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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
No 188
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1990, Collections de BAnQ.

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s herbes rouges i iIMlUfl DANIELLE ROGER Est-ce ainsi que les amoureux vivent ?RÉCITS les herbes rouges 188 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-064-8 Direction : François Hébert Marcel Hébert Administration : Claude Masse Adresse : C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois.Dépôt légal : troisième trimestre 1990, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada © Les Herbes rouges et Danielle Roger Danielle Roger Est-ce ainsi que les amoureux vivent ?récits DE LA MÊME AUTEURE L’œil du délire, nouvelles, VLB Éditeur, 1988.Mes lunettes et moi, album pour enfants, Éditions Raton Laveur, 1990. \ A mes semblables ïi III vXMi B ' ¦ ‘ v.(tri» Un homme sous observation K:® iX-iv: I)!!! m i: v.‘' [.] fai conçu Vidée de créer un homme [.] Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne Moi je ne sais pas faire un homme.Peut-être que mes mains en font un quand je dors et qu une fois terminé elles me réveilleront tout à fait et me le montreront.Roberto Juarroz, Poésie verticale ' V.V.' f 11 • > »! Wi'r rt niW:.: ' lliji /1 * v> n • < •.* » > » I'M*:»; Jour et nuit, je veille sur lui.D est sous observation.Je l’entoure de tous mes soins.Il est inconscient.Je n’y peux rien.On ne peut rien faire contre l’absence.Je l’observe, de loin.À l’autre extrémité de la pièce, dans un triangle de lumière, sa tête penchée sous la lampe.Un homme.C’est toujours de lui que je parle.C’est toujours lui que je regarde.Il est possible que j’aime cet homme-là.Il vit là-bas, presque dans l’ombre.Je vois sa tête penchée sous la lampe.Il pourrait écrire, lire ou réfléchir.Je ne sais pas.Pour le N moment rien ne bouge.A force de fixer l’immobilité, on imagine n’importe quoi.Il est vivant.Il respire lentement.Parfois, il soupire et penche un peu plus la tête.Je pense qu’il n’est pas heureux.Je respire très loin derrière son épaule.Je n’ose pas encore le toucher.Je tourne autour.Je respecte la distance obligatoire.En attendant, j’écris, je lis, ou je réfléchis.Plus tard, j’arriverai jusqu’à lui.Parfois, je sors chercher ce qui me manque.Je me faufile dans la foule.Je passe très près des corps de 9 tous ces gens qui, comme moi, se jettent aveuglément à la rue.Les yeux fermés, je heurte des épaules, je sens des étoffes glisser sur mes bras, je frôle des inconnus.Je marche longtemps.Il m’arrive de courir.On se retourne sur mon passage.Rien ne m’arrête.Je cherche quelqu’un.Je sais comment le reconnaître.Je finis toujours par trouver sa main.Nous rentrons ensemble.Je le rencontre souvent ainsi.Malgré les apparences ce n’est jamais par hasard.Je ne crois pas au hasard.Je crois en quelqu’un, qui vit là-bas, à l’autre bout de son monde.Je ne l’ai pas encore touché.Je n’attends rien.Je cherche à comprendre ce que je vois.Souvent, il regarde ses mains.Ses mains le préoccupent beaucoup.Il a une conscience de son corps qui m’échappe.Je voudrais comprendre, moi qui le regarde tellement, moi qui voudrais le toucher au-delà de ce qui est possible.Je cherche à le connaître.Je voudrais apprendre par cœur l’histoire de chaque partie de son corps.Je voudrais guérir toutes ses blessures.Je pense qu’il est vivant.Très tard, il vient me rejoindre.Son corps semble s’arracher péniblement à l’ombre qui l’entoure.Une éternité s’écoule pendant qu’il traverse de l’autre côté du monde.Je retire mes mains de mes poches.Entre mes bras il y a l’attente et trop d’espace disponible à combler.Je suis infiniment patiente.J’étudie sa peau.Il s’étonne quand je le touche.Pour lui, je suis encore une étrangère.10 Il n’est plus l’homme qui — peut-être — écrit dans un triangle de lumière.Là-bas, la lampe s’est éteinte.C’est ce qu’on peut deviner.Nous ne nous retournons jamais.Nous ne voulons rien vérifier.J’aime l’homme qui respire contre mon oreille.Je le touche.Je sens qu’il existe.Je ne pense à rien d’autre qu’à la très grande présence de son corps.Autour, il n’y a plus rien.Quand je trouve sa bouche, je sais que nous vivons ensemble.Quand je le touche, il ne se ressemble plus.Je peux aussi l’aimer autrement.Il ne pense à rien.Il n’est pas malheureux.Quelque chose s’efface, là-bas, à l’autre bout de son monde.Je touche sa peau.Je sais déjà deux ou trois secrets à propos de son corps.Sa voix glisse dans mon cou.Je prends son sexe dans ma main.Je voudrais lui demander de mourir encore une fois.Je garde le silence, je ne veux pas lui faire peur.J’embrasse son sexe, puis ses lèvres.Il respire toujours.Je ne quitte plus sa bouche.Je ne veux pas qu’il parle.Je n’espère rien.Demain est ailleurs, de l’autre côté.Nous sortons dans la rue.Il marche lentement.Des voitures passent, des gens parlent, la rumeur de la ville couvre le bruit de sa respiration.J’ai peur pour lui.Je prends sa main.Je marche trop vite, il me retient.Il pleut souvent.Nous entrons dans des lieux publics.Nous nous asseyons face à face.Il regarde ses mains posées sur la table.Nous commandons quelque chose de chaud ou de froid, selon la saison.Nous allumons des cigarettes.Nous parlons normalement.Ici, la vie devient publique.Sa voix ne change pas.Sa main a la douceur habituelle.Il m’arrive de penser à sa 11 tête penchée sous la lampe mais nous parlons d’autres choses.J’aime le regarder bouger.J’apprends chacun de ses gestes.Nous ne brusquons rien.Il occupe la chaise devant moi.Je ne vois rien d’autre.Je fixe toute mon attention sur sa présence en cet endroit précis.Ensuite, je peux oublier où nous sommes.Plus rien n’est vraiment important.Nous sortons.Nous marchons dans une rue.Il pleut toujours.Plus loin — dans un autre espace où il ne pleut pas — plus tard, j’enlève sa chemise.Je touche sa bouche.Je voudrais qu’il ne meure jamais.Son corps est ici, je le sens contre moi.Je me concentre sur le mouvement de ses hanches.Je suis très attentive.Je l’entends qui gémit.Ma main se mouille sur son ventre.Je ne le quitte pas.Je ralentis.Il me dit des mots qui n’ont pas encore été écrits.Il nomme des choses qui pourraient exister.Je lui dis que je ne veux plus vivre ailleurs que dans sa bouche.« Parfois, nous avons rendez-vous.Il m’arrive de penser au lendemain.Les jours se suivent et finissent par se ressembler.Je compte les heures et les années.Le temps n’arrange pas les choses.Le temps qui passe s’additionne mais ne donne aucun résultat.Je m’interroge.Qu’est-ce qu’un homme, au fond?À l’intérieur?Je pose mon doigt sur son poignet.Dessous il y a ses veines, son sang, et plus loin son cœur.J’attends qu’il se passe quelque chose.Il parle.Je n’arriverai jamais à lire sur ses lèvres.Je ne comprends pas.Des mots sortent de sa bouche pour se perdre aussitôt très loin derrière moi.Quelque chose d’incroyablement froid me traverse.Il y a des mots qui frappent et des victimes d’accidents, ce sont des choses qui arrivent.Je 12 m’efforce de rester immobile, je me concentre sur la distance à prendre, obligatoirement.Je m’éloigne à reculons sans cesser de le regarder.Je ne laisse rien paraître.Une éternité passe pendant laquelle je cesse de vivre.Il parle toujours, comme si rien n’était subitement arrivé.Je n’entends pas ce qu’il me dit.Je ne veux rien entendre.Il soupire.Je regarde ailleurs, là où personne ne peut me suivre.Le temps passe.L’homme qui était en face de moi, retourne de l’autre côté du monde.Je voudrais fermer les yeux sur le triangle de lumière.Je voudrais ne plus voir sa tête penchée sous la lampe.Peut-être écrit-il déjà ce qui me fait mal.Il est possible qu’il ne m’aime pas.J’ai passé la nuit avec son chandail de laine plié en quatre contre mon ventre.Finalement, le soleil est entré par la fenêtre et il a fallu que j’ouvre les yeux.En enfilant un chandail qui ne m’appartient pas, j’ai pensé à l’absence et à la couleur du désert.Je porte la désolation totale.On ne m’a rien donné d’autre.Il devait être midi lorsque nous sommes sortis.Soleil, terrasses, vie publique.Nous avons croisé des gens mais n’avons rencontré personne.Pour ne rien dire, nous avons parlé et puis nous avons ri, encore pour rien.J’ai sans doute un peu trop bu.Le pichet de sangria était si froid.J’y plaquais la paume de ma main pour prendre conscience des choses réelles.Le froid existe, on peut y toucher.Nous nous sommes embrassés normalement.J’ai touché sa joue pour vérifier sa présence.Lorsque j’ai recommencé à penser que je n’étais pas heureuse, nous sommes rentrés. J’ai fait semblant de lire, là-bas, très loin derrière son épaule.J’ai fumé des cigarettes.J’ai compté les heures qu’il faut pour traverser la nuit.Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce qu’il y a de plus terrible dans la nuit; continuer à vivre malgré l’absence de lumière.De l’autre côté — puisqu’il faut bien inventer ce qui manque — je vois sa tête penchée sous la lampe.L’homme auquel je pense écrit.Peut-être qu’il se raconte la vie d’une autre manière.Il peut même imaginer qu’il m’aime et que toute chose est étemelle entre ses mains.J’ai fermé les yeux.J’ai deviné que l’homme regardait ses mains.