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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
No 190
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1990, Collections de BAnQ.

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s herbes rouges ¦ .CLAUDE PARE Chemins de sel POÉSIE les herbes rouges 190 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-066-4 Direction : François Hébert Marcel Hébert Administration : Claude Masse Adresse: C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois.Dépôt légal : 4e trimestre 1990, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada ® Les Herbes rouges et Claude Paré Claude Paré Chemins de sel poésie DU MÊME AUTEUR revue Les Herbes rouges La seconde tour, n° 153, 1987 Cendres rîkfmtf Il n ’y aura plus sur terre aucun vestige de ce que nous sommes: la chair changera de nature; le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps: il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n 'a plus de nom dans aucune langue: tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu ’à ces termes junèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.Bossuet 1 La bague à mon doigt, je me tends à l’horizon.La côte déchiquetée de glace me dit que tu es là, derrière une porte, mon enfant dans tes bras.Son visage me parle de toi.La voile tombe, s’abat une dernière fois.Dans la forêt aux rares cris d’oiseaux, je m’enfoncerai jusqu’aux genoux, je me déposerai dans la neige très lentement.J’attendrai que le silence me sorte du corps, puis, les pas succédant aux pas, c’est devant cette porte de bois froide, très froide, que je poserai mon bagage.Tu souris, tu ne peux voir le navire encore un peu secoué par la vague, passer devant la croix que tu marques dans ma mémoire.Il descend involontairement sous le vent, me laisse trop loin, en diagonale de toi.Il restera ce chemin qui mène à notre porte et cet enfant.Sa bouche avide demande le lait, sa chair nourrie est blottie dans la chaleur du feu, tes bras me serrent si fort que j’éclate.Oui! cet océan si grand et un sol pour des étrangers qui y vivent! Du doigt qui porte la bague je me signe et je la pousse dans ma bouche.Les dents grincent.La froideur du métal m’éveille à l’air, à son odeur impossible.5 Devant moi la forêt rassemble le blanc, le vert, l’orangé et les ombres possédées par le cri des bêtes.Je me mêle une dernière fois au salin, je tourne la tête vers le couchant, j’oublie un continent.6 2 Aujourd’hui il n’y a pas de dehors, je suis chargé sur un berceau, flottant entre ses mains, dans les liens de ses doigts qui indiquent le seul mouvement.Et ce sont ces mains qui lui tendent l’amour?Ils viennent pour l’emporter.Un seul homme lui frappe la nuque.Est-ce sa fin?Tout est gris, tout est mêlé de neige éteinte, la lune n’est pas là, le soir ne me voit pas, l’enfant ne pleure pas, ne pense pas, ne s’agite pas.Il est chaud d’un feu qu’il ne voit pas.Dans le berceau, je pourrais dire l’océan est là-haut, plus haut que le toit, aussi loin que la fumée puisse aller.Il est renversé devant moi, le sang passe par les blessures, des liens tiennent ses poignets.Sur lui toutes les marques de la guerre et du meurtre.Ces marques me composent, je les souligne de la bouche.Ouvrant si légèrement les lèvres, il me sourit ou demande à boire.Le berceau coule dans ma main et chacun de ses battements scande son approche pleine de senteurs.La clé fait glisser le pêne.Je ne dois pas savoir que je suis dans une maison bâtie autour d’une large cheminée, que le toit me recouvre et que ce sont ces mains qui font se balancer le berceau dans la tiédeur du soir.7 3 Le claquement de la hache contre l’arbre se mêle au léger cliquetis de la clé frappant la chaîne de fer doux.Le jeune arbre chavire sous le vent.La poudre blanche luit, autant de semences jetées, ourdissant la trame d’une histoire.Le soleil est autour de moi, noué à chaque arbre.Ma voix pourrait s’élever, en lieu et place mes bras se tendent, les copeaux volent, la chaîne se balance et la clé tinte.La lettre où je dis oui est une exclamation dans ma tête.Une réponse dans la gorge, un pieu enfoncé, enterré avec le dos de la hache si loin, que les deux mains ne peuvent l’arracher.Je couds mes pensées aux siennes dans cette chambre où rien n’arrive que l’arche du toit renversée contre ma tête.Elle ouvre ma vie cette arche, elle respire avec moi.L’air et le bruit de la chute de l’arbre entrent par la fenêtre.Lui, il a ébranlé un instant la forêt et sa main a déposé sur le papier la fine marque qui l’embrase.Je coule entre mes doigts un peu de cette neige, même le temps ne peut avoir cette forme, étourdissante, née d’un souffle d’air lointain.L’arbre tombé repose sur elle, disparaît presque.8 Une fenêtre ouverte en hiver, j’attends, nue, un froid plus dur donnant naissance à l’oubli.Sa main saisit le battant pour fermer définitivement à l’air, la voie menant à mon corps.Il a achevé le geste.Le trait est prisonnier de la ligne et la ligne attachée à la feuille.Au-dessus de moi, lèvres ouvertes, il sourit.Il ne faut pas verser son sang. 'm 4 Mon père sur le toit me sourit, il dit qu’il voudrait voir l’océan, les couper tous, les scier, pour le voir.Toi tu te retournes, surprise, tu humes l’air sentant l’effluve saline qu’il évoque.La neige colle à ma nuque.Ses yeux sont braqués sur moi.Tu tournes, je glisse vers cette lumière qu’il veut épouser.Alors, si tu es au faîte, regarde je le porte.Si tu es si haut et que tu cries jusqu’à me surprendre en mes entrailles, oui, je vois avec toi les vagues soufflées par le vent.La nuque est humide, les cheveux bouclés donnent le paysage houleux d’une première pensée.Tu es face au soleil et à l’océan.Crie, braille avec moi.L’air n’existe plus, éjecte-le de tes poumons en spasmes, il n’y a que cette odeur qui te vient, qu’une vague que tu entends.Elle se retourne et elle court dans la neige, mes yeux se ferment.Je sens le flottement de sa démarche et le grésillement des flocons.L’odeur change de teinte.Elle fuit pour rire, il tombe pour la suivre.La voilà la grande surface entre eux, toute faite d’air, tout expirée d’arbres, plantée de lumière.Aussi souple que la neige poussée par le vent, aussi ardente que celle qui me porte loin de lui et rit.11 5 Je l’ai vue pour la première fois ce matin, quand elle m’a déposé dans cette pièce où toujours les flammes se disputent la faveur des yeux.