Le devoir, 20 mars 2010, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 MARS 2010 POESIE Un hommage à Denise Desautels Page F 2 % PHILOSOPHIE Aux origines de la sagesse chinoise Page F 7 LIVRES Penser le Québec avec Guy Rocher Figure par excellence, avec Fernand Dumont, de la sociologie québécoise contemporaine, Guy Rocher est assurément un des plus brillants jenseurs du Québec moderne.Jn recueil d’entretiens le confirme.REPERES 1924: naissance à Berthierville.1958: doctorat en sociologie (Université Harvard).LOUIS CORNELLIER Un des phares de la sociologie québécoise moderne, membre important de la commission Parent qui a repensé le système scolaire québécois, concepteur, avec Fernand Dumont et Henri Laberge, de la Charte de la langue française et intellectuel engagé dont les interventions pubbques, depuis 50 ans, témoignent d’im profond souci de la démocratie et de la justice sociale, Guy Rocher est assurément un des plus brillants penseurs du Québec contemporain.Entre février 2006 et juin 2007, l’octogénaire sociologue, toujours «Si nous avons du mal à convaincre les immigrants d’adopter le français, c’est que la langue française ne leur paraît pas liée à une culture valorisante et valorisée » actif dans le monde universitaire, a accepté de répondre aux questions de son neveu, le pobtologue François Rocher, de l’Université d’Ottawa «Aussi, écrit ce dernier, ce livre nous en apprendra davantage sur la manière dont le sociologue appréhende certains problèmes et ne constitue pas une chronique de ses expériences personnelles, bien que celles-ci soient parfois présentes dans la discussion.» Simplement intitulé Guy Rocher.Entretiens, l’ouvrage qui résulte de cet exercice de mémoire et de réflexion illustre «la nuance, la prudence et la subtilité» qui caractérisent la pensée du grand sociologue.JACQUES GRENIER LE DEVOIR Né en 1924, collégien entre 1935 et 1943, Rocher sera d’abord un jeune Canadien français catholique engagé.Revenant sur ces années de formation et de militantisme naissant, il récuse l’accusation selon laquelle le nationabsme de l’époque était entaché du «péché ethnique».«Nous pratiquions, dit-il, une sorte de politique de harcèlement national.Dans une perspective non pas étroitement ethnique, mais bien canadienne.C’était notre manière de faire progresser et de défendre notre conception d’un Canada biculturel et bilingue.» Rocher rappelle aussi que, si plusieurs jeunes Canadiens français étaient peu enclins à s’enrôler à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale, ce n’est pas parce qu’ils étaient des «froussards», mais parce qu’ils refusaient cet «autre milieu d’anglicisation» qu’était alors l’armée canadienne.«En 1960, fêtais nationaliste, mais je n’étais pas du tout indépendantiste», ajoute le docteru en sociologie de Harvard.Membre de la commission Parent (1961-1966), il est sensibilisé aux problèmes des écoles anglaises qui angbci-sent les nouveaux venus, grâce aux mémoires présentés par le RIN.Après un bref passage à Berkeley, il est au Québec au moment de la Crise d’octobre 1970.Il s’oppose pubbquement à l’emprisonnement sauvage de 500 Québécois et devient indépendantiste.«Je prenais conscience qu’un fossé s’était créé, profond, entre le reste du Canada et nous», expbque-t-il.Cet engagement se poursuit encore.Pour Rocher, l’espoir d’un Québec autonome au sein du Ca- 1960: professeur en sociologie (UdeM).1961-1966: membre de la commission Parent.1968-1969: publication de \’Introduction à la sociologie générale (HMH).1972: publication de Talcott Parsons et la sociologie américaine {?