Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
Genre spécifique :
  • Journaux
Fréquence :
quotidien
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (8)

Références

Le devoir, 2011-03-12, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 MARS 2011 LITTERATURE Un premier roman pour Évelyne de la Chenelière Page F 3 fcRelatioNS REVUE 70 ans de Relations Page F 5 Pour fful veut fine tociétiJuste LIVRES i Gravure sur bois de Laisné, Le gibet de Montfaucon, d’après un dessin de Daubigny, 1844.Au temps NEWSCOM Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, laissait échapper il y a quelques semaines être favorable à la peine de mort.Mais strictement à titre personnel, précisait-il publiquement.Au Canada, la peine capitale est abolie depuis 1962.L’appui populaire à son principe a cependant connu une résurgence au cours des dernières années, du moins selon ce qu’en disent des sondages.Au Québec comme au Canada, près des deux tiers de la population se montrent favorables à l’exécution comme châtiment suprême, sans toutefois réclamer la restauration de pareille sentence.L’heure est sans doute bien choisie pour se pencher sur Une histoire de la peine de mort, un livre brillant de l’historien Pascal Bastien, professeur à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de l’histoire judiciaire.Pourquoi le supplice de l’exécution capitale fut longtemps au cœur de nos sociétés JEAN-FRANÇOIS NADEAU Dans ce livre à l’écriture vive et énergique, Pascal Bas-tien ne s’intéresse pas aux débats sur l’à-propos des exécutions, ni sur les circonstances qui ont conduit, au cours du siècle dernier, à les abolir dans nombre de pays.11 situe plutôt sqn étude entre la fin du Moyen Age et le début du XK® siècle, alors que la peine capitale jouit d’une forte faveur populaire avant de décliner.«En entreprenant l’histoire de la peine capitale, écrit-il, c’est l’histoire d’une inquiétude et d’un sentiment moral que je me suis mis à traverser» A partir d’un examen attentif de l’histoire londonienne et parisienne, Pascal Bastien s’est efforcé de «comprendre les fondements de la peine de mort, ses modalités, les peurs qu’elle imposait, les espoirs qu’elle pouvait paradoxalement inspirer et le rejet dont elle fit progressivement l’objet».11 faut s’en souvenir: Londres et Paris furent deux grandes capitales de la mort violente.On y tua tellement, au nom du bon droit et au nom de Dieu, que même ceux qui se délectaient du spectacle de pareils supplices finirent pas s’en lasser, écœurés de tout ce sang versé qui coulait dans les caniveaux.Regardons du côté de Paris.Entre 1640 et 1750 s’y multiplièrent les exécutions de justice de toutes sortes, avec fouet.carcan, marques au fer rouge et peines capitales.L’écrivain Paul Scarron écrivait alors que, «par pure stérilité de nouvelles», «on pend et on roile» tous les jours de la semaine.A un point où même les bourreaux s’en trouvent fatigués.A Londres, sur le pont qui franchit la brumeuse Tamise, on trouve souvent les têtes des suppliciés offertes à la vue du public, plantées là, comme des olives sur des pics.Le bourreau est plus discret chez les Anglais, mais la mort violente n’en conduit pas moins à la production d’un vaste discours dont les archives judiciaires témoignent.Lorsqu’on se rend compte, de part et d’autre de la Manche, que les pires des supplices ne suffisent pas le moins du monde à effrayer les criminels, on croit bon d’en concevoir de nouveaux, plus terribles encore.La mort douloureuse fait l’objet des meilleures attentions de la part de créateurs, spécialistes en malheurs et en douleurs.Pascal Bastien nous épargne les détails de ces procédés raffinés, mais on en apprend tout de même assez, à la lecture de son livre, pour comprendre jusqu’où les hommes peuvent en arriver à croire que le sang peut laver le sang mieux que les larmes.La peine de mort veut assurer le salut du plus grand nombre par un excès de vengeance sociale à l’égard de certains individus.Ce châtiment ultime existe et se déve- loppe dans une époque où le système pénal est édifié sur la souffrance et le supplice.Un théâtre de l’horreur se met en place et donne lieu à la naissance d’une littérature pétrie par les douleurs humaines.Mais aux origines de l’application de la peine de mort, explique Pascal Bastien, elle n’est pas envisagée au sens strict comme un théâtre de l’horreur.L’exécution «met en place et réveille la peur, la vengeance, l’idée d’une certaine justice, mais aussi l’espoir de la rédemption».Dans la population comme chez les condamnés, on ne semble pas remettre en cause l’à-propos de pareil jugement ultime.Peu à peu, la société éprouve un malaise tout aussi bien à l’égard de la torture que de la peine capitale.Les exécutions, autrefois publiques, sont progressivement accomplies loin des regards.La peine maximale, imposée au corps par l’exécution, se voit transformée en une peine pour l’âme: le système disciplinaire de l’univers carcéral s’impose.Les prisons se développent.Les sentences maximales consistent désormais à priver de liberté plutôt qu’à retirer le droit d’exister.«Violence domptée et mise au service du droit, la peine de mort s’est voulue l’instrument d’un pouvoir sans contestation, l’expression d’une violence sans confrontation: longtemps, elle a réussi à engager le consentement VOIR PAGE F 2: GIBET F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS MARS 2011 LIVRES LITTERATURE QUEBECOISE Haïti, avant le chaos CHRISTIAN DESMEULES Le projet pourrait être banal: écrire un livre sur Haïti dans lequel il n’y aurait pas d’intrigue.«Un livre où il ne se passerait rien du tout, sauf peut-être la mort d’un vieux rêve et la naissance d’un nouveau.Une constellation d’instantanés dont la juxtaposition formerait un portrait.» Un peu comme dans la peinture naïve haïtienne, avec ses couleurs en aplat, ses scènes de rue, son chaos secrètement organisé.Ce livre sans intrigue, c’est le désir secret que Frédéric Latouche, ancien polytoxico-mane, défroqué du journalisme et de la société de consommation montréalaise, confie à ses cahiers Canada depuis qu’il vit en Haïti, un peu par hasard, où il enseigne le français dans un collège de Port-au-Prince.Heureux comme un poisson dans l’eau, adepte de la simplicité volontaire et de riz pois, il loue à un Belge une chambre dans un hôtel en construction, à deux pas d’une grande piscine vide, arpente les rues sur sa fragile mobylette, fréquente les bars (l’occasion d’un regard oblique et décapant sur la petite communauté des expatriés).C’est l’éden.Les parfums de ganja se mêlent aux brûlures du rhum, à la délicatesse des mandes bien mûres, à la pulpe humide, aux draps froissés.Mais sa dérive n’est qu’apparente (comme le chaos dans les rues, qui s’organise selon ses propres codes), elle a aussi ses ancrages solides: Louisiane, une jeune Haïtienne avec qui il partage ses après-midis de siestes langoureuses, et dont il est amoureux.En Haïti, Blanc Bonsoir, comme on l’appelle (parce qu’il est Blanc et parce qu’il abuse de cette politesse dès le milieu de l’après-midi) a l’impression d’avancer au ralenti, «comme un scaphandrier portant des semelles de plomb».Capable de consacrer un quart d’heure de sa vie (un «bon quart d’heure», précise-t-il) à contempler un lézard immobile.«Ils sont insaisissables, dêco-ratijs, zen et sympathiques.» Quatrième roman de Jean-Marc Beausoleil depuis La Conversation française, paru en 2001, Blanc Bonsoir s’inspire, dit-on, de l’expérience personnelle de l’auteur.Si, comme on l’a dit, l’intrigue y est inexistante, les descriptions y sont par contre nombreuses, charnues et colorées, entrecoupées de digressions et de retours dans un passé plus gris.Beausoleil a l’esprit vagabond et n’a pas peur non plus, lorsqu’elle se présente, de regarder la vacuité en face.Ode caribéenne lancée au cœur de l’hiver, apologie en creux du zigzag et de la flânerie, Blanc Bonsoir donne à voir une vibrante galerie de personnages.La fin du roman, par une pirouette narrative qui ne surprendra pas, abrupte et injuste, embrasse la catastrophe que l’on sait, avide de vies et de rêves, anciens ou nouveaux.Collaborateur du Devoir BLANC BONSOIR Jean-Marc Beausoleil Triptyque Montréal, 2011,183 pages EN BREE Hommage à Gérald Godin Alors que Godin, le documentaire de Simon Beaulieu, prendra l’affiche au cinéma Beau-bien le 18 mars prochain.Hommage à Godin, une série de portraits peints par Alexandre Chartrand, se fixera aux murs de la galerie Point rouge du 23 mars au 10 avril.C’est en travaillant au montage du documentaire sur Gérald Godin qu’Alexandre Chartrand, peintre et cinéaste, a eu le coup de foudre pour le poète-député.Peinture canette, peinture pop-expressionniste aux couleurs criantes et criardes lancées à l’aide de spatules.