À son doigt, la bague ronde et jaune me touche, froide, électrisant ma peau.Il flotte au-dessus des flammes là où elle l’a posé de ses bras tendus.Il cache quelque chose, il ne désire pas que j’ouvre la bouche, il me dit de me taire.L’alliance a effleuré la peau de l’enfant, il a ouvert les yeux, je l’ai porté devant l’âtre pour qu’il reçoive toute la chaleur avant le chemin de ce jour.Elle me prépare à la neige, devant le feu, je suis presque nu.Ma peau aspire la chaleur et je tourne la tête vers le haut, sachant que cet objet me transperce bien plus que toutes flammes.Je bois la chaleur, elle se relève.Elle me prend dans ses bras, me couvre.Je vois l’or et le fer briller, l’un et l’autre, deux coups sur moi qui suis tenu, qui ne peux tomber ni bouger.Cette neige, j’en viderai l’horizon.Si ses pas peuvent me porter en elle, je pourrai, tendant mes mains vers la surface blanche percée d’arbres, lui dire la joie de voler dans l’air, d’être emporté dans la cadence du départ.De s’offrir sans résistance à la ligne immobile et grise.13 6 Il barre la porte, à ses pieds, assez de bois pour la nuit.Il a posé sans bruit les troncs découpés.Le vent fait frémir les feuilles.À ma prière, il fait le feu.Il s’assied par terre, je me cale dans sa fourche, contre son torse, il ne bouge plus.Une balle perdue, sans plus, venue de nulle part.La forêt est si dense que tu n’as pu voir d’où elle venait?Je n’ai entendu qu’un léger sifflement.Personne n’a cherché à me tuer, qui le voudrait?Tout se passait ailleurs.Elle a touché un autre corps, lointain.Il est tombé.Les flammes sont très élevées, ne me parle-t-il pas de celui qui portait le nom abandonné?Je me vois assise sur une souche, ma mémoire est envahie du désir de qui me sera offert.Dedans, c’est le creux sonore d’une épellation qui n’existe pas.Il se lève, il regarde les cercles concentriques de la souche, il pose sa main ridée sur mon ventre gonflé.Je m’amasse pour creuser encore plus le vide.Ce qui bondit, un jeune animal ou une pensée, ouvre mes lèvres.Ce qui apparaît, je ne le prononce pas.Mes genoux heurtent le sol, je ne peux l’appeler.14 7 Il m’a touchée, il a ce qu’il féconde, aimée.Ce qui deviendra pain, je le pétris et j’entends sa plainte, le petit crie au milieu d’une nuit qu’il ne voit pas.Il veut ce qui l’a conçu.Mes mains élargissent la pâte ronde, mes mains lissent la forme grise au jour déclinant.Je la blesse en la marquant du poing, je l’inonde de farine, je recommence et je goûte à ses cris.La robe est tout simplement relevée et toi tu me demandes par tes hurlements, ta conception.Dehors, la pluie imbibe chaque brindille de sapin.Mon spasme n’existe plus.Tout doucement, le bercement achève la ronde des heures et tu glisses bienheureux dans l’obscurité.Mes larmes rejoignent l’établi, le sel s’incorpore à la farine et à l’eau, l’air s’ajuste au poing.Je ne brise rien ainsi.Le berceau poursuit son interrogation.La bouche est asséchée.Les deux seins étreints.Je ne te dis pas la réponse.N’as-tu pas vu ma chair éblouie un instant par ta question?La forme oblongue bientôt dorée repose dans la chaleur presque étemelle qui la fera gonfler et je me hisse aux nuages qui donnent la pluie, font et défont le temps.15 w ' S ;:s;; ¦ Les bruits augmentaient à mesure que la flamme légère le pénétrait.Ses yeux s’ouvraient pour voir cette langue animale, carnassière, engouffrer la substance.Il était encerclé de chaleur, son rêve commençait.Un homme de haute taille l’interrogeait sur ses blessures.Il avalait l’eau que celui-ci portait à ses lèvres.Un influx vital lui fit bouger le bras, l’eau tomba sur lui.Il parlait à cet homme de sa maison, de l’âtre, de ces flammes toujours là et puis, surtout, il lui annonçait qu’il avait reçu une lettre, sa lettre.La missive contenait une carte qu’il serrait sur sa poitrine.Sa paume la pressait sous l’étoffe.Le papier craquait.Pourquoi était-il ici?La douleur au ventre était-elle aussi nécessaire que cet homme qui allait et venait dans cette petite chambre?Quand il entendit une détonation il reconnut l’endroit.N’avait-il pas quitté la maison?Suivi les filaments tendus sur la carte?Tout à côté sous une urne de fer marquée des reflets du couchant, une enveloppe gisait, une lettre reposait pleine de traits vivants, d’un certain appel que sa voix ne voulait répéter. Il se roule sur les coudes et dit: «Partez, je n’ai pas mal, c’est un miracle si la balle n’a pas traversé la poitrine, craché le cœur, vidé tout sur son passage.» Son rêve se poursuivait dans la chaleur d’une fièvre qu’une missive avait apportée, qui l’emporterait vers l’horizon.Il était aussi léger qu’un bleu de jour intense, que la branche au sol que l’on lance en n’y pensant plus.18 9 La loi de l’enfant l’enserre dans le berceau que je lui fais chaque jour de soleil, hors de l’ombre, trou dans la neige.J’ouvre la fenêtre, je sors la tête.J’offre mes yeux à la route, au bouleau, à ses mains qui se touchent dans le repos.Lorsque tu as fermé les yeux, la loi t’a envahi de noir.Tu respires.Quand l’air est si tiède, le soleil est loi de chaque partie de l’air.Bouge un peu que je vois que tu vis, la chair est pétrie, n’est-ce pas, dans cet étau de neige?Et puis les yeux, les mains, les jambes ce n’est pas assez, il