Le devoir, 10 mars 2012, Cahier F
[" LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 ROMAN Aki Shimazaki poursuit sa quête méditative Page F 3 \\ : '¦* '¦ I î.\\ POLAR Après la Mafia et la CIA, RJ.Elloiy s\u2019attaque aux ripous du NYPD Page F 5 LIVRES Ambrotype de Jean-Claude Germain réalisé par le photographe Marc Montplaisir pour Le Devoir.«Il faut se dire soi-même, si Ton ne veut pas être dit par les autres», rappelle fort à propos Jean-Claude Germain dans son plus récent livre.Nous étions le nouveau monde.Dans cet ouvrage vif, avec la truculence, l\u2019érudition et le style qu\u2019on lui connaît, il entreprend de présenter, dans un mouvement de va-et-vient parfaitement maîtrisé, les années de turbulences qui précèdent les révolutions de 1837-1838.Pour une introduction vivante et accessible à cette période méconnue de l\u2019histoire de l\u2019Amérique, disons-le tout de suite, on ne trouvera pas mieux.MARC MONTPLAISIR Jean-Claude Germain, grand agitateur de l\u2019histoire Jean-Claude Germain Nous étions le nouveau monde 2.Lo feuilleton des premières JEAN-FRANÇOIS NADEAU Pendant toute la première moitié du XIX\u2018 siècle, la vie politique québécoise sera marquée par un affrontement constant entre deux conceptions du vivre-ensemble: la vision affairiste d\u2019une cohorte de gouverneurs coloniaux entourés d\u2019une meute de privilégiés, et le credo démocrate et égalitaire d\u2019un parti, d\u2019abord nommé Canadien, puis Patriote, qui fera preuve d\u2019une détermination aussi résolue que la cupidité des amis du pouvoir était sans limites.» 1792: première élection et première campagne électorale.Germain montre comment ime poignée de riches mangent du pauvre et à quel point l\u2019esprit d\u2019indépendance des «Canayens», inspirés en cela peut-être par les autochtones, leur fait refuser les corvées obligatoires et diverses formes d\u2019exploitation.Dans cet esprit, la foule résiste même à des saisies publiques.Les protestataires, montre Germain, envahissent régulièrement la place d\u2019Armes à Montréal.«Non aux corvées! Non aux amendes!» Même les arrestations des turbulents ne sont pas laciles: la foule va attaquer au besoin le shérif.Les représentants de la coiu-onne anglaise craignent cet esprit d\u2019indépendance, qui évoque forcément pour eux l\u2019esprit révolutionnaire et républicain qpi souffle aussi bien sur les Etats-Unis que sur la France.Espions, contre-espions, machinations et délirantes théories du complot sont au rendez-vous.Des têtes tombent polu soutenir celle du roi.Parmi les victimes, on trouve David MacLane, un marchand américain condamné en vitesse à Montréal poru «espionnage» au profit de la France, dans la perspective de soulever les «Canayens».11 sera exécuté le 21 juillet 1797.Comme à plusierus reprises dans son livre, Jean-CÎaude Germain laisse alors parler Philippe Aubert de Gaspé, un important témoin.D\u2019abord pendu, MacLane est ensuite décapité poru l\u2019exemple, à la vue du pubbc.Puis, on extrait le cœru de sa poitrine, de même qu\u2019une partie de ses entrailles, lesquels sont brûlés sru un bûcher.Le bourreau s\u2019emploie enfin à découper le cadavre en quartiers.L\u2019ensemble de ces mutilations, destinées à décourager quiconque de maintenir un esprit d\u2019indépendance, dure plus de deux heures et rapporte 900 $ au bourreau, une véritable fortune à l\u2019époque.Mais ce n\u2019est pas tout.Deux mille exemplaires du compte rendu du procès e^éditif de MacLane sont imprimés et distribués.«L\u2019insistance était mise sur le châtiment impitoyable qui serait imposé à ceux qui ne se mêleraient pas de leurs af- VOIR PAGE F 2: AGITATEUR faires.» Plusieurs arrestations ont lieu dans la foulée de cette affaire.Le régime impérial anglais ne fait pas de cadeau, sauf à lui-même.Le monde religieux le comprend assez vite et pratique volontiers l\u2019aplaventrisme devant le pouvoir en place afin d\u2019assruer sa propre existence.M*\"^ Plessis est de ceux qui donnent plus au pouvoir colonial qu\u2019ils n\u2019en demandent.Son oraison extatique prononcée le 10 janvier 1799 donne le niveau auquel il se maintient: «Mes bien chers frères, tout ce qui affaiblit la France tend à l\u2019éloigner de nous.Tout ce qui l\u2019en éloigne assure nos vies, notre culte, notre bonheur.L\u2019Angleterre est le grand boulevard sur lequel reposent nos espérances.» Un autre porteur de mitre, M^Mean-Jacques Lartigue, ne pqrte plus à terre au sujet de l\u2019Angleterre.À défaut d\u2019avoir pu être nommé tout de suite évêque de Montréal, il fait semblant de l\u2019être, donnant la leçon à tout le monde, «avec une autorité surfaite», assis sru son dire ridicule d\u2019évêque de Tebnesse, un diocèse byzantin de l\u2019Asie minerue au W siècle, ce qui équivaut «en quelque sorte à être nommé roi de la fève».Rien n\u2019y fait: l\u2019esprit révolu-tionnaire flotte haut et se maintient.Un petit groupe de «Canayens» tentera même d\u2019envoyer un émissaire en France afin d\u2019encoruager Napoléon à débarrasser l\u2019Amérique du Nord de la Couronne britannique.«Nous avions projeté.Sire, de secouer le joug des Anglais; nous attendions des fusils pour nous armer et frapper un coup sûr.» Le texte de cette pétition ne se rendra pas au chef de guerre.Mais se fût-elle rendue que le cours de l\u2019histoire n\u2019en aurait sans doute pas été changé.La distance entre l\u2019Angleterre et sa colonie n\u2019en demerue pas moins grande, comme le montre Jean-Claude Germain par, une multitude d\u2019exemples.À travers des pages vives et jamais ennuyeuses, oû l\u2019histoire navigue ausçi bien du côté des Etats-Unis que de l\u2019Ecosse, on rencontre toute une galerie de personnages, dont quelques-uns des premiers grands marchands montréalais.Joseph Masson, premier miUionnai-re du genre, allié du pouvoir, mais qui soutient tout de même un opposant comme Louis-Joseph Papineau.John Molson, brasseru d\u2019affaires et d\u2019idées, et d\u2019autres encore de ces gens qui naviguent dans «un régime d\u2019inégalités systémiques» sont aussi dans le portrait.Le paradis du voleur Devant un Parlement qui ne jouit d\u2019aucun véritable pouvoir, le gouverneru découvre avec horreur que le receveru général, John Caldwell, est parti avec la caisse: F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 LIVRES E N BREF Lancement dn Prix des lectenrs Radio-Canada C\u2019est aujourd\u2019hui que la douzième édition du Prix des lecteurs Radio-Canada prend son envol, alors que seront dévoilés les six livres finalistes.Sous la présidence d\u2019honneur de l\u2019auteure et dramaturge Marie Laherge, huit lecteurs jurés, choisis au hasard à travers le Canada, devront déterminer, par consensus, le roman francophone canadien écrit hors Québec le plus marquant de la dernière année.Le lauréat, dont le nom sera dévoilé le 17 avril prochain, remportera une bourse de 5000 $.L\u2019an dernier.Gracia Couturier avait été couronnée pour son roman Chacal, mon frère (éditions David).-Le Devoir 20® Salon du livre Westmount Ce dimanche se tient le 20\" Salon du livre WestmounL qui s\u2019annonce hèrement comme «le plus petit salon du livre au Canada»] Des éditeurs ontariens et québécois u présenteront leurs éditions rares, leurs livres de collection, leurs çartes et leurs impressions fines.A l\u2019école Selwyn House, de lOh à 17h.Entrée: 3 $.-Le Devoir Reconquérir les régions Infatigable militant régionaliste, Roméo Bouchard poursuit sa lutte dans La reconquête du Québec.Esdras Minvïlle et le modèle gaspé-sien (Ecosociété, 2011).Dans cet essai original, le cofondateur et ex-président de lUnion paysanne s\u2019inspire, tout en l\u2019actualisanL du programme économique d\u2019Es-dras MinviUe, un intellectuel cléri-co-nationaliste des années 1930-1940, pour plaider en faveur d\u2019un nouveau modèle québécois, axé sur la démocratie locale, la décentralisation et une véritable politique d\u2019occupation du territoire qui passerait par une prise en charge publique et régionale des ressources naturelles.Le Québec, écrit Bouchard, pour se relancer sur la voie de l\u2019autonomie, a besoin d\u2019une seconde Révolution tranquille, à teneur régionaliste.-Le Derofr Tout sur l\u2019eau Elément vital, l\u2019eau est partout en nous et autour de nous.Nous en savons pourtant assez peu sur elle, sur ses propriétés, sur ses dangers potentiels, sur la façon de la traiter dans nos villes ou à la campagne.Dans 101 questions pratiques sur l\u2019eau (Multimondes, 2011), Jean Sé-rodes, spécialiste de la qualité de l\u2019eau lié à l\u2019Université Laval, nous instruit agréablement à cet égard.11 nous éclaire autant sur l\u2019eau dans la nature (les marées, la couleur des lacs, le facteur hu-midex, la rosée, etc.) que sur l\u2019eau dans la maison (la qualité et le goût de l\u2019eau potable, la cuisson au presto, l\u2019eau embouteillée, l\u2019économie d\u2019eau, etc.).Certaines de ses réponses sont plutôt savantes, mais l\u2019ensemble demeure accessible et très éclairant.