«Coulisses, bavures et traits de spatule s’intégrent à l’imagerie colorée, où la confrontation des teintes franches contribue à créer chaque canevas.» Ces toiles qui rendent hommage au député- ALEXANDRE CHARTRAND Feu Godin (en pétard) (détail), d’Alexandre Chartrand poète seront présentées à la galerie Point rouge, au 2471, rue Notre-Dame Ouest, à Montréal, du 23 mars au 10 avril.Pour plus d’information: www.galeriepointrouge.com -Le Devoir Série de la Place des Arts Ler Studio LUtérairer Un espace pour les mots Lundi 14 mars • 19 h 30 Cinquième Salle de la Place des Arts James Uyndman lit Ernest Hemingway «Ce qu'il faut, c'est écrire une seule phrase vraie.Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses.» Dans ce chef-d'œuvre qu'est L'Adieu aux armes, Ernest Hemingway n'a pas d'autre but.laplacedesarts.com 514 842 2112/1 866 842 2112 Entrée: 15 $* Étudiants: 10 $* *Taxes incluses.Une coproduction Les Capteurs de mots Place des Arts C^âiecw Un roman touchant, au ton doux et intime Nairn Kattan offre un vaste chantier de réflexions autour d’un diptyque de thèmes sur l’identité et la mixité des êtres et des cultures SUZANNE GIGUÈRE Homme de dialogue, Naïm Kattan n’a jamais cessé, dans la quarantaine de livres qu’il a écrits (romans, essais, théâtre), de s’intéresser aux rapports humains et à leur diversité.Le long retour propose un vaste chantier de réflexions autour d’un diptyque de thèmes sur l’identité et la mixité des êtres et des cultures dans des espaces sociaux communs, une mixité qui implique une reconnaissance réciproque et un décentrement de soi pour que le mélange qui en résulte soit fécond.Le long retour est l’histoire de Léo Schwartz, qui a passé sa vie d’adulte à se fuir, à se nier.A la mort de son père, Aaron, l’architecte montréalais quitte Buenos Aires où il vit depuis 30 ans et rentre dans sa ville natale.On ne peut parler d’un retour d’exil (ou de son impossibilité).Léo n’est pas un exilé, personne ne l’a forcé à quitter Montréal.11 est parti pour se libérer d’une emprise familiale trop forte.Pendant toutes ces années en Argentine, Léo s’est employé à tout oublier de son passé.11 retrouve ses sœurs, son frère et sa mère.Chacun essaie de l’enfermer dans ses malheurs, déballe ses tristesses, ses souffrances, ses désarrois souvent inavoués.Autour de lui, tout a changé, lui le premier, la ville elle-même, quadrillée de quartiers multiethniques plus nombreux.En cette année 1994, un jeune adéquiste fait son entrée en politique et prône le ralentissement du flot d’immigrants.Au Québec, une majorité de Québécois est favorable à la souveraineté, mais craint le changement.Déconfit, Léo se perd dans des souvenirs oppressants (échecs amoureux, amertume de n’avoir pas encore réalisé l’œuvre architecturale de sa vie) et lointains (la junte militaire de Videla en Argentine).Déterminé à aller de l’avant, à triompher de ce «moi» fossilisé dans le passé.r Naïm Kattan chez lui c’est progressivement, au fil d’une lente remontée des cendres, qu’il réussira à s’échapper de son passé et à mettre en lumière les forces contradictoires qui le traversent.Dans sa quête, la rencontre avec Julia sera déterminante.Ils ont en commun des itinéraires semblables.«Tu es affamé, dit-elle.» Léo n’est plus seul.11 est de retour, tout départ n’ayant de sens que dans le retour (seconde naissance).Ensemble, ils vont tracer le passage qui leur permettra d’accueillir la vie.C’est l’avenir même que peut dessiner Léo dans la réalisation des plans de leur maison et de Montréal, qu’il entrevoit comme une ville moderne, où les quartiers et les édihces répondraient à un environnement sain.Le temps est venu pour Léo de triompher d’une dernière ombre: le judaïsme, religion imposée à l’enfance qu’il porte sans l’assumer.Le voilà projeté vers ses origines.Lors du ki-douch, la prière du vendredi soir, le livre des prières, le Sid-dur, est là: «Yom hachichi, Vayi-kh’oulou Hachamaïm.» — «Le sixième jour ainsi furent.» — entonne Léo.Julia l’écoute réciter les bénédictions du shabbat avec une émotion inattendue, qui le bouleverse.RETOUR JEAN-ERANÇOIS NADEAU LE DEVOIR Un roman touchant Le long retour est un roman touchant, au ton doux et intime, porté par un sentimentalisme oriental complexe et subtil et un certain lyrisme traditionnel souvent associé par la critique à un excès de mièvrerie ou à un romantisme fleur bleue.C’est mal lire cet écrivain qui montre dans ce roman que la saisie de la réalité sociale, politique ou simplement humaine peut passer par une écriture maîtrisée, voire travaillée et raffinée.Comme un de ses personnages, Naïm Kattan, qui est aussi un collaborateur du Devoir depuis 1954, a appris à vivre l’écriture modestement, au niveau de son talent, dans la seule plénitude qui lui est accessible.Collaboratrice du Devoir LE LONG RETOUR Nairn Kattan Hurtubise, Collection «AmErica» Montréal, 2011,298 pages POLARS Noire Islande MICHEL BELAIR On découvre un homme la gorge tranchée dans son studio en plein cœur de Reykjavik; dans ses poches, un flacon de Rohypnol, la «drogue du viol».Le commissaire Er-landur ayant disparu dans les fjords de l’Est à la recherche de son âme, comme toujours, c’est donc son assistante, l’inspecteur Elinborg, qui se voit chargée de l’enquête.Première surprise: c’est d’abord cette femme que l’on découvrira à travers les mailles de l’intrigue.Sa façon de percevoir l’Islande d’aujourd’hui, celle d’une mère de trois enfants, quarantenaire, policière conciliant travail et famille, vivant avec son garagiste de compagnon dans un pays qui se cherche une identité.Ne serait-ce que pour cela, l’absence du commissaire Erlandur devient intéressante et prend ici tout son sens.Arnaldur Indridason La rivière n 01 j;ie ^ Métailié ÿ ipiX ?B O I B Q tT# ( Les hdèles d’Arnaldur Indridason (La Cité des jarres, La Femme en vert, L’Homme du lac.Hypothermie.) connaissent déjà l’inspecteur Elinborg; brillante, un peu raisonneuse, auteure d’un livre de cuisine, c’est elle que l’on retrouve habituellement jumelée à cette mèche courte qu’est son partenaire, l’inspecteur Sigurdur Qli.Elinborg saisit rapidement que la victime s’est servie du Rohypnol avant d’être liquidée, et elle axera d’abord l’enquête sur l’homme à la gorge tranchée, un certain Runohur.Les témoins sont rares et parfois peu crédibles, mais l’histoire se complexifie rapidement lorsqu’Elinborg fait le lien avec d’autres victimes de viol au Rohypnol.Bientôt, on la retrouvera dans un village de pêcheurs à quelques heures de la capitale, où elle rencontrera des personnages étranges, comme la mère de l’homme assassiné, une femme qui a vécu une existence misérable et qui n’arrive plus à établir aucun lien avec l’Islande moderne.Dans ce coin perdu, dévasté, dépeuplé comme le sont aussi nos villages éloignés, elle rencontrera un personnage clé de l’histoire: un garagiste.Le charme d’indridason opère toujours même si son héros habituel est pour la première fois, après six aventures en 10 ans, totalement absent du récit.L’intrigue est tout aussi serrée, passionnante, débouchant sans cesse sur des morceaux de vie tout crus de cette Islande dont on n’entend parler que lorsque ses volcans crachent des nuages de fumée ou qu’elle est rejointe par les crises financières affligeant le monde mondialisé.Un livre étape, qui fait le point, magnifiquement traduit comme d’habitude; le touchant portrait d’une société qui a perdu ses repères.Le Devoir LA RIVIERE NOIRE Arnaldur Indridason Tra4uit de Hslandais par Eric Boury Métailié Noir Paris, 2011,300 pages GIBET SUITE DE LA PAGE E 1 de tous ses acteurs, même celui du condamné.» Il existe tout de même des différences importantes entre les visions de la peine de mort du côté français et du côté anglais.Le statut que l’on accorde aux suppliciés varie dans l’un et l’autre cas, montre Bastien.Une réévaluation Il apparaît en effet, à la suite des recherches du professeur de l’UQAM, que «le statut de la parole» du condamné change d’une capitale à l’autre.A Londres, le bourreau n’est qu’un auxiliaire de justice, souvent un simple sergent qui applique la loi, une sorte de main agissante du droit qui change d’identité sans qu’on en fasse de cas.Le condamné à mort londonien conserve le droit de s’exprimer, comme 11 conserve la propriété de son corps, au-delà de la mort, ce qui lui permet parfois d’en négocier à l’avance la vente à des étudiants en médecine en quête d’une dissection sur un cadavre bien frais.Du côté de Paris, le bourreau joue un rôle différent.Les bourreaux appartiennent presque à des dynasties d’hommes de métier.Ils s’enrichissent par leurs travaux.Comme le roi français lui-même, le bourreau et sa famll-Ip vivent à l’écart de la société.