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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
No 193
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1991, Collections de BAnQ.

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H-78 f f e » s herbes rouges Il___ CAROLE DAVID L’endroit où se trouve ton âme RÉCITS les herbes rouges 193 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-069-9 Direction : François Hébert Marcel Hébert Administration : Claude Masse Adresse : C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois.Dépôt légal : premier trimestre 1991, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada © Les Herbes rouges et Carole David Carole David L’endroit où se trouve ton âme récits DE LA MÊME AUTEURE Terroristes d'amour suivi de Journal d'une fiction, VLB éditeur, 1986.Collectif Quêtes, textes d’auteurs italo-québécois, / Editions Guemica, 1983.Qui a peur de.?VLB éditeur, 1987.s Montréal des écrivains, Editions de l’Hexagone, 1988. \ A ma fille, Odile V A mon fils, Olivier L’endroit où se trouve ton âme .'mà ¦ ' iili'jflocS ¦ / La poésie va et vient, vit et meurt à son gré et non selon notre volonté, elle n’a pas de descendants, je le regrette mais c’ est ainsi :un peu comme la vie, surtout comme l’amour.Goffredo Parish, Abécédaire ; ¦ Le dragon à cet endroit précis, une lame ancienne, un peu écorchée, le bruit des appareils ménagers dans la cuisine : cela ne te nourrit pas.Tu entends de loin la rumeur du boulevard Métropolitain.Tu aurais aimé être lead guitar, crash métal, ambiance de garage, maintenant tu cherches ce qui pourrit insidieusement dans ton réfrigérateur. L’endroit où se trouve ton âme est un magnifique 1 1/2 chauffé, insonorisé avec une douche en céramique.Dans l’autobus, enfant tu voyais ces tours d’habitation et tu rêvais de pouvoir y habiter un jour.Tu crois maintenant que le bonheur loge dans une maison mobile.Tu te dis : «Je planterai des fleurs, j’aurai un jardin, j’habiterai plein sud si bien que je ne pourrai plus jamais sentir le plancher bouger pendant les tempêtes qui s’abattent sur mon âme.» Tu sors avec un Italien — qui ne parle même pas italien — parce qu’il ressemble à Al Pacino.Tu le confonds avec plusieurs : le fils de ton ex, ton fils, un de tes cousins.Ce n’est pas le père que tu cherches mais le fils.Voilà quelques contradictions qui jalonnent ton existence.Vous allez voir un film d’Alain Tanner, V Le milieu du monde.A la sortie, il te parle des s paysages de l’Emilie-Romagne faits de boue, de glaise, de nacre.On dirait une fille qui a du chien mais la vie te pèse tellement que tu passerais le reste de ton existence en pyjama. Il y a des olives, du fromage, du vin et beaucoup de personnes qui se prennent pour des poètes.Tu as soudainement envie de te jeter en bas des escaliers, mais quelqu’un te complimente sur ta tenue vestimentaire.A vingt-huit ans, tu es encore obligée de courir les friperies pour t’habiller.Cela te donne un air de déjà-vu, disons de vaguement emprunté.L’art, le mensonge sont des réalités qu’on ne peut contourner quand on veut s’en sortir.Tu t’enfuies par la sortie des artistes.12 Dans une ville américaine, une voyante t’annonce la naissance de deux enfants.Pourtant, tu viens de te faire avorter.La mer à travers les vieux bâtiments du port a des reflets verts.Tu en profites pour acheter des bottes blanches aperçues dans la vitrine d’un magasin, car tu sais que tu ne pourras jamais les porter. Parfois tu as honte de ton nom, il ne révèle pas tout sur ton visage.Tu te réveilles à côté d’un homme à peine entrevu la veille dans un restaurant chinois.Vous aviez commandé deux «numéro trois».En arrivant à la maison, tu donnes les restes à ta chatte.Elle s’habitue à ta nouvelle vie de nomade.Ta mère te téléphone souvent pour te menacer: «Tu n’as pas le droit de quitter ta maison aussi souvent, les assureurs augmenteront tes primes.» 14 La nuit, tu entends des pleurs, des plaintes de bébés.Puis lorsque tu te lèves, tout s’arrête.Dans ton rêve, tu tires un traîneau.Tu ressembles à l’héroïne du ïi\m Allemagne, mère blafarde mais ici la guerre n’existe pas même si les femmes vivent seules avec leurs enfants.Au milieu des kangourous, des petites souris, des couches jetables, tu te trouves le plus proche de ce qu’ils appellent l’essentiel.Des livres expliquent comment laver un bébé, le nourrir, le faire vacciner, l’empêcher de pleurer, etc.Tu voles un de ces guides dans une librairie. Il a une obsession : des nuits entières dans les arcades de jeux.Tu ne comprends pas toujours ses métaphores: les sous-marins, la guerre de T espace et la conduite automobile.Il collectionne aussi le répertoire des vidéocassettes.Les pièces de sa maison portent des titres de films répertoriés: La femme-araignée, Blue Velvet, La nuit américaine', dans la cuisine humide, tu joues avec les petites vaches aimantées sur le réfrigérateur.Parce qu’il y avait cet espace entre vous, tu décides de lui en parler, de t’intéresser à ses activités.Mais c’est un endroit réservé: un bunker, une garçonnière, une tranchée.Il te faudrait un mot pour savoir où tu habites exactement. Ses «je t’aime» arrivent parfois comme des uppercuts que tu ne vois jamais venir.