- Le Devoir Cioran ou l\u2019ironie GILLES ARCHAMBAULT Non mais, qu\u2019est-ce qui m\u2019a pris de choisir Cioran comme sujet de cette petite chronique.Je n\u2019ai pas du tout la formation philosophique souhaitée pour analyser une œuvre qui, livre après livre, a démontré la futilité de vivre.Ma seule justihcation viendrait de ce que, si je l\u2019ai lu avec une certaine ferveur tout au long des années, c\u2019est au fond à cause de la précision et de la pureté de son écriture.Cioran mettait dans sa détestation de la vie une ferveur qui finissait par convaincre le lecteur de l\u2019émotion extrême avec laquelle il décidait de la décrier.11 ne fait pas l\u2019ombre d\u2019un doute qu\u2019il ne médisait de la vie que pour se prémunir contre les désillusions.A peu près comme un amant déçu se prend à se protéger contre les passions à venir en reniant des bonheurs passés pour ne pas en ressentir trop profondément l\u2019absence.Comme il est normal pour un livre de la collection de la Bibliothèque de la Pléiade, on est en présence d\u2019une édition critique, avec préface, notes, chronologies.L\u2019édition omet les ouvrages que l\u2019auteur a écrits en roumain.C\u2019est en 1949 que paraît chez Gallimard Précis de décomposition, d\u2019abord intitulé Penseur d\u2019occasion, fl ne faut tout de même pas oublier que notre auteur avait déjà publié cinq ouvrages dans sa langue maternelle avant d\u2019opter pour le français.Nicolas Cavaillès, dans son éclairante préface, écrit d\u2019entrée: «Mourir, être mort, se sentir dépérir et participer déjà de la vacuité universelle, traquer les signes de sa décomposition et creuser le gouffre d\u2019angoisse qu\u2019ouvre en l\u2019être sa vocation au vide \u2014 Cioran y aura passé toute sa vie.» Partant de cette certitude que rien ne sert à rien, que tout retournera au néant, il a bâti une œuvre avec la farouche détermination d\u2019un bâtisseur de cathédrale.Se regardant créer, refrénant sûrement de se prendre en dérision, s\u2019amusant même de ses propres partis pris.Possédé par une ironie instinctive, il ne répugne pas à se livrer à des OFF/AFP Livre après livre, Cioran a monté une œuvre démontrant la futilité de vivre.exercices d\u2019admiration, trouvant chez Valéry ou Eliade, Joseph de Maistre ou Borges, des sujets d\u2019étude.Professeur de désespoir, Cioran?Je ne crois pas.Persuadé de l\u2019inanité de tout, assurément.Qn trouve dans ses Cahiers, qui ne font pas partie de cette édition, la note suivante: «Paul Celan s\u2019est jeté dans la Seine.Cet homme.que je fuyais, par peur de le blesser, car tout le blessait.Chaque fois que je le rencontrais, fêtais sur mes gardes et je me surveillais au point qu\u2019au bout d\u2019une demi-heure j\u2019étais exténué.» D\u2019oû il m\u2019apparaît qu\u2019il y a chez ce cynique une douceur et un humour qui temporise tout.Je mets au déh l\u2019amateur de prose française de résister à la clarté et à la limpidité d\u2019un style proche des moralistes du XVflL siècle.Avec, en prime, une distanciation et une acuité essentiellement contemporaines.«C\u2019est une erreur, écrit-il, de vouloir faciliter la tâche du lecteur.Il ne vous en saura pas gré.Il n\u2019aime pas comprendre, il aime piétiner, s\u2019enliser, être puni.D\u2019oû le prestige des auteurs confus, d\u2019où la pérennité du fatras.» Cioran, contrairement à ce que professent les optimistes, aide à vivre.«Je ne suis pas pessimiste, faime ce monde horrible», confesse-t-il.Ce genre d\u2019ironie doit bien s\u2019appeler politesse.Collaborateur du Devoir ŒUVRES Cioran Bibliothèque de la Pléiade Paris, 20f î, 1647 pages Littérature étrangère Martin Amis ébranlé par sa maturité MICHEL LAPIERRE r ous vivons la moitié de «IM notre vie en état de N choc.Et c\u2019est la seconde moitié.» Par sa beauté, la réhexion renversante de Keith, héros de La veuve enceinte, le dernier roman de Martin Amis cristallise la vie d\u2019un homme né en 1949, comme l\u2019auteur, et qui ne s\u2019est jamais remis d\u2019avoir eu 20 ans en 1970.Alors, raconte Amis: «Le sexe s\u2019était séparé du sentiment.La pornographie était l\u2019industrialisation de cette fissure.» La révolution sexuelle échouait.Emprunté au penseur révolutionnaire russe Alexandre Herzen (1812-1870), le titre du roman exprime cet échec ou, mieux, comme le précise Amis, et à la multiplicité.Dans le château italien, le cœur de Keith balance entre trois jeunes femmes.A Lily, sa petite amie presque moche, le héros avoue, à la façon des hiles: «Tu es mon genre.» La «très jolie» Schéhéraza-de, sans passer à l\u2019acte, l\u2019envoûte et le chagrine: il craint que le cunnilinctus qu\u2019il lui ferait ne ressemble, en le privant du spectacle de sa beauté, à «une peine de prison incroyablement longue».Chez la croqueuse d\u2019hommes Gloria Beautyman, musulmane apostate occidentalisée à l\u2019extrême, il découvre un appétit érotique de garçon, au point de lui dire: «Tu ES une bite.» Tourmenté par les charmes si différents de ces trois femmes et de Le dernier roman de Martin Amis cristallise la vie d\u2019un homme né en 1949, comme l\u2019auteur, et qui ne s\u2019est jamais remis d\u2019avoir eu 20 ans en 1970 «les dessous de l\u2019histoire» du bouleversement des mœurs survenu en Qccident dans les années 60 et 70.«Le monde qui s\u2019en va ne laisse pas derrière lui un héritier, mais une veuve enceinte, écrit Herzen.Entre la mort de l\u2019un et la naissance de l\u2019autre.une longue nuit de chaos et de désolation passera.» Cette nuit obsédante, qui, pour l\u2019Anglais Keith Nearing, commence à l\u2019été 1970, lors de vacances dans un château du sud de l\u2019Italie, est le sujet du récit.Lorsqu\u2019on dépasse le cap de la cinquantaine, signale Amis, «une présence énorme et insoupçonnée» surgif «tel un continent qui n\u2019a pas encore été découvert C\u2019est le passé».La remarque du romancier britannique est si pénétrante que l\u2019on se demande s\u2019il s\u2019agit d\u2019une trouvaille ou d\u2019une vérité dénichée au fond des âges par un exploit, d\u2019autant que le passé, ici, n\u2019a rien de fixe.11 s\u2019assimile aux métamorphoses bien d\u2019autres, Keith en vient à considérer une version négligée du mythe de Narcisse comme la plus proche de la vérité humaine.Selon cette variante, le jeune homme ne s\u2019éprend pas de sa propre image rehétée dans une fontaine, mais de celle de sa sœur jumelle morte prématurément.Au lieu de languir jusqu\u2019à la mort devant l\u2019insaisissable moi, il meurt de soif pour éviter de troubler l\u2019image d\u2019une autre.Amis conclut: «Il fallut un jour et une nuit à Narcisse pour mourir?mais il nous faut un demi-siècle.» fl voit dans cette mort lente une transformation, voire un germe.Qn n\u2019en doute pas.Même si les utopistes peuvent en déplorer l\u2019échec, la révolution sexuelle nourrira l\u2019histoire par une splendeur digne des ruines et du corail.Collaborateur du Devoir LA VEUVE ENCEINTE Martin Amis Gallimard Paris, 2012,544 pages AGITATEUR SUITE DE LA PAGE F 1 «Quatre-vingt-seize mille livres, une somme qui dépasse le budget annuel de toute la colonie.» Peut-on punir cette fraude incroyable?Même pas.Prenez mes biens, dit CaldweU presque en riant.Louis-Joseph Papineau réclame un contrôle des dépenses, une réduction des salaires, fl hent le gouverneur responsable.Rien à faire.C\u2019est même Papineau qui est montré du doigt par les abuseurs de toutes sortes! hs sont alors nombreux ceux qui constatent qu\u2019on tente de faire du Canada une sorte de nouvelle Irlande soumise au pülage et à la bonne volonté du pouvoir colonial.Comment faire taire la majorité?Qn emprisonne pour délit d\u2019opinion.Daniel Tracey, le rédacteur en chef de VIrish Vindicator, est jeté en prison, de même que Ludger Duvernay.Les protestations fusent.Des assemblées publiques se multiplient partout.La Minerve traduit l\u2019exaspération populaire: «Le peuple est fatigué des injustices qu\u2019il subit depuis la cession du pays.Il faut la révolution et la séparation de l\u2019Angleterre!» Les médailles que la foule es- Sous la direction de Stéphane Roussel et Greg Donaghy MISSION PARIS Les ambassadeurs du Canada en France et le triangle Ottawa - Québec - Paris Hurtubise Science politique CAHIERS DU QyÉBEC À travers le regard des ambassadeurs canadiens.?LJurtubise www.editionshurtubise.com père voir attribuer ne sont pas frappées des armoiries de la Couronne britannique.Lorsque Duvernay et Tracey sont libérés, la foule leur passe plutôt au cou une médaille d\u2019or, fruit d\u2019une souscription populaire, oû l\u2019on a écrit ces mots: «La liberté de presse est la sauvegarde du peuple».Les assemblées réclament aussi cette liberté pour le peuple et l\u2019assurance de sa souveraineté.Le banquet du 24 juin 1834 donne le ton de cet esprit démocratique qui règne alors, par un grand toast porté «au peuple, source de tout pouvoir légitime!» Le choléra, qui ravage la population épisodiquement, semble presque un moindre mal par rapport aux habits rouges, à cette «présence arrogante, agressive et méprisante des soldats dans le quotidien».Jean-Claude Germain cite les témoins des actions de cette armée d\u2019occupation: «Rue Saint-Paul, il n\u2019est pas rare de voir des soldats qui marquent le pas, la baïonnette au poing, en hurlant à pleins poumons: \u201cGod damn the Canadians!\u201d» Sous le prétexte qu\u2019ils représentent la couronne \u2014 «Britannia rules the waves!» \u2014 des soldats s\u2019emparent de biens privés et tirent sur la foule pour un oui ou pour un non.Dans les souvenirs de jeunesse d\u2019Amédée Papineau, cités par Germain, le hls du chef patriote rappelle que, «pendant les crises, on masquait hypocritement les abus et les griefs, mais, aussitôt le danger écarté, les gouverneurs et l\u2019oligarchie recommençaient leur oppression et la lutte contre l\u2019Assemblée et le peuple».Attaques La maison des Papineau est plusieurs fois l\u2019objet d\u2019attaques Deux soirées à la librairie Paulines REINVENTER LA DÉE^O CHATIE Le 13 mars 19 h 30 Faire de la politique autrement Avec Françoise David et jean Laliberté Contribution suggérée : 7 $ Réservation obligatoire.idvii^lines LIBRAIRIE Le 15 mars 19 h 30 Ciné - Conférence L'Épreuve des mots Dans le cadre de la Semaine de la déficience intellectuelle.Contribution suggérée : 5 $ Aucune réservation n'est requise.Beaucoup plus qu'une librairie ! 2661 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 en règle.Les persiennes, les châssis et les portes du rez-de-chaussée sont démolis.Les coups de pierre, de bâton et de hache retentissent «sur toute la façade de la maison».Papineau hnira-t-il pendu?Un journal, le Montreal Herald, encourage les bons tireurs à s\u2019exercer à abattre le «Grand Agitateur» en s\u2019exerçant au tir sur une hgure de plâtre qui le représente.«Un prix sera décerné au tireur qui abattra la tête dudit personnage à cinquante verges de distance.» Il faut des volontaires pour protéger nuit et jour Papineau.Bientôt à l\u2019ouverture de la nouvelle session, Papineau découvrira «au parlement, en compagnie de plus de deux mille partisans, [.] que les murs de l\u2019édifice sont couverts d\u2019insultes et d\u2019injures contre les Patriotes et leur chefr.«Tout ce qui est commissionné par le gouvernement est frappé de démence.Il n\u2019y a plus que le peuple qui ait de l\u2019esprit en ce pays», résume Papineau.Mais le pouvoir impérial résiste à toutes les démonstrations de la volonté populaire.Pourtant, «438 739 électeurs ont répondu \u201cOui!