Le devoir, 7 mai 2011, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE 8 MAI 2011 PRIX LITTERAIRES Le ^ ¦ de vue des élèves Page F 2 ESSAI Les fruits du beau risque néodémocrate Page F 6 LIVRES '^5 4^ « Les Irlandais du pays de Nelligan Dans Le Vert et le Bleu, un ouvrage documenté et intelligent, rhistorien Simon Jolivet propose d’observer en détail l’histoire irlandaise dans le miroir de celle du Québec, ce pays toujours incertain où, comme on le sait, nombre d’Irlandais, des catholiques et des protestants, trouvèrent refuge au XIX® siècle.MICHEL LAPIERRE En 1951, le poète Alfred DesRochers perçoit à travers î’œuvre si française de Nelligan la fusion des identités québécoise et irlandaise, derrière «de grands chevaux de pourpre» errant, «sanguinolents, / Par les célestes turfe et des toasts que l’on porte à la mort en buvant dans les crânes des «pères squelettes».Loin des poètes de la haute société protestante irlandaise, l’Irlande paysanne avait, grâce à ces vers, trouvé une voix au Québec.Dans son solide ouvrage Le Vert et le Bleu, dont le sous-titre.Identité québécoise et identité irlandaise au tournant du XX‘ siècle, révèle une problématique exposée de manière substantielle pour la première fois en français, Simon Jolivet ne mentionnas pas le Montréalais Emile Nelligan (1879-1941), né d’un père irlandais et d’une mère cana-dieime-française.Mais la figure du poète mythique québécois éclaire l’analyse de l’historien.Jolivet aborde ce qu’il appelle «les deux questions irlandaises» ,qui se sont posées chez nous.A propos de la première, «la persistance du sentiment ethnique» vers 1900, l’essayiste rappelle que cela, comme pour tant de minorités culturelles du Québec, s’explique par la «faiblesse “assimilatrice" des Canadiens français», victimes de leur «insécurité» collective, même si la plupart de leurs concitoyens de souche irlandaise étaient catholiques comme eux.Quant à la seconde, elle découle de la lutte pour l’émancipation de l’Irlande de 1898 à 1921 et de son influence ici chez les Irlandais aussi bien que chez les Canadiens français, deux peuples assujettis au pouvoir britannique.Par rapport à cette question, le fait que le Québec ait produit si tôt un poète important qui reflétait la sensibilité culturelle catholique « C’est la langue qui nous divise.on nous a arraché notre langue» II de la majorité opprimée des habitants de l’Irlande apporte beaucoup d’originalité à la rencontre des deux identités, la québécoise et la plus écrasée historiquement: l’irlandaise.Conformistes et révolutionnaires Au début du XX® siècle, les meilleurs écrivains irlandais, indépendamment de leur participation remarquable à une renaissance celtique d’esprit moderniste et de leur sympathie envers la cause de l’autonomie politique de leur île natale, appartenaient à la minorité protestante souvent privilégiée, sjunbole de la domination de l’Angleterre.Jolivet est conscient du phénomène.Il relate que l’Abbey Theatre, troupe dubli-noise associée à ces écrivains, vint à Montréal en 1913 initier le public au répertoire dramatique qu’illustraient Yeats, Augusta Gregory, Shaw et Sjui-ge.L’historien signale les protestations d’Irlandais de Montréal qui ne se reconnaissaient pas dans ce théâtre nourri des paradoxes de leur pays d’origine et si éloigné de la naïveté triomphaliste des séances de la Saint-Patrick.Mais comment auraient réagi ces conformistes en voyant les poèmes français du jeune Nelligan, parus en 1903 dans La Revue canadienne^ S’y trouvait Le Vaisseau d’or, qui poussera Jacques Perron à rêver qu’à l’instar de la nef de saint Brendan (moine irlandais du VL siècle), le navire du poète relie l’Irlande au Nouveau Monde.Au lieu de transporter soldats, marchands, administrateurs, le vaisseau facilite l’évasion de bardes et sombre «dans l’abîme du Rêve».Cette supériorité de la poésie sur la colonisation et la domination.Perron la saisit, en 1982, en écrivant: «Nelligan était avant tout d’Irlande, où les poètes errants étaient respectés comme des rois, tirant d’eux-mêmes une incroyable autorité.» De son côté, Jolivet a le mérite de nous faire découvrir un écrivain né au Québec de parents irlandais, Joseph Kearney Poran (1857-1931).Celui-ci livre un message singulier, moins bouleversant que celui de Nelligan mais plus clair, plus pratique.En 1913, Poran tient une conférence en faveur du français devant les responsables de la St.Patrick’s Society of Montreal.On y adopte une résolution novatrice pour l’époque.Le Devoir la résume: «Que la politique libérale et généreuse suivie par la majorité française envers la minorité anglaise du Québec devrait mériter aux minorités françaises des autres provinces un traitement, sinon analogue, du moins équitable.» L’écrivain d’origine irlandaise souhaite, avec d’autres membres de sa communauté, un rapprochement avec les Canadiens français pour faire oublier l’image de l’Irlandais anglicisé de gaieté de cœur.James John Guerin, futur maire de Montréal, avait lancé en 1903 en français une boutade à la fois drôle et déchirante: «C’est la langue qui nous divise.on nous a arraché notre langue.Nous nous comprendrions mieux si nous parlions l’irlandais au lieu de l’anglais.» Langue presque morte, le gaélique d’Irlande gardait unç valeur Jntime, secrète.A Grosse-Île (près de Québec), où sont enterrés 5000 réfugies irlandais morts des suites de la Grande Pamine qui frappa leur pays entre 1845 et 1849, on dévoila en 1909 un monument avec des inscriptions en français, en anglais et en gaélique.Seul ce dernier texte comporte, comme le signale Jolivet, les mots «lois tyranniques étrangères» et «famine artificielle».Si la langue celtique révèle des faits historiques inavouables, si Poran, héros du livre Le Vert et le Bleu, ose voir le français comme le lien fraternel entre l’Irlande d’hier et le Québec de demain, pourquoi, lorsque Nelligan évoque sa «belle enfance au glacial tombeau», n’espérerait-il pas assumer la mort de l’Irlandais pour, au Québec, redonner vie, dans une nouvelle langue, à ce barde-roi?Collaborateur du Devoir LE VERT ET LE BLEU Simon Jolivet PUM Montréal, 2011,294 pages La croix celtique de Monasterboice.tVA OE DB la ^ corw IVlultidictionnaire maintenant sur tablette iPad ! Téléchargeable par le biais de l'application Québec Amérique www.ikonet.com/fr/ipad 4 http://www.ikonet.com/fr/ipad/ F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE 8 MAI 2011 LIVRES PHOTOS JEAN-FRANÇOIS NADEAU LE DEVOIR Prix littéraire des collégiens Les cinq finalistes critiqués par des étudiants Chaque année, le Prix littéraire des collégiens couronne une œuvre de fiction d’ici dans le cadre du Salon international du livre de Québec.A la suite du vote de près de 800 collégiens et des délibérations de leurs représentants, c’est La Constellation du lynx de Louis Hamelin, un roman publié aux éditions du Boréal, qui a été élu grand gagnant par ces collégiens venus d’une cinquantaine d’établissements québécois.Toute l’année, en préparation de cet événement, des centaines de collégiens de tous les coins du Québec ont lu et commenté cinq titres présélectionnés par un jury de critiques professionnels.Le Devoir publie aujourd’hui les cinq meilleures critiques rédigées par les élèves.Ces textes ont été choisis par les professeurs Simon Roy (cégep Lionel-Groulx), Bruno Lemieux (cégep de Sherbrooke) et Louise Noël (collège Montmorency), avec l’aide d’Hélène Lacoste, de l’émission Vous m’eu lirez tant de Radio-Canada, et de Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir.Nos photos: quatre des étudiants qui se sont retrouvés à Québec, lors du Salon du livre, pour établir le grand gagnant.Dans l’ordre: Camille Trudel, Kevin Lambert, Jérémie Beauchamp et Tamara Nguyen.MON NOM EST PERSONNE Le triomphe postmoderne ARIANE THIBAULT-VANASSE Collège Jean-de-Brébeuf Entre le vrai et le faux, entre roriginalité et le pastiche, entre Quentin Tarantino et Jorge Luis Borges, l’auteur québécois David Leblanc accouche, avec Mon nom est personne, d’une œuvre littéraire unique, différente, qui brise avec brio les conventions des recueils de nouvelles traditionnels.Comment définir ce recueil de textes hétéroclites et déstabilisants?Toute tentative de catégorisation est vouée à l’échec: dès la page couverture, la mention «Fictions» indique un refus des typologies génériques traditionnelles.Devant l’absence apparente de liens entre les textes, le lecteur peut croire que Mon nom est personne est un recueil chaotique et cynique, où le jeu postmoderne