Les herbes rouges, 1 janvier 1990, No 187
PER H"78 IeX » 2 l s herbes rouges - DOMINIQUE ROBERT Moins malheureux que toi ma mère NOUVELLES les herbes rouges 187 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-063-X Direction : François Hébert Marcel Hébert Administration : Claude Masse Adresse: C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois.Dépôt légal : 3e trimestre 1990, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada © Les Herbes rouges et Dominique Robert Dominique Robert Moins malheureux que toi ma mère nouvelles DE LA MÊME AUTEURE Vous oublierez de nous séduire, poésie, (en collaboration avec Joël Pourbaix), Dixit 01, coll.«Mémo» no 6, 1986.Jeux et portraits, poésie, Editions Trois, coll.«Topaze», 1989. mon père, ma mère, vous saviez à vous deux nommer toutes choses sur la terre, père, mère j'entends votre paix se poser comme la neige.Gaston MlRON Darwin n’a pas de fossettes Walker est debout contre un petit mur de pierres.Il rit.Je crois qu’il rêve.Il se retourne à présent.Il prend une bouffée de cigarette.Je crois que c’est à une femme qu’il rêve.Les arbres sont sans feuilles.C’est l’automne.Le froid vient battre sur la toile étanche de nos coupe-vent.Plus tôt, ce matin, j’ai eu les lèvres bleues en sortant de l’eau.Je grelottais fort, Walker m’a frictionnée vigoureusement avec une serviette.C’est moi qui avais insisté pour me baigner.Après, j’avais la peau qui brûlait doucement.En me couchant ce soir, je sentais encore le roulis de la voiture dans mon corps.Au loin, le bruit incessant de la grand-route rappelle la mer.Walker est reparti aussitôt la nuit tombée.Il était anxieux d’aller au village, cela se voyait.Il a préparé le repas V sans mot dire.A la radio, un homme a longtemps parlé d’un pays où il a habité quelque temps avant de venir s’installer ici.L’homme a parlé du pays comme d’un paradis.Il a évoqué les palmiers, le soleil sec et la blancheur de tout.Je me suis endormie en rêvant à une chambre dont la fenêtre ouverte donnait sur une place remplie de danseurs en pleine nuit.C’était un mariage, je crois.Le matin, en m’éveillant, je regarde longuement les tableaux d’insectes et d’animaux de la chambre de Walker: “The grasshopper, orthoptera.The spider, arachnida.The bee, hymenoptera.The crayfish, Crustacea.The starfish, enchinodermata.” De bonheur et d’immobilité, je me rendors.Toutefois, j’entends un cri: «Kik! réveille-toi Kik! Il est plus de deux heures, Halley s’est enfui de la maison! Ta mère le traîne derrière elle dans la rue, la tête enfoncée à coups de pied.» Je me lève d’un bond, je cours dehors.Dans la rue d’ordinaire si déserte, je dois me frayer un chemin entre des vieillards qui portent en silence des bannières couvertes d’inscriptions.Loin devant, je vois courir ma mère.Sur son passage, les vieillards murmurent: «Justine Poitiers, l’enfer t’attend.» Bientôt, je suis au bout du chemin, hors d’haleine, tout le monde a disparu.Je comprends alors que c’est bien vrai que Halley a été tué et je pleure.Mais ce n’est rien finalement: encore un rêve.Walker n’est toujours pas revenu.Lee Cooper frappe quelques coups à la fenêtre.Trop tard, elle m’a déjà repérée.Je lui fais une grimace avec la bouche et les mains.J’ai barbouillé mon visage en noir.Je suis torse nu, j’ai barbouillé mes seins en noir aussi.Je porte seulement une longue jupe étroite dessinée d’animaux verts et gris.J’ouvre la fenêtre.Elle me regarde en souriant, s’accoude un instant.Puis elle tire une cigarette de sa boîte et me la tend.Nous nous allumons.— J’ai vu Walker la nuit dernière.Il était au village avec Jeanne d’Alvez.Tu sais, celle à qui il offre un après l’autre les bijoux de ta mère.Lui et elle, ils titubaient.