Le devoir, 24 mars 2012, Cahier F
[" LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 ESSAI Pourquoi Denys Arcand énerve Louis Cornellier Page F 6 ESSAI Sortir de l\u2019impasse du conflit israélo-palestinien Page F 5 Les stigmates la violence et ordinaire «La littérature et Fart ne pourraient exister si on était éternels.Ils sont greffés à la mortalité, à la mort » de Larry Tremblay Si le Christ avait été gros, s\u2019il avait été joufflu et bien nourri, l\u2019Eglise catholique aurait-elle connu la même prospérité?Question théo-logico-philosophique posée par Larry Tremblay en filigrane de son dernier livre.Le Christ obèse, un court roman métaphorique, est d\u2019une violence à blesser les yeux.Entretien.CATHERINE LALONDE ai 57 ans, indique tout de go Larry Tremblay.En vieillissant, je m\u2019aperçois que je vais puiser de plus en plus dans mon enfance.Le catholicisme, je l\u2019ai vécu là.J\u2019en suis sorti très tôt, mais j\u2019ai vraiment voulu remettre en question la culpabilité, la sexualité opprimée, le rapport à Dieu.Une réflexion m\u2019a guidé, comme un fil rouge: cette idée de la souffrance du Christ.Petit, je ne comprenais pas pourquoi sa souffrance valait plus que la mienne.Le Massacre des Innocents,^ pour moi, était incompréhensible, inimaginable, le fait que la naissance du Christ valait la mort de tant d\u2019autres enfants.La réponse biologique \u201cparce qu\u2019il est le fils de Dieu\u201d ne m\u2019a jamais satisfait, car si on suit cette logique, on est tous des enfants de Dieu.» Autofîction homéopatiiique Ce souvenir, cette question sur la plus-value de la douleur christique, l\u2019auteur, qui fuit pourtant l\u2019autofiction, l\u2019a légué au personnage de son dernier roman.«J\u2019ai pris le linge sale de mon enfance et je l\u2019ai tordu.Quand on fait une œuvre, on nettoie des choses.On peut utiliser des souvenirs.On en prend une petite goutte, une petite goutte rouge qu\u2019on met dans du blanc.Et ça suffit» Sa Cantate de guerre, sur la cruauté et la transmission de la violence, inspi- MARIE-HELENE TREMBLAY LE DEVOIR Le dramaturge et romancier Larry Tremblay rée du livre de la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaia, a secoué les planches du Théâtre d\u2019Aujour-d\u2019hui l\u2019automne dernier.The Dragonfly of Chicoutimi, créée en 1995, demeure encore sa pièce la plus jouée.Larry Tremblay est habitué aux profondeurs dramaturgiques, aux plongées dans la violence.Pourquoi aller si creux, si loin?«Parce que le réel est pire encore.On est trop douillets, trop gentils.On a tendance à avoir peur des choses crues, qui montrent des personnages tourmentés et violents, alors que notre société est aussi violente.Dans la vie, il y a des gens négatijs, rébarbatifs, anguleux, troublants.Le choc que fai eu, jeune, en lisant Dostoïevski! Ces personnages, que je n\u2019aurais jamais supportés comme colocataires, m\u2019ont ouvert à bien des choses.Si la littérature est bien faite, elle ne sera pas digérée comme du sucre.Et la violence, alors, ne va pas désensibiliser le lecteur, mais le re-sensïbïliser.» Celui qui nomme Sartre, Céline, Bernhard parmi ses auteurs fondamentaux, celui qui admire les phrases de Marie-Claire Blais, ne se sent pris dans aucun moule, «fai écrit aussi Le mangeur de bicyclette (Leméac), un roman d\u2019amour, et je travaille maintenant sur un film d\u2019animation avec un chien.Je ne suis pas obsédé par la violence, mais ce sont les œuvres perverses, tourmentées et torturées qui remettent en question les structures.Dans un roman manichéen, tout le monde est confiortable.La littérature et l\u2019art ne pourraient exister si on était éternels.Es sont greffés à la mortalité, à la mort» Le Christ obèse nous traîne dans le monologue intérieur du personnage principal et narrateur, Edgar, que Tremblay fait parler sans cesse.Comme un personnage de son théâtre?«En fiait, on est tous des personnages.Comme acteur, j\u2019aime ce métier qui me permet de cesser d\u2019être moi-même.L\u2019ego ponctionne comme un objet qui ne nous appartient pas en propre, qui appartient aussi à tous ceux qui nous connaissent On a donc un ego public et un ego intime, qu\u2019on peut construire et déconstruire.E arrive qu\u2019on soit figés, qu\u2019on s\u2019observe, arrêtés sur une image de nous-mêmes, sans être capables de changer.C\u2019est souvent le problème de VOIR PAGE F 2: STIGMATES D) O CC CI 0 2 iC Un libraire dans votre salon Pour l\u2019achat en ligne de vos livres papier et numériques.Des conseils de votre libraire indépendant.Q LES LIBRAIRIES INDÉPENDANTES DU QUÉBEC Patrimoine Canadian canadien Heritage CONNAITRE DIFFUSER ET AGIR.7 JACQUELINE CARDINAL LAURENT LAPIERRE Jacqueline Cardinal et Laurent Lapierre DÉCOUVRIR LA BIOGRAPHIE DE LUC BEAUREGARD, FONDATEUR DE NATIONAL L\u2019ÉTUDE DE CAS comme méthode de recherche é Yves-Chantal Gagnon RÉALISER UNE ÉTUDE DE CAS EN SUIVANT UNE DÉMARCHE INTÉGRÉE Silence et rencontre LA DISPONIBILITE A L\u2019AUTRE Marc André Barsalou EXPLORER LE SILENCE DANS LES RAPPORTS HUMAINS Emmanuel Colomb PREMIERES NATIONS Essai d une approche holistique en education supérieure Entre corn prehension et réussite Emmanuel Colomb FAVORISER LA RÉUSSITE DES ÉTUDIANTS AUTOCHTONES TOUS NOS LIVRES SONT DISPONIBLES EN VERSION NUMÉRIQUE.\"I Presses de l'Université du Québec F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 LIVRES Poésie laurentienne «On se dit toujours qu\u2019on va dans le Nord pour faire du ski.J\u2019aimerais ça qu\u2019on puisse attirer les gens avec la culture et la littérature», explique en entrevue téléphonique la présidente de l\u2019Association des auteurs des Laurentides, Pauline Vincent, à la veille de la 2® édition de la Semaine de la poésie des Laurentides.CATHERINE LALONDE Ce fut d\u2019abord La nuit laurentienne de la poésie, un spectacle qui a gagné, en huit ans, son succès, jusqu\u2019à désormais remplir chaque année les 120 places du Théâtre du Marais de Val-Morin.A ce rendez-vous se greffe depuis l\u2019an dernier la Semaine de la poésie des Laurentides.Claude Beausoleil est cette année le poète invité.On pourra y voir le poète et rappeur Wesli Louissaint lors d\u2019une soirée mots et musique du monde qui met les poètes haïtiens à l\u2019avant-plan.Claude Beausoleil sera l\u2019objet d\u2019une soirée-hommage, avant de participer avec sa conjointe, la romancière Yolande Villemaire, à une Conversation sur le quotidien d'un couple d'écrivains.Nancy R.Lange donnera son récital-performance De feu dépouillée, j'ai invoqué les Sourcières.La Semaine se clôturera sur des lectures de Beausoleil, de Ville-maire, du slameur David Gou-dreault, de Caroline Rivest et d\u2019Antonio D\u2019Alfonso.«Cette année, on consolide ce qu'on a instauré l'an dernier, avec un ou deux spectacles supplémentaires, précise Mme Vincent.On tente de rejoindre le plus de villes possible dans les Laurentides.Notre mission régionale s'étend de Rosemère à Mont-Laurier, de Lachute aux limites de Terrebonne.On a peu touché l'an dernier à la région de Mont-Laurier, on s'est arrêtés à Sainte-Agathe.J'aimerais qu'on monte un peu plus dans le Nord.» Pour rejoindre son public sur ce large territoire, la Semaine de la poésie doit installer des activités satellites, s\u2019essaimer en différents lieux.En ouverture aujourd\u2019hui, l\u2019inauguration du Centre international de poésie des Laurentides.Sis à même la bibliothèque Claude-Henri-Grignon de Sainte-Adèle, ce centre réunira 12 000 œuvres, y compris des pages de philosophie et d\u2019art.Le cœur de cette collection vient du don de 8000 bouquins de la bibliothèque personnelle de la poète Hélène Dorion, qui demeure dans la région.«On a tous les livres de l'Hexagone depuis la fondation, et la maison d'édition s'est engagée à fournir ses nouveautés, ainsi que les publications des 20 dernières années du Noroît, qui nous donnera aussi ses nouveaux titres.Les Écrits des Forges s'engagent également à donner leurs nouveautés, indique fièrement la présidente.On a une grosse collection des éditions françaises de La Différence et du Dé bleu.J'ai découvert, en archivant, qu'on a presque tous les numéros de La Barre du jour et de La Nouvelle Barre du jour, on a Les Herbes rouges.Bref, une grande sélection de la francophonie, plusieurs Québécois traduits en de nombreuses langues et une bonne part de poètes anglophones.C'est le premier pas vers la Maison de la littérature des Laurentides.» Inspirée des maisons de la littérature en France, Pauline Vincent rêve d\u2019un lieu avec une salle de spectacle intime, une librairie, le Centre international de poésie et la possibilité de faire des expositions d\u2019arts visuels.