Le devoir, 15 janvier 2011, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 1.5 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 LITTERATURE Pierre Yergeau et les bleus de LA Page F 3 ESSAI Des entretiens avec le sociologue Pierre Bourdieu Page F 6 mm C?# «La littérature peut avoir plusieurs fonctions, elle peut nous faire réfléchir, elle peut créer des électrochocs.Elle peut dire: vous êtes en train de dormir, faites attention.» CAROLINE MONTPETIT On entre dans son univers sur la pointe des pieds, pour s’y retrouver rapidement happé dans une machine aveugle, brutale, hors de contrôle, dont on ne sait trop si on en sortira vivant.Dans son dernier roman, L’Enquête, paru chez Stock, l’écrivain français Philippe Claudel a résolument quitté le réalisme relatif de sa dernière trilogie, conclue par le très remarqué Rapport de Brodeck, pour entrer de plain-pied dans le monde inquiétant du fantastique.Inquiétant, le mot est d’ailleurs faible.Car c’est bien un cauchemar que vit cet enquêteur, mandaté pour faire la lumière sur une vague de suicides survenue dans une entreprise, et dont on sent bien, au fur et à mesure que l’action se déroule, qu’il n’est lui-même pas tout à fait à l’abri de cette vague.En s’éloignant du réalisme, Philippe Claudel se rapproche plus précisément d’un questionnement intime et tragique, c’est-à-dire la place de l’homme dans un univers qui accorde toute l’importance au travail et au profit, un univers déshumanisé en somme.En découle un livre étrange, à la fois kafkaïen et camusien, mais on ne peut plus près des interrogations qui secouent la société d’aujourd’hui.«J’ai transcrit la perception du monde qui est la mienne aujourd’hui, le monde avec ses incohérences, ses insuffisances, son système économique qui se dérègle», dit l’écrivain, joint par téléphone.Pour écrire ce cauchemar, ajoute-t-il, «il n’est pas très difficile de se servir de cet entourage, des sensations qu’il me procure», dit-il, précisant que les situations dans lesquelles se retrouve l’Enquêteur l’ont aussi fait bien rire, à l’occasion, tellement elles étaient grotesques.Ce monde déshumanisé, Claudel le décrit notamment en désignant constamment les personnages par leur fonction: on rencontre ainsi l’Enquêteur, le Policier, le Garde, le Psychologue, et même le Eondateur.En fait, c’est un monde où les personnages ont même oublié leur propre nom.«Le grand drame est que le travail a pris trop d’importance dans notre identité, poursuit-il en entrevue.On s’identifie à ce travail qu’on effectue de huit à dix heures par jour [.] On réduit la personnalité à cela.Au point que, lorsqu’on n’a pas de travail, on en a presque honte.» Or, chose angoissante entre toutes, même celui qu’on identifie comme le Eondateur de l’Entreprise, qui pourrait tout aussi bien être Dieu, ne sait plus où va sa création.«Qu’est-ce que vous imaginez?dit le Eondateur à l’Enquêteur.Que fen sais plus que vous?Parfois, on bricole, on essaie d’inventer et tout vous pète entre les doigts.Vous voulez arrêter l’hémorragie, mais plus moyen! Que faire alors?Se morfondre?Non, moi, j’ai simplement décidé de tourner le dos.La lâcheté n’est pas le défaut qu’on croit.Le courage fait souvent plus de dégâts.Qu’ils se débrouillent!» En entrevue, Claudel rappelle que durant des millénaires les humains ont entretenu cette solution un peu facile d’un dieu fondateur.«En l’espace d’un siècle, dit-il, on a complètement ruiné cette explication du soutien divin, on a abandonné l’idée de dieu.» Aussi, dans L’Enquête, présente-t-il ce dieu nu, au milieu d’une décharge à ciel ouvert.Au-delà de ce questionnement philosophique, L’Enquête traduit également une humanité qui perd son intimité, notamment par l’entremise des réseaux sociaux fondés sur Internet.«Lorsque nous créons des pages sur Eacebook, par exemple, on procède â une sorte de déballage de son intimité, dit-il.C’est une radiographie ou un scanneur complet, une sorte d’autopsie du vivant.Notre véritable nature, qui est faite d’intime et de public, se dissout lâ-dedans.» L’Enquêteur, quant à lui, est-il totalement innocent dans ce monde qui le dissèque peu à peu avant de l’isoler complètement?«Globalement, il a l’air innocent, mais il a une grande faute.Il est coupable de ne pas se révolter.C’est quelqu’un qui suit le mouvement de goule, qui se laisse entraîner et qui ne se rebelle â aucun moment», dit-il.C’est l’incarnation même du personnage pour qui l’idée de bien faire son travail prime la réflexion sur le travail, dit-il.Pourtant, c’est ce travail lui-même qui le mène à sa perte.En exerce du livre, Philippe Claudel a inscrit cette dédicace: «Aux prochains, afin qu’ils ne soient pas les suivants.» VOIR PAGE E 2 ENFER F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 LIVRES BIOGRAPHIE François Mauriac, marginal insoupçonné MICHEL LAPIERRE Styliste remarquable mais d’une religiosité et d’un néoclassicisme dépassés, voilà l’image que projette souvent le catholique François Mauriac (1885-1970).il faut savoir qu’en 1961 la police a désamorcé une bombe qui visait ce partisan de la décolonisation de l’Algérie.Compte tenu du fait, le romancier français, secrètement homosexuel, hanté par le péché, acquiert la dimension du marginal révolté contre une société très conservatrice.Dans le second tome de son ouvrage décapant, François Mauriac, biographie intime (1940-1970), ]fian-'Luc Barré scrute le croyant à qui la singularité des tourments charnels permet une critique acerbe de l’Eglise et de la bourgeoisie auxquelles celui-ci appartient.L’historien avait, dès le premier volume, révélé, documents à l’appui, les fortes tendances homosexuelles du père de famille.Si on les occulte, le frémissement devant le mal qu’exprime l’œuvre romanesque du natif de Bordeaux reste presque incompréhensible.En 1943, sous l’Occupation, Mauriac ose, dans une lettre à l’aumônier national d’un mouvement de jeunesse catholique, dénoncer «l’épiscopat le plus timoré du monde.11 précise au sujet des jeunes gens que, «sauf de rarissimes exceptions, pas un seul de leurs chefs spirituels n’a demandé de prier pour les Juifs persécutés, pour les otages assassinés».Son roman La Pharisienne (1941) témoignait d’ailleurs de la terrible étroitesse de vues d’un certain milieu dévot.Idéalisme et ouverture d’esprit A la Libération, dans Le Figaro, le bourgeois catholique préconise l’union durable des gaullistes et des communistes, compagnons d’armes au sein de la Résistance, «frères, engendrés par la même Liberté».Cette surprenante ouverture d’esprit indispose de Gaulle lui-même.Idéaliste, Mauriac favorise un tel rapprochement parce qu’il est conscient que la France a été atteinte par la collaboration avec «l’Allemagne hitlérienne à la racine même de l’être».Au fond, il souhaite que de Gaulle, qu’il admire, transcende la gauche et la droite.En 1947, il explique ainsi sa position: «Certes, le communisme est le mal — mais la tourbe cagou-larde, fascisante, maurassien-ne, qui va maintenant considérer de Gaulle comme son chef est le mal aussi.» Après 1959, la polihque gaullienne, qui évoluera vers la décolonisation, changera la donne.L’extrême droite s’opposera plus que jamais au président de la V" République, trouvant parmi des modérés de droite et même de gauche (comme le AGENCE ERANCE-PRESSE François Mauriac pose dans son appartement parisien alors qu’il vient de recevoir le prix Nobel de littérature en 1960.démocrate-chrétien Georges Bidault) des alliés résolus.Au hl des événements.Barré montre avec finesse comment Mauriac, Prix Nobel de littérature (1952), fait sienne, son prestige aidant, la cause des peuples dominés.L’écrivain anxieux répond à un appel intime: celui d’une délivrance du cœur.En 1967, il approuvera le cri gaullien «Vive le Québec libre!».Au-delà de la politique, celui qui connaît le mieux la pesanteur du milieu catholique sait que la liberté dit tout.Collaborateur du Devoir FRANÇOIS MAURIAC Tome II Jean-Luc Barré Fayard Paris, 2010,528 pages LITTERATURE ETRANGERE L’écriture de Nikos Kachtitsis Ni simple ni apaisant, ce roman inclassable de Nikos Kachtitsis est une œuvre littéraire susceptible d’habiter durablement le lecteur par-delà les époques.SUZANNE GIGUÈRE T ^ demande qu’on me lise deux fois, en partie et en totalité», réclamait Robert Musil avec une «prétention» amusée.11 parlait, naturellement, de la lecture de son livre ultime, L’Homme sans qualités.Cette boutade aurait pu être dite par Nikos Kachtitsis, écrivain grec ayant vécu à Montréal.Disparu prématurément en 1970, il est l’auteur d’une œuvre composée de récits, d’une