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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
Nos 123-124
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1984, Collections de BAnQ.

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PER H 78 EX.2 A.BEAUDET F.CH ARRDN N.REDARD FM.DESCENT C.MASSE OUI A PEUR Vous? PER al « herbes rouges A.BEAUDET N.BEDAHD F.CHABBDN FM.DESGENT C.MASSE OUI A PEUR PE : ECRIVA N ?123-124 les herbes rouges ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-008-7 Directeurs: François Hébert Marcel Hébert André Roy Adresse: C.P.81, Bureau E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Abonnement: 10 numéros, 20,00$ Distribution: Messageries littéraires 900 est, rue Ontario, Montréal, Québec, H2L 1P4 Tél.: (514) 525-2811 Distique 9, rue Édouard-Jacques 75014 Paris, France Membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels du Québec Dépôt légal: 1er trimestre 1984, Bibliothèque nationale du Québec ©les herbes rouges Qui a peur de l’écrivain?Liminaire 2 François Charron Irrévérence 3 Nicole Bédard Cette peur discrète de l’écriture 26 Jean-Marc Desgent Je ne reviendrai jamais du labyrinthe 31 André Beaudet Pourquoi suis-je de si mauvaise foi?40 Carole Massé Lafemmeàl’écritoire 64 LIMINAIRE Qui a peur de l'écrivain?, voilà pour le moins une question inattendue.Cette question, pourtant, reste plus que jamais actuelle, et partout les pouvoirs veulent manipuler l’écrivain comme une pièce sur leur échiquier.Suite à une lecture du numéro 130-131 de la Nouvelle Barre du Jour («Intellectuel / le en 1984?»), nous avons cru bon prendre la parole afin d’indiquer les nouveaux lieux de cette peur.Chacun d’entre nous viendra ici critiquer la conception «moderne» et «réeliste» de la littérature que certains des participants à ce numéro de la NBJ voudraient voir triompher; conception qui, au nom de la Théorie et du Réel, prône l’enrégimentement de l’écrivain, le consacre porte-parole de son maître Politique.Les pratiques littéraires nous semblent au bout du compte la plus belle réfutation de ces discours nivellateurs où l’on s’arroge le droit de dicter les conditions de l’expérience créatrice.Que là précisément, rien ne suffise, et infiniment, ne peut que provoquer à la pensée bouleversante des poètes, romanciers, dramaturges.Ceux-ci, face aux murs refoulant la vérité singulière des sujets, nous amènent à découvrir l’incontournabilité de la faille à partir de laquelle nos histoires s’écrivent.Libre à ceux qui la dénient de se métamorphoser en gardiens de l’interprétation.Quant à nous, le colmatage s’instituant de la Loi d’une Origine ne peut que commander des réflexes aveuglants, sans tolérance; réflexes légitimés par la suprématie des Causes dans l’anonymat des Groupes.Notre position intenable demeure celle d’une existence qui désire et interroge le désir, en dit trop et le dit à côté, là où vie et théorie se débattent sur la ligne de leur équilibre précaire.F.C. FRANÇOIS CHARRON Irrévérence A propos de la modernité de gauche et du renoncement à soi L’action n’est pas la vie mais une façon de gâcher quelque force, un énervement.La morale est la faiblesse de la cervelle.(.) Tous les souvenirs immondes s’effacent.Mes derniers regrets détalent; — des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes.— Damnés, si je me vengeais! Il faut être absolument moderne.Arthur Rimbaud, Une saison en enfer Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans Tordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.Paul-Emile Borduas, Refus Global Soulever la question du religieux s’avère encore et toujours un scandale, une folie pour les communautés.Pourquoi?Eh bien parce qu’elles en vivent, justement, de ce religieux, elles en vivent de ne pas vouloir le reconnaître et l’analyser.Paradoxe, bien sûr.Paradoxe où se faufilent toutes les vertus et toutes les intransigeances.Voilà la règle à suivre: faire semblant d’être 3 au-dessus, d’avoir solutionné le problème, tout en perpétuant des valeurs qui reconduisent à du religieux.Mais du religieux autrement plus efficace pour l’ensemble, de l’intouchable à saveur laïque, du vraisemblable historicisé, du plausible, de l’acceptable reproduisant sa communauté.Ce qui est mis en commun ne peut s’implanter qu’à la condition de faire taire ce qui ébranle le commun de la mise.Il n’y a d’ailleurs de groupes, de forces que dans l’éviction des éléments qui font grincer l’appareil communautaire.Logique! En littérature on en a même fait une théorie XXe siècle, une théorie au service du peuple, s’il vous plaît! Cette théorie, curieusement, ballotte: tantôt nationaliste et conservatrice, tantôt internationaliste et révolutionnaire.Dans les deux cas cependant, utilitaire, édifiante, considérée juste selon des critères idéologiques.Je veux parler ici de la prétention scientifique à diriger, ce à partir d’une morale politique, les différentes pratiques artistiques.Porte ouverte, ça saute aux yeux, à la coordination requise.Je ferai brièvement référence à la version la plus réussie de cette recette théorique — celle du réalisme socialiste — pour en arriver à ses transmutations insoupçonnées, confuses, hésitantes au Québec.Donc théorie de la pratique-théorie-pratique adaptée côté art et littérature, théorie de «la roue et de la petite vis» dans le grand mécanisme général de la lutte des classes (entendez l’Histoire).Théorie de l’avant-garde consciente portant très haut le drapeau de la Cause générale.Cette petite machine (théorico-artistique) de la grande machine (étatique) fonctionne d’ailleurs à merveille.Elle est complète, ultra-complète.Elle a ses thèmes, ses justifications humanitaires, ses diplômes mérités de haute lutte dans les sphères du savoir.Elle se déroule comme un immense syllogisme, rigoureuse, déductive, en un cercle parfait, sans présupposé d’aucune sorte.Elle promulgue sous des couverts de sincérité et d’objectivité, elle peut ainsi se permettre de normaliser en condamnant ce qui bousille son mécanisme.C’est normal, non?Une machine qui ne fonctionne pas, ça va de soi, ne sert pas à grand-chose.Mais le problème avec ce genre de machine, c’est qu’elle se prend toujours pour autre chose qu’une 4 machine, s’imaginant représenter la voix de la Raison.Son souhait alors, c’est de l’imposer à tous, cette voix, et pour le plus grand bien de tous.On devine le reste: recommandations ou menaces en douce qui virent finalement au délire.Ce délire a un nom, on l’appelle intolérance.Si vous la suivez bien, vous découvrez que c’est en s’appuyant sur la grande machine (politique) que la petite machine s’énerve, fait des siennes, se croit tout justifié.Elle délire, je viens de vous le dire, sur le modèle du grand délire de la grande machine qui porte aussi son nom.On l’appelle totalitarisme.Ici au Québec, c’est au cœur de notre fragile «nouvelle écriture» que nous découvrons une version rafraîchie, postmarxiste, de cette machine théorico-littéraire.Et le plus surprenant, c’est que ceux qui font tourner cette machine ne se définissent qu’en réaction à un nombre restreint de pratiques littéraires soulevant la question de l’infinitude de l’être.Ces machinistes ne s’occupent que de boucher les trous, colmater les failles que ces écritures provoquent, et ce en étalant une série d’accusations qui vont de l’obscurantisme au fascisme (sic!).Sans même s’en rendre compte, ils reproduisent en eux ce qu’ils font mine de retrouver chez leurs «adversaires».Cela resterait plutôt risible si ne se profilait derrière tout leur bric-à-brac soi-disant critique une volonté de pouvoir avide d’exclusion et de censure.Pour le libre-penseur, il apparaît donc important de déconstruire ces accusations et refuser de se soumettre à un tel parti pris qui travestit le travail intellectuel et la création littéraire en devoirs d’obéissance.Qu’est-ce qui les chatouille tant que ça, ces machinistes?: toute singularité affirmant en acte ce qui constitue et divise l’être dans mais malgré la communauté.Autrement dit, ce qui fait manque et reste, ce qui fait rire et pleurer, ce qui fait naître et mourir sans qu’on puisse se parachever: l’énigme, le mille-part, l’impondérable.Dès qu’on prononce ces termes, et avant même de pouvoir en étayer les contenus, on perçoit déjà les jappements, les indignations, les grands titres: retour du sacré! idéalisme! cléricalisme! anti-intellectualisme! Les chiens de garde aboient, c’est connu, pour ne pas qu’on s’approche, pour nous effrayer.Mais attention, ce sont des chiens de papier.On peut les plier en cinq, en faire des avions et constater que ça plane.Eux, évidemment, n’en démordent pas, ils sont convaincus qu’ils protègent le Réel.Oui oui, le Réel, monsieur Réel en personne.C’est leur Dieu qui leur évite de s’apercevoir qu’ils flottent et que bien des choses peuvent passer pour ce monsieur Réel.Des choses parfois pas très ouvertes, pas très vivantes, vous comprenez.Style doctrine, style toute-puissance de la Loi que ces bêtes de papier ont avalée.Ça donne des bêtes constipées, pour le moins.Elles n’ont qu’à bâillonner un certain nombre de détails intéressants concernant la pensée, le sujet, le langage, l’écriture, et hop!, ça y est, elles se dressent comme une clôture solidement ancrée.L’illusion perdure, elles s’excitent, elles éprouvent un sentiment de responsabilité, une fierté pour le rôle historique qu’on leur a confié.Si vous vous pointez, si vous leur dites qu’elles font l’économie des pratiques modernes de l’écriture, si là où elles répondent abruptement vous hésitez, vous continuez à penser qu’il faut désenfouir, scruter, analyser (rien à voir ici avec une identification imaginaire à l’idéal de La Théorie), alors là, prenez vos distances, je veux dire prenez-les dans vos mains et constatez que ces bêtes se lisent sur du papier, sinon vous finirez par croire qu’elles mordent vraiment.Leur maxime, leur mot d’ordre se résume à ça: le Réel mord (entendez le Réel mort).Et ce mot d’ordre ne peut tenir qu’à une condition: ignorer l’atopie de la chose écrite, ramener la fiction à du raisonnable en cimentant ce monsieur Réel par tous les bouts.Ce monsieur perd la vue, la parole, l’ouïe, l’odorat, le toucher; ses chiens de garde peuvent parler pour lui, ils en sauront plus long que lui sur lui-même, c’est garanti.Et ce Réel bouché, qu’est-ce que c’est?: la tombe où enterrer ses inquiétudes à propos de ce qui fonde et prête sens à la vie de chacun; la pensée ossifiée qui évite la signification des mythes là où elle a l’impression de démystifier.Ne gaspillez donc plus votre temps.Abandonnez dès maintenant cet ensemble de questions jamais terminées, éternelles, impliquant l’origine, les fins, les dieux, la mort, l’amour, l’autre, la mère, le père, le vide, l’être, le temps.Délaissez ces préoccupations inutiles, incapables de servir les causes communes parce qu’elles débouchent sur rien, c’est-à-dire sur du maintenant, sur du souffle, sur le battement sans nom du souffle emporté.Soyez en forme, soyez optimiste, ne vous en faites pas trop avec ce qui s’échappe, avec ce que vous n’êtes pas en mesure de codifier.Faites comme si c’était comptabilisable, calculez l’addition et n’en parlez plus.Ces interdits religieux, déguisez-les en histoire de crédulité et de boule de cristal.Et surtout, oh oui surtout, empêchez les autres d’en parler.Ce n’est qu’ainsi qu’on peut faire bloc, boucler la boucle, barrer la porte, perpétuer ses formes et ses valeurs en s’abritant sous le toit de la communauté (des morts, ou qui mord).Affaire de tombe, de revenants et de peur.Vous ne croyez pas aux revenants?Vous avez tort.C’est d’ailleurs pour ça qu’on y croit: parce qu’on n’arrête pas de jurer qu’on n’y croit pas et qu’on touche du bois, alors que c’est le texte qu’il faudrait toucher, le texte de l’imaginaire dans nos têtes, là par où ça revient.Comme ça se complique! J’aurais dû vous prévenir.Dès qu’on s’évade du terrain où logent monsieur Réel et ses gardiens, dès qu’on souffle là-dessus et qu’on sent que la forteresse vacille, ça devient plus difficile, on ne peut plus mettre de signe égal partout, impossible de finaliser.Conséquemment, grandissent les dangers de perte, d’éclatement, de déséquilibres, de tensions constantes, et même de revenants; ce qui pourrait malheureusement contaminer ceux qui se sont donnés pour tâche de nous prémunir contre de tels microbes, j’ai nommé: les intellectuels qui montent la garde du Réel.Bon, je constate qu’il est trop tard, que le virus circule parmi nous, coule déjà dans les veines de quelques-uns.On ne peut plus reculer, il faut donc parler, puisque c’est ainsi, de ce dont nous n’aurions jamais dû parler.On finira bien quand même par extirper ce poison du malade pour sauver l’Homme (l’Homme nouveau, le progressiste évidemment), et oublier, oublier au plus vite, puisqu’on ne croit plus aux revenants.?7 L’énervement ne date pas d’hier.Depuis déjà deux ou trois ans certains critiques fulminent devant les nouvelles tangentes que prennent les productions textuelles.Visiblement dépassé par les événements, ce groupe1 a progressivement (et de façon de plus en plus virulente) dénoncé ce qu’il appelle une résurgence du discours chrétien et de son obscurantisme foncier.La crise de nerfs a atteint son apogée par la démission, en juin 1983, de trois membres du comité de rédaction du magazine Spirale2, ceux-ci se voyant incapables de faire bloquer un article d’André Beaudet («Dialogue avec l’invisible», Spirale, mai 1983) sur mon exposition à la galerie Corbeil en mars 1983 Crucifixions.Se voulant les défenseurs du féminisme, de la modernité et de «certains courants d’idées susceptibles de contribuer à des changements sociaux souhaitables», adversaires férus du nationalisme et de «toutes formes d’idéalisme et de mysticisme», nos trois démissionnaires protestent: «Comment ne pas constater que l’effort laïque de la modernité, si louable et si exigeant, trouve là un aboutissement mystique dont on connaît bien la teneur?» Eh bien c’est précisément de cette «teneur», qu’ils se hâtent de méconnaître pour l’évacuer manu militari, qu’il faut discuter.Cette démission aura été précédée dans le numéro de mai de Spirale par un article agressif de Hugues Corriveau Credo quia absurdum.Celui-ci, horripilé par les oeuvres d’André Beaudet et Jean-Marc Desgent, exhortait ses lecteurs à une «vigilance élémentaire» devant cet ennemi menaçant bien qu’inexistant, le Bon Dieu.En fustigeant ces deux «livres terribles», Corriveau nous mettait en garde contre ce qu’il pressentait: une redécouverte éventuelle de la foi.On le retrouvait consterné «de cette résurgence, dans le paysage québécois, de l’indice de Dieu, de son discours».Ne reconnaissant plus ses points de repères habituels (quotidienneté / féminisme, texte / sexe, famille / école), la panique s’est emparée du commentateur et lui a fait 1.Groupe qu’on retrouve rattaché au magazine Spirale et à la revue la Nouvelle Barre du Jour.2.«Quand l’oraison déborde!», par Bertrand Bergeron, Marcel Labine, Jacques Samson, in Spirale no 35, juin 1983.8 troquer le déchiffrement pour l’aversion.Il y allait donc d’expressions du genre «lamentable», «absurde», «rouerie», «ça fait pitié et c’est terrorisant», etc.Inutile de mentionner que la condamnation a été sans appel.Plus récemment, c’est dans le numéro de la Nouvelle Barre du Jour consacré au rôle de l’intellectuel3 que quelques-uns des représentants de ce groupe ont décidé d’intervenir.Ces derniers, confondant l’intellectuel et l’écrivain, ont voulu faire tenir au texte de l’écrivain le rôle politique normalement dévolu à l’intellectuel militant.Ils ont tenté de faire de la parole imprenable qu’est l’écriture un lieu de communication qui promouvoit les intérêts sociaux-politiques de la majorité, un lieu où le prévisible, l’intention, le sens priment sur le jeu, l’intraduisible, l’irréductible pratique du signifiant.Ce qui s’en dégage inévitablement, c’est une normativité aux aguets, prête à réprimander toute anomalie qui ne respecterait pas les critères de vérité de la parole expressive et engagée.Ce qui se réalise au bout du compte, c’est une conception pauvre et restrictive de la littérature, une conception où l’écrivain est à la remorque des désirs de l’intellectuel de gauche.De là leur primat de l’idéologique contribuant à guider, voire corriger, les déviations d’une littérature constamment menacée d’irresponsabilité.L’ensemble de leurs réflexions s’aveuglent en faisant table rase de tout ce qui relève de la vie intérieure de l’individu.Cette table rase opère par un refoulement qui devient chez eux l’envers 3.«Intellectuel /le en 1984?», NBJ nos 130-131, octobre 1983.Je m’occuperai exclusivement des trois articles suivants: «Intellectuel l’an prochain, même: tentative d’idées simples», de Laurent-Michel Vacher; «Théorie: la Pensée en panne, réinventer la vitesse.», de Normand de Bellefeuille; «Quelques réflexions civiles», de Louise Dupré.Les responsables du numéro (de Bellefeuille et Dupré), gênés par la ressemblance de certains textes, s’en excusent en liminaire en expliquant qu’il s’agit non pas de redites «mais d’expression d’une complicité ‘naturelle’ et spontanée».Pour ceux qui connaissent le petit milieu de la nouvelle écriture, la complicité ne fait aucun doute.Mais qu’elle soit naturelle et spontanée ne peut que surprendre pour des intellectuels de gauche qui dénigrent ces termes «idéalistes» chez les autres.Comme dirait le vieux dicton, on voit la paille dans l’œil du voisin mais pas la poutre dans le sien.9 inavouable de leur rationalisme, un rationalisme où le sujet cartésien est donné comme omniscient et indépassable.Cette entité responsable que représente l’individu court cependant le risque de quitter le domaine des exigences sociales si elle n’est pas constamment rappelée à l’ordre de la raison.Mais on le sait, il n’y a pas de raison pure, et c’est à un réseau complexe d’intérêts et de dispositions intimes que se moule leur rationalisme.Le refoulement s’insère dans une topique, constitue un des éléments de cet espace imaginaire que l’on retrouve chez le sujet parlant: celui de l’inconscient.Ce refoulement s’avère nécessaire à l’identité de l’être, lui permet de se situer par rapport à ces questions violentes que soulèvent la sexualité et la mort.Ainsi l’animal parlant, comme être de raison et de production, se découvre simultanément être de désir et de jouissance, et par ricochet, d’angoisse et de leurre.C’est par son fantasme de faire Un dans l’amour, de coïncider avec ce qu’il aime, qu’il hérite d’une crainte et d’une haine archaïque pour tout ce qui viendrait le scinder et le projeter dans l’inconnu.Ce qui effrite ce rapport symbiotique à l’objet aimé est refusé, et ce refus constitue en quelque sorte le refoulement.Cette unité fantasmatique originaire se présente donc de prime abord comme inquestionnable, au risque d’ébranler l’identité de l’individu aimant.Chez nos critiques de la NBJ, ce refoulement fonctionne à merveille et s’érige en tabou, indiquant comme hors-raison ce qui désamorce son mécanisme.Il les amène à prétendre régler les difficultés des écritures en faisant fi de cette vie inconsciente qui travaille séparément chacun.Leur système logique se bâtit sur une dénégation du subjectif, et ce en utilisant une technique de discours qui a déjà fait ses preuves: celle du syllogisme et de la prescription.On pourra ainsi avancer aisément ce qu’il faut penser et ne pas penser, écrire et ne pas écrire, et cela évidemment pour se maintenir dans une rassurante «modernité».Si les bonnes intentions et les déclarations de principe ne tarissent pas dans leurs textes, par contre les élaborations théoriques sont absentes.Beaucoup d’opinions, beaucoup d’allusions, mais pas une ombre de démonstration.Il esi curieux de constater corn- ment ces textes, qui utilisent de façon aussi fréquente l’expression théorie, en sont finalement si dépourvus.Ce terme, comme de nombreux autres, se déplie tel un paravent.La maladresse de ces approches intellectuelles n’étonne plus dès lors que se perçoit la résistance qu’elle oppose à une analyse véritable; analyse où la théorie doit se mettre à l’écoute de son objet pour déjouer la lourdeur de l’appareillage conceptuel et entrer dans l’intelligence théorique; intelligence qui cesse de prévoir pour entendre, qui se prête à la réalité sensible de l’objet pour en saisir la nécessité intérieure.Pour nos trois amis de la NBJ, la théorie assume une fonction de recouvrement: éliminer les dissonnances spécifiques de certaines œuvres littéraires sous prétexte de défaillance idéologique, rester sourd au surgissement du sujet de l’énonciation dans ces œuvres.Ces pratiques honnies, non conformes aux principes que ces critiques mettent de l’avant, sont exécutées sans autre forme de procès parce qu’elles leur semblent dangereuses (les dangers pour eux se cristallisant sous les épithètes de «mystique» ou de «lisible»).De plus, symptôme significatif, jamais aucun texte concret n’est mentionné dans leurs approches du phénomène littéraire, chacun des auteurs se contentant de laisser tramer des indices que les habitués de leur groupe s’amuseront à dépister.Par contre, nous aurons droit à une pluie d’anathèmes pour exorciser ces pratiques mystérieuses (je cite au passage ceux de Théorie, Progrès, Engagement et Réel).Si Vacher, de Bellefeuille et Dupré n’ont pas jugé utile de clarifier leurs propos concernant ces pratiques littéraires d’«avant-garde» en maintenant l’anonymat des cibles4, il n’est 4.Je dois reconnaître que Dupré fait son effort en soulignant la tentation du «lisible» chez «certains écrivains québécois groupés autour de revues comme les Herbes