À un certain moment, il a dû déposer son crayon pour s’allumer une cigarette.Il a dû voir alors, que ses mains, les objets sur le bureau, rien n’avait disparu.Tout pourrait continuer ainsi, à l’infini, si ce n’était de ce pouvoir de vie et de mort que nous avons les uns sur les autres.Je sais qu’un jour, tout cela devra finir, s’éteindre.En attendant, je reste de l’autre côté du monde, pendant que les choses s’écrivent, pendant que quelqu’un tente de nommer l’invisible menace qui dort dans un espace vide entre la vie et la mort.Je voudrais penser à autre chose.Je voudrais ouvrir la porte, sortir, et me retrouver encore de l’autre côté de la me pour regarder la lumière dans la fenêtre d’en face.Un soir, nous étions dehors depuis longtemps.Il avait froid.Je tenais sa main.Nous avons parlé de choses qui ne nous concernaient pas.Nous nous tenons si loin de nous-mêmes.Je pensais à la lampe éteinte, la chaise poussée sous la table, le chandail laissé par terre, la pièce vide.Tout cet espace vide.La vie, la mort, 14 l’attraction du vide.Je n’étais plus de ce monde lorsqu’il a dit que tout était bien ainsi, que désormais ce serait plus simple, plus facile.Je n’étais plus là, déjà j’avais pris mes distances.La tête ailleurs, peut-être penchée sous une lampe.Lorsque je suis revenue à lui, nous parlions de L’insoutenable légèreté de V être.Il avait lu le livre; j’avais vu le film.Nous n’aurons jamais la même vision des choses.J’aurais pu lui dire que, malgré les apparences, nous ne partageons pas la même histoire.Il voudrait atteindre la légèreté.Je ne lui dis pas que pour moi la légèreté c’est d’avoir traversé la gravité et d’en être revenue en vie.Je ne dis rien.Il dit quelque chose à propos de la création d’un personnage.Il pose une question.Je ne réponds pas.Je l’observe, lui, qui regarde ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas.Il ne peut pas donner ce qu’il n’a pas.Je pense à tout cet amour pour rien.Tant de mots, tant de gestes restés dans l’ombre.Je pense à ce que je vois.Quelque chose tombe dans l’espace vide entre la vie et la mort.Je regarde ses mains.Il regarde ses mains ou, plutôt, l’espace vide entre ses doigts écartés.Il pleut.Il est trois heures de l’après-midi.J’entre dans un café.Je commande quelque chose de chaud.Il y a de la buée sur la vitre.Avec la manche de mon chandail, j’en efface un coin.De l’autre côté de la vitre, des voitures passent en silence.En face, au coin de la rue, le feu passe au rouge.Quelqu’un pose une tasse sur la table.Je verse du sucre.Le feu passe au vert.L’homme traverse de l’autre côté.H entre dans un café pendant que le feu passe au rouge.Il est assis en face de moi.15 Nous avions rendez-vous ici, où la vie redevient publique.Nous nous regardons normalement.Ses cheveux sont mouillés.Des gouttes d’eau descendent lentement le long de sa joue.Je ne l’ai jamais vu pleurer.Nous parlons de choses qui n’ont aucun rapport avec la pluie, la rue, le lieu où nous sommes.Je ne lui parle pas de ma tristesse.Sans me regarder, il dit une ou deux choses sans importance.Le feu vient de passer au rouge.Des voitures s’arrêtent, des gens traversent la rue, passent devant le café, mais personne n’entre.Nous restons seuls, inutilement seuls.Le temps passe.Je touche son visage.Je cherche encore à le connaître.Je ne sais pas toujours à quoi il pense mais je sais déjà ce qui le fait vivre, ce qui le ferait mourir.Je lui parle d’autres choses.Je lui dis une phrase qui le fait sourire.Je touche le coin de sa bouche.Nous sommes fatigués.J’attends qu’il se lève pour le suivre.Nous marchons en silence.Nous nous déplaçons normalement.Nous vivons des choses absolument réelles et d’autres qui n’existent que dans les mots qui les nomment.Il n’aime pas le silence.Alors, encore une fois, nous parlons à côté de nous-mêmes.Nous ne pouvons pas faire autrement.Je prends sa main pour que les mots deviennent des gestes.Plus loin, ailleurs, je noue mes bras autour de son cou.Je l’attache à moi.Je fais naître un désir.Je provoque une situation d’urgence.C’est moi qui le déshabille.La chambre est silencieuse.La lampe est éteinte.Je devine son corps.La présence de son corps devient la seule certitude.La chambre n’existe plus.Tout près de moi, il y a cet homme que j’aime, puisque j’écoute le bruit de sa respiration.Il respire profondément comme si la vie lui venait de très loin.J’ai 16 peur qu’il meure.Je prends son sexe dans ma main.Je lui demande d’attendre encore un peu.Il me dit une phrase que je ne dois répéter à personne.Plus tard, il se tourne contre le mur.Il ne peut pas aller plus loin.Souvent, il regarde la télévision.Assis dans son lit, les couvertures remontées sur ses jambes, un oreiller dans son dos, il se sent bien.Il ne bouge pas.Il reste si tranquille pendant que les images succèdent aux images, pendant que sur l’écran des gens font semblant.Il assiste à quelque chose qui le soulage.Il ne se pose pas de questions.Tout devient normal.Il se sent mieux.Le temps passe sans douleur.En fin de soirée, il a voulu regarder le film.Un vieux film d’horreur, un classique « à voir absolument ».J’ai fait ce que j’ai pu, à coups de: «Ce n’est pas raisonnable.» J’ai parlé des heures de sommeil en moins, de sa fatigue.Il est encore fragile.Il n’a rien voulu entendre.Alors, j’ai fait le geste qui remplace les mots; poser ma main sur la sienne.Puis, j’ai regardé la lumière de l’écran jouer sur son visage.J’ai peur pour lui.Je ne peux rien dire, rien empêcher.Je lui ai demandé s’il avait besoin de quelque chose.Je suis sortie acheter des cigarettes.La nuit était froide, le ciel sans lune et sans étoiles, hostile.Je me suis assise dans l’escalier pour pleurer.Puis, je suis descendue acheter les cigarettes et je suis revenue lentement vers l’escalier, la porte, le couloir, et enfin la chambre dans laquelle il y a cet homme complètement immobile devant la télévision.Il n’a rien remarqué d’anormal.Je pourrais continuer de pleurer, même ici à côté 17 de lui.Toute son attention est retenue ailleurs, là devant, sur l’écran de télévision où, en ce moment même, un être vivant qui ressemble à un homme respire bruyamment.Le docteur Frankenstein a réussi ! Nous fumons.Je lui passe le cendrier, j’attends qu’il écrase sa cigarette pour reprendre sa main.Devant nous, quelque chose d’horrible se prépare.Je voudrais qu’il éteigne la télévision.Étonné, il me demande pourquoi.Je ne réponds pas.Sur l’écran, le monstre se lève.Il se déplace lentement, difficilement.Il fait ses premiers pas dans le monde.Il se dirige vers le docteur Frankenstein.Il marche.Ses mains tendues en avant, comme un enfant, un aveugle, un assassin.Je ne sais plus pourquoi j’aime cet homme qui respire tranquillement à côté de moi.Il a retiré sa main.Je me tourne vers lui.Sur son visage, aucune réaction.Tout est normal.Tout est une question d’habitude.Je voudrais en finir avec la peur.Je me répète une phrase.Je compte sur la répétition des choses.Je fais celle qui a l’habitude, celle qui ne comprend pas ce qu’elle voit.Je m’applique à faire les choses normalement.Tenir sa main, l’embrasser, le regarder être ce qu’il est.Mais qui est-il, au fond?Je m’éloigne pour le voir autrement.Je ne sais rien de ce qu’il a été.Je ne sais pas d’où il vient.De quel coin obscur de la terre ?Quelle année?Quelle nuit?Pourquoi ici?Pourquoi maintenant?Cela fait partie des choses que je ne demande pas.Cela a peut-être déjà été écrit de l’autre côté du monde.18 Penchée sur lui — comme cette lampe au-dessus de sa tête — je le regarde dormir.Il est heureux.Je l’observe de loin.Je le regarde exister de l’autre côté du monde.Il respire.Il est vivant.Plus tard, il bouge, il gémit, je ne le touche pas.Sa présence demeure fragile dans l’espace.Il suffirait que je regarde ailleurs, que je tourne un peu la tête, alors je pourrais voir la chambre, les tableaux aux murs, les feuilles blanches sur la table, les livres rangés dans la bibliothèque.De loin, je pourrais même lire les titres.Choisir un livre à cause du titre, le prendre, l’ouvrir et laisser les mots m’attirer à l’intérieur, me laisser prendre par le nom des choses.Alors, je pourrais oublier la présence de l’homme que j’aime, nier son existence et que quelqu’un respire ici.Dire qu’il n’y a personne.Penser que je suis seule ici.Déjà, sa présence est plus légère dans l’espace.Il semble dormir profondément.Cela crée une distance, le sommeil.Il serait maintenant facile de succomber à l’attraction du vide qui ressemble à la mort — qui pourrait l’être — si je détournais la tête ou si je fermais les yeux.Sait-il que je le protège ?Que mes insomnies prolongent son existence ?Cela fait partie des choses que je ne lui dis pas.Cela appartient à ce qui est nommé de l’autre côté du monde.Sous une lampe, entre une table et une chaise, un être vivant se penche sur le problème de la distance.Combien de temps faut-il au corps pour arriver jusqu’à l’esprit?Il se lève avec d’infinies précautions.Il est encore fragile.Il se déplace avec une extrême lenteur.Il respire profondément, avec application.Je surveille le rythme de sa respiration.Il est encore sous observa- tion.Il ouvre les yeux.Il a le regard flou de ceux qui reviennent de loin.Il lève la tête comme s’il émergeait difficilement du centre de lui-même.Il bouge à peine.Il semble étonné lorsqu’il manipule les objets posés sur son bureau.Il s’absorbe dans la reconnaissance des lieux.Il redécouvre des mots.Il se rappelle des noms.Lorsqu’il regarde ses mains, il passe de l’étonnement à la tristesse.Il revient à lui.Il pense qu’être triste c’est regarder ses mains sans comprendre.Il prend conscience que quelque chose a été accompli.Mais il ne sait pas comment c’est arrivé.Si ce n’était de ce désir d’éternité qui retient ma main, je pourrais faire le geste fatal.Éteindre la lampe.J’imagine.le bras tendu en dehors du sommeil, de l’autre côté du monde, là où les rêves n’existent plus.Éteindre une lampe.En effaçant ce qui reste de lumière je ferais disparaître l’homme.J’effacerais ce mot qui le désigne et j’écrirais : «personne».Je remplacerais sa présence par l’absence.J’effacerais son existence et je ne la remplacerais pas.Ce qui s’éloigne finit par disparaître.C’est ce que l’on voit lorsqu’on se penche sur le problème de la distance.Je ne pourrai pas regarder plus longtemps ce qui me tombe des mains.Il est tout ce qui m’échappe, ce qui me manque, ce que j’invente.Je crois qu’il existe.Mais je ne sais plus si nous sommes vivants. La pratique du détachement [.] je ne suis rien, j'existe, je suis comme une automobile, je fonctionne, et après ?Christiane Baroche, Un soir, f inventerai le soir Ici, ça se passe comme d’habitude.Je me laisse prendre par un inconnu qui m’a abordée dans la rue.Dehors, il pleut, et moi je suis à l’intérieur.Dans sa chambre, dans son lit, dans son intimité, avec son sexe dans le mien.Je reste là, sans bouger.J’écoute la voix dans ma tête qui répète: «Comme c’est étrange.Comme c’est étrange.» On s’habitue à tout et à n’importe qui.C’est comme si je n’avais jamais espéré vivre autrement.Je me demande si ça arrive à d’autres, de sentir que les événements ont lieu en dehors de soi, d’être une personne qui se tient au-dessus de ses affaires.Je regarde au plafond.La fuite est toujours possible.C’est un moyen de transport comme un autre.Je regarde au plafond.Je deviens quelqu’un d’autre.Je deviens n’importe qui.