Le devoir, 1 mai 2010, Cahier F
LE DEVOIR LES SAMEDI I ET DIMANCHE MAI 2010 PRIX LITTERAIRE L’avis des collégiens Page F 2 /./ W ESSAI Le pouvoir de Lise Payette Page F 6 Jean-Luc Godard, qui livrera au prochain Festival de Cannes ce qu’il prévoit constituer son dernier film, Socialisme, est encore debout.Même si, à 80 ans bientôt, ses œuvres phares sont derrière sa foulée.Vieux lion amer, ou visionnaire incompris.JLG, tel qu’en lui-même.ODILE TREMBLAY Le cinéaste suisse, longtemps établi en France, fut avec François Truffaut l’étoile de la Nouvelle Vague, mais aussi, au long des décennies suivantes, un phare contesté, admiré, honni et incontournable du 7® art et de sa parole.L’homme-cinéma, pour le meilleur et pour le pire.Imposteur, clament ses détracteurs.«Les mystères y sont aussi profonds qu’est redoutable la capacité de l’artiste à se constituer un personnage public qui soit également un leurre.Le nom de Godard fabrique de la mythologie», précise d’entrée de jeu Antoine de Baecque, auteur de cette monumentale biographie non autorisée, mais fouillée en ses recoins obscurs.Le mal-être d’un homme et d’un cinéaste qui nourrit son époque-miroir dans un déséquilibre recherché qui le gardera longtemps en phase créative avec sa société, avant de l’isoler de plus en plus, relève ici du drame shakespearien.Génie intuitif, explorateur de la pellicule et de la vidéo, le cinéaste de Pierrot le fou et de Bande à part est offert en fragments, comme le corps de Bardot dans Le Mépris.Critique et grand historien du cinéma, à qui on devait notamment la biographie de François Truffaut (coécrite avec Serge Toubiana en 1996) et La Nouvelle Vague, portrait d’une jeunesse deux ans plus tard, Antoine de Baecque, connaisseur du 7® art tout-terrain, mit quand même trois ans de recherches et d’interviews pour débroussailler le personnage JLG, sa vie tumultueuse, ses changements de cap créatifs et d’orientation politique, ses amours, sa créativité, fouillant la genèse de chaque projet mené ou pas à terme, le regardant ployer sous le poids de son nom devenu mythique, collé à lui en porte-à-faux, si utile pourtant.Cette brique de près de mille pages se savoure comme une sorte de polar, à la recherche d’un créateur énigme qui nous échappe toujours.Par-delà le parcours godar-dien, elle recouvre l’aventure cinématographique des 60 dernières années en France, mais aussi sur la planète cinéma, où JLG traîna sa bosse et sa caméra.Le cinéaste d’À bout de souffle et de Prénom Carmen mit tant d’énergie à brouiller ses propres pistes, à coups d’aphorismes brillants et de pirouettes cinématographiques, que le biographe, livrant un Himalaya de faits, aura du mal à mettre le doigt sur les rouages profonds de son processus créatif.Mais la fameuse méthode — dialogues servis à la dernière minute aux interprètes, films se dessinant au tournage, sens aigu du montage — est étudiée, bien sûr.On sait gré à Antoine de Baecque de n’avoir pas cherché à embellir le personnage, mais le pouvait-il?Godard nous est livré pieds et poings liés, avec tous ses côtés odieux.Il aimait voler, dont un livre précieux appartenant à son helvè-te famille bourgeoise, mais aussi la caisse des Cahiers du cinéma, dérobée en 1952 parce qu’il avait envie de filer à Zurich.Sa misogynie (y compris un droit de cuissage sur bien des starlettes) , les humiliations qu’il faisait subir à ses acteurs, son opportunisme s’étalent au grand soleil, comme ses relations souvent houleuses avec les femmes de sa vie, muses, actrices et collaboratrices, d’Anna Karina à Anne-Marie Mieville en passant par Anne Wiazemsky.Ajoutez la goujaterie et son manque de loyauté envers ses amis, les commandes sans cesse détournées, les promesses trahies, la méchanceté affûtée comme une lame.François Truffaut, le compagnon des beaux