À Paris, «un arrêt du Parlement du 31 août 1709 interdisait aux exécuteurs de loger à l’intérieur des murs, à moins que ce ne fût dans la maison du pilori».Chez le condamné, le droit à la parole est supprimé.BASTIEN t \F, Histoire DE LA PKIM-.DE MORT Bourreaux et supplices 1500-1800 Les droits de disposer de son corps aussi.Qn sait combien la littérature s’est nourrie du sang de tous ces drames humains.Les œuvres de grands écrivains tels Victor Hugo, Albert Camus ou Arthur Bules ont fait leur chemin dans les consciences pour que pareils gestes cessent en-hn.Mais cette histoire des écrivains contre la peine de mort en est une autre que celle qu’offre Pascal Bastien, qui a plongé dans les archives pour Interpeller de fort brillante façon les expériences, les sentiments et les représentations de la peine capitale.Le Devoir UNE HISTOIRE DE LA PEINE DE MORT Bourreaux et supplices, 1500-1800 Pascal Bastien Seuil Paris, 2011,339 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 MARS 2011 F 3 LITTERATURE Quelque chose comme l’amour c onfusion.C’est le premier mot qui vient à l’esprit en lisant le preipier roman de la dramaturge Evelyne de la Chenelière.Confusion des personnages, de leurs sentiments.Confusion des genres, de la langue, du féminin et du masculin.Confusion dans la forme même du récit, il faut s’accrocher.Disons-le autrement: personne ne concorde avec personne, ni avec soi-même, dans La Concordance des temps.Le présent ne concorde pas avec le passé, et l’avenir est pour le moins incertain.Rien ne concorde avec rien.Et pourtant, on ^’accroche.Etrange, très étrange roman, sur l’étrangeté du monde, sur l’étrangeté d’être au monde, d’être soi, d’être en couple, d’avoir des enfants ou pas.Comme si l’étrangeté du texte, de sa structure, de sa forme même, correspondait à cette étrangeté existentielle, amoureuse et autre qu’on ne parvient jamais tout à fait à exprimer en termes clairs, par a plus h.Ça nous échappe.Le sens du texte, comme quelque chose d’unidimensionnel, nous échappe.il y a plutôt ici et là des morceaux de sens, qui éclatent.Des morceaux qui peu à peu vont s’accrocher à d’autres Danielle Laurin Il est question de rupture.De clef à remettre.Mais rien n’est vraiment clair.morceaux pour magnifier le sens de l’ensemhle, équivoque, par déhnition.Bien sûr que c’est agaçant.Au début surtout, quand on n’a aucune idée de ce qui se trame, aucun repère, qu’on ne sait même pas qui parle, dans quel contexte.C’est agaçant et intrigant à la fois.D’un autre côté, il y a des fulgurances.Des images fortes, des associations d’idées qui font leur chemin.11 y a réflexions de toutes sortes, sur la vie, la mort, le deuil, le sexe, l’enfance, l’amour, l’amitié, qui nous happent.Il y a des pans entiers du texte qu’on aimerait citer.Comme celui-ci: «Qui sommes-nous réellement pour les uns pour les autres?Des miroirs avantageux, qui poétisent nos moindres tares, jusqu’à ce qu’ils soient fatigués de nous rendre plus beaux que nature, jusqu’à ce qu’ils se ternissent ou volent en éclats, brisant notre reflet pour toujours.Et alors on tente en vain de le recomposer, mais les morceaux se mêlent, et notre visage ne sera plus jamais le même.Plus jamais.» Ça va loin, ça va vite.C’est une sorte de spirale, avec des chemins de traverse, des pensées qui affluent, se croisent, s’entrecroisent, des images qui reviennent.C’est un flot de paroles qu’on n’arrive pas à démêler.Et ça hrasse, ça tourbillonne, ça voltige.Très étrange roman, oui, indéfinissable, hors normes.On ne sait absolument pas sur quelle planète on est tombé.Mais on est aspiré.Aspiré dans un univers.Un univers propre à quelqu’un qui s’appelle Evelyne de la Chenelière.Quelqu’un qui, à la mi-tren-taine déjà, a écrit près de vingt pièces de théâtre.Quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux, qui ose écrire comme personne, comme elle le sent, elle.Qqitte à déplaire, à déstabiliser.A innover.Qn pense à Réjean Du-charme, pour ça.Disons-le autrement, encore: c’est l’histoire d’un gars, d’une fille.Il marche vers elle.Ils ont rendez-vous, elle l’attend au restaurant.Juste pour comprendre cela, il faudra être patient.Tandis qu’il marche vers elle, s’attarde, retarde le moment d’arriver au resto, il se parle, lui parle à elle, dans sa tête.Et tandis qu’elle l’attend, désespère de le voir arriver, elle se parle, lui parle à lui, dans sa tête.Leurs monologues intérieurs se croisent, se complètent parfois.Sans que l’on sache toujours qui dit quoi.Il est question de rupture.De clef à remettre.Mais rien n’est vraiment clair finalement.Parfois, c’est le fantasme qui prend le dessus.Le rêve.L’imagination.Elle imagine, par exemple, qu’il arrive enfin, qu’il s’assoit en face d’elle, et voilà.elle imagine toute la scène.fà DANIEL BRIERE La Concordance des temps: un premier roman pour Evelyne de la Chenelière Parfois, souvent, c’est le passé qui revient à la surface.Leur passé commun, mais pas seulement.Leur enfance à tous les deux revient les hanter.Et toute leur histoire familiale.Quand on s’est plus ou moins habitué à les entendre s’exprimer chacun dans leur tête, oups, fin du premier chapitre, le plus long.Un narrateur omniscient fait son apparition, raconte un souper entre amis qui se passe chez le couple en question.Ça va dérailler, en sourdine.Puis, retour aux monologues intérieurs, à la fille qui attend, au gars qui tarde.Jusqu’à la scène finale, aux aveux, au revirement inattendu.Entre-temps, il y aura eu du sang, des pensées suicidaires, des errements.Il y aura eu des souvenirs abominables, de chaque côté.Des histoires de morts, de deuils, d’accidents épouvantables.Il y aura eu des remises en question fondamentales.De la noirceur, beaucoup.De la dureté, des méchancetés.De la lâcheté.Tout cela dans une écriture acérée.En cours de route, on n’aura plus pensé qu’on était dérouté par cette lecture.Qn aura fini par voir les embûches, les ambiguïtés, la confusion comme faisant partie de l’histoire comme telle.Comme faisant partie du couple de l’histoire.Comme faisant partie d’eux, de nous.Qn aura compris aussi que, malgré la non-concordance des temps, du langage, des sexes, des êtres, de soi avec soi, il y a quelque chose comme le possible, le futur.Quelque chose qui s’appelle l’amour?LA CONCORDANCE DES TEMPS Evelyne de la Chenelière Leméac Montréal, 2011,144 pages La vie littéraire au Québec de 1919 à 1933 Le loup dans la bergerie PAUL BENNETT En mettant en perspective certains faits connus et d’autres qui le sont moins, les grandes synthèses historiques peuvent permettre à chacun de remettre en question ses certitudes et de nuancer ses jugements.C’est le cas de ce grand chantier sur «la vie littéraire au Québec» entrepris il y a plus de vingt ans par une équipe de chercheurs universitaires et dont le sixième tome, portant sur les années 1919 à 1933, vient de paraître aux Presses de l’Université Laval, sous la direction de Denis Saint-Jacques et Lucie Robert.Conçue comme un outil de référence axé moins sur les œuvres et les auteurs que sur l’ensemble des conditions d’émergence et de constitution d’un champ littéraire autonome, La Vie littéraire au Québec s’intéresse autant à la formation des écrivains qu’à leur regroupement en associations, à l’édition et à la réception critique de leurs œuvres, et aux tendances qui les unissent ou les opposent.Ainsi, pour la période de l’entre-deux-guerres, les auteurs notent plusieurs phénomènes qui influeront sur l’évolution de notre littérature: ¦ l’arrivée de la radio (CKAC à Montréal), qui commence dès 1928 à diffuser sketches et pièces de théâtre d’auteurs québécois et qui permettra à Sous bdjrrclion de l>mi9.Saint-|KqLifi ec l.tKieSoWi SOURCE PUE Jovette-AHce Bernier.Fonds de la Société des poètes canadiens-français LA VIE 14 LlTllRAffiE Ail ¥ naiiojulittt, rindividiuliitc et k maidund la chanson locale de prendre son envol, avec notamment La Bolduc; ¦ l’expansion d’un marché populaire avec, d’une part, l’apparition d’un éditeur prolifique de romans d,’aventures avec les éditions Edouard Garand et, d’autre part, la faveur grandissante dans les théâtres du burlesque et du mélodrame, assurant le succès d’une pièce comme Aurore l’enfant martyre (1921); ¦ l’émergence de véritables éditeurs professionnels avec les Garand (1923), Albert Lévesque (1926), Louis Carrier (1927), Eugène Achard (1929) et Albert Pelletier (1933); ¦ la constitution de pôles régionaux d’écrivains autour d’Alfred DesRochers en Estrie et d’Albert Tessier en Mauricie; ¦ le développement des cercles d’études permettant de briser l’isolement des écrivains, de même que la multiplication des librairies (20 à Montréal et 9 à Québec en 1921); ¦ la diversification de la presse périodique, qui offre davantage de débouchés aux écrivains en herbe, notamment aux femmes.Tous ces phénomènes contribueront progressivement à fissurer l’hégémonie qu’exerçait depuis le milieu des années 1910 l’idéologie nationaliste et régionaliste des Lionel Grouk et consorts, qui continueront to,ut de même, avec l’appui de l’Eglise, de dominer le champ littéraire durant toute cette période, mais non sans difficultés.Car si les «exotiques» hostiles au régionalisme ont été pour la plupart forcés à l’exil après la disparition de leur revue et instrument de combat, le Nigog, en 1918, d’autres, comme le polémiste Victor Barbeau et le critique Louis Dantin, ont continué de défendre une littérature affranchie du cayean de l’idéologie du terroir.A partir de 1925,les jeunes nés au début du siècle, les Alfred DesRochers, Robert Choquette, Simone Routier ou Jovette-Alice Bernier, n’aspirent qu’à une chose: pouvoir écrire sans contraintes idéologiques.Ironiquement, c’est l’éditeur du chanoine Grouk, Albert Lévesque, un marchand sagace qui lui avait racheté les éditions de la Bibliothèque de l’Action française en 1926, qui deviendra le