Le devoir, 27 novembre 2010, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 LITTERATURE L’attraction terrestre d’Hélène Vachon Page F 3 ESSAI ^ Le pétrole, un danger?Page F 6 IA - Il i \ l' ik.-I.il: !¦ 1 'iSt llM .r ! I ftdl Il II 11 \ ¥ m o\^ VT» »sî: r.J ALAIN LEFORT C’est l’histoire de Kolia.Une histoire qui s’étale de 1937 à 1995, dans la Russie de tous les bouleversements.L’histoire d’un garçon né sans le mériter dans les camps sibériens, qui poussera là, comme il peut, dans la dureté du goulag.Et qui sera plus tard, quasi dans une autre vie, à Moscou, auguste, clown prestidigitateur, «l’homme blanc» du titre du premier roman de Perrine Leblanc, qui fait entrer cette dernière dans le monde littéraire d’ici.CATHERINE LALONDE est un monde d’hommes ravagés, survivants, que construit Perrine Leblanc dans L’Homme blanc.Un monde étoilé autour de Kolia, au visage enlaidi de souffrance, qui s’imagine encore plus laid qu’il ne l’est.Tout L’Homme blanc, confie Perrine Leblanc, lui est tombé dessus lors d’un voyage à Bucarest, alors qu’elle obser- « J’avais envie d’être dépaysée dans gentle- ^ man cambrio- leur et amuseur public à l’œuvre.Dés le début du livre, elle nous y traîne.«Dans la Zona il dirait aux autres prisonniers: J’ai volé pour la première fois à l’âge où les enfants apprennent à lire.C’était sa façon de résumer les premiers temps de son art.» Cardamome et larcins Kolia, enfant du goulag qui survit plus qu’il ne grandit, devient le protégé de los-sif.Un homme qui lui apprend à lire et le russe et le français.Qui lui enseigne les régies du goulag, cet implacable «code du zek»: comment manger moins que sa faim pour habituer le corps; comment échapper l’écriture, de parler d’autres choses, et le masculin est dépaysant».aux càids; comment se garder une flamme en accordant dans sa tête des verbes; et comment sauver, carrément, son cul.Car «la mission de l’homme-machine, c’est de marcher vers le communisme, la liberté par l’éducation et le travail».Pas de place pour la chaleur ni pour le cœur.Quand lossif disparaît, sans explications, Kolia perd ce qui, peut-être, ressemble le plus à une famille.Ne lui reste comme plaisir que le thé très fort à la cardamome.Et les larcins pickpocketés, seule liberté.«C’était moins l’objet volé qui comptait que le geste lui-même, ou sa beauté, lit-on.Un vol réussi est une victoire sur l’ordre établi par d’autres, un carré parfait.» Perrine Leblanc donne au Devoir sa toute première entrevue d’auteure.«J’apprends mon métier, admet-elle, un peu nerveuse, en début d’entretien.J’avais envie d’être dépaysée dans l’écriture, de parler d’autres choses, et le masculin est dépaysant.Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il faut écrire contre soi, explique Leblanc, mais pour entendre ma voix romanesque, j’avais besoin d’être ailleurs.» Quoi de plus lointain que la ïiussie, qui la fascine depuis l’adolescence.A cause d’un homme, dit-elle, pas un amour, mais «une fascination de groupie adolescente qui s’est transformée.Thanks God! en passion pour la culture russe.J’ai appris le cyrillique, j’ai mon Assimil», raconte Leblanc, qui a partagé cette passion avec son père, collectionneur de vieilles revues soviétiques.«J’ai tout perdu, il ne faut pas me tester, mais je garde espoir de parler un jour russe.» Si les réponses de la jeune auteure de 30 ans sont assurées, elle accuse les questions en fermant les paupières une seconde de trop, cligne des yeux et ses longs cils, sans s’en rendre compte, quand elle pèse ses réponses.«L’Homme blanc, c’est un récit de vie.Fictif Le récit d’une amitié très forte entre deux hommes.L’un des deux disparaît rapidement, mais Kolia se construit, devient un homme aussi dans l’absence de lossif C’est une amitié inachevée.J’allais dire “incomplète”, mais non.Inachevée.» Leblanc vient de recevoir, il y a deux semaines, le Grand Prix du livre de Montréal, car le jury a aimé «l’écriture sans concessions», ce «roman d'un siècle de souffrances et le récit d'une quête poignante de la vérité».Laid et dur «Ce sont les auteurs que j’admire qui m’ont donné envie d’écrire», dit celle qui œuvre aussi dans l’ombre des livres, depuis 2007, au service des manuscrits des éditions Le-méac.Le goût lui vient surtout d’auteurs français contemporains; Pascal Quignard, Jean Echenoz, Robert Millet, «pour ses romans surtout, et Le Goût des femmes laides, pas pour ses essais», Nancy Huston, Pierre Michon, essentiellement «des stylistes, des voix fortes, des langues extraordinaires».Et aussi L’Homme qui rit, de Victor Hugo.Elle a une fascination pour les «personnages affligés, les laids».Kolia est serti de cette hypnotisante laideur, cette trace.«Il traîna avec lui dans le monde libre, lit-on, VOIR PAGE F 2: GOULAG L’écrivaine Perrine Leblanc, saisie par l’œil du photographe Alain Lefort.Situé à cheval entre l’abstraction radicale et l’hyperréalisme, le travail récent de ce photographe est présenté jusqu’au 19 décembre à la galerie Orange, à Montréal.Quête d’un paradis composite, cette exposition se compose de centaines d’images d’îles et de baies captées en divers points de vue. F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 LIVRES H comme Hareng, R comme Russe CATHERINE LALONDE Chroniques, vignettes, abécédaire: les micro-récits de la journaliste Katia Meteliz-za, réunis par ordre alphabétique et illustrés de rouge moscovite pour son Nouvel abécédaire russe (Les Allusifs) sont autant de polaroïds de la vie quotidienne post-soviétique.B comme bol de soupe, C comme Collant: «Mon premier collant était d’une couleur bleu tendre, fabriqué dans quelque ré-publique balte et rapporté par une connaissance.Il fut ainsi, littéralement, une manifestation de la civilisation occidentale, une incarnation de l’Occident.Immédiatement, je conçus à son égard la même haine que les paysans russes du XVIIP siècle éprouvaient à l’égard de la pomme de terre imposée par l’impératrice Catherine.» En vingt-sk flashs d’au plus cinq pages, les anecdotes hy-per-référencés que Katia Me- NOUVEL ABECEDAIRE RUSSE SOURCE NOUVEL ABECEDAIRE RUSSE Une illustration du Nouvel abécédaire russe telizza colligent détruisent quelques mythes sur la culture moscovite, en accentuent d’autres.L’auteure, qui réunit des textes de ses premiers recueils Abécédaire de la vie et Amour, scrute à la loupe et avec un sourire narquois le bol de soupe familiale et sacré, les célébrations interminables du temps des fêtes, la vodka, la fourrure, les saucissons.Si le ton reste parfois trop collé à celui du magazine féminin, la lecture en reste légère et ludique, et ce Nouvel abécédaire russe, amusa permet d’absorber et de comprendre, comme on le ferait en feuilletant des revues soviétiques ou russes.certains traits culturels.NOUVEL ABÉCÉDAIRE RUSSE Katia Metelizza Traduction Elena Balzama Illustrations Jean-François Martin Les Allusifs Montréal, 2010,168 p.Le prix Cervantes 2010 à Ana Maria Matute La romancière espagnole Ana Maria Matute a remporté le prk Cervantes 2010, considéré comme le prk Nobel de la littérature hispanique, a annoncé hier la ministre espagnole de la Culture, Angeles Gonzalez-Sinde.Ana Maria Matute, âgée de 85 ans et originaire de Barcelone, est la troisième femme à se voir octroyer ce prix, après l’Espagnole Maria Zambrano (en 1988) et la poète cubaine Duke Maria Loynez (en 1992).Le prix Cervantes, doté de 125 000 euros, lui sera officiellement remis le 23 avril, date anniversaire de la mort en 1616 de l’une des plus grandes figures de la littérature espagnole, Miguel de Cervantes, auteur de Don Quichotte.L’œuvre d’Ana Maria Matute, qui comprend notamment Les soldats pleurent la nuit ou La Tour de guet, a été traduite \ L’auteur Ana Maria Matute alors qu’elle recevait son prk dans 23 langues.Ses livres ont principalement trait à l’enfance et à la perte d’innocence, ainsi qu’aux l’injustice sociale et aux difficultés nées des lendemains de la Guerre civile espagnole, entre 1936 et 1939.Le prix Cervantes est octroyé tous les ans et est généralement décerné alternativement à un auteur espagnol et à un auteur d’Amérique latine.L’an dernier, le prix a été décerné au poète mexicain José Emilio Pacheco.Parmi JOSEP LAGO AGENCE ERANCE-PRESSE les lauréats précédents figurent l’Argentin Jorge Luis Borges, l’Hispano-Péruvien Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010, et le Mexicain Carlos Fuentes.Agence France-Presse E N BREF Le prix Jean Arp à Denise Desautels Le prix de littérature francophone Jean Arp 2010 a été décerné, début novembre à Strasbourg, à la poète et écrivaine Denise Desautels pour l’ensemble de son œuvre, depuis son premier recueil Corn- Derives GRANDS PRIX LITTERAIRES ARCHAMBAULT 2010 F NAL STE « PR X DU PUBL C » me miroirs en feuilles (Le Noroît) jusqu’à l’anthologie de ses textes publiée en anglais à Toronto en 2007.Mme Desautels recevra son texte en mars prochain, lors des 6®" Rencontres européennes de littérature, à Strasbourg.