Les herbes rouges, 1 janvier 1992, Nos 200-201
PER H“78 CON » ïILLEURS DE NUIT 4 Bilan de la saison théâtrale 1991-1992 O les herbes rouges 200-201 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-075-3 Direction : François Hébert Marcel Hébert Administration : Josée Gill Responsable des bilans : Cinéma : André Roy et Michel Euvrard Danse : Michèle Febvre Photographie : Sylvain Campeau Théâtre : Gilbert David Adresse : G P.81, Suce.E, Montréal (Québec) H2T 3A5 Distribution : Diffusion Dimedia inc.539, boulevard Lebeau Saint-Laurent (Québec) H4N 1S2 Tél : (514) 336-3941 Infographie : Sylvain Boucher Impression : Les Ateliers Graphiques Marc Veilleux En première de couverture : En attendant Godot, de Samuel Beckett, production du Théâtre du Nouveau Monde, présentée à Montréal.(Photo : Robert Etcheverry.) En quatrième de couverture : i.Les aiguilles et l’opium, de Robert Lepage, spectacle-solo présenté à Québec et à Ottawa.(Photo : CNA) Z L’histoire de l’oie, de Michel Marc Bouchard, production du Théâtre de la Marmaille, présentée à Montréal, Hull et Québec.(Photo : Yves Dubé.) 3.Le retour, d’Harold Pinter, production du Groupe de la Veillée, présentée à Montréal.(Photo : Yves Dubé.) 4.Les fourberies de Scapin, de Molière, production du Théâtre du Trident, présentée à Québec.(Photo : Daniel Mallard.) 5.Traces d’étoiles, de Cindy Lou Johnson, production du Théâtre de Quat’Sous, présentée à Montréal.(Photo : Yves Richard.) La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada, par le Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).Dépôt légal : quatrième trimestre 1992, Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada © Les Herbes rouges, 1992 Imprimé au Québec (Canada) VEILLEURS DE NUIT 4 Bilan de la saison théâtrale 1991 -1992 Directeur : Gilbert David Rédacteur en chef : Gilles Deschatelets Rédaction : Hélène Beauchamp, Hélène Boivin Yves Jubinville, Jeanne Painchaud OCTOBRE 1992 s O M M A PRÉSENTATION Gilbert DAVID et Gilles DESCHATELETS MASSE CRITIQUE MONTRÉAL Sur fond de récession, table ronde des critiques de quotidien, animée par Michel Vais et mise en forme par Jeanne Painchaud, Des dragons, de l’absurde.et des femmes D’une nouvelle «lost generation»?Vitalité de la scène anglophone Jeunes publics / Désormais, des signatures Marionnettes / Ces petits bouts de bois qui ont une âme Jean BEAUNOYER Pierre LEROUX et Robert LÉVESQUE Linda BURGOYNE Marie LABRECQUE Pat DONNELLY Hélène BEAUCHAMP Hélène BEAUCHAMP Coups de sonde montréalais Ne blâmez jamais les Bédouins Inventaires et L’an de grâce Voilà ce qui se passe à Orangeville L’histoire de Voie Le retour Bérénice En attendant Godot Corps étranger Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans Traces d’étoiles L’affaire Tartuffe or The Garrison Officers Rehearse Molière Marcel poursuivi par les chiens Luna-park Le café des aveugles Jean-Marc LARRUE Jeanne PAINCHAUD Yves JUBINVILLE Marcel FORTIN Gilles DESCHATELETS Yves JUBINVILLE Daniel HART Christiane GERSON Gilles-G.LAMONTAGNE Hélène BOIVIN Jeanne PAINCHAUD Gilbert DAVID Hélène BEAUCHAMP Luc BOULANGER 7 11 27 39 46 56 64 71 73 74 75 77 79 80 81 83 84 85 87 88 90 SOMMAIRE QUÉBEC Frileuse transition Jean ST-HILAIRE 92 Repli Jean-Louis TREMBLAY 102 Coups de sonde québécois Les aiguilles et l’opium Jeanne BOVET 109 WoufWouf Marie-Christine LESAGE 111 Les fourberies de Scapin OTTAWA-HULL Irène ROY 112 Textes en déroute Alvina RUPRECHT 113 Coup de sonde outaouais Les aiguilles et l’opium Dominique LAFON 122 RÉGIONS Abitibi-Témiscamingue / Un certain essoufflement Marie-Claude LECLERCQ 124 Bas-du-Fleuve et Gaspésie / Rêve ou réalité?Louise POULIN-ROY 130 Bois-francs et Mauricie / Côté cour ou côté jardin?Rolande LAMBERT 134 Estrie / Cinq théâtres, cinq démarches Michel GOSSELIN 140 Saguenay-Lac-Saint-Jean / L’entre-deux Josée GIRARD 144 OBLIQUES Le désir de l’art Yves JUBINVILLE 148 Bilan comptable d’une aficionado Jeanne PAINCHAUD 150 L’effet d’éloignement Hélène BEAUCHAMP 154 Le spectateur : témoin ou partie prenante du jeu?FESTIVALS Hélène BOIVIN 155 Du risque sans péril / Les 20 Jours du Théâtre à Risque / Québec Lorsque l’enfant disparaît./ Les Coups Marie-Christine LESAGE 159 de Théâtre 2 / Montréal Des preuves qui ne sont plus à faire / Lorraine CAMERLAIN 166 Festival de théâtre Fringe / Montréal Coup d’envoi réussi, sauf./ Carrefour international Philip WICKHAM 173 de théâtre / Québec Marionnettes, dragon et région / Semaine mondiale Gilles GIRARD 184 de la marionnette du Québec / Jonquière Françoise BOUDREAULT 192 SOMMAIRE SÉDIMENTS CRÉATION DRAMATIQUE Éclats de réel sur fond de mémoire Louise VIGEANT 201 JEU Forme humaine Stéphane LÉPINE 217 PARATHÉÂTRE S’asseoir au théâtre Jeanne PAINCHAUD 227 L’AIRE DU TEMPS Cultiver des liens Peter BROOK 231 Une nouvelle politique culturelle est-elle possible?Josette FÉRAL 237 Postmodernité québécoise et condition post-coloniale Jean-Marc LARRUE 244 THEATRUM MUNDI REPÈRES CHRONOLOGIQUES Yves JUBINVILLE 259 LISTES DES SPECTACLES (septembre 1991 — mai 1992) Montréal Jeanne PAINCHAUD 276 — spectacles anglophones Philip WICKHAM 284 Québec Jean-Louis TREMBLAY 286 Ottawa-Hull Alvina RUPRECHT 288 Régions Collaborateurs des régions 290 Théâtre estival (mai — août 1992) Hélène BOIVIN 293 LISTE DES OUVRAGES PARUS (septembre 1991 — août 1992) Jeanne PAINCHAUD 300 Collaborateurs et collaboratrices 302 PRÉSENTATION Un climat de morosité Voilà sans doute ce qu’on peut d’abord retenir de la saison 1991-1992.Le théâtre semble un peu partout se chercher un second souffle et, si certains groupes fonctionnent sur leur air d’aller, l’ensemble des compagnies souffre d’un manque de moyens et de temps, qui rejaillit négativement sur l’art dramatique lui-même.La récession qui s’éternise, couplée à des prix de billets souvent exhorbitants, fait que les salles ont du mal (doux euphémisme) à se remplir à pleine capacité.Au rythme actuel, la décennie risque d’être longue et souffrante, des deux côtés de la rampe.Malgré tout, l’activité théâtrale se fait débordante.Les artistes se montrent généreux, inventifs et ouverts aux enjeux actuels d’un monde en plein bouleversement.La saison dernière a aussi — Dionysos merci ! — connu un nombre impressionnant de moments forts que nous vous laissons le loisir de découvrir en parcourant le présent bilan.De son côté, l’équipe de «Veilleurs de nuit» a senti le besoin de faire peau neuve pour sa quatrième édition.Comité de rédaction élargi.Nouveau format.Nouvelles rubriques.Plusieurs nouveaux noms, parmi la quarantaine de signataires figurant au sommaire, viennent enrichir selon nous le portrait critique le plus complet qui se puisse faire de l’activité théâtrale du Québec en 1991-1992.V A l’examen global de la production théâtrale que propose «Masse critique» s’ajoutent cette année de courts textes qui sont autant de «Coups de sonde» sur les spectacles jugés les plus VEILLEURS DE NUIT 4 marquants par la rédaction.Quelques membres de la rédaction ont aussi écrit de courts billets sur des sujets de l’heure, regroupés sous la rubrique «Obliques».Par ailleurs, si tous nos correspondants en région sont nouveaux, plusieurs de nos anciens collaborateurs ont continué d’écumer les grands centres de Montréal, de Québec et d’Ottawa-Hull.Cette continuité est un gage pour l’avenir de cette publication qui doit son existence à un bénévolat qu’il faut à tout le moins saluer.en attendant des jours meilleurs.Sous la rubrique «Festivals», on se trouvera devant une saison faste et on y lira les comptes rendus de pas moins de cinq manifestations d’envergure : Les 20 Jours du Théâtre à Risque, qui s’étaient déplacés en novembre à Québec où s’est tenue également, en juin, la première édition du Carrefour international de théâtre qui a pris la relève de la Quinzaine; les Coups de Théâtre, le deuxième Rendez-vous international de théâtre jeune public et le Festival Fringe à Montréal, puis la Semaine mondiale de la marionnette à Jonquière.La rubrique «Sédiments» examine de près la production de nouveaux textes dramatiques — en cette saison riche de plus de trente créations québécoises —, le jeu de l’acteur et, avec humour, les conditions matérielles de réception du spectateur à travers les différents types de sièges qui lui sont offerts.La pratique théâtrale québécoise s’inscrit-elle davantage dans le courant postmoderne que dans le mouvement post-colonial?«L’aire du temps», en plus de répondre à cette question, propose une analyse de l’énoncé de la nouvelle politique culturelle du gouvernement libéral à Québec, ainsi qu’une réflexion stimulante de Peter Brook sur les significations du mot «culture».Autre nouveauté : une liste des ouvrages dramatiques et sur le théâtre parus entre septembre 1991 et août 1992; cette liste s’ajoute aux «Repères chronologiques» et aux différentes listes de spectacles, par centres et régions — listes où figurent pour la première fois les noms des auteurs et des metteurs en scènes — qui forment la matière de notre «Theatrum Mundi». PRÉSENTATION Seule la passion commune pour l’art théâtral que partagent les signataires du présent bilan a rendu celui-ci possible.Cette passion a un nom : la poésie.Federico Garcia Lorca l’a bien dit : «Le théâtre, c’est la poésie qui se lève et qui marche.» Salutations amicales à ceux et à celles qui la font Et à ceux et à celles qui en parlent.Gilbert David et Gilles Deschatelets MASSE CRITIQUE MONTRÉAL Sur fond de récession Jean Beaunoyer, Pierre Leroux et Robert Lévesque Table ronde tenue en juin 1992 dans le cadre de l’émission «En scène» de Radio-Canada MF, animée par Michel Vais et mise en forme par Jeanne Painchaud.Michel Vaïs : Quels ont été vos coups de cœur cette année parmi les spectacles des théâtre institutionnels?Pierre Leroux : J’en ai eu trois, dont deux ont été absolument marquants au Théâtre de Quat’Sous : Les chaises et Traces d'étoiles.Il y a aussi la reprise des Ubs, une réussite également Jean Beaunoyer : Pour ma part, il y a eu évidemment En attendant Godot, puis Traces d'étoiles et Les chaises.Notons que le Quat’Sous a eu une saison privilégiée.Je retiens également La trilogie des Brassard.Robert Lévesque : Ce n’est pas tout à fait les mêmes choix mais il est intéressant, justement, de les confronter.Je mets deux spectacles du T.N.M.sur trois dans mes coups de cœur : c’est Inès Pérée etlnat Tendu et le Godot, un grand coup de cœur, et aussi Les aiguilles et l'opium, peut-être le spectacle le plus réussi de Robert Lepage.M.V.— Et voici mes coups de cœur : le Godot en première ligne, naturellement, ensuite Provincetown Playhouse, puis Les chaises et enfin Pierre ou la consolation.Et quelle est votre impression générale de la saison?V J.B.— C’est une sombre saison.A cause des problèmes de certains théâtres : la N.C.T.qui a connu une saison catastrophique; le T.N.M, MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL *S*.«*v ¦ ¦ pour les raisons qu’on connaît et dont on va sûrement débattre, et la Compagnie Jean-Duceppe qui a raté la plupart de ses spectacles cette saison.Sombre à cause du climat de récession, d’incertitude, de passations de pouvoir, de transactions parfois pénibles, de décès.Et à travers tout ça, d’extraordinaires pièces, évoquées plus tôt.Dans l’ensemble, c’était une année presque triste, où il n’y a pas eu l’enthousiasme habituel.André Robitaille, René Gagnon, David La Haye et Robert Brouillette dans Pro-vincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans, une production de l’Espace Go.(Photo : Les Paparazzi.) P.L.— Ce sont sans doute les plus petits théâtres institutionnels, les moins bien nantis, qui ont offert le plus beau théâtre : le Quat’Sous, mais aussi l’Espace Go qui a présenté du théâtre solide.RX.— De saison en saison, on constate toujours à peu près la même proportion d’échecs et de réussites.A ce titre-là, cette saison est un peu semblable aux précédentes.Je remarque trois théâtres qui sont les plus vivants : le T.N.M., l’Espace Go et le Quat’Sous.Par ailleurs, il y a une idée générale que j’aimerais vous exposer sur la pratique théâtrale cette saison : j’ai l’impression que — et peut-être est-ce dû à la situation économique (les gens sont plus SUR FOND DE RÉCESSION nerveux, etc.) — la pratique théâtrale est devenue prétentieuse.Ce qui s’est perdu un peu à Montréal depuis quelques années, c’est une sorte d’humilité face au théâtre.On produit une pièce avec la certitude qu’on fait quelque chose de très bien.ce qui provoque des problèmes avec la critique comme ceux survenus vers la fin de la saison.On a une pratique théâtrale qui n’a pas d’autocritique, des metteurs en scène qui sont persuadés qu’ils ont fait les bons choix, qu’il n’auraient absolument pas pu faire autre chose, on dirait la même approche que celle d’une communauté missionnaire.J.B.— J’abonderais dans le même sens.Il y a actuellement beau- Éric Cabana, Raymond Legault et Julie Vincent dans Beauté baroque, une production du Théâtre du Café de la Place.(Photo : André Lecoz.) coup de susceptibilité.C’est vrai que les gens de théâtre acceptent de moins en moins la critique; il y a là une sorte d’aveu de faiblesse, de fragilité dans toutes les productions, qui fait qu’on est condamné au succès et qu’on ne peut pas se permettre d’échouer de temps à autre.Alors que ce qui fait la beauté du théâtre, ce sont ses essais et ses expériences, même si, parfois, ils ne sont pas entièrement réussis.13 Alain Fournier dans L’histoire de l’oie, une coproduction du Théâtre de la Marmaille et du Centre national des Arts.(Photo : Yves Dubé.) SUR FOND DE RÉCESSION M.V.— Un échec pour une grande compagnie comme le T.N.M., c’est très grave du fait qu’il faut aller chercher plus de la moitié des revenus au guichet.R.L.— Effectivement.Mais il ne faut pas que le contexte économique oriente le théâtre.Il ne faut pas que le théâtre soit l’appendice d’un budget.M.V.— Donc, vous êtes en accord avec le milieu théâtral pour qu’une augmentation très substantielle des fonds soit allouée au théâtre?R.L.— Ça ne fait que quinze ans que je le fais dans Le Devoir.M.V.— Et le secteur de la création?P.L.— Il y a plusieurs pièces que je n’ai pas vues, notamment Le faucon.J’ai beaucoup apprécié Conte d’hiver 70 qui m’a semblé être le texte le plus achevé, la découverte d’un très beau théâtre.Les aiguilles et l’opium a été un très grand spectacle : c’est la démonstration que Robert Lepage est probablement l’artiste de théâtre le plus imaginatif sur le plan visuel.A partir de textes de Cocteau, de Lettre aux Américains (on ne peut pas parler d’une grande écriture créatrice), le spectacle était absolument fabuleux.J’ai beaucoup plus de difficultés avec Anne est morte ou Le scalpel du diable \ je ne crois pas que ces tableaux de la laideur apportent quelque chose à la scène, aux spectateurs.Et A/me est morte est un collage tout à fait anémique de textes; je crois que trente-huit auteurs ont été mis bout à bout.R.L.— Ce n’est pas un collage, c’est un carrousel ! J.B.— Pour ma part, j’ai vécu une expérience assez spéciale : j’ai pu vérifier, à une journée d’intervalle, la création d’une même pièce (Le faucon) dans deux productions différentes à Montréal et à Québec.Cette expérience a répondu à une question que je me posais depuis longtemps : est-ce que l’auteur peut bien se servir en signant sa propre mise en scène?J’ai découvert que non.La production de Québec était meilleure parce que le metteur en scène, Gill Champagne, a vu un espace aérien que n’a pas vu Marie Laberge dans son propre texte; le jeu, également, était différent.M.V.— Est-ce que vous croyez que c’est un texte qui va rester?J.B.— Non, et c’est une des rares déceptions que j’ai vécues avec Marie Laberge, alors que Pierre ou la consolation était nettement meilleur.Je retiens aussi Le pays dans la gorge : il y avait quelque chose de nouveau dans l’utilisation de la voix, des mythes québécois et une nouvelle langue, moins québécoise, plus internationale.15 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL M.V.— Quoique un peu traditionnelle dans l’écriture.J.B.— Oui, ce qui est d’autant plus étonnant que c’est de la part d’un jeune qui n’a pas trente ans, Simon Fortin.R.L.— Je crois que le texte de création a causé le problème le plus dramatique de la saison parce que c’est peut-être la pire année pour les nouveaux textes.Alors que la création est l’essentiel de la vie d’un théâtre ! Ceci étant dit, je fais une exception pour deux textes.L'histoire de Voie de Michel Marc Bouchard, qui est le meilleur texte de cette année, texte bien mis en scène même si un peu froidement.Et comme le dirait Pierre Leroux, le texte de Robert Lepage (bien qu’il s’agisse d’un collage de textes de Jean Cocteau, il y avait là aussi du Robert Lepage) était un bon texte.Mais à part ces deux pièces (et à l’exception de Pierre ou la consolation que je n’ai pas vue), je cherche les bons textes cette année et je n’en trouve pas.M.V.— Et dans le domaine de la relecture des classiques?P.L.— C’est peut-être là que j’ai retrouvé l’épithète utilisée par Robert Lévesque tout à l’heure quand il parlait de prétention.Les metteurs en scène s’accaparent les classiques mais d’une façon nettement prétentieuse, comme s’ils allaient ajouter à Shakespeare ou à Molière une interprétation qui serait passée complètement inaperçue à tous les metteurs en scène qui ont monté la pièce avant eux.On a vu un Misanthrope monté étrangement : des scènes multiples collées les unes aux autres, sans unité.Je pense aussi au Roi Lear auquel Jean-Louis Roux avait donné une barre de mesure : il avait dit que ce serait un grand Lear ou rien.Malheureusement, ce ne fut.rien.Je pense aux deux pièces de Molière montées au Rideau Vert.C’était mis en scène comme si on en avait honte : on y riait du vers.On parle de la relecture de Iphigénie de Racine : je me demande si Brassard l’a récemment relue, justement.Il n’y avait pas de mise en scène.Quant à Bérénice, je ne l’ai pas vue.Pour L'opéra de quat'sous, il s’agissait d’une vision tout à fait personnelle et somme toute assez joyeuse; le spectacle m’a beaucoup plu malgré tout, même s’il y a de larges pans (politiques, notamment) de Brecht qui sont restés au vestiaire.R.L.— C’ est catastrophique du côté des classiques , sauf que je ne mets pas, comme vous, le Beckett et le Brecht parmi les classiques.Ainsi, je considère le Godot comme une pure réussite.A tout prendre, il y a le Bérénice de Brigitte Haentjens même si j’ai eu beaucoup de réserves et que je n’ai pas vraiment aimé l’approche. SUR FOND DE RÉCESSION f Normand Carrière, Jean Maheux, Loui Mouffette, Guy Provost, Dominique Quesnel et Daniel Prière dans L’opéra de quat’sous, une production du Théâtre du Nouveau Monde.(Photo : Les Paparazzi.) Il reste que c’est la réussite de ce secteur.Alors que Le roi Lear et Iphigénie sont des spectacles tellement ratés et ridicules.Je crois également que Jean-Louis Roux est une erreur de distribution.C’est tragique parce que c’est lui-même qui voulait monter cette pièce, qui l’a traduite.Mais, si c’est possible de le dire, je crois que le rôle n’est pas fait pour lui ou qu’il n’est pas fait pour le rôle.Le roi Lear, qui est ici une catastrophe, est une très grande pièce, inépuisable.Mais on en a fait un spectacle absolument grotesque alors que c’est un voyage au bout de la douleur.Même chose pour Y Iphigénie de Brassard, un spectacle qui allait dans tous les sens.Et dans Le misanthrope, la mise en scène n’était pas très claire, ce qui a donné un spectacle plutôt timide.Mais j’aimerais faire ici une petite parenthèse.Il y a eu, cette saison, une visite très intéressante : la troupe de Christian Rist qui a présenté, à la Maison de la culture Frontenac, un atelier de travail justement sur Le misanthrope.J’ai trouvé cet atelier plus achevé, plus précis, que ce qu’on en a vu au T.N.M.J.B.— Cet atelier était extraordinaire.Pour ce qui est de la relecture des classiques cette saison, il y a une constante : les plus grandes 17 David LaHaye et Sylvie Drapeau dans Bérénice, une production de L’Espace Go.(Photo : Les Paparazzi) SUR FOND DE RÉCESSION productions à Montréal ont toutes échoué.Ce qu’on a réussi, ce sont les textes classiques à peu de personnages; dans le cas de Bérénice, Sylvie Drapeau et deux ou trois comédiens portent la production : c’est rigoureux, simple, limpide; même cas pour Les chaises, absolument éblouissant.De fait, c’est toujours la même histoire qui se répète; on dirait que des productions de plus de vingt personnages sont automatiquement vouées à l’échec.A cause du niveau de langage qui, à chaque fois, pose un problème au metteur V en scène.A cause du nombre d’heures de répétitions et des budgets, qui semblent insatisfaisants.Et en comparaison avec les productions européennes, c’est la traditionnelle histoire de l’année ou des deux ans de préparation sur les scènes d’Europe versus les habituelles six semaines de répétition d’ici.M.V.— Vous parliez de Sylvie Drapeau; David LaHaye a aussi donné une interprétation assez remarquable dans Bérénice.Abordons maintenant les reprises du théâtre québécois.Même s’il y en a moins que les années dernières, on a atteint un rythme de croisière.R.L.— C’est très bien de revenir à certaines pièces qui méritent d’être retravaillées, relues, et c’est nouveau au Québec depuis quelques années.Évidemment, Inès Pérée et Inat Tendu est pour moi la réussite dans ce secteur.v V M.V.— À quoi attribuez-vous surtout cette réussite?A la mise en scène de Lorraine Pintal, à la scénographie aquatique de Danièle Lévesque, au jeu de Pascale Montpetit.R.L.— À tout cela à la fois; la réussite d’un spectacle vient de la magie d’ensemble.la mayonnaise a pris! Je mentionnerais aussi Provincetown Playhouse, une réussite très intéressante; Alice Ron-fard a su redécouvrir cette pièce qui a été montée à deux reprises auparavant.P.L.— Je retiens également Provincetown Playhouse, toujours grâce à la mise en scène lumineuse, aux jeux d’ombre et de lumière, à ces personnages qui disparaissent, au jeu solide de René Gagnon.J’ai moins apprécié Inès Pérée et Inat Tendu : c’était magistral mais les comédiens semblaient écrasés par cette mécanique immense.De ce personnage merveilleux interprété par Martin Drainville, j’ai trouvé que le comédien perdait la naïveté, ou enfin, ne la trouvait même pas.J.B.— Pour ma part, La trilogie des Brassard a été l’initiative la plus intéressante de la saison.C’était un grand moment.Il y a eu aussi Provincetown qui a été dans tout cela le meilleur spectacle, le 19 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL plus beau retour parce que la pièce n’avait pas encore eu l’ampleur qu’elle a atteinte.M.V.— Le texte est tellement complexe; je crois que c’est la première fois que Provincetown acquiert une limpidité qui lui rend justice.J.B.— Pour Bonjour, là, bonjour, quand on a vu la mise en scène de René Richard Cyr au T.N.M.(notamment avec Guy Provost), celle de cette année était nettement inférieure.M.V.— Il y a eu des metteurs en scène qui en ont fait beaucoup cette année, mais celui qui en a fait le plus, c’est André Brassard.Quel metteur en scène ressort cette saison?R.L.— J’en nomme trois : Pintal, Lepage et Brassard.Pour le meilleur et pour le pire, Brassard demeure quelqu’un de très actif.M.V.— Et du côté de la relève?R.L.— Je sais que Jean-Frédéric Messier a fait une mise en scène cette année, que je n’ai pas vue.Mais pour avoir vu ses mises en scène précédentes, je sais que c’est quelqu’un à surveiller.Mais chez les autres metteurs en scène, je ne vois pas beaucoup de réussites.Martin Drainville et Pascale Montpetit dans Inès Pérée et Inat Tendu, une production du Théâtre du Nouveau Monde.(Photo : Les Paparazzi) 20 SUR FOND DE RÉCESSION P.L.— Les trois metteurs en scène qui je retiens sont différents : Alice Ronfard, pour Provincetown mais aussi pour Cosifan tutte.Je crois qu’elle a posé là un jalon historique pour l’Opéra de Montréal.Enfin, on a ouvert la porte à une relecture par de vrais metteurs en scène de théâtre d’ici.R.L.— Ce n’ est quand même pas une première : Jean Gascon, Olivier Reichenbach, d’autres encore ont souvent été invités.P.L.— Oui, mais c’est une première, et je m’explique.Je me souviens que Miliaire avait monté un Conte d’Ory il y a deux ans mais avec les mains liées : c’était une production empruntée à Ottawa avec décors et costumes, et sa part d’intervention a été très modeste.M.V.— Tandis qu’ici, Alice Ronfard s’est entourée de Danièle Lévesque et de Ginette Noiseux, et a vraiment pu donner sa vision de l’œuvre.R.L.— Ce qui est intéressant, c’est que ce sont les jeunes, les forces vives, qui sont appelés à travailler à l’opéra.P.L.— Je retiens aussi Daniel Roussel.Son Feydeau m’apparaissait assez bien monté.M.V.— Ah, le Tailleur pour dames était très réussi.Avec Ubu roi, c’était plus laborieux.On se sentait tellement loin de l’action.Pourtant, la scénographie était superbe.P.L.— Et évidemment, parmi ceux de la relève, il faut retenir Pierre Bernard pour sa première mise en scène avec Traces dyétoiles.C’est une naissance, et la preuve que le théâtre peut être simple.M.V.— Et il y avait une excellente direction d’acteurs.R.L.— Je suis tout à fait d’accord.Par contre pour Les chaises, où il y avait de très bons interprètes (Hélène Loiselle et Benoît Girard), la scénographie a pris la vedette et a affaibli le spectacle.Dans le cas d’Ubu roi, c’est le metteur en scène qui l’a faite et cette lecture par Monsieur Roussel m’est apparue un peu faible.Je n’aime pas les scénographies qui sont trop symboliques, qui cherchent trop à donner par elles-mêmes un message direct, au détriment du jeu des comédiens.P.L.— Ionesco l’avait dit : l’avenir est dans les œufs ! M.V.— Roussel est un des rares metteurs en scène à concevoir assez souvent ses propres scénographies; Ubu roi, L'échange de Claudel.Cela fait partie de son langage de metteur en scène, il faut le souligner.J.B.— Pour revenir à André Brassard, c’est quand même étonnant qu’il puisse se permettre six mises en scène en une seule saison.21 Nathalie Coupai et Robert JA.Paquette dans Les souliers vernis, présentée à La Licorne.(Photo Pierre Longtin.) SUR FOND DE RÉCESSION Ici, on retrouve souvent les mêmes metteurs en scène d’année en année, il n’y a pas beaucoup de nouveautés.Une tradition s’installe.M.V.— Mais Brassard a annoncé qu’il en ferait beaucoup moins.Il y a par contre Serge Denoncourt, Brigitte Haentjens.J.B.— On s’en remet à des valeurs sûres, on ne prend pas beaucoup de risques.Cette année, c’est Roussel qui m’est apparu le plus intéressant, en dépit d’Ubu (la scénographie était incroyable et la pièce aurait dû réussir).M.V.— Et la scénographie?R.L.— Danièle Lévesque est sans conteste la scénographe de théâtre cette année.Avec ce qu’elle a fait pour Inès Pérée et Inat Tendu, avec Le roi Lear aussi (c’était l’aspect le plus réussi de l’entreprise), elle m’apparaît comme une artiste extraordinaire dont le travail a autant d’importance qu’un metteur en scène.Et j’ai aussi remarqué le décor, absolument magnifique, de Stéphane Roy pour En attendant Godot.Le décor de Claude Goyette, pour Les Ubs, était aussi remarquable.Et je crois que c’est bien que des scénographes travaillent souvent en tandem avec des metteurs en scène (dans le cas de Danièle Lévesque, c’est avec Alice Ronfard et Lorraine Pintal) : c’est ce qui fait la plupart du temps la réussite d’un spectacle.Cela se fait beaucoup en Europe.Même s’il n’y a ici que cinq ou six semaines de répétition, le spectacle peut vraiment mûrir s’il y a des équipes qui se voient et se connaissent à l’année longue.P.L.— Ce sont peut-être les plus simples images scénographiques qui me sont restées en mémoire : Provincetown Playhouse avec les portes en miroir de Stéphane Roy, et les deux Molière au Rideau Vert, dans les décors de Richard Lacroix, amusants.R.L.— Je voudrais ajouter que la scénographie d'inventaires était aussi de Stéphane Roy.Très jolie et très simple.C’est vraiment un scénographe qui monte.J.B.— Une des forces du théâtre au Québec, c’est que les scénographies sont extraordinaires, notamment au T.N.M.M.V.— Assez audacieuse en tout cas : Inès Pérée et Inat Tendu dans l’eau, Le roi Lear sur la terre avec ces tonnes d’eau qui tombaient sur ce pauvre Jean-Louis Roux.J.B.— Et à l’Espace Go, d’année en année, ce sont aussi des inventions incroyables.Et ce que fait Robert Lepage pour Les aiguilles et Vopium, et aussi L’histoire de Voie par Daniel Castonguay, cette maison en forme de châsse. MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL R.L.— J’ajouterais que la scénographie est le point fort actuellement dans le théâtre québécois.M.V.— Et du côté des interprètes?J.B.— Un des grands plaisirs du théâtre est sûrement une interprétation réussie.Évidemment, la plus grande interprétation de l’année est celle de Sylvie Drapeau dans Traces d’étoiles, mais j’ai de la difficulté à décider où elle a le mieux joué (La trilogie des Brassard, Bérénice!).Il y a aussi René Gagnon dans Provincetown, éblouissant.La performance de Jean-Louis Roux dans la deuxième partie du Roi Lear; j’y ai trouvé des moments extraordinaires, même s’il n’était pas très crédible, très imposant au début.P.L.— Je retiens Roux également mais je pense qu’il a été privé d’être grand, je n’ai pas été touché par la mort du personnage.La scène de la mort était mal montée.Parmi les interprétations marquantes, je retiens Hélène Loiselle et Benoît Girard, absolument merveilleux dans Les chaises, Sylvie Drapeau, et aussi Luc Picard, très solide dans Traces d’étoiles, un rôle marquant pour lui.Je suis aussi d’accord avec Gagnon et les trois interprètes d’Inventaires.On a des comédiens extraordinaires.R.L.— J’ ai joué aux Oscars cette année.Dans les premiers rôles, j’arrive à Pascale Montpetit pour Inès, à Luc Picard dans Traces d’étoiles et à René Gagnon dans Provincetown Playhouse.Dans les seconds rôles, je mets ex aequo Jean-Louis Millette et Alexis Martin dans le Godot et Monique Mercure dans L’opéra de quat’sous; je crois qu’elle sauvait même le spectacle parce qu’elle avait tout à fait l’approche qu’il fallait.Et aussi Janine Sutto pour le rôle de la reine Victoria dans Le pays dans la gorge : très piquant, très drôle.M.V.— Et avez-vous poussé un peu plus loin pour voir parmi les découvertes de la saison, des acteurs encore peu connus et qui se sont vraiment révélés, comme Alexis Martin?J’ajouterais Nathalie Mallette dans L’opéra de quat’sous, cette jeune comédienne et chanteuse que je ne connaissais pas.J.B.— Est-ce que Éric Cabana pourrait faire partie des jeunes comédiens?J’ai vraiment aimé sa prestation dans Beauté baroque.M.V.— Cette saison a été marquée par beaucoup de problèmes dans les théâtres institutionnels : la récession, les taxes, des salles plus vides que d’habitude, paraît-il, des changements de direction artistique importants.Tout cela a fait en sorte que les mauvaises critiques ont fait plus de mal que d’habitude, et Le Devoir s’est fait le porte-parole épistolaire des réactions du milieu et du public. mSSi: 7- \ Raymond Bouchard et Pauline Martin dans Le médecin malgré lui (Les deux Molière), une production du Théâtre du Rideau Vert.(Photo : Guy Dubois.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL ; '> V ' A ' T j .Jii»I mm m Le roi Lear, une production du Théâtre du Nouveau Monde.(Photo : Les Papa- J.B.— On a parlé de susceptibilité.Prenons au hasard le décès razzu) d’Yvette Brind’Amour.J’ai entendu des choses épouvantables sans avoir lu le papier de Lévesque.Puis, je l’ai lu et je me suis dit : c’est correct, Robert Lévesque a été conséquent avec lui-même, il n’a pas fait preuve d’hypocrisie.Chacun a droit à son style.Je ne voyais pas la raison de toute cette guerre.Il y a une agressivité qui sort de partout.Le droit à l’information doit être jugé par les lecteurs et par les employeurs de chacun des journaux et non par des gens qui ont un théâtre ou des intérêts à défendre ailleurs.Il est aussi assez étonnant de constater à quel point les gens de théâtre ne s’y connaissent pas dans le domaine de l’information.P.L.— Les employeurs non plus ne s’y connaissent pas.Je pense que les artisans du théâtre tout autant que les critiques font ce métier avec passion, et que la passion est forcément un déséquilibre.Alors il y a des dérapages occasionnels, ce qui est normal.Ce qui l’est moins, c’est cette espèce de paranoïa comme on en a eu la preuve dans le cadre des lettres qui sont parvenues au Devoir à la mort de Madame Brind’Amour.M.V.— Alors, il faudra faire une autre émission là-dessus, Robert Lévesque, et cette fois-là, on vous donnera la parole. Des dragons, de l’absurde.et des femmes Linda Burgoyne Ma saison théâtrale débute dans l’extase, sur le coup d’une reprise : la version intégrale de La trilogie des dragons à Québec.Sans plus de commentaires.Sinon pour dire que la suite devra se déployer dans un horizon d’attente revu, corrigé, voire imposé par cette grandiose production du Théâtre Repère.D’une trilogie à l’autre, celle des Brassard-Tremblay (À toi, pour toujours, ta Marie-Lou; Sainte Carmen de la Main; Damnée Manon, sacrée Sandra) m’a laissé un vague sentiment de redite.Pourquoi André Brassard s’est-il adonné à une lecture aussi étale du grand répertoire québécois?Doit-on penser à quelque essoufflement?Outre une merveilleuse Sylvie Drapeau, tout particulièrement dans le rôle de Bec-de-Lièvre, je ne retiens guère que l’image insolite d’une voiture au centre du plateau, lien aussi ténu qu’artificiel entre les trois pièces.À ce compte, j’ai nettement préféré le parti pris réaliste que Brigitte Haentjens a adopté pour Bonjour, là, bonjour offert au T.P.Q.Sa vision épurée aussi bien que le décor métonymique installé par Richard Lacroix — un univers scénique duquel suintait la chaleur indispensable à la réconciliation finale avec le père — ont permis au texte de Tremblay de se déployer dans toute sa force.Le drame d’une famille, voire d’un peuple incapable de s’exprimer passe par la lorgnette douloureuse de l’incommunicabilité, thème au demeurant fort prisé cette saison.C’est d’ailleurs ainsi qu’il convient d’aborder Les chaises, d’Eugène Ionesco (au Quat’Sous).Les personnages invisibles que MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL reçoivent et auxquels s’adressent les vieillards installés dans un œuf (il faut noter le jeu remarquable d’Hélène Loiselle et de Benoît Girard) ne constituent qu’une parcelle du dérisoire contenu dans cette anti-pièce.L’ambiguïté de la parole témoigne de la difficulté de communiquer dans un monde tourné vers l’individualisme et la réification.Aussi, ce théâtre de l’absurde, quarante ans après sa création, m’apparaît-il d’une actualité effrayante.Avec L’été, de Romain Weingarten, l’Opsis est venu, non sans habileté, ajouter un brin de cocasserie à cet univers inspiré du surréalisme où l’humour absurde triomphe.J’inclus, au nombre de ces réussites, une variation sur le thème de l’absurde, cette «ébaubissante» production de Voilà ce qui se passe à Orangeville (du Groupe Multidisciplinaire de Montréal).Je conserve précieusement l’une de leurs rebondissantes mini-balles, souvenir tangible impérissable — à l’image de ce spectacle.Avec la dynamique complicité du virtuose du décor qu’est Stéphane Roy — qui propose entre autres, en fond de scène, une toile peinte que l’on doit qualifier de pure merveille —, André Brassard a su nous éblouir avec En attendant Godot au T.N.M.Si Rémy Girard dans La trilogie des Brassard, une production du Théâtre d’Aujourd’hui.(Photo : Daniel Kieffer.) ' 28 DES DRAGONS, DE L’ABSURDE.ET DES FEMMES ce vieux routier de la mise en scène nous a semblé présenter quelques signes de tarissement dans le traitement de l’œuvre de Tremblay, on ne peut cependant que reconnaître son génie dans ce qu’il est convenu d’appeler ici du grand théâtre.Malheureusement, le célèbre «Merdre !» d’Alfred Jarry n’aura pas su résonner à en pourfendre les murs de la N.C.T.ni les tympans des spectateurs.On aura ri un peu, mais on se sera rapidement lassé des pitreries d’un Sol presque aphone — personnage qui, au demeurant, semblait coller à la peau de Marc Favreau d’une manière indélébile et gênante — trop burlesque, mais surtout trop aimé.En cela, cette production s’inscrit en faux — et sans doute est-ce là où cela achoppe — face aux intentions de Jarry qui affichait un profond mépris pour le public de théâtre.Les entreprises de décervelage du Père Ubu, dans tout ce qu’elles contiennent de méchanceté humaine, de sottise et d’ignominie avaient davantage pour but de provoquer le spectateur que de l’amuser et le divertir.Femmes en tête 1.Aux sceptiques, je dis qu’il faut (re)lire Rina Fraticelli, «La condition de la femme dans le théâtre canadien », Jeu 31, 1984.2, p.65-108.Trêve d’absurde, tournons-nous vers celles qui, en tout bien tout honneur, ont dominé le paysage théâtral québécois.Cette saison fut peuplée de femmes et ce, dans la réalité (du moins en partie comme nous le verrons) aussi bien que dans la fiction.Les nominations féminines aux postes de direction de certaines de nos plus importantes compagnies de théâtre se sont multipliées, de sorte que, depuis l’année dernière, les femmes se retrouvent en assez grand nombre (au moins six grandes compagnies montréalaises) pour qu’il vaille la peine de souligner le fait.Il sera certainement intéressant de suivre, dans cette perspective, le cheminement et les orientations de l’activité théâtrale au cours des prochaines saisons.Parmi les figures montantes des artisans de la scène au Québec on dénombre, avec bonheur, une assez grande quantité de femmes.Bien que la tendance sociale actuelle soit plutôt contre l’affirmation de la différence — les femmes souhaitant souvent elles-mêmes qu’on les reconnaisse d’abord en tant qu’artistes et non en tant que femmes —, je crois que notre théâtre a trop longtemps subi la domination masculine1 pour ne pas m’empresser de souligner que nos plus grands bonheurs, cette saison, ont été savoureusement concoctés par des femmes.C’est avec un doigté remarquable que Ginette Noiseux et son équipe de l’Espace Go ont jeté une fragrance exclusive sur la saison. MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL ïj , ; .x inintéressante, de l’auteur français Tilly, a dû subir les réductions de l’adaptation québécoise de Michel Tremblay.Non que ce dernier n’excelle pas dans ce genre d’exercice mais qui, au Québec, ne possède pas les références nécessaires sur Paris pour entendre cette pièce dans sa version originale?Se donne-t-on le mal d’adapter les séries télévisées américaines?Imaginons-nous Dallas transposé à Chicoutimi?Le public de théâtre au Québec a déjà fait le tour du Plateau Mont-Royal plusieurs fois, et il peut allègrement en sortir sans qu’on lui tienne la main.Marie Laberge a récidivé avec la mise en scène teAnna, un fort beau texte de Robert Claing.L’idée d’aménager l’espace scénique dans une cavité — d’autant plus qu’il s’agissait du principal lieu de l’action, soit l’appartement d’Anna —, dans un rapport scène-salle difficile comme c’est souvent le cas au Restaurant-Théâtre La Licorne, témoigne d’une ignorance honteuse des principes élémentaires de l’aménagement de l’espace.Seuls les spectateurs assis dans la première rangée avaient une vision adéquate.Par surcroît, les déplacements et la gestuelle des comédiens versaient dans une Perdus dans les coquelicots, une production de Pigeons International.(Photo : Pigeons International.) 32 Antoine Durand et Raymond Legault dans Le faucon, une production de la Compagnie Jean-Duceppe.(Photo : André Panneton.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL mécanique répétitive surdéterminant le texte.Il en fut d’ailleurs de même dans sa mise en scène du Faucon chez Duceppe qui, en plus, donnait allègrement dans le pathétique melliflue.Des héroïnes sur la piste des héros La présence féminine se sera donc manifestée dans la réalité théâtrale québécoise, pour le meilleur et pour le pire.Mais là ne s’arrête pas le parcours.On remarquera que le contenu même des œuvres est marqué au sceau de cette visibilité.Les œuvres dramatiques présentées au cours de la saison sont littéralement envahies par les personnages féminins, par des héroïnes.Toutefois, le traitement et le sort qu’on leur réserve ne sont jamais enviables2.On se prend à regretter les quelques fées et poules mouillées qui ont pendant un temps peuplé notre imaginaire.En droite ligne avec la tradition, on y trouve des femmes abandonnées, soumises au pouvoir de quelque mâle aux prises avec la volonté de puissance.Racine, on le sait, excelle en la matière.Ainsi pour Bérénice, la vie est plus tragique que la mort : le sacrifice suprême sera de continuer à vivre sans son amant qui lui préfère le pouvoir.Dans Iphigénie (à la N.C.T.), l’héroïne éponyme doit être immolée par son propre père.Sa quête en sera une d’amour pour ce père dénaturé, et si Iphigénie échappe de justesse au sacrifice, il faudra tout de même qu’une femme, Ériphile, meure pour permettre à l’homme de conserver son pouvoir.La figure du père, récurrente dans la dramaturgie québécoise, revient dans Anna.Après avoir retrouvé le père qui l’avait abandonnée, Anna meurt bêtement, comme elle a vécu, tuée par une balle perdue à la porte d’un dépanneur.Même sa mort aura donc été d’une triste banalité, comme le quotidien contre lequel elle se démenait.Déçue et insatisfaite, Anna sera amenée à s’interroger sur ses relations amoureuses.C’est toujours au personnage féminin, semble-t-il, qu’échoit le privilège (ou la corvée) d’aborder ce thème des relations de couple.L'an de grâce, une aventure collective débridée, met en perspective les interrogations, les désillusions et les fantasmes de trois femmes qui ont toutes, chacune à leur façon, subi des échecs dans leurs relations de couple.Au théâtre comme dans la vie, les femmes sont trop souvent victimes de la violence des hommes.Lion dans les rues (au Quat’Sous), œuvre noire et déroutante par son incohérence, aborde 2.Jean-Marc Lamie soulevait la question de manière fort opportune l’année dernière : «Une saison déroutante », Veilleurs de nuit, 3 : bilan de la saison théâtrale 1990-1991, Les Herbes rouges, 1991, p.48-56.34 DES DRAGONS, DE L’ABSURDE.ET DES FEMMES iSïÉê;:*» ¦A?»*#!* Isabelle Brassard et Gabriel Arcand dans Don Juan, une production du Groupe de la Veillée.