loup dans la bergerie régionaliste, en créant dès 1929 une collection destinée à publier des poètes et romanciers en dehors du sérail nationaliste, afin d’élargir sa clientèle de lecteurs.Comme le résument les auteurs La Vie littéraire au Québec, «Lévesque, éditeur de Groulx, assure la fortune de Dantin, l’opposant de Groulx».Le nationaliste Grouk a cru utiliser le marchand Albert Lévesque pour diffuser son idéologie — ce à quoi se prête docilement l’éditeur au début — mais Lévesque, constatant que la veine régionaliste se tarit, cherche à diversifier sa production en offrant au public les œuvres d’écrivains individualistes chers à Louis Dantin.D’oû sortiront des œuvres novatrices pour l’époque, comme A l’ombre de l’Orford de DesRochers, Im Chair décevante de Jovette-Alice Bernier ou Quand j’parl’ tout seul de Jean Narrache (Emile Coderre) ou, chez d’autres éditeurs.Un Homme et son péché de Claude-Henri Grignon, L’Immortel adolescent de Simone Routier et Metropolitan Museum de Robert Choquette.Beau renversement de situation! Tout en s’adressant d’abord à un public d’étudiants et de spécialistes en littérature, ce sixième tome de Im Vie littéraire au Québec, d’une lecture agréable, intéressera quiconque veut aller au-delà des généralités et des idées reçues concernant l’évolution de notre littérature durant les années déterminantes de l’entre-deux-guerres.Le Devoir SOURCE PUE Alfred DesRochers, dessin de J.-Arthur Tremhlay, tiré de L’Almanach de la langue française, 1931 LA VIE LITTÉRAIRE AU QUÉBEC Le nationaliste, l’individualiste ET LE MARCHAND Tome VI: 1919-1933 Sous la direction de Denis Saint-Jacques et Lucie Robert Presses de l’Université Laval Québec, 2010,748 pages SOURCE PUL L’éditeur Albert Lévesque, dessin de J.-Arthur Tremblay, tiré de L’Almanach de la langue fran-çaise, 1931 E N BREF Décès de May Cutler La fondatrice des éditions Tundra Books, May CuÜer, est décédée le jeudi 3 mars à l’âge de 87 ans, a annoncé la maison d’édition.Eondée en 1967, Tundra Books, spécialisée en livres jeunesse, invitait des artistes tels Wüliam Kurelek, Ted Harrison, Arthur Shilling ou Song Nan Zhang à illustrer les textes.The Hockey Sweater, écrit par Roch Carrier et illus- tré par Sheldon Cohen, fut l’un des succès de la maison.Madame Cutler, elle-même auteure, a dirigé Tundra Books pendant 30 ans avant de vendre cette dernière à McClelland & Stewart en 1987.C’est cette année-là aussi qu’elle devient mairesse de Westmount, et première femme à ce poste, qu’elle occupe jusqu’en 1991.Avec Tundra Books, elle aurait été aussi la première femme éditrice de livres jeunesse au Canada.- Le Devoir R i^Gaspard-LE DEVOIR ALMARÈS Dn 28 février au 6 mars 2011 Romans québécois Il Le jardin du docteur Des Œillets Denis Monette/Logiques 1/2 2 Le secret du coffre bleu Lise Dion/Libre Expression 2/6 3 Revenir de loin Marie Laberge/Boréal 3/19 4 Les folles années • Tome 1 Les héritiers Jean-Pierre Chariand/Hurtubise -n 5 Les folles années • Tome 3 Thalle et les âmes d'élite Jean-Pierre Chariand/Hurtubise -n 6 Cherchez la femme India Desjardins et alJ Québec Amérique 4/5 7 Ru Kim Thüy/LIbre Expression B/16 8 Pas ce soir ma chérie, j'ai mal à la tête Isabelle Dubé/Intouchables -n 9 Un bonheur si franile * Tome 1 Lenoagement Michel David/Hurtubise 8/17 10 Contre Dieu Patrick Senécal/Coups de tête 9/18 Romans étran^rs 1 I Dernière nuit à Twisted River John Inring/Seull 1/2 2 Une nuit sur la mer Patricia J.MacDonald/Albin Michel m 3 Marina Carlos Ruiz Zafén/Robert Lafîbnt 3/7 4 Les imDerfectionnistes Torn Rachman/Grasset 5/7 5 Aminata Lawrence Hill/Pleine lune -/I 6 La chute des géants • Tome 1 Le siècle Ken Follett/Robert Lafîbnt 6/23 7 L'enfant allemand Camilla Lackberg/Actes sud 8/4 8 Croisièie fatale Clive Cussler I Jack Du Brui/Grasset 7/3 9 Viral Kathy Reichs/OH 1 éditions 4/4 10 Le porte-bonheur Nicholas Sparks/MIchel Lafon 9/11 Essais québécois 1 I Mafia Inc.Grandeur et misère du clan sicilien au Québec André Cédilot I André Noél/Homme 1/19 2 Une année en Espagne Joseph Facal/VLB 3/2 3 Le remède Imaginaire Benoit Bubreull I Guillaume Marols/Boréal -n 4 La crise fiscale gui vient Brigitte AlepIn/VLB 2/4 5 Société laïque et christianisme Jacques Grand'Malson/Novalls -n 6 Petit guide d'argumentation éthique Michel Métayer/PUL -n 7 II y a trop d'images.Textes épars 1993-2010 Bernard Émond/Lux 5/5 8 L'anxiété.Le cancer de l'âme Louise Reid/JCL 4/27 9 Les médias sociaux 101.Le réseau mondial des.Michelle Blanc I Nadia Seraiocco/Logiques 8/7 10 Ils se battent comme des soldais; is meurent comme des enlanls Roméo Dallaire/Libre Expression 6/2 "?^Essais étrangers 1 S Indlonez-vous ! Stéphane Hessel/Indigène 1/6 2 L'oligarchie ca suffît vive la démocratie Hervé Kempf/Seuil 2/4 3 Une brève histoire de l'avenir Jacques Attali/LGF -n 4 Faut-il manger les animaux ?Jonathan Sahan Foer/LOUvier 3/4 5 Le dérèglement du monde.Quand nos civilisations s’épuisent Amin Maalouf/LGF 6/5 6 Tous ruinés dans dix ans?Jacques Attali/LGF 4/2 7 Futurs proches Noam Chomsky/Lux -n 8 Le triomphe de la cupidité Joseph Eugene Stiglitz/Actes SudjLeméac 5/5 9 Faire confiance à la vie Hans Kiing/Seull 10/2 10 Éloge des frontières Régis Debray/Galllmaid -n U ETLF (SociâË de gestion de la Banque de titres de langue Aan^) est progiidtaire du système d'information et d'analyse Æsprrf sur les ventes de lines frangals au Canada.Ce palmatès est extrait de fisjsartf et est constitué des relevés de caisse de 1S2 golnls de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet © BRF, toute reproduction totale ou partielle est Interdite.3505 F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS MARS 2011 LITTERATURE POESIE Suzanne Jacob et l’amour HUGUES CORRIVEAU Imaginons une femme qui s’inquiète, qui cherche la vérité, et nous trouvons Suzanne Jacob.Imaginons une auteure assoiffée de certitude dans un monde qui multiplie le^ illusions: Suzanne Jacob, encore, qui écrit.Ecriture faste, formidablement complexe et radiante.Suzanne Jacob revient à la poésie avec bonheur, chercheuse infatigable.La question même du titre impose cette quête de sens: Afnour, que veux-tu faire?A partir des gestes les plus simples — manger, voir, parler, toucher, sentir —, la poète fait le tour des sens, en reprend la lecture et s’attarde toujours aux signes avec intensité.Mais ce qu’il faut retenir c’est le sentiment récurrent d’une certaine déroute, désemparée qu’elle est devant la multiplication des pistes, des images qui s’imposent à elle, tonitruantes et insolites.«Une fois trahie, vendue, liquidée ma parole, / je saigne nos bêtes, / ouvrez-moi la porte de l’air», écrit-elle avec insistance.«[.] la fille en plâtre poussée en saule, / fille indigeste et pleureuse», est là pour actualiser l’essentiel.Suzanne Jacob explore la moindre pliure des actes et des choses, en des formules remarquables et ouvertes à la beauté: «PERSONNE N’A VU LE DÉBUT / où le ciel était plié dans l’œuf avec le feu, / où le feu était plié dans le sable avec la neige, / où la neige était pliée dans la mer avec la ville, / où la ville était pliée dans ton oreille avec de l’eau, / où toute l’eau était pliée dans l’eau / hors du visage que le jour exige.» Qu’advienne l’éclatement des formes et des urgences, que paraisse la moindre résurgence d’une sensation au creux des éléments.La répétition prend alors l’allure d’une incantation, forcée qu’elle est de dire et de redire l’existence de l’angoisse et de la jouissance tout à la fois mêlées, lamentées et réjouies.Se rendre à l’évidence de toute fragibté pour qu’elle atteigne la conscience.pour que l’impossible soit.«C’est pourquoi [elle] fai[t] durer des questions / irrésolues.» «L’œil de la brûlure» s’ouvre.Viennent des paysages cassés aussi bien qu’une reine échangeant sa couronne pour le tablier d’une servante qu’elle pose sur sa tête; le corps du monde se confondant avec son propre corps, les uns et les autres portant du monde des éclats de silex aussi anciens que les pulsions.Tout «remeurt» et renaît.Comme toujours chez Suzanne Jacob, nous sommes devant un être qui parle de son incarnation et des dimensions objectives pour parvenir à comprendre et à prendre ce qui articule le langage.Quoi qu’il arrive, vivre dépend de l’imagination, le réel et l’abstrait prenant acte des mots qui nomment, font vivre, éclairent, transpercent.