- Le Devoir Prix de la bande à Moebius C’est la nouvelliste chevronnée Suzanne Myre qui rem- porte le Prix de la bande à Moebius 2010.L’auteure de Mises à mort et du Peignoir (Marchand de feuilles) remporte la palme et le montant de 500 $ l’accompagnant pour sa nouvelle Comment je suis devenue une outsider.Monique Deland et Alain De-neault étaient les deux autres finalistes.Depuis 2009, le Prk de la bande à Moebius couronne annuellement le meilleur texte paru dans la revue, qui publie tant du conte, de la nouvelle et de l’essai que de la poésie.- Le Devoir éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Rémi de Villeneuve De la science de la société au travail de terrain « [.L]e livre, courageux et porté par un style ultra-vivant, truffé de références à Baudelaire, Aquin ou à la mythologie grecque, est traversé d'une vérité, d'une sensibilité à fleur de verbe qui nous font voir en Biz infiniment pius qu'un artiste à ia langue bien pendue, » Tristan Malavoy-Racine, Voir (514) 524-5558 lemeac@lemeac.com O .E3K1 ^ R Rémi de Villeneuve De la science de la société au travail contribution à une histoire terrain c.i'ltlque de la sociologie 196 pages, 22 dollars Du côté des revues Hergé reporter C’est le titre du plus récent numéro à’Etudes françaises, publié par les Presses de l’Université de Montréal.Des études sérieuses sur les rapports entre les aventures du célèbre reporter belge et l’histoire, la société, la politique.Au nombre des collaborateurs, Marc Angenot, qui affirme, avec nombre d’exemples à l’appui, que, s’il avait à défendre la mémoire d’Hergé, il devrait le pendre tel un irresponsable, «imprudent mais inconscient, du discours social de son temps, dépourvu de doctrine et, jusqu’à un certain point, de mauvaises intentions délibérées»., études françaises HERGE REPOtTER Tintin en contexte ir L» liesses de l'Uriversité de Monuéûl XYz DF : A NOUVELLE Chefs-d'œuvre inconnus Nés de la folie, de la douleur, de la hantise,du désir Entretien avec Sergio Kokis 104 La nouvelle XYZ, la revue de la nouvelle présente un numéro sur le thème «Chejs-d’œuvre inconnus», ces œuvres nées de la folie, de la douleur, de la hantise et du désir.Des nouvelles de David Dorais, Micheline Morisset, Pierre Karch, J.P.April et d’autres.En prime: un entretien avec Sergio Kokis, qui fait un grand retour cette année.Illustre méconnu Le numéro 289 de Liberté est consacré à Niko Kachtitsis (1926-1970), «un héros de Montréal» d’origine grecque qui publia, de façon quasi confidentielle, poèmes et romans.En ouverture du numéro de Liberté, Lakis Proguidis parle à’«une voix qui n’a pas son pareil dans l’histoire du roman».Rien de moins.Abonde en ce sens, à sa suite, François Ricard.On trouvera notamment dans ce numéro des poèmes et des lettres publiés pour la première fois en français.De Kachtitsis, notons que vient de paraître en français un roman.Héros de Gand, à l’enseigne de Boréal.?liberté 289 NIKOS KACHTITSIS UN HÉnOS EE MONTRÉAL GOULAG SUITE DE LA PAGE F 1 l’odeur du camp et des morts qui se découvraient au printemps.Cette odeur reste en mémoire et sur soi.Les corps qui revenaient du bagne étaient indécrottables.» Cette imprégnation, Robert An-telme l’a vécue et dite, au retour des camps de la Seconde Guerre mondiale, dans L’Espèce humaine (Gallimard): «Nous voulions parler, être entendus enfin.On nous dit que notre apparence était assez éloquente à elle seule.» L’Homme blanc n’est pas un roman historique, précise Leblanc.Elle a inventé d’abord la vie de Kolia, avant de se plonger dans la recherche, de se nourrir sur cette Russie qu’elle n’a jamais visitée, faute de kopeks.«Les éléments historiques ne sont là que pour nous situer.» La retenue de la narration, comme la retenue de Kolia devant sa vie même, cette mise à distance, rare dans un premier roman, pourquoi?«Ce qui est décrit et raconté — parce qu’on est dans du story telling — est très fort: le goulag, la prison, l’URSS, les drames personnels.Il fallait une langue plus neutre pour pas qu’il y ait surenchère.On observe, on voit, on sent, et ça se traduit en langage romanesque.» Et cette dureté des thèmes, cette violence?Silence, encore.papillonnements des cils sur le regard qui cherche ses mots.«Je ne veux pas aller dans mon histoire personnelle, mais fen ai fait l’expérience.C’est dans le prochain roman aussi.E va toujours y avoir cette dureté-là.Ça fait partie de moi, dit Leblanc, sans provocation ni apitoiement, c’est mon rapport au monde.Je n’avais pas de difficulté à m’imaginer les scènes les plus dures», ces batailles entre gardiens du goulag et prisonniers, ces passages à tabac, ce froid affectif, ces dents qui tombent sous les coups, «mais à les écrire, oui.Mais à partir du moment où tu décides de parler du goulag, t’as pas le choix».Kolia, dans le monde du cirque, où il connaît le succès, accède presque à la lumière.Presque, car la boucle le ramène, encore, à la boue de la violence.Et le prochain livre, en cours d’écriture, qui donne la vok à des femmes assassinées par le même meurtrier, ne laissera à Perrine Leblanc pas le chok de la douceur, semble-t-il.Le récit l’impose, dirait-elle.Le Devoir L’HOMME BLANC Perrine Leblanc Éditions Le Quartanier Montréal, 2010,184 pages ¦.L-:t , ¦ :-E.A .A U H'ÉCHAKGE iW* « nTi-Wliii >‘i .Vhii LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 F 3 LITTERATURE Du côté des vivants Danielle Laurin Pas de repères spatio-temporels.Ça pourrait être hier, demain ou aujourd’hui.Ça pourrait se passer n’importe où.Chose certaine, nous sommes du côté de la vie.Même si c’est de la mort qu’il est question ici.«Il y a un autre monde mais il est dans celtfi-ci.» Cette citation de Paul Eluard figure en exergue A’Attraction terrestre, curiosité littéraire qui flirte avec l’absurde, cultive le saugrenu, le bizarroïde, mais d’où émane finalement une grande tendresse pour le genre humain.On ne sait pas au départ sur quel pied danser dans cette histoire insolite, improbable, portée par une plume attentive, soignée.Soit on décroche très vite, du type: ce livre n’est pas pour moi.Soit on accepte d’être désemparé, sans cesse étonné, sans avoir la moindre idée où cela va nous mener.J’ai d’abord décroché, puis j’ai replongé, intriguée, de plus en plus séduite, en vérité, par l’étrangeté, la fantaisie de ce livre inclassable, en lice pour le Prix des libraires du Québec cuvée 2011.11 s’agit du troisième roman d’Hélène Vachon, par ailleurs auteure de bttératu-re jeunesse, saluée par un Prix du Gouverneur général en 2002 pour L’Oiseau de passage.Nous sommes tous de passage ici-bas.Si quelqu’un en est conscient, c’est bien le zigoto qui s’épanche sur sa vie et sur la mort de ses semblables dans Attraction terrestre.Son métier: embaumeur.La table de l’embaumeur Le livre s’ouvre alors qu’il est dans son laboratoire, devant un type mort.de rire.Une fois le travail fait et bien fait, une fois rendus au mort sa dignité et son ultime sourire, notre embaumeur attentionné le veille.Avec un livre dans les mains.C’est une manie chez lui.Chaque fois qu’il embaume.V / Attraction terrestre est le troisième roman d’Hélène Vachon.une séance de lecture en silence suit, comme une cérémonie des adieux.11 lit.