Ça lui prend de plus en plus souvent.Tu adores la boxe, mais tu refoules délibérément cette passion.Dans ce combat, les perdants se retrouvent K.O.C’est ce que tu penses en lui caressant la nuque.«Viens, murmure-t-il, j’ai besoin de toi.» Il te prend sans parler, sans dire un mot.Tu voudrais entrer à l’intérieur, toucher ce qu’il est ou ce qu’il a été.Tu sais qu’il respire, c’est ce qu’il te permet de savoir de lui.Dès que tu te relèves, tu essaies de devenir quelqu’un d’autre : Mike Tyson, par exemple.17 Voici ce que tu vois : de petits tremblements de terre, une porcelaine de Chine, un jardin.Ce n’est pas une ville, mais un hôtel.Vous habitez une suite : il y a le parc, la salle de lecture, le lit et deux enfants.Lorsqu’ils dorment, tu dessines les plans d’une maison: couloir, musique, bassin d’eau.Ils ne savent pas encore jouer avec la lumière.Se peut-il que tu aies été une autre?Cela se passait au début d’un hiver sans neige.Tu ne lisais pas Kipling, tu avais les cheveux roux et des idées sur ce que pouvait être l’enfance. Un garçon, une fille comptent des moutons qui n’arrivent jamais à sauter la barrière.Tu ouvres cette barrière; ils s’endorment.Des moutons envahissent alors la chambre, se lovent sur les murs, partout, même dans la garde-robe.Le lendemain matin, elle te demande pourquoi le chat ne parle pas.Elle porte son t-shirt de sorcières et réfléchit à la question qu’elle vient de te poser comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle.Avec l’aspirateur, tu fais disparaître les derniers moutons de la nuit.19 Ta fille parle une langue inconnue : chiffres, mobiles, miniatures.Ton fils, lui, manipule des bêtes en peluche ; il a parfois le sentiment de mériter un peu de velours ; des dinosaures peuplent son bestiaire.Tu resterais bien des jours ainsi à mêler passé et présent, à vaincre les dragons, à lire des contes de fées.Mais dans ces récits, le prince est patient et beau parleur, le jour; le soir venu, il se transforme en loup qui tue.20 Pendant un instant, tu réconcilies deux vies.Il te faudrait en vivre sept pour enfin te laisser aller dans ta baignoire.Tu veux le quitter, lui envoyer trois lettres -% de rupture, mais il t’ignore, il continue de te regarder dans les yeux en disant: «Arrête ce petit jeu.» Tu t’amuses sur un poney jaune et brun.Ta mère le nourrit avec des pièces de cinq sous.Elle se sauve dans le rayon des robes de nuit, tu la vois, elle lit les étiquettes, touche, triture les déshabillés pelucheux.Puis elle se dirige vers SORTIE/EXIT.Toi et le poney jaune et brun, vous allez de plus en plus vite pour la rejoindre.Tu frôles la mort de près.Elle revient au bout d’un certain temps, le temps de traverser une rivière, de nourrir le poney.Elle revient encadrée de deux shérifs ; elle revient pour que le poney s’arrête.Tu te réveilles parce que tu sais que la vie t’apparaît impossible.22 Autrefois tu croyais que ton âme était un petit animal rose en forme de veilleuse.Elle te demande ce que tu feras quand tu seras grande.Tu lui réponds que ton âme est déjà formée, prête à s’envoler.Il y a plein de forêts dans ton âme, des rivières infestées de crocodiles et quelqu’un qui crie très fort.Elle te jure qu’elle aura les cheveux noirs quand elle sera grande.Elle veut aussi que tu branches son âme à la veilleuse pour traverser la nuit. Le soir, vous vous endormez tous les trois avec les images de ta vie : volcans, nids d’abeilles, saphirs, pistolets imaginaires.V A travers le silence, vous êtes trois cosmonautes encore marqués par l’état d’apesanteur.24 Ta petite silhouette arrive avec ce casse-tête qu’elle trouve beaucoup trop difficile.Tu te rappelles l’avoir acheté pour toi, seulement pour toi.Trente-cinq morceaux, des funambules, des avaleurs de feu, des acrobates, des magiciens, une écuyère.Parfois, tu as T âge de cette écuyère.Tu recommences ton tour de piste mais il n’y a plus de spectateurs, seulement ta fille qui pleure.Après ce tour de piste, tu recolles un à un les morceaux pour construire une image permanente, rivée à ton âme. Tu crois que T enfance n’est qu’une série de photos monochromes.Le noir vient souvent envahir la mémoire, la détruire.Alors tu te mets au bout de la table pour remettre un à un les morceaux du casse-tête: l’écuyère, le magicien, son assistante, l’homme fort qui tient ton âme au bout de ses bras puis, la foule qui applaudit son numéro.Ton numéro, celui que tu répètes seule depuis des années, un rappel de scènes à venir, à peine imaginées. Au milieu de la nuit, quand il dort à poings fermés, tu songes à te diriger vers le fleuve.Tu hésites encore entre l’eau glacée et les couteaux dans le tiroir de la cuisine.Les rues se rétrécissent.Ta tête aussi.La seule image qui arrive encore à t’atteindre : celle d’un Howard Johnson qu’on peut voir