\]V).1983: chercheur au Centre de recherche en droit public (UdeM).1995: prix Léon-Gérin (Prix du Québec pour les sciences-humaines).2009: prix Condorcet-Dessaules du Mouvement laïque québécois: publication de Y Introduction à la sociologie générale (HMH).nada est totalement illusoire, alors que «démographiquement et politiquement, le Québec perd lentement son pouvoir» dans l’ensemble canadien, attaché à un multiculturabsme qui «cache la domination d’une certaine culture anglo-saxonne à la manière canadienne».Questions de culture La culture québécoise qu’il s’agit de préserver et de faire vivre se définit d’abord par une langue, le français, par des valerus universelles qu’on retrouve dans toutes les sociétés modernes (démocratie, droits de la personne, égalité des hommes et des femmes) et par une manière particubère «de pratiquer et de vivre ces valeurs».Rocher explique, par exemple, qu’«î7 y a dans la culture québécoise un regard sur l’autre qui n’est pas empreint de la hiérarchie à la française, mais qui est quand même moins instrumental que l’états-unien».Il mentionne aussi que la modernisation du Québec s’est faite dans «un enthousiasme mêlé d’anxiété parce qu’on s’est vu changer vite, sans trop savoir vers quoi on s’en allait».Cette inquiétude, d’ailleurs, perdure à l’heure où «l’enjeu est d’allier un respect pour toutes les minorités avec un égal respect pour la recherche d’une identité québécoise particulière».Pour l’apaiser.Rocher plaide pour une laïcité sans compromis (il vient de lancer, avec Daniel Baril, la Déclaration des intellectuels pour la laïcité, qui s’oppose au concept de laïcité ouverte) et pour un renforcement juridique et culturel de l’essentielle mais toujours fragile loi 101.«Si nous avons du mal à convaincre les immigrants d’adopter le français, explique-t-il, c’est que la langue française ne leur paraît pas liée à une culture valorisante et valorisée.» Le statut du Québec, province du Canada, n’est pas étranger à ce problème.Sru l’éducation, comme sur le reste, les propos de Guy Rocher sont informés, justes et souvent pénétrants.Après avoir rappelé qu’il rugeait, dans les années 1960, de modifier un système scolaire trop cloisonné, peu accessible et dramatiquement frappé par le décrochage (75 % au collège classique), le sociologue dénonce l’instrumentalisation d’une éducation mise au service du marché, alors qu’elle devrait plutôt porter «la responsabilité de donner un sens à nos vies».Il plaide polu une école conçue comme un milieu de vie, attachée à la poljrvalence {«diversité des voies d’accomplissement») et qui accompagne sérieusement les jeunes dans les choix scolaires et professionnels à faire.Privé ou public Très critique à l’égard d’un système privé qui concurrence indûment le système pubbc — une des principales causes de décrochage, selon lui —, Rocher insiste sur l’importance de favoriser les écoles en milieux défavorisés.Il défend aussi un enseignement culturel des religions et souligne que «la fonction de l’enseignement qui est la plus importante» n’est pas tant de transmettre de la connaissance que «de créer et d’entretenir, chez les étudiants, la curiosité intellectuelle».Malheureusement, François Rocher ne l’invite pas à se prononcer directement sru le renouveau pédagogique.Réformiste plutôt que révolutioimai-re, Guy Rocher est un éminent sociologue du changement social et du droit.Le traitement réservé à ces domaines plus spécialisés, dans cet ouvrage, demerue toutefois trop descriptif et savant pour vraiment capter l’intérêt du profane.Ce dernier, cela dit, prohtera à plein de sa fréquentation du «regard mesuré, équilibré, global, interdisciplinaire», pour reprendre les mots de François Rocher, d’un sociologue pour qui la lucidité rime avec le sens de Injustice sociale.Collaborateur du Devoir GUY ROCHER Entretiens François Rocher Boréal Montréal, 2010,252 pages F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 MARS 2010 LIVRES LITTERATURE QUEBECOISE Denise Desautels, l’extrême vigilance Ils seront une vingtaine, ce dimanche à Montréal, à rendre hommage à Denise Desautels à l’occasion de la Journée internationale de la poésie: des artistes visuels, des écrivains, des musiciens, des danseurs.