Ça repose.Ne plus penser à rien, pendant qu’un homme me prend comme ça, sans vraiment faire attention à ce qui pourrait se passer en dessous.Ça me laisse le temps de devenir cet espace vide que plus rien n’habite.Et puisque je suis le désert même, je ne pleure pas.Un homme me prend.Il s’occupe de tout.J’imagine qu’il m’aime un peu. Je prends ce qui passe.J’aime les hommes.Je les aime comme ça, un après l’autre.Impossible d’espérer autre chose.Je suis une fille facile.Je ne demande presque rien.Je cherche un endroit où passer l’épreuve de la nuit.Quand on vit comme moi, on est prête à tout.Je me porte volontaire pour des expériences sur le corps humain.Il y a tant de choses qu’on ne comprend pas, tant de choses qui nous échappent.Il a plu toute la journée.J’ai marché longtemps en faisant bien attention aux flaques d’eau sur le trottoir.C’était plutôt joli, toute cette eau qui noyait la ville.J’ai enlevé mes lunettes et je ne les ai pas remises.Ça fait partie de mes moyens de survie.On peut toujours changer sa vision des choses.Dans le flou, dans le doute, il est permis de croire à ce que l’on voit.On peut se laisser aller aux apparences en toute confiance.J’ai marché en regardant la ville fondre sous la pluie, la ville et l’eau devenir une seule et même chose.J’ai songé à Venise.J’y étais.Je me suis promenée dans Venise en faisant bien attention de ne pas tomber à l’eau.J’ai cherché des ponts, je n’en ai pas trouvés.En fin d’après-midi, je suis entrée dans un café.À la table d’à côté un homme lisait un journal.Il est parti, un autre est arrivé avec un journal différent, puis, un autre.Je suis allée aux lavabos pour me laver les mains, me brosser les dents et changer de chandail.Celui que je portais était mouillé, je l’ai mis dans un sac de plastique (j’en ai toujours un sur moi, il faut tout prévoir quand on mène ce genre de vie). Lorsque je suis retournée à ma table, je me sentais mieux.Je me sentais comme tout le monde.J’ai bu nde lentement mon café, j’ai fumé des cigarettes, les yeux uve fermés parce que c’est meilleur et puis ça facilite les eà déplacements.J’ai rêvé à un village en Espagne.J’ai sur vu des rues étroites, des maisons blanches, des draps en train de sécher au soleil, des balcons garnis de fleurs rouges.J’ai senti un parfum exotique et violent.Ça s’est arrêté là, je n’ai pas pu aller plus loin parce que en ici, autour, ça sentait tellement l’imperméable et le parapluie mouillés.Évidemment, je ne suis jamais au I, bon endroit.Il aurait fallu choisir un autre lieu, déménager de rêve.Peut-être une ville du nord : Londres, Bruxelles ou Dublin.J’ai ouvert les yeux, ;le j’ai éteint ma cigarette, c’était la dernière.Je suis sor- On tie.Il pleuvait encore un peu.J’ai marché longtemps.1Ce.Et puis, voilà, ça s’est passé comme d’habitude.En ins, f de voif J’ai dit oui.Je dis toujours oui.J’ai même avoué que ça me plaisait beaucoup d’être ici, chez lui, dans son loft, surtout à cause de la hauteur des fenêtres.Et V puis, j’ai parlé des voitures qui passent au plafond.A lui, je peux tout dire.J’ai expliqué, donné des détails à propos de la hauteur des fenêtres, l’importance de la vue, l’ordre des choses bouleversé, tout ce qu’on peut voir d’ici, l’envers du décor, il suffit d’ouvrir les rideaux et alors.la rue.comme si on y était.les phares des voitures, les apparitions d’une lumière au plafond.Avec lui, c’est un peu différent.C’est un étranger.Il parle une autre langue et ne comprend pas la mienne.J’en profite pour dire tout ce que je veux, et je le laisse faire tout ce qu’il veut.27 Il ne prend pas le temps de me déshabiller.Il remonte ma jupe et il entre en moi, comme ça, tout de suite.Il est possible que j’aime ça.Cet homme enfouit rapidement son sexe dans le mien comme s’il avait quelque chose à cacher.J’imagine qu’il a peur.Sa tête dans mon cou, il respire comme s’il souffrait beaucoup, comme quelqu’un qui sait qu’il va mourir.Ça me touche.Après, quand son corps devient subitement plus lourd sur le mien, je regarde au fond de ses yeux.Inutilement.Je sais, ça ne peut pas être autrement.Encore une fois, un homme me regarde, avec rien dans les yeux.Ça ne m’empêche pas d’y chercher quelque chose.À force d’insistance on arrive à toucher le fond.Parfois, dans les yeux des hommes, je trouve des sentiments, des émotions.Mais ça ressemble toujours à de la tristesse.C’est ce que je trouve ici, maintenant, dans le bleu de ses yeux.Peut-être que comme moi, il se demande ce qu’il fait là.Tout cela est tellement absurde.Il ne faut pas trop y penser.C’est facile, je n’ai qu’à regarder ailleurs, là, au plafond, et monter au ciel de sa chambre pour voir la lumière blanche des phares apparaître et disparaître.Étendue sur le dos, les yeux grands ouverts — comme si la mort était venue me prendre sans me laisser le temps de m’en rendre compte — je regarde passer les voitures au plafond.Je me raconte les événements à mesure qu’ils se produisent.Je me raconte ce qui m’arrive comme si ça ne me concernait pas.Je me dis : « Tout ça, ça se passe ailleurs.Ça arrive à quelqu’un d’autre.» Les matins se suivent et se ressemblent.Je reprends lentement conscience en marchant dans une rue toujours 28 différente.Je marche avec la sensation d’avoir perdu quelque chose.Ou quelqu’un.J’entends la voix dans ma tête qui répète : « Je suis perdue.Je me suis encore perdue.Une fille perdue.Comment une fille peut-elle se perdre comme ça, si facilement ?» Alors, je m’arrête et j’attends que la voix s’éloigne.Il faut laisser la distance s’installer entre nous.Ça ne peut plus durer.Il faut réagir.Marcher dans la bonne direction, ne plus se tromper.Je dois retrouver mon sens de l’orientation.Retrouver au moins ça, le bon sens, et éviter d’aller dans le sens contraire.« Ne reste pas comme ça.Il faut que tu changes», disent-ils.Oui, je sais, devenir quelqu’un d’autre.On a qu’à se regarder de l’extérieur, on se tourne le dos, puis, on se regarde s’éloigner lentement.Ce sont des choses qui m’arrivent.Je me vois, marchant sur la rue comme si j’étais une autre.Celle-là, à qui il faut que j’explique son chemin.Parce qu’il faut bien qu’elle se retrouve.Il faut que quelqu’un lui dise où aller.Je perds la mémoire.Tout se mêle dans ma tête, les noms des rues, des hommes, les souvenirs des chambres et des événements.Si je confonds tout ainsi, c’est peut-être à cause de cette idée fixe que j’ai, cette obsession qui me rend malade.« Cette fille est obsédée », pensent-ils.Je voudrais habiter un homme.Respirer le même air que lui.Être un peu dans ses jambes, souvent dans ses bras et toujours dans sa tête.L’avoir dans la peau, dans la bouche, dans le cœur pour la vie.C’est impossible ! C’est incroyable ! On ne lui a donc jamais rien dit ?On ne lui a donc jamais donné l’heure juste ?Mais où a-t-elle appris à vivre ?Sa mère ne l’a-t-elle pas avertie qu’une fille doit se montrer indépendante?Cette fille est complètement folle, dangereusement inconsciente, totalement déraisonnable.« Restons bons amis », disent-ils.Oui, bien sûr, je comprends.D’ailleurs ce n’est plus un secret pour personne : je suis la fille la plus compréhensive en ville.Avec moi, on ne se sent jamais coupable.Je connais deux ou trois formules magiques qui rassurent: «Ça fait rien.C’est pas grave.Je suis capable d’en prendre.» Je l’ai déjà dit, je ne pleure jamais en public.Je suis une fille facile.Je me contente de peu.Donnez ce que vous pouvez.Donnez-moi seulement quelques heures d’oubli.Oui, comme ça, à temps perdu.Promis, je n’exigerai rien d’autre.N’ayez pas peur, je ne vous dirai pas ce que je pense.Je resterai silencieuse et souriante, quoi qu’on me fasse, quoi qu’on me dise.Tellement gentille.Je supporterai votre absence comme si moi-même je n’y étais pas.Non, je ne vous ai pas attendu.Non, je n’ai pas espéré votre visite.D’ailleurs je n’étais pas chez moi.Je suis le genre de fille qui n’est jamais chez elle.Je n’ai pas de chez-moi.En dehors de chez vous, je n’existe pas.Je ne laisse pas de traces.Il n’y a pas de mal.Quelles qu’en soient les conditions, la vie continue.Vivre comme ça n’est pas impossible.On se dit : « Ça passera.» Tout finit par passer.Les jours vides, les heures difficiles, les instants de panique.Il suffit de se répéter des phrases rassurantes et de croire à deux ou trois mensonges.Ça s’appelle survivre.30 Il s’agit de savoir organiser son existence.B y a les choses qu’on peut faire et surtout celles qu’on ne peut pas faire.Par exemple, ne jamais inscrire « sans domicile fixe» sur les formulaires.Donner toujours l’adresse officielle, celle où je reçois mon chèque tous les mois.Ne dire à personne que je possède une clé et une adresse personnelle : casier 1466 au terminus Voyageur.C’est là que je garde toutes mes affaires.C’est petit, mais pratique et puis, c’est très bien situé.Juste à côté, il y a un Dunkin Donut’s, c’est ouvert vingt-quatre heures, on peut y passer la nuit.C’est là que je m’installe quand je n’ai personne.L’important c’est de se faire un itinéraire, un horaire.Il faut tout prévoir.S’occuper de sa survie et de son moral.Pour éviter le cafard matinal il y a les cafés où l’on peut rester plusieurs heures sans se faire regarder de travers.Puis, marcher, entrer quelque part en fin de journée, penser à manger (oui, manger quand même), boire (ne pas trop boire), seulement un verre le soir, offert par un «monsieur» dans un bar, changer de bar, éviter les habitudes.Mais ce qu’on doit éviter surtout c’est de pleurer dans les endroits publics.Quand on ne peut plus s’en empêcher, on peut toujours se réfugier dans les toilettes.Ça m’arrive de plus en plus souvent.Je reste là, à me regarder fixement dans le miroir au-dessus du lavabo dans les toilettes publiques.Je regarde mon image qui pleure et je lui parle comme si c’était une autre personne.Je suis capable de compassion envers mon prochain.Je lui dis ce que j’aimerais qu’on me dise.Je la console, je lui promets tout ce qu’elle veut.«Tu vaux mieux que ça.Ce n’est pas de ta faute.C’est la dernière fois.Non, ça n’arrivera plus.Non, plus jamais comme ça.» Dans la rue, dans les cafés, je me comporte normalement.Est-ce que je ne me comporte pas normalement?Je dis «s’il vous plaît, merci», je n’oublie pas le pourboire, je souris à tout le monde.Mon manteau sur le dossier de la chaise, les coudes sur la table, la tête entre les mains, la cigarette dans le cendrier, chaque chose à sa place.Je risque ma vie.Peut-être qu’en ce moment même, on me transmet une maladie mortelle.Trop tard pour réagir.Alors, je regarde au plafond.Je regarde passer les voitures.Je me dis : « Ça va passer.