Rouges».Elle ne manque pas de rapprocher cette faute de la mauvaise influence étrangère française (encore et toujours le même vieux coup de la «mode importée», des apports étrangers sans contact avec nos tuques et nos mitaines authentiquement québécoises).Pour ce qui est de la peur de l’étranger (ou de l’étrange), je renvoie à mon essai La Passion d’Autonomie {littérature et nationalisme), les Herbes Rouges nos 99-100, janvier 1982.Pour ce qui est des crimes du «lisible» aux Herbes Rouges, comme dirait l’autre, cherchez l’erreur.11 pas dans mon intention de prolonger ce petit manège; manège qui se complaît à tourner autour du pot sans jamais impliquer des objets concrets.C’est en ma qualité d’écrivain et comme l’un de ceux qui utilisent des mots répréhensibles tels Mystère, indicible, innommable, Dieu, crucifixion, âme, inspiration, création, etc., que je vais mener ma réflexion.?Première constatation: ces trois articles allèguent sensiblement la même chose lorsqu’ils font référence aux domaines littéraires et culturels: démobilisation des intellectuels / écrivains, urgence d’un retour à la Théorie pour enfin capturer le Réel.Trois articles, une même position, et surtout un même fantôme qu’ils n’auront de cesse de pourfendre tout au long de leurs propositions: le religieux.On aura droit d’entrée de jeu à cette phrase tirée des idées effectivement très simples du philosophe Vacher: «Pour les valeurs religieuses, devenues discrètes mais toujours vigilantes, la situation n’est pas défavorable: quelques indices suggèrent qu’il n’est pas impossible que certains se laissent tenter par une caution si gratuite.»5 Nos trois compères, incapables d’aborder sérieusement ce phénomène universel et trans-historique, se permettent de le confondre allègrement avec les religions et les superstitions.Nous écoperons d’un même melting pot supposément clairvoyant parce qu’à gauche.Les styles cependant, je dois l’avouer, offrent de jolies variations.Chez l’un, c’est plutôt pompier, ronflant, avec tambours et trompettes: «Optimiste et sans illusions, résolu mais sans foi, l’esprit moderne.» Chez le suivant, un peu plus documenté, avec l’entrain journalistique du pris-sur-le-vif: «Ainsi nous assistons depuis peu, dans le milieu intellectuel, à une inquiétante recrudescence de certaines vieilles tendances contre-culturelles: théories de l’«aura» et délire zodiacal, éner- 5.Sur la compétence du philosophe Vacher, voir le texte ./Yvon Gauthier, «Du style cow-boy en philosophie», in Spirale no 34, mai 1983. gies diverses (l’énergie comme relève à l’idéologie) et gourou-manie galopante, égyptophilie, néo-mysticisme, etc.Bref, une étonnante réactualisation de tous ces discours de l’indicible, de l’essentiel, de l’innommable, du Mystère (le théologique comme remède — antidote ou saignée — à l’idéologique), Dieu à l’intérieur, Dieu à l’extérieur, le Dieu qui existe, Celui qui n’existe pas.» Et chez le dernier, le ton professeur de morale: «Ce travail me semble particulièrement urgent afin d’éviter que le désir, le vécu ne soient récupérés par des idéologies de droite.On ne saurait ignorer la réaction actuelle face au féminisme, très présente entre autres dans la montée de la pornographie et le retour d’un certain christianisme.» Donc ce religieux fourre-tout (associé tour à tour à boudhisme, mysticisme, catholicisme, anti-féminisme, horoscope, Egypte, et j’abrège) vient de débarquer sur les rives de notre «avant-garde» montréalaise6.Heureusement, nous n’aurons pas trop à nous en inquiéter, nous sommes protégés par de valeureux soldats prêts à combattre cet ennemi qui est maintenant partout.Tout ceci, bien entendu, pour faire triompher les bonnes valeurs et les forces populaires qu’elles supportent.L’opération nettoyage-critique se base sur une assertion vieille comme le monde.Sous des recours à l’idéologique (lui-même enclenché au théorique, théorique encensant à son tour — par les vertus de l’action politique — monsieur Réel), on remet sur le tapis la devise célèbre: la fin justifie les moyens.Façon de se rassurer sur ses moyens lorsque c’est nous qui définissons la fin; façon propre à la vision politique du monde de 6.Véritable insurrection appréhendée, cette supposée contamination de la religion dans les rangs de la jeune littérature implique en fait tout au plus cinq ou six écrivains qui vendent en moyenne 200 à 300 exemplaires de leurs plaquettes.Pendant qu’on court après ce faux régiment, on laisse se pavaner une résurgence (et cette fois véritable) du nationalisme le plus réactionnaire supporté par l’image de l’abbé Lionel Groulx (voir le cahier du Devoir: «Groulx: vivre et écrire l’histoire», 22 octobre 1983).Ce sympathisant fasciste est soutenu à la fois par la gauche nationaliste, l’institution universitaire et le féminisme.Les propos racistes de cet homme engagé ne soulèvent que de bien maigres flammes chez nos chasseurs de «chrétiens d’avant-garde»! substituer à la notion d'expérience du monde la notion de conception du monde.Primauté du concept sur l’expérience, polarisation du subjectif et de l’objectif.Elimination de la multiplicité vivante, en ébullition, a-conceptuelle, des créations littéraires modernes.Face à celles-ci où sont jouées dans un même mouvement connaissances et sensibilités par une levée de l’interdit du Sens, face à ces manfiestations ludiques non coupables où l’on découvre l’inachevable potentiel du geste des mots dans l’espace, l’idéologique au poste de commande ne peut répondre qu’en érigeant ses remparts pour contenir un tel débordement.Remparts du temps homogène (le Sens de l’Histoire) et de l’espérance eschatologique qui en découle (le paradis retrouvé au sein de la Bonne Société).La langue sèche, devient de bois, et finit par ne plus désigner que le spectre d’une Rédemption à vénérer.A partir de cette donnée fondamentale, trois hypothèses sont soutenues mais non démontrées.1° Que ce qui a trait au religieux est à droite: «.mais il semble bien que dans les parages réactionnaires qui de plus en plus nous environnent, ils / elles sont nombreux / ses à avoir troqué la ligne juste pour la ligne droite.» «Mais il faut voir que ce retour est bel et bien un retour à droite.» 2° Qu'il est importé de l'extérieur1 : «.être intellectuel en 1984 pourrait consister (.) à ne pas s’engouffrer précipitamment dans la dernière combine new-yorkaise ou parisienne.» «Bien sûr, on pourrait arguer que cette résurgence chrétienne n’est pas vraiment d’ici, qu’elle est importée de la défunte avant-garde française.» «.L’ombre de la pensée européenne planant sur nos têtes.» 3° Qu'il véhicule une propagande anti-intellectuelle: «Cette crise, voyons-le, aurait pu être l’occasion d’un radical réenlignement politique et culturel, elle n’aura été que l’opportunité, certes souhaitée par plusieurs, de claironner la faillite de l’idéologie, l’occasion rêvée de LIQUIDER la 7.Voir aussi à ce propos «Quand l’oraison déborde!», opus cité.Il y est question de la «mode parisienne récente ne comptant que quelques adeptes ici» (p.3).14 pensée.» «.des dazibaos aux larges crucifixions, de Mao à Jean-Paul II, du Capital aux Saintes Evangiles.Crue anti-intellectualiste et recours aux valeurs de la spiritualité.» «.le retour au spontanéisme remplaçant la pensée véritable.» «.il est particulièrement important de réaffirmer, dans les périodes comme celles que nous vivons, l’urgence de la théorie.» 1° Le réflexe de réduction se porte très bien merci.Vouloir rabattre le religieux sur une donnée politique, brandir les positions réactionnaires des institutions ecclésiastiques pour alléguer que toute interrogation impliquant le religieux fortifie inévitablement des valeurs de droite, c’est du simplisme idéologique.Tout à fait en harmonie avec l’athéisme militant (la religion des sans religion) d’un Lénine proclamant: «Toute idée religieuse, toute conception de tout bon Dieu, tout flirt avec le bon Dieu est une abomination indicible» De la religion.Allez demander ce qu’en pensent les ouvriers catholiques de la Pologne aux prises avec l’Etat communiste.Allez en jaser avec les croyants qui participent aux luttes de libération nationale en Amérique du Sud.Encore une fois, il en relève des situations historiques du moment et des nombreuses implications qui s’y jouent.De toute façon, ce qu’on se refuse à envisager, c’est la ressemblance de comportement se dégageant de tous les extrémismes, qu’ils soient religieux, politiques ou culturels.Résultat: inquisitions, croisades, autodafés, chambres à gaz, camps de rééducation, internements psychiatriques.Pendant qu’on brûle les oeuvres de penseurs et d’écrivains en Allemagne nazie sous prétexte de bolchévisme culturel ou qu’on fustige la décadence bourgeoise de l’art abstrait et de la littérature «pornographique» d’un James Joyce en Union soviétique, en même temps on torture, on calomnie, on diffame, on porte atteinte aux droits de la personne, on assassine.Et cela au nom d’une Cause mutée en valeur absolue.Alors n’est vrai que ce qui demeure fidèle aux directives et à la doctrine.Le tour de passe-passe, c’est que l’Etat a pris la place de Dieu.Religion d’Etat, voilà.Le religieux s’est déplacé, il s’est sécularisé.On n’a pas aboli Dieu, on l’a remplacé.Le Dieu transcendant est devenu immanent, c’est l’Etat qui l’incarne. Tout ça à l’intérieur d’une même conception du temps.Christianisme et marxisme s’entendent pour évincer le temps mythique, circulaire, à multiples cycles (éternel retour sans aboutissement), par le temps historique homogène, à cycle unique.Cela va, pour le christianisme, de la naissance du Christ au Jugement dernier, incluant la délivrance finale de la communauté des croyants.Et pour le marxisme, de la première société (en passant par le régime exploiteur capitaliste) à la société communiste sans contradiction antagoniste; même pèlerinage assumant la délivrance parce qu’en route vers une fin réconciliatrice.Dans les deux cas, il y a un grand porteur de Sens qui endosse et qui juge: soit Dieu, soit l’Histoire.Le pouvoir s’institue de ce grand porteur-là.S’abriter sous la couverture de l’Histoire (ou de la Théorie, ou du Réel), faire de ces concepts des jugements de valeur, c’est abuser de la logique, lui refuser la souplesse analytique, lui imposer un carcan qui contingente et occulte.Faire de l’intellectuel ou de l’écrivain un instrument au service de l’«action», une «volonté de peser sur le cours des événements», donnera effectivement «partiellement raison à Hegel», sauf que ce Hegel rationalise ce qu’il emprunte au.christianisme! L’Homme de l’Esprit absolu en progrès vers son Salut social.Hégémonie de la raison d’être, de l’essence, sur l’existence.Il semble, n’en déplaise aux prêtres de la vigilance, que les hommes et les femmes ne puissent vivre sans espérance, sans promesse, sans transcendance.Elles peuvent être spirituelles, culturelles, politiques, mais dès qu’elles s’érigent en système, dès qu’elles réclament l’unanimité, elles s’évanouissent comme transcendances pour se convertir en violences.Mais pourquoi ce besoin indélébile de transcendance chez les gens emprunte-t-il la voie de la violence?Parce qu’on croit pouvoir vaincre le Mal en se regroupant, abolir les souffrances et les inquiétudes devant les incertitudes de l’avenir, effacer l’angoisse de la séparation et de la mort; parce qu’on veut de toute son âme et de tout son corps le Bonheur, la fin de la division, le retour à l’Unité, la Paix définitive.Alors il y a ceux qui croient ça possible et ceux qui n’y croient pas, les croyants et les athées de toutes convictions.Attention, ne nous méprenons pas.Dans les deux cas, c’est la même position, le même type de discursivité: croire ou ne pas, le ne pas revenant à dire qu’on croit en ce qu’on ne croit pas.Personnellement, j’avance qu’il faut soutenir le paradoxe d’une démarche qui, se sachant immanquablement prisonnière du croire et de son ne pas, serait en mesure de tendre vers du polyvalent, de mettre le sens en crise, de s’ouvrir à du permissif: l’espace ludique de la dérogation où le message est toujours sur le point de se rompre, l’espace analytique de l’attention flottante.Cette générosité, ce respect des divergences d’opinions, cette incapacité de se croire le droit, la force, le savoir, pour imposer son programme au nom d'une morale, de La Morale, c’est là la seule morale qui vaille pour moi.Vivre et laisser vivre.Mener le combat lorsqu’est bafoué le vivre-et-laisser-vivre.Individualisme et amour de la différence.L’écrivain moderne s’y prend de biais avec le croire, en tournant, en effectuant un délicat changement de terrain tout en restant sur le terrain.Inadéquation à l’univocité du dire, polysémie qui résiste au processus d’unification pour laisser murmurer le manque.Découverte qu’il y a de l’impossible, de l’infi-gurable, seule insoutenable découverte de l’écrivain.Ce que nul discours prédicatif ne peut considérer, ce sont ces expériences de rupture, de déplacement, de tremblement que l’écrivain exécute en perforant le champ de la représentation et en secouant les différents domaines de la rationalité.Il ne peut donc qu’éviter cet enchaînement au «réel / possible» et ce recours à l’enracinement idéologique.Cela ne fait pas partie du monde de ce qu’il écrit.L’écrivain, l’écrivain radical, se libère radicalement et revendique sa fiction comme un des langages du monde.Il n’est jamais en deçà de lui-même.2° Votre réprobation des influences étrangères montrées comme pernicieuses et simple occasion de péché ou d’imitation n’empêche quand même pas un de Bellefeuille d’importer sa théorie deleuzienne pour «machiner (ses) propres lieux de parole», de nous relancer des citations de Regis Debray ou Bernard-Henri Levy, faisant se côtoyer dans la plus belle entente ces deux frères ennemis (l’auteur du Testament de Dieu, celui qui combat le culte du Politique à l’aide du texte biblique, ne pouvait certes pas présager de ce genre de récupération décidément comique).Quant à Vacher, ça tangue du côté de la «mode parisienne» d’après-guerre (dixit Jean-Paul Sartre) accompagnée d’une phobie pour tout croisement des savoirs et des cultures; et avec ce qui reste pour Dupré, on aboutit à un entrelacement assez curieux où la théoricienne française Julia Kristeva devient prétexte pour vilipender la misogynie de son mari Philippe Sollers dont elle a toujours brillamment défendu les écrits (comme on dit par chez nous: faut l’faire!) Il y aurait donc les bonnes et les mauvaises influences, si j’ai bien compris.Papa et maman n’en souhaitaient pas mieux.Alors votre dénigrement du cosmopolitisme sous couvert de mode passagère et néfaste, vos références au «territoire» et à la «pensée québécoise» qui doit se méfier de «l’ombre de la pensée européenne planant sur nos têtes», vous aurez beau enrubanner ça de phrases trompeuses comme «participer activement à la mondialisation de la culture», rien n’y fera, c’est du bluff.Je pense qu’il est inutile de s’étendre davantage sur ce genre de préjugé xénophobe et nationaliste.3° Pour ce qui est de l’anti-intellectualisme du religieux, alors là, faites-moi le plaisir d’aller vous renseigner.Tout d’abord, il suscite depuis des siècles un nombre incalculable de débats et de produits culturels.Ceux qui traitent du religieux (notamment les anthropologues, les psychanalystes, les philosophes) le saisissent comme symptôme qui fait constamment retour parce qu’inséparable des fantasmes fusionnels du sujet.On se trouve passablement loin ici de vos insipidités de jeunes adolescents qui viennent de cesser d’aller à la messe et en concluent à une insignifiance du phénomène cultuel.Premièrement, on ne peut contourner l’immense richesse culturelle traversée par le religieux en musique, littérature, peinture, théâtre, architecture, et qui ne se résume pas en deux ou trois vocables méprisants.L’institution religieuse s’est elle-même d’ailleurs maintes fois manifestée pour commanditer des œuvres.Par contre, qu’au Québec dans les années 50 la foi 18 religieuse ait été à droite, du côté du nationalisme conservateur et de son anti-intellectualisme, cela me semble assuré.C’est autre chose de laisser sous-entendre qu’aujourd’hui les créations littéraires d’avant-garde se rapprochent de la foi de nos pères parce qu’elles soulèvent les problématiques du religieux et de l’inconscient.Je dis que vous êtes dans l’erreur de la pensée compulsive8 en entretenant cette confusion où religieux = religion = réaction = irrationnel.Je dis que votre discours se prétendant une action au service de la Pensée ne se contente tout au plus que de filtrer les informations et faire taire, discours de service agacé par la touche d’«anarchie resplendissante» des écritures n’endossant aucune oppression, dût-elle être pour la juste Cause.Il faut donc réaffirmer cette pensée du Refus, seule pensée qui réussisse encore aujourd’hui à échapper aux bien-pensants que vous êtes.Deuxièmement, votre vieille opposition foi/raison est d’une conception primaire, du plus pur style militant athée renversant les clochers et brûlant des icônes.Attitude associant la disparition des croyances aux étapes du Progrès et cantonnant le religieux à une dégénérescence sociologique.Il faut y insister, le christianisme met métaphoriquement en scène ce qui hante l’humanité (le désir du même, de la fusion, de l’immortalité), et l’Eglise s’est donnée pour tâche d’interpréter dogmatiquement le savoir des Evangiles.Ce savoir dit par-dessus tout une vérité que personne ne veut écouter, une vérité attestant que le Mal ne sera pas vaincu ici-bas.Qu’on ajoute qu’il le sera dans l’au-delà, vraie ou fausse, cette spéculation importe pour le vivant dans la mesure où elle pourrait empêcher une logicisation intégrale de l’existence, logicisation entraînant de facto une dévaluation de l’acte d’exister au profit des Projets et de leurs Nécessités sacrées.L’au-delà se dessinerait dans ces conditions comme de Y incommensurable', le rejet de l’absolutisation des déterminations immédiates (les limites de l’ici-bas) et l’affirmation d’un 8.«Une pensée compulsive dont la croyance sexuelle consiste à dire que s’il y a un trou il faut le combler.» André Beaudet, «Aux nouveaux pharisiens: Noli me legere!», in Spirale no 36, septembre 1983. devenir sans aboutissement.Impossible alors de déduire la vie d’une quelconque notion qui ferait de la pensée une prédication en vue de la Victoire finale.Cette incontournabilité du Mal peut ainsi nous permettre de discerner que croyant ou incroyant qui est sûr d’avoir trouvé une solution au Mal ici-bas (à la division, au manque d’unité) se convertit tôt ou tard au mythe du Salut social.C’est se cramponner au plus monstrueux miracle que de déclarer: «Le malheur ne sera réellement combattu et surmonté que dans ce monde» (c’est moi qui souligne).Voilà peut-être le rêve à la fois le plus fascinant et le plus terrifiant qui soit.C’est ce rêve qui émerge de tous les espoirs obligatoires à porter, c’est ce rêve qui signe toutes les intolérances.?Parlons un instant de la méthode recommandée pour venir à bout de cette «réaction mystique de droite» dans les lettres: le réalisme.Si des trois critiques, seul le philosophe Vacher indique manifestement cette «promotion du réalisme au poste de commande», ce réalisme n’en demeure pas moins latent sous tous les appels au Réel, à l’idéologique, corollaire obligé (mais honteux) du Théorique dans les articles des de Bellefeuille et Dupré.Il en résulte pour ces deux écrivains «modernes» un mariage abracadabrant entre d’une part, ce réalisme inavouable mais logiquement incontournable dans leurs interventions, et d’autre part, un préjugé favorable pour r«illisibilité».Il y a d’abord ce fameux monsieur Réel.On aimerait nous faire gober qu’il existe en soi, indépendamment de tout symbolique, brouillant comme il se doit les différents niveaux d’appréhension et de connaissance de la réalité.Il y a toujours la médiation d’une époque, d’une civilisation dans la parole qui aspire à l’objectivité.Instances multiples, influences réciproques qui ne s’en remettent pas à la détermination économique en dernière instance, celle qui a légalisé les beaux jours de la terreur marxiste.L’idée de la grande détermination finale rendant compte de tout, c’est ce qui légitime votre règle de conduite \ 20 réaliste.Absence criante de considérations anthropologiques et de souplesse analytique.Les méthodes, même scientifiques, n’échappent pas à l’histoire, et surtout pas celle de votre Histoire sans histoires où l’individu devient quantité négligeable.Votre conception d’un Réel anhistorique que vous érigez en bloc n’est pas étrangère à votre langue morte.Elle renvoie encore une fois à une vision politique du monde, vision globalisante et supposé-ment exhaustive.Ainsi, ce vénérable «critère pragmatique de l’épreuve de réalité, c’est-à-dire de la primauté de la pratique», même accolé à la «modernité» et à son «aspiration collective au bonheur» (ouf!), ne nous empêche pas de discerner jusqu’à quel point votre réalisme-pratique se nourrit d’une consécration de la Méthode; Méthode qui croit s’innocenter en arborant ses couleurs laïques et socialisantes.Elle est en vérité le porte-parole d’une impuissance à prendre congé du sur-moi marxiste qui a déifié sa méthode en la baptisant enfant du Peuple.La modernité, si modernité il y a, finit toujours par contester la bienveillance des procédés, bienveillance qui se dégrade rapidement en agressivité vis-à-vis le dissemblable.Ce que votre Méthode écarte, c’est non seulement la force matérielle des idées, mais surtout la question par excellence de l’écriture: comment un discours se réclamant du réel peut-il échapper au réel du discours?Si on invoque les sacrifices, les exigences, le renoncement de la modernité «à toute foi en son avènement magico-transcendant», on n’en requiert pas moins la pratique constante de sa foi en la Méthode blanchie par le saint «principe de réalité».De là on peut tout superviser, tout anticiper, tout établir, à l’instar des écritures qui en savent toujours un peu moins sur ce qui devrait être et un peu plus sur ce qui est.La Méthode comme solution est le plus insidieux mensonge.C’est en son nom, à force de trier et cataloguer, qu’on culpabilise les plaisirs et qu’on manipule les désirs dans le cloître du Réel.Ce qui est maintenu, c’est finalement le préjugé scientiste d’un sujet ne s’organisant qu’au principe de réalité, et ce par le biais de la fausse équivalence entre perception et connaissance.Est oblitérée la fonction de méconnaissance de la langue assu- rant l’identité de l’être parlant, et qu’il faut interminablement dévoiler.Votre Réel réaliste implique une transparence de la méthode et une évacuation du sujet de l’inconscient.Il confond le réel produit avec la réalité.Tactique simpliste nous offrant les présupposés de votre Réel (devenu réalisme) en guise de réalité, troquant ceux-ci pour cela.Occultant du même coup, je le répète, la place du sujet qui coordonne l’opération.Au nom de quoi promouvoir votre Réel?De la société, bien entendu.Société en devenir, marchant vers l’Assomption de ses institutions progressistes! Nous sommes là en plein réalisme, c’est-à-dire en pleine intimidation: les «verdicts de l’action politique», l’exigence de «rendre compte» pour cautionner cette «solidarité intellectuelle qui fait ici défaut».Pour mettre sur pied cette «solidarité», il y aura la mise en fonction immédiate de tout ce vocabulaire de proscription, d’ordonnance et de priorités sacrées afin de réinstaurer un contrôle sur l’écrivain (l’intellectuel) ou le réduire à son rôle d’engagé et d’intervenant: la «‘mission’ très générale» de l’intellectuel, le «il nous faut inventer un territoire, une géographie», la «cure de réalisme», le «désir de réel», «l’urgence de réel» conjuguée à «l’urgence de la théorie», autant de «gestes solidaires» chapeautés par l’idéal de La Modernité.Il faut vraiment être myope pour ne pas voir que la modernité, dès le début du XXe siècle, a fait sauter les règlements étouffants du réalisme, balayant ses cadres de représentation pour naître à un tout autre continent culturel.Ce qu’on prône dans ce numéro de la NBJ, c’est indubitablement un retour en arrière, une façon de resubordonner l’explosion des formes à la rigidité des intentions didactiques et politiques.Ce que nous disent les grands écrivains de ce temps, c’est qu’on ne vient jamais à bout du réel.Il ne se domine pas, il est sans limite, il est impossible à contenir.