\u201d aux Quatre-vingt-douze Résolutions des Patriotes, qui peuvent se résumer pour l\u2019essentiel à obtenir le droit souverain pour l\u2019Assemblée de faire ses lois, de lever ses impôts et de contrôler ses dépenses.» Jean-Claude Germain ne peut s\u2019empêcher de noter au passage que, «si on ajoutait à cette liste une quatrième requête, celle de pouvoir signer ses traités, nous aurions la question du référendum de 1995 sur l\u2019indépendance du Québec».Le Devoir NOUS ÉTIONS LE NOUVEAU MONDE Tome 2: Le feuilleton DES PREMIÈRES Jean-Claude Germain Hurtubise Montréal, 2012,307 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 F 3 LITTERATURE LITTERATURE ERANÇAISE La princesse et le cinéma Une année studieuse fait revivre les années 60.Il est ici question d\u2019amour et de cinéma, et Jean-Luc Godard tient le premier rôle.Récit en forme de conte de fées par Anne Wiazemsky.GUYLAINE MASSOUTRE 1 966.Anne Wiazemsky vient de tourner Au hasard Balthazar de Robert Bresson; elle n\u2019a pas vingt ans.Jean-Luc Godard, lui, a fini Masculin féminin, avec, en vedette, Jean-Pierre Léaud, Chantal Goya et Marlène Jobert; dans des rôles seconds, Brigitte Bardot et Françoise Hardy.Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac et fille d\u2019un prince, écrit alors à Godard son admiration.Il va lui plaire d\u2019abord à l\u2019écran, puis va le rencontrer, et bientôt une folle idylle commence.1967, c\u2019est l\u2019année du bac, pour la jeune fille qui n\u2019a pas envie d\u2019étudier, mais d\u2019écrire, de jouer devant la caméra et de s\u2019enflammer pour la vie, pour l\u2019amour, pour des visages.L\u2019année culmine avec un double événement: le tournage de La Chinoise par Godard, dont Anne est l\u2019héroïne, et le mariage vraiment fou, en Suisse, de Godard avec «la plus belle femme de Paris», comme disent les copains.Wiazemsky relate tout en détail.Ce roman de sa vie, elle l\u2019intitule par antiphrase Une année studieuse.QueUe histoire, et quelle farce! Tendresse et tourments Cette année 1967, prérévolutionnaire et libertaire, a de la matière folle à revendre.Emballantes, les anecdotes humoristiques se bousculent.Les portraits sont léchés et naturels, écrits avec l\u2019amour autant de la langue, des minirobes et des queues de cheval que des personnes même.Godard, d\u2019abord.Comment ne pas aimer cet élégant farfelu, au verbe brillant et sans complexe?En lisant ce beau récit, on se prend d\u2019affection pour ce couple à la fois naïf et enchanteur.Godard en jeune homme en train de se convertir au maoïsme et Anne qui rêve de passer sa vie devant ou derrière la caméra! Il est tendre, attentif, patient, fou comme son Pierrot, et surtout charmé par Anne, toute à son innocence.Du côté d\u2019Anne et de sa famille, c\u2019est le drame latent, patent.Qui voudrait, chez les Mauriac, d\u2019un gendre de cette espèce, ce gauchiste engagé, cette tête de pont de la Nouvelle Vague dont les films, plus documentaires que fictifs, tournent résolument le dos à la grande culture?Chez les ANNE WIAZEMSKY UNE ANNÉE STUDIEUSE GALLIMARD Mauriac, on vit sur la lancée bourgeoise du XIK® siècle, sa morale catholique et, disons-le, plus conservatrice que progressiste.Anne raconte donc, sans la grosse tête, ses ennuis d\u2019adolescente bien élevée chez les artistes, souvent aussi jeunes qu\u2019elle.Sous l\u2019œil bienveillant de son tuteur, Bon-Papa Mauriac, l\u2019impressionnant patriarche, elle fait des frasques.Claire, sa mère veuve, fille de Prançois l\u2019académicien \u2014 Prix Nobel de littérature en 1952 \u2014, résiste aux libertés prises par sa fille, légalement mineure.Mais chez les Mauriac-Wia-zemsky, l\u2019amour circule avec l\u2019approbation tacite du grand-père: celui-ci, amusé, aura demandé à voir les films de Godard, plutôt que de prêter crédit au courrier bien-pensant qui calomnie les siens.Le dessin parfait de l\u2019amour C\u2019est un beau moment de lecture.Une année studieuse.Voici le temps retrouvé, conte de fées que la romancière dédie à Plorence Malraux, fée de cette entreprise.Godard, lui, vit en Suisse, sa terre natale.Comment romancer une vie qui a pris le large depuis longtemps?Là se mesurent le talent, la vérité indéniable \u2014 mais quelle vérité?\u2014, l\u2019art de faire sourire et envier.Hâtez-vous, après lecture, de revoir La Chinoise.Godard tournait ce qu\u2019il sentait, entendait, vivait avec Anne, dans l\u2019appartement même qu\u2019il louait.Vous aurez toute une époque devant vous, source de rêves, de tics, de vérités.Quand on pense que Godard espérait, avec son film, recevoir une invitation de Mao et ses lauriers! Avec le recul du temps, c\u2019en est encore plus drôle.Et puis, il y a l\u2019amour fou, un an avant Mai 68.Nanterre, Tuni-versité dans les champs, les cités ouvrières, les luttes étudiantes et le militantisme révolutionnaire, utopiste comme on l\u2019est à vingt ans.Dans un climat d\u2019espoir qu\u2019un monde meilleur soit possible, ce livre rallume un appétit de vivre contagieux.Des baisers et des larmes Dans ce bouquet de portraits, voici Erançois Jeanson, le philosophe, Truffaut et les autres, la divine Jeanne Moreau.Il y a une petite chienne, quelques lectures, Blandine et l\u2019amitié, exactement ce qui compte à vingt ans.Godard, à lui seul, fait de la magie, et Anne Wiazemsky lui rend un merveilleux hommage.Dans Mon enfant de Berlin, elle a raconté comment ses parents se sont connus.Ce livre-ci est plus drôle.Une année studieuse débute aux Cahiers du cinéma.C\u2019est symptomatique: les images dirigeaient l\u2019idée que cette génération se faisait du bonheur.Comme au cinéma, l\u2019excitation suit les larmes, et de bizarres sensations font le scénario: «Avec lui fêtais à l\u2019abri, protégée, il saurait me défendre contre toutes les méchancetés du monde.» Tout ce roman vrai baigne dans cette irréalité.Gui, la vie mérite qu\u2019on la réinvente.Collaboratrice du Devoir UNE ANNÉE STUDIEUSE Anne Wiazemsky Gallimard Paris, 2012,262 pages B' Bonheur d'occasion Librairie Mathieu Bertrand, Libraire Membre de la Ligue internationale de la Librairie Ancienne (LIL^ 514-914-2142 ACHETONS EN TOUT TEMPS : Livres andens avant 1800 Americana et Canadiana : \u2022\tRelations des Jésuites, Relations de voyages.\u2022\tIncunables québécois.Patriotes, Riel.Reliures d'art anciennes et modernes Fonds universitaires : \u2022\tLittérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022\tPléiade Livres d'art et livres d'artiste Refus Global, Le Vierge incendié Expertise de documents et d'archives L\u2019aveuglement  Danielle Laurin ous sommes au Japon, dans les aimées 1990.Au sein d\u2019un couple, d\u2019une famille, où tout a l\u2019air lisse, parfait.Mais où dominent les non-dits, les secrets.Pas de doute, nous sommes bien dans l\u2019univers de la romancière québécoise d\u2019origine japonaise Aki Shimazaki.Tout de suite, nous reconnaissons aussi son style minimaliste, épuré.Ses phrases courtes.Sa concision, sa sobriété, sa retenue.Sa simplicité.Simplicité apparente, derrière laquelle se trament des intrigues complexes, qui s\u2019imbriquent, s\u2019entrecroisent, entre passé et présent.Autre par-ticularité: cette façon de lier ses romans entre eux.De faire ap-par aîtr e, d\u2019un livre à l\u2019autre, les mêmes personnages, mais sous des angles différents.Cette façon de fouiller leurs contradictions, face au poids des convenances, des tabous.Ce don qu\u2019elle a de les faire parler, de leur donner une voix.Sa première suite romanesque.Le poids des secrets, récompensée au fil des ans par le prix Ringuet de l\u2019Académie des lettres du Québec et par un Prix du Gouverneur général, s\u2019est achevée en 2009 avec Hotaru.Son nouveau roman, Tsukushi, est le quatrième d\u2019upe auùe série.Ecrivaine atypique, Aki Shimazaki, très certainement.Devenue auteure-culte pour plusieurs, dont moi-même.Chaque fois, je me délecte de voir apparaître un nouveau petit livre de son cru.Tous ne sont pas géniaux, mais je suis rarement déçue.Je sais qu\u2019autour de moi, certains ont fini par se lasser.Des noms compliqués de ses personnages.Des expressions japonaises qui parsèment ses livres.Des situations alambiquées qu\u2019elle prend plaisir à décliner.De la naïveté de certains de ses personnages.souvent attribuée à l\u2019auteure elle-même.Pas moi.Ça fait partie d\u2019un tout à mes yeux.C\u2019est une signature.Un monde, un univers.Ça témoigne d\u2019une démarche.La démarche d\u2019une écrivaine qui a tracé sa voie, tissé sa toile, à partir de ce qui la distingue, la représente, lui colle à la peau.Et qui s\u2019y tient.Envers et contre tout.J\u2019aime qu\u2019il n\u2019y ait pas de coups d\u2019éclat.Qu\u2019on avance à pas feutrés.Qu\u2019on soit nécessairement dépaysés, puisque tout se passe presque exclusivement au Japon.J\u2019aime le rappel, parfois très bref, parfois fouillé, de l\u2019histoire du pays, de ses guerres, de ses catastrophes.J\u2019aime aussi la confrontation, constante, entre les gagne-petit et les puissants.La critique sociale.Critique intelligente, constante, des mentalités japo- ACHAT A DOMICILE - VENTE - EVALUATION m- C:.¦¦\u2022î A' La romancière québécoise d\u2019origine japonaise Aki Shimazaki naises, de la hiérarchie d\u2019entreprise nippone.Ce n\u2019est pas acerbe.C\u2019est humain.Ça passe par les personnages, d\u2019abord.Par leurs déchirements intérieurs.Ce qui est fascinant, c\u2019est que chaque livre est autonome, signifiant en lui-même.Chacun se comprend indépendamment des précédents.L\u2019auteure prend d\u2019ailleurs soin, chaque fois, sans qu\u2019il y paraisse, de rappeler succinctement les faits importants qui continuent d\u2019avoir une résonance dans l\u2019histoire qu\u2019elle est en train de raconter.Mais pour qui connaît les romans précédents de la série, le plaisir est redoublé.Des clins d\u2019œil nous arrivent au tournant.Des coïncidences se produisent, qui éclairent le passé sous un nouveau jour.Et puis, des personnages qui étaient secondaires occupent soudain le haut du pavé.Ils prennent en charge, tour à tour, d\u2019un livre à l\u2019autre, le récit, donnant un tout autre sens aux événements racontés, ou seulement évoqués, précédemment.Ici, dans Tsukushi, c\u2019est Yûko qu\u2019on entend penser, qui se raconte, sans fard.Qui dit comment elle a été flouée.Pendant des années.Elle qui croyait être heureuse.Qui croyait avoir fait le bon choix en abandonnant, 13 ans auparavant, son fiancé.Dont elle était enceinte.Saps le savoir.A l\u2019époque, elle a laissé tomber l\u2019homme de son âge dont elle était amoureuse pour épouser un riche banquier plus âgé.Débonnaire, ce dernier a accepté d\u2019être officiellement le père de l\u2019enfant.C\u2019est demeuré leur secret.Depuis 13 ans.Si elle s\u2019est sentie coupable sur le coup de cette rupture inattendue, si sa trahison la tarau- 4487, de la Roche, Montréal \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 bonheurdoccasionObelInet-ca \u2022 www.abebooks.fr/vendeur/bonheurdoccasion ivieri Olivieri Au cœur de la société Mercredi 14 mars à 19 h 00 Entree libre Réservation obligatoire RSVP : 514.739.3639 Bistro : 514.739.3303 5219 Côte-des-Nelges Métro Côte-des-Nelges Le Québec est-il à la FIN d\u2019un cycle POLITIQUE ?CAUSERIE autour du dernier livre de Mathieu Bock-Côté Avec Mathieu Bock-Côté Sociologue et chroniqueur, Il est l\u2019auteur de Fin de cycle.Aux origines du malaise politique québécois publié aux Éditions du Boréal (2012).