entraîne une perte (et un refus) de tous les repères.Ce désordre apparent masque toutefois une structure rigoureuse et réfléchie.Les 99 textes présentés, nombre de prédilection des Oulipiens, sont des «anti-nouvelles» évoquant chaque fois des thèmes différents.L’expérience était ris- _________________ quée.L’anti-nouvelle n’est pas axée sur l’histoire, mais sur le style.Par sa plume parfois drôle, parfois absurde, souvent provocante, l’auteur nous fait voyager aux confins de ses réflexions, que l’on soit d’accord avec elles ou non.Je pense notamment à une lettre virulente adressée à une cancéreuse ou à un traité de civisme pour les suicidés du métro.Voilà de quoi désarçonner! Au-delà de l’exercice de style ludique, ses boutades sur des sujets graves sont en fait des critiques acides d’une société aseptisée dans l’obligation constante de revêtir des gants blancs pour tous les sujets.David Leblanc est en réalité un jongleur de grand talent: il s’amuse avec les mots, avec les genres.En cela, il fait de son lecteur son alter ego, le rend complice de son jeu.Mon nom est personne est ironique, nouveau, irrévérencieux, un brin dada A l’image d’Ulysse confronté au cy-clope et affirmant qu’il n’est «Personne», ce livre est insaisissable et audacieux.MON NOM EST PERSONNE David Leblanc Le Quartanier Montréal, 2010,348 pages Au cœur de la terre et des mots CHRISTELLE BRIAND Collège Montmorency, Laval Ly homme a recouvert la terre de béton et a ' surplombé ses montagnes de maints gratte-ciel, mais cela n’empêche pas le sol de vibrer, de chanter, de réunir les âmes éparpillées à des pôles et axes opposés.C’est autour d’un indéniable amour de la terre, du pouls solide de ses montagnes et du souffle chaud de ses volcans que Dominique Fortier brode trois récits qui, malgré leurs décors différents, se rejoignent et se complètent pour former Les Larmes de saint Laurent.Cette ode à la terre s’ancre dans une sensibilité à fleur de peau des personnages, sensibilité exacerbée par la poésie sur laquelle reposent toutes les descriptions f i et leur magnétisme exo- f J tique.Fortier, dans ses trois actes, voyage à travers différents coins du globe et romance des secrets de l’Histoire pour en faire ressortir la saveur de leurs paradoxes, de leurs profondeurs inconnues.C’est ainsi qu’est racontée l’irruption de la montagne Pelée en 1902, à travers un Baptiste Cyparis qui trouve un bonheur fragile dans un cirque, après avoir survécu à la fin apocalyptique d’un monde au sein duquel il n’arrivait pas à trouver sa place.C’est avec la même liberté que Fortier emprunte le mathématicien Edward Love aux pages des manuels britanniques.Sous sa plume aux élans libérateurs, ce dernier trouve l’amour auprès de Garance, avec qui il épluche les strates de l’univers pour embrasser à la fois la mélodie sourde et la structure mathématique abstraite du monde.Un troisième segment relie les deux précédents quand deux inconnus se rencontrent sur le mont Royal un siècle plus tard, dans la noirceur métaphorique de l’anonymat «On ne sait ni où ni comment est née la musique, tout comme on ignore l’origine du langage.» Le charme de ce roman, lui, est né de la rencontre toute simple d’un battement de cœur solitaire qui s’harmonise à celui de la terre en un accord parfait LES LARMES DE SAINT LAURENT Dominique Fortier Alto Montréal, 2010,329 pages Les larmes de saint Laurent Le lynx dans la bergerie SIMON DANIS Collège Lionel-Grouh Publié à la veille du quarantième anniversaire de la crise d’Octobre, le roman La Constellation du lynx est une brique, autant par sa diégèse foisonnante que par sa portée politique à tout casser.En s’attaquant au terrorisme québécois des années 60-70, Louis Hamelin signe son œuvre la plus colossale, le fruit de huit années de fastidieuses recherches et d’enquêtes historiques.A travers cette fresque dantesque, Samuel Nihilo, un double de l’auteur, est initié aux théories conspiration-nistes des événements de 1970 par l’entremise de son enseignant, le | Chevalier Branlequeue, dont la mort | poussera le jeune écrivain à suivre les traces de son mentor dans ses recherches remettant en question la version officielle des événements tragiques ayant conduit à mort d’homme et à l’application de la Loi des mesures de guerre.D l’Abitibi à la Jordanie, Nihilo entame une traversée de l’histoire moderne du Québec, voyage où les secrets politiques servent de bornes kilométriques.Avec le r5dhme haletant d’un polar.Octobre 70 reprend vie parallèlement avec les acteurs et les témoins de ce temps digne d’un univers kaf- kaïen.Polémiste qui déconcerte le lecteur à petit feu, Hamelin rédige un roman dans la lignée de In Cold Blood de Truman Capote, un hybride entre la fiction et l’investigation propre au nouveau journalisme.Même dépouillé de son sous-texte politique, le roman se fait justice par son propos littéraire.Au contact d’une nature québécoise porteuse de symbolique, la plume de Hamelin s’ensauvage et son style se révèle indomptable: «Peut-être que les explications que nous cherchons ne sont jamais que des approximations, des esquisses chargées de sens, comme les constellations: nous dessinons des chiens et des chaudrons là où règne la glace éternelle des soleils éteints.» Pour reprendre les mots de Mallarmé à son confrère Verlaine, c’est -x- «un livre qui [est] un livre, architectural et prémédité».Et là est tout le talent de Louis Hamelin, celui d’un mathématicien des lettres qui construit son romanesque avec une méthode scientifique, chaque intrigue étant bâtie sur d’autres intrigues à travers une charpente complexe.LA CONSTELLATION DU LYNX Louis Hamelin Boréal Montréal, 2010,600 pages Les situations paradoxales JÉRÉMIE BEAUCHAMP Cégep de Saint-Jérôme Au bout du monde, là où il y a inévitablement la mer, vit Mrs Greens, propriétaire d’une pension, seul lieu fréquenté d’un village déserté.Chaque automne, une vieille fille aux habitudes réguHères vient y séjourner.Cet automne est différent.Certes, Mrs Greens continue de se confier aux défunts et aux objets qui l’entourent; la cliente impitoyable, elle, observe sa routine sans y déroger.De son côté, le vent fait claquer les volets contre les murs du cottage.Mais tout change.Mrs Greens est vieille.Autour d’elle, on fait des projets d’avenir pour sa pension.Rien pourtant qui ne plaise à la propriétaire ou à sa plus fidèle cliente.Marie-Pascale Huglo en est avec La Respiration du monde, à son second roman.Elle y traite irrésistiblement de la fin.La mort, la plus irrévocable des fins, est évoquée sans tabou dans la tête de Mrs Greens.Lorsqu’on a sonné le glas des êtres qui lui étaient chers, elle semble avoir choisi de ne pas les enterrer.Ils errent dans çon esprit comme s’ils étaient toujours vivants.A l’opposé, les personnages qui vivent auprès d’elle menacent cette harmonie avec le souvenir.Candidement üs bousculent tout Bien qu’écrite dans une langue à portée de tous, l’œuvre est subtilement enveloppée d’une couleur toute québécoise, doux clin d’œil de l’écrivaine française.Huglo joue avec l’automne dans un mouvement lent Elle fait s’enchaîner tout doucement textures et odeurs, murmures et bourrasques qui peuplent ce bord de mer désolé servant de cadre au récit L’intrigue, établie sur quelques jours à peine, nous mène pourtant au-delà du temps grâce à un habile retour sur des événements charnières du passé des personnages, mais également grâce à la façon dont l’auteure présente l’existence, qui se doit d’être patiemment vécue.La Respiration du monde reste aussi l’emblème des situations paradoxales et conflictuelles propres à notre époque, alors que l’on a toujours le choix de partir ou de rester.Alors que l’on vit dans l’ombre d’une fin qui est proche.LA RESPIRATION DU MONDE Marie-Pascale Huglo L0IU03C Montréal, 2010,168 pages vtYA.