Interface : la revue de l'ACFAS, 1 novembre 1998, Novembre
IM| VOLUME DIX-NEUF | NUMÉRO SIX | N O V E M B R E - D É C E M B R E 1998 "V; Internet nuit-il à la santé?L’heure de l'euro* Jean-Marie De Koninck, sportif et mathématicien i-w' 5 Assôtlation canadienne-française pour l’avancement des sciences, 425, rue De La Gauchetièrè Est Montréal (Québec) H2L 2M7 N" de convention de vente relative aux envois de publications canadiennes 1260413 ’ER BNQ 0 10010 26651 8 01001026651806 ÉDITION-1999 Date de clôture du concours: > 1er février 1999 Le Concours de vulgarisation scientifique de l’Acfas est l’occasion de rendre accessibles au grand public tous les domaines dans lesquels travaillent nos cher- !v Pour qui?& Les étudiantes et étudiants universitaires des 2eet 3ecycles; Les chercheuses et chercheurs des centres de recherche publics et privés; & Les professeures et professeurs des cégeps et universités ainsi que toute autre personne faisant de la recherche dans ces établissements.De plus, le concours est ouvert aux francophones du Canada résidant à l’extérieur du Québec ainsi qu’aux étudiants et travailleurs étrangers en séjour au Québec.Comment participer?Soumettre un article traitant de son sujet de recherche.Cet article doit comporter un maximum de cinq feuillets à interligne double.Joindre un bref curriculum vitæ.& La qualité de la rédaction, la rigueur scientifique, le souci de vulgarisation et l’originalité du traitement seront les critères de base retenus par le jury pour la sélection des gagnantes et gagnants.Prix: & Six prix de 2000$, ainsi que la publication des textes primés.cheuses et chercheurs, qu’il s’agisse d’histoire, de démographie, de nutrition, de biotechno- 91 ¦ logie, d’océanographie 11 ou de sciences de W l’environnement, etc.Un guide de vulgarisation scientifique peut être obtenu sur demande.Pour recevoir le formulaire d’inscription au concours et le guide de vulgarisation, s’adresser à: Association canadienne-franpis pour l’avancement des sciences 425, rue Oe La Gauctietiè re Esl Montrai (Quèec) H2L 2M7 Tà: (514) 849-0045 TB.: (514) 849-5558 Courrier dectronique: concours, v-s@a Acfas Projet réalisé avec l’aide financière du ministère de l’Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie du Québec VOLUME DIX-NEUF | NUMÉRO SIX | N O V E M B R E - D É C E M B R E 1998 INTERFACE ÉDITORIAL La science, connais pas! Anne-Marie Dussault 4 Internet et la santé p.36 Science clips Des coléoptères dévoreurs d’herbe à poux Willow, la chèvre transgénique Devenir citoyen, au Québec et au Japon Les Arlequins démasqués Les coûts de la maladie d’Alzheimer Un astéroïde baptisé Mécantic La plasticité du cerveau: voilà qui dépasse l’entendementi Les mots d’ici, autrement Une brillante étoile est née Face à face Le THÉORÈME de JEAN-MARIE DE KONINCK: MATHÉMATIQUES + SPORT ¦ BELLE VIE René Vézina Commentateur sportif et entraîneur de natation, Jean-Marie De Koninck est l’initiateur des populaires opérations Nez Rouge du temps des Fêtes.Mais il est avant tout un mathématicien de haut niveau, passionné par la théorie des nombres.>4 Recherche Les jeunes philosophent La philosophie pour les enfants Michel Sasseville Au Québec, de plus en plus de jeunes, surtout au primaire, s’adonnent à la philosophie.Le programme Philosophie pour enfants leur permet d’apprendre à mieux penser, dès la maternelle.La philosophie pour donner du sens AUX MATHÉMATIQUES Marie-France Daniel, Louise Lafortune et Richard Pallascio L’approche Philosophie pour enfants peut être efficace pour d’autres disciplines.On l’utilise actuellement pour démythifier les sciences et les mathématiques auprès des jeunes.Enjeux te Internet nuit-il à la santé?Le cyberespace et la relation patient-médecin Michel Bergeron Grâce à Internet, tous les patients ont accès à un très grand nombre d'informations sur leurs symptômes et sur leurs maladies.Mais sont-ils nécessairement mieux informés ?Les diagnostics posés par des logiciels sont-ils fiables ?Quel est le rôle des médecins dans ce nouveau contexte?La complainte de l’internaute Pascal Lapointe Y a-t-il véritablement un lien entre le nombre d’heures passées dans Internet et la dépression ?Internet favorise-t-il les compulsions ?Zoom 46 À l’heure de l’euro François Leroux 50 Science monde Dans la forêt des Tawahka Laurent Fontaine 54 Quoi di neuf?RUBRIQUES Livres, Internet, Événements, Emplois 55 PHOTO: YVES RENAUD J£< ÉDITORIAL Tut- La science, connais pas; Anne-Marie Dussault Journaliste et animatrice de l’émission Les règles du jeu, à Télé-Ouébec, Anne-Marie Dussault nous présente sa perception de la place des sciences dans les médias.Je vous le dis d’entrée de jeu : je ne connais rien à la science.Mes cours de physique, de chimie, de biologie et, surtout, de mathématiques ont eu raison de ma capacité à aborder des domaines aussi complexes.Ils ont même déterminé mon choix de carrière : au début des années 70, je me suis inscrite à la faculté de droit, l’une des rares à ne pas exiger de mathématiques! Il est plus facile pour moi de lire dans les pensées d’un personnage politique que dans un microscope.Il m’est plus aisé aussi de dessiner la carte de l’ancienne Yougoslavie que d'expliquer la différence entre un virus et une bactérie.Et très candidement, je l’avoue: je dois réfléchir avant d’affirmer que la Terre tourne autour du Soleil, ou l'inverse! Lorsque mon fils de 12 ans me demande: «Maman, c’est quoi la magie du micro-ondes?Pourquoi est-ce que la nourriture est chaude.et pas l’assiette ?», je lui réponds simplement, en essayant de sauver ma crédibilité maternelle: «Je vais m’informer.» Heureusement pour lui (et pour moi), il est abonné au magazine Les Débrouillards.Il rêve même de devenir un scientifique ! Conclusion : mieux vaut ne pas m’assigner à la couverture d’événements scientifiques.Mais mon inculture scientifique n’a d’égale que ma fascination pour la chose.Fernand Seguin le premier nous a con- vaincus que la science et la vie sont indissociables.Depuis, ses héritiers spirituels ont repris le flambeau.Grâce aux Yanick Villedieu, Charles Tisseyre, la bande de l’Agence Science-Presse, Interface, Québec -Science, Les Débrouillards, La Presse (et son journaliste André Pratte qui fait état des recherches universitaires), etc., l’information scientifique a fait des percées majeures et irréversibles au Québec.Cependant, elle reste marginalisée — sinon ghettoïsée — dans des créneaux visant un public initié.Les entreprises de presse en général traitent l'information scientifique à l’extérieur du champ culturel habituel, dans une section à part, comme on le fait avec le merveilleux monde du sport ! Certes, les journalistes ont révélé au monde des stars de laboratoire.Ou’on pense à l’astrophysicien Hubert Reeves, à la chercheuse en immunologie Rosemonde Mandeville, ou encore, à l’épidémiologiste Lucien Abenhaim.Ces derniers ont un point en commun : ils sont tous de bons communicateurs qu’on se plaît à interviewer.Mais trop peu de chercheurs ont atteint une telle notoriété.On les compte sur les doigts d’une main.Et de plus, certains scientifiques qui ont brillé sous les feux de la rampe ont été accusés par leurs pairs d’exagérer prématurément l’importance de leurs recherches.Ainsi, le directeur scientifique du Centre de recherche du pavillon CHUL, Fernand Labrie, n’a pas échappé à la critique.Y aurait-il transposition dans les médias de la maxime « publish or perish»?Quelle que soit la réponse, elle ne devrait pas empêcher les journalistes de frapper à la porte des chercheurs.Ceci dit, les découvertes scientifiques sortent de l’ombre et font plus rapidement leur chemin jusqu’à la une lorsque leur incidence sur la vie ou la mort des gens est remarquable, et cela, depuis toujours.Les premiers journalistes ont couvert les révolutions! Et la mise au point éventuelle d'un vaccin contre le VIH intéressera plus les chefs de rédaction que la découverte d’une nouvelle étoile.Si Galilée vivait aujourd’hui, sa condamnation par l’Église serait-elle jouée à la une?Par essence, les journalistes ont des préoccupations sociales et politiques.Mais il leur manque la volonté de se donner une mission scientifique.Et malheureusement, O.J.Simpson aura fait davantage pour la connaissance de l’ADN par le public que n’importe quel chercheur.Bill Clinton aussi.Même chose pour le sida: on entend plus les victimes que les chercheurs, à l’exception peut-être de Gallo et de Montagnier en raison de la controverse entou- rant leurs travaux.Les affaires Fabrikant, Poisson et Sergent ont révélé ici les coulisses d’un milieu rongé par la concurrence obsessionnelle.Est-ce là tout ce qui importe?Je sais bien que non, mais avouez avec moi que la presse ne s’intéresse pas souvent aux bonnes nouvelles.Ce sont les avancées scientifiques vues sous l’angle médical qui présentent un intérêt manifeste pour une presse généraliste qui vit à la remorque des événements.Aux États-Unis et en Europe, les grands magazines d’information comme Time, Newsweek, le Nouvel Observateur, l'Express et d'autres consacrent ponctuellement leurs grands dossiers à une bactérie, au cholestérol, au cancer, à la maladie d’Alzheimer, à la génétique, bref, à tout ce qui est susceptible de toucher les gens dans leur vie, que dis-je, dans leur survie.Et la presse parlée?Il faut reconnaître l’immense effort de Radio-Canada, à la radio et à la télé, et dans sa juste part de Télé-Ouébec, pour avoir conçu, développé et maintenu des créneaux scientifiques au fil des années.Aujourd’hui, on pourrait difficilement imaginer qu’un reportage soit commandité par le fabricant de Viagra : le rôle des réseaux publics est fondamental pour assurer la diffusion scientifique selon les règles d’éthique usuelles.même si, on le sait, tous les médias aujourd’hui sont affligés d’une maladie incurable: la rentabilité.Celle-ci se mesure au tirage ou à la cote d’écoute.Personne n’y échappe.Il faut que ça vende.et pour vendre, il faut que ce soit accessible.Des ressources comme l’Agence Science-Presse sont devenues «incontournables» ~| interface] au Québec pour une presse qui se respecte.Une abondance d’agences de ce genre seraient bienvenue.Journalistes et scientifiques ont beaucoup de buts communs: la recherche des faits, l’investigation, la vérité, les réponses aux questions.Il faut trouver le bon filon pour partager cette passion.