«Nous ne chantons pas, nous rabâchons, / nous rabâchons les mots / qui ne sont pas tombés avec nos dents, / les mots qui sont venus avec le souffle / et ceux qui se sont glissés en nous, / qui sont restés, que nous avons nourris, / que nous avons affamés, / dont nous avons pesé le poids, / ceux que nous n’avons pas défigurés, / ceux qui nous ont torturés.» Que peut bien vouloir l’amour dans ce tourment?La première partie de ce recueil laisse la réponse ouverte.S’ajoutent alors, avec «Ils ont été nombreux à répondre», treize textes déjà parus, sous une forme différente, dans la revue Estuaire en 2006, qui lui auront valu le prix Félix-Antoine- Savard de la poésie 2007.Nous trouvons, de plus, Filandere catabile, six textes publiés à Paris en 1990, aux éditions Marval, qui accompagnaient des photos de la danseuse Marion Moreau photographiée par Marc Moreau et qu’un CD complétait.Ces textes manifestent éloquemment combien la qualité d’écriture de Suzanne Jacob a su maintenir sa pertinence depuis toujours.Alors, écoutons-la: «Si je te disais que chaque vie / que toute vie / se ©GUILLAUME BARBES Suzanne Jacob revient à la poésie avec Amour, que veux-tu me faire?résume aux réponses qu’elle a creusées / tu dirais que chaque vie toute vie / se mêle désormais à la tienne jetée dans la bouche / de ces mots sans phrase: / amour merci pardon.» Collaborateur du Devoir AMOUR, QUE VEUX-TU EAIRE ?Suzanne Jacob Boréal Montréal, 2011,92 pages BEDE Bulles coquines.mais pas trop EABIEN DEGUISE Le secret était bien caché dans une boîte, sous un lit, mais un enfant va le découvrir.Le petit bonhomme n’a pas de nom, une bouille sympathique, et vient passer l’après-midi chez ses ^ands-parents.On sourit.On joue.Puis, le grand-père s’endorL la grand-mère téléphone, laissant du coup la voie libre à l’exploration de la maison et à la découverte d’un carton dissimulé.A l’intérieur, des magazines exposent le prévisible: oui, papy est un brin bbidineux.Le récit est signé John Martz.Il sert aussi de fil conducteur à cette nouvelle bande dessinée conceptuelle que la maison d’édition La Pastèque vient de façonner avec les mains.Son titre?Carton, une activité de groupe placée sous le signe de l’érotisme et de la grivoiserie, en format gentiment décadent.«Ce thème a été très peu exploré dans la bande dessinée au Québec, et nous voulions nous y frotter, a indiqué cette semaine au Devoir l’éditeur Martin BraulL qui depuis trois ans pilote ce projet.Les auteurs [appartenant tous à l’écurie La Pastèque] ont eu carte blanche», avec comme seule contrainte d’apporter leurs crayons et plumes baladeuses dans l’univers de la sexuabté.Le résultat, lui, chatouille le SOURCE AL PASTEQUE Illustration de Pascal Blanchet pour l’album collectif Carton regard du lecteur, et de la lectrice, tout en douceur avec sa série de récits coquins qui albent Olivieri librairie ^bistro Causerie Montréal et l’eau Une histoire environnementaie de Michèle Dagenais publié aux Éditions du Boréal Au cœur de l’histoire Mercredi 16 mars 19 h 00 Une présentation des Éditions du Boréal et du Centre interuniversitaire d’études québécoises.Avec le soutien de la Sodée.Entrée libre / réservation obligatoire RSVP : 514.739.3639 Bistro : 514.739.3303 5219 Côte-des-Neiges L’histoire de Montréal dans ses rapports avec les éléments naturels, au premier rang desquels se trouve l’eau, considérée autant comme un élément physique qui se transforme avec le développement de la ville que comme une composante socioculturelle de l’espace montréalais.Animatrice Carole Vallières poésie, subtibté et humour avec décolletés, maillots de bain échancrés et poitrines parfois dénudées.Il y a cette histoire de trou dans le mur qui permet à un jeune homme de se troubler davantage en regardant les filles prendre leur douche dans le vestiaire d’en face.Les planches sont signées Benjamin Adam.Il y a aussi cette amusante incursion dans le quotidien d’un «acousticophi-le», un homme qui enregistre des sons anodins du quotidien pour ensuite fantasmer dessus.Ce pervers de l’oreille a été inventé par le jeune bédéiste Pascal Girard et prend vie pas très loin de la «Partie de chasse» mise en dessins par Mélanie Baillargé, où le concept de «chienne d’arrêt» est franchement pris au pied de la lettre.Avec ces sept créateurs (Martz, Adam, Mahler, Blan-cheL Girard, Bond et Baillargé), ces six histoires et ses 60 pages, comme l’annonce la quatrième de couverture, l’objet littéraire, avec son cadre pour le moins atypique dans le monde du 9® art gossé au Québec, divertit au final plus qu’il ne choque.«On a déjà vu pire ailleurs», lance M.Brault.Qui, et aux heures de grande écoute, en plus.Le Devoir LITTERATURE ERANCOPHONE La flamme de Lydia Flem «Longtemps je me suis couchée de bonheur»: Alice a des regrets, elle soupire.Est-elle la proie d’un mauvais sort ou d’un mauvais corps?Elle le demande à son miroir, qui lui reflète la maladie.Or, dans son remue-méninges, elle découvre les mots de la vie désirée que l’ombre de la mort avait fait reculer.GUYLAINE MASSOUTRE La reine Alice, c’est elle, l’au-teure espiègle, comique et pourtant sombre, Lydia Flem, membre de l’Académie des lettres de Belgique.Pardon, de «l’Académie Royale et Impériale des Amateurs de Gingembre Confit», écrit la bouffonne, gourmande et tendre, recrue de la prestigieuse institution en 2010.Mais peut-être n’est-ce qu’un glissement de plume, laquelle, souvent, l’entraîne dans une pure fantaisie.Et le désarroi est alors repoussé, le temps d’une cabriole, car le Grand Chimiste est moins aisé à contourner que la Licorne, la chatte Dinah et Balbozar, jaillissements d’un esprit en lutte féroce contre la gravité.Comme son corps, la vie, le temps et l’avenir lui échappent Flem livre un journal à la fois facétieux et profond.La chimio, qui la pousse au creux de «la Eorêt du Pas à Pas de la Convalescence», ne mérite pas, selon elle, ime crampe d’écrivain.Du moins la joie d’écrire avec Lewis Carroll allège-t-elle les tourments: «Le trait d’esprit est la dernière limite avant le gouffre.C’est comme s’asseoir sur le rebord du monde, une jambe déjà dans le vide.» Ainsi commence la gestation aérienne de sa métamorphose.Joie de revivre Cette Alice a été psychanalyste, avant de passer de l’autre côté du miroir.Mais la glace à traverser est cplle d’une image brouillée.A l’ombre des mots, les petites taches noires ont du mal à s’envoler.La mort guette sa proie, il faut consentir à son oeuvre.Mais par le burlesque et la tendresse, écrire sans pathétique, dans la rémission et le répit, devient un recours collectif contre le cancer.Le bonheur peut-il proliférer plus vite que la maladie, mot banni au profit du coptre-plai-doyer?Comme dans l’Epitaphe de Villon, «Homme, ici n’a point de moquerie»-, le manège des sens, des désirs, de l’être continue de tourner.Le tragique n’a nul droit de cité, mais on l’entrevoit: sur la scène du destin, saveur rime avec l’heure, cocasse- rie avec fin de partie.La Reine Alice légitime les petites victoires et un grand défi.Une thérapie du bonheur peut-elle ôter la douleur physique, incarner «un au-delà fie toutes les réalités humaines»?Ecorchée inventive, bouleversante sous son turban qui glisse, Alice, aidée de créatures sympathiques et de son Attrape-lumière, fu^e, aimante et clairvoyante derrière une «minuscule, tenace, inexplicable palpitation fie vie».Le Carpe Diem réconforte et retourne la maladie comme im gant.Qn ne savait pas tant d’élégance à cette philosophie, de marier la précarité de l’instant à l’empreinte du talent Après Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, essais qui commentent la nécessité des séparations, le conte acrobatique, très réussi, de La Reine Alice est le dixième ouvrage de l’écrivaine, née en 1955.Qn signale aussi la parution, toujours au Seuil, du Discours de réception de Lydia Flem à l’Académie royale de Belgique, accueillie par Jacques De Decker, son secrétaire perpétuel.Collaboratrice du Devoir LA REINE ALICE Lydia Flem Seuil, «La Dbrairie du XXI® siècle» Paris, 2011,305 pages, 16 planches hors-texte en couleur ANTHOLOGIE La Méditerranée en poésie NAIM KATTAN Vingt-quatre pays, onze langues, cent un poètes, des textes publiés en traduction mais également dans les langues d’origine: une gigantesque ambition.Il faut commencer par féliciter Eglal Errera pour avoir mené cette entreprise jusqu’au bout.Elle a certes bénéficié de nombreuses collaborations et a sollicité de multiples avis.Il serait banal de dire que la poésie permet de traverser les frontières.Cependant, trouver des poètes serbes, bosniaques, albanais, ainsi que des Israéliens, des Palestiniens, des Sj^iens dans des pages qui se suivent est rassurant, et constitue une promesse et un espoir.Certes, une anthologie est un choix d’inclusion et d’exclusion et on peut être surpris par l’absence, mais également par la présence de certains noms.C’est la règle.L’autre sui^rise, et elle est réelle et profonde, est la disparité des visions.Comme le dit Yves Bonnefoy dans sa remarquable préface, la Méditerranée est moins une mer que des rives.J’ai été frappé par la vigueur et l’originalité des poètes grecs Titos Patrikions et Kiki Dimoula, les découvrant autant que les Portugais Herberto fielder et Antonio Ramos Rosa.La Syrie et le Liban occupent la place qui leur appartient, avec des pages choisies dans les immenses oeuvres de Sa-lah Stétié, de Venus Khoury Ghata, d’Qunsi el Haje et, pour la Sj^ie, d’Adonis.Parmi les Israéliens, j’étais content de lire les vers traduits du yiddish d’Avrom Sutskever et de l’hébreu de Ronny Somekh.Les Français Bonnefoy, Gaspar et Noël Jigurent en bonne place, de même que la Libano-Eg5q)tienne Andrée Chédid, qui vient de nous quitter.Et quelle joie de retrouver les grands chants itabens de Zanzotto et de Sangui-neti.Je pourrais encore céder à la tentation de citer des noms, mais je souhaite plutôt