«Je dis toujours la vérité: pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas.les mots y manquent.C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel» (Lacan).Ceux qui prétendent l’avoir atteint et circonscrit tiennent le monde au milieu de ses innombrables charniers, nous fournissent du corps emprisonné ou du cadavre.Le pouvoir 22 extrémiste planifie la farce sinistre d’un Réel domestiqué.Songeons à l’écrivain Trétiakov et aux dissidents soviétiques envoyés au goulag ou éliminés de ne pas vouloir se conformer aux dogmes du réalisme politique implanté en URSS.Votre réalisme (ou plutôt réelisme) est le fantasme d’en avoir fini avec cet impossible; c’est la peur du soi, la peur de l’hétérogène, la peur des vertiges du je, la peur de la flagrante inutilité sociale des passions.Peur du scandale de la perte, peur de la dépense intempestive, peur de l’émotion dévorante, peur de l’acte excessif, peur de cette affirmation effrontée de l’écriture.Alors là, vous savez, la littérature en guise d’enseignement, la littérature comme témoignage, la littérature comme intervention politique, c’est plutôt étroit comme horizon.La littérature moderne manque aux rendez-vous organisés, se pointe toujours ailleurs.Elle n’a de compte à rendre à personne, et surtout pas à vous.9 Vous aurez beau proclamer qu’il faut «être vigilants / es, car le retour à droite risque d’emporter aussi la fiction»; vous aurez beau dénoncer les sentiments nuisibles à la bonne santé de la Cause (angoisse, mélancolie, soucis, déréliction); vous aurez beau vouloir nous insérer dans la trame de la suspicion et de la surveillance avec autant de «soyons vigilant/es» et de mots taxés «suspects» à rayer du dictionnaire; rien n’y fera, le sujet persistera à transgresser les interdits, anciens comme nouveaux.Comment l’écrivain pourrait-il se solidariser à ce désir à peine voilé d’enlever la parole à celui qui, selon vous, se trouve en position «de proférer n’importe quelle vérité sans qu’il ait à rendre compte»?Comment pourrait-il rester crédule devant votre philanthropie lorsque vous ne cessez de recommander, 9.Allons-y seulement comme ça, au hasard: Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Breton, Bataille, Artaud, Kafka, Muzil, Broch, Beckett {l’innommable^.), Cixous, Blanchot, Duras, Céline, Paz, Tzara, Hôlderlin, Sarraute, Sollers, Nelligan, Saint-Denys Garneau, Hébert, Grandbois, Ginsberg, Burroughs, Kundera, Lispector, Gauvreau, Lapointe, Giguère, Hénault, Duchar-me, Lévy-Beaulieu, Brossard, etc.Si vous réussissez à en faire entrer un seul dans votre grille réeliste, alors moi je vous donne ma chemise.23 normaliser, moraliser en appuyant une «critique authentique, même sévère, surtout sévère peut-être (se devant) d’être un geste solidaire et moderne».Sic! Votre «cure de réalisme», nous n’en doutons plus, sera assurée par vos soins de médecins avisés.Diagnostic: égocentrisme, hédonisme, névrose, paranoïa, incapacité chronique d’endosser le vrai Réel.Traitements: le cours d’Histoire du gros bon sens marxiste, une persistante et obstinée fréquentation du texte sans sujet.Succès de la thérapie: avoir liquidé les paradoxes de toute écriture singulière pour reprendre sa place, réintégrer sa fonction, témoigner de l’émancipation toujours à venir du genre humain10.Déni de toute possibilité de savoir pour qui ne pense pas, à l’instar du médecin, que la pensée se limite au savoir de la médecine.Cette militarisation de l’écrivain, votre obsession à l’engager dans vos rangs en le faisant passer par le «fil rouge des rencontres avec un-peu-de-réel», vous pouvez toujours l’atténuer en la saupoudrant de «fun», d’abnégation militante, d’«in-tensité nouvelle et sincère», inutile de simuler, cela croule sous toutes vos dénégations.Il ne s’agit pas de «trouver une arme» (dixit Deleuze) et abattre opportunisme, éclectisme, libéralisme en bons guerriers que vous êtes.Vos tactiques de punitions, je m’en moque! Je n’ai pas l’intention de devenir comme vous une machine de ressentiment! Votre liberté surveillée, votre liberté soumise à la Nécessité, je vous la laisse! Et quant à ce «leurre ultime: la souveraineté du créateur, la souveraineté de son œuvre», ma seule réplique est et sera celle de ma fiction, une fiction qui n’a pas fini de déraisonner et agacer votre machine.Personnellement, l’Histoire, l’Avenir, le Salut, j’admets que je n’y tiens pas vraiment et que pourtant ça me tient.J’admets cette division, ce tiraillement, cette joie et cette crainte du vide.Lorsque vous entendez le mot littérature vous sortez votre manuel d’action politique.Vous ne trouvez qu’à citer Deleuze et sa «misère de l’imagination et du symbolique».Vous ne savez 10.Voir «Retournement», de Normand de Bellefeuille, in Etudes Françaises, 1982, vol.18, no 1. que vous désoler «d’une langue libre et enfin dénuée de ‘contraintes idéologiques’».Vous ne pouvez que déplorer les pratiques symboliques pour qui «les doctrines n’(y) ont plus vraiment d’importance».Comme si l’imagination n’était qu’affaire de comités exécutifs.Ne vous en faites pas, c’est tout à fait conséquent avec l’esprit de parti, mais n’allez pas prétendre que ça cerne la matérialité des pratiques signifiantes.Votre misère de l’imagination sans théorie, c’est la théorie de la misère sans imagination.Toujours les mêmes peurs, celles des relations neuves et des figures à décevoir (pas à contourner, pas à écraser, pas à mimer, à décevoir).J’en conclus que votre amalgame de la lutte idéologique et des recherches en sémiologie et science du texte des années 60 n’engendre pas une meilleure compréhension du travail scriptural 11.Et il semble que ce soit vous actuellement (à l’aide d’un tel amalgame), comme à la belle époque des années 70 et de son formalisme, qui vouliez nous refaire le coup de l’illisibilité, la nouvelle illisibilité, celle du religieux chez les auteurs d’«avant-garde».Le travail de l’écrivain moderne reste donc, hier comme aujourd’hui, de créer les plus belles effractions, gages de la vitalité d’une oeuvre et de la chaleur d’une voix.11.Une lecture d’ensemble des cogitations de ce groupe (de Bellefeuille, Labine et Corriveau plus particulièrement) laisse ressortir depuis quelques années le caractère sectaire, préétabli, de sa «modernité»: obligatoirement branchée sur une connaissance des recherches dans le domaine du texte en France et se creusant tant bien que mal un abri dans la lutte idéologique de classe.Il se fait donc un impératif moral de définir et soutenir le comportement moderne, et ce à l’aide d’une thématique déjà reçue (texte/sexe, école/ famille, masculin/féminin), celle des années 70.Ce qui n’a pas été sans entraîner un certain maniérisme de la forme au niveau littéraire. NICOLE BÉDARD Cette peur discrète de l’écriture ou Comment l’on tue l’autre, en silence L’intellectuel fait question, ici et maintenant.On appelle donc, avec force, à la «solidarité intellectuelle».Mais derrière ce cri d’alarme, ce qui semble gêner, ce que de fait on dénonce, c’est une certaine pratique d’écriture qui ne serait pas assez «connectée» sur l’«Histoire».Pour tenter une «autopsie lexicale» de ce qui s’y dénonce, relevons d’abord la définition convoquée de l’intellectuel.«L’intellectuel contemporain (.) n’est, n’existe qu’au moment où il prend position, seul ou avec d’autres, sur une affaire de portée générale, en légitimant son point de vue, par les considérations techniques, éthiques et politiques qu’il juge bon de convoquer» (François Châtelet).François Châtelet, rappelons-le, est philosophe.Celui qui le convoque, Normand de Bellefeuille, est écrivain.n’y a-t-il là rien qui fasse problème?Y aurait-il entre le philosophe et l’écrivain, entre la philosophie et l’écriture, un terrain commun, une mise en commun, du lieu de la question?Ou bien n’y aurait-il pas, quelque part, refoulement de la question?Le refoulement étant défini par Freud comme un «défaut de traduction», entendez une barrière qui nous sépare d’une langue étrangère.La philosophie, on le sait, veut le concept, le maximum de sens.L’écrivain, peut-être l’oublie-t-on, désire la métaphore, le maximum de résonance.Que le philosophe vise le référent, le signifié (même abstrait), le rend dupe du rapport possible au «réel» (qui, tel qu’il fait symptôme dans certains textes du no 130-131 de la 26 Nouvelle Barre du Jour devrait se traduire par «réalité»).«Réel» qui serait donc possible, c’est-à-dire qu’il nous serait possible de rendre, d’atteindre par le langage et ce, dans divers discours.Or, pour l’écrivain travaillant le signifiant, il ne saurait y avoir adéquation entre signifiant / signifié.Ce dont l’écrivain a le savoir, s’il en a un, c’est bien de cet écart, de ce divorce radical d’avec le «réel» (cette fois entendu dans sa résonance laca-nienne comme ce qui ne saurait s’atteindre) et, en écho, de sa structure d’erreur, d’errance, qui le déplace.Il y a donc là confrontation entre ce qui se voudrait d’une part un point fixe et d’autre part un point vertigineux.Ce qui pose problème entre le philosophe et l’écrivain est bien ce rapport au langage autre, différent, étranger.La question d’un savoir possible est donc traversée par le statut que l’on reconnaît à l’écriture.Pour les uns lieu de maîtrise, pour les autres lieu de jouissance.Sens à gagner, sens à perdre.Place du sujet, sujet déplacé.Il s’agit bien d’une question de place.Place face au savoir, à la connaissance.L’intellectuel est celui qui tient (à) sa place, qui y reste, heureux d’être le tenant lieu d’une fonction: dire le «réel».Le langage n’est pour lui que le pur transit du sens.Or, pour l’écrivain, cette place est intenable, le décalage entre le mot et sa vérité étant d’emblée reconnu.Le langage comme leurre.C’est en effet l’heure de mettre quelques questions à leur place, déplaçons donc la question.Si, pour juger de la production des écrivains, certains se situent, avec assurance, du côté du signifié, du référent possible, il y a méprise.Il y a erreur de lecture.Il faudrait peut-être enfin comprendre que l’écriture ne saurait se restreindre à sa thémati-sation (ce qu’on dit, ce dont on parle) et que celle-ci ne saurait définir la position de l’écrivain.Celui-ci étant, rappelons-le, le sujet d’une pratique.Ce qui le définit n’est donc pas sa thématisation mais bien le lieu à partir d’où il parle.27 Le reproche que formulent ceux qui sont en manque «d’intellectuels forts» est donc, à la base, une méconnaissance du lieu de l’écriture.Ne sachant y lire une position, ils dénonceront un refus du sens.Un cri d’alarme est donc lancé: du sens! du sens! qu’on nous donne enfin du sens! Mais l’écrivain, répétons-nous, est dans la résonance.Serait-il possible enfin de comprendre, tout simplement, sans cette volonté de nier, de refuser droit de cité à quelque chose d’autre que le Même, le Sens?Ce qui est réclamé: de l’énoncé.Ce que l’écriture offre de l’énonciation.D’une part il y a le sens de l’énoncé — univoque vers le «réel» —, d’autre part la force vertigineuse de l’énonciation auto-référentielle.Ce qui appelé c’est le sujet d’un savoir, le sujet s’éprouvant comme maîtrise, comme affirmation de sens.Ce qui est exclu, ce qui est tu, c’est le sujet comme vertige, comme perte de sens.Surtout que le sujet-maîtrise ne s’évanouisse pas.1 Qui est leurré?Qui se leurre?Si l’écrivain s’affirme comme sujet du «non-savoir» il a cependant la sagesse de se savoir le «mystificateur mystifiant» (Balzac).Le leurre n’est peut-être pas là où certains le pensent.A refuser de le reconnaître, ceux-là risquent d’en être les porte-parole.Leurrés à la base par cette supposée connaissance (ce présupposé «possible») par et dans l’écriture, on est loin de l’heure des Modernes.De la critique «réaliste» Et s’il faut parler de la critique, relevons que telle qu’envisagée par les tenants du sens, elle répète, par sa volonté 1.Il est intéressant, à cet égard, de relever un des mots d’ordre du philosophe L.M.Vacher: «.: bref, renoncer à faire les malins.».Comment ne pas entendre là l’écho de Descartes qui évacue le Malin génie, l’écriture, menaçant l’assise du sujet-maîtrise? «réaliste», un leurre, une erreur de lecture.En effet, celle-ci ne sachant lire qu’en fonction des noms et de la référence (les thèmes), soutenue dans cette démarche par une vision du langage-transparence, ne cherche que l’explicitable.Cette critique refuse donc de lire l’écriture, l’autre, la non-maîtrise.Se leurrant elle se confinera dans le rôle de la police des identités, contrôlant la valeur marchande des thèmes sur le marché du sens.La critique réaliste ne sait lire que ce qui, pour elle, est lisible.Celui-ci étant toujours pour elle non ce qui émerge d’un texte, d’une pratique, mais la reconnaissance d’une thématisa-tion.C’est ainsi que le dire et le lire ne seront autorisés que dans leur transparence, dans leur contrainte référentielle.Cette critique ne cherche donc pas à lire une question mais à relire une réponse, connue d’avance, désirée telle.Elle déclarera donc malade l’inadapté au «réel».Pourtant, au-delà des textes eux-mêmes (qui restent ainsi non lus) cette critique se leurre face à ce «réel» tant désiré dans la non-lecture qu’elle fait de son décentrement, de son indicible.Si donc certains écrivains sont déclarés malades (presque contagieux.) elle se fera forte de leur indiquer la voie de la guérison (mots à bannir, chemin tracé pour atteindre la vérité.), le chemin de la grande santé intellectuelle.Soignant l’autre, la critique réaliste se protège de l’étrangeté qui, on le sait, est toujours inquiétante, voire suspecte.Thérapeute de l’écriture, elle s’empressera de la nier, détruisant ainsi l’objet supposé de son discours et s’annulant dans la dimension qu’elle croyait s’être donnée.On tuera donc les écrivains «honteux» en ne les lisant pas.On opérera la confusion.On ne saura entendre les diverses avenues qu’ils proposent, se hâtant de les amalgamer, d’en faire un tout à rejeter.Pourtant ce que ces écrivains partagent ce ne sont que des questions, des préoccupations.Diagnostic: malades au niveau thématique.Ne vous en déplaise, ils survivront, là n’étant pas la résonance de ce qui les mine: le niveau du signifiant.Pour certains «changer le monde» ne pouvant se penser sans «changer le rapport à la langue».L’affaire Dreyfus (invoquée à juste titre comme origine de l’intellectuel dans son acception substantive) n’étant devenue telle qu’avec l’affaire Zola.Si donc quelque part, au hasard des déplacements de sa parole, l’écrivain intervient publiquement, il ne pourra lui être reproché de le faire à partir de sa pratique, sans quoi il serait mystificateur et comme tel à dénoncer.Ecoutez-le, entendez-le du lieu d’où il parle.Levez le voile du refoulement, traduisez une certaine vérité qui s’y joue, même et surtout si elle ne se confond pas avec la vérité que l’on voudrait y retrouver.«Rien n’est vanité; à la science, et en avant\ crie l’Ecclé-siaste moderne, c’est-à-dire tout le monde.» (Rimbaud) N’est pas Ecclésiaste qui l’on croit. JEAN-MARC DESCENT Je ne reviendrai jamais du labyrinthe i La douleur n’est pas une position, c’est pourtant la mienne.Elle me révèle, me dit entièrement.La douleur, c’est moi: incertitudes et questionnements profonds, durs, méchants.Elle est labyrinthe qui mène jusqu’à moi, errance infinie, écriture.Dans le dédale, avant et après, derrière et devant, surgissent, simultanés.Je dis oui aux équivoques et la douleur me dévoile en toutes contradictions.C’est l’ambiguïté du texte que je suis.Je n’affirme pas, je m’affirme dans un présent interrogé.2 Dans le numéro 130/131 de la Nouvelle Barre du Jour, «Intellectuel / le en 1984?», Normand de Bellefeuille et Laurent-Michel Vacher nous apprennent que la pensée, depuis quelque temps (?), est «devenue suspecte» (N.de B.), rejetée au profit du sensualisme, spiritualisme, nietzschéisme, spontanéisme et autres «ismes» de mauvais aloi.Ils présentent implicitement la pensée comme productrice de vérité par l’exercice de la critique et de l’analyse.Pour eux, l’intellectuel est ou doit être un producteur de vérité.Je suis un intellectuel («au sens faible», me dirait-on).Cependant, ma démarche ne débouche pas sur la certitude, elle questionne, entre autres, le principe de vérité et le rôle de la pensée.Celle-ci n’est pas suspecte en soi, je l’interroge comme génératrice de vérité, comme SEULE génératrice de vérité. Affirmer: «Dire du réel / possible est la seule chose qui vaille la peine.» (L.-M.V.), c’est savoir ce qu’est le réel, le possible.Là-dessus, je garde une attitude circonspecte et humble.Chez l’être du labyrinthe, tout est masqué, retourné, traversé, symbolisé, dénaturé, transfiguré.Quand la pensée devient conviction, elle fonde sa religion ou son état, son savoir en une théorie-vérité.3 En lisant les textes de Laurent-Michel Vacher, Normand de Bellefeuille et Louise Dupré, j’ai relevé tant d’interdits, de censures et d’excommunications qu’il apparaît impossible d’être formaliste, féministe, contre-culturel, en un mot moderne, en dehors des modèles décrétés par eux seuls.Dans cette optique, il est saisissant de voir surgir à la fin de leur article respectif, une profession de foi en faveur du respect des «différences».Eh oui! 4 Mon ambiguïté n’est pas ma confusion, elle sonde inlassablement le savoir, elle est mon action.Dans le labyrinthe, pas de voie, de porte, de chambre définitive; tout se déplace, s’intensifie, points limites, ambivalences, suite d’égarements et d’assurances, de pertes et de retrouvailles.Dans le labyrinthe, je ne cours pas à la vérité, je la parcours indéfiniment, la soupçonnant d’être mensonge.Pour ceux qui savent ou pour ceux qui ont trouvé, l’ambiguïté est faiblesse puisqu’elle empêche, disent-ils, de se manifester dans la réalité, de travailler à l’élaboration de la réalité, puisqu’elle crée un être «au sens faible» (L.-M.V.).Ceux qui savent nous viennent avec des mesures, des sérénités, «des exigences régulatrices» (L.-M.V.), ils se proposent comme «éducateur, juge et prophète» (L.-M.V.).Mais, voilà bien des intellectuels «au sens faible», voilà les intellectuels épuisés et cherchant à camoufler leur fatigue.Quand on prétend y'wge/- de ce qui est bien et mal comme pratique, comme réflexion et création, c’est qu’il y a quelque part un épuisement.A moins que Laurent-Michel Vacher ne sache ce qu’est, par exemple, le «peuple» (je tiens à souligner que ce mot politique et social a préoccupé tous les grands philosophes depuis Hegel), à moins que Laurent-Michel Vacher ne sache enfin ce qu’il faut faire, dire, écrire.L’ambiguïté, c’est admettre que l’être humain tient du réel et non simplement de la réalité, qu’il est concret et non une quotidienneté, qu’il est conscient et inconscient, c’est-à-dire en pleine dynamique, celle-ci n’étant ni simplifiable, ni «unilingue» (à croire que Freud et Lacan n’ont jamais existé).L’ambiguïté comme dynamique.Platon, dans la République déjà, souhaitait l’exclusion du poète de la Cité; celui-ci, expliquait-il, est la figure par excellence de l’ambiguïté, valeur politique obscène.Ici, Laurent-Michel Vacher reprend à son compte le discours de Platon.Quand tout ce qui n’est pas réalisme (un «isme» de bon aloi) devient «distraction», «antiréalisme métaphysique» (?), «frivolité rhétorique» (L.