À l’hôtel, elle s’appuyait par moments au mur de la grande salle, en fermant les yeux, puis elle replaçait lentement la nouvelle broche dans ses longs cheveux.Elle portait une ample cape métallique bleue.Avec Lee Cooper, un jour, on a cloué une relique de ma mère à un arbre et on a lancé des bouteilles de bière vides dessus.C’est Lee Cooper qui avait volé les pleines à l’hôtel Lafitte où travaille son père.Lee Cooper avait arrosé des restes chauds de bière son visage et ses incroyables cheveux noirs.Elle ne portait plus qu’un léger maillot.Elle a le haut des cuisses si ferme, en est fière, elle les fait voir quelquefois les hauts de ses cuisses.Jean-Marie, son frère, s’était approché de nous.Il s’était assis un peu derrière, sur une caisse de bois.Il ne demandait pas pourquoi nous lancions ces bouteilles sur ce torchon de ma mère.Entre ses mains, il tenait une carabine d’enfant.Lui aussi, il visait et tirait avec nous sur la «maudite Justine».L’après-midi prend fin.Le vent se lève avec le froid.Lee Cooper et moi, nous soupons dans la maison.Dans la chambre de Walker, Lee décide de changer ses vêtements.Elle choisit dans l’armoire un veston élégant de flanelle sombre qu’elle enfile sur sa poitrine nue.Je lui prête alors un pantalon et des chaussures de toile.Nous courons dans les champs envahis de brume jusqu’à sa maison.Contre le ciel bleu «Alvez», les nuages traversent déjà la lune.Lee Cooper tient ma main serrée dans la sienne tandis que nous courons.Elle me lance en haletant: — Tu verras, mon grand-père, ce soir, il est seul à la maison.Nous glissons sur le ventre jusqu’à la fenêtre de la cave où habite le grand-père de Lee.Chaque fois qu’il est seul, le grand-père enlève tous ses vêtements et s’installe flambant nu sur le divan pour regarder la télévision, les jambes écartées, en se caressant.Lee et moi, nous manquons mourir de rire chaque fois que nous restons là à le regarder, couchées par terre, par l’étroite fenêtre du salon.Voici trois jours que Walker n’est pas revenu.Nous sommes exactement le 8 sep- tembre 1988, c’est le jour de mes treize ans.J’ai mis un pantalon neuf, des souliers de fin cuir verni.Moi aussi, j’ai enfilé comme Lee Cooper un veston de flanelle, mais il est à moi celui-là.J’ai maquillé mon visage en blanc, mes lèvres en rouge.Cela fait très joli avec mes cheveux roux et mon écharpe de soie.J’ai marché sur la grand-route dans le froid noir jusqu’au village.J’ai marché longtemps dans le village, peu après l’aube.J’ai vu des petits garçons le traverser avec leur mère en sautant partout et en riant. La deuxième place Isaac Jogues fait une promenade jusqu’au bar où il a vu Mme Bernard pour la dernière fois.Une femme de l’âge de sa mère ou presque.Les yeux invitants comme un lit d’enfant.— Pourquoi porter un si petit collier de perles, madame Bernard?Il reste parfois une marque rouge quand je vous couche près de moi, que vous soufflez un peu vite, et que ce collier délicatement je vous l’enlève.Isaac Jogues suspend le manteau de Mme Bernard dans la garçonnière sur le devant du bloc d’appartements.Aujourd’hui, sa robe est d’un mauve doux, doux comme ses lèvres.La pluie tourbillonne avec les feuilles au seuil de la porte du balcon restée ouverte.Mme Bernard frissonne. Isaac, peux-tu fermer la porte?Couchée nue entre les bras du jeune homme, le désir de Mme Bernard est exactement le même que celui d’Isaac Jogues: un désir pointu, vif, qui ne peut plus attendre.— C’est une chance de te connaître, dit Mme Bernard à Isaac Jogues.Etranges sons de minage au-dehors.Un phare de voiture projeté sur le mur de la chambre.Souvenir d’un vieux curé de la paroisse, il y a des années de ça, l’enfance encore, un ami de la famille, sa si large ceinture pourpre certains jours.Journées à attendre que la journée finisse, assis derrière un pupitre dans un bureau.Voix d’hommes, hommes assis fièrement dans des voitures, hommes qui parlent à d’autres hommes avec arrogance.Le feu aussi, devant les mains, le feu, sa bonne odeur, sa si juste odeur.Retour solitaire à la classe en passant par les salles de bains.Filet d’eau glacée sur les doigts, pendant des heures.16 Isaac