Éric Bédard Historien et professeur à la TÉLUQ, Il est notamment l'auteur de Recours aux sources.Essai sur notre rapport au passé (Boréal, 2011).Charles-Philippe Courtois Historien et professeur, il est notamment l\u2019auteur de La Conquête.Une anthologie (Typo, 2009).Animateur : Antoine Robitaille Correspondant parlementaire à Québec pour Le Devoir.de encore un peu de temps en temps, elle a fini par se faire une raison.Et par trouver son bonheur.Que demander de plus?Elle vit entourée de domestiques dans une grande maison à l\u2019occidentale, que beaucoup lui envient Elle adore sa fille, qui le lui rend bien.Et elle a un mari qui se montre d\u2019une délicatesse et d\u2019une gentillesse exceptionnelles.Dans ses mots à elle, ça donne ceci: «Takashi Sumida me paraît un mari presque parfait, n est tendre, intelligent et compréhensif.C\u2019est aussi un bon papa.» Et plus loin: «Je suis fière d\u2019être sa femme.» Mieux encore, cet homme à qui elle a appris à s\u2019attacher jour après jour, elle l\u2019aime profondément.Elle en est convaincue aujourd\u2019hui.Aucun doute dans son esprit elle a fait le bon choix il y a 13 ans.Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.Jusqu\u2019à ce que.Jusqu\u2019à ce que le passé la rattrape.Qu\u2019elle se sente à son tour trahie.Que les masques tombent Une histoire de double vie, finalement.Gù plane l\u2019ombre de Mishima.Gn n\u2019en dira pas plus là-dessus.Mais le château de cartes va s\u2019écrouler.Et ça va être terrible.Gn s\u2019en doute, dès le début.Gn le sent.Pas elle.Pas Yûko.Elle ne voit rien venir, aucun signe.Elle s\u2019aveugle le plus longtemps possible.Mais comment a-t-elle pu être si dupe, si naïve?Quand la vérité lui saute à la figure, c\u2019est toute sa vie, ses choix passés, qu\u2019elle remet en question.Que faire maintenant?Elle s\u2019apprête à commettre un geste qu\u2019elle veut irrévocable.Mais lequel, au juste?Et le fera-t-elle?La fin reste ouverte.Et appelle une suite.Que je vais m\u2019empresser de lire, c\u2019est sûr.TSUKUSHI Aki Shimazaki Leméac / Actes Sud Montréal, 2012; 142 pages R ?l^Gaspard-LE DEVOIR ALMARÈS Dn 27 février an 4 mars 2012 \t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 Petals\u2019 Dub\tAriette Cousture/LIbre Expression\tV6 2 En 1837, j'avais dix-sept ans\tFrancine Quellette/LJbre Expression\t-n 3LavieepicdedeChadotteLavigne^Tome2.\tNathalie Roy/Ubre Expression\t2/2 4 AN.G.E \u2022 Tome 10 Obscuritas\tAnne Robillard/Wellan\t3/8 5 Défense de tuer\tbuise Penny/Rammarion Québec\t4/8 6 Mémoires d'un quartier» Tome 10 Évangéline, la suite\tbiiseTremblay-D'Essiambre/Guy Saint-Jean 8/16\t 7 Félicité \u2022 Tome 1 Le pasteur et la brebis\tJean-Pierre Charland/Hurtubise\t7/17 8 Bonheur, es-tu là?\tFrancine Ruel/Ubre Expression\t6/19 9 Sainte Ranelle, gagnez pour nous!\tClaude Dionne/VLB\t9/3 10 Malphas \u2022 Tome 1 Le cas des casiers carnassiers\tPatrick Senécal/Alire\t5/18 Romans étrangers\t\t 1 Storyteller\tJames Siegel/Chemhe Midi\t2/4 2 Hôtel Adlon\tPhilip Kerr/Du Masque\t1/6 3 Les anges de New York\tRoger Jon RIory/Sonatine\t3/3 4 Froid d\u2019enfer\tRichard Casde/City\t-n 5 Œil pour œil\tJames Patterson I Howard Roughart/Archipel\t7/7 6 Le palais de minuit\tCarips Ruiz Zaidn/Robert Laffont\t4/5 7 Limonov\tEmmanuel Carrère/PDL\t6/16 8 Toyer\tGardner McKay/Cherche Midi\t-n 9 L\u2019inconnue de Birobidjan\tMarek Haiter/Robert Laffont\t8/2 10 Level 26 \u2022 Tome 3 Dark revelations\tAnthony E Zulker/Michel Lafbn\t-n \"?Essais québécois\t\t 1 Rn de cycle.Aux origines du malaise politique québécois\tMathieu Bock-Côté/Boréai\t4/2 2 C\u2019était au temps des mammouths laineux\tSerge Bouchard/Boréai\tV4 3 Gomment mettre la droite K.O.en 15 arguments\tJean-François Usée/Aiain Stanké\t2/6 4 L'art presgue perdu de ne rien iirire\tDanv Laierrière/Boréal\t5/13 5 Le petit tricheur.Robert Bourassa derrière le masque\tJean-François Usée/Québec Amérique\t6/2 6 L'État contre les Jeunes.Comment les baby-boomers.\tÉric Duhaime/VLB\t3/6 7 Maria inc.Grandeur et misère du clan sicilien au Québec\tAndré Cédilot I André Noêl/Homme\t7/71 8 Université inc.Des mythes sur la hausse des frais.\tEric Martin I Maxime Quellet/Lux\t10/3 9 De colère et d'espoir\tFrançoise Darrid/Écosociété\t-n 10 De quoi le Québec a-t-il besoin?\tJ.Barbe | M.-F.Bazzo | V.Marissal/Leméaç\t-n \"?^Essais étrangers\t\t 1 Une histoire populaire de fhumanité\tChris Harman/Boréai\tV5 2 Petit cons [fautodélense en économiaLabc du capilalisme\tJim Stanford/Lux\t4/17 3 IndigneMious! (Édition revue et augmentée)\tStéphane Hessel/Indigène\t3/3 4 Une rencontre\tMilan Kundera/Gallimard\t9/2 5 Le sexe ni la mort Trois essais sur l\u2019amour et la sexualité\tAndré Comte-Sponville/Albin Miehel\t2/3 6 L'islam et le réveil arabe\tTariq Ramadan/Presses du Châtelet\t-n 7 Génocide et propagande.L\u2019instrumentalisation politique.\tEdward S.Herman I David Peterson/Lux\t-/I 8 Humain.Une enquête philosophique sur ces révolutions.\t.Monique Atlan | Roger-Poi Dmil/Fiammarion\t-n 9 Mon eniant n'est pas à vendre\tJoel Bakarr/Transcorrtinental\t5/7 10 Anonymous.Pimtes informatiques ou altermondialistes.RâlÉric Bardeau | Nirnias Danet/Fÿp éditions -/I La BIIF (Société de gesticn de la Banque de titres de langue française) est proprietaire du sy^me d'intomiatlon et d'analyse fisprrt/ sir les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est erdrait de Sa^ et est constitue des relevés de caisse de 177 points de venta La BILF reçoit un soutien financier de Patrimoire canadien pour le projet ^sfsri.© Blir, toute reproduction totale ou partielle est inlerdita F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 LITTERATURE littérature américaine L\u2019attrape-queue Louis Hamelin Ce que j\u2019aime du roman étasunien contemporain, c\u2019est sa dimension territoriale pleinement assumée.Pour visiter les petites villes du Montana, les bleds profonds du sud du Mississippi, il n\u2019y a pas mieux.Pendant ce temps, le roman québécois récent vous entraîne en Russie, en Chine, dans une Amérique du Sud imaginaire et en Louisiane, où il fait parler les Noirs de là-bas comme des fran-chouillards de CJer-mont-Ferrand.Evidemment, si le but est d\u2019entrouvrir la porte des éditems parisiens, n\u2019importe quelle ville espagnole inventée vaut mieux que Val-d\u2019Or ou Baie-Comeau.Ce que j\u2019aime moins du roman étasunien contemporain, c\u2019est son conservatisme narratif assez souvent étriqué.Que le livre me tombe des mains au bout de 30 pages, comme le dernier Mc-Guane, ou de 200, comme Le retour de Silos Jones de Torn Franklin, la raison est la même: l\u2019ennui sécrété par la forme, l\u2019impression d\u2019avoir affaire à un récit de commande dans le premier cas, à un long devoir dans le second.Sous la faconde de l\u2019increvable rancher des lettres américaines comme dans (chez Franklin) le sheriff-show de l\u2019Afro-Amérique profonde qui a soutiré à un Philip Roth, probablement distrait ce jour-là, l\u2019inévitable comparaison de commande avec Will Faulkner, on entend le ronron satisfait du mjùhe.On dirait que rien n\u2019a sérieusement ébranlé cette littérature depuis XAmerican Psycho de Brett Easton Ellis et, sur le plan purement stylistique, les romans de Cormac Macarthy.J\u2019ai peur de me montrer injuste envers McGuane et j\u2019y reviendrai peut-être.Une incarnation de la Frontière si peu démodée que le très métropolitain et très sélect New Yorker a fait paraître deux nouvelles de sa griffe seulement dans la dernière année, ça appelle des égards.Dans Sur les jantes de dernier McGuane), un personnage confie son amour des Grandes Plaines, avec «leurs étendues tristes, poussiéreuses et monotones» et leur «glorieuse et insoupçonnable beauté».«On dirait une description des toilettes pour hommes à la gare de Grand Central», observe son interlocuteur.Aujourd\u2019hui, je vais m\u2019intéresser à la poésie des toilettes pour hommes new-yorkaises et, pour les vieux cow-boys de la prose et les sous-Faulkner de service, on repassera.Deux des principales pépinières d\u2019écrivains des Etats-Unis, riowa Writer\u2019s Workshop et le New Yorker, sont mentionnées dans les notes de presse et la page de remerciements dont s\u2019enveloppe Vie animale, le premier livre de Justin Torres.On est ici bien loin des poncifs littéraires de nos voisins du Sud: le roman, si c\u2019en est un, fait 139 pages bien aérées, réparties en 19 courts chapitres (on pourrait aussi dire, plus exactement, des tableaux).D\u2019emblée, on a un style, s\u2019imposent un ton, un «on».Les mots se bousculent dans l\u2019urgence d\u2019une voix singulière dont on comprend vite qu\u2019elle resterait déterminée à élever son cri même en l\u2019absence de toute histoire cohérente à raconter.Ce qui la distingue déjà notablement des sages et pépères narrateurs cités plus haut «On», ce sont trois frères, de Brookfyn et basanés, melting-po- teux, quelque chose comme des Portoméricains.Leur mère avait quatorze ans, et le père seize, à la conception de l\u2019aîné.Paps est veilleur de nuit et Ma bosse à l\u2019usine, de nuit elle aussi.Parfois, Paps disparaît pendant des jours.D\u2019autres fois, il tapoche Ma si fort qu\u2019il est obligé, après, de raconter une histoire de dentiste un peu tordue pour expliquer aux enfants l\u2019état des mâchoires maternelles.Le plus jeune a sept ans au début du livre.La trame sombrement impressionniste de cette succession de scènes de vivisection, entre scalpel et coups de pelle et appels d\u2019air, empêche de saisir combien d\u2019années se sont écoulées à la fin, mais il sera assez vieux pour aller offrir son petit cul à un chauffeur d\u2019autobus bien gras par une nuit neigeuse de la Grosse Pomme.Dans son genre, c\u2019est un roman d\u2019initiation.Et c\u2019est, surtout, une célébration de la fraternité au sens génétique du mot, de l\u2019enlkice immortelle des jeux et des terrains vagues, de la chaleur qui reste dans le monde quand le froid pénètre les os et qu\u2019il ne reste presque plus rien à manger.On peut porter des vêtements trop grands, hériter via la charité publique de la garde-robe d\u2019un soldat tombé en AIghanistan et avoir quand même de l\u2019amour à revendre.Cela aussi lait partie de la dure réalité biolo^que dont nos séances de magasinage du samedi au Wal-Mart nous permettent un instant de nous croire émancipés, mais qui n\u2019attend que l\u2019occasion de se rappeler à nous.