*Jyl4^iyE'PASCALE HUGLO ‘5’ La îpespiration 1 du monde Un tiroir rempli de promesses KATHRYN VILLENEUVE Collège Montmorency \ Aune heure où tout est fermé, endormi, un grand roux fait sagement ses mots croisés, inconscient que dehors le Québec est déjà réveillé.Cet homme est l’incarnation d’une autre époque dans un pays moderne.Avec Tiroir n° 24, Michael Delisle livre cette fantastique allégorie sur l’évolution du Québec dans une histoire des plus troublantes.11 s’appelle Benoit et il est l’orphelin devenu le garçon adoptif des Cyr.En travaillant à La Boulange, il prend conscience que sa famille n’est pas celle qu’il avait espérée.Sa vie prend un tournant décisif lorsque les Belges s’installent en face.D’abord petit chanteur, il devient un boulanger efficace avant de sombrer lentement dans la drogue et la prostitution.Toujours à la recherche d’un père, il n’en trouve aucun et son seul repère reste son tiroir, le n° 24.Le souvenir, comme le rappelle la devise du Québec, fait toujours partie de l’actualité.Non seulement la plume habile de l’auteur décrit une vie difficile, mais elle nous peint également le Québec dans son accession à la modernité.Michael Delisle offre ce personnage.Benoit, qui est la représentation de la Grande Noirceur.Le lecteur retrouvera subtilement dans le personnage de Delisle l’étranger de Camus.L’insensibilité de l’homme devant les atrocités de la vie est troublante et rappelle l’importance d’avoir une identité propre.La seule que possède Benoit est ce fameux tiroir qu’on lui a attribué dans sa jeunesse.Ce roman rend l’Histoire accessible à tous par un récit des plus bouleversants.Le lecteur sera renversé par la force des propos et les images intenses.L’auteur livre une histoire déroutante dans laquelle on retrouve autant l’odeur des pâtisseries et les saveurs exotiques que la dureté de la vie de la rue.Un récit où s’opère la quête identitaire de l’antihéros en même temps que celle du Québec.Tiroir n° 24 est une œuvre magistrale sur fond d’un pays en constante évolution.TIROIR N° 24 Michael Delisle Boréal Montréal, 2010,127 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE 8 MAI 2011 F 3 LITTERATURE L’énigme à résoudre A Danielle Laurin Claude Vaillancourt, vous connaissez?Auteur de romans, de nouvelles, d’essais, il fait partie du paysage littéraire québécois depuis une vingtaine d’années.Vous ne l’avez jamais lu?Ouvrez L’Inconnue.Allez-y, plongez.Ne vous demandez pas dans quel genre de roman vous êtes tombés.N’essayez pas de trouver à quoi ça peut bien ressembler.Laissez-vous porter.Polar, roman historique?Roman sur le processus même de l’écriture?Peu importe.L’Inconnue pourrait être tout cela en même temps.C’est fascinant Plus vous vous enfoncerez dans cette intrigue à tiroirs multiples, moins il vous sera possible de résister à l’envie d’aUer jusqu’au bout C’est dense.Ça couvre la Deuxième Guerre mondiale, les camps nazis, la Tchécoslovaquie sous domination soviétique.Ça parle de vengeance.Du poids du passé.D’ex-nazis qui ont tout fait pour se faire oublier, pour recommencer leur vie ailleurs, à l’abri des représailles.Et qui vont finir par payer.Ça couvre aussi les années 1960 au Québec, avec au centre k une figure emblématique: Hubert Aquin.Avec sa fatigue culturelle, ses questionnements.Et son œuvre qui se construit On fraye avec les indépendantistes québécois purs et durs, on assiste à la naissance des groupuscules révolutionnaires armés.Il est aussi question d’espionnage, de chantage, d’agents doubles au service de la GRC.Entre-temps, on aura croisé Jean-Paul Sartre à Paris.Le temps d’une discussion animée au café de Elore, où il se fait tomber dessus par une victime du totalitarisme pour son engagement auprès des communistes.Tout cela dans le même roman, oui.Et fort bien documenté, bien amené.C’est fluide, ça s’emboîte.C’est incarné.Et imprévisible, plein de rebondissements.Ce n’est pas tout.Il y a l’amour, aussi.Il y a des couples qui se font et se défont.Des mensonges, des tromperies.Des peines d’amour.Et le bonheur conjugal possible, quand même, pour certains.Ça fait beaucoup?Ce n’est rien.Ce n’est là que la pointe de l’iceberg, en fait.Car la trame principale du roman est ailleurs.Elle est entre les mains d’un homme qui reçoit un manuscrit inachevé, et qui doit en écrire la fin.Cet homme est un écrivain.Mais un écrivain confidentiel, comme on dit.Il a publié quelques romans très littéraires, pour initiés.Il gagne sa vie comme rédacteur, traducteur et réviseur, à la pige.Voilà qu’on lui remet ce manuscrit inachevé.L’auteure s’est suicidée.Elle a laissé un testament, demandant que ce soit lui qui complète son ouvrage.Lui, son ex, celui dont elle était séparée depuis quinze ans.Pourquoi lui?Mystère.Il l’ignore.Et honnêtement, il n’a pas du tout envie de mettre son nez là-dedans.Il n’a jamais apprécié le genre de romans qu’elle écrivait: trop fleur bleue, cliché.Sauf qu’elle, contrairement à lui, était connue, très connue.Elle avait du succès, vendait beaucoup.Et elle a promis, dans son testament, de lui léguer ses droits d’auteur pour ce roman laissé en plan, s’il parvient à le terminer.C’est le point de départ de L’Inconnue.Qui se donne à lire comme un roman dans le roman.Nous sommes à la fois dans la tête de l’écrivain aux prises avec un roman inachevé, et dans le roman de la suicidée.Mais l’originalité ici consiste en ce que c’est lui, l’écrivain, qui nous résume, à sa façon, l’intrigue du roman à terminer.Dans le désordre.En se posant mille et une questions.En cherchant un sens à tout cela.En cherchant, partout, des indices entre les lignes.Car écrire la fin du roman implique de résoudre une énigme.L’énigme principale de l’intrigue.Annoncée dès le début.Dès le début, un homme est retrouvé assassiné, chez lui.Qui l’a tué, pourquoi?Récapitulons.Il était marié depuis peu, heureux en ménage.Le drame conjugal est exclu.Il était psychothérapeute: se pourrait-il qu’un de ses patients, fou furieux, lui en ait voulu au point de le poignarder?D’autres pistes sont possibles.Laquelle suivre?Celle de son passé en Tchécoslovaquie?N’a-t-il pas eu des démêlés avec la police secrçte dans son pays d’origine?A moins que cela soit relié à son emprisonnement dans un camp de concentration nazi.Si on regardait plutôt du côté de ses liens avec les indépendantistes québécois prêts à prendre les armes à qui il a fait faux bond?Du côté de ses ex-maîtresses, aussi, pourquoi pas?LITTERATURE ANGLAISE Jonathan Coe et l’art plus vrai que la vie MICHEL LAPIERRE Le comble de la solitude se-rait-Ü d’avoir avec les choses l’intimité qu’on aurait avec les personnes?En 2009, le commis voyageur Max Sim vend des brosses à dents.En descendant de sa voiture, à un appareil à la voix féminine, son GPS, il murmure tendrement «Souhaite-moi bonne chance.» A l’hôtel, il allume la télé sans le son.«Pour me tenir compagnie», signale-t-Ü.Rê-vera-t-Ü à l’inaccessible Chinoise aperçue en Australie?Pas avant d’avoir lu la confession d’Alison, la flamme de son adolescence.Max, Britannique de 48 ans, fils d’un bibliothécaire, est le héros de La vie très privée de Mr Sim, roman de Jonathan Coe.Abandonné très tôt par sa femme, une adepte de la création littéraire, il ne sait quoi répondre aux questions embarrassantes de Lucy leur fiUe de sept ans.Lorsque cette dernière lui demande: «Papa, pourquoi elle est verte, l’herbe?», Max hésite en songeant qu’il n’a pas fréquenté «une école chic», comme le père des enfants qui jouent avec Lucy.Il se risque à répondre: «Toutes les nuits, les fées sortent avec leurs petits pinceaux.» Mais il se sent vite pétrifié de honte.Sa consolation serait-elle de se prendre pour Donald Crow-hurst, son compatriote qui, en 1969, en participant à une course autour du monde seul à bord d’un voilier, avait sombré dans la folie et s’était jeté à la mer?Non, depuis qu’Ü a lu le récit où Alison révèle l’amour insoupçonné qu’à 17 ans elle éprouvait pour lui.Max assure qu’aujourd’hui cette dame d’âge mûr se donne à lui.n raconte: «J’oublie l’effet que ça m’a fait, au bout de tant et tant d’années, de sentir le contact bienheureux.» Puis, il se ravise: «Non, rien n’est vrai, mais vous savez quoi?Je crois que je commence enfin à me débrouiller, comme écrivain.» ADRIAN DENNIS AFP Jonathan Coe Par cette remarque narquoise, Coe annonce que la littérature exprimera inopinément l’inconscient du narrateur.Dans le quotidien banal, le romancier britannique, né en 1961, introduit une magie narrative qui frçonnera un improbable parallélisme d’où resplendira une vérité aveuglante.En voyage, Max rencontre un inconnu qui lui avoue: «Je suis écrivain.» Ce double de Coe lui confie qu’une scène extraordinaire, dans un restaurant australien, lui a inspiré un roman.