Jogues se lève lentement ce matin.C’est sa journée de congé.Un congé pourtant où il a presque autant à faire que les autres journées: ranger un peu dans la garçonnière, sortir et passer à la banque, faire les épiceries, le lavage, préparer le repas, organiser un tant soit peu la nouvelle semaine qui commence.Ce soir, il se couchera comme les autres fois, épuisé.De la fenêtre, sans être très beau, ce n’est pas mal.Les vieilles choses ont une vérité, on sent que tout cela fait son possible, que cela ne peut pas faire autrement.Une épicière s’est assise sur un tabouret patte-d’éléphant devant son magasin.Elle a fini de ranger son arrivage de marchandise.Elle travaille seule aujourd’hui, jette un regard sur la vitrine de sa boutique: affiches, d’un côté, d’événements artistiques que des jeunes viennent toujours lui proposer, puis de l’autre côté et disposés gaiement en pyramides, des beaux fruits colorés.De temps en temps, semblables à des oiseaux, une jolie fille ou un joli garçon, immobiles un instant, qui viennent cueillir un fruit dans une des pyramides. Il est difficile d’expliquer certaines choses.La douleur, ces jours-là, quand on sort de l’épicerie et que c’est la tempête.On n’a plus grand-chose pour lutter contre le froid.On relève le col de son manteau, trois, quatre fois, on enfonce les mains dans ses poches malgré les sacs, on marche vite, les pieds mouillés, transis, les oreilles gelées.On imagine qu’on n’arrivera jamais à la maison.Parfois, il arrive à Isaac Jogues d’être trop fatigué et de ne plus contenir ses larmes quand il regarde les nouvelles à la télévision.Tout cela, ces enfants qu’on transporte dans ses bras comme des martyrs, ces revolvers qui effleurent les tempes, ces carabines entre des mains qui dispersent la foule, ces murs de gens qui fuient ou que l’on bat, les coups de pied, de bâton, les pleurs.Mais le repas est prêt, se dit le jeune homme, en ravalant des larmes bien ridicules au fond.La soupe fume sur la table de la garçonnière.Aux fentes des portes du balcon et des fenêtres, le vent siffle, mais à l’intérieur, heureusement, il ne fait pas du tout froid.Isaac Jogues s’assoit, décide de manger à présent. Atterrir Les gens sont tous pareils, certains jours on les déteste tous.Sauf quand ils s’appellent Jasna Gora.Mais Jasna Gora est mort.C’est différent d’aimer les gens quand ils sont morts.Mourir: pourquoi si jeune, si beau, Jasna?Une grotesque balle de carabine dans la bouche, à trente-deux ans, tirée devant un miroir?J’imagine plus facilement aujourd’hui comment on en arrive là.Je sais maintenant qu’un jour un malheur nous occupe le corps.Qu’il est, d’une certaine manière, plus fort que nous.Nous savons soudain que nous ne possédons rien, ni de la vie ni de l’amour, même pas un minuscule bonheur.Puis à force de ce manque en nous, nous finissons par désirer mourir.21 Ah, le corps de Jasna Gora! Connaîtrons-nous jamais assez le corps de Jasna?Il est grand, leste, toujours à moi quand j’ai envie.Cependant, il me fait pleurer de désespoir aussi, à cause de sa lumière triste qui ne change pas, qui reste là, à tout éclairer d’un non, d’un tenace petit non.Et il boit, ce corps, chaque jour, il boit un peu plus, enfin, il arrête complètement de boire, se tue.Jasna Gora se tue.Je fête la quatrième année de sa mort.Je vais au restaurant, je commande ce qu’il y a de meilleur, honorant par là une sorte de vie qui délivre des morts.Depuis Jasna, d’année en année, j’ai si peur: partout, malgré moi, je guette le malheur.V A quelques tables devant, je n’ai pas immédiatement reconnu Lesch Nyhan.Ce n’est pas vraiment un de mes amis.Pourtant, il me salue et vient s’asseoir près de moi, ce soir du quatrième anniversaire de la mort de Jasna.Je vois pour la première fois son troublant visage aux yeux d’enfant.Je sens la nouveauté d’un désir se nouer dans mon ventre.J’ai quelque peu la nausée, mais à la fois, j’ai très faim.Je le regarde bouger, parler, manger.Je le regarde rire.