«[.] on avait le droit d\u2019être ce qu\u2019on était, des créatures apeurées et vengeresses \u2014 des petits animaux qui s\u2019agrippaient à leur besoin.» Le titre renvoie aux Lois de Platon, citées en exergue: «De tous les animaux sauvages, le garçon est celui qu\u2019il est le plus difficile de manier.» Le père de l\u2019idéalisme semble plutôt bien renseigné.Mais rien ne dure, les garçons deviennent des ados, les ados de mauvais garçons: drogue, nuits, filles, vols avec effraction.«Bs mettraient des quantités de voitures dans le fossé.Puis ils vendraient des trucs pornos.Assez vite, ils vivraient à la marge.Au boulot, ils rencontreraient des garçons comme eux [.].Ils passeraient leurs soirées dans des appartements en sous-sol avec des types qui élevaient des serpents dans des aquariums.[.] Ils n\u2019étaient ni effrayés, ni dépossédés, ni Jragiles.Ils étaient tout en possibilités.Bientôt ils enjamberaient ce fossé.Bientôt ils auraient du fric.» Mais pour celui qui déjà se démarque, qui a «des bonnes notes et des manières de blanc», tient un journal, aime les livres et les garçons, cloué à sa différence, ce sera encore moins facile: «Voilà ce que je faisais en cachette d\u2019eux, j\u2019errais autour des toilettes des hommes à la gare routière.C\u2019est cette odeur qu\u2019ils avaient perçue.» Quand le narrateur, à la fin, marche cinq kilomètres sous la neige pour trouver, au bout de la nuit, ces toilettes publiques, j\u2019ai pensé à L\u2019attrape-cœur de Salinger.Le monde est une pyramide alimentaire et sacrificielle où nous errons, les grands incompris étant les plus exposés.VIE ANIMALE Justin Torres Traduit de l\u2019anglais par Laetitia Devaux Editions de l\u2019Olivier Paris, 2012,143 pages Les adultes, des girouettes ! SUZANNE GIGUERE C> est un ouragan de vie dans lequel nous sommes pris en ouvrant le roman.Jeanne Côté, dix ans, en insurrection permanente contre les adultes, refuse d\u2019être une enfant.«L\u2019enfance, c\u2019est quatre murs couverts de marques pour les jours, rayées d\u2019un trait pour les semaines parce qu\u2019on veut en sortir au plus vite.» Fillette vive et joyeuse, elle se croit destinée à un grand avenir, puisqu\u2019elle partage les initiales de Jésus Christ et de Jacques Cartier.Entourée d\u2019une mère qui passe son temps à refaire le monde avec ses amies et d\u2019un père au sourire précieux parce que rare., Jeanne est dotée d\u2019une observation aiguë.A l\u2019école, pendant le cours d\u2019histoire, elle se dit que quelque chose ne tourne pas rond avec Jacques Cartier.Elle demande à sa maîtresse comment il a pu découvrir le Canada si les Indiens habitaient déjà ce pays avant lui.Jeanne a une sorte de las-cination pour les Indiens d\u2019Amérique et pour ce rescapé des camps, un certain D\" Henry, porte-étendard de la lutte des femmes pour le droit à l\u2019avortement, menacé d\u2019emprisonnement Nous sommes dans le Québec des années 1970.Un jour, la mère de Jeanne déclare qu\u2019elle veut vivre en harmonie avec la Terre-mère et bâtir un monde meilleur.Jeanne, son petit frère et ses parents se retrouvent au sein d\u2019unç commune dans les Cantons-de-l\u2019Est A l\u2019école de la vie, les enfants ont le droit de donner leur opinion sur tout.Jamais entre quatre murs, la vache qui a vêlé toute la nuit leur parle de biologie, le ciel les instruit en anatomie, Purusha \u2014 «homme cosmique» en sanskrit \u2014 la Bhagavad-Gita sous le bras, leur enseigne le détachement.Le potager les nourrit ils ne consomment ni viande {«il est si cruel d\u2019exploiter ces pauvres bêtes») ni sucre, les tubercules cuits à la vapeur sont plus sains.Dans la commune, il n\u2019y a pas de miroir, car la vanité est bannie.«Nous vivons ici comme sur une île et nos grands-mères sont devenues floues, comme le reste du monde sur la terre ferme.» La peinture du mouvement hippie et du flower power est drôlement mordante.Fillette vive et joyeuse, Jeanne Côté se croit destinée à un grand avenir, puisqu\u2019elle partage les initiales de Jésus Christ et de Jacques Cartier SSCOTT Pour Mémoires d\u2019une enfant manquée, Brigitte Piiote tisse une histoire dans cette iongue tradition du faux «je».Jeanne grandit à toute allure dans la commune et connaît ses premiers émois quand Damien lui dit qu\u2019elle est belle et lui récite un poème du Cantique des cantiques.Ici, on corne la page pour revenir y relire ces quelques lignes empreintes de poésie: «J\u2019ai fait tomber ma robe sur la grève pour descendre avec lui dans l\u2019eau claire en prenant soin de brouiller mon reflet.» Puis, l\u2019intrigue se teinte de tristesse après le suicide du professeur de la commune.«Sans Purusha, nous n\u2019avons plus rien à faire ici.» Jeanne fugue avec tous les enfants.Après son arrestation, sa photo avec les policiers attire l\u2019attention d\u2019un cinéaste américain qui veut faire un film sur sa vie.Encore une fois, les adultes veulent avoir le beau rôle et tout se met à aller de travers.Décidément, les grandes personnes qui entourent la fillette vont «toute leur vie tourner comme des girouettes au gré du vent».Jeanne entre dans une «colère vésuvienne» libératrice et part vivre chez sa tante à Amos.Elle s\u2019inscrit à l\u2019école et nous laisse avec une dernière image: son journal intime sur la table.La littérature est un espace de liberté.Ou alors elle n\u2019a pas besoin d\u2019être.A travers la voix singulière de son attachante hé-roine, Brigitte Pilote invente.Elle ne cesse d\u2019inventer, dans cette longue tradition du faux «je».Mémoires d\u2019une enfant manquée est un premier roman mouvementé, nourri d\u2019un fonds permanent d\u2019images, grave et percutant, traversé par un humour subtil qui retentit longtemps en nous.Collaboratrice du Devoir MEMOIRES D\u2019UNE ENEANT MANQUÉE Bri^tte Pilote Éditions Stanké Montréal, 2012,160 pages POESIE Entre vacuité et atrocité HUGUES CORRIVEAU Voici un exemple d\u2019un problème quasi insurmontable que rencontre parfois un éditeur quand il reçoit un manuscrit moins bon que les précédents d\u2019un auteur maison.Que faire?Le lui refuser, au risque de le voir partir chez quelqu\u2019un d\u2019autre?Le supplier de ne pas le soumettre à un tel dilemme?Ou le publier quand même, en souhaitant que, plus tard, cela sera meilleur?Dans mes paysages, de Stéphane D\u2019Amour, vient pourtant de paraître aux Herbes rouges, pour notre plus grand désarroi.J\u2019avais dit du bien, ici même, de son premier recueil, L\u2019île.Je ne dirai pas la même chose de ce troisième opus, tant l\u2019œuvre paraît souvent mince et les descriptions semblent anémiques: «mon nez pas si gros que ça / ne sent rien contre le reflet froid / l\u2019haleine rafraîchit les arbres nus / dans le parc enfoui» {Parc Molson no ï).Ça, c\u2019est le premier des 55 poèmes consacrés à ce parc.On souffre déjà un peu.Au-dessus des toits près du pont Jacques-Cartier, l\u2019enseigne de la Molson scintille: «voici bleue bleue bleue bleue mauve / bleue bleue bleue mauve mauve / bleue bleue mauve mauve mauve / bleue mauve mauve mauve mauve l\u2019heure».Le «blanc» n\u2019est pas en reste qui reviendra 18 fois, contre 16 pour le vert et 9 de plus pour le bleu (nous ne compterons pas les mauves, bruns, roses, gris, jaunes, rouges, argentés et orangés).L\u2019auteur nous emmène aussi à Berthier-sur-Mer (49 fois), où on aura droit à cette confidence surannée: «piqués d\u2019étoiles les frênes / m\u2019abrillent/ à l\u2019orée du sommeil»-, ou à Val-David (47 fois), alors que la «neige mouillante et poreuse / gruge l\u2019obombré / [quand] s\u2019exonde sa brillance».Si l\u2019auteur ne nous épargne pas l\u2019éculé le plus plat dans «chaque / feuille / imaginée / au total des souvenirs», il fait sonner la consonne en «- ki -/- ophone -/-sax -/- osque -» tout autant que les «émotions verticillées», sans doute au moment où «s\u2019y expriment [sa] force [sa] mécanique [sa] finitude / universelles».Laissons-le là.Humour potache Alain Disette avait titré son sixième recueil Je suis un fumier! H avait fait suivre son épanchement, dans le septiè- me, en nous apprenant tout sur Le condom de l\u2019amitié.11 étale de nouveau son raffinement irrémissible dans son dixième recueil en nous confiant que La beauté est incurable.L\u2019éditeur nous précise qu\u2019un homme y rencontre une femme, qu\u2019il «a dans la peau, comme une bactérie pathogène».Peut-être s\u2019agit-il de «cette conférencière [qui] parle émotion avec aplomb.Elle souligne l\u2019électricité des sentiments, explique comment la générer lors d\u2019une panne d\u2019amour.» Peut-être était-ce «elle, le clou du buffet, avec, en plus, une voix beurrée qui se mariait avec mon morceau de pain».L\u2019insignifiance abyssale de cet extrait laisse pantois.Le ton est donné de cette poésie «calembourique» qui insistera sur le fait qf «avec cinq phrases vagues, on peut bâtir un océan».L\u2019amoureuse relation scatolo-gique ou les rapports sadomasochistes décrits dans ce recueil nous font souvent sursauter, tout comme le propos malsain du livre glauque et provocateur, dans l\u2019étalage du mal qui fait mal, du plaisir qui en dépendrait.L\u2019auteur y sanctifie la souffrance, y glorifie