Ça va passer.» Mais j’éprouve toujours cette sensation bizarre d’avoir du retard sur les événements.Je ne comprends jamais comment cela a pu arriver.Je regarde les phares des voitures apparaître et disparaître en vitesse.Je m’accroche à des illusions, à des choses que j’ai entendu dire et que j’ai crues.Par exemple : « La main est plus rapide que l’œil.» On m’a sûrement menti.Ce que je touche reste aussi insaisissable que ce que je vois.Je n’ai jamais rien su retenir.Il ne suffit pas de refermer sa main sur celle d’une autre personne pour la retenir.Non, ce n’est pas aussi simple que ça.Au plafond, ça continue de passer.On dirait des fantômes.C’est tout ce qui reste après, des formes blanches comme le drap au-dessus de ma tête.On allume ; on éteint.Ça vient mourir ici, devant mes yeux.On passe facilement du drap sur la tête au linceul sur le visage.Il suffit d’un instant pour qu’une chose en devienne une autre.Il y a à peine une seconde, des voitures passaient dans la rue, mais ici, maintenant, 32 c’est déjà autre chose.Et moi, quand je serai morte, ce sera comme ça?En attendant, je fais la morte, juste pour voir si je pourrais devenir quelque chose comme ® ça : un spasme blanc qui monte vers le ciel et traverse .la le plafond d’une chambre, que Il y a des moments où je me sens heureuse, où je ne voudrais pas être ailleurs, ni quelqu’un d’autre.Il y ne, a des choses que j’aime dans cette vie.Par exemple, oui marcher sur la rue Saint-Denis entre six heures trente $er et sept heures, un matin d’automne.À cette heure, à ce i.» temps de l’année, c’est à la fois le jour et la nuit.Les oii lampadaires sont encore allumés ; le soleil se lève.Deux ais lumières se rencontrent et vivent quelque temps ente semble.Ça tient du miracle, ça prouve que tout est possible.Même la lumière du jour et celle de la nuit du peuvent se rejoindre.Je suis fascinée par la cohabitation de ces deux lumières à la fois pareilles et différentes, opposées comme un homme et une femme le sont Je par leur sexe.Habitant le même espace vaste et intime, Kf ce qui vient du ciel s’unit à ce qui vient de la terre, di, C’est le corps et l’esprit en parfait accord.Fusionnés pour un petit moment.«Nous ne ferons qu’un», diraient-ils.les ; J’aime entrer dans l’intimité d’un inconnu.Faire lentement le tour de son intérieur.Je touche à tout.J’ouvre des tiroirs, des placards.J’examine les objets, les uns après les autres.J’apprends à lire l’ensemble du décor pour tenter de comprendre qu’est-ce qui réunit dans une pièce tous ces objets qui, avant d’être ici, existaient indépendamment les uns des autres?Je 33 cherche des points communs.Rien n’échappe à mon regard.Devant une brosse à dents, un rasoir, une chemise oubliée sur une chaise, je suis exagérément émue.Oui, émue devant tous ces objets qui confirment la présence d’un homme.J’ai l’impression de commettre un délit, j’entre par effraction dans la vie d’un inconnu.Je voudrais tout retenir, ne rien oublier.Mais c’est toujours d’un détail que je me rappelle.Le plus souvent c’est une fissure au plafond, une déchirure sur le couvre-lit, une tache sur le drap, une brûlure sur le tapis.Je m’accroche à quelque chose qui me ressemble.Après, quand c’est encore une histoire terminée, curieusement c’est ce détail-là qui me manque.Ça prouve qu’on s’attache à ce qu’on peut.On garde parfois de bien misérables souvenirs.Le matin, il m’arrive de me réveiller avec le souvenir du dernier objet que j’ai regardé.C’est mon seul point de repère.C’est tout ce qui me rattache au réel.« Etes-vous attachée aux biens de la terre ?» Je me suis réveillée avec cette question dans la tête.À quoi ai-je bien pu rêver cette nuit ?À moins que ce ne soit une question posée par l’homme, le propriétaire du lit dans lequel je suis ce matin.Impossible, celui-là ne parle pas français.Donc, c’était un autre.Je me rappelle, c’est loin déjà.L’hiver dernier.Un soir de tempête.Un homme plus âgé que les autres, des cheveux gris, des yeux d’un bleu très pâle, des mains douces et un regard vraiment triste posé sur moi.Il me vouvoyait.Il ne m’a pas touché.Il m’a dit: «Vous pouvez dormir ici.» J’ai passé la nuit sur un sofa de velours vert.Nous avons parlé longtemps.Il disait des 34 choses étranges à propos de la mort, l’oubli, la fin des choses.Il répétait souvent ça : « La fin des choses.» Je ne sais plus ce que je lui ai raconté à mon sujet.Il posait beaucoup de questions.Il s’intéressait à moi.Je lui disais : « Excusez-moi, je n’ai pas l’habitude.» La maison était grande.Il m’a fait visiter.Je me souviens, nous avons monté des escaliers, longé des couloirs, ouvert des portes.Dans la pièce où nous nous sommes installés, il y avait des objets bizarres et précieux.Des tableaux, des jouets anciens, des souvenirs de voyage.J’étais fascinée par une statuette qui me rappelait une sculpture de Camille Claudel, La suppliante.Je me suis levée pour toucher sa main minuscule, tendue en avant.J’ai pensé, c’est une main qui pleure, il faut que quelqu’un la touche.Derrière moi, /v l’homme au regard triste a demandé: «Etes-vous attachée aux biens de la terre ?» V A force de défaire l’amour en l’absence du contraire, à vivre comme ça, on devient très lucide.On en arrive aussi à se sentir complètement détachée.Tout le monde pourrait le faire.C’est simplement une question de pratique.Il n’est pas si difficile de séparer le corps de l’esprit.La première fois, la sensation est inquiétante, c’est comme si votre corps devenait très lourd, puis vous avez l’impression de vous enfoncer lentement dans le matelas.On est soudainement très pressée de descendre plus bas, comme si on voulait en finir, toucher le fond.Mais le fond est beaucoup plus bas qu’on ne l’imagine.Lorsqu’on a réussi à l’atteindre une fois, on découvre qu’il n’y a rien.Seulement un corps qui passe du lit à la rue, de la rue à l’enfer, d’un enfer à un autre enfer.Ils se ressemblent tous.Curieusement, on n’éprouve aucune sensation de chaleur, au contraire on se refroidit.Ça commence par un engourdissement à la surface de la peau, puis le froid se propage à l’intérieur.Quand tout est fini, on garde la tête très froide.C’est ainsi que je suis devenue très lucide.Quand je tombe, mon instinct de survie pousse ce qui me reste — mes yeux devenus immenses — à aller voir plus haut.On peut toujours changer sa vision des choses.Rien n’échappe au regard.Évidemment, on devient aussi très passive.Mais quelle importance ! Puisque je suis déjà ailleurs, et là où je suis, je ne perds rien du spectacle de la réalité.La réalité est une question de point de vue.La réalité n’a pas de sens spécifique.« Dans la vie, il y a des hauts et des bas », disent-ils.Moi, je connais surtout l’envers.C’est là que je vis.Je vois tout, plus rien ne me touche.Il faut se méfier de l’espoir, c’est ça qui tue à la longue.Il faut cesser de croire aux paroles et aux gestes.Oser regarder le mensonge en face.Ne jamais s’abandonner entièrement.Ma présence demeure partielle.Je ne suis qu’un regard insistant, que des mains tendues.Je m’aperçois qu’on peut caresser n’importe qui, sans vraiment toucher personne.Ce qui explique sans doute pourquoi je n’ai pas peur de l’inconnu.Moi, la nuit, je cherche des trésors sur leur corps.Je trouve des coins secrets où la peau est plus tendre, je découvre des cicatrices qui viennent de l’enfance.Je pose mes lèvres là où je devine toute la fragilité d’un être.Je cherche quelque chose qui m’attendrit.Mais ce 36 que je préfère c’est quand ils me laissent poser un vrai geste intime.Alors, je touche leur visage.C’est ma façon à moi de connaître quelqu’un, de prendre un homme.Je dors peu.Je profite d’une présence, de la chaleur d’un corps.Parfois, j’ouvre les rideaux pour mieux voir dormir l’homme à côté de moi.Rien ne me touche davantage qu’un homme qui s’est endormi une main entre les cuisses, le visage dans l’oreiller et qui, plus tard, se retourne pour venir se blottir contre moi.Un homme qui s’abandonne devient quelqu’un que j’aime.Je pourrais alors imaginer quelque chose qui ressemble à une histoire d’amour, si on m’en donnait le temps.Mais je me contente de le regarder dormir et, pour le temps d’une nuit, il est à moi.Avec son corps dans mes yeux, son souffle contre mon oreille, et tous les jeux d’ombres sur sa peau.La nuit je me permets d’espérer qu’avec lui, après, ce sera différent.Il n’aurait qu’à me tenir la main.Oui, seulement ça, me tenir la main.Alors, j’aurais l’impression de vivre quelque chose de vrai.Peut-être sera-t-il le dernier ?Je me laisse aller à y croire.En attendant, je me dis : « Pourvu que ça continue encore un peu.» J’imagine qu’il y aura un lendemain.J’en rêve.Il fait soudain très clair dans la chambre.La lumière du jour entre et chasse les fantômes des voitures qui ont passé au plafond toute la nuit.C’est un matin normal avec chaque chose à sa place.En bas, dans la rue, on entend passer les voitures.Je me dis tout simplement : « Tiens, déjà huit heures.» Dans la chambre il y a du soleil plein les murs et même un peu sur les draps.Il fait beau, ça me suffit, je me sens heureuse.37 L’homme ouvre les yeux.Il me regarde vraiment.J’embrasse son premier sourire.Il me prend dans ses bras.Je pose ma tête sur son épaule et ma main sur son cœur.Nous restons longtemps comme ça.Finalement, après bien des soupirs, nous sortons du lit.Il va sous la douche.Moi, je le regarde.