À tout propos, il me demande si j’ai besoin de quelque chose.Il remplit mon verre, il tire ma chaise, il me tend mon manteau.Après, nous allons danser quelque part.Il se tient devant moi dans son fin corps brun, il n’arrête pas de me regarder.Je lui ouvre les bras de temps en temps, en dansant, et de temps en temps, je lui ouvre la bouche aussi.Nous sommes rentrés ensemble.Le temps qu’il a joui, j’ai gardé mes yeux fermés.C’était trop intime, ce Lesch Nyhan en moi.Mais cela a recommencé chaque soir pendant des mois.Et je disais bientôt n’importe quoi dans son oreille, parfois des noms, des noms d’homme, je disais parfois: «Mon amour, Jasna Gora.» Lesch Nyhan ne disait jamais rien, lui, ne demandait rien.Il venait se coucher là, il était seul à ce point.Le malheur des gens: parfois, nous sommes mangés par lui, nous grattons le sol à nos pieds, comme des chiens perdus dans nos besoins.Nous n’avons plus confiance en rien, nous détestons notre vie, notre être.Comme Jasna il y avait tant d’années déjà, j’ai su un jour que c’était décidé.Qu’il me fallait désormais rester immobile pour continuer à vivre.J’ai bien cru échapper à cela: j’ai épousé Lesch Nyhan, j’ai eu avec lui un enfant, j’ai fait des voyages, j’ai dit à maintes reprises que tout, enfin tout allait bien.J’ai même dit une fois que j’avais oublié Jasna Gora.Petit à petit, la solitude de Lesch Nyhan V s’est estompée.A lui, oui, notre vie réussissait.Il avait l’amour simple, le bonheur simple aussi.Il se gardait content, savait réussir cela.Mais en moi, on tirait, vers quelque chose qui était en même temps le feu lui-même et le plus grand froid.Quelques mois à peine après mon mariage, je me suis mise à boire, et à boire de plus en plus.J’ai aujourd’hui plus de trente ans à mon tour.Cette progressive perte d’honneur, cette chute m’ont toujours paru une même chose, un véritable vertige sans début ni fin, une saveur insensée conservée sur la langue, une vitesse où venaient tour à tour danser le diable et les anges.J’ai bu, comme Jasna, j’ai fait exactement comme lui jusqu’à ne plus pouvoir le faire.Après, il n’y a presque plus rien après.On est comme un artiste enfin assis devant son oeuvre accompli.L’autre est là dans le miroir, l’autre nous a maintenant supplanté dans le monde, le monde appartient à l’œuvre désormais.J’ai vu, bien sûr, d’autres s’en sortir, comme on dit.Mais on ne se détache jamais tout à fait de ce manque-là, que ce soit enfin dit.Je vois mon enfant: je ne sais pas si un malheur le saisira lui aussi.Certains jours, le malheur ne me concerne même plus.La vie alors me dépasse, elle m’a défaite.Lesch Nyhan et tous les autres me deviennent plus étrangers que la mort même de Jasna Gora. Le bourreau veut se marier Samy Stock court comme un fou dans la ruelle.Il ne sait pas que dans quelques jours il tuera une femme.La neige ne tombera sur la ville que tard le lendemain.Pour l’instant, il rejoint John Nash au Panama.L’argent est sur la table.Presque deux mille dollars.John Nash dit qu’il n’est plus au Panama, mais au paradis.Il fait signe à Lot de s’approcher, une Vietnamienne de seize ans à peine.Il touche immédiatement la jeune femme entre les cuisses.— You’re so fuckin wet, you bitch, I’m gonna fuck you right here.C’est si noir à la table de John Nash, si véritablement loin au fond de la salle, qu’il peut bien asseoir la petite Lot sur lui, tirer la langue et rouler des yeux en gémissant “Fuck you, fuck me”, personne ne s’aperçoit de rien.D’ailleurs, s’apercevoir de quoi, 29 quand tous, on est rendus soûls à ce point?Samy Stock rit.L’enfer est bon.Lot devient de plus en plus jaune et luisante, la tête carrément tirée vers l’arrière, comme ça.Samy Stock ne se contient plus.Il fixe John Nash qui bave sur les seins de Lot, attendant son tour.Voici la vie de rêve pour laquelle Samy Stock et John Nash montent avec Lot à la chambre.Cette