«On me fait beaucoup de cachotteries», confie Denise Desautels, à la fois timide et émue.DANIELLE LAURIN Je ne serai jamais zen», dit-elle encore de sa voix grave, vibrante.Cette voix qu’on entend aussi quand on la lit.Qui traverse son œuvre, une trentaine de livres en tout, couronnée l’automne dernier par la plus prestigieuse distinction littéraire au Québec: le prix Athanase-David.Ce prix, depuis 35 ans qu’elle écrit dans la marge, de la poésie, des livres d’artistes, Denise Desautels l’a reçu comme un véritable cadeau.«Ça fait toujours plaisir d’avoir une certaine reconnaissance, on en a besoin, qu’on écrive dans la marge ou pas.Douleur voulait juste écrire son journal personnel, on ne collective, prendrait pas le risque de la publication.» douleur Avec le recul, elle se dit qu’elle était naïve, bien naïve, quand elle a publié son premier livre à 30 ans.«Si j’avais eu la conscience que pour Denise j’ai maintenant de ce que cela signifie de publier, je ne Desautels, l’aurais peut-être jamais fait.Il y a dans ce geste de la publication quelque chose d’un nécessaire- prétentieux, ou en tout cas de très audacieux, quand ment faire on voit tous ces livres qui existent en librairie.Pourvu lien entre quoi celui qu’on publie serait-I .il essentiel?De quel droit les aeux peut-on penser cela?» Une belle fête organisée par des gens qu’elle aime, qui l’aiment, qui apprécient son travail: c’est ainsi qu’elle perçoit l’hommage qui lui sera rendu dimanche.Mais aussi, mais surtout, ce sera à ses yeux l’occasion de célébrer «autour de la poésie et de ses chassés-croisés avec les autres arts, notamment les arts visuels».Les arts visuels l’inspirent depuis toujours.Betty Goodwin, Jocelyne Alloucherie, Raymonde April, Michel Goulet, François Sullivan, Irène Whittome.Denise Desautels a travaillé avec plusieurs grands artistes.Plus qu’un simple accompagnement de intime : écrire.c’est leurs œuvres, elle voit cette collaboration comme un dialogue entre créateurs.«Il s’agit pour moi de percer le réel autrement, par le biais de quelqu’un qui a déjà posé son regard d’artiste sur le réel.» Elle ajoute que cette façon de faire, qui était peut-être inconsciente au départ mais qui, avec le temps, est devenue de plus en plus consciente, permet aussi d’éviter la répétition.«Quand on est poète, qu’on écrit beaucoup, le “je” a beau être un autre ou une autre, il reste qu’on ne se transforme pas au rythme des livres qu’on écrit.Aller vers le travail d’un artiste, pour moi, c’est revenir vers moi nécessairement transformée, ou du moins, fouiller autrement mes propres obsessions.» L’obsession de la mort Ses obsessions?La mort, le deuil, le travail de mémoire.La douleur.C’est là partout dans son œuvre.Depuis le début.Dès son troisième recueil, La Promeneuse et l’Oiseau, elle écrivait: «J’aurais tant voulu.Ne pas parler de la mort.» Impossible, pourtant: «J’ai connu la mort très jeune, celle du grand-père, de mon père, de mon petit cousin.Ily a eu des morts à la pelle autour de moi, c’était un vrai champ de bataille, même si je n’étais pas dans un pays en guerre.» Dans son récit Ce fauve, le bonheur, paru en 1998, elle racontait l’enfant et l’adolescente qu’elle avait été: obsédée par la mort, en plus d’être étouffée par sa relation fusionnelle avec sa mère.Elle racontait son amitié salvatrice avec une jeune fille, Lou, qui allait mourir elle aussi, et pour qui elle écrirait un livre magnifique: Tombeau de Lou.C’est en se rendant, adolescente, avec son amie au Musée des beaux-arts de Montréal, devant des autoportraits de Van Gogh, que Denise Desautels a découvert l’emprise de l’art sur elle.Ce fut comme une révélation, une rédemption.Des œuvres d’art, il y en a partout dans son appartement montréalais.Au milieu du salon, un gros coffre de bois.Un faux