jours, finira par le traiter de «merde sur un socle» avant de le chasser de sa vie, à travers un échange de lettres d’une violence somme toute savoureuse.Dans une tentative permanente de réinventer le langage du cinéma, JLG s’est toujours mis en danger, jetant son équipe et ses proches sur le bûcher du sacrifice.Quelques pages sont consacrées aux passages de Godard au Québec.Son périple abitibien en 1968, «dans le grand nord du Québec» (sfr!), alors qu’il voulait créer une série télé sur les luttes des mineurs, tourna court quand il décida de filer à l’anglaise pour cause de froid extérieur jugé trop extrême.Sa série de 14 conférences sur l’histoire du cinéma et son propre parcours, données au Conservatoire de Montréal en 1978 à l’instigation de Serge Losique, fera date davantage.Le parcours de Godard est l’occasion d’aborder une fois de plus la montée de la Nouvelle Vague avec les jeunes Turcs des Cahiers du cinéma.Tout comme l’avènement d’À bout de souffle, son premier long métrage demeuré le plus célèbre, ce qui colore quand même une carrière.Mai 68 offre un retour sur une révolution flamme, dans laquelle Godard se sera moins engagé finalement que prévu.D’abord de droite, avec des relents d’antisémitisme venus d’un grand-père à moitié collabo, le revirement à gauche de Godard se fit à partir de La Chinoise, témoignant d’une jeunesse maoïste estudiantine en 1967.La bio braque la lumière sur une époque obscure de sa vie, alors que Godard s’acoquine avec On sait gré à Antoine de Baecque de n’avoir pas cherché à embellir le personnage, mais le pouvait-il?Godard nous est Hvré pieds et poings liés, avec tous ses côtés odieux.les dessous de la Vagu Jean-Luc Godard à son arrivée au Festival de Cannes pour la projection de son film Notre musique en mai 2004.le groupe révolutionnaire Dziga Vertov au cours des années 1970.Retour aussi sur le scandale entourant son film Je vous salue, Marie, que le pape Jean Paul II dénonce comme offensant pour la foi chrétienne en 1985.Godard n’est à l’aise que dans un climat de controverse et jubile devant l’interdit papal., Les liens d’amour-haine qu’il entretint avec les Etats-Unis, où nombre de ses projets avortèrent, font écho à des rapports ambigus avec le star-système, même français.Lui qui méprisait quelque peu la Brigitte Bardot du Mépris et harcela psychologiquement Mireille Darc et Jean Vanne sur Week-end, comme Yves Montand et Jane Fonda dans Tout va bien.Mais les tensions de tournage nourrissaient également ses films.«Longtemps le passé n’a pas existé dans les films de Godard», constate le biographe.Du moins dans ses douze premiers., avant qu’il ne se transforme en mémorialiste.Déçu par le cinéma.dégoûté par l’empire télévisuel, boudé par le grand public, frappé d’hermétisme, désormais historien du cinéma, il deviendra ce roi Lear qu’il rêva de porter à l’écran, projet qu’il sabota comme bien d’autres.Qu’importe?JLG demeure référentiel, par son foisonnement, sa diversité, sa faculté de penser le T art (comme de l’enterrer) et l’influence inouïe qu’il exerça chez les cinéastes et les cinéphiles.Bible godardienne, cette bio se révèle à la fois un chant d’amour pour un art de mouvement et le profil déchiqueté d’im artiste sur son socle immolé.Antoine .^ de Baecque Le Devoir GODARD BIOGRAPHIE Antoine de Baecque Grasset Paris, 2010,935 pages F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI I ET DIMANCHE MAI 2010 LIVRES Le Prix littéraire des collégiens : les critiques Chaque année, le Prix littéraire des collégiens couronne une œuvre de fiction d’ici dans le cadre du Salon international du livre de Québec.