vie, elle existe dans la tête, pour elle on ferait par moments l’impossible, elle est un état d’âme, elle n’est que ça, après tout.Inutile de partir en voyage, de faucher une voiture, de foncer à pleine allure, d’avoir faim et peur, de s’écraser quelque part en route.Aussi bien se trouver ici, entre amis, dans cette chambre sordide où on ne voit pas le temps passer: le jour, la nuit, pareillement brûlants et délicieux, maintenant, entre les bras de Lot et de John Nash.De cette chambre où se droguent Lot, Samy et John, les anges peuvent sembler loin.C’est-à-dire ces anges peints en bleu, dont on n’a peut-être pas idée, mais qui se posent entre nos mains parfois, quand nous entrons seuls nous asseoir dans un endroit inconnu.Les petits anges claironnent: on connaît cette musique, on la connaît depuis l’enfance, de mémoire ancienne en tout cas.Elle s’appelle des fois l’hymne à la joie.Les anges veulent clamer dans nos cœurs à tous, peu importe quel imbécile nous sommes, le bonheur d’avoir trouvé ce qu’ils cherchent depuis toujours, leur ravissement.Ils proclament cette «bonne parole».Leur innocence est spectaculaire, même à nous, qui rions de l’innocence depuis peut-être l’enfance.C’est une histoire suspecte, il faut en convenir, celle des anges, de leur étrange ravissement.Rien n’est si simple.La vie nous tracasse nous aussi.Nous pleurons, certains jours, n’en pouvons plus, nous donnons des coups de pied aux choses, certains jours nous frappons un chien, frappons quelqu’un, nous nous frappons nous-mêmes.Il faut tourner en rond encore longtemps, rire des anges et du reste, jusqu’à épuiser tout ce qui, possiblement, s’épuise.Alors, il arrive qu’on s’écrase comme une mouche dans la poussière, ahuri, et loin de sa maison, de son lit, de sa mère. Lorsque Samy Stock eut quitté la chambre, la ville entière lui apparut, cette nuit-là, baignée de lumière à cause de cette première neige qui l’avait recouverte.Un jour entier avait passé, pendant lequel on avait changé l’automne contre l’hiver.Le ciel était aussi pur que la musique des histoires, l’air, de froid coupant pour ce pauvre Samy Stock épuisé, dévoré de solitude, souffrant de tout son corps comme si on l’avait roué, puis laissé là, à crever sur la roue, agonisant de ses membres brisés.V A la maison, la mère de Samy Stock dormait.Dormait aussi le petit frère.Samy ouvrit la télévision.Des images grises, presque bleues, vinrent s’offrir à lui.Dire que commença à cet instant une réconciliation serait beaucoup dire.Cela faisait atrocement mal, pourtant cela faisait du bien à Samy Stock.Les larmes venaient seules, se superposant aux mignons baisers ou rires de ces sortes d’anges de la télévision, qui racontent eux aussi des histoires de bonheur, mon Dieu, mais de bonheur toujours si inaccessible. Après la drogue, on ne dort pas, c’est impossible.On reste assis des heures, ou on claque des dents, on peut même frapper sa tête contre un mur.Un fait s’impose, il faut que cette douleur cesse d’être une abstraction, il faut retrouver au plus vite un corps, quitte à lui infliger des blessures.Ou encore, carrément recommencer, le plus tôt possible.Parce que finalement on s’est accroché à quelque chose, à n’importe quoi, à cette seule histoire qu’on connaisse, même si elle est pourrie.Dans la vie, où aller au fond, où aller?Faire comme les autres, travailler, chaque jour mesurer sa peine, la contenir, recenser les joies pour y arriver, épargner.C’est pour rire ou quoi?Samy Stock court enfin à nouveau dans les ruelles, la nuit! Celles où il rencontre John Nash pour se piquer, les doigts gourds, l’aiguille soudain remplie de beau sang bouillonnant.La drogue envahit comme les anges en personne.Elle est la somme des choses, enfin trouvée.Elle est pareille à ce qu’on attend depuis toujours, à ce que Samy Stock attend depuis toujours aussi.33 Ce soir, nous sommes si heureux, nous sommes autrement, comme des dieux qui savons.Lui, par