À première vue, le décalage des connaissances entre les journalistes et les chercheurs semble un obstacle.Mais après réflexion, on se rend compte que les meilleurs journalistes scientifiques peuvent aussi bien être diplômés en littérature ! Et pour parler des chercheurs, je citerais l’ouvrage Passionate Minds.Selon l’auteur, Carlo Rubbia, du Centre européen de recherche nucléaire (CERN), un scientifique doit être une personnalité free-lance: «La science est proche de l’art et la découverte est un acte irrationnel.» L’image du savant est loin de celle du professeur Tournesol.Selon ce même auteur, il faut être fou pour faire un bon savant; il faut être anti-conformiste, avoir le sens de la beauté, être fantasque, passionné, rêveur, imaginatif.Yanick Villedieu me rappelait récemment une citation de Fernand Seguin : «La science, c’est aussi fait pour rêver.» Alors, que le rêve commence ! INTERFACE Revue bimestrielle de vulgarisation SCIENTIFIQUE, INTERFACE EST PUBLIÉE par l’Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (Acfas) AVEC l’aide DU MINISTÈRE DE L’INDUSTRIE, du Commerce, de la Science et de la Technologie.Rédactrice en chef Danielle Ouellet Directeur général de l’Acfas Germain Godbout Secrétaire de rédaction Jocelyne Thibault Comité de rédaction Johanne Collin, Robert Ducharme, Pierre Fortin, Jean-Claude Guédon, Jacinthe Lacroix, Jean-René Roy, MichelTrépanier Révision linguistique Hélène Larue Direction artistique Dominique Mousseau Illustration de la page couverture Geneviève Côté Sorties Postscript Typographie Sajy Impression Imprimerie Ouebecor, Saint-Jean Les articles d’Interface peuvent ÊTRE REPRODUITS AVEC NOTRE ACCORD ET À CONDITION OUE L’ORIGINE EN SOIT MENTIONNÉE.POUR TOUTE DEMANDE DE RENSEIGNEMENTS, S’ADRESSER À: Acfas 425, rue De La Gauchetière Est Montréal (Québec) H2L 2M7 Tél.: (514) 849-0045 Téléc.: (514) 849-5558 interface@acfas.ca http://www.acfas.ca/interface/ La revue Interface est répertoriée dans Repère.n° de convention de vente RELATIVE AUX ENVOIS DE PUBLICATIONS CANADIENNES 1260413, NOVEMBRE 1998 DÉPÔT LÉGAL: BIBLIOTHÈQUE NATIONALE du Québec, quatrième trimestre 1998 ISSN 0826-4864 Publicité: Gérard Lefebvre | Sabine Monnin Tél.: (514) 523-2989 téléc.: (514) 523-0962 Conseil d’administration de l’Acfas 1998-1999 Gilles Brassard, professeur titulaire, Département d’informatique, Université de Montréal Daniel Boulerice, vice-président -Formation et gestion du changement, Confédération des caisses populaires et d’économie Desjardins du Québec Edwin Bourget, professeur titulaire ET DIRECTEUR, DÉPARTEMENT DE BIOLOGIE, Université Laval Mireille Brochu, consultante, Politiques de la recherche, des sciences ET DE LA TECHNOLOGIE Alain Caillé (2e vice-président), VICE-RECTEUR À LA RECHERCHE, UNIVERSITÉ de Montréal Gisèle Chevalier, professeurs, Faculté des arts, Université de Moncton Monique Charbonneau, présidente ET DIRECTRICE GÉNÉRALE, CEFRIO Francis Davoine, étudiant Yvan Ducharme, Centre de recherche THÉRAPEUTIQUE MERCK FROSST CANADA INC.Lucie Dumais, professeure adjointe, Département de biologie, Université d’Ottawa Louise Filion (présidente), vice-rectrice À LA RECHERCHE, UNIVERSITÉ LAVAL Yvon Fortin, professeur, Collège François-Xavier-Garneau Félix Maltais, directeur général, Les Publications BLD inc.Donna Mergler, CINBIOSE, Université du Québec à Montréal Nicole Poupart (trésorière), présidente-directrice GÉNÉRALE, INSTITUT DE RECHERCHE ET D’INFORMATION SUR LA RÉMUNÉRATION Jean-Marc Proulx (1er vice-président), VICE-PRÉSIDENT - RECHERCHE ET développement, Groupe conseil DMR inc.Francine Rivard, adjointe au directeur général, Affaires industrielles et PLANIFICATION, INSTITUT DES MATÉRIAUX INDUSTRIELS (IMI), CONSEIL NATIONAL DE RECHERCHES CANADA André Samson, professeur, Collège universitaire de Saint-Boniface Martin Simard, étudiant, Département DE GÉOGRAPHIE, UNIVERSITÉ LAVAL François Tavenas (président sortant), recteur, Université Laval André Thibault, Département d’administration, Université du Québec à Trois-Rivières Marie Trudel, directrice, Laboratoire de GÉNÉTIQUE MOLÉCULAIRE ET DÉVELOPPEMENT, Institut de recherches cliniques de Montréal Germain Godbout DIRECTEUR GÉNÉRAL, ACFAS Yves Gingras (archiviste), CIRST, Université du Québec à Montréal La recherche en sciences et en génie Guide pratique et méthodologique sous la direction de Marc Couture et René-Paul Fournier La recherche t en sciences et en geme (Guide pratique et méthodologique MARC COUTURE ET RERt-PAUl FOURRIER P# £ SS ES CE L ’ URI VERS fT.t Cet ouvrage est le premier du genre, en français, destiné aux personnes exerçant des activités de recherche dans le secteur des sciences et du génie.Guide pratique avant tout, il aborde les diverses facettes de la recherche et de son apprentissage: la nature et l'organisation de la recherche scientifique, les études de maîtrise et de doctorat, la conception et la réalisation d'un projet de recherche, la communication scientifique et l'éthique en recherche.Il s'adresse d'abord aux étudiantes et aux étudiants, dont il devrait rapidement devenir un compagnon de route indispensable; il intéressera aussi les personnes qui ont pour tâche de les superviser, ou qui souhaitent simplement s'initier à la recherche scientifique.Les Presses de l'Université Laval, 264 pages, 24,95 $ Distribution de livres Univers 845, rue Marie-Victorin, Saint-Nicolas (Québec) G7A 3S8 Téléphone: (418) 831-7474 ou 1 800 859-7474 Télécopieur: (418) 831-4021 SCIENCE CUPS Des coléoptères dévoreurs d'herbe à poux Si, comme plus de 10 p.cent de Québécois, vous êtes allergique à l’herbe à poux, VOUS AVEZ SANS DOUTE PASSÉ UN ÉTÉ SOUS LE SIGNE DES LARMOIEMENTS ET DES ÉTERNUEMENTS.De leur côté, les agriculteurs ont eux aussi vu arriver la plante maudite d’un très mauvais œil: les producteurs Plant mature d’herbe à poux de légumes, notamment de carottes, perdent chaque année des sommes considérables lorsqu’elle colonise leurs champs et entraîne une diminution des rendements.Dans les champs de maïs et de soja, la croissance d'Ambrosia artemisiifolia est contrôlée par des herbicides coûteux.mais de moins en moins efficaces, car la mauvaise herbe a développé une résistance à certains de ces produits.Les étés futurs seront peut-être moins pénibles, car des chercheurs de l’Université McGill, sous la direction de Toni DiTommaso, explorent la possibilité d’enrayer ce fléau grâce à des coléoptères amateurs d’herbe à poux.Rappelons que dans les années 1970, Ambrosia avait voyagé dans des chargements de blé en provenance des prairies canadiennes et avait commencé à envahir le sol russe.À cette époque, des chercheurs soviétiques avaient découvert des insectes qui, en se nourrissant exclusivement de la plante, étaient capables de limiter sa prolifération.Au début des années 1990, l’entomologiste russe Miron Teshler s'est joint au laboratoire des professeurs Toni DiTommaso et Alan Watson, au Département de phytotechnie de l’Université McGill à Sainte-Anne-de-Bellevue.Toni DiTommaso s’intéressait alors lui aussi à l’herbe à poux, notamment à des champignons qui s’en nourrissent et à d’autres méthodes biologiques de contrôle.Ces chercheurs tentent actuellement de déterminer si, comme en Russie, des insectes pourraient être utilisés au Québec pour lutter contre l’herbe à poux.«Nous avons commencé par étudier la littérature relative à deux coléoptères indigènes, le Zygogramma saturalis et l'Ophraella communa», explique Toni DiTommaso.Ces deux insectes bien québécois sont de la taille d’une coccinelle.Les scientifiques en ont ensuite collecté dans la nature.«Il faut vérifier si les coléoptères et leurs différents stades larvaires ne se nourrissent effectivement que d’Ambrosia et ne risquent donc pas de s'attaquer à d’autres plantes », explique le chercheur.Pour cela, au cours des quatre dernières années, les scientifiques ont tout d’abord tenté de faire ingurgiter des espèces voisines de l’herbe à poux, telles les verges d’or, aux deux coléoptères.Ils leur ont ensuite offert à manger des plantes que l’on trouve à proximité des insectes, dont notamment 25 espèces cultivées.Cette étape est encourageante: «Nous n’avons pas trouvé un seul insecte qui ait consommé autre chose qu’Am-brosia», conclut-il.Les premiers essais en champ ont été effectués en juillet dernier dans des plantations de carottes à Sherrington, en Montérégie,en collaboration avec une association de producteurs maraîchers.Des cages de tulle disposées au-dessus de plants d'herbe à poux ont permis d’observer le comportement des coléoptères.Elles ont aussi permis d’établir une densité optimale d’insectes à utiliser pour détruire complètement les plants gênants.«L’année prochaine, nous poursuivrons les essais dès le printemps afin de connaître le comportement des insectes avec les jeunes plants d’Ambrosia», explique le chercheur.Même si les résultats sont encourageants, les scientifiques doivent encore répondre à de nombreuses questions avant que les deux coléoptères ne puissent être vendus comme agents de lutte biologique.«Nous devons notamment trouver un moyen économique d’élever les insectes et de les conserver en l’absence d'herbe à poux.Et d'ici un an, nous devrions avoir une meilleure idée du coût associé à l’emploi de Zygogramma et d'Ophraella, précise Toni DiTommaso.Nous ferons aussi des essais dans d’autres types de sites, notamment en bordure des routes.» Les chercheurs doivent enfin s’assurer que l’accroissement artificiel des populations de ces deux coléoptères n’aura pas d’effets sur d’autres espèces animales, notamment sur les insectes qui s’en nourrissent.Parallèlement, Toni DiTommaso et son équipe s’intéressent toujours à quelques champignons qui se développent sur Ambrosia.«Nous étudions actuellement l’efficacité de ces champignons dans le but de les utiliser en association avec INTERFACE SCIENCE CLIPS les coléoptères, explique le chercheur.Avec le ministère des Transports du Québec, nous regardons aussi les espèces habituellement présentes aux côtés de l'herbe à poux sur le bord des routes, comme le trèfle blanc : nous voulons étudier la possibilité de les ensemencer afin qu’elles se développent à la place d’Ambrosia.» Malgré tout, l'herbe à poux n'est pas près de disparaître.