les petites et grandes tortures, le corps suppurant et saignant, comme signes manifestes d\u2019un amour orgasmique.On connaît pourtant tous la chanson de Bori^ Vian, Fais-moi mal, Johnny.A quoi sert-il de rameuter de vieux réflexes?Les textes se targuent aussi de philosopher quand il s\u2019agit de trouver le «parfait équilibre entre la souffrance existentielle et le bonheur d\u2019être souffrant».C\u2019est ce que le poète explique clairement: «J\u2019avoue que j\u2019adore lorsque ses bleus et ses cicatrices se marient pour ne raconter qu\u2019une seule histoire: la violence promise à celle qu\u2019on aime.» Alors, comment s\u2019étonner de cette ultime déclaration: «Une femme qui ne connaît ni l\u2019attrait des sévices ni le pouvoir de la douleur m\u2019ennuie»! Proche du 8 mars, cette lecture terrifie.Collaborateur du Devoir DANS MES PAYSAGES Stéphane D\u2019Amour Les Herbes rouges Montréal, 2012,70 pages LA BEAUTÉ EST INCURABLE Alain Fisette Les Herbes rouges Montréal, 2012,138 pages LITTERATURE ESPAGNOLE Cadix ou le cul du monde CHRISTIAN DESMEULES Fasciné par l\u2019époque des guerres napoléoniennes, Arturo Pérez-Reverte a fait de Cadix, cité corsaire andalouse et «ville blanche comme les voiles d\u2019un navire», le théâtre de son dernier roman historique.Pendant deux ans, de 1810 à 1812, à l\u2019aube de son déclin soudé à la perte imminente des colonies espagnoles des Amériques, la ville assiégée a su résister face à l\u2019armée la plus puissante du monde, tan- dis que Joseph Bonaparte était bien assis sur le trône d\u2019Espagne à Madrid.Une tête d\u2019aigle et un peu de sang sur les mains, Rogelio Tizôn Penasco, commissaire de police chargé, des Quartiers, Vagabonds et Étrangers de passage, sait tout ce qui grouille dans ce «cul du monde» ouvert sur l\u2019Atlantique, où entrent l\u2019or et les richesses à grands coups de galions depuis les colonies du Nouveau Monde.Un drôle d\u2019oiseau.Cadix, ou la diagonale du fou, c\u2019est aussi Lolita Palmas, l\u2019héri- tière célibataire d\u2019une société de commerce maritime qui doit jongler avec les difficultés financières.C\u2019est un capitaine corsaire engagé par l\u2019armatrice, Pepe Lobo, sensible au charme de sa nouvelle patronne.Un taxidermiste ennemi de la monarchie, animé par l\u2019esprit des Lumières, qui répertorie pour le compte des Français les points d\u2019impact des bombes dans la ville.Et puis il y a les contrebandiers, espions, guérilleros, passeurs et militaires de tous les côtés.Au milieu de tout ce chaos.des meurtres en série de jeunes filles vierges, assassinées à l\u2019endroit même où tombent les bombes tirées de l\u2019autre côté de la baie par les Français.Vite obsédé par l\u2019affaire, impatient joueur d\u2019échecs, c\u2019est un Tizôn hors de contrôle qui jongle bientôt avec les théories de café les plus invraisemblables {«Un excès de théorie conduit à un excès d\u2019imagination») .Peut-être parce que la perverse sensibilité du meurtrier sans visage coïncide un peu avec la sienne.Pérez-Reverte, écrivain espagnol né en 1951, auteur du Club Dumas, du Cimetière des bateaux sans nom, de La reine du Sud, créateur du capitaine Ala-triste, a été journaliste pendant plus de vingt ans, correspon- dant de guerre au Salvador et au Nicaragua, au Mozambique ou en Bosnie.11 sait que derrière toute guerre se déploient surtout la sensation d\u2019horreur, la peur et les petits miracles d\u2019humanité griçe de tous ceux qui en vivent.À sa manière, il nous le fait sentir.La finesse d\u2019Arturo Pérez-Reverte nous préserve, malgré nous, des fins heureuses.Comme un écho triste, peut-être, au destin historique de l\u2019Espagne qui le désole.«La victoire contre Napoléon est, à mes yeux, une défaite, confiait l\u2019écrivain dans un entretien récent accordé au Nouvel Observateur.Elle nous a valu 200 ans du pire obscurantisme.En 2011, nous en payons encore le prix.» Cadix ou la diagonale du fou tient du roman corsaire \u2014 manœuvres navales, duels et abordages compris \u2014, de l\u2019histoire d\u2019amour et de la fresque militaire.Un suspense historique habile, et parlaitement traduit, qui se dent loin des facilités du manichéisme.«Tout peut arriver quand un dieu y travaille» (Sophocle) .C\u2019est un peu l\u2019esprit qui souffle sur les romans d\u2019Arturo Pérez-Reverte.Collaborateur du Devoir CADK, OU LA DIAGONALE DU EOU Arturo Pérez-Reverte Traduit de l\u2019espagnol par François Maspero Seuil Paris, 2011,768 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 F 5 LIVRES Polars Dans l\u2019horreur ordinaire MICHEL BELAIR Période faste pour les amateurs de polars! Il y a quelques semaines à peine, Philippe Kerr lançait ici son Hôtel Adlon et voilà que, coup sur coup, les gros livres de trois autres grandes pointures tombent presque en même temps sur mon bureau: R.J.Ellory, Deon Mayer et Arne Dabi.C\u2019est presque trop! Et comme ce sont d\u2019énormes briques et que l\u2019on ne fera surtout pas comme si on les lisait en même temps du pied gauche qu\u2019en écrivant.commençons par ce très dur Les anges de New York de R J.Ellory Nous y suivons une enquête de l\u2019inspecteur Erank Parrish du NYPD: un junky vient d\u2019être trouvé dans une ruelle avec une baUe dans la tête.Comme c\u2019est aussi un «informateur» de Parrish qui le connaît plutôt bien, ü fouille son appart.et y trouve le cadavre d\u2019une jeune adolescente.Ça y est, c\u2019est parti! Nous voüà déjà, sans le savoir, sur les traces d\u2019un tueur en série amateur de snuff movies.Mais cette entrée en matière n\u2019est pas tout à fait juste puisque le livre s\u2019est amorcé plus tôt sur une scène abominable dans laquelle un homme complètement défoncé s\u2019amuse à trancher des jugulaires dans une baignoire.Vous aurez saisi qu\u2019Ellory souhaite encore une fois nous mettre le nez dedans.Après avoir tracé un vaste et sanguinaire portrait de la mafia américaine dans Vendetta puis dénoncé les conséquences néfastes de l\u2019alliance entre la CIA et les contras dans Les anonymes, il nous plonge ici dans l\u2019horreur ordinaire, la turpitude à la petite semaine qui s\u2019incarne cette fois-ci dans l\u2019insupportable quoti- \u2019b Au JACQUES GRENIER LE DEVOIR R.J.Ellory lors d\u2019un récent passage à Montréal.mauvaise habitude de se réfugier dans l\u2019alcool, sur son approche cynique de la vie et surtout sur son père: John Parrish, un de ces mythiques «Anges de New York» qui ont débarrassé la Grosse Pomme de la mafia dans les années 1980.et que Erank décrit comme un ripou.Pendant tout ce temps, l\u2019enquête avance lentement pendant que les cadavres de jeunes adolescentes se multiplient.En se fiant à son intuition plus qu\u2019aux preuves qu\u2019ü n\u2019arrive pas à trouver, l\u2019enquêteur identifiera bientôt un suspect.et choisira de compromettre son avenir au NYPD pour parvenir à l\u2019inculper.En parallèle presque, on en apprend chaque page un peu plus sur Erank Parrish, mais aussi sur l\u2019emprise des familles mafieuses qui contrôlaient la ville alors que l\u2019aéroport JEK portait encore le nom d\u2019Idlewind, bien avant que la brigade des Anges de New York ne parvienne vraiment à «nettoyer» la viUe.Comme d\u2019habitude, Ellory a bien fouillé son sujet et il nous livre les résultats de ses recherches à travers la vie tourmentée d\u2019un vrai personnage qui n\u2019a rien du héros de séries télévisées.Bref, Les anges de New York est un grand livre.même si on n\u2019y atteint pas tout à fait au sublime des Anonymes.Mais il ne faut quand même pas bouder son plaisir.dien d\u2019un policier new-yorkais.Très vite, on prend conscience du fait que l\u2019inspecteur Erank Parrish a craqué.On ne sait pas exactement comment ni pourquoi \u2014 on l\u2019apprendra par bribes tout au long du livre \u2014, mais l\u2019on comprend rapidement que les récits détaillés qu\u2019Ellory dépeint sans se gêner sont destinés au psy que Parrish se voit forcé de rencontrer tous les matins avant de se rendre à son poste.La psy plutôt.Qui, comme nous, veut comprendre pourquoi Parrish fait l\u2019objet d\u2019une enquête.Qui veut trouver les causes de son comportement rebelle, hors norme, et qui le fait parler.Sur sa façon de voir son métier, sur sa Le Devoir LES ANGES DE NEW YORK R J.Ellory Traduit de l\u2019anglais par Fabrice Pointeau Editions Sonatine Paris, 2012,551 pages De l\u2019orgie aux gouzis, gouzis FABIEN DEGLISE Ce qui devait arriver arriva.Après 20 ans de débauche, de libertinage, d\u2019alcool en abondance, de stupre, de volutes fumées, de nuits folles, de verres de rouge, de rires gras, de foie gras/champagne, de lendemain de veille douloureux et de parties de jambes en l\u2019air en tout genre.Mademoiselle va devoir revoir les fondements de sa condition d\u2019urbaine.En profondeur.Les signes ne trompent pas: ü y a la fatigue qui arrive à la moitié du premier verre de vin, les nausées du matin, les seins qui changent, les humeurs changeantes plus qu\u2019à l\u2019ordinaire.Et puis il y a cette intuition qui devient de plus en plus forte et qu\u2019un bout de plastique blanc acheté dans une pharmacie va confirmer dans L\u2019arme fœtale, tome 4 de la série Mademoiselle (Glénat Québec), imaginée par la bédéiste introspective Eva Rollin: oui, la fêtarde est enceinte.Et re-oui, sa vie ne sera plus jamais la même.Après deux ans d\u2019absence \u2014 on vient de comprendre pourquoi \u2014, l\u2019attachant personnage de Rollin, sorte d\u2019alter ego de l\u2019auteur, fait ici un retour remarqué en déplaçant ses peurs, ses angoisses, ses doutes, ses mouvements de panique, ses moments d\u2019euphorie, ses bas, ses hauts sur la mutation radicale qu\u2019il s\u2019apprête à négocier.Et ce, avec cet humour décapant qui, depuis l\u2019apparition de l\u2019urbaine, reine des nuits de Montréal et des beuveries faciles, dans son Manuel de la célibataire, en 2004, Mt sa renommée.Finis «la dope», «le pinard», le sushi et le café.A la croisée des chemins, la drôle prend conscience des sentiments mêlés qui accompagnent la maternité en opposant la joie de donner la vie à des seins tombants, le bonheur de devenir une mère à la peur que l\u2019enfant ne soit pas d\u2019elle (oui, oui!), à l\u2019angoisse de créer des jumeaux ou un roux et à son incapacité à pouvoir financer ses études.On savoure l\u2019exubérance contrôlée qui finalement se dégage de l\u2019ensemble.Le Devoir MADEMOISELLE TOME 4: UARME FŒTALE Glénat Québec Montréd, 2011,160 pages MOUS ETüWS UWE FflwiU-E UHIE SOIS D/EU MOW PE/?