correspondance proli-hque et de deux romans.Le Héros de Gand et L’Hôtel Atlantic.La traduction du Héros de Gand Nikos Kachtitsis LE HÉROS DE GAND par Jacques Bouchard et Fred A Reed de même que le dossier que la revue Liberté consacre à l’homme et à l’œuvre dans son numéro 289 tirent de l’oubli cet auteur dont l’esthéhque rappelle celle de Hubert Aquin par l’inquiétante étrangeté qui se dégage de sa prose.Dès les premières pages du Héros de Gand, le lecteur est perdu, déboussolé, perplexe.11 ne saisit pas ce qu’il lit.11 est plongé dans les méandres du témoignage d’un peintre (le narrateur) ouvertement hostile à Stoppakios Papenguss, fils unique d’une riche famille d’industriels, qu’il accuse d’avoir trahi sa patrie.Ces conjectures et ces soupçons jamais fondés renvoient à quelque chose d’absurde et d’illogique, de confus et d’incompréhensible.Le lecteur n’a plus qu’à rire de la parodie fantasmagorique créée par le romancier qui a choisi l’humour ironique et la dérision comme ligne directrice de son récit.Que se passe-t-il réellement, selon le roman de Kachhtsis?Si l’auteur suscite habilement une attente dans notre esprit, la véri- té n’est pas liée à des faits particuliers, mais à un climat.En ef fet, le récit apparaît aussi brumeux que les contours des ca- Quant au héros, il est dans la fragilité de vivre.Nikos Kachtitsis a écrit une histoire de rédemphon manquée qui est à la fois Une esthétique qui rappelle celle de Hubert Aquin par l’inquiétante étrangeté qui se dégage de sa prose naux de Gand.Un siècle entier sépare notre époque de celle décrite dans Le Héros de Gand.Stoppakios Papenguss, un dandy désœuvré, se soucie peu de son avenir.11 mène une vie dissipée.D’un égoïsme abyssal, méhant, inconséquent avec lui-même et avec les autres, il se vautre avec les femmes avec brutalité et même avec muflerie, se réfugie dans l’écriture d’un journal, en quête d’une rédemphon.Et peu à peu émerge le pathétique de la situation: le monde de Papenguss est un monde en déclin.une plongée vertigineuse dans le puits intérieur des angoisses et des peurs de ses personnages et une introduction à la métaphysique du mal: la Première Guerre mondiale laissant bientôt l’Europe en feu, décomposée par la Me humaine.Outre la sourde étrangeté, tenant pour partie du rêve qui parcourt d’un bout à l’autre Le Héros de Gand, la traduction française a su rendre le style propre du romancier porté par une force d’expression brute, une imagination hévreuse, une écriture précise et une langue d’une préciosité relative que traverse l’ombre d’une ironie.Ni simple ni apaisant, ce roman inclassable reste une œuvre littéraire susceptible d’habiter durablement le lecteur par-delà les époques.«Nikos Kachtitsis a créé une vision de l’homme moderne que le monde contemporain ne se lasse pas de confirmer: l’homme réduit à un point vulnérable», écrit le critique et essayiste Lakis Proguidis dans la présentation.Nikis Kachtitsis a peint un portrait au fusain, noir et gris, avec du rouge qui représente ces minces fêlures de l’âme que nous portons tous secrètement.Collaboratrice du Devoir LE HÉROS DE GAND Nikos Kachtitsis Traduit du grec par Fred A Reed et Jacques Bouchard Boréal Montréal, 2010,342 pages Série de la Place des Arts Ler Studio Luttiraùer Un espace pour les mots Lundi 17 janvier • 19 h 30 Cinquième Salle de la Place des Arts Alexis IVIartiTi lit Louis-Ferdinand Céline Alexis Martin prête sa voix à l'auteur du Voyage au bout de la nuit et de Bagatelles pour un massacre, au pamphlétaire antisémite, au pacifiste et au collabo, au romancier génial au style émotif qu'était Céline.laplacedesarts.com 514 842 2112/1 866 842 2112 Entrée: 15 $* Étudiants: 10 $* *Taxes incluses.Une coproduction Les Capteurs Place des Arts (V^becw DAVID BALICKI STOCK UEnquête de Philippe Claudel traduit également une humanité qui perd son intimité, notamment par l’entremise des réseaux sociaux fondés siu Internet ENFER SUITE DE LA PAGE F 1 «La littérature peut avoir plusieurs fonctions, remarque-t-il.Elle peut nous faire réfléchir, elle peut créer des électrochocs.Elle peut dire: vous êtes en train de dormir, faites attention.» En fait, L’Enquête est par-dessus tout un livre superbement mené, sobre et brillant, qui nous accompagne dans les zones intimes de l’être en même temps que dans les hautes sphères de la réflexion.Un roman tout de même sombre, comme beaucoup de livres de Philippe Claudel, dont on sort comme d’un voyage aux fonds des abîmes ou d’un cauchemar, ravi de prendre une bouffée d’air et de pouvoir rêver, encore un peu.Le Devoir L’ENQUETE Philippe Claudel Stock Paris, 2010,288 pages Un sommet sur la lecture à la GB a Grande Bibliothèque recevra, jeudi et vendredi, le euxième Sommet de la lecture D.Le but?Partager les recherches, les actions et les idées sur la promotion de la lecture et de la littératie.Editeurs, animateurs, écrivains, professeurs, bibliothécaires et chercheurs se pencheront, après une première rencontre à Toronto, sur la question.Un troisième et dernier sommet conclura la démarche l’an prochain à Vancouver.Quelques groupes de lecteurs cibles seront l’objet de discussions plus particulières: les bébés et les enfants de 0 à 5 ans, les nouveaux arrivants, les communautés autochtones et la lecture pour les garçons.Se trouve aussi au programme l’inévitable détour par la lecture et les technologies.Parmi les conférenciers, notons les auteurs Antonine Maillet, John Ralston Saul et les écrivains jeunesse Shane Peacock et Jon Sciezka.L’ancien président de l’Union des écrivaines et écrivains québécois Stanley Péan sera maître de cérémonie.Le Devoir ¦ Deuxième Sommet sur la lecture TD, à la Grande Bibliothèque de Montréal, les 20 et 21 janvier. LE DEVOIR, LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 F 3 LITTERATDRE Le pari de Lucie Pagé U Laurin ne fable sociale et politique sur le thème de l’apartheid.Qui se passe au Québec, de 1967 à 1990.Une saga familiale, aussi.Qui tourne autour de jumeaux, un gars et une fille, épris de liberté, de justice sociale.C’est ce que propose Lucie Pagé avec Encore un pont à traverser.Apprendra-t-on jamais à vivre ensemble?Ce pourrait être la question qui a tout déclenché.Si l’on se fie à la préface de l’ouvrage, où l’auteure-journaliste, qui vit depuis vingt ans entre le Québec et l’Afrique du Sud, se met elle-même en scène.Elle est au bord d’un lac, en Estrie, avec son mari sud-africain d’origine indienne et leurs enfants «hybrides».C’est l’été 2008.Elle écoute les nouvelles à la radio: émeutes à Montréal-Nord, dans la foulée des manifestations qui ont suivi la mort de Ereddy Villanueva.Ce qui la frappe, alors: une phrase.Une toute petite phrase du journaliste à la radio.Sur le fait que les manifestants «avaient été regroupés selon leur race et leur origine ethnique».Elle est atterrée: «Depuis deux décennies, je suis témoin des terribles dégâts laissés par la séparation des races en Afrique du Sud, et des efforts extraordinaires pour secouer l’héritage de l’apartheid.» Alors, se demande-t-elle, ap-prendra-t-on jamais à vivre ensemble?Puis, sans transition.Danielle elle bascule dans un autre monde.Et nous avec elle.L’aventure s’étendra sur quelque 600 pages, pleines de péripéties, avec des renvois constants à la situation en Afrique du Sud.Nous voici au Québec, en 1967.Dans une ville imaginaire, appelée Lazed.Une ville fondée cent ans auparavant par un prospecteur afrikaner: «Il avait en tête ce qui se passait dans son pays natal et considéra les Indiens et les Noirs comme une réserve de main-d’œuvre pour exploiter les riches ressources naturelles de Lazed.» La division Aujourd’hui, la population vit en ghettos, selon des normes très précises, fondées sur la couleur de la peau et la richesse.Le système est complexe: il y a, à Lazed, 26 divisions géographiques appelées caboches: «une pour chaque lettpe de l’alphabet».A noter: «plus on descendait dans les caboches, plus la peau devenait foncée et moins on occupait un travail réputé et important».Ainsi, les dignitaires blancs vivent dans la caboche A, jouissent de tous les privilèges.Tandis que les Noirs et les pauvres sont relégués à la caboche Z, privés de tout confort et de toute aspiration sociale.Voilà pour le contexte.11 faut un certain temps pour se familiariser avec la configuration de la ville, ses règles, ses lois.11 faut surtout accepter dès le départ d’être catapulté dans un univers qui semble surfait, plaqué.Mais dans les faits, l’auteure ne tardera pas à le prouver, elle a les choses bien en main.Tout est pensé, réfléchi.Jusque dans les moindres