-M.V.), quand le réalisme s’installe «au poste de commande» (L.-M.V.), il est bien naturel que la vérité se change en Réalité-Vérité «au sens fort», au sens dur, devrais-je dire.5 Fascinant, le mépris de Normand de Bellefeuille pour la culture populaire, fascinant dans sa contradiction.Quand un auteur regrette la venue de la culture populaire dans les «lieux traditionnellement privilégiés» et spécifiques des intellectuels (présence de «Gilles Latulippe à ./Vo/r sw/-Æ/owc, Nathalie Simard à Telex-Arts et La Poune dans les cahiers culturels de La Presse et du Devoir»), il y a là, maquillées, tour d’ivoire et volonté d’élitisme.Comment peut-on, dans un même souffle, se référer au «peuple» comme instrument de la marche en avant de l’Histoire et lui refuser les manifestations concrètes de sa 33 culture?On doit conclure, alors, que le «peuple» n’est qu’un concept théorique, par moments bien commode.6 L’être du labyrinthe s’affiche comme erreurs, hésitations, peurs, piétinements, réflexions, signes et symboles, allégresses, activités créatrices et destructrices; il est de multiples instants complexes, il vit l’illisibilité de sa démarche.L’écriture me va bien puisqu’elle porte le lacis toujours présent entre les mots et le monde qu’ils cherchent à nommer (le langage tente de traduire le réel, non le monde-en-soi).J’écris afin d’avouer que je ne pourrai jamais marquer l’endroit du silence et de la douleur, ce que d’autres écrivains appellent l’indicible.C’est pourquoi l’écriture s’avère une illusion rieuse et souffrante.Se leurrer sur sa sortie du labyrinthe, c’est penser que les choses meurrent, c’est penser le monde en segments, l’Histoire en passé-présent-futur, c’est-à-dire penser et écrire lisiblement, c’est voir le langage, l’Homme, l’Histoire, la littérature comme une Machine.Combien de fois ai-je entendu qu’il faudrait définir la modernité une fois pour toutes?Voilà bien comment se révèle l’angoisse de l’être horrifié du dédale qu’il parcourt, c’est l’expression même de la pensée linéaire.Il m’apparaît évident que cette représentation de l’Histoire charrie une vision dualiste du monde: vérité-erreur, bon-mauvais, être-néant, individu-société, modernité-archaïsme ou antiquité.Laurent-Michel Vacher nous dit: «.cultiver la clarté et la vigueur davantage que l’originalité ou la «profondeur» — bref, renoncer à faire les malins, cesser de produire du toc, arrêter de jouer au plus fin.» La «profondeur» ne se présente pas comme un acte de rhétorique, mais de recherche, un plongeon dans le plaisir, l’extraordinaire, la terreur, elle joue avec enthousiasme, démesure et ivresse, elle est intimité et biographie.La «profondeur» ne procède pas du résultat mais du lieu même de l’interrogation, de l’action, elle se manifeste autant par l’analyse que par l’émotion.Si Laurent-Michel Vacher doute ou se moque de 34 l’analyse, de l’émotion, par exemple, pourquoi tient-il quelques pages dans «Intellectuel / le en 1984?» Oui! Je pense, j’écris et vis dans la «profondeur».Si les intellectuels se défendent d'agir profondément, c’est qu’ils veulent vivre, penser et écrire à peine, superficiellement, distraitement ou peu; je leur laisse dualiste-ment le choix.7 Ailleurs, j’ai parlé de la pensée comme seule productrice de vérité.Il s’agit de comprendre que les intellectuels ont le réflexe du «vrai».L’urgence du «vrai».Le féminisme, tel que véhiculé par plusieurs textes actuels, serait-il en train de se poser comme une Théorie-Vérité créant culpabilités et refoulements des biographies dans les discours féminins et masculins?8 Quelque part s’est arraché de moi Transfigurations.Défigurations, devrais-je dire, puisque s’y racontent des événements tragiques.J’insiste sur les «échecs» que narre Transfigurations, la critique des modernes (Hugues Corriveau en particulier, dans le numéro 34 de la revue Spiralé) tente de renverser la sémantique profonde, la provenance et le cheminement de mon travail.D’abord, d’où m’est venu Transfigurations! D’une petite madeleine, la toile de Raphaël, «La Transfiguration».Je préparais un cours sur la peinture de la Renaissance et j’avais à visionner, sur diapositives, des centaines de toiles de l’époque.Lors d’un de ces visionnements, j’ai revu «la Transfiguration».Je suis resté longuement à regarder cette toile cherchant à comprendre ce qu’elle éveillait en moi, ce qu’elle troublait.Me revenait très lentement en mémoire un tableau immense, sur le côté droit de l’autel de l’église Saint-Irénée dans le quartier Saint-Henri.Cette toile était justement une reproduction (très mauvaise, par ailleurs) de «la Transfiguration» de Raphaël.J’ai 35 vu cette copie régulièrement puisque j’ai fréquenté cette église de l’âge de cinq ans à l’âge de onze ans.Cette résurgence du passé a fait revivre l’enfant de six ans, assis sur un des bancs de l’église.Je dis revivre car pendant quelques moments, je suis redevenu cet enfant triste, perdu, conscient déjà de tant de choses: la famille et son rôle de destruction des particularités et originalités, la famille et le nivellage qu’elle engendre.A partir de cette descente presque psychanalytique, j’ai élaboré les différents éléments qui composent mes Transfigurations: la défiguration du monde moderne, la défiguration de l’amour et du désir, la défiguration de l’enfant vierge en un être socialisé, la défiguration de l’art, symbolisé dans mon texte par Raphaël-moi.On peut le constater, l’emploi du mot «transfigurations» est une ironie, il s’agit de tragédies et non de transfigurations christiques.La transfiguration christique signifie nouvelle apparence, béatitude, beauté ordonnée et mesurée, niant à jamais le conflit, la désespérance, la peur, l’angoisse, la douleur.Hugues Corri-veau a tout à fait raison quand il dit: «En fait, on me dira que les Transfigurations de Jean-Marc Desgent ont bien peu à voir avec les Saintes Ecritures.» En effet, mon texte renverse du tout au tout la promesse de la religion catholique selon laquelle l’être humain est promis à une transfiguration.Mon livre décrit plutôt la partie inférieure de «la Transfiguration» de Raphaël: l’enfant aveugle et possédé, les porteurs sans espoir, les gens, les témoins apeurés.Il y a eu, j’en conviens, «rouerie» (H.Corriveau) de ma part; je laisse à voir, sur la couverture, un Christ aérien et heureux, quand, de fait, je laisse à lire des humains de chair et d’os, effrayés et désemparés.Il s’agit maintenant de prendre distance par rapport à la critique de Hugues Corriveau et la mettre en relation avec les textes de Laurent-Michel Vacher, Normand de Bellefeuille et Louise Dupré.Hugues Corriveau (directeur de la NB J) parle du retour du discours religieux (c’est-à-dire de la religion, celle-ci étant un discours sur le religieux) stigmatisé, entre autres, dans mes Transfigurations.Il pousse la mauvaise foi jusqu’à en faire une lecture biaisée, une fausse interprétation.On peut faire dire à un texte n’importe quoi, quand on ne veut pas bien lire, ou lorsqu’on cherche, coûte que coûte, à étayer une thèse.Hugues Corriveau a voulu absolument rejeter aux feux de l’enfer-modernité Transfigurations.Ce texte, semble-t-il, ne se comporte pas comme il le voudrait, lui seul sachant ce qu’est ou ce que doit être la «nouvelle écriture».Mon texte dit ce qu’il ne faut pas dire, mon écriture-aveu remet en question l’espoir que l’on a dans la Science-Vérité, la Théorie-Vérité, la Révolution Prolétarienne, la Femme et l’Homme Nouveaux ou tout loup masquant les interrogations, les angoisses.J’affronte l’interdit, le redouté, l’incertitude.Je ressens les vides qui me définissent.Je ne cherche pas à connaître.La Connaissance rassure, calme et promet le bonheur tout comme la Religion.J’écris dans la crainte et l’égarement.Cet acte fou, inutile, exaltant est ivresse, de là je tire mon nom.Le Christ transfiguré est une image, un rêve séculaire: l’Homme libéré totalement de son humanité.Cette chimère obsède, nous rêvons tous d’échapper à notre condition, à notre «réalité».Mais voilà, mon texte ridiculise cette libération, cette transfiguration possible.Un texte de désespoir.Peut-être cette désespérance effraie-t-elle, est-elle inacceptable.Peut-être est-ce cette conscience de notre «matérialité» que les rêveurs théoriques se doivent de proscrire?Les religions et les théories étant elles-mêmes des manques, comment peut-on alors y recourir pour «remplir le vide» (H.Corriveau)?«Par rouerie, avec un esprit sacrilège, on a pris soin de déchirer l’image (la toile de Raphaël) en sept parties, comme s’il fallait pour s’excuser de penser au Christ, en morceler la représentation» (H.Corriveau).Pauvre lecteur! Il m’apparaissait nécessaire de «déchirer» cette iconographie, non par esprit sacrilège ou par honte de penser au Christ; les forces tragiques s’agitant dans mon livre font éclater le rêve d’ordre et de mesure représenté ici par un Christ apollinien.A moins que Hugues Corriveau ne souhaite conserver intactes et entières toutes les images d’ordre et de mesure, de connivence avec son frère théorique Laurent-Michel Vacher.A la lecture de leurs textes, je me rends bien compte qu’ils 37 jugent l’œuvre d’art de désespoir nuisible et absurde.Pour eux, la pratique artistique doit être soutenue par du théorique, la théorie ou la religion comme soutiens de l’espérance.L’art doit, toujours pour ces intellectuels, appuyer et s’appuyer sur la Lutte des classes, la Lutte des Femmes, la Lutte des Libérations Nationales, etc.Je n’y crois pas.Artaud est aussi essentiel que Vallès, Zola ou Sartre.L’écriture me justifie totalement.Elle n’est ni faiblesse, ni parure mais matérialisation de mon énergie créatrice.Quand j’écris, je bouscule les assurances, les vérités, je m’infiltre dans les régions obscures de mon existence, je produis du désir, le désir me produit, je divague sur la mort, la mort me demande d’où je viens et vers où je marche.Quand j’écris, je ne rêve jamais, je délire démesurément.9 Le mystère de ma vie, de mon action, de ma démarche, de mon discours me pose problème.Il serait facile de neutraliser les égarements par la fabrication parfaite d’une pensée obturant systématiquement les failles; je n’ai pas de pensée.Le religieux-l’impensé qui me remue continuellement a, de tous temps, reformulé ces questionnements.Je parle bien d’interrogations et non de réponses: le religieux-l’impensé interroge, les religions, illusoirement, répondent.Hugues Corriveau, Louise Dupré, Normand de Bellefeuille, Laurent-Michel Vacher confondent retour du discours religieux (religion oppressive telle que je l’ai moi-même vécue) et l’impensé m’explorant psychanalytiquement, philosophiquement et politiquement.Cet impensé opère en nous, travaillant notre sécurisant savoir, notre «vernis culturel», notre acquisition de théories et d’idées.Je ne crois pas en Dieu mais, paradoxalement, m’habitent des structures de divinités, stars, nouveaux ou anciens penseurs, artistes, science, technologie, etc.Je réentends, en moi, la chanson God de John Lennon.Je pense «moderne» en réactualisant sans cesse les réflexes culturels les plus traditionnels.Honteux, je cherche tant bien que mal à les dissimuler.Je suis féministe (si cela m’est possible) mais me remontent instinctivement tous les stéréotypes les plus sexistes et les plus misogynes.Il m’est arrivé si souvent d’entendre, dans la «clandestinité», sur un ton de confidence, des intellectuels, hommes ou femmes, avouer fantasmes, désirs ou rêves contrariant leurs belles théories.L’impensé brouille les cartes du conscient et de l’inconscient (qui est qui, qui dit quoi), brouille ce que je sais de moi, ce que je voudrais bien oublier de moi.A chaque instant, je produis du non-savoir et c’est sans doute cet inconnu en moi qui me fait écrire, qui me pousse à vouloir tout dire.La pensée s’absente aux moments-limites de mon existence.La pensée ne suscite jamais à elle seule de l’essentiel, elle est lâche.La douleur fondamentale banalisée, socialisée, moralisée se métamorphose toujours en lâcheté.La pensée, comme angoisse culpabilisée, ne s’incarne jamais.Mais, j’essaie malgré tout de croire en elle, même si elle entre en conflit avec ce que j’ai refoulé, les pulsions, l’impensé-le religieux.J’ai beau mourir, le désir d’immortalité refait inlassablement surface.Louise Dupré disait juste dans son texte: «.Tout le monde d’ailleurs est toujours pour la vertu.» parce que nous fonctionnons tous encore avec des croyances, des mythes, des symboles, que nous l’acceptions ou pas.Je suis, non parce que je pense, mais parce que je veux être, parce que je choisis de ne pas oublier l’Inconnu.10 «Nous avons pour le labyrinthe une curiosité particulière, nous nous efforçons de faire connaissance de M.le Minotaure, sur qui on raconte des choses terribles; qu’avons-nous à faire de votre chemin qui monte, de votre fil qui conduit dehors?Vous voulez nous sauver avec votre fil?— Et nous, nous vous en prions très instamment: pendez-y vous donc!» Nietzsche ANDRÉ BEAUDET Pourquoi suis-je de si mauvaise foi?Une prétention, qui se targue de laïcité sans que le mot invite un sens, liée au refus d'inspirations supérieures, soit, tirons-les de notre fonds, imite, à présent, dans l’habitude, ce qu’intellectuellement la discipline de la science omettant, au risque de choir ou de les prouver, dogmes et philosophie.Mallarmé, Catholicisme — Un article de vous dans Spirale (mai 1983), entraînant la démission de trois membres du comité de rédaction (juin), a suscité une brève controverse qui, si elle a occupé les esprits durant tout l’été, n’a pas provoqué un élargissement du débat au-delà de votre réponse (septembre).A Spirale, on a jugé que la cause était entendue, du moins a-t-on fait comme si le soupçon était levé.Or, avec la publication récente du numéro spécial que la Nouvelle Barre du Jour consacre à Y Intellectuel / le en 1984?, il semble que le débat ait changé de terrain et qu’on assiste plutôt à la mise en place d’un dispositif idéologique renforcé afin de contrer une menace réactionnaire comme si vous l’incarniez.Comment vous situez-vous par rapport à ce changement de stratégie?Permettez-moi, avant de commencer, de préciser certains éléments.Vous avez raison d’insister sur le fait qu’il s’agissait, dans Spirale, moins d’une polémique que d’une controverse (au sens théologique), pour autant que ce qui était mis en cause concernait un certain traitement de la question religieuse qui, refoulée, faisait retour sous la forme avouée, sinon du catholi- 40 cisme, du moins du christianisme.En second lieu, seulement, on reprochait à mon article, portant sur une exposition de François Charron, de manquer de sens critique et de ne pas me limiter à la bonne information courante qui consiste, à l’heure actuelle, en un parti pris interventionniste de bon aloi, moderniste et féministe.Ce petit texte, selon leurs dires, a dépassé un seuil de tolérance admissible qui, vous vous en doutez, est rapidement devenu un seuil d’élimination.Comme quoi, pour ma part, j’avais atteint un certain seuil critique, plutôt différentiel, qui — à toucher cette nervure religieuse qui les fait tant trembler — entamait leur compétence progressiste et leur assurance domestique.D’un seul petit texte, comme un coup de hache, je venais de subvertir leur dispositif quant à ce qui s’y agite de religion insue: une certaine passion du leurre et de l’ignorance qui n’est que leur subordination à une bonne pensée du lien social dont ils s’entendent à régler le discours.Hors de l’avant-garde, comme vous le savez, point de salut! On en était encore à se demander s’il fallait autoriser des bandes & Anges Gardiens à défiler dans le métro que, par la bande d’un magazine dit «culturel», en voici quelques-uns qui s’investissent de ce rôle, en appellent d’une vigilance élémentaire ou d’une surveillance accrue, quand ce n’est pas — entre les lignes — au nom d’une censure dont ils s’autorisent d’emblée les seuls garants.De quoi se justifient cette mise en garde, cette garde à vue et cette garantie?De «l’effort laïque de la modernité».Or la modtrmii, justement, n’a jamais eu de prétention laïque.Encore une fois la persécution tente de réduire au silence toute forme de contradiction, surtout si celle-ci emprunte la voie détournée, oblique, de l’art d’écrire.Car, enfin, on me reconnaît tout de même cet art, de l’érudition même, au point tel que c’est précisément ce trait énigmatique qui me rend si suspect à leurs yeux, n’y voyant qu’une élaboration d’artifices trompeurs sans jamais se demander ou prouver si leur soupçon était bien fondé.A aucun moment il ne leur vient à l’esprit de se questionner sur ce qui, subitement, leur enjoint de donner de la bande.Ni pourquoi ils s’interpellent entre eux de retrouver, devant l’effroi qui les cambre, le sens de l’humour.Tout ceci est rigoureusement risible, c’est-à-dire bête comme 41 seuls les anges peuvent l’être.Quel élément s’agit-il de sacrifier à leur obsession, soit en le contenant, soit en l’excluant, sinon l'écrivain qui, objet de leur désir apeuré, ne se dit pas un des leurs, n’ajoute pas foi à leur leurre?La suspicion, plutôt insuffisante quand elle se veut conviction, passe vite du côté de la conjuration et de l’exorcisme.Sur ce réflexe de réduction, lisez Léo Strauss.En somme, il suffit qu’un écrivain, pour autant qu’il s’en trouve un (ce qui ne va pas toujours de soi, je vous l’accorde), avive ce «tourbillon d’horreur et d’hilarité» pour qu’il soit aussitôt pointé du doigt, mis à l’index, assigné à demeure ou surveillé de près.En tant que porteur d’un écrit retourné dans le nom qui le signe, on a cru bon de me faire la leçon.Il faut que j’en vaille la peine pour qu’ils me comblent de leurs démissions.De me prendre tant au sérieux, sous couvert de me discréditer, ne m’aiment-ils pas trop, ne me condamnent-ils pas dorénavant à exister par devant eux?N’est-ce pas là, selon cette mise à l’épreuve de la chose littéraire, la condition même de toute lecture — l’amour et la haine à quoi elle se réduit?Remarquez que d’être le premier sur leur liste, je ne suis pas le seul.D’autres noms s’y épellent dans l’ordre d’une étrange trinité: Beaudet, Charron, Desgent.Je vous propose d’appeler ça l'effet BCD, tel que j’entends cette suite de lettres dans le titre latin du Psaume 92, 50NUM (EST) CONFITERI DOMINO, dont voici la première strophe: Il est bon de rendre grâce à Yahvé, de jouer pour ton Nom, Très Haut, de publier au matin ton amour, ta vérité au long des nuits, sur la lyre à dix cordes et la cithare avec un murmure de harpe.Vous trouverez, résumé dans ces quelques versets du Cantique du Juste, ce que ça veut dire que Dieu, en tant qu’Autre, ça fasse parler.D’où la trouille qu’on nous oppose, au nom d’une imagination laïque, devant cette trouée du Nom comme si, en lieu et place de ce Nom, Dieu allait manifester quelque présence effective.Tout ce remue-ménage autour de ce trou où, d’être en garde contre Dieu dont elle n’a justement aucune idée, s’engorge leur imagination à vouloir le combler corporellement, alors qu’il suffit d’un peu de légèreté et de détachement pour en signer, hors matrice, le point de fuite, l’épiphanie.L'effet BCD, si je dis juste, n’est rien d’autre que l’effet d’une lecture aveuglée, qu’ils reconnaissent de l’exclure.De cette dénégation, j’ai pu dire que c’était tout juste réussi en tant qu’aveu que je leur soutire.De mon nom — je le mets à mon actif de ne pas le laisser à qui me l’a donné par agnation — de mon nom donc, j’ai répondu en abrégé dans Spirale, à l’adresse des nouveaux pharisiens.Pour répondre enfin à votre question, concernant ce que vous avez appelé un changement de stratégie, je vous dirai brièvement qu’il ne s’agit en fait que d’une reprise calculée: le retour, sous le pharisianisme, du scribe.C’est-à-dire l’indice d’une inhibition commune.— Au pharisien succède le scribe?Pharisien et scribe, c’est tout un.Au ton ostentatoire et formaliste du premier répond le ton clérical et maître d’école du second.Vous avez là tout le prêchi-prêcha d’une même leçon de choses.Occupons-nous donc de ces nouveaux scribes, tels qu’ils apparaissent au sommaire de ce numéro de la NBJ (comme on l’appelle).Par leur apparentement dans «l’expression d’une complicité ‘naturelle’ et spontanée», comme il est si bien dit dans leur liminaire, ils y forment en quelque sorte le nœud de vipères.Dans ce nid d’idées redites, vous trouvez de Bellefeuille, Vacher, Dupré.De ce recoupement à trois, puisque là aussi le liminaire m’invite à «en évaluer la portée et la signification profonde», vous me permettrez d’y entendre cette fois la cause BVD.— Encore des petites lettres?Que voulez-vous, à tirer la ligne de démarcation entre l’effet et sa cause, je ne peux la tracer qu’en m’appuyant sur ces quelques lettres que m’offre l’alphabet vivant des astres.Voyez-y en abrégé les monogrammes d’un théorème que je vous propose.J’en étais à évaluer la cause BVD en mal d’un objet qui la fasse discourir.Il me faut d’abord m’excuser auprès d’eux de les mettre ainsi à l’enseigne d’une marque déposée de sous-vêtements.Mais enfin, à lire leurs textes dans lesquels à tour de rôle ils interpellent les intellectuels pour les prendre en flagrant délit d’adultération de leur rôle, ne veulent-ils pas redonner à «l’intellectuel au-sens-fort» une image de soi plus habillée qui, d’envelopper de la sorte sa cause d’un semblant d’être, le rende au moins présentable.N’est-ce pas là la dimension imaginaire de l’intellectuel: donner corps, faire image, tenir ensemble, dont il tire consistance de confondre avec le réel son fantasme d’identité et d’unité.Voici donc notre intellectuel, au-sens-fort de la cause BVD, revêtu de sa petite tenue de combat qui lui assure plus de décence vis-à-vis la moralité qu’il engage, enfin prêt à intervenir.