£ ETfl/T UW HOMME SeVegE.Mfl/S JUSTE ME/?5 ETfl/r PUrrOT UBEPTA/WE JE CgOIS ELLE C£CNm' QUE TOUT poup uwE msotJ ms je we VOIS PLUS fluaiwE mson a ma vie AUOJW BUT A CAUSE DE CB OUI SUIT Une planche de Les Collins de Martin Balcer BANDE DESSINEE De la folie et des hommes FABIEN DEGLISE est l\u2019effet d\u2019entraînement L\u2019effervescence de la bande dessinée au Québec est en train d\u2019avoir des effets aux frontières proches, comme au Nouveau-Brunswick où Brian Toffu (La Grande Marée), nouveau personnage, vient de voir le jour.Sa première aventure s\u2019intitule Dans la prophétie des cancres.Sous la couverture, le dessinateur et scénariste Bertrand Dugas y donne vie à ce drôle d\u2019antihéros, sorte de Michel Risque, journaliste alcoolique et paumé qui, dans une intrigue improbable, va se retrouver à aider le FBI dans une enquête internationale qui marie milieux sectaires, clonage et produits de santé naturels.On résume.Les ingrédients font sourire, tout comme la facture de cette bédé qui puise finalement dans l\u2019univers de la bédé québécoise des années 60 et 70, avec un scénario qui s\u2019étire un peu trop, des rebondissements qui sentent fort le réchauffé, au point de montrer leur mécanique six pages à l\u2019avance, et son personnage principal, un perdant sympathique qui va finir par sauver le monde malgré lui.La recette, un brin obsolète, est connue, tout comme celle de Les Collins (Axar productions), dernière création de Martin Balcer qui, il y a quelques années, a signé Le regard des autres avec Edmond Baudoin.On s\u2019en souvient le récit, original et profond, mettant en scène un homme, ses yeux et un donneur non consentant, avait été salué par la critique.La même chose n\u2019est pas jouée d\u2019avance pour Le dernier souper, premier tome de cette série qui, en laissant le dessinateur seul aux commandes, fait également apparaître un vide dans le scénario.On se retrouve en Colombie-Britannique en 1885 à l\u2019époque de la construction du chemin de fer.H y a des hommes, de l\u2019hommerie, une vague histoire de vengeance, une critique de la survie et des inégalités.En gros.Le coup de crayon est assumé, les cou- AH LA VIE.MALADIE MORTELLE TRANSMISE SEXUELLEMENT J SUIS TELLEMENT CREVÉ.CREVÉ.Dans la prophétie des cancres, le dessinateur Bertrand Dugas donne vie à Brian Toffu, journaliste et paumé.leurs sont riches, mais l\u2019ensemble repose finalement sur un découpage trop confus et surtout trop prévisible.pour convaincre et émouvoir.Le Devoir BRIAN TOFFU Bertrand Dugas La Grande Marée Tracadie-Sheila, Montréal, 64 pages LES COLLINS Martin Balcer Axar productions Montréal, 2011,64 pages Simon Harel Habiter le défaut des langues éditeur THÉOWE&UTTÉRATURE Habiter le défaut des langues L analyste.I analyse, I écrivain Wilfred R.Bion Les mots chez le psy.www.editionsxyz.com L\u2019écrivain et son lecteur « C\u2019est le génie de deux immenses Patriotes qui se croisent dans une iangue d\u2019une parfaite et harmonieuse correction.[.] Le iivre des fins gourmets de iittérature à i'état pur.» -\tGilies Rhéaume, La Presse québécoise « Nous avons hâte de continuer ia conversation intérieure avec Paui-Émiie Roy et Pierre Vadeboncœur, qui sont et demeurent spiritueilement vivants.» -\tMarc Laroche, L'Action nationale (514) 524-5558 iemeac@iemeac.com JEAN-FRANCOIS BEAUCHEMIN M Le Hasard et la volonté Jean-François Beauchcmin Le Hasard et la volonté «Jean-François Beauchemin écrit des bouquins dans lesquels il y a une petite musique qui me plaît beaucoup.C'est une littérature lente, mais ô combien riche (.) ; une lecture patiente des mouvements du cœur.» Tristan Malavoy-Racine, Voir «Tout en finesse, on assiste à une rédemption, mais surtout à une descente au plus profond de ce qui touche à l'âme humaine.L'homme est un poète, qui a le don des mots.» Josée-Anne Paradis, Le libraire «Ce testament est d'une spiritualité miraculeuse.» Martine Desjardins, L'actualité ^^Québec Amérique www.quebec-amerlque.com L\u2019AGENDA L\u2019HOFLAIRETÉLÉ, LE GUIDE DEVOS SOIRÉES Gratuit dans Le Devoir du samedi F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II MARS 2012 ESSAIS Notre rapport à la France J ¦ aime la France et les ^ Français.La France, pays de mes origines, n\u2019est plus ma nation, mais elle demeure pour moi une référence obligée et nourrissante.Sa langue est la mienne, ma langue est la sienne, je partage avec elle un grand bout d\u2019histoire et son actualité culturelle et politique continue de me fasciner et de m\u2019inspirer.Je suis québécois et ma fidélité première va à mon propre peuple et à sa culture, mais la France habite mon univers mental.Depuis des années, je me couche tard tous les samedis soirs pour écouter les Français parler, échanger, s\u2019amuser et débattre sur le plateau de l\u2019émission On n\u2019est pas couché, diffusée à TV,S.J\u2019aime leur éloquence, leur art du débat, le plaisir qu\u2019ils prennent à argumenter de front.La France, on l\u2019aura compris, n\u2019est pas mon pays, mais, sur le plan culturel, elle ne m\u2019est pas étrangère.Je l\u2019aime comme on aime la lointaine la plus intime qui soit.J\u2019ai donc lu avec grand intérêt le plus récent numéro de la revue littéraire L\u2019Inconvénient, Louis CORNELLIER dont le dossier principal s\u2019intitule «La France et nous».Partisan de l\u2019idée que le Québec a tout à gagner en développant des rap-ports soutenus et profonds avec la France, j\u2019étais curieux de découvrir ce qu\u2019avaient à dire à ce sujet les intellectuels souvent grincheux et parfois hautains de ce stimulant périodique.Je craignais, je dois l\u2019avouer, d\u2019y lire une fois de plus les clichés d\u2019intellos québécois sur la grande littérature française tellement plus riche que la nôtre, et patati, et patata.En déplorant «l\u2019oubli de la France» qui règne au Québec, le professeur de littérature Patrick Moreau évite ces poncifs.Les Québécois, écrit Moreau avec raison, semblent avoir renoncé à la part française de leur identité.«La France et les Français, constate-t-il, restent à leurs yeux quelque chose d\u2019extérieur qu\u2019ils ne parviennent pas bien à situer dans leur histoire et encore moins dans leur identité.» Quand ils veulent s\u2019ouvrir sur le monde, les jeunes Québécois ne rêvent que d\u2019être bilingues, c\u2019est-à-dire de parler anglais.«On peut se demander, écrit Moreau, si ce reniement de leur héritage français par une partie des Québécois contemporains ne résulte pas d\u2019un besoin inconscient de se fondre dans une uniformité nord-américaine perçue comme rassurante.» Ne peut-on pas croire, en effet, comme le suggère Moreau, que, pour de jeunes Nord-Américains déjà plongés dans un univers com-mercialo-culturel anglo-saxon, «le contact avec la France et sa culture [constituerait] pour eux une expérience sans doute plus enrichissante» en matière d\u2019ouverture sur le monde?Professeur de littérature au cégep.Moreau plaide pour un enseignement qui fait une place à la littérature française, ne serait-ce que pour tenir compte de l\u2019influence qu\u2019a eue cette dernière sur la littérature québécoise.Cette proposition, en soi, ne fait pas l\u2019objet de débats.Tout, ici, est affaire de proportions.La littérature française doit bien sûr avoir une place dans l\u2019enseignement de la littérature au collégial (et même au secondaire), mais ce ne doit pas être, comme c\u2019est encore trop souvent le cas à l\u2019heure actuelle, la première, qui revient à notre littérature nationale.11 ne s\u2019agit pas d\u2019opposer, en un stéri- le débat, une littérature à l\u2019autre, mais de reconnaître qu\u2019il revient au Québec d\u2019enseigner d\u2019abord sa littérature, tout en faisant une place à la littérature française qui, même si elle n\u2019est plus la nôtre, reste celle de nos origines et de notre univers linguistique.L\u2019oubli de la France que déplore Moreau a des causes.Les adversaires de l\u2019émancipation du Québec, d\u2019hier à aujourd\u2019hui, ont contribué à cet éloignement entre la France et le Québec parce que cela les servait.Présenter les Québécois tels des Nord-Américains comme les autres, notamment en relativisant leur différence linguistique, c\u2019est-à-dire la part française de leur identité, revient à saper la légitimité de leur désir d\u2019indépendance.Un autre groupe, inconsciemment peut-être, a aussi contribué à cette rupture.En se servant de la culture française pour mépriser les balbutiements québécois, les intellectuels d\u2019ici amants de l\u2019Hexagone ont créé un certain ressentiment dans les classes populaires envers l\u2019objet fantasmé de leur désir.Dans ce numéro, l\u2019essayiste Yannick Roy adopte la posture de ces intellos qui font détester la France en l\u2019aimant.11 affir- me, par exemple, que les étudiants français auxquels il enseigne sont nettement plus lettrés et plus cultivés que leurs semblables québécois.Deux récents ouvrages viennent pourtant contredire ce mythe de la supériorité culturelle de l\u2019école française.Sophie Coi-gnard, dans Le pacte immoral 0\u2019ai lu, 2011), et Natacha Polony, dans Le pire est de plus en plus sûr (Mille et une nuits, 2011), montrent que l\u2019école française a exactement les mêmes problèmes que l\u2019école québécoise! Pour montrer que les jeunes Français sont plus cultivés que les Québécois, Roy mentionne que les premiers ont lu Hugo, Sartre et Balzac, alors que les seconds «n\u2019ont lu que des oeuvres québécoises».Mais quoi?Ce qui vaut pour les Français (lire la littérature nationale) ne vaut pas pour les Québécois?Dans un souci d\u2019équilibre, Roy lance ensuite que si le niveau culturel des Québécois ne s\u2019est pas élevé depuis 1960, celui des Français, lui, a baissé.11 en veut pour preuve l\u2019absence de personnages d\u2019envergure sur la scène politique française.Connaît-il seulement l\u2019éblouissant chef du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon?Monique La Rue se réjouit, pour sa part, de la présence de plus en plus marquée de Français au Québec.Le rapport décomplexé qu\u2019ils entretiennent avec leur langue \u2014 