détails.Tout se tient.Jusqu’à la toute fin.En cours de route, on s’interroge sur la pertinence de certains passages, on a l’impression de se perdre parfois dans le flot d’informations, mais en soi, la construction du roman comme telle est admirable, constate-t-on après coup.Ce qui nous tient, nous retient, tout du long: les personnages.Très forte, Lucie Pagé, pour inparner ses personnages.A commencer par le frère et la sœur au centre de l’histoire, qui ont 12 ans quand commence le roman.C’est à travers eux, habitants de la caboche W, autrement dit des presque rien, que l’on vivra au jour le jour, pen- dant plus de 20 ans, les grands bouleversements qui déchireront la ville de Lazed.Tandis que dans la fougue de leur jeunesse ils découvriront la force de la passion, défendront leurs idéaux.Chemin faisant, nous leur serons de plus en plus attachés, tous les deux ensemble ou chacun de son côté.Elle, cherchant désespérément le grand amour, lui ne sachant comment vivre avec son homosexualité.En filigrane, on suivra aussi leur groupe d’amis.Et les membres de leur famille.Qn verra des couples se faire et se défaire, des enfants naître, des ancêtres disparaître.Tout en étant au plus près du contexte social et politique injuste dans lequel ils évoluent, contre lequel ils luttent.Bien sûr, il y aura des bons et des méchants, comme dans toute révolution.11 y aura les purs qui se nourrissent de beaux principes et les machiavéliques au cœur de pierre, prêts à tout pour garder leurs privilèges.11 y aura un éloge du courage, de la persévérance.11 y aura des pages et des pages sur la nécessité de croire en ses idéaux, de se tenir debout, jusqu’au bout.11 y aura aussi des hasards un peu forts, un peu forcés.Des rebondissements rocambolesques.Mais par-dessus tout, envers et contre tout, l’auteure parvient à tout souder ensemble.L’intimité de ses personnages et leur vie publique, leurs aspirations personnelles et leur combat collectif.Elle parvient à nous faire croire que tout ce beau monde SOURCE LIBRE EXPRESSION Lucie Pagé existe dans la réalité, elle rend palpable, concrète, la ville imaginaire qu’elle a créée, portée par sa soif de justice sociale, son combat contre le racisme.Apprendra-t-on jamais à vivre ensemble?Dans Encore un pont à traverser, Lucie Pagé fait le pari que oui.ENCORE UN PONT À TRAVERSER Lucie Pagé libre Expression Montréal, 2010,596 pages LITTERATURE QUEBECOISE Pierre Yergeau et les bleus de LA.Un roman éclaté et touffu qui nous en fait voir de toutes les couleurs CHRISTIAN DESMEULES Le monde entier haïssait l’Amérique et rêvait d’y habiter.Même les extraterrestres.» Comme une poignée de coquillages rejetés par la marée, chaque nouvelle génération d’idéalistes et d’aspirants comédiens qui prennent la direction de Los Angeles partage l’espoir de se chauffer à un même bref soleil.C’est dire que la mort y est partout.Y compris sous sa forme la plus courante: l’échec.Pierre Yergeau, pour son 12® titre (son premier chez Québec Amérique, tous les autres ont été publiés depuis 1992 à L’Instant même), déplace sa mélancolie et ses balades sous la pluie parmi d’autres nuages.Conséquences lyriques est une dérive immobile dans le «cœur spirituel des Etats-Unis».L’auteur de L’Écrivain public et de La Désertion y convoque une constellation de personnages, multiplie les angles et les fausses pistes pour nous pondre une histoire qui est elle aussi, à sa façon, enveloppée d’un smog épais.Un écrivain québécois (sorte d’alter ego de l’auteur) «échoue» à L.A.après avoir été invité par un producteur de Hollywood à scénariser Lyrical Consequences, de Kate Pratt, écrivaine et journaliste au destin tragique.Un roman sur les mensonges léchés de l’Amérique, dans lequel un écrivain est poursuivi par une organisation secrète pour laquelle il rédigeait des scénarios de meurtre.Les semelles prises dans le bitume ramolli durant le jour, paralysé par les hallucinations cathodiques à l’heure la plus silencieuse de la nuit, l’Auteur a la flamme vacillante.Le roman éclaté et touffu nous en fait voir de toutes les couleurs: un sosie de John Wayne, un tueur en série convaincu de l’existence d’une vaste conspiration extraterrestre qu’il a la mission person- © MARTINE DOYON Pierre Yergeau change d’éditeur pour son 12® roman, Conséquences lyriques, publié chez Québec Amérique.nelle de combattre, une paire d’enquêteurs motivés, une association de suicidaires fortunés, un alligator qui parle.Et un écrivain québécois en chute libre, de plus en plus convaincu de l’inutilité de toutes choses — au premier rang desquelles figure l’écriture.Roman «écrit par spasmes et jets tandis que je me confondais en tristesse», nous confie le narrateur, qui ajoute plus loin, sans cligner des yeux, qu’un livre ne devrait se terminer que par la mort de l’auteur, selon les «conséquences lyriques qui découlent des lois esthé- tiques d’Aristote».Une catharsis exemplaire.Chez Yergeau, vieillir, mourir et perdre sont les conjugaisons différentes d’un seul et même verbe.«Le temps a un poids.E est lourd, chaud et sale.E vous étouffe.» Hanté par l’échec et le passage du temps, lourdement bluesé et «aquoiboniste».Conséquences lyriques fait un triste constat sur la vie tout en interrogeant les mécanismes complexes — et peut-être vains—de toute création.«Est-ce que le roman sert à redonner une forme au chaos de nos vies?» Au final, le chaos de ce roman dubitatif, qu’il soit ou non voulu entièrement, avec sa multitude éclatée de personnages et d’histoires désamorcées, résonne comme la seule réponse possible à cette question quasi proustienne.Pour la «petite musique» de Yergeau et l’amour des voyages sans destination.Collaborateur du Devoir CONSÉQUENCES LYRIQUES Pierre Yergeau Québec Amérique Montréal, 2010,344 pages BRÈVE Si Céline m’était lu «Eamour, c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité, moi!» Cette langue parlée, proche de l’argot, que Louis-Per-dinand Céline met dans la bouche de ses personnages de Voyage au bout de la nuit, fera scandale en 1932.Une langue qui se prête maintenant diablement bien à l’exercice de la lecture publique.Pour commémorer le cinquantenaire du décès du médecin et auteur de Mort à crédit, le Studio Rttéraire invite le comédien Alexis Martin à lire des pages choisies de Voyage au bout de la nuit Le récit de l’engagé volontaire Eerdinand Bardamu, errant de la misère de la Première Guerre mondiale à la misère des colonies africaines, a rasé le prix Concourt pour empocher finalement le Renaudot Alexis Martin en fait la lecture à la Place des Arts lundi 17 janvier à 19h30.-Le Devoir T) ii^Gaspard-LE DEVOIR JTalmarès Du 3 au 9 janvier 2011 Romans québécois 1 ïl Revenir de loin Marie Laberge/Boréal l/H 2 Ru Kim ThiîY/Libre Expression 2/8 3 Contre Dieu Patrick Senécal/Coups de tête 3/18 4 Un bonheur si fianile • Tome 4 Les amours Michel David/Hurtubise 4/g 5 Un bonheur si fraalle * Tome 1 L'enoaaement Michel Bavid/Hurtubise 5/9 6 La force de vivre • Tome 1 Les lèves d'Edmond et Émiiie Michel Langiois/Huttubise B/H 7 Les foiies années • Tome 1 Les héritiers Jean-Pierre Chariand/Hurtubise -/I 8 La fiiie du pasteur Cuiien • Tome 2 À i’abri du siience Sonia Mannen/Québec Amérique -/I 9 Mémoires d'un quartier • Tome 7 Marcei LoiseTtemblaiKIEsænnbie/GuySaint'Jean -/I 10 les héritiers d'Enkidiev • Tome 2 Nouveau monde Anne Robillard/Wellan -n Romans étrangers Il Lhomme inquiet La dernière enquête de Waiiander Henning Mankeli/Seuil 2/8 2 Le danger dans ia peau.La sanction de Bourne Eric van Lustbader/Grasset 3/9 3 La chute des néants • Tome 1 Le siècie Ken Follett/Robert Laffont 1/15 4 Brida Paulo Coelho/Rammarion 5/8 5 Le Women murder ciub • Tome 8 La B° confession James PattersonIMaxine Paetro/Lattès -/I 6 Mlénirin*'hne1 Les hommes qrin'ainaient pas ies femmes Stieg Larsson/Actes Sud 6/5 7 La carte et ie tenitoiie Michel Houellebecq/Flammarion 4/9 8 Le coitèqe de ia mort Elizabeth George/Presses de la Cité 7/2 9 Chroniques de Ford County John Grisham/Lalfont -/I 10 Le porte-bonheur Nicholas Sparks/Michel Lafon 10/3 Essais québécois 1 il Mafia inc.Grandeur et misère du cian siciiien au Québec André Cédilot | André Noêl/Homme I/O 2 Trtin et le Québec.Heiqé au cœur de la Révolution tranquille Tristan Demeis/Hurtubise 2/12 3 Lanxiété.Le cancer de l'âme Louise Reid/JCL 6/19 4 La mort Mieux la comprendre et moins la ciaindie.Richard Béliveau I Denis Gingras/Trécarié 3/15 5 Is se badent comme des soldat!; is meiient comme des enlants Roméo DallaIre/LIbre Expression 4/0 6 Le Devoir.Un siècle québécois Jean-François Nadeau/Homme 5/12 7 Société laïque et christianisme Jacques Grand'Maison/Novalis -n 8 Les médias sociaux 101.Le réseau mondial des.Michelle Blanc I Nadia Seraiocco/Logiques 7/16 9 La révolution des gaz de schiste Normand Mousseau/Multimondes -n 10 Contre Harper.Bref traité philosophique sur la.Christian Nadeau/Boréal 10/3 "?