Le devoir, 28 avril 2012, Cahier F
[" Les étudiants unis autour du Prix littéraire des collégiens Page F 2 Une captivante biographie de la romancière Clarice Lispector V 1 R .LES S A M E D i S S Le mystère des Suites pour viokmcelle seul de Bach Eric Siblin ¦¦ Un magnifique ouvrage > sur l\u2019œuvre de Bach T ^ Y kT r « Ce livre s\u2019est imposé à moi, en quelque sorte, à cause de cette fascination des Suites que j\u2019ai subie.C\u2019est pourquoi je l\u2019ai écrit.» CAROLINE MONTPETIT Le choc s\u2019est produit dans une salle de concert de Toronto.Eric Siblin, qui était encore peu de temps auparavant critique de musique rock et pop pour le quotidien montréalais The Gazette, assiste, presque par hasard, à un concert des Suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach.Il en sort hypnotisé par la simplicité de cette œuvre intimiste et intrigué par des notes du programme concernant cette œuvre mystérieuse de Bach.Le manuscrit original n\u2019a jamais été retrouvé.Seul existe un manuscrit signé de Bach de la cinquième suite, mais destiné au luth et non au violoncelle, et dédié à un mystérieux monsieur Schouster.L\u2019idée du livre Les suites pour violoncelle seul est venue à Eric Siblin après ce concert révélateur.Le livre vient d\u2019être traduit en français chez Eides après avoir été un best-seller en anglais et après avoir été traduit en une dizaine de langues.Ce premier livre, Siblin l\u2019a conçu avec la charpente même des suites conçues par Bach.Six suites, qui commencent par un prélude et qui se terminent par une gigue.Entre les deux se trouvent d\u2019anciennes danses de cour, une allemande, une courante et une sarabande, et aussi des menuets, des bourrées et des gavottes.Siblin ouvre chacun de ses ensembles avec des épisodes de la vie de Bach, dans laquelle il explore le mystère de la création de ces suites.Il poursuit en plongeant dans la vie tumultueuse de Pablo Casals, le violoncelliste catalan très engagé contre Franco, qui a fait connaître les Suites au grand public et qui a été le premier à les enregistrer pendant que son pays ployait sous la guerre civile.Puis, il raconte des fragments de sa propre découverte de l\u2019œuvre de Bach, lui qui, n\u2019ayant jusque-là qu\u2019une expérience de guitariste rock, a poussé l\u2019expérience bachienne jusqu\u2019à tenter d\u2019exécu- ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Eric Siblin, auteur d\u2019un étonnant roman sur l\u2019œuvre de Bach ter les Suites au violoncelle.Siblin n\u2019a pas eu froid aux yeux, il en convient.Le grand Bach n\u2019était pas le moindre des hommes illustres à tenter de démystifier.«Ce livre s\u2019est imposé à moi, en quelque sorte, à cause de cette fascination des Suites que j\u2019ai subie.C\u2019est pourquoi je l\u2019ai écrit.Autrement, je n\u2019aurais pas choisi cette œuvre, convient-il.Ecrire sur Bach, c\u2019est un peu comme écrire sur Dieu.» Eric Siblin assure pourtant qu\u2019aucun musico- logue n\u2019a ouvertement contesté à ce jour son interprétation de l\u2019origine des œuvres, qu\u2019il présente par ailleurs honnêtement comme des hypothèses.Ce sont les enregistrements du grand Pablo Casals, connu pour avoir donné une interprétation inégalée des Suites, qui l\u2019ont guidé dans sa lecture de l\u2019œuvre.«Il y a là en quelque sorte tout un orchestre enfermé dans le violoncelle» de Casais, écrit Siblin.Et si la première Suite pour violoncelle avait été entreprise par Bach alors qu\u2019il était en prison après avoir demandé de quitter son poste de maître des concerts à la cour de Weîmar pour devenir maître de chapelle à la petite cour de Cothen ?se demande àblîn.C\u2019est aussi durant ce séjour en prison que Bach a commencé à composer les œuvres pour clavier tempéré.La deuxième suite, qui s\u2019ouvre dans la tristesse, marque-t-elle le décès de la première femme de Bach, en 1720?«Les dernières mesures de ce prélude pourraient décrire Bach rentrant chez lui, le cœur battant, ses pressentiments cédant à la panique.Que s\u2019est-il passé ?Où est-elle ?», écrit Sl-blln.1720 est la date à laquelle, faute de détails et faute de manuscrit, on attribue généralement à Bach la composition des Suites pour violoncelle seul.Mais c\u2019est en 1721 que Bach se remarie avec Anna Magdalena Wllcken, un mariage heureux qui est peut-être à l\u2019origine de la joie qui émane de la troisième suite, propose Siblin.Quant à la sixième, rien n\u2019expllque qu\u2019elle ait été composée, contrairement aux autres, pour un violoncelle à cinq cordes, comme l\u2019a spécifié Anna Magdalena dans sa transcription du manuscrit original.L\u2019une des forces du livre est de s\u2019adresser tant aux amateurs rompus à la musique classique qu\u2019aux néophytes, qui feront, en suivant les pas de Siblin, leurs premiers pas dans le domaine.Siblin le jure en entrevue, 11 écoutait très peu de musique classique avant de se lancer VOIR PAGE F 4 BACH F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2012 LIVRES Les critiques des collégiens Comme chaque année, les étudiants qui participent à l\u2019aventure du Prix littéraire des collégiens se sont réunis à Québec dans le cadre du Salon du livre de Québec pour choisir un grand gagnant Nous publions ici les meilleurs textes des jeunes critiques soumis par ces passionnés de littérature qui, malgré leurs combats à l\u2019heure d\u2019une grève étudiante sans précédent, ont tout de même tenu à manifester leur amour de la culture en maintenant leur participation à cet exercice.Les critiques des étudiants ont été choisies par Louise Noël, membre de l\u2019organisation du prix, Bruno Lemieux, professeur au collège de Sherbrooke, et Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir, à qui l\u2019on doit aussi ces portraits de quelques étudiants présents lors des délibérations à Québec.Ghislain St-Germain-Forcier, cégep de Trois-Rivières Sarah Ouagueni, collège Bois-de-Boulogne Felix Durand, cégep de Granby Alexandra B.Desrosiers, cégep de Saint-Jérôme Ophélie Savard-Gratton, cégep de Maisonneuve Le goût des souvenirs IV/T a grand-mère la mère de mon père disait souvent : Ya pas de voleurs à Arvida.» Le recueil de Samuel Archibald s\u2019ouvre sur ces mots pleins de promesses.Arvida, véritable invitation à voyager dans l\u2019imaginaire d\u2019un conteur, revisite la tradition et la légende en étroite relation avec l\u2019épouvante et l\u2019humour.Les quatorze histoires offertes ont presque toutes la ville industrielle saguenéenne comme point d\u2019ancrage et sont imprégnées de sa culture populaire.Au cœur de l\u2019œuvre, la famille, mais aussi le sentiment d\u2019une communauté, d\u2019une époque perdue: «Mon père ne manque plus de rien, mais il s\u2019ennuie du goût qu\u2019avait la nourriture quand il n\u2019y en avait pas assez.» L\u2019auteur, qui voue un culte à Proust, cet écrivain ayant réussi à extraire 4000 pages d\u2019un seul petit gâteau, s\u2019inspirera toutefois d\u2019une madeleine bien différente: Madeleine, sa grand-mère.Avec la vieille machine à écrire Underwood qu\u2019elle lui a léguée, il se lance dans la noble quête d\u2019histoires qui seront peut-être toutes «à moitié fausses ou à moitié inventées», mais qui feront redécouvrir une Arvida mythique.Elles mettent en scène d\u2019humbles bandits, des femmes mystérieuses, des débiles légers, de même que de mémorables parties de hockey, des histoires de chasse, de roadtrip, de mutilation et de fantômes ! Samuel Archibald joue avec les styles et les registres avec brio.L\u2019écriture est tantôt classique, tantôt populaire; chose certaine, elle affiche ses talents de conteur.Rien de candide toutefois.L\u2019anecdote cache des douleurs, des drames, des mystères inexpliqués et inexplicables.Certains textes incitent à réfléchir à des sujets troubles, comme l\u2019anorexie {Un miroir dans le miroir) ou l\u2019inceste {L\u2019animal) ; un autre (Jigaï) redéfinit les limites du gore, ce genre mélangeant avec excès l\u2019horreur et le sang.La ligne entre le réel et l\u2019imaginaire, mince par endroits, laissera à tout coup perplexe.Quant au mystère, omniprésent, il devient un espace de jeu inédit entre le lecteur et l\u2019auteur.Ce premier ouvrage de fiction d\u2019Archibald, à la fois nostalgique et dérangeant, montre que dans le monde incertain du souvenir, l\u2019imagination demeure, après tout, seule maîtresse.Jessica Parent, cégep de Trois-Rivières ARVIDA Samuel Archibald Le Quartanier Montréal, 2011, 314 pages L\u2019oiseau de feu Une photographe cherche à retrouver «le garçon qui marchait dans les décombres fumants», l\u2019un des derniers survivants des Grands Feux qui ont fait rage au début du xx'\" siècle dans le nord de l\u2019Ontario.Terré dans sa forêt profonde, le vieux Ted Boychuck, cette «blessure ouverte», cette étoile fuyante, vient de mourir.Sa légende habite le dernier roman de Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux, aussi lauréat du Prix des cinq continents de la Francophonie 2011.Que cherchait Ted dans son errance, le regard vidé de son âme?Ses amis de longue date, les colorés Torn et Charlie, l\u2019ignorent.Ce qui unit les trois octogénaires est leur goût de vivre comme ils l\u2019entendent, loin des gens qui voudraient les en dissuader à leur âge avancé.Même la peur de la mort n\u2019a pas de prise sur eux, car la liberté est plus forte que tout: «Ils s\u2019amusaient d\u2019être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d\u2019eux-mêmes.» Cependant, la découverte de 367 tableaux entassés au fond d\u2019une cabane éclaire peu à peu les couloirs sinueux de l\u2019esprit torturé de Boychuk.Qui pourrait mieux les interpréter que Marie-Des-neige, brûlante de vie malgré ses 82 ans et son âme schizophrène qui lui échappe?