«J'aimerais vraiment, comme en France, que chaque région du Québec ait sa maison de la littérature.On est souvent délaissés.Même si on pose mmm UGO MONTICONE Le poète et rappeur Wesli Louissaint prendra part à une soirée mots et musique du monde qui mettra les poètes haïtiens à l\u2019avant-plan.plusieurs actions pour alimenter la littérature en région, on nous oublie souvent à Montréal.» Le Devoir ¦ La programmation de la Semaine de la poésie des Laurentides peut être consultée sur http://a-a-l.ca Littérature québécoise Michèle Constantineau.souvenirs en rondes 5 Michèle Constantineau a passé son enfance à Montréal, rue Saint-Denis.Elle n\u2019a pas connu l\u2019école comme les autres enfants, ayant surtout étudié le piano.Outre sa carrière de musicienne, un des grands bonheurs de sa vie a été la découverte de l\u2019écriture à.60 ans.L\u2019épingle à chapeau est son premier roman.Construit en de multiples tableaux, il retrace en petites touches impressionnistes la vie d\u2019une femme, de l\u2019enfance à la vieillesse.SUZANNE GIGUÈRE Dans la buée des souvenirs, une première image s\u2019anime, celle des escaliers extérieurs où Simone et ses amis s\u2019assoient à l\u2019envers, dos à la rue, jambes pendantes au travers des interstices.Les marches deviennent pupitres d\u2019école, tables de bricolage ou tables à langer les poupées.Autre image fugace, parfumée celle-là et associée à la robe bleue à manches courtes de sa mère (sa robe à gâteaux): les millefeuilles qui ont encore aujourd\u2019hui «un goût de contentement tout rond».C\u2019est à l\u2019âge de huit ans que la petite Simone connaît son premier frisson: le garçon avec qui elle joue à la marelle ramasse la petite roche grise, la met dans sa poche et rend à la fillette un caillou en forme de cœur.D\u2019autres images s\u2019emboîtent les unes dans les autres.Vacances d\u2019été à la campagne.La grand-mère de Simone pose dans une assiette de porcelaine blanche une tranche de pain épaisse qu\u2019elle nappe de crème et de sirop d\u2019érable; mélangés, les ingrédients forment un tableau moiré avec des chemins.des ruisseaux, des montagnes.Souvenirs magiques, comme le suivant.Son cousin la pousse dans un vieux carrosse bleu, direction champ fleuri.«Je laisse traîner ma main dans les herbes hautes comme je le ferais dans l'eau.Océan de jaune, d'orange, rouge flamboyant, le chant des grillons et des cigales, le bruissement de l'herbe sèche qui se froisse et se défroisse sous le passage des roues, ses bas blancs piqués d'ortie.Dans cette île de foin, de lumière, de chaleur et d'odeurs, à bras ouverts je vis l'été, je suis l'été.» Simone laisse infuser les souvenirs.A l\u2019âge de 15 ans, elle enroule son premier amour dans une bouteille jetée à la mer.Les années filent, la maternité et les mystères de la filiation sont évoqués avec tendresse.Puis, le récit se tend, Simone nomme les blessures et les fêlures, les amours rauques et les amours mortes.Eemme au désir mélancolique, elle espère encore secrètement aimer et être aimée.Son cœur reste marqué à tout jamais par un premier amour: «Le rencontrer avait été le jour nouveau, la porte qui s'ouvre, l'escalier à descendre et le champ de coquelicots à ses pieds, comme ça, sans chercher à comprendre pourquoi.» Le charme des souvenirs en rondes de Simone agit jusqu\u2019à la fin.Sous la plume sensible de Michèle Martineau, les mots glissent avec bonheur, chaque souvenir s\u2019échauffe, prend vie.L\u2019écriture sert peut-être à cela: sortir de soi les souvenirs qui refusent de disparaître.Collaboratrice du Devoir L\u2019ÉPINGLE À CHAPEAU Michèle Constantineau Édition de la Pleine Lune Montréal, 2012,112 pages STIGMATES SUITE DE LA PAGE E 1 mes personnages.J'écris pour mettre en question cette incapacité à se changer.» L\u2019auteur a lui-même mué à quelques reprises.«Jeune, j'étais un intellectuel fini.Je n'étais qu'une tête.C'est pas très sain.Quand je suis arrivé en Inde, je me suis trouvé un corps.» Tremblay y est devenu adepte du ka-thakali, ce théâtre dansé aux origines martiales et sacrées, aux partitions fixes.«Ces danses sont tellement éloignées de ma culture que ça me permet de réfléchir, finalement, en installant une distance dans mon propre corps.Cette distance me permet d'analyser la société, mes proches, moi-même, les politiciens, le langage.enfin, tout.» L\u2019auteur revenait d\u2019ailleurs tout juste, au moment de s\u2019entretenir avec Le Devoir, d\u2019un voyage, pour rafraîchir les chorégraphies dans sa mémoire.«Je suis devenu un corps.Bref, l'écrivain est devenu acteur, l'acteur s'est mis à signer des pièces de théâtre et le profil d'auteur dramatique est finalement devenu important, parce que les pièces ont continué à être jouées, mais je n'ai jamais perdu l'idée d'écrire de la poésie ou des romans.» Larry Tremblay a déjà signé plus d\u2019une vingtaine de livres.Il est des rares écrivains québécois à avoir publié dans la collection «Blanche» de Gallimard, avec son Piercing de 2006.Comme il enseigne l\u2019écriture, il sait nommer ses stratégies créatives.«J'ai toujours plusieurs petits plats sur le feu, à différentes étapes d'écriture.Je dois passer par différentes phases: les idées, l'incubation, l'élimination, où ça sort et où je laisse sortir tant que ça veut, et la dernière étape, où je dois travailler vraiment.Je passe d'un projet à l'autre.» Il entend ses personnages, le rythme est pour lui d\u2019une grande importance, et il lit à haute voix les passages qui lui semblent moins fluides pour trouver, au souffle, un chemin.«J'écris souvent à l'oreille.Il faut que ça soit musical, que ça sonne.Chaque personnage a sa musique, différente.C'est essentiel.» Comme dans La hache, comme dans Dragonfly, ce Christ comprend un personnage silencieux, muet.«Ne pas utiliser la langue provoque pour moi un autre mode d'expression.» Les chapitres du Christ obèse ont des titres.Autant d\u2019images illustrant le récit, comme une petite scénographie.La Bible.Le crucifix.La photo.La perruque.L\u2019ambulance.La tache.Larry Tremblay se défend de jouer du symbolisme.«C'est vraiment la métaphore que je travaille, je suis un écrivain métaphorique.Sauf cette figure du Christ obèse, ce titre paradoxal.Le catholicisme n'aurait jamais vécu si le Christ avait été gros, je pense.Il y a d'une certaine façon trop de jouissance dans l'obésité.» Le Devoir LE CHRIST OBÈSE Larry Tremblay Alto Québec, 2012,168 pages ¦ Lire la critique de Danielle Laurin en page F 3 Je m\u2019étais occupé de lui comme d\u2019habitude «Depuis mon retour, au lieu de le frapper jusqu\u2019à ce qu\u2019il crève, je m\u2019étais occupé de lui comme d\u2019habitude, sans le haïr, sans en avoir honte, sans cesser de l\u2019aimer.Je lui donnais à manger tout ce qu\u2019il voulait et autant qu\u2019il voulait.J\u2019avais coupé ses cheveux et sa barbe, rasé son crâne.Je me surprenais à reconnaître dans ce Christ de viande, dans ce visage bouffi et mis à nu, le mal que j\u2019avais introduit dans la maison, nourri et protégé, le mal que j\u2019avais pris pour de la souffrance.» Larry Tremblay, Le Christ obèse, p.156 LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 F 3 LITTERATURE Délivrez-nous du mal IV^URIN écidément, on n\u2019en a pas encore fini avec Dieu.Jean-François Beauchemin a beau l\u2019avoir tué après avoir réglé ses comptes avec Lui dans son plus récent roman, voici qu\u2019il réapparaît dans une fiction de Larry Tremblay, Le Christ obèse.Mais l\u2019être suprême s\u2019avère, encore là, bien inutile.Il se montre tout aussi impuissant.En particulier dans le cas d\u2019un certain Edgar, trente-naire asocial qui se voit lui-même comme un sauveur.La figure toute-puissante dans la vie de cet Edgar, c\u2019était sa mère.Pas de père en chair et en os à l\u2019horizon.Il est mort le jour même de la naissance de son fils unique, dans un accident de circulation, alors qu\u2019il se rendait à l\u2019hôpital.C\u2019est tout ce qu\u2019Edgar sait de lui jusqu\u2019à maintenant, c\u2019est tout ce que sa mère lui a dit à son propos.Sa mère dévote l\u2019a élevé seule, dans ses jupes.A coups de prières, de Notre-Père.Et de récits bibliques, tel le martyre des saints Innocents, qui provoquait chez lui des cauchemars récurrents.Encore aujourd\u2019hui, des cauchemars le hantent dans son sommeil.Du genre: il est visé par une flèche qui menace de le tuer.Lui-même, d\u2019ailleurs, a déjà tenté de se suicider et pratique l\u2019automutilation à coups de couteau.Pour ce qui est du sexe, c\u2019est le calme plat.Edgar s\u2019en méfie comme de la peste.Résultat, il est encore vierge.Il n\u2019est même pas certain de savoir ce que signifie être amoureux.De ça aussi, il se méfie, nécessairement.Sa mère a beau être morte et enterrée depuis quelques mois, elle est encore omniprésente dans sa vie.Tous les effets qui lui ont appartenu, ses crèmes, ses babioles, sont demeurés en place.Son crucifix continue d\u2019orner le mur de la chambre où elle est morte.Normal: la maison dont a hérité Edgar reste à ses yeux sa maison à elle.Sa mère est là partout, même, voire surtout, dans ses pensées.Il ne peut s\u2019empêcher de voir le monde par ses yeux à elle, ne peut s\u2019empêcher de se voir lui-même, pauvre type qui n\u2019a jamais rien fait qui vaille dans sa vie, par ses yeux à elle.On ne se défait pas comme ça d\u2019une relation fusionnelle de 37 ans avec sa maman, n\u2019est-ce pas?Bref, vous l\u2019aurez compris, Edgar est un cas.Il a tout de l\u2019être atypique, paumé, tordu, qui aurait avantage à consulter un psy.Et puis, allez savoir quel feu couve en lui, de quoi il est capable.De la graine de psychopathe germerait-elle en lui?Mais je vais trop vite.Quand le roman commence, on n\u2019a bien sûr aucune idée de la personne à qui on a affaire.Toutes les facettes de son passé, de son histoire, de sa personnalité, Edgar ne nous les révèle qu\u2019en cours de route, au compte-gouttes.Au début, nous sommes dans un cimetière.Edgar s\u2019est endormi sur la tombe de sa mère.Il fait un rêve.Un mauvais rêve.