¦Essais étrai^rs Il Pourquoi lire ?Charles Dantzig/Grasset 10/2 2 Le visage de Dieu Igor Bogdanov I Grichka Bogdanov/Grasset1/19 3 La stratégie du choc.La montée d'un capitalisme du désastre Naomi Klein/Actes Sud 3/5 4 Trop vite! Pourquoi nous sommes prisonniers du court ternie Jean-Louis Servan-Schreiber/Albin Michel B/4 5 Pour en finir avec Dieu Richard Bawkins/Perrin -n 6 Sex@mour Jean-Claude Kaufmann/Armand Colin -n 7 Une brève histoire de l’avenir Jacques Attali/LGF -n 8 Ces impossibles Français Louis-Bernard Robitaille/Denoël -n 9 La démocratie Internet Promesses et limites Dominique Cardon/Seuil -n 10 Le philosophe nu Alexandre Jollien/Seuil 2/4 la BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de iangue francise) est propriétaire du système d’information et d'analyse Æipnf surlesventesdelivies franç^ au Canada.Ce palmarès est extrait de etestconstituédesrelevésdecaissedeWpoInlsde vente.La BRF reçoit un soutien financier de FMrimolne canadien pour le pnjet fitpn/.© BRF, toute reproduction totale ou partielle est iniBnilta F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 LITTERATURE L’ère du vide revisitée par Fannie Loiselle Première découverte de l’année: Les Enfants moroses, qui marque l’entrée en littérature de Fannie Loiselle, 26 ans.Signes particuliers: originalité dans le ton, dans la façon.Légèreté apparente, mais regard décalé sur le monde.DANIELLE LAURIN Désenchantement, perte de sens, de repères.C’est ce qui ressort de cet assemblage de brèves, de capsules, d’instantanés.Les textes, minimalistes, font en général deux ou trois pages, le temps d’une incursion dans le quotidien d’un ou deux personnages.Plus on avance, plus on s’enfonce dans la déprime, d’une certaine façon.Rien de bien terrible ne s’y passe, non.Pas de grand événement tragique pour autant, pas de lyrisme non plus.Juste la déprime ordinaire, ' quotidienne.Ils s’appellent Camille, Audrey, Christophe, Sarah.L’une est la sœur de l’autre, l’un est l’ex de l’autre, certains sont copains.C’est ce qu’on va finir par comprendre.On les retrouvera au tournant, vus par l’un ou par l’autre, le plus souvent par eux-mêmes.Ils sont sans âge débni.Mais on les devine jeunes, un pied encore dans l’enfance.De grands enfants, oui, c’est ainsi qu’ils apparaissent.De grands enfants moroses, insatisfaits de leur vie.Ils pourraient bien former une sorte de groupe-témoin de la société actuelle.Ils sont étudiants ou non, la plupart occupent des emplois abrutissants en attendant.En attendant quoi?Ils ne le savent pas eux-mçmes, dirait-on.A lui seul, le personnage de Camille pourrait bien résumer leur état d’esprit à tous.Quand, prise d’une faim subite alors que son frigo ne regorge que d’aliments défraîchis, Camille erre au milieu des allées d’un supermarché, désemparée: «Je cherchais quelque chose dont j’aurais eu besoin.J’étais avide de cette chose qui me manquait.» Avides, c’est ça.Ils sont tous avides de cette chose qui leur manque dans un monde où ils ne trouvent pas leur place.Un monde de pacotilles, de supermarchés, d’hjqier-consommation.Un monde de distractions, de fuite en avant, aussi.Où les sensations fortes se dans les glissades d’eau, les zoos, ou par procuration, en visionnant un vieux film de Steven Spielberg.Un monde vide et triste, où l’on se console en confectionnant un gâteau pour soi seul.Comment mettre du piment dans sa vie?Les enfants moroses de Fannie Loiselle sont prêts à envisager toutes les solutions.Pourquoi ne pas adopter un python, et même, dormir avec lui.quitte à prendre le risque de se faire dévorer en pleine nuit?Le mieux serait peut-être de changer de vie tout simplement.Avec son voisin, par exemple.Pourquoi ne pas changer d’appartement avec lui, on verra bien?On peut aussi s’inventer une fausse vie dans un faux salon de la section ameublement d’un grand magasin: la télé y est toujours allumée, et les di- MATHIEU LESIEUR Dans son premier roman, Fanny Loiselle explore le quotidien d’une génération avide de donner un sens à sa vie, dans un monde où elle ne trouve pas sa place.vans sont confortables.S’emparer du bien d’autrui n’est pas à dédaigner non plus: quoi de plus excitant que de voler en pleine nuit des animaux en plâtre sur les parterres d’inconnus dans une banbeue.Rien n’y fait, pourtant.Poussées de tristesse incontrôlées, mal à l’âme, désœuvrement: c’est le lot quotidien de ces jeunes marginaux qui flirtent avec l’étrangeté.Autant s’engouffrer dans un labjninthe de glace au mois de février: «Je n’avais qu’à attendre la fin de l’hiver.Les murs du labyrinthe finiraient par fondre, comme les glaciers, et alors il y aurait autre chose.L’horizon, l’herbe détrempée.» Sinon, quand l’horizon est bouché, il reste quoi pour se changer les idées et s’empêcher de pleurer?Les histoire^ qu’on se raconte, peut-être.A soi-même ou entre amis.Comme celle du lapin sans oreilles.Vous connaissez?Résumons.Il était une fois un lapin sans oreilles.Comment faire pour être comme tout le monde?Il était désespéré.Un sage lui conseilla un jour «d’arracher les oreilles d’un autre lapin et de se les coller sur la tête».Mais comment se résoudre à faire une chose pareille?Fin de l’histoire.Pour le reste: «La morale de cette histoire, c’est ravale.Ravale, ma vieille.Dans la vie, on n’a pas tout ce qu’on veut, mais ce n’est pas une raison pour arracher des oreilles.» Ce pourrait être la morale du livre.Mais va savoir.La fille à qui on a raconté cette histoire recommence de plus belle à pleurer ensuite.Pour rien, pour tout.N’allez pas croire pour autant que Les Enfants moroses fait dans le larmoyant.Nous sommes dans la distance, tout le temps, dans la retenue.Pas de bouton «émotions à tout prix» sur lequel on appuie ici.Bien sûr, les personnages vivent à côté d’eux-mêmes.Le sens de leur vie, de ce qu’ils font sur terre, leur échappe.Mais pas question de poser sur eux un regard complaisant, pas question de s’apitoyer.Au contraire.L’auteure avance finement, sur le bout des pieds.Peut-être même sourire en coin.Elle aime, de toute évidence, désarçonner.Son goût pour l’insolite séduit.Et son inventivité nous fait craquer.Collaboratrice du Devoir LES ENFANTS MOROSES Fannie Loiselle Editions Marchand de feuilles Montréal, 2011,152 pages.POESIE Marie-Pierre Sirois et Jean-François Caron, de là où se vit le désir HUGUES CORRIVEAU Marie-Pierre Sirois habile «ces pans de murs entre les voix» et tend l’oreille afin de ressentir la ville à partir de ce «luxueux cloître laïque» où s’immiscent les bruits errants, «à l’orée de Parc-Extension».Mais elle voyage aussi dans Charlevoix, au nord de l’Allemagne ou en Lettonie.Ce qu’il lui faut: arrêter la déroute, fixer les moindres aspérités de la vie courante, de ce qui fait un quotidien de building, de ville ou de déplacement, retenue au bord de la lumière et de l’émotion.Sa parole a une véritable justesse parce que le tremblement des vies soulève sa poésie.Marie-Pierre Sirois, entre la fenêtre et le frigo, dans son appartement aux effluves de nourriture, tente de vivre à bout de bras, la main ouverte sur les choses quotidiennes, appelée par Içs fractures insobtes de l’intime.A Montréal, dans un refuge forestier ou en bateau, dans ces beux plus ou moins clos, elle se tend vers la nature, appel frrésistible, poussée urgente pour saisir l’éclat du cœur.Survie à fleur de terre ou d’eau, parole quémandeuse devant l’ailleurs.Car la solitude pèse et séduit, car devenu- dormeuse du temps qui passe in-qmète: ne reste plus que la veble entre les sensations, entre les mots, biterstices qui ouvrent les sens à la survie; en fait: «mettre [son] regard à l’abri», devant ce «cube de résonance (la société)», comme le dit le titre d’une des parties du recueü.Belle entrée en poésie pour Marie-Pierre Sirois, qui nous offre un bvre cohérent et dense, portée qu’elle est par ce désir d’entendre et de saisir toutes émotions.Le cœur fragile Péribeux projet que celm de témoigner de la maladie de son enfant dans un recueil de poésie! Projet risqué auquel s’est attaqué Jean-François Caron dans Vers-hurlements et barreaux de lit, recueü dont le si mauvais fifre à lui seul ferait fuir quiconque.Mais voüà, le défi est relevé non sans grâce, puisque le poète sait traduire ses angoisses avec des mots tout aussi amoureux que percutants.Avant même que le fils naisse malade du cœur, ü entendait le fœtus bruyant, les battements fuyants de celui qu’il «connaissai[t\ par cœur».Ce bvre appelle l’arsenal des onomatopées, des percussions sonores aptes à traduire un affolement d’amour.Devant l’enfant dans son bloc de verre, le père murmure: «ensemble debout dans le bip /des machines auxquelles tu es branché/ensemble debout qu’on se tienne debout /qu’on se tienne debout — tous les deux sur tes pieds».Le recueü est im appel à la vie, à la survie d’un être dont tout dépend.