faut la pensée, petite, définie, finie.Ton père abat sa hache, est-ce que les coups lointains que ses bras délivrent te font frémir?Tu ne rêves pas.Tu n’es pas éveillé.Dehors, est-ce le mot?Dehors, hors de ce monde.La lumière est un arbre posé où le chemin fixe le paysage.Sa voix sera un instant une chair tendue et blanche.Il faut souffler l’air par les narines et la bouche, c’est ce que je n’ai pas appris, c’est la loi.Je bouge les mains pour saisir le vide.19 J’imagine ce qui est projeté dans le monde quand il la touche quand elle le touche.Mes membres et mon corps ne sont rien que de l’ordre sur la neige tassée par un poids parfois porté.Je suis soulevé de terre et un cri de peur s’échappe.Un point est entré dans mes yeux, je lui ai offert ma chair, qu’elle a prise, sans effort.Appel par un point de lumière qui incise la loi de sa chair en moi.La ligne de l’axe de la hache mourant dans le bois. la ne ir- e, re 10 Son regard est baissé sur elle, sa nudité.Ses doigts ne touchent pas la chair bornée par la lumière de la lune.Il est dans son rêve, elle dit son nom, il assiste à ce qu’il n’a pu saisir.La chaleur qui augmente impose un pas lent, insuffisant.La couche de sensations tièdes éclate en morceaux.Je m’étire vers le haut et mes genoux ploient vers le sol des bêtes.Les arbres, les oiseaux, disloqués; les fientes, d’impassibles feuilles lustrées, jaunes et rouges.Cela siffle, m’ouvre une porte, je tends les bras.Deux lignes battent côte à côte, baignées de ma fureur.Je suis si droite que s’ouvre une voie du sang, une voie de l’eau.Je bée droite, les mains ne soutiennent que ces battements.Mes jambes se teignent de rouge.Deux extrémités soufflent.Tout près du sol, je reçois mon impossible plaisir.La nuit ne m’a pas volée, il coule de moi et ce n’est pas lui.Il ne reste rien de mon sang, il s’efface dans la boue.C’est ainsi que je la devine car je sens ses mains me toucher et me porter très haut.21 Un écoulement limpide, ni sang, ni eau.Mais que le souffle s’échappe droit en alternance avec ce qui d’en bas fait chanter mes membres.Mes bras sortent de mon corps, la joie n’est qu’un cri éraillé par le blanc des nuages.La voûte me retient, il tombe, il chute en mes mains.C’est ma voix, tachée du brun et de l’ocre de la boue.22 Pour l’enfant ce serait un bruit terrible.Il épaula son arme, le coup partit, en vain.Il suivait la piste, pas pour la chasse, en fait, il voulait être capable de rater sciemment une proie.La rivière coulait lentement et la neige tout autour avait été mordue des pattes des petits animaux.L’enfant était éveillé quand il arriva au tertre.Elle avait élevé ces pierres, maintenant, les plus hautes gisaient près d’un érable, un trou noir, du vide.L’enfant s’agite dans son dos, il ne voit pas cet amas de pierres, son lit de roches plus petites, l’érable.Ses yeux jouent un peu vers le ciel, ses bras bougent en touchant le cou de son père.Fils, tu es près de la rivière, à l’endroit qu’elle a façonné: berges, le bruit faible de l’eau, couleur cassante des pierres dans le paysage, l’érable.Je vais me retourner, tu verras la marque de son deuil.Tu n’as ni peur ni mal, c’est le jour qui entre un peu au centre du monde.Je vois à l’oblique le ciel se fondre aux branches et les branches enserrer de plus en plus de blanc, puis ces mar- ques colorées, débris d’une colonne trouée, bâtie par ses mains, effondrée au bord de l’eau.L’arme de père, gît tout à côté, près de l’érable.Qui m’a donné cette voix?Le père termine son mouvement d’épaule.Il est là devant ce spectacle qui le fascine, aussi troublé que l’air l’est du sifflement de la balle.24 12 Leçons du vide et orbite des yeux, ce qui s’est penché sur moi a posé un souffle, a osé s’étendre avec moi au sol.Je suis une échine, ligne courbe noyée de paysages, fumée flottant dans le bleu.Se relever, la sueur en trop, une figure du plaisir dormant en soi, de la gloire fabriquant nos corps.Dessins exquis émergeant de toutes les chaleurs.Je pose un pied près de la flamme, elle me lèche, entre en moi, me condamne à ce plaisir de n’être plus que le chaud.Il me faut attendre que la lumière tranche la fenêtre, frappe à l’oblique la cheminée.Il n’est plus là, noyau contre moi, tombé, vigueur abstraite ou semence glissant entre les cuisses.La lenteur des membres laissait l’œil happer le spectacle du feu.Ses gestes me brisaient et m’ont soulevée vers ce qui passe à travers la fenêtre, l’envers de la nuit, le voile des étoiles.Dans le noir qui s’installe contre la flamme, les murs, le sol, il reste mon ombre qui vascille.Elle poursuit sa danse circulaire.V A la nuit mon pied se retire, la joie est enlevée, la peau vêtue.Le regard fixe un objet tout en rondeur, ni vide ni plein, une seule surface aussi lisse qu’un globe qui tourne.Je me plie et je ferme les yeux.J’entends craquer le bois dans la cheminée, noué à l’air par la flamme, il disparaît.25 W: • ; y.¦ wwJWwSsSSîSf Je suis le goût d’une voix étanche, puis-je l’être sans ôter de moi le songe ancien d’une main qui me dépose dans l’eau transparente d’une rivière?Ils parlent.Sa voix est à l’intérieur d’un tourbillon rapide.Je ne peux l’entendre.Du sang, avec partout l’air, l’air des narines et des peaux.Oui! il n’y a que cela, ce rouge qui résonne en nos têtes! Est-ce que tu le vois en tes jambes qui calculent le voyage?Je suis ce qui te sépare de toi, du sang qui luit séché dans ma peau.Mes doigts tournent dans le vide, je suis au noir.Je m’arrête, tu me distingues.Je suis ce qui coupe le vertige de ta chair une fois, deux fois.Je sais que tu entends le bruit de l’eau.Ses mains me soulèvent, il m’incise.Tu ne penses pas alors, tu me rêves.Je suis si léger, tes bras peuvent tout emporter. Je crache du sang dans les paumes, j’ouvre mes bras pour que tu voies ma peau rosée, tachée de bleu.