«La flèche allait me transpercer le cou.» C\u2019est la première phrase du roman.Tout se déroule au passé.Tout nous est raconté par lui, Edgar.Il nous décrit tout.Nous dit comment, ce soir-là, au sortir de son cauchemar, il a assisté à une scène d\u2019agression au cimetière.Quatre hommes, vêtus d\u2019uniformes, associés dans son esprit aux quatre cavaliers de l\u2019Apocalypse, riaient, criaient, en frappant avec leurs pieds quelque chose.Un corps.Une fois terminé leur sale boulot, ils ont décampé.C\u2019est là qu\u2019Edgar est entré en jeu.Il a recueilli le corps ensanglanté.Une jeune fille.Elle était inconsciente.«En la soulevant, je remarquai une longue branche qui sortait de dessous de sa robe.Je tirai dessus, la lançai vers le ciel de toutes mes Danielle forces.Cette pauvre fille avait subi les pires outrages.» Impulsivement, il a voulu la sauver.Il l\u2019a emmenée avec lui.Mais il l\u2019a jetée dans le coffre de sa voiture.Pourquoi?La pauvre fille a même fini par y passer la nuit.Bizarre.On commence à se demander ce qui trottait dans la tête d\u2019Edgar au moment où il l\u2019a prise sous son aile.On ira de bizarrerie en bizarrerie dans son récit.Son comportement nous apparaîtra de plus en plus détraqué.Et, ce quî n\u2019est pas pour aider, luî-même nous dévoilera par bribes toutes sortes d\u2019éléments sur lui, sur son passé, ces éléments plutôt Inquiétants dont j\u2019al parlé plus haut, et plus encore, j\u2019en passe et des meilleurs.Dans un même temps, l\u2019action comme telle continuera d\u2019évoluer dans son récit.Edgar le sauveur nous racontera comment 11 est parvenu à se dépa-toulller avec la jeune fille blessée.Et comment, peu à peu, 11 en est venu à découvrir des choses surprenantes sur cette Inconnue, sur son Identité, sur son passé.Quant à leur relation à tous les deux, on la verra évoluer de façon tout à fait Inattendue.On Ira de surprise en surprise.Mais je n\u2019al encore rien dit, rassurez-vous.C\u2019est encore plus glauque, tordu, violent que vous ne pouvez l\u2019imaginer.L\u2019Intérêt du roman tient aux trois trames qui s\u2019entrecroisent constamment dans le récit.La trame de l\u2019histoire Intime d\u2019Edgar.Celle de l\u2019Identité Insoupçonnée de la jeune fille du cime tière.Et celle de la relation entre les deux, pleine de non-dits, pleine de rebondissements.Pleine de conséquences.Nous sommes constamment aux aguets.D\u2019abord, on se demande ce qu\u2019Edgar va faire de celle qu\u2019il a sauvée, mais aussi qui est cette personne au juste, qui l\u2019a agressée et pourquoi.Ensuite, tout dégénère, comme dans un bon vieux thriller.Et on se demande jusqu\u2019où le mal va triompher.D\u2019où l\u2019idée de Dieu.Ce Dieu qu\u2019a appris à prier Edgar enfant contre son gré.Et qui ne lui aura été d\u2019aucun secours finalement.Qui ne saurait empêcher le pire d\u2019arriver, le monstre de se révéler et de frapper, de frapper encore et encore.Le texte est parsemé de symboles religieux, dont le sens, le rôle, à moins d\u2019être féru de la chose, ne paraissent pas toujours évidents à première vue.Comme si se jouait là, à notre insu, une autre histoire, une autre scène.C\u2019est un texte chargé, oui.Qui demeure opaque par certains côtés.Mais on ne pourra pas reprocher à Larry Tremblay de manquer d\u2019originalité.De souffle, de style.L\u2019écriture est nerveuse.Et néanmoins appliquée.Mystère, montée dramatique, spirale de la violence: tout est là.On baigne dans un climat trouble qui va de Charybde en Scylla.Et qui finit par nous habiter complètement.Larry TREMBLAY Le Christ obèse alto LE CHRIST OBESE Larry Tremblay Alto Québec, 2012,168 pages LITTERATURE QUEBECOISE La loi de la jungle Dense et secrète, toujours un peu incantatoire, l\u2019écriture de Marie-Christine Arbour nous fait partager une impression d\u2019enfermement CHRISTIAN DESMEULES Confronté à sa propre conscience tourmentée, Leucid Cyr éprouve un jour le désir de déjouer l\u2019inertie qui le cloue au sol.Cet «oiseau de la nuit» de 40 ans, ce barman presque vieux qui se «refuse au temps», est animé par une ambiguïté sexuelle qui le fait balancer entre les hommes et les femmes.Il porte en lui et sur son corps les marques de cette dualité ambivalente.Confronté à sa propre finitu-de, écartelé entre le corps et l\u2019esprit, le protagoniste «lucide» d\u2019Utop, quatrième roman de Marie-Christine Arbour, répond à une sorte de «last call».«Je suis comme un point noir sur un canevas blanc infini», ra-conte-t-il dans un récit au je.D\u2019où le désir de se secouer les puces, de se prouver qu\u2019il peut encore se surprendre.«Je ne peux me résoudre à la vie ordinaire.» Il lui faut donc une preuve de sa condition d\u2019être vivant.Différente de toutes celles auxquelles il a habituellement recours dans le confort de son Montréal de cette année 1977: consumérisme, sexualité, alcool, drogues.Une corroboration qui prendra la forme ,d\u2019un voyage d\u2019aventure en Equateur.Un mois en compagnie d\u2019un petit groupe de touristes aussi paumés que lui.Un «touriste infâme en quête de satori» mêlé à d\u2019autres infâmes touristes.Un mois de paysages des origines, d\u2019hôtels insalubres et de socialisation forcée.Un voyage qui culminera dans l\u2019expérience de la forêt tropicale et un long séjour chez les Indiens: pêche Confronté à sa propre finitude, écartelé entre le corps et Fesprit, le protagoniste «lucide» d\u2019Utop répond à une sorte de «last call» aux piranhas, repas à partir des produits de la chasse, existence primitive ramenée aux besoins les plus essentiels.Mais au fil d\u2019une lente désintégration, tous les membres du groupe finiront par tomber malades.La jungle est comme une immense matrice.Elle digère tout, absorbe, élimine, régule.La mort, tant redoutée par Leucid, est également partout.Et on ne peut s\u2019empêcher de pen- ser à Werner Herzog s\u2019enlisant dans le tournage de son impossible Fitzcarraldo dans l\u2019Amazonie péruvienne, fasciné par la jungle mais y voyant partout le mal, interprétant le chant ininterrompu des oiseaux comme des hurlements de douleur.C\u2019est le corps, bien sûr, peut-être plus que l\u2019esprit, qui sera au cœur du combat de Leucid contre les éléments au cours de sa/echerche d\u2019un «semblant dÉden».«Je suis piqué, mordu, égratigné, éra- présent dans Drag (Triptyque, 2011), qui était animé d\u2019un même désir de transcendance et d\u2019exil (cette fois plus intérieur) , accentue aussi cette expérience de la dépossession au cœur d\u2019un récit de voyage plutôt original.Collaborateur du Devoir fié, sucé, démantelé, pénétré.» «Je ne veux plus du corps.La vérité de Vesprit est ce à quoi j'aspire.» L\u2019utopie, celle du titre, n\u2019est-elle pas un peu là, dans cette quête d\u2019une impossible légèreté?Dense et secrète, toujours un peu incantatoire, l\u2019écriture de Marie-Christine Arbour, une auteure montréalaise née en 1966, renforce et nous fait partager cette impression d\u2019enfermement \u2014 dans le groupe, dans la forêt infinie, à l\u2019intérieur du corps.Le motif de l\u2019ambiguïté sexuelle, déjà UTOP Marie-Christine Arbour Triptyque Montréal, 2012,208 pages Le Prix des lecteurs Radio-Canada 2012 Les enfants de Tantale de Lise Gaboury-Diallo Depuis 12 ans, le Prix des lecteurs Radio-Canada invite à la lecture d\u2019œuvres littéraires canadiennes produites hors Québec.Les auteurs doivent avoir écrit ou être nés dans un des espaces francophones minoritaires du Canada.Le nom du gagnant sera dévoilé le 17 avril prochain.Les finalistes sont Antonine Maillet avec L'albatros (Leméac), Marguerite Andersen pour La vie devant elles (Prise de parole), France Daigle avec Pour sûr (Boréal), Lise Gaboury-Diallo avec Les enfants de Tantale et Jocelyne Saucier pour II pleuvait des oiseaux (XYZ).Le Devoir présente chaque semaine, dans son cahier Livres, une des œuvres en nomination.Lise Gaboury-Diallo se retrouve finaliste au Prix des lecteurs Radio-Canada pour une deuxième année de suite, cette fois encore avec un recueil de nouvelles.L\u2019an dernier.Lointaines nouvelles, à la fois récit de voyage, autofîction et invention, faisait découvrir le Sénégal à travers les yeux d\u2019une narratrice manitobaine.Ce livre lui a valu le prix Rue-Deschambault, au Manitoba.Depuis son tout premier recueil de poésie.Subliminales (du Blé), Gaboury-Diallo s\u2019in- téresse à l\u2019identité, à la transformation et au dialogue avec l\u2019autre.Reconnue comme critique, professeure, analyste et poète, elle enseigne au Département d\u2019études françaises du Collège universitaire de Saint-Boniface et participe au comité éditorial des Cahiers franco-canadiens de l'Ouest.Les 12 nouvelles rassemblées dans Les enfants de Tantale, le titre l\u2019indique, parlent de désirs, d\u2019inassouvissement, d\u2019illusions et de fantasmes.Chaque texte est un monologue intérieur, livré par le souffle d\u2019un personnage, souvent féminin, à la fois List ÇaSounj-Diaflo Les eimmts Te Huntate même et changeant.Là, une femme écrit une lettre à son conjoint pour lui annoncer qu\u2019elle veut, qu\u2019elle va, «démone du midi», briser les années de fîdé lité qui les unissent.Ici, dans un dialogue, «Miroir, miroir dis-moi.», une autre discute avec son reflet.