(Photo : Yves Dubé.) 3.J’évoquerais ici des spectacles présentés la saison dernière — sans pourtant m’adonner à des comparaisons quant à la qualité esthétique de ces spectacles —, Des restes humains non identifiés.de Brad Fraser, ou Le sang de Michi de Franz Xaver Kroetz.la thématique du viol sur une toile de fond urbaine.La jeune Isobel est en effet victime d’un viol et d’un assassinat.Si l’auteure évite de justesse — dans la structure mais non dans les dialogues — une esthétique naturaliste éculée, c’est par ailleurs dans le fouillis total que sont présentés les nombreux tableaux de cette pièce, qui semblent être posés les uns à la suite des autres sans logique apparente.Je m’interroge sur de tels spectacles qui remportent l’adhésion du public et l’assentiment de la critique3.La violence sort des ruelles et des écrans pour envahir peu à peu nos scènes.Est-ce parce que cela existe que notre théâtre doit s’en faire le véhicule?Suffirait-il de choquer, de provoquer, d’exacerber la violence pour toucher?En d’autres mots, notre théâtre n’est-il pas coupable dans ce contexte de sensationnalisme, pis, d’un exécrable nivellement par le bas dans de telles adaptations de thèmes au goût du jour?Cela frôle parfois la catastrophe comme dans le cas du Don Juan d’Oscar Milosz présenté à La Veillée.On aura beau dire que le mythe a 35 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL suscité de grands textes, on est en droit de se demander s’il n’y a pas recrudescence de machisme.Bref, on pourrait se permettre d’aborder tous les sujets, de toutes les manières, sous prétexte que c’est du grand art et que, surtout,.le public aime ça ! Il m’a même semblé qu’indépendamment des textes, même la mise en scène souffrait parfois de ce triste sort.Ce fut entre autres le cas d’Ubu roi pour lequel Daniel Roussel, en voulant trop rendre le spectacle accessible, est passé à côté de l’essentiel.L’opéra de quat’sous, présenté au T.N.M.dans une mise en scène de René Richard Cyr a souffert du même syndrome.Je me dis qu’entre l’opéra-rock que j’ai vu et Brecht, pourtant.Pour poursuivre dans les avenues du théâtre qui se vend bien, mais pour en revenir également à nos fantômes féminins, on remarque que la biographie continue d’offrir des sources d’inspiration pour notre théâtre.Ainsi, dans Le pays dans la gorge de Simon Fortin (au T.P.Q.), Emma Albani, diva québécoise ayant vécu au tournant du siècle, se dévoile dans sa grandeur et ses misères.Un spectacle sans prétention, à la mécanique bien huilée, qui remplit bien sa fonction de divertissement.Dans la veine biographique, le Théâtre d’Aujourd’hui présentait en première francophone une pièce de Peter Madden, Crime du siècle, qui prend pour prétexte l’emprisonnement d’Ethel Rosenberg.Quoique un tantinet vieillotte dans sa facture, cette pièce proposait une réflexion intéressante sur la relation ambiguë (pouvoir-soumission, admiration-pitié) entre la condamnée et sa geôlière, respectivement incarnées par Louise Marleau et Monique Mercure qui excellaient chacune dans leur rôle.Le passé, les rêves déchus aussi bien que l’adolescence se trouvent réunis sous une même bannière dans Conte d’hiver 70, d’Anne Legault, et Le scalpel du diable, de Jean-François Caron, deux auteurs de la dramaturgie québécoise récente.Dans le premier texte, l’auteure aborde le difficile sujet de la Crise d’octobre 1970.Comme Dominic Champagne, la saison passée, avec La cité interdite, elle en offre une vision qui interroge le passé autant que le présent.Une mise en scène sans recherche, superposée au texte, l’a complètement aplati et confiné à l’anecdotique.Dans Le scalpel du diable, Régine, une adolescente de l’an 2005, écrit une composition sur le passé, lequel est en l’occurrence l’époque actuelle.L’espoir existe-t-il pour ces héroïnes désabusées?Indéniablement, ces nouveaux auteurs tentent de créer une brèche dans nos certitudes.36 DES DRAGONS, DE L’ABSURDE.ET DES FEMMES On aura donc eu cette saison des héroïnes flouées, malheureuses, violentées ou désabusées.Il est vrai que, ces dernières années, le théâtre est entré dans une noirceur sans précédent.On ne s’attend donc pas à y trouver des héroïnes comblées, pas plus que ne le sont les héros.Les héroïnes ne font que leur emboîter le pas.Là où le bât blesse Je ferai une autre constatation qui va toutefois à l’encontre de cette apparente présence des femmes dans notre théâtre.Il s’agit de l’absence flagrante d’auteures dramatiques.Et c’est là où le bât blesse.Triste constat en fait, puisqu’au cours de la dernière saison, aussi bien que lors de la précédente, moins de 10% des textes produits sur les scènes montréalaises étaient des œuvres écrites par des femmes.Que signifie donc cette quasi-absence de diffusion de textes de femmes?Simple concours de circonstances?Si au Québec, les femmes ne sont venues qu’assez tardivement à l’écriture dramatique, il n’en va pas nécessairement de même ailleurs.A mon avis, il faut plutôt interroger les principes qui dictent les choix des directeurs et directrices artistiques.D’une part, le théâtre est plus que jamais soumis à des impératifs économiques.D’autre part, à l’instar des structures sociales, les spectacles qui prennent l’affiche reposent souvent sur des modèles androcentriques.Les textes de femmes seraient-ils moins rentables?Oui, si l’on en juge par l’accueil très mitigé, voire souvent négatif de la critique à l’égard des rares pièces présentées l’année dernière et cette année — et ce malgré la facture traditionnelle et non subversive de ces textes.On se prend alors à se demander si le problème n’est pas que le sort réservé à ces textes est soumis à une réception conforme à une idéologie éternellement modelée sur des structures patriarcales.Dès lors, qui osera prendre des risques?L’empire des femmes est encore loin. Georges Krump dans Don Juan revient de guerre, une production du Théâtre de la Récidive.(Photo Deny se Gérin-Lajoie et Jong Guerra.) IHIl ¦Si ; * * D’une nouvelle «lost generation»?Marie Labrecque Cahoteuse pour tout le milieu théâtral, la dernière année fut d’autant plus difficile pour les troupes évoluant à l’ombre des grandes compagnies.Elles misent sur le risque et l’inconnu, à une époque où il ne faudrait plus livrer qu’un produit sûr, éprouvé et sans surprise.Peut-être parce que c’est dans l’adversité qu’on redresse la tête, cela n’a pas empêché une poignée de jeunes créateurs de se lancer à l’assaut de la scène.De nouvelles troupes sont apparues dans le décor, la plupart sans bruit.Mais quelques-unes ont fait une entrée plus remarquée.Fort inégal sur le plan artistique, le portrait d’ensemble impose une vision généralement sombre de cette fin de siècle, à travers les yeux d’une génération éprouvée.Reflet de la déprime ambiante, ces œuvres braquent les projecteurs sur les couples éclatés, la difficulté d’aimer, la misère des mésadaptés sociaux, la détresse urbaine, la solitude, l’incommunicabilité, la mort.Cette nouvelle «lost generation» a trouvé le chemin du théâtre et met en scène son désarroi.Mais elle se permet parfois, au bout du chemin, une faible lueur d’espoir : l’amour, l’humour ou l’imaginaire servent alors de bouée de sauvetage.Fred-Barry : une année de grâce Dédiée aux petites troupes d’exploration, la salle Fred-Barry a fort bien rempli son mandat.Pour sa seconde année à la direction artistique, Paul Lefebvre a fait preuve de flair et d’audace.Les MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL jeunes compagnies qu’il a accueillies n’ont pas déçu, sauf exception.Sa programmation ne compte qu’un seul véritable écueil : Brigitte et Jocelyn en voie de disparition, du Théâtre du 100e Singe, qui dépeint avec un soupçon d’exhibitionnisme les rapports de force qui ont remplacé les rapports amoureux chez les vingt-cinq / trente-cinq ans.Ces «scènes de la vie conjugale» québécoises ratent leur cible avec un spectacle hybride, dispersé dans trois formes artistiques.L’idée de départ était peut-être intéressante (encore que.la structure éclatée, la sempiternelle vidéo : on a déjà vu ça) mais le résultat accuse la pauvreté du contenu.Ouvrant la saison, Don Juan revient de guerre a marqué les débuts fort prometteurs du Théâtre de la Récidive, formé d’étudiants de l’UQAM, et du metteur en scène Jean-Claude Côté.Sa résurrection de l’œuvre d’Odôn von Horvath brille par le rythme, une entraînante évocation des années folles, des trouvailles visuelles et sa maîtrise du jeu corporel.Par contre, en explorant le jeu théâtral, Côté a poussé ses comédiens très loin dans le grotesque, parfois à la limite du supportable (sauf l’excellent George Krump).N’empêche, en faisant beaucoup avec peu, il laisse entrevoir de belles récidives.Après Gaspard, le Groupe Multidisciplinaire de Montréal s’attaque de nouveau aux normes sociales dans Voilà ce qui se passe à Orangeville.L’œuvre du dramaturge canadien Hillar Liitoja questionne les notions du bien et du mal, d’ordre et d’anarchie.Avec ses actions parallèles, son environnement visuel et sonore complexe, la pièce mise en scène par Jean-Luc Denis s’inscrit dans la mouvance postmoderne qui cherche à dépouiller le spectateur de ses certitudes.Ixs effets déstabilisants de ce tumulte soigneusement organisé s’estompent à la longue et on s’accroche au duel fascinant entre les protagonistes, porteurs de deux visions du monde.Benoît Vermeulen se distingue dans la peau d’un adolescent dont le froid raisonnement ouvre une porte sur l’abîme.Jeune comédien-auteur-metteur en scène, Wajdi Mouawad multiplie les audaces.Son premier texte, Partie de cache-cache entre deux Tchécoslovaques au début du siècle, exploite un riche filon : les amours mouvementées de Kafka et de Milena Jesenska et le conflit entre l’art et la vie.Chargée d’un lyrisme exacerbé, la pièce en rajoute dans la noirceur.Un peu de rigueur aurait mieux mis en valeur ses belles pages sur la création et sur la passion.Personnage horripilant, son Kafka n’en finit plus d’agacer (faut-il blâmer le texte, la mise en scène, oppressante mais appuyée, de Jean-Frédéric D’UNE NOUVELLE «LOST GENERATION»?Messier ou le jeu emphatique de Jean-Pierre Pérusse?) Il y a là tout le débordement propre à une première œuvre, mais aussi un talent en devenir.L'an de grâce, du PàP2, fut probablement le coup de cœur de la saison, d’autant plus inattendu que l’aventure ressemblait à un coup de dé.D’une création collective marquée par l’anarchie, a germé une œuvre fragile et inspirée.Une créature à trois têtes portée par la grâce.René Richard Cyr, Claude Poissant et Alexis Martin dépeignent avec sensibilité trois univers de femmes (magnifiques Marie-France Lambert, Markita Boies et Dominique Leduc), mélangeant avec doigté réalisme et poésie, humour et émotion, détresse et espoir.Branché sur une génération, le spectacle surfe parfois sur des thèmes convenus (la remise en question du yuppie, la crise de la trentaine.), mais il évite toujours le cliché, l’imaginaire emportant tout.Et malgré sa thématique de crise (dont la mort est la manifestation ultime), on y trouve plus de fraîcheur que de pesanteur.C’est le triomphe du rêve et de la création sur la morosité du quotidien.En fin de saison, Frankenstein est venu jeter un baume sur nos plaies vives.Oasis de légèreté dans une année grave, il table sur l’humour absurde et délirant du tandem Marc Labrèche-Richard Gohier.Un spectacle solo de haute voltige où explosent surtout l’habileté diabolique et le génie comique de Marc Labrèche, qui captive le public pendant une heure trente avec ses variations sur un thème, discourant de tout et de rien.Si on prenait ce spectacle avec le sérieux auquel il se refuse, on y verrait peut-être l’ultime faillite de l’être humain : son désir de perfection échoue et le monde qu’il a créé échappe à son contrôle.Complétait la programmation : Accidents de parcours, première production de Trans-Théâtre, que je n’ai malheureusement pas vue.Ailleurs À l’Espace La Veillée, le Théâtre Ô Parleur a présenté Z,’exi/, le deuxième volet de la trilogie de Naji Mouawad sur la guerre du Liban, mis en scène par son frère, Wajdi Mouawad.Le jeune dramaturge y fait le pont entre sa patrie d’origine et le Québec, entre l’exil, qui est une mort lancinante et la souffrance de jeunes écorchés vifs.Avec sincérité mais maladresse.Cette œuvre à deux niveaux (réel et onirique, voire spirituel), à la langue métaphorique, belle Ifs#; ff-fri# .Dominique Leduc et Patrick Goyette dans L’an de grâce, une production du PàP 2.(Photo : Bruno Braën.) : f:* D’UNE NOUVELLE «LOST GENERATION»?mais passant mal la rampe, lève rarement de terre, handicapée par une mise en scène sans relief et par une interprétation inégale.Reste une impression de lourdeur déprimante.Dommage, les intentions étaient belles.Les petites buses, présenté au Centre Calixa-Lavallée, ne volait pas très haut non plus.Privilégiant le grotesque, la pièce du Théâtre Optique possède beaucoup d’entrain et quelques bonnes idées ici et là, mais vite à bout de souffle.Cette parodie de la fausseté et de la parade sociale trahit des influences plutôt transparentes (la vague d’humour aura fait bien des petits.) et ne réussit pas à transcender sa matière.Le texte de François Désalliers trébuche trop souvent sur l’étroite ligne qui sépare la comédie absurde de l’absurde comédie.L’avenir de la race humaine fait l’objet de sombres spéculations dans Manipulations, un suspense d’anticipation sur la génétique livré par Tess Imaginaire (dix ans à explorer l’irréel).Avec une intrigue manichéenne et farcie des clichés de la science-fiction, la pièce se rapproche davantage d’un film de série B que du théâtre.Mais les grosses ficelles du scénario sont largement compensées par une mise en scène imaginative et bien rodée.Atmosphère prenante, ingénieuse utilisation de l’espace et touches expressionnistes démontrent avec éclat que Mario Boivin maîtrise fort bien son art, unique ici.Seule la faiblesse de plusieurs interpètes enraye cette superbe machine.Coups d’essai De jeunes comédiens se lancèrent à corps (et souvent à sous) perdus dans l’aventure d’une première création théâtrale, parfois pour s’offrir les rôles qu’on ne leur propose pas.Avec des résultats pour le moins inégaux.Les aventures des Steinhop, présenté au Tritorium par les créations Méchant Boris, s’appuie sur une scénographie inusitée, en forme de toile d’araignée.Mais cette idée spectaculaire et la performance acrobatique des deux comédiens ne parviennent pas à masquer la vacuité du texte.Y a-t-il un auteur dans la salle?Un véritable saut dans le vide, faute de substance.Au Théâtre La Chapelle, Danny et les flots bleus de Vocéan, de la troupe Danger Public, montre l’envers des yuppies des années 1980 : êtres frustres baignant dans une misère culturelle et affective.43 ' Voilà ce qui se passe à Orangeville, une production du Groupe Multidisciplinaire de Montréal.(Photo : Bruno Braën.) D’UNE NOUVELLE «LOST GENERATION »?Avec son misérabilisme naïf aux accents humoristiques, ce texte de John Patrick Shanley (Moonstruck) possède une simplicité qui en fait à la fois le charme et les limites.En introduisant plutôt artificiellement la «vilaine» télévision dans l’univers de ce couple paumé, le metteur en scène Jean Laliberté n’apporte pas grand-chose à l’œuvre.Mais les comédiens Stéphan Côté et Anne-Marie Desbiens se révèlent très justes.Pour réunir ses Contes urbains, Stéphane Jacques est retourné aux sources des légendes.Intime, délicieusement désuète et imprégnée de mélancolie, cette veillée traditionnelle du temps des Fêtes ne manque pas de charme.Le jeune comédien s’y révèle un très bon conteur, expressif et truculent.Il esquisse un Noël plus noir que blanc, avec un sombre portrait de l’amour : impossible, trahi, damné.On y risque son cœur, son âme ou.son rein.Dans la fable contemporaine de Yvan Bienvenue, l’histoire d’amour tourne à l’histoire d’horreur, dévoilant les secrètes hantises de la génération du sida.Prêts à pactiser avec le diable pour une nuit de plaisir ou d’amour, les héros de ces contes vivent comme si demain n’existait pas.À l’image, peut-être, de ce théâtre précaire dont la survie n’est pas assurée, qui ne sait s’il verra le lendemain.Mais que les jeunes créateurs continuent à alimenter, encore et toujours, avec l’ardeur du désespoir.Et c’est tant mieux. Vitalité de la scène anglophone Pat Donnelly De plus en plus de jeunes finissants des nombreuses écoles anglophones de théâtre au Québec tentent de mettre sur pied de nouvelles compagnies de théâtre ici même dans cette province.En cela, ces jeunes créateurs semblent aller à contre-courant.On sait en effet que selon des statistiques récentes, un nombre inquiétant de jeunes ayant fait des études supérieures quittent le Québec, surtout chez les anglophones.Entre 1986 et 1991, cinquante-deux mille jeunes âgés de quinze à vingt-quatre ans ont quitté Montréal.On ne sait trop où sont passées toutes ces jeunes gens, mais on soupçonne qu’elles ne sont pas tous allés à Chicoutimi.Dans le milieu du théâtre, le scénario est tout autre, bien qu’on n’ait pas réussi à brosser un tableau statistique de la situation.Il y a une quinzaine d’années, Toronto était la Mecque de tous les jeunes comédiens d’expression anglaise.Aujourd’hui, des classes entières de finissants s’unissent pour fonder de nouvelles compagnies à Montréal.Surprise : les jeunes comédiens restent ! Le spectacle A View from the Bridge, monté au Centaur par le Montreal Theatre Ensemble, est un parfait exemple de cette nouvelle tendance.Produite et interprétée par un groupe de finissants du collège John Abbott, cette pièce fut également mise en scène par un de leurs professeurs, Terry Donald.Cette production d’un classique d’Arthur Miller témoignait d’un grand professionnalisme.En outre, A View from the Bridge a même rapporté de l’argent à ses VITALITÉ DE IA SCÈNE ANGLOPHONE WmW*'1 üSi - Q'i.mÈmm 'ïMà$ ?*?Xvaw> producteurs, ce qui est tout à fait exceptionnel pour une jeune troupe de théâtre.Eddie Saad, qui campait le rôle principal dans la pièce de Miller, est à la tête de cette jeune troupe de comédiens.Repercussion Theatre, une troupe spécialisée dans la production de pièces shakespeariennes en plein air, connaît aussi beaucoup de succès.Cette compagnie fut fondée il y a cinq ans par Cas Anvar.Bien que ce dernier ait fait ses études à l’Ecole nationale de théâtre du Canada, la compagnie regroupe actuellement des acteurs formés aux collèges Dawson et John Abbott, de même qu’aux universités McGill et Concordia.L’an dernier, dix-huit mille spectateurs ont assisté à The Tempest et Much Ado About Nothing, présentées par Repercussion dans divers parcs de la métropole.Fait encore plus prometteur pour l’avenir de la troupe : le succès de leur première production en saison hivernale, Rosencrantz and Guildenstern are Dead, présentée au Centaur.Anvar y interprétait le rôle du futé Guildenstern, alors que Robert van der Linden tenait celui du naïf Rosencrantz.Clare Schapiro, Sheila Langston et Marthe Turgeon dans Woman by a Window, une production du Théâtre 1774.(Photo : Théâtre 1774.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL V A l’été 1991, grâce aux Mount Royal Players, eux aussi spécialistes des productions du type «Shakespeare-in-the-park», on a pu voir Roméo et Juliette se dire leur amour sur le versant ouest du mont Royal.Au cours de l’été 1992, cette troupe de nouveaux venus, issus de toutes les écoles de théâtre anglophones, a monté As You Like It dans le même décor.Plusieurs caractéristiques distinguent les Mount Royal Players de Repercussion Theatre.Alors que, chez Repercussion, on monte deux pièces du répertoire que l’on joue dans différents parcs, et qu’on y a recours à des costumes et à des décors assez élaborés (ainsi qu’à des microphones), les Players prennent leur courage à deux mains.et la nature pour toile de fond, et ils ne présentent qu’une seule pièce dans un unique parc.Chez ces derniers, les costumes sont réduits au minimum et c’est à travers le parc qui joue son rôle de décor naturel, que les comédiens évoluent au fil des scènes.Le Montreal Fringe Festival, qui en était en 1992 à sa deuxième édition, est un autre signe de la bonne santé théâtrale de Montréal.Kristen Kieren et Nick Morra, deux «décrocheurs» de l’Université McGill, dirigent ce festin de spectacles «fast-food», qui ont envahi le boulevard Saint-Laurent en juin.Des quarante-huit spectacles présentés dans le cadre du festival, la moitié environ était des créations de troupes montréalaises, dont la plupart étaient affiliées, de près ou de loin, à l’une ou l’autre des écoles de théâtre de Montréal.Parmi les beaux moments de ce festival, soulignons notamment une performance tragicomique intitulée Pochsy ’s Lips, où l’on assistait à l’agonie d’un être dévoré par un calmar géant.Cette pièce était interprétée par la Torontoise Karen Hines, qui signait aussi la mise en scène d’un autre succès du festival, Ferno, un spectacle clownesque mettant en vedette Mump et Smoot.Dans F ombre du «Phantom» En ce qui concerne le milieu culturel anglophone, il est aussi intéressant de noter que les gros producteurs torontois continuent de s’intéresser (non sans réserves, toutefois) au marché du théâtre commercial à Montréal.Si Les misérables furent l’événement de la saison 1990-1991, on peut dire que The Phantom of the Opera hanta, pour sa part, la saison 1991-1992.Plus de cent cinquante mille spectateurs assistèrent à ce spectacle à grand déploiement au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts l’hiver dernier; il n’est 48 VITALITÉ DE LA SCÈNE ANGLOPHONE donc pas étonnant que le Fantôme revienne à Montréal en décembre prochain.On a aussi constaté que les touristes américains constituaient pas moins de 20% du public du Phantom à Montréal.Il n’est sans doute pas fortuit que l’imprésario montréalais Donald K.Donald soit entré dans la danse, en montant à son tour un Festival Andrew Lloyd Webber : dans le super-spectacle produit par DKD et présenté à .la Place des Arts ainsi qu’au Théâtre Saint-Denis, on a pu voir la distribution des tournées de Cats, Evita et The Music of Andrew Lloyd Webber.L’opéra pop s’avère aussi une formule gagnante au restaurant La Diligence, où l’on présente A Tribute to Broadway.Tout y est, des chats costumés de Cats à la belle Evita qui pleure son pays, en passant par le Fantôme masqué qui interprète The Music of the Night.La saison du Centaur Marc Gélinas, Jean Archambault et Aidan A , , .¦ _ •__, „ Devine dans Balcon- ^ les jeunes compagnies et les super-productions musicales ville, une production annonçaient une nouvelle tendance, le Centaur n’en brille pas moins du Théâtre Centaur.(Photo : Centaur.) rr' 49 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL par sa constance.Le grand succès de la saison du Centaur fut une reprise, celle de Balconville.Jean Archambault et Marc Gélinas furent les seuls membres de la première production de cette pièce bilingue de David Fennario à reprendre leurs rôles : tous les autres comédiens étaient nouveaux et semblaient visiblement plus jeunes que leurs deux collègues.Malgré cette différence d’âge, et bien qu’on ait préféré Paul Thompson au premier metteur en scène de la pièce (Guy Sprung), ce nouveau Balconville a su faire rire — et pleurer —juste ce qu’il fallait.C’est Blokes, la revue musicale satirique du duo Bowser and Blue, qui a été l’autre succès populaire de la saison au Centaur.Ces amusantes réflexions d’un anglophone vivant au Québec en 1992 furent présentées devant des salles combles qui se sont prolongées en supplémentaires.Le coup d’envoi de la vingt-troisième saison du Centaur avait été donné ^rAShayna Maidel (en yiddish, «une jolie fille»), de la dramaturge américaine Barbara Lebow.Cette pièce qui relate le cheminement respectif de deux sœurs réunies après la Seconde Guerre mondiale, a su plaire à un vaste public en raison de sa résonance multiculturelle.Le scénario n’en demeure pas moins plutôt banal.En revanche, Goodnight Desdemona, Good Morning Juliet, de Anne-Marie MacDonald, était d’une qualité d’écriture exceptionnelle.Habilement mise en scène par Mary Walsh (de l’équipe de l’émission télévisée CODCO), cette pièce qui mettait en vedette Clare Coulter (une habituée du Théâtre Passe-Muraille) eut pourtant un succès mitigé.Goodnight Desdemona est l’histoire fantaisiste d’une spécialiste de Shakespeare qui retourne à l’époque d'Othello et de, Roméo et Juliette et intervient dans leur drame.L’histoire d’une liaison fatale entre deux jeunes femmes, Karla and Grif de Vivienne Laxdal, impressionna moins le public du Centaur que les critiques montréalais.C’est regrettable, car cette pièce mise en scène par John Palmer (pilier de l’avant-garde théâtrale torontoise) était fort intelligente et donnait à penser.La pièce Rough Crossing, de Tom Stoppard, qui traite à la fois de la vie dans les coulisses et de l’amour lors d’une croisière en bateau, était si ironique qu’elle n’arrivait pas à se hisser (ou à s’abaisser) au registre de la farce.Cette production maison mettait en vedette le débonnaire Albert Miliaire, ainsi que deux ou trois vétérans du Shaw; mais le metteur en scène John Bourgeois n’avait 50 VITALITÉ DE LA SCÈNE ANGLOPHONE Albert Miliaire et Susan Henley dans Rough Crossing, une production du Théâtre Centaur.(Photo : Centaur.) pas encore le pied assez marin pour mener son équipage à bon port.Rough Crossing a néanmoins évité plusieurs écueils.A Damsel for a Gorilla, la dernière (et la plus audacieuse) production de la saison du Centaur, eut moins de chance : elle coula à pic.À l’instar de la plupart des productions bilingues, cette pièce nous rappelait trop les tractations politiques qui l’avaient rendue possible, et pas assez les raisons artistiques qui auraient dû nous la rendre passionnante.Gérard Gélas, du Théâtre du Chêne Noir (compagnie d’Avignon), assurait la mise en scène de cette pièce d’Arrabal dépourvue de bons sentiments.On donna une série de représentations de A Damsel for a Gorilla en français, puis une autre série de représentations en anglais avant d’aller présenter la pièce en juillet en Avignon.Parmi une distribution très inégale, signalons la prestation de Catherine Bégin, dans le rôle de la féministe espagnole démente qui abat sa propre fille.Aucun élément de la production ne valait toutefois les deux heures (sans entracte) que durait la pièce.K 51 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Du côté des auteurs On a accordé la vedette aux dramaturges de chez nous en mettant sur pied Point of View Productions, qui a monté un festival de trois pièces de création au Centre Stratheam à l’automne dernier.Il s’agissait de Without Her, de Simon Sachs, de Anton, de Harry Standjovski, et de Three Cops on a Roof, de Pan Bouyoucas.Anton, une pièce qui jette un regard très tchekhovien sur la vie à Westmount, était particulièrement efficace.Les trois pièces présentées ont donné à entendre des voix prometteuses.Point of View Productions a été fondé par Svetlana Zylin, ancienne directrice du Playwrights’ Workshop, Joel Miller, Simon Sachs et Harry Standjovski.Robert Vézina et Peter Gaudreault dans L’affaire Tartuffe, une production du Théâtre 1774.(Photo : Théâtre 1774.) ÜÉSÉ 1 fî È ' ' * • \'è mm liisiiliiSis mÉËÊÉmmmsgmsm mm MâML 52 VITALITÉ DE IA SCÈNE ANGLOPHONE Par ailleurs, la compagnie Theatre 1774, dirigée par Marianne Ackerman et Clare Shapiro, a présenté deux pièces d’Ackerman la saison dernière : Woman by a Window, réflexion postmodeme sur la crise de la quarantaine chez les femmes, et L'affaire Tartuffe, une pièce à caractère historique traitant de la présentation d’une œuvre de Molière à Montréal en 1774.Dans Woman by a Window, la personnalité d’une femme se divise en Volonté (personnage campé par Sheila Langston), Désir (Clare Shapiro) et Âme (Marthe Turgeon); la pièce toucha une corde sensible chez les femmes de plus de trente ans.À la mise en scène, le style de Paula de Vasconcelos convenait parfaitement à l’œuvre d’Ackerman.L'affaire Tartuffe, une pièce récrite par l’auteure et produite dans une nouvelle mise en scène de Guy Sprung, ne fut malheureusement pas à la hauteur des attentes créées par tout le temps et l’énergie mis en œuvre.Ce spectacle bilingue fut néanmoins monté de façon compétente et semblait tout à fait opportun dans le contexte du 350e anniversaire de Montréal.Imago Theatre a présenté Incandescent au Théâtre La Chapelle; il s’agissait d’une autre œuvre recyclée, à partir d’un spectacle qui s’intitulait à l’origine Fields of the Bomb.J.M.Henry et Sylvie-Catherine Beaudoin ont tenu les rôles principaux dans cette émouvante prédication multimédia sur les périls de l’ère nucléaire.Au Fraser-Hickson Institute de Notre-Dame-de-Grâce, le Foolhouse Theatre a aidé David Fennario à faire revivre sa pièce Neil Cream, inspirée de la vie d’un médecin montréalais qu’on soupçonnait d’être Jack l’Éventreur.La mise en scène carnavalesque de Karen Angle n’a pas conféré à ces digressions disparates l’unité et la cohérence voulues.Autres compagnies, autres spectacles Nous n’avons eu droit qu’à une seule grande production du Black Theatre Workshop la saison dernière : il s’agissait de la comédie jamaïcaine Two Can Play, mise en scène par le directeur artistique de la troupe, Winston Sutton, et présentée au Centre Strathearn.Sutton nous a cependant permis de juger de ses talents d’auteur dramatique avec Our Lost Heroes, une vivante présentation de l’histoire des Noirs présentée en divers endroits par de jeunes comédiens. MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL De son côté, le Centre Saidye-Bronfman a essuyé un échec en coproduisant Driving Miss Daisy, pièce pour laquelle on avait fait appel à un metteur en scène de Los Angeles et à une distribution new-yorkaise.Toujours au Saidye, Bulldog Productions a eu plus de chance au printemps dernier avec The Heidi Chronicles, une comédie sur le féminisme chez les baby boomers.Ce succès de Broadway s’était d’ailleurs mérité plusieurs prix.Enfin, le Centre Saidye-Bronfman a affiché complet lorsque la comédienne torontoise Sandra Shamas est venue y présenter son spectacle solo, My Boyfriend's Back and There's Gonna Be Laundry.En plus de sa programmation qu’elle tourne dans les écoles, la troupe Geordie Productions a continué de présenter Billy Bishop Gœs to War en tournée pan-canadienne.La même troupe a aussi accueilli le spectacle The Women of Margaret Laurence, un one-woman show classique mettant en vedette Norma Edwards.Notre autre compagnie de théâtre jeunesse, Youtheatre, a présenté dans les écoles de la région métropolitaine Friendship Fable, une parabole sur l’amour du prochain, de même que Plague of Innocence, une pièce sensibilisant les jeunes au sida.Alex Ivanovici, Kevin Ryder, Deeno Aziz et Donovan Reiter dans The Mosquito Man, une production Clowns Gone Bad Productions.(Photo : Stephanie Colvey.) Wwex&m I m illIllSlI -r* ¦W : iiv '*'1 - mœ •*» > M •' C’est le Théâtre de l’Arrière-Scène qui aura offert cette année à ses amis et collaborateurs de longue date un cadeau d’espoir qui a les couleurs de la durée.En effet, Serge Marois s’est vu fêter, à l’occasion des quinze ans d’existence de sa compagnie et de ses vingt-cinq années de travail théâtral, et offrir un montage de ses propres créations.L’événement était étonnant puisqu’il nous montrait l’histoire d’une compagnie par l’intermédiaire des textes de son auteur, sur une scène.Cette histoire transformait quelque peu l’Histoire pour que les styles du passé coïncident avec ceux d’aujourd’hui mais le spectacle, et là se trouve son importance, disait la persistance d’un artiste du scénique et du visuel.En effet, Serge Marois est un concepteur du visuel et du mouvement et ce, dès ses spectacles de jeunesse où la lumière et le corps dansant interagissent.Plus tard, son association avec Paul Livernois confirme en quelque sorte l’orientation de son écriture scénique : Marois est d’abord un écrivain d’images.Ce sont les images qui portent le sens des scènes et des rencontres entre les individus, qui laissent transparaître les thèmes et les signes, qui donnent prise à l’histoire.Théo, pièce écrite par Joël Bienvenue et mise en scène par Serge Marois, porte la marque indélébile de ce dernier.On y Titom, une production de la Place des Arts.(Photo : René Binet.) 60 JEUNES PUBLICS / DÉSORMAIS DES SIGNATURES comprend que l’artiste a développé un langage et que ses affinités électives le situent nettement aux côtés du peintre surréaliste Magritte, tout autant que dans les parages de Beckett.Sylvie Provost et les Productions Ma Chère Pauline continuent d’innover et d’étonner dans Corps étranger, jouée dans une première version que je n’ai pas vue en 1990-1991, revue et reprise dans la programmation de la Maison-Théâtre à la Licorne cette saison.Les thèmes de la vie, de la mort s’y trouvent mais avec, cette fois, celui de l’amour.Et c’est ce qui ajoute une dimension fort belle aux personnages.L’écriture passe continuellement de la narration au dialogue, des situations jouées aux situations de retour en arrière, du moment où se passe l’action à tous les autres moments qui l’ont précédée et qui la suivront, donnant au spectacle une épaisseur temporelle appréciée.L’émotion, qui est celle de l’amour éprouvé, est constante et l’auteur capte l’attention des jeunes dans le suspense créé à cause des relations multiples qui enserrent les personnages.La jolie surprise V A l’occasion des fêtes de Noël, des artistes d’envergure se sont groupés pour créer et produire Titom.Étonnante aventure, sûrement, que la collaboration de Gilles Vigneault, Marcel Sabourin, Jean Asselin, Daniel Castonguay, Yvan Gaudin, et de la myriade d’acteurs de talent réunis autour de Paul Buissonneau, Françoise Faucher, le très jeune Hugolin Chevrette-Landesque, Francine Alepin, Benoît Dagenais et Sylvie Moreau.Un spectacle de mise pour l’occasion, où le conte et le folklore se conjuguaient pour le plongeon annuel dans la tradition judéo-chrétienne des crèches de Noël mais aussi, fort heureusement, pour ouvrir nos yeux et nos horizons sur tous ceux qui construisent le Québec et qui se prénomment Giuletta, Ahmed, Yukiko, Natacha ou.Titom.Le texte était bien un peu touffu, la construction du décor inachevée, mais c’est la bonne humeur de la bande dessinée qui emportait le tout, grâce aux aspects visuels expressionnistes de la scénographie de Daniel Castonguay, aux costumes multi-folkloriques d’Yvan Gaudin, aux choix judicieux de mise en scène et de direction d’acteurs de Jean Asselin.Un spectacle aux multiples signatures d’artistes confirmés.61 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Les mauvaises surprises Elles sont encore venues de la Nouvelle Compagnie Théâtrale où les décors à profusion et les effets spéciaux à tout venant, où le spectaculaire, donc, a arraché aux spectacles jusqu’au théâtral même.Les jeunes en ont eu plein la vue, mais n’ont sûrement pas été rassasiés.Sauf, peut-être, par La nef des fous qui parlait avec style du théâtre comique en ses diverses époques et manifestations.Le spectacle traitait de comédie : de la comédie romaine à la commedia dell’arte, des marionnettes espagnoles au burlesque québécois, ce dernier aspect ayant d’ailleurs été le mieux réussi dans sa présentation.Mais là encore, il s’agit toujours du collage comme mode d’initiation à un art ou à un genre, pratique éminemment gênante en ce qu’elle ne donne aucune satisfaction.Ce qu’il y avait de plus beau dans ce spectacle, c’était le jeu énergique et tiré du cirque de Julie Vincent et le plaisir manifeste au jeu de Raymond Cloutier qui nous donnait à retrouver un peu de la folie généreuse de certains spectacles des années 1970.Mais Ubu roi (une méga-machine qui n’était même pas un canular), Iphigénie (spectacle soporiphique au décor lourd et dont les acteurs semblaient affectionner un jeu intempestif) et La nef des fous parlaient tous d’hier aux jeunes d’aujourd’hui.N’y a-t-il pas là méprise sur le répertoire?Mais surtout, est-ce que ce ne sont pas les jeunes qui, plus que tous les autres spectateurs, sont plongés dans le contemporain?Leur servir de l’hier réchauffé, c’est les nourrir de bien piètre façon.La très mauvaise nouvelle D’autres spectacles, non encore aboutis, ont été joués cette année, surtout dans le circuit scolaire, spectacles dont l’écriture sera revue au cours de l’été et qui reprendront l’affiche la saison prochaine.Assistons-nous à des rodages de spectacles (non plus à des vérifications préalables, mais bien à des rodages) «en province» comme on le disait avant, «en circuit scolaire» comme il faudrait le dire désormais?Textes non aboutis, acteurs très faibles, expérimentation scénographique non terminée et incertitudes quant aux effets se conjuguent pour composer de mauvais spectacles, que les jeunes voient, néanmoins, avant qu’ils n’arrivent sur la scène de la JEUNES PUBLICS / DÉSORMAIS DES SIGNATURES Maison Théâtre — dont la direction impose une clause d’exclusivité — et sous les feux des critiques difficiles des quotidiens montréalais.Les meilleurs spectacles, pour des raisons financières, m’as-sure-t-on, tournent surtout à l’étranger.Ils ne se déplacent plus vers les écoles ou les lieux insuffisamment équipés pour des raisons, m’explique-t-on, qui sont liées à des choix artistiques.Tous les jeunes Québécois n’ont donc pas accès au meilleur et plusieurs d’entre eux voient des spectacles non aboutis.Et on s’évertue à vouloir me persuader que cela est normal.Je n’en crois rien.Si les artistes du théâtre jeunes publics persistent et signent, il y a quand même quelque chose de pourri dans la diffusion des spectacles auprès des jeunes.Qu’on ne vienne plus m’entretenir d’un accès démocratisé aux arts de la scène au Québec.Je constate que l’élite a accès aux manifestations théâtrales et que tous les jeunes n’en sont pas. MARIONNETTES Ces petits bouts de bois qui ont une âme Hélène Beauchamp Les marionnettistes ont quelque peu délaissé les recherches en «marionnettique» de la dernière décennie — alors que les objets et les miniatures figuraient dans des espaces scéniques devenus de véritables «installations dramatiques» — pour concevoir des marionnettes aux allures reconnaissables, conçues et animées de façon à représenter des êtres vivants.L’être humain retrouve sa place dans ces spectacles, tout comme les animaux, alors que les êtres fantastiques, à la façon d’humanoïdes, bénéficient d’un corps, d’une voix, d’une présence.En effet, les êtres fantastiques sont inventés à partir des caractéristiques connues de l’humain et du vivant, caractéristiques qui sont parfois amplifiées (allonger démesurément les bras, grossir la voix) ou déformées (les traits du visage, certains membres du corps) ou modifiées (se déplacer en sautant ou en volant).Le travail d’invention se fait à partir du connu vers l’inconnu mais toujours en fonction de l’être vivant — par contraste, donc, avec certaines autres saisons où l’objet occupait une place surprenante et où les jeux sur les dimensions contrastées renouvelaient le champ visuel, parfois de façon fracassante.La marionnette serait-elle en train de retrouver ses affinités avec une esthétique du dramatique après avoir effectué un détour significatif par le domaine de l’esthétique visuelle? MARIONNETTES / CES PETITS BOUTS DE BOIS QUI ONT UNE ÂME Jules Tempête, une production du Théâtre de l’Œil.(Photo : André Laliberté.) Un castelet-scénographie Jules Tempête, produit par le Théâtre de l’Œil, met les jeunes spectateurs en présence des habitants d’un village qui s’enneige au cours d’une tempête mémorable.Les personnages sont de tous les âges et de toutes les conditions, de tempéraments et d’états d’esprit divers.Un petit monde.Qu’ils provoquent le rire ou l’émotion, qu’ils nous donnent à réfléchir sur la condition humaine ou nous incitent à prendre part aux plaisirs et aux misères de l’hiver, ils le font en tant qu’êtres animés, et à notre image.Ils sont campés de façon réaliste, leurs comportements sont plausibles et le phénomène de reconnaissance joue.Si le personnage de Jules, le conducteur de souffleuse qui se perd dans toute cette blancheur poudreuse, a des rêves particuliers, il ne se trouve rien dans la conception de la marionnette pour le montrer.Dans ce sens, le spectateur est plongé dans une écriture traditionnelle et linéaire, apparentée à la littérature et illustrée par des marionnettes.65 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL V A cause de leur genre, du type de manipulation dont elles font l’objet et de leur allure visuelle, certaines d’entre elles sont spécifiques.Farineige, avec ses longs bras enveloppants comme la neige et l’hiver, apporte au spectacle le merveilleux des contes; dans leurs comportements de petits monstres, les enfants des familles Lépinard empruntent les rythmes du guignol; les autres membres de cette maisonnée déchirée par des questions d’héritage sont présentés de façon à raviver à la mémoire certaines émissions de télévision des séries jeunesse d’antan (Pépinot et Capucine en l’occurrence).L’innovation, me semble-t-il, se trouve du côté de la conception du castelet.Pour Jules Tempête c’est le village entier qui le constitue, village posé au centre de la scène, sous les éclairages qui concrétisent fort bien les atmosphères.Les manipulateurs, habillés de blanc, circulent «dans» le village, chacune des petites collines et des maisons étant susceptible de les soustraire temporairement à la vue des spectateurs.C’est un castelet-espace, un castelet-scénographie, tout englobant, qui installe une seconde scène sur le plateau lui-même.Les concepteurs proposent également un lointain en encastrant, à l’arrière-plan, un deuxième castelet, soit la maison des Lépinard qui s’ouvre en son centre et dont la terrasse fait office de scène.Des rêves et du silence Le Théâtre Sans Fil reste fidèle, quant à lui, aux marionnettes géantes, aux types de manipulation qu’il maîtrise magnifiquement et au plateau à faire vivre par la magie même de l’animation.La reprise du Seigneur des Anneaux pendant les vacances de Noël au Théâtre Denise-Pelletier de la Nouvelle Compagnie Théâtrale a attiré de très nombreux spectateurs dans la tranche d’âge inusitée des vingt-cinq à trente-cinq ans.Le spectacle était tout aussi réussi qu’à la création dans ses effets, ses lumières, ses impressionnantes manipulations.Jeux de rêve, spectacle créé cette saison pour le public des jeunes, a fait l’objet d’une importante démarche sur le rêve et les rêves auprès des six-douze ans.A quoi rêvent les jeunes, quels monstres et quelles douceurs habitent leurs nuits ou se cachent sous leur lit?Le texte d’Henriette Major permet une série de «dires» autour des rêves afin que les enfants puissent les côtoyer, les voir, s’y voir; afin qu’ils les convoquent en mémoire plutôt que de les 66 Jeux de rêves, une production du Théâtre Sans Fil.(Photo : TSF.