«Une heure, parfois deux.Pour l’honneur, pour le bien commun.Je lis, au fond je prie.Dans le silence de mon laboratoire, ma bouche forme des mots, chuchote, souffle.On me dit lent, je ne suis que lecteur.» 11 est rêveur, aussi.Flotte entre ciel et terre, constamment.11 a une «propension à être ailleurs» et un «réel désir de l’être».11 n’arrive pas à se brancher facilement dans la vie.Même, surtout, en amour.11 a une amante, qu’il ne cesse de vouloir quitter.Mais, impossible: «On ne rompt pas avec Clotilde, on plie.» Clotilde, il l’aime bien, mais il n’est pas amoureux d’elle, voilà.Tandis que l’autre, la jeune stagiaire qui a travaillé avec lui un temps au labo.il en rêve.11 l’aime en secret.Mais comment l’approcher?11 n’ose pas.C’est peu dire que cet homme-là est un introverti.Et un anxieux.Le genre à manquer d’air, tout à coup, à s’affoler: peur d’étouffer.Tout à fait le genre d’homme qui, à 46 ans, s’amène la veille de Noël, paniqué, dans la salle d’attente d’un hôpital.Numéro 17.C’est lui.11 at- tend, il angoisse, entouré de toutes sortes de gens.11 nous raconte tout, ce qu’il voit, ce qu’il pense, sa rencontre sur-réabste avec le médecin.Puis, il disparaît de la circulation.La focalisation change.C’est un autre homme dans la même salle d’attente qu’on voit.Et c’est quelqu’un d’autre qui raconte.Un narrateur impersonnel.On va ensuite alterner entre les deux: le narrateur embaumeur et la troisième personne du singulier.Mais restons dans la salle d’attente un instant.L’homme qu’on découvre, le numéro 32, est un colosse, un mastodonte.11 est très mal en point.Et inquiet.11 a dps problèmes avec ses mains.A 41 ans, il n’arrive plus à jouer du piano, lui qui n’a fait que ça toute sa vie.On va apprendre très tôt qu’il est foutu, atteint d’une série de maladies, condamné dans un avenir rapproché à quitter le monde des vivants.Dire qu’il est encore puceau! Le numéro 17, le numéro 32.Deux drôles de numéros qui se sont croisés sans se voir dans la salle d’attente d’un hôpital et vont bien finir par se rencontrer.C’est la trame du livre, qui s’avère une ode à l’amitié.ANTOINE TANGUAY En cours de route: toutes sortes de complications, de chassés-croisés, de diversions.Dans le décor: toutes sortes de personnages plus excentriques les uns que les autres, qui dédient, viennent et reviennent nous amuser.Une constante: les morts qui se succèdent sur la table de l’embaumeur.Son père était médecin, du côté de la vie.Tandis que lui: «Je suis la fin en soi.» Tous ces morts qu’il a en face de lui, il ne sait rien d’eux.Qui étaient-ils, quel genre de vie ont-ils eu, ont-ils été heureux, utiles, aimés?Quelles traces vont-ils laisser derrière eux?Dans son labo, où il veille souvent une partie de la nuit un bvre à la main, c’est sur le sens de sa propre vie que l’embaumeur se questionne, aussi.Une chose demeure, à ses yeux: «Soigner les morts donne le goût de la durée.» Le goût de la durée, le goût du présent.Le goût des instants volés.Le goût d’aimer ici, maintenant, au-delà d’un absolu de l’amour.Le goût des autres.C’est ce qui nous reste, en refermant Aïïracûûw terrestre.ATTOACTION TERRESTRE Hélène Vachon Alto Québec, 2010,360 pages Écrire contre tous les silences Roman émouvant, troublant, dur, La Revanche de May a pour cadre l’Algérie des années 1930 pendant la colonisation française et celle de la décennie noire (1990-2000).Journaliste et écrivaine algérienne, Nassira Belloula s’attache au sort des femmes victimes du poids des traditions et du fanatisme religieux dans son pays.SUZANNE GIGUÈRE La Revanche de May explore des tragédies féminines cachées, étouffées, muettes.Peu d’écrivains s’engagent avec une telle foi dans le romanesque et ses pouvoirs pour poser les questions qui font mal.Tendu sur le fd d’une mémoire blessée, ce récit chauffé à blanc atteint un degré de tension à la hauteur du propos.Alger, 1998.Pour fuir la terreur sanglante qui s’abat sur son pays, une journaliste se réfugie dans l’écriture, l’unique planche de salut pour elle.Un jour, elle se voit confier un carnet jaune par un vieux marchand de livres ambulant.Bouleversée par ce manuscrit qui relate les histoires douloureuses de plusieurs femmes dont les blessures n’ont été ni adoucies ni guéries avec le temps, elle s’interroge.Qui est May, née en 1930, violée par son cousin à l’âge de 14 ans, qui a donné naissance à un garçon qu’elle n’a jamais revu, victime d’une société «cadenassée dans les mœurs d’un honneur tribal»?Qui est Rosa, la femme aux rêves brisés, donnée en mariage à un «fou d’Allah» durant les années les plus sombres du terrorisme?Qui sont ces autres femmes, Nada, Quiza, Aïcha, Houria, passionnées, rebelles, traversées de bouffées de colère?Quel lien unit ces femmes?Qui est donc l’auteur de ce manuscrit?Et voilà que le marchand de livres insiste pour qu’elle retrouve Ayla, un enfant abandonné qu’il a autrefois hébergé.Désireuse d’éclairer tous ces mystères, elle se lance dans une enquête sur les enfants de la rue d’Alger, orphelins à l’existence misérable, aux coeurs dur- cis par trop de privations.Dotée d’un sens du romanesque, l’auteure multiplie les énigmes, sème des indices tout au long de son récit et finit par installer un véritable climat de suspense.Roman à l’architecture narrative complexe — personnages et histoires se chevauchent, s’enchevêtrent —, La Revanche de May a de la tenue intellectuelle et de la retenue émotionnelle.Sans forcer le ton, sans pathos, Nassira Belloula décrit le bourdonnement intérieur de ses personnages habités par le chagrin et la Révolte.Ecrire est un engagement contre tous les silences.La littérature fait partie des moyens que la romancière, récemment installée à Montréal, s’est donnés pour dénoncer toutes les formes d’obscurantisme qui maintiennent les femmes et les enfants abandonnés de son pays dans un «exil intérieur».Le pouvoir d’ébranlement de la littérature est d’autant plus vital qu’aujourd’hui, plus que jamais, des écrivains comme Nassila Belloula sont investis d’un rôle «d’ouvreur de conscience».La Revanche de May, d’abord publié aux éditions Enag (Alger, 2003), est réédité aux éditions de la Pleine Lune.Heureuse initiative de la petite maison d’édition, qui entrouvre un passage.En espérant que le lecteur, en le parcourant, se sentira interpellé par cette écriture émouvante et d’une grande force évocatrice.Collaboratrice du Devoir LA REVANCHE DE MAY Nassira Belloula Edition de la Pleine Lune Montréal, 2010,216 pages CAIL SCOTT MT PARIS A 9 H A N LITTERATURE CANADIENNE Le Paris de Gail Scott CHRISTIAN DESMEULES Depuis un «studio remporté dans loterie littéraire», la narratrice de My Paris, le roman éclaté de Gail Scott, écrivaine et traductrice anglo-montréalaise, rêve la nuit de posséder une ville qui semble lui échapper chaque jour.Le livre, paru en anglais en 1999, se présente comme une sorte de faux carnet au style syncopé, semi-télégraphique, compte rendu impressionniste d’un séjour de plusieurs mois dans la capitale française.Miroir brisé, objet littéraire difficile à saisir, My Paris finit par exercer une certaine fascination.Assise dans un «café de rêve», promenée dans un bar, étonnée de se trouver parmi des «gens qui s’expriment comme s’ils croyaient au Le livre, paru en anglais en 1999, se présente comme une sorte de faux carnet au style syncopé, compte rendu impressionniste d’un séjour à Paris son de leur voix», la narratrice flâneuse entraîne son regard à débusquer dans ce décor les miettes d’époques révolues.Qn y poursuit le fantôme de Gertrude Stein, celui de Proust ou de Walter Benjamin — Le Livre des passages étant d’ailleurs le livre de chevet de la narratrice et une inspiration certaine pour Gail Scott.Les déambulations et les passages à vide alternent avec sa paranoïa légère d’étrangère désoeuvrée et sans visa {«Des f»), qui se croit trahie par un accent imparfait et son goût pour les nuques pâles des jolies jeunes femmes.Sur fond de siège de Sarajevo, derrière le vernis quasi magique d’une ville qui semble conférer à toutes choses un supplément d’âme (croit-elle!), ses sens de spectatrice demeurent en éveil: «Dévorant badauds du regard.Chaîne de cheville en or qui passe devant tronc d’arbre au cœur de poisson.Longue jupe fleurie de gitane.Anneau rouge sur joli bras galbé.Tendu pour mendier.» 