ils ne se demandent pas s\u2019ils ont raison de parler français \u2014 devrait, dit-elle, nous servir d\u2019exemple.Sur ce plan, elle a raison.Elle s\u2019égare, toutefois, en suggérant que la menace qui pèse sur le français au Québec vient d\u2019abord de notre laisser-aller linguistique.Une langue, répétons-le, n\u2019est pas menacée parce qu\u2019on la parle mal.Qn la parle mal ou on la néglige quand son statut social, culturel et économique est dévalué, quand le prestige appartient à une autre langue.A cet égard, on peut toutefois conclure que renouer vraiment avec la France donnerait peut-être aux Québécois le sentiment de la noblesse de leur langue et de leur culture.louisco@sympatico.ca LTNCONVÉNIENT «La France et nous» Numéro 48, février 2012, 186 pages Sciences sociales Pour une liberté civique GEORGES LEROUX Dans un numéro que la revue Société a consacré en 2006 à la pensée de Michel Frei-tag, Thierry Hentsch parlait de son ami comme d\u2019un «bûcheron de la pensée».Au travail sur le vaste chantier critique de la postmodernité, Freitag n\u2019a cessé en effet de «bûcher», toujours dans le but de libérer cet espace oû une juste analyse des conditions de notre temps nous rendrait plus lucides.Son grand ouvrage de 1986, Dialectique et société, a été réédité l\u2019année dernière, dans une version revue, et rien n\u2019annonçait le livre, à tous égards monumental, qui nous arrive de manière testamentaire aujourd\u2019hui.Placée sous l\u2019égide de la pensée d\u2019Hannah Arendt, qui l\u2019accompagne du début à la hn, cette passionnante enquête sur le destin de la liberté moderne apparaît à plus d\u2019un titre comme l\u2019ouverture d\u2019un nouveau territoire philosophique.Hélas, Freitag n\u2019aura pas eu le temps de l\u2019éclaircir.Quand, dans sa conclusion, il présente son livre comme une esquisse sommaire de tâches à venir, on ne peut que déplorer que son décès subit à l\u2019automne 2009 nous prive de la suite.Perte et érosion Les pages que nous pouvons lire sont déjà très substantielles et elles s\u2019inscrivent dans le droit hl de Dialectique et société.Héritier par bien des aspects de la théorie critique, Michel Freitag entreprend ici une longue analyse généalogique de la liberté, qui prend pour assise le «trésor perdu» de la liberté politique.Associant, comme Arendt, ce moment originaire de la liberté du monde humain à une époque de vérité, il observe comment cette forme de vie n\u2019a cessé de s\u2019enfoncer dans cet abîme moderne, constitué d\u2019abord par le primat de la liberté de l\u2019individu.La première tâche d\u2019une critique du libéralisme est d\u2019abord de comprendre ce mouvement comme perte et érosion: de la liberté politique centrée sur les autres, on passe en effet à un moment oû la liberté se réihe dans la logique économique et dans l\u2019autonomie de la technologie.Les conséquences de ce vaste processus, impulsé par la modernité technique, sont d\u2019abord l\u2019effacement progressif des finalités humaines réfléchies, la croissance incontrôlée des inégalités sociales, la domination d\u2019organisations impersonnelles et le dévoiement de toute philosophie en «droitdel\u2019hommisme» superhciel.De plus, la mutation du droit libéral vers l\u2019individua-Usme entraîne la disparition de l\u2019identité de la société elle- ARCHIVES LE DEVOIR Dans le débat institué par L\u2019abîme de la liberté, Michel Freitag prend fermement parti en faveur de la conception républicaine de la liberté.même, en tant que sujet de son propre devenir.Dans la foulée du schème historique et critique qui imprègne tout son travail, Freitag montre comment la pensée moderne a balisé le triomphe de la conception «libérale» de la liberté, au détriment de la conception républicaine.Par son insistance sur le lien allant de la liberté à la propriété, la modernité a en effet conduit au refoulement de la liberté politique et à l\u2019exaltation des droits individuels.Dans un très important chapitre sur Kant, Freitag fait voir comment la légitimation de l\u2019individualisme et l\u2019égalisation formelle des conditions d\u2019existence ont trouvé dans sa pensée une justihca-tion parfaite.Cela sans compter l\u2019achèvement, chez Locke, de la contractualisation de toutes les obligations.Déracinement généralisé Dans le débat institué par ce livre, Michel Freitag prend donc fermement parti en faveur de la conception républicaine de la liberté; à ses yeux, seule cette liberté civique peut freiner le mouvement de dissolution de la solidarité qui ouvre le chemin à une destruction absolue de la société.Qn retrouve ici la thèse centrale de toute son oeuvre: comment demeurer humain dans un monde livré au conflit des puissances organisées et assujetti à des processus systémiques devenus incontrôlables?Comme l\u2019ont montré ses analyses sur tant de sujets, de l\u2019écologie à l\u2019éducation \u2014 qui fait ici l\u2019objet d\u2019un superbe chapitre sur l\u2019humanisme \u2014 la poursuite du programme libéral n\u2019a fait qu\u2019accentuer les dérives du capitalisme sauvage.Bien sûr, les réactions politiques et culturelles font état de résistances locales, mais, à l\u2019échelle mondiale, on assiste à un déracinement généralisé.Dans les deux dernières parties de son livre, Michel Freitag s\u2019interroge sur la possibilité de maintenir un universel éthique, au sein de cette globalisation techno-économique.11 évoque à cet égard, en se fondant sur la croissance du pluralisme culturel, la constitution d\u2019un œkou-mène intercivilisationnel.Attentif à la richesse de ce pluralisme, le philosophe se demande comment le protéger, tout en favorisant la construction d\u2019un universum «polyphonique».Critique d\u2019une certaine facilité postmoderniste centrée sur la valeur des métissages autant que des fermetures multicultu-ralistes, Freitag défend une solidarité politique, se nourrissant d\u2019une citoyennejé enrichie de ses différences.A quelle liberté en effet peut se raccrocher une communauté politique qui cherche à se reconstituer, sinon à cette liberté civique dont ce livre examine la possibilité et le destin moderne?Comme toute l\u2019œuvre de Freitag, ce livre appartient à une tradition humaniste, inquiète des dérives du technocapitalisme et désireuse de lui opposer un idéal de la liberté différent.Exigeant, rigoureux malgré des parcours souvent obliques et des développements touffus, il est certes l\u2019œuvre d\u2019un bûcheron.Le travail abattu n\u2019est rien moins qu\u2019immense, les résultats sont inspirants.Dans cette forêt, on risque de se perdre, mais on entend toujours la hache co-gneuse du philosophe et on lui est reconnaissant d\u2019ouvrir le chemin.Collaborateur du Devoir UABÎME DE LA LIBERTÉ Critique du libéralisme Michel Freitag Éditions liber Montréal, 2011,505 pages Essai littéraire Marina Tsvetaeva et la poésie rouge MICHEL LAPIERRE Peu d\u2019indignés actuels réciteraient les vers de Maïakovs-ki, composés en 1924, à la mort de Lénine: «Nous sommes / la voix / de la volonté unanime, / de la base ouvrière / du monde entier.» Le communisme a trahi sa promesse, même si sa poésie demeure.Marina Tsvetaeva, aussi poète, admirait Maïa-kovski, le «lutteur», mais lui préférait Pasternak, le «prophète».Tous trois, pour leur malheur, crurent à la révolution.Cette foi, plus ou moins éphémère, s\u2019exprimait différemment chez chacun.Voilà ce dont témoigne Le cahier rouge, de Ma-rinq Tsvetaeva (1892-1941).Écrites en France (1932-1933), oû la native de Moscou, issue de l\u2019intelligentsia, s\u2019était exilée, la plupart des pages sont inédites pour le lectorat francophone.Traduit et annoté par Caroline Bérenger et Véronique Lossky, le beau livre, illustré avec grand soin, renferme la reproduction photographique du manuscrit complet (textes en russe ou directement en français).Les sympathisants d\u2019Qccu-pons Wall Street et tous les autres que le temps a immunisés sans doute contre la nostalgie du soviétisme, mais nullement contre l\u2019allergie au capitalisme, aimeraient la chaleur de iV.0^.\u2019l'i\tü r>»»\tf r» l'n*! Af.^ c cU Marina Tsvetaeva LE CAHIER ROUGE «S™ S W UlLlL^ ^\t^ \u2022«a K** S T \u2018\t'a\tM w-e-v \u2014 \"Oi\t¦Vf\u2019 J TV \"«I\t^ ^ cette plongée vertigineuse dans l\u2019inclassable messianisme slave.Si, selon Marina Tsvetaeva, Pasternak dépasse Maïakovski, «notre étalon de force», c\u2019est qu\u2019il représente «notre étalon de profondeur».Ée parallèle incessant que l\u2019admiratrice établit entre les deux maîtres tient du poème et d\u2019une critique littéraire qui se transforme en réflexion sur la portée universelle, mais non hégémonique, de la sensibilité russe.Qui aurait pu mieux dépeindre, chez Boris Pasternak, la densité des vers oû le souffle discret cache de minuscules éclairs?«Entre Pasternak et la nature il n\u2019y a rien, c\u2019est pourquoi sa pluie est trop PROCHE, elle nous frappe davantage que celle qui tombe des nuages.», décèle Marina Tsvetaeva.Celui qui.dans Ma sœur la vie (1922), définit la poésie comme «un bruit de glaçons écrasés» sait, en effet, inscrire à travers le paysage russe la tragédie d\u2019une libération changée en despotisme.La vérité germe et finit par envoûter.Marina Tsvetaeva explique: «L\u2019effet de Pasternak est comparable à celui d\u2019un rêve, nous le comprenons en dépit de toute raison.» Revenue en Russie, elle se suicidera en 1941, comme l\u2019avait fait Maïakovski, 11 ans plus tôt.Le régime stalinien ne semble pas destiné aux poètes.Pasternak rappellera, dans son roman Le docteur Jivago (1957), que la Révolution d\u2019octobre «était un dieu descendu du ciel», et le marxisme, «la grande force du siècle», mais que «les révolutions sont faites par des hommes d\u2019action, des fanatiques à œillères, des génies volontairement bornés».Ces mots, lumineux par la désillusion historique qu\u2019ils traduisent spontanément, Marina Tsvetaeva semblait les prédire en voyant déjà dans l\u2019œuvre du poète tout l\u2019avenir qui débordait des pages.Collaborateur du Devoir LE CAHIER ROUGE Marina Tsvetaeva Éditions des Syrtes Paris, 2011,448 pages Petites histoires, grand conteur.Joan-Claude Germain Nous étions le nouveau bnoncfê \\Ê g 2, Le feuilleton des premieres ?Hurtubise www.editionshurtubise.com "]
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