coffre, confectionné par l’artiste Martha Townsend: celui qui apparaît sur la couverture du livre Le Saut de l’ange, paru en 1992, qui a valu à Denise Desautels plusieurs récompenses, dont le Prix du Gouverneur général en poésie.Michel Goulet, Raymonde April, Françoise Sullivan font partie de son quotidien.Betty Goodwin figure dans presque chaque pièce.Et les miniatures de Monique Bertrand, avec qui Denise Desautels a signé Cimetière: la rage muette, tapissent le mur à l’entrée de son bureau.Ce qui la touche en particulier dans la photo en petit format de Betty Goodwin Cimetière du Père-Lachaise, ou dans celle de Monique Ber- REMY BOILY Denise Desautels, récipiendaire du prix Athanase-David en 2009.trand Les Esseulés: «J’ai l’impression de me retrouver avec toute la douleur universelle au creux de ma paume.» Douleur collective, douleur intime: écrire, pour Denise Desautels, c’est nécessairement faire le lien entre les deux.De plus en plus.Tout ce qu’elle écrit ces temps-ci, que ce soit des textes de commande, des textes pour des livres d’artistes ou des inédits, en porte la marque.«La douleur intime, quand on la fouille, permet de trouver la douleur collective, la grande douleur humaine, que l’on voit partout en ce moment.» Projets Elle compte bien rassembler bientôt le tout dans un livre, qui aurait pour titre Vigilances.«J’ai cette conscience absolue de la douleur et je vois de plus en plus l’importance de la vigilance par rapport à soi, par rapport au monde, par rapport à l’autre.Je voudrais que le privé et le politique se rejoignent.» Qn devrait retrouver dans Vigilances le texte qu’elle vient d’écrire pour Rose Désarroi, un livre d’artiste qu’il serait plus juste de qualifier d’objet d’art, concocté avec la photographe américaine Bonnie Baxter.«Ce que je voudrais, c’est que le texte soit visible sans l’image, même si intégré aux auto- portraits de Bonnie Baxter il prend un autre sens.» Qn devrait aussi retrouver dans Vigilances le texte Quai Rimbaud, écrit en écho aux œuvres de l’artiste belge Gabriel Belgeonne, avec qui elle a fait un autre livre d’artiste, un autre objet d’art, l’an dernier.Ce texte, elle l’a créé alors qu’elle était en résidence à la Maison Rimbaud, à Charleville-Mézières, en France.Rimbaud, le poète, elle l’a «pratiqué» longtemps, l’a même enseigné, avant de prendre sa retraite, en 2001, comme professeure de littérature au collégial.Mais le rapport qu’elle entretient avec lui est ambigu: «Nous avons en commun une mère majuscule, et un père absent, pour différentes raisons.Mais l’adolescente que j’ai été est à mille lieues de l’adolescent qu’il a été, dans son rapport au vice ou à la transgression.Je rentre dans son oeuvre, mais en même temps je recule.» Plus Jurassienne que rimbaldienne, Denise Desautels.Près de Nathalie Sarraute, aussi.«Ce sont des femmes qui ont un rapport poétique à la langue, et qui en même temps sont dans la narration.» Mais son modèle ultime est Anne Hébert.«Elle n’est pas que poète, elle est aussi romancière, et cela satisfait une écriture comme la mienne, narrative, bien que poétique.» Alors que Denise Desaultels s’apprête à partir pour le Maroc, où elle participera à un festival littéraire, elle qui est invitée partout dans le monde comme poète et a fait du voyage un mode de vie, elle a replongé dans l’œuvre de Camus.et ne peut s’empêcher de constater ceci: «Je suis de plus en plus camusienne.» Mais attention, pas question de devenir une inconditionnelle de Camus, pas plus qu’elle ne se définit comme une inconditionnelle d’Anne Hébert: «Si j’étais une vraie inconditionnelle, je n’aurais pas besoin d’écrire.» Qr, s’il y a une chose à laquelle elle tient, davantage encore qu’à 30 ans, c’est à l’écriture.