Écarte pour entendre, pose ton oreille sur l’amour que j’expire.Tes yeux ne voient que cela, une bouche qui est votre bouche qui n’est pas votre cri.Sa main quand elle parvient à toucher le tissu, creuse le pli.Il lèche les doigts.Je ne vois que cela, la langue qui cherche avidement à ne plus saisir le goût du sang et de la salive.La porte s’ouvre et se ferme, il va à la rivière chercher l’eau limpide qui fera de moi cette masse blanche fondue à l’espace.Plus tard, oui beaucoup plus tard, il me parlera, fera les signes de notre entente.Elle le regardera et dira: «Notre enfant, notre rêve nous parle, dit un mot rêvé.» 28 JS il 14 Ce sera deviner l’aurore ou oublier le vent.Alors, elle s’appuie contre l’arbre, ses cuisses saillent.J’amène à moi très peu des signes qui la font: robe, pelisse, ongles, poudre.Elle est soulevée de terre, sa robe gît sur le blanc.Quel couteau, quelle pierre, quelle balle peuvent-ils faire pour que mon sang ne serve plus?Un cri me heurte-t-il au front, à la poitrine, nulle part ou partout?Non! on ne m’assène pas de coups! Non! mon sang ne traverse pas la surface! La mer se brise sur des glaces.Enfin rassemblée, genoux pliés, tourne avec moi au centre de la forêt.Blanc contre blanc, c’est tout ce qu’il en reste.Aspirer, être aspiré.Signe de l’arbre et du feu, je dévale la pente.Elle s’assoit, se cambre sur l’écorce, elle attend, elle ne peut rien me dire.Personne ne crie, les voix réservent leur pouvoir pour plus tard.Bien avant l’aube, tu seras cendre sur neige.Deux empreintes seront recouvertes, personne ne les voit.Qui voit un trou entre les branches?29 15 Il lui répète que ce n’est pas de la douleur qui l’a surpris à la nuit.La neige dévorait le mur nord de la chambre et ce matin elle monte jusqu’à la fenêtre.Elle lui dit de regarder la surface brillante jusqu’à ce que le noir poudroie.Ce n’est plus la neige, ce qui dans la nuit, à la lune se tordait en spirale, les lignes du vent, les lanières subtiles.Il fixe, elle sait que c’est au plus près d’une intense résurrection de la lumière.Elle lui parle de se glisser en elle.Il est chaud, vaporeux, trop difficile à atteindre.Quand j’étais debout si je t’ai vue au milieu de cette nuit, je n’ai fait aucun geste vers toi, mais la clé a tourné, j’ai ouvert la porte, mes pieds se sont enfoncés et, nu, j’ai senti les tourbillons de froid me lacérer, me pénétrer, former les résonances de ton corps.30 Elle n’est ni crime, ni mensonge, ni la porte qui se referme sur le vent.Il voudra lui dire un mot mais se taira, elle prendra sur le haut de l’âtre la marque funéraire.Je suis là, dans la serrure de la porte, il y a toujours une clé, je suis cette clé, je parle au milieu du vide que forment deux mains.Je suis au centre, enroulé de langes blancs, au-dehors ce n’est plus rien.Elle ne répondra pas, il ne parlera plus.Il me suffira de deviner mon nom entre les flammes du feu, pour voir dans sa chair, le peu de lumière que contient l’objet de fer.Le fer?Ce goût âcre dans la bouche et le gris dans le paysage est une furieuse échancrure par laquelle les doigts passent pour formuler l’aube.Lentement, si lentement, elle sortira du linceul qu’est cette maison et regardera en tournant la tête, le faîte de sa demeure.À jamais, elle est ici au sein de moi. Il ne voulait pas dire que ce qu’il voyait, ce tout trop blanc de l’enfant, le rendait ivre de sa douleur.Elle s’approche fascinée, pour prendre, en laissant son regard choir sur la masse de métal, ce qui contient ce dont ils ne pourront parler, ici à cet instant.Il reste rivé à l’éblouissement de l’enfant.Elle a dans son sac, déposé le coupable de toute cette scène, un seul objet, de fer terne, avec à son haut, une ouverture refermée.Je ne peux lui dire un seul mot, il connaît le sens de ce geste.Je ne peux m’attacher à la chair de cet enfant, encore une fois.Je ne peux que me déduire de cette pièce où le vent ne pénètre pas, me rendre à la mer, à son bord presque glacé.Une fois le sac refermé, elle s’avance vers la porte, l’humidité à ses lèvres, avec dans les yeux tout ce que la neige peut refléter de bleu tombé.Le sac de peau à son dos, elle ferme la porte.Il jette à l’enfant un regard pour s’assurer qu’il a retenu la fraction vitale de ses mouvements.Sait-il la signification de tous les gestes scellés qui indiquent la direction de celle qui rejoindra les brisants?Il sait que doux, ce qui s’échappe de l’objet de fer, a le goût de ce que le cri arrache de la chair. 18 Quand elle le transporte, mais elle ne le fait pas maintenant, tout son corps lui est livré.Quand elle prend ce fardeau, si longtemps imaginé, si près du poids qu’elle tire en ce moment.Le vent coule, le bruit de la neige pulsée ne couvre pas les sons à l’extérieur de sa marche: ceux des bêtes dont les peaux sont si fraîches.Elle pense au seul horizon, au blanc pétrifiant la vague d’un noir, celui que la lune désire repousser de sa lumière trop voilée.Un cri anime l’atmosphère en fumée hors de sa bouche, il la projette vers la vague à travers le sentier.Tout est neige ici.Il dit que le sentier se fait plus lourd de cette matière folle à chaque pas.Qu’elle est une matière, qui, poussant son geste jusqu’à l’extrémité de tous les gestes, défigure le sol à chaque pas.Elle veut voir les vagues se briser sur ce qui en fait la substance.Un instant, dans la voûte vidée, les pieds enfoncés dans le blanc, elle ne recherche rien d’autre.Le repos, sa main fera s’envoler, dissoudre dans l’air, disperser ces atomes signés.Elle sait que sa vérité sera de dire que la voix de cet enfant était déjà en lui.33 Elle veut porter cette vérité au plus loin.Elle ne peut jeter dans la mer ce qu’elle a de plus près de ses vertèbres.Elle n’imagine plus que c’est un enfant.Elle imagine que c’est de la souffrance qu’elle défera avec joie. 19 Pourquoi le mortel désir de ne plus laisser aux