«Un homme qui avait en lui des images d\u2019une telle horreur, qui s\u2019en était alimenté jusqu\u2019à l\u2019obsession, ne pouvait pas aimer.La souffrance quand elle s\u2019empare de quelqu\u2019un ne laisse place à rien d\u2019autre.» Pourtant, la tendresse peut triompher de manière insoupçonnée.L\u2019auteure aborde la vieillesse avec finesse et sensibilité, mais sans détour, à une époque oû elle est éclipsée par l\u2019idéal de jeunesse.Ce roman est un hymne à la nature aussi cruelle que magnifique, laquelle nous invite à retrouver nos véritables racines, peu importe ce qu\u2019elles cachent.Par-dessus tout, la romancière rappelle que des ailes peuvent naître de nos rêves.Il faut seulement savoir trouver l\u2019étincelle de vie qui couve sous les cendres.Marie Durand-Fernandes, cégep de Trois-Rivières IL PLEUVAIT DES OISEAUX Jocelyne Saucier EditionsXYZ, coll.«Romanichels» Montréal, 2011, 184 pages Choc assuré Jean-Simon DesRochers semble adorer les extrêmes.Après avoir écrit La canicule des pauvres en 2009, il délaisse la brûlante chaleur estivale pour nous transporter dans une grande tempête hivernale avec un roman poignant.Le sablier des solitudes, publié aux Herbes rouges.Dans ce roman choral, treize âmes, entre autres une militaire, un ministre, un chauffeur d\u2019autobus, une fillette médicamentée et une jeune peintre, vont se croiser lors d\u2019un carambolage qui ne laissera personne indemne.Quelques-uns y laisseront leur vie, d\u2019autres s\u2019en sortiront, mais tous seront victimes d\u2019un destin aveugle et tout-puissant.Chaque chapitre propose une ouverture sur la vie d\u2019un personnage en livrant l\u2019essentiel de son existence, ses moments les plus intimes et ses difficultés.Au sens propre comme au figuré.Le sablier des solitudes est un roman-choc.Choc des voitures, certes, dans la scène centrale de l\u2019accident, mais aussi choc de la guerre, car le roman s\u2019ouvre et se termine par des scènes de combat en Afghanistan.Les thèmes abordés peuvent aussi choquer: désirs inavouables d\u2019un homme pour sa belle-fille, représentation cynique du pouvoir politique, meurtre commis de sang-froid.Jean-Simon DesRochers ne recule devant aucun tabou.Les multiples thèmes traités dans ce roman viennent d\u2019ailleurs rejoindre tous les lecteurs.Les personnages, très diversifiés, représentent bien la pluralité culturelle et sociale du Québec.A l\u2019image des thèmes, le style de Jean-Simon DesRochers est fondé sur l\u2019esthétique du choc.Parfois émouvant, toujours frappant, le style est vif, clair, tranchant, détaillant avec autant de précision et de détails des ébats sexuels que des cadavres prisonniers d\u2019une carcasse d\u2019automobile.En mettant en scène la violence, le sexe et la mort, l\u2019auteur symbolise l\u2019existence humaine dans une perspective fataliste, oû chacun des personnages est un grain de sable.Malgré leurs différences, ultimement, quand ils se rencontrent, ils sont tous semblables.En somme.Le sablier des solitudes est un roman qui plaira à tous les lecteurs qui n\u2019ont pas froid aux yeux.On attend avec impatience le prochain livre de Jean-Simon DesRochers, qui est en train de créer une «Comédie humaine» trash, lucide, nécessaire.Choc garanti ! Myriam Quesnel, collège Jean-de-Brébeuf LE SABLIER DES SOLITUDES Jean-Simon DesRochers Les Herbes rouges Montréal, 2011, 358 pages Pointant le nord es Chinois ont découvert ^\t\\^l\u2019Amérique.\u201d C\u2019était la phrase gribouillée au stylo sur l\u2019avant-bras de mon frère.Rosaire, retrouvé sans vie un jour d\u2019élection par Lumi, l\u2019effeuilleuse étoile du bar de l\u2019hôtel Le Cercle polaire.» Voilà un incipit qui ne manque pas d\u2019attiser la curiosité du lecteur de Polynie, quatrième ouvrage de l\u2019écrivaine montréalaise Mélanie Vincelette, publié aux éditions Robert Laffont en 2011.Fondatrice et directrice de la maison d\u2019édition Marchand de feuilles, l\u2019auteure a, entre autres, remporté le prix Anne-Hébert en 2006 pour Crimes horticoles.Polynie se présente comme un polar mettant en scène un meurtre à élucider dans le contexte géographique à la fois fascinant et peu exploité en littérature du Grand Nord québécois.Confronté à la mort subite de son frère Rosaire, Ambroise Nico-let cherche à identifier le meurtrier à travers une poignée de personnages marginaux.Au-delà de cette entrée en matière chargée de mystères, l\u2019œuvre de Vincelette aborde sous un angle nouveau les thèmes de l\u2019amour et de la quête identitaire, en plus d\u2019offrir un véritable hymne à la nordicité.Ainsi, les attentes du lecteur peuvent ne pas correspondre au genre « sans nom» du roman, dans lequel les parenthèses pèsent plus que l\u2019intrigue.L\u2019ensemble n\u2019en est pas moins intéressant.Si l\u2019enquête s\u2019estompe, c\u2019est pour mieux exposer les enjeux du Nunavut.L\u2019auteure en a d\u2019ailleurs profité pour exploiter son savoir encyclopédique et son intérêt pour les mots rares \u2014 d\u2019oû le titre Polynie \u2014 offrant une perspective qui ne se referme pas sur Tailleurs, l\u2019étrange, mais aussi l\u2019Histoire, celle de la possible découverte de l\u2019Amérique par un navigateur chinois en 1421 et de la vie du personnage historique de Jean Nicolet, interprète en Nouvelle-France à l\u2019époque de Samuel de Champlain.Somme toute, malgré le registre de langue peu réaliste utilisé pour les dialogues et l\u2019enquête étouffée par le contexte et les personnalités, Polynie s\u2019ouvre au lecteur comme un dépaysement enchanteur, une réflexion sur les relations, sur l\u2019humain.Sans aucun doute un pas de plus vers la découverte de notre passé national et de nos propres espaces.Geneviève Bergeron, cégep de Sherbrooke POLYNIE Mélanie Vincelette Editions Robert Laffont Montréal, 2011, 213 pages « Freedom/Give It to Me » \u2014 Jimi Hendrix Smokey Nelson n\u2019a que ce qu\u2019il mérite.Pourtant, certains personnages reliés aux meurtres qu\u2019il a commis ne semblent pas de cet avis.Alors qu\u2019ils font le point sur leur vie, ces individus nous racontent ce qui les rattache à l\u2019assassin et à ce terrible bain de sang d\u2019octobre 1989.D\u2019abord, Sydney Blanchard, un homme de couleur noire incarcéré un temps à la place du condamné, puis une employée du motel qui, après avoir brièvement flirté avec le coupable, a découvert les corps de la malheureuse famille O\u2019Connor, vient ensuite Ray Ryan, le père d\u2019une des victimes, fervent protestant et, pour terminer, le coupable, qui s\u2019avance pour exposer combien la fin s\u2019est fait attendre et quel bonheur elle représente pour lui.Dans ce questionnement sur la peine de mort, chaque témoin suscite son lot de réflexions sur la religion, le racisme, la mort.Chaque fois qu\u2019un personnage prend la parole, l\u2019assassin s\u2019approche lentement du bourreau.Dans une construction déroutante, toute l\u2019Amérique se tourne pour suivre l\u2019avancée de Smokey Nelson.La force de ce roman réside dans sa forme polyphonique.Comme chez Gabriel Garcia Mârquez dans Chronique d\u2019une mort annoncée, les faits sont narrés par d\u2019autres protagonistes que le personnage principal.L\u2019utilisation de la première personne, dans les chapitres oû Sydney Blanchard prend la parole, convient parfaitement à l\u2019attitude «gueu-larde » du personnage.La troisième personne du singulier laisse place à la réflexion et nous permet de pénétrer l\u2019univers de Pearl et de sa fille Tamara ou d\u2019accéder aux pensées de Smokey Nelson.La façon dont Mavrikakis étale les sentiments de Ray Ryan est aussi inusitée qu\u2019étonnante, puisqu\u2019ils sont portés par les paroles d\u2019un Dieu vengeur qu\u2019il entend en lui-même.Cette structure, à première vue chaotique et étourdissante, se fait l\u2019écho de la confrontation des sentiments dans le cœur du meurtrier au moment oû il se dirige vers la mort.Quand on quitte ce roman, c\u2019est un goût amer qui nous reste dans la bouche, ce goût qui pousse chacun à se demander: de quel côté suis-je ?Axel Lévesque-Fortier, cégep de VAbitibi- Témiscamingue LES DERNIERS JOURS DE SMOKEY NELSON Catherine Mavrikakis Héliotrope Montréal, 2011, 303 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2012 F 3 LITTERATURE LITTERATURE QUEBECOISE Seuls au monde Un roman de Serge Bruneau entre l\u2019humour et l\u2019amertume CHRISTIAN DESMEULES Après un ^ave accident de moto qui lui a laissé une jambe salement amochée, le narrateur de Quelques braises et du vent, le cinquième roman de Serge Bruneau, file vers la quarantaine aussi vite qu\u2019un fardier sans freins dans une côte à 11%.Ancien travailleur de la construction recyclé malgré lui en philosophe de comptoir, Marc \u2014 c\u2019est son nom \u2014 constate que son handicap lui donne une longueur d\u2019avance sur les autres pour prédire les jours de pluie.Sans travail, il vit retiré dans sa tanière en dehors d\u2019une petite ville de campagne, en bordure d\u2019une rivière capable d\u2019apaiser beaucoup de choses, à commencer par ses propres tourments.Un lieu où aucune femme n\u2019avait jamais mis les pieds.«J\u2019aimais l\u2019ombre, la plénitude et je ne craignais rien du silence.» Il se dessèche forcément un peu, comme la rivière près de laquelle il habite \u2014 qui est aussi l\u2019un des personnages du roman.Sans en avoir l\u2019air, il s\u2019inquiète pour les membres de sa petite tribu.Il paie en cachette le gros de la facture de son ivrogne de père au Palace local.Il se ronge les sangs pour sa sœur jumelle, son seul point d\u2019ancrage, une écrivaine dont les romans «puaient les bagnoles déglinguées, la sueur de waitress, les saisons qui s\u2019éternisent, les baises furtives et les inévitables sales types».Entre les deux, il ramasse aussi les pots cassés par leur frère cadet homosexuel, un cocaïnomane cardiaque {«un inconscient parmi les inconscients qui se laissait pousser là où la vie le menait»).Drôle de famille.Une famille?