«On a beau être dans la marge comme poète, je crois que, comme humain, il arrive un moment où l’on devient tous dans la marge en vieillissant.La vraie vie publique, elle est faite par les gens qui ont 30, 40 ans.Est-ce que la société nous tasse ou est-ce qu’on se tasse soi-même?Je ne sais pas très bien.Mais je sais qu’à bientôt 65 ans, j’ai cette chance extraordinaire d’écrire, de pouvoir continuer à créer.» Collaboratrice du Devoir HOMMAGE A DENISE DESAUTELS Les éditions du Noroît et les éditions Roselin réunissent des écrivains, des musiciens, des danseurs, des artistes, autour de l’œuvre de Denise Desautels, à la maison de la culture Plateau-Mont-Royal, le dimanche 21 mars, à 15h.Leméac reprend Les Allusifs Les éditions Leméac ont pris une participation aux af faires des éditions des Allusifs.Leméac prendra dorénavant en charge la fabrication des livres, les relations de presse et la direction commerciale de cette maison dirigée par Brigitte Bouchard.La direction éditoria- le des Allusifs demeurera par ailleurs autonome.«J’avais vraiment besoin d’un appel d’air, explique Brigitte Bouchard, qui conserve les rênes de la maison.Le marché est de plus en plus difficile et Leméac m’offre une structure financière plus solide.» Les Allusifs vont sans doute profiter de l’occasion pour tenter de développer davantage le marché québécois.Car la maison a désormais des activités plus nombreuses en France qu’ici.Cette association devrait permettre aux Allusifs de maintenir ses deux 40 ans deUvresetdidées ¦8 iSSÛ e U S = s I goâ Z i V» ^ M •«* •2 t « 4 4 UJ uA Ld X a 0 ADOLESCENCE ET AFFILIATION Les risques de devenir soi Sous la direction de ROBERTLETENDRE et DENISE MARC HAN El Collection PROBLÈMES SOCIAUX ET INTERVENTIONS SOCIALES Comment les adolescents d’aujourd’hui prennent-ils leur place dans leur filiation et en quoi cette démarche reflète-t-elle les transformations familiales et les réalités sociétales actuelles?Les auteurs se sont penchés sur la question en s’attardant autant à la réalité des jeunes en cheminement scolaire qu’à celle des adolescents en marge de la société.246 pages 27$ Presses de l'Université du Québec vwvw.puq.ca ^ioiUmes sociad): ^WIIliVKIlOffiSIXlAUS 1> > DOLESŒNCE tAFHLIATION Les risques de devenir soi 5ous la direction de Robert Lehndre n Denise Marchand f Presses de l'Université du Québec pôles de développement et de compléter les activités de Leméac.Fondée en 2001,réputée pour son choix éditorial et la qualité de son travail graphique, la maison d’édition Les Allusifs compte moins d’une centaine de titres à son catalogue, dont les droits d’un certain nombre ont désormais été cédés à des collections de poche à grand rayonnement.Leméac s’appuie pour sa part sur près de 2000 titres à son catalogue.Fondée en 1957 à Montréal, Leméac partage une partie de son activité éditoriale avec son partenaire français Actes Sud.Le Devoir JACQUES GRENIER LE DEVOIR L écriture comme errance Hurtublse ?Hurtubise www.edltionshurtubise.com Un regard original sur Kerouac et son œuvre LE DEVOIR, LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 MARS 2010 F 3 LITTERATURE Zones d’ombre Pari réussi pour la journaliste Agnès Gruda, qui fait ses premiers pas du côté de la fiction: ses Onze petites trahisons révèlent une plume suave, minutieuse, sertie de morsures et de griffes.Onze petites trahisons: onze nouvelles de longueur variable, onze histoires où seront dévoilés des secrets enfouis, inavouables aux autres aussi bien qu’à soi-même, mais qu’un événement inattendu mettra au jour.Onze petites trahisons qui ne sont pas si petites que ça, à vrai dire, pas toutes en tout cas.Certaines font basculer une vie, sont de l’ordre de l’impardonnable.Comment se pardonner sa propre lâcheté, se regarder dans un miroir, se voir dans le regard des autres, quand on a commis l’irréparable?Le poids de la culpabilité est là pour toujours.L’auteure prend plaisir, dirait-on, à voir ses personnages se heurter à un mur.Sous des dehors doucereux, elle sait