu.Les nationalistes qui s’opposent au pluralisme ont tort, mais les pluralistes qui négligent ou nient le manque de reconnaissance du peuple québécois se trompent aussi.«Si le peuple québécois pouvait être reconnu et être en mesure de s’affirmer comme peuple, conclut-il, il pourrait être plus conciliant et ouvert à l’égard du pluralisme.» C’est aussi la thèse que défendent Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin dans Le Devoir du 13 février.Fs proposent de «s’ouvrir au pluralisme des valeurs sans pour autant renoncer à un horizon de sens commun».Selon eux, cela exige, notamment, de «se donner une culture de convergence {.] qui est celle de la majorité» et qui s’appuierait sur une charte de la laïcité, sur la priorité accordée à l’égalité homme-femme par rapport à la liberté de religion, sur un solide enseignement de l’histoire nationale à l’école, sur une loi 101 renforcée et sur une citoyenneté québécoise.Défense du modèle libéral-pluraliste Souvent caricaturé par ses adversaires, le modèle libéral-pluraliste défendu par Jocelyn Maclure et Charles Taylor est exposé en détail dans Laïcité et liberté de conscience.F repose sur l’idée que la laïcité doit assurer le respect de l’égalité morale et la protection de la liberté de conscience et de reli- Pour Taylor et Maclure, «Texigence de neutralité s’adresse aux institutions et non aux individus» gion des individus, grâce à la séparation de l’Église et de l’État et à la neutralité de l’État à l’égard des religions.Les conceptions de la vie bonne étant multiples et la rationalité devant reconnaître ses limites «quant à sa capacité à statuer sur les questions du sens ultime de l’existence et de la nature de l’épanouissement humain», il s’ensuit que «l’essentiel est que les citoyens se rejoignent, à partir de leur propre perspective, sur un ensemble de principes communs [dignité humaine, droits de la personne, souveraineté populaire] capables d’assurer la coopération sociale et la stabilité politique».Maclure et Taylor reconnaissent aussi la nécessité d’un calendrier commun et d’une langue publique commune.Pour assurer, cela dit, que «l’identité morale» des individus qui adhèrent à des convictions profondes diverses (religieuses ou autres) ne soit pas compromise, le modèle libéral-pluraliste prône le principe de l’accommodement raisonnable, qui ne remet pas en cause les «principes communs».Pour les deux philosophes, «l’exigence de neutralité s’adresse aux institutions et non aux individus».Aussi, interdire les signes et rituels religieux dans l’espace public porterait atteinte inutilement à la liberté de conscience.On devrait, par exemple, avoir le droit de mourir à l’hôpital en musulman, en catholique ou en athée.De mêrne, interdire les signes religieux aux agents de l’État restreindrait leur liberté de conscience et pourrait compromettre leur égalité à l’emploi, sans gain social appréciable.Aux républicains qui affirment que «l’effacement de la différence est une condition préalable à l’intégration et à la cohésion sociale», Maclure et Taylor répliquent que «le développement d’un sentiment d’appartenance et d’identification dans les sociétés diversifiées passe [.] davantage par une “reconnaissance raisonnable” des différences que par leur relégation stricte à la sphère privée».S’ils acceptent le hidjab, ils refusent toutefois la burqa et le niqab en classe (mais ailleurs?), reconnaissent que les cas des juges, des policiers et des gardiens de prison sont délicats et se penchent sur la possibilité d’une prolFération des demandes d’accommodement ou des demandes opportunistes, c’est-à-dire non fondées sur la sincérité Jocelyn Maclure Charles Taylor LAÏCITE ET LIBERTE DE CONSCIENCE de la croyance, selon le critère de la Cour suprême.Cet ouvrage a un angle mort: la question nationale québécoise.Les Seymour et Beauchemin auront raison de lui reprocher cette négligence.Il reste néanmoins solide sur le plan philosophique et a le mérite de rappeler, après les rationalistes Rawls et Habermas, que «les perspectives religieuses sont des sources morales importantes pouvant contribuer de façon significative à l’approfondissement de la culture démocratique».louisco@sympatico.ca LAÏCITÉ ET LIBERTÉ DE CONSCIENCE Jocelyn Maclure et Charles Taylor Boréal Montréal, 2010,168 pages HOWARD YANES REUTERS Qui se souvient du tiers monde ?Vijay Prashad dresse un portrait des oubliés et des damnés de la terre dans son histoire des nations obscures MICHEL LAPIERRE Si un mot a vieilli, c’est bien «tiers monde».Inventé par l’économiste français Alfred Sauvy en 1952 pour désigner un secteur «ignoré, exploité, méprisé» de la planète à côté des autres mondes (le premier, l’Occident; le deuxième, le bloc soviétique), le terme représentait un programme, un espoir.Or le premier monde devait détruire cette vision.Comment?En refaçonnant la Terre.L’expression n’est pas trop forte.La conférence de Bandung (1955) en Indonésie, où s’illustrèrent Sukarno, le président du pays, et d’autres dirigeants politiques, tels Nehru (Inde), Çhou En-lai (Chine) et Nasser (É^p-te), marqua la naissance du tiers monde sur la scène du globe.Nasser n’exagérait pas en y voyant un séisme historique comparable à l’explosion de la bombe atomique.F faudra une contre-révolution efficace pour inverser le cours des choses.Devant les pays développés, capitalistes ou communistes, un groupe s’affirmait: «les nations obscures», pour reprendre le titre évocateur de l’ouvrage que