«On ressemblait davantage à des passagers sur le quai d\u2019une gare qui se demandent quelle direction prendre.» Mais il demeure surtout le fils de son père, poids mort et formidable repoussoir personnel.«Je l\u2019assumais comme on assume le sang qui nous bourre les veines, pompé par le cœur gros, aussitôt repoussé pour une Serge Bruneau Quelques braises et du vent autre cavale.» Quelques braises et du vent, ce sont ainsi quelques semaines dans la vie de cette fratrie de «seuls au monde».Semaines pendant lesquelles Marc s\u2019inquiétera surtout pour les mystères que fait sa sœur, moins préoccupée par le roman qu\u2019elle est en train d\u2019écrire qu\u2019occupée à fomenter une petite révolution locale liée à des enjeux économiques et environnementaux où la rivière constitue l\u2019épine dorsale.Après Rosa-Lux et la baie des Anges, L\u2019enterrement de Lénine et Bienvenue Welcome (XYZ, 2003, 2006 et 2009), le cinquième roman de Serge Bruneau est surtout une exploration sensible des inextricables liens familiaux, bien servie par un soupçon de thriller et le ton singulier d\u2019une voix capable de nous parler de tout et de rien.Quoi d\u2019autre?Une simplicité dans la narration.Quelque chose de «ramassé» qui vient souligner au moyen d\u2019une solide plume la puissante mélancolie qui traverse tout le roman, coulant quelque part entre l\u2019humour et l\u2019amertume, comme un courant noir au milieu d\u2019une rivière profonde.Collaborateur Le Devoir QUELQUES BRAISES ET DU VENT Serge Bruneau XYZ Montréal, 2012, 214 pages Livres en fête Dernier week-end pour profiter de l\u2019événement littéraire de la Gaspésie et des îles de la Madeleine, qui court depuis dimanche dernier.Une série d\u2019activités prônant la lecture sont mises en avant: des créations collectives, heures du conte, exposition, passe-livre et cabaret littéraire sont du lot.Les auteurs de la région sont mis en lumière, et quelques invités se joignent à eux.On peut ainsi entendre Arlette Cousture, Roger Dubé, Henri Dorion, Odette Main-ville et Rita Gagné au déjeuner littéraire de Côte-de-Gaspé aujourd\u2019hui, ou, à Baie-des-Cha-leurs, rencontrer Richard Petit, Rogé, Nicole Filion, Marie- Josée Charest et Pierre-André Bujold.Robert Lalonde sera de son côté en rencontre spectacle aux îles de la Madeleine.Toute la programmation se trouve sur www.livresenfete.org JACQUES GRENIER LE DEVOIR Robert Lalonde Solde de la Bibliothèque de Montréal C\u2019est ce samedi que débute le grand solde annuel de livres organisé par les Amis de la Bi- bliothèque de Montréal.Pendant neuf jours, 90000 documents seront à vendre, au prix maximal de 2 $ et au profit des 30 bibliothèques publiques de Montréal.Du 28 avril au 6 mai, de 13 heures q 19 heures, à l\u2019aréna Etienne-Desmarteau.- Le Devoir ACHAT A DOMICILE - VENTE - EVALUATION U' Bonheur d'occasion Librairie Mathieu Bertrand, Libraire Membre de la Ligue internationale de la Librairie Ancienne (LILT^ 514-914-2142 ACHETONS EN TOUT TEMPS : Art québécois et international Livres d'art et livres d'artiste : \u2022\tBellefleur, Borduas, Perron, Gagnon, Giguère, Lemieux, Riopelle.\u2022\tÉditions : Art Global, Corbeil, Du Silence, Erta, La Frégate- Refus Globai, le Vierge incendié Reliures d'art Fonds universitaires : \u2022\tLittérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022\tPléiade Livres anciens avant 1800 Americana et Canadiana Expertise de documents et d'archives Le brouillard du passé, la mémoire réinventée Danielle Laurin ^ est l\u2019histoire d\u2019un petitvillage, en bordure du fleuve.C\u2019est l\u2019histoire de Rose, surtout.Rose Brouillard, qui a grandi à proximité de ce village, dans une île.Et puis, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un film.D\u2019un documentaire.Tourné sur elle.Rose Brouillard.Sur sa vie, son histoire.C\u2019est Rose Brouillard, le film, deuxième roman de Jean-François Caron après Nos échoue-ries, prix Jovette-Bernier 2010.Et c\u2019est magnifique.Magnifiquement écrit.Voici un livre porté par une imagerie, une parlure toutes particulières, tout en nuances.C\u2019est nimbé de lumière, de douceur.C\u2019est tendre, touchant.Et puissant.Plusieurs voix se font entendre.Qu pourrait parler de roman choral, comme chez Marie-Claire Blais.Sauf que dans Rose Brouillard, le film, les voix, intérieures ou non, sont annoncées, mises en situation.Comme si, derrière, une autre voix, une voix hors champ, nous précisait de qui il s\u2019agit.Il peut s\u2019agir de gens du village.Gu de touristes.Il peut s\u2019agir de la cinéaste en train de tourner, de Rose en train de témoigner devant la caméra ou de se parler à elle-même.Il peut aussi s\u2019agir de personnes décédées : le père, la mère de Rose.Même le fleuve a une voix, pourrait-on dire.Il est vivant.Gn l\u2019entend, on le sent.Calme, ou déchaîné, menaçant, il fait partie de l\u2019histoire, des histoires, il est un personnage à part entière.Quant aux histoires comme telles, celle du village, celle de Rose, celle du film, mais aussi celles de tous les gens concernés autour, elles se donnent par bribes, par fragments.Entre passé et présent, parsemé d\u2019allers-retours dans le temps, le récit fonctionne par boucles.Déstabilisant au début, oui.Ce tourbillon de voix, d\u2019images, d\u2019histoires disparates qui s\u2019enchaînent, s\u2019entrecoupent.Mais peu à peu, la façon de faire de Jean-François Caron porte ses fruits: tout cela nous habite, complètement, nous ravit.Ce village.Sainte-Marie.Rebaptisé Sainte-Marée de l\u2019Incantation.Qui vit du tourisme.Qu\u2019on a rénové, réinventé.Dont on a refait, réécrit l\u2019histoire.Et où on a implanté un petit musée, supposément garant du passé.Tout ça pour attirer de plus en plus de touristes.Ce village, avec ses rumeurs, ses légendes.Ses fausses incantations de femmes de pêcheurs les pieds dans la vase pour épater le touriste.Ce village qui prend forme, pend vie devant nous.Avec ses habitants.Les trois vieilles filles.Le pêcheur aveugle ou presque aveugle.Ainsi de suite.Ces histoires dans l\u2019histoire, toujours.Celle d\u2019un couple de touristes amoureux.Un roman qui parle d\u2019amour, de couples, beaucoup.Rose Brouillard, le film.Un roman plein de sensualité, où le corps aime, désire, vibre, jouit.Cette Rose Brouillard, surtout.Vieille, très vieille aujourd\u2019hui.Exilée à Montréal depuis longtemps \u2014 on va comprendre vers la fin du roman pourquoi.Rose Brouillard, dont la mémoire flanche, fuit.Même si, à ses yeux à elle : « Ce n\u2019est pas que j\u2019oublie.C\u2019est que je suis dans toute ma vie en même temps.» Rose Brouillard, sa confusion, son désarroi, sa désolation.Fascinante petite bonne femme, touchante, tellement touchante.Qui ne retrouve plus ses marques dans le présent, ne reconnaît plus personne, se perd constamment.Que de belles pages sur elle, sur sa fragilité, son vieillissement.Quel beau personnage ! Rose Brouillard, toujours elle.Avec sa vie, son histoire.Son enfance solitaire, sauvage.Son gramophone.Son île aux quatre vents.Ses jeux, ses inventions, ses révolutions ima^-naires.Son père.Guile le veilleur, le pêcheur.Et sa mère, la mère de Rose.Donnée à marier très jeune, amoureuse secrètement d\u2019un autre.Mauvaise mère, cette « arrachée de la côte » qui ne veut pas être là, dans cette île aux quatre vents, avec ce mari trop vieux, cet enfant qui pisse et qui pleure tout le temps.Cette mère, qui meurt tragiquement à 21 ans.|3 lii>Gaspard'LE DEVOIR Xalmarès\t\t Dn 16 au 22 avril 2012\t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 Mémoires d'un quartier» Tome 11 Bernadette, la suite\tLouise Tremblay4l'Essiambte/Guy Saint-Jean 1/2\t 2 Vbitu-face et malaises\tRafaële Getmain/Ubre Expression\t3/5 3 Fdlicitd \u2022 Tome 2 La arande ville\tJean-Pierre Chariand/Hurtubise\t2/3 4 LAnglais\tDenise Bombardier/Robett Laffont\t4/4 5 Gaby Bemier \u2022 Tome 1 1909-1927\tPauline Gill/Québec Amérique\t5/5 6 Ce pays de tâve \u2022 Tome 2 La ddehirute\tMichel Lanolols/Hurtubise\t6/4 7 II pleuvait des oiseaux\tJocelyne Saucier/XYZ\t-n 8 Petals' pub\tAriette Cousture/LIbre Expression\tB/13 9 Griffintown\tMarie Héléne Poitras/Alto\t-n 10 Félicité \u2022 Tome 1 Le pasteur et la brebis\tJean-Pierre Chariand/Hurtubise\t9/2 Romans étrangers\t\t 1 7 ans après.\tGuillaume Musso/XO\t1/2 2 Les lumières de septembre\tCarios Ruiz Zafon/Robert Laffont\tB/2 3 Nuit noire, étoiles mortes\tStephen Kinq/Albin Michel\t2/4 4 Hôtel Adlon\tPhilip Ketr/Du Masque\t4/13 5 Le poids des mensonges\tPatricia J.MacDonald/Albin Michel\t3/4 6 Journal d'un corps\tDaniel Pennac/Gallimard\t1B/5 7 Les anges de New Ybrk\tRoger Jon Ellory/Sonatine\t5/10 8 Fniid d'enfer\tRichard Casde/City\t6/8 9 Sous haute tension\tHarlan Coben/Belfond\t9/7 10 Stotyteller\tJames Siegel/Cherohe Midi\t-n Essais québécois\t\t 1 Desmarais.La Déoossession tranouille\tRichard Le Hir/Michel Brillé\t1/2 2 C'était au temps des mammouths laineux\tSetpe Bouchatd/Botèal\t2/0 3 Comment mettre la droite K.O.en 15 atguments\tJean-Froncüis Lisée/Alain Slanké\t4/13 4 Rn de cycle.Aux origines du malaise politique québécois\tMathieu Bock-Côté/Boréal\t5/9 5 L'art ptesque perdu de ne rien faire\tDany Lafètriète/Boréal\t6/20 6 Les taupes frénétiques\tJean-Jacques Pelleder/Hurtubise\t3/4 7 L'État contre les jeunes.Comment les baby-boomers.\tÉric Duhaime/VLB\t7/13 8 Le camp des iustes\tGil Couttemanche/Boréal\t9/2 9 Partir pour la famille\tSuzanne Marohand/Septentrion\t-n 10 Ces Impossibles Fiançais\tLouis-Bernard Robitallle/Gallimard\t-n Essais québécois\t\t 1 Destruction massive.Géopolitique de la faim\tJean Ziegler/Seuil\t1/3 2 L'empiro de fillusion\tChris Hedqes/Lux\t2/3 3 Une histoire populaire de l'humanité\tChris Hannan/Boréal\t10/12 4 L'ordre libertaire.La vie philosophique d'Albert Camus\tMichel Onfray/Rammarion\t3/7 5 Exister.Le plus intime et fragile des sentiments\tRobert Neuburger/Payot\t4/2 6 Remettons-nous au tiavail.Un État inventif.