11 existe aussi, bien entendu, derrière les apparences, d’autres Paris que celui-là.Collaborateur du Devoir MY PARIS Gail Scott Traduit de l’anglais (Canada) par Julie Mazzieri Héliotrope Montréal, 2010,244 pages R ?l^Gaspard-LE DEVOIR ALMARÈS Dn 15 an 21 novembre 2010 Romans québécois 1 Un bonheur si fraaile * Tome 4 Les amours Michel David/Hurtubise V2 2 Revenir île loin Marie Laberge/Boréal 2/4 3 Contre Dieu IWck Senécal/Coups de tête 3/3 4 A.N.G.E • Tome 8 Periculum Anne Robillard/Wellan -n 5 Mémoires d'un quartier • Tome 7 Marcei LoiÉe Trentia^DEssiambiE/Giv Saint-Jean 4/3 6 Ru Kim Thûv/Ubre Expression -n 7 Le passage obiigé Michel Tremblay/Leméac 6/3 8 Un bonheur si fiagiie • Tome 1 L’engagement Michel David/Hurtubise B/2 9 La fonte de vivre * Tome 1 Les rêves d'Edmond et Émiiie Michei Langiois/Hurtubise 5/4 10 Au bout de i’exii • Tome 1 La grande iiiusion Micheline Duff/Québec Amérique 7/9 Romans étrangers 1 L'homme inquiel La dernière enquête de Wailander Henning Mankell/Seuil -n 2 Le danger dans la peau.La sanidion de Bourne Eric van Lustbader/Grasset 1/2 3 Brida Paulo Coelho/Flammarion -/I 4 La carte et le tenitoire Michel Houellebecg/Flammarion 3/2 5 L'os manquant Kathy Reichs/Robert Laffont 2/4 6 La chute des géants • Tome 1 Le siècle Ken Follett/Robert taffont 6/8 7 Le cortège de la mort Elizabeth George/FVesses de la Cité 5/3 8 Quand je pense gue Beethoven est mort.Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 8/2 9 Le rire du cvclope Bernard Werber/Albin Michel 4/3 10 Le porte-bonheur Nicholas Sparirs/Michel Lafbn 9/2 "?Essais québécois 1 Mafia inc.Grandeur et misère du clan sicilien au Québec André Cédilot 1 André Noêl/Homme V4 2 linên et le Québec.Hergé au cœur de la Révolution tranguille Tristan Demers/Hurtubise 2Æ 3 La mort Mieux la comprendre et moins la craindre.Richard Béliveau | Denis Gingras/Trécarré 4/8 4 Ils se battent comme des soldais, ils meurent.Roméo Dallaire/Ubre Expression 3/4 5 Le Devoir.Un siècle guébécois Jean-François Nadeau/Homme 8/5 6 L'amdété.Le cancer de l'âme buise Reid/JCL 6/12 7 La révolution des gaz de schiste Normand Mousseau/Multimondes 9/2 8 Les médias sociaux 101.Le réseau mondial.Michelle Blanc 1 Nadia Seraiocco/bgigues 5/9 9 Société laigue et christianisme Jacgues Grand'Maison/Novalis 1D/3 10 Promets-moi que tu reviendras vivant Ces reporters.Danielle burin/Ubre Expression -n "?^Essais étrangers 1 Le mariage d'amour a-t-il échoué ?fiscal Bruckner/Grasset V4 2 Le visage de Dieu Igor Bogdanov 1 HÉhlQ Bogdanov/âasset 5/12 3 Pourquoi lire?Charles Darrtdg/Grasset -n 4 Sex@mour Jean-Claude Kaufmann/Armand Colin 4/8 5 Une brève histoire de l'avenir Jacgues Attali/LGF 2/2 6 Le monde s'est-il créé tout seul ?Xuan Thuan Trinh et aULGF -n 7 La révolution de l'amour.Pour une sgiritualité la'idue bc Ferrv/Plon 3/2 8 Faire confiance à la vie Hans KUng/Seuil -n 9 Retour à l'émerveillement Bertrand Vergely/Albin Michel 7/2 10 N'espérez pas vous débarrasser des livres Jean-Claude Carrière | Umberto Eco/LGF -/I La LïïlF (SociëË de gestni de la Banque de titres de langue fiangaise) est gnipridtaire du s^me d'intamatlcn et d'analyse fispm/ str les ventes de lines français au Canada.Ce paimarès est extrait de SüSfiri et est rxnstué des relevés de caisse de 14i points de venta La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimohe canadien pour ie projet ÆtryMf.© Blir, toute reproduction tolale ou partielle est inlerdita LOUIS-PHILIPPE HEBERT Les poèmes d’amour LOUIS-PHILIPPE HÉBERT LES POÈMES D’AMOUR LES HERBES ROUGES / POÉSIE 'frvT.* 'à L'angoisse et le désir amoureux dans un enfer contemporain.FREDERIC MARCOTTE Évangile FRÉDÉRIC MARCOTTE ÉVANGILE LES HERBES ROUGES / POÉSIE « L'inconscient participe à une mission.» La mission même de la poésie.LES HERBES ROUGES / POESIE F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 LITTERATURE Le Moyen Age interminable d’Antoine Volodine Un nouveau livre d’Antoine Volodine, alias Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronaue, réjouit la communauté de ses lecteurs.Qui n’est pas rebuté par ces noms propres étranges, par leur noirceur insigne à la façon de Maldoror, prédateur infernal et subconscient, franchira d’un cœur content le fantastique, infiniment onirique, de Volodine.GUYLAINE MASSOUTRE Voici donc Ecrivains.Sélectionné pour le prix Médicis, ce roman est une explosion de liberté, que le radical Volodine affecte aux mondes parallèles.Qui est ce parasite nobiliaire, ce prisonnier de l’Apocalypse, ce chaman marginal, subversif, quasi fou, cette créature errant dans un univers contaminé, dégénéré et malade, au centre de chaque chapitre?Ce mort-vivant entre vampires et tahous, ce folklore d’adolescent malheureux, c’est bien la dépouille d’un héros en lambeau, le narrateur décalé — spectre littéraire, feuilleté, remplaçable et jetable — grâce auquel Volodine ejqjlore un large environnement.Saga, mascarade, amplification d’un mythe connu?Cette cavalcade ténébreuse, cette marche d’éclopé entre des cloisons, est-ce l’utopie «post-exotique» qu’il dit lui-même?On aura allègrement rabâché après lui ses manies créatrices, si spéciales.C’est tentant Pourtant, Écrivains est neuf: s’il regorge de scènes délicieusement atroces, il fustige cette fois le milieu littéraire.Et le voici répondre à ceci de sérieux: «Que faire avec nos champs de bataille, que dire avec ce verbe, qui n’a ni influence ni force, quand on ne peut que constater que “Tout est allé trop loin”?» Envoûtement et rituels Débarrassons les oripeaux grotesques pour le comprendre.Volodine est un formidable magicien, un conteur hors norme: pas question de lever le voile sur un si beau spectacle! Écrivains n’est ni narcissique, ni poétique, ni masqué.D’ailleurs, son auteur explique à merveille ses propres textes, soit dans les colloques de plus en plus nombreux qui lui sont consacrés, soit sur le site Internet de Verdier.Non, rien n’équivaut à votre rire franc devant son audace et son insolence.Tous ces personnages parodiques, Mathias 01-bane, Linda Woo, Jean Doïevo-de et leurs assassins, fous à la puissance cube, inutile de tous les nommer, ces lubies cosmopolites, donc, égarées sur les pages, non, il n’en est pas un qui ait aussi bien dit l’ineptie de notre humanité, civilisation, société, macro ou microcosme.Volodine admire-t-il les muets, les ilotes, les renfrognés, les moines, les sages dans le désert, à la rigueur les enfants capables, avant de maîtriser l’orthographe, d’écrire le verbe «comancer»?Il est femme, flamme brûlant l’image usée des expressions langagières, inventeur surréaliste et témoin d’événements réels encore plus fous.Il se métamorphose, se déchire, se dévore, se régurgite dans un monde imaginaire, universel et meilleur.Jusqu’à cea;e Maria Trois-Cent-Treize qui ne peut s’empêcher de parler, d’être l’image de l’écrivain, sa référence, sa mémoire, sa langue, qui pérore et discourt en défaillant dans ce je-Xh, voix en charpie, histoire qui s’enlise, ma^a.Et la toute dernière histoire d’Écrivains est éblouissante.Connaisseur de l’Asie, Volodine est aussi un passeur notoire de l’histoire russe.En France, on dispute encore de son message.La publication dÉcri-vains, grande carcasse à mues, brandit des anathèmes contre la peur qui se prolongent dans D GAILLARD Écrivains d’Antoine Volodine a été sélectionné pour le prix Médicis.Onze rêves de suie, de Manuela Draeger