exemple, nous savons qu’il est ignoble, chétif, que sa vie durant il a eu peur de son ombre, tapi contre le commencement d’un début, au seuil d’une infime compréhension, étouffant dans son amour ennuyeux, dans sa vie ennuyeuse, où il ne laisse jamais rien arriver, où il se déplace même dans sa maison selon des règles absurdes, où n’entre jamais le hasard, non jamais celui-là, ce fou.Et ça, ce que nous disons à cet homme, ça s’appelle haïr quelque chose, ça c’est vrai, c’est quelque chose que depuis toujours nous haïssons.Depuis toujours, nous le haïssons.Et bientôt, il va savoir, savoir enfin, ce qui lui arriverait si le hasard lui tombait dessus, sans crier gare, si Dieu lui-même le mettait enfin au défi de vivre.Après une nuit de délire et de joie, le matin est venu.Maintenant, il faut trouver l’argent.Vers dix heures à la caisse, Samy et John savent que les vieux viendront, que c’est un bon jour pour les vieux.John dit à Samy que celle-là fera l’affaire.Une vieille qu’un coup de vent défoncerait.Les deux amis piétinent un peu dans le froid.Enfin, elle sort.Ils la suivent pas à pas.On dirait une scène qui appartient au monde mystérieux des fauves ou des origines.Elle sait d’instinct ce qui lui arrivera.Le jour bascule dans le gris.La grisaille des pas étouffés vers l’arrière quelque part, vers nulle part, un vrai désert.Elle répète sans cesse comme une litanie qu’elle est vieille et malade, qu’on la laisse donc partir.Toutefois, il est trop tard, elle n’est plus qu’une proie.Déjà, ils s’installent sur elle pour uriner et déféquer.Ils la battent, elle étouffe dans la neige sale, le vomi, ils halètent tour à tour à l’intérieur de son derrière, n’oublient rien.Rien de cela qu’elle avait depuis si longtemps appréhendé, sans jamais trouver le cœur de le nommer. Difficultés de monsieur Frost La tentation Au moment où Frost commença d’aimer Atget, il avait dix-sept ans.Puis, nombre d’années plus tard, il parvint à l’oublier.Sa vie recommença ailleurs, autrement.C’était presque devenu la vie d’un autre homme.Au bout du couloir, au bout de la chambre, de l’autre côté de la porte, Frost voit maintenant une femme se profiler dans un triangle de lumière.Hier seulement, il y avait eu la pluie dans la ruelle derrière la maison.Difficultés de monsieur Frost «Quand je regarde Guatemala, raconte Bikaner à Frost, j’ai peur.J’aimerais croire, comme c’est entendu le plus souvent, que c’est de l’inconnu en lui qui m’effraie.Pour- 39 tant, je sais au fond ce qui de Guatemala m’affole tant: son visage, infailliblement, pense sans moi.Et j’imagine que moi aussi, devant un tel visage, je suis seule.» Le désarroi de Bikaner ressemble tant à sa beauté.Même son chagrin paraît fin et satiné.Bikaner s’appuie contre le mur de la chambre.Elle regarde Frost en souriant tristement.Frost n’ajoute rien.Il pense à cette fois où il a vu un garçon s’élancer en riant dans la rue et un camion s’arrêter d’un coup sec à un cheveu du garçon.Il invite Bikaner à s’allonger contre lui.Il la borde doucement sous les couvertures.Il embrasse ses yeux, son cou, sa chevelure.Il lui rappelle qu’encore une fois, elle a trop bu.Quelques jours plus tard, le ciel est gris, traversé de nuages.Frost gravit l’escalier qui mène à une place où se dresse la statue d’un personnage qui tend une main qu’on dirait affectueuse vers le ciel.Frost regarde le ciel en mouvement, un homme assis de l’autre côté enlève ses lunettes, les dépose sur son journal devant lui pour se reposer.Une 40 femme essoufflée, qui porte un enfant dans un bras, en tient un autre de sa main libre, parvient à la petite place.Elle voit Frost, voit l’homme qui a enlevé ses lunettes, elle s’assoit en grimaçant d’abord, puis respire et sourit.Le plus vieux quitte sa main aussitôt pour se rendre jusqu’à la rambarde qui surplombe un peu une rue achalandée de la ville au-dessous.La femme lui crie: «Ne t’approche pas trop, Gdu, pour