Ü ne fait aucun doute que le début de ce recueil touchera quiconque a vécu semblable poisse de voir naître im entant imparfait, quiconque craint que ne lui adviennent ce heurt et ce malheur.Et, comme pour dépasser ce trop-plein d’bitünité, l’auteur dérive et en appeUe à d’autres entants démunis venus de beux lointains, mais il fait aussi de son propre enfant à l’organe brisé l’image même de son pays sans véritable existence, toujours fragilisé de n’être pas encore et de tendre vers soi.Et, sous l’œü blessé d’une Eugénie symbobque, le poète espère que son entant guéri soit à l’image future d’une résurrection d’im autre ordre et qm chante la vie commime.Collaborateur du Devoir RÉSOUDRE ULTÉRIEUREMENT Marie-Pierre Sirois L’Hexagone, coU.«L’appel des mots» Montréal, 2010,112 pages VERS-HURLEMENTS ET BARREAUX DE LIT Jean-François Caron Éditions Trois-Pistoles Trois-Pistoles, 2010, 104 pages La troisième voie Dans son dernier livre, Bias de Roblès déboulonne Le Matin des magiciens, qui fut presque une bible pour une génération de soixante-hui-tards.Place à La Montagne de minuit GUYLAINE MASSOUTRE Qu’est-ce que l’imagination, sinon la faculté de rêver sur les images, les mots, les formes mentales?Ce serait simple s’il n’existait pas, dans cette activité naturelle, plusieurs voies.Dans La Montagne de minuit, Jean-Marie Bias de Roblès examine ici une troisième voie, qui serait, après le vrai et le faux, ceüe de la tricherie.Dérive ou déviation, divagation ou révision?La Montagne de minuit se penche sur l’acte d’ünagi-nation bttérafre.Ce roman présente une thèse: à nous de la reconstruire.Une double fiction, rebée par une lectrice.Rose, est mise en abyme.Reprenant ce qui la concerne.Rose va éventer des secrets qui conduisent Paul, l’écrivain, et eUe-même, historienne, à jongler avec la vérité.L’écriture, sünple acte de vie, établit ici une curieuse relation d’exclusion.L’exergue la résume dans un upanishad: deux oiseaux compagnons s’agrippent au même arbre, l’un mange une figue, tandis que l’autre le regarde, médusé.Ce déséqui-bbre perdure et rient.L’embarras de raconter Au début, ü y a un menu souvenir d’enfance, remémoré par Paul.Soudain, l’histoire bifurque, et le mystère change.Bias de Roblès entrecoupe l’exercice entre Paul et Rose par le portrait d’un vieil érudit, féru de lamaïsme tibétain, qui entre dans la vie de Rose en y instillant un mensonge et une manipulation.Rose s’est bée à un mjAhoma-ne, sans rien deviner.Et rien n’aurait transpiré si Rose n’avait pas permis à ce personnage d’aller au bout de son mensonge.Au cours d‘un voyage qu’ils font ensemble sur le toit du monde, au Tibet, il lui fait avaler une idée répandue, à savofr qu’Hitler était adepte d’orientalisme, etc.; ce vieux «savant» meurt en prétendant qu’il a ap- Ik STEPHANE DE SAKUTIN AGENCE ERANCE-PRESSE Dans La Montagne de minuit, Jean-Marie Bias de Roblès examine la voie de la tricherie.partenu à des Brigades tibétaines nazies.L’histofre de Rose n’est donc plus l’histoire de Rose, mais de Paul, qui évente un «secret», entretenu malgré les dénonciations des historiens, ou plutôt parmi certains historiens qu’il pobite comme d’exécrables romanciers.Cette étrange affafre concerne la littérature.Pas tou- La Montagne de minuit s’apparente à un montage de cinéma.Sa narration dénonce une légende tenace, l’idéologie perverse qui a culminé dans Le Matin des magiciens de Pauwels et Bergier à l’endroit des Gurdjieff et des Blavastsky, avec leurs mensonges hünalayens, mauvais romans à venin.Pauvres Tibétabis, pris entre leurs symboles et les dérapages de la crédubte! L’écrivain, en escamotant subitement ces tristes idéologues, laisse Paiü, l’écrivabi, aux prises avec Rose, héritière d’un passé juif qu’ü voulait raconter, soudabi emberbfico-té dans une fa- brication de laux.C’est là qu’on retrouve l’auteur de Là où les tigres sont chez eux.Ce nouvel ouvrage est comte la littérature, mais celle des plexe, parce que démonstratif.élucubrations mythomanes s’égalant «au très haut» de «la montagne de Minuit», issue de la Bible de Luther.Comment se défaire des idées reçues Dans un second volet de La Montagne de minuit.Bias de Roblès lait la bste des bvres à succès qui, dans les années 1960 à 1980, ont répandu l’idée fausse, pourtant démentie, que les nazis auraient ancré leur nationalisme germain et leur judéophobie dans im royaume occulte oriental.Il dresse ainsi son réquisitoire L’idée première d’une biographie a avorté et rebondi Là où ime erreur de jugement s’est glissée sous la forme d’un fantasme secret, le double fond bistaUé trouve de nouveaux acteurs, un pu-bbc de gens eux-mêmes porteurs d’un secret et coincés dedans.La Montagne de minuit s’apparente à un montage de cinéma.Sa narration dénonce une légende tenace, l’idéologie perverse qui a culminé dans Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier, «un incroyable assortiment de fables mêlant alchimie, extrater- restres, phénomènes paranormaux et civilisations disparues», à la vie longue.Bias de Roblès n’a pas complètement développé son court roman.Mais ü a ouvert le labyrinthe des illusions, symbolisé par la roue spfralée d’un grand mandala.Le narrateur pensait y trouver le noyau résistant de son histofre.En fait, tout lui a échappé, et ü se retrouve happé par le vide, le ressort d’une mauvaise littérature faite des sornettes du révisionnisme, de fin du monde et d’une prétendue cryptohistofre qui alimente toujours la paranoïa antisémite.Ce roman pourrait être un mandala: l’arrivée est un retour à la case départ.Son message?Parcourir avec rigueur les ünages mentales, à commencer par les ülusions, «un miroir, une impitoyable psyché qui reflétait nos propres errements sur la voie de la transformation».C’est une voie à rebours, exigeante parce qu’incluant l’échec, une véritable ascèse de l’imagbiarion.Collaboratrice du Devoir LA MONTAGNE DE MINUIT Jean-Marie Bias de Roblès Édifions Zulma Paris, 2010,150 pages LE DEVOIR LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 F 5 LIVRES LITTERATURE ERANCOPHONE Le regard de l’Autre chez Salim Bachi Les Voyages de Sindbad le marin, ou Sindbad de la mer, merveilleux conte des Mille et une nuits écrit en arabe mais d’origine persane et indienne, a connu une longue histoire de réécritures.Combien de langues déliées, à l’apogée de la civilisation musulmane au Moyen Âge, y ont ajouté de leur cru! Dans cette tradition, voici Amours et aventures de Sindbad le marin, où revivent Bagdad et son port Bassora, aujourd’hui abîmés par la guerre.GUYLAINE MASSOUTRE Réédités dans la Pléiade en 2005, les Contes des mille et une nuits s’enrichissent des savoirs de la textualité con-temporaine.Ce matériau, riche d’imagination et d’histoire, favorise l’appropriation littéraire; aussi Salim Bachi, né à Alger en 1971, s’inspire-t-il à son tour des aventures picaresques de Sindbad.S’appuyant sur des Heures d’Espagne de Leonardo Sciascia et des Carnets de Malte de Rilke, il y campe un point de vue provocant sur le monde actuel.En publiant ces Amours et aventures de Sindbad le marin, son cinquième roman, Bachi s’affilie à de grandes plumes.Son épopée, partie d’Alger rebaptisée Carthago, met en scène un Sindbad businessman, au parcours erratique, à travers la Méditerranée, l’Europe, le Proche et le Moyen-Orient, où il draine d’illusoires conquêtes érotiques.Le sujet est en or, et percutant: voir le destin douloureux des villes ruinées par la guerre, poussant hors de chez eux ces réfugiés et émigrés parmi nous, cela inspire avantageusement le conteur, doublé ici d’un polémiste talentueux et efficace.Lumières arabes Le Sindbad de Bachi n’est pas seulement un aventurier.11 est avant tout un symbole, qui nous rappelle qu’être un écrivain engagé, aujourd’hui, exige autant de connaissances que d’audace.On se souvient d’Amin Maalouf, essayiste et romancier libanais installé en Prance, qui rétablissait, dans Les Croisades vues par les Arabes, quelques vérités à propos de nos traditions aveugles.De même, Bachi porte un jugement en tant qu’Arabe sur cette