apparaître dans le brouillard après trois heures de route.Quand tu rentreras, encore couché dans la même position, il ne saura pas d’où tu viens.D’ailleurs, il ne l’a jamais su.Il croit encore que les enfants naissent dans des feuilles de chou.27 Quelqu’un te téléphone souvent pour savoir si tu as l’intention de te suicider.Tu le rassures à chaque fois.Puis tu lui demandes s’il connaît tes deux vies parallèles.De temps en temps, tu vas te promener du côté de ton ancienne maison métamorphosée en une ménagerie de trésors et de poussière.Tu arpentes la petite terrasse verte.Une ombre surgit, des fantômes occupent la maison.Tu te rappelles soudainement que tu avais enterré ta chatte là, exactement sous tes pieds.Quelqu’un a dû arracher la petite croix. Tu ne sais pas quel âge tu peux avoir, trois ans, peut-être quatre.La sœur de ton père va mourir.Sa tête repose sur les oreillers, ses paupières sont gonflées, ses lèvres gercées.Tu essaies de lui parler, mais ta voix se brise.Tu veux lui dire un secret et une vérité, lui raconter une dernière fois Alice au pays des merveilles.Avant de partir, juste avant son dernier sourire, elle t’appelle «sa fille inventée». Tu passes trop de temps seule.Le soir, tu appelles les mères que tu connais ; vous comptez les jours.L’une d’elles te confie qu’il ne peut jamais y avoir rien de concluant pas même l’avis d’un médecin.Une idée te traverse l’esprit et tu restes ainsi éveillée.Toute forme de méditation est passagère.Cela te rappelle les prières que tu faisais petite.Aujourd’hui, de petits feux brûlent autour de ton lit; Dieu n’arrive plus à exaucer tes prières. Je pensais changer ma vie Le monde où f étais vraiment vivante se composait de chambres d’hôtel et d’un seul homme dans une automobile.Anna Kavan, Le monde des héros . VERSAILLES Aujourd’hui, une femme a noyé ses deux enfants.Je l’ai appris dans les journaux.Elle habitait un endroit fréquenté uniquement par les touristes américains.Je comprends qu’on puisse avoir envie de tuer dans ce coin de la ville.Un énorme centre d’achats, un garage planté au milieu de nulle part et une entrée pour le pont-tunnel servent de décor.Autrefois, il y avait aussi, proche de ce motel, un terrain vague clôturé.Nous regardions souvent à travers le grillage Frost pour tenter d’apercevoir les patients de Saint-Jean-de-Dieu.Je crois que nous confondions patients et employés.Mais cela n’avait pas d’importance.Chacun d’entre nous tentait de retrouver quelqu’un.Moi c’était Denis.Je savais peu de choses sur lui : à vingt ans, on l’avait enfermé là; désespéré par la perte de sa fiancée, il avait été dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit.35 PENSIONE ANNALENA Il fallait dire les choses ordinaires dans une langue que nous n’osions pas toucher.Cela se passait durant l’hiver, nous habitions en face d’un grand jardin.Au petit déjeuner, les mots allaient, venaient dans nos bouches: rues, belvédères, trattoria, ospedale; le soir, nous les montrions seulement.Je veux dire par là que nous n’arrivions plus à nommer ce qui faisait notre existence.Lui connaissait sa peur : elle gisait au fond d’un grand lac.Alors les mots jusqu’ici imaginés étaient faux.Sa mère, ses tantes, la Californie, l’exil, il les avait oubliés pour ne plus les entendre mais voilà qu’ils réapparaissaient parce que, pour la première fois, il consentait à parler.Son histoire était relativement intéressante.Les personnages ne me plaisaient pas, mais la langue qu’ils parlaient me fascinait.Lorsque nous avons quitté la ville, il m’a demandé de lui écrire pour oublier ce que nous avions en commun.36 SAM SHEPARD AU ROYAL-ROUSSILLON Il voulait que nous habitions ensemble pour une journée seulement.Nous nous sommes retrouvés derrière un terminus d’autobus.Je ne sais pas pourquoi, mais l’hôtel avait quelque chose de royal même dans le nom.J’ai ouvert la télévision : un film médiocre que j’avais vu au moins deux fois, Frances, avec Jessica Lange et Sam Shepard.Je me suis dit: c’est l’homme de la situation, il écrit ses textes dans des chambres de motel.L’été s’achevait.Je devais louer un studio dans une tour mais je me retrouvais dans un hôtel à quelques rues de là avec le bruit du climatisateur, la voix de Sam Shepard et un autre homme aux cheveux noirs.Ce que je savais d’avant, je l’avais oublié.Nous dormions sur le lit étroit.La lumière de la télévision nous servait de veilleuse.Sam parlait à Jessica, mais elle disait ne pas se souvenir de lui.37 L’HÔTEL DU GHETTO En entrant dans le hall, j’ai pensé: ma grand-mère habitait ce quadrilatère peu après son arrivée à Montréal.J’ai pris l’ascenseur jusqu’au seizième étage du Holiday Inn.Le chasseur me précédait.C’était bizarre, car je n’avais pas de bagages.J’ai ouvert les rideaux et j’ai regardé: le jour se levait.Les plans de la ville avaient été modifiés.L’église Notre-Dame-du-Mont-Carmel, les cafés, les petites maisons en rangée, tout avait disparu.Le quartier n’existait plus.Il ne restait que des noms de rue : Saint-Timothée, Wolfe, Beaudry.Des rues qui n’avaient jamais eu de sens pour elle.Un jour, au début de ce siècle, Ambrosina marche sur la grande rue, elle achète dans le grand magasin du fil pour crocheter une nappe.Elle prépare un trousseau.Il aurait fallu que quelqu’un lui apprenne le mot « fil » en français.Mais personne ne veut l’aider.Décrire sa langue?Ravagée, celle d’une orpheline.Elle ne désire plus qu’une seule chose: se réfugier sur la colline de son village pour prier Notre-Dame-de-la-Défense.38 Vers cinq heures, j’ai fait le noir dans la chambre.J’ai songé au bruit quand elle crochetait de petites rosettes.Elle comptait pour avoir l’esprit ailleurs. CHARLOTTE EN CAROLINE Je lui demande de me conduire où on reste assis là à attendre ce qui ne viendra pas dans des hôtels-motels bon marché où on peut jouer au flipper sans se sentir coupable, converser pendant des heures avec la femme de chambre, penser que son expérience personnelle est plus que singulière.Depuis le début du mois d’août, je me perds avec lui.Je ne me rends pas compte du temps qui s’écoule.C’est mieux que l’autoroute, la plage et les cafés que je bois en vitesse le matin.Quand il ne se passe rien, j’ai peur.Je ne m’habitue pas à vivre.Comme il aime voyager, nous préparons des itinéraires que nous n’emprunterons pas.Il paraît que la vie se résume à deux ou trois villes qu’on voudrait découvrir sans les habiter.En septembre dernier, je suis partie c’est vrai.Le camion débordait de babioles ayant surtout des valeurs sentimentales.J’ai tout entreposé.Maintenant, je ne me souviens que des trucs inutiles : un fer à friser, un cendrier chinois sur pied, des serviettes de table brodées à la main avec les initiales de la grand-mère de mon ex.C’est pendant ce mois que j’ai arrêté de rêver à cause de tous ces objets abandonnés.Non, à vrai dire certains rêves reviennent quand il met son pyjama rayé sur fond vert.Ce qui m’intéresse maintenant c’est cette histoire d’amnésie.«Ne t’en fais pas, dit-il, je te raconterai ton passé.» Alors il me parle.Il prétend que je n’ai pas toujours été comme aujourd’hui.Quand j’étais enceinte d’elle, quand je n’avais encore que cette idée d’elle.Puis après quand mon visage portait des marques d’inquiétude.Il me raconte tout.Quand je ne dors pas, il veille sur moi.Et voilà que les choses prennent deux sens : le jour, elles semblent m’échapper tandis que le soir je peux les contrôler.Je prends la carte des Etats-Unis; tout m’apparaît très clairement.Lui avec son pyjama rayé sur fond vert devient géographe.Des villes comme Albany par exemple, elles n’ont aucun sens quand on file sur l’autoroute vers New York, aujourd’hui, je sais que c’est la capitale de l’état de New York.Qui l’aurait cru ?Pour cette raison, elle ne mérite pas qu’on s’y arrête.Puis on file à nouveau sur la 89.Ce soir, nous coucherons à Freehold, une ville de 41 banlieue dans le New Jersey.Je n’aime pas les plages, lui non plus.Nos physionomies ne nous le permettent pas.Lui est grand et mince, ses cheveux sont noirs.Une fois arrivés à l’hôtel, on laisse danser la lumière blafarde sur les murs.Je pense qu’ainsi nos émotions peuvent trouver leur raison de vivre.Albany, Freehold, demain ce sera Charlotte en Caroline du Sud, puis nous descendrons jusqu’en Floride.Je remonte jusqu’en lui pour toucher la vérité.Pour savoir ce que je ne sais pas encore au moins une fois.Combien de personnes vivent dans cette ville?Quelle est l’industrie première ?etc.On pousse le lit près de la fenêtre, je lis des dépliants sur les deux Caroline celle du Sud et du Nord.On peut visiter le lieu de tournage de Autant en emporte le vent; je connais vaguement l’histoire avec son début et sa fin, ce que je ne retrouve pas quand j’essaie de remonter le cours de ma vie. LA COURBE DE LA MORT Il avait gardé son mobilier d’adolescent: une table de chevet, un lit étroit et un couvre-lit assorti.On aurait pu se retrouver dans n’importe quelle banlieue américaine.Il me parlait directement.Je sentais ma folie.Juste avant, nous avions emprunté des autoroutes, franchi des échangeurs, construits, je crois, l’année de sa naissance.Il m’a fait entendre une musique et un poème que je ne connaissais pas, quelque chose entre E.T.et le New Age.Puis je lui ai parlé de Led Zeppelin, mais nous avions déjà emprunté un autre échangeur.Plus tard, nous nous sommes allongés sur le carrelage de la cuisine.A cause des sentiments.Sa veste était bleue.Je voyais ses yeux qui changeaient de couleur.Nous étions entre ciel et terre.La sentinelle prenait chacun de nos gestes en accéléré.Je lui ai crié : « Parle-moi.» Ma voix.Il me semblait qu’elle venait de lui.Il m’a répondu : « Je ne sais rien.» Pendant tout ce temps, j’avais une image de lui enfant et une autre de moi encore ado- 43 lescente.Je sentais que je perdais tout.Dans ma tête, les meubles, le tapis mur à mur, les autoroutes, la chaîne stéréo, les Macdo à l’infini, cette idée de vouloir me détacher des choses matérielles, sentir les contours de son âme une dernière