«La femme adulte, qui ne devient ni princesse ni reine, se transforme en ogresse ridée, car le temps fait, malgré tout, ses ravages», lui dit l\u2019implacable image.Plus loin, un corps, peut-être dans le coma, assiste par flashs de conscience au ballet de ses proches, ceux qui continuent à vivre, passant dans la chambre d\u2019hôpital.Encore?Une clarinettiste fatiguée décide de dévoiler à ses collègues tous les secrets et toutes les confidences qui couvent dans leur band de jazz.Partout, les identités sont fragiles et s\u2019effritent de désirs, qu\u2019ils soient refoulés ou soudain lâchés.Le Devoir LES ENFANTS DE TANTALE lise Gaboury-DiaUo Editions du Blé Saint-Boniface, 2011,160 pages \u2018Lditiaus du 'B(é Il Gaspard LE DEVOIR ALMARÈS Du 12 au 18 mars 2012 Plan nord sous tension Territoire habité, territoire assiégé! Causerie Olivieri Au cœur de la société Mardi 27 mars à 19 heures Entrée libre Réservation obligatoire RSVP : 514.739.3639 Bistro : 514.739.3303 5219 Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges À l\u2019occasion de la parution de l\u2019ouvrage collectif Les figures du siège au Québec.Concertation et conflits en contexte minoritaire (éd.PUL) Avec Ghyslain Picard Chef régional du Québec pour l\u2019Assemblée des Premières Nations.Pakesso Mukash Passionné de politique, il a grandi dans le Grand Nord du Québec.Il diffuse son message par la musique du groupe CerArmony Daniel Salée Professeur de science politique à l\u2019Université Concordia.Simon Harel Professeur et directeur du département de littérature comparée à l\u2019Université de Montréal.Isabelle St-Amand Elle rédige une thèse de doctorat sur la crise d\u2019Oka et ses mises en récit (UQAM).\t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 Petals\u2019 pub\tAriette Cousture/Libre Expression\t1/8 2 En 1837, j\u2019avais dix-sept ans\tFrancine Ouellette/Libre Expression\t2/3 3 Souvenirs de la banlieue \u2022 Tome 1 Sylvie\tRosette Laberge/Les Éditeurs réunis\t3/2 4 La vie épicée de Chariotte Lavigne \u2022 Tome 2\tNathalie Roy/Libre Expression\t' 4/4 5 A.N.G.E*Tome100bscuritas\tAnne Robillard/Wellan\t5/10 6 Mémoires d\u2019un quartier \u2022 Tome 10 Évangéline, la suite\tLouise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean\t8/18 7 Défense de tuer\tLouise Penny/Flammarion Québec\t'7/10 8 Malphas \u2022 Tome 1 Le cas des casiers carnassiers\tPatrick Senécal/Alire\t9/20 9 Au bord de la rivière \u2022 Tome 2 Camille\tMichel David/Hurtubise\t-/I 10 Bonheur, es-tu là?\tFrancine Ruel/Libre Expression\t' -/I Romans étrangers\t\t 1 Hôtel Adlon\tPhilip Kerr/Du Masque\t2/8 2 Sous haute tension\tHarian Coben/Belfbnd\t' 5/2 3 Le novice\tThich Nhât Hanh/Le Jour\t-/I 4 À la trace\tDeon Meyer/Seuil\t' 6/2 5 Storyteller\tJames Siegel/Cherche Midi\t' 1/6 6 Froid d\u2019enfer\tRichard Castie/City\t4/3 7 Les anges de New York\tRoger Jon Ellory/Sonatine\t' 3/5 8 L\u2019or de Sparte\tClive Cussler | Grant Blackwood/Grasset\t-/I 9 Les blessures invisibles\tNicholas Evans/Albin Michel\t10/2 10 Toyer\tGardner McKay/Cherche Midi\t' 7/3 '?\u2019Essais québécois 1 Fin de cycle.Aux origines du malaise politique québécois\tMathieu Bock-Côté/Boréal\t2/4 2 C\u2019était au temps des mammouths laineux\tSerge Bouchard/Boréal\t' 1/6 3 L\u2019art presque perdu de ne rien faire\tDany Lafenière/Boréal\t4/15 4 Comment mettre la droite K.O.en 15 arguments\tJean-François Lisée/Alain Stanké\t3/8 5 Le petit tricheur.Robert Bourassa derrière le masque\tJean-François Lisée/Québec Amérique\t' 5/4 6 Un cynique chez les lyriques.Denys Arcand et le Québec\tCari Bergeron/Boréal\t\u2018 -/I 7 De colère et d\u2019espoir\tFrançoise David/Écosociété\t-/I 8 L\u2019État contre les jeunes.Comment les baby-boomers.\tÉric Duhaime/VLB\t' 6/8 9 Université inc.Des mythes sur la hausse des frais.\tEric Martin | Maxime Duellet/Lux\t8/5 10 Mafia inc.Grandeur et misère du clan sicilien au Québec\tAndré Cédilot | André Noël/Homme\t7/73 ?\u2019Essais étrangers\t\t 1 Une histoire populaire de l\u2019humanité\tChris Harman/Boréal\t1/7 2 L\u2019ordre libertaire.La vie philosophique d\u2019Albert Camus\tMichel Dnfray/Flammarion\t' 3/2 3 Indignez-vous! (Édition revue et augmentée)\tStéphane Hessel/Indigène\t' 5/5 4 Le sexe ni la mort.Trois essais sur l\u2019amour et la sexualité\tAndré Comte-Sponville/Albin Michel\t7/5 5 L\u2019art de ne pas être un égoïste\tRichard David Precht/Belfond\t' 6/2 6 Petit cours d\u2019autodéfense en économie.Labc du capitalisme Jim Stanford/Lux\t\t2/19 7 MetaMaus.Un nouveau regard sur Maus, un classique.\tArt Spiegelman/Flammarion\t-/I 8 Le sanglot de l\u2019homme noir\tAlain Mabanckou/Fayard\t' 9/2 9 L\u2019œil de l\u2019esprit\tDliverSacks/Seuil\t' -/I 10 Contre la pensée unique\tClaude Hagège/Ddile Jacob\t-/I sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Ba^riei est constitué des relevés de caisse de 177 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour ie projet Sa^.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite. F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 LITTERATURE L\u2019appel de ce qu\u2019on n\u2019a vu qu\u2019une fois Ils voyagent, tiennent des carnets.Puis ils écrivent des romans imagés qui amplifient leurs impressions.Ainsi se poursuivent les rencontres, dans des lieux qui font sentir le monde où nous ne sommes pas.Voici la Californie de Philippe Besson, la Sibérie vue par Maylis De Kerangal et l\u2019Inde sous l\u2019œil de Nicolas Fargues.GUYLAINE MASSOUTRE \\ ArOuest comme à l\u2019Est, les romanciers basculent dans le for intérieur de ce qu\u2019avant d\u2019y être ils ne connaissaient pas.Emportés par un élan de sympathie ou par leur inquiétude, ils ciblent des gestes dont ils finissent par mettre à plat, sans préjugé ni savoir d\u2019avance, les intentions et les conséquences.En Californie Tentation de la mort à Los Angeles, le jour de l\u2019élection de Barack Obama, Une bonne raison de se tuer campe l\u2019Amérique en chagrin.La journée est pourtant mémorable, mais Philip-pe Besson va l\u2019égratigner.Il connaît bien cette Amérique perdue, et il sait la raconter.Depuis que Patrice Chéreau lui a fait un bel éclairage, en adaptant un de ses romans au cinéma, d\u2019autres films ont suivi.Pour ses croquis des âmes, pour ses corps vus en gros plans, il touche juste.La lecture est aisée, l\u2019écriture transparente, avec ses brefs chapitres au souffle haché.On carbure à la fascination.Mais au moment où Marie-Claire Blais publie le sixième volume, non ponctué ou presque, de sa saga américaine, on est tenté de les comparer.Chez Besson, la même ambiance d\u2019errance, de liberté vide, de désarroi et de rêves aussi: les personnages échappent à leur vie matérielle.Il insiste sur la torpeur ordinaire, sur le suicide d\u2019un fils, les pensées d\u2019un père peintre et hippie, d\u2019une mère remariée et employée de mairie; il y a Laura, Julia, Claire, Samuel, Paul, Vincent et d\u2019autres.Plus facile à lire que Blais, il ne plonge cependant pas dans le réseau humain qui relie, sans perte de vue, la date, le lieu, l\u2019heure, les gestes et les faits de sa fresque.Besson, lui, simplifie et résume, sans édulcorer ni traiter la bigarrure sociale.Tout est en direct, au présent.Chez Blais aussi, mais avec un sens des rapports de force qui fait sentir comment plient les gens.Toutefois, on lit bien, chez Besson, un suicide dans un retournement qu\u2019on n\u2019attendait pas.Dans le Transsibérien Dans Tangente vers l\u2019Est, un court roman, Maylis de Kerangal a choisi de mettre en scène son voyage offi- Philippe Besson Une bonne raison de se tuer mayl^ s de kerangal tangente vers l\u2019est ciel, au printemps 2010, avec plusieurs écrivains dans le Transsibérien, entre Novossibirsk et Vladivostok (soit les deux tiers orientaux de cette ligne).D\u2019abord nouvelle radiophonique, elle a modifié ce texte afin d\u2019avancer davantage dans la géographie.La fiction rend l\u2019impression de distance et de violence ressentie sur place.Aliocha descend ainsi du train à Krasnoïarsk, puis rencontre Hélène, une Eran-çaise qui monte là, comme de nulle part.L\u2019observatrice, dans cette Sibérie du Sud, se sent minuscule, absorbée par la nature vierge et par l\u2019objet politique qu\u2019on connaît à l\u2019Ouest par ses seuls aspects