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL refouler.Les rêves demeureront toujours du domaine de l’inapprivoisable, c’est là leur privilège et leur nature, mais pourquoi ne pas en parler?Marie-Ève, dix ans, et son frère Sam, sept ans, décident de jouer leurs rêves et, ce faisant, ils se les approprient.Le spectacle est ainsi composé de divers modules, réunis par le prétexte du jeu enfantin.Marionnettes à main prenante, à tiges et habitées se métamorphosent au gré de nombreux personnages fantaisistes, sortis tout droit de l’imaginaire enfantin.L’arbre à bonbons, la fête d’anniversaire, le fantôme et la sorcière, objets magiques et paysages étranges, personnages apeurants et personnages rassurants se succèdent dans un spectacle mi-onirique mi-didactique, aux effets étonnants, sur bande sonore impressionnante.Le Théâtre Sans Fil, en illustrant l’imaginaire, propose toujours des marionnettes dont la conception relève d’une invention étonnante.C’est là le domaine de prédilection de la compagnie, tout comme le défi majeur de ses artistes : rendre l’imaginaire palpable tout en lui conservant ses qualités d’étrangeté.Petits cris et battements d'ailes, un spectacle de la compagnie belge Créa-Théâtre présenté par la Maison Théâtre à l’Espace Go, tient son originalité de la grande liberté de réception offerte au spectateur.C’est à lui de faire le silence afin d’entendre ce qui n’est pas évident, de voir ce qui n’est pas donné.Sur le plan sonore, les bruits et les bruissements de la nature animale et végétale laissent néanmoins une place aux murmures et aux chuchotements des jeunes spectateurs.Le paysage sonore englobe l’espace entier du théâtre.Sur le plan visuel, les images invitent le regard, rappellent que ce qui est à voir ne s’impose pas de façon criarde.Le spectacle dit à quel point il est important de retrouver la capacité de voir et d’entendre.C’est également un spectacle qui propose comme possible l’harmonie dans la différence.Petit singe, jeune tortue et bébé-chouette n’habitent-ils pas le même sous-bois?Le castelet est un grand carré qui enferme les manipulateurs et qui tourne sur lui-même pour offrir, sur chacune de ses quatre faces, et comme autant de petits écrins, des fenêtres sur le monde.Le spectateur y découvre les trésors d’une nature sauvage, où les prédateurs tout comme les actes de survie, de défense et d’attaque sont bien réels.Des petits cris et des battements d’ailes pour une redécouverte du monde. MARIONNETTES / CES PETITS BOUTS DE BOIS QUI ONT UNE ÂME Des contes et du folklore L’Illusion, théâtre de marionnettes reprenait La crèche de Bethléem dans plusieurs Maisons de la culture durant la période des Fêtes.Animé par Lise Gascon, superbe et énergique «femme-orchestre» qui manipulait plus d’une quinzaine de marionnettes tout en campant plusieurs personnages, ce spectacle utilise un chariot unique dont tous les côtés forment ingénieusement de multiples castelets.La naissance du Christ y est racontée comme une histoire, au même titre que d’autres contes et légendes.A revoir Lû ptite marchande, repris à la Maison Théâtre, on constate sans peine que la force inventive de Petr Baran, Claire Voisard et leurs concepteurs tient pour une grande part à l’utilisation du conte traditionnel (québécois ou d’ailleurs) et à son traitement.Cette esthétique du conte supporte cependant mal le collage (des folklores nationaux par exemple) et, analysée de ce point de vue, La ptite marchande Elephantissimo, une r J production du Théâ- manque singulièrement de mise en rapport des divers elements tre Le Biscuit.(Pho- utilisés.to : Le Biscuit.) msm ¦ .< 69 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Du divertissement Opéra fou, présenté au Théâtre Biscuit, est un spectacle de divertissement.Il en faut aussi.J’en traite ici sans toutefois être persuadée qu’il s’agisse de théâtre de marionnettes.J’ai été bien divertie, ainsi que les jeunes et moins jeunes spectateurs autour de moi, mais je ne suis pas certaine d’avoir vu des marionnettes ni des marionnettistes.J’ai vu deux filles (deux girls?) danser sur leurs talons et «chanter» en lipsing tout en portant dans les mains ou tout en montrant à bout de bras ce qui ressemblait à des toutous, des poupées, des êtres en peluche, des animaux de compagnie.C’est sur le visage des deux actrices que les spectateurs lisaient les sentiments, la situation dramatique ou les mises en rapport des «personnages».Un bon divertissement que je classerais sous une rubrique «cabaret pour tout-petits».Il y a, en théâtre de marionnettes, des artistes dont la démarche créatrice s’effectue en continuité depuis maintenant nombre d’années, des artistes dont les styles sont repérables et dont on peut reconnaître les signatures.André Laliberté, André Viens, Petr Baran sont de ceux-là. COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ¦ Ne blâmez jamais les Bédouins La voix humaine de Flip, Weulf, Michaela et tous les autres Il fallait une forte dose d’inconscience pour se lancer dans cette périlleuse aventure qui a consisté à faire de l’une des pièces les plus audacieuses de la décennie écoulée une œuvre lyrique coquettement qualifiée d’«opéra de chambre».La création «mondiale», ainsi qu’on le précisait, a eu lieu à La Licorne qui, il est vrai, en a vu bien d’autres.Déjà en 1984, René-Daniel Dubois avait pris tout le monde par surprise en interprétant seul cette histoire de bons et de méchants parfaitement décousue, qui n’a rien de dialectique, encore moins de didactique, et qui réunit vingt-neuf personnages hétéroclites (il faut croire Dubois sur parole) sur la scène du même théâtre, alors situé boulevard Saint-Laurent.C’est grâce à la nouvelle compagnie lyrique de création, Chants Libres, que Flip, Michaela, Weulf, Père Noël, Staline et Lutin Vert, pour ne citer qu’eux, ont pu reprendre du service, troquant l’aridité de leur désert australien pour la partition vocale savamment déconcertante d’Alain Thibault, interprétée a capella par Pauline Vaillancourt Dubois, auteur du livret, a abondamment tranché dans le vif de son texte original, mais sans nuire du tout à sa délirante opacité.Bref, ce n’est pas plus clair qu’avant, pas moins non plus ! Joseph Saint-Gelais, le metteur en scène et co-concepteur du projet, a choisi une mise en scène effacée dans un décor minimaliste.Sage décision, non pas parce qu’il faut faire de la place aux deux trains qui foncent joyeusement l’un vers l’autre sous les pales d’une escadrille d’hélicoptères, mais parce que Pauline Vaillancourt a besoin de tout l’espace pour déployer son talent.Unique interprète de cette extravagance devenue lyrique, elle se glisse, lentement d’abord, sur la scène, comme si elle se trouvait justement au bord d’une falaise.Puis elle s’y installe et propulse graduellement sa voix qui finit par tout envelopper; une riche voix de soprano qui, d’ailleurs, change au gré des personnages.On n’est pas insensible à la prouesse technique et physique de la chanteuse-comédienne, mais ce qui saisit surtout c’est sa présence radieuse, une présence qui fait de ce spectacle un des moments les plus étonnants et les plus délicieux de cette saison.Je laisserai volontiers aux critiques spécialisés le soin de juger des vertus musicales et de la postérité de cet opéra peu ordinaire.Mais en tant qu’amateur de théâtre, j’y ai retrouvé la fougue, l’ironie et l’angoisse du mémorable one-man show de 1984.Quant aux nostalgiques de cette soprano bien élevée, qui a tant contribué aux succès de Peau, chair et os et de Rivage à l’abandon, ils avaient 71 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL de quoi être surpris.Livrée à elle-même et à un rôle à sa [déjmesure, Pauline Vaillancourt n’est plus une bête de scène, c’est un fauve.Tant mieux.Ne blâmez jamais les Bédouins n’allait tout de même pas s’échouer dans quelque musiquette à voix doucereuse sous prétexte qu’il fallait en faire un opéra, fût-il de chambre ! Jean-Marc Lamie k.v Sophie Faucher, Diane Lavallée et Suzanne Champagne dans Inventaires, une production de l'Espace Go.(Photo : Les Paparazzi.) 72 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ¦ Inventaires et L’an de grâce Quêtes amoureuses Inventaires et L’an de grâce relatent tous deux la petite histoire de trois femmes en utilisant la même approche, celle de suggérer une vie entière à partir d’un simple objet ou d’un type de langage; une vie de femme où, encore une fois, l’amour reste la pierre angulaire.Dans Inventaires, trois femmes de milieu ouvrier racontent leur destin avec une fulgurante lucidité.Trois femmes évoquées en l’espace d’un monologue, sur une scène dépouillée, par l’entremise d’objets du quotidien : la première grâce à une cuvette, creuset de toutes les traces (sperme, sang,.) de «ses» hommes; la seconde, grâce à une robe qui a séduit Markita Boies, Dominique Leduc et Marie-France Lambert dans L’an de grâce, une production du Théâtre PàP2.(Photo : Bruno Braën.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL bien d’autres époux; la troisième, grâce à une patère, ironique objet pour retenir (ou pendre?) son mari volage.Dans L'an de grâce, c’est à travers le langage que sont perceptibles les variations de destin des trois femmes, trois sœurs cette fois, qui évoluent sur une scène où les débris prennent toute la place.L’aînée, spécialiste en relations publiques, camoufle sa solitude derrière un français impeccable, aux formules convenues.La seconde, mouton noir, emprunte le jouai pour se défouler et oublier sa petite vie de mère et d’épouse.La cadette, rêveuse, «glose» en ancien français avec son prince charmant et s’approprie la «fine amor» des chevaliers et dames du Moyen Age comme règle de vie : l’exaltation de l’amour comme absolu.Six destins de femmes racontés avec humour par six interprètes éclatantes, six façons d’aborder l’amour par des auteurs masculins (Cyr, Martin, Poissant et Minyana) : est-ce bien là une vision féminine de l’amour, ou est-ce une vision masculine de l’amour au féminin?Jeanne Painchaud H Voilà ce qui se passe à Orangeville Frontières imprécises Sur quoi fixer mon attention dans ce spectacle?Résolument éclaté, le théâtre que me proposent Hillar Liitoja et Jean-Luc Denis en est un qui plus que jamais me ramène à ma propre expérience de spectateur.Dès lors, entrer dans un théâtre, choisir son siège (s’il n’est pas déjà assigné), Voilà ce qui se passe à Orangeville, une production du Groupe Multidisciplinaire de Montréal.(Photo : Bruno Braën.) COUPS DE SONDE MONTRÉAUMS diriger son regard vers tel ou tel acteur, entendre ou pas telle ou telle réplique ; ces décisions ne sont plus prises à la légère, ne suivent plus un seul ordre de conventions.Je suis ici forcé, à tout instant, de prendre mon rôle au sérieux : le spectateur que je suis peut influer, dit-on, sur le déroulement du spectacle s’il en a envie.Mais il peut aussi rester là sans rien faire, comme à l’habitude, nourrissant la méfiance bien typique de celui qui en a vu d’autres.Encore que cette liberté du spectateur n’est peut-être qu’apparente?Je suis libre de prendre place où bon me semble, sauf dans certains sièges marqués à l’effet du contraire.Gare à moi si je passe outre l’interdiction ! De même, j’accueille avec le sourire la citrouille énorme qu’un acteur dépose précautionneusement sur mes genoux.Une fois la photo prise cependant, et si je m’avise de la réclamer pour mon album, on me rappelle brutalement à l’ordre.Dans cet espace aux frontières imprécises je fais ni plus ni moins l’expérience du monde contemporain.La liberté que je réclame et qui m’est accordée en franchissant le seuil de ce théâtre, je découvre peu à peu qu’elle me pèse, sinon qu’elle comporte des pièges.J’avoue avoir été pris de vertige durant ce spectacle.Entre l’attitude respectueuse du spectateur de la scène naturaliste (la scène centrale) et l’indifférence (l’arrogance !) à laquelle je risquais de m’abandonner en prenant part au carnaval & Orangeville (la scène-salle), il y avait l’écart qui, hors du théâtre, sépare les comportements divergents, mais à la fois indissociables, du citoyen d’aujourd’hui, tantôt libertaire et tantôt docile.Ce contraste, qui plus est, se jouait sur scène dans la confrontation entre le jeune meurtrier, Paul, et son médecinpsychiatre.En qui avoir confiance?Qui disait la vérité?Le coup de maître de Liitoja est d’avoir, dans la définition de ses personnages, brouillé la distinction entre la violence et la liberté.Chacun présentait ces deux visages.L’envers et l’endroit du même risque.Yves Jubin ville ¦ L ’histoire de l ’oie Au-delà de la violence banalisée Au début des années 1950, le mélodrame Aurore Venfant martyre est porté à l’écran après une fulgurante carrière théâtrale de trente ans.Au Théâtre d’Aujourd’hui, en 1991, le Théâtre de la Marmaille propose, après une gestation de cinq ans, L’histoire de Voie, un conte poétique «pour enfants humiliés» dont l’argument a pour cadre le Québec rural d’avant la Révolution tranquille.Quarante ans séparent la première du film d’Aurore, qui marque l’apogée de la pièce de Rollin-Petitjean, de la création de la fable scénique Bouchard-Meilleur.Quatre décennies qui permettent de mesurer la distance qu’a parcourue la dramaturgie, 75 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL l’esthétique théâtrale et la société québécoise.Quatre décennies qui illustrent l’écart entre une vision complaisante et triviale de la violence familiale et une interprétation qui problématisé un malaise de société toujours préoccupant.Bien sûr, la réussite artistique de L'histoire de Voie est sans comparaison avec l’immense succès commercial du célèbre mélodrame.L’approche du sujet dénuée de visées moralisatrices, le traitement formel atteignant un haut degré de perfection esthétique convainquent de la maturité du Théâtre de la Marmaille.Mais au-delà de la poésie des langages scéniques qui s’adresse autant à la sensibilité de l’enfant qu’à celle de l’adulte, au-delà de la pertinence du propos qui interpelle à la fois la victime et le bourreau, que signifie cette fable dans le contexte de la saison théâtrale où encore bon nombre de productions étalent des scènes d’agression, exposent sans vergogne des comportements violents?Quel peut être le retentissement d’une pièce de cette envergure dans une société de plus en plus secouée par toutes formes de violence que les médias dénoncent et banalisent du même souffle?Témoignage sur la solitude humaine, cette «histoire de loi» peut-elle vraiment nous contraindre à jeter un regard critique sur les signes de notre intolérance?Pour répondre convenablement à ces questions que soulève la production de la Marmaille, il faudrait réfléchir longue- Yves Dagenais et Alain Fournier dans L’histoire de l’oie, une coproduction du Théâtre de la Marmaille et du Centre national des Arts.(Photo : Yves Dubé.) COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ment à la finalité de la création artistique dans une société de plus en plus anesthésiée par la surconsommation d’images vidées de leur substance; il faudrait interroger plus précisément la création théâtrale d’aujourd’hui dans sa capacité d’agir sur les consciences surtout lorsqu’elle s’emploie à investiguer l’univers de la violence.Mais, une fois les réponses amorcées et l’émotion dissipée, sait-on jusqu’à quel point cette délicate évocation de l’enfance blessée pourra résister à la dérive du culturel qui engloutit indifféremment toutes créations de l’imaginaire?Quel spectateur suffisamment touché osera désormais prétendre ne plus ressentir le besoin qu’on lui raconte des histoires aussi troublantes?Et si L’histoire de Voie était l’une de ces rares et éblouissantes pièces susceptibles d’éteindre en nous le désir de projeter nos peurs pour mieux nous convier à l’action?Marcel Fortin ¦ Le retour Le metteur en scène «illégal» La présence du metteur en scène sur la scène va à l’encontre des conventions théâtrales; pour citer Kantor il y est «illégal».Et multiple.Dans Le retour, de Harold Pinter, le metteur en scène Gregory Hlady est tour à tour chef d’orchestre, acteur, auteur, spectateur des spectateurs, spectateur des comédiens.Sa présence dérange, provoque.Il est comme quelqu’un qui apparaît sur la scène pour dire : j’aime pas ça.En se projetant dans le spectacle le metteur en scène multiplie les niveaux de réalité et de perception.Sa simple présence crée un effet de déconstruction, de dissipation de l’illusion et de la représentation.Quand Hlady entre en contact avec un comédien, il casse l’illusion qui se recrée, automatiquement, au bout de quelques minutes; par sa présence le metteur en scène veut contrôler cette limite de l’illusion.Cette fonction, sans doute la plus importante, n’est pas toujours perceptible pour le spectateur, même si elle est montrée, car elle lui semble faire partie pour ainsi dire de la structure interne du spectacle.En hachurant ainsi la narration Hlady envie, usurpe la place de l’auteur; il ira jusqu’à mettre sur scène le personnage de la mère décédée bien avant le début du texte.Pinter et Hlady poursuivent cependant un même but : casser l’imitation, la représentation du réel.Le dialogue de Pinter n’est pas naturaliste; il est une succession 77 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL de paragraphes émotifs, de mouvements intérieurs, de regards, de silences et de «temps» indiqués de façon aussi précise qu’une partition musicale.Ici, Hlady se fait chef d’orchestre : de la main ou en frappant le sol de sa canne il impose le rythme.Mais s’il dirige un orchestre — Appia avait déjà comparé le metteur en scène à un «Kapellmeister» — Hlady n’en occupe que très rarement la place physique.Et puis sa position critique est autre.Il n’est pas devant son orchestre : il est entre son orchestre et le public.Il réagit à l’un et à l’autre dynamisant le spectacle pour que chaque soir il se recrée.Pourtant, même s’il intervient dans le spectacle, Hlady n’est pas vraiment acteur.En fait, il n’est avec les acteurs qu’au début du spectacle pour accueillir les spectateurs et il viendra saluer au milieu d’eux.La présence de l’illégal sur scène est la marque d’une conception générale de l’art et le témoignage d’un choix esthétique radical.La démonstration spectaculaire de Hlady à La Veillée est la réussite de ma saison théâtrale.Gilles Deschatelets Elisabeth Albahaca et Linda Roy dans Le retour, une production du Groupe de la Veillée.(Photo : Yves Dubé.) aSSI-® .üp WsSm i ¦ îi rntm v, tü 'mm 78 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ¦ Bérénice Faire semblant J’en viens à me demander, à la suite de ce spectacle, si le tragique demeure à ma portée.Je mets ainsi en cause autant la qualité de la représentation, le jeu des acteurs, la vision de la metteure en scène que ma capacité de spectateur.Commençons par le spectacle, si tant est qu’il puisse être décrit sans connaître les yeux qui le captent.Brigitte Haentjens m’a semblé avoir reproduit sur la scène de l’Espace Go tous les effets de la tragédie racinienne, tous les signes du théâtre classique.Costumes, scénographie, éclairages, accessoires : les proportions physiques de la tragédie étaient respectées avec art et finesse.Rien ne dépassait.Rien ne détonnait À défaut des splendeurs d’usage, les lieux à Go étant ce qu’ils sont, le tandem Haentjens-Lévesque avait conçu un objet visuel compact, joliment ciselé qui correspondait on ne peut mieux au lieu réel de la pièce : l’antichambre.Les acteurs cadraient parfaitement avec cet environnement.Eux aussi possédaient tous les traits de la tragédie.Le menton haut, le port altier, le regard rempli des feux brûlants du désir.La metteure en scène leur avait même imposé cette fixité typique (à laquelle certains ont fait entorse!) de Vhomo racinus pour que l’on Marc Béland et Sylvie Drapeau dans Bérénice, une production de l’Espace Go.(Photo : Les Paparazzi) sMSIS'’ _______» TW' 79 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL perçoive bien le combat intérieur agissant sur eux avec la force d’un ensorcellement L’illusion était presque complète.Mais, sans compter les faiblesses de la diction, l’ensemble respirait souvent l’effort, le faux-semblant, la pose, si bien que l’on cherchait en vain la voie qui allait mener à l’émotion inédite, singulière, propre à la tragédie.J’impute ce demi-échec à la représentation, mais ce faisant je m’interroge sur la responsabilité qui m’incombe en tant que spectateur d’aller puiser, chez moi ou ailleurs, l’écho du tragique.M’est-il seulement accessible?Que suppose-t-il?Je dirais, pour ma part, un sens élevé du Pouvoir, avec ses tentations, ses excès, mais sans négliger pour autant l’âpreté du destin qu’il impose.Bérénice n’est pas le récit de la trahison autant, il me semble, que celui de l’abnégation.Les personnages de Racine ne condamnent pas leur amour, ils le subordonnent à un principe supérieur.L’esprit du temps est à mille lieux de cela.Avec raison ou pas, là n’est pas la question.Il tend fortement à mettre dos à dos le Pouvoir et l’individu, donnant le beau rôle, on s’en doute, à ce dernier.C’est à ce point, à mon sens, où la tragédie devient drame parce qu’en se tournant vers l’individu le théâtre emprunte la pente du psychologique.Et c’est là où se fait le deuil, peut-être bien, d’une part importante de Racine.Yves Jubin ville ¦ En attendant Godot Le rôle de l’artiste Une autre scénographie épurée et combien efficace de Stéphane Roy a donné le ton à la plus récente production du chef-d’œuvre contemporain de Samuel Beckett, En attendant Godot, présentée au Théâtre du Nouveau Monde, en janvier et février 1992.Ce qu’on en retiendra surtout, c’est la mise en scène lumineuse d’un André Brassard inspiré.La préoccupation première des quatre principaux personnages du texte, nés en Normand Chouinard et Rémy Girard dans En attendant Godot, une production du Théâtre du Nouveau Monde.(Photo : Robert Etcheverry.) ¦¦'à 80 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS 1953, est, nous le savons, de passer le temps comme ils le peuvent, dans l’attente, dans l’espoir qu’un certain Godot changera leur vie monotone et triste.Brassard a eu la brillante idée de convertir Vladimir et Estragon, les deux célèbres clochards, ainsi que Pozzo et Lucky, les traditionnels maître et esclave, en quatre acteurs aux styles différents.Avec audace, Brassard a su s’en remettre au thème du théâtre dans le théâtre, pourtant maintes fois exploité.La production qu’il signe se voulait ainsi un hommage au théâtre et à ses créateurs.En devenant des acteurs sans emploi, en quête de personnages afin de se sentir vivre eux-mêmes, Vladimir et Estragon sont restés les fidèles «quêteux» de Beckett.Il en est de même de Pozzo qui, avec perruque, poudre et costume, interprète un tragédien d’une époque révolue et de Lucky, devenu son fou lucide et obéissant.On ne peut passer sous silence le travail de direction d’acteurs effectué par Brassard.Les Normand Chouinard, Rémy Girard, Jean-Louis Millette et Alexis Martin ont, chacun, eu l’occasion de faire valoir leur immense talent.En ces temps où les gouvernements ne reconnaissent pas le rôle primordial des artistes dans nos sociétés dites civilisées, où le Groupe d’étude sur la formation professionnelle dans le secteur culturel arrive à la conclusion que les artistes vivent dans l’isolement, la pauvreté et l’incompréhension, (lire Le Devoir du 30 janvier 1992), la production de Brassard tombait pile.Daniel Hart ¦ Corps étranger Comme dans mon salon Dans Corps étranger, René Gagnon a réussi à mettre en scène le texte de Sylvie Provost d’une manière sensible, intelligente et, surtout, avec beaucoup de vraisemblance.Le découpage du texte dramatique s’effectue selon l’alternance de la narration et du dialogue, du passé et du présent, tel le processus de remémoration d’une situation.Le spectateur est constamment sollicité sur le plan émotionnel par une écriture dramatique qui a recours à des tableaux épurés par l’action du temps et colorés par l’intensité du souvenir.Patrick, par exemple, rencontre son père pour la première fois alors qu’il se rend voir son propre enfant à la pouponnière.Peu importe l’âge ou la situation sociale du spectateur, les sujets abordés par l’auteure vont droit au cœur de la vie humaine, marquée par les relations homme-femme, parents-enfant.La scénographie, bien utilisée par le texte spectaculaire, s’inscrit elle-même dans la matrice du souvenir, en ne traçant que les contours des lieux et en ne montrant que quelques objets indicateurs.Ainsi, la salle des toilettes de l’hôpital, endroit assez curieux pour des retrouvailles père-fils, est signifiée par un espace en coin, des tuiles blanches, une lumière crue, un distributeur d’essuie-main chromé et un lavabo en émail blanc.Patrick s’y retrouve coincé, forcé d’écouter son père qui le suit depuis trois semaines, forcé de lui adresser la parole.81 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Jean Lessard, Sylvain Hétu et Sylvie Provost dans Corps étranger, une production Ma chère Pauline, (Photo : François Le Pailleur.) mwM llllfto WtVtIM De même, la position dans l’espace du père, presque toujours situé hors scène, à l’arrière de la salle, déclenche une relation dynamique : son absence devient ainsi présente à la conscience du spectateur qui est dès lors complice de la fiction présentée.Les caractéristiques des autres personnages contribuent aussi au processus d’identification : la mère, séparée de son mari, encore jeune et jolie, à la fois solide et fragile; le fils de dix-sept ans qui, comme tous les ados, cherche inconsciemment un modèle masculin; finalement, le copain de celui-ci, qui devient amoureux de la mère, et qui, à vingt ans, agit comme «grand frère».Tout est alors en place pour l’examen dramatique de cette relation à trois.Il s’agit donc d’un théâtre d’identification, comme la majorité des adolescents l’apprécient.C’est le mérite des Productions Ma Chère Pauline que de le faire avec justesse, sans complaisance, et avec le souci permanent d’inviter le public à l’esprit de tolérance.Christiane Gerson 82 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ¦ Provincetown Playhouse, JUILLET 1919, j’avais 19 ANS L’immolation de la beauté «C’est un auteur qui nous dérange.Sa tête n’est pas en santé», dira le chœur emprunté à la tragédie grecque, en réponse à l’élan péremptoire de Charles Charles : «J’ai écrit une pièce sur la beauté, c’est tout ce que j’ai à dire.» Acte de folie, théâtre de la vérité, sacrifice de la pureté; jouer le théâtre en étant joué par lui, jusqu’à sa propre perte.Ne dit-on pas l’auteur du crime, de la même manière que l’auteur de la pièce?Texte majeur dans l’œuvre de Normand Chaurette, et dans la dramaturgie québécoise, Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans ne permet à quiconque de savoir avec certitude s’il est placé devant un fou, à même la fabulation d’une pièce inexistante qu’il se rejoue tous les soirs depuis 19 ans dans une clinique de Chicago.Le procédé du théâtre dans le théâtre, utilisé dans Hamlet comme élément révélateur des André Robitaille, DavidLaHaye et René Gagnon dans Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans, une production de l’Espace Go.(Photo : Les Paparazzi.) MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL consciences, vient ici confondre le réel et l’imaginaire dans une sorte de mouvement perpétuel.Dix ans après sa création, c’est ce qui fait la force du traitement éthéré du texte que la metteure en scène Alice Ronfard proposait à l’Espace Go; la production compte certes parmi les meilleures de la saison.Perception mystique, cérémonial trouble où l’instabilité du jeu de René Gagnon et de David LaHaye en Charles Charles à trente-huit et à dix-neuf ans, trouve un écho cinématographique dans le décor de Stéphane Roy dont les miroirs transparents (comme un clin d’œil à Cocteau) nous renvoient inexorablement du présent au passé, avec les mêmes odeurs de poissonnerie qu’au soir fatidique de juillet 1919.Dès lors, l’énigme de la pièce ne réside plus dans le fait de savoir s’il y avait ou non un enfant dans le sac.Ce sac, là pour être éventré de 19 coups de couteau, après avoir fait de chaque spectateur un retardataire, ne peut contenir, par un suicide déguisé, que l’auteur lui-même.La représentation, comme la faute de Winslow et Alvin, aura été unique, pour que l’acte théâtral atteigne au sublime.Après cela, tout peut bien basculer dans la folie, ou mourir.Gilles-G.Lamontagne ¦ Traces d’étoiles La mariée mise à nu.Une mariée en fuite débarque avec fracas chez un homme retranché du monde et de ses vicissitudes.L’entrée en collision de ces deux écorchés mènera à la compassion et à l’espoir de réapprivoiser la vie en dépit d’un passé douloureux, l’espoir de «renaître de ses cendres».L’entrée enjeu fulgurante de Rosannah (Sylvie Drapeau) exigeait, pour la suite de la représentation, que cette intensité dramatique soit non seulement maintenue, mais dépassée.Ce défi a été magnifiquement relevé.Le mérite de cette émouvante soirée revient en grande partie à Pierre Bernard pour avoir déniché le texte de la dramaturge américaine Cindy Lou Johnson, et s’être entouré d’une remarquable équipe.Pour son baptême en mise en scène, Pierre Bernard n’a pas joué la carte du spectaculaire, et il a préféré laisser toute la place au texte et aux acteurs.Voilà précisément sur quoi repose le succès de Traces d’étoiles : la sobriété.Qu’il s’agisse de la direction d’acteurs ou de la mise en espace, le metteur en scène a jugé bon d’aller au plus simple, évitant ainsi de tomber dans le piège d’un jeu sentimentaliste, tout comme Daniel Castonguay a évité celui d’une scénographie tape-à-l’œil.En servant ce texte particulièrement riche en subtilités, Pierre Bernard montrait qu’il faisait confiance à l’intelligence sensible de son public et 84 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS le laissait à un des plus grands plaisirs du théâtre : la découverte de ce qui se cache derrière le texte, le non-dit.Traces d'étoiles a brillamment démontré que les points de suspension valent souvent mieux que de gros traits rouges.Hélène Boivin En 1774, les soldats de la garde bri- tannique parlaient couramment le français (comme à la cour d’Angleterre d’ailleurs) et la coutume voulait qu’ils fassent, pour leur propre plaisir, du théâtre.La garnison dépêchée à Montréal monta cette année-là une comédie de Luc Picard et Sylvie Drapeau dans Traces d’étoiles, une production du Théâtre de Quoi'Sous.(Photo : Yves Richard.) wmm 7; ¦ L’affaire Tartuffe or The Garrison Officers Rehearse Molière Couleur du temps MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL L’affaire Tartuffe, une production du Théâtre 1774.(Photo : Théâtre 1774.) mæe&sm&e/m-ss&zt; n< •" %'s~ ^ |p$Sp|& : miji Molière.dans la langue de Molière.C’était à peine onze ans après le Traité de Paris qui cédait la Nouvelle-France aux Anglais, et deux ans avant l’indépendance américaine.Marianne Ackerman, avec sa pièce bilingue L'affaire Tartuffe or The Garrison Officers Rehearse Molière, reprend l’anecdote à son compte.Elle trace de cette époque trouble un portrait beaucoup plus nuancé que l’Histoire nous le rapporte, et dresse un parallèle avec la situation politique actuelle, sous forme d’une réception chez la ministre des Affaires culturelles.Une galerie de personnages (Anglais, Ecossais, Irlandais, Canadiens-français) vient illustrer ces échanges qui font mentir l’Histoire.Mais, dépassant l’anecdote, l’auteur choisit au centre de son entre- prise le fameux Tartuffe au lieu de la véritable comédie de Molière montée en 1774.Cela donne tout son sens politique à la pièce.Ce Tartuffe aux deux visages, joué par un seul comédien (magnifique Robert Vézina), emprunte tour à tour les traits du colonel et de l’évêque.Entre ces deux personnages, un troc ambigu se prépare : la colonie pourra garder sa langue, son régime de droit civil et sa religion.mais demeurera une simple colonie.Au-delà des échanges plutôt harmonieux entre les gens du peuple de toutes provenances, il semble que les personnes d’autorité aient toujours le dernier mot.Une fable habile dont la «morale» est à retenir en ces temps de haut-le-cœur constitutionnels.Jeanne Painchaud 86 COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS ¦ Marcel poursuivi par les chiens Une méditation sur T être et le temps «Chus faite pour vivre la nuit, Marcel, dans un monde qui respecte juste le jour.» Ainsi s’exprime Thérèse, de manière prémonitoire, au tout début de Marcel poursuivi par les chiens, face à son jeune frère fragile qui, devant nous, va faire le choix d’une nuit toute intérieure en acceptant la protection dérisoire des lunettes fumées qu’il a voulu se payer un soir d’été fatidique.La dernière création de l’auteur à'En pièces détachées (1969) — première œuvre, incidemment, où Thérèse et Mar- cel, plus âgés d’environ quinze ans, ont fait leur entrée dans l’imaginaire théâtral québécois — a, de l’aveu même de Tremblay, d’abord été un projet romanesque.Certains y ont vu la cause même de l’échec d’un drame jugé sans action où le récit, en effet, prime sur le conflit dramatique habituel.D’autres, plus sévères, se sont demandés ce que cette rencontre de deux victimes sur fond choral (les tricoteuses de la rue Fabre) apportait de nouveau dans l’œuvre que l’auteur élabore depuis un quart de siècle.Pourtant, les plus grandes réussites de Tremblay au théâtre tiennent pour l’essentiel au caractère monologique de son discours dramatique, alors que chaque personnage est littéralement prisonnier de son propre monde, enfermé dans ses mots Nathalie Gascon et Robert Brouillette dans Marcel poursuivi par les chiens, une coproduction de la Compagnie des Deux Chaises et du Théâtre du Nouveau Monde.(Photo : Les Paparazzi.) 87 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Lun a-park Comme archéologues d’un passé pourtant si proche à lui, qui le retranchent de son entourage.Chaque personnage, ainsi replié sur lui-même, se montre dominé par une passion dévastatrice, à l’origine d’un aveuglement tragique.Incapable de se (re)connaître lui-même, le personnage reste ainsi sourd et absent aux autres, telle Thérèse poursuivant sa vengeance plutôt que d’écouter la peur de Marcel confronté brutalement à la dureté de la Main, c’est-à-dire du Monde.Dès lors, la conscience, depuis que le Ciel occidental est vide, n’a d’autre choix que de se métaphoriser en quelque figure du Temps — ce qu’est le quatuor de Florence et de ses filles, réincarnation des Parques antiques —, car l’être n’a plus d’autre transcendance à invoquer que celle, étale, infinie, d’une projection mentale douloureuse de son manque.D’où la bascule de Marcel dans la folie, seul refuge contre un monde inhumain où chacun est, comme il en a la cruelle lucidité, poursuivi par des «chiens».En cela, Tremblay se montre fidèle à sa conception de l’écriture, et plus proche de la réflexion beckettienne (malgré les apparences, toujours trompeuses) que du drame domestique simpliste.Bien défendue par une Nathalie Gascon (Thérèse), un peu trop nerveuse, et surtout par un Robert Brouillette (Marcel) d’une troublante vérité, la pièce de Tremblay, sans être l’une de ses plus grandes œuvres, a la résonance d’un drame humain, trop humain, régi par l’implacable loi de Chronos.Gilbert David Pierre Granche, scénographe, nous le montre : le spectateur est dans une salle d’exposition, elle-même située dans (ou sous) un musée (institution qui conserve le passé, même celui de l’art contemporain) où des cadres, de dimensions variées et aux angles étonnants, attendent les figures humaines que l’artiste-metteur en scène y introduira.Pour qu’on ne s’y trompe pas, le scénographe installe entre la scène et la salle un trottoir de treillis comme ceux qui recouvrent les sites archéologiques.Les spectateurs sont bel et bien installés dans une galerie (souterraine?) dans laquelle les acteurs / montreurs viennent chacun leur tour, illustrer ce que révèlent les fouilles.C’est le début (russe et européen) du xxe siècle que l’on examine.Et, comme souvent, les moments antérieurs de l’histoire contribuent à éclairer les moments actuels.Pour le plus grand plaisir de l’esprit, ces acteurs / montreurs donnent à voir une reconstitution — dans la mesure où cela est possible — de certaines manifestations des arts de la scène en Europe, surtout celle de l’Est, à l’aube de notre siècle finissant.Arts du visuel et du sonore, écritures textuelle et scénique font naître des carcans qui camouflent de plus en plus le sentiment intime.Devant l’imminence du fascisme, l’être profond s’engonce dans des formes rigides.La grande leçon?Elle est dans l’ironie, 88 COUPS DE SONDE MONTRÉALMS comme l’a annoncé le premier être costumé à se présenter devant le public.De quoi, de qui, alors, être sûr?De l’art lui-même?Spectacle magistral que Luna-park, pour lequel le metteur en scène Denis Marleau a manifestement compris, jusque dans ses fibres les plus serrées, ce qui se joue en Russie jusqu’en 1930 (le suicide de Maïakovski marque la fin d’une époque).Il déjoue les facilités de la reconstitution et nous parle des fascismes probables qui se profilent dans l’ordre ordinaire des choses.Tout ça, avec une rare maîtrise.Est-ce parce qu’il désirerait rendre les spectateurs complices, non pas d’un nouvel ordre politique (ils sont toujours suspects), mais bien d’une nouvelle réflexion sociale?Hélène Beauchamp Luna-park, une production du Théâtre Ubu.(Photo : Josée Lambert.) SWi»8 ¦ ' ' ¦ il ¦ TVVXW 89 MASSE CRITIQUE / MONTRÉAL Le café des aveugles, une production de Carbone 14.(Photo : Nir Bareket.) V.'mWlm > ¦¦T.’-" '¦ V- wmm TTTTV.-:: Sil® wmm m Le café des aveugles Bien serré Après avoir connu sa période noire, inspirée de Heiner Müller (Hamlet-Machine, Rivage à l’abandon et Peau, chair et os), Gilles Maheu revient à son cycle autobiographique avec Le café des aveugles.Le dernier spectacle du directeur de Carbone 14 boucle une trilogie amorcée avec L’homme rouge et poursuivie avec Le dortoir, dans laquelle il se met en scène pour répondre à ses interrogations existentielles.Le café des aveugles apporte toutefois une nouvelle note à l’univers trouble du créateur : la sagesse.En effet, si la quête de Maheu garde toujours un fond de rage et de colère, elle prend ici des allures plus sereines.L’angoisse du créateur face au chaos s’est-elle apaisée avec le temps?Cette sagesse, on la perçoit tant du point de vue chorégraphique que narratif.Des mouvements doux et minimalistes s’insèrent dorénavant à la trame gestuelle saccadée et frénétique qui est la marque de Carbone 14.Le bilan émouvant que Maheu fait de sa quarantaine à travers une série de lettres à ses parents (qu’il récite dans un film projeté entre les COUPS DE SONDE MONTRÉALAIS scènes) tranche avec les délires de Müller ou de Artaud qui hantaient ses pièces précédentes.Le café des aveugles est aussi un spectacle hautement musical, avec les comédiens-chanteurs Jerry Snell et Terez Montcalm accompagnés de quatre musiciens sur scène.Plus que jamais, Maheu cumule les disciplines et mélange les genres, passant du hard rock à la douce poésie de Geneviève Letarte, de la danse acrobatique au lyrisme urbain de Bu-kowski, des images documentaires aux audaces de mise en scène.Le café des aveugles prouve que la révolte de Maheu traverse le temps.Luc Boulanger QUÉBEC Frileuse transition Jean St-Hilaire L’illusion a duré tout le premier semestre.Jusqu’aux fêtes.On a pu croire que le théâtre à Québec était un camp retranché oublié par la récession.Un bon public presque à toutes les enseignes.La saison a donc été lancée dans l’euphorie.Après des années de pérégrinations internationales, La trilogie des dragons est enfin revenue d’où elle est partie.Jamais Québec n’avait eu droit à la version de six heures de l’œuvre porte-bonheur du Théâtre Repère.Le Périscope s’est fait sanctuaire : ineffable montée en faisceau de l’anecdote et du mélodrame jusqu’à la dimension cosmique.Le public-roi Saison de transition au bout du compte.Saison de mise entre parenthèses.Quelques audaces, mais surtout beaucoup d’attentisme.Le pouvoir de réalisation s’érodant, on programme prudemment.On ausculte le cœur et le ventre du public en retenant son souffle : Aimera-t-il?N’aimera-t-il pas?Soyons bon joueur et admettons qu’on se préoccupe aussi de l’agilité du cerveau de ce bon public.On s’en soucie, mais on ne lui sert rien — ou à peu près — de nature à la mettre sur sa réserve avant acte.On agonise sur tout choix présentant l’ombre d’une lueur de risque.La pauvreté stimule l’imagination au théâtre?Un peu.Peut-être.Plus encore, elle provoque des réflexes frileux.Ix public est roi, certes, mais faut-il se faire une dictature de ses désirs à la mode et autres toquades?De peur de l’indisposer, les violons de la nostalgie reprennent du service.On sort les partitions .SlllPlli msm - ¦ , — - Jacques Leblanc dans Les fourberies de Scapin, une production du Théâtre du Trident.(Photo : Claude Huot.) ^ ^ ; mm.mm Jules Phüip et Denise Verville dans Le faucon, une production du Théâtre du Trident.(Photo : Daniel Mallard.) FRILEUSE TRANSITION à toute épreuve de classiques d’ici et d’ailleurs.D’abord d’ici.Gélinas au Trident et à la Bordée, Tremblay à la Commune.C’est le signe que notre patrimoine dramaturgique fait recette comme jamais, la preuve aussi que nous capitalisons culturellement.En revanche, il n’y a à peu près pas eu de création, à Québec s’entend.Peu de place pour la fraîcheur provocante de la jeunesse ou pour les regains d’audace d’auteurs qu’il n’y a pas si longtemps encore, on encourageait à oser.Pour sa part, le Trident a clos sa saison sur de décapantes Fourberies de Scapin, dans une mise en scène de Serge Denoncourt Une fraîcheur gamine émanait de ce spectacle, au surplus égayé d’une irrésistible typification des personnages.Par l’épilogue surtout, qui débouchait sur une remontrance grinçante.Les dernières lumières s’éteignaient sur Scapin pris au jeu de ses tromperies, sur un Scapin sous les traits duquel on pouvait devenir ou bien un acteur constitutionnel, ou bien quelque autre dextre manipulateur de notre fin de millénaire inquiète.Pendant ce temps, nos théâtres oublient les dramaturgies actuelles que leurs publics, de toute façon, ne sont pas prêts à conce- V ' voir.A d’autres, les pièces de Wole Soyinka, prix Nobel, ou du maître Sony Labou Tansi, pourtant francophone celui-là.Omissions coupables?Il y en a eu d’autres.N’était-ce des élèves du Conservatoire (La grande roue), Québec attendrait encore son baptême du théâtre de Vâclav Havel, président (ou ex, le cas échéant) de Tché-choslovaquie et l’un des auteurs marquants du dernier quart de siècle.Théâtre du monde?Théâtres d’une conscience du monde en marche?Si peu.Admettons à leur décharge l’obligation qui leur est faite de sacrifier à l’économisme.Pour survivre, il faut, non pas accompagner le public, mais complaire aux désirs à la mode.Bardé d’inquiétudes, celui-ci cherche à se délasser.Il fuit ce qui semble en remontrer au citoyen qu’il croit être et à l’être de cœur qu’il n’a plus le temps de devenir.Comment vendre, comment allécher le client sans perdre son âme?