fois.Il a dit que d’ici on sentait la proximité du fleuve.Alors j’ai pensé à la courbe de la mort, aux enfants jetés du haut du pont à l’eau glacée.Pourquoi sont-ils morts ?Puis j’ai dû le quitter au milieu de la nuit.Nous avions des comptes à rendre à nos mères respectives.Beaucoup de choses demeuraient inexplicables.Par exemple, cette nuit étrange que je venais de passer en pensant qu’elle allait changer ma vie.Cette fois-ci, je me suis dit que le pont y était pour quelque chose. HÔTEL-DIEU Un pasteur va et vient dans une chambre en lisant la Bible.Nous vivons dans un hôtel particulier.Une adolescente croit que sa vie se terminera sur un lit.Ailleurs, au bout du couloir son fils né prématurément va mourir.Elle et moi partageons le même menu : purée de bananes, yaourt et destin fragile.Je veux savoir ce qui m’est arrivé après l’anesthésie.Elle se demande si elle s’est bien alimentée pendant sa grossesse.Le pasteur explique la vie après la mort à celles qui veulent bien l’entendre.Elle apprécie son sens du sacré.Alors, elle se tait quand il parle.Moi, je n’arrive pas à être touchée.Ici on entre, on sort sans problèmes : le ménage, les piqûres, la bassine, les visiteurs, les fleurs, les- remerciements, les maris.Je me demande combien de personnes on pourrait entasser dans cette pièce, puis je me rappelle que la règle de trois m’exaspère.Ce sont des jours dont on ne se remet jamais : je suis assise dans un lit.J’ai traversé un désert, rendu l’âme devant certaines prophéties.Nos mères nous ont légué leurs illusions sur le 45 bonheur.C’est ainsi que nous élaborons nos fictions calquées sur l’idée d’un bonheur absolu.Maintenant, j’attends que l’infirmière m’apporte trois anti-douleur.Le pasteur m’examine.Sur le mur à droite, il a dessiné ma carte du ciel.Côté cœur, j’aperçois un grand trou noir; lui, il croit au caractère exceptionnel de mon destin.Quand j’habitais l’Hôtel-Dieu, je perdais mes cheveux, le médecin ne trouvait en cela rien d’anormal.Il voulait me faire comprendre que j’étais la plus heureuse des femmes.Pourtant, je ne me rappelais plus de rien.Des agrafes couraient sur mon ventre.Quand le pasteur a annoncé à l’adolescente qu’il avait baptisé son fils, elle s’est repliée sur le lit et a attendu que l’enfant meurt.J’ai alors demandé de voir ma fille.Elle dormait dans un petit lit de verre.Je lui ai parlé, elle souriait.Le pasteur prétend que les bébés sourient souvent aux anges, qu’ils comprennent nos conversations.«Il ne faut surtout rien leur cacher», m’a répété la pédiatre pendant sa visite matinale.Puis un matin de décembre, j’ai quitté l’hôtel.Dieu veillait sur nous.Nous étions trois, deux enfants et leur mère à la limite de nos vies, noués dans une étoffe de soie et de coton.Pendant des mois nous vivions comme dans un rêve, perdus sur la petite véranda construite avant leur naissance.Puis, des fantômes se sont mis à hanter leur chambre.Encore le pasteur et l’adolescente.47 STYLE COLONIAL Je voulais m’acheter des bottes.Moi et Louise sommes descendues dans ce trou pas très loin de la frontière.Son père habitait dans un rang à la sortie du village.Il s’occupait d’une chienne qui venait de mettre bas.Autrefois, sa vie s’était passée à l’Ouest dans les camps de bûcherons.Aujourd’hui, ces arbres devant lui qu’il ne pouvait plus abattre.Je voulais voir des cow-boys, des vrais.Lui, avec sa chienne régnait sur un univers que je ne connaissais pas : pilules, punaises de lit et sens de la renommée.Dans la cuisine, il avait affiché sa photo de jeune premier.Elle trônait insolemment derrière le panier à vaisselle.Après le dîner, nous sommes sortis pour aller nous baigner.Malgré la chaleur, il avait gardé ses bottes.Sa fille portait la chemise de la photo, satin rouge, broderies baroques, boutonnée sur son maillot de bain.On aurait dit, rue Saint-Laurent, deux travestis, mais c’était Saint-Tite le dimanche, avec deux véritables cow-boys, le père et la fille.48 MOTEL MIAMI Je suis restée au bar, attendant Louis.Il est monté voir le chanteur que j’aimais.Il devait l’interviewer, lui demander pourquoi il avait joué dans des films porno quand il étudiait la musique à New York.Pendant le temps de l’entrevue, j’ai beaucoup pensé à ce chanteur, mais j’ignorais trop de choses sur lui: son lieu de naissance, ses habitudes, ses fantasmes.La barmaid montait à intervalles réguliers pour leur apporter des scotchs.Puis je me suis souvenue que, adolescente, j'avais longtemps découpé des photos de vedettes de cinéma, de chanteurs et de chanteuses que je collais avec application dans un grand scrap-book.J’achetais aussi des cartes des Beatles et des Monkees à la tabagie Bello.Les photos de Ringo et de Mickey Dolenz, je les donnais à mon frère.Les vedettes me fascinaient.Louis est redescendu pour tout me raconter, me mentir sur la couleur des yeux du chanteur.Mais je suis arrivée à deviner son parfum.Louis s’est mis à écrire son papier pour le journal.49 Après cette nuit-là, les choses sont devenues ce qu’elles ont toujours été par la suite: un paradis précaire qui pouvait basculer d’un instant à l’autre.Il refusait toujours de m’amener à Miami.Pourtant, on m’avait assurée que c’était le Casablanca de l’Amérique. NELSON INCENDIÉ Il était d’accord.Sa vie ne l’intéressait plus.Alors il passait son temps à sauver celle des autres.Son bureau contenait les pires atrocités de la guerre des deux langues : fleur de lys, idoles figées en statuettes, déclaration d’indépendance.La première fois, je lui ai demandé si c’était le musée des horreurs.