inviter à la lecture et la découverte de cette diversité.Je voudrais citer pour conclure les mots d’Yves Bonnefoy: «La mare nostrum de jadis n’est plus dans le monde actuel le centre des décisions mais, de par sa parole très tôt comprise en des œuvres qui se sont révélées durables, elle est un de ces grands signifiants qui permettent la vraie pensée, celle qui ne renonce pas à se défaire des mythes.» Collaborateur du Devoir LES POÈTES DE LA MÉDITERRANÉE Anthologie par Eglal Errera Gallimard Paris, 2011,953 pages LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 MARS 2011 F 5 LIVRES BIOGRAPHIE L’histoire de Pierre Nora Nora a fait de sa vie une œuvre consacrée à identifier les questions justes et les auteurs aptes à s’adresser aux sensibilités de notre temps Fin connaisseur de la vie intellectuelle en France et auteur des passionnantes biographies intellectuelles de Michel de Certeau, Paul Ricœur, Gilles Deleuze et Félix Guattari, François Dosse nous livre celle de Pierre Nora, historien, éditeur, figure marquante de la vie intellectuelle.BOGUMIL JEWSIEWICKI Ce roman d’une vie intellectuelle est aussi une fascinante exploration de l’univers de l’édition et du monde des idées en France depuis les années 1960.Des centaines d’heures d’interview avec Nora et avec ses proches appuyées par les archives privées aident Dosse à restituer l’épaisseur de l’expérience humaine et la marche des idées.La qualité de son écriture procure au lecteur des heures d’intense plaisir.Le lecteur québécois sera sensible à ce rapprochement entre l’égo-histoire, que Dosse applique à son inventeur, et l’histoire de la fabrication d’une narration du passé national qui s’inscrit dans les transformations de la société.Sur la trame de la mémoire d’une vie, Dosse entrelace la manière de Nora de faire l’histoire et l’équation singulière de l’écrivain.L’expérience de la Seconde Guerre mondiale vécue par l’enfant juif d’une famille résolument française a fait l’homme et l’historien.Médecin réputé et ancien combattant, son père est décoré en 1931 de la Légion d’honneur.Trop jeune pour rejoindre ses frères dans la résistance alors que l’État l’a exclu de la nation, c’est déjà par la lecture et l’écriture que Nora résiste au traumatisme de l’horreur au quotidien.En 1948, il écrit: «Il me semblait voir un pays que j’ai quitté très jeune.» Pourrait-on s’étonner que l’actualité du passé comme territoire d’auto-re-présentations citoyennes soit au centre de l’œuvrç de Nora?En 1976, élu à l’École des hautes études en sciences sociales titulaire d’une direction d’études «Histoire du temps présent», il entreprend la fabrication des «Lieux de mémoire».Parcours Erançois Dosse en retrace l’archéologie.En 1962, Nora écrit qu’Ernest Lavisse a livré «l’effort le plus cohérent pour instaurer une légitimité politique tout en déclarant close l’ère des révolutions».Trente ans plus tard, Nora allait réactualiser l’œuvre centenaire de cet instituteur de la République, qu’il suivra en 2002 à l’Académie française.En 1964, réagissant à l’enfermement de l’histoire dans une théorie du social, il préconise d’en hausser la narration «au niveau du drame shakespearien».Enfin, en 1966, après un séjour aux États-Unis, Nora insiste sur la singularité de Né en 1931, l’historien Pierre Nora a été élu à l’Académie française en 2002.JACK GUEZ AFP chaque histoire nationale et donc sur leur pluralité.Alors que «le temps de l’Europe est celui des continuités rompues [.] l’Amérique ne se recommence pas».Le consensus construit autour de l’immédiateté y marginalise «l’événement, ce tyran à deux faces, dont l’une est toujours malheureuse».Vingt ans plus tard, le succès des «Lieux de mémoire» allait venir de la cohérence dans la mise en scène de la pluralité, de l’agencement subtil entre l’histoire et la mémoire et du retour de l’événement.Une personnalité écoutée Dans le paysage intellectuel et moral de la Erance, Pierre Nora est l’une des personnalités qu’on écoute le plus.Il a acquis cette place de choix par la planète éditoriale «sciences humaines» qu’il a mise en orbite chez Gallimard, par la très influente revue Le Débat et par le «moment mémoire» qu’il a fait advenir.Selon Dosse, cet accoucheur d’exception de l’œuvre des autres incarne un grand moment, particulièrement fécond, de la vie intellectuelle française.Infidèle à sa voca- tion d’écrivain, Nora a plutôt fait de sa vie une œuvre consacrée à identifier les questions justes et les auteurs aptes à s’adresser aux sensibilités de notre temps puisque «dans le débat public comme dans la science, la qualité des résultats dépend de la pertinence des questions posées».Personnage d’exception dans le paysage intellectuel, Nora attribue à Lavisse l’ambition qui est sienne: appuyer le culte de la patrie sur celui de la liberté, une notion très simple soutenue par une notion chargée d’équivoque.Concluons par ces mots extraits de l’avant-propos de Dosse: l’attachement farouche de Nora à sa liberté est à l’origine de sa capacité à pratiquer un écart par rapport au modèle existant pour promouvoir un rapport actif à la traditionnalité inscrite au sein même de notre présent.Le lecteur ne saurait pas rester indifférent à une telle œuvre.Collaboration spéciale PIERRE NORA Homo historicus François Dosse Perrin Paris, 2011,657 pages ¦ Il est à noter que plusieurs des interventions orales de Pierre Nora à propos des «Lieux de mémoire» peuvent être écoutées sur le site Web anamnesis.tv hébergé à l’Université de Sherbrooke.REVUES 70 ans Relations Aujourd’hui, Relations continue de s’inspirer de la veine prophétique du catholicisme de gauche et d’être soutenue par les Jésuites du Québec LOUIS CORNELLIER Fondée en 1941 par les jeunes jésuites Jean-d’Au-teuil Richard et Jacques Cousineau, la revue Relations, tribune du catholicisme de gauche québécois, fête donc ses 70 ans cette année.L’événement mérite d’être souligné puisqu’une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s’oppose à la logique marchande, est une rareté.Les jésuites des années 1930-1940 sont identifiés à la tendance corporatiste, une espèce de droite sociale, que leur imprime le père Joseph-Papin Archambault, alors responsable de l’action sociale de la Compagnie de Jésus.Richard et Cousineau incarnent pourtant le courant progressiste de la société religieuse.Dans les années 1930, rappelle l’historienne Suzanne Clavette dans le numéro de janvier-février 2011 de Relations, ils étudient les sciences sociales en Europe et «entrent en contact avec les syndicats chrétiens et l’action ouvrière, observent les divers courants du catholicisme social et s’abreuvent aux plus novateurs d’entre eux».A leur retour d’Europe, en 1938, ils souhaitent lancer une revue «engagée socialement, mordant sur l’actualité, largement ouverte sur le monde, et surtout sur la réalité sociale de chez nous», selon les mots du père Richard.Après quelques tergiversations de leurs supérieurs, les deux jeunes religieux obtiennent le feu vert.Ce sera Relations, parce qu’il s’agit de travailler à l’avènement de meilleures relations sociales et pour évoquer les célèbres Relations des jésuites, écrites et publiées à l’époque de la Nouvelle-France.La revue ne sera pas pépè-re.En 1948, elle sera à l’origine de «l’affaire silicose», en publiant un dossier explosif du journaliste franco-américain Burton Ledoux sur la mort des mineurs de Saint- ReLatiONS F»ur qui veut une sêciété juste Haïti, le choc de la réalité La marche irers la refindatien Sertir de la cacephenie humanitaire Cheisir Davertige de Leuise Warren Santé aux États-Unis: une réferme imparfaite Rémi d’Amherst, dans les Lau-rentides, des suites de l’inhalation de poussières de silice sur leur lieu de travail.Une «triste réalité sur laquelle les gouvernements préféraient fermer les yeux», rappelle Suzanne Clavette dans le numéro de mars 2011.La famille Timmins, propriétaire de cette mine et de quelques autres, fera pression sur la Compagnie de Jésus afin que Relations se rétracte.Ce sera malheureusement chose faite.Le père Richard sera d’ailleurs muté à Sudbury et remplacé, à la tête de la revue, par une équipe plus conciliante.Le périodique ne renouera avec son approche combative et antiduplessiste qu’en 1956.Désormais Aujourd’hui, Relations continue de s’inspirer de la veine prophétique du catholicisme de gauche et d’être soutenue par les jésuites du Québec, sans être directement dirigée par ces derniers.C’est d’ailleurs une femme, Élisabeth Garant, qui en tient actuellement les rênes.Dans l’éditorial du premier numéro de cette année anniversaire, l’équipe de Relations expose son programme avec une réjouissante ardeur.«Revue critique de gauche, écrivent ses artisans, [Relations] résiste au cynisme politique ambiant et au conformisme poisseux des élites.[.] Elle se refuse à faire l’éloge du star system [.] mais se veut une voix qui prend parti pour les déshérités et les laissés-pour-compte de la société capitaliste et technocratique.» Son inspiration reste chrétienne, mais radicalement critique du moralisme romain.