«.Artistique ou culturelle, une entreprise qui ne s’aventure pas est une entreprise inutile», disait Vilar.Risquer?Au Trident, Roland Lepage a cherché le moyen terme.Le gros risque de la saison, il Ta pris, non pas avec le Scapin précipité, 95 MASSE CRITIQUE / QUÉBEC ni avec Bousille et les justes, dont la metteure en scène Lou Fortier a, au demeurant, donné une belle âme en lui conférant un sage équilibre entre la drôlerie et l’indicible tristesse.Il l’a pris avec un texte râpeux et monumental de Federico Garcia Lorca, La maison de Bernarda Alba.Il a été bien inspiré.La mise en scène de Michel Nadeau se remarquait par une plasticité sobre rehaussant le climat de frustration sexuelle au cœur de la pièce.Le risque, il l’a encore pris avec Le faucon, de Marie Laberge.Un texte séduisant, quoique son protagoniste, un adolescent rebelle, apparaisse un peu trop omniscient.La mise en scène de Gill Champagne et le décor magnifiquement pictural de Jean Hazel, en jouant habilement sur la hauteur, ont gommé l’écart entre les dilemmes du jeune révolté et le symbolisme de ses aspirations au libre vol du faucon.Interprétation nerveuse et athlétique, voire acrobatique de Jules Philip dans le rôle clé.Le risque, il l’a pris aussi en affichant une de ses propres pièces.La complainte des hivers rouges, non sans des réticences de sa part à ce qu’on sache.Cette pièce épique sur la répression de la rébellion des Patriotes de 1837 avait fait sensation à sa création, sur la même scène, en 1978.Cette fois, elle a été bien accueillie, sans plus.Trop-plein de bla-bla constitutionnel?Statisme dépouillé de la lecture de Gilbert Lepage?C’est à savoir.Risquer au théâtre, c’est avant tout créer de nouveaux textes, donner une voix à qui dit autrement.Or, la création s’est faite rarissime à Québec en cette saison 1991-1992.Une seule production, L'héritage du Dr Jekill, d’André Morency, par le Niveau Parking, avec le concours de La Bordée.Sujet : la violence organique de nos sociétés.Bilan d’époque d’une humanité à la dérive, dressé dans une grande prolifération de thèmes.Idée intéressante parmi d’autres, celle du taylorisme prenant livraison de ses produits finis : la désagrégation environnementale et sociale.Des moments accomplis, des longueurs aussi.Plus personnel et concluant est apparu le dernier spectacle solo de Robert Lepage, Les aiguilles et l'opium.Refaisant l’itinéraire d’une «désintoxication» amoureuse, Lepage a livré son spectacle peut-être le plus audacieux, formellement parlant.Désir manifeste d’un théâtre total dans cet exercice surréaliste, filmique et esthétisant, éclairé de clins d’œil aux procédés de la Laterna Magica.Un bémol sur la «machine à voler» centrale à ce spectacle.En début de parcours, en octobre, elle n’était pas au point et ses grincements nous distrayaient de l’intention de légèreté onirique de l’auteur.96 FRILEUSE TRANSITION S’agissant de risque, Québec accueillait, fin novembre, le deuxième festival de ce nom.Une revue exhaustive de sa programmation déborde le cadre de cet article.Les traces les plus nettes me viennent de deux spectacles.Le premier, de forme plus conventionnelle, Perdus dans les coquelicots, de Pigeons International, m’a * séduit par son ironie et son intensité festive.Eclaté, véritable En attendant Godot multimédia, le second, Parcours scénographique, des Productions Recto-Verso, est une angoissante ode à l’immobilité et à l’impuissance.Une heure de tumulte visuel et sonore.Un anti-théâtre implacable sur la ville et la perte de sens qui s’y répand comme une tumeur cancéreuse.Répertoire québécois en demande Plus que Névrose à la carte, caricature griffeuse du monde des psy, assez bien troussée par Gill Champagne; plus L'héritage du Dr Jekill coproduit avec le Niveau Parking, ce sont les classiques qui ont redonné le sourire aux administrateurs du théâtre de la rue Saint-Jean, La Bordée.En janvier, le Tit-Coq, de Gratien Gélinas triomphe sous la direction de Ginette Guay.Dans un attendrissant décor transformable évoquant une carte de Noël, elle recrée un univers convivial, imagé et savoureux à l’enlaçante émotion.Une mise en scène fidèle aux valeurs de l’époque de la création de la pièce; quelques coups de chapeau en direction de la distribution d’alors, notamment vers Juliette Béliveau (tante Clara).En clôture de saison, Jean-Jacqui Boutet réalise un vieux projet : monter de courtes pièces de Tchékhov.Ses Comédies russes produisent bon effet : bel équilibre de L'ours et du Tragédien malgré lui; entre la crise de nerfs appréhendée et la folie.Un jubilé hilarant, et Une demande en mariage au comique robuste et un peu trop précipité, mais fort efficace.Pour son unique production de la saison, le Théâtre Blanc s’est attaqué à un mythe moderne américain.Jimmy Dean, Jimmy Dean ne manquait pas d’attrait avec sa scéno «Coca-Cola» et son psychodrame original et bien tendu, mais le spectacle de Gill Champagne est resté somme toute inaccompli, l’idée de ces vieillissants fanas québécois de Dean venus commémorer dans un bled des Cantons de l’Est le vingtième anniversaire de la mort tragique de leur idole (1955) ne convainquant pas d’emblée.97 ¦ •Sgpjg .c '.• < Simone Chartrand et Jules Philip dans Tit-Coq, une production du Théâtre de la Bordée.(Photo : Richard Lamontagne.) FRILEUSE TRANSITION À la Commune, débuts à la mise en scène probants de Denise Verville, avec À toi, pour toujours, ta Marie-Lou.Dans un sobre décor de cuisine-autel du sacrifice de Marie-Lou et des siens, le drame garde tout son souffle de fauve pris en chasse.La Marie-Lou de Marie-Ginette Guay est glaçante de hargne et d’autolégitimation désespérée.Remarquable, le Léopold de Jean-Jacqui Boutet est le désespoir tout craché.Coup d’audace au Théâtre Repère où Jean-Frédéric Messier s’attaque à WoufWouf, la proliférante «machine-revue» de feu Yves Sauvageau.La proposition a été considérablement remaniée après quelques représentations, paraît-il.A la première, la délirante et délectable Margot de Lorraine Côté et les superbes costumes-prothèses égrillards de Jean-François Couture n’ont pu gommer le déséquilibre entre le surréalisme bouffon des tortionnaires de Daniel et l’expression de son angoisse de jeune héros prométhéen, trahi par les hommes et en brouille avec le dieu du consumérisme et les idéologies dominantes des années 1960.Reste qu’un joyeux vitriol coulait dans ce drame ahurissant où Église et État passaient tour à tour le chapeau du corniaud.Jeune troupe dédiée à la création sur le thème de la science, Ô’Délire a repris son Darwin toujours à la Commune.Un rythme capricieux et les excès de quelques passages ont desservi un travail consciencieux d’épuration thématique et d’approfondissement du langage corporel.Une heureuse surprise, au Café des Arts (Association québécoise d’animation globale), pour clore ce survol de la production locale : Hélène Ramin y a monté un court texte aux paradoxes lumineux du Belge Michel Pochet, Célébration pour un dieu mort.Du théâtre poétique, une rareté.Violemment poétique et débité dans une touchante solidarité des voix et des corps.Un examen de conscience des plus rafraîchissant.De passage Tout ça a suivi la non moins rafraîchissante brise d’été de la comédie Les grandes chaleurs, de Michel Marc Bouchard, à La Fenière.Les amours héroïco-comiques d’une quinquagénaire et d’un jeune homme magnifiquement servis par Jacques Lessard et ses complices.Une comédie promise à un bel avenir.Plus avant, Jean Salvy avait créé, au Théâtre d’été de Trois-Pistoles, une poignante 99 MASSE CRITIQUE / QUÉBEC tragédie de la dépossession.La maison cassée, de Victor-Lévy Beaulieu.Une belle économie d’effets; tout dans ce théâtre portait la douleur doucereuse d’une fin de règne.Les spectacles de tournée?Les palmes de M.Schütz, bien sûr.Les arcanes du haut savoir faites attendrissement et familiarité, que demander de plus?Et comment oublier Monsieur de Pourceaugnac finement visuel et irrésistiblement viscéral, concocté par La Grosse Valise dans la mise en scène de Guy Freixe.De bons souvenirs aussi de Contes d'hiver 70, malgré l’écriture caricaturale du personnage du policier.Anne Legault a su combler de mots troublants nos trous de mémoire post-1970.De bons souvenirs, enfin, de Pays dans la gorge, spectacle hybride au didactisme musical passé en douce et restitué avec un minimum d’artifices par Serge Denoncourt C’est demeuré plutôt calme du côté des jeunes publics.Le Gros Mécano a créé Albatros, histoire philosophico-fantastique sur le vertige d’un gamin au moment de ses adieux à l’enfance.Le récit, un peu heurté, demanderait d’être revu.Les Marionnettes du Grand Théâtre ont eu la touche plus heureuse avec Contes du temps qui passe, spectacle explorant en quatre histoires le thème de l’ogre.Du côté de la tournée, un spectacle s’est détaché, Les petits orteils, du Théâtre de Quartier.Solidement chevillé à l’imaginaire enfantin, il en avait la fantaisie agile, l’insoumission aux lois du temps, la spontanéité sautillante et l’appel insistant de la magie.Enfin, un Carrefour international a pris le relais de la Quinzaine, qui n’a pas abandonné de bon gré, oh que non.Plus que le mordant Macbeth tragicomique du Daisan Erotica, du Japon; plus que le Don Juan revient de guerre distancié, très plastique et ciselé du Théâtre-Machine, de Gennevilliers, (France); même plus que la lecture aux fulgurantes ellipses du Songe de Strindberg, par la metteure en scène Isabelle Pousseur, du Théâtre Océan Nord, de Belgique, plus que ces joyaux, plus même que la touchante, troublante et très poétique Histoire de l'oie de Michel Marc Bouchard et de la Marmaille, c’est le spectacle tout simple de l’amoureuse empoignade entre un acteur et son personnage qui a été le clou du rassemblement.Inoubliable Tragédie comique \ Quelle extraordinaire leçon de générosité, de théâtre et de vie nous a donné là Yves Hunstad ! Le très fin acteur des Ateliers Sainte-Anne, de Bruxelles, nous a gardé de bout en bout dans un déséquilibre ému.Et ému, nous l’avons été jusqu’aux larmes, comme dépassés et enivrés par la trop grande richesse du comique, état FRILEUSE TRANSITION d’où l’acteur, déguisé en quelque Gilles magique, nous tirait en une pirouette pour nous replacer toujours devant la gravité du chercheur que nous sommes.Un mois après le choc, les mots alignés à la gloire de ce spectacle sonnent creux.Ineffable ! Divin ! Ce sont les seuls qui lui rendent justice.On a touché la grâce. Repli Jean-Louis Tremblay Les débuts de la dernière saison ont été marqués par le retour de celui que Ton a appelé l’enfant prodigue, Robert Lepage, qui reprenait l’intégrale de La trilogie des dragons et présentait sa dernière création Les aiguilles et Vopium.La trame de l’œuvre évoque la rupture amoureuse d’un Québécois venu à Paris à la recherche de lui-même; le propos veut approfondir la dualité d’un peuple marqué à la fois par ses racines européennes et par sa croissance sur le continent nord-américain.En se référant à Jean Cocteau et à Miles Davis, Robert Lepage tentait de cerner cette cohabitation; à cette fin, il utilisait des moyens si élaborés que la forme risquait de noyer l’idée originelle.La juxtaposition de morceaux hétéroclites (textes de Cocteau, extrait du film Ascenseur pour Véchafaud, Juliette Gréco chantant Je suis comme je suis et bien d’autres) donnait une impression d’incohérence que tentait de faire oublier la dimension poétique de l’œuvre.Comme dans beaucoup d’autres spectacles de Lepage, il fallait d’emblée se laisser happer par la magie, différente chaque fois, que sait créer le metteur en scène.Sinon, le risque était grand de n’y voir qu’un habile montage aux gadgets plus qu’étonnants.Répertoire québécois Par ailleurs, se repliant sur des valeurs éprouvées, les compagnies de Québec ont cru en la pérennité des classiques, québécois et étrangers ; elles ont aussi choisi de reprendre des succès qui avaient prouvé leur rentabilité et misé sur des pièces américaines déjà bien 102 REPLI rodées dans leur pays d’origine.Si l’audace n’a pas marqué cette récente saison, le confort du répertoire a, par ailleurs, permis aux compagnies de traverser une année difficile sans se retrouver vaincues en bout de piste.Toute facile qu’elle était, la recette de se mettre «du côté du manche» a eu raison, en grande partie, de la récession, même si certaines productions ont pu ressentir l’essoufflement du dernier quart.Deux théâtres ont affiché Gratien Gélinas.Assise de la dramaturgie québécoise, cet auteur a mis plusieurs années avant d’acquérir ses lettres de noblesse, alors que la plupart des compagnies négligeaient de reprendre ses textes, qui — l’expérience des dernières années l’a prouvé — se sont révélés d’un intérêt certain.Gélinas maîtrise admirablement bien la composition dramatique.Aucune longueur n’entrave l’évolution d’une mécanique parfaitement huilée.De l’exposition du propos et de la présentation des personnages jusqu’à la toute fin, l’intérêt dramatique demeure constant.L’auteur sait aussi parfaitement doser les moments de rire et les instants de tendresse ; il aborde le drame sans tomber dans le mélo et sait rejoindre son public en le confrontant à la destinée tragique de gens simples.Riches de toutes les voies que Gélinas a lui-même tracées, ses œuvres deviennent fort stimulantes pour un metteur en scène qui pourra choisir de «re-présenter» la pièce ou d’en proposer une nouvelle perception.Le rôle du metteur en scène est donc capital pour que la consistance des personnages et la densité de leurs propos émergent de tout l’appareil anecdotique présent dans l’écriture de Gélinas.C’est ce qu’a pleinement réussi Lou Fortier au Trident avec Bousille et les justes et raté Ginette Guay à La Bordée avec Tit-Coq.On découvrait dans Bousille et les justes une œuvre intéressante et originale qui mérite d’être transmise à la postérité et où, sous le thème de l’aliénation des faibles, était évoqué un tableau authentique des années de la grande noirceur, d’autant plus réel qu’il était stylisé.Par ailleurs, la production de Tit-Coq, traitée en comédie de situation, n’a pas su nous faire vibrer au drame de l’impossible amour qu’est celui de Tit-Coq et de Marie-Ange, ni saisir le jeu des hiérarchies sociales de l’époque.Malgré leur interprétation remarquable, Jules Philip et Simone Chartrand semblaient ramer à contre-courant, perdus dans le flot des pitreries de certains personnages et contraints à affronter la banalité du jeu des autres comédiens.Il est difficilement acceptable que l’équipe de production MASSE CRITIQUE / QUÉBEC n’ait pas su approfondir la pièce pour lui donner une certaine dimension, au lieu de s’enliser dans l’anecdote et le stéréotype, comme l’aurait fait une compagnie d’amateurs.Que le public ait répondu avec enthousiasme, tellement qu’elle sera reprise l’an prochain, ne peut pas infirmer la médiocrité d’une production que sauvait heureusement, mais de justesse, la qualité des principaux interprètes.Incontournable Michel Tremblay, dirait-on, puisque, à chaque saison, une, deux, trois.de ses pièces sont reprises, parallèlement à ses créations.Quand on a l’impression qu’il a tout dit, il nous étonne en ajoutant de nouveaux propos qui complètent les précédents, s’y additionnent pour former un tout que les meilleurs metteurs en scène ne cessent de relire, offrant tantôt un nouvel éclairage, tantôt simplement le plaisir de retrouver Tremblay tel qu’on l’a découvert il y a plus de vingt ans.C’est le cas de la production de À toi, pour toujours, ta Marie-Lou que le Théâtre de la Commune affichait cette année.Dans une mise en scène de Denise Verville, les personnages rivés à leur fauteuil ou à leur Benoît Gouin, Marie-Ginette Guay, Jacques Leblanc, Denise Gagnon et Marie-Thérèse Fortin dans Bousille et les justes, une production du Théâtre du Trident.(Photo : Daniel Mallard.) ¦ - :V:/, T-;; '.'T.:.-' ' .- -—.mËiËi '•C-' A: A 104 REPLI en® * ifnjüV : Marie-Ginette Guay dans A toi, pour toujours, ta Marie-Lou, chaise comme à leur destin débitaient, sans broncher pendant plus Théâtre de la Com- ^ une heure, les mots épars d un drame survenu dix ans plus tôt.mime.(Photo : Clau- Impossible dialogue de personnages isolés en couple dans leur deHuot.) univers respectif.Les répliques lancées sans ordre apparent attei- gnaient davantage le spectateur qui découvrait peu à peu le tragique destin de ces êtres arrivés au bout de leurs rêves.Marie-Ginette Guay dans Marie-Lou se révélait, avec une économie de moyens remarquable, d’une générosité entière envers le personnage.Toute la production était empreinte de cette sobriété, confrontant, d’autant mieux et d’autant plus, le public à la dimension métaphysique de l’œuvre.Une fois encore, il apparaissait évident que Michel Tremblay ne vivrait jamais le purgatoire de Gélinas.Classiques étrangers Comme s’il en avait été longuement privé, le public s’est montré avide de ces «classiques» aussi bien québécois qu’étrangers.Avec des bonheurs divers, le Théâtre du Trident a présenté La maison de Bernarda Alba, de Federico Garcia Lorca, et Les fourberies 105 MASSE CRITIQUE / QUÉBEC de Scapin, de Molière, tandis qu’au Théâtre de la Bordée, on mettait au programme Comédies russes, le regroupement traditionnel de pièces en un acte de Tchékhov.Lorca en écrivant La maison de Bernarda n’a pas voulu utiliser les différents registres de langue qu’auraient pu emprunter les personnages, ni mettre en évidence leur rang social, non plus qu’avoir recours à des régionalismes andalous.Si son œuvre est théâtrale, le texte demeure profondément littéraire, et c’est là où péchait la production du Trident qui, dans une traduction de Roland Lepage, évacuait cette dimension de l’œuvre pour la ramener à un drame ordinaire.Le langage proposé se limitait trop à la banalité du quotidien.Fort heureusement, la qualité des principaux interprètes, Denise Gagnon dans La Poncia et Denise Verville dans Bernarda, tout comme la proposition du metteur en scène, Michel Nadeau, réussissaient à élever l’intérêt du public au-dessus de l’anecdote.On sentait tout aussi bien la sensualité de la duena reportée sur ses filles que la frustration de celles-ci soumises à huit ans de deuil.L’appel animal du mâle qui rôde le long des fenêtres barricadées, la dureté de la fidèle servante et la diversion comique que cette dernière apporte au drame étaient aussi bien rendus.En fait, il n’y manquait que la richesse du texte.Fidèle à sa tradition de terminer la saison dans le rire, le Théâtre du Trident avait retenu Serge Denoncourt pour mettre en scène Scapin.Empruntant une voie bien personnelle, Denoncourt a fait de ce personnage une sorte de Pygmalion qui maîtrise parfaitement l’illusion théâtrale.Dès le prologue, il insufflait la vie aux personnages; ceux-ci apparaissaient d’abord nappés d’un tissu, semblables à des sculptures mal dégrossies.Scapin alors les animait, pour ensuite les entraîner dans des péripéties qui nous sont déjà familières.Le metteur en scène a doté le personnage de tous les pouvoirs : il transforme le dispositif scénique, donne ses ordres à l’éclairagiste, aux musiciens.À la fin, exaspérés, les autres personnages se retourneront contre lui comme pour se venger d’avoir été victimes de ses manipulations.Fatigués de ses ruses, ils tenteront, en tuant Scapin, d’imposer une fin définitive à l’œuvre.Mais en vain : Scapin, encore une fois, apparaîtra éternel.Le Théâtre de la Bordée, fidèle à sa vocation de distraire le public, a choisi un chemin parsemé d’embûches, lorsqu’il a regroupé quatre œuvres de Tchékhov.Incapable de transmettre cet univers si particulier, le metteur en scène, Jean-Jacqui Boutet, n’a 106 REPLI su qu’exploiter le caractère léger et mécanique de ces «plaisanteries» qui demeurent pourtant fort intéressantes.Le naturel des personnages, le lien social qui les unit ou les oppose, le climat si particulier d’une Russie fin de siècle, tout cela a basculé dans une mare de rires faciles.Bien sûr ces courtes pièces admettent un traitement humoristique, mais un traitement qui retient aussi l’extrême finesse et des propos et des personnages.Il m’apparaît bien naïf de n’avoir vu dans ces courts chefs-d’œuvre qu’une occasion de divertissement, et simpliste encore.Dans la foulée des pièces étrangères Le Théâtre de la Bordée a aussi présenté deux pièces américaines : Névrose à la carte, de Christopher Durang, produite par la compagnie et Jimmy Dean, de Ed Graczyk, par le Théâtre Blanc en collaboration avec le Théâtre de la Commune.On peut présumer que ces pièces, étant donné la renommée acquise, offraient dans leur pays natal un intérêt qu’elles ont perdu, après traduction, dans un pays d’adoption.Névrose à la carte illustrait bien, par ailleurs, la profonde incompréhension des comédies américaines qu’ont souvent les metteurs en scène, sont confrontés.En les traitant de manière fantaisiste, ils vont à l’encontre de l’esprit de ces comédies et oublient que le comique y vient du naturel ou du réalisme avec lequel les personnages disent des énormités.Un peu comme chez Woody Allen.Créations et reprises Trois créations n’ont pas véritablement retenu l’attention : Le faucon, un texte de Marie Laberge (Théâtre du Trident) qui, malgré la brillante interprétation de Jules Philip, demeurait intéressant dans la mesure où on s’intéresse à Marie Laberge, car il était difficile de croire vraiment aux personnages ; Le testament du Dr Jekyll (Théâtre de la Bordée), un texte d’André Morency défendu par d’excellents comédiens, Benoît Gouin et Lorraine Côté; Darwin, un produit encore à l’état d’esquisse, présenté par une toute jeune compagnie, Le Théâtre Ô.Les pièces en reprise avaient-elles raison de l’être?On peut se le demander.La complainte des hivers rouges, de Roland Lepage (Théâtre du Trident) a mal subi le passage du temps; la montée 107 MASSE CRITIQUE / QUÉBEC nationaliste, sujet brûlant d’actualité en cette année référendaire, n’arrivait pas à s’imposer devant une forme encore prisonnière d’une autre décade.WoufWouf, d’Yves Sauvageau aurait peut-être été plus tolérable dans une mise en scène moins éclatée mais, encore là, le temps a laissé bien des traces.Quant à Passion fast-foody aussi passionnant soit-il, on se demande pourquoi reprendre un spectacle qu’on a présenté si récemment et qu’on représentera encore quelques semaines plus tard dans le cadre du Carrefour international.Les souvenirs qu’aura laissés cette saison quand tout sera oublié et que 1991-1992 aura rejoint les saisons précédentes au grenier de la mémoire, ce seront les très belles interprétations de Marie-Ginette Guay, Jacques Leblanc, Lorraine Côté, Jules Philip et Simone Chartrand.Mais il faut aussi regretter que les metteurs en scène et les traducteurs négligent souvent d’approfondir le sens d’une œuvre et constater que, comme pour certains vins, le temps ne fait pas toujours bien vieillir les œuvres dramatiques. COUPS DE SONDE QUEBECOIS ¦ Les aiguilles et l’opium Le créateur suspendu On attendait beaucoup, trop sans doute, du retour à Québec de «l’enfant prodige» Robert Lepage.Créée en octobre 1991 au Palais Montcalm, sa pièce solo Les aiguilles et Vopium a, règle générale, déçu.Et ce pour les raisons mêmes qui, mieux assumées et exploitées plus avant, auraient pu faire sa force.Cette histoire d’un artiste québécois de passage en Europe, confronté à une nécessaire introspection, c’est le verso émotif du métaphysique Vinci, premier succès solo de Lepage.Le problème du protagoniste principal n’est plus ici d’ordre éthique, mais affectif : une rupture amoureuse.Sujet en apparence plus banal, donc, mais délicat à traiter.Robert Lepage dans Les aiguilles et Popium, une coproduction Centre national des Arts, Productions d’Albert et Productions AJP.(Photo : CNA.) MASSE CRITIQUE / QUÉBEC Premier impair : le déferlement de citations littéraires, filmiques et musicales qui, loin d’aider à préciser le propos, ne fait que l’alourdir de prétentions didactiques.Ensuite, le recours à une machinerie scénique contraignante gâche, à force de heurts et de grincements, l’effet magique de nombreuses scènes.Ces excès et ces ratés auraient eu une certaine efficacité s’ils avaient été programmés sciemment, de façon à contraster avec l’essentiel.Car l’important se trouve justement dans l’ineffable et l’intangible : à la fine jonction des mondes visible et invisible.Cet espace psychique cher aux surréalistes est concrétisé avec beaucoup de grâce et d’inventivité par la médiation lumineuse du personnage de Jean Cocteau, véritable guide spirituel, et par la spectaculaire utilisation d’un écran pivotant.L’explo- ration du subconscient s’impose comme le moyen de transcender la douleur, à défaut de la guérir.On aurait aimé voir développer le contraste, entre la matérialité des exemples et de l’attirail technique, et l’évanescence de l’expérience psychologique, entre les simili-preuves et de troublants indices autrement plus probants.Lepage a-t-il eu peur des possibilités ou des conséquences d’un abandon au langage de la surréalité?L’impression d’inachevé que laisse Les aiguilles et Vopium provient plus de cette circonspection que des errances oniriques elles-mêmes.Reste la fulgurance de quelques moments de beauté et d’émotion, qui témoigne d’une authentique vision créatrice; c’est déjà beaucoup.Jeanne Bovet 110 COUPS DE SONDE QUÉBÉCOIS ¦ WOUF WOUF Dégel carnavalesque Le Théâtre Repère a présenté, ce printemps, une mise en scène inspirée et même dionysiaque de Wouf Wouf.Écrite à la fin des années 1960, la pièce de Yves Sauvageau offre un véritable défi à la mise en scène, autant par sa structure éclatée que par la multitude des personnages qui y défilent.Face à cette œuvre titanesque et délirante, le metteur en scène Jean-Frédéric Messier et ses complices de travail (les concepteurs de la scénographie, de la mise en son, des costumes, ainsi que les douze comédiens) ont créé un spectacle aux formes carnavalesques où désordre, dérision et romantisme se mêlaient en un cocktail plutôt extravagant.Si la pièce se présente à la fois comme la critique d’une société en changement, celle de la Révolution Tranquille, et comme une longue plainte lancée par un jeune idéaliste dont les débordements intérieurs et les élans sont constamment étouffés par la collectivité, Messier récupère ces propos pour passer au hachoir du sarcasme les valeurs de notre société actuelle.Mais c’est dans le langage scénique qu’il utilise pour dénoncer ces valeurs, celui d’une théâtralité grotesque, que tient l’ingéniosité du spectacle.Affublant tous les personnages de protubérances et d’excroissances de toutes sortes (immenses organes, seins et fesses) et privilégiant un jeu excentrique, une gestuelle de pitre, des déplacements en parade sur un tapis roulant, Jean-Frédéric Messier et tous les comédiens propulsent avec énergie une image parodique de notre «fond commun» historique et contemporain.On sent dans la mise en scène un imaginaire débridé qui nous entrame dans un mouvement de folie fait de débordements visuels et sonores.Peut-être y a-t-il parfois un trop-plein, chacun des éléments ayant été traité avec excès et profusion.C’est que la mise en scène de Messier est autonome, une écriture pardessus l’écriture, ce qui fait beaucoup pour un même spectacle.Mais il y a aussi le texte : dommage de ne pas avoir pris le parti de le triturer un peu plus, ce qui aurait permis d’éviter des longueurs et la saturation de certaines scènes.Mais malgré ses faiblesses, ce spectacle n’en demeure pas moins exceptionnel, ne serait-ce que pour la vision inspirée et renouvelée de la scène qu’a apportée Jean-Frédéric Messier.Ce fut un beau dégel théâtral ! Marie-Christine Lesage 111 MASSE CRITIQUE / QUÉBEC ¦ Les fourberies de Scapin Le plaisir a ses raisons Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire.[.] Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonner pour nous empêcher d’avoir du plaisir.Molière, La critique de l’Ecole des femmes Avant que n’éclate la grande fête théâtrale à laquelle il conviait le public, c’est en ces termes que Scapin, empruntant la voix de son célèbre créateur, s’adressait aux spectateurs du Trident.Serge De-noncourt leur proposait de suivre les conseils d’un Scapin auteur, acteur et metteur en scène.En choisissant de montrer la création de l’illusion à travers les fourberies de l’intrigant valet, tout devenait possible.Scapin pouvait créer de toutes pièces personnages et situations, leur prêter mots et intentions, nouer et dénouer les intrigues, manipuler règles et conventions au gré de ses désirs.Prestidigitateur, il exécute à l’aide d’un voile d’habiles passes qui mystifient Argante; créateurs d’images, tenant une cymbale à chaque main, il se fait métaphore vivante et tient en équilibre la fragile balance du pouvoir.Il déplie un bateau de papier, le fait glisser sur une mare d’eau, et voici qu’apparaît une galère non loin du port de Naples.Décor, éclairages, costumes, maquillages, musique, tout convergeait pour souligner l’artifice et rappeler, à travers la beauté des images, qu’il s’agissait bien de théâtre.Les acteurs (tous remarquables) prenaient un immense plaisir à se laisser emporter dans cette cérémonie du geste et du mouvement propre à la commedia dell’arte, et réglée avec une minutie qui épousait, à même le rythme du verbe, la musicalité du texte de Molière.Les spectateurs ainsi révélés à eux-mêmes se laissaient appeler et fondre dans cette explosion du rire et des sens.Mais dès les premières mesures de la partition, Serge Denoncourt faisait se côtoyer comédie et tragédie, préparait à cette troublante et émouvante vision (un ajout à la scène finale, déroutant pour certains) où, sentant que ses personnages lui échappent, Scapin vit l’angoisse du créateur face à son œuvre.C’est avec un plaisir renouvelé que Serge Denoncourt a présenté le théâtre comme un art essentiel, et signé l’une des grandes mises en scène de l’histoire du Trident, l’événement théâtral de la saison à Québec.Irène Roy OTTAWA-HULL Textes en déroute Alvina Ruprecht Cette année à Ottawa, si on ne tient pas compte de Peau, chair et os, de Gilles Maheu — présenté dans la série «Danse» — Les aiguilles et l’opium s’est nettement démarquée de toute la production théâtrale, anglophone et francophone, au Centre national des arts.Par contre, le très attendu Alanienouidet — présenté en version bilingue — et la série d’œuvres shakespeariennes réalisée en marge de la saison régulière sous l’égide de Lepage ont beaucoup déçu.Peut-on avancer, donc, que Robert Lepage soit sorti le grand gagnant de la saison théâtrale et Shakespeare le grand perdant?Pourtant, l’issue du combat entre le magicien et le poète était prévisible.Il est reconnu depuis longtemps que Robert Lepage, attiré malgré tout par les grands textes, perd ses moyens devant des créatures qui doivent leur existence aux paroles écrites, surtout si ces paroles sont écrites par un autre.Lepage excelle à devenir lui-même la matière de son propre théâtre, et pour ce faire il a recours aux textes comme support des métaphores visuelles qui renvoient aux multiples facettes de son être.C’est du moins ce qui se passe dans Les aiguilles et l’opium.Lepage passe à travers les textes de Cocteau et la musique de Miles Davis pour transfigurer ses préoccupations personnelles de créateur.Suspendu dans le ciel, l’acteur devient Orphée, à la fois poète mythique et musicien dont le corps, décomposé en signes d’une écriture musicale, se détache de la page blanche de la partition pour incarner les tonalités et la matière sonore du texte musical et langagier.Le contenu devient moins signifiant et le texte fonctionne comme tout autre élément scénique : l’éclairage, le bruitage ou les éléments du décor.113 MASSE CRITIQUE / OTTAWA-HULL 'A1'' v y Alanienouidet, une production du Centre Pourtant, Lepage aime les œuvres de Shakespeare mais, ces national des Arts.textes exigent, avant tout, un travail minutieux sur la langue.Pour (Photo : Gordon en dire davantage il faudrait voir sa nouvelle version du Midsummer Kms') Nights Dream qui aura sa première le 2 juillet au National Theatre de Londres.Plus près de nous, toutes les expériences de Lepage cette année, à l’exception des Aiguilles et l’opium, ont fait appel aux œuvres de Shakespeare et dans tous les cas, le texte s’est heurté à la réalité de la scène.Alanienouidet était sans doute le plus décevant.Conçue en collaboration avec Marianne Ackerman qui a écrit les dialogues, la pièce tire son titre d’un mot huron signifiant «vent fort dans la rafale».Le nom est conféré au personnage principal, le grand acteur britannique Edmund Kean arrivé au Canada de sa Grande-Bretagne natale qu’il a dû quitter suite à une conduite jugée scandaleuse.La pièce, qui a lieu entre 1825 et 1826, juxtapose la vie personnelle et TEXTES EN DÉROUTE professionnelle du grand tragédien à partir du moment où il est intégré dans une petite compagnie d’acteurs qui veut promouvoir la culture britannique dans les colonies.Kean, l’homme, incarne le drame shakespearien par la démesure de ses émotions, sa violence, sa passion et sa folie exacerbées par l’alcoolisme.Mais Kean est à la différence de ses collègues, fasciné par la culture indigène, surtout par les cérémonies de transformation menée par les chamans, et il finit par y participer.Ainsi, le dramaturge fusionne la quête désespérée de Kean qui recherche une nouvelle forme de vie, les personnages tourmentés de Shakespeare, surtout Hamlet et Macbeth, et les rituels autochtones, pour créer une synthèse culturelle extrêmement intéressante.Je pense surtout aux derniers moments du spectacle où la folie de Hamlet et le dévouement suicidaire d’Ophélie trouvent leur parallèle dans le délire véritable de Kean et la passion désespérée de sa jeune maîtresse indigène qui finit par se pendre.A travers Shakespeare donc, Lepage construit un exorcisme en produisant une confrontation tragique entre indigènes en costumes traditionnels et acteurs en vêtements européens.Nous assistons à la «rencontre» originelle, revue et corrigée par le concepteur scénique québécois qui transpose toutes les composantes de notre culture dans une nouvelle réalité.Cependant, cette rencontre de différences, inscrite dans la structure même de l’œuvre, était problématique sur le plan de la réalisation pratique, car la conception scénique de Lepage n’a fait qu’accentuer les difficultés dont les plus importantes concernent surtout le jeu des comédiens.Les moments de la vie personnelle de Kean, représentés à travers un dialogue réaliste, exigeaient un jeu naturaliste.On avait nettement l’impression que les comédiens étaient livrés à eux-mêmes, que Lepage s’est désintéressé de leur démarche, tant il était absorbé par les rituels visuels et la réadaptation des scènes shakespeariennes au contenu autochtone.Précisons que le spectacle donnait droit à une version anglaise et une version française de l’œuvre et les problèmes, quoique déjà graves en anglais, se sont aggravés en français.Par exemple, on entendait la comédienne qui symbolisait la grande dame du théâtre britannique, parler anglais avec un accent français — un non-sens total.La faiblesse de l’acteur qui jouait le personnage principal était encore plus grave.On voyait le grand Kean joué par un jeune homme qui manquait de présence, de style et d’élan, surtout parce que sa voix n’avait pas la résonance du tragique shakespearien — faiblesse 115 MASSE CRITIQUE / OTTAWA-HULL accentuée dès que le comédien anglophone essayait de parler français.Dans ce spectacle, la langue était elle-même un élément signifiant puisqu’elle véhiculait le poids d’une culture coloniale qui a profondément marqué le pays par la suite.Les personnages se devaient d’être à la hauteur de cette œuvre théâtrale.Il aurait fallu d’excellents comédiens de langue anglaise pour véhiculer les traditions du jeu shakespearien; de même d’excellents comédiens de langue française au jeu, plus classique, style Comédie Française par exemple, seraient parvenus plus efficacement à symboliser la présence écrasante de la culture coloniale.Le rapport entre le jeu des acteurs et la langue était mal assimilé si bien que l’œuvre en a souffert terriblement.La recherche textuelle et scénique de Lepage s’est poursuivie à travers les ateliers de perfectionnement à l’intention des comédiens professionnels de la région.L’équipe a réalisé trois œuvres Danièle Grégoire, Benoît Osborne, Marie Turgeon, Carole Fréchette, Marc A.Picard dans Corio-lan, une production du Centre national des Arts.(Photo : Gordon King.) Ifeâi :• 'y Ml I liilililli ¦Mmsm ¦ ' 116 TEXTES EN DÉROUTE de Shakespeare sous la direction de trois metteurs en scène montréalais : Paul Lefebvre a créé Coriolan ; Martine Beaulne a conçu Macbeth et Robert Lepage a préparé sa version de La tempête qu’il reprend en France l’automne prochain avec une nouvelle distribution.Toutes ces mises en scènes se sont faites à partir des «tradaptations» de Michel Gameau qui datent d’une époque antérieure.Quelques mots sur le Macbeth, de Martine Beaulne dont la conception scénique m’a paru des plus intéressantes.Premièrement, il faut dire que le travail visuel de Martine Beaulne fournissait un cadre tout à fait approprié à la problématique de Macbeth.Les rois écossais se transforment en anciens seigneurs japonais adaptés à l’esthétique post-nucléaire que la concepteure annonce dès les premiers moments hallucinants de sa mise en scène : explosions, bruits tonitruants, cris et hurlements de douleur; des corps saisis de convulsions, crachant le sang, tordus, brûlés, couverts de boue, gisant sur les marches d’un escalier alors que des formes noires grimpent sur les cadavres, achèvent les derniers moribonds et disparaissent en glissant entre les gradins.De ces cendres mêlées de sang surgissent trois figures sinistres — les trois sorcières — dont les grognements annoncent le sort tragique du roi maudit.le grand Macbeth.Nous sommes dans le monde de la violence masculine du Moyen-Âge japonais où les comédiens, devenus guerriers et samouraïs, se figent dans des postures agressives.Lady Macbeth devient la sorcière séductrice et cruelle qui charme ses victimes et les mène à leur perte.Visuellement donc, tout est parfait.Malheureusement, dès que les comédiens ouvrent la bouche, tout se gâte.Nous ne sommes plus au Japon mythique, mais dans un quartier populaire de Montréal, et le spectacle ne supporte pas le choc de cette contradiction esthétique.Plaquer une forme d’expression orale naturaliste sur un paysage visuel fortement stylisé est, encore une fois, un non-sens.Déjà les puristes étaient horrifiés par la tradaptation de Garneau qui, à partir d’expressions populaires, de régionalismes, de mots archaïques et de franglais, nous livre quelque chose qui n’a plus rien à voir avec Shakespeare.Mais pour ce qui est de la création scénique, la vraie contradiction s’est posée au niveau de la réalisation sonore du texte.Les comédiens ont transformé la fabrication littéraire de Garneau en langage de la rue en reproduisant l’intonation, le rythme, le débit, les tonalités qu’ils avaient l’habitude d’entendre chez eux.Pourtant, ce Macbeth n’a rien à voir avec «chez nous».Pourquoi ne pas avoir orchestré une 117 Jacques Robitaille et Carole Bélanger dans La tempête, une production du Centre national des Arts.(Photo : Gordon King.) WMS TEXTES EN DÉROUTE expression langagière qui aurait une affinité avec le monde cruel et magique que Beaulne évoque?Les comédiens n’ont pas su se distancer du texte et surtout ils n’ont pas su se conformer à la vision de Martine Beaulne.Ce rapport avec Shakespeare est symptomatique d’un malaise qui s’est fait sentir ailleurs lorsqu’il s’agit d’adapter des œuvres non québécoises à la scène.Les Ubs du théâtre Ubu, la première production de la saison, était une réussite extraordinaire, précisément parce que les concepteurs sont remontés aux sources de l’esthétique de Jarry pour cerner «l’âme des grandes marionnettes» et assurer le jeu impersonnel et grotesque que souhaitait l’auteur.Dans ce contexte, le passage de l’écrit à l’oral, l’articulation des phrases, les intonations, les rythmes, le débit de la voix, ne pouvaient que se soumettre au jeu stylisé des comédiens, et contribuer ainsi à une création scénique à la fois terrifiante, fascinante et d’une grande cohérence esthétique.D’autres tentatives de transformation textuelle étaient bien plus problématiques.Le Théâtre du Trillium, qui a présenté deux spectacles cette année et dont l’élan créateur semble en pleine dégringolade depuis le départ de Michel Marc Bouchard, a réalisé une version «québécoise» de l’œuvre d’Alexandre Galine, Des étoiles dans le ciel du matin.Sans insister sur les longueurs de la mise en scène et sur un jeu qui manquait souvent de verve, le décalage pénible entre la triste réalité moscovite qui renvoie les prostituées dans un lieu sordide hors de la ville pour qu’elles ne soient pas visibles pendant les Jeux Olympiques, et la réalité montréalaise inscrite dans cette langue très québécoise, a provoqué un profond malaise.La fascination de l’œuvre réside justement dans le fait qu’elle dévoile un monde mu par les tensions autres que celles de notre réalité.L’adaptation dite québécoise a effacé la différence, banalisée cet univers et éliminé son attrait.Je ne vais pas au théâtre pour retrouver partout le Québec sur scène.Ce genre d’exercice langagier avait une fonction idéologique importante dans les années 1970, mais je pense que le «Zeitgeist» actuel permet aux créateurs de privilégier d’autres formes de langue.Évidemment, les textes de Shakespeare exacerbent le problème parce qu’une traduction du maître anglais ne peut que produire une version imparfaite de l’original.Il faut donc compenser par des images et une mise en scène astucieuse, ou peut-être même en 119 ¦.V- ?¦ ' “ • ; ' :¦ Vi.^ ' .Robert Beliefeuille, Anne-Marie Provencher et Nathalie Lecompte dans Des étoiles dans le ciel du matin, une production du Théâtre du Trillium.(Photo : René Binet.) TEXTES EN DÉROUTE éliminant le texte à dire entièrement.Réduits ainsi au silence, les acteurs deviendraient danseurs, acrobates ou mimes.N’est-ce pas ce que Gilles Maheu propose?Il faudra attendre la prochaine saison pour voir la suite. COUP DE SONDE OUTAOUAIS ¦ Les aiguilles et l ’opium La scénographie, nouvelle écriture théâtrale La nouvelle création de Robert Lepage fut sans doute le spectacle capital de la saison théâtrale outaouaise.Capital, comme lettre capitale et non comme capitale nationale, parce qu’il consacre l’écriture scénique de Robert Lepage-scénographe.Car Alanienouidet, spectacle conçu en collaboration avec Marianne Ackerman, ne parvient pas à réaliser l’ambitieuse synthèse de l’histoire théâtrale et de l’histoire nationale qui fut, semble-t-il, à l’origine de sa conception.Le spectacle, qui cautionne une certaine vision du multiculturalisme et en élude les conflits Robert Lepage dans Les aiguilles et l’opium, une coproduction Centre national des Arts, Productions d’Albert et Productions AJP.