«Non, m’a-t-il répondu, j’aime les souvenirs de guerre, je les collectionne.» Nous lisions des documents officiels, adoptions des stratégies.Quand je portais mes lunettes, il cherchait à établir des ressemblances avec la chanteuse épinglée sur le mur droit de son bureau.Il avait vu au moins quatre fois The Verdict avec Paul Newman.J’avais la nette conviction que je lui parlais toujours en post-synchro depuis le moment où il avait commencé à me raconter le film.La version américaine lui plaisait davantage, car, disait-il, il ne comprenait pas toujours les dialogues.Je lui ai répondu que c’était comme lorsque Margot Lefebvre chantait a.Jeunesse d’aujourd’ hui, on voyait ses lèvres bouger et un peu plus tard on entendait la voix.51 Je le retrouvais toujours vers cinq heures, parfois endormi sur le canapé réservé aux clients.Il fallait que je le réveille doucement.Au début, je croyais à l’épuisement.Puis j’ai regardé ses yeux, ses mains.Il ne mangeait plus.Pendant deux ans, j’ai payé ses honoraires avec les bières que je lui offrais.Le matin de la nuit après l’incendie, je me suis demandé s’il avait eu le temps de prendre conscience de ce qui lui arrivait.Traverser la chambre, le salon, le boudoir hawaïen, le salon de la Révolution française; tous ces dossiers qui tramaient un peu partout sur les étagères les a-t-il relus une dernière fois?Je crois qu’il les a apportés avec lui.Dans The Verdict, Paul Newman ne périt pas au milieu des flammes.Ici, en face du Palais de justice, il ne reste qu’un grand trou : le musée de la guerre.52 COLLECTION Quelques jours avant la mort de Janis Joplin, nous avons acheté cet hôpital.Je parle de cet hôpital de poupées que ma mère a ouvert quand mon père nous a quittées.Je m’occupe des têtes : je les peigne, les maquille en respectant le modèle du catalogue dans lequel elles figurent.Ma mère, elle, s’occupe des robes, de leurs accessoires.Je ne savais pas qu’on pouvait collectionner des poupées, les numéroter, les ficher.Je croyais seulement qu’elles existaient pour traverser l’enfance de quelques petites filles.La mort de Janis a duré des heures.D’abord, j’ai entendu la nouvelle à la radio puis j’ai appelé quelques-unes de mes amies.J’ai crié : « Janis est morte pour toujours.» Puis encore: «Il paraît qu’elle accumulait les amants.» ?Etais-je la seule à avoir remarqué que sa mort était quelque chose de trop honteux pour qu’on puisse s’en saisir?Je ne sais pas.Je ne sais plus.On a ouvert une bouteille de Peaches Delight pour discuter plus librement de la mort.Ma mère est entrée mais elle ne connaissait 53 pas Janis.Elle voulait savoir si j’achevais son modèle Shirley Temple.Pour dire la vérité, je l’avais complètement raté : ses yeux étaient trop bleus, sa bouche trop sensuelle, ses cheveux complètement décolorés.Je récitais sans cesse le nom de tous les amants de Janis.On voulait les passer en revue pour trouver celui qui lui avait fait ça.Les hommes en question, ses ex, on étaient convaincues que la drogue ne l’avait pas tuée.54 TRAVERSÉE Mon ange m’a quittée sur le bateau qui nous amenait de Naples à New York.Je pense que nous savions ce qui devait arriver.L’idée d’un meurtre possible.Pour conjurer la mort, j’imagine une suite de délits mineurs : la jalousie, l’envie, la coquetterie.La première fois, le cœur se contracte.On vit dans le noir, au milieu de l’Atlantique, les jalousies se sont fermées sur quelqu’un qu’on voudrait entendre mourir.Une vision ancienne : moi brûlant dans des vêtements de première communiante.Parce que je suis un personnage pour toi, dans ma mémoire de fille venue d’ailleurs.Avais-je peur du poème ou du monde prêt à se consumer dans une langue inconnue?Depuis ce jour, je crois au lyrisme visible, presque une illustration de nos défaillances.Maintenant, j’arrive à nommer sans toi ce qui de l’ange est humain.«Je veux que mon ange soit un ange sexuel.Je veux un nouveau bestaire* *.» ?