civilisation judéo-chrétienne d’Occident, si prompte à s’enorgueillir de ses valeurs universelles.Sélectionné pour le Concourt et le Renaudot, ce roman foisonnant illustre à la fois les lectures de Bachi, ses appartenances multiples et sa large vision de la culture.11 démonte les liens complexes entre les peuples du monde.Des citations de Benoit XVl, par exemple, y sont pointées pour leur caractère contestable, dans le souci de renvoyer les actes de barbarie, si nombreux encore, à la source des idéologies qui favorisent la noirceur.Voici un exemple des découragements de Sindbad, arpentant les rues du vieux Tripoli, alors qu’il vient de gourmander Robinson, un plumitif d’Afrique, pour sa vanité: «J’entre dans la mosquée, m’agenouille sur le tapis.Mon âme est vide et mes mots sont insensés.Ils s’écument dans le clair-obscur en chant sauvage.Je dévore ma douleur et mes larmes.Je les bois.Elles sont amères, je le vomis là, sur le tapis, dans le nocturne de l’âme.Je vomis ce monde comme un marin après une mauvaise cuite.» De tous côtés, il règne un goût de mort, une volonté de domination.Le conte n’a pas oublié les Dormant, Chien devenu Chose affamée, Cyclopes et autres sbires d’un Chafouin iT chef algérien de la terreur.11 a aussi ses Schéhérazade, Nausicaa, Dulcinée et île de Mirage.Et puis la Prance de Kaposi, l’Italie aux scandales, l’Amérique bu-shienne, aux valeurs en dégringolade, font une danse macabre.La culture, pourtant, n’a jamais été aussi ouverte, et la parution même de ce beau roman est un signe de vitalité très stimulant.Collaboratrice du Devoir AMOURS ET AVENTURES DE SINDBAD LE MARIN Salim Bachi Gallimard Paris, 2010,273 pages ROMAN ERANÇAIS Sens dessus dessous Le roman de Chochana Boukhobza rend justice à la complexité de l’État d’Israël et à sa précarité MARIE-ANDREE LAMONTAGNE Le syndrome de Jérusalem est un mal qui frappe régulièrement, paraîtil, le visiteur de cette ville trois fois sainte, plusieurs fois millénaire.11 prend la forme d’un accès de fureur mystique qui pousse le premier venu à prophétiser la venue de Dieu.Rassurez-vous, Rachel, 23 ans, violoncelliste douée, fille du pays, New-Yorkaise d’adoption, n’en sera pas atteinte, même si, dans les dernières et haletantes pages du roman, tandis qu’elle fend la foule qui se presse dans la Vieille Ville, certains passants, bousculés, auront envie de le croire.Le Troisième Jour, de Chochana Boukhobza, fait voir la ville à travers plusieurs prismes qui se télescopent avec bonheur sur le plan romanesque pour mieux le faire dans la doideur sur le plan humain.11 y a d’abord le regard que pose la jeunesse israélienne sur les valeurs et les obsessions des aînés, une jeunesse empêtrée mal^é elle dans les rets du passé et de l’actualité politique, ce qui ne l’empêche pas d’être jeunesse: l’amour, l’amour, forcément contrarié, évoluant sur la crête de l’absolu, parce que neuf, est un tourment.Et l’est depuis toujours, comme le chante le Cantique des cantiques, magnifique et détonnant poème biblique, ici repris en écho de manière à structurer le récit.11 y a le regard de la musique, ses exigences, ses lois secrètement à l’œuvre — dans la reprise du mot YHWH dans la Bible, dans la chanson YMCA de Village People, et de tant d’autres manières.Rachel est musicienne.Ses dons précoces lui ont valu très tôt d’être la protégée de la grande violoniste Elisheva, qui subjugue et inquiète à la fois.Si, en 1990, sur fpnd d’intifada, cette femme solitaire, vivant aux Etats-Unis, rescapée d’Auschwitz où elle a perdu la foi, accepte de donner un concert à Jérusalem, c’est aussi parce qu’elle a machiné un plan en secret.Regards croisés Et il y a tous les autres regards qui se croisent dans ce roman très peuplé.Ceux des vieux parents de Rachel, ceux de ses amis restés à Jérusalem, celui de son frère Avner qui héberge le jeune plongeur palestinien d’un restaurant alors que les Territoires sont bouclés, ce qui le fera mal voir de certains.Celui de la colorée Shula, voisine de ses parents, qui sait, elle, à la différence d’une Rachel déjà nord-américanisée, marchander rituellement son raisin à la paysanne arabe qui remonte la rue.souk Khan el-Zeit, entre Tel-Aviv l’oublieuse et Jérusalem, qui n’est que religions, atavisme, histoires compliquées, haines recuites.«Tu vois ces vestiges?» demande à Elisheva le guide Carlos, en l’introduisant, privilège de guide, dans le chantier de fouilles établi dans la controverse, sous l’esplanade des Mosquées d’Omar et d’al-Aqsa, reconduisant ainsi, dans le sous-sol de Jérusalem, les affrontements qui ont lieu en surface.«Ma mémoire est dans le même état.Sens dessus dessous.» Le lecteur regrettera de voir la romancière céder parfois à la tentation de l’explication et de la psychologie.Mais il applaudira aux réussites d’un roman Le Troisième Jour fait voir la ville à travers plusieurs prismes qui se télescopent avec bonheur sur le plan romanesque pour mieux le faire dans la douleur sur le plan humain le visage fermé, le panier sur la tête, un mari méfiant à la traîne.11 y a le regard fervent des pèlerins qui affluent du monde entier au moment des grandes fêtes religieuses, celui de Carlos, leur guide israélien d’origine espagnol, juif marrane.Ceux des très jeunes soldats deTsahal qui se font lancer des pierres par des gamins palestiniens brûlants de haine.Celui, indulgent, comme revenu de tout, d’un prêtre arménien en fauteuil roulant.Ceux, résolus, faussement paisibles, de chasseurs de nazis aux aguets.Et tant d’autres: à Jérusalem, chacun vit sous le regard de l’autre, frères, voisins, commerçants, police secrète, eimemis.En croisant tous ces regards, le roman trace une géographie lourde de sens, aux lignes enchevêtrées qui dévident leur pelote entre le quartier Mahané Yehuda, la porte Dorée ou le qui rend justice à ja complexité de l’Etat d’Israël, à sa précarité, tout en saluant au passage la culture des Juifs de Tunisie.Ses réussites: une construction rigoureuse, une variation de plus en plus fiévreuse des points de vue à mesure qu’approche le dénouement, des scènes à mille lieues du pittoresque, toutes choses qui réaffirment la force de la fiction et donnent à voir de l’intérieur une ville où, dans les faits, l’Histoire ne connaît pas de dénouement et la variation des points de vue paraît une impossibilité.Collaboratriee du Devoir LE TROISIÈME JOUR Chochana Boukhobza Denoël Paris, 2010,416 pages Les nantis et les autres Dans Le Jour du roi, prix de Flore, le romancier Abdellah Taïa ne traite plus directement de l’homosexualité, thème central de ses précédents romans, mais plutôt du rapport d’inégalité entre les classes sociales.LISE GAUVIN Romancier d’origine marocaine vivant à Paris, Abdellah Taïa a obtenu en novembre dernier le prix de Elore pour son troisième roman.Le Jour du roi.Ce prix, créé en 1994 par Erédéric Beigbeder, est octroyé chaque année à un jeune auteur au cours d’un événement littéraire qui se déroule dans le célèbre café de Saint-Germain-des-Prés.Michel Houellebecq, l’actuel Prix Gon-court, l’avait obtenu en 1996 pour Le Sens du combat et Virginie Despentes, en 1998 pour Les Jolies Choses.Cette fois, le jury a récompensé un roman classique par sa forme, bien que non-conformiste par son contenu.Dans Le Jour du roi, le romancier ne traite plus directement de l’homosexualité, thème central de ses précédents romans, mais plutôt du rapport d’inégalité entre les classes sociales.Deux adolescents.Omar et Khalid, fréquentent le même collège et développent une amitié particulière.L’un, Omar, vient d’un quartier pauvre de la ville; l’autre, Khalid, est un fils de riches et vit dans une maison qui ressemble à un palais.La mère d’Omar a quitté la famille, laissant le père désemparé, alors que le père de Khalid s’offre une jeune servante, Hadda, comme maîtresse, avec l’approbation tacite de sa femme.Par un curieux hasard, c’est ce même Khalid qui sera désigné pour aller rencontrer le roi du Maroc, Hassan 11, au moment du passage de celui-ci.Omar, dépité, en veut surtout à son ami de lui avoir caché la vérité jusqu’à ce que la nouvelle soit annoncée officiellement à tous les élèves.Lorsque le jour de la visite du roi arrive, les adolescents tentent de renouer leur amitié en accomplissant un rituel étrange.Peine perdue semble-t-il, car ils ne retrouvent pas facilement l’état de grâce qui présidait auparavant à leur relation.Le roman s’ouvre sur un rêve d’Omar donnant à voir le roi nu et entouré de plusieurs femmes habillées de blanc.11 se clôt sur l’évocation du sort de la servante Hadda, chassée parce que le maître