«J’y ai vu, explique-t-Ü, une Chinoise avec sa fille, qui jouaient aux cartes.Il y avait quelque chose de tellement touchant, chez elles.je me suis demandé quel effet ça ferait sur un homme dînant là en solitaire, qui entreverrait leur univers.» Par un hasard inouï, la complicité de cette même Chinoise et de sa fille, Max l’avait déjà enviée! Elle valait infiniment mieux que celle de ses amis virtuels sur Facebook.La coïncidence, malgré son énormité, paraît naturelle, grâce à la fine actualisation que Coe fait de la marque la plus trique de la littérature anglaise, d’Ermly Brontë à D.H.Lawrence: l’art cicatrisé par le mystère.Collaborateur du Devoir LA VIE TRÈS PRIVÉE DE Mr SIM Jonathan Coe Gallimard Paris, 2011,464 pages B ?y OaspanJ'lE DEVOIR ALMARÈS RANG Du 25 avril au 1^ mai 2011 ___ / ___ CLASSEMENT AUTEUR/EDITEUR W Romans québécois 1 Au bord de la rivière ¦ Tome 1 Baptiste Michel David/Hurtubise -n 2 Dans mes yeux à moi JosélHo MIchaud/Libre Expression m 3 Mémoires d'un quartier • Tome 8 Lauta, la suite Loiise TremblayLrEssiambrE/Guy Saint-Jean 1/3 4 Le secret du coffre bleu Lise DIon/LIbre Expression 3/14 5 Lescapade sans retour de Sophie Parent Mylène Gilbert-Dumas/VLB 5/4 6 Les héritiers d’Enkidiev • Tome 3 Les dieux aiiés Anne Robillard/Wellan 4/4 7 Femmes de qangsters * Tome 1 Le compiot de Santa Ana Varda Étienne/Intouchables B/3 8 Ru Kim Thüy/Libre Expression 8/2 9 Revenir de Loin Marie Laberge/Boréal 9/27 10 Le jardin du docteur Des Œiiiets Denis Monette/Logiques 7/10 W Romans étrangers 1 Lappel de i’anqe Guillaume Musso/XQ 1/3 2 Lépée de vérité * Tome Tl L'ombre d’une inquisitrice Terry Goodkind/Bragelonne -n 3 Dôme*Tome 1 Stephen King/Albin Michel 3/6 4 Le cimetière de Prague Umberto Eco/Grasset -n 5 Les enhints de la Terre • Tome 6 Le pays des grottes sacrées Jean M.Auel/Presses de la Cité 2/5 6 Le mensonge dans la peau.La ruse de Bourne Eric van Lustbader/Grasset 4/8 7 Une nuit sur ia mer Patricia J.MacDonald/Albin Michel 10/2 8 Dernière nuit à Twisted River John Irving/Seuil 7/10 9 Aminata Lawrence Hill/Pleine lune 5/9 10 La chute des géants • Tome 1 Le siècie Ken Follett/Robert Laffont 6/31 Essais québécois 1 Poing à ta Ligne Nonnand Lester/Intouchables 1/5 2 Mafia inc.Grandeur et misère du ctan sicitien au Québec André Cêdilot j André Noël/Homme 2/27 3 Le Québec : territoire incertain Henri Dorion | JeanTlaul Lacasse/Septentrion 5/2 4 Létat du Québec 2011 Collectif/Boréal 3/4 5 À t’ombre du mur.Trajectoires et destin de ta génération X Stéphane Kelly/Boréal 10/6 6 Troisième millénaire.Bilan final - Chroniques impertinentes Jean-François Lisée/Alain Stanké 4/5 7 Manifeste pour une écote compétente Louise Lafortune et al./PUQ 8/2 8 Une enfance pour ta vie Mario Proulx et aVDayard Canada 6/6 9 Lanxiété.Le cancer de t’âme Louise Reid/JCL -n 10 Babyboomerang.Le retour des baby-boomers idéalistes.Serge Cabana/Homme -n ^Essais étrangers 1 Indignez-irous ! Stéphane Hessel/Indigène 1/14 2 Une brève histoire de t'avenir Jacques Attali/LGF 2/9 3 Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers?Stephen William Hawking/Odile Jacob 3/4 4 La vie vivante.Contre les nouveaux pudibonds Jean-Claude Guillebaud/Les Arènes 8/2 5 Tous ruinés dans dix ans?Jacques Attali/LGF 9/2 6 Lotigarchie ca suffit vive la démocratie Hervé Kempf/Seuil 4/12 7 Le paradoxe amoureux Pascal Bmckner/LGF 5/5 8 Travail, les raisons de la colère Vincent de Gaulejac/Seuil 7/2 9 Lexploslon du journalisme.Des médias de masse.Ignacio Ramonet/Galilée -n 10 Faut-il manger les animaux ?Jonathan Safran Foer/L'OIhrier -n Devant cette énigme à résoudre, l’écrivain se sent démuni.Le voici qui joue les détectives comme s’il s’agissait d’un vrai meurtre, dans la réalité.Et nous aussi, avec lui.C’est la force du roman, c’est ce qui nous tient en haleine.On a beau savoir que tout cela est de la fiction pure, mieux, de la fiction dans la fiction, on cherche nous aussi la clé.On le voit s’empêtrer, cet écrivain obsédé, dans ce qui lui semble une équation mathématique: «J’avais devant moi tous les chiffres, tous les signes bien visibles devant mes yeux, mais je n’arrivais pas à trouver l’Inconnue, le x qui me mènerait aisément à l’inévitable solution.J’avais beau retourner l’intrigue dans tous les sens, je n’identifiais toujours pas cet élément central qui me manquait, cette fichue Inconnue qui me donnait des maux de tête.» Ça traîne un peu en longueur, n y a des invraisemblances, c’est parfois tiré par les cheveux.Mais c’est très, très habÜe comme construction.Et la solution finale de l’énigme surprend, il y a tout un revirement.Au début de L’Inconnue, on nous promet deux manuscrits.Celui de l’écrivain qui hérite d’un roman à finir, et celui de la suicidée.Le premier, nous le tenons entre les mains: c’est une sorte de making o/du deuxième, comme si nous étions dans les coulisses d’une chambre d’écriture.C’est aussi une ode à l’inventivité, à la force de l’imagination.Mais le deuxième manuscrit, lui, le fameux best-seller promis, où est-il?Même si nous en connaissons la genèse, et la fin, nous l’attendons toujours.LTNCONNUE Claude VaiRancourt Québec Amérique Montréal, 2011,280 pages ut .en passant par Baisers , Dictee , Gourmandise ou Prières , Bernard Pivot se dévoile comme jamais dans ce dictionnaire très personnei des mots qui ontjaionnésavie.Les mots de bernmd iva sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Sisjiari et est constitué des relevés de caisse de 158 points de vente.La BILF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.ALBIN MICHEL 236 Printemps 2011 Spiralé) WWW.Spiralema2azine.com RENCONTRE PRINTANIERE | LANCEMENT L'équipe de Spirale est heureuse d'inviter les collaborateurs et collaboratrices, ainsi que tous les lecteurs et lectrices du magazine à sa fête annuelle.Venez célébrer avec nous! Nous profiterons de l'occasion pour souligner la parution du n° 236 (printemps 2011).À lire dans ce numéro : — ARTS, TECHNOLOGIES ET RELATIONS HYBRIDES dossier sous la direction de Grégory Fabre et Anaïs Guilet — COZIC portoflio présenté par Céline Mayrand — ENTRETIEN avec DENIS MARLEAU et STÉPHANIE JASMIN par Hélène Jacques Vendredi 13 mai Dès17h30 Le port de tête 262, ave.Mont-Royal Est [Métro Mont-Royal] Information | abonnement : Tél.: 514-934-5651 spiralemagazine@yahoo.com F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE MAI 2011 LITTERATURE Un verre pour la route Louis Hamelin Je n’ai jamais été le lecteur le plus assidu de l’œuvre de John Updike.Faute de l’avoir suivie livre par livre, année après année, je me retrouve, devant elle, en face d’un impossible rattrapage, d’une limite familière: un demi-siècle d’écriture, soixante ouvrages.Ai-je les moyens de consacrer un an de ma vie à cet homme?A trente ans, j’ai échoué à me rendre au bout du premier opus du cycle Rabbit.Depuis, la malédiction des sorcières d’Updike me poursuit: un livre par année, en moyenne, atterrit sur ma table de travail pour me remettre sous le pif mon insuffisance en tant que commentateur d’une des œuvres romanesques les plus brillantes et les plus fécondes de la littérature étasunienne.Mes lectures updikiennes ressemblent à des glaçons prélevés sur la partie émergée de l’iceberg, alors que l’œuvre s’enfonce et disparaît sous mes yeux dans la mer du temps.J’ai lu Bech, voyage, Aux confins du temps, Terroriste.Ces dernières années.Tu chercheras mon visage.Villages et Les Veuves d’Eastwick me sont tombés des mains au bout d’un certain nombre de pages, écartés brusquement avant la fin du premier chapitre, ou délaissés progressivement, telle l’épouse incompatible d’un mariage à usure rapide.Dans Les Veuves d’Eeastwick, où le romancier revisitait un ancien succès — ses fameuses Sorcières dEastwick (1986) —, j’avais un peu l’impression d’être le passager d’un car en voyage organisé.Updike tenait le volant d’une main et le micro de l’autre tandis que défilaient les élégantes architectures de sa prose baignée d’une lumière ironique et les somptueux panoramas ouverts par sa vaste érudition, blablabla.11 avait déjà trépassé lorsque ses veuves virent le jour en français.Mais même mort (1932-2009), cet homme est du genre à refuser à son lecteur l’inimaginable repos qui est désormais son lot.Quand un cancer l’a emporté, restaient encore dix-huit nouvelles inédites, écrites dans la première décennie du XXP siècle.C’est, à ma connaissance, le premier livre posthume de John Updike, et ça n’a rien à voir avec les manuscrits inachevés alimentant une véritable industrie sur la tombe de Hemingway, rien à voir non plus avec le pressage de citron qui semble aujourd’hui caractériser la postérité d’un Roberto Bola-no.Le cancer du poumon est peut-être un tueur rapide, mais pas assez pour empêcher le grand écrivain (un des seuls, avec Faulkner, à avoir décroché deux prix Pulitzer) de mettre une dernière main, que l’on devine amoureuse (de la langue, des décors et des personnages, du travail bien fait) à ces ultimes textes de fiction.Je n’avais pas pris autant de plaisir à la lecture d’un ouvrage d’Updike — ou de n’importe quel ouvrage — depuis bien longtemps.Est-ce parce que le produit du sérail du New Yorker a concentré le meilleur de son art dans ses nouvelles?Ou parce que, au contraire, la remarquable unité qui caractérise le style et les thèmes de ces morceaux de prose à l’éclat dur et ciselé donne l’impression de parcourir une autobiographie fictive et éclatée?Le fait est que, entre la fin de la soixantaine et les approches de l’octogénat, ce travailleur inépuisable de l’écriture se rappelle à notre souvenir de la meilleure façon: quelque part entre le rire et les larmes, l’intelligence et l’affection, le rural et le mondain, dans cet immense territoire de l’imagination qu’ü occupe et dont les zones frontalières sont gardées, aux pôles, par Proust et par Hemingway, Updike nous offre le bonheur sous sa forme la plus immédiate et contagieuse.11 réussit encore le coup, le salaud, le saint homme: il nous fait sourire.Cinquante ans d’écriture dans le corps, et ce qu’on a sous les yeux est pourtant le contraire d’un style enlisé, fossilisé.D’un simple coup de patte, ce diable d’homme arrive encore, outretombe, à nous étonner.