* Janet Hobhouse, Novembre, Editions Grasset.55 Alors tu es réapparu.Volontaire, dramatique, impeccable.Moi dans un état étrange, presque amnésique.J’ai passé ma main sur la broderie du voile.Finalement, mon amour, j’aurai succombé.Après plusieurs années, mon âme a encore quelque chose de latin. LE RIALTO SANS ELLE V A la fin des années soixante, le Rialto a été converti en salle de bingo.On y voit encore les colonnes de style incertain qui semblent supporter le plafond.La scène, à la manière de celle qu’on retrouve dans les cinémas de la même époque, surplombe la salle.Le meneur de jeu ressemble à s’y méprendre au MC des grandes soirées du Rialto mais aujourd’hui les femmes se livrent frénétiquement au jeu.Après le dîner en famille, il disparaissait dans la Ford gris et blanc.Il fréquentait le Rialto les dimanches après-midi.L’endroit se voulait exotique: palmiers, pink lady, tequila gold; la plupart du temps, les femmes s’efforçaient de ressembler aux vedettes de cinéma.Elles buvaient des cocktails avec des cerises de Maraschino et attendaient qu’on les invite à danser dans leurs robes de type sirène, fourreau plus exactement.J’imagine qu’il en invitait plusieurs à danser pendant l’après-midi parce qu’il me rapportait à chaque fois des quantités incroyables de petits parapluies hawaïens qu’on ne retrouvait que dans les cocktails servis aux femmes.57 Je fermais et j’ouvrais les petits parapluies jusqu’à ce qu’ils se brisent.Plusieurs clubs ouvraient leurs portes le dimanche après-midi, mais c’est au Rialto qu’il aimait rencontrer ma mère.Ils sont photographiés sur un carton d’allumettes avec un autre couple.Les femmes boivent des cocktails avec des petits parapluies ; les hommes fument des cigarettes.J’ai appris aujourd’hui que mon père travaillait au Rialto.Il était le garde du corps du propriétaire.Lorsqu’ils ont tiré sur lui, mon père s’est placé devant comme un bon chien de garde.Ils l’ont atteint au cœur.Ma mère dit qu’il n’a pas eu le temps de souffrir.Je regarde d’autres photos dans l’album.Des photos de moi devant la Ford gris et blanc.Ma mère portant ses lunettes qui lui font des yeux de chat.Mon père avec un groupe d’amis devant le Rialto.Ma grand-mère et moi devant un escalier de fer forgé.Pour ne pas perdre contact avec mon père, je me retrouve les jeudis avec une série de cartes devant moi essayant tant bien que mal de me partager entre les lettres et les chiffres qu’on crie à tue-tête.Au fur et à mesure que les cartes se remplissent je dis que «nous» 58 avons gagné, que «nous» avons vaincu le destin de cette salle.Rien ne pourra venir désormais assombrir les jours futurs.Entre la rue Bleury et la rue Hôtel-de-Ville, je peux refaire la vie nocturne des années cinquante, aller et venir dans chacun des clubs.Nous en fréquentons un autre à peine transformé.Marie prétend que les toilettes n’ont jamais été peinturées depuis au moins vingt ans.Notre dealer nous y attend chaque soir à heure fixe.L’image des petits parapluies me revient : j’ouvre et je ferme.Je pousse et l’aiguille s’enfonce dans mon bras.Ma mère me sourit, elle porte une robe en taffetas rouge assortie d’un sous-main en cordé noir.Mon père discute avec le propriétaire, je ne les entends pas, ils parlent tout bas.Nous nous assoyons à une table.J’entends Joy Division distordu.Puis ma mère serre sa robe sur son ventre tout rond.Je passe ma main sur le ventre.Marie vient me chercher juste à temps. LE ROMAN DE LINA Ils m’ont gardée éveillée toute la nuit avec leurs projecteurs.Je me suis levée vers quatre heures.J’ai allumé la télévision pour écouter The price is right.J’ai deviné le prix d’un mobilier de chambre et d’une paire de boucle d’oreilles banane.J’ai bu trois bières; maintenant je me prépare pour la visite.Tout ce que Lina m’écrit demeure incompréhensible.Elle confond trois langues : français, italien et anglais.Autrefois, on l’appelait Rosita.J’appelle à la réception pour que la femme de chambre vienne faire le lit.Le premier quart s’achève.C’est la relève.Je les vois déambuler sur la rue dans leur 4X4.Ils mettent leur radio à fond.Bientôt, ils vont arriver à tour de rôle dans le bar de l’hôtel.Le bruit de leurs bottes résonne même sur le tapis.Je peux sentir leur haleine, entendre leur cœur.Je peux les voir s’essuyer la bouche du revers de la main.Ils sont vulgaires.Je mets un peu d’ordre dans les papiers de Lina et de Rosita.Les premiers attachés par un ruban rose passé sont les lettres de Lina à son amant.Les autres ce sont surtout des coupures de journaux jaunis.Je les ai classées par ordre chronologique.Lina me laisse entendre que ces papiers ne valent rien.Plus tard, je retrouve des cartes géographiques, des plans, un annuaire Lovell et un jeu de Monopoly.Ce soir puis dimanche, je vais essayer de la convaincre d’écrire le roman de sa vie.Elle a tué son amant et elle veut expliquer son geste.Derrière la vitre, son visage me surprend encore.Rosita a maquillé ses yeux.Ses cheveux sont attachés.Je n’entends presque rien lorsqu’elle me parle.Elle ne se penche pas assez pour permettre à sa voix de traverser l’hygia-phone.Ils m’ont fouillée, ont vidé le contenu de mon sac à main.Ils ont confisqué mon enregistreuse en disant : «Les visites contact se limitent à la famille immédiate.» Rosita me confie que Lina ne va pas très bien.Ils pensent la transférer dans une institution d’ici quelques jours.61 LE SAUT DE L’ANGE Il est parti.Il couche maintenant dans son auto, une station-wagon.Le soir, après son travail, il m’invite à dormir avec lui.Il voudrait que je m’étende là, derrière, mais moi j’ai trop chaud.L’odeur du petit sapin vert, les couvertures poussiéreuses, puis son odeur à lui que je n’arrive pas encore à définir m’étouffent.Le jour, je retourne chez moi, j’ouvre les fenêtres et je m’étends sur le lit.Je n’arrive pas à trouver le sommeil même si je passe mes nuits assise dans la station-wagon.Parfois, nous allons du côté de l’île, je m’endors sur son épaule.Nous nous regardons.Il n’y a rien à dire.