À la suite du vote de près de 800 collégiens et des délibérations de 46 de leurs représentants, c’est le roman La foi du braconnier de Marc Séguin, une œuvre publiée aux éditions Leméac, qui a été élu grand gagnant par ces collégiens venus d’une quarantaine d’établissements québécois ainsi que d’un lycée français et d’un lycée suédois, invités spécialement pour l’occasion.Au cours de cet exercice, les élèves sont invités à soumettre leurs critiques des cinq livres finalistes.Nous publions aujourd’hui les meilleures de ces critiques, après sélection par un jury composé de Simon Roy, professeur au collège Lionel-Groulx, Louise Noël, professeure au collège Montmorency; Louise Gérin Duffy, membre du comité de coordination du Prix des collégiens; Hélène Lacoste, recherchiste pour l’émission Vous m’en lirez tant de Radio-Canada, et Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir.0^ I I JEAN-FRANÇOIS NADEAU Quelques-uns des élèves qui ont participé à Québec aux délibérations du Prix littéraire des collégiens Anne Guilbault Lajoie, un mal fou ARIELLE ST-AMOUR Collège de Saint-Jérôme Récit d’instants fragmentés, Joies est le témoignage d’un homme qui cherche désespérément, d’un frère qui toujours est hanté par le souvenir de sa sœur Géorgie.Pour recoller les morceaux, pour retrouver sa voix et sa mémoire, le narrateur anonyme parcourt la ville en suivant les traces imaginaires de Géorgie, mû par la force de sa mémoire endolorie, la même qui l’a poussé à fuir l’hôpital psychiatrique.Les raisons et l’événement tragique ayant causé son état sont aussi mystérieux que l’endroit où se trouve sa sœur bien-aimée.C’est donc une quête incessante qui anime le narrateur, quête qui avance par indices habilement semés par Guilbault entre deux vagues d’émotions.Le lecteur avance alors dans ce récit au même rythme que le narrateur: par Anne GLiillMuk petits pas hésitants.Introspectif, émouvant, condensé; Joies nous plonge directement dans la psyché du narrateur.Sans fioritures inutiles, Guilbault utilise une langue poétique et poignante pour nous envelopper dans son univers.Dans des phrases courtes et impression- nistes se rapprochant plus de la confession que du récit, les paroles du narrateur rejoignent efficacement fe lecteur.C’est ainsi que f’écriture apparaît comme un acte salvateur, devenant un pont entre fe monde intérieur du narrateur et fe monde extérieur.Sans fa puissance des mots qui fe composent.Joies ne serait qu’un récit décousu.Or f’au-teur a su étudier et construire chaque phrase pour que ceffe-ci devienne un coup de poing, un cri du narrateur pour survivre devant fa cruauté du monde.Survivre, malgré fa folie qui guette patiemment, malgré l’oubli, malgré le mutisme, malgré la douleur de la mort, malgré Géorgie; survivre par les mots est la force tranquille qui traverse Joies, un roman sur la résilience.JOIES Anne Guilbault XYZ éditeur Montréal, 2009,102 pages Julie Mazzieri Le pouvoir de la déraison AIMEE-ROSE LECLERC Cégep de Sherbrooke Dans le village de Chester, vous devenez le ciné, l’aubergiste, le maire ou le laitier.Vous êtes l’un des membres bien définis d’une communauté renfermée, apparemment tranquille, où chacun a sa place, même f’idiot, Midas, roi mythiquement ridicule.Mais que se passe-t-if quand fe maire et son adjoint, deux figures de fa raison et du pouvoir, décident par caprice de se débarrasser de f’idiot qui crie et qui pisse sur fa mairie en fe balançant au fond d’un puits?Un vent de folie.«Tant qu’on cherche, ce n’est pas perdu», affirme la jeune Marie.C’est ce que semblent faire les villageois quand ils constatent la disparition de l’idiot et qu’ils découvrent plutôt le cadavre d’une jeune fille inconnue.Ils cherchent un bouc émissaire pour ne pas devoir porter le poids de la culpabilité.Et qui de mieux placé pour cela que l’étranger arrivé peu avant ces événements?Paul Barabé, un jeune Julie Mazzieri Le Discours sur la tombe de l’idiot J
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