— Intervenir, n’est-ce pas là l’impératif de tout intellectuel dont il reçoit de l’histoire sa caution à se supporter d’un discours qu’il met en gage, à titre de protestation, de manière intelligible?Voilà le hic.Au départ, la cause BVD prend prétexte du silence et de l’inertie des intellectuels devant l’affrontement, l’an dernier, des professeurs dont elle se réclame et du gouvernement.Je remarque, en passant, que dans ces énoncés de principe rien n’est dit de la stratégie syndicale.Puis, brusquement elle se ravise, comme si elle s’était trompée d’ennemi.C’est sur le terrain de la littérature qu’elle entend faire porter son intervention.Evitant soigneusement de revenir sur la controverse de Spirale, mais la sous-tendant, elle met au programme commun d’une solidarité intellectuelle et d’un nouveau consensus social la dénonciation d’écrivains qui, par leurs excès répétés à la frontière qu’elle veut tranchée entre littérature et religion, outrepassent les limites, établissent des points de contacts réciproques ou se prêtent à toutes sortes d’infestations et d’infiltrations purulentes entre expérience subjective et expérience mystique.Ayant concocté leurs articles durant l’été, les membres de la cause BVD n’ont pu, de ce fait, prendre la mesure de mon adresse aux nouveaux pharisiens qui, par anticipation, leur répond.Je 44 n’aurais rien à redire, n’eût été la malveillance avec laquelle ils montent cette seconde opération d’escamotage.Le but de l’opération: discréditer l’effet BCD, par amalgame et insinuations, sans jamais le nommer.Dans un premier temps, celui de la généralisation, ils mettent dans un même camp tous les écrivains qui ont quelques tentations ou tendances spirituelles.Procès en délibéré et sans appel où vous remarquerez l’absence des accusés: donc pas de noms, seulement des étiquettes à quoi ces écrivains maudits sont reconnaissables.Dans un second temps, celui de la particularisation, ils réprouvent plus insidieusement les écrivains qui se soutiennent de manière spécifique d’une référence à des éléments catholiques.De sorte que, face à ceux-ci, tous les autres intéressés font plutôt office de figurants.Cette dialectique sommaire (comme on dit d’une exécution qu’elle peut être sommaire) recouvre, pour l’empêcher, cette autre position que je dirai plus catégorique d’être catholique, en ceci qu’elle reçoit sa définition du singulier comme universel.Dans le parage d’une telle définition, se sont jouées esthétiquement toutes sortes d’expériences de langage (art, musique et littérature) en tant qu’elle a permis dans chaque cas l’apparition d’une aventure signée.— Nommément, si je vous suis bien, c’est dans le recouvrement de cette expérience que survient, de biais, l’effet BCD d’être innommé?Très juste.J’ajouterai cependant: d’autant plus «innommé» qu’il s’occupe, lui, et c’est de là qu’il tire tout son effet, de ce qui est foncièrement innommable, touchant ainsi le sublime, et dont l’ambiguïté tient — si vous faites le lien — à ce que ça désigne le Très Haut dans ce qu’il y a de plus bas.C’est, faut-il le dire, franchement innommable.De là qu’à le dire on nous fasse si mauvaise réputation ou renommée.Cette position de recouvrement dont je vous parlais tantôt, d’être en garde et de mettre en garde, s’empêche de penser ce qu’il en est du sujet, de l’inconscient, du sujet de l’inconscient.Tout matérialiste, surtout s’il se veut à tout prix vulgaire, bute sur ce point qu’il faut 45 bien appeler d’achoppement, de ne pas prendre en considération ce qui l’excède.Ce en quoi il donne raison à sa bêtise, de croire ainsi qu’il la fuit alors qu’elle le met en déroute.Bon, je poursuis.Dans un troisième temps, celui de la spécification que je qualifierais de spécieuse, ils procèdent par insinuations.1) Le «catholicisme chic» de l’effet BCD, emprunté à la mode parisienne sur le coup d’une conversion opportuniste, n’est que provocation; 2) ici le catholicisme a toujours été répressif, ailleurs réactionnaire; 3) cette régression au catholicisme n’est qu’un archaïsme et, de revenir à «ces valeurs-refuges de la tradition», dénote un retour à droite.Donc l’effet BCD se fait le porte-parole de l’anti-intellectualisme et du nationalisme qui, à vouloir liquider la pensée (entendez: leur pensée), sont les signes avant-coureurs du fascisme.Rien de moins.Et, dans le fil de leur prédication, ils semoncent tous ceux qui témoignent à notre égard, soit d’une tolérance idéologique, soit d’une certaine «amnistie langagière».De plus, ajoutent-ils, s’il y a renforcement de la censure (entendez: et nous ferons tout pour cela), c’est à l’effet BCD d’en supporter tout l’odieux pour s’être montré si irresponsable (entendez: irrationnel) et avoir tronqué la ligne juste pour la ligne droite.N’y a-t-il rien de plus éloquent?Tout ceci administré sans preuves, sans noms, sans mobiles dans la plus parfaite méconnaissance et du catholicisme et du fascisme qu’ils confondent de propos délibéré avec un zèle inconsidéré.De nous rendre coupables d’un délit sans objet, n’est-ce pas leur manière à eux de célébrer le centenaire de la naissance de Kafka.Comme mise au pas de l’intellectuel en 1984, on ne peut faire mieux que ce programme commun de littérature appliquée.Or l’effet BCD n’a aucune envie de se sacrifier à cette cause.— N’y a-t-il pas un point de fuite dans votre théorème?De mon théorème, je vous gratifie de son corollaire: l’effet BCD est le symptôme que ça cause en BVD.Ce qu’il va falloir démontrer.Au nom de quoi ça trompète et rouspète, sinon que l’histoire se répète à perpète?Ce qui revient à se demander: qu’est-ce qui, mon Dieu, les affole tant ces serviteurs de la Cause (la majuscule est évidemment de rigueur) pour qu’ils manifestent autant de gêne que de trouille devant cette affaire de bondieuserie dont il n’ont apparemment que cure?C’est vous dire que, par la piqûre de ma question, je vous pointe ceci que lorsqu’un intellectuel renonce à interroger ses présupposés (son supposé savoir dont il tire ses préjugés), il se met en cours de crise (du reste c’est son état) devant laquelle il peut choisir la cure, c’est-à-dire formuler une demande d’analyse, ou, s’il n’en a cure, s’abandonner à la curée, c’est-à-dire s’aveugler quant à l’objet qu’il donne à son déni.Dans la seconde éventualité, vous tomberez pile sur ce nid de vipères, ci-haut mentionné, dont je situe le nœud à leur volonté de s’entremettre, nos vipères, afin de s’assurer du politique le fonctionnement de la perversion.Je ne dis pas «élaboration», mais fonctionnement pervers en ce que la politique, dans les parages de ce déni fétichiste, n’est plus que l’enjeu d’une haute surveillance qui, de régler la circulation, ne veut plus rien savoir de l’autre versant de la perversion qu’est son élaboration.Ce qui permet à nos vipères de se rassurer idéalement quant à l’ayant cause de leur désir dont l’objet — à le prendre du réel «où ça surgit pour vrai» (comme il est dit) — leur procure, tout compte fait, quelque jouissance.Le plus philosophe de nos vipères s’en avise qui, partant de cet objet de procuration dont il en fait le support, inaugure «une cure de réalisme», ni tragique ni dramatique, mais positive et optimiste, s’éclairant du précepte d’avoir du fun, car «le réalisme est la condition incontournable du rire».Que faisons-nous donc, depuis le début de notre entretien, sinon de nous tordre à l’idée de cette nouvelle abbaye de Thélème?Qu’un écrivain se pointe là, dans ce nid de dénis, et pousse l’aventure jusqu’à mettre en question le cœur de l’identité (qu’il s’agisse du cœur droit ou du cœur gauche ne change rien à l’opération), qu’un écrivain insiste à vouloir parler au sujet de ce qu’il entend de discours (comme lien social) dans la question du langage, il est aussitôt passible d’excommunication.Sur le ton le plus jobard et revanchard, vétillard et papelard, que demandent-ils nos intellectuels sur le tard ou en retard, sinon de l’analyse dont ils font aussitôt 47 l’économie sur le dos de l’écrivain qui, passant par là, assiste à leur parade-dérobade.Je n’avance pas ceci pour insinuer qu’un écrivain se met à la place de l’analyste.Je souligne seulement le fait qu’entre un intellectuel en demande d’analyse et un écrivain qui en relève le moment de crise, il y a un trou qui se situe du symbolique et que dénie l’intellectuel en question de décharger sa peur sur le dos de l’écrivain qui, lui au contraire, l’intègre à la fonction de l’écriture comme au-delà de la perversion.A bien lire leurs textes, vous remarquerez les effets de cette double résistance: résistance à l’endroit de la psychanalyse, traitée de «quincaillerie», d’où resurgit cette panacée de «l’inconscient collectif» comme tenant lieu du trou, de faux trou par lequel ne doit se démarquer aucun effet de sujet (effets du signifiant comme coupure); résistance à l’endroit de l’écrivain qu’on refuse de lire si ce dernier pousse trop loin le processus de sublimation, l’enjoignant même de ne plus écrire et, au besoin, se faisant fort de l’empêcher d’écrire.— Permettez-moi de vous interrompre un instant pour vous poser une question plus anodine dont le détour vous permettrait peut-être d’éclairer d’un autre angle ce qui fait résistance à la fonction de l’écriture que vous avez dégagée.Ne faites-vous aucune différence entre intellectuel et scribe?Dans le cas qui nous préoccupe, le scribe se donne l’allure d’un intellectuel qui a oublié qu’il est aussi un écrivain.Tout dépend, en fait, de sa position devant la Loi (encore Kafka).N’est-ce pas cette version, du côté du père, qu’il désavoue au point de lui préférer par déplacement une politique du pire.Je ne peux vous répondre qu’en poursuivant mon adresse à l’endroit des pharisiens de Spirale et des scribes de la NB J, c’est-à-dire l’interprétation d’une partie du chapitre 11 du roman de Saint Luc.En voici deux versets qui éclairent le type de dénégation dont je vous parlais avant votre dernière question: le premier, qui conclut la série des malédictions, traite du savoir comme refoulé, donc déformé, à partir duquel s’aveuglent, trop satisfaits d’eux-mêmes, les tenants de la gestion politico-religieuse; le second, qui accentue la conséquence de cet aveuglement, porte sur la question de la vérité qui, faute d’être entendue par les scribes et les pharisiens, surgit dans l’extension qu’ils donnent à leur violence légale et dénégatrice par laquelle ils tentent d’un commun accord de réduire au silence celui qui en supporte l’analyse.Vous avez là, en clair et résumé dans ces deux versets, ce qu’il en est du fonctionnement de la perversion quand elle fait l’impasse sur la version du père: «Malheur à vous, légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la science! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés!» Quand il fut sorti de là, les scribes et les Pharisiens se mirent à lui en vouloir terriblement (entendez: à lui en vouloir à mort) et à le faire parler sur une foule de choses, lui tendant des pièges pour surprendre une parole sortie de sa bouche.Devant les injonctions qu’on me fait, je poursuis mon chemin, sachant très bien ce qui m’attend à la sortie.Je pousse les choses à leurs limites, de me mesurer ainsi à la violence et à la mort que j’arpente.Ce n’est pas sans raison, du reste, qu’on me traite de morbide, de dégénéré et de décadent, puisque j’accentue cette dimension de la violence et de la mort à travers laquelle je passe et me dissous, mais cette traversée exige pour l’accomplir beaucoup de compassion.Comme disait Baudelaire: «Je n’ai besoin pour ma jouissance de la misère de personne.» Le scribe, lui, en a besoin de la misère des autres dont il tire jouissance, semblant la partager, que d’une meilleure répartition entre tous.Le scribe, de mieux vous le définir, je dirais qu’il est cet intellectuel moyen qui, par sa volonté de servir à tout prix, s’arrange très bien de la gestion religieuse du politique surtout si elle a toutes les apparences de la laïcité, se donnant même l’illusion d’être hors du pouvoir dont il s’arroge, et dont l’intervention se résume à répéter ces deux mots d’ordre: légitimité et responsabilité.Il est celui qui profite le plus de tout état de crise, puisqu’il ne s’y appointe que le dernier pour dire à ceux que la crise a secoués qu’il ne comprend pas très bien que personne avant lui n’ait songé à intervenir.Avec le scribe, doublé du pharisien, vous êtes confronté de plain-pied au régime de l’hypocrisie.Qu’est-ce que l’hypocrisie?L'hypocrisis, c’est cette manière d’être en deçà de la crise mais présentée comme si vous étiez au-dessus de la mêlée.Pas étonnant, alors, de l’entendre claironner qu’il en veut de la critique, puisqu’il s’institue juge et partie de la crise dont il répond ou se veut le répondant afin de justifier son rôle d’intervention et de vigilance, simulant la crise au besoin pour mieux dissimuler son désarroi devant la crise.A cet égard, lisez plus particulièrement le texte de de Bellefeuille, entièrement ponctué par les après coups de la crise dont il feint le régime des précipitations: ce silence tout à coup, ce désert tout à coup, cette force d’inertie tout à coup, ce syndrome du «gros bon sens» qui menace tout à coup, cette «réaction» tout à coup, cette «épistémologie des états d’âme» tout à coup.C’est tel quel.Sous ces déguisements, vous aurez reconnu, au bout du compte, l’effet BCD.Donc le scribe devant la crise, qui n’est que la crise de ce qu’il ne veut rien savoir, arrive le dernier qui est le premier et dit: j’annonce les Temps Modernes.pas ceux de Chaplin, évidemment, même si c’est parfois tout aussi comique.— A vous entendre parler, je me demandais depuis le début si vous visiez Debray ou Sartre.Il me semble que vous les épinglez tous les deux en tant qu’ils marquent, dans le plaidoyer des intellectuels qui vous accusent, le retour à un principe d’engagement plutôt révolu?Ecoutez, au Scribe de Debray, nos intellectuels en BVD n’empruntent que des formules toutes faites qu’ils réitèrent sous la forme de stéréotypes afin de stigmatiser sur le dos de quelques écrivains leur défaut d’analyse.Mais vous avez raison sur un point, le recours massif à Debray, corrigé à l’occasion par Deleuze, cache assez bien le fait qu’ils n’ont pas fait leur deuil de Sartre, celui de Qu ’est-ce que la littérature?et du Plaidoyer pour les intellectuels.Toutes proportions gardées, nous sommes en situation — c’est le cas de le dire — du braquage de Sartre devant Bataille.N’est-il pas étonnant que ce soit Bataille, «le nouveau mystique», qui le premier propose une analyse du fascisme?Sartre, lui, en ouverture à ses Temps Modernes prend prétexte de la crise qu’est la guerre afin de mettre en demeure l’écrivain, qui n’a plus aucun moyen de s’évader, d’embrasser étroitement son époque et de ne pas manquer à son temps.Cette ritournelle de l’engagement, qui revient toujours en temps de crise, confirme l’intellectuel dans son statut d’être le moteur de l’histoire, mobilisateur des consciences, inscrit dans le temps présent, progressiste, c’est-à-dire moderne.Je concède donc à nos intellectuels toute l’opportunité de se dire de leur temps et d’être modernes.Je me contente de l’Ancien et du Nouveau, du glissement de l’ancien sous le nouveau, en vue d’accomplir l’écriture, c’est-à-dire expulser la charge de violence qu’elle recèle.C’est sur cette question d’ailleurs que dans Spirale on a fait campagne contre moi.Parlant de campagne, je lisais récemment dans Libération cette déclaration de Deng Xiaoping: «La lutte contre la pollution spirituelle est le problème le plus important de l’heure sur le front intellectuel et culturel.» (Je souligne.) Je vous raconte ça pour rassurer nos intellectuels qu’ils sont bien dans la ligne juste.N’est-ce pas réconfortant de représenter, entre Pékin et Montréal, le sens de l’histoire?J’ai cependant omis un petit détail.Cette nouvelle campagne en Chine contre les «pollués spirituels» vise, entre autres, Sartre que certains étudiants prétendent plus philosophe que Marx.Or, au Québec, c’est au nom de cette vérité, à savoir que Sartre a maintenant pour eux préséance sur Marx, que nos anciens marxistes montrant patte blanche intellectuelle ouvrent leur campagne contre la pollution spirituelle.Je me console à l’idée que Sartre, à la toute fin, tapotait à l’exemple de Levinas quelques pages du Talmud et que ce n’est pas sans un pincement de cœur, malgré la surveillance permanente de Simone de Beauvoir, qu’il ait pu se demander s’il avait saisi toute la dimension du pari de Pascal.Entre l’être et le néant, il y a, n’est-ce pas, un vide ou Dieu, un trou de néant dans la chaîne même de l’être quand il vient à parler.— Je vous trouve particulièrement déchaîné, en effet.Prenez-vous part à une guerre sainte?51 Je ne suis ni pacifiste ni polémologue, n’étant pas un être-à-la-chaîne.Je prétends à la sainteté qui est une forme de détachement, de point de fuite, afin de ne plus être, d’exploser sur la pente de l’être.La sainteté n’est certes pas une mince affaire, mais n’a rien à faire avec la guerre, seulement avec sa tentation qui, d’interpeller l’être, l’asservit, le met à la chaîne de l’étant — fussent-ils les temps modernes.Dans cet étang-là, si vous vous y prenez quelque peu, ça soupire plutôt à contretemps.Quoi qu’il en soit, l’important n’est pas de faire la guerre mais de la dire.Sur ce point, je me réfère toujours à l’Art de la guerre de Sun Tzu que je préfère à Machiavel, l’art de la guerre étant le seul traitement possible de «l’art de la défaite».Des neuf terrains que distingue Sun Tzu, disons que je me situe en terrain sérieux, profondément «engagé» en territoire ennemi «d’où il est difficile de revenir».Il est préférable, pour l’instant, au «terrain mortel» dont je sais que je ne reviendrai pas.Nos intellectuels, eux, sont plutôt en terrain plat, celui de 1984, en train de se demander s’ils vont en réchapper.Raison pour laquelle, juste en dessous à’Intellectuel/le en 1984, vous trouverez sur la pochette de la NB J un si gros point d’interrogation.Tout noir sur fond rouge.Ce point, plutôt faux-fuyant, à quoi se résume toute leur interrogation pour l’année 1984, porte à lui seul la marque de leur hypo-crise qui ne s’élabore et ne s’interpelle qu’à partir de ce semblant d’autorité par lequel ils entendent exercer de l’ascendant sur les consciences.— N’est-il pas étrange ce retour à un certain ton apocalyptique en référence à 1984 de Orwell, comme si ce numéro spécial devait être le dernier?Rien de plus logique, il me semble.Une fois passé le seuil de 1985, si jamais il s’est effectivement produit quelque chose de l’ordre d’une menace, ils seront les premiers à sermonner: Nous vous l’avions bien dit qu’il fallait être vigilants.Et ils n’auront pas tout à fait tort, ces intellectuels, puisque l’année 1984 sera 52 marquée par l’effet BCD qui, nous y travaillons, ne relève pas d’un effet du hasard.Pour la première fois dans l’histoire des idées au Québec, il ne s’agit pas d’un règlement de comptes entre deux générations, mais d’une formidable pression au sujet de la littérature qui secoue et divise une même génération, celle des Herbes Rouges.Il n’est pas question pour nous d’abandonner cette aventure aux mains de ceux qui pratiquent l’intimidation, mais de la poursuivre à la limite du sens qu’il faut creuser singulièrement et absolument.En ce sens, il faudra bien que l’institution littéraire sous peu se ravise: les Herbes Rouges ne représentent pas la relève de l’Hexagone dont le droit de succession appartient dorénavant aux éditions du Noroît.La modernité n’est pas affaire de convoitises ou de susceptibilités familiales.Personne, en droit, ne la représente.Elle relève d’un grand art, celui de Y impermanent.Quant à la référence à Orwell, elle est étrange en ceci que ce dernier n’a jamais cessé de dénoncer les intellectuels de gauche qui expliquent tout d’avance.Je suis porté à lui faire confiance, car il sait au moins, comme ex-flic, de quoi il parle.La circulation et l’embouteillage des corps, il a vu ça de près, il a surveillé ça à la trique.Jusqu’à la nausée.Il ne lui viendrait pas à l’idée, comme notre philosophe de la cause BVD, de vouloir «inventer une petite place comique pour des agents de la circulation désordonnée du réel/possible».Orwell, lui, n’a pas trouvé ça très comique que ce réel-là, dont il a été un moment le représentant du nouvel ordre, puisse devenir possible.Je leur laisse tout le bénéfice du doute puisque 1984 est l’année où le monde entier doit s’arrêter de penser.