Ça ne le dérange pas.Il me laisse lui voler un peu de son quotidien.Je pense que j’assiste à un événement important, et ce n’est pas un privilège, c’est mon droit à l’émerveillement.Je lui dis un mot qui le fait rire.Pour me faire plaisir, il prend tout son temps.Quand il a terminé, c’est moi qui le sèche avec un drap de bain immense et tout blanc comme ceux que l’on trouve dans les hôtels.J’en profite pour le toucher partout.Ensuite, il se rase.Je le regarde faire.J’aime voir un homme accomplir ces gestes rituels «pour hommes seulement ».Je l’embrasse sur la joue.Je respire sa peau.Il me sourit, il a l’air content.Plus tard, il met un disque.Vivaldi.La musique envahit la pièce.On dirait que les murs s’écartent, que la chambre n’en finit plus de s’agrandir.J’occupe un espace qui n’a plus de limites.Il prépare du café.Nous avons le temps.Je me réveille.Je déteste faire ce genre de rêve.Parce que après, c’est trop difficile de revenir à soi, à cette vie, à cette chambre inconnue, avec autour tous ces objets qui semblent me regarder bizarrement comme s’ils me reprochaient ma présence.Mais comment se soustraire à tout cela, à ces réveils pénibles à côté d’un homme qui vous échappe, qui a déjà commencé à vous fuir.38 Certains matins, je ne sais plus qui je suis.Je voudrais en finir avec l’errance.Ne plus me jeter à la rue, tête baissée, comme si le fait de marcher ainsi pendant des heures, pouvait changer quelque chose à ma vie.Certains matins, je ne sais plus où je suis.Est-ce que je vais quelque part ?Combien de temps devrais-je rester dehors à chercher un endroit, ou une personne?«Il faut que tu trouves quelqu’un.Il faut que tu le trouves.» C’est ce que je me répète, en marchant.Je suis devenue celle-là, une fille qui rêve de trouver quelqu’un qui l’amènerait quelque part, n’importe où.Quelqu’un qui la regarderait dormir et la surveillerait pour ne pas qu’elle meure pendant la nuit.Le matin, il l’amènerait déjeuner dans un café, n’importe lequel, n’importe où sur la terre.Oui, elle le suivrait n’importe où.Il la regarderait manger, lui dirait de reprendre un peu de miel, parce que c’est bon pour elle, parce que ça lui ressemble.Après, il lui parlerait du soleil qui s’allonge sur la table et fait briller un peu plus ses cheveux blonds, il dirait des mots très doux à propos de cette lumière dorée autour d’elle ce matin.Et lui, tellement attendri par tout ce qui a manqué à cette fille, tellement ému d’être avec elle.Il prononcerait son nom, il lui répéterait plusieurs fois, pour qu’elle sache et n’oublie jamais plus, comment elle s’appelle.Il y a des matins où je ne voudrais plus jamais revenir dans mon corps.Être cette autre qui peut encore rêver qu’elle trouve quelqu’un à qui elle pourrait encore dire son nom, sans bafouiller, sans se tromper, et sans ressentir le besoin de mentir.Certains matins, je ne sais plus où j’en suis, je ne sais plus ce que je fais ici, et où j’étais hier.Quel rôle ai-je encore joué cette nuit ?Sûrement encore le même scénario.Toujours la même histoire.La même fin, trop bête pour être tragique.Tout ce que je sais, c’est que le soleil s’est enfin levé et que je suis toujours vivante.Mais je n’ai personne à qui annoncer qu’une fois de plus j’ai survécu à la nuit.Rien à faire.Tous les matins sont gris et tristes quand je suis dans cet état-là.Et puis, cette voix dans ma tête qui répète : « Nulle part, personne.Nulle part, personne.» Comment continuer à vivre avec ça N dans la tête.N’être personne pour personne.A force d’exposer son âme, d’offrir ce qu’on a de plus intime, de plus fragile, à force de transparence, on devient invisible.On n’est plus rien.Sur la rue, je sens le regard des autres me traverser.Ça me fait mal.Leurs regards, comme s’ils voyaient déjà derrière moi, comme si j’étais déjà passée.Je sais, personne ne peut rien pour personne.Alors, il ne me reste plus qu’à enfoncer mes mains froides un peu plus profondément dans mes poches.Retourner à l’intérieur de mes vêtements.Revenir habiter mon chandail gris, et me confondre avec le ciel de ce triste matin pareil à tous les autres.Ça m’arrive de plus en plus souvent.C’est comme si une partie de moi me quittait.Alors je commence à penser à moi à la troisième personne du singulier.Je peux aussi être une autre.Elle arrive, elle me remplace.C’est une fille qui me ressemble mais en plus forte, plus froide, et aussi en plus passive.Pendant ce temps, moi je vais voir ailleurs.Je cherche quelque chose à regarder.Un objet quelconque, une chaise, un bibelot, des fleurs sur le papier peint, une certaine lu- 40 mière au plafond.Ce n’est pas vraiment difficile.Il irs s’agit de garder les yeux ouverts et de continuer de se parler à soi-même.Se dire des phrases comme : « Tout est parfaitement normal.Ce n’est pas grave.» C’est un truc efficace qui m’est venu quand j’ai commencé à ni vivre en dehors de mes rêves, depuis qu’on m’a forcé et à voir les choses telles qu’elles sont.Parce que au ii début ça semble inacceptable, c’est terrible de sentir Je un corps étranger entrer dans le vôtre, comme ça, sans ça amour et sans intention de vous connaître.Quelqu’un qui vous trouve sans jamais vous avoir cherché.ie, C’est une situation que je dois accepter sans comprendre et me dire que, vu les circonstances, tout cela est parfaitement banal.Surtout pas de questions.Inutile d’essayer de comprendre ce qui se passe ici, main-;d tenant, et pourquoi nous en sommes là.ei es Les yeux fermés, tout mon être ramassé au centre g.de moi-même, je retourne à l’intérieur, là où le sexe d’un homme cherche la même chose que moi.Nous voulons oublier qui nous sommes.Nous avons des exigences déraisonnables T un envers l’autre.Oui, que quelqu’un nous emporte très loin de nous-mêmes, et nous arrache à cette vie.Nous sommes en instance de mort violente.Nous partageons l’horreur de ce désir inavouable.1151 Je me concentre jusqu’à ce que vienne le vertige, la chute fatale.Puis, je reviens à moi, à ce temps puéril, à ce lieu intime où quelqu’un m’appelle.Il se plaint, il devient vulnérable, cet homme n’est plus un parfait 41 inconnu.Nous nous ressemblons.Nous habitons le même piège.Nous sommes ici, maintenant, ensemble.Je voudrais que ça ne finisse jamais.Si seulement il pouvait prendre ma main et me retenir « Reste ici, reste encore », dirait-il.Alors, nous aurions le temps de parler un peu.Je lui dirais à quoi je pense.Je lui ferais des aveux.Par exemple, que je voudrais me coucher dans le même lit tous les soirs, et attendre qu’un ange vienne m’annoncer un heureux événement.Mais voilà, ce sont des histoires que je me raconte.Ici, dans la réalité, ça s’est passé autrement.Comme d’habitude, je suis passée à côté.Exactement comme s’il ne s’était rien passé.Au fond, je n’ai rencontré personne puisque je n’ai pas réussi à traverser de l’autre côté d’un être, du côté de son cœur, de son âme.Oui, je sais, la présence physique d’un homme n’empêche pas la solitude.Je regarde les phares des voitures qui passent au plafond.Tout passe, les espoirs, le désir, les hommes, la nuit.Le matin c’est toujours le temps «d’après», le temps d’en faire son deuil.Savoir que tout est à recommencer.Se jeter à la rue, chercher encore.Encore des chambres, encore des lits, des draps défaits, des inconnus, des regards étonnés.« Qui est cette fille ?Et comment s’en débarrasser?», pensent-ils.Moi, je vais voir ailleurs si j’y suis.Au plafond.Là où les voitures passent si rapidement, là où ça ne s’arrête jamais.Je me demande où elles vont comme ça.Mais comment savoir où vont les choses qui dis- s v paraissent.À vivre comme ça, on finit par se perdre.A aller comme ça, d’un homme à un autre, on ne se reconnaît plus.Je change constamment d’identité, avec chacun d’eux, je suis une fille différente.Je deviens quelqu’un d’autre.Je deviens n’importe qui.Quelqu’un qui cherche chez les autres, un espace habitable où passer l’épreuve de la vie.C’est une errance sans fin, une démarche absurde.Finalement, c’est toujours la même place que j’occupe.Presque rien.Quelque chose d’infiniment plus petit qu’un espace vital.Il faut être raisonnable et se dire: «C’est normal.Ce sont des catastrophes qui arrivent.» Il ne faut pas trop y penser et faire comme si je ne savais pas comment ça allait finir, comme si je ne connaissais pas déjà le destin de ce genre d’histoire.Je sais comment c’est arrivé.Je me suis finalement décidée à partir lorsque j’ai recommencé à penser à moi comme si j’étais une autre.Celle-là, complètement détachée, la troisième personne du singulier.Parce qu’il fallait bien qu’elle trouve un moyen, qu’elle arrive à s’en sortir.Facile, il suffit d’ouvrir la porte, descendre les escaliers.Faire les choses les unes après les autres.Ensuite, elle n’a qu’à marcher comme d’habitude dans une rue encore et toujours différente.Elle n’a qu’à regarder passer les voitures dans la rue pour prendre conscience de la réalité.Voir les choses telles qu’elles sont.Une fille comme elle comprend que les voitures ne passent pas vraiment au plafond.Une fille comme elle ne se fait pas d’illusions.Les voitures n’ont jamais passé ailleurs que dans la rue.Cette fille-là sait de quoi est faite la réalité, et comment y échapper.Cette fille court dans la rue.Les yeux fermés.C’est le seul moyen pour se sortir de tout cela.Oui, c’est tout ce que trouve une fille comme elle, pour se sortir de toute cette histoire.Courir, les yeux fermés, dans la rue.Pendant que les voitures passent, sans s’arrêter. Jusqu’à ce que la mort nous sépare Veux-tu mourir, dis-moi ?Tu souffres et je souffre, Et nos cœurs sont profonds et vides comme un gouffre.