profondeurs cette pensée?Ne Pavait-il pas rompue?Elle pouvait regarder en silence le vent étourdir Peau de la mer, salée, cette splendeur des taches blanches s’incrustant en surfaces défaites, ou fatalement, des prisons froides.Il fallait se retourner, revoir la hauteur, la montagne, les sens du sang autour du corps chéri dans les langes.Entrer dans cette maison.Le regarder, ne pas tomber.En lui il n’y a pas moi.Il n’y a que cet air vibrant, des gouttes salines sur tout le sol.Il n’y a là aucun mystère.Le sexe aura engendré un sexe, une voix aura enfanté un gosier, des larmes auront pleuré de la chair et tout sera retombé.Enveloppé de blanc, bouche ouverte; un doigt ramasse ce qui dans l’ouverture gênait le passage de Pair.35 20 Qui pourrait me regarder?Que puis-je voir?La couleur de mes yeux laisse-t-elle une empreinte sur le monde?Son dos est tourné vers moi, il examine la carte.La porte s’est ouverte, la neige par celle-ci entre.Elle n’est qu’un rond déformé trop blanc.Il ne la sent pas, pas plus qu’il n’écoute le vent tendre cette espèce de voix qui n’est pas humaine.Lui, toujours lui, aïeul, père, jambes écartées, dos penché, il trace du doigt le chemin qui nous emporte loin du faîte de cette maison.Pourquoi?Pour les armes?Un mot le saigne à l’avance.Les armes ne peuvent servir ainsi! Toute la question s’étend sur la carte, l’emplit.Je suis cette carte, un parchemin ou une peau qu’il caresse.Il la referme, on baisse ainsi les paupières du mort.Je ne vois plus rien, le vent vient de chasser de la neige devant mes yeux.Il a fermé la porte.Ne va-t-il pas rejoindre le lieu d’arrêt qu’il a indiqué de son doigt?Ma douleur est la pointe V d’un cristal qui s’enfonce.A cet instant je ne meurs pas, je ne traverse pas le ciel à sa droite.Je ne peux tendre les bras vers le lieu où il n’est plus.36 21 Les ombres changent, la raie ruisselle.Je t’entoure de mes bras, tu es éclairée par-dessous de l’éclat de cette neige.Oui! un très léger froid givre! Une aurore laiteuse pèse sur toute la surface.Sur la nappe de cristaux, quatre dents, cinq ouvertures, leurs pointes sans nombre nous soulèvent au-dessus de la terre.Ton écume chauffe mes lèvres.Où est-il?Il est à côté de l’arbre, enveloppé, ses yeux seuls l’animent.Les yeux sont de chair.Pour lui nous sommes des couleurs fugitives, tu sais leur nom.Dans la profondeur du bleu, une fumée s’est élevée.Tu viendras cette nuit une autre fois glisser tes doigts dans la raie et trouver les liens.37 22 Les yeux mi-clos, je distingue l’aube ou le bleu envahissant l’éclat de la neige.Tu voudrais que je parle, le puis-je?Si j’ouvre la bouche, reconnais-tu le son de ta descendance?Je t’ai porté cette nuit à ta couche, dans tes langes, dans la couleur qui t’a fait.Ce qui coule dans ma gorge pourrait s’appeler descendance, cela s’appelle salive ou lait.Ce qui court dans mes veines pourrait te rejoindre, t’abattre, t’attaquer.Cela le fait dans tes rêves les plus certains.Là dans la forêt, quand ce bleu de neige devient encore plus dense, lorsque le froid s’épanouit, je peux marcher de la fin du jour au début de l’aube en te portant, toi qui ne parleras pas, que je n’entendrai pas.39 ï?: il; ./ 23 J’entends la barque et le va-et-vient des bras.Je suis un enfant.La barque emporte avec elle ce qui toujours semble être un enfant.Si vous ne voyez pas mes pas, c’est que mes empreintes sont teintes de la grise robe qui doucement tombe de la braise.Si je suis au sein du feu, alors ce que vous entendez ne peut-être le pur chant des mourants.Tout résonne correctement, la gorge de l’enfant a toujours quelque chose de pathétique, de tragique.Mais je ne suis pas remonté jusqu’ici pour dire cela.Si je suis au sein de la neige, mes bras sont immobiles et je suis une arme.Je ne puis décrire ni la hache, ni le cuir.J’attends que ma respiration ne cesse pas.Où que je sois je ne puis être ni feu ni eau.Je serais un nouveau spectacle, une couleur de chair réussie.41 24 N’est-il pas caché Couché derrière la pierre et le tronc?Tourne vers moi ton visage Je ne le vois pas Un bruit de hache Mes muscles sont à toi Il ne pleure pas dans le froid Ne sommes-nous pas près de cette rivière?Ne devient-elle pas fleuve?Une seconde et nous verrons Tout Etait-ce lui, cet enfant?La lune était-elle haute?La loi n’est-elle pas Promulguée?Cent pas nous séparent de lui Il est dans le cuir L’arbre le protège De la couleur de la lumière Il faut nous taire, nous approchons Nous sommes si loin de lui 42 Si un meurtre a été perpétré Qui sera le coupable Lui ou cette neige qui Donne les pas au silence La loi des corps Sa loi DORS! MON CHANT! Par la photographie, elle résistait à toute description.De la gaze rose est enroulée autour de son corps, sa coiffure d’or trône, sa bouche parfaite s’ouvre.Elle naît une seconde fois de la lumière.La pellicule photographique l’embrase, sa peau est un miracle.Elle émerge en une nouvelle forme, ascendante.Tel un surgeon, son personnage dans le monde, s’avance, avide de lumière.Elle obéit à la loi, un même point se divise.La surface plane engendre ce qui va se dérouler, s’agiter, vous embrasser.