— Mais que se passe-t-il de si pressant ou oppressant, non pas pour qu’on s’arrête de penser, mais pour qu’on fasse de l’intellectuel un agent de la circulation?Dès qu’il y a circulation, il y a surveillance.Il y a même une bataille pour savoir lequel est le plus apte à assurer cette surveillance.La libre circulation est un leurre, surtout lorsqu’elle implique la circulation des idées.Ce qu’il faut surveiller de près, ce n’est pas la liberté de parole puisque chacun sait qu’il ne parle que pour rien dire, mais la liberté de penser.Pas étonnant alors que l’intellectuel soit le plus compétent pour accomplir cette fonction puisqu’il doit bien savoir ce qu’il faut penser ou ne pas penser.Il lui faut donc surveiller de près tout ce qui perturbe la logique des frontières, tout ce qui transite ou se dit transitoire.Surtout avec ce retour de la question religieuse qui affecte la littérature.Afin de bien mériter de la confiance qu’on lui témoigne ou seulement pour attirer l’attention, il invente l’idée qu’il y a un petit trafic illicite entre Paris et New York.Sur cet axe-là, vous remarquerez que toute leur contention et toute leur concentration se braquent sur Sollers et Cie, société d’import-export en articles religieux dont une filiale à Montréal fait de gros bénéfices.Au seul nom de Sollers, c’est le bruit et la fureur.Comme les ramifications de cette compagnie sont trop étendues, il suffit de liquider l’effet BCD, jugé trop filial.Fort de la caution qu’il a reçue directement de Pékin contre la pollution intellectuelle, sans compter l’appui inconditionnel de la filière polonaise, notre agent de circulation propose autour de Montréal un supplément de frontières, à titre de mesure préventive, afin de mieux filtrer tout ce qui entre.Je dis tout ce qui entre, car il est déjà certain que rien ne peut sortir.J’ai écrit un petit livre sur cette question, la Désespérante Expérience Borduas, qui n’a pas reçu leur imprimatur.Borduas disait à qui avait tout intérêt à ne pas l’entendre: «Il y a des frontières autour de Montréal.La vie est ici en famille plus chaude, plus touchante qu’elle ne l’est à New York sans doute, mais elle reste en famille, et ça ne sort pas, ça ne sort pas de l’autre côté.» Borduas qui en avait soupé de cette «atmosphère la plus maternelle» au point d’en être «chaudement écœuré» et échaudé jusqu’au cœur, va se déplacer sur cette ligne entre New York et Paris à partir de laquelle il reporte sur le monde entier son sentiment de paternité.C’est très rare comme geste et comme geste signé.Vous savez ce qu’il lui en a coûté, même encore aujourd’hui.Je ne m’étonne pas de constater que le discours de notre agent de circulation tourne en rond autour de cette fameuse «révolution tranquille» dont il n’arrive pas à penser dans quel sens elle a tourné, cette révolution.La révolution tranquille n’est rien d’autre que la poursuite du du- 54 plessisme sans Duplessis.Pas étonnant que le P.Q.dise vouloir l’achever, c’est-à-dire accomplir la grande noirceur.Duplessis, après tout, n’occupait que cette petite place comique dévolue à notre agent de circulation.Car, si vous vous mettez à lire ce qui se concoctait de discours dans les années trente et quarante, vous seriez surpris de constater que Duplessis, même fasciste, ce n’est rien à côté de ce qui était gros de fascisme dans les parages des intellectuels au-sens-fort de cette époque-là.— Mais, comme écrivain, ne tenez-vous pas vous-même une position intellectuelle?Nous y voilà! Si vous prenez la formule de Debray: l’anti-intellectualisme précède la vague fasciste, je ne peux qu’y souscrire.C’est même tout à fait vérifiable au Québec, seulement personne n’a encore pris en compte — ici — le délire fasciste dont Lionel Groulx ne représente que la pointe de l’iceberg.Traiter un autre de fasciste, c’est risquer de s’aveugler sur la jouissance dont cette idée est porteuse pour celui que ça ligature au point d’en faire porter le chapeau par un autre.Si vous reprenez la formule de Debray et que vous la martelez jusqu’à ce que, à l’encontre de l’anti-intellectualisme, surgisse votre intellectuel au-sens-fort, il y a fort à parier que vous serez aussitôt confronté à cette autre formule que j’emprunte cette fois à Barthes: «L’anti-intellectualisme se démasque comme une protestation de virilité.» L’intellectuel, de lui-même, se regonfle d’anti-intellectualisme — comme la grenouille de la fable.Quant à la question du nationalisme dont on nous rabat les oreilles, je me demande comment il est possible que l’effet BCD puisse se situer sur l’axe excentrique Paris-New York et nourrir, en même temps, les racines du sens commun.Ce n’est pas moi qui parle de «pensée québécoise», de «petite culture», d’une importation nocive de la théorie et d’emprunts étrangers, de «reterritorialisation».Ce n’est pas moi qui fait planer sur la modernité le spectre de la pensée européenne ou les abus de la contre-culture.Il est vrai que je dis n’importe quoi, dans le non-respect absolu des doctrines (même la catholique), mais je ne délire pas.Ce n’est pas moi qui affirmerait, comme Miron à la réception de son dernier prix, que ma langue a enfin trouvé sa patrie.Les agents de la cause BVD n’opèrent rien d’autre, en fait d’autopsie lexicale (comme ils appellent ça), que n’ait opéré Camille Roy au titre d’une «nationalisation de la littérature».A ceci près qu’il s’agit aujourd’hui d’une sociologisation de la littérature.Le sociologisme vulgaire, avec la volonté qu’il met à se rattraper, marque le triomphe de la révolution tranquille.Tout ceci a été débattu au colloque Pasolini qui s’est tenu le jour même de la marche des professeurs sur le parlement.En ouverture, je déclarais: «Des considérations inactuelles de Pasolini, est-il possible de susciter — par un changement de perspective — leur actualité immédiate?Il est vrai que l’actualité, aujourd’hui, se passe à Québec sous la forme d’une marche de protestation contre un gouvernement qui, par incapacité politique, impose sa ‘concertation sociale’ par mise hors légalité de ceux-là même qui sont affectés, directement ou indirectement, au service ou au pouvoir de l’Etat.» Ce fut une journée exemplaire, sans affrontement idéologique et sans recherche de l’unanimité, chacun faisant l’épreuve d’une liberté retrouvée qui ne ressemblait à aucune autre, au point d’être introduit à une certaine solitude de langage et, de là, à sa solitude sexuelle.En tant qu’intellectuel, pour répondre à votre question, je n’ai d’autre position que celle qui consiste à me mettre en retrait ou en surplomb par rapport à toutes les autres positions.C’est un art de la feinte et du déplacement, suivant en cela les préceptes de mon maître en rhétorique: Baltasar Graciàn.Si vous tenez absolument que je fasse une profession de foi intellectuelle, je vous dirai que la seule chose qui mérite quelqu’attention depuis deux mois, c’est l’initiative de paix de Trudeau.Les intellectuels anglophones ne s’y sont pas trompés qui, indépendamment de leurs allégeances politiques, se sont groupés en Commitee for the Canadian Third Track.Ici, se serait la pagaille à seulement essayer que trois intellectuels arrivent à s’écouter parler.«Les écrivains sont-ils des intellectuels?», c’était le titre d’un débat lors du deuxième congrès de l’Union des écrivains québécois.J’y suis allé d’une petite prestation qui résume assez bien ce que j’entends par position en retrait.En voici la conclusion: «L’intellectuel, tel que je le suis en tant qu’écrivain, doit instaurer un rapport intelligent avec le pouvoir, un rapport ouvert avec le pouvoir, en commençant par me rendre compte que le pouvoir — s’il est partout — s’inscrit d’abord dans le langage qui me produit autant que je le produis.Ma façon de me rendre ‘impossible’, comme écrivain qui ne renonce pas à sa fonction d’intellectuel, je la nomme //w-posture (.) C’est une éthique du langage à laquelle aucune étiquette ne peut coller.En d’autres termes, l’engagement de l’écrivain ne se mesure qu’à la manière dont il langage.» Je ne peux faire mieux, sur ce sujet, que de persévérer dans mes errements, m’en tenant à Y impossible.— Donc au réel.N’est-il pas étonnant d’entendre ces intellectuels en appeler du réel, revendiquer un réalisme moderne en tant que possibilité de penser-du-réel?C’est leur réponse à l’effet BCD: à l’impossible, nul n’est tenu.Ils n’ont pas tout à fait tort de préférer le possible, la satisfaction immédiate.Car enfin, d’être à ce point nul pour tenir le pari de l’impossible, ce n’est pas très valorisant.Ce qui m’intrigue, par contre, c’est qu’ils attachent encore tellement d’importance à ceux qui ont choisi de s’annuler ainsi.Ce qui m’indique que la voie de l’impossible est peut-être, tout compte fait, la meilleure pour aborder ce qu’il faut entendre par le réel.François Charron me disait voir dans ce nouveau mot d’ordre la manifestation de Monsieur Réel.Ce n’est pas si bête, à savoir que ce qui surgit là à la place du réel est de l’ordre du fantasme.Comme chacun sait de ne pas vouloir le savoir, c’est grâce à un tel fantasme qu’on arrive à faire des petits.Donc ce Monsieur Réel, appelez-le avec assez de sens commun pour qu’on se masse autour de lui et il prendra l’apparence d’un ogre de barbarie.Vous voyez ce que ça suppose quand le Réel, lui-même en personne et dont vous recevez le désaveu sévère, vous saute subitement aux yeux.Je vois plutôt sous l’apparence de Monsieur Réel, le retour de Madame Réalité, c’est-à-dire de Madame Chose.C’est plus bout-de-chou, comme la poupée que tout le monde s’arrache, que d’adopter cette chose en tant qu’il faut lui donner un nom.Mais cette chose qui se situe du réel ne reçoit son nom que de la chose elle-même.C’est en cela qu’elle est, comme effet de coupure et de culpabilité, non pas de l’innommable, mais de l’impossible en ce qu’on ne peut toute la dire.L’impossible, ça ne veut pas dire que ce ne soit pas praticable: tout dépend comment on s’arrange avec cette affaire qui est sexuelle et par rapport à laquelle le phallus prend, non seulement dimension, mais signification de se poser en regard de la castration.Lacan repère du réel en ce qu’il a à faire avec la jouissance, le corps, la mort, structurés par cette impasse sexuelle qu’il n’y a pas de rapport sexuel, mais seulement la jouissance d’un corps voué à la mort.Lacan m’intéresse, dans la suite de Bataille, parce que le réel tel qu’il l’épingle en tant que la chose sur laquelle vient buter l’espèce humaine, ne se supporte que de l’écrit dont la fonction est soumise à cette nécessité que ça ne cesse pas de s’écrire.L’une des manières d’écrire le réel, après la mathématique, Lacan la déchiffre chez le sinthome Joyce au titre de Yépiphanie «qui fait que grâce à la faute, inconscient et réel se nouent».Encore là il n’y a pas moyen de s’entendre avec ceux de la cause BVD qui postulent, avec Deleuze, que l’urgence du réel supplée à «la misère du symbolique et de l’imaginaire».C’est tellement gros de fantasme, n’est-ce pas, qu’il faut le supporter du Principe de réalité.Le réel pour eux, ce sont encore les masses qui font l’histoire, qu’importe le despote qui l’incarne.D’où leur croyance à «l’inconscient collectif» qui consiste à faire de l’histoire avec l’inconscient, à faire du collectif la meilleure résistance possible à l’inconscient, à remettre l’inconscient dans une position d’imaginaire collectif.Pas étonnant qu’il y ait, dans ces parages, absence de «sujet» pour parler en première personne cette limite qu’est l’écrit.Pour ma part, je m’en tiens à Lacan: «Le réel, dirai-je, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient.» Vous avez là, en résumé, tout ce qui intéresse un écrivain qui n’est réaliste que s’il se mesure à cette chose qu’il déchiffre.Sans quoi il continue de croire à la reproduction et à la condensation des corps, c’est-à-dire au cadavre, au sexe, à l’être-pour-la-mort.58 — J’entends surgir sous ce que vous me dites, et vous me direz si je me trompe, quelque chose qui touche à votre dissentiment à l’égard du féminisme que tout le monde s’applique, avec quel empressement, à promouvoir comme l’événement des dix dernières années.Soyons de bonne foi, pour une fois, et reconnaissons-le: ce mouvement est incontournable.En quoi consiste-t-il?Féminisation générale des hommes et phallicisation non moins générale des femmes en prise directe sur la sexualité masculine.C’est l’inter-sexe ou le trans-sexe, soit l’archi-sexe, c’est-à-dire l’unisexe par rapport auquel tout le monde est tenu de se prendre pour une femme.Cette effémination non-dissémination de la sexualité sociale, que renforce le féminisme, n’en demeure pas moins homo-sexuelle, c’est-à-dire qu’elle reconduit le contrat social au comble de la perversion.Lisez ce qui se publie dans les pages de la NBJ, martelez chaque barre oblique ou prononcez chaque «e muet mutant», ça ne changera rien au fait que ça mène tout droit à l’in-différence des sexes, à l’in-différenciation sexuelle.Qu’un écrivain ne prête pas foi en la matière et il sera aussitôt taxé de misogynie par les femmes non moins que par les hommes qui se pensent enceints.Prenez l’article de Dupré, à partir de cette ligne juste qui devient la ligne dure, lorsqu’elle oppose de manière assez comique Kristeva à Sollers sur un point du dogme catholique de l’immaculée Conception où elle ne voit dans cette affaire, en bonne laïque, que la maman opposée à la putain.Qu’elle relise «Stabat Mater» de Kristeva {Histoires d'amour) et qu’elle se récite le Je vous salue Marie, sur lequel insiste tant Sollers, pour entendre ce qu’il en est du «fruit de vos entrailles», c’est-à-dire du fruitio qui concerne la jouissance que reconnaît le catholicisme à la Bienheureuse Vierge Marie, une d’entre toutes les femmes.Il serait malvenu, aujourd’hui, de s’imaginer une femme, comme Christine dans YAntiphonaire d’Aquin, lisant les théologiens: «Je me suis complue à la lecture de ses auteurs dit ‘modernes’, laissant ma ‘delectatio’ précéder — comme il va de soi — ma ‘fruitio’.» Le féminisme en littérature, le réalisme féministe consiste, disons depuis Sand, à vouloir nier l’existence de l’Enfer.C’est ce que Baudelaire disait de Sand, à savoir qu’elle avait tout intérêt à «vouloir supprimer l’Enfer», c’est-à-dire à le renforcer, à l’étendre, afin que plus personne n’en sorte.Supprimer l’Enfer, cela veut dire qu’il faut éliminer tous ceux qui ont de l’Enfer un certain savoir: soit le pornographe, soit le théologien, donc, plus particulièrement l’écrivain qui tient des deux autres.On a intenté des procès à Baudelaire, Flaubert ou Joyce pour avoir trop traité le mal par le mal.En clair, et vous m’aurez compris, il s’agit de nier l’existence du Paradis.Sartre quant à lui, plutôt mauvais écrivain, à liquidé la question de l’enfer des femmes en lui substituant sa formule que l’enfer c’est les autres, c’est-à-dire que dans cet enfer-à-trois il y en a un de trop.Lequel?Sartre n’a pas répondu, car pour lui il ne saurait y avoir de drame métaphysique, tout se réduisant à «une morale et un art du fini» par lesquels il se définissait.Cet «un de trop», en l’occurence l’Autre, un écrivain le prend au sérieux quand il dit, en première personne, qu’il se prend pour l’Autre.Je m’empresse de vous faire revenir Baudelaire qui était le sujet de la controverse entre Bataille et Sartre, plutôt la bête noire de Sartre que de Bataille.Dans le premier texte des Fleurs du Mal, intitulé «Bénédiction» mais qui n’est qu’un Je vous salue Marie retourné et plutôt noir, Baudelaire met en scène la Mère du poète qui prend Dieu à partie de l’avoir mise à mal «entre toutes les femmes» en lui donnant cette dérision de fils, plus infect et malfaisant que tout un nœud de vipères: Ah! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères, Plutôt que de nourrir cette dérision! Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation! Le féminisme, pour conclure, a maintenant près de deux siècles d’existence; issu du réformisme des Lumières, il est foncièrement protestant.Devant toute protestation, je me demande toujours si celui qui proteste sait exactement contre quoi au juste il proteste ou s’il ne donne que libre cours à sa protestation.Dans un cas comme dans l’autre, il ne change que de religion, ce qui n’implique pas nécessairement un progrès.— Nous avons parlé de Debray, de Sartre, mais il semble que pour l’intellectuel/le en 1984 ce soient les Lumières qui commencent.Le comportement social de l’intellectuel n’a-t-il pas été réglé, depuis deux siècles, à partir des Lumières d’où il tire sa rationalité aussi bien que son statut politique et sa liberté d’engagement?Les Lumières de la Raison, qu’est-ce que c’est, sinon la poursuite de la Réforme par d’autres moyens dont le nouvel Evangile, en tant que philosophie de la révolution, va produire le modèle de toute révolution, la Révolution française.Après quoi on assiste au triomphe du préjugé philosophique qui, par son fanatisme plus virulent que ne l’a jamais été la persécution religieuse, frappe d’ostracisme toute recherche intellectuelle indépendante et libre.Soit tout le contraire de ce qu’aura été ce moment très précis mais limité dans le temps que furent les Lumières et dont Starobinski, dans l’Invention de la liberté, a su définir l’éveil de l’intelligence.«L’homme des lumières, au moment où il prend le droit de s’opposer à toute autorité, acquiert le sens de la contradiction.Dès lors, il peut aussi se trouver en contradiction avec lui-même; il devient dans ce cas le premier critique des idées par lesquelles il est attiré et des formules qu’il aime, au point de vouloir tenter l’expérience de leur contraire.» Par rapport à ce principe de contradiction, nos intellectuels de la cause BVD appartiennent plutôt au moment politique de l’après-Lumières qui, avec la Terreur, retourne à l’obscurantisme et à l’intolérance, et annonce la venue de ces «terribles simplificateurs» dont parlait Goethe.La «fin de l’histoire», avancée par Hegel sous les auspices du bonapartisme, fait place nette à la poussée de l’athéisme militant, au progressisme organique et au volontarisme aveugle de la religion laïcisée — la pire en ceci qu’elle ne peut se reconnaître comme telle.A l’impératif catégorique du «il faut» se subordonne l’obligation contractée d’un «nous devons»: style militant avec ses métaphores militaires, entièrement coupé de l’humour 61 transcendantal des encyclopédistes.Pas étonnant alors que, là où ces derniers avaient nettement démarqué la frontière entre littérature et religion, la question religieuse traverse à nouveau la littérature — avec Chateaubriand, avec Balzac et, surtout, avec Baudelaire qui disait s’ennuyer en France depuis que tout le monde ressemblait à Voltaire.— N’abordez-vous pas, par ce biais, l’expérience de la modernité telle qu’elle ne se résoud pas à la laïcité?Relisez cette citation de Mallarmé que je vous ai fait mettre en exergue à notre entretien, à savoir que la laïcité en tant que mot n’invite un sens, n’est pas une invitation au niveau du sens, sinon à tourner court au sens commun par quoi dogmes et philosophie s’emploient à le fixer par persuasion.Dans un autre texte, De même, il ironise encore plus cette prétention laïque à éliminer, par manque d'élection, toute inspiration supérieure ou «grandeur sombre» que confère le signifiant religieux: «Considérons aussi que rien, en dépit de l’insipide tendance, ne se montrera exclusivement laïque, parce que ce mot n’élit pas précisément de sens.» En clair, il peut y avoir toutes sortes d’élections, mais la laïcité ne pourra prétendre à Vuniversalité d’un suffrage puisqu’elle se fait sens commun du rejet de toute singularité.Vous aurez beau laïusser tant que vous voudrez, comme le font nos intellectuels volontaires, cette question reste ouverte de mettre en jeu la vérité du langage à travers ce signifiant religieux, toujours refoulé parce que différé, de la culture chrétienne qui, jusqu’à nouvel ordre, est encore la nôtre.Bien entendu Mallarmé parle après Baudelaire, cet «incorrigible catholique», qui lui s’occupe de définir la modernité par «le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable».Alors que les Lumières s’inscrivent dans le prolongement de la Réforme, la modernité reporte son attention sur la Contre-Réforme, à savoir le baroque dont elle poursuit l’obscénité exaltée, l’acuité du geste dans toutes les langues, où «ce qui est matériel ou effluve spirituel représente et représentera toujours le spirituel d’où il dérive» (encore Baudelaire).Mallarmé, Proust, Bataille, Kafka, Joyce, Pasolini, Lacan, Sellers, etc., et, plus près de nous, Borduas, Gauvreau, Aquin: des effets d’écriture et de nomination.Cette année, j’ai l’intention de m’occuper de Saint-Denys Garneau qui a trop souffert du dogmatisme de la critique.Son rapport à Baudelaire, qu’il polarise entre mystique et blasphème, témoigne de son hésitation à aller au bout des choses, à surmonter son horreur du sexe.Je commencerai par sa correspondance avec Laurendeau, d’autant plus que Monière vient de consacrer un essai à cet intellectuel au-sens-fort.Leur correspondance débute sur un malentendu: pour Saint-Denys Garneau les départs sont agréables et les arrivées pleines d’angoisse, alors que pour Laurendeau les arrivées sont heureuses et les départs très tristes.Il y a là, dans ce petit malentendu, tout ce qui sépare l’écrivain de l’intellectuel, tout ce qui me sépare — au départ comme à l’arrivée — des intellectuels de la cause BVD.Par sa volonté d’arriver, d’avoir une place et de rester en place, l’intellectuel risque fort de devenir cet être religieux du ressentiment pour qui la question religieuse fait le plus problème dans l’effort même qu’il met à se dire férocement non religieux.Inutile de lui demander un peu d’humour, il en est incapable.Je me contenterai de la liberté qu’il me reste pour exercer de la pensée.— Toujours d’aussi mauvaise foi?Seulement avec ceux qui, devant moi, arguent ou se targuent de leur bonne volonté ou de leur bonne conscience.Ils mettent toujours un peu trop de hargne à le dire.Devant le ressentiment moderne de tout ce qui fait parti d’avoir peur de partir, je tire ma révérence.