«Éradiquer cette plante serait une erreur, car elle a son rôle à jouer sur le plan écologique.Sur des terrains dénudés, l’herbe à poux est souvent la première à repousser et elle favorise l’implantation d’autres espèces.Il s’agit plutôt de la contrôler», rappelle Toni DiTommaso.En prévision de l’été prochain, préparez donc encore vos mouchoirs.Valérie Borde Coléoptère Zygogramma saturalis adulte 1 Willow, la chèvre I transgénique Les médias ont tellement PARLÉ DES ANIMAUX TRANSGÉNIQUES OU’ON CROIT OU’lLS SONT MONNAIE COURANTE.En fait, c’est tout le contraire! Au Canada, le premier mammifère transgénique destiné à un usage commercial vient tout juste de voir le jour.Il s’agit d’une chèvre, nommée Willow, née en août dernier dans une ferme de Saint-Télesphore, dans le sud-ouest du Québec.Elle est la propriété de Nexia Biotechnologies, un laboratoire privé fondé par un ancien professeur de l’Université McGill et situé à Sainte-Anne-de-Bellevue, en banlieue de Montréal.La particularité de Willow?Elle possède un gène humain qui a été introduit dans son génome par les chercheurs de Nexia.Ce gène code pour une protéine dont l’absence chez les humains conduit à une maladie.Impossible, cependant, de savoir de quelle protéine ni de quelle maladie il s’agit.Le secret est mieux gardé que les indiscrétions du président Clinton.Tout ce que peuvent divulguer les chercheurs, c’est le nom de code de la protéine: Nex4i.Le but de Nexia est de produire des chèvres transgéniques qui fabriqueront cette protéine humaine dans leur lait, laquelle sera ensuite extraite pour être administrée aux gens qui en ont besoin.On obtiendra ainsi une source renouvelable et peu chère de protéines thérapeutiques.Mais la transgénèse n’est pas pour les gens pressés.«Les chercheurs de Nexia ont commencé par isoler le gène qui correspond à la protéine, explique Anthoula Lazaris, chercheuse en biologie moléculaire.Mais comme on veut éviter que le nouveau gène ne se retrouve dans toutes les cellules de l'animal transgénique et n'interfère avec son métabolisme, il faut ajouter un autre gène, dit «promoteur».Celui-ci ne permet l’activation du gène guérisseur que dans les cellules de la glande mammaire.» Ce gène promoteur a été fourni par Genzyme Trans-genics Corporation, une compagnie américaine avec qui Nexia a conclu une entente pour produire commercialement ladite protéine.Mais malgré l’utilisation de ce gène promoteur, les chercheurs ne sont pas au bout de leurs peines.«Avant d'injecter le gène de la protéine dans un embryon, nous avons vérifié avec des cultures de cellules qui proviennent de glandes mammaires si le gène et son promoteur étaient bel et bien fonctionnels», dit Anthoula Lazaris.Une fois cette étape franchie, on a injecté le gène promoteur dans des embryons de chèvre.Mais les résultats se révèlent aléatoires : «Seulement 5 à 10 p.cent des embryons qui reçoivent le gène l’incorporent», précise Anthoula Lazaris.Qui plus est, il faut attendre INTERFACE RT PHOTO: SEAN O'NEIL SCIENCE CLIPS J3r£i5J* tail.la naissance pour pouvoir confirmer, avec un échantillon de sang, si l’animal est transgénique ou non.Heureusement, dans le cas de l’espèce de chèvre sur laquelle les chercheurs de Nexia ont jeté leur dévolu, l’attente n’est que de quatre mois, ce qui est court par rapport au temps de gestation chez d’autres espèces.Ces chèvres sont aussi intéressantes du point de vue commercial étant donné qu’elles sont fertiles toute l’année; originaires d’Afrique équatoriale, elles sont indifférentes aux saisons.De plus, elles commencent à se reproduire à 3 mois pour le mâle et à 5 mois en moyenne pour la femelle.Dans le jargon technique, elles sont d’ailleurs connues sous le nom de BELE, pour Breed Early Lactate Early.La prochaine étape consistera à extraire la protéine du lait des chèvres transgéniques.«On est en train de mettre au point le protocole, explique Anthoula Lazaris.Dans un an, on devrait avoir une quantité suffisante de protéines pour entreprendre les tests cliniques, qui dureront cinq ans.» Il y a donc loin de la coupe aux lèvres, mais ce n’est pas sans raisons qu’on travaille avec des animaux transgéniques: «Des bactéries transgéniques sont déjà utilisées pour produire des protéines thérapeutiques comme l’insuline, mais une bactérie est un organisme trop simple pour synthétiser des protéines très complexes.Dans ce cas, il faut avoir recours à des cellules animales.» Quant aux méthodes traditionnelles d’extraction de protéines des tissus humains et animaux, on connaît déjà les risques de transmission de virus ou d’autres pathogènes que cela comporte.Reste à perpétuer la lignée.Willow est pour l’instant unique en son genre, mais chez Nexia, on s’attend à avoir bien- tôt d’autres chèvres transgéniques.Peut-être y aura-t-il dans le lot un mâle qui pourrait s’accoupler avec Willow afin de produire des descendants transgéniques?Autrement, seulement la moitié en moyenne des petits de Willow seront transgéniques si on l’accouple avec une chèvre « normale »; le clonage est certes une option, mais on n’en est pas rendu là.L’avenir de Willow et de ses conspécifiques transgéniques est déjà tout tracé au service de la médecine! Mais ce n’est pas nécessairement le cas des autres protéines sur lesquelles travaillent les chercheurs de Nexia.Ainsi, un projet, encore à l’étape préliminaire, consiste à synthétiser les protéines qui entrent dans la fabrication des fils d’araignée.Les araignées fabriquent sept types de soies qu’elles utilisent pour tisser leurs toiles, envelopper leurs œufs, ou encore, se suspendre du plafond.Certaines soies sont reconnues pour être, toutes proportions gardées, plus solides que l’acier et peut-être même que le kevlar, le nec plus ultra des polymères synthétiques.Pas étonnant que plusieurs équipes de recherche essaient de reproduire en laboratoire cette fibre naturelle, d’autant plus que les araignées se prêtent mal à l’élevage étant donné leurs habitudes carnivores et territoriales.Les chercheurs de Nexia collaboreraient à la partie du travail qui consiste à faire synthétiser les protéines en cause par un organisme autre que l’araignée.Ils laissent à d’autres le soin de «filer» ces protéines pour obtenir ce que l’araignée produit.les yeux fermés.Anne Vézina Devenir citoyen, au Québec et au Japon NOS ENFANTS IGNORENT, À LA NAISSANCE, OUI LS SONT QUÉBÉCOIS.Leur identité culturelle se construit au fil des années, et il en est de même pour les enfants de tous les pays.Mais comment nos adorables petits monstres deviennent-ils des citoyens et des citoyennes de leur pays?Bien sûr, la famille, les amis, la garderie, le terrain de jeux, le centre de loisirs ou la ruelle et la rue sont autant de milieux d’apprentissage.Mais selon l’anthropologue Yuki Shiose, vice-doyenne à la recherche et professeure agrégée à la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université de Sherbrooke, c’est à l’école, notamment dans la classe, que se produit la véritable entrée des enfants dans la société.La classe est un espace-temps de socialisation privilégié, où les enfants apprennent à jouer leurs multiples rôles dans la société — des rôles définis par des droits, des responsabilités, des limites, des interdictions et des tabous bien précis.Inspirée par le sociologue américain Erving Goffman, Yuki Shiose voit la classe comme un théâtre identitaire où 8 US NTERFACE SCIENCE CLIPS les enfants se familiarisent avec les scénarios et les rôles de la vie en société.Elle a voulu mieux comprendre le processus d’identification culturelle en comparant des jeunes issus de deux sociétés.Grâce à des subventions du Fonds FCAR et du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH),elle a pu apporter des éléments de réponse à cette question : comment l’écolier québécois et l’écolier japonais deviennent-ils des citoyens de leur pays?L’originalité des recherches de Yuki Shiose, qui se passionne pour le sujet depuis plus de dix ans, repose sur l’utilisation, pour la première fois au Québec et au Japon, de méthodes ethnographiques en milieu scolaire.Cette approche lui permet d’examiner le processus quotidien de la construction du monde du point de vue des premiers concernés: les enfants et les enseignants.Pour sa collecte des données selon la méthode ethnographique, Yuki Shiose est retournée à l’école — l’école publique au Québec et au Japon, et une classe dans une école privée au Japon.Cette dernière ainsi que la classe québécoise ont été suivies de façon intensive, tandis que la classe publique japonaise a fait l’objet de recherches ponctuelles.Pendant six mois, l’anthropologue est allée s’asseoir tous les jours sur les bancs d’école, dans ces classes qui ont bien voulu l’accueillir.Elle a vécu en compagnie d’enfants de 4e année, âgés de 9 ans à 11 ans, l’âge crucial de l’intégration de la citoyenneté.Au lieu d’apprendre les langues et les mathématiques comme ses jeunes camarades, cette écolière très spéciale a observé le déroulement de la classe dans ses moindres détails: le dit aussi bien que le non-dit.Elle a tout noté dans son cahier de bord et a rencontré les enfants, les parents et les enseignants en dehors des heures de cours, pour vérifier et pour approfondir ses observations.le dernier maillon d’une chaîne de pouvoirs qui encadre et dirige ses actions.Il «joue» en suivant un scénario établi par différents paliers gouvernementaux qui lui laissent, en principe, relativement peu de liberté et ce, au Japon comme au Québec.Premier acte du théâtre scolaire: l’entrée en scène du professeur ! Selon Yuki Shiose, l’enseignant assume le rôle de leader, tel que décrit par le sociologue Max Weber, soit un rôle parfois religieux, parfois charismatique, ou encore, politique.En même temps qu'il incarne l’autorité absolue dans la classe, le professeur constitue Second et principal acte du théâtre scolaire: l’entrée en scène des étudiants! Les étudiants québécois parlent quand ils le veulent, les étudiants japonais parlent lorsque le professeur leur accorde la parole.Le professeur québécois tutoie et est tutoyé, le professeur japonais vouvoie souvent et est toujours vouvoyé.Le contexte est individualiste et libertaire au Québec, mais marqué par le collectivisme et le corporatisme au Japon.Dans les deux cas, le scénario de l’apprentissage de la citoyenneté n’est jamais révélé explicitement.Les enfants, tout comme la chercheuse en tant que novice-apprentie, doivent le deviner, voire l’apprendre en jouant le jeu.Dans ce théâtre, paradoxalement, les enfants des classes japonaises semblent être beaucoup plus autonomes et responsables que les enfants québécois.En dehors des cours, en l’absence de l’enseignant, les enfants japonais circulent et agissent librement aussi bien à l'intérieur qu’à l’extérieur de l’école.Les jeunes Québécois, par contre, sont toujours encadrés et surveillés pendant les récréations.En classe, les petits Japonais gèrent et dirigent des périodes de leur temps assez importantes, de façon autonome et sous la supervision du professeur, et cela en assumant des responsabilités et des pouvoirs beaucoup plus grands que les petits Québécois.Au Québec, contrairement au Japon, les symboles religieux et surtout nationaux sont très présents.De plus, la distinction culturelle très nette entre «nous» et «les autres» laisse peu de place à l’appréciation des traits universels qui caractérisent la population de notre pays d'immigrants.Dans la classe québécoise examinée, « l’éducation