À la fin, il fallait que la photographie et les teintes de sa peau soient toujours en accord.Mais, dans l’image un grain noir va apparaître, piqûre du monde, fin du monde pour elle.La résonance avec la sphère de tous ceux qui la regardent est rompue.Elle ne pourra plus, dans son bain le matin s’étendre sous les vapeurs d’eau, tourner ses pensées vers les hommes ou les enfants.Il y a en elle un noyau liquide, fruit du monde, qui met fin à l’extase pour faire d’elle une autre, immortelle.Elle est montée au faîte.Plus jamais l’eau ne léchera sa peau unique, sa pensée est tout entière dirigée vers ce qui la transperce.Elle agite ses doigts, presse ceci avec délicatesse. C’était le monde.Il n’a pas fini d’être, liquide, vaporeux, lumineux, fruit et germe, bouche, dents et quelques autres éléments nouveaux ajoutés à mesure, dont il faudra obtenir la licence, le chant, la jouissance.50 LA RICHESSE DES MUSES Pendant que j’écoute cette musique doucement inutile, je reviens sur terre.Sur terre! Le mot n’est pas trop fort.Comme les poissons rouges au bocal, ou ce qui est dans le ventre: la douleur, le déchirement.La boule dans la gorge redescend et j’entends cette conversation: — Oui! l’urne mortuaire en verre soufflé.Imagine la demande pour de telles œuvres! — Moi, ce sera ces figurines de plâtre reconstituant le visage du mort à partir de photographies.Le marché assassin se développe et comment ne pourrais-je approuver leur désir, simple et pur, de faire fortune.La première à partir d’objets creux rassemblant les restes gris (je les imagine gris) des décédés et l’autre, par un acte désespéré de l’imagination, donnant la troisième dimension à des visages photographiés.Les deux objets permettent de tenir le disparu dans la paume de la main.Ces vases je les ai désirés.Plus qu’elle je le crois, j’ai voulu que le vent de sa bouche, au bout du tube d’acier, forme la bulle piquée et incandescente.J’ai vu la couleur se répandre en tourbillonnant sur la surface chaude d’enfer du verre.Et tous ces visages, masques repiqués, inanimés et ombrés, je les vois chaque jour.N’essoufflent-ils pas mon imagination? PIQÛRE Qu’est-ce qui dissimule et retient plus la lumière que le noir?Mais le noir n’est pas la couleur de mon deuil.Mon deuil, en piqûre de ce que je dis, est le rouge effervescent d’un baiser.Je ne suis qu’une transsubstantiation en un défilé trop rapide d’images.Je suis la vingt-quatrième partie de la substance, puisque la peau occupe, pour le sujet, cet espace décisif.Je ne crois pas à la beauté, mais au rejet de toute lumière qui ne viendrait pas ouvrir mon corps.Je suis ma bouche.Ma peau est incision sur la table que la lame du couteau aurait si souvent reprise qu’il en résulterait un joyau de lumière.Et le faste de mon corps n’a de limite que ma peau, vingt-quatrième part, reprenant tout le sens dans le souffle d’une bouche.Qui m’a vue nue pendant la guerre n’est pas mort.Ne suis-je pas un talisman?Je nie une mort que tous croyaient plaisir et boyaux gorgés de sang.J’infiltre les réseaux et les diables.Je suis prête, car je suis l’arme ultime.Le nom qui rend vivant.Je suis la lumière reconstruite jusqu’à la flamme. Une seule loi ; (•wiSM : I LA PAROLE CELIBATAIRE Je m’ouvre à la loi, je lui montre mon sexe de canaille.La loi m’aborde, me transige, me jette à la figure des noms.Elle me donne en pâture à l’air, aux rayons solaires, à la terre nourricière.Malgré moi, elle m’injecte sa vivante contamination.Moi, je la crache dans mes mots, ils tombent sur ceux qui expirent, devant elle.Rejets de tuberculeux, fruits amers d’une certaine joie, qui ne s’achève pas.Même ce que j’écris maintenant ne peut être que cette volonté de faire souffrir chaque être qui le lira.Comment pourrait-il en être autrement puisque au milieu d’une phrase une voix peut m’appeler, un train dérailler, une fusée toucher son but?Elle se nomme parole célibataire; sonorités dictées par l’un devant l’un.Pour croître, je me joue d’elle.Mais elle reprend vite ce que j’ai acquis, le lacère, lui fait gorger son sang.Tout cela reste en lambeaux épars sur une surface tachée.Peut-on vouloir autre chose, désirer une autre expression de soi?Fais de moi un crible! Si la cible que je suis ne fait que te répéter, je veux t’entendre en mes oreilles, dire mon nom. Je suis ton histoire, tu es ma mémoire, je prononce à travers toi, tu jouis de mes paroles, tu dictes tout.N’importe quelle scène tu peux la faire surgir devant toi.Tu écris tous les scénarios, toutes les histoires.Pourquoi donc as-tu besoin de me faire voir celle pour laquelle je suis né?Des vapeurs de mon destin, je te salue, aurore toujours nouvelle! Comme un sexe il est dressé devant toi pour que tu t’en empares.Empale-le dans un autre ou une autre, fais-moi gémir par un autre.Que mes membres ensuite, savourent leurs torsions, leur vilaine morphologie.Puisqu’il ne suffit que d’un cri pour que tu sois prouvé.Tous s’appellent à crier.Loi, la loi! Cela sort de la gorge, emplit le monde, le fait retomber au même instant en une douce, mais amère, descente de particules sans densité.V A tout âge le feu te représentait, il te représente encore, mais, aujourd’hui chacun est en feu, et le feu le dévore de part en part.Mieux! tu fournis à chacun la matière perpétuelle de sa combustion! Une lancinante volonté de brûler, avec toi, en toi, pour toi.Oh! que tu ne cesses pas, oh! toi que j’adore! Je monte de toi, vers toi, tu brûles en moi, je me brûle en toi.Toi c’est moi, calciné et gris, rouge et noir.Ce fantôme blanc, cette étoffe poreuse, recouvrant un morceau ardent de braise.Unique désir de parler et dont la parole, issue de sa langue est sèche, réelle, te touche toi, t’embrase.56 LE LAI Elle me tire à elle, éperonne le goût que j’ai du sauvage et me dit que sa mère, se levant, a des picotements au visage.Le cœur, septième attaque, cela vous luxe tout entier.Qu’y pouvez-vous contre le désespoir, les heures d’attente inutiles, la boisson?Les prières et les chorales à la Vierge Marie y peuvent-elles quelque chose?Elle est sa fille et elle me dit que sa mère une autre fois s’est effondrée, est tombée juste là.Elle amène à elle cette partie de moi que j’avais oubliée à son souhait et au mien.Ce n’est pas le sexe, ce n’est pas le corps, ce n’est pas la peau.Je regarde son visage élargi par une douleur et une hésitation.Je suis la dépouille de l’amour et sa mère toujours plus près de sa mort est une question inlassable qu’elle pose: «Jusqu’à quel point, dis-le-moi, pourrais-tu encore m’aimer?» J’imagine les