«Je serais d’ailleurs, j’en avertis le parti, — un triste cadeau.Je manque totalement de conviction, d’obéissance et de bêtise» (Baudelaire).Noël 1983 CAROLE MASSÉ La femme à l’écritoire Et le vide apparut C’était un puzzle, reçu en cadeau de mes parents comme nous magasinions au 5-10-15, un après-midi d’été.Déposé au creux de ma main, je contemplais le tableau bleu où s’enclavaient quatre rangées de cases chiffrées coulissantes: les cases rouges, chiffres impairs, les cases jaunes, chiffres pairs, quinze cases et la seizième, manquante.Le chiffre de la dernière case manquante, 16, était gravé sur le fond du tableau, sous toutes les cases, et se donnait à lire mais presque invisiblement, à quelque place vide que je découvrisse en glissant les cases du puzzle dans l’ordre désiré.De ce vide dont j’appris à jouer dans ce jeu d’enfant, je voudrais aujourd’hui en rendre le conte.Car se jouer du vide est une question de vie et de mort, de tolérance à son propre point de fuite et à son propre point de chute.Le point de fuite: là où l’inconscient nous excentre du monde unidimensionnel ou d’une langue univoque.Le point de chute: là où la mort nous assigne à la place d’éphémères passagers dans la langue et le monde, avec pour seuls instruments de bord nos lectures et réécritures des choses visibles et invisibles.C’était bien un jeu d’enfant, mais qui m’apprivoisait donc avec la plus vieille peur du monde: le vide, que je bouchais parfois d’un doigt et tout le tableau alors se figeait.Plus d’intervalle entre les cases, la surface se déridait, devenait lisse au toucher.Puis je retirais le doigt et les fissures réapparaissaient.Je demandais souvent à ma mère, parfois à mon père, où était cette case 16 qui manquait dans le jeu.On me répondait simplement qu’elle avait été perdue en cours de route. J’ai longtemps rêvé de la retrouver dans tous ces comptoirs de jouets de mon enfance, sous tous ces emballages de cadeaux que je recevais aux fêtes.Ou peut-être un jour, par hasard, je verrais scintiller cette minuscule case jaune dans la raie du trottoir comme un sou noir fabuleux et, la saisissant dans un cri de joie et d’agonie simultanées, je courrais dans ma chambre et, couchée sur mon petit lit, j’introduirais la case manquante dans le jeu.Je m’imaginais à la place de Harold Lloyd immobilisant les aiguilles d’une immense horloge, les jambes ballantes dans le vide.Le temps suspendu, le monde paralysé, chacun pétrifié dans sa pose empêcherait bien quelque inexorable de lui advenir: amour, parole, mort.Car le tableau dans son ordre parfait, intégral, signerait la mort de l’autre en moi et hors de moi, parce que de plus loin encore, le tableau dans son ordre inaltérable abolirait l’absence de cet Autre par laquelle le langage naît, l’écriture paraît d’en rappeler incessamment l’Absent, et notre souffle à la poursuite de son Souffle persiste.Je me serais enroulée en foetus, sans pouvoir plus me réveiller au milieu de l’activité du monde: ce serait moi, figée, immuable dans la vérité absolue de ma matière, de mon corps mort à son cri quand sa perte recouverte l’empêche désormais d’appeler, quand son manque du manque le momifie vivant.Ce puzzle je l’ai conservé à travers le tumulte de ces trente dernières années.Il est l’un des rares jouets que je possède encore de mon enfance et dont j’avoue avoir compris vraiment la leçon il y a peu de temps.Ce jeu d’enfant, il faudrait l’offrir en cadeau aux grandes personnes qui oublient facilement la vérité de cet objet manquant, cette case 16 toujours déjà perdue et à jamais irrécupérable: son inexistence ne la rend pas moins réelle, agençant, depuis un invisible, la possibilité même du jeu, du déplacement multiple des cases, la possibilité d’un corps parlant son plaisir à ordonner ou désordonner la suite logique des nombres.Et de ce jeu, le corps parlant devient lui-même l’enjeu par le vide accepté où il se risque désormais: de se reconnaître et s’échapper, de s’éprouver et se perdre.65 Le rêve totalitaire Le rêve totalitaire qui s’avère la fascination de chacun, c’est de recouvrer l’objet perdu, de couvrir le manque, de combler le trou pour achever quelque oeuvre que ce soit, un livre, un système de pensée, parfois un corps social, mais sans l’obligation de mourir et en faisant l’économie du rejet initial qui nous a mis au monde, c’est-à-dire à la lettre, et plus particulièrement à la dette.Ce rêve totalitaire, c’est l’enfance de la pensée humaine: le souhait mortifère d’une Unité sans faille, sans coupure où s’instaure la différence sexuelle, sans perte d’où s’élève une parole en guise de promesse, en gage de cette re-saisie dont elle a mélancolie.Unité sans rupture de corps, de voix, de désirs ou le monde clos, le sujet plein, la parole fossilisée ou médusée par ce qu’elle dénie paradoxalement si sauvagement: le vide.Dans ce puzzle très ancien, c’est l’espace courant du vide que l’enfance de la pensée découvre qu’elle ne contrôlera jamais, sauf à maîtriser les corps, à les clouer ou clôturer leur monde, pour se donner l’illusion de maîtriser à travers le plein ou le palpable, l’impalpable absence.C’est à travers cette figure de l’absence, cette case manquante, que l’enfance de toute pensée apprend à connaître les limites de ses connaissances et reconnaître de son savoir ce qui se dérobera toujours à lui pour permettre qu’il se figure pour elle.Ce savoir-ci à elle se découpera sur ce savoir-là incontenable, c’est-à-dire impossible à asservir entièrement aux règles du verbalisable ou à soumettre intégralement aux cadres du visible, de l’ici-bas.Mais il faut tenir à cet irreprésentable-là pour affirmer le droit inaliénable à son cri, ici-bas.Il faut inventer ses métaphores de l’irreprésentable pour clamer la nécessité d’inscrire la trace de son désir.Ailleurs, secret, mystère, au-delà, indicible, inconnu, peu importe la métaphore pourvu qu’elle déverrouille l’horizon de sa logique réductrice et nivelante, pourvu qu’elle reconnaisse le droit d’asile à d’autres métaphores.La «croyance», dont chacun appréhende à sa façon les contrecoups destructeurs, ne concerne peut-être pas le fait de croire en sa métaphore, car comment l’éviterions-nous si nous l’avons choisie?, mais concerne précisément le fait de croire qu’il n’y a aucune possibilité de symbolisation: qu’il n’y a pas métaphore ou pas droit de cité pour les métaphores.La «croyance» la plus meurtrière est celle qui dénigre le rêve et le taxe d’évasion, qui dénie la fiction et la taxe de fuite, qui réprouve la créativité au profit du concret, du réel, du chiffre, c’est-à-dire des comptes à régler pour évacuer la perte sèche au bout du compte: la mort.La métaphore existe et nous délivre de cet écrasement dans le réel parce que la mort demeure l’irreprésentable ultime et la seule certitude nous garantissant cette part d’obscurité, d’incompréhension, de précarité et d’inquiétude qui puisse nous rendre humains, tolérants, sans verdict à abattre sur la vie et les vivants.La fiction existe et nous délivre de cet emprisonnement dans du corps parce que le coït à l’origine demeure Pirreprésen-table ultime et la seule certitude nous garantissant ce lot d’exclusion, d’expulsion, de solitude et d’angoisse qui puisse nous faire ces rêveurs impénitents de communication, de rencontres et d’amour.Je veux parler de la faille dans la pensée d’où l’enfant pourra crier, se séparer, parler, cette faille préfigurée dans l’œil vide du cyclone, ce gouffre bleu filant sur les points successifs du tableau que j’exposais du doigt, au gré de la phrase chiffrée, et au-dessus duquel l’adulte rêvera philosophie, passions, mathématiques, écriture, voyages, cinéma, afin d’estomper le souvenir de cette absence seule qui donne sens, d’éclipser de toutes les façons cet irregardable-là.Il s’agira trop souvent pour l’animal raisonnable de recouvrir ce vide excentré et mobile d’un voile précis comme d’un hymen pour refaire sa virginité de penser, sans voir la fente d’où il est sorti.Ici, colmatant la fente dans la pensée, l’on s’exclut du féminin en soi et on le bâillonne hors de soi.Par cet hymen, l’on veut rendre le Tout représentable ou se rendre la Mère promise toute vierge; par divers discours politiques, scientifiques ou religieux, rendre bien compte à son omniscience défaillante de tout ce visible ou lisible-là, refoulant derrière le cri de jouissance de la femme.67 L’hymen déchiré des savoirs L’illisible: le voile ou l’hymen déchiré de ses savoirs et désirs totalitaires béant sur l’irreprésentable de chacun coupé de l’Un, transpercé au corps de cette perte, ce que chaque homme et chaque femme partagent sous les vocables de séparation, disparition et jouissance.Il n’y a d’illisible que l’absence par laquelle s’articule le jeu de la langue et pour laquelle une écriture se lie comme revendication de cette présence évanouie.Pour le reste, toute écriture est lisible, aussi complexe, limpide, hermétique, simpliste, sophistiquée qu’elle soit, mais elle est lisible sur cet illisible vide auquel chacun prête la figure indéchiffrable qui convienne à son propre désir d’aveuglement.Il n’y a d’aveuglant que ce blanc sur lequel se découpe le sujet naissant, c’est-à-dire parlant pour se parer du vide.Mais lorsque le sujet parle pour s’emparer du vide éblouissant, pour l’effacer, ne s’entend plus le silence dans une rencontre.La différence est annulée, la possibilité de lire et d’écouter de l’autre, supprimée.Alors il faut dire aussi qu’il s’érige de la parole pour supprimer la parole, du discours sans silence ni attente intérieure pour taire la venue de l’autre.L’on peut théoriser pour tuer la pensée ou ligoter des corps, pour empêcher le déploiement d’une voix d’advenir à sa vérité intérieure ou pour avorter une gestation en veille des mots.L’on peut théoriser pour camoufler la déchirure dans la pensée ou cette coupure au corps résonnant jusqu’au milieu de la langue comme la conscience éprouvante de la différence en chacun, sexionnant d’abord l’espèce.La théorie politique, par exemple, fait l’économie d’une autre différence, celle qui atomise la masse ou le collectif en autant d’individus, d’êtres singuliers, déjà sexionnés et sous prétexte de l’urgence de l’intervention dans le réel, elle s’interdit de concevoir sa limite.Elle n’admet guère ce qui excède ses pouvoirs, ce qui ne relève plus de son autorité temporelle et se déroge à sa tutelle: le besoin vital des dépenses improductives, des débordements passionnels, intellectuels, spirituels, le besoin 68 vital d’une transcendance quelle qu’elle soit comme le privilège pour chacun de se jouer d’un inimaginaire afin de jouir de ce que j’appellerais tendrement sa folie douce.Ce que la pensée politique refuse de penser, à travers sa limite, c’est la propre perte de son hégémonie éventuelle au profit de cette possibilité de pensée personnelle.La circulation du désir dans la voix, les écrits, les actes de l’individu devient pour elle la case manquante dans le casse-tête de son régime: l’incontrôlable, l’élément perturbateur et déstabilisant, eu égard à la permanence espérée de son tableau historique.Or, ce n’est pas de la véracité des oppressions de toutes sortes dont on doit tirer la preuve de l’inutilité des expressions individuelles, ni au nom d’une quelconque réalité vérifiable dénier l’existence de tous les autres faits qui ne le seraient pas.La nécessité de crier sera toujours indémontrable et ne se justifie que de la pulsion à crier.L’on écrit sur ce modèle.Pour penser pouvoir penser, encore faut-il reconnaître ses conditions d’émergence: sans faire nécessairement l’archéologie de son impensable à soi, reconnaître qu’il existe, et de là essayer peut-être simplement d’écouter.Penser c’est d’abord la capacité d’écouter l’autre en soi et l’autre devant soi, sans se boucher les yeux et les oreilles, de ne percevoir à priori qu’un miroir brouillé ou brisé.Aucune pensée ne se constitue en révoquant le droit à la pensée personnelle, singulière, d’un seul d’entre nous.Ce n’est pas l’importation de «pensées étrangères» qui soit menaçante pour quelque visée d’indépendance d’un sujet, mais l’exportation, c’est-à-dire la projection dans son milieu, de sa propre intolérance, de son propre moralisme ou puritanisme, de sa propre haine de la différence au nom d’une québécitude, fémini-tude, littérature ou réalitude donnée.Il y a chez certains un tel déni du passé, de ce qui nous a dressés manifestement dans la peur de Dieu et l’humiliation d’être peureux, qu’ils se crispent devant tout retour analytique sur notre généalogie qui est le consentement, à travers la filiation assumée de notre pensée, à notre finitude, et brandissent leur excommunication politique devant les défrichements de la mémoire religieuse qui sont les déchiffrements inévitables de 69 notre amnésie personnelle.Il faudrait théoriser certes, mais ne pas écouter, ni refaire l’enfance de notre pensée, ni retracer les racines de sa voix mythique, archaïque dans les strates de notre histoire personnelle; théoriser, mais ne pas dévoiler ces ruines de la pensée religieuse dans la topographie de toute pensée refluée de cet innommable-là, ne pas saisir les ramifications de notre désir pour oublier qu’il n’est pas encore tout à fait mort, ni tout à fait libre.Théoriser, en tuant la mémoire, en faisant semblant qu’autrefois, cela n’a jamais eu lieu.Mais cela a eu lieu.Résidus de l’écritoire ou mémoires de la graphie Je ne prétends guère ici parler en femme de savoir, car mon savoir est limité, mais surtout parce qu’aucun savoir n’est garant de la compréhension des êtres et des choses, et de cette méconnaissance que l’on préserve de soi.Le savoir a déjà servi et servira encore à étouffer le grain de la voix et cette remontée d’émotion dans la gorge qui n’aura ni le temps ni l’espace de trouver son nom.Je veux parler non en enfant du peuple mais en enfant de l’écriture qui relance la métaphore de son puzzle pour indiquer les limites du savoir et de son désir de toute-puissance, c’est-à-dire de maîtrise: le vide, l’absence, la fente, des noms qui ne rendent pas encore la dimension de cet irreprésentable à quoi aucune figure ne peut prêter ses traits.Ni le sein manquant ou la mère morte, ni l’amant au loin ou l’enfant inexistant dans son ventre.Rien ne peut donner son visage à cet irreprésentable car cet irreprésentable nous structure en défaut de.avec les points de suspension, parce que rien ne s’imagine à cette place, qui nous constitue en faute.La «faute originelle», ne serait-ce pas la métaphore de ce poids du rien que l’on porte et qui nous fait faillir à la totalité et à l’immortalité?Hommes et femmes nous serions en faute, en moins, et dans la réparation obligée de la faute, c’est-à-dire mis impitoyablement à la Dette.Je ne suis pas une femme de savoir.Je serais la femme à l’écritoire.Face aux faits religieux, politiques, je ne fais pas acte 70 de foi, je fais acte d’écriture.Je prends acte du vide et du désir totalitaire toujours prêt à le nier, en niant la distance d’où surgit de l’autre, je prends acte de la métaphore en jeu qui relance la dimension incontournable du langage et sa face cachée de fiction qui nous fait voir l’un des visages du monde sur l’un des visages qu’on prête à son corps, je prends acte de ces indissolubles liens entre la communauté et l’individu, l’histoire et la mémoire que restitue l’écriture et qu’aucune lutte de libération ne peut interdire, sous peine d’interdire au nom de tous la libération de chacun.Certes j’en sais quelque chose de ce que je dis s’ignorer chez les autres parce que je l’ignore encore moi-même peut-être à ma façon.Alors de ce que je sais s’ignorant, il conviendrait que je le nomme non pas savoir mais résidus de l’écritoire ou mémoires de la graphie.Je suis la femme à l’oubli où s’effacent mon nom, mon identité, mes certitudes quand, me livrant à l’écrit, je ne choisis plus la forme particulière de ma consumation s’imposant à moi d’une façon à la fois singulière et impersonnelle, mais que je revendique entièrement mienne et comme le droit inaliénable pour chacun à l’écriture invisible de son désir (la seule qui aveugle les lecteurs interdits d’imaginaire).Je ne suis pas de ce savoir comptable ou quantifiable, de ce savoir de la bonne ou mauvaise conscience, morale, politique, religieuse, ni de ce savoir de l’interdit: interdit se posant fondamentalement sur le langage, le mettant en demeure de refléter le monde ou l’esprit de la juste cause, le contraignant aux fins instrumentales d’un Sens ou Référent à contre-vérifier ou confirmer, sous peine d’assigner les écrivains, de l’autre côté du miroir, à réintégrer ce bas-monde en y comparaissant en justice.Je suis de la mémoire de l’écriture, de son savoir oublieux mais qui ne s’oublie pas, de son savoir de la dérobade, de l’échappée constante du sujet à lui-même, de ce qu’il se dissimule pour se donner à voir ce qu’il n’oubliera plus mais dont il ne se souviendra peut-être pas: son savoir du manque, dans la douleur ignorée de ce savoir, qui le laisse mortellement blessé, un matin, à la vue de sa propre perte et d’un inatteignable lancinant, avec ce doute soudain sur tout ce qui se soustrait aux sens, au corps, à l’emprise de sa pensée pour lui donner un sens, réunifier son corps et lui permettre son supposé savoir.Et parfois survient l’oubli «miraculeux», parfois par omission subite et fulgurante de la Loi, nous ressaisissons les limites entre lesquelles nous survivons de les refouler violemment: le coït et la mort, les limites extrêmes de sa vie où l’on est dépossédé, d’une part, de l’Autre par sa naissance et, d’autre part, de soi-même par sa mort, où l’on doit son premier cri à un rejet et son dernier cri à une impossible retenue.Le sujet reste stupéfait, parfois pâmé ou pantelant, presque toujours sans mot dans ce face à face avec les termes de sa génération.Entre apparition et disparition, pris dans la mémoire en miroir de ces pôles, chacun parle pour contrer l’effroi qui le rend muet.Ou il s’engage dans l’entretien et croise l’autre sur fond de sa propre disparition éventuelle ou il soliloque pour s’assurer de son intégrité et de son immortalité.L’illisibilité c’est le refus de lire ou d’entendre, à travers l’autre, l’énigme que l’on demeure pour soi-même, son propre indéchiffrable désir ou l’irrécupérable savoir sur son histoire: en fait, son propre souffle irrattrapable, perdu à chaque respiration.La transparence souhaitée des êtres, des faits et des textes s’avère ce souhait de transpercer les mystères de son origine et de sa fin, ou de dissoudre l’opacité infranchissable de ces bornes.Entre ces deux points aveugles, la Dette devra circuler.La dette de jeu La Dette, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer.Cette Dette que je baptiserais dette de jeu, qu’il faudra payer sans arrêt au Créancier de son choix, Dieu, Mère, Réel, Parti, etc., sans jamais pouvoir s’en acquitter, renvoie bien à cette réparation incessante de sa faute.Quelle faute?Celle d’avoir failli à l’Unité ou au Tout.Notre conviction (consciente ou inconsciente) d’être en dette, c’est-à-dire en faute, c’est notre propre nostalgie de l’Unité perdue, notre propre culpabilité de ce rapport raté au Tout.Notre endettement volontaire est l’ultime 72 assertion de ne pas être nés, séparés, seuls et mortels.Car cette Dette de notre propre invention s’avère l’ultime manoeuvre pour nier notre abandon sur cette terre, maîtriser notre inquiétante vulnérabilité, et rendre le vide, l’absence tolérables comme on s’endette au départ d’un être cher, dans l’illusoire expectative de le retenir encore en soi ou de le rappeler, à travers les objets, auprès de soi.Toutes les religions, avec ou sans Dieu, ont pour fonction d’éponger cette Dette, en retour des services rendus à la bonne Cause.Le discours politique qui fonde trop souvent sa religion sans Dieu, s’autorise, au nom d’un Réel entièrement circonscrit par les fins de sa praxis (renverser l’exploitation manifeste des hommes et des femmes), de réclamer le paiement inconscient de la Dette au prix du suicide symbolique de ses adhérents: autocensure, autocritique, créativité contrôlée c’est-à-dire assassinée, etc.La différence avec la confession, les régimes de continence ou d’abstinence, etc., réside dans le fait que le discours religieux pose la finalité de l’existence en dehors de l’humain et, par cette extériorité du Sens, soutient le manque dans l’humain, maintient le vide inhérent au fait même de vivre, avec la nécessité d’un recours au symbolique pour y survivre (l’abîme entre ces ordres de l’humain et du divin demeurant la métaphore de cette division ou fracture impansable dans le sujet vivant, de cette césure en lui déjà entérinée par le fait même de parler).Mais l’institution religieuse, comme tout appareil de pouvoir astreint à légiférer et appliquer loi et peine, nie en quelque sorte l’écart intrinsèque au sujet, en l’investissant par tous ces mécanismes de contrôle et de censure des désirs individuels.Si l’écart est affirmé d’un point de vue doctrinal, c’est pour être corrigé, mis en règle du point de vue institutionnel.En regard de l’institution religieuse, les mystiques seront toujours suspects d’hérésie, d’une part, parce qu’à la croyance aveugle se substitue une expérience sensible éminemment trop personnelle, d’autre part, parce qu’ils dévoilent malgré eux, à travers écrits et écartement de la communauté, la place vide à laquelle l’on prête le maître-mot de la langue, l’objet manquant ou l’absence que l’on baptise du nom-de-Dieu. (L’expérience abyssale du mystique s’avère tout à la fois mort du sujet et désassujettissement souverain à toute loi et à tout Dieu.Lorsque la langue le reprend au bord de l’abîme, le mystique réintègre certes l’institution, mais dans l’abîme extatique c’est bien la dissolution de l’institution, de la communauté, de tout Sens, qui se joue des