interculturelle » a semblé représenter une corvée qui est placée à l’écart de l’éducation tout court.Dans les classes japonaises, par contre, l’accent était mis sur « l’éducation globale»; on soulignait la similitude qui existe entre tous 9 INTERFACE 0Q SANTE SCIENCE CLIPS j les humains.Il s’agit d’éduquer les enfants pour qu'ils soient des citoyens du monde compétents, dans un contexte d’internationalisation de l’économie japonaise.Le résultat de ces recherches?Une ethnographie de la vie en classe ! Contrairement à d’autres chercheurs qui tentent de chiffrer des phénomènes sociaux à l’aide de méthodes quantitatives, l’ethnographe examine un seul univers en profondeur et ceci, à partir de l’expérience des personnes en cause.Il s’agit de l’étude d’un cas particulier, qui n’est pas nécessairement typique ni représentatif de toute une société.Le Japon est-il un exemple pour le Québec, ou vice versa ?Attendons de voir la suite ! Son projet à peine terminé — la publication du rapport est prévue pour l’année prochaine —,Yuki Shiose entreprend déjà des démarches pour élargir sa comparaison de l’apprentissage de la citoyenneté en y incluant un exemple de classe en France.Andrea Hauenschild Les coûts de la maladie d’Alzheimer L’aggravation des symptômes de la maladie d’Alzheimer, soit la détérioration progressive des facultés, ne fait pas qu’accroître le désarroi chez les proches de la personne atteinte.Les coûts pour la société augmentent eux aussi dramatiquement.En fait, du stade léger de la maladie au stade avancé, ils quadruplent.Telles sont les troublantes conclusions d’une étude réalisée par Innovus Research Inc., une firme de Burlington en Ontario, et à laquelle a participé le Dr Serge Gauthier, du Centre McGill d’études sur le vieillissement.Alors qu’il en coûte chaque année 9451 $ en traitements divers pour soigner une personne atteinte de la maladie au «stade léger», les frais grimpent à 36794$ au stade avancé.Ce n’est un secret pour personne, la population canadienne vieillit à un rythme effarant: d’ici 25 ans, les personnes âgées de plus de 65 ans devraient représenter au moins 20 p.cent de la population (elles en représentent aujourd’hui environ 12,5 p.cent).Et plus de personnes âgées, cela signifie inévitablement plus de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.Doit-on par conséquent s’inquiéter lorsqu’on entend parler de quadruplement des coûts?«Absolument, répond Serge Gauthier.Mais heureusement, les chercheurs dirigent leur attention vers la prévention dans l’espoir qu’on puisse détecter la maladie à un stade précoce et ainsi repousser l’échéance.» Il n’est pas question, en effet, de pouvoir empêcher l’apparition de la maladie — les chercheurs, de ce côté, seraient plutôt dans le noir à l’heure actuelle — mais il s’agit plutôt de retarder de quelques années sa progression.«On ne souhaite évidemment pas prolonger la maladie en soi, mais plutôt maintenir les malades au stade précoce.Évidemment, ils vont alors mourir d’autre chose, car il faut être réaliste : i Les Arlequins I démasqués ' W K Avec leur belle couleur ARDOISÉE ET LEURS MOTIFS BLANCS CARACTÉRISTIQUES, LES Arlequins plongeurs font rêver bien des ornithologues ET DES AMATEURS DE trophées.Mais ces magnifiques canards de mer ne sont pas faciles à observer.Actuellement, on estime qu’il reste moins de 1000 Arlequins dans tout l’est de l’Amérique du Nord.Depuis 1990, cet oiseau figure sur la liste des espèces en danger de disparition au Canada et sa chasse est maintenant interdite.En 1995, le Comité de rétablissement des espèces canadiennes en péril a élaboré un plan de rétablissement à l’intention de cette espèce dans l’est de l’Amérique du Nord; la première étape consistait à recueillir de l’information de base sur le comportement de ce drôle de canard.Au printemps, l’Arlequin plongeur niche dans les torrents de montagne, puis il se déplace dans d’autres régions où il mue durant le mois d’août, avant de gagner une zone d’hivernage.Il se tient souvent en mer, à proximité des côtes, ce qui a longtemps fait de lui une proie relativement facile pour les chasseurs.Au fil des ans, plusieurs Arlequins avaient été observés en Gaspésie, dans le nord du Québec et au Labrador ainsi que sur la côte du Maine en hiver; mais jusqu’en 1996, on ignorait tout de leur parcours1.c’est tout de même une population âgée qui est atteinte», ajoute le Dr Gauthier.Pour évaluer les coûts liés à la maladie à chacune de ses phases, les chercheurs, dont l’étude est parue dans le Journal de l'Association médicale canadienne, ont pris de multiples facteurs en considération: soins infirmiers à domicile, utilisation des services communautaires, médicaments et honoraires des médecins, et ce, en plus du temps non rémunéré des aidants naturels, établi au taux de 6,85$ l’heure.Et ça ne s’arrête pas là: selon d’autres études, ces «aidants naturels», généralement des membres de la famille immédiate du malade, seraient deux fois plus susceptibles de présenter des symptômes dépressifs que les personnes qui s’occupent de gens atteints d’autres maladies, ce qui, à long terme, ajoute encore à la facture.Au Canada, on estime à 250000 le nombre de personnes qui souffrent de la maladie d’Alzheimer.Marie-Pier Elie/Agence Science-Presse 10 HTl NTERFACE % En mai cette année-là, le biologiste Serge Brodeur a capturé quatre Arlequins, en collaboration avec plusieurs partenaires, au large du parc national Foril-lon en Gaspésie et les a équipés d’émetteurs satellitaires.Puis, avec des chercheurs du Service canadien de la faune à Québec, ce fut autour de neuf autres mâles l’année suivante, à Fo-rillon et à la baie d’Hudson.En 1998, douze nouveaux mâles provenant de la baie d’Hudson, de la baie d’Ungava et de la côte du Labrador ont eux aussi été équipés d’émetteurs.Ces petits boîtiers sont implantés dans l’abdomen du canard, au cours d’une chirurgie sous anesthésie.L’antenne, qui sort par le dos, est placée de manière à ne pas gêner l’oiseau dans ses mouvements.«L’Arlequin est le plus petit oiseau sur lequel on peut actuellement installer ce dispositif.Et encore, seuls les mâles sont assez lourds pour supporter les 30 grammes de l’émetteur», précise Jean-Pierre Sa-vard, chercheur au Service canadien de la faune.À une fréquence prédéterminée, l’émetteur produit un signal capté par des satellites et ensuite transmis à l’ordinateur des chercheurs.jusqu’à ce que les piles s’éteignent, environ six mois plus tard.À 5000 $ l’émetteur, sans compter les coûts reliés à la capture et à la chirurgie, le nombre d’oiseaux suivis est forcément très limité ! «Nous voulions d'abord vérifier l'hypothèse selon laquelle il existerait deux populations distinctes d’Arlequins plongeurs dans l’est de l’Amérique du Nord », explique Jean-Pierre Savard.La réponse est oui.Grâce aux relevés satellitaires, on a découvert leurs trajets respectifs.Ainsi, les canards qui nichent en Gaspésie et dans le sud du Labrador font partie d’une population qui hiverne dans le nord-est des États-Unis.«Tout comme d’autres canards de mer tels que les eiders, les Arlequins semblent capables d’accomplir de très longs trajets pour trouver un site de mue à leur convenance, précise le chercheur.Parmi les oiseaux suivis, l’un s’est reproduit sur la rivière Adlatok au Labrador puis a mué à l’île Bonaventure; un autre a parcouru le trajet inverse en nichant sur la rivière Sainte-Anne en Gaspésie avant de muer au Labrador.«Nous pensons que l’Arlequin mâle suit sa femelle qui, elle, niche à l’endroit où elle est née.Puis, à l’époque de la mue, le mâle retournerait à l’endroit où il a mué pour la première fois, ce qui pourrait expliquer ces longs trajets.» Les chercheurs ont découvert la seconde population en suivant les Arlequins de la baie d'Hudson et du nord du Labrador avec leur ordinateur.Ces canards se dirigent d’abord vers la côte du Labrador, où ils s’arrêtent quelques semaines avant de repartir pour le Groenland, là où ils muent puis hivernent.«Nous croyons que ces canards font partie d'une population différente de celle qui hiverne dans le nord-est des États-Unis.» En marquant d’autres individus, les chercheurs espèrent peu à peu connaître la délimitation exacte entre les deux populations.Ils pourront alors déterminer quelles sont les rivières à protéger pour permettre la survie de cette espèce.Un autre canard, le Garrot d’Islande, fait aussi l’objet d’une étude similaire, même s’il n'est pas officiellement en danger de disparition.«À l'exception des eiders à duvet, les canards de mer sont encore très mal connus et plusieurs d’entre eux pourraient devenir menacés si on ne leur apporte pas un peu plus d’attention», conclut Jean-Pierre Savard.Valérie Borde 1.Les parcours des oiseaux peuvent être consultés sur le site Web du Service canadien de la faune, à l’adresse suivante: http://www.qc.ec.gc.ca/faune/sauv agine/html/satellite_ca.html NTERFACE PHOTO: MICHEL ROBERT NEUROPSYCHOLOGIE SCIENCE CLIPS Un astéroïde baptisé Mégantic Personne n’a sans doute songé à le prévenir, mais désormais, l’astéroïde «(4843) 1990 DR4 » portera un nom bien plus joli: Mégantic.L’Union astronomique internationale (UAI), en effet, a accepté la demande déposée par l’étudiant chercheur Yvan Dutil qui, alors qu’il appartenait au Groupe de recherche en astrophysique de l’Université Laval, s’était mis en tête d’immortaliser ainsi l’Observatoire du mont Mégantic, qui fête en 1998 son 20e anniversaire.Cet observatoire, situé à 60 km de Sherbrooke et qui culmine à 1100 m d’altitude, est le plus important de l’est de l’Amérique du Nord.Plusieurs lui attribuent la paternité de l’astrophysique québécoise.Il aura fallu six mois à Yvan Dutil pour obtenir ce «cadeau».Aujourd’hui rattaché au Centre de recherches pour la Défense de Valcartier, il s’est d’abord fait expliquer par l’UAI que les « petits » observatoires ne pouvaient donner leur nom à un astéroïde.Ce jj ' ¦ - ¦ .‘ sont en général les as- ¦ .tronomes qui suggè- 11 ’ rent des noms pour les couvrent.Il peut arriver qu’un laboratoire suffisamment prestigieux impose son propre nom.Yvan Dutil n’eut alors que deux options: découvrir lui-même un astéroïde, ou trouver un astronome qui en aurait découvert un auquel il n’aurait pas encore donné de nom.Cette dernière solution étant plus facile (!), Dutil s’est mis en quête de ces rochers anonymes — une liste est disponible à l’UAI — et a découvert qu’un astronome belge, Henri Debehogne, en gardait plusieurs dans sa besace.Le collègue a accepté d’en «donner» un: «J’ai pris le plus gros!»,avoue Yvan Dutil.De ce « 4843 », on sait peu de choses : découvert le 28 février 1990, il fait entre 17 et 37 km de diamètre et parcourt, quelque part entre Mars et Jupiter, une orbite légèrement elliptique en cinq ans et demi.