négatifs.Elle va renverser l\u2019impression.Terre de bannissement et périmètre interdit, l\u2019espace inerte s\u2019anime peu à peu à la cadence du train.Au mouvement succèdent la rencontre et les pensées qui font vivre un territoire illimité, un ciel ouvert où un commencement est possible.Sensible à cette découverte, l\u2019auteure imagine sans la moindre remémoration.Exercice de style Auteur à succès, Nicolas Largues signe La ligne de courtoisie, histoire d\u2019un misan- La Ligne de courtoisie thrope qui part en Inde pour fuir sa peur d\u2019autrui.Bien dans la solitude, ce personnage perd ses repères dès qu\u2019il doit quitter sa maniaquerie, qu\u2019il abhorre néanmoins.Personnage fi*a^e, il subit la dérision attachante et protectrice dont l\u2019entoure l\u2019écrivain, qui crée une marionnette du roman vite lu, impulsif et divertissant On y reconnaît aussi, à travers la première personne qui raconte, ce Eargue-à-la-mode qui a vécu sur tous les continents, ou presque.L\u2019inquiétude fait une ligne sourde, une plongée dans notre époque agitée, encombrée, saisie en documentaire d\u2019un «pourquoi pas» vivant Largues propose donc un exercice de style en posture moqueuse.L\u2019écriture vise une maîtrise large des niveaux de langue, tandis que sur le clavier elle parcourt rapidement les octaves.Au risque d\u2019être ampoulée, bizarre: «Apercevant un tonga tulle et dentelle et visualisant aussitôt le pénil épilé qui s\u2019y était bridé puisant sans doute offert à mon fils, fai préféré baisser les yeux et tran^é-rer mon émotion sur la persistance saumâtre d\u2019un sillage laissé jadis par une goutte rebelle de rouille échappée de la trappe renfermant le bouchon de pompe.» Non merci, cette surfece clinquante ne Mt pas la littérature.Collaboratrice du Devoir UNE BONNE RAISON DE SE TUER Philippe Besson Julliard Paris, 2012,321 pages TANGENTE VERS L\u2019EST Maylis de Kerangal Verticales Paris, 2012,126 pages LA LIGNE DE COURTOISIE Nicolas Largues PO.L.Paris, 2012,167 pages Une suite qui s\u2019essouffle FABIEN DEGLISE Le premier tome des aventures de Lionel et Nooga (Rotor/Les 400 Coups), intitulé Bandes et contrebandes, annonçait beaucoup pour livrer peu.C\u2019était l\u2019an dernier.La suite, Fahrenheit 14, qui vient tout juste de sortir, vient finalement confirmer le pire en dévoilant, sous une couverture cartonnée, un récit qui transporte encore et toujours les mêmes tares: une intrigue prévisible soute- nue par un scénario qui se perd dans ses détails et incapable de mettre en relief un dessin pourtant inspirant, dans le genre.On résume.Nous sommes toujours au Québec, à l\u2019hiver 1953.Et aussi un peu ailleurs.Des indépendantistes portoricains courent toujours après une femme et son enfant qui, par un concours de circonstances, ont croisé la route de deux escrocs qui devraient songer à changer de carrière, lionel et Nooga.Il y a des curés qui parlent à la radio.des histoires de nomades dans un désert, des tireurs embusqués dans un opéra, des scènes dans des appartements populaires du boulevard Saint-Laurent et, finalement, il y a toujours la même confusion qui règne, autant entre les protagonistes qu\u2019à l\u2019intérieur de cette Ifistoire imaginée par Albert André Goulet et Michel Vaillancourt, et mise en dessin par Ghyslain Duguay.Dans ce tout décevant qui laisse fi*oid \u2014 autour de -10 °C, quoi! \u2014, un plaisir persiste toutefois: celui de se frotter à l\u2019uni- vers visuel de Duguay, et à son coup de crayon maîtrisé, qui nous transporte dans le Montréal du milieu du siècle dernier, avec ses voitures de police, ses rues pas trop bien déneigées, son mobilier d\u2019antan.Mais bien sûr, tout ça n\u2019est pas assez! Le Devoir LIONEL ET NOOGA Tome2EAHRENHEIT 14 Rotor/Les 400 Coups Montreal, 2011,48 pages ACHAT A DOMICILE - VENTE - EVALUATION Bonheur d'occasion Librairie Mathieu Bertrand, Libraire Membre de la Ligue irrternationale de la Librairie Ancienne (LIL/^ 514-914-2142 ACHETONS EN TOUT TEMPS : Livres anciens avant 1800 Americana et Canadiana : \u2022\tRelations des Jésuites, Relations de voyages.\u2022\tIncunables québécois.Patriotes, Riel.Reliures d'art anciennes et modernes Fonds universitaires : \u2022\tLittérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022\tPléiade Livres d'art et livres d'artiste Refus Global, Le Vierge incendié Expertise de documents et d'archives Tiré du tome 2 des aventures de Lionel et Nooga, Fahrenheit 14 Du stade à l\u2019asile Louis Hamelin Plus que le baseball dont ils nous rebattent les oreilles, c\u2019est, il me semble, du côté du football amé-ricain qu\u2019il feut chercher la grande métaphore colorée de la vie étasunienne.Cette brutale possession du terrain, la défense du sol conquis, l\u2019implacable loi du spectacle comme seule forme de transcendance, la recherche de cohésion collective et de grâce individuelle sur fond de violence physique à l\u2019état pur.C\u2019est quand même autre chose qu\u2019un roulant capté par l\u2019arrêt-court et relayé au premier but, non?A l\u2019image de la société qui l\u2019a engendré, c\u2019est un sport volontiers dégueulasse et profondément hypocrite, où génuflexions et signes de croix de façade déguisent en quête de rédemption un darwinisme élémentaire allant, comme on l\u2019a récemment appris, jusqu\u2019à inclure la volonté de causer intentionnellement des blessures dans les stratégies des équipes.Les «New York Giants» (comme on dit dans les romans traduits en Lrance) auraient peut-être atteint le Super Bowl, cette année, même s\u2019ils n\u2019avaient pas marqué d\u2019une croix, dans leur plan de match de la finale de conférence, un joueur de l\u2019équipe adverse revenu de quatre commotions cérébrales et étiqueté fi*agile, à qui ils ont réussi à faire échapper le ballon au moment le plus critique.Dans la NLL, on ne plaque plus, on frappe pour interrompre les fonctions cérébrales.L\u2019arrivée des brancardiers étant, pour certains, la cerise sur le bloody sundae.Vive l\u2019efficacité! Lrederick Exley est mort en 1992.Ça veut dire qu\u2019il a eu le temps de voir ses chers Giants remporter, à l\u2019hiver 1991, leur premier Super Bowl, sur le fameux placement raté de Scott Norwood.On l\u2019imagine très bien, Exley, contemplant, de son sempiternel divan, la douche de Gatorade sur la ligne de touche, pendant que s\u2019écoulent les dernières secondes de la conquête du Saint Graal et que la languette d\u2019une nouvelle cannette de Budwei-ser claque sous son pouce: Maintenant, je peux mourir.Oui, il était fan à ce point.Eini.Et le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est que ce jeune sexagénaire avec un pied dans la tombe ne carburait pas au Gatorade.On connaît le célèbre début du Howl de Ginsberg, dont le procès pour obscénité vient d\u2019ailleurs d\u2019être porté à l\u2019écran: «I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked, dragging themselves through the negro streets at dawn looking for an angry fix.» L\u2019alcool arrive bien plus loin dans le poème; pourtant, il a sans doute présidé à la destruction de plus d\u2019esprits brillants que toutes les autres drogues réunies.En même temps qu\u2019il les a parfois aussi portés, c\u2019est vrai, sur les fonts baptismaux pleins de bile noire de la création et de l\u2019Œuvre.On ressort du Dernier Stade de la soif avec cette impression d\u2019avoir rencontré une intelligence remarquable, sacrifiée, dans la plus pure tra- 4487, de la Roche, Montréal \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 bonheurdoccasionObelInet.ca \u2022 www.abebooks.fr/vendeur/bonheurdoccasion à Deux soirées à la librairie Paulines ; ü^^uHnes LIBRAIRIE 28 mars 19 h 30 Le chemin de Compostelle Al-g Avec Yvan Lemay, membre fondateur de l'Association du Québec à Compostelle 29 mars 19 h 30 JEUDI LITTÉRAIRE avec Dominique Fortier, écrivain Animation: Yvon Rivard, écrivain Beaucoup plus qu'une librairie ! 2661 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 Contribution suggérée : 5$\tsodec _ lettres québécoises il La revue de l'actualité littéraire Depuis 35 ans nous couvrons la LinÉRATURE québécoise! Roman Traduction POLAR RECIT Nouvelle POESIE Etudes littéraires CONTE Actualité Abonnement papier et électronique : www.lettresquebecoises.qc.ca f Suivez-nous sur Facebook dition des écrivains maudits, sur l\u2019autel d\u2019un Niagara de houblon et de bourbon, en une chute fatale devenant le mouvement même de la vie à l\u2019intérieur du tonneau de l\u2019âme, jusqu\u2019au black-out final.L\u2019alcool comme folie, comme symptôme, remède et maladie.S\u2019il fallait croire Exley lui-même, tous ses malheurs seraient dus au fait que, victime d\u2019un mauvais casting, d\u2019abord destiné à la gloire, il s\u2019est retrouvé à l\u2019étroit dans un rôle de supporter à vie.Mieux que celui retenu par l\u2019éditeur de la version fi*ançaise, le titre original de l\u2019ouvrage paru en 1968, A Fan\u2019s Notes, exprime l\u2019intention de son auteur: de l\u2019impuissance et de cette quête de célébrité par procuration qui seraient, selon lui, les principaux ressorts de la psychologie du fan obsédé et de son cousin le féroce supporter, il a voulu offrir la grandiose, sombrement lyrique étiologie.Du divan du gérant d\u2019estrade du dimanche à celui du psy.