«Nous faisons front, écrit l’équipe de Relations, contre ce déracinement du monde, si éloigné de l’Evangile et d’un Dieu qui a embrassé la condition humaine, et continuons le combat pour la liberté et la justice, croyants et non-croyants côte à côte et solidaires dans un même amour indéfectible du monde.» Notre société, continue-t-elle, a les moyens d’assurer une vie digne et en santé à chacun, mais elle sabote cette chance.Sévère dans sa critique de «l’absurdité/obscénité de l’époque actuelle», Relations, qui a désormais pour devise la formule «Pour qui veut une société juste», refuse le fatalisme, chante l’espoir et ouvre ses pages à des artistes qui «tracent à leur manière les signes de la présence de l’invisible au cœur de la réalité».L’indignation au programme Le numéro de mars 2011 de la revue célèbre «la force de l’indignation», celle, écrit son rédacteur en chef Jean-Claude Ravet, «qui se ressent au témoignage d’une injustice, qui ébranle et hérisse tout notre être, nous enjoignant d’agir et de se [sic] compromettre».On peu,t y lire l’appel de Bernard Émond à «vitupérer l’époque» et à «retrouver ainsi le chemin de l’engagement», la mise en garde de Vivian La-brie selon laquelle «tant qu’on ne peut pas dire nous autres en incluant la fraction la plus pauvre de la population, il manque un ingrédient essentiel de la démocratie: tout le monde», l’invitation d’Hugo Latulippe «à nourrir un feu de camp du kaliss, en dedans» contre les dérives marchandes et droitières, le portrait, signé André Myre, d’un Jésus indigné «contre les responsables de systèmes qui créent des injustices fondamentales aux dépens des pauvres» et le constat espérant d’Amélie Descheneau-Guay, secrétaire de rédaction de la revue, qui nous rappelle que «s’indigner du pire de l’être humain, tout en croyant qu’il est capable du meilleur, relève d’un acte de courage quotidien».Le 14 mars prochain, à 19h, au Gesù, la revue célébrera en chansons, en musique, en poésie, en contes et en paroles combatives «70 ans de regard perçant».Tous sont invités à cette fête de l’indignation saine et nécessaire.Collaborateur du Devoir puacA ¦St' TM HABITER L’ARMÉNIE AU QUÉBEC Ethnographie d'un patrimoine en diaspora Marie-Blanche Fourcade Collection Patrimoine urbain S'intéressant à la vie de la diaspora arménienne du Québec, l'auteure investigue le « petit » patrimoine familial exposé dans cet espace privé et intime qu'est la maison, afin de cerner la relation organique existant entre le patrimoine et l'identité en contexte de mobilité.-1J - HaLiter lArménie au QuéLec ETHK'OGWHIt D'UN rAlHImiNLlN DIfflPOM 39$ 304 pages Presses de rUniversité du Québec Ttu F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS MARS 2011 ESSAIS ESSAIS QUEBECOIS En Nouvelle-France avec les gens du commun Louis Cornellier « P apa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire.» Tel est le défi lancé à Marc Bloch par son fils en 1940.Le grand historien français répondra, en 1941, dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien.Sokante-diK ans plus tard, le journaliste Emmanuel Laurentin, animateur de l’émission La Fabrique de l’histoire sur France Culture, relance le défi à une quarantaine d’historiens français.Leurs réponses sont consignées dans un petit recueil intitulé A quoi sert l’histoire aujourd’hui?.Pour contourner l’épreuve, certains des savants sollicités se contentent de nous resservir les formules d’usage sur la noble inutilité de cette matière.«En tout cas, leur réplique Claire Le-mercier, je ne me joindrai pas à ceux qui se félicitent d’être inutiles, comme si l’utilité était quelque chose de sale et d’inavouable.» L’historienne évoque plutôt «cette recherche d’une vérité» et affirme que l’histoire sert à répondre à tous les «c’était mieux avant».Pour Danièle Voldman, l’histoire «menace les reconstructions mythiques et mystificatrices», «demande labeur et douleur», mais «reste le chemin de la liberté».Pour Fabrice d’Almeida, spécialiste de la propagande, l’histoire «est la dernière discipline chevillée au réel» et «la pratique par laquelle chacun affirme son ancrage aux choses, aux lieux, à l’artifice des symboles et à l’élégance des imaginaires».Judith Lyon-Caen dit du passé qu’il est Tailleurs de l’historien.«Comme les contrées loin- taines, explique-t-elle, cet ailleurs combine les charmes du dépaysement et une puissante valeur instructive.On y apprend que là-bas tout n’est pas comme ici.» La palme de la meilleure réponse revient toutefois à Thistorienne féministe Christine Bard.«L’histoire, écrit-elle, fonde notre humanité.Elle transmet de génération en génération notre patrimoine de beauté et d’horreur, de sagesse et de déraison, un gisement vertigineux d’expériences et d’œuvres, auxquels elle donne autant que possible un peu d’ordre et d’intelligibilité.En tout cas, l’historicité de notre humanité me donne l’espoir des changements possibles; rien n’est fatal, rien n’est écrit d’avance.» Vivre dans une société, dans un pays, dans un monde sans en connaître l’histoire, c’est, au fond, comme regarder un film ou lire un roman à partir du milieu: on vient à bout d’embarquer et de suivre un peu, mais la vraie compréhension, qui nécessite la lumière des origines, nous échappe.La Nouvelle-France délinquante L’historien André Lachance est un spécialiste de la Nouvelle-France.Ce qui l’intéresse dans cet «ailleurs», ce ne sont pas les grands moments politiques et le sort des élites, mais la vie quotidienne des «gens du commun».Après avoir publié quelques ouvrages savants sur Tunivers du crime en Nouvelle-France, Lachance s’est adonné à la vulgarisation historique de qualité dans de remarquables essais, comme Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France, Vivre à la ville en Nouvelle-France et Séduction, amour et mariages en Nouvelle-France, tous publiés aux éditions Libre Expression.Avec Délinquants, juges et bourreaux en Nouvelle-France, il poursuit dans la même veine en L’histoire sert à répondre à tous les «c’était mieux avant» - Claire Lemercier fouillant les archives judiciaires du pays pour «faire percevoir toute la vie qui grouille derrière les plaintes, les dépositions des témoins et les interrogatoires des accusés».11 se sert d’austères documents pour faire apparaître «des hommes et des femmes, des êtres de chair qui vivent et tentent de lutter contre la faim, la fatigue, la violence et la haine, et surtout l’injustice dont eux, les petits, les précaires, sont trop souvent victimes».Avec empathie, générosité et, parfois, amusement, Lachance raconte les transgressions qui se produisent en Nouvelle-France.11 reconstitue des bagarres de cabaret, des chicanes de voisins, des duels, des vols audacieux et des meurtres.11 nous fait rencontrer des prostituées et des faux-mon-nayeurs.11 recrée des procès et s’émeut de pouvoir ainsi «faire une brèche dans le secret» de l’existence de nos ancêtres.«En feuilletant ces affaires judiciaires, écrit-il, c’est comme si ce monde disparu se matérialisait devant nous.» Bien sûr, le son des voix est perdu à jamais, mais les mots qui restent permettent encore de signifiantes mises en récit.Les «signalements» contenus dans les archives de procès criminels, l’équivalent des photos d’aujourd’hui, nous renseignent même sur le physique de ces pauvres bougres.On découvre ainsi qu’ils n’étaient pas grands, dépassant rarement cinq pieds deux pouces.Moins sévère que son équivalent métropolitain, la justice coloniale n’en est pas moins rigoureuse.Les prévenus sont présumés coupables jusqu’à ce qu’ils aient prouvé leur innocence, n’ont pas droit aux services d’avocats (interdits de plaidoirie dans la colonie) et sont parfois soumis à «la question» (torture) pour avouer.Les coupables peuvent être bannis, fouettés, envoyés aux galères, soumis au supplice de la roue (on les met en croix pour lem casser jambes et bras avant de les achever) ou pendus.Ces châtiments sont appliqués par «le maître des hautes œuvres», nom donné au bourreau, une fonction considérée comme nécessaire, mais honnie par le peuple.Le portrait qu’en trace La-chance est particulièrement inspiré.L’historien évoque les sentiments de dégoût et d’aversion que le personnage suscite chez les Canadiens, qui l’assimilent, compte tenu de ses vêtements rouges, au diable.Comme personne ne veut exercer cet emploi, les autorités doivent faire appel à des criminels qui acceptent la fonction en échange d’une remise de peine.On fera même venir, en 1733, un esclave martiniquais à cette fin, mais ce dernier s’abîmera dans la mélancolie.On le comprend, même si sa tâche n’était pas trop éreintante puisque, comme le souligne La-chance, le crime est somme toute assez peu répandu en Nouvelle-France.Revisiter la vie quotidienne de nos ancêtres en compagnie d’un vulgarisateur de la trempe d’André Lachance est un plaisir instructif, qui rassme sm l’utilité de l’histoire.louisco@sympatico.ca À QUOI SERT L’HISTOIRE AUJOURD’HUI ?Sous la direction d’Emmanuel Laurentin Bayard Paris, 2010,176 pages DÉLINQUANTS, JUGES ET BOURREAUX EN NOUVELLE-FRANCE André Lachance Dbre Expression Montréal, 2011,240 pages Le magnum opus de Philippe Muray Ses ouvrages connaissent une faveur inattendue, comme si l’on découvrait tout à coup la force de sa pensée et toute l’ampleur et la beauté de son œuvre FRANÇOIS RICARD Je ne connais pas, dans le paysage de la littérature française contemporaine, d’œuvre plus singulière, plus libératrice et plus réjouissante que celle du regretté Philippe Muray (1945-2006).En disant cela, je pense évidemment à ses romans {Postérité, 1988; On ferme, 1997), à sa poésie {Minimum respect, 2003), aux ouvrages époustouflants qu’il a consacrés à Céline (1981), à La Gloire de Rubens (1991) ou au XIX‘ siècle à travers les âges (1984).Mais le plus grand Muray, le Muray le plus flamboyant et le plus pur, si j’ose dire, c’est celui qui, dans les années 1990 et 2000, après avoir rompu avec le romon parisien, les minauderies des avant-gardes et les chapelles de la bien-pensance vertueuse, s’est lancé dans une guerre sans merci contre la bêtise et l’innocence de l’époque, écrivant chaque mois, presque chaque jour, des pages remplies de férocité et de jubilation sur ce qu’il a appelé la «festivocratie», ce nouveau régime célébré par l’armée des «mutins de Panurge» et autres «intellectuels de confort» et qui marque à ses yeux un changement radical dans la vision que se fait l’Occident de son destin, de sa culture, de ce qu’est la condi-tiop humaine elle-même.