législateurs de l’Eglise et de l’Etat.Dieu s’apparente alors au chiffre 16 de mon puzzle d’enfance: visible de partout, sous toutes les cases, comme le terme absent créateur du jeu, mais nulle part, comme la case même inexistante.) Le discours politique, quant à lui, posant la finalité de l’existence dans l’homme même, promettant une appréhension directe, immédiate et totale de la réalité, abolit toute nécessité d’intermédiaire, de moyen terme, repousse pratiquement tout le jeu du langage, tout ce qui est ajour par le langage.Si l’on parle pour jeter un filet au-dessus du vide, ou échafauder ce pont au-dessus de l’abîme, ou encore pour appeler l’autre de l’autre bord de cette séparation ou coupure ombilicale inexorable, il est bien entendu que dans le cas où cette faille serait suturée, ce précipice aplati au niveau de ses lisières, c’est le langage même qui n’est plus appelé ou nécessité.Toutes les inquisitions religieuses ou laïques dans l’histoire s’édifient contre les vivants dès ce moment où un mot, Dieu ou Réel ou quelqu’autre figure est réduit aux tâches ingrates de bouche-trou, remplissage forcené du vide, négation de la séparation originelle et forclusion de cette Dette de vivre par laquelle toute mécanique d’asservissement se justifie, en faisant payer très cher l’individu, convaincu d’avance de sa culpabilité et de pouvoir, par une obéissance aveugle, se racheter.Chacun devra payer, en effet, pour ses fautes d’être un, unique et sans coïncidence au prix de son reniement ou de son anéantissement.En regard de cette Théorie de la grande réunification finale servant de camouflage au déchirement intérieur de chacun coupé de l’Un, à la manière d’une camisole de force, l’imaginaire de chacun sera suspect car l’imaginaire témoignera toujours de ce décollement du désir hors de l’encadrement des corps et des pensées, encadrement institué pour que l’individu y trouve bien son compte: l’addition à payer encore et encore pour ne pas concevoir la soustraction douloureuse dont il n’est que le reste.Pour mieux refaire le conte de sa vie devant sa mort La femme à l’écritoire refuse de rendre ses comptes, car ce serait se reconnaître débitrice d’une Figure sans traits, éternelle quand elle veut ne voir apparaître que son propre visage expulsé d’une matrice et tremblant à la vue de cette pierre où sont gravés les noms de ses géniteurs.La femme à l’écritoire rend compte de la Dette en faisant le conte de la Dette.Elle ne prouve ni ne vérifie du connu, mais pousse aveuglément vers l’inconnu, du bout de son crayon, en quête de ce no man’s land inaccessible qui lui rend accessible le voyage, ce vacillement perpétuel et ce chambardement constant autour d’une fuite, d’une échappée, d’une dérobade maintenant par en avant, vers un paysage jusqu’alors inimaginable parce qu’au désir de se perdre, elle n’y était pas encore advenue.A l’écriture, cette femme veut dépenser sa dette de jeu, la dépenser, oui, paradoxalement, la faire se retourner contre elle-même, à son profit, car nul ne peut jamais rencontrer cette dette de jeu, c’est-à-dire étancher une fois pour toutes sa peur et sa douleur de voir se déporter de geste en geste, de mot en mot, de corps en corps, de livre en livre, une absence toujours inentamée.Il est vrai que se concevoir sans Dette est presque inconcevable, car c’est se concevoir si atrocement seule, exclue de toute généalogie, filiation morale et transmission possible que la vie est invivable, son propre souffle irrespirable, la vision de soi insoutenable, sans le prix à payer.Et peut-être la pensée est-elle simplement impensable dans l’inexistence de cette supposée dette de jeu.Mais comment se penser malgré l’existence de la Dette, sans Dette?C’est-à-dire comment exempter la pensée, l’écriture de ce poids de préceptes, de cette armature de réglementations, de tous ces comptes à rendre sous peine, à l’infraction, de ces piètres accusations et de ces pires culpabilités?Comment utiliser la dette de jeu pour mieux se dépenser et non se réprimer, pour mieux refaire le conte de sa vie devant sa mort?Sous le prétexte de la Dette, les codes, les modes, les normes se renouvellent par lesquels les individus se reconnaissent, se regroupent en uns, en mouvements, en écoles, en familles, en armées, en amants, en dissidents.Là naissent les amitiés, les haines, les méprises, les ententes, les injures, les passions.Je n’ai rien contre la solitude: elle est seulement pour la moyenne des gens, invivable.Je n’ai rien contre le groupe: il est seulement dans la moyenne des cas, intolérant.Il s’agirait de faire entre les deux.Se panser de l’angoisse sans bâillonner la pensée de cette angoisse sous la toiture du groupe.Se risquer seule dans les ruines abandonnées, les labyrinthes et les déserts de ses phantasmes à soi, des lieux à soi de sa fascination et de sa terreur, au milieu de la foule, à côté de ses amis où l’on poursuit l’écriture invisible de son désir, parce que le vide, l’absence, le manque sont en dedans de soi, pas hors de nous comme des abstractions pouvant s’incarner dans un corps aimé ou un corps d’idées, mais en dedans de soi, car ils sont qu’ils nous font.La possibilité d’aimer s’ébauche là.Au milieu de sa mémoire, avec cet immémorial échec d’être Tout, ce Dieu même sous quelque figure que l’on s’inventera plus tard pour croire à notre omnipotence première.La possibilité de penser son autonomie s’ébauche là aussi, où l’on reconnaît la nécessité des métaphores dans l’existence pour survivre à ce trauma initial, pour le traduire ou le déconstruire, mais sans anéantir les autres ou soi.Quand la métaphore se fixe et s’absolutise en dogme pour nier à jamais la blessure narcissique, elle devient une croyance despotique qui s’arroge un pouvoir total.Tout dogmatique se reconnaît d’un Maître et s’y soumet, mais paradoxalement parce qu’il ne peut ni occuper sa place qu’il envie ni se saisir de sa maîtrise dont il est dépossédé.Le dogmatique est un optimiste enragé parce qu’il s’interdit d’entendre à travers la souffrance tragique des autres qu’il musèle, sa propre douleur de se reconnaître ni à la hauteur de cette maîtrise qui n’est pas sienne ni à la hauteur de sa propre souveraineté qu’il n’a pas.Il est un 76 porte-parole sans parole à soi, qui ne répète pas les piétinements ou les chutes d’une marche qui serait au moins la sienne, mais qui répète la cadence à laquelle la production du souffle, du mot, du pas des autres doit se plier.Il s’affermit à mesure qu’il enfouit ses peurs.C’est un ignorant crasse parce que malgré toutes ses connaissances ou sa culture, il ignore ce qu’il lui a fallu de méconnaissance, de mensonge, de refoulement et de silence pour se construire contre la vérité de son désir qu’il étouffe chez les autres.La maladie: l’écriture Je refuse de me plier à la morale du plus fort, du groupe politique ou religieux, de la communauté bien-pensante pour panser le mal ou le bonheur de ce cri du corps qui est le mien.Je refuse de céder mon cri aux convenances, au bon sens, au simplisme ou au réalisme décrété du jour.Je refuse qu’au nom du Réel, comme autrefois au nom de Dieu, l’on veuille étouffer la recherche, la curiosité, le risque du jeu ou du tragique, la quête et la fouille de son propre refoulé, de ses propres phantasmes, de sa propre existence.Il n’y a aucun mot tabou: ce sont les désirs qui le sont, ce sont les explorations dans la langue, avec la langue, qui sont interdites de peur que les frontières, les verrouillages de la mémoire, soient franchies.C’est la mouvance du désir qui est condamnée, de peur que dans ce déferlement de nos monstres intérieurs, l’on perde tout d’un coup notre rigidité cadavérique.Moi, j’ai peur.Quand j’écris, quand je parle, quand je pense parfois.Mais je redoute bien davantage la pensée qui veut museler l’errance, l’insubordination, le questionnement des écritures qui authentifient à peine leurs signataires et encore par défaut, ou in absentia.J’assume l’indicible auquel m’assigne l’écriture, résistant à toute classification hormis à cette intrigue que je demeure pour moi-même qui me fait m’acharner à mon archéologie personnelle.La femme à l’écritoire ne parle pas au nom de Dieu, de 77 l’Histoire, des Femmes, du Réel ou d’un nom propre qui ne serait pas le sien, elle parle en son nom personnel pour autant que cette appellation approximative rappelle l’être imaginaire dont elle est en reste et qu’il lui arrive encore de pleurer comme au souvenir ineffable d’une rencontre avec elle-toute qui n’a jamais eu lieu.Et c’est ainsi qu’on aboutit immanquablement à la biographie, le rebord où vient buter le discours politique prêt à disséquer le discours littéraire sans voir que le cadavre est un corps bien chaud, se scandalisant de la frange du jupon qui dépasse le bord impeccablement cousu de la jupe.Qu’il y ait cette prétention malgré Tout à dire «moi», on ne pardonne pas ça; on accuse l’arrogant de bafouer le NOUS et c’est vrai qu’on trouvera toujours un NOUS ou une bonne Raison qui doit manquer pour achever et compléter ce «moi».Or, à priori, nulle démission politique ou approbation des politiques de répression dans le monde chez qui s’arroge un moi.Il y a que le moi de l’écriture n’est tout simplement plus de ce monde.Il fait ses contes de Tailleurs qui en sauront peut-être plus de ce monde que le monde même parfois, mais ce moi de l’écriture refuse d’appliquer ou de légiférer au nom des autres sa métaphore du monde.Pour ceux qui légifèrent leur conception du monde, le moi de l’écriture n’aura cesse de répéter, qu’au nom de la Loi, bien de ces NOUS bienveillants ont ajouté aux injustices dans ce monde, leurs horreurs justicières en liquidant autant de JE.C’est ce pouvoir-là que le moi de l’écriture refuse.Il refuse ce contrôle des corps, des pensées, ces inspections policières, ces tribunaux de la pénitence.Le moi de l’écriture veut lever la censure qui détruit justement l’écriture de son désir.Il peut faire, dans son monde imaginaire, le procès symbolique de ce bas-monde, mais il ne ratifie pas les pénalités.Il peut dévoiler comment l’histoire de l’humanité se répète en Tempan de vie de chaque individu, ou même comment sa propre histoire individuelle répète ses écueils et ses impossibles dans l’éventail ouvert de son enfance à sa maturité, mais il ne prescrit pas de thérapie ou de médicament.Car l’écriture est la maladie même dont le corps social rêve de s’expurger, impuissant à la contrôler, l’enrayer, la désinfecter ou l’enrégimenter, mais pouvant la censurer ou travestir son absence avec des purées sans goût ou des idéologies sans sujet.Et si l’écriture même est la maladie, c’est que ce qui s’y transpire toujours de vie «trop» personnelle demeure suspect.Son rappel que toute vision supposément «objective» des choses se construit d’un regard aveugle sur soi-même ou se soustrait d’un regard tourné derrière, sur la scène oubliée de ses souvenances, ne peut que s’attirer divers reproches: narcissique, névrotique, nombri-liste, impudique, maladive, obscène, l’écriture l’est quand on dénie à la mémoire et à l’inconscient la place qui leur revient dans le discours ou la pensée d’un sujet.L’écriture nous rappelle qu’au-delà de cette mort du sujet dans la fusion dont chacun a la nostalgie sous les rêves de l’Age d’or ou du Paradis, nous affrontons le sujet de sa mort dans la séparation, la différence, notre mise au monde à travers notre mise au moi.Que nous ne sommes jamais absolument extérieurs au monde comme le monde n’est jamais absolument intérieur au soi et qu’elle, l’écriture, s’avère la mémoire mitoyenne de cette irreprésentable topographie.Le mal d’Amour J’ai longtemps cherché un nom pour ce mal dont je souffrais, qui s’éveillait brutalement à la vue de cette case jaune manquante, à l’échappée entre mes doigts d’une épingle à linge dans le vide, à la croisée d’un regard dans la foule glissant ensuite dans l’anonymat.A ce creux en dedans de l’estomac, à ce vertige soudain au bord des yeux, à ce saut du cœur dans le vide, j’ai donné depuis mon enfance bien des noms: nom de Dieu, nom d’un être cher disparu ou encore inconnu, nom d’une maladie mystérieuse qu’aucun médecin ne pouvait diagnostiquer, nom d’une cause politique, nom d’une œuvre avortée ou encore à venir.Ces noms nommaient mes désespoirs ou mes aspirations mais jamais ce mal fuyant dont j’étais affectée.Puis je racontais: j’ai appris à parler pour l’amour de ma 79 mère, à marcher pour l’amour de mon père, à lire mes premiers romans pour l’amour de mon frère, à écrire mes premiers poèmes pour l’amour de ma grande amie, à m’abandonner à l’écriture pour l’amour d’un homme.Mais là était la vérité de chacun: naissant, croissant, se concevant en un mot à l’appel réitéré de l’Autre qu’il n’est et n’a pas, qu’il n’atteint jamais et qui résonne toujours dans son existence à la manière d’une cicatrice douloureuse dont il ignore de quel coup porté elle est la trace.Poussée incessante à se dépasser et dépenser pour l’amour de l’Autre dont on est dépossédé, et même quand la figure bien-aimée prêtée à l’Autre est passée, l’appel se répercute encore depuis l’Infigurable même.Ensuite je confirmais: cela a eu lieu.J’ai été élevée chez les Soeurs de Sainte-Croix et de la Congrégation Notre-Dame, à l’ascèse et au rigorisme de bon aloi.J’ai déclaré un jour, à la religieuse enseignante, ma passion morte: «J’ai perdu la foi.» J’avais 13 ans.J’exigeai que l’on m’exempte de tous les rituels religieux de l’école, ce que l’on accepta, en me chargeant d’un surcroît de travail les fins de semaine.A la même époque, j’ai commencé à écrire.Je crois que j’ai trouvé une voix afin de chercher ce que j’avais perdu dans ce mot «foi».Que l’on accède à l’écriture par le détour d’un conte: celui de l’enfant mort, à son omnipotence, à son omnivoyance et à son omniscience.Que l’on écrit pour exhaler ce mal à perdre Tout, l’Autre, la Foi, qui nous laisse infiniment seule, même en compagnie des êtres chers, et j’ai nommé cet innommable mal: le mal d’Amour.Je crois que de ce mal d’Amour l’on ne guérit jamais, qu’on peut provisoirement le panser mais que fondamentalement il nous pense.Car le mal d’Amour hante l’espèce humaine sous les traits de Dieu, de l’Oeuvre artistique, de la Cause politique, de la Passion amoureuse, d’une Raison de vivre telle qu’elle nous permette le Dépassement d’un soi, semblable à quelque sortie inimaginable des limites de son corps, à quelque franchissement inconcevable de la clôture de sa pensée. Selon la conjoncture du temps, du lieu, de l’histoire collective et de la mémoire individuelle, la figure de son Créancier ou de sa Consumation diffère, mais chacun considère toujours de son devoir de payer de sa personne, de son sang ou de sa vie une Dette intarissable qui est son propre désir insatiable de refaire l’Amour, c’est-à-dire l’Unité originelle.Ce phantasme d’un Eden perdu fera toujours miroiter pour nous l’espoir d’un monde meilleur, mais la violence s’instaure à tenter d’annexer au Temps nouveau ce qui n’appartient jamais à aucun temps, ce qui s’avère hors-temps ou la marge aveugle, transhistorique, de ce désir du sujet: rêver devant la nuit, sa mort, un mot et, qui sait, devant rien.L’impossible histoire d’Amour devenue pensée La femme à l’écritoire tremble de ce mal d’Amour qu’aucune Raison, qu’aucune Passion ne peuvent panser, car c’est le mal de vivre en bordure du hasard et de la nécessité, de la limite et de l’inachevé, dans l’impossible fusion à l’Un, à l’Origine, au Principe premier, qui nous tue tous et chacun.Elle cherche la trame émotionnelle qui l’a faite telle qu’elle se suppose, telle qu’elle se parle.Elle dévoile l’impossible histoire d’Amour devenue pensée.Elle désenfouit le corps aimé derrière le corps d’idées, c’est-à-dire, plus cruellement encore, elle désigne l’objet de la perte qui constitue l’objet de la pensée humaine.L’écriture s’affirme la quête inlassable d’une étreinte, la poursuite infatigable de cet état d’amour qui ne la nécessiterait plus et l’abolirait.Mais l’écriture s’avère le constat simultané d’un deuil accompli; c’est le récit de son veuvage qu’elle donne à lire.Aucune tabula rasa préconisée pour donner corps au disparu.La perte fait corps avec le corps de l’écriture comme elle est la chair de notre chair.La femme à l’écritoire lit dans les voix la dissidence qui les libère, les désencombre des doctrines ou impératifs auxquels s’assujettir, tout en les faisant se reconnaître d’une Loi.Vivants écrits, rythmés par la contradiction impossible à nier, sous peine de sombrer dans la folie ou le fascisme de l’Un sans possibilité d’Autre.La femme à l’écritoire conte l’histoire d’enfance dont l’histoire humaine tire ses comptes et qui a pris la forme d’un petit puzzle bleu, du bleu des soirs d’orage, avec une case jaune, du jaune des blés de Van Gogh, inexistante, dont elle est encore en deuil quand elle revêt cette robe biffée, noircie au corsage, mais encore blanche en bas de la taille.Elle dit: le lieu d’où je parle est celui de l’écriture.Et je n’ai d’autre recherche que ma propre recherche dans le labyrinthe de l’écriture poétique.Je cherche ma voix, celle qui ne s’entend pas même quand j’ose quelques bribes dans la conversation.Je cherche ma parole, celle qui ne se prend pas même quand j’arrive à parler de choses et d’autres.Je cherche ma spécificité dans le silence de l’écrit où je sais avoir déjà perdu la Voix originelle, blanche comme le premier lait.Je cherche ce qui n’a pas de nom et qui nous nomme, un à un, une à une, depuis l’énigme ou le mystère de nos origines.Le lieu d’où je parle est celui de l’écriture quand cette parole impossible fait toute l’écriture, la parole solitaire et silencieuse de l’écriture.Car je viens de l’écriture, la seule vraie mère qui m’ait jamais enfantée et abandonnée à retourner sans fin à l’écriture; écriture bâtarde, à la conjonction du fictif et du théorique, dans ce mélange de genres mais sans être mélangée, simplement traversée de part en part par cette impossibilité de me définir ou de nommer le savoir qui m’anime et que j’ai oublié.Car, en fait, je ne sais rien.Je ne sais rien que ce que le travail de l’écriture me fait voir ou contempler: le non-savoir ou l’inconnaissable à partir duquel j’essaie de me restituer (le) sachant et (le) reconnaissant, ce centre vide ou centre blanc autour duquel je tourne et dont je me détourne simultanément.Car je viens de l’écriture, de cet instant précis où tout est perdu et où je n’ai plus rien à perdre, de ce moment précieux de l’épuisement d’une parole ou d’un devenir-rien, là où je suppose avoir touché le fond de mon néant.Et je reviens à cette écriture, l’écriture-l’impossible, l’écri-ture-la-toute-paradoxale, à la croisée d’une langue ou d’un texte 82 m’agissant et de mon corps vivant s’y agitant, s’y débattant, s’y réinventant lui et sa langue.Je viens de l’écriture et retourne à l’écriture où s’entremêlent pulsion de vie et pulsion de mort, désir d’autonomie et désir de fusion, désir de séparation et désir de symbiose, désir de rupture et désir de réunification, désir de se recréer et désir de se retrouver, moi, tout à la fois objet de l’écriture et sujet qui écrit.Parce qu’il y a indicible il y a dit, parce qu’il y a dit il y a non-dit, parce qu’il y a non-dit il y a ce dire sur cet impossible dire: ça se dit, mais par ça qui ne se dit pas, par ça qui n’a pas lieu, absence, vide, manque, oubli.C’est l’effacement derrière qui nous fait écrire pour l’effacer en vain devant, mais aussi, contradictoirement, pour contresigner cet effacement et accéder à l’affirmation gratuite et sans garantie de son lieu. éditions LES HERBES ROUGES titres disponibles Claude Beausoleil, Avatars du trait Claude Beausoleil, Motilité Nicole Brossard, La Partie pour le tout Paul Chamberland, Genèses François Charron, Persister et se maintenir dans les vertiges de la terre qui demeurent sans fin François Charron, Interventions politiques François Charron, Pirouette par hasard poésie François Charron, Peinture automatiste précédé de Qui parle dans la théorie?François Charron, 1980 François Charron, Je suis ce que je suis Normand de Bellefeuille et Roger Des Roches, Pourvu que ça ait mon nom Normand de Bellefeuille, Le Livre du devoir Roger Des Roches, Autour de Françoise Sagan indélébile Roger Des Roches, «Tous, corps accessoires.» poèmes et proses, 1969-1973 Roger Des Roches, L’Imagination laïque Raoul Duguay, Ruts Raoul Duguay, Or le cycle du sang dure donc Lucien Francoeur, Les Grands Spectacles Huguette Gaulin, Lecture en vélocipède André Gervais, Horn storm grom suivi de Pré prisme aire urgence Carole Massé, Dieu Carole Massé, L'Existence André Roy, L’Espace de voir André Roy, En image de ça André Roy, Les Passions du samedi Patrick Straram le bison ravi, one + one Cinémarx & Rolling Stones France Théoret, Une voix pour Odile France Théoret, Nous parlerons comme on écrit Yolande Villemaire, La Vie en prose Yolande Villemaire, Ange Amazone Yolande Villemaire, Belles de nuit Josée Yvon, Travesties-kamikaze Achevé d’imprimer en juin 1984 sur les presses des Ateliers Graphiques Marc Veilleux Inc.Cap-Saint-Ignace, Qué. Maquette de couverture: Mario Leclerc Photocomposition: Atelier LHR Impression: Les Ateliers Graphiques Marc Veilleux Cap-Saint-Ignace Imprimé au Québec, Canada «Qui a peur de l’écrivain?», voilà pour le moins une question inattendue.Cette question, pourtant, reste plus que jamais actuelle, et partout les pouvoirs veulent manipuler l’écrivain comme une pièce sur leur échiquier.Les cinq auteurs du présent pamphlet ont cru bon prendre la parole afin d’indiquer les nouveaux lieux de cette peur.
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