se montrer cassante, nous attend au tournant.D’une délectable cruauté, Agnès Gruda.Un peu comme une Margaret Atwood, qui l’air de rien prépare le terrain, et tac, enfonce le scalpel dans la plaie.Par moments, c’est à Louise Desjardins qu’on est amené à penser, à son roman La Love, en particulier.Dans la nouvelle Un prénom simple, surtout.Où l’adolescence, avec ses premiers baisers, ses premiers attouchements sexuels, ses émois, ses montagnes russes, ses découvertes, est à l’avant-plan.Sauf que, dans l’histoire d’Agnès Gruda, c’est d’une jeune immigrée qu’il s’agit.Une ado qui vient d’ailleurs, dont les pa- Agnès Gr ONZE PETITES TRJ n Æ \ .Danielle Laurin rents parlent avec un accent prononcé et dont elle rougit.Eux ne souhaitent d’ailleurs qu’une chose: qu’elle s’intégre, se fasse des amis.Elle aussi.Mais comment surmonter sa gêne, eL surtouL comment venir à bout de sa différence?«Combien de temps cela prend-il pour laver une voix de tous les relents du passé?pour pouvoir dire “huif et que le “ui” glisse de notre bouche avec un sifflement aérien, au lieu de produire un “houif balourd et inélégant, qui appose immédiatement l’étiquette “étrangère” sur mon front?» Arriver d’ailleurs, avec son bagage culturel, son accent en rêvant de s’intégrer.Eranchir le mur de la différence, de l’indifférence.Bien des personnages passent par là dans les histoires d’Agnès Gruda, elle-même venue d’ailleurs, arrivée au Canada avec sa famille polonaise à la fin des années 1960.Mais jamais cela ne semble plaqué, jamais l’auteure ne souligne à ^ands traits cette réalité.C’est fait avec doigté, c’est une couche de plus à ses histoires, voilà tout.Comme dans cette nouvelle où une jeune Québécoise dépressive s’amourache d’un libanais qui a fui son pays en guerre: la différence culturelle constitue une difficulté de plus à surmonter dans leur relation, mais elle n’est pas la seule.Même si le jeune Libanais, malgré son deuxième hiver à Montréal, constate qu’on le regarde encore drôlement autour de lui: «Ils avaient lu tous ces clichés sur les musulmans depuis les attentats du 11 septembre, et ce chrétien d’origine, athée de confession, amateur de rhum et de charcuteries diverses, ne cadrait assurément pas avec le portrait qu’ils se faisaient de l’Arabe typique, ce martyr en puissance fantasmant sur les soixante-douze vierges qui l’attendent au paradis.» Au cœur de la trahison Mais cela est dit en passant, cela ne constitue pas le cœur de l’histoire.Qui est, comme dans les dix autres.la trahison.La trahison amoureuse, ici.Il y a aussi cette journaliste canadienne qui a couvert la guerre en ex-Yougoslavie.Qui avait pro- Agnès Gruda fouille ces zones d’ombre qui sont en nous, pour mieux mettre en lumière les paradoxes du genre humain mis d’aider un jeune garçon «qui écoutait Gun’s N’Roses, dans une cave, dans un pays devenu fou à lier», à venir s’installer à Montréal.Et qui a fini par baisser les bras, prise dans le tourbillon de sa vie, de ses reportages.La trahison envers les gens dans le besoin, la trahison dans le couple, la trahison en amitié, la trahison envers soi-même: toute la gamme y passe.La trahison au sein de la famille, aussi.Qui donne lieu, d’ailleurs, à l’une des nouvelles les plus savoureuses du rédL la première.Entendre «savoureuse» dans le sens de savoureusement cruelle, évidemment.Nous sommes dans une chambre d’hôpital.Une vieille femme mourante, sa fille à ses côtés.La dame délire, en yiddish, elle vient d’ailleurs, oui, mais là n’est pas l’essentiel.L’essentiel, c’est que la fille fait preuve d’une absence de compassion qui surprend.Nous assistons à la description froide, presque clinique, de la déchéan- ce de la vieille.Description qui n’est pas sans rappeler celle d’Annie Emaux devant sa mère atteinte d’alzheimer dans Je ne suis pas sortie de ma nuit.Une fille, sa mère au bout du rouleau.Et un absent: le frère détesté pour l’une, le fils chéri pour l’autre.Il est quelque part en Afrique.Et il ne saura rien.Pourquoi sa sœur l’alerterait-elle de la mort imminente de leur mère?Pour qu’il débarque et prenne toute la place, encore une fois?Qu’il soit encore et toujours le centre de l’attention?Non.C’est la chance de sa vie, sa vengeance secrète, sa douce trahison: la fdle, avec sa mère pour elle toute seule, sa mère qui agonise, qui meurL enfin.