à L’Olivier, et dans Les aigles puent, de Lutz Bassmann chez Verdier.Qu’il travaille donc encore et encore.En 2049, comme son Bogdan Ta- rassiez il aura peut-être une place dans un étrange paysage où la littérature monstrueuse sera sous scellés.Collaboratrice du Devoir ECRIVAINS Antoine Volodine Le Seuil Paris, 2010,189 pages fm éditeur Les Éditions XYZ félicitent Marie-Renée Lavoie Marie-Renée Lavoie La petite et le vieux S www.editionsxyz.com La petite et le vieux FINALISTE Grands Prix littéraires Archambauit • Prix du public • Prix de la relève LISTE PRÉLIMINAIRE Prix des libraires du Québec Les Éditions Hurtubise félicitent ses auteurs LISTE PRÉLIMINAIRE Prix des libraires du Québec jb VOUDRAIS QiA>j M’EFFACE Paul et Claudel JE VOUDRAIS QU'ON M'EFFACE ANAÏS BARBEAU-LAVALETTE PAUL ET CLAUDEL DANIEL DÀ FINALISTE Grands Prix littéraires Archambault - Prix du public Pierre Gagnon MON VIEUX PIERRE GAGNON ans ?Hurtubise Hurtubise www.editionshurtubise.com Une planche de Jimmy Beaulieu.la bande dessinée À la La foi du braconnier GRANDS PRIX LITTÉRAIRES ARCHAMBAULT 2010 FINALISTE « PRIX DE LA RELÈVE » « Ce livre-la est surtout l’histoire étonnante d'un peintre très très doué pour écrire.» - Pierre Fqglia, La Presse “ Un roman absolument pas banal, qui a le mérite de nous absorber entièrement et qui pose d’existentielles questions.Tout comme dans ses tableaux, Séguin affirme ici un style percutant et très personnel.» - Yves Guillet, Le libraire Des histoires et des femmes FABIEN DEGLISE Deux femmes.Un motel.Et des histoires à la cuisse légère.Dans une nuit ordinaire, Véronique et Béatrice attendent un homme qui s’appelle Léonce.Elles sont légèrement vêtues, allongées sur le lit d’une chambre anonyme dans un motel, au bord d’une route, quelque part au Québec.Et elles cherchent à tuer le temps en imaginant des ré- D’abord fanzine Au départ projet d’assemblage de quelques planches auto-éditées dans le fanzine Colosse, mais aussi dans la revue de la marge Formule 1: Bears+Beer, ce recueil de nouvelles tout en cases, en courbes aguichantes et en bulles a finalement dépassé le cadre de ses premières ambitions pour devenir un ouvrage pour le moins sexué qui expose sur plus de 100 pages une série de fan- SOURCE JIMMY BEAULIEU faveur de la nuit de Beaulieu propose une nouvelle incursion dans son univers bédéesque pour adultes, celui où les femmes s’exposent avec une étonnante obsession cits, disparates et parfois extraordinaires.Il y a un géant, une sorcière, une héroïne en costume de latex capable de sauter de toit en toit.Il y a aussi une société où les hommes ont été réduits à l’esclavage, des voitures de police et surtout l’imagination débordante de l’auteur Jimmy Beaulieu qui, avec A la faveur de la nuit (Les Impressions nouvelles), propose une nouvelle incursion dans son univers bédéesque pour adultes, celui où les femmes et surtout leurs corps s’exposent avec une étonnante obsession.tasmes masculins en guise de ciment à plusieurs aventures humaines.Les univers développés par l’auteur avec Ma voisine en maillot, Le Moral des troupes, Quelques pelures ou -22°C ne sont forcément pas très loin, avec leur souci du cadrage, du plan et de la perspective.Mais, faute d’un contenu un peu plus dense, d’une trame narrative réellement haletante et surtout d’une intrigue assumée, cette balade dans la nuit se dévoile surtout comme un joli exercice de style avec, comme principale source de divertissement, une succession de postures remarquablement bien dessinées.Le Devoir éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature (514) 524-5558 lemeac@lemeac.com Québec e ' ¦'iî> CHEMINER VERS SOI 368 p^es, 40 dollars Cheminer vers soi Hommage à Jean-François Malherbe pour son soixantième anniversaire Sous la direction de Jacques Quintin LE DEVOIR LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 F 5 LIVRES LITTERATURE QUEBECOISE Pastiches japonais CHRISTIAN DESMEULES Voici dix courtes histoires au «regard profond», teintées de philosophie bouddhiste, de leçons de vie en forme de paraboles, d’un peu de mystère et de passages surnaturels.Des personnages solitaires, souvent japonais, y promènent leur spleen étrange dans les rues de Tokyo ou de Québec.Si le style est emprunté, le pastiche est néanmoins sérieux.Les amateurs de littérature japonaise contemporaine pourront difficilement s’empêcher de penser à Haruki Murakami, avec son surréalisme léger, ses personnages esseulés en quête de sens et d’identité.C’est le principal défaut de La Pureté, de Vincent Thibault.Mais c’est aussi, paradoxalement, l’une de ses plus grandes qualités.On pourra, selon chacun, apprécier l’art derrière cet arti-hce ou y être allergique.Ici, un vieil homme renaît au contact d’un orgue électrique.Là, un Japonais en visite à Bruxelles s’amourache d’un mannequin de plastique dans la vitrine d’une boutique de vêtements de luxe, allant jusqu’à croire que son regard lui a donné vie et qu’il la croise plus tard à Tokyo.Plus loin, c’est une soirée dans un bar de Tokyo en compagnie de jeunes Québécois «qui doutent et qui espèrent».Un homme découvre dans sa boîte de céréales un «énorme» grain noir qui lui empoisonne la vie: une tige émergera du drain de l’évier où il l’avait jeté, puis des racines, ensuite une fleur.Hors de lui, découragé, il finit par accepter ce qu’il ne comprend pas et retourne à l’essentiel: son bol de céréales du matin.«Ix cœur humain a parfois une curieuse façon de s’emplir à la fois de désespoir et de bonheur.» Une rencontre mystérieuse dans la tour Mar-tello de la rue Lavigueur, à Québec, entre une jeune femme et un étudiant japonais.Dans un texte un peu plus long que les autres, intitulé Le Promeneur, un moine bouddhiste japonais découvre un adolescent pendu dans un boisé de Québec et offre tout son soutien aux parents inconsolables du garçon.Vincent Thibault, dont La Pureté est le sixième livre (après des nouvelles et quelques ouvrages de spiritualité), consacre son temps, nous apprend sa biographie, «au travail spirituel et à l’écriture».11 émane de cette discipline une très belle unité, qui allie une maîtrise parfaite de la forme à des histoires qui débordent de douceur et d’empathie.L’écriture est très conforme, toutefois, et nous donne souvent l’impression de lire une traduction policée.Mais le style, tout en délicatesse, posé et attentif, est en quelque sorte un reflet du propos.Une invitation à se poser un instant et à «percevoir tout le cosmos dans un grain de sable».Les amateurs de littérature japonaise œntemporaine ne pourront s’empêcher de penser à Haruki Murakami Collaborateur du Devoir LA PURETE Vincent Thibault Septentrion, coll.«Hamac» Québec, 2010,152 pages Mal de mer, mal de soi Les premières pages nous transportent dans un monde vaporeux, une atmosphère maritime.Un phare entouré d’eau, battu par les vents.L’air est doux, caressant, parfumé d’embruns, les mouettes semblent suspendues au-dessus du fleuve, des voiliers craquent en se berçant.Les notes d’une vieille chanson de marin s’échappent d’un accordéon pour se perdre dans l’immensité de la mer.L’invitation au voyage est lancée.SUZANNE GIGUERE Sophie Bouchard nous entraîne dans un voyage intérieur en traçant des chemins dans les paysages introspectifs de ses personnages.«Mes racines baignent dans l’eau.Pas envie de sentir le sol.» Alors que Cyril, le dernier gardien de phare de la région, guide les navires au hl des saisons et des humeurs du fleuve, Clovis, sous l’œil attentif de Frida, prépare l’automatisation du pilier.Cyril ne se résout pas à l’idée d’être mis à la retraite au proht de «la mécanisation du monde».Une femme est à l’origine de l’histoire de Cyril.Vingt-cinq ans se sont écoulés et il a toujours le désert d’Afrique noué dans la gorge.Dans une malle en métal bleu, il garde une bouteille contenant un petit rouleau de mots: un message urgent de Dakar, signé Rosée, son premier amour.Elle attend un signe de vie.