(Photo : CNA.) 122 COUP DE SONDE OUTAOUAIS dans les strates d’un dispositif scénique munificent, n’est pas en effet sans rappeler les vignettes institutionnelles qui servent à l’animation estivale des édifices gouvernementaux voisins du CNA C’est donc bien plutôt avec Les aiguilles et Vopium, one-man show où confluent confidences et influences, que Lepage a signé sa nouvelle direction artistique et consacré une nouvelle écriture théâtrale, la scénographie.En effet, il s’agit bien de substituer à la linéarité logico-temporelle du texte dramatique, au schéma conflictuel du récit théâtral tout entier polarisé par les figures fortement individualisées des personnages, une géométrie spatiale et projective.Spatiale parce qu’elle repose sur la convergence du geste et de l’image, projective parce qu’elle réalise sur un même écran mobile la confluence de trois trajets esthétiques : ceux de Cocteau, de Miles Davis et de Robert Lepage lui-même.Cet écran est la métaphore concrète de la page blanche sur laquelle s’écrit le spectacle; détourné de sa voca- tion première — celle de surface plane et opaque — c’est sur ses deux faces qu’il reçoit non seulement la projection et la rétroprojection d’images, mais encore le corps du créateur lui-même qui s’y abîme, s’y noie ou en abolit la frontière pour retourner aussi bien le temps que l’espace référentiels.Cette scénographie polymorphe et spatiale abolit tout à la fois les limites du texte scénique qui s’écrit désormais dans la matière scénique, la triade sacrée metteur en scène-acteur-décorateur, et résout la prescription de Vitez «ne pas montrer ce qui est dit» en laissant au signe visuel toute la responsabilité du sens.Est-ce encore du théâtre, dira-t-on, arguant l’éphémère d’une imagerie parfois vertigineuse?Ce n’est certes pas un texte, mais à coup sûr une écriture qui s’exhibe dans son processus et qui, du même coup, redonne à la scène une place prépondérante dans la modernité, une place que la re-re-lecture des grands textes semble parfois lui interdire.Dominique Lafon RÉGIONS ABITIBI-TÉMISCAMINGUE Un certain essoufflement Marie-Claude Leclercq Les productions de l’été 1991 Le théâtre d’été a atteint maintenant sa vitesse de croisière en Abitibi-Témiscamingue.Sept pièces ont été présentées dans la région : deux à Rouyn-Noranda, deux à Val-d’Or, une à Amos, une à La Sarre et une à Ville-Marie.Les lieux de représentation ont été, comme toujours, des endroits inusités — cabaret, chalet de club de ski de fond, salle sociale — choisis pour attirer un public nouveau mais qui représentent de multiples défis à relever pour les metteurs en scène, les comédiens et les décorateurs.La clientèle du théâtre d’été qui était en hausse dans la région depuis 1988 a légèrement baissé cette année rejoignant 13 858 spectateurs, 3,6% de moins que l’année précédente.Dans l’ensemble une bonne saison estivale si on tient compte du contexte de récession dans lequel nous nous trouvons.Les pièces choisies ont été évidemment toutes des comédies; quatre proviennent du répertoire québécois, La déprime par le Théâtre de la Crique, La grande opération par La Poudrerie, V Mousse des Productions 636, Poison d’avril par la troupe A Cœur Ouvert; l’une d’elles appartient au répertoire français, La berlue par la Compagnie des Deux Temps Abitibiens, et la dernière est une adaptation québécoise d’une pièce américaine, Péché mortel, 124 UN CERTAIN ESSOUFFLEMENT WËP- C, 1! M Julie Champagne et Rachel Lortie dans Aurélie, ma sœur, , v .une production de Lci psr lâ Compâ^iiic de Ici 2^ Scene.Un cnoix cjiii ne surprend pâs9 Poudrerie.(Photo : moins original que les années précédentes, mais quand même hon- La Poudrerie.) né te étant donné la vocation de ce genre de théâtre.Il n’y eut cette année qu’une seule création que la critique a qualifiée d’originale et de réussie; il s’agit de L’antichambre des rois, un texte de Réal Beauchamp mis en scène par l’auteur.Cinq personnages participent à une expérience sur le comportement humain; ils vont rester trente-six heures dans un lieu étrange sous l’œil d’une caméra.C’est le principe du huis clos qui après avoir permis aux personnages de se dévoiler va être utilisé par l’auteur pour révéler la dimension fantasque et fantastique de chacun d’eux.Le travail excellent de Réal Beauchamp, l’interprétation réussie des comédiens, le décor surréaliste, les costumes somptueux ont fait de cette pièce une réussite.Mais pour la troupe de La Relève, l’été a été difficile car avec un taux d’occupation de salle de 56%, elle a dû donner quarante-trois représentations pour rejoindre mille MASSE CRITIQUE / ABITIBI-TÉMISCAMINGUE sept cent spectateurs et couvrir les frais de production.Cette troupe ayant fonctionné sans subvention, on ne peut que le déplorer et souhaiter vivement la mise sur pied d’un véritable programme de soutien à la création.Autrement, qui osera encore prendre des risques?Les productions régionales N Ce fut une année de disette pour les troupes régionales.A Rouyn-Noranda, seule La Poudrerie a présenté un spectacle, Aurélie, ma sœur, de Marie Laberge, mis en scène par Michel Vincent, avec Rachel Lortie et Julie Champagne.En s’appuyant sur une comédienne de la trempe de Rachel Lortie, le texte avait toutes les chances d’être bien défendu et pourtant on regrette que la mise en scène n’ait pas permis que se développe plus de complicité entre les comédiennes : le spectacle y aurait gagné en force et en intensité.On retient cependant une présence active et concrète d’une troupe locale avec un total de douze représentations étalées sur un mois.Les Zybrides n’ont pas produit de pièce en 1991-1992 mais les membres de la troupe ont travaillé sur différentes scènes toute l’année.Un regret : le projet de jouer à La Licorne, à Montréal, la pièce Singapour Sling, de Jeanne-Mance Delisle que la troupe a créée en mai 1991 a avorté.Si les échanges entre les grands centres et les régions se font toujours dans le même sens, ce n’est pas faute de talents ni de volonté dans les régions.Ajoutons à cela quelques théâtres-forums, secteur que les Zybrides ont développé en région et pour lequel elles reçoivent des commandes (Journée internationale des femmes, Salon du livre, Semaine de la prévention de la violence).Les Productions 636 de Val-d’Or ont produit une pièce pour enfants La disparition mystérieuse, de Mathilde Auger, adaptation et mise en scène de Rachel Lortie.La pièce a été jouée à Val-d’Or et en tournée régionale.La troupe veut présenter une pièce l’été et un spectacle «jeunesse» pendant l’année.Il est difficile de rivaliser avec les productions pour enfants offertes par les tournées nationales mais il est important que la région puisse compter sur une troupe locale qui s’adresse au jeune public.Encouragés par le succès de leur production d’été (dix-huit représentations, 100% d’occupation), les membres de la troupe de UN CERTAIN ESSOUFFLEMENT / ' • ' • • «aï: Il PË W?5fe- " -.PB m^Æ x.'•• * mm És^sis'M^ - '-^7 Kf ' «» ^ÿf•^rr^ T^tT ¦;ït:-:T ÏTë: , -, ÿiiisiis ^^B'f 'v V A- \ vCW &mi La disparition mystérieuse, u/ze production des Productions 636.(Photo : Pro- La Sarre, A Cœur Ouvert, ont monté un texte de Marie Laberge, ductions 636.) Avec l’hiver qui s’en vient, mis en scène par Daniel Morin.Malgré le manque d’expérience dans le traitement des textes dramatiques, cette troupe a néanmoins attiré une partie du public qu’elle s’est gagnée l’été.Décidément ce fut l’année Marie Laberge puisqu’une troupe de Colombourg, Le Théâtre du Clair-obscur, a choisi de jouer un autre de ses textes, Oublier, mise en scène par Vincent Fortier, et de faire une petite tournée.Cette troupe nouvellement créée a surpris par la qualité de sa production.Un groupe d’adultes du Témiscamingue a présenté au festival de l’AQTA à Victoriaville Le médecin malgré lui, de Molière, sous la direction de Réal Couture.Ces amateurs ont pour objectif de fonder une troupe de théâtre pour occuper la place laissée vacante par le théâtre de la Crique dont les membres originaires du Témiscamingue mais vivant à Montréal, ne produisent plus en région qu’une pièce chaque été. MASSE CRITIQUE / ABITIBI-TÉMISCAMINGUE Un avenir théâtral par les amateurs?Le théâtre scolaire est présent en Abitibi-Témiscamingue et joue un rôle important dans la formation des futurs praticiens en devenir que sont les étudiants.Cours d’art dramatique, revues de fin d’année au secondaire, cours de théâtre, atelier-théâtre, Cégep en spectacles au niveau collégial créent une vie théâtrale qui parfois déborde des cadres institutionnels.C’est le cas dans le Témiscamingue où le théâtre scolaire est bien vivant.La troupe de l’école Marcel-Raymond de Lorrainville produit chaque année un spectacle qui est vu par plus de mille spectateurs.Elle a joué en mai 1991 Haute fidélité, de Ray Cooney, mise en scène de Réal Couture qui dirige cette troupe depuis de nombreuses années et en mai 1992, toujours avec autant de succès, elle vient de présenter On va avoir l'air de vrais fous, de Jean Cossette.Le théâtre national de tournée Les pièces présentées par les troupes nationales en tournée dans une région font partie du paysage théâtral, et les relever donne un aperçu de ce qui s’offre aux amateurs de théâtre qui vivent loin des grands centres.La saison a débuté avec.du théâtre d’été.Choisir ce genre de spectacle peut attirer quand vient le temps de passer une soirée divertissante ou qu’il faut «sortir la visite» mais cela devient franchement navrant dans un autre contexte.C’est le drame des régions qui doivent accueillir les spectacles de la métropole lorsque vient le temps d’hiberner joyeusement (Un pigeon sur le toit, Le valseur, Pâté de campagne).Ensuite la programmation fut plus heureuse : Bonjour, là, bonjour, et Les palmes de Monsieur Schütz (la preuve qu’on peut rire sans devenir idiot), À quelle heure on meurt?, d’après Réjean Ducharme, La mandragore, de Jean-Pierre Ronfard, Lettres d'amour, de Gurney, adaptation de Jean Leclerc, Le pays dans la gorge et Conte d'hiver, deux productions du TPQ, et bien sûr, l’incontournable Broue qui, pour la première fois, a eu un peu de difficulté à remplir ses salles.Quatorze spectacles présentés principalement dans les trois centres de la région, Val-d’Or, Rouyn-Noranda, Amos.Une grosse saison théâtrale donc, avec des moments forts et une programmation variée pour plaire à tous les publics.128 UN CERTAIN ESSOUFFLEMENT Un théâtre que l’été essouffle Quand on fait le bilan de l’année théâtrale en Abitibi-Témiscamingue, on constate que la plupart des troupes régulières ont préféré se consacrer à la production estivale.Le théâtre d’été n’est-il pas en train d’asphyxier le théâtre «régulier»?Un fait est certain, il a siphonné les énergies dans la région et a déplacé la saison théâtrale.Mais le problème n’est-il pas plus complexe?Pour séduire une clientèle de plus en plus sollicitée l’été et à cause de la vocation de ce genre de théâtre, les amateurs choisissent des pièces très conventionnelles, et se risquent peu à la création.Pour rejoindre un public nombreux, les troupes professionnelles recrutent des talents sûrs et, pour vivre de leur métier les gens de théâtre cherchent à jouer l’été.On assiste donc à une circulation de ressources professionnelles (acteurs, metteurs en scène, concepteurs de décors, étudiants en théâtre venant de Montréal) ou à des échanges entre troupes régionales, ce qui n’est pas un mal en soit mais risque de disperser les énergies et de laisser les troupes essoufflées quand viendra la saison hivernale.En fin de compte, n’est-ce pas le théâtre tout court qui en sort perdant?Durant la saison régulière, autre cercle vicieux, les troupes doivent faire la preuve de leur professionnalisme si elles veulent accéder à une subvention de «haut» calibre (fonctionnement pour trois ans), sinon elles seront subventionnées à la production (fonctionnement sur projet).La tentation de préférer des gens d’expérience est très forte et cela se comprend.Mais alors le théâtre amateur ne joue plus tout à fait le rôle que l’on attend de lui, à savoir entre autres, animer le milieu, recruter et former de nouvelles ressources, créer un bassin de talents dans lequel éventuellement les troupes professionnelles régionales et nationales pourraient puiser.La nouvelle politique d’attribution des subventions dénoncée par tous est loin d’aller dans ce sens.En fait, il faudrait une véritable politique du développement du théâtre régional qui soutiendrait et le théâtre professionnel et le théâtre amateur en tenant compte des particularités et des besoins de chacun. BAS-DU-FLEUVE ET GASPÉSIE Rêve ou réalité?Louise Poulin-Roy Est-ce que je rêve?Il faut que j’écrive un article sur le théâtre de ma région, et je cherche, je cherche, je téléphone, je parle, je parle, et la triste réalité est là.Je ne pourrai pas, comme le feront sans doute les autres correspondants des régions, analyser les productions théâtrales du Bas-du-Fleuve et de la Gaspésie, pour la simple raison qu’il n’y en a pas ou presque.Je dresse une liste exhaustive des productions venues d’ailleurs durant l’automne, l’hiver et le printemps 1991-1992.À cela s’ajoutent Sophie et Léon, de Victor-Lévy Beaulieu, une création du Théâtre de la Ville de Trois-Pistoles dans une mise en scène de Jean Salvy, ainsi que Je ne suis pas Rappaport, de Herb Gardner, dans une mise en scène de Louise Laprade, qui sera présentée à la Grange Théâtre du Bic.Comme l’an dernier, ces deux spectacles seront montés à Montréal et joués ici à l’été 1992.On ne peut vraiment pas se plaindre côté théâtre l’été.Dommage que l’été ne dure que quelques mois ! Pourtant en feuilletant Veilleurs de nuit 3, je constate que, malgré la récession, le théâtre existe en région.Des troupes du Saguenay-Lac-Saint-Jean et, surtout, d’Abitibi-Témiscamingue, produisent du théâtre pour les jeunes et pour les adultes, et il semble y avoir des comédiens professionnels.Je ne sais toutefois si ces professionnels exercent régulièrement leur métier (comme me l’apprend le dictionnaire).Même en jouant sur les mots, les autres correspondants régionaux doivent-ils eux aussi en arriver à la même constatation, soit : aucune pièce de théâtre à avoir été jouée «en 130 RÊVE OU RÉALITÉ?saison» par les gens de leur région?Ça aura été le cas ici, à l’exception de l’hommage à la poétesse Françoise Bujold que le Théâtre Pince-Farine, sous la direction de David Lonergan, présentera au dernier étage du Musée régional de Rimouski, du 26 mai au 6 juin 1992, sous le titre de À toi qui n'es pas né au bord de Veau.Et, toujours dans mon rêve, je deviens envieuse de l’Abitibi-Témiscamingue où l’on retrouve le Théâtre La Poudrerie, Les Productions 636 et Les Zybrides qui réussissaient à réaliser cinq productions théâtrales la saison dernière.Je suis impressionnée et jalouse.J’ai senti de la passion et de l’amour de leur part, qui sont les deux éléments déclencheurs pour faire du théâtre en région.Force est de constater que, dans le Bas-Saint-Laurent, la flamme est presque éteinte.Peut-être y a-t-il quelque chose qui ne tourne pas rond ?Vous étiez peut-être intrigués par la vitalité théâtrale de notre région à la fin des années 1970 et au début des années 1980, lorsqu’une troupe Les héros de mon qUj existe toujours, Les Gens d’en Bas, rayonnait de Kamouraska à enfance, une production Les Gens d’en Bas.(Photo : Benoit Vaillancourt.) m I ‘rA:.' - 131 MASSE CRITIQUE / BAS-DU-FLEUVE ET GASPÉSIE Gaspé, de Québec à Sept-Ues.On est partis pour rester, entre autres spectacles, a eu un gros succès.La région avait ainsi un théâtre qui prônait l’engagement social; l’implication dans le milieu était le leitmotiv d’une troupe qui se composait alors de Eudore Belzile, Martin Dion, Benoit Vaillancourt, Daryelle Belzile, et autres.A cette époque, on réussissait à créer l’ambiance nécessaire pour attirer le public d’ici avec des subventions annuelles de 15 000$, puisqu’il s’agissait des gens d’ici et qu’une complicité s’était établie entre le public et les comédiens.Les temps ont bien changé et les critères aussi, car, avec des subventions totalisant cette année 210 000$, Les Gens d’en Bas ont produit Les héros de mon enfance, de Michel Tremblay, dans une adaptation et une mise en scène de Eudore Belzile, qui revenait passer une année complète dans la région.Les comédiens qui ne peuvent vivre en région, sont obligés, pour se réaliser dans leur métier, de quitter la campagne pour la ville.Comme disait l’autre : «On est pas partis pour rester».Il faudrait donc que d’autres remplacent ceux qui ont quitté.Ce n’est pas avec une unique production communautaire, au demeurant tout à fait remarquable par sa mise en scène, que l’on va entretenir la flamme du théâtre en région ! La culture d’une région, c’est douze mois par année qu’elle doit se développer.Le Théâtre des Gens d’en Bas répète ses productions depuis quelques années à Montréal, avec des comédiens montréalais, et l’été on a du très bon théâtre d’été.Mais n’oubliez surtout pas de bien faire la différence entre le théâtre «l’été» et «d’été», parce que si vous ne la faites pas, le ministère des Affaires culturelles la fait.Plusieurs troupes y ont goûté, croyez-moi ! Rassurez-vous cependant, car «L’argent n’a pas d’idées», comme le disait Jean-Paul Sartre.Et puis, même avec vos problèmes, je continue de vous envier, gens de théâtre d’Abitibi-Témiscamingue.Vous avez des problèmes?Eh bien! imaginez qu’ici on n’a que trop rarement du théâtre produit ici à se mettre sous la dent.Y a-t-il un veilleur de nuit dans la salle?Au secours ! Venez me réveiller ! À l’intérieur de mon cauchemar, il y a heureusement une bouffée d’air frais qui nous vient d’ailleurs, car Benoit Vaillancourt, le directeur de La Grange Théâtre du Bic, a choisi avec parcimonie des spectacles pour nous : Pleurer pour rire, par le Théâtre des Confettis (Québec), Monsieur Léon, par le Théâtre de l’Arrière-Scène (Longueuil), Monsieur de Pourceaugnac, par le Théâtre de la Grosse Valise (Ville LaSalle), La Mandragore, de Jean-Pierre Ronfard, et Les 132 RÊVE OU RÉALITÉ?V grands moyens des Productions A Tour de Rôle.Il y a aussi la Société de diffusion de spectacles de Rimouski qui a offert Les palmes de M.Shutz, de Jean-Noël Fenwick, ainsi que les trois productions du T.P.Q.: Bonjour, là, bonjour, de Michel Tremblay, Le pays dans la gorge, de Simon Fortin, et Conte d'hiver 70, de Anne Legault.De belles productions qui coûtent cher, ce qui n’a pas empêché le taux de fréquentation de baisser encore, sans autre explication face à une telle désaffection que la sempiternelle récession.Un vrai conte d’hiver 1992 pour la région qui, espérons-le, ne deviendra pas fatal.Je me pince fort, je me réveille.mais c’est vrai qu’il existe chez nous une troupe de danse, des écoles de musique, et j’ai vu la troupe Maskirit, des jeunes du cégep de Rimouski, montant eux-mêmes et sans aide Le temps d'une vie, de Roland Lepage.Si je cherchais encore un peu, je découvrirais peut-être dans d’autres collèges des jeunes qui vont prendre la relève, qui sait? BOIS-FRANCS E MAURICE Côté cour ou côté jardin?Rolande Lambert Entrer en contact avec les artisans de la scène théâtrale régionale, c’est ressentir la passion pure ! Et pourtant, ce n’est pas dans la facilité que s’opère le miracle.Les Bois-Francs et la Mauricie sont, selon le cas, bien ou mal V situés pour l’activité artistique.A proximité de la métropole et de la capitale, tout est accessible, même et surtout les spectacles professionnels variés de répertoire, de recherche, de splendeur, de dépouillement et ce, avec les grands noms.Comment concurrencer?Avons-nous à concurrencer?On me dira : «C’est comme ça partout ! » Bien sûr ! Mais ici, le possible est souvent dans la ville d’à côté! Il faut donc sans cesse fouetter les forces vives afin de captiver le spectateur habitué aux vedettes et aux grosses productions de tournée.Il faut se débattre sans moyens financiers, mais avec beaucoup de cœur et d’imagination pour que l’esprit d’ici se tienne en éveil.Encore faut-il le découvrir ! Rive sud du Saint-Laurent : les Bois-Francs Le Parminou est la seule troupe professionnelle reconnue qui tient feu et lieu dans la région.Installé à Victoriaville dans un centre de création théâtrale unique en son genre, c’est sa vocation de théâtre de commande qui le fait vivre.Ses thèmes ?Tout ce qui est humain et social.Dans notre région, onze mille cent trente-six spectateurs ont assisté à leurs diverses productions.L'effet CÔTÉ COUR OU CÔTÉ JARDIN?secondaire sur le phénomène du décrochage (pas seulement celui des élèves.) et Les bleus amoureux (leur nouveau spectacle sur la violence faite aux femmes) ont été particulièrement appréciés.D’ailleurs ce dernier spectacle marque une étape dans l’écriture de la troupe.Les courtes scènes rythmées utilisant la caricature et l’humour laissent la place à la trame dramatique d’un texte suivi illustrant (défi bien relevé) le point de vue de l’oppresseur.Cette pièce témoigne aussi d’une recherche esthétique renouvelée.Le Parminou a aussi rassemblé diverses ethnies amérindiennes venues des trois Amériques afin d’élaborer le canevas d’un texte commémorant la venue de ce Colomb de Christophe en terres nouvelles.Ce spectacle verra sa première en octobre 1992.Victoriaville loge également en ses murs La Troupe à Wilfrid qui a pris en charge le spectacle de marionnettes de deux comé- Réjean Bédard dans diens russes installés au Québec en août 1990, Igor et Larissa Les bleus amoureux, Qvadi.Ce Conte du pêcheur et du petit poisson, de Pouchkine, est une production du ^ r Théâtre Parminou.(Photo : Sylvain La- fleur.) .- - .'< 135 MASSE CRITIQUE / BOIS-FRANCS ET MAURICE présenté en tournée régionale via le Bibliocar.Meurtre et mystère et le théâtre d’été résument leurs autres activités théâtrales.En remontant le fleuve, nous rencontrons Les Farfadets et La Troupe du Quartier.C’est à Drummondville que Gilles-Henri Latour anime ces deux groupes.Les premiers ont présenté une adaptation, par Latour, du film Le Père Noël est une ordure et en mai 1992, ils ont joué une autre adaptation, cette fois-ci d’un texte de Françoise Loranger, Médium saignant, qui les mènera en France cet été, dans le cadre d’un échange culturel.La Troupe du Quartier, de son côté, est demeurée muette après avoir monté une adaptation de La cage aux folles à l’été 1991.Rive nord du Saint-Laurent : la Mauricie La Mauricie ressemble à une fourmilière théâtrale.À Trois-Rivières, Marc-André Dowd et David Crète de La Jeune Compagnie Théâtrale (troupe de jeunes mise sur pied il y a cinq ans) s’attaquent V à de «gros morceaux».A preuve Le fantôme de Vopéra présenté en 1991, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Silence, on baise, un collage de «textes amoureux» connus, et Souvenirs de Brighton Beach, de Neil Simon, ont composé la dernière saison.Ces jeunes qui osent le risque ont également commencé à solliciter avec succès la participation de certains comédiens d’autres troupes trifluviennes.A voir la facilité de ces échanges, il apparaît clairement que La Jeune Compagnie Théâtrale a acquis une bonne crédibilité dans le milieu.\je groupe théâtral le plus connu demeure cependant Les Nouveaux Compagnons.Depuis quinze ans, ils tiennent le cap.Ixur devise : durée et accessibilité.La dramatique Jocelyne Trudelle trouvée morte dans ses larmes, de Marie Laberge et la comédie Je veux voir Mioussof ont tenu l’affiche cette saison.On remarque qu’il est tout de même difficile de remplir les salles.Heureusement que le théâtre d’été supplée aux besoins financiers, et que le Café Théâtre du Chemin du Roy, de Louiseville, accueille la troupe depuis trois saisons.Les productions Specta (associées à la ville de Trois-Rivières) ont joué la comédie à sketches Bobépine au moulin seigneurial de Pointe-du-Lac pendant la saison estivale.C’était une première mise en scène locale de la saison théâtrale à la salle J.A-Thompson habituellement réservée aux spectacles professionnels de l’extérieur.136 CÔTÉ COUR OU CÔTÉ JARDIN?mmm mm* Annie Trudel et Carole Lafrance dans Jocelyne Trudelle trouvée morte dans ses larmes, une production Les Nouveaux Compagnons.(Photo : Pierre Tessier.) Le succès de cette pièce représente pour la colonie théâtrale trifluvienne une nouvelle reconnaissance de sa valeur.Il était temps ! Le souffle pouvait manquer.Enfin, Gilles Devault dirige Le Théâtre de Face dans des décors plus expérimentaux.Sa plus récente production, Les deux solitaires, d’après la nouvelle de Karen Blixen, était un bel exemple de cohésion entre la scénographie (très importante), la mise en scène et l’interprétation.C’est toutefois avec ses Textes en jeu que le groupe se distingue.Ces spectacles, présentés bimensuellement au café bar Zénok, offrent la possibilité à qui veut lire ou produire de courts textes de s’exécuter.De plus une tradition s’y fait jour : Les bêtes histoires des pays d’en haut, fantaisies librement créées par Jocelyn Carignan où l’imaginaire québécois côtoie un humour dé- concertant.En ce qui a trait à l’activité théâtrale en un peu plus haute Mauricie, le Château Crète, à Grandes-Piles (animé par Jacques 137 MASSE CRITIQUE / BOIS-FRANCS ET MAURICE Crète, ex-directeur de l’Eskabel à Montréal) accueillait dans son salon Les lettres de la religieuse portugaise avec Denise Lampron-Joyal (reprise à la maison Rodolphe-Duguay à Nicolet), et c’est dans ses jardins qu’un théâtre surgit l’été.Il ne faudrait pas oublier Le Théâtre du Rodalian qui présente du théâtre pendant la belle saison au Club Latuquois de La Tuque.Comme on peut le constater dans ce tour d’horizon, le souffle théâtral persiste encore au cœur du Québec, dans une région qui n’offre qu’un tremplin pour qui se sent habité par l’univers dramatique.Ce n’est hélas pas ici qu’on peut en vivre.du moins jusqu’à ce jour. Patrick Quintal dans 100% humain, une production du Théâtre du Double signe.(Photo : Claude Croi-setière.) ¦ " ,\r' wassm 11 WSSm m S ' : ' : : ' 1 .• • §mm ¦ I .' ¦ .¦ -'O ïii M< : ¦ - is ¦&}’&&¦ : w^m mm : , ¦ ¦ - " ; .¦ «if&éfi.i'P-i .’k k/¦; • >¦ y,;æü*,* • Saap^ W;il IJIVQ ESTRIE Cinq théâtres, cinq démarches Michel Gosselin Il est difficile de résumer la saison théâtrale 1991-1992 en Estrie tant sa production a été riche et d’une grande qualité artistique.Tentons tout de même de faire le tour des principaux théâtres qui œuvrent en région.D’abord, le Théâtre Entre Chien et Loup.Ce théâtre existe depuis une quinzaine d’années et toutes ses productions visent les jeunes publics.Il a présenté l’an dernier sa cinquième création : Olmô, pièce écrite et mise en scène par Isabelle Cauchy.Cette fable musicale qui se déroule dans le monde des animaux parle aux enfants en les entraînant dans le fabuleux univers du cirque tout en leur transmettant des valeurs universelles (amour, respect, etc.).Les tout-petits embarquent de plain-pied dans cet univers féerique dans lequel les personnages facilement identifiables se confient au public qui n’hésite pas à réagir bruyamment à leurs propos et à prendre parti pour un tel ou un autre.À quelques mois d’intervalle, ce théâtre représentait deux de ses anciennes productions fort appréciées de ce public cible : Des livres et Zoé ou Chou bidou woua et Au bout de mon crayon de l’auteure Jasmine Dubé, pièces en tournée tant au Québec qu’en Ontario depuis deux ans.Quant au Théâtre du Sang Neuf, fondé lui aussi depuis une vingtaine d’années, il s’intéresse au public adolescent.Il a produit trois spectacles : Parents d’ados, parents à dos, bref ados de parents ou à dos de parents, création collective issue d’une démarche d’animation d’un atelier de théâtre populaire avec des parents 140 CINQ THÉÂTRES, CINQ DÉMARCHES d’adolescents; Décroch’cœur, spectacle de théâtre-forum; L'ange gardien, pièce de Yves Masson.Cette dernière création traite avec brio du délicat problème du suicide chez les adolescents tout en abordant des préoccupations moins tragiques que ces jeunes rencontrent quotidiennement.Cette pièce a été jouée plus d’une dizaine de fois en Estrie avant d’entreprendre une tournée québécoise et ontarienne dans différentes écoles secondaires.Troisième théâtre, le Théâtre du Double Signe.Fondé en 1985 et se spécialisant dans la création et la recherche, il a présenté au public estrien plusieurs productions dont une reprise de 100% humain, un concept de Patrick Quintal et de Jacques Jobin, série de tableaux indépendants les uns des autres et qui évoquent les mésaventures de huit personnages ; Un Beckett, trois variations, inspiré de Olmô, une produc- Fragments de théâtre 1 de Samuel Beckett, où, à partir d’un même tion du Théâtre Entre texte ie metteur en scène présente trois approches scéniques Chien et Loup.(Photo : Entre Chien et Loup.) mmmm .- • :ï« m 1 n» * _ ¦ SI: ; Til B ,\ - 141 MASSE CRITIQUE / ESTRIE re-.Fabien Dupuis et Charles Préfontaine dans L’ange gardien, différentes.Chaque mise en scène apporte un éclairage nouveau à une production du la pièce tout en évitant l’écueil de la répétition qui aurait pu lasser Théâtre du Sang le spectateur.Kraken de l’auteur-comédien Patrick Quintal, sorte ‘ Sang de conte moderne inspiré de légendes nordiques, texte qui a reçu le prix Yves-Sauvageau 1990, décerné par l’Association des auteurs des Cantons de l’Est.En ce qui concerne le Théâtre du Thé des Bois à Deauville, qui existe depuis plus de vingt-cinq ans, il occupe surtout un créneau estival.Il a présenté l’été dernier Ma grosse chum de fille de Charles Laurence, traduite et adaptée par Louise Latraverse.Cette pièce qui veut démontrer que l’amour n’est pas réservé qu’aux femmes minces a été vue et appréciée par plus de trois mille spectateurs (le lieu théâtral ne contient qu’une centaine de places).Enfin, la troupe de théâtre L’Aire de Jeu qui existe depuis seulement quelques années a présenté l’été dernier un spectacle-cabaret CINQ THÉÂTRES, CINQ DÉMARCHES écrit par Hervé Dupuis.Ce printemps, ce théâtre a fait une lecture publique du Lion de Bangor, adaptation à la scène du roman de Jovette Marchessault Des cailloux blancs pour les forêts obscures.Voici en bref les principales manifestations théâtrales présentées en Es trie au cours de l’année dernière, sans compter les productions des quelques théâtres (The Piggery, Le Calembour, Le Chéribourg, La Grande Coulée) qui rouvrent leurs portes avec l’arrivée de la saison estivale.Andrée Soucy et Jacques J albert dans Kraken, une production du Théâtre du Double Signe.(Photo : Double Signe.) SAGUENAY-LAC-SAINT-JEAN L’entre-deux Josée Girard Comme la récente saison théâtrale a été des plus prolifiques au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la présentation, même sommaire de toutes les productions devient ici difficile.Tentons du moins d’en tracer un profil des plus représentatifs.Cet automne, Les Têtes Heureuses, dont le directeur Rodrigue Villeneuve assume depuis deux saisons les fonctions de metteur en scène, ont débuté la saison en présentant Le Tartuffe de Molière.Le décor aux chaudes teintes ocrées était, en début de représentation, dissimulé par un rideau transparent et tous les soirs, on levait le voile pour retrouver le plaisir des mots.Le jeu dramatique était bien dosé, indice d’une direction de comédiens rigoureuse, même si parfois, les pas du comédien trahissaient le calcul du metteur en scène.Un des plus beaux moments fut certainement la scène où Mariane supplie son père de ne pas la forcer à épouser Tarfuffe.Villeneuve a fait en sorte que les alexandrins coulent avec pureté.D’ailleurs, avec ce Molière, il réussit à communiquer son attachement au texte : quelle excellente idée de dérouler au centre de la scène, juste au moment où l’Exempt clame les droits à la propriété, un parchemin géant sur lequel apparaît le titre de la pièce avec le nom de l’auteur pour ainsi redonner au texte son titre de noblesse! L’aspect comique semble avoir été délaissé.Cependant tout rire ne dissimule-t-il pas une vérité, parfois bien cruelle?Et ce culte à l’intelligence ne voilerait-il pas une trop grande vulnérabilité?De son côté, le Théâtre La Rubrique s’est démarqué avec la toute première mise en scène de Dominick Bédard, un membre de 144 L’ENTRE-DEUX la troupe.Il a efficacement répondu à l’appel du texte de Boris Vian, Les bâtisseurs d'empire ou Le Schmürz, en choisissant de déstabiliser le spectateur qui devait se déplacer au même rythme que les personnages.Du siège confortable du rez-de-chaussée, il est passé à la chaise droite du premier étage, pour finalement franchir une passerelle et échouer, au dernier tableau, sur un banc d’estrade, les épaules collées à celles de ses voisins, situation paradoxale si on compare cette proximité à la solitude du père, de plus en plus grandissante à l’approche de la mort.Bien que le jeu ait parfois été précipité, les comédiens, dirigés par Dominick Bédard et Marie Lalonde, ont livré des personnages savoureux.Et que dire de ce fameux Schmürz qui, dans cette fuite absurde vers l’extérieur, rappelle constamment tous ces «moi» que l’on n’ose affronter et qui, à la toute fin du spectacle, sortent de Le Tartuffe, une pro- partout et de nulle part.Heureuse de m’être retrouvée épaule à duction Les Têtes épaule ! Heureuses.(Photo : Caroline Tremblay.) ' ^- \ a • ,_____________________________________________________________________________ MÆM 145 *¦ ¦ - ï rs ' ¦ ' r"'v v:;'r •'OHOû / « - « oN-rt5 P ,, OWNg^ttum ^.3iD(V l^E UBA|9 adrnsss'0^- 0 96$ .’ 2/22/^992 TpS: V37S weam^JlSSaS ^ / O # :2 3 -H KJ JOOP* 00 to yr mou x?x k O 0 00 ÎÇ C~.-iLU m «1 ‘ r 1.0 in rn o o x ^ ^ i'i t m 'D 3 O v c o .7 o CO I ai m c: in ïj to x œ ni oui ^ cS7#^ 05 Du»'0EAu v w rtmif 1., “* Vï 5* 0* «pas, 5 .i.c.L _, « iA ïî w _, HV^° QU iaoOV-e * y.our-c N.IV O ¦eiar 00 Ü?- *¦0 ~ f-VX 'h 0lB^ocT^ «a\MT 94 i O1^ l5H«® £c.t ub'i i Tt^a.tr€' ¦ 2f,U%B« .j8.08 « ^ee-*Vee f Il^iî ^cn 4o »- *toR£ VIS.I77 V' ,couB- !'; UCORME VAUn r 0 9'fW'-4 ^ •%.A 33 + CORPS ETRANGER DE SYLUIE PROUOST VENDREDI 6 HARS 1332 20H30 II.00 $ 033 HA CHERE PAULINE ET Î1AI SON-THEATRE -VÜ7» P "a * Q0i ‘ 3Cr-~ r,*' £?• il 00 ^C'Sgjss.Cf/ w% ,«v ,c^ V ^ ,7 V 5 6 7; c-a^1 %/ # ‘^cp'-to °*°\p l **>>4/* c -i ^ ^ % ¦*> % % > » 35 ' % ir twE-TRE PETIT A PETIT LE TNt h4 _ ,^lE pqeq-bRRH'C 'PA' ¦ lO^ 4’ 7^ D-& , otbou(sâï!i6ï f : 20b d R CYR, A- HARTIN a U.^ ^ \9l2-&C^ c,9.S9U UEN0REDI 13 PARS 1332 >SC Tl0^ .oOaîi329‘5'1! 20H30 LIN OE GRACE fl.MARTIN S C.POI « Collage : Gilles Deschatelets.) , 3 ,i0' 51 - 'I^'” ^2.t 9 ,literie iicketpa "F6> ‘i 1«H0L :::-:v ' ' • ’ v ?f —I.René Bazinet dans Saltimbanco, une production du Cirque du Soleil. OBLIQUES voir au théâtre, à savoir la participation active du public à ce qui se joue.Parce que l’introduction d’un spectateur dans l’aire de jeu déclenche immédiatement et invariablement l’identification de tous les autres spectateurs, Bazinet s’assurait la collaboration des deux mille cinq cents spectateurs.Pendant le numéro de Bazinet, la présence active et l’adhésion du public étaient non seulement souhaitables mais indispensables.Et si cette relation étroite entre l’artiste et la salle a été particulièrement mise à l’honneur dans la prestation de Bazinet, elle n’en était pas moins présente à l’intérieur de chacun des numéros présentés.Par ailleurs, on peut se demander pourquoi on a opté pour l’univers du cirque dans la conception scénographique d’Ubu roi, de Beauté baroque et d’Une pucelle pour un gorille car on cherche en vain, dans ces productions, ce souci d’entrer en relation avec les spectateurs cjui caractérise justement l’art de la piste.Était-ce pour installer d’emblée la métaphore d’une société montrée comme cirque?L’intention était louable toutefois, la métaphore s’avère sans intérêt lorsqu’elle ne renvoie qu’à une image plaquée du cirque sans être intégrée dans la mise en scène.En partant du principe que la scène reflète le monde, il devient nécessaire, pour que la métaphore soit signifiante, d’y installer l’univers du cirque qui, comme genre, ne se définit pas à partir de ses costumes ou de sa scénographie mais bien à partir de ses conventions spécifiques de jeu.La liberté de mouvement des spectateurs, l’aire de jeu s’étendant jusque dans les gradins et la simultanéité des actions proposées par la mise en scène de Voilà ce qui se passe à Orangeville plongeaient littéralement le public au cœur du drame, au cœur du jeu où, comme dans le numéro de Bazinet, la participation des spectateurs devient nécessaire à l’action de la pièce.De plus, cette mise en scène reprenait tout à fait «le paradoxe du cirque [qui] est d’être à la fois hétérogène dans sa composition et cohérent dans son ensemble1 ».Voilà ce qui se passe à Orangeville a réussi, semble-t-il, ce que les trois autres productions ont tenté de faire, soit de présenter le monde comme un cirque (un cirque humain) et de réduire le fossé qui sépare la scène de la salle, en incorporant un quatrième élément créateur dans la représentation : le spectateur.Hélène Boivin 1.Solange Lévesque, «Quand cirque et théâtre se font signe.sous le chapiteau du soleil » dans Cahiers de théâtre J eu, n° 25,1986, p.194. Nathalie Derome dans Le retour du refoulé, une production La Peau des Dents.(Photo : Luc Sénécal.) FESTIVALS LES 20 JOURS DU THÉÂTRE À RISQUE Du risque sans péril Marie-Christine Lesage Du 19 novembre au 8 décembre 1991 se tenait à Québec la seconde édition du festival des «Les 20 Jours du Théâtre à Risque».L’événement, qui devrait se produire chaque année en alternance à Montréal et dans une autre ville du Québec, vise à promouvoir le théâtre de création québécois fait par des jeunes compagnies et des artistes indépendants.Comme le précisait la directrice artistique Sylvie Lachance, le festival privilégie avant tout un produit accessible et de qualité, mais qui ne fait pas trop de compromis au niveau artistique et esthétique.Dans l’ensemble, les huit productions présentées dénotaient une sincère et profonde recherche théâtrale.Ce parcours de vingt jours aura semblé celui d’une quête des valeurs humaines et sensibles à travers l’inhumanité, la déchéance et la désincarnation des êtres, leur enchaînement au quotidien.En ce sens, quatre représentations auront particulièrement marqué le festival, autant par la force de leur vision que par la qualité de leur recherche théâtrale.Il s’agit des spectacles Le retour du refoulé, de Nathalie Derome, Parcours scénographique, de Recto-Verso, Perdus dans les coquelicots, de Pigeons International et Simul / Tinguely, d’Arbo Cyber, Théâtre (?).Violence et intimité Nathalie Derome avec son spectacle-performance Le retour du refoulé plongeait dans un univers tissé de confidences sur fond de banalité quotidienne.Le retour du refoulé, c’est celui de la voix de l’enfance qui ose enfin jaillir de l’intérieur pour s’élever au-dessus 159 FESTIVALS de l’inhospitalière rumeur de la ville-jungle destructrice d’idéaux.Nathalie Derome prend le risque d’être elle-même une sorte de présence pure sur scène qui vient percer des petits trous dans nos murs de protection.Un moine musicien et un chanteur western l’accompagnent dans ses jeux de mots, chansons et jeux physiques.L’utilisation du film, de marionnettes et des gargouilles qui planent, menaçantes, au-dessus de la scène colorent ce spectacle d’une teinte baroque et fantaisiste.Un spectacle intimiste à contre-courant des tendances tape-à-l’œil.Ce petit voyage intérieur et initiatique, teinté de spiritualité aura atteint la sensibilité de chacun, même si l’ensemble aurait gagné à être quelque peu resserré.Recto-Verso, avec sa version «légère» de Parcours scénogra-phique, frappait plus violemment.La démarche de la troupe est particulièrement intéressante en ce que c’est le lieu, ici une A installation-décor d’Emile Morin, qui est le point de départ et le moteur de la création.L’environnement scénographique est composé de trois murs formés d’un assemblage comme en béton d’obus dirigés vers l’intérieur de façon inquiétante.Ces murs sont percés Nathalie Derome dans Le retour du refoulé, une production La Peau des Dents.(Photo : Luc Sénécal.) msÊÊm 1(181111 , -V' * a ' l V,-.v.160 DU RISQUE SANS PERIL Parcours scénogra-phique, une production Recto-Verso.(Photo : Recto-Verso.) de fenêtres-vidéos où défilent à une vitesse folle des paysages grisâtres et bétonnés de l’Est de Montréal.À l’intérieur se déroule le quotidien morne d’une famille de quatre personnes.Ils sont plongés dans une sorte d’état léthargique, retenus à la vie que par des gestes et des paroles vides auxquels ils s’accrochent avec obstination.L’intelligence du spectacle est de faire partager cet état.A cet effet, des écouteurs remis à l’entrée et des haut-parleurs placés ici et là dans la salle créent autour du spectateur un univers sonore enveloppant.Pendant toute la durée du spectacle, celui-ci est tenu sur une fréquence basse et sourde qui vibre jusque dans la cage thoracique.Ajouté à cela les paroles superposées des personnages et les images qui défilent, l’effet est proprement schizophrénique.Ce tumulte sonore et visuel plonge chacun, après une heure de traitement intensif, dans un état angoissant et hypnotique, d’autant plus qu’il ne se passe rien.Un spectacle dur et lucide, un véritable traitement de choc pour le spectateur et une mise en déséquilibre périlleuse pour l’acteur.Du théâtre à risque comme il s’en fait peu.Sûrement le spectacle le plus bousculant du festival. FESTIVALS En contraste avec la vision noire de Recto-Verso, Pigeons International propose le spectacle le plus optimiste des 20 Jours.Perdus dans les coquelicots est le tableau d’une famille aristocratique allemande du début du siècle qui se «gèle» au jus de coquelicot.Le décor donne une impression de noblesse, alors que les êtres qui l’habitent sont profondément désabusés, comme vidés de l’intérieur.Ils fuient leur ennui en buvant ce jus rose qui les engourdit jusqu’à la moelle du cœur.Plus aucune émotion ou sentiment n’émane d’eux, la mère et la bonne étant particulièrement venimeuses et cyniques.Cette complaisance dans une sorte de débauche de l’esprit et des mœurs va être bousculée par l’arrivée d’une cousine genre Mère Nature, nu-pieds et enceinte.Une sorte de messie féminin qui va pénétrer et illuminer ce monde dépravé, les faire renaître à l’amour, à la joie et à l’enfantement (symbolique retour de la vie en force).La recherche théâtrale de cette création se situe à la jonction des tendances les plus actuelles, dans le sillon de Carbone 14, de Kantor et même de Pina Bausch en danse.Un spectacle très visuel, une recherche corporelle minimaliste et Leni Parker dans Perdus dans les coquelicots, une production Pigeons International.(Photo : Paul-Antoine Tail-lefer.) 162 Jane O’Reilly et Nicole Champagne dans Le tailleur, une production du Théâtre Le Contre-Courant.(Photo : Heinrich Verhderen.) FESTIVALS répétitive particulièrement riche.Sûrement le spectacle le plus achevé et le plus stylisé des 20 Jours, mais peut-être pas le plus risqué.Risque calculé Simul / Tinguely, d’Arbo Cyber, Théâtre (?) se situe, pour sa part, aux limites extrêmes du théâtre.Audacieux, ce spectacle de treize heures, où l’on pouvait entrer et sortir à sa guise, donne à voir une sorte de mise en scène «in progress» de la nature moderne.A la manière du sculpteur-performeur Tinguely, on utilise des machines et objets du quotidien pour construire d’étranges prototypes mécaniques et bruyants absolument inutiles et souvent farfelus.Ces objets insolites côtoient le quotidien banal de sept personnes dont une journée de treize heures est retransmise sur sept moniteurs différents.Cette appropriation du réel, pour en faire une sorte de grosse sculpture-installation burlesque, fut une belle invitation à défier la routine du quotidien.Une aventure multimédiatique qui pose la question de la définition et des limites du théâtre.Les quatre autres spectacles présentés dans le cadre du festival ont également été intéressants au niveau de la recherche théâtrale, quoique parfois plus difficiles d’accès.Dans D'après Prochain épisode, de Ê Skênê ainsi que pour La rébellion des fourmis, de l’A.R.T., on a pu remarquer un travail corporel fort poussé dans le sens d’une forme très expressionniste.Par contre, dans les deux cas, les textes étaient d’une intransigeance qui nous permettait difficilement de pénétrer ces univers.Un travail fort rigoureux mais un peu trop puriste et cérébral peut-être, d’où la vie ne pouvait jaillir que péniblement.A côté de ces risques très calculés, deux spectacles plus ou moins matures, l’un IMmediaCY, maîtrisant peut-être mieux l’ordinateur que l’art théâtral, et l’autre Le tailleur, théâtre corporel intense mais pas vraiment au point.Le risque des 20 Jours n’aura donc pas été des plus périlleux, sans déséquilibres majeurs pour le spectateur (peut-être parfois plus pour l’acteur), mais il aura certainement été riche de certaines audaces, de confrontations intéressantes avec les autres arts ainsi qu’avec la technologie.Outre les spectacles, quelques stages et conférences auront marqué l’événement.Mais la grande réussite aura été du côté du contact établi entre les artistes et le public.En effet, le public était invité, après les spectacles ou dans un café-bar, 164 DU RISQUE SANS PERIL à venir discuter avec les artisans des spectacles.Une belle deuxième édition donc, pour ce jeune festival qui prend le beau risque d’être la tribune d’un théâtre différent.En lui souhaitant de bien mûrir et de devenir un lieu actif d’échanges sur le théâtre actuel.PROGRAMMATION DES 20 JOURS DU THÉÂTRE À RISQUE (Québec, du 19 novembre au 8 décembre 1991) Le retour du refoulé, de Nathalie Derome, La Peau des dents (Montréal) D’après Prochain épisode, texte et mise en scène de Marc Dunlay, Ê Skênê (Montréal) IMmediaCY, de Andreas Kitzmann et Rafael Lozano, mise en scène de Rafael Lozano, PoMoCoMo Le tailleur, texte et mise en scène de Jane O’Reilly, Théâtre Le Contre-Courant (Québec) Parcours scéno graphique, texte de Gilles Arteau, mise en scène de Jacinthe Harvey, Recto-Verso (Québec) La rébellion des fourmis, texte, scénographie et mise en scène de Jose-Luis Thénon, A R.T.