\tBill Clinton/Odile Jacob\t-n 7 Indignetvous! (Édition revue et augmentée)\tStéphane Hessel/Indigène\t9/10 8 Petit cous d'autodéfense en écenemia Cabc du capitalisme\tJim Stanford/Lux\t6/24 9 Pourquoi les crises reviennent toujours\tPaul R Krugman/Seuil\t-n 10 La la'ihité falsifiée\tJean Baubérot/La Découverte\t-n 4487, de la Roche, Montréal \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 bonheurdoccasionObelInet-ca \u2022 www.abebooks.fr/vendeur/bonheurdoccasion La BRF (SociëË de gesScn de la Qanque de tities de langue fiangalse) est propridtalre du sj^mu d'Iidaination et d'analyse fisyna/ sur les venlES de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de et est constitué des relevés de caisse de 177 pelais de vente.La BIIF legoit un soutien financier de Patrimohe canadien pour le projet ksçml.© BIIF, toute lepieduction totale ou partielle est Interdite.©NICOLAS LONGPRE Jean-François Caron publie son deuxième roman, Rose Brouillard, le ülm.Car il y a ça dans l\u2019histoire de Rose.Le tragique.Le tragique qui a continué de se jeter sur elle.Et qu\u2019on découvre peu à peu.Ça, qui la rend si prégnante aussi.Tellement riche, cette histoire, et dense.Tragique, oui, mais belle aussi.D\u2019une beauté tragique, voilà.Et puis le film, bien sûr.Le film en train de se faire sur elle.Rose Brouillard.Par une jeune cinéaste née en Haïti mais arrivée au Québec toute petite.Une jeune cinéaste qui a elle aussi sa propre vie, sa propre histoire.Qui a un amant blanc étrange, bizarre.Les corps qui s\u2019ébrouent, encore.Ce film, en train de se faire, à Montréal d\u2019abord.Dans la cuisine de Rose hagarde, «oubliant», «oubliée».Puis, Rose ramenée dans son île, où elle n\u2019a jamais remis les pieds.Rose dans son ancienne maison retapée, attrait touristique oblige.Ce film commandé par l\u2019office du tourisme, à l\u2019intention du touriste qu\u2019il faut «nourrir» A\u2019«human interest».Ce film, on le voit dans notre tête tout du long.Gn est dans le film, et en dehors du film aussi.On est dans le making of.On est dans l\u2019invention, la légende, l\u2019imaginaire.On est dans un grand roman.Dans l\u2019écriture pure.Extrait: «Je suis ma mère dans l\u2019odeur verte des noisetiers, le vent emmêle mes cheveux dans mon visage et dans mes yeux, je suis elle désorientée, comme lorsqu\u2019elle a perdu pied, lorsqu\u2019une pierre a roulé, lorsque le vent l\u2019a poussée, ou peut-être le désespoir, je suis elle qui bat l\u2019air de ses bras, juste avant la chute, les yeux dans l\u2019eau, les cheveux dans les yeux, le vent dans les cheveux, la robe dans le vent, la mer dans les plis de la robe.» ROSE BROUILLARD, LE FILM Jean-François Caron La Peuplade Chicoutimi, 2012, 246 pages .STÉPHANE CHOQUEHE iRmANCE ms OGRES I» 0 Photo : G Martioc Doyon x-x-x-x-c Incontournable découverte Anne-Marie Fortin La Romance des ogres, premier roman de Stéphane Choquette, nous présente un univers éclaté servi par une écriture fluide et accessible.Qu\u2019ils préfèrent les romances ou les histoires d\u2019horreur, les correspondances ou les dialogues, les lecteurs seront comblés et ne pourront nier le plaisir qu\u2019ils éprouveront au cours de la lecture de ce roman envoûtant.Dans un bar de Tokyo, Samuel rencontre une jeune femme.Lorsqu\u2019il réalise que le livre que celle-ci est en train de lire en est un d\u2019Ellen Cleary, des souvenirs ressurgissent.L\u2019année de ses 16 ans, Samuel a vécu une histoire d\u2019amour avec Ellen.mais celle-ci avait l\u2019âge d\u2019être sa mère.Parfois tendre, parfois monstrueuse, Ellen a changé à jamais la vie de Samuel.La Romance des ogres est sans aucun doute un incontournable de cette saison littéraire.En effet, Stéphane Choquette arrive à mélanger les styles et les époques avec une grande finesse.Se côtoient les récits de Samuel à 40 et à 16 ans, sans oublier des extraits du texte autobiographique d\u2019Ellen et d\u2019un de ses contes d\u2019horreur ainsi que des bribes de la correspondance qu\u2019ont Québec Amérique www.quebec-amerique.com entretenue les deux personnages.Et ce, sans surenchère ni prétention.Parce que l\u2019auteur refuse de prendre les lecteurs par la main.Il préfère leur faire confiance.Au travers du roman se dévoilent des jeux de miroirs, des échos et des mises en abîme qui laissent place à de multiples interprétations et donnent envie, une fois le roman terminé, de le recommencer.Emballante et rythmée, la prose de l\u2019auteur nous amène dans le monde des ogres, là où des horreurs fictives ne sont que le reflet de celles qui hantent la vie des personnages.Mis de l\u2019avant chez plusieurs libraires et classé «Trois lunettes et demie» par la revue Entre les lignes, La Romance des ogres connaît une belle réception.Déjà, les commentaires positifs abondent chez les lecteurs et sur les blogues littéraires.Moderne et actuelle, la plume de Stéphane Choquette est prometteuse: dans ce roman polyphonique où s\u2019enchâssent les styles, les récits et les époques s\u2019élève une voix à surveiller.Parce que La Romance des ogres n\u2019est que l\u2019amorce d\u2019une œuvre en éclosion. F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2012 LITTERATURE JACQUES NADEAU LE DEVOIR Manifestation étudiante à Montréal Une offre quïls ne pourront pas refuser Louis Hamelin Il n\u2019est toujours pas facile, ce printemps, pour un écrivain comme moi, d\u2019arriver jusqu\u2019à son bureau, au centre-ville de Sherbrooke.Une fois, c\u2019est l\u2019Hôtel de Ville, situé en plein sur le chemin, qui se retrouve transformé du jour au lendemain en place forte défendue par des bataillons d\u2019automates casqués, et alors ne songe même pas à essayer d\u2019entrapercevoir, même de loin, ton premier ministre, volontiers fanfaron devant des parterres d\u2019hommes d\u2019affaires mais capable, à la vue de douze minuscules cé-gépiens bouche cousue au ruban gommé, de manœuvres d\u2019évitement compliquées par des portes dérobées, avec, non, même pas la queue entre les jambes : rien, entre les jambes.Un autre jour, tu reconduis quelqu\u2019un au Palais de justice, rue King, et tu te retrouves en pleine manif étudiante.Quelques instants plus tard, te voilà assis au fond de la salle d\u2019audience n\u201c 1 où, sur fond de lambris dorés et de drapeaux chiffonnés, le juge Gaétan Dumas, député libéral fédéral manqué dont cette magistrature est le prix de consolation, donne lecture de son ordonnance d\u2019injonction interlocutoire provisoire émise en réponse à une nouvelle requête des nouvelles coqueluches du Québec lucide, les étudiants chartistes, chez qui la référence au document imposé à notre Assemblée nationale il y a 30 ans semble parfaitement consciente et délibérée.«Nous avons, disait une de leurs figures de proue, Laurent Proulx, de passage à Sherbrooke pour galvaniser le petit peloton local de briseurs de grève judi- cialistes, une Charte des droits et libertés où les droits individuels priment sur celui de la majorité.» «La démocratie ne peut avoir primauté sur le droit individuel », tranchait, pour sa part, son émule estrien, le requérant Jean Lessard.Bref, encore une journée de travail de perdue, me disais-je en écoutant le juge Dumas aligner ses prévisibles platitudes, dont cette étonnante déclaration livrée en guise de préambule: «Le tribunal n\u2019a pas à s\u2019immiscer dans un débat de société, il doit rendre jugement dans le cadre du droit.» Trop tard, mon vieux.En même temps, je constatais que cette salle d\u2019audience numéro 1 n\u2019était peut-être pas le pire endroit pour commencer à réfléchir à ce qu\u2019est la loi.Le juge Dumas se qualifie lui-même à\u2019«honorable», c\u2019est écrit en toutes lettres sur la première des 19 pages du jugement rendu public ce matin-là.Qr je venais de rencontrer ce mot à quelques reprises dans la nouvelle inaugurale d\u2019un livre minuscule édité à Marseille.Honorable Cosentina, honorable Rizzopinna.Eux aussi ont une loi à faire respecter.L\u2019honneur, ils connaissent ça, et ne connaissent même rien d\u2019autre.Le cardinal leur mange dans la main, ils parlent, sur un ton chuchoté, une langue euphémique : «Dis-lui \u2014 il comprendra \u2014 que pour cette histoire de construction illicite, tout est tranquille, tout est réglé.» La nouvelle s\u2019intitule Zù Cola, une personne honnête, l\u2019histoire se passe en Sicile au mitan du xx® siècle, et a été écrite par un célèbre auteur italien dont j\u2019ignorais absolument tout, Andrea Camilleri, ami de Leonardo Sciascia, père du détective Montalbano, héros d\u2019une série de polars entreprise sur le tard par ce vénérable écrivain du Midi né en 1925.Une toute petite chose, ce livre, d\u2019à peine 95 pages, d\u2019à peine 200 mots par page, et rouge, quelque part entre le feu révolutionnaire et la pour- pre cardinalice.Entre Don Ca-millo et Borges.Entièrement rédigée sous la forme d\u2019un monologue, la première nouvelle n\u2019est, nous apprend l\u2019auteur dans une longue note en bas de page, rien d\u2019autre que la retranscription intégrale, vieille d\u2019un quart de siècle, d\u2019une conversation avec Nicola «Nick» Gentile, gangster d\u2019Amérique en tous points honorable lui aussi, rentré au pays en secret pour préparer le débarquement allié de 1943.La mafia sicilienne historique dont nous parle Camilleri est une affaire humaine pleine de civilité, presque raffinée, où l\u2019art de la persuasion l\u2019emporte idéalement sur la force, sorte d\u2019aristocratie auprès de laquelle les Soprano font figure de parvenus, eux dont la mission télévisuelle est de rendre soluble dans le sourire béat de la cul- Les juges sont paradoxalement en train d\u2019ouvrir la porte à la revendication du droit le plus individuel et essentiel qui soit: désobéir à la loi ture populaire l\u2019immoralité foncière du crime organisé.