«Chacun se souhaite un vrai amour.Une passion à couper le souffle [.] À ne plus toucher terre.À se sentir vivant.Entièrement.» Frida et Clovis ont connu la ferveur d’être deux, amoureux.Puis les mauvaises querelles, l’incompréhension, la pesanteur qui s’installe, gonfle et prend toute la place.La lune se glisse devant le cœur, et le cœur ne donne plus sa lumière.«Mal de mer, mal de soi», le phare se transforme en un immense piège brumeux.En parallèle, le roman nous fait voyager au Sénégal, où Cyril est parti jadis, en compagnie de Rosée, avec l’idée de sauver le monde.Cyril consigne dans un carnet les souvenirs de ses années en terre africaine.11 décrit le continent africain et ses cicatrices, commençant par file de Corée, un des principaux centres de la traite des esclaves.11 évoque les candidats à l’exil en route vers «l’occidental dream» {«Le ventre de l’océan est plein de boat people qui n’ont pas refait surface»), dénonce l’exploitation des richesses du Sud par le Nord {«Une population ne mange pas à sa faim et doit fournir à des patrons de grandes entreprises étrangères des tonnes de chair de poissons frais») et les mesures dévorantes des institutions financières, FMI et Banque mondiale réunis: «On prête un dollar.Ils en remboursent cinq.Ils en doivent encore huit avec les intérêts.Une dette qu’ils paieront encore dans 30 000 ans.» Ce volet plus militant aurait pu occulter l’histoire de Cyril, Clovis et Frida.11 n’en est rien.11 s’arrime aux histoires d’amour et de deuil du quatuor et fusionne avec elles.La romancière ne démontre pas, elle défend.Elle suggère plus qu’elle n’assène.Le roman ne touche pas le lecteur: il l’envoûte.Une narration charpentée avec dialogue entre le passé et le présent, un huis clos tendu dans un phare, un paysage maritime grandiose, un exotisme professionnel avec le métier de vigie maritime en passe de disparaître, une profondeur hîstorique avec un regard aigu sur un continent mal aimé.Enfin, une écriture économe, posée, qui ne reiise ni le fyrisme, ni le cri terrifiant, ni la douceur d’un murmure chuchoté.Les Bouteilles, deuxième hction de la romancière de Chicoutimi, nous habite longtemps.Collaboratrice du Devoir LES BOUTEILLES Sophie Bouchard La Peuplade Saint-Fulgence-de-l’Anse-aux-Foins, 2010,198 pages POESIE Joël Des Rosiers et Gilles Cyr chantent les mythes et la terre HUGUES CORRIVEAU Pulsions rythmiques des écrits de Joël Des Rosiers, va^es d’harmonies subtiles, pulsations secrètes des désirs qui soutiennent le souffle, voilà bien, toujours recommencée, la mélopée tranquille du poète.J’ai toujours aimé ce désir du son profond dans le phrasé raffiné de cet auteur venu des îles, portant le vent et le temps des dieux comme d’autres celui des villes ou des tragédies.Une sorte de sagesse préside toujours chaque énoncé, donné comme l’évidence ou la délivrance d’un message venu d’entre les âges: «Que mes vies chagrines se renversent/un océan de fécondités gît / sous les ciels de gaïacs pieux et torsadés / une longue détresse s’évente / qui ne vibre plus au ciel fendu / et la jeune fille est vierge / et la jeune fille est lettrée / elle est Vile / que l’amour entr’ouvre / aux vents torturants.» Femmes toujours désirables de corps, de bouche, de leur être entier; femmes premières en tout appel de la vie; femmes-paravents devant le malheur au cœur de la poésie, tenues vivantes contre l’extrême abandon; toutes, elles ont à la ligne le droit de cité, toutes, elles traversent le recueil dans l’ambiguïté porteuse à la fois du sort ancien et de la moderne ouverture.Mais surtout, elle, la femme vierge ouverte au désir presque inavouable, «la vierge au triple cœur [dont il] s’empare // en manière de poème limpide», alors «la jeune füle dépose en créole animal / les mots sur la couche en tant que sonores».Mais là aussi, partout, l’amour des lieux, des étales, des hôtels et les lumières qui dramatisent le réel.Ce livre est beau, comme tous ses livres, truffé de mots rares et d’expressions subtiles.Son propos s’éploie, souvent tenu en équilibre entre paix et drame, entre révolte et abandon.Mais au moindre mot d’amour, tenons-nous prêts, la haine peut surgir, les profondeurs de l’âme transportant la mémoire et ses empreintes.Précipités d’être Petits concentrés sensibles, prise en charge de tous les instantanés qui peuvent se charger en profondeur d’une infinie capacité à résumer un drame, une manière d’être au monde, les poèmes de Gilles Cyr, dans leur économie même, rejoignent avec force ce que les cinq sens réservent à ceux et celles qui appréhendent le monde sensible dans ses dimensions les plus intimes.Souvent constituées d’un seul vers, jamais plus de deux, les strophes du poète contiennent en peu de mots la densité de la matière.Si l’œil préside aux premiers recueils, la voix, le dialogue va s’immiscer peu à peu dans les textes pour devenir à son tour objet de curiosité aussi densément chargé que peut l’être un paysage d’hiver ou un arbre.Toujours me sont apparues formidables la capacité de concentration extrême de sa vision et de son écoute, sa transcription évocatrice des lieux et sa traduction surprenante de dialogues, iissent-ils même intérieurs.Par exemple, redoutable est ce simple constat Ams, Andromède attendra: «Après les yeux / que tu abîmes// ta main /plus indéchiffrable// que ce qu’elle touche / s’approche // et rapidement/ parfois // ce qu’elle touche / c’est l’écorce».Typo publie en un seul volume les quatre premiers recueils de cet auteur que j’ai depuis ses débuts suivi avec une curiosité admi-rative.11 faut impérativement lire la préface révélatrice et lumineuse de Marc-André Brouillet à cette réédition des quatre premiers recueils de Gilles Cyr, dans laquelle la tension implicite de cette poésie se révèle tout entière.Collaborateur du Devoir GAÏAC Joël Des Rosiers Triptyque Montréal, 2010,112 pages POÈMES 1968-1994 Gilles Cyr Typo Montréal, 2010,320 pages Une anthologie de l’Amérique latine EISA-MARIE GERVAIS S> il est un continent où la nouvelle, comme genre littéraire, n’a jamais perdu ses lettres de noblesse, c’est bien l’Amérique latine.Qu’on pense seulement à Jorge Luis Borges, grand écrivain argentin affectionnant le genre.Qu a Juan Rulfo, maître mexîcain de la nouvelle, qui a également réussi son incursion dans le genre romanesque.Mais c’est sans contredit le nom de Mario Vargas Llosa qui vient désormais à l’esprit lorsqu’on évoque ce genre littéraire.Ce grand faiseur de «bonnes nouvelles» et tout récemment auréolé du prestigieux Nobel de la littérature signe tout naturellement la préface des Bonnes Nouvelles de l’Amérique latine, une anthologie de la nouvelle latino-américaine contemporaine.Dans ce coffret de joyaux de l’imaginaire publié chez Gallimard, les auteurs les plus connus du genre cèdent leur place aux Guillermo Martinez, Jorge Eduardo Benavides, Claudia Amengual, pour ne nommer que trois des 32 auteurs du collectif qui, à l’exception de cette dernière, sont tous âgés de moins de 50 ans.Les thèmes, tous très di-versihés, n’évoquent plus le «réalisme magique», associé à des auteurs tels que Carlos Fuentes ou Gabriel Garcia Mârquez et qui a semblé accaparer la littérature latino-américaine pendant des années.Qn décline ici les thèmes de l’urbanité et du réalisme, sans que celui-ci ne «se fâche avec l’imagination la plus audacieuse, l’exploration de l’inédit et de l’insolite», décrit avec justesse Vargas Llosa.Les textes retenus ont tous été publiés dans au moins une des sept compilations de «brèves histoires» latino-américaines parues dans les 15 dernières années.Hétérogènes ou plutôt éclatées, les nouvelles — de la fiction historique ou érotique au récit policier — se dévorent mais ne se digèrent pas toutes de la même façon.Gustavo Guerrero et Fernando Iwasaki, les deux instigateurs de ce recueil, assument avec délectation cette gourmandise d’éclectisme, qui reflète bien ce qu’est devenue leur Amérique latine.Le Devoir vieNt De paRaitRe Dossier Vivre à crédit Numéro 745 • décembre 2010 Les auteurs sont : Dominique Boisvert, Amélie Descheneau Guay, Vivian Labrie, François L’Italien, Sylvie Morel, Maxime Ouellet, julia Posca et Jean-François Vinet.