À titre de comparaison, rappelons que la grande La plasticité du cerveau: voilà qui dépasse r entendement ! Nous NOUS EN DOUTIONS DÉJÀ: LES NON-VOYANTS ONT UNE OUÏE PLUS DÉVELOPPÉE OUE LA MOYENNE DES GENS.Ne compte-t-on pas des aveugles parmi les meilleurs accordeurs de piano ?N’est-il pas logique que ces personnes, privées d’un de leurs sens, en aient affiné d’autres?Le bien-fondé de cette croyance populaire n’avait pourtant jusqu’ici jamais été démontré.Or voilà qu’une équipe de chercheurs de l’Université de Montréal en a fait la preuve, chiffres à l’appui.Mieux encore, certains de leurs résultats sont si surprenants qu’ils viennent d’être publiés dans Nature (vol.395, n° 6699), considérée par plusieurs comme la revue scientifique la plus prestigieuse au monde.Nadia Lessard, étudiante au doctorat au Département de psychologie de l’Université de Montréal et coauteure de l’article, n’en est pas à sa première publication, puisque la thèse qu’elle rédige est constituée d’un ensemble d’articles scientifiques.Si le fait de publier un texte dans une revue respectable avant la fin de ses études est en soi remarquable, qu’il s’agisse de Nature relève de l’exploit.Bien peu de Québécois peuvent se vanter d’en être arrivés là ! Et pour la toute première fois, des expériences ont permis aux spécialistes de trancher entre deux hypothèses rivales: les autres sens des non-voyants sont-ils perturbés dans leur développement, comme certains le pensent, ou existe-t-il au contraire un phénomène de compensation?C’est cette dernière hypothèse qu’appuient les travaux de la jeune chercheuse, réalisés en collaboration avec ses professeurs Franco Lepore et Maryse Lassonde, de même qu’avec Michel Paré, un étudiant au Centre de recherche en sciences neurologiques affilié à l’Université de Montréal.Le cerveau est plus que jamais à la mode dans les laboratoires.Aux États-Unis, la décennie qui s’achève était d’ailleurs officiellement consacrée au cerveau, et Hillary Clinton a mis beaucoup d’emphase sur le sujet dans ses discours sur la santé.En fait, la plasticité du cerveau, c’est-à-dire la capacité d’adaptation de ses neurones, est très étudiée depuis 1990, et l’un des axes de recherche est celui des handicaps.À l’Université de Montréal, on a voulu savoir si le cerveau de personnes handicapées visuellement pouvait faire preuve de plasticité.On s’est posé la question : l’aire cérébrale normalement associée à la vision est-elle inactivée chez les non-voyants ou plutôt réutilisée pour d’autres fonctions?Pour y répondre, on a comparé l’acuité auditive d’un groupe d’individus devenus complètement aveugles en bas âge à celle d’aveugles partiels, de même qu’à celle d’un groupe témoin de personnes possédant une vision normale.Comment se déroule l’expérience?Les sujets, placés dans une pièce insonorisée, sont soumis à des sons provenant de sources variables.Chacun d’eux est assis, la tête bien droite, devant 16 haut-parleurs placés en demi-cercle à une même hauteur.Un stimulus sonore est alors émis aléatoirement à partir d’un seul haut-parleur à 12 3 INTERFACE SCIENCE CLIPS majorité des astéroïdes mesurent moins de i km.On en connaît une poignée de plus respectables, le plus gros, Cérès, découvert en 1801, approchant les 1000 km.D’où les astres tirent-ils leurs noms?Comme l’a constaté Yvan Dutil, ne nomme pas un astéroïde qui veut! En fait, ne nomme pas n’importe quel corps céleste qui veut: les règles de l’UAI sont très strictes.Oubliez tout d’abord ces compagnies qui vous offrent, pour une somme défiant toute concurrence, la possibilité de baptiser une étoile en l’honneur de l’être aimé: ce sont des arnaques.La plupart des étoiles se contentent d’une série de lettres et de chiffres, qui varient suivant le type d’étoile et l’époque de sa découverte (les méthodes de classification ont évolué).Les quelques centaines d’étoiles qui ont un nom sont celles qu’on peut observer à l’œil nu, et ce nom leur a été attribué il y a longtemps par des astronomes grecs (Sirius) ou arabes (Bételgeuse).Les planètes, si l’on devait en découvrir d’autres, continueraient de recevoir un nom lié à la mythologie gréco-romaine, comme Pluton, en 1930.Quant aux comètes, elles obtiennent automatiquement le nom du ou des découvreurs: Halley, Shoemaker-Levy, Hale-Bopp, etc.La topographie d’une planète dépend elle aussi de l’Union astronomique.Ou’il s’agisse de nommer un?montagne sur Mars ou une vallée sur Ganymède, le tout relève d’un comité d’experts auquel on interdit de donner le nom d’une personne vivante, ou encore, celui d’une personnalité politique ou religieuse des 200 dernières années.Une restriction qui vaut aussi pour les astéroïdes.Mais ces derniers constituent en revanche les seuls objets pour lesquels les observateurs du ciel se sont permis un peu de fantaisie.Parmi ces minuscules planètes dont au moins 50000 tournent entre Mars et Jupiter, on trouve un «Mr.Spock» et un «Frank Zappa»! Le choix revient au découvreur, quoique l’UAI se réserve un droit de regard.Si vous avez une idée, vous pouvez commencer dès maintenant à feuilleter le bottin des «sans-nom ».Agence Science-Presse Aveugles (n = 4) Voyants (n = 9) La section rouge, où les unités en microvolts sont le plus élevées, représente la région du cerveau activée par les sons.Chez les voyants, les sons n’activent pratiquement pas la région occipitale, réservée habituellement à la vision.Chez les aveugles, par contre, cette même région réagit beaucoup plus aux sons.13,97 13,46 12,45 Comparaison entre quatre 11,43 sujets aveugles et neuf 10,42 sujets de contrôle pour la «/I 9,40 % composante cognitive > O P300, une onde cérébrale 8,39 S Ë qui reflète l’attention, 7,37 c * WpîYiaîT ¦ ,I%>J»t« 11 Id 11 ,v;./.* tÎQUÇTWP ü ».* .>, ' vV - -* » ’ »*S*^ V '?¦ .:>• ;»;V •*%' ¦»?Jv**‘r ^y^53 «r '?«?¦H FACE À FACE 1 LE THÉORÈME DE ean-Mari e Koninc MATHÉMATIQUES + SPORT = BELLE VIE Au Québec, c’est bien connu, l’approche du temps des Fêtes coïncide désormais avec le déploiement des opérations Nez Rouge.Beaucoup de gens savent que Jean-Marie De Koninck, entraîneur de natation et commentateur à la télévision, est celui qui en a eu l’idée.Mais peu sont au courant du fait que le créateur de Nez Rouge est d’abord et avant tout un mathématicien de haut niveau, passionné par la théorie des nombres.MATHÉMATIQUES FA.E A FACE JEAN-MARIE DE KONINCK ne part jamais à l’étranger sans son ordinateur portatif.Il prend également bien soin d'inclure son nécessaire de jogging dans ses bagages.Quand l'occasion se présente, il peut alors se délier les muscles après avoir programmé des algorithmes pour approfondir les propriétés de ces nombres qui le fascinent.Il a ainsi été vu l'été dernier à Paris en train de parcourir son circuit favori, le tour du Champ de Mars! «Ce serait une perte de temps que de simplement regarder fonctionner l'ordinateur.Pendant qu'il travaille, je travaille moi aussi, tout en courant.» Cette image évoque bien la personnalité multidimensionnelle de Jean-Marie De Koninck, professeur de mathématiques à l'Université Laval et homme d’action soucieux de sa bonne forme.Il intègre facilement ces deux facettes de sa vie et enrichit l'une avec l'autre.«Je fais régulièrement du ski de fond, et la détente que cet exercice me procure favorise même mes travaux ! C'est ainsi qu'en 1992, lors d'une randonnée, j'ai compris que ma démonstration principale pour un article que je préparais, intitulé «Sur les plus grands facteurs premiers d'un entier», était incorrecte.Et avant la fin de mon parcours de 15 kilomètres, j'avais repéré l'erreur et trouvé la solution ! Je crois beaucoup au rôle du subconscient en science.Rappelez-vous, c'est ainsi qu'Archi-mède a découvert dans son bain son fameux principe selon lequel tout corps plongé dans un liquide reçoit une poussée ascendante égale au poids du liquide déplacé.» Que le véritable Jean-Marie De Koninck se lève! « Disons que je suis aux trois quarts mathématicien et à un quart sportif», répond-il quand on lui demande quelle est, au fond, sa nature première.Même s'il reprend du service cette année comme entraîneur du club de natation Le Rouge et Or, de l'Université Laval, il suffit de l'amener sur le terrain des nombres pour comprendre son attachement aux mathématiques.Son air éternellement juvénile s'éclaire encore davantage lorsqu'il parle, par exemple, de cette extraordinaire percée qu'a représentée la preuve du théorème de Fermat, formulée en 1994 par Andrew Wiles, ou du chemin qui nous sépare de la résolution finale d'une autre grande énigme mathématique, l'hypothèse de Riemann.Sur une feuille blanche, il esquisse alors courbes et axes, aussi enthousiaste à l'évocation de ces concepts abstraits que s'il se trouvait au bord de la piscine à observer ses athlètes réussir un bon chrono dans une compétition internationale.Jean-Marie De Koninck ne se contente d'ailleurs pas de transmettre son goût des mathématiques à ses étudiants.Ses propres travaux de recherche ont déjà fait l'objet de 35 publications dans les plus grandes revues 20 scientifiques du domaine.Il est également l'auteur de trois livres spécialisés et il en prépare actuellement trois autres.S'ajoutent plusieurs écrits destinés aux étudiants, des récits sur l'histoire des mathématiques et d'autres notes de cours.Se référant à l'un de ses ouvrages à venir, intitulé Ces nombres qui nous fascinent, il fouille dans les papiers qui encombrent son petit bureau du pavillon Vachon, à l'Université Laval, et finit par retrouver la version préliminaire de ce gros document qui traitera justement des attributs de chacun des nombres.«Prenez le nombre 38, par exemple.Saviez-vous qu'il est le plus grand nombre pair qui ne peut pas s’exprimer comme la somme de deux nombres composés impairs?» Il peut en parler longtemps.Jean-Marie De Koninck a du souffle, au sens propre comme au figuré.Et c'est par d'innombrables longueurs de piscine qu'il a mis en application le vieux principe romain, mens sana in cor-pore sano.«J'ai toujours fait du sport.Ce doit être un héritage familial, parce que mon père aussi pratiquait la natation.Je me souviens d'avoir négligé de me lever un matin, quand j'étais étudiant au Petit Séminaire de Québec, pour aller nager à 7 heures comme je le faisais régulièrement.Mon père m'en avait fait la remarque.Il tenait à ce que nous réalisions notre plein potentiel, à ce que nous soyions productifs.» Ce père, c'était Charles De Koninck, professeur à l'Université Laval, celui-là même qui a laissé son nom au pavillon des sciences humaines.