Vijay Prashad, jeune politologue américain d’origine indienne, présente comme «une histoire populaire du tiers monde».L’héritier spirituel de Frantz Fanon montre que les États-Unis ont, dans les années 70 et les deux décennies suivantes, réorganisé l’ordre planétaire de façon à enlever à chaque peuple défavorisé la responsabilité de son propre progrès.mui À la place de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (la CNUCED, fondée en 1964, jugée trop ouverte aux idées en provenance des pays pauvres) , Washington veut que des organismes qu’il contrôle, le GATT, le FMI et la Banque mondiale, gèrent l’avenir du tiers monde.Ce dernier participe à sa propre chute lorsqu’il trouve, en 1973, sa meilleure arme apparente pour défier les Occidentaux qui exploitent ses richesses naturelles: la hausse du prix de son pétrole.Au lieu d’enrichir toute la population de plusieurs nations obscures, la vente de l’or noir profite, selon l’analyse rigoureuse de Prashad, à leurs classes dominantes et, ironiquement, aux États-Unis.Grâce à la suprématie du dollar, les privilégiés des pays en voie de développement recyclent les bénéfices dans le système financier américain.Parallèlement à l’exportation du pétrole, celle des produits ma- nufacturés favorise des États, comme le Brésil et l’Inde, sans y effacer l’inégalité sociale.Par le recyclage, chez l’oncle Sam, de gros profits et à la suite du démantèlement du bloc soviétique, elle renforce une économie mondiale unipolaire.En marginalisant davantage les nations les plus déshéritées, les parvenus des pays émergents «allaient jouer, affirme Prashad avec beaucoup d’acuité, un rôle déterminant dans la dérive du projet du tiers monde».F reste ce souvenir qu’évoque le politologue: le socialisme rural, autosuffisant et si africain du père de la Tanzanie, Julius Nyerere.Une expérience ratée, mais sublime.Collaborateur du Devoir LES NATIONS OBSCURES Vijay Prashad Tupo^sopi pIp Montréal, 2009,360 pages VENTE DE FERMETURE 50 DU PRIX DEJA REDUIT BOUQUINERIE SAINT-DENIS 4075, rue Saint-Denis, Montréal ENTRE RACHEL ET DULUTH Ouvert 7 jours (12h à 18h) Tous les vinyles et CD à 1$ L’Opus Dei : une école de soumission Jeune Français élevé dans un milieu très catholique, Bruno Devos a été membre de ropus Dei, principalement de 1995 à 2007, en Pologne.A titre de «numéraire» de cette organisation, il aurait eu accès à des documents réservés aux responsables (règlements internes, écrits inédits du fondateur) qui, selon lui, illustrent le caractère sectaire du mouvement.Il les présente dans La Face cachée de l’Opus Dei.Documents secrets: les vérités qui dérangent (Les Presses de la Renaissance, Paris, 2009), un essai au style fastidieux, mais au contenu informattt.Devos évoque {’«atmosphère de secret» entretenue par l’organisation, son culte de la soumission au fondateur, Josémaria Escriva de Balaguer, qui prend plus de place que la dévotion au Christ, et son obsession du contrôle de ses membres, pri- vés d’amitié et de relations sociales personnelles, pressés comme des citrons et souvent psychologiquement épuisés.«Je me suis aussi rendu compte, écrit Devos, que les méthodes employées par l’Opus Dei s’apparentent à celles employées par les sectes.C’est un système fermé, totalitaire, qui coupe ses membres du monde et écrase ses détracteurs au nom de Dieu.» Son expérience au sein de l’organisation l’amène à conclure que, «si l’Opus Dei est tolérée, c’est probablement parce que l’apparence qu’elle présente aux responsables de l’Église est radicalement différente de ses pratiques réelles».On souhaite presque que ce soit le cas, puisque le contraire — une tolérance en toute connaissance,de cause — voudrait dire que l’Église s’accommode d’une dérive sectaire.Le Devoir AGENCE ERANCE PRESSE Le fondateur de l’Opus Dei, Josémaria Escriva de Balaguer vieNt De paRaitRe Dossier Le combat contre l’impunité Numéro 739 • marszoio Ont écrit dans ce numéro : Gaèlle Breton-Le Goff, Catherine Coumans, Marie-Christine Doran, Ugo Lapointe, Georges Lebel, André Myre et jean-Claude Ravet, entre autres.À lire aussi : « La marche de l’homme nu » (éditorial sur Haïti), le carnet de Bernard Émond, la chronique littéraire d’Elise Turcotte, une controverse sur le prptectionnisme, « Honduras : le coup d’État de l’oligarchie » de Claude Morin et « Croire avec Fernand Dumont» de Marc Chabot.Artiste invité Marion Garda Arriaga Pour consulter le sommaire détaillé www.revuerelations.qc.ca veut une sociétii re l'impunité Justice internationale ; la longue route Les luttes pour la mémoire en Amenque latine Quand nos lois encouragent la cupidité Le pouvoir minier au Québec L’impunité des minières canadiennes à l’étranger Entendre la colère de Dieu Marc Chabot: Croire avec Fernand Dumont X NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES Un an ; 35 $ Deux ans : 65 $ À l’étranger (un an) ; 55 % Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : 100 $ (un an) (514) 387-2541 p.226 I relations@cjf.qc.ca Relations : 25, rue jarry Ouest Montréal (Québec) H2P1S6 EN VENTE DANS LES KIOSQUES ET LIBRAIRIES 5,50 S + TAXES Oui, je desire un abonnement de.NOM________________________ .an (s), au montant de.ADRESSE CODE POSTAL .TELEPHONE Je paie par cheque (a l'ordre de Relations) IT ou carte de credit T NUMERO DE LA CARTE ___________________________________________________ EXPIRATION __________________________ SIGNATURE ______________________ y
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