Ça commence avec le père, dont la vie semble destinée à illustrer l\u2019adage: Rien de pire qu\u2019une gloire locale.«Comme lui, je voulais que mon nom soit sur toutes les lèvres, chuchoté avec révérence.» Le problème, c\u2019est que la gloire n\u2019est guère transmissible, en règle générale, par la voie des gènes.Le raté devient pilier de bar, supporter de la compagnie Bud-weiser et partisan des Giants de l\u2019ère pré-Super Bowl, à l\u2019époque où une estocade portée avec le casque était encore considérée comme un coup salaud.Et, chez les Giants, il s\u2019éprend en particulier du receveur de passes Erank Gifford, demi-dieu jadis croisé dans l\u2019Olympe ensoleillé d\u2019une université californienne et double idéalisé d\u2019un narrateur qui consent ainsi à son propre ravalement au rang de jumeau maudit du héros.La part de l\u2019ombre lui revient.«Logiquement, tu devrais le détester, dit-elle.Enfin, plus exactement, l\u2019envier au point de le trouver antipathique.\u2014 Le détester?[.] Il sera peut-être la seule gloire que je connaîtrai jamais!» Cette Amérique obsédée de jeunesse, de célébrité et de beauté, c\u2019est déjà un peu la nôtre, les Star Académie de ce monde ne réussissant qu\u2019à amplifier jusqu\u2019à l\u2019écœurement le rêve le plus prévisible, l\u2019aspiration la plus commune du singe humain: «Rien dans ce fantasme ne me semblait tellement exagéré.C\u2019était une projection de tout ce qui se faisait de plus vulgaire en Amérique: fêtais riche, célèbre, influent et si incroyablement beau que lorsque j\u2019entrais dans une pièce, des femmes à la beauté renversante écartaient les cuisses sur mon passage.» Disons qu\u2019il fallait quand même, à l\u2019époque, se retrousser un peu les manches pour devenir connu.Et le traitement réservé aux perdants refusant de réintégrer l\u2019anonyme cohorte était lui aussi différent.Pour fondre un peu de plomb dans la cervelle, rien de tel que les électrochocs! Exley a écrit un grand livre, sur la folie, la littérature et le sport.On y sent courir la vibrante et nerveuse énergie des années 60, et le lyrisme noir de son écriture rappelle parfois les jubilantes envolées d\u2019un Miller.Même registre de la confession, dans laquelle on pourrait cependant lui reprocher de reculer in extremis devant l\u2019ultime lucidité: en faisant de l\u2019alcool un symptôme plutôt que la cause de son inadaptation, je ne suis pas sûr qu\u2019Exley ait vu très clair dans son propre jeu.Ainsi, quand il fait remonter le début de ses problèmes à sa rupture avec l\u2019amour de sa vie pour cause de totale impuissance sexuelle, il ne semble pas même soupçonner que sa perpétuelle ébriété pourrait expliquer certaines choses.Le problème de notre ivrogne, ce n\u2019est donc pas tant de voir double que ce point aveugle.Il a tout de même écrit trois livres, dont un qui passe l\u2019épreuve du temps.Collaborateur du Devoir LE DERNIER STADE DE LA SOIF Frederick Exley Traduit de l\u2019anglais par Philippe Aronson et Jerôme Schmidt Monsieur Toussaint Louverture Paris, 2012,446 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 F 5 LIVRES ESSAI Conflit israélo-palestinien : pour sortir de l\u2019impasse AWAD AWAD AGENCE FRANCE-PRESSE Sari Nusseibeh L\u2019image d\u2019une philosophie politique désincarnée, tout entière vouée à des spéculations sans correspondance avec les défis historiques et sociaux des peuples, est mise à mal par un très beau et très court essai du philosophe palestinien Sari Nusseibeh.CHRISTIAN NADEAU A Agé de 63 ans, Nusseibeh, par ailleurs président d\u2019al-Quds, la seule université arabophone de Jérusalem, a connu les principaux conflits et les négociations de paix qui ont suivi au cours des trente dernières années.Militant très engagé au sein de l\u2019Organisation de libération de la Palestine (OLP), il a été un des défenseurs du processus d\u2019Oslo, soit le processus devant mener à terme la création d\u2019un État palestinien en parallèle de l\u2019État israélien.Aujourd\u2019hui, constate Nusseibeh, l\u2019impasse des négociations entre les deux parties est totale.Pour cette raison, il en appelle à ce qui apparaît à première vue comme la solution la moins recevable pour,chaque camp, soit l\u2019idée d\u2019un État israélien unique où les populations arabes ne jouiraient pas des mêmes droits poli- tiques que les citoyens israéliens, mais où la paix entre les deux peuples serait garantie.Cette proposition d\u2019un Etat israélien où se côtoient deux catégories de citoyens est certes provocante et dérangeante, mais il ne faut pas y voir un simple geste d\u2019humeur de la part d\u2019un homme désabusé par des années de luttes.L\u2019allumette du titre de son ouvrage \u2014 Une allumette vaut-elle toute notre philosophie?Nouveau regard sur l\u2019avenir de la Palestine \u2014 fait référence à l\u2019immolation par le feu du jeune Mohammed Bouazizi, un geste qui allait provoquer la révolution tunisienne et annoncer le printemps arabe.Ce geste est d\u2019abord celui du désespoir et de la souffrance.Pour Nusseibeh, le danger des grandes théories, ou d\u2019un mode de pensée fondé sur une vérité unique, est qu\u2019elles peuvent prétendre à Injustice sans s\u2019inquiéter du sort des populations frappées par les injustices.La proposition de Nusseibeh, plus sensible aux conjonctures et aux contingences, serait probablement rejetée par plusieurs intellectuels, comme le regretté Edward Said.Or, dit Nusseibeh, il s\u2019agit de comprendre ce qui est bon pour Israël et les Palestiniens, non pas dans l\u2019absolu, mais en fonction du contexte actuel., En quoi une proposition d\u2019un État unique, où coexisteraient deux classes de citoyens, les Palestiniens et les Israéliens, serait-elle une avancée nette par rapport aux conditions d\u2019existence des deux peuples?Selon Sari Nusseibeh, une telle option offrirait aux Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza un «droit de séjour» qui améliorerait considérablement leurs conditions de vie, offrirait une véritable garantie de jouir des services sociaux, sans parler de l\u2019accessibilité à l\u2019emploi, par exemple en permettant la libre circulation dans les zones industrielles du pays.Pour Nusseibeh, rien ne nous permet de croire que les négociations et le rapport de force entre les deux peuples évolueront de manière à ce que l\u2019un l\u2019emporte sur l\u2019autre, ou que chacun obtienne ce qu\u2019il désire.La proposition la moins insatisfaisante pour le moment consisterait à sortir du statu quo et à œuvrer de manière à garantir l\u2019accès aux ressources dont manquent cruellement les populations palestiniennes.Mais pour ce faire, Israël devrait admettre que la pauvreté du peuple palestinien est une menace bien plus grande pour sa sécurité intérieure que les dérives idéologiques et religieuses qu\u2019il se plaît à voir dans son adversaire palestinien.Selon Nusseibeh, si les deux populations parvenaient à se mêler dans la paix, nous verrions alors augmenter de manière significative les chances d\u2019une négociation politique conduisant à une véritable solution acceptable pour les deux peuples.Plutôt que de s\u2019acharner à trouver les moyens pour pérenniser un conflit, espérons une solution qui, sans régler les différends, permettrait au moins un dialogue des peuples et non de leurs seuls représentants.S\u2019agit-il d\u2019une odieuse chimère politique?Il est difficile de douter de l\u2019engagement réel du philosophe à l\u2019égard de son peuple, et de sa volonté d\u2019en arriver à une paix durable.Mais ce n\u2019est certainement pas en raison de cette proposition que Nusseibeh est jugé aussi dangereux par ses adversaires politiques israéliens et palestiniens.S\u2019il est jugé aussi dangereux, c\u2019est qu\u2019il ne croit pas aux chances de succès de la guerre.Et pour plusieurs acteurs en présence, il s\u2019agit de la seule action légitime.Collaboration spéciale SARI NUSSEIBEH UNE ALLUMETTE VAUT-ELLE TOUTE NOTRE PHILOSOPHIE?Nouveau regard sur l\u2019avenir de la Palestine nammanon UNE ALLUMETTE VAUT-ELLE TOUTE NOTRE PHILOSOPfflE?Nouveau regard sur l\u2019avenir de IA Palestine Sari Nusseibeh Traduit de l\u2019anglais par Agathe Peltereau-VîUeneuve Elammarion Paris, 2012,124 pages Art et politique : une relation malaisée LOUIS CORNELLIER Pendant la Première Guerre mondiale, les jeunes artistes européens font l\u2019expérience de la douleur et du désarroi devant une société qui a mené à ces horreurs.Le mouvement dada, par l\u2019absurde et le nihilisme, exprime un rejet radical de cette civilisation et inaugure, d\u2019une certaine façon, l\u2019ère des manifestes signés par des artistes d\u2019avant-garde.Dans Art, politique, révolution.Manifestes pour l\u2019indépendance de l\u2019art, l\u2019économiste Louis Gill revient sur ces