Ça glace le sang.Dans un tout autre registre, la dernière nouvelle du recueil s’offre comme un clin d’œil.Qn y croise Leonard Cohen assis sur un banc, près de chez lui, à Montréal.La narratrice se trouve par hasard à ses côtés.Qh la déception.Elle est une inconditionnelle finie, connaît les chansons de Cohen par cœur, depuis toujours.Mais une idole qui parle au téléphone des courses à faire, s’essuie le nez avec la manche de sa veste, apparaît soudaîn comme un homme «vieux et banal».cette personne-là peut-elle conserver son statut mytfiîque?Il y a toutes sortes de trahisons.Et personne n’est à l’abri.Qui peut dire qu’il n’a jamais trahi, qu’il n’a jamais été trahi?A partir de situations singulières, Agnès Gruda atteint à l’universel: elle fouille ces zones d’ombre qui sont en nous, pour mieux mettre en lumière les paradoxes du genre humain.Collaboratrice du Devoir ONZE PETITES TRAHISONS Agnès Gruda Boréal Montréal, 2010,296 pages E N BREF La gouvernance autochtone Andrée Lajoie publie, aux éditions Thémis, Le Rôle des femmes et des aînés dans la gouvernance autochtone au Québec.On y aborde le rôle des femmes et des aînés dans les différents modes de gouvernement de l’histoire autochtone: les institutions coloniales de gouvernements (conseils de bande et conseils tribaux); les institutions tradition- nelles de gouvernance (dans les communautés et dans le cadre de la nation) ; et les institutions contemporaines de gouvernement transversal (l’f^semblée des Premières Nations du Québec et du Labrador).- Le Devoir Le prix France-Québec va à Marie-Christine Bernard Le prix France-Québec sera re- mis la semaine prochaine à Marie-Christine Bernard, pour son recueil de nouvelles Sombre peuple, paru chez Hurtubise HMH.La cérémonie aura lieu le 24 mars prochain à Paris.Les nouvelles de Sombre peuple traitent de la marginalité à diffé; rentes époques, du Moyen Âge à aujourd’hui, de Lyon à la Gas- pésie.Le prix littéraire France-Québec a été créé en 1998 à l’occasion du 30" anniversaire de l’Association France-Québec.Il a pour objectif de participer à la diffusion et à la connaissance en France de romans publiés au Québec.Il est accompagné d’une bourse de 5000 $.- Le Devoir Série de la Place des Arts Ler Studio UMiraÀrer Un espace pour les mots ARCHAMBAULTSI Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES Résultats des ventes: du 9 au 15 mars 2010 Lundi 22 mars • 19 h 30 À la Cinquième Salle de la Place des Arts Kim Thûy (Libre Expression) Anne-lVIarie Cadieux lit Le Ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis Catherine Mavrikakis impose depuis une dizaine d'années sa voix virulente et cinglante, lucide et tragique.La comédienne Anne-Marie Cadieux lira des extraits du Ciel de Bay City, roman «traversé par la soif de l'Amérique et la volonté désespérée d'en finir avec le passé».LA FUREUR ET L’ENCHANTEMENT Georges-Hébert Germain (Libre Expression) QUATRE JOURS DE PLUIE Denis Monette (Logiques) Vl LES PLUS GRANDS PEINTRES.David Gariff (Hurtubise HMH) lA MAGIE DES MOTS VOL 1, N° 1 Christine Robertson (ADA) 1 LA CIÈ POUR VIVRE SELON LA LOI.Jack Canfleid /D.D.Watkins VOUS DEVEZ URE CE LIVRE! Jack Canfiled / Gay Hendricks (ADA) PRENEZ LE CONTROLE DE VOTRE.Angelo Tremblay (de l’Homme) CUISINER AVEC ROSIE Rosie Daley (ADA) G0GiRL!T.1 Rowan McAuley (Héritage) 1 PARCE QUE C’ÊIAIT TOI Marc Fisher (Québec Amérique) DE PRÉCIEIIX MIRACLES POUR.Karen Kingsbury