«Sous ses lèvres, sa joue avait une texture sèche, granuleuse mais chaude: le coussinet d’une patte de chien.» La même métaphore aurait demandé à Proust quelques lignes, sinon une page de plus, mais chez ce dernier comme chez l’auteur de ce recueil de nouvelles d’une valeur et d’une saveur quasi testamentaires, l’écriture, en donnant forme au monde sensible, peut seule nous rendre le temps perdu, volé, suspendu, envolé: «Bien que l’an 2000 figurât inévitablement dans les recueils de prédictions et de blagues, personne n’avait vraiment cru qu’une année aussi futuriste devienne un jour le présent.A l’âge de dix-sept, dix-huit ans, leur cinquantième réunion d’anciens élèves était de l’ordre de l’impensable.» Les personnages de ces nouvelles ont presque tous dépassé la soixantaine, certains ont un pied dans le quatrième âge, ils incarnent la science triomphale qui fait du jeune avec du vieux, ont l’esprit vif, bon œil, besoin d’une poignée de comprimés avant de se mettre au lit et du genre de f 1 MANDEL NGAN AFP John Updike (1932-2009) en conférence de presse aux Nations unies en 2004 stimulations intellectuelles même modestes que peut offrir la vue de divinités hindoues lubriques contemplées à travers la vitre teintée d’un car climatisé, et s’ils se meuvent à l’aide d’un déambulateur, ils s’en servent «comme d’un jouet».Tous ont au moins un remariage à leur actif, des enfants et des petits-enfants, la plupart sont toujours sujets aux affres, sinon de l’amour, du moins d’une version adoucie du désir.L’infidélité, grand thème updikien, leur colle à la peau malgré les rides.Comme celle de Philip Roth, l’Amérique de John Updike produit automatiquement du changement, et le changement, de la nostalgie.«Kern sentait les traces de ses ancêtres autour de lui, toutes ces générations qui avaient travaillé, mangé, marché, roulé â l’intérieur des frontières de ce comté de Pennsylvanie, y traçant un invisible réseau de chemins battus.Lui seul en était sorti.Lui seul, de toute sa maisonnée, était encore en vie pour voir la région se transformer, brûler graduellement son ancienne identité, [.] dans le tumulte visionné au ralenti de son déclin et de son renouvellement, sous la pression des jeunes générations qui imposaient â cette terre leurs propres exigences.» On ne s’enfuit pas du pays de l’enfance, vers lequel se retourne ici, masqué par les fières grimaces d’une série d’aînés diversement affectés par les ans, le bronzage et les divorces, un même narrateur «monté sur les métaphoriques échasses du temps proustiennes».«Que signifie ce scandale: avoir été enfants et être devenus vieux, tout près de la mort?» La réponse se trouve peut-être dans la nouvelle intitulée «Le verre plein», qui clôt le recueil, voire l’œuvre: «Le monde tourne, je peux lâcher, il n’a pas besoin de moi.» Alors, «l’étrange vieux bonhomme», pour faire passer toutes ces pilules, dédie son verre d’eau «â la santé du monde sensible, et quelle importance [si lui] en disparaissait bientôt?» Pas faux.Salud.LES LARMES DE MON PÈRE John Updike Traduit de l’anglais par Michèle Hechter Seuil Paris, 2011,290 pages EN BREF Jacques Bertin sur scèue à Moutréal Le poète et chansonnier français Jacques Bertin est l’invité de la prochaine soirée des Poètes de l’Amérique française, à la maison de la culture du Pla-teau-Mont-Royal.Bertin, qui a signé en 1987 la biographie Fé- lix Leclerc, le roi heureux (Boréal), a sorti son premier disque en 1967.Une vingtaine d’albums, toujours axés sur les chansons à texte, ont suivi.Aux Poètes de l’Amérique française, Bertin lira ses poèmes, intercalés par la musique de Gounod, d’Arbeau, de Duparc et de Debussy que livreront le baryton Sébastien Ouellet et la pianiste Nathalie Tremblay.Mardi 10 mai, à 20h.- Le Devoir UNE CAPTIVITE ECLAIRANTE «Une source d’information inestimable sur les relations entre les Canadiens et les Anglais au lendemain de la Conquête (une collaboration étonnamment cordiale), les mœurs des Amérindiens (curieuses, surprenantes, mais avant tout fiables), et les multiples secrets de la chasse aux castors et du dépistage de l’ours en hiver.Un truculent plaisir de lecture.» Christian Vachon, Librairie Pantoute AUSSI DISPONIBLE EN FORMAT PDF S FEUILLETAGE EN UCNE: 3204 fS^SEPTENTRION.Q.C.CA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC Le retour turbulent de Dieu Politique, religion et laïcité Avec Sami Aoun^ politicologue Sami Aoun Le retour turbulent DE Dieu Politique, religion et laïcité Animation : Daniel Cadrin, o.p., directeur de l'Institut de pastorale des Dominicains Beaucoup plus qu^une librairie! Salle de conlerences et café-resto 2661 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 âUlineS Contribution suggérée de 5$ POLARS Petites horreurs nordiques MICHEL BELAIR Quand on voit les polars suédois arriver à la caisse en passant par la France, on se dit que les «cousins» sont vraiment mordus par la nordicité.et qu’on les comprend fort bien.Trois parutions récentes — deux histoires se déroulent en Suède et une en Finlande —, regroupées ici à cause du seul manque d’espace, viennent encore une fois leur donner raison.Le plus doué des trois, Arne Dabi, a fait une entrée fracassante il y a quelques années avec Misterioso, une sombre histoire d’assassinats sélectifs sur fond de clin d’œil à Thelo-nius Monk: oufff.Après un autre terrifiant récit mettant en scène deux tueurs en série (Qui sème le sang) à l’œuvre sur deux continents, voici que le romancier suédois nous propose une histoire de vengeance et de pouvoir qui séduit autant par l’élégance de son écriture que par la complexité du découpage de l’intrigue./«s- qu’au sommet de la montagne s’amorce avec ce qui ressemble à une violente altercation entre des hooligans à la fin d’un match de foot et se poursuit avec un règlement de comptes à l’explosif sophistiqué qui donnera lieu à une poursuite effrénée à travers toute la Suède.Pour tirer l’affaire au clair, on reforme le Groupe A qui parviendra rapidement à identifier une grosse pointure de la pègre suédoise qui aurait versé un énorme pot-de-vin à un officier supérieur de la police de Stockholm pour couvrir le fait qu’il est pédophile.Lorsque l’on découvre en plus que la valise contenant l’argent a disparu, les carnages qui jalonnent l’enquête s’expliquent du même coup.Une intrigue magistralement ficelée qui vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière minute.Les deux autres romans sont plus modestes.Bien menées, révélant chacune des tranches d’univers et des façons de faire bien différentes des nôtres, les deux histoires sont le fait d’écrivains accomplis maîtrisant fort bien l’art du suspens.Ainsi, tout en enquêtant sur la disparition d’une jeune fille dont le père est emprisonné, Eva More-no se penche sur les relations hommes-femmes et sur le rôle du désir et de la séduction entre des personnes qui ne sont plus tout à fait jeunes.Fort intéressant, d’autant plus que l’enquête est pleine de surprises et de rebondissements.Dans le genre toutefois, la palme revient à L’Hiver des lions de Jan Costin Wagner, un Allemand qui vit en Finlande et dont le héros est un inspecteur de police qui n’arrive pas à se remettre de la mort de sa femme.Ici aussi on semble avoir aflaire à un tueur en série puisque les deux premières victimes ont participé à un «talk-show» célèbre; lorsque l’animateur est attaqué lui aussi, la panique s’installe.Carrément surréaliste par moments, le roman amène souvent le lecteur à se demander dans quoi il s’est embarqué puisqu’il devient parfois très difficile de tracer la ligne entre ce qui est vrai et ce qui se déroule dans la tête du lunatique commissaire Kimmo Joentaa.Dépaysement garanti.Le Devoir JUSQU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE Arne Dabi Traduit du suédois par Rémi Cas-saigne Seuil-Policiers Paris, 2011,405 pages EVA MORENO Hakan Nesser Traduit du suédois par A Ségol et M.Ségol-Samoy Seuil-Policiers Paris, 2011,338 pages L’HIVER DES LIONS Jan Costin Wagner Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger Editions Jacqueline Chambon Paris, 2010,255 pages Causerie La vie intime de LA GÉNÉRATION X Des lendemains qui chantent ?Avec Stéphane Kelly, qui vient de publier À l'ombre du mur.Trajectoires et destin de la génération X chez Boréal ; et Jean Barbe Joseph Facal Pascale Navarro Aninnée par l’historien ÉRIC Bédard LE POÈME EN RECUEIL Les Editions Nota bene félicitent François Dumont finaliste au Prix Gabrielle-Roy pour son essai Le poème en recueil. LE DEVOIR LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE MAI 2011 F 5 LIVRES LITTERATURE ERANÇAISE La grande certitude de Sellers CHRISTIAN DESMEULES Tout de suite, comme d’habitude, c’est le rythme des phrases qui nous happe.Si l’œil écoute, comme l’écrivait Claudel, ici, c’est un peu l’oreille qui parle.Philippe Sollers, 75 ans, nous récite par cœur les leçons apprises chez Proust et chez Céline.C’est en quelque sorte la «couche de fond» de l’œuvre, commune à tous ses livres — qu’il s’agisse de Portrait du joueur, de Paradis, de La Guerre du goût ou de son petit dernier, Trésor d’amour.La «grande certitude», selon Sollers?«Rien de particulier, le ciel en soi, le Graal.Pour que l’événement ait lieu, il faut évidemment un comble de fatigue, de découragement, d’angoisse, de dégoût, la morsure de la mort habituelle, le coup de l’abîme.Tu te traînes, tu rampes, tu multiplies les erreurs, tu as mal partout, tes yeux fondent.Pas d’issue, torrent d’oubli, non-sens général.Et puis soleil, et puis ça va.» Cette fois, Sollers s’offre une conversation avec l’auteur de La Chartreuse de Parme et de Vie de Henry Brulard, Stendhal lui-même.T^rès l’avoir fait avec Nietzsche dans Une vie divine.N.BERTRAND GUAYAFP Philippe Sollers s’offre cette fois-ci une conversation avec Stendhal.avec Hôlderlin et Rimbaud dans Studio.Entre l’explication de texte et le commentaire social, Trésor d’amour conjugue Stendhal à l’impératif présent.Un écrivain vieillissant est amoureux d’une femme plus jeune — Minna Viscontini, 35 ans, une spécialiste de Stendhal qui enseigne à Milan.Une femme libre dans son corps et dans sa tête, forte de son intelligence et de sa beauté.Le couple forme une bulle de «bonne folie», un îlot d’humanité hors du temps, un noyau parfait.C’est du déjà lu chez Sollers?Bien sûr.C’est une trame de fond.des lignes de portées imprimées sur la partition d’une énième variation musicale.Ils adoptent une formule cryptée que Stendhal employait dans ses lettres à la fin de sa vie: «SFCDT».Se foutre carrément de tout.De tout, mais pas de Stendhal, ni des mots, et encore moins de Venise, qui abrite leur amour — une ville où aucun des deux personnages n’habite en permanence.Ville préférée, entre toutes, de Sollers, auteur en 2004 d’un Dictionnaire amoureux de Venise chez Plon.Une charge contre le puritanisme Avouons-le: il ne s’y passe rien.L’intérêt est ailleurs.Comme chez Stendhal, selon Sollers, vie, écriture et amour y sont indissociables, certitudes permanentes.«L’amour naît de la vie qui s’écrit.» Charge tranquille contre le puritanisme obscène contemporain, éloge de l’amour vrai {«L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule», écrit Stendhal), le roman de Sollers donne pourtant à lire et à entendre.En prime, l’écrivain dépoussière Les Privilèges, un petit texte peu connu et fascinant de Stendhal, dans lequel il ex- posait en 23 articles un fabuleux viatique reçu de «God» lui-même: il allonge et redonne de la vigueur à son sexe (Stendhal parle de mentula, comme chez Martial ou Pétrone), il s’y donne aussi le pouvoir d’être invisible à volonté ou de rendre amoureuse n’importe quelle femme.Mais l’auteur de Femmes, adepte de la légèreté volontaire, ferme les yeux sur la profonde tristesse qui émane de ces courtes pages où l’imagination sert de palUatif à une existence sur le déclin.La tristesse d’un homme affligé par sa propre laideur, amoureux de femmes impossibles, et toute sa vie, hormis le temps de rares éclairs, terriblement malheureux en amour.Celle d’un écrivain, aussi, qui ne sera pratiquement pas lu de son vivant.Sa postérité le venge-t-elle un peu de son ancienne solitude?Laissons à Stendhal le dernier mot: «A vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque.» Collaborateur du Devoir TRÉSOR D’AMOUR Philippe Sollers Gallimard Paris, 2011,224 pages Littérature littéralement parlante, avec Jean Rouaud GUYLAINE MASSOUTRE Jean Rouaud a commencé par tenir un répertoire rouge, où il collectait noms et citations d’écrivains.Pouvait-il deviner qu’il entrerait chez Gallimard?«J’étais bien trop pauvre pour m’approcher des lumières du monde, bien trop démuni», écrit-il au début de son autobiographie, un volume qu’il intitule La Vie poétique 1.Le temps a passé, Rouaud est sorti «du bois de l’enfance» pour figurer au tableau d’honneur.Eeuilletant ce carnet rouge, il en extrait Comment gagner sa vie honnêtement, une remarque empruntée au journal de Tho-reau, qui déplorait la difficulté pour les écrivains de vivre sans expédients.Né dans un village de Loire-Inférieure — Loire-Atlantique, chef-lieu: Nantes —, Rouaud a signé à ce jour vingt-cinq ouvrages, creusant, à même l’histoire et ses guerres, les hautes figures familiales: grand-père {Les Champs d’honneur), père E N BREF Des souvenirs de Jean Giono aux enchères Des livres, des éditions originales et quelques meubles: dix lots d’objets ayant appartenu à Jean Giono seront vendus aux enchères le 10 mai par legor de Saint-Hippolyte.Les objets meublaient le Parais, la maison de Manosque où Giono est décédé, et font partie de sa succession.Sont mis en vente des éditions limitées ou originales de Terre d’or, des Carnets, de Village et de J’Écossais ou la fin des héros.Egalemenf Les Psaumes de David, tirés de la bibliothèque de l’auteur, mis en vers et «approuvés par les pasteurs et professeurs de l’Académie de Genève», ainsi qu’une estampe, des commodes et un jeu de fauteuils.Jean Giono a passé l’essentiel de sa vie à Manosque.Loin des écoles et des académies, son œuvre, publiée chez Grasset et Gallimard, observe le paysan provençal et dépeint l’homme comme essentiellement lié à la nature.Regain, Le Grand Troupeau^ Un roi sans divertissement.Les Ames fortes sont de la trentaine de ses titres, comme Le Hussard sur le toit et L'homme qui plantait des arbres, popularisés au cinéma.Entaché par une réputation de collaborateur lors de la Deuxième Guerre mondiale, à tort selon le Centre Jean Giono, parce qu’un hebdomadaire proallemand aurait fait paraître un de ses romans, il fut interdit de publication pendant quelques années.Jean Giono est décédé en 1970 à Manosque.