(Québec) Perdus dans les coquelicots, création collective, mise en scène de Paula de Vasconcelos, Pigeons International (Montréal) Simul / Tinguely, conception et mise en scène de Robert Faguy, Arbo Cyber, Théâtre (?) (Québec) LES COUPS DE THÉÂTRE 2 — RENDEZ-VOUS INTERNATIONAL DE THÉÂTRE JEUNES PUBLICS Lorsque l’enfant disparaît.Lorraine Carmerlain J’ai d’abord été frappée par l’abondance des personnages d’«aînés».Leur présence dans la dramaturgie destinée au jeunes publics n’est pas nouvelle — qu’on se souvienne de la chaleureuse grand-mère de La marelle du Carrousel, il y a quelques années.Elle m’a toutefois paru prendre une ampleur notable dans ce festival.J’ai très tôt eu l’impression de voir plus de personnages vieux que d’enfants sur la scène, et cela m’a intriguée.D’autant plus, d’ailleurs, que certains de ces vieux avaient pleine autonomie et n’étaient pas du tout en lien avec des personnages d’enfants.Un théâtre peuplé d’aînés Dans la lignée de la grand-mère dont j’ai fait mention, le grand-père, dans Les petits orteils de Louis-Dominique Lavigne, présenté par le Théâtre de Quartier, constitue le principal interlocuteur de la petite Mathilde, dont les parents, partis pour l’hôpital, reviendront bientôt avec un nouveau bébé.Véritable personnage-commentaire, c’est par sa voix et son récit que ce grand-père établit l’ordre des choses, du passé au futur, et l’explique à sa petite-fille.En tournant les pages de l’album de photos (de façon allusive, puisque cette production n’est en rien réaliste), il révèle à l’enfant, par le biais du souvenir qu’il forge en un précieux discours, la cohérence de son petit monde. LORSQUE L’ENFANT DISPARAÎT.Principaux acteurs de la décevante fable d’inspiration réaliste à coloration écologique écrite par Reynald Robinson et présentée par le Théâtre du Gros Mécano, les grands-parents de/o et Gaïa la terre semblent quant à eux avoir conclu avec la terre (et la mer) un pacte qui seul pourra assurer la survie de leur petit-fils, emmuré dans sa petite planète sans air.Investis des valeurs anciennes par le contact qu’ils ont su préserver avec les éléments, ils suppléent à des parents trop occupés, qui courent après le temps et consomment à corps perdu les innombrables objets de leur déroute.Dans un registre poétique également, Théo, texte de Joël da Silva produit par L’Arrière-Scène, relate le retour sur terre (à la terre?) d’un couple de «revenants» assez âgés, quoique forcément sans âge.De cet univers, l’enfant est absent On parle de lui, mais il n’est plus qu’un souvenir qui hante les fantômes.Empreinte d’imaginaire et de ludisme — si ce n’est d’un certain mysticisme (Jo et Marie, l’homme et la femme, ne sont pas sans quelque résonance Géologique.) —, cette création ne faisait qu’allusion à l’en- Hemel Lief! (Juste fant personnage absent, du jeu et de l’imaginaire, ciel!), une produc- r r j ^ tion de la Compagnie Terra / Nelissen (Pays-Bas).(Photo : Bob van Dantzig.) V' .V, 167 FESTIVALS Dans Juste ciel!, spectacle de marionnettes burlesques de Terra et Nelissen des Pays-Bas, un couple de vieux tenanciers d’une maison hantée réussira, par la force du jeu, de la créativité et de la foi en soi et en l’autre, à rester lié, dans un au-delà des plus étonnants (qui donnera lieu à un retour en arrière, sur soi, jusqu’à l’enfance).Joyeux et drôle, ce spectacle aborde, de manière inattendue, déroutante, des thèmes comme la mort, la solitude, etc.Uniques personnages d’Hippopotamie du Théâtre des Confettis (texte de Louise Bombardier), deux vieilles dames solitaires partageant une passion peu commune pour des hippopotames (l’un réel, l’autre invisible) deviendront amies malgré tout ce qui les sépare (elles sont de classes sociales différentes, l’une sait lire, l’autre pas.) et réaliseront, dans la plus grande complicité, leur «rêve d’Afrique», symbolique retour à la pureté des choses.L’enfant, ici, est spectateur et non plus personnage.Il observe et juge d’une réalité qui lui est présentée hors de lui mais qui, parfois, est aussi la sienne : solitude, ennui, rêve et amitié peuplent aussi son monde à lui.Du quotidien, de la fantaisie et de Part 1.Étaient également membres du comité artistique du Rendez-vous : Lise Gionet, Monique Rioux, Claude Poissant et Jo-Anne Blouin.Une autre particularité me semble colorer la sélection des pièces faites par Rémi Boucher, Jacinthe Potvin et leurs collaborateurs1 : leur esthétisme.On a visiblement cherché à présenter au jeune public de remarquables productions visuelles, où le théâtre lui-même devient objet de réflexion.Les spectacles dont j’ai déjà fait mention n’échappent pas à ce souci esthétique indéniable.Scénographies superbes et originales (la construction métallique de Théo, le théâtre dans le théâtre de Juste ciel!), théâtralisation des objets (notamment dans Les petits orteils) caractérisent l’ensemble des spectacles mis en vitrine par ce festival.Deux des productions puisaient au quotidien et présentaient dans une perspective plus réaliste — mais non moins inventive et esthétique — des personnages d’enfants.Ainsi la joyeuse espièglerie conçue par Jasmine Dubé et produite par le Théâtre Bouches Décousues.Petite histoire toute simple (fort bien soutenue par l’irrésistible tandem que formaient Guy Jodoin et Benoît Brière), la pièce raconte la dure lutte du papa qui veut dormir et de son «Petit monstre», qui a bien d’autres idées en tête.168 LORSQUE L’ENFANT DISPARAÎT.llfPi î 1 ' •• >%-î i?S5UaUÎ;: Colette, une production Oud Huis Ste-kelbees (Belgique).(Photo : Jan Simoen.) Colette de la Compagnie Oud Huis Stekelbees, spectacle flamand inspiré de la Mouchette de Bernanos, racontait quant à lui assez crûment, par certains jeux d’ombres et de lumières et dans un dépouillement presque total, la vie troublante et troublée d’une adolescente dont la mère est incapable de s’occuper de ses enfants (elle et la «petite sœur» qui est plus probablement le bébé de l’adolescente — toute la production jouant sur le mensonge et la vérité), qui doit aller à l’école, s’occuper de tout, et qui rêve, malgré tout ce qui l’accable, de danser (le flamenco).L’art auquel elle aspire, la danse, elle y accédera par son caractère frondeur et grâce à l’amitié teintée d’ambiguïtés sensuelles qui se développera entre elle et Arsène, abandonné par sa femme et que ne laisse pas indifférent l’adolescente que la misère a fait grandir un peu vite.Si le texte de la pièce souffrait de quelques «adaptations» malhabiles (du genre : «Je m’barre au Provigo le caddy bien plein»), et le jeu (et la diction) des acteurs de quelques accrocs, le spectacle proposait FESTIVALS avec sensibilité que l’on jette sans condescendance un regard nouveau sur l’univers adolescent.Bluette enfantine fantaisiste mais par trop moralisatrice racontant avec force détails et péripéties la vie de petits animaux calquée sur celle des humains, Cornet in Moominland du Manitoba Theatre for Young People empruntait des sentiers battus.Le décor tout en miniatures et la manipulation fort soignée de minuscules marionnettes n’étaient pas sans rappeler le caractère ludique des maisons de poupées ; mais le récit, vieillot dans sa forme et son contenu, ne faisait, quant à lui, que prôner de bonnes valeurs attendues (sacro-sainte famille, mère attentionnée et si bonne cuisinière, planète menacée.).Les autres spectacles du festival ont également souscrit, dans un déploiement esthétique et une invention spectaculaire indéniables, à une vie empreinte de fantaisie et d’art.Ils l’ont fait avec plus ou moins d’acuité, tous les spectacles n’étant peut-être pas accessibles de la même manière au jeune public qu’ils visaient : l’abstraction et l’esthétisme poussés à l’extrême ne sont pas sans risques.Les lieux de Laura, une production de Speelteater Gent (Belgique).(Photo : Peter Lorré.) '¦! f I ¦ ¦il ' ' : - y - ¦' ' .¦* ¦ ' ¦ v: ; | LORSQUE L’ENFANT DISPARAIT.Dans La grande maison, création collective débridée, le Théâtre de Galafronie de Belgique dénonce, par l’absurde et un remarquable sens du clownesque, l’autoritarisme et le travail débilitant, qui tuent amour, plaisir et invention.Hauts en couleur et en verbe, les curieux personnages qui entourent Monsieur Elmo et sa nièce Blanche débordent de vie et de vérité; en scandant sentences et proverbes, ils transmettent volontiers à qui sait bien les entendre un sens renouvelé des valeurs qui se perdent (la solidarité, notamment).Intrigant spectacle de danse-théâtre, Les lieux de Laura de la Compagnie Eva Bal’s Speelteater Gent (Communauté flamande de Belgique) mettent en scène un garçon et une fille dans un lieu de froidure habité par un tiers dont on ne sait trop s’il est complice ou malveillant.La chorégraphie et les mots surgissent du décor de givre, contredisent l’atmosphère glaciale de l’espace abstrait de cette rencontre.«Sahara, insolation, nounours, édredon, chocolat chaud», murmure la jeune fille, à force de se souvenir.«Charbons ardents, feux du couchant, incendie, sable du désert, chocolat chaud.» Pour traverser ou transgresser le désert, fuir le dernier paysage de glace, il faut se rappeler la chaleur, en être le lieu.En une intéressante synthèse de l’art et de la vie, les petits extra-terrestres d’impertinence du Théâtre de l’Avant-Pays ont habilement abordé les thèmes de la création, du jeu, de la différence, du pouvoir, de la solitude, de la sensualité, de la propriété privée.En dévoilant au départ la confection de la marionnette, le matériau même de leur art, les manipulateurs minutieux de ces petites marionnettes auront su accuser avec chaleur les traits d’une humanité à reconsidérer.Irrésistible, Qu’il était bleu le ciel d’image Aiguë de France étonne.Sans autre intrigue que celle de l’échange d’une lettre d’amour, cette lumineuse frivolité aux allures de marivaudage inspirée de la peinture flamande est d’une force esthétique peu commune.L’espace est dépouillé, propice au plaisir de l’art pour l’art, auquel s’adonnent, complices et enjoués, des enfants devenus les acteurs d’un théâtre qui, habituellement, n’est pas le leur, celui de l’amour et du hasard, ou presque.Le comité de sélection a donc placé haut la barre cette année, en conviant le jeune public à des spectacles généralement non linéaires, abstraits et très esthétiques.Les œuvres présentées ont proposé (avec plus ou moins de bonheur) une réflexion sur la vie et 171 FESTIVALS sur l’art qui visait à la fois l’intelligence et la sensibilité du public.Certaines productions (Jo et Gaïa la terre, Comet in Moominland) péchaient par un surcroît de didactisme dans un paysage théâtral privilégiant la suggestion plutôt que la démonstration, mais, dans son ensemble, ce deuxième Rendez-vous international de théâtre jeunes publics fut cohérent et réussi.PROGRAMMATION DES COUPS DE THÉÂTRE 2 / RENDEZ-VOUS INTERNATIONAL DE THÉÂTRE JEUNES PUBLICS (Montréal, du 24 au 31 mai 1992) Colette, Oud Huis Stekelbees (Belgique / Communauté flamande) Comet in Moominland, Manitoba Theatre for Young People (Canada) Grande maison, (La), Théâtre de Galafronie (Belgique / Communauté française) Hippopotamie, Théâtre des Confettis (Québec) Impertinence, Théâtre de T Avant-Pays (Québec) Jo et Gaïa la terre, Théâtre du Gros Mécano (Québec) Juste ciel !, Terra / Nelissen (Pays-Bas) Lieux de Laura, (Les), Eva Bal’s Speelteater Gent (Belgique / Communauté flamande) Petit monstre, Théâtre Bouches Décousues (Québec) Petits orteils, (Les), Théâtre de Quartier (Québec) Qu'il était bleu le ciel, Image Aiguë (France) Théo, Théâtre L’Arrière-Scène (Québec) FESTIVAL DE THÉÂTRE FRINGE DE MONTRÉAL Des preuves qui ne sont plus à faire Philip Wickham Le Festival de théâtre Fringe, c’est le monde à l’envers.L’esprit de fête que l’on attribue habituellement aux Latins est adopté ici par une meute joviale d’amateurs, de dilettantes et de francs aspirants à la gloire, presque tous d’expression anglaise, venus du Canada, des Etats-Unis, d’Europe et d’Asie.Ce n’est pas dans les festivals institutionnels de Montréal ou de Québec, trop occupé qu’on est à parler de choses sérieuses entre les spectacles, que l’on trouve le genre d’ambiance qui règne dans les alentours de la tente à bière du Fringe, véritable point de ralliement de la griserie, où l’on peut parler haut et fort des spectacles excellents comme des plus pourris, écouter quelques troubadours gratter leur guitare ou voir un jongleur faire voltiger sept balles à la fois.L’aspect joyeux, sans prétention, indiscipliné, improvisé, inachevé du théâtre, c’est le Festival Fringe qui semble en détenir le secret à Montréal, avec le consentement tout à fait assumé que la qualité des spectacles n’atteint pas obligatoirement la perfection.Au terme d’une deuxième édition, l’objectif principal du Festival Fringe est clairement celui de servir de banc d’essai ou de tremplin aux jeunes comédiens et dramaturges anglophones qui n’ont presque aucun autre lieu pour fourbir leurs premières armes, du moins à Montréal.Anglophones, dites-vous?Malgré leurs très louables espérances, les coproducteurs du Festival, Kristine Kieren 173 g?'.'* BH iggp Christopher Leavitts dans Birth of a Real Man des Productions de la Simple Conduite.(Photo : Simple Conduite.) ACH&Î TOT Ai- TOTAL *âl# Lirtte» DIESEL DES PREUVES QUI NE SONT PLUS A FAIRE X i |:3 «mm üllsl ms 4 - fi f&SW# .$%?-¦ mmst: Donovan Reiter dans The Mosquito Man, une production Clowns Gone Bad Productions.(Photo : Stephanie Colvey.) et Nick Morra, devront faire leur deuil d’une participation qu’ils aimeraient également partager entre les deux langues principales qui cohabitent à Montréal.Toutefois, il faut souligner que, du côté francophone, d’autres avenues expérimentales existent : Festival du théâtre amateur, Festival québécois du théâtre universitaire, Vingt Jours du Théâtre à Risque, Festival Juste pour rire.Avec le Fringe, les anglophones se sont donnés un événement qui vient combler un manque énorme, un «event» auquel ils ne participent pas que pour \zfun, mais bien pour prouver l’existence d’une réelle vitalité théâtrale.Certaines pièces sont écrites spécialement pour la circonstance.«Nous jouons notre pièce pour la première fois à Montréal, et selon la réaction des comédiens et du public, nous ajusterons les dialogues et les situations », me confiait Sebastian Alexander, auteur de Just A Moment, qui espérait faire la tournée de tous les festivals Fringe canadiens cet été, de Montréal à Victoria, en passant par Toronto, Winnipeg, Saskatoon, Edmonton et Vancouver.Ses ambitions sont d’autant plus grandes qu’à la fin de l’itinéraire, sa pièce aura tout de même été jouée une quarantaine de fois.175 Turner / Kennard dans Mump and Smoot in «Femo», une production Mump and Smoot.(Photo : Mump and Smoot.) mm .V': , lligilly i .WÊBÊÊm j : : lüiiï ¦ 1 — » ¦ ¦ DES PREUVES QUI NE SONT PLUS A FAIRE «Marginal», si l’on traduit l’expression littéralement, le «Fringe» l’est moins qu’on le prétend.Des commandites de la station radiophonique Oldies 990 (plusieurs mille balles), de Pepsi, de la bière Saint-Ambroise et du quotidien The Gazette ont donné un visage plus commercial à l’événement qui avait souffert l’an dernier d’une diffusion limitée.Côté programmation, on a présenté cette année des pièces comme The Mosquito Man, un texte de Bruce M.Smith, qui avait déjà remporté les prix du meilleur comédien, de la meilleure nouvelle pièce, de la meilleure mise en scène et de la meilleure production au Quebec Drama Festival en 1991.D’ailleurs, plusieurs compagnies professionnelles participent au Fringe sans se faire des complexes.Si le Fringe est marginal, c’est par rapport au théâtre institutionnel d’une part (bien qu’on puisse prévoir qu’il le sera de moins en moins); c’est aussi, en 1992, par rapport aux Fêtes du 350e; mais c’est surtout du fait de son indépendance vis-à-vis des subventionneurs gouvernementaux.En fait, il y a au Fringe un esprit de débrouillardise, voire un mercantilisme, si timide soit-il, qui font plaisir à voir.Par comparaison avec l’édition de l’an dernier, de menus changements ont été apportés au Festival en 1992.Mis à part le Théâtre La Chapelle, les salles utilisées n’étaient toujours pas de véritables théâtres, on a corrigé l’erreur de présenter des spectacles dans des salles adjacentes qui se nuisent.Il faudrait maintenant songer à placer le public sur des estrades pour permettre une meilleure visibilité de la scène.Les difficultés techniques se sont faites moins nombreuses cette année et les responsables du son et de l’éclairage, dont les services font partie de l’infrastructure du Festival, semblaient mieux à même de répondre aux besoins des artistes, même si les spectacles sont habituellement donnés dans des conditions fort précaires.Le quartier général du Fringe, l’incontournable tente à bière, donnait directement sur le boulevard Saint-Laurent, à la vue des piétons, accroissant ainsi sa visibilité auprès de la population.Au même moment, des films étaient diffusés par le Cinéma Parallèle sur un écran géant dans la rue qui, elle, était fermée pour la vente-trottoir des marchands du boulevard Saint-Laurent.C’est ce qu’on appelle l’art de faire coïncider les choses.Mais dans son ensemble, la programmation était semblable à celle de l’an dernier : des spectacles de jongleurs, de clowns, de musiciens occupaient l’asphalte, sous les nuages, tandis qu’une 177 Karen Hines dans Pochsy’s Lips, une production Pochsy’s Lips.(Photo : Pochsy.) DES PREUVES QUI NE SONT PLUS A FAIRE cinquantaine de troupes, dont la moitié venaient de Montréal, et plusieurs de Toronto, couvraient les planches.La moitié des spectacles appartenaient aux divers genres de comédie, et l’autre moitié se partagaient entre le drame, le «musical», la danse et la performance, selon la définition que chaque troupe en donnait.Plusieurs d’entre elles répétaient l’expérience de l’an dernier, ce qui permet peut-être de les réunir sous l’appellation de «fringeheads».Une deuxième année d’expérience en tant que spectateur, permet de voir quels genres de pièces fonctionnent mieux que d’autres, lesquelles aussi sont susceptibles d’attirer un plus vaste public.La première condition est la simplicité dans la mise en scène et les décors, et la deuxième est un usage modéré de la technique, compte tenu du peu de temps dont disposent les troupes pour se familiariser avec le lieu qu’elles occupent.Pour les comédiens, il s’agit d’abord et avant tout de démontrer le potentiel de leur talent.Conséquemment, la formule, largement adoptée et qui réussit le mieux, est celle du monologue ou du one-(wo)man-show.Quelques-uns de ces spectacles se rattachent à la tradition classique du stand-up comic.On passe de la «craque» à l’ânerie sans ordre apparent, comme dans Lies I Heard in a Bar du Torontois Brian Hartt, ou on évolue autour d’un thème central avec plus ou moins de fantaisie.Birth of a Real Man, interprété par Christopher Leavins, et The Zen of Gridlock de Leif Montin, parlaient, dans des registres variables de provocation et d’humour, de la condition masculine en cette fin de siècle.Plus poétiques, voire surréalistes dans l’usage de la langue, Pochsy’s Lips de Karen Hines et Work de James O’Reilly ont relevé de très bons défis de comédien solo.Ce dernier alliait une prouesse technique à une présence physique intense, livrant un spectacle presque parfait.Les duos ont également connu de bonnes réussites, en permettant à deux comédiens de se concentrer sur la tension qu’en- V gendrent deux pôles opposés.A ce titre, la pièce Erections, Ejaculations, Exhibitions, jouée autour d’un fauteuil et des cannettes de bière, atteignait une intensité comparable à l’univers de F.X.Kroetz.Cette pièce menait à son paroxysme le sujet sans doute le plus exploité du Festival : la sexualité.No Place to Go Except Close offrait avec conviction un duel de mots entre l’écrivain américain Scott Fitzgerald et sa femme.Dans le pire des cas, les clowns Mump and Smoot, avec leur baragouin inepte et leur humour facile, se servaient l’un de l’autre pour couvrir leur trop grande bêtise. FESTIVALS Côté étranger, les trois actrices londoniennes de la troupe Sensible Footwear livraient un monologue à trois voix sur la condition féminine, qui rendait brillamment hommage à la verve légendaire du comique britannique.Dans un tout autre registre, empruntant au théâtre musical et à l’expressionnisme, la douzaine de Moscovites de la troupe Igroky présentaient deux adaptations flamboyantes, énergiques et très «russes» de Gulliver’s Travels de Jonathan Swift et de Animal Farm de George Orwell, animés qu’ils étaient dans ce dernier cas par le contenu politique de l’œuvre où s’opposaient Révolution et Perestroïka.Si l’on ne peut encore parler de phénomène, en comparaison avec le Fringe d’Edmonton qui attire au-delà de cent cinquante mille personnes, le Festival Fringe de Montréal s’est taillé en deux ans une place au soleil qui semble annoncer sa permanence.Le signe le plus encourageant a été les quelques salles archi-combles où les spectateurs s’entassaient littéralement jusque sur la scène pour asseoir une demi-fesse rapidement engourdie.L’élargissement du public, qui ne se limitait plus aux vingt à trente ans, et la satisfaction générale des participants face à l’organisation du Fringe sont d’autres signes qui garantissent un avenir à l’événement.La question que l’on se posait encore, à savoir si le théâtre anglophone à Montréal existe, vaut-elle encore la peine d’être posée?Le Fringe, au rythme où il se déploie, aura tôt fait de lui enlever toute pertinence.180 DES PREUVES QUI NE SONT PLUS A FAIRE PROGRAMMATION DU FESTIVAL DE THÉÂTRE FRINGE (Montréal, du 13 au 21 juin 1992) Absolutely, The Last Supper, texte de Michael Johnson, Theatre From Scratch Animal Farm, d’après le roman de George Orwell, Skid / Igroky / One World, Productions (Canada, États-Unis, Angleterre, Moscou) L Avare / The Miser, de Molière, Thé à Pâtre Birth of a Real Man, texte de Christopher Leavins, Les Productions de la Simple Conduite The Brady Bunch, The Hidden Episode (What’s Alice Doing in the Freezer), texte de Steve Gallucio, B-Trade Productions Capricho Espanol, conception de Lina Moros, Y Arte de Espana Dark Silence / Le Silence Noir, conception de G.Craig Holmes Shadow Conspiracy Theatre Erections, Ejaculations, Exhibitions, texte de Charles Bukowsky, The Way Off Broadway Group Forfeits, texte de Lezley Havard, Sycorax Productions GEL ; one long act, texte et mise en scène de Lee John Gotham, Foolhouse Theatre Company Goodbye, Electric Ghicken /, conception de Murray Napier et Bill Tiemey, John Abbott College Theatre Workshop Le Grand Livre Magique, texte de Chantal Ranger, Accents Unique Gulliver’s Travels, d’après le texte de Jonathan Swift, Skid / Igroky/ One World Productions (Canada, États-Unis, Angleterre, Moscou) Illusions, conception de Sandra Hughes, Gateway Performance Productions (États-Unis) Improv We Trust, conception de On the Spot Improv Company Theatresports Inside the Ice Shake, texte de Alfred Rushton, The Dufferin Players.The Invention / L’Invention, texte de Brad Gromelsky, Story Hour.Theatre / Théâtre L’Heure du Conte “.jumping over fences”, collectif, The Other Theatre.Just a Moment, texte de Sebastian Alexander, No Fixed Address Productions Ka-Hanuka Pa-koos / Columbus in Jamestown, texte de Jeanette Allen, Leon Donnelly et Kevin Hosier, One World Theatre / Skid Theatre The Killers, texte de Winston Camel, Lapdog Productions.Ladies’ Room, texte et mise en scène de Myna Wallin, Bunny Feet Productions The Land the Animals, texte de Blake Brooker, Virgins Have Souls Let’s Dance, texte de Paul Dervis, Theatre Redux (États-Unis) 181 FESTIVALS Lies I Heard in a Bar, conception de Brian Hartt LU, texte de Ann McClean, conception de Ann E.Oxley Productions Lost and Found, texte de Dan Daniels, Arcadian Productions Low Rollers, texte de Martin Sims, Strange Fish Productions Man is Not Spam, texte de Andrew Goldfuss, El Belcho Productions More Than a Handful, texte de Janis Kirshner, «Titter’s» The Mosquito Man, texte et mise en scène de Bruce M.Smith, Clowns Gone Bad Productions Mump and Smoot in “Ferno”, conception de Turner et Kennard, Mump and Smoot No Place to Go Except Close, texte de Stacey Engels, 100th Monkey Network The Old Woman, texte de Kaniil Kharms, Russian Improvisation Theatre Perfect Chaos, collectif, Caught in the Act Pochsy’s Lips, conception de Karen Hines et Sandra Balcovske, Pochsy Productions Polly anna Piranha Live —Not Broiled, conception de Ken Lulewich.Savage in Limbo, texte de John Patrick Shanley, Make Haste Productions Schrôdinger’s Cat, texte de Otto Nicholson, Withnail Productions Sensible Footwear Make Out, conception de Alex Dallas, Alison Field et Wendy Vousden, Sensible Footwear (Angleterre) Slice, conception de Sour Cherry Cake Slipping Through Backwards, texte de Philippa Domville, Compagnie P’tit Jeu Spinning Still, texte de Phillip Fine, Naked-in-Public Productions Viva Libertas !, conception de Max T.L.Productions Waiting to Evolve, conception de Karl Knox Wilder, texte de Matt Holland et David Acer, Hiatus Productions Work, texte et conception de James O’Reilly, Housebroken Company The Zen of Gridlock, texte de Leif R.Montin, The Urban Players DES PREUVES QUI NE SONT PLUS À FAIRE Spectacles de rue Heather McCleod (musique) Jeff Bradley: Maxed Out (comique physicale[sic]) John Wojewoda (musique et clownerie) Juggernauts (acrobatie comique) Katzenjammers (musique) Lindsey David and The Shieks (musique) Pantalune Productions: Meet Me Incognito (commedia delTarte) Polo Brothers (jongleur comique) Richard Maguire (conteur) Sak Theatre (participation du public) State of Emergency: Walls Are Tumbling (musique) Yvan l’impossible (jongleur) CARREFOUR INTERNATIONAL DE THÉÂTRE DE QUÉBEC Coup d’envoi réussi, sauf.Gilles Girard .réussi, sauf que le public n’a pas suffisamment répondu à l’appel.Et c’est dommage parce qu’il en aurait eu pour son argent et ses fantasmes.Afin d’assurer la relève de la Quinzaine Internationale de Théâtre, privée de subventions, l’équipe de Carrefour 1992, sous la direction de Bernard Gilbert, n’a pu disposer que de six mois pour voir à la mise sur pied de l’événement.Dans un esprit de collégialité et en suscitant l’intérêt et l’implication du milieu théâtral régional, Carrefour 1992 a, disons-le d’entrée de jeu, rencontré ses objectifs, rempli son premier mandat et mérité un satisfecit en produisant une édition relativement modeste mais de qualité, par la présence de compagnies théâtrales et de pièces qui ont questionné la dynamique du théâtre des années 1990.En termes d’activités périphériques à la programmation, le festival s’est assuré du partenariat du Conservatoire avec les Rencontres à l’Ecurie où les gens de théâtre ont échangé avec le public sur leurs pratiques théâtrales.Participation aussi du Musée de la Civilisation et de la Mondiale de films et vidéos avec des projections significatives sur le théâtre (Anderson, Chéreau, Beckett, Brook, Planchon, etc.).Présentation également, en primeur, de l’adaptation cinématographique par Peter Mettler des Plaques tectoniques, de Robert Lepage.Enfin, le festival s’est enrichi de la participation spontanée d’un volet off dynamique, particulièrement friand de multidisciplinarité.Il était impératif que ce festival existât; son interruption en 1992 eût pu entraîner la disparition d’un événement biennal d’envergure, 184 Yves Hunstad dans La tragédie comique.(Photo : Viviane Holland) FESTIVALS face à la difficulté considérable qu’eût représenté le fait de le relancer après une trop longue absence.Tout eût été à reprendre à zéro.Le comité organisateur s’est donc fort bien tiré d’affaire dans les circonstances.Une permanence permettra d’assurer le suivi entre cette première manifestation et les prochaines éditions, d’organiser éventuellement la tenue d’un colloque, de faire un travail d’animation, de favoriser les échanges bi-directionnels de troupes, d’accueillir ponctuellement des productions, par exemple de planifier le retour tant souhaité d’Yves Hunstad et de La tragédie comique.Un public trop rare L’élément négatif au bilan de ce festival, c’est donc d’abord et surtout la participation restreinte du public : quelque dix mille personnes ont assisté aux différentes activités du festival, mais seulement quatre mille billets ont été vendus aux guichets, par rapport à un objectif de neuf mille et à une possibilité maximale de quinze mille, ce qui donne une faible moyenne de cent huit spectateurs par représentation.Ce résultat a été jugé acceptable par les organisateurs, compte tenu de la récession, de la baisse générale de fréquentation des salles à Québec — qui aurait été de l’ordre de 35% la saison dernière —, de l’attitude qualifiée d’«attentiste» des médias et du 350e anniversaire de Montréal avec ses nombreuses manifestations culturelles et théâtrales qui ont retenu chez lui une partie du public sollicité à Québec.Résultat décevant mais qui ne doit pas faire oublier que l’accueil du public et de la critique a été généralement favorable et que, d’autre part, l’équilibre budgétaire est censé avoir été atteint.L’avenir du festival ne devrait donc être nullement compromis; au contraire, le bilan final a été jugé de bon augure pour l’édition du Carrefour 1994.Une programmation de qualité Michel Bematchez et Pierre MacDuff du comité artistique entendaient privilégier la qualité plutôt que la quantité, assurer une présence francophone d’au moins 50% (sept pièces sur dix cette année), favoriser la présence de jeunes metteurs en scène et compagnies, représentatifs des forces créatrices en émergence, d’inspiration moderne, et qui aient fait leurs preuves sur les plans COUP D’ENVOI RÉUSSI, SAUF.Le Songe, une production du Théâtre Océan Nord (Belgique).(Photo: Car- de l’invention formelle, de la virtuosité dans le maniement des refour.) signes théâtraux, de l’intérêt et la densité du contenu, que ce soit à travers du théâtre de création et le grand répertoire.Globalement, ces critères de sélection ont été rencontrés et souvent de belle façon, avec des ratés occasionnels aussi : par exemple, la discordance entre le texte aux dimensions métaphoriques de Soirée bénéfice pour ceux qui ne seront pas là en Van 2000, de Michel Marc Bouchard, et la mise en scène et la scénographie réalistes qui en ont été proposées; le contenu par trop léger et l’approche music-hall de Manipulator', la valse-hésitation thématique et la qualité contestable du texte de Alanienouidet.Tout dépend à quelle hauteur on fixe la barre de ses exigences esthétiques, et il est facile de hausser les enchères, mais la programmation — sans compétition et sans prix — pouvait se justifier dans le contexte déjà mentionné et nous a valu un choix de qualité, cinq pièces en primeur nord-américaine, une gamme étendue de styles théâtraux, des images d’enivrantes dérives, des fibrillations émotives, des vertiges oniriques et des coups de coeur.187 FESTIVALS Hunstad, Pousseur, Braunschweig, Kawamura Parmi les grands moments de ce festival, il faut s’empresser de nommer La tragédie comique, d’Yves Hunstad : théâtre dans le théâtre dépouillé, à l’état pur, qui m’a rappelé la définition originale qu’en donne Barrault : «.à l’aide du corps, du souffle, de la voix, du visage et des mains.recréer le monde entier».Ici, un nez de bois, un petit coussin, un balai et un unique comédien, brillant et imaginatif, à la manière d’un clown pirandellien qui aurait fait dialoguer personnage et acteur dans la fragilité, l’émotion, l’humour, la poésie et la complicité de la création artistique, lors de leur première rencontre «amoureuse» devant le public.Tragédie comique de chacun dans le secret de son clown.«Vous avez entendu ce silence que je viens de faire?» Isabelle Pousseur et le Théâtre Océan Nord ont convié les spectateurs à une plongée fascinante dans l’univers onirique du Don Juan revien^de g j o • 11 • i - i v guerre, une produc- Songe, de Strindberg, mais «adapte» par la metteure en scene, tion Théâtre Machine (France).(Photo : Carrefôur.) •igp-* • 188 COUP D’ENVOI RÉUSSI, SAUF.amputé de ses commentaires et explications philosophiques.Une succession de tableaux elliptiques laissait toute la place à l’imaginaire de chacun en entraînant le public aux confins diffus des rêves et de la réalité.Cette écriture scénique visuellement séduisante, troublante et déréalisante s’immisçait comme naturellement dans l’univers du dramaturge suédois, qui «n’est pas la réalité mais plus que la réalité».Théâtralité affichée et distanciée avec le Don Juan revient de guerre, d’Ôdôn von Horvath, que le Théâtre-Machine et le metteur en scène Stéphane Braunschweig ont raconté par la médiation esthétisante d’une suite variée de formes théâtrales.Le mythe revisité nous a valu un Don Juan crépusculaire, en quête d’une fiancée abandonnée au moment où il est parti pour le front et qui est morte depuis longtemps à son retour.Il a changé, mais pas la société qui semble n’avoir rien appris du conflit de 1914-1918.Macbeth aussi passe à la moulinette de l’adaptation radicale dans A Man Named Macbeth.L’iconoclaste Takeshi Kawamura transpose la quête effrénée de pouvoir dans le milieu mafieux des yakuza.La troupe Daisan Erotica transcrit la démesure shakespearienne dans la culture populaire des films de série B japonais avec une étonnante maîtrise dans la chorégraphie stylisée de la violence et de la mort où les mots incisifs et les mitraillettes jouissives clouent les corps sur les tatamis.Des Québécois, des Canadiens-Anglais.et un marionnettiste virtuose Alanienouidet télescope l’univers shakespearien et la culture huronne-wendat à partir de la rencontre, en 1826, du tragédien britannique Edmund Kean et des Amérindiens de la Jeune-Lorette.La «long house» proposée par Robert Lepage structure, de façon non convaincante, l’espace dramatique où se mélangent les langues (anglais, français, mohawk) et où s’opère le mixage transculturel à'Hamlet et de rites hurons.De Michel Marc Bouchard, auteur québécois à l’honneur avec deux pièces, le Théâtre de la Marmaille a proposé son vibrant décodage de L'histoire de Voie, fable poétique sur l’intolérable violence faite aux enfants et sur les ravages émotife qu’elle déclenche et reproduit.Soirée bénéfice pour ceux qui ne seront pas là en Van 2000 réunit au moment d’un accident de la route, en une fin de FESTIVALS millénaire où la nature sous toutes ses formes est menacée, une mère castratrice et ses enfants-loups qui rêvent de pouvoir et de matricide.Ce matériau thématique trop touffu s’est vu exacerbé par un jeu naturaliste en porte-à-faux.Passion «Fast-Food», c’est du théâtre de l’immédiateté, interactif, à la carte, avec un menu de sept courtes pièces, une vingtaine de registres, une quarantaine de possibilités de distribution.Enfin la liberté de comparer diverses lectures du même texte; le diktat d’un spectateur, trente secondes de préparatifs fiévreux, changement d’un élément de costume ou d’un accessoire, la fiction bascule : Chevette-Corvette ou premier baiser-centième chicane?Faites vos jeux ! «He was different.That’s what really happened.» Quatre jeunes ont battu à mort à cause de cette différence — son homosexualité — ce bibliothécaire de Toronto.Fait réel ayant inspiré Steel Kiss, étude de mœurs, de préjugés, de valeurs perverties, du machisme et de l’intolérance chez des jeunes sans but et agressifs.Selon le metteur en scène Ken McDougall, il semblerait qu’un certain public est plus scandalisé par les relativement modestes manifestations d’amour homosexuel que par la violente et grossière misogynie exprimée par les personnages de jeunes ! Le diptyque Manipulator et Underdog erre dans le champ sémantique du pouvoir : rapports de domination / subordination du manipulateur de marionnettes — vraiment pour adultes — et de ses créatures.Dans un registre humoristique d’abord, en s’interrogeant sur qui manipule qui, puis avec Underdog, ce «Théâtre de la peur, de la cruauté et de la douleur», le climat s’assombrit alors qu’on assiste à des affrontements avec le passé et la mort.Une rencontre privilégiée avec le virtuose Neville Tranter et ses marionnettes hallucinantes.* * * L’éventail limité d’œuvres retenues présentait tout de même un caractère international avec la présence de spectacles en provenance de Belgique, du Canada anglais, de France, du Japon, des Pays-Bas et du Québec.Difficile de détecter des points de convergence dans cet échantillonnage hétéroclite, si ce n’est le caractère majoritairement francophone (mais où il faut regretter l’absence de l’Afrique et des Antilles); la qualité générale de la facture visuelle; la «méta» et «l’interthéâtralité» de plusieurs pièces 190 COUP D’ENVOI RÉUSSI, SAUF.thématisant le théâtre même; la présence dynamisante de représentants innovateurs du théâtre actuel avec les Braunschweig, Bonfanti-Hunstad, Kawamura, Lepage, Pousseur.PROGRAMMATION DU CARREFOUR INTERNATIONAL DE THÉÂTRE (Québec, du 3 au 14 juin 1992) Alanienouidet, Marianne Ackerman et Robert Lepage / Robert Lepage, Centre national des Arts (Canada) A Man Named Macbeth, d’après W.Shakespeare / Takeshi Kawamura, Daisan Erotica, Tokyo (Japon) Don Juan revient de guerre, Ôdôn von Horvath / Stéphane Braunschweig, Théâtre-Machine, Gennevilliers (France) Histoire de l’oie, (L ’), Michel Marc Bouchard / Daniel Meilleur, Théâtre de la Marmaille (Montréal) et Centre national des Arts (Ottawa), (Québec) Manipulator + Underdog, Neville Tranter (texte et mise en scène), Stuffed Puppet Theatre, Amsterdam (Royaume des Pays-Bas) Passion «fast-food», Robert Claing, Jean-Marc Dalpé, Marc Doré, Michel Gameau, Jean-Frédéric Messier, André Morency et Jean-Pierre Ronfard / Michel Nadeau, Théâtre Niveau Parking (Québec) Soirée bénéfice pour ceux qui ne seront pas là en l’an 2000, Michel Marc Bouchard / Gill Champagne, Théâtre Blanc (Québec) Songe, (Le), August Strindberg / Isabelle Pousseur, Théâtre Océan Nord, Liège (Communauté française de Belgique) Steel Kiss, Robin Fulford / Ken McDougall, Platform 9, Toronto (Canada) Tragédie comique, (La), Yves Hunstad et Ève Bonfanti / Ève Bonfanti, Atelier Sainte-Anne, Bruxelles (Communauté française de Belgique) et le Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (France) SEMAINE MONDIALE DE LA MARIONNETTE DE QUÉBEC Marionnettes, dragon et région Françoise Boudreault La Semaine Mondiale de la Marionnette a terminé sa deuxième édition avec un mandat bien rempli : succès et assistance au-delà de toute attente.Son existence se consolide et les artistes ont bénéficié d’un large auditoire pour faire connaître leurs créations.Un des objectifs de la S.M.M.est de montrer la diversité des approches et techniques de la marionnette tout en restant accessible.Ainsi, la troupe Catalane Els Aquilinos a présenté pour toute la famille, un des spectacles les plus réussis du festival, à mon avis.Soupe de lettres est une adaptation de courtes nouvelles de Gianni Rodari, auteur italien et théoricien des arts et de la communication.La pièce évoque des souvenirs d’enfance avec une nostalgie souriante et les créateurs de ce petit chef-d’œuvre y ont trouvé une source d’inspiration rafraîchissante.Ce spectacle est mon préféré pour sa sensibilité vigoureuse et son contenu poétique reliant la mémoire ludique d’un adulte à la naïveté, la fantaisie et l’espoir de l’enfance.S’adressant aux adultes, l’action du spectacle de Roman Paska (États-Unis), Ucelli, The Drugs of Love, se déroulait dans une drôle de famille que le fils lui-même a qualifié ironiquement de «famille nucléaire comme les autres».Le récit est éclaté : c’est une succession de séquences parsemées des réflexions parfois saugrenues des personnages, et le marionnettiste conduit le spectateur à établir au fur et à mesure un réseau de relations entre les éléments mis en place.Les symboles proviennent de systèmes de référence différents MARIONNETTES, DRAGON ET RÉGION \ 0% \ ** p: Ucelli, the Drugs of Love, une production Theatre for the Birds.(Photo : Theatre for the Birds.) et ils se côtoient pour donner lieu à une poésie particulière, accentuée par une manipulation très agile, exécutée de concert avec des interventions sonores et musicales minimales mais efficaces.Les marionnettes fabriquées par Paska sont très belles et incarnent avec un art fascinant une famille qui pourrait être à l’image de la conscience incertaine de nos sociétés occidentales.Spectacle également pour adultes, Underdog, du Néerlandais Neville Trenter, propose un univers plus sombre.Boy, personnage central joué par Trenter lui-même, est un être aliéné par la répression, dépossédé de ses moyens (il est devenu muet à l’âge de quinze ans) et poussé par son père à se confronter au public et aux personnages qu’il manipule.C’est par le biais de ses protagonistes que nous est révélé le drame noir de Boy.Les marionnettes sont très habilement réalisées et manipulées, et la performance de Trenter est imposante.C’est la force de l’art qui impressionne le spectateur et permet à Boy de survivre.Manipulator, du même créateur, a adopté le style du cabaret.Sur le mode d’un stand-up comic et avec beaucoup de prestance, 193 h S - 3^ Underdog, une production The Stuffed Puppet Theatre.