est devenu las de ses services.Ces deux scènes affichent la dimension pohtique d’un hvre dont l’intérêt réside avant tout dans la description de deux modes de vie fortement contrastés, celui des riches et celui des pauvres, entre lesquels aucun espace mitoyen ne paraît possible.La jalousie d’Omar ne lui appartient pas en propre: elle renvoie au ressentiment qu’éprouvent tous les démunis de la terre devant leur incapacité à modiher leur situation.Dans ce roman, la société marocaine du temps de Hassan 11 — décédé en 1999 — est présentée comme sclérosée et bien installée dans ses privilèges.Le tragique vient du fait que les adolescents eux-mêmes sont prisonniers de ces schémas qu’ils n’arrivent pas à dépasser.Roman en demi-teintes, où les zones d’ombre alternent avec quelques taches de lumière.Le Jour du roi est aussi un roman familial dans lequel l’image de la mère, en négatif, est mise en balance avec celle du père, dont le désarroi est rendu en des pages de grande sensibihté.Un certain lyrisme traverse tout le récit, permettant à l’auteur d’éviter de justesse le piège du roman à thèse.Collaboratriee du Devoir Le jury du prix de Flore a récompensé Le Jour du roi, un roman classique par sa forme, bien que non-conformiste par son contenu LITTERATURE JEUNESSE Haïti : un enfant sous les décombres ANNE MICHAUD Alors qu’on souligne partout cette semaine le premier anniversaire du tremblement de terre qui a frappé Haïti en janvier dernier, les éditions Scholastic font paraître un album jeunesse qui célèbre la joie de vivre et la résilience des enfants haïtiens.Huit jours - Un enfant à Haïti raconte l’histoire de Junior, un garçon de sept ans qui se trouve coincé sous les décombres.Jour après jour, incapable de bouger, le garçon s’évade en pensée et recrée dans sa tête les jeux qui meublent habituellement ses journées.Se succèdent ainsi dans l’imagination de Junior des parties de billes, de cache-cache ou de soccer endiablées, des moments de tendresse partagés avec ses parents, une course à vélo avec sa sœur ou le pur plaisir de mordre dans une mangue juteuse, de sentir la pluie tiède sur son visage et EDWIDGE DANTICAT UN ENFANT A HAITI ALIX DELINOIS A.1/i li de chanter de tout son cœur.Et la peur?Elle est là, on la sent et on la vit avec le garçonnet, particulièrement le cinquième jour, alors que son ami Oscar, pris sous les décombres lui aussi, finit par s’endormir pour ne plus jamais se réveiller.Le désir de vivre La grande simplicité du texte de l’écrivaine haïtienne Ed-widge Danticat séduit dès les premières lignes.Plutôt que de se concentrer sur le drame, la peur et le chagrin, elle exprime le désir de vivre, plus fort que tout, des enfants haïtiens.Et sous les crayons vibrants de couleurs d’Alix De-linois, c’est une Haïti d’avant le séisme qui revit, une Haïti débordante de vie et de plaisir, à l’image de ces enfants qui continuent aujourd’hui à jouer et à rêver à travers les décombres.Collaboratriee du Devoir HUIT JOURS-UN ENEANT À HAÏTI Texte d’Edwidge Danticat Traduction française d’Hélène Pilotto Illustrations d’Alix Delinois Scholastic Toronto, 2011,32 pages (6 ans et plus) vieNt De paRaîtRe Dossier Haïti, le choc de la réalité Numéro 746 • février 2011 Les auteurs sont : Lody Auguste, Catherine Caron, Fritz Deshommes, Kawas François, Daniel Holly, Jean-Claude Icart, Franklin Midy et jean-Claude Ravet.À lire aussi: le carnet de Brigitte Haentjens, la chronique littéraire de Louise Warren illustrée par Sophie Lanctôt, une controverse sur le célibat des prêtres, des analyses sur le Brésil et la réforme de l’assurance santé aux États-Unis.Artiste invitée: Taino-L Pour consulter le sommaire détaillé : www.revuerelations.qc.ca 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES Unan:3j$ Deux ans: 65$ À l’étranger (un an) : 55 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : 100 $ (un an) (514) 387-2541 p.226 I ielations@qf.qcca Relations: 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P1S6 EN VENTE DANS LES KIOSQUES ET LIBRAIRIES 5,50$ +TAXES NS 1 de la cacophoni humanitaire et solidarité Choisir Davertige de Louisa Warren Santéa„xÉ.ats.U„is: une réforme imparftite Oui) je désire un abonnement de NOM an(s), au montant de ADRESSE VILLE TÉLÉPHONE ( CODE POSTAL Je paie par chèque (à l’ordre de Relations) CH ou carte de crédit LJ NUMÉRO DE LA CARTE EXPIRATION SIGNATURE F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 JANVIER 2011 ESSAIS ESSAIS QUEBECOIS Quand les Américains mangent du Canadien Louis Cornellier «C est un pays sympa, le Canada, déclare Tucker Carlson, commentateur conservateur vedette de la station américaine CNN, en décembre 2005.C'est un peu comme un cousin attardé qu'on voit à l'Action de grâce.On lui tapote gentiment la tête.Il n'est pas méchant.Mais, franchement, personne ne le prend au sérieux.» Uannée précédente, le même Carlson déclarait que le Canada, au fond, «c'est une version made in Taïwan des Etats-Unis».Résumait-il, ce faisant, Topinion majoritaire américaine au sujet du Canada?Journaliste canadienne-anglaise qui vit maintenant à Los Angeles, Chantal Allan explore la question dans Bombardons le Canada! et autres propos désobligeants relevés dans les médias américains.On connaît bien le «Québec bashing», ou dénigrement systématique du Québec, en provenance du Canada anglais.Uantiamérica-nisme, dans ses versions québécoise, canadienne ou internationale, a souvent été étudié.Il n'en va pas de même, toutefois, du «Canada bashing», ou de Tanticanadianisme, cette «attitude hostile à la spécificité canadienne, à l'être canadien», pratiqué aux Etats-Unis.Le projet de Chantal Allan est donc original et instructif.Les journaux nationaux étasuniens comme le New York Times, le Chicago Tribune, le Los Angeles Times, le Washington Post et le Wall Street Journal servent de sources principales à l'essayiste dans cette entreprise.Des frictions anciennes Les frictions entre le Canada et les Etats-Unis ne datent pas d'hier.Les Américains, explique Allan, n'ont jamais vraiment pardonné aux Canadiens de ne pas les avoir accompagnés dans leur révolte contre la Grande-Bretagne en 1776 et lors de la relance de cette dernière en 1812.Malgré tout, par la suite, les relations entre les deux pays sont demeurées plutôt stables.Les liens qu'ils ont développés sont si étroits «qu'il serait maintenant périlleux, pour la sécurité et la prospérité des deux pays, de tenter de les dénouer».Il n'empêche que des crises surviennent qui mettent à mal ces relations de bon voisinage.La naissance officielle du Canada, en 1867, inquiète certains commentateurs américains.On craint que cette monarchie constitutionnelle ne menace le régime républicain.Le Canada, alors, dans les quotidiens du Sud, est souvent décrit comme «le pays le plus froid du monde», mais le Chicago Tribune suggère néanmoins de l'annexer.Les Eénians, d'anciens combattants d'origine irlandaise de la guerre de Sécession, souhaitent même prendre le pays en otage pour l'échanger à la Grande-Bretagne en retour de l'indépendance de l'Irlande.Déjà, à l'époque, le fort exode canadien vers les Etats-Unis en inquiète plusieurs.Les Canadiens sont honnêtes et travaillants, disent-ils, mais «quelque peu primitifs».La négociation d'un traité de réciprocité, ou de libre-échange, en 1911 sera un temps fort des relations canado-américaines.Aux Etats-Unis, quelques politiciens suggèrent de profiter de l'occasion pour annexer le Canada.Les conservateurs canadiens, eux, s'opposent au projet de Laurier qui mènerait, croient-ils, à une rupture avec la Grande-Bretagne.Le projet de loi sera finalement adopté par les Américains, mais l'affaire échouera quand les conservateurs de Borden seront élus.