À lire aussi: le carnet de Brigitte Haentjens, la chronique littéraire de Louise Warren illustrée par Sophie Lanctôt, une controverse sur les alliances entre ONG et entreprises, une analyse sur la Hongrie et le discours identitaire, et un article de l'historien Martin Pâquet sur Le Devoir.Artiste invité: Shrü Pour consulter le sommaire détaillé : www.revuerelations.qc.ca 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES Un an : 35 $ Deux ans : 6; $ À l’étranger (un an) : 35 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : 100 $ (un an) (514) 387-2541 p.226 I relations@qf.qc.ca Relations: 23, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2PiS6 EN VENTE DANS LES KIOSQUES ET LIBRAIRIES 3,30$ +TAXES La fabrique du consommateur endetté ^endettement forme la jeunesse Dette de l'État us tt notre créance envers les plus pauvres.?Lœil ouvert de Lhasa Louise Warren Oui, je désire un abonnement de NOM an(s), au montant de ADRESSE TÉLÉPHONE ( CODE POSTAL Je paie par chèque (à l’ordre de Relations) LJ ou carte de crédit Q NUMÉRO DE LA CARTE EXPIRATION ____________________________ SIGNATURE Faire des choix santé à ^ l’épicerie est maintenant ^ recherchez Faire des choix santé à l'épicerie pour vous et votre famille peut être tout un défi.C'est pourquoi’ la Fondation des maladies du coeur a créé le programme Visez santé"'.Le logo Visez sante' -vous indique qu'un produit rencontre les critères nutritionnels pour une saine alimentation.(®) Pour de plus amples renseignements, visitez notre site Web au www.visezsante.org ou appelez la Fondation des maladies du cceur au 1 -888-473-4636 Visez santé".DES MALADIES DU COEUR MALAOnS DU COUR pour faire vos choix-santé ANDSmOKE FOUNDATION «Ê Presses de rUniversité du Québec sous LA direction DE BONNIE CAMPBELL RESfO^URCES ei^afR'QU^ Presses de l'UniverSTte du Québec RESSOURCES JVUNIERES EN AFRIQUE Quelle réglementation pour le développement?Sous la direction de Bonnie Campbell Traduction de Damien Hatcher Explorant la nature des problèmes soulevés par la Banque mondiale concernant le secteur minier africain, les auteurs soulignent le besoin d'introduire des cadres réglementaires participant au développement social et économique des pays africains et à la protection de l'environnement.278 pages I 35$ Feuilletez cet ouvrage au www.puq.ca F 6 LE DEVOIR LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2010 ESSAIS Lucrèce et ses héritiers athées ) Louis Cornellier Poète et philosophe latin du premier siècle avant Jésus-Christ, Uucrèce est le plus célèbre disciple d’Epicure.Son oeuvre intitulée De la nature est, écrit le philosophe français Christian Godin, «le seul poème philosophique de toute l’histoire occidentale qui soit à la fois un chef-d’œuvre de poésie et un chef-d’œuvre de philosophie».Victor Hugo affirmait que «l’illimité est dans Lucrèce».André Comte-Sponville présente le philosophe latin comme «l’un des plus grands, des plus vrais, des plus déchirants» génies de la tradition occidentale dans son récent essai Le Miel et l’Absinthe (Le Livre de poche, 2010).Dans La Paix de l’âme.Les corps éternels chez Lucrèce, le philosophe québécois Marcel Sylvestre manie à son tour l’encensoir, en présentant Lucrèce comme un guide pour les humains du XXl® siècle.«La Bonne Nouvelle, écrit-il, Lucrèce nous l’apporte en nous enseignant que nous appartenons à la Nature et que la paix de l’âme est possible grâce â la connaissance de la condition naturelle de notre existence.» Athée et matérialiste militant.Sylvestre a consacré ses deux premiers ouvrages au médecin lanaudois Albert Laurendeau qui, il y a cent ans, professait déjà les thèses évolutionnistes, s’attirant ainsi la réprobation du clergé de l’époque.11 n’est pas surprenant que Sylvestre ait trouvé en Lucrèce un modèle.Le poème philosophique de ce dernier avance que tout, dans la nature, n’est composé que d’atomes et de vide, que les dieux n’y sont pour rien et sont indifférents à notre existence, qu’il n’y a pas de finalité à tout ça, que, résume Sylvestre, «toutes les réalités obéissent aux lois d’une Nature étrangère aux intentions divines», que «l’esprit et l’âme sont de nature matérielle comme les autres organes du corps» et qu’ils s’éteignent donc pour toujours avec la mort, qui n’est pas à craindre puisqu’elle n’est rien d’autre que le terme naturel de notre aventure.Charmé par le style charnel de Lucrèce, qui séduit «l’esprit par sa rigueur et son goût de la vérité».Sylvestre entend surtout se servir des thèses du philosophe épicurien comme d’une machine de guerre contre les illusions de la religion qui perdurent 2000 ans plus tard.«Je fais le pari, écrit-il, que l’ouvrage de Lucrèce peut libérer les sociétés de leur attachement envers la suprématie de Dieu, peu importe d’ailleurs les noms qu’on accole â ce dernier.» «La piété, écrivait Lucrèce, [.] ce n’est pas s’approcher de tous les autels [.]; mais c’est bien plutôt regarder toutes choses avec sérénité.» L’éthique, en ce sens, n’aurait que faire des vérités révélées et devrait plutôt se fonder «sur une connaissance la plus exacte possible de la nature», explique Sylvestre.La recherche du plaisir simple, sans luxe et sans passion, celle de l’amitié, le souci d’éviter la douleur et la sérénité devant la mort résument le programme épicurien professé par Lucrèce, un poète néanmoins tragique, d’après l’interprétation de Comte-Sponville.Sylvestre, dans l’épilogue de son essai agréablement provocateur, pousse le bouchon un peu plus loin.Dans sa croisade contre ce qui reste de religion dans les sociétés occidentales, il plaide pour une laïcité très radicale, un modèle dans le- La pensée athée, ce n’est pas le moindre de ses mérites, a contribué quel «l’État a de facto un devoir de non-neutralité envers toute forme d’endoctrinement».Si Lucrèce a raison, et c’est bien sûr la thèse de Sylvestre, et que les religion^ sont nuisibles à l’émancipation des individus, l’Etat aurait donc le devoir de promouvoir l’athéisme.Cela ne revient-il pas à faire de Lucrèce et de son combat contre les religions une sorte de nouveau dogme?Qu’il faille empêcher des expressions religieuses porteuses d’intolérance de s’imposer dans l’espace public va de soi.De même, la «laïcité tout court», pour reprendre une formule de Guy Rocher,, c’est-à-dire la neutralité complète de l’État, de ses institutions, de ceux qui y travaillent et de ceux qui les fréquentent, est certes une opjion légitime.Toutefois, transformer l’État en propagandiste lucrétien serait une manoeuvre démocratiquement inacceptable.a une épuration de la pensée chrétienne.L’athéisme sur tous les tons Lucrèce, s’il n’avait pas rejoint le néant en mouranf aurait sûrement trouvé qu’il est en bonne compagnie dans Là-haut, il n’y a rien, une «anthologie de l’incroyance et de la libre-pensée» dirigée par Normand Baillargeon.Les penseurs athées, d’hier et d’aujourd’hui, réunis dans ces pages, expriment sans gêne leur credo, résumé par Baillargeon: les religions «ont été des forces plutôt nuisibles et néfastes dans l’histoire», elles présentent des «croyances fausses ou délirantes» et «encouragent chez les croyants la soumission et l’absence de réflexion critique».Tout cela, bien sûr, contient une part de vérité et est de bonne guerre.On peut toutefois déplorer, principalement chez les athées contemporains, la fâcheuse tendance à se donner la partie facile en réduisant la religion, surtout le christianisme, à ses aspects caricaturaux.La pensée athée, ce n’est pas le moindre de ses mérites, a contribué à une épuration de la pensée chrétienne.Au XX" siècle, des concepts comme le péché originel, la providence ou le Dieu tout-puissant ont été brillamment décapés par des penseurs croyants, qui souhaitaient ainsi développer une