picotements au visage d’une personne dont le muscle cardiaque est effiloché, réduit à une mince paroi.Un cœur presque transparent qui ne tient plus le sang qu’à une douleur appelant au précieux organe son existence.57 La douleur pose la question.Le cœur ne répond pas.La douleur exige la réponse, tout s’étourdit, vous vagissez dans un tourbillon.Qui peut se lever après un septième assaut.La fille est-elle au sein de sa mère pour la faire se relever?Demain, elle part pour Paris.On y fume l’héroïne.Curieuse façon de se l’ingérer.On la fume parce qu’il n’y a pas de cocaïne.Faut-il ou ne faut-il pas fumer l’héroïne?J’imagine sa jubilation dans l’avion quand elle verra un film.Ce n’est pas qu’il aura de l’intérêt.Toute image colorée l’anime.Son souvenir me revient, je laisse un peu d’amour paraître et je l’embrasse.L’avion n’est plus qu’un point perdu, la mère dans le ciel ne voit d’elle, que le père qui lui a été enlevé.Je ne veux pas que sa mère se lève et sente les fourmis sur son visage.Toujours elle veille sa fille partie très loin, elle reste seule.Qui peut demeurer seul sans Vierge, avec la mémoire du père de l’enfant, dans l’attente de son propre deuil?Je lui dis de m’envoyer des cartes postales. Les lois de l’or i/ Mâ Rappelle-toi, que le temps est de l’argent; celui qui pourrait gagner dix shillings et qui, pendant la moitié du jour, se promène ou paresse dans sa chambre, quand il n ’aura dépensé que six pences pour son plaisir, doit compter qu’en outre il a dépensé ou plutôt jeté cinq shillings à l’eau.Rappelle-toi que la puissance génitale et la fécondité appartiennent à l’argent.[.] Celui qui tue une pièce de cinq shillings assassine tout ce qu ’elle aurait pu produire: des colonnes entières de livres sterling.Franklin LES COULEURS DU PÈRE Il compte sur le néant, le néant l’adore mais lui fait défaut.Des millions de bourgeons ont sombré aux arbres.La fumée fait une trace délicieuse dans le ciel.Les bras sont fatigués de porter les feuilles de l’automne, la parade printanière a si peu duré, l’été n’a été qu’un souffle chaud asséchant les membranes.Les unes croissent sur les autres, les uns croissent avec les autres, l’un croît dans l’autre.La sécheresse est une difficile mère.Les étamines ont été avides de couleurs.Les néons ont brassé des signes tout l’après-midi; mais au soir, les lettres dans le noir vaquent à ce qu’ils appellent l’amour; turgescence de la même maladie, celle de l’autre dans l’autre, tout le temps.Il fait bien de passer à la caisse, on s’y occupe de ce qui surgit sans cause, des extrémités troublées, des pilules en trop ou des verres entrechoqués au-dessus de l’abîme de l’amitié.Il fait bien d’y passer.Les corps relisent leur sueur.Les distances sont émiettées, l’argent n’y peut rien.Il fait bon de passer à la caisse aux soirs d’hiver quand le tintement des flacons s’est éteint.Les têtes pleines de pen- 61 sées évaporent leurs idées en des genoux de dames.Les épines des rosiers attendent impatiemment que le nord cesse.La fleur achève d’interroger la nuit et dort.Faux pas ou doute erronné, la bonne parole est dite au bon endroit, le fleuve des langues passe à la mer.Les flocons sur l’eau de la mer ne servent à rien, comme ne sert à rien l’argent doux dans les tirelires des petits garçons.Vite, ça presse, vite au désir, au difficile apprentissage.La joue du petit garçon se lamente dans la paume du père.Le fils, écorché, tombé, relevé, lévité, est près de ne pas se taire, il avale toutes ses salives, ses pleurs jaillissent, rosée du monde.Il écarte ses bras, c’est son année de larmes, d’oliviers, d’aubes manquées, de break-down, de cassettes dans l’oreille et tutti quanti.Un autre père prend place dans sa mémoire, et celle de chacun, ni battement, ni tic-tac, ni play-back.Il gît dans un bain fait de cristal, empli de lumière.Jeune prêtre, dit cet autre père, ta mission est de voyager parmi le monde sauvage plein de fleurs à risque.Esquinte-toi! La douceur du sexe t’est aujourd’hui permise, n’y touche donc pas.Les fleurs coupées sont bien plus belles.Tel fut le dernier murmure de cet autre — père qui se présente à nous comme — moi. QUE LA VOLONTÉ DE L’ENFANT SOIT FAITE L’enfant veut voir, mais ne peut pas.Sa langue touffue, forgeant des syllabes n’avait pas besoin de nous ni d’eux, ni de moi pour faire éclater la terre et y laisser des excréments.Il était né voilà déjà des siècles, ses parents toujours le regardaient et il voulait cette eau, à tout prix.Il cessa ses cris et nous le vêtîmes de blanc.Son vœu serait exaucé! Dans la voûte sombre et humide, au milieu de la psalmodie, tenu — son cou n’est pas encore très ferme — le voici.Ses mains flottent dans l’air, sa langue sort de sa bouche et une bave blanchâtre faite de lait caillé s’échappe.Ses genoux dodus emprisonnent l’instant unique.L’eau se déverse sur sa tête, des mains, rouges de quelque labeur, exaucent son désir.Il lève un peu les épaules et le cou, il reçoit l’eau de toutes ses forces.L’eau enferme son plaisir qui va choir sur les dalles.Son père dirait qu’il jubile, sa mère, seins gonflés, insiste pour que le bout de chair lui sourit.Autour, un cercle de têtes assiste à l’épanouissement de la fontanelle.