«Jamais nous ne les aurions crus aussi sots», écrira le New York Times, en parlant des Canadiens.La période 1953-1968 est marquée par la révolution cubaine, l'affaire des armes nucléaires en sol canadien et la guerre du Vietnam.En 1960, le refus canadien de respecter l'embargo américain imposé sur les exportations à destination de Cuba sera considéré par le Chicago Tribune comme une «trahison digne de Judas».A la même époque, la volonté américaine d'installer des armes nucléaires en sol canadien fait débat.Les libéraux de Pearson sont pour et les conservateurs de Diefenbaker, contre.La victoire des premiers, en 1963, réglera l'affaire selon le désir LARRY DOWNING REUTERS Quand Jean Chrétien refusa d^envoyer les troupes canadiennes en Irak, Pat Buchanan, ancien candidat républicain à la présidence, parla du «Canadistan soviétique».américain.Pearson, toutefois, en plaidant pour une suspension des frappes aériennes et pour des négociations de pabc au Vietnam, soulèvera l'ire du président Johnson, qui l'aurait même pris au collet en lui hurlant: «Vous n'avez pas fini de foutre la merde dans les affaires?» Les années Trudeau laisseront les Américains dubitatifs.D'abord fascinés par ce premier ministre qui est «une version canadienne des Kennedy», les commentateurs déchanteront vite.On évoque ses «sympathies pour des valeurs socialistes» et on craint sa «Troisième Voie», qui propose de réduire la dépendance du Canada à l'égard des Etats-Unis.Sa «riposte musclée» aux événements d'Octobre 1970 sera unanimement encensée, mais ses amitiés cubaines et chinoises se- ront accueillies avec une certaine agressivité.L'élection de Mulroney, en 1984, rassurera les gauchophobes du Sud.Uaprès-11-Septembre Les hostilités verbales reprendront en septembre 2001.L'appui des Canadiens, au moment des attentats contre les tours du World Trade Center, sera apprécié, mais cette reconnaissance n'empêchera pas que se répande la fausse rumeur selon laquelle les terroristes seraient d'abord passés par le Canada.Quand Chrétien refusera d'envoyer les troupes canadiennes en Irak, Pat Buchanan, ancien candidat républicain, parlera du «Canadistan soviétique».Jonah Goldberg, un autre commentateur conservateur, traitera les Canadiens de «lâches» et suggérera, dans une blague de mauvais goût à la Sarah Palin, de bombarder un peu le Canada pour le forcer à se réarmer.En guise de réplique, la directrice des communications de Chrétien traitera Bush d'abruti et la députée libérale Carolyn Parrish exprimera son ras-le-bol de «ces salopards d'Américains».La commentatrice américaine de droite Ann Coulter précisera, elle, qu'elle ne déteste que les Canadiens.français! Pour expliquer les outrances anticanadiennes des médias américains depuis 2001, Chantal Allan évoque la prolifération des réseaux médiatiques et le développement partisan du traitement de l'information qui l'accompagne, de même que la raréfaction des correspondants américains au Canada et la montée de l'ignorance qui s'ensuit.En montrant le ridicule auquel nous expose cette dernière, Chantal Allan signe ici un essai à la fois amusant, éclairant et préventif.louisco@sympatico, ca BOMBARDONS LE CANADA! Et AUTRES PROPOS DÉSOBUGEANTS RELEVÉS DANS LES MÉDIAS AMÉRICAINS Chantal Allan Traduit de l’anglais par Catherine Ego PUL Québec, 2010,180 pages Entretiens avec Pierre Bourdieu La sociologie, une discipline qui dérange Un Pierre Bourdieu énergique, drôle et passionné répond aux questions de Roger Chartier MARCEL FOURNIER En 1988, dans le cadre d'une émission radiophonique à Erance Culture, Roger Chartier s'entretient avec Pierre Bourdieu.Une conversation où se mêlent complicité et différences disciplinaires: le premier est historien et professeur à l'École des hautes études en sciences sociales, et le second, sociologue et professeur au Collège de Erance.Aujourd'hui, huit ans après la mort de Bourdieu, les cinq entretiens paraissent intégralement dans un petit livre.Une excellente idée, et cela pour au moins deux raisons.Primo, on découvre un Pierre Bourdieu énergique, drôle, passionné, ironique avec lui-même et avec les autres.Secundo, on voit un Pierre Bourdieu qui, au cœur de la polémique que soulèvent ses ouvrages, de La Distinction à Homo academicus, répond aux critiques et clarifie quelques notions centrales (champ, d'habitus, etc.) en donnant quelques exemples concrets d'analyse sociologique: le peintre Manet et le commencement de l'art moderne, l'écrivain Elaubert comme «le plus sociologue des romanciers» ou le philosophe Heidegger et le nazisme.«Le monde me comprend, mais je le comprends.» Pierre Bourdieu cite dans ses propres mots cette phrase de Pascal afin de liquider les oppositions «bêtes» qui opposent individu/société et subjectivisme.De même, à ceux qui lui reprochent le déterminisme de sa perspective sociologique, il rétorque: «Je dirais que nous naissons déterminés et que nous avons une petite chance de finir libres.Nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets.» De belles formules! Enfin, souvent identifié à une sociologie a-historique, Bourdieu se défend d'avoir négligé l'histoire, mais l'historié qui l'intéresse est une histoire faite, non pas de continuité, mais de discontinuité (avant/après la constitution du champ artistique au début du XXe siècle).Sociologie et histoire La sociologie se trouve ce- pendant dans une situation plus difficile que l'histoire, car le sociologue vit au temps présent dans la société qu'il observe.Aussi Bourdieu reconnaît-il que «la sociologie n'est pas toujours facile à vivre».«Nous sommes toujours sur des terrains brûlants.» Ce qui manifestement ne l'ennuie pas, car il a de la science une conception qu'il qualifie énigmatiquement «d'assez militante, ce qui ne veut pas dire “engagée", du tout».La sociologie doit, selon lui, «répondre à des questions extrêmement importantes», ou tout au moins elle a le devoir de poser ces questions, et de le faire mieux que ne le feraient des journalistes ou des essayistes.Aussi ne faut-il pas s'étonner si la sociologie est, et c'est sa force, une discipline qui dérange.Collaborateur du Devoir LE SOCIOLOGUE ET UHISTORIEN Pierre Bourdieu et Roger Chartier Agone et Raisons d’agir Marseille, 2010,104 pages f PIERRE VERDY AEP Pierre Bourdieu photographié en public en octobre 1998, quelques semaines après la parution de son ouvrage La Domination masculine L’art culinaire français au cours des siècles Un ouvrage fascinant qui se laisse dévorer.SEBASTIEN VINCENT Le repas gastronomique français» a fait son entrée au patrimoine immatériel de l'humanité de l'UNESCO en novembre dernier.Cela nous rappelle que la cuisine tient certes de la nature, mais aussi de la culture.Cet art difficile, ses techniques, ses documents, ses artisans constituent un passionnant objet d'histoire, comme le démontre cet essai paru en 2005, aujourd'hui réédité en livre de poche et récemment désigné par le jury des Gourmand Awards Erance comme le meilleur ouvrage d'histoire culinaire de l'année.L'histoire de l'alimentation doit beaucoup à Jean-Louis Elandrin, qui en a profondément renouvelé les méthodes d'analyse à partir de sources inexploitées avant lui.Patrick Rambourg, fils de restaurateurs, cuisinier lui-même et professeur d'histoire des pratiques culinaires et alimentaires, s'inscrit dans le sillon tracé par son prédécesseur.Pédagogique et accessible, son propos érudit assaisonné d'anecdotes montre «comment la cuisine française a acquis une renommée interna- tionale, tout en devenant une spécificité culturelle reconnue par tous».Cette cuisine, simple dans son origine, s'est raffinée au cours des siècles en suivant une constante, celle de la recherche du goût des aliments.S'il existait des préférences gustatives et des particularismes alimentaires dès la fin de l'époque médiévale, on ne pouvait alors parler d'une identité culinaire française.L'idée de la supériorité de l'art gastronomique français apparut à la Renaissance.Le goût se transforma, la consommation de sucre augmenta et le beurre fit son entrée dans les traités de recettes que l'auteur cite abondamment, depuis la version primitive du Viandier, le plus célèbre recueil du Moyen Age, jusqu'à ceux de la «nouvelle cuisine française» des années 1970, aujourd'hui considérée comme classique.Quant au début de l'hégémonie du «modèle français», il correspond, avance Rambourg, au rayonnement linguistique et culturel de la civilisation française au temps où Louis XIV et sa cour fascinaient tant les élites européennes.Cette hé- gémonie perdura pendant plus de trois siècles.Le rôle des chefs Si la cuisine française a marqué l'histoire mondiale de la table, cela est dû en grande partie au rôle de chefs comme Antonin Carême, Auguste Escoffîer et tant d'autres qui, par l'écriture, le geste et la parole, codifièrent et transmirent leurs savoir-faire.Rambourg leur accorde une place de chobc, ainsi qu'au développement des ustensiles, de la restauration et des bonnes manières, sans oublier les chroniqueurs, les auteurs de guides gastronomiques, les serveurs, sommeliers et convives.Seul bémol à cet ouvrage qui se laisse dévorer, le lecteur plus gourmand aurait certainement apprécié une bibliographie substantielle plutôt que de devoir se sustenter uniquement des notes.Collaborateur du Devoir HISTOIRE DE LA CUISINE ET DE LA GASTRONOMIE FRANÇAISES Patrick Rambourg Perrin Paris, 2010,381 pages
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