Émile Nelligan, « Tristesse blanche » Quand j’ai commencé à mourir, je ne me suis pas sentie plus mal.Juste un peu plus seule, là, à la place du cœur.Il y a eu d’abord un grand silence, puis l’obscurité.Après, je n’ai plus voulu ouvrir les yeux.En attendant la fin, je me suis raconté des histoires.J’ai pensé à lui.J’ai recommencé à rêver à ce que nous aurions pu vivre ensemble.Me souvenir de cette vie que nous avons eue en commun.Croire à ce qui n’a pas eu lieu.J’ai vécu dans l’idée de l’amour «pour le meilleur et pour le pire».Longtemps, j’ai cru à des phrases comme ça: «Jusqu’à ce que la mort nous sépare », et je ne m’en suis jamais remise.Il appelait de loin, de l’autre côté de la terre.Je n’ai pas trouvé cela étrange, ni inquiétant.Je n’ai jamais eu peur de l’inconnu.Pas besoin de voir pour croire.Alors, sans hésiter et sans poser de questions, je lui ai dit : « Je viens te chercher.» En amour, je suis croyante.On ne peut rien contre la foi, la soif d’absolu.Je ne sais pas résister au pouvoir des mots.Ce qui est nommé existe.Je crois tout ce qu’on me dit. On dit que je vis les yeux fermés.Cela est sans doute vrai.Il m’appelait de si loin, de l’autre côté.Et moi, de ce côté-ci, j’étais prête à faire l’impossible.Partir n’importe où, n’importe quand.Attendre le temps qu’il faut.Imaginer son retour.Préparer mon départ.D’abord, j’ai voulu changer le drap.J’ai tiré les couvertures, touché le drap, constaté l’extrême douceur qui ne vient qu’avec le temps, l’usure.Alors, j’ai décidé qu’il valait mieux garder le même.Je suis sortie de la chambre en laissant le lit défait.Plus tard, j’ai enfilé une robe noire que je ne me souvenais pas avoir déjà portée.Quand je me suis regardée dans le miroir j’ai remarqué l’extrême pâleur de ma peau.Avec un peu de rouge sur les joues et sur les lèvres, ça pourrait aller.J’ai fermé la fenêtre, à cause du vent qui agitait les rideaux.Que plus rien ne bouge, que la ville se taise.Le temps doit s’arrêter ici, dans cette pièce.J’ai regardé le soleil descendre puis disparaître derrière le mont Royal.Je me suis retournée vers l’intérieur pour vérifier si tout était en ordre dans la chambre.Mentalement, j’ai fait l’inventaire, nommant chaque meuble, chaque objet.Me souvenir de tout, ne rien oublier.J’ai pensé à une photographie rangée depuis longtemps au fond d’un tiroir.J’ai vu qu’il y avait une couche de poussière sur le bureau.Avec mon doigt, j’ai tracé le nom d’une personne et celui d’un lieu.Ensuite, j’ai laissé passer le temps.Plus tard, quand la nuit est devenue parfaitement noire dans la fenêtre, j’ai ouvert le tiroir, pris la photographie.En la retournant j’ai vu que même si l’encre était un peu effacée on pouvait encore y lire le 50 nom de la personne et celui du lieu.J’ai collé un timbre sur une enveloppe.J’ai mis la photographie à l’intérieur.J’ai glissé l’enveloppe sous mon matelas.Après avoir branché le répondeur téléphonique, j’ai fait une dernière fois le tour de la chambre pour m’assurer que je n’avais rien oublié.J’ai éteint toutes les lampes.Puis, V je me suis mise au lit et j’ai commencé à attendre.A veiller la nuit en regardant changer la couleur du ciel.À guetter le passage des avions.Je ferme les yeux.Je me fais disparaître en commençant par l’intérieur.Oublier qui je suis.Me perdre de vue.Je rêve.Là-bas, quelqu’un m’appelle.Je marche dans des couloirs sombres, au centre de la terre.De l’autre côté de la vie.Je cherche quelqu’un.Quelqu’un à qui je vais bientôt dire : « Je suis venue te chercher.» Nous nous préparons à partir.Ensemble.Nous effaçons les traces qui ont marqué nos vies.Oublier.Refaire surface.Refaire autrement nos premiers pas dans le monde.Maintenant, nous vivons ici dans cette chambre.Ensemble.Nous n’avons qu’une valise.Nous passons des nuits entières à parler dans le noir.Nous n’allumons jamais.Nous avons l’habitude de nous parler sans nous voir.La nuit, nous inventons d’autres formes de départs en regardant dans la même direction, vers le coin de la chambre où nous imaginons la valise.Nous n’apportons que l’essentiel.Nous ne possédons presque rien.Mais nous avons des rêves, des projets en commun et beaucoup de temps libre.Alors, nous nous racontons des histoires, vraies ou imaginées.Des histoires vécues, d’une façon ou d’une 51 autre.Nous ne jouons pas.Nous revenons à ce que nous avons réellement toujours été : des enfants, émerveillés de ce monde.Nous avons appris à garder des secrets.Nous croyons aux mystères, à la magie, à tout ce que nous avons failli oublier.Le jour, nous allons nous promener.Nous marchons en fixant le soleil.Éblouis, les yeux grands ouverts, nous défions l’intensité de la lumière et les limites de la vision.Nous voulons reconnaître des choses qui ont existé.Revoir et revivre des événements déjà rêvés.Nous fouillons des ruines, des maisons abandonnées.Je rampe sous les lits pour découvrir les objets remplis de mystères et d’espoirs longtemps cachés.Des photos d’hommes portés disparus, des lettres d’amour et d’adieux, des porte-bonheur ayant appartenu à des femmes jamais mariées.Tu as trouvé une vieille clé.Nous l’examinons en imaginant des portes secrètes, des évasions possibles, des issues de secours, des solutions aux questions restées sans réponse.Nous sommes complices.Avec la clé, nous avons réussi à ouvrir la grande armoire.Je t’ai raconté qu’enfant je me cachais dans une armoire comme celle-ci pour pleurer en paix.Tu entres avec moi.Nous passons la soirée à l’intérieur.Nous réglons nos histoires anciennes.Nous passons beaucoup de temps à la fenêtre.Toute la journée, nous avons regardé le parc couvert de neige.C’est alors que tu m’as parlé de la mer, de ton enfance là-bas près du port.Nous avons mis quelques affaires dans la valise.Tu as pris ma main.J’ai déposé la clé sur le bord de la fenêtre.Nous sommes partis.Je t’ai suivi dans un labyrinthe de ruelles étroites.Tu marchais rapidement.Je n’arrivais pas à te suivre.Tu ne t’es pas retourné.Tu savais que j’étais là.Nous avons marché longtemps.J’ai croisé des regards semblables au tien.Je t’ai suivi au-delà de la fatigue.Tu voulais voir le port une dernière fois, voir si la mer était encore grise.Nous nous sommes assis sur le quai.Le temps a passé.Nous étions toujours là, la tête renversée pour voir s’accumuler les nuages et le ciel s’assombrir.Tu as dit: «Il faut attendre encore.Attendre la pluie qui noie les souvenirs, la nostalgie.» J’ai deviné que c’était la dernière fois, quelque part.Cette nuit-là — ou une autre, hier peut-être — la fièvre est revenue.Tu as posé ta main sur mon front et tu m’as dit de ne pas avoir peur, qu’il fallait s’abandonner à la nuit.Nous nous sommes endormis.Peut-on encore rêver d’être là, ensemble sur la terre?Vivre une journée après l’autre.Sans penser et sans voir plus loin.Je vais l’attendre à l’aéroport.J’y passe plusieurs heures, à attendre, sans véritable impatience.J’observe les hommes qui passent devant la douane, puis dans le couloir.Je regarde attentivement chaque valise.Je cherche quelqu’un parmi la foule.Puis, soudainement l’angoisse, la peur.Il faut partir d’ici.Je me lève et quitte les lieux.Je dois rentrer chez moi.Ma clé serrée trop fort dans ma main, déjà blessée, je monte au dernier étage, ouvre la porte.Il est là, à la maison.Il n’a pas bougé de la journée.Il demande : « Où étais-tu ?» Je ne réponds pas, n’avoue pas.«J’étais partie te cher- 53 cher.» Je le regarde sans un mot.Je ne dis pas ce que je pense.«Pourquoi n’es-tu jamais là où je te cherche?» J’ai envie de pleurer.Je me concentre sur un objet dans le coin de la chambre ; une valise.Cacher ma déception.Ne rien laisser paraître.Lui, n’a pas cessé de sourire.Il n’a rien vu.Il me prend la main, m’entraîne vers le lit, et se couche sur moi.Il ne me fait pas l’amour.La vie existe, mais où ?En quel lieu précis à l’intérieur du corps humain ?Quand je pose mon regard sur lui, je le vois tel qu’il est, déjà mort quelque part.De l’autre côté de sa vie, il continue d’exister.Sans émotions ni sentiments.Nous devons nous exercer à être présents autrement parce que bientôt nos corps vont disparaître.Nous oublions peu à peu certaines parties de nous-mêmes.Quand je te touche, je constate ton absence à certains endroits.Tu me quittes peu à peu.Je te cherche de plus en plus loin, au-delà de ta peau.Nous ne parlons jamais des sentiments que nous pourrions avoir l’un pour l’autre.Quand je pense au mot amour, il se matérialise, devient un objet étrange et complexe.Je ne sais pas comment il fonctionne.Je me demande pourquoi j’ai usé ma vie à vouloir cette chose que je ne comprends pas.Ici, maintenant, à côté de lui, je ressens bien quelque chose à la place du cœur.Mais je ne sais pas comment ça s’appelle.Pourquoi n’en avons-nous jamais entendu parler ?Nous accomplissons des gestes rituels qui n’ont rien à voir avec ceux de l’amour.Nous sommes parfaitement détachés.Nous avons appris 54 à vivre ensemble, comme n’importe qui.Comme si nous étions n’importe qui, l’un pour l’autre.Maintenant, il devient nécessaire de modifier notre désir de vivre.C’est un tel soulagement de ne plus rien vouloir.Souvent je me surprends à penser: «Je ne veux plus rien.Je n’éprouve aucun désir.» Nous assistons à des disparitions, et nous les acceptons.C’est ainsi, les choses sont là, puis elles n’y sont plus.Avec le temps, j’ai appris à me retenir, à garder mes mains dans mes poches, à retourner mes élans contre moi-même.J’avance les bras croisés sur ma poitrine.Je reste tout à fait décente.Je garde mon amour bien caché, invisible à l’œil nu.Je ne te touche pas.Certains gestes peuvent être fatals.Il faut laisser dormir le désir pour tenir la douleur à distance.Maintenant, les appels de détresse sont inutiles.On ne s’inquiète plus les uns des autres puisqu’il y a l’inévitable et que déjà nous connaissons la fin.En attendant, on peut arriver à survivre.Il s’agit de garder le silence, de rester immobile.Il faut se résigner et se dire : «Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.» Une étape obligatoire.Celle du détachement et de la fatigue.Dans les circonstances, inutile de se demander si ça finit par s’user le désespoir.Je suis et je reste, infiniment présente et lucide, ici, au fond de mon lit.Parce que je suis malade de certaines questions que je me pose, parce que je n’ai pas trouvé de réponse à celle-ci: «Qu’est-ce qu’une raison de vivre ?» Surtout, penser à des choses positives : des souvenirs d’une enfance heureuse, des possibilités d’un avenir meilleur, des événements qui auraient pu m’arriver.Je pense à la vie, avant la mort. Je me laisse glisser dans un demi-sommeil, tout près du rêve.Nous écoutons des musiques célestes.Je ferme les yeux pour mieux nous entendre respirer autrement.Tu dis : «Écoute comme c’est beau.» Je garde les yeux fermés.Ailleurs sur la terre, c’est l’été.Quelqu’un marche tranquillement dans un champ en regardant le ciel.Tu t’es levé sans faire de bruit.Quand j’ouvre les yeux, tu peins quelque chose en bleu sur le mur.Je suis fascinée par la lenteur de tes gestes.Le soleil de quatre heures se promène dans tes cheveux.Tu recules un peu.La lumière se pose sur ta main.Je dis : « Ne bouge plus.» Et parce que tu vois ce que je vois, tu restes ainsi, parfaitement immobile.Nous attendons, parce que nous croyons à la magie de l’instant.Puis, le soleil se déplace et finit par disparaître.Je te demande si tu as faim.Avant d’aller dormir, nous marquons une journée de plus sur le calendrier.Tu as besoin de te reposer.Je suis assise par terre à côté du lit.J’essaie de respirer au même rythme que toi.Je n’y arrive pas.Tu es si loin.Si profondément endormi.Inévitablement mortel.Le temps passe, d’une façon ou d’une autre.Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de la solitude.Je te dis : « Ne pars pas sans moi.» Tu t’éveilles, tu poses ta main sur la mienne et tu me dis: «C’est impossible, puisque nous n’avons qu’une valise.» Je sais que tu viens de me mentir.Je sors de la chambre, mais avant de refermer la porte derrière moi, je me retourne pour te dire : « Si tu pars, je viendrai te chercher.» J’entre dans le monde du «jamais plus ».J’ai perdu le fil de nos amours improbables.Aucun recours pos- 56 sible.Nous ne sortirons pas vivants du labyrinthe.Mais peut-être sommes-nous déjà morts ?Ailleurs, quelqu’un a brisé un miroir.Comment croire à ce qui n’est pas visible ?Est-il possible de garder confiance, se retenir de basculer dans l’incertitude?Je ne sais plus rien.Je ne sais pas s’il me sera possible de regarder la mort en face.Je ne peux pas te voir.Te regarder comme une femme regarde un homme.Ici, mes yeux ne servent à rien.Mon regard ne rencontre personne.Tu n’es pas là où je te cherche.Tu te caches ailleurs, quelque part de l’autre côté du monde.Et plus j’essaie de vraiment te regarder, plus tu retournes là d’où j’ai cru te voir revenir.Depuis que j’ai osé te regarder avec un peu trop d’émotion dans les yeux, tu m’entraînes avec toi, là où je meurs de cette maladie qui n’est surtout pas de l’amour, mais se développe en son absence.Nous en sommes arrivés là, au renoncement et à la certitude que «jamais plus ».Nous mangeons de la confiture en silence.C’est un autre matin où il y a encore du soleil.Nous sommes accoudés à la fenêtre.Tu dois sortir acheter du pain.Moi, je reste là où je me sens bien.En t’attendant, j’observe un chat roux qui avance avec des précautions de funambule.Nous passons l’après-midi à parler du chat.Nous lui donnons un nom et un rôle à jouer dans notre existence.Je te demande si tu crois que les chats ont sept vies.Je ferme les yeux.Je pourrais mourir, m’évanouir quelque part, m’endormir, faire semblant.Quelqu’un m’appelle, de loin, là-bas, dans un couloir souterrain.J’avance lentement, ma main droite plaquée devant mes yeux.Je m’aveugle volontairement.Ne plus rien voir, rien comprendre.Lasse de lucidité, je me cache de ce que je peux.J’ai vécu dans l’idée que les choses sont étemelles.Je rêvais.Mais rêver n’est pas vivre.Je viens de me réveiller.Il est trois heures de l’après-midi.Nous avons fait une longue sieste.Je me tourne vers toi et je dis: «La pluie sur les toits n’est pas visible.» Tu ne m’as peut-être pas entendue.Et peut-être n’ai-je en réalité rien dit.Tu te lèves sans me regarder.Tu ouvres les volets.Nous sortons.Nous allons dans les rues où nous n’avons jamais marché.Nous avançons lentement sous un grand parapluie noir.Nous portons la valise chacun notre tour.Quand il s’éloigne, je ne peux m’empêcher de mesurer la distance qui nous sépare.Quand je me retourne et que j’ose enfin le regarder (regarder sa réalité en face), il fuit, il devient insaisissable.C’est comme s’il disparaissait, s’il retournait au néant.Comme si, entre nous, rien n’avait eu lieu.Alors, je reviens le chercher pour tout recommencer.Pour me donner encore une chance de vivre quelque chose de vrai.Je m’acharne parce qu’il me reste encore un peu d’espoir à gaspiller.Parce que j’ai vu trop grand, trop imaginé.Et pourtant, je n’en demandais pas tant; rien que le voir.Pour donner raison à un ou deux rêves.Je l’ai cherché partout sur la terre.Je suis partie à sa recherche dans ces rues étroites, ces bars, ces hôtels, et à l’intérieur de ces nuits où je ne dormais pas.Je l’ai attendu dans ces mains vides, ces corps perdus, ces désirs brisés d’avance, quand je fixais désespérément le plafond des chambres. Je me couche avec son chandail.Je respire l’eau de Cologne imprégnée dans le vêtement.Je me console avec ce que je peux en pensant que je vais mourir en respirant le même air que lui.Je me lève.Je vais m’enfermer dans la salle de bains.Avec un bâton de rouge, j’écris des mots d’amour sur le miroir.J’exprime mes dernières volontés.Quand je commence à pleurer, j’ouvre les robinets de la douche pour couvrir le bruit.J’ai des crises de plus en plus incontrôlables.Je ne sais plus comment sauver les apparences, lui cacher le visage de la défaite, je vois bien qu’il en reste toujours quelque chose.Mais lui, que voit-il?Peut-être qu’il est aveugle.Je me fatigue pour rien.Il dit qu’il n’y a rien de grave, pas de quoi s’en faire, c’est la fièvre, un léger délire.Demain tout sera oublié.Il parle de repos.Il dit qu’il veut vivre en paix.Est-il possible d’accepter l’absence d’amour, se dire «jamais plus, jamais plus », et rester encore des êtres humains ?A force de se mentir à soi-même, on ne croit plus en rien.Même pas en sa propre existence, même pas en sa propre voix, qui répète : «Tout va bien.Je suis guérie.Je n’ai besoin de rien.» Parce qu’il y a l’autre voix, celle que personne n’entend et qui vient de plus loin que le fond de la gorge.Cette voix qu’on ne parvient pas à étouffer tout à fait et qui crie : « Non, je ne veux pas me reposer en paix.Je refuse le repos qui ressemble à la mort, au silence, au vide dans les yeux des hommes.» Peut-être est-il trop tard.Peut-être ne pourrais-je plus quitter ce lit où j’attends l’impossible.Continuer à vivre comme s’il n’y avait pas cette immense fatigue.Devant le désespoir, je n’éprouve maintenant que de la lassitude.J’ai usé mon âme et mes mains sur des corps sans conscience et sans nom.J’ai tourné autour de tant d’êtres apparemment humains, sans jamais arriver à voir plus loin, à toucher l’intérieur, pour vérifier s’ils étaient vivants.J’ai épuisé toutes mes forces.L’épuisement total, c’est comme glisser sans fin, s’abandonner à cet état de désaffection.Je me déplace de moins en moins.J’économise mes mouvements.Je supprime des gestes.J’en viens à oublier les avoir déjà faits avant.Dans cet état où je suis, tout s’atténue : les émotions, la douleur, la vision des choses.Il me reste seulement la mémoire.Toujours trop de mémoire.Si seulement je pouvais enfin, ne penser à rien, vivre au jour le jour, oublier.Je sais que bientôt il me sera impossible de supporter tout ce qui pourrait me rappeler ma vie d’avant.La solitude, les crises de désespoir, les appartements déserts, le bruit des portes qu’on referme derrière soi, les départs au milieu de la nuit.Ça me revient encore parfois.Ça ne s’oublie pas complètement.Ce terrible besoin d’amour qui s’accroche à mes membres.Je veux être embrassée comme si c’était la première fois.Je veux croire encore à tout ce que j’ai entendu dire à propos de l’amour.Je ne renonce pas.Il me reste encore des forces.Non, je ne veux pas me coucher, ni m’asseoir.Je peux encore me tenir debout.Je veux sortir d’ici.Marcher dans la rue.Je suis pressée.J’ai rendez-vous.Quelqu’un m’attend.Il me prend la main.Je me calme.Je reconnais le phénomène, les symptômes.Rien qu’une crise.La fatalité.Toujours cette maladie.On n’en guérit pas.On peut seulement espérer un bref soulagement.Une trêve avant d’en mourir.Il ne tient plus ma main.Il parle.Il 60 me parle d’une période de rémission.Il prononce des mots que je ne veux pas entendre.Se détacher, dit-il.Apprendre à traverser la douleur.Il dit aussi que bientôt — comme lui — je ne sentirai plus rien.Comment me défendre contre cette force d’inertie qui me plaque sur mon lit, me réduit au silence.Je voudrais pouvoir me battre contre ce corps qui m’échappe, qui a déjà commencé à disparaître.Je suis si fatiguée.Je voudrais dormir, partir, m’enfuir n’importe où.Plus tard, je regarde la lune se déplacer devant la fenêtre.Ici, le temps n’arrange pas les choses.J’essaie de m’endormir en comptant les heures de la nuit.Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ces choses qui font mal.Penser que j’ai risqué ma vie pour rien, pour me retrouver sur le trottoir d’en face avec toute ma lucidité et mes larmes inutiles.Je n’ai jamais eu le choix.J’aurais voulu mourir d’amour, de plaisir ou de rage.Une mort subite, par accident.Oui, mourir d’une mort violente, le sexe d’un homme planté dans le cœur.N’importe quoi, mais pas ce lit, avec cette maladie et la certitude que je vais mourir seule.Nous vivons ensemble.Nous partageons des murs, des objets, des frais obligatoires.Nous occupons le même espace vital.Tous les soirs, nous allongeons nos corps, très séparément, dans le même lit.Entre nous, il n’y a rien.Seulement l’insomnie qui veille de ce côté-ci du lit.Trop fatiguée pour dormir.J’ai épuisé tous les rêves d’une vie.J’ai mis une robe d’un autre siècle.Tu me trouves belle.Tu dis que le velours rouge me va bien.Nous nous promenons dans les couloirs de l’hôtel.J’ai apporté une bougie.J’éclaire des tableaux anciens, des fissures dans les murs, je cherche des traces du passé.Il nous reste quelques rêves à réaliser.Nous n’avons pas encore compris tous les mystères de la vie.En pleine nuit, nous sommes montés sur le toit de l’immeuble.Tu m’as dit: «Nous y sommes.Nous sommes montés au ciel.» Nous nous sommes endormis là, en toute confiance.Nous étions immortels.La descente est interminable, ici, de l’autre côté de la vie.C’est encore loin l’enfer ?Ici, pas de réponse.Le doute, rien que le doute.On avance sans comprendre dans les ténèbres.Je me souviens seulement de la dernière fois où nous nous sommes regardés.Depuis, beaucoup de choses se sont effacées, comme on éteint toutes les lampes, les unes après les autres, avant de quitter sa maison.Je me souviens aussi de l’obscurité dans laquelle nous avons vécu après.Dans le noir, tout disparaît.Soudain on s’aperçoit qu’il n’y a plus personne.On continue d’avancer dans des couloirs souterrains, des passages sans issues.La peur agrandit nos yeux inutiles.On doute de l’existence de toutes choses.Mais on continue d’avancer, de chercher l’autre.La présence, enfuie, ravie par la fatalité.Je suis venue te chercher.Encore une fois, je suis venue te chercher.Je me suis assise sur un banc, tout près de la sortie.Et j’ai commencé à attendre, à imaginer des départs, des arrivées, des retrouvailles longtemps espérées.Le temps a passé.Rien n’a vraiment changé.Je suis restée là pendant des heures à relire les treize lettres peintes sur le mur d’en face: salle d’attente.Ici, il faut rester calme, patiente, avoir l’air de ne pas y penser.Quelqu’un est passé dans le couloir.Je lui ai demandé si le vol avait été retardé.Il n’a pas répondu à ma question, il m’a seulement regardée comme s’il voyait à travers moi, comme s’il savait quelque chose de moi que j’ignorais.J’ai senti un point brûlant sur ma nuque.Je me suis retournée et c’est alors que j’ai vu, là, sur le mur derrière moi, ce mot écrit en rouge : urgence.J’ai fermé les yeux.Décidé de ne pas comprendre.Pourquoi faudrait-il croire à tout ce que l’on voit?Dans mon état il est plus raisonnable d’oublier, s’occuper l’esprit ailleurs, faire semblant.Alors, j’ai pris une revue, j’ai lu un article dans lequel on expliquait comment améliorer sa qualité de vie.J’ai pensé : ceci ne me concerne pas, ne me concerne plus.Avec le temps, l’impatience est venue, puis, l’inquiétude.Je me suis rappelé des blessures, des cicatrices.Ici, maintenant, et là où j’en suis, tout peut encore arriver.Est-ce que ça va encore faire mal ?Est-ce contagieux ?Mortel ?Peut-on espérer en guérir?Je sais qu’il faut continuer d’attendre.Tu sais, nous n’avons pas l’éternité devant nous.J’aurais voulu vivre autrement et mourir d’une autre manière.Trop tard.Tout arrive comme prévu.Je fais semblant de ne pas savoir que j’en suis arrivée là.De l’autre côté.Là, où tout semble se passer normale- ment.Je ne me souviens plus de rien.Je sais seulement que je suis malade et en train de mourir.