«Il me semble, écrit Camilleri, que Gentile est un personnage de musée, et il l\u2019est certainement, si l\u2019on considère le mouvement accéléré de la Mafia vers une violence aveugle et sans discrimination.» 11 en irait donc de !\u2019« honorable société » comme du hockey et du football américain : le respect entre joueurs a disparu.Qu\u2019elle soit mafieuse ou administrée au nom de la reine d\u2019Angleterre, non écrite ou martelée à coups de paragraphes et d\u2019alinéas, la seule chose qu\u2019une loi peut ultimement désirer imposer est le respect.Un respect qui, forcément, trouve son fondement dans l\u2019existence collective.En privilégiant d\u2019une manière aussi flagrante, à travers cette vague d\u2019injonctions, le droit des individus, les juges sont paradoxalement en train d\u2019ouvrir la porte à la revendication du droit le plus individuel et essentiel qui soit: désobéir à la loi.C\u2019est l\u2019ultime droit individuel, balisé depuis environ un siècle et demi et qui trouve son fondement dans la liberté de conscience de chacun.L\u2019honorable juge Dumas et ses honorables amis du régime feraient aussi bien de s\u2019en aviser : du triomphe du droit individuel que célèbrent leurs ordonnances découle un droit logique à la désobéissance civile.Et moi, je vais devoir me lever et quitter cette salle d\u2019audience si je veux pouvoir finir cette chronique un jour.Mais que puis-je écrire d\u2019autre sur les nouvelles de Callameri?Dans la seconde, un très beau personnage d\u2019oncle original, à qui le narrateur doit sa découverte de Melville, de Elaubert, de Maupassant, de Dumas.et de Pirandello, a une attaque d\u2019angine de poitrine et comprend qu\u2019il va mourir.Sa mort est presque aussi belle que celle de Thoreau, que je vous raconterai un autre jour : il s\u2019alite, dresse lui-même la liste de ceux à qui il veut dire adieu, puis reçoit, comme Rémi dans Les invasions barbares, parents et amis faisant la queue à la porte de sa chambre.Le prêtre, que nul n\u2019a invité, prie tout seul dans son coin.Quand c\u2019est au tour du garçon en pleurs de serrer son tonton dans ses bras, ce dernier lui dit : «Ne le prends pas comme ça.Il n\u2019y a rien de tragique.On meurt ainsi, simplement.» C\u2019est assez lumineux comme histoire.ZU COLA ET AUTRES NOUVELLES Andrea Camilleri Traduit de l\u2019italien par Madeleine Rossi Le petit écailler Marseille, 2012, 95 pages BACH SUITE DE LA PAGE E 1 dans cette aventure.La rédaction du livre l\u2019a amené à étudier longuement l\u2019œuvre de Bach, qui n\u2019est pas la moindre, celle des musiciens qui l\u2019ont in- fluencé et celle des enfants de Bach, dont certains ont, en leur temps, éclipsé leur père de leur célébrité.S\u2019il a développé un véritable goût pour le classique, Eric Siblin convient qu\u2019il est revenu à l\u2019écoute de certains morceaux de musique country, rock ou pop.«J\u2019écoute autant du Bryan Adams que du ECHANGI J John Adams», dit-il, alliant le rock et la musique classique contemporaine.Son livre pose d\u2019ailleurs un regard critique sur funivers guindé, voire snob, des concerts de musique classique.«Chacun sent qu\u2019il n\u2019a pas le droit de parler; on ne peut s\u2019éclaircir la gorge qu\u2019entre les mouvements, alors que, soit dit en passant, on ne peut même pas applaudir et qu\u2019on doit s\u2019asseoir sur ses mains jusqu\u2019à ce que l\u2019œuvre ait été complètement interprétée, écrit-il.Cela n\u2019a pas toujours été si strictement réglementé.Jusqu\u2019à il y a au moins un demi-siècle, le public applaudissait après chaque mouvement.Et pourquoi ne pourrait-on en temps réel lâcher ses bravos et récompenser un solo instrumental flamboyant?A l\u2019époque de Bach, il n\u2019y avait aucune révérence muette de ce genre.» Les temps changent cependant, et le monde de la mu- sique s\u2019assouplit, croit Siblin.Le chef de l\u2019Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano lui-même, n\u2019a-t-il pas travaillé avec la chanteuse islandaise Bjork ?Et la musique de Bach, avec sa malléabilité exemplaire, que l\u2019on a adaptée depuis sa création aux usages et aux rythmes les plus divers, n\u2019est pas près de se perdre dans ce tourbillon.«Bach est dans l\u2019oreille de celui qui l\u2019écoute», écrit Siblin.Les Suites pour violoncelle seul en particulier, méditatives et somptueuses, s\u2019offrent pour nous envoûter.Le Devoir LES SUITES POUR VIOLONCELLE SEUL En quête d\u2019un chef-d\u2019œuvre baroque Eric Siblin Traduit de l\u2019anglais par Robert Melançon Tides Montréal, 2012, 374 pages Le souvenir de ce qui a été GILLES ARCHAMBAULT D> Alain Gerber, dont je partage en plus de l\u2019amitié un certain amour du jazz, j\u2019ai beaucoup lu.Notre homme a, ces dernières années, cherché à mêler la fiction romanesque à des évocations de figures emblématiques de la musique qui est au centre de sa vie.Lester Young, Billie Holiday, Paul Desmond, Gigi Gryce, Django, entre autres.Dans tous les cas, on sentait l\u2019écrivain poursuivant la tâche insensée qui consiste à décrire l\u2019objet d\u2019une fascination ou d\u2019une admiration.Un peu comme un amoureux qui tenterait d\u2019expliquer à un passant pourquoi la personne pour laquelle il donnerait tout est ce qu\u2019elle est.Du jazz, il est à peine question dans Le Central.11 s\u2019agit plutôt de ce qui tient lieu de vie dans une petite ville de province française au début des années soixante.Cette ville se nomme Belfort, lieu de naissance de Gerber.H peut arriver qu\u2019on y achève son existence.Si on est jeune, on rêve de s\u2019en extirper.11 y a Strasbourg pas très loin et surtout Paris où on s\u2019établira un jour, la chance aidant.Pour l\u2019heure, on se berce de culture américaine.Eilms-cultes ou de série B, chansons qui évoquent un Eldorado mythique, vie rêvée plus attrayante que celle qui s\u2019offre à des jeunes gens que la perspective d\u2019aller mourir en Algérie pour une cause dont ils voient mal les enjeux \u2014 ou qui les voient trop \u2014 ne séduit vraiment pas.Belfort décrit à travers le prisme d\u2019un café situé place Corbis, au centre de la ville.Le lecteur verra s\u2019y dérouler une journée, celle du samedi.D\u2019entrée, il est prévenu.«Le langage est trompeur.On peut avoir passé beaucoup de nuits blanches sans jamais avoir vu la blancheur de la nuit.» S\u2019il sait lire, il comprendra qu\u2019il est invité à assister à la naissance d\u2019un amour, le vrai, celui qui vous fait naître une seconde fois.Les futurs amoureux se sont à peine parlé.Tout les sépare.Delphine Zinc est la plus belle fille de la ville.Elle adore danser.Erançois Querlier enseigne la philosophie et ne s\u2019est jamais aventuré sur une piste.L\u2019issue de l\u2019aventure appartient à l\u2019imagination dudit lecteur.Mais quand il lit à la fin du roman : « Querlier songe que le temps passe et que Delphine Zinc s\u2019éloigne de lui », il souhaite, ce lecteur, que les choses n\u2019en resteront pas là.Derrière la banalité apparente des choses se terre l\u2019extraordinaire.Serge est le gérant du café.Son souci en cette journée est celui de se charger de l\u2019inhumation du corps de sa sœur.11 multiplie sans succès les appels.Employé plus que consciencieux, zélé à l\u2019excès, il ne vit que pour ne pas mécontenter les patrons, monsieur et madame Laigle.Lesquels finissent par apparaître, constatant l\u2019absence inhabituelle de Serge, parti régler son problème de cérémonie mortuaire.Ce n\u2019est qu\u2019à la fin de cette journée que ce dernier comprendra que son rêve, celui de s\u2019établir à son compte n\u2019est qu\u2019une lubie de plus.Pendant cette journée, Wal-berg, dentiste dont on dit qu\u2019il mène une existence trouble, s\u2019affichant avec de jeunes nymphettes, a une attaque d\u2019origine cardiaque.Qu craindra qu\u2019il ne décède.Les autres clients, le personnel du café, la ville elle-même, tout un univers recréé à l\u2019aide de la mémoire.Mais la mémoire à laquelle puise le romancier le moindrement doué n\u2019est au fond qu\u2019une autre forme de l\u2019imagination.Une imagination chargée de ce pouvoir de suggestion que fournit ce qui se nomme la sensibilité.Le roman se termine sur cette question que se posent les jeunes gens.«A une heure aussi avancée, à quoi bon pousser jusqu\u2019aux tavernes de Mulhouse?[.] Ils vont débattre de cette question qu\u2019ils savent sans réponse, en évitant de tourner la tête vers le Central, au moment où s\u2019y éteint la dernière lampe.» H y a dans ce roman un pouvoir de fascination qui n\u2019est pas sans évoquer l\u2019univers de Scott Eitzgerald.Le Palais d\u2019hiver de Roger Grenier avait aussi ce charme inquiétant qui est la marque d\u2019une entreprise romanesque réussie.Sans recours au dialogue, par le recours à une langue épurée, maîtrisée, Gerber nous donne une œuvre plus que réussie.11 nous offrirait même une occasion supplémentaire de constater que, comme le prétend le texte en quatrième de couverture, «derrière chaque visage se cache une vie entière».Collaborateur Le Devoir LE CENTRAL Alain Gerber Fayard Paris, 2012, 273 pages POESIE Dans l\u2019œil fragile HUGUES CORRIVEAU Chez Hélène Dorion, on trouve la recherche du centre qui indique le sens, le lieu où jouir de la conscience d\u2019être.Terre et eau, en ce livre aussi, convient à la mouvance, «dans la haute tour du temps», près «des vastes lambeaux du temps», elle s\u2019ouvre à «l\u2019oreille du temps», inquiète de ce qui, de l\u2019amour, se perpétue.Le cœur ici s\u2019affole, tambour où l\u2019amour cogne, où l\u2019inquiétude frappe.Cœur, rouge humanité du sang passant, du sang versé.Hélène Dorion y frémit, y jauge son aptitude au bonheur, aux détresses, conviée qu\u2019elle est par un perpétuel pressentiment de la fébrilité de vivre.Les saisons reflètent les sentiments, concourent aux sensations, les errances aux méditations, en ce recueil concentré autour de l\u2019image oraculaire d\u2019un organe emblématique.