-Le Devoir {Des hommes illustres) et mère {Pour vos cadeaux), série close avec Sur la terre comme au ciel, où le narrateur est à son tour questionné.L’entreprise est belle, et sa phrase sinueuse, travaillée par l’incertitude, quête des vies selon XArs moriendi des Anciens, clin d’œil de tout biographe à la mort.Une connivence, telle est la sensation que le lecteur retient de ses livres, lesquels répondent à l’angoisse existentielle par un retour vers l’héritage.Pourtant, ce fds de l’Extrême-Ouest européen a d’abord brandi un étendard d’insoumis.Confession désabusée Le récit débute par un hommage à Rimbaud, à qui Rouaud se compare en auto-stoppeur débraillé de quatorze ans, sur les routes bretonnes.Les images paternelles, professorales, amicales surgissent en oblique, par grappes: «L’écriture a ce pouvoir de recouvrement, et il n’est pas si facile de retrouver la vérité qui mijote en dessous comme un lac volcanique sous BERTRAND GUAYAFP Jean Rouaud publie un extrait de son autobiographie, Comment gagner sa vie honnêtement.une surface pétrifiée.» Sa mémoire regorge d’anecdotes pittoresques, fort peu héroïques, sur la révolution des sixties et celle du monde ouvrier.S’il fut routard et bohème, Rouaud fut aussi un lecteur paresseux, en rupture de ban.Qu’on imagine la mentalité provinciale, et le revirement opéré par tel libertaire, posant des choix inouïs en tout domaine.L’avenir appartenait aux ramoneurs, élucubrant à partir de cours de philosophie écourtés! «Je leur dois d’avoir ouvert pour moi les chemins de traverse dans lesquels je me suis engouffré, oû l’on se perd souvent, mais qui seuls réservent la possibilité d’un inédit.» Elottements, égarement du sens.La gloire était marxiste, le drapeau rouge ou noir.Ce volume s’achève sur le tableau d’un naufrage annoncé.L’écriture du baby-boomer désabusé y est traversée par les livres, mais aussi par l’amertume qu’aucune utopie n’ait survécu.L’art du roman Rouaud n’a pourtant pas perdu de vue l’essentiel.Dans le panorama qu’il dirige.Le Roman du XK% passionnant numéro de la NRÉ pensé pour le centenaire de Gallimard, 30 romanciers invités se prononcent sur leur grand écrivain au XX® siècle.Lesquels?Céline, Nabokov, Eaulkner, Malaparte, CL Simon et Juan Rulfo s’y décli- nent deux fois.Rouaud, qui a réuni une superbe tablée, retient Gross-man, mais plusieurs refusent de trancher.Ainsi invoque-t-on Joyce, Kafka, Dos Passos, Borges, Proust, Mann, Kundera, Glissant, Bernhard.Les élus, ici vantés?Ce sont Bro-ch, Sebald, Kertész, Jarry, P.Levi, Orwell, Cendrars, Sâba-to, Coetzee, Bounine, Katze-nelson, Lampedusa.Paule Constant nomme Ducharme, Lessing, Le Clézio, Naipaul, Rushdie.Une seule femme, Eisa Morante, trouve grâce; merci Amos Oz.Collaboratrice du Devoir COMMENT GAGNER SA VIE HONNÊTEMENT Jean Rouaud Gallimard Paris, 2011,335 pages LE ROMAN DU XX= Sous la dir.de Jean Rouaud Nouvelle Revue française, n° 596, Février 2011,266 pages RIVIERE TREMBLANTE Andrée A.Michaud Andrée A.Michaud Rivière Tremblante «Le neuvième roman d'Andrée A.Michaud est criant de vérité tragique et hallucinant de beauté.» Danielle Laurin, Le Devoir «Vous avez déjà gagné le Gouverneur général [pour Le Ravissement, 2001], mais je pense que vous pourriez le gagner de nouveau.Ce serait mérité!» Chrystine Brouillet, Radio-Canada - Vous m'en lirez tant «Andrée A.Michaud propose un séduisant roman, enveloppé de ce mystère auquel on reconnaît sa signature d'écrivaine.» Éric Faquin, Voir M Québec Amérique www.quebec-amerlque.com ' LUNDI 9 MAI 19H00 1^^ des jbrMres ïu^uebec 2011 LION D'OR 1676, Ontario E.MONTREAL MISE EN LECTURE des oeuvres finalistes par Catherine Trudeau, Henri Chassé et Hugo Turgeon Accompagnes en musique par benoit Kocheleau organise par l'Association des libraires du Québec wyyjafitessiJ3ii!.\i;tH3.Qc.cA ENTREE gratuite F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE 8 MAI 2011 BSSAIS ESSAIS QUEBECOIS Cochez oui.cochez non Louis Cornellier La cinglante défaite du Bloc québécois au scrutin du 2 mai interdira tout triomphalisme au mouvement souverainiste au cours des prochains mois.Le plan stratégique annoncé par Gilles Duceppe — victoire du Bloc, victoire du PQ, et tout redevient possible — s’est effondré dès la première étape.Doit-on déjà en conclure que l’idéal souverainiste est en péril?On peut fortement en douter.Les fruits du beau risque néodémocrate tarderont à venir et les gros sabots conservateurs ne risquent pas de séduire le Québec.Plus encore, le désaccord structurel entre le Québec et le reste du Canada ne disparaîtra pas avec la défaite du Bloc.Si Lay-ton, par exemple, joue avec sincérité la carte du Québec, il s’expose à se faire rembarrer ailleurs au Canada.S’il se contente d’essayer de vendre le fédéralisme actuel au Québec avec le sourire, la vague orange refluera aussi massivement qu’elle a afflué en nos terres.Une majorité de Québécois souhaite au moins une réforme du fédéralisme dans le sens d’une reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise.Une majorité de Canadiens anglais refuse vigoureusement cette réforme.Les résultats du 2 mai ne changent pas grand-chose à cette dynamique.Aussi, les souverainistes sont certes temporairement ébranlés, mais ils n’ont pas dit leur dernier mot Ils diraient oui Les douze jeunes souverainistes qui signent J’aurais voté oui, mais j’étais trop petit auraient assurément souhaité lancer leur ouvrage dans un autre contexte, mais ils ne doivent pas croire pour autant que leur argumentation est devenue caduque depuis le 2 mai.Ils savaient déjà, de toute façon, que la défense de leur option n’était pas une sinécure.«J’ai tendance à ne pas suivre la tangente quand je clame par la voie du slam l’indépendance», écrit le cégépien Pier-Hugues Boucher.«Notre bataille est de vaincre ce qu’il y a de vaincu en nous», ajoute Cari Bessette.«L’image de l’indépendantiste a été attaquée avec tant d’efficacité qu’elle s’en est retrouvée bêtement démodée, écrit la dramaturge, comédienne et slameuse Catherine Dorion.Et on s’est bêtement laissé convaincre, on est redevenu gêné, on est redevenu honteux.» Bardée de diplômes, Dorion signe sans contredit l’essai le plus solide de ce recueil.Elle résume brillamment, en quelques petites pages, le sentiment et l’argumentaire souverainistes actuels.«J’ai souvent l’impression, écrit-elle, qu’avoir vingt ans aujourd’hui, c’est vivre dans un monde devenu trop lourd à changer, un monde où les ambitions qu’on ose encore avoir pour sa société refusent obstinément de s’encastrer dans la réalité, troublées qu’elles sont par ce besoin quotidien de se tailler une place individuelle dans ce monde qui est assez dur, assez inhospitalier dans un sens, et embrumé dans une telle pollution spirituelle.» Après ce petit coup de déprime, Dorion retrouve pourtant le goût de la lutte, en prenant conscience que ses prédécesseurs indépendantistes ont allumé le flambeau dans des conditions bien plus difficiles.En 1966, en effet, ils ne ralliaient que 10 % de la population.«A nous, écrit la comédienne, il ne reste que le dernier mille à parcourir [.].» Dorion sait bien qu’il est de bon ton de relativiser son combat.N’y a-t-il pas, en effet.J’AURAiS VOTE MAI^*ETAIS TROP PETiT d’autres luttes (l’environnement, la paix dans le monde, la justice sociale) qui nous requièrent de plus pressante façon?Pourquoi, alors, persister dans la lutte pour l’indépendance?«Parce que, rappelle-t-elle avec justesse, tant que nous n’aurons pas changé cet ordre constitutionnel qui étouffe nos penchants politiques quels qu’ils soient, il ne sert à rien de militer pour autre chose parce que nous n’avons ni voix, ni pouvoir.De vote à l’ONU et dans les autres institutions internationales où se décide en ce moment le sort de la planète, nous n’en avons pas.De poids dans le Canada, nous en avons de moins en moins.» Que cela est clair, bien dit et indubitable! «La question, ajoute Dorion à l’intention des «dépendan-tistes», n’est pas de savoir si on refuse de disparaître; la question est de savoir si on accepte d’apparaître.» Comme l’écrivent Sébastien Boulanger-Gagnon et Bruno Forest, la souveraineté est la condition de notre pleine ouverture sur le monde.Dans la préface de ce livre, l’historien Gilles Laporte se réjouit de constater que la génération des 18 à 30 ans, souvent qudifiée d’individualiste et de carriériste, assure le relais du flambeau indépendantiste.«Personne ne doute, écrit-il, que cette génération ait cultivé l’estime de soi et une confiance qui se mue maintenant en une nouvelle affirmation presque insolente du NOUS revendicateur.» Cette conclusion m’apparaît hâtive.Comme le souligne Danny Plourde dans son texte, très peu de jeunes s’intéressent à la politique.En ce sens, le dernier mille à parcourir évoqué par Dorion ne sera pas une promenade, même si Marc-André Pharand a bien raison de dire que lui, qui avait cinq ans en 1995, n’a jamais dit non.Pratte dirait non Avant de devenir éditorialiste en chef au quo- tidien La Presse, André Pratte a voté OUI en 1980 et en 1995.Aujourd’hui, évidemment, il dirait non.Dans une courte biographie de Wilfrid Laurier dont l’angle est principalement politique, le journaliste trace un portrait bienveillant de celui qui fut premier ministre du Canada de 1896 à 1911.Tout en s’acquittant avec élégance de son devoir de biographe, Pratte veut surtout convaincre le lecteur que Laurier incarne le meilleur de l’esprit fédéral canadien et qu’il devrait servir de modèle à tous ceux qui participent au débat sur cette question.La seule voie possible, selon Pratte, surtout pour la minorité, est «celle du compromis».Il faut surpasser nos différences de langue et de culture «pour se laisser guider par des principes supérieurs: la justice, la démocratie, le fédéralisme authentique».Les Québécois doivent «prendre leur place plutôt que d’attendre des Canadiens anglais qu’ils la leur cèdent», écrit Pratte en résumant les convictions de Laurier, cet «homme pratique», attaché aux «attitudes de modération et de dialogue qui rendent ce pays possible».Les divisions existent, ajoute le journaliste, ,mais «ce qui nous unit a toujours triomphé».A quel prix pour les Québécois qui, de compromis en beaux risques, pèsent de moins en moins lourd dans cette histoire?louisco@sympatico.ca J’AURAIS DIT OUI, MAIS J’ÉTAIS TROP PETIT Collectif d’auteurs Editas Montréal, 2011,136 pages WILFRID LAURIER André Pratte Boréal Montréal, 2011,216 pages Pourquoi la philosophie islamique nous perturbe ROGER-POL DROIT Pari facile à prendre, et sans grand risque: ce livre deviendra une référence.Probablement un classique en son genre.A l’instar de Qu’est-ce que la philosophie antique?