(Photo : Erwin Olaf ) • ¦ ¦ .1 MARIONNETTES, DRAGON ET RÉGION Neville Trenter, en montreur de marionnettes despotique, a offert une série de numéros variés jusqu’au moment où il se fait prendre au jeu d’une langoureuse grenouille.Cette pièce faisait sans cesse allusion aux rapports parfois clairs, parfois ambigus, entre manipulateur et manipulé et ce, avec un humour intelligent et souvent cynique.Le Théâtre Sans Fil (Québec) a présenté Jeux de rêves, un spectacle captivant sur le thème des rêves (ou plutôt des cauchemars) d’enfant.La conception visuelle, avec des éléments en mobilité constante, s’harmonisait très bien avec le texte de Henriette Major.Ajoutez à cela une manipulation rythmée et une mise en scène enlevante : vous serez ravis par un spectacle captivant pour les petits et les grands.Les festins du dragon vorace ont fait partie des spectacles importants et courus du festival (trente-deux mille personnes y ont assisté).Cette activité, qui avait lieu tous les soirs vers vingt-deux heures sur un site aménagé au centre-ville, a été une locomotive pour la S.M.M.Comportant un aspect rituel important qui a permis à plusieurs troupes présentes de s’intégrer à différents «menus», le texte de Pierre-Michel Tremblay nous rappelait chaque soir que, dans la gorge du dragon, brûlait le feu qui entretenait la flamme de notre passion pour l’art.Chaque soir aussi, une marionnette échappait au sacrifice puisque le Dragon Vorace acceptait de se nourrir de dessins de la marionnette-victime que des enfants allaient offrir à la bête.Ces festins, en plus de donner une grande visibilité à l’événement, montraient la dimension que peut prendre la marionnette et la possibilité de son intégration en milieu urbain.Cette création, conçue expressément pour le festival, a réuni différentes compétences supervisées efficacement par le Théâtre de la Dame de Cœur (Québec).Le rêve d’une marionnettiste était une production pour toute la famille du Petrusjka Teater (Norvège).Tatjana Zaitzow y incarnait une marionnettiste un peu fofolle qui travaille dans son atelier; cette comédienne explosive a su faire bouger les objets avec beaucoup de nervosité mais aussi avec une grande tendresse.La musique jouée simultanément ajoutait une qualité supplémentaire à cette histoire d’une sensibilité vive et agréable.Les Marionnettes du Bout du Monde ont séduit les enfants avec Sommet dont le héros est un aventurier qui défie la mort.Grâce à un castelet plein d’ingéniosité et une histoire résolument 195 FESTIVALS québécoise et moderne, pleine de drôleries, Louis Bergeron, le marionnettiste et orchestrateur émérite de ce spectacle, a réussi à amener le public dans son monde fantaisiste et chaleureux.La seule autre pièce pour adultes au F.F.M.était le Faust du Wroclawski Teatr Lalek (Pologne).Cette adaptation pour marionnettes d’un thème classique utilise le texte de Goethe en y exploitant les références religieuses.Il en a résulté une ambiance austère, même si la mise en scène était axée sur le jeu ardent des manipulateurs et des acteurs.Impertinence montrait le résultat éloquent d’un travail de recherche du Théâtre de l’Avant-Pays (Montréal).Sans artifices, des marionnettes toutes pareilles, de type Bunraku, sont utilisées dans des tableaux successifs comme véhicules de sentiments humains.Dans le langage scénique on sent l’influence de la tradition japonaise.Cet exercice intelligent met les spectateurs en contact avec une approche de la marionnette où celle-ci est soumise à un dur traitement au nom de l’anti-individualisme, ce qui permet, essentiellement par le biais d’une manipulation sophistiquée, l’expression des émotions de ses créateurs.Les contes merveilleux de L’Illusion, Théâtre de Marionnettes ont présenté un scénario avec princesse, château et dragon, où le conteur et manipulateur d’objets, demande au public de décider de la suite de son conte.Agrémenté de touches d’humour et d’astuces dans l’usage d’objets, ce spectacle a offert un mélange inusité d’éléments classiques.Il faut aussi mentionner le Théâtre National de Marionnettes du Togo et ses marionnettes de facture plus traditionnelle.Premier conseiller met aux prises plusieurs personnages qui veulent accéder au pouvoir.Dans ce spectacle animé, qui prend souvent le public à partie, l’action et la trame narrative sont entrecoupées de chants et de danses.C’est chaud, ça ondule et les marionnettes bougent aussi nerveusement que leurs manipulateurs.Le Teatro de Cachiporra (Uruguay), quant à lui, a présenté Circo de Sombras, un spectacle de théâtre d’ombres et de théâtre noir qui faisait référence tantôt à l’industrialisation et à la réalité sociale sud-américaine, tantôt à l’imagerie du cirque.Certains tableaux étaient féeriques à cause de leur douceur et des couleurs venant de l’ombre et de la lumière, et le tout était servi par une manipulation minutieuse.196 Ill Le rêve d’une marionnettiste, une production Petrusjka Teater (Norvège).(Photo : Guri Dahl.) FESTIVALS Les Marionnettes du Grand Théâtre de Québec nous proposaient quatre contes, dont un traditionnel.Contes du temps qui passe est une production où les créations originales touchaient le thème du souvenir; l’action des histoires se situait sur le plan sentimental et des manipulateurs expressifs faisaient évoluer les marionnettes et les objets dans un décor splendide.Cependant, il m’a semblé que certains éléments de la scénographie (et cela était d’autant plus frappant qu’ils attiraient notre regard) étaient sous-utilisés.Durant cette deuxième édition de la Semaine Mondiale de la Marionnette, quinze troupes (dont sept québécoises) provenant de huit pays ont présenté en tout trente-six spectacles.Comme lors de la première édition en 1990, différentes activités venaient s’ajouter aux spectacles : le défilé d’ouverture qui a traversé la ville, des activités d’animation dans différents lieux, trois expositions de marionnettes, un mini-colloque organisé par l’École Nationale des Arts de la Marionnette, des cinq à sept thématiques au cabaret du Festival et des ateliers de perfectionnement pour les professionnels.Considéré par le ministère des Affaires culturelles comme un événement majeur en art, le F.M.M.est le seul festival spécialisé en marionnette au Canada qui se caractérise d’abord, par le contenu de sa programmation touchant à la fois un public familial et un public d’adultes plutôt que l’un ou l’autre de ces publics.Ensuite, contexte régional aidant, le F.M.M.démontre que les entreprises de ce type permettent aux habitants d’une ville de faire partie d’un événement et il est important de souligner le niveau (et le potentiel) d’implication de la population.Enfin, l’organisation de la S.M.M.s’efforce de contribuer au développement de la discipline et de favoriser les échanges entre les artistes.Les cinq à sept forums ont permis aux participants de discuter avec sérieux et humour, entre autres, de l’occupation de l’espace marionnettique ou encore de la relation entre les acteurs et les marionnettes lorsqu’ils occupent la scène ensemble.Côté ateliers, le Hollandais Neville Trenter a dirigé une exploration, amalgamant le jeu d’acteur et l’utilisation d’objets, dont la conclusion fut une courte pièce dramatique.Pour sa part, Roman Paska, de New York, animait un laboratoire traitant de scénarisation et d’analyse dramaturgique relativement aux spécificités et possibilités du théâtre de marionnettes.L’événement a donc connu un franc succès et les organisateurs de cette manifestation culturelle auront à relever un défi très 198 MARIONNETTES, DRAGON ET RÉGION important pour préparer la suite, en 1994.Mais pour y parvenir, les responsables du prochain rendez-vous n’auront peut-être qu’à se rappeler une phrase que le Dragon Vorace a prononcée lors de son dernier festin, un souhait qui s’adressait à tous ceux qui ont été animés par la passion du festival : «Que l’âtre secret où brûle votre flamme éclaire vos forêts de symboles.» PROGRAMMATION DE LA SEMAINE MONDIALE DE LA MARIONNETTE (Jonquière, du 27 juin au 4 juillet 1992) Circo de Sombras, Teatro Titeres de Cachiporra (Uruguay) Clowning around, Lampoon Puppettheatre (Ontario) Contes du temps qui passe, Gérard Bibeau (texte et mise en scène), Les Marionnettes du Grand Théâtre de Québec (Québec) Contes merveilleux,(Les), Petr Baran (texte et mise en scène), L’Illusion, Théâtre de Marionnettes (Québec) Faust, d’après le texte de Goethe / Jadwiga Mydlarska-Kowal, Wrocla-wski Teatr Lalek (Pologne) Impertinence, collectif / Michel Fréchette, Théâtre de l’Avant-Pays (Québec) Jeux de rêves, Henriette Major / André Viens, Théâtre Sans Fil (Québec) Premier conseiller, Danayé Kalanféi (texte et direction artistique), Théâtre National de Marionnettes du Togo (Togo) Quatre saisons de Piquot, (Les), Gilles Vigneault / Louis Gagné, Théâtre de Zef (Québec) Rêve d’une marionnettiste, (Le), Anne Mali Saether et Anne Grete Bergsland (mise en scène), Petrusjjjka Theatre (Norvège) Sommet, Louis Bergeron (texte et mise en scène), Les Marionnettes du Bout du Monde (Québec) Soupe de lettres, d’après un texte de Gianni Rodari / Miguel Alvarez, Els Aquilinos Teatre (Espagne) Ucelli, the Drugs of Love, Roman Paska (texte et m.e.s.), Theatre for the Birds (États-Unis) Un autre monde, Réjane Charpentier / André Laliberté, Théâtre de l’Œil (Québec) Underdog & Manipulator, Neville Trenter (texte et mise en scène), Stuffed Puppet Theatre (Hollande) sjrssM «Ü Sa; ï¦ » 1’*' 1 3&fc,tâ ryi; nÇ"'* ' : îftü" I I ik«V aÉfe.: ».raà-'-.' ¦¦¦ x;, ' '¦ : y^'^êÈxiêÊ&t*.¦ \ "¦ '¦ ¦>.’ l^sÊ0m \\ ',-''i -, mms If fïf .w; Slip Marc Béland, Élisabeth Chouvalidzé et Patrick Goyette dans Anne est morte, une production du Théâtre du Café de la Place.(Photo : André Lecoz.) SEDIMENTS CRÉATION DRAMATIQUE Éclats de réel sur fond de mémoire Louise Vigeant Quand vient le temps des bilans, comme une saison théâtrale paraît longue! On se demande alors quels spectacles ont comblé nos attentes, si les auteurs connus, attendus donc, ont su procuré de nouvelles joies, ou encore s’il y en a d’autres, moins connus, qui ont offert des visions nouvelles de ce monde dans lequel nous évoluons et dans lequel il semble de plus en plus difficile de trouver sa place, sinon son bonheur.On tâche, par toutes sortes de rapprochements et recoupements, comparaisons et relectures de saisir quelque élément capable de constituer une espèce de ciment (artificiel?) à une production qui, somme toute, pourrait n’avoir comme commun dénominateur que le fait d’avoir été jouée la même année.Ou bien l’on croit vraiment que le fait que cette production soit issue de la même communauté constitue un autre dénominateur justifiant ce regard scrutateur lancé à la recherche de différences autant que de similitudes, qui seraient alors, les unes comme les autres, des témoins éclairants de la complexité de la vie en cette fin de siècle, que dis-je, de millénaire ! Parler de la création dramatique est d’autant plus difficile que les contours mêmes de l’objet à cerner sont flous.Il s’agirait ici de considérer les textes québécois nouveaux créés à la scène durant la saison 1991-1992.Or cela concerne tout autant le texte dit d’auteur (qui sera publié au même titre que tout texte littéraire), dont la somme est en train de constituer l’œuvre d’une Marie Laberge, d’un René-Daniel Dubois, d’un Robert Claing (pour ne mentionner 201 SEDIMENTS que ceux-là pour l’instant), que le texte écrit à deux, comme Les vaches sacrées, de René Brisebois et François Camirand, ou encore les collectifs juxtaposant des textes de plusieurs auteurs, comme L'an de grâce du Théâtre PàP2 ou Nuits blanches de Momentum1.Mais cela ne s’applique-t-il pas aussi au canevas ayant servi de base à un spectacle qualifié de multidisciplinaire, comme c’est le cas pour Perdus dans les coquelicots sur une «idée» de Paula de Vasconcelos?Et qu’en est-il du travail textuel à partir d’œuvres déjà existantes, que l’on s’approprie, adapte ou récrit comme Beauté baroque, de Jean Salvy, d’après Gauvreau, ci Marguerite, de Marie-Hélène Letendre, d’après Boulgakov?Le statut du texte au théâtre est, on le voit, assez ambigu.Qu’à cela ne tienne, tentons quelques réflexions ! Dans la continuité On a déjà fait remarquer l’omniprésence dans les pièces québécoises, depuis quelques saisons, de personnages d’artistes ou d’écrivains, comme si, dans la foulée d’une interrogation fondamentale sur les valeurs de notre société, l’image de l’artiste pouvait constituer le symbole de tout être à la recherche de son identité propre tout autant que d’une identité collective2.Quoique les cas de théâtre dans le théâtre ou de mise en abyme ne semblent pas à première vue aussi nombreux ni aussi complexes cette année, la figure même de l’artiste subsiste dans les créations puisque l’on continue à y rencontrer, sinon des écrivains (dans Anne est morte, de René-Daniel Dubois), du moins des personnages qui, à un moment ou un autre de leur existence, comme Anna dans la pièce éponyme de Robert Claing, touchent du crayon pour essayer de se mieux définir.Il y a presque toujours quelque part quelqu’un relié de près ou de loin à l’univers de la création : un jeune qui veut faire du théâtre dans Les vaches sacrées, la fille un peu perdue dans ses fictions dans L'an de grâce, ou le souvenir de l’écrivain de J'écrirai bientôt une pièce sur les nègres.rappelé dans Le scalpel du diable, de Jean-François Caron.Et cela, sans compter les pièces inspirées d’écrivains souffrants tels Kafka dans Partie de cache-cache entre deux Tchécoslovaques au début du siècle, de Wajdi Mouawad, le Maître dans Marguerite, le poète dans Beauté baroque, ou même Abélard dans Pierre ou la consolation, de Marie Laberge.L’artiste demeure cet être sensible — parfois ingénu — qui, de tous les temps, s’est 1.René Richard Cyr, Claude Poissant et Alexis Martin ont écrit trois textes pour trois comédiennes, qu’ils ont tous trois mis en scène sous le titre L’an de grâce ; tandis que Nuits blanches est un spectacle fabriqué à partir des sept textes des auteurs Louise Bombardier, Jean-François Caron, Éric Carpentier, Michel Garneau, Pierre-Yves Lemieux, Claude Poissant et Lise Vaillancourt 2.Cf.Gilles Des-chatelets, «L’année de tous les miroirs» et Aline Gélinas, « Quelques voix dans le réel », dans Veilleurs de nuit 2, saison théâtrale 1989-1990, Louise Vigeant, «Du réalisme et l’expressionnisme — la dramaturgie québécoise récente à grands traits », Les Cahiers de théâtre Jeu, n°58,1991.202 ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE ; >» ?c Han Masson, Daniel Simard et Robert Brouillette dans Les vaches sacrées, une production du Théâtre de Quat’Sous.(Photo : Yves Richard.) voulu le gardien de la sincérité.Dans un geste d’autoréflexivité, le théâtre aime bien le mettre en scène.La sonde historique En 1990, Jean-François Caron, avec J’écrirai bientôt une pièce sur les nègres., avait sonné la cloche marquant la fin d’un silence de dix ans sur la question nationale québécoise, en ramenant à la surface l’idée de l’engagement politique et social.Avait suivi La cité interdite, de Dominic Champagne, une tentative de dessiner un portrait de certains protagonistes de la Crise d’Octobre 1970 et de ce qu’ils seraient devenus vingt ans après, portrait simpliste et peu flatteur d’ailleurs (il n’était pas obligé de l’être, ceci dit, mais il ne devait pas non plus être caricatural).Cette saison, Jean-François Caron a récidivé avec Le scalpel du diable, et Anne Legault y est 203 SÉDIMENTS allée de son Conte d'hiver 70.Ni chez l’un ni chez l’autre, toutefois, on ne trouve, à mon avis, la profondeur d’analyse que les événements des années 1960 et 1970 mériteraient.Dans le premier cas, l’auteur se lance dans l’anticipation (stratagème pertinent?), son personnage principal étant une adolescente qui a quinze ans en l’an 20053.A l’occasion d’un devoir qu’elle doit faire pour l’école, Régine, l’héroïne du Scalpel du diable jette un regard sur le passé de ses parents, donc sur notre société actuelle, pour découvrir que son père, un médecin très occupé et strict, et sa mère, complètement absorbée par ses lectures, s’ils ont déjà entretenu des rêves et se sont même engagés dans la cause de la souveraineté, ont finalement tout abandonné pour devenir les bourgeois qu’elle connaît.Ainsi comprend-elle le prix à payer quand on fait des choix contre ses désirs profonds : une relation décevante, des rapports tendus, et le dépit.Ce Scalpel du diable, même s’il a pu, à certains moments, égratigner quelques idées reçues, m’est apparu trop peu aiguisé pour trancher dans le vif du sujet : que sommes-nous en train de faire de notre société (distincte ou pas !)?Bizarrement — depuis le temps, on devrait avoir pris de l’expérience ! —, au Québec, le discours politique est encore bien mince et truffé de clichés.Cette année, le thème de la désillusion chez les jeunes s’impose.On l’avait vu pointer l’an dernier chez la fille d’ex-felquistes devenus riches dans cette Cité interdite, de Dominic Champagne, et on le rencontre aussi dans Les vaches sacrées où, tout comme Jean-François Caron, les auteurs créent un adolescent révolté devant ses parents tombés dans le piège de la récupération.De même, avec Anna, Robert Claing propose le portrait d’une jeune fille désenchantée et perdue dont la mère est une femme d’affaires particulièrement agitée et le père, quelque hippie resté «accroché» au Népal.Il faudra faire attention à la formule ! Bien que son texte compte des qualités certaines dans la description de tableaux tirés du quotidien, Anne Legault a eu de la difficulté, elle aussi, à proposer une image autre que romantique des acteurs des événements d’Octobre 1970.Présentée par le biais d’une opposition entre les idéalistes et le monde ordinaire, la description de la situation manquait parfois de subtilité.De plus, pour une Suzanne Deslauriers, personnage bien réussi d’une enfant débrouillarde, délurée et avide de connaissances, et de liberté, si l’on se fie au poème qu’elle mémorise tout le long de la pièce, on doit déplorer un inspecteur Dieumegarde (sic !), bien trop stéréotypé, 3.L’anticipation est chose assez rare au théâtre, mais qui a l’air d’intéresser de plus en plus.Outre ce texte de Jean-François Caron, cette saison a vu la création de Zéro absolu d’Eugène Lion, dont l’histoire se passe en 2042, et l’on connaît le texte de Michel Marc Bouchard, Soirée bénéfice pour ceux qui ne seront pas là en Van 2000, qui situe son action au dernier jour de 1999. ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE Marjolaine Hébert, Frédérique Collin et Pascale Montpetit dans Conte d’hiver 70, une coproduction du Théâtre d’Aujourd’hui et du Théâtre Populaire du Québec.(Photo : Daniel Kieffer.) qui rassemble dans sa pauvre personne tous les vices de la terre.C’est un être impoli, calomniateur, ignoble et pervers ! Il n’en fallait pas tant pour qu’on se rappelle l’attitude arrogante de certains «représentants de l’ordre» lors de l’application de la loi des Mesures de guerre.De toutes les mémoires Pendant que certains retrouvent la mémoire historique, d’autres puisent à même la mémoire culturelle pour faire revivre des personnages oubliés, comme c’est le cas de la cantatrice Emma La-jeunesse, dite Albani, qui fit carrière en Europe à la fin du XIXe siècle.De facture très traditionnelle, Le pays dans la gorge, de Simon Fortin, avait surtout comme mérite de brosser un portrait assez touchant de cette femme de carrière, passionnée et égoïste, et surtout 205 SÉDIMENTS celui de sa sœur, son accompagnatrice, qui lui a sacrifié sa vie.En même temps, l’occasion était belle de se plonger dans une atmosphère quelque peu vieillotte, mais où l’on a pu sentir la force du désir de connaître une réelle vie artistique chez ces femmes jusqu’alors confinées au pays plutôt rustre qu’était le Canada, selon Emma.Ici encore, on voit que le dramaturge privilégie la figure idéalisée de l’artiste pour convaincre de la nécessité de l’art.Cette pièce a donc apporté son concours dans le débat actuel sur l’importance de la culture dans la définition de ce que nous sommes, en faisant découvrir aux spectateurs, en même temps qu’aux personnages, la valeur des racines.Marie Laberge, pour sa part, a carrément plongé dans un univers fort loin du nôtre, le Moyen-Age, pour ressasser la question amoureuse, à travers les personnages devenus légendaires d’Héloïse et d’Abélard.Dans un texte non exempt d’une certaine lourdeur — à mon avis attribuable à une manie du raisonnement4 —, mais tout de même fort beau, grâce au travail de «restitution» de la langue5, l’auteure entraîne dans une apologie du plaisir en même temps qu’une discussion sur les rapports entre la passion et la souffrance, sur les duels entre le corps et l’esprit.Placée dans le cadre d’un destin tragique — Abélard ayant été castré par l’oncle d’Héloïse qui la croyait outragée —, l’histoire, telle que racontée par Laberge, fait une large place au trouble qui habite Héloïse, la cloîtrée, vivant avec le souvenir du plaisir charnel, alors qu’elle aurait dû sublimer son amour pour Pierre Abélard en amour de Dieu.Même si les interdits que l’Église fait peser sur les corps ne semblent pas déranger trop de monde aujourd’hui, la question de l’influence de la religion peut encore certainement se poser.En effet, peut-on vraiment dire que nos comportements soient affranchis des notions de péché et de pénitence qui ont toujours accompagné ces tabous?Toutefois le texte de Laberge intéresse surtout par son propos sur la sensualité et la passion.Les textes à plusieurs mains (québécoises ou non) René-Daniel Dubois aussi a puisé dans l’histoire pour faire renaître (et mourir) Marie Stuart, reine d’Écosse, exécutée en 1586.Mais ici, s’ajoute un relais explicite par le littéraire.En effet, Dubois non seulement s’inspire du livre de Didier Decoin, La dernière nuit, mais il le cite abondamment.La trame principale de Anne est morte 4.Marie Laberge nie avoir écrit un drame et parle de son texte comme d’un poème dramatique.Malgré cela, à l’audition, certains passages sont apparus difficiles à suivre.5.Marie Laberge n’a pas fait un travail de linguiste et dit plutôt que « la langue utilisée est une création qui ne prétend qu’à restituer une “musique poétique” apparentée à la langue du xn® siècle » .Cf.la note de l’auteure au début de Pierre ou la consolation, Montréal, Les Éditions du Boréal, 1992.206 ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE Daniel Gadouas et Maude Guérin dans Le scalpel du diable, une production de La Manufacture.(Photo : Jean-Guy Thibodeau.) montre trois personnages, que l’on sait morts dès le début : une professeure de littérature, Anne, en conversation avec son fils de vingt-quatre ans, et avec son jeune amant, du même âge que son fils et aussi, à l’occasion, l’amant de celui-ci.Il s’agit de trois êtres à la dérive, confrontés à la mort parce que confrontés à la vie — ses passions envahissantes et ses désirs insatiables.Anne lit La dernière nuit qui raconte la veille de Marie Stuart; ainsi se prépare-t-elle à sa propre mort On a affaire à une œuvre composite en ce que Dubois utilise l’œuvre de Decoin mais aussi parce qu’il puise chez plus d’une vingtaine d’écrivains, d’Euripide à Pérec, en passant par Camus, Malraux, Rezvani, Ducharme et bien d’autres, fabriquant son propre texte par accumulation d’extraits.L’idée de la mort, le mot lui-même, aussi bien qu’une sensation d’un mal de vivre inconsolable sont les générateurs de cette singulière composition textuelle.Malgré la fragmentation, on réussit à tisser certains fils qui vont du désarroi au cynisme devant les maux que sont la conquête du pouvoir et la guerre, ou plus simplement la médiocrité 'ifvv*' ‘«'’?I V ’ 207 • - • IS* ¦ Germain Houde et Nathalie Mallette dans Pierre ou la consolation, une production du Théâtre du Café de la Place.(Photo : Jean-Guy Thibodeau.) ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE des uns et l’inaptitude à la tendresse des autres, des fils, aussi, qui marquent tragiquement les balises de la solitude.Et à travers ce labyrinthe, l’écriture, en filigrane, presque d’une manière clandestine, se présente comme le salut possible.Dès les premières phrases on entend : «un homme, seul chez lui, pour qui il n’y a que les mots».L’auteur sera toujours présent auprès des personnages, les accompagnant dans l’angoisse et le doute.Toute l’œuvre de Dubois nous parle d’ailleurs de cette situation inconfortable mais fatale de l’écrivain.Le terme de collage, sans connotation péjorative, convient pour désigner cette œuvre de Dubois, l’une des surprises cette saison, du point de vue de l’écriture.L’auteur, travaillant on dirait parfois à la manière de ces ordinateurs qui nous régurgitent tout ce que contiennent leurs mémoires à la moindre commande, a cumulé des mots, des images, des personnages dans un fol espoir de les voir signifier, finalement, « quelque ^hose» qui pourrait ressembler à de l’amour, ou du courage, ou tout simplement au «sentiment d’être humain».Ce recours au fragment, cette profusion de citations — une nouvelle forme de transgression des codes littéraires — constitue en soi une image de la brisure de l’être.C’est dans la surabondance de ces emprunts à des discours antérieurs, qui ont manifestement fasciné et séduit l’auteur, que l’on peut voir le signe de son propre désarroi, en même temps que celui de sa quête d’espoir.Comme si la cohérence, aujourd’hui, ne pouvait se manifester que dans un jeu de juxtapositions, de chocs et d’entrelacs.Comme si l’ultime création était la reprise de la parole de l’autre, la citation, son appropriation dans un processus d’écriture où l’acte même de cette appropriation, l’acte d’énonciation en soi fait intimement partie de l’œuvre.Il s’agit là d’un cas extrême de texte ayant recours à la citation.Cependant, d’autres pièces font appel aux œuvres du passé pour se nourrir à même les états d’âme de personnages devenus références.En plus de Partie de cache-cache entre deux Tchécoslovaques au début du siècle, où Mouawad, un nouveau venu, a imaginé Kafka en train d’écrire un roman sur fond d’amours tumultueuses avec Milena, c’est le cas du très beau texte de Marianne Ackerman, Woman by a Window.Bâti comme une conversation entre trois femmes qui sont en fait les trois aspects de la même personne — l’âme, l’esprit et la volonté, la pièce s’inspire de Madame Bovary, de Flaubert et de l’attitude d’Emma à l’égard Tip' Brigitte Poupart et Benoit Vermeulen dans Accidents de parcours, une production Trans-Théâtre.(Photo : Reiié de Carufel.) ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE des hommes.Intelligent, sans être prétentieux, et aussi humoristique, ce texte maintenait un très bon équilibre entre le récit et la confidence, l’action et une belle plaidoirie en faveur de l’amour, mais un amour «réel», vécu au milieu des contradictions, celles des hommes et des femmes, un amour qui a ses hauts et ses bas, et où il n’est pas toujours aussi facile qu’on l’a prétendu de délimiter les rôles de chacun.Si l’on peut trouver un lien entre cette pièce et d’autres de la saison, il se peut que ce soit dans la question que plusieurs ont lancée et que Marianne Ackerman résume ainsi : «Is love possible in our century ?» La génération dite nouvelle Alors que ces textes empruntent à un ailleurs presque exotique des idées auxquelles ils feront écho, d’autres — nombreux cette saison — choisissent le quotidien, parfois bien banal, pour examiner l’état du monde.Ce qui frappe quand on considère des spectacles comme L’an de grâce, Nuits blanches, Accidents de parcours et Anna, c’est une espèce de communauté d’esprit des personnages qui ont moins de quarante ans.On ne peut que remarquer leur déception devant l’état du monde, et la difficulté qu’ils ont à s’enthousiasmer pour quelque projet.Désenchantés, ils reprochent à la génération précédente de leur avoir transmis en héritage un pays aux contours incertains, où le chômage, la délinquance et la misère minent leurs chances de bonheur, une société où la surconsommation, la pollution et la violence sapent rêves et émotions.Pour ajouter à cette situation difficile, les promesses d’épanouissement qu’ont fait germer les mouvements de libéralisation sexuelle se sont brisées devant l’implacable développement du sida.Les personnages de ce théâtre parlent de leurs déboires, de leurs peurs, et ils cherchent De l’amour, de la solidarité, un idéal.L’enfance bafouée De tous les thèmes rencontrés durant cette saison, celui de la violence en milieu familial, psychologique ou physique, revient d’une manière suffisamment insistante pour qu’on s’y arrête.Outre le fait déjà signalé que les familles que l’on voit sur nos scènes soient menées par des parents souvent absents, perdus entre leurs rêves inachevés et leurs activités de yuppies, ils sont montrés 211 f -^V fi f .^è 4 Christine Séguin et Sylvain Langlois dans Anna, une production de La Manufacture.(Photo : Jean-Guy Thibodeau.) ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE comme aimant plutôt mal leurs enfants à qui, pourtant, ils sont sûrs d’avoir tout donné et surtout d’avoir inculqué les valeurs de la contre-culture des années 1960, persuadés à tort de les avoir eux-mêmes vécues à fond.Or, ces enfants souffrent de leur manque d’envergure et de constance (Le scalpel du diable, Anna, Les vaches sacrées, Le faucon).Bilan cruel.Revenant à l’actualité, Marie Laberge aborde, dans Le faucon, le sujet de ces enfants qui, laissés à eux-mêmes, trouvent le courage de survivre après avoir été abandonnés.Dans cette pièce où la métaphore soutenue du fauconneau ne laisse aucun doute sur la capacité de Steve de «voler de ses propres ailes», l’auteure traite de valeurs aussi importantes que la tendresse et le don de soi, ingrédients indispensables au développement de la confiance en soi et en les autres.À travers ce drame psychologique, dont certaines étapes sont parfois un peu trop prévisibles, Marie Laberge a sûrement réussi à rappeler à certains spectateurs des comportements, des phrases mêmes, avec ces scènes où le père de Steve, particulièrement malhabile, revient voir son fils après une absence de douze ans.Accusé du meurtre de son beau-père, Steve doit voir une psychologue, une ex-religieuse, qui saura le toucher et découvrira son secret.Si la justesse de plusieurs répliques est indéniable, l’auteure adopte une manière trop explicative qui alourdit malheureusement l’ensemble (surtout dans la dernière scène).La pièce qui traite avec le plus d’habileté et de finesse la question de la violence est, à mon avis, L’histoire de Voie, de Michel Marc Bouchard.Ce texte présente un cas dramatique de violence enfantine retournée contre un être cher, ici une oie, en réponse à la violence reçue, et ainsi apprise, une violence vécue dans la peur et la culpabilisation.D’un point de vue dramaturgique, l’efficacité de la pièce tient pour beaucoup à la capacité de l’auteur de transposer sur un mode poétique et dans un cadre empruntant au conte une réalité autrement intenable.C’est surtout à travers le «personnage» de l’oie, au regard naïf et candide, qu’avec une grande délicatesse, une économie de mots et une connaissance bien intégrée de la psychologie, Bouchard nous fait découvrir l’univers infernal de Maurice, cet enfant battu, terriblement seul dans son malheur, qui intériorisera toute cette violence pour avoir son habit de Tarzan, que la mauvaise conscience des parents lui achètera.Voilà une pièce profondément engagée dans la dénonciation — sans le discours 213 SÉDIMENTS moralisateur — de comportements trop souvent présents dans notre société et honteusement gardés secrets.Une des belles réussites de la saison.Abondance de personnages V A examiner de près les pièces de la saison, on constate encore ceci : malgré des contraintes de production évidentes dans le contexte économique actuel, elles comptent souvent plusieurs personnages.En effet, si les textes à trois ou quatre personnages sont assez courants, quand on en compte cinq (Anna) ou six (Le scalpel du diable et Les vaches sacrées), on peut parler d’une distribution plutôt importante.Mais que dire quand le nombre s’élève à neuf, comme dans le cas du Conte d'hiver 70, à onze pour Accidents de parcours, et même à vingt-trois \)o\iïNuits blanches ! D’une part on peut se demander si cela n’est pas conforme à la vie actuelle où les «acteurs» sont de plus en plus nombreux : depuis les familles éclatées et reconstituées multipliant les pères, mères, demi-frères et sœurs, auxquels s’ajoutent les nombreux professeurs et autres «intervenants sociaux», psy y compris, chargés d’«accompagner les jeunes dans leur développement», sans compter l’essaim d’amis, et tous ces êtres rencontrés à l’extérieur de la maison car tout se passe de plus en plus à l’extérieur.Mais on pourrait remarquer aussi que cette prolifération de personnages va de pair avec la construction par tableaux, technique souvent rencontrée cette saison et qui constituerait une sorte de stratégie pour cerner un réel offrant une résistance de plus en plus grande à toute tentative de compréhension.Si le procédé comporte des risques de superficialité reliés à l’éparpillement, on doit aussi lui reconnaître une certaine efficacité comme reflet du fonctionnement (et du fractionnement) de notre société.Les images kaléidoscopiques qui résultent de ces choix dramaturgiques témoignent bien de l’hétérogénéité de la réalité et peut-être surtout d’un sentiment assez répandu que cette réalité nous échappe et qu’il nous faudra développer bien des tactiques pour avoir le sentiment de reprendre nos vies en main.L’une de ces tactiques ne consiste-t-elle pas justement à prendre le réel comme objet d’une création artistique?Toutefois, si, comme l’a dit Roland Barthes «l’art dramatique a moins à exprimer le réel qu’à le signifier», il ne pourra le faire que s’il refuse d’être une anecdotique reproduction de la réalité.Car, si 214 ÉCLATS DE RÉEL SUR FOND DE MÉMOIRE le théâtre peut bouleverser grâce aux moyens dont il dispose pour jouer au miroir et pour émouvoir, il doit aussi instruire — pas dans le sens didactique du terme — mais parce qu’il concourrait à mieux voir et à donner un sens à ce qu’il montre.A l’usage il est une évidence qui ne semble pas si facile à appliquer : le théâtre traite du réel sur le mode de la transposition.Dans ce sens, on pourrait presque dire qu’il se rapproche d’un art de l’éclairage.Enfin, c’est, je crois, ce qu’on en attend. Pauline Vaillancourt dans Ne blâmez jamais les Bédouins, une production de Chants Libres.(Photo : Yves Dubé.) Forme humaine Stéphane Lépine Entamer aujourd’hui une réflexion sur le jeu, Facteur et la question de «l’émotion vraie» constitue pour moi un véritable pari.Car — je ne peux (me) le cacher — si j’aime et apprécie les acteurs à leur juste valeur, ils n’occupent sans doute pas la place qu’ils méritent dans mon travail critique sur le théâtre.L’acteur est d’ailleurs très souvent le remords du critique, celui qui lui fait sentir les limites de sa compréhension et le ramène à la sensibilité commune, diffuse, intuitive du spectateur courant.Les références, les outils théoriques, les échelles de valeurs dont disposent les critiques spécialisés les rendent la plupart du temps peu capables, sinon d’apprécier, en tout cas de décrire et d’analyser correctement la création d’une Sylvie Drapeau et d’un Luc Picard dans Traces d'étoiles, celle d’un Gilles Pelletier et d’une Linda Roy dans Le retour.Ainsi, pourquoi donc a-t-on aussi peu parlé du travail mémorable de Pauline Vaillancourt dans Ne blâmez jamais les Bédouins, de la version à la fois juvénile et pathétique donnée par Georges Krump d’un Don Juan revenant de guerre, de l’incroyable enfant voyant et assassin incarné par Benoît Vermeulen dans Voilà ce qui se passe à Orangeville, du remarquable travail vocal de Jean-François Blanchard dans les Cinq Nô modernes et du monologue (pour moi définitif de Lucky tel qu’interprété par Alexis Martin?Et pourquoi les trois comédiennes d'inventaires ont-elles été saluées d’un grand et laconique coup de chapeau, suffisant pour alimenter en «sublimes» et en «prodigieux» les placards publicitaires, mais insuffisant pour constituer un véritable discours critique et modifier SÉDIMENTS comme il le faudrait la façon de juger les productions théâtrales?La réponse est finalement très simple : parce qu’on n’a pas les mots, excusez-nous, laissez-nous chercher.Mais encore faudrait-il qu’on tente d’abolir ce phénomène au lieu de continuer de le passer sous silence.Au théâtre, l’auteur et le metteur en scène font très (trop?) souvent figure de valeur-symbole ou de valeur-refuge, sont en tout cas les gages trop exclusifs de la qualité ou de la beauté d’une œuvre, sans que nous soyons toujours assez lucides pour affirmer que la réussite esthétique d’une production théâtrale passe aussi par le travail de ceux qui sont en première ligne : les comédiens.Mais, paradoxalement, on ne peut pas encore parler véritablement d’un primat de l’auteur ou du metteur en scène au Québec, Luc picard et syivie comme cela peut être le cas en France ou en Allemagne par exem- Drapeau dans Traces pie.Le théâtre québécois fait peut-être un peu moins unanimement d’étoiles, une production du Théâtre de Quat’Sous.(Photo : Yves Richard.) Ê #!?¥ ms.218 FORME HUMAINE qu’avant la part belle aux acteurs (comme en témoignent quelques succès récents, qui se caractérisent moins par de grands rôles pour ces «têtes d’affiches» que par un mélange entre mise en scène inspirée et recherche formelle).Mais le règne de l’acteur est bel et bien vivant, et le travail de Carbone 14 ou du Théâtre Ubu, pour ne nommer que ces deux compagnies, représente à ce titre une exception, et pose un défi à un style psychologique de jeu encore bien ancré dans nos mœurs théâtrales et à une façon de percevoir les acteurs qui n’est pas prête de disparaître.Remonter dans le temps Commencer à radiographier, si tant est que la chose soit possible, le jeu théâtral actuel au Québec suppose de mettre la situation actuelle en perspective, de remonter un peu plus loin pour essayer d’y voir clair.Que le lecteur se rassure : je ne remonterai pas jusqu’à Juliette Pétrie.Seulement jusqu’à l’arrivée du théâtre de Tremblay : vingt-cinq ans, soit, en termes d’apparition des familles d’acteurs, trois générations, la dernière en date étant récente.Pourquoi Tremblay?Parce que sa dramaturgie a changé pas mal de choses concernant les acteurs.De la même façon qu’il a inventé ses propres formes, il a inventé ses propres acteurs.Michelle Rossignol, Amulette Gameau, Denise Filiatrault, André Montmorency, Gilles Renaud, Claude Gai, Jean Archambault, d’autres, plus quelques éphémères, ont été inventés par Michel Tremblay et «son» metteur en scène André Brassard.L’exemple absolu est évidemment Rita l^afontaine.Que certains des acteurs évoqués ici aient fait leur marque bien avant le grand coup d’envoi marqué par Les belles-sœurs ne change rien à l’affaire.A un théâtre neuf, il fallait des acteurs neufs, des corps susceptibles de se mouvoir différemment, des voix inédites, des phrasés jamais entendus.Avec les années, ces acteurs, encouragés par André Brassard, ont développé un style de jeu fortement psychologique et naturaliste (notre Actor’s Studio à nous!) et le cercle s’est agrandi, embrassant même des «modèles» d’un certain théâtre classique comme Gisèle Schmidt ou d’anciennes vedettes de la chanson comme Renée Claude, et les reprises de ce que sont devenus les «classiques» de Tremblay ont permis à une deuxième génération d’acteurs de marcher dans les pas des défricheurs : Sylvie Drapeau reprenant un rôle de Rita Lafontaine, Élise Guilbault «jouant» Luce Guilbeault, 219 SÉDIMENTS Gildor Roy, René Richard Cyr, Denis Bouchard ou Nathalie Gascon recréant les personnages à leur manière.Avec l’apparition de Tremblay, une génération d’acteurs se forme donc autour d’André Brassard qui, comme il l’a déjà déclaré, a «la nostalgie, dans un sens, de François Rozet.Pas de tout François Rozet, mais de ces acteurs plus grands que nature».Si, dans les années 1970, la création collective, le théâtre expérimental et le «jeune théâtre» ont déboulonné le mythe de l’acteur «plus grand que nature», aujourd’hui, la disparition progressive des petites compagnies de recherche et des lieux «alternatifs», la mort lente de l’expérimentation et l’individualisme aussi ont fait qu’une majorité des jeunes acteurs, parallèlement à un retour au répertoire québécois et étranger, ont senti la nécessité non seulement de revenir à un jeu plus «traditionnel», mais de s’imposer dans les théâtres établis pour se tailler une place et y jouer le jeu du vedettariat.Les Ubs, une production du Théâtre Ubu.(Photo : Josée Lambert.) FORME HUMAINE Le star-system et le retour du jeu psychologique Dès lors, c’est tout le travail des expérimentateurs des années 1980 (je pense à des metteurs en scène comme Jean-Luc Denis, Alain Fournier, Pierre-A.Larocque, Dennis O’Sullivan, Diane Cotnoir ou Bemar Hébert qui, en s’inspirant du Wooster Group, de Bob Wilson, des performers ou des plasticiens allemands, ont réinterrogé le jeu et le rôle de l’acteur au sein de la représentation) qui se voit ignoré et tout l’édifice esthétique du théâtre classique et des «stars» qui revient à la charge.Cela entraîne, d’une part, une fétichisation de l’acteur, mais également le retour d’un théâtre essentiellement naturaliste et psychologisant, le retour de l’émotion, du rêve, du mythe, le retour des belles affiches qui tablent sur le lien tacite et affectif entre un public populaire et «ses» vedettes.Conséquence de la crise, dira-t-on.Il y a bien, heureusement, des metteurs en scène et des compagnies qui recherchent avant tout une (ou de la) vérité sur le monde, à travers un sujet ou le point de vue d’un auteur (qu’il s’agisse d’un dramaturge ou du metteur en scène) et pour qui le comédien est un matériau comme un autre, à qui il faut extirper sa part de réel, sans pour autant se sentir obligé, en retour, de lui restituer son dû, à savoir une certaine image de lui-même, née du regard du metteur en scène ou du public.Il y a bien, heureusement, des irréductibles, qui refusent la performance et la psychologie sommaire pour affirmer un regard quasi documentaire sur les acteurs et leurs corps.Mais le théâtre du spectacle, qui repose sur un artisanat de metteurs en scène juste assez bons pour mettre en valeur de grands acteurs, dans des productions dont ils acceptent de n’être pas tout à fait les maîtres d’œuvre, est bel et bien en voie de s’imposer à nouveau.Il semble en effet que le poids du star-system soit de plus en plus déterminant dans la production théâtrale, et que le théâtre soit de moins en moins ce cadre susceptible de loger de véritables parcours d’acteurs, des carrières menées sur la durée, des rencontres acteurs-auteurs, qui en font toute la richesse.Les phénomènes de notoriété et de «starification» de plus en plus marquants risquent de faire beaucoup de mal et aux acteurs et au théâtre.