« Éternellement », me répète-t-il, avec ses grands yeux d’animal égaré.Le jour, j’attends l’autre.Les mots, les injures viennent rapidement.Il me demande un rapport détaillé de mes nuits : dates, heures, kilomètres.Je sais que bientôt je ne reviendrai plus ici.Quand il aura entendu mon histoire à plusieurs reprises, il me laissera partir.Une façon comme une autre de croire que je peux encore lui appartenir.Une histoire simple : je veux quitter la maison, mais je ne veux pas tomber.Alors je 62 prépare ma chute, le saut de l’ange en quelque sorte.Dans la station-wagon, je suis en sécurité, nous tirons les rideaux, j’ajuste les couvertures autour de mon corps.Il ne faut pas que je sente le plafond sur moi.Je pourrais croire que le monde se referme.Il se couche sur moi pour me caresser doucement.Trop doucement.Quand la terre tourne autour de moi, je peux m’endormir.Il me reste peu de temps pour perfectionner cette figure.L’histoire tire à sa fin; l’autre s’impatiente.Il en sait maintenant plus que moi.Il prévoit les chutes, la vitesse des corps et leur intensité.Je lui dis que nous sommes prêts, qu’il peut me lâcher la main.Je saute pendant que la voiture roule. TABLE 1 L’endroit où se trouve ton âme 5 2 Je pensais changer ma vie 31 Versailles 35 Pensione Annalena 36 Sam Shepard au Royal-Roussillon 37 L’hôtel du ghetto 38 Charlotte en Caroline 40 La courbe de la mort 43 Hôtel-Dieu 45 Style colonial 48 Motel Miami 49 Nelson incendié 51 Collection 53 Traversée 55 Le Rialto sans elle 57 Le roman de Lina 60 Le saut de l’ange 63 P our ceux et celles qui sont i» lu recherche d'originalité et de rigueur! Four ceux et celles qui veulent être à la fine pointe de l'information culturelle! Four ceux et celles qui veulent en savoir plus long sur tout ce qui concerne les événements culturels de prestige ou d’avant-garde! Soyez parmi les abonnés des revues culturelles! 815, rue Ontario Est Société Bureau 202 de développement Montréal (Québec) des périodiques H2L 1P1 culturels « (514) 523-7724 québécois Télécopieur : 523-9401 les herbes rouges 184-185 Les yeux fertiles (Bilan cinématographique et vidéographique 1989), essais, Daniel Carrière, Michel Euvrard, Gilles Marso-lais, Guy Ménard, Tom Perlmutter, Yves Rousseau, André Roy, Jean Tourangeau, Pierre Véronneau 186 El si les pâtisseries étaient moisies?, roman, Pierre-A.Larocque 187 Moins malheureux que toi ma mère, nouvelles, Dominique Robert 188 Est-ce ainsi que les amoureux vivent?, récits, Danielle Roger 189 Veilleurs de nuit 2 (Saison théâtrale 1989-1990), essais, Luis Araujo, Howard Baker, Hélène Beauchamp, Lorraine Camer-lain, Jean-Claude Côté, Daniel Danis, Gilbert David, Gilles Deschatelets, Aline Gélinas, Yves Jubinville, Gilles G.Lamontagne, Jean-Marc Larrue, Paul Lefebvre, Stéphane Lépine, Daniel Meilleur, Alvina Ruprecht, Jean-Louis Tremblay, Jean St-Hilaire, Louise Vigeant, Rodrigue Villeneuve 190 Chemins de sel, poésie, Claude Paré 191 Considérations sur l’alcool et la ponctualité, théâtre, Pierre Gingras 192 Corps-témoin (Bilan de la danse, saison 1989-1990), essais, Mathieu Albert, Pascale Bréniel, Michèle Febvre, Aline Gélinas, Walter Krajewski, Daniel Léveillé, Édouard Lock, Linda Rabin, Iro Tembeck formule d’abonnement et de commande ?abonnement: individu: 1 an (8 numéros), 30,00$ institution: 1 an (8 numéros), 35,00$ débutant au numéro_______ ?le(s) numéro(s) suivant(s)____ numéro simple ou double, 8,00 $ paiement à l’ordre de: les herbes rouges C.P.81, Suce.E, Montréal, Québec H2T 3A5 Nom.Adresse Ville.Code postal Photocomposition : Typographie Tapal’œil inc.Photo de couverture: Louis Lussier, Morte-eau, 1988, 28 x 35.5 cm, noir et blanc Impression : Ginette Nault et Daniel Beaucaire Imprimé au Québec, Canada L’endroit où se trouve ton âme rassemble de brefs textes consacrés aux sentiments humains, simples, mystérieux, contradictoires, insaisissables.Ce sont des histoires brisées, des souvenirs, des fragments qui peuvent tout autant être biographiques que fictifs, mais qui se veulent avant tout de petits récits d’apprentissage à la conclusion insolite.L’écriture, rapide, sans fioritures, saisit ici les minuscules faits de la vie comme des catastrophes naturelles.Née à Montréal en 1954, Carole David s’intéresse d’abord à la critique et collabore à diverses publications dont Spirale, Le Temps fou et le journal Le Devoir.En 1986, avec son premier ouvrage, Terroristes d’amour, elle se mérite le prix Émile-Nelligan.Elle enseigne la littérature au cégep du Vieux-Montréal.
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