textes qui en appellent tous à la révolution, sans s\u2019entendre sur la nature de celle-ci.En 1924, le premier Manifeste du surréalisme prône la libération de l\u2019esprit par le rêve.Le Second manifeste du surréalisme, en 1930, ajoute à ce programme la nécessité d\u2019une révolution politique d\u2019inspiration marxiste.Peut-on, en effet, libérer l\u2019esprit sans révolutionner toute la société?Trotsky, dans des textes qu\u2019il signe seul ou avec André Breton dans les années 1930, ne le croit pas et met en avant la nécessité d\u2019un art révolutionnaire, mais, contrairement à ce qui se passe alors en URSS, non inféodé au Parti.Au Québec, dans cette foulée, en 1948, deux manifestes importants sont publiés.Prisme d\u2019yeux, signé par le peintre Jacques de Tonnancour et appuyé par Alfred Pellan, est «essentiellement un manifeste en faveur de la liberté et de l\u2019indépendance de l\u2019art», explique Gill.Re- chantés devant l\u2019expérience soviétique.Gill suggère qu\u2019ils auraient eu intérêt à lire Trotsky pour sortir de cette aporie.Si l\u2019art véritable est bien un «acte de révolte et de protestation contre la réalité», comme l\u2019affirmait Trotsky, il doit évidemment avoir toute licence de souffler où il veut, tout en ayant conscience, précise Gill, qu\u2019il est «impuissant à trouver par ses seuls moyens une issue à une impasse» et qu\u2019il doit, aujour- Dans Art, politique, révolution.Manifestes pour Vindépendance de fart, Louis Gill revient sur ces textes qui en appellent tous à la révolution, sans s\u2019entendre sur la nature de celle-ci Jus global va plus loin en ajoutant à son cri libertaire une condamnation radicale de la société traditionnelle et un appel à l\u2019action politique qui demeure toutefois flou.Révolutionnaires, Borduas et ses amis refusent totalement la récupération de l\u2019art par la politique et sont désen- d\u2019hui comme hier, inscrire ses propositions dans un projet politique plus glo-b al, sans perdre sa liberté.En citant abondamment les manifestes qu\u2019il commente.Gill fait de son ouvrage une petite anthologie critique qui nous transporte dans une époque bouillonnante, porteuse de leçons ambiguës sur une relation malaisée.Collaborateur du Devoir ART, POLITIQUE, RÉVOLUTION Manieestes pour l\u2019indépendance de l\u2019art Borduas, Pellan, Dada, Breton, Rivera, Trotsky Louis Gill M éditeur VîUe Mont-Royal, 2012,144 pages La Vitrine Léon Tolstoï Du suicide L Herne ESSAI DU SUICIDE Léon Tolstoï Annoté et traduit du russe par Bernard Kreise L\u2019Herne Paris, 2012,80pages L\u2019œuvre de Tolstoï est immense.Pas seulement à cause de ses grands romans, mais aussi par la multitude des sujets qu\u2019abordent ses essais et sa correspondance.Tout y passe: l\u2019art, la religion, l\u2019éducation, la guerre, la royauté, etc.Hélas, une bonne partie de son œuvre demeure inédite en français.Dans ce court texte rédigé peu de temps avant sa mort, l\u2019écrivain russe réagit à la correspondance de jeunes gens qui lui annoncent régulièrement qu\u2019ils «ont décidé d\u2019en finir avec la vie».Du suicide aborde plusieurs facettes de cette question de la mort volontaire, que l\u2019on trouve par ailleurs dans plusieurs pages de son œuvre.Les réflexions que pose Tolstoï à l\u2019égard du suicide ne sont pas sans intérêt.Il accuse la structure sociale d\u2019être la cause d\u2019un grand désarroi individuel, dans une perspective toujours d\u2019actualité.«Il est difficile aux hommes de notre monde non seulement de comprendre la cause de leur situation désastreuse, mais d\u2019avoir conscience du caractère désastreux de cette situation, principale conséquence du désastre essentiel de notre temps qui s\u2019appelle le progrès et qui se manifeste par une angoisse fébrile, une précipitation, une tension dans un travail ayant pour but ce qui est absolument inutile ou à l\u2019évidence nuisible, par une ivresse permanente de soi-même dans des entreprises constamment renouvelées qui dévorent tout le temps dont on dispose et, surtout, par une fatuité sans bornes.» - J.-F.N.BIOGRAPHIE KADHAEI, VIE ET MORT D\u2019UN DICTATEUR Hélène Bravin François Bourin éditeur Paris, 2012,265pages Il s\u2019appelait Mouammar Kadhafi.Il régnait depuis 1969 comme un empereur sur la Libye, soutenu longtemps par ceux qui ont précipité sa chute.Il régnait en somme comme d\u2019autres dictateurs continuent de le faire dans d\u2019autres pays du globe.Le «guide» est mort à la faveur d\u2019une révolution soutenue par l\u2019OTAN, abattu comme un chien galeux, sans aucune forme de procès.Dans Kadhafi, vie et mort d\u2019un dictateur, la journaliste Hélène Bravin retrace à grands traits, depuis ses origines très modestes jusqu\u2019au sommet du pouvoir, le destin de cette figure particulière du Maghreb.Il s\u2019agit d\u2019un ouvrage de circonstance, écrit à la va-vite, sorte de long reportage construit sur la base d\u2019un dépouillement de la presse, un travail que la journaliste a aussi l\u2019habitude de conduire sous forme de «veille stratégique pour des multinationales».Pour qui voudra lire un portrait à vif d\u2019un homme plein de contradictions, confronté constamment à son rapport étrange entre la modernité et la tradition tout comme à sa volonté d\u2019égalité mais aussi de distinction, ce livre pourra offrir quelques nourritures.- J.-F.N.Maxime Calellier EFFETS DE NEIGE POÉSIE EEEETS DE NEIGE Maxime Catellier Poètes de brousse, coll.«Essai libre» Montréal, 2011,99pages En Amérique, André Breton s\u2019est passionné pour Haïti et pour l\u2019art des Indiens haïdas autant que pour les soleils noirs du Mexique.Durant la guerre, en 1941, il arrive au Nouveau Monde sur le même cargo que Claude Lévis-Strauss.Le pape du surréalisme vit à New York, tout en refusant de parler anglais.Les suites d\u2019une rupture amoureuse avec Jacqueline Lamba finissent par le conduire sur les rives du Saint-Laurent.On sait qu\u2019il y écrit en Gaspésie Arcanes 17.Au pays des érables, Breton va inspirer les automatistes, à commencer par Claude Gauvreau.Aujourd\u2019hui encore, ses disciples demeurent nombreux.Le poète Maxime Catellier est du nombre.Dans Effets de neige, Catellier assume son «attraction passionnée» à l\u2019égard du surréalisme.Tout en citant d\u2019abondance Breton, il interroge les rêves, la mort, le sentiment amoureux.Et il poursuit sa route sinueuse jusqu\u2019aux si-tuationnistes, explore comme eux l\u2019idée de «dérive», quitte à s\u2019arrêter, quand bon lui semble, dans l\u2019œuvre d\u2019Annie Le Brun notamment.Il explore ainsi, avec une abondance de mots, sans pour autant se soucier de dire forcément quelque chose, différents territoires de ses songes, à «la rencontre d\u2019un monde encore à faire», toujours avec une totale liberté, au nom de l\u2019aventure.- J.-F.N.THEATRE Variatipiis et résonances [\twww.denise-pelletier.qc.ca F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 MARS 2012 BSSAIS ALLIANCE Le cinéaste Denys Arcand lors du tournage de son long métrage Uâge des ténèbres Pourquoi Denys Arcand m\u2019énerve Louis Cornellier ans Un cynique chez les lyriques, un essai doucement provocateur à la prose élégante, Cari Bergeron présente le cinéaste du Déclin de l\u2019empire américain comme un artiste lucide qui dit ses quatre vérités à sa société qui préfère se raconter des histoires sur sa grandeur.Contre «l\u2019image idéalisée que le consensus médiatique et intellectuel se fait du Québec moderne», Arcand, habité par «une intel-lectualité mélancolique intimement liée à la condition historique des Québécois en Amérique», proposerait, dans son œuvre, en s\u2019inspirant des thèses de l\u2019iiistorien Maurice Séguin, une vision tragique du Québec, petite nation marginale condamnée, par la force des choses (la Conquête çt ses suites), «à la médiocrité perpétuelle».Ebloui par un tel courage.Cari Bergeron trace donc un portrait de Denys Arcand en oracle brillant et effronté qui a su, dans un Québec gagné par un lyrisme naïf, pratiquer un «tough love» décapant et puissamment éclairant, quitte à subir l\u2019hostilité des siens.Cette interprétation de l\u2019œuvre de Denys Arcand semble avoir, jusqu\u2019à maintenant, conquis la plupart des commentateurs.Ce ne sera pas le cas en ce qui me concerne.La figure d\u2019un Arcand en cynique machiavélien qui sort du rang des rêveurs de la Révolution tranquille pour héroïquement créer une œuvre qui va au cœur du malaise québécois ne me convainc pas.Car, enfin, analysons froidement l\u2019affaire un peu.Arcand commence sa carrière en écrivant dans Parti pris et en consacrant ses énergies artistiques à dépeindre le sort injuste réservé aux ouvriers du textile, dans On est au coton (1971).Trente ou quarante ans plus tard, il fraternise avec Monique Jérôme-Forget et Patrick Huard, joue au golf avec François Ricard et se pavane en habit de pingouin sur le tapis rouge à Hollywood.Dans Réjeanne Padovani, en 1973, il expose la corruption qui règne dans les milieux affairistes et politiques.Dans Les invasions barbares, en 2003, une