«Et dans l\u2019immense paysage, une vie / où nous ne faisons que vivre», constate-t-elle, consentante.En une manière devenue un classique, le paysage, reflet du sentiment, joue ses harmoniques sur «la haute branche de l\u2019instant», alors que le cœur, lui, «traverse l\u2019épine du temps».Ce qui est là, devant, c\u2019est une transformation, une fluctuation perpétuelle des sentiments passionnés pour JACQUES NADEAU LE DEVOIR Hélène Dorion l\u2019auùe, pour les livres, pour ce qui s\u2019expose et se risque, «cœur// ce nulle part entre les jours / où s\u2019immiscent des mots \u2014 étrangers qui regardent/par le poème \u2014// est-ce cœur cet espace / tenu fermé comme un rocher» Collaborateur Le Devoir CŒURS, COMME LIVRES D\u2019AMOUR Hélène Dorion L\u2019Hexagone, coll.« L\u2019appel des mots » Montréal, 2012, 87pages LE DEVOIR LES SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2012 F 5 LIVRES La Vitrine ESSAI Le multiculturalisme est un racisme qu.se prend\tLE MULTICULTURALISME EST pour un anrrru sure\tRACISME QUI SE PREND POUR UN ANTIRACISME Marc Provencher Leméac Montréal, 2012,184 pages Pamphlet dont le titre résume bien le propos, Le multiculturalisme est un racisme qui se prend pour un antiracisme est un objet littéraire non identifié signé Marc Provencher.Combinant une réfutation sérieuse de l\u2019idéologie multiculturaliste canadienne, qualifiée à\u2019« antiracisme racial», à un style emporté au ton badin, il propose un long détour par une réflexion sur le fascisme italien pour exposer sa thèse principale selon laquelle «le déterminisme biologique [.] est une radicale négation de la culture».Cette dernière, insiste Provencher, ne se transmet pas par le sang ou par l\u2019hérédité; elle s\u2019acquiert.Elle n\u2019est pas un fait de nature, donc de race, mais de civilisation.«Le fait d\u2019être mohawk, écrit par exemple Provencher, est une construction humaine; c\u2019est la version mohawk de l\u2019humanité.» Le sang mohawk, irlandais, québécois ou canadien, cela n\u2019existe pas.«Spiritualité, langue, culture passent par l\u2019esprit de chaque individu, elles tiennent du devenir et non de la naissance; elles sont toutes acquérables [sfc] et transmissibles», explique l\u2019essayiste.Le multiculturalisme canadien, s\u2019il reconnaît à juste titre la diversité humaine du pays, pèche en transformant les peuples en races, commettant ainsi l\u2019erreur de s\u2019opposer au racisme tout en tenant « la diversité humaine pour raciale».Or, explique Provencher, le premier pas vers le racisme, «bien avant d\u2019en arriver au délire supplémentaire des races supérieures et inférieures, c\u2019est justement la croyance que les peuples sont des races et que leurs relations sont raciales».Se définissant comme un «citoyen de la patrie (etpas nation) québécoise» et comme un «citoyen de la fédération (et pas nation) canadienne», Provencher tient aussi à distinguer la citoyenneté, «fait politique, juridique, administratif», de la nationalité, «fait culturel, spirituel et historique», et précise cpf«on peut être canadien-français et ne pas être québécois; on peut être québécois et canadien-français; on peut être québécois et ne pas être canadien-français».La citoyenneté et l\u2019identité ne doivent pas être confondues, raison pour laquelle Provencher rejette autant le «nation building» du Parti libéral du Canada que celui du Bloc québécois et se présente comme un «patriote antinationaliste tant à l\u2019échelle du Canada qu\u2019à celle du Québec».Réflexion échevelée, érudite et souvent drôle, «où l\u2019on ne cite historiens et philosophes que pour impressionner les filles et appuyer une opinion politique», avoue l\u2019auteur, cet essai bouillonnant illustre avec fougue, en multipliant les circonvolutions, qu\u2019il ne suffit pas de chanter la diversité pour échapper au piège du racisme.En prônant une sorte de patriotisme civique qui exclut l\u2019identité du champ politique, il fait toutefois l\u2019impasse sur le sort réservé au Québec français, une réalité bien culturelle qui n\u2019a rien de biologique, dans l\u2019ensemble canadien.Louis Cornellier Vers l'Ouest Mâhigan Lepage RECIT VERS UOUEST Mahigan Lepage Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2011, 98 pages C\u2019est un petit livre passé sous le radar.Le court récit initiatique d\u2019un voyage dans l\u2019Ouest canadien, porté par une écriture minimaliste, quasi enfantine, et un débit un peu incantatoire.Si le début de Vers l\u2019Ouest fait un peu grincer des dents, tant pointent les maladresses d\u2019une écriture qu\u2019on dirait «primitive», c\u2019est un agacement qui s\u2019estompe vite, au fur et à mesure qu\u2019apparaît dans la prose de Mahigan Lepage quelque chose de la simplicité volontaire d\u2019un Samuel Beckett.Et que se précise un réel projet esthétique.Un narrateur «à la fois fils de révolte et fils de conformisme» nous raconte une première tentative, à 17 ans, avec 60$ en poche, d\u2019avaler l\u2019asphalte et les kilomètres jusqu\u2019au Pacifique.Motivé, mais pas prêt, il n\u2019ira cette fois-là pas vraiment plus loin que la gare routière d\u2019Ottawa.«Je n\u2019étais pas prêt pour tant d\u2019étrangeté, tant d\u2019anglais et d\u2019indien, tant de noir et de rouge, pas prêt pour tant d\u2019Ouest.Je m\u2019accrochais à l\u2019idée de bleu et de fleuve, et cela mes rêves le savaient.» Mais le grand décrochage aura lieu.Et cette fois jusqu\u2019à Banff, aux frontières du «Bici».Poussé par la naïveté et l\u2019énergie d\u2019un insecte qui tente de se déprendre de la toile dont il se croit prisonnier.Réflexion sur la filiation, sur le passage de l\u2019enfance à l\u2019âge adulte.Vers l\u2019Ouest tYwasœnàe le banal et résiste à l\u2019anecdote au moyen de cette voix à la fois grave et naive qui le porte en entier.La route devient expérience, enjeu, page blanche et souvenir.«La route est une expérience en soi qui jamais ne lie les territoires qu\u2019elle relie.» Christian Desmeules MICHEL BIRON Le Roman québécois ^1 ESSAI LE ROMAN QUÉBÉCOIS Michel Biron Boréal Express Montréal, 2012,128 pages Le roman écrase, dans le monde littéraire, tous les autres genres, en popularité comme en ventes.Pour cerner le phénomène au Québec, Michel Biron, prof de littérature à McGill, cisèle, en une centaine de pages, une histoire analytique du roman québécois.Depuis L\u2019influence d\u2019un livre de Philippe Aubert de Gaspé fils, en 1837, considéré comme le premier roman canadien-français, depuis les balbutiements qui oscillent entre le conte et l\u2019histoire, Biron tisse un fil, passe par l\u2019explosion romanesque des années 1960 jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Pour Biron, la «fiction contemporaine ne cherche plus à opposer la marge au centre comme pouvait le faire le roman des années 1960: elle procède par ajouts, elle s\u2019installe en bordure du monde, partout où il y a des seuils, des zones intermédiaires, des entre-deux, là où les choses commencent etjînissent, là où les catégories sociales se croisent et se superposent, là où le personnage fait corps avec ce qui l\u2019entoure pour mieux l\u2019arracher au temps unifié de l\u2019Histoire.» C.L.ROMAN ETRANGER Écrivains en posture de dompteur GUYLAINE MASSOUTRE T ^ 'n\u2019aime pas les encyclo-pédies», écrivait Alberto Savinio.Il prouverait pourtant qu\u2019une constante énergie à saisir la culture remue le fond d\u2019une écriture littéraire.Commentateur imprévisible, il traçait de manière personnelle son décor quotidien.Quant aux mots de Jean-Philippe Toussaint, ils ne le cèdent en rien par leur griffe d\u2019impatience.Dans cette belle collection.Le sentiment géographique, inspirée par les rêveries du marcheur Michel Chaillou, Christian Guidicelli réunit des écrivains convaincus que tout, en voyage, ne figure pas dans les guides.Qu\u2019un vagabondage à la première personne permette d\u2019apprivoiser les lointains et les différences, restitue la surprise donnée par des visions neuves, en Allemagne, au Tibet, en Tunisie, en Croatie, en Estonie, en Touraine, comme dans des villes touchées par le tourisme littéraire et par le phénomène humanitaire.A ces digressions et vocalises, Jean-Noël Schifano, traducteur de grands écrivains italiens, napolitain de cœur, auteur et éditeur chez Gallimard, ajoute Ville, j\u2019écoute ton cœur, texte inconnu en français d\u2019Al- berto Savinio, né de Chirico et mort en 1952.Milan est au cœur de ce livre touffu, qui s\u2019ouvre par une ode à Venise et se termine dans les ruines de Milan, pilonnée par deux mille tonnes de bombes en 1943.S\u2019il fallait le résumer, ce serait en soulignant quelle idée de l\u2019éducation le parcourt et le justifie.Milan, souillée par la mort et la destruction de la guerre, voit rejaillir le caractère éblouissant de sa culture.Savinio allait donner son texte à l\u2019éditeur lorsque Milan, brutalement, ne fut plus jamais comme avant; demeuraient des pages honorant l\u2019opéra, les monuments, les signes matériels du souvenir et les impressions d\u2019enfance.Il y a beaucoup d\u2019échos sten-dhaliens chez Savinio ; des détails historiques, mais aussi une longue conversation avec l\u2019amoureux de l\u2019Italie romantique.On y croise également Voltaire et Dante, Conrad et Pétrarque.Le vocabulaire riche, la phrase élégiaque, l\u2019esprit alerte et riche d\u2019associations, tout s\u2019envole comme un opéra de Verdi.