L’ART DE LA MÉDUHIIOH: POURQUOI.Matthieu Ricard/Fabrice Midal (Pocket) UN BONHEUR SI FRAGILE T.2 Michel David (Hurtubise HMH) DÉRIVES BIz de Loco Locass (Leméac) 16 LUNES T.1 K.Garcia/M.Stohl (Hachette Jeunesse) DU NOUVEAU DANS LAMUOIEUSE Collectif m PETTT CAHIER D’EX.D’ESTIME DE SOI Rosette Poletti/Barbara Dobbs (Jouvence) PETTT CAHIER D’EX.DU LÂCHER PRISE Rosette Poletti/Barbara Dobbs (Jouvence) S LA VIE COMME JE L’AIME T.2 Marcia Pilote (De Mortagne) PIRATE-O-MANIE Alisha Niehaus / Alan Hecker (Hurtubise HMH) $ ÇA POURRAIT ÊTRE PIRE! Guy Bourgeois (de l'Homme) L’ElfGAHCE DU HERISSON Muriei Barbery (Gaiiimard) 1 1£S HÉRmERS D’ENHDIEVT.1 Anne Robliiard (Weiian) PANDORA T.1 Caroiyn Hennesy (AD/^ PRIVILEGE DE ROI 'I Anne Robiiiard (Weiian) I 1£ SVMBOIE PERDU Dan Brown (JC Lattès) PEIir CAMER D’EX.D’ENIRAlNElilEHr.Yves-AiexandreThaimann (Jouvence) 1ERRES D'ENFANCE Kevin Kiing (Hurtubise HMH) LA LUMIÈRE DE L’OMBRE: QUE SE.Serge Girard (JCL) O laplacedesarts.com 514 842 2112/1 866 842 2112 Entrée: 15 $* Étudiants: 10 $* *Taxes incluses.Frais de service en sus.Une coproduction Les Capteurs ¦ de mots Place des Arts QMâiecËU C’est le .printemps ! Consultez notre circulaire en vigueur jusqu’au 14 avril 2010 LITTERATURE QUEBECOISE Je t’aime moi non plus CHRISTIAN DESMEULES Les Québécois connaissent généralement bien le concept du «maudit Français».Touriste sans tacL immigrant fraîchement débarqué ou expatrié pour une longue mission impériale, rien n’échappe à la rigueur de son sens critique.Son savoir est grand, sa modestie est petite, il est chez les demi-civilisés.Faut-il s’étonner que ce type d’amour-haine aux relents colonialistes, les francophones du RQC le vivent avec.les Québécois?C’est le thème de La Maudite Québécoise, le second roman de Janis Locas, après La Seconde Moitié (Hurtubise, 2005).L’auteure a elle-même vécu et travaillé dans l’Quest canadien, notamment à titre d’agente de communication auprès de la Société franco-manitobaine (SFM), l’organisme porte-parole des francophones du Manitoba.Jeune diplômée d’un programme de communications d’une université de Montréal, Geneviève Morin a «les fesses un peu larges, une moyenne générale de B et une orthographe souvent défectueuse».Sa lucidité est aussi grande que son besoin d’avoir un emploi: «Aucun avenir pour elle, donc, dans la métropole.» Le tabou de Tassimilation Après être tombée sur une petite annonce, elle postule un emploi de journaliste au Franco, un hebdomadaire francophone d’une ville de l’Quest canadien qui, bien que jamais nommée, pourrait être Winnipeg.La gentillesse des gens l’étonne: «La plupart sont calmes, polis, tout à fait innocents.» Ce qui la frappera encore plus sera le fait de constater que le mot «assimilation» n’existe pas, et que le tabou en cette matière est absolu.Au journal où elle travaille, les principes d’objectivité et le sens critique qui lui ont été inculqués pendant sa formation de journaliste en prennent pour leur rhume.En dépit de la fantomisation pourtant évidente du français dans la région et des statistiques qui ne mentent pas, on ferme les yeux: «On reste positif>, lui dit-on.Qn juge la jeune journaliste beaucoup trop critique, trop agressive, trop montréalaise.«Vu le croisement régulier entre familles cousines, un gène curieux se retrouve en effet sur tous les visages: celui de l’œü gentil Ll est venu directement de Suisse ou d’un autre pays débonnaire, mais il ne provient certes pas de la souche québécoise.» Pour exercer son sens critique sans entraves, il y a les «Backbit-ters», un groupe d’expatriés un peu amers qui se réunissent tous les jeudis soir dans un bar du centre-ville pour décompresser et casser du sucre sur le dos de leurs concitoyens de circonstance.La jeune femme y fera la connaissance de Roger Morin, un écrivain et dramaturge
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