bluette mélo sur la mort douce d\u2019un intello désabusé, il s\u2019en prend au syndicalisme, qui serait responsable du dysfonctionnement des hôpitaux.En 2007, dans L\u2019âge des ténèbres, il expose, écrit Bergeron, «le soleil artificiel d\u2019un Etat québécois devenu dément».Je résume: Arcand débute à gauche, en fraternisant avec les petits, mais glisse solidement vers la droite, en reprenant à l\u2019écran le discours «réaliste» des gros.Son parcours, qui ressemble à celui d\u2019un Robert Charlebois à cet égard, correspond en tous points à celui des privilégiés de la «génération lyrique», selon la formule de son ami Ricard, qui ont d\u2019abord voulu changer le monde, pour ensuite se recycler en golfeurs néo-«lucides» revenus de tout.Arcand, d\u2019ailleurs, relayé en cela par Bergeron, aime bien se présenter en mouton noir de la société québécoise pour entretenir sa légende, mais cela ne devrait tromper personne.Un sondage CROP-L« Presse, publié le 9 mars 2012, le confirme dans son statut de «cinéaste emblématique» du Québec.Pour l\u2019hostilité, on repassera.Et ça se comprend: quand le Québec tendait vers la gauche, Arcand faisait des films de gauche; quand le Québec vire à droite, Arcand tourne à droite.Le cinéaste a fait de bons films.La maudite galette (oublié par Bergeron), Gina et Jésus de Montréal sont du lot.Ce dernier, par exemple, contient une réjouissante charge contre «l\u2019ordre marchand de la publicité par l\u2019entremise du message subversif du Christ», écrit Bergeron, mais il va plus loin en proposant «une révolte tranquille tout entière portée par l\u2019amour du théâtre».Dans ce film, un «Tentateur» joué par Yves Jacques propose à Daniel-Jésus et à ses collègues de s\u2019enrichjr en faisant de la pub, voire en s\u2019exilant aux Etats-Unis.«Sacrifier leur langue maternelle, qui rejoint un public minuscule, et apprendre la langue universelle de l\u2019Empire?Pourquoi ne pas rejoindre enfin le grand désert américain de l\u2019oubli de soi?Pour des artistes dont toute la vie est axée sur la recherche du ton juste et de l\u2019authenticité, la question est lourde de conséquences», analyse justement Bergeron.Arcand, pourtant, il faut le rappeler, tournera ensuite deux films en anglais et continue de dire qu\u2019il aurait rêvé de travailler à Hollywood.Sans cesse, il laisse entendre que «notre petit milieu culturel» est indigne de lui.Il en rajoute en écrivant que «le Québec, comme l\u2019Irlande, est extrêmement toxique pour un artiste» et que «les Québécois s\u2019acharnent â vouloir une société égalitaire, qui refuse l\u2019exception».Denys de Descham-bault, contrairement à son Jésus de Montréal, pleure sur sa gloire empêchée par la petitesse des siens au lieu de se réfugier dans la vérité de l\u2019art Comprenez-vous pourquoi il m\u2019énerve?Une histoire impossible Sa vision sombre du Québec prendrait sa source dans l\u2019œuvre de Maurice Séguin.Ce dernier affirmait que la Conquête avait brisé l\u2019élan national du Québec et le condamnait, depuis, à la médiocrité.Trop petite et aliénée pour faire l\u2019indépendance, mais trop enracinée pour être rapidement assimilée, notre nation vivrait une histoire impossible.Arcand, dans son œuvre, explorerait cette situation, explique Bergeron.Or, ce que le cinéaste et son commentateur ne disent jamais, c\u2019est que, pour Séguin, «le normal est donc exceptionnel» partout dans le monde et que «la médiocrité est la règle générale».En attribuant spécifiquement au Québec des tares historiques que Séguin présente comme majoritairement répandues, Arcand et Bergeron se complaisent dans un discours abusivement autodépréciateur.Bien d\u2019autres disciples de Séguin \u2014 comme Denis Vaugeois, Robert Comeau, Andrée Ferretti ou Pierre Falardeau \u2014 nous ont pourtant incités à l\u2019action.Le noble cynisme d\u2019Arcand, selon Bergeron, serait difficile à recevoir parce qu\u2019il dépeint une réalité québécoise douloureuse.Or, peut-on parler d\u2019une vision artistique perçante quand la réalité ainsi dépeinte correspond à celle, tronquée, qui s\u2019expose dans les pages du Journal de Montréal?Les lyriques que méprisent Arcand et Bergeron ont fait du Québec, depuis 1960, une nation moderne, plus juste et plus cultivée qu\u2019avant, même si elle reste inachevée par le plan national.Les soi-disant cyniques qui refusent de le reconnaître ne sont pas en possession de la lucidité; ils n\u2019en ont que le costume et la pose.louisco@sympatico.ca UN CYNIQUE CHEZ LES LYRIQUES Denys Arcand et le Québec Cari Bergeron Boréal Montréal, 2012,144 pages Pierre Ouellet et la mémoire créatrice MICHEL LAPIERRE T ^Amérique est notre sépul-ture.Le ciel, une belle ordure.» La Québécoise Catherine Mavrikakis, née à Chicago, conclut ainsi son récit Le ciel de Bay City (2008), dont l\u2019héroïne se trouve hantée par des grands-parents morts à Auschwitz.Pour le critique Pierre Ouellet, la romancière, comme d\u2019autres écrivains, refait «l\u2019hypothèse de Dieu, par-delà le religieux», et celle «de l\u2019Homme, par-delà l\u2019Humanisme».Un défi grisant, nécessaire.Dans Testaments, Ouellet, né à Québec en 1950, établit un lien entre «le témoignage et le sacré» en s\u2019efforçant de tracer «le portrait complexe et animé d\u2019une sance» dans laquelle Sade aura, plus tard, l\u2019audace de déceler l\u2019envie qui mène au massacre.Une vision si désenchantée de l\u2019histoire littéraire pousse Ouellet à soutenir que «nous sommes devenus des camés de la fin.des défoncés de l\u2019apocalypse».L\u2019essayiste est proche de Volodine (du même âge que lui), théoricien du postexotisme qui définit cette antiécole comme «une littérature de l\u2019ailleurs, venue d\u2019ailleurs, allant vers l\u2019ailleurs».Il fait sienne la saisissante maxime de l\u2019écrivain: «Si le malheur t\u2019accorde la vie sauve, pends-toi â tes propres os et attends la suite!» Ce gibet de fortune n\u2019est rien si on le compare à l\u2019obscénité violen- Pierre Ouellet TESTAMENTS Le témoignage et te sacre I ibcr Ouellet établit un lien entre «le témoignage et le sacré» en s\u2019efforçant de tracer «le portrait complexe et animé d\u2019une \u201ccommunauté de mémoires\u201d» à travers les œuvres d\u2019écrivains très différents \u201ccommunauté de mémoires\u201d» à travers les œuvres d\u2019écrivains très différents: Catherine Mavrikakis, l\u2019Italien Primo Levi, l\u2019Autrichien Paul Celan, les Français Pierre Guyotat, Pierre Michon, Antoine Volodine, parmi d\u2019autres.L\u2019austérité et la gravité de l\u2019ouvrage se voient rafraîchies par le ton de l\u2019auteur.Ouellet est poète en plus d\u2019être critique.Cela ne s\u2019oublie pas lorsqu\u2019il affirme, en abordant Les onze de Michon (né en 1945): «L\u2019artiste et l\u2019écrivain sont des espions du ciel et des fouilleurs de tombes.» Le roman évoque la politique de la Terreur, aspect hideux de la Révolution fiunçaise, aveuglement symptomatique qui guette, à cause de leur pureté même, tous les pro-grçssismes sincères.A l\u2019origine de l\u2019idéalisme de Robespierre et des autres artisans du bouleversement de 1789, l\u2019essayiste, avec sa finesse de grand lecteur, identifie Rousseau, qui, dans la jeunesse du monde, «voyait se profiler la nudité innocente» du sauvage, de l\u2019enfant et du poète.Cette triple figure ingénue cache, explique-t-il, une «énorme tache de nais- te de la domination, coloniale ou non, que dépeint Guyotat.L\u2019écrivain (né en 1940) nous remue avec frénésie, selon Ouellet, «nous prostituant sur les trottoirs du monde entier.sans autre abri que la langue».Devant les horreurs de l\u2019histoire, le critique québé- Essayiste et poète cois célèbre, dans l\u2019esprit de La mort de Virgile (1945), de Hermann Broch, une mémoire créatrice qui, par la parole ultime, pourrait interpeller autant les croyants que les incroyants, autant les spiritualistes que les nihilistes.Pour compléter Catherine Mavrikakis, il nous séduit par la «belle ordure» du ciel des mots.Collaborateur du Devoir TESTAMENTS Herre Ouellet liber Montréal, 2012,222 pages Très prolifique, Pierre Ouellet vient aussi de faire paraître Buées (poésie, l\u2019Hexagone) et Sacrifiction, sacralisation et profanation dans l\u2019art et la littérature (essai, VLB éditeur) PRIX DES LECTEURS RADIO-CANADA 2012 pour une littérature franco-canadienne LueÇaÉüu^ Diaûb Les chants al \u2018Tanta(e.I Marquer te Andersen La vie devant elles / ) lowlyne Sauc pleuvail dfcs oiseaux DU 10 MARS AU 15 AVRIL 2012 PLONGEZ DANS L\u2019AVENTURE en découvrant les auteurs franco-canadiens de Pheure et courez la chance de gagner un voyage au Costa Rica.Valeur approximative: 4 000$ Détaiis et règiements à Radio-Canada.ca/prixdeslecteurs Radio-Canada remercie les bibliothèques publiques et les librairies participantes ^ ^\tBLUfc LE DEVOIR\tJH APF « A vouloir soigner le plant voisin, la plante se soigne elle-même.» Le phyto-analyste üft THRILLER BOTANIQUE Bertrand Busson EDITIONS MARCHAND DE FEUILLES "]
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