«L\u2019imagination se met en mouvement», écrit Savinio, traduit par un écrivain, inspiré par un rideau de brume devant les Préalpes.Symbole, que ce double emballement.BEDE Thierry Labrosse et son Montréal dans la tourmente FABIEN DEGLISE Ç?la où a va mal, toujours très mal à Montréal, et on reprend on avait laissé ; les combats sanglants au square Viger sont terminés, mais les rebelles se sont retirés désormais dans le Vieux avec une poignée d\u2019otages et sont encerclés par les autorités.Le blocus met la ville sous tension.Un jeune homme va chercher à le déjouer, à ses risques et périls, pour retrouver l\u2019amour de sa vie retenue par les méchants.Et puis, plus loin, des hommes en noir continuent de courir après une drôle de femme, baptisée Gana, dont la valeur semble résider autant dans une plastique délicieuse que dans d\u2019incroyables pouvoirs de destruction.Nous sommes toujours à Montréal, en 2111, dans une métropole submergée par la montée des eaux, contrôlée indirectement par des intérêts privés \u2014 qui se sont approprié le mont Royal, ô sacrilège \u2014 et où les Bâtards de Dieu \u2014 les rebelles, quoi ! \u2014 semblent toujours aussi déterminés à lutter contre les disparités sociales, qui en un siècle n\u2019ont fait qu\u2019empirer.Ouf! Pas très jojo, l\u2019avenir de la plus grande métropole francophone d\u2019Amérique du Nord?Non, mais c\u2019est comme cela que l\u2019imagine le bédéiste Thierry Labrosse, qui dans Descente aux enfers reprend la construction de son Ab Irato (Vents d\u2019Ouest), série d\u2019anticipation qui prend racine dans la ville où il la dessine, quelque part dans un atelier à Outremont, un siècle plus tôt.Le premier tome a été publié en septembre dernier.Sous la couverture, on retrouve donc les protagonistes de ce drame futuriste rencontrés il y a plus d\u2019un an, mais aussi l\u2019esthétique ravageuse de Labrosse qui aime mettre en relief la sensualité de ses créatures, surtout quand elles sont féminines.L\u2019artiste au coup de crayon assumé y renoue également avec ses grands thèmes de prédilection qui ont façonné le premier épisode de ce récit, tout comme sa série Moréa, avant qu\u2019il ne la cède à d\u2019autres ; clivage social, injustice, arrogance des puissants, désespoir des pauvres et lèvres pulpeuses qu\u2019il inscrit dans un autre Montréal où personne ne voudrait vivre demain, tout en ayant beaucoup de plaisir à le lire aujourd\u2019hui.Le Devoir AB IRATO Tome 2: DESCENTE AUX ENFERS Thierry Labrosse Vents d\u2019Ouest Grenoble, 2012, 56pages JEROME MARTINEAU Jésus, portrait d\u2019un homme 2i6 pages \u2022 26,95$ \u2022 Religion cette ingéniosité foisonnante d\u2019esprits vigoureux, attachés à faire frémir, en ces pages imprimées serré, les pièces détachées du paysage milanais et la poésie unique d\u2019un lieu jadis familier, désormais hanté comme un théâtre.L\u2019écriture chaude de Toussaint L\u2019urgence et l\u2019impatience est un livre scandé par l\u2019impromptu et la délivrance, le galop et l\u2019arrêt du retour sur soi.Pourquoi ce livre?Pour dire, sans presque les nommer, ce qu\u2019ont été une dizaine de romans que Jean-Philippe Toussaint a signés dans une grande foulée.Patience de l\u2019effort, alchimie du succès.Toussaint raconte les distorsions du temps, les mirages, les fuites et les réticences de l\u2019écriture.Dans ses références bondissantes à la vie errante qu\u2019il a menée, le lecteur se plaît à parcourir le monde, à la fois l\u2019univers de Toussaint et celui de tout un chacun.Des hôtels, des continents, des rencontres, jamais on ne voit l\u2019écriture «infuser», comme il le prétend.Les corrections nécessaires, les biffures, les doutes, tout s\u2019évanouit pour laisser place à la jubilation.Proust et Beckett, maîtres de Toussaint, se font complices d\u2019un choc qui a lieu, tant par l\u2019incompatibilité de leur verbe, de leur rythme, de leur épaisseur, que par la conversion d\u2019un seul à cette drogue.La littérature est un lieu en soi, moins une cage qu\u2019un affrontement fascinant.De là, tout peut être dompté; «On pourrait retenir des conversations entre tel et tel de mes hôtels, entre la réception de l\u2019hôtel de Venise et celle de l\u2019hôtel de Shanghai, on noterait des lignes de force, des points communs, des coïncidences asiatiques, des convergences méditerranéennes, un style peut-être se dessinerait, les chambres auraient des motifs récurrents, il y aurait un petit perron commun à plusieurs livres.» L\u2019imagination, seule et souveraine, est pérenne.«Je» fait un cinéma triomphant.Collaboratrice Le Devoir VILLE, J\u2019ECOUTE TON CŒUR Alberto Savinio Gallimard Paris, 2012, 405 pages L\u2019URGENCE ET LA PATIENCE Jean-Philippe Toussaint Minuit Paris, 2012,109 pages Hélène Dorion Cœurs, comme livre d\u2019amour La neige nous dérobe à l\u2019éphémère pointe l\u2019infini qui respire à travers ton regard soudain je vois ce que l\u2019amour nous apprend de l\u2019amour.Tandisquetutepenchesaucentredel\u2019horizon pour raviver lalumière qui traverse la tige firêle je ne demande plus de réponses je pétris les mots de mon amour, j\u2019ose casser l\u2019aiguille du temps qui lacère ma vie.one l\u2019Hexag Une compagnie de Québécor Media editionshexagone.com «Ce qui importe, ce n\u2019est pas d\u2019arriver, mais d\u2019aller vers.» Antoine de Saint-Exupéry Cl^istine AngelârÉP?^ Va vers toi-même ou l\u2019importance de se remettre en marche r4 F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2012 ESSAIS ESSAIS QUEBECOIS Le desastre économique n'est pas une fatalité Louis CORNELLIER On doit à la rugueuse Margaret Thatcher la dramatique formule selon laquelle il n\u2019y a pas de solution de rechange à l\u2019économie de marché débridée, c\u2019est-à-dire au néolibéralisme.Ce «TINA» (there is no alternative) est devenu un mantra un peu partout dans le monde depuis les années 1980.Le Canada et le Québec lui ont offert une certaine résistance, mais les récents budgets Flaherty et Bachand s\u2019y sont soumis avec détermination.Les citoyens qui n\u2019ont pas encore remarqué qu\u2019on assiste présentement, au pays et un peu partout en Occident, à un solide virage à droite devraient se réveiller.Pourtant, malgré la prétention des idéologues qui adhèrent à la «vérité» thatché-rienne, il existe bel et bien des solutions de rechange.Dans Sortir de l\u2019économie du désastre, un ouvrage du Réseau pour un discours alternatif sur l\u2019économie coordonnas par l\u2019économiste Bernard Elie et l\u2019écrivain militant Claude Vail-lancourL des penseurs contestent le discours économique dominant et «avancent des propositions contribuant à améliorer la situation économique au profit de tous et de toutes».Le néolibéralisme est souvent présenté, autant par ses partisans que par ses opposants, comme une politique prônqnt un désengagement de l\u2019État au profit du marché.Pourtant, comme le souligne le politologue Philippe Hur-teau, au Québec, après «trois décennies d\u2019imposition de réformes néolibérales, l\u2019Etat maintient et utilise toujours d\u2019importants leviers interventionnistes et voit sa taille suivre une courbe d\u2019expansion continue ».Comment, expliquer ce paradoxe d\u2019un État néolibéral de plus en plus gros ?Par le fait, explique Hurteau, qqe le mantra du «moins d\u2019État» est mensonger.Le but du néolibéralisme, n\u2019est pas tant de réduire l\u2019État que de le transformer.Il s\u2019agit de «délaisser les missions sociales de l\u2019Etat afin de le mettre plus directement au service du développement des structures de l\u2019économie de marché», tout en pratiquant «une forme de dressage disciplinaire des individus qui impose un type de rationalité propre à l\u2019entreprise privée et à la société marchatfde».Il y a toujours autant d\u2019État, donc, plus même, mais ce dernier délaisse le souci du bien commun pour répondre aux intérêts des dominants.Cette transformation, explique Hurteau dans un texte particulièrement luminqux, prend quatre figures.L\u2019État devient «facilitateur», c\u2019est-à-dire que son but n\u2019est plus de veiller au bien-être de sa population en régulant l\u2019économie, mais de tout faire pour attirer des investisseurs, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une finalité en soi.Comme les politiques sociales nuisent à son caractère concurrentiel dans cette course, il les abandonne de plus en plus.L\u2019État devient aussi «distributeur».Au lieu d\u2019organiser et de fournir directement des services, il délègue, par contrats, cette tâche au pr,ivé.É\u2019État, ensuite, impose la logique de la compétition et s\u2019y soumet.Dans la gestion des quelques activités qu\u2019il conserve (santé, éducation), il ne répartit plus les ressources en fonction des besoins de la population, mais en fonction de la performance des établissements.Plus encore, il «entend éduquer la population à agir de manière concurrentielle » en appliquant le principe de l\u2019uti-lisatçur-payeur.L\u2019État, enfin, se fait sécuritaire.Il réprime plus durement les manifestations d\u2019opposition à sa nouvelle logique et répand un discours selon lequel les résistances à sa transformation relèvent de l\u2019irrationalisme ou de l\u2019immobilisme.Ceux qui s\u2019opposent au Plan Nord, à l\u2019exploitation du gaz de schiste et à l\u2019augmentation des droits de scolarité n\u2019ont pas compris, répète par exemple le gouvernement Charest.Cette société de marché n\u2019est pourtant pas la seule possible.