Évidemment, Muray n’est pas le seul à décrire en termes critiques cette phase «post» ou «ultra» moderne du capitalisme, dans laquelle il voit la «fin de l’histoire» et l’instauration d’un nouveau «paradigme», à la fois métaphysique et existentiel, fondé sur le refus de toute négativité, de toute limite, de tout ce qui vient du passé, et sur la recherche effrénée, proprement inache-vable, d’une «liberté» et d’une «joie» qui ne sont en réalité que le consentement définitif à notre propre aliénation, au dénudement de notre humanité et au saccage du monde que l’histoire et la culture nous ont confié.Mais il est le seul qui le fasse d’une manière aussi vivante, dans une prose aussi riche et inventive et avec une méchanceté aussi exquise, un humour aussi parfait.Le seul, également, dont le travail d’observation, d’analyse et de dénonciation soit celui d’un véritable écrivain, c’est-à-dire de quelqu’un qui sait lire la vie la plus concrète, l’actualité en apparence la plus anecdotique, et, de là, conduire son lecteur à ce ravissement que procure le dévoilement d’une vérité inédite, à la fois évidente et obscure, effroyable et loufoque.Un esprit lucide et désenchanté Maître de Thjqierbole et du calembour, satiriste Impitoyable, pamphlétaire armé d’une culture et d’une Intelligence éblouissantes, Muray est un écrivain à la fols passionné et glacial, que de bonnes âmes volent tantôt com- Essais contient près de 400 textes, parmi lesquels il ne s’en trouve pratiquement aucun dont on puisse dire qu’il aurait « vieilli » me un cynique, tantôt comme un «réactionnaire», alors qu’il n’est, en définitive, qu’un esprit lucide et désenchanté, amusé autant qu’lndl-gné par l’inénarrable spectacle de la bouffonnerie contemporaine, à laquelle 11 n’accorde aucune créance ni ne fait aucune concession, se contentant d’être ailleurs, hors du jeu, à l’écart, et de regarder.Longtemps, Philippe Muray est demeuré un auteur marginal, presque confidentiel.Mais voilà que, depuis sa mort prématurée, ses livres se sont mis à Intéresser de plus en plus de lecteurs, au point de lui valoir aujourd’hui, en Erance (et Ici), une faveur Inattendue, comme si Ton découvrait tout à coup, en même temps que la force de sa pensée, toute l’ampleur et la beauté de son œuvre.C’est pourquoi 11 faut saluer la parution récente, aux éditions des Belles Lettres, d’un superbe volume Intitulé simplement Essais, oû sont réunis sept ouvrages que Muray a publiés pendant les quinze dernières années de sa vie, sa période la plus féconde et la plus épanouie.Cela commence par L’Empire du bien (1991), oû l’essayiste jette pour ainsi dire les bases de sa «méthode».Suivent les deux volumes &Après l’histoire (1999 et 2000), dans lesquels 11 met au point les grandes notions qui vont guider sa lecture du présent et Invente son nouveau «héros»: Homo festivus.Enfin, on a les quatre tomes &’Exorcismes spirituels (1997-2005), recueils oû Muray a rassemblé ses Innombrables articles et Interviews parus dans divers périodiques (dont Le Devoir en 2005 et la revue L’Inconvénient en 2003).Une œuvre gigantesque Au total.Essais contient donc près de 400 textes, parmi lesquels il ne s’en trouve pratiquement aucun dont on puisse dire qu’il aurait «vieilli», même si les circonstances ou les personnages qui les ont inspirés sont plus ou moins oubliés.11 n’y a pas un seul de ces textes, en effet, pas une seule de leurs phrases qui ne conserve sa fraîcheur et sa «pertinence», pas une intuition ou une idée qui ait perdu son pouvoir d’élucidation et qui ne puisse plus éclairer ce que nous sommes, en y jetant la seule lumière qui convient: celle de la pitié et du rire.Discrètement annotée par Vincent Morch, cette édition monumentale (près de 2000 pages) contient aussi, chose nouvelle et infiniment précieuse, trois index: ceux des noms et des œuvres cités par l’auteur, mais aussi celui des thèmes, qui s’intitule «Index hyperfestif» et qui permet au lecteur oisif ou sérieux de circuler à sa guise dans cette œuvre gigantesque, tableau à la fois le plus drôle et le plus terrifiant de notre effondrement en forme de carnaval.Collaboration spéciale RELIGION L’islam et l’inconscient occidental MICHEL LAPIERRE Beaucoup reprochent aux musulmans d’inférioriser la femme.Mais ils oublient des paroles plus anciennes que le Coran: «Le chef de la femme, c’est l’homme.Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion.» Des décennies de laïcisme et de modernisation religieuse effacent-elles le lourd héritage chrétien légué par ce précepte biblique de saint Paul?Peut-être pas pour permettre à l’Occident de donner des leçons.Voilà ce que penserait Shere-ne H.Razack, féministe qui, élevée dans la culture islamique, enseigne la sociologie et les sciences de l’éducation à TUni-versité de Toronto.Dans son essai La Chasse aux musulmans, elle réussit à concilier la cause des femmes et le respect de la diversité culturelle.Elle se dissocie de certaines féministes, «tant musulmanes que non musulmanes», qui, selon elle, «tracent une frontière raciale entre un Occident éclairé, blanc, moderne, et les peuples de couleur, notamment les musulmans».Elle rappelle que ces derniers seraient, d’après un préjugé tenace, «de parfaits misogynes, de culture patriarcale, ne reconnaissant pas encore l’égalité des sexes, et qui ne la reconnaîtront jamais».On reste d’abord atterré par l’omniprésence dans le livre d’une idée aussi vague, aussi connotée, aussi polémique que la notion de race.Les musulmans ne forment-ils pas un ensemble multiethnique très diversifié?Mais on se rend vite compte que le vocabulaire de Sherene Razack traite plus de projections mentales que de statistiques.Pour interpréter ce qu’elle décrit comme les «actes de violence et d’humiliation à caractère racial et sexuel» que des soldats américains infligèrent à des musulmans à la prison irakienne d’Abou Ghraïb, l’essayiste a la sagacité de se référer à une nouvelle de James Baldwin (1924-1987).Cet écrivain noir américain pensait à juste titre que, dans «les tensions raciales» qui existent aux États-Unis, «les couleurs de peau» ne «jouent qu’un rôle symbolique».11 expliquait: «Ces tensions ont leurs racines dans ces mêmes profondeurs d’où jaillissent l’amour, ou le crime.Les craintes et les aspirations personnelles de l’homme blanc — secrètes et pour lui inexprimables — il les projette sur le Noir.» Sherene Razack ne cite pas ces mots de Baldwin, mais ils éclairent admirablement son livre.Ils aident à trouver le sens subtil de l’image de la musulmane «en péril» sur laquelle insiste l’essayiste.De cette musulmane, elle dépeint le triste sort: «Le fait de vouloir à tout prix dévoiler son corps et la rendre “moderne” ne vise pas juste à corriger le musulman, jugé responsable de son asservissement, il procure le plaisir de la possession et celui de la domination coloniale.» Des fémi- ALADIN ABDEL NABY REUTERS nistes, des laïcistes se rendraient-ils complices d’une telle violence?Ignoreraient-ils que la phallocratie occidentale, derrière des femmes sans voile, sournoisement s’y affirme?Collaborateur du Devoir LA CHASSE AUX MUSULMANS Sherene H.Razack Lux Montréal, 2011,352 pages DIANE [AMOUREUX Pensées rebelles autour de Rosa Luxemburg Hannah Arendt et Françoise Collin « Rappeler des pensées rebelles du passé, ce n’est ni faire œuvre d’antiquaire ni se contenter de payer ses dettes intellectuelles, mais plutôt chercher de quoi alimenter les rébellions présentes et à venir.» extrait Disponible chez votre libraire Diane Lamoureux PEfiSÉES RESELLES AUTOUR OE ROSA lUXEMBURC.HANNAH aREnDT ET FRANÇOISE COLLIN ^“§iP s Éi'l les éditions du remue-ménage 204 p.-21,95$ les éditions du remue-ménage www.editions-rm.ca
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.