«Je le revoie à la maison, montant dans son bureau avec en main une douzaine de crayons bien aiguisés parce qu'il allait travailler une partie de la soirée.Il nous poussait autant qu'il le faisait pour lui-même, peut-être même un peu trop», rappelle-t-il avec une pointe de regret.Charles De Koninck est mort jeune, à 58 ans, d'une crise cardiaque, alors qu'il se trouvait en 1965 à Rome pour défendre auprès du pape le bien-fondé de la pilule 3 INTER FACE | anticonceptionnelle.« Le médecin lui avait fait part du risque pour sa santé que comportait le voyage, mais il était tellement convaincu de la justesse de ses arguments.Il est parti et n’est jamais revenu.» Des mathématiques aux sports Chose certaine, Jean-Marie De Koninck n'a pas perdu de temps à exploiter ses talents de chercheur et de communicateur.C'est en 1971, au moment où il terminait sa maîtrise à Tfemple University, à Philadelphie, qu'on a publié son tout premier article dans une revue spécialisée, le Duke Mathematical Journal.Il devait compléter son doctorat dès l'année suivante, toujours à Tèmple, alors qu'il avait déjà entrepris sa carrière de professeur de mathématiques à l'Université Laval.Et c'est à la même époque qu'il a rencontré celui à qui il doit d'être depuis plus de 20 ans commentateur de compétitions sportives à la télévision.«À l'été 72, je dirigeais l'équipe de water-polo de l'Université Laval, dit-il.Le Pavillon d'éducation physique et des sports (PEPS) avait été choisi pour accueillir la Coupe du monde de water-polo, et la télévision de Radio-Canada était sur place.Comme il avait entendu parler de moi, l'animateur Jean-Maurice Bailly m'avait demandé de le seconder comme analyste.Tbut avait bien fonctionné, mis à part le début de son reportage ! Habitué à décrire les matchs de hockey, Bailly avait commencé en disant .!» Il était alors trop tard pour que notre mathématicien puisse joindre l'équipe télé déléguée aux Jeux olympiques de Munich, mais ce n'était que partie remise.On se rappellera, en effet, le fameux tandem qu'il allait former FACE  FACE quatre ans plus tard avec ce même Jean-Maurice Bailly, toujours aussi enthousiaste, pour la description des épreuves de natation aux Jeux olympiques de Montréal.Depuis, il n'a pas raté une seule «réunion olympique» avec la Société Radio-Canada ou le réseau TVA.Les dirigeants apprécient toujours sa verve, de même que l'étendue et l’acuité de ses connaissances.Même après 20 ans de couverture sportive, il se laisse encore lui-même gagner par l'intensité du moment.Et pour les Jeux de Sydney, en l'an 2000?«Je n'ai pas encore reçu d'appel de Radio-Canada.On verra bien!», répond-il.Présent au micro, Jean-Marie De Koninck a été encore plus assidu au bord de la piscine.Sa carrière d'entraîneur a commencé en 1972 avec le club de la Ville de Sainte-Foy, avant qu'il ne prenne, deux ans plus tard, la direction du Sélect de Québec qui réunissait les meilleurs nageurs de la région.Et c'est en 1978, un an après son agrégation comme professeur de mathématiques, qu'il est devenu entraîneur du club Le Rouge et Or.Des nageurs oui savent aussi conduire: l’histoire de Nez Rouge Jean-Marie De Koninck a de la suite dans les idées.Il se rend bien compte, au début des années 80, que son club est incapable de concurrencer ceux des grandes universités américaines, lesquelles offrent d'alléchantes bourses aux meilleurs nageurs pour les attirer chez elles.Il faut en arriver à trouver des fonds pour aider nos athlètes à demeurer à l'Université, se dit-il.Les lave-auto, c'est bien beau, mais ce n'est pas vraiment le Pérou.«Par un samedi de septembre, en 1984, je me rendais en voiture à l'université tout en écoutant distraitement la radio, raconte-t-il.Quelqu'un parlait des ravages de l'alcool au volant, responsable d'un accident mortel sur deux.Dans la même émission, un barman disait que les gens, même éméchés, tenaient à conduire pour ne pas laisser leur véhicule derrière eux.C'est alors que l'idée m'est venue : pourquoi ne pas offrir à ces gens d'aller les reconduire dans leur voiture, en recevant pour la peine un pourboire de circonstance ?» INTERFACE MATHÉMATIQUES irtactfi FACE À FACE Le clan De Koninck Charles De Koninck a été recruté en 1934 en Belgique par Mgr Alphonse-Marie Parent alors qu’il y enseignait la philosophie.Impressionné par les cours qu’il avait suivis avec lui, Mgr Parent avait convaincu le jeune homme de 27 ans d’immigrer au Québec.Pas moins de cinq enfants de Charles et de Zoé De Koninck sont aujourd’hui professeurs à l'Université Laval.Outre Jean-Marie, on y trouve Thomas, en philosophie, Maria, en médecine sociale, Rodolphe, en géographie, et Zita, la plus jeune, en linguistique.Le bassin, faut-il ajouter, est abondant: les De Koninck sont onze frères et sœurs.La légende veut que Thomas, l’aîné, ait servi de modèle à Antoine de Saint-Exupéry pour Le petit prince.«Saint-Exupéry connaissait mon père et il venait le visiter rue Sainte-Geneviève, à Québec, au début des années 40, dit Jean-Marie De Koninck.Thomas avait six ans, il était blond, et il passait son temps à lui poser des questions.C’est ainsi qu’il aurait inspiré Saint-Exupéry.» ment au Québec, nous pouvons compter sur 45000 bénévoles.C'est plus qu'aux Jeux olympiques d'Atlanta, qui avaient attiré 40 000 volontaires!» Président de la Corporation Nez Rouge, Jean-Marie De Koninck continue à soutenir le moral de ses troupes, et il n'est pas rare de le voir arriver en renfort un 24 ou un 31 décembre, lorsque le téléphone ne dérougit pas.Encore plus d'argent pour les jeunes, encore plus de sécurité sur la route, la combinaison demeure idéale.Professeur et chercheur avant tout Ce n'est certes pas là la seule équation qu'il aura résolue dans sa vie.«Je demeure toujours aussi attiré par les nombres, tout comme j’aime en parler aux étudiants.Je suis enseignant de nature.Au paradis, je vais enseigner.L'enfer, ce serait d'écrire des lettres et de corriger des copies», dit-il en riant.Et pourquoi avoir choisi les mathématiques?«C'est leur aspect rigoureux qui m'a attiré.Les sciences sociales ou la philosophie comportent trop de nuances.En mathématiques, c’est vrai ou ce ne l'est pas.Cette rigueur me convient et je ne voudrais pas vivre autrement.» Les championnats ne se gagnent pas tous dans une piscine.Il suffit de l'entendre parler de l'excitation qui Mise au fait du projet, la police de Québec se montre emballée.On en parle à la radio, Jean-Marie De Koninck accorde quelques entrevues, et le mouvement est lancé.«Je me suis mis à recevoir des chèques de corporations heureuses de s'associer à l'opération.Dès la première année, Desjardins a versé 1000$! Notre objectif était de recueillir en tout et pour tout 5000$.Nous en avons ramassé 25000, 5000 en pourboires et 20000 en commandites.» D'autres clubs ont imité Le Rouge et Or l'année suivante, à Sherbrooke, Rimouski et ailleurs.Nez Rouge venait de s'envoler pour de bon.Nous en sommes aujourd'hui à la 15e édition de ce qui est devenu un véritable phénomène social du temps des Fêtes.Cette année, les conducteurs de plus de 70 opérations Nez Rouge viendront au secours des fêtards désireux de regagner leur foyer sans danger.Les profits seront probablement encore plus élevés que l'an dernier, alors que 130 organismes dédiés aux jeunes ont amassé collectivement plus d'un million de dollars.«Je connais des bénévoles qui prennent des vacances pour nous donner un coup de main.Dans de nombreux bureaux, des groupes s'organisent pour nous aider, chez Bell, Hydro, Desjardins, Pepsi-Cola.Aujourd'hui, Nez Rouge s'étend dans sept provinces canadiennes.Seule- PHOTO: YVES MÉDAM FACE À FACE s'est emparée de la petite communauté des grands mathématiciens quand Andrew Wiles a présenté pour la première fois sa solution au théorème de Fermat, à l'Université de Cambridge, pour comprendre que sa passion est bien réelle.On sait désormais, et pour la postérité, que toute courbe semi-elliptique est modulaire, ce qui explique pourquoi, comme l’écrivait Pierre de Fermat en 1637, «un cube n’est jamais la somme de deux cubes, une puissance quatrième n'est jamais la somme de deux puissances quatrièmes, et plus généralement, aucune puissance supérieure à 2 n'est la somme de deux puissances analogues».«Et vous vous rendez compte, s'exclame Jean-Marie De Koninck, ce défi a résisté plus de trois siècles et demi ! » D'autres énigmes demeurent.Celle qui le captive le plus?La factorisation des grands nombres.«Depuis 1977, explique-t-il, on est capable de coder des messages sans qu’ils puissent être déchiffrés.La clé réside dans la mise en facteurs premiers des grands nombres, ceux qui comptent 200 chiffres, par exemple.Les transferts de fonds entre grandes banques et les secrets militaires reposent sur ce principe.Même les ordinateurs les LU D O' plus puissants mettraient une éternité à découvrir les h facteurs.» Jean-Marie De Koninck cherche à déter- s 'LU miner l'ordre de grandeur du deuxième plus grand f.facteur premier de tels nombres.C’est d'ailleurs à ce s propos qu'il a publié en 1993 «Sur les plus grands facteurs premiers d'un entier» dans la très savante revue Monatschfte für Mathematik.«J'ai déjà obtenu des résultats intéressants.Ce n'est pas que je veuille tirer le système bancaire par terre, mais ce serait là une grande réalisation!» Est-ce parce qu'il travaille sur des nombres quasi infinis que l'âge semble ne pas avoir de prise sur lui?Jean-Marie De Koninck a eu 50 ans cette année, mais il garde son air de jeunesse, tout comme cette Corvette qu'il s'est offerte il y a une douzaine d'années et qu'il conserve depuis, se payant une balade à l'occasion.Paradoxe ?Un homme de sciences, sportif accompli, amateur de voitures de sport?«Les mathématiques me conduisent dans l'abstraction pure, les sports me permettent de garder les deux pieds sur terre», dit-il.Entre les deux, il lui faut bien se déplacer à une vitesse folle, ne fut-ce que par sa propre pensée./wur 1.9.9 S-19,9.9 AU PREMIER CYCLE UNIVERSITAIRE Gouvernement du Québec Ministère de l'Éducation Le concours des Prix de la ministre est un concours annuel dont l'objet est d'encourager la création de matériel didactique rédigé en français et destiné aux étudiantes et aux étudiants du premier cycle de l'enseignement universitaire.Sont admissibles au concours les membres du personnel enseignant du réseau universitaire qui ont conçu individuellement ou collectivement un ouvrage pédagogique dans l'une des catégories suivantes : • volumes; • notes de cours; • traduction et adaptation; • didacticiel; • document multimédia; • cours à distance; • rapport de recherche pédagogique.La date limite pour la réception des dossiers a été fixée au 29 janvier 1999.Pour tout renseignement, s'adresser à : Mme Raymonde Villemure au numéro (418) 646-8319 ou consulter le site Internet du ministère de l'Éducation, à l'adresse suivante : http//:www.meq.gouv.qc.ca/ens-sup Québec h a El El INTERFACE i» T mm RECHERCHE MICHEL SasSEVILLE | michel.sasseville@fp.ulaval.ca La philosophie pour les enfants .