(Sylvie Drapeau le sait, et c’est avec un courage et une lucidité rares qu’elle semble vouloir y échapper.) Au moment où les chaînes de télévision s’abreuvent d’acteurs pour leurs quiz et leurs téléromans, où elles se servent d’eux comme de faire-valoir de prestige dans leurs talk-shows, la place de l’acteur est nettement en crise.221 SÉDIMENTS Certes, on me répondra que la critique, par puritanisme ou pour je ne sais quelle autre raison, ne sait pas quoi faire avec les performances d’acteur, a tendance à faire la fine bouche et à crier à l’histrionisme devant des créations aussi remarquables que «spectaculaires», comme celle Sylvie Drapeau dans Bérénice ou de Christiane Proulx dans Lion dans les rues; ou, en tout cas, à en dédaigner l’ambition, comme si l’idéal de l’acteur était de rester «à sa place».Mais en fait, la question n’est pas d’empêcher l’art des acteurs de se déployer mais de s’assurer que leur travail s’intégre à l’esthétique générale de la représentation.Car les metteurs en scène ont la fâcheuse tendance d’abdiquer devant le cabotinage exaspérant d’un Luc Guérin (Joue-le pour moi, Sam), les épanchements lacrymaux d’un David LaHaye (Bérénice), ou devant une star comme Louise Marleau, toujours impeccable dans son propre rôle (La descente d’Orphée).L’exception que constitue le travail de Denis Marleau, où on trouve à la fois l’art non filtré, non castré, non affadi d’un Cari Béchard, d’une Danièle Panneton, d’un Pierre Chagnon, et la personnalité d’un grand metteur en scène montrent toutefois que c’est possible.Ainsi, il fallait faire preuve d’une imperméabilité fondamentale à ce que j’appelle «l’émotion vraie» pour ne pas constater à quel point, au cours de la dernière année, le jeu est devenu moins riche, moins complexe, moins raffiné, à quel point la mise en scène (qui, il faut bien le dire, est encore aujourd’hui l’élément faible, neutre, insipide, de beaucoup de productions théâtrales québécoises) semble ne plus savoir gérer l’espace autour de l’acteur, semble souvent capituler, pour ne plus se borner qu’à faire le reportage de performances qu’elle saisit sous toutes les coutures.Du coup, paradoxalement, des œuvres qui contenaient une énorme richesse de notations humaines (Bonjour, là, bonjour, Iphigénie, Le Misanthrope, Le roi Lear) n’avaient plus de forme, de forme humaine.La forme humaine d’une pièce, c’est ce qui apparaît en effet quand on ménage et quand on structure d’une certaine façon un espace autour des corps des acteurs, pour humaniser aussi cet espace; une certaine durée autour du jeu, pour humaniser aussi cette durée.Elle manque, cette forme humaine, à beaucoup de productions, devenues simples véhicules pour des acteurs qui vont comme des chevaux fous, ne laissant exister autour d’eux qu’un espace anarchique et qu’une durée affolée.222 FORME HUMAINE Deux exemples d’une interprétation centrée sur l’humain Le malaise n’est heureusement pas généralisé et il y a, je le répète, des metteurs en scène sensibles et attentifs qui savent donner forme humaine à une représentation.Au lieu de faire une pièce sans forme, collant sans distance au jeu de l’acteur, au lieu de créer des formes vides où flottent les corps des acteurs, certains commencent, et c’est là un bel enjeu, à savoir dessiner la forme théâtrale autour du corps de l’acteur tel qu’il existe, qu’il bouge, qu’il parle en 1992 ou tel qu’il existait, bougeait, parlait à une autre époque, réelle ou fantasmatique.L'an de grâce, par exemple, me semblait esquisser quelque chose de cet ordre.Cela partait évidemment des comédiens remarquables qui se sont prêtés à ce jeu (Markita Boies, Patrick Goyette, Marie-France Lambert et Dominique Leduc).Le meilleur de ce spectacle signé René Richard Cyr, Alexis Martin et Claude Poissant était, sous le prétexte d’une radiographie de trois sœurs «sous influence», une véritable comédie humaine contemporaine avec des corps et des âmes très différenciés, très concrets.En dessinant ces trois personnages, en leur donnant un environnement, les trois auteurs-metteurs en scène ont su instituer une durée, un espace, une respiration autour du texte, autour des points forts du jeu d’acteur, un souffle venu de plus loin que de la sensation immédiate.Indices encourageants de la persistance d’une forme théâtrale redessinée autour de l’humain-acteur.La vérité du jeu et l’émotion vraie au théâtre ne sont probablement que des phénomènes subjectifs; elles participent sans doute d’une volonté délibérée, fabriquée par le spectateur, en tant qu’éléments de réaction ou de défense : on trouve un acteur juste, on est ému lorsqu’on se sent interpellé dans sa vie privée ou pour de multiples raisons liées à notre petite histoire personnelle, parce que la pièce sait mettre en scène une vérité du sentiment qui nous permet de faire la lumière sur ces zones d’ombre qui sont la matière même de nos vies, ou alors, plus simplement, plus vulgairement, parce qu’on est en quelque sorte victime d’une manipulation adroite.La pièce apparaît alors comme trop habile, elle plonge dans la tradition conformiste avec beaucoup d’habileté : il est impossible de résister.(Le cas des Feluettes a été à cet égard le plus éloquent et, cette saison, la production des Chaises.) Notons au passage que le recours aux recettes de l’émotion et à l’atteinte d’un 223 SÉDIMENTS rarissime sentiment vrai produisent parfois le même résultat chez le spectateur.Par ailleurs, ce dernier, habitué à du Marie Laberge et qui tombe sur une production d’une pièce de Minyana, de Beckett ou de Chaurette pourra, hélas, s’ennuyer très vite, parce qu’il n’y retrouve plus les codes standards.Familiers que nous sommes de certains modèles d’émotion, de certains rythmes aussi, nous pouvons voir vivre devant nous des formes humaines d’une vérité exemplaire sans y être sensibles.C’est ainsi que la mise en scène du Retour de Pinter par Gregory Hlady, qui a découragé, semble-t-il, bien des spectateurs et n’a pas reçu, loin s’en faut, toute l’attention qu’elle méritait, était certainement l’objet théâtral le plus dérangeant, le plus déstabilisant et le plus réjouissant que nous ayons pu voir à Hélène Loiselle et Montréal depuis des lustres, et dans sa maîtrise absolue du jeu et ^enoît Girard dans i ' j Les chaises utkz dans sa façon d’atteindre l’émotion au-delà des formes standards.production du Théâtre de Quat ’Sous.(Photo : Yves Richard.) B» ' lÉttli 224 FORME HUMAINE Dans Le retour, que je retiens comme le moment le plus fort de cette saison, se jouait à chaque instant ce qu’il y a pour moi de plus fondamental au théâtre : le mouvement de la vie, le change et l’échange, le processus même de l’émotion, la mise en évidence d’un espace affectif constamment en branle, mouvant, frémissant, insaisissable.Hlady nous plongeait dans l’attente d’un instant qui surgit et dans la surprise de chaque instant, au cœur même de la vie.Enfin la machine théâtrale était là pour capter la palpitation éphémère de la vie en réadaptation constante et pour la restituer éternellement.Des œuvres comme celle-là redonnent confiance et rappellent le pouvoir d’élucidation du théâtre.Jean Turcotte, Elizabeth Albahaca et Linda Roy dans Le retour, une production du Groupe de la Veillée.(Photo : Yves Dubé.) m iÊÈÊmm .& i i : ?» 225 - ¦ m ¦y£ ‘Maffîf&t * : ^véSiSM^-k «Sf ^ ^ ^ -'• ^•;£’:: * J S ^ "' ,* t’ ' ^ £ " J • %&&'&*¦&%&& ?#* .:¦ ¦ïfÊWi ¦m ¦«m^c V ¦" : “ ¦ jffi Æë1 V , WF^r ^ ! vî;^r ^ mMAwSFF • ^ ^ISIP -æ ^ ,.¦ » *,1 ' " ^ JïÈêm : :-¦ ^f-v>.-s.^• y^y'T'^.¦fg/!ts!L w^yÆssÈ$ËÊ$&-¦ •’ k I > ,"C^« f~ 1 # - ’ %?*".•' i" ••«•fei"'; V»^ * a, ^1 "sg&t' % hi 4t mmimÉm 1 '*¦'.* .¦ * -* *¦.________1 Photo : Robert Frank.(Éditions Photo Poche.) PARATHÉÂTRE S’asseoir au théâtre Jeanne Painchaud Le souvenir que je garde d’une pièce de théâtre est souvent très flou : l’intensité d’une réplique, le mouvement d’un costume, la luminosité d’un éclairage.Plus précises sont bien souvent les réminiscences des conditions dans lesquelles j’ai vu le même spectacle et saisi son essence : une ventilation boiteuse en pleine canicule, une sirène d’ambulance masquant soudainement une tirade célèbre, le parfum trop persistant d’une voisine.Pourtant, l’élément déterminant de bien-être pour la spectatrice que je suis demeure, outre la discrétion de mon entourage, le confort que me procure le siège qui m’est destiné (et que j’achète après t}ut, l’espace de quelques heures !).Cela dit, il faut tout de suite apporter quelques nuances.Certains spectacles cherchent avant tout à déstabiliser le spectateur dans ses moindres retranchements.Jusqu’à la place qu’il occupe pendant le spectacle, jusqu’à le forcer, parfois, à assister au spectacle.debout.Je me souviens de l’inclassable Suz o suz de la troupe catalane La Fura del Baus, au Festival de Théâtre des Amériques de 1989, sorte de rituel où les spectateurs, errant au gré des mouvements de la foule, cherchaient à sauver leur peau face aux agressions répétées des comédiens.L’inconfort des spectateurs était ainsi un des éléments à part entière du spectacle et, en aucun moment, je n’ai même pensé à m’asseoir.Il faut dire que l’idée même de déstabiliser le spectateur, de lui rappeler que tout n’est qu’artifice, est une notion assez récente au théâtre, comme celle, d’ailleurs, de l’ergonomie, cette science du confort qui n’est apparue que tardivement au xxe siècle.227 SÉDIMENTS Les manuels d’histoire du théâtre parlent peu de la place qu’occupait, au sens propre, le spectateur dans le théâtre antique.On sait que les concours de spectacles pouvaient durer de dix à douze heures, qu’une enceinte pouvait contenir jusqu’à cinquante mille spectateurs.Des places plus «luxueuses» étaient réservées aux magistrats, prêtres ou sénateurs, tandis que la plèbe s’entassait dans des gradins dont le confort relatif était, si l’on en juge par les vestiges d’aujourd’hui, assez étonnant Au Moyen-Âge, on jouait le plus souvent sur la place publique, devant des spectateurs presque ambulants.Le théâtre de l’époque classique était réservé à une élite et un petit tour au château de Versailles permet de constater que la salle de théâtre servait avant tout à voir et à être vu.On peut facilement imaginer les minuscules banquettes croulant sous les apparats démesurés de la noblesse de l’époque.Pour une éthique du spectateur Petit à petit, le théâtre s’est démocratisé1 et, les progrès de la technique aidant, les sièges des spectateurs sont devenus plus confortables.Ne restait plus au spectateur qu’à observer une certaine éthique au théâtre afin de faciliter la vie de ses pairs et de pouvoir enfin se river entièrement au spectacle.À ce propos, tous les manuels de savoir-vivre et d’étiquette depuis les années 1930 (trouvés au hasard de ventes de garage et de bouquineries !) dictent les règles très précises que doit suivre le spectateur «comme il faut»2.En effet, qui n’a jamais été embarrassé par le bonbon bruyant de l’anonyme spectateur, les retards inadmissibles, les coiffures tout en hauteur qui donnent des torticolis, les ronflements des plus ennuyés, les borborygmes des ventres voisins, les explications chuchotées à n’en plus finir, les accoudoirs qui mènent souvent à un échange de coudes discret mais ferme, les va-et-vient incessants de la rangée et les guerres de genous qui s’ensuivent., et l’énumération pourrait se poursuivre.Un spectateur de théâtre, malgré toutes les règles du savoir-vivre et la meilleure volonté du monde, doit rivaliser de patience et d’audace pour faire la querilla à son entourage impudent et avoir enfin la chance de regarder le spectacle qu’il est venu, l’avait-il presque oublié, voir.1.Au grand dam de quelques-uns! Concernant les « petites places « des théâtres parisiens, voici ce qu’en dit, le plus sérieusement du monde, Paul Redoux dans Pour balayer les vieux usages voici.le nouveau savoir-vivre (Flammarion, Paris, 1930): «La répartition des spectateurs en une salle s’est modifiée profondément depuis la guerre.Jadis, les gens de bon ton occupaient l’orchestre et le premier balcon.Le reste était réservé au commun.Maintenant, les tarifs obligent les intellectuels, les fonctionnaires, les gens cultivés, les amateurs de lettres ou de musique à se contenter des galeries supérieures s’ils n’ont pu obtenir des billets semi-gratuits ; alors que les places de luxe sont occupées par les marchands de peaux de lapin, les spéculateurs, les intermédiaires, bref par tous ceux qui, voilà quinze ans, devaient séjourner à la hauteur du lustre.Ne cherchez pas ailleurs les raisons du désaxement des écrivains dramatiques et les fortunes paradoxales de certains spectacles.Conséquence: il n’est plus du tout malséant d’être vu à la première ou à la deuxième galerie.C’est plutôt un brevet de raffinement, une preuve de race et de bonne éducation.» 2.Paul Redoux, dté plus haut, fait le tour de 228 FORME HUMAINE la question et résume «Les principes du spectateur correct» en sept points ( !) : « 1 - Arriver bien exactement cinq minutes après l’heure annoncée, pas une de plus.Car cette annonce est faite en tenant compte de l’incivilité habituelle 2-Éviter de froisser les pages du programme pendant la représentation ; 3 - Ne pas agiter les bonbons dans la petite boîte de métal qui les contient ; 4 - Prendre ses précautions pour se faire réveiller si l’on ronfle en dormant ; 5 - Dans une loge, placer toujours sur le devant les femmes jeunes et jolies, les hommes élégamment vêtus ou bien notoires.Du moment qu’on participe à une collectivité, on se doit de contribuer au plaisir des autres ; 6-Manifester sans ostentation mais avec chaleur les sentiments qu’on éprouve ; 7 - Prendre durant le dernier entr’acte les objets déposés au vestiaire, et ne se lever qu’une fois que la toile s’est baissée.».Une certaine tension Si le spectateur est malmené plus souvent qu’à son tour par son entourage, il est aussi éprouvé à maintes reprises par la durée des spectacles.Mon dos se souvient encore très bien de ces spectacles-marathon qui demeurent pourtant de grands moments de théâtre : l’intégrale du Roi Boiteux, La trilogie des dragons, Le cycle des rois d’Omnibus et même cette année, La trilogie des Brassard.Les fauteuils du Théâtre d’Aujourd’hui sont probablement, avec ceux du nouveau Rideau Vert, les plus confortables en ville.Cela n’a évidemment rien à voir avec les chaises droites de La Veillée ou les sièges toujours imprévisibles d’Espace Libre, mais je soupçonne tout de même ces jouvenceaux de fauteuils d’être trop confortables.En effet, un siège de théâtre ne remplit plus tout à fait sa mission lorsque le spectateur s’y endort trop facilement.L’idéal, en définitive, est de toujours garder un équilibre entre le confort relatif du siège et l’intensité du spectacle, je dirais même une certaine tension entre ces deux entités.Les petites banquettes de velours rouge du mini Théâtre Biscuit savent subtilement me mettre dans un état d’esprit où la candeur de l’enfance occupe la première place.Les sièges discrets et sans cérémonie de la salle Fred-Barry me permettent de prendre tous les risques qu’il faut pour apprécier les spectacles des jeunes troupes audacieuses qui s’y produisent, comme Accidents de parcours, cette saison.Les gradins roulants sur lesquels j’étais juchée pour découvrir Les objets parlent à l’Espace Libre, il y a quelques années, sont parvenus à me mettre sur le qui-vive, à me déstabiliser juste assez pour pouvoir goûter à cette étonnante mise en scène d’objets mouvants.En contrepartie, l’inconfort notoire des chaises pliantes, quel que soit le lieu théâtral, m’indispose sans même que je m’en rende compte, et je me mets alors à penser que le type de théâtre qui les privilégie expérimente d’abord l’endurance physique du spectateur bien avant d’aborder, et c’est dommage, sa sensibilité. wwsÊSÊÊmÊÊÊÊÊÊÊÊmmmÊÊÊmÊBÊÊÊÊÊtÊÊÊÊÊmÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊiÊÊKÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊk Peter Brook dans son Théâtre des Bouffes-du-Nord à Paris.(Photo : Michel Dieuzaide.) BWMaaaâMM Pp£! L’AIRE DU TEMPS Cultiver des liens* Peter Brook * Peter Brook, « The Culture of Links », dans Shifting Point, New York / London, Harper & Row, p.236-239.Je me suis demandé ce que pouvait bien signifier pour moi le mot «culture» à la lumière des différentes expériences que j’ai eues, et j’ai peu à peu acquis la conviction que ce terme vague recouvre à vrai dire trois grandes visions de la culture : la première est fondamentalement celle de l’État; une autre reflète avant tout l’individu; et il y a enfin celle de la «tierce culture».Il me semble que chacune de ces visions prend naissance dans un geste de célébration.Nous ne célébrons pas seulement le bon côté des choses au sens populaire du terme.La célébration est associée à la joie, à la jouissance sexuelle et à toutes les formes de plaisir; mais aussi, comme individu ou comme membre d’une communauté, nous l’associons dans nos cultures à la violence, au désespoir, à l’angoisse et à la destruction.Le désir de divulguer, d’exhiber participe toujours, en un sens, d’une célébration.Lorsqu’un Etat fête authentiquement, il le fait parce qu’il a l’intention d’affirmer quelque chose sur le plan collectif.Ce fut le cas de l’Égypte ancienne dont la connaissance d’un ordre du monde, au sein duquel les forces matérielles et spirituelles étaient unifiées, échappait à la description et ne pouvait guère se traduire en mots, mais trouvait à s’exprimer à travers des célébrations de nature culturelle.Qu’on le veuille ou non, nous devons reconnaître qu’il n’est désormais plus possible pour nos sociétés de s’adonner aujourd’hui à de telles célébrations.Les plus vieilles sociétés, non sans raison, ont perdu confiance en elles-mêmes et les sociétés issues d’un idéal révolutionnaire se retrouvent constamment en porte-à-faux.231 L’AIRE DU TEMPS Ces dernières rêvent d’accomplir en une année — ou cinq, ou dix — ce que l’Égypte ancienne a mis des siècle à accomplir; leurs tentatives, courageuses mais mal avisées, en font alors les cibles faciles du mépris.Une société qui n’a pas encore vraiment trouvé son unité ne peut pas s’exprimer culturellement avec cohérence.Sa situation n’est pas différente en cela de celle des artistes qui, bien qu’en souhaitant et en ayant besoin d’exprimer quelque chose de positif, ne parviennent qu’à dévoiler leur propre sentiment de détresse et leur confusion.En fait, les manifestations culturelles et artistiques les plus fortes de nos jours sont souvent à l’opposé des plates déclarations par lesquelles les politiciens, les doctrinaires et les théoriciens désignent leur culture.De là un phénomène propre au xxe siècle : les propositions les plus justes s’opposent toujours au discours officiel, et les proclamations réconfortantes que le monde a tant besoin d’entendre sonnent invariablement creux.Toutefois, si la culture officielle est suspecte, un regard non moins critique doit être dirigé vers la culture qui, en réaction aux modes d’expression imparfaits des États à un stade embryonnaire, propose d’instaurer à la place le règne de l’individualisme.L’individu peut toujours s’en remettre à lui-même, et la volonté libérale d’encourager son esprit d’initiative est compréhensible; reste qu’en y regardant de plus près cette autre culture est tout aussi limitée.Elle est en son fond une immense célébration de l’ego.Le respect total du droit de chacun de vénérer ses propres mystères intimes et ses propres idiosyncrasies présente les mêmes visées restrictives * que le respect total du droit d’un Etat à son expression.C’est seulement si l’individu est une personne complètement mature que la célébration de cet accomplissement devient un événement splendide.C’est seulement lorsqu’un État atteint un haut niveau de cohérence et d’unité que l’art officiel peut refléter quelque chose de vrai.Cela s’est produit à quelques reprises durant toute l’histoire de l’humanité.Il importe aujourd’hui de demeurer très vigilant dans notre attitude envers la «culture» et de ne pas troquer la proie pour a l’ombre.Ces deux visions culturelles — celle de l’Etat, celle de l’individu — ont leur force propre et leurs réussites, mais elles ont aussi des limites certaines du fait que toutes deux ne sont que partielles.Cependant ces cultures se maintiennent parce qu’elles servent toutes deux des intérêts d’une puissance incroyable.Chaque 232 La conférence des oiseaux, mise en scène par Peter Brook.(Photo : Nicolas Treatt.) L’AIRE DU TEMPS collectivité éprouve le besoin de se mettre de l’avant, chaque groupe d’importance cherche à se faire valoir par sa culture; de la même façon, les artistes, pris individuellement, ont un profond intérêt à pousser les autres à considérer et à estimer les créations de leur propre monde intérieur.Lorsque je sépare culture individuelle et culture étatique, il ne s’agit pas seulement d’un partage de nature politique entre l’Est et l’Ouest1.La différence entre officiel et non officiel, entre planifié et non planifié existe au sein de chaque société.Ces deux positions se réclament de la «culture», et pourtant aucune d’elles ne peut prétendre représenter une culture vivante au sens d’un acte qui viserait une fin unique : la vérité.Que peut-on bien vouloir dire par la recherche de la vérité?Il n’y a peut-être qu’une chose qui soit immédiatement perceptible dans le mot «vérité» : il résiste à toute définition.En anglais, une expression figée dit : «You can pin down a lie2», et cela est si vrai que tout ce qui échoue à dire la vérité adopte une forme clairement définissable.C’est pourquoi dans toutes les cultures, chaque fois qu’une forme se fige, elle perd sa valeur propre et la vie la déserte; c’est pourquoi une politique culturelle perd tout mérite dès qu’elle devient un programme.De la même manière, dès qu’une société souhaite donner d’elle-même une représentation officielle, celle-ci devient mensongère parce qu’on peut facilement «mettre le doigt dessus».Cette représentation ne possède plus désormais la substance vivante, infiniment intangible que l’on nomme vérité, laquelle peut gagner peut-être en clarté si l’on en parle en termes de «perception accrue de la réalité».Le besoin que nous éprouvons pour cette dimension étrange, élargie de la vie humaine que nous appelons vaguement «art» ou «culture» est toujours lié à une expérience à travers laquelle notre perception quotidienne de la réalité, contenue à l’intérieur de barrières invisibles, s’ouvre un bref moment.Tout en reconnaissant que cette ouverture momentanée est une source d’énergie, nous savons aussi que cela ne saurait durer.Que faire alors?Il nous est possible d’y revenir à travers une action du même ordre, qui une fois encore nous laisse pressentir une vérité qui nous est à jamais inaccessible.Cet instant d’éveil est bien éphémère, il nous quitte, mais notre désir aussitôt le ranime, et c’est là que cet étrange phénomène qu’on appelle la «culture» trouve sa place.1.Ce texte a été écrit avant les bouleversements qui ont eu lieu dans les pays de l’Europe de l’Est, mais on peut penser que la politique culturelle d’états totalitaires, à laquelle se réfère implicitement l’auteur dans ce passage, est une menace qui survit à l’ancien clivage Est / Ouest.N.(LT.2.Au figuré : Tu peux facilement mettre le doigt sur un mensonge ou arriver à l’épingler.N.cLT. CULTIVER DES LIENS Cette place ne peut être occupée que par ce qui, à mes yeux, relève de la «tierce culture», non pas celle qui porte un label ou une définition, mais celle qui reste hors de contrôle, sauvage, culture qui en un sens pourrait s’apparenter au Tiers-Monde — soit ce qui, pour le reste du monde, est vigoureux, insolent, et qui suppose une adaptation permanente dans une relation qui ne peut jamais être stable.Dans mon champ d’activité, le théâtre, mon expérience personnelle au cours de ces dernières années a été très révélatrice.Notre tâche principale au Centre international de recherche théâtrale était de regrouper des acteurs de formations et de cultures diverses, et de leur permettre de travailler ensemble à la création d’événements théâtraux pour d’autres gens.D’abord, nous avons constaté que les clichés entretenus à l’endroit de la culture de chacun étaient le plus souvent partagés par la personne concernée.Celle-ci s’amenait devant nous, croyant appartenir à une culture distincte, et peu à peu elle découvrait au fil du travail que ce qu’elle croyait être sa culture n’en était que la manifestation superficielle, et qu’une réalité toute autre régnait au cœur de sa culture et de sa plus profonde individualité.Pour retrouver cette essence, il lui fallait abandonner le masque dont se pare toute nation et qui sert non seulement à la formation de groupes de danses folkloriques, mais plus largement à la promotion d’une culture nationale.Ainsi, de manière répétée, nous avons constaté qu’une vérité nouvelle émerge seulement une fois cassés certains stéréotypes.Il me faut être aussi explicite que possible.Dans le cas du théâtre, cela signifiait un travail articulé en fonction d’objectifs précis.Cela impliquait de remettre en question tous les éléments qui, dans tous les pays, enferment le théâtre dans un cadre très fermé — l’emprisonnant dans une langue, dans un style, dans une classe sociale, dans un édifice ou dans une certaine catégorie de public.C’est en refusant de dissocier la pratique théâtrale de la nécessité d’établir des relations nouvelles entre gens différents qu’est apparue la possibilité de trouver de nouveaux liens culturels.Car cultiver des liens est le propre de la «tierce culture».Celle-ci représente une force capable de contrebalancer la fragmentation de notre monde.Elle concerne la découverte de rapports là où ces rapports ont été engloutis, perdus — entre l’homme et la société, entre une race et une autre, entre le microcosme et le macrocosme, entre l’être humain et la machine, entre le visible et L’AIRE DU TEMPS l’invisible, entre les catégories, les langues et les genres.Quelles sont ces relations?Seules les pratiques culturelles peuvent explorer et révéler ces vérités indispensables à la vie3.(Traduit de l’anglais par Gilbert David , avec la collaboration de Yves Jubinville.) 3.Au moment d'aller sous presse, nous apprenons que ce texte, dans une autre traduction faite par Jean-Claude Carrière et Sophie Reboud, vient de paraître aux Éditions du Seuil (Paris) et qu'il figure dans un recueil d'essais de Peter Brook intitulé Points de suspension, 44 ans d'exploration théâtrale 1946-1990.N.D.L.R. Une nouvelle politique culturelle est-elle possible?Josette Féral Sur la couverture, un enfant armé d’un pinceau peint une immense toile représentant un vieil homme tenant dans ses bras un enfant Voilà l’objet qu’attend le milieu artistique depuis le rapport Arpin.Un petit livre de cent cinquante pages à peine, concis, assez clair et plutôt bien écrit, sur la politique culturelle du Québec pour les années à venir.Ce qui surprend toutefois au premier abord dans cette page couverture qui a pour toile de fond un croquis ancien de l’illustrateur Edmond-J.Massicotte, n’est pas tant la facture somme toute assez heureuse du dessin, ni même le contenu dont le symbolisme est aveuglant — préservation du passé et préparation de l’avenir —, mais plutôt l’absence d’une étape dans ce processus culturel.Où est passé l’âge adulte?Dans ce va-et-vient permanent d’autrefois à demain, n’oublie-t-on pas le présent, le présent de l’homme dans la force de l’âge?En effet, dans cette chaîne qui va du passé à l’avenir, de la vieillesse à l’enfance, de l’apprentissage au patrimoine, de la formation à la préservation, l’étape de l’homme mûr fait défaut.C’est un enfant qui assume l’acte créateur, «l’acte de transmettre notre héritage culturel aux générations futures tout en renouvelant l’acte de création» dit le texte de présentation.Il y a dans cette occultation de l’âge adulte comme une image du Québec d’aujourd’hui, une impuissance à assumer l’homme ayant atteint son plein épanouissement.237 L’AIRE DU TEMPS Car il faut le reconnaître, les arts au Québec en sont bien là : ils sont entrés dans T âge de la maturité, un âge qui les exclut autant de leur jeunesse d’autrefois que d’un âge avancé qu’ils sont encore loin d’avoir atteint.Cette béance sur la couverture demeure donc éloquente d’un certain inconscient collectif qu’il faudrait explorer.Un petit livre concis et clair La couverture une fois franchie, avouons cependant que ce petit livre tant attendu par le milieu artistique et que la Ministre Liza Frulla-Hébert offre au milieu en réponse au rapport Arpin, en réponse aussi aux multiples mémoires (près de trois cents) présentés à la Commission parlementaire au cours de l’automne 1991, est éloquent et constitue, par delà certains défauts, un point de départ intéressant pour une politique à venir.Court et concis, ce qui n’est pas une pratique courante dans les documents ministériels, il offre un tableau clair et fort digeste de la situation des arts et de la culture au Québec, soulignant les enjeux et traçant les objectifs de la politique future.Les déclarations ne sont certes pas neuves, pas plus que ne le sont les axes choisis qui rappellent ceux des politiques passées.Le X A gauche : page couverture de La politique culturelle du Québec.Ci-dessous : Madame Liza Frulla-Hébert, ministre des Affaires culturelles du Québec.(Photo : Ministère des Communications ; Bernard Vallée.) tZ* £ La politique culturelle du Québi Notre cmturk Notre avenir • _ - •axs» .-wÿèügç;- SHSE* UNE NOUVELLE POLITIQUE CULTURELLE EST-ELLE POSSIBLE?texte réaffirme ainsi que les enjeux sont de trois types : ceux qui s’adressent à la collectivité (entendez le plus grand accès de tous à la culture), ceux qui concernent le milieu artistique (entendez le soutien aux artistes et la réaffirmation de l’autonomie de la création et de la liberté d’expression), enfin ceux qui touchent le citoyen (entendez la formation et l’initiation aux arts).Pour répondre à ces enjeux, les objectifs prioritaires sont : 1.L’affirmation de l’identité culturelle en valorisant la langue et l’héritage culturel tout en renforçant le dialogue des cultures; 2.Le soutien aux créateurs et aux arts en favorisant en priorité la création et en améliorant les conditions de la vie professionnelle des créateurs ainsi que la vitalité des organismes artistiques ; 3.L’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle en mettant la priorité sur l’éducation.Pour cela deux leviers ont été choisis : un ministère de la Culture et un Conseil des arts et des lettres.C’est à ce niveau-là — et à ce niveau-là seul, peut-on dire — que réside la nouveauté.En effet, l’originalité de la politique présente ne vient pas, on s’en rend bien compte, d’une redéfinition des enjeux qui demeurent les mêmes que ceux qu’ils ont toujours été mais plutôt de ces deux transformations que je viens de mentionner et qui ont leur importance.La culture comme bien essentiel La première touche au nom même du ministère qui abandonnera l’appellation «Affaires culturelles» pour celle de ministère de la Culture.Le changement, même symbolique, n’est pas indifférent puisqu’il redonne au ministère une dimension moins mercantile que l’expression «Affaires culturelles» ne le laissait supposer.On se réjouit toutefois que Liza Frulla-Hébert n’ait point réalisé la fusion qu’elle souhaitait avec le ministère des Communications et que ce dernier reste une entité distincte.Cette modification de surface reflète une détermination véritable à réaffirmer le caractère essentiel de la culture pour la société, L’AIRE DU TEMPS une culture considérée comme une nécessité au même titre que la dimension sociale ou économique.Le MAC se voit désormais doté non d’un rôle mais d’une mission, celle de développer et de soutenir la dimension culturelle de la vie sociale en mettant à contribution tous les autres ministères.Les responsabilités gouvernementales en matière de culture seront ainsi décloisonnées, le MAC agissant comme initiateur et coordonnateur.Seront ainsi appelés à faire leur part : le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, le ministère des Affaires municipales, le ministère des Communications, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Science, le ministère de l’Industrie, du Commerce et de la Technologie, le ministère des Affaires internationales ainsi que le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration.Cette importance redonnée à la dimension culturelle de la société était l’un des points majeurs défendus par le rapport Arpin.Une telle affirmation, si elle réussit à dépasser la simple profession de foi, demeure un acquis important et peut porter avec elle un autre projet de société.La création d’un Conseil des arts et des lettres Le second changement d’importance, nullement symbolique celui-là, touche à la création d’un Conseil des arts et des lettres du Québec, qui serait un organisme de gestion autonome chargé d’administrer et d’harmoniser les programmes destinés aux arts.Cette nouvelle structure ne veut surtout pas imiter, nous dit-on, le Conseil des Arts du Canada puisque cet organisme, qui s’occupera des artistes et des programmes qui leur sont destinés, relèvera du ministère.Il ne sera donc pas entièrement autonome comme celui d’Ottawa.Cette dépendance devrait permettre une certaine adéquation entre les politiques ministérielles et celles appliquées par le Conseil.J’y vois personnellement une dépendance qui peut s’avérer néfaste pour le milieu artistique dont le développement sera nécessairement tributaire des politiques culturelles.Or il faut reconnaître que les impératifs artistiques ne coïncident pas toujours avec les impératifs culturels répondant aux normes ministérielles.Là encore le hiatus apparaît entre art et culture.Quelles que soient ces réserves, il faut reconnaître cependant que ce Conseil des arts et des lettres nouvellement créé peut jouer UNE NOUVELLE POLITIQUE CULTURELLE EST-ELLE POSSIBLE?un rôle fondamental dans le domaine des arts.Il permet tout d’abord de séparer l’artistique de la vaste nébuleuse culturelle qui relève davantage des compétences ministérielles — cette distinction est importante.Il autorise ensuite l’édification d’une politique (par le biais de programmes) proprement artistique.Il s’agit d’un outil important et sans doute indispensable à la relance de la politique des arts.Roland Arpin, dans son rapport, avait privilégié un Observatoire des politiques culturelles, structure lourde calquée sur certains modèles européens (Grenoble en particulier) et destinée à permettre l’étude des politiques culturelles à court et long termes.Il est heureux que l’actuel projet ait préféré privilégier la formule du Conseil des arts et des lettres qui figurait déjà dans des ébauches de politiques antérieures.En créant ainsi une nouvelle structure quasi autonome, une place prépondérante semble être accordée aux arts.C’est ce qu’affirment du moins les textes : «prépondérance aux créateurs, artistes, organismes artistiques et industries culturelles» (p.18).Il est quelque peu dommage que les industries culturelles soient placées au même niveau que les créateurs et les artistes, mais il faut reconnaître que le projet de politique actuel leur accorde bien moins de place que ne le faisait le rapport Arpin.Il semble que la Ministre ait été sensible aux arguments du milieu artistique et ait saisi toute la nécessité de soutenir en priorité la création.Quelques mesures moins spectaculaires Toutefois, par delà ces deux volets considérés comme les plus novateurs dans cette politique, il faut reconnaître une série d’autres mesurés moins spectaculaires mais non moins importantes.Parmi celles-ci, le projet de politique souligne la nécessité de faire une place à la relève et suggère que les organismes institutionnels établis fassent leur part pour accueillir les jeunes au sein des structures déjà existantes.Il est évident que là est la voie de l’avenir.Il est, en effet, inconcevable que dans un panorama artistique aussi riche que l’est celui du Québec, le seul moyen qui reste accessible aux jeunes pour entrer dans la profession soit de créer leurs propres compagnies.Les conditions aujourd’hui ne sont plus 241 L’AIRE DU TEMPS celles des années 1970, aussi n’est-il plus possible d’envisager la multiplication exponentielle des jeunes compagnies.Pourtant ces jeunes ont droit, tout comme leurs aînés, à la création.Il faut donc leur donner les moyens d’accomplir leurs rêves.L’un de ceux-ci est à trouver du côté de l’intégration des jeunes aux structures existantes.Il reste à voir si cet appel sera entendu de la part des compagnies désormais établies.Un second acquis de cette politique et qui mérite d’être souligné est celui qui touche à la recherche en création dans le milieu universitaire.Celle-ci fait son entrée au FCAR1 (qui relève du ministère de l’Enseignement supérieur), et il sera désormais possible aux créateurs d’obtenir du financement pour accomplir leur recherche en création.Jusque-là, ces derniers se trouvaient exclus des subventions accordées aux chercheurs tout comme de celles accordées aux créateurs.Placés dans l’entre-deux, ils occupaient cette position difficile de créateurs-enseignants, exclus de toutes les classifications existantes et donc non éligibles.Voilà la situation corrigée.Ils devraient pouvoir dorénavant obtenir des fonds pour leur recherche.Parmi les autres mesures promises pour améliorer globalement la situation des artistes, la Ministre se promet de revoir la fiscalité régissant le milieu artistique.Elle propose d’accentuer également le rôle des médias dans la promotion de la culture et souligne l’importance des pratiques d’amateurs, laissées dans un «no man’s land» depuis l’abolition en 1989 par le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche des quelques programmes destinés à soutenir leurs activités.Or ces pratiques, tout comme le bénévolat, constituent un tissu sur lequel se greffe la diffusion des pratiques culturelles.Même si le MAC réaffirme que ses préoccupations ne touchent que les pratiques professionnelles, on sent à travers tout le document un certain souci de saisir la culture partout où elle se présente et de ne pas dédaigner les pratiques amateures comme terreau culturel.Dernier point que nous soulignerons et qui a son importance dans le document : il touche évidemment à la formation et au perfectionnement.Le Ministère réaffirme l’importance du système scolaire pour le développement culturel et artistique.L’on se souvient que c’était là le point le plus faible du rapport Arpin.Il faut 1.Fonds pour la Formation des Chercheurs et l’Aide à la Recherche.242 UNE NOUVELLE POLITIQUE CULTURELLE EST-ELLE POSSIBLE?éduquer, former, instruire et perfectionner, et pour cela le souci culturel doit être partout.Présent à l’école, il doit être cultivé afin qu’il accompagne le citoyen à toutes les époques de sa vie.De toutes ces promesses, que va-t-il en sortir?Il va de soi que les meilleures professions de foi n’ont aucun effet si elles ne sont pas dotées de moyens financiers pour les réaliser.Ceux-ci ont été promis en juin 1992.Dès cette année l’aide aux créateurs et aux arts bénéficiera de trois millions de dollars complémentaires, puis de onze millions l’an prochain et de près de sept millions en 1994.Le Conseil des arts et des lettres, pour sa part, qui verra le jour à l’automne, disposera d’un budget global de quarante-deux millions de dollars, montant qui sera porté à soixante-deux millions en 1994.Mais pour l’instant le milieu demeure dans l’expectative.Il sera difficile de juger des effets réels de tels changements sans avoir plus de précision sur les politiques sectorielles proprement dites. Postmodernité québécoise et condition post-coloniale Jean-Marc Lamie La postmodemité s’épuise et les mauvaises langues prétendent qu’elle est déjà morte, morte comme un courant de pensée ou un courant artistique peuvent mourir, c’est-à-dire en se métamorphosant, en se prolongeant dans autre chose, en léguant comme un héritage à l’avenir toutes ses trouvailles qu’une nouvelle génération de créateurs récupérera et recyclera à ses propres fins.Mais quelles fins ironiseront les mêmes mauvaises langues?La postmodernité poursuivait-elle quelque chose?Y a-t-il eu, immanent, un projet de grand œuvre postmoderne?La question est d’actualité car nous nous trouvons indiscutablement dans une période de mutation dont les symptômes se manifestent de plus en plus clairement sur nos scènes.Un cycle s’achève, mais qu’adviendra-t-il après?La principale préoccupation de ceux — particulièrement aux États-Unis — qui se consacrent à l’étude des productions et de la théorie postmodernes est de comprendre la nature des rapports qui existent entre celles-ci et la modernité, rapports de continuité selon les uns, de rupture selon les autres.Les questions affluent mais se résument à cette interrogation fondamentale : en quoi la postmodemité est-elle «post»?En d’autres termes, vient-elle vraiment après la modernité dont elle marquerait la conclusion?La réponse ne peut être ni claire ni simple car si le concept de postmodernité recouvre une multitude de phénomènes différents et demeure polysémique dans son emploi, la modernité n’est pas plus facile à cerner, elle qui, selon les perspectives, est apparue à la Renaissance, POSTMODERNITÉ QUÉBÉCOISE ET CONDITION POST-COLONIALE 1.Comme le suggère Ihab Hassan, par exemple (The Postmodern Turn, Ohio, Ohio State University Press, 1987).2.Jean-François Lyotard, « Réponse à la question : qu’est-ce que le postmodernisme?», Critique, n° 419, 1982, p.365.3.Hugh J.Silver-man, «The Philosophy of Postmodernism », Postmodernism —Philosophy and the Arts, sous la direction de Hugh L.Silverman, Routledge, New York, 1990, p.2.4.Janet M.Paterson, Moments postmo-demes dans le roman québécois, Ottawa, Presses de TUniversité d’Ottawa, 1990, p.13.dans la deuxième moitié du xixe siècle ou au début du xxe siècle.Mais sans doute a-t-on tort de vouloir opposer, selon un réflexe dialectique proprement moderne, ces deux mouvements1, comme s’ils étaient de la même envergure, comme s’ils étaient même comparables.Les spectacles présentés au Québec au cours de ces dernières saisons démontrent qu’ils ne le sont pas et que l’étude comparative de la modernité et de la postmodernité n’est pas, pour nous, d’une bien grande pertinence.Postmodernité et avant-garde La postmodernité est indéniablement assimilable à certaines manifestations de la modernité, mais non à la modernité prise intégralement.Et parmi ces manifestations se trouve, bien sûr, le phénomène de l’avant-garde telle que l’ont développée les mouvements dadaïste, cubiste, surréaliste, futuriste, automatiste ou supré-matiste, pour ne citer que ceux-là.La postmodernité, rappelle Lyotard (il utilise le terme «post-modernisme»), «n’est pas le modernisme à sa fin, mais à l’état naissant, et cet état est récurrent2».Le critique postmodeme américain Hugh J.Silverman va dans le même sens.«Postmodernism signals the end of what has become commonplace and ordinary in the modernist outlook3».Ce rejet de l’assimilé, cette récurrence, ce recommencement perpétuel ne sont-ils pas aussi caractéristiques du phénomène d’avant-garde qui assure la dynamique et la relance permanente de la modernité?La plupart des théoriciens postmodemes, tout en reconnaissant que l’avant-garde, comme la postmodernité, se caractérise par une «expérimentation radicale4», hésitent cependant à les confondre en raison du caractère souvent révolutionnaire de l’avant-garde, au plan politique, qui contraste avec les timides revendications et l’idéologie apparemment peu articulée de celle-là.La plus récente production de Denis Marleau et du Théâtre Ubu, Luna-park, leur donne partiellement raison.Ce spectacle, consacré à l’avant-garde russe du début du siècle, ne perturbe personne par son contenu.Serait-ce que l’ironie, le dérèglement (pour ne pas dire la déconstruction) et les jeux discursifs et langagiers auxquels s’adonnèrent ces avant-gardistes amers nous sont devenus tellement familiers qu’ils en ont perdu tout effet subversif ou est-ce simplement que le traitement postmoderne de Marleau a banalisé L’AIRE DU TEMPS îésc* >' sa?® ^ -T -w^»' W&fïÿC ; î-^-'
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