Étais-je, dit le petit, avant que mon plaisir n’abreuve le sol indifférent?Il connaît maintenant la valeur du plaisir.L’officiant veut que toute la joie soit absorbée par l’eau, il asperge encore et encore le front, le dessus de la tête, les 63 cheveux.Les deux genoux s’écrasent l’un contre l’autre, tous les yeux se ferment.Une force muette court dans la chair du petit, l’éclosion a eu lieu.La graine pourra germer, le feu s’est assoupi, il reviendra embraser la citadelle.La pensée est formée, elle ne pourra plus être attirée au-dehors, elle restera dans le blanc écumeux des membres, de la boîte crânienne, sous la langue, dans la langue, dans la bave.Tous les yeux s’ouvre, le spasme a découvert un pan de chair, un peu d’impudicité est née.Je rends grâce d’avoir assisté à cet événement.Je tourne ma tête vers la voûte, je lorgne les couleurs cirées qui l’ornent.Le petit peut pleurer, ses larmes, ses syllabes, ses lèvres offriront toujours un peu de joie au monde.Dans mes mains ouvertes, je reçois l’éclat de la lumière du printemps.Le cou toujours tenu, l’enfant est amené à l’extérieur.Des paroles se mêlent au bruit de la circulation.Le père montre un petit sourire, la mère met l’enfant entre ses deux seins.Là il repose enfin heureux, son souhait exaucé.Le père s’assoit sur les marches, je le regarde à l’oblique, les deux clochers se penchent sur lui.Les cloches peuvent sonner derrière les statues, le petit corps s’ébat en haut des marches, soufflant tout l’air du parvis.Le lendemain, je cours dans les champs. Le livre w-* '' Ki-ÜÜli: W f > -v’!: K: f-,: TOMBEAU OUVERT Je pratique le métier du mensonge.J’aime la musique mensongère, la frappe musicale non élucidée.Le déficit du sens qui toujours revient occire la pensée.Je le dévore en moi, le sens, il m’assassine, moi, qui suis revenu de là-bas.Je le dilue en moi, toujours, je suis obstacle à sa naissance.V A l’autre bout de ma vie je me transforme en argent.Je suis le luxe profond, le projet racheté de ma vie, le cachet amer de mon existence.La jouissance étendue à la limite de ma fin.Je le désire plus que tout, que ma naissance s’abîme en argent à ma mort.Que je sois sonnant, volant dans l’air, or dans l’air au soleil.Cadeau du ciel retombé dans les mains de ma descendance: qui poursuit pour elle son chemin.Je désire lui parler.Mon rapport avec elle, me pose à l’infini de ma propre vie, et mon père, ce rapport-là, je le fais, à la fin, virevolter, parler dans l’air.Cela tient du miracle: je me tourne vers elle, qui m’engendre.Je la fais m’engendrer d’un vocable clair, puis ce luxe qu’est ma vie expulse l’infini de ma substance.Des termes renversés de la chair naît la divinité.67 C’est gagné, luxueux, acheté, le siècle peut s’achever sur ce paradoxe retrouvé.Il pourra me dire: «Qu’as-tu fait à ta chair, ta pauvre chair, quelle ne sera pas ta mort!» Lui, le mort, il se tourne vers l’épée et il se l’enfonce pour l’exhiber.Il est bienheureux.Il est amer d’être né.Il est sans bonté.Quelle sera ta mort de chair, sans bonté ni charité?Un vagin ouvert qui parle, avec ses artères, son désir de semence! Tous ses désirs.68 LE VENT De tout temps le vent a été mon ennemi, il ne l’est plus.Plus d’armes, de carapace contre lui.Je me fais poreux, je me troue de milliers de points comme la voûte céleste pour que le vent ne rencontre en moi plus d’obstacle.Il passe en moi, je n’offre plus de résistance.(État idéal de la matière.) J’empoigne la plume pour écrire un nouveau journal intitulé Journal du vent.J’écris dans ce journal qu’un des fruits de cette nouvelle donne est ce qui suivra le blason, flottant au vent, de ma mémoire et de mes rêves.Lisez! Le ciel produit en lui Des flocons de néant Ils volent inutilement Ils jouent au vent La terre est exquise Elle est pleine de lumière Elle souffle avec moi La distance est infinie La lumière misère Je te détiens Urne Ce qui te scelle Obstrue la vue Grain de riz Écoule-moi comme de la marchandise s Ecoute que je te dise La rançon du vent La rivière du temps Sois obscure L’enjeu est grand C’est la rivière du vent Or devient, rivière du temps Rizière que l’eau fertilise Je détourne la tête Je regarde le vent Il faut passer par là Et non par ici 70 L’ÎLE ANGLAISE Après l’avion et le choc des roues sur le sol, je suis devant cette vallée, près du ruisseau qui l’a engendrée.Son eau fraîche coule vers la mer.J’habite au moulin et dans la nuit, sans bougie ni lampe, avec un bâton ferré, à l’aveugle, face à la lune, je parcours le chemin du ruisseau.Sous les arbres, il est à peine l’inverse de l’ombre et je tombe au lieu-dit.Ma main touche le labyrinthe en spirale que d’autres, bien avant moi, ont écrit dans la pierre.À cet endroit, il fallait tourner et franchir le ruisseau.Le ruisseau est traversé au lever de la lune, le rendez-vous est au haut de la falaise.Le ruisseau passé, le chemin est distinct, il monte, blanc, vers la falaise.Il s’agrippe aux bords de la vallée.Le bâton m’aide à repérer les marches, à droite, l’abîme est proche.Une fois en haut, je suis certain qu’en bas, l’eau douce a rejoint l’eau salée, que les deux se mêlent, que la vague avale le ruisseau.J’entends le fracas de la vague et son reflux à la base du précipice.Je m’étends face à la voûte sans foudre, noire d’air rare, vidée par le vent, pigmentée de bleu pâle. Ils s’arrêteront ici, un groupe, un individu en attend un autre.Lune et mer, palpitation des étoiles désirant la falaise, lumière infime du ciel coupée d’écumes.Les bruits disparaissent dans le cercle refait.Ils se sont réunis et sont partis durant la même nuit.Je me relève.La descente n’est-elle pas plus dangereuse que la montée?Les nuages couvriront-ils l’éclat lunaire?Ne faut-il pas suivre le chemin à la pleine lune?Toutes ces voix que le ruisseau projettent ne sont-elles qu’un souvenir?Elles ne sont ni ce qui reflue de la mémoire, ni ce que la pierre indique.Le bruit de mes pas et les torsions de l’eau contre la pierre forment-ils une seule phrase: «Tu m’y rencontreras, au temps inscrit»?Le matin n’apporte pas de réponse.Ces pas ne se perdent pas, n’es-tu pas assis à te livrer à de semblables excès? CENDRES LA LOI DES CORPS Sa loi Une seule loi Les lois de l’or LE LIVRE SOCIO- CULTUREL IP^oo»"c' VçsrsSss®'*.¦ peur' * CRÉATION \ f "7*, M I -; t ^UQ""0-"^,.nrtO* "^vueruP Wy^3' -’• - Ijw^iOeic.irW i .,.ICT^^0, .IP*10' .O» ,.nM 9«* * puv» P1 „,.g,^ - ««*„„ P^» « - eu.» »
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