«On peut choisir une société cohésive, solidaire, écrit l\u2019économiste Sylvie Morel, et agir alors en fonction d\u2019une réalité incontournable: l\u2019interdépendance existant, dans toute société, entre les individus qui la composent et les limites que cela impose au niveau [sfc] de l\u2019appropriation privée de la richesse collective.» Morel réfute les arguments de la «contre-révolution fiscale» qui a mené plusieurs pays occidentaux, dont le Canada et le Québec, à réduire l\u2019impôt des plus riches depuis 20 ans.La thèse selon laquelle «trop d\u2019impôt tue l\u2019impôt» et nuit à la croissance est fausse, écrit-elle.Des enquêtes de l\u2019Institut international d\u2019études sociales concernant les années 2000 à 2007 ne relèvent «aucune évidence, dans les faits, au niveau international, d\u2019un impact négatif sur la croissance ou l\u2019emploi de l\u2019imposition progressive».De plus, baisser l\u2019impôt des riches nuit au développement quand l\u2019épargne qui en résulte est dirigée vers les placements spéculatifs plutôt que vers l\u2019investissement productif.Le discours néolibéral, continue Morel, sombre dans la propagande quand il néglige le fait que l\u2019impôt s\u2019accompagne d\u2019une dépense publique productive de richesse et d\u2019équité sociale.Les Québécois paient plus d\u2019impôt que les Américains, mais ils reçoivent en retour plus de services et de transferts directs, si bien que «la dépense sociale totale risque d\u2019être moindre au Québec».Morel prône donc un «impôt selon une éthique solida-riste», qui passe par la réintroduction de 10 paliers d\u2019imposition au Québec, un traitement équivalent des revenus de travail et du capital et la fixation d\u2019un revenu maximal au-delà duquel, comme le dit Jean-buc Mélenchon en France, l\u2019État prend tout.Le physicien Normand Mousseau, spécialiste des questions énergétiques, analyse pour sa part les enjeux du Plan Nord et critique durement factuel modèle québécois des redevances, qui, écrit-il, revient à «brader des ressources non renouvelables pour quelques emplois» et risque de coûter plus cher à l\u2019État qu\u2019il ne lui rapportera.L\u2019ouvrage, très éclairant et mobilisateur, contient aussi des textes de Pierre Beaqlne (fiscalité), de Bernard Élie (secteur financier), de Louis Gill (enjeux liés à la dette), de Josée Lamoureux (synthèse), de Michel Lizée (système québécois de retraite), de Ruth Rose (situation économique des femmes) et de Claude Vaillancourt (critique du libre-échange) .Il nous dit que le désastre, c\u2019est-à-dire une économie au seul service des possédants, n\u2019est pas obligatoire.louisco@sympatico.ca SORTJR DE L\u2019ÉCONOMIE DU DESASTRE Austérité, inégalités, RÉSISTANCES réseau pour un discours ALTERNATIE SUR L\u2019ÉCONOMIE Bernard Elie et Claude Vaillancourt (coordonnateurs) M éditeur Ville Mont-Royal, 2012 Le paradoxe Lispector Une captivante biographie de l\u2019insaisissable romancière brésilienne MARC WEITZMANN Entre 1967 et 1973, Clarice Lispector a tenu une chronique régulière dans O Jornal do Brasil, l\u2019un des principaux quotidiens de Rio de Janeiro.Y donnait-elle son avis sur la situation, pourtant dramatique, du Brésil?Non.Les lecteurs découvraient sous sa plume des considérations plus étranges.Questions sans réponse \u2014 «Rater sa vie c\u2019est s\u2019en servir ou ne pas s\u2019en servir?Qu\u2019est-ce que je cherche à savoir, exactement?» \u2014, listes de sentiments «dont je ne sais pas le nom » \u2014 «Si je reçois un cadeau donné avec affection par une personne que je n\u2019aime pas, comment s\u2019appelle ce que je ressens?» \u2014, apostrophes pour personne \u2014 «Je ne peux rien te garantir \u2014je suis la seule preuve de moi \u2014 et ainsi je t\u2019explique ce que les autres ne comprennent pas et qui m\u2019envoie à l\u2019hôpital.» Les familiers de son oeuvre y retrouvaient le mystère et la radicalité de celle qui, une vingtaine d\u2019années plus tôt, s\u2019était fait connaître avec Près du cœur sauvage (1944, Des femmes; 1982 pour l\u2019édition française), foudroyant chef-d\u2019œuvre écrit en quelques mois à l\u2019âge de 18 ans et pour lequel elle avait été comparée à Virginia Woolf (qu\u2019elle n\u2019avait jamais lue).« Je serai brutale et mal faite comme une pierre, je serai légère et vague comme ce que l\u2019on sent et ne comprend, je me dépasserai en ondes, ah.Dieu, et que tout vienne et tombe sur moi, jusqu\u2019à l\u2019incompréhension de moi-même [.], de toute lutte ou repos je me lèverai forte et belle comme un jeune cheval.» Ainsi s\u2019achevait ce livre, unanimement reconnu, dès sa publication, comme un classique de la littérature lusophone.Quant à l\u2019accueil fait à la personne de l\u2019auteur, ce fut une autre affaire.L\u2019Américain Benjamin Moser, dans la biographie qu\u2019il lui consacre, s\u2019amuse à rappeler le saisissement ébahi des critiques littéraires à l\u2019irruption de Clarice Lispector dans le paysage catholique et réactionnaire du Brésil.Dans les années 1960 et plus tard, les livres qu\u2019elle publia ne permirent jamais de lever le mystère de sa personnalité.Le bâtisseur de ruine (Gallimard, 1970), Agua Viva, La passion selon G.H.(Des femmes, 1980 et 1985) semblent au contraire vouloir creuser la distance avec un monde où «des milliers de gens de bonne volonté copient avec un effort surhumain leur propre visage et l\u2019idée d\u2019existence ».Lire Clarice Lispector, c\u2019est donc se mettre en présence de ce qu\u2019elle nomme «une désadaptation inquiétamment heureuse ».Qu pense à Pes-soa, à certains contes de Kafka, aux kôan zen.«Je veux être anonyme et intime», disait-elle.«Je veux parler sans parler, si c\u2019est possible.» Hors du Brésil, où elle est un monument, le caractère secret de sa vie, doublé d\u2019une réputation d\u2019hermétisme littéraire \u2014 pas vraiment justifiée \u2014, a confiné son œuvre dans les marges, en dépit des efforts incessants des éditions Des femmes pour la faire reconnaître.Un portrait vivant C\u2019est sur cette existence mystérieuse de l\u2019écrivaine, morte en 1977, que Benjamin Moser pose la lumière crue de l\u2019investigation.Sa biographie, riche de témoignages, livre de Clarice Lispector un portrait vivant, souvent fascinant, ponctué d\u2019anecdotes hautes en couleur ou bizarres, mais presque toujours captivantes.Qu y apprend tout de son enfance à Recife, dans la région du Nordeste, de ses études de droit, de son emploi de © HERITIERS DE CLARICE LISPECTOR Clarice Lispector (1920-1977) est considérée comme une des voix de femmes les plus importantes du XX® siècle.journaliste à l\u2019Agenda nacio-nal au début des années 1940, et de ses découvertes littéraires (Fédor Dostoïevski, Katherine Mansfield et surtout Hermann Hesse).Qu y découvre ses équations tragiques.Son goût pour les personnages hors norme \u2014 l\u2019écrivain dandy homosexuel Lucio Cardoso fut l\u2019amour de sa vie \u2014 contrarié par une alliance conformiste en 1943 avec un diplomate \u2014 elle dont la prose insurrectionnelle se dressait contre le mariage.La vie en Italie, puis en Suisse, et les premières dépressions.Le divorce mal vécu en 1959 et les années de solitude, l\u2019angoisse grandissante face au spectacle de la folie qu\u2019elle avait cru son lot et qui s\u2019emparait de son fils cadet, les nuits sans dormir perdues à réveiller des amis au téléphone, à fumer et à écrire, la machine sur ses genoux, recopiant des notes prises n\u2019importe où, les journées passées à affronter une réputation d\u2019excentricité grandissante.Et de temps à autre, comme envoyé d\u2019un lieu secret resté libre, un texte.Névrose de guerre Pour expliquer le paradoxe Lispector \u2014 cette existence bizarre et morne ponctuée de livres sauvages \u2014, Moser émet l\u2019hypothèse d\u2019une «névrose de guerre».Clarice, révèle son biographe, fut conçue en Ukraine en 1920 par des parents qui fuyaient l\u2019horreur.Sa mère, violée durant un pogrom, en aurait contracté la syphilis, et Clarice serait née de la croyance en un remède invraisemblable de l\u2019époque selon lequel accoucher guérissait des chancres.Ainsi aurait-elle grandi à Recife entre un père aux ambitions foudroyées par l\u2019exil (il était devenu colporteur) et une mère que la ma- ladie aspirait peu à peu et finalement tua en 1929.«Je veux être anonyme et intime, disait-elle.Je veux parler sans parler, si c\u2019est possible.» Moser, qui consacre au début de son livre un nombre de pages considérable à l\u2019histoire de l\u2019Ukraine, jette ainsi sur la vie et l\u2019œuvre de Lispector la sinistre lumière de ce trauma.Il y ajoute, comme pour faire bonne mesure, une dose de judaïsme mystique.A-t-il raison de le faire ou tombe-t-il là dans les ornières du sociologisme historique qui croit expliquer lorsqu\u2019il ne fait que ré duire ?Écrire, pour le genre d\u2019écrivain qu\u2019est Clarice Lispector, c\u2019est lutter mot à mot pour comprendre ce que l\u2019on comprenait si bien avant de chercher à le dire.Toute explication détruit l\u2019ombre qu\u2019elle s\u2019est choisie.Le Monde POURQUOI CE MONDE Clarice Lispector, UNE BIOGRAPHIE Benjamin Moser Traduit de l\u2019anglais par Camille Chaplain Editions Des femmes \u2014 Antoinette Fouque Paris, 2012, 440 pages ivieri Olivieri Au cœur de ia iittérature Vendredi 4 mai à 19 h 00 Une causerie animée par Marie-Pascale Hugio Une présentation du CRILCQ avec le soutien du Conseil des arts du Canada Entrée libre Réservation obligatoire RSVP : 514.739.3639 Bistro : 514.739.3303 5219 Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges Images hors-champ : LA FABRIQUE CINÉMATOGRAPHIQUE DE LA LITTÉRATURE Une causerie sur la spécificité de la littérature contemporaine amenée à se (re)définir dans un milieu culturel dominé par les médias de l\u2019image.Avec Élise Turcotte Auteure de littérature jeunesse, de romans, de nouvelles et de poésie, son roman le plus récent.Guyana (Leméac, 2011), a reçu le Grand Prix du livre de Montréal.Alain Farah Auteur d\u2019articles scientifiques, il a publié au Quartanier un recueil de poésie et un roman.Matamore no.29 (2008), réédité en France chez Léo Scheer.David Leblanc Il a traduit quelques textes pour la revue Liberté et a publié deux recueils de récits au Quartanier dont Mon nom est Personne (2010), finaliste au Prix littéraire des collégiens."]
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