compréhension moderne et épurée de leur foi.Or ce christianisme philosophique, celui des Simone Weil, Hans Kûng ou de ces remarquables vulgarisateurs que sont Jacques Duquesne et Jean-Claude Guillebaud, n’est jamais pris en compte par les athées militants d’aujourd’hui, qui leur préfèrent des baudruches faciles à ridiculiser.Aussi, Baillargeon a certes çaison de s’offusquer du fait que le programme Éthique et culture religieuse fait l’impasse sur l’athéisme, mais il va trop vite en souhaitant sa disparition.La culture religieuse fait partie du patrimoine de l’humanité.En proposer un enseignement culturel est souhaitable, comme il serait souhaitable de faire de même avec la tradition athée, qui devrait simplement être incluse dans le programme.L’ignorance, c’est vrai dans un cas comme dans l’autre, ne saurait être considérée comme libératrice.louisco@sympatico.ca LA PAIX DE L’ÂME Iæs corps éternels chez Lucrèce Marcel Sylvestre PUL Québec, 2010,122 pages LÀ-HAUT, IL N’Y A RIEN Anthologie de l’incroyance et de la libre- pensée Sous la direction de Normand Baillargeon PUL Québec, 2010,332 pages Le «pétrole» albertain: du toc rétro MICHEL LAPIERRE On parle au Québec du danger écologique d’extraire le gaz de schiste, c’est-à-dire le gaz naturel issu de roches feuilletées.En Alberta, on exploite depuis 1967 des sables bitumineux que les affairistes appellent des sables pétrolifères.Ici, des roches gazeuses; là, une sorte de goudron.La foi en l’énergie d’hier repose-t-elle sur des succédanés, des miettes?Dans son essai Les Sables bitumineux: la honte du Canada, le journaliste albertain Andrew Nikiforuk ne se contente pas de répondre par un oui ferme, il va jusqu’à déclarer.' «Le bitume est ce qu’une civilisation désespérée exploite une fois son pétrole bon marché épuisé.» Quant au député québécois du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, qui préface l’édition française du livre, il souligne que ce choix énergétique engendre «une économie moins diversifiée et moins équilibrée».Mais pourquoi attribuer ainsi au Canada une vocation rétrograde de simple fournisseur de matières premières, comme si ce membre du groupe des huit pays qui dominent l’économie du globe se voyait relégué dans le tiers-monde?Nikiforuk explique la,chose par l’exportation aux États-Unis: «En 2002, le Canada remplaçait officiellement l’Arabie Saoudite et le Mexique au premier rang de leurs fournisseurs pétroliers, véritable révolution s’il en est.» Cela grâce au pétrole de sub- m SOURCE LES SABLES BITUMINEUX: LA HONTE DU CANADA Grâce au pétrole de substitution extrait des sables bitumineux, «en 2002, le Canada remplaçait oMciellement l’Arabie Saoudite et ie Mexique au premier rang de leurs fournisseurs pétroiiers, véritabie révoiution s’ii en est» stitution extrait des sables bitumineux.Dans le commerce avec l’oncle Sam, la part actuelle du pays exportateur pourrait doubler à l’avenir, même tripler.Mais le coût environnemental et hnancier du bouleversement kilomètres et en déblayer quatre tonnes pour obtenir deux tonnes de sable bitumineux, avant de le laver â chaud.Le procédé coûte environ 20 fois plus que pour le pétrole conventionnel.» Paut-il s’étonner que, comme le montre Ni- Le mythe de I’enrichissement individuel dépolitise tant les Albertains que leur province connaît la plus feible participation électorale en Amérique du Nord est gigantesque.Dans un style précis et imagé, l’essayiste en donne une idée concrète: «Pour arracher ne serait-ce qu’un baril de bitume au pouding sableux de l’Athabasca, les compagnies doivent faucher des centaines d’arbres, drainer des sols humides, retourner la terre sur des kiforuk avec perspicacité, cette extraction sale, pénible et presque néocoloniale d’un pétrole de fortune, dans l’esprit d’une «intégration énergétique continentale» au service des États-Unis, attire en Alberta la main-d’œuvre de la province canadienne la plus pauvre: Terre-Neuve?Les charmes trompeurs de l’eldorado salarial provoquent le déracinement et la déprime.Le mythe de l’enrichissement individuel dépolitise tant les Albertains de naissance ou d’adoption que leur province connaît la plus faible participation électorale en Amérique du Nord.Au lieu d’envisager le recours novateur à des forces renouvelables, telles les énergies éolienne ou solaire, l’Alberta, conservatrice, atomisée, obstinée, s’accroche aux énergies déclinantes, rêve de refaire la révolution industrielle, de nommer avenir le passé.Collaborateur du Devoir LES SABLES BITUMINEUX: LA HONTE DU CANADA Andrew Nikiforuk Écosociété Montréal, 2010,320 pages La dimension militaire de la Crise d’octobre La délicate question de l’implication de l’armée en réponse au problème que posait le FLQ au gouvernement du Québec demeure un aspect méconnu de la Crise d’octobre.Or ces opérations constituèrent le plus important déploiement survenu au Canada en situation de paix.Jacques Castonguay, ancien officier de l’aviation canadienne, ex-recteur du Collège militaire royal de Saint-Jean et auteur de nombreux ouvrages d’histoire et de psychologie, les dévoile pour la première fois à partir de dossiers rendus publics de la Défense nationale.SEBASTIEN VINCENT Castonguay rappelle avec justesse que Robert Bou-rassa demanda l’intervention des Forces armées en invoquant la Loi sur l’aide au pouvoir civil, dont les dernières dispositions dataient du 17 juin 1944.Celles-ci stipulaient que «le ministre de la Justice [d’une province pouvait] faire appel lui-même au ministre de la Défense pour obtenir des troupes lorsque la police fédérale ou provinciale se trouvait incapable de remplir une de ses obligations».La présence de l’armée au Québec ne résulta donc pas de la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre par Pierre Elliott Trudeau, alors premier ministre du Canada, mais du recours à cette procédure ancienne de plus de 25 ans.L’ouvrage présente clairement le contexte social et s’en tient aux faits d’ordre militaire.La plus ambitieuse des opérations armées débuta le 15 octobre 1970, peu après les disparitions de James Richard Cross et de Pierre Laporte.Les documents de l’opération Essay précisent que le 5" Groupement de combat accomplit des tâches de recherche d’individus et d’ex- plosifs, d’encerclement et de garde autour de Montréal et de Québec.Conformément à la Éoi sur la défense nationale, les 4800 militaires venus en appui à la Sûreté du Québec et aux autres corps policiers reçurent «le statut d’agents de la paix».Castonguay démontre que l’ensemble des opérations se déroula sans heurts, depuis l’arrivée discrète des troupes au camp Bouchard de Sainte-Thérèse, entre le 7 et le 9 octobre (opération Night Hawk), jusqu’au départ vers Cuba d’une poignée de fel-quistes au début de décembre (opération Ragoût) et au retrait des forces, à compter du 5 janvier 1971 (opération Albatros) .Aucun incident n’est survenu entre militaires et civils, mais on déplora la mort accidentelle d’un soldat.Somme toute, conclut l’auteur, la présence militaire rassura la population.Collaborateur du Devoir LES OPÉRATIONS DE L’ARMÉE ET LA CRISE D’OCTOBRE Jqcques Castonguay Éditions Carte blanche Montréal, 2010,142 pages Les Éditions du Noroît Nouveautés www.lenorai’C.com CHARLES SIMIC Alchimie de brocante, l'art de Joseph Cornell Charles Simic Traduit par Daniel Canty COLL DIALOGUE Plus haut que les flammes Louise Dupré I DIFFUSION I ^ LOUISE DUPRÉ PLUS HAUT QUE LES FLAMMES N M.inc‘- YimIix c Linu>nl.iKi«.pëls d’écrivains Les Jeudis littéraires Noël d'écrivains eudi 2 décembre 19 h 30 Lecture de textes de Colette, José Saramago, Agatha Christie, Mavis Gallant, George Scind et bien d'autres.Avec Marie-Andrée Lamontagne, écrivain Jean Régnier, comédien et auteur dramatique Ë Beaucoup plus qu'une librairie! Salle de conférences et café-resto 2653 Masson, Montréal, Qc .514 849-3585 ffl0S Contribution suggérée de 5 $ ^ SODEC QuébecDB
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.