% ' * •.: jàjk.Des centaines d’élèves '|p.ï oL QUÉBÉCOIS, SURTOUT AU PRIMAIRE, SONT jourd’hui ENGAGES DANS UNE PRA TIOUE MILLENAIRE, CELLE DE LA PHILO SOPHIE.LE PROGRAMME Philosophie pour enfants, appliqué au Québec depuis une oui d’années, permet aux futurs adultes d’àpprendre à mieux penser, dès la .¦ ¦ ¦ ' MATERNELLE.ET SON APPROCHE f$T EFFICACE AU-DELÀ DE LA PHlfOSOPHIE ON L’UTILISE ACTUELLEMENT POUR DEMY THIFIER LES SCIENCES ET LES MATHEMA TIQUES AUPRES DES JEUNES.Michel Sasseville est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval et responsable du programme Philosophie pour enfants.Il préside le Conseil international pour la recherche philosophique avec les enfants (CIRPE).Dès le départ, éliminons un préjugé: l'idée de faire de la philosophie avec les enfants n'est pas récente.Dès le XIe siècle, on invitait les enfants à s'initier, vers l'âge de 12 ans, aux principes de la logique.Ce que notre époque apporte de particulier dans cette longue histoire des rapports entre la philosophie et les enfants, c'est un programme structuré leur permettant, dès la maternelle, de pratiquer l'ensemble des disciplines qu'on trouve en philosophie: éthique, esthétique, logique, métaphysique, etc.À la fin des années 60, le philosophe américain Matthew Lipman envisagea sérieusement l'idée de redessiner l'enseignement de la philosophie dans son ensemble afin qu'elle devienne accessible aux enfants dès le primaire et puisse dès lors servir d'instrument pour la formation intellectuelle et morale des adultes de demain.Il eut très rapidement l'idée d'utiliser des histoires philosophiques pour les enfants.La première d'entre elles, écrite par Lipman lui-même, s'intitule Harry Stottlemeier’s Discovery1, le prénom et la première partie du nom constituant une subtile référence au philosophe Aristote.Ce roman de 96 pages, dont la première édition remonte à 1969, a depuis été traduit en 17 langues.Au Québec, on utilise une version adaptée, La découverte de Harry2 (encadré I).Des romans pour apprendre à philosopher Il existe actuellement près d'une dizaine de petits romans philosophiques signés par différents auteurs et destinés aux enfants.Accompagnés d'un guide pédagogico-philosophique pour les enseignants, chaque histoire aborde la plupart des thèmes et des interrogations qui ont tissé l’histoire de la philosophie : la liberté, la justice, la structure du raisonnement, ou encore, la notion de beauté, reflétant ainsi les valeurs et les réalisations des générations antérieures et actuelles.Leur rôle en est un de médiation entre les enfants et la culture dont ils sont les héritiers et les éventuels fabricants.Fait important, ces histoires RECHERCHE sont écrites dans une langue adaptée aux enfants, et racontent la vie d'enfants et d'adultes aimant les idées et les rapports que celles-ci entretiennent entre elles.En outre, on n'y trouve ni dates, ni noms de philosophes, ni cette terminologie parfois ésotérique qui a marqué l'histoire de la philosophie.Car le but n'est pas d'enseigner la philosophie, mais de la faire pratiquer.Pour cela, on fournit des exemples à la portée des jeunes lecteurs pour les encourager à «penser philosophiquement», c'est-à-dire à s'engager dans un dialogue et à en développer l'habitude.Ce dialogue est soumis à des critères de rigueur, d'impartialité et d'objectivité.On incite les enfants à écouter et à respecter les arguments avancés par les pairs.À l'aide des modèles présents dans les histoires, les élèves se familiarisent avec des actes philosophiques.Des exemples ?Donner des raisons, formuler des hypothèses, trouver .le programme aide l’enfant à franchir la distance qui sépare l'étonnement de la réflexion, la réflexion du dialogue et le dialogue de l'expérience.des exemples, s'étonner, coopérer intellectuellement, respecter les autres, ou encore, exercer son sens critique.Cette approche favorise la pratique d'habiletés intellectuelles et l'intériorisation d'attitudes qui permettent de raffiner la pensée critique et créatrice.La plupart des enseignants du primaire et du secondaire qui utilisent une telle approche ne sont pas des philosophes de formation.Les guides pédagogiques (6000 pages au total) sont donc des outils précieux.Au Québec, quelques centaines d'enseignants — précisons-le, en majorité des enseignantes — s'en servent actuellement.Mentionnons au passage que le programme Philosophie pour enfants est maintenant offert dans plus de 50 pays.BEL INTERFACE | Les guides pédagogiques suggèrent une série d'activités qui permettent de clarifier un concept ou de pratiquer une habileté cognitive particulière.Par exemple, dans le guide À la recherche du sens3, qui accompagne le roman Pixie4 destiné aux élèves de troisième et de quatrième année du primaire, un des thèmes abordés est le silence.On propose une série de questions pour alimenter la réflexion.En voici quelques-unes : Aurait-on raison de dire que le silence est au son ce que l'obscurité est à la lumière?Les mots «silence» et «paix» veulent-ils dire la même chose?Les silences donnent-ils parfois la chair de poule?Un silence peut-il être rempli de haine?D'amour?Peut-il être beau ?Le silence représente-t-il quelque chose ou rien du tout?Ces guides permettent aux enseignants d'inciter les enfants à envisager différentes positions philosophiques et d'exercer leur jugement plutôt que de souscrire malgré eux à une philosophie imposée.On donne ainsi une direction à leur recherche, on les amène à réfléchir à des thèmes philosophiques fondamentaux comme la vérité, la beauté, la bonté, la justice, la personne, etc.En somme, le programme aide l'enfant à franchir la distance qui, trop souvent, sépare l'étonnement de la réflexion, la réflexion du dialogue et le dialogue de l'expérience.Le Québec et la formation du jugement Le Québec a découvert cette approche en 1982 grâce à Anita Caron, alors professeure à l’Université du Québec à Montréal.Aujourd'hui, la philosophie occupe une place bien à elle dans plusieurs écoles du Québec.Elle a dépassé le cadre de la formation morale, plus orientée vers l'éthique, pour inclure l'ensemble des préoccupations philosophiques, notamment l'esthétique et la logique.L'intérêt est tel que la Faculté de philosophie de l'Université Laval a engagé un professeur de carrière, en 1995, pour favoriser le développement de la philosophie pour les enfants.Cette université est la seule au monde, à ma connaissance, à avoir ouvert un poste spécialement consacré à ce domaine.Faire de la philosophie avec les enfants, c'est s'engager dans une formation du jugement et, plus particulièrement, du jugement pratique.Il ne s'agit pas, disait Lipman, de viser à ce que les enfants deviennent des petits savants, mais «de faire en sorte qu’ils apprennent, tout en étant gouvernés par les valeurs et les idéaux humains, à penser de façon plus pratique5».L'enseignement de la philosophie à l'école primaire est donc aux antipodes d'une éducation déracinée n'ayant aucun rapport avec ce qui attend tout être humain engagé dans l'action. Voici un extrait du chapitre 6 de La découverte de Harry.Les enfants sont sur le point de s’endormir, mais une discussion s’engage sur la nature de l’esprit.Ce passage est particulièrement révélateur des caractéristiques d'une bonne recherche intellectuelle.«Mais qu’est-ce que < l’esprit >?Et comment sais-tu que tu en as un ?», demanda Julie.Laura bâilla et parvint à s’étirer tout en agitant ses orteils sous les draps.«Je sais que j’ai un esprit, répondit-elle, de la même manière que je sais que j’ai un corps.» Le père de Julie frappa à la porte et dit aux filles qu’il était passé minuit et que c’était l’heure de dormir.Elles promirent de s’arrêter de discuter (en fait, seule Julie le fit, les autres se contentèrent de pouffer).Mais très vite, elles revinrent au même sujet.France insista sur le fait qu’on peut voir et toucher son corps, mais qu’on ne peut ni voir ni toucher son esprit; comment dire que l’esprit est réel si on ne peut le voir ou le toucher?Elle conclut: «Quand on dit ,tout ce dont on parle, c’est de notre cerveau.» «Mais il y a des tas de choses qui sont réelles, même si on ne peut pas les voir ou les toucher, objecta Laura.Par exemple, si je vais faire de la nage, existe-t-il réellement une chose appelée nage?Si je vais faire de la marche ou de l’équitation, la marche et l’équitation existent-elles réellement?» «Que veux-tu dire?»,demanda France.«À mon avis, reprit aussitôt Julie, Laura estime que ce que nous appelons penser est quelque chose que nous faisons, au même titre que marcher, nager ou chevaucher.» «C’est juste,approuva Laura,c’est exactement ce que je veux dire.Quand je disais, il y a un instant, , cela signifie que je pense à des choses.Je pense au téléphone, à ma petite sœur, ou simplement à mes propres affaires.Car , ce n’est rien d’autre que < se représenter des choses en pensée >.» Cependant, France n'était pas complètement satisfaite de la définition donnée par Laura et Julie.«Je suis d’accord avec vous, l’esprit n’est pas tout à fait la même chose que le cerveau.Je le pensais auparavant, puis j’ai changé d’avis.«Toutes sourirent, puis France reprit: «Ce que je veux dire, c’est que je ne peux voir l’électricité, et pourtant, c’est une réalité.Donc, pourquoi nos pensées ne seraient-elles pas quelque chose d’électrique dans le cerveau ?» Cette fois, ce fut la mère de Julie qui vint annoncer aux filles qu'elles auraient à poursuivre la conversation le lendemain matin.«Maman, demanda Julie, qu'est-ce qu’un esprit?» Madame Portos réalisa qu’elle se faisait entraîner dans une conversation qui était déjà supposée être terminée.Mais elle n'aimait pas esquiver les questions de Julie, aussi répondit-elle: «Lorsque j'avais ton âge, Julie, je pensais que l’esprit était un truc éthéré, vaporeux comme un souffle.» «Pensais-tu que tu pouvais le voir par temps froid, comme tu peux voir ton souffle par temps froid ?», l’interrompit Julie.RECHERCHE «Non, répondit sa mère,je pensais que c’était quelque chose de réel mais d’invisible.On ne pouvait jamais le voir, mais il était le siège des pensées, des sentiments, des souvenirs et des images, tous faits de la même matière, fine comme une pellicule.» «Oh, c’est si juste! C’est exactement comme ça que l’esprit est fait I», s’exclama Julie.«Peut-être », dit madame Portos en souriant.«Eh bien, qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?», demanda Julie.