l’amour, fais attention!» Déjà, l’autre petit qu’elle a installé sur ses genoux babille, il promène ses mains sur son chandail, sur son visage, il s’accroche d’une main à ses cheveux.Elle le regarde en riant, lui parle gentiment.Frost s’apprête à repartir.Il doit rencontrer Bikaner, tout à l’heure, à la terrasse d’un bar non loin.Elle est assise seule à une table de la terrasse et contemple une photo cornée de Guatemala, d’un air abattu.L’air est frais, les garçons s’affairent sans répit autour d’elle, un cabaret de verres gaiement rempli au bout du bras.Les gens bavardent, les femmes sont séduisantes, elles portent leurs verres fumés pour s’abriter des percées de soleil maintenant revenu, elles taquinent les hommes devant elles de leurs sourires envoûtants et de leurs mots durs parfois, elles boivent sec, aussi sec que Bikaner.Frost se laisse tomber sur une chaise à côté de son amie.Elle lui lance faiblement sans même lui dire bonjour: — C’est la troisième nuit où je n’entre pas à la maison.Frost l’écoute tout en ne l’écoutant pas.Les histoires de cœur de Bikaner l’ennuient de plus en plus, sa morosité, encore une fois, le déçoit.— Tu connais comme moi la chanson, Bikaner, “Nobody loves no one”.Bikaner tente de sourire.Mais elle a bu.Ses yeux fléchissent, ils ne réagissent pas.— Si seulement le destin arrivait à tuer Guatemala, à le faire mourir subitement, il disparaîtrait entièrement de ma vie, je serais aussi libre que toi, moi aussi.Je me doute bien qu’on aime comme cela qu’une fois, d’une manière si dévorante.J’ai souvent rêvé, Frost, que Guatemala mourait dans un accident.Et chaque fois, tu comprends. c’était le soulagement qu’il me fallait, c’était parfait, l’unique solution.Frost commande un pot.Il allonge les jambes et laisse tomber sa tête vers l’arrière pour profiter du soleil.Les arbres gondolent bêtement autour de lui, un peu ivres eux aussi.Bikaner a maintenant jeté par terre la photo de Guatemala, qu’elle piétine avec rage et dépit soudain, comme une enfant.Le garçon, arrivé entre-temps, quelque peu intimidé, dépose la bière.Frost paie le garçon comme si rien n’était, sans même se préoccuper des niaiseries de Bikaner.Plusieurs heures ont passé.Tandis que l’humeur de Bikaner s’est petit à petit dégradée, celle de Frost n’a fait que s’exalter.Bikaner tente par tous les moyens de saboter cette sorte de félicité agaçante de Frost.Elle voit tout en noir, elle a l’œil fou, elle critique, malmène tout.— Moi, commence Frost, j’ai parfois l’impression que tout est parfait tel qu’il est, que tout correspond exactement au plus idéal des mondes concevables, et même cela qui va mal, justement, Bikaner, même les atro- 43 cités.Vraiment, je pense ce que je dis, que des millénaires d’histoire n’ont eu lieu que pour aboutir à cette si limpide constatation pour un seul être humain: le présent me tient amoureusement captif jusque dans la mort, Bikaner, il n’y a pour moi aucune issue possible, sinon l’issue même de l’amour du présent.Mais Bikaner a basculé vers le fond, elle étouffe, elle cherche à se lever ou à s’appuyer.Il faut partir.Elle se traîne comme elle peut derrière Frost, en s’accrochant à des arbres, à une boîte postale.Elle vomit, elle tremble.Frost pense: «La pitié n’a aucun sens.» Il essaie de supporter Bikaner du mieux qu’il peut.Ils chancellent dans la rue.De temps en temps, Frost murmure doucement à l’oreille de son amie, comme pour la consoler: — Bikaner, tu as trop bu, encore une fois, tu as trop bu.s* Eviter les pièges «Je ne suis rien, pense Frost, maintenant étendu dans son lit, rien de plus que Frost.44 Je marche dans une ville où j’habite et où je ne possède à peu près rien.Du matin au soir, certains jours, je marche.Je regarde les gens faire, je regarde les femmes et les hommes qui comme Bikaner ont la douleur pour eux, pourtant j’avance avec appétit, je cherche l’existence où elle se trouve.Le sens est là, prêt à surgir de nulle