Ça fait un grand trou blanc dans ma tête, un grand vide à la place du cœur.Je finis par m’endormir.Je rêve que quelqu’un me touche.d; I d: Ici, le désir devient nostalgie.D me reste le vague souvenir de certaines sensations.L’effet du désir sur la peau.Le sperme qui s’écoule doucement entre les cuisses après l’amour.Le regard d’un homme qui s’apprête à me prendre encore une fois.Le vertige au creux du ventre.La bouche, les mains, le sexe.Impossible de renoncer, de ne plus y penser.J’ai trop voulu qu’un homme entre en moi et qu’il y reste pour toujours.Comment puis-je maintenant être si seule ?Si près de la mort, après avoir été si vivante.Après une vie passée à s’offrir.«Ceci est mon corps, prenez et.» Et lui?M’a-t-il déjà touchée ?"¦ i l n En sortant de mes rêves, je tombe inévitablement dans cet espace vide qui s’appelle «réalité ».Le même espace qu’entre ses bras, écartés de chaque côté de son corps déjà mort quelque part.Il est inconscient.Il dort.C’est une façon de ne pas être présent, de disparaître dans ce vide qui nous sépare.Je sais, on ne peut pas communiquer avec les morts.Et il n’est pas certain que les morts veulent communiquer entre eux.Si Je sais qu’il faut que je retourne encore une fois te chercher, là où tu te trouves.Recommencer encore et encore.Pour en finir avec l’espérance.Parce que je n’ai jamais pu m’empêcher de croire qu’il y aura un 64 autre jour, une autre nuit, une autre vie, et une prochaine fois qui ressemblera à ce que j’ai imaginé.Je te ramènerai à la vie.Je ferai renaître l’amour dans ton cœur immobile.Je ferai circuler du sang chaud dans tes veines.Je forcerai ton corps à se lever et ton sexe à se dresser.Je t’apprendrai la tension du désir.Je troublerai ta paix.Ton repos éternel.Il y a eu erreur quelque part.Mais où?Quand?Ici, maintenant, rien n’est normal.Tu occupes ma chambre et mes pensées sans vraiment faire partie de ma vie.Nous continuons d’exister à l’intérieur de cette fausse intimité.Nous sommes le produit d’un mensonge qui n’a plus de nom.J’appelle ce qui se perd quelque part.Tu m’abandonnes à ma nuit.Tu ne veux pas connaître mon âme, toucher ma peau.Sais-tu de quoi je suis malade, dans ce lit avec ton corps inerte à mes côtés ?Sais-tu que moi, dans cette chambre où je t’ai trop regardé, je mourrai de tout, sauf d’amour ?Nous passons de longues heures à la fenêtre, à regarder rêveusement le reflet de l’autre sur la vitre.L’après-midi nous allons nous asseoir au soleil, à la terrasse du café d’un petit village qui bientôt n’existera plus.Encore une fois, l’illusion du bonheur.Je reviens sans cesse à ma dernière espérance, mon dernier élan.Je reviens à la joie de cette attente.Je suis tout à fait vivante.J’attends quelqu’un.Je suis venue le chercher.Assis côte à côte, nous ne nous parlons pas.Nous avons pris l’habitude du silence.Nous gardons nos secrets pour nous-mêmes.Chacun pour soi.Chacun sa vie, bien cachée à l’intérieur de son corps.Comment oser retourner vers l’émotion ?Je me retire pour épuiser ce qui me reste de douleur et d’impatience.J’entre dans le placard.Je viens pleurer sur tes vêtements, puisque ton corps m’est interdit.Je sais, je ne suis pas la seule à l’être.Je souffre comme tant d’autres.Du même mal.Si la douleur me semble plus intense c’est seulement parce que je m’en aperçois trop.Vivre d’espoir fausse la vision des choses.On s’attache à ce qu’on peut, même à l’absence.Il est encore possible d’aimer.Aimer ceux que l’on ne voit pas.Je retourne sur les lieux de l’attente.Les yeux fermés.Je cherche quelqu’un.Je me laisse glisser dans l’idée de la mort.Le repos étemel ne me fait plus peur.Je suis si fatiguée.Avec la fièvre, le délire, cela devient facile d’abandonner son corps.Il y a aussi les nuits, les siestes à toutes heures du jour.Ces sommeils-là m’entraînent de plus en plus loin, quelque part dans un espace vide que je ne peux pas nommer.Je me réveille de plus en plus faible, de moins en moins présente.Peut-être est-ce à cause de ces rêves qui me tuent.Nous nous réveillons tard dans l’après-midi.Nous regardons les rayures de lumière qui passent à travers les persiennes.Irons-nous une dernière fois voir la mer infinie?Ici, même les rêves s’épuisent.Maintenant, je sais que nous n irons pas ensemble là-bas.Plus loin que l’intérieur de la nuit.J’avance seule dans l’obscurité de ces couloirs souterrains.De l’autre côté de la vie.Je n’ai pas complètement oublié.Je me souviens avoir été triste ou émue.Mais là où j’en suis, cela ne m’arrive presque plus.N A force de détachement, on en vient à se laisser mourir sans aucun désir de résistance.On accepte la vie comme elle vient, et la mort de la même manière.Parce qu’il faut mettre fin à la vie insensée, aux amours sans issues, au rêve d’éternité.Nous n’aurions pas su vivre. TABLE Un homme sous observation La pratique du détachement Jusqu’à ce que la mort nous sépare Des lecfvres sur mesure Pour les curiosités éveillées, 48 revues culturelles en lien direct avec la création et la réflexion critique dans tous les domaines : littérature, cinéma, théâtre, danse, musique, arts visuels, histoire et philosophie.Un choix varié de revues qui portent un regard québécois nouveau sur la culture d'une société en transformation et vous informent sur les événements culturels de prestige et/ou d'avant-garde.Les revues culturelles Annales d'histoire de l'art canadien • Apropos • Arcade • Aria • Cahiers • Cap-aux-Diamants • Copie Zéro • Continuité • Dérives • Espace • Esse * Estuaire • Études françaises • Études littéraires • Herbes rouges « Imagine.• Inter • Interculture • Jeu, cahiers de théâtre • Lettres québécoises • Liaison • Liberté • Lurelu • Moebius • Nbj • Nuit blanche • Parachute • Passages • La petite revue de philosophie • Philosopher • Possibles • Protée • Québec français • Recherches amérindiennes au Québec • Le Sabord • Séquences • Solaris • Sonances • Spirale • Stop • Trois • Urgences • Ven'd'est • Vice Versa • Vie des Arts • 24 images • Voix et images • XYZ SOCIOCULTUREL CRÉATION s»- r''"oc‘ "° Pcwf> *¦'*.So £**¦ * Pour trouver lecture à votre mesure, recevez gratuitement le répertoire des revues culturelles québécoises en écrivant à : L'ASSOCIATION DES ÉDITEURS DE PÉRIODIQUES CULTURELS QUÉBÉCOIS (AEPCQ) C.P.786, Succursale Place D'Armes, Montréal (Québec) H2Y 3J2 les herbes rouges 170 Amen, nouvelle, Jean-Yves Soucy 171-172 Splendide hôtel, fictions, Pierre-A.Larocque 173 Caryopse ou Le monde entier, théâtre, Laurence Tardi 174-175 Porte silence, roman, Paul-André Bibeau 176 L’état de grâce, poésie, Jean-Marc Desgent 177 Cockrell dehors dedans, nouvelles, Christian Mistral 178-179 Veilleurs de nuit (Saison théâtrale 1988-1989), essais, Sylvain Campeau, Gilbert David, Aline Gélinas, Gilles G.Lamontagne, Jérôme Langevin, Paul Lefebvre, Stéphane Lépine, Solange Lévesque, Serge Ouaknine, Diane Pavlovic, Alvina Ruprecht, Jean St-Hilaire, Michel Vais 180-181 Les amoureux n’existent que sur la Terre, poésie, André Roy 182-183 Chose vocale, poésie, Michael Delisle 184-185 Les yeux fertiles (Bilan cinématographique et vidéographique 1989), essais, Daniel Carrière, Michel Euvrard, Gilles Marso-lais, Guy Ménard, Torn Perlmutter, Yves Rousseau, André Roy, Jean Tourangeau, Pierre Véronneau 186 Et si les pâtisseries étaient moisies?, roman, Pierre-A.Larocque 187 Moins malheureux que toi ma mère, nouvelles, Dominique Robert formule d’abonnement et de commande ?abonnement: individu: 1 an (8 numéros), 30,00$ institution: 1 an (8 numéros), 35,00$ débutant au numéro________ ?le(s) numéro(s) suivant(s)____ numéro simple, 5,00 $ numéro double, 8,00 $ paiement à l’ordre de: les herbes rouges C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec H2T 3A5 Nom.Adresse.Ville.Code postal Photocomposition : Typographie Tapal’oeil inc.Illustrations de couverture : Joseph Perraud, Le désespoir, marbre, 1869 Schoenewerk,/eune Tarentine, marbre, 1871 Impression : Ginette Nault et Daniel Beaucaire Imprimé au Québec, Canada Est-ce ainsi que les amoureux vivent?6e Danielle Roger, regroupe trois récits qui sont autant d’interrogations sur les amours nombreuses et passagères, dans lesquelles on finit toujours par se perdre, par ne plus se reconnaître, par devenir invisible et un autre que soi-même.Avec sa soif d’absolu et son désespoir las, la narratrice, afin de satisfaire son besoin d’aimer, se voit «traverser de l’autre côté du monde», au-delà des lits défaits, des inconnus rencontrés.Elle devient n’importe qui puisque tout passe, les espoirs, le désir, les hommes, la nuit.Faut-il encore appeler ce qui se perd quelque part?Danielle Roger est née au milieu du siècle (en 1954), près du port de Montréal.Animatrice d’émissions littéraires à Radio Centre-Ville, elle collabore à diverses revues québécoises.
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