«Je ne sais vraiment pas », dit madame Portos en posant sa main sur la tête de Julie.Puis, après un moment, elle ajouta : «Je ne dis pas cela parce qu’il est tard et que je préférerais ne pas en discuter.C’est la vérité; je ne sais réellement pas.Parfois, je pense que ce n’est rien d’autre que du langage.» «Du langage ?», questionna Julie.«Lorsque les enfants commencent à parler, ils parlent aux autres personnes, dit madame Portos.Quand il n’y a personne à qui parler, les enfants continuent à parler comme s’ils avaient un auditoire.En d’autres termes, ils se mettent à parler à eux-mêmes.Puis ils se parlent à eux-mêmes de plus en plus doucement jusqu’à ce qu'ils n’émettent plus de sons.C’est ce qu’on appelle penser.» «Alors, vous voulez dire, poursuivit France, qu’au début, les enfants voient seulement les choses présentes, puis, quand les choses disparaissent, ils s’en souviennent et les imaginent.Ainsi, les pensées de notre esprit sont seulement les traces des choses dans notre mémoire?» «Oh la la, France, je ne sais pas, je n'ai jamais réfléchi à cela de cette façon », répliqua madame Portos.LIPMAN, Matthew, La découverte de Harry, Montréal, traduction et adaptation de Michel Haguette, Commission des écoles catholiques de Montréal, 1994,87 pages.INTERFACE PHILOSOPHIE RECHERCHE '0 Apprendre à «bien penser» On l'aura compris, au cœur de cet enseignement se trouve le dialogue, mot-clé de la pédagogie du programme de philosophie pour les enfants, de l'avis de la principale collaboratrice de Lipman, Ann Margareth Sharp.L'objectif central étant de développer l'enfant dans ses dimensions intellectuelles et morales, celui-ci doit s'engager activement dans un processus réflexif; tout comme c'est en marchant qu'on apprend à marcher, c'est en réfléchissant qu'on apprend à réfléchir.Et le dialogue est l'outil par excellence pour stimuler la réflexion, et non l'inverse comme on pense habituellement.C'est pour cela que les concepteurs du programme ont tout mis en œuvre pour insérer le dialogue au cœur même de la démarche pédagogique.le dialogue est l'outil par excellence WjS pour stimuler la réflexion, et non l’inverse comme on pense habituellement.Comment se déroule une période de philosophie avec les enfants?Le dialogue est présent partout.Dialogue au moment de la lecture d'un épisode ou d'un chapitre de l'histoire philosophique: ce que lisent les élèves est un dialogue orchestré, la plupart du temps, entre plusieurs enfants ou entre des enfants et des adultes.Dialogue aussi lors de la collecte des idées, étape qui suit normalement la lecture alors que l'enseignant ou l'enseignante demande aux enfants de rapporter les points intéressants de leur lecture.Les échanges d'idées constants entre eux permettent de clarifier les commentaires ou les questions, lesquels serviront de point de départ à une discussion.Et dialogue, bien sûr, au moment de la discussion elle-même: il s'agit essentiellement d'inciter les enfants à échanger des idées à propos d'un sujet.Ces échanges d’idées les amènent à s'engager, notamment, dans une série d'activités intellectuelles telles que le raisonnement, l'interprétation, la recherche et l'organisation de l'information.Ainsi, la pratique de la philosophie avec les enfants passe par la communication.Les élèves choisissent les thèmes de discussion et les enseignants oublient la pédagogie de la diffusion pour laisser place à une pédagogie du dialogue.Cette pratique transforme la classe en une véritable communauté de recherche, une notion chère à Lipman et Sharp.Pour eux, dialoguer ne veut pas dire parler ni converser.Le dialogue est plutôt employé dans le sens du dia-logos grec: il implique une communication authentique, où chacun écoute l'autre et construit sa réponse à partir du point de vue de son interlocuteur.La présence du dialogue modifie considérablement les rapports de pouvoir entre les partenaires, et les différences ne sont plus exploitées dans un rapport d'autorité au détriment de l'élève.L'objectif est de favoriser la réflexion.Les enfants reprennent les commentaires de leurs camarades pour les compléter, les nuancer, les reformuler.À long terme, ils intériorisent le modèle de questionnement et de recherche qu'ils exercent oralement entre eux.La connaissance découle des rapports qui se nouent entre les enfants.En retour, ces rapports entraînent la flexibilité, l'ouverture au changement et la reconnaissance de la faillibilité de la connaissance humaine.Dans ce contexte, acquérir un savoir devient un refus d'ignorer et une quête continue au-delà du savoir acquis.L'acquisition du savoir n'est plus liée à la seule relation univoque enseignant-élève.Au moyen d'un réseau de communications diversifié, chacun devient agent de la construction de ses connaissances et de sa puissance de connaître.La liberté de pensée, qui sous-tend une puissance acquise de faire quelque chose, s'en trouve, par là, accrue.Il est rare que l'école permette de chercher sans être obligé de fournir une réponse vouée à l'approbation ou à la réfutation de l’enseignant.Diriger un dialogue philosophique Un tel renversement pédagogique ne va pas sans une formation appropriée du personnel enseignant.Certes, les histoires du programme de philosophie pour enfants fournissent en soi d'excellents modèles pour une recherche philosophique.Mais le rôle de l'enseignant est aussi extrêmement important.Si les histoires et les guides pédagogiques aident les élèves à découvrir ce qui est significatif dans leur vie, l'enseignant de son côté doit s'efforcer de créer dans la classe une atmosphère qui favorise un véritable dialogue philosophique entre les élèves.Or diriger un dialogue philosophique est un art qui exige une maîtrise progressive d’un certain nombre d'habiletés et d'attitudes.Il faut faire surgir les points de vue et les opinions des élèves, et les aider à en décou- 28 INTERFACE RECHERCHE f v L Université Laval est la seule université au Canada à offrir un programme de formation structuré de philosophie pour les enfants.En plus d’un certificat de premier cycle, elle offre maintenant un microprogramme qui comprend cinq cours: • Penser par nous-mêmes: parole et silence propose une réflexion sur le rôle du langage dans la représentation et l’expression de notre expérience.• Penser par nous-mêmes: raison et émotion vise à préciser de quelles manières on peut utiliser la philosophie pour permettre aux enfants du primaire de penser par et pour eux-mêmes.• Penser par nous-mêmes: nature et culture permet de comprendre comment la pratique de la philosophie avec les enfants permet d’approfondir la réflexion critique dans les sciences de la nature et dans les sciences humaines.• Penser par nous-mêmes: valeurs et vérités met l’accent sur la façon dont la pratique de la philosophie avec les adolescents permet de développer une conscience de la philosophie, surtout de l’éthique.• Penser par nous-mêmes: stage 7 permet de pratiquer la philosophie avec les enfants.vrir les implications logiques.Ainsi, l'enseignant se présente ici d'abord sous les traits d'un arbitre.Mais en poussant les élèves à prendre des risques, en les encourageant à penser par eux-mêmes, en les aidant à découvrir le sous-entendu, en les appuyant dans leur recherche de solutions plus pénétrantes, il devient aussi un médiateur entre tous.Pour acquérir cet art, pour transformer la classe en communauté de recherche, les enseignants participent d'abord à la création d'une telle communauté et peuvent ainsi expérimenter personnellement le pouvoir du dialogue dans la stimulation de la pensée.Les professeurs du primaire et du secondaire ne pratiqueront la philosophie avec leurs élèves que dans la mesure où on l'aura pratiquée avec eux, tant il est vrai, comme le rappelait Philippe Meirieu, et comme semblent le montrer toutes les enquêtes, « que ce qui est reproduit par les enseignants, c'est d'abord la structure de leur propre formation et non pas ce qui leur est conseillé de faire6».J'ai pu le constater moi-même, dans un cours que je donnais dans le cadre du programme de philosophie pour les enfants et où l'une des activités consistait à monter une pièce de théâtre.Au cours d'une session particulière, nous n'avons pas pu réaliser cette activité faute d'argent.J'ai dû me contenter d'insister fortement auprès des enseignants sur l'importance de monter cette pièce avec leurs élèves.Au cours des années suivantes, seuls ceux qui avaient eux-mêmes fait l'exercice le reprenaient avec leurs élèves.Depuis plus de 10 ans, j'ai rencontré plus d'un millier d'enseignants dans le contexte de formations, la majorité au Québec mais aussi en France, en Belgique, en Autriche, en Bulgarie, en Russie, au Mexique, au Zimbabwe, au Nigéria, à Jâiwan, au Mexique, en Israël et .la transformation de la classe en communauté de recherche touche pro- gressivement l’ensemble des disciplines enseignées à l’école.29 INTERFACE ECHERCHE 2 A L Paroles de profs «Le programme de philosophie pour les enfants est l’un des rares à offrir aux enfants une occasion de développer un jugement sur leur façon d’agir sans attendre d’être en période de crise.Dans l’enseignement traditionnel, le professeur transmet sa connaissance aux enfants.L’approche philosophique, pour sa part, permet de partir de ce que les enfants savent et d’explorer leurs solutions.À la maternelle, l’habileté à poser des questions n’est pas acquise.À l’aide du roman philosophique destiné aux enfants de 5 ans, Elfie, et par la pratique régulière du dialogue, cette habileté se développe en cours d’année tout comme l’écoute ainsi que le respect des personnes et de la valeur de chaque point de vue.» Madeleine Pineault enseigne à la maternelle, à l’école Beausoleil, à Beauport.«La philosophie pour les enfants, c’est au cœur de l’enseignement.Si on m’interdisait d’en faire dans ma classe, je perdrais le feu sacré.Cette approche permet au professeur de laisser les enfants découvrir leurs propres valeurs.Il applique une pédagogie de questionnement et non plus de réponse.Les élèves choisissent eux-mêmes leurs sujets de discussion et continuent souvent d’en parler après la classe.J’applique cette méthode dans les autres matières.En français, par exemple, on peut découvrir en communauté de recherche pourquoi un élève a écrit et cela dans le plus grand respect de celui qui a commis l’erreur.L’erreur est la bienvenue car elle permet l'auto-correction.La vraie réussite,c’est d’amener l’enfant à cherchera résoudre.» Nicole Dallaire enseigne en sixième année à l’école Félix-Antoine-Savard, à La Malbaie.Paroles d’enfants Au sujet du temps «Que veut dire Elfie (l’héroïne du roman philosophique) par
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