part.Je marche vers lui, je le sens.» La pluie dans la ruelle, encore une fois, bien des fois encore, avant de mourir.Sur une route quelque part, tout endormis, des gens fuient la mort, leurs enfants au bras, sur une route sans arbres, où le soleil frappe sans merci, sans savoir que ce sont des hommes abattus, déchirés, ployant de fatigue et d’amertume qui avancent sous lui.Frost les laisse courir, pleurer même.Un enfant parmi eux porte un fusil à son bras.Il a sept, huit ans tout au plus.Il voit le monde autour de lui, ces mourants, ces fuyards, ces corps gémissants.Il regarde Frost droit dans les yeux sans défaillir.Longtemps après que Frost aura disparu de cette terre, cet enfant lui survivra.Mais sa souveraineté infaillible, 45 démesurée, n’effraie plus Frost.Au contraire.Il s’avance vers celui qui lève ainsi avec arrogance un fusil sur lui. TABLE Darwin n’a pas de fossettes quand il rit 5 La deuxième place 13 Atterrir 19 Le bourreau veut se marier 27 Difficultés de monsieur Frost 37 les herbes rouges 168-169 20 ans, essais, Roger Des Roches, Lucien Francœur, André Roy, François Charron, Normand de Bellefeuille, André Gervais, Paul Chamberland, Marcel Labine, Roger Magini, Guy Moineau, France Théoret, Sylvie Gagné, Michèle Drouin, Hugues Corri-veau, Carole Massé, André Beaudet, Jean-Marc Desgent, Rosie Harvey, Louise Bouchard, Claude Paré, Jean-Yves Soucy 170 Amen, nouvelle, Jean-Yves Soucy 171-172 Splendide hôtel, fictions, Pierre-A.Larocque 173 Caryopse ou Le monde entier, théâtre, Laurence Tardi 174-175 Porte silence, roman, Paul-André Bibeau 176 L’état de grâce, poésie, Jean-Marc Desgent 177 Cockrell dehors dedans, nouvelles, Christian Mistral 178-179 Veilleurs de nuit (Saison théâtrale 1988-1989), essais, Sylvain Campeau, Gilbert David, Aline Gélinas, Gilles G.Lamontagne, Jérôme Langevin, Paul Lefebvre, Stéphane Lépine, Solange Lévesque, Serge Ouaknine, Diane Pavlovic, Alvina Ruprecht, Jean St-Hilaire, Michel Vais 180-181 Les amoureux n’existent que sur la Terre, poésie, André Roy 182-183 Chose vocale, poésie, Michael Delisle 184-185 Les yeux fertiles (Bilan cinématographique et vidéographique 1989), essais, Daniel Carrière, Michel Euvrard, Gilles Marso-lais, Guy Ménard, Torn Perlmutter, Yves Rousseau, André Roy, Jean Tourangeau, Pierre Véronneau 186 Et si les pâtisseries étaient moisies?, roman, Pierre-A.Larocque formule d’abonnement et de commande ?abonnement: 10 numéros, 30,00$ débutant au numéro__________ ?le(s) numéro(s) suivant(s)______ numéro simple, 4,00$ numéro double, 6,00$ paiement à l’ordre de: les herbes rouges C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec H2T 3A5 Nom__________________________________________________________ Adresse _____________________________________________________ Ville.___________________________ Code postal________________ Photocomposition : Les Ateliers C.M.inc.Photographie de couverture : Jules Jeanson, Jeune rêveur québécois Impression : Ginette Nault et Daniel Beaucaire Imprimé au Québec, Canada Les cinq nouvelles de Moins malheureux que toi ma mère, de Dominique Robert, révèlent des êtres qui n’oublient pas que le désir de vivre se confond le plus souvent avec celui de mourir.Parce que le malheur est plus fort qu’eux et que leur amour est dévorant, Walker, Isaac Jogues, Samy Stock, Frost, celle qui a aimé Jasna Gora et Lesch Nyhan, tous cèdent à un désarroi qui ressemble à la beauté du néant.Ces nouvelles, étranges, ciselées, limpides, racontent le minuscule bonheur qui retient les hommes et les femmes dans un présent immobile, vertigineux, qui ne leur appartient pas.Dominique Robert est née en 1957 et a grandi à Aylmer, dans l’Outaouais.Elle a complété des études en lettres à l’Université d’Ottawa et en enseignement du français à l’Université du Québec à Montréal.Moins malheureux que toi ma mère est son premier recueil de nouvelles.
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