(1995), où Pierre Hadot parvenait à la fois à exposer clairement l’essentiel d’une vie de travail et à modifier notre regard sur les penseurs grecs et romains.De même, Christian Jambet réussit, avec Qu’est-ce que la philosophie islamique?, à tenir ensemble transmission lumineuse d’un savoir immense et réflexion de fond.Mais, cette fois, l’objet est plus perturbant, car il s’agit d’une pensée discursive dans un univers religieux.Voilà pourquoi ce livre n’instruit pas seulement II dérange.Souverainement Car la réflexion de Christian Jambet embrasse bien plus que la philosophie arabe médiévàe.En prêtant attention aux seuls falâsifa — les «philosophes», comme Al Kindî, Al Farabi, Avicenne —, dont la pensée est principalement centrée, dans le sillage d’Aristote, sur la logique et la science politique, on perd trop souvent de vue, à ses yeux, ce qui fait la singularité de la philosophie islamique.Pour en saisir la «courbe complète» — c’est l’ambition de cet essai —, il convient d’y ajouter de multiples hukamâ’, «sages et savants», pour qui la rupture entre raison et révélation n’existe pas.Leur pensée, même la plus méthodique, est toujours voyage de l’âme en direction du salut.Pour que ce vaste panorama soit complet, Jambet y inclut aussi bien les penseurs de l’ismaélisme et la philosophie «illuminative» de Sohravardî que l’irfân, projet d’un savoir absolu unifiant toutes les écoles, qui se poursuit jusqu’au XIX® siècle, avec notamment le penseur iranien Mullâ Hâdi Sabzavâri — contemporain de Nietzsche et d’Engels, mais qui habitait une tout autre planète philosophique.La place décisive du persan En cartographiant ces territoires, Jambet, en digne continuateur d’Henry Corbin (1903-1978), insiste donc sur le domaine iranien, sur la place décisive du persan et sur l’impossibilité, par conséquent, de parler d’un domaine uniquement arabe.Il souligne également combien ces philosophes jamais ne rompent avec l’horizon religieux.«Ils n’ont pas été philosophes malgré l’islam, dit-il, mais à partir de lui, avec lui et en lui.» Prendre cette réalité au sérieux trouble les découpages conventionnellement opérés dans la pensée.Si on tente d’écarter l’horizon spirituel et religieux, pour ne conserver que l’ossature logique et conceptuelle, on ne comprend plus en quoi il s’agit bien de philosophie proprement islamique.Si, à l’inverse, on ne voit là qu’un discours musulman parmi d’autres, on ne saisit plus bien qu’au fil des siècles des questions métaphysiques et politiques travaillent l’islam du de- dans.En fait, ce que dérange l’entité «philosophie islamique», c’est bien à la fois «la philosophie» et «l’islam».De manière plus triviale, mais pas moins importante, ce beau livre perturbe aussi, profondément, des éléments antagonistes de l’air du temps.A l’ignoble ignorance qui nourrit la haine des autres, il oppose cette évidence: l’islam contient des trésors de pensée, de spiritualité, de travail spéculatif, d’invention proprement métaphysique.Mais il ne déconcerte pas moins une «islamophilie savante» qui évite, à sa façon, d’être réellement ébranlée par le mode de pensée des autres en ne choisissant de retenir, parmi les Arabes, que les philosophes qui, pour l’essentiel, pensent à la manière des Grecs.Chemin faisant, on ne se contente donc pas d’apprendre, de découvrir des auteurs méconnus, présentés lumineusement par un maître de netteté.On se trouve effectivement bousculé, contraint à bouger, donc incité à penser.Le Zarathoustra de Nietzsche, on s’en souvient, n’est pas tendre avec les piliers de bibliothèque.«Les érudits, dit-il, tricotent les chaussettes de l’esprit.» Heureusement, ce n’est pas toujours le cas.Le Monde QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ISLAMIQUE?Christian Jambet Gallimard, «Folio essais» Paris, 2011,480 pages LES SŒURS DE Les soeurs de Louise Cotnoir Devant mon corps Devant mon cor])s Geneviève Gosselin G.Colt Initiale Éditions du Noroît Nouveautés HISTOIRE Les mémoires d’un Montréalais d’adoption Originaire du New Jersey, Alexander Henry est l’un des premiers marchands britanniques autorisés à parcourir les Grands Lacs au lendemain de la capitulation de la Nouvelle-France.Deux siècles après leur publication à New York, les mémoires du Montréalais d’adoption sont enfin disponibles en français.DAVE NOËL En 1761, Alexander Henry quitte Montréal pour Michillimakinac, un poste de traite situé au cœur du «Middle Ground», cet espace «d’accommodements raisonnables» conceptualisé par l’historien américain Richard White.Au cours de son périple, Henry constate qu’il existe «une belle complicité» entre les voyageurs canadiens et les Amérin4iens hostiles aux nouveaux maîtres de la région.A Michillimakinac, le jeune homme est interpellé par un chef de la nation des Sauteux: «L’Anglais, vous avez conquis les Français, mais vous ne nous avez pas conquis.Nous ne sommes pas vos esclaves.» Les restrictions commerciales imposées par les Britanniques alimentent l’animosité des Amérindiens qui se soulèvent en 1763.Le 2 juin, la garnison de Michillimakinac est massacrée sous les yeux d’Alexander Henry: «J’ai vu tomber plusieurs de mes compatriotes qui luttaient pour leur vie entre les genoux d’un Indien et se faisaient scalper bien avant de rendre l’âme [.\.J’étais tout aussi horrifié qu’effrayé, étant témoin de souffrances que je savais pouvoir expérimenter moi-même.» Réfugié dans le grenier de son voisin canadien, Henry est capturé puis relâché grâce à l’interven- tion de Wawatam, son frère adoptif.On lui conseille de se raser le crâne afin de se fondre dans l’univers amérindien.«Ce n’est pas sans regret que j’ai renoncé à ma longue chevelure que je tenais pour flatteuse et naturelle, écrit-ü dans ses mémoires.Pendant près d’un an, celui que l’on surnomme le «bel Anglais» est tiraillé entre deux identités.«Je m’acclimatais à ce mode de vie mais je ne pouvais chasser de mon esprit que je vivais parmi les sauvages, que je souhaitais chaque minute reconquérir ma liberté et que j’avais un passé qui ne ressemblait en rien à ce que j’àais devenu.» La capacité d’adaptation d’Henry a des limites.On le constate lors d’un épisode de cannibalisme visant à stimuler le courage des guerriers.Le marchand se plaint en outre d’avoir développé une «sérieuse dépendance au tabac», devenu son principal loisir, en raison de la pauvreté des conversations amérindiennes.En 1764, c’est sans hésiter qu’il quitte sa famille d’adoption lorsque l’armée britannique reprend le contrôle de la région.En rédigeant ses mémoires, Henry souligne qu’ü «ne prétend en aucune façon écrire l’histoire générale des Indiens d’Amérique et encore moins faire une critique de leur morale ou de leurs mérites».Cette retenue est tout à l’honneur de ce témoin des bouleversements ayant frappé les pays-d’en-haut, ce carrefour des civilisations.Le Devoir L’ATTAQUE DE 1763: DE MONTRÉAL À MICHILLIMAKINAC Alexander Henry Septentrion Québec, 2011,212 pages Wilfrid l’Université - Laurier de la meilleure biographie mstorique piAl BÉLANGER laurier Cymr/ir/ fd ll| le n w L* H ¦ n-: aVsav.Deuxième édition revue et mise à jour REAL BÉLANGER Cette biographie de Wilfrid Laurier est le fruit de douze années de recherche dans de multiples fonds dWchives, journaux d’époque, mémoires et comptes rendus des débats de la Chambre des communes.Le portrait le plus complet à ce jour de l’homme politique canadien le plus illustre.Une lecture passionnante ! 468 pages / 40,00 $ Abonnez-vous à INFO-PUL www.pulaval.com
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